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Histoire de Flandre (T. 2/4)

by Baron Joseph Marie Bruno Constantin Kervyn de Lettenhove · French · Gutenberg #46224 · 753,288 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de Flandre (T. 2/4)
    
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Title: Histoire de Flandre (T. 2/4)

Author: Baron Joseph Marie Bruno Constantin Kervyn de Lettenhove


        
Release date: July 8, 2014 [eBook #46224]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FLANDRE (T. 2/4) ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.




    HISTOIRE

    DE FLANDRE.




    Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT




    HISTOIRE
    DE
    FLANDRE

    PAR
    M. KERVYN DE LETTENHOVE

    TOME SECOND

    1301-1383.

    BRUGES
    BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR

    1874




HISTOIRE DE FLANDRE

LIVRE DIXIÈME

1301-1304.

  Luttes héroïques des communes flamandes. Batailles de Courtray, de
  Zierikzee et de Mont-en-Pévèle.


A peine le roi de France était-il sorti des remparts de Bruges, que
déjà les murmures des corporations protestaient contre l'orgueil des
vainqueurs et les humiliations réservées à la Flandre.

Un bourgeois du métier des tisserands, nommé Pierre Coning, se place à
la tête de la résistance. Pauvre et d'une naissance obscure, déjà
chargé d'années, borgne et de petite taille, il n'offre dans sa
personne que l'extérieur le plus vulgaire; mais quoiqu'il ne sache
point le français, il parle la langue flamande avec une éloquence
irrésistible. Pierre Coning accuse à haute voix l'ambition des
magistrats de Bruges, et associe à ses plaintes vingt-cinq chefs de
métiers: cependant les magistrats ordonnent qu'ils soient arrêtés et
Coning avec eux; mais le peuple tout entier s'assemble en tumulte et
brise les portes de leur prison.

Le nouveau gouverneur de la Flandre, Jacques de Châtillon, était
absent: après avoir passé avec le roi neuf jours au château de
Winendale et quatre jours à Ypres, il l'avait accompagné jusqu'à
Béthune, quand le bruit de l'émeute des Brugeois le rappela
précipitamment. Il se hâta de réunir cinq cents chevaux et se dirigea
vers Bruges. Toutefois, il craignait d'en trouver les portes fermées
et de se voir réduit à former le siége des remparts qui avaient été
élevés deux années auparavant par les soins des Français. Il avait
résolu de rester à quelque distance de la ville jusqu'à ce qu'un
signal convenu (ce devait être le son d'une cloche) l'avertît que les
magistrats et le sire de Ghistelles, qui lui étaient favorables,
occupaient la porte par laquelle il devait y pénétrer. Ceci se passait
le 13 juillet 1301. De vagues rumeurs attribuaient à Jacques de
Châtillon le projet d'anéantir toutes les libertés des Brugeois. La
commune, inquiète et agitée, avait suspendu tous ses travaux. Dès
qu'elle entendit retentir la cloche qui appelait les Français, elle
prit les armes, s'élança sur les magistrats qui se préparaient à la
livrer à ses ennemis, et les poursuivit dans le Bourg; quelques-uns
des chefs du parti _leliaert_ périrent; les autres furent conduits
dans la prison, d'où Pierre Coning venait de sortir.

Jacques de Châtillon n'avait point osé entrer à Bruges: il avait jugé
plus prudent d'attendre de nouveaux renforts. Chaque jour son armée
s'accroissait, et de nombreux chevaliers ne tardèrent point à le
rejoindre sous les ordres de son frère le comte de Saint-Pol. Une
lutte sanglante était imminente, lorsque des hommes sages offrirent
leur médiation. Grâce à leurs efforts, elle fut acceptée: il fut
convenu que tous ceux qui reconnaissaient avoir pris part aux émeutes
s'exileraient à jamais de la Flandre, et Pierre Coning quitta aussitôt
la ville avec tous ses amis. Dès que Jacques de Châtillon y eut
rétabli son autorité, il commença à faire démolir les fortifications,
qui, construites par le roi de France afin de repousser les tentatives
de ses adversaires, lui semblaient déjà menaçantes pour sa propre
puissance. On brisa les portes et on renversa les tours de pierre et
de bois: on devait aussi détruire une partie des boulevards pour
combler les fossés. Enfin, quand la ville eut vu démanteler toutes ses
murailles, le sire de Châtillon déclara que les bourgeois de Bruges
avaient forfait, par leur insurrection, tous leurs droits et tous
leurs priviléges. En vain envoyèrent-ils leurs députés pour plaider
leur cause à la cour du roi: le comte de Saint-Pol les avait précédés
à Paris, où leurs prières et leur humiliation ajoutèrent à son
triomphe.

