Contes de Restif de la Bretonne
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Title: Contes de Restif de la Bretonne
Author: Restif de La Bretonne
Contributor: Octave Uzanne
Release date: October 16, 2014 [eBook #47133]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/47133
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE RESTIF DE LA BRETONNE ***
Note sur la transcription: L'orthographe très spéciale d'origine (voir
l'ESQUISSE LITTÉRAIRE ci-après") a été conservée et n'a pas été
harmonisée.
Cette version comporte trois genre de notes: celles précédées par la
lettre U sont d'Octave UZANNE dans l'Esquisse Littéraire, celles
précédées par les lettres A à I sont de Restif, puis il y a les NOTES
à la fin numérotées de 1 à 45.
_CONTES_
de Restif
De La Bretonne
TIRAGE A PETIT NOMBRE
[Illustration: RESTIF DE LA BRETONNE
T de Mare sc.
Imp. A. Quantin]
_CONTES_
DE
Restif
De La Bretonne
LE PIED DE FANCHETTE
_ou le Soulier couleur de rose_
Avec une Notice bio-bibliographique
PAR
OCTAVE UZANNE
[Illustration]
PARIS
A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
7, RUE SAINT-BENOIT, 7
1881
[Illustration]
ESQUISSE LITTÉRAIRE
SUR RESTIF DE LA BRETONNE
Les mœurs sont corrompues; puis-je peindre
le siècle d'Astrée?
RESTIF.
Zéphire, _fils d'Éole et de l'Aurore--qui prêta son nom à l'une des
plus mignonnes et singulières maîtresses de Monsieur Nicolas--Zéphire
est la seule divinité qu'il nous convienne d'invoquer au début de
cette étude d'essayiste. C'est, à vrai dire, avec une légèreté de
papillon butinant et folâtrant au milieu des innombrables documents
amassés par d'érudits et curieux chercheurs que nous allons effleurer
les reliefs extravagants et si multiples de cette physionomie
changeante du plus fécond conteur à la mode au dernier siècle. Selon
le rite antique, nous sacrifions donc très volontiers au petit dieu,
époux de Chloris, une des blanches brebis du poétique troupeau de Mme
Deshoulières; puisse cette offrande si peu onéreuse nous rendre
propice le_ favonius _des Latins; puisse ce même Zéphire soutenir
notre plume comme une houlette enrubannée, au cours de cette analyse;
puisse-t-il enfin voiler de ses ailes et couvrir des tendres roses
dont il fut si prodigue les mille et un détails cyniques que la vérité
historique va placer sur notre route._
_Restif de la Bretonne--dont nous venons de nous approprier, en
quelque manière, le style imagé dans ce préambule--est aujourd'hui
recherché, prôné, sinon très lu dans certains milieux d'enthousiastes.
«On l'a placé dans une chapelle comme une puissante statue de Bouddha,
dit un savant psychologue[U-1] dans une étude sur notre illuminé; on
l'a redoré à nouveau après un séjour d'un demi-siècle dans quelque
fosse humide, et maintenant ce n'est plus qu'hymnes et oraisons parmi
les flots d'encens. Le bon goût en gémit; mais sait-on encore ce que
sont le goût et les traditions françaises en fait de littérature?_
[U-1] Études de psychologie, _Portraits du_ XVIIIe _siècle_, par
Jules Soury. Paris, Charpentier, 1879.
_«Ceux qui le savent, poursuit le même pessimiste, ne comptent plus
guère dans une société affairée et distraite, avide d'émotions
violentes et de spectacles nouveaux. Ce qu'on appelait jadis le culte
des belles-lettres est une religion disparue. Ce n'est qu'à cet
affaissement des mœurs et des habitudes littéraires qu'un écrivain
comme Restif doit un regain de célébrité; ajoutons que ses œuvres
sont fort rares et nous aurons le mot de l'énigme._
_«Les bibliophiles, en effet, passent aujourd'hui pour des lettrés;
ils donnent le ton aux personnes du monde qui se piquent de
littérature, l'engouement de quelques riches amateurs suffit pour
faire une réputation. On ne lit pas, mais on montre dans sa
bibliothèque tel volume de Restif ainsi que de vieux laques de Chine
ou du Japon... A en juger par le nombre des curieux, l'ère de la
curiosité sera longue; mais quelle erreur de confondre le lettré et le
collectionneur et de prendre pour arbitre du goût, du talent et de
l'esprit des amateurs de belles reliures!»_
_Nous ne saurions adhérer entièrement au sentiment des lignes qui
précèdent, bien qu'elles reflètent assez fidèlement une opinion
courante dans un groupe très nombreux de littérateurs; la_
Restifomanie, _si nous pouvons employer ce mot, ne provient point
seulement de la vogue soudaine qui s'attacha il y a quelques années
aux éditions diverses de l'auteur des_ Idées singulières, _et aux prix
fabuleux qu'ils ont acquis dans les ventes célèbres depuis dix ans
environ; les bibliophiles en général ne mènent pas grand tapage dans
la littérature militante et ne se montrent guère aux avant-gardes de
l'armée des belles-lettres. Un bibliophile--et par là nous entendons
un amateur éclairé--ne se pique aucunement de donner le ton aux gens
du monde ou de provoquer un appel à la postérité en faveur de ses
élus; il n'a point la faconde du bibliographe, se montre assez sobre
de ses jugements et aime à voyager en égoïste dans sa bibliothèque,
comme ces heureux philosophes qui se cachent dans une retraite bien
loin des vanités mondaines. Pour les bibliomanes spéculateurs et
autres courtiers marrons de la curiosité, leur rôle se borne à suivre
les mouvements de hausse, mais point, que nous sachions, à faire
œuvre de réhabilitation littéraire._
_La vogue renaissante des ouvrages de Restif de la Bretonne est due à
l'excentricité même de leur contenu, à la puissante originalité de
l'écrivain, aux intéressants matériaux et documents qu'il fournit pour
les mœurs et aussi à ce ragoût de libertinage, à cette soif
perpétuelle de la femme, à cette sentimentalité raisonneuse et
pleurarde qui se heurte le plus singulièrement du monde aux
débordements de luxure de ses conceptions. Pendant la première moitié
de ce siècle, celui qu'on nomma un peu sans façon le_ Rousseau des
Halles _fut oublié complètement d'une génération peu soucieuse
d'étudier les mœurs de la veille. Cependant les pirates du feuilleton
et les corsaires du drame se mirent à flairer ce grand cadavre et à le
dépouiller aussi paisiblement que possible; les_ Nuits de Paris, les
Contemporaines, les Françaises, les Parisiennes _et_ Monsieur Nicolas
_inspirèrent plus de romans, de comédies et de mélo-drames qu'on ne le
saurait croire; ce fut à qui butinerait dans le lourd bagage laissé
par Restif et toute une cohue de vieux_ Jeunes France _s'y vautra, se
donnant à peine le souci du démarquage_.
_Qui songeait alors à tout ce fatras? On se disait que le génie
assassine ceux qu'il pille, et la prétention au génie enlevait tout
remords à la conscience. Tous ces prévaricateurs littéraires avaient
un double intérêt à laisser l'oubli couvrir de son ombre la mémoire de
l'auteur des_ Posthumes; _une enquête était nécessaire, et c'est en
essayant d'en suivre les différentes phases que nous pourrons nous
rendre compte de l'engouement excessif dont les œuvres de Restif
sont l'objet depuis ces dernières années._
_L'œuvre de Restif de la Bretonne, œuvre énorme et mouvementée, eut
la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver;
glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui, son
sort futur ne nous paraît guère mieux assuré[U-2]._
[U-2] Voyez nos _Caprices d'un bibliophile_, in-8º, Paris,
Rouveyre, 1878. Nous nous empruntons à nous-même les quelques
pages qui suivent.
_Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie
et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira à Paris
le 3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses propres
contemporains commençaient déjà à l'oublier, et il fallut que sa mort
vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont
ses derniers jours étaient enveloppés._
_Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une
députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et
plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetière
Sainte-Catherine[U-3] où il fut inhumé._
[U-3] Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.
_Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble
si hâtivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche
ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la
politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes où
l'âme, disons plutôt la faconde du pauvre romancier était toute semée,
furent englobés dans la plus profonde insouciance._
_Le glorieux écrivain de la veille était déchu! Ses ouvrages ornèrent
pêle-mêle les parapets des quais; ils furent vilipendés, rejetés avec
mépris, exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent,
hélas! abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes
infortunés._
_L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu
à la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de
loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais
sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de
nouveau leur morale si variée et souvent si contraire._
_Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que_: ad
posteros _et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir
entièrement. En s'attachant à peindre son siècle avec le coloris
réaliste qu'il puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes
nettement accusées des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en
calquant enfin, pour ainsi dire, la vie, le costume et le langage
exacts de ses contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour
viendrait où les savants et les curieux se montreraient désireux de
reconstituer son époque dans ses moindres détails et d'analyser les
modes et la vie intime du Paris d'alors.--Ce temps est venu, et tous
ses volumes, fidèles représentants, pour la plupart, de la seconde
moitié du_ XVIIIe _siècle, sont recherchés et hors de prix
aujourd'hui_.
_Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles
Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et rendu à la
vogue, avec l'expression de leur originalité et d'une manière aussi
complète qu'intéressante, les œuvres de ce fécond littérateur[U-4]._
[U-4] Quérard dans _la France littéraire_, Didot, 1835; M. Eusèbe
Girault dans _la Revue des romans_ (2 vol. in-12, 1839, tome II,
pages 199-204), et Pierre Leroux dans les _Lettres sur le
fouriérisme_ (_Revue sociale_ de Pierre Leroux, mars 1850),
avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la
Bretonne.
_Dans les numéros du_ Constitutionnel _des 17, 18 et 19 août 1849, le
spirituel auteur_ de Monsieur de Cupidon _consacra à Restif de longs
articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il
publia cinq ans plus tard_[U-5].
[U-5] _Restif de la Bretonne_, sa vie et ses amours, etc., par
_Charles Monselet_, avec un beau portrait gravé par Nargeot.
Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.
_Dans l'intervalle, en 1850, la_ Revue des Deux Mondes _fit paraître
une analyse de_ Monsieur Nicolas, ou le cœur humain dévoilé[U-6].
[U-6] _Histoire d'une vie littéraire au_ XVIIIe _siècle_.--_Les
Confidences de Nicolas_ (Restif de la Bretonne), par Gérard de
Nerval, _Revue des Deux Mondes_, nos des 15 août, 1er et 15
septembre 1850.--_Monsieur Nicolas, ou le cœur humain dévoilé_,
fait partie des _Illuminés ou les Précurseurs du socialisme_,
Récits et portraits, par Gérard de Nerval, dont la première
édition fut donnée par Victor Lecou, en 1 vol. in-12, 1852.
_Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval,
montre l'homme plutôt que l'écrivain; c'est la biographie de Restif,
ses aventures amoureuses, ses misères et ses folies, c'est, en un mot,
le romancier envisagé et remis en roman par un rare poète._
_Ces deux bio-bibliographies, traitées de manière toute différente,
mais de main de maître, suffirent pour ramener l'attention vers les
livres de Restif de la Bretonne, car l'individualité, l'originalité,
voire une pointe de folie, donnent aux œuvres littéraires le plus sûr
passeport à la curiosité de l'avenir. On commença à rechercher les_
Restif, _on y découvrit des gravures précieuses, tant pour la finesse
d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles reproduisent;
bref, les chercheurs et les lettrés s'aperçurent que l'œuvre entière
du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de servir
de documents précis aux études rétrospectives, digne aussi, par
conséquent, de figurer dans une bibliothèque d'érudit_.
_L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de
l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant
d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de
Rivarol_: L'imprimerie est l'artillerie de la pensée; _les formats
même de ses volumes et la difficulté de les réunir en œuvre complète,
tout contribua à faire briller, avec un nouvel éclat, la renommée un
moment ternie et compromise du père des_ Parisiennes.
_Ce fut bien vite une fureur parmi les hommes de lettres et
collectionneurs parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir
Restif partiellement ou en nombre, et dans l'un de ses catalogues, un
libraire en renom mit en vente un Restif de la Bretonne dans les
conditions suivantes_:
«ŒUVRES DE NICOLAS-EDME RESTIF DE LA BRETONNE. _Deux cent douze
parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12,
in-8º et in-fol.--maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr.
dorée (Chambolle-Duru), superbe exemplaire, richement relié, lavé
et encollé.--Prix:_ VINGT MILLE FRANCS.»
_20,000 francs!!! il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France
qu'une dizaine de collections complètes des œuvres de Restif de la
Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire
Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM.
le duc d'Aumale, au baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et
autres bibliophiles aussi féroces que riches[U-7]._
[U-7] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif,
possède aussi au grand complet et dans un très bel état les
œuvres de son grand parent.
_L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant
bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et,
avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus
remarquables, il fit paraître_ LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE de
tous les ouvrages de Restif de la Bretonne[U-8]. _Cet ouvrage colossal,
outre_ la description raisonnée des collections originales, des
réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations,
_contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus
curieuses et les mieux étudiées qui nous guideront plus d'une fois au
cours de cette étude._
[U-8]--1 vol. in-8º de XV-510 p. Paris, Auguste Fontaine, 1875.
_Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que
tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume
parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8º d'une centaine de
pages, trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable
manière[U-9]; il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses
bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est
un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit
sur l'écrivain du_ Paysan perverti.
[U-9] _Restif de la Bretonne_, à Toulouse, et à Paris chez
Daffis, in-8º, 1877.
_M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J.
Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête
d'une réimpression_ d'un choix des Contemporaines[U-10], _fit une
notice annotée traitant de Restif, de son œuvre et de sa portée, et
dernièrement, M. Jules Soury publiait dans_ le Temps _la très curieuse
étude psychologique, insérée par la suite dans un ouvrage que nous
avons mentionné plus haut._
[U-10] _Les Contemporaines_, ou aventures des plus jolies femmes
de l'âge présent. (Choix des plus caractéristiques de ces
nouvelles pour l'étude des mœurs à la fin du XVIIIe siècle.)
Notices par J. Assezat, 3 vol.: les _Contemporaines mêlées_, les
_Contemporaines graduées_ et les _Contemporaines du commun_.
Paris, Alphonse Lemerre 1875 (De la collection Jannet-Picard).
_L'œuvre de Restif ne saurait être réimprimée ni entièrement, ni en
majeure partie; cependant il n'est point téméraire de penser que
quelques-unes de ses œuvres seront un jour publiées à nouveau. Déjà
plus d'un essai de publication des écrits de ce monstre d'originalité
a été tenté avec succès en France et à l'étranger, et nous croyons
qu'un choix judicieux fait parmi les principaux ouvrages de son
immense bagage d'écrivain serait favorablement accueilli du public._
_Dans les_ Nuits de Paris, _dans les_ Parisiennes, _les_ Françaises,
_dans les_ Années des Dames nationales, _on arriverait à glaner des
mélanges remarquables et dignes de l'intérêt des lecteurs curieux et
lettrés.--Si jamais il nous était loisible de publier_ Monsieur
Nicolas, ou le cœur humain dévoilé, _livre étonnant entre tous, nous
osons dire qu'il nous serait agréable de nous mettre à la tête d'une
telle entreprise et de présenter alors Restif en une longue étude où
les faits se presseraient, où les documents et les notes
s'accumuleraient dans un travail d'ensemble qui formerait assurément
plus d'un volume. Mais à cette époque de vie hâtive, il ne faut point
se consumer à des tâches qui risquent de demeurer stériles, ni mettre
sur la table de l'érudition aimable des mets trop lourds ou trop
complexes pour la rapidité des repas du jour. Puisque l'on ne sait
plus dîner, ni souper ni lire, dans toute l'acception exquise de ces
doux plaisirs d'antan, allons au buffet de la bibliographie légère et
curieuse, et résumons, résumons, résumons notre étude sur l'homme et
l'œuvre; dosons le tout pour la mémoire comme les traitements faciles
à suivre de ce siècle de progrès._
_Entre le dictionnaire et la terrible et ennuyeuse préface grave et
embroussaillée de notes en manchettes et en bas de pages, prenons le
juste milieu. Un prodigieux vivant aussi hâbleur, aussi fanfaron de
vices et aussi infatué de vertus intimes que Restif de la Bretonne
serait intéressant à fouiller, à déchiffrer, à dépister dans tous les
coins où se masque sa vie; mais cet intérêt de chercheur serait bien
égoïste et tous les érudits, comme les collectionneurs et autres sages
monomanes, on ne l'a point assez remarqué, sont de purs égoïstes. Ils
ne font grâce d'aucun détail aux malheureux lecteurs qui n'ont point
vécu dans leur atmosphère de recherches, avec leurs alternatives de
joie et de prostration; ils sont semblables à ces voyageurs qui
cherchent à étonner des auditeurs indifférents par le récit de leurs
voyages, et ils ne se doutent point de l'ennui qu'ils causent et de
leur incommensurable égoïsme, comme ces hommes du monde dont parle
Chamfort, qui ignorent le monde par la raison qui fait que les
hannetons ne connaissent point l'histoire naturelle._
_Concluons donc par cette simple esquisse littéraire de
Restif--biographie au trait, étude linéaire et concise au possible._
_II_
_Restif de la Bretonne, en exposant une de ses théories familières sur
la façon de doter les enfants_ ab initio, _écrivit à son sujet: «Je
fus sans doute conçu dans un embrassement chaud qui me donna la base
de mon caractère: s'il eût été accompagné de dispositions vicieuses,
j'étais un monstre; la preuve de la pureté du cœur de mes parents,
c'est ma candeur native.» Cet aveu mérite d'être enregistré au début
d'une biographie aussi compliquée et aussi exceptionnelle que celle
que nous avons à poursuivre, car il est hors de doute qu'avec son
tempérament essentiellement sensuel et érotique, l'auteur du_ Pied de
Fanchette _eût été un monstre mille fois plus pernicieux que le
célèbre marquis de Sade, si ses instincts d'impétueux Égipan n'avaient
été traversés par un courant contraire et adoucis par une sensiblerie
généreuse qui font de lui un être à part, quelque chose de bizarre et
d'extravagant comme un maréchal de Retz au pays d'_Astrée.
_Nicolas-Edme Restif naquit à Sacy, près de Vermenton, dans cette
contrée des lurons de basse Bourgogne, entre Auxerre et Avallon, le 23
octobre 1734[U-11]._
[U-11] La date de la naissance de Restif a été certifiée par la
communication de l'acte de baptême de l'auteur, conservé dans les
registres de la paroisse de Sacy et dont M. Sylvain Puychevrier a
fourni copie dans un numéro du _Bulletin du Bouquiniste_ (8e
année, Ier semestre 1864, p. 492). Tous les biographes commettent
l'erreur (propagée par Restif lui-même) de faire naître l'auteur
de la _Fille naturelle_ le 22 novembre 1734. Cette date, en
effet, se trouve consignée dans les premières lignes de _Monsieur
Nicolas_.
Voici cet acte: «Le vingt-trois octobre mil sept cent
trente-quatre, nous, curé de Sacy, avons baptisé NICOLAS-EDME,
fils de maître Edme Restif, marchand, et de honneste femme Barbe
Ferlet, les père et mère, _né le même jour_ et de légitime
mariage, lequel a eu pour parrain M. Restif _minore_ (le frère de
Restif, qui se préparait dans les ordres mineurs à devenir prêtre)
et pour marraine honneste fille Anne Restif qui ont signé avec
nous et les témoins: Restif; Anne Restif; E. Restif; Foudriat,
curé de Sacy.»
Quant à l'orthographe même du nom de Restif, bien que dans
l'à-propos de la _Vie de mon père_ il soit dit: «Notre nom s'écrit
indifféremment _Rétif_, _Rectif_ ou _Restif_», nous adoptons, avec
M. Assezat, l'orthographe régulière avant la réforme du XVIIIe
siècle et écrivons _Restif_, ainsi que l'auteur signait
couramment, comme on peut s'en convaincre dans un fac-similé de
petit traité qui figure dans la monographie de Restif par Charles
Monselet. (M. Charles Monselet a cependant adopté _Rétif_).
_Son père, après avoir vécu quelques années à Paris en qualité de
clerc d'homme d'affaires, était venu se donner à la culture à la ferme
de la Bretonne. Il s'était marié deux fois et avait eu sept enfants
d'un premier lit. Nicolas-Edme fut le premier-né d'un second mariage
avec Barbe Ferlet de Bertro qui devait doter la Bourgogne de six
autres petits Restifs. On voit que l'écrivain des_ Gynographes _était
d'une famille qui savait suivre les préceptes de la Bible et qu'il
devait chasser de race._
_«L'enfance de Nicolas ressembla à celle des autres petits paysans,
dit M. J. Soury dans une charmante page de son étude remarquable; tout
le jour il courait dans les prés et dans les bois de Nitry et de Sacy,
il cherchait les nids, menait au champ et sur les collines prochaines,
où l'air est très vif, les troupeaux de son père, et quand, le soir
venu, il distinguait les murs blanchis de la petite ferme de la
Bretonne, il hâtait le pas, trop lent à son gré, de ses moutons et de
ses chèvres. C'était l'heure du souper: le père, la mère, les enfants
et tous les gens de la ferme, les garçons de charrue, les vignerons,
les servantes, s'asseyaient à la même table._
_«Après le repas, le père de famille ouvrait sa Bible et en expliquait
tout haut quelques chapitres. Quoiqu'on songe encore involontairement
au tableau célèbre de Greuze, il n'y a pas moyen de révoquer en doute
cette coutume dans la maison paternelle de Restif. Bien avant d'avoir
lu la Bible, Nicolas la savait par cœur, surtout le_ Pentateuque, _et
il la mettait en action_.»
_Aussi, vers sa dixième année, il élève un autel de pierre dans une
solitude sauvage et y offre en holocauste des oiseaux, comme un grand
prêtre juif. «Je voyais, dit-il, avec des élans de dévotion
tourbillonner la fumée de mon sacrifice que j'accompagnais de quelques
versets de psaumes[U-12]._»
[U-12] _Monsieur Nicolas_, page 172 et _passim_.
_«Ce grand prêtre juif était alors un enfant fort doux, très bon et
d'une timidité presque maladive. Comme il avait la plus jolie figure
du monde, les filles couraient après, l'embrassaient malgré lui, à la
sortie de la messe, aux heures où les garçons de son âge jouaient
devant les métairies ou dans les granges; Nicolas ne savait comment
échapper à ses persécutrices. Il fuyait, plus léger qu'un jeune faon,
sans prendre garde aux rieuses qui criaient: «V'la qui monsieur
Nicolas! V'qui l' sauvége!»--«C'ô in chevreu», disaient les hommes;
«il ôt dératé», répondaient les femmes. A le voir, au moindre mot,
baisser en rougissant ses grands yeux aux longs cils, les parents
disaient au père et à la mère: «C'est une fille modeste que votre
fils; êtes-vous sûrs de son sexe?»_
_Lui-même avoue qu'il était femme par la sensibilité, l'excitabilité
de son imagination._
_«Encore quelques jours et, dès onze ans, M. Nicolas deviendra un
embrasseur redoutable qui, à son tour, mettra en déroute les folles
embrasseuses. Il ne fera pas bon pour elles de le rencontrer sur les
chemins, surtout les jours de fête, avec son chapeau neuf, sa chemise
à manchettes, son habit rouge, sa veste et sa culotte bleu céleste,
chaussé de fins bas de coton, avec des escarpins aux boucles fort
antiques et très éblouissantes.»_
_Le sensible Restif, en dépit de la fréquente école buissonnière qu'il
faisait aux beaux jours d'été, étudiait de son mieux pendant l'hiver à
l'école de maître Jacques à Vermenton. A peine sut-il lire couramment
qu'il fut pris d'une fièvre intense de savoir, et comme les braves
femmes du village, les ouvriers de la ferme s'extasiaient devant la
facilité et l'ardeur savante du petit Nicolas qui récitait tout haut
ses lectures au premier venant, son père le mit en pension à Joux où
il ne resta que peu de temps, y ayant pris la petite vérole dont il
faillit mourir._
_A peine rétabli, il fut décidé qu'un cousin de Nicolas, Jean Restif,
avocat à Noyers, une des lumières de la famille, viendrait interroger
l'enfant et déciderait de sa vocation d'après les aptitudes qu'il lui
reconnaîtrait. Ce Jean Restif, homme respectable et d'une austère
vertu (selon les termes mêmes de M. Nicolas), arriva pour la fête de
Sacy, mis plus que simplement, un vieil habit de drap gris, ses
souliers coupés à cause des cors aux pieds, et il se prit aussitôt à
interroger son petit cousin: «Que lisez-vous?--La Bible, monsieur
l'avocat, et mon père nous la lit tous les soirs[U-13].» Et voici le
jeune homme bavardant avec son grand cousin Jean, lui faisant part de
ses remarques sur la Bible, contant ses autres lectures, émettant ses
idées avec timidité d'abord, puis avec une grande assurance, tant et
si bien que lorsque le brave père de Restif demanda à l'austère
examinateur: «Que pensez-vous... en ferai-je un laboureur?» celui-ci
répondit: «Non!»--«En ferai-je un prêtre comme son aîné?»--«Moins
encore, répondit le juge, il aime les femmes; comme la pauvreté, qui
n'est pas vice, tient les pauvres toujours à la veille d'être fripons,
ce penchant à l'amour peut devenir néfaste; donnez une solide
instruction au petit cousin, puis après nous verrons.»_
[U-13] Les Restif (d'après une note de M. Assezat) avaient, lors
de la Réforme, embrassé la religion protestante. Une partie de la
famille s'était expatriée lors de la révocation de l'édit de
Nantes; l'autre, à laquelle appartenait la branche dont sortait
notre auteur, était revenue au catholicisme lors des Dragonnades.
On y avait cependant conservé, comme on le voit, l'une des plus
caractéristiques habitudes du protestantisme, la lecture de la
Bible.
