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Chronique du crime et de l'innocence, tome 3/8

by J.-B.-J. Champagnac · French · Gutenberg #47352 · 448,641 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Chronique du crime et de l'innocence, tome 3/8
    
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Title: Chronique du crime et de l'innocence, tome 3/8

Author: J.-B.-J. Champagnac


        
Release date: November 14, 2014 [eBook #47352]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/47352

Credits: Produced by Clarity, Isabelle Kozsuch and the Online
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUE DU CRIME ET DE L'INNOCENCE, TOME 3/8 ***

  Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
  typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
  et n'a pas été harmonisée.




    CHRONIQUE
    DU CRIME
    ET
    DE L'INNOCENCE.




    IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,
    rue de la Harpe, n. 90.




    CHRONIQUE
    DU CRIME
    ET
    DE L'INNOCENCE;

  Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens,
    Assassinats, Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en
    France, depuis le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours,
    disposés dans l'ordre chronologique, et extraits des anciennes
    Chroniques de l'Histoire générale de France, de l'Histoire
    particulière de chaque province, des différentes Collections des
    Causes célèbres, de la Gazette des Tribunaux, et autres feuilles
    judiciaires.

    PAR J.-B. J. CHAMPAGNAC.

    Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.
    C. DELAVIGNE, _École des Vieillards_.

    Tome Troisième.

    Paris.

    CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,
    PLACE SORBONNE, No 3.

    1833.




CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE.




  RÉHABILITATION D'UN JUIF
  MORT INNOCENT SUR LA ROUE.


Il vaut mieux absoudre cent coupables que condamner un seul innocent.
Cet axiome, si conforme aux principes de la justice et de l'humanité,
ne saurait trouver aujourd'hui un seul contradicteur. Comment se
fait-il cependant que, même à des époques peu éloignées de nous,
tant d'innocens aient péri victimes de la trop grande précipitation
des juges? Combien est déplorable la faillibilité de la justice
des hommes! Que de malheurs n'a-t-elle pas causés! Heureux encore
quand elle consent à reconnaître sa fatale erreur! S'il ne lui est
pas donné de rappeler la vie dans le cadavre de l'innocent; si elle
ne peut rendre un père à une famille désolée et flétrie, du moins
elle lave la mémoire de la victime, et délivre ses enfans des liens
honteux de l'odieuse solidarité qu'un affreux préjugé fait peser sur
la famille d'un criminel.

La veuve du prévôt de Hauzen rendit plainte, devant le bailli de
Ribeaupierre, de violences exercées sur sa personne et sur celle
de sa servante, le 9 décembre 1754, entre dix et onze heures du
soir. Elle déclara qu'on lui avait volé environ trois mille livres
en argent, du métal et autres effets, et elle accusa Hirtzel Lévy,
Menehek Lévy, tous deux domiciliés à Vedelshem, et Moïse Lang,
demeurant à Ribauviller, d'être les auteurs de ce délit.

Aussitôt un décret de prise de corps fut lancé contre les accusés par
le bailli de Ribeaupierre, qui, dit-on, pendant l'instruction, ne
se fit aucun scrupule de loger, boire et manger chez le fils de la
plaignante. Menehek Lévy et Lang furent arrêtés le même jour ou le
lendemain, et constitués prisonniers. Il ne fallut ni précautions,
ni stratagèmes pour s'assurer de leurs personnes; ils étaient, le
10 décembre, à Hauzen, où leur commerce les conduisait fréquemment,
lorsqu'on vint les arrêter.

Hirtzel Lévy était parti, dès le 8, pour se rendre au village de
Scireutz, à l'occasion de la mort d'une de ses nièces qui était
établie dans cet endroit. Il apprit là le coup qui le menaçait. Il
n'était éloigné que de deux lieues de Bâle; le Rhin coulait à une
demi-lieue de lui; il lui eût été très-facile de se soustraire aux
poursuites de la justice; mais, se confiant dans son innocence, il
vint de lui-même se remettre entre les mains de ceux qui étaient
chargés de l'arrêter.

Lors de son interrogatoire, il allégua, pour sa justification, qu'il
était à Scireutz lorsque le crime dont on l'accusait avait été
commis: il circonstancia dans le plus grand détail tous les instans
de son _alibi_, et demanda avec insistance à en fournir les preuves.

On remarqua dans cette affaire une variation notable dans les dires
des plaignans. Deux procès-verbaux avaient été dressés avant la
plainte; dans le premier, l'accusatrice avait expressément nommé
Hirtzel Lévy et ses deux prétendus complices, comme auteurs du crime;
de son côté, la servante avait déclaré qu'elle n'avait reconnu
qu'Hirtzel Lévy; dans le second procès-verbal, ce n'était plus une
assertion affirmative qui chargeait les trois juifs; ce n'était plus
qu'une simple présomption. L'accusatrice déclarait simplement qu'elle
croyait que les voleurs n'étaient autres que Hirtzel, Menehek Lévy et
Moïse Lang.

Cette hésitation aurait dû frapper le juge et éveiller sa prudence.
Il n'en fut rien. Le bailli rendit, le 23 décembre 1754, un jugement
qui condamnait les trois accusés à être rompus vifs, après avoir été
préalablement appliqués à la question, pour la révélation de leurs
complices.

Sur l'appel au conseil de Colmar, Hirtzel Lévy réitéra les faits
d'_alibi_ avec la même précision que devant le premier juge. Mais
ce second tribunal refusa d'admettre une preuve qui avait été si
inhumainement refusée par le premier, et confirma la sentence de
mort relativement à Hirtzel. Quant aux deux autres accusés, il
fut ordonné qu'il serait sursis au jugement du procès jusqu'après
l'interrogatoire d'Hirtzel Lévy au moyen de la question.

On fit donc les apprêts de ce supplice préliminaire. L'exécuteur
de la haute justice se comporta, dit-on, à l'égard d'Hirtzel, avec
une cruauté inouïe. La torture, en Alsace, était accompagnée de
raffinemens de barbarie qui faisaient frémir; entre autres, on
ceignait la tête du patient avec une espèce de bandeau de fer, qui se
serrait et se comprimait, au point de faire sortir le sang par les
yeux et les oreilles, et d'entr'ouvrir le crâne.

Hirtzel soutint avec une constance inébranlable les horribles
tourmens qu'on lui fit souffrir, sans qu'il fût possible d'arracher
de sa bouche une seule parole qui pût le faire soupçonner d'avoir été
coupable.

Animé de cette haine populaire qui régnait alors contre les juifs,
le bourreau, par une atroce méchanceté, fit diminuer d'un pied la
circonférence de la roue sur laquelle Hirtzel devait être exposé,
afin qu'il ne pût trouver sur ce lit de douleur, où il demeura vivant
pendant dix heures, le moyen de reposer sa tête, qui débordait
en entier, renversée et pendante vers la terre. Ainsi mourut le
malheureux Hirtzel, en protestant, devant le ciel et la terre, qu'il
était innocent.

Cependant on conserva, après l'exécution de cette infortunée victime,
l'échafaud sur lequel il avait expiré, comme si Menehek Lévy et
Moïse Lang eussent dû bientôt y monter. Ces deux malheureux, sans
subir effectivement la mort, en éprouvaient chaque jour toutes les
horreurs. Cet échafaud, monument infâme d'un acte d'iniquité, fut
dressé pendant plus d'un mois, et ce ne fut qu'en vertu des ordres
supérieurs du roi qu'on le fit disparaître. Le conseil de Colmar
venait d'ordonner que Menehek Lévy et Moïse Lang seraient appliqués
à la question ordinaire et extraordinaire. Mais l'exécution de ce
jugement fut arrêtée par une lettre du ministre; et, peu après, le
roi, sur l'avis de son conseil et sur le vu des pièces, renvoya la
révision au parlement de Metz, où les prisonniers furent transférés
avec toute la procédure.

Menehek et Moïse croyaient être les seuls accusés détenus pour cette
malheureuse affaire; quel fut leur étonnement lorsqu'ils apprirent
que, malgré son innocence reconnue, le nommé Gresmard, qui avait
été arrêté dès l'abord, et dont l'absolution avait été prononcée,
continuait à languir, comme eux, dans les cachots, et que l'on
faisait encore dépendre sa liberté de celle de Menehek et de Moïse!

Par ses lettres-patentes, le roi autorisait le parlement de Metz,
non seulement à procéder à la révision du procès criminel jugé par
le conseil de Colmar, mais encore à un jugement nouveau. Ainsi les
accusés étaient remis dans la même position où ils étaient au moment
de l'appel qu'ils avaient interjeté de la sentence du bailli de
Ribeaupierre. Il s'agissait donc d'établir que les charges du procès
étaient incapables de motiver aucune condamnation contre les accusés;
et dès lors tombaient, en même temps, la sentence rendue contre eux
et les arrêts qui en étaient la suite.

Le défenseur des enfans d'Hirtzel, M. Rœderer, présenta avec une
sage éloquence les preuves de l'innocence des accusés, et les
justifia jusqu'à la plus parfaite évidence. Voici quelle fut sa
conclusion touchante: «Quelle que soit, dit-il, la justice que mes
cliens sont en droit d'attendre, la cour ne rendra pas la vie au
malheureux Hirtzel: qu'elle rende au moins à des enfans qui ont eu
la douleur et la consolation de voir un père expirer sur la roue,
en les assurant, jusqu'au dernier soupir, qu'il mourait innocent,
qu'elle leur rende, dis-je, l'honneur de son état; qu'elle remette en
liberté deux pères de famille qui languissent depuis huit mois, dans
les fers, sous une accusation fausse et calomnieuse; si elle diffère
plus long-temps, que ce ne soit du moins que pour faire triompher
avec plus d'éclat la vérité et l'innocence, de l'imposture et de la
prévention qui ont fait tout leur crime.»

Le 26 juillet 1755, le parlement de Metz admit les enfans d'Hirtzel
et les deux autres accusés comme appelans de la sentence rendue
par le bailli de Ribeaupierre, les reçut à la preuve des faits
justificatifs qu'ils avaient articulés, et ordonna en conséquence une
nouvelle instruction.

Cette nouvelle information fournit la preuve complète des faits
justificatifs, et le 24 septembre 1755 fut le jour heureux qui vit
réhabiliter la mémoire d'un innocent, rendre l'honneur à toute sa
famille, et la liberté à ses deux prétendus complices.

Par son arrêt, le parlement de Metz ordonna, entre autres
dispositions réparatrices, que le corps de Hirtzel Lévy serait remis
à ses enfans, pour être inhumé selon le rit judaïque, et les autorisa
à se pourvoir, pour leurs dépens, dommages et intérêts, contre qui
bon leur semblerait.

Cette sentence, qui expiait et réparait, autant qu'il était possible,
l'erreur du premier jugement, fut reçue avec applaudissemens par tous
les hommes éclairés de la France.




ATTENTAT DE DAMIENS.


L'esprit de secte produit le fanatisme, et le fanatisme ne recule
devant aucun crime. Les prédications de la ligue enfantèrent les
Jacques Clément, les Chastel, les Ravaillac: Damiens surgit du sein
des querelles et des haines théologiques allumées en France par la
fameuse bulle _unigenitus_.

Robert-François Damiens, né à Tieulloy dans le diocèse d'Arras,
le 9 janvier 1715, était fils d'un petit fermier qui avait fait
banqueroute. Dans son enfance, ses méchancetés l'avaient fait
surnommer _Robert-le-Diable_. Après avoir été soldat, il entra, comme
domestique, au collége des jésuites de Paris. En 1738, il se maria
avec une des femmes de la comtesse de Crussol.

Après avoir servi dans différentes maisons de la capitale; après
avoir empoisonné un de ses maîtres dans un lavement, il fit un vol
de deux cent quarante louis d'or à un Hollandais qu'il servait, et
prit la fuite. Il rôda pendant quelques mois en Flandre, tantôt à
Dunkerque, tantôt à Bruxelles, tenant partout des propos extravagans
sur les disputes qui divisaient la France. A Poperingue, petite ville
voisine d'Ypres, on l'entendit répéter à plusieurs reprises: «Si je
reviens en France..... Oui, j'y reviendrai; j'y mourrai, et le plus
grand de la terre mourra aussi, et vous entendrez parler de moi.»

C'était dans le mois d'août 1756 qu'il débitait ces extravagances. Le
21 décembre de la même année, se trouvant à Falesque près d'Arras,
chez un de ses parens, il y tint les propos d'un homme désespéré. Son
esprit était aliéné lorsqu'il retourna à Paris, où il arriva le 31 du
même mois. Il faut observer que son sang était dans une effervescence
continuelle, et que, pour se calmer, il était obligé d'avoir recours
à de fréquentes saignées. «C'était un homme, dit Voltaire, dont
l'humeur sombre et ardente avait toujours ressemblé à la démence.»

Il se rendit à Versailles dans les premiers jours de 1757, avec le
projet d'assassiner Louis XV. Il prit de l'opium pendant deux ou
trois jours. Ce misérable s'était muni d'un couteau à ressort, qui,
d'un côté, portait une longue lame pointue, et de l'autre un canif à
tailler les plumes, d'environ quatre pouces de longueur. Il attendit
le moment où le roi devait monter en voiture pour aller à Trianon.
C'était le 5 janvier; il était près de six heures, la nuit était
venue; il faisait un froid excessif; presque tous les courtisans
étaient enfoncés dans leurs manteaux. L'assassin, à l'aide du même
costume, pénètre vers la garde, heurte en passant le dauphin, se fait
place à travers les gardes-du-corps et les cent-suisses, aborde le
roi, le frappe de son canif à la cinquième côte, remet son canif dans
sa poche, et reste le chapeau sur la tête. Le roi se sent blessé, se
retourne, et à la vue de cet inconnu, qui était couvert, et dont les
yeux étaient égarés, il dit: «C'est cet homme qui m'a frappé; qu'on
l'arrête, et qu'on ne lui fasse pas de mal.»

Tandis que tout le monde était saisi d'horreur et d'effroi, qu'on
portait le roi dans son lit, qu'on cherchait les chirurgiens, qu'on
se demandait si la blessure était mortelle, si le poignard était
empoisonné, le parricide répéta plusieurs fois: «Qu'on prenne garde
à monseigneur le dauphin, qu'il ne sorte pas de la journée.»

Ces paroles redoublèrent l'alarme universelle; on ne douta plus
qu'il n'y eût une conspiration contre la famille royale; et
chacun se figura que les plus grands crimes avaient été médités.
Heureusement la blessure du roi était légère, mais le trouble public
était considérable; et les craintes, les défiances, les intrigues
se multipliaient à la cour. Le grand prevôt de l'hôtel, à qui
appartenait la connaissance du crime commis dans le palais du roi,
commença les procédures.

Damiens fut transféré à Paris et conduit dans la tour de Montgommery,
où on lui avait préparé le même local que Ravaillac avait occupé
autrefois. Le roi chargea la grand'chambre du parlement d'instruire
son procès. Malgré les tortures les plus cruelles, il fut impossible
de lui arracher le moindre aveu qui pût faire penser qu'il avait des
complices. Il protesta que, s'il avait été saigné aussi copieusement
qu'il l'avait demandé le jour de l'assassinat du roi, il n'aurait pas
commis ce crime. Il déclara qu'il n'avait point voulu tuer le roi;
mais que, depuis l'exil du parlement, il avait formé le dessein de le
blesser. Suivant une autre de ses réponses, la religion seule l'avait
déterminé à cet attentat.

On lui fit subir la question dite des _brodequins_, qui était la
plus cruelle, et qui ne s'appliquait guère qu'à ceux dont le crime
était évident, pour tâcher d'en tirer encore quelques éclaircissemens
(voyez l'article d'Urbain Grandier). Pendant cette torture, il
s'écria «qu'il avait cru faire une œuvre méritoire pour le ciel,» et
persista constamment à dire que c'étaient l'archevêque de Paris, les
refus de sacremens, les disgrâces du parlement, qui l'avaient porté à
ce parricide; il le déclara encore à ses confesseurs.

Il fut condamné à mourir du même supplice que les assassins de Henri
IV. Le 28 mars de la même année, jour de l'exécution, il arriva
à la place de Grève à trois heures et un quart, regardant d'un
œil tranquille le lieu et les instrumens de son supplice. On lui
brûla d'abord la main droite avec un feu de soufre. La douleur lui
arracha un cri terrible; ensuite il leva la tête et regarda assez
long-temps sa main sans cris et sans imprécations. On l'entendit
hurler lorsqu'il fut tenaillé aux bras, aux jambes, aux cuisses,
aux mamelles, et qu'on jeta dans les plaies le plomb fondu, l'huile
bouillante, la cire, la résine et le soufre brûlant. Enfin on procéda
à l'écartèlement. Les quatre chevaux firent pendant cinquante minutes
des efforts inutiles pour démembrer ce malheureux: au bout de ce
temps, Damiens étant encore plein de vie, les bourreaux lui coupèrent
avec des bistouris les chairs et les jointures nerveuses des cuisses
et des bras; ce qu'on avait été obligé de faire, en 1610, pour
Ravaillac. Il respirait encore après que les cuisses furent coupées;
et il n'expira que pendant qu'on lui coupait le second bras; son
supplice, depuis l'instant qu'il fut mis à l'échafaud jusqu'au moment
de sa mort, dura près d'une heure et demie. Il conserva toute sa
connaissance, et releva la tête sept ou huit fois pour regarder les
chevaux et ses membres tenaillés et brûlés. Au milieu des tourmens
les plus affreux de la question, il avait laissé échapper des
plaisanteries.

Tout barbare qu'était le supplice de ce misérable, il était juste. On
ne saurait en dire autant de la persécution qui pesa sur sa famille,
déjà assez malheureuse d'avoir produit un pareil monstre. Son père,
sa femme et sa fille furent bannis du royaume, avec défense d'y
revenir, sous peine d'être pendus. Tous ses parens furent obligés,
par le même arrêt, de quitter leur nom de Damiens, devenu exécrable.
Par suite de ses déclarations, seize conseillers du parlement furent
envoyés en exil; et l'un d'eux, l'abbé de Chauvelin, fonda une
messe à perpétuité pour remercier Dieu d'avoir conservé le roi qui
l'exilait.




  ÉCOLIER, AGÉ DE DIX-SEPT ANS,
  QUI TUE L'HOMME CHARGÉ DE LUI DONNER LA CORRECTION.


L'usage barbare de faire fouetter les écoliers dans les colléges n'a
été que trop long-temps en vigueur. Cette indécente punition, loin
de corriger, ne faisait le plus souvent qu'irriter, que révolter
celui qu'elle atteignait. Il en résultait quelquefois de terribles
représailles, comme on va le voir. Grâce au perfectionnement de nos
mœurs, depuis long-temps cette _ancienne méthode_ n'est plus connue
dans les écoles.

Jean-Baptiste Pilleron, marchand d'eau-de-vie en gros à Paris,
ayant éprouvé des pertes considérables dans son commerce, prit le
parti d'aller chercher dans d'autres pays des ressources contre la
misère; mais avant de s'embarquer pour le Cap, il plaça son fils,
alors âgé de cinq ans, au collége de La Flèche. Comme on ne reçut
aucune nouvelle du père, on se lassa au bout de trois ans de garder
un enfant dont la pension n'était pas payée; en conséquence, on le
rendit à sa famille, qui acquitta tout ce qu'on devait, et se chargea
de l'éducation de l'enfant.

Le jeune Pilleron fut placé, au commencement de 1754, par un oncle
maternel, son tuteur et son bienfaiteur, dans une pension située dans
le faubourg Saint-Antoine, d'où il sortit deux ans après pour entrer
au collége de Montaigu. Cet enfant était un bon écolier; jamais ses
maîtres ne s'en étaient plaints, ni pour le caractère, ni pour le
travail. Il fallut une circonstance toute particulière pour faire
naître des récriminations de ce genre contre lui.

Le 1er août 1759 était un jour de congé. Le principal de Montaigu,
nommé Germain, refusa au jeune Pilleron la permission d'aller voir
son tuteur. Pilleron, sans égard pour cette défense, sortit; mais,
pour réparer en quelque sorte sa faute, il rentra un des premiers
au collége. Le lendemain, dès huit heures du matin, le trop sévère
principal fit venir Pilleron, et lui annonça qu'il allait être
fustigé. L'écolier s'humilia, demanda pardon, représenta son
âge (il avait dix-sept ans), promit pour l'avenir la plus exacte
soumission. Toutes ses protestations furent inutiles; le principal
fut inflexible, et fit monter le correcteur.

Pilleron déclara fermement qu'il ne subirait pas cette infâme
punition. Le portier, qui était le correcteur, voulut le saisir; il
le repoussa avec force. Irrité de cette résistance, le principal
donna ordre au portier d'aller chercher deux forts pour se faire
assister, et il garda dans sa chambre Pilleron, qui, effrayé de
l'ordre extraordinaire qu'il venait de donner, lui demanda de quitter
à l'instant même le collége.

Cette demande fut aussi vaine que l'avaient été ses excuses. Le
principal ne prenait plus conseil que de sa colère. Peu après le
portier rentra, suivi d'un porteur d'eau nommé Boucher. Le principal
avait demandé deux hommes; mais Boucher lui garantit _qu'il en
viendrait seul à bout_. Pilleron, désespérant d'échapper aux mains
d'un si rude adversaire, essaya de l'arrêter en lui présentant de
loin son couteau, et en le menaçant de s'en servir s'il osait le
toucher. Mais le principal ordonna à Boucher de prendre une pelle à
feu pour désarmer le rebelle.

Soumis aux ordres de qui le payait, Boucher lève la pelle à feu sur
la tête du jeune homme; celui-ci, pour parer le coup, hausse le bras;
Boucher profite du mouvement, saisit Pilleron au corps, le renverse
sur un siége voisin, et tombe en même temps sur lui. L'écolier se
raidit dans sa chute par un mouvement naturel. Le propre poids de
l'agresseur lui fait entrer dans l'estomac la lame du couteau que
tenait l'écolier. Comme ils s'agitaient l'un sur l'autre, Boucher fut
percé en trois endroits, et ses blessures furent tellement l'unique
effet de cette lutte, que le principal, si attentif à cette scène
qu'il avait ordonnée, ne savait si le sang qu'il voyait couler venait
du porte-faix ou de Pilleron, qui pouvait s'être blessé lui-même.

Boucher ne sentit qu'à son extrême faiblesse qu'il avait été frappé;
il fut transporté à l'Hôtel-Dieu, où il expira trois heures après.

Troublé de ce tragique événement, Pilleron s'enfuit du collége, erra
pendant trois jours sans dessein et hors de lui-même. Il finit par
s'enrôler pour le service de la compagnie des Indes, et se rendit au
port de Lorient pour s'embarquer.

Cependant sa famille, instruite de ce malheur, sollicita sa grâce,
et l'obtint sans peine. Mais la veuve Boucher présenta une requête
contenant une demande en dommages-intérêts, qu'elle dirigea
solidairement contre le supérieur de Montaigu et contre le jeune
Pilleron. Pour repousser cette demande, le défenseur du jeune homme
soutint que, s'il était dû à la veuve Boucher des dommages-intérêts,
c'était le sieur Germain qui devait les supporter, parce que c'était
à lui seul que la veuve devait imputer la mort de son mari.

Mais le Châtelet de Paris ne goûta pas cette opinion, toute fondée
qu'elle fût, et il ordonna, par sentence du 29 mars 1760, que les
lettres de rémission accordées au jeune Pilleron fussent entérinées,
à la charge par lui de garder prison pendant un mois, et de payer
à la veuve de Boucher douze cents livres de dommages-intérêts, par
forme de réparation civile.




INFORTUNES DES CALAS.


Le retentissement qu'eut dans toute l'Europe l'histoire des malheurs
de cette famille intéressante, victime des préjugés et du fanatisme,
et les heureux efforts de Voltaire pour obtenir la réparation de ce
crime juridique, ont porté le nom des Calas à la connaissance de
tout le monde. On frémit encore en songeant à l'horrible persécution
exercée contre eux, on s'indigne contre leurs juges, on s'étonne de
leur ignorance et de leurs barbares préventions, surtout quand on
songe que cette horrible aventure eut lieu dans la seconde partie du
dix-huitième siècle, dans une des villes les plus éclairées et les
plus considérables du royaume, à Toulouse enfin.

Quelque répandue que soit cette déplorable histoire, ce ne sera sans
doute pas sans un vif intérêt que nos lecteurs en retrouveront ici
les principaux détails.

Jean Calas était un négociant établi à Toulouse, et y exerçait sa
profession avec honneur depuis quarante ans. Sa femme, Anglaise
de naissance, tenait par son aïeule à la principale noblesse du
Languedoc. Tous deux élevaient leurs enfans avec tendresse; jamais
aucun d'eux n'en essuyait ni coups ni mauvaise humeur. Élevé dans la
communion protestante, Calas était au-dessus des préjugés de secte,
ne gênait aucunement ses enfans sur le choix d'une religion, et était
si éloigné de ce zèle outré qui nous fait voir des méchans dans tous
ceux qui pensent autrement que nous, qu'il avait toujours eu dans sa
maison une servante catholique. Cette servante, très-attachée à sa
religion, contribua à la conversion d'un des enfans de son maître,
sans même que celui-ci lui fît aucun reproche à ce sujet. Bien
plus, il la garda à son service, et fit une pension de quatre cents
livres à son fils converti, disant que, pourvu que sa conversion
fût sincère, il ne pouvait la désapprouver, parce que gêner les
consciences ne sert qu'à faire des hypocrites.

Ces particularités sont loin d'être indifférentes pour l'intelligence
de la suite de ce récit.

Cette famille respectable jouissait d'un bien honnête, comptait un
grand nombre d'amis, n'avait ni procès ni querelle avec personne.
Peut-être quelques marchands jaloux de la prospérité de leur maison
de commerce, surtout à cause de leur différence de religion,
excitaient sourdement la populace contre ces gens estimables; mais
ceux-ci ne répondaient aux procédés haineux que par une constante
modération.