Les députés des bourgeois de Bruges purent raconter, à leur retour,
que l'évêque de Pamiers, chargé par le pape Boniface VIII de réclamer
la liberté du comte de Flandre et de ses fils, avait été repoussé avec
outrage par le roi de France et jeté dans une prison. Ils avaient vu
bâtir des citadelles à Lille et à Courtray, et trouvèrent les
Français occupés à en construire une autre dans leur propre ville.
Leurs récits augmentèrent l'irritation. Jean de Namur, Gui son frère,
leur neveu Guillaume de Juliers, en profitèrent pour entrer en
relation avec leurs partisans et chercher à rétablir la puissance de
leurs ancêtres. Pierre Coning reparut même à Bruges, et telle était
l'affection que lui portaient les corps de métiers que le bailli du
roi n'osa point s'y opposer. Bien plus, quand on eut appris que la
cour du roi avait confirmé la confiscation des priviléges de Bruges,
il se rendit sur les remparts et ordonna aux ouvriers de cesser de
combler les fossés. Ils obéirent immédiatement, et ce dernier succès
effraya si vivement le bailli et les échevins que, jugeant leurs jours
en péril, ils se hâtèrent de fuir.

Le mécontentement faisait des progrès rapides en Flandre; il avait
même pénétré dans la ville de Gand, qui avait soutenu si ardemment les
intérêts du roi de France contre Gui de Dampierre. Au mois de novembre
1301, Philippe, cherchant à s'attacher de plus en plus les Gantois,
avait modifié l'organisation de leur échevinage. Les Trente-Neuf, qui
étaient restés les représentants du vieux parti du gouvernement
municipal, avaient été supprimés, et il avait été décidé qu'à partir
de l'année 1302 huit bourgeois, désignés par le roi et les magistrats
se réuniraient chaque année, trois jours avant les fêtes de
l'Assomption, et nommeraient vingt-six échevins divisés en deux bancs,
dont le premier administrerait les affaires de la commune, tandis que
le second s'occuperait des partages héréditaires, des tutelles et de
la réconciliation des haines privées. Bien que cette réforme fût
réclamée par les vœux d'une partie de la commune, et dût se maintenir
pendant le cours de plusieurs siècles, elle ne produisit point de
résultats immédiats. Soit que les Trente-Neuf conservassent encore
leur autorité, soit que leurs successeurs eussent été choisis parmi
leurs amis, il arriva qu'au mois de mars 1301 (v. st.), on voulut
rétablir à Gand les impôts que Philippe le Bel lui-même y avait
abolis; on alléguait qu'ils étaient nécessaires pour payer les frais
des dépenses faites pour la réception du roi, qui s'élevaient,
disait-on, à vingt-sept mille livres, et une proclamation publique fut
lue le 1er avril 1301 (v. st.), quatrième dimanche du carême, au nom
de Jacques de Châtillon et en présence du bailli royal, pour inviter
les bourgeois de Gand à se soumettre de nouveau aux taxes dont ils
étaient à peine affranchis. Il est assez remarquable qu'à Gand et à
Bruges les mêmes prétextes servirent à justifier les mêmes exactions,
et donnèrent lieu à une résistance également énergique.

Le même soir des groupes se formèrent et le lendemain les travaux de
tous les métiers furent interrompus. Les magistrats avaient donné
l'ordre que l'on saisît et conduisît au supplice tous ceux qui ne
rentreraient point dans leurs ateliers, lorsque, vers trois heures,
les bannières de métiers furent tout à coup déployées. La plupart des
bourgeois avaient pris les armes, et, après un combat acharné, ils
poursuivirent leurs adversaires jusqu'aux portes du château de
Sainte-Pharaïlde. On l'attaqua de toutes parts, et avant la nuit les
magistrats demandèrent à capituler. Deux d'entre eux furent les
victimes de l'effervescence populaire; et tous les autres eussent
partagé le même sort, s'il n'avaient consenti, ainsi que le bailli du
roi, à prêter serment de fidélité à la commune insurgée.

