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Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8

by J.-B.-J. Champagnac · French · Gutenberg #46683 · 442,363 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8
    
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Title: Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8

Author: J.-B.-J. Champagnac


        
Release date: August 25, 2014 [eBook #46683]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/46683

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        the Online Distributed Proofreading Team at
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUE DU CRIME ET DE L'INNOCENCE, TOME 1/8 ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.

Il y a un problème de numérotation de pages dans ce projet. Après
renseignement pris auprès la Bibliothèque Nationale, il s'avère que
«le document numérisé visible dans Gallica est conforme au document
papier cote F-31228: dans l'exemplaire papier, on passe également de
la page 384 (comportant en bas de page la mention «Fin du premier
volume»), à la page 393 (qui est le début de la table du premier
volume).»

Cette numérotation a été préservée.




    CHRONIQUE
    DU CRIME
    ET
    DE L'INNOCENCE.




    IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,
    rue de la Harpe, n. 90.




    CHRONIQUE
    DU CRIME
    ET
    DE L'INNOCENCE;


  Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens, Assassinats,
    Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en France, depuis le
    commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, disposés dans l'ordre
    chronologique, et extraits des anciennes Chroniques de l'Histoire
    générale de France, de l'Histoire particulière de chaque province, des
    différentes Collections des Causes célèbres, de la Gazette des
    Tribunaux, et autres feuilles judiciaires.


    PAR J.-B. J. CHAMPAGNAC.


    Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.
      C. DELAVIGNE, _École des Vieillards_.


    Tome Premier.


    Paris.

    CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE, PLACE SORBONNE, No 3.

    1833.




AVANT-PROPOS.


«Aimer à lire, disait Montesquieu, c'est faire un échange des
heures d'ennui, que l'on doit avoir en sa vie, contre des heures
délicieuses.»

Cette pensée de l'un des plus puissans génies du dernier siècle ne
saurait rencontrer beaucoup de contradicteurs dans le nôtre. La
lecture est devenue une des passions de notre époque. On en peut
juger, non seulement par les feuilles sans nombre et de toute espèce
qui alimentent périodiquement le public, mais encore par cette foule
de livres nouveaux qui semblent se disputer une petite place sur
les façades de nos cabinets littéraires, comme les tableaux de nos
artistes au salon.

Toutefois, parmi toutes ces productions nouvelles, objets de
l'empressement général, il est des genres privilégiés qui attirent
plus particulièrement l'attention, et que l'on recherche avec une
sorte de friandise. La lecture a ses modes changeantes, comme la
toilette; du temps de madame de Sévigné, on se laissait _prendre
comme à la glu_ par les romans de la Calprenède; on se plaisait
aux sentimens exaltés et aux grands coups d'épée des héros de
mademoiselle de Scudéry. Les mœurs de la licencieuse Régence firent
éclore en foule des livres licencieux comme elle. Les ouvrages
philosophiques leur succédèrent, et dès lors, l'instruction gagnant
de proche en proche, les lectures instructives ramenèrent la nation
aux choses sérieuses de la vie. Au commencement de ce siècle, les
victoires de l'empire et son inexorable censure imposèrent un pénible
régime à la classe des lecteurs: grâce aux bulletins de nos armées
triomphantes, il fallait, à toute force, ne se repaître que de gloire.

Aujourd'hui, convenons-en, c'est toute autre chose; jamais revanche
ne fut si complète; nous nous dédommageons largement de notre longue
abstinence. Mais le goût du public a changé. Le genre qu'il aime,
qu'il affectionne par-dessus tout, c'est l'horrible, genre à part,
que d'Arnaud-Baculard, il y a soixante ans, voulait impatroniser sur
la scène française, et qu'il regardait comme une source d'intérêt
non moins féconde que la terreur et la pitié classiques. Que
demande-t-on à présent à la lecture comme au théâtre? De fortes
secousses nerveuses, des palpitations quasi-anévrismales, des
émotions spasmodiques; on se plaît à passer par tous les effrayans
prestiges du galvanisme; on veut des peintures sanglantes jusqu'à
l'horreur, des caractères monstrueux jusqu'au dégoût; et, comme
le disait dernièrement un journal: «Depuis quelques années, nous
avons une soif croissante de connaître l'histoire des crimes et des
calamités humaines.»

C'est dans le but de répondre à cette nécessité du moment, c'est dans
l'espoir de plaire à la majorité des lecteurs, que nous publions
la CHRONIQUE DU CRIME ET DE L'INNOCENCE. Il nous a paru curieux,
intéressant, et même instructif, de présenter, comme dans un vaste
panorama, les actions les plus criminelles dont la France fut le
théâtre.

C'est un spectacle bien affreux sans doute, mais aussi bien digne
de réflexion, que celui du crime dans toutes ses métamorphoses les
plus hideuses, tour-à-tour et quelquefois en même temps assassin,
empoisonneur, incendiaire, parricide; tantôt échappant, comme un
Protée, à toutes les investigations de la justice; tantôt faisant
tomber sur l'innocence le glaive de la loi levé sur lui; trop souvent
même assez audacieux pour venir siéger parmi les juges.

Le titre détaillé de notre ouvrage fait suffisamment connaître
la marche que nous avons suivie. C'est l'histoire à la main, que
nous avons rédigé toute la portion de notre travail qui traite des
temps reculés. Quelques vieilles chroniques, l'histoire générale
de France, l'histoire particulière de chaque province, celle d'un
grand nombre de villes, des mémoires historiques, telles sont les
principales mines que nous avons exploitées. Ce n'est pas que
nous ayons la prétention d'avoir tout mentionné. Plus d'une fois
l'absence totale de détails nous a forcé de négliger des faits
susceptibles d'être de notre domaine. Dans ces temps d'ignorance
et de barbarie, on n'enregistrait pas, comme à présent, presque
jour par jour, les actions des hommes; souvent dans les chroniques
et autres monumens historiques de ces siècles de rouille, les
événemens sont à peine indiqués sommairement; encore n'est-il jamais
mention que des hommes du plus noble lignage. L'histoire alors,
essentiellement aristocratique, écrite par des moines, courtisans
intéressés du pouvoir et de la richesse, privée d'ailleurs du secours
de l'imprimerie, ne tenait note que des faits et gestes des nobles
seigneurs, qui étaient tout dans la nation, et gardaient le silence
sur ce qui concernait les gens du peuple, qui n'étaient rien. C'est
pourquoi, ne pouvant avoir prise que sur ces hauts personnages, nous
nous sommes attachés à eux, comme aux représentans de leur époque.

Mais, à partir du dix-septième siècle, l'abondance des matériaux,
progressivement croissante, nous a mis plus à l'aise. Les divers
recueils de _causes célèbres_ nous ont ouvert une source féconde. La
collection de Gayot de Pitaval, celle de Richer, celle de Dessessarts
et plusieurs autres du même genre ont été fouillées avec soin. Rien
de ce qu'elles offrent de curieux, d'extraordinaire, de monstrueux,
n'a été omis. Plus occupés des faits que des procédures auxquelles
ils ont donné lieu, nous les avons dégagés des plaidoiries et des
dissertations juridiques qui les étouffaient et qui embarrassaient la
marche du récit. Enfin nous avons fait tous nos efforts pour donner
à nos analyses une forme piquante et dramatique, sans altérer la
vérité.

L'ordre chronologique généralement adopté pour cet ouvrage, comme
plus favorable au déroulement du tableau moral que nous voulions
présenter, n'a pas toujours été scrupuleusement observé. On y a
dérogé quelquefois, quand l'intérêt et la variété le demandaient,
mais en veillant toujours à ce qu'il n'y eût jamais confusion entre
les diverses périodes de la monarchie.

Quant aux nombreux emprunts que nous avons faits pour
l'enrichissement de notre CHRONIQUE DU CRIME, il ne nous serait
nullement pénible de les signaler. C'est quelquefois un moyen sûr de
se donner à bon marché un air tout poudreux d'érudition. Mais notre
livre n'ayant d'autre ambition que d'offrir une lecture intéressante,
nous n'avons pas cru devoir le hérisser de notes et de renvois. Un
_index_ sommaire, placé à la fin de l'ouvrage, mentionnera les livres
qui nous ont été le plus utiles, et décèlera par conséquent les
sources de nos larcins.

Mais, dira-t-on peut-être, à quoi bon exhumer tant de forfaits et
tant d'horreurs? Pourquoi ne pas les laisser enfouis? Ne doit-on
pas craindre que cette lecture n'exerce une funeste influence sur
quelques esprits faibles ou enclins au mal?

A quoi bon, répondrons-nous, l'histoire du Bas-Empire, long et
monotone récit d'assassinats, d'empoisonnemens, de strangulations?
A quoi bon l'histoire de tous les peuples d'Europe, au moyen-âge,
époque si riche en atrocités, si savante en barbaries? A quoi bon
ce livre, première lecture de l'enfance, _l'Ancien Testament_, qui
débute presque par le meurtre d'Abel; qui montre Joseph vendu par ses
frères prêts à l'assassiner; qui narre les impudicités de plusieurs
rois cruels, et les massacres de tant de nations innocentes?

Notre livre mériterait sans doute la réprobation universelle, si, par
une inspiration satanique, nous cherchions, comme on ne le fait que
trop souvent sur certains théâtres, à plaisanter cruellement avec les
droits les plus sacrés de la nature, à badiner avec les violations
faites aux lois de la société. Mais la _Chronique du Crime_ est d'un
bout à l'autre une protestation contre le crime. Le vernis odieux
dont nous avons colorié tout forfait, le détail des punitions qui les
accompagnent presque toujours, prouvent assez que nous avons pris à
tâche d'inspirer de l'horreur pour tout ce qui est criminel. N'est-ce
pas implicitement faire le plus bel éloge de la vertu?

En dire davantage sur ce sujet, ce serait prêcher de vieux convertis.
Si, malgré nos bonnes intentions, nous sommes coupables en quelque
point, nous avons le public pour complice et pour instigateur; c'est
lui, c'est son goût dominant qui nous a fait concevoir l'idée de cet
ouvrage; et, comme nous l'avons aussi pour juge, nous osons compter
sur sa bienveillante indulgence.




CHRONIQUE

DU CRIME

ET

DE L'INNOCENCE.




FRÉDÉGONDE ET BRUNEHAUT.


Les premiers temps de notre vieille monarchie française ne furent
que trop tristement féconds en forfaits et en cruautés, déplorables
fruits de l'ignorance et de la barbarie qui régnaient alors.
L'histoire des cours de cette époque (on n'écrivait pas celle des
peuples) n'offre, en masse, qu'un tissu d'horribles atrocités,
rapportées vaguement, sans détails et presque toujours avec
partialité. De tels récits, fatigans par leur affreuse monotonie,
n'inspireraient que de l'horreur sans intérêt. Toutefois, deux
figures terribles, imposantes, apparaissent avec un sombre éclat au
milieu de toutes ces scènes de meurtre et de carnage, et doivent
fixer l'attention. Frédégonde et Brunehaut ou Brunichilde, toutes
deux reines, toutes deux rivales de gloire, d'ambition et de crimes,
représentent, pour ainsi dire, leur siècle, et tiennent avec
Clovis la plus grande place dans nos premières chroniques. Il leur
appartient donc de figurer en première ligne dans ce livre d'horreurs.

Frédégonde, femme ambitieuse, belle, fière, adroite et dissimulée,
qui à toutes les grâces de son sexe joignait la volonté d'un tyran,
l'esprit d'un rhéteur et le courage d'un homme, commença sa carrière
par supplanter la reine Andovère, femme de Chilpéric, et en la
faisant reléguer dans un monastère.

Sigebert, frère de Chilpéric et roi d'Austrasie, avait épousé la
belle Brunehaut, fille d'Athanagilde, roi des Visigoths. Chilpéric,
sachant que cette princesse avait apporté de grands biens à son
frère, feignit d'abandonner Frédégonde, afin d'épouser Galsninde,
sœur de Brunehaut. Cette femme infortunée quitta sa patrie; belle
mais triste et baignée de pleurs, elle fit son entrée en France sur
un char d'argent traîné par des taureaux blancs. Le cruel Chilpéric
lui jura d'éternelles amours, mais bientôt cette princesse fut
trouvée étranglée dans son lit. A cette mort inattendue, la cour de
Chilpéric fut indignée et tous les yeux accusèrent Frédégonde qui se
rassurait en pensant que le roi était son complice.

Dès ce moment, Brunehaut rêva la vengeance. Aussi belle que
Frédégonde, elle avait, comme elle, une énergie peu commune à son
sexe; si, plus tard, elle l'égala en cruauté, il faut peut-être
en chercher la cause dans le malheur qui bouleversa sa destinée.
Entourée d'ennemis qu'elle abhorrait, sa haine la rendit barbare et
elle franchit tous les degrés du crime.

Cependant Chilpéric, poussé par l'avidité, se jeta sur les terres
de Sigebert, alors triomphant hors de France. Ce dernier reparut,
repoussa son frère et lui pardonna; trait sublime à cause des temps.
Mais Chilpéric, étranger à la bonne foi, viola la paix à plusieurs
reprises et fut vaincu et pardonné autant de fois par son frère.
Enfin, Chilpéric, ayant lassé sa patience, est obligé de se renfermer
dans Tournai avec sa famille. Il courait le plus grand danger.
Sigebert, partout vainqueur, assiégeait Tournai; mais Frédégonde
que rien ne pouvait effrayer, plus audacieuse, surtout depuis que
Chilpéric avait osé la proclamer reine, séduisit par ses charmes et
ses promesses deux habitans de Tervana, et leur donna une mission
digne d'elle, celle d'assassiner Sigebert. Quelques heures après
l'attentat était consommé.

Ce crime délivra Tournai et fit rentrer Chilpéric dans ses
possessions. Il envoya aussitôt à Paris des satellites pour y
arrêter Brunehaut et son jeune fils, héritier de l'Austrasie. Un des
officiers de cette reine parvint à sauver son enfant de sa prison,
et, le descendant du haut des remparts dans une corbeille de jonc, il
arriva, par des chemins détournés, dans la ville de Metz où il fit
proclamer cet héritier de Sigebert.

Chilpéric et Frédégonde revinrent à Paris, où était encore Brunehaut.
Cette reine dans les fers, n'en était que plus séduisante. Chilpéric
avait un fils de la reine Andovère, appelé Mérovée. Ce prince vit
Brunehaut, l'aima, en fut aimé; cet amour fut malheureux. Le jeune
Mérovée poursuivi par les gardes de Frédégonde et craignant de tomber
entre les mains de cette forcenée, mit fin à ses jours. Des trois
fils de la reine Andovère, il ne restait plus que le jeune Clovis,
désormais l'obstacle unique aux projets ambitieux de Frédégonde, qui
portait dans son sein l'espérance d'un héritier auquel elle réservait
en secret la couronne.

Grégoire de Tours raconte que le jeune Clovis ayant parlé
indiscrètement sur la conduite de sa belle-mère, elle s'en plaignit
au roi qui fit désarmer et couvrir de haillons ce jeune prince.
Conduit en cet état vers Frédégonde, cette marâtre impitoyable
ordonna à ses gardes de le massacrer, puis publia qu'il s'était tué
lui-même, et le fit enterrer sous la gouttière d'une chapelle; mais
craignant ensuite que le corps ne fût découvert et qu'on ne lui fit
des obsèques honorables, elle ordonna l'exhumation du cadavre et
le fit jeter dans la Marne. Cet assassinat fut commis à Noisy près
Nogent-sur-Marne, dans une maison de campagne que Chilpéric habitait
souvent avec sa cruelle Frédégonde.

Un pêcheur, en retirant ses nasses sur les bords de la rivière,
trouva le corps du malheureux prince. Il reconnut le fils des rois
aux longues tresses de sa chevelure, et couvrit ses restes d'un peu
de gazon.

La fureur de Frédégonde n'était point assouvie par la mort des
fils d'Andovère; la vie de cette reine l'importunait, quoiqu'elle
s'achevât tristement au fond d'un cloître; elle la fit étrangler, et
livra sa fille Basine aux désirs odieux d'une horde de satellites,
afin de flétrir à jamais cette jeune princesse.

Frédégonde ne borna pas là ses coups. Noisy fut encore le théâtre
d'un autre crime. Chilpéric, avant de partir pour la chasse,
étant venu voir la reine qui achevait sa toilette et avait le dos
tourné, la frappa légèrement d'une houssine qu'il tenait à la main.
Frédégonde, le prenant pour un seigneur, nommé Landry, avec qui elle
entretenait une liaison adultère, s'expliqua de manière à ne laisser
à son mari aucun doute sur sa conduite. Chilpéric se retira, et
partit pour chasser dans les bois de Chelles aujourd'hui forêt de
Bondi, où il fut assassiné par les ordres de Frédégonde qui redoutait
les effets de sa colère.

Le cadavre de ce monarque fut trouvé dans la forêt, où
l'abandonnaient aux corbeaux ceux qui avaient été ses courtisans
et ses flatteurs. Ce crime excita l'horreur et l'indignation, mais
Frédégonde aussi adroite que scélérate, eut l'art d'apaiser les
esprits, gouverna au nom de son jeune fils Clotaire et reprit chaque
jour une attitude plus menaçante; mais ses habitudes de crimes la
suivaient partout; elle voulut faire assassiner Gontran, lui tendit
des embûches, aposta des meurtriers. Celui-ci, pour se mettre à
l'abri de ses coups, l'exila près de la ville de Rouen, où l'évêque
Prétextat, ami dévoué de Brunehaut, périt bientôt sous les coups
dirigés par elle. Frédégonde, outrée de voir chaque jour ce prélat,
se fait un complice, et le dispose si bien que ce forcené frappe
Prétextât à l'autel même où il célébrait les saints mystères au
milieu des fidèles. Tandis qu'on l'emportait mourant dans sa demeure,
Frédégonde osa se mêler à la multitude consternée; et cachant le
forfait sous l'audace, elle demanda quel bras avait répandu le sang
qu'elle voyait; alors l'évêque, couvert de ses habits sacerdotaux que
souillait le meurtre, se souleva avec effort, et regardant fièrement
Frédégonde, il lui dit: «Athalie, ne reconnais-tu pas à ma blessure
la main qui a tué les rois?» Voyant qu'elle feignait de ne pas le
comprendre, il lui rappela tous ses attentats; mais elle l'entendit
sans s'émouvoir, et s'étonna seulement qu'un coup si bien frappé le
laissât parler plus long-temps. Prétextat rendit bientôt le dernier
soupir, et Frédégonde s'en revint avec tranquillité. Un seigneur,
ami de Prétextat, irrité plus que tous les autres spectateurs,
la suivit jusque dans son palais, en l'accablant de reproches et
d'imprécations. Frédégonde vint à lui, le séduisit en peu de paroles
et le fit asseoir tout enchanté à sa table où elle lui versa avec
grâce une coupe de vin empoisonné qui le fit mourir à l'instant.
Cependant il lui faut des victimes moins vulgaires, c'est pour
Childebert, Brunehaut et Gontran, qu'elle prépare pendant la nuit des
sucs mortels.

Elle chargea un ecclésiastique d'aller assassiner la reine Brunehaut.
Le projet de cet émissaire ayant été découvert, il fut battu de
verges par ordre de Brunehaut, et de retour auprès de Frédégonde,
cette dernière lui fit couper un pied et une main. Ainsi, puni pour
avoir tenté le crime, il le fut encore plus gravement pour ne l'avoir
pas consommé. Grégoire rapporte que Frédégonde avait un clerc ou
ecclésiastique au rang de ses domestiques, et qu'elle s'en servait
pour assassiner ses ennemis. Le même historien l'accuse d'avoir tenté
d'étrangler sa fille Rigonthe; voici comment il rapporte le fait: Ces
deux princesses vivaient entre elles en fort mauvaise intelligence;
toujours en querelle, elles se battaient à coup de poings. Un jour,
la mère, battue, dit à Rigonthe: «Fille, pourquoi me maltraites-tu?
Voilà les richesses que ton père a mises à ma disposition; prends-les
et fais-en ce que tu voudras.» Elle entre dans un cabinet, ouvre un
coffre, en tire divers ornemens précieux; puis elle dit à sa fille:
«Je suis lasse; tire toi-même de ce coffre tout ce qu'il contient.»
Rigonthe se penche dans l'intérieur du coffre; aussitôt la mère en
fait tomber le couvercle sur le cou de sa fille, le presse avec
effort, l'étrangle, de sorte que les yeux de la patiente étaient
près de lui sortir de la tête. Une des suivantes de Rigonthe voyant
le danger, s'écrie: «Au secours! accourez vîte! on étrangle ma
maîtresse; c'est sa mère qui l'étrangle!» On accourt, on enfonce
les portes du cabinet, on délivre Rigonthe près d'expirer. Cette
scène fut suivie de plusieurs autres semblables. Ces deux princesses
s'injuriaient, se battaient continuellement, et leur animosité avait
pour cause les débauches de Rigonthe.

Après la mort de Gontran qui mourut de mort naturelle, chose
étonnante pour un ennemi de Frédégonde, Childebert, fils de
Brunehaut, arma de concert avec sa mère, contre ce monstre couronné.
Mais Childebert fut vaincu et mourut peu après. Brunehaut se saisit
avidement de la tutelle de ses enfans, méditant toujours de se venger
de son ennemie. Ses longs malheurs et les crimes toujours nouveaux
de Frédégonde, avaient tellement aigri son cœur, naguère pur et
généreux, qu'elle y sentait fermenter les fureurs de l'ambition et de
la vengeance; elle s'était insensiblement dégoûtée de la vertu, et
les assassins commençaient à lui paraître de bons serviteurs.

Elle rassembla les troupes de ses deux petits-fils et les deux armées
se rencontrèrent à Luco-Fao, marchant toutes les deux sous les
ordres de leurs reines. La victoire se déclara pour Frédégonde et peu
de temps après, cette femme, qui avait répandu le sang d'une famille
entière de rois, qui avait payé tant de meurtres et distribué tant de
poisons, mourut, sans remords, paisiblement, dans son lit.

Clotaire, son fils, hérita de toute sa haine pour Brunehaut, et
celle-ci reporta sur lui celle qu'elle avait jurée à Frédégonde. Elle
mène contre lui Théodebert et Thierry, ses petits-fils, le bat à
plusieurs reprises, et resserre son royaume en d'étroites limites.

Brunehaut était devenue si dure, si impérieuse, que la cour de
Théodebert, où elle résidait, était révoltée de ses injustices et de
ses excès. Un matin, les seigneurs austrasiens l'ayant surprise dans
son palais, lui commandèrent de quitter sa parure et de prendre des
vêtemens grossiers, et la conduisirent en cet état aux frontières de
l'Austrasie et de la Bourgogne, et là, l'abandonnèrent seule. Elle
fut recueillie par un pâtre, qui lui donna asyle dans sa chaumière.
Brunehaut passa la nuit au coin de son foyer, et le lendemain se fit
conduire à Châlons, où son fils Thierry, roi de Bourgogne, la reçut
en mère et en reine.

Brunehaut chercha de nouveau à s'emparer des rênes du gouvernement,
et, selon quelques historiens, elle endormit Thierry sur le trône
dans les langueurs de la mollesse et de la volupté et s'offrit à
lui parée pour l'inceste. Quoiqu'il en soit, elle alluma la guerre
entre Thierry et Théodebert, qui l'avait laissé chasser de sa cour.
Théodebert fut vaincu, et s'étant retiré dans Cologne, les citoyens
de cette ville, assiégés par Thierry, voulant s'épargner les horreurs
d'un long siége, jetèrent par-dessus leurs murailles la tête de
Théodebert, qui vint rouler aux pieds de son frère. Les enfans de ce
prince infortuné étant tombés entre les mains de leur oncle Thierry,
furent écrasés sur la pierre.

Thierry mourut, laissant quatre enfans; mais les Austrasiens,
indignés du meurtre de leur roi Théodebert, et redoutant surtout
la régence de Brunehaut, refusèrent de se donner à la postérité de
l'assassin de leur ancien maître, et reconnurent pour souverain
Clotaire, fils de Frédégonde et ennemi juré de Brunehaut.

Une nouvelle guerre éclate. Brunehaut est trahie par Varnachaire,
maire de Bourgogne, à qui elle avait confié la conduite de la guerre.
Les quatre fils de Thierry, livrés par le perfide maire, sont
massacrés par les ordres de Clotaire. Brunehaut fuit; elle se réfugie
dans le château d'Orbe, près du lac de Neufchâtel; elle tombe enfin
au pouvoir de Clotaire, qui se montra digne fils de Frédégonde.

Il ordonna que Brunehaut fût amenée au milieu de son camp; et, placé
sur un trône, il se constitua l'accusateur de cette reine, lui
reprochant le meurtre de dix rois, et comprenant dans ce nombre ceux
que Frédégonde et lui-même avaient fait assassiner. Cette accusation
était mensongèrement atroce; car il l'accusait d'avoir fait périr
les enfans de Thierry, dont lui-même avait ordonné le massacre.
«Mais, comme le remarque l'auteur de la _Gaule poétique_, toute
accusation était bonne au milieu d'une armée assemblée en tumulte
pour condamner, et où l'on comptait plus de bourreaux que de juges.
Un murmure sourd se fait entendre au loin; une pâleur mortelle couvre
les traits de la souveraine détrônée; la soldatesque insolente
prononce qu'elle a mérité la mort.

«Alors tout fut fini pour Brunehaut; il ne lui resta plus qu'à
mourir: c'est le seul exemple que donne l'histoire d'une femme jugée
militairement. L'artiste ne pourrait donc trouver ailleurs un sujet
de tableau plus original que le moment où Brunehaut entend prononcer
sa sentence. Déjà ses mains sont enchaînées; près d'elle, deux
robustes guerriers ont peine à contenir le cheval indompté auquel la
malheureuse princesse doit être attachée. Mais avant de subir cet
horrible supplice, elle est promenée sur un chameau dans les rangs
de l'armée; les longues risées et les clameurs la suivent dans cette
marche douloureuse. Bientôt ses cheveux, que pendant si long-temps
avait couronnés le diadème, servent de liens pour l'attacher au
coursier, qui l'emporte en se cabrant à travers les pierres et les
ronces. L'animal fougueux, dont le sang et les lambeaux marquent
la trace, s'arrête enfin au bout de son horrible carrière, et y
laisse quelque chose d'immobile et défiguré, qui avait été la grande
Brunehaut. On livra son corps aux flammes, et ses cendres furent
portées à une abbaye qu'elle avait fondée. Son tombeau ayant été
ouvert dix siècles après, on y vit la poussière de l'infortunée
mêlée à quelques charbons. On trouva aussi parmi ces tristes
débris l'éperon qu'on avait attaché aux flancs du coursier pour le
rendre plus furieux, et qui, tombé par hazard dans les vêtemens de
Brunehaut, fut jeté avec elle dans le bûcher, et recueilli avec ses
restes.»