_Nicolas fut, en conséquence, conduit par le coche à Paris, chez l'un
de ses frères d'un premier lit, l'abbé Thomas, précepteur chez les
jansénistes de Bicêtre; il y fut nommé «frère Augustin» et porta la
soutane et le camail comme tous les_ petits curés _de l'endroit. Le
voici donc au sortir de la vie ensoleillée des champs, claustré dans
la monotonie des exercices religieux, n'ayant pour toute lecture que
des œuvres jansénistes telles que les_ Provinciales, _les_ Essais _de
Nicole_, _la_ Vie _et les_ Miracles du diacre Pâris, _ouvrage d'une
gaieté douteuse pour un adolescent plein de pétulance et
d'imagination. Par bonheur, à ce qu'il raconte, quelques sœurs firent
tout au monde pour perdre son âme, et il laisse sous-entendre qu'il
put prendre sa revanche des coups de férule de l'abbé Thomas en
goûtant le bonheur dans les bras des tendres Mères.--L'exil de Nicolas
dura peu, les jansénistes de Bicêtre furent persécutés et dispersés et
«l'ex-petit prêtre Augustin» revint en Bourgogne chez son autre frère,
le curé de Courgis, un brave et saint homme adoré de ses ouailles._
_Restif de la Bretonne approchait alors de sa quinzième année et dès
ce moment nous voyons les événements de sa vie se précipiter et ses
aventures amoureuses naître et se succéder avec une rapidité qui
semble défier l'analyse, tant ces amours et amourettes innombrables
foisonnent de détails. Restif a tissé avec sa propre existence le
canevas de plus de cent romans et écrit un millier de contes et
nouvelles, vécues par lui-même, selon le mot du jour. Qu'on juge de la
discrétion qui nous est recommandée, de la concision dont il nous faut
faire preuve dans ce modeste avertissement au_ Pied de Fanchette _qui
ne peut être qu'une brève causerie familière._
_Voici d'abord Jeannette Rousseau, la fille du notaire de Courgis, le
grand amour idéal qui poursuit Nicolas à toutes les étapes de son
existence passionnée; cette Jeannette dont il rêvait encore avant de
mourir et sur laquelle il écrivit ces lignes: «Jeannette Rousseau, cet
ange sans le savoir, a décidé mon sort. Ne croyez pas que j'eusse
étudié, que j'eusse surmonté toutes les difficultés parce que j'avais
de la force et du courage. Non! je n'eus jamais qu'une âme
pusillanime, mais j'ai senti le véritable amour. Il m'a élevé
au-dessus de moi-même et m'a fait passer pour courageux, j'ai tout
fait pour mériter cette fille dont le nom me fait tressaillir à
soixante ans après quarante-six ans d'absence... Oh! Jeannette, si je
t'avais vue tous les jours, je serais devenu aussi grand que Voltaire
et j'aurais laissé Rousseau loin derrière moi, mais ta seule pensée
m'agrandissait l'âme, ce n'était plus moi-même, c'était un homme
actif, ardent, qui participait au génie de Dieu.»_
_Après cette Jeannette tant chantée, voici Marguerite, la servante de
son frère le curé, puis la céleste Colette, la Mme Parangon, femme de
l'imprimeur d'Auxerre[U-14], où Restif fit son apprentissage vers la
seizième année, et plus tard la célèbre Septimanie, comtesse d'Egmont,
Zéphire la charmante grisette, tour à tour vêtue d'indienne et de
taffetas rose, Sara, Suadèle, Henriette et tant d'autres, sans compter
les mésaventures du mariage de notre héros avec Agnès Lebègue. Comment
narrer une existence si pleine d'épisodes et d'aventures incroyables,
si remplie, si touffue! Ce serait refaire les_ Confidences de Nicolas
_ou dépasser en étendue et en intérêt peut-être les_ Mémoires _du
charmant aventurier Casanova; mais reprenons notre récit hâtif._
[U-14] La famille de cet imprimeur existe encore à Auxerre, et il
y aurait ici indiscrétion à révéler le nom de Mme Parangon.
_Restif ne resta pas de longues années chez son frère le bon curé de
Courgis. En juillet 1751, il fut reçu comme apprenti chez un grand
imprimeur d'Auxerre dont il déguisa le nom à l'aide d'un terme
typographique en l'appelant M. Parangon. Cette période de sa vie, de
1751 à 1755, où il vint à Paris, reste assez obscure; sa passion pour
Mme Parangon et ses amourettes avec quelques belles filles
auxerroises semblent remplir ces quatre années. Dans le_ Cœur humain
dévoilé, _le jeune typographe trouve le moyen de nous attendrir durant
de longs chapitres sur Edmée Sévigné, Manon Prudhot, Madelon Baron,
Marianne Tangis, Rose Lambelin, Fanchette, sa fiancée et autres
aimables damoiselles dont nous ne saurions compter ici les aventures.
Il vint à Paris par le coche en 1755 et le pauvre Nicolas commença une
lutte terrible contre l'adversité, les tentations et la misère de la
grande ville. Il était entré comme ouvrier compositeur à l'imprimerie
du Louvre; mais la corruption des milieux qu'il fréquentait le soir
après le travail ne tardèrent pas à le gangrener dans l'âme. Selon son
biographe Monselet, on le rencontrait dans les caves du Palais-Royal,
repaire des militaires et des comédiens de province, contant fleurette
aux nymphes de comptoir, ou bien joyeusement assis au cabaret de la_
Grotte Flamande, _mangeant une fricassée de petits pois entre Aline
l'Araignée et Manette Latour. «Il faudrait, s'écrie l'auteur de la_
Lorgnette littéraire, _la plume d'Homère pour tracer le dénombrement
des maîtresses de l'inconstant Bourguignon; avec lui les aventures
galantes se succèdent sans intervalle; son cœur n'est jamais vide, et
la blonde s'y rencontre souvent en même temps que la brune. Sur la fin
de sa vie, lui-même s'est mis à faire son calendrier amoureux, une
patronne par jour, trois cent soixante-cinq au dernier décembre et les
plus belles filles du monde, des marchandes, des grisettes,
quelquefois même des grandes dames; puis, une fois son calendrier
terminé, voilà que Restif se trouve sur les bras un excédent de
soixante et quelques femmes.»_
_Après des déboires sans nombre, et en dernier lieu accablé par la
rupture de son mariage fictif avec une Anglaise, Henriette Kircher,
qui s'était fait passer à ses yeux lui pour une riche héritière,
Restif revint à Auxerre, à Courgis, à la Bretonne; puis il part pour
Dijon où il travaille dans une imprimerie, revient à Paris et se marie
enfin, sérieusement cette fois, à Auxerre avec Agnès Lebègue, le 22
avril 1760._
«_J'étais beau ce jour-là, écrit-il en évoquant ses souvenirs; j'étais
beau ce jour de ma mort morale; on loua ma figure en disant qu'Agnès
ne me méritait point. Arrivé à l'église, le fatal serment du mariage
fut prononcé. Un mot frappa mon oreille au moment où, levant les yeux
sur ma cousine Edmée, je la voyais en prière à l'écart: Enfin la
voilà_ donc mariée! _et moi je pensais tristement: «Infortuné! te
voilà donc lié!... Je revins de l'église avec le sentiment que j'étais
perdu et je l'étais_...»
_Restif marié, c'était l'enfer. Après avoir payé les dettes criardes
de sa femme, il s'établit de nouveau à Paris, où il reprit du travail
chez la veuve Quillau, à l'imprimerie Royale._
_Nous laisserons sous silence les discordes du nouveau ménage, le mari
inconstant, la femme infidèle et de plus bel esprit, les luttes
infinies et nous comprendrons que M. Nicolas ait abandonné pour une
certaine Rose Bourgeois l'infâme Agnès, comme il la nomme. Aussitôt
libre, ses amours reprennent, l'incroyable satyre ne se lasse pas ou
plutôt c'est à croire avec un de ses biographes qu'il ne pouvait voir
aucune femme sans s'imaginer qu'elle l'aimait et sans écrire une
relation imaginaire de ses amours. Selon M. Jules Soury, avec lequel
nous serions volontiers d'accord, notre romancier, qui finit par
tomber dans le délire des persécutions, fut toute sa vie un de ces
aliénés que le docteur Lasègue appelle_ exhibitionniste; _il exhibait
plus ou moins toute sa personne devant les devantures des marchandes
de modes ou dans les escaliers obscurs des maisons où il poursuivait
ses singulières bonnes fortunes._
_En 1767, Restif se révèle littérateur et publie_ la Famille
vertueuse, _le premier ouvrage de cette série d'œuvres incroyables
qui devaient se succéder avec une si grande rapidité, que nous sommes
forcés ici d'abandonner l'écrivain pour terminer à bon terme la
biographie de l'homme même. Ce premier essai n'avait pas été heureux,
mais il put se rattraper vers la quarantième année par le_ Pied de
Fanchette, _le_ Paysan perverti _et les_ Contemporaines, _qui lui
acquirent toute sa célébrité. Recherché avec curiosité de tous côtés,
invité partout, Restif n'en devint que plus misanthrope._
_«C'était alors, écrit M. Soury, un homme de taille moyenne et un peu
courbé, d'allure timide et réservée, presque cléricale, car l'ancien
enfant de chœur de Bicêtre avait gardé le pli et les manières de sa
première éducation; les yeux et les sourcils fort longs, qui, dans la
vieillesse lui donnèrent l'aspect d'un hibou, étaient encore noirs; la
bouche charmante et fine, avec le nez aquilin des Restif. A le voir
dans ses habits d'ouvrier, les bras nus, la poitrine velue, on
admirait un torse d'une rare puissance et qui eût pu convenir à une
statue d'Hercule. Sa capacité de travail était prodigieuse: en six
ans, il imprima quatre-vingt-cinq volumes dont il lut trois fois les
épreuves. De 1767 à 1802, Restif a publié deux cents volumes; il
pouvait donc écrire un demi-volume par jour._
_«Ce n'était pas seulement le descendant d'une forte race de paysans,
c'était un sobre et vigoureux athlète, qui sans un point vulnérable
eût été un anachorète. Il mangeait peu et ne buvait jamais de vin.
«En toute ma vie, a-t-il écrit, un repas, quel qu'il fut, n'a jamais
troublé ma tête au point de m'ôter le goût du travail.» Il lui est
arrivé de mettre vingt ans le même vêtement; on lui voyait toujours
une vieille redingote bleue «l'aînée de ses habits»; pour courir les
rues, il se couvrait d'un lourd manteau à collet de très gros drap
noirâtre, qui lui descendait à mi-jambes; il se sanglait au milieu du
corps comme une bête de somme; un grand chapeau de feutre à larges
bords, comme on le voit aux estampes de ses_ Nuits de Paris, _lui
couvrait toute la figure. D'ailleurs peu de chemise et point de soins
de toilette. Cubières-Palmaiseaux raconte qu'il rencontra Restif avec
une barbe extrêmement longue et inculte: «Elle ne tombera, dit l'homme
aux idées singulières, que lorsque j'aurai achevé le roman auquel je
travaille.--Et si ce roman est en plusieurs volumes?--Il sera en
quinze!»_
_Tout Restif est là, volontaire et dédaigneux comme Rousseau._
_Nous voudrions suivre Restif dans ses relations mondaines et
littéraires, le surprendre dans ses logis divers, le montrer pendant
la Révolution où il joua un rôle curieux et déploya un grand
enthousiasme républicain; présenter ses retours conjugaux vers Agnès
Lebègue et son divorce prononcé pendant la Terreur, le juger pendant
sa vieillesse; mais la place nous manque, quelque succinct que nous
puissions nous montrer et nous voici contraint d'enregistrer la date
de sa mort en regrettant de n'avoir pu complètement effleurer le récit
de sa vie._
_Restif de la Bretonne mourut à l'âge de soixante-douze ans, le 8
février 1806 vers midi, dans une maison de la rue de la Bûcherie.
Cubières-Palmaiseaux, un honnête écrivain prud'homme, fit sur l'auteur
de tant d'œuvres singulières ce quatrain de mirliton funèbre._
Pénétré d'ardeur pour le bien,
Et brûlant d'amour pour la gloire,
Il monta, non sans peine, au temple de Mémoire,
Fut bon ami, _bon père_ et sage citoyen.
_Restif avait eu, en effet, deux filles de son déplorable mariage_;
Agnès _et_ Marie-Jeanne, _la première fut mariée à un sieur Augé, puis
à Louis Vignon; la seconde épousa un de ses cousins et conserva ainsi
le nom de Restif_.
_III_
LE PIED DE FANCHETTE _fut le premier succès littéraire de Restif_.--La
Famille vertueuse _et_ Lucile ou le progrès de la vertu,
_précédemment publiés, n'avaient rapporté à leur auteur ni honneur ni
profit. Dans la_ Revue _de ses ouvrages[U-15], l'historien de_
Fanchette _s'exprime ainsi à son sujet: «Ce petit roman qui eut
beaucoup de succès est l'histoire de la jeune marchande de la rue
Saint-Denis (Mme Lévêque) à laquelle il est dédié.--Il est inutile de
rien dire de l'intrigue: elle est fort commune; mais ce qui la
singularise, c'est que tous ces événements sont occasionnés par le
joli pied de l'héroïne et ces événements sont très multipliés. Les
trois premiers chapitres, qui sont une espèce de préface, ont été très
goûtés. Cependant feu M. Fréron refusa de l'annoncer comme étant un
peu libre. On l'a plusieurs fois contrefaite en province.»_
[U-15] _Revue des ouvrages de l'auteur_, 1784. Cette revue aurait
pu être faite par Grimod de la Reynière fils, comme le pense M.
Paul Lacroix, d'après les notes fournies par Restif.
_On voit que Restif ne se faisait aucune illusion sur la valeur
littéraire de son ouvrage; bien plus, d'après une réponse à un
littérateur allemand qui lui mandait le succès de ses livres en
Allemagne, il se montre juge de lui-même encore plus sévère dans ce
passage d'une lettre datée du mois d'août 1778[U-16]: «Je vous avoue_
qu'il est des œuvres que je suis fâché qu'on ait traduites; le Pied
de Fanchette _est un ouvrage manqué depuis le quatorzième chapitre; le
succès qu'il a eu ici et quatre éditions ne m'en font pas accroire...
J'ai fait une seconde édition du_ Pied de Fanchette _un peu meilleure
que la première, en deux volumes au lieu de trois, mais sans avoir
rien retranché; au contraire, elle commence par un Avertissement d'une
page qui n'est ni dans la première, ni dans la seconde édition, ni
dans les contrefaçons.»_
[U-16] Cette lettre se trouve à la fin du tome XIX de la seconde
édition des _Contemporaines_ (1781 et années suivantes); à la fin
de ce tome XIX se trouvent 55 feuillets non chiffrés qui
renferment des correspondances particulières d'un grand intérêt.
La lettre qui nous intéresse est adressée à M. J.-A. Engelbrecht
et porte le no 19 de ce dossier épistolaire.
_La première édition du_ Pied de Fanchette ou l'orpheline française
_parut en 3 volumes petit in-12, en 1769 sous cette rubrique: Imprimé
à la Haie (sic) et se trouve à Paris chez Humblot, libraire, rue
Saint-Jacques, près Saint-Ivès.--Quillau, imprimeur-libraire, rue du
Fouarre. Cette édition, tirée à mille exemplaires avec dédicace,
tables et notes imprimées en rouge, est celle qui a servi de copie,
comme étant la plus intéressante, à la réimpression que nous donnons
aujourd'hui._
_La seconde édition, deux parties en deux volumes, parue cette même
année 1769,_ à Francfort et à Leipzig en Foire, _ne doit être
considérée que comme une contrefaçon imprimée en Suisse, et ce n'est
guère qu'en 1776 que nous retrouvons le_ Pied de Fanchète (_sic_) ou
le soulier couleur de rose (_variante à_ l'Orpheline française) _en
édition nouvelle (2 parties en 1 volume), revue par l'auteur.--Dans
cette édition les changements sont assez nombreux. Outre les trois
parties réunies en deux, les intitulés des chapitres différent
entièrement de l'édition primitive, et ces chapitres ne sont plus
qu'au nombre de 52 au lieu de 53.--A la fin de la préface, Restif a
ajouté, après s'être excusé sur ses chagrins domestiques des fautes de
l'auteur dans la première édition_:
«_Très indulgents lecteurs et très aimables lectrices, ce fut à la
veille du mariage de Fanchette que l'éditeur de la véridique histoire
que vous achevez entrevit cette belle chez la marchande de modes et
que son joli pied, chaussé d'un soulier rose à talon vert, fut pour
lui la divine Clio: on essayait à la fiancée sa parure pour le
lendemain et celle qui nomma Fanchette était Agathe.--La clarté est le
premier devoir d'un écrivain; j'y ai satisfait. Adieu._»
_Une quatrième édition, imprimée à la Haye en 1786, n'offre, en dehors
des gravures, aucune autre différence avec la seconde, que cette
particularité du nom de Mme Lévêque imprimé en toutes lettres dans la
dédicace; quelques corrections et suppressions à signaler et un
extrait du_ Tableau du Siècle, _de Nolivos de Saint-Cyr, ajouté à la
note 61._
_Il faut prêter quelque attention à une note publiée il y a quelques
années par M. Assezat au sujet de cette édition[U-17], qui reconnaît à
des indices certains, mais trop longs à énumérer ici, que cette date
de 1786 est fautive et que cette réimpression n'a pu être faite qu'en
1794._
[U-17] Voir _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, 7e
année, no 152, 5 septembre 1874, p. 517. Cet article est signé
Aszt, lire: Assezat.
_La cinquième et dernière édition du roman de_ Fanchette _que nous
puissions enregistrer fut donnée par_ Cordier et Legras, _rue Galande,
no 50, en 1801, 3 volumes in-18 avec le titre correct et le
sous-titre_: Cinquième édition, revue, corrigée et augmentée _de_
plusieurs anecdotes curieuses et amusantes.--_Pougens rendit compte de
cette réimpression dans sa_ Bibliothèque française (_1re année; no 6,
p. 190)._
_Lorsque nous aurons parlé d'une comédie intitulée_ Marianne _dont le
sujet est tiré du_ Pied de Fanchette _et qui fut représentée sur un
petit théâtre de la rue de Provence le 5 février 1776, que nous aurons
ajouté qu'une traduction allemande parut à Hambourg en 1777, in-8º, et
que nous aurons enfin mentionné la traduction espagnole:_ El pié de
Franquita, _Paris, Rosa, 1834, 2 volumes in-18, nous penserons avoir
épuisé la nomenclature historique de l'ouvrage dont nous donnons une
édition qui sera sans doute définitive et qui n'aurait point sa raison
d'être si elle ne rentrait dans le cadre de nos_ Petits conteurs du
XVIIIe siècle.
_IV_
_La passion de Restif pour les pieds mignons et les jolies petites
chaussures bien cambrées et à hauts talons fut un de ses goûts
esthétiques les plus singuliers, et c'est assurément la hantise la
plus persistante dont il fut obsédé au cours de sa vie aventureuse et
galante. Binet avait beau s'évertuer à trouver des chaussures
impossibles, des mules d'une délicatesse inouïe, des coquets souliers
d'une grâce adorable dans les dessins qu'il destinait à l'illustration
de ses livres, jamais il ne parvint à réaliser l'idéal du pied rêvé
par l'ardent romancier. Restif retouchait lui-même ses dessins jusqu'à
leur enlever toute proportion d'ensemble pour mieux arrêter l'exiguïté
des petits pieds de ses héroïnes; cette passion dégénérée en idée
fixe, en monomanie incurable, le poussait à s'emparer des mules
charmantes qu'il rencontrait, avec la pensée d'augmenter une
collection déjà considérable qu'il eût voulu voir mettre avec lui au
tombeau. Dans ses courses à travers les rues et les faubourgs de
Paris, il tenait toujours les yeux en éveil sur la démarche des
grisettes, des nymphes ou des moindres trottins de modistes et c'est
ainsi qu'il trouva le sujet du_ Pied de Fanchette _dans une de ses
promenades d'amateur passionné._
_«Je passais un dimanche matin dans la rue Tiquetonne, raconte-t-il
dans_ Monsieur Nicolas[U-18], _j'aperçus une jolie fille en jupon
blanc, encore en corset, chaussée en bas de soie avec des souliers
roses à talons hauts et minces, genre de chaussure qui faisait
infiniment mieux la jambe aux femmes que la mode actuelle. Je fus
enchanté; je m'arrêtai, la bouche béante, à la considérer... En chemin
je fis le premier chapitre de l'ouvrage:_ Je suis l'historien
véridique des conquêtes brillantes du pied mignon d'une belle, _etc.
Je mis la main à la plume dès le lendemain. Mon imagination se
trouvant un peu refroidie, je sortis pour revoir ma muse... Dans la
rue Saint-Denis, vis-à-vis la fontaine des Innocents, j'aperçus une
femme dont le pied était un prodige de mignonnesse. Aussi était-il
chaussé d'une jolie mule d'étoffe d'or faite par le plus habile
artiste de la capitale... Je la suivis jusqu'à l'église du Sépulcre,
où elle entra, et je revins chez moi plein de verve. J'allai en
deux jours au quatorzième chapitre.» Et dix jours après, eût pu
ajouter Restif, le volume était terminé et dédié à Mme Lévêque, femme
du marchand de soieries dont l'enseigne était_ la Ville de Lyon,
_vis-à-vis des Innocents. La belle Mme Lévêque avait, si nous en
croyons la chronique du temps, le plus joli pied de Paris._
[U-18] T. X, p. 2716 et suivantes.
_On ferait, comme le remarque fort bien l'érudit bibliophile Jacob, un
ouvrage entier et des plus singuliers en se bornant à extraire des
livres de Restif tout ce qui concerne son goût, sa passion pour les
jolis pieds et les jolis souliers de femmes. Il suffirait de lire
quelques-unes des notes qui se trouvent à la fin de ce livre pour
convaincre le lecteur du sentiment profond qu'éprouvait notre auteur
au sujet de ces souliers hauts qui affinent la jambe et_ sylphisent
_tout le corps, selon son mot. Dans les_ Nuits de Paris (IVe _partie_,
LXXIe _nuit, pages 779 et suivantes_), _nous recommandons le chapitre
intitulé la_ Mule enlevée _qui se rapproche assez, par certains côtés,
du roman que nous publions._
_Le_ Pied de Fanchette, _qui parut anonyme, fut le premier ouvrage de
Restif qui commença sa réputation, et, bien que les journaux aient
dédaigné de s'occuper de cette nouveauté non signée, elle fit grand
bruit dans les salons et dans tous les cercles littéraires de Paris où
on s'ingéniait à en découvrir l'auteur. Il se vendit plus de
cinquante exemplaires par jour de cette première édition qui fut
bientôt épuisée. Pour l'époque où il parut, ce livre était présenté
sous une forme nouvelle, avec une orthographe bizarre, dans un style
original qui rompait avec les traditions à la mode. Restif, nous
l'avons vu plus haut, ne fut pas grisé par ce succès et il fut le
premier à reconnaître les nombreuses imperfections de son œuvre. «Mon
but dans cet ouvrage, dit-il en note, n'est pas de peindre en grand;
je laisse à mes maîtres, aux hommes célèbres, les grands tableaux; je
vole terre à terre; mes héros sont pris dans la médiocrité.»_
_Pour nous, le_ Pied de Fanchette _ne vaut guère mieux que
quelques-uns des sombres et ridicules romans de Ducray-Duminil, de
Corbière ou de Mme Cottin, et si, dans nos publications de_ Petits
Conteurs, _nous nous sommes souvent laissé entraîner à réimprimer
certains ouvrages par un sentiment littéraire de grande sympathie ou
même d'enthousiasme sincère, tel n'est point ici notre cas. Nous avons
jugé cependant que Restif de la Bretonne méritait une place dans notre
galerie et nous n'avons point trouvé, dans son bagage immense, une
seule œuvre d'honnête dimension qui représentât mieux que le_ Pied de
Fanchette _l'originalité même de l'auteur, et peignît en même temps
cette singulière école fantastique, fausse et sentimentale de la fin
du_ XVIIIe _siècle sur l'imagination de laquelle nos dramaturges ont
effrontément vécu en faisant pleurer nos pères et, ne craignons pas
d'ajouter, nos contemporains par la mise en scène de mélodrames tels
que la_ Grâce de Dieu _et, plus récemment, les_ Deux Orphelines. _Le
roman de_ Fanchette _se rapproche du roman de_ Justine; _ce sont les
mêmes malheurs de la vertu, moins les monstruosités sanguinaires du
vicieux marquis de Sade. C'est bien le type du roman et de
l'affabulation maladive qu'on retrouve partout vers la fin du dernier
siècle; c'est le chef-d'œuvre, si l'on veut, d'une école de mauvais
goût, mais encore, à tous ces titres, il rentrait dans notre programme
de le ranger dans une collection où nous prétendons apporter tous les
genres d'invention littéraire au_ XVIIIe _siècle et échantillonner, en
quelque sorte, les différentes manières de conter et les coloris
divers du style dans ce domaine des petits romans allégoriques,
satiriques ou réalistes, éclos en pleine fantaisie._
_On pourra juger de nos petits conteurs lorsqu'ils seront au complet
et présenteront dans leur ensemble une surface assez large à la
critique._
_Nous avons apporté peu de changements à l'orthographe insensée de
l'homme aux idées singulières, rêveur d'un_ Glossographe _ou la langue
réformée; nous eussions craint, en agissant autrement, de porter
atteinte à l'originalité de l'écrivain compositeur et prote, et de
diminuer la saveur et la curiosité d'une œuvre pour ainsi dire
photographiée sur l'édition originale. L'orthographe et le style de
Restif se tiennent et sont des signes typiques de cet ingénieux
réformateur. Si l'on peut faire, d'après Buffon, le diagnostic moral
de l'homme par le style, l'orthographe et le style de Restif de la
Bretonne ne peuvent que prêter doublement à la constatation de sa
folie particulière et l'on ne saurait les désunir._
_On pourra donc, en lisant cette réimpression textuelle, suivre et
comprendre les excentricités calculées du système d'orthographe de M.
Nicolas; système très compliqué, où le_ cicéro, _la_ gaillarde, _le_
petit-romain, _l'_F _remplaçant le_ PH, _le_ C _cédant la place à l'_S
_et l'accent aigu foisonnant, hérissent son texte d'imprévu, déroutent
un instant le lecteur et finissent presque par l'accoutumer, sinon par
le convaincre au désordre magistral de cet écrivain-typographe, dont
quelques innovations eussent mérité d'être mises en pratique par une
majorité trop routinière._
_Nous avons placé en tête de cette édition un portrait inédit de
Restif, à l'âge de ses amours les plus folles, avant l'apparition de
ces rides et de cette alopécie frontale qui font de son visage, dans
les gravures connues, une tête de fauve oiseau de proie. Il fallait
présenter l'auteur du_ Pied de Fanchette, _l'amoureux des tailles
guêpées et des souliers aux fines cambrures sous un aspect moins
sinistre. Le portrait que nous donnons est très authentique; il est
tiré d'une des nombreuses compositions de Binet, qui, on le remarquera
en contemplant avec attention les suites de gravures destinées à
l'œuvre de l'auteur des_ Contemporaines, _excellait à mettre en scène
assez fréquemment le romancier en personne et à le représenter dans
l'action qu'il décrit._
_Si nous avons donné peu de développement à cette esquisse littéraire,
c'est, nous le répétons, en raison du rôle si mouvementé de ce remuant
remueur d'idées, qu'on a peine à suivre dans l'action terrible de sa
vie, qui a consacré près de seize volumes à dévoiler son être, sans
parvenir à anatomiser son moral au complet et qui enfin termina
l'introduction de ses confessions par ces mots qui finiront cette
manière de préface:_ «Ulciscetur, si perficitur, omnia damna nostra!
