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Mariages d'aventure

by Emile Gaboriau · French · Gutenberg #46253 · 358,746 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mariages d'aventure
    
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Title: Mariages d'aventure

Author: Emile Gaboriau


        
Release date: July 11, 2014 [eBook #46253]
                Most recently updated: November 28, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/46253

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
        Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
        produced from images available at The Internet Archive)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIAGES D'AVENTURE ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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                               MARIAGES
                              D'AVENTURE




             PARIS.--IMPR. DE E. DONNAUD, RUE CASSETTE, 9.




                               MARIAGES
                              D'AVENTURE

                                  PAR

                            ÉMILE GABORIAU

                          _Troisième édition_

                        [Illustration: colofon]

                                 PARIS
                           E. DENTU, ÉDITEUR
             _Libraire de la Société des Gens de Lettres_
               PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS

                                 1873
                         Tous droits réservés


                                   A
                       Madame GEORGES COINDREAU


_Cet automne, chère s[oe]ur, au retour de nos courses dans les montagnes
des Eaux-Chaudes, j'ai écrit ce volume._

_Je te le dédie--témoignage de notre inaltérable affection._

ÉMILE GABORIAU.




                                   I

                     MONSIEUR J.-D. DE SAINT-ROCH

                        AMBASSADEUR MATRIMONIAL




I


Pourquoi Pascal Divorne donna sa démission moins de quinze jours après
sa sortie de l'École des ponts-et-chaussées, dont il était un des élèves
distingués, on ne l'a jamais su au juste.

Il ne prit pas la peine de l'expliquer, et ne donna aucune raison,
peut-être parce qu'il n'en avait pas de bonnes à donner. J'entends de
ces raisons admirables, basées sur un intérêt certain et un égoïsme
prudent, seules admissibles et concluantes pour des juges payant
patente.

Les occasions ne lui manquèrent pourtant pas de dire la vérité ou même
de mentir. Tout ce qu'il avait à Paris de parents éloignés et de
connaissances, le sondèrent habilement. On croyait flairer quelque
secret, qui sait, quelque petit scandale-c'était tentant. Il eut la
cruauté de tromper l'attente de ces excellents curieux, qui, pour
s'immiscer dans les affaires d'autrui, ont l'éternel et banal prétexte
d'un intérêt tendre qu'ils n'eurent jamais. Il rit au nez de ces
obligeants, toujours prêts à ouvrir leur coeur à une confidence, leur
bouche à un bon conseil, mais qui pour rien au monde n'ouvriraient leur
bourse s'il en était besoin.

Quelques-uns s'acharnaient. Ceux-là, Pascal les prit à part, et tout
bas, mystérieusement, après avoir jeté de tous côtés des regards de
conspirateur inquiet, il prononça ce gros mot de politique, lui qui de
sa vie ne s'était occupé de politique. Le moyen lui réussit, les entêtés
s'enfuirent pleins d'épouvante, croyant déjà voir s'entrebâiller pour
les engloutir les portes du mont Saint-Michel.

De guerre lasse, on laissa Pascal tranquille, mais non sans déclarer que
c'était un jeune homme peu sociable, qui manquait de franchise et dont
il était prudent de se défier, d'autant qu'il avait des opinions par
trop avancées.

Restaient les amis. Il leur avoua simplement, sans détails, que, bien
que Français et même très bon Français, il avait en horreur toute espèce
d'uniforme, fût-il plus brodé qu'une châsse, et qu'un emploi du
gouvernement ne pouvait convenir à son caractère; les chances aléatoires
de la fortune lui semblaient préférables à des appointements fixes,
petits ou gros, gagnés ou non; enfin, son indépendance lui paraissait
plus précieuse mille fois que tous les honneurs administratifs, qu'un
portefeuille de ministre même, fût-ce de Dieu le père.

Naturellement, ses amis se souciaient infiniment peu du motif caché de
ses actions; que leur importait qu'il fît une chose ou une autre? Ils
déclarèrent en choeur que la sagesse elle-même parlait par sa bouche
et qu'il avait incontestablement raison.

Un seul blâma hautement le jeune ingénieur, et d'un ton paterne lui
reprocha son imprudente précipitation. Mais c'était l'intime de Pascal,
son confident, son copain du collége Henri IV. Ils avaient fait leurs
études ensemble, et depuis ils étaient inséparables.

Ce fidèle Achate transformé en Mentor se nommait Eugène Lorilleux. Il
était de deux ou trois ans plus âgé que Pascal. Muni depuis dix-huit
mois du diplôme de docteur en médecine, il cherchait péniblement à se
faire une clientèle.

Il en était encore aux débuts, plus difficiles, plus hasardeux dans
cette carrière que dans toute autre. Il avait des clients, mais des
clients qui payaient mal ou même ne payaient pas. Ses malades habitaient
les étages supérieurs, tristes habitants des mansardes. Il lui fallait
gravir quatre-vingts marches pour signer une ordonnance. Il avait des
consultations gratuites et des consultations payantes; mais, comme aux
unes et aux autres il ne venait que des pauvres, ce n'était vraiment pas
la peine d'établir une distinction.

Mais il prenait patience. Il attendait cette occasion heureuse qui,
trois fois dans la vie, dit-on, passe à la portée de chaque homme et
qu'il s'agit de savoir saisir.

Travailleur acharné, il comptait sur sa science et sur son talent pour
arriver à la réputation et à la fortune. En quoi il se trompait et se
trompe encore aujourd'hui. Il est savant, c'est incontestable, mais il
lui manque le coup d'oeil, le sang-froid, l'audace. Sûr de lui dans
son cabinet, imperturbable en théorie, il n'a pas, près du lit du
malade, ce sens divinatoire, cette inspiration soudaine qui font les
grands, les véritables guérisseurs.

Lorilleux n'est cependant pas un homme ordinaire. Son grand malheur est
de n'avoir jamais connu l'enthousiasme. Il n'a eu ni adolescence ni
jeunesse. Il est né vieux. Tel vous le voyez aujourd'hui, tel il était
à quatorze ans, sur les bancs du lycée, lorsqu'il achevait sa troisième.
Rien de changé en lui: ni la taille, ni le caractère.

C'est un petit homme compassé et solennel. Il exagère la gravité, la
dignité et le respect de soi-même, au point d'en paraître parfois
ridicule.

Sa figure insignifiante n'est certes pas le miroir de son esprit, c'est
une page blanche où il n'y a rien à déchiffrer. Plus délié qu'un paysan
normand, il a la faiblesse de supposer à tout le monde la même manie de
finasserie. Il ne croit pas aux actions indifférentes, et toujours il
veut découvrir un but caché.

Vous ne lui ferez pas entendre qu'on agit souvent spontanément, sans
plan médité; il vous répondra invariablement: «--Il y a quelque chose
là-dessous.» Ses jours se passent à déjouer par d'habiles manoeuvres
des complots fantastiques, ou à démêler laborieusement le fil imaginaire
de quelque trame bien compliquée. Ces craintes exagérées, ces
investigations font le malheur de sa vie. Souvent ses amis se sont
moqués de ces singulières appréhensions. Lorsqu'ils le rencontrent plus
préoccupé qu'à l'ordinaire:

--Eh bien! Lorilleux, lui demandent-ils, as-tu trouvé la petite bête?

Enfin, ce calculateur traite la vie comme une suite de problèmes
d'algèbre dont les gens habiles ont toujours la solution en poche.
Depuis dix ans, il s'est tracé une règle de conduite qui, croit-il, ne
laisse aucune prise au hasard, il ne s'en est jamais écarté d'une ligne.

Faut-il, après cela, s'étonner de son esprit borné, de ses idées
étroites? Il est le contraste vivant de Pascal, qui a, lui, des idées
larges, une certaine audace de conception et un grand courage
d'initiative. Aussi lui reproche-t-il d'être romanesque.

L'opposition des caractères suffirait à expliquer la grande amitié des
deux jeunes gens, mais il y avait autre chose encore.

Depuis longtemps déjà le médecin avait des vues sur son ami, qui ne s'en
doutait guère. Cela datait du collége.

Lorilleux avait une soeur de dix ans plus jeune que lui, qu'il aimait
avec passion. Souvent, à l'âge où les autres adolescents n'ont que des
idées de plaisir, il s'inquiétait de cet enfant. Leur mère, madame
Lorilleux, était veuve; une rente viagère composait presque toute sa
fortune et devait s'éteindre avec elle. Que deviendrait la jeune fille
si sa mère venait à mourir? Et même, en écartant ce malheur, quel serait
son sort plus tard? Une demoiselle sans dot ne se marie guère, et sa
famille, qui avait déjà de la peine à joindre les deux bouts tous les
ans, ne pourrait certes lui en donner; son frère n'aurait pas encore eu
le temps de lui en amasser une, lorsqu'elle atteindrait ses vingt ans.
Où lui trouver un mari?

Voilà les idées qui tourmentaient ce précoce calculateur de dix-sept
ans, lorsqu'il vint à penser que son ami Pascal serait plus tard--dans
une dizaine d'années--un excellent parti pour cette soeur chérie.

Cette idée parut sublime au prévoyant collégien. Il s'y accrocha, elle
ne le quitta plus. A force de la tourner dans tous les sens, de
l'envisager sous toutes ses faces, de calculer toutes les probabilités,
il en vint à la considérer non-seulement comme admirable, comme
nécessaire, mais encore comme devant réussir avec un peu de patience et
d'habileté.

--La fortune, se disait-il, ne sera pas un obstacle: la famille de
Pascal est riche, et lui est le plus désintéressé des hommes. Ma soeur
sera jolie, modeste, bien élevée, elle fera le bonheur de son mari et
sera la meilleure des mères de famille. Elle plaira certainement à
Pascal. D'ailleurs, s'il ne l'épouse pas pour l'amour d'elle, il
l'épousera par affection pour moi, son meilleur ami, afin de resserrer
les liens de notre amitié et de devenir mon frère. Ainsi j'assure le
bonheur de deux êtres que je chéris. Toutes mes actions doivent tendre
vers ce but.

Et voilà pourquoi Lorilleux devint et resta l'intime de Pascal, pourquoi
il prit un si tendre intérêt à tout ce qui le touchait. Il savait, à un
centime près, le chiffre de la fortune qui devait lui revenir un jour,
et il était allé passer quinze jours en Bretagne dans la famille de son
«futur beau-frère,» uniquement pour étudier le caractère des parents
qu'aurait sa soeur. Il revint convaincu qu'il ne trouverait pas
d'obstacles de ce côté.

D'ailleurs, jamais un mot, une allusion ne lui échappèrent. Il ne dit
rien qui pût faire soupçonner ses projets ou donner l'éveil. Il était
trop prudent pour cela. Sa soeur était encore trop jeune, Pascal
n'était pas même sorti du collége. Il fallait attendre, il attendit.

Mais aussi de quels soins il entoura cet ami! Comme il le choyait! comme
il s'informait avec sollicitude de tout ce qui avait trait à sa famille!
N'y avait-il pas, comme cela arrive si souvent en province, quelque
petite cousine élevée à la brochette, quelques projets d'union? Non,
rien de tout cela.

Lorsque Pascal fut reçu à l'École polytechnique, Lorilleux était
certainement le plus content des deux. Comme il félicita son ami! Quel
hymne il chanta à sa gloire! Et en lui-même il disait:

--Allons, ma soeur épousera un officier d'artillerie.

Mais Pascal sortit avec le numéro trois et opta pour l'École des ponts
et chaussées.

--Bravo! se dit Lorilleux, qui n'était pas étranger à cette décision, la
vie de garnison eût déplu à ma soeur, elle sera la femme d'un
ingénieur. Cela m'arrange beaucoup mieux.

Et il se frottait les mains.

On peut juger de son désappointement lorsque le jeune ingénieur donna sa
démission, sans l'avoir consulté, sans rien lui avoir fait pressentir.
Cet acte d'indépendance déplut fort au médecin; même il le considéra
comme une indélicatesse: abandonner une position sûre, une carrière
magnifique!

--Peste soit de l'étourdi! répétait-il du ton dont il aurait dit: Ma
pauvre soeur a un mari qui fait des folies.

Cependant il cacha un peu son ressentiment. Pascal était Breton,
c'est-à-dire qu'il tenait assez à ses idées. Le faire revenir sur une
détermination était chose impossible. Lorilleux ne l'essaya pas. C'eût
été jeter inutilement du froid sur des relations toujours si chaudement
amicales. Mais il blâma énergiquement l'étourdi. La folie était faite,
il fallait en tirer parti, et déjà le médecin avait en vue certaine
position d'ingénieur.

--Que vas-tu faire, maintenant? demanda-t-il à Pascal, voici cinq années
de perdues.

--Tu trouves, cher ami, moi qui croyais avoir mis le temps à profit.

--Mais, encore une fois, à quoi vas-tu te décider?

--Tu verras, j'ai mon projet.

--Ah! fit Lorilleux avec dépit, tu ne m'en avais pas parlé.

--C'est une surprise.

--Enfin! nul plus vivement que moi ne souhaite que tu réussisses. Mais
la vie n'est pas un roman. Attends-toi à des déceptions. En tout cas,
mon amitié me commande de ne te pas cacher mon opinion: tu as fait une
sottise.




II


Malheureusement l'avis de Lorilleux fut aussi l'avis de M. Divorne le
père, avoué licencié près le tribunal de première instance de Lannion
(Côtes-du-Nord).

La nouvelle de cette démission intempestive le frappa comme un coup de
foudre; il fut atteint au coeur. C'en était fait de ses plus chers
désirs, des projets qu'en bon père de famille il avait bâtis sur la tête
de ce fils unique.

Voir Pascal, l'héritier de sa fortune et de son nom, ingénieur à
Lannion, se promener par les rues avec ce fils, superbe sous l'uniforme
brodé, épée au côté, claque sur la tête, tel avait été le rêve de sa
vie, et voilà que, par un incompréhensible caprice, il s'évanouissait
au moment de devenir une réalité. M. Divorne disait «caprice,» parce que
Pascal annonçait purement et simplement qu'il se retirait, sans
explication aucune, sans excuse.

On eût été furieux à moins. L'avoué ne se fit pas faute de se mettre en
colère. Il envoya à Pascal sa malédiction. Il y avait certes de quoi
justifier vingt malédictions.

Cependant, le premier étourdissement passé, le père malheureux essaya de
réfléchir. Peut-être eût-il dû commencer par là. Il se demanda jusqu'à
quel point un jeune homme de vingt-quatre ans qu'on a réussi à faire
admettre à l'École polytechnique d'abord, à l'École des ponts et
chaussées ensuite, dont l'éducation représente un capital de plus de
trente mille francs, a le droit de donner sa démission sans le
consentement de ses parents ou de ses tuteurs. En avait-il vraiment le
droit?

L'avoué essaya d'en douter. Il consulta. Hélas! il dut se rendre à
l'évidence, et c'est avec une profonde amertume qu'il reconnut une
lacune dans la loi. Il maudit le législateur et l'accusa d'imprévoyance,
lui, l'interprète, l'admirateur passionné des décrets et ordonnances.

Puis, comme s'il eût été besoin d'aviver sa douleur et d'attiser sa
colère, il ne rencontrait dans les rues de Lannion que des figures
dolentes; on semblait s'être donné le mot. C'est qu'en moins de rien, la
nouvelle avait fait le tour de la ville. Le soir même on en parla en dix
endroits différents.

On plaignait le père, on condamnait le fils sans appel.

De ce jour, Pascal fut un homme toisé. Ses compatriotes décidèrent que
c'était un garçon perdu, qui n'arriverait jamais à rien, et qui certes
finirait mal. Un avoué était bien malheureux d'avoir un fils semblable
qui le déshonorerait peut-être quelque jour.

Quelqu'un avança même que M. Divorne avait en deux jours vieilli de dix
ans. Encore un peu on eût affirmé que ses cheveux avaient blanchi dans
une nuit; on cite des exemples de ce miracle, après d'épouvantables
catastrophes.

Bref, Pascal eût ruiné sa famille, fait des faux, mérité le bagne, qu'il
n'eût guère été plus honni; tant est grande l'aménité des âmes
charitables de province.

Madame Divorne reçut vingt visites dans la semaine; jamais elle n'avait
eu tant d'amies. Toutes les femmes qui la connaissaient un peu
trouvèrent un bon prétexte pour venir savoir au juste ce qui en était,
s'assurer par elles-mêmes de la vérité, et retourner un peu le poignard
dans la blessure, si blessure il y avait.

Il faut dire que, tout en condamnant le fils, en compatissant à la
douleur du père, on trouvait généralement que cette punition frappait
juste. L'avoué avait toujours été heureux, et le bonheur est un tort qui
se pardonne difficilement dans les petites villes de province. Le succès
de l'un est pour tous une cruelle injure. La jalousie dort au fond de
tous les coeurs. Que de haines sourdes et envenimées qui n'ont pas eu
d'autre point de départ!

Plus que tout autre M. Divorne était envié. On l'avait connu pauvre, et
il était riche. On se souvenait de sa veste de ratine lorsqu'il était
petit clerc chez son prédécesseur, et il avait une des plus jolies
maisons de la ville. Ah! il avait fait de bonnes affaires.

--Quelle chance il a! disaient ceux qu'une prudence imbécile ou qu'une
notoire incapacité attachaient à une immuable médiocrité, quelle chance
il a!

Un petit héritage lui avait permis de faire quelques études, la dot de
sa femme lui avait payé sa charge d'avoué, et depuis il avait toujours
prospéré. Ses économies avaient fait la boule de neige.

Et que de pères il avait humiliés jadis, en comparant leurs fils au
sien! Avait-il assez fait parade de la satisfaction que lui donnait cet
enfant qui tous les ans revenait chargé de couronnes et n'avait que des
boules blanches à ses examens! Et, plus tard, avait-il chanté assez haut
ses espérances!

Ce qui arrivait était donc une punition méritée, une preuve qu'il faut
se défier de ces collégiens modèles, de ces jeunes gens de tant
d'esprit: ils croient à leur supériorité, ils veulent faire autrement
que n'ont fait leurs pères, et tournent mal. Il y a longtemps qu'on l'a
dit, l'esprit est immoral.

Ainsi, pendant quinze jours, tous les gens qui abordaient l'avoué, ravis
au fond de l'âme, croyaient de bon goût de mettre leur visage au
diapason supposé de la douleur paternelle. Au palais, il recevait des
compliments quotidiens de condoléance; au cercle, des poignées de main
de consolation.

Son irritation s'accroissait d'autant, il n'était pas loin de croire que
Pascal avait commis un crime. Il rentrait chez lui plus furieux que
jamais, et, faute de mieux, il s'en prenait à sa femme dont la faiblesse
maternelle, aveugle et imprudente, comme on sait, avait causé tout le
mal.

Cependant, à force d'envisager la situation, de l'étudier, M. Divorne
finit par se persuader que le mal n'était pas irréparable.

Il songeait sérieusement à écrire au ministre de l'intérieur, à faire le
voyage de Paris pour solliciter une audience, lorsque Pascal, un beau
soir, tomba comme une bombe dans la maison paternelle. Il arrivait par
la voiture qui fait le service entre Rennes et Brest.

Certes, on ne l'attendait guère! Josette, la vieille bonne, qui était
allée ouvrir en grondant contre l'impertinent qui se permettait de
sonner si fort à pareille heure, faillit tomber à la renverse en
reconnaissant son jeune maître. Car elle le reconnut du premier coup,
ainsi qu'elle s'en vantait plus tard, bien qu'il fût terriblement
changé, et «grandi et renforci,» depuis trois ans passés qu'elle ne
l'avait vu.

Elle poussa un cri de joie, de surprise, et, lâchant la chandelle,
s'élança dans les escaliers en appelant à elle tout le monde, comme si
le feu eût été à la maison.

Pascal, pendant ce temps, avait fermé la porte et s'avançait à tâtons.

--C'est moi, criait-il en riant, c'est moi, n'ayez pas peur.

Aux cris perçants de Josette, la porte du salon s'était ouverte.

--Eh bien! qu'est-ce, qu'est-ce donc? demandait l'avoué surpris de ce
désordre.

Josette, tout émue, n'était pas près de recouvrer la parole. Mais déjà
madame Divorne avait reconnu la voix de son fils et se précipitait à sa
rencontre. Et l'avoué répétait encore: «Qu'est-ce, qu'est-ce?» que déjà
Pascal était dans les bras de sa mère qui pleurait de bonheur, tout en
le serrant à l'étouffer sur son coeur.

Par lui, par ce fils chéri, elle avait bien souffert depuis quinze
jours; mais sa présence seule était une justification complète, une
compensation plus que suffisante. Il parut, et tout fut pardonné, ou
plutôt oublié.

Quant à M. Divorne, il crut de sa dignité de rester impassible.
Pouvait-il faire moins pour le principe d'autorité paternelle? Il
réussit, ma foi, à dominer son émotion, non sans peine, non sans une
légère grimace qui dissimulait une larme. Mais enfin il demeura
convenablement froid et sévère, et sa figure exprima le mécontentement,
même en embrassant ce fils, autrefois sa joie et son orgueil.

Par exemple, c'est tout ce qu'il put prendre sur lui. A l'étreinte de
son fils, il sentit que sa colère se fondait comme les neiges aux brises
d'avril. L'attendrissement le gagnait. «Il ne voulut pas donner sa
faiblesse en spectacle,» et, prétextant une affaire urgente,--une
affaire urgente à Lannion, à neuf heures du soir!--il sortit
précipitamment, en se mouchant plus fort que de raison.

L'enfant prodigue était revenu, et le père, comme celui de l'Ecriture,
n'avait pas ordonné de tuer le veau gras pour fêter le retour. Il est
vrai que le père de l'Ecriture n'était pas un avoué au tribunal de
première instance.

Pascal resta donc seul avec sa mère. Il fallait s'occuper de faire
souper le voyageur.

Il avait l'appétit d'un homme qui depuis deux jours vit d'à-comptes
dérobés à la hâte aux buffets des chemins de fer, c'est-à-dire que,
n'ayant pas voulu s'étouffer, il mourait de faim. Josette s'empressait
de dresser la table devant la cheminée. Elle allait, venait, du salon à
la cuisine, de la cuisine au salon, perdant la tête, faisant dix tours
pour un; de temps à autre elle essuyait une larme ou cassait une
assiette, preuves manifestes de son émotion.

Madame Divorne s'était assise vis-à-vis de son fils qui dévorait. Elle
était en extase, elle l'admirait, elle eût voulu pouvoir rester ainsi
des années. Mais une explication était imminente entre Pascal et son
père, cette explication pouvait être orageuse. Ne fallait-il pas
prévenir Pascal, obtenir de lui quelque concession? Elle voulait
s'interposer, au risque d'attirer sur elle le poids de deux colères.

--Ton père est bien irrité, méchant enfant, dit-elle; tu nous donnes, tu
lui donnes du moins bien des tourments.

--Mais non, chère mère, je t'assure; va, sois tranquille, ce ne sera
rien.

--Au moins fallait-il le prévenir, lui demander conseil.

--Certain d'avance d'un refus! Quelle folie! j'aurais passé outre: juge
alors.

--Au moins promets-moi d'être raisonnable s'il te gronde, de ne pas te
mettre en colère.

--Je te le promets; mais tu verras comme j'ai eu raison.

--Ah! je le souhaite, murmura tristement madame Divorne.

Pascal l'embrassa, et sa cause fut gagnée. Désormais elle était prête à
se ranger du côté de son fils, sûre qu'il ne pouvait avoir tort.

Voilà pourtant comme toutes les mères sont difficiles à convaincre! Ah!
elles ne se paient pas de mauvaises raisons!

Il paraît que l'avoué ne recouvra pas son courage en route. Lorsqu'il
revint, l'affaire urgente terminée, sa figure était loin d'avoir gagné
en sévérité. Il ne fut question de rien. Il causa fort amicalement avec
son fils. Il rit, plaisanta, mais de la démission, pas un mot.

Il n'en fut pas question davantage le lendemain, ni les jours suivants.
Dieu sait pourtant qu'on ne se faisait pas faute de lui demander partout
où il paraissait:

--Votre fils est donc ici? Eh bien?...

Le bruit de ce retour s'était en effet répandu très vite. On avait vu le
facteur entrer chez l'avoué avec une malle et un carton à chapeau: les
visites assiégèrent la maison. Mais madame Divorne défendit sa porte.
Elle s'est fait ce jour-là des ennemis qui ne lui ont pas encore
pardonné.

Une fois, Pascal s'avisa de sortir. Il n'avait pas fait cent pas dans la
rue que cinq personnes déjà, dont deux qu'il ne connaissait guère et une
qu'il ne connaissait pas du tout, étaient venues lui serrer la main et
lui demander hypocritement des nouvelles de l'École des ponts et
chaussées.

Il rentra tout courant, maudissant ses compatriotes, et se jurant bien
de ne plus mettre le nez dehors.

Les jours se passaient, et M. Divorne semblait avoir complétement oublié
ses griefs contre son fils. Vingt fois celui-ci, que cet état
d'incertitude tourmentait, serait allé au-devant de l'explication qu'il
était venu chercher; sa mère le retint toujours.

--Attends, lui disait-elle. Je connais ton père, il est très long à
prendre un parti. Il réfléchit depuis ton arrivée. Lorsque sa décision
sera bien arrêtée, il t'en fera part, sois tranquille.

Un matin, en effet, après déjeuner, lorsque la nappe fut ôtée, l'avoué,
d'un air grave, pria son fils de lui prêter toute son attention.

--Allons, pensa Pascal, le moment est venu.

M. Divorne était prolixe d'ordinaire, on le lui reprochait au palais;
mais jamais, comme en cette circonstance solennelle, il n'abusa du don
précieux de la parole.

L'exorde de son discours fut une sorte d'invocation à l'amour paternel.
Qui mieux que lui en avait compris les devoirs? Il en faisait son fils
juge: avait-il assez donné de preuves de son affection? Et quelle avait
été sa récompense?

Puis il passa à l'énumération des soucis sans nombre que donnent les
enfants. Rien ne fut oublié, ni les inquiétudes de la première
dentition, ni un voyage en poste à Paris, à une époque où Pascal avait
été malade. Ce fut le premier point.

Le second traita des sacrifices pécuniaires. Ce fut le plus long.
L'avoué calcula, chiffra tout ce qu'il avait déboursé,--à une paire de
souliers près,--pour donner à son fils les bienfaits de cette éducation
qui lui avait manqué à lui-même.

Enfin, comme de juste, dans une troisième partie, il aborda le chapitre
des compensations: il tint compte des satisfactions de tout genre qu'il
devait à Pascal. Elles étaient nombreuses, il n'en omit pas une seule.