Ce nouveau genre de supplice eut lieu en 613. Brunehaut était alors
octogénaire. L'horrible mort qui termina sa longue et orageuse
vie, les crimes royaux que nous venons de passer en revue, peuvent
donner une idée de ce que pouvaient être ceux des particuliers. On
ne connaissait ni droit des gens, ni humanité: le plus fort tuait le
plus faible; le plus faible tendait des embûches à son oppresseur.
C'était un cercle de sang humain, rempli des forfaits les plus
abominables, et dans lequel les malheureux peuples furent parqués
long-temps encore.




LA COMTESSE DE GATINAIS.


Sous le règne de Louis-le-Bègue, roi de France, et vers l'an 878, le
comté de Gâtinais, donna lieu à un événement qui mérite de prendre
rang dans ce recueil. Geoffroy, comte de Gâtinais, avait laissé en
mourant une fille unique dont l'histoire n'a pas conservé le nom.
Louis-le-Bègue voulut donner la main de cette jeune comtesse à l'un
de ses principaux favoris, nommé Ingelger, qu'il avait élevé à la
dignité de grand sénéchal du palais. Le monarque porta lui-même
les premières paroles de ce mariage à la comtesse; mais celle-ci
lui répondit avec respect qu'Ingelger étant né son vassal, les
bienséances lui défendaient de le prendre pour mari. «Je laisse à
penser aux dames d'à-présent, dit la chronique, si cela leur serait
un suffisant prétexte pour ne point espouser un favori de roy.»

Après cette réponse, Louis-le-Bègue, loin de vouloir user de
contrainte, remit son projet à un autre temps; seulement, pour
mieux y disposer l'esprit de la comtesse, il lui donna une place
parmi les dames d'honneur de la reine; puis ayant appris, au bout
de quelque temps, que la jeune demoiselle était devenue beaucoup
plus traitable dans la société des dames de la cour, il manda et
convoqua les seigneurs et feudataires du comté de Gâtinais, et quand
ils furent arrivés, il les entretint du projet qu'il avait formé de
marier leur comtesse, leur demandant quel seigneur leur pourrait
agréer davantage. Ceux-ci répondirent, par déférence, qu'ils s'en
rapportaient au choix de sa majesté, bien plus capable que personne
de donner un mari convenable à leur dame et comtesse.

Le roi leur apprit alors qu'il la destinait à Ingelger, son grand
sénéchal. Les seigneurs lui répondirent que sa volonté fût faite,
pourvu que leur maîtresse y donnât son consentement. La comtesse,
après quelques difficultés, crut devoir satisfaire au vœu du
monarque; et le mariage fut célébré avec pompe et magnificence.

Cette union ne fut pas heureuse: pendant dix années qu'elle dura,
Ingelger fut toujours malade. Enfin un matin, la comtesse, en se
réveillant, le trouva mort à ses côtés.

Aussitôt de violens soupçons planèrent sur elle; on l'accusa de
poison et même d'adultère; «parce qu'en matière de femme, dit
l'historien, ces deux crimes ne vont guère l'un sans l'autre.»
Gontran, brave et hardi chevalier, cousin du défunt, accuse
formellement la comtesse, en présence du roi, de toute la cour de
France et des barons du comté de Gâtinais; il jette son gant au
milieu de l'assemblée et défie au combat quiconque osera prendre
la défense de la comtesse. Grandes étaient les présomptions de
culpabilité contre elle; et ce qui leur donnait encore plus de
vraisemblance, c'est qu'on se rappelait qu'elle n'avait épousé
Ingelger que par contrainte. Aussi, le roi et tous les seigneurs de
sa cour jugèrent-ils qu'il y avait lieu à la preuve du duel, selon
l'usage du temps. Néanmoins, soit que l'on craignît le roi, soit que
chacun se défiât de l'innocence de la comtesse, il ne se présenta
aucun de ses parens ni de ses vassaux pour prendre sa défense.

Elle se trouvait ainsi abandonnée à elle-même dans son infortune,
lorsque la Providence lui envoya un défenseur. Tout-à-coup, au refus
de tous les autres, un jeune homme, à peine âgé de seize ans, se
lève, s'avance d'un pas ferme et assuré, relève le gant avec joie et
déclare qu'il accepte le combat, pour soutenir contre tous l'honneur
de sa dame et maîtresse. Ce jeune homme était page et filleul de la
comtesse, et se nommait Ingelger, comme son défunt mari.

Le roi ordonne le combat, et quand le jour fixé par lui est arrivé,
on dresse les lices, on pose les barrières, et les champions sont
amenés en champ-clos. Le roi s'y trouvait, environné des princes et
seigneurs de sa cour. Un spectacle si étrange avait attiré une grande
affluence de peuple. La comtesse était à peu de distance des deux
combattans, dans un charriot couvert d'étoffe de deuil, suivant la
mode de cette époque.

La trompette donne le signal; soudain les deux champions s'élancent
et se ruent l'un sur l'autre. Gontran, fort et puissant chevalier,
porte à Ingelger un coup de lance terrible qui traverse son bouclier
et son bras, et lui fait une légère blessure au côté. Cependant
le jeune page n'en fût point désarçonné; au contraire, redoublant
de courage, il brandit sa lance, et en frappe si rudement son
adversaire, qu'il l'arrache de dessus son cheval, et lui fait mesurer
la terre. Alors profitant de ce moment de relâche, il coupe avec son
épée le tronçon de lance qui tenait son bras attaché à son bouclier,
et descendant de cheval, il va trancher la tête à Gontran, toujours
étendu sur la poussière.

De grands applaudissemens, des battemens de mains, de vives
démonstrations de joie accueillirent cette victoire. Ingelger et
la comtesse en rendirent grâce à Dieu. Le roi déclara celle-ci
innocente, et elle recouvra ainsi son honneur qui venait de courir un
si grand hasard.

Quand tout le bruit des acclamations eut cessé, la comtesse vint se
jeter aux pieds du roi, et lui fit entendre que, puisque sa mauvaise
étoile avait voulu que son honneur fût entaché, il n'y avait plus
rien qui pût la retenir dans le monde, et qu'elle avait résolu de
se confiner dans un monastère; seulement elle suppliait le roi de
considérer qu'il n'était pas juste que ses parens et ses vassaux
eussent son héritage, eux qui l'avaient abandonnée sans défense au
moment du péril; qu'il était bien plus équitable que le comté de
Gatinais fût donné à cet adolescent, qui, surpassant son âge en
valeur et en magnanimité, avait donné, au risque de sa propre vie,
une si grande preuve de son dévoûment et de sa fidélité à sa dame et
marraine.

Le roi et tous les seigneurs, d'un avis unanime, répondirent que
l'équité et l'intérêt public voulaient que le comté appartînt à
Ingelger; ce qui fut proclamé sur-le-champ, et dès lors le monarque,
estimant singulièrement le mérite d'Ingelger, l'honora de grandes
dignités, et même le fit comte d'Anjou.




ASSASSINAT DE GUILLAUME DIT LONGUE ÉPÉE, SECOND DUC DE NORMANDIE.


Guillaume, second duc de Normandie, prince très-pieux en son temps,
périt d'une manière tragique, qui donne une idée des mœurs de cette
époque.

Arnoul, comte de Flandre, avait surpris par intelligence la ville
de Montreuil, qui appartenait à Hersuin, comte de Ponthieu. Hersuin
s'adressa, pour avoir du secours, à Guillaume, duc de Normandie, qui
alla sur-le-champ reprendre Montreuil, passa tous les habitans de
cette ville au fil de l'épée, la munit de nouvelles fortifications,
et la rendit à son maître, en 941.

Le comte de Flandre, piqué d'un semblable affront, et ne pouvant s'en
venger à force ouverte, eut recours à la trahison.

Il envoya au duc Guillaume, une ambassade chargée de l'excuser
d'avoir attaqué Hersuin, et d'alléguer qu'il ignorait l'alliance et
l'amitié qui unissait ce comte au duc de Normandie. Les ambassadeurs
d'Arnoul avaient aussi mission de remettre à l'arbitrage du duc
Guillaume, le différent qui existait entre Hersuin et lui. Guillaume
acquiesça à toutes leurs demandes; et comme le comte Arnoul était
goutteux, et ne pouvait chevaucher, le duc de Normandie se rendit
jusqu'à Amiens, accompagné d'Hersuin, seigneur de Montreuil, de
Beranger et Alain, comtes de Bretagne, et d'autres seigneurs.

Hersuin avertit Guillaume de se tenir en garde contre le comte de
Flandre. Celui-ci se fondant sur ses forces, tint peu de compte de
cet avertissement, pour son malheur. Arnoul invita Guillaume à se
rendre à Pecquigny, au-dessous d'Amiens; chacun s'y rendit avec sa
suite; Arnoul était d'un côté de la Somme, Guillaume de l'autre. Au
milieu de cette rivière était une île dans laquelle les deux princes
devaient conférer ensemble, accompagnés chacun de douze chevaliers.
Le comte de Flandre, pour mieux marquer au duc la confiance qu'il
avait en lui, ne se fit accompagner que de quatre chevaliers, et de
deux domestiques sur lesquels il marchait appuyé, sous prétexte de
sa goutte. Tous les articles de paix arrêtés, chacun remonta dans
son bateau, après avoir échangé les protestations de la plus sincère
amitié. Mais à peine le duc eût-il démarré le sien (car il était
seul dans un bateau, et ses chevaliers dans un autre), un chevalier
normand, nommé Bause-le-Court, neveu de Rioul, comte de Cotentin,
accompagné de plusieurs soldats d'Arnoul, rappela le duc Guillaume,
lui disant: «Monseigneur, le comte Arnoul veut encore parler à vous;
il a oublié quelque chose à vous dire qui vous sera agréable; sortez
du bateau, laissez passer vos gens, le bateau vous reviendra quérir.»
Guillaume, plein de confiance dans les semblants d'amitié d'Arnoul,
ne soupçonnant aucune trahison, commanda au batelier de retourner à
l'île qu'ils venaient de quitter. Mais sitôt qu'il eut fait quelques
pas dans l'île, Bause-le-Court, haussant un aviron qu'il tenait, en
asséna un grand coup sur la tête de Guillaume, et l'abattit sans
mouvement. A l'instant les autres complices s'élancèrent sur le
duc, et le frappèrent de tant de coups d'épée et de dague, qu'ils
le mirent à mort; puis ils allèrent rejoindre le comte Arnoul qui
avait déjà traversé la rivière. Les gens du duc Guillaume, placés
à l'autre rive, eurent la douleur de voir massacrer leur prince,
sans pouvoir lui porter secours assez à temps. Ils se hâtèrent
néanmoins de traverser la Somme, et trouvèrent Guillaume encore tout
palpitant, qui rendit le dernier soupir entre leurs bras. Son corps
fut transféré à Rouen, et inhumé dans l'église de Notre-Dame de cette
ville. Cet événement arriva en l'an 942.




ROI DE FRANCE, VOLEUR DE GRANDS CHEMINS.


Philippe Ier, roi de France, reçut une éducation vicieuse. Il n'avait
que sept ans, lorsqu'il succéda, en 1060, à son père Henri Ier.
Il régna d'abord sous la tutelle de sa mère, puis sous celle de
Baudouin V, comte de Flandre. Ce fut sous son règne que s'établit,
à Paris, une nouvelle magistrature, à la fois fiscale, judiciaire
et militaire, et qui fut nommée _Prévôté_. On croit que le premier
prévôt fut Étienne, homme rapace, de mauvais conseil, très-indigne en
tout point de remplir ces fonctions délicates.

Étienne détermina le roi Philippe, encore jeune, à piller l'église
de Saint-Germain-des-Prés. L'or, l'argent, les pierreries des
reliquaires, devaient être la proie du prince et de son prévôt. Tout
était disposé pour ce projet sacrilège, mais un miracle, disent
les légendaires, vint à propos en arrêter l'exécution. L'audacieux
prévôt qui convoitait surtout la précieuse croix que Childebert avait
apportée d'Espagne, sur le point de porter la main sur cet objet
sacré, devint subitement aveugle. Effrayé de cet accident, le roi ne
voulut point passer outre, il se retira.

C'est sans doute par suite des mauvais conseils de ce prévôt, que
l'on vit ce roi adopter les habitudes des seigneurs de son temps,
et guetter les marchands sur les chemins pour les voler. Le pape
Grégoire VII adressa, sous la date du 10 septembre 1074, une lettre
à tous les évêques de France, dans laquelle il donnait une esquisse
des brigandages de ce prince. Il y signale les désordres de toute
espèce qui désolaient la France à cette époque, puis continuant:
«Votre roi, dit-il, ce roi que l'on doit plutôt qualifier de votre
tyran, inspiré par le diable, est le principal auteur de ces
désordres. Il a souillé de débauches et de crimes tout le cours de sa
vie. Ce misérable a pris les rênes du gouvernement sans savoir les
tenir: il a, par sa trop grande faiblesse, favorisé la dépravation de
ses sujets, et, par ses exemples, les a autorisés aux attentats que
je viens de signaler..... De plus, lui qui devrait être le défenseur
des lois et de la justice, n'a pas eu honte d'agir comme un chef de
voleurs. Dernièrement des marchands de divers pays se rendaient à une
foire qui se tient en France, lorsque ce roi, en vrai brigand, les
arrêta et leur enleva une somme considérable d'argent.»

Dans une autre lettre adressée à Guillaume, comte de Poitou et duc
d'Aquitaine, le même pontife retrace les mêmes excès. «Poussé par
une cupidité que rien ne peut excuser, dit-il, il n'a pas rougi de
souiller la majesté du trône, en pillant des marchands d'Italie, qui
se rendaient dans votre pays.»

Dégoûté de sa première femme, Philippe enleva avec violence, en
1092, Bertrade, femme du comte d'Anjou, et trouva un archevêque et
deux évêques qui consacrèrent ce rapt, en bénissant cette alliance
criminelle.

Philippe fut le premier roi franc qui altéra les monnaies; il fit
frapper des pièces d'argent où il entrait un tiers d'alliage en
cuivre. Il fit, comme son père, un trafic scandaleux des bénéfices
ecclésiastiques, et donna l'exemple de plusieurs crimes.

Un de ses plus puissans vassaux, le duc de Bourgogne, Odon ou Eudes
Ier, surnommé le _Boucher_ ou le _Bourreau_, ne rougissait pas non
plus d'arrêter et de dépouiller les passans. Instruit qu'Anselme,
archevêque de Cantorbéry, traversait ses états pour se rendre à
Lyon, et qu'il portait avec lui de grandes richesses, il vint avec
une force suffisante s'embusquer sur son passage. L'archevêque,
avec ceux de sa suite, s'était arrêté dans un lieu commode pour se
rafraîchir; le duc, escorté d'un grand nombre de chevaliers armés,
fond brusquement sur ces voyageurs, en disant: «Lequel de vous est
l'archevêque?» Le prélat monte aussitôt sur son cheval, s'avance
vers le duc, et d'un air fier et imposant, lui dit: «_C'est moi!_»
Alors le duc, saisi de confusion, rougit, baisse la tête, reste
interdit. Anselme profitant de son embarras, lui dit: «Seigneur duc,
vous plaît-il que je vous embrasse?» Le duc entraîné par l'accueil
de l'archevêque, y répond par ces mots: «Seigneur, je suis prêt à
vous embrasser et à vous servir, et me réjouis de votre arrivée.» Le
duc et le prélat se séparèrent bons amis en apparence. Ce dernier,
content d'avoir échappé au danger, donna sa bénédiction au prince, et
se hâta toutefois d'aller coucher à Clugny.




CRIMES ET CRUAUTÉS DE GUILLAUME TALVAS, COMTE D'ALENÇON ET DE BELESME.


Suivant les chroniques de Normandie, cette famille de Belesme, sembla
traîner à sa suite la cruauté, l'impiété, la tyrannie. Guillaume
Talvas, _ours en cruauté, mais timide comme un lièvre_, et qui
n'avait rien d'humain que la face, voyant que le duc de Normandie,
encore trop jeune, ne pouvait songer à tenir la loi en vigueur, fit
deux actions qui prouvaient sa scélératesse et sa lâcheté.

Il avait épousé Hildeburge, fille d'un noble et vertueux chevalier,
nommé Arnulphe; cette femme réunissait toutes les qualités
nécessaires pour se faire aimer. Néanmoins, comme sa grande piété la
poussait trop fréquemment à blâmer son mari de ses actions perverses
et dénaturées, et que ses reproches l'importunaient, il résolut
de s'en affranchir. Un matin qu'elle se rendait à la messe, il la
fit prendre par deux de ses brigands soldés et leur ordonna de
l'étrangler, au milieu de la rue, en présence de tout le peuple.

Cette action, digne des antropophages, ne tarda pas à être suivie
d'une autre qui semble encore plus cruelle. Peu de jours après
cet assassinat, Talvas demanda en mariage la fille du vicomte de
Beaumont. Cette demande fut agréée dans l'espérance que Talvas ne
traiterait pas sa seconde femme comme il avait fait la première.
Le jour arrêté pour la célébration des noces, il invite tous les
seigneurs ses amis et voisins, entr'autres Guillaume Giroye comte
de Montreuil et baron d'Eschauffou, auquel il avait de grandes
obligations, pour en avoir été secouru en plusieurs circonstances. Or
ce Giroye avait un frère, nommé Raoul, et surnommé Malle-couronne,
parce qu'il avait quitté la cléricature pour la carrière des
armes. C'était un homme très-lettré et singulièrement versé dans
la connaissance des secrets de l'astrologie judiciaire. Le jour
que Talvas avait invité son frère à venir à ses noces, Raoul avait
découvert, par la puissance de son art, que le comte de Montreuil
était menacé d'un grand malheur qu'il ne pourrait éviter, s'il
assistait aux noces de cet homme dénaturé. Il conjura donc son frère,
de ne pas s'y rendre. Mais ses avis et ses prières furent inutiles.
Guillaume Giroye, au-dessus de la crainte, partit pour Alençon,
accompagné seulement de douze de ses serviteurs. Talvas lui fit une
flatteuse réception et le traita splendidement pendant plusieurs
jours: puis il le fit secrètement arrêter, à l'insu de tous ceux qui
assistaient aux noces, et le fit emprisonner étroitement. Après un
banquet magnifique, il emmena toute la compagnie à la chasse, moins
pour le plaisir lui-même, que pour donner le temps à ses satellites
d'exécuter ses ordres à l'égard du comte de Montreuil. Ces bourreaux
que la cruauté avait allaités de sang et nourris de carnage, obéirent
ponctuellement à leur maître; ils conduisirent le prisonnier innocent
hors du château; et là, sous les yeux du peuple d'Alençon fondant
en pleurs, et maudissant leur seigneur, ils crevèrent les yeux au
malheureux comte de Montreuil, et lui coupèrent le nez, les oreilles
et les parties génitales.

Ainsi mutilé et défiguré, Guillaume Giroye s'alla réfugier dans le
monastère du Bec, et se fit moine sous le vénérable abbé Hessoin,
vers l'an 1045. Plusieurs gentilshommes touchés de l'injure qu'il
avait reçue, se joignirent à ses deux frères, Raoul Malle-couronne
et Robert, et vinrent ravager, piller, incendier sur les terres de
Talvas, espérant le forcer de se mettre en campagne; mais celui-ci,
aussi lâche que cruel, renfermé dans un château fortifié, n'eût
jamais le courage d'en sortir; et ses crimes seraient restés impunis,
si son propre fils, digne en tout de son origine, ne se fut chargé de
son châtiment. Ce fils nommé Arnulphe, arma toute la noblesse contre
son père et le chassa honteusement de ses villes et châteaux, le
forçant de traîner une vie misérable et vagabonde.

«Si la cruauté de Guillaume Talvas fut grande, dit le chroniqueur
normand, l'impiété de son fils la passe de bien loin, et Dieu ne
laissa ni l'un ni l'autre impuni. Un jour comme Arnulphe était à la
picorée, il prit le petit cochon d'une religieuse qui vivait dans la
forest Utique près St.-Euroult, et importuné de le lui rendre, il
commanda à son cuisinier de le tuer et l'apprester pour son souper;
ce fut son dernier repas; car soit pour punition du sacrilége, ou
pour tout autre sujet inconnu, il fut la nuit même trouvé étranglé
dans son lit.»

Mabile de Talvas, qui épousa le comte de Montgommery, vicomte
d'Hyesme, ne démentit nullement sa race et causa la mort de plusieurs
de ses proches, en leur administrant des poisons qu'elle préparait
elle-même.




GABRIELLE DE VERGY, OU VENGEANCE ATROCE DU CHATELAIN AUBERT DE FAYEL.


Voici un fait du douzième siècle qui peut soutenir la comparaison
avec l'horrible festin d'Atrée. Il appartient peut-être moins aux
mœurs de cette époque chevaleresque quoique barbare encore, qu'à une
passion qui est capable de tous les excès de violence, la jalousie.

Raoul ou Renaud, châtelain de Coucy, fut épris des charmes de
Gabrielle de Vergy, femme du châtelain Aubert de Fayel. Le château de
Coucy était voisin de celui de Fayel et situé à peu de distance de
la ville de Saint-Quentin. La belle châtelaine ne fut pas insensible
à l'amour de Raoul; et leur passion mutuelle donna bientôt lieu à
des rendez-vous secrets. On redoutait la jalousie de Fayel; mais ces
alarmes semblaient rendre leur flamme encore plus vive; nos deux
amans savouraient à longs traits le bonheur d'aimer et d'être aimé,
lorsque la croisade vint appeler Raoul en Palestine. Il balança
un moment entre l'amour et l'honneur, mais en noble chevalier,
il préféra l'honneur pour ne pas se montrer indigne de l'amour;
toutefois avant son départ, il composa une chanson qui peignait bien
vivement l'état de son cœur. «Amour, amour, dit-il dans un couplet,
il n'y a plus à balancer; il faut partir. J'ai tant fait, qu'un plus
long délai m'est impossible. Si ce n'était la crainte de m'avilir en
restant et de m'attirer un reproche, j'irais demander à ma Dame, la
permission de retourner sur mes pas; mais la noblesse des sentimens
qu'on prise en elle, s'oppose à une complaisance qui ferait manquer
à l'honneur son ami.» Dans un autre couplet, il exprime ainsi ses
regrets: «Jamais tourterelle qui perd son tourtereau ne fut plus
désolée. On pleure en quittant le pays et les foyers qui nous ont vus
naître; on pleure ses amis quand on s'en sépare; mais il n'est point
de séparation plus douloureuse que celle de deux vrais amans.»

Raoul part, s'embarque à Marseille avec le roi Richard, arrive en
Palestine et trouve la ville d'Acre déjà au pouvoir des Chrétiens.
Dans un combat, il est blessé d'une flèche empoisonnée; et malgré les
soins du médecin, sa blessure devient incurable. Alors languissant,
sans espoir de guérison, il s'embarque pour la France. Quelques
jours après, sentant les approches de la mort, il appelle son fidèle
écuyer, lui remet une boîte d'argent contenant les présents qu'il
avait reçus de sa maîtresse, lui recommande de placer son cœur dans
cette même boîte quand il aura rendu le dernier soupir, et de porter
le tout à la dame de Fayel. Ce triste présent était accompagné d'une
lettre, qu'il eut à peine la force de signer. Il expire.

L'écuyer, fidèle aux dernières volontés de son maître, arrive
auprès du château de Fayel: mais le seigneur du lieu le reconnaît,
soupçonne qu'il est porteur d'une lettre pour son épouse, l'arrête,
le fait dépouiller, et trouve sur lui le dernier don et les dernières
expressions de l'amour de Raoul.

Transporté de jalousie et de fureur, il ne se calme que pour méditer
une vengeance de tigre. Il ordonne à son cuisinier d'apprêter le
cœur de Raoul et de le faire servir à table à la châtelaine.

Gabrielle ne soupçonnant rien, le mange. «Avez-vous trouvé cette
viande bonne? lui dit Fayel, avec un sourire satanique.--Je l'ai
trouvée excellente, répond l'infortunée.--Je le crois bien, réplique
le scélérat; elle doit être délicieuse pour vous, car c'est le cœur
du châtelain Coucy.» Il lui jeta en même temps la lettre que Raoul
lui avait écrite en mourant, et se plut à repaître ses yeux du
spectacle du désespoir de cette femme malheureuse. Après cet horrible
repas, Gabrielle n'en voulut plus faire d'autres, et se laissa mourir
de faim et de douleur.




HÉLOISE ET ABAILARD. ATTENTAT DU CHANOINE FULBERT.


Il y a un si grand charme attaché aux noms d'Héloïse et d'Abailard,
leurs intéressantes amours ont obtenu une célébrité si populaire,
que, même sans connaître le fond de leur histoire, on éprouve une
douce émotion, seulement à les entendre nommer. Ces deux êtres
délicats, ingénieux et sensibles, contrastaient singulièrement avec
le douzième siècle qu'ils ont illustré; siècle barbare, de mœurs
obscènes et de grossière ignorance. Nos deux amans sont presqu'à eux
seuls toute la poésie de ces temps d'obscure mémoire.

Abailard, issu d'une noble famille de Bretagne, manifesta, dès
l'enfance, un goût déclaré pour l'étude. A seize ans, sa science
était prodigieuse; il avait lu tous les orateurs et les poètes
grecs et latins, et tous les docteurs de l'église; il savait les
principales langues des anciens, et toutes celles de l'Europe
moderne, et possédait la logique et la jurisprudence. Tourmenté du
besoin de connaître et d'être connu lui-même, il cède à ses frères
ses droits d'aînesse, et parcourt les villes et les monastères de
France, cherchant de doctes personnages, pour jouter avec eux de
savoir et d'éloquence. Il devint bientôt le plus vigoureux athlète
dans les luttes théologiques, luttes qui souvent dégénéraient en
haine forcenée, en combats sanglans. Toutefois, si Abailard n'eût eu
que ce mérite, il serait oublié comme tous ses antagonistes. C'est à
l'amour et à l'infortune qu'il doit sa célébrité.