Enfin un jour, c'était le 13 octobre 1761, un fils de M. Lavaisse,
fameux avocat de Toulouse, arrivé de Bordeaux, est rencontré par
hasard par Calas père et Marc-Antoine, son fils aîné, qui invitent
ce jeune homme à souper. Le jeune Lavaisse accepte. On se met à
table à sept heures; on fait un repas frugal au premier étage de la
maison. La cuisine touchait presque à la salle à manger; la servante
catholique, dont on vient de parler, servait à table, entendant et
voyant tout. Marc-Antoine, le fils aîné, se lève de table un peu
avant les autres, et passe dans la cuisine. La servante lui dit:
«Approchez-vous du feu.--Ah! répondit-il, _je brûle!_» Après avoir
proféré ces paroles étranges d'une voix sombre, il descend au
magasin avec un air profondément pensif. La famille, avec le jeune
Lavaisse, continue une conversation paisible jusqu'à neuf heures
trois quarts sans se quitter un seul instant. M. Lavaisse se retire:
Pierre, le second fils Calas, prend un flambeau pour l'éclairer.
Ils descendent.... Mais quel spectacle se présente à leurs yeux! La
porte du magasin est ouverte, les deux battans rapprochés; un bâton,
fait pour serrer et rapprocher les ballots, passé au haut des deux
battans, une corde à nœuds coulans, et le malheureux Marc-Antoine
Calas suspendu, en chemise, à cette espèce de gibet; sa chevelure
était arrangée avec soin, et son habit plié sur le comptoir.

Que l'on juge de l'horreur des deux jeunes gens à cette épouvantable
vue! Ils poussent des cris d'effroi en remontant l'escalier; ils
appellent le père: la mère toute tremblante veut descendre aussi;
on l'arrête, on la supplie de rester. L'un vole chez le chirurgien,
l'autre chez les magistrats. Le père embrasse son fils mort; la corde
cède au premier effort, parce qu'un des bouts du bâton glissait
aisément sur les battans de la porte, et que le corps soulevé par le
père n'assujétissait plus ce billot. La mère veut faire avaler à son
fils des liqueurs spiritueuses; la servante prodiguait aussi tous ses
soins; mais tout était inutile, le jeune Calas était mort.

Cependant la populace s'assemble; elle investit la maison de Calas.
Les conjectures commencent à circuler. Les uns disent que le jeune
homme est mort martyr; que sa famille l'avait étranglé pour prévenir
son abjuration. D'autres ajoutent que cette abjuration devait avoir
lieu le lendemain. Suivant d'autres ignorans fanatiques, la religion
protestante ordonne aux pères et mères d'égorger ou d'étrangler leurs
enfans lorsqu'ils veulent se faire catholiques. Ce point de doctrine
est affermi par d'autres, qui ajoutent que dans leur dernière
assemblée les protestans ont nommé un bourreau de la secte; que le
jeune Lavaisse est sans doute ce bourreau, et qu'il est venu tout
exprès de Bordeaux à Toulouse pour pendre son ami. Voilà de quelles
absurdités se forme souvent la voix du peuple, que l'on veut bien
appeler aussi la voix de Dieu. Annoncez au peuple les choses les plus
extraordinaires, les plus surnaturelles, les plus impossibles; il
ne lui faut pas de preuves; il croira sans peine ce qu'on veut bien
lui faire croire; comme une éponge, il aspire toutes les parties
du récit merveilleux qu'on lui fait; il se passionne aveuglément
pour soutenir que c'est la vérité; et toujours, sans s'enquérir des
preuves, il braverait la mort pour son opinion. Tel est le fanatisme
de la populace; mais des juges doivent-ils se laisser entraîner à
partager de semblables erreurs, surtout quand il s'agit du sang d'un
malheureux père accusé du meurtre de son fils, quand il s'agit de
décider du sort de toute une honnête famille?

Ceux qui avaient entendu les cris de Pierre Calas et du jeune
Lavaisse, et les gémissemens du père et de la mère Calas, à neuf
heures trois quarts, ne manquaient pas d'affirmer qu'ils avaient
entendu les cris du jeune homme étranglé, lequel cependant était mort
deux heures auparavant.

Pour comble de malheur, le capitoul, prévenu par ces clameurs, arrive
sur le lieu avec ses assesseurs, et fait transporter le cadavre à
l'Hôtel-de-Ville. Au lieu d'être dressé dans l'endroit même où l'on
a trouvé le mort, comme le veut la loi, le procès-verbal est fait à
l'Hôtel-de-Ville.

Pour des personnes non prévenues, tout aurait annoncé que la mort
du jeune Calas était le résultat d'un suicide. Ce jeune homme était
d'une humeur sombre et mélancolique. Il avait quelques talens; mais
n'ayant pu réussir à se faire recevoir licencié en droit, parce
qu'il eût fallu faire des actes de catholicisme, ou acheter des
certificats; ne pouvant se faire négociant, parce qu'il n'était pas
propre au commerce; se voyant repoussé de toutes les carrières, il
se livrait à une douleur profonde. Ses lectures favorites, puisées
ordinairement dans Plutarque, Sénèque ou Montaigne, roulaient presque
toujours sur le suicide.

Toutes les conjectures de la populace entrèrent dans la tête des
juges, et, quoiqu'il n'y eût point de preuves contre la famille
Calas, on eut seulement recours à un monitoire. Avant que ce
monitoire parût, quelqu'un ayant avancé que le jeune Marc-Antoine
Calas devait entrer le lendemain dans la confrérie des pénitens
blancs, aussitôt les capitouls ordonnèrent que le corps fût enterré
pompeusement au milieu de l'église de Saint-Étienne. Quarante
prêtres et tous les pénitens blancs assistèrent au convoi. Quatre
jours après, les pénitens blancs lui firent un service solennel dans
leur chapelle: l'église était tendue en blanc; on avait élevé au
milieu un catafalque, au haut duquel on voyait un squelette humain,
qu'un chirurgien avait prêté, et qui tenait dans une main un papier
où l'on lisait ces mots: _Abjuration contre l'hérésie_, et de l'autre
une palme, comme un saint martyr.

Toute cette momerie était échafaudée sur la supposition que le jeune
Calas devait abjurer le lendemain même du jour qu'il était mort; et
cependant, lors de l'instruction, on ne put fournir aucune trace de
ce changement de religion.

Un tel éclat acheva d'enflammer les esprits. Le parlement se saisit
bientôt de cette affaire, et cassa la procédure des capitouls comme
vicieuse dans toutes ses formes; mais les préjugés qui avaient
présidé à cette première procédure demeurèrent pour former le fond de
la seconde. Tous les catholiques zélés voulurent déposer: l'un avait
vu dans l'obscurité, à travers le trou de la serrure de la porte, des
hommes qui couraient; l'autre disait avoir entendu du fond d'une
maison éloignée, à l'autre bout de la rue, la voix du jeune Calas,
qui se plaignait d'avoir été étranglé. Un peintre, nommé Mattei, dit
que sa femme lui avait _dit_ qu'un nommé Mandrille lui avait _dit_
qu'un inconnu lui avait _dit_ avoir entendu les cris de Marc-Antoine
Calas à une autre extrémité de la ville.

Cependant la justice avait arrêté M. et madame Calas, leur fils
Pierre, le jeune Lavaisse et la servante catholique. Tous aux fers,
tous séparément interrogés, ils avaient été unanimement d'accord sur
tous les points essentiels: ils soutinrent la vérité sans varier un
seul instant.

Cette unanimité parmi des accusés qui ne pouvaient s'entendre aurait
dû ouvrir les yeux des juges; mais les cris de la multitude, et cet
entêtement fatal qui naît si souvent d'une première impression,
l'emportèrent sur une vérité évidente. Enfin un expert, appelé dans
la maison de Calas, pour juger si un homme pouvait se pendre aux
deux battans de la porte du magasin, vint décider la perte de cette
malheureuse famille. Cet expert était le bourreau: ne connaissant
que ses exécutions, il répondit au capitoul, et à ceux qui
l'accompagnaient, que la chose n'était pas praticable, et l'on ajouta
foi à ses paroles. Vainement Lavaisse et la servante prouvaient
l'innocence de la famille Calas; Lavaisse et la servante étaient
eux-mêmes accusés. Vainement on voyait l'impossibilité démontrée
que Calas le père, âgé de soixante-huit ans, eût pu seul pendre un
jeune homme de vingt-huit ans, d'une force prodigieuse; les juges
prétendaient qu'il était encore plus difficile de croire que le jeune
Calas eût lui-même attenté à ses jours.

La pluralité des juges croyait toute la famille et Lavaisse également
coupables du meurtre; et, par une contradiction fort étrange, ils
condamnèrent Calas père seul au supplice de la roue, croyant sans
doute qu'il ne pourrait résister aux tourmens, et qu'il avouerait les
prétendus compagnons de son crime dans l'horreur du supplice.

L'infortuné père entendit sa sentence avec calme, et marcha à la mort
en prenant à témoin de son innocence le Dieu devant lequel il allait
comparaître. Les deux dominicains qu'on lui donna pour l'assister
dans ces momens cruels rendirent témoignage de sa résignation; ils
le virent pardonner à ses juges, et les plaindre; ils souhaitèrent
enfin de mourir un jour avec des sentimens de piété aussi touchans.

Bientôt après cette catastrophe, les juges furent obligés de mettre
en liberté madame Calas, le jeune Lavaisse et la servante; quant au
jeune Pierre, il fut banni. Pourquoi le bannir, s'il était innocent?
s'il était coupable, pourquoi se borner au bannissement?

Mise en liberté, la veuve de Calas se vit dépouillée de ses biens;
abreuvée de malheur et d'outrages, elle eut encore la douleur de se
voir enlever ses filles. Elle se retira dans une solitude, où elle
se nourrissait de larmes, appelant la mort à son secours. Ce fut là
que les consolations et les secours de Voltaire vinrent la trouver.
Le patriarche de Ferney lui fit entreprendre le voyage de Paris
pour qu'elle pût s'aller jeter aux genoux du roi, et implorer sa
clémence. L'éloquent et généreux Élie de Beaumont seconda les efforts
de Voltaire, et embrassa, devant le conseil du roi, la défense du
malheureux Calas. Grâce à son courage, grâce à l'équité des nouveaux
juges, la mémoire de ce bon père, supplicié comme parricide, fut
lavée et réhabilitée. Le roi, de son côté, traita avec beaucoup
d'égards la veuve Calas, et n'oublia rien pour adoucir l'amertume de
ses chagrins.

Quant à l'arrêt qui condamna Calas père à la plus horrible mort, il
n'eut aucune publicité, et demeura un mystère impénétrable. On prit,
dit Voltaire, autant de soin de le dérober à la connaissance des
hommes que les criminels en prennent ordinairement de cacher leurs
crimes. On assure même que l'arrêt du conseil qui justifia les Calas
ne put jamais être affiché dans Toulouse.




  PERSÉCUTIONS EXERCÉES
  CONTRE LA DAME DELAUNAY
  PAR LES RELIGIEUX DE CLAIRVAUX.


Loin de nous l'intention de renouveler, à l'occasion de cette
histoire, les déclamations dont les ordres religieux ont été si
souvent l'objet. Nous voulons uniquement retracer les tribulations
d'une femme, d'une mère infortunée, qui fut long-temps victime de
l'iniquité de plusieurs agens d'un ordre célèbre, iniquité dont
l'ordre entier fut à la fin pécuniairement responsable, mais dont il
serait injuste de faire retomber sur lui la responsabilité morale.

Catherine-Michelle Peuchet, née à Stenay en 1724, fut envoyée par
ses père et mère à Paris, chez un parent nommé Langlois. Cette jeune
personne joignait les charmes de la beauté à l'éclat de la jeunesse.
Un homme nommé Castille, lié depuis long-temps avec le sieur
Langlois, prit du goût pour la demoiselle Peuchet, la demanda en
mariage, et obtint le consentement de ses parens.

Castille était connu depuis trente ans dans le monde, estimé d'une
foule de négocians dont il avait tenu les livres. Son travail et
son économie lui avaient fourni les moyens d'amasser une somme
de trente-six mille livres. Le contrat de mariage fut signé le 6
octobre 1744. Il fut convenu qu'il y aurait communauté de biens. La
demoiselle Peuchet apporta en dot une somme de dix mille livres, qui
lui fut donnée par le sieur André, chapelain de la Sainte-Chapelle,
l'un de ses oncles. Les bans furent ensuite publiés dans les
paroisses des deux futurs époux, et le mariage fut célébré le 26
décembre à Saint-Gervais, en présence des témoins nécessaires qui
signèrent l'acte de célébration.

Ce nouvel engagement de Castille était bien différent du premier état
qu'il avait embrassé dans sa jeunesse. Né dans la ville de Luxembourg
en 1692, il avait fait le 1er novembre 1714, à l'âge de vingt-deux
ans, après un noviciat d'une année, profession religieuse dans
l'abbaye d'Orval. Il était resté dans cette abbaye jusqu'en 1725; sa
résidence et sa fuite paraissaient constatées par les pièces. Jamais
on n'avait connu de sa part aucune réclamation contre ses vœux; du
moins n'en trouvait-on aucune trace dans les écritures du couvent.

C'est ce religieux qui se trouvait être, en 1744, l'époux de la
demoiselle Peuchet. Heureux de leur attachement mutuel, ils vécurent
en paix pendant six années. Trois enfans naquirent de leur mariage,
deux garçons et une fille. Le dernier né, Hippolyte-Louis, vint au
monde à Paris, le 19 juillet 1750.

Cette année 1750 fut fatale aux deux époux, et les sépara pour jamais.

Le 4 novembre, un exempt se présente, porteur d'ordres du roi pour
arrêter Castille et sa femme. La dame Castille était logée rue de
la Verrerie, au troisième étage, dans une chambre dépendante d'un
appartement occupé par une maîtresse couturière, nommée Delage. Elle
relevait à peine de ses dernières couches; elle était seule, ou du
moins n'avait auprès d'elle que sa petite fille, Reine-Michelle,
âgée de quatre ans et demi. Son dernier enfant était en nourrice au
village de Celle en Brie, et Castille était allé le voir.

L'exempt, ses ordres à la main, arrête la dame Castille. «Quel est
mon crime? dit cette femme toute troublée. C'est, répond l'homme
de la police, votre commerce avec un moine, que vous donnez pour
votre époux.» A cette réponse, la dame Castille jette des cris de
saisissement. Sa voisine, la dame Delage, frappée du bruit, accourt.
Quel spectacle pour une amie! Elle se livre à toute l'impétuosité de
son amitié, proteste à l'exempt qu'il se méprend, que la femme qu'il
veut arrêter jouit de l'estime publique, qu'elle la connaît, qu'elle
en répond sur sa tête. L'exempt est sourd à tous ses cris; il ordonne
à ses archers de se saisir de la dame Castille, qui est entraînée de
force à Sainte-Pélagie.

Le lendemain, le même exempt, qui n'avait pu remplir à Paris que
la moitié de sa mission, se transporte à la Celle en Brie avec une
escorte de sbires nombreux. Castille était à Monsano, paroisse de la
Celle. On l'arrête, on le dépouille de tous ses effets et papiers;
on le met en dépôt dans un couvent, d'où il est transféré, deux
jours après, hors du royaume, à l'abbaye d'Orval. Quant à l'enfant,
Hippolyte-Louis, il est laissé entre les mains de sa nourrice.

Cette arrestation avait été faite à la réquisition de l'abbé de
Clairvaux. Mais dom Mayeur, procureur-général de son ordre, et
frère du supérieur, chargé de ses pouvoirs à l'égard de Castille,
paraissait avoir pris sur lui de faire enlever aussi la femme et
l'enfant. Voici du moins ce que l'on a pu savoir sur ce point obscur
de l'affaire. Un oncle de la demoiselle Peuchet, pauvre tabellion
de Villette, petit village voisin de Sedan, parut dans le même
temps sur la scène. On présume que, pensant que sa nièce vivait en
concubinage avec un religieux, il s'était constitué le vengeur de
l'honneur de sa famille, et avait sollicité l'ordre de faire arrêter
la dame Castille. On penche à croire aussi qu'il avait pu, dans
cette circonstance, agir d'après les suggestions de dom Mayeur.
La découverte d'une copie d'un acte rédigé entre eux fit naître
un violent soupçon de l'association de ces deux hommes contre le
malheureux Castille et les siens.

Par ce traité, où dom Mayeur se disait chargé des pouvoirs de l'abbé
de Clairvaux, et où il s'érigeait en propriétaire de la fortune de
Castille, il cédait et transportait à Jean Peuchet tous les biens
meubles et immeubles qui pouvaient appartenir à frère Balthasar
Castille, à condition qu'il ferait tous les frais nécessaires pour
opérer l'arrestation de Castille, et le faire conduire à l'abbaye
d'Orval. En outre, le sieur Peuchet, d'après ce traité, ne pouvait
frustrer sa nièce, prétendue femme dudit Castille, des sommes
excédant celles que dom Mayeur aurait déboursées.

L'arrestation de la dame Castille avait eu lieu le 4 novembre. Les
scellés ne furent apposés chez elle que le 6. Ce retard était contre
toutes les règles; il eût fallu les apposer au moment même. On
prétendit que l'on avait tiré parti de ce délai pour détourner, entre
autres choses, tous les livres et l'argent comptant. D'ailleurs, le
principal de la fortune de Castille était son portefeuille. Plusieurs
personnes l'attestaient. Ce portefeuille contenait des billets sur
particuliers, des effets royaux, et notamment pour vingt mille
livres d'actions de la compagnie des Indes. Son genre de vie, qui
le mettait en relation continuelle avec des banquiers, lui avait
toujours fait préférer cette sorte de propriété. Son contrat de
mariage fournissait la preuve que sa fortune consistait dès lors en
papiers et autres effets de pareille nature. Très-attentif et rempli
d'ordre, Castille, pour peu qu'il s'absentât, portait toujours ce
portefeuille sur lui. Il en était nanti lors de son arrestation.

Quoi qu'il en soit, les scellés furent levés le 30 janvier 1751. On
dressa procès-verbal des effets trouvés dans une malle. Peuchet fit
vendre les effets de Castille. La dame Delage garda ceux de la femme
pour les lui remettre à sa sortie de Sainte-Pélagie, où elle avait
été déposée.

La dame Castille ignorait quel sort l'attendait dans cette humiliante
prison. Elle ignorait aussi ce qu'étaient devenus son mari, son
fils et sa fille, tous objets de sa sollicitude et de sa tendresse;
ses inquiétudes bien légitimes ajoutaient encore à ses souffrances
personnelles. Elle se trouvait dans un isolement complet. L'accès de
sa prison était interdit aux consolateurs, aux amis. La dame Delage
ayant un jour tenté de la voir: «Quel intérêt, madame, lui dit la
supérieure, pouvez-vous prendre à une fille qu'on a enlevée chez une
femme de mauvaise vie?»

Mayeur et Peuchet avaient seuls la liberté de visiter leur captive;
mais chacun d'eux lui donnait des conseils bien différens; car,
depuis l'arrestation des deux époux, ces deux hommes s'étaient
brouillés. La cupidité, qui les avait unis, les avait eu bientôt
divisés. Peuchet était chargé, par les ordres du roi, du paiement de
la pension de sa nièce. Il aurait bien voulu se décharger de cette
commission, qui lui devenait onéreuse. D'un autre côté, persuadé de
la nullité du mariage de sa nièce, il lui conseillait de l'attaquer
par la voie de l'appel comme d'abus. Mayeur, au contraire, redoutait
cette démarche; et, trouvant plus commode d'étouffer les plaintes de
cette femme sous l'épaisseur des murs d'un cloître, il faisait tous
ses efforts pour l'engager à se faire religieuse. Voyant qu'il ne
pouvait l'y déterminer, il écrivit à l'abbé d'Orval. On ignore ce
qu'il lui manda; mais la réponse qu'il en reçut fut l'extrait de mort
de l'infortuné Castille.

Cependant Peuchet, chargé de payer la pension de sa nièce, ne payait
pas. Deux années venaient de s'écouler, sans que la supérieure de
Sainte-Pélagie eût rien touché. Les administrateurs de cette maison
présentèrent requête au lieutenant de police, le 27 janvier 1753. Le
27 mars, intervint une sentence qui condamna Peuchet au paiement de
la pension; mais, comme celui-ci était hors d'état de se conformer à
cette sentence, les religieuses ne voulurent plus se charger d'une
pensionnaire qui leur était à charge. Leur poursuite occasiona une
nouvelle information sur la conduite de la prisonnière; son innocence
fut reconnue; et, après trois années de détention, on lui rendit la
liberté.

A peine fut-elle libre, qu'elle revint chez la dame Delage, son amie,
où son cœur trouva une sorte de dédommagement de tout ce qu'elle
avait souffert dans l'accueil plein de tendresse et d'empressement
que lui firent toutes les personnes de sa connaissance.

Un jeune homme, nommé Delaunay, logeait depuis un an dans la maison
de la dame Delage. Il avait souvent entendu le récit des malheurs
de la dame Castille. Quand il eut vu cette femme, dont l'infortune
l'avait si souvent ému, il conçut pour elle un intérêt encore plus
vif, et bientôt l'amour le plus tendre vint s'y joindre. Il sollicita
la main de cette veuve intéressante, qui accepta avec reconnaissance
ce protecteur que lui envoyait la Providence. La dame Castille était
totalement ruinée par suite de ses malheurs. Le jeune Delaunay
n'avait pas de fortune, mais il occupait un emploi à la compagnie des
Indes.

Les premières démarches des deux époux pour obtenir réparation des
torts que l'on avait fait éprouver à la dame Castille furent pleines
de décence et de délicatesse. Ils s'adressèrent directement au nouvel
abbé de Clairvaux, pour l'engager à prévenir le scandale qui pourrait
résulter d'une contestation judiciaire. Mais, après plusieurs années
de patience, de délais, de sollicitations, de promesses illusoires,
ils se virent forcés de recourir à l'autorité de la justice. Ils
donnèrent requête le 30 décembre 1762, au sieur lieutenant-civil,
et firent assigner en dommages-intérêts les abbé et religieux de la
filiation de Clairvaux, en la personne de leur procureur-général à
Paris. L'abbé de Clairvaux se présenta sur cette assignation, comme
supérieur immédiat de l'abbaye d'Orval, et fit évoquer l'affaire au
grand conseil.

Alors s'engagèrent les débats d'une procédure des plus intéressantes.
Tout l'intérêt public ne tarda pas à se déclarer en faveur de la
veuve Castille. La prévention éclatait de toutes parts contre les
religieux; disons, pour être juste, que cette prévention était
plutôt l'ouvrage de l'esprit de parti que celui d'une conviction
bien éclairée. Aussi les religieux employèrent-ils toutes sortes de
moyens pour diminuer ce vif intérêt qu'inspirait la partie adverse,
et enlever à la dame Delaunay ce triomphe prématuré.

Ils avaient découvert que le commerce de Balthasar Castille et de
la demoiselle Peuchet avait précédé leur mariage, et qu'elle était
enceinte de sept mois lors de la célébration du sacrement.

«Voilà cette femme, disaient les religieux par l'organe de leurs
avocats, voilà cette femme qui vient vanter son innocence, sa vertu,
sa bonne foi, et mettre à si haut prix ses trois années de retraite à
Sainte-Pélagie! Elle a formé des liens illicites avec un religieux.
Si elle a débuté si hardiment avec lui par le vice, c'est à elle
à s'imputer toutes les suites qu'a produites cette association
criminelle; elle s'est jetée volontairement dans les bras d'un
apostat: qu'elle cesse donc de se plaindre de la séparation violente
qui a été occasionée par la juste poursuite de ce religieux parjure à
ses premiers vœux.»

Ce reproche inattendu fit sur les esprits une impression fâcheuse.
Le public se repentit un instant de l'intérêt qu'il avait fait
éclater pour la dame Delaunay; il s'indigna d'avoir compromis trop
précipitamment sa sensibilité, et il sortit de l'audience en répétant
ces mots: _L'affaire a bien changé de face_.

Mais cet artifice de malignité fut bientôt anéanti, quand on en vint
au fond de l'affaire; quand l'avocat de la dame Delaunay demanda la
preuve constante de la profession religieuse de Castille, et de la
durée de son séjour dans l'abbaye d'Orval. Les religieux ne purent
produire qu'une pièce qui paraissait avoir été altérée. La surprise
des assistans fut grande lorsque, après une réplique concise et
méthodique du défenseur des religieux, celui de la dame Delaunay se
leva tout-à-coup, et d'un son de voix qui allait à l'âme, s'écria:
_L'acte est faux_, messieurs, _l'acte est faux: le parchemin est
gratté, corrodé! l'acte est faux!_ et d'un seul mot renversa tout
l'échafaudage de raisonnemens et de conséquences qu'avait élevé son
adversaire sur cet acte ruineux; lorsque ensuite le ministère public
développa toutes les irrégularités, tous les vices de la profession
de Castille, tous les doutes, tous les nuages accumulés sur ce fait,
dès ce moment, au lieu d'un religieux apostat, fugitif, parjure,
Castille, environné de toutes les présomptions de l'innocence et de
la liberté, parut un citoyen injustement persécuté et mort victime de
l'erreur mal fondée d'un ordre qui peut-être n'avait jamais acquis
sur sa personne aucun droit, aucun empire légitime.

Dès lors, l'intérêt alla toujours croissant. La vérité perçait de
toutes parts; la calomnie était confondue. L'éloquence du célèbre
Gerbier acheva de persuader tous les esprits. L'avocat-général
vint aussi plaider la cause de l'innocence, et il le fit avec une
énergique indignation, réclamant des juges un arrêt solennel et
réparateur, tant dans l'intérêt de la justice que dans celui de la
sécurité publique.

Le grand conseil, par arrêt du 7 septembre 1763, condamna les
religieux en trente mille livres de dommages-intérêts envers
Catherine-Michelle Peuchet, et en pareille somme de trente mille
livres de dommages-intérêts au profit de Reine-Michelle Castille,
sa fille. Cet arrêt contenait d'autres dispositions relatives à la
profession des religieux.