Quando veniet? Nescio: Sua cuique vita obscura est.»
OCTAVE UZANNE.
Paris, le 10 mai 1879.
[Illustration]
LE PIED
DE
FANCHETTE,
ou
L'ORFELINE
FRANÇAISE;
_HISTOIRE INTÉRESSANTE ET MORALE_.
Une jeune chinoise avançant un bout du pied
couvert et chaussé, fera plus de ravage à
Pékin, que n'eût fait la plus belle fille du
monde dansant toute nue au bas du tazgète.
_Œuvres de J.-J. Rousseau, t. IV, p. 268._
Si je n'avais eu pour but que de plaire, le tissu de cet ouvrage
aurait été différent: Fanchette, sa bonne, un oncle et son fils, avec
un hypocrite, suffisaient pour l'intrigue; le premier amant de
Fanchette se fût trouvé fils de cet oncle; la marche aurait été plus
naturelle, le dénoûment plus saillant et plus vif: MAIS IL FALLAIT
DIRE LA VÉRITÉ.
A MADAME L***
FEMME D'UN MARCHAND
_Madame,_
_En vous dédiant cet ouvrage, c'est aux grâces que je le consacre. Née
dans l'état le plus proche du bonheur, vous joignez au charme
séduisant d'une figure aimable, les vertus et les talens: chérie,
adorée de tout ce qui vous environne, vous êtes heureuse par les
sentimens que vous inspirez: ils ne sont point tyranniques comme ceux
de l'amour; ils n'ont pas la froideur du respect; ils sont doux et
flateurs comme ceux de l'amitié. Voilà le précieux avantage dont les
grands ne jouissent presque jamais; belle L***, la fortune vous a
mieux traitée qu'eux. On les honore, et l'on vous aime: quelle
différence!_
_Ce n'est pas, Madame, que je veuille, comme tant d'autres, ravaler la
noblesse du sang, regarder tous les rangs comme égaux, et me parant
d'une fausse indifférence pour la fortune, insulter de loin à ses
favoris: non: je reconnais tous leurs avantages: je confesse qu'ils
sont grands, et qu'ils méritent qu'on les envie: Quel bonheur de
pouvoir servir efficacement l'état, d'approcher le père de la patrie,
de prétendre quelquefois à sa confiance, de tendre aux malheureux une
main secourable, non pas à la manière de ceux qui n'ont que des moyens
bornés, mais en soulageant des provinces entières! Est-il un cœur que
de si glorieuses prérogatives ne trouvent que de glace!_
_Ne croyez pourtant pas, Madame, que de ce côté-là même, le ciel vous
ait moins avantagée qu'eux; Dans ce siècle éclairé, le négociant jouit
de l'estime générale: Comme les grands il sert les états et l'humanité
toute entière, mais d'une manière différente: ce n'est point en
remportant des victoires, en gouvernant des provinces, en administrant
la justice ou les finances: C'est en fournissant aux hommes
l'agréable, l'utile et le nécessaire. Quels biens ses immenses travaux
ne procurent-ils pas à la société! Il fait jouir ses concitoyens des
productions des deux mondes, et raproche les peuples les plus
éloignés: C'est lui qui fait que des nations autrefois barbares,
connaissent les commodités de la vie, et se polissent par degrés: ce
sera par lui qu'elles deviendront à leur tour l'azile des arts et des
sciences: Sans lui, l'agriculture, cette première source de tous nos
biens, demeurerait languissante et découragée: D'un bout du monde à
l'autre, obéi comme un monarque, sans troupes, sans l'effrayant
apareil des combats, sa probité lui donne toute sa puissance._
_Madame, en quoi donc ceux que distingue une naissance illustre
peuvent-ils se flater de l'emporter sur votre condition? Ah! s'il est
quelque avantage, c'est chez vous que je le vois: Quels biens sont
préférables à cette vie douce que l'aisance procure? on ne tremble pas
devant vous; l'on vous considère, et cela suffit. Qu'est-ce, pour la
plupart des hommes, que le bonheur si vanté d'être puissant, sinon la
triste prérogative de pouvoir assouvir des désirs dérèglés, ausquels
une plus humble fortune aurait mis un frein? Oui, Madame, soyez fière
de votre état: il est utile, il est nécessaire: les ducs et les lords
n'ont pas de plus nobles titres._
_Fanchette, ainsi que vous, Madame, est née dans l'ordre de citoyens
respectables qui s'apliquent au commerce: cet attrait qui lui soumit
tous les cœurs, vous le possédez: Daignez l'introduire dans le monde:
Elle ne peut y paraître sous une plus charmante et plus vertueuse
conductrice._
_J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect,
Madame,
Votre três-humble et três-obéissant serviteur
R. D. L. B._
[Ornement]
LE
PIED DE FANCHETTE
_HISTOIRE INTÉRESSANTE ET MORALE_
CHAPITRE PREMIER
PRÉFACE
_Parturient montes, nascetur ridiculus mus[1]._
JE suis l'historien véridique des conquêtes brillantes du Pied mignon
d'une belle. O vous! l'étonnement et la terreur de l'univers,
conquérans célèbres, Ninus, Sésostris, Alexandre, César, Charlemagne,
Gengiskan, vertueux Henri IV, fougueux Charles XII, et toi-même, le
héros de mon pays, immortel Louis XIV, pavillon bas. Vous avez règné
sur des hommes que fit trembler votre redoutable puissance; et
Fanchette, jeune, sans nom, sans naissance; mais avec un minois
séduisant, des yeux pleins de douceur, un pied... ah ciel! un pied...
comme on n'en vit jamais, tant il est joli, règne, par l'amour sur
tous les cœurs. Son triomphe est bien plus doux que ceux que vous
procurèrent tant de victoires: Pour conserver les sujets qu'elle a
soumis, il ne lui faut que paraître et _faire un pas_. Telle autrefois
cette fameuse Sémiramis, en montrant aux peuples mutinés ses beaux
cheveux épars et sa gorge nue, calma la révolte des séditieux
enchantés. Ou plutôt: Telle on voit de nos jours l'aimable L***,
chaussée d'une mule mignone, attirer sur son petit pied[2] les yeux
d'une foule d'admirateurs: Il n'est pas un jeune-homme qui n'envie le
sort de son heureux époux: Si d'un sourire, cette belle encourageait
ceux qu'elle a charmés, du militaire, elle ferait un CONDÉ; du poète,
un Voltaire; du prosateur, un Rousseau; du musicien, un Rameau; du
peintre, un Boucher; de tous les artistes, de grands hommes; et de
tous les hommes, des amans.
Quelle emphâse, après un tel tître, dira-t-on?... Mais, cher lecteur,
c'est l'usage, lorsqu'on écrit l'histoire de personnes vivantes, ou
dont la famille est en crédit: on emploie de grands mots, de grandes
phrases, pour dire de três-petites choses. D'ailleurs, mon sujet n'est
pas aussi mince qu'on pourrait se le figurer. L'attention des femmes
de nos jours à relever les grâces d'un joli pied, et notre expérience,
semblent nous indiquer que seul il peut faire naître des passions.
Mais que dis-je? pourquoi me borner à notre siècle, et ne former que
des conjectures, tandis que l'histoire nous fournit des exemples?
L'_éclat de la chaussure_ de la belle Judith _éblouit Holoferne_,
avant que _sa beauté rendît captive l'âme_ du général assyrien[3]. Le
père du farouche Vitellius ne put voir sans émotion le joli pied de
l'impératrice Messaline; _il obtint la permission de la déchausser,
s'empara d'une de ses MULES, qu'il porta toujours avec lui, et que
souvent il baisait_[4]. Serait-ce parce que dans les femmes, ces êtres
charmans destinés à plaire, la nature a voulu que tout fût enchanteur
et séduisant? Il le faut bien. Ces magiciennes aimables font de toutes
les choses à leur usage un talisman vainqueur: tout devient flèche de
l'amour dês qu'elles l'ont touché.
CHAPITRE II
_Très-singulier._
SUR les quatre heures du soir, un jeudi, je traversais la rue
_montorgueil_ pour enfiler celle de la _comédie italienne_. On donnait
la vingt-quatrième représentation des _moissonneurs_: Une multitude de
chars brillans, qui touchaient à peine le pavé, roulans avec fracas,
éclaboussaient les filles sages, les hommes à talens, et le reste de
cette populace utile, dont (heureusement pour elle) on ne saurait se
passer. Moi, pauvre hère, héritier du cynisme de Mézerai[5] (mais non
de son avarice), croté jusqu'à l'échine, je me _gare_ sur la porte
d'une marchande de modes. Ma figure, hétéroclitement parée, excita
dans un essaim de jeunes filles qui la remplissaient, ce _rire
inextinguible_[6] des dieux d'Homère. Je me retournai sans courroux
(car j'ai la modestie de me croire ridicule). Je voulais regarder
toutes ces jolies rieuses: je n'en vis qu'une, et mon cœur en
tressaille encore. On la parait. O dieu! qu'elle était belle! Ses
cheveux, plus noirs que l'ébène, contrastaient avec les lis de sa
peau: Sa coîfure lui donnait un petit air lutin: Sa vive et noire
prunelle lançait les flâmes; son tendre regard demandait les cœurs:
les œillets et les roses ont moins d'éclat que le coloris de ses
joues: On entrevoyait deux globes d'une blancheur éblouissante, que
son corset ne pressait point encore: Une jupe courte laissait à
découvert le commencement d'une jambe... à quoi la comparer? à tout ce
que l'on peut imaginer de plus séduisant: Son pied, ce pied mignon,
qui fera tourner tant de têtes, était chaussé d'un soulier rose, si
bien fait, si digne d'enfermer un si joli pied, que mes yeux, une fois
fixés sur ce pied charmant, ne purent s'en détourner... Beau pied!
dis-je tout bas, tu ne foules pas les tapis de perse et de turquie; un
brillant équipage ne te garantit pas de la fatigue de porter un corps,
chef-d'œuvre des grâces; _tu marches en personne_: mais tu vas avoir
un trône dans mon cœur.
L'épouvantable vacarme des carosses commençait à cesser; les rues
devenaient libres, et je restais immobile. Une des compagnes de la
belle aux souliers roses, presqu'aussi jolie qu'elle, et qu'un jeune
homme charmant caressait, me donna son attention: J'entendis qu'elle
disait: «Ah Fanchette, comme il te regarde!» Ces mots me tirèrent de
ma rêverie: je m'écriai, dans un entousiasme plus que poétique: Oui,
Fanchette, divine Fanchette, dans les provinces, à la ville, à la
cour; ni reines, ni princesses, ni duchesses, ni marquises, ni les
fastueuses épouses des héros de finance; aucunes des beautés
anciennes, modernes, présentes et futures, ne vous ont valu, ne vous
valent, ni ne vous vaudront jamais.
Aprês cette incartade, j'allais m'éloigner, lorsqu'un vieillard de ma
connaissance, que depuis longtems j'avais perdu de vue, m'aborda: il
me reconnaît: je l'embrasse: il me prend la main; m'entraîne; entre
chez la marchande; et la belle Fanchette lui fit l'accueil le plus
flateur.
CHAPITRE III
_Qui n'en imposera pas au lecteur._
KATHÉGÈTES (c'est le nom du vieillard) parla quelque tems à la fille
charmante, dont le joli pied m'avait si vivement frapé: Leur entretien
me parut court. Tel, nouvellement arrivé de province, un spectateur à
l'_opéra_, devient tout yeux et tout oreilles: tantôt les décorations,
les instruments, la musique, les machines: tantôt les acteurs, et
surtout les actrices; la légèreté, les gracieuses évolutions, les
attitudes voluptueuses, ces mouvemens des danseuses où l'art
disparaît, et que le sentiment semble nuancer, l'occupent, l'enlèvent:
le spectacle est fini, la toile est baissée, qu'il regarde et qu'il
écoute encore: Et moi, ravi d'admiration, je considérais Fanchette et
sa jeune compagne, que le vieillard était déjà sorti: je m'en aperçu,
et me hâtai de le suivre.
J'allais lui faire des questions: il me prévint. «Vous, me dit-il, qui
ne vous repaissez que de chimères, auteur infortuné de romans plus
malheureux encore, je veux vous procurer les moyens de dire vrai au
moins une fois dans votre vie. Des affaires importantes m'occupent
aujourd'hui. Il s'agit de rendre à son amant, à sa famille, à la
patrie une jeune personne, que des vœux involontaires ensevelissent
toute vive dans un couvent, et de marier mon élève. Dans huit jours
venez me trouver. J'ai des mémoires... Vous y verrez une histoire
étonnante: des faits... Cela fera du bruit...
--Huit jours! le terme est bien long, intérompis-je, pour l'impatience
que vous venez de faire naître.» Le vieillard allait me répliquer: son
élève paraît; il me quitte et le joint. Je vais instruire mes lecteurs
de ce que c'était, et de l'accident qu'occasionna ce retard.
A peine le huitième jour commençait à poindre, que je sors du lit en
tressaillant. Je vole chez monsieur Kathégètes; il n'est pas levé; on
l'éveille: j'entre; il s'habille: il cherche le manuscrit, ne le
trouve pas, apelle un garçon qui le sert, gros rustaud nouvellement
débarqué, lui fait une question, dont la réponse fut pour moi, cher
lecteur, un coup de poignard: ce malheureux avait donné notre
histoire pour en faire des papillotes! Nous nous écrions tous deux, le
vieillard et moi. Le valet de chambre accourt: il avait encore à la
main quelques déplorables fragmens de l'ouvrage, triangulairement
tailladés. Il est aisé de s'imaginer quelle fut ma douleur, en les
lisant. Prétendant me consoler, le vieillard me raconta les faits en
gros. Il ne fit qu'accroître ma douleur: c'était l'histoire de la
jolie Fanchette!... Mais des détails hâchés, pouvaient-ils remplacer
ce que j'avais perdu? J'étais venu rempli des plus hautes espérances:
je m'en retournai vide, triste, anéanti.
Quinze jours s'écoulèrent: J'oubliais déjà que j'avais été sur le
point de porter le titre glorieux d'historien, et prêt à devenir
l'émule des R..., des F..., des V..., et surtout des T..., dont les
héros sont plus raprochés de ceux que je devais célébrer; lorsqu'en
entrant au CAFÉ où _virtus bellica gaudet_, j'entendis deux jeunes
officiers disputer aussi chaudement que de jeunes bacheliers de la
faculté des _dépêches_[A] sur l'inoculation. Je m'approche: ils
parlaient d'un manuscrit. Ce mot est intéressant pour un auteur.
J'écoute. L'un en niait l'autenticité, l'autre la défendait: On me
prend pour arbitre: Je demande (à l'imitation des gens de loi) qu'on
_me saisisse de la chose contentieuse_, et quelques jours pour donner
ma décision.
[A] C'est un nom fort _désignatif_ pour la _faculté de médecine_.
Cher lecteur, quelle dut être ma surprise, lorsqu'en jetant les yeux
sur le manuscrit, je reconnus dês les premières lignes, l'histoire
qu'un malheureux valet de chambre mit en lambeaux! l'histoire du pied
de Fanchette!
... Le maroufle avait entendu mes regrets et ceux du vieillard, ils
lui suggérèrent l'idée d'une friponnerie: il fut adroitement s'emparer
de ce qu'il nous avait montré, et dont nous fesions peu de cas, cacha
les feuilles encore entières, courut à tous ceux qu'il avait frisés,
les dépapillota, rajusta le tout comme il put, et fit copier. Le
manuscrit ainsi recompleté, à peu de chose prês, il alla le vendre à
l'abbé .. qui, dit-on, achète des ouvrages tout faits, dont il a le
front de se donner ensuite pour l'auteur. Suivant sa méthode, ce
fameux écrivain avait defiguré celui-ci sous prétexte de le corriger,
de manière à le rendre méconnaissable. Un petit-maître entra comme il
achevait. «Encore un ouvrage, dit-il d'un ton railleur?--Hom... Hom...
c'est une bagatelle.--Voyons... l'on peut voir, mon cher?--Oui, cette
note.--L'auteur a ma foi! raison; rien de plus sot et de plus ignare
qu'un petit-maître.» Tout en lisant, le petit-maître remarqua les
ratures,--qui seules étaient de la main de l'abbé. Certains bruits
courans dans le public augmentèrent ses soupçons; la fin de cette note
qu'il venait de lire, et d'autres endroits rayés, les confirmèrent;
il saisit le moment d'une visite qui survient, s'empare du manuscrit,
court le montrer pour perdre de réputation son ami: il a même
l'infidèlité d'en faire une nouvelle copie corrigée, mutilée,
augmentée, afin de la rendre plus différente de celle de
l'auteuromane. Il prêta ce nouvel exemplaire à une femme à vapeurs,
qui le lut en entier sans bâiller, le trouva délicieusement écrit, et
cependant raya, restitua, embellit, et laissa le manuscrit épuré sur
sa toilette, où l'officier le trouva. Celui-ci me le remit, comme je
viens de le dire: je lui fis connaître mes droits, qu'il ne disputa
pas. C'est ainsi que par un coup du sort, l'ouvrage revint à son
légitime propriétaire. Heureux le public et moi-même! si l'absence du
vieillard Kathégètes ne l'eût empêché de le revoir.
FIN DE LA PRÉFACE.
[Ornement]
[Ornement]
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE IV
Qui devrait être le premier.
_Où l'on fait connaître Fanchette._
UN riche marchand de draps de cette capitale, nommé _Florangis_,
habitant des rues saint-denis ou saint-honoré (peu nous importe) avait
une vaste boutique; où l'on ne découvrait que les quatre murs; en
récompense, on voyait dans le fond un large escalier, sur lequel vingt
personnes pouvaient aller de front sans se coudoyer. On parvenait par
cette belle route dans un magasin obscur, dont les croisées garnies
d'abajours ne donnaient qu'un faible crépuscule. Toutes les étofes,
tant de nos manufactures, que d'angleterre et des indes s'y
trouvaient, on n'avait qu'à choisir. Outre ce beau magasin, cette
grande boutique, et cet escalier commode, ce marchand avait une femme,
jolie comme une paysanne irlandaise[B], coquette comme une _fille
d'affaire_[C], aimant le jeu, la table etc..........[D].
[B]: L'abbé Prévôt dit que ce sont les plus belles personnes de
l'Europe.
[C]: Un grand homme (_monsieur de Voltaire_) vient de donner un
petit ouvrage (_la princesse de Babylone_) dans lequel il prouve
qu'on peut nommer ainsi les filles de l'_opéra_.
[D]: La dame _à vapeurs_ a malicieusement laissé dans cet endroit
une petite lacune, que les scholiastes des races futures ne
manqueront pas de remplir par des sotises.
Malgré les moyens de fixer la fortune qu'on vient de lire, le marchand
se ruina. Mais auparavant sa femme eut une fille. On crut pendant
quelques années que la jeune personne serait riche, et son éducation
fut conforme à cette fausse idée. Fanchette (c'est son nom) avait
douze ans, lorsqu'elle perdit sa mère, qui ne put survivre au désastre
de sa maison, qu'elle avait causé. A quinze ans, elle éprouva un
malheur plus grand encore: Son père, honnête-homme, mais qui n'avait
pu, comme tant d'autres, résister à sa femme, tomba malade: il sentit
que sa fin était proche; et sa fille qu'il abandonnait dans l'âge des
passions et de la séduction, fit couler des pleurs bien amers. Il
l'apela, la baigna longtems de ses larmes, et lui tint un discours
aussi tendre que sage, qu'on lira dans le chapitre suivant.
CHAPITRE V
_Instructions placées à propos._
«CHÈRE enfant, qu'allez-vous devenir, lorsque vous n'aurez plus de
père! Si je vous faisais passer ma fortune telle que je l'ai reçue de
mes parents, je ne serais pas sans craindre la séduction, quoiqu'il me
fût alors facile de vous trouver un asile; mais je ne laisse à ma
fille, pour héritage, que ma misère et sa beauté, deux sources
d'égarements et de crimes[7]... O Fanchette! c'est pour vous seule que
je désirais de vivre, depuis que j'ai perdu celle que j'aimais... trop
peut-être; mais qui d'un coup-d'œil et d'un sourire, ramena toujours
dans mon cœur l'amour et la tranquillité. Dieu tout-puissant,
disais-je dans toutes mes prières, permets que j'élève ma fille; que
je sois son guide, jusqu'à ce que je l'aie remise entre les bras de
l'époux que tu lui destines!... Le ciel ne le veut pas: dês
aujourd'hui peut-être il va terminer une carrière... Hêlas! elle fut
longtems heureuse... Je te loue, grand dieu! des biens dont j'ai joui:
éloigne, je t'en conjure, de ma chère enfant, les malheurs de sa
mère... et ceux que j'éprouvai...
«Fanchette! fille chérie, écoutez un père expirant: Vous êtes belle,
vous êtes pauvre; vous êtes innocente: Souvenez-vous de votre beauté,
pour être toujours en garde contre les séducteurs: vous les verrez, ma
chère fille, attachés sur vos pas, ne vanter vos attraits, que pour
vous rendre vile et coupable. Oh! si vous saviez avec quel mépris un
homme riche regarde une fille sans bien, lorsqu'il l'a séduite!... Que
ne puis-je vous faire passer cette idée comme je la sens!... Comment
se trouve-t-il des femmes qui consentent à laisser ravir des faveurs
au tyran superbe qui voit leur défaite d'un air insolent et
dédaigneux!... Ma fille, la pudeur et l'innocence sont de tendres
fleurs, qu'un souffle endommage, qu'un attouchement ternit, et qu'une
imprudence détruit irréparablement[8]. Souvenez-vous-en, ma fille, de
cette innocence, trésor que vous possédez, pour en connaître le prix
inestimable, et trembler au moindre danger d'y donner la plus légère
atteinte. Que votre pauvreté n'abaisse point votre âme: conservez, ô
ma chère Fanchette, cette noble fierté, qui voit le comble de
l'avilissement dans le désordre, et non dans l'indigence. Soyez
modeste: prenez des sentimens conformes à votre fortune: ces arts
amusans qu'on vous enseigna, ne les oubliez pas: Les talens semblent
faits pour donner un nouveau lustre à la vertu comme à la beauté; mais
qu'ils n'occupent désormais dans votre esprit que la seconde place; un
travail lucratif et dont le produit puisse subvenir à vos besoins,
voila maintenant l'essenciel pour vous: vous n'avez plus que cette
source, ma chère fille, où vous puissiez vous desaltérer sans
deshonneur. Regardez, chère Fanchette, ah! regardez toujours avec
horreur, ces femmes élégantes, que le crîme charge de brillans et de
colifichets, bandelettes profanes, destinées à parer les victimes
qu'on immole à la débauche: ces infortunées n'ont pas un diamant, pas
un bijou, qui n'affiche leur encan, et qui ne les avilisse aux yeux
même des libertins. Elles passent une vie ignominieuse dans
l'apparence des plaisirs, mais dans une calamité réelle. Dites-moi, ma
fille, regarderez-vous comme heureuse, celle qui ne paraît nulle part
sans exciter le murmure de l'indignation parmi les gens sensés, les
mordantes épigrammes des petits-maîtres, et le dédain de son sexe?
Quel sort!... Et ce n'est-là qu'une partie des angoisses qu'elles
éprouvent, et peut-être la plus légère. Ah ma fille! la possession de
tous les biens du monde pourra-t-elle jamais payer l'honneur[9]!...
«Hêlas! ma chère enfant!... le ciel nous a tout enlevé... Votre mère
avait un frère, longtems mon premier et mon meilleur ami: ma ruine
entraîna la sienne. Il ramassa quelques débris, et quitta sa patrie,
avec sa femme et un fils au berceau, pour aller tenter la fortune sous
un autre hémisphère. Soit que son malheur, que nous avions causé,
l'ait aigri; soit que la mort l'ait enlevé, il ne nous est rien
parvenu qui nous instruise de son sort. Si pourtant il vivait, et
qu'il revînt un jour ce serait un père que tu recouvrerais... Mais
peut-être qu'alors sans azile... O malheur! tes suites sont encore
plus cruelles que toi-même: Tu détruis jusques aux liens qui
réunissent les sociétés et les familles: Tu jettes l'homme, après la
tempête, sur des rives desertes et sauvages, oú personne ne le connaît
plus... Chère Fanchette! le ciel y pourvoira sans doute... Il changea
son nom de Rosin, pour acquérir un nouveau crédit: c'est ce que j'ai
su par hazard; mais ce nom qu'il a pris, je l'ignore... Ma fille,
recevez ce bijoux: l'infortune n'a pu m'obliger à le dépouiller des
diamans qui l'embellissent: c'est le portrait de votre mère...
Joignez-y cet écrit, qu'elle traça pour son frère, lorsqu'elle était
prête à rendre le dernier soupir. S'il nous avait haïs, il ne pourra
résister aux tendres sentimens que cette lettre renferme; et s'il
nous aime encore, vous lui serez plus chère: conservez soigneusement
ces dons précieux, les derniers présens d'un père qui vous aime...
«De tant d'amis qui m'accablèrent des témoignages de leur affection
dans des tems plus heureux, il ne me reste qu'un homme, qui veut bien
s'intéresser à vous. Quoiqu'excessivement riche, il vit sans faste. Je
ne lui connais qu'un défaut; c'est d'avoir trop de cette dévotion
minucieuse qui se charge de pratiques, bonnes peut-être, mais qui loin
d'être essencielles et nécessaires, emportent un tems qu'on pourrait
mieux employer: A cela prês, la voix du public lui donne sans partage
le tître d'honnête homme. C'est entre ses mains que je vais te
remettre, ô toi! chère enfant, le seul bien dont la perte fait en ce
moment couler mes larmes. Obéis, ma Fanchette, comme à moi-même, à ce
nouveau père que je te donne en mourant.»