Après avoir visité les provinces de la France, Abailard vint à Paris,
et suivit les leçons de Guillaume de Champagne, qui reconnaissant
dans son nouvel écolier, un rival qui lui était supérieur, et jaloux
de son étonnant mérite, ne tarda pas à lui susciter des embûches.
Contraint de quitter Paris, Abailard parcourut successivement
plusieurs villes, et partout surpassant ses maîtres et ses
concurrens, il s'en fit d'implacables ennemis qu'il aigrissait encore
par son orgueil dédaigneux.

Il revint à Paris où la principale chaire d'enseignement était
vacante; il l'obtint et excita l'enthousiasme de ses élèves par son
élocution, sa grâce et son esprit.

Sa réputation s'étendit jusqu'en Angleterre et en Allemagne, d'où
l'on venait en foule pour l'écouter. Mais au milieu de sa gloire,
il apprend que dans Paris habite une jeune beauté qui, du fond de
sa retraite modeste, partage avec lui l'admiration publique; on
la disait la plus belle des Françaises; mais on vantait surtout
son esprit et ses connaissances. On la nommait Héloïse. Son oncle,
le chanoine Fulbert la retenait près de lui, dans le cloître de
la cathédrale, l'éloignant avec un soin jaloux, des fêtes et des
relations du monde dont elle eut été l'ornement.

Abailard, sur les simples récits qu'il en entendait, conçut pour
Héloïse qu'il ne connaissait pas, une passion pleine d'enthousiasme.
Par une merveilleuse sympathie, celle-ci prévenue par la réputation
du jeune docteur, ne voyait que lui, sur la terre, digne de plaire
et d'être aimé. Elle se le représentait sous les formes les plus
séduisantes; heureusement qu'Abailard avait un extérieur propre à
réaliser les illusions d'Héloïse. Les auteurs de sa vie s'accordent
à dire qu'il était le plus bel homme de son temps. Héloïse et
Abailard se virent enfin. Bientôt l'oncle Fulbert eut l'imprudence
de seconder les mutuels désirs des deux amans au delà même de leur
espoir, en souhaitant que sa nièce reçut des leçons d'Abailard. Pour
voir son élève avec plus de liberté, le maître prétexta que ses
travaux et ses occupations le retenaient tout le jour loin d'elle,
et qu'il ne pouvait lui consacrer que les heures de la soirée. Au
moyen de cet arrangement, ces visites nocturnes n'avaient rien de
surprenant, et il trouvait ainsi l'occasion d'entretenir Héloïse
sans témoins, dans ce cloître paisible. Animé par la présence de
sa maîtresse, Abailard se surpassait lui-même dans ses leçons
mystérieuses et enivrait Héloïse de savoir, d'éloquence et d'amour.
C'est dans les lettres originales de ces deux amans, écrites en
latin, qu'il faut lire les détails pleins de charme et de passion de
ces délicieuses soirées, où l'amour finit par tenir beaucoup plus de
place que l'étude.

Abailard composa un poème sur la rose, emblême ingénieux et délicat,
sous lequel il célébrait Héloïse. Ces vers furent bientôt appris de
tous les amans de la capitale, qui les répétaient tous les soirs près
des puits d'amour.

Cependant, grâce à ce poème et à quelques chansons érotiques que
composait Abailard, les amours du cloître Notre-Dame n'étaient pas
restées secrètes. Héloïse, aveuglée par son imprudente passion, loin
de s'alarmer, était fière de voir toutes les dames de la ville et
de la cour envier, comme elle le dit elle-même, et sa joie et son
lit. Tout Paris s'entretenait ouvertement de l'union des deux amans;
Fulbert fut le dernier à la connaître, mais son courroux n'en fut que
plus terrible. Abailard redoutant les effets de sa fureur pour son
amante adorée, la conduisit dans la Bretagne, où elle mit au jour un
fils que sa grande beauté fit nommer Astralable, c'est-à-dire astre
brillant.

Cependant Abailard tenta de fléchir le chanoine Fulbert; fort de
son amour et se fiant aussi sur le pouvoir de son éloquence, il osa
affronter la colère de ce vieillard vindicatif; il lui demanda la
main de sa nièce et pupille; cette demande parut adoucir le chanoine,
mais l'étonnement d'Abailard fut extrême quand Héloïse, se refusant
à ce mariage, lui tint ce discours extraordinaire, comme l'atteste
la correspondance de nos deux amans. «Vous espérez vainement de
fléchir l'irascible Fulbert, en me faisant le sacrifice de votre
liberté. Il est inexorable et dur; sa réconciliation apparente n'est
qu'un piége artificieux où sa vengeance vous attend. Mais dut cette
réconciliation être sincère, ne croyez pas que j'achète mon pardon
et mon repos au prix de votre gloire qui m'est plus chère que la
vie. Vous le savez, mon ami, la pauvreté, l'exil, me paraitraient
plus doux avec vous, qu'une couronne avec un autre..... Si je
refuse l'engagement que vous vous résignez à former, ce n'est donc
pas dans la crainte de m'unir avec vous..... Peut-être croyez-vous
concilier vos importans travaux avec les soins obscurs d'un ménage;
détrompez-vous; votre âme, absorbée par les idées grossières d'un
amour sensuel, par les détails indiscrets d'une vie domestique et
minutieuse, saisira avec moins d'audace les conceptions supérieures.
Comment accorder les devoirs de votre état avec l'embarras d'une
famille?... Aimez-moi parce que l'amour est une des plus douces
récompenses de la gloire; mais qu'une femme ne soit pour vous qu'une
maîtresse toujours passionnée, et sans cesse occupée à vous tresser
des couronnes, à vous préparer des parfums, à vous enchanter par la
douceur de sa voix et la volupté de ses caresses; que rien de ce
qui est commun aux liaisons vulgaires, ne vienne ravaler nos divins
transports, faire un pacte d'un sentiment, et substituer peut-être le
dégoût, la satiété, la langueur aux rêves de notre imagination et aux
ardeurs de nos désirs toujours renaissans.»

Abailard étonné de cet étrange discours, mais non persuadé, insista
pour épouser Héloïse, il ne l'y détermina qu'avec peine, et à
condition que leur mariage serait secret. Cette condition déplut à
Fulbert; ce chanoine en prit occasion d'associer à sa vengeance tous
les parens d'Héloïse; il gagna par argent le valet d'Abailard, et
s'étant introduit pendant la nuit dans la chambre où il couchait, les
barbares le mutilèrent. Le chanoine Fulbert fut arrêté, dépouillé de
ses bénéfices et condamné à l'exil; deux de ses gens qui avaient aidé
à consommer ce crime, furent jugés et subirent la peine du talion.

Abailard, évanoui, baigné dans son sang, ne recouvre ses sens que
pour reconnaître sa honte et ses outrages. Il va cacher son désespoir
dans le cloître de Saint-Denis; mais avant de prononcer ses vœux
qui doivent élever une barrière éternelle entre le monde et lui, il
souhaite qu'Héloïse, fuyant elle-même le monde, se consacre à Dieu
dans le monastère d'Argenteuil.

Agée de vingt-deux ans, pleine d'attraits, entourée des hommages
publics, Héloïse n'hésite pas à consommer ce sacrifice, et malgré
les prières de ceux qui l'entourent, elle court s'enfoncer dans le
cloître désigné.

Cependant Abailard languissait dans l'abbaye de Saint-Denis; la
licence et les débordemens de cette maison le rendaient encore plus
malheureux. Ses remontrances irritèrent ses confrères, qui lui
suscitèrent des désagrémens et même des persécutions. Alors il quitta
leur abbaye et revint professer à Paris. Ses succès réveillèrent
les envieux que ses malheurs et son absence avaient assoupis. Ils
l'accusèrent d'hérésie: il fut cité au concile de Soissons où il
faillit être lapidé par les habitans de cette ville, aveuglés par le
fanatisme. Les pères du concile le condamnèrent à être renfermé dans
le couvent de Saint-Médard.

De nouvelles accusations l'atteignirent dans ce cloître. On le
considéra même comme atteint du crime de lèse-majesté. Déjà les
bruits les plus sinistres circulaient autour de lui, lorsque des
religieux, touchés de son infortune, le firent évader. Errant
pendant la nuit, redoutant le jour et l'approche des hommes, il
suit les chemins les moins frayés, et arrive enfin sur les bords de
l'Ardusson, non loin de Nogent-sur-Seine, dans un désert qui, par
son aspect stérile et sauvage, lui parut un séjour convenable à son
existence proscrite. Il ne fut pas long-temps inconnu dans cette
retraite, où il vivait d'herbes et de fruits âpres. Des disciples
vinrent en foule, et il y fonda avec eux un monastère, qu'il nomma
_le Paraclet_. Cette dénomination, où l'on prétendit trouver la
matière d'une hérésie, lui attira une nouvelle persécution.

Cependant Héloïse, élue par ses compagnes prieure de l'abbaye, est
expulsée avec ses religieuses de la maison d'Argenteuil. Elles errent
de village en village, réduites à implorer la charité publique.

Abailard apprend ce nouveau malheur; il va au-devant d'Héloïse, et
après douze ans d'absence et d'infortune, ils se rencontrent sur le
chemin de l'exil et de la pauvreté. Abailard conduit Héloïse et ses
compagnes dans son nouveau séjour, dont il leur fait l'abandon, et
leur apprend qu'il se nomme le _Paraclet_, ou le consolateur.

Peu après, Abailard reçut des députés du monastère de Saint-Gildas,
qui lui apprirent que leur chapitre l'avait élu abbé de cette maison.
Les moines de Saint-Gildas vivaient dans le désordre et les excès les
plus scandaleux. Abailard réforma leurs mœurs, et il s'attira leur
haine. On prépara plus d'une fois contre lui le fer et le poison.
Les moines allèrent même jusqu'à empoisonner le vin du calice dont
le malheureux Abailard devait se servir dans la célébration des
mystères, et plusieurs fois ils armèrent contre lui des assassins.
Leurs complots furent découverts: les plus criminels furent dégradés;
mais ils parvinrent à corrompre les autres, et tous ensemble, le
poignard à la main, ils entrèrent dans la chambre d'Abailard, qui
n'échappa à leur rage que par miracle. Enfin, ses derniers écrits
ayant été dénoncés au pape, le souverain pontife les fit brûler, et
donna l'ordre d'emprisonner leur auteur.

Abailard vint, en cette extrémité, demander un asyle au monastère
de Cluny, où il trouva des consolations et un appui dans les bras
de Pierre-le-Vénérable. Un ami d'Abailard, que le sort n'avait pas
non plus épargné, lui ayant écrit pour épancher ses douleurs et lui
demander des conseils, l'amant d'Héloïse ne crut pas pouvoir mieux
faire que de lui adresser le récit fidèle de ses maux. Cette lettre
touchante parvint jusqu'à la tendre Héloïse, dont les chagrins, les
larmes et l'absence n'avaient pas diminué la constance et l'amour. Ce
fut alors qu'elle écrivit à Abailard ces lettres latines dont nous
avons parlé, modèle de sentiment et de chaleur.

Dans ces lettres éloquentes et passionnées, Héloïse fait l'aveu de la
persévérance opiniâtre de son amour, de ses désirs, des premiers feux
de sa tendresse. «Le souvenir, écrit-elle à Abailard, le souvenir
de ces plaisirs délicieux auxquels nous nous abandonnâmes l'un et
l'autre est si présent à ma mémoire, que je ne puis l'en écarter un
seul instant; partout il me suit, il m'obsède, et la nuit il revient
troubler mon sommeil avec des illusions et des songes. Au milieu des
solennités et des mystères de l'Église, alors que la prière doit être
plus pure, que l'âme, plus dégagée de la terre, doit, libre de ses
liens, s'élancer vers l'Éternel, ces désirs séditieux me captivent
tout entière; je n'entends plus la pieuse oraison et les hymnes des
chœurs sacrés; je ne vois plus les feux de l'autel, ni l'encens qui
fume autour de moi; épouse adultère de Jésus-Christ, loin de gémir
sur ma faute, j'ose regretter de ne pouvoir plus en commettre.»

Après de nouveaux malheurs, Abailard mourut dans l'abbaye de
Saint-Marcel, âgé de soixante-trois ans. Héloïse était séparée de
lui depuis vingt ans, et pourtant cette nouvelle la plongea dans un
affreux désespoir. Le corps d'Abailard fut reçu au Paraclet au son
des instrumens religieux et des chants lugubres d'un clergé nombreux.
Héloïse resta évanouie une journée entière, et elle ne recouvra ses
sens que pour tomber dans une morne stupeur. Dès lors, et jusqu'à
la fin de sa vie, une pâleur mortelle couvrit ses traits, et elle
ne sortait de son appartement que pour aller gémir sur la tombe de
son cher Abailard, ou prier pour lui aux autels. Elle s'éteignit
ainsi dans les pleurs, et les derniers mots qui sortirent de sa
bouche furent pour supplier ses compagnes de l'inhumer avec son
époux. Il existe une tradition merveilleuse, fondée sur la constance
inaltérable de ces deux amans, qui rapporte qu'Abailard parut se
ranimer au moment où l'on ouvrit sa tombe, et qu'il ouvrit les bras
pour recevoir son Héloïse.

Le lecteur nous pardonnera sans doute tous ces détails sur les amours
d'Héloïse et d'Abailard, et sur les malheurs qui en furent la suite.
Cette marche nous a un peu éloigné du plan que nous nous sommes
tracé; mais il nous a semblé que toutes ces circonstances, d'ailleurs
si intéressantes, tenaient si étroitement au crime de Fulbert,
qu'il était impossible de les en séparer sans atténuer de beaucoup
l'impression du récit.




MORT TRAGIQUE DE RAYMOND TRENCAVEL, VICOMTE DE BÉZIERS ET DE
CARCASSONNE.


La vengeance exercée par les bourgeois de Béziers, au XIIe siècle,
contre Raymond Trencavel, leur seigneur et souverain, est un
témoignage de la barbarie des mœurs de cette époque.

Le gouvernement féodal était alors en vigueur dans presque toute
l'Europe, et les lois de la chevalerie partout à peu près les mêmes.
Les grands vassaux faisaient la guerre à leur suzerain toutes les
fois qu'ils se sentaient assez forts pour une telle entreprise; et,
par une conséquence toute naturelle, les petits vassaux guerroyaient
aussi contre les grands.

Raymond Trencavel, vicomte de Béziers et de Carcassonne, venait de
rompre la paix qu'il avait conclue avec le comte de Toulouse, son
seigneur, pour se tourner du côté du roi d'Aragon, son ancien allié.
Bernard-Aton, vicomte de Nîmes, son neveu, avait aussi embrassé le
parti de ce dernier prince. Trencavel, ayant rassemblé les milices de
Béziers et de Carcassonne, et s'étant mis en marche avec la noblesse
de ses domaines pour aller rejoindre son neveu, Bernard-Aton, il
s'éleva une querelle très-vive entre un bourgeois de Béziers et un
chevalier de la suite du vicomte. Le bourgeois enleva au chevalier
un cheval de charge, et refusa obstinément de le lui rendre. Le
chevalier, vexé de cette offense, et excité par les discours des
autres chevaliers, porta ses plaintes à Raymond Trencavel, lui
demandant qu'il lui fît faire réparation de cette injure. Ces
plaintes, appuyées par les murmures des autres chevaliers, qui
menaçaient d'abandonner la bannière du vicomte s'il déniait justice à
leur frère d'armes, déterminèrent Raymond Trencavel à leur accorder
satisfaction. Il eut la faiblesse de leur abandonner le malheureux
bourgeois, et les chevaliers le mutilèrent d'une manière déshonorante
pour le reste de ses jours.

Cependant les bourgeois de Béziers conçurent un vif ressentiment de
cette barbare punition, et méditèrent une vengeance plus barbare
encore. Quand la campagne fut terminée, ils allèrent prier Trencavel
de réparer la honte qui rejaillissait sur tous leurs compatriotes. Le
vicomte, qui était naturellement d'une humeur douce et conciliante,
fit tous ses efforts pour calmer leur exaspération et les ramener à
des sentimens plus modérés; mais ce fut inutilement: ils restèrent
sourds à tous les conseils de douceur et de paix; et Trencavel fut
obligé de leur promettre de les satisfaire en évoquant cette cause
à son conseil, qui reçut l'ordre de s'assembler à cet effet dans
l'église de la Madelaine de Béziers le 15 octobre 1167.

Au jour fixé, les principaux bourgeois de Béziers se rendirent de
leur côté à l'assemblée, armés de cuirasses et de poignards cachés
sous leurs vêtemens. Les conseillers, barons et autres gens de la
cour, prirent place dans l'église, selon leur rang et leur crédit. Le
vicomte, président de l'assemblée, fit ouvrir la séance.

Alors le bourgeois qui était le sujet des doléances de la
bourgeoisie de Béziers s'avançant le premier vers Trencavel: «Tu as
eu la lâcheté, lui dit-il, de permettre à tes chevaliers de flétrir
l'honneur des bourgeois de Béziers dans ma personne, notre honte ne
peut être lavée que dans ton sang.» Et en même temps les conjurés,
levant le masque, tirent leurs armes de dessous leurs habits, et
assassinent cruellement le vicomte devant l'autel de l'église, avec
un de ses fils, plusieurs de ses barons et des gens de sa suite.
L'évêque, effrayé de cet attentat sacrilége, fit d'inutiles efforts
pour arrêter le carnage; et son caractère sacré ne le mit pas
lui-même à l'abri des coups, car il reçut plusieurs blessures au
visage. Telle fut la mort misérable de Raymond Trencavel. Il périt de
la main de ses sujets, en punition de ce qu'ils appelaient déni de
justice.




CRIME HORRIBLE ATTRIBUÉ A DES JUIFS DE BRIE-COMTE-ROBERT.


Par suite des préjugés religieux qui, comme chacun sait, ne sont
ni moins haineux, ni moins intolérans, ni moins menteurs que les
autres préjugés, les chrétiens, et particulièrement les catholiques,
se plurent long-temps à calomnier les juifs, à leur imputer les
actions les plus atroces, les abominations les plus révoltantes. La
cupidité avait souvent plus de part à ces accusations que le zèle
pour la foi. Les juifs, quoique sans patrie, formaient, au moyen âge
comme aujourd'hui, une nation industrieuse et commerçante; beaucoup
d'entre eux étaient possesseurs de grandes richesses; mais malheur à
eux si quelque seigneur ou quelque autre personnage influent venait
à convoiter une part de leurs trésors; soudain les crimes de magie,
de sacrilége ou d'homicide leur étaient imputés; la haine qu'on
leur portait faisait croire sans peine à leur culpabilité; on les
saisissait, on les jugeait, on les condamnait, et l'on confisquait
leur or. De là tant de mensonges, tant d'histoires calomnieuses et
absurdes qui long-temps trouvèrent créance dans les esprits crédules
et prévenus des peuples.

Comme l'opprimé cherche toujours à se venger, les juifs durent
exercer parfois de cruelles représailles, quand l'occasion s'en
présentait. Mais, dans ce cas encore, une partie de l'odieux devait
retomber sur les oppresseurs, puisque ces actes de cruauté étaient
presque toujours le résultat de leur tyrannie.

Ces réflexions pourront expliquer le fait suivant, qui paraît moins
apocryphe que tant de fables débitées sur les juifs.

En 1191, Agnès de Branie, veuve de Robert, comte de Dreux, frère
du roi Louis VII, faisait sa résidence à Braye, aujourd'hui
Brie-Comte-Robert, petite ville située à quelques lieues sud-est de
Paris. Cette princesse avait attiré dans ce canton un grand nombre
de juifs commerçans. Ceux-ci accusèrent un chrétien des crimes de
vol et d'homicide, et obtinrent qu'on le leur livrât. En réalité,
ce malheureux n'avait commis d'autre crime que celui de leur avoir
emprunté des sommes d'argent qu'il ne pouvait leur rendre. Les juifs,
le jour du vendredi saint, dépouillèrent cet homme, lui lièrent les
mains derrière le dos, lui mirent une couronne d'épines sur la tête,
et le conduisirent dans toutes les rues du bourg, en l'accablant de
coups de fouet. Enfin ils l'attachèrent à une croix avec des clous,
et lui percèrent le côté d'un coup de lance.

Philippe-Auguste, instruit de cet attentat inhumain et sacrilége,
punit cette cruauté avec une justice non moins barbare. Il fit brûler
quatre-vingts juifs.

«On sait que cette nation, dit l'abbé Lebœuf en rapportant ce fait,
était accoutumée à crucifier un enfant chrétien dans le temps de
notre semaine sainte, lorsqu'elle pouvait en attraper un.» Cette
assertion ainsi généralisée pourrait bien n'avoir d'autre fondement
et d'autres preuves que les croyances populaires dont nous avons
parlé plus haut. De ce qu'un fait est peut-être arrivé une ou même
plusieurs fois, doit-on en conclure que c'était une coutume?




LE TROUBADOUR CABESTAING.


On trouve dans l'histoire générale de Provence un fait qui, par
quelques détails, rappelle l'aventure tragique de Gabrielle de Vergy.
Toutefois ce récit, dont plusieurs circonstances offrent une peinture
naïve des mœurs de ces temps encore barbares, ne laissera pas
d'intéresser vivement nos lecteurs.

Le troubadour Cabestaing était né en Provence de parens nobles, mais
si pauvres qu'il fut obligé de quitter de bonne heure la maison
paternelle. Au douzième siècle, les jeunes gentilshommes, nés sans
fortune, trouvaient une ressource assurée, pour leur éducation, dans
les maisons des seigneurs, soit de la cour, soit des provinces. Ils y
étaient élevés en qualité de varlets, c'est-à-dire de pages.

Cabestaing vint se présenter à Raymond de Roussillon pour être varlet
de sa cour. Raymond l'accueillit avec bonté, et le prit à son
service. Une physionomie spirituelle, un maintien noble, des manières
polies, prévinrent tout le monde en faveur du jeune page, qui sut
se faire aimer des grands et des petits, sans exciter la jalousie
de ses égaux. Raymond lui-même l'honora bientôt d'une affection
toute particulière; et pour se l'attacher par un emploi permanent,
il résolut d'en faire l'écuyer de sa femme. Cabestaing, élevé à un
emploi qui paraît avoir été la plus haute récompense des pages, ne
s'occupa plus que du soin de se rendre agréable à dame Marguerite,
femme du seigneur Raymond. Aux grâces de sa figure, le nouvel écuyer
joignait toutes celles que donnent la gaîté du caractère, la vivacité
de l'imagination et la galanterie de l'esprit. Il plut à Marguerite,
et cette dame se défia d'autant moins des premiers mouvemens de son
cœur, que l'extrême disproportion des rangs semblait devoir toujours
la mettre à l'abri d'une faiblesse. Elle vit bientôt que l'amour
rapproche les distances.

«Il advint un jour, dit l'auteur de la vie de ce troubadour, que la
dame, l'ayant tiré à l'écart, lui dit «Dis-moi, t'es-tu encore aperçu
si mon semblant est vrai ou faux?--Ainsi m'aide Dieu, répondit
Cabestaing, depuis l'heure bienheureuse que je me suis attaché à
votre service, je vous ai regardée comme la meilleure dame qui fût
jamais née, et la plus vraie dans vos dits et dans vos manières.
Certes je vous crois telle, et telle vous croirai toute ma vie.--Et
moi, reprit la dame, ainsi Dieu me garde, je te dis que jà par moi
ne seras trompé, et que je ne fausserai la première opinion que tu
as conçue de moi.» En disant ces mots elle l'embrasse, et ce fut là
la première époque de leur engagement. Peu de temps s'était écoulé,
continue l'auteur, et voilà que les médisans, que Dieu confonde! en
parlèrent assez haut, prenant, ainsi qu'il arrive, leurs soupçons
pour vérités. Tant allèrent en disant de toutes les espèces, que ces
discours en vinrent aux oreilles de monseigneur Raymond, qui en fut
vivement touché.»

Un jour que Cabestaing était allé à la chasse à l'épervier, Raymond
demanda où il était, et l'ayant su, il prend aussitôt ses armes qu'il
cache sous ses habits, se fait amener son cheval, et suit tout seul
le chemin qu'on lui avait montré. Il rencontre Cabestaing: celui-ci,
l'apercevant, se trouble, parce qu'il eut quelque pressentiment
des soupçons de son maître. Après les complimens ordinaires de
bienvenue, Raymond lui demande s'il n'y a pas quelque dame qui soit
l'objet de ses chansons, et s'il ne pourrait pas en savoir le nom.
Cabestaing s'en défend d'abord, sous prétexte que, suivant les lois
de la galanterie, on ne peut pas sans perfidie nommer celle que l'on
aime. «Vous savez, ajoute-t-il, que la fidélité qu'on doit à sa dame
consiste à lui tout dire et à ne rien dire d'elle.» Raymond insista
d'une manière si pressante, et avec tant d'honnêteté apparente, que
Cabestaing, forcé de s'expliquer, mais voulant lui faire prendre le
change, déclara qu'il aimait Agnès, femme de Robert de Tarascon, et
sœur de la dame Marguerite. Raymond ne put cacher la joie que lui
faisait cet aveu, et serrant la main du troubadour, il lui promit ses
bons offices, et lui proposa d'aller voir avec lui la dame Agnès,
car sa jalousie inquiète lui laissait encore quelques doutes sur la
passion de Cabestaing. Agnès acheva de les détruire lorsque Raymond
lui demanda quel était son amant. Comme elle vit, à l'air embarrassé
du jeune écuyer, de quoi il s'agissait, elle répondit que c'était
Cabestaing qu'elle aimait; et la conduite qu'elle tint pendant tout
le temps que les deux hôtes demeurèrent dans son château tendit à le
faire croire.