En un mot, ce discours fut comme la lecture du grand-livre en partie
double de la paternité, avec ses chagrins, ses pertes d'une part, ses
joies, ses bénéfices de l'autre. Jusqu'alors, M. Divorne le constatait,
la balance était en faveur de son fils, et lui, le père, se
reconnaissait débiteur.

--Et maintenant, ajouta-t-il en manière de conclusion, j'espère, Pascal,
que tu ne voudras pas changer cet état de choses. Tu as dû réfléchir
depuis que tu es ici, tu dois regretter d'avoir si follement brisé ta
carrière. Reviens sur ta décision, adresse-toi au ministre, il ne te
refusera pas ta réintégration, et je suis prêt à te pardonner le vif
chagrin que tu m'as causé.

L'effet produit fut loin d'être celui qu'attendait M. Divorne. Pascal
garda quelques instants le silence, comme s'il eût rassemblé toutes ses
forces. On eût pu croire qu'il hésitait à répondre. Enfin, d'une voix
ferme:

--Mon père, dit-il, ce que vous désirez est impossible. Ma demande,
croyez-le, serait repoussée; d'ailleurs, je ne saurais me décider à la
faire.

--Fort bien, reprit l'avoué de l'air le plus mécontent; il est si facile
aujourd'hui de se faire une position. Sans doute, vous avez trouvé
mieux?

--Sinon mieux, au moins plus à mon goût. Vous devez penser que j'ai
réfléchi avant d'agir. Quant à mes intentions, je suis venu ici
précisément pour vous en faire part. C'était d'autant plus nécessaire,
que j'aurai besoin de vous.

--C'est vraiment fort heureux. Je comprends alors que tu aies songé à
moi. Et en quoi pourrai-je t'être utile?

--Avant de rien entreprendre, il est nécessaire que je me procure des
fonds, et j'ai compté...

--Ah! nous y voici donc, dit l'avoué d'un ton goguenard; il te faut des
fonds... Mais il me semble qu'avant de quitter une position toute faite,
tu devais t'assurer de ma bonne volonté. Si je te refusais... et certes,
je refuserai...

--Mais, mon père, reprit Pascal avec un peu d'impatience, il me semble
qu'il y a dix ans à peu près une de mes tantes m'a laissé par son
testament une quarantaine de mille francs.

Une vieille plaideuse de soixante ans, à peu près certaine du gain d'un
de ses procès, serait venue dire à l'avoué: «--J'y renonce,» elle l'eût
certes moins surpris qu'il ne le fut aux paroles de son fils.

--C'est-à-dire que tu me demandes des comptes, prononça-t-il avec
amertume. Ah! c'est une surprise cruelle.

Pascal eut beau se défendre, le coup était porté. Il essaya d'expliquer
ses projets à venir, il voulut se justifier, faire connaître l'emploi de
l'argent qu'il demandait, M. Divorne se refusa même à l'écouter.

--Eh! que m'importe, disait-il, je ne veux rien savoir.

En effet, il était bien loin de la discussion présente. Il avait oublié
jusqu'à la démission; il ne songeait plus qu'au moyen de sauver cet
argent que Pascal, il devait bien se le dire, était en droit de
réclamer.

Il cherchait quelque moyen pour donner le moins possible, convaincu
qu'un si jeune homme ne pouvait faire qu'un détestable usage d'une somme
aussi forte.

--Voyons, Pascal, dit-il enfin, je comprends que tu aies besoin
d'argent. Cependant, tu pouvais t'y prendre d'une autre façon pour m'en
demander. Suis-je donc un père ridicule? T'en ai-je jamais refusé? Tu
n'as pas abusé, je le reconnais. Mais voici cinq ans que tu travailles
beaucoup, peut-être désires-tu te distraire, faire un voyage...

--Mais non, mon père, si vous me laissiez parler, je vous...

--Tais-toi, écoute: tu as sans doute des dettes. Eh! mon Dieu! tous les
jeunes gens en ont...

--Je ne dois pas un sou.

--Mais écoute-moi donc, je ne te demande rien. Sois franc, tu as besoin
de cinq mille francs?

--Mon cher père...

--Il te faut davantage... soit, tu auras dix mille francs.

Et l'avoué, se levant, comme pour annoncer que la discussion était
close, se dirigea vers la porte. Pascal comprit qu'il fallait en finir.

--Mon père, dit-il, j'ai besoin de tout ou de rien.

--Rien alors, répondit M. Divorne d'un ton menaçant, en revenant sur ses
pas; rien. Crois-tu que je vais, jeune insensé, te laisser dissiper ta
petite fortune?

--Cet argent m'est nécessaire, pourtant, indispensable.

--Ah! c'est indispensable; soit. Ta tante t'a laissé une ferme, une
ferme que je te rendrai en bon état, avec un bail avantageux. Soit,
reprends tes biens et arrange-toi. Qu'en feras-tu?

--Je les vendrai.

--Et tu crois que cela te donnera de l'argent du jour au lendemain? Il
faut attendre une occasion, chercher un acquéreur, poser des affiches...

--Je chercherai, je poserai des affiches.

--Mais tu n'y penses pas, malheureux! et que dirait-on à Lannion, si on
te voyait vendre seulement un franc de terre! Sais-tu ce qu'on dirait?

--Eh! que m'importe! s'écria Pascal avec vivacité. Je vais commander les
affiches de ce pas.

M. Divorne connaissait son fils. Il comprit que sa détermination était
prise.

--Arrêtez, dit-il, je veux vous éviter cette honte. Je trouverai
l'argent, dussé-je faire un sacrifice.

Pascal, qui regrettait de s'être un instant laissé emporter, voulut
prendre les mains de son père; mais il le repoussa.

--Epargnez-vous d'inutiles protestations, fit-il; et il ajouta d'un air
d'ironie: Vous voudrez bien, je l'espère, m'accorder huit jours.

Et il sortit en fermant la porte avec violence.

Pendant cette discussion, madame Divorne n'avait pas prononcé une
parole; elle pleurait. Pascal, que la colère paternelle avait affermi
dans sa résolution, se sentit faible devant les larmes de sa mère.

Il s'agenouilla près d'elle, et lui prenant les mains:

--Mère, dit-il, chère mère, un mot, dis un mot, et je renonce à mes
projets, et j'essaie de retirer ma démission.

Un éclair de joie brilla dans les yeux de madame Divorne, éclair de
triomphe aussi. Comme son fils l'aimait! que ne lui sacrifiait-il pas,
lui si ferme tout à l'heure!

--Non, mon Pascal, non, suis tes inspirations, j'ai confiance, moi.

--Chère mère, au moins faut-il que tu saches...

--Rien, je ne veux rien savoir. Je te le répète, j'ai confiance;
comprendrais-je, d'ailleurs?

Et comme il s'obstinait, elle lui ferma la bouche de ses deux mains.

La maison fut bien triste pendant les jours qui suivirent. L'avoué était
sombre et ne disait mot. On ne le voyait qu'aux heures des repas; le
reste du temps il s'enfermait dans son cabinet. Madame Divorne se
cachait pour pleurer.

Pascal n'avait pas idée d'un tel supplice. Il aurait donné deux ans de
sa vie pour pouvoir partir. Si encore il avait pu causer de ses projets,
étaler ses plans. Mais non, il fit près de son père deux ou trois
tentatives inutiles, et sa mère lui répondait toujours: «--J'ai
confiance,» sans vouloir lui laisser dire une parole.

Enfin, le jour indiqué, M. Divorne conduisit son fils dans son cabinet.

--Voici, dit-il, en lui montrant une liasse d'actes, vos comptes de
tutelle. Voyez si j'ai administré vos biens en bon père de famille.
Lisez, et donnez-moi quittance.

Pascal prit une plume.

--Non, lisez, insista l'avoué.

Et comme le jeune homme s'y refusait, il prit les actes, et lui-même lut
à haute voix, insistant sur certains détails, et de temps à autre
s'arrêtant pour demander:

--Êtes-vous satisfait de ma gestion?

Les actes étaient longs. Pascal se mourait d'impatience, lorsqu'enfin
cette lecture, véritable supplice qui dura près de trois heures, fut
terminée.

--Maintenant, dit le père, voici votre argent. Il vous revient, comme
vous avez pu vous en convaincre, quarante-trois mille sept cent
cinquante-six francs soixante centimes. Comptez si tout y est.

Pascal mit les billets et l'argent dans sa poche; son père l'arrêta:

--Non, comptez, vous dis-je, j'y tiens.

Il fallut obéir.

--Nous sommes quittes, n'est-ce pas? dit alors l'avoué. Quand
partirez-vous?

--Mais le plus tôt possible, dès demain, si je puis avoir une place dans
la voiture... On m'attend à Paris.

--En effet, vous auriez tort de vous faire attendre.

--Cependant, mon père, je ne voudrais pas nous quitter ainsi; vous êtes
injuste à mon égard, et je...

--Chansons que tout cela! fit l'avoué avec impatience; laissez-moi, j'ai
à travailler.

Le lendemain matin, à neuf heures, le garçon des messageries vint
avertir Pascal qu'on attelait les chevaux à la diligence, et qu'il
n'avait que le temps de se rendre au bureau.

Les adieux furent pénibles. Madame Divorne sanglotait. A la voir
étreindre son fils, on aurait pu croire qu'elle l'embrassait pour la
dernière fois. Pascal n'était guère moins ému que sa mère; à peine s'il
pouvait retenir ses larmes; il lui eût été impossible de prononcer une
parole.

C'est en cette circonstance que M. Divorne montra bien quelle était la
force de son caractère et l'énergie de sa volonté,--une volonté de
fer.--Non-seulement il ne voulut pas embrasser son fils, mais encore il
refusa de lui donner la main. Il affecta même un ton railleur et dégagé.

--Souvenez-vous, dit-il à son fils, que vous portez avec vous toute
votre fortune. Lorsqu'elle sera dissipée, ce qui, je présume, ne sera
pas long, vous me ferez sans doute l'honneur de recourir à moi; je vais
toujours faire préparer votre chambre.

Pascal se rendit seul à la diligence. Les gens de Lannion en conclurent
qu'il venait d'être chassé par son père.




III


Il y aura six ans, vienne le mois de février, que Pascal est de retour à
Paris après son expédition en Bretagne. Il arriva à la gare de
Montparnasse par le train de cinq heures du matin.

Il faisait un joli petit froid de sept à huit degrés au-dessous de zéro.
On ne trouva cependant aucun voyageur de gelé dans les wagons: cet
accident arrivait parfois en hiver, avant l'heureuse idée, qu'ont eue
les Compagnies, d'utiliser au profit des voyageurs la vapeur perdue de
la locomotive.

Pascal avait fait un triste voyage. Il adorait ses parents, et l'idée du
chagrin qu'il venait de leur causer lui pesait sur le coeur comme un
remords. Jamais route ne lui parut plus longue; il lui semblait que la
locomotive roulait sur place: il lui tardait d'être à Paris. Quelques
heures de sommeil auraient trompé son impatience, mais c'est vainement
qu'à plusieurs reprises il prit ses dispositions pour reposer: à peine
fermait-il les yeux, qu'il était réveillé par quelqu'un des nombreux
agents que la Compagnie entretient et paie pour empêcher les voyageurs
de dormir; à chaque moment on lui demandait son billet, pour y faire des
trous de forme variée avec un petit instrument de fer.

Il faut dire aussi que le jeune ingénieur n'avait pas été élevé à se
promener avec 40,000 francs dans son porte-monnaie. La liasse de billets
de Banque qu'il avait en poche ne laissait pas de l'inquiéter un peu. En
homme prudent, il garda la main dessus, de Lannion à Paris. En arrivant,
il avait le bras engourdi.

Harassé de fatigue, les jambes brisées, il gagna la salle où il est
d'usage que les voyageurs attendent leurs bagages pendant quelques
quarts d'heure. Il venait de s'asseoir, lorsqu'il s'entendit appeler par
une voix joyeuse.

--Eh! monsieur l'ingénieur! monsieur l'ingénieur!

Il se retourna, et le long de la grille si ingénieusement disposée pour
séparer les arrivants de leurs amis venus au-devant d'eux, il aperçut
un gros homme à face épanouie qui lui faisait toutes sortes de signes
d'amitié. Il courut à lui.

--Enfin, vous voilà, monsieur l'ingénieur, dit l'homme, j'ai reçu votre
lettre, je vous attendais. Avez-vous fait bon voyage, au moins?

--Pas des meilleurs. Ah! père Lantier, si vous n'aviez pas eu ma parole!
Enfin, j'ai l'argent.

--Chut!... plus bas, au nom du ciel... si on vous entendait! Est-ce
qu'on parle d'argent comme cela tout haut? Le mien est prêt aussi; je
l'ai porté à la Banque. Chez moi, il m'empêchait de dormir. Nous allons
le faire un peu travailler, cet argent, s'il vous plaît.

--Oui, dit Pascal avec un soupir, il s'agit de ne pas perdre la partie.

--Perdre la partie, monsieur l'ingénieur, avec tous les atouts en main;
vous voulez rire, sans doute. Ah çà! vous descendez chez moi, ici, à
deux pas.

--Mais, mon brave ami, je vais vous gêner horriblement.

--Me gêner! un homme comme vous. Ah! vous ne me feriez pas l'injure de
descendre à l'hôtel! Vous ferez un bon somme jusqu'au déjeuner, nous
causerons après. Allez, j'ai déniché une fameuse affaire. Je vais
toujours chercher une voiture.

Si Lantier ne tira pas le canon pour M. l'ingénieur, c'est qu'il n'avait
pas de canon. Mais la maison avait été mise sens dessus dessous; une
bonne chambre bien chaude, une bouteille de vieux vin, un bouillon
délicieux attendaient Pascal. Lorsqu'il fut prêt à se mettre au lit:

--Je vous quitte, lui dit Lantier; s'il vous manque quelque chose,
appelez...

--Merci, je n'ai besoin que de sommeil. A tantôt, mon cher associé.

Le brave homme referma doucement la porte et s'éloigna sur la pointe du
pied.

--C'est pourtant vrai, se disait-il, je suis son associé. Qui m'aurait
dit cela, que je deviendrais l'associé d'un homme comme lui, qui était
le premier des ponts et chaussées!

Jean Lantier, l'associé de Pascal, est à cette heure un des
entrepreneurs aisés de Paris. Il ne sera jamais très riche, parce qu'il
n'est pas ambitieux. Il compte se retirer des affaires aussitôt qu'il
pourra donner 50,000 écus à chacune de ses filles; il en a trois, tout
en gardant pour lui une vingtaine de mille livres de rentes.

Il y a vingt ans, Jean Lantier roulait la brouette sur une grande
route, au service des ponts et chaussées. Il était gai et bien portant.
Comme il gagnait 67 francs par mois,--déduction faite d'une retenue pour
la caisse des retraites,--comme il avait une bonne conduite et qu'il
n'était pas mal de sa personne, il trouva un bon parti pour s'établir.

Il se maria, et reçut en dot, de son beau-père, une somme ronde de 6,000
francs en bons écus sonnants. Sa femme était douce, jolie, bonne
ménagère; il se trouva le plus heureux des hommes.

Mais les enfants vinrent. La famille augmenta, les appointements
restèrent les mêmes, la gêne entra dans le ménage. Jean Lantier ne gagna
plus que juste de quoi s'empêcher de mourir de faim, lui et les siens.
On mettait de côté autrefois, il fallut prendre au sac.

--«Cela ne peut durer ainsi,» grommelait sans cesse Lantier. Et un beau
jour il fit un coup de tête.

--«Au petit bonheur,» dit-il. Il rendit à l'administration pelle et
brouette, malgré sa femme qui l'engageait à patienter.

A la tête d'un capital de 2,000 écus, il se lança dans les entreprises
de terrassements. Mais en tout il faut un apprentissage: il l'apprit à
ses dépens. Sa première affaire engloutit la moitié de son avoir. Il ne
se découragea pas. Sentant l'insuffisance de son instruction, il
travailla, le soir, et même fit la dépense de quelques leçons. Après
deux ou trois entreprises _de blanc_, c'est-à-dire sans profits ni
pertes, il regagna le capital perdu, le risqua de nouveau, l'augmenta,
et finalement le doubla.

A quarante ans, il était à la tête de 40,000 francs qui ne devaient pas
un centime à personne. Et il avait bien vécu, et ni la femme ni les
enfants n'avaient enduré de privations.

C'est vers ce temps que Jean Lantier fit la connaissance de Pascal, qui
dirigeait les travaux dont il avait la concession.

Le jeune ingénieur se prit d'amitié pour son entrepreneur. C'était un
homme laborieux, intelligent, on pouvait compter sur lui. Tous ceux qui
le connaissaient l'estimaient. Ses confrères l'appelaient un
gâte-métier, parce qu'une fois un traité signé, il avait l'habitude de
l'exécuter, dût-il y perdre.

Il arriva que Pascal eut l'occasion de rendre un assez grand service à
son entrepreneur. Contre l'ordinaire, l'obligé fut reconnaissant. Jean
Lantier, qui avait toujours professé une grande vénération pour les
ponts et chaussées, reporta tout cette vénération sur le jeune
ingénieur. Bientôt son admiration n'eut plus de bornes, il allait
partout chantant ses louanges, et tout le bien qu'il disait, il le
pensait.

Les travaux terminés, l'entrepreneur ne perdit point Pascal de vue. Il
allait le voir assez souvent, tantôt pour le seul plaisir de causer avec
lui, tantôt pour lui demander un conseil. Sans trop savoir pourquoi,
Lantier se serait jeté dans le feu pour son ami l'ingénieur.

Cependant, la dernière année d'études de Pascal touchait à sa fin, et
déjà il songeait sérieusement à donner sa démission. S'il hésitait, s'il
tardait encore, c'est qu'il désirait trouver tout de suite à utiliser
son activité et ses aptitudes. Il attendait avec impatience le résultat
de certaines démarches qu'il venait de faire près d'une grande Compagnie
de chemin de fer.

La réponse tardait à venir.

Jean Lantier, sans s'en douter, mit fin aux incertitudes du jeune homme.

On était alors au fort des démolitions de Paris, si toutefois elles ont
diminué. Des quartiers entiers recevaient congé, des rues populeuses
tombaient, et étaient comme par enchantement remplacées par des voies
nouvelles. Lantier rêvait de devenir démolisseur.

C'est une profession toute moderne, qui a ses héros et ses dupes, mais
qui compte bon nombre de millionnaires.

Avant de rien tenter, cependant, avant de confier son sort et son argent
à une soumission cachetée, l'entrepreneur était venu consulter le jeune
ingénieur. Le brave homme se grisait de ses espérances, ses projets lui
montaient à la tête. Il en parlait sans cesse, et avec la volubilité de
l'enthousiasme; il les exposait avec la clarté de la conviction.

Il eut vite mis Pascal au courant. Il lui expliqua les mystères d'un
métier alors bien moins connu qu'aujourd'hui, et lui en montra le fort
et le faible. Il parlait en expert, ayant longtemps étudié «le
bâtiment,» aussi bien pour la démolition que pour la construction.
Lorsqu'on a mis quarante ans à amasser sou à sou 40,000 francs, on ne
les expose pas volontiers sur une seule carte.

Mais Lantier était sûr de son fait. Il avait déjà essayé quelques
petites spéculations qui lui avaient réussi; il avait eu des huitièmes,
des douzièmes de lots, et il ne regrettait qu'une chose, d'avoir été
trop timide, trop prudent. Il avait au reste la vocation. Jamais
démolisseur ne tira plus ingénieusement parti des vieux matériaux: il
est le premier qui ait eu l'idée d'entreprendre en grand la vente des
bois de démolition comme bois à brûler. Il occupe vingt hommes dans le
vaste chantier qu'il a établi près de l'ancienne barrière de Monceaux,
et chaque jour il s'y débite des centaines de stères de gros bois,
qu'achètent les gens aisés, et des milliers de petits fagots à cinq
sous, chauffage économique des pauvres ménages.

Involontairement, Pascal prêta toute son attention à un homme si sûr de
réussir qu'il se faisait fort de doubler son capital en moins d'un an.

--Voyez-vous, monsieur l'ingénieur, disait Lantier, voici comment la
chose se passe: La ville veut démolir un quartier pour le reconstruire,
n'est-ce pas? Il lui faut bien déblayer le terrain et jeter bas les
vieilles constructions. Que fait-elle, alors? elle divise son quartier
par lots de deux, de quatre, de dix maisons, cela dépend; puis elle met
ces lots en adjudication. Les entrepreneurs soumissionnent, et celui qui
offre les conditions les plus avantageuses a le lot. Vous comprenez bien
qu'entre gens du métier, on est assez raisonnable pour s'entendre et ne
pas laisser tomber les prix. Qu'on ait donc une adjudication sur cinq ou
six, et on fait joliment ses affaires...

--Mais il faut beaucoup d'argent, objecta Pascal.

--Pas tant que vous croyez. La ville fait crédit. Elle se contente d'un
cautionnement qui varie selon l'importance du lot. Mais on n'est pas
longtemps à se faire de l'argent comptant. Tout se vend, voyez-vous,
dans une maison, du pignon aux fondations, de la cave au grenier. On
construit, si on démolit, et ceux qui font construire ont du bénéfice à
acheter du vieux qui fait d'ailleurs tout aussi bon usage que du neuf;
ils ont vite débarrassé les démolisseurs de leurs marchandises. On leur
cède les ardoises, les portes, les fenêtres, les cheminées, les
carreaux, les escaliers, tout enfin, de la pierre, du bois et du fer.
Des lattes de la toiture, on fait des fagots à deux sous, on débite les
poutres trop vieilles pour resservir, on nettoie les briques, et on
trouve encore à se défaire des platras...

--Mais gagne-t-on vraiment de l'argent?

--A boisseaux, monsieur l'ingénieur, à boisseaux...

Et tenez, vous connaissez bien le grand Joigny, n'est-ce pas, qui
travaillait avec moi? eh bien! à cette heure il a une voiture, oui,
monsieur, une voiture, et il l'a payée, et elle est à lui... Pourtant il
était bête et paresseux, et il a commencé avec deux sous qu'il avait
empruntés. Ah! si j'avais cent mille francs au lieu de quarante mille,
et le bonheur d'avoir un homme comme vous avec moi...

Lantier s'arrêta, s'apercevant que son auditeur ne l'écoutait plus.

--Ah! murmurait Pascal, répondant à ses pensées secrètes, c'est bien
tentant.

--Quoi! comment! que dites-vous! s'écria l'entrepreneur, le coeur vous
en dirait-il? Non, ce serait trop de chance. C'est pour le coup que ma
fortune serait faite. Qu'est-ce qui me manque à moi? c'est de voir en
grand. Les grosses affaires me font peur, et je manque les meilleures
occasions. Ensuite il faut se faire des relations, comme on dit, voir
l'un, voir l'autre, causer avec les gros bonnets pour se tenir au
courant, et moi je n'ose pas; tandis qu'avec vous!... ah! je n'aurais
plus peur de m'enfoncer; j'irais trouver le préfet lui-même, oui, et je
lui dirais: «Vous voulez démolir Paris; soit, je m'en charge, et voilà
monsieur l'ingénieur qui vous le rebâtira, et un peu mieux, j'ose le
dire, que tous vos architectes.»

L'enthousiasme du brave homme fit sourire Pascal.

--Vous riez, continua-t-il, je ferais pourtant comme je le dis. Ce n'est
pas tout d'abattre, il faut reconstruire: voilà votre affaire. Et à cela
encore on gagne gros. De trois vieilles maisons on en fait une neuve.
Ce n'est pas plus malin que ça... Mais bast, est-ce que vous songez
seulement à ce que je vous débite là?

--Écoutez, Lantier, reprit Pascal, j'ai besoin de réfléchir à tout ce
que vous venez de me dire. Je puis compléter les cent mille francs, et
il est possible que je réalise votre idée d'association. Repassez dans
trois jours, et je vous rendrai réponse.

Au jour indiqué, longtemps avant l'heure, Lantier, qui ne vivait plus,
se présentait chez l'ingénieur, le coeur battant de crainte et
d'espoir.

--Eh bien! lui dit Pascal, dès qu'il entra, j'ai réfléchi, c'est une
affaire conclue.

Lantier faillit devenir fou de joie.

--A nous Paris! s'écria-t-il.

Et dans son exaltation, il embrassa son ingénieur, et ensuite lui
demanda pardon de la liberté grande.

Il fut alors convenu que Pascal allait partir pour la Bretagne afin de
se procurer l'argent nécessaire. L'entrepreneur, de son côté, devait,
pendant le voyage de son associé, réunir ses capitaux et se mettre en
quête de quelque bonne affaire, car il s'agissait de ne pas perdre une
minute.

Les deux associés prouvèrent bien qu'ils connaissaient la valeur du
temps. Dès le jour de son arrivée, Pascal trouva la besogne préparée.
Il avait à peine déjeuné, après s'être bien reposé, que Lantier alla
chercher une grande feuille de papier sur laquelle il avait pris ses
notes, et lui démontra la nécessité d'acheter une demi-douzaine de
maisons de la rue de la Harpe, qu'on démolissait alors pour faire place
au boulevard Saint-Michel.

Lorsque Lantier eut fini, ils convinrent d'aller ensemble le lendemain
visiter leurs acquisitions futures. Il s'y rendirent en effet, et, après
une journée passée à mesurer, à calculer, à estimer la valeur
approximative de chaque chose, ils arrêtèrent leur prix définitif, et le
soir même Pascal rédigea la première soumission de la société Pascal et
Lantier.

Ils avaient toutes chances d'être adjudicataires, car leur offre était
élevée; mais pour leur première affaire ils étaient décidés à se
contenter d'un très-petit bénéfice, suffisant cependant, eu égard aux
chances de perte: une trentaine de mille francs environ, à leur
estimation. Cela fait, ils n'avaient plus qu'à attendre le résultat.

Cependant Pascal ne pouvait demeurer éternellement chez son associé,
bien que celui-ci l'eût vivement désiré. Il se mit à la recherche d'un
domicile, recherche pénible, et, après avoir gravi une centaine
d'étages, il finit par arrêter un petit logement tout meublé qui ne lui
convenait pas le moins du monde; mais cet appartement était à deux pas
de l'Hôtel de Ville, désormais le centre de ses opérations. C'est en
effet sous les combles de l'hôtel de la préfecture de la Seine, dans une
galerie vitrée, à cent quatre-vingts marches au-dessus du sol, que se
traitent toutes les affaires de grande voirie.

Pascal était à peine installé dans son nouveau domicile, qu'il vit
accourir Lorilleux, prévenu enfin de son retour. Le médecin n'avait pas
été sans inquiétude depuis un mois. Qu'était devenu le futur mari de sa
soeur? que comptait-il faire? reviendrait-il? Et il se désespérait.
Aussi venait-il vite prendre de ses nouvelles.