Le bon marchand s'arrêta: Fanchette fondait en larmes: Elle couvrit de
baisers les mains de son père, qui lui dit d'une voix entrecoupée par
les sanglots: «Ma fille, assure-moi que je vivrai dans ton cœur...
que mes leçons règleront ta conduite, et...--Cher papa! s'écrie
impétueusement la jeune fille: ah! quelle âme me croyez-vous donc,
pour demeurer insensible à vos bontés!... Mon père!... jamais... non
jamais votre nom chéri, vos avis, votre tendresse ne sortiront de ma
mémoire, ni de mon cœur...» Les yeux du moribond s'animèrent; le
sourire de la satisfaction vint encore se tracer sur ce visage hideux
et décharné: son cœur paternel palpita: il dut à sa fille le bonheur
de ses derniers momens. «Bénis-la, mon dieu! dit-il à demi-bas: mon
dieu! bénis-la, cette chère enfant, le plus précieux des dons que tu
m'as faits; car elle a répandu de la douceur jusque sur les angoisses
de la mort.» Ces mouvemens étaient trop vifs et trop doux; des organes
débilités, un corps abattu, ne purent les soutenir: une faiblesse
survint à Florangis: Celui dont il venait de parler à sa fille entre
dans ce moment; il donna quelques secours à son malheureux ami; qui
r'ouvrant ses yeux éteints, l'aperçut, et montra de la joie.
«Fanchette, ajouta-t-il, d'une voix tombante, voila... celui... qui
veut bien... te servir de père...» En achevant ces mots, prononcés
avec peine, ses yeux se refermèrent; on n'entendit plus que quelques
soupirs, impuissans efforts de la nature qui lute encore contre la
destruction... On arracha Fanchette d'auprês du corps de son père,
qu'elle arrosait seule de ses larmes: Les yeux de son ami (la jeune
fille le remarqua) restèrent toujours secs.
CHAPITRE VI
_Aparences trompeuses._
«BELLE Fanchette, calmez une douleur trop vive; ces soupirs et ces
sanglots ne vous rendront pas votre père: J'aurai pour vous la même
tendresse; mes soins, mes attentions à prévenir non-seulement vos
besoins, mais vos désirs, surpasseront tout ce qu'il aurait pu faire
pour vous. Je ne desire que de vous voir heureuse: comptez sur moi:
disposez en maîtresse absolue de ma maison et de moi-même.» C'est
ainsi que s'exprimait monsieur _Apatéon_[10], pour consoler Fanchette,
huit jours aprês la mort de son père.
Les effets suivirent les paroles: La jeune Florangis n'était plus mise
avec la même élégance que dans ses premières années; son père ne lui
donna que des étofes grossières, et conformes à sa fortune: En huit
jours elle vit reparaître son ancienne magnificence: outre un deuil
parant, elle eut des bijoux, une montre enrichie de brillans, les
étofes du meilleur gout, les modes les plus séyantes et les plus
nouvelles. Malgré la légèreté de son âge, ces belles choses
n'effacèrent pas du cœur de Fanchette la mémoire d'un père qui la
chérissait, et n'affaiblirent point les regrets que lui causait sa
perte. Elle n'était pas ingrate non plus; elle était pénétrée de
respect pour monsieur Apatéon; mais elle se disait quelquefois: «Ah!
si je tenais tout cela de mes parens! si c'était mon vertueux père,
que je dusse accompagner ce soir à la promenade, sous cet apareil
éblouissant, que je serais heureuse!» Et la jeune fille pleurait. Je
ne prétens pas nier qu'un petit levain d'orgueil ne contribuât à faire
naître ces regrets, peut-être autant que la tendresse: mais l'orgueil
est une vertu, s'il élève l'âme, et nous montre de la bassesse à
recevoir, lorsqu'il nous est impossible de rendre de la même manière.
Chaque jour monsieur Apatéon procurait à sa pupille de nouveaux
amusemens. Il passait auprês d'elle les journées entières. La musique,
les instrumens, la danse, la promenade, les spectacles, les soupers
fins se succédaient. A la vérité, Fanchette ne voyait d'hommes que ses
maîtres; c'était avec monsieur Apatéon qu'elle dansait. Mais l'aimable
fille était bien loin de s'en plaindre: elle goutait un genre de vie
dont le tumulte était banni, et que des plaisirs innocens variaient.
Tout le monde dans la maison baissait les yeux devant elle, et ne lui
parlait qu'avec respect. Monsieur Apatéon soupait tête-à-tête avec
elle; mais dès qu'on avait quitté la table, il laissait Fanchette en
liberté. «Que j'ai de grâces à rendre au ciel, disait quelquefois la
jeune Florangis de ce que cet ami de mon père ne l'a pas abandonné!
qu'il est digne de mon respect, de mon estime et de ma reconnaissance!»
En se levant le matin, c'est-à-dire à dix heures, monsieur Apatéon,
rafraîchi par un sommeil long et paisible, s'informait si sa pupille
était habillée: elle ne se faisait pas attendre: ils sortaient tous
deux et se rendaient dans un temple, où le dévot personnage donnait
l'exemple d'une piété fervente. Il ramenait ensuite Fanchette au
logis: l'on déjeûnait; les maîtres de danse et de musique arrivaient:
aprês les leçons, on se mettait à table pour dîner: on se promenait
ensuite dans un jardin presqu'aussi délicieux que celui d'_éden_,
jusqu'aux vêpres, qu'on allait entendre chez des religieuses: s'il
fesait beau, les tuileries, le luxembourg, les boulevards, étaient
durant une heure le théâtre des triomphes de Fanchette: ensuite l'on
allait au spectacle, ou l'on rentrait.
J'oubliais de faire le portrait de monsieur Apatéon. C'était un petit
homme d'environ cinquante ans; ni beau ni laid; d'un embonpoint plus
que médiocre; au teint frais et fleuri; aux yeux doux et benins; aux
regards en-dessous; fin sans le paraître; aimant la mollesse, la bonne
chère; ayant toujours, en parlant, un air de bonhommie qui lui gagnait
les cœurs. Il nageait dans la joie, lorsqu'aux promenades publiques,
il entendait louer Fanchette de la tête aux pieds: il laissait alors
tomber en tapinois ses regards sur le pied mignon de sa pupille, et
par distraction il disait tout haut: Qu'il est charmant! Il avait un
soin particulier d'orner cette partie des attraits de la jeune
Florangis, par la chaussure la plus élégante: il ne trouvait jamais
qu'une boucle fût assez galante et d'assez bon gout; aprês avoir couru
successivement tous les bijoutiers, il finit par en dessiner lui-même
d'une forme nouvelle que tout PARIS admira: Car pour la parure du beau
sexe, monsieur Apatéon s'y entendait mieux que personne au monde: On
dit que dans sa jeunesse, il avait inventé les mantelets, pour cacher
un petit défaut dans la taille d'une jolie maîtresse, dont il était
fou: les calèches, dans une autre occasion, furent encore une
émanation de son cerveau: la jolie Nic* ayant touché son cœur, il lui
fit porter des jupes traînantes, parce que cette belle n'avait pas la
jambe fine: et pour Fanchette, il ordonna toujours qu'on les lui fit
si courtes, que rien ne dérobât la vue de son joli pied.
CHAPITRE VI
_Danger qu'on aura prévu._
FANCHETTE, jeune, innocente et vertueuse, était tranquille chez son
bienfaiteur Apatéon. Souvent elle s'était aperçue qu'en lui parlant,
il rougissait et lui pressait la main: quelquefois, comme sans y
penser, il achevait de boire ce qu'elle avait laissé: lorsqu'ils
revenaient ensemble, au lieu de lui donner la main pour descendre de
la voiture, il la prenait dans ses bras et la portait jusqu'à
l'escalier: en montant, ses pieds touchaient à peine à terre;
l'obligeant vieillard la soulevait, et parvenait hors d'haleine à la
porte de son apartement: sous prétexte qu'une chaussure trop juste
pouvait la gêner, dês qu'ils étaient rentrés, lui-même présentait à
Fanchette des mules élégantes, tombait à ses pieds pour l'empêcher de
se baisser, et la débarassait de son joli soulier. La jeune fille
sentait au fond de son cœur une vraie reconnaissance de tous ces
soins; cependant quelquefois ils la firent rougir: mais elle regarda
ce mouvement de pudeur comme un commencement d'ingratitude; elle en
eut horreur.
Un jour qu'il faisait très-chaud, le vieillard eut des affaires:
Fanchette, restée seule, se mit à lire les _lettres récréatives et
morales de C***_. Cette lecture l'assoupit: Elle était sur un sopha,
un de ses pieds apuyé sur un siége, et l'autre tombant sur le parquet.
On découvrait le commencement de sa jambe, et ce joli pied sur-tout,
chef-d'œuvre des grâces, était parfaitement en vue. Le bon monsieur
Apatéon revient, et vole où tendent tous ses désirs. On entrait de son
apartement par une porte secrette, dans celui de la belle Florangis.
Il aperçoit sa pupille qui sommeillait. Le cœur du papelard battit
avec violence: il s'aproche, en tressaillant de plaisir: il
s'agenouille: il baise mille fois ce pied charmant. Il ne voulait pas
s'en tenir-là: la jambe de l'aimable fille le tentait; mais une
secousse que le mouvement de sa lourde masse donne au plancher,
éveille Fanchette. Elle voit monsieur Apatéon la bouche collée sur sa
mule. Elle se lève en rougissant. Le vieillard à genoux et confus,
prit sur le champ son parti, et poussant un gros soupir, il dirige
langoureusement ses regards sur une image placée vis-à-vis de lui:
«Grande sainte, s'écrie-t-il, protège cette fille aimable, dont je
viens de baiser les pieds avec humilité; que sa belle âme soit inondée
des grâces qui donnent le salut comme son corps a toutes celles qui
font naître l'admiration. Loué soit le créateur, qui la fit si
charmante... et si sage!» Il se relève en achevant ces mots, et baise
avec feu la main de Fanchette, qui la retire vivement. «Je vous aime
en dieu, ma chère fille, lui dit Apatéon. Nous ne sommes pas comme ces
athées, qui n'ont en aimant, que des vues illicites; ne craignez rien
d'un homme, qui n'adore en vous que le créateur lui-même.» Ensuite il
s'assit auprês de sa pupille, qui n'avait rien compris à son action et
à ses discours: il prenait de tems-en-tems ses belles mains, les
pressait; quelquefois il passait son bras autour d'une taille swelte
et légère; il hazarda même de lui dérober un baiser. Fanchette, sans
défiance, souffrait cependant: elle ne sentait plus son cœur
s'épanouir: la présence de monsieur Apatéon la réjouissait dans
d'autres tems; à présent elle le souhaiterait bien loin. Elle pensait
tout cela mais elle n'en témoignait rien. Apatéon crut son triomphe
facile: cependant il ne voulut rien hazarder: il remit à la nuit
suivante l'exécution d'un projet, formé depuis que Fanchette était en
sa puissance.
CHAPITRE VIII
_Par bonheur!_
A SOUPER, le sensuel Apatéon fit à sa pupille une chère plus délicate
encore que de coutume: il voulut l'engager à boire, à son exemple, de
ces délicieux breuvages, qui portent le feu dans les veines, et dans
le cœur les désirs impétueux: «Ma chère fille, disait le dévot,
toutes les choses d'ici-bas sont faites pour les élus[11]; elles ne
les corrompent pas; au contraire, ce sont eux qui les sanctifient.»
Mais Fanchette ne savait pas sanctifier la débauche; elle n'avait
appris de son père qu'à aimer la sobriété. Elle associa, suivant sa
coutume, les naïades à bacchus, le vieillard ne put rien gagner sur
son esprit. Ce jour-là, il ne se retira point aussitôt après l'avoir
remise dans son appartement: il voulait l'aider à se déshabiller.
Fanchette était bien innocente; mais une lumière naturelle indique à
son sexe les règles de la bienséance: la jeune fille sentit qu'il
fallait mettre un terme à ses complaisances pour monsieur Apatéon;
elle ne voulut jamais y consentir; le vieillard fut obligé de lui
céder.
Restée seule, Fanchette voulait réfléchir; mais il ne se présenta
devant elle qu'un cahos impénétrable à débrouiller: au fond de son
cœur, elle éprouva des mouvemens de crainte: pour la première fois,
cette porte qui donnait de son appartement dans celui du vieillard, et
qui souvent l'avait rassurée contre mille petites frayeurs enfantines,
lui donna de l'inquiétude. Elle alla trouver dame Néné, gouvernante
sexagénaire de monsieur Apatéon. Il est bon de dire, que dame Néné,
fille de la nourrice de la mère de Fanchette, avait toujours
tendrement aimé la marchande, et que son affection rejaillissait sur
sa fille. La pupille de monsieur Apatéon pria dame Néné de coucher
dans sa chambre. «Pourquoi, mademoiselle?--C'est que j'ai peur.--Vous
avez peur! Eh! de quoi?--Je ne sais.--Je le crois bien, mais
n'importe; tout ce qu'il vous plaîra; j'y consens.--Ma bonne?--Eh
bien!--Vous viendrez?--Oui.--Sans manquer au moins?--Je vous le
promets.--Ma bonne?...--Vous pleurez, mademoiselle?... Ma chère fille,
qu'avez-vous?...--Hêlas! j'ai perdu mes parens... Mon père... il
n'est plus!--La pauvre enfant!... elle me fend le cœur!...
Paix, paix, ma mignone: monsieur a des bontés pour vous, et
quant à moi...--Ah! ma bonne!--Comment! cesserait-il...--Non;
mais...--Mais?...--Il n'est pas mon père!--L'aimable petite! qu'elle
sent bien ce qu'elle a perdu!... Il faut se faire une raison, ma chère
fille...--Je voudrais... que monsieur Apatéon eût moins de
bontés.--Vous m'étonnez, mademoiselle, en tenant ce langage!--Il me
rend confuse. Par exemple, je ne sais pourquoi, lorsqu'il me porte
dans ses bras, qu'il me baise la main, j'éprouve une peine... une
peine que je ne saurais vous comparer à rien. Une pauvre orfeline ne
peut, sans honte, penser qu'il lui rend des services qu'elle ne
recevrait d'une domestique qu'avec répugnance.» La vieille gouvernante
se frotait les yeux, et prêtait toute son attention. Elle se fit
expliquer ce que c'était que ces services, et son étonnement redoubla.
Dame Néné connaissait les hommes; mais l'extérieur édifiant de son
maître lui en avait toujours imposé. Elle se rendit dans l'apartement
de Fanchette, et se mit dans un petit lit qu'elle aprocha de celui de
la jeune personne. Toutes deux parlèrent três-bas: «Je suis tranquille
à présent, dit l'aimable Florangis: tantôt il m'a surprise;
j'étais endormie; il me baisait le pied, lorsque je me suis
éveillée...--Vraiment! vraiment! le pied! à vous!... il s'y connaît...
Mais comment ne l'avez-vous pas entendu? votre porte est rude, et fait
du bruit.--Il n'est pas entré par-là.--Eh! par où donc, si ce n'est
par la porte?--Par celle qui donne de cet apartement dans le
sien.--Que voulez-vous dire?--Ce que vous devez savoir.--Une porte de
son apartement dans le vôtre!... voila la première fois que j'en
entens parler.--Rien n'est plus vrai cependant; et dès demain, si
vous le voulez, vous pourrez la voir.» Elles entendirent du bruit, et
se turent.
Depuis longtems, elles étaient tranquilles: le sommeil venait de
répandre ses pavots sur la jeune Florangis[12], et la vieille
s'assoupissait[13], lorsqu'Apatéon, qui ne soupçonnait rien de
l'arrangement de sa pupille, se glissa dans son apartement. Il
s'avance avec précaution, et retient son haleine: il touche un lit: il
s'aperçoit qu'il est occupé: mille fois ses mains errantes et perfides
s'avancèrent pour violer le dépôt sacré qu'un ami rendant le dernier
soupir, confia à sa bonne-foi; et mille fois la crainte, non du crîme,
mais d'échouer, le retint. Enfin, il entend soupirer; il ne se possède
plus: sa bouche cherche celle de Fanchette: ses mains pressent... «O
ciel! s'écrie-t-il, en reculant d'horreur! que viens-je de toucher-là!
Ce n'est pas ma jolie Fanchette, c'est un monstre qui la remplace!» La
vieille, qui venait de s'éveiller, grommèle d'un ton rauque entre ses
dents je ne sais quoi, qui mit en fuite le satyre impur. «Ma fille!
dit la gouvernante, en éveillant Fanchette, j'en sais trop: mais
j'étais ici, par bonheur!»
CHAPITRE IX
_Par hazard._
«QUI l'aurait pensé, disait en elle-même la vieille gouvernante, le
matin en s'habillant! Il y a vingt ans que je suis au service de
monsieur Apatéon: Je n'en avais que quarante, lorsque j'entrai chez
lui, et cependant jamais il ne m'a dit une parole libre, et fait un
attouchement qui répugnât à la pudeur, si ce n'est cette nuit... Comme
les hommes changent! et qu'il faut peu de chose pour faire échouer une
vertu que, peut-être, les plus rudes épreuves n'avaient point encore
ébranlée!... Oh! il n'en est pas où il pense... Le bon monsieur
Florangis pensait bien juste: hêlas! il savait que nos meilleurs amis
nous trompent... Mais voyez un peu ce monsieur Apatéon, avec sa mine
doucerette! Il lui faut une fille de seize ans, au teint de lis et de
roses, faite au tour, à la jambe fine, au pied le plus mignon que l'on
puisse voir en france!... Il n'en tâtera brin, sur ma foi.»
En s'entretenant ainsi, la vieille se trouve habillée, et Fanchette
s'éveille. «Ma bonne, dit la jeune Florangis, vous avez dit tantôt que
vous en saviez trop?--Eh-bien, mademoiselle, je me trompais: j'ai
voulu dire que j'en savais assez.--Mais! c'est la même chose... Que
savez-vous?... dites-moi?--Ce que je sais?... Je sais que, pour vous
rassurer, il est absolument nécessaire que je couche toujours ici, et
que durant le jour, il ne sera pas mal que votre porte ne soit jamais
fermée.--Ah! ma bonne!... Mais vous voyez donc bien, que je n'ai pas
de vaines terreurs, et de petites peurs d'enfant? aussi ce ne sont pas
des frayeurs que j'éprouve, c'est une inquiétude, un...
je-ne-sais-quoi, ma bonne, lorsque monsieur Apatéon est auprês de
moi.--L'aimable enfant! c'est son père tout revenu... Tenez,
mademoiselle Fanchette, je vous aime cent fois plus que jamais...
Oh!... vous me... Tenez, je pleure, mais c'est de joie... Ah! que
toutes ces jeunes filles à minois fripon ne lui ressemblent-elles!
nous ne verrions pas tant de vauriens et de dévergondées!... Je m'en
vais préparer le déjeûner de monsieur; il faut de ces choses qui
flatent une sensuelle voracité, et provoquent l'apétit en dépit de la
nature. Ne vous habituez pas, ma chère fille, à cette excessive
délicatesse; car cela ne durera pas toujours... Et s'il vous parle
d'un ton... vous entretienne de fariboles... qu'il vous prenne la
main, et veuille se regaillardir; là, ferme, retirez-moi votre main,
et le regardez noir: car... il a surement dessein de vous éprouver.
Bon-jour, mademoiselle: n'oubliez pas ce que je vous dis, et comptez
toujours sur moi.»
La gouvernante, en courant à la cuisine, disait: «Il en aura ma foi!
le démenti, le pénard rusé!» et Fanchette réfléchissait. Il est
impossible d'exprimer combien il serait divertissant de lire dans
l'intérieur d'une fille de seize ans, innocente, vertueuse, mais
surtout ignorante: Tout ce qu'enfante son imagination ressemble aux
contes des fées; sa confiance s'apuie sur tout; et cependant ses
craintes lui font voir des monstres par-tout; un rien les dissipe, et
la sérénité renaît sans cause, comme elle s'est évanouie sans raison.
Du reste, indécise et timide, elle a tremblé longtems avant de
hazarder un pas: elle n'est pourtant pas défiante; elle ne le devient
qu'aprês avoir été trompée: elle pense bien de tout le monde qu'elle
voit; et si quelquefois elle soupçonne des méchans, elle les supose
presque toujours parmi ceux qu'elle ne connaît pas. Oui, les hommes
n'aperçoivent, à la vue des attraits d'une jeune personne, que la
moitié la plus faible de ce qui devrait les toucher: elle deviendrait
bien plus intéressante, si l'on pouvait lire dans son cœur; y
découvrir ces trésors d'innocence, de franchise, d'une aimable
candeur. Mais cet âge heureux passe vite: Environnée de traîtres et de
perfides, sa jeune âme en prend les vices, et parvient quelquefois dês
l'adolescence, à ce point de dépravation, qu'elle ne croit pas même la
vertu nécessaire. Et voila l'ouvrage des hommes... Que dis-je! ah
pardon! Je ne suis point de ces misantropes attrabilaires qui
cherchent à dégrader le genre humain: non; je me trompais: les hommes,
mes semblables, que je chéris, que je révère, ne sont pas capables de
chercher à détruire la vertu dans leurs aimables, leurs charmantes,
leurs divines compagnes! c'est l'ouvrage de ces petits-maîtres, de ces
agréables qui portent par-tout leur inutilité et leur corruption; de
ces poupées, successeurs des _galles_[14], non moins dérèglés, et plus
dangereux; de ces vieillards, qui, l'or à la main, traînent avec eux
le dégout et le libertinage; et tous ces misérables sont indignes du
nom d'hommes.
L'esprit de Fanchette s'égarait dans un labyrinthe d'idées creuses:
Pour s'arracher à cette situation gênante, elle s'aprocha de son
clavessin, et lui fit rendre les sons les plus touchans. Quand on est
mélancolique, qu'on a beaucoup pensé, l'âme est remplie, et cherche à
s'épancher: Fanchette unit sa jolie voix à l'instrument: elle suivit
ce que son cœur lui dictait, et ses chants ne respirèrent que la
douleur: le nom de ses parens s'y mêlait; des larmes coulaient le long
de ses belles joues en le prononçant.
Cette occupation avait des charmes pour la belle Florangis; un rien
amuse une jeune fille; Fanchette oubliait l'univers: Et monsieur
Apatéon, rempli de l'idée des attraits naissans de sa pupille, fort
inquiet cependant sur ceux qu'il avait palpés durant la nuit, se
levait. Dês que sa toilette fut achevée, il se rendit dans
l'apartement de Fanchette: il la considéra longtems avant de
l'intérompre. Elle était en deshabillé galant: jamais sa taille ne fut
si bien dessinée: elle avait un soulier blanc comme la neige, bordé
d'un cordonnet d'argent; son joli pied batait la mesure, et chaque
mouvement qu'il faisait, portait de nouveaux desirs dans l'âme de
monsieur Apatéon. Il était hors de lui, lorsqu'il s'aprocha de
Fanchette; il la prit dans ses bras, et voulut lui ravir un baiser. La
jeune fille détourna la bouche; le vieillard cola la sienne sur les
plus beaux cheveux du monde, et crut ne perdre pas beaucoup au change.
Le feu de la volupté circulait impétueusement dans ses veines. Il
enlève Fanchette, la porte sur une bergère: l'aimable Florangis ne
sait ce qu'il prétend; mais elle se défend comme si l'expérience l'eût
instruite: Apatéon, vieux routier, la laisse quelque tems se débattre;
gagne un poste, puis un autre; enfin... éperdue, respirant à peine, et
s'efforçant en vain d'apeler, l'innocente orfeline allait peut-être
éprouver un malheur, dont jamais elle ne se fût consolée, lorsque la
gouvernante accourut, pour avertir monsieur Apatéon, que le déjeûner
courait le plus grand risque du monde de se refroidir. Elle ne le
trouve pas dans son apartement: elle cherche la porte ignorée, la
découvre, et voit le tartuffe infâme attaché sur sa proie timide. En
femme prudente, elle sort; court, plus vite qu'elle n'avait fait
depuis trente ans, à la porte de Fanchette, et frape à coups
redoublés.
Il était tems. Apatéon presque vainqueur, craint qu'on ne le
surprenne; il abandonne Fanchette; lui recommande le secret en
menaçant, et s'élance chez lui par la porte dérobée. La jeune fille
épuisée et tout en eau cria d'entrer. «Qu'avez-vous, mademoiselle, dit
Néné?--Hêlas! repond Fanchette en pleurant...--Ma chère fille, reprend
la vieille, dites-moi... expliquez-moi... que s'est-il passé?--Je ne
sais ce que me veut monsieur Apatéon; il vient de me tourmenter... Il
voulait, ma bonne... Je n'en saurais douter; il n'est pas ce qu'il
paraît... Je rougirais trop de vous dire ce qu'il voulait...--Ne
l'a-t-il que voulu?...--Si vous n'eussiez frapé...--Ah! ma chère
fille!... Et cependant, je ne suis venue que par hazard.»
CHAPITRE X
_Ressource inattendue._
ON déjeûna. Apatéon baissa d'abord les yeux; l'ingénue Fanchette le
mit bientôt à son aise. Cette aimable fille était loin d'avoir l'idée
du but où tendait son tuteur. Elle avait seulement pensé qu'il
voulait faire une chose contre la décence: il n'en était pas venu à
bout; elle était satisfaite, et se promettait bien de se méfier à
l'avenir de pareilles entreprises. Apatéon (qui, de même que mon
lecteur, avait cru les lumières de Fanchette plus étendues) en la
voyant agir comme de coutume, conçut de nouvelles espérances, qui lui
rendirent son hypocrisie et sa gaîté.
Mais la gouvernante, qui la nuit en avait apris trop, à laquelle le
jour en fit connaître davantage encore, avait heureusement toute
l'expérience qui manquait à la jeune Florangis. Elle vit que tôt ou
tard son maître triompherait de l'innocence de Fanchette; elle avait
éprouvé plus d'une fois, qu'en bravant le péril, on y succombe; en
conséquence, elle résolut d'y soustraire une fille, sur laquelle elle
avait plus d'autorité qu'on ne pense.
Il est três-naturel que mon lecteur ignore, puisque je ne l'ai pas
dit, que le père de Fanchette mourant, ne s'était pas tellement fié à
son ami monsieur Apatéon, qu'il n'eût pris d'ailleurs des précautions
pour préserver sa chère fille des embuches d'un séducteur. Il savait
que de tout tems, la gouvernante du dévot Apatéon avait tendrement
affectionné son épouse: il lui connaissait des sentimens d'honneur: ce
fut en conséquence, qu'il lui remit une somme, produit de tout ce
qu'il avait sauvé de son desastre; de quelques bijoux et des habits
de madame Florangis; des siens même, qu'il fit vendre, dês qu'on
l'assura qu'il ne devait plus espérer de vivre: le tout formait
environ deux mille écus. Par un codicile, qui devait être secret, il
chargea la gouvernante d'employer cette somme à placer sa fille chez
une maîtresse ouvrière à l'insu de monsieur Apatéon, si sa bonne
volonté se refroidissait, ou que d'autres choses, qu'il n'exprimait
pas, et qui justement arrivèrent, l'y contraignaient. Le même écrit
portait, que si l'oncle de Fanchette venait à reparaître un jour, il
reprendrait sur sa nièce tous les droits confiés à d'autres.