Peu de semaines se sont écoulées, quand le prévôt de Maestricht,
Guillaume de Juliers, que les malheurs de la Flandre ont récemment
rappelé de l'université de Bologne, quitte l'aumusse pour revêtir une
armure, et accourt à Bruges, impatient de venger son frère si
cruellement traité par les Français après la bataille de Bulscamp.
Pierre Coning le soutient, et près de lui apparaît un autre bourgeois
de Bruges, Jean Breydel, membre de la corporation des bouchers, qui
semble avoir appartenu à l'une des familles les plus riches de la
cité. Ainsi s'ouvre l'année 1302, pendant laquelle doit éclater cette
guerre prévue depuis si longtemps, et si prodigue de sang, où le roi
de France opposera tous ses sujets des royaumes de France et de
Navarre, et tous les chevaliers qu'il pourra recruter dans les autres
pays de l'Europe, aux fils d'un prince prisonnier et aux communes de
Flandre, secondées par un petit nombre de nobles zélandais exilés
eux-mêmes de leur patrie.

La première expédition de Guillaume de Juliers fut dirigée contre la
porte de Damme, dont la possession était nécessaire au commerce des
Brugeois; la seconde, contre le château de Male, qu'un chevalier
gascon, nommé Gobert de l'Espinasse, avait obtenu pour avoir livré la
ville de la Réole aux Français. Au bruit de ses succès, les bourgeois
de Gand envoyèrent à Bruges des députés pour l'inviter à se rendre au
milieu d'eux; cependant, tandis que les chefs du parti favorable au
comte de Flandre remplissaient leur message, les _Leliaerts_
engageaient leurs concitoyens à écarter de leurs foyers le fléau de la
guerre. Jacques de Châtillon leur avait adressé des lettres qui
respiraient la douceur et la modération, et il était d'autant plus
urgent de s'y soumettre, que le roi avait ordonné d'assembler à
Courtray une armée assez nombreuse pour qu'elle pût châtier sans délai
toutes les rébellions. Le roi de France semblait résolu à employer
s'il le fallait toutes les forces du royaume, pour vaincre la Flandre;
récemment encore, dans une assemblée tenue à Paris, le chancelier
Pierre Flotte avait rappelé la nécessité de dompter l'orgueil des
Flamands, et avait déclaré en même temps que le roi ferait tous ses
efforts pour terminer une querelle dont la durée était honteuse pour
la France. Les conseils des _Leliaerts_ furent écoutés, et la bannière
des lis avait été de nouveau arborée à Gand, lorsque Guillaume de
Juliers se présenta aux portes de la ville. En vain protesta-t-il
qu'il ne venait point y porter la guerre, mais demandait seulement à
être reçu en ami: les Gantois persistèrent dans leur refus.

A Bruges, les bourgeois, dominés par les mêmes craintes, reprochaient
à Pierre Coning de les avoir engagés à briser le joug, et s'il ne fût
sorti de Bruges, ils l'eussent peut-être mis à mort. Bruges exilait
ses défenseurs au moment où l'on ignorait encore ce que lui réservait
la colère de ses ennemis. Le mercredi 16 mai 1302, on publia dans
toutes les rues que ceux qui croyaient avoir quelque chose à redouter
pouvaient s'éloigner de la ville. Cinq mille bourgeois quittèrent
Bruges la nuit suivante et se retirèrent vers Damme, et de là vers
Ardenbourg et le rivage du Zwyn, où ils retrouvèrent Pierre Coning et
Jean Breydel. Le lendemain, Jacques de Châtillon arriva à Bruges; mais
loin d'y paraître sans armes et avec une faible escorte, comme il
l'avait promis, il amenait à sa suite, en ordre de bataille, dix-sept
cents chevaliers et une multitude de sergents et d'archers, dont le
frère mineur de Gand a jugé inutile de déterminer le nombre, parce que
les Flamands, hommes vaillants et robustes, craignent peu, dit-il, les
fantassins français. A cet aspect, les bourgeois se souvinrent que les
efforts de Jacques de Châtillon avaient tendu constamment à réduire
toute la Flandre à la servitude et à détruire ses libertés. Leur
inquiétude s'accrut lorsqu'il refusa d'écouter leurs représentations:
il déclara toutefois qu'il ne voulait châtier que ceux qui avaient
pris part au sac du château de Male; mais son regard était menaçant,
et l'on racontait que déjà on l'avait entendu s'écrier que la plupart
des Brugeois ne tarderaient pas à être suspendus au gibet.

