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Histoire de la République de Venise (Vol. 2)

by comte Pierre-Antoine-Noël-Bruno Daru · French · Gutenberg #46632 · 833,081 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de la République de Venise (Vol. 2)
    
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Title: Histoire de la République de Venise (Vol. 2)

Author: comte Pierre-Antoine-Noël-Bruno Daru


        
Release date: August 19, 2014 [eBook #46632]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE (VOL. 2) ***

HISTOIRE

DE LA RÉPUBLIQUE

DE VENISE.

_Tome II._




DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT.




HISTOIRE

DE LA RÉPUBLIQUE

DE VENISE.




PAR P. DARU,

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.


SECONDE ÉDITION, REVUE ET CORRIGÉE.


TOME SECOND.




À PARIS,

CHEZ FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS

LIBRAIRES, RUE JACOB, Nº 24.

1821.




HISTOIRE

DE

LA RÉPUBLIQUE DE VENISE.

LIVRE IX.

     Guerre contre le roi de Hongrie. -- Perte de la Dalmatie.
     -- Nouvelle peste à Venise, 1355-1361. -- Fondation de la
     bibliothèque de Saint-Marc, par Pétrarque. -- Dernières révoltes
     de Candie. -- Expédition contre Alexandrie. -- Élection d'André
     Contarini, 1361-1367. -- Nouvelle révolte de Trieste. -- Démêlé
     avec l'évêque de Venise. -- Guerre contre le seigneur de Padoue,
     le roi de Hongrie et le duc d'Autriche, 1367-1377. -- Aventure
     de Charles Zéno. -- Occupation de l'île de Ténédos. -- Affaires
     de l'Orient. -- Commencement de la guerre contre les Génois,
     le roi de Hongrie, le patriarche d'Aquilée, et le seigneur de
     Padoue, 1377-1378.


[Note en marge: I. Jean Gradenigo, doge. 1355.]

Jean Gradenigo monta, le 21 avril 1355, sur le trône teint du sang de
Marin Falier.

Les fréquentes révoltes de Zara prouvaient encore moins l'esprit
d'indépendance de ses habitants que la jalousie des rois de Hongrie.
Ces princes ne pouvaient voir qu'avec dépit tous les ports de leurs
états occupés par une république voisine. Jamais ils ne manquèrent de
lui susciter des ennemis et de secourir les rebelles.

[Note en marge: Guerre contre le roi de Hongrie.]

Ce royaume, alors un des plus puissants de l'Europe, avait pour roi
un prince d'un caractère brillant, chevaleresque, et une noblesse
vaillante, riche, nombreuse, qui fournissait de grandes armées à son
suzerain.

La trève, qui existait, depuis la dernière soumission de Zara, entre
Louis de Hongrie et les Vénitiens, était sur le point d'expirer. La
seigneurie avait fort à coeur de conclure une paix définitive avec
ce redoutable voisin. Celui-ci, que le crime de Jeanne de Naples, sa
belle-soeur, avait déjà appelé en Italie, nourrissait l'espérance
d'acquérir une grande influence dans ce beau pays. Peu disposé à
se réconcilier avec la république, il mit à la paix qu'elle lui
envoyait demander, des conditions qui ne parurent pas acceptables.
Par exemple, il exigeait que les Vénitiens lui fournissent une flotte
pour passer en Italie avec son armée. Il consentait à leur laisser la
paisible possession de la Dalmatie, s'ils voulaient se reconnaître
ses vassaux; et il fallait que cette vassalité fût constatée par un
tribut et par un hommage annuel.

[Note en marge: Contre le duc d'Autriche et le patriarche d'Aquilée.]

Il était pénible de consentir à reconnaître un suzerain; mais, en s'y
refusant, la république aurait dû mettre promptement ses colonies en
état de défense. Elles n'y étaient pas lorsque l'armée du roi vint
subitement investir Trau, Spalato, Zara, et quelques autres places de
cette côte. On y envoya assez diligemment une flotte; mais pendant
qu'on se préparait à repousser les Hongrois de ce côté, on apprit
qu'une armée, dans laquelle il y avait, disait-on, cinquante mille
hommes de cavalerie, allait entrer dans le Trévisan; que le roi avait
fait alliance avec le duc d'Autriche et le patriarche d'Aquilée, pour
venir attaquer les possessions de la république dans le continent de
l'Italie, et qu'enfin un traité avait été conclu avec le seigneur de
Padoue, qui, oubliant la reconnaissance qu'il devait aux Vénitiens,
s'engageait à fournir des vivres à leurs ennemis, tout en prétendant
conserver sa neutralité.

Cet orage ne tarda pas à éclater. C'était un spectacle aussi nouveau
qu'effrayant pour l'Italie, de voir se déployer dans ses campagnes
ces nombreux escadrons. Des états accoutumés à faire la guerre avec
des troupes stipendiées, n'auraient pu trouver les fonds nécessaires
pour créer et entretenir une telle cavalerie, outre que les habitudes
de la nation italienne la rendent peu propre à cette manière de
combattre.

Le roi de Hongrie n'était pas un prince opulent; mais il avait de
grands vassaux qui possédaient de vastes domaines dans des plaines
couvertes de pâturages et par conséquent de chevaux, et quand il
appelait les seigneurs à la guerre, il voyait accourir des essaims
d'hommes accoutumés à l'exercice des armes et du cheval. Il est vrai
que les seigneurs n'étaient obligés qu'à un service de trois mois.

Les escadrons hongrois environnaient déjà la petite ville de
Conegliano et s'avançaient vers Trévise. On fut assez heureux pour
que des troupes rappelées en grande hâte de la côte de Dalmatie,
parvinssent à se jeter dans cette dernière place. Elles étaient
conduites par les provéditeurs Jean Delfino, et Paul Loredan.
Justiniani, leur collègue tâcha de tenir la campagne avec quelques
milices et le peu de troupes régulières qu'on put rassembler;
mais il était loin d'être assez fort pour pouvoir s'approcher des
lignes ennemies et inquiéter les assiégeants. Conegliano succomba
au bout de quelques jours; les défenseurs de Trévise n'en furent
point découragés. Autour d'eux, toute la province était inondée de
partis qui la ravageaient pour pourvoir, encore bien difficilement,
à la subsistance d'une cavalerie telle qu'on n'en avait jamais eu à
nourrir dans ce pays.

[Note en marge: II. Jean Delfino, doge. 1356.]

Sur ces entrefaites, le doge Jean Gradenigo mourut le 8 août 1356.
On avait besoin d'un homme de guerre à la tête des conseils de la
république; tous les suffrages se réunirent sur Jean Delfino; mais
il était enfermé dans Trévise, et il devenait difficile même de lui
faire parvenir l'avis de sa nomination. On demanda un sauf-conduit
aux assiégeants; le roi ne voulut pas renoncer à l'espérance de faire
prisonnier le chef de la république[1]. La raison d'état dispense
sans doute de faire des avantages à ses ennemis, mais quand on
manque à la générosité, il ne faut pas manquer de vigilance. Jean
Delfino, après s'être concerté avec Justiniani, qui se rapprocha de
la place, en sortit une nuit avec un piquet de cavalerie, traversa
les cantonnements des assiégeants et arriva jusqu'à Marghera où il
s'embarqua pour Venise.

[Note 1: Il y a des historiens qui disent au contraire qu'il accorda
noblement le sauf-conduit. (Voyez l'_Histoire de Padoue_, d'André
GATARO, tom. XVII, _de la collection de_ MURATORI, p. 56.)]

Le temps s'écoulait, et le roi voyait arriver l'époque où le service
de ses vassaux allait expirer; il voulut presser les opérations du
siége, et fit donner un assaut, qui fut vaillamment repoussé. Bientôt
après il vit partir les principaux seigneurs, avec la plus grande
partie de cette belle cavalerie, qui faisait la force de l'armée; il
fallut convertir le siége en blocus.

[Note en marge: Les Vénitiens se vengent sur le seigneur de Padoue.
1357.]

Dès que les Hongrois se furent éloignés, la colère des Vénitiens
tomba sur le seigneur de Padoue. Ses états dont il avait oublié qu'il
était redevable à la république, furent ravagés par la petite armée
de Marc Justiniani.

[Note en marge: III. Le roi de Hongrie conquiert la Dalmatie. 1357.]

L'hiver de 1357 fut employé à négocier une trève de quelques mois
sous la médiation du pape. Louis, au commencement de la campagne
suivante, porta les principaux efforts de son armée sur les places
de la Dalmatie. Presque toutes se rendirent; Zara fut surprise[2],
et le gouverneur, Michel Falier, n'échappa point à une inculpation
de lâcheté, danger que courent tous les gouverneurs qui ont manqué
de prévoyance. On le punit par une amende, un an de prison et
l'exclusion perpétuelle de tous les conseils. Le seul qui acquit
de la gloire, sur cette côte, fut le commandant de la petite place
d'Enone, Jean Justiniani, qui ne succomba qu'après avoir fait la plus
vigoureuse défense et éprouvé toutes les horreurs de la disette.

[Note 2: Preso Zara per tradimento d'un priore Tedesco di Santa-Croce
ch'era in Zara al servizio de' Veneziana, e la notte introdusse gli
Ungari.

(Cronica della guerra da Chiozza de Daniello CHINAZZO. _Rerum
italicarum scriptores_, tom. XV, p. 701.)]

La chûte de tant de places fit sentir aux Vénitiens la nécessité
d'obtenir la paix à quelque prix que ce fût. Des ambassadeurs
allèrent la proposer, l'implorer. Les conditions que le roi dicta
furent que la république renoncerait pour toujours à la Dalmatie, et
rendrait toutes ses places, depuis le golfe de Quarnero, au-dessous
de Fiume jusqu'à Durazzo, qui est près de l'entrée de l'Adriatique.
C'était abandonner un littoral de plus de cent lieues, et une
multitude d'îles et de ports.

[Note en marge: IV. Délibération pour la cession de cette province.
1358.]

Quand on en vint à délibérer dans le sénat sur l'acceptation de
cette paix, ce fut un combat entre ceux qui regrettaient le plus la
splendeur de la république, et ceux qui voulaient mettre un terme
à ses sacrifices et à son danger. «Ces conditions, disaient les
uns, sont si dures, qu'on a droit de s'étonner que vous ayez pu les
entendre. Si vous renoncez à la Dalmatie, vous renoncez à être une
puissance, toute votre population est là. Où recruterez-vous vos
troupes? Avec quoi armerez-vous vos flottes? Ces mêmes ports, où
vous trouviez un asyle, deviendront les arsenaux de vos ennemis.
Vous n'êtes plus les dominateurs du golfe, si une puissance rivale
en occupe les bords. La Dalmatie cédée, l'Istrie se trouve exposée
à de nouvelles invasions. Vous avez perdu les places de cette côte,
mais est-ce la première fois? Est-il nouveau pour vous de voir le roi
de Hongrie occuper Zara? Vous n'avez point été défaits en bataille
rangée. Trévise se défend vaillamment et continuera de résister;
la disette est moins à craindre pour elle que pour l'innombrable
cavalerie qui l'assiége. Vous avez vu déjà le roi obligé de ramener
son armée, après quelques mois de campagne. Il a ravagé le pays,
mais le mal en est fait; il n'y trouvera plus les ressources qu'il a
épuisées. Un prince qui n'a point une armée permanente, ne doit pas
triompher d'un gouvernement qui a de la constance. Ne manquons pas à
notre fortune; Nous en avons vu quelquefois l'heureux retour, dans
des circonstances plus désespérées. Que l'énergie du conseil ranime
celle de tous les Vénitiens; tous sentiront que l'existence de la
patrie est attachée à la conservation de ces possessions, que nous
avons su garder pendant 360 ans au prix de tant de sang, et dans des
circonstances si diverses.»

Les partisans de la paix répondaient avec beaucoup de gravité: «La
prudence de ce gouvernement a sur-tout éclaté en ce que, dans toutes
ses délibérations, il a pris conseil, non des passions, mais des
circonstances. Les conditions sont dures, mais elles sont proposées
dans un temps où une guerre malheureuse contre les Génois vient de
ruiner notre marine. Vous vous êtes vus n'ayant pas quatre galères
pour repousser quelques corsaires, qui venaient nous insulter dans
notre golfe; il a fallu que d'opulents citadins armassent, pour notre
défense, des vaisseaux destinés à leur commerce. Mais cette ressource
même ne nous reste plus; les fortunes privées, non moins épuisées que
la fortune publique, ne peuvent échapper à une destruction totale que
par les travaux de la paix. Sans doute il est pénible de céder de si
belles possessions, de renoncer à des titres si glorieusement acquis.
Mais que céderons-nous? ce que l'ennemi tient déjà. On vous dit
que si vous cédez la Dalmatie vous aurez à craindre pour l'Istrie.
Vraiment voilà une grande prévoyance; on craint pour l'Istrie, on a
bien raison; l'ennemi l'occupe déjà; aussi ceux qui pensent qu'un
danger à venir ne doit pas faire oublier un danger présent, vous
disent-ils, que rien n'est plus urgent que d'obtenir la restitution
de cette province. Elle vous est offerte; malheureusement on ne vous
offre pas en même temps la Dalmatie. Pour concevoir raisonnablement
l'espérance de les recouvrer l'une et l'autre, il faut établir, ou
que nos affaires peuvent s'améliorer, ou que celles du roi peuvent
devenir mauvaises. Or quels moyens avons-nous d'affaiblir le roi
de Hongrie? Aucun. Quels moyens d'améliorer notre situation, de
recouvrer nos forces? Un seul; la paix, le commerce.

«Toute notre application doit être de conserver la république, de
faire cesser pour elle un danger imminent. Qui peut nous assurer
que les Génois veuillent s'en tenir à une paix qu'ils nous ont
fait acheter si cher? Qu'ils ne prennent pas, pour nous attaquer
de nouveau, le moment où nous sommes engagés dans une guerre
désastreuse? et alors quel espoir de salut nous resterait-il? On dit
qu'il ne faut pas céder ces provinces; mais qu'on nous dise donc
aussi les moyens de les reprendre. On dit que l'ennemi n'a point
gagné de bataille; remarquez que c'est parce que vous n'avez point
d'armée. Si la petite troupe de Justiniani peut se présenter devant
les Hongrois, il faut lui envoyer l'ordre de combattre. Mais si vous
êtes convaincus qu'elle n'a conservé jusqu'ici son existence qu'en
évitant une action; si vous avez la certitude qu'une défaite vous
mettrait entièrement à la merci du vainqueur et entraînerait la perte
de vos états de terre-ferme, en même temps que le sacrifice de la
Dalmatie, vous recommanderez à votre général de ne pas compromettre
ce fantôme d'armée, dont l'apparence vous donne encore la faculté de
négocier.

«On conçoit qu'on se détermine à rejeter une paix humiliante; mais
il serait absurde de vouloir refuser également et la paix et le
combat. Cette paix que vous pouvez faire aujourd'hui, qui oserait
vous répondre que vous pourrez l'obtenir demain? La gloire de ce
sénat n'est pas d'avoir toujours été heureux, mais de s'être montré
constamment sage; il sait que, dans toutes les affaires, il faut
apprécier les circonstances. Les voir telles qu'on les désire, et non
pas telles qu'elles sont, est une faiblesse. Rien n'est perdu si nous
conservons la république, si nous lui donnons le temps de reprendre
ses forces, et si la sagesse lui prépare les moyens de réparer ses
pertes.»

[Note en marge: V. Paix. 1358.]

Ces raisons prévalurent et le traité fut signé le 18 février 1358.

Il y fut stipulé que le doge cesserait de prendre le titre de duc
de Dalmatie et de Croatie; que la seigneurie n'enverrait point de
consuls dans les états du roi; que les sujets de la république ne
pourraient pas avoir des propriétés immobilières à Zara, et que
ceux qui en avaient seraient tenus de les vendre; que toutes les
possessions de la seigneurie occupées par les troupes du roi, tant
dans l'Istrie qu'en Italie, seraient évacuées, et qu'enfin s'il
arrivait que le roi eût à soutenir une guerre maritime, la seigneurie
devrait lui fournir, aussitôt qu'elle en serait requise, une flotte
de vingt-quatre galères, dont il paierait l'armement et l'entretien.

On convint, en cas de contravention aux conditions de cette paix,
de prendre le pape pour juge, et de soumettre l'infracteur à
l'excommunication et à l'interdit.

La perte de cette grande colonie donnait plus d'importance aux
acquisitions que la république avaient faites dernièrement dans le
continent de l'Italie. On avait conquis la marche Trévisane sur le
seigneur de Vérone; cette province avait été cédée par un traité,
mais le droit antérieur du seigneur de Vérone lui-même n'était pas
bien établi. Pour légitimer leur conquête, les Vénitiens imaginèrent
de demander l'investiture de cette province à l'empereur, qui ne
l'avait jamais possédée. C'était déjà un spectacle assez remarquable
que la fière république de Venise sollicitant l'investiture d'une
province déjà conquise par ses armes, et consentant à ne la tenir
qu'à titre de fief de l'empire.

L'humiliation fut bien plus grande, lorsque l'empereur Charles IV
refusa cette investiture, en ajoutant qu'il ne pouvait approuver que
les Vénitiens se fussent établis, sans son aveu, dans une province
qui relevait de la couronne impériale.

Ainsi les Vénitiens avaient manifesté leurs scrupules sur la
légitimité de leur possession, leurs craintes sur sa solidité; et ils
avaient reconnu que cette province relevait de l'empire, sans obtenir
même la permission de se dire les vassaux de l'empereur.

[Note en marge: Le duc d'Autriche fait arrêter les ambassadeurs
vénitiens. 1360.]

Les ambassadeurs qui avaient été envoyés à la cour de ce prince,
éprouvèrent, en revenant à Venise, un nouvel outrage. Par une indigne
violation des droits les plus sacrés, le duc d'Autriche les fit
arrêter comme ils traversaient ses états.

[Note en marge: VI. Récapitulation des malheurs de la république
depuis l'établissement de l'aristocratie.]

Telle était la situation de Venise en 1360, c'est-à-dire environ
quarante ans après le changement opéré dans sa constitution. Il
ne serait pas juste d'attribuer tous ses malheurs à cette seule
cause, mais une partie en dérivait évidemment, et il faut au moins
convenir que la fortune n'avait pas pris soin de justifier cette
révolution, qui avait remis le pouvoir aux mains de l'aristocratie.
Immédiatement avant ce changement, la république avait forcé tous
les peuples de l'Italie à reconnaître son droit de souveraineté sur
l'Adriatique. Dès que Pierre Gradenigo fut monté sur le trône, les
désastres se succédèrent. Le patriarche d'Aquilée insulta impunément
la république. Elle perdit ses établissements en Syrie. Les Génois
détruisirent ou prirent des flottes entières à Curzola, à Gallipoli,
à Sapienza. Ils firent trembler Venise au fond de l'Adriatique, et
obligèrent sa population à rester sous les armes. Ils dictèrent un
traité à la seigneurie. Trois conspirations la mirent en péril. Deux
révoltes, une peste, survinrent après un anathème, qui séparait
Venise de la communion des chrétiens. Le gouvernement se déshonora
par son injustice dans l'usurpation de Ferrare. Ses ambassadeurs
furent humiliés à Gênes, où ils achetèrent la paix; à Avignon, où
ils essuyèrent sans murmurer les outrages de la suite du pape; à
la cour de Hongrie, où ils signèrent, après avoir souvent imploré
la paix sans l'obtenir, l'abandon de la plus belle province de la
république; à la cour impériale, où on ne daigna pas même recevoir
leurs hommages; enfin en Autriche, où on les retint deux ans en
prison, malgré les instances de la seigneurie, réduite à solliciter
leur liberté.

[Note en marge: Peste à Venise.]

À cette époque si malheureuse, la peste qui avait dévasté l'Europe
douze ans auparavant, la parcourait encore; mais cette fois elle
descendait du nord au midi. Cette maladie, qui venait de moissonner
à Avignon neuf membres du sacré collége, fut apportée en Italie par
des soldats, et s'étendit sur Venise, où elle fit cependant moins de
ravages que celle de 1348.

Il était triste pour Jean Delfino d'avoir été élevé au dogat, pour
avoir le malheur d'attacher son nom au traité de Zara. Il en eut un
violent chagrin; il éprouva bientôt après la perte de la vue, et
mourut le 11 juillet 1361.

[Note en marge: VII. Lois somptuaires.]

Le malheur des temps amena des institutions dont on est peut-être
dispensé de faire honneur à la sagesse des législateurs. Les
calamités publiques avaient renversé la plupart des fortunes
particulières; le luxe dut exciter de l'indignation. On porta
des lois somptuaires qui réglaient la table, les habits et les
principales dépenses des citoyens de tous les rangs. Des magistrats
furent institués spécialement pour faire observer ces règlements,
et quoique les changements opérés dans les moeurs aient quelquefois
suspendu momentanément l'empire de ces lois, elles n'ont pas cessé
d'exister, et on y est toujours revenu après les avoir violées. Ce
fut une chose importante, pour le salut de l'aristocratie, que de
mettre les privilégiés dans l'impuissance d'étaler un faste qui
aurait décelé leur vanité: la vanité excite la jalousie, et la
jalousie est un premier pas vers la révolte. Le luxe, disait Paul
Sarpi, serait bon, s'il n'était que pour le riche et ne désemplissait
que des vaisseaux trop pleins, mais souffrir un luxe général, c'est
prendre tous les jours des remèdes au lieu de nourriture; celui qui
par vanité fait plus qu'il ne peut finit par faire plus qu'il ne
devrait.

[Note en marge: Loi qui interdit le commerce aux patriciens.]

Il y a des historiens qui placent à cette époque la loi qui interdit
le commerce aux patriciens; mais on n'est pas d'accord sur sa date.
Ce règlement devait avoir deux effets remarquables; de consoler les
roturiers, et de maintenir parmi les nobles cette modération que les
sages recommandent aux dépositaires du pouvoir dans le gouvernement
de plusieurs[3]. Il n'eût pas été juste que les patriciens, en même
temps qu'ils excluaient les citoyens de l'autorité, voulussent être
admis au partage de tous les profits de l'industrie, ils y auraient
eu trop d'avantages sur les autres. Le commerce veut de l'égalité.

[Note 3: MONTESQUIEU, _Esprit des lois_, liv. 5, ch. 8.]

Les patriciens, en se privant de cette ressource, eurent un prétexte
de plus pour se réserver tous les emplois publics, ce qui affermit le
gouvernement aristocratique.

Mais faute de moyens pour réparer ou pour agrandir leurs fortunes, la
plupart tombèrent dans la médiocrité et dans le besoin, ce qui amena
les choses au point où voulaient en venir les familles puissantes,
à l'oligarchie. Si le commerce peut en un instant procurer des
richesses immenses, il peut les enlever de même; ce sont deux
extrémités également dangereuses dans la république, d'ailleurs cette
profession donnant nécessairement à ceux qui l'exercent des intérêts
dans l'étranger, doit, dans certains cas, mettre leur intérêt privé
en opposition avec celui de la patrie.

Au reste, j'aurai dans la suite plusieurs occasions de faire
remarquer, que, si cette loi remonte en effet jusqu'au milieu du
quatorzième siècle, on s'en écarta souvent dans les siècles suivants,
et que la noblesse vénitienne n'a presque jamais cessé de partager
les bénéfices du trafic avec les négociants de profession.

Il y a, dans les statuts de l'inquisition d'état, un article[4] qui
paraît fixer, d'une manière assez précise, la date de cette loi,
puisqu'il la cite comme rendue depuis l'an 1,400; mais il fournit
en même temps la preuve qu'elle était tombée en désuétude, par les
dispositions qu'il ordonne pour la remettre en vigueur.

[Note 4: Art. 4 _du Supplément aux Statuts de l'inquisition d'état_.
Ms. de la Bibl.-du-Roi.--Nº 1010 H/264 et 33/10462.]

[Note en marge: VIII. Laurent Celsi, doge. 1361.]

La plupart des historiens rapportent que les électeurs étant
assemblés pour donner un successeur à Jean Delfino, les suffrages se
trouvaient partagés entre plusieurs candidats, lorsque le bruit se
répandit, dans Venise, que l'amiral du golfe, Laurent Celsi, venait
de rencontrer une flotte génoise et l'avait battue complètement.
Cette nouvelle, parvenue au conclave des électeurs, avait réuni
toutes leurs voix en faveur de Laurent Celsi, qui auparavant n'était
point au nombre des concurrents. Mais bientôt après on apprit que
cet avis était faux; les électeurs furent un peu honteux de leur
précipitation, et une loi s'ensuivit qui, pour l'avenir, leur
interdisait absolument toute communication avec le dehors. Ceux qui
racontent de cette manière les circonstances de cette élection,
oublient que Venise était alors en paix avec Gênes[5].

[Note 5: Pierre JUSTINIANI, liv. 4, dit: «Que la nouvelle de cette
prétendue victoire avait été portée par un Génois, mais non pas que
la victoire avait été remportée sur les Génois.»]

[Note en marge: IX. Pétrarque à Venise. Il donne sa bibliothèque à la
république.]

À cette époque Pétrarque, qu'une ancienne amitié pour les princes
de Carrare appelait de temps en temps à Padoue, vint faire quelque
séjour à Venise. Il y avait déjà paru, comme ambassadeur de Visconti,
pour proposer la paix entre la république et les Génois. Quoiqu'il
n'eût pas réussi dans cette négociation, il jouissait, dans cette
capitale, de toute la considération que doivent procurer de grands
talents, l'opulence, une grande influence et la faveur de presque
tous les princes contemporains. Pétrarque paraissait aimer beaucoup
le séjour de Venise, qu'il appelait la merveille des cités. Il y
était arrivé avec sa bibliothèque, fidèle compagne de ses voyages.
Cette circonstance prouverait qu'elle n'était pas extrêmement
nombreuse; mais à cette époque les manuscrits étaient des trésors, et
le noble zèle de cet ami, de ce restaurateur des lettres, lui avait
fait consacrer une partie de sa fortune et de son temps, à rassembler
un grand nombre d'auteurs dont les exemplaires étaient encore
à-peu-près uniques.

