Le Dragon Impérial
by Judith Gautier · French · Gutenberg #46907 · 455,579 chars · public domain (US)
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Title: Le Dragon Impérial
Author: Judith Gautier
Release date: September 20, 2014 [eBook #46907]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/46907
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DRAGON IMPÉRIAL ***
LE DRAGON IMPÉRIAL
PAR
JUDITH MENDÈS
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
PASSAGE CHOISEUL, 47
M. DCCC. LXIX
CHAPITRE PREMIER
TA-KIANG SE RÉVOLTE CONTRE LA TERRE
Nul n'ignore que si l'ombre d'un homme
prend la forme d'un dragon qui suit
humblement les pas de son maître, cet
homme tiendra un jour dans sa main la
poignée de jade du sceptre impérial.
Mais nulle bouche ne doit s'ouvrir pour
révéler le miracle qu'ont vu les yeux; car
la destinée serait renversée et une nuée
de malheurs descendrait du ciel.
C'était dans le grand champ de Chi-Tse-Po, à trente lis de Pey-Tsin.
Le vent de la dixième lune effeuillait les arbres, les arbres peu
nombreux, car il n'y avait qu'un orme dans ce champ, à côté d'un
cannellier.
Vers l'orient s'élevaient les dix étages retroussés d'une pagode au
delà de laquelle apparaissait une pagode encore, plus vague et plus
lointaine. C'était tout; l'œil pouvait s'emplir d'espace et arriver
sans halte à la ligne vaporeuse et rose de l'horizon.
Sous le cannellier un homme était assis, riant à la lumière qui
blanchissait la plaine d'un bout à l'autre, sans intervalle ni
hésitation, et parfois grelottant un peu malgré les trois robes
somptueuses dont il était vêtu; car le soleil des jours d'automne
réchauffe beaucoup moins qu'il n'éclaire, et les premières froidures
sont les plus sensibles au corps, comme le premier reproche d'un ami
glace le cœur plus douloureusement.
Cet homme, jeune encore et d'agréable mine, était singularisé au plus
haut point par l'extrême mobilité de ses traits qui ne laissaient
aucun sentiment inexprimé, se tendant, se ridant, s'allongeant
ou s'épanouissant sous les diverses influences d'un esprit sans
doute très-prompt; ses petits yeux, que tour à tour couvraient et
découvraient des paupières clignotantes, roulaient avec tant de vitesse
tant de pensées joyeuses, malignes ou bizarres, qu'ils faisaient songer
par leur palpitant éclat au miroitement du soleil sur l'eau; et sa
bouche bien faite, toujours entr'ouverte par quelque sourire, laissait
voir deux rangées de jolies dents blanches, gaies de luire au grand
jour et de mêler leurs paillettes claires aux étincelles du regard.
Tout cet être était délicat, fluet; on pressentait des dextérités
infinies dans la frêle élégance de ses membres; il devait monter aux
arbres comme un singe et franchir les rivières comme un chat sauvage;
ses petites mains étroites, un peu maigres, aux ongles plus longs
que les doigts, étaient certainement capables de tisser des toiles
d'araignées ou de broder une pièce de vers sur la corolle d'une fleur
de pêcher.
Comme lui-même, ses vêtements étaient clairs, pailletés, vivaces: sur
deux robes de crêpe grésillant il portait un surtout en damas rosâtre
qu'ourlait une haute bordure de fleurs d'argent et que serraient à la
taille les enlacements d'une écharpe frangée d'où pendait un petit
encrier de voyage à côté d'un rouleau de papier jaune; un grand collet
de velours tramé d'argent lui couvrait les épaules, et, sur sa calotte
de soie violette, qu'ornait une mince plume verte, le bouton de rubis
des lettrés de première classe rougeoyait fièrement comme la crête d'un
jeune coq.
Quant à ses noms, qu'il devait à son bon goût, car le fait de son
existence était la seule chose par laquelle il fût induit à croire
qu'il avait probablement eu des parents, ils se composaient de trois
syllabes aimables qui faisaient le bruit d'une petite pièce d'argent
remuée dans un plat de cuivre, et son métier, si l'on peut dire que
Ko-Li-Tsin eût un métier en effet, était celui des gens qui n'en
pratiquent point d'autre que de causer agréablement à tout propos et
d'improviser des poëmes chaque fois qu'un sujet favorable se présente
à leur esprit. Son enfance avait joué dans les rues d'un village,
profitant sans ennui des leçons d'un vieux lettré charitable, qui,
dans de longues promenades, lui empruntait de la gaieté et lui donnait
de la science; sa jeunesse rieuse, aventureuse, rarement besogneuse
grâce aux libéralités des personnes, innombrables dans ce temps, qui
aimaient la poésie, courait de ville en ville, de province en province,
au gré de cent désirs futiles. Pourquoi se trouvait-il à cette heure
dans la solitude mélancolique des campagnes? Pour l'amour d'une jeune
fille qu'il n'avait jamais vue. Un jour (quelques lunes avaient crû
et décru depuis ce jour) Ko-Li-Tsin, qui résidait alors à Chen-Si,
fut prié à dîner, avec plusieurs personnes de distinction, chez le
mandarin gouverneur de la ville. Celui-ci, vers la fin du repas,
découvrit à ses convives qu'il était dans le dessein de donner sa fille
unique en mariage à quelque poëte très-savant, ce poëte fût-il pauvre
comme un prêtre de Fo et eût-il les cheveux rouges comme un méchant
Yè-Tiun. Après avoir vanté les grâces et les vertus de son enfant non
sans vider un grand nombre de tasses, l'aimable gouverneur déclara
même que celui d'entre les jeunes hommes ses hôtes, qui, en l'espace
de huit lunes, composerait le plus beau poëme sur un noble sujet de
philosophie ou de politique, deviendrait certainement son gendre
et, par suite, s'élèverait, sous sa protection, aux postes les plus
enviés. Ko-Li-Tsin, en rentrant chez lui, s'était immédiatement mis
en devoir d'assembler des rhythmes et des consonnances; mais, au lieu
de chanter les gloires d'un empereur ou d'éclaircir quelque obscure
question de morale, il dépeignit dans ses vers le charme des nattes
noires mêlées de perles, des sourcils fins comme des traits de pinceau
et du sourire timide et doux que ne pouvait manquer d'avoir la fille
du mandarin. Les jours suivants, Ko-Li-Tsin ne réussit pas mieux à
diriger son inspiration dans la voie indiquée. Qu'était-ce donc qui le
rendait distrait à ce point? Ce pouvaient être les mille bruits et les
aspects de la rue joyeuse qui s'agitait sous ses fenêtres. Il espéra
que dans le calme des champs son esprit serait plus réfléchi et plus
sérieux, et, tirant de sa bibliothèque les Annales historiques, avec
les livres des philosophes, il se réfugia dans le pays de Chi-Tse-Po.
Là, s'abritant, la nuit, dans une cabane solitaire, et, le jour,
errant au soleil dans la belle plaine immense, il entreprit résolument
la tâche prescrite. Hélas! les grands épis souples et les blés de
riz entr'ouverts, et les marguerites étoilant l'herbe lui fournirent
trop de comparaisons neuves et charmantes avec la future épouse qu'il
entrevoyait en rêve pour qu'il pût composer le moindre quatrain
philosophique ou historique. Soixante jours s'écoulèrent. Cependant il
ne perdit point courage. Chaque matin il s'éveillait avec la conviction
intime qu'il pourrait, le soir, réciter aux étoiles son poëme achevé.
Et voilà par quelle suite de circonstances Ko-Li-Tsin grelottait au
soleil, le premier jour de la dixième lune, dans le champ désert de
Chi-Tse-Po, sous un cannellier.
A quelques pas de lui, sous l'orme, un laboureur bêchait; il ne sentait
certainement pas ce premier souffle de l'hiver qui faisait frissonner
Ko-Li-Tsin, et, par instants, il essuyait du revers de sa manche son
visage en sueur; car bien des fois déjà sa bêche s'était enfoncée sous
la pression de son pied pour ressortir brillante de la terre noire et
humide.
Ce paysan, âgé de vingt ans à peine, était d'un aspect farouche: fort
et hautain, il avait l'air d'un cèdre; son front ressemblait à la lune
sinistre d'un ciel d'orage; ses longs sourcils obscurs s'abaissaient
comme des nuages pleins de tempêtes; de tyranniques puissances
roulaient dans ses yeux sombres, et ses lèvres, souvent ensanglantées
par des dents furieuses, témoignaient des pensées féroces qui mordaient
son cœur. Cependant il était beau comme un dieu, bien qu'il fût
terrible comme un tigre brusquement apparu au détour d'un chemin.
Il avait pour tout costume une courte chemise en coton bleu sur un
pantalon de même étoffe, un chapeau de paille claire, retroussé comme
le toit d'un pavillon, et, à ses pieds nus, des souliers à larges
semelles; mais ces vêtements vulgaires, tout dorés par le soleil,
étaient splendides et paraient le jeune laboureur tout autant que
l'aurait pu faire la robe de brocart jaune, traversée de dragons
d'argent, que porte dans la Ville Rouge l'éblouissant Fils du Ciel.
Depuis quelques instants il bêchait avec rage, fouillant, tranchant,
déchirant le sol pierreux. Cette furie déplut au lettré Ko-Li-Tsin qui
attendait patiemment sous son arbre une pensée philosophique propre à
être mise en vers de sept caractères.
--Laboureur, demanda-t-il, comment te nommes-tu?
--Ta-Kiang, répondit le jeune homme d'une voix rude et sans interrompre
sa violente besogne.
--Eh bien! Ta-Kiang, dit Ko-Li-Tsin, je te conseille de ne pas mettre
autant de colère dans ton travail.
Puis il rêva un instant en comptant sur ses doigts et, fidèle
à sa coutume invétérée d'appuyer ses moindres discours par des
improvisations poétiques, il ajouta, parlant en vers:
O jeune laboureur qui maltraites la terre,
si la terre a de la rancune, elle te
donnera d'affreux épis contrefaits,
Et tes blés de riz, au lieu de sourire
coquettement, seront semblables à des
bouches édentées;
Si bien que les poëtes, en quête de
comparaisons gracieuses, se trouveront
singulièrement désorientés.
Cesse donc, ô jeune laboureur, de
brutaliser la terre bienfaisante.
--La terre! Je la hais, dit Ta-Kiang en mordant sa bouche. Tu penses
que je la creuse afin de me nourrir? Tu te trompes. Je la frappe comme
je frapperais un ennemi esclave sous mon talon. Ce sont des blessures
que je lui inflige avec ce fer, et, si elle pouvait prendre un corps,
comme je dévorerais sa chair et comme je boirais son sang avec délices!
--Eh! qu'as-tu donc, qu'as-tu donc? dit Ko-Li-Tsin. Il faut se résigner
au sort que le ciel nous a fait. Vois, je suis poëte, est-ce que je me
plains?
En ce moment Ta-Kiang heurta un caillou de sa bêche avec un tel
courroux qu'elle se brisa dans un pétillement d'étincelles.
--Tant mieux! cria-t-il. Ah! terre détestée, je me suis trop souvent
courbé vers ta face triste et noire; je respire depuis trop longtemps
le parfum malsain des plaies que je te fais; c'est assez. Tu me
reprendras un jour, terre vorace; alors tu me rongeras et tu me
détruiras; mais jusqu'à ce jour du moins tu ne me verras plus, car je
veux tourner désormais mon visage vers le ciel salutaire, vers le grand
ciel salutaire et lumineux!
Ta-Kiang se dressa fièrement et, croisant ses bras sur sa poitrine, il
se mit à marcher avec agitation.
--Prends garde! s'écria Ko-Li-Tsin en riant de tout son cœur; prends
garde au mauvais génie qui te conseille la révolte! car, un, deux,
trois, quatre, ajouta-t-il en comptant sur ses doigts:
Les méchants Yè-Tiuns nous montrent
souvent du doigt un diamant qui scintille
sous le soleil au fond d'un précipice;
Nous descendons pleins de joie et
dédaignant les piqûres des ronces, mais le
soleil se cache, et à la place du diamant
il n'y a plus qu'un caillou humide.
Honteux et tristes nous remontons
péniblement; les mauvais Génies, pendant
notre absence, ont mis le feu à notre
maison et dérobé notre sac d'argent.
Le poëte cessa tout à coup de parler et jeta sa main sur sa bouche
comme pour intercepter un cri. Ta-Kiang venait de passer devant lui,
et, au soleil, l'ombre du laboureur s'était déformée: ce n'était
plus le reflet d'un être humain qui se dessinait bleuâtre sur la
terre grise, mais c'était le reflet gigantesque d'un dragon ailé. Or
Ko-Li-Tsin n'ignorait pas que «si l'ombre d'un homme prend la forme
d'un dragon qui suit humblement les pas de son maître, cet homme
tiendra un jour dans sa main la poignée de jade du sceptre impérial.»
Le poëte fut donc sur le point de pousser un grand cri de surprise,
mais il le retint sagement, parce qu'il savait aussi que «nulle bouche
ne doit s'ouvrir pour révéler le miracle qu'ont vu les yeux; car la
destinée serait renversée et une nuée de malheurs descendrait du ciel.»
Ta-Kiang continuait de marcher, levant vers le ciel un front superbe.
--Frère, dit Ko-Li-Tsin encore stupide d'étonnement, tu auras raison de
faire ce que tu te proposes. Pardonne-moi si j'ai ri tout à l'heure; je
n'avais pas vu ton front.
--Adieu donc, dit Ta-Kiang.
Et il s'éloigna à grands pas.
Non loin de là, dans un pli à peu près insensible du terrain, reluisait
un petit lac qui semblait d'acier bleu; étoile de nénuphars, encadré
de bambous souples qui se penchaient gracieusement au moindre souffle,
il disparaissait presque tout entier sous des entrelacements de minces
lattes et sous des parasols de larges feuilles envahissantes, de sorte
que le ciel y trouvait à peine une petite place pour se mirer.
Ses cheveux mêlés aux feuilles et ses petits pieds nus chaussés
d'herbes humides, une jeune fille trempait dans l'eau des tiges de
bambou qu'elle venait de cueillir et les rangeait ensuite dans une
corbeille, tout en chantant un joli chant rapide.
C'était une enfant de quinze ans, toute charmante, un peu farouche;
son tendre front avait la douceur du premier croissant de la lune, et
sa bouche fleurissait plus délicieusement qu'une petite rose pleine de
soleil; mais ses grands yeux noirs, sous leurs longs cils brillants,
avaient cette expression hardie et sauvage qui étonne dans les yeux
d'une hirondelle que l'on vient de prendre.
Son costume de paysanne ne manquait pas de quelque recherche. Sur un
large pantalon couleur d'orange, elle portait une robe de lin violet
ornée à profusion de mille broderies; et quelquefois, coquette, elle
interrompait son travail pour aller cueillir une fleur rose ou bleue
qu'elle piquait dans ses longues nattes en penchant son visage vers
l'eau.
Tout à coup elle tressaillit; la tête renversée en arrière, elle
prêtait l'oreille à un son lointain.
--Comme je reconnais vite le bruit de ses pas! dit-elle. Je vais aller
au-devant de lui.
Cependant elle ne bougea point.
--Cet empressement serait peu convenable; il vaut mieux que je feigne
de ne pas l'avoir entendu venir.
Et, rougissante, elle continua son travail et sa chanson.
Ta-Kiang apparut bientôt. Écrasant les bambous sous la fermeté de ses
pas, il s'approcha de la jeune tille qui tournait vers lui un visage
plein de sourires.
--Voici Ta-Kiang, dit-elle, qui a laissé sa bêche pour venir un instant
rire avec Yo-Men-Li, sa fiancée, près du petit lac des bambous.
--J'ai, en effet, laissé ma bêche, répondit Ta-Kiang, mais c'est pour
ne plus la reprendre; je suis venu voir ma fiancée, mais c'est afin de
lui dire que je vais partir pour toujours.
--Partir! répéta Yo-Men-Li avec surprise et comme prononçant une parole
dont le sens lui aurait été inconnu.
--Oui, affirma Ta-Kiang.
--Pourquoi essayes-tu de me faire peur? dit-elle avec un sourire
indécis. Il ne se peut pas que tu penses sérieusement à quitter ta
fiancée.
--Ma fiancée prendra un autre laboureur pour époux, et son cœur
m'oubliera quand ses yeux auront cessé de me voir.
--C'est donc vrai! cria-t-elle; et des larmes soudaines obscurcirent
ses yeux. Tu t'en vas, tu me laisses, et méchant, tu me conseilles de
choisir un autre fiancé! Ah! crois-tu que jamais je puisse....
Yo-Men-Li s'interrompit brusquement; son visage prit une expression
d'épouvante admirative, et ses larmes, en un instant, se séchèrent; car
elle venait d'apercevoir dans le lac clair le reflet net d'un dragon
ailé, et, tout aussi bien que le poëte Ko-Li-Tsin, elle savait que «si
l'ombre d'un homme prend la forme d'un dragon qui suit humblement les
pas de son maître, cet homme tiendra un jour dans sa main la poignée de
jade du sceptre impérial.»
--Pars, pars, dit-elle alors, tandis qu'une fière joie gonflait son
cœur douloureux. Tu seras riche, tu seras glorieux, et Yo-Men-Li,
abandonnée, se réjouira solitairement de ton bonheur.
--Adieu donc, jeune fille, dit Ta-Kiang. Et il se dirigea rapidement
vers sa cabane. Large et basse, sous son vieux toit en paille de
bambou, la cabane sordide, entourée d'une palissade où séchaient
quelques linges pendus, se montra bientôt à lui dans un coin fauché du
champ.
Il poussa la porte et entra. La nuit se faisait déjà entre les quatre
murs de terre de la triste demeure car elle n'avait qu'une seule
fenêtre aux carreaux de corne jadis diaphanes, maintenant épaissis de
poussière. Avec Ta-Kiang entra un peu de jour: un vieil homme, jaune
et usé, frottait une faux d'un caillou dur; une femme, plus vieille,
faisait cuire du riz pour le repas du soir devant un petit feu de
racines chiche et fumeux.
--Parents vénérés, dit Ta-Kiang, j'ai formé une résolution: je
quitterai ce soir le champ de Chi-Tse-Po, parce que je veux conquérir
la richesse et la renommée afin de soulager et de consoler votre
vieillesse.
Il se tut, prévoyant des colères et des résistances; mais sa grande
ombre miraculeuse s'étalait sur le sol dans l'angle clair que
produisait l'entre-bâillement de la porte.
--J'approuve la résolution que t'inspire Kouan-Chi-In elle-même! bégaya
le vieux père dont un grand frisson secoua les membres tremblants.
--Pars, élève-toi, triomphe et méprise tes parents inutiles! dit la
mère qui sentait son cœur battre d'épouvante et d'orgueil.
Tous deux étaient tombés à genoux.
--Que faites-vous? demanda Ta-Kiang surpris de les voir en cette
posture.
--J'ai laissé choir, dit le père, le caillou dont j'aiguise ma faux.
La mère dit:
--Je cherche une pièce de cuivre qui s'est échappée de mes doigts dans
la cendre.
Et si les deux vieillards mentaient ainsi, c'est qu'ils connaissaient,
comme le poëte Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li la vannière, ces paroles d'un
sage ancien: «Nulle bouche ne doit révéler le miracle qu'ont vu
les yeux, car la destinée serait renversée et une nuée de malheurs
descendrait du ciel.»
Trois heures plus tard, comme le soir tombait, le laboureur Ta-Kiang
quitta pour toujours la cabane située dans un coin fauché du grand
champ de Chi-Tse-Po, et, monté sur un lourd cheval qui traînait
d'ordinaire la charrette où s'entassent les gerbes de blé de riz, il
commença de marcher dans la plaine, vers l'horizon.
Où allait-il? où tendait son élan? il n'aurait pas pu le dire. La
cataracte ignore dans quel gouffre elle se précipite; la flèche
impétueuse ne sait pas quel cœur elle va percer. Mais il sentait
que la détente irrésistible dont il était lancé le décochait vers
un but certain et que sa volonté s'adaptait à la destinée. Or, son
désir, indéfini encore, était immense. Ses vieux parents, sa cabane,
Yo-Men-Li, qu'était-ce que cela? Le passé, l'oubli, la fumée d'un
feu éteint; il voyait s'allumer l'avenir. D'ailleurs, fatal, il ne
concevait ni espérance ni joie, ayant la certitude et l'orgueil.
Avant l'entreprise il jouissait du succès. Ses grandeurs étaient en
lui, virtuelles. Des batailles futures se tordaient, furieuses, dans
le champ de sa pensée; il sentait déjà sur sa tête comme un poids de
couronne, et ses mains tenaient un grand faisceau de puissances et de
victoires.
Cependant il traversait solitairement le champ de Chi-Tse-Po sur un
vieux cheval las, à la tête humble, au pas boiteux.
La nuit était venue. Une dernière lueur s'éteignait du côté de
l'occident. La plaine semblait une mer obscure et immobile.
Ta-Kiang, dans l'ombre, dévia du chemin où il s'était engagé. «Lorsque
les Pou-Sahs vous égarent, pensa-t-il, ils vous mettent dans la bonne
route.» Mais son cheval marchait avec peine dans les terres fraîchement
remuées et buttait à chaque pas. Le voyageur tourna la tête avec
l'espérance d'apercevoir un sentier; il vit dans les ténèbres deux
personnes à cheval qui s'avançaient vers lui.
--Qui vient là? cria-t-il en faisant halte.
--Frère, dit une voix qui était celle de Ko-Li-Tsin, je t'aime,
permets-moi de m'associer à ta fortune. Un esprit ingénieux et un
dévouement attentif ne sont pas des compagnons inutiles.
--Je t'accepte pour serviteur, répondit Ta-Kiang d'un ton hautain.
--O toi dont je ne suis plus la fiancée, dit une voix de femme, veux-tu
que je te suive comme une servante? Si tu me repousses, je vais
subitement mourir, pareille à une plante saisie par la gelée.
--Pauvre petite, emmène-la, insinua le poëte.
Mais Ta-Kiang dit avec rudesse:
--Je n'ai pas besoin qu'une femme me suive.
--Une femme! s'écria Yo-Men-Li en résistant aux larmes qui lui
montaient aux yeux. J'ai revêtu les habits de mon jeune frère et j'ai
pris un cœur d'homme en même temps que ce costume d'homme. S'il faut
du courage pour te servir, j'en aurai plus qu'un guerrier; s'il faut
de l'adresse et de la ruse, je serai plus adroite qu'un voleur et plus
rusée qu'un juge; s'il faut mourir, je mourrai, et, morte, s'il faut
revenir des pays d'en haut pour te servir encore, sois tranquille, j'en
reviendrai.
Yo-Men-Li parlait d'un ton ferme. Ta-Kiang songea qu'une femme hardie
peut accomplir de grands travaux.
--Si tu le veux, sois ma servante, dit-il en poussant son cheval en
avant.
--Attends, dit Ko-Li-Tsin, j'ai encore quelques mots à te dire.
--Parle, mais hâte-toi.
--Oh! dit le poëte, je serai bref. Il y a quelques lunes, pendant mon
séjour dans la ville de Tong-Tchou, qui est certainement une ville
remarquable par la beauté de ses pagodes et la laideur de ses bonzes,
il y a quelques lunes, donc, je fis la connaissance d'une très-jeune
veuve que je n'hésiterais pas à proclamer la plus jolie des femmes si
je ne connaissais pas Yo-Men-Li, ta servante, et si le gouverneur de
Chen-Si n'avait pas une fille destinée à devenir l'épouse du lettré
Ko-Li-Tsin dès qu'il aura trouvé une pensée philosophique propre à être
mise en vers de sept caractères.
--Abrège, dit Ta-Kiang.
--C'est ce que je fais. J'eus le bonheur de rendre à l'époux défunt
de cette aimable personne un signalé service, un service d'ami, en
consolant sa femme de la perte douloureuse qu'elle avait faite.
Je la consolai, dis-je, en d'aimables entretiens égayés par les
improvisations réjouissantes que m'inspire communément mon naturel
enjoué.
Ta-Kiang fit un geste d'impatience, mais le poëte n'y prit point garde.
--Un, deux, trois, quatre, dit-il en comptant sur ses doigts.
Un matin une jeune pivoine crut qu'il
fallait mourir parce que la lune s'était
éteinte;
Mais le soleil joyeux vint rire au-dessus
d'elle, et la jeune pivoine, oublieuse de
la lune, s'épanouit avec tendresse.
--Je me lasse, dit Ta-Kiang.
--D'écouter les vers que j'improvise? Cela ne saurait être. Enfin,
reconnaissante d'avoir retrouvé en ma compagnie ses sourires
d'autrefois, la jeune veuve voulut, quand je partis, me donner en
souvenir d'elle une large ceinture pleine de liangs d'or. Je me
défendis d'abord d'accepter, objectant que la joie d'avoir obligé une
si gracieuse femme me récompensait au delà de mes mérites; mais elle
insista de telle façon que, dans la crainte de lui déplaire, je dus
recevoir son présent.
--Achèveras-tu? cria Ta-Kiang.
--Je n'ai pas tiré un seul liang de cette ceinture, continua
Ko-Li-Tsin; ne la refuse pas, car l'argent est utile pour voyager au
loin.
--Tu pouvais m'épargner le récit, dit Ta-Kiang en acceptant la ceinture.
Yo-Men-Li, timidement, reprit la parole.
--Je ne possède qu'une bien faible somme, murmura-t-elle. Depuis
longtemps je l'amassais; elle était destinée à acheter mes habits de
noces; mais maintenant je ne me marie plus. Si Ta-Kiang daigne la
recevoir des mains de sa servante, Yo-Men-Li sera très-heureuse.
Elle versa une petite poignée d'or dans la main de celui qui avait été
son fiancé. Ta-Kiang cria:
--Partons!
Les trois aventuriers se mirent en marche. Ils se dirigèrent
silencieusement vers une colline lointaine au delà de laquelle passe
la route qui conduit à Pey-Tsin. La lune, large et claire, montait à
l'horizon. Derrière Ta-Kiang, l'ombre démesurée d'un dragon s'étendait
d'un bout à l'autre de la plaine, comme si elle avait voulu embrasser
le monde de ses grandes ailes éployées.
CHAPITRE II
PEY-TSIN
Un voyageur traversait une grande
plaine non loin du Fleuve Blanc, et
c'était à l'heure où la lune s'allume
mélancoliquement dans le crépuscule du
soir, et il vit une grande lueur du côté
de l'orient.
«Oh! oh! se dit-il, voici un pays étrange,
un pays certainement plus étrange que tous
les pays où j'ai voyagé jusqu'à ce jour;
car, ici, c'est à l'orient que le soleil
se couche.»
Et s'adressant à un homme qui harcelait
d'un aiguillon de bambou un troupeau de
buffles noirs: «Quel est donc ce pays,
dit-il, où le soleil se couche du côté de
l'orient?»
«--Sou-Tong-Po lui-même n'a jamais vu de
pays où le soleil se couche du côté de
l'orient, et ce que tu prends pour le
coucher miraculeux d'un astre, c'est la
splendeur de Pey-Tsin», dit le pâtre.
