Gutenberg · eo1.org

← catalogue

L'ancien Figaro

by Anonymous · French · Gutenberg #46285 · 497,553 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of L'ancien Figaro
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: L'ancien Figaro

Author: Anonymous

Annotator: Emile Gaboriau


        
Release date: July 14, 2014 [eBook #46285]
                Most recently updated: November 28, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/46285

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
        Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
        produced from scanned images of public domain material
        from the Google Print project.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ANCIEN FIGARO ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
produced from scanned images of public domain material
from the Google Print project.)









                               L'ANCIEN

                                FIGARO

                           ÉTUDES SATIRIQUES

          BIGARRURES, COUPS DE LANCETTE, NOUVELLES A LA MAIN

                 EXTRAITS DU FIGARO DE LA RESTAURATION

                  AVEC UNE PRÉFACE ET UN COMMENTAIRE

                                  PAR

                            ÉMILE GABORIAU

                        [Illustration: colofon]

                                 PARIS

                          E. DENTU, ÉDITEUR,

              LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
                 PALAIS-ROYAL, 13, GALERIE D'ORLÉANS.

                                 1861




                            L'ANCIEN FIGARO

             Imprimé par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.




DEUX MOTS


«Pardon, Messieurs, de prendre la parole, mais il s'agit d'une
très-courte explication et d'un fait personnel; d'ailleurs, je ne veux
dire que _deux mots_.»

Ainsi ne manquait de débuter l'honorable M. S..... de M...., toutes les
fois qu'il réussissait à prendre d'assaut la tribune de la Chambre des
députés. Sans doute il croyait rassurer ses collègues, qu'effrayait
beaucoup son éloquence parlementaire.

Que le lecteur me permette d'excuser ma préface par cette humble
formule.

Ce volume de l'ancien _Figaro_ n'est et ne veut être qu'une curiosité
littéraire, un recueil de documents pour servir à l'histoire de la
Restauration, presqu'un travail archéologique.

En effet, bien que trente ans à peine se soient écoulés depuis, telles
sont les préoccupations du jour et les anxiétés de l'avenir, qu'on n'a
pas le temps de regarder en arrière et qu'on a presque oublié des
événements qui se passaient hier.

On parle souvent encore du _Figaro_ de la Restauration, mais le nom est
tout ce qu'on en connaît; qui donc se souvient encore de sa polémique
ardente, de son esprit, de ses audaces?

Personne, en vérité; et les collections en sont devenues si rares que
celle même de la Bibliothèque impériale est incomplète.

Et pourtant, ce petit journal a un avantage immense, que n'ont pas
toujours ses confrères d'un grand format.

Il donne la note de l'esprit du temps, et il la donne juste.

Or, cette note vraie, on la chercherait vainement ailleurs, on ne la
trouverait pas, sauf peut-être dans tel chapitre d'un livre de Stendhal,
_le Rouge et le Noir_.

C'est dans ces pages étincelantes de verve, pétillantes de raillerie, de
l'ancien _Figaro_, que plus tard puisera l'histoire, dans quelque
cinquante ans; elles seront rares et précieuses, parce qu'elles sont
comme les mémoires au jour le jour de l'opinion, en un temps où
l'opinion était souveraine. Une méchanceté spirituelle, un _coup de
lancette_, une _bigarrure_, en disent plus, souvent, que quatre longues
colonnes, bien compactes et bien serrées.

Avec de semblables documents, on n'écrit pas l'histoire, mais on la
comprend, et surtout on reconstruit une société.

Jusqu'ici, cependant, tous les historiens sérieux de la Restauration
semblent avoir, à dessein, négligé ce petit journal. Peut-être le
trouvaient-ils trop au-dessous de leur gravité, peut-être pensaient-ils,
bien à tort, que les faits qu'il éclaire sont encore trop près de nous
pour avoir besoin de lumière. Le plus explicite de tous en fait à peine
mention dans deux circonstances: lors de la condamnation de son
directeur, et à propos des fameuses ordonnances, parce que la
protestation des journalistes portait les noms de Victor Bohain et de M.
Nestor Roqueplan, alors à la tête du _Figaro_.

J'ai voulu réparer cet oubli, et essayer de donner une idée de ce
qu'était le petit journal sous la Restauration. Il joua alors un grand
rôle. Il était chargé de la partie de flageolet dans cette immense
symphonie du journalisme, et il s'en acquittait merveilleusement.
J'avais à choisir entre le _Corsaire_, le _Miroir_, la _Pandore_ et bien
d'autres, je me suis décidé pour le _Figaro_, le plus connu et de
beaucoup le mieux fait.

Puisant, sans parti pris, presque au hasard, dans les quatre années de
1826 à 1830, j'ai recueilli un volume, la fleur du panier, à ce que je
crois.

Autant que possible j'ai écarté les articles trop violents, les
allusions blessantes, les à-propos dont le sel semblerait perdu, enfin
les personnalités de nature à choquer encore aujourd'hui certaines
susceptibilités.

Quant à la ligne politique suivie par le _Figaro_, je ne m'en suis
aucunement préoccupé. L'intérêt, à mon sens, n'était pas là.

Je me réservais, d'ailleurs, de déclarer qu'en tout ceci je prétends
n'engager en aucune façon ma responsabilité non plus que mes opinions.

       *       *       *       *       *

Chatelain, l'ancien rédacteur en chef du _Courrier français_, un des
journalistes les plus distingués de la Restauration et des premières
années de la monarchie de Juillet, avouait à son lit de mort qu'il avait
passé vingt ans de sa vie politique à refaire tous les jours le même
article; un grand nombre de ses confrères n'ont pu s'empêcher de
confesser la même vérité.

Le lecteur reconnaîtra, en lisant ces pages empruntées à quatre années
du _Figaro_, que le petit journal ne fait pas tous les matins le même
article.




LE PETIT JOURNAL


Les régimes peuvent changer en France, les gouvernements absolus
remplacer les gouvernements parlementaires, les jours de liberté et de
licence succéder fatalement aux années d'esclavage et d'oppression, il
est un maître qu'aucun bouleversement ne saurait renverser, qui plante
son drapeau sur toutes les ruines, dont la souveraine puissance n'a
jamais été même contestée: ce maître, c'est l'esprit.

Pour nous, voilà le despote véritable, un despote adoré. Il s'impose et
nous ne sentons pas son joug, c'est en riant que nous nous inclinons
devant lui. Il tyrannise l'opinion, mais il séduit, mais il entraîne.
Nous sommes sans courage devant lui, nous ne savons rien lui refuser,
encore moins lui garder rancune. Quoi qu'il dise, qu'il inspire, qu'il
fasse, il trouvera grâce. Nous lui accordons trop, hélas! ou plutôt,
nous lui donnons tout.

Par bonheur, cet esprit français, héritage sacré de nos pères, s'est de
tout temps rangé sous les bannières des vaincus. Il poursuit un but
jusqu'au jour de la victoire. Le lendemain il déserte avec armes et
bagages et gagne au pied avec les fuyards. Il n'a jamais couché sur le
champ de bataille. Toujours il est allé s'asseoir à l'extrême gauche,
c'est lui qui crie aux bataillons trop lents à se mouvoir: En avant! en
avant! Il ne se donne à aucun parti, il est de l'opposition.

Les moeurs et la littérature subissent sa loi, et c'est justice; tous
les ridicules sont de son ressort, et il juge sans appel. On a vingt ans
pour maudire ce juge, mais presque toujours la postérité a confirmé les
arrêts de son tribunal.

Mais c'est en politique qu'il faut voir son influence: lui, si léger, si
subtil, si insaisissable, il finit toujours par faire pencher la balance
de son côté. En vain le barbare mettra son épée dans l'autre plateau, le
fer ne l'emportera que pour un instant. Il n'y a pas de _væ victis_ qui
tienne, les battus prendront leur revanche.

Ses interventions sont à ce point décisives, que la chronique de
l'esprit français serait un magnifique traité d'histoire et de
politique, dont l'exactitude et la véracité seraient les premiers mais
non les seuls mérites. Ce serait l'épopée des opprimés, tandis que tous
les livres qu'on nous fait étudier sur les bancs et que nous lisons au
sortir du collége, ne sont que le pompeux panégyrique des oppresseurs.

Après le triomphe, les vainqueurs, les forts, confisquent la vérité et
ne dédaignent pas de dicter l'histoire. Qui donc démêlerait le faux, si
la satire, arme du faible, n'apparaissait à son tour et ne restituait à
qui de droit ou la honte ou la gloire? Il faut rendre à César ce qui est
à César.

Peut-être une telle histoire tentera-t-elle le courage de quelque
érudit: il peut se mettre à l'oeuvre, les matériaux ne lui manqueront
pas. Du jour où les Gaulois forment un peuple, l'esprit apparaît. Du
premier oppresseur date la première épigramme.

Et à travers toutes les transformations, les révolutions, les luttes,
cette veine de gaîté gauloise, railleuse, satirique, se maintient et se
perpétue, précieusement léguée par les générations, comme un héritage de
famille, aux autres générations.

Pauvre Jacques Bonhomme, longtemps ton esprit fut ta seule arme, ton
unique consolation! Taillable et corvéable à merci, tu geignais, tu
payais, mais tu chantais. Lié, garrotté, abattu, tu répétais encore
entre tes dents le refrain gouailleur. Ton seigneur t'avait pris ta
dernière vache, il te fallait encore saluer ton seigneur et ne rien
dire, ou gare à la peau!

Au moins la satire te vengeait, non amère, haineuse enfiellée, mais
narquoise, spirituelle, pétillante de bon sens, cachant sa fine malice
sous un faux air de naïve bonhomie.

«Ils chantent, ils payeront,» disait le rusé Mazarin. Celui-là aimait
mieux une grêle d'épigrammes que des pierres dans ses vitres. Plus d'un
bon mot cependant fit pâlir de colère le cauteleux Italien. Ah! s'il
avait tenu l'auteur!

Sous sa main, comme sous un pressoir, Jacques Bonhomme suait son dernier
écu, mais il disait pis que pendre du successeur de Richelieu. Les
mazarinades couraient les rues et les ruelles, grivoises et
court-vêtues. Peuple et seigneurs faisaient cause commune contre
l'ennemi.

    «Notre ennemi, c'est notre maître.»

Celui-là fut dur au pauvre monde et aussi au riche. Il y paraît aux
recueils de chansons du temps.

Mais il nous faut remonter bien des siècles avant Mazarin.

Au fond de la société de notre pays, à peine formée, aigrissait et
travaillait déjà un vieux ferment d'incrédulité, levain d'opposition
dont l'action, à peine sensible, n'en produisait pas moins une secousse,
sinon deux, par siècle.

Nous avons, nous avons toujours eu le sentiment impérieux de l'égalité.
Qu'on le froisse: endormi, il s'éveille. De ce moment l'esprit s'en
mêle, il lutte, et il triomphe. Avant d'attaquer en face le pouvoir
abhorré, on le fronde pour l'amoindrir. Il épouvante, on le ridiculise.
Les plus poltrons s'habituent à lui, comme les oiseaux à ces
épouvantails que le jardinier place dans les vergers, et au premier
signal ils marchent comme les autres. L'esprit commence l'oeuvre, le
nombre la mène à bonne fin.

Ainsi, bons mots, chansons, satires, fabliaux, sont l'expression de la
pensée libre, la forme n'y fait rien. L'esprit est l'auxiliaire des
rancunes, presque toujours il est du côté du droit. C'est lui qui le
premier a compté les masses et inspiré à Robert Wace le chant terrible
des _Paysans_, près duquel _la Marseillaise_ n'est qu'une pastorale.

Il y avait bien longtemps pourtant que ces paysans, tout à coup
exaspérés, subissaient le joug; on devait les y croire accoutumés, on
devait supposer leurs genoux corniflés à force de ramper, lorsque la
satire s'en mêla, répandue par la campagne, dans les bois et sous le
chaume, par quelques trouvères intrépides. D'un bond tout ce peuple
écrasé fut debout. Robert s'était mis à leur tête; il chantait:

    Aidons-nous et nous défendons,
    Et tous ensemble nous tenons;
    Et s'ils veulent nous guerroyer
    Nous avons, contre un chevalier,
    Trente ou quarante paysans,
    Robustes et bien combattants.

Entre les armures de fer les paysans révoltés furent broyés, mais
quelques-uns en réchappèrent, et Wace, pour les réconforter, leur
disait: «Croissez et multipliez; un jour, vos enfants, plus nombreux que
vous, vous vengeront.»

Mais déjà, à l'ombre du pouvoir royal, grandissent les communes, un
pouvoir nouveau, faible, encore timide. Le Tiers-État qui doit régénérer
la patrie se forme. Il va s'enhardir. Il cherche des alliés, il se
tasse, il se masse, il se serre pour mieux résister, comme un bataillon
de buffles sauvages qui de tous côtés, à l'heure du danger, présente les
cornes à l'ennemi.

Bientôt, à son tour, le Tiers-État va se compter. Il ne se défendra
plus, il attaquera. Il veut empiéter lui aussi. Aux mains de Jacques
Bonhomme, il prend l'arme terrible, la satire. Et comme ils la manient,
ces bourgeois naissants, à peine sûrs de leurs droits! Alors, tour à
tour, ils raillent toutes choses, et de cette arme terrible, l'ironie,
formidable baliste, ils battent en brèche avec une incroyable audace la
papauté, l'épiscopat, la chevalerie, le trône, la religion même, tout ce
qu'ils craignent, en un mot, tout ce qui leur fait ombre.

Ils luttent à leurs risques et périls. Mais avec le danger leur esprit
semble croître, et leur hardiesse. Nos fiers libres penseurs
d'aujourd'hui ne sont jamais allés aussi loin. Et pourtant une douce
prison comme Sainte-Pélagie n'ouvrait pas ses aimables cachots; il y
allait du bûcher.

Alors paraissent, enfantés par vingt auteurs divers, ces poëmes moraux,
ces ballades, ces épopées satiriques, ces romans étranges, compositions
frondeuses, hardies, où se retrouve, condensé, l'esprit d'opposition de
toute une époque.

Voici le _Roman de la Rose_, et le cycle entier du _Renart_, qui ne
comprend pas moins de cent vingt mille vers, rimés par une armée
d'auteurs. Voici les _Droits nouveaux_, contrat social du siècle; la
ballade des _Trois Moines rouges_ et _les Dicts du Villain_ et _les
Avisements au Roi_. Il faudrait un volume pour détailler seulement les
titres de toutes les oeuvres parvenues jusqu'à nous.

C'est le grand choeur satirique du moyen âge, qui s'avance à la
conquête de ses droits.

Et ne craignez pas que la veine de la raillerie s'épuise, il en restera
encore assez pour flétrir les débauches des derniers Valois, pour dire
les ignominies de la cour des _Hermaphrodites_, pour écrire la _Satire
Ménippée_.

L'imprimerie, cependant, était venue se mettre au service de l'esprit,
auxiliaire redoutable! La force brutale avait la poudre, l'esprit eut le
livre, plus fort que le canon. On encloue l'artillerie, la pensée est
impérissable. Guttemberg donna le vol à l'idée captive: elle allait
planer un instant sur le monde, puis le conquérir, sans que rien pût
l'arrêter jamais, ni la hache ni le bûcher, ni la Bastille du despote,
ni les cachots de l'Inquisition. Que d'entraves à sa marche, pourtant!
Que d'insensés essayèrent de la combattre, plus insensés que Xerxès
faisant fouetter la mer. Pour l'idée on dressa le pilori, mais le
tréteau infâme de la place publique fut comme son Sinaï d'où elle
rayonna sur le monde.

Alors l'esprit français ne pouvait suffire à nombrer ses soldats. Toute
une armée combattait sous ses drapeaux, guidée, commandée par des hommes
de génie, par Montaigne, par Rabelais, par d'autres encore dont
pourrait, au besoin, se réclamer le petit journal.

Nous sommes loin, ce semble, de ce petit journal, nous y touchons
cependant. Il fallait indiquer son passé, ses origines, pour faire
comprendre son succès dès son apparition, pour expliquer ses triomphes
et ses revers.

Il parut, et il fut acclamé.

C'est qu'il était et qu'il est encore le véritable représentant de notre
genre d'esprit; genre difficile, qui ne se comprend plus à un quart de
lieue des frontières de France, qu'on ne saisit pas toujours dans les
provinces un peu éloignées de la capitale.

Le petit journal est l'expression dernière de la satire; elle avait
revêtu toutes les formes, gros livre, feuille volante tour à tour,
aucune ne lui avait donné cette force, cette activité d'impulsion, cette
liberté d'action, cette publicité.

Et il est resté ce qu'il fut le premier jour, un pamphlet périodique,
une épigramme quotidienne. Vous pouvez l'ouvrir, il vous donnera le
dernier bon mot de la veille, la première méchanceté du lendemain.

Cependant le journal ne vint que bien longtemps après la découverte de
l'imprimerie; depuis 200 ans, on fondait des caractères mobiles
lorsqu'on eut la première idée d'un recueil périodique.

A Théophraste Renaudot revient l'honneur d'avoir réalisé en France cette
idée appliquée déjà en Angleterre et à Venise.

C'était un médecin, ce Renaudot; homme d'intelligence et d'initiative,
il avait réussi à se mettre fort bien en cour.

Même il avait des malades, et ce qui faisait endiabler les Purgon de son
temps, c'est qu'il les traitait par les distractions et le rire, et
qu'il les guérissait, paraît-il.

Avec privilége royal, il avait fondé un _bureau de rencontre_, sorte
d'office de publicité, comptoir des vingt-cinq mille adresses du temps,
où chaque jour se pressait une foule de gens en quête de renseignements.
Nombre d'oisifs s'y donnaient rendez-vous; les nouvellistes en titre,
coureurs de cancans, ne tardèrent pas à y venir aussi. On y causait.
Tous les bruits de la ville et de la cour y avaient leur écho.

Renaudot eut l'idée d'utiliser tous ces gens. Il n'avait qu'à écouter
pour être l'homme le mieux informé de Paris; il écouta. Puis, il nota
tout ce qu'il avait entendu, le rédigea, le fit recopier, et c'est ainsi
qu'il distribuait à ses malades des _nouvelles à la main_ qui chaque
jour les renseignaient au plus juste.

Les _Nouvelles_ bientôt firent fureur. C'était à qui serait malade pour
obtenir la faveur d'un exemplaire. Renaudot ne savait ou donner de la
lancette; quant à ses copistes, ils ne pouvaient suffire.

Il demanda l'autorisation d'imprimer ses nouvelles, l'obtint, et le 30
mai 1631, le premier de nos journaux paraissait sous le titre de
_Gazette_, nom emprunté à l'italien, de _gazza_, pie, oiseau bavard.

Le succès de Renaudot fut immense; il eut bientôt une nuée d'ennemis
acharnés; mais il avait bec et ongles, et une plume, et une presse, et
la protection du roi. Il se moquait des envieux.

Son exemple cependant ne fut pas suivi. Louis XIII se doutait-il du
tintouin que donnerait la presse à ses successeurs? Il n'y eut pas de
prime d'encouragement pour les journalistes, et dix-neuf ans le médecin
régna seul.

En 1650 seulement se fonda un autre journal, en vers celui-ci, la
_Gazette burlesque_ de Loret, le plus insipide de tous ceux qui jamais
ont tenu une plume, courtisan achevé, d'ailleurs, et chroniqueur utile
aujourd'hui.

En 1672 seulement parut le _Mercure galant_, fondé sur un plan excellent
par Doneau de Vizé, et qui, jusqu'à la Restauration, resta le premier de
tous les recueils périodiques.

Mais là n'était pas le petit journal.

Il existait, mais mystérieusement. Il paraissait manuscrit, ou «imprimé
à la campagne.» Le petit journal était alors la «nouvelle à la main» qui
se colportait jusque sous le manteau de marbre des cheminées de
Versailles. Plus d'un bon mot, plus d'une verte épigramme fit froncer le
royal sourcil du monarque-soleil, du divin Deodatus.

Le règne de Louis XIV fut un bon temps pour l'esprit, bien qu'il
combattît à la sourdine. Les ridicules foisonnaient; la cour amusait la
ville. Pour railler, il ne fallait que regarder autour de soi. La cour,
la finance, la magistrature, l'armée, la bourgeoisie, le clergé posaient
alors en plein soleil pour tout le monde, et aussi pour Molière qui les
a fait poser pour la postérité.

Mais l'esprit ne tarda pas à viser plus haut: l'audacieux s'attaqua au
roi. Oui, à l'auguste personne du roi, et aussi à la personne sacrée de
ses maîtresses. Jupiter indigné agita sa perruque, l'Olympe trembla.

Il faut le dire, Louis XIV détestait l'esprit. Ce prince, le plus
magnifique virtuose qu'ait produit le despotisme, ne croyait pas
l'esprit assez courtisan, il lui trouvait une odeur de fagot. Il
entreprit deux ou trois croisades contre lui, et même fit un édit qui le
défendait sur ses terres, c'est-à-dire en France. Le refrain de l'édit
était: Bastille! Bussy en sut quelque chose.

Il daigna cependant protéger quelques hommes de génie, sous la condition
qu'ils chanteraient ses louanges et lui feraient de la réclame pour la
postérité. Ils acceptèrent la mission.

Malheureusement ces grands hommes n'étaient pas toujours bien inspirés,
témoin Boileau et son passage du Rhin. Le doux Racine eût fait mieux,
mais il se cachait pour faire ses épigrammes; une pourtant lui valut du
bâton; les grands seigneurs payaient ainsi. Peu importe, le bois vert
est aujourd'hui brûlé, les railleries seront éternelles. Quant à
Molière, dans ses pièces _ad majorem Jovis gloriam_, et je parle des
meilleures, de celles après lesquelles il a dû se frotter les mains,
plus je les relis, plus il me semble à chaque instant découvrir sous le
velours de la louange l'épingle de l'ironie. Ne serait-ce pas un
admirable persiflage, une pilule merveilleusement dorée? Le grand génie
ne mit pas le roi sur son théâtre, peut-être se réservait-il de la jouer
en son particulier.

Déjà les philosophes donnaient la main à l'esprit français, ils
remuaient les pavés du raisonnement et préparaient les grosses pierres
que devait débiter l'ironie pour les lancer, en grêle de petits
cailloux, dans les jardins royaux, Louis XIV détestait aussi les
philosophes.

A bien prendre, il n'aimait que les savants en _us_, pédants hirsutus
roulés dans le grec comme les goujons dans la farine.

Hélas! le roi-soleil ne se doutait guère qu'à ses côtés, dans son propre
palais, des gens à lui rédigeaient le petit journal de son règne pour
nous le léguer. Et que sont les Mémoires, sinon un petit journal?

Sous la Régence, l'esprit s'installa au Palais-Royal. Ce fut un
débordement de satires, un feu roulant d'épigrammes. Par malheur, à la
fin, la gaîté grivoise tourne à l'obscène, le gros sel n'est plus que du
sel de cuisine. En butte à tous les traits, le régent riait. Il
s'efforçait d'être à l'unisson.

Ce fut bien autre chose vraiment sous Louis XV. Avec Philippe, la
liberté était trop grande, il fallait un peu de gêne. On l'eut, grâce au
Bien-Aimé.

Fut-il jamais roi plus chansonné, plus raillé, plus criblé! Le petit
journal s'en donnait à coeur joie; traqué en France, il s'imprimait en
Hollande, en Angleterre. Comment entrait-il? on ne sait, mais il
entrait. Dans les cas pressants, quand l'ironie, comme un dîner, eût
perdu à trop attendre, on imprimait dans les caves.

M. de Sartines usait une armée d'agents à courir après d'invisibles
pamphlets. Lui-même trouvait des complaintes jusque dans ses poches.
Pour un recueil clandestin qu'il étranglait, dix renaissaient.

Puis les philosophes avaient sérieusement engagé la partie. Il eût fallu
prendre des bourreaux à la journée et couper les bois du clergé pour
brûler les libelles qui chaque jour prenaient leur vol, Dieu sait d'où.
Le trône chancelait, les coups redoublaient, plus pressés, plus
violents.

Et la rage de philosopher, qui tournait toutes les têtes! Les grands
seigneurs ne se disputaient-ils pas l'auteur du _Contrat social_?

Voltaire, le génie fatal, Voltaire menait le branle. Partout où il
trouvait un joint, il lançait un livre, une satire, un conte, un mot,
qui éclataient comme un obus et faisaient brèche. D'une plume
infatigable, il démolissait, démolissait, démolissait, aujourd'hui
philosophe, demain petit journaliste, spirituel toujours, excepté dans
ses tragédies, où pourtant encore il poursuivait son idée. Ah! qu'il
savait bien son pays et son siècle, lui qui de l'ironie fit le levier
dont il renversa une société croulante.

Louis XV avait compris le danger; mais comment l'éviter?

--Bast! dit-il, tout cela durera probablement autant que moi.

Parfois cependant, il n'était pas sans crainte; reconnaissant cette
influence énorme de l'esprit, il avait fini par le prendre en horreur,
lui qui tout le premier riait jadis des épigrammes qui l'égratignaient.

Sous Louis XVI, la mousquetade continue, dominée toutefois par les
roulements de l'orage, qui se rapproche. Les événements se précipitent,
les masses, depuis longtemps agitées, préparées, se dressent menaçantes.
Le droit, cette fois, est du côté de la force.

Ah! si Louis XVI avait eu quatre hommes encore comme Rivarol, il
retardait la catastrophe. Or, qu'était Rivarol, sinon le petit journal
vivant.

Mais la cour avait Champfort contre elle, et aussi Beaumarchais. Quelle
faute! Il fallait se l'attacher à tout prix, celui-là! lui lier pieds et
poings avec des cordons bleus, l'étouffer d'honneurs. Il se serait
laissé faire. A ce filet perfide de la cour on eût pu prendre aussi
Voltaire et même Rousseau. On ne le voulut pas, et pour un mot,
peut-être:--Trajan est-il content?

Beaumarchais pris, Figaro ne naissait pas, et Figaro, c'est l'esprit
français révolutionnaire, le triomphe de la raison et du bon sens.

Lié à la cour, l'auteur de _la Folle Journée_, journée des dupes pour la
monarchie, jetait à pleines mains le ridicule sur les penseurs et sur
les philosophes. Il donnait le beau rôle à Basile, et Figaro, tombé dans
le sac de Scapin, était rossé par Basile. Il trouvait sa galère au port.
Les idées nouvelles se brisaient contre la réaction, ou plutôt contre
l'immobilité, car alors l'action n'existait pas.

Et le barbier était rossé; bravo, Basile!

Beaumarchais aurait-il réussi? On peut se le demander. Il ne dirigeait
pas le mouvement par droit de conquête, mais bien par droit d'héritage.

Il était le fils aîné de Voltaire.

Le vieux décrépit de Ferney, le jour où, ruine peu vénérable, il mourait
et s'enterrait sous des ruines, l'ami de Frédéric de Prusse léguait à
Beaumarchais sa pioche de démolisseur, c'est-à-dire sa plume. Le
légataire fut digne du testateur, il dépassa son attente.