On était revenu de l'église; on avait chanté, dansé, dîné; on allait
aller à vêpres; la bonne Néné dit adroitement à l'oreille de
Fanchette, de feindre une indisposition pour rester. La jeune fille ne
savait pas feindre[15]: elle dit tout uniment à monsieur Apatéon,
qu'elle le priait de sortir seul pour ce jour-là, parce qu'elle
n'avait pas envie de l'accompagner. Le vieillard insista sur la
nécessité d'aller à vêpres; on le pria d'en dispenser; il était
complaisant; il se rend, et sort.
Dês que la gouvernante s'aperçut que Fanchette était seule, elle
courut à son apartement, et, sans perdre le tems en de vaines paroles,
elle lui donne cet écrit qui contenait les dernières volontés de
monsieur Florangis. L'aimable fille le lut en sanglotant, et le rendit
à Néné, qui le renferma précieusement dans la boîte d'où elle l'avait
tiré. «Eh bien, mademoiselle, auriez-vous le courage de reprendre les
habits que vous aviez en entrant ici; ces habits, tristes preuves de
votre infortune, et de quitter l'aisance dont vous jouissez chez un
suborneur?--Un suborneur!--Oui, mademoiselle; celui qui vous a reçue
des mains de son ami; pour qui vous devriez être le plus sacré des
dépôts, mérite ce nom que vous venez de lire dans l'écrit de votre
père: Il veut vous deshonorer et vous perdre. Il n'est qu'un moyen
d'échaper... Votre bon père! oh! quelle serait sa douleur!... Il
l'avait prévu... Que décidez-vous?--Qu'il faut obéir à mon père. Ah!
ma bonne! je ne tiens donc plus à rien! Personne ne va plus
s'intéresser à mon sort! Si monsieur Apatéon voulait me tromper, tout
le monde me trompera.--Chère Florangis! je ne suis qu'une pauvre
femme: mais un jour vous connaîtrez mon zèle; combien je vous aime...
Ma chère fille! je ferai l'impossible pour vous. Ne perdons pas de
tems; quittez ces colifichets et ces bijoux; ils sont, sur une fille
pauvre, de tristes enseignes, qui disent qu'elle est à vendre, ou que
déjà peut-être ils ont été le prix infâme mis à son innocence;
reprenez vos habits: les voila; je viens de les aproprier; de parler à
la plus honnête marchande de modes de Paris, chez laquelle vous allez
entrer; de placer chez un notaire la somme que me confia votre père:
mademoiselle, tous les Apatéons du monde n'empêcheront pas qu'une
femme indigente, sujette, comme d'autres, à mille défauts, ne mette
son bonheur à vous être utile.--Vous allez donc me servir de mère, lui
dit Fanchette d'un ton caressant?--Ah! belle Florangis, un jour vous
ne douterez pas que je n'en aye pris les sentimens. Par un
commencement de bonheur, ma chère fille, ajouta Néné, la marchande,
sans vous être parente, porte votre nom: ce trait vous rend chère à
cette femme estimable avant même de vous avoir vue; et, pour éviter
toutes les questions sur votre famille, vos connaissances, elle vous
fera passer pour sa nièce.»--Tout en causant, Fanchette se trouva
vétue des modestes habits que lui fit quitter Apatéon, et n'en fut pas
moins belle: ils devenaient étroits et courts; mais qu'importe? elle
ne les devait à personne: l'aimable fille était contente. On sort par
une porte du jardin sans être vues des gens de la maison: on se rend
chez la marchande de modes: Néné présente Fanchette, ne dit qu'un mot,
et se hâte de retourner. Elle arrivait à peine, que le dévot Apatéon
rentra.
CHAPITRE XI
_Reviendra-t-il?_
«VENEZ, mademoiselle, dit la marchande à Fanchette: Je sais qu'il ne
faut pas que vous restiez dans ma boutique: ma fille vous tiendra
compagnie, et vous travaillerez avec elle dans la chambre que je vais
vous donner.» En même tems la jeune Agathe se lève, et court, d'un air
enjoué, prendre la main de l'aimable Florangis. La gouvernante avait
instruit la marchande de tout, et sa pupille en devint pour cette
femme honnête un dépôt plus précieux.
Agathe était une blonde, touchante, tendre, sincère; mais vive,
sémillante: elle n'avait que quatorze ans. Dês la première vue,
Fanchette la charma: elle prit pour elle un gout vif, qui fut suivi
d'une amitié constante, et les rendit toujours inseparables. Fanchette
fit, sous les yeux de sa jeune amie, des progrês rapides: elle avait
pour le travail un gout décidé; l'on aprend toujours bien vite ce que
l'on aime. De son côté, la bonne gouvernante tâcha de lui procurer
tous les amusemens qui dépendirent d'elle. Comme je l'ai dit, elle
avait placé les deux mille écus, que lui remit en mourant le père de
Fanchette; elle joignit à cette somme ce qu'elle avait amassé depuis
quarante ans: le tout formait un fonds qui composait huit cens livres
de rente: elle avait en outre gardé de quoi payer l'aprentissage de
Fanchette, et pour son entretien durant trois ans qu'il devait durer,
afin que la jeune personne eût toujours de réserve quelques années de
son revenu: à soixante ans, l'on est économe et prévoyant. Néné lui
fit présent d'un clavessin, lui donna les livres qu'elle demandait; en
un mot, elle avait promis de lui servir de mère, et lui tint parole.
«Ma chère Fanchette, lui disait-elle quelquefois, j'avais des parens
dans la misère, mais tous, avant moi, ont payé le tribut à la nature;
vous êtes à présent la personne qui devez m'intéresser le plus:
recevez les bagatelles que je vous donne, comme les présens de
l'amitié; ils n'avilissent personne.»
Oh! que j'aime cette bonne Néné! Elle était fille d'un laboureur: dês
sa jeunesse, elle vint à la ville, et servit. Elle aporta de son
village de la pudeur, un cœur tendre, une figure apétissante et
beaucoup de bonne foi: un garçon de boutique, un clerc de procureur,
un valet-de-chambre, un maître-d'hôtel, etc., la trompèrent
tour-à-tour, en lui promettant de l'épouser, et ne lui tinrent jamais
parole: elle aima le plaisir, mais elle eut toujours horreur du crîme:
elle devint sage à force de manquer à l'être. Dês que le feu des
passions fut éteint, elle respira: «Heureuse tranquillité, se
disait-elle, que vous avez tardé longtems! pourquoi ne futes vous pas
la compagne de ma jeunesse, ainsi que de la maturité!» Son cœur
n'était cependant pas moins sensible: elle aima madame Florangis,
ensuite Fanchette, autant qu'elle était capable d'aimer: Eh! qui peut
mesurer le sentiment dans une âme tendre! La jeune personne était pour
elle un trésor. «Évitons, se disait-elle, à ma chère fille, les
déchiremens auxquels je fus en proie, lorsque je me trouvais la dupe
d'un perfide: qu'elle ressente au fond de son cœur l'inexprimable
douceur d'avoir toujours été vertueuse: hêlas! je ne puis me le cacher
à présent: je ne pouvais être heureuse qu'avec le premier amant que
j'ai favorisé: j'eusse rougi devant tous les autres.»
Cette fille simple, ignorante, savait placer ses bienfaits: elle
aurait pu répandre des dons insuffisans sur une centaine d'orfelins,
et ne faire le bonheur d'aucun: elle s'attache à Fanchette, et l'on
verra ce qu'il en fut. O vous! qu'une âme bienfesante et généreuse
porte à soulager l'indigent, retenez cette leçon que vous donne la
conduite de Néné: Adoptez une famille pauvre; rendez la seule à
l'état, si votre fortune ne vous permet de soulager qu'elle: toute
autre manière de faire l'aumône est vicieuse: vous pouvez donner des
mœurs à cette famille que vous releverez; vous ne ferez que des
vagabonds de mendians à quî vous procurerez des secours trop
médiocres, pour qu'ils ne dépendent que de vous.
Fanchette descendait rarement dans la boutique: encore était-elle
voîlée de manière qu'on n'aurait pu la reconnaître. Un jour elle y
parut un moment, pour montrer son ouvrage à la marchande: une calèche
lui couvrait le visage: mais ses habits courts laissaient voir le bas
d'une jambe fine et son joli pied: Un jeune homme, en grand deuil,
entre avec son gouverneur, pour faire quelques achats: ses yeux se
fixent sur Fanchette: sa taille dégagée, cette jambe, et ce pied
surtout le frapèrent. Il s'efforçait de voir son visage: l'aimable
Florangis s'en aperçut: elle se hâta de demander l'avis de sa
maîtresse, et remonta dans sa chambre avec Agathe. Les grâces de sa
démarche achevèrent d'enchanter le jeune homme. «Ah! qu'elle est bien,
madame, dit-il à la marchande!--Vous ne pouvez que le conjecturer,
monsieur, lui répondit-elle.--L'on ne saurait être laide avec... non,
madame, jamais femme laide n'eut autant de grâces:... un si joli pied
ne peut soutenir que la beauté même.» Cela n'était pas tout-à-fait
exact; mais ce jeune-homme commençait à devenir amoureux, et l'on ne
doit pas chercher l'exactitude et la modération dans les expressions
des amans. Il fit encore quelques questions, auxquelles la marchande
(qui, pour le babil ne le cédait néanmoins à personne) ne répondait
que par des monosyllabes. Le gouverneur acheta, paya, sortit; son
élève parut ne le suivre qu'à regret. Et Fanchette disait à la jeune
Agathe: «Mon amie, le connais-tu? Aparemment que c'est ici qu'il
achète?... Reviendra-t-il?»
CHAPITRE XII
_Nouvelle conquête: S'en réjouira-t-on?_
«FANCHETTE est disparue!... On ne l'a pas vu sortir!... On ne sait ce
qu'elle est devenue!... Ah scélérats! vous me la rendrez!... Mais que
la foudre m'écrase, si... Je veux qu'on me la trouve, ou, je jure...
Fanchette!... Elle était si mignone, si sage, si... Je perdrai
l'esprit, si l'on ne me la ramène... Un galant peut-être me l'enlève!
et moi, nigaud! depuis six mois je soupire... Il fallait, morbleu!
brusquer l'aventure... Il aurait été si doux de passer dans ses
bras... Je l'espérais: je me suis trompé. Ah! si je la retrouve!...
Jolie, délicate Fanchette, quel mortel à présent savoure sur tes
lèvres de rose, des baisers... des baisers... ah! toutes les délices
dans lesquelles je nage ne valent pas un de ces baisers-là!... Elle ne
serait pas sortie seule: on me l'enlève: mes gens sont du complot...
Hola! traîtres! par la mort! si vous ne m'avouez la vérité, je vous
fais tous pendre... Comme elle était modeste!... Mais où donc était
Néné!... Lorsque sa jolie main se promenait sur les touches de ce
clavessin; que son pied séduisant batait la mesure; que sa voix si
douce, si touchante... J'aurais du la croquer mille fois... Maudit
déjeûner! sans toi... Imbécile que je suis! je me consolerais du moins
aujourd'hui: un autre ne cueillerait pas une rose que j'ai si
longtemps couvée des yeux... Ah!...» C'est ainsi que s'exprimait
monsieur Apatéon, aprês qu'il se fut aperçu de l'évasion de Fanchette;
qu'il eut grondé Néné, à laquelle cependant il n'osa faire de
questions sur la vision de la nuit précédente; qu'il eut mis tous ses
gens en campagne pour ratraper sa jolie proie: et son monologue finit
par un cri de fureur. Tous les mouvemens qu'il se donna furent
longtems inutiles: une pauvre femme, une jeune fille trompèrent, avec
succês, un tartufe!
Fanchette vivait heureuse et tranquille: dês le premier jour, elle
avait oublié l'abondance et la délicatesse; comme dès le premier
instant, ces bijoux, ces ajustemens, idoles cruelles auxquelles tant
de femmes sacrifient l'honneur et les mœurs, ne lui coûtèrent pas un
soupir. Les avis de son père se retracèrent à son souvenir: «Je
travaille, se disait-elle; je remplis les vues du cher auteur de mes
jours: le ciel me bénira.» Et le ciel la bénissait.
La marchande avait un neveu, nommé _Dolsans_, jeune-homme qui
promettait beaucoup; disciple des _Michel-Ange_, des _Raphaël_, des
_Lebrun_; émule des _Vanloo_, des _Vernet_. Il revenait de rome; dês
la première visite qu'il rendit à sa tante, il vit la belle Florangis.
Il était fête: Fanchette avait une robe neuve, peu riche, mais
extrêmement parante: c'était un présent de la bonne Néné: la beauté de
sa chevelure était relevée par une frisure de gout: son joli bonnet
paraissait monté de la main des grâces, c'est-à-dire, par elle-même
sous la direction d'Agathe. Un soulier vert orné d'une fleur en or,
enfermait son pied mignon. Elle était assise, le dos tourné, et lisait
_Émile_, lorsque le jeune Dolsans entra. Le premier objet qui frapa sa
vue fut le joli pied de Fanchette, posé sur un petit tabouret. Son
cœur palpita. En embrassant sa tante, il le regardait: en répondant à
toutes ses questions, il le regardait encore. «Qu'avez-vous vu
de curieux à rome?--Bien des choses, ma tante.--Faites-moi
quelque détail.--Ah! que ce que j'en découvre est séduisant!--Vous
autres, peintres, vous vous passionnez pour cette ville comme
pour une maîtresse: tout vous y paraît merveilleux: ma foi,
je n'ai jamais vu votre rome: mais paris est bien aussi
séduisant qu'elle--Ma tante!...--Oui, mon cher neveu, ne vous
en déplaise; je le soutiendrai contre tous les romains.--C'est une
merveille!...--Merveille tant qu'il vous plaira. Elle a son église de
saint-pierre, à ce qu'on m'a dit; mais paris a son louvre et ses
tuileries: des connaisseurs ont assuré devant moi, qu'aucun édifice
dans le monde n'égalerait le louvre, s'il était achevé.--Je ne parle
pas d'édifices, ma tante.--Pour les chefs-d'œuvres de la peinture,
l'on voit dans le salon...--Eh mon dieu! ni de peinture.--Le caractère
de la nation, les mœurs des habitans? ah! pour le coup, mon neveu,
tout l'univers doit mettre _pavillon bas_ devant notre patrie. Quelle
_aménité_, quelle élégance dans les nôtres! Je vois le monde, mon cher
Dolsans; j'entens dire à des gens de poids, que notre _urbanité_
présente servira de modèle à toutes les races futures.--Je vous
accorde tout cela, ma tante, j'enchérirai, s'il le faut: paris
renferme des merveilles qui surpassent tout ce que j'ai jamais
vu.--Vous voila raisonnable. Nous aurons bientôt de vos ouvrages: vous
serez sans doute devenu parfait?... Vous ne me répondez rien! (Il
s'avançait pour regarder Fanchette, qui ne s'était pas encore
retournée.)--Quelquefois j'embellis la nature; mais ce que je viens de
voir est fait pour desespérer, ou pour élever au-dessus de lui-même
l'artiste le plus habile.--Mon neveu, reprit la marchande, en lui
parlant à l'oreille; restez-en là: vous me connaissez: malgré la
tendresse que j'ai pour vous, une imprudence vous excluerait de chez
moi.»
Dolsans entendit ce qu'on voulait lui dire: il baissa les yeux: au
bout d'un moment, il les leva sur le pied de Fanchette, et dans son
cœur il disait: «Ah! fût-elle aussi laide qu'elle m'a paru belle, ce
charme inexprimable me la ferait adorer.»
Quelques-unes des compagnes de Fanchette entrèrent: sa lecture fut
intérompue: elle se leva: Dolsans, interdit, immobile, la regardait;
il s'ennivrait du plaisir de la regarder. Chaque pas de la belle
Florangis fesait éclore de nouveaux charmes; tout s'embellissait sous
ses pieds: Telle la divine Cypris marche précédée des desirs brûlans,
accompagnée des grâces, et suivie des plaisirs. Dolsans voulut lui
faire un compliment: il ne trouva rien qui pût exprimer ce qu'il
sentait. Il garda le silence; ses yeux seuls parlèrent: et Fanchette
peut-être n'entendit que trop ce langage.
Jeunes et touchantes beautés, toutes les conquêtes flatent votre cœur
novice encore; vous ne voyez que votre triomphe: mais le piége est
caché sous des fleurs; trop souvent hêlas! il en est qui ne devraient
exciter que des larmes amères.
CHAPITRE XIII
_C'en est trop d'un._
PARDON, _mademoiselle, si j'ose vous écrire avant de m'être fait
connaître: mais je suis si peu maître de mon impatience; les
occasions de vous voir naîtraient si difficilement, qu'il m'est
impossible de les attendre. A peine vous ai-je entrevue: vous
étiez comme voilée: l'envie que je montrai de lire mon sort dans
vos regards ne servit qu'à me priver plutôt du plaisir que me
causait votre présence: et cependant je sens que mon cœur est à
vous pour jamais. Je n'ai pas l'injustice de me plaindre de votre
fuite: elle ne vous rend à mes yeux que plus digne du don que je
prétens vous faire de ma foi, de ma tendresse et de tout
moi-même. Oui, je le jure, par le saint auteur de la nature, je
n'aurai jamais d'autre épouse que vous. Je suis riche, et je m'en
réjouis depuis que je vous aime; auparavant, je n'y pensais
seulement pas: je ne suis point d'une naissance illustre; ma
famille est de finance; je m'en réjouis encore: nos conditions
sont égales, et la distance imaginaire des rangs, d'autant plus
tyrannique, qu'elle est moins réelle, ne nous séparera pas._
_Je vous avoue que vos grâces seules m'ont touché; j'ignore si
vous êtes aussi belle que tout le reste l'annonce. Oui,
mademoiselle; je ne sais quoi me fit tressaillir en vous voyant.
Vous êtes faite au tour: cependant ce n'est pas votre taille:
vous avez la main belle; des bras arrondis d'une blancheur de
lait; une jambe... ce n'est pas encore cela qui m'a charmé: mes
yeux se sont fixés sur le plus joli pied que j'eusse encore vu;
je ne pouvais les en détourner, et mon cœur battait avec
violence. Pour achever l'enchantement, vous avez parlé: dieu!
quel son de voix séduisant! Non, non, il est impossible qu'avec
cette voix touchante, l'on n'ait pas dans l'âme un fond
d'inaltérable douceur, d'innocence, de candeur; et voila ce qu'il
faut pour rendre un époux heureux..... Ah mademoiselle! si vous
consentez que mon bonheur soit votre ouvrage, croyez que je ne
négligerai rien pour faire le vôtre. Un homme estimable par ses
mœurs, qui s'offre en qualité d'époux, ne doit pas être
dédaigné: ses vues sont pures; il présente le don le plus
précieux pour une jeune fille, en même-tems qu'il demande pour
lui le bien qui donne le prix à tous les autres, une compagne
aimable et vertueuse. Réfléchissez sur ce que je me permets de
vous écrire aujourd'hui: Je n'ai plus de parens: je dépendrai
d'un tuteur durant quelque tems encore: à vingt ans je serai
maître de moi: telle fut la volonté de mon père: Je puis donc
vous donner un terme fixe pour tenir ma parole. Recevez la
promesse que je vous fais de n'être qu'à vous. J'irai le plutôt
qu'il me sera possible savoir mon sort et votre réponse._
_Je suis, mademoiselle, avec un attachement qui ne se démentira
jamais,_
_Votre, etc._
DE LUSSANVILLE.
C'est ainsi qu'écrivait à Fanchette le jeune homme qui ne l'avait
qu'entrevue, et qui fut obligé de s'éloigner, lorsque son gouverneur
sortit. Ce billet fut remis, par un laquais, à la marchande qui, le
donnant à la jeune Florangis, lui dit: «Ma fille, voyez ce qu'on vous
écrit: si c'est ce que je soupçonne, j'espère que vous ne ferez rien,
sans avoir pris mes avis et ceux de madame Néné. Fanchette avait brisé
le cachet et lisait: son teint qui s'anima, décelait l'émotion de son
cœur. «Tenez, madame, dit-elle en finissant.» La marchande fut
touchée de la confiance que lui marquait la jeune Florangis, elle lut
à son tour. «Ma Fanchette, reprit-elle, que pensez-vous de tout
ceci?--Que les hommes emploient pour nous tromper, des stratagêmes
toujours nouveaux; qu'il faut ne rien répondre à ce jeune-homme, et
l'éviter.--Belle Florangis! que j'aime à vous voir penser de la
sorte! Cependant, ma chère fille, si c'était un établissement solide,
il ne faudrait pas le manquer par sa faute. Ce jeune homme est
aimable: ne l'avez-vous pas trouvé tel? Il ne serait pas si dangereux,
s'il m'avait paru moins digne de plaire.--Vous seriez donc charmée
qu'il dît vrai?--Oui, madame: mais je suis presque sure qu'il est un
trompeur.--(Elle est sincère au moins). Ma fille, vous en
raporterez-vous à tout ce que je ferai?--Oui, pourvu que ma bonne soit
de concert avec vous.--Elle aprouvera tout; je puis vous en répondre.»
Et la marchande quitta Fanchette, qui dit à sa chère Agathe: «Il me
semble, ma bonne amie, que mon cœur prend le parti de ce jeune homme
contre moi: j'entens une voix secrette qui me dit qu'il est sincère,
tendre, et qu'il fera mon bonheur. Que j'aurai de plaisir à lui tout
devoir!»
La marchande de modes regardait la jeune Florangis comme digne de son
neveu. «Une fille honnête, et si sage, se disait-elle souvent,
rendrait Dolsans le plus heureux des époux: elle n'est point riche;
mais elle est vertueuse, modeste; elle sera dans son ménage, économe,
règlée; c'est une belle dot que cela. Quand elle joint à la beauté, la
sagesse et la douceur, une fille a plus que la naissance et les
richesses: ses attraits retiennent le cœur de son époux, sa douceur
le captive, et sa conduite fait prospérer sa maison.»
Voila comme on raisonne parmi les gens du commun: chez les grands,
c'est autre chose: ces vertus que la bonne marchande estimait tant,
sont devenues trop roturières: et c'est ainsi que tout a son fort et
son faible dans le monde: Ah! si le bonheur, la vertu, les talens ne
vengeaient la médiocrité les puissans du siècle jouiraient d'un sort
trop digne d'envie!
La gouvernante de monsieur Apatéon venait rarement. Elle craignait
d'être observée. La marchande quittait à peine Fanchette, lorsqu'elle
entra. La touchante Florangis fut enchantée de la voir: son cœur la
desirait: la lettre de Lussanville l'avait émue: elle trouvait du
plaisir à la relire: elle venait d'embrasser sa bonne; elle allait la
lui montrer, lorsque Dolsans parut: Sa tante elle-même le conduisait.
Cette joie pure, ce sourire de la satisfaction, cette rougeur timide,
cette agitation délicieuse, que cause la vue de ce qu'on aime, on vit
se peindre tout cela sur le visage de Dolsans. Fanchette baissait les
yeux. Enhardi par sa tante, encouragé par la présence de la bonne Néné
dont il était connu, le jeune homme parla: il fit avec grâce à la
jeune Florangis les complimens les plus flateurs: jamais il n'avait eu
tant d'esprit et ne s'était exprimé avec autant d'aisance: l'amour
rendait ses discours touchans; le desir d'en inspirer leur donnait un
air de vérité: ils rapelèrent à la gouvernante ses premières années;
elle desira pour sa chère fille un époux si parfait. De concert avec
la marchande on les laissa seuls un moment. Agathe même que Fanchette
voulait retenir, suivit sa mère et la bonne. «Ma belle demoiselle, dit
le jeune peintre, en tombant à ses genoux, vous voyez un amant qui
vous adore: une félicité sans bornes, ou le comble des malheurs, voila
ce que peut lui faire éprouver votre réponse. Si vous me laissez me
flater de l'espérance de vous toucher un jour, il n'est personne dans
le monde à qui je porte envie: si vous me l'ôtez, je suis le plus à
plaindre des mortels: que faut-il que j'espère?» Fanchette rougissait.
Elle cherchait, suivant sa coutume, au fond de son cœur la réponse
qu'elle devait faire, lorsqu'on frapa: Dolsans se relève, la porte
s'ouvre, et Lussanville, le jeune, l'aimable Lussanville paraît.
CHAPITRE XIV
_Où tout le monde est content, sans en avoir sujet._
«SI j'avais prévu, mademoiselle, que le hazard me procurât aujourd'hui
le bonheur de vous voir, je n'aurais pas écrit: je viens vous demander
pardon de ma témérité... l'obtiendrai-je? les sentimens que j'ai
montrés dans mon billet, dictés par l'honneur et par l'amour, me
rendront-ils excusable? Pour vous prouver combien ils sont sincères,
je consens à ne plus vous parler jusqu'à leur exécution. Permettez
seulement que je m'offre quelquefois devant vous, soit aux temples,
soit à la promenade; et daignez me dire, si je puis espérer de voir un
jour couronner ma constance!... Je suis injuste de demander que vous
vous expliquiez; je le sens: Eh-bien! permettez seulement que
j'interprète votre silence. Deux années seront un terme bien long;
mais si l'impatience que cette attente me causera, était partagée, que
je serais heureux!... Vous ne répondez rien... Je me retire; et ce
gage, que je vous laisse de ma foi, vous prouvera...--Je ne puis le
recevoir, monsieur, intérompit Fanchette...» Et dans le moment la
bonne et la marchande rentrèrent.
Leur surprise fut extrême, en apercevant le jeune-homme, qui, sans
leur donner le tems de se remettre, répète ce qu'il venait de dire à
la belle Florangis, remet entre les mains de la gouvernante une boîte
fort riche, baise la main de sa maîtresse, dérange quelque chose sur
une comode, et disparaît comme l'éclair, avant que Néné songe à
refuser son présent, ou du moins à le lui rendre.