Le même soir, un message secret vint annoncer aux bannis que s'ils
voulaient sauver leurs concitoyens, leurs amis, leurs femmes et leurs
enfants, ils devaient se trouver aux portes de Bruges avant le lever
du jour. La nuit régnait encore lorsqu'ils arrivèrent près de l'église
de Sainte-Croix, et ce fut là qu'ils tinrent conseil. Seize cents
hommes reçurent l'ordre de se placer devant les portes de Gand, des
Maréchaux, de Sainte-Croix et de Sainte-Catherine, afin que la
retraite des Français fût impossible. Le reste se partagea en deux
troupes. La première, guidée par Breydel, pénétra dans la ville en
traversant les fossés à demi comblés par les Français, et se dirigea
vers l'hôtel qu'occupait le sire de Châtillon; la seconde s'avança
avec Pierre Coning, de la porte Sainte-Croix vers la place du Marché.
De toutes parts avait retenti le cri de l'insurrection: _Schilt ende
vriendt!_ «Nos boucliers et nos amis pour la Flandre au Lion!»

Les Français, surpris par ces clameurs, s'élançaient dans les rues
pour combattre; mais, disséminés et éloignés de leurs chefs, ils
résistaient à peine et rougissaient de leur sang les dalles
qu'éclairaient les premiers rayons du soleil. Jacques de Châtillon
avait un instant cherché à lutter contre le mouvement populaire, mais
son cheval avait été percé de traits sous lui, et il s'était réfugié,
avec le chancelier Pierre Flotte, dans un asile qu'ils ne quittèrent
que la nuit suivante. L'extermination s'étendit de quartier en
quartier, de maison en maison, et il n'y eut de lutte que sur la place
du Marché, où quelques chevaliers s'étaient ralliés à la voix du
maréchal de l'armée, l'intrépide Gauthier de Sapignies. Entourés par
les bannis, pressés par les bourgeois qui sortaient de toutes les
rues, menacés par les femmes et les vieillards qui leur lançaient des
pierres du haut des toits, ils succombèrent en se défendant
glorieusement, tandis que les archers et les sergents étaient arrêtés
aux portes de la ville et mis à mort dès que leurs lèvres se
refusaient à prononcer la rude aspiration des mots flamands: _Schilt
ende vriendt!_ Quinze cents Français avaient péri dans les _matines_
de Bruges. (Vendredi 18 mai 1302.)

Peu s'en fallut que les bourgeois de Gand ne suivissent l'exemple de
l'insurrection de Bruges. Les partisans du lion de Flandre, ou
_Liebaerds_, s'étaient montrés aux portes de leur ville: les habitants
d'Audenarde interceptaient leurs approvisionnements. Jean de Haveldonc
fut envoyé à Paris pour exposer leurs plaintes, mais il en revint avec
des promesses si magnifiques et des priviléges si étendus que le parti
des _Leliaerts_ consolida sa domination à Gand.

Cependant Guillaume de Juliers venait de rentrer dans le pays des
Quatre-Métiers, amenant avec lui le comte de Katsenellebogen, le sire
de Mont-Thabor et d'autres seigneurs allemands. Un grand nombre de
chevaliers zélandais, que l'oppression de Jean d'Avesnes, devenu comte
de Hollande par la mort de son pupille Jean Ier, avait réduit à
s'exiler dans la Flandre impériale, lui avaient offert l'appui de leur
courage: l'un de ceux-ci était Jean de Renesse. L'illustre maison des
sires de Borssele montra également un si grand zèle que la commune de
Bruges adopta depuis les orphelins de Wulfart de Borssele: Florent de
Borssele devait recevoir vingt sous par jour, Rasse de Borssele la
moitié; ils étaient accompagnés de cinquante-sept écuyers, dont la
plupart jouissaient d'une solde de quatre sous.