De coteau en coteau, de vallée en vallée, le voyage fut long. Le soleil
se leva, se coucha, se leva. Point d'auberge sur la route; on mangeait
à cheval, on dormait sur la dure. Impassible, Ta-Kiang conversait avec
ses pensées; Yo-Men-Li, exténuée, montrait des sourires et cachait des
larmes; Ko-Li-Tsin lui-même parlait peu. Ils atteignirent péniblement
la plaine sablonneuse qui environne Pey-Tsin, plaine monotone et
interminable, où l'œil ne rencontre rien pour se poser, et palpite,
ébloui et las, comme un oiseau sur l'Océan. Enfin, tandis que le soir
tombait pour la troisième fois depuis leur départ, ils aperçurent
une gigantesque muraille qui fermait l'horizon, noire à sa base,
éblouissante à son faîte. C'était le premier rempart de la Capitale du
Nord. Haut, crénelé, ténébreux sur le ciel, il barrait la route aux
flammes du soleil qui se couchait derrière la ville; mais les rayons
triomphants débordaient le mur sombre, et de chaque créneau ruisselait
un incendie.
Longé d'un fossé pareil à un fleuve, flanqué de lourdes tours carrées
qui s'avancent jusqu'au milieu de l'eau, le rempart quadrangulaire
qui cerne Pey-Tsin de sa fierté puissante projette de loin en loin un
bastion en forme de demi-hexagone, dont chaque face se creuse d'une
longue galerie voûtée et dont la plate-forme s'exhausse d'un pavillon
de bois rouge où des soldats attentifs veillent perpétuellement sur
deux terrasses superposées, derrière des canons en bronze vert, pareils
à des dragons béants.
Les trois voyageurs, depuis longtemps épiés, à travers les balustrades
à jour des terrasses, par les yeux perçants de la méfiance vigilante,
choisirent pour entrer dans la ville la galerie centrale du bastion qui
faisait face à leur arrivée. C'était celle qu'on nomme la Porte du Sud
ou la Porte Sacrée.
--Arrêtez! cria une sentinelle.
Ils firent halte.
--Qui êtes-vous?
Ko-Li-Tsin répondit:
--Ta-Kiang, laboureur; Yo-Men-Li, vannier; Ko-Li-Tsin, poëte. Le poëte,
ajouta-t-il, c'est moi.
--D'où venez-vous?
--Du champ de Chi-Tse-Po.
--Où allez-vous?
--A Pey-Tsin.
--Passez.
Les aventuriers se hâtèrent vers une longue avenue, nommée Avenue du
Centre, qui s'ouvre au delà de la Porte Sacrée et traverse la Cité
Chinoise, la première des quatre cités dont se compose la Capitale du
Nord. Ta-Kiang était en tête. Il entra fièrement dans Pey-Tsin. Il
n'avait pas parlé depuis trois jours. Il dressa le front, et dit:
--Il me semble que j'ai conquis cette ville.
Tout d'abord la Cité Chinoise a l'air d'être la plaine encore; chétive,
elle contraste singulièrement avec la majesté de son monstrueux
rempart. Ses maisons rares, humbles, basses, aux toits de tuiles
ternes, aux étroites fenêtres treillagées de roseaux, aux portes en
saillie, que protégent mal de minces auvents d'ardoises, se dispersent
parmi des terrains cultivés et tournent de ci de la, sans règle, leurs
petites façades grises. L'Avenue du Centre, qui s'éloigne large et
directe, semble une route à travers champs; des ornières continues
s'y approfondissent chaque jour dans un sol boueux, sous les lourdes
roues des chariots. Mais, à mesure qu'on pénètre plus avant dans
la Cité, les maisons se rapprochent, s'exhaussent et s'alignent;
les façades se revêtent de laque, des galeries finement découpées
circulent autour des fenêtres, et les toitures, à chaque angle, se
décorent de dragons ou d'oiseaux fantastiques; on était dans un
chemin, on se trouve dans une rue. Bientôt apparaissent face à face
la Pagode du Ciel et celle de l'Agriculture; leurs grands jardins,
plantés de cèdres mornes, et fermés d'un mur bas qu'un petit fossé
protége, laissent voir à travers les branches des dômes couleur d'azur,
des murs dont l'émail bleu est parsemé d'étoiles d'or et de hardis
escaliers d'albâtre. L'Avenue du Centre, naguère monotone et traversée
à peine de quelques paysans, se colore et se peuple. Des banderoles
multicolores frissonnent, attachées à des poteaux de bois rouge. Cent
boutiques projettent verticalement leurs enseignes jaunes, bleues,
argentées. Bruyantes et populeuses, des rues s'ouvrent sur la voie
principale et y déversent leurs passants. Mille gens sortent de leurs
maisons. Ou piétine dans la boue, on se coudoie, on crie. Des groupes
de plaisants se forment çà et là, écrivant sur les murs des sentences
facétieuses ou d'impertinentes épigrammes adressées à quelque grand
dignitaire, et la foule autour d'eux les approuve et se pâme de rire.
Des deux côtés de l'avenue, devant les maisons, des marchands de toute
espèce ont dressé des baraques afin d'y installer leurs industries;
ils vocifèrent, hurlent, imitent des cris d'animaux, choquent des
tam-tams, secouent des clochettes, et font claquer des plaques de bois
pour attirer l'attention des chalands qui se pressent entre deux rangs
d'étages bariolés. Des cuisiniers ambulants activent sans relâche le
feu de leurs fourneaux; le riz fume, la friture grésille, et plus d'un
gourmand se brûle le bout des doigts. Un barbier saisit un passant
qui ne s'attendait guère à cette agression, et, roulant autour de sa
main la longue natte du patient, le renverse en arrière et lui rase le
crâne avec vélocité. Des bandes de mendiants gémissent à tue-tête; une
troupe de musiciens fait un tapage assourdissant; un orateur, monté sur
une borne, s'égosille, tandis que des volailles égorgées glapissent
aigrement et que des forgerons battent le fer, et que des marchands
d'eau poussent leur cri aigu en laissant quelquefois tomber sur le
dos de la foule le contenu de leurs vastes seaux. A droite, à gauche,
les rues transversales roulent tout autant de gens et de vacarmes
dans plus de boue et dans plus d'encombrement. Artère principale à
son tour, chacune d'elle reçoit les flots tumultueux de vingt ruelles
tributaires. Les principales embouchures ont lieu dans de grands
carrefours où s'entassent des sacs de riz et de blé, des monceaux de
fruits, des montagnes de légumes et d'immenses quartiers de viande
crue; au-dessus des victuailles, dans des cages d'osier suspendues à
des poteaux, apparaissent, hideuses, des têtes de criminels récemment
exécutés; souvent les cages sont brisées, effondrées, et les têtes,
retenues seulement par leurs nattes, se balancent horriblement,
verdâtres, grimaçantes, effroyables. Ming-Tse a dit: «Il faut des
exemples à la foule.» En suivant jusqu au bout les rues transversales,
les mille piétons arriveraient aux faubourgs latéraux de la Cité
Chinoise, quartiers spacieux et peu bruyants où des maisons rustiques
rampent misérablement dans de petits champs plantés de choux et de
riz, où des enfants chétifs, sordides, loqueteux, et quelques chiens
efflanqués, furetant dans des tas d'immondices, peuplent seuls des
chemins défoncés. Mais les cohues ne se prolongent guère au delà
des marchés; gens affairés ou promeneurs curieux se hâtent, leurs
affaires terminées ou leur curiosité satisfaite, de s'engager dans
les longs passages tortueux qui, des carrefours, vont rejoindre
obliquement l'Avenue du Centre. Ces passages, couloirs étroits, se
signalent aux passants par les odeurs fétides et la vapeur noirâtre
qu'exhale leur entrée obscure. Mal éclairé de quelques lampes qui
fument et tremblotent, enduit d'une boue glissante où sont épars des
débris informes de tessons, des morceaux de vieux souliers, des loques
inconnues, leur terrain se bossèle périlleusement entre deux rangées
d'affreux taudis branlants, construits de planches qui proviennent de
démolitions et qui montrent encore çà et là un angle sculpté ou une
ancienne dorure déshonorée par cent macules. Ce sont des boutiques,
et, sous le prétexte de faire commerce d'objets d'art anciens, des
brocanteurs y entassent d'horribles vieilleries poussiéreuses:
porcelaines fêlées, pots écornés, costumes déteints, pipes noircies,
bronzes bossues, fourrures mangées des vers, engins de pêche rompus,
bottes moisies, arcs sans cordes, piques sans pointes, sabres sans
poignées. Blottis, enfoncés, engloutis dans ces encombrements de viles
antiquailles, les marchands s'efforcent de ne pas étouffer entièrement;
au-dessus de chaque étalage se dresse une vieille tête jaune, pointue,
au crâne pelé, aux yeux cerclés d'immenses lunettes, qui célèbre sans
relâche d'une voix glapissante les rares splendeurs de la boutique.
Mais l'âpre fumée des lampes chatouille si désagréablement la gorge,
les loques décolorées qui se balancent en guise d'enseigne et semblent
des rangées de pendus, sont pleines de vermines si évidentes, que le
passant le moins délicat résiste à l'éloquence des brocanteurs et se
hâte de continuer son chemin vers l'avenue du Centre, claire, bruyante,
directe, où les poumons se peuvent emplir d'air pur, les oreilles de
bruits joyeux, et où le regard embrasse tant d'aspects souriants depuis
la Porte Sacrée, par laquelle on débouche de la plaine, jusqu'à la
Porte de l'Aurore, creusée dans le long mur transversal qui termine la
populaire Cité Chinoise.
La Porte de l'Aurore donne entrée dans l'élégante Cité Tartare; elle
s'y ouvre entre deux boulevards qui accompagnent la muraille, celui-ci
vers la gauche, celui-là vers la droite, et que borde un fossé du côté
opposé au rempart. En face d'elle, au delà d'un petit pont construit de
pierres roses, qui s'élève de quelques marches, saute le fossé, puis
s'abaisse, une allée au sol blanc, très-large, assez peu longue, se
déroule entre des palissades en bois de fer d'où débordent agréablement
des branches tortueuses et des grappes de lianes fleuries. C'est la
promenade favorite des poëtes de Pey-Tsin. Lentement, un parasol
ouvert à la main, ils y marchent d'un pas mesuré, balançant la tête
au vent de leur rêverie, souriant à l'inspiration, et quelquefois
suivant d'un regard tendrement attentif une chaise à porteurs fermée
d'un léger rideau de soie, où l'indiscrétion des brises leur a
permis d'apercevoir un mystérieux et doux visage. L'allée s'achève
tout à coup dans un blanc carrefour pavé de marbre, devant un mur
énorme, face méridionale du rempart carré qui enserre la Cité Jaune;
mais ce mur ne limite pas la Cité Tartare, car la belle Route de la
Tranquillité s'éloigne, en le longeant d'abord, de l'est et de l'ouest
de la place, et, de chaque côté, va rejoindre, au delà du point où il
se dérobe en un brusque angle droit, une avenue parallèle à l'Allée
des Poëtes, non moins large, et prolongée interminablement. Ainsi la
ville, refoulée à son centre, a deux ailes immenses: elle ressemble
à un corps sans tête qui étendrait les bras. Le quartier occidental
est triste; ses constructions sont anciennes et ses habitants peu
nombreux; la grande avenue de l'Ouest n'offre elle-même qu'un aspect
monotone et morne, avec ses longs murs de jardins, qu'interrompent des
édifices en ruines. C'est dans ce quartier que séjourne la population
mahométane de Pey-Tsin; une mosquée s'y élève, non loin de la pagode
des Piliers de l'État, où l'on conserve, gravée sur des tablettes
de jade, l'histoire des plus glorieux empereurs, et de la Pagode
Blanche, antique monument tombé. Mais à l'orient la ville rit, moderne
et remuante. Elle n'a pas, quoique marchande, l'aspect généralement
sordide de la Cité Chinoise. Ses maisons pavoisées, aux toits luisants
de vernis, ouvrent d'éclatantes boutiques sur des rues spacieuses
qui roulent continuellement une foule élégante. Dans l'Avenue de
l'Est, qui resplendit inondée de soleil, mille bannières voltigent
et s'entremêlent au-dessus des maisons basses mais gracieuses; de
vifs scintillements s'allument sur les caractères d'or, d'argent et
de vermillon qui surchargent les enseignes verticales; innombrables,
des lanternes sont accrochées aux angles des toits, aux saillies des
poutres, aux treillis des fenêtres: faites de soie, de papier, de
verre, de mousseline ou de corne transparente, rondes, hexagoniques,
carrées, en forme de poissons, d'oiseaux ou de dragons, peintes,
bariolées, dorées, couvertes de caractères, ornées de glands et de
franges soyeuses, elles se balancent avec un petit susurrement doux
dès qu'un souffle très-léger les frôle. De loin en loin une porte
triomphale, érigée en souvenir de quelque gloire ancienne, franchit
la largeur de l'avenue; ses gracieux piliers de pierre ou de bois,
sculptés et dorés, ou peints de couleurs vives, s'appuient aux façades
des maisons et portent haut les bords retroussés de sa toiture
d'émeraude, tandis que, sous son arc, la houle des passants se resserre
et, au delà, déborde en groupes tumultueux. De jeunes désœuvrés,
vêtus de soie, une plume de paon à leur calotte, cachant leurs pâles
visages derrière des éventails fleuris, circulent nonchalamment dans
la multitude affairée. Quelquefois ils s'arrêtent devant l'ouverture
carrée et encadrée de bois à jour d'une boutique aux belles enseignes;
ils laissent tomber leur regard désabusé sur les flots de satins,
de brocarts et de soies qui ruissellent de l'étalage, puis ils
s'éloignent, indifférents. Autour d'eux la foule se hâte; les coulis,
courbés sous des fardeaux, passent rapidement en cadençant leur marche
d'un cri doux et mélancolique: A-ho! a-ho! Les chaises à porteurs se
croisent, les unes basses, étroites, faites de bambous et couvertes
d'un toit flottant de coton bleu; les autres hautes, larges, en bois
de cèdre, découpées ou peintes, et surmontées d'un dôme de laque noire
incrustée d'or. Des personnes humbles ou peu riches se font voiturer
dans des brouettes qu'un homme tire au moyen d'une corde et qu'un autre
pousse par derrière, tandis qu'une voile attachée à un mât diminue la
peine des conducteurs en accélérant la marche du véhicule. Quelquefois,
glorieux et superbe, s'avance un soldat à cheval; un serviteur à
pied lui fraye le chemin en criant: La, la, la! Des escamoteurs, des
jongleurs, des sorciers se démènent et pérorent entourés de badauds
rieurs ou attentifs, pendant que de la terrasse fleurie d'une maison
une jeune fille aux yeux gais se penche curieusement. Devant des
boutiques de marchands de dîners, de jeunes hommes mangent et boivent
sous des treillis de bois rose; ils chantent, babillent, improvisent
des vers, assaillent les passants de moqueries plaisantes et font avec
eux assaut d'ingénieuses reparties. Çà et là des coulis et des porteurs
de chaises, accroupis, jouent aux dés, à la mourre, aux échecs;
quelques oisifs observent les coups d'un air grave en fumant une petite
pipe étroite. Tout à coup des gens à cheval arrivent au galop: ce sont
les avant-coureurs d'un cortége officiel; les jeux sont renversés, la
cohue, refoulée brusquement, envahit les boutiques ou se répand dans
les rues voisines. Dans la trouée apparaissent bientôt des musiciens
aux costumes bariolés, qui font gémir des gongs, siffler des flûtes et
grincer des cymbales; derrière eux, fièrement portées par de jeunes
serviteurs, se déploient des bannières rouges ou vertes, découpées
en forme de dragons ou d'animaux symboliques, alourdies d'énormes
caractères révélant les noms et les titres du grand personnage qui
s'avance; puis viennent des soldats tout armés, des bourreaux levant
des fouets et tirant de lourdes chaînes, des serviteurs ployés sous
le faix d'un coffre où s'entassent de somptueux costumes et agitant
continuellement de petits encensoirs de bronze; un homme splendidement
vêtu les suit, porteur du parasol officiel, dont la couleur et la
dimension indiquent le rang du mandarin qui le possède; enfin s'avance
le mandarin lui-même, balancé, plus haut que toutes les têtes, dans un
large fauteuil doré, et rayonnant de pierreries sous une vaste ombrelle
argentée que fixe au-dessus de lui un manche d'ivoire enfoncé dans
le dos du fauteuil. Une troupe de cavaliers décorés du globule blanc
termine le cortége, et brusquement la foule se referme pendant que le
mandarin continue sa route vers le Tribunal des Rites situé, dans la
partie septentrionale de l'Avenue de l'Est, à côté du temple des Mille
Lamas et en face de la pagode de Kon-Fou-Tsé, ou vers l'une des hautes
portes qui donnent entrée dans l'auguste Cité Jaune.
Au delà de ces portes, plus de foule, plus de tumulte; quelques graves
bonzes circulent avec lenteur, montrant leurs têtes entièrement
rasées, laissant traîner leurs longues robes noires, et cachant leurs
mains dans de grandes manches flottantes; de hautains lamas, au front
inspiré, aux yeux exaltés par un rêve, d'illustres fonctionnaires dans
de somptueuses chaises à porteurs, se dirigent vers les pagodes où ils
ont coutume de faire leurs dévotions; plus rarement passe un lettré
de haut grade qui se fait conduire, accompagné d'un nombreux cortége,
au Palais sacré des Érudits, qu'on nomme Ren-Lin-Ue. Aucune maison
vulgaire, aucune boutique laborieuse ne souille les larges avenues,
pavées de granit, de la Cité Jaune; immense, claire, calme, avec ses
innombrables temples de marbre, qu'entourent des bois mystérieux, ses
fiers palais cernés de blanches galeries, et ses parcs où luisent des
étangs mornes, elle se déroule somptueusement. De toutes parts mille
splendeurs éclatent. Au-dessus d'une forêt de cèdres noirs et de saules
au feuillage clair s'étagent la grande Pagode des Ancêtres Impériaux,
où le Fils du Ciel vient rendre hommage aux Mânes glorieux, et l'Autel
de la Terre et des Champs, kiosque énorme, espace d'innombrables
colonnettes d'albâtre incrusté d'émail bleu et renfle une toiture
légère, formée de lames d'argent qui brillent comme des ailés de
cigogne. Imposante et précédée d'un vaste escalier de marbre gris,
s'élève la Maison de Justice. La pagode illustre où les fils et frères
de l'empereur subissent les épreuves littéraires s'enorgueillit de deux
pavillons magnifiques; le long de leurs murs, autour de leurs piliers,
sous leurs arceaux de bois sculpté, peint ou doré, rampent, grimacent,
combattent de fantastiques animaux aux gueules béantes, aux croupes
hérissées, aux minces cous tortueux, et sur le faîte aigu et argenté de
l'un des pavillons s'érige démesurément le terrible dragon impérial.
Vaste et désert, le Parc Occidental prolonge les houles noires de ses
arbres centenaires, où montent les fraîcheurs des grands ruisseaux
tortueux et des lacs artificiels. La Pagode de Yoùen-Fi est petite,
mais glorieuse; elle voit chaque année l'épouse auguste du Fils du Ciel
offrir des sacrifices à l'ingénieuse femme qui découvrit le ver à soie.
Succession interminable de bâtiments carrés et de cours spacieuses, un
couvent bouddhique, à son centre, dresse un superbe édifice de marbre
blanc, qui contraste gravement avec le marbre noir d'une majestueuse
colonnade circulaire où, dans les intervalles des piliers, de petites
chapelles contiennent des statues dorées de divinités à cent bras ou
à têtes d'animaux. Enfin Kouan-Min-Tié, la pagode impériale, située
dans la partie méridionale de la Cité Jaune, apparaît triomphalement,
au milieu d'un grand parc solitaire. Deux kiosques légers surmontent
sa noble porte; entre mille branches enlacées, étincellent la laque
rouge de ses murs et le lapis-lazuli de ses trois toitures où tinte
une triple guirlande de clochettes et dont les balustrades sculptées
disparaissent presque entièrement sous les lanternes multicolores qui
s'y accrochent et sous les illustres étendards de soie tissée d'argent
qui enveloppent tout l'édifice de frissons lumineux. Mais la plus
pompeuse gloire de la Cité Jaune est la verte colline artificielle
qui se nomme la Montagne de Charbon. Cinq ondulations la composent; à
chacun de ses sommets une pagode scintille comme une pierre précieuse
qui termine une calotte de satin; et rien n'est plus charmant que les
labyrinthes fleuris et les enchevêtrements de petites routes ombreuses
qui sillonnent les pentes toujours vertes des cinq mamelons. A chaque
pas les promeneurs font s'envoler des faisans d'or et des pigeons aux
ailes roses, ou s'enfuir un cerf peureux qui franchit un ruisseau,
puis, curieusement, s'arrête. De tous côtés se groupent de petits
rochers gracieux, envahis par des fleurs grimpantes, et se courbent
des ponts de marbre sculpté, qui sautent par-dessus des cascades. De
minces filets d'eau circulent sous la mousse; des violettes et des
pervenches se répandent dans l'herbe humide; des touffes d'hydrangées,
de citronelles et de lilas blancs prennent d'assaut les vieux cèdres
obscurs; souvent, par une trouée du feuillage, on aperçoit au fond
d'un pavillon entr'ouvert quelque dieu grotesque, accroupi, et
quelquefois apparaît, enchaîné sur un roc, un aigle noir, fier et
farouche, qu'entourent de narquoises et audacieuses chèvres aux cornes
d'argent. De loin en loin des bosquets parfumés se voûtent, et l'on
peut, avant de terminer la douce ascension, se reposer sur des siéges
de porcelaine, sous une pluie de camélias et de jasmins, au milieu des
chants bizarres de mille oisillons couleur de pierreries. Mais les
plus indolents promeneurs ne s'arrêtent que peu de moments, tant ils
ont hâte d'atteindre le faîte des mamelons; car de là le regard ébloui
embrasse Pey-Tsin dans sa totalité magnifique.
Énorme, et faisant songer à un coffre de laque, unique en apparence,
mais quadruple en effet, Pey-Tsin enferme quatre villes entre les
fossés de son rempart extérieur. Au centre, derrière des murailles en
briques sanglantes, se cache la Cité Rouge; c'est le Cœur du Monde,
l'Enceinte sacrée, la glorieuse demeure du Fils du Ciel. De toute part
la Cité Jaune l'enveloppe. Puis se déroule la Cité Tartare, qu'un
grand mur fortifié sépare de la Cité Chinoise, compartiment extrême de
l'immense coffre.
Au pied de la Montagne de Charbon, la Ville Rouge est cernée d'un
large canal; et l'eau limpide qui reflète la rigidité des murailles
semble prolonger jusqu'au cœur de la terre le voile impénétrable posé
entre l'impériale splendeur et l'admiration vulgaire. Mais du haut de
l'éminence on découvre, pareille au vaste dos d'un éléphant blanc, la
claire coupole de marbre du palais principal; les mille toits dorés qui
l'entourent sont semblables à de grands boucliers levés vers le ciel,
et l'on peut suivre sur le terre-plein des remparts, si large que vingt
cavaliers peuvent y courir de front, la lente promenade d'un soldat au
costume superbe, au casque flamboyant.
Autour de l'Enceinte Sacrée se répandent et scintillent les monuments
de la Cité Jaune; les pagodes lèvent leurs triples toits azurés et
tordent les spirales de leurs colonnes d'albâtre; partout des globes
d'or, des dragons de bronze ou de jade, des corniches à jour et des
flèches claires percent le feuillage des cèdres noirs; des tours, des
pavillons, des portiques et des kiosques s'étagent; au milieu d'eux
reluit la Mer du Centre, grand lac limpide qui frissonne entre des
saules penchés, et d'une île verdoyante de robiniers et d'ifs s'élance
un pont de marbre sculpté; vu d'en haut, il semble un ruisseau de lait
qui coulerait dans l'air.
Plus loin, c'est la Cité Tartare avec ses rues chamarrées et
fourmillantes, ses toits brillants, ses dômes couleur d'émeraude et ses
gracieuses porte triomphales. A l'est, la grosse tour du Gong, pareille
à un géant, se dresse au-dessus des murailles; au nord, près de la
pagode de Kouen-Chi-In, brille le Lac des Roseaux, couvert de nymphéas
bleus, de bambous à aigrettes, de nélumbos roses, et, plus haut, près
du rempart extérieur, entre des monuments somptueux, s'étend la Mer
du Nord; à l'ouest, au-dessus des pagodes et des palais déchus, monte
l'Observatoire de Kan-Si; du sommet de la tour carrée où les lettrés
se réunirent jadis pour admirer les astres, des instruments et des
machines astronomiques, depuis longtemps dédaignés, tendent vers le
ciel leurs grands bras extravagants; au sud enfin s'élève le pavillon à
sept étages de la Porte de l'Aurore.
Plus loin encore rampe la Cité Chinoise, dont les toits bas semblent
une troupe de tortues; leur monotone ondulation n'est dépassée de loin
en loin que par la potence peinte en rouge d'une balançoire publique
ou par quelqu'une de ces minces tours à dix étages destinées, par leur
poids immobile, à fixer l'esprit de la Terre, comme un bloc de jade
retient des feuilles de papier soyeux, et à faire naître dans leur
ombre des poëtes glorieux.
Au delà de la Cité Chinoise apparaissent les formidables remparts avec
leurs grands créneaux, leurs lourds bastions et leurs portes de bronze;
et derrière eux, quelques faubourgs misérables sont accroupis auprès de
la ville superbe, comme des mendiants sur les marches d'un palais.
Dans le lointain, la plaine unie, verte, dorée, sans bornes; puis,
vaporeux et vagues, les trente-six palais de Yu-Min-Ué, la résidence
d'été; et, au fond de l'horizon, les dentelures bleuâtres des montagnes.
Dôme immense du paysage, le ciel, d'un azur profond, roule un aveuglant
soleil, qui verse par les champs une pluie lumineuse, allume dans la
ville des blancheurs éclatantes à côté de noires ombres portées, change
en diamants les dalles de granit, en brasiers les toits multicolores,
en langues de feu les banderoles aux tons intenses, et fait de la
grande Capitale du Nord un éblouissement d'or, de pourpre, de flamme.
CHAPITRE III
LA PRUDENCE DE KO-LI-TSIN
Le voyageur qui vient de loin dans la
poussière et sous le soleil
Chemine péniblement, et dans son esprit
mille projets se construisent;
Il songe à l'auberge pacifique, aux
cuisines parfumées et à la table où il
s'accoudera
En tournant la face du côté de la route
qui s'éloigne vers l'avenir.
--Et moi, dit Ko-Li-Tsin en entrant à la suite de Ta-Kiang dans la
Cité Chinoise, je crois voir déjà le Dragon à Cinq Griffes ouvrir ses
ailes d'or sur ma robe de mandarin et le globule de saphir rayonner à
ma calotte; je suis le Grand Cèdre de la Forêt des Mille Pinceaux, et
le Fils du Ciel, la tête dans sa main, écoute avec extase les vers que
j'improvise. Un, deux, trois, quatre, cinq, ajouta le poëte en comptant
sur ses doigts.
Le jeune homme de Chi-Tse-Po avait des
pensées hautaines, mais ses actions
étaient inférieures.
Il cultivait le chanvre et le riz; il
cultivait aussi l'aloës et le blé.