Le jugement fut reçu du public avec applaudissement. On partagea
vivement la joie de la dame Delaunay, et on la reconduisit en
triomphe sous une pluie de fleurs que lui jetèrent des bouquetières
mêlées dans la foule.




  LEROI DE VALINES,
  A PEINE AGÉ DE SEIZE ANS, EMPOISONNEUR
  DE TOUTE SA FAMILLE.


Ordinairement le crime ne procède que par degrés; il suit plusieurs
périodes avant d'arriver à la scélératesse qui ne connaît plus de
frein.

    Un seul jour ne fait pas d'un mortel vertueux
    Un perfide assassin, un lâche incestueux;
    Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes.

L'adolescence est rarement l'âge des forfaits. Cette époque de la vie
est presque toujours dominée par les passions grandes et généreuses;
elle repousse avec une noble indignation cette basse cupidité qui
enfante tant d'actions criminelles.

Il faut donc regarder comme un malheureux écart de la nature, comme
un phénomène monstrueux, l'enfant dénaturé qui, de sang-froid, et
sans l'influence d'aucun conseil, débute dans le crime, à l'âge
de seize ans, par l'empoisonnement de son père et de sa mère et
par celui de ses autres proches qui pourraient le gêner dans la
jouissance de la succession paternelle. Un monstre pareil devrait
en quelque sorte effacer le souvenir de la Brinvilliers, devenue si
odieusement célèbre.

Charles-François-Joseph Leroi de Valines n'avait pas encore atteint
l'âge de seize ans, lorsque, au commencement d'avril 1762, il commit
un vol avec effraction intérieure dans la maison d'un chanoine de la
ville d'Aire en Artois. Il demeurait avec ses père et mère au château
de Valines.

Le 30 juin de la même année, dans l'après-midi, M. de Valines
père, qui cependant n'avait déjeûné et dîné que très-légèrement,
est subitement atteint de tranchées, de maux de tête violens, de
déchiremens d'estomac. Des vomissemens affreux viennent encore
aggraver son état. Vers minuit, son mal redouble encore; enfin, après
s'être long-temps débattu contre d'horribles convulsions, il meurt le
2 juillet, à six heures du matin. Son fils l'avait exhorté à la mort,
et lui avait plusieurs fois présenté un crucifix, en lui tenant des
discours pieux.

La garde et ceux qui virent le cadavre de M. de Valines remarquèrent
qu'il sortait de sa tête un sang noir et fétide.

Le 25 juillet, la dame de Valines tombe tout-à-coup malade; elle
éprouve absolument les mêmes symptômes que son mari. On va chercher
le médecin; il arrive, mais la dame de Valines venait d'expirer au
milieu de crises épouvantables, et il fut impossible de juger du
principe de la maladie. Ce qui a lieu de surprendre, ces deux morts,
aussi précipitées, et accompagnées de symptômes aussi semblables, ne
firent naître aucun soupçon, aucune curiosité. La dame de Valines fut
inhumée suivant l'usage, sans autre formalité extraordinaire, et son
fils se mit en possession de la succession.

Le 13 septembre suivant, le sieur Demay de Vieulaine, oncle maternel
du jeune Leroi de Valines, invite à dîner chez lui le sieur de
Riencourt, gentilhomme du voisinage, sa femme et son fils, qui était
alors page de la reine. Les autres convives du sieur de Vieulaine
étaient la demoiselle Demay de Bonnelles sa sœur, le curé de la
paroisse et Leroi de Valines; en sorte qu'en comprenant le maître et
la maîtresse de la maison, il devait y avoir huit personnes à table.

Leroi de Valines se rend chez son oncle, mais il annonce qu'il ne
dînera pas, parce qu'il veut aller à Longpré. On fait des efforts
pour le déterminer à rester; on lui représente qu'il quitte toute
sa famille et ses amis réunis pour aller dîner dans un lieu où il
n'était pas attendu. Il persiste dans son refus, sous prétexte d'une
affaire, et déjeûne avec le fils Riencourt, qui était obligé de
partir avant le dîner pour Versailles, où l'appelait son service.

Il rôde ensuite dans la maison, s'introduit dans la cuisine, ordonne
plusieurs fois à la cuisinière d'aller dans un jardin assez éloigné
lui chercher de l'oseille pour nettoyer ses boucles de deuil, et
reste seul dans cette cuisine, pendant que la domestique faisait sa
commission. Elle lui apporte ce qu'il avait demandé; il fait semblant
de frotter ses boucles, et part pour Longpré.

L'heure du dîner arrive; on se met à table au nombre de six; le
sieur de Vieulaine sert la soupe. Le sieur de Riencourt souffrait
de la faim; il est servi le premier, et mange avec avidité. Les
autres se récrient sur le goût âcre qu'ils trouvent à la soupe. Cette
circonstance, jointe au souvenir de la mort si subite et si récente
de sa sœur et de son beau-frère, effraie le sieur de Vieulaine; il
s'abstient, ainsi que sa femme, de manger de cette soupe.

Bientôt le sieur de Riencourt se plaint de douleurs d'entrailles;
les mêmes symptômes qui avaient accompagné le décès du sieur et de
la dame de Valines, se manifestent rapidement. Les autres convives
sont plus ou moins atteints du même mal, suivant l'ordre dans lequel
ils avaient été servis et la quantité de potage qu'ils avaient
mangée. Les soupçons naissent en foule; de tels accidens ne peuvent
qu'être l'effet d'un poison actif; on court au remède; plusieurs sont
soulagés. Mais le sieur de Riencourt meurt presque sur-le-champ dans
les douleurs les plus aiguës.

La nouvelle de ce funeste événement ne tarde pas à se répandre. Le
procureur du roi d'Abbeville rend plainte et requiert aussitôt la
présence du juge à Vieulaine. On fait l'autopsie du cadavre; le corps
de délit est constaté; il est reconnu que le poison est la cause de
ces funestes effets.

On informe; une multitude d'indices dénoncent le coupable. On
découvre que Leroi de Valines a acheté du poison à différentes
époques; on constate tous les détails de la conduite qu'il avait
tenue dans la matinée du 13 septembre; il est décrété de prise de
corps.

L'examen de la procédure fait surgir d'autres soupçons. Comment sont
morts le sieur et la dame de Valines? On approfondit la conduite
de leur fils, son goût pour la dépense, ses vols en différentes
circonstances, ses nombreux achats de poison.

On exhume les corps du sieur et de la dame de Valines; leur état de
décomposition ne permet pas de reconnaître les traces du poison, mais
le témoignage du chirurgien qui avait été appelé pour les soigner
prouvait que les symptômes qu'ils avaient éprouvés ne pouvaient
provenir que d'un poison corrosif.

On interrogea Leroi de Valines sur quelques discours qui lui étaient
échappés. Il convint avoir dit que sa mère avait été empoisonnée;
mais il ajouta que c'était pour avoir pris du lait dans une casserole
mal étamée. La fille de basse-cour, qui avait révélé ce propos, lui
fut confrontée, et dénia le fait. Deux autres traits le chargeaient
de plus en plus. Un jour, depuis la mort du père, la dame de Valines
ordonnait à son fils de s'aller coucher plus tôt qu'il ne le voulait;
il lui répondit brusquement: _Cela ne durera pas toujours, je serai
bientôt mon maître_. Enfin sa mère expirante lui dit, dans les accès
les plus violens de sa douleur: _Tu es un malheureux, tu es cause de
ma mort_.

Pour tous ses crimes réunis, Leroi de Valines fut condamné, par
sentence du lieutenant criminel d'Abbeville, du 27 mars 1764, à être
rompu vif et jeté ensuite au feu.

Sur l'appel, le parlement de Paris, par arrêt du 22 août 1764,
infirma la sentence d'Abbeville en certains chefs, pour éclaircir
la vérité de plusieurs faits. Leroi de Valines fut appliqué à la
question; il avoua l'empoisonnement de son père et celui de sa mère;
et, après quelques contestations judiciaires, élevées par des parens
qui se présentaient comme ses héritiers, il fut déclaré indigne des
successions paternelle et maternelle, et remis entre les mains du
bourreau.




  MEURTRE INVOLONTAIRE.
  ACTE SUBLIME DE GÉNÉROSITÉ.


Deux soldats du régiment des Gardes-Françaises, Savary et Lainé,
entrèrent, le 13 novembre 1764, avec deux bourgeois de leurs amis,
dans un cabaret qui formait le coin de la rue Saint-Marcel et de
celle du Verbois. Un autre soldat, du même régiment, passa, vers
les quatre heures après midi, devant ce cabaret. Ses camarades
l'appelèrent; il entra, et, les trouvant pris de vin, ainsi que
leurs deux amis, son premier mouvement fut de se retirer. Mais,
comme eux-mêmes se disposaient à sortir, il attendit un instant pour
prêter la main à ceux d'entre eux qui seraient le moins capables de
se conduire. Les deux bourgeois demeuraient dans le voisinage. Lamet
les remit d'abord à leur porte; puis il entra, par pure complaisance,
avec ses deux camarades, au cabaret de la Providence, où ils burent,
entre eux trois, une chopine, sans s'asseoir. Comme ils sortaient,
ils rencontrèrent, dans l'allée, une bande d'ouvriers qui sortaient
aussi. Deux de ces ouvriers étaient ivres; Savary, et l'un d'eux,
se coudoyèrent en trébuchant. L'ouvrier se retourna et injuria
grossièrement Savary. Savary voulut se faire justice par un soufflet
que para le jeune Lamet, qui était de sang-froid; mais l'ouvrier prit
Savary aux cheveux; en même temps les cinq autres artisans tombèrent
sur lui, lui meurtrirent le visage, et l'accablèrent de coups.

Lainé, furieux de voir battre son camarade, mit l'épée à la main;
mais Lamet, craignant que son état d'ivresse ne lui fît porter
quelques mauvais coups, se jeta au-devant de lui, le saisit à
bras-le-corps, le repoussa avec tant de vigueur, qu'il le colla
contre le mur de l'autre côté de la rue. Cependant les six ouvriers
continuaient à frapper Savary, qui luttait seul contre eux. «Vois-tu
donc, dit Lainé à Lamet, qui le serrait toujours contre la muraille;
vois-tu comme ils traitent notre camarade?» Et en disant ces mots,
il donne une secousse si vive, qu'il échappe des mains de Lamet.
Mais celui-ci le ressaisit à l'entrée de l'allée, et le tire si
violemment par son ceinturon, qu'il manque de le renverser sur
lui-même.

Alors Savary, se croyant abandonné, et craignant pour sa vie,
tira son épée, non avec l'intention de commettre un meurtre, mais
seulement pour épouvanter cette bande acharnée. A la vue de l'épée
tirée, la colère des ouvriers redoubla. L'un d'eux, nommé Bulson,
plus ivre que les autres, voulant saisir Savary au collet, se
précipita de lui-même sur l'épée que le militaire agitait en tous
sens et au hasard. Bulson expira sur le coup.

Cet événement rappela tout-à-fait Savary à la raison; il reconnut le
danger qu'il courait, et au milieu de la bagarre il prit la fuite.

Alors Lamet lâcha Lainé, et le pressa de fuir avec lui. Le peuple
s'amassait en foule, et criait: _A l'assassin! au meurtre!_ Lamet
était déjà loin, lorsqu'il s'aperçut que Lainé ne le suivait pas;
il retourna pour tâcher de le rejoindre, mais, voyant que le peuple
l'avait enveloppé, il eut peur pour lui-même, et prit le parti de
gagner au large.

La garde de police du régiment accourut aux cris de la populace, qui
lui livra Lainé. Comme Savary avait disparu avant que la populace
eût eu le temps de s'amasser, ce fut Lainé que la voix publique
accusa d'avoir commis le meurtre, et, en conséquence, il fut conduit
dans les prisons de l'Abbaye Saint-Germain.

Cependant Savary, dans sa fuite, n'avait rien dissimulé du malheur
qui venait de lui arriver. Il le raconta à une fille nommée Lahaye,
chez qui il s'était d'abord réfugié; ce fut même cette fille qui
essuya son épée avec son mouchoir. Puis, en rentrant à la caserne, il
en fit part à la sentinelle et à d'autres soldats. Ce fut donc sur sa
propre déclaration qu'il fut conduit dans la même prison que Lainé.

On instruisit aussitôt le procès, selon toute la rigueur des
ordonnances. Le point essentiel était de savoir lequel des soldats
avait commis le meurtre. Aucun des témoins ne savait les noms des
trois militaires. Il n'y avait donc que la voie de la confrontation
qui pût conduire à la vérité. Mais les témoins ayant été confrontés
avec Savary et Lainé, convinrent en présence de l'un et de l'autre
qu'ils ne pouvaient dire si c'était l'accusé présent qui avait
donné la mort à Bulson. Un seul porta un témoignage positif. Mais ce
qu'il est nécessaire de remarquer, c'est que ce ne fut pas Savary,
véritable auteur de l'accident, mais Lainé, qui n'y avait aucunement
participé, que ce témoin unique accusa d'avoir porté le coup mortel.
Ce témoin se nommait François Mercier, et était fondeur de profession.

Pendant cette instruction, M. de Biron avait sollicité et obtenu des
lettres de grâce de la clémence du prince; et, d'après la déposition
du fondeur, le rédacteur de ces lettres avait mis sur le compte de
Lainé le meurtre de Savary. Lorsqu'il fut question de l'entérinement
de ces lettres, le lieutenant-criminel, chargé d'interroger les
prévenus, demanda à Lainé s'il était vrai qu'il eût porté le coup qui
avait donné la mort à Bulson. Lainé, innocent, allait répondre que
non; on lui suggéra qu'étant dénommé dans les lettres de grâce pour
avoir tué Bulson, son désaveu ferait annuler les lettres. Croyant
donc se procurer la liberté, ainsi qu'à ses camarades, il se chargea
volontairement d'un meurtre qu'il n'avait pas commis, et dit qu'il
en était l'auteur. Comme on le reconduisait dans les cachots, il
rencontre, sur l'escalier, ses deux camarades; il leur dit en passant
que le seul moyen de se sauver tous les trois, et de ne pas se rendre
la clémence du souverain inutile, c'est de laisser le juge dans
l'erreur, et de confirmer le mensonge qu'il venait de faire; Savary
et Lamet déposèrent en conséquence.

Mais, bien loin de les sauver, cette erreur manqua de leur devenir
funeste. En supposant que Lainé fût le meurtrier, les juges ne
pouvaient le regarder que comme un assassin. D'après la déposition
du fondeur, du premier moment de la rixe au crime, il s'était écoulé
assez de temps pour qu'il y eût préméditation. Ses juges ne virent en
lui qu'un meurtrier volontaire, sur qui devait se déployer toute la
sévérité de la loi, qui prive de la faveur des lettres de grâce les
homicides de sang-froid.

Le débouter de ses lettres de grâce, c'était lui annoncer le supplice.

A la nouvelle de ce jugement, Savary frémit plus que Lainé lui-même.
Il vit l'erreur où le témoin Mercier allait entraîner les magistrats.
Que fait ce courageux infortuné? Il se hâte d'instruire, du fond
de ses cachots, ses supérieurs, de la vérité des faits; il écrit au
maréchal de Biron, son colonel, au marquis de Cornillon, son major,
à M. de Chenevière, conseiller au parlement. Savary ne s'en tint
pas là; il fournit contre lui-même tous les témoins qui pouvaient
désabuser les juges. On sent bien que cette démarche fit changer
l'affaire de face. On ordonna qu'avant de procéder au jugement
définitif de Lainé, Lamet, qui ne s'était rendu volontairement en
prison que pour profiter de ses lettres de grâce, serait écroué,
puis interrogé de nouveau. Il le fut le 1er octobre. Ce fut là
qu'il détailla tous les faits dans la plus exacte vérité. Le
lieutenant-criminel lui objecta que, lorsqu'il avait été amené à
l'audience, il avait répondu que c'était Lainé qui avait donné le
coup d'épée. Lamet avoua, sans nul détour, qu'il avait eu tort; que
c'était par le conseil de Lainé lui-même qu'il avait fait cette
déclaration; que celui-ci leur avait recommandé, dans l'escalier de
la prison, de dire que c'était lui qui était le coupable, parce que
autrement leurs lettres ne seraient point enregistrées.

Il intervint une seconde sentence qui porta, «qu'avant de juger
définitivement Lainé, de nouveaux témoins seraient entendus.»

La fille Lahaye, le sergent, et plusieurs soldats qui étaient de
garde le jour du meurtre, déposèrent des aveux mêmes de Savary. Les
trois accusés furent ensuite confrontés, tant entre eux qu'avec les
témoins de la nouvelle information.

Ce fut alors que Savary confessa son meurtre involontaire. Il avoua,
sous la foi du serment, que c'était sa main qui avait fait le coup,
mais qu'il n'avait eu ce malheur qu'à son corps défendant, et après
avoir été maltraité par Bulson et ses camarades. Il convint, à la
lecture de chaque déposition nouvelle, qu'elle contenait la vérité.
Lamet et Lainé en convinrent également.

Tout le monde admira cet effort de courage sublime avec lequel Savary
préférait la mort à la douleur de laisser périr Lainé, qui était
accusé, mais qui n'était pas coupable. «Le coup que j'ai porté,
s'écriait-il, est involontaire; mais, si la mort est due à ce coup,
que Lainé descende; c'est à moi de monter à l'échafaud.»

Savary était en droit d'éprouver les effets de la clémence du
monarque; d'abord le meurtre dont il s'était rendu coupable, il ne
l'avait commis que dans la chaleur d'une rixe et en défendant sa vie
menacée. Il en était bien plus digne encore par le service qu'il
avait rendu à la justice, en lui épargnant la douleur de faire périr
un innocent; et ce qui mettait le comble à la faveur qu'il méritait,
c'était l'héroïque générosité avec laquelle il avait appelé le glaive
de la loi sur sa tête, pour sauver un innocent qui allait périr à sa
place. La moindre récompense que méritait un homme qui préférait la
vérité à son honneur et à sa vie même, était qu'on lui conservât l'un
et l'autre.

Aussi le maréchal de Biron sollicita-t-il de nouvelles lettres de
grâce pour Savary; les juges mêmes joignirent leurs sollicitations à
celles de ce colonel; et les lettres furent obtenues et entérinées,
à la satisfaction du public, qui, juste appréciateur des belles
actions, avait pris un vif intérêt à cette affaire.




ACCUSATION DE FRATRICIDE.


Claude-Henri de Lyon, commerçant dans la ville du même nom,
avait deux fils, Benoît et Étienne. En 1752, songeant à quitter
son commerce, il jeta les yeux sur Benoît pour lui céder son
établissement. Il l'obligea de contracter un mariage auquel le jeune
homme répugnait, attendu qu'il était attaché de cœur à une autre
personne. Par le contrat de mariage, le père promit au fils vingt
mille livres payables en argent ou en marchandises, et s'engagea à
lui conserver en entier sa part héréditaire. Il promit de plus de
lui céder la suite de son commerce, de lui confier la liquidation,
ainsi que le recouvrement de ses créances, et de lui accorder, sur le
montant, une gratification en récompense de ses soins.

Des circonstances qu'on ne pouvait prévoir vinrent empêcher
l'exécution de ces conventions. Le père fut obligé de continuer son
commerce, et, au lieu de payer à son fils la somme promise de vingt
mille livres, il reçut de lui la dot de sa femme, qui lui servit à
faire face à ses correspondans.

Le dégoût du fils pour la femme qu'il avait épousée presque malgré
lui le jeta dans la dissipation, et lui fit totalement négliger ses
affaires. Les deux époux se séparèrent après onze mois de mariage. Le
père restitua la dot, et paya en marchandises ce qu'il avait promis à
son fils. Peu de temps suffit à celui-ci pour tout dissiper; et, se
voyant assailli par ses créanciers, il s'enfuit à Turin.

Habitué à l'oisiveté, il était fort embarrassé sur le choix d'une
occupation. Après une année de séjour en Piémont, il entra dans la
gendarmerie, où il servit un an.

Il quitta la gendarmerie en 1757, et vint à Paris. Là il reçut la
nouvelle du mariage de son frère Étienne avec la demoiselle Flachat.
De Lyon père, en mariant son second fils, ne lui constitua en dot
que dix mille livres. Comme l'autre en avait reçu vingt mille, il
supposa, et la chose paraissait assez vraisemblable, que, pour les
égaler l'un à l'autre, il avait précompté au cadet une somme de dix
mille livres, qu'il lui avait remise plusieurs années auparavant,
pour commencer son commerce.

Benoît, fatigué de sa vie errante, et désirant rentrer en grâce
auprès de son père, et reprendre, s'il était possible, son commerce,
forma le projet de retourner à Lyon. Mais comment oser se présenter
à son père irrité, et dans une ville où il ne pourrait faire un pas
sans rencontrer quelqu'un de ses créanciers? Il lui fallait donc
un médiateur, un ami. Cet ami fut son frère, qui avait toujours
correspondu avec lui, qui lui avait même prêté plusieurs fois de
l'argent dans sa détresse, et qui l'avait aidé à subsister pendant
son séjour en Piémont.

Benoît de Lyon se rendit donc auprès de son frère vers la fin de
1758. Celui-ci lui donna un asile dans sa maison, et fit tous ses
efforts, mais inutilement, pour déterminer son père à lui pardonner
ses erreurs. De Lyon père ne voulut même pas voir Benoît; et, comme
ses créanciers avaient découvert qu'il était caché chez son frère, il
fallut lui chercher une autre retraite, et ce fut encore ce frère qui
la lui procura, en l'envoyant à Saint-Chaumont, dans la famille de
sa femme.

Pendant ce temps, Étienne de Lyon travailla à prendre des arrangemens
avec les créanciers de son frère, lui obtint une surséance de trois
ans, et l'engagea à revenir à Lyon. Benoît revint en effet, et avec
le secours d'Étienne, au bout de deux ans, il fut en état de traiter
définitivement avec ses créanciers, et d'obtenir, en leur payant
une partie de ce qu'il leur devait, et leur assurant le surplus, la
liberté entière de travailler sous son nom.

Sur la fin de 1762 de Lyon père consentit enfin à revoir Benoît, et
il saisit cette occasion pour faire entre ses deux enfans un partage
anticipé d'une partie de ses biens, dans la vue de faciliter à
Étienne le succès des grandes entreprises qu'il avait formées.

Ce fut le commencement des infortunes de cette famille. Benoît fut
jaloux des arrangemens projetés par son père. Il en résulta des
disputes, des menaces entre les deux frères, qui furent même sur le
point de se battre en duel. Ces différens s'apaisèrent: des amis
communs vinrent à bout de les concilier. On leur donna des arbitres;
on prépara une transaction qui devait terminer les débats. Benoît
partit le 23 juin pour la campagne, avec le sieur Ganin, chez qui il
demeurait, et il convint avec son frère, avant son départ, que la
transaction serait signée le 27 ou le 28 à son retour.

Dès le 25, un particulier paraissant âgé d'environ dix-huit ou vingt
ans, et portant une veste grise, vint dans la demeure de Benoît,
et le demanda à plusieurs reprises. Il revint encore le 26, et le
27, faisant toujours la même demande. Le même homme se présenta
chez Étienne, le 26, entre neuf et dix heures du matin. Étienne
descendait alors son escalier pour aller faire plusieurs courses
dans la ville. Il rencontre ce particulier à veste grise, portant
une boîte de sapin, sur laquelle était l'adresse de Benoît, écrite
en lettres moulées sur le bois. L'homme lui présente la boîte avec
une lettre pour lui; le dessus était d'une écriture coulée; le dedans
ne contenait que ces mots écrits en caractères moulés et majuscules:
«_Vous recevré une bouate que vous fere remettre à son adresse sans
l'ouvrir._» La première idée qui vint à Étienne, en voyant cette
boîte mystérieuse, fut que quelqu'un de ses amis voulait peut-être
lui jouer un tour. Il voulut d'abord engager l'inconnu à porter cette
boîte lui-même; celui-ci refusa, et disparut précipitamment. Cette
fuite le fortifia dans sa première idée. Il voulut en charger un
marchand de ferraille, son voisin. Celui-ci secoua la tête, et partit
pour lui chercher un autre commissionnaire; enfin, après bien des
difficultés, la boîte fut remise à son adresse.

A son retour de la campagne, Benoît voulut voir le présent qu'on lui
avait apporté la veille; et, comme le dessus de la boîte était cloué
avec des pointes, il se leva pour aller l'ouvrir sur une console
placée entre deux croisées; mais à peine soulevait-il le dessus,
qu'une explosion épouvantable, imitant le bruit du canon, le frappe,
et remplit la chambre de fumée. Heureusement les fenêtres et la porte
étaient ouvertes; tout le monde fuit, se disperse; il n'y eut que
Benoît qui fut grièvement blessé, et un jeune homme qui l'aidait à
ouvrir la boîte.

Cette boîte de sapin, doublée de carton, contenait environ sept à
huit livres de poudre; au fond étaient attachés et fixés par deux
écrous deux pistolets dont les talons avaient été sciés, et dont on
avait arraché les sous-gardes. Les détentes étaient attachées, par
différens fils d'archal, au couvercle, qui était cloué à la boîte
par des pointes de fer et de bois; en sorte que c'était presque un
prodige que toutes les parties de cette machine eussent pu être
ajustées et rassemblées à l'aide des clous et des marteaux sans
exterminer le scélérat qui avait osé se charger de l'ouvrage.

Étienne accourut au bruit de cet accident funeste; la douleur était
peinte sur son visage. Il s'accusait lui-même d'avoir fait apporter
cette horrible machine. Il montrait la lettre fatale; son désespoir
était bien sincère; on était alors bien éloigné de lui attribuer un
fratricide. Les premiers soupçons de la famille tombèrent sur une
comédienne avec laquelle Benoît avait vécu. On l'arrêta, et, sur les
premières questions qu'on lui fit, elle convint qu'elle avait vécu
long-temps avec Benoît de Lyon; mais elle ajouta que ses ennemis
étaient dans sa propre famille, et qu'elle ne lui en connaissait pas
_d'autres que son frère_.