En entrant chez son ami, il se heurta contre Jean Lantier qui sortait,
mais il ne prit pas garde à cet homme qui portait le costume des
ouvriers aisés.

--Enfin, je tiens mon déserteur, cria-t-il dès la porte; le voici
revenu, le pigeon voyageur; laisse-moi te serrer les mains et me poser
en point d'interrogation. Ah çà! que signifie cette fugue, daigneras-tu
me l'apprendre?

--Oh! très volontiers, d'autant qu'il n'y a plus à revenir maintenant
sur ma détermination...

--C'est-à-dire que tu redoutais mes conseils, ta folie se défiait de ma
sagesse. Très bien! je suis fixé; tu as dû faire des choses insensées.

--Je ne le pense pas.

--Excuse-toi, alors, défends-toi, j'écoute.

--Eh bien, mon cher ami, je suis marchand de maisons en vieux, maçon en
gros, entrepreneur de démolitions, si tu l'aimes mieux.

--Oh! c'est impossible! exclama le médecin, toi, un ancien élève de
l'École polytechnique?... tu veux sans doute plaisanter.

--Pas le moins du monde, et ce gros homme couvert de plâtre que tu as
heurté en entrant est mon associé; il venait m'apprendre que nous sommes
adjudicataires de neuf maisons rue de la Harpe; nous allons y mettre le
pic dès demain.

Alors il raconta au médecin l'histoire de l'association, du voyage en
Bretagne, des quarante mille francs, de la colère de M. Divorne.

Lorilleux, en l'écoutant, semblait plus surpris qu'un homme qui tombe
des nues. A chaque instant il poussait des exclamations d'étonnement,
des oh! des ah! il levait vers le ciel des bras désespérés. Enfin,
lorsque Pascal eut fini:

--Cher ami, lui dit-il, tu as perdu la tête, il n'y a rien à faire à
cela. Tu crois que la vie est un roman, et tu as agi comme un héros de
feuilleton. Quand Paul Féval veut du bien à un de ses personnages, il
lui fait cadeau d'un million, sans bourse délier. Mais dans la vie
réelle, on ne trouve pas de millions comme cela.

--Qui sait? répondit Pascal avec une nuance de fatuité.

--Ce n'est pas un conseil qu'il te faut, reprit le médecin, mais bien
une douche. Tu n'es qu'un poète égaré à l'École des ponts et chaussées,
qui pourtant est bien loin du Parnasse. Aurait-on cru cela d'un
mathématicien? Mon pauvre ami, tu ne sais rien de l'existence, ni de ses
difficultés, et je vois avec douleur que tu vas l'apprendre à tes
dépens. Je devais pourtant te servir d'exemple.

--Sais-tu bien que tu n'es pas encourageant!

--Hélas! c'est que je suis dans le vrai.

Sur ce sujet, la conversation en resta là. Comme l'avait dit Pascal, il
était trop tard pour revenir sur ses pas, et Lorilleux aurait
inutilement froissé son ami.

Mais le médecin sortit plus mécontent qu'il ne l'avait jamais été. Cette
frasque de son ami coûtait, il se le disait au moins, quarante mille
francs à sa soeur; car il considérait cet argent comme perdu, et il en
faisait son deuil. Une chose cependant le consolait, c'est que
probablement cette expérience refroidirait singulièrement Pascal, et le
ramènerait à des idées plus positives. On dit que les folies passées
sont un gage de sagesse pour l'avenir. Mieux valait que l'étourdi
dépensât quarante mille francs avant son mariage que de se ruiner
lorsqu'il serait père de famille. Cette école, d'ailleurs, ne le ruinait
pas. Il avait encore à attendre de sa famille une jolie aisance.

Telles étaient les réflexions de Lorilleux. Enfin, comme à quelque chose
malheur est toujours bon, il songeait, non sans une certaine
satisfaction, que cet événement mettait Pascal sous sa main. Ainsi, il
restait près de lui, et il comptait bien redoubler de soins et
l'entourer d'une plus sévère surveillance. Ainsi, il ne lui échapperait
certainement pas; tandis que, nommé ingénieur en province, il aurait
fort bien pu se marier sans prévenir son ami. Que seraient alors devenus
ses projets?...

On peut penser après cela que le médecin fut l'hôte fidèle de Pascal, il
venait presque tous les jours passer la soirée avec lui.

--Comment va le roman? demandait-il de temps à autre.

--Mais pas mal, répondait l'associé de Jean Lantier.

En effet, si l'entreprise était romanesque, les bénéfices étaient
réels. Les maisons de la rue de la Harpe avaient donné moins qu'on ne
l'espérait, mais quelques autres avaient rendu davantage. Deux lots
importants près de Saint-Lazare avaient surtout procuré des bénéfices
tout à fait inespérés.

Il est vrai que les deux associés, Pascal la tête et Lantier les bras,
ne ménageaient pas leurs peines, ni leurs démarches. Pascal courait du
matin au soir, faisait dix visites, rédigeait les marchés et les
soumissions, assiégeait les commissions et les bureaux de l'Hôtel de
Ville. Lantier, dans le plâtre jusqu'aux genoux, comptait les pierres et
les poutres, et ne reculait pas devant les litres de vin nécessaires à
la conclusion des petites ventes.

Cette activité donnait beaucoup à penser à Lorilleux, et il n'était pas
sans remarquer l'air heureux des deux associés. Pascal prenait plus
d'assurance, on devinait à son aplomb l'homme qui réussit. Le ventre de
Lantier s'arrondissait.

--Il ne me trompe donc pas, se disait le médecin, il réussit donc. C'est
prodigieux, c'est invraisemblable; mais enfin, tant mieux, c'est pour ma
soeur qu'il travaille, et je dois doublement me réjouir, comme ami et
comme beau-frère.

Les parents de Pascal avaient naturellement été les premiers instruits
du succès de ses entreprises. On n'avait pas voulu l'écouter lorsqu'il
était à Lannion, il savait bien qu'on le lirait. Il ne se faisait pas
faute d'écrire souvent; mais madame Divorne seule répondait. Toutes les
semaines, régulièrement, elle adressait à son fils une bonne lettre,
bien longue, bien tendre, comme savent seules en écrire les mères. Pour
l'avoué, il s'obstinait à garder le silence; il semblait avoir perdu
l'usage de la plume.

Dans les commencements, Pascal s'affligea beaucoup de cette obstination
de son père; peu à peu, il s'en inquiéta moins, sachant bien qu'il se
rendrait et que sa rancune ne tiendrait pas devant de bons et solides
arguments, sur l'État ou sur première hypothèque.

Et ces arguments, le jeune ingénieur était en état de les fournir. Les
affaires allaient de mieux en mieux, les démolisseurs ne savaient où
donner de la pioche; si bien que les associés, lorsqu'ils firent leur
inventaire, au bout de deux ans, trouvèrent que chacun d'eux possédait
un peu plus de cent soixante mille francs. Les pièces de vingt sous
étaient devenues des pièces de cinq francs, pour parler comme Jean
Lantier.

Ce résultat féerique éblouit Lorilleux. Il voulut douter, mais il
fallut bien se taire, les chiffres étaient là.

--Peut-être devrais-tu t'arrêter, dit-il à son ami; ne compromettras-tu
pas dans tes spéculations futures ce que tu as si heureusement gagné?

Pascal n'entendait pas de cette oreille. Il ne s'était pas fait, comme
il le disait, maçon en gros pour s'arrêter en si beau chemin. Le médecin
dut imposer silence à la voix inquiète qu'il nommait sa prudence. Il se
résigna à penser que sa soeur aurait voiture, et il se promit bien de
la lui emprunter quelquefois, pour éblouir certains clients qui
s'obstinent à ne pas croire au talent qui va à pied.

Mais Pascal ne songeait pas encore à la voiture, ou du moins n'en
parlait pas. Seulement, comme il se trouvait fort mal dans son petit
logement, il résolut de se donner un peu ses aises. Il aimait le
confortable, et pensait l'avoir bien gagné.

En conséquence, il loua dans la rue de Rivoli un joli appartement dont
les fenêtres donnaient sur le square Saint-Jacques. Il ne le paya guère
plus de trois fois ce qu'il valait. La vue, il faut tout dire, était
comprise dans le prix.

Cette vue était une des plus belles de Paris, elle n'était pas encore
masquée par ces deux malencontreux théâtres, niaises et prétentieuses
constructions, près desquelles la tour Saint-Jacques, cet inimitable
bijou, semble une protestation de l'art et du bon goût.

En homme prudent qui veut pouvoir faire une réparation ou un
embellissement, sans risquer le lendemain d'être augmenté ou de recevoir
congé, Pascal fit un bail. Outre le prix de son loyer, il avait à
acquitter divers petits frais qui augmentaient d'un sixième le prix
convenu; mais il ne voulut pas chicaner pour si peu: il faut bien se
conformer à l'usage.

Il paya six mois d'avance, prêta entre les mains du portier le serment
de se conformer aux usages de la maison, signa un état de lieux qui lui
coûta cent dix-sept francs cinquante-cinq centimes, remplit diverses
autres formalités, et enfin fut chez lui. A Paris, avoir un chez-soi
n'est pas plus difficile que ça.

Puis il mit les ouvriers dans son appartement. Des sept pièces qui le
composaient, il en fit trois, et alors il put recevoir plus de deux
personnes à la fois, étendre les bras sans danger de se faire du mal aux
mains, et éternuer sans risquer de casser le globe de sa pendule.

Le propriétaire le laissa tailler à sa fantaisie, se promettant bien de
lui faire payer très cher, plus tard, ces dégradations à son immeuble.

C'est alors que Pascal fit vraiment des folies. Il trancha du Crésus, et
ne dépensa pas moins d'une douzaine de mille francs pour dorer ses
lares. Pour ce prix il eut quelques beaux meubles, des tapis, des
étoffes de bon goût et trois ou quatre de ces bronzes qu'on ne rencontre
pas sur toutes les pendules des coiffeurs élégants.

Chose singulière! Lorilleux en cette circonstance parut oublier son rôle
de Mentor. Loin de prêcher l'économie, il poussa presque à la dépense.
Il avait calculé que l'appartement serait assez grand pour un jeune
ménage, et il pensait que l'achat des meubles était une dépense
nécessaire qu'il valait autant faire de suite. S'il s'intéressait si
vivement aux dispositions de l'appartement, au bois des meubles, à la
couleur des tentures, c'est qu'il meublait par la pensée l'appartement
de sa soeur. Sa conviction était telle, qu'il empêcha son ami
d'acheter un petit tableau de Boucher, un chef-d'oeuvre, parce qu'il
trouvait le sujet peu convenable.

C'était cependant une occasion unique.

C'est vers cette époque que, tout à coup, le bruit des immenses
richesses de Pascal se répandit à Lannion. Il avait remué ses louis
d'or, et leurs tintements étaient venus aux oreilles de ses
compatriotes. Toute la ville sut bientôt à n'en pas douter que le fils
de M. Divorne était trois ou quatre fois millionnaire, pour le moins.

Cette incroyable nouvelle avait été apportée par deux enfants de la
ville, qui, après être venus tenter fortune à Paris, retournaient au
pays, Gros-Jean comme devant, plus pauvres de quelques mille écus, mais
riches de cette conviction qu'il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus.
Ils avaient eu besoin de Pascal et l'avaient trouvé au moment critique.

Les braves gens mesurèrent le luxe de leur compatriote à leur
reconnaissance, et ils racontèrent à qui voulut les entendre qu'il
roulait voiture et habitait dans la capitale un palais des Mille et une
nuits.

On ne les croyait qu'à demi, lorsque tous les faits qu'ils avaient
avancés furent confirmés et au-delà par un jeune étudiant auquel Pascal
avait prêté une fois quatre-vingts francs pour aller au bal masqué, et
cent francs un autre jour pour apaiser un tailleur menaçant.

Ce jeune homme, qui avait dîné quelquefois chez Pascal, ne tarissait pas
à son sujet. Les meubles de chêne et les bronzes l'avaient ébloui: on ne
sait pas encore au Quartier Latin tout ce qui se fabrique à Paris de
vieux chêne avec du carton-pâte verni, et de bronze florentin avec du
mastic préparé par la galvanoplastie.

Cet étudiant, qui en était encore à s'étonner des magnificences et de la
générosité de Pascal, stupéfia ses compatriotes par ses descriptions,
faites de bonne foi. Selon lui, l'ingénieur se lavait les mains dans
l'or, et, la nuit, reposait sur des matelas de billets de banque.

Les exagérations admises comme choses certaines, Pascal fut plus admiré
qu'il n'avait été honni. Les pères qui avaient tremblé autrefois d'avoir
un pareil fils, le citèrent en exemple à leurs enfants; ceux qui
l'avaient le plus maltraité ne se pardonnaient pas cette offense, ce
crime de lèse-capital. Ah! l'argent est un avocat puissant!

Le résultat immédiat et le plus clair de ce revirement d'opinion fut
pour Pascal une avalanche de lettres: on se rappelait à son souvenir, on
sollicitait sa protection pour un neveu, on lui dénonçait les gens qui
avaient mal parlé de lui. Un conseiller municipal se hasarda à lui
écrire et à faire un appel à «son bon coeur, au nom des pauvres de
Lannion, sa ville natale.»

Pascal ne répondit à personne, mais il mit sous pli cinq cents francs
pour les pauvres. A cette munificence royale, on vit bien que sa
fortune n'avait pas été exagérée; on reconnut à ce trait l'homme dont la
signature sur un chiffon de papier donne à ce chiffon la valeur de
l'argent comptant. On le salua millionnaire. Quant à demander où et
comment il avait gagné cette fortune énorme, personne n'en eut l'idée.
Ce sont là d'indiscrètes questions qu'on adresse seulement aux pauvres
diables.

Par suite de ces petits événements, l'importance de M. Divorne s'accrut
singulièrement; sa considération grandit de cent coudées. Il recueillit
les bénéfices des succès de son fils. Il rejaillit sur son front
quelques-uns des rayons d'or qui faisaient l'auréole de Pascal. On salua
avec vénération le père d'un homme si riche.

Et pourtant, l'avoué était le seul à ne pas ajouter foi à ce qu'il
appelait des cancans de petite ville. Pascal avait bien écrit qu'il
gagnait de l'argent; mais était-ce probable? Il avait prédit à son fils
qu'il se ruinerait; la prédiction devait s'accomplir, car un père ne
doit pas se tromper, et tous les jours il s'attendait à le voir revenir
réduit à la besace.

L'envoi des cinq cents francs, bien vite connu de tout le monde, ébranla
ses convictions. Qui lui garantissait la fausseté de tous ces on-dit?
Tous les jours on voit des choses plus surprenantes. Il s'inquiéta, et
son esprit fut singulièrement troublé. Toutes ses idées étaient
bouleversées, et il ne savait pas encore au juste s'il devait s'affliger
d'avoir été mauvais prophète, ou de se réjouir du succès de son fils, à
supposer que ce succès fût réel.

Cet état d'incertitude était insoutenable pour l'avoué. Mais il ne
voulait pas que l'idée d'aller s'assurer des faits parût venir de lui.
Il amena fort adroitement sa femme, qui ne demandait pas mieux, à le
presser de faire le voyage de Paris. Pour sauver les apparences, il
résista quelque temps, faiblement il est vrai, et enfin eut l'air de se
rendre aux sollicitations d'une mère inquiète. Un beau jour il s'avoua
vaincu, et comme il avait pris ses mesures à l'avance, il se décida tout
à coup, et partit sans crier gare. Il voulait surprendre son fils, qu'il
ne surprit pas le moins du monde.

Pascal causait fort tranquillement avec Lorilleux, qui lui consacrait
presque toutes ses soirées, lorsque son père entra. Il fut médiocrement
étonné, mais très-joyeux; depuis longtemps il espérait et attendait ce
petit triomphe. C'est avec un bonheur réel qu'il embrassa son père,
lequel en cette circonstance se départit de sa froideur habituelle, et
s'attendrit, bien qu'il y eût un témoin de sa faiblesse.

Du premier coup d'oeil, l'avoué comprit qu'il devait y avoir du vrai
dans les lettres de Pascal; aussi fut-il un peu honteux de sa longue
«fermeté,» mais il n'en laissa rien paraître, et prit à tâche de se
montrer aimable et affectueux.

Comme il voulait des renseignements, il raconta longuement et gaiement
les bruits qui avaient agité Lannion. Pascal, tout en riant beaucoup de
l'imagination fertile de ses compatriotes, ne voulut pas laisser plus
longtemps son père dans le doute, et en quelques mots il lui exposa le
chiffre de sa fortune. Il possédait environ huit mille livres de rentes,
gagnées en un peu plus de deux ans.

Il y avait loin de ce revenu modeste aux millions dont on l'avait
gratifié; c'était peu en comparaison. Mais ce peu sembla encore énorme à
l'avoué. Faisant un retour sur lui-même, il se rappela qu'à l'âge de
vingt-six ans, qu'avait alors son fils, il était, lui, simple second
clerc dans une étude de province, aux maigres appointements de mille
francs l'an. Tant d'argent gagné en si peu de temps choquait toutes ses
idées. Il ne put s'empêcher de dire que ce bien était, à son avis, trop
facilement acquis. Il vanta l'époque où l'on mettait vingt-cinq ans à
amasser quatre mille livres de rentes, sans penser que cent mille livres
de cet âge d'or représentaient presque cent mille écus de notre âge de
fer.

Puis, comme il était de ces hommes qui veulent avoir raison encore,
lorsque l'évidence leur a démontré leur erreur, il remonta son dada
favori, et prouva clair comme le jour à son fils qu'il avait eu le plus
grand tort de donner sa démission et de ne pas écouter les conseils
sensés d'un père qui avait plus d'expérience que lui. Mais il le fit
sans amertume et uniquement pour conserver ses avantages.

--Tu aurais les millions qu'on te prête, dit-il à son fils, je te le
répéterais encore: tu as eu tort. Je suis trop ferme en mes principes
pour qu'un succès les fasse varier. Tu as réussi, mais tu devais
échouer. Une exception ne fait rien à la règle, et tu es une exception.

Pascal convint de tout avec la meilleure grâce du monde. A quoi lui
aurait servi de combattre des opinions plus solides que le roc, que la
mer use à la longue? Il aurait eu d'ailleurs affaire à deux adversaires,
car Lorilleux prêtait à l'avoué l'appui de son éloquence. Lorilleux
triomphait enfin, il trouvait quelqu'un qui entendait la vie comme lui;
il abusa de ses avantages.

Cette première soirée mit au mieux l'avoué et le médecin, et les quinze
jours qui suivirent ne firent qu'accroître l'estime et l'amitié qu'ils
ressentaient l'un pour l'autre. Plus ils causaient, et mieux il leur
était démontré qu'ils s'entendaient sur tous les points. Le
machiavélique Lorilleux profita très habilement de cette bonne fortune
pour s'établir solidement dans le coeur du père de son ami. Même, avec
des précautions et une délicatesse infinies, il osa parler de
l'établissement futur de Pascal, et fut au comble du bonheur lorsqu'il
crut découvrir que M. Divorne ne regarderait pas à la dot de la femme
que choisirait son fils.

Quinze jours passèrent comme un songe pour l'avoué; il aurait été
parfaitement satisfait, si Pascal avait eu quelqu'un de ces titres qui
font si bon effet sur une carte de visite; mais il n'en avait aucun, car
on ne peut décemment s'intituler «démolisseur.» Il ne put s'empêcher de
communiquer son chagrin à son fils.

--Si on me demande ce que tu fais, lui dit-il, que répondrai-je?

--Eh! cher père, répondit Pascal, ne suis-je pas toujours ingénieur et
plus que jamais architecte? Dites, si vous le voulez, que j'ai rebâti
Paris.

--Tu plaisantes toujours, fit l'avoué avec humeur. Quand donc seras-tu
sérieux comme M. Lorilleux! voilà un homme posé, au moins, et qui entend
la vie. Tu es heureux en tout, car tu peux te vanter d'avoir là un ami
qui t'est dévoué, et c'est chose rare.

Jean Lantier aussi plut beaucoup à M. Divorne. Il avait bien été un peu
surpris de voir à son fils un tel associé qui aurait porté la veste
ronde avec plus d'aisance que la redingote, mais la rondeur du bonhomme
le charma. L'entrepreneur, en l'honneur du père de son associé, avait
donné un grand dîner, et l'ordonnance du repas, la magnificence de la
vaisselle, l'excellence des vins, mirent le comble à l'étonnement de
l'avoué, qui ne se doutait pas que le même homme pût passer ses journées
dans les débris et les gravats, et rentrer le soir dans un intérieur si
confortable, pour ne pas dire si luxueux.

Enfin, M. Divorne partit enchanté, en faisant promettre à son fils de
venir tous les ans au moins une fois passer quelques jours à Lannion.

--Décidément, dit-il à sa femme, lorsqu'il fut de retour, notre fils est
dans une très belle position.

On peut juger du ravissement de madame Divorne.

--Sans doute, se disait-elle, Pascal songera bientôt à se marier, et
c'est à moi de chercher une jeune fille digne d'avoir un tel mari.

La même idée, à peu près, était venue à Jean Lantier.--Si je pouvais
marier une de mes filles à monsieur l'ingénieur, quel bonheur pour elle,
quel honneur pour moi: avoir dans ma famille un homme qui était le
premier à l'École des ponts et chaussées! Il faudra voir. J'ai trois
filles qui seront bientôt en âge, elles sont jolies, bien élevées... ma
foi! je lui donnerai le choix.

Ainsi, de trois côtés à la fois, la liberté de Pascal était menacée; lui
ne s'en doutait guère.




IV


La visite de M. Divorne, deux voyages en Bretagne pour embrasser sa
mère, tels furent, pendant six ans, c'est-à-dire jusqu'à l'année
dernière, les plus grands événements de l'existence de Pascal.

C'est dire le calme de sa vie, la régularité de ses habitudes. Tous les
plaisirs étaient à sa portée, il avait ce qui manque si souvent à la
jeunesse, l'argent et la liberté, mais il n'en abusa pas. Le diable
s'était fait ermite avant d'être vieux. Jamais jeune homme ne vécut plus
loin des jouissances stupides et peu avouables où se ruent avec fureur
la jeune finance, monnaie de billon des gros traitants du siècle passé,
et la phalange grotesque des gandins, troupe idiote qui vise aux vices
des princes de la fatuité et n'atteint qu'au ridicule. Sans être l'idéal
de la vertu, Pascal eût bien mérité d'une belle-mère.

Mais il ne faudrait pas lui faire trop honneur de cette sagesse
exemplaire. Une bonne partie des éloges doit revenir à Lorilleux, qui
veillait sur son ami avec la sollicitude d'une mère, non sur son fils,
mais sur sa fille. Nuit et jour, Argus aux cent yeux toujours ouverts,
le médecin montait la garde autour de son futur beau-frère. Il aurait
rendu des points au dragon qui faisait sentinelle devant la porte du
jardin des Hespérides, et qu'Hercule tua dans sa guérite, autant pour
voler des pommes que pour donner une grande leçon aux factionnaires à
venir.

Une ou deux fois Pascal faillit avoir une liaison un peu sérieuse. C'est
alors que le médecin montra toute son habileté. Il était bien l'homme
des petits moyens; petites ficelles, petites ruses, il ne recula devant
rien pour se jeter à la traverse. S'il dépassa les bornes de la stricte
honnêteté, il ne s'en inquiéta guère. Pascal était pour lui un dépôt
dont il devait compte. Il le défendit avec la conscience d'un
dépositaire scrupuleux, et avec tant d'adresse qu'il n'éveilla aucun
soupçon, à ce qu'il crut au moins.

Ce que redoutait surtout Lorilleux, c'était de voir son ami s'en aller
dans le monde. Les bals parisiens sont tapissés de toiles d'araignées
ourdies par les mamans jalouses de se débarrasser de leurs fillettes, et
où viennent se prendre les célibataires étourdis. Le jeune homme à
marier marche dans les salons, au milieu de piéges toujours tendus.
Qu'il perde la tête un soir, c'en est fait de lui; il est guigné,
amadoué, circonvenu, étourdi, pris, lié et marié avant d'avoir eu le
temps de se reconnaître. Il n'est pas encore bien décidé à prendre
femme, il n'est pas encore sûr de son choix, que déjà il a prononcé le
oui fatal.

Le médecin savait fort bien tout cela, sinon par expérience, au moins de
bonne source. Aussi mit-il tout en oeuvre pour empêcher Pascal de
profiter des belles relations qu'il avait et qui lui ouvraient à deux
battants toutes les portes. Ne voulant pas que son ami allât dans le
monde où il n'aurait pu le suivre toujours, il fit venir le monde à lui.
Par ses soins, le salon de Pascal devint le centre, le point de réunion
d'un groupe d'hommes de son âge, de société agréable, de relations
sûres, tous remarquables à un titre quelconque. Lorilleux les avait
sévèrement passés au crible avant de les admettre. Aucun d'eux n'avait
de soeur à marier.

Pascal laissait faire. Il s'était fort bien aperçu des petites
manoeuvres du médecin, mais il ne s'en était pas inquiété. Il était
loin d'en deviner le but. Il l'aurait su, qu'il ne s'en serait pas
épouvanté. Les gens seuls qui se savent assez faibles pour céder à une
obsession, pour sacrifier leur volonté à la volonté d'autrui, redoutent
la tyrannie; ils connaissent leur irrésolution, et croient partout voir
des attentats à leur liberté: ces gens-là, toujours flottants entre
l'opinion de Pierre et l'avis de Paul, sont de terribles compagnons; au
moindre mot, ils lèvent l'étendard de l'indépendance, se posent en
révoltés, et finissent par en passer où l'on veut. S'ils se marient,
leurs femmes portent sous leur crinoline le vêtement qui en ménage est
le privilége, à ce qu'on prétend, du sexe fort.

Lorilleux n'eut pas à combattre ces petites révoltes à propos de rien.
Pascal était beaucoup trop sûr de sa volonté pour redouter l'influence
d'autrui, et, loin d'en vouloir à son ami, il était fort touché de ses
attentions. Ce genre de vie, au surplus, était tout à fait dans ses
goûts; il n'aimait pas à sortir, et pourtant il aimait la causerie.
Jamais il n'était si content que lorsqu'il avait quatre ou cinq bons
camarades, et cela arrivait presque tous les soirs, au grand désespoir
du portier qui, les jours de pluie surtout, trouvait très mauvais qu'on
osât faire monter tant de monde par des escaliers cirés.