Et croule donc, vieille société, sous les boulets du ridicule, battue en
brèche par les canons de l'esprit!

Il faut viser haut, pour atteindre plus bas, on tire au ciel. C'est à
Dieu qu'on s'attaque, les rois suivront Dieu en exil. Et, par ma foi!
Dieu fut forcé d'émigrer, et aussi ses ministres, et aussi les rois, et
aussi les nobles. Et l'esprit français dansa la carmagnole sur
l'emplacement de la Bastille.

Nous sommes en pleine révolution, mais la Terreur n'a pas fait taire
l'esprit. Il naît de la révolte, et Dieu sait si on se révoltait alors!
Ceux même qui avaient poussé à la roue essayèrent d'enrayer alors, trop
tard.--«Sois mon frère, ou je te tue,» s'écria Champfort. Il préféra se
tuer lui-même.

Cependant les victimes apprenaient à mourir avec grâce, elles faisaient
des mots sur la charrette et presque sous le couteau. Et quels mots!
Samson lui-même, le royaliste, en riait sur sa machine.

Or la machine elle-même était une idée nouvelle, une innovation. On
réformait tout, même le supplice. Mourir par la potence, fi donc! Il
fallait mieux.

L'excellent docteur Guillotin se trouva là fort à propos; grâce à lui,
on put _éternuer dans le sac_.

Les faubouriens baptisèrent la machine, non avec l'eau du Jourdain,
hélas! mais avec du sang, et l'esprit français, devenu féroce, fut le
parrain. La hideuse machine s'appela guillotine.

Il y avait eu, disons-le, un instant d'hésitation. Quelques-uns avaient
voulu lui donner le nom de Mirabelle. Le jour où courut cette
plaisanterie, Mirabeau devint plus laid encore de colère. Mirabelle!!!
encore un peu, il se ralliait sans pot-de-vin.

Le nom du docteur Guillotin prévalut. Il était dans les destinées de ce
brave homme d'être le parrain de quelque institution; il faillit l'être
de la vaccine, c'eût été un grand bonheur pour lui. On ne dirait pas
aujourd'hui: J'ai été vacciné, mais bien: J'ai été guillotiné. Le verbe
se conjuguerait au passé, ce qui est maintenant impossible.

Le mot de Mirabelle, qui exaspéra le tribun, avait été mis en avant par
un petit journal d'aristocrates, _les Actes des apôtres_. C'est que, du
jour où ils avaient été à leur tour opprimés, les nobles s'étaient mis à
avoir de l'esprit; il leur était venu avec le danger, comme
toujours:--«Honnêtes républicains, avaient-ils dit, embrassons-nous,
nous allons ôter nos culottes.»

Le petit journal eut encore un beau moment sous le Directoire, mais ce
ne fut qu'un moment. L'Empire était venu.

Adieu l'esprit, me direz-vous. Napoléon le Grand ne l'aimait pas. Eh!
qu'importe, l'esprit comprimé n'a que plus de force, comme la balle
forcée du pistolet. D'ailleurs le petit journal s'était réfugié à
l'armée; c'est lui qui, sous la tente, donnait au vainqueur de l'Italie
les noms de Petit Caporal et de Petit Tondu, qui ont plus fait pour sa
popularité que son Code et ses victoires.

A ce moment, unique dans notre histoire, tout était héroïque. On ne
songeait pas à plaisanter, le chauvinisme exaltait les têtes, on avait
le coeur pris. Un homme de la force de Rivarol eut un mot
superbe:--«On écrit l'histoire à coups de canon,» dit-il en riant. Le
mot fut pris au sérieux. On trouvait sublime «d'écrire l'histoire à
coups de canon, avec le sang de deux millions d'hommes en guise d'encre,
et l'Europe pour page blanche.» Les mères pleuraient, et aussi les
jeunes filles; mais on riait à l'armée. Tout le monde voulait être
colonel à vingt-huit ans; on se faisait soldat et on partait.

Et quels troupiers! A la Moskowa, les pieds gelés, le ventre vide, ils
riaient encore.

Un soir, Ney et sa petite troupe décimée avaient campé dans la neige à
cinq cents mètres des Cosaques.

--Si les mangeurs de chandelle nous découvrent, avait-il dit, nous
sommes f...lambés. Donc, silence dans les rangs.

Eh bien! toute la nuit on causa. Quelques-uns riaient. Ney, qui ne
dormait pas, parce qu'il avait six mille hommes à sauver, Ney fut tiré
de ses méditations par les éclats d'une gaîté bruyante.

--Tonnerre d. D.! cria-t-il, vous tairez-vous, vous allez nous faire
prendre.

A la chute de l'Empire, le petit journal retient sa voix. Non qu'il
manque de faits à enregistrer, mais il lui répugne de les enregistrer.
La batte d'Arlequin, le fouet de la raillerie ne lui suffiraient pas. Il
voudrait un knout, non pour fustiger, mais pour battre au sang ses
imbéciles concitoyens.

Paris affolé, Paris entier criait à s'enrouer: Vivent les alliés!!...

Ce qui prouve-bien, entre nous, que les cris et les vivats ne signifient
absolument rien. Paris crie et acclame ce qu'on veut, à un moment donné,
pourvu que le tambour batte et qu'il y ait de la musique.

Avec la seconde Restauration, le petit journal ressaisit le sceptre. Il
monte sur le trône. Il est arrivé alors à son apogée. Il a juste assez
de liberté et d'entraves pour faire briller en même temps son esprit et
son courage.

Aussi, pendant ces quinze années, rayonna-t-il d'un éclat qu'il n'a que
bien rarement et pour peu de jours retrouvé depuis, aussi son rôle
fut-il d'une importance extrême[1]. D'un mot spirituel il résumait
l'opinion, et ce mot faisait fortune, parce que tous l'avaient pensé.
Enfant perdu de la presse, il marchait en éclaireur. Comme les
compagnies de francs-tireurs devant Sébastopol, il guidait et assurait
la marche. Leste, railleur, adroit, insaisissable, il se logeait dans
les moindres replis de la légalité, s'embusquait derrière les moindres
anfractuosités du Code. Avait-il eu la plume trop longue, il savait
encore faire tourner ses défaites en triomphes.

Ainsi il allait à la conquête du droit, donnant la main à la chanson et
au pamphlet, entre Béranger et Paul-Louis Courier, l'ancien canonnier à
cheval, vigneron de la Chavonière.

Que seraient, dites-moi, devenues les longues tartines du libéralisme,
et même les ardentes polémiques des chefs illustres de l'opposition,
sans la satire, la chanson et le petit journal?

La grande presse inquiétait les ministres; mais les refrains de Béranger
les poursuivaient comme des huées, mais les lettres d'un vigneron
rembourraient leur chevet d'épines, mais les épigrammes du petit journal
les harcelaient comme une nuée de taons. M. X., alors ministre,
paraissait à la tribune; il avait préparé un beau discours, bien long,
bien lourd... mais on se rappelait le bon mot de la veille, on riait;
autant de bonnes raisons perdues.

Avant tout, il fallait de l'esprit, en un temps où les plus graves
politiques ne dédaignaient pas d'écrire des _Lettres à la girafe_ (M. de
Salvandy).

Malheureusement pour le petit journal, les causes de sa vogue sont aussi
celles de sa décadence. Un jour il ne donne plus juste la note de
l'opinion, de ce moment il est perdu.

Lui, si fort pour démolir, il est impuissant à édifier. L'essaie-t-il,
il devient grotesque, ridicule lui-même.

Il brille dans l'opposition; mais qu'il passe au pouvoir, il s'éteint et
meurt. Il a les mêmes hommes, cependant, le même état-major, le même
esprit; peu importe, il n'est plus dans son élément. Il justifie ainsi
ce mot d'un ministre qui perdit, en gagnant le portefeuille, la verve
incisive qui lui avait valu le pouvoir.

--Ah çà! sommes-nous donc des imbéciles? Je ne vois d'esprit que chez
nos adversaires.

Allié utile aux jours de lutte, le petit journal devient souvent
dangereux. Il est changeant, hélas! comme l'opinion, comme la
popularité.

Puis, il ne peut être impartial, car il lui faut une victime. Après
avoir tiré sur les ennemis, lorsque rien plus ne lui résiste, il tire
sur ses propres troupes. Vous vous croyez son ami, il vous étranglera
impitoyablement pour un bon mot. Vous êtes bien tranquillement assis à
la galerie, vous vous tenez les côtes à voir mitrailler ceux que vous
détestez... Paf! un pétard vous part entre les jambes, un lardon met le
feu à votre perruque, et c'est vous, spectateur, qui donnez à rire aux
acteurs.

Il faut dire le mal comme le bien:

Hélas! le petit journal, comme la satire, comme la chanson, a eu ses
injustices et ses excès. Parfois il s'est trompé, il a bafoué le génie
et berné le sage. Il faut le lui pardonner.

Il faut le lui pardonner, parce que souvent il a été l'arme dernière, la
suprême ressource du faible. Avocat du droit, du bon sens et de la
vérité, il a tenu à honneur de combattre toutes les tyrannies, il a été
pour beaucoup dans toutes les conquêtes. On doit lui pardonner enfin,
parce qu'il est «la puissance invincible ennemie du présent et complice
de l'avenir.»




LE FIGARO ET VICTOR BOHAIN


C'est au plus fort de la lutte des partis, lorsque de toutes parts se
soulevait l'opinion contre le gouvernement des Bourbons, que fut fondé
le _Figaro_, par Lepoitevin-Saint-Alme, que toute la génération
littéraire a connu rédacteur en chef du _Corsaire-Satan_ en 1846 et de
la _Liberté_ en 1848.

Saint-Alme avait créé ce nouveau journal avec le concours de MM. Nestor
Roqueplan et Maurice Alhoy, et d'un jeune homme qui débutait alors sous
le nom de Horace de Saint-Aubin, et qui devait être notre illustre
Balzac.

A ce journal, M. Michel Masson remplissait les importantes fonctions de
_cuisinier_ et de caissier. Ce dernier poste n'était pas une sinécure.

L'instant était admirablement choisi pour fonder une feuille satirique,
aussi un très-grand succès accueillit-il tout d'abord le _Figaro_.

Saint-Alme cependant ne garda pas longtemps son journal; moins de six
mois après l'avoir fondé, il le céda, par l'intermédiaire de M. Nestor
Roqueplan, à Victor Bohain, qui devait lui imprimer une impulsion
nouvelle.

De ce moment le _Figaro_ prit hardiment place à l'avant-garde de
l'opposition, et il resta fidèle au poste, toujours sur la brèche,
jusqu'au jour où ses deux rédacteurs en chef, Victor Bohain et M. Nestor
Roqueplan, signèrent la fameuse protestation contre les ordonnances. Le
lendemain, la révolution était faite.

De 1826 à 1830, le _Figaro_ fut rédigé par l'élite de tous les jeunes
esprits de la fin de la Restauration. Mais aucun nom n'était connu.
L'incognito était, on le comprenait alors, une des conditions
indispensables du succès, de la liberté d'esprit, de la puissance d'un
journal satirique. Aussi Bohain était-il, à cet égard, d'une discrétion
à toute épreuve. Quelles séductions, quels subterfuges M. Dupin et tant
d'autres n'ont-ils pas employés pour connaître l'auteur de la série
d'articles mordants et révélateurs qui se publiaient sous le titre
d'_Esquisses de la Chambre des députés_! Tout fut inutile. Bohain
répondait invariablement que ces articles se trouvaient dans la boîte du
journal. Néanmoins, lorsque M. Laffitte, loué dans un de ces articles,
après avoir tenté vainement de savoir qui il en devait remercier, fit
remettre à Bohain un magnifique service de thé, celui-ci s'empressa
d'envoyer le cadeau à l'auteur.

Il serait facile aujourd'hui de violer cet incognito si scrupuleusement
gardé, mais ce secret est devenu celui de la comédie littéraire, si bien
qu'il n'offre plus guère d'intérêt. Il est, je crois, plus utile et plus
juste d'esquisser la vie de celui qui personnifia le _Figaro_ aux jours
de ses plus grands succès.

Ces quelques détails, je les emprunte à M. Julien Lemer, un des hommes
les mieux informés des choses littéraires de ce temps-ci; ils furent
publiés dans la _Gazette de Paris_ à la mort de Victor Bohain, en 1856,
et ce fut même un des rares, très-rares articles consacrés à cet homme
qui avait rendu tant de services, je ne dirai pas à la littérature, mais
aux gens de lettres.

Donc, je copie:

«Quels beaux commencements que ceux de Victor Bohain! Je ne parle pas du
temps de son enfance; ceci n'est point une notice biographique, c'est
une simple esquisse composée principalement de souvenirs personnels.

«J'ai vu Bohain pour la première fois en 1828. Si j'en crois ses amis,
il devait avoir alors vingt-cinq ans. Il était rédacteur en chef du
_Figaro_, qui, en ce temps-là, était une des feuilles politiques
quotidiennes les plus importantes de Paris, une de celles qui devaient
jouer un des rôles les plus considérables sous la Restauration, et
laisser dans l'histoire de cette époque une trace des plus brillantes.
Adolphe Blanqui, le plus spirituel de nos économistes, chez qui j'étais
en pension pour faire mes études, me chargeait quelquefois, en allant au
collége Bourbon, de remettre sa copie[2] à Bohain, qui habitait une
charmante maison à l'italienne dans la cité Bergère, au nº 12, je crois.
Ces jours-là étaient pour moi des jours de fête, car Bohain ne me
laissait jamais partir sans me donner quelque billet de spectacle; aussi
m'apparaissait-il comme le grand dispensateur des plaisirs parisiens.
J'eus occasion de voir alors dans son cabinet ou dans ses bureaux
presque tous les hommes devenus célèbres depuis.

«A la fin de 1829, Bohain, âgé tout au plus de vingt-six ans, possédait
une fortune magnifique pour le temps. On l'évaluait à plus de quatre
millions. Outre la propriété du _Figaro_, il avait le théâtre des
Nouveautés, situé place de la Bourse, là où est aujourd'hui le
Vaudeville, une part considérable dans le Vaudeville de la rue de
Chartres et dans les Variétés, où il fit jouer une des pièces les plus
audacieuses, sous le rapport de la verve satirique et de la licence
aristophanesque, qu'on ait jamais représentées sur aucun théâtre. Cette
pièce, intitulée _les Immortels_, Bohain n'en était pas l'auteur, mais
je crois bien qu'il en avait conçu l'idée et qu'il avait appelé à
concourir à la collaboration, non-seulement les rédacteurs de son
journal, mais encore les vaudevillistes les plus spirituels de ce
temps-là, où florissaient les Dumersan, les Théaulon, les Duvert, les
Varin, les Rochefort, les Rougemont et tant d'autres, alors animés du
feu de la jeunesse et de la passion politique. Cette témérité en
couplets, qui montrait au public le roi Charles X personnifié par
Brunet, et divers ministres incarnés dans la peau de Vernet, d'Odry, de
Cazot et de quelques autres comiques, fut interdite après un certain
nombre de représentations.

«Peu de temps après la révolution de 1830, Bohain se mariait et était
nommé préfet de la Charente. Les dames de la halle vinrent en corps le
féliciter et lui apporter des bouquets. Ce fait donne la mesure de
l'importance du personnage.

«Mais au bout de quelques mois, les entreprises dramatiques étant
«tombées dans le marasme, comme dit Bilboquet,» la fortune de Bohain
déclina rapidement. En même temps, l'ancien directeur du _Figaro_ crut
devoir, pour représenter dignement l'Etat dans la Charente, mener une
vie de prince, et appliquer toute son expérience de savoir bien et
largement vivre. Nul ne possédait mieux que lui l'art de donner à dîner,
d'organiser des bals et des fêtes; il en donna tant de preuves, qu'il
vit bientôt la fin de ce qui lui restait de sa fortune, de la vente du
_Figaro_ et de ses parts dans les divers théâtres. Un beau jour il se
trouva complétement ruiné; il est même probable que son passif dépassa
de beaucoup son actif.

«C'est vers 1832 que Bohain fit jouer à l'Odéon son fameux _Mirabeau_,
en douze ou quatorze tableaux, où Frédérick Lemaître fut magnifique. Le
tableau des Jacobins fit un tel effet, qu'on fut obligé de le supprimer
à la seconde représentation. Tous les jours, l'auteur envoyait aux
acteurs un panier de vin de Champagne, afin de les mettre à même de
jouer dignement l'acte du banquet.

«Depuis 1834, Bohain se dépensa lui-même en commencements d'entreprises
pour la plupart fort ingénieuses, organisées soit à Paris, soit à
Londres, où il a fondé un journal français: le _Courrier de l'Europe_,
qui, je crois, existe encore.

«La première tentative qu'il fit à Paris pour relever sa fortune,
rappelle une des publications littéraires les plus importantes et les
mieux conçues dont on ait doté les lettres françaises: c'était l'_Europe
littéraire_, un grand, un immense journal quotidien, auquel
collaboraient toutes les sommités littéraires du moment. Les frais de
rédaction, qui étaient énormes, absorbèrent bientôt le prix des
abonnements et le capital de fondation. La rédaction y fut payée
jusqu'au prix de UN franc la ligne.--A combien de lignes dînons-nous
aujourd'hui? disait Henri Heine.--A vingt lignes par tête, répondait
Bohain.

«Ce fut Bohain qui organisa la mise en actions de l'imprimerie Everat,
dont il voulait faire une imprimerie modèle. Une partie du montant des
actions devait être consacrée à former des lots très-importants pour une
loterie à laquelle prenaient part tous les actionnaires. Cette
combinaison, qui avait facilité le placement immédiat de toutes les
actions, ne fut pas goûtée du gouvernement, qui s'opposa au tirage. Mais
la Ville de Paris et, depuis, le Crédit foncier, lui empruntèrent le
système du tirage des primes d'obligations.

«Bohain inventa encore Napoléon Landais, à qui il fit une célébrité qui
ne l'a pas préservé de la pauvreté, et la Société des Dictionnaires:
_Dictionnaire de médecine usuelle_, _Dictionnaire de législation
usuelle_, etc.

«C'est lui qui, le premier, a imaginé les trains de plaisir sur les
chemins de fer.

«Pendant quelques mois de convalescence qu'il passait chez le docteur
Ley, aux Champs-Élysées, il eut l'idée du journal _la Semaine_ et de la
presse colossale, qui reste encore aujourd'hui la plus grande presse
connue, entreprise très-bien conçue, qui certes aurait eu un grand
succès, si Bohain n'avait pas été forcé, comme toujours, par un besoin
d'argent, de vendre sa part et de se retirer.

«Je vois encore dans le jardin de la maison de santé ce petit homme, au
buste rond, à la figure pleine, à l'oeil gris, vif et intelligent,
ombragé de cils longs et épais, donnant audience à tout ce que Paris
comptait d'écrivains connus, d'hommes politiques importants. Son
infirmité (une jambe trop courte), qui l'obligeait à s'appuyer sur une
canne, lui donnait une sorte de physionomie de diable boiteux. Et, en
effet, on peut bien dire qu'il fut l'Asmodée du monde littéraire, du
monde des affaires, et peut-être aussi du monde politique de ce
temps-ci.

«Oh! qu'il connaissait bien les hommes, et qu'il savait bien les prendre
par leur vanité, leur ambition, leurs passions et leurs faiblesses!

«Un autre jour, il concevait et exécutait à lui seul une chose inouïe.
Il soufflait à un homme politique, qui n'y songeait pas, la pensée de
devenir journaliste; il suggérait au directeur d'un grand journal, à qui
cette idée ne serait jamais venue, le dessein de céder sa position; il
servait d'intermédiaire à ces deux hommes.--Puis, quand, ainsi qu'il
l'avait prévu, le premier était bien convaincu de son inaptitude à ses
nouvelles fonctions, quand le second était dans la nécessité de rompre
le marché, par suite de l'opposition de ses co-intéressés, Bohain se
trouvait encore là pour faciliter à l'un la rétrocession, à l'autre la
réacquisition de la position et de la part primitivement vendues.

«Pour en finir avec les journaux, c'est Bohain encore qui a fondé
l'_Époque_ et inventé tous les moyens de publicité qui avaient fait à ce
journal un si rapide mais si éphémère succès.

«C'est lui de même qui, en 1850 et 1851, créa le _Moniteur du dimanche_.
Dieu sait ce qu'il dépensa de ressources ingénieuses, ce qu'il imagina
de combinaisons pour faire vivre ce journal impossible!

«A la passion du papier imprimé, Bohain joignait le fanatisme des
fleurs. Dans les dernières années, il avait entrepris à Palaiseau une
culture de rosiers et de dahlias, et il obtenait, disent les
connaisseurs, des variétés très-curieuses.

«Aussi, ne faut-il pas être surpris de lui voir inventer le _Jardin
d'hiver_. Le _Château des fleurs_ est encore une de ses idées; c'est à
lui qu'on doit la première conception et le premier dessin de ce jardin,
dont les frères Mabille ont su tirer meilleur parti que lui.»

Il y aurait encore bien des choses à dire; mais si Bohain a eu une part
plus ou moins active dans d'autres conceptions et dans d'autres
créations contemporaines, c'est dans l'histoire, c'est dans les mémoires
du temps que plus tard on le lira. Quels mémoires il aurait pu laisser
lui-même!

Victor Bohain est mort aux Batignolles, le samedi 19 juillet 1856, à
l'âge de cinquante-trois ans, après avoir conçu et remué plus d'idées,
fondé plus d'entreprises, mis en mouvement plus de choses et plus
d'hommes qu'aucun spéculateur millionnaire, qu'aucun homme d'État de ce
temps-ci.




L'ANCIEN FIGARO




1826


COUPS DE LANCETTE

Une sentinelle a douze mots d'ordre différents, selon
l'occasion.

       *       *       *       *       *

Etes-vous jésuite, certain avocat vous défendra. Etes-vous
constitutionnel, il vous défendra encore.--Sa conscience est donc bien
flexible! Mais son opinion, à lui?--Son opinion?... Il aime l'argent.

       *       *       *       *       *

Brunet, se trouvant à l'Opéra, s'est écrié comme Jocrisse, à la vue
d'une cantatrice: Il faut frémir, _frémons_.

       *       *       *       *       *

    Parfois, j'entends crier: Cailleau, Guiraud, Briffaut:
    Quels sont ces chiens de noms? Sont-ce des noms de chiens?
            --Du tout, vous êtes en défaut,
               Ce sont des noms d'académiciens.

       *       *       *       *       *

«Les maladroits!» disait M. Bénab... en apprenant que la tentative
d'assassinat des janissaires avait échoué, «que n'en chargeaient-ils un
jésuite!»

       *       *       *       *       *

A chaque instant, le _Figaro_, comme tous les journaux de la
Restauration, revient sur les jésuites; il ne faut point s'étonner de
cet acharnement, il y aurait même, je crois, injustice à le blâmer.

«En ce temps-là, disait, dans l'_Univers_, M. Veuillot, les Siècle et
les _Constitutionnel_ mangeaient tous les matins un jésuite à la croque
au sel.»

N'en déplaise à M. Veuillot, on ne faisait que se défendre. Les jésuites
et les congréganistes ont ouvert l'abîme sous les pas de Charles X, il y
est tombé, précipité par eux. Alors on fit tout pour le clergé, mais il
voulait encore davantage. Il fut insatiable.

Les journaux, témoins des envahissements, des empiétements quotidiens,
cherchaient à y mettre une digue. Il y avait tout à craindre de gens
dont les passions politiques ont été de tout temps furibondes. Un pays
voisin, d'ailleurs, donnait idée de ce que pouvait être la réaction.

En 1826, un _auto-da-fé_ annoncé depuis longtemps attira à Valence une
foule fanatisée. Le 31 juillet 1826, un pauvre israélite, revêtu du _san
benito_, espèce de blouse couverte de peintures représentant des flammes
et des diables, fut conduit au bûcher. Il était condamné à être _brûlé
vif_; son crime était l'HÉRÉSIE. Il marcha au supplice entre une haie de
dominicains, qui lui dépeignaient en chemin les délices dont il allait
jouir dans l'autre vie pour prix de son supplice; ils l'appelaient
_frère infortuné_. Tant que dura le supplice de la victime, les moines
hurlèrent des hymnes dont le chant formidable devait étouffer les cris
de l'infortuné.

Je laisse à penser l'épouvante de l'Europe, en apprenant que les feux de
l'Inquisition se rallumaient en Espagne; son horreur, lorsque les
journaux lui racontèrent ce sacrifice humain, nouvelle insulte à la
religion du Christ.

Et c'est à nos armes, pourtant, que le fanatisme devait cette puissance.
Qu'on s'étonne encore des attaques des journaux!

       *       *       *       *       *

Quand la mode des auto-da-fé viendra, la _Sentinelle de la Religion_ se
mettra en éclaireur.

       *       *       *       *       *

On parle d'établir de Paris à Bruxelles des relais en permanence à
l'usage de MM. les agents de change, les financiers, les libraires,
etc., qui désireraient faire banqueroute.

       *       *       *       *       *

Un incendie vient de dévorer six arpents de bois dans la forêt d'Evreux,
on assure qu'un jésuite y avait mis le feu en la traversant.

       *       *       *       *       *

M. le procureur général a reçu la dénonciation de M. le comte de
Montlosier contre les jésuites; le même jour, M. Saintes a envoyé à
Montrouge une dénonciation contre M. Montlosier.

       *       *       *       *       *

Le comte de Montlosier, dont il va être si souvent question pendant
l'année 1826, avait publié un ouvrage ayant pour titre: _Mémoire à
consulter sur un système religieux et politique tendant à renverser la
religion, la société et le trône_. L'auteur y dénonçait l'existence de
la congrégation et y livrait le secret de ses actes. Sa conclusion était
celle-ci:

«Les quatre grandes calamités signalées au présent mémoire, savoir: la
congrégation, le jésuitisme, l'ultramontanisme et le système
d'envahissement des prêtres, menacent la sûreté de l'État, celle de la
société, celle de la religion. Elles sont notées par nos anciennes lois;
ces lois ne sont ni abrogées ni tombées en désuétude; l'infraction qui
leur est portée constitue un délit; ce délit, par cela qu'il menace la
sûreté du trône, celle de la société et celle de la religion, se classe
parmi les crimes de lèse-majesté, crimes pour lesquels l'action en
_dénonciation_ civique n'est pas seulement ouverte, mais commandée...»

L'effet de ce mémoire fut profond, immense. La France s'épouvanta de se
voir ainsi enveloppée dans un vaste réseau de sociétés religieuses
secrètes, qui comptaient dans leur sein des ministres et des laquais,
des rois et des cardinaux, des femmes et des enfants.