Cependant cet heureux stratagème eut un effet auquel il semble
qu'on n'aurait pas dû s'attendre, s'il n'y avait pas des occasions
où la vanité d'une femme peut l'entraîner à d'aussi grandes fautes
que l'amour. Marguerite crut que Cabestaing aimait effectivement
sa sœur, et dans son dépit elle accabla de reproches sanglans ce
malheureux écuyer, qui eut beau se justifier par le récit de ce qui
s'était passé. Marguerite exigea de lui qu'il déclarât dans une
chanson qu'il n'en aimait pas d'autre qu'elle. L'écuyer obéit; et la
manière dont il s'y prit pour dissiper les inquiétudes de cette dame
n'était que trop capable de réveiller les anciens soupçons du mari.

En effet, lorsque Raymond eut connaissance de cette chanson, il
en pénétra facilement le sens. Alors le dépit et la jalousie
s'emparèrent de lui, et il conçut une horrible vengeance. Ayant
conduit un jour Cabestaing hors du château, il fondit sur lui comme
un furieux, le tua, lui coupa la tête, lui arracha le cœur, et mit
l'un et l'autre dans un carnier. Étant ensuite revenu au château,
il manda le cuisinier, et lui donna le cœur de Cabestaing comme un
morceau de venaison, lui enjoignant de le faire cuire, et d'y mettre
un assaisonnement convenable. Ses ordres furent exécutés. Marguerite
aimait la sauvagine, et mangea comme sauvagine ce qu'on lui servit.
Puis Raymond lui dit «Dame, savez-vous de quelle viande vous venez
de faire si bonne chère?--Je n'en sais rien, répondit-elle, si
non qu'elle m'a paru exquise.--Vraiment, je le crois volontiers,
répliqua le mari, aussi est-ce bien chose que vous avez le plus
chérie; et c'était raison que vous aimassiez mort ce que tant aimâtes
vivant.» A quoi la femme étonnée repartit avec émotion: «Comment?
que dites-vous?» Alors montrant la tête sanglante de Cabestaing:
«Reconnaissez, ajouta le farouche Raymond, reconnaissez celui
dont vous avez mangé le cœur.» A ce spectacle, Marguerite tombe
évanouie, et peu après reprenant ses sens: «Oui, dit-elle, d'une
voix où la tendresse perçait à travers le désespoir, oui, je l'ai
trouvé tellement délicieux, ce mets dont votre barbarie vient de me
nourrir, que je n'en mangerai jamais d'autre pour ne pas perdre le
goût qui m'en reste; à bon droit m'avez rendu ce qui fut toujours
mien.» Raymond, transporté de fureur, court l'épée à la main sur sa
femme. Celle-ci échappe à ses coups par la fuite, va se précipiter
d'elle-même par la fenêtre, et meurt de sa chute.

La nouvelle de ce funeste événement se répandit bientôt dans toute la
contrée et dans toutes les terres d'Alphonse, roi d'Aragon, et elle
y causa une consternation générale. Les parens de Marguerite et de
Cabestaing, tous les comtes, tous les chevaliers des environs, tous
les amans se liguèrent et déclarèrent à Raymond une guerre sanglante.
Alphonse étant venu lui-même sur les lieux, pour s'informer plus
exactement de ce fait, fit arrêter Raymond, ravagea ses terres,
détruisit son château, et ordonna que les corps de Cabestaing et
de sa dame fussent mis, après de magnifiques funérailles, dans le
même tombeau, devant la porte de l'église paroissiale; leur aventure
fut représentée sur leur tombe. L'histoire a placé cet événement à
l'année 1181.




PIERRE DE LA BROSSE ET MARIE DE BRABANT.


Il n'est pas de spectacle plus touchant que celui de l'innocence aux
prises avec le crime et la calomnie. La force des émotions qu'on
éprouve est en raison du péril du personnage qui nous intéresse: nous
le suivons des yeux avec inquiétude, nous partageons ses angoisses,
nous voudrions pouvoir le défendre ou du moins l'avertir des piéges
qui lui sont tendus; nous passons enfin par toutes les péripéties
du drame. Mais si l'innocence triomphe de son calomniateur; si ce
calomniateur était lui-même l'auteur du crime qu'il voulait faire
peser sur un autre, alors on ressent une véritable joie, le cœur
satisfait se dilate, s'épanouit; et l'on ferait volontiers le vœu de
ne voir jamais que de semblables dénoûmens, surtout dans l'histoire,
c'est-à-dire dans les choses réelles de la vie.

Pierre de la Brosse, premier ministre de Philippe-le-Hardi, avait
été barbier de Saint-Louis; et c'est en rasant ce vaillant prince
qu'il avait commencé sa fortune. Doué d'un esprit fécond, il s'en
était servi pour amuser le roi par ses propos facétieux. D'ailleurs
très-habile dans les opérations manuelles de la chirurgie, il s'était
acquis une réputation qui lui donnait un certain crédit dans ces
temps d'ignorance (13e siècle).

Philippe-le-Hardi, fils du roi, se l'attacha particulièrement et
se laissa tellement séduire par ses manières, son langage et ses
petits talens, qu'il en fit son commensal et son favori. Quand
Philippe, après la mort de Saint-Louis, parvint au trône, il crut,
fasciné qu'il était par cet homme, devoir lui accorder toute sa
confiance et l'élever aux plus hautes dignités. Il le promut au rang
de grand chambellan et de premier ministre. Dans le premier moment,
cette élévation fut un scandale pour la cour; mais bientôt tous les
courtisans rampèrent aux pieds du nouveau parvenu.

Ce ministre jouissait de la plus solide faveur; mais le mariage de
son maître avec Marie, sœur du duc de Brabant, et l'ascendant marqué
que cette belle et jeune reine conquit dès l'abord sur le cœur de
son époux causèrent bientôt de l'ombrage à l'ancien barbier. Marie,
dans ses entretiens avec le roi, démasquait la turpitude de ce vil
usurpateur de la confiance royale. Pierre de la Brosse s'aperçut
qu'on l'accueillait plus froidement, que les courtisans n'épargnaient
sur son compte ni la satire, ni les bons mots; il entrevit sa
prochaine disgrâce, et songea au moyen de la prévenir.

Dans le même temps, le jeune Louis, fils aîné du mariage de Philippe,
mourut presque subitement dans d'affreuses convulsions. Aussitôt
Pierre de la Brosse vient trouver le roi, et après une foule de
circonlocutions insidieuses, il accuse Marie de Brabant d'avoir fait
périr le prince du premier lit pour assurer à ses enfans la couronne
qui lui appartenait. A cette accusation, Philippe tombe dans une
cruelle perplexité; son cœur est combattu par des sentimens divers;
il hésite à croire la femme charmante qui le séduit, capable du
forfait qu'on lui impute.

«Vous doutez que votre fils ait été victime du poison», lui dit
La Brosse, et il l'entraîne vers le lit du prince expiré: là, lui
montrant les symptômes du poison: «voyez-vous, lui dit-il, ces taches
livides, ces lèvres violettes, ces membres contournés et tordus par
les convulsions et la lutte d'une douleur violente? remarquez-vous
ces yeux dont la prunelle s'est éclipsée dans un orbite sanglant? O
vérité! continua-t-il, vérité, qu'il est cruel de te faire arriver
aux pieds des rois!.... Jamais je ne l'éprouvai mieux qu'en ce jour
où mon devoir me force à dénoncer un crime. Paraissez donc, témoin
irrécusable, témoin oculaire de ce crime avéré, venez éclairer mon
maître qu'une passion funeste aveugle encore.»

A ces mots, La Brosse introduit en présence du roi un homme qui
déclare avoir vu Marie de Brabant, la nuit, après le tintement du
couvre-feu, distiller des plantes vénéneuses et en composer un mets
exécrable, la veille de la mort du jeune prince. Il rapporte ensuite
plusieurs autres circonstances qui ne laissent aucun doute sur la
culpabilité de la reine. Le témoin affirme sa déposition par serment.

Bientôt cette affaire s'ébruite, agite les esprits; la populace si
crédule crie à haute voix que la reine a empoisonné le jeune prince,
qu'il faut que justice soit rendue.

Cependant le duc de Brabant, frère de la belle Marie, apprend
l'accusation d'empoisonnement imputé à sa sœur; il ne peut y croire
et s'indigne contre les infâmes calomniateurs qui la persécutent; il
prend la résolution de la venger. Il part armé de pied en cap; il
arrive à la cour de France et demande à combattre l'accusateur. Le
témoin produit par Pierre de La Brosse s'avance; le duel juridique
a lieu devant la cour et le peuple; le témoin est percé d'outre en
outre par le duc de Brabant.

D'après les idées de ce siècle, cette victoire prouvait l'innocence
de Marie. Le peuple applaudissait; mais Pierre de La Brosse,
exploitant la crédulité superstitieuse des esprits, en appelle du
duel qui souvent fait tomber l'innocent sous les coups du coupable,
et propose d'aller consulter plusieurs saints personnages qui, dans
ce siècle, prononçaient de pieux oracles.

Il y avait en effet dans ce temps-là, trois imposteurs qui, par de
feintes extases, la singularité de leur vie et les exercices d'une
piété hypocrite, avaient acquis une autorité surprenante.

La béguine de Nivelle était une des trois et la plus célèbre. Elle
était somnambule, et durant ce sommeil éveillé, elle faisait des
révélations et des prophéties que le peuple recueillait avidement;
elle se tenait dans un clocher ouvert aux quatre vents, et prêtait
l'oreille aux cris des corneilles et aux roucoulemens des ramiers qui
voltigeaient autour de sa demeure aérienne.

Philippe, aussi crédule que son peuple, envoya trois ambassadeurs
vers cette prophétesse; l'un d'eux était l'évêque de Bayeux,
beau-frère de Pierre de La Brosse. Cette ambassade ne rapporta qu'une
réponse ambiguë qui ne servait qu'à appesantir le soupçon sur la
malheureuse accusée.

Une autre ambassade fut envoyée vers la sainte Pythonisse qui, cette
fois, répondit:

«Le roi ne doit point ajouter foi à ceux qui lui parlent mal de son
illustre épouse; elle est innocente du crime qu'on lui impute; il
peut compter sur sa fidélité tant pour lui que pour les siens.»

Cette réponse révolta toute la France contre le ministre La Brosse.
On demanda son supplice et le roi allait l'ordonner, lorsque le
favori fit un dernier effort pour gagner sa cause. Il rappela que la
béguine de Nivelle avaient rendu deux réponses, l'une défavorable,
et l'autre favorable à la reine, et soutint qu'il était de toute
injustice de s'en tenir à la dernière. L'adresse du ministre
produisit encore son effet sur le roi dont les esprits étaient
toujours flottans.

La situation de Marie de Brabant devenait de jour en jour plus
pénible, elle ne voyait que des regards défians s'arrêter sur elle;
son époux n'était pas convaincu de son innocence. Elle ne trouvait
de consolation qu'aux pieds des autels; ses prières ferventes furent
exaucées.

Un soir, un solitaire vénérable se présente aux portes du palais et
demande une audience du roi; introduit près de Philippe, il lui remet
un paquet scellé des armes du grand chambellan Pierre de La Brosse,
en apprenant au prince qu'un religieux prêt à mourir, l'avait prié
d'aller porter au roi le paquet renfermant la preuve des trahisons du
premier ministre.

En effet, ce misérable, dépositaire des secrets de l'état, les avait
vendus au roi de Castille, et il résultait en outre de ces pièces
secrètes, que la perte de la reine était une machination politique
dont il s'avouait l'instrument.

Cette découverte leva tous les doutes. On apprit que La Brosse avait
empoisonné lui-même le prince Louis, afin d'imputer cet attentat à la
reine et de la perdre. On sut aussi que le témoin qu'il avait produit
n'était qu'un misérable gagné à force d'or et de promesses.

L'innocence de Marie de Brabant parut dans tout son éclat. Quant à
Pierre de La Brosse, il fut étranglé et son corps resta suspendu aux
fourches patibulaires.




PROCÈS DES TEMPLIERS, LEUR INNOCENCE ET LEUR CONDAMNATION. HÉROISME
DE JACQUES MOLAY, LEUR GRAND-MAÎTRE.


Le procès des Templiers est une de ces iniquités qui font époque dans
l'histoire d'une nation. L'illustration des accusés, la rapacité
et la mauvaise foi des accusateurs, l'absurdité des accusations,
les motifs odieux et vils qui dictèrent la sentence des arbitres
suprêmes, ont imprimé à cette cause un intérêt puissant et qui sera
toujours inséparable du souvenir glorieux de ces illustres victimes.

On sait que les Templiers avaient rendu d'éminens services à la
chrétienté pendant les croisades. Lorsque, par suite des succès des
armes chrétiennes, ces expéditions pieuses furent regardées comme
n'étant plus nécessaires, les Templiers revinrent jouir en occident
des biens immenses qu'ils avaient conquis sur les infidèles, à
la pointe de leur épée. Leur faste, les mœurs orientales que la
plupart d'entre eux avaient contractées étaient peu conformes aux
règles des religieux. L'église censura la conduite des Templiers qui
repoussèrent dédaigneusement ses remontrances.

Philippe-le-Bel, extrêmement jaloux de son autorité qu'il
avait défendue avec opiniâtreté et succès contre des vassaux
rebelles, conçut quelque ombrage de l'attitude altière de l'ordre
des Templiers, déjà si formidable; il crut qu'il aspirait à
l'indépendance et se refuserait désormais à plier sous la volonté
royale. Cette crainte aigrit son esprit, et des courtisans envieux ne
manquèrent pas d'entretenir ses terreurs. On lui disait que cet ordre
devait finir avec les causes qui l'avaient fait naître; qu'il fallait
redouter une milice religieuse qui ne professait ni la soumission des
guerriers, ni la vie claustrale et pacifique des cénobites.

Mais la crainte que ces chevaliers inspiraient était encore moins
forte que le désir que l'on avait de les dépouiller de leurs
immenses trésors. Pour assurer cette spoliation et lui donner
une couleur légale, il fallait juger l'ordre tout entier, et
par conséquent lui trouver des crimes. Dès-lors les courtisans
commencèrent à les décrier et à déclamer partout contre leur orgueil,
leurs débauches et leur impiété. Ces bruits trouvèrent de l'écho
parmi le peuple qui, selon sa coutume, exagéra encore les récits
qu'il entendait faire à l'occasion des Templiers.

Voici ce qui servit de fondement à l'accusation juridique intentée
bientôt après contre cet ordre célèbre.

Un chevalier apostat, Florentin de nation, nommé Noffodei, ayant été
arrêté pour un crime qui provoquait la peine capitale, fut renfermé,
dans un cachot, avec un autre misérable nommé Squin de Florian qui
était réservé au même supplice. Ils se préparèrent mutuellement à
la mort, en se confessant l'un à l'autre, suivant l'usage de la
primitive église. La confession du Templier était un débordement
d'aveux épouvantables; Squin de Florian en profita; il se persuada
qu'en chargeant tout l'ordre des crimes dont il venait d'entendre
le récit, il pourrait être gracié, même récompensé. Il demanda donc
aux magistrats à leur révéler un secret important; on l'écouta,
et sa déposition, quoique ignorée du peuple, suggéra d'avance les
commentaires les plus étranges, les plus révoltans.

Les Templiers, disait-on, avaient, par un pacte secret avec les
Sarrasins, promis de renier leur dieu et d'adorer Molock et
Béelzébuth. La réception de leurs novices, ajoutait-on, offrait des
actes d'impiété et d'indécence. Le blasphême et le parjure étaient
au nombre de leurs préceptes ténébreux. On prétendait aussi que
la sodomie était recommandée comme un point de règle dans leurs
abominables initiations; et l'on ajoutait qu'ils égorgeaient les
enfans qui naissaient de leurs liaisons clandestines avec les filles
et les femmes.

Voici ce que dit à leur sujet M. de Châteaubriand, dans ses _Études
historiques_: «Neuf gentilshommes français établirent, en 1118,
l'ordre des Templiers à Jérusalem. Cet ordre acquit d'immenses
richesses, et devint suspect aux peuples et aux rois. Les Templiers
étaient accusés de se vouer entre eux à d'infâmes voluptés, de
renier le Christ, de cracher sur le crucifix, d'adorer une idole à
longue barbe, aux moustaches pendantes, aux yeux d'escarboucle, et
recouverte d'une peau humaine, de tuer les enfans qui naissaient d'un
Templier, de les faire rôtir, de frotter de leur graisse la barbe et
les moustaches de l'idole, de brûler les corps des Templiers décédés,
et de boire leurs cendres, détrempées dans un philtre. On peut
toujours deviner les siècles, au genre des calomnies historiques;
brutales et absurdes dans les temps de grossièreté et de foi,
raffinées et presque vraisemblables dans les temps de civilisation et
de doute.»

Philippe apprenait avec une secrète joie toutes ces exagérations
calomnieuses, parce qu'elles favorisaient ses desseins. Il concerta
avec ses conseillers l'arrestation subite de tous les Templiers, le
même jour et par toute la France. Aussitôt leurs biens, cause de
leur perte, furent confisqués, et le roi vint, sans pudeur, prendre
possession de leur palais du Temple, qu'il avait remplacé pour eux
par d'obscures prisons.

Clément V, créature de Philippe, venait de succéder à Boniface VIII.
Il devait tout à Philippe, il lui promit de seconder toutes ses
volontés.

Philippe-le-Bel était implacable et expéditif dans ses vengeances.
On commença l'instruction du procès des Templiers, et, pour leur
arracher des aveux, on déploya dans leurs cachots tout l'appareil des
tortures les plus affreuses. Ceux qui refusaient de confesser les
faits dont on leur donnait lecture, étaient mis sur des chevalets
et livrés aux bourreaux; leurs membres disloqués, leurs os broyés,
le sang qui ruisselait sur leurs corps, les cris arrachés par la
douleur, faisaient frémir leurs compagnons, qui, privés à dessein
de sommeil et de nourriture, avaient perdu cette mâle énergie, ce
courageux stoïcisme, qui nous font triompher de la douleur. Ce qui
motive ce beau vers de la tragédie des _Templiers_:

    La torture interroge et la douleur répond.

Un grand nombre de ces religieux révélèrent donc quelques fautes,
qu'un greffier vendu aux juges avait la perfidie de travestir en
crimes exécrables.

Non-seulement les Templiers furent arrêtés en France: l'implacable
Philippe et Clément V les firent saisir dans toute la chrétienté.
Toutes les prisons regorgeaient de ces malheureux, entassés comme
de vils troupeaux. Mais en France, ceux à qui la torture avait fait
trahir la vérité, revenus de leur premier effroi, et reprenant cet
air héroïque qui naguère bravait la mort des batailles, se présentent
devant leurs juges, protestent que les aveux qu'ils ont faits leur
ont été arrachés par la violence et la douleur, qu'ils les rétractent
publiquement, et qu'ils veulent mourir pour expier cette honte.

Les juges, surpris de cette fermeté, semblent eux-mêmes des accusés.
Ils balancent, ne savent à quel parti s'arrêter; mais les instrumens
pervers des cours de France et de Rome, veulent qu'on les condamne
pour avoir trahi la vérité, la première ou la seconde fois. Ils
gagnent la majorité, et cinquante-neuf de ces chevaliers furent
dégradés, comme relaps, et jugés dignes du dernier supplice. Leurs
bûchers sont allumés; ils y montent avec calme et sérénité; ils
chantent les louanges de Dieu, au milieu des tourbillons de flammes
qui vont les dévorer. Le peuple ne put voir un trépas aussi héroïque
sans reconnaître aussitôt l'innocence de ces illustres chevaliers.
Déjà la superstition débite une foule de miracles faits à l'honneur
de ces martyrs; déjà les murmures éclatent de toutes parts contre
les inquisiteurs et les autres juges chargés de ce procès. Le roi de
France et le pape auraient bien voulu dès-lors assoupir cette affaire
et suspendre l'instruction commencée; mais il importait de prouver à
l'Europe la culpabilité de l'ordre mis en cause.

Jacques Molay, grand-maître, vieillard vénérable et courageux, fut du
nombre de ceux qui comparurent devant les commissaires désignés par
le pape. Sa dignité de grand-maître l'élevait au rang des princes;
son âge méritait des égards. Il fut traduit devant les juges, chargé
de fers et traité avec inhumanité. On lui demanda s'il avait quelque
chose à alléguer pour sa défense; il répondit que, né pour le métier
des armes, il était étranger à l'art de la parole, et demandait
un conseil éclairé. On lui répondit qu'en matière d'hérésie, on
n'accordait pas de défenseur; que d'ailleurs il devait se souvenir
qu'il avait avoué tous les crimes imputés.

A ces mots, Jacques Molay est saisi, frappé d'étonnement. Il demande
lecture de sa déposition; il l'entend avec une profonde indignation.
«Non, dit-il, jamais ces atroces impostures n'ont souillé mes lèvres;
j'ai pu, dans un instant de faiblesse que ma mort seule peut expier,
j'ai pu révéler quelques fautes; mais ces aveux, je dois l'affirmer,
à la honte des hommes, ont été dénaturés par ceux qui les ont
recueillis. Je méconnais donc cette déposition, œuvre ténébreuse de
la fraude, de l'artifice et d'une collusion coupable. Je proteste
contre elle, et puisqu'on me refuse un conseil, je bornerai ma
défense et celle de mes chevaliers à ce peu de mots, dont l'histoire
reconnaîtra la vérité:

«Nul ordre religieux ne pria plus que le nôtre avec ferveur et piété;
nul autre ne fit régner plus de recueillement et de magnificence dans
la maison du Seigneur, ne répandit plus d'aumônes parmi les pauvres,
n'essuya plus de larmes et ne guérit, par plus de soins et de zèle,
les malades et les infirmes.

«Nulle milice chevaleresque ne combattit avec plus d'avantage que la
nôtre, contre les Sarrasins, les Turcs et les Maures; ne supporta,
avec plus de courage, pour la délivrance de la ville sainte, les feux
du ciel africain, les pestes d'Antioche et de Tunis, les naufrages,
les privations, l'exil, la captivité, tous les fléaux et toutes les
vicissitudes de la fortune....»

Un des accusateurs interrompant alors le grand-maître: «Tout cela,
dit-il, n'est compté pour rien sans la foi.--Et sans la foi, reprit
Molay, rien de tout cela ne peut se supporter. Pour quel intérêt
d'ici-bas, pour quelle récompense mondaine aurions-nous pu combattre
et souffrir comme nous l'avons fait?»

Philippe ne savait comment sortir de cette grande procédure, où ses
passions l'avaient engagé. Pour paraître plus légal, il permit à tous
les Templiers d'occident de venir plaider la cause de leur ordre.
Plusieurs parlèrent avec une courageuse éloquence; quand ils eurent
cessé de parler, les commissaires désignés délibérèrent long-temps,
et la majorité se refusait à la condamnation. Mais le pape, indigné
de tant de résistance, s'écria que si l'on ne prononçait pas
judiciairement contre les Templiers, la plénitude de la puissance
pontificale suppléerait à tout, et qu'il les condamnerait par voie
d'expédient, plutôt que de scandaliser son cher fils le roi de France.

Le souverain pontife l'emporta, et la sentence fut prononcée.

Mais Jacques Molay et plusieurs autres chefs de l'ordre n'étaient pas
encore jugés; on espérait leur arracher des révélations qui pussent
justifier cette odieuse procédure. On offrit à Jacques Molay et à
ses compagnons la liberté et des pensions; mais ils repoussèrent
ces offres perfides avec indignation. On les menaça du bûcher.
«Apportez-y la flamme, dit le grand-maître; j'y vais monter comme
dans une chaire de vérité, où je répéterai: _Nous sommes innocens!
Tout ce dont on accuse les Templiers est calomnie: je le jure à la
face du ciel et devant Dieu, qui va me juger bientôt._»

Les légats, embarrassés, ne savaient à quel parti s'arrêter. Enfin,
ils livrèrent au prévôt Jacques Molay et Guy, frère du dauphin
d'Auvergne. Le roi assembla son conseil, et dès le soir les héros
condamnés furent conduits à la mort. Leur bûcher était élevé dans une
petite île de la Seine, à la pointe occidentale de la Cité, non loin
de l'emplacement qu'occupe la statue équestre de Henri IV.

Les chevaliers entrèrent dans les flammes avec une fermeté admirable.
Jacques Molay fit entendre alors ces mots prophétiques: «_Pontife
calomniateur, juge inique et cruel bourreau, je t'ajourne à
comparaître dans quarante jours devant le tribunal du souverain juge.
Et toi, Philippe, je t'ajourne devant lui à un an de ce jour._»

Après cette imposante assignation, le grand-maître et ses frères
moururent en chantant de saints cantiques.

Quarante jours après, le pape mourut; au bout d'un an, Philippe
descendit aussi au tombeau, et l'on se rappela les dernières paroles
du dernier grand-maître des Templiers.

Philippe-le-Bel se fit donner deux cent mille livres, et Louis Hutin,
son fils, prit encore soixante mille livres sur les biens des
Templiers. Ce qui prouve assez quel était le principal motif de la
condamnation de cet ordre célèbre.

«Le Parlement, dit Voltaire, n'eut aucune part à ce procès
extraordinaire, témoignage éternel de la férocité où les nations
chrétiennes furent plongées jusqu'à nos jours.»




ENGUERRAND DE MARIGNY.


Enguerrand de Marigny, ministre sous le règne de Philippe-le-Bel,
était issu d'une famille ancienne et illustre. Il avait reçu de la
nature tous les dons qui relèvent encore l'éclat de la naissance.
Figure remarquable, esprit aimable, manières élégantes et gracieuses,
connaissances vastes et profondes; il réunissait tout ce qui peut
faire réussir dans les cours. Aussi sa fortune fut-elle rapide;
Philippe-le-Bel le combla de bienfaits, le fit chambellan, comte de
Longueville, châtelain du Louvre, surintendant des finances; enfin
Enguerrand de Marigny, devint son principal ministre et son intime
confident. Tant de faveurs ne manquèrent pas d'exciter l'envie des
courtisans; et de l'envie à la haine, la transition est si facile!

A la tête de ces envieux était le comte de Valois, frère du
monarque, prince orgueilleux, dissimulé, vindicatif. Valois
s'indigna de l'ascendant que Marigny exerçait sur le monarque. Il
conçut dès lors pour le ministre une aversion insurmontable. Plus
tard, la contestation qui eut lieu entre les sires d'Harcourt et
de Tancarville, vint augmenter encore son ressentiment. Marigny,
n'écoutant que sa conscience, ne craignit pas de se déclarer contre
le protégé de Valois; et une explication extrêmement violente éclata
entre le frère du roi et le premier ministre.