Le croirait-on? ces derniers mots appellent tous les soupçons sur
Étienne. Il est arrêté; la populace s'empare de cette histoire, et ne
fait aucun doute de la culpabilité de ce malheureux. L'information
tourna tout-à-fait à son désavantage; des dépositions singulières
furent entendues. Une jeune fille de dix-huit ans prétendit
reconnaître l'accusé pour le même homme qui lui avait offert, dans la
rue Pizai, de porter la boîte. Les experts, consultés sur l'écriture
de l'adresse de la boîte et de celle de la lettre qui l'accompagnait,
firent aussi un rapport défavorable à Étienne de Lyon.

Sur ces divers indices, la sénéchaussée de Lyon déclara l'accusé
atteint et convaincu d'avoir attenté à la vie de son frère aîné, et
le condamna à avoir les deux poings coupés, à être rompu vif et son
corps jeté au feu: le tout après avoir été appliqué à la question
ordinaire et extraordinaire.

Benoît fit imprimer un mémoire dans lequel il justifiait complètement
son frère du crime qu'on lui imputait.

L'appel de la sentence de la sénéchaussée de Lyon fut porté à la
Tournelle du parlement de Paris. Benoît, dans son mémoire, fit tous
ses efforts pour éclairer la conscience des nouveaux juges. Il
prouva que son frère n'avait eu aucun intérêt à commettre le crime
qu'on faisait peser sur lui. Il chercha ensuite à présenter à la
justice un autre coupable.

«Que nos juges apprennent, dit-il, et que le public le sache comme
eux, que notre famille avait l'ennemi le plus implacable et le plus
dangereux; que cet ennemi était Italien, et que plusieurs témoins
déposeront l'avoir vu à Lyon dans le temps même de notre funeste
catastrophe. Je suis obligé de tout dire: ce n'est point ici une
délation, c'est un récit impartial que les magistrats ne peuvent trop
peser.

«Encouragé par les ordres, et souvent par la protection d'un grand
ministre, mon frère avait établi à Lyon une manufacture de vitriol,
et se proposait d'en établir une de couperose. Celle de vitriol était
l'unique qui fût dans l'Europe. Dans cette entreprise, il avait été
secondé par un Turc très-intelligent que ce ministre lui avait donné,
et qui, excellent chimiste et possesseur de plusieurs secrets, avait
procuré à son travail le plus grand succès. Un Italien, domicilié
en Savoie, avait voulu former une manufacture pareille, dans les
états du roi de Sardaigne. Il y était parvenu jusqu'à un certain
point, mais il lui manquait des ouvriers habiles, et il ne voyait
qu'avec les yeux de la plus noire jalousie le succès d'un commerce
qui devait enrichir notre famille. Argent, promesses, intrigues, il
n'épargna rien pour enlever à mon frère ce Turc dont il tirait tant
d'avantages. Il y réussit même à l'aide d'un nommé Robin, dit Nambot,
qui travaillait avec mon frère, et dont le frère travaillait chez
cet étranger. Le Turc, qui avait le secret du vitriol, déserta avec
un autre ouvrier. Celui-ci fut arrêté sur la frontière. Le Turc se
rendit en Piémont; mon frère n'épargna rien pour le faire revenir.
Il obtint sa grâce, et lui fit remettre la peine prononcée contre
ceux qui portent aux étrangers les secrets de nos manufactures. Ce
Turc revint au bout de quelques temps, et arriva à Lyon au mois de
mai 1763, environ un mois avant notre malheur. L'Italien irrité jura,
dit-on, la perte de notre famille, et on assure qu'il était à Lyon au
mois de juin.»

Le parlement de Paris, après avoir fait subir à Étienne de Lyon la
question préparatoire, sans qu'il avouât rien, le condamna, par arrêt
du 12 janvier 1765, au fouet, à être marqué sur les deux épaules
des lettres G. A. L., aux galères à perpétuité, et à mille livres
d'amende.




  HISTOIRE
  DU CULTIVATEUR MARTIN.


On ne saurait revenir trop souvent sur les erreurs de la justice;
c'est en donnant la plus grande publicité possible aux exemples de
sang innocent répandu juridiquement que l'on peut espérer de les voir
devenir plus rares.

Vers 1764 ou 1765, un bon père de famille, nommé Martin, cultivateur,
habitant d'un village du Barois, ressortissant au parlement de Paris,
fut accusé d'un meurtre et d'un vol commis auprès de sa maison,
tandis qu'il dormait profondément entre sa femme et ses sept enfans.
L'accusé est confronté avec un passant qui avait été témoin de
l'assassinat. «Je ne le reconnais pas, dit le passant; ce n'est pas
là le meurtrier que j'ai vu, l'habit est semblable, mais le visage
est différent.--Ah! Dieu soit loué, s'écrie le bon vieillard, ce
témoin ne m'a pas reconnu.»

Sur ces paroles, le juge s'imagine que le vieillard, plein de l'idée
de son crime, a voulu dire: «Je l'ai commis, on ne m'a pas reconnu,
me voilà sauvé.» Mais, au contraire, il est clair que ce vieillard,
plein de son innocence, voulait dire: «Ce témoin a reconnu que je ne
suis pas coupable; il a reconnu que mon visage n'est pas celui du
meurtrier.»

Le juge et ses assesseurs ne se donnent pas la peine de faire une
plus ample enquête; l'exclamation naïve et joyeuse du bon Martin
leur suffit pour attester son crime. On n'interroge ni sa femme, ni
ses enfans, ni ses voisins; on ne va pas chercher si l'argent volé
se trouve dans sa maison; on ne tient aucun compte des précédens de
l'accusé. On rend un arrêt qui condamne ce vieillard à la question
ordinaire et extraordinaire, et à expirer sur la roue. La sentence
est portée à Paris; la Tournelle signe sans examen _bien jugé_. Le
pauvre malheureux expire sur la roue devant sa porte; son bien est
confisqué; sa femme s'enfuit en Autriche avec ses petits enfans.

Huit jours après, le scélérat qui avait commis le meurtre fut
supplicié pour d'autres crimes, et il avoua, à la potence, qu'il
était coupable de l'assassinat pour lequel l'honnête Martin avait
été rompu.

Une réclamation fut adressée au parlement de Paris. On promit de
réparer ce malheur. Les temps ne le permirent pas, et la famille du
malheureux Martin resta dispersée et mendiante dans le pays étranger!




  BANQUEROUTE FRAUDULEUSE
  D'UN NOTAIRE.


Tout ce qui porte atteinte à la confiance publique doit être
sévèrement réprimé par les lois. Sans cette condition, l'existence de
la société est en péril. Si l'on traite avec indulgence la violation
flagrante des engagemens contractés, si l'on se fait un jeu de
manquer à la foi jurée, alors plus de transactions possibles, plus
d'affaires, plus de commerce. La probité, toujours dupée, craindra de
se trouver aux prises avec la friponnerie et de succomber, même en
présence de la justice. L'impunité de tant de fripons, leur triomphe
scandaleux, le luxe insolent qu'ils étalent aux yeux des victimes
qu'ils ont dépouillées, l'infâme rouerie dont ils font parade,
déconcerteront l'honnête négociant, et toutes les propositions qu'on
lui fera lui paraîtront suspectes. Or la défiance est le pire des
maux dans un état; et un gouvernement se doit à lui-même, doit à la
société entière, de pourvoir par des mesures sages et protectrices
aux moyens de le combattre avec succès et de le faire disparaître le
plus vite possible.

«Il est important, dit Beccaria, de ne pas confondre le banqueroutier
frauduleux avec celui qui est de bonne foi. Le premier devrait être
puni comme les faux monnayeurs, parce que le crime n'est pas plus
grand de falsifier le métal monnayé qui est le gage des citoyens
entre eux que de falsifier ces obligations mêmes.» Mais de tous les
banqueroutiers ceux qui méritent le châtiment le plus rigoureux sont
les notaires et tous les gens d'affaires, parce qu'ils sont investis
d'un ministère presque sacré qui les met de droit en possession de
la confiance publique. Si l'intérêt des familles exige quelquefois
qu'un notaire se charge d'argent, ces fonds ne lui sont confiés que
par forme de dépôt qu'il ne peut dénaturer sous aucun prétexte. Un
officier public de cette espèce qui détourne les sommes remises
entre ses mains ne peut jamais alléguer des pertes propres à le
mettre à l'abri des poursuites de ses créanciers. C'est un voleur
public qu'il faut punir, un monstre qu'il faut étouffer, et non un
négociant malheureux qu'il faille plaindre. Vainement dira-t-il qu'il
a prêté imprudemment ces fonds à des personnes devenues insolvables.
Vainement alléguera-t-il quelque entreprise malheureuse où il a
échoué. Ces assertions mêmes le condamneraient. Il doit répondre du
moindre des dépôts dont il s'est chargé; et l'ouverture seule des
sacs qu'on a remis entre ses mains, sous la garantie de son ministère
et de sa bonne foi, est une audace criminelle qui mérite un châtiment.

Il n'est malheureusement que trop d'exemples récens auxquels on
puisse faire l'application de ces réflexions. Voici le fait qui nous
les a suggérées.

Deshayes était entré dans la compagnie des notaires en l'année 1728.
Il paraît qu'il était né avec un esprit souple et insinuant, et qu'il
joignait à l'adresse la plus perfide l'art de s'offrir aux yeux du
public avec tous les dehors de la probité la plus sévère. Il parvint
donc facilement à s'attirer la plus grande confiance. Ce qui augmenta
encore son crédit, ce fut sa nomination à une place d'échevin de la
ville de Paris. On sait que ces fonctions n'étaient ordinairement
confiées qu'à des citoyens honnêtes et irréprochables. Deshayes s'en
servit pour tromper le public.

Ce vil fripon avait choisi ses victimes dans la classe la moins
éclairée de la société. Il avait attiré dans son cabinet une foule
innombrable de domestiques, d'artisans et de gens du peuple, qui
lui portaient le fruit de leurs travaux et de leurs épargnes, sous
prétexte d'emplois qu'il leur annonçait sur le domaine de la ville.

Ayant ainsi usurpé la confiance publique pendant plusieurs années, et
acquis de cette manière des sommes considérables qui étaient le fruit
de ses brigandages, Deshayes prit tout-à-coup la fuite, à la fin de
l'année 1763, laissant une foule de malheureux en proie au désespoir.

Une conduite aussi criminelle excita une explosion de murmures et
d'indignation dans Paris. Le ministère public, instruit de l'évasion
de l'infâme notaire, et des circonstances de son crime, rendit
plainte, et fit informer. Les preuves de fraude, de mauvaise foi,
et de friponnerie criante, ne furent que trop faciles à acquérir.
Non seulement ce misérable avait supposé des emplois de fonds, mais
encore il avait souvent trahi la confiance de ses cliens, en abusant
des dépôts volontaires, et leur avait fait souscrire des billets à
son profit, sous prétexte de leur avancer de l'argent pour compléter
l'emploi qu'il leur avait proposé.

Il fallait un exemple éclatant pour faire renaître la confiance au
milieu du public, alarmé par cette fraude dangereuse. Le Châtelet
rassura la capitale par une condamnation aussi juste que propre à
effrayer ceux qui seraient capables de vouloir imiter Deshayes.
Par sentence du 24 février 1764, qui déclara la contumace bien et
valablement instruite, le Châtelet condamna Deshayes à faire amende
honorable devant la principale porte du grand Châtelet, où il
serait mené dans un tombereau, par l'exécuteur de la haute justice,
ayant écriteau devant et derrière, portant ces mots: _Notaire,
banqueroutier frauduleux_. Deshayes devait ensuite être pendu et
étranglé à la place du pont Marie, et ses biens étaient confisqués.

Le coupable sut se soustraire à l'exécution de cette sentence;
mais sa condamnation par contumace dut imposer pour un temps aux
déprédateurs de la fortune des particuliers.

«Il serait facile, dit le philosophe que nous avons déjà cité, il
serait facile au législateur prévoyant d'empêcher la plupart des
banqueroutes frauduleuses, et de remédier au malheur de l'homme
laborieux qui manque à ses engagemens sans être coupable. Que tous
les citoyens puissent consulter à chaque instant des registres
publics où l'on tiendra une note exacte de tous les contrats; que des
contributions sagement réparties sur les commerçans heureux forment
une banque dont on tirera des sommes convenables pour secourir
l'industrie malheureuse.»

Le législateur devrait aussi rechercher minutieusement les causes de
ces catastrophes commerciales, qui ébranlent et finissent par ruiner
le crédit des états. «Ce n'est pas sans raison, dit à ce propos un
jurisconsulte, que l'on prétend que le luxe est la cause la plus
commune des banqueroutes. Le luxe des voitures en a surtout occasioné
un grand nombre, depuis que les négocians, les gens d'affaires,
et même les marchands, n'ont pas plus tôt acquis un crédit un peu
étendu qu'il leur faut une voiture et des chevaux. Il n'est que trop
ordinaire de voir des hommes avides de jouir, et assez indiscrets
pendant qu'ils sont heureux dans leurs opérations, pour ne s'occuper
que de plaisirs, au lieu de poser, dans une sage obscurité, les
fondemens d'une fortune solide. Mais qu'arrive-t-il? Si le moindre
revers vient déranger leurs spéculations, il ne leur reste plus la
ressource d'une prudente économie; ils sont obligés de manquer à
leurs engagemens, et souvent ils font payer à leurs créanciers le
plaisir qu'ils ont eu d'étaler en public un luxe impudent.»

Ces lignes écrites en 1785, qui ne les prendrait pour un extrait de
l'histoire de nos dernières années?




  CRIMES PRÉTENDUS,
  CONDAMNATION ET SUPPLICE DU CHEVALIER
  DE LA BARRE.


Encore une erreur, ou plutôt encore un crime de la justice des
hommes! Au moins, dans l'histoire de la famille d'Anglade, des
indices qui semblaient marqués du sceau de l'évidence pouvaient,
jusqu'à un certain point, justifier l'horrible condamnation de deux
innocens. Mais le délit imputé au chevalier de la Barre ne fut même
pas constaté. Il n'existait pas en France de loi qui prononçât
la peine de mort contre aucune des actions dont on l'accusait,
et pourtant la vengeance, aidée du fanatisme religieux, parvint
à le faire expirer dans d'affreux tourmens. Ce jugement souleva
d'indignation tous les honnêtes gens, tous les hommes éclairés, d'un
bout de l'Europe à l'autre. Voyons les faits.

Il y avait à Abbeville, en Picardie, une abbesse, fille d'un
conseiller d'état très-estimé; femme aimable, de mœurs régulières,
bienfaisante, d'une humeur douce et enjouée. Un habitant de la même
ville, nommé Duval de Saucourt, âgé de soixante ans, vivait avec
elle dans une grande intimité; il était chargé de quelques affaires
du couvent, et remplissait les fonctions de lieutenant du tribunal
de l'élection. Cet homme se prit d'une belle passion pour l'abbesse;
celle-ci ne le repoussa d'abord qu'avec sa douceur ordinaire; mais
plus tard, fatiguée de ses importunités sans mesure, elle fut forcée
de lui témoigner son aversion et son mépris.

Dans ce temps-là, en 1764, elle fit venir auprès d'elle un de ses
neveux, le chevalier de la Barre, petit-fils d'un lieutenant-général
des armées, mais dont le père avait dissipé une fortune de plus de
quarante mille livres de rente; elle prit soin de ce jeune homme
comme de son propre enfant, et elle était sur le point d'obtenir pour
lui une compagnie de cavalerie. Le chevalier de la Barre fut logé
hors du couvent, et sa tante lui donnait souvent à souper, ainsi
qu'à quelques jeunes gens de ses amis. Le sieur Duval, exclu de ces
soupers, suscita à l'abbesse quelques affaires d'intérêt, pour se
venger d'elle.

Le jeune de la Barre prit chaudement la défense de sa tante, et parla
à cet homme avec une hauteur qui le révolta. Il résolut d'en tirer
vengeance. Ayant appris que le chevalier de la Barre, et le jeune
d'Étallonde, fils du président de l'élection, avaient passé depuis
peu devant une procession sans ôter leur chapeau, il chercha dès ce
moment à faire regarder cet oubli momentané de bienséance comme une
insulte préméditée faite à la religion. Quelques jours après, le 9
août 1765, il arriva que l'on s'aperçut que le crucifix de bois posé
sur le Pont-Neuf d'Abbeville était endommagé, et l'on soupçonna de
cette impiété quelques soldats ivres, sortant du cabaret.

L'évêque d'Amiens, qui était aussi évêque d'Abbeville, donna à cette
aventure un éclat et une importance qu'elle ne méritait pas. Il fit
lancer des monitoires, et vint faire, en expiation, une procession
solennelle auprès de ce crucifix. Pendant une année entière, il ne
fut bruit dans Abbeville que d'impiétés et de sacriléges. On disait
qu'il se formait une nouvelle secte qui brisait tous les crucifix,
qui foulait aux pieds toutes les hosties qu'elle pouvait se procurer,
et les perçait à coups de couteau. On assurait que ces hosties, ainsi
percées, avaient répandu beaucoup de sang. Il se trouva des femmes
qui crurent avoir été témoins de ce miracle. Enfin on renouvela,
dans cette circonstance, toutes les absurdités, toutes les fables
calomnieuses débitées contre les Juifs dans tant de villes de
l'Europe.

Voyant les esprits ainsi préparés, le sieur Duval jugea le moment
propice pour ourdir la trame qu'il avait déjà commencée, et assurer
l'exécution de ses projets de vengeance. Il confondit malicieusement
ensemble l'aventure du crucifix et celle de la procession, qui
n'avaient pas le moindre rapport, du moins quant aux personnes. Il
fit une enquête sourde sur toute la vie du chevalier de la Barre;
appela auprès de lui valets, servantes, manœuvres, et leur dit,
d'un ton d'inspiré, qu'ils étaient obligés, en vertu des monitoires
de l'église, de révéler tout ce qu'ils avaient pu apprendre à la
charge de ce jeune homme; ils répondirent tous qu'ils croyaient le
chevalier de la Barre innocent de l'endommagement du crucifix.

On ne découvrit aucun indice touchant cette prétendue profanation,
et même alors on pencha généralement à croire qu'elle n'était
que l'œuvre du hasard. On supposa même, ce qui était assez
vraisemblable, que cet accident avait été causé par quelque charrette
chargée de bois.

Cependant Duval, qui n'était pas homme à abandonner ainsi sa proie,
intimidant, par ses discours et par ses menaces, ceux qu'il avait
intérêt de faire parler, leur persuada qu'ils étaient obligés, sous
peine de péché mortel, d'accuser le chevalier d'avoir passé dans une
rue, avec deux de ses amis, à trente pas d'une procession, sans ôter
son chapeau, et d'avoir chanté une fois des chansons libertines.

Après ces préliminaires, Duval se rendit lui-même chez le premier
juge de la sénéchaussée d'Abbeville, y fit sa déposition, et força
ce magistrat à entendre les dénonciateurs. Une fois la procédure
entamée, les délations vinrent en foule. Chacun disait ce qu'il
avait vu ou cru voir, ce qu'il avait entendu ou cru entendre. Duval
fut un moment sur le point d'être puni de sa perversité. Les témoins
qu'il avait suscités lui-même contre le chevalier de la Barre
dénoncèrent son propre fils comme l'un des principaux complices des
impiétés secrètes que l'on cherchait à dévoiler. Duval fut d'abord
atterré, mais bientôt, inspiré par l'esprit de la vengeance, il
fit évader secrètement son fils, et n'en poursuivit qu'avec plus
d'acharnement cette affreuse procédure.

Les dépositions des témoins n'offrirent qu'un tissu d'assertions sans
preuves, de ouï-dire ridicules, de propos de jeune homme envenimés
par la mauvaise foi, de folies sans doute très-blâmables, mais
nullement justiciables des tribunaux. Pas un seul fait public dans
les accusations portées contre les accusés, qui étaient au nombre de
cinq, de la Barre, Moinel, d'Étallonde, Douville de Maillefeu et le
fils Duval.

Il était bien constant qu'il n'y avait eu aucun scandale public,
puisque La Barre et Moinel ne furent arrêtés que sur des monitoires
lancés à l'occasion de la mutilation du crucifix, mutilation dont
ils ne furent chargés par aucun témoin. On rechercha toutes les
actions de leur vie, leurs conversations secrètes, des propos tenus
un an auparavant; on accumula, on amalgama une foule de choses qui
n'avaient pas le moindre rapport entre elles; on fit enfin une
procédure atrocement informe. C'était le résultat des menées de Duval.

On n'interrogea que La Barre et Moinel, enfant d'environ quinze ans.
Étourdi par les mots d'attentat contre la religion que prononçait le
juge, Moinel fut si hors de lui qu'il se jeta à genoux, et fit une
confession générale comme devant un prêtre. Le chevalier de la Barre,
d'un esprit plus ferme, touché de la situation du jeune Moinel, le
disculpa entièrement, et persista jusqu'au dernier moment dans cette
généreuse conduite, qui prouvait qu'il avait une belle âme, et qui
eût dû frapper les juges d'admiration.

Il n'y avait point, en France, de loi expresse qui condamnât à mort
pour des blasphèmes. L'ordonnance de 1666 prescrivait une amende,
pour la première fois; le double, pour la seconde, etc.; et le
pilori, pour la sixième récidive. Cependant les juges d'Abbeville,
par une ignorance et une cruauté inconcevables, condamnèrent le
jeune d'Étallonde, âgé de dix-huit ans, à souffrir le supplice de
l'amputation de la langue jusqu'à la racine, à avoir la main droite
coupée à la porte de la principale église de la ville, enfin à être
attaché, avec une chaîne de fer, à un poteau, sur la place du marché,
et à être brûlé à petit feu.

Heureusement d'Étallonde, en prenant la fuite, avait épargné à ses
juges l'horreur de cette exécution.

Le chevalier de la Barre étant en leur pouvoir, ils le condamnèrent
à avoir la tête tranchée avant d'être jeté dans les flammes; mais
s'ils diminuèrent le supplice d'un côté, ils l'augmentèrent de
l'autre, en le condamnant à la question ordinaire et extraordinaire
pour lui faire déclarer ses complices. «Comme si, dit Voltaire, des
extravagances de jeune homme, des paroles emportées, dont il ne reste
pas le moindre vestige, étaient un crime d'état, une conspiration.»

Cette sentence fut rendue le 28 février de l'année 1766.

Comme la sénéchaussée d'Abbeville était du ressort du parlement de
Paris, le chevalier de la Barre y fut transféré. Son procès y fut
instruit, et la sentence des premiers juges confirmée. La France
entière apprit ce jugement avec horreur. Le chevalier de la Barre
fut renvoyé à Abbeville pour y être exécuté. On fit prendre à ceux
qui le conduisaient des chemins détournés. Ce triste cortége passa
par Rouen. Le malheureux de la Barre était dans une chaise de poste,
au milieu de deux exempts, et escorté de plusieurs archers déguisés
en courriers: on craignait qu'il ne fût délivré sur la route par ses
amis.

Enfin, le premier juillet 1766, Abbeville fut témoin de la barbare
exécution de cet infortuné. On lui fit subir la question, supplice
horrible dont on a vu les détails révoltans dans l'article d'Urbain
Grandier. Le chevalier s'évanouit; mais il revint bientôt à lui,
à l'aide de quelques liqueurs spiritueuses, et déclara, sans se
plaindre, qu'il n'avait point de complices.

Son confesseur, religieux dominicain, ami de sa tante l'abbesse, ne
pouvait retenir ses larmes, et le chevalier le consolait. Après la
question, on leur servit à dîner; le dominicain, le cœur brisé, ne
pouvait manger. «Prenons un peu de nourriture, lui dit le chevalier,
vous aurez besoin de force autant que moi pour soutenir le spectacle
que je vais vous donner.» Après le dîner le plus paisible, et
quelques heures avant son exécution, le chevalier proposa de prendre
du café, ajoutant: _Il ne m'empêchera pas de dormir_.

Le spectacle de l'exécution fut terrible. On avait envoyé, à cet
effet, cinq bourreaux de Paris. L'arrêt du parlement portait qu'on
lui couperait la langue, c'est-à-dire qu'on la percerait avec un fer
rouge. Le chevalier de la Barre s'y étant refusé, les bourreaux ne
furent pas assez impitoyables pour le vouloir exécuter à la lettre:
ils en simulèrent l'action. Le chevalier monta sur l'échafaud avec un
courage tranquille, sans plainte, sans colère, sans ostentation; tout
ce qu'il dit au religieux qui l'assistait se réduit à ces paroles:
«Je ne croyais pas qu'on pût faire mourir un jeune gentilhomme pour
si peu de chose!»

Lorsque la nouvelle de sa mort arriva à Paris, le nonce du pape dit
publiquement que ce jeune homme n'eût pas été traité aussi durement à
Rome, et que, s'il avait avoué ses fautes à l'inquisition d'Espagne
ou de Portugal, il n'eut été condamné qu'à une pénitence de quelques
années. Et l'on sait pourtant combien étaient sévères encore à cette
époque ces puissans tribunaux de l'église.

L'exécution du chevalier de la Barre répandit dans Abbeville une
telle consternation, et remplit tous les esprits d'une telle horreur,
qu'on n'osa pas poursuivre le procès des autres accusés.

Voltaire, qui avait déjà vengé la mémoire de l'infortuné Calas, ne
s'éleva pas avec moins de force contre le jugement du chevalier de la
Barre, et publia sous le nom de M. Casen, avocat, la relation de la
mort du chevalier de la Barre, écrit remarquable par la chaleur et
la simplicité du style, et dont nous avons emprunté les principaux
traits de notre narration.




PROCÈS DU GÉNÉRAL LALLY.