Dolsans ne savait si ce qu'il venait de voir et d'entendre, était un
songe ou la réalité. «Fanchette, dit la bonne, comment ce jeune-homme
vous connaît-il?» La marchande expliqua tout; la jeune Florangis
donna la lettre, qui ne fut pas lue sans étonnement: la gouvernante
ouvre sans hésiter la boîte de Lussanville: à l'entrée, l'on trouve
une promesse de mariage bien signée, ensuite une bague, un fort beau
diamant, des boucles d'oreilles, un colier, et tout le reste de la
parure, le tout bien choisi, et plus beau que les bijoux qu'Apatéon
lui-même avait donnés. Il n'était plus possible de rien renvoyer,
puisqu'on ignorait la demeure du jeune homme. La marchande était
inquiète; Dolsans paraissait desespéré; Fanchette réfléchissait; la
bonne se déterminait. «Ouais, se disait Néné, voyons ceci: Fanchette
est assez belle pour faire naître une passion durable: ce jeune homme
sera dans peu maître de lui-même: il est riche: d'ailleurs il se fera
connaître: ma chère fille aurait un rang digne de son mérite: quelle
gloire pour elle! quelle joie pour moi! quel crève-cœur pour monsieur
Apatéon!... Mais hêlas! les hommes sont si trompeurs! ne m'en ont-ils
pas tous promis autant?... Bon! valais-je Fanchette, jeune, bien
élevée, sage?...» De son côté, la marchande disait: «Mon neveu peut en
trouver une plus riche, aussi vertueuse et qui ne balancera pas.» Et
Dolsans: «L'univers entier ne m'offrira jamais une fille si touchante
et si belle.»
«Oh ça! ma chère Fanchette, dit la bonne, il s'agit ici d'un choix
qui doit dépendre de vous seule: ni madame, ni moi, ne devons parler
pour ou contre aucun des deux...--C'est bien mon sentiment, intérompit
la marchande.--Décidez-vous vous-même, reprit Néné, l'inclination ne
doit point être gênée: vos amans sont tous deux également aimables;
ils paraissent tous deux guidés par l'honneur: prononcez.--Ma bonne,
répondit Fanchette, vous me tenez lieu de mère; je vous obéirai.
Cependant...--Parlez.--Pourquoi m'obliger de prendre, si jeune encore,
un parti d'où dépend le bonheur de mes jours? Souffrez qu'auparavant
la raison m'éclaire: la lumière de son flambeau est encore en moi
faible et tremblante: un gout imprudent pourrait me décider, un faux
brillant me décevoir, et me préparer d'éternels regrets.» On convint
que Fanchette avait raison. Dolsans même l'aprouvait au fond de son
cœur. Il espérait beaucoup de ses soins, de la protection de sa
tante, et plus encore de son amour. La bonne, la marchande et Dolsans
sortirent. La première, ravie de joie emportait la boîte de bijoux,
dont l'aimable Florangis l'avait priée de se charger; la seconde
savait bien lequel de ses amans Fanchette préférait; et le jeune homme
s'abandonnait à l'espérance.
Dolsans paraissait vingt-quatre ans. Il était brun, grand; ses yeux
avaient quelque chose de trop vif; sa démarche était aisée: il avait
la main belle, et se tenait bien. Sa physionomie était spirituelle;
son air fin et pénétrant humiliait ceux qui l'approchaient: sa
conversation était amusante et fleurie: il savait beaucoup, et
paraissait s'en targuer un peu, quoiqu'il affectât d'être fort
modeste. Son caractère le portait à la tendresse; mais son séjour en
Italie l'avait rendu jaloux et défiant.
Lussanville, plus jeune, plus beau, plus riche, et non moins tendre,
était fait pour aimer, et pour l'être à son tour. On voyait peintes
sur son visage la franchise et la candeur; ses traits étaient mâles;
son regard noble et doux: de longs cheveux châtains lui descendaient
au-dessous de la ceinture; il avait le nez aquilin; la bouche
apétissante et vermeille; le teint délicat; la jambe fine et faite au
tour. Son âme était grande et généreuse; l'honneur et l'amour avaient
seuls du pouvoir sur elle: il ne manqua jamais à sa parole donnée: il
fut ami constant; amant respectueux, soumis; quelquefois malheureux,
mais toujours fidèle.
CHAPITRE XV
_Comme Fanchette intéroge son cœur._
«O mon père! jamais votre fille n'eut un plus grand besoin de vos
lumières et de votre tendresse!... Hêlas mon digne père aujourd'hui
choisirait un époux à sa fille. Il n'est plus... Infortunés enfans,
qui perdez les auteurs de vos jours, ah! quels malheurs vous sont
réservés! Sans guides, sans amis, vous vous égarerez; il ne se
trouvera pas une main généreuse qui daigne vous ramener. Méprisés,
avilis, ce n'est pas encore là pour vous le comble de la misère: si
vous avez quelque beauté, des scélérats jettent sur vous de criminels
regards; ils vous parent pour vous immoler, et deshonorer la cendre de
vos vertueux et tendres parens. Oh! quelle douleur, s'ils en étaient
les tristes témoins! mais l'éternelle nuit leur dérobe votre ignominie
et le tombeau devient pour eux un azile... Et voilà quel était mon
sort, sans une pauvre femme, née dans la bassesse, et qui coula ses
jours dans la servitude! O ciel! ô dieu, qui m'avez servi de père!
quelles grâces ne dois-je point vous rendre! ne permettez pas, grand
dieu! que je manque jamais de respect à cette bonne femme que vous
m'avez donnée pour mère: celui qu'elle choisira, sera mon époux.
«Si tous deux également perfides cherchaient à me tromper!... mais
pourquoi Lussanville serait-il un séducteur? Il ne me rendra plus de
visites, jusqu'à l'instant où je verrai l'effet des sermens qu'il
vient de me renouveler... Comme mon cœur s'est ému, lorsqu'il est
entré! j'éprouvais une satisfaction inexprimable, tandis que le son de
sa voix frapait mon oreille... Il ne me pressait pas de lui
répondre... Avec quelle adresse il a fait parler jusqu'à mon
silence!... Et ces présens?... Il ne me les fait pas comme monsieur
Apatéon; il n'éxige pas que je m'en pare pour lui; que... Il ne veut
me voir, sans m'aborder, que dans des lieux, où l'innocence et la
pudeur n'ont rien à craindre... Qu'il paraît tendre! Ah! mon père sans
doute l'aurait aimé; il l'eût destiné pour sa fille... Et pourquoi
donc mon cœur se trouble-t-il seulement de songer à lui?...
L'aimerais-je? est-ce-là ce qu'on nomme de l'amour?... Je ne le crois
pas, mais je voudrais bien l'aimer, et qu'il me fût toujours fidèle...
Il ne le sera pas: mille autres beautés plus séduisantes que la mienne
le toucheront; des filles adroites m'enlèveront son cœur. Il
m'oubliera... Que j'en serai fâchée!
«Dolsans... Il ne saurait être aussi tendre que Lussanville... Aimable
Lussanville!... Dolsans dit qu'il m'aime... Et s'il m'aimait de tout
son cœur; que Lussanville m'oubliât, ne serais-je pas toujours
heureuse?... Mon cœur ne me répond rien... Ah Lussanville! soyez
constant!... Mais, s'il ne l'était pas?... Je sens... je crois sentir
que je serais malheureuse... Pauvre orfeline, abandonnée, ou plutôt,
obligée de fuir comme un monstre, le seul ami qui restât à mon père,
il me sied bien, de préférer le plus aimable, et le plus riche, qui
peut être... que sait-on?... est un fourbe. O Dolsans! la raison du
moins est pour vous, et mon cœur ne méprisa jamais ses conseils...
Irrésolutions que les sages avis de mon père feraient cesser, vous me
tourmenterez longtems encore! Ciel! fais-moi connaître le plus digne,
et s'il se peut, que ce soit Lussanville!»
Agathe revint. Profondément ensevelie dans ces idées, Fanchette
oubliait qu'elle avait promis d'accompagner la marchande et sa fille
dans une visite: la présence de sa jeune compagne l'en fit
ressouvenir: elle se prépare, et veut prendre ce joli soulier vert que
Dolsans avait vu: elle cherche, ne trouve rien, n'y fait pas grande
attention, et sort avec Agathe.
CHAPITRE XVI
_Où le pied de Fanchette soumet tout._
APRÊS le bonheur de voir et d'entretenir ce que l'on aime, il n'est
rien de si doux que de recevoir de sa main l'image de ses attraits: si
ce soulagement à l'absence manque encore, l'amant bien épris revoit sa
maîtresse dans ce qui fut à son usage; une pièce de son ajustement lui
rapelle tous les charmes de celle qu'il adore. Ce qu'il touche n'est
rien, mais son amante l'a consacré, c'est un trésor à ses yeux.
En jurant à sa belle maîtresse de l'aimer toujours, Lussanville avait
aperçu sur une comode sa jolie chaussure; en sortant il s'en était
adroitement emparé; en se levant le lendemain, il écrivit ce billet.
BILLET
DU JEUNE LUSSANVILLE A MADEMOISELLE FANCHETTE
_Je vous adore; et pour vous le prouver, je me condanne au
suplice le plus cruel pour un amant, à l'absence; mais hier, je
volai l'ornement de ce joli pied, qui fut le premier de vos
attraits qui frapa ma vue: ce n'est pas que j'aie besoin de
quelque chose pour me rapeler mon vainqueur; mais ce que je tiens
a porté la divinité qu'adorera toujours Lussanville, c'est le
plus précieux de tous ses biens[16]. Il ne le rendra qu'en
recevant votre foi. L'excuserez-vous, mademoiselle?... Non; si
vous le haïssez et qu'un autre... Mais si votre cœur vous parle
pour moi, vous ne verrez, dans cette action trop libre, que le
plus ardent amour._
LUSSANVILLE.
«Fanchette, dit la marchande, aprês que la belle Florangis eut lu ce
billet, l'excusez-vous?--Oui, madame, répondit la jeune personne.» Et
rien moins que contente, la bonne maîtresse descendit dans sa
boutique.
Monsieur Apatéon était malade de rage de n'avoir pu retrouver
Fanchette: la gouvernante vint le jour même aprendre à sa pupille
cette intéressante nouvelle. L'aimable Florangis parla de Lussanville,
et montra son billet. «Un billet encore, dit la bonne Néné! Eh
mais!... Comment!... En vérité... j'ai la meilleure opinion
du monde de ce jeune Lussanville.--Parlez-vous tout de bon, ma
bonne?--Oui, mais ne m'en croyez pas si vite: les hommes...--Eh
bien! les hommes?--Si vous saviez combien ils ont de finesses
différentes!--Ressemblent-ils tous à monsieur Apatéon?--Ah! vraiment,
ce ne serait que demi-mal, s'ils se ressemblaient tous: mais l'un
fait la sainte-nitouche: l'autre paraît tendre, sincère, de la
meilleure foi du monde; vous pouvez vous fier à lui; il ne veut
rien... et prétend tout. Celui-ci va se pendre, si vous ne l'aimez, se
jeter dans la rivière, ou tout au moins mourir en langueur, qui...
huit jours aprês qu'il ne desire plus rien, vous regarde avec
indifférence. Celui-là traite l'amour cavalièrement; mais il épie
l'occasion comme le chat fait la souris. L'on en voit jouer les grands
sentimens, fulminer contre les trompeurs de filles, et cela, ma chère
Fanchette, pour les mieux tromper. Il en est qui donnent brusquement
l'assaut, et vous disent pour la première fois qu'ils vous aiment, en
montrant une audace qui prouve tout le contraire. Enfin l'on trouve
quelquefois un amant qui prend notre rôle, et fait le précieux; il met
adroitement sous nos yeux tout ce qu'il vaut, et bien davantage
encore; c'est une coquette en pourpoint: croiriez-vous que ces vils
originaux ont l'art d'attirer dans leurs filets: Hêlas! ma chère
enfant, je ne le croirais pas sur le rapport d'autrui; mais on
s'instruit à ses dépens[17]: tous ces gens-là m'ont trompée.»
La gouvernante avait les yeux humides, en achevant ces mots, et jurait
au fond de son cœur qu'ils ne tromperaient pas la jeune Florangis.
Ensuite elles sortirent ensemble pour quelques emplettes que la bonne
Néné voulait faire pour sa chère fille. Un long mantelet, une immense
calèche ensevelissaient la jeune personne, de sorte qu'elle était
voîlée comme une femme turque qui sort pour aller au bain: cependant
Fanchette attirait les regards; tous les yeux se fixaient sur son joli
pied: elle ne rencontra pas un homme dont il ne touchât le cœur; pas
une femme dont il n'émût la bile; personne dont il n'excitât
l'admiration.
Lorsqu'elles furent chez le marchand, les garçons, au lieu d'écouter
la vieille Néné, regardaient le pied de Fanchette, et si les ordres du
maître de la maison ne les eussent tirés de leur extase, peut-être la
bonne et sa chère fille n'auraient pas obtenu sitôt qu'on leur vendît
de l'étofe. Lorsqu'ils virent les traits de l'aimable Florangis leur
admiration n'augmenta pas: ils se disaient: Qu'elle est belle!.....
mais elle n'en avait pas besoin.
C'était chez un vieillard voisin du père de Fanchette, que la bonne
achetait. Il n'était pas moins frapé que les jeunes-gens des grâces de
cette aimable personne. Néné lui dit qu'il voyait la fille de son
ancien confrère. Le vieillard surpris, l'examine de plus prês, dit
qu'il la remet, et veut l'embrasser: Fanchette évita l'accolade: mais
il s'empara de sa main; il la pressait assez rudement, en lui disant
tout bas, tandis que la gouvernante choisissait, rebutait,
bouleversait, et ne trouvait rien digne de sa pupille: «Ma belle
voisine, je vous ai vue toute enfant; je me sens pour vous une
affection que vous pouvez mettre à l'épreuve; toute ma maison est à
vous, et je ne desire autre chose que de vous servir de père et
d'ami.» Fanchette se rapela monsieur Apatéon, fit au marchand une
profonde révérence, et le remercia. «Il faut accepter mes offres, ma
belle enfant, vous serez chez moi comme ma fille, et je vous
marierai.» Ici Fanchette fut en défaut: jamais Apatéon n'avait parlé
de la marier: elle aurait été bien charmée qu'on l'eût mariée avec
Lussanville; avec cet amant si tendre, qui regardait comme un trésor
ce qu'elle avait touché: mais comme elle était prudente, elle remercia
de nouveau le marchand, et s'aprocha de sa bonne.
Tandis qu'elles se fesaient montrer des étofes, deux jeunes cavaliers
qui les avaient suivies, dês leur sortie de chez la marchande de
modes, en fesaient aussi déployer à côté d'elles: dans le magazin du
marchand rien n'était à leur gout que Fanchette; aussi ne
regardaient-ils qu'elle. Si Fanchette restait en place, ils admiraient
son éblouissante beauté; si l'aimable personne fesait un pas, leurs
yeux se fixaient sur son pied mignon: ils voulurent plusieurs fois
lier avec elle un entretien: Fanchette répondait avec modestie, mais
elle ne répondait qu'un mot et s'éloignait.
Enfin la bonne Néné se détermina pour un satin, que le vieillard avait
lui-même été chercher dans un cabinet séparé. Jamais on ne vit rien
de si bon gout: sur un fond blanc-perle, courait un dessin vert et
rose, d'où s'échapaient des fleurs argent et lilas. Le prix qu'on
demanda parut si médiocre, que la belle Florangis et sa bonne crurent
que le marchand se trompait; elles le lui firent remarquer. Mais il
les assura qu'il y gagnait encore. Les deux jeunes-gens et les garçons
s'écrièrent comme de concert: «Oh! que cette étofe aura de grâce,
lorsqu'elle l'embellira!»
CHAPITRE XVII
_Qui doit avoir de grandes suites._
JAMAIS Néné n'avait été si contente: elle paya, se chargeait de
l'étofe; Fanchette avait d'autres bagatelles: mais soit qu'un
coup-d'œil du vieillard les eût instruits; soit d'eux-mêmes, les
garçons les en débarassèrent malgré elles, et leur offrirent leur bras
pour les remener. «Que vous êtes charmante, mademoiselle, disait le
plus aimable des deux, qui conduisait Florangis! je m'estimerais
heureux, si vous me permettiez de vous rendre quelques visites, et de
me faire connaître: Je suis riche; de bonne famille; mes ancêtres
sont commerçans en draps depuis plus d'un siècle: On m'a placé chez
monsieur Delaunage, parce qu'on marchande son fonds pour moi: Vous
voyez que c'est un établissement avantageux et tout formé: Ma mère
m'adore: toutes mes volontés seront une règle pour elle; d'ailleurs
votre nom est connu; monsieur votre père se ruina, mais il ne fit tort
d'un sou à personne; son honneur est entier dans le corps des
marchands: Consentez à devenir ma compagne, à rentrer dans un état
pour lequel vous êtes née.»
Ce jeune garçon parlait bien raisonnablement, et Fanchette aimait la
raison. Dolsans n'avait pas un moment balancé Lussanville: Satinbourg
(c'est le nom du jeune marchand) pensa l'emporter, non par
l'inclination; mais par la convenance, la douce égalité, l'amour d'un
premier état. La jeune fille répondit sagement: «Monsieur, je suis
reconnaissante des sentimens que vous me montrez; mais je crains un
engagement, et des raisons fortes me font une loi de n'y pas songer
encore: vous ne pouvez me rendre de visites; cela ne serait pas séant:
mais voyez ma bonne.» Ces derniers mots satisfirent le jeune garçon
marchand.
Celui qui conduisait la gouvernante ne s'oubliait pas. «Cette jeune
demoiselle dépend de vous, madame, lui disait-il: vous ne seriez pas
fâchée de lui trouver un établissement honnête; et je suis votre
affaire. Un frère aîné que j'avais, vient de mourir: mon père, chez
lequel je vais retourner, demeure rue saint-antoine. Sa boutique vaut
au moins celle de M. Delaunage: il est âgé, infirme, veut se retirer,
et va tout me remettre: voyez, informez-vous; il se nomme Damasville:
je préfère mademoiselle Florangis au parti le plus riche, et je ferai
mon possible pour la rendre heureuse.--Vous êtes bien honnête,
monsieur, répondit la bonne Néné.» Et l'on arrive.
Tandis que la gouvernante rendait compte à sa pupille des propositions
de Damasville, les deux jeunes cavaliers, de retour avant elles,
parlaient à la marchande de modes. L'un était le comte d'A***, et
l'autre le marquis de C***; charmans, riches, maîtres d'eux-mêmes.
Leurs vues n'étaient pas honnêtes comme celles de Lussanville, mais
ils étaient puissans; ils offrirent tout-d'un-coup à la marchande, de
faire la fortune de sa nièce et de la rendre une fille de conséquence:
Il ne s'agissait, disaient-ils, que de perdre un honneur de préjugé,
pour en avoir un autre infiniment plus commode, et plus considéré dans
le monde. La marchande (et de modes encore!) élevée chez les
ostrogoths, ne connaissait pas cet honneur-là; elle les assura que
jamais elle ne consentirait à l'échange, et les pria sérieusement de
n'y plus songer.
CHAPITRE XVIII
_Foule d'amans._
DURANT la maladie de monsieur Apatéon, qui fut longue, Fanchette et sa
bonne sortirent quelquefois. Néné crut bien faire de conduire sa
pupille chez celles des connaissances de ses parens inconnues à
monsieur Apatéon, et qu'elle estimait le plus; afin qu'à son retour,
l'oncle de la belle orfeline eût moins de peine à la retrouver. Les
malheurs de monsieur de Florangis avaient fait des ingrats de tous ses
amis; le joli pied de sa fille les rendit tous criminels. Il n'y eut
pas un vieillard qui ne tâchât de la séduire, pas un jeune-homme qui
n'entreprît de la toucher.
Lussanville n'avait pas manqué une seule occasion de voir sa maîtresse
lorsqu'elle sortait: mais il était impossible, de la manière dont
Fanchette était voîlée, qu'il en fût remarqué. Un jour il ne put
résister à l'envie de lui dire quelques mots: il aborde timidement la
bonne, et salue son amante: le cœur de Fanchette tressaille, en
entendant sa voix; elle rougit en le regardant. Le jeune Lussanville
parla de sa tendresse; il était si vrai, si persuasif; il s'exprimait
d'une manière si touchante, que Néné prenait plaisir à l'écouter. Il
offrit de les aider à marcher: la bonne accepta: pour la première fois
cet amant passionné toucha le beau bras de Fanchette: il osa lui
presser la main: la jeune fille était vivement émue, ses genoux
tremblaient, et son cœur disait: Cher amant! seras-tu fidèle? mais sa
bouche gardait le silence. Quel heureux état! si l'on en bannissait la
crainte, il serait moins délicieux.
Dolsans, non moins amoureux, voyait tous les jours Fanchette chez sa
tante: le nom de parent qu'il prenait avec elle, semblait lui donner
des droits à sa familiarité: cependant il ne put jamais obtenir de
l'accompagner. Il ne pouvait douter de la passion de Lussanville: la
marchande ne lui cacha pas les propositions du marquis de C***: le
jeune peintre frissonna: il résolut de suivre sa maîtresse dès qu'elle
sortirait, pour la secourir dans le besoin. Tant qu'il n'avait entendu
louer Fanchette que par des inconnus, son humeur jalouse l'avait fait
souffrir beaucoup moins, que son amour n'avait été flaté: mais
lorsqu'il reconnut Lussanville, il ne se posséda plus. En le voyant
aborder Fanchette et sa bonne, qui le recevait d'un air familier et
content, il lui passa dans l'esprit mille projets funestes. Insensé!
ignorait-il qu'on ne doit disputer le cœur d'une belle, qu'en
s'efforçant de surpasser son rival, en vertus, en talens, en amour!
Dolsans se proposait d'attaquer Lussanville, dês qu'il aurait quitté
la belle Florangis et Néné: mais, pour combler sa douleur et sa
jalousie, le jeune-homme entra dans la maison avec elles.
C'était chez une parente de la mère de Fanchette, que Néné conduisait
sa pupille. Cette femme les reçut froidement d'abord; mais lorsque
Lussanville eut dit en confidence à la bonne dame ce qu'il sentait
pour sa petite cousine, et qu'il l'eut instruite du dessein formé de
l'épouser, elle changea de ton, et lui fit mille caresses: la future
compagne de monsieur de Lussanville était tout autre chose à ses yeux,
que la jeune et pauvre Fanchette. La bonne exigea, lorsqu'elles
voulurent se retirer, que Lussanville restât; elles s'en retournèrent
seules, malheureusement.
En arrivant chez la marchande de modes, elles trouvèrent un essaim
d'amans, qui semblaient s'être donné le mot. Satinbourg et Damasville
accoururent les premiers audevant de Fanchette. Ils la prièrent de
décider entr'eux. La jeune Florangis venait de voir Lussanville: elle
les assura tous deux qu'elle voulait rester libre longtems encore, et
les pria de cesser leurs visites. La bonne et la marchande, de leur
côté, congédiaient un jeune avocat qui commençait à se distinguer au
palais, par des plaidoyers fleuris, en stile de ruelle: un jeune
procureur, qui se sentait la conscience chargée, parce que son père
avait accablé de frais injustes celui de Fanchette, pour avoir à vil
prix une jolie maison de l'infortuné marchand, voisine de la sienne;
un neveu d'Apatéon, qui desirait ardemment la mort du vieillard
voluptueux, mais qui paya plutôt que lui le fatal tribut à la nature;
un commis, qui voulait se donner une jolie compagne, pour l'employer à
faire sa cour à ses protecteurs, et parvenir plus rapidement; et vingt
autres, tous enfans de ceux qui virent d'un œil indifférent ou
satisfait la ruine de monsieur Florangis. La bonne Néné nageait dans
la joie. «Ma chère fille, disait-elle, voici de quoi choisir; mais
n'écoutez votre cœur, que lorsqu'il vous parlera de concert avec la
raison.--Ma bonne?... Lussanville?--Voila celui que vous préférez; il
le mérite, chère Fanchette, s'il est fidèle; mais le sera-t-il?--Je le
crois, ma bonne.--Il ne faut rien croire, et douter de tout.--A
l'exception de mon parfait dévoûment, madame, dit le marquis de C***
qui s'était aproché sans qu'elles l'aperçussent: J'ai un rang, des
titres, des parens puissans, je suis sincère, jeune, tendre; je ne
vous dis pas que j'épouserai mademoiselle, je serais un menteur; mais
hors cela qu'elle forme des vœux, je vais les remplir, sans hésiter,
sans différer; sa fortune ne lui coûtera qu'un signe de tête, ses
gouts, ses fantaisies, ses caprices seront des loix; un équipage
brillant, des diamans, des bijoux, une petite maison délicieuse, cent
autres choses dont je ne parle pas, tout cela n'est pas indifférent,
un mot, elle va l'avoir: Il en est mille qui ne se le feraient pas
répéter deux fois; mais vous, c'est autre chose; on attendra vos
résolutions; huit jours suffiront-ils? parlez? on pourrait aller
jusqu'à quinze: ne vous préparez pas un repentir, en refusant un homme
aimable et l'aisance, qui viennent vous chercher... Je ne demande pas
de réponse aujourd'hui; je reviendrai. Adieu, mon adorable, jusqu'au
revoir.» Tout cela fut prononcé avec tant de volubilité, qu'il avait
été impossible de l'intérompre. «Eh! ne vous donnez pas la peine de
revenir, monsieur, lui cria la gouvernante, en le voyant disparaître:
je vous déclare dês aujourd'hui, qu'une couronne, au prix que vous
nous offrez vos dons, ne nous tentera jamais.» Le marquis feignit de
n'avoir pas entendu, et s'éloigna.
Un équipage s'arrête à la porte en ce moment: Il en sort un gros homme
court. Fanchette fit un cri de frayeur; elle le crut monsieur Apatéon.
Il s'aproche; jette un regard protecteur sur tout ce qui l'environne,
et s'assiéd en soufflant. «C'est donc à vous cette belle enfant,
dit-il à la marchande? Elle est assez bien, ajouta-t-il, en regardant
la jeune Florangis d'un air effronté. Dites-moi, ma fille, ne vous
ai-je pas vue quelque part?...» Fanchette baissait les yeux en
rougissant. «En vérité, je lui trouve un air d'innocence... je m'en
accommoderai... Ah! ciel!... eh! ma belle pouponne! quel joli bijou
vous avez là?... Non, je me trompe, vous n'êtes pas celle que je
croyais avoir déja vue au bal de saint-cloud: j'aurais remarqué ce
joli pied-là. Il est plus vrai qu'il ne le fut jamais que 3 et 3 font
six, plus 4 font dix, que vous êtes une perfection... Mais, où
va-t-elle?... Écoutez, écoutez, la petite! on vous veut du bien...