Avant de s'éloigner du pays des Quatre-Métiers, Guillaume de Juliers
apprit que, lorsque le comte de Flandre avait quitté le château de
Rupelmonde, il avait déposé son épée chez le sire de Moerseke. Il alla
la lui redemander et, quoique le sire de Moerseke s'y opposât, il la
prit de force en s'écriant: «Les combats seront désormais mon école;
voici mon bâton pastoral, et le roi regrettera bientôt sa perfidie
vis-à-vis de ses prisonniers.» Le jeune prévôt de Maestricht ne quitta
plus l'épée de Gui de Dampierre. A peine passa-t-il quelques jours à
Bruges: dès la fin de mai, il mit le siége devant le château de
Winendale, que sept cents Français défendirent pendant trois semaines.
Ypres lui ouvrit ses portes, et son autorité fut aussitôt reconnue par
toutes les populations de Furnes, de Dixmude et de Nieuport. Bergues
chassa sa garnison, commandée par le sire de Valpaga, et le 9 juin,
Guillaume de Juliers parut devant les murailles de Cassel, où s'était
enfermé un chevalier _leliaert_, messire Jean d'Haveskerke.

Pierre Flotte s'était arrêté à Lille, où il avait juré (serment fatal
dont la mort seule devait le délier) qu'il ne retournerait jamais en
France, s'il ne pouvait venger sa honte; et c'était Jacques de
Châtillon qui était allé porter au roi la nouvelle de l'insurrection
de Bruges. Philippe le Bel avait aussitôt chargé le comte d'Artois de
publier un mandement dans toutes les provinces du royaume, pour que
les feudataires et les sergents d'armes se rassemblassent aux
frontières de Flandre. Déjà Raoul de Nesle s'était avancé avec quinze
cents hommes d'armes jusqu'à Saint-Omer, pour faire lever le siége du
château de Cassel; mais ses forces étaient insuffisantes, et il
attendit que toute l'armée l'eût rejoint.

Dans les premiers jours de juin, Gui de Namur entra à Bruges. Il y fut
reçu avec les plus vifs transports d'allégresse; les bourgeois lui
offrirent des présents, ornèrent les rues de fleurs et firent sonner
toutes les cloches. Gui de Namur prit aussitôt entre ses mains les
soins du gouvernement et ceux de la défense de la Flandre. Il fit
presser les armements, et en même temps il prescrivit des prières
publiques pour obtenir la protection du ciel. «Veuillez, écrivait-il
aux abbés des principaux monastères, ordonner des processions
solennelles tant que durera la guerre que nous soutenons contre nos
ennemis: que tout le peuple y assiste, et qu'il prie Dieu avec une
dévotion convenable et avec une pleine effusion de cœur,
non-seulement pour nous, mais encore plus pour vous, afin que le
Seigneur tout-puissant nous accorde la palme du triomphe.»

La première expédition de Gui de Namur fut dirigée contre le château
de Courtray. Le châtelain de Lens, qui était parvenu à s'échapper de
Bruges, s'y était enfermé avec une forte garnison après avoir mis le
feu à une partie de la ville. Le comte d'Artois venait d'arriver à
Arras, d'où il comptait poursuivre son expédition vers Cassel,
lorsqu'il trouva un message du châtelain de Lens qui le priait
instamment d'accourir à son aide, et, modifiant aussitôt son projet,
il continua sa marche vers Lille, en ordonnant à Raoul de Nesle de l'y
suivre.

Guillaume de Juliers, averti par ses espions, abandonna à son exemple
le siége de Cassel, et le 26 juin, son armée se réunit à celle de Gui
de Namur, sous les murs de Courtray, dans la plaine de Groeninghe.
C'était sur ce plateau élevé, borné au nord par la Lys, à l'ouest par
les fossés du Château de Courtray, à l'est et au sud par un petit
ruisseau, que tous les défenseurs de l'indépendance flamande venaient
planter leurs bannières et répondre à l'appel de leurs chefs.