Tout le reste du temps de Pascal était pris par ses travaux, dont
l'importance croissait de jour en jour. Il suffisait à tout, descendant
sans peine aux plus menus détails. Jamais on ne vit entrepreneur plus
actif, et cette fièvre d'activité, il avait l'art de la communiquer à
tous ceux qui l'entouraient. Il savait reconnaître le zèle, et ne
lésinait jamais; il se défiait des économies ruineuses. Aussi ses
employés ne se ménageaient pas, et ne gaspillaient jamais son temps;
certains de recevoir double salaire s'ils faisaient un travail double,
ils se jetaient sur la besogne en gens qui voient au bout un bénéfice
assuré. Ainsi, il obtint de si prodigieux résultats, que les confrères
rivaux se demandaient s'il n'était pas un peu sorcier. Ils se creusaient
la tête à chercher une chose bien simple: Pascal savait se faire aimer
et sacrifier à propos un billet de 1,000 francs.

Après avoir bien démoli, les deux associés avaient abordé «la bâtisse,»
spéculation épineuse, où le plus habile est exposé à se tromper. Mais en
cela aussi ils furent heureux, parce qu'ils avaient raisonné juste.

Pascal et Lantier, sans avoir besoin d'un livre de statistique, savaient
que le nombre des gens riches, à Paris comme ailleurs, est fort limité.
Ils firent leurs calculs là-dessus. Malheureusement, nos seigneurs les
propriétaires, détenteurs aimables du capital, ne sont pas encore
convaincus de cette fâcheuse vérité. Leurs architectes ne construisent
plus que des palais, somptueuses demeures aux balcons sculptés, aux
vestibules dallés de marbre. Le premier étage est destiné aux
millionnaires, et il faut avoir des intelligences avec la Banque pour
habiter sous les combles. On dit bien à ces entêtés qu'ils font fausse
route, que le nombre de ceux qui peuvent mettre plus de 1,000 écus à
leur loyer n'est pas grand: paroles et peines perdues.

Plus tard, quand ces palais n'auront trouvé d'autre habitant qu'un
portier maussade et insolent, quand les écriteaux auront pendant bien
des termes essuyé la pluie et le vent sans amener un locataire, alors
les tristes propriétaires de ces improductifs monuments écouteront les
plaintes de leur bourse lésée. A grand renfort de cloisons, ils
diviseront et subdiviseront leurs appartements magnifiques; mais ils
n'en feront pas des logements commodes, et encore seront-ils forcés de
les louer très cher. Beaucoup se ruineront à ce métier, et cela sans
doute fera réfléchir; ils renonceront aux palais, et reviendront aux
maisons.

Plus modestes et plus sensés, Pascal et son associé se contentaient de
bâtir des habitations habitables. Un honnête homme qui avait des enfants
et moins de vingt mille livres de rentes,--il en est dans ce cas--y
pouvait loger. Aussi, à peine terminées, étaient-elles louées de la cave
au grenier, à des prix raisonnables, assez avantageux cependant, pour
faire suer à l'argent placé sept ou huit pour cent, bénéfice qui n'est
pas à dédaigner.

De telles maisons, si facilement louées, se vendaient plus aisément
encore. Le bouquet de fête que les maçons placent sur la dernière
cheminée n'avait pas le temps de se faner que les acheteurs se
présentaient. Pascal se faisait un nom parmi les architectes sérieux, et
le capital social grossissait à vue d'oeil.

Ce bonheur constant, dû à beaucoup d'habileté et de savoir-faire,
taquinait prodigieusement Lorilleux. Faute de savoir se l'expliquer, il
se consolait en répétant ce refrain banal, pavé dont les sots qui
restent en chemin assomment les gens d'esprit qui réussissent:

--Il a de la chance.

Et lui, Lorilleux, n'avait pas de chance, il le reconnaissait, non sans
amertume. Semeur patient, il ne récoltait rien, à l'encontre de ce que
promet l'Évangile. Chaque matin il était éveillé par quelque petite
déception; tous les jours il trouvait dans ses combinaisons si savantes
une erreur de calcul. Et au lieu de s'en prendre à lui, il s'en prenait
aux événements; comme si toute l'habileté ne consistait pas en cela:
dominer les événements, ou tout au moins les faire tourner à son
avantage.

Le médecin avait rêvé la gloire et la fortune, et gloire et fortune
semblaient le fuir. Son nom était toujours obscur, et son plus gros
client était un droguiste retiré, qui, depuis qu'il habitait la campagne
et respirait un air pur, ne pouvait plus respirer.

Aussi, insensiblement, le caractère de Lorilleux s'était aigri; son
teint avait pris ce ton bilieux qui est la livrée de l'envie; il
devenait tyrannique, susceptible, cassant. Il prenait les choses au pis,
et ne cachait plus sa haine ni son mépris pour les hommes. Partout il
voyait les intrigants et les fourbes plus adroits que lui, et il
déplorait son peu d'adresse.

Le médecin avait encore d'autres soucis qui troublaient son sommeil et
assombrissaient son front. Pascal allait être décidément très riche.
Cette fortune, venue si vite qu'elle avait déconcerté toutes ses
prévisions, l'inquiétait horriblement. Ne serait-elle pas un obstacle? A
ne considérer que l'expérience, Pascal, avec vingt mille livres de
rentes, devait être beaucoup moins désintéressé que lorsqu'il était
relativement pauvre. Lui qui jadis, à chaque spéculation heureuse de son
ami, se frottait les mains en pensant à sa soeur, il en était réduit à
lui souhaiter quelque bonne petite faillite qui ébréchât un peu son
capital.

Il se reprocha amèrement d'avoir tant attendu et résolut de démasquer
ses batteries, non tout d'un coup, mais avec une sage lenteur.

Démasquer est bien le mot. Personne au monde ne pouvait se douter des
intentions de Lorilleux; sa mère même n'était pas dans la confidence. Ce
profond diplomate n'avait jamais rien laissé percer de son secret. Sa
soeur, aussi bien que son ami, ignorait ce projet amoureusement
caressé pendant quatorze ans. Et quel secret! le rêve d'une vie entière.

Avec une prudence au-dessus de son âge, Lorilleux s'était bien gardé
d'admettre son ami dans l'intimité de sa famille. Il avait deviné qu'un
mariage est presque impossible entre deux jeunes gens qui ont grandi
ensemble. Se voir tous les jours ne peut conduire qu'à une douce et
fraternelle amitié. Grâce à d'habiles précautions, mademoiselle
Lorilleux et Pascal s'étaient à peine entrevus dans de rares occasions,
ménagées avec un art infini. Ils ne s'étaient pas parlé en tout dix
fois.

Il s'agissait maintenant pour le médecin de mettre les jeunes gens en
présence. Grave affaire; pourtant il lui semblait que toutes les
difficultés, sauf cette fortune maudite, étaient aplanies. Pascal allait
avoir trente ans, il était doué de tous ces avantages extérieurs qui
séduisent une femme. Mademoiselle Lorilleux avait, elle, dix-huit ans,
elle était remarquablement jolie, brune, et ravissante de grâces et de
distinction. Elle devait à son frère une éducation beaucoup plus
sérieuse que ne l'est ordinairement celle des femmes. Enfin, ce frère
prévoyant et rigide s'était appliqué à briser la volonté de la jeune
fille, exagérant à plaisir sa tyrannie, lui préparant ainsi d'heureux
jours pour le temps où elle trouverait un joug moins rude que le sien.

Lorsque le médecin les considérait tous deux, cet ami entouré de tant de
soins, cette soeur si tendrement aimée, il ne pouvait s'empêcher de
s'émerveiller et de s'applaudir de son oeuvre, tant il les trouvait
bien faits l'un pour l'autre. Il les unissait par la pensée,
s'installait dans le ménage, et le bonheur dont il les voyait jouir
était sa récompense.

Décidé à presser le dénouement, Lorilleux comprit qu'avant tout il
devait peu à peu habituer Pascal à l'idée du mariage, le lui faire
désirer. C'était affaire de temps. Encore, dans ce travail préparatoire,
le médecin avait, sans s'en douter, deux auxiliaires puissants. Madame
Divorne ne voulait pas avoir vainement cherché et trouvé une héritière,
une belle-fille selon son coeur. Dans toutes ses lettres elle
glissait, à côté d'un éloge de sa perle bretonne, quelque délicate
allusion matrimoniale. Jean Lantier, en véritable orfèvre, répétait sans
cesse qu'un homme était bien fou de se résigner à vivre seul, quand il y
a de par le monde tant de charmantes demoiselles qui ont reçu la
meilleure des éducations dans les pensionnats les plus renommés de
Paris; établissements modèles, où la moins intelligente des élèves
apprend bien vite à faire trois toilettes par jour.

Mais Lorilleux, par le fait de ses relations quotidiennes avec Pascal,
pouvait agir bien plus directement. Il avait trouvé pour endoctriner son
ami une petite combinaison assez ingénieuse. Il avait feint d'être
lui-même atteint de matrimoniomanie. Grâce à ce détour, il pouvait tout
dire, ses insinuations ne pouvant être regardées que comme les
épanchements d'une confiante amitié.

Aussi, comme il disait bien les amertumes de la solitude, les tristesses
du célibat! Comme il chantait les douceurs de l'hyménée, le chaste
bonheur de deux âmes qui se comprennent et dont l'union a été sanctifiée
par l'Église et reconnue par la loi.

Puis il détaillait à plaisir les «causes déterminantes» qui le
décidaient. Un homme doit se marier jeune. N'est-ce pas folie que
d'attendre pour choisir une compagne l'heure de la décadence? Ainsi font
ces vieux éhontés qui semblent moins chercher une épouse qu'une
garde-malade.

Qu'apportent-ils, ceux-là, à la chaste jeune fille qu'ils conduisent à
l'autel, en échange de ses trésors de jeunesse et de candeur? Un coeur
éteint, une imagination flétrie, un corps usé, des ruines, des débris de
toutes sortes. Aussi, quel sort les attend! Il faut voir l'intérieur de
ces ménages, un an après la signature du contrat. Ah! qu'on est plus
sensé mille fois en Angleterre, en Amérique, en Allemagne! Là, chacun
épouse la femme qu'il aime, et l'épouse pour elle-même. Pas de ces
considérations honteuses qui font, en France, du mariage une
spéculation, une affaire d'argent que discutent froidement des
notaires, et dont la conclusion dépend d'un chiffre au total. En ces
pays heureux, ce n'est pas la dot qui attire les épouseurs; aussi,
toutes les jeunes filles se marient, riches ou pauvres, pourvu qu'elles
soient belles et aimables; il n'y a que les laides à coiffer sainte
Catherine, et encore lorsqu'elles ne savent pas sauver leur figure à
force de bonnes qualités.

Ainsi parlait Lorilleux avec l'éloquence de la conviction. Chaque jour,
pour reproduire ces quelques idées, il inventait une forme nouvelle.
Pour décrire les enchantements de la lune de miel, il devenait presque
poète. On aurait pu croire que tous les matins il étudiait, pour les
paraphraser le soir, quelques pages de ce livre aimable et ingénieux
qui, après avoir fait la réputation et la fortune de M. Legouvé le père,
n'a pas été sans contribuer aux succès littéraires et à la renommée de
M. Legouvé le fils.

A tous ces propos, Pascal prêtait une oreille distraite. Lorsque
Lorilleux, après avoir décrit la femme de ses rêves, c'est-à-dire après
avoir fait le portrait de sa soeur, s'écriait:

--Oui, c'est bien décidé, le jour où je trouve cette femme, je me marie.

--Marie-toi, lui répondait simplement Pascal.

Il fallait alors une grande force de caractère au médecin pour ne pas
dire à son ami:

--Eh bien! et toi?

Mais déjà à deux ou trois reprises le jeune ingénieur était venu
au-devant de cette question, toujours suspendue aux lèvres de Lorilleux.

--Je me marierai très probablement, disait-il, comme tout le monde, mais
je suis assez jeune pour attendre encore. Je me trouve fort heureux tel
que je suis; la solitude ne me pèse en aucune façon. D'ailleurs, à notre
époque, une femme est un luxe encore au-dessus de mes moyens. Il faut
vraiment de la fortune à celui qui ne se sent pas l'utile courage de
considérer la dot avant tout; et je veux, moi, pouvoir choisir sans
m'inquiéter de l'argent.

Si le peu d'empressement de Pascal désolait Lorilleux, au moins il était
ravi de son désintéressement. Et Dieu sait s'il l'approuvait!

--Une femme doit tout tenir de son mari, disait-il.

Mais au fond du coeur il maudissait les femmes qui ont amené les
hommes à penser ainsi: «Une femme est un luxe, il faut être riche pour
se marier.» C'est pourtant cette maxime désolante qui peuple les
couvents. Dix coquettes font cent vieilles filles. Pour une femme qui
ruine son mari, cinquante hommes jurent de vivre et de mourir
célibataires.

Au moins la persistance de Lorilleux n'avait pas tardé à produire
d'excellents effets. Sa manie de mariage était devenue un des textes
favoris de conversation des amis qui presque tous les soirs se
réunissaient chez Pascal. Il avait semé une idée, elle germait, elle ne
devait pas tarder à porter ses fruits.

Dans les groupes de jeunes gens, il est rare qu'il n'en soit pas ainsi:
qu'un seul se décide, les autres arrivent bien vite à partager ses
désirs. L'éternelle histoire des moutons de Panurge.

En attendant, on plaisantait le médecin; c'était à qui le taquinerait,
en affectant de caresser sa marotte.

--Docteur, disait l'un, j'ai votre affaire: cent vingt mille francs et
des espérances. J'ai vu le portrait de la fortune des parents chez un
notaire.

--Lorilleux, affirmait un autre, j'ai vu à deux pas de chez Pascal, dans
la montre de Badié, la photographie d'une jeune fille charmante; elle
vous conviendra, allez donc demander son adresse...

Contre son ordinaire, le docteur prenait fort bien les plaisanteries.

--Parbleu, répondait-il, vous devez tous avoir mon affaire, on a
toujours l'affaire d'un homme bien posé qui désire se marier; le malheur
est qu'on ne lui offre que des jeunes filles auxquelles il conviendrait
fort bien, mais qui ne lui conviennent pas du tout.

Et tout bas, Lorilleux se disait:--Allez, mes amis, allez, riez à votre
aise! Le dresseur ramène mille fois, s'il le faut, son cheval devant
l'obstacle qu'il veut lui faire franchir, et le cheval finit par sauter.
Vous sauterez tous, ce dont je me soucie fort peu; mais Pascal aussi
sautera, et c'est ce que je veux.

Voilà où en était de sa marche savante le machiavélique Lorilleux,
lorsqu'un soir, un des amis arriva porteur des plus séduisantes
propositions.

Cet ami, tout en riant, avait pris la chose au sérieux; il s'était
enquis d'un bon parti près de cinq ou six vieilles dames de sa
connaissance, et on n'avait pas tardé à lui trouver ce qu'il demandait.
Il venait donc offrir à Lorilleux de le présenter. Voir n'engage à rien.

Le médecin écouta fort attentivement les détails qu'on lui donnait, fit
quelques objections, et finit par refuser.

--Cet homme-là est par trop difficile à la fin, dit un des jeunes gens,
nous ne le marierons jamais. S'il ne veut pas mourir garçon, il n'y a
plus qu'une ressource, M. de Saint-Roch, la providence des célibataires.

Il n'est personne assurément qui n'ait au moins entendu parler de cet
excentrique et mystérieux personnage. C'est lui qui s'intitule
l'ambassadeur des familles. Il se glorifie d'avoir inventé la
_profession matrimoniale_, et se flatte d'avoir rendu au mariage un
lustre nouveau, alors qu'il était bien près de tomber dans la
déconsidération.

Aussi, la proposition faite à Lorilleux de s'adresser à cet habile homme
eut un succès de rires. Le médecin ne sourcilla pas.

--Pourquoi non? dit-il fort sérieusement. Mais je voudrais savoir avant
si M. de Saint-Roch a jamais marié quelqu'un?

--Comment, malheureux, répondit l'auteur de la motion, vous avez
l'audace de douter? Vous n'avez donc de votre vie lu un journal? Ouvrez
le premier venu, vous serez édifié. Le célèbre ambassadeur ne dédaigne
pas de louer, de temps à autre, la quatrième page des cinq grands
journaux. C'est là qu'il brille dans sa gloire. Il annonce aux familles
qu'il tient à leur disposition un riche assortiment de demoiselles et
dames veuves, de seize à soixante ans, toutes ornées des avantages
sociaux les plus recherchés, esprit, beauté, naissance, et embellies de
quelque petit million de dot.

--Oh! reprit Lorilleux, je sais tout cela parfaitement. J'ai lu que M.
de Saint-Roch est honoré de la confiance des premières familles de la
noblesse, de la magistrature, de l'armée et de la finance. J'ai lu que
toutes les maisons princières de l'Europe ont l'habitude de solliciter
ses bons offices; je sais aussi qu'il faut écrire lisiblement son
adresse, mais tout cela ne m'a pas convaincu. J'en reviens donc à ma
question: A-t-il jamais marié quelqu'un?

--Mais, docteur, à Paris seulement il y a au moins une douzaine de
négociants en mariages.

--Qu'est-ce que cela prouve?

--Qu'ils n'auraient pas un magasin s'ils n'avaient pas des pratiques.

--J'ai vu des magasins sans pratiques.

--Enfin, vous croyez, cher Esculape, que c'est uniquement pour son
plaisir et sa gloire que l'inventeur de la profession matrimoniale
dépense cent mille francs par an à louer des quatrièmes pages de
journaux?

Cette dernière raison parut concluante à Lorilleux, il s'avoua
convaincu. Mais la conversation continua sur le chapitre. Qui M. de
Saint-Roch mariait-il, où, comment? Quels étaient ses procédés? Autant
de questions que nul des amis ne pouvait résoudre.

--Eh bien! messieurs, dit enfin l'un d'eux, je dois vous avouer une
faiblesse, dix fois j'ai été sur le point d'écrire à M. de Saint-Roch.

--Et pourquoi? grands dieux! demanda le docteur.

--Par curiosité.

--Ma foi, dit Pascal, j'ai eu la même idée; cet homme m'intrigue.

--Alors, objecta Lorilleux, il faut non écrire, mais y aller toi-même.

--Au fait, ce serait plus intéressant et plus instructif.

--Puisque c'est ainsi, reprit Pascal en riant, je satisferai d'un coup
votre curiosité et la mienne, j'irai trouver l'homme mystérieux.

--C'est vraiment un beau projet, fit le médecin en haussant les épaules,
je te reconnais bien là.

--Y verrais-tu quelque inconvénient?

--Oh! aucun en vérité, si cela peut vous amuser. Je trouve seulement
qu'il est inconvenant d'aller chez un homme avec l'intention de se
moquer de lui. Cet enfantillage n'est plus guère de notre âge.

On imposa silence à ce trouble-fête.

--C'est convenu, dirent les amis, Pascal va à la découverte; s'il est
satisfait, nous donnons tous, d'emblée, notre clientèle à M. de
Saint-Roch.




V


Le fondateur de la profession matrimoniale occupe tout le premier étage
d'une magnifique maison située à l'angle de deux des plus belles rues du
quartier de la Chaussée-d'Antin.

Son appartement n'a pas moins de seize fenêtres de façade, et les riches
rideaux qu'on aperçoit du dehors donnent aux passants une haute idée de
l'intérieur.

Le choix seul de cette maison est un coup de maître. Sa situation lui
donne deux entrées sur des rues différentes. Deux escaliers conduisent
chez le négociateur, et encore, en cherchant bien, on trouverait au
moins un escalier de service et un couloir obscur qui aboutit à une
troisième rue.

Dans ses annonces, M. de Saint-Roch fait sonner bien haut ces trois
issues, gages d'incognito pour les pratiques. Il n'est pas fier, et ne
tient pas à ce que ses visiteurs se fassent annoncer à son de trompe.
Enfin, comme pour préparer des excuses, des prétextes, aux hommes aussi
bien qu'aux femmes, une modiste en renom occupe le troisième étage,
tandis qu'au deuxième demeure un banquier dont on entend tinter les écus
dans l'escalier. Trois fois heureux présage!

Cette maison mystérieuse a sans doute un portier, deux portiers plutôt,
puisqu'il y a deux portes, mais personne jamais ne les a vus. Il y a
deux loges, mais jamais au carreau de l'une ni de l'autre ne se montre
une tête maussade; jamais une voix insolente ne crie aux visiteurs: «Où
allez-vous?» Cette question pourrait être embarrassante.

Des écriteaux à lettres dorées sur un fond de laque noire, remplacent
avantageusement les portiers absents. Ils prennent pour ainsi dire
l'étranger par la main, le suivent tout le long de l'escalier, et le
conduisent où il désire aller: chez le banquier, chez la modiste, où
chez l'homme aux mariages.

Dans cette bienheureuse maison, d'un côté ou de l'autre, on entre comme
chez soi. C'est ainsi qu'y entra Pascal. Guidé par les mains à l'index
tendu dessinées sur le mur, il gravit l'escalier. Sur le palier du
premier étage donnent trois portes; sur toutes trois, en lettres
brillantes, on lit le nom illustre de l'ambassadeur matrimonial.

Pascal sonna au hasard à l'une de ces entrées. Le timbre vibrait encore
que la porte s'ouvrait, et il se trouvait face à face avec un superbe
domestique, plus doré sur tranche qu'un suisse de cathédrale.

--M. de Saint-Roch? demanda Pascal.

--Si monsieur veut bien prendre la peine de me suivre, répondit
respectueusement le magnifique valet, je vais conduire monsieur.

Et écartant une portière de damas, il précéda le jeune homme dans un
couloir éclairé par des verres dépolis. Un épais tapis assourdissait le
bruit des pas.

Tout en marchant, Pascal riait; il songeait aux réclames du négociateur
qui dépeignent sa maison sous un aspect fantastique: portes
mystérieuses, escaliers dérobés, corridors sombres, rien n'y manque;
peut-être cependant les valets devraient-ils être sourds et muets.

Enfin, le domestique introduisit le visiteur dans un petit salon tendu
de reps lilas tendre, d'une nuance audacieuse.

--Si monsieur veut prendre la peine de s'asseoir, dit-il, je vais
prévenir monsieur.

Et en même temps il frappait trois coups sur un timbre placé au milieu
de la table.

--Me faudra-t-il attendre longtemps?

--Monsieur est prévenu que monsieur l'attend dans le salon lilas,
répondit en s'inclinant le domestique. Monsieur ne tardera pas à venir
retrouver monsieur.

Il s'inclina de nouveau et se retira sans bruit, refermant discrètement
la porte.

--Diable! pensa Pascal, il paraît qu'il y a des salons de toutes les
couleurs, ici; examinons toujours celui-ci.

Ce salon lilas est, à vrai dire, une petite merveille de luxe malentendu
et de richesse de mauvais goût. Une revendeuse à la toilette y aurait
des éblouissements. Tout est doré, depuis le bras des fauteuils jusqu'à
la rosace du plafond. La tapisserie des meubles est brodée à la main; il
n'en est pas un qui ressemble à l'autre. Le tapis à personnages est le
chef-d'oeuvre du grotesque: il doit représenter la toilette de madame
de Pompadour, ou autre chose, l'auteur du carton peut seul savoir quoi.

Le reste est à l'avenant. Mais ce qui donne au salon lilas une
physionomie particulière, c'est le nombre des tableaux de tout genre
accrochés aux lambris, et la profusion incroyable de menus objets
disposés sur la cheminée, sur les tables, sur quatre ou cinq étagères.

Bronzes, plâtres, marbres, porcelaines, bois sculptés, il y a de tout.
Un magasin de bric-à-brac peut seul donner une idée de cet encombrement
d'objets d'art. Et quels objets d'art! Des choses inouïes, prodigieuses,
des statuettes à faire frémir, des peintures à donner le frisson. Un bon
tableau, trois médiocres, quelques bronzes de chez Barbedienne,
trouveraient grâce; mais tout le reste!...

Pascal, horripilé, allait d'un objet à l'autre. Sous chaque bibelot il y
avait une étiquette et une devise; on lisait: A notre bon ami.--A
l'auteur de mon bonheur.--Souvenir d'une heureuse mère.--Gage de
reconnaissance, etc., etc...

Évidemment tous ces objets d'art étaient des dons, mais de qui? Le sujet
de la pendule était un Amour joufflu soufflant de tous ses poumons sur
un brasier. Au-dessous du Cupidon, on avait gravé au burin: «Ainsi sera
toujours notre flamme!...»

Le nouveau client de M. de Saint-Roch se perdait en conjectures.

Il était là, ébahi, devant cet Amour et cette flamme, lorsqu'une porte
s'ouvrit doucement et l'ambassadeur matrimonial lui-même parut sur le
seuil.

C'est un petit homme grassouillet, dodu et frais à faire plaisir. Les
lis et les roses que les parfumeurs vendent en petits pots
s'épanouissent sur sa joue scrupuleusement rasée. Sa bouche en coeur,
qui sourit comme un bouquet à Chloris, découvre un écrin de perles fines
et blanches, dernier mot de l'art du dentiste. Son oeil a la tendre
gaîté d'un madrigal.

Coquet, soigné, musqué, il exhale les plus pénétrantes senteurs. Fait-il
un mouvement, un geste, on dirait un sachet qu'on agite. Il a les grâces
juvéniles d'un berger de Watteau, et des précieusetés de poses à ravir
le coeur. Vestris l'eût aimé pour sa façon de cambrer la jambe, c'est
le dieu Menuet en personne.

Son gilet à transparents est un souvenir du premier empire. C'est lui
qui usera le dernier des habits bleu-barbeau, à boutons d'or ciselé, à
basques longues et effilées. Il a renoncé à la culotte courte, mais des
boucles de brillants ornent les fins escarpins de castor qui
emprisonnent ses gros pieds. Des manchettes de malines cachent à demi
ses mains potelées et poilues.

Il a la passion des bijoux. Toute sa personne resplendit et scintille
comme le ciel d'une nuit de décembre. Des bagues s'enfilent à tous ses
doigts. Ouvre-t-il son habit, on croit voir s'ouvrir la boutique d'un
orfèvre. Epingles, boutons, étincelles, constellent sa cravate, sa
chemise et son jabot. Des chaînes d'or tombent en triples cascades le
long des plis de son gilet. Il n'a jamais moins de trois montres sur
lui; leurs breloques formeraient un musée. Il ne porte pas de boucles
d'oreilles, mais sa perruque blonde et frisée est un poème.

Tel il apparut radieux sur le seuil du salon, et Pascal fut ébloui.

L'ambassadeur matrimonial ne sembla pas trop fier de l'effet qu'il
produisait. Sa vanité sur ce point doit être blasée. Mais comme la
surprise du nouveau client ressemblait fort à une timidité exagérée, il
entreprit de le rassurer. Aussi, est-ce d'une voix enchanteresse qu'il
modula ces simples paroles:

--Vous étiez, je le vois, monsieur, en contemplation devant mes pauvres
ex-voto.

--Ex-voto! répéta Pascal comme un écho.