L'alarme retentit d'un bout du royaume à l'autre. On s'effraya de ces
missionnaires, de ces moines, qui s'en allaient par toutes les provinces
recrutant, à l'aide de la gendarmerie souvent, des néophytes et des
affiliés. On frémit en les voyant embrigader les enfants dans la
_Société des bonnes études_, et leur apprendre à chanter les louanges du
Seigneur sur des airs d'opéras comiques en vogue:

    Chrétien diligent,
    Quelle ardeur te dévore.

sur l'air du fameux choeur de _Robin des bois_, ou encore:

    La religion nous appelle, etc....

sur l'air du _Chant du départ_.

Par les enfants et les domestiques habilement stylés, la congrégation
pénétrait presque dans l'intérieur des familles, qu'elle tenait déjà par
les femmes.

Voilà ce que dénonce le mémoire du comte de Montlosier.

Et l'effet fut d'autant plus grand, que le comte avait passé sa vie à
attaquer le nouveau régime et à défendre l'ancien.

L'auteur du _Mémoire_ tint sa promesse, et, malgré les cris et les
menaces de cette toute-puissante congrégation, le 16 juillet 1826,
déposa au greffe de la Cour royale la _dénonciation_ annoncée.

La Cour devait se déclarer incompétente.

       *       *       *       *       *

Mlle Adeline a souvent les yeux fixés sur le parterre d'une façon si
singulière, que le parterre se met à rougir.

       *       *       *       *       *

M. d'El*** est le premier baron catholique, comme Montmorency fut le
premier baron chrétien.

       *       *       *       *       *

M. Montlosier a dit: «Je soutiendrai mon opinion jusqu'à la mort.»
Dépêchons-nous donc, ont dit les jésuites.

       *       *       *       *       *

Hier, nous avons vu M. le comte de Bonald, qui _se_ parlait _à
lui-même_.--C'était sans doute pour voir s'il pourrait se comprendre.

       *       *       *       *       *

M. Briffaut a dit, dans son discours académique, que «Louis XIV imposa
la gloire à son siècle.» C'est une imposition à laquelle M. de V... n'a
point pensé.

       *       *       *       *       *

Un missionnaire observait très-pertinemment que l'infâme Voltaire avait
assez écrit pour perdre deux millions d'âmes, et pas assez pour allumer
dix bûchers.

       *       *       *       *       *

Les jésuites ont des poignards, M. de Montlosier n'a que sa plume; les
armes sont-elles égales?


Dimanche, 23 juillet 1826.

ESQUISSE

L'ACTEUR DE PARIS ET L'ACTEUR DE PROVINCE

L'ACTEUR DE PARIS.

Il est midi, il vient de se lever et, revêtu de son élégante robe de
chambre, il fait quelques tours dans son appartement, visite ses
tableaux et ses fleurs et demande ses journaux. Il sourit agréablement à
la lecture de celui-ci, il grimace à la lecture de celui-là. «Jean!»
s'écrie-t-il, et Jean accourt: «Tu renouvelleras mon abonnement à cette
feuille et tu en prendras un second à celle-ci... A propos, Jean! tu
passeras chez M***, l'auteur de la pièce nouvelle, pour lui dire de
venir me voir.»

Après ce préambule, il se met à table, prend son rôle et le parcourt
entre la côtelette et le chablis. «C'est pitoyable, dit-il de temps en
temps; les auteurs ne travaillent que pour eux, rien pour les acteurs.»
On sonne. «Déjà des visites, à cette heure!... Que voulez-vous,
bonhomme?--Je suis le tailleur de monsieur, je venais pour un petit
compte à régler.--Vous repasserez, je n'ai pas la tête aux calculs... Et
vous, l'ami, que demandez-vous?--Je suis... vous savez...--Fort bien; il
me faut trente hommes ce soir, voici trente billets, soignez donc un peu
mieux mes entrées.--Monsieur sera content.» On sonne encore: c'est
l'auteur de la pièce nouvelle. Il n'entre qu'en tremblant, il sait qu'il
va subir mille observations plus ou moins ridicules dont il se propose
bien de ne tenir aucun compte. En effet, l'acteur commande des
rectifications, l'auteur résiste; la dispute s'échauffe; l'acteur tient
bon et, dans son dépit, écrit au régisseur pour lui annoncer une
indisposition subite; puis il fait sa toilette et court à la Bourse
acheter fin de mois, sur le produit présumé de sa prochaine
représentation à bénéfice. De la Bourse il vole vers la nouvelle
propriété qu'il vient d'acquérir. A son retour, il tombe réellement
malade en apprenant que la rente a baissé à Tortoni, et que sa doublure
s'est fait vigoureusement applaudir dans son rôle, grâce aux trente
hommes dont il a fait les frais. De dépit il va s'enterrer dans son
petit ermitage, en ayant soin d'envoyer toucher à la caisse du théâtre
ses émoluments et ses parts.

L'ACTEUR DE PROVINCE.

Il est six heures; le jour luit à peine, et déjà du fond d'une modeste
alcôve retentit la voix d'Agamemnon, puis bientôt après celle de Scapin.
«Chien de métier,» s'écrie en s'élançant hors de son lit un homme long
et sec, «faire pleurer et rire alternativement, mourir et ressusciter
régulièrement tous les soirs; et cela pour mille écus par an! chien de
métier! allons du courage, une dernière répétition: _Oui, c'est
Agamemnon_. Qui frappe?» Agamemnon pâlit et craint que ce ne soit
quelque créancier matinal; vainement il cherche dans sa tête quelque
tour de Scapin pour l'éconduire; on frappe encore, la porte s'ouvre
d'elle-même! Dieu soit loué! c'est M. le Directeur.

Il entre avec précipitation, comme un homme affairé, et, sans avoir
songé seulement à donner le bonjour au roi des rois, il déploie un rôle
nouveau avec une partition: «Vite à l'ouvrage, vous me voyez dans un
embarras... Notre opéra est annoncé et attendu pour ce soir, et notre
basse-taille ne s'avise-t-elle pas de faire une chute à se casser la
jambe?--Eh bien!--Vous allez prendre son rôle.--Vous plaisantez, une
partie de basse-taille pour un soprano! d'ailleurs je suis
enrhumé.--Tant mieux, cela renforcera votre voix; au reste, il n'y a que
deux morceaux d'ensemble. Du courage! à midi répétition, et ce soir
gratification si la recette est bonne.

Agamemnon-Scapin s'exécute de bonne grâce; la répétition arrive, il ne
bronche presque pas, et, pour se donner plus de courage, il va chez le
traiteur attendre l'heure de la représentation. Mais, fatale
imprévoyance! sans doute il croyait déjà tenir la gratification, et
quand vint le quart d'heure de Rabelais, il se souvint qu'elle n'était
que promise; que faire? Le roi des rois n'a de crédit nulle part; Scapin
vient à son secours: il envoie la carte à payer au théâtre, en priant le
cher directeur de venir le dégager. La représentation a lieu; il est
applaudi, sifflé, que lui importe! il n'a d'ambition et d'amour-propre
que pour mille écus.

COUP DE LANCETTE

A la porte du couvent de Saint-Acheul, il y a, dit-on, un rémouleur qui
n'est occupé qu'à aiguiser de petits couteaux.


Lundi, 24 juillet 1826.

RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE DES PAPES

On déclame beaucoup aujourd'hui contre les usurpations des jésuites et
les envahissements du spirituel sur le temporel, et il n'en résulte que
beaucoup de bruit sans que le pape et le clergé s'en inquiètent le
moins du monde. Que redouter, en effet, d'allégations vagues et mal
fondées? Ce sont les faits qui tuent, et non les mots.

Aussi n'hésitons-nous pas à placer, en tête des ouvrages qui traitent
cette matière, le _Résumé de l'histoire des Papes_. L'auteur donne
rapidement, et en peu de mots, l'esquisse de la vie de chaque pontife.
Peu de réflexions et beaucoup de détails, voilà comme il faut écrire
l'histoire abrégée. Mais ce qui distingue surtout cet ouvrage, c'est un
ton de gravité qui était commandé par le sujet, et que l'auteur
n'abandonne jamais. C'est un mérite de plus, qu'au temps qui court on ne
saurait trop apprécier.

_Le pape_, dit Montesquieu, _est une vieille idole qu'on encense par
habitude_; il aurait pu ajouter par faiblesse et par superstition.
L'histoire offre-t-elle rien de plus déplorable que l'excommunication de
l'empereur Henri IV, et n'y a-t-il pas quelque chose de révoltant dans
la défection de ses sujets dès qu'il fut condamné par l'ambitieux
Grégoire?

Quoique la chaire de saint Pierre ait été souvent occupée par des hommes
vraiment vertueux, on y a vu s'asseoir assez de pontifes indignes pour
ne pas souhaiter de la voir dominer sur tous les trônes chrétiens. Et,
d'ailleurs, où sont les titres de l'évêque de Rome à cette suprématie
universelle qui ne soient mis au néant par chaque page de l'histoire?

Il est assez singulier que, dans le nombre des successeurs de saint
Pierre, une femme ait figuré, les uns disent pendant deux ans et demi,
les autres disent pendant cinq mois. En 854, un prêtre, connu sous le
nom de Jean d'Anglican, fut élu après la mort de Léon IV. Un jour que,
revêtu des habits pontificaux, il se rendait processionnellement à
Saint-Jean de Latran, il parut éprouver des douleurs très-vives que ses
efforts pour les cacher augmentèrent encore. Enfin le pape accoucha, ou
plutôt la papesse, car c'était une femme, entre le Colisée et
Saint-Clément; elle mourut sur la place même. Un monument d'expiation y
fut élevé et subsista jusqu'au pontificat de Pie V, qui le fit détruire.
De là vint la coutume de faire asseoir le nouveau pape sur un siége
creusé, de manière qu'un homme pouvait passer dessous et s'assurer du
sexe. Aussitôt cette opération faite, on s'écriait: _Papam virum
habemus_.


COUPS DE LANCETTE.

Monsieur de Montlosier a demandé au préfet de police la permission de
porter une cuirasse sous ses habits.

       *       *       *       *       *

On annonce un prochain changement de ministère.--Quel bonheur!... Mais
ce n'est qu'en Angleterre.

       *       *       *       *       *

Une Excellence, ayant entendu parler des conversions d'un révérend,
répéta avec joie: «C'est donc un diable que cet homme-là?--Non,
monsieur, c'est l'abbé G...»

       *       *       *       *       *

Depuis que l'abbé G... a fait brûler Voltaire et Rousseau, on sait de
quel bois les jésuites se chauffent.

       *       *       *       *       *

Le général D... porte son épée comme un homme de coeur; cela ne dit
pas qu'il soit brave.

       *       *       *       *       *

Madame de G..., craignant de ne plus faire parler d'elle, après sa mort,
vient de prier M. Auger de lui composer son épitaphe. La voici:

    Ci-gît, mère de cent enfants,
    Des comtesses la plus féconde;
    Elle a fait du bruit dans le monde,
    Elle y parla quatre-vingts ans.

       *       *       *       *       *

Madame de Genlis ne croit pas aux jésuites, parce qu'elle n'en a pas
connu avant la révolution.

       *       *       *       *       *

C'était, avant-hier, la fête de Montrouge; MM. les jésuites se sont
livrés à leur gaieté naturelle. Après un repas délicat, toute la
confrérie a entonné en choeur ce doux refrain:

    Il faut leur percer le flanc,
    Plan, plan, rataplan, etc., etc.

Montrouge, dont _Figaro_ parle à chaque instant, et que le _Courrier
français_ appelait «l'antre du fanatisme,» est la petite commune aux
portes de Paris où les jésuites avaient fondé une maison mère. A
Montrouge se tenait le conseil supérieur, dont les instructions et les
commandements volaient avec une inconcevable rapidité d'un bout de la
France à l'autre. «Les télégraphes jésuitiques de Montrouge, dit un
journal, l'emportent sur les signaux du gouvernement.»

«Montrouge, disait un autre journal, c'est le jésuitisme, le foyer de la
congrégation, le vrai siége du gouvernement.»

Qu'est-ce donc que ce joujou-là? demandait un enfant à un frère
ignorantin, en lui montrant un canif.

--Mon fils, lui répondit l'élève de Montrouge, c'est un instrument qui
sert à corriger les rois.

       *       *       *       *       *

Le _Moniteur_ prépare une circulaire pour annoncer à l'Europe qu'il est
le plus spirituel, le plus amusant, le meilleur des journaux
littéraires... Nous croyions que c'était la _Pandore_.

       *       *       *       *       *

Samedi, 29 juillet 1826.

VIEUX CONTE S'IL EN FUT JAMAIS

Or, il advint dans un pays de jubilé, par delà des montagnes bien
hautes, qu'un jour il y eut grand aria, comme on dit. Voilà que tout à
coup il n'y avait rien dans les coffres, rien dans la cave, rien au
grenier, ni foin ni paille, rien enfin à mettre sous la dent. Quand il
n'y a point de foin au râtelier, les ânes se battent. Mais il faut
manger, quoiqu'on se batte; les uns firent ceci, les autres cela, tous
firent de travers et cheminèrent de mal en pis. «Parbleu, dit un jour
celui qui avait la plus belle plume au chapeau (bien qu'elle fût toute
sale) et les plus beaux hauts-de-chausses (bien qu'ils fussent de
pièces et de morceaux), si nous allons de ce train-là, nous n'irons pas
loin; vite un tambour, et qu'on aille tambouriner partout pour que
chacun vienne de suite, réflexion en poche et sabre au côté pour couper
ce noeud gordien-là.» Un chacun réuni, après les dits et redits, le
bourdon d'une grosse cloche coupa court, et l'on patenôtra cinq à six
_Orémus_. Puis l'homme à la plume, d'un ton dolent, crachant à droite,
éternuant à gauche, à quoi l'on repartit: _Dieu vous bénisse_, s'escrima
ainsi, sur les choses du moment, avec un accent le plus solennel du
monde: «Mes très-chers frères, saint Ignace (ici ceux qui étaient
derrière les autres donnèrent un grand coup de front sur la nuque de
ceux qui étaient devant; le mouvement gagna jusqu'à ceux qui étaient en
tête de la longue et large colonne, et ceux-ci le firent à leur tour
rétrograder brusquement jusqu'aux endormis de la dernière banquette), le
grand saint Ignace, continua-t-il, nous punit par l'inanition des
indigestions que nous nous sommes données. C'est visible: il faut donc,
je crois, que le plus ventru de nous tous y passe le goût du pain et
soit regardé comme le bouc émissaire des péchés d'Israël; saint Ignace
m'est apparu rouge de colère comme l'oeil du coq; il faut l'apaiser!
Moi, je n'y vais pas par quatre chemins; j'ai mangé à crédit partout où
j'ai pu; j'ai cédé, moyennant pot de vin, bail sur bail, les gros
fermages de tous les pays; puis, le temps est venu où je n'ai plus à
ronger que ma plume et mes chausses, si nous n'y mettons ordre, vous
pour moi, et moi pour vous.»

Après ces mots, il y eut de la sensation, et les petits enfants
demandèrent des tartines. Un conseiller, qui avait été nourri de la
lecture de Molière, leur fit donner le fouet tout leur soûl. Puis un
gros joufflu qui louchait, portant robe noire et perruque idem, parla
dans ces mots en caressant un petit garçon d'un air tout à fait
mystique: «Quand on n'a pas de pain, j'en ai encore et le garde; j'ai
raison, et l'on doit être fier de me voir si dodu et si vermeil. On dit
que j'ai faim comme quatre, et que je mange comme huit. Qu'est-ce que
cela prouve, sinon que j'ai de l'appétit. On vit comme on peut; je peux
parce que j'ai. Que ceux qui ont du crédit s'en servent, on payera quand
on pourra; et quant aux gueux qui n'ont rien, ce sont des gueux qu'il
faut pendre, cela leur apprendra à vivre. J'ai dit.» Tous tes plus
grands, tous les plus gros, gens à pistolets et poignards en poche,
gaillards trapus et hargneux, dogues à longs crocs et colliers pointus,
excitèrent alors un vacarme d'applaudissements de tous les diables; on
bâillait de faim, on braillait d'enthousiasme.

Quand on se fut bien estomaqué, un petit homme, couleur gris de
poussière, sec comme la mort, blême comme un carême, jambes en fuseau,
corps menu, nez d'un pied de long, grimpa dans l'égrugeoir comme un
écureuil, et là, de pérorer d'une voix affamée, tirant la langue comme
un chien de chasse qui vient de courre:

«Mes amis, je devrais me taire, car je n'ai pas soupé hier, déjeuné ce
matin, ni dîné ce soir (murmures), mais la conscience l'emporte: je vais
faire une révélation terrible. Un jour de fête, car, Dieu merci, nous
sommes dans les fêtes jusqu'au cou, nous vivons comme des bienheureux
(applaudissements), je fumais, car que faire de mieux, si on ne mange,
que de fumer? (murmures plus prononcés)--quand une idée que je crus
pieuse me passa par la tête: cette idée, messieurs, c'était de fondre
toutes les cloches des monastères du pays pour en faire des pièces de
six maravédis, à l'effet d'acheter pour nous et les nôtres des petits
pains de seigle.» A peine l'orateur eut-il parlé, qu'il fut accueilli à
grands coups de pied, à grands coups de poing, hué, conspué, tiraillé
et reconduit avec force gifles, croquignoles, rebuffades et crachats au
nez, jusqu'à une des plus belles potences qui aient jamais eu quinze
pieds, et accroché, à la grande satisfaction de toutes les bonnes âmes,
par le beau milieu de son cou. Depuis lors, le pays devint le chaos le
mieux organisé, l'enfer le plus cagot qu'il se fût oncques vu; il y eut
des cloches sans pain, des fêtes où l'on ne riait pas du tout, des
cantiques de cinquante et quelques couplets, force coups de couteau,
contrebande, guerre civile, combats de taureaux, peste, famine, plaies
et bosses à bouche que veux tu, et autres gentillesses dans ce moule;
mais, par-dessus le marché, pas une pièce de monnaie dans l'escarcelle
pour acheter du baume de fier-à-bras!


COUPS DE LANCETTE.

Rivarol accusait M. Ginguené d'avoir des phrases d'une longueur
désespérante pour les asthmatiques.--Qu'aurait-il dit de celles de M.
Villemain?

       *       *       *       *       *

Jésuite pour jésuite, disait madame d'A..., j'aime mieux ceux à robes
longues, cela cache mieux les choses.

       *       *       *       *       *

La _Gazette_, le _Drapeau blanc_ et le _Journal de Paris_, depuis qu'ils
publient les nouvelles de Portugal, ressemblent à ces tyrans de
mélodrame, qui se montrent avec un visage riant et se retournent
aussitôt en fronçant le sourcil et en disant tout bas: _Dissimulons_.

       *       *       *       *       *

Un dentiste célèbre, attaché au service d'un prince étranger, demandait
au chambellan dans quelle langue il pourrait adresser ses remercîments à
Son Altesse.--En français, si vous voulez, reprit le courtisan, pourvu
que vous évitiez de prononcer le mot _mâchoire_.

       *       *       *       *       *

Dans une de ses dernières brochures, M. le comte de Bonald dit qu'il ne
connaît rien de plus beau que les pays gouvernés par les prêtres, et il
cite _la fière Espagne avec son inquisition et ses moines_.

       *       *       *       *       *

MM. Bénab... et Ling..... sont toujours à louer ou à vendre.

       *       *       *       *       *

Deux moines de la sainte inquisition lisaient à Madrid les détails de
l'incendie de Constantinople.--«Que les habitants de cette ville sont
heureux!» s'écria l'un des saints pères, «ils peuvent jouir à chaque
instant du plaisir de voir brûler des hommes, des femmes et même des
enfants!...»

       *       *       *       *       *

Il y a un proverbe florentin conçu ainsi: _Qui fait ses affaires ne se
salit pas les mains_; M. le comte de... doit avoir les siennes
furieusement propres.

       *       *       *       *       *

On a cité en justice un brave homme parce qu'il se nomme Napoléon.
Est-ce en France ou chez les Hurons?

       *       *       *       *       *

M. de V... se fait, dit-on, répéter tous les matins, depuis huit jours,
cette maxime d'un ancien: _Un flatteur est un esclave qui n'est bon pour
aucun maître_.

       *       *       *       *       *

La _Sentinelle de la Religion_ prétend qu'elle soutient tous les bons
principes....... Sans doute comme la corde soutient le pendu.

       *       *       *       *       *

Mlle Delâtre disait qu'elle connaissait les livres de morale.--Oui, lui
répondit-on, comme les voleurs la gendarmerie.

       *       *       *       *       *

Un auteur célèbre a dit que l'_existence entière des jésuites fut un
grand dévoûment à la religion et à l'humanité_; ajoutez: et aux petits
garçons.

Les vengeances et les colères d'une réaction furieuse donnèrent, sous la
Restauration, un rôle des plus importants à la délation. Les délateurs,
comme ceux de la Rome antique, sûrs de l'impunité, que dis-je, certains
d'obtenir des récompenses et «des honneurs,» ne se renfermèrent pas
toujours dans leur strict devoir. D'espions, ils devinrent agents
provocateurs et, pour satisfaire leur «honnête ambition,» se mirent au
service des rancunes. De là, des piéges honteux tendus à la crédulité
d'une foule de malheureux, qui payèrent de leur tête le crime d'avoir
écouté les propositions de misérables chargés d'organiser des émeutes et
des complots, où d'autres misérables plus puissants qu'eux ramassaient
dans le sang des victimes des croix et des cordons.

On est révolté au seul souvenir des crimes des cours prévôtales, en ce
temps de _terreur_ contre-révolutionnaire. Que de sang, à Grenoble! on y
exécuta des hommes, des vieillards, un enfant, et plusieurs cependant
avaient été reconnus innocents. A Lyon, on décima un village. Un député
put s'écrier à la chambre: «Tous vos complots, jusqu'ici, ont été
organisés par la police.» La droite ne dit pas non. Qui ne sait les
tristes détails de la conspiration Berton, à Saumur; de l'affaire du
colonel Caron! Ils avaient été vendus à l'avance.

«L'espionnage, disait M. de Montlosier dans son mémoire, était autrefois
un métier que l'argent commandait à la bassesse; il est aujourd'hui
commandé par la probité, par les devoirs que la congrégation impose. On
assure que l'espionnage est devenu comme de conscience: on est prêt à
lui donner des lettres de noblesse.»

En 1826, partout et toujours, l'opinion émue voyait des mouchards et des
agents provocateurs.

       *       *       *       *       *

Samedi, 12 août 1826.

NOTES MANUSCRITES

EXTRAITES DES MÉMOIRES D'UN MOUCHARD

Ma naissance ne fut pas plus célèbre que celle de Lazarille de Tormès:
fils d'une femme de mauvaise vie, je fus vendu par elle à l'âge de cinq
ans à un vieux mendiant; j'appris des camarades de mon sort, dans les
tavernes où mon maître allait s'enivrer avec des confrères dignes de
lui, mille jolis tours d'adresse que je mis en pratique dans plusieurs
occasions assez importantes. Une seule manqua et me fit un nom: j'allais
être pris, je défilais avec deux aigrefins de ma taille, et, trop fier
pour mendier désormais, nous associâmes nos rares talents. Je gravissais
avec légèreté cette échelle de drôleries qui conduit raide à la potence,
lorsque l'exemple de mon meilleur ami, suspendu par le cou à un gibet,
refroidit subitement mes principes chevaleresques. Ayant trop de coeur
pour en revenir à mon premier état, pas assez pour persévérer dans le
second, je me fis mouchard. Là se développa le génie que m'avait donné
la nature. J'ai servi tour à tour à Londres, à Paris, à Vienne; les
mystères de l'Escurial, le sphynx du Saint-Office, les énigmes du
Vatican, ne furent pour moi que des secrets de Polichinelle: j'étais un
joyau qu'on se prêtait par considération. J'ai tramé dans la machine
infernale, mis, un des premiers, le feu à Moscou, et jeté le cri de
sauve qui peut à Waterloo. J'étais présent au dix août. J'ai porté des
rafraîchissements à l'Abbaye dans les premiers jours de septembre. J'ai
traité de puissance à puissance avec Robespierre, soupé avec Lequinio,
qui soupait avec le bourreau. J'étais un des gendarmes d'élite qui ont
mis à mort le duc d'Enghien dans les fossés de Vincennes. Je fus un
moment revêtu d'un caractère semi-diplomatique pour vendre Paris aux
Cosaques; depuis j'ai parcouru Avignon, Grenoble, Nîmes, où périt Brune,
et finalement Lyon. Tout jusque-là m'avait réussi. Ma fortune donna
contre un écueil. Chargé de mettre des papiers parmi ceux d'un général
royaliste, je refusai: j'avais fait l'honnête homme, je fus destitué; je
le devins tout à fait. S'il n'y avait que la vertu qui surnageât, que
d'Excellences on pourrait noyer dans un verre d'eau.

En devenant honnête, je devins furieux; cela se voit souvent, surtout
lorsque la rancune est plus forte que l'amour-propre: je résolus de
faire mes Mémoires; je les fis. J'allais les publier, lorsqu'un de mes
amis, ancien prêtre, aujourd'hui père légitime d'une demi-douzaine de
marmots qu'il élève à la Lancastre et pour les arts libéraux, homme de
moeurs douces et d'esprit prudent, me représenta que les minutes
officielles de mes aventures existaient, signées de ma main, au dépôt
des archives, et qu'ainsi l'anonyme même ne saurait me mettre à l'abri
des investigations de mes anciens compagnons d'armes. Je ne voulais pas
donner quinze et brisque sur mon jeu, et mourir martyr après avoir vécu
comme un gredin. Je me tus: je serrai mes paperasses, comme fit le
courageux Ducis quand il écrivait contre Napoléon. Mais j'enrageais,
j'enrageais... Je découvris bientôt un nouvel argument à l'appui du
premier.

C'est moi, disais-je, qui ai révélé à Napoléon les conciliabules secrets
du mont Saint-Valérien; le Calvaire a repris sa splendeur, certains
messieurs, que l'on dit y apparaître encore, pourraient bien se piquer
d'être plus chrétiens que l'Évangile. Taisons-nous: tout n'est pas gain
pour ceux qui écoutent.

C'est moi, disais-je, qui ai démontré la connexion de l'affaire Pichegru
avec celle de Georges; bien que M. Basterèche l'ait dit en toutes
lettres à la tribune, il doit peu me convenir à moi de traiter Pichegru
d'assassin. On lui élève une statue et, quoi qu'en dise l'article 8 de
la Charte, ses amis et les amis de leurs amis pourraient se montrer plus
royalistes que le roi. Taisons-nous: tout n'est pas gain pour ceux qui
écoutent.

Si, ajoutai-je encore, je me vantais d'avoir mis le nez jadis dans les
papiers de Cambacérès, on pourrait me faire des questions embarrassantes
sur la cause de leur disparition, et si je disais ceci et cela, je
pourrais passer pour un calomniateur, parce que je ne les ai plus devant
moi, et que du reste je ne voudrais pas les avoir dans ma poche, Dieu
m'en garde! Ainsi taisons-nous: tout n'est pas gain pour ceux qui
écoutent.