Le lieutenant-général comte de Lally fut envoyé en 1757, dans
l'Inde, pour y défendre Pondichéry et les autres établissemens
français menacés par les Anglais. Lally était un Irlandais, de ces
familles qui se transplantèrent en France avec celle du roi détrôné
Jacques II. Il s'était distingué à la bataille de Fontenoy, où
avaient péri de sa main plusieurs officiers anglais. C'était lui qui
avait formé le plan, plus audacieux qu'exécutable, de débarquer en
Angleterre avec dix mille hommes, lorsque le prince Charles-Édouard
y disputait la couronne. La haine qu'il avait vouée aux Anglais fut
ce qui détermina le cabinet de Versailles à le choisir pour aller
les combattre dans l'Inde. Malheureusement il ne joignait pas à sa
valeur la prudence, la modération, la patience nécessaires dans une
commission aussi délicate. Il s'était fait des idées fausses sur
la situation du pays où on l'envoyait, sur l'esprit et le caractère
de ses habitans. Il croyait qu'Arcate était encore le pays de la
richesse, que Pondichéry était encore bien pourvu de tout, qu'il
serait parfaitement secondé de la Compagnie et des troupes. Il fut
trompé dans toutes ses espérances. Il ne trouva point d'argent dans
les caisses, que très-peu de munitions, que des troupes composées
de noirs et de Cipayes, et nulle subordination. Ces découvertes
l'irritèrent, et lui firent faire des sottises, qui plus tard, firent
tomber sa tête sous la hache du bourreau.

Il aurait pu, en partie, remédier au mal, rétablir l'union, et mettre
en sûreté Pondichéry; mais pour cela il lui aurait fallu ménager
le conseil et caresser les principaux officiers. Mais la Compagnie
des Indes l'avait conjuré de réformer les abus sans nombre, la
prodigalité et les grands désordres qui absorbaient tous les revenus.
Lally se prévalut trop de cette prière, et se fit des ennemis de tous
ceux qui devaient lui obéir.

Il obtint d'abord quelques succès. Il prit aux Anglais le fort
Saint-David, à quelques lieues de Pondichéry, et en rasa les murs.
Pour bien connaître la source de la catastrophe de Lally, il faut
lire la lettre qu'il écrivit, du camp devant Saint-David, à Duval
Leyrit, qui était gouverneur de Pondichéry pour la Compagnie. «Cette
lettre, Monsieur, sera un secret éternel entre vous et moi, si vous
me fournissez les moyens de terminer mon entreprise. Je vous ai
laissé cent mille livres de mon argent pour vous aider à subvenir aux
frais qu'elle exige. Je n'ai pas trouvé, en arrivant, la ressource
de cent sous dans votre bourse, ni dans celle de tout votre conseil.
Vous m'avez refusé les uns et les autres d'employer votre crédit. Je
vous crois cependant tous plus redevables à la Compagnie que moi,
qui n'ai malheureusement l'honneur de la connaître que pour y avoir
perdu la moitié de mon bien, en 1720. Si vous continuez à me laisser
manquer de tout, et exposé à faire face à un mécontentement général,
non seulement j'instruirai le roi et la Compagnie du beau zèle que
ses employés témoignent ici pour leur service, mais je prendrai des
mesures efficaces pour ne pas dépendre, dans le court séjour que
je désire faire dans ce pays, de l'esprit de parti et des motifs
personnels, dont je vois que chaque membre paraît occupé, au risque
total de la Compagnie.»

Une pareille missive n'était pas de nature à lui faire des amis,
à lui procurer de l'argent. Toutes les opérations du service en
souffrirent; on lit dans un journal de l'Inde, fait par un officier
principal: «Il (Lally) ne parle que de chaînes et de cachots, sans
avoir égard à la distinction et à l'âge des personnes. Il vient de
traiter ainsi M. de Moracin lui-même. M. de Lally se plaint de tout
le monde, et tout le monde se plaint de lui. Il a dit à M. le comte
de....: Je sens qu'on me déteste, et qu'on voudrait me voir bien
loin. Je vous engage ma parole d'honneur, et je vous la donnerai par
écrit, que, si M. de Leyrit veut me donner cinq cent mille francs, je
me démets de ma charge, et je passe en France sur la frégate.»

La plus grande confusion régnait dans la colonie; plus de discipline,
plus de respect pour la propriété. Lally, nullement secondé, était
désespéré: «L'enfer m'a vomi dans ce pays d'iniquités, écrivait-il,
et j'attends, comme Jonas, la baleine qui me recevra dans son sein.»
Dans un semblable désordre, toutes les opérations devaient échouer,
malgré le courage opiniâtre du chef. Les Français essuyèrent des
pertes considérables, et il fallut enfin se retirer dans Pondichéry.
Lally voulait soutenir le siége jusqu'à la dernière extrémité, et
il avait publié un ban par lequel il était défendu, sous peine de
mort, de parler de se rendre. Mais ayant été forcé d'ordonner une
recherche rigoureuse des provisions dans toutes les maisons de la
ville, et cette recherche ayant été faite sans ménagement jusque chez
l'intendant, chez tout le conseil, et chez les principaux officiers,
cette démarche acheva d'irriter tous les esprits, déjà trop aliénés.
Il traitait tout le conseil avec mépris et dureté. Il avait dit, dans
une de ses expéditions: «Je ne veux pas attendre plus long-temps
l'arrivée des munitions qu'on m'a promises; j'y attellerai, s'il le
faut, le gouverneur Leyrit et tous les conseillers.»

Le caractère violent et altier de Lally lui avait fait autant
d'ennemis qu'il y avait d'officiers et d'habitans à Pondichéry.
On lui rendait outrage pour outrage; on affichait à sa porte des
placards plus insultans encore que ses lettres et ses discours. Il en
avait de si terribles accès de fureur, que l'on aurait pu croire que
sa cervelle était dérangée. Un fils du nabab Chandasaeb était alors
réfugié dans Pondichéry auprès de sa mère. Ce jeune Indien ayant vu
souvent le général français, absolument nu sur son lit, chantant la
messe et les psaumes, demanda sérieusement à un officier si c'était
l'usage en France que le roi choisît un fou pour son grand-visir.
L'officier, étonné, lui dit: «Pourquoi me faites-vous une question si
étrange?--C'est, répliqua l'Indien, parce que votre grand-visir nous
a envoyé un fou pour rétablir les affaires de l'Inde.»

Cependant Pondichéry, bloqué par les Anglais, fut obligé de se
rendre à discrétion. Bientôt les fortifications, les murailles, les
magasins, tous les principaux logemens furent rasés. Les habitans
voulurent tuer le général. Le commandant anglais fut obligé de lui
donner une garde. On le transporta malade sur un palanquin. Il avait
deux pistolets dans ses mains, et il en menaçait ceux qui voulaient
l'immoler.

Pendant qu'on le conduisait à Madras, des employés de la Compagnie
obtinrent, à Pondichéry, la permission d'ouvrir ses coffres,
comptant y trouver des trésors en or, en diamans, en lettres de
change; ils n'y trouvèrent qu'un peu de vaisselle, des hardes, des
papiers inutiles, et ils n'en furent que plus acharnés; ces mêmes
effets furent saisis par la douane anglaise, jusqu'à ce que Lally
eût satisfait aux dettes qu'il avait contractées en son nom pour la
défense de la place.

Accablé de chagrins et de maladies, Lally, prisonnier dans Madras,
demanda vainement qu'on différât son transport en Angleterre: il ne
put obtenir cette grâce. On le mena de force à bord d'un vaisseau
marchand, dont le capitaine le traita inhumainement pendant la
traversée. On ne lui donnait pour tout soulagement que du bouillon de
porc.

Le général Lally fut transporté en Angleterre avec plus de deux mille
prisonniers. Dans ce long et pénible voyage, ils s'accusaient encore
les uns et les autres de leurs communs malheurs. Arrivés à Londres,
ce fut un déluge de pamphlets, tant de la part de Lally et de ceux
qui lui étaient restés attachés, que de celle de ses nombreux
ennemis. Il était tellement convaincu de son innocence, qu'il vint
à Fontainebleau, tout prisonnier qu'il était encore des Anglais, et
qu'il offrit de se rendre à la Bastille (novembre 1762). On le prit
au mot. Dès qu'il fut enfermé, la foule de ses ennemis s'accrut de
tous ceux qui jusque là n'avaient pas osé l'attaquer. Il fut quinze
mois en prison, sans qu'on l'interrogeât.

Lally fut d'abord traduit au Châtelet, et bientôt après devant le
parlement. L'instruction du procès dura deux années. On ne pouvait
pas l'accuser raisonnablement de trahison, puisque, s'il eût été
d'intelligence avec les Anglais, s'il leur eût vendu Pondichéry, il
serait resté parmi eux, et ne serait pas venu lui-même se constituer
prisonnier. Les Anglais, d'ailleurs, n'auraient pas acheté une place
qu'ils étaient assurés de prendre.

On ne pouvait pas davantage l'accuser de péculat, puisqu'il n'avait
jamais été chargé ni de l'argent du roi, ni de celui de la Compagnie.
Il n'y avait donc que des duretés, des abus de pouvoir, des
oppressions, sur lesquels on pût raisonnablement le juger.

Le jésuite Lavaur, qui avait été forcé, comme tant d'autres,
de quitter Pondichéry, était alors à Paris; il sollicitait du
gouvernement une modique pension de quatre cents francs. Il mourut,
et on lui trouva douze cent cinquante mille livres dans sa cassette,
en or, en diamans, en lettres de change. Cette aventure, par le
scandale qu'elle fit en France, prépara la perte de Lally. On trouva
dans la cassette du jésuite deux mémoires, l'un en faveur du comte,
l'autre qui le chargeait de tous les crimes. Il devait faire usage de
l'un ou l'autre de ces écrits, suivant que les choses tourneraient.
Le mémoire hostile fut remis au procureur-général.

L'accusé étant prévenu de haute trahison, et de lèse-majesté, selon
la teneur de la plainte du ministère public, on lui refusa un
conseil. En conséquence, il n'eut d'autre défenseur que lui-même.
Toujours fermement convaincu de son innocence, il eut l'imprudence
d'insulter, dans les mémoires qu'il écrivit pour sa justification,
des officiers qui jouissaient de l'estime universelle, et qui lui
répondirent avec véhémence. Ses emportemens inconsidérés achevèrent
de tourner tous les esprits contre lui. A la clameur publique se
joignaient les plaintes des directeurs de la Compagnie des Indes, des
actionnaires de Paris, des employés, des commis, de leurs parens, de
leurs amis, qui accusaient tous Lally d'être l'auteur de leur ruine.
On lui faisait des crimes de toutes ses opérations militaires. Toutes
ces accusations, faites souvent par des gens tout-à-fait étrangers à
la stratégie, figurèrent dans l'interrogatoire que l'on fit subir au
général.

On accumula aussi les chefs d'accusation sur sa conduite privée.
On lui reprochait de s'être mis en colère contre un conseiller de
Pondichéry, et d'avoir dit à ce conseiller, qui se vantait de donner
son sang pour la Compagnie: _Avez-vous assez de sang pour fournir
du boudin aux troupes du roi qui manquent de pain?_ On l'accusait
d'avoir dit des sottises à un autre conseiller; d'avoir condamné un
perruquier, qui avait brûlé de son fer chaud l'épaule d'une négresse,
à recevoir un coup du même fer sur son épaule; de s'être enivré
quelquefois; d'avoir fait chanter un capucin dans la rue; d'avoir
dit que Pondichéry ressemblait à un lieu de prostitution, où les uns
caressaient les filles, et où les autres les voulaient jeter par les
fenêtres; d'avoir rendu quelques visites à madame Pigot, qui s'était
échappée de chez son mari; d'avoir fait donner du riz à ses chevaux,
dans le temps qu'il n'avait pas de chevaux; d'avoir donné une fois
aux soldats du punch fait avec du coco; de s'être fait traiter d'un
abcès au foie, sans que cet abcès eût crevé.

Ces griefs, presque tous plus ou moins ridicules, étaient mêlés
d'accusations plus importantes: la plus forte était d'avoir vendu
Pondichéry aux Anglais; et l'on en donnait pour preuve que, pendant
le blocus, il avait fait tirer des fusées sans qu'on en sût la
raison, et qu'il avait fait la ronde, la nuit, tambour battant.

Il y eut cent soixante chefs d'accusation contre lui; par ceux que
nous venons d'énumérer, on peut juger des autres. Pourtant, malgré
cette forme grotesque, ce procès devenait de plus en plus sérieux.

L'avocat-général Séguier, ayant lu toutes les pièces du procès avec
une grande attention, fut pleinement convaincu que l'accusé devait
être absous. Il était si persuadé de l'innocence du comte, qu'il
s'en expliquait hautement devant tous les juges et dans tout Paris;
néanmoins le parlement condamna l'accusé à la peine capitale, le 6
mai 1766. Le malheureux Lally avait soixante-huit ans et cinquante
années de service.

«On a cru, dit Voltaire, à qui nous avons emprunté presque tout
cet article, on a cru que le parlement, aigri par ses fréquentes
querelles avec des officiers généraux chargés de lui annoncer les
ordres du roi; exilé plus d'une fois pour sa résistance, et résistant
toujours; devenu enfin, sans presque le savoir, l'ennemi naturel
de tout militaire élevé en dignité, pouvait goûter une secrète
satisfaction en déployant son autorité sur un homme qui avait exercé
un pouvoir souverain. Il humiliait en lui tous les commandans. On ne
s'avoue pas ce sentiment caché au fond du cœur; mais ceux qui le
soupçonnent peuvent ne pas se tromper.»

Quand Lally entendit son arrêt, l'excès de son indignation fut égal
à celui de son étonnement. Il s'emporta contre ses juges, comme il
s'était emporté contre ses accusateurs, et tenant à la main un compas
qui lui avait servi à tracer des cartes géographiques dans sa prison,
il s'en frappa vers le cœur; le coup ne pénétra pas assez pour lui
ôter la vie. Cette tentative de suicide fit accélérer l'exécution
de quelques heures, parce qu'on craignit que le général ne mourût
auparavant; on le traîna à la Grève dans un tombereau de boue. On lui
avait mis dans la bouche un large bâillon, qui, débordant sur ses
lèvres et défigurant son visage, offrait un spectacle affreux. On le
bâillonnait ainsi de peur que sa voix ne s'élevât contre ses juges,
étant sur l'échafaud. «Une curiosité cruelle, dit Voltaire, attire
toujours une foule de gens de tout état à un tel spectacle. Plusieurs
de ses ennemis vinrent en jouir, et poussèrent l'atrocité jusqu'à
l'insulter par des battemens de mains.»

L'arrêt portait que Thomas-Arthur Lally était condamné à être
décapité comme dûment atteint et convaincu d'avoir trahi les intérêts
du roi, de l'état, de la Compagnie des Indes, d'abus d'autorité,
vexations et exactions.

Cet arrêt confisquait ses biens, en prélevant une somme de cent
mille écus pour les pauvres de Pondichéry. Mais, après bien des
recherches, on trouva qu'il n'avait laissé qu'une fortune médiocre.
Il ne se trouva même pas de quoi payer cette somme, dettes préalables
acquittées. Cependant le conseil de Pondichéry avait, dans ses
requêtes, fait monter ses trésors à dix-sept millions.

Trois jours après la mort de Lally, un homme très respectable ayant
demandé à un des principaux juges sur quel délit avait porté l'arrêt:
«Il n'y a point de délit particulier, répondit le juge en propres
mots, c'est sur l'ensemble de sa conduite qu'on a assis le jugement.»

«Lally, disait Voltaire, est un homme sur lequel tout le monde avait
le droit de mettre la main, excepté le bourreau.»

Les hommes sages et compâtissans de toutes les opinions regardèrent
ce jugement du général Lally comme un des meurtres commis avec le
glaive de la justice. Quoi de plus atroce que le fait du bâillon! on
a peine à concevoir un aussi abominable raffinement de barbarie. Il
est à remarquer que personne n'osa s'en avouer l'auteur. Du reste,
cette cruelle infraction aux lois existantes méritait une punition
exemplaire, et demeura impunie.

Le comte de Lally laissa un fils né d'un mariage secret. Ce jeune
homme apprit en même temps sa naissance, la mort horrible de son
père, et l'ordre qu'il lui donnait de venger sa mémoire. Forcé
d'attendre sa majorité, tout ce temps fut employé à se rendre digne
de ce glorieux mandat. Enfin l'arrêt fatal fut cassé, au rapport de
M. Lambert, par le conseil du roi, qui fut effrayé de la foule de
violations des formes légales qui avaient précédé et accompagné ce
jugement. Voltaire, cet illustre redresseur de tant d'injustices en
tous genres, lui qui, le premier, avait élevé la voix en faveur de
Lally, apprit cette nouvelle avec une sorte de ravissement: quoique
mourant, il écrivit au jeune comte de Lally: _Je meurs content, je
vois que le roi aime la justice_.

Le procès fut porté devant le parlement de Rouen, qui confirma
l'arrêt du parlement de Paris. Le conseil du roi fut forcé de casser
ce nouvel arrêt, et de renvoyer le jugement au parlement de Dijon,
qui confirma aussi celui de Paris, le 23 août 1783, et même avec plus
de dureté.

Le fils du général, le comte de Lally-Tollendal, défendit lui-même,
dans tous les tribunaux, la cause de son père, avec une éloquence
simple, noble et pathétique. Sa piété filiale en fit un jurisconsulte
et un orateur; et, quoique le succès de ses efforts ne répondît pas
à ses plus chères espérances, l'estime et le respect de toutes les
âmes honnêtes furent sa récompense; et d'ineffaçables regrets furent
adoucis par ce sentiment consolant, que du moins il avait vengé la
mémoire de son père. L'opinion publique, qui, à la longue, se montre
juste appréciatrice des actions généreuses, couvrit de sa faveur le
jeune homme qui avait fait connaître un rare talent dans une cause
si légitime et si belle; et la noblesse de Paris récompensa sa piété
filiale en chargeant son éloquence de défendre les droits du pays aux
États-Généraux.




INFANTICIDE.


L'adultère, la débauche, quelquefois l'extrême misère, sont les
principales causes de l'infanticide. Nos mauvaises institutions
sociales commettent le reste du crime.

Dès long-temps on a travaillé à prévenir ce genre de forfaits, qui
semble si antipathique avec le cœur d'une mère. Mais ces louables
efforts ont presque toujours été funestement neutralisés par de
malheureux préjugés. Peut-être n'est-il pas hors de propos de jeter
un coup d'œil sur ce qui a été fait dans divers temps pour améliorer
le sort de ces petits êtres si intéressans destinés à être orphelins
en naissant, et pour les empêcher d'être victimes de la barbare honte
de leurs mères.

Une des obligations des anciens seigneurs féodaux était de nourrir
les enfans trouvés. L'évêque de Paris s'acquitta de cette obligation,
en destinant à ces pauvres créatures une maison située près du port
Saint-Landry, qu'on nomma la _Maison de la couche_. Il était en
usage de faire placer dans l'intérieur de son église un vaste berceau
où l'on mettait quelques-uns de ces enfans, afin d'attirer les
libéralités publiques, et de diminuer les dépenses qu'il faisait pour
eux.

Sans doute ces enfans étaient fort mal soignés. Une dame veuve,
touchée de leur malheureux état, se chargea de leur donner un asile
dans sa maison, voisine de celle de la couche; mais le zèle de cette
dame, n'étant pas secondé, se refroidit. Le sort des enfans trouvés,
au lieu de devenir meilleur, devint peut-être pire. Les servantes
de la veuve, lassées des fatigues que leur causaient ces enfans,
et ennuyées de leurs cris, en firent un objet de trafic. Elles
vendaient ces nouveau-nés à des mendiantes qui s'en servaient pour
émouvoir la sensibilité du public et s'attirer des aumônes. Elles
les vendaient à des nourrices qui avaient besoin de se faire téter;
plusieurs donnaient à ces enfans achetés un lait corrompu qui leur
causait des maladies ou la mort. Elles en vendaient à des nourrices
pour remplacer leurs nourrissons morts; et par cette voie des enfans
étrangers se trouvaient introduits dans les familles. Elles en
vendaient aussi à ceux qui, adonnés à la magie, sacrifiaient ces
enfans dans des opérations absurdes et criminelles. Le prix de ces
victimes était fixé à vingt sous par tête.

Ces abus révoltans durèrent jusqu'au moment où saint Vincent de
Paule vint consacrer à ces enfans toute la chaleur de son zèle. Il
stimula si efficacement la charité des fidèles et la bienfaisance
des gouvernans, qu'à force de prières, de sollicitations, de
persévérance, il parvint à asseoir le sort des orphelins sur des
bases stables. Gloire éternelle à cet homme évangélique, dont la vie
entière fut sacrifiée au bonheur de ses semblables!

Le fait qui a donné lieu à cette digression n'est malheureusement que
trop commun. Les fastes judiciaires sont fréquemment souillés par des
infanticides.

En 1766, deux enfans qui avaient été exposés pendant la nuit furent
trouvés morts près de la ville de Mantes. Chacun de ces enfans était
porteur d'un billet qui annonçait qu'ils n'avaient pas reçu le
baptême. Le ministère public, instruit de cet événement, en rendit
plainte.

Une jeune femme, qui était mariée depuis un mois, fut désignée,
dans l'information, comme étant la mère de ces deux enfans. Les
soupçons étaient bien véhémens, puisqu'elle fut décrétée de prise
de corps. Cette affaire fit du bruit dans la ville de Mantes. Il
paraît que l'accusée avait été malade pendant plusieurs mois, et
que les chirurgiens avaient cru reconnaître dans sa maladie tous
les symptômes de l'hydropisie. Il paraît encore qu'à l'époque où
les enfans furent exposés, cette femme avait éprouvé un changement
notable dans sa manière d'être; les signes extérieurs de l'hydropisie
avaient disparu, et, peu de temps après, elle avait joui d'une
meilleure santé.

Il y avait dans ces présomptions des indices suffisans pour appeler
l'attention de la justice. Mais les premiers juges n'y trouvaient
pas d'assez fortes preuves pour prononcer la peine de mort contre
l'accusée.

Cependant ces juges, après une longue instruction, crurent que cette
femme était coupable, parce qu'il résultait d'un rapport de médecins
et de chirurgiens, qu'elle était réellement accouchée. Ainsi ils
décidèrent qu'elle devait subir la peine prononcée par les lois, et
ils la condamnèrent à être pendue.

Pendant l'instruction de l'appel de cette sentence, l'accusée se
fondant sur ce qu'il n'y avait aucune preuve du crime qu'on lui
imputait, demanda la cassation de l'arrêt. Pour prouver l'injustice
de la peine prononcée contre elle, elle soutint que le rapport des
hommes de l'art qui avait déterminé les premiers juges ne méritait
aucune considération; et, pour en détruire l'effet, elle produisit
une consultation d'un des médecins les plus célèbres de la capitale,
qui avait décidé qu'au moment où la visite avait eu lieu, il était
impossible de constater si l'accusée était accouchée, ou si elle
avait eu une hydropisie. Sa défense fit la plus forte impression. Les
magistrats, ne trouvant point dans la procédure de preuves positives
du crime, n'hésitèrent pas à infirmer la sentence.

Par arrêt du parlement de Paris du mois d'août 1767, la femme fut
déchargée de l'accusation, et il fut seulement ordonné qu'il serait
plus amplement informé contre les auteurs de l'exposition des enfans.




  CLAUDINE ROUGE,
  DE LYON.


Voici le récit d'une de ces horribles et absurdes accusations, telles
que la calomnie et la prévention seules peuvent en fabriquer. Une
jeune fille disparaît tout-à-coup de la maison de ses parens. On la
cherche partout inutilement. A-t-elle été la proie d'un ravisseur,
ou la mort a-t-elle terminé ses jours? Sans que ce point important
fût juridiquement constaté, l'aveuglement d'une famille injuste et
passionnée, entretenu par les manœuvres d'un scélérat condamné
depuis au dernier supplice, osa former et suivre, pendant six mois
entiers, une plainte portant que deux femmes et quatre hommes, sous
les yeux d'un peuple nombreux, avaient attenté à la pudeur et à la
vie de cette infortunée. On suborna contre une mère son propre fils,
âgé de cinq ans et demi; on fit entendre, comme témoin, la femme du
bourreau; on donna pour certains des faits absolument destitués de
preuves; en un mot, le fanatisme de préjugés et de passions voulut
traîner ces six accusés à l'échafaud.

Passons au détail des faits principaux qui servirent de base à
l'accusation. Claudine Rouge, âgée de dix-huit ans, l'une des
trois filles d'un ouvrier en soie de la ville de Lyon, sortit, en
déshabillé, de la maison de ses père et mère, le 25 juin 1767, jour
de la petite Fête-Dieu, à neuf heures du soir. Ses parens demeuraient
dans la rue de la Grande-Côte, rue extrêmement peuplée d'ouvriers et
d'artisans de toute espèce. On dit que Claudine Rouge était allée
chercher un chat qu'elle aimait beaucoup, et qui s'était égaré dans
le voisinage. On prétendit en même temps que ce chat avait été
détourné par une femme qui voulait, par ce moyen, attirer la jeune
fille chez elle.

Quoi qu'il en soit, on disait, dans le public, qu'on avait vu cette
jeune personne, le 25 juin, entre neuf et dix heures du soir, sur
le pont Saint-Vincent, qui est à plus d'un quart de lieue de la
maison de son père. D'autres personnes, au contraire, disaient avoir
rencontré Claudine, après neuf heures du soir, dans les escaliers de
la maison où elle demeurait.

Quand la femme Rouge s'aperçut de la disparition de Claudine, elle
alla faire des recherches dans tout le voisinage. La femme Fay,
sa belle-sœur, s'occupa aussi à prendre des informations dans le
quartier. La femme d'un marchand chandelier, nommé Forobert, ayant
remarqué, de sa porte, l'air d'inquiétude empreint sur son visage,
lui demanda ce qu'elle cherchait.--_Une de nos filles_, lui dit la
femme Fay, _ne l'auriez-vous pas vue? Oui_, répondit la femme
Forobert, _elle est entrée dans une de ces allées, où elle a dit
qu'elle allait se cacher_. Puis elle se mit à rire de toutes ses
forces, comme on le fait quelquefois quand on attrape quelqu'un.
Du reste, cette plaisanterie bien innocente coûta cher à celle qui
l'avait faite.