Néanmoins l'animosité de Valois fut tempérée long-temps par l'immense
crédit de Marigny. Mais Philippe-le-Bel étant mort, Louis-le-Hutin,
son fils et son successeur, voulut prendre connaissance de l'état des
finances du royaume. Valois jugea le moment favorable pour perdre
Marigny.

Les malheureuses expéditions de Flandre avaient appauvri le
gouvernement sous le règne précédent; on avait cru combler le
deficit en altérant les monnaies et en chargeant le peuple d'impôts
exorbitans. Mais ces ressources avaient été insuffisantes, de manière
qu'à l'avénement du nouveau monarque, on n'avait pu trouver dans
l'épargne royale de quoi subvenir aux frais du couronnement.

Le roi demanda, en plein conseil, quel usage on avait fait des impôts
considérables qui avaient été levés sur le peuple et sur le clergé.
Alors, Valois, inspiré par sa haine, s'écria: «_Sire, Marigny eut
l'administration des fonds que réclame avec raison votre Majesté,
ordonnez que ce ministre vous en rende compte._»

Marigny qui n'avait rien à craindre d'une enquête sur sa conduite
publique, offrit au roi de rendre ce compte quand il l'ordonnerait.
«_Que ce soit à l'instant même_,» s'écria le comte de Valois,
avec l'impatience de la vengeance. Le jeune roi n'osa réprimer
les emportemens de son oncle, mais Enguerrand fut d'autant plus
irrité, que son accusateur lui-même, s'était fait remettre une
partie des deniers dont il voulait rendre le ministre responsable.
Il répondit au comte: «_Vous qui demandez que je rende compte sur
l'heure, je vous ai donné une portion de ces fonds, le reste a libéré
l'état_.....--_Vous en avez menti_, répliqua le prince.--_C'est
vous-même_, reprit Marigny, _qui vous rendez coupable de mensonge,
et j'en atteste le ciel_.» Alors Valois n'écoutant plus que sa
fureur, et foulant aux pieds toutes les convenances, tira son épée
en présence du roi et s'élançant sur Marigny, il voulait le tuer sur
la place. Tous les membres du conseil se précipitèrent entre eux,
et le roi leva la séance. Le comte écumait de rage au milieu de ses
nombreux partisans, tous ennemis déclarés de Marigny. Celui-ci sortit
seul et tranquille.

Cependant le faible monarque est circonvenu par son oncle et par
tous les envieux du ministre. On lui persuade que le peuple impute
à Marigny les guerres qui avaient ruiné l'état, et l'altération des
monnaies; qu'on accuse ce ministre de trahison et de concussion et
que sa mort seule peut étouffer la sédition qui menace de toutes
parts.

Marigny, au lieu de se tenir en garde contre ses accusateurs et
contre leurs sourdes manœuvres, conservait toute sa sécurité au
milieu de l'orage qui s'amoncelait autour de lui. Sa longue habitude
des cours aurait dû lui apprendre qu'il est des accusations sous
lesquelles succombe l'innocence la mieux prouvée. Il n'hésite pas
un instant à se rendre au conseil où l'appellent les devoirs de son
ministère. Agitée par un pressentiment sinistre, Alix de Mons, son
épouse, s'efforce de le détourner de son dessein et d'éveiller sa
défiance. Trois fois elle s'enlace dans ses bras, il insiste, elle
redouble de prières et de caresses. La sœur de Marigny vient aussi
le conjurer avec larmes de rester. Marigny embrasse l'une et l'autre
et se dérobant à leurs efforts pour l'arrêter, il se rend au palais
du roi. Tandis qu'il en montait les degrés, des agens apostés par
Valois, arrêtent Marigny au nom du roi, lui demandent son épée et le
conduisent dans la tour du Louvre; de là ses persécuteurs le firent
transporter à Vincennes dans un cachot où l'air et la lumière ne
pénétraient qu'avec peine.

Enguerrand de Marigny avait un ami, un véritable ami; trésor bien
rare, surtout dans les cours. C'était Raoul de Presle, l'un des
hommes les plus doctes et les plus savans de son siècle. Valois
et ses adhérens craignaient beaucoup qu'il ne lui fût permis de
plaider la cause de son ami et qu'il ne leur arrachât la victime
qu'ils convoitaient depuis si long-temps. Ils lui intentèrent à
lui-même un procès, afin d'avoir un prétexte pour le faire mettre en
prison. On l'accusa donc, au hasard, d'avoir conspiré contre la vie
du feu roi; et sans autres formalités, on ordonna son arrestation
et la confiscation de ses biens. Toutes les autres personnes
recommandables, attachées à Marigny devinrent aussi, de la part du
prince Valois, les objets des plus iniques et des plus arbitraires
persécutions.

Il fallait donner à ce procès une forme juridique. L'implacable
Valois voulait non seulement immoler son ennemi, mais encore le
diffamer par une sentence ignominieuse, le flétrir par un supplice
infamant et rendre sa mémoire à jamais odieuse.

La seule chose qui embarrassa le dénonciateur; c'est qu'une
instruction et une procédure légale étaient indispensables. Il fit
publier dans toutes les provinces de France que tous les individus
qui avaient à se plaindre du ministre et qui savaient quelque chose
contre lui, étaient engagés à se présenter devant le tribunal chargé
de le juger. On promettait bon accueil et protection à ceux qui
voudraient déposer dans ce sens. Mais l'espoir de Valois fut déçu;
il ne se présenta personne; et ce silence, en une telle conjoncture,
était, ce semble, une éclatante justification.

Valois ne pouvait produire ni témoins, ni preuves; cependant il fit
poursuivre le procès de son ennemi, et siégea lui-même sans pudeur
parmi les juges. Il avait choisi pour accusateur public un homme
entièrement dévoué à sa vengeance.

Cet orateur mercenaire, à travers un déluge de comparaisons bizarres
et ridicules dont nous faisons grâce aux lecteurs, énuméra les
prétendus crimes imputés à Marigny. Il l'accusa d'abord d'avoir
altéré les monnaies, accusation inique et absurde, puisque l'on
savait que cette fraude avait été conseillée au roi par deux
intrigans florentins.

On lui reprocha ensuite d'avoir excité des soulèvemens parmi
le peuple, d'avoir détourné à son profit des sommes que l'État
réservait à la cour de Rome; d'avoir eu des intelligences secrètes
avec les ennemis de la patrie; d'avoir extorqué au chancelier
plusieurs lettres scellées en blanc. Toutes ces imputations
étaient calomnieuses, et l'accusé avait entre les mains des pièces
authentiques capables de confondre ses calomniateurs.

On lui fit ensuite un crime d'avoir reçu des bienfaits du roi, comme
si les récompenses du souverain n'étaient point honorables pour
celui qui en est l'objet; on le taxa d'orgueil et de témérité, parce
qu'il avait érigé sa propre statue dans le palais du roi. La statue
d'Enguerrand de Marigny était en effet placée sur l'escalier du
palais, mais aux pieds de celle de son souverain.

Marigny eut pu, d'un seul mot, réduire au néant tous ces différens
chefs d'accusation, mais quand il se leva pour parler, on lui
commanda le silence, et, chose inouïe, on lui refusa tout moyen de
justification.

Des hommes recommandables par le rang qu'ils occupaient, par leur
mérite, par leur caractère, vinrent se jeter aux pieds du roi et lui
demander justice pour un infortuné que l'on privait d'un droit dont
jouissent les plus insignes scélérats, le droit de se défendre.
Louis accueillit ces plaintes avec bienveillance; mais, trop
faible pour oser s'opposer aux vengeances de son oncle, il proposa
de commuer en un exil temporaire, dans l'île de Chypre, la peine
capitale qui menaçait Marigny.

Mais cette sentence était loin de pouvoir satisfaire Valois; il
frémit en apprenant les intentions du roi. Ne pouvant toutefois
combattre ouvertement le dessein de son royal neveu, il eut recours
à la dissimulation, et, sous prétexte de rassembler des preuves,
il demanda que le jugement fut différé de quelques jours, espérant
trouver jusque-là un stratagème propre à assurer sa vengeance.

Valois, le lâche Valois, sut profiter du délai qui lui était accordé.
Les idées de magie, qui prenaient racine en France à cette époque,
furent une ressource dont il usa largement.

Sous le règne de Louis X, on croyait faire dépérir de langueur et
lentement trépasser ceux dont on imitait les traits en cire, et sur
les images desquels on faisait certaines conjurations enseignées par
l'art cabalistique.

Valois accusa la femme et la sœur de Marigny d'avoir fait faire
la figure du roi et des princes du sang, pour attirer sur eux la
maigreur, la maladie et la mort. L'état de faiblesse où se trouvait
alors Louis, donnait quelqu'apparence de vérité à cette ridicule
assertion. Le roi en fut frappé. Il crut que la famille de Marigny
attentait à sa vie, et voulant la punir dans la personne de son chef,
il donna libre carrière au sanguinaire Valois.

Celui-ci maître enfin de son ennemi, fit accélérer le procès, dicta
la sentence de mort, ordonna le supplice et fit dresser l'infâme
gibet ou fut attaché Enguerrand de Marigny, comte de Longueville,
premier ministre de France.

Après cette exécution, le royaume ayant été désolé par des épidémies,
la guerre, la disette, le peuple attribua ces malheurs à la
condamnation d'un ministre innocent, et la cour, partageant cette
opinion, en ordonna dans toutes les provinces des prières expiatoires
pour l'âme d'Enguerrand de Marigny.

Dix ans après, le comte de Valois, aussi malade d'esprit que
de corps, fit faire des aumônes publiques; et ceux qui les
distribuaient, disaient de sa part à chaque pauvre, _Priez Dieu pour
M. de Marigny et pour M. de Valois_. Le confesseur de ce prince,
sollicité secrètement par l'évêque de Beauvais et l'archevêque
de Sens, frères de Marigny, avait alarmé sa conscience sur la
condamnation de ce ministre.

Des écrivains ont affirmé que ce ministre avait été un des plus
ardens promoteurs de la proscription des templiers. Cette assertion
n'est pas prouvée. Quoiqu'il en soit, il fut, comme ces illustres
chevaliers, victime de l'iniquité des hommes.




LE FAUX BAUDOUIN.


Les histoires de presque tous les peuples font mention d'imposteurs
qui, à l'aide d'une certaine ressemblance, ont quelquefois réussi à
se faire passer momentanément pour de grands personnages et n'ont pas
laissé de causer bien des troubles, non seulement dans les familles,
mais même dans les états ou ils se présentaient.

En 1225, Bernard de Rains, ermite champenois, qui vivait dans les
bois de Glançon, entreprit de se donner pour Baudouin, neuvième
comte de Flandre et empereur de Constantinople. Ce prince avait été
couronné le 16 mai 1204. Le 15 avril de l'année suivante, ayant été
attaqué, devant Andrinople, par Joannice, roi des Bulgares, que les
grecs avaient appelé à leurs secours, pour chasser les français de
la capitale et du trône de l'empire d'Orient, Baudouin fut battu, et
pendant plus d'une année, on ne sut pas positivement s'il avait été
tué dans la bataille ou fait prisonnier.

Bernard de Rains s'était instruit, dans le plus grand détail, de tout
ce qui concernait Baudouin; et à l'aide d'un peu de ressemblance avec
ce prince et de l'incertitude où l'on était sur sa mort il réussit,
par son effronterie, à tromper une partie de la noblesse et du peuple
de Flandre qui lui donnaient déjà les titres de comte et d'empereur,
et lui rendaient tous les hommages dûs à ces hautes dignités.

Jeanne, fille de Baudouin, et héritière de ses états de Flandre,
refusa constamment de voir cet homme dont elle soupçonnait
l'imposture. Elle envoya cependant sur les lieux Jean de Mutelan et
Albert, tous deux bénédictins et Grecs d'origine, pour prendre des
informations certaines sur la mort de son père.

Bientôt elle apprit que l'on ne doutait nullement que Baudouin n'eût
été fait prisonnier et qu'il passait pour constant que Joannice,
après l'avoir tenu près d'un an dans les fers, lui avait fait couper
les bras et les jambes et jeter le tronc dans un précipice où il
était mort au bout de trois jours, dévoré par les oiseaux de proie.

Jeanne, instruite de tous ces détails, s'adressa à Louis VIII, roi de
France, et le pria d'intervenir dans cette affaire qui pouvait avoir
des suites fâcheuses.

Louis VIII se rendit à Péronne, d'où il manda au prétendu Baudouin
qu'il désirait le voir et l'entretenir. Bernard de Rains se présenta,
vêtu de pourpre, devant le roi, et le salua d'un air fier et
majestueux. Louis VIII lui adressa, sur la généalogie des comtes de
Flandre, plusieurs questions auxquelles il répondit avec beaucoup de
justesse, ainsi qu'à plusieurs autres demandes sur différens sujets.

Bernard de Rains était sur le point de sortir de cette épreuve à son
avantage, mais l'évêque de Beauvais vint mettre à nu son imposture.

Ce prélat suggéra au roi de demander à cet homme: 1º En quel lieu il
avait rendu hommage à Philippe-Auguste pour le comté de Flandre? 2º
par qui, et en quel lieu il avait été fait chevalier? 3º en quel lieu
il avait épousé Marguerite de Champagne?

A ces trois questions auxquelles il n'était pas préparé, Bernard de
Rains fut déconcerté et demanda du temps pour répondre.

A cette défaite, toute l'assemblée fut convaincue de l'imposture de
l'ermite. Le roi lui fit une verte réprimande et le chassa de sa
présence.

Bernard de Rains s'enfuit en Bourgogne où il se tint caché pendant
quelque temps. Ayant été découvert par Errard de Cartinac,
gentilhomme Bourguignon, celui-ci l'arrêta, le chargea de fers et le
mena à Lille, où il fut battu de verges, après avoir été appliqué à
la question, et promené, couvert de haillons, dans toutes les villes
de la Flandre et du Hainaut.




CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS.


Il y a de fort bons argumens à faire valoir en faveur des croisades
faites, au nom de la religion, pour l'affranchissement des lieux
saints. On peut affirmer que ces courses belliqueuses et lointaines,
ont été d'un grand avantage pour la civilisation. Mais que
pourrait-on alléguer pour justifier la croisade contre les Albigeois?
Ce massacre de chrétiens par d'autres chrétiens, n'avait d'autre
cause, d'autre motif que l'intolérance et la cruauté des hommes.

Les Albigeois, ainsi que les Vaudois, les protestans et tant d'autres
hérétiques qui furent persécutés comme eux, n'avaient d'autre tort
que d'avoir des opinions à part sur les dogmes du christianisme; du
reste, bons et paisibles citoyens, industrieux, actifs, attachés et
soumis à leur chef, Raymond VI, comte de Toulouse.

Cette croisade impie commença en 1206. Le pape Innocent III, Saint
Dominique, Raymond comte de Toulouse, Simon comte de Montfort,
furent les principaux personnages de cet abominable épisode de notre
histoire.

Simon de Montfort était à la tête de cette ligue. C'était un homme
dissimulé et ambitieux, vaillant du reste, réglé dans ses mœurs,
ayant comme tous les hommes à part, commandement sur la fortune.

Cette guerre, ou plutôt cette tuerie, vit naître l'inquisition et se
distingua par des auto-da-fé. On jetait les femmes dans des puits; on
égorgeait sans merci, et, pendant les massacres, les prêtres du comte
de Montfort chantaient le _Veni creator_; horrible profanation des
hymnes destinés à célébrer la gloire du Très-Haut.

Béziers fut emporté d'assaut par les massacreurs de la croisade «Là,
dit un chroniqueur, se fit le plus grand massacre qui se fut jamais
fait dans le monde entier, car on n'épargna ni vieux ni jeunes, pas
même les enfans qui tétaient; on les tuait et faisait mourir. Voyant
cela, ceux de la ville se retirèrent, ceux qui le purent, tant hommes
que femmes, dans la grande Église de Saint-Nazaire. Les prêtres de
cette église devaient faire tinter les cloches quand tout le monde
serait mort; mais il n'y eut son de cloche, car ni prêtre, vêtu de
ses habits, ni clerc ne resta en vie.»

Toulouse dont toutes les maisons étaient fortifiées et dont les
bourgeois se défendirent de rue en rue, fut prise et reprise, inondée
de sang, à moitié brûlée.

Le principal motif de cette croisade que l'on couvrait du manteau de
la religion, était de dépouiller le comte de Toulouse de ses états.
Outre le prétexte des Albigeois, on avait eu encore celui de la
mort d'un moine de Cîteaux, nommé Pierre Castelnau, l'un des légats
du pape en France. Ce moine avait été tué dans une querelle par un
inconnu; aussitôt on avait accusé le comte de Toulouse de ce meurtre,
sans en avoir la moindre preuve. Le pape en avait usé alors comme il
le faisait si souvent à cette époque à l'égard de presque tous les
princes de l'Europe. Il avait donné au premier occupant les états
du comte de Toulouse, l'un des descendans de Charlemagne. Celui-ci
avait d'abord été obligé de conjurer l'orage. Il fut assez faible
pour céder au pape sept châteaux qu'il avait en Provence. Puis
s'étant rendu à Vienne, il fut mené nu en chemise devant la porte de
l'Église: et là il fut battu de verges comme un vil scélérat et fit
amende honorable.

Long-temps après, les ossemens du vieux Raymond, comte de Toulouse,
qui ne furent jamais inhumés, se montraient dans un coffre tout
_profanés et à moitié mangés des rats_, chez des frères hospitaliers
de Saint-Jean-de-Toulouse.

Les Albigeois furent persécutés à plusieurs reprises, mais jamais
avec la même fureur que lors de cette horrible croisade dont, selon
l'expression brève du président Hénault, le pape Innocent III fut
l'âme, Dominique l'apôtre, le comte de Toulouse la victime, et Simon
comte de Montfort, le chef.




ACTE DE JUSTICE DE LA REINE BLANCHE, MÈRE DE SAINT-LOUIS.


Le régime féodal enfanta une foule de crimes que la puissance des
coupables étouffait dans le silence du despotisme. L'habitude
d'envahir, d'usurper, était si générale parmi les laïques et les
ecclésiastiques, qu'ils prenaient les uns envers les autres les
précautions les plus scrupuleuses. Si des inférieurs, des habitans
d'un village, pour obtenir la bienveillance de leurs supérieurs,
s'avisaient de leur rendre un service, de leur faire un présent; ces
habitans, ainsi que toute leur postérité, recevaient, au lieu de
preuves de reconnaissance, un châtiment presque semblable à celui
des Danaïdes. Ce service ou ce présent était, par la suite, converti
en redevance annuelle et perpétuelle, et les seigneurs forçaient à
payer toujours ce qu'on leur avait librement donné une fois. En cas
de refus, il n'était pas de cruautés qu'ils n'employassent pour se
faire obéir.

Voici un trait que nous trouvons dans l'_Histoire de Paris_ de M.
Dulaure, et qui pourra donner une idée de l'état de servitude dans
lequel les évêques et les moines tenaient les habitans des villages
dont ils étaient seigneurs.

Vers l'an 1252, le chapitre de Notre-Dame de Paris imposa sur
plusieurs villages dont il était seigneur, une contribution nouvelle;
les habitans de Châtenai refusèrent de la payer; alors le chapitre
fit arrêter, traîner à Paris, et jeter dans une prison très-étroite,
tous les hommes de ce village; ils pouvaient à peine s'y mouvoir,
manquaient de tout, même de l'air respirable.

La reine Blanche, mère de Saint-Louis, instruite de l'état des
prisonniers, envoya auprès des chanoines pour les prier de mettre
ces malheureux en liberté, et s'offrit même de les cautionner. A
cette demande, les chanoines répondirent fièrement que personne
n'avait droit de se mêler des intérêts de leurs sujets, qu'ils
pouvaient les faire mourir s'il leur plaisait, et, pour braver la
reine, avec laquelle ils étaient en procès, ils ordonnèrent aussitôt
l'arrestation des femmes et des enfans des prisonniers, et les firent
entasser dans la même prison.

Comprimés les uns par les autres, exténués par la chaleur, la soif et
la faim, empoisonnés par leurs propres exhalaisons, ils périssaient,
lorsque la reine, instruite de ce nouvel acte de cruauté, pénétrée
d'indignation, arrive, suivie de quelques serviteurs, à la porte de
la prison, et ordonne qu'elle soit enfoncée. On n'ose lui obéir, on
craint de porter atteinte _aux droits de l'église_; on redoute ses
censures. La reine impatientée et violente par caractère, frappe d'un
coup de canne cette porte si respectée: le prestige est détruit; on
imite la reine, et bientôt la porte est brisée.

Aussitôt, de cet affreux réduit, on voit s'élancer une foule
d'hommes, de femmes, d'enfans, pâles, défigurés, tombant d'inanition,
accablés par la souffrance, et qui, craignant d'être encore exposés
au même supplice, se jettent aux pieds de la reine et implorent sa
protection. Leur libératrice les rassura, et parvint dans la suite à
les affranchir des chaînes de ce hideux esclavage.




L'INQUISITION A TOULOUSE.


L'inquisition n'a jamais eu, en France, ce pouvoir redoutable, cette
omnipotence spirituelle et temporelle qui, en Espagne et en Portugal,
firent trembler long-temps les peuples et les rois. Néanmoins elle
est parvenue à s'implanter dans quelques-unes de nos provinces
méridionales; et plus d'une fois elle y eut ses beaux jours ou plutôt
ses stupides et hideuses saturnales.

On lit dans l'histoire générale du Languedoc, par D. Vaissette, la
relation d'une cérémonie solennelle qui eût lieu à Toulouse, dans
la cathédrale de Saint-Étienne, le dimanche 30 septembre de l'an
1319, pour le jugement de tous ceux qui étaient accusés d'hérésie et
détenus dans les prisons de l'inquisition.

Cette cérémonie, que l'on appelait pieusement dans le pays _Sermon
public_, et qu'on nommait en Espagne _Acte de foi_ (_Auto-da-fé_),
était déjà en usage dans cette province avant 1276, et il est
constant qu'elle fut pratiquée presque tous les ans depuis 1307,
jusqu'en 1316. On pourra juger de la sainteté, de la charité qui
présidaient à ces divers actes de foi, par celui du 30 septembre,
dont nous allons parler.

D'abord frère Bernard Guidonis, et frère Jean de Beaune, inquisiteurs
de l'hérésie dans le royaume de France, par l'autorité apostolique,
se rendirent en grand cortége dans la cathédrale de Toulouse, où l'on
avait amené tous les prisonniers de l'inquisition. Un grand nombre de
prêtres de divers diocèses, et une affluence considérable de peuple
remplissaient l'église.

Le sénéchal, le juge-mage, et le viguier de Toulouse, les autres
juges royaux, et les douze consuls de cette ville, prêtèrent serment
de conserver la foi de l'église romaine, de poursuivre et de dénoncer
les hérétiques, de ne confier aucun office public à des gens suspects
ou diffamés pour cause d'hérésie, enfin d'obéir à Dieu, à l'église
romaine, et à l'inquisition. Ce serment fut suivi d'une sentence
d'excommunication lancée par l'archevêque de Toulouse et les
inquisiteurs, contre tous ceux qui mettraient obstacle directement ou
indirectement à l'exercice de l'inquisition.

Après ces préliminaires, les inquisiteurs lurent publiquement
les noms de vingt personnes présentes qui avaient été condamnées
précédemment à porter des croix sur leurs habits pour fait d'hérésie,
et à qui on permettait par grâce de les quitter. Vinrent ensuite les
noms de cinquante-six _emmurés_, ou prisonniers pour le même crime,
tant hommes que femmes, auxquels on faisait grâce de la prison, à
la condition de porter des croix sur leurs habits, de faire divers
pèlerinages, d'accomplir d'autres pénitences avec privation d'office
public. Ils devaient porter deux croix cousues, l'une sur le devant,
l'autre sur le derrière de leurs habits, entre les épaules. Ces croix
devaient être sur tous les habits, excepté sur la chemise; et elles
devaient être de feutre, de couleur jaune. Ceux qui étaient condamnés
à les porter, étaient tenus de les refaire toutes les fois qu'elles
se déchiraient. Les inquisiteurs reçurent ensuite l'abjuration de
ces cinquante-six personnes, et leur donnèrent l'absolution de
l'excommunication lancée contre elles; d'autres individus furent
ensuite condamnés à porter des croix pour avoir seulement fréquenté
des hérétiques; d'autres qui avaient favorisé les hérétiques, furent
condamnés à une prison perpétuelle, au pain et à l'eau, à avoir les
fers aux pieds et aux mains; mais comme ils avaient abjuré leurs
erreurs, on leur donna l'absolution.

On donna lecture de la confession faite par neuf accusés morts dans
les prisons, qui sans cela auraient été détenus perpétuellement,
excepté un seul qui aurait été livré au bras séculier. Les biens de
ces neuf personnes étaient confisqués.

Les inquisiteurs publièrent ensuite la sentence d'un autre accusé,
mort _croyant_ des hérétiques; on déclara ses biens confisqués, et
s'il eut été encore vivant, et qu'il eût refusé de se convertir,
on l'aurait abandonné au bras séculier. Une autre sentence rendue
contre un homme mort fauteur des hérétiques, portait que ses
ossemens seraient exhumés, sans cependant être brûlés, et que ses
biens seraient confisqués. Un homme marié qui avait dit la messe
sans avoir été ordonné, et une femme relapse, morts l'un et l'autre
dans l'impénitence finale, furent condamnés à avoir leurs ossemens
déterrés et brûlés.

On gardait pour la fin les grands coupables. La cérémonie était
préparée avec art; c'était un véritable _crescendo_ de sottises et
de cruautés. Un prêtre bourguignon, qui avait embrassé l'hérésie
des Vaudois, et qui était relaps, fut condamné à être dégradé et
abandonné au bras séculier; on lui permit seulement, en cas qu'il fût
repentant, de recevoir les sacremens de pénitence et d'eucharistie.
On abandonna aussi au bras séculier deux Vaudois; et l'on condamna à
être brûlé vif, un accusé qui, après avoir été convaincu d'hérésie
en jugement, soit par sa propre confession, soit par témoins, avait
rétracté ensuite sa confession; prétendant qu'il l'avait faite par
la force de la torture; on lui donna cependant quinze jours pour se
reconnaître, et l'on déclara qu'en cas qu'il avouât son crime dans
cet intervalle, on ne le condamnerait qu'à une prison perpétuelle.