Mais les Génies immortels avaient semé
dans son esprit une graine d'ambition;
Et le jeune homme, laissant se courber les
épis et les tiges de chanvre, se dirigea
vers d'autres travaux afin de faucher les
blés d'or de l'approbation.
L'improvisateur se tourna vers Ta-Kiang dans le but d'apaiser
avec modestie les enthousiasmes qu'il prévoyait; mais Ta-Kiang,
silencieux et en proie à son rêve hautain, n'avait pas prêté
l'oreille. Ko-Li-Tsin, déconcerté, regarda Yo-Men-Li. Celle-ci
contemplait Ta-Kiang avec une tendre inquiétude; timide et retenant
son souffle, elle suivait sur la face morne du maître le reflet des
luttes intérieures. Quand il fronçait les sourcils, elle sentait son
cœur battre d'effroi; mais s'il laissait échapper un cruel sourire,
elle redevenait joyeuse et pensait: «Maintenant il est victorieux.»
Ko-Li-Tsin, plein de dépit, se mit à chantonner d'un air qui voulait
paraître indifférent et se fit à part lui la promesse d'être peu
prodigue, à l'avenir, des trésors de son esprit.
Les trois aventuriers suivaient la longue Avenue du Centre, cahotés par
le pas inégal de leurs montures tasses.
--Oh! oh! dit un barbier ambulant en toisant avec dédain Ko-Li-Tsin,
voici un voyageur qui n'a guère de liangs à sa ceinture, car il ne
s'est point arrêté dans une auberge pour y changer de costume; avec sa
robe somptueuse, noire de boue et grise de poussière, il ressemble au
lendemain d'une fête.
--Femelle d'âne! pensa le poëte.
Une vieille femme se dirigea vers Yo-Men-Li et lui dit sans politesse:
--Vous êtes des comédiens, n'est-ce pas? Et c'est toi qui remplis,
parce que tu n'a pas de moustaches, le rôle de la belle Siao-Man dans
la comédie intitulée _la Servante malicieuse?_ Il faut me dire dans
quelle pagode vous donnerez des représentations, afin que j'aille voir
si tu ressembles à une femme quand tu as une tunique longue et de
très-petits pieds. Au surplus, dit la vieille, tu fais un métier qui
n'est pas honorable.
Yo-Men-Li, en rougissant, détourna la tête.
--Des comédiens? cria un marchand de dîners qui haranguait devant sa
porte un groupe de mangeurs attablés. Tu te trompes, vénérable mère!
Ce sont certainement des voleurs qui, chassés de quelque province,
viennent exercer leur métier dans la grande Capitale; et, de leur
arrivée, il ne résultera rien de bon ni pour nous ni pour eux. Je me
souviens d'un criminel qui est passé devant ma porte, il y a peu de
jours, entre quatre bourreaux, et dont la tête, le lendemain, était
pendue dans une cage d'osier au-dessus justement du quartier de mouton
que vous mangez en ce moment, mes hôtes. Eh bien! celui-ci, ajouta le
marchand de dîners en désignant Ta-Kiang, ressemble à l'homme qui a été
décapité: avec même visage, il aura même sort.
Ko-Li-Tsin, précipitamment, saisit son encrier, l'ouvrit, y trempa son
pinceau, et dans le coin déroulé d'une feuille en fibrine de nélumbo,
traça quelques caractères.
--Qu'écris-tu là? demanda Yo-Men-Li.
--L'ordre, dit Ko-Li-Tsin, de faire donner cent coups de bambou à ce
bavard lorsque Ta-Kiang, empereur, sera assis dans la salle du Repas
Auguste, entre Yo-Men-Li, sa première épouse, et Ko-Li-Tsin, son
premier mandarin.
Cependant le soir montait. L'obscurité et le silence s'établissaient
dans les rues. Au loin le bourdonnement du gong ordonnait la fermeture
des portes. Les veilleurs de nuit commençaient à rôder, portant des
lanternes à leurs ceintures et faisant s'entre-choquer de petites
plaques de bois pour mettre les voleurs en fuite et tranquilliser
les honnêtes gens. Quelques passants attardés regagnaient à la hâte
les ruelles transversales, déjà closes de barrières à claire-voie,
échangeaient à voix basse deux ou trois paroles avec le Ti-Pao, gardien
du quartier, puis longeaient les murs noirs; et l'on entendait leurs
semelles claquer sur les dalles.
--Ces gens-là vont souper, dit Ko-Li-Tsin. Mon estomac entre en
révolte. Il me rappelle, comme si je ne m'en souvenais pas, que l'heure
du repas du soir est depuis longtemps passée. Que puis-je lui répondre?
Absolument rien. Ta-Kiang se nourrit d'ambition et Yo-Men-Li d'extase;
mais ces régimes sont peu substantiels.
--Toi qui as habité Pey-Tsin, ne pourrais-tu pas nous conduire dans
quelque auberge? demanda Yo-Men-Li.
--Et où donc penses-tu que je vous conduise? s'écria le poëte,
stupéfait qu'on pût lui attribuer d'autre dessein que d'obtenir un
bon gîte après un bon repas. Quand nous aurons franchi la Porte de
l'Aurore, qui de la Cité Chinoise donne entrée dans la Cité Tartare,
tu ne tarderas pas à voir briller les grandes lanternes dont se décore
l'auberge de Toutes les Vertus, où Kong-Pang-Tcha, qui achète cher,
vend à bon marché.
Ko-Li-Tsin se tut un instant; puis, les yeux à demi fermés, et
caressant par moments de la langue les deux ou trois poils blonds de sa
lèvre supérieure:
--Combien de fois, reprit-il en se parlant à lui-même, combien de fois,
sous l'auvent de la galerie extérieure, Kong-Pang-Tcha m'a versé dans
de petites tasses enveloppées de paille de riz le thé des premières
pousses ou le Pi-kao à pointes blanches ou la Rosée d'automne de la
dernière récolte! Je connais le portail et la première cour toujours
pleine d'une odeur charmante de fricassées et de rôtis, qui souhaite
la bienvenue à l'appétit des arrivants; je sais en quel coin de cette
cour s'ouvre la citerne où des domestiques viennent incessamment puiser
de l'eau dans de grands seaux d'osier, et je me rappelle les auges de
bois, accrochées aux murs, que chaque voyageur remplit d'avoine et de
paille hachée pour son cheval ou pour sa mule. Mais je me rappelle
bien mieux la salle où l'on s'assied devant des tables délicieusement
odorantes de viandes et de poissons. Réminiscences savoureuses! quels
repas! Les pâtés, les volailles succèdent sans relâche aux confitures,
aux gâteaux, aux pistaches, aux noisettes sèches, et le tiède vin de
riz frissonne clairement dans les tasses. On boit, on fume, on chante.
Toute l'auberge est pleine de joie et de vie. Des coulis entrent,
sortent, se culbutent, se querellent, jettent des paquets, réclament
de l'argent. Les voyageurs appellent, s'informent et s'irritent. On
voit s'engouffrer sous la grande porte des chaises à porteurs que des
chariots renversent, des chameaux, des mulets, des ânes. Injures,
piétinements, coups de fouet jaillissent et se croisent. Des mendiants
qui se sont insinués dans la cour glapissent aigrement leurs infirmités
douteuses. Le seigneur Kong-Pang-Tcha, parmi le tumulte, vocifère
des ordres que ses serviteurs répètent en hurlant; de jeunes garçons
chantent sur un ton aigu le compte des voyageurs prêts à partir; et,
en même temps, tous les chiens du voisinage s'imaginent qu'il est de
leur devoir d'aboyer à perdre haleine; de sorte que, tout en mangeant,
fût-on morose comme les pénitents qui se macèrent dans la Vallée du
Daim Blanc, on se sent pris d'un rire inextinguible. Puis, le soir
vient, les bruits s'apaisent, les voyageurs se retirent dans les
appartements supérieurs. Là des matelas profonds reçoivent les corps
fatigués, et l'obscurité des songes est doucement illuminée par la
blancheur des lanternes suspendues au plafond des chambres paisibles.
Quelquefois, il est vrai, les dormeurs sont éveillés en sursaut par
un formidable tapage: toutes les montures, libres la nuit dans la
première cour, se battent, se mordent, piaffent, hennissent, braient
intolérablement. Mais il est un moyen de réduire au silence la plus
bavarde bête: on prend une planchette de bois et une corde, on relève
la queue de l'âne ou du cheval criard, on la lie à la planchette, puis
on attache solidement celle-ci à la croupe de l'animal; ainsi forcé de
tenir sa queue en l'air et privé de la faculté d'accompagner de gestes
aimables ses bruyants discours, le plus obstiné tapageur se résigne à
se taire et laisse dormir son maître dans l'auberge de Kong-Pang-Tcha.
Ah! belle auberge! chère auberge! ne verrai-je pas bientôt luire les
douze lanternes en papier peint de ta porte hospitalière! Un, deux,
trois, quatre, ajouta Ko-Li-Tsin, obéissant encore à sa manie invétérée,
Comme l'amoureux absent désire entendre
la voix délicate de sa bien-aimée, mon
oreille aspire à ta voix rauque, ô
Kong-Pang-Tcha!
Le cœur de celle qu'on aime ressemble au
foyer bien flambant de l'hôtellerie où le
voyageur se chauffe et reprend des forces.
Mais la femme perd sa beauté; le feu
s'éteint; le voyageur s'égare en des
sentiers couverts de neige.
Kong-Pang-Tcha va fermer sa porte; le
dîner sèche sur la cendre des fourneaux,
et Ko-Li-Tsin, affamé, erre encore par les
chemins.
Les trois aventuriers avaient franchi la Porte de l'Aurore; maintenant
ils remontaient vers le Nord la longue Avenue de l'Est, et ils
allaient dans peu d'instants atteindre la rue transversale où est
située l'auberge de Toutes les Vertus. Mais Ko-Li-Tsin, plus prudent
qu'affamé, pensa: «Il serait périlleux d'arriver chez Kong-Pang-Tcha
avant que les lanternes soient éteintes, car l'ombre miraculeuse
qui suit les pas de Ta-Kiang pourrait se montrer à des personnes
indiscrètes. Je sais bien que d'ordinaire les Pou-Sahs réservent les
visions sacrées aux yeux seuls qui en sont dignes; néanmoins il ne faut
pas s'exposer inutilement à un péril, même douteux.» Et Ko-Li-Tsin dit
à son cheval: «Là! là! par pitié pour les reins de ton maître, garde
une allure modérée.» Mais tout à coup, au moment même où il sacrifiait
sa juste impatience d'un repas et d'un lit aux intérêts de son maître,
d'éblouissantes lumières éclatèrent, multicolores, à deux ou trois
cents pas devant lui.
--Oh! dit Yo-Men-Li, qu'est-ce que cette foule pompeuse et chargée de
tant de belles lanternes?
--C'est sans doute, dit Ko-Li-Tsin, le cortége d'un mariage, car
je vois des hommes à cheval, de grandes tables où s'amoncèlent de
somptueux costumes, des chaises à porteurs et d'innombrables musiciens.
Voici des lanternes, ajouta-t-il en soi-même, autrement dangereuses que
les deux ou trois lampions fumeux de Kong-Pang-Tcha. Il est vrai que
le cortége, sorti d'une petite rue, remonte, comme nous, l'Avenue de
l'Est; mais il s'éloigne si lentement que nous ne manquerons pas de le
rejoindre, avec quelque prudence que je modère l'allure de nos chevaux.
Ceci est grave. Que faire?
Ko-Li-Tsin songea un instant, puis, se tournant vers Ta-Kiang:
--Maître glorieux, dit-il, je crains de m'être égaré; car depuis cinq
années je ne suis pas venu dans la Capitale du Nord. Si tu le permets,
j'irai seul à la recherche d'une auberge, tandis que tu m'attendras
avec Yo-Men-Li sous le portique obscur de ce monument, qui est, je
crois, la Pagode de Kouan-Chi-In.
--J'y consens, dit Ta-Kiang en se dirigeant, suivi de Yo-Men-Li, vers
l'ouverture qu'avait désignée Ko-Li-Tsin. Et celui-ci, satisfait,
s'éloigna vivement en pensant: Quand le cortége aura disparu je
reviendrai et je leur dirai: «Allons, j'ai trouvé l'auberge.»
Ta-Kiang et Yo-Men-Li, sous le portique, dans l'ombre, se tenaient
immobiles. Le lieu était noir. La jeune fille aurait eu peur si elle
avait osé. Elle s'efforça de voir autour d'elle. Elle distingua un
grand mur que dépassaient de sombres arbres emplis de frémissements
indécis et de bruits éteints. Il lui sembla que ce mur était hostile et
plein d'embûches. Si elle n'avait craint de s'exposer à quelque dure
réponse, elle aurait dit à Ta-Kiang: «Allons-nous-en!» Tout à coup elle
jeta un cri parce qu'un homme était sorti du mur.
--Ah! qui vient là? dit-elle.
--Un chien, je pense, dit Ta-Kiang. Non, ajouta-t-il, c'est un homme,
et en voici un autre.
--Un autre encore! cria douloureusement Yo-Men-Li.
Bientôt douze hommes, sortis du mur, les enveloppèrent. Les uns
saisirent Ta-Kiang, les autres Yo-Men-Li. Ils les arrachèrent de leurs
selles, les lièrent de cordes et les emportèrent dans la nuit, tandis
que Yo-Men-Li poussait de grands sanglots, et que Ta-Kiang, farouche,
hurlait: «Je ferai pendre ces hommes!»
CHAPITRE IV
LA SECTE DU LYS BLEU
Lorsque les sabres sont couverts de
rouille et que les bêches sont brillantes;
Lorsque les greniers sont pleins et que
les prisons sont vides;
Lorsque les boulangers vont en chaise à
porteurs et les médecins à pied;
Quand les degrés des pagodes sont usés et
les cours des tribunaux couvertes d'herbe,
L'empire est bien gouverné.
La quinzième année du glorieux règne de Kang-Si, second empereur de la
dynastie tartare des Tsings, la troisième nuit de la dixième lune, il y
avait une assemblée mystérieuse dans la Pagode de Kouan-Chi-In.
Ce temple est vaste. Plafond, sol et murs sont de marbre. Sous le
miroitement des pierreries incrustées, sous l'éclat pâle des émaux
bleus, entre des Pou-Sahs dorés accroupis dans des niches pavées de
turquoise, se dressent, gigantesques, sur quatre piédestaux de bronze,
les statues de cuivre des quatre gardiens de Fô; celle-ci est armée
d'un glaive, celle-là porte une guitare; la troisième s'abrite sous
un large parasol; la quatrième serre la gorge d'un serpent; au milieu
d'elles, Fô, d'argent, resplendit, avec un soleil sur la poitrine,
entre deux Génies de porphyre couchés, l'un sur un lion, l'autre sur un
éléphant, et, derrière lui, dominant toutes les statues, en or, s'élève
Kouan-Chi-In, la déesse miséricordieuse, qui chevauche un tigre de jade.
Or, cette nuit, de nombreux personnages, en divers groupes,
emplissaient la pagode. D'un côté, sous les vives lumières des
lanternes, brillaient des hommes aux costumes somptueux, qui étaient
de grands dignitaires de l'empire; les uns appartenaient à la Cour
des Rites; d'autres semblaient venir de la Forêt des Mille Pinceaux;
plusieurs étaient des Chefs de Troupe; un seul faisait partie du
Conseil impérial. Il portait le Dragon à Cinq Griffes brodé sur sa robe
couleur d'or. A droite se mouvait tumultueusement un flot d'individus
se rattachant aux castes inférieures des Cent Familles. Enfin,
devant la statue de Fô, trente bonzes, la tête entièrement rasée,
enveloppés de robes noires, longues, aux manches pendantes, se tenaient
agenouillés, et, parmi eux, le Grand Bonze, très-vieux, aux cheveux
longs, le front orné d'un croissant dentelé, le cou chargé d'un grand
collier de perles qui tombait jusqu'au ventre, se dressait dans une
longue robe blanche, et, levant la face vers Kouan-Chi-In, étendait les
bras.
Chacun des assistants, sur sa manche ou sur sa calotte, portait l'image
d'un Lys Bleu.
Le Grand Bonze, d'abord, pria, puis frappa les dalles de son front, et,
se retournant vers l'assemblée, il dit:
«Honorables assistants, nous nous sommes réunis dans un but grave et
saint sous le dôme de la Pagode de Kouan-Chi-In. Pendant qu'il en
est temps encore nous voulons guérir le peuple malgré lui, et par
tous les moyens permis ou défendus, de la déplorable maladie qui
le ronge et l'enveloppe; je veux dire de l'indifférence tranquille
que lui communique l'empereur Kang-Si, le plus tolérant et le plus
pacifique des maîtres. Sans colère contre les crimes, sans respect
pour les institutions, Kang-Si adoucit les lois, recule devant la
nécessité des châtiments, excuse la négligence des rites, autorise
les insultes aux antiques coutumes, et déjà l'exemple salutaire des
supplices a presque entièrement disparu de la Grande Capitale. Les
Cent Familles tombent dans un engourdissement funeste et la Patrie du
Milieu s'endort dans une paix détestable. D'ailleurs Kang-Si n'est
point, comme les empereurs de la dynastie des Mings, le père et la
mère de ses sujets: le roi tartare Tien-Tsong, mort au milieu de ses
triomphes, légua l'empire conquis à son jeune fils, Choun-Tchi, qui
fut le père de Kang-Si; Kang-Si donc est Tartare; l'impératrice a des
pieds de servante; et il est impossible que les Chinois soient les
fils de Kang-Si. Le peuple, il est vrai, se réjouit de ce que son père
n'est pas de sa famille, comme des enfants confiés à la surveillance
distraite d'un étranger s'estiment d'abord heureux de n'être plus sous
le regard sévère et pénétrant du père; mais nous dirons au peuple:
«Tu as tort de te réjouir», et le peuple reconnaîtra qu'il a tort.
Cependant si Kang-Si, vil Tartare, s'était borné à laisser tomber
en désuétude les règles sublimes de la civilisation chinoise, je me
serais borné moi-même à éveiller contre lui la colère des justes
Pou-Sahs, et je ne me serais pas mis à la tête de la révolte; mais,
parmi les institutions ébranlées, la religion, plus dangereusement
que toute autre, est atteinte. Kang-Si ne s'inquiète pas du culte
sacré; les dieux sans doute lui paraissent inutiles; il est incrédule
aux présages, peu soucieux des prescriptions religieuses; durant
la dernière éclipse il s'est dispensé du jeûne et n'a point visité
les pagodes. Des prêtres chrétiens, venus du Pays des Plantes sans
Fleurs ou de la Reine des Fleurs de l'Ouest, circulent et blasphèment
librement dans la Patrie du Milieu; Pey-Tsin leur est ouvert, leurs
pagodes s'élèvent à quelques pas de nos pagodes; l'empereur en a
même laissé pénétrer quelques-uns dans l'enceinte interdite de la
Ville Rouge, et jusque dans les chambres augustes de son palais. L'an
dernier, nouvelle et cette fois intolérable insulte aux vrais Pou-Sahs
et aux usages immémoriaux de la Nation Unique, un prêtre européen a
été attaché avec le titre d'interprète à l'ambassade envoyée sur la
frontière de la Patrie des Russes; car Kang-Si préférait aux purs
Lao-Tsés, instruits dans la crainte des divinités éternelles, ce prêtre
vil, dont le dieu est mort!
Il y eut un frémissement indigné parmi les assistants; seul le mandarin
qui portait le Dragon à Cinq Griffes brodé sur sa robe couleur d'or,
secoua la tête et rit.
--Que chacun de vous à son tour exprime d'une voix ferme les crimes
qu'il impute à Kang-Si, continua le Grand Bonze. Moi, j'ai dit.
Le personnage qui avait ri s'avança de quelques pas et parla ainsi
d'une voix hautaine:
--Ce que vient de dire le Grand Bonze contre l'usurpateur tartare m'est
tout à fait indifférent. Que le Fils du Ciel gouverne bien ou mal la
Patrie du Milieu, qu'il honore ou méprise les Lao-Tsés, cela m'inquiète
peu. J'ai contre le maître une haine violente, spéciale; c'est pourquoi
j'ai voulu m'unir à vos complots confus et souterrains. J'aiderai de
toute ma puissance et de toute ma richesse à la chute de Kang-Si.
Membre du Conseil Mystérieux et Chef de la Table Auguste, je vous
livrerai sa personne; si vous êtes pauvre je soudoierai des assassins,
et, s'il le faut, je lui arracherai moi-même le fouet du commandement
et la vie, dussé-je être écrasé sous le renversement de son trône; car
je le hais. Mais pourquoi je le hais, nul n'a le droit, Grand Bonze, de
le savoir.
Le Chef de la Table Auguste cessa de parler. Un membre de la Cour des
Rites sortit du groupe de ses collègues, et dit avec gravité:
--Il est d'usage ancien que le Fils du Ciel ne choisisse un ministre
ou n'élise un gouverneur sans les approbations des Lettrés et des
Censeurs; or, sans en faire part aux Censeurs ni aux Lettrés, Kang-Si
vient de nommer un gouverneur dans la province de Fô-Kiang. Cette
irrévérence nous a choqués et nous irrite contre l'usurpateur tartare.
--Nous, cria un des Chefs de Troupes,--et sa voix hardie fit frémir le
papier huilé des lanternes,--nous voulons des guerres et des siéges! Ce
n'est pas la rouille, c'est le sang qui doit rougir nos fers glorieux.
Or Kang-Si, maintenant, est pacifique. Que les Pou-Sahs de la mort
enveloppent Kang-Si, qui ne fait pas se tremper dans le sang les
glaives magnanimes des guerriers!
Jeune encore, un lettré de la Forêt des Mille Pinceaux salua
l'assemblée d'un mouvement bien rhythmé, remua sa tête avec élégance
d'une épaule à l'autre, et, revêtant de termes nobles ses judicieuses
pensées:
--Bonze impeccable, dit-il, lorsque Ouan-Chen descend des nuages
sombres pour se promener le soir sur la Montagne des Pêchers Fleuris,
il écoute avec complaisance la grive violette qui, en chantant, le
suit de branche en branche, et lorsque l'oiseau a fini de chanter, le
Pou-Sah des vers, reconnaissant, ôte une bague de ses doigts sacrés
et la met, comme un collier, au cou frêle du musicien, afin que, le
lendemain, les jeunes filles, en voyant la grive orgueilleuse de sa
parure, se disent entre elles: «Voilà la grive qui a chanté pour le
doux Ouan-Chen!» Or, Grand Bonze, comme Ouan-Chen, l'usurpateur issu
d'un père mongol se plaît à entendre les sons gracieux d'un chant bien
rimé; mais, ajouta l'orateur en regardant les Chefs de Troupes non
sans quelque mépris, ce n'est pas au cou des poëtes qu'il attache les
colliers somptueux.
Le lettré se tut, salua de nouveau avec grâce, puis sourit vers ses
collègues en lissant délicatement son sourcil gauche du bout de l'ongle
très-long de son petit doigt.
--Et vous, dit le Grand Bonze en s'adressant aux hommes tumultueux
qui appartenaient aux castes inférieures des Cent Familles, que
reprochez-vous à Kang-Si?
Cent voix éclatèrent, répondant:
--Nous lui reprochons d'avoir posé sur notre cou son pied tartare!
C'est lui qui nous contraint à porter de ridicules nattes entre nos
deux épaules! Chinois, nous voulons un maître chinois! En haut les
Mings, en bas les Tsings!
--En haut les Mings, en bas les Tsings! répéta furieusement l'assemblée
tout entière, et le Grand Bonze s'écria: «Gloire à Kouan-Chi-In, qui
unit tous nos esprits dans une seule volonté!»
Puis, quand le silence fut rétabli, il ajouta:
--Mais il ne suffit pas de vouloir d'une façon vague et incertaine.
Kang-Si doit mourir; qui le frappera? Kang-Si frappé, qui régnera?
Ces paroles gravement prononcées rendirent les auditeurs pensifs.
En effet, qui régnera? se disaient les personnages illustres en se
regardant l'un l'autre d'un œil fier. Et les pauvres gens, n'ignorant
point que les plus dures besognes sont d'ordinaire imposées aux plus
humbles, se poussaient du coude en murmurant: «Qui frappera Kang-Si?»
--Qui frappera? qui régnera? répéta le Grand Bonze.
En ce moment un grand bourdonnement de voix et de pas se fit entendre,
et d'une porte tout à coup ouverte jaillirent au milieu de l'assemblée,
deux hommes furieux, les mains liées, et trébuchant et poussés par des
bras brusques et nombreux.
--Voici des espions que nous avons surpris rôdant autour de la pagode,
dirent ceux qui les poussaient.
Tous les assistants frissonnèrent. Plus d'un pâlit. Le Chef de la Table
Auguste essaya de se dérober derrière son voisin, de sorte qu'un Chef
de Troupe, en le suivant des yeux pensa: «Celui-ci, un jour, pourra
nous trahir.» Cependant le Grand Bonze étendit les bras et dit:
--Que craignez-vous? Ces deux hommes vont être interrogés, et, si ce
sont des espions, ils ne retourneront pas vers leurs maîtres. Qu'on les
conduise dans la chapelle de Lao-Kiun.
Les deux captifs, geignant et résistant, furent emportés, et le Grand
Bonze, à pas lents, les suivit.
La moitié d'une heure s'écoula avant son retour. Quand il reparut, son
front rayonnait comme celui d'un homme qui a subi la présence éclatante
d'un dieu. Il alla s'agenouiller devant la statue de Fô et pria
longuement. Puis, tourné vers l'assemblée, les yeux extatiques, il dit
avec lenteur:
--Ces deux hommes ne sont pas des espions. Nous ne courons aucun
danger. Retirez-vous, mes hôtes.
Les conspirateurs ne se hâtaient point d'obéir.
--Nous séparer, objecta une voix, sans avoir désigné celui qui doit
frapper et celui qui doit régner?
--Les Pou-Sahs vous l'ordonnent, répliqua le Grand Bonze.
Il leva les mains vers l'image de Kouan-Chi-In et ajouta:
--Que la miséricordieuse Kouan-Chi-In détourne de moi sa face si sa
volonté n'a point parlé par ma bouche!
La statue d'or ne bougea point. La foule fut convaincue et s'écoula
silencieusement par une galerie obscure qui s'ouvrait derrière un des
quatre gardiens de Fô.
--Toi, demeure, dit le Grand Bonze au Chef de la Table Auguste.
CHAPITRE V
CELUI QUI VIENT N'EST PAS CELUI QU'ON ATTEND
Lorsqu'il monte à un arbre pour dérober
un fruit, ou escalade un mur pour voir, à
travers le papier rosé des fenêtres, une
jeune fille envelopper de bandelettes ses
petits pieds parfumés,
Le sage ne manque pas de rouler sa natte
autour de sa tête prudente;
Car il pourrait arriver que les oies
gardiennes du logis, happant et tirant
sans respect une belle natte pendante,
Secouassent vivement la cervelle dans la
tête du curieux.
--Où sont-ils? s'écria Ko-Li-Tsin, en tournant de tous côtés la tête.
Ils ont disparu comme des Rou-lis malicieuses, sans laisser plus de
trace que l'oiseau Youen n'en laisse dans les ondes bleues du ciel.