La mère de Claudine étant venue quelque temps après chez la Forobert,
lui fit part de son inquiétude. Celle-ci en fut vivement touchée,
et se prêta avec amitié à aider cette pauvre mère dans la recherche
de sa fille. Après avoir fait perquisition dans plusieurs allées
voisines, Claudine ne se retrouvant pas, la femme Forobert, dont le
mari était absent, rentre chez elle, et y trouve la fille Prunier,
et le sieur Perra, qui l'attendaient. Aussitôt rentrent sur ses pas
la femme Rouge, la femme Fay et une voisine. La première lui dit:
_Madame Forobert, nous ne trouvons point notre fille; elle sera
peut-être entrée chez vous, sans que vous vous en soyez aperçue_. La
femme Forobert consentit volontiers à faire, avec sa voisine et ses
deux assistantes, une recherche minutieuse dans son logement, sans
que l'on pût y trouver le moindre vestige de Claudine. Jusque là la
femme Forobert, compatissant à la douleur de la femme Rouge, n'avait
rien vu de désobligeant dans sa démarche.

Mais une heure après la première visite, et à minuit, on frappe
de nouveau à la porte de cette femme. Ne croyant pas que sa porte
fût fermée, elle crie de pousser; on redouble avec force, elle va
ouvrir. Neuf personnes entrent chez elle, savoir: les trois femmes
qui étaient venues d'abord, le sieur Rouge père, le sieur Fay, son
beau-frère, et quatre de leurs amis. Ce fut alors que la maîtresse
du logis s'offensa, avec raison, de la violation de son domicile.
Mais on n'en tint aucun compte; le père dit qu'il fallait bien que sa
fille fût chez quelqu'un. Muni d'un ordre du capitaine du quartier,
il visita, avec sa troupe, boutique, chambre, cour, arrière-boutique,
le grenier situé au-dessus, le berceau de l'enfant Forobert, qui
était endormi, et jusqu'à une armoire située près du lit, et aux
vêtemens qui s'y trouvaient; mais on ne trouva ni indice, ni vestige,
en un mot, rien qui pût autoriser le moindre soupçon.

Le lendemain 26 juin, à cinq heures du matin, un voisin chercha
avec des crochets dans un puits, situé entre l'allée de la maison
du sieur Rouge et la maison attenante. On conjecturait que Claudine
pourrait y être tombée par accident, ou s'y être précipitée dans
quelque accès de folie. Déjà deux de ses frères avaient été renfermés
pour aliénation mentale. Mais trois quarts d'heure de recherches ne
produisirent rien. Le 30 du même mois de juin, trois jeunes pêcheurs
trouvèrent dans le Rhône, près de la petite ville de Condrieux, à
huit lieues de Lyon, un cadavre féminin flottant sur les eaux; ils
le déposèrent sur le rivage, et le dépouillèrent. Ce cadavre avait
le ventre très-gonflé. Il rendait beaucoup de sang par la bouche. A
peine eut-il resté une heure sur le rivage, qu'il devint extrêmement
noir. Un chirurgien passa; sans descendre de cheval et sans examen,
il se hasarda de dire que c'était une fille qu'on avait étranglée
et jetée dans le fleuve. Du reste, on ne fit aucun procès-verbal de
l'état de ce cadavre; le curé ne voulut pas inhumer le corps, parce
qu'il ne portait aucune marque de catholicité. Sur la fin du jour,
les pêcheurs l'enterrèrent au pied des saules, et se partagèrent les
hardes dont il était revêtu.

La nouvelle de cette découverte parvint promptement à Lyon. On perd
cinq jours entiers, et, le 5 juillet seulement, le sieur Reverdi,
oncle de Claudine, accompagné du sieur Dumontant, ami de ses parens,
partent de Lyon et se rendent à Condrieux, pour examiner le cadavre
trouvé sur les bords du Rhône. Mais comment reconnaître, dans les
plus grandes chaleurs de l'été, un corps déjà noirci par la mort,
qui était enterré depuis six jours, et que l'on supposait être resté
cinq jours dans l'eau? C'était là du moins le moment d'appeler
les officiers de justice; on n'en fit rien. Le sieur Reverdi et
son ami firent exhumer, par un mendiant, un cadavre absolument
méconnaissable. Ils prétendirent avoir trouvé, sur une chemise qu'ils
s'étaient fait remettre, les deux lettres initiales qui, selon
eux, marquaient le linge de la demoiselle Rouge. C'est avec ces
renseignemens que les sieurs Reverdi et Dumontant voulurent faire
reconnaître le cadavre. Ils allèrent trouver le curé de Saint-Michel,
lui payèrent son droit d'enterrement, et obtinrent enfin pour la
défunte les honneurs de la sépulture. Ils firent plus; sur leur
assertion sans preuve, l'acte mortuaire porta que ce cadavre, qu'il
avait été impossible de reconnaître, était _celui de Claudine Rouge,
que des malheureux avaient jetée dans le Rhône, le 25 juin, après
l'avoir saisie sur sa porte sur les neuf heures du soir ou environ_.

De retour à Lyon, Reverdi et Dumontant racontent à leurs amis, à
leurs connaissances, à la nombreuse populace de leur quartier, qu'ils
ont reconnu Claudine à ses traits; qu'elle avait seulement la bouche
un peu agrandie; qu'ils ont reconnu ses vêtemens; qu'elle est morte
assassinée; qu'elle avait la corde au cou et les mains attachées
derrière le dos; que sa langue sortait de sa bouche; qu'il ne faut
pas douter qu'elle n'ait été la victime de quelques malheureux, et
qu'elle a été peut-être en même temps l'objet de leur brutalité.
Ce récit calomnieux, où l'on dénonçait deux grands crimes, le viol
et l'assassinat, monte les têtes. Déjà la famille Rouge, aveuglée
sans doute par sa douleur, désigne la femme Forobert comme un des
principaux auteurs de l'attentat, et lui donne plusieurs personnes de
ses amis pour complices.

Il existait alors à Lyon un scélérat, nommé Constant, qui, en qualité
de premier huissier de la cour des monnaies, avait les prisons sous
sa dépendance. Il était la terreur de la populace; il emprisonnait
par voie de police et élargissait à son gré les prisonniers. Cet
homme avait voulu plaire à la femme Forobert; mais, rebuté plusieurs
fois par elle, quand il apprit l'événement de Claudine et les
soupçons de ses parens, il vint offrir ses vils services à la famille
Rouge, qui les accepta. Soit qu'il voulût se venger de celle qui
avait repoussé ses hommages, soit qu'espérant pouvoir, quand il le
voudrait, arrêter l'instruction faute de preuves, il cherchât à se
prévaloir, auprès d'elle, de l'avoir délivrée d'un grand danger,
il vint appuyer ses accusateurs, et leur prêter le secours de ses
horribles manœuvres.

La femme Forobert avait un fils de cinq ans et demi. Par les
conseils de Constant, on attira ce petit garçon, tantôt dans la
cour du Soleil, tantôt dans le jardin des dames de la Déserte, sous
le prétexte d'y jouer avec d'autres enfans; on voulait, par un
raffinement de séduction, l'amener à être l'accusateur de sa mère. Il
est curieux de suivre les détails de cette infâme machination.

D'abord le petit Rouge, frère de Claudine, âgé de neuf ans et
demi, et le petit Gayet, âgé de treize ans, qui avaient été bien
endoctrinés, commencèrent par dire au petit Forobert que sa mère
avait tué la demoiselle Rouge, et l'enfant le répétait à sa mère par
forme de question: _Est-il vrai que tu as tué la dodon Rouge?_

Puis on le menaçait, pour lui-même, d'un sort pareil de la part de
sa mère; et aussitôt il venait répéter à sa mère, avec sa naïveté
enfantine: _On m'a dit que tu avais tué la dodon Rouge, et que tu
m'en ferais bien autant_.

Ensuite, par degrés, en lui rappelant quelque scène, où la bienséance
n'aurait pas été assez respectée devant lui, on le conduisait à
croire en avoir vu une semblable à l'égard de Claudine Rouge, et l'on
y joignait l'idée d'assassinat dont on l'avait entretenu, qu'on lui
avait rendue propre, et que de fréquens récits avaient imprimée dans
ses faibles organes. Une tante de la demoiselle Rouge lui donna une
fois six sous, une autre fois vingt-quatre sous, pour le récompenser
des rapports qu'on lui avait suggérés à lui-même. On joignait à ces
récompenses des bonbons et des caresses, ce qui lui plaisait bien
davantage. L'enfant avait un oncle, qui avait un bateau sur le Rhône,
où son père le menait quelquefois promener, et dont il connaissait
le chemin. Pour ne pas fatiguer sa mémoire par une route plus
courte, mais qu'il n'eût pas connue, on le familiarisa avec ce même
chemin, pour qu'il pût le placer à propos dans les détails qu'on lui
apprenait, et qu'on lui faisait répéter, en lui recommandant de _dire
toujours de même_.

Les séducteurs ne s'en tinrent pas là: ils sentirent qu'il fallait
fortifier un rapport si incroyable par des gestes, par des attitudes
qui pussent inspirer quelque croyance. Ces misérables ne craignirent
pas de corrompre d'avance ce malheureux enfant, et d'outrager la
pudeur, pour assurer leur triomphe.

Dans le même temps, on prépare, on travaille l'esprit grossier de
la populace, en accréditant, en certifiant les rumeurs qu'on avait
répandues; on en fait circuler de nouvelles; on les fait parvenir
avec perfidie à la femme Forobert pour la déterminer à fuir, afin de
se ménager par là quelque charge contre elle. Forte de son innocence,
la femme Forobert demeure dans sa maison. Ayant échoué de ce côté-là,
on fait donner le même avis à son amie, la fille Prunier, afin que
son évasion pût compromettre gravement la femme Forobert, avec qui
elle avait passé la soirée du 25 juin. L'huissier Constant, secondé
par les parens de Claudine Rouge et de quelques affidés, accréditait
peu à peu auprès de la populace, l'idée des attentats horribles qu'on
voulait imputer à la femme Forobert et à ses amis. Pendant six jours,
les détails les plus révoltans, les bruits les plus sinistres furent
propagés à cet effet. Enfin, le 7 juillet, le sieur Rouge père remit
au procureur du roi une dénonciation de la disparition de sa fille,
qu'il déclarait être entrée chez la femme Forobert, et n'avoir plus
reparu.

Le même jour, Constant, en vertu du pouvoir exorbitant qu'il s'était
arrogé dans la ville de Lyon, vient avec appareil arrêter la femme
Forobert, et la traîne en prison, sans aucun décret, à travers une
populace ameutée contre elle. Il enlève en même temps son fils, après
l'avoir tenu en chartre privée pendant sept heures chez un fabricant
de soie, où on lui avait bien fait répéter sa leçon; puis on conduit
cet enfant devant le juge, qui l'interroge aussitôt.

Le petit Forobert déposa que, le 25 juin, Claudine Rouge était
entrée, à neuf heures un quart, chez la femme Forobert, sa mère, pour
y demander un chat qu'elle avait perdu; qu'elle y avait été violée
par le sieur Antoine Perra l'aîné, et ensuite étranglée par les
sieurs Perra le cadet, Metra, la femme Forobert et la fille Prunier;
que, pendant qu'on exerçait toutes ces violences, la fille Claudine
Rouge avait poussé de grands cris et dit: _J'en avertirai mon père_;
que, cette même nuit, les mêmes personnes avaient porté le cadavre
de Claudine dans l'allée de la maison où demeurait la femme Fay, sa
tante, et l'avaient jeté dans un puits situé dans la même allée. Que,
dans la nuit du samedi 27 juin au dimanche 28, le sieur Metra, l'un
des complices, était descendu dans le puits au moyen d'une corde,
laquelle corde on avait passée dans une poulie attachée au haut du
puits; qu'il en avait retiré le cadavre de Claudine Rouge, dont le
visage était entièrement noir et meurtri; mais qu'on ne retrouva
point la coiffe qu'elle avait lorsqu'elle y fut jetée; qu'ensuite ils
avaient transporté ce cadavre dans la boutique de la femme Forobert,
où ils l'avaient enveloppé d'un mauvais drap; qu'Antoine Perra ayant
pris ce cadavre sur ses épaules, ils allèrent, au nombre de cinq, et
lui, enfant Forobert, faisant le sixième, porter ce cadavre dans le
Rhône, et passèrent dans les rues les plus fréquentées de la ville;
qu'arrivés dans un bateau vis-à-vis la rue Basseville, ils jetèrent
le cadavre dans le Rhône.

Telle est, en abrégé, la déposition que l'on fit faire à cet
enfant. Or toutes ces choses, dans le cours de l'instruction,
furent démontrées fausses et impossibles; en sorte que l'enfant,
en circonstanciant les faits, servit précisément à innocenter les
accusés.

A la première nouvelle de cette déclaration, Antoine Perra et la
fille Prunier vinrent d'eux-mêmes se constituer prisonniers.

Cependant le lieutenant-criminel de Lyon chargea les juges de
faire exhumer le cadavre trouvé au bord du Rhône, et d'en dresser
procès-verbal en conséquence du rapport qui serait fait par les
chirurgiens-jurés. L'huissier Constant voulut porter lui-même cette
commission, qui ne fut exécutée que le 10 juillet. Rouge le père se
transporta aussi à Condrieux; mais le cadavre était dans un tel état
de décomposition, que le sieur Rouge ne put assurer que ce fût sa
fille; qu'il reconnut seulement, comme étant à elle, les vêtemens qui
lui furent présentés, parce que sa femme et une autre de ses filles
en avaient de semblables. Les chirurgiens déclarèrent que l'état de
putréfaction dans lequel se trouvait le cadavre ne leur permettait
pas de reconnaître si cette fille avait été violée et étranglée avant
d'être jetée dans l'eau. Le procès-verbal fut déposé au greffe de
Lyon avec les vêtemens attribués à Claudine, et devint la base du
procès.

L'enfant Forobert, dont on espérait tirer un si grand parti dans
cette affaire, eût dû être mis en des mains sûres et respectables;
on l'arracha de celles de son père pour le livrer à une guichetière,
l'amie et la commensale de Constant.

Néanmoins, après ce premier feu de la calomnie, les esprits
commençaient à se calmer, et les premiers nuages de la prévention
se dissipaient. Mais l'accusation était trop engagée pour que la
famille Rouge crût pouvoir reculer, sans s'exposer aux plus justes
réparations; sa douleur lui faisant d'ailleurs illusion, on continua
de suivre l'affaire, et l'on n'oublia rien pour acquérir des preuves
ou des indices.

Constant se chargea de donner les assignations aux témoins. Il en
assigna à dessein un très-grand nombre d'inutiles, afin de pouvoir
omettre, dans une sorte de confusion, ceux qui auraient pu être à la
décharge des accusés. Les sieurs Jean Perra et Metra furent décrétés
et arrêtés avec des circonstances infamantes.

Cependant les accusés se défendaient avec fermeté, avec précision,
avec ce ton de vérité que ne saurait imiter le crime. La femme
Forobert confessa naïvement aux juges que, fatiguée et outrée
des propos qu'on semait dès le 26 et le 27 juin, et ayant appris
de quelqu'un le nom d'un devin réputé très expert dans l'art de
découvrir les choses cachées, elle était allée chez lui, le dimanche
28, au lieu nommé _Gorge-de-Loup_, à quelque distance de Lyon;
qu'elle était allée le chercher à la messe; qu'elle lui avait offert
douze sous et ses boucles d'argent; qu'elle lui fit encore mille
autres promesses, s'il pouvait lui donner des nouvelles de Claudine
Rouge; que cet homme refusa de rien recevoir d'elle jusqu'à ce
qu'il lui eût donné une réponse; qu'il demanda le nom de baptême
de _Dodon Rouge_; qu'il vint chez elle le 30 juin; qu'il y fit des
divinations nocturnes; qu'il lui répondit le lendemain qu'il avait
de bonnes nouvelles à lui donner: à une heure après minuit, un
papillon était venu voltiger autour de sa chandelle, ce qui voulait
dire que Claudine n'était par morte, et qu'elle reparaîtrait dans la
semaine. Cet homme promit ensuite de revenir le dimanche suivant,
pour s'informer si elle avait reparu. Il revint en effet: elle lui
donna vingt-quatre sous et à déjeûner, et ne le revit plus depuis ce
jour-là.

L'instruction ne fournissant aucune preuve, on entrevoyait
l'acquittement des accusés. Mais Constant ne se rebuta pas; il
suscita, comme témoin, la femme du bourreau, amie intime de la
guichetière, gardienne de l'enfant.

Puis on imagine de faire faire, en plein jour, au petit Forobert
une procession publique, afin qu'il puisse indiquer lui-même à
la justice les rues par lesquelles le cadavre aura passé. En
conséquence, l'enfant est conduit en grand cortége chez sa mère: là
on lui représente la corde dont elle se servait pour tirer de l'eau
au puits; il prétend que c'était la même dont on s'était servi pour
y descendre le sieur Metra, et en tirer Claudine Rouge. Le juge en
dresse procès-verbal, la reconnaît saine et entière, en constate la
longueur. On va voir un peu plus loin quelle lumière cette corde
servit à répandre sur l'innocence des accusés. L'enfant sort de la
maison de son père comme en triomphe, accompagné du magistrat et du
greffier, avec une nombreuse escorte d'archers. Une foule immense de
curieux l'environne et le précède, d'après la route que l'on avait
prise pour porter le cadavre au Rhône, et que depuis long-temps on
avait eu le soin de faire connaître dans toute la ville. L'enfant
paraît marcher de son propre mouvement, et cependant il suit le
tourbillon qui le guide, et va droit au Rhône, vers le bateau de son
oncle, où son père l'avait mené promener plusieurs fois. Cette course
pompeuse exerce une grande influence sur les esprits, et ranime leur
fougue ralentie. Bientôt les monitoires affichés aux portes des
églises viennent y mettre le comble.

Ces monitoires furent une violation criante de toutes les lois, en
ce que les personnes que l'on voulait trouver coupables y étaient
désignées de la manière la plus positive. On y lisait, article par
article, la déclaration que l'on avait fait balbutier par le petit
Forobert.

Cependant un avocat habile, un défenseur éloquent de l'humanité,
Élie de Beaumont se chargea de plaider pour les infortunés menacés
de succomber sous le poids de la plus absurde des accusations. Il
réduisit au silence la prévention aveugle et la calomnie atroce
des accusateurs; prouva qu'il n'y avait point de corps de délit,
puisqu'il n'était pas constaté que le corps retrouvé fût celui de
Claudine; fit tomber, une à une, les diverses circonstances de la
déposition de l'enfant Forobert; et, après avoir réduit au néant
toutes les allégations de ses adversaires, n'eut plus de peine à
faire briller l'innocence de ses cliens aux yeux des juges déjà
presque convaincus.

Nous ne pouvons le suivre dans le cours de son éloquente
argumentation. Arrêtons-nous seulement à cette corde retrouvée
saine et entière au logis de Forobert. Le juge avait mesuré, sur
l'indication de l'enfant, la corde que celui-ci déclarait avoir vue
employer à descendre le sieur Metra dans le puits. L'enfant avait
déposé que la corde avait été passée dans la poulie de la voûte du
puits pour suspendre le sieur Metra sous les aisselles. Il eût été à
désirer que le juge, faisant attacher un corps dur à l'extrémité de
cette corde, eût sondé avec elle la profondeur du puits, pour juger
si on avait pu l'employer à l'usage allégué. Que l'on aurait épargné
par là de calomnie et de scandale! Mais, ce qu'il n'avait pas fait,
l'avocat avait cru devoir le faire. Le puits mesuré s'était trouvé
avoir trente-six pieds neuf pouces de sec, huit pieds dix pouces
d'eau, ce qui faisait quarante-cinq pieds sept pouces. Ajoutez ce
qu'il avait fallu pour l'entourage du corps, pour atteindre du bord
du puits à la poulie, pour redescendre de la poulie dans les mains
de ceux qui auraient tenu la corde, pour la prise des mains de cinq
personnes; vous aurez au moins soixante pieds de corde. Or la corde
mesurée par le juge n'avait, y compris deux pieds de chaîne de fer,
que six toises demi-pied, c'est-à-dire trente-six pieds et demi.
Donc il s'en serait fallu de plus de vingt pieds que le sieur Metra,
avec cette corde, eût pu atteindre le cadavre. Voilà une imposture
démontrée.

Enfin, ce qui porta le dernier coup aux accusateurs, ce fut la
rétractation formelle du petit Forobert, circonstance dont l'avocat
se servit comme d'une massue. Le sieur Forobert père avait enfin
obtenu d'avoir une entrevue avec son enfant. Le jour indiqué pour
cette entrevue, il se rendit dans la prison de Saint-Joseph.
Le magistrat était présent; il fut témoin des larmes et de
l'attendrissement de ce malheureux père, qui ne pouvait parler,
suffoqué qu'il était par les sanglots. Le père n'employa point de
menaces à l'égard de son enfant; et, loin de chercher à l'intimider,
il l'interrogea d'un ton affectueux, et ne lui fit même des questions
qu'en tremblant, dans la crainte qu'il ne confirmât tout ce qu'il
avait dit. Heureusement la vérité reprit ou fit valoir ses droits sur
le cœur de l'enfant; il avoua plusieurs fois _qu'il n'avait parlé
qu'à l'invitation de deux enfans_. Sa réponse à plusieurs questions
fut celle-ci: _Non, mon père, c'est le petit Gayet et le petit Rouge
qui me l'ont dit..... qui m'ont dit de le dire_. Cette réponse fut
consignée dans le procès-verbal; il y persévéra malgré les menaces
que lui fit le juge de lui faire donner le fouet pour le punir comme
un menteur. Cette menace n'ébranla pas ce jeune enfant. Il avoua
aussi, dans cette entrevue, qu'une parente de la demoiselle Rouge
l'avait visité deux fois, lui avait donné, la première, vingt-quatre
sous, et la seconde, six sous, _en lui recommandant de dire toujours
la même chose_.

Après une rétractation aussi positive, aussi explicite, il ne restait
plus même le mérite de découvrir l'innocence à des juges dignes de
la venger; aussi tout annonçait son triomphe prochain. En effet,
le 23 décembre 1767, le tribunal rendit une sentence qui prononçait
l'acquittement des accusés, et leur permettait de faire imprimer et
afficher le jugement partout où bon leur semblerait. Par le même
arrêt, le jeune Forobert devait être confié à l'un de ses plus
proches parens paternels, chez lequel il resterait pendant l'espace
de trois mois, durant lequel temps il serait permis aux père et
mère dudit enfant de le voir en présence dudit parent, qui le leur
rendrait à l'expiration du terme prescrit.

Le principal promoteur de toute cette procédure inique ne tarda pas
à être puni de ses nombreuses forfaitures, lorsque la mesure en
fut comblée; et la conduite qu'il tint dans l'affaire de Claudine
Rouge ne contribua pas peu à soulever le voile qui cachait toutes
ses criminelles turpitudes. Par sentence du tribunal même auquel
il était attaché, confirmée par arrêt de la cour du 8 août 1769,
il fut condamné à être pendu. Cette sentence le déclarait atteint
et convaincu de toutes sortes de prévarications dans son état
d'huissier: d'avoir abusé de la confiance que les magistrats avaient
en lui; d'avoir favorisé les voleurs, soit en ne les arrêtant pas
malgré les ordres qui lui en étaient donnés, et en recevant d'eux
de l'argent pour leur laisser la liberté, soit en détournant les
preuves lorsqu'il se voyait forcé de les constituer prisonniers;
d'avoir conseillé des vols à plusieurs voleurs, et d'avoir partagé
le butin avec eux; d'avoir souvent fait arrêter des étrangers sans
en avoir reçu aucun ordre; de les avoir conduits dans son domicile,
et, après les y avoir fouillés, de s'être emparé de l'argent et des
bijoux qu'ils pouvaient avoir; de les avoir engagés à sortir de la
ville sans rendre compte aux magistrats; d'avoir employé de fausses
signatures dans ses procès-verbaux, et mille autres infamies et
iniquités semblables. De même que le prevôt Taperet, il reçut, à la
satisfaction générale, le salaire de tous ses crimes.




  PARENS DÉNATURÉS ET INHUMAINS,
  PUNIS.


Le sieur le Fiot, notaire à Nevers, avait épousé en secondes noces,
le 10 février 1750, Marie Dufour, jeune personne d'une honnête
famille, à peine âgée de vingt-trois ans. Il eut trois enfans de ce
nouveau mariage, un fils et deux filles.

L'aînée de ces filles, au sortir des mains de sa nourrice, en 1755,
fut portée chez la dame Dufour, son aïeule maternelle, qui la
réclamait avec instance. La tendresse de la dame Dufour pour cette
petite fille fut portée à un tel excès, comme c'est assez l'ordinaire
de la part des grands parens, que le sieur le Fiot reprit son enfant
en 1757.

La petite fille, âgée alors de cinq ans, ne trouva, dans la maison
paternelle, ni la même indulgence, ni la même bonté, ni les mêmes
soins. Il paraît, au contraire, que les mauvais traitemens de tous
genres lui furent prodigués. Dès l'âge de dix ans, cette jeune
personne, déjà travaillée secrètement par les symptômes de puberté
qui se manifestent toujours plus tard chez les personnes de son
sexe, tomba assez rapidement dans un état de dépérissement et de
marasme, digne de pitié. Son humeur devint triste, sombre, farouche;
une indolence insurmontable, qui tenait sans doute de son extrême
faiblesse, s'empara de toute sa personne; elle était quelquefois
tourmentée par une faim si dévorante, que rien ne pouvait la
rassasier. Les rigueurs de ses parens à son égard n'étaient pas de
nature à rétablir la santé de cette pauvre enfant.

Une circonstance dont nous allons rendre compte vint ajouter encore
à la dureté de ces mauvais traitemens. Le sieur le Fiot avait été
contraint de recevoir dans sa maison, à titre de logement militaire,
quelques gendarmes, alors en garnison à Nevers.