Ainsi finit cette longue, humiliante et sacrilége cérémonie: nous
disons sacrilége, car c'est insulter, c'est outrager la divinité, que
faire, en son nom, d'horribles parades de ce genre.




ISARDE DES BAUX.


Le Dauphiné fut, au quatorzième siècle, le théâtre d'un crime qui
fit d'autant plus d'impression sur les esprits, que la femme qui le
commit était d'une naissance et d'un rang très-élevés.

C'était en l'année 1346. Le dauphin Humbert II qui règnait alors sur
cette province, était parti pour une croisade contre les Turcs et
avait laissé pour gouverner en son absence, l'archevêque de Lyon,
Henri de Villars, avec le titre de régent.

Isarde des Baux, de l'illustre maison de ce nom, était sœur de
Bertrand des Baux, père de la dauphine. Elle avait épousé le seigneur
de Penne, et jouissait de la plus haute considération dans le pays.
Cette femme était d'un naturel jaloux et vindicatif. Soit que la
conduite de son mari lui eut donné lieu de soupçonner sa fidélité,
soit que sa jalousie naturelle lui eût fait prendre les chimères de
son imagination malade, pour des réalités, et se fût presque changée
en démence, elle conçut l'horrible projet d'assassiner son mari, et
se chargea elle-même du soin de le mettre à exécution, craignant sans
doute que la main d'un étranger fût moins sûre que la sienne.

Le retour d'une chasse longue et pénible à laquelle s'était trouvé
le seigneur de Penne, fut le moment que choisit Isarde des Baux pour
consommer son infernal dessein.

Fatigué de sa chasse et du poids de la chaleur de juin, le seigneur
de Penne se couche sans le plus léger soupçon du malheur qui le
menace. Pouvait-il en effet ne pas être dans une parfaite sécurité,
puisque sa compagne allait veiller près de lui pendant son sommeil?
L'infortuné.....! elle allait veiller, oui, mais pour l'immoler à
sa jalouse vengeance. Le seigneur de Penne s'endort d'un sommeil
profond. Isarde éloigne ses gens de son appartement, et quand elle
est bien certaine d'être seule avec sa victime, un sourire féroce
contracte ses traits, ses yeux sont ceux d'une furie; elle lance
des regards terribles sur son époux endormi, comme pour préluder
et s'enhardir à l'assassinat qu'elle va commettre. Puis elle va
prendre, dans le fond d'une armoire obscure, une hache, instrument de
sa rage, qui était soigneusement enveloppée de linge pour que son fer
brillant ne la fît pas découvrir dans le lieu où elle était cachée;
Isarde prend cette hache, en examine le tranchant avec soin; son air
annonce qu'elle est satisfaite; elle soulève cette arme, et simule
l'action de frapper. Cet essai lui prouve que son bras ne la trahira
pas. Plus de retard, il faut porter le véritable coup.

Elle s'approche du lit, place une lampe auprès d'elle pour diriger
sa main, saisit la hache, la lève au-dessus de sa tête; elle va
frapper..... mais le repentir traversant subitement son cœur, ses
bras retombent et refusent de la servir. En ce moment, le seigneur
de Penne, agité sans doute par quelque songe, balbutiait quelques
mots; quelques expressions de tendresse s'échappent de ses lèvres.
C'en est fait: il vient de prononcer son arrêt de mort. Isarde, un
moment désarmée, sent renaître toute sa rage; elle lève sa hache avec
ses deux mains, et cette fois la hache ne retombe pas sans frapper.
Le sang jaillit sur Isarde, le sang de son époux! Celui-ci, frappé
comme d'un coup de foudre, crie au meurtre; il veut s'élancer du lit,
il retombe sous un nouveau coup de hache. Ses yeux s'ouvrent encore
une fois pour reconnaître son bourreau. Alors, réunissant le peu de
force qui lui reste: «Comment! c'est vous, Isarde? lui dit-il d'une
voix mourante; que voulez-vous de moi?--Que tu meures!» répond le
monstre, en assénant un dernier coup de hache.

Cependant les cris plaintifs du seigneur de Penne expirant ont frappé
les oreilles de quelques domestiques vigilans: ils accourent alarmés;
Isarde, épouvantée de son crime, refuse d'ouvrir; ils enfoncent
les portes, et reculent d'horreur au spectacle qui s'offre à leurs
regards. La hache sanglante, leur maître égorgé, Isarde couverte de
sang, tout leur indique l'auteur du crime. Ils saisissent Isarde
malgré ses menaces; malgré ses efforts pour leur échapper, ils la
gardent à vue jusqu'au point du jour.

Bientôt le régent, instruit de cet attentat, donna des ordres
pour qu'Isarde des Baux fût remise entre les mains de la justice
et conduite au château de Vals, où le juge-mage de Viennois se
transporta pour lui faire son procès. François de Cagni, qui
exerçait cette charge, régla la manière dont elle devait être gardée
dans ce château. Ses gardiens furent obligés de s'engager, par
serment, à empêcher que la prisonnière communiquât avec qui que ce
fût, sans la permission expresse du régent. Toute contravention à cet
égard devait être punie de mort. Mais cet ordre fut changé par Henri
de Villars, au mois de septembre suivant. Il chargea le lieutenant du
châtelain de veiller sur la prisonnière et sur ceux qui la servaient.
Le procès fut instruit les jours suivans; et sans aucun égard à la
parenté d'Isarde des Baux avec la dauphine, cette misérable fut
mise à la question, quoique son crime ne fût pas douteux. Enfin,
convaincue d'avoir assassiné le seigneur de Penne, son mari, elle fut
condamnée à être brûlée; et la sentence fut exécutée le 6 février
1347, entre Saint-Paul et Romans, en présence d'une grande affluence
d'habitans des contrées voisines.




HISTOIRE DU JEUNE COMTE DE FOIX.


Gaston III, comte de Foix, vicomte de Béarn, était l'un des plus
illustres seigneurs français, au XIVe siècle. Recommandable par sa
valeur, son affabilité, son esprit, sa sagesse et d'autres grandes
qualités, il jouissait de l'estime universelle. Il était d'ailleurs
un des princes les mieux faits de son temps, et c'est ce qui lui
avait fait donner le surnom de Gaston-Phœbus. Il se distinguait
aussi par son goût pour les arts, par sa magnificence et par les
bâtimens qu'il fit construire. Il passait pour le plus riche comte
du royaume, et les trésors qu'il avait dans ses coffres faisaient
croire, dans ces temps d'ignorance, qu'il était nécromancien.

Ce prince avait épousé Agnès de Navarre, sœur du roi
Charles-le-Mauvais. Un fils était né de ce mariage, Gaston, jeune
prince d'une grande espérance, et tendrement aimé de son père. Ce
jeune homme croissait en perfections de tout genre, et devait servir
de lien de rapprochement aux deux maisons de Foix et d'Armagnac, si
long-temps rivales; car il était déjà le fiancé de Béatrix, fille
du comte d'Armagnac; et la cérémonie de leur mariage n'avait été
renvoyée qu'à une époque peu éloignée.

L'humeur inconstante et volage de Gaston-Phœbus avait depuis
long-temps obligé la princesse Agnès, sa femme, à se retirer auprès
du roi de Navarre, son frère. Elle n'avait pu se résigner à voir
chaque jour les maîtresses et les bâtards de son mari. Son frère,
appelé si justement Charles-le-Mauvais, n'était pas d'humeur à faire
renaître la paix dans ce ménage. Il n'avait jamais de plaisir qu'à
troubler le repos d'autrui; il n'éprouvait de contentement qu'en
mécontentant tout le monde; son plus grand bonheur était de voir
couler le sang de toutes parts, et d'apprendre le saccagement des
villes et des états de ses voisins. Le rôle qu'il va jouer dans cette
histoire ne sera pas au-dessous de l'idée que nous venons de donner
de lui.

Le jeune Gaston, désirant vivement revoir sa mère, depuis long-temps
absente du Béarn, pria son père de lui permettre de se rendre à
cet effet dans la Navarre. Le comte aurait bien voulu que son fils
n'entreprît pas ce voyage: il redoutait, avec raison, les artifices
de la perfidie de son beau-frère; mais, à la fin, vaincu par les
raisons du jeune homme, il consentit à son départ, se réservant de
lui faire quelques recommandations. «Je ne trouve pas mauvais, mon
ami, lui dit-il, que vous ayez de l'affection pour la comtesse, car
elle est votre mère, et, comme telle, vous lui devez respect et
hommage; mais, je ne vous le dissimule pas, j'aimerais mieux que vous
eussiez à la visiter partout ailleurs que dans la Navarre, à cause
du roi son frère, mon ennemi et le vôtre. C'est pourquoi je vous
recommande de ne voir Charles de Navarre que le moins que vous le
pourrez; sa société ne pourrait que vous être funeste.»

Après avoir ainsi admonesté son fils, il lui donna un train digne
de sa maison, lui renouvela ses avis, et reçut ses adieux avec une
tendresse toute paternelle. Du Béarn à la Navarre le trajet n'est
pas long; le jeune prince fut bientôt dans les bras de sa mère. Le
roi de Navarre, le plus dissimulé des hommes, reçut son neveu avec
toutes les démonstrations de l'affection la plus sincère; comme
dit la chronique, il entendait l'art de _pigeonner_ les hommes et
d'attraper ceux qui étaient à poils follets, tel qu'était le fils
de Gaston-Phœbus. Il n'y eut attentions ni gracieusetés qu'il
n'employât pour s'emparer de l'esprit de ce jeune homme, et il y
parvint: l'adolescence ne croit pas facilement qu'on puisse vouloir
la tromper.

Cependant ce monstre méditait le crime le plus abominable: il voulait
se défaire de son beau-frère par le poison, et c'était le jeune
prince qui, sans s'en douter, devait être le bourreau de son père.

Après avoir passé plusieurs jours auprès de sa mère et de son oncle
dans des fêtes et des divertissemens de tous genres, le jeune prince
de Foix vint prendre congé pour retourner en Béarn. Ce furent alors
de nouvelles caresses de la part du roi de Navarre; il fit de beaux
et riches présens à Gaston, à son gouverneur et aux gentilshommes
de sa suite; puis tirant son neveu à l'écart, il lui parla, avec
un air chagrin, de la mésintelligence qui divisait son père et sa
mère, des motifs qui l'avaient fait naître, des moyens de la faire
cesser; il attribuait les inconstances amoureuses du comte à des
charmes magiques employés contre lui par des femmes artificieuses et
perfides, et disait qu'il avait un secret merveilleux pour détruire
l'effet de ce sortilège. «J'ai, lui dit-il, une poudre si subtile et
d'un effet si prompt, que si le comte, votre père, en avait goûté,
soudain il éprouverait pour la comtesse votre mère l'affection qu'il
lui portait autrefois, et il ne serait plus possible de séparer à
l'avenir ces deux époux, redevenus des amans. Je veux donc vous
donner de cette poudre, afin que vous en mettiez sur les mets que le
comte mange le plus volontiers. Mais surtout gardez-vous que personne
ne puisse s'en apercevoir, car autrement vous gâteriez tout; la
poudre perdrait sa force et sa vertu naturelle.»

Le jeune homme, qui ne se doutait nullement de la méchanceté de son
oncle, et qui ajoutait foi à ses avis comme à ceux d'un ami, accepta
le présent qu'il lui faisait, et promit de suivre son conseil. Aussi,
dès qu'il fut retourné auprès de son père, il ne s'occupa que des
moyens de le mettre à exécution; mais son projet fut découvert avant
qu'il eût pu le mettre à fin.

Le comte avait deux bâtards, qu'il aimait beaucoup; l'un se nommait
Josseran, l'autre Gratian; Josseran était de même âge et de même
grandeur que Gaston, l'enfant légitime; de telle sorte que le comte
voulait qu'ils eussent des vêtemens tout-à-fait semblables; qu'ils
fussent toujours ensemble, à table, dans les récréations, et même
au lit. Seulement le gouverneur était chargé d'apprendre au bâtard
à reconnaître le fils légitime comme son seigneur. Ces deux jeunes
gens étant donc couchés ensemble, il advint qu'un matin le bâtard,
soit pour badiner, soit par inadvertance, prit le pourpoint du prince
Gaston, auquel était attachée une petite bourse qui contenait la
poudre merveilleuse, présent digne de Charles-le-Mauvais. Gaston
voulut lui retirer cette bourse des mains; Josseran demandait qu'on
lui apprît à quel usage elle était destinée; il en résulta une
altercation assez vive entre les deux frères, qui se refroidirent
beaucoup l'un pour l'autre, à tel point, que quelque temps après,
jouant à la paume, Gaston s'emporta jusqu'à frapper sur la joue
Josseran, qui, ne pouvant se venger sur son seigneur, alla se
plaindre, les larmes aux yeux, au comte Gaston-Phœbus, ajoutant
qu'il savait encore autre chose du prince, qui était bien plus digne
encore de châtiment.

Le comte, naturellement soupçonneux, voulut avoir sur-le-champ
l'explication de ces dernières paroles. Alors Josseran lui apprit que
Gaston portait au cou une bourse, à laquelle il attachait un grand
prix; qu'il ne l'avait que depuis seulement qu'il était de retour de
Navarre, et qu'elle était pleine de poudre; qu'il ignorait l'usage
qu'on en pouvait faire, à moins toutefois qu'elle ne servît à faire
rentrer la comtesse dans les bonnes grâces du comte, ainsi que le
prince se vantait d'y réussir.

Le comte ne douta plus que quelque trahison bien noire ne fût
cachée sous ce mystère: il fit venir son fils Gaston. Celui-ci, ne
se doutant de rien, s'avança tout près de son père, qui, au grand
étonnement de tous ceux qui étaient présens, ouvrit le pourpoint
de son fils, et avec un couteau coupa les cordons auxquels était
suspendue la bourse suspecte. Le prince, aussi confus, aussi éperdu
que s'il eût entendu son arrêt de mort, devint aussi pâle, aussi
tremblant que le pauvre criminel prêt à monter à l'échafaud. Ce fut
alors que ses yeux commencèrent à s'ouvrir sur la perversité de son
oncle.

Cependant le comte ouvre la bourse, en tire un papier, qu'il déploie
la poudre qu'il contenait était le plus subtil de tous les poisons.
On en mit quelques grains sur un morceau de viande, que l'on jeta
à un chien; au même instant, ce pauvre animal tomba, en proie à
d'horribles convulsions.

A cette vue le comte, transporté d'une violente colère, changea
plusieurs fois de couleur, et, apostrophant son fils avec
indignation, il lui jura qu'il paierait son attentat de sa vie.
En même temps, sa fureur étant au comble, il allait se précipiter
sur lui, un couteau à la main; mais les barons et autres seigneurs
qui étaient là présens s'opposèrent à l'action du comte, les uns
se mettant à genoux, demandant merci pour le prince, les autres le
retenant pour l'empêcher de tremper sa main dans le sang de son
enfant. Le comte était furieux de cette résistance; mais son frère
bâtard, messire Pierre de Béarn, parvint à le calmer, ou du moins
le fit renoncer à massacrer son fils sur l'heure; mais il n'en
persista pas moins dans le dessein de le faire mourir, et le fit
renfermer dans une des tours de son château, jusqu'à ce qu'il eût
prononcé définitivement sur son sort. Puis il fit arrêter la plupart
des gentilshommes qui avaient accompagné son fils dans la Navarre,
au nombre de quinze, tous dans la fleur de la jeunesse, tous d'une
naissance illustre, et les fit mourir cruellement, sans vouloir
rien entendre pour leur justification. Après cette sanguinaire et
inique exécution, il convoqua ses états de Foix et de Béarn, pour les
consulter sur la conduite qu'il devait tenir à l'égard de son fils.
Il ne dissimula point que son intention était de punir de mort cet
enfant dénaturé, qui avait voulu empoisonner son père. Cette cruelle
résolution du comte ne fut pourtant point une loi pour les membres
des états; ils dirent qu'ils ne souffriraient point que l'héritier
et successeur du comté de Foix mourût ignominieusement. Le comte
persistait néanmoins dans sa résolution, quand un ancien gentilhomme
du Béarn s'écria que, s'il était si désireux de la mort de son fils,
il fallait nommer des juges pour lui faire son procès, et non faire
tout à la fois les fonctions d'accusateur, de juge et de partie en sa
propre cause; qu'au reste le prince, comte héritier de Foix, était
justiciable du roi de France, devant lequel ils iraient demander
justice, si le comte s'obstinait à la leur dénier; que c'était un
fait de mauvais exemple de ne vouloir pas entendre un prisonnier, ni
en ses aveux, ni en ses moyens de défense.

A ces mots, prononcés avec l'énergie de la justice, Gaston-Phœbus se
radoucit, promit que son fils serait garanti de mort, mais que les
états ne trouvassent pas étrange qu'il le gardât quelque temps en
prison pour lui faire expier sa faute.

Cependant le jeune prince gisait tristement dans la tour; une noire
mélancolie s'était emparée de son cœur généreux, qui ne pouvait
supporter l'idée de l'infamie. Il résolut donc de se laisser mourir
de faim. Il ne touchait aux alimens qu'on lui apportait que pour les
jeter secrètement dans un coin de la chambre obscure qu'il habitait,
trompant ainsi ceux qui lui apportaient sa nourriture.

Le geôlier ayant découvert que le prince ne mangeait rien des mets
qu'on lui servait, et s'apercevant qu'il dépérissait de jour en
jour, crut devoir en avertir le comte, de peur qu'on ne s'en prît
à lui s'il venait à mourir prochainement, comme tout l'annonçait.
Il peignit à Gaston le triste état de son fils, le lui représentant
comme un cadavre ambulant. A cette nouvelle, le comte, partagé entre
sa tendresse paternelle et sa colère, alla droit à la prison, pour
engager ou pour contraindre son fils à prendre quelque nourriture. Il
tenait par malheur un petit couteau dont il se servait habituellement
pour rogner ses ongles. Voyant que le jeune prince s'obstinait à
ne vouloir point manger, et transporté de fureur, il le saisit
violemment, mais de manière que cet instrument tranchant qu'il avait
dans la main blessa le pauvre prisonnier à la gorge; puis il sortit
de sa prison sans se douter de ce qu'il venait de faire.

Mais il était à peine rentré dans ses appartemens qu'on vint lui
annoncer la mort de son malheureux fils. Il venait de succomber à
la blessure que lui avait faite son père; soit par le saisissement
que lui avait causé la fureur du comte, soit par la perte de son sang
dans l'état de faiblesse où il se trouvait, soit enfin que la veine
jugulaire eût été coupée.

Quoiqu'il en soit, le désespoir du comte fut inexprimable; la
nature reprit alors tous ses droits sur son cœur. Il se reprocha
amèrement sa conduite envers son fils, et l'expia dans de longs
remords. Quoiqu'il pût, pour s'excuser à ses propres yeux, alléguer,
comme première cause de son crime, la scélératesse consommée de
Charles-le-Mauvais, son beau-frère, il n'en est pas moins vrai
qu'abusant inhumainement de cette omnipotence dont jouissaient les
princes à cette époque d'ignorance, il avait commis un forfait
épouvantable, celui de condamner son fils innocent sans vouloir
l'entendre, sans chercher des preuves évidentes de sa culpabilité;
bien plus odieux en cela que le stoïque Brutus, qui, s'il fut père
dénaturé, se montra du moins juge équitable.




LE PREVOT TAPERET.


Le prevôt Taperet est loin d'être aussi connu que le fameux Tristan,
le compère et le familier du roi Louis XI. Il avait pourtant une
âme digne de rivaliser de scélératesse avec celle de cet exécuteur
d'atrocités royales. Il ne lui manqua qu'un théâtre aussi vaste pour
exercer en grand, comme le prevôt de Louis XI, sa barbarie et sa
perversité.

En l'an 1320, ce Taperet donna lieu à un horrible événement qui
arracha des pleurs de pitié à tous les habitans de Paris. Un criminel
renommé par ses brigandages tomba sous la main de la justice, et
fut condamné à mort. Ses crimes lui avaient procuré des richesses
immenses qu'il avait enfouies dans un lieu connu de lui seul. Ce
scélérat, jeté dans les cachots du Châtelet, ne devait en sortir que
pour être traîné à l'échafaud.

Le matin du jour qui devait être le dernier de sa vie, des pas se
font entendre dans l'escalier de sa prison; nul doute qu'on vient
le chercher, que sa dernière heure va bientôt sonner. Comment se
fait-il que des assassins, qui ont donné de sang-froid la mort à
tant d'individus, puissent ainsi la redouter pour eux? Le condamné
frissonne, l'idée seule de son supplice fait dresser ses cheveux sur
sa tête.

On ouvre les verroux, c'était le prevôt, l'infâme Taperet, homme
avare et cupide, capable de tout pour gagner de l'or. Plus coupable
que la plupart des prisonniers, il en avait la surveillance et les
tenait sous sa responsabilité. Il savait que le condamné avait enfoui
des trésors, il venait lui proposer la liberté en échange de ses
richesses. Surpris, enchanté de cette proposition inattendue, le
criminel accepte avec empressement, avec reconnaissance; il assure sa
fortune au prévôt, et va, par de nouveaux crimes, travailler à s'en
faire une nouvelle.

Mais comment Taperet mettra-t-il sa responsabilité à couvert? l'heure
est fixée pour l'exécution; l'échafaud est dressé; le bourreau attend
une victime, la populace un spectacle. Le croira-t-on? le monstre
substitue à la place du prisonnier qu'il vient de faire évader un
pauvre père de famille, honnête et bon artisan, dont les traits, pour
son malheur, avaient quelque ressemblance avec ceux du condamné.
Taperet le fait saisir par ses archers, et, sans pitié pour les
protestations de l'innocent infortuné, il étouffe ses plaintes et ses
sanglots dans les murs de l'obscure prison.

Ce pauvre malheureux n'en sortit que pour monter sur le tombereau
fatal où la sentence était attachée. Personne ne put soupçonner
l'affreuse substitution qui venait d'avoir lieu. Le peuple,
d'ailleurs, si facile à tromper, crut reconnaître dans l'homme
qu'on menait au supplice le scélérat, auteur de tant de crimes
épouvantables; pendant tout le chemin, il l'invectiva, le chargea
d'imprécations, et le couvrit de boue et d'immondices.

Vainement la victime proteste de son innocence, vainement l'infortuné
se nomme, indique sa demeure, ses voisins, ses amis; on ne lui répond
que par des huées qui couvrent sa voix; on est sourd à ses plaintes,
sans pitié pour ses pleurs. Voyant alors qu'il faut renoncer à tout
espoir du côté des hommes, il s'arme de résignation, et se tourne
du côté de Dieu, il demande un confesseur; cette consolation lui
est refusée. Ce ne fut que quelques années plus tard, en 1396, sous
Charles VI, qu'on permit aux condamnés de recourir à la confession.
L'innocent fut exécuté: son corps fut traîné sur une claie, et
demeura sans sépulture, exposé aux insultes des passans. Sa fille,
orpheline à jamais digne de compassion, étant venue la nuit pleurer
près des restes mutilés de son père, fut honnie et chassée comme
infâme.

Après ce forfait, qui le mettait en possession de grandes richesses,
le prevôt Taperet commença à mener un train qu'on ne lui avait pas
connu jusqu'alors. Bientôt il étala un luxe effronté, qui éveilla
les soupçons et fit ouvrir les yeux. On voulut remonter à la source
de cette opulence si rapidement acquise. Six mois s'étaient à peine
écoulés depuis l'exécution de l'honnête artisan; on se rappela ses
protestations d'innocence, les réclamations de sa fille; on fit une
enquête, et l'horrible substitution, le trafic sanglant faits par
Taperet, furent enfin dévoilés: ce misérable fut jugé et pendu,
punition bien douce d'un si grand crime, mais qui du moins avait
l'avantage d'empêcher qu'il ne se renouvelât.




JOURDAIN DE LISLE.


Sous le règne de Charles-le-Bel, prince sévère et justicier, les
criminels de tous genres, même les financiers, que l'on respecte tant
de nos jours, étaient poursuivis avec vigueur, sans aucun ménagement.
L'un des plus riches seigneurs de la Gascogne, Jourdain de Lisle,
homme d'un naturel arrogant, cruel, vindicatif, fut accusé et
convaincu de dix-huit crimes capitaux; il avait dix-huit fois mérité
la mort. Mais comme il avait trouvé le moyen de se faire craindre,
et même de s'attacher des partisans qui lui faisaient une escorte
en public, il semblait, comme un autre Catilina, braver la justice
et les lois jusque dans leur sanctuaire. Ce qui ajoutait encore à
l'impudente insolence de ce malfaiteur titré, c'est qu'il avait
épousé la nièce du pape, et qu'il pensait que cette alliance devait
lui assurer l'impunité de ses crimes. Quoi qu'il en soit, les juges,
déterminés sans doute par la terreur que leur inspiraient son crédit
et son audace, eurent la criminelle faiblesse de l'absoudre.

Jourdain de Lisle, après cet acquittement, redoubla d'arrogance; il
ne connut plus de bornes dans ses attentats, et se fit un passe-temps
de commettre des meurtres.

Mais un jour ayant tué, avec sa masse d'armes, un sergent royal,
le mécontentement général éclata en plaintes et en murmures. A
l'occasion de ce nouveau crime, on rappelait tous ceux dont on lui
avait fait grâce; on criait à l'injustice. Le roi, informé de ce qui
se passait, et regrettant un acquittement qui n'avait produit que de
nouvelles scélératesses au lieu du repentir, fit arrêter Jourdain
de Lisle, et ordonna qu'il fût jugé une seconde fois. L'arrogant
gentilhomme se présenta, suivant sa coutume, avec son escorte de
spadassins, croyant, par cet appareil, intimider encore la justice et
lui arracher un arrêt favorable.

Son espérance fut déçue; dès le début, les juges montrèrent une
contenance ferme et assurée qui imposa aux sicaires de Jourdain; et
bientôt, lorsqu'il fut question de rechercher ses adhérens et ses
complices, craignant pour eux-mêmes, ils abandonnèrent leur patron
aux rigueurs de la justice.