L'illustre poëte ne crut pas pouvoir mieux s'acquitter de
l'hospitalité qu'il recevait chez les Vénitiens, qu'en leur léguant
sa bibliothèque. Voici la lettre qu'il écrivit à ce sujet: «François
Pétrarque désire léguer les livres qu'il possède et ceux qu'il
pourra posséder à l'avenir, à saint Marc, l'évangéliste. Il croit
pouvoir y mettre cette condition qu'ils ne seront vendus, ni aliénés,
ni dispersés; et qu'un local, à l'abri des eaux et de l'incendie,
sera assigné pour y conserver cette bibliothèque, en mémoire du
donateur, pour la plus grande gloire du saint patron, et pour la
consolation des hommes studieux qui pourront la fréquenter avec
plaisir et avec fruit. S'il forme ce voeu, ce n'est pas qu'il oublie
que ses livres ne sont ni bien précieux, ni en grand nombre; mais
c'est qu'il a conçu l'espérance que cette collection s'accroîtrait
sous les auspices d'une si glorieuse république. Les illustres
patriciens, les citadins patriotes, les étrangers mêmes pourront, par
la suite, l'enrichir d'une partie de leur bibliothèque, et la rendre
aussi considérable que les fameuses bibliothèques de l'antiquité.
Les moins éclairés sentiront que ce monument ne sera pas inutile à
la gloire de la patrie, et le donateur se félicitera d'en avoir posé
les premiers fondements.» Le conseil déclara qu'il acceptait cette
offre d'un homme qui n'avait point d'égal dans la théologie, dans
la philosophie morale, ni dans la poésie[6]. Il y avait peut-être
un peu d'hyperbole dans cet hommage rendu à la théologie du poëte,
mais il n'en était pas moins beau à un particulier de donner l'idée
de former une de ces précieuses collections, que les gouvernements
négligent souvent même d'entretenir.

[Note 6: La proposta di Francesco Petrarca, soggetto che già gran
pezzo non ha havuto pari al mondo, e che nella christianità, nella
philosophia morale e nella poesia non ha chi gli sia uguale.
_Histoire de_ Paul MOROSINI, liv. 13. J'en ai traduit la lettre de
Pétrarque, qu'il rapporte. La lettre et la réponse sont aussi dans la
_Chronique_ de Marin SANUTO.]

Une maison fut assignée pour le logement du donateur et de ses
livres. Cette collection, fruit de la passion de Pétrarque pour
la propagation des connaissances humaines, devint le noyau de la
bibliothèque de Saint-Marc. Entre les ouvrages qui y furent mis
pour la première fois à la disposition des hommes studieux, il y
avait un manuscrit d'Homère, donné à Pétrarque par Nicolas Sigeros,
ambassadeur de l'empereur d'Orient; un Sophocle qu'il tenait de
Léonce Pilate, son maître de grec; une traduction latine de l'Iliade
et de l'Odyssée, par le même Léonce Pilate, et copiée de la main de
Bocace, son disciple; un exemplaire de Quintilien; enfin la plupart
des ouvrages de Cicéron, à la transcription desquels Pétrarque
lui-même avait consacré des années[7]. Je ne demanderai point
l'indulgence des lecteurs pour ces détails.

[Note 7: GINGUENÉ, _Histoire littéraire de l'Italie_, chap. 12,
section 2.]

On reproche aux Vénitiens de n'avoir pas apporté à la conservation de
ce dépôt tout le soin que méritait une si illustre origine.

[Note en marge: X. Paix avec le duc d'Autriche.]

Le duc d'Autriche n'était pas en guerre avec la république, quoiqu'il
l'eût insultée dans la personne de ses ambassadeurs. Une brouillerie,
qui survint entre le patriarche d'Aquilée et ce prince, fit craindre
à celui-ci que les Vénitiens ne profitassent de l'occasion pour
manifester leur ressentiment. Il chercha à se réconcilier avec
la seigneurie, et il ne lui en coûta que d'écrire au doge, qu'il
désirait voir la superbe Venise. Le conseil lui fit témoigner toute
la joie qu'on aurait à l'y recevoir. Il y vint en effet, emmenant
avec lui une suite de plus de mille personnes, parmi lesquels étaient
les deux ambassadeurs vénitiens qu'il venait de tirer de la prison
où il les avait retenus pendant deux ans. C'est ainsi que cette
violation du droit des gens fut réparée, et il en coûta une somme
considérable à la république, pour signaler, par des fêtes, sa
réconciliation avec un voisin dont elle avait à se venger.

[Note en marge: XI. Révolte de Candie.]

Les traités qu'elle venait de signer avec Gênes et avec le roi de
Hongrie, avaient dû porter une grande atteinte à sa considération
au dehors. Les Candiotes entrevirent l'espoir de se détacher
d'une métropole qui venait d'abandonner la plus importante de ses
colonies. Cette fois ce ne fut pas une révolte des indigènes, ce
fut l'explosion du mécontentement de toute la population vénitienne
de l'île, qui murmurait depuis long-temps de ce que pas un des
membres de ces anciennes familles transportées autrefois de Venise
dans la colonie, n'était appelé aux magistratures de la métropole.
Ils avaient demandé qu'on choisît parmi eux vingt sages, pour les
représenter dans le grand conseil, et y défendre leurs intérêts. Un
gouverneur avait eu l'imprudence de leur répondre; «Est-ce qu'il y
a des sages parmi vous?» Cette raillerie insultante avait dû les
irriter. Ce fut bien pis lorsqu'ils se virent réduits pour toujours
à la condition de sujets, par la révolution qui ferma définitivement
l'entrée du grand conseil à ceux qui n'en faisaient point partie.
La révolte, conséquence immédiate de cette révolution, est encore
une circonstance qui peut servir à la faire apprécier. Frà Paolo
Sarpi a dit[8]: L'établissement des colonies fut très-salutaire
à la république romaine, parce qu'elles conservèrent toujours de
l'attachement pour leur patrie, et que dans la suite des temps
elles apprivoisèrent les naturels du pays; au lieu que les citoyens
transplantés en Candie sont eux-mêmes devenus sauvages. Il fallait
dire que l'effet fut différent, parce que les systèmes de conduite
furent contraires. Les Romains accordaient aux colons de nouveaux
droits comme citoyens de la métropole; les Vénitiens privèrent de
leurs anciens priviléges les citoyens qu'ils envoyèrent à Candie.

[Note 8: Dans son livre intitulé: _Opinione in qual modo debba
governarsi la repubblica veneziana._]

Ceux-ci saisirent, pour éclater, le prétexte d'un impôt, d'ailleurs
assez léger, qu'on venait d'établir pour la réparation de leur port.
Ils prirent les armes, se jetèrent sur le gouverneur, menacèrent sa
vie, le mirent en prison avec ses conseillers, et choisirent pour
chef un nommé Marc Gradenigo. On voyait, à la tête de ce mouvement,
deux autres hommes du même nom; mais l'histoire ne dit pas qu'ils
fussent parents de celui qui avait opéré la révolution cause première
de cette révolte.

L'envie de rompre absolument, et pour toujours, avec la métropole,
alla jusqu'à ce point que les rebelles ne voulurent plus rien
avoir de commun avec elle, même le culte. Pour se séparer de la
république, ils n'hésitèrent pas à se séparer de l'église latine; ils
embrassèrent le schisme des Grecs; et, ce qui était presque une plus
criminelle apostasie aux yeux des Vénitiens, ils ne voulurent plus
reconnaître saint Marc pour leur patron et lui substituèrent saint
Tite.

Cependant on armait toute la population de Candie, on ouvrait les
prisons pour enrôler indistinctement les accusés et les criminels, et
on massacrait ceux qui, par prudence ou par attachement pour l'ancien
ordre de choses, se permettaient de désapprouver l'insurrection.

La métropole prit, dans le commencement, des mesures propres à
faire croire qu'elle n'était guère en état de la punir. Elle envoya
d'abord trois personnages considérables, pour tâcher de ramener les
rebelles dans le devoir par des exhortations. Un Zéno, un Soranzo,
un Morosini, se présentèrent vainement à l'entrée du port, on
ne leur permit pas de mettre pied à terre; des menaces même les
contraignirent de s'éloigner et de venir rendre compte à Venise
qu'ils avaient vu flotter l'étendard de saint Tite sur les tours de
Candie.

Le mauvais succès de cette tentative n'empêcha point qu'on n'y revînt
une seconde fois. Cinq autres députés, non moins vénérables, vinrent
éprouver une réception plus injurieuse encore que le refus de les
entendre. On leur permit de débarquer, ce fut pour les conduire à
l'audience du gouverneur de l'île, au travers des rangs d'une armée
assez nombreuse, et des flots d'une populace qui oubliait le respect
dû à leur caractère et à leurs noms. Les places, les rues, les
fenêtres, les toits étaient couverts de monde. Ce fut un spectacle
propre à exalter l'effervescence des insurgés, que de voir André
Contarini, chef de la députation, Pierre Ziani, François Bembo, Jean
Gradenigo et Laurent Dandolo, marchant entre deux haies de soldats,
traversant les rues de cette ville qui leur obéissait naguère, et
accompagnés des huées insolentes de cette multitude. Leur gravité ne
se démentit point; mais il était difficile qu'ils espérassent quelque
succès de leurs exhortations; on ne croyait plus à la modération ni à
la force de la seigneurie.

En effet elle mettait une telle circonspection dans ses mesures, que
lorsqu'elle vit revenir les députés et qu'elle eut perdu l'espérance
de ramener les Candiotes par la persuasion, elle écrivit à toutes
les puissances de l'Italie, aux rois de France, de Naples, et à
l'empereur, pour les prier de ne fournir aucune assistance aux sujets
rebelles qu'elle avait à punir; et ce ne fut qu'après avoir obtenu
cette promesse, que le conseil commença à délibérer sur les mesures
militaires qu'il avait à prendre; encore y eut-il, dans ce conseil,
beaucoup d'avis pour un parti mitoyen, qui consistait à faire
seulement bloquer l'île par dix galères sans entreprendre une attaque.

Tout cela annonçait une extrême faiblesse. On en sera moins étonné
si on considère que la république, épuisée par deux guerres
malheureuses, et plus encore par le dernier traité de paix, n'avait
plus de population sur laquelle elle pût recruter son armée. Il
fallait bien réserver les Vénitiens pour le service des vaisseaux; on
avait perdu la Dalmatie; les habitants de la marche Trévisane étaient
de nouveaux sujets; on ne pouvait pas raisonnablement les mener
contre les Candiotes révoltés. Il ne restait donc d'autre ressource
que de former une armée de ces hommes à charge à leur propre pays,
faisant de la guerre leur unique existence et parcourant les
parties de l'Europe en proie à des guerres civiles, pour se vendre
tour-à-tour aux diverses factions. L'Italie en était alors infestée:
mais pour former une armée avec de pareils éléments, il fallait du
temps et de l'argent.

[Note en marge: XII. Départ d'un armement qui soumet cette île. 1364.]

Aussi l'année 1364 était-elle déjà commencée lorsque l'expédition se
trouva prête. On jeta les yeux, pour la commander, sur un capitaine
véronais nommé Luchino dal Verme, qui était alors à la tête des
troupes du seigneur de Milan. Il vint recevoir des mains du doge
l'étendard de la république, et partit, le 10 avril, sur une flotte
de trente-trois galères que commandait Dominique Michieli, et qui
portait six mille hommes de débarquement. C'était tout ce que la
puissante Venise envoyait pour reconquérir l'île aux cent villes. La
colonie et la métropole ne ressemblaient plus à ce qu'elles avaient
été.

Les insurgés avaient assez mal profité du temps qu'on leur avait
laissé. Ils avaient assassiné plusieurs des insulaires qu'on
soupçonnait de regretter le gouvernement des Vénitiens. Marc
Gradenigo lui-même, ce chef que les rebelles s'étaient donné, n'avait
pas été à l'abri de leurs soupçons et de leur fureur. Quand un peuple
en insurrection tourne ses armes contre ses chefs, c'est qu'il ne
sait plus où se prendre. Il y eut parmi ceux-ci une telle confusion
qu'ils voulurent se donner aux Génois; mais Gênes, déchirée par des
factions rivales, brouillée pour jamais avec les Visconti, dont elle
avait secoué le joug, n'osa braver à-la-fois tant d'inimitiés, en
recommençant la guerre contre les Vénitiens.

L'armée débarqua sans obstacle, le 7 mai, sur la côte de Candie,
à quelques lieues de la capitale. Le 10, Luchino dal Verme se mit
en marche, força le passage d'un défilé, où les insulaires étaient
postés, et arriva jusqu'aux portes de la ville, dont il emporta,
après l'avoir brûlé, le faubourg, pendant que la flotte paraissait
à l'entrée du port. Les rebelles furent surpris de cette attaque
vigoureuse, comme s'ils n'eussent pas dû s'y attendre; et ces mêmes
hommes, qui s'étaient montrés si opiniâtres, pour repousser toute
proposition d'accommodement, n'eurent pas la fermeté de soutenir un
assaut. Ils envoyèrent des députés qui se prosternèrent aux pieds de
Michieli en implorant leur pardon. L'amiral les reçut avec un front
sévère, se fit ouvrir les portes, s'empara du port, entra dans la
capitale avec ses troupes; mais ce ramas de mercenaires de toutes
les nations, qui composait l'armée de débarquement, se mit à piller
la ville. On eut beau les rappeler sous les drapeaux, il fallut les
attaquer de vive force pour leur faire cesser le pillage, et punir
quelques-uns de leurs chefs du dernier supplice, entre autres un
jeune Visconti, parent des seigneurs de Milan.

Cette exécution faite, on s'occupa de la punition des révoltés.
Beaucoup perdirent la vie sur l'échafaud, quelques-uns se sauvèrent
dans les îles voisines, d'autres allèrent chercher un asyle dans
les montagnes, leurs têtes furent mises à prix, et tout le reste se
soumit, trop promptement pour qu'il fût possible de croire que ce
retour fût l'effet du repentir.

La conquête de Candie n'avait coûté que trois jours. La nouvelle
en fut reçue à Venise avec des transports de joie. On célébra
cet heureux évènement par des fêtes, par des tournois auxquels
d'illustres étrangers prirent part. Vingt-cinq gentilshommes y
parurent, menant chacun dix dames vêtues de brocard d'or. Le doge
présidait à ces brillantes solennités du haut d'une estrade placée
sur le portique de Saint-Marc. Il avait à sa droite Pétrarque, dont
la présence rappelait une autre espèce de triomphe.

[Note en marge: XIII Marc Cornaro, doge. 1365.]

[Note en marge: Croisade contre Alexandrie. 1365.]

Les succès inespérés disposent aux imprudences. Pendant que le
gouvernement vénitien était dans l'ivresse de cette conquête, le
roi de Chypre Pierre de Lusignan sollicitait une croisade contre le
soudan d'Égypte. Le pape n'avait pas manqué d'en approuver le projet;
mais les principaux souverains de l'Europe étaient alors engagés dans
des affaires qui ne leur permettaient pas de tourner leurs regards
vers l'Orient. Lusignan, en arrivant à Venise, où il espérait trouver
une armée de croisés, fut cruellement trompé dans son attente:
par le conseil et avec l'appui du légat il exposa son plan à la
seigneurie, et parvint à l'entraîner jusqu'à y prendre part. Ce plan
fut adopté avec une légèreté qu'on n'a pas eu souvent à reprocher au
gouvernement de Venise. Le doge Laurent Celsi venait de mourir le 18
juillet 1365, et son successeur Marc Cornaro, affaibli par l'âge,
avait peu d'influence dans les conseils.

Il s'agissait de surprendre la ville d'Alexandrie en Égypte. Le
roi de Chypre assurait que cette place devait être emportée d'un
coup-de-main; mais, en admettant cette possibilité, il fallait savoir
comment une petite armée se maintiendrait dans le pays, et enfin ce
que les Vénitiens pouvaient gagner à se brouiller avec le soudan, qui
jusqu'ici les avait laissés faire paisiblement leur commerce.

Ces réflexions, qui devaient venir dans l'esprit de tout le monde,
furent écartées, et on fit partir une flotte, qui, réunie à celle
du roi de Chypre et à un renfort envoyé par le grand-maître de
Rhodes, portait une petite armée de dix mille hommes et de quatorze
cents chevaux. C'était avec de pareilles forces qu'un roi qui
avait beaucoup d'expérience, et un gouvernement renommé pour sa
sagesse, entreprenaient la conquête d'une telle place sur le soudan
d'Égypte[9].

[Note 9: Nous possédons un document qui nous met à portée d'apprécier
d'une manière très-approximative les frais de cette expédition. Le
vénitien Marin Sanuto présenta au pape, en 1321, son plan d'une
descente en Égypte; voici comme il en évalue les dépenses; «Et si
votre sainteté daigne s'informer de ce qu'il en coûtera annuellement
pour ces quinze mille hommes de pied, et ces trois cents cavaliers,
pour les vaisseaux, les vivres et autres objets nécessaires, et pour
les sacrifices qu'occasionnerait la négociation à entamer avec les
Tartares, je réponds qu'en trois ans cette dépense s'élèverait à
vingt-une fois cent mille florins, en comptant le florin pour deux
sols de gros de Venise; savoir; six cent mille florins chaque année,
l'une dans l'autre, pour la solde, les munitions, et l'entretien
de la bonne harmonie avec les Tartares; et pour les vaisseaux,
l'armement, le campement, les remontes, trois cent mille florins en
trois ans; en tout sept cent mille florins par an.»

(_Secreta fidelium crucis_, liv. 2e, 1re partie, chap. 4.)

Évaluons l'homme de cheval au triple d'un fantassin; il en résulte
qu'une armée de quinze mille hommes d'infanterie et de trois cents
chevaux, coûtant par an six cents mille florins, une armée, de
dix mille fantassins et de quatorze cents chevaux, devait coûter
cinq cent trente-cinq mille huit cent quarante-neuf florins, et en
y ajoutant trois cent mille florins, pour les premiers frais de
l'expédition, huit cent trente-cinq mille huit cent quarante-neuf
florins. Marin Sanuto évalue le florin à deux sols de gros de
Venise; cette proportion ne devait pas avoir varié sensiblement de
1321 à 1365 ainsi, cette expédition dut coûter un million six cent
soixante-onze mille sept cent quatre-vingt-dix-huit sols de gros. Un
sol était la vingtième partie de la livre, et la livre valait dix
ducats, qui, à cette époque, paraissent avoir valu chacun à-peu-près
dix-sept francs de notre monnaie d'aujourd'hui.

D'où il suivrait que l'armée dont il s'agit devait coûter quatorze
millions deux cent dix mille deux cent quatre-vingt-deux francs,
c'est-à-dire mille francs par an et par homme.

Mais il faut chercher la preuve de cette appréciation, en la
comparant à des valeurs fixes, qui sont les régulatrices de toutes
les autres, les denrées.

SANUTO nous en fournit les moyens: La livre de pain biscuité, dit-il,
(livre 2e, 4e partie, chap 10,) valait quatre deniers et un tiers,
petite monnaie. D'après cela, voici comme il calcule:

«La livre de biscuit coûte quatre deniers et un tiers. La ration
journalière de l'homme, qui est d'une livre et demie, coûtera six
deniers et demi. Les quarante cinq livres que l'homme aura consommées
en 30 jours coûteront seize sols trois deniers, petite monnaie, et
en 12 mois cinq cent quarante livres de biscuit auront coûte six
sols de gros, un gros et quatre petits deniers. Il résulte de ces
données que, puisque six sols, un gros et quatre petits deniers
représentaient, à cette époque, cinq cent quarante livres de pain, un
million six cent soixante-onze mille sept cent quatre-vingt-dix-huit
sols, devaient en représenter cent quarante-neuf millions deux cent
dix-huit mille trois cent trente-quatre.

La livre de Venise ne valait (dans les derniers temps du moins),
que 477 millièmes de kilogramme. Ainsi cette quantité équivalait
à soixante-onze millions cent soixante-dix-sept mille cent
quarante-cinq kilogrammes. Il ne s'agit plus que de savoir à combien
le kilogramme de ce pain serait évalué aujourd'hui; nous ne pouvons
le faire avec certitude, parce que nous ne savons pas précisément
de quoi était composé, à cette époque, le pain que les Vénitiens
donnaient à leurs gens de mer; supposons que le kilogramme valût
vingt centimes, nous trouverions que cette quantité coûterait
quatorze millions deux cent trente-cinq mille quatre cent neuf francs.

Le résultat de ces deux calculs est tellement identique qu'ils
paraissent se servir réciproquement de preuves. D'après le premier,
le sol de gros équivalait à huit francs cinquante centimes de notre
monnaie, et d'après le second, à huit francs cinquante-une centimes.

Sanuto fournit des données pour essayer le même calcul sur le vin,
la viande salée, les légumes, etc.; mais le peu de fixité de la
valeur de ces denrées et les incertitudes sur la valeur des mesures
anciennes, rendraient le calcul trop hypothétique.

Il résulte de son compte que la nourriture d'un homme, en pain, vin,
viande salée, féves et fromage, revenait, pour un an, à douze sols de
gros, c'est-à-dire à cent deux francs.]

L'armée partit devant Alexandrie le 2 octobre, prit terre à la vue
de quelques troupes accourues sur le rivage, les repoussa jusques
dans la ville, donna un assaut et pénétra dans l'intérieur des
remparts; mais les habitants se réfugièrent au-delà d'un large
canal, et les assaillants, comme s'ils n'eussent pas dû prévoir cet
obstacle, renoncèrent à leur entreprise aussi légèrement qu'ils
l'avaient conçue, pillèrent la ville, et se rembarquèrent quatre
jours après. Cette folie n'eut d'autre résultat que de brouiller
les Vénitiens avec le soudan. Il fit séquestrer leurs marchandises,
mettre les marchands aux fers, et il fallut que la république lui
envoyât de riches présents pour se réconcilier avec lui.

[Note en marge: XIV. Dernière révolte de Candie. 1365.]

L'année 1365 n'était pas terminée qu'une nouvelle révolte éclata
dans Candie. Les rebelles, ayant à leur tête trois frères de la
famille des Calenge, alors l'une des plus considérables du pays,
adoptèrent un système de guerre qui ne permettait pas aux Vénitiens
de les réduire par un coup décisif. Au lieu de chercher à s'emparer
de la capitale, ils fortifièrent tous les châteaux de l'île que leur
position rendait faciles à défendre, surprirent les garnisons de
quelques places, et s'établirent dans un grand nombre de postes où
ils pouvaient combattre avec avantage.

Le gouverneur rassembla ses forces, demanda de prompts secours,
et, dans le courant de l'année 1366 ses troupes eurent à faire une
pénible guerre de postes, à prendre une multitude de châteaux, à
ravager le pays, pour affamer de petites garnisons, à poursuivre,
avec d'incroyables fatigues, quelques chefs qui leur échappaient,
enfin, après beaucoup de sang versé dans les combats, on eut le
loisir d'en répandre sur les échafauds. Presque tous les moteurs
de cette insurrection la payèrent de leur tête; les femmes et les
enfants des Calenge ne furent pas épargnés. Ce fut le dernier soupir
de la liberté dans cette île, dont les habitants s'étaient débattus,
pendant cent soixante ans, sous le joug que leur imposait un peuple
séparé d'eux par de vastes mers.

Paul Loredan, l'un des provéditeurs, rendit compte en ces termes
des mesures rigoureuses qui venaient d'être prises pour assurer la
soumission de cette colonie[10].

[Note 10: Je traduis ce rapport de l'_Histoire de_ Pierre
JUSTINIAINi, liv. 5; il y dit que Paul Loredan _era huomo di bella
maniera di dire_, ce qui doit faire croire qu'on a eu quelque soin de
conserver sa harangue, qu'au reste j'abrége beaucoup.]

«Sérénissime prince, très-illustres et très-excellents seigneurs,
dit-il au sénat, la bonté de la Providence vient de mettre fin à
une cruelle guerre. Cette île fameuse, qui vous a coûté tant de
sang et de si longs efforts, nous avons la satisfaction de vous
annoncer qu'elle est en votre possession pour toujours; vos armes
l'ont soumise et ont rendu impossible toute nouvelle rébellion. Vous
avez confondu la coupable espérance des ennemis du nom vénitien, qui
se flattaient de vous voir dépouillés de vos possessions dans les
mers de l'Orient. Chargés par vous de reconnaître l'état de cette
colonie et d'en assurer la tranquillité ultérieure, nous avons à
vous rendre compte des mesures qui nous ont paru indispensables. Les
rebelles n'ont plus de chefs; des exemples terribles ont été faits
pour effrayer ceux qui voudraient le devenir. Les châteaux, qui leur
servaient de retraite, les villes de Lasithe et d'Anapolis, tous
les forts enfin que nous n'avons pas jugé convenable d'occuper ont
été rasés; les habitants en ont été transportés ailleurs; le pays
qui les environne demeurera inculte; il est défendu, sous peine de
la vie, même d'en approcher. Tous les règlements, qui pouvaient
entretenir l'orgueil ou l'esprit d'indépendance des colons, ont été
abrogés. Les indigènes n'auront plus aucune part à l'administration
ni aux magistratures, et leur obéissance vous sera garantie par la
surveillance qu'exerceront sur eux vos fidèles mandataires.»

Cette pacification, si on peut appeler de ce nom la soumission qui
suit une pareille guerre et de telles vengeances, termina le règne de
Marc Cornaro. Ce doge mourut le 13 juin 1367.

[Note en marge: XV. Nouveaux règlements.]

Les correcteurs des lois firent adopter à cette occasion quelques
règlements que je vais rapporter, pour caractériser la dépendance
dans laquelle les deux grands corps de l'état cherchaient à tenir le
prince.