Il se mit à crier.
--Ta-Kiang! Yo-Men-Li!
Des cliquettements secs et peu distants répondirent seuls, mêlés à des
bruits de pas.
--Ho! ho! dit-il, je crains de deviner. Mes amis se seront laissé
prendre par les veilleurs de nuit. Ils n'auront pas su répondre à cette
question posée sans politesse: «Que faites-vous si tard hors de chez
vous?» Glorieux Ta-Kiang, tendre Yo-Men-Li, vous passerez la nuit en
bien mauvaise société: voleurs, mendiants et vagabonds, ces repaires
de vermine, vous coudoieront amicalement et vous appelleront: Frères!
J'espère que nos sujets, lorsque nous serons empereur, auront la
licence de se promener jusqu'à la onzième heure sans s'excuser.
Deux lueurs rousses parurent au fond d'une rue et s'avancèrent en se
balançant.
--Voici les yeux du tigre, dit Ko-Li-Tsin. Mais qu'il vienne avec
ses griffes crochues et ses moustaches roides; comme je saurai lui
répondre sans hésitation: «Ma femme est en train de me donner un fils;
je vais promptement quérir le médecin.» Et le tigre s'éloignera en me
souhaitant bonne chance. Mais, continua le poëte, cette réponse était
d'usage autrefois quand j'habitais Pey-Tsin; depuis, les naissances ont
dû se multiplier à un degré d'invraisemblance, visible même pour l'œil
de la police, et je risque fort d'être traité de radoteur, de menteur,
et probablement de voleur. Dans cette appréhension, je juge prudent de
me dérober adroitement et d'éviter tout conflit; car il faut que je
demeure libre pour retrouver mes compagnons s'ils sont égarés, pour les
délivrer s'ils sont captifs.
Ko-Li-Tsin sauta à terre, attacha son cheval à la barrière d'une ruelle
transversale, et se glissa le long des murs, cherchant l'ombre.
La ronde de police marchait en faisant cliqueter ses petites
planchettes, et la clarté dénonciatrice des lanternes fouillait au loin
l'obscurité.
--Je suis pris! pensait Ko-Li-Tsin.
Les veilleurs aperçurent le cheval et l'entourèrent en agitant leurs
bras levés.
--Ceci me fait gagner un peu de temps. Je perds mon cheval, mais le
bambou me perd. Le dos de l'animal connaîtra peut-être de lourds
cavaliers, mais le mien ignorera toujours le poids du bambou lisse.
Ko-Li-Tsin rencontra l'encoignure d'une grande porte et s'y blottit;
mais, par un mauvais hasard, la porte était mal close; et, en
s'appuyant sur elle, il tomba en arrière, dans une posture peu
compatible avec sa dignité.
--Voici une façon d'entrer tout à fait contraire aux rites, dit-il,
mais je sortirai avec politesse lorsque cette maudite ronde sera loin.
Le poëte se trouvait dans un jardin élégant; il aperçut au milieu
d'arbustes plusieurs bâtiments larges et bas; à quelques pas de lui se
dressait le kiosque du portier.
Cependant la ronde se rapprochait; elle passa devant la porte.
Ko-Li-Tsin allait pousser un soupir de soulagement, lorsque le marteau
de bronze résonna brusquement.
--Ten-Hou! dit Ko-Li-Tsin, ils m'ont vu entrer. Comment prouver que je
ne suis pas un voleur? Je regrette le bambou, car je n'éviterai pas la
cangue.
Il se cacha derrière un arbre.
Les hommes de police poussèrent la porte et apparurent avec leurs
lanternes au moment où le portier sortait de son kiosque, effaré et
somnolent.
--Femelle d'âne! lui cria le Chef des veilleurs, c'est ainsi que tu
exposes ton noble maître? Tête sans front! tu n'es pas même capable de
gouverner une porte docile. Je te ferai chasser d'ici et bâtonner sur
le seuil.
--Grâce, grâce! maître magnanime, dit le portier tout à fait éveillé.
Si la porte est ouverte, c'est que les voleurs sont venus; car j'ai
tourné trois fois dans la serrure la grosse clef qui pend maintenant
sur ma cuisse.
--Incestueux niais, dégoût des chiens galeux! répliqua le veilleur,
les voleurs n'entrent pas par la porte. Vois ta serrure qui te tire la
langue en signe de dérision. Tu as tourné la clef tandis que la porte
était ouverte comme l'est en ce moment ta bouche d'idiot. Allons fils
de mule! ferme vite et retourne dans ton écurie; demain tu entendras
parler de nous.
Le portier ferma soigneusement la porte et rentra chez lui en
grommelant.
--Le chien! dit Ko-Li-Tsin. Me voici l'hôte contraint du respectable
propriétaire de ce jardin. Un poëte n'est pas une Rou-li. J'aurai beau
faire signe au nuage nonchalant qui passe devant les étoiles de venir
me prêter ses floconneux coussins pour franchir ce mur trop lisse, il
feindra de ne pas m'entendre, et je n'aurai pas lieu d'être blessé de
son indifférence, car à peine se dérangerait-il pour Kon-Fou-Tsé ou
pour le grand Li-Tai-Pé.
Des tintements de gong s'envolèrent de la Tour Orientale, tantôt
sonores et paraissant tout proches, tantôt sourds et lointains; c'était
la première veille qui sonnait.
--Voici la dixième heure, dit Ko-Li-Tsin. Il faut que je sorte; il faut
que je retrouve Ta-Kiang et Yo-Men-Li. Je frémis en songeant au danger
que court la grandeur future de mon maître, exposée à la curiosité
grossière des voleurs et des veilleurs plus redoutables. D'ailleurs,
j'ai très-faim. Pourquoi ai-je commis l'imprudence de me mettre en
voyage sans emporter une quantité raisonnable de nids d'hirondelle dans
un petit sac de soie pendu à ma ceinture, à côté de mon encrier et de
mon pinceau? C'est sans doute parce que je suis parti peu de temps
après le repas. Heureusement, ajouta-t-il, nous sommes à la dixième
lune, et les fruits mûrs, en cette saison, tombent des arbres roux.
Ko-Li-Tsin pénétra dans l'intérieur du jardin et se mit à suivre les
contorsions des allées, dans le double espoir de découvrir une issue
et de trouver quelque poire dorée parmi les branches gracieuses des
arbres. Il arriva bientôt devant la façade en briques roses d'une
petite maison; une clarté riait, trouble et blanche, à travers des
carreaux de papier diaphane.
--Ho! ho! se dit-il.
Et il resta quelques instants immobile.
--Cependant je voudrais bien connaître le visage de l'aimable seigneur
qui me loge cette nuit; car je ne pourrai me dispenser de lui rendre,
un jour ou l'autre, sa politesse.
Ko-Li-Tsin s'approcha de la fenêtre et, comme elle était trop haute
pour qu'il y pût atteindre, il monta sur un siége de porcelaine qui se
trouvait là, puis, délicatement, du bout de son ongle le plus aigu, fit
un petit trou dans le papier d'un carreau, et regarda.
Il avait devant son œil curieux une chambre élégamment ornée,
qu'éclairaient deux grandes lampes posant leurs pieds de bronze sur
un léger tapis en fils de bambou, et entre elles reluisait une table
en laque rouge, étroite et semblable à un rouleau de papier à demi
déroulé; mais Ko-Li-Tsin ne vit qu'une jeune fille assise devant la
table et trempant par instants un pinceau dans l'encre qu'une servante,
debout à côté d'elle, délayait sur une pierre à broyer.
--Que le Pou-Sah du mariage m'entende! s'écria le poëte. Je ne rêve pas
celle que je dois conquérir plus belle que cette jeune fille aux longs
cheveux. En la voyant, de gracieuses comparaisons se balancent dans mon
esprit. Ah! poursuivit-il en pliant un à un ses doigts rhythmiques,
Son front, sous ses cheveux obscurs,
ressemble à la lune émergeant de la nuit;
Ses joues sont deux plaines couvertes de
neige; son nez est une colline de jade;
Ses grands yeux aux cils luisants sont
deux hirondelles d'été;
Et ses dents sont un ruisseau clair qui
coule entre deux rives où fleurissent des
pivoines.
Comme Ko-Li-Tsin achevait d'improviser cet ingénieux poëme, une
conversation s'établit entre les deux personnes qu'il épiait.
--La dixième heure est passée, dit la maîtresse; se serait-il méfié?
La servante répondit:
--Cela se pourrait bien.
--Tu as ouvert la porte de la rue, n'est-ce pas?
--Oui, oui, dès que le portier a été couché, j'ai entr'ouvert la porte.
--Ah! quel dommage s'il ne venait pas!
--En effet, il serait si bien reçu!
Toutes deux se mirent à rire aux larmes; Ko-Li-Tsin, sur son siége de
porcelaine, se mit à rire aussi.
--N'as-tu rien entendu?
--J'ai cru entendre un bruit de pas sur le sable des allées.
--Oh! s'il venait, quel bonheur! dit la maîtresse en battant des mains.
Elles recommencèrent à rire; mais Ko-Li-Tsin, cette fois, ne rit point.
--Évidemment, se dit-il, cette charmante jeune fille, contre toutes les
règles admises, attend un homme cette nuit; elle paraît même l'attendre
avec beaucoup d'impatience. A vrai dire, il me semble que l'approche
d'un homme qu'on aime devrait donner plus d'émotion et moins de gaieté.
Moi-même, qui suis d'un caractère joyeux, le jour où j'entrerai dans la
Chambre Parfumée pour m'asseoir auprès de ma jeune femme, je tremblerai
un peu, je pense, et je ne rirai pas aux éclats. Néanmoins je ne puis
pas laisser cette belle personne attendre en vain toute la nuit, et
je dois la prévenir que le portier a fermé la porte. En récompense de
ce bon office, elle me rendra la liberté, et je pourrai courir à la
recherche de Ta-Kiang.
Ko-Li-Tsin allait frapper à la fenêtre, lorsqu'il sentit que quelqu'un
tirait violemment sa natte et l'agitait sans aucun égard, comme on fait
de la corde d'une cloche.
--Ah! ah! cria une voix courroucée, je te tiens! Tu ne savais pas que
je te guettais de ma terrasse! Coquin, après le tour que tu m'as joué,
tu viens te mettre sous la griffe du tigre! Tu vas voir comment je sais
venger ma fille!
Ko-Li-Tsin, d'un mouvement brusque, tourna sur lui-même, dégagea sa
natte et sauta à terre. Il se trouva en face d'un petit vieillard
très-gras qui portait une lanterne.
--Grands Pou-Sahs! le mandarin gouverneur de Chen-Si! Oh! qu'elle
est belle l'épouse que j'obtiendrai dès que j'aurai achevé mon poëme
philosophique!
Et le poëte fit un salut conforme aux rites, en ayant soin de cacher
son visage dans ses manches, car il savait que le mandarin, sévère
observateur des convenances, ne donnerait jamais sa fille à un homme
qu'il aurait surpris, de nuit, dans son jardin.
En dépit de sa colère, le gouverneur fut bien obligé de poser sa
lanterne et de joindre les mains pour rendre le salut.
--Bien, bien, chien! grommelait-il en se courbant avec cérémonie, je
serai aussi poli que toi, mais je te romprai de coups tout à l'heure.
Ko-Li-Tsin, habilement, redoublait et prolongeait les saluts.
--Ane sans probité! disait le mandarin, tandis qu'il pliait le cou et
levait les mains à la hauteur de son front, ton dos se souviendra de
moi. Misérable, je vais te battre jusqu'à ce que tu crèves sous les
yeux de ma fille, qui se tordra de rire.
La fenêtre s'ouvrit, et la fille du gouverneur, le visage couvert
d'un voile léger, apparut avec sa servante. En même temps, plusieurs
domestiques armés de longs bambous sortirent de la maison. Ko-Li-Tsin
comprit que ces gens, moins polis que leur maître, ne perdraient pas
le temps à lui rendre ses politesses, et résolut de chercher son salut
dans la fuite. Le mandarin étendit la main pour l'arrêter, mais il
n'attrapa que deux ou trois bribes de franges et qu'un lambeau de
ceinture dorée.
Les serviteurs se lancèrent à la poursuite du fugitif, sûrs de
l'atteindre dans le jardin bien clos. Leur maître les excitait
de la voix, et courait lui-même aussi vite que son embonpoint
le lui permettait. Mais Ko-Li-Tsin enjambait les touffes de
reines-marguerites, sautait par-dessus les rochers hérissés de cactus,
franchissait les petits lacs artificiels, et ainsi se dérobait assez
facilement aux domestiques, qui, de crainte d'être battus, respectaient
les fantaisies des allées. Ne trouvant pas d'issue, il revint sur ses
pas. Son agilité défiait les bâtons menaçants, qui frappaient au hasard
les ténèbres. Il passa sous la fenêtre où riaient les deux jeunes
filles, il leva la tête vers elles, et la lueur des lampes tomba sur
son visage.
--Ce n'est pas lui! s'écria la servante.
--C'est un jeune homme, dit la maîtresse.
Ko-Li-Tsin était déjà loin. Après lui la meute des valets traversa
rapidement le sillon clair qui tombait de la fenêtre, et, les suivant à
grand'peine, furieux, pourpre, en sueur, le mandarin haletait derrière
eux.
--Qu'il est agile pour son âge! grommelait-il. C'est la peur qui le
rend léger comme une cosse vide. Mais il ne m'échappera pas.
Et le respectable père de famille continuait à courir inégalement,
trébuchant à chaque pas, entraîné tantôt à droite tantôt à gauche par
le poids déplacé de son ventre majestueux.
Cependant Ko-Li-Tsin échappait toujours aux bambous exaspérés. Il
faisait de brusques voltes-faces, laissait ses ennemis entraînés par
l'élan le dépasser, puis, quand ceux-ci, s'étant retournés, étaient sur
le point de le saisir, il se dérobait en un bond prodigieux.
Depuis quelques instants il tournait autour d'un pavillon qui
semblait inhabité. Ayant réussi à dépister momentanément ceux qui le
poursuivaient, il s'arrêta dans l'angle d'une porte pour reprendre
haleine. Quelqu'un le tira doucement par la manche; c'était la jeune
servante de la fenêtre.
--Suis-moi, dit-elle à voix basse.
Et elle l'entraîna de l'autre côté de la porte, qu'elle ferma sans
bruit. Ko-Li-Tsin se trouva dans un couloir étroit qu'éclairait assez
obscurément une lanterne de soie posée sur la première marche d'un
escalier.
--Apprends-moi d'abord qui tu es, dit la servante; car si tu étais un
voleur, ma maîtresse te laisserait battre par son père.
Ko-Li-Tsin répondit d'une voix entrecoupée par son souffle haletant:
--J'étais perdu dans les rues de Pey-Tsin à une heure avancée. Pour
éviter la ronde de police je suis entré dans ce jardin, dont la porte
était ouverte. J'espérais que je pourrais sortir sur l'heure; mais
on ferma la porte, et je me suis trouvé prisonnier. Je m'appelle
Ko-Li-Tsin, et je suis poëte.
--Je te crois, dit la servante, car le bouton de Kiu-Jen étincelle
sur ta calotte. Voici ce que te dit ma jeune maîtresse: «Je m'appelle
Tsi-Tsi-Ka, et j'aurai dix-sept ans quand luira la douzième lune. Il
y a quelque temps, mon père, qui était alors gouverneur de Chen-Si,
déclara dans un festin que j'épouserais celui qui composerait pour
m'obtenir le plus remarquable poëme philosophique. Trente jours plus
tard, un mandarin de seconde classe, qui a conquis ses grades au prix
d'un grand nombre de liangs, envoya un poëme que mon père trouva
parfait, et il fut décidé que j'appartiendrais au mandarin. Mais,
ayant lu moi-même le poëme, je fis remarquer à mon père qu'il avait
été copié textuellement dans la première partie du See-Chou, et qu'au
surplus, il était écrit d'une écriture lourde et maladroite. Mon
père, furieux, voulut attirer le faux poëte dans un piége afin de la
bâtonner honteusement. Mais, au lieu de sa face ridée, j'ai vu, quand
tu es passé sous ma fenêtre, le doux visage d'un jeune homme. Prends
donc cette clef, et pars vite, car avant que mon père ait le temps de
reconnaître son erreur le bambou tomberait plusieurs fois sur ton dos.»
--Dis à ta maîtresse, répondit Ko-Li-Tsin, que j'assistais au dîner
du vénérable gouverneur de Chen-Si, et que depuis ce jour je pense à
elle avec tendresse; dis-lui que, malgré l'insuffisance de mon talent,
je m'efforcerai si ardemment que je composerai un poëme digne d'elle.
Maintenant, ajouta Ko-li-Tsin, montre-moi le chemin que je dois suivre
pour éviter les bambous.
La servante le prit par la main, le guida à travers plusieurs chambres
obscures, et lui montra enfin une petite cour solitaire.
--Traverse cette cour, dit-elle. Dans le mur qui nous fait face tu
trouveras, à gauche, une petite porte, et tu pourras l'ouvrir avec
la clef que ma maîtresse t'a confiée. Va, et que les Pou-Sahs te
conduisent.
Ko-Li-Tsin traversa la cour, trouva la porte en tâtant les murs,
l'ouvrit, vit une rue et pensa: Je suis sauvé.
Mais les serviteurs du mandarin, convaincus, après avoir fouillé le
jardin en tout sens, que leur victime future n'y était plus, étaient
allés, par groupes, surveiller toutes les issues de la maison et du
jardin. Quatre ou cinq d'entre eux aperçurent Ko-Li-Tsin au moment où
il mettait le pied dans la rue, et se précipitèrent sur lui en hurlant.
--Je crois que tous les méchants Yen-Kiuns sont conjurés contre moi,
mais je leur échapperai, s'écria le poëte, aussi certainement que
Ta-Kiang sera empereur et que j'épouserai la fille du gouverneur de
Chen-Si!
Et il se mit à courir tout droit devant lui, d'une course folle que
hâtaient les cris menaçants de la troupe acharnée à le suivre. Il entra
dans l'Avenue de l'Est et la gravit vers le nord. Les domestiques le
harcelaient encore. Il courut plus vite, il étouffait. Il se trouva
tout à coup devant l'énorme lac artificiel qu'on nomme la Mer du Nord.
Contraint de s'arrêter, il entendit plus proches les clameurs et les
pas de ses ennemis. Il pensait à se précipiter dans l'eau, lorsqu'il
aperçut une barque amarrée au tronc d'un saule. D'un bond il y tomba,
rompit la corde qui la retenait au rivage, saisit les rames, et,
furieusement, tandis que les domestiques du mandarin allaient, eux
aussi, atteindre le bord, il dirigea le léger bateau vers la partie la
plus obscure du grand lac. Enfin, quand il n'entendit plus rien, quand
il ne vit plus rien, il se laissa choir dans le fond de l'embarcation,
exténué, rompu, et brusquement, comme on tombe dans un trou, s'endormit.
CHAPITRE VI
LE POISSON JAUNE
Garde-toi de dire d'un homme qui passe
avec un poisson sur le dos: Voilà un
pêcheur;
Car souvent une jeune fille cache en
un sein délicat le cœur furibond d'un
guerrier.
Le lendemain, avant qu'il fît grand jour, un homme, à travers les
rues désertes de la Cité Tartare, se dirigeait vers l'élégante Ville
Jaune. Il portait sur ses épaules un énorme poisson couleur d'or
qui le forçait à marcher péniblement courbé. Arrivé devant la Porte
Septentrionale, il dut s'arrêter et attendre l'ouverture de la ville.
Le soleil monta tout à coup et fit étinceler les toits vernis des
maisons; les enseignes, les banderoles frissonnèrent, multicolores,
et les rues se laissèrent voir clairement dans toute leur longueur,
pendant que les cigognes neigeuses secouaient leurs ailes au sommet des
arcs triomphaux, dont les contours s'estompaient dans le matin vaporeux.
La cinquième heure sonna. Dans les pavillons fortifiés du bastion
septentrional les soldats commencèrent à s'agiter, et bientôt le gong
d'airain ébranla la citadelle de ses vibrations profondes. Alors les
portes d'ébène étoilées de clous d'or s'ouvrirent largement; un pont
mobile s'abaissa, et les sentinelles tartares apparurent, la pique à
l'épaule. L'homme qui pliait sous le poids d'un Poisson Jaune, mit le
pied sur le pont et s'avança vers la porte.
--Eh! dernier né de laie! lui cria une sentinelle, ne sais-tu pas que
les estropiés, les mendiants et les gueux n'entrent pas dans la noble
Cité Jaune?
--Je suis aussi droit, répondit l'homme, qu'on peut l'être sous un
fardeau lourd comme le mien, et je ne suis ni sourd ni aveugle, car
j'entends ta voix de bœuf à jeun, et je vois ta face de carpe de
Tartarie; je n'ai aucune infirmité cachée; je ne t'ai pas tendu la
main en glapissant mes misères: donc je ne suis pas plus mendiant
qu'estropié.
--Mais, répliqua le soldat, tu es un gueux; par conséquent tu
n'entreras pas.
Et il abaissa sa pique devant l'homme.
--Soit, dit celui-ci. Le Fils du Ciel sera privé de poisson à son repas
du soir, et toi demain tu seras mis à la cangue.
Là-dessus il fit mine de s'en retourner.
--Où donc allais-tu avec ton poisson? demanda la sentinelle avec un
commencement d'inquiétude.
--Que t'importe, puisque je m'en vais?
--Explique-toi. Si tes raisons sont bonnes, je te laisserai passer.
--Oh! moi, je ne tiens pas beaucoup à passer; mon poisson m'a été payé
d'avance par le Chef de la Table Auguste, qui m'attend en ce moment; et
je ne risque rien, puisque je dirai que c'est toi qui m'as empêché de
remplir mon devoir.
L'homme était déjà au milieu du pont; le soldat courut après lui.
--Mais entre donc, queue de mulet, groin de porc, misérable, qui veux
me faire mettre à la cangue par méchanceté; tu vois bien que je ne
t'empêche pas d'entrer, gueux fétide!
Et il le poussa brusquement dans la Cité Jaune.
Le marchand de poisson traversa de grandes places aux dalles grises,
suivit de larges rues tranquilles, longea le rempart de brique
sanglante qui enferme la Ville Rouge; puis, arrivé à la Montagne de
Charbon, il la gravit et s'arrêta près d'un palais superbe, au toit
couleur d'émeraude. Là il frappa de son poing fermé le gong placé
devant la porte principale; deux domestiques vêtus de robes bleues et
coiffés de bonnets de fourrure se présentèrent sans retard.
--Ai-je vu l'honorable palais du glorieux mandarin Koueng-Tchou, membre
du Conseil Impérial et Chef de la Table Auguste? demanda l'homme.
--Tu as vu son palais, répondirent les serviteurs; que veux-tu?
--J'ai péché un Poisson Jaune, le plus magnifique qu'on puisse voir.
Il est de l'espèce de ceux qu'il est interdit à tout homme de manger,
et qui sont réservés à la bouche vénérable du Fils du Ciel; je viens
l'offrir à votre noble maître pour le repas de l'empereur.
--Ce serait en effet un plat très-somptueux. Entre dans la cour; nous
appellerons les cuisiniers.
Le pêcheur passa entre les deux grands lions de bronze de la porte et
pénétra dans la première cour, pendant que les serviteurs s'éloignaient
du côté des cuisines, en lui faisant signe d'attendre. Il déposa
lentement son fardeau à ses pieds et ôta sa calotte pour s'essuyer le
front avec sa manche; puis il promena ses yeux sur les beaux bâtiments
qui entouraient la cour et sur la gracieuse galerie aux treillis dorés
qui circulait, peinte et fleurie, devant les appartements du premier
étage.
Les cuisiniers arrivèrent, ayant leurs nattes roulées autour de la
tête, vêtus de robes de coton bleu que recouvraient des tabliers carrés
de même étoffe. L'un d'eux, qui ne portait pas de tablier, s'avança,
les bras croisés.
--Il y a huit jours que tu as péché ce poisson, dit-il d'un air
dédaigneux.
--Il vit encore, dit le marchand en poussant la bête du pied.
Le poisson bâilla et se tordit faiblement.
--Soit, reprit le cuisinier; mais il aura peut-être un goût trop
prononcé de vase.
Le pêcheur se mit à rire.
--Tu sais bien que le ouan-yu se tient toujours au milieu des lacs; je
ne l'ai donc pas ramassé dans les fanges du rivage.
--Allons, il vaut un liang d'or.
--C'est-à-dire qu'il coûterait à ton maître trois liangs d'or; tu m'en
donnerais un et tu en garderais deux. Le marché ne me convient pas.
Le pêcheur fit mine de ramasser son poisson. Le cuisinier tourna le dos
et s'éloigna; mais il revint.
--Je te donnerai un liang d'argent avec le liang d'or.
Le marchand secoua la tête, plaça résolument le poisson entre ses deux
épaules, et se dirigea vers la porte.
Or, depuis un moment, un personnage d'aspect illustre, ayant à son côté
un jeune serviteur, était venu s'accouder au rebord de la galerie. Il
avait regardé la scène qui se passait dans la cour; il avait écouté les
propos du cuisinier déloyal. C'était Koueng-Tchou lui-même, le Chef de
la Table Auguste. Il médita pendant quelques instants; puis un sourire
cruel, conforme sans doute à quelque féroce pensée, crispa sa bouche.
--Voleurs! drôles! cria-t-il, rentrez dans les cuisines!
Les cuisiniers, épouvantés, disparurent comme des Rou-lis.
--Pêcheur, reprit le mandarin, je t'achète ton poisson.
Le pêcheur salua profondément.
--Toi, continua Koueng-Tchou en s'adressant au jeune serviteur qui
l'accompagnait, va donner seize liangs d'or à cet homme. Je te charge
de garder ce poisson; s'il tombe une seule écaille de son dos je te
ferai couper la tête.
Le maître rentra dans son appartement. Le serviteur descendit avec
rapidité, s'approcha du marchand, et en le regardant fit un geste de
surprise:
--Ko-Li-Tsin! cria-t-il.
--Yo-Men-Li! dit Ko-Li-Tsin en écarquillant ses yeux.
--Comment en une nuit es-tu devenu pêcheur?
--Et toi, comment es-tu devenue le serviteur préféré du mandarin
Koueng-Tchou? Mais, ajouta Ko-Li-Tsin d'un air inquiet, Ta-Kiang?
--Il est en sûreté, dit Yo-Men-Li avec un sourire plein de fière joie.
--Gloire aux Pou-Sahs! Moi, j'ai été poursuivi. On voulait me battre.
J'ai volé comme une hirondelle. Je suis tombé dans une barque. Ce matin
je mourais de faim, et je n'avais pas un tsin. J'ai trouvé des filets
dans la barque. J'ai péché. Par bonheur, j'ai pris un Poisson Jaune. On
m'a indiqué la demeure du mandarin Chef de la Table Auguste. Le Pou-Sah
des rencontres m'a bien servi, et je t'ai revue. Voilà mon histoire,
raconte-moi la tienne.
--D'abord il faut que tu manges, dit Yo-Men-Li. Viens avec moi; mais
n'oublions pas le poisson.
Ko-Li-Tsin le prit dans ses bras et suivit la jeune fille. Ils
entrèrent dans une vaste salle affectée aux repas des domestiques.