Au premier rang, nommons les milices de Bruges, conduites par Pierre
Coning et Jean Breydel. On y voyait toutes les corporations rangées
autour de leurs doyens. Tous les membres des métiers portaient de
riches costumes quelquefois jaunes ou bleus, quelquefois blancs avec
une croix rouge; tous étaient armés avec soin. Mais c'était surtout au
milieu des milices du Franc qu'il fallait chercher le zèle le plus
belliqueux et une soif de vengeance qui ne pouvait s'étancher que dans
le sang. A toutes les époques, la destinée des habitants du Franc
avait été de souffrir, plus que toutes les autres populations, des
invasions étrangères auxquelles leurs mœurs restaient constamment
hostiles. Four eux l'histoire du quatorzième siècle était l'histoire
de tous les siècles précédents. De même que Richilde et Mathilde,
Jacques de Châtillon les avait réduits à un état voisin de la
servitude; et après avoir accueilli avec enthousiasme la présence de
Guillaume de Juliers, ils étaient accourus à la voix du fils du comte
de Flandre pour repousser les étrangers. A demi nus, la tête haute,
les membres robustes et nerveux, brandissant dans leurs mains la
massue de leurs ancêtres, garnie du _scharmsax_, ils se serraient
autour d'Eustache Sporkin, arrière-petit-fils de l'un des chefs des
_Blauvoets_.

Nous avons déjà nommé les barons zélandais et allemands qui servaient
la cause des communes flamandes; quelques chevaliers, qu'indignait
l'oppression du comte Jean sans Merci, quittèrent aussi le Hainaut
pour les rejoindre: parmi ceux-ci on remarquait André de Landas et
Richard du Chastel. Du Brabant et du Limbourg étaient accourus Hugues
d'Arckel, Jean de Cuyk, Gilles et Henri de Duffel, Arnould de Looz,
Goswin de Gotzenhove, Henri de Petersem. Mais il faut surtout signaler
la part que la noblesse flamande prit à la défense de la Flandre.
Plusieurs chevaliers avaient protesté contre la conquête de Philippe
le Bel en suivant Gui de Dampierre dans sa captivité. D'autres, plus
nombreux, se pressaient près de l'abbaye de Groeninghe pour y relever
la bannière du comte de Flandre. C'étaient Baudouin de Poperode,
vicomte d'Alost, Sohier et Jean de Gand, Baudouin, Thierri et Jean de
Hondtschoote, Philippe d'Axel, Robert de Leeuwerghem, Gautier de
Vinckt, Gérard de Rodes, Michel de Carnin, Sohier de Courtray, Gilles
de Mullem, Arnould d'Audenarde, Eustache de Maldeghem, Eustache et
Hellin de Calcken, Jean Van de Woestyne, Jean de Menin, Jacques de
Lembeke, Jean de Tournay, Francon de Somerghem, Gilles de Poelvoorde,
Gilles de Moorslede, Pierre de Bailleul, Daniel de Belleghem, Alexis
d'Assenede, Godefroi de Wercken, Baudouin de Winendale, Gilbert de
Beernem, Gilbert de Dunkerke, Michel de Coudekerke, Philippe de Moor,
Hellin de Steelant, Jean, Pierre et Louis et de Lichtervelde, Jean de
Cockelaere, Baudouin de Crombeke, Arnould de Beerst, Baudouin de
Raveschoot, Roger de Ghistelles, Guillaume de Breedermeersch, Henri de
Pitthem, François de Meulebeke, Salomon de Sevecote, Gauthier de
Deynze, les sires de Gavre, de Steenhuyze, de Heyne, de Nockere,
d'Anseghem, de Landehem, d'Herzeele, de Masmines, de Vosselaere.
Guillaume de Boonem, chevalier de l'ordre de l'Hôpital, qui avait pris
part avec Jean Breydel, à l'escalade du château de Male, y commandait
des écuyers que l'on désignait sous le nom des chevaliers du Cygne. Là
se trouvaient aussi trois troupes de templiers: les templiers noirs,
les templiers blancs et les templiers gris. Les habitants d'Ypres
avaient envoyé, malgré l'opposition des _Leliaerts_, cinq cents hommes
d'armes vêtus de rouge et sept cents arbalétriers au corselet noir. A
Gand, sept cents bourgeois avaient violé les ordres des magistrats,
pour payer leur dette à la patrie; leurs chefs étaient Jean de
Coeyghem, Simon Bette, Simon de Vaernewyck, Philippe Uutenhove,
Baudouin Devos, Pierre, Gérem et Baudouin Goethals, Simon Loncke qui
portait la bannière de la ville de Gand, où Notre-Dame semble veiller
sur le noble lion endormi à ses pieds, et Jean Borluut dont le nom
rappelait le triomphe de la cause nationale à une autre époque. Enfin
la veille de la bataille, six cents hommes d'armes du marquisat de
Namur étaient arrivés dans la plaine de Groeninghe.