Déjà, à la mort de Laurent Celsi, on avait arrêté que le doge élu
ne pourrait s'excuser d'accepter cette dignité, sans avoir pris
l'avis et obtenu l'assentiment de ses conseillers; que ses motifs
d'excuse seraient jugés par le grand conseil, et ne pourraient être
admis qu'autant que les deux tiers des voix seraient favorables à la
demande de l'élu; que tous les mois on s'assurerait si le doge était
exact à payer les gens et les dépenses de sa maison et que, faute
par lui de le faire, les avogadors retiendraient, sur ses revenus,
une somme suffisante pour y pourvoir; qu'il ne pourrait employer
les deniers publics aux réparations ou à l'embellissement du palais
ducal, sans y être autorisé par ses conseillers, par les trois
quarts des membres de la quarantie et par les deux tiers des voix du
grand conseil; qu'il ne pourrait faire aucune réponse aux ministres
étrangers, sans l'avoir soumise aux conseillers de la seigneurie.

On ajouta à ces dispositions en 1367, que dans les conseils le
doge ne pourrait jamais être d'un avis contraire à celui des
avogadors; parce que ceux-ci étaient spécialement chargés de voter
pour l'intérêt de la république. On descendit jusqu'à des soins
minutieux pour lui imposer des entraves. On fixa la somme à mettre
à sa disposition pour la réception des étrangers de marque, et il
fut réglé que cette somme ne pourrait excéder mille livres par an.
On ajouta que, dans les six premiers mois de son élection, il serait
obligé de se faire faire au moins une robe de brocard d'or, qu'enfin,
ni lui, ni ses enfants, ni sa femme, ne pourraient recevoir aucun
présent, tenir aucun fief, ni cens, ni emphytéose, posséder aucun
immeuble hors des limites du duché et que s'ils en possédaient ils
seraient obligés de les vendre. Or si on considère que le territoire
appelé le _Dogado_ ne comprenait que la capitale, les îles de
Malamocco, de Chiozza et de Brondolo et une lisière de côtes depuis
l'embouchure du Musone vis-à-vis Venise, jusqu'à celle de l'Adige,
on reconnaîtra que les familles puissantes qui pouvaient prétendre à
cette suprême dignité, s'imposèrent à elles-mêmes une notable gêne,
en s'interdisant toutes possessions hors de ces étroites limites[11].

[Note 11: Morosini dit seulement, che non potessero haver boni fuori
dello stato della repubblica, e se ne havessero, fussero obligati
vendergli. Liv. 13. Mais Sanuto est positif: ne possono havere terre
e possessioni in Trivigiano, Padovano, Ferrarese o in altra parte del
mondo fuori del ducato di Venezia, e se per caso avanti che fosse
creato doge, le avesse, quelle debba far vendere, e cosi que' della
sua casa.]

[Note en marge: XVI. André Contarini, doge. 1367.]

On eut bientôt à faire l'application d'un article important de
ces nouveaux règlements. André Contarini, élu pour succéder à
Marc Comaro, refusa la place de doge. Il se retira même dans le
territoire de Padoue pour échapper à cet honneur; mais le sénat lui
fit signifier que, s'il persistait dans son refus, la république le
traiterait comme un rebelle, et ordonnerait la confiscation de ses
biens. Il se soumit, et vint recevoir une couronne qui n'était pas un
emblème d'autorité.

[Note en marge: XVII. Révolte de Trieste. 1367.]

Le gouvernement vénitien n'était pas parvenu sans de grands efforts
à pacifier Candie. À peine cette île était-elle rentrée dans le
devoir que la révolte d'une autre colonie attira l'attention et les
armes de la république. Un navire de Trieste, qu'on soupçonnait de
faire la contrebande du sel, fut chassé à la vue du port par une
galère vénitienne. Il se défendit, le capitaine de la galère fut
tué dans le combat; le fraudeur se réfugia dans le port. La galère
se présenta aussitôt pour demander impérieusement que ce navire et
son équipage lui fussent livrés. Les Triestins prirent parti pour
leur compatriote. Cette résistance devint une émeute; les Vénitiens
établis à Trieste furent obligés de sortir de la ville; l'étendard de
St.-Marc fut mis en pièces, et les révoltés demandèrent des secours à
leurs voisins. Les habitants de la Carniole leur fournirent d'abord
quelques troupes. On mit diligemment la place en état de défense; et
lorsque l'armée de la république se présenta pour la soumettre, elle
eut à en faire le siége, qui fut soutenu avec une telle vigueur qu'au
bout d'un an les assiégeants n'avaient encore fait aucun progrès. À
l'ouverture de la seconde campagne, le duc d'Autriche vint au secours
des assiégés, qui s'étaient donnés à lui, et avaient arboré son
pavillon. Il attaqua les Vénitiens dans leurs lignes; mais il fut
repoussé, et cet échec le rendit accessible aux propositions de la
seigneurie, qui le détermina, en lui remboursant les frais de cette
expédition[12], à garder la neutralité. La privation de ce secours ne
fit point perdre courage aux Triestins. Ils disputèrent encore leur
liberté pendant toute la campagne, et ce ne fut enfin qu'après deux
ans d'investissement, c'est-à-dire en 1369, que Trieste se rendit,
faute de vivres, et subit la loi du vainqueur. Il en coûta la vie aux
principaux chefs de la révolte, et les habitants virent s'élever une
citadelle, qui dominait leur ville, et répondait désormais de leur
fidélité.

[Note 12: On dit qu'il n'en coûta que 75000 ducats. _Fatti Veneti di_
Francesco VERDIZZOTTI, lib. 14.]

[Note en marge: XVIII. Manoeuvres de François Carrare, seigneur de
Padoue, contre la république.]

La république avait un voisin non moins inconstant dans le seigneur
de Padoue[13]. François Carrare, alors chef de cette maison, avait
oublié qu'elle était redevable aux Vénitiens de la conservation
de cette principauté. Non content d'avoir fourni des vivres aux
troupes du roi de Hongrie, lorsqu'il attaquait les états vénitiens,
il cherchait à étendre, par des empiétements, les limites qui le
séparaient du domaine de la république, et à mesure qu'il usurpait
une portion de territoire il y élevait des forts. On se plaignit, on
négocia, on nomma des commissaires pour juger le différend; pendant
ce temps-là, Carrare s'occupait de susciter des ennemis à Venise.
Le roi de Hongrie, sur lequel il avait compté, ne se trouva pas
prêt dans ce moment à entreprendre une nouvelle guerre; mais lorsque
les Vénitiens parurent déterminés à se faire justice par la voie
des armes, il se porta pour médiateur, et amena les deux parties à
conclure une trève de deux ans, qui fut signée en 1370.

[Note 13: On peut voir sur toute l'_Histoire des seigneurs de
Padoue_, la _Chronique_ de Bartolemeo Galeazio GATARO, continuée
par André son fils. Elle est imprimée dans la _Collection des
historiens d'Italie_, publiée par MURATORI, tom. XVII; il existe à
la Bibliot.-du-Roi, sous le nº 10142, un manusc. qui dans un grand
nombre de passages diffère de celui sur lequel Muratori a fait son
édition.]

À la faveur de cette trève, qui retardait sa perte, Carrare méditait
un noir attentat. Il avait pratiqué des intelligences dans Venise,
et même dans les conseils. La corruption, l'emploi des sicaires,
les empoisonnements, étaient devenus des moyens familiers à la
politique italienne, dans ces temps déplorables de discordes civiles;
on opposait ces moyens à la force, qui abusait si souvent et si
cruellement de ses droits.

La révolution qui s'était opérée violemment dans le gouvernement de
la république y avait semé de trop longues haines pour qu'il fût
difficile d'y trouver, dans toutes les classes, des hommes disposés
à seconder tout ce qui pouvait amener un changement. Le seigneur de
Padoue ne présuma pas trop de la perversité humaine, en s'adressant
à ceux-là même qui avaient à garder un nom illustre, une dignité
éminente, et d'importants secrets. Un moine de l'ordre de St. Jérôme,
nommé le frère Barthélemy, devint l'agent de corruption qui lia ce
voisin perfide avec des patriciens, membres des conseils les plus
intimes de la république; deux présidents du tribunal des quarante,
Léonard Morosini et Marin Barbarigo, l'avogador Louis Molino, et
un conseiller du doge, Pierre Bernardo, entrèrent dans un complot
dont l'objet précis n'est pas bien connu, mais qui enfin tendait à
favoriser les vues d'un étranger, d'un ennemi.

Averti de tout ce qui se passait dans le secret des conseils, Carrare
put facilement connaître ceux dont il avait à redouter l'influence ou
l'inimitié. Laurent Dandolo, Pantaléon Barbo, et Laurent Zane, furent
spécialement désignés aux mains qu'il avait chargées de sa vengeance.

[Note en marge: XIX. Conjuration contre Venise.]

Depuis quelque temps il avait introduit dans Venise plusieurs de ces
hommes perdus, qui trouvent toujours de l'emploi chez les princes
qui leur ressemblent. Ces bandits avaient pour chefs un Nicolas
Tignoso, et un nommé Gratario de la petite ville de Mestre. Ils
s'étaient logés dans les quartiers voisins de la place S.-Marc, et
se réunissaient quelquefois chez une femme du peuple, nommée la
Gobba. Cette malheureuse avait un fils, qui faisait connaître à ces
scélérats les personnages sur lesquels ils auraient à diriger leurs
coups.

Leur projet était de poignarder plusieurs des principaux patriciens,
vraisemblablement à la faveur de quelque rumeur qu'on aurait excitée.
On rapporte aussi qu'ils devaient empoisonner les puits publics; car
à Venise le défaut d'eau douce a obligé l'administration à faire
construire dans toutes les places des citernes où se rassemblent et
se conservent les eaux pluviales; il y en a même qu'on remplit d'eau
de la Brenta, qu'on va chercher à cet effet dans des bateaux.

Il serait difficile de dire jusqu'à quel point l'empoisonnement de
ces citernes était possible, et ce que le seigneur de Padoue pouvait
en espérer de favorable à ses projets.

Le conseil des Dix fut heureusement averti des réunions qui avaient
lieu chez la Gobba; on y introduisit quelques affidés de la police.
La vieille femme, interrogée, avoua ce qu'elle savait, assez à temps
pour s'en faire un mérite. À l'aide de quelques renseignements on
remonta de ces scélérats obscurs jusqu'au moine qui avait préparé ce
crime, et aux personnages éminents qui y avaient trempé.

Les émissaires de Carrare furent arrêtés et appliqués à la torture.
Quand on en eut tiré les aveux qu'on attendait, on ordonna leur
supplice; et, pour les rendre plus odieux au peuple, on affecta
de poser des gardes à toutes les citernes, en répandant que ces
scélérats avaient voulu les empoisonner. Le 10 mai 1372, ils furent
traînés dans les rues à la queue d'un cheval fougueux, et ensuite
écartelés; le fils de la Gobba, et quelques Vénitiens qu'il avait
engagés dans le complot, furent pendus. La mère fut condamnée
seulement à une prison de dix ans.

Toutes ces exécutions avaient eu lieu sans que rien annonçât que
les soupçons s'étendaient sur des personnages plus considérables.
Tout-à-coup on apprit que le moine et les quatre patriciens qu'il
avait séduits, étaient arrêtés; mais le conseil des Dix ne déploya
pas dans cette occasion toute la sévérité de ses maximes. Le frère
Barthélemy, l'avogador Molino et le président de la quarantie,
Morosini, furent condamnés à mourir dans un cachot. La peine du
président Marin Barbarigo, et du conseiller Bernardo, fut réduite à
un an de prison, et à l'exclusion perpétuelle de tous les conseils.

Il restait à punir le plus grand coupable. On accueillit à Venise
les ennemis du seigneur de Padoue, notamment son frère Marsile, qui
conspirait contre sa vie: il n'est pas vraisemblable que ce complot
ait été ignoré de la république[14], mais il échoua, et la trève
obligea les Vénitiens à attendre un autre moment pour obtenir une
vengeance plus éclatante.

[Note 14: Fù scoperto al signor di Padova che Marsilio suo fratello
haveva con altri congiurato di uccider lui e il figliuolo, e questo
per il messo che portava lettere a Venezia, per aver ajuto da quella
repubblica. E preso uno de complici, esso Marsilio con gli altri
fuggi di Padova et andò al campo del signore e lì levò le genti che
erano d'intorno a quatro cento cavalli et andò a Venezia, dove fu
honorevolmente raccolto......

Giacomo da Lion, Gicomo Papin e Tibaldo di Rognon, andati a Venetia,
convennero con Marsilio da Carrara, e conclusero di voler far morire
Francesco da Carrara signor di Padova, e Francesco suo figliuolo e
che tal caso Marsilio fosse signore e esso Giacomo da Lion vescovo
di Padova, e così con consentimento di Nicolò da Carrara, e molti
altri Padovani, trattarono di dar essecuzione al fatto. E manifestata
questa deliberazione ad un pietro di Salomone cittadino de Padova,
furono dalui discoperti......

La signoria di Venezia intendendo i grandi preparamenti del signor
di Padova...... mandarono a lui ambasciatori ad offerirglisi come
confederati ad ogni suo bisogno: il qual rispose che per dubbio che
aveva di loro egli faceva tutti que' preparamenti, e che di ciò
ne aveva causa, porche egli sapeva, che havevano tenuto mano nel
trattato di Marsilio suo fratello contra di lui.

(_Cronaca della guerra de chiozza, da_ Daniello CHINAZZO.)]

[Note en marge: XX. Démêlés du gouvernement avec l'évêque de Venise.]

Pendant cet intervalle, la république eut un démêlé avec son évêque,
et ce ne fut pas pour des intérêts spirituels. L'usage était alors
que, dans la plupart des pays catholiques, on ne se dispensât guères
de faire, en mourant, un legs à l'église, et cet usage avait été
soigneusement encouragé par les évêques et les curés, jusque-là qu'on
en était venu à refuser la sépulture à ceux qui, dans leur testament,
n'avaient pas acquitté ce tribut.

L'évêque de Venise était primitivement assez pauvre; il percevait
pour tout revenu un droit sur les testaments; aussi était-il surnommé
l'évêque des morts, _vescovo de' morti_[15].

[Note 15: _Histoire du gouvernement de Venise_, par AMELOT de la
Houssaye.

GRIMM, dans sa correspondance littéraire, tom. 3, rapporte une
anecdote qui n'est ni assez grave ni assez authentique pour que
l'histoire puisse la recueillir; mais qui est assez dans le
caractère du gouvernement vénitien: «Il y avait, dit-il, une loi
qui attribuait aux curés la propriété absolue de tout ce qui se
trouvait dans la chambre de leurs paroissiens au moment de leur mort,
même au préjudice des enfants. Cette loi révoltante était tombée
en désuétude, mais elle existait. Il y a quelques années qu'un
curé voulut la faire revivre, à la mort d'un homme qui laissait
une succession considérable dans un porte-feuille qui n'avait pas
quitté le chevet de son lit. Le fils unique du défunt mit le curé
dehors à coups de bâton, et le pasteur, aussi moulu que scandalisé,
alla dénoncer au conseil des Dix l'infracteur d'une loi, selon lui,
si sage et si respectable. Le conseil s'assemble, déclare la loi
véritable, ordonne qu'elle sera maintenue dans toute sa rigueur, et
prononce, contre quiconque battra les curés pour les empêcher de
jouir de leurs droits, une amende évaluée à vingt livres de notre
monnaie, et une de cinquante livres, si on poussait la révolte
jusqu'à mort d'homme. Oncques depuis curé n'a été tenté de la faire
revivre.»

Voici au reste un passage d'un ancien historien, qui a quelque
rapport avec cette anecdote.

In tempo di questo doye, (P. Polani, 1128) era una mala usanza,
laqual era che sidava al vescovo la décima di tutto quello che avea
una quando moriva. Del che un messei Bonifacio Falier, mosso da
colera, ammazzo il vescovo. Per laqual cosa si stette molli anni
senza vescovo, governando il vescovado il patriarca di Grado di modo
che poi fù deter minato che il detto vescovo non dovesse avera altro,
salvo quello che gli lasceria il defunto.

                            (_Storia Veneziana di_ Andrea NAVIGIERO.)]

L'un de ces évêques[16] trouvant apparemment que les mourants de
son diocèse ne se détachaient pas assez facilement de leurs biens
en faveur du clergé, crut pouvoir les taxer lui-même et fixer la
redevance due à l'église au dixième de chaque succession. Le pape,
à qui il soumit cette mesure, n'hésita point à l'approuver par une
bulle: mais le gouvernement mit une forte opposition à une taxe qui,
au bout de dix mutations, devait faire passer toute la fortune des
particuliers dans les mains du clergé.

[Note 16: Il se nommait Nicolas MOROSINI.]

La bulle resta sans exécution jusqu'à la mort de l'évêque qui l'avait
provoquée. Paul Foscari, son successeur, entreprit de faire revivre
cette prétention; il éprouva la même résistance, et, pour faire usage
de son autorité spirituelle avec pleine liberté, il se retira à Rome,
d'où il adressa au doge et au sénat une sommation de comparaître
devant le pape, à l'effet de se voir condamner à la réparation des
atteintes qu'ils avaient portées à la juridiction ecclésiastique.

Le gouvernement pouvait bien se dispenser de répondre à une citation
par laquelle un de ses sujets osait l'appeler devant un tribunal
étranger; mais il n'avait aucun moyen de contraindre à se rétracter
un évêque qui avait trouvé asyle et protection à la cour de Rome.
On imagina de le faire repentir de sa témérité en le menaçant dans
sa famille. Un décret du 8 avril 1372 ordonna au père de cet évêque
d'employer son autorité pour faire rentrer son fils dans le devoir,
sous peine d'être lui-même banni à perpétuité, de voir ses biens
confisqués et son nom rayé de l'état des familles patriciennes.
L'évêque voyant qu'au lieu d'enrichir son siége il allait entraîner
la perte de sa maison, se désista d'une prétention scandaleuse, et
fit en même-temps le sacrifice des fonctions de l'épiscopat, car il
n'osa plus rentrer sur les terres de la république. Le gouvernement
eut soin de constater sa juridiction par des actes de sévérité.
L'évêque de Brescia, convaincu d'intelligences avec la cour de Rome,
à qui il révélait ce qui se passait dans les conseils de Venise, fut
condamné au bannissement, privé de ses bénéfices, dépouillé de tous
ses biens, et quatre de ses parents, qui lui avaient communiqué les
secrets de la république, furent bannis avec lui.

[Note en marge: XXI. Guerre contre François Carrare. 1372.]

La guerre contre François Carrare éclata au mois de mai et commença
par la dévastation du territoire de Padoue. Je remarque que la
province de Trévise fournit à cette armée un corps de quatre mille
hommes de milices. Dès l'ouverture de la campagne on éprouva l'un
des inconvénients qu'entraîne le choix d'un général étranger. Celui
à qui on avait confié la conduite de cette guerre était un Florentin
nommé Régnier Vaseh. Une extrême mésintelligence éclata entre lui et
les provéditeurs dont on l'avait entouré. Irrité des contradictions
qu'il éprouvait, il envoya sa démission et se retira. On rappela les
provéditeurs, on les punit même par la prison et par une exclusion
temporaire de tous les conseils, et à défaut d'un chef étranger, on
laissa le commandement à un Vénitien, à Thadée Justiniani.

Celui-ci commençait à pousser de poste en poste les troupes du
seigneur de Padoue, lorsqu'on apprit que le roi de Hongrie envoyait
une armée pour soutenir cet ennemi de la république. Justiniani alla
bravement au-devant des Hongrois avec deux ou trois mille hommes;
mais au lieu de se borner à leur disputer le passage de la Piave,
il se porta lui-même au-delà du fleuve, après avoir battu leur
avant-garde. Là, il eut bientôt sur les bras le corps principal de
l'armée du roi, qui consistait en cinq mille hommes. La petite armée
vénitienne fut complètement battue, le général fut fait prisonnier,
et ce qui put s'échapper alla jeter l'épouvante dans Trévise.

Il en résulta que, pendant quelque temps, les Vénitiens furent
obligés de se tenir sur la défensive, et que leurs terres éprouvèrent
les mêmes ravages qui avaient ruiné le Padouan. Mais ils ne tardèrent
pas à prendre leur revanche; renforcés de cinq mille fantassins
levés dans les provinces turques et morlaques[17], ils battirent
à leur tour les Hongrois, et firent prisonnier le général qui les
commandait. Cette alternative de succès et de revers aurait pu faire
traîner la guerre en longueur, si le roi de Hongrie, ne voulant pas
sacrifier le reste de ses troupes, n'eût manifesté l'intention de
les retirer. Vainement protégé par le légat de Ferrare, qui menaçait
les Vénitiens de les excommunier s'ils continuaient leurs poursuites
contre un prince dévoué au saint-siége, le seigneur de Padoue,
abandonné de son allié, n'osa pas hasarder toute son existence pour
soutenir une lutte inégale. Il se résigna avec toute la facilité d'un
traître à signer les conditions fort dures que la république voulut
lui imposer.

[Note 17: Veneziani atteserò a rifar'il loro esercito, havendo
avuto ajuto dal Turco di 5000 fanti arcieri, il quale volontieri li
socorse, per esser egli nemico del rè d'Ungheria.

(_Cronaca della guerra di chiozza da_ Daniello CHINAZZO.)]

[Note en marge: XXII. Traité de paix. 1373.]

Ce traité fut conclu le 21 septembre 1373. Voici quelles en étaient
les clauses principales:

1º Que les limites des deux états seraient réglées par une commission
composée entièrement de Vénitiens.

2º Que le prince paierait une contribution de deux cent cinquante
mille ducats, savoir; quarante mille sur-le-champ, quinze mille
d'année en année pendant quatorze ans, et une offrande annuelle de
trois cents ducats à l'église de Saint-Marc, pendant le même temps.
C'était comme on voit une contribution d'à-peu-près trois millions de
notre monnaie; outre ce qu'il faut ajouter à cette somme pour avoir
égard à la différence de la valeur relative de l'argent aux objets de
première nécessité.

3º Que tous les forts élevés par François Carrare seraient démolis et
qu'il ne pourrait en construire de nouveaux.

4º Que la tour de Curano, et toutes ses dépendances jusqu'aux eaux
salées, resteraient à la république.

5º Que le seigneur de Padoue remettrait, comme gages de ses
dispositions pacifiques, la ville de Feltre et quelques autres places.

6º Que les négociants vénitiens, seraient exempts de tous droits
d'entrée et de sortie dans le Padouan[18].

[Note 18: _Cronaca della guerra di chiozza, da_ Daniello CHINAZZO.]

7º Que cette province tirerait tout le sel dont elle aurait besoin
des salines de Chiozza.

8º Enfin que le prince viendrait en personne à Venise, ou y enverrait
son fils, pour demander pardon à la république, et lui jurer fidélité.

Ces articles reçurent leur exécution. Le fils de François Carrare
vint fléchir le genou devant la seigneurie, et ce fut Pétrarque qui
composa et prononça le discours que le prince avait à faire dans
cette pénible situation.

[Note en marge: XXIII. Nouvelle guerre. 1376.]

Cette paix trop dure, pour avoir été jurée avec sincérité, fut
troublée au bout de trois ans par les intrigues de Carrare, qui,
bien que devenu l'allié de la république, cherchait à lui susciter
par-tout des ennemis. Le duc d'Autriche fut le premier qui, à son
instigation, fondit sur le territoire des Vénitiens. Il n'avait
point fait précéder les hostilités d'une déclaration de guerre.
Ceux-ci auraient pu la soutenir sans désavantage s'ils n'eussent vu
se former un orage qui ne pouvait manquer d'éclater sur eux. Cette
considération leur fit hâter la conclusion d'un arrangement avec le
duc, auquel ils rendirent quelques places qu'ils lui avaient enlevées.

Cette guerre, qui dura une partie de l'année 1376 et de 1377, n'est
remarquable que par l'usage que les Vénitiens firent pour la première
fois d'une arme nouvellement inventée.

«C'est, dit l'auteur de la chronique de Trévise[19], un gros
instrument de fer, ayant une large ouverture et percé dans sa
longueur. On y fait entrer une pierre ronde sur une poudre noire
composée de soufre, de salpêtre et de charbon. On allume cette poudre
par un trou, et la pierre est lancée avec une telle force qu'il n'y a
point de mur qui lui résiste. On croirait que c'est Dieu qui tonne.»

[Note 19: André REDUSIO de Quero. (_Rerum Italicarum scriptores_,
tom. XIX, p. 754) Il dit formellement qu'on n'avait point vu de
canons en Italie avant ceux que les Vénitiens fabriquèrent par un art
merveilleux.]

À peine le duc d'Autriche venait-il de signer la paix avec les
Vénitiens, que déjà une ligue était formée pour leur perte. Toutes
les haines de leurs rivaux s'étaient unies au ressentiment de
François Carrare. Les Génois, par une suite de cette jalousie
commerciale qui depuis plus d'un siècle n'avait cessé d'ensanglanter
les mers; le roi de Hongrie, qui voulait assurer sa conquête de la
Dalmatie, en affaiblissant les voisins à qui il l'avait enlevée[20];
le patriarche d'Aquilée, le plus ancien ennemi de la république; les
deux princes dont les frontières touchaient à la marche Trévisane,
savoir, le seigneur de Vérone et celui de Padoue; enfin, ceux qui,
en qualité de riverains de l'Adriatique, avaient à réclamer la
libre navigation de cette mer, c'est-à-dire la ville d'Ancône et la
reine de Naples, tels étaient les ennemis que Venise allait avoir à
combattre à-la-fois.

[Note 20: Galéas GATTARO nous a conservé, dans son _Histoire
de Padoue_, deux lettres que Louis, roi de Hongrie, écrivit au
seigneur de Padoue pendant la négociation de cette ligue. On y lit:
«Collegati sumus ad destructionem, vituperium, verecundiam, et omnis
sanguinis effusionem et mortem communis Venetorum, omniumque eorum
benevolentium.