Tandis que le poëte déposait son fardeau sur une étagère, Yo-Men-Li
trouva dans une armoire des pistaches, du riz, des viandes, des
noisettes, un vase plein de vin, disposa le tout sur une petite
table et dit à Ko-Li-Tsin: «Assieds-toi et mange.» Il obéit avec un
empressement peu conforme aux rites, mais qu'excusait un long jeûne.
--Maintenant écoute, dit Yo-Men-Li. Tu te souviens que tu nous as
quittés devant une pagode? Tu étais parti depuis quelques instants à
peine, quand des hommes, sortis d'un mur, entourèrent nos chevaux,
puis, brusquement, nous saisirent, nous lièrent et nous emportèrent.
Ko-Li-Tsin, qui avait déjà mangé toutes les pistaches hormis une,
laissa tomber la dernière, et ouvrit démesurément la bouche.
Yo-Men-Li, en souriant, poussa vers lui un plat de poulet haché; il se
remit à manger. Elle continua:
--Ta-Kiang insultait ces hommes et leur crachait au visage. Moi, toute
tremblante, je regardais autour de moi avec terreur. On nous avait
fait franchir plusieurs portes. Nous étions entre deux balustrades
de marbre, dans une allée pavée de marbre. De chaque côté des cèdres
immobiles formaient un grand mur noir. Au loin je voyais deux lions
sculptés qui regardaient en arrière. On nous forçait d'avancer plus
vite. Les allées se croisaient, toutes semblables. J'aperçus enfin,
élevé sur une terrasse, un monument rond dont les six toits se
superposaient en se rétrécissant.
--C'était la pagode de Kouan-Chin-In, dit Ko-Li-Tsin la bouche pleine.
--On nous obligea de monter les degrés innombrables d'un escalier
d'albâtre; puis on nous entraîna par des galeries obscures, et
longtemps nous roulâmes dans l'ombre, et enfin on nous poussa dans une
salle rayonnante, et j'entendis crier: «Voici des espions que nous
avons surpris rôdant autour de la pagode!»
Ko-Li-Tsin, qui portait à sa bouche une tasse de vin de riz, la replaça
sur la table sans y tremper les lèvres, et ouvrit infiniment les yeux.
--Un Grand Bonze, majestueux et blanc, parlait à une assemblée
nombreuse. A notre arrivée il se tut et tous les assistants levèrent
les bras avec épouvante. Puis, tandis que nous nous débattions, trois
jeunes Lao-Tsés nous emmenèrent dans une chapelle voisine, et le
Grand Bonze lui-même vint nous interroger. Je répondis simplement que
je venais du champ de Chi-Tsé-Po à la suite d'un laboureur en qui
j'avais foi et dont l'ambition était immense. Mais Ta-Kiang refusa de
parler. Alors le Grand Bonze dit aux Lao-Tsés: «Levez vos lanternes
vers le visage de cet homme, afin que je voie s'il porte le front d'un
traître.» Et les Lao-Tsés levèrent lentement leurs lanternes.
Yo-Men-Li cessa de parler, et feignit de chercher sous la table un
petit bâton qui n'était pas tombé.
--Bien! bien! très-bien! dit Ko-Li-Tsin, non moins embarrassé qu'elle.
Ils levèrent leurs lanternes. Ah! ah! ils firent très-bien.
Et, craignant de hasarder la moindre allusion à l'ombre miraculeuse
qu'avait dû produire Ta-Kiang ainsi éclairé, le poëte se mit à
contempler avec une profonde attention le paysage peint sur la tasse
qu'il n'avait pas vidée.
--Enfin, reprit Yo-Men-Li, qui détournait la tête de crainte de
rencontrer le regard de Ko-Li-Tsin, je ne me souviens plus de ce qui se
passa alors; mais le Grand Bonze se retira bientôt avec les Lao-Tsés
en témoignant pour notre maître du respect le plus humble et le plus
agenouillé.
Pour se donner une contenance, Ko-Li-Tsin avait imaginé de se mettre
dans la bouche tant de noisettes à la fois qu'il faillit étouffer.
Yo-Men-Li poursuivit:
--Une heure plus tard, les Lao-Tsés revinrent; ils emmenèrent Ta-Kiang,
et je demeurai seule dans la chapelle. Mais on ne m'y laissa que peu
de temps. Un bonze vint me demander si je voulais le suivre et me
conduisit avec beaucoup de politesse dans la grande salle où nous
avions été introduits d'abord. L'assemblée était beaucoup moins
nombreuse qu'auparavant; je vis environ trente Lao-Tsés, et à côté
du Grand Bonze un somptueux personnage qui portait le Dragon à Cinq
Griffes brodé sur sa robe couleur d'or. Ta-Kiang aussi était là.
Dans le coin le plus obscur du temple, sur un trône élevé, il était
assis; il portait un manteau de satin jaune qui resplendissait, et
avait dans la main droite un sceptre de jade vert. L'un après l'autre
les assistants, agenouillés, lui rendaient hommage, et le nommaient:
Houang-Ti! Je crus que j'allais mourir de joie, car je compris que nous
étions tombés au milieu d'une réunion de conspirateurs, qui, n'ayant
pas de chef, avaient choisi notre maître pour empereur!
--Remercions les pieds de Kouan-Chi-In! dit Ko-Li-Tsin en battant des
mains, et il ajouta, enthousiaste:
Ta-Kiang marche? Devant lui les obstacles
s'évanouissent et les murailles
s'écroulent.
Ta-Kiang montre sa face superbe? Tous les
hommes s'agenouillent dans la poussière de
ses souliers.
Déjà le laboureur de Chi-Tsé-Po est l'égal
du Fils du Ciel; bientôt il aura conquis
Pey-Tsin,
Bientôt l'empire, bientôt le monde! Sa
gloire fera tressaillir tous les peuples.
Et le Dragon Ailé l'ira proclamer aux
immortels dans les nuages!
Ko-Li-Tsin se leva tout ému; ses petits yeux brillants s'ouvraient et
se fermaient avec rapidité, et il étendait les bras comme un guerrier
victorieux. Yo-Men-Li, accoudée à la table, cachait son visage dans ses
mains; elle sanglotait tout en riant.
--Mais toi, petite, reprit le poëte, comment et pourquoi es-tu ici?
--Tu le sauras, dit la jeune fille en relevant la tête. Le Grand Bonze
m'a dit: «Jeune homme, es-tu capable d'accomplir une action terrible
pour concourir aux victoires de Ta-Kiang, ton maître?» J'ai dit: «Oui;»
et le Grand Bonze a ajouté: «Suis donc le mandarin Koueng-Tchou, Chef
de la Table Auguste, et ce qu'il t'ordonnera, fais-le.» J'ai suivi
le mandarin. Je ne sais pas encore ce qu'il me faudra taire, mais ce
qui sera ordonné sera accompli. Toi, cependant, va vers l'empereur et
dis-lui que Yo-Men-Li lui dit: «Je sais que je dois peut-être mourir
pour toi, mais je t'aime, et, en mourant, je glorifierai ton nom sacré.»
--Je lui rapporterai tes paroles, dit Ko-Li-Tsin, qui, ayant fini de
manger, s'était levé. Mais pourquoi ton cœur est-il plein de funèbres
pensées?
--Je ne sais, dit Yo-Men-Li. Prends les seize liangs d'or, et hâte-toi
de rejoindre le maître.
Le poëte quitta la salle du repas inférieur et traversa la cour.
Yo-Men-Li, qui le suivait, ouvrit la grande porte.
--Frère, dit-elle, souviens-toi du nom de ta sœur.
Ko-Li-Tsin la considéra d'un œil attendri.
--Sœur fidèle, à bientôt, dit-il.
Et pendant qu'il s'éloignait la porte se referma assez lentement pour
qu'il pût entendre la voix impérieuse du mandarin Chef de la Table
Auguste appeler Yo-Men-Li du haut de la galerie et lui dire:
--Que mon cortége soit prêt à me suivre avant la quatrième heure; et
toi, va revêtir des habits somptueux, car tu m'accompagneras dans la
Ville Rouge.
Mais Ko-Li-Tsin n'entendit pas le mandarin ajouter d'une voix plus
sourde:
--«Monte d'abord vers la salle supérieure où sont entassées mes armes
précieuses, et choisis, parmi toutes, un sabre bien effilé dont la
longueur égale celle du Poisson Jaune.»
CHAPITRE VII
LA VILLE ROUGE
Un homme s'endormit, et, dans un rêve, il
vit la Ville Rouge.
«Par tous les Sages! dit-il, qu'est-ce
que cette pivoine plus rayonnante que le
soleil? »
Et l'homme s'éveilla, et il ne vit ni sa
maison ni sa femme, et maintenant c'est
lui qu'on nomme
L'aveugle aux yeux rouges.
L'immense mur quadrangulaire, rouge, aux créneaux d'or, qui dérobe la
Clarté Impériale à l'admiration populaire s'élève à trente coudées du
sol. L'eau limpide d'un fossé le reflète et le prolonge jusqu'au cœur
de la terre. On voit étinceler des piques à son faîte, et, à ses pieds,
près des portes closes, rôder des sentinelles graves. La strangulation
serait leur partage si quelque audacieux pénétrait par fraude dans
l'Enceinte Sacrée. Donc, les murailles sont formidables et les gardes
sont féroces.
Au delà du rempart, en trois demeures qui sont la Force, la Splendeur,
la Sérénité, séjournent impérissablement les Pieds, le Foie et le
Front du Ciel. Que les hommes sont heureux, qui contemplent la Triple
Unité! Mais les quatre portes de la Ville Rouge s'ouvrent à peu de
mortels. Celle de l'Est consent à laisser passer les pieux Lao-Tsés
et les philosophes honorables; par celle de l'Ouest, étroite et peu
magnifique, vont et viennent des serviteurs; l'ouverture du Nord,
porche immense, livre passage à des armées; l'ouverture du Sud, qui est
le portail principal, se compose de trois voûtes surmontées chacune
d'une tour à quatre étages; à droite passent les parents de l'empereur;
à gauche, les grands fonctionnaires de l'empire; la voûte centrale,
plus élevée que ses voisines, s'ouvre au seul Fils du Ciel qui sort au
bruit d'une cloche d'argent et rentre au bruit d'un gong d'or.
Ce triple portail s'achève en un double escalier de marbre rose qui
a la forme d'un croissant nouveau et descend vers la première place,
au sol de brique, de la mystérieuse Ville Rouge. Cette place est si
vaste que cinquante mille hommes peuvent à l'aise y brandir leurs armes
formidables et s'exercer au combat. A gauche et à droite elle projette
une avenue magnifiquement large, qui suit les faces intérieures du
rempart. C'est le Boulevard de la Force, où habite l'armée d'élite
qui a la gloire de protéger le Ciel: une montée, douce assez pour que
des canons puissent la gravir, gagnent le terre-plein des murailles;
et parallèlement aux fortifications, de l'autre côté de l'avenue,
s'alignent des pavillons affectés au logement des guerriers inférieurs.
Ils sont symétriquement construits et joints l'un à l'autre par des
palissades de laque; sur leurs toits dorés flottent d'innombrables
banderoles, et parmi eux les palais des chefs, hauts, superbes,
brillants, se dressent comme des tsien-tiouns au milieu d'une armée.
Devant chacune des trois autres entrées de la ville, comme devant
le Portail du Sud, le boulevard s'épanouit en une immense place
qu'entourent des arsenaux, des poudrières, des magasins de costumes
guerriers; et le Quartier de la Force contient cinquante mille soldats,
les meilleurs de l'empire.
Mais, par quelque porte qu'on entre, si l'on pénètre dans les larges
rues dallées de gris et de rose qui partent du boulevard, bientôt on
ne voit plus marcher avec fierté les soldats aux visages farouches.
On ne rencontre que des mandarins suivis de leurs pompeux cortéges,
des savants ou des glorieux poëtes; la ville change de caractère;
on approche de la Cour de la Splendeur. Les avenues et les places
sont traversées tantôt par des canaux pleins de poissons rares, que
franchissent de gracieux ponts en pierre multicolore, tantôt par des
portes triomphales en marbre blanc, où un sculpteur habile a creusé
d'ingénieux paysages: fleuves ondoyants avec leurs rivages fleuris
d'où se penchent des saules au feuillage symétrique, horizons de
montagnes traversés par de féroces guerriers qui chevauchent des lynx.
On voit s'élever le Nui-Ko, grand palais du Conseil; l'enceinte des
Gloires Intellectuelles, où Kon-Fou-Tsé est honoré; le Monument de
la Paix Parfaite, qui enferme la table généalogique des ancêtres de
l'empereur et les instruments de labourage employés dans les cérémonies
religieuses; la Salle de la Tranquillité Certaine, où, le premier jour
de chaque année, les lettrés viennent en grande cérémonie présenter
au Fils du Ciel une biographie de son père; le Palais des Livres,
plusieurs somptueuses pagodes et le pavillon où sont contenus, précieux
et redoutés, les vingt-cinq sceaux impériaux. Enfin, par un portique
d'albâtre rouge, on entre dans la Cour de la Splendeur. Là monte vers
le Ciel la Tour de la Souveraine Concorde. Elle a l'aspect somptueux
et serein. Carrée, à pans coupés, elle se compose de cinq terrasses
qui se superposent en se rétrécissant, A chaque étage une toiture
couverte d'émail bleu et garnie de clochettes en porcelaine protége une
plate-forme de marbre blanc où brûlent sans cesse des parfums doux dans
des cassolettes de bronze; les parois des murs extérieurs, revêtues
de carreaux de faïence aux couleurs vives et brillantes, imitent
les innombrables facettes d'une pierre précieuse, et tout l'édifice
scintille merveilleusement. C'est au faîte de la plus haute des cinq
terrasses que repose la grande Salle de la Souveraine Concorde, où le
trésor impérial sommeille dans un large coffre de laque placé sur une
estrade et sanctifié par ce caractère: TCHIN. Une immense galerie suit
les quatre façades de la cour qu'on peut traverser à l'abri du grand
soleil; et derrière de fins treillis de laque rouge de longues salles
s'appuient sur la galerie. Elles sont closes de grands cadres d'ébène
doré, où s'enchâssent des plaques de corne transparente, et protégées
par un large toit verni d'or. Dans ces salles s'amoncèlent depuis
mille siècles les richesses des empereurs. Surchargeant de hautes
tables d'albâtre adossées aux murailles, des coffrets de jade vert,
merveilles de sculpture, s'entr'ouvrent et laissent déborder des perles
de Tartarie qui se répandent sur des nappes de satin pourpre, comme de
grosses gouttes de lait; dans des tasses d'or mat, ainsi qu'une liqueur
lumineuse, ont été versés à pleins bords les plus purs diamants; les
rubis saignent dans des coupes d'ivoire; les sombres saphirs luisent
sourdement au fond de jonques en cristal clair; l'ambre fauve jette
ses rayons chauds; les pâles améthystes se mirent dans la limpidité
des larges émeraudes, tandis que les colliers de rubis rose ondulent
comme de gracieuses couleuvres, que les bracelets s'entrelacent,
pareils à de longues chaînes, que les agrafes de topaze bouclent des
ceintures en plumes de faisan, et que les aigrettes d'opale tremblent
sur des calottes de brocart. Ces salles se suivent, interminables et
encombrées de miracles. Aux dieux d'or accroupis dans leurs niches
pavées de turquoises succèdent les fantastiques idoles sculptées dans
des blocs de jade pur. On voit Ouan-Chen, le Pou-Sah des poëtes, à côté
de Loui-Kon, le roi du Tonnerre, Tian-Non, qui donne le ciel pur et la
mer calme, entre Kuan-Te, le furieux guerrier, et la douce Miao-Chen,
déesse miséricordieuse qui fit pleuvoir des lotus sur les ténébreux
enfers, brisa les instruments de torture, et laissa les criminels
s'élever vers les Célestes Nuages. Non loin de monstres renversés,
qui sont les Ye-Tioums, Génies du Mal, apparaissent des symboles
sacrés. Un globe d'or et un globe de cristal sur un rocher d'ébène
représentent Yen et Yang, les deux principes générateurs sortant du
chaos primitif: l'eau émane du Yen, et la lune est la pure essence de
l'eau; le soleil, qui est le feu, naît du Yang; et tous les astres sont
issus du soleil et de la lune. Sur un tableau de jade que porte le
dragon Lon-Ma on lit les huit kouas qui sont les signes des éléments.
Puis s'alignent, taillés dans des pierres dures, les philosophes, les
poëtes, les guerriers célèbres. Voici Pan-Kou, l'homme primordial:
produit sublime du Yang et du Yen, géant merveilleux composé de force,
de génie, de fécondité, il sculpte le monde durant dix-huit mille
ans; des animaux fabuleux l'assistent dans sa rude tâche; le phénix
Fon-Huang, pareil au cygne sauvage, ayant la gorge d'une hirondelle,
la queue d'un poisson et la tête couronnée d'une aigrette de cinq
couleurs, le console et l'encourage; l'unicorne Ki-Lin, au corps
de cerf, l'aide de sa force, le Dragon de sa splendeur, la tortue
vénérée, de sa patience; et chaque jour Pan-Kou grandit de plusieurs
coudées. Quand il meurt sa substance transformée complète son œuvre;
son souffle devient le vent, sa voix le tonnerre; ses veines, fleuves
purs, courent dans sa chair, champ fécond; sa tête est la plus haute
montagne; sa barbe flamboie en rayons; les poils de son corps sont
les chênes et les cèdres; sa sueur forme la pluie; ses dents se font
métaux, ses os rochers; et les insectes qui pullulent sur son cadavre,
ce sont les hommes voraces. Après la statue d'onyx qui figure le Géant
Créateur se dressent les trois souverains, le Céleste, le Terrestre
et l'Humain, qui enseignèrent aux mortels les fonctions de la vie,
et dont les glorieuses actions furent écrites sur la carapace de
la tortue divine. Puis apparaissent, éclatants d'or ou de cuivre,
You-Tcho, l'homme au nid, qui le premier construisit une maison, et le
grand Fou-Si, inventeur de la musique, de la chasse, de la pêche, et
Kon-Fou-Tsé et Lao-Kiun et Meng-Tsé, et vingt poëtes et cent empereurs.
D'autres salles contiennent des monstres de bronze et des animaux en
marbres rares, des dents de lamantins finement sculptées, des tours
d'ivoire, des coupes faites d'une corne de rhinocéros ou de buffle,
et qui neutralisent la méchanceté des poissons, des émaux superbes et
d'antiques porcelaines étoilant et fleurissant les plafonds ou les
murs. Des costumes lourds de pierreries, écrasés de ramages d'or,
s'entassent en de larges coffres de bois de fer aux poignées d'argent
sculpté. Dans des armoires parfumées de musc et de camphre sont
suspendues de splendides fourrures; des peaux de renard noir, de renard
bleu, de lynx, de cerf, de pélican, d'astrakan, de rat de Chine et de
dragon de mer, ce velours vivant, doublent les vestes miroitantes,
les robes somptueuses et les manteaux augustes, ornent les bonnets de
cérémonie, ou se déroulent en tapis profonds dans des chambres où sont
glorieusement amassés des trophées, des chariots aux roues massives,
des sabres ciselés, des arcs de laque, des lances, des piques et des
canons pris à l'ennemi.
De la Cour de la Splendeur, par le Portail du Ciel Serein, on pénètre
dans le Jardin de la Sérénité, où se déroulent des confusions adorables
de collines, de labyrinthes, de rochers artificiels, de ponts légers,
de lacs étoiles de nénuphars roses; et l'on y voit l'Arbre Coupable,
qui, mort et sec depuis longtemps, porte encore de lourdes chaînes; car
il n'a pas refusé ses branches au suicide d'un empereur.
Au centre du jardin, entre deux lacs limpides, sur la plus haute de
huit terrasses échelonnées, se dresse, monstrueux et resplendissant, le
Palais du Fils du Ciel.
Posé sur des sommets, il ressemble à une gigantesque touffe de fleurs,
avec ses toits revêtus de marbres et de porcelaines aux couleurs
violentes, ses colonnades en porphyre rouge incrustées d'oiseaux
d'or, et les transparences d'albâtre de ses précieuses murailles où
s'enchâssent des pierres fines, où circulent de délicats branchages en
émail vert et bleu.
Autour de lui des kiosques innombrables et multiformes se groupent,
s'étagent, s'escaladent l'un l'autre dans un désordre plein
d'éblouissements. Le pavillon du Repos de la Terre, où séjourne la
douce impératrice tartare aux grands pieds, s'adosse à une colline
artificielle, la gravit de ses toits échelonnés, puis, fantasque,
s'incline vers l'un des deux lacs miroitants que franchit, de chaque
côté du palais, un pont svelte nettement reflété dans l'eau. Çà et là
des balustrades de terrasses et des rebords de galeries s'interrompent
pour laisser descendre les marches lisses d'un escalier de jade.
Devant des portails légers s'accroupissent des lions de jaspe aux
crinières de métal fin, des tigres aux larges faces de bois doré. Des
grues démesurées et des cigognes aux vastes ailes éployées dominent
des pilastres bizarrement contournés. Dans de grandes caisses de
marbre blanc s'épanouissent, par touffes splendides, des pivoines,
des camélias, des cactus, et, parmi les fleurs, des parfums précieux
brûlent sans trêve sur de larges trépieds de bronze. Partout les
couleurs éclatent, radieuses: sur les plates-formes, sur les murailles,
sur les colonnes, sur la jonque lente qui passe sous l'un des ponts.
Chaque kiosque est un écrin. L'or, le jade, l'ivoire, les émaux,
marient leurs clartés confuses, et sur toutes ces pompes, d'où s'élève
un concert intense et continu de fraîcheurs, de scintillements et de
rayons, triomphe, prodigieusement formidable, le Dragon Lon. Au faîte
du palais impérial, sur un globe d'or éclatant comme le soleil, il pose
ses griffes, qui retiennent les cordes de soie de mille banderoles sans
cesse palpitantes. Sa tête est celle d'un chameau, augmentée d'une
longue barbe d'où pend une grosse perle. Il a des cornes de cerf, des
yeux de lapin, des oreilles de vache. Son cou jaspé ressemble à un
serpent. Son dos se hérisse d'écailles d'or. Il a les serres d'un aigle
et le ventre d'une grenouille. Sa voix est pareille au gong vibrant;
son haleine, au souffle du feu. C'est lui qui crache le tonnerre et
renverse les nuages; et c'est lui qui produit les tempêtes par le
battement prodigieux de ses grandes ailes de chauve-souris.
CHAPITRE VIII
LA MAIN QUI TIENT LE SABRE N'EST PAS CELLE QUI A FRAPPÉ
Les jeunes filles sont plus délicates que
les premières pousses du thé impérial.
Elles se plaisent à lancer le volant léger
que leur pied attrape et rend à leur main,
Ou à faire éclore des pivoines écarlates
sur des robes de soie, tandis que devant
leur fenêtre un petit oiseau chante, prés
de l'eau, sous un saule.
Peu d'instants avant la quatrième heure, Ko-Li-Tsin sortait de la
pagode de Kouan-Chin-In, où il venait de voir l'empereur Ta-Kiang. Il
avait l'air soucieux; ses regards, si vifs d'ordinaire, étaient fixés à
terre; il remontait machinalement la grande Avenue de l'Est.
--Ta-Kiang est bien cruel, se disait-il. Il me semble que si j'étais
empereur mon cœur ne cesserait point de battre et qu'il continuerait
d'aimer, de compatir aux souffrances. Mais Ta-Kiang marche, inflexible
comme le bronze, vers son but glorieux, et ne voit pas les fleurs qu'il
écrase en chemin. Pauvre Yo-Men-Li, quelle terrible action on te fait
commettre! Devant elle les plus féroces guerriers sentiraient leur cœur
pâlir et leurs mains trembler. Que sera-t-elle donc pour toi, douce
fille au grand dévouement? Tu seras morte avant de lever le bras. De
toutes façons d'ailleurs tu périras. Mille supplices déchireront ton
corps charmant; et lui, à qui tu auras donné tout ton amour et ta vie,
il ne retournera même pas la tête pour donner une larme à ton cadavre.
Ko-Li-Tsin frappa du pied avec colère et s'essuya rapidement les yeux.
--Pourquoi ne m'a-t-on pas choisi? ajouta-t-il. Un homme a de la force
pour souffrir.
Il resta un instant immobile, mordant ses ongles. Les passants,
étonnés, tournaient la tête pour le voir.
--Je veux la sauver! s'écria-t-il subitement. Il est impossible que je
la laisse mourir.
Et il se mit à courir. Il enfila la ruelle du Poisson Sec, qui débouche
dans l'avenue de la Tour Blanche, atteignit la rue des Parents de
l'Empereur et remonta le chemin des Lions de Fer, qui le conduisit à
l'une des portes de la Ville Jaune. Il passa si vite sous l'arcade
du portail que la sentinelle n'eut pas le temps de l'arrêter. Enfin,
arrivé devant le palais de Koueng-Tchou, il frappa un coup violent sur
le gong.
--C'est encore toi? dirent les portiers; que veux-tu donc? As-tu un
autre poisson à vendre, ou réclames-tu quelques coups de bambou?
--Je veux voir le jeune serviteur à qui j'ai parlé ce matin, dit
Ko-Li-Tsin essoufflé.
--Il est parti pour la Ville Rouge, dans le cortége du mandarin
Koueng-Tchou, dirent les portiers en fermant la porte au nez du poëte.
Ko-Li-Tsin commença de courir vers la Ville Rouge, mais bientôt il
s'arrêta.
--Que je suis fou! dit-il. Je ne peux pas entrer dans l'Enceinte Sacrée.
Il regarda avec désespoir les hautes murailles de brique sanglante.
--C'est là que va mourir la joyeuse jeune fille qui tressait des
bambous dans le champ de Chi-Tse-Po. Comme elle doit se trouver perdue
et abandonnée dans ce grand palais! comme elle tremble en voyant les
gardes majestueux et les eunuques farouches! et comme son cœur se serre
de douleur quand elle songe qu'aucun regard ami ne lui dira adieu
lorsqu'elle partira pour les pays d'en haut!
Ko-Li-Tsin regarda encore le large fossé, les hautes murailles, et
haussa les épaules.
--C'est impossible, murmura-t-il. Pourtant il ne sera pas dit, lorsque
la cigogne entre d'un coup d'aile, que le poëte Ko-Li-Tsin reste à la
porte.
Il se dirigea vers le Portail du Sud. Une sentinelle tartare marchait
d'un bout à l'autre du large pont de marbre qui précède l'entrée, et
faisait sonner le bois de sa pique sur les dalles.
--Si je tuais ce soldat? dit Ko-Li-Tsin, je le jetterais ensuite dans
le fossé; son armure l'attirerait au fond. Oui, ajouta-t-il en se
moquant de lui-même, je tuerai, moi qui n'ai pas seulement un couteau,
cet homme armé de toutes pièces. Avant que je me sois approché de lui,
sa pique m'aurait traversé le cœur.
La sentinelle, dans sa promenade monotone, jetait parfois un regard sur
Ko-Li-Tsin.
--Bien! dit le poëte, il m'a déjà remarqué et se défie de moi; il
paraît que j'ai l'air suspect.