Ces militaires occupaient un appartement au premier étage; ils y
étaient servis par de vieilles femmes et par de jeunes filles, qui
donnaient, dans la maison, les exemples les plus scandaleux de
crapule, de libertinage et de friponnerie. Toutes connaissaient
l'état déplorable de la jeune le Fiot, et cette affreuse faim que le
genre de sa maladie lui faisait éprouver; et dès qu'elles avaient
commis quelque vol dans l'office ou dans la cuisine des gendarmes,
elles ne manquaient pas de le lui attribuer.

Un vol de ce genre, plus considérable que les larcins ordinaires,
excita cependant les justes craintes de la femme Piat, qui s'en était
rendue coupable. Elle en accusa la petite le Fiot. Joignant ensuite
à cette noire calomnie la plus insolente audace, elle osa, le 20
mai 1767, sur les trois heures du soir, se saisir elle-même de la
prétendue coupable et l'enfermer dans un cabinet situé dans le jardin
dépendant de la maison. La dame le Fiot, que l'on instruisit de ce
prétendu vol, crut devoir elle-même punir sa fille. Elle se rendit
aussitôt avec la femme Piat dans le cabinet du jardin, et ordonna
à cette misérable d'attacher l'enfant à un vieux lit qui était
depuis long-temps dans ce cabinet. Cette punition excita d'autant
plus l'humeur de la demoiselle le Fiot qu'elle était innocente du
fait qu'on lui imputait, et qu'il paraît qu'on n'eut pas la justice
d'entendre sa justification. Aussi, dès qu'elle se vit seule,
son premier soin fut de rompre les liens qui la retenaient; elle
sortit ensuite du cabinet par une ouverture qu'elle pratiqua dans le
pignon du mur mitoyen. Ce mur portait huit à neuf pieds d'élévation;
elle descendit à l'aide de joints dégradés qu'elle y trouva, et,
traversant le jardin, qui favorisait sa fuite, elle alla se blottir
dans l'escalier qui conduit à la cave dépendante de ce jardin. Elle y
respirait à peine librement, se croyant à l'abri de nouveaux mauvais
traitemens, lorsque la femme Piat vint la reprendre dans son asile,
et la ramena dans la maison de ses père et mère, où, en présence de
cette dernière, et sans doute de son aveu, ou même par son ordre, la
femme Piat conduisit la petite fille au grenier, et l'attacha, pour
la seconde fois, à un pilier qui en soutenait le tirant.

Ce nouvel acte de rigueur aigrit de plus en plus la jeune fille.
Pour briser ses nouveaux liens, elle profite du premier moment qu'on
lui laisse, et va, au fond du grenier, se cacher dans l'obscurité
d'un grand coffre. La femme Piat remonte, et ne voit pas sa victime
où elle l'avait attachée; elle appelle; on vient à ses cris; le
sieur et la dame le Fiot cherchent eux-mêmes leur fille, et, l'ayant
trouvée dans sa nouvelle retraite, l'un d'eux lui dit: «Vous êtes
bien là;» met une échelle entre le coffre et le couvercle du coffre,
et place sur le tout de vieux châssis de fenêtre.

Quelques jours après, le vol de la femme Piat fut reconnu, et cette
femme fut ignominieusement chassée de la maison.

Cependant l'état de la jeune le Fiot empirait sensiblement; le
marasme et la consomption laissaient voir les traces de leur marche.
La dame le Fiot, obligée de partir pour surveiller la moisson qu'on
allait faire dans la ferme de Lurcy, emmena la plus jeune de ses
filles, et laissa l'aînée en proie à la maladie qui la dévorait.

Enfin, le 23 juillet, on annonça la mort de la jeune fille. On fit
appeler la femme Jacob, qui ensevelit la défunte. D'un autre côté, on
donna avis de son décès à la paroisse; et, sur le soir du lendemain,
le convoi et l'enterrement eurent lieu suivant l'usage.

Mais, en même temps que la nouvelle de cette mort se répandait, une
rumeur sourde débitait que la petite le Fiot avait été renfermée
dans une cave, et qu'elle y avait péri de misère et de besoin.

Cette accusation fermente aussitôt d'une manière extraordinaire; elle
passe de bouche en bouche; les interprétations de la femme Jacob
semblent même lui donner un air de vraisemblance. L'attention du
ministère public se réveille; et dès le 26 une plainte est rendue
contre le sieur et la dame le Fiot.

Cette plainte portait en substance: qu'Anne le Fiot avait été trouvée
morte dans une cave; que la femme Jacob avait remarqué, à un des
jarrets du cadavre, une blessure de la longueur du doigt; que la mort
arrivée dans cette cave et le silence du sieur le Fiot paraissaient
suspects, qu'il était important d'en connaître la cause; que le
procureur-général-fiscal avait d'ailleurs appris que le sieur et
la dame le Fiot exerçaient de mauvais traitemens sur leur fille;
qu'ils ne l'aimaient pas, sous prétexte qu'elle avait été changée
en nourrice; qu'il avait su que, pendant les dernières fêtes de
Pâques, ils l'avaient attachée avec des cordes dans un cabinet,
qu'elle s'était détachée elle-même, et avait fait une ouverture au
pignon construit en planches au-dessus du mur; qu'elle s'était
ensuite jetée dans le jardin du sieur Parmentier, où elle avait été
trouvée ensanglantée; qu'on l'avait ramenée, conduite au grenier,
et attachée, avec des cordes, à un poteau; puis, que la jeune fille
s'étant détachée et ayant cherché une retraite dans un coffre, le
sieur le Fiot avait mis du bois dessus le coffre pour l'empêcher d'en
sortir; qu'elle y était restée pendant trois ou quatre jours sans
boire ni manger; qu'on l'avait ensuite menée à la cave, et qu'elle y
était restée renfermée, manquant de nourriture, jusqu'au 23 juillet,
jour auquel elle avait été trouvée morte.

Sur cette plainte, on donne permission d'informer; on ordonne en même
temps l'exhumation du corps de la demoiselle le Fiot, et un rapport
des hommes de l'art.

Bientôt quatorze témoins furent entendus; et sur le vu des charges et
informations, le sieur le Fiot fut décrété de prise de corps ainsi
que son épouse. Le 27 juillet, le décret fut mis à exécution sur la
personne du mari, qui fut conduit en prison. Quant à la dame le Fiot,
elle prit la fuite.

Le 4 août, il y eut un supplément de plainte, relatant d'autres
mauvais traitemens des époux le Fiot à l'égard de leur fille.
Cette nouvelle plainte donna lieu à une nouvelle information: sept
autres témoins furent entendus. Enfin, après les récollemens,
les confrontations et un dernier interrogatoire de six heures
consécutives, le sieur le Fiot fut condamné à un bannissement
perpétuel, par jugement définitif du 10 mai 1768.

Le procureur fiscal de Nevers appela de cette sentence au parlement
de Paris, attendu qu'il ne trouvait pas les peines proportionnées au
délit. Pierre le Fiot interjeta pareillement appel, concluant à être
déchargé de l'accusation, élargi des prisons de la Conciergerie, avec
permission de prendre à partie le juge, le procureur fiscal de Nevers
et tous autres qu'il appartiendrait.

Par arrêt du 28 juillet 1768, la première sentence fut mise au néant.
Pierre le Fiot fut condamné à être attaché au carcan, pendant trois
jours consécutifs, dans la place publique de la ville de Nevers,
et à y demeurer chacun des trois jours, depuis dix heures jusqu'à
midi, ayant écriteaux devant et derrière, portant ces mots: _Père
inhumain et dénaturé envers sa fille_; et le dernier jour, battu et
fustigé de verges par l'exécuteur de la haute justice, ayant la corde
au cou, dans les places et carrefours de Nevers; puis à être flétri
d'un fer chaud sur les deux épaules, pour être conduit aux galères à
perpétuité, après confiscation de tous ses biens.

Marie Dufour, sa femme, fut bannie à perpétuité du ressort du
parlement, et, attendu son absence, il fut ordonné, à son égard, que
l'arrêt serait exécuté en effigie, avec confiscation de biens et
amende, comme pour son mari.




  ASSASSINATS
  COMMIS AU CHATEAU DE RÉVILLE,
  EN NORMANDIE.


Les personnes riches qui habitent des maisons isolées à la campagne
peuvent faire leur profit des détails de cet horrible attentat, en
se précautionnant avec le plus grand soin contre les plans audacieux
que la cupidité pourrait suggérer à des malfaiteurs pour s'emparer de
leurs richesses.

Le 10 février 1769, neuf scélérats se réunirent chez le nommé Étienne
Leroi, l'un d'entre eux, qui demeurait dans le voisinage du château
de Réville près Montreuil. Sur les neuf heures du soir, s'étant
tous noirci le visage pour ne pas être reconnus, ils se rendirent
au château sous la conduite de Leroi. Mais pour s'y introduire il
fallait un prétexte. L'un d'eux se chargea de dire qu'il avait une
lettre à remettre à la dame de Réville; et, laissant ses complices
aux environs jusqu'à ce que le moment fût favorable pour entrer
dans le château, il se présenta seul à la porte, énonçant son
message. Mais ces précautions furent inutiles: la saison et l'heure
avancée inspirèrent aux personnes qui habitaient le château la sage
précaution de ne pas ouvrir la porte, et de dire au prétendu messager
de revenir le lendemain à une heure moins suspecte. Les brigands,
voyant leur coup manqué, se retirèrent, mais avec l'intention de
revenir après avoir mieux pris leurs mesures.

Ces neuf scélérats se nommaient: François-Antoine et Jean-Joseph
Cotis, Jean Benjamin et Augustin Lecomte, Simon Bernais, père, Jean
Dumoutier, Thomas Énaut, Charles Pannier et Étienne Leroi.

Le 25 du même mois, à huit heures du soir, l'attentat, qui avait
échoué le 10, fut renouvelé; mais on avait pris des précautions
en cas du refus d'ouvrir la porte, et la troupe n'était pas
entièrement composée des mêmes individus: Thomas Énaut, Charles
Pannier et Étienne Leroi, avaient abandonné la partie; mais aux six
complices restans s'en adjoignirent cinq autres: Charles Cotis,
Robert Bernais, fils de Simon, Adrien Perrier, Jean Lejeune, dit
Lajeunesse, et Pierre Vavasseur, dit Carrière.

Armés de fusils, de pistolets, de sabres, d'épées, de haches, et le
visage noirci, ils marchent contre le château; trois gardent les
avenues pour empêcher tout secours, bien déterminés à tuer à coups
de fusil tous ceux qui approcheraient; les huit autres se chargent
de l'expédition de l'intérieur. Comme il n'était pas encore tard,
et qu'il y avait lieu d'espérer que quelqu'un pouvait sortir, ils
se mettent en embuscade pour attendre que la porte soit ouverte, et
empêcher aussitôt qu'on ne la referme. Le sieur de Réville, lui-même,
ayant besoin de sortir, ouvre la porte. Aussitôt les huit scélérats
se précipitent sur lui et le repoussent dans sa cuisine. En y entrant
ils tirent plusieurs coups de pistolet; le sieur de Réville est
blessé au bras; Jacques Hermey, son berger, est frappé à la tête
et tombe; François Chevreuil, son cocher, renversé, meurt sur la
place; et Catherine Goujon, servante de la maison, reçoit quelques
blessures. Le sieur Réville est frappé, en outre d'un coup de hache
sur la tête, qui le terrasse.

Cependant les coups de feu, les cris des blessés, les imprécations
des assassins, jettent l'épouvante dans toute la maison. La maîtresse
et ses domestiques, ne se croyant pas en force pour pouvoir faire
résistance, prennent la fuite, et vont se tapir dans les recoins les
plus cachés de la maison.

Malgré l'état où se trouvait le sieur de Réville, les voleurs le
conduisirent de force dans tous les appartemens du château pour qu'il
leur indiquât où était son argent. Sur son refus, ils brisent portes,
buffets, coffres, commodes et armoires. Ils volent environ six à sept
mille livres, tant en or qu'en argent, nombre de meubles et effets,
comme montres, tabatières, étui d'or, boucles d'oreille et bagues de
diamant, vaisselle d'argent, et une foule d'autres objets; enfin,
après avoir enlevé tout ce qu'ils pouvaient emporter, ils achèvent
de tuer le sieur Réville d'un coup d'épée dans le bas-ventre, et se
retirent chez Jean-Joseph Cotis pour y faire le partage du butin.

La nouvelle de cet épouvantable crime se répandit en peu d'heures.
Les domestiques de la maison, qui avaient eu le bonheur d'échapper au
massacre, coururent aussitôt à Orbec pour avertir la maréchaussée de
ce qui venait de se passer.

La maréchaussée se transporta sur-le-champ sur les lieux, et commença
par constater le corps de délit. Dès le lendemain, procès-verbal fut
dressé de l'état des deux cadavres, des blessures faites au berger
et à la servante, des dégâts qui avaient été faits dans la maison,
et des vols qui y avaient été commis. D'après ces procès-verbaux, la
procédure requise fut poursuivie à la requête du procureur du roi
de la maréchaussée. Jean-Benjamin Lecomte, Adrien Perrier, Charles
Pannier et Thomas Énaut, furent arrêtés et conduits dans les prisons
d'Orbec, où ils furent interrogés, décrétés et écroués par les
officiers de la maréchaussée.

Cependant la justice du bailliage de Montreuil, dans le ressort
duquel est situé le château de Réville, s'y transporta dès le 26, le
lendemain des crimes commis, remplit toutes les formalités prescrites
en pareille occurrence, et décréta les accusés de prise de corps.

Dans le même temps, la police de Paris, à laquelle on avait envoyé le
signalement des accusés échappés aux recherches de la maréchaussée,
trouva et arrêta les trois Cotis, et les fit conduire au Châtelet.
Le lieutenant-criminel du tribunal procéda contre eux jusqu'à leur
interrogatoire et leurs confrontations respectives. Ainsi trois
tribunaux étaient saisis à la fois de la même procédure. Mais, pour
mettre fin à ce conflit de juridiction, l'affaire fut évoquée au
conseil et renvoyée à la chambre de la Tournelle du parlement de
Normandie, pour y être jugée en première et dernière instance, avec
injonction de transférer les accusés arrêtés et ceux qui pourraient
l'être par la suite dans les prisons de la conciergerie de cette
cour. Toutes les procédures faites dans les trois différens tribunaux
furent portées au greffe de celui qui devait juger; l'instruction y
fut continuée, et l'arrêt définitif prononcé le 11 juillet 1769.

Par cet arrêt, les onze complices des assassinats et vols, commis le
25 février, furent condamnés à être rompus vifs sur la place publique
de Bernay, siége du bailliage d'Orbec et de Montreuil. Il fut ordonné
que leurs corps seraient portés et exposés en différens endroits,
chacun dans le voisinage du lieu de sa résidence.

De ces onze scélérats, cinq seulement furent réellement exécutés,
les trois Cotis, Benjamin Lecomte et Adrien Perrier. Les six autres
avaient pris la fuite, et il ne paraît pas qu'ils tombèrent sous
la main de la justice; leur procès leur fut fait par contumace, et
ils furent exécutés en effigie. Quant aux trois qui n'avaient été
coupables que de la tentative hasardée dans la nuit du 10 février,
Thomas Énaut et Charles Pannier furent condamnés aux galères pour
neuf ans, et Leroi aux galères à perpétuité, pour avoir présidé
à l'entreprise du 10 février, et avoir même prêté sa maison pour
l'assemblée où elle avait été concertée.




DUEL-ASSASSINAT.


Le 18 juillet 1769, un cadavre percé de coups d'épée fut trouvé
dans un des faubourgs de la ville de Romans en Dauphiné. C'était le
corps du sieur Jacques-Thomas-Suel-Lambert Béguin, capitaine dans la
légion de Flandre. Le même jour, le juge de la seigneurie de Peyrins,
sur le territoire duquel le crime avait été commis, accompagné de
deux chirurgiens et d'un médecin, dressa un procès-verbal de la
reconnaissance et de l'état du cadavre, d'où il résultait que le
sieur Béguin avait reçu quatre coups d'épée mortels, et un cinquième
qui traversait de part en part le carpe de la main gauche. A côté du
cadavre étaient trois morceaux d'une lame, qui furent reconnus par
des experts pour faire partie de la même épée.

Le lendemain, 19 du même mois, le père du défunt rendit plainte,
demandant réparation de l'assassinat commis sur la personne de
son fils; et le 28 août, par une autre requête présentée au
parlement de Grenoble, il demanda que l'assassin fût condamné en des
dommages-intérêts, résultant, en sa faveur, de cet assassinat.

De son côté, le procureur-général obtint, le 20 juillet, un arrêt qui
l'autorisa à rendre plainte en crime de duel et d'assassinat contre
le sieur du Chélas, conseiller au même parlement, et contre Jacques
Deveau, son domestique. Celui-ci fut constitué prisonnier; le maître
était en fuite. Dès le 22 du même mois, on commença l'information,
composée de soixante-huit témoins. Sur le vu des dépositions, le
procureur-général requit que le procès fût fait à la mémoire du sieur
Béguin, comme coupable du crime de duel, s'étant rendu sur le cartel
que le sieur du Chélas lui avait envoyé au lieu où le combat s'était
donné. Cette plainte fut reçue par arrêt du 12 août, et André-Suel
Béguin fut nommé curateur à la mémoire de son frère.

La procédure fut suivie avec toute l'attention qu'exige un procès
criminel. Mais les juges surent allier à cette scrupuleuse exactitude
toute l'ardeur, toute l'activité et toute la célérité qu'exige la
prompte punition d'un crime aussi atroce par lui-même, et que les
circonstances aggravaient encore.

Le sieur du Chélas fut convaincu de s'être rendu au lieu du
combat, l'estomac et la poitrine garnis d'une plaque de fer qui
le garantissait des coups que pourrait lui porter son adversaire.
Le sieur Béguin, dont l'épée se brisa par la résistance de cette
garniture qui la repoussait, fut terrassé, et son antagoniste, le
voyant à terre et sans défense, se précipita sur lui, et le tua de
quatre coups d'épée.

Éclairé sur tous ces faits, le parlement de Grenoble rendit, le
16 septembre 1769, un arrêt qui condamna le sieur du Chélas, par
contumace, à être dégradé, à être déclaré infâme, à être livré
entre les mains de l'exécuteur de la haute justice, à faire amende
honorable, et à mourir sur la roue pour avoir méchamment et
traîtreusement assassiné le sieur Béguin de plusieurs coups d'épée, à
terre et hors de défense.

Cet arrêt fut imprimé et répandu dans tout le royaume, afin de donner
la plus grande publicité possible à cet exemple de la vindicte des
lois.




  LES SIRVEN
  ET LEURS PERSÉCUTEURS.


On n'a vu que trop d'enfans dénaturés tremper leurs mains dans le
sang de leurs pères. Mais les annales du crime fournissent peu
d'exemples de pères qui aient égorgé leurs enfans. A Rome, même
à Rome, qui donnait à ses citoyens un pouvoir absolu dans leurs
familles, à part les fils de Brutus et celui de Manlius, pourrait-on
citer beaucoup d'enfans mis à mort par leurs pères? et quand ce
crime a été si rare chez un peuple qui ne le punissait pas, doit-on
le présumer si facilement dans une nation dont les lois, les mœurs
douces, le caractère aimant et sensible le repoussent avec horreur?
La calomnie et la prévention ne sont point, il est vrai, arrêtées par
de semblables considérations. Elles avaient déjà traîné l'infortuné
Calas à l'échafaud dans la ville de Toulouse; elles voulurent aussi
une victime, à Castres. «Il semble, écrivait Voltaire, qu'il y ait
dans le Languedoc une furie infernale, amenée autrefois par les
inquisiteurs, à la suite de Simon de Montfort, et que, depuis ce
temps, elle secoue quelquefois son flambeau».

Pierre-Paul Sirven, établi depuis plus de vingt ans à Castres, sa
patrie, y exerçait les fonctions de commissaire à terrier. Il épousa,
en 1734, Toinette Léger, dont il eut trois filles.

Sirven et sa femme, nés tous deux protestans, élevèrent leurs enfans
dans la même croyance; ce fut la cause de leurs infortunes.

Le 6 mars 1760, Élisabeth, leur seconde fille, disparut tout-à-coup
de la maison paternelle. Qu'était-elle devenue? Le père, inquiet sur
le sort de son enfant, fait d'actives recherches: il découvre enfin
que, sans aucun ordre, et contre toutes les lois, on lui avait enlevé
sa fille pour la conduire au couvent des dames Régentes. Sirven gémit
de cet odieux arbitraire, mais il dévora son chagrin en silence.

Le but de cet enlèvement était de convertir la jeune Élisabeth. On
mit tout en œuvre pour y parvenir, promesses, menaces, mauvais
traitemens; on ne fit que troubler sa raison et la réduire à un
pitoyable état d'imbécillité et de démence. Il y avait sept mois
que Sirven et sa femme pleuraient la perte de leur fille, lorsqu'on
vint leur annoncer qu'elle allait leur être rendue. A cette nouvelle
inespérée, soudain toute la famille est dans la joie; le père et la
mère s'embrassent avec transport; ils vont donc revoir leur fille
chérie. Madame Sirven bénit le ciel avec transport; car, comme dit le
poète,

    L'enfant que la mère préfère
    Est celui qu'on veut lui ravir.

Tous ils ouvrent leurs bras pour y recevoir, pour y presser
Élisabeth..... Elle arrive, la pauvre malheureuse..... Mais quel
spectacle douloureux!

C'est un spectre pâle et décharné, une pauvre insensée qui reçoit
leurs caresses avec une stupide insensibilité! Le père et la mère ont
le cœur brisé; les pleurs amers du désespoir succèdent aux larmes de
la joie. Cependant une lueur d'espérance vient ranimer leur courage:
peut-être que les soins de ses parens, les efforts de l'art pourront
opérer sa guérison. Malheureux père, mère infortunée! L'état de leur
fille était désespéré.

Bientôt la démence d'Élisabeth tourna en fureur; dans ces momens
de crise, on l'entendait pousser des hurlemens horribles, et elle
retombait dans un accablement qui ne tardait pas à être suivi de
nouveaux accès de frénésie. Sirven, effrayé des dangers que courait
sa fille, fut contraint, pour l'en garantir, d'avoir recours aux
précautions que l'on emploie contre les insensés. Il assujétit ses
bras au moyen d'un habillement étroit et qui lui ôtait la liberté
d'abuser de ses mains furieuses; il fit fermer les volets de sa
chambre avec un cadenas; enfin il éloigna de sa portée tout ce qui
pouvait compromettre sa propre sûreté et celle des autres.

Mais bientôt la calomnie lui imputa à crime toutes ces précautions
que lui inspiraient la prudence et la tendresse paternelle; on
l'accusa auprès de l'intendant de la province de tenir sa fille
renfermée depuis six mois, de l'_avoir mise dans un sac_, et de
l'accabler de mauvais traitemens pour l'empêcher de se faire
catholique; ces imputations tombèrent devant l'évidence, lorsque
Sirven eut fait visiter sa fille par des médecins désignés par
l'intendant.

La calomnie ne se rebuta pas pour cet échec; elle suscita
tribulations sur tribulations à la famille. Sirven était déterminé à
réduire ses calomniateurs à l'impossibilité de l'accuser désormais
de s'opposer aux intentions pieuses d'Élisabeth; il prit le parti
d'éloigner de sa maison cette malheureuse fille qui en troublait si
cruellement le repos, et de la déposer entre les mains de l'évêque de
Castres. Avant de mettre ce projet à exécution, il voulut consulter
la dame d'Esperandieu, dont il faisait le terrier, et se rendit à cet
effet au château d'Ayguefondes qu'habitait cette dame.

Mais pendant sa courte absence, le génie du mal conspirait sa perte
dans sa maison. Au moment où Sirven se disposait à quitter le château
d'Ayguefondes, tout-à-coup arrive à la hâte un exprès qui lui annonce
qu'Élisabeth s'est évadée pendant la nuit, et qu'on l'a vainement
cherchée.

Alarmé de cette nouvelle, Sirven part sans délai, arrive chez lui,
trouve sa femme et ses deux filles éplorées. Tous les habitans de
Saint-Alby, lieu de sa nouvelle résidence, lui apprennent qu'on n'a
fait que d'inutiles recherches. Il donne de nouveaux ordres; il
fait partir de toutes parts des gens de confiance pour découvrir
les traces de sa fille; tous reviennent sans en rapporter aucune
nouvelle; elle avait disparu.

Qu'on se figure la consternation du père, de la mère, des deux
sœurs! ces infortunés passaient les jours et les nuits dans les
angoisses et dans les larmes. Sirven se flattait quelquefois que sa
fille avait été enlevée par ordre supérieur et conduite dans quelque
maison religieuse.

Plus de quinze jours s'étaient écoulés depuis la disparition
d'Élisabeth, lorsque des enfans qui cherchaient des oiseaux près
du puits de Saint-Alby, aperçurent un cadavre flottant sur l'eau;
à cette vue, ils jettent des cris d'alarme. On court avertir le
juge de Mazamet; il arrive; il fait retirer du puits le cadavre;
on l'entoure; on regarde; on reconnaît la fille de Sirven. Le cri
général fut qu'elle s'était précipitée elle-même dans le puits.
Quelques personnes se rappelèrent alors que le jour même de la
disparition de cette fille, on l'avait vue se tourner vers le puits,
en faisant des grimaces comme une folle, et comme si elle eût annoncé
son funeste dessein. Tout le monde, d'un commun accord, plaignait les
parens d'Élisabeth, et personne ne les soupçonnait alors d'avoir eu
la moindre part à la mort de leur fille.