(_Rerum Italicarum scriptores_, tom. XVII, p. 147.)]

Tandis que les flottes des uns l'attaqueraient par mer, les
armées des autres devaient inonder ses petites possessions de
la terre-ferme. Il était difficile de concevoir où cette ville,
sans territoire, trouverait des soldats pour faire face à tant
d'assaillants, et où ses vaisseaux trouveraient un asyle dans cette
mer, dont tous les rivages étaient ennemis.

[Note en marge: XXIV. Révolution de l'empire d'Orient. L'empereur
prisonnier.]

La république commença cependant cette guerre par une agression, qui
fit entrer une puissance de plus dans la ligue de ses adversaires.
Cette agression fut amenée par une aventure romanesque, mais qui a
toute l'authenticité des faits historiques[21].

[Note 21: _Vie de Ch. Zéno_, par François QUIRINO, _Histoire du Bas
Empire_, par M. AMEILHON, liv. 115.]

Un Paléologue, surnomme Calojean, à cause de sa beauté, régnait
alors sur les débris du trône de Constantinople. Effrayé des progrès
des Ottomans, il avait voulu déterminer le pape à faire prêcher
une croisade pour la défense de l'empire d'Orient, et n'avait
point hésité de venir à Rome se prosterner aux pieds d'Urbain V.
Non-seulement il y avait abjuré les erreurs de l'église grecque,
confessé que la troisième personne de la Trinité procède du père
et du fils, et qu'on peut consacrer l'eucharistie avec du pain
azyme; mais il avait juré l'abolition du schisme, promis de faire
rentrer tous ses sujets dans la communion latine, et reconnu à
l'église romaine jusqu'à des droits contestés par les gouvernements
catholiques.

En récompense de tant de soumission, le pape avait prodigué au prince
rentré dans le giron de l'église, des recommandations qui devaient
lui procurer l'appui de toute la chrétienté; mais les gouvernements
et les peuples étaient désabusés des croisades. Paléologue se mit en
route pour aller en personne solliciter des secours.

Il commença par Venise; c'était en 1369: on y était alors occupé de
faire rentrer Trieste sous l'autorité de la république. Les Vénitiens
étaient fort éloignés de pouvoir fournir à ce prince une armée contre
le Turc. D'ailleurs il avait refusé quelques années auparavant de
leur vendre l'île de Ténédos qu'ils convoitaient; on ne lui prodigua
que les honneurs. On se borna à lui promettre un secours de quelques
galères, et comme l'empereur d'Orient était dans une détresse telle
qu'il n'avait pas même assez d'argent pour son voyage, les marchands
lui prêtèrent une somme considérable.

Lorsqu'il fut sur le point de partir ils réclamèrent des sûretés; il
n'en avait aucune à leur donner. Les prêteurs s'adressèrent à leur
gouvernement, qui signifia à l'auguste débiteur qu'il ne pouvait
sortir du territoire de la république avant de s'être acquitté.

Paléologue écrivit à Andronic, son fils, à qui il avait laissé la
régence de son empire, de lui envoyer des fonds pour sa rançon.

Ce fils se montra peu empressé de rendre la liberté à son père. Son
frère cadet en eut le mérite, et l'empereur en conçut contre Andronic
un ressentiment auquel les occasions d'éclater ne manquèrent pas.
Abandonné par les princes chrétiens, trahi par son fils aîné, ruiné
par son voyage, l'empereur grec ne vit plus d'autre ressource, pour
conserver un reste de puissance, que de se rendre tributaire et
vassal du sultan Amurat.

Quelques années après, le fils du sultan et celui de l'empereur,
formèrent, dans leur coupable impatience de régner, un complot
pour détrôner leurs pères. Amurat, qui en fut averti le premier,
marcha contre les deux princes rebelles, assiégea la ville où ils
s'étaient retirés, se les fit livrer, condamna tous leurs adhérents
à d'horribles supplices, fit crever les yeux à son propre fils, et
envoya Andronic à son père, en écrivant à Paléologue: «Je jugerai
à votre sévérité si vous êtes un vassal fidèle.» L'empereur voulut
surpasser Amurat, et ordonna qu'on privât de la vue non-seulement
Andronic, mais un fils de cinq ans, que ce prince avait déjà. Cette
opération fut faite avec du vinaigre bouillant, très-imparfaitement à
la vérité, car ni le père ni l'enfant n'en perdirent la vue.

Les Génois de Péra, ennemis de Jean Paléologue, qui ne les avait
jamais favorisés, embrassèrent la cause d'Andronic. Après avoir
signé, au mois d'août 1376, un traité par lequel ce prince leur
promettait l'île de Ténédos pour prix de sa liberté, ils tramèrent
en sa faveur une conspiration dans Constantinople même. Les conjurés
envahirent le palais, s'emparèrent de la personne de l'empereur,
le jetèrent dans la tour d'Aména au bord de la mer, emprisonnèrent
séparément ses deux autres fils, et un instant après, Andronic
régnait à la place de son père; tremblant entre les Génois, ses
protecteurs, et le sultan, qui pouvait le précipiter de ce trône si
odieusement usurpé.

Deux galères génoises se présentèrent devant Ténédos pour en prendre
possession; mais le gouverneur, feignant de ne pas reconnaître les
ordres d'Andronic, refusa de remettre la place.

Les Vénitiens établis à Constantinople voyaient leurs rivaux maîtres
de l'empire, et sentaient tout le désavantage qui allait en résulter
pour leur propre commerce. Timides spectateurs de cette révolution,
ils ne pouvaient se flatter d'en opérer une nouvelle. C'était sur eux
cependant que l'empereur captif fondait encore l'espérance de quelque
secours.

[Note en marge: XXV. Aventure de Charles Zéno. Il tente de délivrer
l'empereur d'Orient.]

Il avait trouvé dans la tour d'Aména une femme, qui avait été un
moment au rang de ses favorites. C'était la femme du concierge; elle
ne pouvait voir sans intérêt un si illustre prisonnier. Paléologue
la pria de lui procurer quelques moyens de correspondance au-dehors.
Il lui apprit qu'il se trouvait alors à Constantinople un jeune
Vénitien, dont le courage n'était pas au-dessous de l'entreprise
périlleuse qu'il voulait lui faire proposer.

C'était un patricien, nommé Charles Zéno, fils de celui qui avait
péri à la tête de l'armée vénitienne, dans l'expédition contre
Smyrne, gendre de l'amiral Justiniani, dont la flotte croisait alors
dans ces mers pour protéger le commerce de la république. Il était
à Constantinople pour ses affaires particulières. Sa jeunesse, qui
avait été fort orageuse, annonçait un héros ou un homme pervers[22].
Ce fut dans cet étranger que l'empereur d'Orient se flatta de trouver
un libérateur.

[Note 22: Destiné dans son enfance à l'état ecclésiastique, il avait
été envoyé à la cour du pape, qui lui avait donné une prébende;
pendant qu'il faisait ses études à Padoue, un voleur, qu'il rencontra
sur la route de Venise, l'assassina pour lui dérober son argent,
et le laissa pour mort. À l'université, il se lia avec de jeunes
libertins, devint joueur, perdit son argent et disparut pendant cinq
ans, qu'il employa à servir dans les diverses parties de l'Italie.
Son retour à Venise surprit tous ses parents, qui ne croyaient plus
le revoir, et qui le déterminèrent à s'embarquer pour Patras, où
était son bénéfice.

Cette ville était alors attaquée par les Turcs. Le jeune prébendier
s'élança au premier rang de ceux qui sortirent pour les combattre,
et y reçut une si grave blessure qu'on était sur le point de
l'enterrer, lorsqu'il donna quelques signes de vie. Une dispute avec
un gentilhomme qu'il appela en duel l'obligea à se démettre de son
bénéfice; il épousa une jeune grecque qui mourut bientôt après, et il
se remaria avec une fille de la maison Justiniani. Enfin il s'adonna
au commerce et l'exerçait depuis sept ans dans la mer Noire, lorsque
l'aventure qu'on va lire lui ouvrit une nouvelle carrière.]

Le génie entreprenant de Charles Zéno ne vit dans la proposition
qui lui fut portée que l'une de ces occasions brillantes que les
grands courages demandent à la fortune; un père à venger, un
empereur captif à remettre sur le trône, un grand service à rendre à
son pays. Il s'assura secrètement de huit cents hommes déterminés;
et telle était l'opinion qu'il avait des forces de l'empereur de
Constantinople, et de la mobilité du peuple de cette capitale,
qu'avec de si faibles moyens il se flattait de voir l'empire changer
de maître.

La prison de Paléologue avait une fenêtre qui donnait sur la mer.
À la faveur de la nuit, Zéno arrive dans une petite barque au pied
de la tour, parvient jusque dans la chambre de l'empereur, à l'aide
d'une échelle de cordes qu'on lui jette, et presse le prince de
descendre dans la barque; mais ici c'est le prisonnier qui manque
de résolution. Il se rappelle qu'il a deux fils emprisonnés comme
lui, qu'il ne peut délivrer, et que sa fuite va exposer à toute la
fureur de leur indigne frère. «Seigneur, lui dit Zéno, ces larmes,
ces réflexions ne sont plus de saison. Je repars, prenez sur-le-champ
votre parti; et si vous ne descendez, ne comptez plus sur moi.»
Aussitôt, voyant que l'empereur ne peut se déterminer à s'évader avec
lui, il se précipite dans sa barque, court aux divers postes qu'il
avait laissés sur le rivage, et disperse ses gens, non sans une vive
inquiétude de voir son entreprise découverte aussitôt qu'avortée.

Quelque temps après, il vit revenir la messagère du prince. L'ennui
de la captivité avait fait taire ses alarmes paternelles. Il
conjurait Zéno de travailler encore une fois à sa liberté; et pour
l'y déterminer, pour commencer à s'acquitter d'un si grand bienfait,
il lui envoyait un diplôme signé de sa main, par lequel il cédait aux
Vénitiens l'île de Ténédos, si importante pour eux.

Si Zéno ne devait pas s'attendre à voir son secours imploré une
seconde fois, l'empereur devait encore moins espérer de l'obtenir;
cependant le généreux Vénitien n'hésita point à tenter une nouvelle
entreprise. Il remit sa réponse à la femme du concierge, qui, après
l'avoir cachée dans sa chaussure, reprit le chemin de la tour d'Aména.

Malheureusement cette fatale lettre se perdit en chemin. Andronic,
averti du complot qui se tramait pour l'évasion de son père, fit
arrêter l'imprudente messagère, à qui la torture arracha des aveux;
on sut que Zéno était le chef de l'entreprise. On le fit chercher
par-tout, en le dévouant aux plus affreux supplices. Le chef de la
colonie vénitienne fut sommé de le livrer; mais Zéno, qui avait
prévu ce danger, était sur ses gardes; il parvint à s'échapper et
à gagner la flotte vénitienne, qui croisait dans ce moment devant
Constantinople.

[Note en marge: XXVI. Les Vénitiens occupent l'Île de Ténédos.]

Marc Justiniani, voyant arriver son gendre avec la précipitation d'un
homme qui échappe au supplice, fut encore plus étonné d'entendre
l'entreprise qu'il avait tentée et de voir le diplôme contenant la
cession de l'île de Ténédos. La validité de ce titre, donné par un
homme qui n'était pas libre, pouvait assurément être contestée; mais
la possession était importante, elle était ardemment convoitée par
les Génois; l'amiral partit sur-le-champ avec ses dix galères, et
l'île lui fut remise sans difficulté par le commandant, qui était
dévoué à l'empereur détrôné.

Tout cela se passait à l'insu du gouvernement de la république.
Justiniani et Zéno sentirent que s'ils n'allaient soutenir leur cause
à Venise, ils risqueraient d'y être désavoués. Ils laissèrent une
bonne garnison dans Ténédos et vinrent se présenter devant le sénat,
où le seul récit de leur entreprise effraya les esprits circonspects.

Cette acquisition allait nécessairement attirer sur la république les
armes de l'empereur de Constantinople et peut-être même des Turcs.
Une pareille atteinte au droit des gens pouvait compromettre la
fortune, la liberté, la vie de tous les Vénitiens qui se trouvaient
en Orient. Justiniani et Zéno représentèrent que l'empereur qui
avait signé la donation était le prince légitime, et que par
conséquent la donation l'était aussi; que si on voulait la considérer
comme le prix d'un service, elle était acquise, puisque la délivrance
de Calojean n'avait échoué que par sa faute; que les Turcs ne se
mêleraient pas de cette affaire; qu'Andronic n'avait pas attendu
cette circonstance pour se déclarer l'ennemi des Vénitiens; qu'enfin
cet ennemi de plus ne mettait aucun poids dans la balance; au lieu
que l'acquisition d'une île si importante donnait un avantage
considérable pour le succès des expéditions maritimes dans l'Orient.
Ainsi, sous le rapport de l'équité, l'occupation de Ténédos était
justifiée; sous le rapport politique, elle était profitable.

Ces raisons déterminèrent le conseil; on fit partir sur-le-champ
des troupes pour cette île, et on en confia la défense à celui qui
en avait procuré l'acquisition, à Charles Zéno, en lui donnant pour
collègue Antoine Vénier.

[Note en marge: Ils y sont assiégés.]

Cet évènement avait dû être considéré tout autrement à
Constantinople. Andronic ne pouvait voir dans l'occupation de Ténédos
que le prix d'une entreprise criminelle. Les Génois, désespérés de
voir leurs ennemis établis dans un port à l'entrée des Dardanelles,
ne manquèrent pas d'encourager l'empereur dans son ressentiment.
Tous les Vénitiens qui se trouvaient sur le territoire de l'empire
furent arrêtés et leurs propriétés séquestrées; vingt-deux galères,
fournies par les Génois, sortirent du port de Constantinople, et
vinrent débarquer, au mois de novembre 1377, sur le rivage de
Ténédos, une armée de Grecs que l'empereur commandait en personne.

Vénier s'était chargé de la défense de la place, et Zéno de disputer
aux assaillants les ouvrages extérieurs. Dès le lendemain il y fut
attaqué, mais il repoussa les Grecs avec une perte considérable. Dans
ce premier combat il reçut une blessure à la cuisse, qui ne l'empêcha
pas de rester sur le champ de bataille pendant toute la durée de
l'action. Le jour d'après, les ennemis revinrent à la charge; Zéno
soutint cet effort, encore plus terrible que le premier, avec la
même intrépidité. Atteint une seconde et une troisième fois, il
tomba baigné dans son sang; l'ardeur des Vénitiens redoubla à la
vue de leur général étendu parmi les mourants; ils se précipitèrent
sur les Grecs, les mirent en fuite, en firent un horrible carnage;
et Andronic, obligé de se rembarquer et d'aller cacher sa honte
dans Constantinople, laissa les Vénitiens maîtres paisibles de leur
nouvelle conquête.

Peu de mois après, Calojean parvint à s'échapper de sa prison, à
l'aide de quelques Vénitiens, qui en avaient séduit les gardes, par
les intrigues d'un moine. Il se réfugia auprès du sultan, dont il
acheta la protection, en lui remettant Philadelphie de Lydie, la
seule ville qui restât à l'empire grec au-delà du Bosphore. Andronic,
hors d'état de résister aux ordres d'Amurat, fut obligé de céder la
capitale à son père; les débris de l'empire romain furent encore
divisés, et Calojean remonta sur le trône pour le partager avec
Manuel, son second fils.

[Note en marge: XXVII. Puissance des Génois en Orient.]

Cette révolution rétablit les affaires des Vénitiens dans l'Orient et
donna du désavantage aux Génois. Ceux-ci eurent alors une querelle
à soutenir dans la mer Noire. Ce fut une vengeance privée qui prit
le caractère d'une guerre, et qui donne une idée de l'espèce de
domination que leur nation exerçait dans cette mer.

Il y avait encore une petite cour à Trébizonde, où régnaient les
Comnènes. Les Génois faisaient presque exclusivement le commerce de
cette côte. Un de leurs citadins, nommé Mégallo Lercari, qui était
admis dans cette cour, prit dispute, en jouant aux échecs, avec un
jeune Grec, à qui l'empereur accordait une faveur qui faisait mal
juger des moeurs de l'un et de l'autre. Le favori insolent donna
un soufflet au marchand étranger. Mégallo n'ayant pu obtenir la
réparation de cette insulte, sortit du port, arma deux galères,
courut sur tous les navires de Trébizonde, dévastant les côtes et
faisant couper le nez et les oreilles à tous les Grecs qui tombaient
entre ses mains. Des galères que l'empereur envoya contre lui ne
purent le forcer à discontinuer ses ravages. Un jour trois Grecs
tombés en son pouvoir allaient éprouver la mutilation qu'il faisait
subir à tous ses prisonniers, lorsque l'un d'eux, qui était le père
des deux autres, se jeta à ses pieds et le supplia de se contenter de
lui ôter la vie, mais d'épargner ses fils. Mégallo se laissa toucher
et leur rendit la liberté, en leur ordonnant d'aller à Trébizonde,
d'y porter à l'empereur un baril plein de nez et d'oreilles, et de
lui signifier que le guerrier qui lui envoyait ce présent ne mettrait
un terme à sa vengeance que lorsqu'on lui aurait remis le courtisan
qui l'avait outragé. Telle était la terreur inspirée par le nom
génois; telle était la faiblesse du prince de Trébizonde, qu'il
s'embarqua pour aller lui-même livrer son favori, lequel vint, la
corde au cou, se jeter aux pieds de Mégallo, et s'abandonner à sa
discrétion. L'offensé lui mit son pied sur le visage, en lui disant;
«Misérable, retire-toi et rends grâces aux moeurs des Génois, qui ne
sont pas dans l'usage de traiter cruellement les femmes[23].»

[Note 23: FOLIETA, _Hist. de Gênes_, liv. 8.]

À Constantinople, les Génois de Péra repoussèrent, avec la même
vigueur, les attaques de l'empereur, qui avait essayé de les forcer
dans leurs retranchements. L'impossibilité reconnue de les déloger
de ce poste, détermina les Grecs et les Vénitiens de Constantinople
à négocier avec eux une convention qui, de ce côté, fit cesser les
hostilités; mais ailleurs des causes fortuites avaient exalté les
haines nationales.

La cérémonie du couronnement du nouveau roi de Chypre, qui succédait
à Pierre de Lusignan, fut l'occasion d'une dispute de préséance
entre les consuls de Gênes et de Venise. La contestation fut jugée
par la cour en faveur du Vénitien. Les Génois irrités troublèrent le
banquet royal par des provocations insolentes. Les vases du festin
devinrent des armes qu'on se lança mutuellement; on en vint aux
coups d'épée; il y eut quelques Génois jetés par les fenêtres du
palais; l'indignation devint si universelle, que plusieurs furent
massacrés dans l'île: si on en croyait même les historiens de leur
nation, on ajouterait qu'un seul Génois échappa à cette proscription
générale[24].

[Note 24: On peut consulter sur les détails de cette rixe et les
causes de cette guerre, un man. de la biblioth. de Saint-Marc,
intitulé: _Cronica di Venezia et come lo fù edificata, et in che
tempo et da chi fino all'anno_ 1446 in-fº p. 40.]

Peu de temps après, une flotte génoise, de quarante galères, se
présenta devant le port de Famagouste, annonçant qu'elle venait
demander la réparation de l'outrage fait au consul de la république.
Le roi, qui n'était nullement en état de repousser un pareil
armement, entra en négociation avec l'amiral; on convint d'une
réparation, on signa l'oubli du passé, et la flotte fut reçue dans
le port. Quelques jours s'étaient à peine écoulés, que les Génois se
répandirent dans la ville, s'en emparèrent, la mirent au pillage,
jetèrent dans les fers tous les Vénitiens. Le roi lui-même n'échappa
que par la fuite à cette perfidie. Trois des insulaires qui avaient
eu part au massacre des Génois furent livrés au bourreau. Plusieurs
membres de la famille royale et soixante ôtages furent envoyés à
Gênes; et le roi, relégué dans un coin de son île, se vit réduit à
payer à la république un tribut annuel de quarante mille florins.

Ce traitement ne pouvait que disposer ce prince à chercher, parmi
les ennemis des Génois, quelque secours pour s'affranchir. Dès qu'il
vit la guerre près d'éclater entre eux et les Vénitiens, il devint
l'allié naturel de ceux-ci; mais de quelle utilité pouvait être
l'alliance d'un roi hors d'état de reconquérir sa propre capitale?

Tels étaient les évènements qui avaient précédé la déclaration de
guerre qui fut notifiée aux Vénitiens en 1378, au nom de la ligue
formée par François Carrare.




LIVRE X.

     Guerre de Chiozza, 1378-1381.


[Note en marge: Ligue contre Venise. 1378.]

S'il est un spectacle digne d'admiration et d'intérêt, c'est celui
d'un état sans population, sans territoire, disputant son existence
contre une multitude d'ennemis; se créant, par l'industrie, des
moyens de résistance là où la nature semblait les avoir refusés,
déployant un caractère qui ferait honneur aux peuples les plus
célèbres de l'antiquité, un appareil de forces digne des plus
grandes puissances; appelant à son secours les ambitions, les haines
étrangères, et, lorsqu'il semble épuisé par tant d'efforts, trouvant
une nouvelle énergie dans la plus noble de toutes les passions, le
patriotisme.

Les Vénitiens avaient sans doute mérité la jalousie de leurs voisins,
par leurs prospérités; ils pouvaient avoir justifié l'animosité par
des conquêtes injustes et par leur esprit de domination; mais ces
torts leur étaient communs avec tous les peuples qui avaient eu
de grands succès; mais ces succès avaient déjà été expiés par de
grands revers. Créateurs de leur patrie, fondateurs de l'une des
plus belles villes de l'Europe, possesseurs d'un riche commerce, ils
avaient conquis et perdu un vaste empire, ils disputaient encore la
domination des mers. Leur gouvernement offrait le rare spectacle
d'une stabilité inconnue aux autres nations; et dix siècles d'une
glorieuse existence méritaient sans doute à leur république le
respect de l'univers.

S'il est dans l'homme un sentiment qui l'attache à tout ce qui est
grand, à tout ce qui est beau, qui lui fasse déplorer la destruction
de ce que les âges ont consacré; malheureusement il est aussi une
passion moins noble, que l'aspect des prospérités importune et qui
met sa gloire à renverser la gloire d'autrui.

C'était l'envie, plutôt que le soin de leur sûreté, qui avait ligué
tant de princes contre Venise. Un seul prince d'Italie voulut
faire cause commune avec elle; ce fut le seigneur de Milan; mais
il n'avait promis qu'un secours de quatre cents lances et deux
mille fantassins[25]; il n'avait garde de partager les efforts, et
sur-tout les dangers de la république. Venise allait combattre pour
se défendre; Visconti pour opprimer Gênes ou Vérone, s'il en trouvait
l'occasion.

[Note 25: _Histoire de Venise_ de Pierre JUSTINIANI, liv. 14.]

[Note en marge: Troupes mercenaires.]

À l'exception du roi de Hongrie, qui pouvait lever une armée dans ses
états, les autres puissances engagées dans cette guerre n'avaient
point d'armée nationale. Elles prenaient à leur solde des troupes de
mercenaires rassemblés par des aventuriers. C'était une compagnie
française, dite de l'Étoile, qui, sous la bannière de Visconti,
ravageait les environs de Gênes, jusqu'à ce que cette ville eût
racheté ses campagnes du pillage par une forte rançon. C'était une
bande d'Anglais, connue sous le nom de la Confrérie blanche, qui
servait tour-à-tour tous les partis, et qui, cette fois, s'était
chargée de dévaster le pays de Vérone. D'autres, à la solde du
seigneur de Padoue et du patriarche d'Aquilée, mettaient à feu et
à sang la marche de Trévise. Les Vénitiens, qui pouvaient à peine
suffire par eux-mêmes à l'armement de leurs flottes, avaient aussi
appelé un grand nombre de ces stipendiaires; et on verra bientôt
combien il est pénible et dangereux d'être réduit à acheter un tel
secours.

On conçoit que de pareils mercenaires, sans patrie, sans intérêt
dans la guerre, ne pouvaient voir, dans les querelles des peuples,
qu'une occasion de ravager le pays des uns et des autres. On ne
connaissait pas alors toute l'utilité de l'infanterie. La force des
armées consistait dans la gendarmerie, c'est-à-dire la troupe à
cheval[26]. Ces étrangers, chefs d'une troupe insubordonnée, dont
la conservation faisait toute leur richesse, n'avaient garde de la
compromettre. Faisant la guerre aux peuples plutôt qu'aux armées,
ils n'étaient pas intéressés à obtenir une victoire décisive; la
paix les aurait laissés sans emploi. Leur objet était de se rendre
nécessaires pour élever tous les jours des prétentions exorbitantes,
et leur politique se réduisait à calculer ce qui leur était le plus
profitable du service ou de la trahison.

[Note 26: Je trouve dans les historiens vénitiens quelques détails
sur la solde de celle-ci. Sanuto rapporte que le cavalier, avec ses
deux écuyers, coûtait deux cents ducats d'or par an. Il était obligé
de se pourvoir d'armes et de chevaux, mais on les lui remboursait
quand il les avait perdus au service.

Suivant un ancien document cité par Charles MARIN, tome VI, liv. 3,
chap. 2, le gendarme recevait trente-six ducats d'or par mois; de
sorte que, selon le premier de ces auteurs, on louait un gendarme,
ses deux écuyers et ses chevaux, pour deux cents ducats d'or par an;
selon l'autre, pour quatre cent trente-deux.]

Ce fut à de tels combattants que la province de Trévise se vit livrée.

Je vais rapporter, sans interruption, les évènements peu décisifs de
cette guerre de brigands, pour pouvoir ensuite appeler sans partage
l'attention du lecteur sur les faits d'armes des Vénitiens et des
Génois.