Jourdain de Lisle fut condamné à être traîné à la queue d'un cheval,
et à être pendu.




INIQUITÉS DE BÉTISAC, PUNIES PAR LE ROI CHARLES VI.


La démence de Charles VI fut un grand fléau pour la France; les
premières années du règne de ce monarque avaient donné de belles
espérances. Il s'occupait sincèrement et activement de la réforme
des abus et des injustices. Dans un voyage qu'il fit en Languedoc,
en 1389, il s'appliqua à purger le pays de divers tyrans qui
l'opprimaient; et après les avoir fait citer, il ordonna qu'on les
jugeât, et les fit condamner sans miséricorde. Il jugea lui-même
une partie des affaires, et se réserva la connaissance des autres,
qu'il n'eut pas le temps de terminer. Afin d'arrêter le cours des
concussions et des vexations des financiers, des juges, et des
autres officiers du pays, qui avaient ruiné les meilleures familles,
fait déserter les villes, et désolé les campagnes, il les destitua
tous, et nomma à leur place des gens d'honneur et de probité.

Jean Bétisac, natif de Béziers, secrétaire du duc de Berri, qui
l'avait tiré de la lie du peuple pour lui donner toute sa confiance,
commettait, à l'ombre de cette protection, une infinité de vexations
et de brigandages dans la province, et principalement dans sa ville
natale. On en fit des plaintes au roi, qui donna sur-le-champ des
ordres pour qu'on informât contre cet officier.

Charles VI donna encore en cette circonstance une preuve de sévérité
et de son amour pour la justice. Jean de Bétisac fut trouvé coupable
d'avoir réduit une infinité de familles de la province à la mendicité
par ses extorsions. Il avait levé injustement plus de trois millions
de livres sur le peuple, et avait amassé, par des moyens iniques, des
trésors immenses. Bétisac, pour sa justification, allégua les ordres
qu'il avait reçus du duc de Berri, son maître, qui prit hautement
sa défense, et envoya le sire de Nantouillet, et Pierre Mespin,
chevaliers, pour avouer toutes les levées qu'il avait faites, et
demander son élargissement.

Cette démarche du duc de Berri jeta les juges dans un grand embarras,
parce que le roi avait donné au duc une autorité presque absolue dans
le Languedoc. Heureusement que, dans l'intérêt de l'équité, Bétisac
fut trouvé coupable d'autres crimes qui le firent condamner.

Le roi, après son arrivée à Toulouse, avait fait délivrer de prison
Oudard d'Attainville, juge de cette ville, qui gémissait depuis
deux ans sous le poids d'une fausse accusation. Oudard était un
homme probe, qui ne devait son emploi qu'à son mérite; après son
élargissement, il supplia le roi de faire revoir ce procès. Le roi
accueillit sa requête, et nomma des commissaires pour y faire droit;
on trouva que cet officier avait été accusé de malversation dans sa
charge par des faux témoins, qui furent arrêtés; ils avouèrent qu'ils
avaient été gagnés par Bétisac, qui avait conjuré la perte de ce juge.

Bétisac, interrogé, confessa qu'il avait suborné des témoins, parce
que Oudard d'Attainville ayant condamné au feu un jeune gentilhomme,
son complice, coupable du crime de sodomie, il voulait par là se
dérober lui-même au supplice.

Indigné de ces actions infâmes, le conseil du roi condamna Bétisac à
être brûlé vif, et l'exécution eut lieu à Toulouse, le 22 décembre
1389.




MARGUERITE DE BELLEVILLE, OU LA MAGICIENNE DE PARIS.


La superstition, qui a tant de prise sur le cœur de l'homme, fit
long-temps croire aux opérations magiques. Jusque sous le règne de
Louis XIV, on vit des parlemens, composés d'hommes graves et plus
instruits que le vulgaire, condamner, de bonne foi, de prétendus
sorciers au supplice du feu. Quelle devait être la crédulité, à cet
égard, dans les siècles antérieurs?

Lorsqu'on voulait estropier, faire languir ou mourir un individu
dont on ne pouvait facilement approcher, on composait un _vœu_
ou _volt_, et on l'_envoultait_. Voici en quoi consistait
l'_envoultement_: on fabriquait une image en terre, le plus souvent
en cire, et autant que possible, on la façonnait à la ressemblance de
la personne à laquelle on voulait nuire; de plus, on donnait à cette
image le nom de cette personne, en lui faisant administrer par un
prêtre et avec les cérémonies et prières de l'église le sacrement de
baptême; on l'oignait aussi du saint-chrême; on proférait ensuite sur
cette image certaines invocations ou formules magiques.

Toutes ces cérémonies terminées, la figure de cire ou le _volt_
se trouvant, suivant l'opinion de ceux qui l'avaient fabriquée,
en quelque sorte identifiée avec la personne dont elle avait la
ressemblance et le nom, était à leur gré torturée, mutilée, ou bien
ils lui enfonçaient un stylet à l'endroit du cœur. On était persuadé
que tous les outrages faits, tous les coups portés à cette figure,
étaient ressentis par la personne dont elle portait le nom.

Les registres criminels du parlement de Paris qui ont été explorés
par M. Dulaure, que nous copions presque textuellement, parlent
d'une affaire curieuse relative à cette sorte d'enchantement.

En 1319, Marguerite de Belleville, magicienne de Paris, dite la _sage
femme_, déclara au parlement qu'une demoiselle (femme noble) nommée
Méline la Henrione, veuve de Henrion de Tartarin, épouse en secondes
noces de Thevenin de la Lettière, chevalier, était venue lui demander
_une chose_ pour faire périr son mari. Marguerite de Belleville lui
répondit qu'elle s'en occuperait, et que son mari, qui allait aux
joûtes et tournois, tomberait mort de son cheval; elle ajouta que
cette _demoiselle_, surprise par son valet, fut effrayée et jeta _la
chose_, ce qui l'empêcha d'en faire usage.

Quelque temps après, la demoiselle Méline vint de nouveau s'adresser
à Marguerite de Belleville; elle s'était adjoint un prêtre nommé
Thomas, chapelain en Marcilly. Tous trois composèrent contre le
mari de Méline un _volt_. Le prêtre baptisa ce volt, et lui oignit
le front avec du saint-chrême; il déclara que le _volt_ ne vaudrait
rien si on ne l'oignait trois fois du saint-chrême. Cette même Méline
revint une autre fois chez la magicienne Marguerite de Belleville;
elle y parut accompagnée de plusieurs personnes: d'un ermite, appelé
frère Regnaud, demeurant à l'ermitage de Saint-Flavy, près Villemort
en Champagne; d'un religieux jacobin du couvent de Troyes, nommé Jean
Dufay, et d'une femme, dite Perrotte la baille de Poissy, ou femme du
bailli de ce lieu. Tous les cinq, d'après la demande de Guischard,
évêque de Troyes, concoururent à la composition d'un _volt_ dans
le dessein de faire mourir la reine Jeanne de Bourgogne, femme de
Philippe-le-long, dont nous rapporterons les impudicités à l'article
des _trois reines adultères_.

Le _volt_ achevé, le frère jacobin le baptisa, et lui donna le nom de
Jeanne: la femme Perrotte fut la marraine.

La magicienne Marguerite de Belleville déclara dans son
interrogatoire qu'elle ignorait d'abord le nom de la personne contre
laquelle se faisait le _volt_, qu'elle n'en fut instruite que quinze
jours après. Elle déclara aussi qu'elle était _charmeresse_, qu'avec
certaines paroles elle faisait retrouver les objets perdus. Elle fut
mise dans les prisons du Châtelet. On ignore quel fut son châtiment.




TENTATIVE D'HOMICIDE DE PIERRE DE CRAON SUR LE CONNÉTABLE DE CLISSON.


Pierre de Craon, seigneur très-riche et d'une ancienne famille de
l'Anjou, avait déjà mérité le dernier supplice, et n'avait dû qu'à
sa naissance et à ses richesses la grâce qu'on lui avait accordée,
lorsqu'il se fit connaître par un nouveau crime qui réveilla le
souvenir du premier.

Le duc d'Orléans, frère de Charles VI, était fort amoureux d'une
juive qu'il allait voir secrètement. Ayant eu des raisons de
soupçonner que Pierre de Craon, son chambellan et son favori, avait
plaisanté de cette intrigue avec la duchesse d'Orléans sa femme, il
le chassa honteusement de sa maison.

Le duc d'Orléans, qui ne portait alors que le titre de duc de
Touraine, avait épousé la célèbre Valentine de Milan, qui l'aimait
avec passion, quoiqu'elle sût bien qu'il lui était infidèle; mais
elle ne connaissait point l'objet de ses secrètes amours. Pierre
de Craon, pour qui le duc n'avait rien de caché, avait eu un jour
l'indiscrétion, pendant un bal, de nommer à Valentine la personne
que le prince son époux aimait et entretenait comme sa maîtresse.
La duchesse, qui depuis long-temps cherchait à pénétrer ce mystère,
ne put contenir les mouvemens impétueux de sa jalousie; elle envoya
aussitôt dire à cette jeune personne que si elle avait le malheur de
revoir davantage le duc son mari, elle lui ferait couper le nez; et
elle l'aurait fait, car les grands avaient alors à leurs gages des
gens toujours prêts à exécuter leurs volontés.

Lorsque ensuite le duc se présenta chez sa maîtresse, celle-ci, tout
éplorée, vint à la porte le prier de se retirer, en lui apprenant que
Valentine était instruite de leur liaison, et qu'elle ne manquerait
pas de s'en venger comme elle l'en avait menacée, s'il entrait
seulement dans sa maison.

Le duc ne put soupçonner que Pierre de Craon de l'avoir trahi,
puisque lui seul était le confident de ses amours. Ce fut ce qui
causa la disgrâce de ce seigneur. Celui-ci, qui non seulement
ignorait quelles avaient été les suites de son indiscrétion, mais qui
l'avait oubliée lui-même, fut bien étonné de recevoir l'ordre de ne
plus paraître à la cour et de se retirer dans ses terres. Vainement
il sollicita une audience de congé; il fallut partir sur-le-champ,
sans voir ni le roi ni son frère. Il se persuada, dans son dépit,
qu'Olivier de Clisson, depuis long-temps son ennemi personnel, était
l'auteur de sa disgrâce; et dans l'espoir de se venger de lui et
de son souverain, il se décida à quitter la France pour passer en
Bretagne, dont il savait que le duc avait aussi à se plaindre de
Clisson, l'un de ses plus grands vassaux.

Pierre de Craon était parent du duc de Bretagne; après lui avoir
raconté ce qui venait de lui arriver à la cour de France, il lui fit
une vente simulée des biens qu'il possédait en Anjou, afin de les
soustraire par ce moyen à la confiscation qu'encourait un vassal
coupable de félonie, et il lui rendit ensuite foi et hommage comme à
son nouveau souverain.

La vengeance que Craon préparait contre Olivier de Clisson occupait
tous ses soins. Il avait un hôtel à Paris près le cimetière de
Saint-Jean en Grève. Des gens qui lui étaient dévoués y conduisirent
secrètement tout ce qui était nécessaire pour armer et faire vivre
pendant quelques jours quarante à cinquante hommes; ceux-ci s'y
rendirent au nombre de deux ou trois au plus à la fois et la nuit,
dans la crainte d'éveiller les soupçons des voisins. Enfin, lorsque
tout fut prêt, Pierre de Craon y vint aussi, et s'y tint renfermé
quelque temps, c'est-à-dire jusqu'à la Fête-Dieu (1391), qui arriva
trois ou quatre jours après. Il savait qu'à cette solennité le roi
donnait un grand festin aux principaux seigneurs de sa cour, au
nombre desquels serait Olivier de Clisson, connétable de France.

Le roi occupait alors l'hôtel Saint-Paul, quartier Saint-Antoine.
Cette maison était spécialement destinée aux banquets royaux. Celui
que Charles VI donna le 13 juin se prolongea fort avant dans la nuit.
Pierre de Craon avait aposté des gens, tant à pied qu'à cheval,
sur le chemin que devait prendre le connétable pour retourner chez
lui. Il était trois heures du matin, lorsque Olivier de Clisson
sortit de l'hôtel Saint-Paul, à cheval, accompagné seulement
de huit de ses gens sans armes. Quand il fut arrivé dans la rue
Culture-Sainte-Catherine, où l'attendait Pierre de Craon, celui-ci se
présenta, l'épée à la main, devant Clisson, tandis que ses satellites
éteignaient les flambeaux des gens du connétable, et les mettaient en
fuite. Olivier de Clisson prit cette rencontre pour une plaisanterie
des convives sortis avant lui, mais il fut bientôt désabusé,
lorsqu'il entendit le baron de Craon lui crier d'une voix terrible:
«A mort, à mort, Clisson, cy vous faut mourir.--Qu'es-tu? dit le
connétable.--Je suis Pierre de Craon, ton ennemi.» Clisson avait sous
son pourpoint une cotte de mailles; il se défendit long-temps contre
ses assassins; mais enfin un grand coup d'épée l'ayant atteint, il
tomba de cheval dans la boutique d'un boulanger, dont la porte brisée
transversalement, comme c'est encore l'usage dans quelques endroits,
était fermée par le bas et ouverte par le haut. Les assassins,
n'osant descendre de cheval, portèrent encore un grand nombre de
coups au connétable; mais la plupart ne purent l'atteindre à cause
de la porte inférieure; cependant ils le laissèrent pour mort, et
partirent en toute hâte pour se rendre à Chartres, où d'autres
chevaux les attendaient, et de là à Sablé, d'où Pierre de Craon était
parti pour faire cette expédition.

La nouvelle de cet assassinat parvint aussitôt aux oreilles du roi,
qui s'allait mettre au lit. _Il se vêtit d'une houppelande_, et _il
courut à l'endroit où l'on disait que son connétable venait d'être
occis_. Il le trouva dans la boutique du boulanger, baigné dans
son sang. Après qu'on eut visité ses blessures, qui n'étaient pas
dangereuses: «_Connétable_, lui dit le roi, _oncques chose ne fut
telle, ni ne sera si fort amendée_.» Il manda aussitôt le prevôt de
Paris, et lui donna l'ordre de poursuivre promptement l'auteur de ce
meurtre ainsi que ses complices. Un des écuyers et un des pages du
baron de Craon furent arrêtés et décapités aux halles: le concierge
de son hôtel fut aussi mis à mort pour n'avoir point fait connaître
l'arrivée de son maître à Paris. Un chanoine de Chartres, chez qui
le baron avait logé, fut privé de ses bénéfices et renfermé pour le
reste de ses jours. Tous les biens que Pierre de Craon possédait en
France furent confisqués et donnés au duc d'Orléans, frère du roi,
dont il avait été le favori; son hôtel fut rasé, l'emplacement
donné à la paroisse Saint-Jean-en-Grêve pour en faire un cimetière;
et la rue de Craon, où était l'hôtel, prit le nom de rue des
Mauvais-Garçons, qu'elle conserve encore aujourd'hui.

Ne se croyant pas en sûreté dans son château de Sablé, quoiqu'il
fût très-bien fortifié, le baron de Craon se retira auprès du duc
de Bretagne, qui lui dit, dès qu'il le vit arriver: «Vous avez fait
deux grandes fautes; la première d'avoir attaqué le connétable, et la
seconde de l'avoir manqué.» Cependant il l'assura de sa protection,
et l'invita à rester près de lui, lui promettant de prendre parti
dans cette affaire, selon les circonstances.

Richard II, roi d'Angleterre, demanda la grâce de Craon quelque temps
après et l'obtint. Pierre de Craon revint à la cour et s'y montra
hardiment, tandis que Clisson venait d'en être banni.




DUEL JUDICIAIRE DE CARROUGES ET LEGRIS.


Le sieur Jean de Carrouges, gentilhomme de la maison du duc
d'Alençon, partant, vers la fin du quatorzième siècle, pour un
voyage en la Terre-Sainte, laissa sa femme en la ville d'Argentan
en Normandie, ou, selon d'autres, en sa maison de Carrouges, située
à environ quatre lieues de cette ville. Un de ses amis, le sieur
Jacques Legris, également gentilhomme de la maison du duc d'Alençon,
profita de l'absence de Carrouges pour aller courtiser sa femme. Un
jour entre autres, il entra en matière avec la jeune dame, et usant
de tous les artifices à l'usage des amans en semblable circonstance,
il fit la déclaration formelle de son amour, et, comme le dit
naïvement le narrateur des _Annales de Paris_, des propos il en vint
aux offres de service; mais la dame, fidèle à son mari, repoussa
honnêtement ses attaques; de sorte qu'il s'avisa de gagner, par des
dons ou des promesses, une servante de la dame de Carrouges, qu'il
jugeait propre à seconder ses projets. La servante en effet consentit
à le favoriser selon son désir. Les moyens furent donc concertés
entre eux, et le jour fixé.

Le soir du jour convenu, le sieur Legris étant obligé, par sa charge,
de servir à table le duc d'Alençon, se voyait avec impatience empêché
de se rendre au rendez-vous. Mais les amans ont le génie inventif. Il
laissa tomber à dessein la coupe pleine de vin qu'il présentait à son
maître; et feignant d'être tout honteux de sa maladresse, il sortit,
monta à cheval, et courut à toutes brides à la maison de la dame de
Carrouges. Une échelle préparée par la perfide servante l'attendait;
à l'aide de cette échelle il s'introduit dans la chambre de la dame
endormie, lui fait violence, sort de la maison, remonte à cheval, et
arrivant au lever du duc son maître, laisse tomber le bassin qu'il
lui présentait pour laver, de même qu'il avait fait pour la coupe.

La dame de Carrouges céla soigneusement cet outrage jusqu'au retour
de son mari. Celui-ci, indigné en apprenant cet affront, alla porter
sa plainte au duc d'Alençon, le suppliant avec instance d'en faire
justice, ou de lui permettre le combat contre Legris, au cas qu'il
niât son crime. Mais le duc, se rappelant que Legris l'avait servi
le jour même de l'attentat qu'on lui imputait, s'imagina que c'était
pour se venger d'une autre injure que Carrouges voulait se battre
avec lui, et refusa la permission qu'il sollicitait.

Carrouges, ne pouvant obtenir justice du duc d'Alençon, s'adressa au
parlement de Paris qui, à défaut de preuves, assigna jour et camp
aux deux parties. Comme la dame de Carrouges avait dressé elle-même
l'accusation, et avait pressé son mari d'en demander et faire
justice, la cour ordonna qu'elle assisterait elle-même au combat,
et que, si son mari n'était pas vainqueur, elle serait sujette à la
peine des calomniateurs et faux accusateurs, qui était de souffrir
semblable peine à celle encourue par l'accusé s'il venait à être
condamné. Cette dame se soumit volontiers à cette condition, forte
de la justice de sa cause. Ce combat eut lieu en champ clos à Paris,
par autorité de justice, en 1386. Carrouges fut d'abord blessé à
la cuisse par Legris: mais, quoique déjà très-malade d'une fièvre
quarte, il rassembla toutes ses forces, et s'élançant impétueusement
sur son adversaire, il le terrassa, lui fit confesser son crime,
puis lui enfonça son poignard dans le cœur, laissant le cadavre au
bourreau, qui le traîna au gibet. Le roi Charles VI, présent à ce
combat, fit don au vainqueur de mille livres d'argent comptant et
d'une pension annuelle de deux cents livres.

Le sieur Legris, si l'on en croit le Laboureur, était innocent du
crime qu'on lui imputait; «et il paya, dit-il, de son honneur et de
son sang, le crime d'un malheureux qui fut depuis exécuté à mort
pour d'autres méfaits; et qui s'accusa de ce viol.» Tous les autres
historiens que nous avons pu consulter à ce sujet gardent le silence
sur ce point, et laissent croire que Legris était véritablement
coupable.

Gabriel Dumoulin, annaliste de Normandie, rapporte que sous
Guillaume-le-Conquérant, trois ans avant la bataille du
Val-des-Dunes, il y eut un duel entre Jacques du Plessis et Thomas
de l'Espinay, seigneur du Neubourg. «La cause de combat fut,
dit-il, que du Plessis avait publié que la femme de Jean, comte de
Tancarville, sœur dudit de l'Espinay, avait fait banqueroute à sa
pudicité, se prostituant à un nommé Edmond. Mais du Plessis, mourant
en ce combat, fit revivre la bonne renommée de cette dame.»

Cette coutume barbare de juger des procès par un combat juridique, ne
fut connue que des chrétiens occidentaux. «Il est évident, par ces
lois, dit Voltaire, qu'un homme accusé d'homicide était en droit d'en
commettre deux.» On pouvait se battre aussi par procuration. C'est
des lois de ces combats que viennent les proverbes: «les morts ont
tort; les battus paient l'amende.»

Pour compléter autant que possible l'idée que nous avons voulu donner
de la coutume barbare appelée _jugement de Dieu_, nous ajouterons,
avec Brantôme: «Celui qui avait été tué dans nos duels ou combats
judiciaires n'était nullement reçu de l'église pour y être enterré;
et les ecclésiastiques alléguaient, pour raison, que sa défaite était
une sentence du ciel; et qu'il avait succombé par la permission de
Dieu, parce que sa querelle était injuste.»




ABUS DES ASILES ET LIEUX DE REFUGE POUR LES CRIMINELS.


La religion chrétienne, ou plutôt le clergé du moyen âge, avait
emprunté au paganisme l'usage de ne pas toucher à un criminel, du
moment qu'il s'était mis sous la protection d'une chapelle ou d'une
église. Dans l'antiquité, un homme poursuivi qui se retirait près
d'un autel, ou dans un temple, devenait dès lors inviolable, quelque
scélérat qu'il fût d'ailleurs. En rétablissant cette coutume, le
clergé chrétien songeait sans doute davantage à étendre sa domination
qu'à la gloire de la religion. Il se constituait le protecteur de
l'assassinat et de l'empoisonnement; ce qui est tout-à-fait contraire
à la loi de Dieu, qui porte: «Si quelqu'un a tué son prochain de
dessein prémédité, vous l'arracherez de mon autel, afin qu'il soit
puni.»

En 1358, Perrin Macé, garçon changeur, assassina, dans la rue
Neuve-Saint-Merry, Jean Baillet, trésorier des finances. Le
dauphin, depuis le roi Charles V, régent du royaume pendant la
captivité du roi Jean, son père, ordonna à Robert de Clermont,
maréchal de Normandie, d'aller enlever ce scélérat de l'église
Saint-Jacques-la-Boucherie, où il s'était réfugié, et de le faire
pendre; ce qui fut exécuté. Mais Jean de Meulan, évêque de Paris,
cria aussitôt à l'impiété, prétendit que c'était violer les immunités
ecclésiastiques, envoya ôter du gibet le cadavre de cet assassin, et
lui fit faire, dans cette même église de Saint-Jacques-la-Boucherie,
d'honorables funérailles, auxquelles il voulut assister.

Quelques jours après, Robert de Clermont, ayant été tué dans une
sédition en soutenant les intérêts de son roi, croirait-on que ce
Jean de Meulan défendit qu'on lui donnât la sépulture dans une église
ou dans un cimetière, disant qu'il avait encouru l'excommunication,
en faisant enlever Perrin Macé d'un lieu saint, et qu'un excommunié
ne devait pas être inhumé parmi les fidèles?

Voici un autre exemple de l'abus de ces asiles. En 1365, Guillaume
Charpentier assassina sa femme. Son crime était public, prouvé,
avéré; il convenait lui-même qu'il s'en était rendu coupable. Des
sergens l'arrachèrent de l'Hôtel-Dieu, où il s'était réfugié, et
le traînèrent en prison. Il présenta sa plainte, sur laquelle le
parlement condamna les sergens à l'amende, et ordonna que Guillaume
Charpentier serait rétabli dans son asile; ce qui fut exécuté
ponctuellement. «Je ne sais pas ce qu'il devint, ajoute Saint-Foix,
et s'il se remaria; mais il est certain qu'il ne fut pas puni.»

Louis XII abolit entièrement ce droit absurde, dont jouissaient
plusieurs églises et couvens de Paris.




ÉTRANGE PROCÈS ENTRE DEUX JUIFS.


Les _registres criminels_ du Parlement fourniraient de nombreuses
pages pour remplir les lacunes que l'on rencontre souvent dans
l'histoire des mœurs. M. Dulaure, qui paraît avoir exploré cette
mine féconde, en a extrait beaucoup de faits neufs et curieux, dont
il a enrichi son histoire de Paris. Tel est celui que nous allons
rapporter d'après lui.

En 1364, un procès s'éleva entre deux juifs de Paris, Jacob de
Saint-Maxence, et Manassès de Vierzon. Ce dernier avait obtenu
du roi la faculté de lever une imposition de six gros sur chaque
juif, pour payer ce que le fisc exigeait. Jacob s'opposa sans
doute à cette perception. Les autres Juifs, et surtout Manassès,
s'irritèrent contre lui, le firent accuser par de faux témoins,
le battirent, le chassèrent de leur synagogue; et, sur quinze
cents francs qu'ils devaient payer, Jacob seul fut imposé à deux
cents francs. De plus, ils défendirent à leurs coreligionnaires de
communiquer avec lui, refusèrent de faire circoncire deux de ses
enfans. Enfin, Jacob accusait Manassès d'avoir conspiré sa mort, ou
au moins d'avoir chargé un particulier de lui crever les yeux, de lui
couper la langue, de lui rompre les bras, de lui couper les jambes,
enfin _d'avoir employé, pour commettre ces atrocités, un chevalier
chrétien_.

Le 11 février 1364, Manassès fut condamné, par le parlement de Paris,
à faire sans chaperon, sans ceinture, amende honorable au roi, à la
cour du parlement, et à Jacob; aux dépens et à la somme de cinq cents
livres tournois, et en celle de mille livres envers le roi; de plus,
à tenir prison jusqu'à l'acquittement de ces sommes.




LE CHIEN VENGEUR DE SON MAITRE, OU LE JUSTE JUGEMENT DE DIEU.


Tout le monde connaît l'histoire touchante du chien de Montargis. Le
théâtre en a popularisé la mémoire. Nous lui donnons place ici, non
seulement parce qu'elle mérite d'être conservée à cause de l'intérêt
qui s'y rattache, mais encore parce qu'elle est un monument des
mœurs du temps. Le fait eut lieu sous Philippe-Auguste ou sous Louis
VII, suivant Saint-Foix.