Mais, à la grande surprise de Ko-Li-Tsin, le soldat semblait lui faire
des signes d'intelligence.
--Que veut dire cela? Pourquoi porte-t-il sa main à sa bouche? pensa le
poëte, en imitant les mouvements de la sentinelle.
Cette manœuvre parut la satisfaire entièrement, car elle lui fit signe
d'approcher du pont. Lorsqu'ils furent près l'un de l'autre:
--Tu viens de sa part? demanda rapidement la sentinelle.
--Chut! dit Ko-Li-Tsin.
Le soldat cligna des yeux et se retourna vers la ville.
--De quelle part? pensa Ko-Li-Tsin. Comment paraître tout savoir en
ignorant tout? Soyons prudent et audacieux; cet homme est la porte par
où j'entrerai. Il faut le vaincre. Entre un âne tartare et un poëte
chinois, la partie n'est pas égale.
La sentinelle revenait.
--T'a-t-elle remis quelque chose pour moi? dit-elle.
--Non, dit Ko-Li-Tsin; le message est verbal.
--Ah! tu lui as parlé? Elle est donc seule? dit le soldat forcé de
s'éloigner.
--Bon! pensa Ko-Li-Tsin, je sais déjà qu'il s'agit d'une femme et
qu'elle a des parents qui la surveillent. Ce tartare est amoureux, tant
mieux! il sera facile de le tromper.
L'amour fait bourdonner le sang si fort
qu'on entend un mot pour un autre;
Il trouble la vue au point qu'on prendrait
une poule pour l'oiseau phénix.
Le soldat avait marché plus vite.
--Elle est seule? reprit-il.
--Oui; sa mère est partie en chaise pour la pagode de Kouan-Chi-In.
--Comment! sa mère? dit l'homme en riant.
--Sa maîtresse, veux-je dire, reprit vivement Ko-Li-Tsin. Ane que je
suis, pensa-t-il, je ne songe pas que ce Tartare est un homme vil;
celle qu'il aime ne peut être qu'une servante.
Le soldat n'allait plus que jusqu'au milieu du pont.
--Que t'a-t-elle dit?
--Elle t'attend.
--Elle m'attend! Mais, si je quitte la Porte du Sud, je perds la vie.
--Si tu restes, tu perds l'amour.
--Il vaut mieux perdre l'amour que la vie, dit le soldat en s'en allant.
--Encore! pensa Ko-Li-Tsin; je mérite la cangue! Voilà que je prête à
cet homme des sentiments élevés.
Il ajouta tout haut:
--Tu perds une précieuse occasion; elle ne se retrouvera jamais.
--C'est vrai, dit le Tartare, qui s'oublia jusqu'à s'arrêter devant
Ko-Li-Tsin.
--Va donc! insista le poëte.
--C'est impossible.
--Pourquoi?
--On me couperait la tête.
--Personne ne s'apercevra de ton absence.
--Tu crois? Les guerriers, du haut des murailles, verraient que
personne ne garde la Porte du Sud. Il faudrait que quelqu'un me
remplaçât.
--Eh bien! donne-moi ta pique, je marcherai sur le pont en t'attendant;
mais fais vite. Le bonheur t'attend là-bas, et ici l'ennui te tient.
--Attends, il faut que je réfléchisse, dit le soldat ébranlé.
Il reprit sa promenade, mais revint en courant:
--Prends mon sabre, dit-il. Au prochain tour, je te donnerai ma pique.
Ko-Li-Tsin prit le sabre et ferma à demi les yeux pour cacher les
pétillements de ses prunelles.
Le soldat parcourut le pont en trois enjambées.
--Tu ne bougeras pas avant mon retour? dit-il en confiant sa pique au
poëte.
--Sois tranquille.
Il n'y eut pas d'interruption dans la promenade; Ko-Li-Tsin commença
d'arpenter le pont au moment même où la sentinelle s'éloignait
rapidement.
A cent pas elle se retourna; elle fit un signe de tête au poëte, qui la
guettait, puis disparut.
Alors Ko-Li-Tsin s'enfonça sous la voûte centrale du grand portail.
Il était sûr de n'y rencontrer personne. Il posa la pique contre la
muraille et mit le sabre à sa ceinture.
--Cela peut servir, dit-il.
Bientôt ses semelles claquèrent sur les dalles du Boulevard de la
Force. Les guerriers qui le voyaient passer le prenaient pour l'un
d'entre eux. Une émotion violente le tenait par la gorge. Son cœur
battait d'orgueil et de joie.
--Quoi! pensait-il, je suis dans cette mystérieuse cité, merveille
incomparable, qui apparaît souvent dans les rêves des hommes! Moi,
poëte obscur, je pénètre par mes propres forces dans l'enceinte où nul
n'entre; je lève mes regards sur les splendeurs sacrées; je viole la
demeure du Ciel! Je suis sacrilége et glorieux!
Il s'arrêta pendant un instant; il n'osait avancer davantage.
--Allons, dit-il, en se faisant violence, Yo-Men-Li est en péril. Elle
va mourir peut-être. Il faut que je meure à sa place.
Le poëte tira son éventail de sa manche et le déploya pour se donner
une contenance tranquille. Il traversa lentement la grande cour des
manœuvres, s'engagea dans des rues somptueuses, franchit le seuil
d'un haut portail et poussa un cri d'admiration devant la Tour de la
Souveraine Concorde. Il ne put s'empêcher d'en faire le tour.
--C'est là, disait-il, que, depuis tant de siècles, les plus glorieux
empereurs tiennent leurs conseils. L'illustre dynastie des Mings,
issue d'un rebelle, a moins duré que cette tour insensible, qui a vu
Hong-Vou, Yong-Lo, Kia-Tchin, Ouan-Lié, Tien-Tsong, et qui ne s'écroule
pas sur l'usurpateur tartare. Oh! mille fois vaut mieux le laboureur
Ta-Kiang, choisi par les Sages immortels, que l'étranger Kang-Si de la
dynastie des Tsings!
Ko-Li-Tsin s'aperçut que les soldats de la tour le regardaient avec
défiance; il entra sous la galerie qui suit les quatre faces de la
cour, et s'engagea dans une rue.
--Cette rue me conduit-elle vers le Palais Impérial? D'ailleurs, je
sais que pour passer sous le Portail du Ciel Serein, il faut être muni
d'une tablette de jade qui témoigne que l'on est mandarin de service
pour la semaine courante. Je ne peux pas me procurer cette tablette.
Vais-je donc perdre le fruit des prodiges déjà accomplis?
Le poëte passait devant de longues salles dont les portes étaient
ouvertes. Il y voyait des serviteurs occupés à différents travaux.
Il remarqua une femme seule qui disposait dans un coffre des plats
d'argent et d'or.
--Si je parlais à cette femme? elle m'indiquerait peut-être une porte
de service. Je pourrais lui raconter une histoire bien compliquée
et bien touchante; elle ne manquerait pas d'être attendrie. Voyons,
ajouta-t-il, si je saurai lire sur son visage quel est le côté de
son caractère le moins fortifié. Bon! elle n'est plus très-jeune; et
cependant son visage est soigneusement fardé. Je vais lui dire que
ses yeux ont rendu mon cœur malade; c'est toujours d'amour qu'il faut
parler aux femmes qui ne sont plus capables d'en inspirer.
Il entra. La femme poussa un cri plein de coquettes terreurs.
--Tais-toi! dit Ko-Li-Tsin d'une voix tendre; ne me fais pas payer de
ma vie l'imprudence que j'ai commise pour te voir.
--Qui es-tu? Comment es-tu entré?
--Je ne sais ce que je suis depuis que je t'ai vue, car je n'ai plus
d'âme; autrefois j'étais un riche marchand de sabres. J'ai franchi le
fossé, escaladé la muraille; pour venir vers toi j'ai des ailes.
--Yu-Tchin, pourtant, ne te connaît pas, dit-elle en baissant les yeux.
--Non. Il y a cependant bien longtemps que je te poursuis, ingrate
Yu-Tchin! Chaque jour j'allais cueillir pour toi des pivoines rouges
et blanches; mais elles se fanaient sans que je pusse te rencontrer.
Aujourd'hui je t'en apportais, mais elles sont tombées dans le fossé.
--Vraiment? dit-elle en penchant la tête, et souriante.
Ko-Li-Tsin se rapprocha et lui prit la main, non sans tendresse.
--Ah! grands Pou-Sahs! s'écria Yu-Tchin, entends-tu ces pas? Je suis
perdue! Surprise avec un homme qui n'est pas du palais, je périrai sous
le bambou.
Elle se mit à courir avec effarement d'un bout à l'autre de la salle.
--Voyons, folle! dit le poëte, cache-moi quelque part.
--Oui! oui! dit la pauvre femme, en lui désignant le grand coffre
d'ébène; fourre-toi là dedans et ne bouge pas.
Ko-Li-Tsin se blottit dans le coffre, qui se referma sur lui. Il se
trouva soudain dans le silence et dans l'obscurité.
--Me voici dans une position incommode et mélancolique, pensa-t-il.
Quels sont donc ces angles aigus qui me déchirent les jarrets? Ah! je
me souviens; je suis couché sur des pièces d'argenterie. Allons! je
crois le moment venu de composer mon poëme philosophique.
Et il commença de méditer; mais sa rêverie fut bientôt interrompue: il
sentit qu'on enlevait sa cachette.
--Bien! où m'emporte-t-on? pensa-t-il.
Après une suite de balancements assez uniformes, des cahots réitérés
et brusques firent comprendre au poëte qu'il gravissait un escalier;
parfois il lui semblait qu'on reprenait un chemin uni, mais bientôt on
montait encore.
--Ils m'élèvent aux pays d'en haut! pensa-t-il.
Enfin Ko-Li-Tsin rebondit dans la boîte pleine de pointes aiguës. On
venait de la poser à terre. Aucun mouvement ne suivit ce dernier choc.
Il n'entendait plus rien. Mais il étouffait. Avec son front, sans trop
d'efforts, lentement, il tâcha de soulever le couvercle de sa prison.
Il obtint une petite fissure, et pour la maintenir y introduisit le
manche d'un pinceau qu'il tira de sa ceinture. L'entre-bâillement
laissait pénétrer un peu d'air, et, en y appliquant son œil, il
pourrait peut-être voir autour de lui.
--Je tuerai le premier qui ouvrira le coffre, dit-il en posant la main
sur la poignée de son sabre.
Puis il regarda où il était. Il vit une vaste salle aux murs revêtus de
bois de fer découpé, au plafond pesant de dragons en relief dorés sur
un fond bleu, puis, dans un angle, une table aux pieds de jade vert,
recouverte d'une natte de satin blanc brodée de fleurs multicolores, et
enfin, auprès d'elle, un lourd trône de bronze qui avait la forme d'un
dragon ailé. La table était surchargée de porcelaines rares et de bols
d'or fin; quatre monstres d'ébène à la queue épanouie, au corps couvert
de pustules de nacre, dressaient à chacun de ses angles leurs larges
mufles béants, destinés à recevoir des lampes d'argent.
--Je suis dans la Salle du Repas Auguste! s'écria intérieurement
Ko-Li-Tsin. Je ne peux manquer de voir tout ce qui se passera.
Il se disposa du mieux qu'il put dans sa boîte et se reprit à songer à
son poëme philosophique.
Tout à coup des flûtes, des pi-pas, des tam-tams éclatèrent avec joie;
le tambour bourdonna, le gong vibra violemment, et des mandarins
inférieurs, appuyés aux chambranles des portes, soulevèrent les lourdes
draperies de brocart d'or.
Le Fils du Ciel, une main sur l'épaule du Chef des Eunuques, s'avançait
au milieu d'un brillant cortége de mandarins glorieux; il parlait des
affaires de l'empire d'une voix grave et haute. Il s'assit lentement
sur son trône de bronze.
Les mandarins s'agenouillèrent et trois fois frappèrent la terre du
front.
Puis on couvrit la table des mets que la loi prescrit et que la saison
comporte; car il est interdit au souverain de la Chine de manger des
plantes potagères hâtives ni des fruits mûris en serre chaude.
Enfin Ko-Li-Tsin, attentif, vit entrer le Chef de la Table Auguste,
suivi de Yo-Men-Li pâle, tremblante et affaissée sous le poids d'un
grand poisson jaune.
Le mandarin s'avança vers l'empereur et s'agenouilla près de lui.
--Maître de la terre, dit-il, Souveraine Splendeur, Fils bien-aimé du
Ciel, superbe Kang-Si au glorieux règne! permets à ton vil esclave de
t'offrir ce poisson, que tu daignes préférer, bien qu'il soit indigne
de ta divine personne.
Il prit le plat d'or des mains de Yo-Men-Li et l'éleva vers l'empereur.
Alors la jeune fille, les joues empourprées, les yeux brillants de
fièvre, tira du poisson un large sabre qu'on y avait enfoui comme dans
un fourreau d'or, et, d'un mouvement rapide, en dirigea la pointe, qui
jeta un éclair, vers la poitrine du souverain.
Kang-Si, qui n'avait pas encore tourné la tête, tressaillit à la piqûre
du fer, un rubis limpide vint se mêler aux pierreries de sa robe. Il
se leva brusquement, et le lourd trône de bronze se renversa avec un
retentissement terrible.
Yo-Men-Li, évanouie, roula sous la table, dans les grands plis de la
nappe. Les mandarins précipitèrent leurs fronts vers le parquet, et les
serviteurs, épouvantés, s'enfuirent en poussant de grands cris, tandis
que le Chef des Eunuques, faisant mille contorsions de douleur, voulait
palper la poitrine de son maître; mais Kang-Si le repoussa violemment.
Il regarda avec mépris Koueng-Tchou courbé et frissonnant d'épouvante.
--Traître! s'écria-t-il, tu oses t'attaquer au Ciel même, toi que le
Ciel a élevé jusqu'à lui! Pendant qu'il répandait vers toi les rayons
éblouissants de sa splendeur, tu méditais un crime odieux! Mais le Ciel
est invincible, et il va faire tomber sur ta tête ses tonnerres et
l'écraser.
--Grâce! divin seigneur, soupira le mandarin.
--Peux-tu tenir à une vie si misérable et si infâme? dit l'empereur,
les lèvres crispées de dégoût. Avant de te la prendre je te ferai subir
de nombreuses tortures afin que tu confesses les profondeurs de ton
crime; ensuite tu mourras de la Mort Lente.
Les mandarins se relevèrent et se précipitèrent sur Koueng-Tchou, tous
les visages exprimant la rage et l'horreur.
--Mais, ajouta le Fils du Ciel, un autre a porté le coup. Ce lâche
avait un complice, qu'est-il devenu?
--Qu'on le cherche! hurlèrent les assistants, qu'on l'amène, qu'on
le mette en pièces! Où est-il? Quel est le monstre odieux qui a osé
frapper le Souverain du Ciel?
Et ce cri retentit dans tout le palais.
Alors Ko-Li-Tsin apparut au milieu de la salle; il secoua sa tête
spirituelle et fière, et, jetant son sabre sur le parquet:
--C'est moi, dit-il.
CHAPITRE IX
LE BAMBOU PERCE, LA POIX BRULE ET L'ACIER FOUETTE
L'homme qui a lu les sentences des
poëtes et a reçu les enseignements des
philosophes résiste avec courage aux plus
dures épreuves;
Car il sait qu'il faut frotter le diamant,
pour le polir,
Et que le Sage doit se plier aux
circonstances, comme l'eau prend la forme
du vase qui l'étreint.
Sous les larges terrasses qui soutiennent le Palais Impérial circulent,
s'enroulent, s'enchevêtrent, comme de monstrueuses entrailles, des
couloirs sans issue, où l'atmosphère, prisonnière depuis des siècles,
pèse, lourde et malsaine. Jamais aucun rayon du jour n'a vu ce sinistre
labyrinthe, et le pâle condamné qu'y poussent des bras cruels, après
avoir entendu se refermer sur lui de terribles portes, perd bientôt le
souvenir du soleil. Errant, les bras étendus, tâtant des deux mains
les murs humides, il jette un cri de désespoir; mais son cri s'enfuit
devant lui, se gonfle, se fait formidable, puis, en tournoyant,
lui revient par un autre chemin, pareil à la clameur d'un monstre
gigantesque; et bientôt le misérable, écrasé de terreur, se laisse
choir, le cœur brisé, et meurt dans l'ombre intense, pleuré par la
sueur froide des murailles.
Sous le palais même s'étendent des cachots affreux. Dans plusieurs
tombe une pluie continuelle. Quelques-uns sont hérissés partout de
minces lames tranchantes, qui laissent à peine assez de place pour
le corps d'un homme. Si le prisonnier avance, recule ou s'appuie aux
murs, mille blessures torturent ses membres; alors lui-même, affolé et
furieux, se jette sur la mort. D'autres cachots, à la place du sol,
montrent un lac profond, au centre duquel paraît une petite plateforme
de marbre, si étroite que deux pieds y trouvent à peine leur place.
Le condamné ne peut ni s'asseoir, ni se coucher, ni même changer de
posture. Il est rare qu'après deux jours le malheureux ne se soit pas
précipité dans le lac. Mais depuis la déchéance des Mings farouches ces
prisons sont solitaires. L'empereur Kang-Si est glorieux et clément.
Pourtant, une salle souterraine, aux portes de bronze, reçoit
quelquefois encore des juges graves et des prisonniers tremblants: bien
des sanglots ont frappé ses voûtes de granit noir; bien des aveux ont
été arrachés par le fer et les flammes à des bouches discrètes entre
les murailles de ce lieu morne; et beaucoup d'innocents y ont avoué des
crimes imaginaires pour échapper aux tortures. Cette salle précède les
cachots terribles et se nomme le Palais de la Sincérité.
C'est là que Ko-Li-Tsin fut introduit peu d'instants après son
arrestation. Il était calme. Il avait accompli sa volonté. Il était
héroïque et serein. Il avait au cou une corde qu'un soldat tirait.
La lueur de quelques lanternes en soie rouge, portées par les gardes,
ensanglantait les spirales de marbre noir qui montent du sol aux
voûtes et les murailles confuses ou saillissent en caractères d'or les
sentences des philosophes.
Au fond de la salle, sur une estrade, s'élève un fauteuil de laque,
dont le dossier dessine une niche d'idole, et devant les marches de
l'estrade, sur un vaste écran de satin noir, apparaît, finement brodé,
le mystérieux symbole du Tang. C'est un lion monstrueux qui veut
dévorer le Soleil: les poils de sa queue retroussée retombent comme les
branches d'un saule; son corps est entièrement bleu; sa face, hérissée
de moustaches roides, ouvre une gueule profonde, armée de dents; le
Soleil est représenté sous la figure d'un jeune homme vêtu de blanc,
dont le visage est rouge et qui a des yeux d'or.
Un mandarin-juge entra majestueusement et alla s'asseoir sur le
fauteuil de laque; deux mandarins de second ordre se tinrent debout à
côté de lui.
Des gardes firent avancer Ko-Li-Tsin en tirant la corde qui lui serrait
le cou et lui enjoignirent de s'agenouiller. Mais il s'assit sur un
bloc de marbre scellé au sol, qui était un tabouret de torture.
--Rebelle, dit le juge, quel est ton nom?
--Un joli nom, dit le poëte en s'inclinant avec politesse: Ko-Li-Tsin.
--Où es-tu né?
--Ah! j'étais fort jeune alors! et, comme je n'ai jamais vu mes
parents, je ne sais pas où je suis né. La première fois que je me suis
rencontré j'avais huit ans; c'était sur la place d'une belle cité, dans
la province de Ho-Nan.
--Quels sont tes parents?
--Une rou-li sans doute et un immortel, dit Ko-Li-Tsin en riant.
--Impudent! s'écria l'interrogateur, ne te moque pas de la justice.
--Qu'elle ne me fournisse pas de sujets de moquerie. Je dis que je n'ai
jamais vu mes parents, et elle me demande: quels sont tes parents?
Lorsqu'on a réuni les œufs dans une
corbeille on ne saurait dire quelle poule
a pondu cet œuf-ci ou celui-là;
Et quand les poulets, éclos dans le four
de briques, se promènent dans la campagne,
ils ne savent pas quels sont leurs parents.
--On ne te demande pas des vers, dit le juge en fronçant les sourcils.
--C'est une largesse que je vous fais.
--D'ailleurs, peu importent tes parents et ta naissance. Es-tu depuis
longtemps dans la Capitale du Nord?
--Depuis deux jours.
--Et d'où viens-tu?
--Des champs, où l'air est pur et le vent doux.
--Avec qui es-tu venu?
--Avec l'empereur.
--Tais-toi, misérable! cria le juge.
Ko-Li-Tsin continua:
--Pour quelques-uns, Kang-Si est le Fils du Ciel; pour moi, le Fils du
Ciel, c'est un autre.
--Ne blasphème pas, infâme, ou mille supplices vont déchirer ton corps.
Mais, parle, pourquoi t'es-tu livré? Plusieurs affirment que ce n'est
pas toi qui as porté le coup criminel.
--Ceux qui disent cela regardaient sans doute, au moment où j'ai
frappé, si les troupes de cigognes n'arrivaient pas du septentrion.
--Tu as des complices: où sont-ils?
Le poëte se mit à balancer la tête en chantonnant.
--Ko-Li-Tsin ne le dira pas.
--Avoue, ou la torture saura t'arracher ton secret.
--Voici, dit Ko-Li-Tsin, en comptant sur ses doigts:
Lorsqu'on aura dépecé mon corps en cent
morceaux et ouvert chacun de mes membres,
On ne découvrira pas dans quel lambeau de
ma chair est caché le secret;
Et quand je ne serai plus qu'une boue
sanglante, les lâches oreilles penchées
vers mes débris fumants n'entendront aucun
souffle traître.
Ainsi, juge vénérable, prépare tes
instruments, remplace dans les sentences
des Sages Compassion par Cruauté,
Et que tes rêves soient sereins.
--Nous allons voir, dit le juge en faisant un signe.
Deux bourreaux s'emparèrent de Ko-Li-Tsin et le dépouillèrent de ses
vêtements; puis on le lia au tabouret de marbre. Un homme qui tenait un
pinceau et un rouleau de papier s'assit à quelques pas.
--Tu peux jeter tout cela, dit le poëte.
Les bourreaux lui saisirent les mains et introduisirent sous chacun de
ses ongles une lame aiguë de bambou.
--Remarquez, dit Ko-Li-Tsin, que mes ongles sont aussi beaux et aussi
longs que ceux d'un prince. Vous allez les briser et les rendre
semblables à ceux d'un homme vulgaire qui s'occupe de vils travaux.
N'importe, faites.
Les bourreaux frappèrent avec de petits maillets sur les lames de
bambou, qui s'enfoncèrent cruellement dans les doigts du poëte.
Il crispa ses orteils, ouvrit sa bouche, mais il lisait les sentences
des philosophes en or sur le mur noir.
Lorsque de chacun de ses doigts s'élança un jet de sang vermeil, les
bourreaux s'écartèrent. Ko-Li-Tsin, pâle, regarda ses mains, puis les
étendit vers le juge.
--On parle beaucoup d'une fontaine qui se trouve dans les jardins de
Yu-Min-Ué, dit-il. Elle est construite d'après un modèle étranger;
c'est un grand cerf qui s'effraie au milieu d'un large bassin
d'albâtre; des mille branches de ses hautes cornes sortent des jets
d'eau limpide, et des chiens furieux l'entourent, crachant sur lui des
hurlements liquides. Mais ne trouves-tu pas qu'une fontaine vivante,
pleurant du sang, a des charmes plus nouveaux?
--Veux-tu parler? dit le magistrat qui froissait dans sa main sa barbe
blanche et pointue.
--Je suis très-bavard de ma nature, dit Ko-Li-Tsin, et tout disposé
à te soumettre les ingénieuses observations que j'ai faites sur la
culture du riz pendant mon séjour dans les champs de Chi-Tsé-Po. Cela
ne manquera pas de t'intéresser.
--Tu avoueras pourtant, dit le juge irrité.
--Non! dit Ko-Li-Tsin.
Les deux tortionnaires se rapprochèrent de lui; l'un portait de la poix
enflammée dans un bassin de cuivre, l'autre tenait un poignard aigu.
--Maudits cuisiniers, dit le poëte, que préparez-vous là? C'est au
moins le repas du mandarin des enfers; car je ne vis jamais pareil
aliment.
--Tu vas en goûter, dit le juge.
--Tant mieux! lorsque j'aurai la bouche calcinée et la langue réduite
en cendres, tu n'espéreras plus me faire trahir mes amis.
--Tu n'en mangeras pas, sois tranquille. Il importe qu'il ne soit rien
fait à ta langue.
Le malheureux poëte sut bientôt de quoi il s'agissait. Un des bourreaux
lui fit rapidement des ouvertures par tout le corps du bout de son
poignard, et dans les blessures vives l'autre versa de la poix toute
flambante. La douleur fut insupportable. Le visage de Ko-Li-Tsin se
contracta horriblement. Il mit ses mains sanglantes sur sa bouche pour
ne pas crier, et ses yeux étaient pleins de larmes.
Un silence profond régnait parmi les gardes: ils semblaient
impassibles, mais tous retenaient leur souffle, et dans les poitrines
immobiles les cœurs se serraient.
--Pauvre Yo-Men-Li! murmura Ko-Li-Tsin, elle serait morte.
--Veux-tu parler enfin? cria le juge.
--Attends, dit le poëte d'une voix railleuse. Je ne voudrais pas mourir
sans avoir composé un poëme philosophique des plus importants; car,
lorsqu'elle l'aura lu, la jeune fille adorable que j'aime se croira
veuve et ne se mariera pas; ce qui rendra mon âme heureuse dans les
pays d'en haut. Donne-moi donc de quoi écrire et laisse-moi songer.
--Cette fois ma patience est lassée! s'écria le juge en se levant.
Et il jeta sur le sol dix petites lamelles de fer. Les bourreaux,
les ayant ramassées, se dirigèrent vers un brasier que deux eunuques
activaient en soufflant.
--Ah! ah! dit Ko-Li-Tsin, tu dédaignes la poésie; cela augmente le
mépris que j'avais pour toi. Ton maître Kang-Si, lui-même, a quelque
estime pour les poëtes.
Quand les tortionnaires revinrent, chacun d'eux tenait à la main un
martinet dont les longues lamelles d'acier flexible avaient été rougies
au feu. On fit se lever Ko-Li-Tsin. Un homme s'approcha pour compter
les coups. L'un des affreux instruments s'éleva, jetant des étincelles,
puis retomba sur les reins du poëte. Les lames brûlantes s'enfoncèrent
si avant dans la chair que le bourreau dut faire un effort pour les
retirer, et arracha avec elles des lambeaux informes, grésillants.
Ko-Li-Tsin était à bout de forces. Le second martinet se leva, puis
retomba dans l'horrible blessure. Cette fois le poëte crut qu'il allait
mourir, et il poussa un long cri.
--Grand empereur, venge-moi! hurla-t-il, en s'affaissant, évanoui.
Le juge leva le bras, les bourreaux se tinrent immobiles.
--Celui-ci est invincible, dit-il. Remettez-lui ses vêtements,
poussez-le dans un coin, et introduisez le mandarin Koueng-Tchou.
On remit ses vêtements à Ko-Li-Tsin insensible, puis on le poussa dans
un coin obscur.