Si je racontais l'histoire de la souricière (celle de Bayonne, bien
entendu), je sais bien que le prince de T.... et l'archevêque de P....
ne m'accuseraient pas de mensonge. M. le duc de R..... pourrait faire
une seconde publication, à cet égard, aussi risible que la première,
mais ni lui, ni moi, ni nos amis, ne regagnerions nos entrées, et je ne
vois là que dangers sans honneurs pour sortir d'un pas de clerc. Sylla,
en affranchissant ses esclaves, se créa par cette adresse des légions de
clients. Taisons-nous: tout n'est pas gain pour ceux qui écoutent.

J'aurais parlé, disais-je encore, de l'affaire des sous-traitants à qui
Napoléon fit rendre gorge un peu à la turque: c'est moi qui avais arrêté
le gros maréchal-ferrant millionnaire: mais que d'allusions à l'affaire
Ouvrard! On dit que celle-ci tient à tant de choses si délicates, à
ceci, à cela, à presque tout enfin. Je veux croire que ce sont des
propos de gobe-mouches, c'est bon. Mais taisons-nous: tout n'est pas
gain pour ceux qui écoutent.

On sait, disais-je enfin, comment est mort Paul Ier, et moi aussi, je
le sais: mais si, comme le dit M. Dulaure, les Anglais ont semé l'or
sterling à la brouette dans les quarante-quatre mille communes de la
France, pour faire bouillir le vif-argent dans toutes les cervelles
gauloises, aux bons vieux jours de Foucher, Carrier, Marat et Compagnie,
ne trouveraient-ils pas dans quelques petits coins de leur escarcelle,
toute délabrée qu'elle me paraît aujourd'hui, de quoi acheter à bon
compte la peau de moi, chétif, dussé-je, comme une grenouille
dépouillée, ne vivre que juste ce qu'il faut après pour la voir bien et
dûment tannée pour en faire un tambour. Pas de ça, s'il vous plaît.
Taisons-nous: tout n'est pas gain pour ceux qui écoutent. Et je jetai
mes Mémoires au feu....


COUPS DE LANCETTE.

Dans un pays qui touche à la Turquie, les uns reçoivent des cordons, les
autres n'obtiennent que la corde.

       *       *       *       *       *

M. T. L. assure qu'il est un homme.

       *       *       *       *       *

A Londres, la nommée Marie Cocnet d'Ouvrard, qui se dit fille du
munitionnaire de Sainte-Pélagie, a été condamnée à la peine capitale
pour avoir volé une montre.--On la croit de la famille.

       *       *       *       *       *

Lundi, 21 août 1826.

ALBUM DE CHÉRUBIN.

_A-compte._--Femme qui donne un _à-compte_ sur une affaire amoureuse ne
tardera pas à la solder.

_Déclaration d'amour._--_Déclaration_ de guerre contre la vertu.

_Esprit._--Une belle femme sans _esprit_ est un dieu qu'on admire et
auquel on ne sacrifie pas.

_Familiarité._--Porte ouverte à l'amour.

_Hélas!_--Expression de la douleur, aussi fugitive que celle du plaisir.

_Impôt._--Le regard d'une jolie femme est un _impôt_ sur notre coeur.

_Jalousie._--Saint Jérôme est presque une autorité en amour. Il dit que
la _jalousie_ d'un mari est sottise, car si une femme est facile, il est
impossible de la garder; et si elle est chaste, elle n'a pas besoin
qu'on la surveille.

_Laideur._--Elle est une autre Vesta qui conserve religieusement le feu
de la chasteté.

_Mélange._--Le je ne sais quoi d'une femme se compose d'un _mélange_
d'attraits, d'appas et de charmes qui séduit, engage, entraîne.

_OEillade._--Lancée par une coquette, c'est un filet qui sert à
prendre des dupes.

_Paradis._--Un religieux arabe a dit que Dieu avait un paradis à part
pour les femmes, parce que si elles entraient dans celui des hommes,
elles en feraient un enfer.

_Secret._--La Fontaine prétend qu'une femme ne peut garder un _secret_.
Malgré le _bonhomme_, il est une justice à leur rendre: jamais elles ne
divulgueront le _secret_..... de leur âge.

_Tartufe._--Il est des tartufes femelles, mais ce sont les moins
dangereux.

_Vertu._--Rien ne conspire plus contre la vertu des femmes
qu'elles-mêmes.

_Yeux._--Agents provocateurs du plaisir.

       *       *       *       *       *

Jeudi, 24 août 1826.


                ANNIVERSAIRE

Il y aura, ce soir, à minuit, deux cent cinquante-quatre ans! La paix
avait été signée entre les factions: la liberté des cultes en était la
conséquence... Tout à coup, la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois
annonce le signal, et, de proche en proche, le tocsin appelle tous les
assassins au meurtre: ils sont prêts sur tous les points de la France.
Rome approuvait la mort de Coligny... Il tombe sous le fer d'un
valet!... _Besme! cela_ est-il fait? s'écrie une voix.... Un cadavre qui
tombe aux pieds de Guise lui sert de réponse... Il le foule! Va, Guise,
va porter cette tête à Médicis. Ne crains pas. Hideuse, défigurée,
sanglante, elle ne fera pas reculer Charles IX! Un ennemi mort sent
toujours bon. Réjouissez-vous donc, respirez à l'aise, il y en a cent
mille!!!! O rigueurs salutaires!....


COUPS DE LANCETTE.

--Où Bazile court-il donc, avec cet air si gai?

--Comment! tu ne sais pas?

--Non!

--C'est aujourd'hui jour de fête.

--Oh! oh! et quelle est donc cette fête, qui donne un éclat si vif à tes
yeux creux et à ta physionomie plombée?

--La Saint-Barthélemy, parbleu!

--Infâme!....

       *       *       *       *       *

Mademoiselle Maria se plaint que les journalistes s'acharnent sur elle
comme des corbeaux. Certes, notre méchanceté est connue, mais nous
n'aurions jamais osé dire celle-là.

       *       *       *       *       *

Il y a des gens bien élevés, en Russie: les potences ont quinze pieds de
haut.

       *       *       *       *       *

Savez-vous pourquoi le bibliothécaire B... serait bien placé aux
finances?--Non!...--Parce qu'il ne touche pas au dépôt qui lui est
confié.

       *       *       *       *       *

La statue de Louis XIV qui a été érigée à Lyon a coûté, tous frais
faits, 537,950 francs. Que l'on dise ensuite dans vingt biographies que
Louis XIV ne vaut rien.

       *       *       *       *       *

_L'Etoile_ est payée pour mentir. Elle va prouver dans son prochain
numéro que, lors de la Saint-Barthélemy, les protestants se sont
suicidés eux-mêmes pour faire tort aux jésuites.

       *       *       *       *       *

   --Un juge présidant les dernières assises
    A certain vagabond reprochait son larcin.
   --Ah! parbleu! répond-il, dites donc des sottises,
    Sans les voleurs, bientôt vous crèveriez de faim.

       *       *       *       *       *

M. Lecomte, qui est généreux comme un Arabe, offre CENT FRANCS à l'homme
de bonne volonté qui ira chercher querelle aux journalistes. Nous serons
plus libéraux. Nous offrons _cinq cents francs_ à l'homme de corvée qui
aura le courage de déclarer publiquement que M. Lecomte est un bon
acteur, un bon auteur et un homme d'esprit.

       *       *       *       *       *

L'AMI DES MONSTRES

M. Geoffroy Saint-Hilaire est un professeur du Jardin des Plantes et
membre de l'Académie des sciences (section d'histoire naturelle). C'est
un homme fort savant et fort laborieux. Il se passe fort peu de séances
de l'Académie des sciences sans que M. Geoffroy Saint-Hilaire n'ait
quelques monstruosités nouvelles à signaler à l'attention de l'Académie.
Les monstres sont une de ses manies, car il en a encore une autre dont
nous parlerons tout à l'heure; M. Geoffroy Saint-Hilaire voit des
monstres partout: il conserve chez lui, dans l'esprit-de-vin, des veaux
à deux têtes, des chats à six pattes, des enfants à quatre jambes, des
jumeaux attachés par le ventre, etc., etc. Avez-vous un doigt de plus ou
de moins, vous êtes monstre; et M. Geoffroy Saint-Hilaire a été tenté de
se déclarer monstre lui-même en se voyant dans une glace, parce qu'il a
la plus extraordinaire construction d'oreilles qu'on puisse imaginer.

M. Geoffroy Saint-Hilaire arrive ordinairement à l'Académie armé de
vases et de bocaux renfermant des monstres. Lundi dernier, le savant
professeur est arrivé précédé d'une terrine de Nérac, de ces terrines
pouvant contenir six perdreaux truffés. _C'est un pâté_, s'écrie-t-on
de toutes parts; _c'est un pâ â té_, s'est écrié un académicien aussi
éloquent que notre ami Bridoison; chacun se lève, et tous les membres du
docte corps demeurent la bouche ouverte et les yeux fixés sur la
bienheureuse terrine. Quel désappointement! Le professeur prend la
parole: «J'ai l'honneur de présenter à l'Académie, dit-il, un enfant né
il y a huit jours....» Chacun se rassied et se bouche le nez.... M.
Geoffroy Saint-Hilaire s'aperçoit de l'effet produit par sa harangue et
continue: «J'emporte mon monstre à la bibliothèque, et je le montrerai à
ceux qui le désireront.»

M. Geoffroy Saint-Hilaire a encore une autre manie, de trouver une
analogie entre l'homme et les moindres animaux. Dernièrement il
expliquait l'analogie qu'il prétend exister entre l'espèce humaine et le
lézard. Il avait apporté un de ces animaux dans une fiole; la fiole
passait de mains en mains: elle arrive à un académicien, homme de
beaucoup d'esprit, qui la passe à son voisin, en disant: «Mon confrère,
permettez-moi de vous passer notre confrère.»

Avec tout cela, M. Geoffroy Saint-Hilaire est un homme profondément
instruit, d'une élocution facile et élégante; il a de plus l'honneur
d'être opposé de principes et d'opinion à un autre académicien riche de
places, de dignités et de sinécures, et dont on a dit: «Ce cuvier-là,
c'est le tonneau des Danaïdes.»

       *       *       *       *       *

UNE JOURNÉE

(_Extrait de l'album d'une dévote._)

..... J'ai été réveillée ce matin, à dix heures; on entrait dans mon
boudoir sans se faire annoncer; j'ai cru que c'était mon mari, et
j'allais le tancer de la bonne façon de son impertinence..., c'était mon
directeur. D'abord il a aperçu sur un fauteuil une robe neuve apportée
la veille, puis il m'a vue cacher avec précipitation quelque chose sous
la couverture. Il a voulu savoir ce que c'était: je résistai, il
insista, mit la main... c'était un roman! Comme il m'a sermonnée, ce bon
M. Papelard, sur Satan, sur les vanités du monde! Il m'a prouvé par un
argument que je n'oublierai jamais que la chair est bien fragile. On a
frappé, mais la clé était en dedans: j'ai reconnu la voix de mon mari,
qui voulait me souhaiter le bonjour; je l'ai prié d'aller faire un tour.

Pendant que M. Papelard achevait la péroraison d'un discours dont
l'introduction avait été si violente, j'ai fait ma toilette. Point de
coquetterie devant mon directeur, il chiffonne un fichu trop mondain,
met la main sur tout ce qui est de luxe. Nous sommes sortis pour aller
au sermon, il a pris mes Heures et un petit sac contenant les économies
que je fais faire à mon mari, pour en verser une partie dans le tronc
d'un séminaire et prendre un abonnement à la _Sentinelle_.

A notre retour, nous nous sommes encore enfermés: il avait, disait-il, à
m'expliquer le texte du sermon, que je n'avais pas bien compris et qui
était: _Aperite portas vestras_, et j'ouvrais de grandes oreilles.

J'ai trouvé une lettre adressée à mon mari par mon fils que j'ai mis à
Saint-Acheul. Il se plaint de la vie qu'il y mène, le petit insolent!
Bien m'en a pris de ne pas laisser cette lettre entre les mains de son
père, il serait homme à mettre son fils dans un collége royal.

Mon mari m'a fait dire qu'il attendait deux amis à dîner; je lui ai
répondu que je faisais maigre, et qu'il pouvait aller chez le
restaurateur; j'ai eu soin surtout de lui défendre de rentrer avant onze
heures.

Je voulais voir _Tartufe_, dont on m'avait tant parlé; j'avais eu soin
de retenir une loge sang en rien dire à M. Papelard. Après le salut,
j'ai été à la Comédie-française. Qu'il me tardait de voir ce _Tartufe_!
Cette tragédie m'a fait pleurer.


COUPS DE LANCETTE.

Quand M. Ch. Nod... fait insérer dans un journal un article de trois
colonnes, on peut écrire en bas de cet article: J'ai faim.

       *       *       *       *       *

Miracle! M. de Corbière a ouvert l'oeil droit. Au train dont il y va,
on suppose qu'il sera tout à fait réveillé pour la fin de l'année.

       *       *       *       *       *

M. de Corb... a, dit-on, la maladie de la pierre.

       *       *       *       *       *

M. de C...-Tonn... ne passera pas sur le pont des Invalides pour se
rendre au Champ de Mars, parce qu'il n'y a plus de garde-fous.

       *       *       *       *       *

Que dites-vous de M. Madrole?... L'écho répond.

       *       *       *       *       *

Les valets détestent la liberté, parce qu'elle ne leur permet pas de se
montrer plus insolents que leurs maîtres.

       *       *       *       *       *

«La garde meurt et ne se rend pas.» M. de Vil... a retourné ce proverbe:
il ne meurt pas et ne rend rien.

       *       *       *       *       *

PETIT DIALOGUE.--_L'Excellence_. Mon cher, concevez-vous l'insolence de
tous ces folliculaires?--Monseigneur, j'en suis scandalisé... qu'ont-ils
fait?--Ils ont l'audace de remplir leurs feuilles de l'éloge d'un
comédien; ils ne parlent que de lui; que diraient-ils donc si je venais
à mourir? (Le secrétaire reste un moment abasourdi; mais, reprenant
bientôt son assurance, il répond:)--Rien, monseigneur.--Hein!--Rien, les
grandes douleurs sont muettes.

(_Historique._)

       *       *       *       *       *

Si j'avais été à Paris lorsque Talma se mourait, disait M. l'abbé de
L.., je serais bien entré dans sa chambre; pourquoi a-t-on des
gendarmes?

       *       *       *       *       *

Dans le bureau d'un journal on remarque des épées, mais on cherche en
vain des plumes: il paraît qu'il est plus aisé de se battre que
d'écrire.

       *       *       *       *       *

Un jésuite, entrant à l'Opéra, s'écria: O le joli couvent!

       *       *       *       *       *

Mademoiselle Adeline, qui paye des impositions, disait un jour: Je vais
chez le percepteur faire relever ma cote.

       *       *       *       *       *

POÉSIE BUREAUCRATIQUE

    Combien le jour de l'an est un jour propice
    Pour présenter ses voeux et civilités;
    J'en ressens près de vous le plus grand délice
    Dans votre accueil gracieux et toutes vos bontés.
    Pour rendre à madame des honneurs mérités,
      Il faut citer toutes ses qualités,
      Les rares vertus de l'esprit et du coeur.
    Permettez à l'amitié ce sincère hommage,
    Inspiré par le sentiment le plus flatteur,
    Et que chacun de vos subordonnés partage.
      Je suis, avec le plus profond respect, etc.

       *       *       *       *       *

QUEL EST LE JOUR OU ON EST LE PLUS AIMABLE?

Un empereur, le jour où il arrive au trône à travers le droit d'aînesse.

Un roi, le jour où il croit sa puissance en péril.

Un ministre, le jour où il obtient un portefeuille, ou le lendemain du
jour où il l'a perdu.

Un préfet, le jour où il lit sa nomination dans le _Moniteur_, et celui
où il met son habit neuf pour la première fois.

Un avocat, le jour où il est sans argent et sans cause.

Un avoué, le jour d'une expropriation forcée.

Un roturier enrichi, le jour où le valet qui l'annonce dans une société
brillante ajoute un de devant son nom.

Un noble ruiné, le jour où il épouse la fille d'un banquier qu'il croit
millionnaire.

Le banquier, le lendemain du jour où il a fait banqueroute.

L'huissier qui le poursuit, le jour où il fait le procès-verbal de
saisie du mobilier de son hôtel.

Un créancier, le jour où un débiteur sur lequel il ne comptait plus lui
paye capital et intérêts.

Un auteur, le jour d'une première représentation.

Un nouvel acteur, le jour de son début.

Un acteur qui double un rôle, le lendemain du jour où son chef d'emploi
a été sifflé.

Une danseuse, le jour où elle doit faire financer un milord.

Une vieille coquette, le jour où un myope lui a retiré vingt ans.

Un mari avec sa femme, le jour où il lui a fait une infidélité.

Une femme avec son mari, le jour où celui-ci part pour un long voyage.

Une fiancée avec son futur, le jour où l'on apporte la corbeille de
mariage, bien garnie de cachemires et de diamants.

Un amant, le premier jour où il croit....

Mademoiselle Cinti, le jour où elle lit dans un journal qu'elle est
excellente actrice.

M. Geoffroy de Saint-Hilaire, le jour où il découvre un nouveau monstre.

M. Auger, le jour où il trouvera un académicien.

M. Quatremère de Quincy, le jour où il sera défendu, sous peine
d'entendre son discours, de siffler à l'Académie.

       *       *       *       *       *

PETITS DIALOGUES.

A...--Monsieur l'commissair', j'viens vous dire comme quoi j'ai été volé
ce matin à six heures.--C'est votre faute, pourquoi vous avisez-vous de
sortir à cette heure..., il est trop tôt.

       *       *       *       *       *

B...--Monsieur le commissaire, j'ai été attaqué à onze heures du soir,
dans un des quartiers les plus fréquentés de Paris.--C'est votre faute,
pourquoi vous avisez-vous de sortir à cette heure..., il est trop tard.

COUPS DE LANCETTE.

Avez-vous un bras cassé, une jambe estropiée, la pierre, etc., etc... M.
Du..., célèbre dans la science chirurgicale, vous portera de suite des
secours... spirituels.

       *       *       *       *       *

Quand on demande à M. Dupuytren comment vont ses malades, il répond: Ils
se sont confessés.

       *       *       *       *       *

M. D... a remplacé le bistouri par un petit couteau.

       *       *       *       *       *

Les épiciers disent que le moyen de conserver la chandelle pendant l'été
est de l'envelopper dans une ode de M. Ancelot.

       *       *       *       *       *

M. D. ne se rend plus chez les malades avec sa trousse, mais bien avec
un bréviaire.

       *       *       *       *       *

Le docteur Du.., en apprenant qu'un de ses malades, dont il avait opéré
la.... conversion, s'était rétabli pendant son absence, s'est écrié d'un
air contrit: Quel malheur! il était si bien préparé à mourir!...

       *       *       *       *       *

A l'Opéra on veut de la moralité; ce n'est pourtant pas une fable.

       *       *       *       *       *

Au lieu des eunuques à qui on confiait la garde des femmes à
Constantinople, on va mettre des jésuites.

       *       *       *       *       *

M. Sosthènes prétend que les voleurs sont des gens très-moraux, parce
qu'ils forcent les jeunes gens qui ont peur d'être dévalisés à rentrer
de très-bonne heure.

       *       *       *       *       *

Dernièrement, une dame de l'Opéra a fait une fière chute; mais, comme
elle avait des caleçons, M. Sosthènes lui a fait grâce.

       *       *       *       *       *

M. Sosthènes de Larochefoucauld était alors chargé du _département des
beaux-arts_. «Congréganiste zélé, dévot mondain parmi les gens de cour,
bel esprit de cour parmi les dévots,» M. de Larochefoucauld devait sa
position à l'abbé Legris-Duval et au père Ronsin, chefs successifs de la
congrégation, dont il était l'instrument dévoué.

Dans les dernières années du règne de Louis XVIII, cet homme si dévot
avait joué à la cour un certain rôle: madame Du Cayla, créature du parti
religieux, gouvernait alors le vieux monarque, et M. Sosthènes était
chargé de transmettre à la favorite les ordres de la congrégation.

Ses rapports quotidiens avec une femme aussi influente ne pouvaient
qu'avoir les meilleurs résultats pour sa fortune. On ne pouvait songer à
lui donner un _département ministériel_: il obtint l'administration des
beaux-arts et, sur sa demande, on changea le titre de direction en celui
de _département_.

Non content de ces titres à la gloire, il s'acquit «la plus étrange
célébrité, en voulant officiellement moraliser à l'Opéra poëmes,
musique, acteurs et actrices; sa dévote sollicitude s'étendait jusqu'aux
robes des danseuses.»

M. Sosthènes a eu la nuit dernière un terrible cauchemar: il rêvait
qu'il était à côté d'une danseuse sans caleçons.

       *       *       *       *       *

Le sieur Henry, qui quitta dernièrement la place d'inspecteur général de
l'Académie royale de musique, dont M. Sosthènes l'avait gratifié, pour
aller faire un tour aux galères, n'était peut-être pas aussi coupable
qu'on a pu le croire; il est vrai qu'il avait fait des faux, mais il
n'avait pas commis d'indécences avec les dames de l'Opéra.

       *       *       *       *       *

Dorénavant, pour obtenir une place à l'Académie royale de musique, il
faudra faire apostiller sa demande par le chef des eunuques blancs du
harem du Grand Seigneur.

       *       *       *       *       *

M. Sosthènes disait l'autre jour fort galamment: Ce qui rend l'Opéra si
dangereux pour la morale, c'est le grand nombre de jolies femmes. A
notre avis, le mal n'est pas _si grand_ qu'il le pense.

       *       *       *       *       *

Les plaisanteries de _Figaro_ au sujet de M. Sosthènes sont, un peu
comme les danseuses, de plus en plus court-vêtues; peut-être les
trouverait-on déplacées par le temps de susceptibilité et de haute
pruderie qui court. J'en retranche, et des meilleures.



Mardi, 7 novembre 1826.

LES LAMPIONS.

DIALOGUE.

PREMIER LAMPION.--Quelle clarté je répands! à coup sûr on ne m'accusera
pas d'indifférence.

DEUXIÈME LAMPION.--C'est possible, mais on t'accusera d'autre chose;
regarde ce passant qui se bouche le nez.

PREMIER LAMPION.--C'est qu'il pense mal.

TROISIÈME LAMPION.--Messieurs, messieurs, point d'intolérance. Vous êtes
jeunes et par conséquent neufs, vous avez peu servi et vous connaissez
mal les hommes.

PREMIER LAMPION, _d'un air dédaigneux_.--Qui est-ce qui m'adresse la
parole?

DEUXIÈME LAMPION.--C'est mon voisin de gauche, un pauvre vieux placé
derrière une borne, et qui ne jette pas plus d'éclat qu'une veilleuse.

PREMIER LAMPION.--L'insolent! Il lui appartient bien...

TROISIÈME LAMPION.--Tout beau, jeune et brillant confrère! On voit bien
que vous n'avez brûlé qu'en l'honneur d'un seul maître.

PREMIER LAMPION.--Oui, je m'en fais gloire.

TROISIÈME LAMPION.--Cela a-t-il dépendu de vous? Tenez, demandez à votre
camarade qui, là-bas, jette un si beau feu entre deux lampions à moitié
éteints.

QUATRIÈME LAMPION.--Messieurs, dispensez-moi d'être votre juge; j'ai
pris le parti de brûler sans rien dire depuis que je me suis sottement
compromis en 1815.

DEUXIÈME LAMPION.--Qu'aviez-vous donc fait?

TROISIÈME LAMPION.--Je vais vous l'apprendre, puisqu'il garde le
silence.

QUATRIÈME LAMPION.--Non, morbleu! tu ne diras rien. Il convient bien à
un obscur individu tel que toi d'oser railler un personnage de ma sorte.

TROISIÈME LAMPION.--Tu n'as pas toujours été si fier, ni placé à une
aussi belle porte. Je t'ai connu appartenant à des gueux plus gueux que
mes maîtres. (_A part aux premier et deuxième lampions._) Ecoutez bien!
écoutez bien: la colère va le faire parler mieux que son plus grand
ennemi.

QUATRIÈME LAMPION, _en fureur_.--Infâme, ah! je n'ai appartenu qu'à des
gueux! Sais-tu, drôle, que j'ai souvent brûlé pour le prince de T***.
Une fois quand il était républicain, une fois quand il était
bonapartiste, une fois quand il était royaliste.

TROISIÈME LAMPION.--Oui, mais, depuis qu'il n'est plus rien, il t'a
chassé honteusement.

QUATRIÈME LAMPION, _toujours en fureur_.--Il m'a chassé! Dis donc que je
l'ai quitté pour son successeur. Et le marquis de P***, qui a su perdre
si à propos une bataille; et le comte de C***, qui a administré pour
Pierre et pour Paul, et toujours avec le même zèle; et le baron de C***,
qui a si bien parlé pour et contre; et le chevalier de C***, qui a reçu
de toutes mains; et l'homme de génie B***, qui a chanté tout le monde;
dis-moi, coquin, sont-ce des gueux que ces gens-là? Eh bien! tous ont
été mes patrons, et plutôt trois fois qu'une. Quels titres as-tu à
m'opposer, misérable?

TROISIÈME LAMPION.--Si je voulais me vanter, je trouverais peut-être....

QUATRIÈME LAMPION, _toujours en colère_.--Depuis trente ans que je plane
sur toi, ton obscurité n'a pu tromper ma vigilance. Je ne t'ai jamais
aperçu à l'occasion d'un sacre ou d'un couronnement: je t'ai vu, en
revanche, un certain 5 septembre.

TROISIÈME LAMPION.--Tu m'as vu ce jour-là; tu étais donc présent? Oui,
en effet, je me souviens que tu figurais à la porte de M. de Cazes.

QUATRIÈME LAMPION, _rouge d'indignation_.--Et toi à celle d'un traiteur
à 32 sous.

TROISIÈME LAMPION.--Les officiers en demi-solde, les employés réformés
s'étaient cotisés pour m'avoir. Je leur fis honneur; toi, qui
t'enorgueillissais à la porte d'une Excellence, un solliciteur
t'éteignit en crachant une malédiction.

QUATRIÈME LAMPION, _pâlissant de rage_.--A la garde! au voleur! à
l'assassin! Messieurs, soyez témoins que je suis insulté, calomnié...
(_Un inspecteur de police et des gendarmes paraissent._) Justice!
justice! Monsieur l'inspecteur.

L'INSPECTEUR.--Comment êtes-vous ici?

QUATRIÈME LAMPION, _fier_.--Par ordre!

L'INSPECTEUR.--Et vous?

TROISIÈME LAMPION.--J'appartiens à la mère d'un amnistié politique.

La pluie termina la dispute. Une gouttière éteignit subitement le
fastueux lampion; celui que la reconnaissance avait allumé dura jusqu'au
jour.

       *       *       *       *       *

Mercredi, 8 novembre 1826.