Guillaume Morin, dans son histoire générale du pays de Gâtinais,
dit très-formellement que le combat du chien et de l'assassin eut
lieu en présence du roi Charles VIII. Quoi qu'il en soit, ce trait
historique est rapporté par beaucoup d'auteurs, entre autres Expilly,
avocat-général au parlement de Grenoble; Olivier de la Marck, dans
son _Traité des duels_, et Jules-César Scaliger.

Aubry de Montdidier, traversant seul la forêt de Bondi, fut
assassiné et enterré au pied d'un arbre. Son chien resta plusieurs
jours sur sa fosse, et ne la quitta que pressé par la faim. Il vint à
Paris chez un ami du malheureux Aubry, et par ses tristes hurlemens,
sembla vouloir lui annoncer la perte qu'il avait faite. Après avoir
mangé, il recommence ses cris plaintifs, va à la porte, tourne la
tête pour voir s'il est suivi, revient à l'ami de son maître, et
le tire par son vêtement, comme pour l'inviter à venir avec lui.
La singularité de tous les mouvemens de ce chien, sa venue sans
son maître, qu'il ne quittait jamais, ce maître qui ne paraît pas,
et peut-être ce hasard, ou plutôt cette juste Providence, qui ne
permet guère que le crime demeure impuni, firent que l'ami d'Aubry
conçut quelque soupçon sinistre, et suivit le chien. Dès que ce
pauvre animal fut arrivé au pied de l'arbre, il redoubla ses cris en
grattant la terre, comme pour indiquer qu'il fallait creuser en cet
endroit; on y fouilla, et l'on y trouva le corps du malheureux Aubry.

Quelque temps après, le chien reconnaît, dans une foule, l'assassin
de son maître, que tous les historiens nomment le chevalier Macaire;
il lui saute à la gorge, et ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'on
lui fait lâcher prise. Chaque fois qu'il le rencontre, il l'attaque
et le poursuit avec le même acharnement. On remarque la fureur de cet
animal, naturellement doux, à la seule vue de Macaire; on se rappelle
l'attachement qu'il avait montré pour son maître; on rapproche de ces
faits plusieurs circonstances où ce chevalier Macaire avait manifesté
de la haine et de l'envie à l'égard d'Aubry de Montdidier. D'autres
particularités viennent encore fortifier les soupçons.

Le roi, informé de tous les discours qui se tenaient à cette
occasion, fait amener ce chien, qui paraît tranquille jusqu'au moment
où, apercevant Macaire au milieu d'une troupe de courtisans, il
tourne, aboie, et cherche à se jeter sur lui.

Dans ces temps-là, on ordonnait le combat entre l'accusateur et
l'accusé, lorsque les preuves du crime n'étaient pas convaincantes.
On nommait ces sortes de combats _jugemens de Dieu_, parce qu'on
était persuadé que le ciel aurait plutôt fait un miracle que de
laisser succomber l'innocence. Le roi, frappé de tous les indices
qui se réunissaient contre Macaire, jugea _qu'il échéait gage de
bataille_, c'est-à-dire qu'il ordonna le duel entre le chevalier et
le chien. L'île Notre-Dame, terrain alors vague et inhabité, fut
indiquée pour servir de champ clos. Macaire était armé d'un gros
bâton; le chien avait un tonneau pour sa retraite et ses relancemens.
On le lâche; aussitôt il s'élance, tourne autour de son adversaire,
évite ses coups, l'attaque tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, le
fatigue, et enfin le saisit à la gorge, le renverse, et l'oblige de
faire l'aveu de son crime en présence du roi et de toute la cour.

D'après Saint-Foix, qui nous a fourni tous ces détails, un monument
de cette aventure a subsisté long-temps sur une des cheminées de la
grande salle du château de Montargis.

«On ne sera point étonné, ajoute Saint-Foix, que ce chien ait resté
plusieurs jours sur la fosse de son maître, ni qu'il ait marqué de
la fureur à la vue de son assassin: mais la plupart des lecteurs
ne voudront pas croire qu'on ait ordonné le duel entre un homme et
un chien; il me semble cependant que, pour peu qu'on ait parcouru
l'histoire et vécu dans le monde, on doit être tout au moins aussi
persuadé des travers de l'esprit humain que du bon cœur des chiens.»

L'attachement du chien à son maître est attesté par une foule
d'aventures étonnantes. L'histoire de ce fidèle animal s'est
quelquefois mêlée à l'histoire même de l'homme. Homère ne dédaigne
pas de parler, dans _l'Odyssée_, du chien d'Ulysse, qui fut le
premier à reconnaître son maître; et l'Écriture-Sainte parle du chien
de Tobie.

M. Bodin, dans ses _Recherches historiques sur l'Anjou_, parle d'un
monument que le maréchal de Gié avait élevé en mémoire d'un chien. Le
maréchal avait fait autrefois, dit-il, un pèlerinage à Saint-Jacques
en Galice, et il y avait mené un chien qu'il aimait beaucoup, mais
il le perdit en revenant. Déjà plusieurs mois s'étaient écoulés
depuis le retour du seigneur du Verger, lorsqu'un jour, se promenant
sur l'ancienne grande route de Paris à Angers, il aperçut son chien
accourant vers lui. Le fidèle barbet saute au cou de son maître,
lui lèche les mains, et tombe aussitôt à ses pieds, où il expire
de fatigue et de joie. Le maréchal fut très-sensible à la perte de
ce bon animal, et ce fut pour en perpétuer le souvenir qu'il fit
construire l'obélisque dont on voit encore les ruines, à l'endroit
même où il avait reçu ses derniers témoignages d'attachement et de
fidélité.

Les annales de notre révolution offrent aussi de nombreux exemples
de fidélité donnés par des chiens. Delille, dans son poème de _la
Pitié_, célèbre le dévouement de cet intéressant animal. Tout Paris
a pu voir, après les journées de juillet 1830, un pauvre chien qui
stationnait jour et nuit sur la tombe des combattans morts inhumés
en cet endroit. On ne pouvait entendre sans attendrissement les
hurlemens plaintifs de ce pauvre chien demandant son maître à tous
les passans.




LES TROIS REINES ADULTÈRES.


Les mœurs dissolues du quatorzième siècle se trouvent pour ainsi
dire résumées dans l'histoire des trois princesses qui épousèrent
les trois fils de Philippe-le-Bel; Marguerite de Bourgogne, femme de
Louis dit le Hutin, fille de Robert II, duc de Bourgogne; Jeanne de
Bourgogne, femme de Philippe-le-Long, fille d'Othon IV, comte palatin
de Bourgogne; et Blanche sa sœur, qui épousa le comte de la Marche,
depuis roi de France sous le nom de Charles-le-Bel.

La cour de France était alors le théâtre des plus hideuses débauches;
on y affichait le mépris des bienséances, et les dames se faisaient
gloire de se dépouiller du plus bel ornement de leur sexe, la pudeur.
Les trois princesses dont nous venons de parler étaient belles,
jeunes, sensibles à l'aiguillon de la volupté; elles suivirent
le torrent, et donnèrent bientôt des exemples scandaleux dans un
temps où on ne scandalisait pas facilement. C'était à l'abbaye de
Maubuisson que se passaient les scènes du libertinage des princesses.
Marguerite et Blanche furent convaincues d'adultère avec deux frères,
Philippe et Gaultier d'Aulnay. Ils avaient intéressé dans leurs
débauches l'huissier de la chambre de la reine de Navarre, confident
et complice de ces désordres. Philippe passait pour l'amant de
Marguerite, Gaultier pour celui de Blanche, comtesse de la Marche.

Louis-le-Hutin, qui venait de monter sur le trône, leur fit faire
leur procès comme à des traîtres et à des scélérats coupables du
crime de lèze-majesté. L'huissier, entremetteur de ces criminelles
galanteries, fut condamné à être attaché au gibet; mais Philippe et
Gaultier furent traités plus cruellement. Ils furent tous les deux
mutilés et écorchés vifs. Ils eurent ensuite la tête coupée, et leurs
corps furent pendus par dessous les bras, leurs têtes placées sur des
piliers. Cette exécution eut lieu à Pontoise. «Exemple terrible, dit
Dreux du Radier, qu'il eût peut-être été plus sage de ne pas donner,
mais qu'on crut nécessaire pour arrêter l'audace de quiconque serait
capable de se porter à un pareil attentat contre la majesté du trône
et l'honneur de son souverain.»

On fit des recherches sévères sur la conduite de tous ceux qui
avaient été dans la familiarité de Marguerite, de Blanche et de
Jeanne de Bourgogne, et plusieurs personnes furent arrêtées ou sur
des preuves ou sur des soupçons, et condamnées à la torture. Parmi
les coupables se trouva un moine de l'ordre des frères prêcheurs qui
fut accusé de distribuer de ces remèdes qui, en détruisant les fruits
malheureux de l'incontinence par un plus grand crime, invitent au
désordre celles qui n'en appréhendent que les suites visibles. Ce
moine fut d'abord conduit à Avignon, où l'on informa contre lui; il
fut ensuite condamné à mort et exécuté.

Quant à Marguerite et aux princesses ses belles-sœurs, elles furent
renfermées; Marguerite et Blanche au Château-Gaillard, et Jeanne au
château de Dourdan. Soit que Marguerite fût la plus coupable, soit
que Louis-le-Hutin fût le plus sévère, Marguerite fut étranglée avec
une serviette en 1315; elle avait vingt-cinq à vingt-six ans. Selon
quelques historiens, cette reine avait un _tempérament si emporté_,
que quand elle voyait un homme de bonne mine elle le faisait mener
dans son appartement, d'où il ne sortait que pour être précipité dans
la Seine, afin qu'il ne publiât pas ses débordemens.

Blanche de Bourgogne, qui, au jugement de Froissard, _fut l'une des
plus belles dames du monde_, demeura renfermée au Château-Gaillard
jusqu'en 1325; à cette époque, elle obtint la permission de prendre
le voile dans l'abbaye de Maubuisson, où elle acheva d'expier ses
fautes passées par une austère pénitence; elle y mourut en 1326.

Jeanne trouva dans son époux moins d'emportement, plus de penchant à
la clémence. Philippe, prince sérieux, appliqué aux affaires, était
d'ailleurs d'un caractère doux et plein d'affabilité. Il fit d'abord
reléguer sa coupable épouse au château de Dourdan, et environ un an
après il lui pardonna, la reprit, et vécut avec elle sans qu'il parût
avoir conservé aucun souvenir du passé. Cette bonne intelligence dura
jusqu'à la mort du roi, qui arriva le 3 janvier 1321.

Cette reine, pendant les huit années de son veuvage, séjourna au
fameux hôtel de Nesle qui lui appartenait. L'histoire l'accuse
d'horreurs semblables à celles que l'on impute à Marguerite de
Bourgogne. Elle appelait les jeunes écoliers qui avaient le malheur
de passer sous ses fenêtres, et après avoir assouvi avec eux sa
luxure effrénée, elle les faisait jeter du haut de la tour de Nesle
dans la Seine.

Voici ce que dit Brantôme à ce sujet: «Elle se tenait à l'hôtel de
Nesle à Paris, laquelle faisait le guet aux passans, et ceux qui lui
revenaient et agréaient le plus, de quelque sorte de gens que ce
fussent, les faisait appeler et venir à soi, et, après en avoir tiré
ce qu'elle en voulait, les faisait précipiter du haut de la tour qui
paraît encore, en bas, en l'eau, et les faisait noyer. Je ne veux pas
dire que cela soit vrai, mais le vulgaire, au moins la plupart de
Paris, l'affirme; et il n'y a si commun, qu'en lui montrant la tour
seulement et en l'interrogeant, qui de lui-même ne le die.»

Le poète Villon, qui écrivait au quinzième siècle, dans un temps plus
rapproché de l'événement, donne quelques autres détails, et nous
apprend que les malheureuses victimes de la luxure de cette princesse
étaient renfermées dans un sac, puis jetées dans la rivière.

Jeanne de Bourgogne mourut à Roye le 20 janvier 1329.




ASSASSINATS DES DUCS D'ORLÉANS ET DE BOURGOGNE.


Une haine héréditaire divisait, au quinzième siècle, les deux
puissantes maisons d'Orléans et de Bourgogne. Elle était
continuellement alimentée par une passion qui dans tous les temps
a fait couler des flots de sang humain, l'ambition. Philippe de
Bourgogne en mourant légua son inimitié à son fils Jean-sans-Peur.
Celui-ci, non moins ambitieux que son père, mais ne possédant
aucune de ses vertus, se jouait de la morale, de la religion et de
l'humanité. Il attaqua le duc d'Orléans, dont la conduite ne donnait
que trop de prise aux accusations de ses ennemis.

Jean-sans-Peur caressa le peuple en affectant de le plaindre, de
gémir sur l'énormité des impôts dont il était accablé. C'est le rôle
de tous les factieux. Jean-sans-Peur devint l'idole de la populace.
Certain de l'attachement des Parisiens, il va rassembler une armée
pour combattre le duc d'Orléans; celui-ci lève également des troupes
pour faire tête à son rival.

Cependant, au moment d'en venir aux mains, les deux ducs se
réconcilièrent. Chacun d'eux s'y prêta d'autant plus volontiers que
son hypocrisie voyait dans cette feinte réconciliation un moyen de
mieux tromper son ennemi. Ils se prodiguèrent les marques du plus
véritable attachement. Jean-sans-Peur coucha avec le duc d'Orléans,
communia avec lui, but dans sa coupe, contracta avec ce prince une
fraternité d'armes, et peu de temps après avoir édifié le public et
la cour par ces perfides démonstrations, il le fit assassiner, dans
la rue Barbette, par des sicaires qui, pour protéger leur fuite,
allumèrent derrière eux un incendie. Le 21 novembre 1407, vers sept
heures et demie du soir, le duc d'Orléans, n'ayant avec lui que deux
écuyers montés sur le même cheval, un page et trois valets de pied
qui marchaient devant pour l'éclairer, fut investi par dix-huit
hommes armés, à la tête desquels était un gentilhomme de Normandie,
nommé Raoul d'Ocquetonville: ce scélérat, d'un coup de hache
d'armes, lui coupa la main dont il tenait la bride de sa mule, et de
deux autres coups lui fendit la tête. Le page, nommé Jacob de Merre,
voulant couvrir son prince de son corps, fut tué sur lui. On remarqua
que le dernier coup fut porté au duc d'Orléans par un homme qui était
sorti brusquement d'une maison voisine, armé d'une massue, la tête
enveloppée de son chaperon; et le bruit courut que c'était le duc de
Bourgogne lui-même.

Le lendemain, Jean-sans-Peur assista aux funérailles de sa victime,
la plaignit et la pleura; mais voyant qu'on allait faire une enquête,
que la veuve et le fils du prince assassiné demandaient vengeance, il
s'enfuit en Flandre. Bientôt il revint, escorté de mille partisans,
et osa faire trophée de son attentat.

La chambre des pairs le cita à comparaître devant la table de marbre:
il parut armé de pied en cap et entouré de ses satellites, devant la
cour intimidée. Il osa plaider sa cause et s'honorer de l'assassinat
d'un prince qui dévorait la fortune de l'état et sapait les fondemens
du trône. Le cordelier Jean Petit, son avocat, non seulement
justifia le meurtre du duc d'Orléans, mais encore établit la doctrine
de l'homicide, qu'il fonda sur l'exemple de tous les assassinats dont
il est parlé dans les livres de l'Écriture-sainte. Ce Jean Petit,
dans l'intérêt de son client, osait faire un dogme de ce qui n'est
écrit dans ce livre que comme un événement, au lieu d'apprendre
aux hommes, comme on l'aurait toujours dû faire, qu'un assassinat
rapporté dans l'Écriture est aussi détestable que s'il se trouvait
dans les histoires des cannibales.

Le peuple, ébloui par ce discours qui flattait ses passions,
applaudit l'avocat, et porta en triomphe l'accusé.

Cette apologie monstrueuse, et l'ovation populaire qui l'avait
suivie, n'empêcha pas que le duc de Bourgogne n'eut à soutenir,
pendant sept ans, une guerre civile contre les frères et les
partisans de son ennemi. Sa faction s'appelait les _Bourguignons_,
et celle d'Orléans s'intitulait les _Armagnacs_, du nom du comte
d'Armagnac, beau-père du duc d'Orléans. La faction qui dominait
faisait conduire au gibet, assassiner, brûler ceux de la faction
contraire. Les bouchers de Paris, armés par Jean-sans-Peur, jouèrent
un rôle bien sanglant, dans cette guerre civile.

Jean-sans-Peur ayant surpris Paris, en 1418, fit un massacre horrible
des Armagnacs, et s'empara de la personne du roi et de toute
l'autorité.

Les satellites de Jean-sans-Peur se précipitèrent dans la ville,
reçus par les bouchers et par les écorcheurs, qui à leur tête avaient
le bourreau et ses aides. Ils se répandent dans les divers quartiers,
pillent, brûlent, démolissent les maisons des Armagnacs. On signale
comme suspects les gens les plus paisibles, on les met dans les fers,
on les traîne à l'échafaud. Les hommes connus par leur attachement
au roi, sont jetés du haut des tours sur les lances des Bourguignons
ou par dessus les parapets dans les flots de la Seine. Les voleurs,
profitant de l'occasion, se rangeaient parmi les factieux, et se
faisaient assassins pour mieux exercer leur infâme métier. Les
Armagnacs étaient surtout l'objet de vengeances atroces. Après les
avoir mis à mort, ces cannibales tailladaient leur peau, mordaient
dans leur cœur, mutilaient leurs membres, et les jetaient à la
voirie. Les femmes n'étaient point épargnées: les détails de leur
mort font frémir; on les égorgeait, on leur arrachait jusqu'à leurs
derniers vêtemens, et les femmes enceintes étaient éventrées, à la
risée féroce de toute une populace stupide.

Le malheureux Charles VI, privé de sa raison, trahi par sa femme,
l'infâme Isabeau de Bavière, cette nouvelle Messaline, qui passait
de la couche incestueuse du duc d'Orléans aux bras ensanglantés du
duc de Bourgogne, traînait une existence pire encore que celle de
ses malheureux sujets. Tandis que sa criminelle épouse ruinait le
trésor de l'état, il manquait de linge et d'alimens. Relégué dans
un appartement dont on avait arraché la tenture et enlevé les plus
beaux meubles, il restait des semaines entières sans voir d'autres
personnes que la femme qui le servait. Souvent la démence de cet
infortuné prenait un caractère sombre: il errait dans son palais en
proférant des mots entrecoupés. Un jour qu'il était dans un de ces
sombres accès, il surprit la reine en tête à tête avec un de ses
amans furieux, il fit saisir cet homme, le fit coudre dans un sac et
jeter dans la rivière, avec un écriteau portant: _laissez passer la
justice du roi_.

Ce n'était pas un semblable roi qui pouvait comprimer les factions
puissantes sous lesquelles gémissait la France. Le trône était
sans force, sans appui; la nation abattue, courbée sous le poids
d'une affreuse misère. Le duc de Bourgogne, qui briguait en secret
l'autorité suprême, crut les circonstances propices à son usurpation;
traînant à sa suite un ramas de séditieux et une soldatesque souillée
des plus infâmes brigandages, il entretenait toujours allumés les
brandons de la discorde.

Cependant Tannegui du Châtel, lors de la dernière invasion des
Bourguignons dans Paris, avait sauvé le dauphin, en l'enveloppant
dans son manteau, et l'avait conduit à Melun.

Soit dégoût, soit repentir, soit dissimulation, le duc de Bourgogne
parut fatigué de ses excès; il témoigna le désir de s'entretenir
avec le dauphin (depuis Charles VII), et de tenter un accommodement.
Le dauphin y consentit: on construisit pour cette entrevue une
cabane sur le pont de Montereau. Agité sans doute par un funeste
pressentiment, le duc de Bourgogne hésita un moment: il se présenta
enfin sur le pont avec dix de ses chevaliers, comme on en était
convenu. Mais à peine y était-il arrivé qu'il tomba sous le fer
des assassins. Suivant Voltaire, le coup fut porté par Tannegui du
Châtel, aux yeux même du dauphin. «Ainsi, ajoute-t-il, le meurtre du
duc d'Orléans fut vengé par un autre meurtre, d'autant plus odieux
que l'assassinat était joint à la violation de la foi publique.»
Cependant on accusa le dauphin d'avoir ordonné ce meurtre. La reine
Isabeau, mère du jeune prince, pleura la mort du duc de Bourgogne
son complice, et traita son fils d'assassin: elle ajouta à tous ses
crimes le trait de la plus exécrable des trahisons, elle appela les
Anglais dans Paris, et donna la couronne de France à leur roi Henri V.

Philippe, fils de Jean-sans-Peur, fit demander solennellement
justice de l'assassinat de son père. Le parlement s'assembla,
l'avocat-général prit des conclusions contre l'héritier de la
couronne, comme s'il parlait contre un assassin vulgaire. Il fit
citer le dauphin à la table de marbre, et le condamna par contumace.
Sa sentence portait la peine de mort contre lui, et déliait les
Français de toute obéissance et fidélité à son égard.

On sait que ce prince, grâce à l'héroïque Jeanne d'Arc, recouvra sa
couronne, et repoussa les Anglais.

Quelques historiens croient que le dauphin était innocent, non
seulement de l'assassinat prémédité, mais même du meurtre du duc
Jean. Il est croyable, suivant eux, qu'il n'y eut rien de prémédité
dans cet assassinat, qui n'eut pour cause que l'imprudente trahison
du duc de Bourgogne, qui voulait profiter de la faiblesse du dauphin
pour le forcer de le suivre, et la haine violente que lui portaient
d'anciens serviteurs du duc d'Orléans, qui saisirent ce prétexte pour
le tuer.

Ce duc de Bourgogne, d'odieuse mémoire, était le fils de Philippe,
qui avait mérité, à l'âge de quatorze ans, le surnom de _Hardi_,
pour la valeur qu'il avait montrée à la bataille de Poitiers. «Mais
je ne conçois pas, dit Saint-Foix, pourquoi l'on donna le surnom
de Jean-sans-Peur au duc de Bourgogne son fils, dont le cœur,
inaccessible aux remords, était sans cesse agité par la crainte
qu'on attentât sur sa vie. Après l'assassinat du duc d'Orléans,
il fit bâtir à son hôtel de Bourgogne une tour, et dans cette tour
une chambre sans fenêtre, et dont la porte était très-basse; il la
fermait le soir et l'ouvrait le matin, avec toutes les précautions
que la frayeur inspire aux scélérats. Il ne se familiarisait qu'avec
les bouchers; le bourreau était un de ses courtisans, allait à son
lever, et lui touchait dans la main. Les massacres que cet indigne
prince fit commettre dans Paris, ses trahisons envers la France, et
ses liaisons avec l'Anglais, rendront à jamais sa mémoire exécrable.»




DUEL DU CHEVALIER CLARY.


Le sire de Clary, au quatorzième siècle, faillit monter sur
l'échafaud, pour avoir fait preuve de bravoure contre un Anglais sans
l'autorisation du roi.

Pierre de Courtenay, chevalier anglais, était venu à Paris
pour défier, à la lance et à l'épée, Guy de La Trémouille,
porte-oriflamme, qui passait pour un des hommes de France des plus
braves et des plus adroits. Lorsqu'ils eurent rompu plusieurs lances
l'un contre l'autre, en présence de toute la cour, le roi ne voulut
pas permettre qu'ils se battissent à l'épée, puisqu'il n'y avait
entre eux qu'une émulation de gloire, et qu'aucun sujet de querelle
ne leur avait mis les armes à la main. Courtenay, en s'en retournant,
passa chez la comtesse de Saint-Pol, sœur du roi d'Angleterre; il
y répéta plusieurs fois qu'aucun Français n'avait osé _s'éprouver_
contre lui. «Le sire de Clary, dit la _Chronique de Saint-Denis_,
crut qu'il était de son honneur de faire sa querelle de l'injure que
ce bravache faisait à sa nation, et lui proposa, du consentement
même de la comtesse, le champ clos pour le lendemain, et s'y porta
si vaillamment, qu'il le mit hors de combat tout chargé de coups.»
«Il n'y a personne, ajoute la _Chronique_, qui n'estime cette action
digne d'un parfait chevalier, et qui ne demeure d'accord qu'il
châtia justement l'orgueil de cet Anglais; mais les jugemens de la
cour ne s'accordent pas toujours avec le mérite des personnes; il y
a des intérêts particuliers qui en décident tout autrement que le
public. Le duc de Bourgogne, qui enviait au sire de Clary la gloire
qu'il avait enlevée à La Trémouille, son favori, changea l'espèce de
l'affaire; il dit que c'était un crime impardonnable à un particulier
d'avoir osé _prendre une journée_ sans la permission du roi, et le
fit poursuivre avec tant de rigueur, que ce brave chevalier fut
long-temps en peine; et je l'ai vu chercher sa sûreté tantôt de çà,
tantôt de là, de crainte que ce qu'il n'avait entrepris que pour la
gloire de l'état ne fût expié dans son sang, comme s'il avait trahi
la patrie.»

La sœur de Guillaume Fouquet, écuyer de la reine Isabeau de Bavière,
osa faire mettre sur sa maison, à la gloire du sire de Clary, son
parent, un monument de deux pieds en carré, où l'on avait gravé
différentes figures; les principales étaient celles d'un homme
renversé de cheval, et d'un autre à qui une dame mettait sur la tête
_un chapeau de roses_. On lisait au haut ces mots: _Au vaillant
Clary_; et au bas: _En dépit de l'envie_. Ce monument subsista
long-temps sur la porte de la maison qui fait le coin de la rue
Zacharie et de la rue Saint-Severin.




PROCÈS INIQUE DE JACQUES CŒUR.


Jacques Cœur, fils d'un négociant de Bourges, fut d'abord maître des
monnaies de cette ville; il devint ensuite argentier du roi Charles
VII, c'est-à-dire trésorier de l'épargne.

Cet habile homme servit aussi bien le roi dans les finances que les
Dunois, les Lahire, et les Saintrailles, par les armes. Il prêta deux
cent mille écus d'or à Charles VII pour entreprendre la conquête de
la Normandie, que ce monarque n'aurait jamais reprise sans le secours
de Jacques

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