Les forces de François Carrare et du patriarche d'Aquilée, l'armée
du roi de Hongrie, et les troupes à la solde du comte de Ceneda,
seigneur voisin, qui était entré dans leur alliance, formaient un
corps de dix-sept mille hommes, qui envahit de deux côtés la province
que Venise possédait sur le continent de l'Italie.

[Note en marge: II. Premières hostilités. 1378.]

Les Hongrois étaient commandés par le vayvode de Transylvanie. Le
seigneur de Padoue avait confié ses troupes à Jean Obizzi, et la
république, dérogeant momentanément à son usage de choisir un général
étranger pour le commandement de son armée de terre, leur avait
opposé ce même Charles Zéno, que nous avons vu signaler son courage
par d'audacieuses entreprises. Inférieur en nombre, il suppléa à sa
faiblesse par son activité; et, après un mois de campagne, il avait
tellement harcelé les ennemis, les avait menacés sur tant de points,
qu'ils avaient évacué toute la province vénitienne. Le gouvernement
crut devoir le rappeler pour le service de mer, et le fit remplacer
par Rambaud, comte de Colalto, qui, prenant aussitôt l'offensive, se
jeta sur les terres du comte de Ceneda, pour le faire repentir de
s'être allié aux ennemis de la république. Quelques châteaux de ce
seigneur furent pris et rasés.

François Carrare, obligé de quitter la marche Trévisane, voulut
porter ses troupes sur le bord de la mer, et faire le siége de
Mestre. C'est une petite place à une lieue de l'embouchure du Musone,
et qui, par conséquent, n'est séparée de Venise que par les lagunes.
Pour empêcher les secours qu'elle aurait pu recevoir de la capitale.
Carrare s'établit entre la côte et la place, sur les deux rives du
fleuve par lequel celle-ci communique avec la mer. L'assiégeant avait
du canon, car déjà l'art de l'artillerie, quoiqu'il n'eût encore que
quelques années d'existence, était généralement répandu, et nous le
verrons dans cette même guerre adopté sur les vaisseaux.

Un faubourg de la place était déjà emporté; une batterie, établie
dans un clocher voisin, foudroyait l'intérieur de la ville, lorsqu'un
renfort de trois cents hommes parvint à s'y jeter. L'assaut fut donné
quelque temps après et soutenu avec beaucoup d'intrépidité. Les
assiégés non-seulement repoussèrent l'ennemi, mais l'enfoncèrent, le
poursuivirent, brûlèrent ses machines et ses ponts, et l'obligèrent
à lever le siége. Cette défense de Mestre fit beaucoup d'honneur à
François Delfino, qui y commandait.

[Note en marge: 1379.]

Carrare fut plus heureux la campagne suivante. Il rentra dans la
marche Trévisane, emporta le château de Romano, et investit Trévise,
mais sans l'assiéger en forme. Tous ses succès se bornèrent, pendant
cette année, à faire vivre ses troupes sur le territoire vénitien.

[Note en marge: 1380.]

L'année d'après, c'est-à-dire en 1380, il resserra la capitale de
cette province, et pour intercepter tous les secours qui pourraient
lui venir par la rivière sur laquelle elle est située, en barra
le passage par une forte estacade. Jacques Cavalli reçut ordre du
gouvernement vénitien de marcher au secours de la place; il attaqua
les troupes de Carrare le 14 septembre à Casale, les battit, rompit
l'estacade, et rétablit la communication de Trévise avec Venise.

Carrare, voyant l'inutilité de ses efforts, eut recours à des
armes qui lui étaient plus familières. Il corrompit la garnison de
Castelfranco, surprit ou acheta Noale, Sacile, Serravalle, Motta,
Conegliano, et finit par débaucher une partie des troupes mercenaires
de la république qui étaient campées sous Mestre. Ces pertes devaient
faire désespérer de la conservation de la province de Trévise. Nous
verrons quel en fut le résultat, lorsque nous aurons raconté les
évènements de la guerre de mer, et la situation dans laquelle ils
placèrent, l'une relativement à l'autre, les diverses puissances
belligérantes.

[Note en marge: III. Guerre de mer. Bataille navale d'Antium. 1378.]

Ce fut près de l'embouchure du Tibre, devant le promontoire d'Antium,
où les anciens avaient élevé un temple à la Fortune[27], que les
deux flottes de Gênes et de Venise se rencontrèrent pour la première
fois dans cette lutte mémorable, le 30 mai 1378[28]. L'escadre
vénitienne, aux ordres de Victor Pisani, était composée de quatorze
galères. L'amiral génois, Louis de Fiesque, en avait dix sous son
commandement. Ces armements ne répondaient pas à la puissance
que nous avons vu les deux républiques déployer dans les guerres
précédentes; mais il faut considérer que les hostilités commençaient
avant que les navires de commerce eussent ramené les matelots
destinés à former les équipages des grandes flottes militaires.

[Note 27: «O diva, gratum quæ regis Antium.» (Hor.)]

[Note 28: Les uns fixent la date de ce combat au 30 mai 1378; les
autres la reculent au mois de juillet.]

Les Vénitiens et les Génois ne s'aperçurent mutuellement qu'à travers
un orage qui soulevait des vagues furieuses. Le vent rendait la
manoeuvre presque impossible; la mer battait les rochers, et menaçait
d'y briser les vaisseaux. Plusieurs des capitaines, malgré leurs
efforts, ne purent prendre part au combat. Les deux escadres, en
s'abordant, se trouvaient réduites chacune à neuf galères; comme si
la fortune, qui semblait présente à cette action, eût voulu rétablir
l'égalité entre les combattants pour rendre la lutte plus terrible,
et se réserver le choix du vainqueur. Mais la pluie qui tombait par
torrents interdisait aux combattants l'usage d'une partie de leurs
armes; on accrochait les vaisseaux, pour pouvoir s'attaquer avec
la lance; les vagues les séparaient violemment et les menaçaient
d'un danger égal. Élevés et enfoncés tour-à-tour, ils semblaient se
précipiter les uns sur les autres; ils se présentaient tantôt la
carène, tantôt un pont chargé de monde, dans une attitude où il était
impossible de combattre. Une des galères génoises alla se briser
sur la côte, cinq tombèrent au pouvoir des Vénitiens, le reste dut
son salut à l'orage. La mer était si agitée que les vainqueurs ne
purent amariner qu'une seule des galères ennemies. Ils furent obligés
de mettre le feu aux quatre autres et ne sauvèrent que huit cents
de leurs prisonniers, parmi lesquels étaient l'amiral et dix-huit
nobles génois.

[Note en marge: Lucien Doria commande la flotte génoise dans
l'Adriatique.]

Tandis que la perte de cette bataille mettait le désordre dans Gênes,
et occasionnait la chûte du doge, les trois galères échappées à ce
désastre, au lieu de chercher un refuge, tournaient la pointe de
l'Italie, et entraient dans l'Adriatique, pour se venger de leur
malheur sur le commerce des Vénitiens. Elles y furent suivies de
quelques autres bâtiments. Cette escadre s'éleva bientôt à quatorze
galères, et ensuite à vingt-deux. Lucien Doria, qui vint en prendre
le commandement, établit ses croisières pour intercepter les convois
qui venaient approvisionner Venise.

Il avait un asyle assuré dans le port de Zara, s'il se voyait réduit
à éviter la rencontre de forces supérieures. Pendant ce temps, les
Vénitiens attaquaient les Génois sur un autre point, et s'efforçaient
de les expulser de l'île de Chypre. Le roi Lusignan, pour recouvrer
sa capitale, avait sollicité l'alliance et les secours du seigneur
de Milan. Cinq vaisseaux vénitiens, qui lui amenaient Valentine
Visconti sa fiancée, forcèrent la passe du port de Famagouste, y
brûlèrent quelques bâtiments génois; mais l'assaut donné à la place
fut repoussé, et l'escadre, rentrée dans l'Adriatique, vint se ranger
sous les ordres de Victor Pisani, qui s'y trouvait à la tête de
trente et quelques galères.

[Note en marge: Charles Zéno détaché avec une escadre vénitienne.]

[Note en marge: IV. Campagne de l'amiral Pisani. 1378.]

Ce fut à cette époque que Charles Zéno fut rappelé de l'armée qu'il
commandait dans le Trévisan pour servir sur la flotte. Pisani le
détacha avec huit galères, et avec la mission d'opérer une diversion
dans d'autres mers, tandis que lui-même, avec vingt-cinq voiles
qui lui restaient, se portait sur les côtes de la Dalmatie, pour
s'y emparer de quelque port où il pût trouver un refuge en cas de
nécessité.

[Note en marge: Il prend Cattaro et Sebenigo.]

Le premier qu'il attaqua fut celui de Cattaro. Trois assauts donnés
coup sur coup l'en rendirent maître.

Instruit qu'une escadre de dix-sept galères arrivait, pour renforcer
l'armée génoise dans l'Adriatique, il fit voile vers l'extrémité du
golfe pour aller au-devant d'elle, l'aperçut, mais sans être à portée
de l'attaquer. N'ayant pu empêcher cette jonction, il revint sur la
côte de Dalmatie pour y continuer ses opérations, emporta, l'épée
à la main, la ville de Sebenigo, entre Cattaro et Zara. À peine
avait-il fait cette conquête, due à la promptitude de ses résolutions
et à la vigueur de ses attaques, qu'il apprit qu'une partie de la
flotte génoise était dans le port de Trau, où elle attendait le
retour d'une escadre détachée.

[Note en marge: Entreprise sur Trau, qu'il abandonne.]

Le jour même il se présenta devant cette place, située dans une
petite île artificielle[29], entre l'île de Buo à laquelle elle tient
par un pont de pierre, et le continent, dont elle n'est séparée que
par un canal fort étroit. Il voulut forcer l'une des passes, mais
elle était comblée de manière à n'être accessible que pour les petits
bateaux. Il fit le tour de l'île, pour tenter l'autre passage. Il
le trouva défendu par une forte estacade, au milieu de laquelle les
Génois avaient élevé une tour. Cette île était leur place de sûreté;
ils s'y étaient fortifiés, par mer et par terre, avec une admirable
diligence. Le général vénitien débarqua ses troupes, fit commencer
le siége; mais il reconnut bientôt qu'il y consumerait ses forces
inutilement, et, se décidant à abandonner cette entreprise, il
remonta la côte, s'empara de l'île d'Arbo, et canonna en passant la
ville de Zara. Ce ne pouvait être avec un grand effet; l'artillerie
des vaisseaux n'était pas encore assez puissante pour réduire les
villes fortifiées.

[Note 29: _Voyage en Dalmatie_, par l'abbé FORTIS, tom. II.]

[Note en marge: Il reçoit l'ordre d'y revenir.]

Là il reçut l'ordre de retourner devant Trau, et de faire les
derniers efforts pour emporter cette place. Le sénat voyait avec
regret qu'on eût manqué l'occasion de détruire la flotte de Gênes,
et mettait quatre nouvelles galères à la disposition de son amiral.
Celui-ci prouva à-la-fois qu'il savait obéir et bien juger; car sa
seconde tentative n'eut pas plus de succès que la première, quoiqu'il
n'y eût épargné ni ses troupes ni lui-même.

[Note en marge: Il va hiverner dans la rade de Pola.]

L'hiver était arrivé. Les Génois avaient employé la belle saison à
préparer un armement formidable. La campagne des Vénitiens avait été
plus active. Ils avaient enlevé Cattaro, Sebenigo et Arbo à leurs
ennemis; mais leurs équipages, qui tenaient la mer depuis plus d'un
an, avaient besoin de repos.

Pisani demandait l'autorisation de ramener sa flotte à Venise, pour
qu'elle pût s'y rétablir pendant l'hivernage. Le sénat en jugea
autrement. Inquiet pour la sûreté de l'Istrie, il ordonna à l'amiral
de faire entrer sa flotte dans la baie de Pola, afin de se trouver
à portée de s'opposer aux entreprises que les ennemis pourraient
tenter sur cette côte. Malheureusement cette rade n'offrait aucune
des ressources nécessaires pour remettre l'armée en bon état; les
maladies firent de rapides progrès, et, malgré les secours qu'on
lui envoya de Venise, Pisani vit ses équipages réduits à tel point,
qu'il lui restait à peine de quoi armer six des trente galères qui
composaient sa flotte.

[Note en marge: 1379.]

Cependant il reçut, au commencement de 1379, un renfort de onze
galères, avec l'ordre de mettre en mer, et de convoyer des bâtiments
qui allaient chercher des blés dans la Pouille. Dans ce voyage, une
tempête fatigua la flotte et dispersa quelques vaisseaux. Deux se
réfugièrent dans le port d'Ancône, où, au mépris du droit des gens,
ils furent pris par les Génois. Cette perte ne fut point compensée
par la gloire de présenter le combat à une escadre de quinze galères,
que l'on canonna de loin. Elle alla se joindre, dans le port de
Zara, à la flotte génoise, qui s'y organisait depuis la campagne
précédente. Dans cette rencontre, Pisani reçut une grave blessure[30].

[Note 30: _Histoire de Venise_, de Paul MOROSINI, liv. 14.]

[Note en marge: V. Bataille de Pola, où la flotte est battue. 1379.]

Ce ne fut qu'à la fin de mai 1379, que les Génois prirent
l'offensive. Vingt-deux de leurs galères[31], sous les ordres de
Lucien Doria, vinrent provoquer l'armée de Pisani, rentrée dans sa
station de Pola. Les Génois, pour attirer plus sûrement les Vénitiens
hors de la rade, ne montraient pas toutes leurs forces. Pisani ne
donnait point l'ordre de lever l'ancre. Ses capitaines, moins
impassibles que lui, ou fatigués d'une si longue et si pénible
station, demandaient le combat à grands cris. Les provéditeurs
le requirent de donner le signal. L'amiral, qui s'y déterminait
avec peine, s'y présenta avec résolution. Il appareilla avec une
vingtaine de galères, fondit sur la capitane des Génois, l'attaqua à
l'abordage, et l'emporta après avoir tué l'amiral ennemi. La perte
du général, ordinairement si funeste dans les batailles, remplit les
Génois d'une nouvelle fureur. Ceux de leurs vaisseaux qui n'avaient
point paru dans le commencement de l'action arrivèrent en ce moment.
Les équipages des bâtiments vénitiens étaient faibles, en moins de
deux heures ils eurent deux mille des leurs hors de combat: la lutte
devint de plus en plus inégale. Maigre l'activité et l'exemple de
Pisani, sa ligne plia, les ennemis l'enfoncèrent, et demeurèrent
maîtres de quinze galères vénitiennes, et de dix-neuf cents
prisonniers[32], parmi lesquels on comptait vingt-quatre patriciens.

[Note 31: D'autres disent vingt-quatre.]

[Note 32: Un manuscrit de la Bibl. de St.-Marc, _Cronaca anonima
della repubbl. de Venesia, dal 695 al 1432_, dit qu'ils furent tous
massacrés. Daniel Chinazzo, dans sa chronique de la guerre de Chiozza,
dit «Havevano fatto decapitare 800 soldati stipendiarj che crano di
quelli che in quella giornata havevano preso, la qual nova intesa, il
signore di Padova allegro fece far processione e grandissime feste.]

Pisani, réfugié à Parenzo avec les débris de son armée, fut appelé à
Venise par les ordres du sénat.

[Note en marge: VI. Pisani destitué et jeté en prison. 1379.]

Là, au lieu d'être protégé par sa belle réputation, par son noble
caractère, par le souvenir de ses anciennes victoires, il ne trouva
que des accusateurs de son infortune, un peuple ingrat, et des juges
sévères qui instruisirent son procès sans vouloir se rappeler que,
si ses conseils eussent été suivis, l'armée n'aurait pas été réduite
à cet état de faiblesse dont les Génois avait profité. Les avogadors
opinèrent contre lui à la peine capitale, et les autres juges crurent
lui faire grâce, en le jetant dans un cachot, et en le déclarant
incapable d'exercer aucune charge publique pendant cinq ans, comme
s'il était au pouvoir des hommes de priver un grand citoyen de ses
talents, que le ciel ne lui a donnés que parce qu'il le réservait
pour le salut de son injuste patrie[33].

[Note 33: Et è vero che egli era molto invidiato da i gentilhuomini,
perchè tutto il popolo e i marinari lo amavano, e del suo danno ne
ricevano dispiacere.

(_Cronaca della guerra de Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.)]

Il ne restait plus aux Vénitiens que cinq ou six galères
disponibles; cependant les Génois, dont l'armée s'était renforcée
des quinze galères prises au combat de Pola, en attendaient encore
quatorze, qui portaient Pierre Doria, le nouveau commandant de la
flotte.

Ils ne voulurent rien tenter contre Venise avant d'avoir réuni
toutes leurs forces. Ils employèrent cet intervalle à reprendre les
places dont les Vénitiens s'étaient emparés. Cattaro et Sebenigo
tombèrent en leur pouvoir; l'île d'Arbo fut la seule qui fit une
belle résistance. Non contents de chasser leurs ennemis des côtes
de la Dalmatie, ils les attaquèrent dans les colonies qui leur
appartenaient encore. Rovigno, Umago, Grado et Caorlo, furent prises
et brûlées.

[Note en marge: VII. Dispositions des Vénitiens pour la défense des
lagunes. 1379.]

Il était évident que toutes les forces des Génois allaient être
dirigées contre Venise. On n'avait pas un moment à perdre pour mettre
cette capitale en état de défense. L'entrée du port de Saint-Nicolas
du Lido, c'est-à-dire la passe qui forme la communication de Venise
avec la haute mer, fut fermée par des chaînes, défendue par des
bâtiments armés de canons, et par de petits camps placés sur les deux
rives.

Mais ce passage n'était pas le seul par où l'ennemi pût pénétrer.

On a indiqué au commencement de cette histoire la configuration
générale des côtes de l'Adriatique dans le voisinage de Venise. Ici,
pour l'intelligence de la guerre dont ces lieux vont être le théâtre,
il est nécessaire de placer quelques détails géographiques.

Entre l'embouchure de la Piave et celle de l'Adige, le golfe que
forment les lagunes est fermé par une suite d'îles longues et
étroites qui courent du nord au midi, ne laissant dans leurs
intervalles que d'étroits passages. Cette plage de dix-sept ou
dix-huit mille toises de longueur, et de quelques cents toises de
largeur, est un banc de sable que les eaux, ont coupé en six endroits.

L'espace qui existe entre ce banc de sable et la côte, forme un
bassin dont la longueur est d'à-peu-près neuf lieues, et la plus
grande largeur de deux.

Ce bassin est un bas-fond qui aurait cessé dès long-temps d'être
navigable, si la main de l'homme n'y eût entretenu quelques canaux.

Au milieu de ce bassin, entre l'embouchure du Musone et le passage
que les bancs de Saint-Érasme et de Malamocco laissent aux eaux de
la mer, s'élève un groupe de petites îles; c'est là que Venise a été
bâtie.

Cette ville est une place fortifiée par la nature, et autour de
laquelle une vaste inondation est toujours tendue. Cette masse
d'eau, qui l'entoure n'est ni guéable ni navigable pour aucune
embarcation que ne dirige pas la main d'un pilote expérimenté. Dans
cet espace totalement inondé circulent quelques canaux étroits et
sans bords, dont rien ne trace la route, et dont on ne peut suivre
les sinuosités quand les balises sont enlevées.

À l'orient des îles s'étend la haute mer; à l'occident ce sont les
lagunes. Pour pénétrer de la haute mer dans ce bassin, il faut donc
franchir un des six passages que les îles laissent entre elles; et,
pour naviguer dans cet étang, il faut suivre, sans les voir, les
sinuosités des canaux à l'aide de quelques points fixes de l'horizon.

Le passage le plus septentrional est celui des Trois-Portes au nord
de l'île Saint-Érasme, à l'embouchure de la rivière de Trévise. Il
n'est praticable que pour les barques de la moindre grandeur.

Au midi de l'île Saint-Érasme, un petit bras de mer la sépare de
l'île du Lido.

Celle-ci forme avec l'île de Malamocco la passe de Saint-Nicolas;
c'était, à l'époque dont nous écrivons l'histoire, l'entrée
principale du port de Venise. Les attérissements en ont depuis élevé
le fond de manière à n'en plus permettre le passage aux grands
vaisseaux.

Au-dessous de Venise commence l'île de Malamocco, qui a plus de deux
lieues de longueur; le passage qui au midi la sépare de l'île de
Palestrina, se nomme le port de Malamocco; c'est celui de tous où les
eaux ont le plus de profondeur.

À l'autre extrémité de l'île de Palestrina, un bras de mer fort
étroit passe entre cette île et celle de Brondolo, derrière laquelle
est située la ville de Chiozza, qui donne son nom à cette entrée.

Enfin l'île de Brondolo forme avec la pointe du continent un sixième
passage, que les eaux de l'Adige et de la Brenta ont ensablé.

Un canal principal qui traversait la lagune dans sa longueur
établissait la communication entre les villes de Venise et de Chiozza.

[Note en marge: VIII. La flotte génoise vient reconnaître les passes.
1379.]

D'après cette disposition des lieux, on sentira quelle dut être la
terreur des Vénitiens, lorsque, du haut de leurs maisons, n'ayant
encore fermé qu'un seul de ces passages, ils virent, au commencement
de juillet, dix-sept galères ennemies se présenter devant la passe
du Lido, reconnaître les dispositions qui avaient été faites pour
la défendre, brûler un bâtiment de commerce qui se trouvait en
dehors[34], longer toute l'île de Malamocco, entrer dans les lagunes,
en passant entre cette île et celle de Palestrine, débarquer quelques
troupes dans celle-ci, en livrer la ville principale aux flammes,
manoeuvrer dans les lagunes la sonde à la main, et aller passer la
nuit devant Chiozza. Le jour suivant la flotte génoise sortit des
lagunes par la passe de Brondolo, et fit voile pour la Dalmatie.

[Note 34: E questo fù fatto da tre solamente delle galera sopra
dette, essendo il popolo di Venezia in gran numero sopra il lido a
questo spettacolo; il qual non fece alcuna di fesa, seben potea darle
ajuto assai con le barche armate. E questo fù la maggior vergogna
potessero hover Veneziani, vedendo questo fatto su gli occhi.

(_Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.)]

Rien n'était plus menaçant qu'une telle reconnaissance.

Peu de jours après les Génois en firent une seconde. Ils ne se
présentèrent d'abord qu'avec six galères, ce qui donna aux Vénitiens
le courage de faire sortir les six qui leur restaient; mais à peine
eurent-elles débouché du Lido, qu'on aperçut au large six autres
voiles qui venaient renforcer l'ennemi. Il fallut que l'escadre
vénitienne vint chercher sa sûreté dans le port, et laissât les
Génois observer toutes les approches de la capitale, entrer dans les
lagunes par le port de Malamocco, jeter l'ancre, devant Chiozza, et
étudier pendant huit jours la profondeur des canaux, et toutes leurs
sinuosités.

Dès qu'ils se furent éloignés, on s'empressa de barrer la passe de
Malamocco, celle de Chiozza et les autres, comme on avait fermé
l'entrée du port de S.-Nicolas du Lido. On fit enlever toutes les
balises qui servaient de guides dans la navigation des bas-fonds.
On posta quelque troupes sur la plage. Une garnison de trois mille
hommes fut jetée dans Chiozza. Les six galères, triste reste de la
marine vénitienne, furent confiées à Thadeo Justiniani, pour défendre
l'entrée du port de Venise, et une flottille composée de tous les
petits bâtiments que l'on put armer, alla, sous les ordres de Jean
Barbadigo, croiser dans les lagunes, pour empêcher les troupes du
seigneur de Padoue, répandues sur la côte, de communiquer avec les
Génois, en traversant le bassin des lagunes.

[Note en marge: IX. La flotte génoise, sous Pierre Doria, entre dans
les lagunes. 1379.]

Ces dispositions étaient à peine terminées, que le 6 août
quarante-sept galères, commandées par Pierre Doria, vinrent menacer
le port du Lido. Jugeant apparemment trop difficile de le forcer, la
flotte fit voile au sud, longea toute la plage, trouva la passe de
Malamocco également bien défendue; et se détermina à forcer celle de
Chiozza.

[Note en marge: Elle prend la ville de Chiozza.]

Le seigneur de Padoue seconda cette attaque. Il fit descendre
par les canaux de la Brenta des barques qui vinrent assaillir un
grand vaisseau qui protégeait l'estacade. Tandis que les Génois
redoublaient leurs efforts pour la rompre, les gens de François
Carrare, placés de l'autre côté, détachaient les madriers, et
mettaient le feu au vaisseau; enfin cet obstacle vaincu, les ennemis
pénétrèrent dans les lagunes, et commencèrent à l'instant le siége de
Chiozza. Cette ville, située à l'extrémité d'une île, n'y tient que
par un pont de deux cents pas de longueur; des bas-fonds la rendent
inaccessible de tous les autres côtés, la bourgeoisie enrégimentée
partageait le service avec la garnison.

Les forces des Génois, et les troupes que François Carrare en
personne avait amenées par la pointe de Brondolo, formaient une armée
de vingt-quatre mille hommes[35]. Elles donnèrent le 11 août, aux
ouvrages qui défendaient le pont, un premier assaut qui fut suivi
le lendemain d'une attaque générale. La tête de pont fut emportée
mais au-delà il y avait encore des ponts-levis à franchir, et des
fortifications à enlever. Le 13, on se canonna vivement. Le 14 et le
15 de nouveaux assauts livrés avec une telle fureur qu'ils durèrent
tout le jour, furent repoussés avec une constance plus grande encore.
Le 16 les assaillants résolurent de faire les derniers efforts pour
emporter ou détruire le pont. Tandis que l'attaque commençait de tous
côtés, on fit avancer les machines incendiaires: la résistance était
toujours également vigoureuse, et déjà Carrare proposait de renoncer
à cette entreprise, lorsqu'on vit s'élever une flamme qui était
celle d'un brûlot, et qu'on prit pour l'incendie du pont lui-même.
Les troupes vénitiennes, craignant que toute retraite ne leur fût à
l'instant coupée, se hâtèrent de le repasser; mais ce fut avec une
telle précipitation que les ennemis, en les poursuivant, entrèrent
pêle-mêle avec elles dans la place, qu'ils saccagèrent.