CATÉCHISME JÉSUITIQUE

Qui es-tu?--Chrétien, catholique romain.--Que veux-tu dire par
là?--Servant Dieu, le pape et les jésuites.--Quel est l'ennemi de la
religion?--Voltaire.--Qui est-ce?--Un impie, un infâme, un scélérat, un
monstre abominable.--Où est-il?--En enfer.--Et ses ouvrages?--Dans les
mains des brebis égarées.--Quel remède opposer à ce débordement des
mauvais livres?--Le feu.--Que faire des éditions de Voltaire in-8?--Au
feu.--Voltaire in-12?--Au feu.--Voltaire in-18?--Au feu! au feu!--Que
sont les philosophes?--Des chiens, des boucs, des fils de Satan.--Quel
châtiment mérite le chrétien qui manque à ses devoirs?--La damnation
éternelle.--Comment les chrétiens doivent-ils se conduire?--D'après les
maximes des révérends Pères.--Qui nous délivrera de nos ennemis?--Le
feu.--_Amen!_

COUPS DE LANCETTE.

M. le prince de T..., qui était dernièrement à Marseille, puis à Nice,
vient d'arriver à Paris. Depuis trente ans, monseigneur change de place;
il est tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.

       *       *       *       *       *

M. le duc de R... et M. le général B.. ont fourni des notes historiques
à sir Walter Scott pour l'histoire de Napoléon, à laquelle le romancier
écossais travaille en ce moment.

       *       *       *       *       *

M. Laurentie vient d'être victime d'une petite Saint-Barthélemy
bureaucratique. Soyez donc insignifiant et nul!!..

       *       *       *       *       *

_L'Etoile_ prend la défense de Henri IV, que le _Courrier_ a appelé
protestant. Quelle injure!...

       *       *       *       *       *

_L'Etoile_ veut attaquer en diffamation le _Constitutionnel_ qui a
traité de _bigote_ la cour de Louis XIV.

Bigote est pourtant une expression bien douce.

       *       *       *       *       *

On parle d'une grande spéculation: quand on aura mis toutes les rues en
passages, on mettra tous les passages en rues.

       *       *       *       *       *

On se plaint à tort de la saleté de Paris, les quartiers les plus
propres ont à peine deux pieds de boue.

       *       *       *       *       *

M. Ben... porte sa croix; d'honneur!

       *       *       *       *       *

On a autorisé dernièrement la fondation d'une vingtaine de couvents de
femmes; l'établissement des Enfants trouvés ne désemplit pas.

                ÉNIGME

         DIALOGUE ENTRE DEUX HOMONYMES.

    Aussitôt que le jour a fait place à la nuit,
    Brillante, j'apparais bien au delà des nues.
   --Sortant dès qu'il fait noir, de mon obscur réduit,
    Pâle et terne on me trouve à chaque coin des rues.
   --Astre cher aux amours, aux voyageurs en mer
    Je suis bien chère encor.--Moi, je coûte bien cher.
   --Des mortels je reçois les voeux et les prières;
        On me créa pour éclairer.
     --Moi, pour éteindre les lumières.

Le mot de l'énigme est _Etoile_, nom du journal du soir qui, depuis, a
fusionné avec la _Gazette de France_.

De 1826 à 1830, _Figaro_, c'était son droit, attaque tous les journaux
de la droite; mais, il s'acharne plus spécialement et avec bonheur
contre les feuilles officieuses ou ministérielles, qui ne vivaient alors
que de compromis de conscience assez tristes et de subventions on ne
peut plus lourdes. _Tomber_ les organes du ministère est la grosse
besogne quotidienne du _Figaro_.

Ces journaux, il faut bien l'avouer, étaient alors passablement décriés,
et leurs rédacteurs ne vivaient pas en odeur de sainteté. Le ministère
lui-même avait semblé prendre à tâche de les discréditer. On se
souvenait fort bien qu'en 1824 M. Corbière, alors ministre des affaires
étrangères, n'avait pas dépensé moins de deux millions, sans compter les
places et les sinécures données, pour éteindre un certain nombre de
feuilles, qui, bien que royalistes, menaçaient son portefeuille. Le rôle
des feuilles officieuses se bornait à toujours dire: _Amen_. On trouvait
que ce n'était pas assez.

Tous les rédacteurs, d'ailleurs, avaient en perspective, pour le jour où
ils seraient dégoûtés d'une polémique assez difficile, une _aurea
mediocritas_ hypothéquée sur le budget.

Lorsqu'on relit de sang-froid l'histoire de la Restauration, on est
effrayé de toutes les bévues que la terreur de la presse fit commettre à
son gouvernement.

Samedi, 25 novembre 1826.

CONCOURS PRÉPARATOIRE

Pour la rédaction en chef d'un journal semi-officiel.

La réunion a lieu au Jardin des Plantes, dans la salle des animaux sans
vertèbres. M. le trésorier de l'amortissement de l'esprit public occupe
la chaise rembourrée du surveillant de cette salle. Les assistants, au
nombre de cinq, représentant la _Gazette_, le _Drapeau_, le _Journal de
Paris_, _l'Etoile_ et le _Pilote_, sont assis sur des caisses vidées
depuis peu.

LE TRÉSORIER.--Messieurs, j'ai choisi à dessein ce local, vous
m'entendez, pour vous entretenir d'un projet qui doit bientôt recevoir
son exécution.

TOUS.--Quel est-il?

LE TRÉSORIER.--Il s'agit d'un journal semi-officiel.

TOUS.--Je le ferai.

LE TRÉSORIER.--Je rends justice à votre zèle, mais, de grâce, du
silence.

TOUS.--Ecoutons.

LE TRÉSORIER.--Quoiqu'il soit certain que les feuilles que vous rédigez
n'aient nullement rempli les espérances qu'on en avait conçues...

TOUS.--Il faut être bien difficile.

LE TRÉSORIER.--Qu'on ne les lise plus...

TOUS.--Bah! vous voulez rire.

LE TRÉSORIER.--Que tous les anciens abonnés les aient désertées...

TOUS.--Ce n'est pas notre faute.

LE TRÉSORIER.--Que je sois obligé de demander sans cesse de nouveaux
fonds pour les alimenter...

TOUS.--Notre métier ne peut être fait gratuitement.

LE TRÉSORIER.--Enfin, tranchons le mot, qu'on doive être las de payer
vos sornettes, vos sottises.....

M. G. DE _l'Étoile._--Je répondrai au mot sottise.

M. B. DE _la Gazette._--Je parlerai aussi à ce sujet.

LES AUTRES.--Aucun de nous ne laissera cela sans réponse; mais silence
pour le moment.

LE TRÉSORIER.--Ce n'est pas moi qui le dis, c'est tout le monde; si vous
m'interrompez toujours, je lèverai la séance.

TOUS.--Ecoutons.

(L'Etoile _grince des dents_.)

LE TRÉSORIER.--J'abrége; il s'agit de donner à une de vos feuilles la
qualité de semi-officielle. Je suis embarrassé du choix, et quand je
l'aurai fait, je serai encore plus embarrassé de le faire accepter, tant
vous êtes discrédités...

TOUS, _marmottant_.--Faut-il endurer!...

LE TRÉSORIER.--Je suis néanmoins décidé à faire mes efforts, cela
soulagera ma caisse d'autant, jusqu'à ce que je puisse...

TOUS, _avec effroi_.--Achevez!...

LE TRÉSORIER.--Je puisse vous voir prospérer.

TOUS.--A la bonne heure!

LE TRÉSORIER.--Voyons, examinons à qui la chose peut aller. Que chacun
parle à son tour. Je vais commencer par celui qui coûte le plus cher,
comme ayant le moins d'abonnés.

Allons, au plus léger à parler.

M. G. DU _Pilote_.--Monsieur le trésorier, il vous convient de me donner
la préférence, parce que je parais le soir et n'ai pas de concurrence à
redouter, l'_Etoile_ n'en étant pas une. (_M. de G._, _de l'_Etoile,
_fait un bond sur sa caisse, et en retombant il la crève; on le relève
et on le contient_.) Je n'ai d'ailleurs ni esprit (de parti, je veux
dire), ni idées (fixes, s'entend), ni rédacteur, quoique je parle de
tout.

LE TRÉSORIER.--Cela suffit, votre privilége me convient assez.

A vous, _Paris_, mon petit.

M. L. DU _Journal de Paris_.--Qui pourrait d'ailleurs me disputer la
préférence? J'ai la représentation qui convient au rôle que
j'ambitionne; je donne des audiences, j'ai même chez moi une manière
d'huissier, et d'ailleurs ne sait-on pas que je communique librement
avec l'hôtel de Rivoli, où je puis me rendre en un coulé, trois sauts et
un entrechat? Je vous dirai, au surplus, que je commence à me lasser de
n'être que l'historien des fiacres et des commères; j'aimerais assez me
lancer dans la politique ministérielle, j'allais dire dans la haute
politique. Je me crois appelé à jouer un grand rôle.

LE TRÉSORIER.--Mon petit, j'approuve cette émulation; et ce désir de
vous élever me prouve que vous ressemblez toujours, comme par le passé,
à beaucoup d'inutilités de ma connaissance. Nous verrons ce que nous
pourrons faire. A votre tour, monsieur sans tache.

LE BARON DU _Drapeau_.--Mon devancier vient de se donner lui-même
l'exclusion. Il vous a avoué qu'il n'avait écrit, jusqu'à ce jour, que
pour les classes populaires; moi, je m'adresse toujours aux plus hautes
capacités: il en faut effectivement beaucoup pour me comprendre, et
c'est sous ce point de vue que je conviens à la chose; car le vague dans
lequel je laisse mes lecteurs peut faciliter, au besoin, les pas
rétrogrades auxquels notre politique est accoutumée.

LE TRÉSORIER.--En effet, je ne vous comprends pas toujours, il est vrai
que je vous lis très-rarement; mais comme il y a des gens assez
courageux pour cela, je me ferai faire un rapport sur ce qui vous
concerne. Ecoutons l'_Etoile_, qui paraît perdre patience.

M. G. DE _l'Étoile._--Je trouve assez étonnant, Monsieur le trésorier,
que vous, ou d'autres, ayez eu la pensée d'un journal semi-officiel,
lorsque celui que je dirige est officiel bien plus encore que l'épais
_Moniteur_. Je n'en veux pour preuve que l'envie de bâiller que l'on
éprouve en me lisant. Au surplus, je suis assez content de mes maîtres
pour ne pas vouloir m'en donner d'autres; ceux de mes confrères n'ont
que l'exécution des pensées nées du cerveau des puissants dont je reçois
l'impulsion: aussi ne me suis-je rendu à cette assemblée que pour vous
faire sentir mon importance.

LE TRÉSORIER, _tout bas_.--Tels maîtres, tels valets; même insolence.
(_Se retournant._) Monsieur B., que direz-vous en faveur de votre
_Gazette_?

M. B. DE _la Gazette_.--Rien, c'est tout ce que je puis dire.
D'ailleurs, mes oeuvres sont là pour répondre, et la _Minerve_ peut
attester que je sais prendre tous les tons. Ai-je besoin de me vanter,
comme l'ont fait ces messieurs? Je ne suis pas nul comme le _Pilote_,
niais comme le _Journal de Paris_, sans cesse sur des échasses comme
monsieur le baron, ou en délire comme l'_Etoile_.

TOUS LES AUTRES.--Allons, il ne se vante pas! l'on sait pourtant combien
il est soporifique.

LE TRÉSORIER.--Messieurs, j'en sais assez. Je vais faire mon rapport, et
chacun de vous peut compter sur mon impartialité.

COUPS DE LANCETTE.

On a trouvé M. Philarète blotti dans l'écritoire de M. de Jouy.

       *       *       *       *       *

--Comment pense-t-on dans votre régiment?

--On ne pense pas.

--A la bonne heure.

       *       *       *       *       *

M. de Lamennais est enrhumé, Rome lui doit bien un chapeau, hein?

       *       *       *       *       *

M. Crosnier n'a encore été que de moitié dans tous les ouvrages qui ont
été donnés au théâtre de la Porte-Saint-Martin depuis six mois.


Lundi, 4 décembre 1826.

CONCOURS PRÉPARATOIRE

Pour la rédaction en chef d'un journal semi-officiel.

(DEUXIÈME SÉANCE.)
+ La salle des animaux sans vertèbres étant encombrée par de nouvelles
acquisitions récemment arrivées, la réunion a été indiquée dans celle
des animaux ruminants. Avant l'ouverture de la séance, les chuchotements
des conversations particulières, entendus de la pièce voisine,
produisent une illusion complète. On croirait que les cadavres dont
cette pièce est peuplée sont encore animés.

Le trésorier demande du silence. Chacun se place comme il peut. On
remarque que le représentant du _Journal de Paris_ grimpe lestement sur
la girafe: A bas, s'écrie-t-on de toutes parts. Mais le trésorier, d'un
geste, le retient à son poste.

LE TRÉSORIER.--Vous savez, Messieurs, quel est l'objet de la
convocation?

TOUS.--Vous nous l'avez dit et écrit.

LE TRÉSORIER.--Il est donc inutile que je vous le rappelle?

TOUS.--Assurément. Allons au fait.

LE TRÉSORIER.--Le fait est, Messieurs, que l'on ne veut d'aucun de vous.
(_L'émotion est vive._)

TOUS.--Nous direz-vous au moins...

LE TRÉSORIER.--C'est ce que j'allais faire. L'établissement d'un journal
semi-officiel ne doit point être en pure perte. On compte sur son
contenu pour diriger l'opinion publique.

TOUS.--Et que faisons-nous chaque jour?

LE TRÉSORIER.--Pour faire goûter tous les actes de l'autorité.

M. B. DE _la Gazette_.--J'y mets tout mon latin.

LE TRÉSORIER.--Pour vanter toutes les conceptions ministérielles.

M. L. DU _Journal de Paris_.--Je loue à tort et à travers.

LE TRÉSORIER.--On veut y trouver de la haute politique.

LE BARON DU _Drapeau_.--Je défie qu'on s'élève plus haut; je me perds
dans les nues.

LE TRÉSORIER.--Une bonne discussion sur les matières religieuses, sans
emportement, ni hypocrisie trop apparente.

M. G. DE _l'Etoile_.--C'est ma manière, ce sont mes principes.

LE TRÉSORIER.--On demande enfin que, pour ne choquer aucune opinion, il
entre dans cette rédaction un adroit mélange de toutes les idées; mais
en laissant dominer celles qui appartiennent au royalisme.

M. G. DU _Pilote_.--S'il faut du mélange à ne pas s'y reconnaître, je
suis là, moi.

LE TRÉSORIER.--C'est exact, car on demande toujours ce que vous êtes, et
ce que vous voulez. (_A part._) J'en suis honteux. (_Haut._) Vous voyez,
Messieurs, ce que l'on exige; rendez-vous justice. Au zèle, au
dévoûment, que je ne vous conteste pas, est-il quelqu'un qui joigne ces
connaissances, cette lucidité, cet aplomb, qui sont nécessaires pour une
bonne rédaction?

M. L. DU _Journal de Paris_.--Mon patron est content de moi: preuve que
j'ai ce qu'il faut pour son journal, il me charge en outre des
correspondances privées avec le _Courrier anglais_, correspondances un
peu négligées, mais qui vont reprendre avec la session.

M. B. DE _la Gazette_.--Il est si content de vous, qu'il m'a préféré
pour la rédaction de _l'Etoile_.

M. G. DE _l'Etoile_.--De _l'Etoile_! ah! il ne la tient pas, ni vous non
plus: elle est à gens plus puissants que lui, auxquels je ne lui
conseille pas de se frotter. Prenez si vous voulez le _Pilote_; ça ne
tient à rien, et M. le trésorier vous dira qu'il est prêt à
l'abandonner.

LE TRÉSORIER, _à part_.--Il a, ma foi, raison.

M. G. DU _Pilote_.--Doucement, Monsieur de l'_Etoile_; j'ai eu trop de
peine à ravoir mon _Pilote_, pour le céder comme cela; j'ai mon marché,
et il faudra bien qu'on le tienne, ou nous aurons du bruit.

M. LE BARON DU _Drapeau_.--A quoi servent tous ces propos, vous ne
pouvez prétendre à un choix que vous rendriez ridicule.

TOUS.--Ridicule vous-même. Voyez ce Germain! un étranger à idées
mystérieuses, à style ampoulé, à prétentions insoutenables.

LE TRÉSORIER.--Messieurs, messieurs, du calme s'il vous plaît. A quoi
bon tous ces emportements, quand je vous ai prévenus que l'on ne voulait
d'aucun de vous.

M. B. DE _la Gazette_.--Quelle nécessité alors de nous réunir si loin de
nos domiciles et de nous faire perdre un temps dont nous devons compte à
nos abonnés.

LE TRÉSORIER.--Dites donc à ma caisse. Mais je vous vois trop animés
pour écouter de sang-froid ce que j'étais chargé de vous apprendre; ce
sera pour un autre jour. Vous serez prévenus par lettres, et je ferai en
sorte de trouver un local plus central, et où nous serons aussi en
sûreté qu'ici. (_Il se lève et sort._)


SAINTE-PÉLAGIE

ou

PLAINTES D'UN PRISONNIER,

Épître au Préfet de police, par J. CASSAIGNE.

S'il est une circonstance dans la vie où l'on doive se livrer au
commerce des Muses, c'est surtout dans la captivité...

M. Cassaigne a été condamné pour quelques vers trop hardis. Les verrous
ne l'ont pas rendu plus timide. La liberté qu'il a perdue pour sa
personne, il l'a gardée pour ses écrits. Etonné des rigueurs dont il est
l'objet, il se demande quel est son crime.

    Ai-je, du spadassin dédaignant les faisceaux,
    Menacé d'un fleuret notre G..... des S.....?
    Ou bien, nouvel Amron, traîné dans la poussière
    Ces bouquins précieux idoles de C.....?
    Ai-je montré Ch....., dans un pamphlet amer,
    Pour aller à Saint-Cloud atteint du mal de mer?

           *       *       *       *       *


COUPS DE LANCETTE.

Le ventre va mettre un crêpe à sa fourchette, _l'Almanach des gourmands_
ne paraîtra pas cette année. M. de Périgord se ressentirait-il des
suites d'une indigestion conquise aux dîners de M. Canning?

       *       *       *       *       *

--Que portez-vous donc là? demandait-on à M. Salvandy, qui tenait une
feuille à la main.

Et comme le rédacteur de l'ex-_Journal de l'Empire_ a toujours la
repartie brève, il répondit:

--_Des bâts._

       *       *       *       *       *

On met au nombre des malheurs de l'Espagne _l'Alonzo_ de M. N.-A. de
Salvandy.

       ÉPIGRAMME.

    Le sous-préfet de Châteaudun
    S'est fait jésuite et le confesse,
    Il va jusqu'à s'en vanter. Est-ce
    Qu'il n'aurait pas le sens commun?
    Que le bon Dieu l'en récompense!
    Mais, sans critiquer son dessein,
    Avec _quatre barbes_[3], je pense,
    Il serait meilleur capucin.


Dimanche, 24 décembre 1826.

ÉCRÉMAGE DES JOURNAUX DÉPENDANTS

Du 22 décembre.

*** Quelque flexible que soit le talent, quelque grande que soit la
docilité de M. de B., de la _Gazette_, il n'a pas encore su se plier à
louer le discours de M. de Damas. Il y a trop peu de temps que la
_Gazette_ avait à applaudir des principes totalement différents.

*** Le _Journal de Paris_ était hier dans un de ses jours de jubilation.
Il publiait l'état très étendu des jugements rendus pendant le mois de
novembre par le tribunal de police. On y remarque quarante-sept
condamnations pour projection d'eau sale sur les passants et dépôts
d'ordure sur la voie publique.

*** Quelqu'un qui connaîtrait bien la topographie du Portugal pourrait
être employé utilement dans les bureaux de l'_Aristarque_, pour donner
quelque vraisemblance aux bulletins de l'armée du marquis de Chaves,
que l'on élabore dans cette officine.

*** «Dans chaque phrase du discours de M. Canning perçait la taille de
nos hommes d'Etat. Sa Seigneurie a le coup d'oeil juste; elle les a
bien mesurés.» La _Quotidienne_, à qui nous empruntons cette citation,
nous ferait presque regretter que nos ministres ne soient point choisis
parmi les cent-suisses.

*** «O vérité! quelle est ta puissance avec les tièdes, qu'on appelle
ministériels! dit le baron du _Drapeau_; il est impossible de rien faire
de solide et de raisonnable.» Eh! que vous dit-on chaque jour, MM. B. L.
G. C.?... et à vous-même, baron O?

*** Il faut voir avec quelle joie et en quels termes l'_Etoile_
applaudit au délire qui s'est manifesté dans l'assemblée des catholiques
d'Irlande quand on leur a annoncé la guerre.

*** _Pilote_, quel est le bonhomme R. B. qui te fournit des pièces de
gros calibre pour la guerre du Portugal? Tu les désavoues; prétends-tu
par là donner à entendre qu'on te les impose?

*** M. Etienne, l'un des rédacteurs du _Constitutionnel_, est nommé
arbitre dans la cause pendante entre les anciens et les nouveaux
propriétaires du _Médiateur_. Est-ce une mystification?

COUPS DE LANCETTE.

Le prince de T... assure que dans sa jeunesse il jouait la tragédie.

--Quels rôles?

--J'ai joué les rois.




1827

ÉTRENNES DONT ON NE VEUT PAS.


Vous croyez peut-être que la politesse vous oblige à recevoir tout ce
qu'on veut bien vous donner pour étrennes; détrompez-vous. Il est vrai
que, par le temps qui court, il y a beaucoup de gens qui tendent la
main, il en est cependant qui la ferment. Exemple:

M. de V. a refusé sa démission.

M. de P., un brevet d'imprimeur.

M. de Ch., un portrait de Jean Bart.

Madame de Genlis, une copie de son acte de naissance.

M. de Royer, un académicien.

Mademoiselle Delp... G..., le poëme de la _Pucelle_.

M. Ancelot, des marrons glacés.

M. Feletz, une petite souricière.

M. Bénaben, un cordon.

M. P..., un exemplaire du _Petit Carême_.

M. Jouy, un exemplaire de ses oeuvres complètes.

Le _Pilote_, une boussole.

La _Gazette_, le bon sens.

L'_Opinion_, le livre de l'esprit.

La _Quotidienne_, une paire de lunettes.

Le _Médiateur_, le _Traité des reptiles_.

_Figaro_, les articles du _Mentor_ et l'amitié du _Médiateur_.

COUPS DE LANCETTE.

Le théâtre de M. Comte n'est pas le seul sur lequel jouent de tout
petite acteurs.

       *       *       *       *       *

M. de C... est tellement occupé des affaires actuelles, qu'il ne dort
plus guère que la nuit.

       *       *       *       *       *

M. le comte de Pey... a eu un violent cauchemar la nuit dernière:
l'ombre de Gutenberg, inventeur de l'imprimerie, est venue le tirer par
les pieds.

       *       *       *       *       *

Les propriétaires de journaux seront désormais contraints de porter sur
leur dos une affiche qui indiquera leurs noms et prénoms, leur âge, leur
domicile, l'heure à laquelle ils se lèvent et se couchent ordinairement.

       *       *       *       *       *

Toutes les cartes déposées chez M. de P., le premier janvier, étaient
timbrées.

Le 12 décembre 1826, Charles X ouvrait la session des chambres de 1827.
Le roi disait dans le discours d'usage:

«J'aurais désiré qu'il fût possible de ne pas s'occuper de la presse;
mais à mesure que la faculté de publier les écrits s'est développée,
elle a produit de nouveaux abus, qui exigent des moyens de répression
plus étendus et plus efficaces. Il était temps de faire cesser
d'affligeants scandales et de préserver la liberté de la presse
elle-même du danger de ses propres excès. «Un projet vous sera soumis
pour atteindre ce but.»

Ce passage du discours de la couronne produisit dans le public
l'impression la plus défavorable; on s'attendait cependant à quelque
chose de ce genre. Depuis deux ans le clergé, la congrégation, les
missions, le parti religieux tout entier exerçaient sur le faible
Charles X une terrible pression afin d'obtenir de lui une législation
sévère contre la presse, une pénalité «qui détruisît l'hydre d'un seul
coup.»

Charles X, mieux que personne, savait combien un tel acte serait
impolitique. Pourtant on triompha, non de ses répugnances, mais de ses
craintes.

Le lendemain du vote de l'adresse, 29 décembre 1826, M. de Peyronnet
donnait satisfaction à la congrégation, qui avait fait sa fortune, et
déposait sur le bureau de la Chambre ce projet de loi qui devait, à lui
seul, occuper presque toute la session de 1827.

Le projet de loi sur la presse était à peine connu qu'une clameur
immense s'éleva. Ce fut un haro universel. De toutes parts s'élevaient
les plus véhémentes protestations.

Dans ce projet, en effet, la violence le dispute à l'absurde, et ses
dispositions prouvent que M. de Peyronnet n'avait pas même une vague
notion de la matière qu'il prétendait réglementer. D'un seul coup, il
atteignait toutes les industries qui concourent à la fabrication du
journal ou du livre, le brocheur était frappé comme l'auteur,
l'imprimeur comme le libraire.

Le projet comprenait trois titres: les écrits périodiques, les écrits
non périodiques, et enfin les peines. La disposition la moins
défavorable du premier titre était l'assujettissement de tous les écrits
de moins de cinq feuilles à un timbre de un franc pour la première
feuille et de dix centimes pour les autres.

Tous les journaux et écrits périodiques se trouvaient frappés du timbre;
«le nom des propriétaires devait être écrit en tête de chaque
exemplaire;» enfin «aucune société relative à un journal ne pouvait être
contractée qu'en nom collectif, et les associés ne pouvaient en aucun
cas excéder le nombre cinq.»

Le chapitre _des peines_ brillait par son laconisme: des amendes de
2,000 à 20,000 francs, et la prison pour la moindre contravention; il
était à peu près impossible d'écrire cinq lignes sur n'importe qui ou
n'importe quoi sans se trouver sous le coup de quelque disposition.

Ce projet parut si monstrueux, que, tandis que tous les corps de métier
atteints signaient protestations sur protestations, tous les corps
savants rédigèrent des pétitions. L'Académie elle-même, si docile au
pouvoir de la Restauration, osa exposer ses doléances, dans une
supplique au roi, supplique empreinte d'un dévoûment absolu.

En écoutant la lecture de ce projet, Casimir Périer s'écria avec force:
«Vous supprimez l'imprimerie en France, et vous la transportez en
Belgique au profit de l'étranger et des pays libres.» On ne pouvait
mieux résumer l'opinion, et, dit M. de Vaulabelle, «le député de la
gauche n'exagérait pas le résultat désastreux de l'oeuvre de M. de
Peyronnet.»