Tous les regards se tournèrent vers la porte où apparut le grand
dignitaire. Il avait une corde au cou; un soldat le tirait violemment.
Sa large face était d'une lividité terreuse; ses yeux obliques et
bridés laissaient filtrer des éclairs de rage haineuse; sa bouche
épaisse se crispait de dédain sous sa moustache noire et tombante. Il
portait encore la magnifique robe jaune et le manteau de cérémonie. Il
jeta un regard rapide sur le tabouret sanglant et sur le sol jonché
de lambeaux de chair. Bien qu'il demeurât impassible en apparence, il
sentait l'effroi faire pâlir son cœur.
--Tu déshonores le Dragon à Cinq Griffes qui ouvre sans méfiance ses
ailes sur ta poitrine, dit le juge dès que le mandarin fut devant lui;
tu souilles la couleur impériale et tu rends odieux le globule de rubis
rose. Arrachez-lui ses insignes d'honneur, ajouta-t-il.
Deux gardes s'approchèrent de Koueng-Tchou et portèrent leurs mains sur
l'agrafe de sa robe. Mais, avec un grincement de dents, le mandarin les
saisit à la gorge, chacun d'une main, si violemment que ces hommes,
la face soudainement empourprée, chancelèrent. Koueng-Tchou les lâcha
alors en les poussant rudement. Les yeux sanglants, les bras étendus,
ils tombèrent en arrière, et leurs crânes éclatèrent sur les dalles
avec un bruit atroce.
Les gardes, poussant un cri d'horreur, se précipitèrent vers leurs
compagnons expirants, et s'agenouillèrent près d'eux. Le juge était
devenu blême sur son trône de laque.
--Monstre, cria-t-il, sacrilége, que le Ciel me pardonne d'avoir vu
cela! L'empereur est outragé, et le Dragon Auguste devient complice
d'un assassin. Garrottez cet homme. Arrachez-lui ses vêtements; il est
impossible que la robe glorieuse reste plus longtemps sur le dos de ce
meurtrier infâme.
Tous se ruèrent vers Koueng-Tchou, qui se débattit furieusement. Le
manteau de satin jaune s'empourprait dans le noble sang de Ko-Li-Tsin.
Enfin le mandarin, dépouillé de sa splendeur, apparut dans une robe de
dessous, étroite, qui se tendait sur son ventre puissant.
--Faites-lui subir la torture, et qu'il dénonce ses complices, dit le
juge. Aucun supplice ne sera assez dur pour lui.
Koueng-Tchou regarda avec mépris celui qui était son inférieur quelques
instants auparavant.
--Tu n'auras pas la joie de me faire souffrir, dit-il, car je hais mes
amis presque autant que je hais leurs ennemis. Pour échapper bientôt à
votre odieuse compagnie, je les trahirai sans attendre la torture.
--Parle donc, lâche! s'écria le magistrat.
--Voici, dit Koueng-Tchou. Il s'est formé une société révolutionnaire
dont le but est de renverser la dynastie des Tsings. Elle se nomme
la secte du Lys Bleu. De puissants bonzes en sont les chefs; ils ont
élu un empereur sous le nom de Ta-Kiang au règne aimé du ciel. Un
laboureur! ajouta le mandarin d'une voix ironique. Celui qui a frappé
Kang-Si ne porte pas son vrai costume; c'est une femme, une concubine
de Ta-Kiang. Comment a-t-elle disparu de la Salle du Repas Auguste?
Je l'ignore. Celui qui s'est fait prendre pour elle se dit poëte; il
est tout dévoué au laboureur. Le cœur de la révolte est à Pey-Tsin et
réside, sous le regard des Pou-Sahs, dans la Pagode de Kouan-Chi-In.
Vous savez tout.
Le juge médita pendant quelques instants afin de graver dans sa mémoire
les paroles du traître.
--Je vais rapporter ces aveux, dit-il, au Chef des mandarins guerriers;
et il enverra dans la Pagode de Kouan-Chi-In un Pa-Tsong suivi de
deux soldats. Vous, ajouta le juge, parlant aux gardes, enfermez dans
un cachot l'homme qui n'a point parlé. Quant à Koueng-Tchou, qu'il
subisse sans retard le supplice de la Mort Lente, selon la volonté
miséricordieuse de l'empereur.
Koueng-Tchou fut emporté, et quelques gardes se penchèrent vers le coin
où on avait poussé Ko-Li-Tsin. Ko-Li-Tsin n'était plus là.
CHAPITRE X
LES PIEDS DU PENDU
Son âme, chassée à grand'peine de son
corps, s'exhale autour de lui en une
atmosphère pestilentielle;
Et lorsqu'il sera dans la terre, entre les
pierres de sa tombe pousseront des herbes
empoisonnées.
Les gardes poussèrent Koueng-Tchou dans un lieu entièrement obscur.
Craignant de tomber dans quelque embûche, le traître demeura immobile.
Un homme, qui était un bourreau, entra, portant quatre lanternes. Il
les suspendit aux quatre coins de la salle, qui se révéla tout entière.
Elle était de marbre noir, carrée, peu vaste, mais au plafond élevé. A
son centre se dressait une très-haute échelle double, surmontée d'une
planchette assez longue pour qu'un homme s'y pût coucher. Du plafond
pendait un anneau noir.
Le bourreau demanda à Koueng-Tchou s'il comptait faire quelque
résistance.
--Non, dit le mandarin.
--N'importe! dit l'autre. Et à l'improviste il lança circulairement une
corde assez longue qui fit trois fois le tour de Koueng-Tchou; il avait
retenu une extrémité de la corde, il saisit l'autre au passage, tira et
noua: le mandarin était bien garrotté.
--Monte à cette échelle et assieds-toi sur la petite table, en
attendant.
--Je ne puis monter, ayant les bras liés.
--C'est juste.
D'une seule main il empoigna Koueng-Tchou, monta vingt degrés de
l'échelle et le posa sur la planchette. Cela fait, il ferma un œil,
visa de l'autre le milieu du plafond, lança un fort lacet de soie qui
passa dans l'anneau et retomba, en joignit les deux bouts, fit un nœud
coulant, le mit au cou du patient, descendit de l'échelle, la retira
vivement, et dit: Tu es pendu!
Puis il s'assit à terre, leva les yeux et reprit:
--Tu sais que ton complice s'est envolé? Oui, oui. Pour ma part,
je crois que c'est une rou-li malicieuse. La corde te gêne? tu t'y
habitueras. Si tu avais fait comme lui, tu ne serais pas ballotté entre
le plancher et le plafond. Mais ton ventre majestueux ne pouvait pas
te servir d'ailes. A propos de ton ventre, réjouis-toi, car il enflera
singulièrement tout à l'heure. Ne te remues pas tant; tu forces le
lacet à pénétrer plus avant dans ta peau. Tu vois que je suis aimable;
si l'on apprenait que je t'ai donné un conseil je perdrais ma place.
Tiens, tu es déjà bien rouge! D'ordinaire, tu dois avoir l'haleine
courte. Attends, n'étouffe pas; voici ton lit.
Le bourreau replaça l'échelle sous le mandarin, monta, desserra le
nœud et dit:--Repose-toi, honnête Koueng-Tchou. Si tu as un liang dans
ta poche, je t'apporterai une tasse d'eau. Tu ne veux pas boire? Je
comprends, tu es de mauvaise humeur. Il faut croire qu'un lacet de soie
change beaucoup le caractère, car tous ceux que je pends sont comme
toi. Mais, dit le bourreau, tu t'es assez reposé, je crois.
Il descendit de l'échelle et la retira en disant:
--Te voilà encore pendu.
Puis, s'étant assis à terre, il continua:
--Cependant, je ne crois pas que la mort par la pendaison soit plus
désagréable qu'une autre, Je ne veux parler que des morts violentes,
n'étant pas médecin, mais bourreau. Eh bien! je suis persuadé que
la strangulation est pénible. Le pouce, longuement appliqué sur la
gorge, doit faire du mal. Quant au supplice qui consiste à être coupé
en dix mille petits morceaux, je te conseille, si tu t'échappes de
mes mains (ce qui est infiniment peu probable), je te conseille de
ne pas t'y faire condamner. Les Sages l'évitent; ils préfèrent la
simple décollation, qui est rapide, étincelante et rouge. Tu aurais
dû te borner aux méfaits qui s'expient par la décollation. Allons, tu
deviens jaune maintenant? Je n'ai jamais vu d'homme aussi sensible à
la pendaison. Quand tu étais mandarin, tu devais tirer la langue en
montant l'escalier des terrasses. Me voilà, me voilà.
Il replaça l'échelle, monta et desserra le nœud.
--Écoute, vénérable Koueng-Tchou. J'ai une femme qui a été mère
plusieurs fois. Je comprends qu'on chérisse ses enfants, les garçons
bien entendu; les filles, on les vend. Le père le plus heureux en
filles est celui qui n'a que des garçons. Eh bien! donne-moi quelques
liangs, et j'irai, dès que tu seras mort, porter ton dernier salut à
ton illustre épouse et à tes glorieux enfants. Tu ne veux pas? Tu as le
foie bien dur. Quoi! tu ne désires pas que tes fils puissent un jour
se dire avec mélancolie: «Notre père pensait à nous le jour où il a
été pendu?» Tu as tort. Cependant, fais comme il te plaira. Ah! ah! tu
respires un peu plus librement et ta langue rentre derrière tes dents?
Le bourreau descendit vivement et renversa l'échelle, en disant:
«Descends au pays d'en bas, impérial Koueng-Tchou!»
Puis il alla décrocher les lanternes, regarda autour de lui s'il
n'oubliait rien, et se dirigea vers la porte en passant sous le pendu,
qui s'agitait; mais il rencontra l'échelle renversée, et, pour ne pas
faire un petit détour, mit le pied dessus.
Alors il dut se passer quelque chose d'assez inattendu, car deux heures
plus tard, lorsque des gardes entrèrent dans la salle, étonnés de la
longue absence du bourreau, ils virent deux hommes aux faces horribles,
aux langues longues, osciller l'un sous l'autre dans la nuit, le
premier ayant le cou dans un nœud coulant, le second ayant la gorge
entre les deux pieds du premier. Le pendu avait étranglé le bourreau.
CHAPITRE XI
LES AILES DU DRAGON
Sans doute une grand renversement a eu
lieu, car ceux qui priaient combattent et
les Sages se sont armés de glaives.
«Oh! oh I disent les Pou-Sahs des nuages,
depuis quand les terrasses des pagodes
sont-elles des champs de bataille?
»Et quels sont ces hommes qui renversent
les statues d'or des Dieux vénérés?»
Ko-Li-Tsin, demi-mort dans un angle obscur de la Salle de la Sincérité,
avait bientôt repris ses sens, pour souffrir de cruelles douleurs.
Il entendit un vague murmure de paroles; c'était la voix du traître
mandarin. Au nom de Ta-Kiang, Ko-Li-Tsin tressaillit et essaya de se
soulever. A travers la haie des soldats il vit Koueng-Tchou qui parlait
d'un air fier.
--Le misérable! le lâche! et je n'ai pas la force de me traîner jusqu'à
lui pour l'étrangler et lui faire rentrer sa trahison dans la gorge.
Tout est perdu. On va envoyer des soldats vers l'empereur. Que faire?
Il faudrait que Ta-Kiang fût prévenu. Hélas! je suis prisonnier et
mourant.
Il sentit une main se poser légèrement sur son épaule, tourna la tête
et, dans la pénombre, aperçut une femme qu'il lui sembla avoir entrevue
déjà.
--Tu es courageux comme un Sage céleste, murmura-t-elle; tu as souffert
plus que la mort pour ne pas me compromettre en disant la vérité. Je
veux te sauver. Traîne-toi jusqu'à cette porte pendant que les gardes
contemplent la méditation du juge et suis-moi.
--Ah! se dit Ko-Li-Tsin, c'est la femme qui m'a fait entrer dans le
coffre.
Il se traîna sur les coudes, car ses mains étaient horriblement
douloureuses,
--Se pourrait-il qu'elle me sauvât? pensait-il.
Le poëte s'était considérablement rapproché de la porte. Yu-Tchin le
soutenait en tremblant.
--Encore un effort! disait-elle; les soldats ne regardent pas, tu vas
être sauvé. Viens, pauvre meurtri! viens, je baiserai tes blessures!
Enfin ils se trouvèrent hors de la salle. Ko-Li-Tsin essaya de se
lever; il ressentait d'atroces douleurs; des sanglots lui montaient
à la gorge; mais on avait omis de lui rompre les jambes: il se tint
debout.
--Courage, cher malheureux! dit Yu-Tchin à voix basse. Atteignons vite
l'extrémité de ce couloir: on ne te cherchera pas d'abord sous cette
voûte, car on croit qu'elle n'a pas d'issue. La porte de la prison où
elle conduisait a été murée il y a longtemps sur un homme condamné à
mourir de faim.
Ko-Li-Tsin s'appuyait aux murailles et faisait des efforts surhumains
pour ne pas défaillir. Ils étaient dans une obscurité profonde, parce
que Yu-Tchin avait refermé la porte de la Salle de la Sincérité; elle
avait même prudemment poussé un verrou.
--Mais comment sortirons-nous, s'il n'y a pas d'issue? demanda
Ko-Li-Tsin à voix basse.
--Il y a une ouverture carrée qui donne sur un des lacs du palais,
dit-elle; c'est par là que je suis entrée. Un petit bateau attend sous
cette fenêtre.
--Comment ferai-je pour me cramponner aux murailles, avec les nerfs
douloureux de mes mains mutilées?
--La fenêtre est basse, tu n'auras qu'à te laisser glisser. Je passerai
d'abord, et puis je te soutiendrai; car je veux te sauver. Quand nous
serons hors d'ici je te soignerai, et quand tu seras guéri nous nous
marierons, et nous serons heureux loin des palais.
--Oui, oui, bonne créature.
Ils arrivèrent devant la fenêtre. C'était en effet une ouverture
carrée, percée très-bas dans la muraille. Elle apparaissait clairement
dans l'obscurité.
--Laisse-moi passer la première, dit Yu-Tchin. Je te tendrai les bras
afin que tu tombes doucement dans le bateau.
Elle se courba pour passer par l'ouverture, puis sauta sans hésiter.
Ko-Li-Tsin à son tour, se baissa, et, après avoir difficilement rampé,
parvint à s'asseoir sur le rebord extérieur de la fenêtre.
--Laisse-toi glisser lentement, dit Yu-Tchin.
Ko-Li-Tsin essaya un mouvement.
--Oh! non, dit-il, le mur frôlerait trop rudement la plaie cruelle de
mes reins.
--Comment faire? dit-elle avec désespoir.
--Attends.
Le poëte, s'aidant de ses coudes, se retourna et se mit sur le ventre,
puis il s'efforça de descendre. La manœuvre d'abord fut aisée; mais
lorsqu'il ne se tint plus à la fenêtre que par les coudes, il hésita;
une sorte de vertige le prenait; il sentait qu'il lui faudrait se
cramponner avec ses mains horribles, avec ses mains incapables de
saisir, et qu'il sentait, si lourdes et si douloureuses, se crisper
malgré lui.
--Tombe, disait Yu-Tchin, je te retiendrai. Ko-Li-Tsin ferma les yeux.
Il lui semblait que tout tourbillonnait autour de lui. Il se laissa
tomber, étourdi, effaré.
Au moment où son poids l'entraînait dans le lac, elle le saisit, et il
se trouva assis sur la petite banquette d'un bateau qui faisait mille
soubresauts, comme s'il eût été sur les vagues orageuses de la mer.
Yu-Tchin prit les rames et se hâta d'éloigner l'embarcation.
--Tu es sauvé! dit-elle en sanglotant de joie. Kouen-Chi-In m'a
protégée. Vois-tu, je voulais savoir ce que tu étais devenu dans le
coffre de laque, et je suis entrée dans le palais. Tout le monde
était en émoi sur les terrasses et dans les galeries; j'appris qu'on
avait voulu tuer le Fils du Ciel. Je me jetai la face contre terre en
entendant cette nouvelle. On disait aussi que le jeune homme arrêté
n'était pas celui qui avait porté le coup sacrilége; je m'informai de
son visage et de son costume; je reconnus qu'il s'agissait de toi, et
j'appris que tu étais dans la Salle de la Sincérité. Sans être vue, je
me glissai dans cette salle. Là j'ai souffert autant que toi, pauvre
innocent! je voulais me jeter aux pieds du juge pour lui demander
grâce; mais on ne m'aurait pas écoutée. J'aurais été emprisonnée
peut-être et, par suite, incapable de rien faire pour toi. Lorsque je
vis qu'on te jetait dans l'angle de la salle, à quelques pas de la
porte du couloir condamné, je conçus un vague espoir de te sauver, et,
toute tremblante, je courus détacher un bateau; je ramai vigoureusement
vers cette ouverture que je connaissais; je te rejoignis; et tu sais le
reste.
--Tu es une bonne et charmante femme, dit Ko-Li-Tsin. Je ferai des vers
à ta louange. Mais hâtons-nous de fuir, car je mourrais de chagrin si
on me séparait de toi. Peut-on sortir de la Ville Rouge?
--Il est plus aisé d'en sortir que d'y entrer, dit-elle.
Le bateau toucha le bord du lac à un point très-éloigné du palais,
et les fugitifs descendirent sur l'herbe épaisse, étoilée de fleurs.
Yu-Tchin se dirigea à travers les jardins impériaux, en soutenant
Ko-Li-Tsin; ensuite elle lui fit traverser des cours qu'il ne
connaissait pas, et ils sortirent de la ville par la porte de l'Ouest,
qui est celle des serviteurs. Ils avaient à peine franchi le pont qui
saute le fossé qu'un murmure confus leur arriva de l'Enceinte Sacrée.
--Entends-tu? dit la femme effrayée, on te cherche. Le gong vibre; la
cloche sonne, tout le palais est en rumeur. Fuyons! fuyons vite!
--Si je pouvais courir! dit le poëte. D'ordinaire je vais plus vite
qu'un cheval furieux.
Par un hasard favorable, une chaise à porteurs de louage passait à
trente pas devant eux.
--Par ici! par ici! cria Yu-Tchin. On a besoin de vous.
Les porteurs tournèrent la tête.
--La journée est finie, dirent-ils.
--Vous aurez un liang d'or, répliqua Ko-Li-Tsin.
Les porteurs s'approchèrent rapidement.
--Portez-moi vite à la pagode de Kouan-Chi-In, dit Ko-Li-Tsin en
s'asseyant sur le petit banc couvert d'une étoffe de coton bleu.
Les porteurs se mirent en route.
--Pourquoi vas-tu à la pagode? demanda Yu-Tchin, qui marchait à côté de
la chaise. Viens chez ma sœur qui est mariée; nous te soignerons toutes
deux.
--Il faut avant tout remercier le Ciel, dit le poëte.
--La pagode est fermée à cette heure.
--Je saurai me faire ouvrir, dit Ko-Li-Tsin. Mais dès que j'aurai
adressé quelques paroles à Kouan-Chi-In, qui t'a protégée, j'irai où tu
voudras.
--Oh! oui, dit-elle; tu viendras. Le bonheur ne nous quittera plus. Tu
es riche? Je ne suis pas pauvre; nous achèterons une maison loin de la
ville, avec un jardin et un lac. Nous nous aimerons toujours; jamais
nous ne resterons l'un sans l'autre; nous serons semblables aux tendres
sarcelles.
--Oui! oui! dit Ko-Li-Tsin en souriant.
L'oiseau youen et l'oiseau youan seront
jaloux de notre union.
Les Sages immortels se pencheront du haut
des nuages pour nous voir,
Et la postérité nous offrira comme exemple
aux époux.
Les porteurs s'arrêtèrent.
--Prends un liang d'or dans ma ceinture et jette-le à ces hommes,
dit le poëte en sortant péniblement de la chaise; maintenant soulève
le marteau de la porte que tu vois sous cette voûte, et frappe trois
coups, puis deux, puis un seul coup.
Yu-Tchin obéit. La porte s'ouvrit aussitôt.
--En haut les Mings! chuchota Ko-Li-Tsin au jeune bonze gardien de la
porte.
--En bas les Tsings! répondit celui-ci. Entrez.
Ko-Li-Tsin, suivi de Yu-Tchin, entra et dit rapidement:
--Ferme les portes. Donne l'alarme. Qu'on emplisse d'eau les fossés;
les Tigres de guerre nous suivent.
Le jeune bonze ferma la porte à triple tour et courut vers la pagode,
les bras levés.
La bonne Yu-Tchin, stupéfaite, considérait Ko-Li-Tsin qui marchait
lentement dans l'allée de marbre.
Bientôt sur l'escalier d'albâtre de la pagode parurent des Tao-Sées
portant des lanternes. Ils descendaient rapidement, puis couraient
en criant. Le Grand Bonze lui-même sortit et marcha au-devant de
Ko-Li-Tsin.
--Que s'est-il passé? demanda-t-il.
--Le sabre est sorti du fourreau, dit Ko-Li-Tsin, mais il n'est point
entré dans la poitrine. L'enfant avait la main faible. Je me suis fait
prendre à sa place, craignant que son cœur ne fût faible aussi devant
la torture.
--On t'a torturé? dit le bonze. Tu n'as rien avoué?
--Rien, dit Ko-Li-Tsin; mais le mandarin a trahi. Des soldats vont
venir s'emparer de la pagode. Il faut donc que Ta-Kiang parte. Le
Dragon a des ailes, qu'il les ouvre.
--Tu parles bien, dit le Grand Bonze, le Fils du Ciel fuira. Nous
avions prévu tous les résultats possibles de notre tentative; il y a
des chevaux à la porte du pavillon impérial. Toi, viens vers Ta-Kiang.
Ko-Li-Tsin fit un effort pour se hâter.
--Oh! qu'as-tu, malheureux? dit le Grand Bonze. On t'a meurtri à ce
point? Il faut avant tout panser tes plaies et te rendre la vie.
--Yu-Tchin se chargera de ce soin, dit le poëte; allons d'abord vers
l'empereur.
--Quelle est cette femme? dit le bonze.
--Celle qui m'a sauvé et nous a sauvés tous.
--Qu'elle soit la bienvenue!
Et le Grand Bonze, aidant Yu-Tchin à soutenir le poëte, gravit
l'escalier d'albâtre. Ils arrivèrent en peu de temps au pavillon
qu'habitait l'empereur, et entrèrent dans une belle salle peu éclairée
de quelques lanternes obscures.
--Approche, dit Ta-Kiang, après que le Grand Bonze l'eut à voix basse
prévenu de la nécessité où le Dragon se trouvait de fuir sans perdre un
moment.
Ko-Li-Tsin s'avança.
--Permets-lui de ne pas s'agenouiller, dit le Tao-Sée; il s'est fait
presque tuer pour ne pas te trahir, et il est couvert de blessures.
--Tu as fait ton devoir en serviteur dévoué, dit l'empereur; je te
récompenserai. Mais à présent écoute mes dernières paroles. Je pars,
je vais, traversant les villes et les villages sur un cheval de
bataille, soulever des peuples, entraîner des troupes à ma suite, et,
grossissant mon armée à chaque pas, je reviendrai formidable. Toi,
reste à Pey-Tsin, et sèmes-y la révolte. Donne des armes à tous les
hommes robustes. Je te nomme général de l'armée que tu auras conquise.
Aujourd'hui nous avons fait une faute. Si le sabre n'a pas atteint le
cœur de l'ennemi, c'est que le sabre avait été confié à une main faible
et indigne. Désormais que les femmes ne soient plus mêlées aux graves
travaux. J'ai parlé.
--Maître, dit Ko-Li-Tsin, si tes ordres ne sont pas exécutés, c'est que
je serai mort ou prisonnier.
Une musique guerrière se fit entendre dans le lointain.
--Voici les Tigres de guerre! s'écria le poëte; il n'est plus temps de
fuir; nous sommes perdus.
Ta-Kiang lui lança un regard courroucé.
--Ne dis jamais devant moi qu'il n'est plus temps.
--J'ai tort, répondit Ko-Li-Tsin en baissant la tête. Le Dragon est
invincible.
--Le Dragon peut être vaincu par le Dragon, dit le bonze; hâte-toi,
Ta-Kiang! je te suivrai; car à ma voix les couvents et les pagodes se
lèveront. Les soldats viennent du côté de l'Est, ajouta le Tao-Sée;
fuyons par la porte occidentale. Toi, Ko-Li-Tsin, détends la pagode,
occupe les soldats afin qu'ils ne nous poursuivent pas.
--Oui, dit le poëte.
--A présent, au revoir! Tu verras bientôt flotter la bannière du Lys
Bleu.
L'empereur et le Grand Bonze descendirent les trente-deux marches d'un
étroit escalier, montèrent à cheval et s'éloignèrent au galop, suivis
d'une petite troupe de cavaliers armés qui portaient des lanternes.
--Puissent-ils bientôt revenir sous les longs plis glorieux de
l'étendard des Mings! dit Ko-Li-Tsin.
Cependant la musique guerrière, qui s'était tue un instant, éclata
soudain à peu de distance. On entendait aussi un bruit de pas réguliers
et nombreux.
--Allons! dit le poëte à Yu-Tchin, qui le suivait toujours, inquiète et
étonnée, allons, bonne créature, aide-moi à marcher, afin que je puisse
donner des ordres et préparer la défense.
--Mais, dit Yu-Tchin, tu n'es donc pas un marchand de sabres?
--Non.
--Ah! dit Yu-Tchin. Qu'es-tu donc?
--Poëte et conspirateur, dit Ko-Li-Tsin en riant.
--Ah! dit Yu-Tchin.
Puis, elle ajouta:
--Veux-tu me permettre de panser tes plaies?
--Non, les nouvelles blessures guériront les anciennes.
Yu-Tchin se mit à pleurer.
--C'était bien la peine de te sauver de la mort, dit-elle, si tu veux
encore t'exposer à mourir!
--Sois tranquille, Ko-Li-Tsin a la vie dure.
--S'il ne meurt pas, reprit Yu-Tchin, il sera tellement mutilé qu'il
emploiera des siècles à se guérir et ne m'épousera jamais!
--Mort ou vif, Ko-Li-Tsin tiendra sa promesse.
Yu-Tchin essuya ses larmes. Ils étaient revenus sur la terrasse.
--Frappe ce gong de toute ta force, dit le poëte.
Yu-Tchin obéit: les bonzes accoururent.
--Voici mes soldats, dit Ko-Li-Tsin. Avez-vous exécuté mes ordres?
--Les fossés sont pleins d'eau, répondirent les Tao-Sées; les portes de
fer sont bien closes, et chacun de nous est armé d'une hache et d'un
sabre.
--Combien d'hommes êtes-vous?
--Nous étions trente; dix d'entre nous sont partis avec l'empereur.
--La victoire est impossible; mais que la résistance soit longue. Toi,
Yu-Tchin, monte sur la plus haute terrasse de la pagode et suis des
yeux la fuite des lanternes qui accompagnent l'empereur. Quand tu les
verras courir dans la plaine, tu viendras me prévenir.
Yu-Tchin, résignée, s'éloigna.
--Les soldats franchiront le fossé en un bond, continua Ko-Li-Tsin,
pâle et s'appuyant au mur; allez donc enlacer aux troncs des cèdres
de traîtresses cordes habilement emmêlées, afin que nos ennemis s'y
embarrassent les jambes et se prennent comme des mouches en des toiles
d'araignées.