[Note 35: _Histoire de Venise_, de Paul MOROSINI, liv. 14.]

[Note en marge: Les Génois s'établissent dans ce poste, au lieu de
marcher sur Venise.]

Ce siége de six jours avait coûté aux Vénitiens six mille hommes,
et fait tomber entre les mains des Génois près de quatre mille
prisonniers: la perte des vainqueurs avait été beaucoup plus
considérable; mais ils se trouvaient maîtres d'une ville fortifiée,
assurés d'un passage de la haute mer dans les lagunes, d'une
communication avec le continent, et le canon qui avait battu Chiozza
avait été entendu de Venise. Ce fut au nom du seigneur de Padoue que
les alliés prirent possession de leur nouvelle conquête, et firent
prêter aux habitants serment de fidélité[36]. Carrare proposait de
profiter, pour attaquer Venise, de la consternation que cet évènement
avait dû y répandre. Les Génois voulurent s'établir solidement dans
ce poste avant de passer à de nouvelles opérations. Venise bloquée
par mer, n'ayant que des ennemis sur la côte voisine, réduite à
disputer un banc de sable de quelques lieues, et n'osant hasarder les
débris de sa flotte, même dans les lagunes, ne pouvait recevoir aucun
secours. Elle n'avait point d'alliés; elle devait se voir bientôt
en proie à la famine; le désespoir allait la livrer aux Génois.
Doria jugea que la prudence lui conseillait de s'affermir dans sa
position sans rien précipiter, puisque celle de l'ennemi ne pouvait
qu'empirer[37].

[Note 36: Chronique de la guerre de Chiozza, par Daniel CHINAZZO.]

[Note 37: Suaserat enim sæpiùs Franciscus Carraria, vir singulari
prudentiâ, uti Clodiâ fidei suæ commissâ, ipse Venetias obsidere
pergeret atque in eo uno omnia ejus studia reponeret, verùm quoniam
Francisci aliquantum suspecta fides erat, ne eam in potestate suâ
traditam imperii sui faceret, ejus consilium repudiatum est.

(Bartholomæus _Facius de bello Veneto_ CLODIANO liber.)]

[Note en marge: X. Consternation des Vénitiens.]

En effet tout était à Venise dans une profonde consternation, et dans
une agitation extrême. C'était au milieu de la nuit qu'on y avait
appris la perte de Chiozza, par le retour de quelques braves qui
avaient inutilement essayé de s'y jeter. Le tocsin de S.-Marc avait
appelé soudain toute la population aux armes. Les citoyens de tous
les rangs avaient confusément passé le reste de cette nuit sur les
places publiques, s'attendant d'un moment à l'autre à voir l'ennemi
attaquer une capitale où rien n'était organisé pour le repousser.
Le jour parut, et l'on vit au haut des tours de Chiozza flotter
l'étendard de Saint-George au-dessus du pavillon de Saint-Marc
renversé.

[Note en marge: Ils envoient des négociateurs à l'amiral génois.]

Les gémissements des femmes, l'agitation du peuple, le trouble
de ceux qui tremblaient pour leurs richesses, l'inquiétude
des magistrats, qui révélait que la ville se trouvait sans
approvisionnements, des milliers de voix qui demandaient la paix à
quelques conditions qu'il fallût souscrire pour l'obtenir; tout cela
détermina le conseil à envoyer des négociateurs auprès de l'amiral
génois. Le doge écrivit au seigneur de Padoue dans des termes qui
n'annonçaient que trop la détresse de la république. Il traitait
d'altesse cet ancien vassal, lui demandait son amitié, le priait de
dicter les conditions de la paix[38].

[Note 38: Incontenente po che fo presa Chiozza, i Veneziani vezandose
a mal partio, scrisse una lettera al magnifico messer Francesco
vecchio da Carrara, e dove in prima el dose de Venezia se scriveva
de sovra, el se sottoscrisse, e dove che soleva appellare el ditto
messer Francesco nobile, el lo appellò magnifico, digando al
magnifico e possente segnore messer Francesco da Carrara, di Pava, e
del destretto imperial vicario generale, preghemo la magnificenzia
vostra che 'l ve piasa di mandare le vostre lettere di salvo condutto
a mestre di posser vegnire a la presenzia de la magnitudine vostra,
di stare e di tornare liberamente a gli infra scritti ambassaori
nostri di nostra intenzione pienamente informà.

(Ad chronicon Cortusionum additamentum secundum. _Rerum italicarum
scriptores_, tom. XII, p. 985.)]

[Note en marge: Réponse des vainqueurs.]

Doria, à qui les Vénitiens présentaient quelques prisonniers de
sa nation, qu'on lui renvoyait dans l'espoir de le disposer plus
favorablement, répondit aux ambassadeurs; «Vous pouvez les ramener;
je compte aller incessamment les délivrer, ainsi que tous leurs
compagnons.»

Carrare leur signifia avec encore plus de hauteur qu'il n'entendrait
à aucune proposition, qu'après qu'il aurait mis un frein aux chevaux
de bronze, ornement du portail de S.-Marc.

Ces réponses arrogantes et amères, rapportées à Venise, ne pouvaient
que mettre le comble au découragement et au désespoir. En même temps
on apprenait que l'ennemi s'emparait successivement de tous les
postes fortifiés que la république avait sur la côte d'Italie; un
seul château situé au milieu des salines faisait encore résistance,
la garnison de Malamocco s'était repliée sur le Lido, les Génois
occupaient cette place, et par conséquent une partie de l'île qui
ferme le port de Venise. Il ne restait pas à la république un
territoire de deux lieues. Les ennemis étaient si près qu'on défendit
d'employer la cloche de S.-Marc pour assembler le peuple, de peur
qu'ils n'entendissent ce signal.

Il n'était nullement vraisemblable qu'on eût le temps d'armer, et
encore moins de construire une flotte. Cependant sans une flotte
comment faire arriver quelques approvisionnements dans la capitale,
comment forcer les ennemis à s'éloigner? Il y avait bien dans le port
quelques bâtiments susceptibles de réparation; l'arsenal était même
assez bien pourvu de matériaux; mais quand les vaisseaux auraient été
prêts à sortir des chantiers, où prendre les gens de mer?

Telle était la situation de Venise qu'elle pouvait, qu'elle devait
être attaquée le lendemain, et qu'il lui fallait plusieurs mois pour
se préparer à la résistance.

Cependant après avoir demandé inutilement la paix, il fallut bien
se résoudre à combattre encore. On fit tous les ouvrages que l'on
put imaginer pour rendre les approches plus difficiles. On travailla
dans l'arsenal avec la plus grande activité à réparer quelques
galères qui s'y trouvaient, et même à en construire de nouvelles. Un
recensement général de toutes les embarcations qui existaient dans
les canaux de la capitale fit connaître le parti qu'on pouvait en
tirer; on perfectionna l'organisation de la bourgeoisie enrégimentée;
on distribua des armes, et on ouvrit des rôles pour y inscrire les
hommes habitués au service de la mer, ou susceptibles de l'apprendre.

[Note en marge: XI. Le peuple de Venise exige que Pisani soit rétabli
dans le commandement. 1379.]

Quand on en est réduit à stimuler le zèle de la multitude, ce n'est
plus son obéissance, mais son intérêt qu'il s'agit d'invoquer, et
alors il est naturel qu'elle s'ingère de juger les mesures où elle
est intéressée; on doit s'y attendre. Ces ouvriers qu'on assemblait
à l'arsenal; cette foule de marins qu'on enrôlait; ces citoyens de
toutes les classes, ces artisans qu'on appelait à la manoeuvre des
vaisseaux, devaient se demander qui dirigerait leurs efforts. Moins
ils comptaient sur leurs ressources, plus il importait que l'habileté
du chef y suppléât. Charles Zéno était absent; des milliers de
voix s'élevèrent tout-à-coup pour demander la liberté de Victor
Pisani[39], et son rétablissement dans sa charge.

[Note 39: Tutti gridavano ad alta voce: Se roi volete che andiamo in
galera, dateci il nostro capitano, Messer Vittorio Pisani, ch'è in
prigione.

(Marin SANOTO _Vite de' duchi_, A. CONTARINI.)]

On ne se rappelait plus le désastre de Pola; on ne parlait que de
sa victoire d'Antium, de ses exploits dans la Dalmatie. Ce nom déjà
illustré par Nicolas Pisani avait reçu dans la guerre présente un
nouvel éclat. Victor était le seul homme en qui les marins eussent
confiance. Effet ordinaire de la disgrâce, la sienne ajoutait à sa
popularité.

Le gouvernement de Venise n'était point accoutumé à s'entendre dicter
des lois par la multitude; mais quand le peuple se répandit dans les
rues, couvrit la place, et entoura le palais, lorsque les portiques
de S.-Marc et tout le rivage retentirent des cris de, Vive Pisani, il
fallut bien céder à cette voix.

On a rapporté que Victor Pisani, enfermé sous les voûtes du palais
du côté du port, entendant le peuple proclamer son nom, se traîna,
malgré les fers dont il était chargé, jusqu'à la grille de son
cachot, et cria: «Arrêtez, arrêtez, des Vénitiens ne doivent crier
que, Vive saint Marc[40].»

[Note 40: E udendo questo il detto Vittorio Pisani vene alle
cantellene dicendo, Viva messere san Marco. (SANUTO _ib._)]

Ce fait me paraît dénué de toute vraisemblance, et n'est point
nécessaire à la gloire de ce héros. Si Pisani était chargé de fers,
il devait être dans un cachot, et les cachots ne prennent pas jour
sur une rue.

Quoi qu'il en soit, ce fut un beau triomphe pour ce général d'être
rappelé à la liberté comme le seul homme capable de sauver sa patrie,
et il releva la gloire de ce triomphe par la manière dont il le
reçut, et dont il justifia la confiance publique.

Dans ce danger extrême Pisani n'avait plus de rivaux. Ce n'est pas
dans les circonstances difficiles que les ambitieux disputent les
honneurs; c'est alors le tour du mérite, qui peut se passer des
faveurs de la fortune.

Averti qu'il était libre, et qu'il devait paraître le lendemain
devant le sénat, Pisani voulut passer encore la nuit suivante
dans sa prison. Il y fit venir un prêtre, et se prépara par la
pénitence aux honneurs qu'il allait recouvrer. Dès qu'il fut jour,
il monta au palais et alla entendre la messe dans la chapelle de
Saint-Nicolas, où il communia[41]. Dès qu'on le vit paraître, avec
ce maintien modeste qui annonçait l'oubli de ses victoires, et de
l'indigne traitement qu'il avait éprouvé, ses partisans, c'est-à-dire
la foule des citoyens comme des gens de l'armée, le saluèrent de
leurs acclamations, l'entourèrent, le portèrent jusqu'à la porte
du conseil où plusieurs patriciens vinrent le recevoir. Introduit
devant la seigneurie, il ne montra ni fierté ni ressentiment. «Vous
avez été, lui dit le doge, un exemple de sévère justice, soyez-en
un aujourd'hui de la bienveillance du sénat. On vous a privé de la
liberté pour avoir perdu votre flotte, on vous la rend cette liberté
pour la défense de la patrie. C'est à vous de montrer lequel de ces
deux jugements a été le plus juste. Oubliez le passé, ne voyez que
la république qui vous rend toute sa confiance; secourez ce peuple
enthousiaste de vos vertus, et employez ces talents qu'on admire à
sauver l'état et vos concitoyens[42].»

[Note 41: SABELLICUS, seconde decade, liv. 6.]

[Note 42: Ad conspectum principis et patrum adductus, non turbidà
non truci sed læta hilarique fronte senatum omnem salutavit. Eum
ad pedes constitutum Contarenus princeps ita affatus dicitur: Fuit
tempus, Victor, quo justitiæ studuimus; nunc gratiarum tempus est.
Jussimus te ob cladem ad Polam acceptam in custodiam adduci; nunc
te liberandum duximus. Tu, quæso, ne cognoscere velis utrum æquius
fuerit facere; quin oblituratâ præteritorum memoriâ rempublicam
respice illam jacentem erige ac tuere, ac demum fac ita ut tibi
publicam privatamque salutem debeant tui cives qui te, ob amplissimas
virtutes tuas, colunt et honorant.

SABELLICUS, _ibid._]

«Sérénissime prince, excellentissimes seigneurs, répondit Pisani, la
république ni ses magistrats ne peuvent avoir eu aucun tort envers
moi; ce que vous avez ordonné était une conséquence de vos sages
maximes, un effet de votre juste douleur. J'ai subi mon arrêt sans
murmure. Maintenant, rendu à la liberté, je dois toute mon existence
à la patrie. Tout souvenir de l'injure que je pourrais avoir
éprouvée est déjà loin de moi; Dieu que j'ai reçu aujourd'hui m'en
est témoin. Quel plus beau dédommagement pouvais-je attendre que
l'honneur que me fait la république en me confiant sa défense? Ma vie
lui appartient. Puisse Dieu m'accorder la capacité nécessaire pour
remplir dignement une si noble tâche[43].

[Note 43: Voyez ce discours que j'abrège dans SABELLICUS, 2e décade,
liv. 6, et dans l'_Histoire de Venise_, par Pierre JUSTINIANI, liv.
5.]

Le doge et plusieurs sénateurs l'embrassèrent les larmes aux yeux.
Cependant, par un trait de sa méfiance habituelle, ce gouvernement
toujours ombrageux, même lorsqu'il semblait si voisin de sa perte, ne
rendit qu'une demi-justice à ce grand citoyen. On lui donna seulement
le commandement des troupes campées sur la plage, et encore devait-il
le partager avec un capitaine véronais qui en était revêtu auparavant.

Mais quand les citoyens, qui déjà couraient en foule chez lui, pour
mettre à sa disposition leurs fortunes et leurs vies, eurent appris
qu'il n'était point rétabli dans sa première charge, on éclata
en murmures contre les sénateurs, on accusa leur jalousie, et un
nouveau décret, arraché à cette soupçonneuse assemblée, nomma Pisani
généralissime de mer.

[Note en marge: XII. Dispositions défensives de Pisani.]

Sans perdre un moment, il s'occupa de perfectionner et de multiplier
les moyens de résistance. La petite plage de Malamocco était alors
le poste avancé de la république. Les ennemis occupaient déjà
l'extrémité de cette île. Pisani fit couper cette plage par un fossé
large et profond. Un bon mur, qui fut construit en quelques jours,
défendit les approches du couvent de Saint-Nicolas du Lido. L'entrée
du port fut fortifiée par deux tours en charpente; une chaîne de
petits bâtiments, soutenus par trois gros vaisseaux, fut placée pour
la défense de l'estacade, et on imagina de blinder ces navires pour
diminuer l'effet de l'artillerie des ennemis.

Ce n'était pas tout de disputer la plage et le port du Lido, puisque
l'ennemi pouvait venir par les eaux intérieures. Il fallut songer à
défendre l'entrée même de Venise du côté des lagunes. Cette ville
n'était pas fortifiée et ne pouvait l'être; mais on ne pouvait y
arriver que par des canaux sinueux. Le généralissime y fit enfoncer
des pilotis; il y fit couler des coques de vaisseaux qui devinrent
des batteries avancées. Les compagnies de la bourgeoisie reçurent une
meilleure organisation.

L'arsenal était dans la plus grande activité; les Vénitiens
venaient avec ardeur se ranger sous les ordres d'un citoyen sur qui
se réunissaient toutes les espérances de la patrie. Ceux qu'on
avait désignés pour composer les équipages de la flotte, et qui
se trouvaient dénués de toute expérience de la mer, s'exerçaient
continuellement aux manoeuvres; mais la marine de Venise était
réduite pour ses évolutions au canal de la Giudeca, qui n'est qu'une
rue de la ville.

Quoique les ennemis n'eussent pas fait entrer dans leur plan
l'attaque de Venise immédiatement après la prise de Chiozza, ils
ne tardèrent pas à se présenter devant cette capitale. Huit jours
s'étaient à peine écoulés, quand le 24 août on vit paraître quatorze
galères qui vinrent de la haute mer en observer les environs. Le
1er septembre une autre escadre de vingt galères fit une descente
dans l'île de Saint-Érasme; de sorte que les deux îles, qui forment
l'entrée du port, se trouvaient occupées en partie par les Génois.
Le lendemain, ils se déployèrent devant la passe du Lido. Des volées
d'artillerie furent échangées entre les forts et les vaisseaux.
Quarante chaloupes armées s'avancèrent pour opérer un débarquement;
mais les Vénitiens avaient repris courage, leur bonne contenance ne
permit pas aux ennemis de prendre terre.

[Note en marge: XIII. Nouvelles négociations pour la paix sans
résultat.]

Cependant la seigneurie avait envoyé des ambassadeurs auprès du
prince Charles de Hongrie, qui commandait alors l'armée du roi son
oncle dans le Trévisan. Ces ambassadeurs étaient Nicolas Morosini,
Jean Gradenigo, et Zacharie Contarini; on leur avait adjoint un
religieux de l'ordre des cordeliers, nommé frère Benoît, dont
l'éloquence et le caractère paraissaient avoir acquis une certaine
autorité. Ils trouvèrent le prince hongrois entouré des commissaires
de tous les alliés, qui s'opposèrent vivement à ce qu'on accordât la
paix à Venise. On ne doutait pas que cette capitale ne fût réduite à
se rendre dans un très-court délai; elle était bloquée de tous côtés.
Dans le même moment une escadre détachée de la flotte de Doria,
faisait une tentative sur les côtes du Frioul et de l'Istrie. Enfin
les alliés protestaient qu'ils ne voulaient prendre Venise que pour
la remettre au roi de Hongrie. Ces considérations, ces promesses
déterminèrent le prince Charles à proposer des conditions telles que
les Vénitiens ne pussent les accepter.

Il fallait que Venise se soumît à payer les frais de la guerre,
évalués à cinq cent mille ducats; qu'elle livrât, pour sûreté de
cette contribution, les pierreries du trésor de S.-Marc et la
couronne du doge; qu'elle se reconnût tributaire du roi de Hongrie et
lui payât tous les ans cinquante mille ducats; le doge continuerait
d'être élu par les Vénitiens, mais devrait être confirmé par le
roi; enfin on exigeait que dans toutes les solennités l'étendard
de Hongrie fût arboré sur la place Saint-Marc avec celui de la
république.

Il y a des historiens[44] qui disent que ces articles furent
acceptés, mais qu'ensuite on revint sur cette délibération. Presque
tous conviennent qu'on offrit de payer un tribut annuel de cent
mille ducats, au roi de Hongrie, à condition qu'il se désisterait
de ses autres prétentions. Il y eut des avis pour abandonner Venise
et transporter le gouvernement à Candie[45]. On ne conçoit pas
comment cette résolution désespérée aurait pu recevoir son exécution.
On ne pouvait pas emmener la population; on n'avait pas même une
flotte capable de recevoir les principaux citoyens et de protéger
leur fuite. Tout au plus le doge et quelques magistrats pouvaient
concevoir l'espérance d'échapper aux navires ennemis qui couvraient
la mer. Cette résolution d'abandonner ses richesses, ses foyers, la
terre natale pour aller chercher la liberté dans une île lointaine,
eût été sublime si la nation entière eût pu la prendre; exécutée par
quelques chefs, ce n'eût été qu'une évasion. Abandonner ainsi la
patrie était une honte; il n'y avait qu'un parti à prendre, de périr
avec elle ou pour elle.

[Note 44: Pierre DELFINO dans sa _Chronique_.]

[Note 45: Disperata d'ogni parte la pace, dicesi che alcuni ebbero
pensiero di abbandonar la città e passar ad habitare e trasportare la
repubblica in Candia o in Negroponte.

(_Histoire de_ Paul MOROSINI, liv. 15.)

Classem quàm occultissimè compararunt, eo consilio ut si res ex
sententiâ non succederet, translatis in naves conjugibus ac liberis
cura iis quibus possent facultatibus, relictâ urbe, in Cretam
commigrarent, ibique sedes suas conderent.

(Bartholomæus _Facius de bello veneto_ CLODIANO liber.)]

Quoi qu'il en soit, cette proposition n'eut aucune suite, non plus
que les offres auxquelles on s'était résigné pour obtenir la paix.
Les alliés se montrèrent inflexibles, et le gouvernement se détermina
à s'ensevelir sous les ruines de la capitale.

[Note en marge: XIV. Patriotisme des Vénitiens; ils construisent une
flotte.]

On a remarqué que cette constance inébranlable dans l'adversité,
appartient plus particulièrement à l'aristocratie qu'à toute autre
espèce de gouvernement. Sparte et Rome en avaient donné l'exemple.
Dès que les Vénitiens surent à quelles honteuses conditions l'ennemi
accordait la paix à la république, dès qu'on vit qu'il n'était permis
de conserver l'existence qu'au prix de l'indépendance nationale,
tous les sentiments qui composent le patriotisme se réveillèrent
à-la-fois et exaltèrent les courages. L'amour du sol natal, le
souvenir d'une glorieuse prospérité, l'antique illustration du
nom vénitien, les haines nationales, l'horreur du joug étranger,
tout inspira un noble dévouement, même à ceux qui n'avaient pas,
comme les patriciens, à défendre leur liberté et leur puissance.
Tous couraient aux armes. Les citoyens qui ne dévouaient pas leur
personne, offraient sur l'autel de la patrie une partie de leur
fortune. On abandonnait ses créances, on envoyait de l'argent au
trésor de l'état, on fournissait des vaisseaux, des marchandises,
on souscrivait pour la solde des matelots. Le doge donna l'exemple;
il envoya sa vaisselle au trésor, et engagea ses revenus. Le clergé
contribua non-seulement de ses biens, mais personnellement. Tous les
religieux valides prirent les armes, excepté les frères mineurs, qui
méritèrent d'être chassés d'un état, auquel ils avaient refusé leurs
services[46].

[Note 46: Marin SANUTO _Vite de' duchi_, A. Contarini.]

Quatorze vaisseaux et l'entretien de cinq ou six mille hommes, furent
le résultat de ces généreuses souscriptions. On vit un marchand
pelletier, Barthélemy Paruta, se charger de payer mille soldats
ou matelots; l'apothicaire Marc Cicogna, fournir un navire; de
simples artisans, comme François di Mezzo, Nicolas Rinieri, Noël
Tagliapietra, Pierre Penzino, entretinrent cent, deux cents hommes;
d'autres, tels que Donat di Porto et Marc Orso, fournissaient un
navire et la solde de toute la chiourme. Je ne crains point d'être
accusé de déroger à la dignité de l'histoire en y inscrivant ces
noms. Elle est faite pour rappeler les nobles exemples, et comme elle
doit aussi dénoncer les hommes qui, dans un rang éminent, ont oublié
leurs devoirs et les calamités de la patrie, pour s'occuper lâchement
de vils intérêts, j'ajouterai qu'on vit des riches, des patriciens,
se livrer à de basses spéculations sur la misère générale. Un homme
appartenant à l'une de ces illustres familles, dont l'origine se
confondait avec celle de la république, à une famille qui avait
donné des ducs à Venise et une reine à la Hongrie, le descendant du
vainqueur de Tyr, un Morosini, profitait des dangers qui menaçaient
sa patrie pour décupler sa fortune, en achetant des maisons à vil
prix, alléguant que si l'état venait à périr, il ne voulait pas être
enveloppé dans sa ruine. C'est un devoir de consigner ici cette
bassesse; on verra par les succès de cet indigne citoyen à quel point
la fortune est injuste.

Pour donner le plus grand développement possible à un zèle, qui se
signalait déjà par de généreux efforts, le grand conseil publia un
décret, qui annonçait des récompenses à ceux qui auraient montré le
plus de dévouement. Les étrangers pourraient être admis aux droits de
citadins. Des pensions seraient distribuées aux citoyens non-nobles.
Enfin les trente citoyens qui se seraient distingués entre tous les
autres, devaient être admis au grand conseil et prendre rang, pour
eux et leur postérité, parmi les patriciens.

[Note en marge: XV. Premiers évènements qui ralentissent les progrès
des ennemis.]

Pendant qu'on travaillait avec une admirable diligence à augmenter
les moyens de résistance de la république, quatre guerriers faisaient
tête à l'ennemi avec le peu de forces qu'on avait pu rassembler.
Chaque jour qu'ils gagnaient changeait la situation des affaires
à leur avantage. On avait dépêché de tous côtés des bâtiments
légers, pour rappeler au secours de Venise Charles Zéno détaché au
commencement de la campagne précédente avec une escadre de huit
galères, et qui avait dû en rallier plusieurs autres dans les ports
du Levant; mais on n'avait, depuis quelque temps, aucune nouvelle de
sa marche; les avis qu'on lui envoyait pouvaient être interceptés. Ce
secours était incertain et pouvait être tardif. En attendant Pisani
s'occupait à presser le nouvel armement et à ralentir les progrès
des ennemis. Thadée Justiniani qui commandait les galères déjà
armées, ne pouvait sous aucun prétexte compromettre une escadre, la
seule espérance de la marine vénitienne. La flottille se hasardait
plus facilement, parce qu'elle avait une retraite assurée dans les
bas-fonds, où les galères génoises ne pouvaient la poursuivre.
Cette flottille à force de tenter des entreprises presque toujours
infructueuses put enfin saisir une occasion favorable que lui offrait
la fortune.

Barbadigo à la tête d'un détachement de cinquante barques, surprit
un soir à la marée basse, une galère et deux bâtiments ennemis
stationnés devant le fort de Montalban, que les troupes du seigneur
de Padoue occupaient. La galère, qui ne pouvait manoeuvrer, et
les deux autres navires furent pris à l'abordage. La flottille se
dirigea à force de rames vers Venise, remorquant les deux petits
bâtiments dont elle s'était emparée, et la flamme qui s'éleva de la
galère annonça de loin aux Vénitiens qu'enfin leurs armes venaient
de remporter un premier succès. Soudain toute la ville fut dans
l'ivresse de la joie, et quand on vit arriver les barques avec leurs
prises et cent cinquante prisonniers tout le peuple demandait qu'on
marchât à l'ennemi.