Chateaubriand avait qualifié cette loi de «_loi de Vandale_;» le public
et les petits journaux lui donnèrent le nom de «_loi de justice et
d'amour_.» C'était la paraphrase d'un article attribué à M. de
Peyronnet, dans lequel ce ministre chantait les louanges des mesures
qu'il venait de prendre, mesures, disait-il, «_justes, utiles,
favorables et douces_.» La qualification donnée au projet par le public
et les petits journaux a prévalu dans l'histoire, et le projet de M. de
Peyronnet a conservé la qualification ironique de _loi d'amour_.

Le 14 février 1827, la discussion du projet s'ouvrit à la Chambre; il
devait pendant toute la session passionner les députés comme il avait
passionné le public. Jamais on ne vit si grande affluence d'orateurs.
Chacun s'empressait de se faire inscrire, et telle était l'ardeur à
retenir son tour de prendre la parole, que le jour de l'inscription, dès
six heures du matin, les orateurs arrivaient à la Chambre, et qu'à sept
heures la liste était à peu près complète.

Mais déjà, depuis le 1er janvier, la discussion était ouverte dans
tous les journaux. Les feuilles de l'opposition, pas n'est besoin de le
dire, repoussaient le projet de toutes leurs forces. _Figaro_, bien que
_journal non politique_, avait été des premiers à commencer le feu.
Déjà, dans son article d'étrennes, il décoche un trait à M. de
Peyronnet; le 5 janvier, paraît son premier article. La _loi d'amour_ va
devenir sa grande affaire tant que durera la discussion.


Vendredi, 5 janvier 1827.

LES DEUX PRESSES.

DIALOGUE.

Le jour commence à paraître; la presse du _Figaro_, journal non
politique, se repose à côté d'autres presses inactives, après avoir
gémi pendant une grande partie de la journée. _Après avoir gémi_, vous
entendez, lecteurs; or, puisqu'une presse gémit, elle peut aussi parler.
Ne soyez donc pas surpris si la presse du _Figaro_, pour attendre
patiemment le retour du jour, se met à lier conversation avec sa
voisine. Ecoutez donc:

LA PRESSE DU FIGARO.--Ouf!!! dites donc, voisine, vous qui dormez
là-bas, que pensez-vous de tout ce qu'on dit depuis quelques jours?

LA PRESSE VOISINE.--Ah! ah! c'est vous... Eh! eh! je dis que ça pourrait
bien nous faire quitter la place. Et moi, qui suis arrivée d'hier
seulement de l'imprimerie d'un journal politique, pour vous relayer,
voisine!... dites donc, j'ai bien choisi le moment.

LA PRESSE DU FIGARO.--Est-ce que vous auriez imprimé le fameux projet?

LA PRESSE VOISINE.--Parbleu! oui, pour mes péchés;... c'est ce qui m'a
tellement démantibulé les reins, que l'on m'a fait transporter ici,
comme qui dirait à l'hôpital. Si vous saviez, ma chère, quel mal ça m'a
fait, surtout quand j'appuyais sur le chapitre du timbre... Faut-il
qu'ils soient timbrés, ceux qui...

LA PRESSE DU FIGARO.--Chut!... voisine, vous allez me parler politique,
ça me compromettrait.

LA PRESSE VOISINE.--Ne sommes-nous pas seules?... Qui nous empêche de
causer en liberté? Dites donc, voisine, en liberté, le mot est bon.

LA PRESSE DU FIGARO.--Divin!... Moi qui vous parle, avant d'imprimer ce
méchant _Figaro_, j'ai servi à plusieurs éditions de la Charte; je
mordais là-dessus en conscience, et je puis dire que je rendais joliment
le caractère. Mais à la dernière édition, je ne sais si c'était la faute
de l'éditeur ou de ses ouvriers; ce n'était plus la même chose, il y
avait des articles entiers qui ne paraissaient plus.

LA PRESSE VOISINE.--Ça venait peut-être des remaniements?

LA PRESSE DU FIGARO.--Je l'ignore; dernièrement, j'imprimais un article
qui racontait comment les Américains, pour une chose semblable...

LA PRESSE VOISINE.--Vous me faites trembler!... Depuis le temps que je
sers, je les connais, ces gaillards d'imprimeurs, je sais ce que vaut la
force de leurs poignets.

LA PRESSE DU FIGARO.--Vous prenez peut-être l'alarme pour rien.

LA PRESSE VOISINE.--Dieu vous entende!... mais la truffe a tant donné,
cette année!...

LA PRESSE DU FIGARO.--Gare l'indigestion!...

LA PRESSE VOISINE.--J'entends venir quelqu'un!... Adieu; nous nous
reverrons peut-être, un de ces jours, à Bruxelles.

PETITS JEUX INNOCENTS.

*** Je vous vends mon corbillon.--Qu'y met-on?--Un bâillon.

*** Si j'étais petit papier, que feriez-vous de moi?--Je vous ferais
timbrer.

*** Pigeon vole,... aigle vole... M. de P... vole... (_Une voix._) Un
gage! M. de P... n'est pas un aigle.

COUPS DE LANCETTE.

Odry trouve que M. le comte de Pey... a le regard _fisc_.

       *       *       *       *       *

Quelles singulières gens que ces Français, disait M. Ben., aussitôt
qu'on les dénonce, ils vous appellent mouchard.

       *       *       *       *       *

AMENDEMENT. On pourra se servir, en toute liberté, des voyelles, mais il
sera défendu d'user des consonnes.

       *       *       *       *       *

Si l'on nous avait crevé les yeux, on n'aurait pas besoin de nous
arracher la langue.

       *       *       *       *       *

De quoi vous plaignez-vous, vous a-t-on défendu de penser?

HYMNE AU TIMBRE.

Salut, ô noble timbre, source inépuisable d'impôts, qui alimentes les
innombrables canaux du trésor de l'Etat, ou plutôt de ces messieurs.
Admirable invention, plus utile et cent fois plus productive que celle
de l'imprimerie; sangsue insatiable, dont le coeur est à Paris et la
piqûre dans toute la France. Salut!...

Et toi, illustre maître d'armes, qui chantas l'indifférence avec tant
d'amour, pourras-tu ne pas sortir de ton caractère insouciant, lorsqu'il
s'agira de célébrer ta plus chère idole? Sans doute, ton coeur
d'airain, qui résista aux charmes de Zelmire, ne sera pas insensible aux
délices du timbre. Voilà enfin un sujet digne de tes inspirations; toi
qui manies la plume aussi bien que le fleuret, écris comme tu t'es
battu, ou plutôt, ne te bats pas les flancs pour écrire.

Le timbre! à ce nom seul, notaires, avoués, avocats, ou, pour parler
sans métaphores, tripoteurs, renards, babillards, je vous vois, le front
prosterné jusqu'à terre. Tremblez à ce nom légal, vous tous qui hasardez
le sous-seing privé; vous qui souscrivez des lettres de change, des
billets à ordre, un papier de cinq centimes pourra vous coûter cher.
Cela vaut pourtant bien les corvées, les droits de mainmorte, le fisc de
nos aïeux; mais le timbre est un mot qui sonne plus agréablement aux
oreilles.

       *       *       *       *       *

Jour à jamais célèbre, où il a été dit: Tout sera timbré! J'entends
d'ici le son des belles pièces d'or tombant dans les cassettes
ministérielles. O ventre! les beaux dîners qu'on te prépare pour fêter
la victoire décisive remportée par l'ancien régime sur le nouveau!

Déjà, journaux, actes, billets payaient la dîme; déjà, mille ouvriers
timbreurs des deux sexes, la plupart nobles ou émigrés, travaillaient
sans relâche au bonheur public; c'est trop peu, on ne saurait donner
trop d'extension aux entreprises utiles.

Amis, tout sera timbré, l'in-18 comme l'in-32, le papier Tellière comme
le papier écolier; maisons, meubles, habits, châles, étoffes; on finira
par tout timbrer, et nous aussi!...

COUPS DE LANCETTE.

On a dit autrefois: _Scipion l'Africain_; aujourd'hui, on dit: _M. de P.
le Timbré_.

       *       *       *       *       *

Les devises que les confiseurs mettent dans les diablotins seront-elles
soumises au timbre?

       *       *       *       *       *

La réimpression de la Charte sera-t-elle soumise à l'impôt du timbre?

       *       *       *       *       *

On assure que les dîners de M. P... sont annoncés par une cloche dont le
timbre paraît charmant à l'oreille de ces messieurs.

       *       *       *       *       *

--Excellence, que deviendront les imprimeurs!

--Ils se feront timbreurs.

       *       *       *       *       *

La loi qui abolira l'imprimerie produira une fière impression.

       *       *       *       *       *

_Aphorisme._ Toute la science du gouvernement est dans le timbre.

Mardi, 14 janvier 1827.

RÉPONSE

Aux questions de M. ODRY, le poëte, qui veut absolument savoir quel
est le projet de l'oie.

AIR: _Et j'en rends grâce à la nature_.

    Tu demandes, ô grand Odry,
    Quel est l'nouveau projet de l'oie?
    Je veux que tu sois attendri
    Par la réponse que j't'env oie
    D'un' péronnelle l'on se rit
    Quand elle barbotte et s'fourvoie
    Tout en voulant faire d' l'esprit...
    Voilà bien le projet de l'oie.

    Sur les plus heureux écrivains,
    Comm' sur les plus petits homm' de lettres,
    Ell' prétend mett' ses vilain' mains,
    Si l'on voulait bien le permettre;
    En les accablant de ses dons,
    Il est naturel qu'elle croie
    Changer les auteurs..... en dindons...
    Voilà bien le projet de l'oie.

    Depuis l'palais jusqu'au grenier,
    On grimace, on tourn' la prunelle,
    Tout, d'puis l'poëte jusqu'au chiffonnier,
    Est mis d'dans par la péronnelle;
    Elle aura rempli son objet,
    S'il faut qu'on se pende ou se noie
    Pour échapper à son projet...
    Voilà bien le projet de l'oie.

       ENVOI ET CONSEIL.

    Comm' dit c'littérateur brillant,
    Le timbre est une barbarie;
    Ma vieill', ce n'est pas en riant
    Que chacun ici-bas te l'crie;
    D'mande autre chos' pour t'amuser,
    Car, entre deux siècl', à coeur joie,
    Tu pourrais te faire écraser...
    Ça n'serait plus le projet d'l'oie...


Mercredi, 10 janvier 1827.

LA TERREUR PANIQUE,

COMÉDIE EN TROIS ACTES.

SCÈNE DIX-SEPTIÈME.

L'IMPRIMEUR, LE JOURNALISTE.

L'IMPRIMEUR.

Non, Monsieur, je n'entends pas..... Je ne veux plus.....

LE JOURNALISTE.

Il s'agit bien de ce que vous voulez et de ce que vous n'entendez pas.

L'IMPRIMEUR.

C'est de la politique, Monsieur, c'est de la politique, et toute
pure..... La marquise de Chaves....., c'est clair...... M. de
Bonald....., c'est clair......, trop clair.

LE JOURNALISTE.

Mais vous devenez plaisant.

L'IMPRIMEUR.

C'est possible, depuis la Bigarrure jusqu'à la Lancette je ne vois plus
que politique, et je commence à trembler.

LE JOURNALISTE.

Vous êtes comme Pourceaugnac, vous ne voyez que des seringues.

L'IMPRIMEUR.

Encore de la politique!.... Vous voyez bien, Monsieur, que je ne puis
rien faire de vous, et par conséquent pour vous. Votre titre est si
décidé; votre titre seul vous compromet! J'aime mieux imprimer des
catéchismes; si vous consentiez à modérer votre fougue... Mais non! vous
n'êtes pas assez politique pour cela.

LE JOURNALISTE.

Eh bien! mon cher, c'est le mot; si je faisais le rampant, le flatteur,
je serais politique..., vous en conviendriez?

L'IMPRIMEUR.

Eh! eh!

LE JOURNALISTE.

Je serais alors punissable.

L'IMPRIMEUR.

Certainement. (_A part._) Ah! çà, mais qu'est-ce qu'il dit là?

LE JOURNALISTE.

Donc, en employant le vert et le sec, je ne suis point politique,
entendez-vous?

L'IMPRIMEUR.

Très-bien. (_A part._) Ce chien d'homme-là embrouille toutes mes idées!

LE JOURNALISTE.

Donc, je ne serais pas politique si je parlais politique?

L'IMPRIMEUR.

C'est fort, mais c'est juste.

LE JOURNALISTE.

Imprimez cela pour demain.

L'IMPRIMEUR.

Et si vous alliez me faire faire une sottise, une brioche, une boulette?

LE JOURNALISTE.

Allez, la Charte ne le défend à personne.

L'IMPRIMEUR.

La Charte, soit; mais que dit M. de P***?

LE JOURNALISTE.

Il use de la liberté que lui laisse la Charte.

COUPS DE LANCETTE.

On avait espéré qu'une pétition, adressée à M. de P... par les ouvriers
auxquels il prépare une ruine certaine, produirait quelque _impression_
sur son esprit. Pas du tout, il a soutenu cette _épreuve_ avec
_caractère_, il a montré une grande _indifférence_; bref, il a fait le
_petit romain_. Cependant, il vient de _brocher_ quelques lignes d'une
_justification_ tellement _incorrecte_, qu'elle le fera _caser_ parmi
les _non-valeurs_.

       *       *       *       *       *

La Faculté de médecine a trouvé, dit-on, un nouveau moyen pour guérir le
mal du _péroné_.


Jeudi, 21 janvier 1827.

LES TIMBRÉS,

CHANSON NOUVELLE ENVOYÉE DE CHARENTON.

AIR: _Sans timbre_.

          Je suis timbré! (_bis_)
    C'est aujourd'hui le cri de guerre;
    Chacun tremble à ce mot sacré;
    Déjà j'entends chaque libraire
    Dire, en étouffant de colère:
          Je suis timbré! (_bis_)

          Je suis timbré! (_bis_)
    Dit ce poëte avec franchise:
    Mon Pégase à neuf est ferré;
    Si je rimais quelque sottise?
    Veuillez excuser ma bêtise...
          Je suis timbré! (_bis_)

          Je suis timbré! (_bis_)
    Malgré la cabale ennemie,
    Je vais passer pour un lettré;
    Bientôt j'entre à l'Académie...
    Recevez-moi, belle endormie...
          Je suis timbré! (_bis_)

          Je suis timbré! (_bis_)
    Dit ce coquin, que par sentence
    Un fer brûlant a déchiré...
    De parvenir j'ai l'assurance,
    Car, pour plaire à son excellence,
          Je suis timbré! (_bis_)
          Qu'ils soient timbrés! (_bis_)
    Ce Voltaire et sa secte impie
    Par qui nous fûmes dénigrés;
    Honneur à l'escobarderie!
    Sous le sceau de la barbarie...
          Qu'ils soient timbrés! (_bis_)

          Ils sont timbrés! (_bis_)
    Bon P***, ceux qu'à table tu traites...
    Pour complaire à ces désoeuvrés,
    Désormais les plats et les bêtes
    Qui servent dans ces jours de fêtes
          Seront timbrés. (_bis_)

          Soyez timbrés! (_bis_)
    Vous tous journaux _de la finance_,
    Contre la presse conjurés;
    Vous aurez plus d'esprit, je pense,
    Quand les autres, par ordonnance,
         Seront timbrés. (_bis_)

COUPS DE LANCETTE.

L'article du _Moniteur_ sur la loi de _justice_ et d'_amour_ rappelle
ces vers de M. Victor Hugo:

    Que n'ai-je aussi des baisers qui dévorent,
          Des caresses qui font mourir!

       *       *       *       *       *

On disait à M. Pi....

--Cela passera difficilement.

--Je digère tout, répondit-il, en tapant sur son ventre.

       *       *       *       *       *

_Péroné_ est un mot grec qui signifie: une agrafe, une chaîne.

       *       *       *       *       *

M. Villemain a calculé que, si la loi passait, chacune de ses pensées
lui coûterait 2,000 fr. de timbre.

       *       *       *       *       *

M. le baron Dud***, voyant un Anglais qui dans un moment de colère
frappait un nègre de sa cravache:

--Allons, dit-il, c'est bien, on trouve encore quelques saines
doctrines.


Dimanche, 14 janvier 1827.

LA LOI D'AMOUR

AIR: _C'est l'amour, l'amour_.

    C'est l'amour, l'amour, l'amour,
            Qu'un Tartare
          Omar nous déclare.
    Pour nous, le timbre en ce jour,
        C'est un cachet d'amour.

    J'entends mille bouches unies
    Répéter ce joyeux refrain,
    La gaîté, la chanson bannies,
    Rentrent sous un ciel plus serein.
        Ivresse populaire,
        Rare et touchant accord!
        Quel pouvoir tutélaire
        Cause un si doux transport?
    C'est l'amour, l'amour, l'amour, etc.

    Imprimeurs, commencez vos fêtes,
    Du repos goûtez les plaisirs,
    De pavots couronnez vos têtes,
    Un dieu nous a fait ces loisirs.
        Un dieu, de nos pensées
        Eteignant le soleil,
        Sur vos presses brisées
        Vous invite au sommeil...
    C'est l'amour, l'amour, l'amour, etc.

    Dormez, innombrables familles;
    Le sommeil échappe à la faim.
    Pères, laissez dormir vos filles,
    Au réveil il faudra du pain!
        L'Espagne apostolique,
        A vos frais, mangera
        _La soupe économique_.
        Mais qui vous nourrira?...
    C'est l'amour, l'amour, l'amour, etc.

    Chantez, brocheurs, pressiers, copistes,
    Femmes qu'on réduit à zéro,
    Auteurs, libraires, journalistes;
    Gloire à _Thymbræus Apollo_!
        De son pouvoir magique,
        O triomphe éclatant!
        Avec nous la Belgique
        Fait chorus en chantant:

    C'est l'amour, l'amour, l'amour,
            Qu'un Tartare
          Omar nous déclare.
    Pour nous, le timbre en ce jour,
      C'est un cachet d'amour.


Lundi, 15 janvier 1827.

FIGARO.

_Proprement vêtu, c'est-à-dire le diamant à la cravate, la
répétition-Bréguet pendue en sautoir, descend d'un fort joli cabriolet
avec l'air d'un capitaliste; puis, prenant une physionomie de
circonstance, il monte sur une estrade et salue le public avec une
orgueilleuse civilité._

Messieurs (_avec sentiment_), Mesdames, il y a un an aujourd'hui que
fort de ma conscience, de mon zèle...

BASILE (_criant de dessous l'estrade_).

De nos talents!

FIGARO (_à part et donnant un coup de pied à Basile_).

Brutal! je t'apprendrai à me casser l'encensoir sous le nez.

BRIDOISON (_se montrant à son tour_).

Mon cher, po...int... de fau.... au...sse... mo...o...o...destie; tous
nos confrè...res se di...i...sent leurs vé...vé...rités sans
scru...pu...u...u...pule.

FIGARO (_bas à Bridoison_).

Au nom du ciel, seigneur Bridoison, taisez-vous; vous allez me donner un
ridicule. N'imitons pas, croyez-moi, ces comiques aristarques qui,
s'essoufflant pour enfler avec peine les plus modestes pipeaux, croient
bonnement emboucher l'héroïque trompette. Eh! mon Dieu, personne
aujourd'hui n'est dupe du plus misérable charlatanisme. Les croque-morts
de la littérature ont beau répéter _que la suspension de leur feuille
est un sacrifice fait à la liberté; que, pour se rendre plus dignes de
la faveur toujours croissante du public, elles paraîtront moins souvent
et à des prix plus élevés; que, pour contenter les bilieux, les
mélancoliques et les sanguins, trois ou quatre têtes se réuniront sous
un même bonnet_, etc., etc., et autres parades semblables; les moins
habiles savent à quoi s'en tenir; les journaux ne sont pas comme les
ventrus: ils ne meurent jamais d'excès de santé. (_S'adressant au
public_:) Messieurs, je vous en supplie, ayez la complaisance de faire
semblant de n'avoir rien entendu. J'avais donc l'honneur de vous dire,
quand Basile m'a interrompu, qu'il y a un an aujourd'hui que j'ai
consacré ma plume, ma lancette, un peu d'esprit, suffisamment de malice,
assez de gaîté, beaucoup de franchise à vos menus plaisirs. (_Basile
bâille avec bruit._)

GRIPPE-SOLEIL, ANTONIO, L'ÉVEILLÉ, MARCELINE, SUZANNE.

A bas la cabale!

FIGARO (_avec emphase_).

Le Nil a vu sur ses rivages, etc., etc.

BRIDOISON.

Vraiment il parle bien.

BASILE (_criant_).

A bas la cabale!...

FIGARO (_continuant_).

Messieurs, je ne vous ferai pas de belles promesses; je ne vous dirai
point que ma feuille est la seule... que ma feuille manquait dans la
littérature... qu'elle est rédigée par des hommes du plus grand mérite,
etc. Je vous répéterai ce que j'ai dit; il y a quelques années, à Mgr
le comte Almaviva: _Mon intérêt vous répond de moi. Pesez tant dans
cette balance..._

BASILE.

Je n'y tiens plus... Messieurs, ce n'est pas cela... _Bone Deus_! où en
est l'éloquence!... Messieurs, la société, semblable à un serpent
monstrueux qui, après avoir sucé le suc vénéneux des plantes de la
philosophie, se recourbe en replis sur elle-même, toute prête à
s'inoculer la rage des idées libérales.......

(_Des sifflets se font entendre._)

Qu'entends-je?

BRIDOISON.

C'est vo...otre serpent qui fai...sait des si...si...iennes.

FIGARO (_s'avançant vers le public_).

Messieurs, je n'ai jamais été fier ni orgueilleux; aussi ma bonne mère
Marceline m'a-t-elle dit souvent: Tu feras ton chemin, mon garçon. Je me
suis bien décidé à ne pas la faire mentir, et c'est pour cela,
Messieurs, que je viens resserrer les liens qui attachent le journaliste
reconnaissant au public généreux et connaisseur. Non-seulement,
Messieurs, il sera dorénavant loisible de vous abonner à ma feuille pour
une année, pour six mois, pour trois mois, pour un mois même, mais vous
pourrez encore le faire (c'est particulièrement à vous que je m'adresse,
estimables étrangers, studieux élèves, capricieuses petites-maîtresses,
rentiers économes, capitalistes prudents), vous pouvez encore le faire,
dis-je, pour une, deux et trois semaines; oui, Messieurs, pour une
semaine! et aux conditions qui sont exposées sur la première page de ma
feuille.

BASILE.

La belle chute!

COUPS DE LANCETTE.

A l'instar des galériens condamnés à perpétuité, les journalistes seront
marqués des lettres T. P: ce qui signifiera timbre perpétuel... ou autre
encore.

       *       *       *       *       *

Quelqu'un disait hier, en parlant de trois journaux fondus:--Ils forment
une épée dont la garde est à Paris, rue de.... et la pointe, nulle part.

       *       *       *       *       *

Le _Moniteur_ fait de l'esprit; ô scandale!...

       *       *       *       *       *

M. de Jouy arrange Moïse; qui arrangera M. de Jouy?

       *       *       *       *       *

On prétend que l'acteur Peronnet, de l'Odéon, vient de présenter une
supplique à l'effet d'obtenir un changement de nom.

       ÉPITAPHE.

    Ci-gît un gros pilote, ignorant nautonier,
    Qui, portant sur son bord Esculape et sa suite,
    Sans carte et sans boussole, osa, tout le premier,
    Du pays de l'Absurde aborder la limite.
    Chez les ventrus jadis il fut bien accueilli;
    Sur la mer du Pathos il fit plus d'un voyage;
    Maintenant, sans argent et léger de bagage,
    Il vogue incognito sur le fleuve d'Oubli.

COUPS DE LANCETTE.

_Panem et circenses._ Des truffes et des cordons.

       *       *       *       *       *

--Quoi de nouveau, ce matin?

--Rien, qu'un opuscule dédié à huit richards, par M. de T..., ayant pour
titre: _De l'indifférence en matière de soufflet_, avec cette épigraphe:

    L'habitude fait tout.

Tous ces messieurs ont souscrit.

        ÉPITAPHE.
    Ci-gît monsieur de Montlosier,
    Qui mourut comme un écolier,
    Pour avoir pris de l'eau bénite
      Sur le doigt d'un jésuite.

FICHES DE CONSOLATION.

N'être condamné qu'à dix ans de galères quand on a tout fait pour la
perpétuité.

Perdre l'équilibre dans un escalier fort raide, se résigner à
dégringoler six étages sur les reins et s'arrêter à l'entre-sol.

Voir un homme s'élancer sur vous, s'imaginer qu'il a un poignard dans la
main, et ne recevoir qu'un soufflet.

Commander son deuil pour un oncle affligé de trois maladies et quatre
médecins; total: sept. Apprendre sa résurrection miraculeuse, mais
trouver l'emploi du costume, grâce à une apoplexie foudroyante qui vous
enlève votre chère moitié.

Pour un gastronome convié à un énorme bifteck, s'apercevoir qu'on a
perdu en précautions apéritives le temps que les amphitryons ont employé
à jouer des mâchoires; mais arriver juste pour le thé avec lequel on
vous sert la tartine de consolation.

Etre destitué deux mois avant les 30 ans de service qui vous donnent
droit à la pension, vous croire frustré de toute espérance, et recevoir,
un an après de S. Exc., une lettre fort honorable, avec une légère
gratification.

Aux Français, s'attendant à voir paraître Monrose dans l'Olive, du
_Grondeur_, apprendre qu'il est indisposé subitement, craindre que Faure
le remplace, et voir paraître Armand Dailly.

Tenir d'un rapporteur officieux qu'un homme s'est glissé dans votre
maison, trembler pour l'honneur conjugal, et le trouver couché avec
votre fille.

D'après les chiffres d'une fausse liste de la loterie, penser qu'on
n'avait pas eu un seul numéro sorti sur un terne sec, et trouver qu'il
vous est sorti un ambe.

Voir le feu à votre bibliothèque, craindre que tout ne soit consumé, et
sauver de l'incendie.... les oeuvres de M. de Bonald.

Etre instruit de la banqueroute de votre agent de change, menacé de ne
recevoir que cinq du cent, et en retirer sept et demi.

Acquérir la certitude que ce n'est pas votre meilleur ami qu'on a vu
avec votre femme dans une loge grillée.

Napoléon, à Sainte-Hélène, disait en parlant des Bourbons: «Ils
devaient, à leur rentrée en France, coucher dans mon lit, sans même en
faire changer les draps.» C'eût été de bonne politique, en effet; ni
Louis XVIII, ni Charles X ne le comprirent. Tout changer fut, au
contraire, leur rêve et leur espoir. Ils croyaient pouvoir ramener la
France aux beaux jours de Louis XIV, et la faire d'un seul coup, par un
acte de volonté souveraine, rétrograder d'un siècle.

Sous les moindres actes de la Restauration, perce sa haine contre les
hommes et les institutions de la Révolution et de l'Empire; aussi,
était-ce faire sa cour et prendre le bon moyen pour arriver que
d'attaquer le passé. Les petits ambitieux ne s'en firent pas faute et,
la passion s'en mêlant, les efforts de la contre-révolution atteignirent
les dernières limites de l'odieux et du grotesque.