Toutes les forces des Flamands représentaient environ vingt mille
hommes. Ils plaçaient leur espoir en Dieu, et avaient résolu de mourir
pour la défense de leurs lois et de leur liberté. Les historiens
contemporains comparent les Flamands aux Israélites, et les armées de
Philippe le Bel à celles des rois de Babylone. «Ce fut certainement
par le jugement de Dieu, dit Jean Villani, que l'on vit s'accomplir
des choses qui paraissaient impossibles: c'est ainsi que lorsque le
peuple d'Israël était glacé de terreur à la vue de la puissance et de
la multitude de ses ennemis, il entendit la voix de Dieu qui disait:
Combattez avec courage, car le succès des batailles est dans ma main
et non dans la force du nombre, parce que je suis le Dieu des armées.»
Matthieu de Westminster ajoute que l'armée des Français était si
nombreuse que leurs chevaux et leurs chars cachaient la surface de la
terre. Toutes les provinces de la monarchie avaient envoyé leur
noblesse; on avait recruté des Navarrais et des Espagnols; puis on
avait appelé à grands frais les meilleurs archers de la Lombardie et
du Piémont; on avait distribué aux sergents d'armes des casques faits
chez les Tartares; Godefroi de Brabant et Jean de Hainaut, qui
espéraient tous les deux profiter du démembrement de la Flandre,
s'étaient aussi rendus sous les bannières françaises. Villani (son
évaluation est la moins exagérée) porte cette armée à sept mille cinq
cents chevaliers, dix mille archers et trente mille sergents d'armes.

Lorsque le comte d'Artois quitta Lille, le 8 juillet, son orgueil
n'apercevait plus d'obstacle; une victoire aisée devait le conduire
aux portes de Bruges, tandis qu'une flotte venue de Normandie se
joindrait à une flotte hollandaise pour attaquer la Flandre par le
rivage de la mer. Il avait, disait-on, fait charger ses chariots de
cordes destinées à former des gibets, sans épargner personne. «Dès que
les Français entrèrent en Flandre, dit le frère mineur de Gand, ils
cherchèrent à semer la terreur par leur cruauté, car ils exterminaient
tous ceux qu'ils pouvaient atteindre, ne respectant ni les femmes, ni
les vieillards ni les enfants. Mais ces dévastations, loin d'effrayer
les Flamands, n'excitèrent que de plus en plus leur fureur en les
portant à de terribles représailles.»

Il fallut deux jours à l'armée française pour se réunir devant
Courtray. Tandis que des escarmouches s'engageaient à l'entrée des
faubourgs, Robert d'Artois et ses chevaliers faisaient dresser leurs
tentes sur une colline qu'on appelait alors le _Mossenberg_, mais qui
depuis ne fut plus connue que sous le nom de _Berg van Weelden_, parce
que, selon le récit des historiens contemporains, les chevaliers
français y passèrent ces deux journées au milieu des banquets, des
jeux et des plaisirs.