Les ennemis de Sirven surent peu de temps après donner un autre tour
à l'opinion publique. Calas, aussi protestant, venait de perdre son
fils par un événement à peu près semblable, et sa famille était
plongée depuis deux mois dans les cachots de Toulouse. Le fanatisme
accréditait, chez les catholiques de la province, qu'un des points
capitaux de la religion protestante est que les pères et mères sont
tenus de pendre, d'égorger ou de noyer tous leurs enfans qu'ils
soupçonnent avoir quelque penchant pour la religion catholique. On en
vint à dire publiquement que c'était Sirven et sa femme qui avaient
précipité leur fille dans un puits. Tous ces récits absurdement
atroces furent accueillis avec avidité par une populace crédule et
superstitieuse, et l'opinion que Sirven avait fait périr sa fille
devint bientôt générale. Le juge de Mazamet se conduisit dans cette
circonstance, non comme un magistrat loyal et intègre, mais comme
un bourreau qui demande une victime, comme un assassin qui tend des
piéges à celui qu'il veut égorger. On avait dressé sur la découverte
du cadavre d'Élisabeth un rapport d'experts, conforme à la vérité; on
en produisit un second qui détruisait le premier presqu'entièrement,
et où tous les faits étaient altérés ou changés. On osa y insérer que
la tête du cadavre paraissait ébranlée, qu'on avait trouvé du sang
caillé à la nuque du cou; qu'il n'y avait point d'eau dans l'estomac,
et que la fille était dans un parfait état de virginité. Donc,
ajoutait-on, elle n'avait eu aucune faiblesse qui, par la crainte
des suites, l'eût forcée de recourir au suicide; donc ce n'étaient
point des scélérats qui lui avaient ainsi donné la mort, après lui
avoir ravi l'honneur. Elle n'avait point d'eau dans l'estomac, donc
ses meurtriers l'avaient étouffée avant de la jeter dans le puits;
donc il n'y avait eu ni assassinat ordinaire, ni suicide; donc ce ne
pouvait être que son père....... Telle était pourtant la conséquence
atroce que l'on cherchait dans cet étrange abus du raisonnement;
telles étaient les absurdes conjectures à l'aide desquelles on
prétendait prouver le plus invraisemblable, le plus incroyable des
crimes.

Sirven, alors, se porte partie civile, poursuit l'instruction
avec chaleur, fait constater la démence de sa fille, et prouver
son _alibi_ par une foule de témoins. Il commençait à reprendre
sa tranquillité, et, par suite des nombreux témoignages qu'il
avait produits, se croyait désormais à l'abri des attaques de ses
fanatiques calomniateurs; déjà il les bravait et se promettait
de faire tomber sur eux tout l'opprobre de l'horrible accusation
qu'ils avaient voulu faire peser sur lui, lorsque par l'effet d'une
machination ourdie par le procureur-fiscal et le juge de Mazamet, un
décret de prise de corps fut lancé contre lui, contre sa femme et ses
deux filles.

Le 21 janvier 1761, de grand matin, Sirven voit entrer dans sa
chambre sa femme et la plus jeune de ses filles, toutes deux
pâles et consternées. «Mon mari! mon père! s'écrient-elle en se
jetant dans ses bras, nous sommes perdus. On nous accuse d'avoir
assassiné.....» Les sanglots étouffaient leur voix. «Ma fille?
reprend Sirven.--Oui, votre fille.--Ma sœur!--Le juge a lancé contre
nous un décret de prise de corps.--Le juge! est-il possible?--La
maréchaussée est commandée, et va marcher contre nous.....» Le
premier mouvement de ce père indigné fut de marcher à la rencontre
de ces sbires, et de présenter ses mains à leurs chaînes. «Que
voulez-vous faire? s'écria sa femme.--Que peuvent-ils contre moi?
ne suis-je pas innocent?--Tremblez, lui dirent ses amis, il n'y a
plus de sûreté pour l'innocence quand son juge est aveuglé par la
passion. Ne voyez-vous pas que tout est arrangé pour votre perte? A
quoi vous sert la pureté de votre conscience? Un décret de prise de
corps n'est-il pas déjà lancé contre vous? Cet acte n'annonce-t-il
pas assez que l'on vous poursuit comme un coupable? Défiez-vous de
votre innocence; fuyez!--Quoi! fuir! fuir, chargé d'une accusation de
parricide! Sauver ma vie pour la réserver à la honte! Un cri général
va s'élever contre nous. Le juge inique qui nous poursuit triomphera
dans son iniquité; c'est la justifier nous-mêmes, que de lui dérober
notre tête. Qui voudra croire à notre innocence si nous fuyons,
comme des criminels, devant la justice?--Quoi! lui répondit-on,
vous appelez justice les passions de vos ennemis, l'oubli total des
lois les plus sacrées? La fuite est un devoir quand on se dérobe à
une mort infâme et imméritée. Vivez plutôt pour manifester un jour
votre innocence, pour faire trembler à son tour le juge qui triomphe
aujourd'hui. L'erreur, la prévention, le fanatisme, n'ont qu'un
temps; la vérité finit toujours par l'emporter.»

Ces remontrances, les larmes de sa femme, celles de ses filles,
déterminèrent Sirven à prendre la fuite. Il abandonne sa maison;
il va cacher sa famille chez un honnête gentilhomme du faubourg de
Castres. Dès le lendemain, il apprend que l'on a saisi ses meubles et
effets à Saint-Alby, et qu'on le cherche partout. Le péril redouble;
la ville de Castres n'est plus un lieu de sûreté: il faut partir sans
délai.

Il était nuit. Un ouragan affreux troublait l'atmosphère; des torrens
de pluie inondaient la terre..... Mais il n'y avait pas à balancer.
On était à leur poursuite. Ils prennent à la hâte congé de leur hôte,
et recommencent à fuir, au milieu des ténèbres les plus épaisses,
pendant le choc terrible de tous les élémens. Qu'on se représente un
père accablé de douleur, une mère âgée de soixante-trois ans qu'il
fallait soutenir à chaque pas, une de ses filles, mariée depuis
un an, dont la grossesse avancée se décelait par de fréquentes
faiblesses; qu'on se représente ces tristes voyageurs, tremblans au
moindre bruit, se traînant à pied dans des chemins impraticables, et
cherchant à travers l'obscurité quelque asile ignoré où l'innocence
fût en sûreté.

Cependant les amis de Sirven lui ayant fait savoir que sa femme et
ses deux filles seraient en danger tant qu'il serait avec elles,
il se résigna à un nouveau sacrifice; il s'arracha des bras de sa
famille en pleurs, et disparut au milieu des rochers. La mère et
ses deux filles errèrent de retraite en retraite; bientôt même
elles furent contraintes de se séparer aussi. Personne n'osait plus
recueillir ces trois femmes ensemble. La mère se sépara donc de ses
deux filles. Elles suivirent des routes différentes; la jeune femme
enceinte accoucha sans secours, sur le chemin, au milieu des glaçons;
il fallut que, toute mourante, elle emportât son enfant mourant dans
ses bras. Ce ne fut qu'après bien des peines, bien des dangers,
après un voyage long et pénible dans des chemins impraticables, sur
des montagnes couvertes de neige, et presque inaccessibles, qu'elles
arrivèrent en Suisse, l'une au commencement d'avril, les autres au
mois de juin 1762. Dans ce pays hospitalier, une foule de personnes
de distinction leur donnèrent des marques consolantes du plus vif
intérêt. Voltaire, surtout, ce généreux défenseur des Calas, s'éleva
courageusement contre l'injustice qui opprimait les Sirven. Voici
ce que cet apôtre de l'humanité écrivait à Damilaville, à ce sujet:
«Le même hasard qui m'amena les enfans de Calas veut encore que les
Sirven s'adressent à moi. Figurez-vous, mon ami, quatre moutons que
des bouchers accusent d'avoir mangé un agneau; voilà ce que je vis.
Il m'est impossible de vous peindre tant d'innocence et de malheur.
Que devais-je faire, et qu'eussiez-vous fait à ma place? Faut-il s'en
tenir à gémir sur la nature humaine? Je prends la liberté d'écrire à
M. le premier président du Languedoc, homme vertueux et sage; mais il
n'était point à Toulouse. Je fais présenter, par un de vos amis, un
placet à M. le vice-chancelier. Pendant ce temps-là on exécute vers
Castres, en effigie, le père, la mère, les deux filles; leur bien est
confisqué, dévasté; il n'en reste plus rien. Voilà tout une famille
honnête, innocente, livrée à l'opprobre et à la mendicité chez les
étrangers; ils trouvent la pitié sans doute, mais qu'il est dur
d'être, jusqu'au tombeau, un objet de pitié!»

En effet, les ennemis de Sirven, après le départ de la famille,
avaient continué leurs poursuites acharnées; et, condamnés par
contumace à être pendus et étranglés, les Sirven furent exécutés en
effigie, à Mazamet, le 11 septembre 1764.

Sirven, en apprenant ce jugement rendu contre lui et les siens, fut
saisi d'indignation. Il fit serment de laver cet affront, fut-ce
même de son sang, et il eut le courage d'aller se remettre dans les
prisons de Mazamet. L'apparition soudaine de ce prétendu coupable fit
trembler le juge qui l'avait condamné. La procédure recommença le 2
septembre 1769. Le 26 novembre suivant, une nouvelle sentence fut
rendue, qui mettait les parties hors d'instance, et rendait à Sirven
ses biens et sa liberté. Sirven appela de cet arrêt, qui n'était
point une réparation assez éclatante de l'iniquité exercée contre sa
famille. L'affaire fut portée au parlement, qui déclara la famille
Sirven innocente des crimes dont elle avait été accusée.

Le célèbre avocat Élie de Beaumont, qui avait déjà défendu la cause
sainte de l'humanité et de la justice dans la personne des Calas,
venait de publier en faveur des Sirven un mémoire qui toucha et
convainquit tous les lecteurs, et dut faire impression sur l'âme
des juges. Il avait paru aussi vers le même temps une consultation,
signée de dix-neuf célèbres avocats de Paris, qui était aussi
décisive en faveur de cette famille innocente que respectueuse pour
le parlement de Toulouse.




  ACCUSATION DE MEURTRE,
  FONDÉE SUR DES PRÉSOMPTIONS ET DES
  CALOMNIES.


En matière criminelle, des présomptions souvent téméraires, et
suggérées par la malignité, ont souvent égaré la sagesse des juges,
et fait commettre plus d'un crime juridique, en appelant sur la tête
d'un innocent la vengeance des lois réservée aux seuls coupables.
Les magistrats, les jurés, appelés à prononcer sur le sort de tant
d'individus, ne sauraient marcher avec trop de prudence dans la voie
des présomptions. S'ils veulent être les équitables dispensateurs
de la justice, s'ils ne veulent pas être regardés comme les tyrans
de leurs concitoyens, ils ne doivent appliquer la loi que sur des
preuves, et ne jamais considérer les présomptions que comme de
simples accessoires qui, pris isolément, ne peuvent être d'aucune
valeur, ni avoir aucune influence sur la conscience d'un bon juge.

A quatre lieues de Reims, est une petite ville qu'on appelle Cormicy.
Le sieur M..., ancien bourgeois de Paris, Américain d'origine,
ci-devant gendarme de la garde du roi, y avait transporté son
domicile. Le 21 octobre 1768, il y avait cinq mois révolus qu'il y
habitait une maison située à peu près au milieu de la ville, lorsque
dans la nuit du 21 au 22, entre une heure et une heure un quart du
matin, une voix qui partait de cette maison fit retentir ces cris
effrayans: _Au vol! au meurtre! à l'assassin!_ On entendit ensuite
la détonation d'une arme à feu. A ces cris, à ce bruit, les voisins
s'éveillent, s'élancent hors du lit, accourent en désordre. On entre:
quel spectacle! Un homme, dans son lit, nageant dans son sang, la
gorge ouverte et percée de trois coups de poignard.....

Toutefois l'homme assassiné n'était pas le sieur M... Il y avait
environ un mois que la chambre où le crime avait été commis était
occupée par un de ses amis intimes, l'abbé Bérard, chapelain du roi,
au château de Madrid; on n'a pas su positivement quelle était la
fortune de cet ecclésiastique, ni sur quel genre d'intérêt était
fondée sa liaison avec le sieur M.... Cet abbé Bérard était la
victime.

Sa chambre était située au rez-de-chaussée; aucune des fenêtres,
donnant sur les dehors, n'avait été ouverte. Sur l'oreiller d'un
lit qui était dans un cabinet voisin de cette chambre, on trouva
l'empreinte d'une main ensanglantée. Du reste, quelques tiroirs
forcés, des armes chargées, des portes fracturées, un désordre qui
sentait l'apprêt et la combinaison, auraient dû fixer l'attention
de la justice, et la rendre au moins plus circonspecte dans ses
démarches. Les rideaux du lit étaient à demi ouverts. Le cadavre
était couché sur le côté gauche, et sa tête penchait du côté de la
ruelle. Les coups mortels n'avaient été ni frappés au hasard, ni
portés dans l'obscurité. De trois coups donnés à la gorge, chacun
dans une direction différente, l'un coupait la veine jugulaire du
côté droit, déchirait la trachée-artère, et pénétrait jusqu'à la
poitrine; l'autre, au-dessous de la mâchoire inférieure, aboutissait
au palais. Enfin le troisième, dans la partie la plus basse du
cou, pénétrait jusqu'à l'épaule; chacune de ces ouvertures était
d'environ trois doigts de largeur.

On détourna bientôt les yeux avec horreur; mais qu'aperçut-on? A
terre, et près du lit, un couteau à manche long et plat, et à lame
large; cette lame était ouverte; cinq à six personnes la voient en
même temps. On l'examine, on observe du sang au bout du manche et
près de la lame, qui était encore grasse, et comme imparfaitement
essuyée. La fille Lévêque, servante du sieur M..., interrogée sur
ce fait, répondit qu'il n'était pas étonnant qu'il y eût du sang à
ce couteau, qu'elle s'en était servie la veille pour dépouiller un
lièvre. On le porta dans la salle à manger, où le sieur M..., assis
dans un fauteuil, s'abandonnait à la douleur. «Ah! les malheureux!
s'écria-t-il à la vue de l'instrument du crime, ils se sont servis de
mon couteau! Pourquoi faut-il que mon couteau ait fait une pareille
chose? Ils l'ont pris dans le buffet pour assassiner mon ami.»

Les dépositions du sieur M... et de sa servante, à l'occasion de
ce tragique événement, offraient un mélange de circonstances qui
semblaient arrangées et calculées, mais qui, cependant, n'étaient
pas toutes vraisemblables. Ainsi la servante avait dit qu'au premier
bruit elle était entrée dans la chambre de son maître en criant:
«Les gueux ont tué M. l'abbé!» Comment le savait-elle? De plus,
elle n'avait vu d'abord que deux assassins; puis, dans un autre
interrogatoire, elle en avait vu un troisième, courbé et chargé de
quelque chose. Quel pouvait être ce fardeau? Dans toute la maison,
il ne manquait que quinze pièces d'argenterie et une bouteille de
liqueurs. Est-il vraisemblable qu'on emporte l'un ou l'autre de ces
objets sur ses épaules?

Différens autres témoins firent des dépositions contradictoires sur
diverses circonstances, qui, comme les précédentes, ne servirent qu'à
mettre en défaut la sagacité des juges, et à leur faire perdre la
trace des coupables.

Notez que les quinze pièces d'argenterie enlevées de la maison
avaient été retrouvées à un quart de lieue de là.

Quel mélange incroyable d'atrocité et de bizarrerie, de fureur et
de calme, d'imprudence et de succès! Des voleurs qui emportent de
l'argenterie à un quart de lieue de là, mais qui, dès qu'ils sont
hors de danger, se débarrassent de leur butin; des voleurs qui,
trouvant une clef à la serrure d'une malle, préfèrent la forcer, et
égarent à plaisir cette clef dans la cour; qui commettent un grand
nombre d'effractions nécessairement bruyantes et tumultueuses, mais
uniquement pour les faire, et sans rien prendre; qui laissent l'or,
l'argent, les bijoux qui étaient sous leurs mains, et emportent une
bouteille de liqueurs! Mais aussi quels assassins! Sans prévoyance,
sans précaution, tout leur réussit; les portes semblent s'ouvrir
mystérieusement et comme d'elles-mêmes devant eux; ils vont se livrer
au plus affreux brigandage, et ils laissent entr'ouverte celle qui
donne sur la rue, qui, cette nuit-là, était fréquentée à cause des
travaux de la vendange; ils entrent dans une cuisine que gardaient
deux chiens, et ils ont l'art de les corrompre; ces animaux, symbole
de la fidélité, démentent leur instinct, et restent muets à la
vue des brigands, qu'ils ne connaissaient pas. Munis d'inutiles
armes, de pistolets d'arçon, dont les canons et la batterie sont
couverts de rouille, d'un couteau de chasse, et d'un ceinturon, qui
semblent n'avoir été apportés que dans le dessein d'être oubliés,
ils se procurent dans la maison même l'instrument fatal de la mort.
Enfin, dans le sein d'une ville presque entièrement éveillée, ils
égorgent; et au milieu du sang, à côté du cadavre, ils se livrent à
une débauche de liqueurs, comme si, redoutables encore, ils étaient
dans leurs cavernes, au centre d'une épaisse forêt. Toutes ces
circonstances vraiment singulières mettent l'esprit à la torture; et,
loin d'éclairer, elles confondent la prudence humaine.

Le procureur-fiscal fut le seul qui rendit plainte. On continua
d'informer, et quelque jours après trois particuliers des environs
de Château-Thierry, qui étaient venus dans le voisinage de Cormicy,
furent arrêtés dans leurs maisons. Ces trois malheureux, chargés de
fers, furent traînés d'abord à Cormicy; là, sur une charrette, dans
la rigueur du plus grand froid, ils demeurèrent pendant deux heures
exposés sur la place de la ville aux regards avides d'un peuple
indigné, qui se repaissait du spectacle de leur supplice; quelques
jours après, ils furent conduits à Reims, et jetés dans des cachots
séparés, les fers aux pieds et aux mains; en un mot, on les traita
avec une rigueur inflexible, qui ressemblait plutôt à une peine qu'on
inflige à un coupable avéré qu'aux moyens simples et naturels de
s'assurer de la personne d'un accusé qui peut être innocent. Le juge
ducal de Reims leur fit subir plusieurs interrogatoires. Enfin, après
un mois de la captivité la plus dure, il intervint une sentence qui
ordonna un plus ample informé, et qui fit rendre la liberté aux trois
accusés.

Voici ce qui avait donné lieu à cette vexation préliminaire.
Lorsqu'on avait apporté en présence du juge les pistolets trouvés
dans la cuisine, le sieur M... s'était écrié: «Voyez-vous, messieurs?
ces pistolets, ils étaient pour me tuer. Qu'il est malheureux
d'avoir un ami tué en ma place!» Ces premières impressions furent
adoptées témérairement par la multitude: on crut, on publia bientôt
de toutes parts qu'en assassinant l'abbé Bérard on s'était trompé,
qu'on en voulait au sieur M..., dans le lit duquel, disait-on, cet
ecclésiastique était couché.

Enfin, ce prétendu assassin du sieur M... qui, le flambeau à la main,
s'était trompé sur le choix de sa victime, c'était le chevalier de
C....., d'une famille honorable, ancien militaire très-distingué,
d'une rare probité, d'un caractère très-libéral, de mœurs douces et
polies; ce chevalier de C...., qui habitait son château de Grisolles,
situé à dix lieues de Cormicy, avait été pendant quelque temps le
propriétaire du sieur M..., qui, par suite de mauvaises chicanes,
lui avait intenté et gagné un procès au tribunal de Château-Thierry.
Depuis ce procès, ouvrage de la mauvaise foi du sieur M..., toute
relation avait cessé entre lui et le chevalier. Mais le sieur M...
n'en était pas moins l'ennemi secret de son ancien propriétaire. Or
les trois particuliers qui avaient été arrêtés n'avaient pas d'autres
torts que d'être des voisins du chevalier de C..... Leurs affaires de
famille les avaient appelés dans le voisinage de Cormicy à l'époque
de l'assassinat; donc ils étaient les assassins de concert avec le
chevalier.

Cependant cette grossière calomnie allait tomber d'elle-même, sans un
nouvel incident qui fut mis en jeu par le sieur M... et ses adhérens.

Le samedi, 22 octobre, deux particuliers qui voyageaient à pied
passèrent, à six heures du matin, la rivière d'Aisne, sur le bac
d'OEuilly, à trois lieues de Cormicy. Les bateliers déposèrent que
l'un de ces deux voyageurs était bossu. Bientôt on se persuada que
cet inconnu était le même que le troisième assassin dont la servante
du sieur M... parlait dans sa déposition. Puis on en vint à défigurer
le chevalier de C..... pour établir quelque ressemblance entre lui et
le bossu. Les esprits s'échauffent, l'erreur et la séduction font des
progrès rapides; enfin on publie un monitoire rempli de faits faux
ou hasardés. On fait plus, on se permet de diriger ouvertement le
monitoire contre le chevalier de C..... En effet, il y était dénoncé
d'une manière sensible.

Ce fut parce qu'on s'attachait moins à poursuivre l'assassin
véritable du malheureux abbé Bérard, que le prétendu meurtrier du
sieur M..., que l'on osa enfreindre si patemment la loi qui défend
non seulement de nommer les personnes dans les monitoires, mais même
de les désigner.

La calomnie ne connut plus de bornes dans sa marche. Voici la fable
dont elle satura le public. Les trois premiers particuliers arrêtés
commettaient le crime; le chevalier et son domestique gardaient les
chevaux, et se sauvaient par Guyancourt: puis ils allaient à pied
passer, sur un bac, une rivière qui n'était point sur leur route.
Au lieu de se rendre chez eux, à Grisolles, du côté de Lafère et de
Château-Thierry, ils venaient à OEuilly prendre les routes de Laon et
de Soissons. L'un disait que l'on avait trouvé le nom du chevalier
de C..... écrit sur le couteau de chasse; l'autre, que ses armes
étaient empreintes sur les pistolets. Un troisième ajoutait qu'on
avait reconnu son écriture sur la bourre de ces pistolets. Tels et
plus absurdes encore étaient les propos qui faisaient la matière des
conversations de tout le pays.

Il ne survint aucune charge: tout le résultat de ces immenses
informations fut que le chevalier de C..... avait fait de prétendues
menaces contre le sieur M....

Cependant, le 25 juin 1769, à six lieues et un quart de Reims, le
chevalier de C..... fut ignominieusement arrêté et mis en prison. Son
domestique n'était point alors avec lui; dès qu'il fut instruit de la
captivité de son maître, il partit du château de Grisolles, et vint
de lui-même se présenter devant sa prison. Le chevalier de C.....
supportait constamment son ignominieuse disgrâce; mais à la vue de ce
pauvre garçon qui, par dévouement, venait se constituer prisonnier,
son courage l'abandonna, et il ne put retenir ses larmes.

Nouvel incident. Les trois particuliers dont nous avons déjà annoncé
l'arrestation et l'élargissement sont arrêtés de nouveau, et
replongés dans les horreurs d'une prison. L'instruction recommence
aussi ardente que périlleuse. Les interrogatoires se succèdent
rapidement. Ces témoins sont confrontés aux accusés. Ceux-ci
présentent au juge leur requête pour être admis à prouver leur
_alibi_. Il était de notoriété publique que le chevalier de C.....
avait passé le mois d'octobre tout entier à Grisolles, sans sortir de
la paroisse de Beuvardes.

Enfin, le 12 août 1769, les amis du chevalier entrent dans sa prison,
l'embrassent, lui annoncent sa mise en liberté; il sort. Mais quelle
nouvelle foudroyante! il est déshonoré! Les cinq accusés sont tous
mis hors de cour, sans qu'on ait daigné seulement les admettre à la
preuve de leurs faits justificatifs. Le chevalier désespéré accourt
à Paris pour interjeter appel de la sentence, et demander l'échafaud
ou l'honneur. Quant au sieur M..., il prit ce temps pour aller
recueillir une succession en Allemagne.

Cette affreuse persécution, exercée contre l'innocence la plus
avérée, ne pouvait être que l'effet d'une haine adroite et
implacable. Le sieur M... avait su trouver des auxiliaires parmi les
parens du chevalier, entre autres un sieur de la P....., qui avait
épousé une de ses cousines, et qui le détestait pour des motifs
d'intérêt. Les calomniateurs parvinrent à tromper les magistrats. Il
serait impossible de flétrir assez les lettres infâmes, écrites sous
le voile de l'anonyme, à M. de Choiseul et au procureur-général, et
les démarches de toute espèce que l'on fit pour suborner des témoins.
Tout annonçait un complot exécrable, formé secrètement entre des
scélérats, pour faire perdre à un innocent l'honneur et la vie sur un
échafaud.

Mais on ne voit pas sur quoi purent se fonder les juges en mettant
hors de cour les parties, puisque toutes les preuves qu'on acquit
par l'instruction du procès concoururent à manifester l'innocence du
chevalier et celle des autres accusés.

Le même arrêt ordonnait que l'on continuât les informations et
procédures contre les auteurs de l'assassinat de l'abbé Bérard; mais
nous ignorons quel en fut le résultat. Au lieu d'aller chercher si
loin des coupables, peut-être aurait-on trouvé l'assassin parmi les
accusateurs.




  INTRIGUES
  ET INIQUITÉS CLAUSTRALES.


On a vu, par plusieurs faits de l'histoire d'Abeilard, que la vie du
cloître avait aussi ses orages, que ces lieux, consacrés à la paix et
à la piété, étaient souvent troublés par des crimes et des attentats
monstrueux. Il ne faut pas se le dissimuler, les couvens recélaient
les mêmes passions qui, tous les jours, portent le désordre dans la
société, avec cette différence que, plus comprimées par la sévérité
des règles claustrales, elles éclataient parfois avec une violence
extraordinaire.

L'histoire de l'abbé Desbrosses, qui occupa fortement les esprits
lors de sa nouveauté, offre un tissu d'intrigues et de manœuvres
coupables bien propres à fortifier notre assertion. Cette histoire
sera toujours un problème difficile à résoudre. La justice elle-même
n'a pu en fournir la solution. Car, malgré les condamnations
successives que deux cours souveraines prononcèrent contre l'abbé
Desbrosses, il est encore bien des jurisconsultes qui pensent que
cet infortuné vieillard fut la victime des formes juridiques, et
que c'est à ces formes seules qu'il dut les malheurs sous le poids
desquels il traîna une vie déplorable.

Pascal-Brigaud Desbrosses, né à Paray en Bourgogne, dans le
Charolais, fit profession, en 1718, chez les Picpus de Lyon. Il
avait à p

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