--Si je me sers de cette expression, continua l'illustre négociateur,
c'est que je dois à la reconnaissance tous les objets que vous voyez
ici. C'est en pensant à moi que des mains amies ont brodé ces
fauteuils; ces bronzes, ces tableaux, sont pour moi les gages d'un
impérissable souvenir.

Pascal s'inclina. Les paroles lui manquaient pour peindre sa
stupéfaction.

--Aussi, continua l'ambassadeur matrimonial d'une voix attendrie, j'aime
à m'entourer de ces dons pieux. Ils sont mon trésor le plus cher, la
plus précieuse récompense de mes labeurs. Mais tout n'est pas ici, je
vous prie de le croire. J'ai sept autres salons encore, aussi encombrés
que celui-ci.

--Monsieur, dit Pascal, vous avez, je le vois, marié bien du monde.

--Le tiers de la France, à peu près, répondit M. de Saint-Roch d'un air
modeste. Beaucoup ne s'en doutent guère, beaucoup m'ont oublié.

--Est-ce possible?

--Cela est ainsi, du moins. Ah! monsieur, et l'attendrissement semblait
gagner l'ambassadeur, j'ai fait bien des ingrats! On a calomnié mes
intentions si pures, on m'a intenté des procès. Mais j'ai des arrêts et
jugements en ma faveur, par mes soins ils ont été imprimés, avec les
plaidoiries des dix avocats. J'ai des consultations qui confirment la
moralité et la légalité de mes actes! j'ai encore... Mais tous ces
présents que vous voyez ici ne sont-ils pas la plus éloquente des
plaidoiries, le panégyrique le plus glorieux...

--Monsieur, essaya Pascal, je n'ai jamais eu l'idée de contester...

--Heureusement, continua M. de Saint-Roch, il n'est pas que des ingrats
en ce monde. Tenez, ce petit groupe que vous voyez là m'a été ce matin
envoyé par un jeune ménage que j'ai marié l'an passé. Je dois ce tableau
à deux jeunes époux dont j'ai négocié l'union il y a quatre ans. Ah!
ceux-là me donnent bien de la satisfaction; ils en sont à leur cinquième
enfant, c'est une fille, et ils m'ont choisi pour parrain. Que de
couples ont gardé ma mémoire au fond de leur coeur! ils m'écrivent,
ils m'informent de tout ce qui leur arrive d'heureux..... Survient-il
une petite brouille dans le ménage, ils me prennent pour arbitre, et
j'ai bientôt rétabli la paix.

--Voilà des faits qui honorent un homme.

--Et une profession, monsieur. Ah! si les heures n'étaient pas si
courtes, je voudrais, après avoir allumé le flambeau de l'hyménée,
entretenir sa flamme toujours pure et brillante. Que faudrait-il pour
cela? Une maison d'assurance contre les querelles de ménage. Les époux
soumettraient leurs petits griefs à un jury composé de personnes des
deux sexes. Le jugement rendu, d'habiles négociateurs feraient entendre
raison à celui des époux qui serait dans son tort. Mais, pardon, j'abuse
de vos instants, monsieur; veuillez donc prendre la peine de passer dans
mon cabinet.

Et l'homme surprenant s'effaça devant Pascal, pour lui livrer passage,
avec la grâce flexible d'un professeur de maintien.

Le cabinet de M. de Saint-Roch ressemble à tous les laboratoires
d'affaires possibles. A la malpropreté, à la poussière près, un avoué
s'y croirait chez lui. Mais les valets du négociateur font la chasse aux
araignées, et essuient soigneusement le cuir doré des nombreux cartons
qui tapissent la pièce.

L'ambassadeur matrimonial daigna, de sa main, avancer un fauteuil à son
jeune client, et lui-même prit place devant un vaste bureau chargé de
papiers et de dossiers ornés de ficelles roses.

--Monsieur, dit alors Pascal, je suis venu vous trouver parce que je
désire me marier.

--Bien, monsieur, bien, très bien! répondit M. de Saint-Roch, voilà une
bonne pensée. Le mariage, monsieur, est la véritable fin de l'homme. Je
puis vous en parler, moi qui seul ai le droit de me dire son
rénovateur. Dieu et moi avons dit à l'homme: Prends une compagne. Et si
moi-même je ne suis pas père de famille, c'est que j'exerce un sacerdoce
trois fois saint. Je suis voué au célibat, comme le confesseur. Je porte
en moi trop de secrets pour ne pas redouter et fuir la présence d'une
femme aimée.

--Aussi ai-je toute confiance.

--Loyauté et discrétion, monsieur, voilà ma devise. Ah! vous avez mille
fois raison de vous adresser à moi. Comment se font, s'il vous plaît,
les mariages dans le monde? Je ne parle pas des exceptions. Ils se font
par hasard, par un ami, un parent, une simple connaissance. Les vieilles
femmes ordinairement ont la rage de marier les gens. Oh! les vieilles
femmes! Mais quelles garanties avez-vous, quel contrôle? Vous épousez de
confiance, les yeux fermés. Si vous êtes délicat, on exploite votre
délicatesse; on vous promettait des monts d'or, on ne vous donne rien.
Mais vous êtes engagé, une fausse honte vous retient, vous êtes furieux,
mais vous n'osez dire: Non.

Pascal fit un geste de dénégation.

--Oh! reprit M. de Saint-Roch, je sais qu'il y a des exceptions. Mais
enfin, chez moi, jamais de surprise, jamais de déception. Ce qui honore
mes actes, monsieur, ce qui les distingue, c'est que vous pouvez
toujours faire vérifier par votre notaire les pièces et documents que je
fournis; et cela, sans être engagé. Voilà d'où découle ma réputation
hors ligne...

--C'est fort bien, monsieur, interrompit Pascal, mais ne serait-il pas
temps d'en revenir à mon affaire?

--Nous y voici; mais je tenais, mon cher client, à vous donner ces
explications nécessaires.

Et sur ce, l'interrogatoire de Pascal commença. Nom, profession,
famille, demeure, fortune, caractère, détails intimes, le négociateur en
mariages n'oublia rien. Il prenait des notes, à mesure que le jeune
homme répondait. Lorsqu'il fut à bout de questions:

--Maintenant, mon cher client, dit-il, vous pouvez dormir tranquille,
nous trouverons chaussure à votre pied, et cela, avant longtemps.

--Comment, répondit Pascal surpris, avant longtemps; mais je croyais que
ce serait de suite...

--Oh! fit l'ambassadeur qui parut extrêmement choqué, comme vous y
allez! Ah! bouillante jeunesse, continua-t-il d'un ton badin, vous
croyez qu'un mariage se fait ainsi...

--Pardon, je supposais...

--Que j'avais là, dans un carton, une épouse à vous présenter? Mais
parlons sérieusement. Nous sommes aujourd'hui jeudi, revenez mercredi
prochain, je me serai occupé de vous.

M. de Saint-Roch se leva sur ces mots, l'audience était finie. A ce
moment, quatre coups frappés sur un timbre retentirent.

--Ah! fit l'ambassadeur, quelqu'un m'attend dans le salon rose.

--Alors, dit Pascal, à mercredi.

Et il se dirigea vers la porte. M. de Saint-Roch le retint.

--Pas par là, pas par là, dit-il. Peste! vous pourriez rencontrer
quelqu'un. On ne doit rencontrer personne chez moi, la maison est
disposée en conséquence. J'y recevrais vingt personnes à la fois, que
chacun se croirait seul. Par ici, venez.

Et, ouvrant une porte dissimulée par des cartons, il remit Pascal aux
mains d'un domestique, qui le conduisit, par un couloir assez obscur,
jusqu'à la rue.

Le soir même, Pascal racontait, sans omettre le plus léger détail, sa
visite au négociateur. Jamais récit n'eut plus grand succès. Mais ce
n'était là qu'un premier acte, et chacun engagea le jeune ingénieur à
pousser l'aventure. Lorilleux lui-même, que les exhortations
matrimoniales de l'ambassadeur avaient beaucoup réjoui, fut de cet avis.

Pascal fut donc fidèle au rendez-vous. Cette fois on le fit attendre
dans un salon vert-pomme, à la couleur près exactement semblable au
premier. Il n'eut pas le temps de s'impatienter. M. de Saint-Roch parut
presque aussitôt.

Mais combien cette seconde réception fut différente de la première!
Pascal fut accueilli comme un fils attendu avec impatience,
l'ambassadeur ne savait quelle fête lui faire.

--Eh bien! lui dit-il, j'ai pensé à vous. Ah! vous êtes un jeune homme
bien honnête, et je vous dois des félicitations: pourquoi tous mes
clients ne vous ressemblent-ils pas?

--Comment cela, en quoi?

--Eh! vous êtes trop modeste, mon cher enfant, vous m'avez caché une
partie de votre fortune. Que me disiez-vous donc, que votre père possède
dix mille livres de rentes et une étude qui vaut quarante mille francs?
Son étude vaut trente mille écus, et il a bien près de vingt mille
livres de rente. Sa seule ferme de Kerpris rapporte douze mille francs
par an. Il a près de Guingamp des bois magnifiques, et de superbes prés
le long du Trieux.

Jamais homme ne fut plus stupéfait que Pascal en écoutant ces détails.
Comment! un étranger connaissait mieux ses affaires que lui-même? D'où
diable M. de Saint-Roch tenait-il ces détails?

--Ce n'est pas tout, continua le fondateur de la profession
matrimoniale, vous annonciez une fortune personnelle de trois cent mille
francs; vous avez beaucoup mieux que cela. Le docteur Lorilleux dit
partout que vous avez le double, mais votre associé, M. Lantier, calcule
sur quatre cent cinquante mille francs.

--Morbleu! monsieur, dit Pascal, d'où savez-vous tout cela?

--Eh! eh! fit M. de Saint-Roch en riant, on est allé aux renseignements.

--Monsieur!

--N'allez-vous pas vous fâcher? Ah çà, croyez-vous donc que je marie les
gens sans savoir ce que je fais? Ce serait de belle besogne, vraiment!
Sachez que je n'ignore aucun détail de l'existence de mes clients. Je
sais toutes les particularités de votre vie mieux que votre meilleur
ami, le docteur Lorilleux. Ainsi, je pourrais vous dire ce que vous lui
avez caché: par exemple, pourquoi vous avez donné votre démission il y a
six ans.

--Oh! pour cela!...

--Eh! cher client, vous vous êtes retiré parce que vous deviez être
nommé en province, et qu'à aucun prix, à ce moment, vous ne vouliez
quitter Paris, à aucun prix! Certaine affaire de coeur...

Pascal devint cramoisi. Il eut presque peur.--«Ah çà, pensait-il, c'est
un sorcier, cet homme, ou un employé de la préfecture de police.» Il
regrettait fort sa démarche, et était bien près de se fâcher.

--Je sais que tout est fini depuis longtemps, ajouta M. de Saint-Roch.
D'ailleurs, soyez sans inquiétude; ma maison, je vous l'ai dit, est un
confessionnal. Effrayé de l'immense responsabilité qui pèse sur moi,
jamais, par discrétion, je n'ai formé aucun élève. J'emporterai mes
secrets au tombeau; cabinet, titres, notes, correspondances, tout mourra
avec moi, et alors, la profession matrimoniale retombera dans l'enfance
et la déconsidération.

Il prononça ces dernières paroles d'une voix émue, sa figure fardée
exprimait une douleur profonde. Pascal ne savait s'il devait rire ou se
mettre en colère. Était-ce un charlatan ou un homme convaincu? «--Quel
comédien!» pensa le jeune homme. Peu à peu cependant le sourire habituel
revint sur les lèvres de l'homme singulier.

--Maintenant, parlons de vous, dit-il. Vous êtes jeune, joli garçon,
spirituel, riche, vous êtes très facile à marier, l'affaire sera vite
faite. Répondez-moi comme à votre confesseur: Vous mariez-vous par
spéculation, voulez-vous beaucoup d'argent?

--L'argent est une belle chose, je ne le méprise pas, mais je veux aimer
la femme que j'épouserai.

--Eh bien! vous êtes dans le vrai. Parfois, je suis forcé de me prêter à
des spéculations, mais cela me fâche toujours. Ainsi, nous disons une
fortune qui réponde à la vôtre, une femme que vous puissiez aimer.

--Vous l'avez dit.

M. de Saint-Roch se leva, et, prenant un énorme registre, l'ouvrit sur
son bureau.

--J'ai là, dit-il en frappant sur le registre, là, les plus riches
fortunes de France et des divers pays, toujours avec titres à l'appui.

Pascal s'avança pour jeter un coup d'oeil sur ce répertoire de toutes
les héritières de l'Europe.

--Oh! vous pouvez regarder, dit l'ambassadeur, vous n'y comprendrez
rien. Tous mes registres sont écrits en caractères hiéroglyphiques, et
seul j'en ai la clef.

Tout en parlant, il feuilletait son registre:

--Quinze cent mille francs, c'est trop. Cent mille francs, pas assez.
Là, il faut être noble, baron au moins; ici, on veut un militaire; il y
a des parents singuliers! Ah! voici, peut-être: un million comptant,
une veuve, cinquante-trois ans...

--Bien obligé.

--Cherchons encore. Ici, on désire que le mari continue à gérer une
fabrique. Cette demoiselle exige que l'homme qu'elle prendra ne fume
pas; des exigences et pas de dot! Cette autre n'épousera qu'un blond, et
vous êtes brun; belle fortune pourtant. Ah! une de mes meilleures
clientes, elle s'est remariée trois fois, toujours par mes soins:
vingt-neuf ans, cinq enfants...

--Passons...

--Voici peut-être votre affaire: deux cent mille francs, dix-huit ans,
excellente éducation, parents honorables...

--Cela pourrait aller.

--D'autant que je vous donne le chiffre du comptant. Il y a de belles
espérances, très belles, superbes. La mère est âgée, sa santé est
déplorable, vous comprenez.... et toute la fortune est de son côté.
Quant à la jeune fille, elle est très jolie, ma foi! grande, bien faite,
blonde. S'il faut tout dire, je lui crois un caractère inégal, les
domestiques ne restent jamais plus de deux mois dans cette maison-là.

--Diable!

--Oui, quand on se marie, c'est pour plus longtemps. Les parents
exigeront que leur gendre demeure avec eux...

--Alors, merci. Puis, je dois vous l'avouer, je n'aime pas les blondes.

--Fort bien! Et M. de Saint-Roch continua sa revue. Ah! pour le coup,
s'écria-t-il, nous y voici. La demoiselle est charmante, oui, charmante,
et brune. Elle a vingt ans, et n'est jamais allée en pension. Excellente
éducation cependant, la mère est un peu rigoriste. La jeune personne a
le meilleur caractère, elle est aimable, vive, enjouée, un peu enfant
peut-être; mais elle n'est pas coquette et sait tenir une maison. Le
père est un ancien fabricant de Roubaix, retiré depuis trois ans, un
brave et excellent homme, nullement taquin. Grande fortune, ma foi! en
immeubles, s'il vous plaît, bien près d'un million. Ils donneront cent
mille écus.

--Arrêtons-nous, dit Pascal, il me semble difficile de trouver mieux.

--N'est-ce pas? Certainement la demoiselle vous plaira. Par exemple, je
ne puis vous garantir, à cinquante mille francs près, le chiffre de la
dot. Le père est un peu serré.

--Peu importe, je vous ai dit mes prétentions. Je ne suis pas exigeant.
Et maintenant, quel est le nom de cette jeune fille, quand la verrai-je?

--Patience, vous saurez son nom quand il le faudra; on ne tardera pas à
vous présenter. Il ne nous reste plus qu'une formalité à remplir, la
plus simple au monde.

M. de Saint-Roch présenta alors un petit papier à son nouveau client, en
le priant de vouloir bien le signer.

Pascal s'y engageait à compter à l'ambassadeur matrimonial cinq pour
cent sur la dot, le lendemain de son mariage avec mademoiselle...

Le nom était en blanc.

--«Voilà le fond du sac, pensa Pascal. Dois-je signer? Bah! je ne crois
pas que cette signature puisse jamais me coûter un centime.» Et, de sa
plus belle écriture, il traça son nom au bas du papier.

M. de Saint-Roch prit la plume à son tour. Il mit sa signature à côté de
celle de Pascal. Puis, dans le blanc laissé à la place du nom de la
jeune fille, il écrivit: Antoinette Gerbeau.

--Antoinette, dit Pascal. Ce nom me plaît assez.

--C'est d'un heureux augure, répondit gracieusement M. de Saint-Roch;
vous aurez bientôt de mes nouvelles.

Il mit ensuite son client à la porte avec les mêmes précautions que la
première fois.

Les détails de cette seconde entrevue égayèrent encore beaucoup les amis
du jeune ingénieur, sauf vers la fin. L'épisode du papier à signer leur
parut inconvenant. L'homme d'affaires en cela perçait trop sous l'habit
bleu-barbeau du commis-voyageur de l'hymen. Presque tous affirmèrent
qu'ils n'auraient certes pas oublié leur signature dans ce mystérieux
laboratoire, et ils déclarèrent que M. de Saint-Roch n'aurait pas leur
pratique.

Lorilleux profita de ces dispositions pour en revenir à ses moutons et
répéter, avec plus d'assurance, que jamais l'ambassadeur matrimonial
n'avait marié personne. On partagea son avis, et on l'engagea, puisqu'il
était toujours décidé à prendre femme, à s'adresser ailleurs.




VI


Il y avait trois jours que, pour la dernière fois, à ce qu'il croyait,
Pascal avait salué M. de Saint-Roch; il ne songeait plus guère à
l'ambassadeur matrimonial, lorsqu'un soir, comme il rentrait, son
domestique lui remit une lettre apportée dans la matinée.

Pascal brisa le cachet et lut:

     «Monsieur et cher client,

     «Je reçois à l'instant l'avis qu'une excellente occasion se
     présente pour vous de voir mademoiselle Gerbeau. Mon excellent ami
     le chevalier de Jeuflas ira ce soir vous prendre à neuf heures
     précises. Il se fera un plaisir de vous conduire à un bal où vous
     rencontrerez cette demoiselle.

     «Je serais désolé que ma lettre ne vous parvînt pas à temps,
     peut-être ne trouverions-nous jamais de si tôt pareille occasion,
     la jeune personne sortant peu.

     «Considérez-moi, je vous prie, monsieur et cher client, comme le
     plus dévoué de vos amis.

«J.-D. DE SAINT-ROCH.»

--Diable! se dit Pascal, à neuf heures! Il est huit heures et demie
passées, je n'ai que le temps de fuir si je veux éviter le personnage.

Mais, au même instant, le domestique annonça:

--Monsieur le chevalier de Jeuflas.

Le chevalier est un homme du meilleur monde, aimable, poli, distingué.
Il serait difficile de lui assigner un âge, il doit avoir entre trente
et soixante-cinq ans.

Ce qui se voit du premier coup d'oeil, c'est qu'il a un excellent
tailleur. Deux ou trois ordres, dont un marron clair, fleurissent à sa
boutonnière. Il grasseye légèrement en parlant.

M. de Jeuflas n'eut aucunement l'air embarrassé de se présenter ainsi
chez un étranger. Il salua gracieusement Pascal.

--Monsieur, dit-il, un de mes bons amis, qui a pour vous une estime
singulière, m'a dit votre désir d'aller dans le monde. Je me tiendrai
pour très honoré de présenter dans les quelques maisons où je suis reçu
un homme aussi distingué que vous.

La pose, le geste, le ton, tout était parfait. Voilà ce que remarqua
Pascal tout en se confondant en excuses. Il expliqua que, rentré depuis
quelques minutes à peine, il n'avait été prévenu qu'à l'instant de la
venue du chevalier. Dans le fait, bien que fort intrigué, il hésitait à
suivre l'ami de M. de Saint-Roch.

--Je ne suis pas prêt, monsieur, ajouta-t-il, et je craindrais d'abuser
de votre obligeance...

--Oh! qu'à cela ne tienne, répondit le chevalier, rien ne nous presse,
et je puis fort bien vous attendre.

La curiosité triompha, et Pascal, après quelques façons, se décida à
suivre M. de Jeuflas. Pour lui faire prendre patience pendant qu'il
s'habillerait, il lui offrit des cigares; mais le chevalier refusa, bien
qu'amateur, avoua-t-il, de bons cigares, parce qu'il ne fumait jamais
lorsqu'il devait aller dans un salon où se trouveraient des femmes.

Tout en s'habillant, Pascal se disait:

--Où diable M. de Saint-Roch pêche-t-il de pareils compères? C'est qu'il
est fort bien. Il n'y a plus que les gentilshommes et les coiffeurs, à
craindre d'empester le tabac lorsqu'ils se présentent chez une femme;
évidemment le chevalier est un gentilhomme. Allons, l'intrigue se
complique.

Le chevalier avait sa voiture. Lorsqu'il y fut installé à côté de
Pascal:

--Pour ce soir, dit-il, nous allons chez un ancien magistrat, fort de
mes amis, qui donne deux ou trois soirées dansantes par hiver. C'est une
bonne et agréable maison, où vous vous plairez, j'en suis sûr.

A la façon dont la maîtresse de la maison le reçut, lorsque M. de
Jeuflas l'eut présenté comme un de ses meilleurs et de ses plus anciens
amis, Pascal vit bien que le chevalier était effectivement très
considéré, et plus aimé encore. A sa seule recommandation il dut cet
accueil amical et gracieux qu'on réserve pour les hôtes aimés.

Quant à la maison, elle était vraiment ce qu'avait dit le compère de
l'ambassadeur.

Pascal se sentit soulagé d'une assez grande inquiétude. Il n'avait pas
craint une avanie, mais il redoutait fort d'être conduit dans un monde
au moins équivoque.

La présentation terminée, M. de Jeuflas tira son très nouvel ami un peu
à l'écart.

--Voyez donc là-bas, lui dit-il du ton le plus désintéressé, sur la
banquette qui touche la fenêtre, cette jolie personne, au premier rang,
la troisième après le rideau. Oui, là. N'est-ce pas, qu'elle est
ravissante? C'est mademoiselle Antoinette Gerbeau. J'aime beaucoup son
père; sa mère est le modèle achevé de toutes les vertus. Je suis un de
leurs intimes.

Il s'éloigna sur ces mots, laissant son jeune ami, comme il disait, à
ses réflexions.

Pascal aurait été bien difficile s'il n'avait été de l'avis du
chevalier. Mademoiselle Gerbeau était une admirable jeune fille. D'épais
cheveux bruns encadraient sa figure d'une expression charmante, et
faisaient ressortir l'admirable blancheur de son teint; sa bouche était
mutine et rieuse, ses grands yeux noirs pétillaient de malice et de
gaîté. On valsait, à ce moment, et sans doute elle regrettait de rester
à sa place. De temps à autre, elle se retournait vers sa mère, placée
derrière elle, comme pour lui reprocher de l'avoir privée d'un grand
plaisir.

--«M. de Saint-Roch ne m'avait pas trompé,» pensa Pascal. Mais à ce
moment, en présence de cette jeune fille si belle, le souvenir de
l'ambassadeur matrimonial le gênait; il eût voulu l'oublier et ne
devoir qu'au hasard le plaisir d'admirer cette beauté si parfaite.--«Je
vais toujours l'inviter à danser,» se dit-il; et tournant autour du
salon, en longeant les banquettes pour éviter les valseurs, il arriva
jusqu'à mademoiselle Gerbeau.

Elle était engagée pour tous les quadrilles, sauf pour le prochain.
Personne n'avait eu l'idée de le lui demander, pensant qu'elle l'avait
promis. Elle s'inquiétait même un peu de faire encore tapisserie pendant
une contredanse, après n'avoir pas valsé. Aussi Pascal fut admirablement
accueilli, non parce qu'il était homme d'esprit et beau cavalier, mais
uniquement parce qu'il était le danseur désiré.

Pascal n'aimait pas la danse; il trouvait le quadrille moderne un
divertissement fort ridicule, et pourtant celui qu'il dansa avec
mademoiselle Gerbeau lui sembla trop court. Il aurait été, il est vrai,
bien embarrassé de dire pourquoi. Sa conversation avec la jeune fille
n'avait eu rien de bien attachant. Il avait, entre les figures, chuchoté
quelques-uns de ces riens qui sont le hors-d'oeuvre obligé de la
contredanse, et que chaque danseur met dans la poche de son habit noir
avec son foulard. Mademoiselle Gerbeau avait murmuré bien timidement
quelques monosyllabes, et voilà tout.

Cependant, quand l'orchestre s'arrêta, essoufflé d'avoir couru après
les ritournelles, découpées dans l'opéra en vogue ou dans quelque
mélodie de Beaumann, il avait envie de crier: Encore!

Il lui fallait reconduire sa danseuse à sa place. Tout en prenant le
plus long, pour avoir le plaisir de la sentir s'appuyer à son bras
quelques minutes de plus, il la pria de lui accorder une mazurque,
puisqu'elle avait promis tous les quadrilles.

--Je ne danse pas la mazurque, monsieur, dit-elle d'un petit air triste.

--Je vous en prie, mademoiselle, insista Pascal, permettez-moi de
solliciter cette faveur en présence de madame votre mère; je suis sûr
qu'elle ne me refusera pas.

Elle leva les yeux sur Pascal, et rougit de se voir devinée. Elle
brûlait de la danser, cette mazurque séduisante, mais sa mère était
inflexible. Bien bas, sans avoir grand espoir dans une démarche
plusieurs fois renouvelée, elle répondit:

--Je le veux bien, monsieur.

Il est très-éloquent, au moins, cet intrigant de Pascal Divorne, mon
ami; il le montra bien. Il emporta d'emblée le consentement de madame
Gerbeau. Et ce n'était pas chose facile, car elle a des principes
arrêtés, très arrêtés, et ne s'en départ pas volontiers. Jusqu'à ce jour
elle avait juré, au su de tout le monde, que jamais, au grand jamais,
sa fille ne se mêlerait à ces danses inconvenantes où un jeune homme a
le droit d'enlacer de son bras la taille d'une jeune fille.

Oui, elle l'avait juré et crié sur les toits; c'était l'article premier
de la charte maternelle octroyée le jour où, pour la première fois, elle
avait conduit sa fille au bal. Tout le monde le savait bien. Aussi
lorsqu'on vit mademoiselle Antoinette mazurker avec ce beau jeune homme
que personne ne connaissait, on pensa qu'il y avait quelque chose, et
que le danseur heureux était un futur mari.

Pascal, lui, fut héroïque; il dansa avec d'autres jeunes filles trois ou
quatre quadrilles, espérant ainsi mériter une mazurque nouvelle. Mais
lorsque, vers deux heures du matin, il chercha madame Gerbeau pour lui
arracher un second consentement, elle avait disparu.

Son dépit fut vif. Il regretta de s'être donné tant de mouvement pour
rien. Alors seulement il se souvint de son introducteur. Il eut quelque
peine à le découvrir; enfin il l'aperçut dans le salon de jeu.