Un coup de marteau retentit sur la porte de bronze.
--Bien! ils attaqueront d'abord la porte de l'Est. A votre besogne!
qu'un seul reste près de moi pour m'empêcher de tomber, et hâtez-vous
pendant que je parlementerai avec les soldats.
Ko-Li-Tsin se fit porter devant la porte, qu'un second coup de marteau
ébranla.
--Qui frappe ici après les heures prescrites? Qui vient troubler d'un
bruit sacrilége le repos glorieux de la miséricordieuse Kouan-Chi-In?
--Ouvrez! cria le Pa-Tsong, c'est le Dragon à Cinq Griffes qui heurte.
--Le Dragon est-il blessé? le Ciel a-t-il besoin du secours du Ciel? En
ce cas, je vais tirer de leur pur sommeil les Tao-Sées rigides, et ils
se mettront en prières.
--Le Dragon se porte bien, malgré vos criminelles tentatives, et il
vient faire sentir ses griffes aiguës à la chair des coupables.
--Ne cherche pas les coupables parmi les Sages qui servent Kuan-Chi-In;
tu ne les trouverais pas.
--Ouvre donc, en ce cas. Si les coupables ne sont pas dans la pagode,
pourquoi hésites-tu à ouvrir?
--Parce qu'un Tao-Sée doit du respect à la Mère de la Sagesse.
--Ta-Kiang, le rebelle, est ici! cria le Pa-Tsong; livre-le et je te
laisserai la vie, bien que j'aie ordre de vous exterminer tous.
--Tu offenses les Pou-Sahs; je ne veux pas m'associer à ton crime, dit
Ko-Li-Tsin en se retirant.
Les Tigres de guerre poussèrent des cris sauvages et trépignèrent sur
les dalles.
--Cernez la pagode, dit le chef, et entrez tous malgré portes et fossés.
--Cerne, cerne, il n'est plus temps, murmura Ko-Li-Tsin.
Il revint sur la première terrasse; les bonzes se réunirent autour de
lui.
--Que faut-il faire, maître?
--Montez sur la seconde terrasse, répondit Ko-Li-Tsin, car il est
impossible de défendre la première. L'escalier d'albâtre est si large
que nous tous, sur une même ligne, n'en fermerions pas l'entrée. Celui
qui mène à la plate-forme que nous allons occuper est intérieur et
étroit; nous en fermerons la porte et nous pourrons résister pendant
quelques instants.
Ko-Li-Tsin et les bonzes envahirent la deuxième plate-forme.
Les soldats avaient franchi le fossé; mais ils s'embarrassèrent dans
les cordes tendues entre les cèdres, et Ton entendait monter de toutes
parts leur cri rauque et bestial.
--Démolissez les balustrades, dit Ko-Li-Tsin, et entassez leurs débris
de distance en distance.
Les bonzes levèrent leurs haches et frappèrent les délicates
sculptures. Une blanche poussière de marbre neigea autour d'eux.
Les assaillants s'étaient dégagés à coups de sabre des liens de soie
qui avaient entravé leur marche; ils s'avançaient avec précaution,
craignant quelque nouvelle embûche.
Un Tao-Sée, plus âgé que les autres, s'approcha de Ko-Li-Tsin.
--Maître, dit-il, je vais sans doute mourir ici; il faut que je
t'apprenne où se cache le précieux trésor de la pagode. Les richesses
qu'il enferme appartiennent maintenant à Ta-Kiang. Pendant son
absence, tu peux les employer à le servir. Écoute donc: dans le socle
de la statue de Kouan-Chi-In une porte s'ouvre sur l'escalier d'un
souterrain....
Une flèche siffla à l'oreille de Ko-Li-Tsin. Le Tao-Sée, frappé à la
tempe, tomba en arrière et mourut sans un cri. Son bras déjà roide
tendait à Ko-Li-Tsin deux clefs d'or.
Le poëte se baissa, prit les clefs de ses mains sanglantes et les cacha
dans sa ceinture.
Les Tigres de guerre avaient gravi l'escalier d'albâtre et hurlaient
au pied de la pagode. Une nuée de flèches s'envola de leurs arcs bien
tendus et vint égratigner les murs de porcelaine, par-dessus la tête
des assiégés. Au même moment, la lune éclaira une avalanche tumultueuse
de pierres et de marbre, dont la blancheur s'ensanglantait dans les
épaules brisées et dans des crânes rompus.
--Bien! dit Ko-Li-Tsin; ils détériorent nos murailles, mais nous
cassons leurs têtes.
Des gémissements se mêlaient aux cris de rage des assaillants.
--Jetez ce qui vous reste de projectiles avant qu'ils soient revenus de
leur frayeur! cria Ko-Li-Tsin.
Une seconde avalanche tomba sur le dos des soldats, inclinés vers leurs
compagnons blessés. Plusieurs ne se relevèrent pas.
Ko-Li-Tsin se pencha et regarda joyeusement le champ de bataille.
--Les Tigres de guerre ont les griffes coupées, dit-il.
Une flèche vint le piquer à l'épaule.
--Et ils mordent mal, ajouta-t-il en arrachant avec ses dents la
flèche, qu'il cracha aux soldats.
--Femelle d'âne! cria le Pa-Tsong à celui qui avait lancé la flèche;
ne tire pas sur celui-là; nous avons ordre de le prendre vivant. Le
bourreau se chargera de lui. Mais enfonçons les portes et escaladons
les murs.
Les Tigres de guerre se ruèrent sur la pagode; des coups de hache
ébranlèrent les portes en bois de fer, et les parois du monument se
couvrirent de corps agiles qui, s'accrochant aux saillies des colonnes,
montaient rapidement.
Ko-Li-Tsin était anxieux.
--Nous n'avons plus rien à leur jeter, disait-il.
Il regarda autour de lui: il ne vit que les colossales statues dorées
des Dieux, immobiles, de loin en loin, sur des piédestaux incrustés de
turquoises.
Les portes craquaient lugubrement. On entendait la respiration
haletante des soldats qui approchaient. Le poëte regarda les Dieux
tranquilles: il semblait leur demander conseil. Tout à coup il s'élança
vers l'un d'eux, et, oubliant ses blessures, le poussa violemment des
mains et des genoux. Le Dieu s'inclina vers l'ennemi, lui montrant sa
large face souriante, puis, bloc terrible détaché de son piédestal,
s'abattit pesamment, et les corps qu'il rencontra furent aplatis sur
les dalles de marbre.
--Ah! ah! cria Ko-Li-Tsin aux bonzes, le Ciel nous vient en aide!
Suivez mon exemple. Vous n'avez plus de pierres? jetez des Dieux aux
soldats de l'empereur.
Les bonzes s'arc-boutèrent aux socles des statues et bientôt de mainte
partie de l'édifice descendit une masse énorme et brillante.
Les soldats restaient atterrés sous cette pluie formidable de Dieux
d'or. Le plus profond silence régnait parmi eux. Aucun gémissement ne
s'élevait, car ceux qui étaient atteints ne criaient plus.
Cependant, après quelques instants d'effroi, les Tigres de guerre
reprirent courage, recommencèrent l'ascension, et bientôt des
mains s'accrochèrent aux rebords de la terrasse. Les premières
furent abattues à coup de haches; mais un soldat mit le pied sur
la plate-forme. Un bonze, s'élançant vers lui, l'enlaça; ils
luttèrent quelques minutes au bord de la terrasse; puis, s'entraînant
mutuellement, roulèrent ensemble sur les piques aiguës des Tigres de
guerre. D'autres soldats succédèrent au premier, et Ko-Li-Tsin, appuyé
à la muraille, se disait: «Je suis à bout.» Ses blessures, aggravées
par la fatigue, saignaient. Il sentait ses forces et sa vie s'en aller
avec son sang; ses yeux troublés ne distinguaient plus les bonzes des
guerriers impériaux. Alors une voix tremblante, la voix de Yu-Tchin,
dit à son oreille: «Tes amis sont sauvés; ils courent dans la plaine.»
--Ah! dit Ko-Li-Tsin en fermant les yeux.
Il entendit encore les cris de triomphe des Tigres de guerre et les
soupirs des bonzes égorgés. Puis il s'évanouit entre les bras des
soldats qui le chargeaient de chaînes.
CHAPITRE XII
L'HÉRITIER DU CIEL
La lune monte vers le cœur du ciel
nocturne et s'y repose amoureusement.
Sur le lac lentement remué, la brise du
soir passe, passe, repasse en baisant
l'eau heureuse.
Oh! quel accord serein résulte de l'union
des choses qui sont faites pour s'unir!
Mais les choses qui sont faites pour
s'unir s'unissent rarement.
La nuit emplissait la Salle du Repas Auguste lorsque Yo-Men-Li,
cachée dans les longs plis de la nappe de satin, se réveilla de son
évanouissement.
--Où suis-je? dit elle en regardant avec effroi l'obscurité. Dans un
affreux cachot, sans doute.
Elle tâta le sol, en craignant de poser la main sur une boue humide ou
sur quelque reptile flasque. Elle sentit la fraîcheur lisse des dalles
d'albâtre et de la soyeuse étoffe qui traînait à terre.
--Que s'est-il passé? dit-elle. L'empereur était sur son trône de
bronze. Calme, il rêvait. Moi, je l'ai frappé d'un sabre aigu. J'avais
du sang dans les yeux; j'avais peine à voir clair. Le Fils du Ciel
s'est levé avec un effroyable fracas d'orage; j'ai pensé que le
tonnerre venait défendre l'empereur. Mais ensuite je ne me souviens
pas. Pourquoi ne m'a-t-on pas enchaînée? Pourquoi ne m'a-t-on pas tuée?
Ah! s'écria-t-elle en se levant brusquement, j'ai entendu le mandarin
demander grâce. Le mandarin nous a sans doute trahis. Il faut que
j'avertisse Ta-Kiang. Il faut qu'il fuie.
Elle fit quelques pas, les bras étendus.
--Hélas! dit-elle, comment se diriger, aveugle, dans un lieu inconnu?
Tout à coup elle poussa un cri étouffé, se rejeta en arrière, puis
demeura immobile; les rapides battements de son sang faisaient à ses
oreilles comme un bruit de pas lointains. Qu'avait-elle donc vu? Sur
le sol, une chose informe, phosphorescente, brillait sans éclairer. Et
Yo-Men-Li fixait sur cette chose un regard plein d'épouvante.
--Me voilà redevenue une enfant sans courage, dit-elle. J'ai peur, je
n'ai plus mon cœur de jeune garçon, je suis une femme qui tremble pour
sa vie inutile, et j'oublie Ta-Kiang. Au lieu de courir le prévenir du
péril, je reste ici sans souffle. Peut-être dans ce moment des soldats
se dirigent vers sa retraite; ils vont l'arrêter, le tuer. Oh! quand je
devrais mourir, je vaincrai cet effroi qui me glace.
Yo-Men-Li se précipita sur la chose luisante et y posa les mains;
elle faillit s'évanouir en sentant des écailles humides et froides;
cependant elle ne retira pas ses doigts.
--Si c'est un monstre venu de l'empire des Ye-Tioums, qu'il me dévore
tout de suite, pensa-t-elle.
Mais soudain elle s'écria:
--C'est le poisson coupable, le complice de mon crime!
Et elle se recula vivement; mais le plat d'or que son pied heurta
rebondit sur les dalles et un bruit métallique éclata dans l'obscurité.
Yo-Men-Li s'enfuit, égarée.
--Je veux sortir de cette salle, soupira-t-elle, car toutes les
terreurs y habitent.
Elle atteignit la muraille et chercha frénétiquement une issue; un
lourd rideau s'écarta sous sa main; palpitante, elle se précipita hors
de la Salle du Repas Auguste.
Une clarté presque insensible emplissait la chambre où Yo-Men-Li venait
d'entrer; c'était une lumière vague, indécise, n'éclairant rien, mais
blanchissant doucement l'obscurité; on eût dit de la neige sous une
nuit noire: la lune s'était levée et caressait faiblement les fenêtres
où s'enchâssaient entre des nervures d'or des coquillages nacrés aux
pâles transparences.
Yo-Men-Li avança d'un pas ferme; mais le claquement de ses semelles sur
le sol lui fit peur.
--S'il y avait des hommes dans cette chambre, pensa-t-elle, des hommes
endormis qui s'éveilleraient brusquement! oh! combien leur effroi
serait moins violent que le mien!
Elle retint son souffle et marcha lentement. Parfois elle frôlait
le ventre rebondi d'un grand vase de porcelaine ou le rebord d'une
balustrade de laque. Soudain le bruit de ses pas s'éteignit; elle
foulait un épais tapis de fourrures: sans s'en apercevoir elle
avait pénétré dans une autre salle. Elle s'arrêta, épouvantée: elle
voyait de toutes parts, dans les murailles, des yeux flamboyants qui
la regardaient avec courroux; on eût dit d'une troupe innombrable
d'affreux oiseaux aux prunelles lumineuses, perchés sur des buissons
noirs.
Yo-Men-Li cacha son visage dans sa main.
--J'ai versé le sang du Ciel, murmura-t-elle; j'ai vu sur la poitrine
auguste une larme rouge au milieu des pierreries; voici les Pou-Sahs
terribles qui demandent vengeance. Oh! Ta-Kiang! Ta-Kiang!
Pour calmer son cœur elle pensa au fier regard et au front superbe de
celui qu'elle adorait.
Elle releva la tête; les yeux dans les murailles brillaient toujours.
Cependant elle vit un large espace complètement noir. Baissant les
paupières et étendant les mains, Yo-Men-Li se dirigea rapidement
vers lui. C'était une porte. La jeune fille en écarta les draperies
moelleuses, puis elle resta immobile sur le seuil.
La lune éclatait, bleue et claire, de l'autre côté du rideau; mais ce
n'était pas une chambre qu'elle éclairait; c'était un lac. Yo-Men-Li
vit distinctement des roseaux et des bambous se refléter dans l'eau
pure, des saules fins y tremper leurs branches, et des nénuphars
entr'ouvrir leurs coupes blanches à sa surface. Plus loin elle vit
un pont léger qui se courbait; et, auprès des rives, des cormorans
dormaient, un pied dans l'eau.
--Il me faudra donc revenir en arrière et traverser de nouveau ces
salles effrayantes, dit Yo-Men-Li avec désespoir.
Elle tourna la tête et vit les yeux farouches qui brillaient comme des
étoiles rouges.
--Oh! non; j'aime mieux mourir tout de suite.
Laissant retomber la draperie, elle descendit la pente de la berge et
avança sa tête, qui se refléta dans l'eau.
--Ta-Kiang! soupira-t-elle.
Et, prise de vertige, elle s'élança, faisant fléchir les roseaux et
tomber de clairs diamants qui roulèrent sur le lac. Mais son pied
rencontra une surface solide. Le lac n'était qu'un vaste miroir, fait
d'acier lumineux.
--Quoi! dit Yo-Men-Li, l'eau elle-même me repousse et la mort ne veut
pas de moi!
Tout affolée par le miracle, elle courait en sanglotant parmi les
roseaux et les bambous de satin.
--Il faut pourtant que je sorte du palais! s'écria-t elle en s'arrêtant
subitement; il s'agit bien de mourir inutile et criminelle! Il faut
sauver Ta-Kiang: ma vie n'est pas à moi.
Elle se dirigea, haletante, vers le petit pont d'albâtre découpé et
monta quelques marches où se tordaient des branchages de corail aux
fleurs de topaze.
--J'arriverai peut-être dans le jardin impérial, dit-elle.
Elle marcha sans hésitation. Mais, de l'autre côté du pont, elle se
retrouva dans l'obscurité. Elle entendit un mugissement sourd, pareil
au murmure d'une cascade lente ou aux vibrations lointaines d'un gong.
--Où suis-je? Hélas! dans le palais encore, et les soldats sont en
marche sans doute, et je n'arriverai pas avant eux, et Ta-Kiang sera
perdu!
Elle se mit à pleurer silencieusement, puis une autre terreur l'envahit.
--Je suis peut-être dans la chambre du Fils du Ciel! Si j'allais le
voir apparaître avec sa poitrine sanglante et son visage terrible! Oh!
je mourrais d'épouvante. Je ne veux pas le voir, l'empereur courroucé.
Elle marcha rapidement devant elle. Ses pas légers éveillaient un bruit
lourd et profond. Yo-Men-Li crut que toute une armée de guerriers
aux cuirasses de bronze s'était levée derrière elle. Elle poussa un
cri d'agonie et se mit à courir, éperdue, au milieu du tumulte qui
grossissait formidablement.
Soudain, en face d'elle, un rideau s'écarta, laissant passer un flot
de clarté. Éblouie, la jeune fille chancela. Elle allait tomber sur le
rude sol, lorsqu'un bras rapide la saisit et l'emporta.
Quelques instants après, le front baigné d'eau parfumée, le corps
enveloppé de fourrures et enfoncé dans des coussins, Yo-Men-Li ouvrit
ses yeux encore voilés de larmes et les promena lentement autour d'elle.
Elle se trouvait dans une chambre somptueuse, qu'éclairaient quatre
lampes de porphyre posées sur des trépieds de bronze. Les murs, jusqu'à
la moitié de leur hauteur, étaient revêtus d'une épaisse couche de
laque noire où mille réseaux d'or formaient des cadres irréguliers, et,
dans ces cadres, des tortues à la carapace couleur d'azur traînaient
de longues queues en fils d'argent, des grues aux pieds grêles
poursuivaient des mouches d'émeraude, des oisillons aux ailes écartâtes
serraient dans leurs griffes d'or des branches transversales. Et des
jonques passaient sur des lacs bleus, et des guerriers grimaçaient
devant des tigres furibonds. La partie supérieure des murailles
était voilée d'un satin pur où des broderies éclataient. Au plafond
s'entre-croisaient bizarrement des poutres rouges, vertes, dorées.
Yo-Men-Li vit encore, sur un socle de jade vert, deux chiens monstrueux
en cuivre jaune; debout sur leurs pattes de devant, la tête entre les
pattes, montrant deux gros yeux de porcelaine, la queue hérissée en
un fantastique panache, ils soutenaient sur leurs pattes de derrière
une large étagère où bruissaient lumineusement de grandes coupes d'or
pleines de pierreries. Entre des portes fermées de lourdes draperies,
d'immenses vases de porcelaine renflaient leurs flancs polis; enfin,
au milieu de la chambre, une table de laque rouge déroulait ses formes
rares. Elle semblait une ceinture de brocart écarlate qui, laissant
à terre un de ses bouts ployé, se lèverait comme un serpent, puis,
formant un angle brusque, s'étendrait horizontalement pour redescendre
bientôt, et enfin remonter en deux degrés d'escalier dont le dernier,
restant suspendu, se terminerait par l'enroulement de l'autre bout de
la ceinture. Sur le plus haut degré était posé un vase où trempaient de
larges pivoines, sur l'autre un plat chargé de fruits mûrs; la tablette
horizontale portait une pierre à broyer, un bâton d'encre, les Quatre
Livres et un porte-pinceau taillé dans une pierre fine.
Yo-Men-Li regardait vaguement, sans se rendre compte de ce qu'elle
voyait. L'atmosphère doucement tiède de la chambre l'engourdissait.
Elle était couchée sur le banc d'honneur; près d'elle une grande
cigogne d'argent laissait pendre de son bec deux lanternes de verre
dépoli. La jeune fille, toujours effrayée, considérait ce grand oiseau.
--Es-tu bien ou mal, pauvre petite? dit une voix à ses pieds. Tu étais
si froide tout à l'heure que je t'ai crue morte pour toujours.
Yo-Men-Li tressaillit et baissa la tête vers un jeune homme accroupi
non loin d'elle et qui lui souriait.
--Qui es-tu? dit-elle, tremblante.
--Est-ce que je te fais peur? dit le jeune homme d'une voix douce. Je
suis le prince Ling, quatrième fils du grand Kang-Si, et je n'ai pas le
cœur cruel.
--Le fils de Kang-Si! s'écria Yo-Men-Li, en mettant ses mains sur ses
yeux.
--Tu ne veux pas me voir? dit le prince en se dressant. Kang-Si est
un empereur glorieux et bon. Pourquoi ne veux-tu pas voir le fils de
Kang-Si?
La jeune fille leva sur lui ses beaux yeux sauvages et humides. Le
prince Ling paraissait n'avoir pas plus de dix-sept ans. Son visage
à l'ovale pur était olivâtre et limpide. Ses longs yeux, pleins de
passion, étincelaient fièrement. Sa bouche ressemblait aux pêches
d'automne. Il portait une robe de satin jaune brodée d'or, et le Dragon
Impérial ouvrait ses ailes sur sa poitrine.
--Mais toi-même, qui es-tu, cher petit frère? reprit le prince, qui
regardait en souriant les vêtements menteurs de Yo-Men-Li. Dis-moi
pourquoi tu es ainsi vêtue, et pourquoi tu étais à cette heure dans la
Salle d'Airain, faisant un tapage si épouvantable? Ne voulais-tu pas me
tuer, comme on a voulu tuer aujourd'hui mon père bien-aimé?
La jeune fille frissonna; mais le prince lui riait si doucement qu'un
peu rassurée, elle pensa: «Il faut cacher l'émoi de mon cœur et user
d'artifice. Ce jeune homme me fera sortir du Palais.»
--Laisse-moi, dit-elle, m'agenouiller devant toi et te rendre l'hommage
qui t'est dû.
--Regarde-moi avec des yeux moins sombres: ainsi tu caresseras mon cœur
plus agréablement que par un salut.
Yo-Men-Li s'était levée, écartant les fourrures qui l'enveloppaient.
--Je dois m'humilier devant l'Héritier du Ciel, dit-elle, devant le
maître futur de l'Empire.
Le jeune homme s'assit sur le banc d'honneur, et, prenant les mains de
Yo-Men-Li, il l'attira près de lui.
--Laisse-moi tenir tes petites mains et parle-moi avec ta douce voix
d'oiseau. Je serai plus honoré que si tu frappais le sol de ton front.
Yo-Men-Li, frémissante, n'osait pas retirer ses mains.
--Tu ne sais donc pas, adorable amie, continua le prince Ling, que
si tu étais entrée ailleurs que chez moi on t'aurait emprisonnée et
torturée pour savoir ce que tu faisais la nuit dans le Palais Sacré?
Je suis bien heureux que le Pou-Sah des rencontres t'ait conduite vers
moi. Dis-moi qui tu es, et je serai plus glorieux qu'un immortel.
La jeune fille essaya de se dégager.
--Grand Prince, dit-elle, je ne dois te parler qu'à genoux.
--Oh! non, dit-il; si tu te mettais à genoux devant moi j'aurais envie
de pleurer, comme si je voyais la claire lune tombée sur la terre. Dis
ton nom, je l'écouterai avec recueillement.
Yo-Men-Li était émue et confuse; jamais on ne lui avait parlé ainsi.
Si Ta-Kiang me disait cela, pensa-t-elle, je mourrais de délices.
L'héritier du Ciel attendait, la regardant tendrement.
--Je suis coupable, dit Yo-Men-Li. J'ai voulu, curieuse et sacrilége,
voir la Ville Mystérieuse. J'ai revêtu les habits de mon jeune frère;
je me suis introduite dans le Palais à la suite d'un cortége; mais,
juste châtiment de mon crime, je me suis égarée dans la nuit effrayante.
--Chère criminelle! dit le prince Ling, en caressant doucement le cou
de Yo-Men-Li, si un autre que moi savait cela, on ferait bien mal à
ce joli cou, pareil au jade laiteux; moi, pour le punir, je vais le
charger d'une lourde chaîne.
Le jeune homme retira de son cou un collier en perles de Tartarie,
et le plaça sur les épaules de Yo-Men-Li. Le collier retombait trois
fois vers la poitrine de l'enfant. Elle était adorable au milieu de
ces fourrures éparses et de ces lueurs de perles, avec son beau visage
inquiet et fier.
Le prince la regardait, stupéfait et ravi.
--Comme tu es belle! disait-il. Je ne peux pas croire que tu sois une
femme. Tu es une rou-li. Tu vas disparaître, te changer en oiseau,
t'envoler et me laisser seul, pour toujours désespéré. Écoute: Mon père
veut que je choisisse des épouses, car j'ai dix-sept ans. Chaque matin
on conduit vers moi des jeunes filles choisies parmi les plus nobles et
les plus belles de l'Empire. Je les regarde avec indifférence. Mon cœur
reste froid, et mon père bien-aimé me réprimande. Je n'ai jamais aimé
aucune femme; mais, ce soir, j'ai choisi mon épouse, et demain, à son
réveil, mon père sera heureux.
--Non! dit Yo-Men-Li avec terreur, non, magnanime prince, je ne puis
être ton épouse: je suis fiancée depuis longtemps.
--A qui? à qui? s'écria le jeune homme en pâlissant. Tu ne peux être
fiancée; tu ne l'es plus, puisque je t'aime! Personne ne viendra
te disputer à moi. Quel est celui qui t'aime? continua-t-il en
fronçant les sourcils, je le tuerai; si tu neveux pas dire son nom,
j'exterminerai tous les jeunes hommes de l'Empire, et quand nous serons
seuls, enfin tu seras libre!
--Je suis fiancée, mais je ne me marierai pas, dit Yo-Men-Li avec un
soupir où il y avait des larmes.
Le prince se méprit sur le sens de cette parole.
--Pardon, dit-il avec un regard plein de soumission suppliante. Je
t'ai parlé durement, à toi! Mais tu me disais des choses cruelles. Tu
seras mon épouse, la seule, entends-tu bien, et, plus tard, je te ferai
impératrice rayonnante, et je t'adorerai sans fin.
--Ta-Kiang, pensait Yo-Men-Li, pourquoi n'as-tu pas le cœur de ce jeune
homme?
Le prince avait les yeux humides et souriait.
--Tu ne souffres plus, au moins? dit-il. Tu es si pâle! Comme tu as
eu peur, pauvre petite, toute seule dans la nuit. Si j'avais su que
tu étais dans le palais! Mais, dis, veux-tu que je te fasse voir
les merveilles de la Ville Rouge? Viens, tu prendras tout ce que tu
trouveras beau. Non, tu ne veux pas. Tu es lasse, veux-tu dormir? Je
mettrai mon bras sous ta tête, et je ne bougerai pas.
--Je veux partir, s'écria Yo-Men-Li en se levant brusquement. Grand
prince, tu es bon; indique-moi la route; fais-moi sortir d'ici!
--Oh! non, dit le prince avec inquiétude; tu ne partiras pas. Ta seule
présence a bouleversé mon âme. Je suis transformé, comme un ciel noir
où se lève la lune. Ne me replonge pas dans l'ombre; je ne pourrai plus
y vivre. Je veux rester éternellement lié à toi, comme la lumière au
soleil.
--Laisse-moi partir, dit Yo-Men-Li, fiévreuse; ma mère mourrait
d'inquiétude en ne me voyant pas revenir; mon père me tuerait à mon
retour, et ma mémoire serait déshonorée!
--Non; car demain des envoyés glorieux iront dire à tes parents que tu
vas être l'épouse du prince Ling.
--Nous ne nous sommes pas rencontrés selon
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