Rapelez-la donc; elle ne m'entend pas.» La gouvernante n'avait jamais
eu d'amant financier; à peine comprenait-elle quelque chose à ce qu'il
venait de dire. La marchande, plus connaisseuse, répondit d'un air
froid: «Monsieur, on vous aura trompé ce n'est pas chez moi qu'on vous
aura dit. Voyez ailleurs.--Si fait, parbleu! je vous trouve plaisante:
mon agent m'aurait trompé! moi! Cette jeune personne ne se
nomme-t-elle pas Fanchette? ne l'avez-vous pas en aprentissage?
n'est-elle pas jolie, orfeline, et pauvre? et par conséquent ce que je
cherche.--Eh! pourquoi, monsieur, la cherchez-vous, dit bonnement la
gouvernante?--Belle demande! parce qu'elle est jolie; que j'aime les
jolies femmes, et que je les paye.....--Allez, monsieur, reprirent à
la fois la marchande et Néné; sortez; je ne pourrais commander
davantage à mon indignation: cherchez autre part les malheureuses
victimes de vos débauches.....--Adieu, mes belles dames, adieu: la
jeune fille sera peut-être plus traitable: adieu. Vous enragez: mais,
vous voyez bien que l'on ne saurait plus s'adresser à vous: votre tems
est fait. Adieu.» Il part, en achevant ces mots, et laisse la bonne
Néné três-scandalisée de sa grossièreté brutale.
CHAPITRE XIX
_Où Fanchette est modeste et généreuse._
LA pudeur venait d'obliger Fanchette de fuir: elle s'était enfermée
dans sa chambre avec la jeune Agathe. L'aimable fille réfléchissait
sur cette foule d'amans qui demandaient sa main: pour les autres, tels
que l'impudent financier, le comte, le marquis, etc., elle ne leur
fesait pas l'honneur de s'en occuper. Elle reprit son ouvrage, et
travaillait. «Méritons d'être l'épouse de Lussanville, se disait-elle:
je n'ai pas de bien; je ne puis devenir son égale que par la vertu.
Mon père me traça la route que je dois suivre: ce n'est qu'en
exécutant avec fidélité ses derniers ordres, que je serai digne de mon
amant.» Un tendre soupir suivit cette réflexion modeste.
Fanchette était tranquille: un cri perçant, poussé par la marchande,
la tira de sa douce rêverie: les deux jeunes filles frissonnent, et
volent auprês d'elle. Quel spectacle s'offre à leurs yeux! Dolsans,
porté par quatre hommes: son sang coule d'une large blessure:
Lussanville, fondant en larmes, le suit! «Vous voyez un coupable,
mademoiselle, dit le jeune peintre à Fanchette, dês qu'il l'aperçut,
que le ciel punit: je vous aimai, je vous adore encore à mon dernier
moment... mais j'étais indigne de vous... puisque j'ai pu devenir
criminel... Je viens d'attaquer un homme que vous me préférez... Je
lui aurais arraché la vie sans remords peut-être, et je le vois donner
des larmes au sort que je mérite...» Il se tut: et les sanglots
étoufaient l'aimable Florangis. «Ah madame! dit-elle à la marchande,
c'est donc moi qui suis la cause de son malheur!... Dolsans! puis-je
racheter vos jours aux dépens de mon bonheur et de ma vie... Oui,
madame, ajouta-t-elle, en regardant sa maîtresse, qu'il vive...
employez tout pour le sauver; et... s'il faut ma main... s'il ne peut
suporter le jour qu'à ce prix, je n'écouterai point mon cœur qui me
parle pour son rival; je la promets, et je la donnerai.»
Lussanville entendit ce cruel arrêt. «Ah! Fanchette! lui dit-il à
demi-bas, vous m'aimiez!... et je vous perds! Si j'avais su qu'il n'y
avait point de milieu pour moi, entre la mort et ce revers, je
n'aurais pas défendu ma vie, qu'on attaquait avec fureur... Mon sort
est donc décidé... Une main teinte de sang ne se joindra jamais avec
la vôtre... Adieu. Je vais mourir.--Ne me rendez pas plus malheureuse
encore... Je vous aimais; je vous aime: mais il ne me sera plus permis
de vous le dire, ni de vous voir... Si vous étiez à la place de
Dolsans, je ne vivrais plus...--O ciel! qui l'eût pensé, que je serais
infortuné en entendant cet aveu flateur!» Accablé de douleur,
desespéré, le jeune amant s'éloigne en pleurant.
La blessure de Dolsans n'était pas aussi dangereuse qu'on l'avait cru:
sa tante, rassurée, caressait Fanchette, en lui répétant, que bien
loin de l'accuser du malheur de son neveu, elle allait lui devoir son
bonheur et sa vie. La jeune Agathe se joignait à sa mère: elle
embrassait l'aimable Florangis: «Que j'aurai de plaisir à vous nommer
alors tout-de-bon ma cousine, lui disait-elle!» Fanchette versait des
pleurs: mais elle ne se repentait point du sacrifice: son âme
généreuse fesait une bonne action, sans se mettre en peine d'en
savourer la douceur.
CHAPITRE XX
_Le pied lui glisse: elle va tomber._
KATHÉGÈTES, ce vieillard respectable, gouverneur de Lussanville, fut
frapé de l'air de tristesse de son élève. Mais il avait pour maxime,
de ne faire jamais de questions: il prit seulement un air de douceur
et de bonté, plus marqué qu'à l'ordinaire, afin d'exciter la
confiance. Il fut plus surpris encore de la réserve de Lussanville, et
de se voir pressé d'accomplir un dessein formé depuis longtems, de
visiter les principaux états de l'europe: le jeune-homme semblait
auparavant n'envisager ce voyage qu'avec répugnance, et l'avait
entièrement rompu, depuis qu'il connaissait la belle Florangis.
Monsieur Kathégètes sentit bien qu'il y avait quelque chose
d'extraordinaire: il remarqua que tout ennuyait Lussanville; qu'il ne
se trouvait bien nulle part. «Il aime, disait le bonhomme... mais il
veut fuir! je voudrais bien connaître celle qu'un amant si bien fait a
trouvée cruelle.» La curiosité l'emporta sur ses principes.
«Qu'avez-vous? dit-il un jour à l'aimable jeune-homme.--Ah!
mon papa!... j'aime, je suis aimé... et pourtant, je suis
malheureux!--Vous m'ôtez un sujet d'étonnement pour en faire naître
un autre...--Ne m'en demandez pas davantage; ce serait aigrir mes
maux.» Et le vieillard se tut. Son élève se tourmentait; il se
répandait dans les assemblées: puis tout-à-coup prenant d'autres
dispositions, s'enfonçait dans une solitude absolue: mais le trait
était dans son cœur; sa douleur le suivait par-tout[18]. Il rendait
souvent des visites à la bonne Néné, qui tâchait de le consoler, en
lui disant de ne pas désespérer encore. Il la pria d'accepter pour sa
pupille le présent qu'il avait fait: elle résista d'abord; ensuite
elle se laissa toucher, et le tendre jeune-homme se crut moins
malheureux.
Les autres amans de Fanchette ne se découragèrent pas: monsieur
Delaunage envoyait tous les jours de nouveaux dons qu'on refusait;
Satinbourg et Damasville ne pouvaient obéir à l'ordre de ne plus
revenir: Le marquis et le comte fesaient toujours des promesses
éblouissantes; mais le financier prenait une autre route. Un jour
l'aimable Florangis sortait d'une église: un carosse barrait la porte.
Fanchette se présente pour passer: deux grands laquais la prennent
entre leurs bras, l'y placent malgré elle, ferment les portières, et
le char vole. Lorsqu'il s'arrêta, la jeune personne se trouva dans la
cour d'une maison superbe: on la porte dans un apartement
somptueusement meublé: elle y était à peine qu'elle vit entrer
l'individu massif et rond, qui lui parla si cavalièrement chez sa
maîtresse. «Ma reine, lui dit-il en l'abordant, ne craignez rien: vous
êtes libre ici; ce n'est pas mon usage d'employer la violence avec les
belles.--Pour me prouver que vous dites vrai, monsieur, permettez que
je me retire sur le champ.--Mon cœur! pas sitôt: il faut du moins
m'écouter auparavant. Pourquoi faire la bégueule et la sauvage? En
vérité, mon enfant, si vous conservez cette manie-là, vous ne percerez
jamais, et, jolie comme vous êtes, ce serait réellement dommage: vous
pourriez prétendre à tout... Voulez-vous, par un mariage légitime et
cérémonieux, vous ensevelir avec un malôtru? ma foi! ce n'est pas mon
avis. Je veux vous donner des lumières, des conseils; vous parler en
ami... Allons, petite... Mais pourquoi!... Voyez qu'on lui fait grand
mal!... soyez moins farouche. Asséyez-vous.--Non, monsieur; je veux
m'en aller.--Ah! belle pouponne, un moment... Eh! laissez-nous donc
voir ce petit pied, il est si joli! pourquoi le cacher!...--Je ne suis
point faite, monsieur, non, je ne le suis point, pour cette
humiliation.--Eh! qui prétend vous humilier!... Écoutez, ma fille: cet
agrément là peut seul faire votre fortune, et je vous avouerai, moi,
que c'est ce qui me plaît davantage en vous. Mon aimable enfant, ne
croyez pas que je veuille vous faire vieillir avec moi: je change
souvent: j'ai des trésors; je les partage avec celles que je quitte:
on sait que je suis de bon goût: m'avoir eu, c'est un titre pour
trouver un autre amant.--Je ne veux, monsieur, ni de vos richesses, ni
d'amant.--Je suis plus instruit de vos affaires que vous ne pensez,
belle Fanchette; vous allez épouser un maladroit que vous n'aimez pas,
et vous vous arrachez à l'amant que vous préférez: Je sais tout cela:
voici la proposition que je vous fais: Dans huit jours vous épouserez
Lussanville fils de ma sœur et mon pupille; je vous doterai
richement: cela n'a-t-il rien qui vous tente?--Hêlas!... Monsieur,
j'ai promis d'épouser Dolsans, de me sacrifier, pour lui sauver
la vie, et je tiendrai ma promesse.--Ah! pour le coup, ma belle,
je ne vous conçois plus. Quoi!... Vous n'aimiez donc pas
Lussanville?--Pardonnez-moi.--Et vous le refusez?--Oui, monsieur.--La
raison, s'il vous plaît, de ce procédé rare?--C'est que tôt ou tard
j'occasionnerais la mort de Dolsans, ou la sienne, et je ne crois pas
acheter trop une si chère vie aux dépens même de mon bonheur.--Mais où
donc a-t-elle vécu? Ma foi, ma mignonne, les romans vous ont tourné la
tête. Il faut la guérir. De sorte que, sous le sceau du plus
inviolable secret, vous seriez bien loin de me rien accorder, pour
recevoir la main de mon neveu, et l'assurance de succéder à toutes mes
richesses.--Ah ciel! quelle horreur!...--Elle s'effraye! ah! je veux
la guérir! répétait-il en riant.»
Pour réussir à cette cure, merveilleuse, selon lui, le financier
accable Fanchette de sa lourde masse, et se met en devoir de ravir des
faveurs, dont la moindre était d'un prix au-dessus de tous ses
trésors[19]. L'aimable fille, comme tant d'autres, aurait pu céder à
la violence[20]; mais elle était vertueuse tout-de-bon: elle s'échape:
le pesant _midas_ la poursuit: telle autrefois Syrinx fuyait devant le
dieu inventeur des chalumeaux. Fanchette, hors d'haleine, apelait de
toutes ses forces: mais quels secours espérer dans une maison vendue
au crime? Épuisée de lassitude, tremblante, le pied lui glisse, elle
va tomber; le financier avance un canapé, qui la reçoit. Avant qu'elle
puisse se relever, il est à ses pieds; il s'en empare; il les baise un
million de fois: Tous les efforts de Fanchette pour se débarrasser,
sont inutiles. Elle fond en larmes. «O! mon père! s'écrie-t-elle,
votre fille touche à sa perte; mais elle n'est pas ici par son
imprudence... Eh! quoi! un scélérat peut donc souiller l'âme la plus
pure!...» Elle finissait à peine ces mots, qu'on frape rudement: le
financier se relève: il hésite, mais enfin, voyant qu'on redoublait,
il ouvre lui-même: c'est Lussanville qui paraît: Fanchette s'élance
dans ses bras. «Sauvez celle que vous avez aimée, s'écrie-t-elle;
arrachez-la des mains d'un barbare, que mes larmes ne touchaient
pas...» Dans ce moment d'indignation et de douleur, Lussanville cola
sa bouche sur celle de Fanchette, qui ne la détourna pas; il
l'emporte; et l'éloigne de la demeure d'un infâme.
CHAPITRE XXI
_Fanchette perd une de ses mules._
PLUS léger que zéphyre, lorsque de son haleine, il agite doucement les
tiges des fleurs, Lussanville avec son précieux fardeau, gagnait sa
voiture: l'air effrayé de Fanchette fut remarqué par deux inconnus,
qui dans ce moment se trouvèrent vis-à-vis la demeure du financier.
L'un d'eux sur-tout, vivement frapé des traits de la jeune personne,
la considérait avec intérêt. Ses regards vont se fixer sur un petit
pied, qu'une mule mignone contenait à demi. L'émotion que lui causent
ce pied séduisant et cette mule délicate fait palpiter son cœur.
Également touchés pour une fille jeune et belle, à laquelle ils
croient qu'on fait violence, tous deux se disposent à la secourir: ils
accourent. La belle Florangis, qui les prit pour des satellites du
financier, s'élance précipitamment dans la voiture de Lussanville: les
deux inconnus, qui s'imaginent qu'elle est contrainte, la saisissent
par sa robe: «Cher ami! s'écrie Fanchette!» et ses bras ceignent
Lussanville. Au nom si doux qu'elle vient de donner au charmant
jeune-homme, les libérateurs s'arrêtent, se regardent, et conviennent
qu'avec cette figure, on n'est jamais réduit à forcer les filles. Mais
la jolie mule de Fanchette avait tenté le plus aparent des deux
inconnus[21]: dans le mouvement précipité que fit l'aimable fille pour
se débarrasser de ses mains, son pied s'embarrassa; l'inconnu sut
profiter de son trouble pour faire glisser le bijou qui l'avait
charmé; il s'en empare adroitement, fait un compliment flateur à la
jeune beauté, explique quelles ont été leurs vues en s'aprochant: on
leur répond par une inclination profonde, et la voiture part comme
l'éclair.
Les deux inconnus paraissaient étrangers: En effet, l'un était un
riche habitant des colonies françaises en asie; l'autre, le gouverneur
d'un fils unique que ce particulier avait renvoyé en france il y avait
plusieurs añées. Le jeune-homme était disparu tout-à-coup dans un tems
où il était préocupé d'une passion violente: son gouverneur s'épuisa
vainement en recherches: rebuté, désespéré, il avait été lui-même
porter au père de son élève la nouvelle d'un si grand malheur. Ils
étaient de retour depuis quelques jours seulement.
«Quel trésor! disait l'asiatique à l'instituteur. Dans la position, où
je me trouve, une fille si belle pourrait seule adoucir l'amertume
répandue sur le reste de ma vie: oui, je bénirais le ciel de l'avoir
rencontrée, si je ne lui croyais un mari... Mais, que sait-on?
peut-être n'est-elle que sa maîtresse?... Malheureusement tous les
moyens de nous en assurer nous manquent.--De toutes manières,
répondait le gouverneur, vous devez en abandonner la poursuite; cette
jeune personne étant ou mariée, ou indigne de vous fixer.--Indigne de
me fixer!... Voyez, mon vieux ami, voyez cette mule, et
représentez-vous les traits de celle qui l'a portée... mais voyez-la
donc!--A quarante ans révolus, vous! séduit par un pied mignon! ah!
ah!...--Eh! vous même, qui riez de si bonne grâce, y résisteriez-vous?
Le parti en est pris: il faut découvrir son nom, sa fortune: nous
avons tout employé pour retrouver une malheureuse famille que j'ai
laissée... dans la misère: il ne restait qu'une fille; on vous a dit à
vous-même qu'on ignore ce qu'elle est devenue... Et voilà ce qu'a
causé sans doute la malheureuse nécessité où je me suis vu de faire
croire ici ma mort. Mon fils se croyant maître de lui-même, aura
méprisé votre autorité, donné dans le désordre, et se sera perdu...
Mes parens n'ont plus compté sur moi... Nous allons faire de nouveaux
efforts: si tout est inutile... que cette jeune beauté soit libre...
quelle qu'elle ait été, je n'hésiterai pas. Combien en est-il, dans ce
sexe enchanteur, qui, séduites par un perfide, entraînées par
l'exemple, souvent livrées par celle qui devait les protéger, sont
vertueuses au sein du libertinage! car, vous le savez, sans doute, la
vertu ne consiste pas à garder une fleur que l'honnête-femme a du
donner: tout git donc dans la manière de la perdre: eh! que
reprochera-t-on à celles dont je parlais? Non, je ne leur fais pas un
crîme d'un état qu'elles n'auraient pu éviter, non... et je n'en
estimerai pas moins la jeune personne qui vient de me charmer: ma
main, ma fortune, j'offrirai tout, je donnerai tout: son empire sur
mon cœur est absolu... il l'est, ami, il l'est... et si
malheureusement elle se trouve mariée... je n'ai jamais éprouvé ce que
je ressens pour elle... je ne sais si je répondrais de ma vertu.»
En s'entretenant de la sorte, les deux amis suivaient la route
qu'avait prise la voiture de Lussanville. Ils s'arrêtent par hazard
devant la maison qu'il occupait, et reconnaissent un des domestiques
qui venait d'accompagner le jeune amant de Fanchette. Ils l'abordent
pour l'intéroger: mais Lussanville était aimé de ses gens; ils ne
s'entretenaient de leur maître que pour en dire du bien, et jamais
pour médire de ses actions: celui-ci leur tourna le dos, sans leur
répondre.
Les inconnus n'aprirent rien dans ce moment: mais l'un d'eux ne
pouvait dissimuler la joie qu'il ressentait d'avoir trouvé la demeure
de l'heureux amant avec lequel il ne doutait pas que ne vécût la jeune
fille au pied mignon. Il se retira, dans la résolution de ne rien
négliger pour découvrir quel est le sort de la belle dont il a ravi la
jolie mule (et rien de plus galant que cette mule; elle était bleu
céleste, garnie d'un rézeau en argent), il ne pouvait se lasser de
considérer ce bijou, dont la vue allait jusqu'au fond de son cœur
réveiller les desirs.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
[Ornement]
SECONDE PARTIE
[Ornement]
SECONDE PARTIE
CHAPITRE XXII
_Présens qui deviendront fameux._
LUSSANVILLE, transporté de joie d'avoir garanti son amante de l'audace
cynique d'un libertin opulent, la pressait dans ses bras, et lui
disait: «Chère Fanchette, sans le malheur qui me bannit loin de vous,
vous étiez perdue. Prêt à partir, j'ai voulu ce matin vous revoir une
fois encore: j'ai remarqué que vous sortiez seule: si votre bonne, ou
votre jeune compagne eussent été avec vous, je n'aurais pas hésité de
vous aborder; mais vous étiez seule; j'ai craint de vous déplaire. A
l'église, j'étais derrière vous. Heureusement, j'ai reconnu l'infâme
agent de mon oncle, lorsqu'on vous a enlevée. J'ai volé sur vos pas:
il a fallu faire violence à la valetaille qui le sert et l'imite dans
ses vices, avant de parvenir jusqu'à ses apartemens secrets, consacrés
à la séduction et à la débauche. Je bénis mon infortune, qui sauve ce
que j'aime. Mais, hêlas! faudra-t-il vous fuir?--Mon cœur en gémit,
partez: oui, cher amant, puisque vous l'avez résolu; je l'exige; mais
ne desespérez plus.....--Ciel! qu'entens-je! Belle Fanchette! vous me
rendez la vie.....» Sa bouche se colla sur la main de son amante:
ensuite, il leva les yeux sur elle: ils ne parlèrent plus; mais ils se
regardèrent... si tendrement!... Lussanville essuya les larmes qui
coulaient encore. On arrive chez lui. Fanchette craignait d'entrer
dans la maison de son amant: mais sa mule était égarée, et sa parure
dans un étrange désordre; elle redoutait de paraître ainsi chifonnée
aux yeux du jaloux et pénétrant Dolsans: elle dit à Lussanville: «Je
me fie à votre bonne foi;» et lui donna la main. La belle Florangis
n'eut pas lieu de s'en repentir. Le tendre Lussanville nageait dans la
joie de voir chez lui la souveraine de son âme. «Pourquoi devez-vous
en sortir, lui disait-il, de ces lieux où vous règnerez un jour!
divinité de mon cœur! c'est ici que vous serez chérie, adorée du
plus tendre des époux.» Fanchette sourit: la joie commençait à ranimer
son âme abatue. Elle avait son portrait, que Dolsans venait de finir
durant sa convalescence, et qu'il se flatait de recevoir de la main de
Fanchette; il était dans la même boîte que celui de sa mère; elle y
joignit un brasselet, qu'elle-même avait tissu de ses beaux cheveux;
et ce présent fut pour Lussanville. Elle lui redemanda sa jolie
chaussure, mais ce ne fut que pour la lui rendre. Lussanville, de son
côté, la pria de recevoir des mules magnifiquement brodées, faites sur
le modèle qu'il avait entre les mains: ce présent était nécessaire à
Fanchette; mais il lui plut indépendamment de cela; elle ne le déguisa
point: elle accepta de même la boîte de bijoux que son amant avait
prié la bonne Néné de garder; elle lui promit de se parer de ses dons.
Faveurs innocentes et précieuses! ah que vous avez de charmes pour les
cœurs tendres!... L'aimable jeune homme, pénétré de reconnaissance,
disait à sa charmante maîtresse: «Mon adorable épouse, nous devrons le
plus grand de nos biens à nos malheurs.»
Après avoir examiné le portrait de Fanchette, Lussanville jeta les
yeux sur celui de madame Florangis; il fut surpris de le trouver si
richement orné: Il allait le baiser; il pousse un cri: «Quoi! dit-il à
son amante, voila l'image de celle qui vous a donné le jour!... ô
ciel!... Mais vous m'en devenez plus chère... Oui, divine Fanchette,
et le père, et le fils... le même pouvoir les a soumis. Mais la
passion de mon père était illégitime, et fut aussi malheureuse
qu'extrême. S'il avait été témoin de la ruine de celle qu'il adorait,
il l'eût réparée... son fils va le faire... Belle Florangis! quelles
nouvelles chaînes ne formerait pas cette découverte, si quelque chose
pouvait augmenter mon attachement pour vous.» Lussanville baisa le
portrait: «Aimable mère de mon épouse, disait-il, oui, je vous adore:
on vous accuse de m'avoir ravi mon père; mais vous me donnez une
compagne qui fera ma félicité.» Fanchette écoutait Lussanville avec
étonnement: mais elle ne l'intérogea pas. Ils se regardèrent, et
s'attendrirent sur le sort de leurs parens; ils se dirent combien ils
les avaient aimés, et connurent que leurs cœurs honnêtes et sensibles
se ressemblaient.
Enfin l'aimable Florangis, remise du cruel assaut qu'elle venait
d'essuyer, suivie de son amant, retourna chez sa maîtresse: sa
présence calma les vives inquiétudes de la marchande de modes, et fit
cesser les alarmes de la jeune Agathe.
CHAPITRE XXIII
_Toutes vérités ne sont pas bonnes à dire._
DOLSANS était rétabli; et, pour obéir à son amante, Lussanville
s'était éloigné. Fanchette, en revoyant sa bonne, lui fit part de ses
nouvelles dispositions. La gouvernante aimait Lussanville; elle avait
été cruellement peinée, lorsqu'elle avait apris la résolution
généreuse de sa pupille, mais elle ne la combatit pas: Elle fit alors
éclater toute sa joie: ensuite l'horrible danger que Fanchette avait
couru la fit trembler. Cependant monsieur Apatéon commençait à se
montrer. Il était nécessaire que la jeune Florangis ne sortît plus
qu'avec précaution.
Le peintre se promettait un bonheur sans mêlange. Si Fanchette le
recevait avec froideur, il espérait tout d'une âme si belle, lorsqu'il
pourrait faire parler le devoir. Il pressa son union: la marchande
secondait son neveu, et la jeune Florangis se crut perdue: elle
ignorait que monsieur Apatéon étant son tuteur, nommé par le testament
de son père, et la gouvernante substituée par un codicile secret, on
ne pouvait rien faire que de leur consentement: elle ne vit d'autre
moyen d'éviter un malheur irréparable, que l'imprudent aveu de son
engagement avec Lussanville: elle le fit avant de consulter sa bonne.
Dolsans devint furieux. Fanchette connut alors de quelles violences
rend capable un caractère jaloux: elle fut obsédée, tourmentée jusqu'à
l'instant où Néné, instruite de tout, sut parler à la marchande avec
fermeté, en la menaçant d'ôter Fanchette de chez elle, si l'on ne
voulait pas la délivrer des persécutions de Dolsans. «Quoi! maman,
disait la jeune Agathe, mon cousin serait cause que je perdrais mon
amie! si je le croyais, je ne l'aimerais plus.»
Si les fautes que fait commettre un amour malheureux n'étaient
excusables, Dolsans serait un monstre. Il se persuada, que s'il
parvenait à ravir à Fanchette la fleur de l'innocence, il obtiendrait
sa main facilement: il l'adorait; il se déguisait à lui-même
l'atrocité de l'action, par le motif qui la lui ferait commettre. Dês
qu'il se fut arrêté à ce coupable dessein, il parut tranquille: Il
voyait Fanchette, mais sans l'entretenir de son amour; il le
renfermait dans son cœur, et ses desirs contraints n'en acquéraient
que plus de violence.
Un dimanche, Dolsans ne paraissait pas: Fanchette charmée de son
absence, mit pour la première fois la robe achetée chez monsieur
Delaunage, se para plus qu'à l'ordinaire, saisit cette occasion de
remplir la promesse faite à Lussanville, releva sa beauté par les
diamans qu'elle tenait de lui, chaussa cette jolie mule, dont
lui-même avait imaginé les ornemens[22], et commit une nouvelle
imprudence. Elle nageait dans la joie: à chaque pas, elle se rapelait
son cher Lussanville. Pour la première fois, elle-même admira les
grâces de son joli pied. «Ah! si Lussanville était encore ici, se
disait-elle, que je serais flatée! Cher amant! puissé-je n'être vue de
personne, puisque je ne le serai pas de vous! je ne veux plaire qu'à
vous; comme mon cœur n'aime et ne desire que vous!» Ensuite elle
marchait; son cœur tressaillait. »Je suis toute à Lussanville, se
disait-elle; c'est ce cher objet de ma tendresse qui m'embellit.» Ces
agréables idées répandaient sur le visage de Fanchette un air
d'enjoûment, qui rendait sa beauté plus éblouissante encore, lorsque
Dolsans parut.