Le chevalier de Jeuflas était assis à une table d'écarté. Il gagnait. Ce
n'était plus le même homme, sa froideur l'avait quitté, sa figure
exprimait une joie passionnée, bien que contenue. Son regard s'était
allumé et lançait des éclairs fauves comme l'or amassé devant lui.

--Voilà donc le secret! pensa Pascal, cet homme est un joueur. C'est par
le jeu que M. de Saint-Roch le tient. Pauvre homme! quelle servitude!

En apercevant son protégé, le chevalier lui fit an signe amical.
Attendez-moi, semblait-il lui dire. De ce moment, il ne fut plus à son
jeu. Ses traits reprirent leur calme, son regard s'éteignit.

Dès qu'il put quitter la table d'écarté, il se leva et vint rejoindre
Pascal.

--Eh bien! lui demanda-t-il, non sans une certaine anxiété, qui se
lisait bien dans ses yeux.

--Vous me voyez ravi, répondit le jeune homme, enchanté, sous le charme.
De ma vie je n'ai vu une aussi charmante jeune fille.

--N'est-ce pas? dit avec une satisfaction non moins visible que son
anxiété le chevalier de Jeuflas. Eh bien, je l'aurais parié. Voulez-vous
que je vous présente à son père, qui est, je vous l'ai dit, mon ami?

--Je le voudrais, mais je crois que ces dames sont parties.

Le chevalier tira sa montre.

--Trois heures bientôt. Il est trop tard en effet, ces dames se retirent
toujours à deux heures. Madame Gerbeau est inflexible, excepté pour
vous, cependant. Ah! il faut que vous lui plaisiez bien.

--Comment! cette mazurque...

--Si vous connaissiez cette mère, vous sauriez quelle immense faveur.
Mais, dites-moi, êtes-vous libre, demain matin?

--Pourquoi cela?

--Je vous ferais déjeuner avec M. Gerbeau.

--Je suis libre comme l'air, répondit Pascal avec empressement.

--Eh bien! demain, ou plutôt aujourd'hui, à onze heures précises,
promenez-vous dans le passage Jouffroy, je vous rencontrerai par hasard.

--J'y serai, comptez sur moi.

A onze heures trois minutes, Pascal en était à son second tour dans le
passage Jouffroy, lorsqu'il vit venir de loin le chevalier de Jeuflas,
donnant le bras à un homme d'une soixantaine d'années, à la figure
prospère, à la physionomie bienveillante. C'était M. Gerbeau.

Le chevalier parut enchanté de rencontrer son jeune ami; il lui raconta
qu'il était allé le matin même débaucher son vieil ami Gerbeau; bref, il
finit par l'inviter à venir déjeuner avec eux. Ce que Pascal accepta
avec un visible plaisir.

En route, bien qu'on n'eût pas loin à aller, M. de Jeuflas trouva le
moyen de raconter, à l'oreille de M. Gerbeau, la biographie de Pascal.
Si bien qu'en arrivant à la porte du restaurant, l'ancien fabricant
savait qu'il allait déjeuner avec un jeune homme charmant, remarquable
autant par sa conduite que par son talent, ancien élève de l'École
polytechnique, appartenant à une famille honorable et riche, et orné
d'une fortune personnelle de quatre cent mille francs.

Le chevalier dit tout cela entre deux bouffées de son cigare, car il
fumait le matin.

Au moins son adresse ne fut pas perdue. Le dessert n'était pas servi,
que déjà Pascal avait séduit le père d'Antoinette. Au café, la conquête
était achevée.

M. Gerbeau, fabricant très habile, était un fort médiocre connaisseur en
maisons. Or, depuis dix-huit mois, il se trouvait à la tête d'une assez
mauvaise affaire. Saisi tout à coup de la passion de bâtir, passion qui
a troublé la cervelle de tant de pauvres rentiers, il avait eu la
fâcheuse idée de vendre des propriétés qu'il avait en Saintonge, pour
acheter des terrains à Paris. Sur ces terrains, acquis de seconde main,
et fort cher, il avait eu l'idée non moins malheureuse de faire bâtir.

Une maison en construction, pour qui n'est pas initié, est une
véritable bouteille à l'encre: impossible de rien voir aux dépenses.
Voilà où en était M. Gerbeau. Il comprenait instinctivement qu'on le
pillait, mais qui? mais comment? Il était sérieusement inquiet, parce
qu'il savait vaguement qu'il en est de la spéculation comme de
l'engrenage d'une machine: qu'on laisse s'engager un doigt sous la roue,
il faut bientôt couper le bras, si on ne veut pas que le corps suive le
doigt. Dans la spéculation, un billet de banque attire l'autre, une
fortune est vite à sa fin.

M. Gerbeau conta sa mésaventure à Pascal, et Pascal lui promit de le
tirer de là, en faisant la part au feu, s'il le fallait absolument, mais
en la faisant aussi petite que possible.

Il tint parole, et après huit jours de courses, de démarches, de calculs
du jeune ingénieur, le fabricant put voir clair dans son affaire. Cette
petite expérience lui coûtait soixante mille francs net. Il entrevit non
sans frémir la profondeur du gouffre où il avait failli être précipité.
Il comprit que sans Pascal il était peut-être ruiné: sa reconnaissance
fut grande.

Toutes ces démarches, on le comprend, ces arrangements à prendre,
amenèrent souvent Pascal chez M. Gerbeau pendant les jours qui
suivirent leur première rencontre. Il y fut invité à dîner à plusieurs
reprises. Ainsi, il eut de fréquentes occasions de voir mademoiselle
Antoinette, et loin de revenir sur sa première impression, il ne fit que
subir davantage le charme. Il trouvait dans cette famille un parfum
d'honnêteté, de bonheur, d'aisance, qui lui rappelait le doux souvenir
de sa famille. En madame Gerbeau, cette mère si digne sans raideur, si
tendre sans faiblesse, il croyait revoir sa mère. Enfin, il le sentait,
il le comprenait, il aimait Antoinette.

C'est alors que Pascal eût souhaité voir l'ambassadeur matrimonial
descendre au tombeau avec tous ses secrets, titres, actes et registres
écrits en caractères hiéroglyphiques. L'ombre de l'onctueux et paternel
M. de Saint-Roch le poursuivait plus terrible et plus fardée que celle
de Jézabel. Il n'osait le maudire, car enfin c'était à lui qu'il devait
de connaître celle qu'il aimait, mais comme il l'aurait anéanti de bon
coeur!

Puis il se rappelait sa signature au bas d'un traité, en caractères très
lisibles. Il l'avait devant les yeux, ce traité, écrit en caractères de
feu; il lui semblait avoir signé un pacte diabolique.

Et ce terrible chevalier de Jeuflas, autre démon, autre remords!
Celui-là semblait peut-être plus effrayant à Pascal, car le négociateur
sort peu de son laboratoire, et ce chevalier, il devait le rencontrer à
chaque pas, c'était un ami de la famille dans laquelle il voulait
entrer. N'assisterait-il pas au mariage? Alors sans doute un sourire
satanique viendrait errer sur ses lèvres!

Oh! comme Pascal aurait volontiers donné la moitié de ce qu'il possédait
pour connaître Antoinette sans avoir jamais connu les deux complices du
pacte.

Et personne à qui conter ses peines, pas un ami à consulter! Pour rien
au monde Pascal n'eût voulu que son meilleur ami, que Lorilleux sût ce
qui se passait. Il tremblait à cette seule idée qu'un jour, peut-être,
quelqu'un viendrait à savoir qu'il s'était marié par l'entremise de M.
de Saint-Roch.

Cependant il fallait se décider à quelque chose. Pascal avoua à M.
Gerbeau qu'il aimait sa fille. Le fabricant fut ravi de cet aveu;
seulement il demanda quelques jours pour consulter sa femme et sa fille.

La réponse fut favorable: trois jours après sa demande, Pascal était
admis à faire sa cour--officiellement.

Mais à qui devait-il cette décision si prompte, qui comblait ses voeux
les plus chers?

Au chevalier de Jeuflas, qui avait évité du temps perdu à courir aux
renseignements, et avait répondu sur sa tête de son jeune ami; au
chevalier de Jeuflas qui, pendant tout un après-midi, enfermé avec
madame Gerbeau, avait chanté les louanges de son protégé: il était
descendu aux moindres de ces détails, si précieux pour une mère inquiète
du bonheur de sa fille; il avait dit jour par jour la vie du jeune
ingénieur; au chevalier de Jeuflas enfin, qui avait parlé de la famille
de Pascal comme s'il la connaissait depuis vingt ans, et avait tracé de
M. et de madame Divorne le portrait le plus flatteur et le plus
ressemblant.

Le chevalier n'avait certes rien dit que de très vrai. Mais devoir son
bonheur à un pareil homme! être son complice!--car enfin il mentait en
réalité, puisqu'il avançait des choses dont il n'était pas sûr, des
faits qu'il ignorait,--quel supplice et quelle honte!

Pascal ne savait pas au juste s'il était furieux ou au comble de la
joie.




VII


Depuis quinze jours, Pascal, autrefois si casanier, n'habitait plus chez
lui. Ses amis venaient et ne le trouvaient pas.

Le domestique avait tous les jours la même réponse à la bouche:

--Monsieur est sorti, il a dit qu'il ne rentrerait pas de la soirée.

Jean Lantier cherchait en vain son associé pour une affaire qui ne
souffrait, disait-il, aucun retard: pas d'associé.

Lorilleux se perdait en conjectures et se mourait d'inquiétude.

Cela ne pouvait durer, et un soir la même préoccupation réunit
l'entrepreneur et le médecin. Tous deux, à dix heures du soir,
attendaient Pascal dans son cabinet.

Jean Lantier, pressé par sa femme, voulait parler d'une de ses filles.

Lorilleux était décidé à inviter son ami à venir dîner en famille, le
surlendemain, comptant lui présenter sa soeur.

A onze heures, Pascal rentra radieux. Il avait passé la soirée près de
mademoiselle Antoinette, elle n'avait pas répondu: Non, à une question
qu'il avait osé lui adresser tout bas.

Pascal rentrait avec la résolution bien arrêtée d'écrire à sa famille
pour solliciter l'autorisation nécessaire, et d'annoncer hautement son
mariage. C'était bien le meilleur moyen de détourner les soupçons, si
quelqu'un pouvait en avoir. Ainsi il laissait M. de Saint-Roch et le
chevalier de Jeuflas dans la coulisse dont ils ne devaient pas sortir.
Les constructions de M. Gerbeau expliquaient parfaitement l'introduction
de Pascal dans cette famille: les relations d'affaires sont souvent le
prélude d'une bonne et sincère amitié.

--Ce n'est pas malheureux! s'écria Lorilleux, dès que le jeune ingénieur
parut, voici deux heures que nous t'attendons. Te voir devient
furieusement difficile. Mais tu es superbe! chez quel prince souverain
as-tu dîné? Je ne te savais pas si beau.

Depuis sa première entrevue avec mademoiselle Gerbeau, Pascal en effet
tournait au dandy.

--Il faut bien corriger un peu la feuille de figuier, répondit-il
gaîment; quand on veut faire des conquêtes, on doit autant que possible
revêtir l'armure du conquérant. Donc, tu es satisfait de mon armure?

--Conquêtes! conquérant, balbutia Lorilleux.

--Certainement. Ne vas-tu pas te fâcher de ce que j'ai adopté les idées
dont tu me rebats les oreilles depuis un temps infini? Mais, à propos,
depuis deux semaines que je t'ai à peine entrevu, as-tu découvert enfin
ta jeune fille idéale?

Le médecin eut le pressentiment d'un horrible malheur.

--Non, pas encore, répondit-il; trouver une femme comme je la veux n'est
pas facile.

--Je crois bien, dit Jean Lantier, mettre la main sur l'anguille dans le
sac de vipères.

--Vous êtes aussi trop exigeants, reprit Pascal. Et, ma foi! comme je ne
poursuis pas une chimère, j'ai trouvé. J'espère bien avoir pris
l'anguille, comme dit Jean Lantier. Bref, mes amis, vous qui êtes mes
meilleurs amis, vous saurez les premiers la grande nouvelle: Je me
marie, c'est décidé.

Ce fut comme un coup de massue pour les deux amis du jeune ingénieur.

Lantier s'affaissa lourdement sur un fauteuil. Lorilleux demeura
pétrifié, plus immobile que la femme de Loth après la métamorphose, plus
pâle que sa cravate blanche de docteur. Pascal les regardait avec
stupéfaction.

--Eh! mais, dit-il, la nouvelle de mon mariage ne paraît pas vous causer
une joie folle. Je pensais que vous partageriez mon bonheur, je
m'attendais à des félicitations...

--Ce n'est donc pas une plaisanterie? demanda Lantier.

--Une plaisanterie! J'espère bien qu'avant trois semaines nous
célébrerons la noce, et je compte que vous en serez, Lantier, mon vieil
ami. Et nous allons nous occuper de me bâtir une jolie petite maison, où
nous pendrons la crémaillère avant l'hiver prochain.

--Je ferai tout ce qu'il vous plaira, dit l'entrepreneur avec un soupir.
J'étais venu, ajouta-t-il, pour vous parler d'une affaire que j'ai,
c'est-à-dire que j'avais en vue; mais comme rien ne presse, ce sera pour
une autre fois. Il se fait tard aujourd'hui, et l'instant ne me paraît
pas bien choisi.

En saluant Lorilleux qui ne le voyait pas, il serra la main de Pascal
et sortit. On put entendre son pas lourd dans l'escalier que, deux
heures auparavant, il avait monté leste et joyeux.

En même temps que Lantier sortait, Pascal passa dans une autre pièce,
laissant Lorilleux seul dans son cabinet.

Alors seulement le médecin sortit de son immobilité. Mais ce fut pour se
livrer à un de ces accès de rage froide que connaissent seuls les gens
de cette trempe.

La bile, et non le sang, lui montait à la tête à flots pressés, lui
serrait la gorge à l'étouffer, et l'aveuglait. D'un mot, Pascal venait
de renverser le laborieux édifice de sa vie, il était enseveli sous les
décombres.

Tout est perdu, plus d'espérance! Voilà les mots qui bourdonnaient à son
oreille, et sa fureur redoublait. Il se sentait capable des plus grands
crimes. Comme il haïssait cet homme qu'hier encore il nommait son ami!
Et en quelques minutes sa haine avait pris d'effroyables proportions.

--L'infâme, disait-il d'une voix sourde, les dents serrées, le
misérable, trahir ainsi notre amitié... Oh! il me paiera cher les
horribles souffrances qu'il me donne. Le bonheur de sa vie ne suffira
pas à me payer de tels moments.

Et il marchait çà et là, dans le cabinet, avec l'agitation fiévreuse
d'un fou, l'oeil hagard, plus effrayant que le tigre qui tourne autour
de sa loge. Ses doigts crispés heurtaient les murailles. Avec quel
bonheur il aurait poignardé Pascal! Mais il cherchait, il voulait une
vengeance plus raffinée.

Mais c'était déjà plus que n'en pouvait supporter le médecin. Cet accès
furieux ne dura qu'une minute; il fut obligé de s'asseoir. Sa colère
n'avait pas diminué, il était homme à l'entretenir pendant des années,
mais peu à peu il recouvrait son sang-froid.

Sa figure contractée reprenait son masque habituel. Il réfléchissait,
tout en froissant machinalement quelques papiers placés devant lui sur
une table.

Tout à coup un nom au bas d'une lettre lui sauta aux yeux, un nom qui
lui révélait l'énigme de la conduite de Pascal.--«Une lettre de M. de
Saint-Roch,» se dit-il; et il lut ce billet qu'avait écrit l'ambassadeur
matrimonial pour annoncer à son client la venue d'un de ses amis.

La date de cette lettre, qui concordait si bien avec la disparition de
Pascal, valait pour Lorilleux les plus longues et les plus complètes
explications.

--Plus de doute, pensa-t-il, c'est cette demoiselle Gerbeau qu'il
épouse! S'il me faut une assurance encore pour me prouver que je ne me
trompe pas, Pascal lui-même va me la donner tout à l'heure. Se marier
par l'intermédiaire d'un M. de Saint-Roch! c'est horrible. Mais tout
n'est pas perdu encore, murmura-t-il après un moment de réflexion. Je
puis parer ce coup terrible et imprévu.

Et obéissant à une inspiration soudaine, qui illumina d'un rayon de joie
sa pâle figure, il prit une plume et se prépara à écrire.

A ce moment la voix de Pascal retentit dans la pièce à côté.

--Eh bien! docteur, tu ne viens pas te chauffer? Il fait un froid de
loup dans mon cabinet, nous serons ici beaucoup mieux pour causer.
Apporte donc la boîte aux cigares.

--Je suis à toi, cria le médecin; laisse-moi achever une lettre...

Lorilleux écrivit en effet, non pas une lettre, mais deux. Voici la
première:

     «Cher monsieur Divorne,

     «Si vous voulez éviter un irréparable malheur, accourez sans perdre
     une minute. Votre fils est tombé entre les mains d'un brocanteur de
     mariages que vous connaissez peut-être de nom, M. de Saint-Roch.
     Cet homme va le faire entrer dans une de ces familles que fuient
     tous les honnêtes gens, il va lui faire épouser une de ces jeunes
     filles qui ne trouvent pas de maris. Pascal est amoureux et
     aveugle. Il s'est caché et se cache de ses meilleurs amis. Leurs
     représentations seraient d'ailleurs inutiles, vous savez
     l'entêtement de votre fils. Seul vous pouvez sauver de la honte et
     du désespoir ce malheureux jeune homme.

«Un de vos amis.»

     «_P.S._ Peut-être sera-t-il convenable de ne pas montrer cette
     lettre à Pascal. Venez, venez vite.»

La seconde lettre, destinée à M. Gerbeau, était ainsi conçue:

     «Cher ami,

     «Reçois mes compliments sincères: tu es un bon père et un gaillard
     sans préjugés. Tu maries ta fille à un homme qui t'a été présenté
     par M. de Saint-Roch, l'habile agent matrimonial. Antoinette sera
     bien heureuse! Tu dois être fier d'avoir pour gendre un homme
     enrichi par des spéculations véreuses,--si toutefois il est riche,
     ce dont je doute. Tu seras plus glorieux encore quand tu sauras
     pourquoi M. Pascal Divorne a été honteusement chassé de l'École
     des ponts et chaussées. Adresse-toi à lui pour le savoir. Allons,
     bonhomme, prépare les écus de la dot.

     «Comme tu pourrais ne pas me croire, je t'envoie des pièces
     justificatives, un autographe de l'illustre Saint-Roch.

     «Ton meilleur camarade te félicite. A quand la noce?»

Dans cette seconde missive, Lorilleux renferma soigneusement le billet
de M. de Saint-Roch. Puis il plia les deux lettres anonymes, mit
l'adresse à la première, et rejoignit Pascal pour savoir de lui où il
fallait adresser la seconde. Le médecin était tout heureux, comme un
homme qui vient de voir se briser en éclats, à deux pas de lui, une
tuile qui semblait devoir lui tomber inévitablement sur la tête.

--Eh bien! demanda-t-il à Pascal, maintenant que nous voici seuls,
vas-tu au moins me raconter le roman de tes amours, affreux cachottier?

Le jeune ingénieur ne demandait pas mieux. Quelle excellente occasion
pour parler d'Antoinette! Il ne s'en fit pas faute, et fut prolixe comme
un amoureux. Mais il eut bien soin d'omettre les noms de l'ambassadeur
et du chevalier son compère. Il dit qu'une personne de ses
connaissances lui avait adressé l'ancien fabricant qui avait besoin
d'un architecte; il avait eu le bonheur de sauver la fortune de ce brave
homme, et leur intimité datait de ce service. Il avait vu la jeune
fille, il l'avait demandée, on la lui avait accordée, c'était tout.

--Tu as oublié, dit le médecin, le nom de cet estimable fabricant?

--Il s'appelle Gerbeau.

--Je ne m'étais pas trompé, pensa Lorilleux. Et où demeure, ajouta-t-il
tout haut, l'heureux père de cette fille charmante?

--Rue Pavée, au numéro 5, répondit Pascal sans défiance.

--Quoi! tu te maries au Marais! Oh! fi, le bourgeois!

--Mon cher, le Marais est, après le faubourg Saint-Germain, le quartier
des héritières; ne t'y trompe pas. C'est aussi un des rares recoins de
Paris où l'on trouve encore des maisons habitables, avec de vrais
appartements, et des escaliers où l'on peut passer deux de front.

--Allons, tu es un heureux mortel, fit le médecin. Mais, étourdi que je
suis, j'ai oublié quelque chose dans l'épître que je viens de
griffonner.

Et passant dans le cabinet de Pascal, il écrivit, en déguisant son
écriture, comme il l'avait déjà déguisée, sur l'adresse de la seconde
lettre anonyme:

                              _A monsieur
                 Monsieur_ GERBEAU, _ancien négociant,
                       5, rue Pavée, au Marais._
                         PARIS.

--Adieu, dit-il à Pascal quand il eut fini, je te laisse en tête à tête
avec le souvenir de la belle Antoinette. Je vais mettre ma lettre à la
poste et rentrer chez moi. Je tâcherai de rêver que j'ai trouvé une
Antoinette, moi aussi.

Certes, Lorilleux n'avait aucun remords de l'infâme trahison dont il se
rendait coupable. A ses yeux, la conduite de Pascal, le dommage qu'il
lui causait, auraient excusé bien d'autres perfidies. Mais le coup qui
l'avait frappé était trop récent pour qu'il n'en eût pas gardé quelques
traces. Il avait beau être maître de soi, sa figure, si pâle
d'ordinaire, semblait livide. Ses efforts pour se contraindre faisaient
perler le long de ses tempes des gouttelettes de sueur. Sa main
tremblait encore en serrant la main loyale de son ami.

--Tu as quelque chose d'extraordinaire ce soir, dit Pascal en le
regardant fixement. As-tu éprouvé quelque vive contrariété? serais-tu
malade?

--Je n'ai rien, en vérité, répondit Lorilleux sans rougir, jamais je ne
me suis mieux porté.

Puis il sortit rapidement. Il sentait le besoin d'être seul. Les deux
lettres qu'il avait dans sa poche le brûlaient. Arrivé devant le bureau
de poste, il réfléchit:

--Si je mets à la poste ce soir, se dit-il, la lettre de M. Gerbeau, il
fermera sa porte à Pascal très probablement; mais très probablement
aussi Pascal trouvera le moyen d'avoir une explication, et il est
possible qu'il s'ensuive une réconciliation. Si, au contraire, je laisse
à M. Divorne le temps d'arriver, la colère des deux pères brouillera si
bien les cartes que le mariage sera rompu à tout jamais. Il faut à M.
Divorne quatre jours pour recevoir la lettre et accourir, c'est donc
dans quatre jours seulement que je lancerai mon brûlot chez M. Gerbeau.

Et Lorilleux alla se coucher, content comme Titus lorsqu'il n'avait pas
perdu sa journée.




VIII


Il était huit heures du matin. Pascal, levé depuis l'aube, c'est-à-dire
depuis un quart d'heure, parcourait son logis, un mètre à la main.

--Décidément, disait-il, tout en prenant des mesures, impossible de
rester ici, c'est trop petit. Quand je rétablirais les cloisons qui
divisaient mon appartement en sept pièces, je ne l'agrandirais pas d'un
pouce, bien que mon propriétaire croie précisément le contraire. Il
faudra chercher ailleurs. C'est fâcheux, je regretterai plus d'une fois
la verdure du square; comme compensation, il est vrai, je n'aurai plus
la vue du faîte de ce Théâtre-Lyrique, lequel ressemble, à s'y
méprendre, à une grande malle qui a perdu sa poignée...

L'entrée de M. Divorne père interrompit brusquement le monologue de
Pascal.

--Mon père! s'écria-t-il, laissant, de surprise, tomber le mètre qu'il
tenait.

--Oui, moi, répondit l'avoué. Mais avant tout, un mot, un seul: te
maries-tu? est-ce vrai?

--Je vous l'ai écrit.

--Et par l'intermédiaire d'un marchand d'héritières?

Pascal s'était bien gardé de souffler mot de M. de Saint-Roch dans sa
lettre; aussi fut-il bien étonné, et plus contrarié encore, de voir
l'avoué si bien au fait. Il n'eut pourtant pas l'idée de nier, sachant
bien qu'en toute sûreté il pouvait se confier à son père.

--C'est vrai, dit-il.

--Malheureux!

--Au moins, écoutez comment les choses se sont passées. C'est une
plaisanterie qui se trouve avoir un dénoûment sérieux, je lui devrai mon
bonheur.

Le récit du jeune homme fut long, parce qu'il n'omit pas la circonstance
la plus insignifiante: M. Divorne l'écouta avec cette attention patiente
qu'il prête à ses clients lorsqu'ils le mettent au courant d'un procès.
Quand enfin Pascal eut achevé:

--Pauvre jeune homme! s'écria M. Divorne, et tu ne vois pas le piége,
et tu ne comprends pas que tu es la dupe d'une comédie préparée à ton
intention!

--Cependant, mon père, il me semble que le hasard seul...

--Et tu donnes dans ces hasards, toi? Mais comprends donc bien que ces
gens-là ne cousent pas leurs malices de fil blanc; s'ils n'étaient pas
habiles, ils ne prendraient personne. J'avoue, cependant, que leur
traquenard est assez ingénieux; un plus fin que toi y serait pris. Mais
on ne refait pas au même un vieil avoué retors. Et je suis là, moi,
morbleu!

L'avoué venait d'éveiller au fond du coeur de son fils la nichée
vipérine des soupçons. Pourtant Pascal voulut défendre encore la famille
Gerbeau. Son père l'interrompit.

--Voyons, continua-t-il, que sais-tu de ces gens-là? à qui en as-tu
parlé? quelles personnes t'ont répondu d'eux? Tout ce que tu en connais,
tu le tiens de deux intrigants, ligués pour te pousser dans le panneau,
c'est-à-dire pour te faire entrer dans une famille tarée et ruinée.

--Oh! ruinée.

--Toi-même m'as dit que sans toi la fortune de ce M. Gerbeau était
compromise ou allait l'être dans une affaire. Es-tu certain qu'il n'ait
pas beaucoup d'affaires de ce genre?

--Si ce n'était que l'argent, je suis assez riche pour deux.

--Soit, j'admets qu'il soit riche, très riche, cela prouve-t-il qu'il
soit honnête homme? Je connais, pardieu! nombre de coquins
millionnaires. Mais rien qu'à leur manière d'agir, je crois pouvoir te
prédire à coup sûr qu'il faut renoncer à ce mariage.