L'un propose, sérieusement, d'en revenir pour les préfets, les maires,
pour tous les fonctionnaires, en un mot, aux appellations en vigueur au
temps de Henri IV; l'autre propose, non moins sérieusement, de supprimer
la guillotine, _instrument révolutionnaire et anarchique_, et d'en
revenir, pour le dernier supplice, au gibet, infiniment plus monarchique
et, à ce titre, cher à tous les hommes religieux et dévoués à la cause
royale.

Tout ceci n'est que ridicule; mais comment qualifier les persécutions de
tous les jours? A la vérité, le temps des cours prévôtales était passé,
on ne versait plus de sang, mais toute une génération était sacrifiée.
Aux uns, on enlevait les dignités acquises; aux autres, les moyens
d'existence; à tous, on fermait toutes les carrières. Les plus
maltraités furent les anciens soldats de Napoléon, sans distinction de
grade. On voulait épurer l'armée. Aussi, les officiers en demi-solde,
qu'on retrouve mêlés à tous les complots, à toutes les conspirations,
ont-ils puissamment contribué à la révolution de 1830.

COUPS DE LANCETTE.

A chaque titre que M. d'Ap... enlève à nos maréchaux, il s'écrie en
s'essuyant le front:--Encore une victoire de gagnée!...

       *       *       *       *       *

M. d'Appony ne veut plus que l'on dise: Un poulet à la Marengo.

        PARODIE

    Etre des libertés l'effroi, la tyrannie,
    Proscrire les talents, étouffer le génie,
    Suspendre les travaux du libraire incertain
    Aux sinistres accents de ta voix menaçante,
    Voir succomber enfin la presse chancelante,
        Quel rêve!... et quel plus beau destin.

        ÉPITAPHE.

    Ci-gît un journaliste, écrivain sans talents,
          Qui ne dut son nom qu'a l'intrigue;
    Qui, de peur des mouchards, cria selon les temps:
          Vive le roi! vive la ligue!
    Comme folliculaire il ne fit rien de bon.
    Il gagna, pour mentir, un modique salaire;
    Auteur de mélodrame, il fit très-maigre chère,
    Et vécut vingt-cinq ans sur un _Pied de mouton_.

        A UN AMI.

    Je t'aimais, comme on aime un ami du jeune âge,
          Je t'estimais..., mais sur l'honneur
          Je ne puis te voir davantage,
          Tu reçois _le Médiateur_.


Lundi, 15 février 1827.

        LE QUI

    _Qui_, sur les bords de la Gironde,
    Où le sort plaça son berceau,
    De son insipide faconde
    Ennuya jadis le barreau?

    _Qui_, pour le malheur de la France,
    Couvert de maintes dignités,
    Garde, dit-on, son éloquence,
    Pour endormir les députés?

    _Qui_, dans une autre Alexandrie,
    Rallumant la torche d'Omar,
    Voudrait, d'un plus vaste incendie,
    Charmer les enfants d'Escobar?

          Ce n'est pas moi,
          Ce n'est pas toi,
          Ce n'est pas vous,
          Ce n'est pas nous.

Mais si ce n'est ni moi, ni toi, ni vous, ni nous, c'est donc un
_conte_?

MUSÉE GROTESQUE

LIVRET D'EXPLICATION.

Nº 1.--M. P..., toisant d'un air chagrin la bouche de Gargantua.

Nº 787.--Lord Cochrane descendant de sa tortue à un relais, pendant
qu'on lui selle une écrevisse.

Nº 375.--Les trois cents Spartiates de la rue de Rivoli défendant
l'entrée de la cuisine de Grignon.

Nº 542.--Une caravane, rencontrée par des Arabes dans les déserts du
Vaudeville.

Nº 224.--La déclaration d'amour du monstre à la fiancée de Zametti qui
cherche à s'échapper en criant au secours.

Nº 545.--Diogène sortant de sa société des Bonnes-Lettres avec sa
lanterne allumée, et examinant avec dédain la figure de tous ceux qui se
pressent à la porte.

Nº 621.--M. Ancelot démontrant la possibilité du miracle de saint Pierre
en marchant sur la Seine, qui se gèle à mesure qu'il avance.

Nº 172.--M. de Cuir-Bouilly se hissant sur la pointe du pied pour
atteindre la stature de M. de Nonante-Cinq.

Nº 2.--Cadmus semant les dents des Spartiates modernes et ne recueillant
que des mâchoires.

Nº 501.--Madame de G..., accroupie sur les degrés de Saint-Roch, et
mangeant des pommes de terre frites sur le coin de son cachemire.

Nº 444.--M. le baron d'Eck... taillant son drapeau pour s'en faire une
chemise.

Nº 425.--MM. El... et de T... faisant décider par un arbitre à qui des
deux une calotte sied le mieux.

Nº 671.--Trait d'égoïsme. Le _Pilote_ refusant un picotin à un de ses
collègues destitué.

Nº 52.--Voltaire attaquant M. de Jouy en contrefaçon devant la police
correctionnelle.

Nº 272.--M. d'App... se servant de maréchaux de France en guise de
muscades et les escamotant, tandis qu'un paillasse, coiffé à la
financière, lui sert de compère en soufflant sur des gobelets.

Nº 5348.--Le beau grenadier traçant des petits amours sur les panneaux
de M. Fenaigle, pour suivre un cours de Mnémosine.

Nº 1001.--Le maire de Perpignan faisant exécuter en effigie le carnaval
sur la place de l'Hôtel-de-Ville.

COUPS DE LANCETTE.

L'auteur du _Pied de mouton_, ex-rédacteur du _Drapeau blanc_, va,
dit-on, s'occuper d'un nouvel ouvrage, intitulé: le _Pied de nez_.

       *       *       *       *       *

Thémis a maintenant pour attributs un bâillon et un timbre.

       *       *       *       *       *

DÉCOUVERTE. L'imprimerie était une des sept plaies de l'Egypte.

       *       *       *       *       *

_Bravo_: fleur de rhétorique.--_Murmure_: réfutation.--_Clôture_:
argument sans réplique.

       *       *       *       *       *

La liberté est trop lourde, a dit M. de Cur... Il se rappelle peut-être
le temps où il traînait le char de la déesse.

       *       *       *       *       *

A chaque bêtise qu'il entend dire, M. de Saint-Ch... ôte son chapeau.

       *       *       *       *       *

On parle beaucoup du ventre de M. de V..., mais on ne dit rien de ses
entrailles.

       *       *       *       *       *

M. Dudon, auquel s'adresse l'épigramme qui suit, avait cet avantage
d'être une des «bêtes noires» de _Figaro_. Et véritablement, pour les
coups de lancette, jamais homme ne présenta une plus large surface.

M. Dudon était un de ces hommes trop compromis pour pouvoir l'être
davantage, comme tous les partis en traînent à la remorque; hommes de
tous les dévoûments dangereux et bien payés, compères de tous les tours
de passe-passe politiques. Serviteur à tout faire du ministère, on le
mettait en avant dans toutes les questions scabreuses. Réussissait-on,
tant mieux; échouait-on, on le désavouait.

A la tribune il recevait sans sourciller toutes les bordées d'injures de
tous les partis; il eut presque autant à souffrir de l'extrême droite
que de l'extrême gauche. Manuel l'appelait «un homme dangereux et
compromettant pour son propre parti.» Le général Foy disait, en parlant
de M. Dudon: «Il est des hommes dont la position est si malheureuse et
si embarrassante, qu'ils ne peuvent monter à la tribune que pour
débiter des calomnies.»

_Figaro_ revient à chaque instant sur les malversations dont M. Dudon
était accusé, malversations qu'il appelle d'un nom beaucoup plus vif. Le
petit journal n'était pas le seul à rappeler les accidents de la vie
publique de l'homme-écran du ministre. M. Dupont (de l'Eure) lui criait
en pleine chambre: «Liquidez vos comptes et ne calomniez pas d'honnêtes
gens;» en pleine chambre encore, on lui jetait au visage cette rude
apostrophe: «Je le déclare ici, je défie ouvertement M. Dudon de citer
une seule transaction _véreuse_ (et certes, il en connaît beaucoup) à
laquelle j'aie pris part. Je ne suis pas de ces hommes justement
méprisés qui ont indignement abusé de leurs fonctions pour s'enrichir
par des rapines et des _liquidations_ scandaleuses, qui ont forcé les
ministres du roi à les chasser de leur administration, et à proclamer
leur infamie.»

Pour tout dire, «M. Dudon avait été, sous l'Empire, enfermé à Vincennes
pour avoir déserté son poste, abandonné l'armée d'Espagne et répandu la
terreur dont il était saisi sur toute la route qu'il avait parcourue.» A
la chute de l'Empire, il fut tiré de prison par M. de Talleyrand et
chargé d'enlever à Orléans le trésor particulier de l'Empereur. Il
réussit; il est vrai que l'histoire a qualifié de vol cette spoliation.
Plus tard, il fut destitué par M. de Richelieu de la présidence de la
commission de liquidation des créances étrangères.

C'est à ces deux aventures surtout qu'à tout moment il est fait
allusion.

        ÉPIGRAMME.

    Lui, se vendre; et quel prix voulez-vous qu'on l'achète
    Sans craindre d'avoir fait la plus mauvaise emplette?
   --Alors, il s'est donné.--Donné pour rien, pardon;
    Mais qui même à ce prix pourrait vouloir du don?

Mercredi, 21 février 1827.

NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS

L'EXCELLENCE.

Quel bruit désagréable arrive à mon oreille! Dieu me pardonne! l'enfer
aurait-il aussi des imprimeries? Oui, ce sont les gémissements d'une
presse...

GUTTENBERG.

La belle invention! En vérité, j'ai mérité la reconnaissance des
hommes...

L'EXCELLENCE.

Quelle sottise dites-vous là, Monsieur l'imprimeur?

GUTTENBERG.

Voilà une ombre qui arrive tout au moins en droite ligne du royaume des
Topinambours.

L'EXCELLENCE.

Monsieur au bonnet de papier, voudriez-vous, s'il vous plaît,
m'apprendre quel privilége vous avez pour vous servir de cet instrument
diabolique?

GUTTENBERG.

Je vois que Monsieur n'est ici que d'hier. Nous autres trépassés, tout
morts que nous sommes, nous aimons à faire encore ce que chacun de nous
faisait sur la terre; j'use amplement de la permission, et j'imprime.

L'EXCELLENCE.

Un article du _Moniteur_? une note secrète?

GUTTENBERG.

Fi donc! Voltaire, Fénelon, Rousseau, Bossuet.

L'EXCELLENCE.

Tous ces auteurs-là sont à l'index, et je me verrai forcé de sévir
contre vous. Rappelez-vous le texte de la loi: défense d'imprimer...

GUTTENBERG.

On devrait, au contraire, me délivrer un brevet d'invention.

L'EXCELLENCE.

Comment! vous seriez le mauvais génie qui a perdu, par l'excès des
lumières, les hommes que vous vouliez éclairer par la _philosophie_?...

GUTTENBERG.

C'est un caractère de nouvelle date, je n'employais que le _cicéro_...

L'EXCELLENCE.

Un bavard qui s'escrimait contre les ministres dans la chambre des
députés des _Romains_.

GUTTENBERG.

J'ai toujours affectionné l'_italique_.

L'EXCELLENCE.

Vous osez parler de l'usurpateur devant une Excellence! Vous êtes, je le
vois, un imprimeur enragé, un républicain, un petit Romain...

GUTTENBERG.

Je fais beaucoup de cas de ce caractère... Mais, en vérité, je ne
comprends rien à tout ce que vous dites. Qu'étiez-vous donc sur la
terre?

L'EXCELLENCE.

Je faisais des lois.

GUTTENBERG.

Si vous le voulez, j'imprimerai vos ouvrages?

L'EXCELLENCE.

Insolent! vous me plaisantez, je crois; sachez que ce matin encore
j'étais ministre...

GUTTENBERG.

Et ce soir vous voilà mort, par suite sans doute d'un jugement, d'un
arrêt...

L'EXCELLENCE.

Non pas, nous ne mourons plus ainsi. Figurez-vous que j'avais aboli
l'imprimerie, et, pour le plus grand bonheur de mes concitoyens, j'avais
ruiné quelque cent mille familles...

GUTTENBERG.

Cent mille familles! Je devine la fin de l'anecdote, il n'a fallu qu'un
désespoir...

L'EXCELLENCE.

Au contraire, j'aurais vécu longtemps encore si, à force de timbrer les
autres...

GUTTENBERG.

Je comprends; mais, M. l'ex-Vandale, ma presse est, Dieu merci, à l'abri
de vos arrêts. J'aperçois Astaroth qui vient vous lire votre sentence;
écoutez.

ASTAROTH, _lisant_.

«La susdite ombre est condamnée à être apprenti imprimeur sous les
ordres de Guttenberg...»

L'EXCELLENCE.

Apprenti vous-même.

ASTAROTH.

«Pendant deux mille ans.» A l'ouvrage, petit.

L'EXCELLENCE.

Si je reviens jamais de ce bas monde, je ferai pendre tous les
imprimeurs.

GUTTENBERG.

On vous formera, mon enfant.


COUPS DE LANCETTE.

On a vu M. de Sal... qui s'amusait à graver ces mots sur une pièce de
quarante-huit: _Remède contre l'imprimerie_.

       *       *       *       *       *

M. Ouvrard a obtenu la permission de sortir de Sainte-Pélagie pour trois
jours. Deux gendarmes et un huissier l'escorteront partout. C'est la
liberté que M. de P..... promet aux imprimeurs.

       *       *       *       *       *

On dit que depuis hier M. le comte de P..... se sent le timbre fêlé.

       *       *       *       *       *

M. de Saint-Chamans, que _Figaro_ appelle tantôt monsieur de
C'est-charmant ou monsieur Tant-mieux, avait été un des plus chauds
partisans, un des défenseurs les plus opiniâtres du projet de loi sur la
presse. Ce surnom de Tant-mieux lui venait d'une phrase malencontreuse
prononcée à la tribune: «Le projet de loi,» s'était-il écrié,
«empêchera, dit-on, tout à la fois les bons et les mauvais livres, les
bonnes et les mauvaises maximes; tant mieux.» (_Explosion de murmures._)
«Oui, Messieurs,» répète M. de Saint-Chamans avec plus de force, «tant
mieux! tant mieux! tant mieux! Tous ceux qui _croient_, en politique
comme en religion, doivent _croire_ sur la parole seule de l'autorité
légitime.»

Franchement une telle profession de foi valait bien quelques épigrammes.

M. de Sallaberry, dont il est question quelques lignes plus haut, était
aussi fort partisan de la loi. C'est lui qui avait comparé l'imprimerie
au _manioc_, d'où le surnom de M. Manioc que lui donnèrent les petits
journaux de l'époque. C'est lui encore qui, dans le même discours,
s'écriait avec véhémence: «Redoutons, Messieurs, le fléau de
l'imprimerie, seule plaie dont Moïse oublia de frapper l'Egypte.»
(_Interruptions et éclats de rire._)

              ÉPITAPHE.

          Entêté, ridicule, ennuyeux,
    Hélas! il gît ici, ce bon monsieur Tant-mieux,
          Qui voulait que lui seul sût lire.
    Quand ses graves discours faisaient pâmer de rire,
    Tout fier de leur effet, il s'écriait: Tant mieux!
            Je suis un fou: Tant mieux!
            Un sot même. Tant mieux!
          Tant mieux! tant mieux! tant mieux!
        Enfin, ces mots lui plaisaient tant à dire,
    Qu'à l'instant où la mort vint lui fermer les yeux,
          Il bégayait encor: Tant mieux!


COUPS DE LANCETTE.

M. de C'est-charmant pense que les muselières nous conviendraient mieux
encore que la censure.

       *       *       *       *       *

On a vu l'autre jour un Cosaque du Don se dévouer pour sauver son maître
qui allait se noyer. Ils ont du bon, ces Cosaques.

       *       *       *       *       *

Le fameux «_tant-mieux_» de M. de Saint-Ch... est destiné à partager
(sublime à part) la célébrité du _qu'il mourût_! et du _qu'en dis-tu_?


              ÉPITAPHE.

    J'ai vécu des produits de ma plume vénale;
    J'ai vécu d'un journal par moi mis à l'encan;
    De honte j'ai vécu; j'ai vécu de scandale;
    J'ai vécu de la croix; j'ai vécu du turban;
    J'ai vécu, j'ai vécu, gazetier famélique,
    Quatre-vingts ans passés... Mais je voulus, enfin,
      Vivre un matin de l'estime publique,
        Et le soir, j'étais mort de faim.

COUPS DE LANCETTE.

M. de V... assure que MM. de P... et Fren... sont des hommes d'un grand
prix.

       *       *       *       *       *

Mademoiselle Adel... disait: Si jamais je prenais un mari, ce serait M.
de Laboë... que je voudrais, il vote toujours pour l'adoption.

       *       *       *       *       *

M. Dud... est tellement dévoué à son maître, qu'il irait partout, au
seul commandement de celui-ci. Quand donc lui plaira-t-il de l'envoyer
au diable?

       *       *       *       *       *

--Le mensonge déshonore.

--C'est possible, répondit M. de V..., mais ça n'ôte pas un
portefeuille.

       *       *       *       *       *

M. de Villèle, grâce à la façon hardie dont il avait mené les dernières
élections, avait réussi à se constituer une imposante majorité. Il
n'avait, il faut lui rendre cette justice, reculé devant aucun moyen. Il
avait donné pleins pouvoirs aux préfets, en leur notifiant qu'ils
répondaient «sur leurs places» du vote des électeurs de leur
département. Cette notification eut les meilleurs résultats. Partout on
employa l'intimidation; les destitutions des fonctionnaires
_mal-pensants_ étaient à l'ordre du jour. Dans certaines provinces, on
eut recours à la gendarmerie. De son côté, le clergé agissait.

Donc le ministère eut sa majorité. La Chambre _introuvable_ de 1815
était _retrouvée_.

On appela cette majorité les _Trois-Cents_ de M. de Villèle; puis, par
allusion aux trois cents combattants des Thermopyles, on les appela _les
Spartiates_.

Les députés étaient admirablement choyés. M. de Villèle leur avait dit:
«Vous êtes ici non pour discuter, mais pour voter.» Ils obéissaient, il
fallait bien les en récompenser.

C'était alors le bon temps des dîners ministériels. Tous les députés
bien pensants avaient, dit-on, leur rond de serviette chez MM. de
Villèle et de Peyronnet. «On tenait, dit un petit journal, les députés
par la gueule.» Un autre disait: «Quand on a la bouche pleine, on ne
parle pas;» ou encore: «Un homme qui digère ne refuse rien.» Et le
public riait.

Figaro fait chorus. Sans cesse il revient aux tables ministérielles; il
énumère avec complaisance les truffes, les primeurs, les mets délicats
servis aux Spartiates affamés. Il fait le compte des bouteilles bues; il
voudrait avoir pris mesure de la taille des _Trois-Cents_, pour savoir
s'ils ont beaucoup engraissé pendant la session. Pour les Spartiates, il
réserve ses plus méchants quolibets, ses plus mordantes épigrammes. On
dirait qu'il essaye de leur couper l'appétit. Il n'y réussit pas, et
c'est d'un ton dolent qu'il s'écrie: «Leur appétit nous ruine.»

Il est vrai que cette majorité coûtait gros; grasse était la solde des
Spartiates.

--Monsieur, demandait un jour Charles X, combien pensez-vous qu'il
faille à un député pour vivre honorablement à Paris?

--Je pense, Sire, qu'avec six mille francs...

--Six mille francs! dites-vous, s'écria le roi, il en est auxquels je
donne plus du double et qui se plaignent de mourir de faim.

Et le roi ne comptait ni les places ni les sinécures.

Il y a cependant à ceci une moralité assez bonne à méditer pour les
gouvernements: c'est cette majorité si chèrement et si déloyalement
obtenue qui renversa le ministère Villèle et prépara la chute de Charles
X.


COUPS DE LANCETTE.

Samson n'en avait qu'une pour combattre ses ennemis; beaucoup plus
heureux, M. de V... en a trois cents.

       *       *       *       *       *

Ces messieurs veulent bien dire des absurdités, mais sans que le public
en soit instruit: au moins voilà du respect pour le public.


           ÉPIGRAMME

      TRADUITE DE MARTIAL.

    Pourquoi veux-tu, Truffus, pour un mot indiscret
          Couper la langue à ton esclave?
      Ne sais-tu pas que le peuple te brave,
          Et qu'il parle, quand il se tait?...

COUPS DE LANCETTE.

Dorénavant, tout écrivain qui n'aura pas 50,000 francs de rentes, sera
un homme sans considération et sans talent. D'après cette nouvelle
découverte, M. de Rothschild va se trouver le gros génie de l'époque.

       *       *       *       *       *

.....«J'en appelle à votre conscience......»

(_Silence universel._)

       *       *       *       *       *

Les prières des agonisants sont à l'ordre du jour.

Samedi, 17 mars 1827.

LE DÉCALOGUE DU SPARTIATE.

    1. Pour seul dieu tu reconnaîtras
    Celui qui te truffe amplement.

    2. Dans les grands jours tu te tairas
    Par respect pour le rudiment.

    3. Avec un tel tu voteras
    Par assis levé seulement.

    4. Un tel, un tel applaudiras
    Par politesse purement.

    5. Tandis qu'un tel tu siffleras
    Ainsi qu'un tel mêmement.

    6. Leurs beaux discours réfuteras
    Par un loyal trépignement.

    7. Eloquent point tu ne seras,
    Car c'est du luxe assurément.

    8. Et comme un tel tu parleras
    Contre le bon sens sciemment.

    9. Jamais tu ne t'aviseras
    D'avoir esprit ni jugement.

    10. Jusqu'à la mort tu resteras
    Fidèle à ce commandement.


COUPS DE LANCETTE.

La Conciergerie est, de nos jours, tout près du Parnasse.

       *       *       *       *       *

Des joueurs bien connus ont perdu une partie de boules aux
Champs-Elysées; ils demandent leur revanche dans le jardin du
Luxembourg.

       *       *       *       *       *

Cependant, ils ne sont pas inviolables, puisqu'on peut les _empoigner_.

       *       *       *       *       *

Il était assez audacieux, en ce moment, de rappeler aux Trois-Cents
qu'ils n'étaient pas inviolables,--pour le peuple, est sous-entendu.--Quant
au mot _empoigner_, c'est une allusion au fait bien connu de l'expulsion
de la Chambre du député Manuel. Fort de son droit et de sa conscience,
considérant la résistance comme un devoir, le célèbre orateur avait
déclaré qu'il ne céderait qu'à la force. Il tint parole. La garde
nationale, envoyée pour l'expulser, refusa d'obéir à l'ordre inique. On
fit alors marcher la gendarmerie, sous les ordres du colonel Foucauld.

Trois fois le colonel somma Manuel de sortir, et comme il «refusait
d'obtempérer:»

--Gendarmes, s'écria M. Foucauld, _empoignez-moi_ M. Manuel.

Le mot est resté.

Jeudi, 22 mars 1827.

UN SPARTIATE ET SON FILS

LE SPARTIATE.

Mon fils, qu'est-ce que c'est que la Sparte moderne?

LE PETIT.

On appelle ainsi une grande étendue de terrain qui produit des truffes
et du vin de Champagne.

LE SPARTIATE.

Quelle est la capitale de ce royaume?

LE PETIT.

Un grand hôtel avec des factionnaires à la porte.

LE SPARTIATE.

On a l'habitude d'employer le mot _patrie_; que veut-il dire?

LE PETIT.

Ce mot-là ne signifie rien.

LE SPARTIATE.

Quel est le meilleur gouvernement?

LE PETIT.

Celui sous lequel on fait les meilleurs dîners.

LE SPARTIATE.

Quel est l'homme le plus utile dans un État bien organisé?

LE PETIT.

Le chef de cuisine du ministre.

LE SPARTIATE.

Comment reconnaît-on le bon parti?

LE PETIT.

Aux opinions gastronomiques.

LE SPARTIATE.

Quel talent faut-il pour réussir?

LE PETIT.

Il ne faut qu'une mâchoire garnie de ses trente-deux dents et en
activité.

LE SPARTIATE.

Comment sert-on le mieux son pays?

LE PETIT.

En le mangeant.

LE SPARTIATE.

Qui peut empêcher l'homme le plus habile de faire son chemin?

LE PETIT.

Un mauvais estomac.

LE SPARTIATE.

Qu'est-ce qu'une loi?

LE PETIT.

Un ragoût assaisonné aux truffes.

LE SPARTIATE.

Qu'est-ce qu'un homme qui a fait ses preuves ne doit jamais refuser?

LE PETIT.

Une invitation à dîner.

LE SPARTIATE.

Où doivent se discuter les affaires importantes?

LE PETIT.

Dans la salle à manger.

LE SPARTIATE.

Assez pour aujourd'hui; vous savez votre leçon à merveille. Je suis
satisfait. Dites à votre bonne de vous donner à déjeuner.

LE PETIT.

Je voudrais des truffes, papa.

LE SPARTIATE.

Quand vous serez plus grand... (_A part._) Il n'y a plus d'enfants.


PENSÉES D'UN SPARTIATE.

* Les grandes pensées viennent de l'estomac.

* Tous les chefs-d'oeuvre de nos grands écrivains ne valent pas la
carte d'un restaurateur.

* Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es.

* Le Tibre a des Césars; la Seine a des Chevet.

* L'amitié est une sauce piquante qu'on mange à deux.

* La truffe ne vieillit pas.

* On imprime que, depuis 400 ans, on a dîné de tout temps.

* On a vu monsieur de C'est-charmant hausser les épaules; il se parlait
à lui-même.

* Il est tout naturel que les ennemis de l'imprimerie en veuillent à
certains académiciens, ils ont montré quelque caractère.


        ÉPIGRAMME.

   --A cent francs le journal! c'est la dernière enchère.
   --J'en offre dix écus.--C'est peu.--J'en suis fâché.
   --Voyez la marchandise... On ne peut vous surfaire.
   --Allons! dix sous de plus, et pour finir l'affaire,
    Je prends les rédacteurs par-dessus le marché.


COUPS DE LANCETTE.

Les épiciers préparent déjà des lampions.

       *       *       *       *       *

M. le prince de H... veut absolument que le mot schlague soit français.

       *       *       *       *       *

Mille garapines! ces chournalisdes sont bar drop méchants! disait un
général français; on téfrait leur tonner sur les oncles!.....

MANIÈRE DE FAIRE UN GÉNÉRAL.