Pisani n'avait garde de céder à une confiance si imprudente.
Cependant la flotte se renforçait; le mois de septembre s'était
écoulé, et on avait déjà la certitude de pouvoir présenter une
flotte de trente et quelques galères vers le milieu d'octobre.
Tout le mois d'octobre se passa en opérations peu décisives, parce
que l'amiral génois avait été obligé d'envoyer vingt-quatre de ses
galères chercher des approvisionnements sur la côte orientale de
l'Adriatique. L'armée et la flotte qui occupaient Chiozza éprouvaient
toutes les privations auxquelles elles condamnaient les Vénitiens.

Le doge fit publier qu'aussitôt que les galères seraient prêtes il
s'y embarquerait avec une partie du sénat pour en prendre en personne
le commandement, résolu de venger la patrie ou de périr à la tête de
ses défenseurs.

Cet exemple donné par le prince de la république, par un vieillard
plus que septuagénaire, redoubla l'émulation. Quelques petits succès
vinrent accroître les espérances. La flottille enleva un convoi de
vivres que Padoue envoyait à Chiozza; le général Cavalli força les
Génois d'évacuer Malamocco qu'ils détruisirent en l'abandonnant. Les
galères vénitiennes s'exerçaient continuellement à des évolutions,
mais rentraient tous les soirs dans le grand canal. On n'avait encore
aucunes nouvelles de Charles Zéno.

De toutes les possessions de la république, il ne lui restait qu'un
petit fort établi au milieu des marais sur la côte de terre-ferme On
vit trois galères génoises appareiller pour aller l'attaquer. Victor
Pisani courut sur ces galères avec un détachement de la flottille,
les força de rebrousser chemin, les poursuivit jusque dans les eaux
de Chiozza. Il était même parvenu par une marche plus directe à leur
couper la retraite et à se placer entre elles et le port; mais là,
foudroyé des deux côtés par une artillerie à laquelle il ne pouvait
rien opposer, il se vit obligé de chercher son salut à travers les
bas-fonds, ce qui ne put se taire sans que quelques-unes de ses
barques fussent coulées bas par l'ennemi. Antoine Gradenigo gendre du
doge fut du nombre de ceux à qui cette expédition coûta la vie.

On touchait à la fin de l'année 1379. La flotte génoise qui tenait la
mer depuis long-temps, n'avait pu se refaire sur la plage de Chiozza,
où depuis quatre mois elle éprouvait toutes sortes de privations. Il
avait fallu faire entrer une vingtaine de vaisseaux dans le port,
soit pour les réparer, soit pour donner quelque repos aux équipages
Les vingt-quatre galères qui avaient été détachées, étaient rentrées
et déchargeaient les approvisionnements qu'elles avaient apportés.
Trois autres étaient postées pour défendre la passe. Les alliés
attendaient une flotte de Gênes, qui devait d'un jour à l'autre leur
amener des renforts.

Ce ne fut pas sans un étonnement mêlé d'inquiétude qu'ils comptèrent
jusqu'à trente-quatre galères dans les eaux de Venise; mais ils
étaient loin de croire que cette flotte fût en état de combattre,
et que les Vénitiens eussent repris assez de confiance pour devenir
agresseurs à leur tour.

[Note en marge: XVI. Sortie de la flotte vénitienne commandée par
Pisani, et montée par le doge. 1379.]

Le 21 décembre, après une messe solennelle, le doge sortit de
Saint-Marc, l'étendard de la république à la main, et monta sur la
galère ducale, suivi de la plus grande partie des sénateurs.

Pisani avait conçu le projet de forcer toute la flotte génoise à se
rendre, mais pour cela il fallait éviter de la combattre, puisqu'elle
était supérieure en nombre et incomparablement mieux armée. Il
fallait la surprendre dans le port où elle avait eu l'imprudence de
se placer; mais on ne pouvait pas fermer ce port même. La ville de
Chiozza est située sur un groupe de petites îles dans les lagunes.
Elle communique par un pont, comme nous l'avons dit plus haut, avec
l'île voisine. Ainsi elle se trouve séparée de la haute mer par
cette plage, qui au nord laisse une passe entre elle et l'île de
Palestrine, c'est ce qu'on nomme la passe de Chiozza. Au midi, une
autre communication est ouverte avec la haute mer par l'intervalle
qui sépare l'île du continent. Cette seconde passe est celle de
Brondolo. On conçoit que quand on est dans le port de Chiozza et
qu'on veut regagner la mer extérieure, il faut nécessairement sortir
par une de ces passes, ou remonter les lagunes par le canal dit de
Lombardie, et aller chercher les passes de Malamocco, du Lido ou de
Saint-Érasme.

[Note en marge: Elle ferme les passes.]

Il s'agissait donc, dans le plan de l'amiral vénitien, d'enfermer
l'ennemi dans les lagunes, en lui opposant à chacune de ces trois
issues de Chiozza, de Brondolo et du canal de Lombardie, non pas
précisément une résistance armée, car on était moins fort que lui,
mais un obstacle inerte et pourtant insurmontable. Il fallait porter,
conduire et établir ces obstacles dans chacun de ces passages,
empêcher les Génois de les rompre, enfin il fallait placer la flotte
vénitienne en dehors des issues, afin qu'elle ne restât pas elle-même
enfermée dans les lagunes, exposée à soutenir un combat inégal, et
pour qu'elle pût au contraire écarter la nouvelle escadre peut-être
déjà partie de Gênes, qui venait renforcer les alliés.

Cette opération, très-compliquée, était en même temps une conception
hardie. Nous allons voir quelles difficultés présenta son exécution.

Les trente-quatre galères vénitiennes, accompagnées de soixante
barques armées, et de plusieurs centaines de bateaux, sortirent du
port dans la nuit du 21 au 22 décembre, et se dirigèrent en silence
vers Chiozza à travers les lagunes. Pisani et Justiniani, qui
avaient pris le commandement de l'avant-garde, faisaient remorquer
deux gros navires destinés à être coulés dans les passes pour les
fermer. Ils évitèrent de s'approcher du port, où était la flotte
ennemie, et arrivèrent avant qu'il fût tout-à-fait jour dans la
passe dite de Chiozza, qui est entre l'île de Palestrine et l'île de
Brondolo. Un des côtés de cette passe leur appartenait depuis que
les Génois avaient évacué Malamocco. Pisani fit sur-le-champ avancer
sa flottille, qui jeta sur la rive opposée quatre ou cinq mille
hommes, avec ordre de s'emparer de la pointe de l'île de Brondolo,
afin que la flotte pût avec moins de difficulté travailler à fermer
la passe; mais l'île de Brondolo était couverte de troupes qui
tombèrent sur les Vénitiens, et les obligèrent de se rembarquer en
désordre et avec une perte considérable. Pisani n'en fit pas moins
arriver une de ses grandes coques pour l'établir au milieu du canal.
La présence des troupes ennemies, répandues sur le rivage, rendait
cette opération très-périlleuse. Sept galères génoises, qui avaient
eu le temps d'appareiller, accoururent avant qu'elle fût terminée,
attaquèrent la coque toutes ensemble, et y mirent le feu. Ce grand
bâtiment s'enfonça dans la passe même. Les galères génoises furent
écartées par le reste de la flotte vénitienne, et sur-le-champ une
multitude de petits bateaux, chargés de pierres, vinrent remplir
cette coque, et en faire une digue qui obstruait le canal. Comme une
partie de la flotte des Génois se trouvait désarmée dans ce moment,
ils ne pouvaient opposer aux Vénitiens des forces suffisantes pour
les contraindre de s'éloigner. Le lendemain Pisani acheva de faire
fermer la première issue, en y coulant quelques autres bâtiments, et
en les joignant l'un à l'autre par une forte estacade que protégeait
une batterie placée sur la pointe méridionale de l'île de Palestrine.

Cette opération terminée, il restait à en faire autant dans la passe
de Brondolo; mais on ne pouvait plus y arriver à l'improviste, et
l'ennemi occupait les deux côtés du canal. Ce bras de mer n'a pas
plus de quatre cents pas de largeur; il y a peu d'eau au milieu. Les
passes praticables pour les vaisseaux longent le rivage; il fallait
donc venir sous le feu de l'ennemi pour amener les embarcations qui
devaient fermer le passage.

Pisani confia cette mission à Frédéric Cornaro, qu'il détacha avec
quatre galères. Quatorze galères génoises vinrent s'opposer à cette
opération: Pisani s'avança avec dix des siennes pour soutenir ses
gens. Le combat s'engagea dans ce champ de bataille si resserré; il
fut terrible; mais enfin, malgré le choc des vaisseaux ennemis, et le
feu de toutes les batteries de la côte, la passe fut fermée, comme
celle de Chiozza l'avait été le jour précédent.

[Note en marge: Les Génois se trouvent enfermés dans Chiozza.]

Ce n'était pas tout; il restait à perfectionner ces estacades faites
à la hâte, à les mettre en état de résister aux tempêtes, et à les
protéger contre tous les efforts d'un ennemi, qui était perdu s'il
ne parvenait à les rompre. L'amiral, laissant la flottille dans
les lagunes, remonta avec ses galères le canal de Lombardie, qu'il
encombra de gros vaisseaux coulés à fond, sortit des lagunes par la
passe du Lido, fit le tour des îles, et vint se placer en dehors des
passes du côté de la haute mer.

Dès-lors l'armée génoise n'avait plus aucune issue. Il fallait
nécessairement renverser ces barrières pour n'être pas réduit à se
rendre. Les Vénitiens se tenaient extérieurement devant les deux
passes, pour interdire à leurs rivaux tout espoir de les franchir.
Cette position était périlleuse; un coup de vent pouvait écarter la
flotte vénitienne, rendre tous ses travaux inutiles, et débloquer
Doria.

C'était sur-tout dans le canal de Brondolo qu'il était difficile
de tenir, sous le feu continuel des batteries élevées des deux
côtés. Seize galères furent commandées pour garder cette estacade,
devant laquelle elles se relevaient tour-à-tour, n'étant jamais
que deux à-la-fois dans le canal Les ennemis ne cessèrent de faire
des tentatives contre ces obstacles Un service si rude commença à
rebuter les équipages de Pisani. Le doge, pour leur inspirer de la
résolution, jura de ne rentrer dans Venise qu'après la prise de la
flotte ennemie. Cependant la constance vénitienne était épuisée; les
marins déclarèrent que s'obstiner à vouloir tenir dans les passes des
galères qui couraient à tout instant le risque d'être coulées bas, et
qui perdaient à chaque faction une grande partie de leur équipage,
c'était exiger plus qu'on ne peut attendre des forces humaines.
L'amiral eut beau les exhorter, les encourager par son exemple,
leur faire sentir l'importance de ce poste, le prix d'une si belle
occasion, il n'y eut plus moyen de les retenir; seulement il obtint
encore un délai, et leur promit solennellement de lever la station
le premier janvier, c'est-à-dire dans quarante-huit heures, si ce
jour-là on ne voyait pas arriver la flotte de Zéno.

Cette flotte n'était pas attendue avec moins d'impatience par les
généraux que par les soldats. L'armée allait céder au découragement.
Tout ce qu'on avait fait était en pure perte. L'ennemi, déjà
supérieur en forces et bientôt plus nombreux encore, reprenait tous
ses avantages; il était débloqué; il était sûr de battre la flotte,
si elle acceptait le combat, ou, si elle l'évitait, de prendre Venise
presque sans résistance, et, pour comble de malheur, il ne restait
plus d'asyle à la flotte vénitienne; dans les autres ports elle ne
trouvait que des ennemis, dans le sien que la famine.

On était dans ces transes mortelles, tout le monde attendait avec
anxiété ce terme, que Pisani avait fixé au hasard. Les uns y voyaient
la cessation d'un péril au-dessus de leur courage, les autres la
ruine d'un grand projet, et la perte inévitable de la patrie. Tous
les yeux étaient sans cesse fixés sur la mer, lorsque le premier
janvier on aperçut dans le lointain dix-huit voiles. Ce pouvait
être l'escadre génoise qui devait venir au secours de Doria; vingt
bâtiments légers avaient été envoyés pour la reconnaître. Ils
revinrent sur leurs pas, toutes voiles déployées, et leurs signaux
annoncèrent que l'escadre qu'on apercevait au large était celle de
Charles Zéno.

[Note en marge: XVII. Arrivée de Charles Zéno avec son escadre.]

L'arrivée de Zéno ranimait toutes les espérances. Non-seulement son
escadre rendait aux Vénitiens une supériorité numérique, mais ses
équipages, composés de marins expérimentés, étaient capables de
surmonter des difficultés devant lesquelles échouaient les matelots
novices de Pisani. Zéno, en arrivant, vint à bord de la galère
ducale, rendre compte aux chefs de la république de tout ce qui lui
était arrivé depuis son départ de Venise.

[Note en marge: Campagne qu'il venait de faire. 1379.]

Avec son escadre de huit galères, il avait d'abord établi sa
croisière sur les côtes de Sicile, où il avait pris et brûlé un
grand nombre de vaisseaux du commerce génois. Pendant l'hiver il
s'était présenté devant Naples, pour y entamer une négociation avec
la reine Jeanne, espérant l'amener à changer de parti, et à entrer
dans l'alliance des Vénitiens. Cette négociation lui avait procuré
l'avantage de passer une partie de la mauvaise saison dans le port;
mais la nouvelle de la bataille de Pola était venue renverser toutes
les espérances qu'il avait conçues de réconcilier la reine avec la
république, et il s'était déterminé à porter la guerre sur la côte
de Gênes, pour y retenir les forces disponibles que les Génois
pourraient avoir.

Il avait ravagé pendant tout l'été les côtes de la Ligurie, attaquant
tous les points faiblement fortifiés, poursuivant les escadres
génoises, désolant le commerce; son nom était devenu la terreur de
cette mer.

Ses instructions lui recommandant de protéger les flottes marchandes
que les Vénitiens avaient dans les ports de Syrie, il s'était porté
vers l'Archipel, ralliant à sa flotte quelques galères qui se
trouvaient dans ces parages, et avait aidé l'empereur Calojean à
soumettre son fils; de là il était allé prendre à Béryte un convoi
destiné pour Venise. C'était pendant sa marche qu'il avait reçu
l'avis du danger que courait cette capitale.

L'escadre et le convoi faisaient force de voiles pour y arriver. À
la hauteur de Rhodes, on avait aperçu un gros navire génois chargé
de monde. Quatre galères l'avaient attaqué sur-le-champ. La partie
n'était pas égale; mais ce vaisseau, d'un échantillon beaucoup
plus fort que les galères vénitiennes[47], faisant une vigoureuse
résistance, il avait fallu le prendre à l'abordage. Zéno dans ce
combat avait reçu deux blessures graves, l'une dans l'oeil, l'autre
qui lui avait percé le pied. Arrivé dans l'Adriatique, battu par une
tempête qui avait englouti une de ses galères, il avait jeté son
convoi dans le port de Parenzo, et était accouru au secours de sa
patrie.

[Note 47: Sopra vi erano 300 combattitori, et era di trè coperte
tutta incorata di fuori via, e pareva a vedere un castello.... essa
Bichignana (c'était le nom de ce vaisseau) fù il maggiore e il pià
bel naviglio che fosse mai veduto in quelli mari.

(_Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINZAAO.)]

[Note en marge: XVIII. Il est chargé de défendre la passe de
Brondolo. 1380.]

Quoique non encore remis de ses blessures, Zéno voulut, le jour même
de son arrivée, prendre part à de nouveaux dangers, et son courage
fut honoré du poste le plus périlleux. On lui donna ordre de prendre
position avec son escadre dans cette passe de Brondolo, où depuis
huit jours les autres galères avaient tant souffert. Le lendemain
une violente tempête vint assaillir la flotte. Les galères rompirent
leurs ancres, et furent dispersées. Les Génois, voyant la station
abandonnée, accoururent sur le rivage pour attaquer les ouvrages
des Vénitiens. Zéno ne put faire avancer que trois galères, dont
le feu terrible força les ennemis de s'éloigner. Le jour suivant,
malgré le vent qui soufflait avec encore plus de furie, il s'obstina
à tenir ferme devant les batteries des Génois. Le combat dura toute
la journée. Une galère vénitienne fut tellement maltraitée qu'elle
se vit réduite à se rendre. Celle que Zéno montait fut entraînée par
les courants, et jetée par la tempête contre le rivage, au pied
d'une tour occupée par l'ennemi. Il était nuit; cette galère échouée
était foudroyée de tous côtés. Les plus braves ne voyaient plus aucun
espoir de salut. L'amiral imposa silence à ceux qui osaient parler
de se rendre. Il détermina un matelot bon nageur à se lancer à la
mer, pour aller porter une corde à quelques barques vénitiennes qui
n'étaient pas loin. Dès que le câble fut tendu, on jeta à la mer
toute l'artillerie de la galère, elle se remit à flot, fut remorquée,
et, couverte des feux de l'ennemi sans y répondre, elle commença à
s'éloigner lentement de ce rivage, où, un moment auparavant elle
devait trouver sa perte.

[Note en marge: Il est blessé.]

Au même instant, Zéno reçut un coup de flèche, qui lui traversa la
gorge. Il brisa le trait, sans prendre le temps de faire tirer le fer
de la plaie, et parcourant avec vivacité le pont de son bâtiment, il
continuait de donner des ordres. Dans l'obscurité, il tomba à fond
de cale par une écoutille; on le crut perdu. Un matelot, qui vint
à son secours, lui arracha le fer de sa blessure; le sang sortit à
gros bouillons; l'amiral, pour n'être pas suffoqué, se retourna sur
le ventre, et c'est dans cette position qu'il arriva à l'endroit où
sa flotte était stationnée. Les chirurgiens jugèrent la blessure
mortelle. Ils croyaient indispensable de mettre le malade à terre;
mais il déclara qu'il ne quitterait point son bord, et que, si la
mort était inévitable, c'était sur sa galère qu'il voulait l'attendre.

Heureusement la nature démentit les prédictions funestes de l'art,
et, après un assez court intervalle, ce héros fut rendu à sa patrie.

[Note en marge: XIX. Les Vénitiens attaquent Chiozza par terre.]

[Note en marge: Pierre Doria est tué.]

Le 6 janvier Pisani remporta un avantage considérable sur les troupes
qui gardaient l'île de Brondolo. Quelques jours après il établit sur
le rivage de fortes batteries armées de ces énormes canons appelés
alors bombardes, qui prouvent l'enfance de l'art bien plus que sa
puissance. Dans toutes les inventions nouvelles, on cherche d'abord
à augmenter les effets en outrant les moyens. La perfection, c'est
d'obtenir des résultats certains et bien calculés avec le moins de
moyens possible. Les bombardes de Pisani lançaient, dit-on, des
boulets de marbre du poids de cent quarante[48] et de deux cents
livres. On ne savait pas encore que la quantité de poudre nécessaire
pour chasser de tels boulets ne peut s'enflammer à-la-fois, et que
par conséquent il n'y avait qu'une faible partie de la charge qui
agît sur le projectile, ce qui devait en diminuer considérablement
l'effet, en même temps que la dépense en était prodigieusement
augmentée. Aussi ces canons ne tiraient-ils qu'une fois par jour, et
encore le tir en était-il toujours fort incertain. Cependant un de
ces coups lancés presque au hasard tua le général de l'armée ennemie.
Le 22 janvier, pendant qu'il visitait les travaux de Brondolo, Pierre
Doria fut écrasé par un mur que vint renverser un énorme boulet[49];
heureux, peut-être, d'échapper par cette mort aux reproches qu'il
aurait pu essuyer pour s'être laissé bloquer dans Chiozza. Napoléon
Grimaldi prit après lui le commandement. Se voyant tous les jours
resserré de plus en plus par les Vénitiens, il conçut une grande
entreprise; ce fut de couper l'île par un canal et de frayer ainsi à
ses vaisseaux un passage dans la haute mer.

[Note 48: Due grosse bombarde, l'una detta la Trivisana che gettava
pietre di peso di libre 195, l'altra detta la Vittoria che ne gettava
di peso di libre 140.

(_Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.)]

[Note 49: _Histoire de Venise_ de Nicolas DOGLIONI, liv. 5.]

Le seigneur de Padoue eut l'adresse de jeter dans la place un renfort
de huit cents lances et de quinze cents fantassins. La plage de l'île
de Brondolo allait devenir le théâtre de nouveaux combats. Ce fut
encore à Zéno que la république confia le commandement de ses troupes
de terre.

[Note en marge: Zéno chargé du commandement des troupes de terre.]

Malheureusement elles étaient composées d'aventuriers de diverses
nations, tous également insubordonnés et avides. Malgré l'exemple de
leur général, qui, dans la détresse publique, n'avait voulu accepter
que les périls, ce ramas d'étrangers exigea à grands cris une
gratification pour le paiement de laquelle le trésor ne put fournir
que cinq cents ducats. Zéno, de ses propres deniers, doubla la somme
et apaisa le tumulte pour un moment.

La petite armée des Vénitiens rassemblée à Palestrine ne s'élevait
qu'à huit mille hommes. Celle des Génois était réduite à treize
mille, dont une partie occupait la ville même de Chiozza, et le reste
l'île de Brondolo, unie par un pont avec la place.

Pour empêcher les ennemis de s'ouvrir un passage au travers de la
plage de Brondolo, il fallait les chasser de cette île et les obliger
à se renfermer dans Chiozza.

[Note en marge: XX. Sortie des Génois; ils perdent trois mille
hommes.]

Le 18 février, Zéno passa le canal qui sépare Palestrine de Brondolo.
Les Génois qui étaient dans cette dernière île tenaient ferme dans
leurs retranchements. Le général vénitien, feignant d'être rebuté
d'une attaque infructueuse, se retira avec quelque précipitation.
Alors les ennemis débouchèrent pour le poursuivre; il les fit charger
par le peu de cavalerie qu'il avait et qui lui donnait un grand
avantage, et lorsqu'il vit que la garnison de la place faisait une
sortie pour venir à leur secours, il fondit avec sa réserve sur cette
colonne qui venait à lui, et dont une partie était encore sur le
pont, la culbuta, en fit un grand carnage, et la força de rebrousser
chemin. Son espoir était de la poursuivre assez vivement pour passer
le pont avec elle et entrer pêle-mêle dans la place. Mais sur ce
pont, obstrué par ceux qui venaient de Chiozza et par ceux qui
fuyaient de l'île, le désordre fut tel que les madriers fléchirent
sous le poids des hommes entassés; une arche se rompit, beaucoup de
Génois furent noyés; ceux qui restèrent dans l'île se trouvaient
sans communication avec la place. Dans cette situation désespérée,
ils se jetèrent dans des barques pour gagner Chiozza, et il y en eut
qui se sauvèrent jusqu'au-delà des lagunes. Dix galères génoises,
qui se trouvaient stationnées près du rivage de Brondolo, sous la
protection, des retranchements que les Vénitiens venaient d'emporter,
furent attaquées. Le feu en atteignit quelques-unes. Les Génois
eux-mêmes, ne pouvant les sauver, tentèrent de les brûler. Pisani,
dès qu'il aperçut cet incendie, accourut avec sa flottille, et tout
ce qui échappa aux flammes tomba en son pouvoir.

Cette journée venait de coûter trois mille hommes aux Génois, outre
six cents prisonniers. L'alarme se répandit dans Chiozza; beaucoup de
leurs gens se saisirent de diverses embarcations pour déserter, et se
jetèrent sur la côte de Padoue; il y en eut même à qui la frayeur fit
hasarder de traverser les lagunes à la nage. C'était pendant une nuit
d'hiver, on les trouva morts le lendemain. Cette victoire si décisive
rendait les Vénitiens maîtres de l'île de Brondolo et réduisait leurs
ennemis à l'occupation de la ville de Chiozza, où ils pouvaient
encore se défendre, mais d'où il leur était désormais impossible de
s'échapper, à moins qu'ils ne fussent délivrés par un secours venant
du dehors.

On peut juger si ce secours était impatiemment attendu. Le
gouvernement de Gênes, depuis plus d'un mois, était averti de la
position difficile où se trouvait son armée. Il avait fait partir
le 18 janvier une flotte de vingt galères, sous le commandement de
Matteo Maruffo, pour venir débloquer Chiozza, et Gaspard Spinola
était arrivé par terre à Padoue, pour faire entrer un convoi dans la
place, dont il devait prendre le commandement.

[Note en marge: XXI. Discorde dans l'armée vénitienne.]

Pendant que les Vénitiens transportés de leur victoire la célébraient
par des réjouissances, les soldats de Zéno, toujours d'autant plus
exigeants qu'ils se voyaient plus nécessaires, lui signifièrent
qu'ils voulaient une paie double de celle qui avait été convenue avec
eux, et que, si on ne les satisfaisait sur-le-champ, ils étaient
décidés à se retirer du service de la république. Le trésor de
Saint-Marc était loin d'y pouvoir subvenir. Le général, quoiqu'on
l'eût autorisé à promettre ce qui était si impérieusement exigé, ne
voulut être prodigue que de sa fortune, et ce fut de ses propres
deniers qu'il acheta la soumission des principaux chefs, en obtenant
qu'ils imposeraient silence aux prétentions exorbitantes des autres.