Pascal ne répondit rien. Aux discours de son père, il lui semblait que
des écailles lui tombaient des yeux. N'avait-il pas agi bien légèrement?

--Écoute, garçon, reprit l'avoué, raisonnons un peu. Lorsqu'un père de
famille honorable veut marier sa fille, s'adresse-t-il, pour lui trouver
un mari, à un monsieur... comment l'appelles-tu, ton intrigant?

--De Saint-Roch.

--Va pour Saint-Roch. Si tu avais une fille, t'y prendrais-tu ainsi?
Non. Cela seul devait t'éclairer. Et ensuite, comment as-tu été admis
dans cette famille? tout à coup, sans informations, sans renseignements,
sur la soi-disant parole d'un compère. Tu entres dans la maison comme un
mendiant dans une église, et aussitôt on te permet de faire la cour à
la demoiselle..... Tiens, vois-tu, ces gens-là...

--Cependant, mon père, ils sont reçus dans d'honorables familles. C'est
à une soirée chez un ancien magistrat....

--Ainsi, tu crois encore à l'ancien magistrat.... un magistrat où ton
chevalier d'industrie a ses grandes entrées! Pauvre garçon! mais on t'a
fait danser dans un bal d'occasion, avec des figurants loués à la
soirée...

--Oh! par exemple! mon père, je me connais en physionomies, et....

--Mon cher ami, en y mettant le prix, on trouve fort bien des intrigants
à mine honnête! Mais veux-tu que je te donne raison sur tous ces points?
Soit. La famille Gerbeau est riche et honorable, très honorable, je le
veux bien; alors c'est la fille qui...

--Oh! mon père! s'écria Pascal atteint au coeur, de grâce! ne parlez
pas ainsi. Elle, si pure, si belle! Oh! si vous la connaissiez, rien
qu'à voir cette figure si suave, ces yeux si candides! vous
reconnaîtriez votre injustice et votre erreur.

M. Divorne haussa les épaules.

--Comment, c'est toi, à trente ans, qui parles ainsi! Mais, mon garçon,
à dix-huit ans, je savais déjà la foi qu'on doit ajouter à ces airs de
candeur. Tu crois encore que de beaux yeux, tendres et timides, sont le
reflet fidèle d'une belle âme! Mais qu'une femme veuille te tromper, ses
yeux ne te révéleront rien de son coeur, pas plus que la surface calme
et unie d'un lac ne te dira les vases et les scories amassées dans les
profondeurs des eaux si limpides...

--Mais je l'aime! s'écria Pascal qui avait presque les larmes aux yeux,
je l'aime!

--Hélas! mon pauvre ami, dit M. Divorne, je crains bien que ce soit sans
espoir. Avant de rien décider, pourtant, il faut voir, s'informer, et
c'est ce que je vais faire aujourd'hui même, après que tu m'auras donné
à manger, toutefois, car je meurs de faim.

Tout en déjeunant, M. Divorne s'efforçait de consoler son fils.

--Voyons, disait-il, ne te désole donc pas, nous te trouverons une autre
femme, si tu ne peux épouser celle-là. Ta mère en avait déjà une toute
prête, et même je dois te dire que la nouvelle de ton mariage a fait
beaucoup de peine à ta mère, beaucoup; elle a pleuré. Si tu l'avais
consultée, tout ceci n'arriverait pas. Tu serais venu à Lannion, tu
aurais vu la jeune fille qu'elle te destine, tu l'aurais aimée. Mais
rien n'est perdu, si ce mariage-ci échoue, tu l'aimeras....

--Je ne puis aimer qu'Antoinette, soupira le triste Pascal.

--Vraiment! fit l'avoué en hochant la tête, c'est si sérieux que cela!
Eh bien, il ne faut pas rester plus longtemps dans l'incertitude; ce
soir même tu seras fixé. Fais-moi venir une voiture, et donne-moi
l'adresse du père de la jeune personne et de tes deux intrigants. Ah!
çà, tu ne connais aucun des amis, ou des ennemis, l'un vaut l'autre, de
la famille Gerbeau?

--Je ne sais même pas quelles sont leurs relations.

--Prodigieux! je te trouve prodigieux! Ah! ce serait pourtant bien
important. Voyons, réfléchis, cherche un peu.

--J'ai beau chercher, je ne vois personne absolument, sauf peut-être
leur notaire...

--Leur notaire? Tu connais le notaire de la famille et tu ne le dis pas!
et tu ne t'es pas adressé à lui! Mais, cher ami, lorsqu'il s'agit d'un
mariage, les notaires sont la source même des renseignements, on ne
consulte qu'eux, ils ont été institués exprès pour cela. Son nom,
vite...

--Maître Bertaud.

--Bertaud....... Je ne le connais pas, mais peu importe. Son titre me
suffit. Il est mon ami ou doit l'être, tous les officiers ministériels
sont mes amis; nous sommes confrères, ou peu s'en faut. Je commence ma
tournée par lui. Allons, je pars, ne te tourmente pas.

Bien certainement, si M. Divorne avait pensé qu'il trouverait des
renseignements, je ne dis pas excellents, mais seulement passables, il
ne se serait pas mis en quête; il aurait purement et simplement refusé
son consentement; il aurait profité du premier moment de surprise de
Pascal pour lui arracher la promesse de ne pas passer outre.

Mais il s'attendait à recueillir de singulières histoires sur ces
parents, qui mettaient leur fille en étalage dans la boutique d'un
négociateur matrimonial; il s'apprêtait à entendre des révélations
déplorables, des confidences étranges; il s'en réjouissait d'avance en
montant en voiture; il s'en réjouissait, parce qu'en quittant Lannion il
avait bien promis à sa femme de faire manquer ce mariage. Il allait
ainsi se trouver rompu, sans manoeuvres de sa part, sans acte
d'autorité. Et non-seulement Pascal ne pourrait lui en vouloir, mais
encore il lui saurait gré d'être entré dans ses idées et de n'avoir
décidé la rupture définitive qu'après des démarches qui prouvaient
combien était nécessaire cette extrémité. Voilà ce que pensait l'avoué
en montant l'escalier de maître Bertaud.

Pascal, resté seul, se désolait. Avait-il ou non été pris pour dupe? Les
apparences, il est vrai, étaient pour l'avoué, mais les apparences sont
trompeuses. Comment, pourquoi le nom de mademoiselle Gerbeau se
trouvait-il sur le répertoire aux héritières de M. de Saint-Roch? Il
devait y avoir quelque motif caché. Ah! qu'il regrettait amèrement de
s'être tant avancé, comme cela, à l'aveuglette. L'expérience, la raison,
lui disaient, lui prouvaient que son père était dans le vrai. Mais il
était amoureux, et son coeur plaidait chaudement la cause
d'Antoinette.

Le bruit d'une vive discussion dans l'antichambre tira Pascal de ses
réflexions. Presque aussitôt le chevalier de Jeuflas entra ou plutôt fit
irruption, violant la consigne sévère, donnée au domestique, de ne
laisser entrer personne.

Le premier mouvement de Pascal--ce n'était pas le bon--fut de sauter au
cou du chevalier pour l'étrangler. Par bonheur, il se contint, et toute
sa colère tomba lorsqu'il eut envisagé l'ami et courtier de M. de
Saint-Roch.

Pauvre M. de Jeuflas! il semblait vieilli de dix ans. En une nuit, le
chagrin avait creusé des rides le long de ses tempes. Lui si droit la
veille, il marchait courbé, le chef branlant. Sa toilette n'avait pas sa
correction habituelle, sa cravate était chiffonnée, ses souliers maculés
de boue. La disposition si naturellement symétrique des quelques cheveux
qui lui restaient était dérangée.

Il devait, lui aussi, avoir reçu un rude coup. Il ne paraissait guère
moins affligé que son jeune ami. Il était visiblement très ému. Son
visage exprimait l'abattement; sa voix tremblait; cependant il
grasseyait encore.

--Eh bien! dit-il d'un ton piteux, tout est manqué. Mais vous savez le
malheur; je le vois à votre tristesse...

Et le chevalier, accablé, s'assit ou plutôt se laissa tomber sur un
fauteuil.

--Oui, répondit Pascal, l'arrivée de mon père...

--Il s'agit bien de votre père, ma foi!..... Vous n'avez donc pas reçu
la lettre de M. Gerbeau?

--J'ai reçu des lettres, dit Pascal, mais je ne les ai pas ouvertes.
Elles sont toutes là, sur ma cheminée.

Le chevalier se leva avec effort et, prenant la correspondance intacte
de son jeune ami, chercha un instant parmi les lettres, les journaux,
les imprimés arrivés dans la matinée.

--Voici la lettre de Gerbeau, dit-il enfin; je reconnais son écriture.
Vous permettez, n'est-ce pas?

Et, sans attendre la réponse de Pascal, il brisa l'enveloppe et
parcourut rapidement la lettre.

--Oh! tout est bien fini, dit-il lorsqu'il eut achevé. Je sais mon
Gerbeau par coeur: il périrait plutôt que d'avouer qu'il s'est trompé.
Tenez, ajouta-t-il en passant la lettre au jeune homme, lisez... et du
calme surtout.

Le calme était fort nécessaire, en effet. M. Gerbeau avait écrit sous
l'impression d'une violente colère, et il n'avait pas ménagé ses termes.
Il disait à Pascal:

«Ne prenez plus la peine, monsieur, de vous présenter chez moi. Vous n'y
trouverez personne, désormais. Je sais tout. J'ai appris vos perfides
manoeuvres pour surprendre ma confiance. Je connais les odieux
complices qui vous ont ménagé l'accès de ma maison. Je n'ignore pas
davantage votre expulsion de l'École. Mon regret le plus cuisant est
d'être votre obligé. Fixez vous-même le prix de vos services,
demandez-moi la moitié de ma fortune, mais ne songez plus à ma fille.»

Pascal lut avec une lenteur extrême cette lettre injurieuse. Il n'y
comprenait pas grand'chose, il est vrai, mais le sens le tourmentait
peu. Il était plus inquiet du motif qui avait fait agir M. Gerbeau.

--Serait-ce une comédie? se disait-il; mais pourquoi? Sans doute pour
aller au-devant d'une rupture, pour prévenir l'enquête de mon père. Mais
comment a-t-on pu savoir l'arrivée de mon père?

A toutes ces questions, il ne trouvait pas de solution satisfaisante.
Enfin, il reposa tranquillement la lettre sur la table, et M. de
Jeuflas, qui l'observait et s'attendait à une explosion de fureur, fut
très surpris de ce calme.

--Eh bien! demanda le chevalier, que dites-vous de cela?

--Rien. M. Gerbeau est sans doute devenu fou. Il m'écrit des injures, et
je veux être pendu si je sais pourquoi.

--Comment, vous ne comprenez pas?

--Pardon! Je vois très bien qu'il ne veut plus me donner sa fille, mais
c'est tout ce que je vois. Ce n'était pas la peine de me la faire
proposer par M. de Saint-Roch.

--Mais, malheureux! s'il vous repousse, c'est qu'il a su la part que
Saint-Roch prenait à cette affaire.

--Pardieu! c'est trop fort, répondit Pascal; espérez-vous me faire
entendre que c'est à l'insu de M. Gerbeau que le nom de sa fille se
trouve sur les registres de votre ami,--avec titres à l'appui, pour
parler comme lui!

--Je vous jure qu'il l'ignorait.

--Alors, je n'y suis plus du tout.

--C'est cependant bien simple. Dans les mariages que fait Saint Roch, il
arrive presque toujours que l'une des deux parties ignore son entremise.
Vous imaginez-vous donc qu'il connaît tous les gens qu'il marie? Pas le
moins du monde. Il a des agents, des coopérateurs, qui travaillent pour
lui, qui lui donnent les renseignements et qui...

--... Partagent les honoraires; à merveille! Ainsi vous, chevalier, vous
êtes un de ces coopérateurs, je trouve le mot très-joli.

M. de Jeuflas, sous le regard sardonique de Pascal, ne put s'empêcher de
rougir. Un instant il resta muet, embarrassé. Enfin, reprenant tout à
coup courage:

--Eh bien! oui, répondit-il, je suis un des agents de Saint-Roch. Il
faut vivre, n'est-ce pas, et _je vois de pires métiers_. _La honte, si
honte il y a_, je la partage avec plus d'un homme bien posé et
largement décoré, avec nombre de vieilles femmes très estimées, très
honorées et très dévotes. Ah! je connais à Saint-Roch plus d'un agent
qu'on ne soupçonne guère, et dont personne n'aurait l'idée de se
défier... Mais après tout, où est le mal quand on agit loyalement?

--Oh! loyalement! fit Pascal...

--Oui, monsieur. Ainsi, je puis très bien vous expliquer le mécanisme de
Saint-Roch. Il a des agents, moi, par exemple. Je dresse la liste de
toutes les demoiselles à marier que je connais parmi mes relations, dont
les parents sont mes amis. Je prends des renseignements sur la fortune,
sur la moralité, etc. J'agis de même pour les jeunes gens, et je porte
le tout à Saint-Roch. Ses autres coopérateurs agissent de même. Il
recopie nos listes, et peut ensuite offrir les jeunes gens ou les
demoiselles qu'on lui indique, et cela à leur insu. C'est ce qui est
arrivé pour mademoiselle Gerbeau. Quelquefois même les mariages se
concluent sans qu'on se soit adressé à Saint-Roch directement, et c'est
en cela que consiste son habileté; tout se fait par ses agents, qu'il
met en rapport.

Pascal gardait toujours son air triste; au fond, il était ravi.
Volontiers il aurait embrassé le coopérateur matrimonial, car il ne
doutait pas de sa véracité: on n'imite pas l'air et le ton qu'avait
l'affligé chevalier. Le jeune homme renaissait à l'espérance.--«Ainsi
donc, se disait-il, Antoinette n'est pas perdue pour moi.»

--Maintenant, demanda-t-il au chevalier, comment M. Gerbeau a-t-il été
informé?...

--J'aurais dû vous le dire d'abord, c'est une lettre anonyme...

--Oh!

--Oui, une lettre anonyme, et qui, de plus, doit être d'un de vos amis.

--Sachez, monsieur, dit Pascal, que mes amis ne font pas de ces
infamies.

--C'est au moins de quelqu'un qui a accès chez vous, car à la lettre
était joint le billet par lequel Saint-Roch vous annonçait ma visite.

--C'est impossible! s'écria le jeune homme.

Et il courut à son bureau, pour retrouver le fameux billet. Mais c'est
en vain qu'il chercha, fouilla tous les tiroirs, bouleversa ses cartons,
secoua un à un tous les papiers; le billet ne se retrouva pas. Il vint
se rasseoir fort découragé.

--C'est incroyable, disait-il, une lettre anonyme! Mais au fait, qui a
prévenu mon père?

--Ah! répondit le chevalier, vous avez quelque ennemi bien perfide.

--Oh! je le trouverai. Si j'avais seulement cinq minutes entre les mains
la lettre adressée à M. Gerbeau...

--Allez la lui demander si vous voulez, dit M. de Jeuflas avec
découragement; quant à moi, je ne m'en sens pas le courage. Il m'a
traité ce matin d'une façon indigne, il m'a presque jeté à la porte...

--Aussi, comment diable un homme comme vous se met-il à la solde d'un
négociant en mariages?

--Eh! monsieur! la misère! J'ai été riche, je suis ruiné. Est-ce à mon
âge qu'on se met à travailler? Et encore, à quoi serais-je bon...

--Pauvre chevalier! vrai, je vous plains...

--Vous auriez tort de me railler, en tout cas. Cette affaire avec
Gerbeau me perd à tout jamais. Qu'adviendra-t-il si elle s'ébruite? C'en
est fait de mon honneur, de mon crédit, de ma considération, toutes les
maisons me seront fermées.

Pascal eut pitié de cet homme malheureux.

--Quoi qu'il advienne, lui dit-il, je vous promets le silence le plus
absolu.

--Et Gerbeau, se taira-t-il? Ce matin, il m'a chassé de chez lui, ô
honte! moi le chevalier de Jeuflas. A cette heure, il a sans doute
raconté l'aventure à vingt personnes.

--Je me trompe peut-être, reprit Pascal, mais il me semble que, dans
l'intérêt même de sa fille, M. Gerbeau doit se taire. Vous vous alarmez
à tort.

Mais Pascal eut beau faire, il ne put ramener le sourire sur les lèvres
de l'infortuné coopérateur. Il avait la mort dans l'âme, il n'était plus
que l'ombre de lui-même.

Lorsqu'enfin il se retira, il serra affectueusement la main du jeune
homme, et sa dernière parole fut un conseil.

--Vous avez un ennemi bien dangereux, dit-il, tenez-vous sur vos gardes.

Cet avis était au moins inutile.

Frappé au coeur dans son amour, Pascal était bien résolu à découvrir
le misérable qui trahissait ainsi l'amitié. M. Gerbeau pouvait ne pas
vouloir revenir sur sa décision, alors c'en était fait du bonheur de sa
vie. Il voulait se venger.




IX


Assis à son bureau, devant les fameux cartons verts qui renferment tant
et de si terribles secrets, devant ses registres en caractères
hiéroglyphiques, M. de Saint-Roch, l'oeil illuminé par l'inspiration,
travaillait au bonheur de l'humanité.

L'apôtre du mariage rédigeait une réclame, une de ces réclames superbes
qui, placées à la quatrième page, font quelquefois de l'_Ami de la
Religion_ un journal amusant.

La tâche était pénible et le travail hérissé de difficultés. On le
voyait au papier couvert de ratures et de surcharges. C'est que
l'annonce est le côté sérieux de la mission de l'illustre ambassadeur:
chaque ligne lui coûte gros, et les marchands de publicité ont un petit
instrument pour mesurer l'espace; aussi faut-il dire beaucoup en peu de
mots.

C'est ce que s'efforçait de faire le propagateur-initiateur. Sa réclame,
destinée à faire battre la chamade à tous les coeurs célibataires,
s'adressait plus spécialement qu'à l'ordinaire aux pères de famille:

«Pères prudents, disait-il, je suis la sauvegarde de l'honneur des
familles. C'est moi, Saint-Roch,--pas de succursales,--qui ai inventé le
mariage il y a quarante ans. Mon laboratoire est l'antichambre de la
mairie, ma bienveillance vaut presque le sacrement. Vos demoiselles vous
embarrassent-elles, adressez-les à moi, je leur trouverai un placement
avantageux. Ecrivez-moi--lisiblement,--je viens de recevoir un
assortiment complet de princes souverains à marier, de la plus belle
qualité. Pères de famille, vous me bénirez, moi, Saint-Roch, car...»

Six coups frappés sur un timbre firent tressaillir l'ambassadeur.

--Oh! dit-il, un client dans le salon gris-perle.

Aussitôt il cacha son prospectus dans un tiroir, et ouvrant une armoire,
il en tira un habit bleu barbeau, exactement semblable à celui qu'il
avait sur lui, à cette seule différence près que le premier était fort
râpé, et le second tout flamboyant de neuf.

Ce changement à vue, si important pour une négociation matrimoniale,
terminé, il s'approcha de la glace pour donner un coup d'oeil sur sa
toilette.

Il tira ses manchettes de malines, rajusta son jabot, disposa
gracieusement les cataractes de ses chaînes de montres, frotta les
pierreries de ses bagues pour leur donner plus d'éclat, et enfin, d'un
geste coquet de la tête, imprima à sa blonde chevelure bouclée un tour
plus gracieux.

Alors, il s'adressa dans la glace un dernier et charmant sourire et se
dirigea vers le salon gris-perle, où sans doute «la pratique»
s'impatientait.

Il entra. Suivant sa noble et affable habitude, il salua gracieusement
le nouveau client, en trois temps, ainsi que le prescrivent les
professeurs de maintien de la bonne école, les talons sur la même ligne,
la pointe du pied en dehors, le buste légèrement incliné, le coude
arrondi, la main à la hauteur de la poitrine...

Il exécutait le deuxième temps de son salut, il préparait déjà le
troisième, lorsque le client lui sauta à la gorge, sans pitié pour le
jabot, en l'appelant: Misérable!

Ce pauvre M. de Saint-Roch eut une terrible frayeur. Il fit un bond de
côté, cherchant à mettre la table entre lui et ce visiteur peu
parlementaire.

Ce rapide mouvement de retraite lui réussit; mais, dans son évolution,
il heurta la table et entraîna sept à huit ex-voto de porcelaine, qui
tombèrent et se brisèrent avec éclat.

--Bon, pensait l'ambassadeur, ce doit être quelque nouveau marié qui
n'est pas content. Je connais ça.

Ce n'était pas un nouveau marié, mais bien M. Gerbeau en personne. La
lettre anonyme de Lorilleux produisait son petit effet. Ce n'était plus
l'honnête et digne négociant qu'on connaît, c'était un tigre déchaîné.
Savoir le nom de sa fille sur les registres de M. de Saint-Roch l'avait
jeté hors de ses gonds. Il s'était promis de donner des coups de canne à
l'ambassadeur, et il venait à la seule fin de tenir sa promesse.

Cependant, l'inventeur du mariage, retranché derrière sa table, avait
repris un peu de courage.

--Je vous préviens, dit-il à son adversaire, que si vous usez encore de
violence, j'appelle mes domestiques. Maintenant, si vous voulez causer,
causons, mais doucement. Qui êtes-vous et que...

--Qui je suis, coquin, répondit l'ex-fabricant, un père dont tu as
failli compromettre la fille, infâme tripoteur! Je suis monsieur
Gerbeau, à qui tu voulais donner pour gendre un homme taré, vil
brocanteur! un certain Pascal Divorne, renvoyé honteusement de l'École.

--Taisez-vous, cria M. de Saint-Roch, et n'insultez pas un jeune homme
qui vaut mieux dans son petit doigt que vous dans toute votre personne.

--Ah! tu m'insultes, coquin! reprit M. Gerbeau. Attends, attends!

Et il tournait autour de la table pour tâcher de saisir le négociateur.
Mais M. de Saint-Roch n'était pas moins leste que lui; la discussion
cependant continuait.

--Qui t'a permis de te mêler du mariage de ma fille?

--Je n'ai pas de comptes à rendre.

--Je m'adresserai aux tribunaux.

--Je m'en soucie peu, j'ai des arrêts qui sanctionnent mon honorable
profession.

De guerre lasse, essoufflés, n'en pouvant plus, les deux adversaires
s'arrêtèrent. Mais quel désordre, justes dieux! dans la toilette si bien
ordonnée de M. de Saint-Roch! Les chaînes d'or battaient au hasard sa
poitrine, le jabot pendait comme une loque, une des manchettes était
arrachée à demi; et la belle chevelure blonde qui s'était déplacée!

Il n'avait pas cependant, cet illustre ambassadeur, perdu sa faconde si
brillante; il entreprit, à force d'éloquence, de dompter le farouche M.
Gerbeau.

--Vous avez parlé de tribunaux, monsieur, s'écria-t-il, mais n'aurais-je
pas le droit de me plaindre moi-même de vos transports? Vous avez
insulté la plus noble des professions, vous calomniez mon sacerdoce.

--Gredin! répétait M. Gerbeau entre ses dents.

--D'autres aussi ont essayé de me ternir aux yeux de mes contemporains
et de la postérité: j'en ai obtenu justice. Connaissez-vous les arrêts
en ma faveur?

--Je m'en moque.

--Avez-vous lu la plaidoirie de mes avocats?

--Je m'en soucie!

--Enfin, une consultation imprimée à mes frais?

M. Gerbeau commençait à être un peu honteux de son emportement.

--Il ne s'agit pas de tout cela, dit-il avec humeur. Vous avez osé mêler
le nom de ma fille à vos tripotages malpropres, c'est ce que je ne puis
souffrir. Je ne sortirai pas d'ici avant d'avoir déchiré de ma main la
page où vous avez écrit le nom de ma fille. Je vous défends, désormais,
de vous occuper d'elle. Il me faut votre promesse et des garanties.

--Soit, répondit l'ambassadeur; veuillez, monsieur, me suivre dans mon
cabinet, nous nous expliquerons.

Une explication, commencée si vivement, devait être longue. Elle fut
interminable. Et pourtant, jamais le célèbre négociateur n'avait été si
beau, si touchant, si pathétique. Oubliant le désordre de sa toilette,
qui dans un autre moment l'eût rempli de confusion et eût paralysé ses
moyens, il entassait raisons sur raisons, non pour se disculper, mais
pour convaincre son adversaire.

En dépit des difficultés, il espérait encore renouer ce mariage rompu;
un si beau mariage, si merveilleusement assorti! il le savait mieux que
personne.

Il attaqua tout d'abord les préjugés de M. Gerbeau. Pour s'assurer les
susceptibilités de ce négociant, l'ambassadeur ne craignit pas de
déchirer à ses yeux le voile mystérieux qui pour le profane environne
ses opérations. Il mit à nu les rouages ingénieux de sa maison. Il vanta
ensuite la grandeur de sa mission, les bienfaits de son intermédiaire.
N'est-elle pas, cette profession, un progrès heureux de notre
civilisation, tout comme la vapeur, le gaz, les vêtements confectionnés,
les omnibus et le télégraphe électrique?

Mais il atteignit réellement au sublime, lorsqu'il parla de Pascal,
lorsqu'il énuméra les belles qualités de ce jeune ingénieur, si riche,
si économe, véritable merle blanc des gendres. Même, emporté par son
sujet, il lui arriva d'enfreindre son voeu de discrétion, et, pour
disculper Pascal, lâchement calomnié et accusé d'avoir été renvoyé de
l'École, il raconta l'histoire de ce qui l'avait fait renoncer à son
brevet.

L'ambassadeur prêchait dans le désert. M. Gerbeau restait plus froid que
marbre; il se bornait à élever la voix de temps à autre, pour rappeler
le but de sa visite. Enfin, voyant que l'éloquence de M. de Saint-Roch
ne tarissait pas:

--Brisons là-dessus, dit-il, je ne crois pas un mot de tout ce que vous
me dites; je me trompe, je crois que vous avez un grand intérêt à marier
M. Divorne.

--Eh! monsieur, les notaires aussi ont intérêt à marier leurs clients...

--Oui, mais ils sont officiers ministériels; on sait qu'on peut se fier
à eux; leur probité et leur discrétion...

L'ambassadeur vit jour à porter, croyait-il, un coup décisif.

--Leur discrétion! s'écria-t-il, ah! je vois bien, monsieur, que vous ne
connaissez pas la mienne; j'ai cependant dépensé plus de cent mille
francs pour l'annoncer au monde entier. Un secret est chez moi plus en
sûreté que votre argent à la Banque de France. Ma maison est le
confessionnal de l'univers, le tombeau des secrets du monde entier. Rien
ne transpirera jamais des mystères dont je suis le confident. La mort
même ne me fera rien révéler. A ma mort, tout doit me suivre au
cercueil, tout, cabinet, titres, mémoires. Je n'ai jamais formé d'élève.
Quant à mes registres, vous pouvez les ouvrir. Jetez les yeux sur cette
nomenclature de toutes les héritières des cinq parties du monde, vous ne
comprendrez rien aux caractères hiéroglyphiques que seul je puis
déchiffrer...