Vous prenez un individu... le premier qui vous tombe sous la main...
cependant n'allez pas le choisir dans la classe des _féroces_. Tâchez
de le prendre spirituel..... imbécile, ce serait absolument la même
chose. Le sujet sera d'avance suffisamment mortifié. Vous lui apprenez
l'exercice..... du chrétien, c'est-à-dire son _pater_, son _ave_, son
_credo_ et son _meâ culpâ_, soit en latin, soit en grec, soit en
anglais, soit en allemand; il suffit que ce ne soit pas en français.
Vous lui faites ensuite connaître tous les canons... qui se sont chantés
et qui se chantent à Rome, depuis le pontificat de Grégoire Ier. Il
doit aller, les yeux fermés, de la caserne à la paroisse, et de la
paroisse à la caserne, car c'est indispensable s'il veut faire son
chemin. Vous avez soin de lui jeter sur le dos un habit bleu brodé en
feuilles de chêne et de laurier, c'est le symbole de sa gloire... à
venir. Puis vous lui mettez deux belles épaulettes, vous l'attachez à un
grand sabre, et..... il ne faut plus qu'un miracle pour le faire
marcher.

Le 28 mars 1827 mourut, à l'âge de quatre-vingts ans, un homme qui, dit
M. de Vaulabelle, «honorait à la fois son nom, le rang où il était né et
la France,» le duc de La Rochefoucauld-Liancourt.

Dévoué aux Bourbons jusqu'à sacrifier pour eux sa vie et sa fortune, le
duc de La Rochefoucauld eut ce rare honneur de déplaire au gouvernement
de la Restauration. Nommé pair de France, il figurait dans la chambre
héréditaire au nombre des membres de l'opposition, et prêtait ainsi à la
cause libérale l'appui d'une belle vie et d'un grand nom.

Cela déplut à M. de Corbière, qui ne craignit pas de retirer brutalement
au duc plusieurs fonctions _purement honorifiques_ auxquelles son grand
caractère l'avait naturellement désigné.

Le duc, malgré cette injure, resta fidèle à la cause de toute sa vie;
mais, tandis que cette injustice lui faisait une grande popularité, son
attitude le brouillait irrévocablement avec la congrégation.

Ainsi que nous venons de le dire, le duc de La Rochefoucauld mourut le
28 mars. Il n'était pas rentré en grâce. Ses obsèques furent indiquées
pour le 30. Au milieu de l'immense concours de personnes qu'elles
attirèrent, on remarquait un assez grand nombre d'anciens élèves de
l'Ecole des Arts et Métiers de Châlons, école dont le duc était
fondateur.

Les élèves demandèrent à porter le cercueil de leur bienfaiteur, c'était
un hommage public qu'ils voulaient rendre à sa mémoire. Les fils du
défunt, les comtes Gaëtan et Alexandre de La Rochefoucauld, crurent
devoir accorder cette demande. Tout alla bien jusqu'à l'église. Mais
lorsque, la cérémonie terminée, les jeunes gens voulurent reprendre leur
fardeau, un commissaire de police s'y opposa. Le cortége était alors
dans la rue Saint-Honoré. Les élèves résistant aux ordres du
commissaire, celui-ci requit l'aide de la troupe envoyée pour rendre au
défunt les honneurs funèbres. Bientôt les baïonnettes, demeurées
jusque-là au fourreau, furent mises au bout des fusils. A la vue des
soldats, les assistants entourent les jeunes porteurs. On se mêle, on se
heurte, une sorte de lutte s'engage, et bientôt le cercueil, échappant
aux jeunes gens, glisse et tombe avec un bruit lugubre sur le pavé.

«L'épouvante s'empare des spectateurs, le vide se fait autour des
soldats qui relèvent le cercueil à demi brisé, ramassent dans le
ruisseau de la rue les insignes du défunt et son manteau de pair souillé
de boue, et les placent sur le corbillard que le commissaire de police
avait fait avancer.»

Telle avait été la violence du choc, que non-seulement la bière avait
été brisée, mais encore une partie des membres s'étaient détachés du
corps.

Cette violence atteignant jusque dans la mort un homme dont le seul
crime avait été d'être indépendant, ce scandale sacrilége, cette
profanation, firent jeter à Paris entier un cri d'indignation. Les
journaux s'émurent, les deux Chambres ordonnèrent une enquête.

Eh bien! devant cette réprobation générale, M. de Corbière osa monter à
la tribune, non pas pour blâmer les auteurs de cette coupable
profanation, mais pour payer un tribut d'éloge aux agents qui avaient
fait leur devoir.

Les articles du _Figaro_, si violents qu'ils soient, ne sont encore
qu'un écho affaibli de l'opinion.


COUPS DE LANCETTE.

Comment respecteraient-ils les morts, est-ce qu'il n'est pas dans la
nature des corbeaux de s'acharner après les cadavres?

       *       *       *       *       *

On va bâtir une citadelle au milieu du cimetière du Père La Chaise.

       *       *       *       *       *

Les employés aux pompes funèbres ne seront pris, désormais, que dans les
régiments de ligne.

       *       *       *       *       *

On avait fait, la veille de l'ouverture du Cirque, une répétition de
l'_Attaque du convoi_.

       *       *       *       *       *

On nous traîne dans la boue après notre mort; c'est pour nous apprendre
à vivre.

       *       *       *       *       *

Quelqu'un nous assure avoir lu ces mots sur la même enseigne: _Fabrique
de baïonnettes et Pompes funèbres_.

       *       *       *       *       *

M. le prince de Ho... a pris un maître de langue française, pour
apprendre seulement à dire: _En joue, feu!_

       *       *       *       *       *

Il y a des gens qui, pour rendre les derniers honneurs aux mânes des
personnages vertueux, voudraient rétablir le gibet de Montfaucon.

       *       *       *       *       *

Il y a plus de honte à être debout dans certains salons qu'à tomber dans
le ruisseau.


Dimanche, 5 avril 1827.

LE RUISSEAU ET LA BIÈRE.

DIALOGUE.

LE RUISSEAU.

Voilà qui commence bien; les bons gendarmes n'y vont pas de main morte;
les coups pleuvent comme grêle; baïonnettes d'entrer en danse.
Messieurs les bourgeois, gare les éclaboussures.

LA BIÈRE, _roulant dans le ruisseau_.

Ciel! quelle profanation!

LE RUISSEAU.

Dieu me pardonne, c'est un mort en grande tenue que j'ai reçu sur le
dos.

LA BIÈRE.

Où suis-je? couverte de boue et foulée aux pieds!

LE RUISSEAU.

Je croyais que c'était quelque agent de la police...

LA BIÈRE.

En effet, c'est bien là leur place; aussi, Monsieur le ruisseau, je suis
toute honteuse...

LE RUISSEAU.

Vraiment, il n'y a pas de quoi. Tous les jours, je vois des gens qui
vous valent bien et qui n'y regardent pas de si près.

LA BIÈRE.

Vous ne savez pas qui je renferme?

LE RUISSEAU.

Ce n'est probablement pas de ma connaissance, madame la dégoûtée...

LA BIÈRE.

Un honnête homme...

LE RUISSEAU.

Je ne vous entends pas.

LA BIÈRE.

Sa vie a été consacrée au bien; sa mémoire est vénérée par tous ceux qui
ont encore un peu d'âme.

LE RUISSEAU.

C'est sans doute quelque pauvre diable mort de faim.

LA BIÈRE.

Celui qui se trouve aujourd'hui dans un ruisseau, hier encore, par sa
fortune, son rang, sa noblesse, ses vertus, ses talents, était un des
citoyens les plus illustres.

LE RUISSEAU.

Sans doute il appartenait à la congrégation, avec laquelle j'ai beaucoup
de rapports?

LA BIÈRE.

Fi donc! il aimait sa religion, sa patrie et son roi.

LE RUISSEAU.

A en juger par cet immense concours de monde qui l'escortait à son
dernier hôtel, lorsque la force armée est venue mettre le holà, ce fut
un ministre, un législateur; aurait-il inventé le trois pour cent,
promulgué une loi du sacrilége et autres gentillesses?

LA BIÈRE.

Un silence religieux, interrompu par des sanglots, l'accompagnait
jusqu'au moment où des cris d'indignation...

LE RUISSEAU.

Je me souviens, lorsque j'étais bien jeune, d'avoir été sali par les
restes de Marat.... Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

LA BIÈRE.

As-tu remarqué qu'en tombant j'ai fait jaillir ton eau bourbeuse jusque
sur le visage des misérables?

LE RUISSEAU.

Ils n'y ont pas pris garde. Moi-même, je suis saisi de respect et je
crains de te toucher...

LA BIÈRE.

Adieu, deux croque-morts viennent de mon côté... ce ne sont plus ces
nobles jeunes gens... O ciel! cette terrible leçon préviendra-t-elle un
nouveau scandale?

LE RUISSEAU.

Adieu, Madame; je vous jure qu'il ne vous reste pas la moindre tache...
Ah! je ne remarquais pas, du sang...

LA BIÈRE.

O mon maître!...


COUPS DE LANCETTE.

Quelqu'un a proposé d'établir une école de canonniers près de quelques
cimetières: les tombes serviraient de cibles. Cette innovation ne peut
manquer de trouver beaucoup d'approbateurs.

       *       *       *       *       *

Depuis qu'un mort illustre est tombé dans le ruisseau, MM. Ling... et
Ben... sont fiers de se rouler dans la fange.

       *       *       *       *       *

On devrait bien créer une compagnie d'assurances pour les pompes
funèbres.

       *       *       *       *       *

Il nous faut revenir maintenant à la _loi d'amour et de justice_, à
cette loi que M. Royer-Collard comparait à une loi de suspects largement
conçue, qui mettait la France entière en prison sous la garde des
ministres.

Le projet de M. de Peyronnet avait été adopté par la Chambre des
députés, en dépit des énergiques efforts des deux oppositions royaliste
et libérale. Il avait été adopté à une majorité de 233 voix contre 134
(12 mars).

Sept jours plus tard, le ministre portait son malencontreux projet à la
Chambre des pairs. Mais là il rencontra une résistance inattendue.
L'attitude de la commission d'examen lui faisant prévoir une éclatante
défaite, il remit le projet «à des temps meilleurs,» et, le 17 avril, il
monta à la tribune pour lire une ordonnance qui retirait le projet.

A cette nouvelle, l'allégresse éclata par toute la France. A Paris, ce
fut un indescriptible enthousiasme. La ville entière se trouva illuminée
comme par enchantement. «Nos ministres ont besoin de lumières,»
disait-on, «éclairons-les.» Des colonnes d'ouvriers imprimeurs
parcouraient les rues; ils criaient: Vive le roi! vive la Chambre des
pairs! vive la liberté de la presse!

Les journaux de l'opposition libérale entonnèrent l'hymne du triomphe.
Le terrible projet avait disparu tout à coup; ils espéraient que son
auteur ne tarderait pas à le suivre, et ils disaient tout haut leurs
espérances.


COUPS D'ENCENSOIR.

On a vu hier une foule de presses qui riaient comme des petites folles.
Cette gaîté leur allait à ravir.

       *       *       *       *       *

C'est pour rire que M. C'est-charmant a dit que le Français était un
animal féroce.

       *       *       *       *       *

M. de P.... signe avec la meilleure grâce du monde.

        ÉPITAPHE.

    Objet de haine et de colère,
    Ci-gît un malheureux projet,
    Lequel avait, dit-on, pour père
    Ce bon monsieur de Draconnet.
    C'est lui qui lui donna naissance,
    C'est lui qui, par son assistance,
    Le fit, un moment, respirer,
    Et quand enfin la mort barbare
    Eut frappé cet enfant si rare,
    Il se chargea de l'enterrer.


BIGARRURE.

Hier, tout Paris semblait en feu; on n'a guère pu remarquer que les
maisons qui n'étaient point illuminées, et encore ne faut-il accuser
personne de tiédeur, car on n'était pas préparé à la fête que le Roi
vient de donner à la France; bien des gens n'ont pu trouver à acheter
des lampions.

L'ordre le plus parfait a régné partout.

       A PROPOS.

    Un projet proposé
    Nous mit dans la souffrance.
    Un projet amendé
    Fit naître l'espérance.
    Un projet retiré
    Répand la joie en France.

COUPS DE LANCETTE.

Tout Paris était brillant de lumières; à Montrouge, on s'est couché sans
chandelle.

       *       *       *       *       *

Il suffit d'une simple revue pour s'apercevoir de tous les défauts de la
_loi d'amour_.

       *       *       *       *       *

M. de V... ne sort plus le soir; l'odeur des lampions l'incommode.

       *       *       *       *       *

M. de P.... aurait dû se retirer en même temps.

       *       *       *       *       *

L'enfant est enterré: bravo!--le papa reste. O Azaïs!

       *       *       *       *       *

Lampion et sifflet sont maintenant synonymes.

       *       *       *       *       *

On assure que M. de P.... va rendre l'âme. Il va donc rendre son
portefeuille; on dit qu'elle en est inséparable.

       *       *       *       *       *

On ne dit plus railler, persiffler un homme, on dit: le _lampionner_.


DIALOGUE

                       A

    Ces cris, ces lampions et leurs flammes sinistres
    Ont jeté dans mon âme un prophétique effroi.
    Tout est perdu, sans doute?

                       B

             Oui, tout pour les ministres,
      Mais tout est gagné pour le roi.


COUPS DE LANCETTE.

Toute la France s'illumine, ce n'est pas assez de sept éteignoirs pour
tant de lumières.

       *       *       *       *       *

Cette pauvre _Etoile_ ne parle que de lampions et d'illuminations; il
paraît qu'on lui a fait voir trente-six mille chandelles.

PETIT DIALOGUE.

--Qu'est-ce que le ministère?

--Un éteignoir.

--La Charte?

--Un lampion.

--Le peuple?

--Un pétard.

       *       *       *       *       *

Chaque année, le 12 avril, anniversaire de la rentrée de Charles X à
Paris en 1814, la garde nationale faisait seule le service des Tuileries
et était passée en revue par le roi. Cette année (1827), le 12 tombait
un jeudi saint; la revue fut donc remise au lundi de Pâques, 16 avril.
Dès le matin de ce jour, des détachements de toutes les légions
arrivèrent aux Tuileries pour le service exceptionnel; dans
l'après-midi, le roi, suivi du Dauphin, les passa en revue. Il y eut un
tel enthousiasme, on cria: Vive le roi! avec une telle unanimité, que
Charles X sembla regretter de n'être pas entouré de la garde nationale
tout entière.

Les gens qui entouraient le roi saisirent cette idée. Ils affirmèrent au
roi qu'ils étaient en mesure de répondre des bons sentiments de toutes
les légions, et, séance tenante, il fut décidé que, le dimanche 29
avril, Charles X passerait en revue toute la garde nationale de Paris,
réunie au Champ de Mars.

Cette décision prise, annoncée par les journaux, ceux même qui l'avaient
conseillée furent pris de doutes et de craintes. Mais il n'y avait plus
à y revenir. Les ministres surtout, dont on n'avait pas pris conseil, ne
cachaient pas leurs appréhensions.

Au jour dit, vingt mille hommes étaient rangés devant l'École Militaire.
Les tristes prévisions des pessimistes ne furent pas réalisées, tout se
passa convenablement. Peut-être y eut-il plus de cris de _vive la
Charte_! que de cris de _vive le Roi_! mais, en somme, de l'avis même de
Charles X, la journée fut bonne.

Mais, après la revue, un événement arriva qu'on n'avait pas prévu. Il y
eut des manifestations bruyantes contre les ministres. Des bataillons
entiers de gardes nationaux s'arrêtèrent devant les ministères et, là,
«firent entendre les cris mille fois répétés de _vive la liberté de la
presse! à bas les jésuites! à bas les ministres!_ A ces clameurs se
mêlaient aussi les cris de à _bas Peyronnet! à bas Villèle!_

Les ministres virent dans ces manifestations un attentat à leur dignité,
ils résolurent de se venger. Ils persuadèrent au roi que la majesté de
la couronne était compromise; bref, ils identifièrent si bien leurs
intérêts et leur orgueil offensé avec les intérêts et la gloire de la
monarchie, que, le soir même, on rédigea une ordonnance de licenciement.
Tous les postes furent changés; la garde nationale était dissoute.

Il était dit que ce malheureux gouvernement marcherait de faute en faute
et briserait l'un après l'autre tous ses appuis. En se privant de la
garde nationale, ce corps si essentiellement modérateur, il s'ôtait,
pour les jours néfastes, toute chance d'intermédiaire, tout espoir de
transaction. Voilà pour l'avenir. Pour le présent, chaque citoyen se
crut atteint dans sa dignité, et la garde nationale, qui avait donné à
la famille régnante tant de marques de sympathie, passa en masse à
l'opposition.

COUPS DE LANCETTE.

Il y a des gens qui ne veulent laisser entrer demain, au Champ-de-Mars,
que les personnes qui auront un bâillon dans la bouche.

       *       *       *       *       *

En passant près du château de Rivoli, les tambours de la garde nationale
battront la retraite.

       *       *       *       *       *

On assure qu'ils vont partir enfin tous les sept: ce ne sont pas des
gens de revue.

       *       *       *       *       *

L'_Etoile_ nous dira probablement aussi que le soleil du 29 était un
faux soleil.

       *       *       *       *       *

Les directeurs de spectacles ont rayé de leurs répertoires: _Une nuit de
la garde nationale_.

       *       *       *       *       *

On vendait hier la complainte de la garde nationale. On ne lui fait pas
moins d'honneur qu'à tous les autres condamnés.

Malgré la colère de 24,000 hommes contre sept, ceux-ci sont parvenus à
les désarmer.--Ce que c'est que les bons procédés.

       *       *       *       *       *

On ne dit pas que les musiciens de la garde nationale aient exécuté
l'air de _la Victoire est à nous_.

       *       *       *       *       *

Sept personnes, à Paris, ont pensé que la journée d'hier serait
orageuse, et n'ont pas mis le nez dehors.

       *       *       *       *       *

On peut dire, moralement parlant, qu'ils ont été traînés sur la claie
par l'opinion publique.

       *       *       *       *       *

Hier, des millions de cris de: Vive le roi! ont prouvé à certains
détracteurs que la reconnaissance est une vertu nationale.

        ÉPIGRAMME.

    Notre garde civique a reçu son congé,
    Mais un beau grenadier, oublié par mégarde,
    Veut, dit-on, faire encor son service obligé.
    Espérons que bientôt il descendra la garde.

COUPS DE LANCETTE.

Nous étions vingt mille à jouer l'écarté contre sept; nous avions quatre
points de chaque côté, un des sept a tourné le roi, et nous avons perdu
la partie.

       *       *       *       *       *

La meilleure rime à ministre est sinistre.

       *       *       *       *       *

La garde meurt et... les ministres restent.

       *       *       *       *       *

On vient de publier une biographie de tous les bons ministres de France.
Cet ouvrage n'est pas long.

       *       *       *       *       *

On ne dit plus: _Revue, augmentée et corrigée_, mais _revue et
licenciée_.

       *       *       *       *       *

Il y a sept loges vacantes à Charenton. Allons, messieurs...

       *       *       *       *       *

Ces messieurs conviendront au moins qu'ils ne nous gouvernent pas
gratis.


Vendredi, 11 mai 1827.

DIALOGUE ENTRE DEUX HABITS.

PREMIER HABIT.

Loin de moi, vil roturier!... Que viens-tu faire en ces lieux?

DEUXIÈME HABIT.

Moisir à tes côtés, confrère.

PREMIER HABIT.

Quoi! l'habit d'un vilain et l'habit d'un noble attachés au même croc!
Quelle honte!

DEUXIÈME HABIT.

Il n'y a pas de noblesse qui tienne, mon ancien; ici, tous les habits
sont égaux, et les vers ne font aucune distinction.

PREMIER HABIT.

Oses-tu bien te comparer à moi, misérable elbeuf?

DEUXIÈME HABIT.

De quelle étoffe es-tu donc, pour te montrer si fier?.... A la poudre,
jadis blanche, qui te couvre, à la crasse épaisse qui cache toutes tes
coutures, je parierais presque que tu as appartenu à quelque tête à
perruque?

PREMIER HABIT.

Ces galons d'or et d'argent, sous lesquels se cachent encore mes
coutures, ne t'apprennent-ils pas assez quel fut jadis mon rang dans le
monde?

DEUXIÈME HABIT.

Je n'y vois que les insignes d'une ridicule livrée.

PREMIER HABIT.

Je fus, tour à tour, l'habit d'un jacobin, d'un chambellan et d'un
ventru.

DEUXIÈME HABIT.

C'est-à-dire que tu as changé de forme et de couleurs, suivant la
circonstance. Enfin, pour trancher le mot, tu n'es qu'un habit
retourné...

PREMIER HABIT.

Mais toi, qui es-tu?

DEUXIÈME HABIT.

Je fus pendant longtemps l'honneur de la France. Hélas! hier encore,
chacun me regardait avec respect.

PREMIER HABIT.

Ne serais-tu pas un de ces habits séditieux qu'on vient de licencier? Je
crois te reconnaître à ton uniforme.

DEUXIÈME HABIT.

Précisément.

PREMIER HABIT.

C'est cela; et en passant sa garde-robe en revue, ton maître, en homme
prudent, t'as mis à la réforme. Encore, si comme moi tu avais des
titres?

DEUXIÈME HABIT.

Eh! n'en ai-je pas à la gloire!

PREMIER HABIT.

Où les as-tu gagnés?

DEUXIÈME HABIT.

A la barrière de Clichy!

PREMIER HABIT.

Et moi, dans l'antichambre des ministres.

DEUXIÈME HABIT.

Il paraît que tu as du service, car tu es furieusement râpé?

PREMIER HABIT.

Pas tant que toi, mon petit ami; tu es troué en plusieurs endroits.

DEUXIÈME HABIT.

Ce sont d'honorables cicatrices!

PREMIER HABIT.

Parbleu! et moi aussi, je porte des cicatrices!

DEUXIÈME HABIT.

Oui, dans le dos... c'est juste, quand on se sauve...

PREMIER HABIT.

On m'a vu plus d'une fois exposé au feu de mainte batterie.....

_DEUXIÈME HABIT._

De cuisine, tu veux dire?... car les taches de graisse qu'on aperçoit
sur toute ta personne le prouvent assez..; ce sont les seuls chevrons
qui servent à marquer tes années de service... à la table de nos grands
seigneurs s'entend.

_PREMIER HABIT._

Insolent!... je ne sais qui me retient... si ce n'était ce
porte-manteau!...

_DEUXIÈME HABIT._

Allons, ne t'emporte pas..... ou va secouer tes vers plus loin....

_PREMIER HABIT._

Heureusement que voici deux honnêtes chalands qui, en m'achetant, vont
me délivrer de ton ennuyeuse société.

_DEUXIÈME HABIT._

Que feraient-ils de toi?... tu n'es bon maintenant qu'à revêtir le
jocrisse de quelque escamoteur!

_PREMIER HABIT._

Penserais-tu par hasard que c'est de toi qu'ils viennent faire
emplette?... ne sais-tu pas que te voilà condamné à languir chez le
fripier...

_DEUXIÈME HABIT._

Patience, j'en sortirai peut-être plus tôt que tu ne crois!

COUPS DE LANCETTE.

Quand nous fera-t-on une _opération_, pour nous délivrer des sept plaies
qui nous rongent!

       *       *       *       *       *

Il y a des gens qui regardent une charge de cavalerie comme une potion
calmante.


ALLOCUTION MARTIALE

D'UN GUERRIER SOI-DISANT FRANÇAIS.

Prafes militaires, ché afre à fous endredenir té fos exbloits querriers
pour les bressent, les bassé et les fitir. Fous afez azommé cet honnête
monsir qui édait mort et que nous afons clorieusement roulé tans le
poue. Che fous endredientrai encore de ce pon monsir de Reck..., qui
afre été chifflé comme ein chéçuite par cet betites bolissonnes, qui
afoir li lé Chan-Chaques et lé Foltaire, que sti pon monsir Quillon
n'avre pas prilé toute. Cté prafe monsir Reck..... qui était ein tuer de
chans, afec bermission té la vagulté, s'en allait toute pêtement dans sa
capriolete afec ein betit accompagnement de pons gentarmes, quand, sir
lé bont Sainté-Migel, les betites bolissonnes lui fouloir faire brendre
ein pain éburadoire. Lui qui avre bas cette vandaisie s'en être allé à
la bolice, où sti monsir Reck... il était sir dé drouver des amis.

Pentant ce demps-là, les pons chantarmes boursuifaient les betites
bolissonnes jusque tans le nachement afec tes crands goups de sapre, à
l'imidazion te vos exbloits à Presth. Poucre té chien! saberlotte,
camarates! nous ne avre pas été là! Cette avaire qui se bassait tans
l'eau a été firiesement chaude, héréissement qu'il n'y afait pas
peaucoup te gemin bour aller à la Morgue, lé pataille abrès huit heures
il était finite, barce que la nuit afoir rentu les étudiants plus
tifficîles à drouver qu'ein lococriphe.

Foilà, gamarades, ce que je afre à fous tire; cette betite succès a falu
touple bortion aux prafes chantarmes qui ont diré le sapre. Aux armes!
que la régombense enflamme fotre gourache: Montrouche brébare la botage.


COUP DE LANCETTE.

M. de C... prépare un ouvrage qui portera ce titre: _Des coups de
sabre_, et de leur influence sur l'instruction de la jeunesse.

         LES GENDARMES.

    AIR: _Moi je flâne_.

          Des gendarmes! (_bis_)
    Qu'on apaise mes alarmes!
          Des gendarmes! (_bis_)
    J'en mourrais, je croi,
          D'effroi.

    Depuis nos saints mandements,
    Nos lois et notre ordonnance,
    Partout on déclame en France
    Contre nous et nos trois cents.
    Etouffons leurs cris sinistres!
    Quand le roi garde pour lui
    Leur amour... que les ministres
    Conservent pour eux celui
          Des gendarmes, etc.

    Dans la poche des vilains,
    Monsieur Law, que je révère,
    Pendant son beau ministère,
    Jadis puisait à deux mains.
    Et d'un déficit frivole
    On accuse mon budget!
    Pour leur couper la parole,
    Vite, mettons au complet
          Des gendarmes, etc.

    L'autre jour j'ai cru, ma foi,
    Forcer la gauche au silence
    En assurant que la France
    Avait grand besoin de moi.
    Mais cette race endurcie
    Raisonne au lieu d'obéir,
    Et parle encor de patrie...
    Ah! c'est à n'y plus tenir.
          Des gendarmes, etc.

    Partout de mauvais propos
    Sur P... et sur sa milice;
    Point d'égards pour ma police,
    De lecteurs pour mes journaux.
    De leurs lois, quand je m'écarte,
    Un orateur factieux
    Me crie aussitôt: la Charte!
    Cela devient ennuyeux.
          Des gendarmes, etc.

    Pour encourager les arts,
    Pour surveiller la science,
    J'ai choisi par conscience
    Vidocq et ses bons mouchards.
    Si nos écoles rebelles
    Allaient montrer de l'humeur,
    Ce sont de jeunes cervelles,
    Prenons-les par la douceur...
          Des gendarmes, etc.

    En dépit de mon savoir,
    De mon talent (je m'en flatte),
    Paris et la France ingrate
    Maudissent notre pouvoir.

    Mais à ce Paris que j'aime,
    Malgré plus d'un vilain tour,
    

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/46285