Cette difficulté ne fut pas la seule qu'il eut à surmonter. Après
avoir apaisé ces murmures, il fallut essuyer ceux de tous les
patriciens que l'exemple du doge avait obligés de monter sur
la flotte, mais qui, peu accoutumés à la guerre et à la mer,
commençaient à trouver longue une campagne qui durait depuis deux
mois. Ils se voyaient retenus sur les galères par le serment qu'avait
fait Contarini de ne rentrer dans Venise qu'après la conquête de
Chiozza. Aussi trouvaient-ils que les opérations militaires étaient
conduites avec trop de circonspection. Leur improbation se manifesta
sur-tout lorsque Pisani et Zéno s'arrêtèrent au projet de bloquer
la place. Elle pouvait être secourue, disaient les mécontents; ne
pas l'attaquer vivement, c'était tenter l'inconstance de la fortune,
c'était imiter la faute de Doria, à laquelle Venise devait son salut.
On eût dit, à entendre ces sénateurs, que les deux généraux n'étaient
pas assez prodigues de leur vie. Ceux-ci persistèrent dans leur
avis et le firent prévaloir. Ce ne fut pas la moindre preuve qu'ils
donnèrent de leur courage, de prendre sur eux le blâme d'un évènement
dont l'issue pouvait tromper leurs espérances.

Déjà quelques symptômes de division s'étaient manifestés même dans
l'armée navale. Thadeo Justiniani se croyait en droit d'être jaloux
de Pisani, et, pour faire cesser les funestes effets de la discorde,
on l'avait détaché avec douze vaisseaux. Sa mission était d'aller
convoyer des bâtiments chargés de grains qui étaient attendus de
l'Istrie et de la Pouille.

[Note en marge: XXII. Pertes des Vénitiens sur mer.]

Le blocus étant déterminé, on s'appliqua à le resserrer. La flotte
des assiégés se trouvait considérablement réduite. Cinq de leurs
galères, surprises par la flottille de Barbadigo, se rendirent sans
combat. Mais le plus grand inconvénient de la situation des Génois,
était le manque de vivres. Résolus à prolonger leur défense, ils
forcèrent tous les habitants de Chiozza à sortir de leur ville. Les
assiégeants ne pouvaient pousser l'inhumanité jusqu'à refouler leurs
compatriotes dans une ville affamée. Ils les envoyèrent à Venise, où
le pain se vendait encore le quadruple de son prix ordinaire[50].
Le pays de Ferrare fournissait cependant quelques secours à cette
capitale; mais les convois qui venaient par les lagunes, étaient
obligés de passer si près de Chiozza, que les assiégés en enlevèrent
un.

[Note 50: Chinazzo dit que le froment valait 9 livres le staro, le
vin 10 liv. la quarte, la viande fraîche 5 sols la livre, la viande
salée et le fromage 8 sols la livre, le bois 11 livre, la voie (le
carro). Il paraît que ces prix étaient très-élevés, car le même
auteur dit plus bas; «Era venuta grandissima carestia di tutte le
cose sicchè la gente di bassa condizione conveniva abbandonar la
città, non si potendo aver framento nè vino per danari.» Il ajoute
qu'à la fin de janvier 1380, le staro de froment se vendait 15
livres.]

Ce succès des Génois fut suivi d'un autre beaucoup plus considérable.
Gaspard Spinola avait été envoyé de Gênes à Padoue pour tâcher de
ravitailler Chiozza. Il parvint à se jeter dans la place pendant
la nuit du 14 au 15 avril, et y fit entrer un convoi considérable
qui, pendant deux ou trois mois encore, ne faisait plus dépendre la
défense que du courage des défenseurs, et ce courage allait être
dirigé par leur nouveau commandant, l'un des plus habiles officiers
de son siècle.

Sur ces entrefaites, on vit arriver à Venise une partie des bâtiments
chargés de blé qu'on attendait des ports de l'Istrie; mais ces
bâtiments ne voyageaient point en convoi, ils entrèrent l'un après
l'autre, et on fut surpris de ne pas voir paraître en même temps
l'escadre qui avait été envoyée pour les escorter. Ils rapportèrent
que Thadeo Justiniani leur avait ordonné de prendre les devants,
qu'il n'était plus sur les côtes d'Istrie, qu'il avait fait voile
pour la Pouille avec ses douze galères, se proposant de ramener
un autre convoi; que, sur la fin du mois précédent, une partie de
cette escadre détachée par Justiniani, sous les ordres de Henri
Dandolo, avait surpris la ville de Grado, occupée par les troupes du
patriarche d'Aquilée. On savait que ce convoi s'était mis en route;
cependant il n'arrivait pas; enfin on vit paraître quelques bâtiments
qui annoncèrent que la flotte dont ils faisaient partie avait été
dispersée par une tempête.

Six galères s'étaient jetées dans le port de Ficulano; Justiniani,
avec l'autre partie de son escadre, avait gagné Manfredonia. Là, il
avait été aperçu par l'armée génoise, forte de vingt galères, qui
entrait en ce moment dans le golfe pour venir au secours de Chiozza.

L'amiral vénitien ne pouvant tenter un combat si inégal, avait coulé
bas ses galères, avait fait décharger les bâtiments de transport, et
mis ses équipages à terre dans des retranchements faits à la hâte.
Mais l'ennemi les avait emportés; Justiniani était prisonnier, et les
Vénitiens échappés de ce combat avaient à traverser toute l'Italie,
par terre, pour regagner leur pays. À Ficulano deux galères avaient
été prises, les quatre autres devaient leur salut à la fuite.

[Note en marge: XXIII. Arrivée d'une nouvelle flotte génoise pour
débloquer Chiozza. 1380.]

Cet évènement ne permit plus de douter que la flotte de Matteo
Maruffo ne fut prête à paraître. En effet, au commencement de mai, on
découvrit l'armée génoise, qui s'était renforcée de quelques galères
sorties de Zara. Elle se présenta successivement devant toutes les
passes sans en trouver aucune qui fût accessible. Maruffo chercha,
par toutes sortes de provocations, à attirer les Vénitiens au combat;
mais ceux-ci, déterminés à ne point faire dépendre le succès de la
guerre du hasard d'une bataille, restèrent insensibles à toutes les
insultes, et fermes dans le poste d'où ils resserraient les assiégés
et bravaient l'amiral génois.

Pisani, cependant, crut devoir s'éloigner du rivage, le 26 mai,
avec vingt-cinq galères; il paraît qu'il ne voulait qu'écarter
l'ennemi sans le combattre, car on n'en vint point aux mains, et la
flotte, quelques jours après, reprit sa première station.

On se battait tous les jours autour de Chiozza avec des succès
divers; mais les magasins de la place étaient près d'être épuisés.
François Carrare avait préparé un convoi de quatre-vingts barques qui
devaient la ravitailler pour long-temps. Elles furent interceptées
par la flottille vénitienne. Réduits pour le choix de leurs aliments,
aux dernières extrémités, les assiégés, du haut de leurs tours,
voyaient, à l'embouchure de la Brenta, les convois destinés à leur
porter l'abondance, et en pleine mer la flotte venue pour les
délivrer; mais ni la flotte de Maruffo, ni les barques du seigneur
de Padoue ne pouvaient arriver jusqu'à eux. Cependant à l'aide des
signaux ils communiquaient avec l'amiral; et, comme leur industrie
était égale à leur courage, ils conçurent le projet de se délivrer en
allant gagner leur flotte. Pour cela il fallait rompre l'estacade qui
fermait la passe de Brondolo; mais les pieux enfoncés dans les eaux
dont la ville était entourée, ne permettaient plus d'en faire sortir
les galères. Les Génois démolirent des maisons de Chiozza, et, avec
les bois de charpente qu'ils en retirèrent, ils construisirent des
barques, qui, après avoir franchi l'enceinte de pilotis, devaient
tenter de forcer la passe, en l'attaquant du côté des lagunes, tandis
que Maruffo, avec ses galères, s'avancerait de la haute mer pour les
seconder et les recevoir.

[Note en marge: XXIV. Les assiégés entament une capitulation; elle
est refusée.]

Cependant ce qu'ils espéraient de leurs efforts, ils essayèrent de
l'obtenir par la négociation. Spinola proposa au doge de lui remettre
Chiozza, à condition que l'armée et la flotte génoise pourraient
en sortir librement. Cette proposition, à dire vrai, n'était guère
acceptable. Il ne s'agissait plus de savoir si Chiozza resterait aux
Génois, mais s'ils pourraient s'en échapper. L'offre fut rejetée; les
Vénitiens exigèrent que les assiégés se rendissent, et il ne resta
plus à ceux-ci d'autre parti que de se faire jour au travers des
troupes assiégeantes.

[Note en marge: Leurs nouveaux efforts.]

Ils avaient pratiqué assez facilement des intelligences dans cette
armée, composée d'étrangers, qui les bloquait sous les ordres
de Zéno. Elle renouvelait la réclamation de la double paie; le
général faisait tout son possible pour engager les soldats à s'en
désister. Le 15 juin, il était au milieu de son camp en tumulte,
exhortant les uns, réprimandant les autres, promettant, menaçant,
essayant tour-à-tour la force et la persuasion, lorsqu'il vit avec
une extrême surprise une centaine de barques sortir de Chiozza,
voguer vers la passe de Brondolo et tenter de franchir l'enceinte
des pilotis. Aussitôt il montra à ses soldats séditieux l'ennemi qui
leur échappait, emportant ces richesses sur le pillage desquelles ils
avaient compté. Il leur ordonna de se former, d'attaquer, et lui-même
s'avançant dans les bas-fonds, où il avait de l'eau jusqu'aux
épaules, les entraîna par son exemple.

Les lagunes offrirent alors le singulier spectacle d'une troupe se
hasardant sur des barques construites avec des débris de maisons,
et qu'on était obligé de soulever pour les faire passer par-dessus
une enceinte de pieux, les Génois, tantôt dans l'eau, tantôt dans
leurs bateaux, et l'infanterie de Zéno s'avançant dans ces marais
pour les charger. Maruffo se présenta dans le même moment pour rompre
l'estacade; mais Pisani accourut avec sa flottille, mit quelques
galères en travers de la passe, pour en défendre l'accès, foudroya
ces barques fragiles qui voulaient s'échapper, en prit une vingtaine,
en coula plusieurs à fond et força les assiégés à rentrer dans la
place.

Le mauvais succès de cette tentative ne laissait plus aux Génois
aucune espérance. Privés d'eau potable, après avoir mangé tout
ce qu'il y avait d'animaux dans la ville, ils étaient réduits à
faire bouillir, dans une eau saumâtre, de vieux cuirs, leur seule
et dernière nourriture. Spinola, dont les talents et le courage ne
pouvaient plus rien, se retira et gagna la terre-ferme, laissant à
son lieutenant l'autorisation de capituler.

[Note en marge: Ils offrent de se rendre.]

Des députés arrivèrent sur la capitane du doge, stationnée à
demi-portée de canon de la place; là, ils représentèrent que s'ils
avaient combattu souvent les Vénitiens, ce n'avait pas été sans
observer les lois de la guerre et de l'humanité; qu'ils avaient voulu
leur arracher l'empire, mais non la vie; que depuis dix mois ils
avaient, en gens de coeur, fait les derniers efforts pour la défense
de Chiozza, comptant mériter par ce dévouement la reconnaissance
de leurs concitoyens et l'estime de leurs ennemis; que, réduits
par la famine à mettre un terme à cette résistance, ils espéraient
trouver dans les Vénitiens cette générosité naturelle à une nation
belliqueuse, et cette modération à laquelle on est disposé quand
on a éprouvé aussi l'inconstance de la fortune. Ils ne tenaient,
point à leurs richesses, à leurs vaisseaux, ils les abandonnaient
aux vainqueurs; mais ils avaient mérité de n'être point dépouillés
de leurs armes, et ils ne demandaient que la vie et la liberté.
La réponse fut qu'ils eussent à se rendre à discrétion, et qu'on
délibérerait après de leur vie ou de leur mort[51].

[Note 51: Nullum mite responsum est redditum, nisi ut certo scirent
se paulo post in vincula ituros, tum patres de eorum vità et morte
maturiùs consulturos. SABELLICUS, 2e décade, livre 6.]

[Note en marge: XXV. Révolte dans le camp de Zéno.]

Cette négociation amena de nouveaux incidents; le bruit se répandit,
parmi les troupes mercenaires, que les Vénitiens allaient recevoir
l'ennemi à capitulation, que la ville ne serait plus abandonnée au
pillage. Il n'en fallut pas davantage pour rallumer le feu de la
révolte. Zéno et plusieurs sénateurs firent d'inutiles efforts pour
apaiser la sédition. Ils promirent une augmentation de solde, ce fut
en vain. Un capitaine, nommé Robert de Recanati, s'emporta jusqu'à
outrager le général par les discours les plus injurieux. Les soldats
prirent les armes et couraient déjà vers la place, dans le dessein de
se réunir aux Génois. Zéno, l'épée à la main, se précipita au-devant
d'eux; son énergie, ses exhortations en arrêtèrent le plus grand
nombre; mais quelques-uns se jetèrent dans Chiozza. Il fallut que la
seigneurie promît formellement à ces séditieux un mois de double
paie et trois jours de pillage, dans une ville appartenant à la
république[52].

[Note 52: _Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.]

Ce n'était pas tout encore; il y avait un complot tramé contre la
vie de Zéno. La nuit suivante le général, averti de cette odieuse
conspiration, assembla les capitaines, leur révéla le secret qu'il
venait d'apprendre; il s'agissait bien moins de sa vie que de leur
honneur. Plusieurs de ces capitaines pouvaient être des brigands,
mais tous les hommes ont naturellement horreur d'un assassinat.
Ils jurèrent qu'ils n'avaient aucune connaissance du complot, et
demandèrent à grands cris qu'on en nommât et qu'on en punît l'auteur.
Alors Zéno fit amener Robert de Recanati, l'accusa, le convainquit
de sa perfidie, le fit charger de fers et l'envoya sur la capitane,
où il fut pendu le lendemain. Cette arrestation de Robert occasionna
une nouvelle sédition. Les soldats entourèrent la tente du général,
redemandant le capitaine. Zéno, qui se présenta fièrement à eux, en
fut assailli et ne dut la vie qu'à son casque, qui para un coup de
sabre dont il fut frappé. Les officiers accourus à son secours le
dégagèrent, fondirent sur ces furieux, et quelques compagnies mieux
disciplinées en firent justice. Telle était la déplorable condition
d'un général obligé de commander des mercenaires, environné de plus
de dangers dans son camp qu'au milieu des batailles, et réduit à tout
instant à voir, par la défection de ses troupes, s'échapper la proie
qu'il serrait depuis six mois.

[Note en marge: Les Génois se rendent. 1380.]

Cependant le 24 juin les assiégés arborèrent le signal de détresse.
Ils se rendirent à discrétion, ouvrirent leurs portes, et Zéno entra
dans la place, qui fut livrée au pillage. Dix-neuf galères et quatre
mille cent soixante-dix prisonniers génois, sans compter quelques
étrangers, furent les fruits de cette conquête. Tels étaient les
tristes restes de la formidable armée qui avait fait trembler Venise.

[Note en marge: XXVI. Apparition de la flotte génoise.]

[Note en marge: Mort de Victor Pisani.]

Mais celle de Maruffo s'était considérablement accrue depuis qu'il
était entré dans l'Adriatique. Sa flotte, qui s'élevait à trente-neuf
galères, prit, dans l'intervalle du 26 juin au 1er août, Trieste,
dont elle rasa le château, Arbo, Pola, Capo-d'Istria; elle parut même
devant Venise, le 8 juillet. On y était encore dans les transports
de joie que la conquête de Chiozza devait exciter. On célébrait la
magnanimité du vieux prince de la république, qui avait supporté avec
une constance inébranlable les périls et les fatigues d'une campagne
de sept mois. On se croyait à l'abri de toute atteinte. Le 27,
Pisani reçut ordre de sortir avec quarante-sept galères, pour donner
la chasse à l'armée génoise; mais le 13 août, ce grand homme, plus
recommandable encore pour sa conduite civique que par ses exploits
militaires, mourut sur sa capitane, après une courte maladie.
La galère qui avait apporté son corps à Venise en repartit le 2
septembre, emmenant Zéno, son digne successeur dans le commandement.

[Note en marge: Zéno prend le commandement.]

Dès qu'il fut arrivé sur la flotte, il la conduisit devant Zara. Il
vit l'armée de Maruffo dans le port, sans pouvoir, malgré toutes
sortes de provocations, le déterminer à sortir pour accepter le
combat. La place nouvellement fortifiée, et dont la garnison se
trouvait renforcée de tous les équipages d'une armée navale si
considérable, était en état de soutenir un long siége.

[Note en marge: Son entreprise infructueuse sur Zara.]

Zéno établit sa croisière à la vue des ennemis; malheureusement la
flotte, sortie du port précipitamment, ne pouvait être suffisamment
approvisionnée. Quand on aurait eu tout le temps nécessaire pour
embarquer les vivres, ce n'était pas dans Venise, épuisée par une
disette de dix mois, qu'on en aurait pu trouver. Cette année avait
été stérile pour toute l'Italie. La flotte vénitienne, croisant
devant une côte ennemie, renouvelait ses provisions au moyen de
quelques vaisseaux de transport qui allaient et venaient du royaume
de Naples à l'entrée de la rade de Zara. Mais cette année, signalée
par tant de calamités, le fut encore par des tempêtes; plusieurs
de ces convois furent dispersés, quelques-uns engloutis, presque
tous retardés. Les équipages avaient à souffrir les plus grandes
privations; ils se virent réduits, pendant quinze jours, à un peu de
viande salée, sans pain. Les orages rendaient la station doublement
pénible; les plaintes des matelots devinrent si vives, qu'il ne fut
plus possible de douter d'une prochaine insurrection.

[Note en marge: XXVII. Détresse de la flotte vénitienne; elle reçoit
l'ordre d'aller assiéger Marano.]

[Note en marge: Impossibilité d'y réussir.]

Zéno, après avoir pris l'avis de ses principaux officiers, écrivit
pour demander la permission de ramener la flotte à Venise. Pour
toute réponse il reçut l'ordre d'aller faire le siége de Marano.
C'était une place située dans les marais que forment les bouches
du Tagliamento. Éloignée de la mer d'à-peu-près deux lieues, elle
n'y communiquait que par un canal que le reflux laissait à sec.
On voulait s'en emparer parce que c'était une position offensive
contre les états du patriarche d'Aquilée. Zéno n'hésita point à s'y
présenter, mais il reconnut l'impossibilité de l'entreprise; et
cette impossibilité était si évidente, que toute l'armée éclata en
murmures contre un ordre qui supposait une connaissance si imparfaite
des localités. Tout d'une voix on demanda à faire voile vers Venise
sans en attendre l'autorisation. L'amiral, qui n'aurait pas cédé à la
demande des équipages, se détermina d'après sa propre conviction, et
aima mieux encourir l'indignation du sénat que mériter le reproche
d'avoir laissé périr l'armée qui lui avait été confiée.

[Note en marge: Zéno ramène la flotte devant Venise: on ne veut pas
l'y recevoir. Vive altercation à ce sujet.]

Le gouvernement vénitien n'avait point accoutumé ses généraux à tant
de témérité. Aussitôt que la flotte fut aperçue, deux sénateurs s'y
rendirent pour défendre à Zéno d'entrer dans le port, sous peine de
la vie.

«Ma vie est à la république, qui ordonnera de moi ce qu'elle voudra,
répondit-il; je me dévouerai s'il le faut, j'encourrai sa disgrâce
pour lui sauver son armée. Mais quoi donc? déjà aurait-on oublié nos
derniers malheurs! À quoi furent-ils dus? au désastre de Pola. Et
cette défaite? au peu de cas que l'on fit des conseils du malheureux
Pisani. Une campagne d'hiver lui coûta les trois-quarts de ses
équipages. Nous sommes au mois de décembre; nous tenons la mer
depuis long-temps; les tempêtes ont fatigué la flotte; les équipages
sont épuisés par les privations; ils ont été jusqu'à quinze jours
de suite sans pain. Je sais qu'il est rare à Venise, mais n'est-il
pas naturel que l'armée soit admise au partage de ce qu'on peut en
avoir? Est-il juste, pour se débarrasser d'elle, de lui prescrire une
entreprise mal combinée? Je suis convaincu que cette expédition vous
coûtera votre flotte, et je demande avec instances qu'elle soit reçue
dans le port.»

Trois jours se passèrent en délibérations et en messages. Le sénat,
très-irrité contre l'amiral, le menaçait de toute sa sévérité; mais
les murmures des matelots firent comprendre aux sénateurs, qui
vinrent à diverses reprises sur la flotte, qu'il n'y avait pas sûreté
à insister sur son éloignement. Le peuple se déclara pour les marins,
et l'armée fut enfin autorisée à relâcher dans Venise.

Zéno et ses capitaines furent introduits dans le sénat pour y
rendre compte de leur conduite, l'amiral s'exprima avec sagesse,
avec modération même; mais un de ses officiers ne pouvant, comme
lui, écouter en silence la dure réprimande qui leur était adressée,
s'emporta contre le despotisme d'un gouvernement qui outrageait ses
plus illustres défenseurs et qui s'obstinait à compromettre le salut
de la patrie, pour ne pas révoquer des ordres donnés inconsidérément.
Ce manque de respect excita toute l'indignation de l'assemblée. On
fit sortir Zéno et tous les capitaines, et on se mit à délibérer sur
leur punition. Presque toutes les voix se réunirent pour les faire
d'abord jeter en prison; mais le peuple et les marins en tumulte
entouraient le palais, annonçant par des cris la résolution de
défendre un général qui leur était cher.

Zéno rentra dans la salle du sénat sans y être mandé; cette témérité
était un nouveau crime; on le traita de rebelle. «Vous aviez, dit-il,
une armée long-temps victorieuse, aujourd'hui épuisée de fatigues et
de privations, et voilà que vous vous passionnez contre elle. Vous
l'accusez à grands cris parce qu'elle a manifesté le sentiment de ses
besoins, de ses droits peut-être. Qu'elle périsse, dites-vous, pourvu
que l'autorité reste entière. En effet cette autorité sera tout
autrement imposante aux yeux des sujets et de l'étranger, lorsque
vous serez dénués de force. Ah! si quelque orgueil peut lui être
permis, l'armée ose croire que son intérêt ne peut être séparé de
celui de la patrie. Pour prix de tout le sang qu'elle a versé, elle
ne vous demande que l'oubli de passions fatales; elle vous conjure de
ne pas compromettre l'existence de l'état tout entier. S'il y a ici
quelqu'un qui soit couvert de plus de cicatrices, qu'il se lève et se
dise meilleur citoyen.»

En disant ces mots il sortit, malgré toutes les voix qui lui
ordonnaient de rester, descendit sur la place, traversa les flots
du peuple qui le saluait de ses acclamations, entra dans l'église
Saint-Marc, y fit sa prière, et se retira dans sa maison.

[Note en marge: Ordre de reprendre le siége de Marano.]

La faveur du peuple s'était déclarée trop hautement pour qu'il fût
possible, ni de punir Zéno, ni de faire partir la flotte; le sénat
délibéra pendant plusieurs jours. Enfin, pour concilier le maintien
de ses ordres avec les circonstances, il fut arrêté qu'on reprendrait
le projet d'attaque sur Marano; mais qu'au lieu d'y employer la
flotte, on armerait des barques plus propres à faire les approches
de cette place, et que Zéno donnerait une preuve de sa soumission en
partant sur-le-champ pour diriger cette entreprise.

Il fit sur ce projet les représentations que pouvait lui suggérer
son expérience; puis il partit avec cent cinquante barques, donna un
assaut à Marano, fut grièvement blessé, continua ses attaques, se vit
repoussé avec perte, ne regagna ses bateaux qu'avec beaucoup de peine
et de dangers, et fut rappelé à Venise, pour être envoyé ensuite à la
tête d'une flotte dans les mers de la Grèce, où il ne se passa rien
d'important.

[Note en marge: XXVIII. Négociations de paix.]

Les Génois avaient été réduits à rendre Chiozza; mais ils avaient
encore une flotte considérable dans l'Adriatique. Sur la terre-ferme
les affaires des alliés auraient dû être beaucoup plus avancées,
puisque, depuis un an, la guerre dans les lagunes avait réclamé tous
les efforts des Vénitiens; cependant Trévise, leur place principale,
était serrée de près et en proie à la disette.

[Note en marge: Les Vénitiens renoncent à la marche Trévisane.]

On avait pendant l'hiver entamé des négociations, sans qu'il y eût
apparence qu'elles amenassent un accommodement. Les Vénitiens se
montrèrent résignés à des sacrifices; leurs concessions n'eurent
d'autre effet que de porter plus haut les prétentions de leurs
ennemis. La seigneurie se crut obligée de rappeler ses ministres et
de se préparer à une nouvelle campagne. Déterminée à réunir tous ses
moyens pour renforcer sa puissance navale, persuadée qu'il lui était
impossible de conserver la marche Trévisane, elle prit la résolution
de l'abandonner après 43 ans de possession; mais ce qu'elle
redoutait le plus c'était de la céder à son voisin le plus odieux,
au seigneur de Padoue. Dans la crainte d'agrandir François Carrare,
elle offrit cette province à un prince bien plus puissant, au duc
d'Autriche. C'était un inconvénient sans doute d'appeler dans son
voisinage un souverain déjà redoutable; mais les autres états de ce
souverain étaient éloignés; il devait lui être difficile de s'établir
solidement en Italie; enfin, il importait de l'empêcher d'entrer dans
cette ligue formidable contre laquelle la république avait à lutter
depuis trois ans.

[Note en marge: Traité de paix. 1381.]

Le traité de cession de la marche Trévisane à Léopold, duc
d'Autriche, fut signé le 2 mai 1381. Immédiatement après, une armée
de six mille Autrichiens entra dans cette province, et donna un
juste sujet d'inquiétude et de dépit au seigneur de Padoue. Il se
voyait obligé de céder des places dont il s'était emparé. Les fausses
promesses, la corruption, toutes les ruses de la faiblesse furent
mises en usage par lui, pour empêcher le duc d'Autriche de s'établir
dans cette province; et en effet Carrare réussit dans son dessein.

Une révolution, qui, peu de temps auparavant, venait de précipiter
du trône Jeanne de Naples, attirait dans ce moment toute l'attention
du roi de Hongrie, parce que cette couronne vacante ven

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