Le bruit d'un timbre, qui résonna dans le lointain des appartements,
coupa brusquement la parole au négociateur. Il prêta l'oreille et compta
cinq coups.

--Peste soit de l'importun! murmura-t-il, c'est une visite, au salon
bleu-ciel.

Presque aussitôt un domestique entrebâilla une des portes du cabinet et
fit un signe à M. de Saint-Roch.

--Mille pardons! dit l'ambassadeur à M. Gerbeau, je suis à vous à
l'instant. Et il s'approcha du domestique.

--Monsieur, dit celui-ci à voix basse, il y a un monsieur dans le salon
bleu.

--Je le sais, j'ai entendu, il était inutile de me déranger.

--C'est que monsieur ne sait pas que ce monsieur paraît furieux. Il ne
voulait pas attendre et menaçait de tout casser.

--Diable! quelle espèce d'homme est-ce?

--Un grand qui a des lunettes d'or; assez vieux, bien mis, l'air de
province, il m'a donné sa carte.

M. de Saint-Roch prit la carte, y jeta les yeux et poussa une
exclamation de joie; il avait lu:

                            PIERRE DIVORNE,

                           _Avoué licencié_.

--Le père! pensa-t-il, l'avoué! c'est le ciel qui me l'envoie.

Et saisi d'une de ces inspirations sublimes qui décident des batailles,
il repoussa le domestique, et s'élança dans le corridor, laissant son
visiteur seul et stupéfait.

M. Divorne, le père, sortait précisément de chez maître Bertaud. Le
notaire lui avait donné sur la famille d'Antoinette des détails si
inespérés, des renseignements si brillants, qu'il regretta amèrement la
promesse faite à sa femme de rompre le mariage. Mais, esclave de sa
parole, il s'affermit dans sa résolution de refuser malgré tout son
consentement. S'il venait chez le négociateur, c'est qu'il voulait
passer un peu sa colère, et lui laver convenablement la tête.

C'est dire qu'il accueillit fort mal M. de Saint-Roch qui accourait.
Mais l'ambassadeur ne s'amusa pas à répondre, il prit le bras de
l'avoué, et le poussant presque devant lui:

--Dans mon cabinet, dit-il, dans mon cabinet.

Une fois entrés:

--Monsieur, prononça-t-il, en s'adressant à son premier visiteur, j'ai
l'honneur de vous présenter M. Pierre Divorne, avoué licencié près le
tribunal de Lannion, père de M. Pascal.

Puis, se retournant vers l'avoué:

--Je vous présente, monsieur, dit-il, M. Gerbeau, ancien fabricant à
Roubaix, père de mademoiselle Antoinette.

Les deux pères se saluèrent froidement, tandis que M. de Saint-Roch
allait s'asseoir derrière son bureau, en homme désormais parfaitement
désintéressé dans la question.

Il y eut un moment de silence assez long entre l'avoué et le fabricant.
Puis, ils commencèrent à parler ensemble, très vivement, chacun espérant
faire taire l'autre et le forcer à l'écouter.

M. Gerbeau, qui n'avait pas eu de renseignements et qui persistait à se
croire pris pour dupe, était le plus irrité. Il parlait de beaucoup le
plus haut; il reprenait sans discontinuer la même phrase:

--Je ne veux rien entendre, je refuse positivement votre fils...

Cette obstination injurieuse à refuser Pascal exaspéra M. Divorne, à la
fin.

--Allons chez maître Bertaud nous expliquer, proposa-t-il.

--Soit, dit M. Gerbeau.

Et ils sortirent,--par le couloir d'introduction, au risque de
rencontrer quelqu'un!--sans même saluer M. de Saint-Roch.

Mais cette impolitesse n'attrista pas le négociateur.

--Ils vont chez le notaire, se dit-il en se frottant joyeusement les
mains, c'est bon signe. Ça m'a donné du mal, mais l'affaire est dans le
sac: ici dix mille francs au moins, dont trois mille pour Jeuflas;
bénéfice net, sept mille livres.

Et s'asseyant à son bureau, il se remit à la confection de sa réclame,
qui se terminait ainsi:

     «Ce qui distingue surtout M. de Saint-Roch, c'est que jamais
     l'intérêt ne le guide. Moraliser l'espèce humaine, voilà son but;
     faire fonctionner le mariage, tel est son moyen. Mystère et
     désintéressement sont sa devise.»

L'illustre négociateur avait deviné juste. Tout s'arrangea dans l'étude
du notaire. Maître Bertaud savait mettre en pratique ces belles et
nobles paroles d'un tabellion à son successeur: «Souvenez-vous, jeune
homme, qu'un notaire est un tampon destiné à amortir le choc des
intérêts.» Il s'interposa habilement entre ces deux pères, entre M.
Gerbeau, qui ne voulait pas donner sa fille, et M. Divorne, qui
s'obstinait à vouloir cette fille, depuis qu'on la refusait à son fils.

Grâce à l'inépuisable patience de maître Bertaud, le plus patient et le
plus onctueux des notaires, on finit par s'entendre.

Après moins de cinq heures de pourparlers, le mariage fut arrêté,
décidé, conclu, presque signé.

Il y était stipulé, entre autres conditions, que M. Gerbeau donnait à sa
fille cent mille écus comptants. C'était au moins cinquante mille francs
de plus que n'aurait voulu l'ancien fabricant, mais il avait eu la main
forcée, tant par le notaire que par M. Divorne.

L'avoué, intraitable sur l'article dot, était bien loin de se douter
qu'il travaillait bien moins pour son fils que pour l'ambassadeur
matrimonial.

Enfin, la date du mariage fut fixée, et les deux pères, devenus les
meilleurs amis du monde, sortirent ensemble de l'étude de maître
Bertaud. M. Divorne avait hâte d'annoncer la bonne nouvelle à son fils.

La visite du chevalier de Jeuflas avait singulièrement rassuré Pascal,
mais il était bien loin de s'attendre à une solution si prompte.

Il faillit tomber à la renverse, en voyant entrer son père et M.
Gerbeau. Mais on n'est pas longtemps à revenir des commotions que donne
un bonheur inespéré.

Pascal fut vite mis au courant de ce qui s'était passé, tant chez le
propagateur-initiateur que chez le notaire, et bientôt il se trouva
qu'il était le moins surpris des trois.

--Qui jamais se serait attendu à cela? répétait M. Divorne.

Et dans le fait, l'avoué eût été bien embarrassé d'expliquer comment,
tout à coup, il avait oublié les serments faits à sa femme.

--Ce que je ne comprendrai jamais, disait M. Gerbeau, c'est que ce cher
Pascal ait eu l'idée incroyable, impossible, de s'adresser à ce M. de
Saint-Roch.

--Oh! pour cela, répondit Pascal, je jure bien que je croyais simplement
faire une très innocente plaisanterie.

--Comme si on plaisantait avec le mariage, dit gravement M. Divorne:
c'est jouer avec le feu.

--Et encore, continua Pascal, qui jamais se serait douté du rôle de mon
ambassadeur, sans un de mes amis qui s'est empressé de vous écrire? Le
malheureux croyait me nuire, il m'a rendu le plus grand des services.
Mais je voudrais bien savoir qui je dois remercier.

--Il faudrait voir l'écriture, dit M. Gerbeau; voici ma lettre.

--Et la mienne, fit M. Divorne.

Mais l'écriture, habilement contrefaite, n'apprenait rien à Pascal. Il
tournait et retournait les deux lettres anonymes, tout en se creusant la
tête à chercher le mobile de leur auteur, lorsqu'il aperçut ses
initiales à lui, un P et un D en relief, aux angles des deux feuilles de
papier.

--Morbleu! dit-il, ces lettres ont été écrites chez moi.

--Mais par qui? demandèrent ensemble M. Gerbeau et l'avoué.

--Ah! voilà, répondit Pascal; il vient beaucoup d'amis chez moi.

Mais en même temps le jeune homme se disait que, seuls, Lorilleux ou
Jean Lantier avaient pu s'emparer du billet de M. de Saint-Roch. Le
doute à cet égard n'était pas possible.

C'est alors que Pascal se souvint de la pâleur de son ami, la dernière
fois qu'il l'avait vu. Il se rappela encore que le médecin était resté
seul, ce soir-là, dans son cabinet, pour y écrire, disait-il, une
lettre.

Évidemment Lorilleux était le coupable.

Cette trahison si lâche d'un ami d'enfance accabla Pascal. Les
déceptions en amitié sont plus cruelles qu'en amour, parce qu'elles sont
plus inattendues. Cependant il se garda bien de dire tout haut ce nom
qu'il venait de deviner. Indigné contre le médecin, il sentait qu'il
l'aimait encore et qu'il répugnait à livrer au mépris le nom d'un ancien
camarade de collége; il avait honte d'avouer qu'il avait été dupe
d'apparences trompeuses.

Aussi, lorsque M. Gerbeau, après un assez long silence, lui demanda:

--Eh bien! devinez-vous? êtes-vous sur la trace?

--Non, répondit-il. Je n'ai pas même un soupçon.

--Il faut faire une enquête, proposa l'avoué. Si tu restes dans
l'incertitude, te voilà condamné à te défier de tous tes amis.

--J'aime mieux ne plus penser à cette infamie, dit résolûment Pascal.

Et il froissa les lettres et les jeta dans un coin, se réservant bien de
les reprendre plus tard, pour confondre et accabler le traître
Lorilleux.

--Soit! s'écria M. Gerbeau, n'y pensons plus, non plus qu'au Saint-Roch
et à son acolyte Jeuflas. Pardon universel. Et moi, je vais, de ce pas,
consoler ma pauvre fille, que j'avais laissée dans les larmes, je puis
le dire maintenant.

Pascal ne fut pas désolé d'apprendre que mademoiselle Antoinette avait
beaucoup pleuré; et, sans doute pour remercier son futur beau-père de
l'aveu, il l'embrassa de bon coeur.




X


A l'exemple des mineurs prudents, qui s'éloignent bien vite lorsque, la
mine chargée, ils ont mis le feu à la mèche, Lorilleux s'était tenu à
l'écart en attendant l'explosion de ses bombes anonymes.

Il ne reparut que le lendemain de ce jour si rempli où le mariage de
Pascal avait été décidé. Le médecin dissimulait assez bien ses graves
inquiétudes sous un air agréablement badin.

--Quoi de neuf? demanda-t-il en s'installant dans le fauteuil de son
ami. Moi, je suis accablé de besogne: tous mes clients se sont donné le
mot pour tomber malades le même jour. Et ton mariage, à propos?

--Je me marie toujours avec mademoiselle Gerbeau.

--Ah! fit le médecin, qui pâlit. Et ton père?

--Il est ici depuis hier matin.

--Il consent?

--Qui l'en empêcherait?

Lorilleux, fort décontenancé, se demandait anxieusement s'il ne s'était
pas trompé en écrivant les adresses, lorsque Pascal, qui s'était levé
fort tranquillement, lui tendit les lettres anonymes en lui disant d'un
ton fort calme:

--Tiens, mon ami, voici deux lettres qui ont failli faire échouer mon
mariage; reprends-les, et surtout aie soin de les brûler. Que personne
ne se doute que tu es capable d'une semblable action.

En venant chez son ami, le médecin était préparé à tout, à tout, excepté
à cela. Il balbutia quelques paroles d'excuse; il voulut essayer de
nier, il n'en eut pas la force. La honte, l'émotion le suffoquaient.

Il se leva, cachant sa figure entre ses mains, et se dirigea vers la
porte en chancelant comme un homme ivre.

Pascal l'arrêta.

--Je n'oublie pas ainsi, lui dit-il, vingt années d'une amitié dévouée;
Lorilleux, je te pardonne.

--Ah! s'écria l'infortuné docteur, que les larmes gagnaient, c'est grand
ce que tu fais là, car tu ne sais pas quelles pensées me guidaient.

--Je ne veux pas le savoir.

--Il serait généreux de m'entendre; de grâce, écoute-moi. Ton mariage,
mon ami, est le coup le plus rude que puisse me porter la destinée. C'en
est fait des rêves de ma vie.

--Quoi! parce que j'épouse mademoiselle Gerbeau?

--Oui! je voulais te donner une femme. Cette femme, c'est ma soeur.
Seul, tu me semblais digne d'elle. Je croyais ainsi assurer ton bonheur
et le sien. Voilà plus de quinze ans que je désire ce mariage...

--Eh! que ne l'as-tu dit plus tôt. J'aurais peut-être déjà quatre
enfants à cette heure...

--J'ai voulu attendre.

--Mon cher ami, je te l'ai répété vingt fois, les gens qui attendent
toujours que la poire soit mûre, finissent par n'en jamais manger.

--Accable-moi, soupira le médecin, je le mérite, mais, au nom du ciel,
ne me raille pas.

--Je n'ai jamais été plus sérieux, reprit Pascal; mais vois la vanité
des projets: tu voulais me marier avec ta soeur, ma mère élevait
exprès pour moi une héritière, Lantier me destinait une de ses filles...
Folies. Je me marie, et c'est par hasard. Vois-tu bien, mon cher, on
n'épouse jamais avec préméditation.

Lorilleux était trop accablé pour répondre.

--Écoute, continua Pascal, veux-tu, veux-tu faire une fois en ta vie une
action sensée? Accepte, mais là, tout à coup, les yeux fermés, une
proposition que je vais te faire, et qui te prouvera que je t'avais déjà
pardonné.

--Je suis prêt à faire tout ce qu'il te plaira.

--Lantier voulait me donner une de ses filles, l'aînée, avec deux cent
mille francs de dot. Je déclare la jeune personne charmante; mais
Lantier ne m'a prévenu que ce matin, il était trop tard, j'en aime une
autre. Seulement, pour calmer le chagrin de ce père, je lui ai proposé
un autre gendre; et cet autre, c'est toi. Tu lui conviens, acceptes-tu?
est-ce dit?

--Au moins, laisse-moi quelques jours de réflexion.

--Pas une heure. Oui ou non, sur-le-champ.

Incertain, éperdu, presque fou d'avoir à prendre ainsi subitement une
décision si grave, Lorilleux ferma les yeux, comme le voyageur ébloui
qui tout à coup, sous ses pas, entrevoit un abîme béant. Lui qui
mûrissait ses actions les plus indifférentes, se résoudre ainsi à l'acte
le plus important de la vie, quelle épreuve! Mais enfin, triomphant des
habitudes de toute son existence:

--Soit, dit-il, j'accepte.

Et tout bas, il ajouta: La fortune de ma femme rejaillira sur ma
soeur.

--Ainsi, reprit Pascal, je puis prévenir Lantier.

--Oui, j'ai toujours été malheureux, peut-être la chance me
viendra-t-elle par ton entremise.

--Eh! cher ami, pour que le bonheur entre dans une maison, il faut lui
tenir la porte ouverte.

       *       *       *       *       *

Le soir même, pour prévenir toute occasion de chagrin à venir, Pascal,
après bien des hésitations, osa,--contre l'avis de M. Divorne et même de
M. Gerbeau,--instruire mademoiselle Antoinette de tout ce qui s'était
passé; il lui dit le rôle joué par l'ambassadeur matrimonial et le
chevalier de Jeuflas Pour toute réponse, la jeune fille lui tendit la
main, comme je souhaite, ami lecteur, que te la tende la femme que tu
aimes, lorsque tu auras quelque requête à lui présenter.

Cependant le chevalier de Jeuflas ne fut point invité à la noce, qui eut
lieu quinze jours plus tard.




XI


Depuis un mois, le jeune ménage était installé dans une ravissante
maison des Champs-Elysées, arrangée, Dieu sait avec quels soins! par
Jean Lantier, devenu le beau-père du docteur Lorilleux; M. et madame
Divorne étaient repartis pour Lannion, enchantés de leur belle-fille,
lorsqu'un matin, un monsieur se présenta qui tenait essentiellement,
disait-il, à parler à Pascal.

Ce visiteur était coquettement vêtu, malgré l'heure matinale. Il
portait, par-dessus son habit bleu-barbeau, une douillette de couleur
claire, doublée de satin blanc, il avait des gants paille. Pour ne pas
déranger l'ordre merveilleux de sa chevelure blonde, il tenait son
chapeau à la main.

Le domestique pensa d'abord que cet étranger si bien frisé sortait de
quelque bal et se trompait de porte; mais, comme il insistait sous
prétexte d'affaires très urgentes, il se décida à l'introduire dans le
cabinet de son maître.

--Bonjour, cher enfant, dit la voix de miel de M. de Saint-Roch; j'ai
voulu vous surprendre dans votre bonheur; me pardonnez-vous cette
indiscrétion qui est ma seule récompense?

Pascal ne jugea pas à propos d'offrir un siége à l'ambassadeur.

--Eh bien, cher client, continua le négociateur, bénissons-nous notre
ami? Je ne vous avais pas trompé, hein? papa Gerbeau s'est gentiment
exécuté; peste! trois cent mille francs....

--Je suis fort pressé ce matin, interrompit Pascal.

M. de Saint-Roch poussa un gros soupir.

--Ingrat! murmura-t-il, ingrat! il oublie que j'ai été son initiateur à
la félicité du mariage.

--De quoi s'agit-il?

--C'est la moindre des choses, reprit l'ambassadeur; nous avons un petit
traité, vous savez, cinq pour cent de la dot. Vous avez eu cent mille
écus, il me revient quinze mille francs.

--Et si je refusais de payer? demanda Pascal en souriant.

--Oh! fit M. de Saint-Roch, pâlissant sous son vermillon, quelle
plaisanterie, marchander votre bonheur...

--Mais si je ne plaisantais pas, si je marchandais?

--Nous plaiderions, alors, j'ai la douleur de vous le dire, et je
gagnerais certainement. J'ai, vous le savez, des arrêts en ma...

--Assez, assez, dit Pascal... Tenez, ô le plus désintéressé des
ambassadeurs, voici votre argent.

--Ah! cher enfant, s'écria l'homme illustre d'une voix doucement émue,
je n'attendais pas moins de votre reconnaissance. C'est la dette du
bonheur que vous acquittez... Puis, avisant sur le bureau un petit
presse-papier:--J'emporte ceci, dit-il; ce souvenir me sera plus
précieux que les billets de banque que vous venez de me donner. Ne
suis-je pas votre second père, en voyant ce don pieux d'une...

--Au revoir, cher monsieur de Saint-Roch, dit Pascal, en poussant son
second père vers la porte.

Mais le _diou_ de l'hymen s'arrêta sur le seuil.

--Cher enfant, dit-il à demi-voix, si jamais,--Dieu vous préserve de ce
malheur!--vous veniez à perdre votre épouse, souvenez-vous de mes bons
offices, et conservez-moi votre clientèle.

                   *       *       *       *       *




                                  II

                         PROMESSES DE MARIAGE




I


Au dire de tous, même de ses amis, et on sait l'impartialité des amis,
Hector Malestrat était et méritait d'être le lion de la jeunesse
bordelaise.

C'était, en 1859, un fort joli garçon, un peu fat, légèrement
prétentieux, et fier comme il convient de ses avantages. Il avait
vingt-neuf ans, une agréable figure, beaucoup d'argent, et un bon
tailleur. On citait comme une merveille son hôtel de Bordeaux, on
admirait ses chevaux et ses voitures, on copiait servilement ses
livrées; son chalet d'Arcachon avait rendu malade de jalousie un Anglais
spleenique. Enfin, la capricieuse fortune s'était complue à vider sur la
tête de cet heureux mortel le coffre-fort de ses faveurs.

Hector était le fils unique d'un armateur fabuleusement riche et
néanmoins d'une honnêteté si rare, qu'à Bordeaux son nom était devenu le
synonyme de probité commerciale. Sur la fin de sa carrière, et comme il
songeait sérieusement à jouir enfin de ses millions, ce négociant fut
atteint de malheurs que nul ne pouvait prévoir. La faillite de plusieurs
maisons d'Angleterre et de Hollande, trois sinistres en mer, une baisse
énorme sur les vins, le mirent à deux doigts de sa perte. Tout autre que
lui eût succombé, son immense crédit lui permit de faire face à tout,
l'orage passa sans le renverser.

Mais s'il ne fut pas ruiné complétement, ses capitaux subirent une telle
diminution qu'il se trouva pauvre, en comparant le passé au présent. Il
en prit un grand chagrin, comme tout homme habitué au bonheur, qui ne
sait ce que c'est que la lutte et se laisse abattre au premier revers.
La mort de sa femme, sa compagne de vingt-cinq ans, qu'il aimait de tout
ce que le commerce lui avait laissé de coeur, compliqua des peines
déjà au-dessus de son énergie. Il baissa la tête sous ce dernier coup,
languit une année à peu près, et mourut avec le regret de n'avoir pu
réparer ce qu'il appelait son désastre, en demandant pardon à son fils
de l'avoir mis sur la paille par son imprudence.

A vingt-trois ans, Hector se trouva donc orphelin, libre et maître d'une
fortune qui s'élevait encore à bien près de cent mille livres de rentes.
Son père, en mourant, lui avait recommandé de continuer les affaires;
mais, après quelques jours de réflexions, il pensa qu'il n'avait pas de
goût dispendieux, que par conséquent il était assez riche. Il liquida à
tout prix les opérations en train, ferma le comptoir et ne voulut plus
entendre parler d'affaires. Il disait qu'il n'avait pas trop de tout son
temps pour s'occuper sérieusement de ses plaisirs.

De ce moment, il donna le vol à toutes ses fantaisies, et commença
d'éparpiller ses revenus le plus joyeusement du monde, en compagnie de
quelques _beaux_ de son cercle qui, dès les premiers jours, voulurent
bien lui former une petite cour, et devinrent plus tard les satellites
de cet astre.

Hector, cependant, en vrai fils de son siècle calculateur, prétendit
mettre à son désordre un ordre infini. Il se le promit et se tint
parole, fermant les oreilles lorsqu'il le fallait, et même le coeur, à
tous les entraînements. Il eut pour ses prodigalités la prudence d'un
avoué. Il s'accorda pour soixante mille francs de folies par an, et
jamais il ne dépensa dix louis de plus.

C'en était assez pour lui assurer une belle position; il eut l'art de
prendre la première place. Une aventure scandaleuse dans le grand monde
fut la première marche de son piédestal. Il ne mentit pas à de si
heureux débuts, et la chronique assure que rarement il trouva des
cruelles. Sans doute il eut l'adresse de bien choisir, et il ne
compromit pas sa réputation de conquérant, en livrant des batailles
perdues d'avance, ou même douteuses.

Il avait d'ailleurs une vie fort occupée. Une danseuse arrivait-elle au
Grand-Théâtre avec de niaises prétentions à la vertu? on était sûr de le
trouver à la tête de la cabale qui chutait ce sylphe à préjugés et le
forçait de partir ou de se rendre. D'ordinaire il tyrannisait la
première forte chanteuse, heureuse de s'assurer, à ce prix, la
protection d'un homme qui régnait despotiquement dans la loge infernale
de l'Opéra, et dont le _veto_ était sans appel au moment critique des
débuts. Elle avait droit, en échange de sa confiance, à des succès
orageux payés comptant, à des avalanches de bouquets et de couronnes, à
une ovation lors de son bénéfice, et à un compte ouvert à la caisse de
son tyran, à l'article amour.

Que fallait-il à Hector pour couronner l'édifice de sa réputation? Deux
ou trois duels. Il les eut, heureux pour lui, pas trop malheureux pour
ses adversaires. La gloire sans le remords, le triomphe sans l'odieux
de la victoire. Sa bravoure devint un fait notoire, et il fut à l'abri
des méchancetés directes. On redoutait d'ailleurs son esprit un peu
brutal, comme celui de tous les hommes avantageux qui, après avoir tout
osé, croient pouvoir tout dire.

Pour varier ces occupations si nobles et si graves, Hector, suivant la
saison, chassait ou s'aventurait en mer, sur un yacht à lui. Puis il
dressait ses attelages et montait à cheval. Quand il passait, bien des
gens s'arrêtaient au bord du trottoir ou tout au moins se retournaient.
Les petites grisettes, si agaçantes sous leurs bonnets à ruches de
rubans, n'avaient pas pour le regarder d'assez grands yeux. Il pouvait
recueillir sur sa route comme un murmure d'admiration. On disait:

--Voilà M. Malestrat qui passe.

Et c'est là une jouissance vive et délicate, la plus grande des villes
de province. A Paris, on ignore ce plaisir, qui transporte la vanité:
Rastignac et de Marsay passent inaperçus dans la foule qui roule sur les
boulevards. La majorité ne connaît pas M. de Rothschild de vue.

Hector eût peut-être fait courir; la déconfiture d'un sien ami qui avait
dépensé un million pour gagner un prix de huit cents francs, vint
l'éclairer fort à propos sur le danger d'une écurie. Ce fut comme un
poteau de salut placé près de l'abîme. Sa plus grosse dépense resta le
jeu. On joue beaucoup à Bordeaux; quiconque s'est promené passé minuit
aux alentours du Grand-Théâtre, a pu facilement s'en convaincre. A
travers les volets des clubs, fermés par ordre de la police, filtrent de
vives lueurs, et dans le silence de la nuit on entend le tintement de
l'or sur les tapis. C'est comme une provocation de la fortune, comme une
enseigne au-dessus de la porte: Ici l'on gagne. Par malheur, on y perd
souvent aussi, mais Hector était heureux au jeu.

Aussi ce roi absolu était à la fois très envié, très adulé, très
calomnié. Les uns le disaient avare, les autres prodigue. On ne peut
contenter tout le monde. Quelques hommes, de ceux qui le gagnaient plus
que de raison au baccarat, l'accusaient d'être joueur. Certains soupeurs
émérites avaient bien été jusqu'à dire du mal de sa cave et à
déconsidérer son cuisinier. Enfin deux ou trois belles dames, après
s'être inutilement compromises pour lui, en étaient venues à déchiqueter
sa réputation de leurs trente-deux fausses dents. Mais il avait pour lui
l'escadron charmant des demoiselles à marier,--on le disait si
dangereux!--et la phalange sacrée des mamans qui le guignaient pour
leurs fillettes,--on assurait qu'il ne tiendrait pas à la dot;--et aussi
ceux qui lui empruntaient de l'argent. En tout, une armée respectable.
Amis et ennemis, flatteurs et calomniateurs, il avait tout ce qui
consacre la supériorité.

Eh bien! cet homme heureux s'ennuyait.

Comme nombre de gens, Hector valait mieux que sa réputation. Qui l'eût
jugé sur sa faç

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