Il voit les dons de son rival: il pâlit: il dissimule sa rage (c'était
encore un défaut qu'il avait aporté d'Italie, que la dissimulation:
hêlas! nous prenons les vices de nos voisins, et nous laissons leurs
vertus: voila le triste fruit qu'une infinité de jeunes-gens retirent
de leurs voyages) et jure que Fanchette ne l'échapera pas. Cependant
au fond de son cœur né vertueux, cette beauté si touchante excitait
ses remords: il se retire à l'écart: «Que prétens-tu, malheureux
Dolsans, se disait-il? et pourquoi vouloir contraindre un cœur qui ne
se donne pas? Elle est belle, tendre; je l'adore: tout doit-il donc
tourner contre elle? rendons-nous à la raison: cedons-la: méritons son
estime et son amitié... C'en est fait: je vais... Un autre, à mes
yeux, jouira d'un bien qui m'est plus cher que la vie!... qui me fut
promis!... Elle ne le veut plus... elle s'immolait; je n'étais pas
aimé...» La vertu l'emportait: ses yeux se fixent sur ce pied
séduisant, embelli de nouveau par un chef-d'œuvre de l'art; cette vue
dérange sa raison. «Eh! je la céderais, s'écrie-t-il! Non; le sort en
est jeté. Je serai coupable, mais je serai moins malheureux,
peut-être.»
La marchande et les filles devaient aller prendre l'air à la campagne:
des voitures les attendaient; on allait partir, lorsque la gouvernante
arriva. Son admiration, à la vue de sa chère fille, éclata de mille
manières: d'imprudens éloges achevèrent de porter le poison dans l'âme
de Dolsans. On sort: Agathe est déja partie: Fanchette, qui voit que
le jeune peintre doit les accompagner, prie sa bonne de la dispenser
d'être de la promenade: et Néné feint une affaire importante, où la
présence de sa pupille est nécessaire. Elles rentrent toutes deux.
Dolsans, à qui sa jalousie donnait des yeux de lynx, lance sur la
jeune Florangis, en s'éloignant, un regard furieux, suivi d'un souris
amer.
CHAPITRE XXIV
_Péril qui fera trembler._
DÊS que Fanchette fut seule avec sa bonne, Lussanville devint le sujet
de leur entretien: l'aimable fille parlait du jeune homme avec
modestie: La gouvernante souriait; et dans l'instant où Fanchette s'y
attendait le moins, elle lui rend un billet qu'elle venait de recevoir
de cet amant chéri.
BILLET
DE LUSSANVILLE A FANCHETTE.
De Bayonne, 30 mars 1768.
_Vous l'avez voulu, mon adorable épouse... (oui, je me crois
permis de vous donner ce nom, depuis que vous-même êtes venue
vous jeter entre mes bras) je quitte les lieux que vous
embellissez: mais j'ai lu dans votre cœur; je suis aimé; je
jouis du bonheur qu'aucune expression ne peut rendre, d'être aimé
de la divine Fanchette: quel sort enchanteur! Elle souffre autant
que moi d'une absence qu'elle ordonne. Je ne murmure point de la
nécessité que vous m'en avez faite, ma belle amante; j'en connais
le motif; qu'il vous rend chère à mon cœur!... Ah ma Fanchette!
ma charmante épouse! rapelez auprês de vous un homme, dont le
secours vous sera peut-être nécessaire encore... Je ne sais; mais
je frissonne quelquefois, sans sujet: les songes vous offrent en
pleurs à ma vue: je vous vois tremblante, éperdue, desespérée,
lever vers le ciel vos belles mains... Fanchette! cette nuit
encore, je croyais voir un traître, le poignard à la main,
demander votre cœur. Vous pleuriez; je voulais aller à vous: un
invincible obstacle me retenait. Je pousse un cri de fureur et je
m'éveille... Ce n'est qu'un songe, il est vrai, mais un amant,
qui ne respire que pour vous, est effrayé de la moindre
chose[23]: Au nom de notre amour; au nom du lien sacré qui doit
nous unir, chère épouse, permets à ton mari de jouir de ta
présence: Il ne peut te répondre de vivre, s'il n'obtient cette
grâce. Adieu._
DE LUSSANVILLE.
En achevant la lecture de ce billet, Fanchette lève sur Néné ses
yeux humides: «Il est donc parti, ma bonne? il est loin de moi!
Il le faut, et du moins, je ne crains plus des malheurs... Que
lui répondrons-nous, ma bonne?--Ce que vous dictera votre
cœur.--Ah!... mon cœur ne desire que lui.--Marquons-lui qu'il
revienne.--Eh! mais!... si Dolsans... Cependant je voudrais bien le
revoir.--Décidez-vous: je répons à ce qu'il m'écrit en particulier:
ajoutez seulement deux mots de votre main.»
BILLET DE FANCHETTE
au bas de la lettre de la gouvernante
POUR LUSSANVILLE.
_Je prens la plume en tremblant: ma bonne conduit ma main... Si
vous me jurez d'éviter toujours Dolsans, revenez... Que je
crains! hêlas! peut-être la démarche que je fais sera fatale à
mon amant! mais il m'en presse... revenez... Cher Lussanville! en
vous écrivant, votre épouse est parée de vos dons: elle a refusé
de sortir, pour ne point être avec votre rival: toutes mes
compagnes, ma chère Agathe surtout, ma bonne, ma maîtresse, m'ont
trouvée belle: Je me disais: Je dois mon éclat à Lussanville:
Pourquoi ce cher amant ne jouit-il pas de son ouvrage?... Quel
plaisir je goute, à me renfermer, à me cacher à tous les yeux! je
ne veux être belle que pour mon époux... Revenez; mais auparavant
écrivez à ma bonne, et jurez-nous à toutes deux de vous dérober
toujours aux yeux de Dolsans. C'est un furieux; je le crains
autant que je vous aime. Je suis toute à vous._
FANCHETTE FLORANGIS.
Il était l'heure à laquelle monsieur Apatéon rentrait. On cacheta
cette lettre: la gouvernante la prit pour l'envoyer, et quitta sa
chère fille, en lui promettant de revenir dês que le vieillard
n'aurait plus besoin d'elle. Fanchette ne pouvait se lasser de relire
le billet de Lussanville: elle le tenait encore à la main: on frape;
elle vole à la porte, croyant ouvrir à sa bonne, et c'est à Dolsans.
L'aimable fille pâlit, et veut cacher l'écrit de son amant. «Vous êtes
seul de retour, monsieur, dit-elle au jeune peintre toute
troublée?--Oui, cruelle, répond cet amant furieux, qui venait
d'écouter la conversation de Fanchette avec sa bonne. J'ai su rendre
inutile votre attention à me fuir.» En parlant de la sorte, il eut
l'audace d'arracher des mains de la jeune Florangis le billet de
Lussanville. Indignée d'une témérité si grande, elle le lui redemande
d'un ton ferme; mais en vain; il l'a déja lu: il le déchire avec
fureur.
A la merci d'un amant jaloux jusqu'à la rage, l'aimable fille
frissonna. «Nous sommes seuls ici, continua Dolsans: choisissez ou ma
main, ou... Je me punirais du crime auquel vous me contraindriez:
mais qu'importe? Il m'est plus doux de vous suivre dans le tombeau,
que de vous voir dans les bras de mon rival.--Eh bien! lui dit
Fanchette, en pleurant, arrachez-moi la vie.--O ciel! elle aime mieux
mourir que d'être à moi! Malheureux que je suis!... Belle Fanchette,
ajouta-t-il en tombant à ses genoux, ne pourrai-je vous toucher? Vous
égarez ma raison... Ah! quand je serai votre époux, vous ne verrez
plus dans ces transports qui vous sont odieux à présent, que l'excês
de mon amour... Mais non, cruelle, tu préfères ton amant à la vie...
Ne crois pas qu'il m'échape: fût-il au bout du monde, ma main teinte
de ton sang, vengera sur lui ton malheur et mon forfait.--Ciel!...
arrêtez, Dolsans!... (Eh! voila donc ce malheur que mon amant
pressentait!) Comment pouvez-vous penser à de telles horreurs!...--Vous
le demandez, Fanchette! l'amour, l'amour seul que vous outragez,
me rend coupable...--L'amour!... le tendre amour! Eh! que feriez-vous,
si vous aviez de la haîne!--Je serais assez généreux pour
l'étouffer.--Vous voulez mon malheur, ou ma mort.--Votre malheur!
Non, belle Fanchette. Vous verrez comme je sais aimer! Reine de mon
cœur, daignez seulement exercer votre empire, et je jure de
vous rendre heureuse.--Je mourrai de douleur, si je perds
Lussanville.--C'en est trop, cruelle; et ce mot me trace la route que
je dois suivre: le fer, le poison, peu m'importe: il ne saurait
m'échaper...--Mon âme m'abandonne: inhumain!... Va, tu me fais
horreur; le ciel sauvera mon amant, et je lui demande qu'il
te punisse.--Ce ne sera du moins qu'aprês que je me serai
vengé.--Écoutez, Dolsans: la raison n'a-t-elle plus...--Il vous sied
bien de me parler de raison, vous qui ne suivez pas ce qu'elle vous
dicte dans ce danger pressant; vous qui manquez à ces promesses, qui
m'ont flatté de l'espoir le plus doux.» Fanchette, jeune, sans
expérience, crut son amant perdu, si dans ce moment elle ne renonçait
encore à l'espoir d'être à lui: elle crut devoir céder. «Eh! bien,
dit-elle à Dolsans, il faut se rendre: mais je dépens de monsieur
Apatéon et de ma bonne: je ne puis être à vous, sans leur aveu.--Déja
trompé, reprit Dolsans, comment voulez-vous que je vous croye? Il me
faut un gage qui me réponde de vous, et m'assure le consentement de
ceux dont vous me parlez.--Que voulez-vous, dit Fanchette, avec le ton
de l'ingénuité?--Une preuve que vous ne vous rétracterez
point.--Exigez-la.--Vous y consentez?--Il le faut bien.» (Elle ne
savait pas ce qu'on lui demendait.) Dolsans veut la prendre dans ses
bras; la jeune fille le repousse. Il a recours à la violence. «O
perfide! s'écrie Fanchette, je t'abhorre, et plutôt tous les malheurs,
que de te nommer mon époux.» Dolsans (il faut l'avouer) n'avait pas
dessein de se rendre coupable des forfaits horribles dont il menaçait
la belle et timide Florangis; il ne voulait que l'effrayer et
l'obliger à se rendre. Sa main s'arme d'un fer: il l'apuie sur le sein
de Fanchette, qui dit en fermant ses yeux remplis de larmes: «Je ne
demande de toi que la mort... Oh! Lussanville! si tu voyais ton
amante!» Ces mots irritèrent Dolsans: il regarde Fanchette: il
s'écrie: «Et cette parure même, présent de mon rival, augmentera le
prix de ma victoire! Perfide! vous n'avez pas craint de paraître trop
belle: vous relevez tous vos attraits, et vous voulez que je renonce à
l'espoir d'en être l'heureux possesseur! Non, je le jure, rien ne peut
m'arrêter.» Transporté d'amour et de fureur, il menace; Fanchette,
glacée par la frayeur, reste immobile et desespérée[24].
CHAPITRE XXV
_Évènement fatal._
C'EN était fait sans doute, et l'occasion, sa rage, la résistance de
sa maîtresse allaient porter Dolsans à consommer un crime affreux, si
dans ce moment la gouvernante ne fût revenue. Elle apelle sa chère
fille. «Ah! ma bonne! s'écrie Fanchette, à mon secours!» Hors
d'elle-même, Néné fait retentir la maison de ses cris. Deux jeunes
gens qui cherchaient l'occasion de voir la belle Florangis, accourent
en même tems: l'un était le comte d'A***, l'autre, l'amoureux
Satinbourg. La porte ne put résister à leurs efforts; elle s'enfonce:
mais Dolsans, l'épée à la main, forme une seconde barrière, plus
difficile à forcer: la foule environne la maison: le comte d'A***
s'avance, Dolsans recule; il veut périr; mais il ne peut suporter
l'idée que Fanchette vivra pour un autre. L'aimable fille, mourante,
éperdue, tend les bras vers sa bonne, qui bravant les menaces d'un
forcené, s'élance, parvient à sa pupille, et la presse contre son
cœur. Le courage de la vieille Néné sauva Fanchette: Dolsans, par un
crîme (involontaire sans doute) l'aurait peut-être immolée;
puisqu'ayant frapé la gouvernante, il s'offrit ensuite aux coups du
comte d'A***, de la main duquel il reçut une blessure mortelle.
Fanchette, couverte du sang de sa bonne, était évanouie; Satinbourg,
effrayé, les secourait toutes deux: le comte d'A*** exposait les
raisons de sa conduite au commandant de la garde à cheval; et la
marchande, suivie d'Agathe, arrivait chez elle. Lorsque Fanchette
refusa de les accompagner, elle avait remarqué de l'altération sur le
visage de son neveu. A la promenade, elle le perdit de vue quelques
momens: on se divertissait: de jeunes filles, vives et folâtres,
longtems renfermées, bondissent comme des agneaux, qu'on envoie
broûter l'herbe fleurie dans un beau jour de printems. Ce spectacle
d'une joie naïve, le plus charmant de tous, occupait agréablement la
marchande: Agathe seule, qui n'avait pas son amie, paraissait triste,
et s'écarta: elle aperçut Dolsans, qui retournait à paris. Elle en
avertit sa mère. En aprenant l'éloignement de son neveu, la marchande
fut surprise; elle ressentit des mouvemens de crainte: son cœur se
serra: elle voulut le suivre. Comment peindre quel fut son desespoir,
en rentrant dans la maison! Elle voit son neveu, et sur son
front la pâleur de la mort... Elle pousse un cri perçant: ses
regards se détournent et vont tomber sur Fanchette. «Tous deux!
s'écrie-t-elle...» Et ses forces l'abandonnent: elle tombait: le comte
d'A*** la soutint. Et la jeune Agathe, plus morte que vive, se
précipite sur son amie.
Cependant les disciples d'esculape accouraient par les soins du jeune
Satinbourg. Leurs secours sont inutiles à Dolsans; ce malheureux jeune
homme vient de terminer une carrière, que son dernier jour seul avait
souillée. La bonne était blessée légèrement au bras; Fanchette rouvre
ses beaux yeux et répond aux touchantes caresses de la jeune Agathe;
la marchande revient à elle. Toutes se regardent en soupirant. «O! ma
fille! dit la gouvernante, comment donc faire, pour être
vertueuse!--Ma bonne, répondait Fanchette, quelle fatale
journée!--Vous vivez, chère Fanchette!... s'écria la marchande, ah! ma
chère fille! on vous avait confiée à ma vigilance!... celui que
j'aimais, qui devait me tenir lieu de fils... on m'aprend que par le
plus odieux des forfaits... Il mérite son sort funeste: mais moi,
avais-je donc mérité le malheur qui m'accable! Ah! cruel Dolsans! vous
étiez perdu pour moi, avant de recevoir le coup mortel!...»
Le comte d'A*** et Satinbourg paraissaient également ravis de voir
Fanchette et sa bonne hors de danger: Le jeune marchand sentait au
fond de son cœur la joie d'avoir servi l'objet de sa tendresse: On
enlève Dolsans: Satinbourg et la bonne elle-même rassurent l'aimable
Florangis. Qu'elle était touchante dans ce désordre, où venait de la
mettre l'attentat du peintre, et que sa douleur la rendait
intéressante! Le comte d'A*** jura de tout entreprendre pour s'assurer
de la possession d'une fille si belle et si sage; Satinbourg se promit
de l'aimer éternellement. «Heureux! se disaient-ils en eux-mêmes,
celui qui tarira ces larmes! qui fera reparaître sur ce minois
séduisant les ris et les amours!...» La gouvernante ne pouvait se
résoudre à quitter Fanchette: cependant l'heure la rapelait. «Allez,
ma bonne, lui dit l'aimable fille; et pour me consoler, répétez-moi
mille fois, que bientôt je le verrai.» Néné seule entendit ce que sa
pupille voulait lui dire. Elles se quittèrent: Le comte d'A*** sortit,
et Satinbourg remena la gouvernante.
CHAPITRE XXVI
_Réflexions._
«HÊLAS! qu'une fille est insensée de sourire à ses attraits,
lorsqu'une parure élégante en double l'éclat! Elle excite contre son
innocence une foule d'ennemis: La finesse, la douceur, la violence,
l'amour, ils vont tout employer pour la perdre. Faible et sans
expérience, elle succombe, et devient un objet de mépris pour ceux qui
l'ont séduite. O! mon père, que vous étiez sage, lorsque vous
couvrites votre fille d'étofes grossières! vous la dérobiez, sous
cette écorce désagréable, aux regards hardis des séducteurs. Ils
dédaignent souvent une victime qui n'a rien de brillant: si l'on n'est
pas admirée, fêtée, poursuivie, l'on n'a rien de piquant pour eux.
Heureuse mille fois la jeune fille, que n'abandonne jamais une mère
prudente et chérie! Elle coule, au sein de l'innocence, des jours
fortunés et tranquilles: sa maman voit pour elle; elle lui fait éviter
le danger, elle la préserve des discours trompeurs; elle la défend
contre les téméraires: le vieillard hypocrite, et le jeune-homme
fougueux n'osent l'aprocher: lorsqu'il en est tems, cette mère sage
conduit elle-même par la main auprès de sa fille, l'aimable époux
qu'elle lui destine. Lui seul a le privilége de l'entretenir: elle
peut ne jamais écouter que lui seul... Et moi... triste objet de
coupables desirs, j'ai vu le crime audacieux, épouvantable, prêt à
m'arracher le seul bien qui me soit resté!... Pauvre Fanchette!...
hêlas!... Ne suis-je pas bien à plaindre, ma chère Agathe?»
Telles étaient les réflexions de la belle Florangis, le lendemain de
ce jour de trouble et d'alarmes, en ployant cette robe qui la parait
si bien; en serrant ses jolies mules; en remettant dans leur boîte les
bijoux de son amant. Et sa jeune compagne, en pleurant, lui donnait
mille baisers.
Lorsque Fanchette eut ôté tous ces objets de devant ses yeux, la
gouvernante arriva. Cette bonne femme profitait du premier moment de
liberté, pour accourir auprès de sa pupille. «Ah! ma bonne, lui dit
l'aimable Florangis, qui l'aurait pensé! j'étais si contente le matin!
j'avais eu tant de plaisir à me parer! Je le fesais pour Lussanville,
qui ne devait pas me voir, mais qui toujours est présent à mon esprit:
et peu s'en est fallu, que ces dons si chers de celui que j'adore,
n'aient été les témoins de ma honte.--Ma chère fanfan, lui répondit
la bonne en la caressant, j'en frissonne encore. Aimable petite! quel
malheur! et qui l'aurait prévu! Mais ton amant va revenir: nos lettres
sont parties... il ne faut pas qu'il attende les deux années: je veux,
crainte de nouveaux malheurs, vous voir mariés dês qu'il sera de
retour. Il pourra gagner son tuteur.--Ma bonne, il ne le gagnera
pas.--Il le faudra bien cependant: mille raisons m'engagent à presser
votre union: l'accident d'hier a fait du bruit: monsieur Apatéon
ignore la part que j'y prens: il m'a parlé de manière à me faire
penser, qu'il soupçonne ma chère Fanchette d'être l'héroïne de cette
tragique avanture: on vous a dépeinte: vous êtes si belle, qu'on ne
peut guères s'y méprendre; et ce pied charmant, que tout le monde
regarde comme unique, on ne l'a pas oublié; monsieur Apatéon l'aura
reconnu. Je viens de prévenir votre maîtresse: elle ne doit plus
souffrir que personne vous voie, pas même les femmes: Cependant nous
en exceptons le jeune Satinbourg, auquel le service qu'il nous rendit
hier, son empressement à nous secourir, et son zêle doivent faire
accorder cette distinction.» Sans attendre la réponse de Fanchette, la
gouvernante se hâta de la quitter, pour retourner chez le voluptueux
vieillard.
«Ma bonne est imprudente, disait Fanchette, en la voyant sortir:
Hélas! ne voit-elle pas que tous les hommes deviennent auprês de moi
téméraires ou furieux.--Ah! mon amie, lui dit vivement la jeune
Agathe, Satinbourg ne leur ressemblera pas.--Tu ne les connais pas,
mon Agathe, ces hommes...» Et le jeune-homme se présente.
La présence d'Agathe rassurait Fanchette. «Me sera-t-il permis,
mademoiselle, dit le jeune garçon marchand, de montrer tout l'intérêt
que je prens à ce qui vous touche. Ne voyez en moi qu'un homme qui
vous est entièrement dévoué: Non, mademoiselle, tous vos amans ne sont
pas téméraires: il en est à quî vous inspirez le plus profond respect,
aussi bien que le plus violent amour: Tel est celui qui maintenant a
l'honneur de se présenter devant vous. Vous êtes la fille d'un
confrère; je vous ai offert de vous rendre à l'état de vos parens: Je
vous fais encore la même proposition; mais, si vous refusez d'être mon
épouse, j'ose espérer que vous me permettrez de vous regarder comme
une sœur chérie: et ce qui ne me serait pas permis au premier titre,
je vous conjure de me l'accorder au second.» Fanchette ne fut jamais
insensible aux bons procédés. Celui de Satinbourg la toucha. Elle lui
découvrit l'état de son cœur, et l'honnête jeune-homme n'en parut pas
refroidi. «Si jamais, ajouta-t-il, mademoiselle, le sort vous
empêchait d'être à ce mortel heureux, souvenez-vous alors qu'il est un
homme au monde qui vous adore, dont la félicité dépend de vous
seule.» Et sans insister davantage, il se retira.
«Il est bien estimable, s'il est sincère, dit la jeune Agathe.»
Fanchette lui répondit: «Ah! si tu voyais Lussanville!... comme il est
tendre, respectueux, fidèle, généreux! et si tu savais tout ce que je
lui dois!» Et l'aimable fille se retraçait la conduite de son jeune
amant, lorsqu'il l'avait arrachée des mains du brutal financier.
Jeunes-gens, ah! daignez m'en croire; ce sexe charmant, injustement
méprisé, plus qu'on ne le croit est ami de la vertu: pour une
messalline, qui cherche, par une feinte modestie, à faire naître
l'audace, et qui méprise quiconque n'est pas téméraire, il s'en trouve
mille dont un procédé décent nous acquiert l'estime, et captive le
cœur[25].
CHAPITRE XXVII
_Danger plus grand que tout ce qu'on a vu._
EN recevant la lettre de son amante, Lussanville quitte bayonne, et
reprend à la hâte la route de paris. Il courait nuit et jour: mais
occupé des idées les plus riantes, il ne sentait pas la fatigue. «Je
vais donc revoir ma divine Florangis,» se disait-il à tout moment, et
ce nom de la beauté qu'il aime lui rend toute sa vigueur. Quelquefois,
il tire le portrait de Fanchette; ses yeux, qui s'y fixent avidement,
y semblent collés; ils se remplissent de larmes délicieuses: il porte
à sa bouche le tissu des cheveux de sa belle maîtresse: Quelquefois
aussi l'autre présent de cette amante fidelle l'occupe à son tour.
«Ah! que tout est précieux, lorsqu'il vient de ce que l'on aime,
s'écriait-il. Adorable Fanchette, ces bijoux t'ont donc embellie!
précieux gages vous avez porté celle que j'adore: vous avez pressé le
pied mignon de la divinité de mon cœur; quelle volupté de vous
toucher!... quelle grâce ils ont[26]!... Ah! c'est de Fanchette qu'ils
la tiennent.»
C'est ainsi que Lussanville passa trois jours et autant de nuits. De
son côté la belle Florangis ne s'occupait que de ce tendre amant. Néné
venait en passant de lui remettre ce court billet,
_Divine Fanchette, votre époux vole à vos pieds, le 15 il verra
tout ce qu'il aime._
DE LUSSANVILLE.
(et c'était ce jour-là même) lorsqu'un homme chargé d'une lettre pour
Fanchette la donne à la marchande: celle-ci la remet à la jeune
Florangis, qui ne put cacher sa joie, en reconnaissant la main de
Lussanville. Il l'instruisait qu'il venait d'arriver, mais qu'une
indisposition subite l'empêchait de voler auprês d'elle. Il la
conjurait de vouloir bien lui rendre une visite avec sa bonne.
L'aimable fille émue, troublée, croit la maladie de son amant plus
sérieuse qu'il ne le dit, et ses larmes coulent. L'embarras était de
faire avertir la bonne qui venait de retourner chez monsieur Apatéon.
L'aimable Agathe s'offrit de lui rendre adroitement ce service. La
jeune fille part; et dans un instant, elle revient avec la
gouvernante, qui fut de l'avis de Fanchette, de ne pas différer un
moment de se rendre auprês de Lussanville. Florangis était parée comme
le jour de la cruelle catastrophe de Dolsans; Agathe et la bonne
avaient eu la précaution d'amener une voiture: elles y montent; la
jeune amie de Fanchette sentait une envie démesurée de les
accompagner; mais elle n'osa leur en faire la proposition: elle ne les
vit s'éloigner qu'avec une douleur secrette.
Elles avaient à peine traversé deux rues, qu'un embarras les arrêta;
les cochers jurent, descendent, et se battent: au milieu d'un vacarme
propre à rendre les gens sourds, un inconnu ouvre la portière de la
voiture où Fanchette était avec sa bonne, l'en arrache, malgré les
cris qu'elles poussaient toutes deux, s'élance avec elle vers un
équipage leste dans lequel un jeune-homme les attendait, l'y place, et
dans un clin-d'œil le vacarme cesse, l'embarras se dissipe, l'homme
et le carosse disparaissent.
Cet indigne raviseur était le marquis de C***; Fanchette désespérée
veut se jeter hors de la voiture au risque d'être brisée sous les
roues. Le marquis la retenait, et tâchait de l'adoucir par les plus
tendres discours: mais tout aigrissait la douleur d'une amante fidelle
et p
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