Le mercredi 11 juillet 1302, le soleil se leva voilé de nuages et de
brouillard. Douze cents Yprois avaient été placés sur les remparts de
la ville et vis-à-vis des fossés du château, pour empêcher toute
sortie du châtelain de Lens. Le reste de l'armée flamande s'était
rangé en bon ordre, en forme de croissant, devant un large fossé,
creusé à une largeur de cinq brasses et à une profondeur de trois, que
l'on avait recouvert de rameaux pour cacher aux ennemis les travaux
qui y avaient été faits. A l'aile droite, les corporations de Bruges
avaient pour chef Gui de Namur; l'aile gauche, composée des Gantois et
des milices du Franc, obéissait à Guillaume de Juliers et se
prolongeait jusqu'à l'angle formé par le ruisseau de Groeninghe qui
coule vers la Lys. Guillaume de Juliers et Gui de Namur, saisissant un
_goedendag_, avaient mis pied à terre. Jean de Renesse, Hugues
d'Arckel et d'autres chevaliers suivirent leur exemple.

L'armée flamande avait commencé la journée par le jeûne et la prière.
Cependant, lorsqu'on vit que le moment du combat approchait, on fit
distribuer quelques vivres. Ce repas fut sobre et court. Les chefs de
l'armée ne prirent qu'un peu de poisson et un peu d'oseille, puis ils
conférèrent l'ordre de chevalerie à plusieurs écuyers et à environ
quarante bourgeois; parmi ceux-ci étaient Jean Breydel, Pierre Coning
et ses deux fils. Gui de Namur et Guillaume de Juliers exhortaient
tous leurs amis à combattre vaillamment. «Vous voyez devant vous, leur
disaient-ils, ceux qui se sont armés pour votre destruction; quel que
soit leur nombre, c'est en Dieu qu'il faut mettre votre confiance,
invoquez sa protection.»--«Souvenez-vous, ajouta Guillaume de Renesse,
que notre cri de guerre sera toujours: Flandre au Lion!» Puis un
prêtre leur montra le viatique, et chaque homme prenant un peu de
terre la porta à ses lèvres. Cette terre, bénie par la religion, était
désormais sainte: c'était celle de la patrie.

Toute l'armée française s'était rangée en bataille sur la route de
Tournay, près du château de Mosschere: elle était divisée en dix corps
principaux.

Le premier, où l'on ne remarquait que quatre cents chevaux, comprenait
les archers provençaux, navarrais, espagnols et lombards, commandés
par le sénéchal de Guyenne, Jean de Burlas. Le deuxième et le
troisième, formés de douze cents écuyers, obéissaient à Raoul et à Gui
de Nesle. Là se trouvaient Renaud de Trie, Guillaume de Saint-Valery,
Jean d'Haveskerke, qui avait naguère défendu le château de Cassel
contre Guillaume de Juliers, Pierre de Sanghin, que Robert de Béthune
avait dépouillé, cinq années auparavant, de la châtellenie de Lille.

Le comte de Clermont était le chef de huit cents chevaliers. Le comte
d'Artois en comptait plus de mille à sa suite: on reconnaissait de
loin le chef de l'armée française à sa taille élevée et à ses armes
brillantes.

Après la _bataille_ du comte Gui de Saint-Pol, où se pressaient sept
cents chevaliers, paraissait un autre corps de cavalerie sous les
ordres des comtes d'Eu, d'Aumale et de Tancarville: il était aussi
nombreux que celui du comte d'Artois. La huitième _bataille_ était
celle des chevaliers allemands que dirigeait le comte de Saxe. La
neuvième était composée de huit cents chevaliers que Godefroi
d'Aerschot, oncle du duc de Brabant, avait conduits au camp français.

La dernière est la plus considérable de toute l'armée, car elle
comprend deux cents chevaliers, dix mille arbalétriers et trente mille
sergents d'armes lombards, piémontais, navarrais, provençaux et
français. Leur chef est aussi celui qui semble le plus altéré de
vengeance: c'est Jacques de Châtillon.

Devant tous les chevaliers français se place un chevalier flamand du
parti _leliaert_, Guillaume de Mosschere, que Philippe le Bel a créé
châtelain de Courtray: le sol que foule l'armée du comte d'Artois est
l'héritage de ses pères. Il a accepté la mission de guider les
étrangers dans cette plaine dont tous les sentiers lui sont connus. En
contribuant à la ruine de ses concitoyens, il espère profiter de leurs
dépouilles: déjà, en 1298, il a reçu de Raoul de Nesle les terres
enlevées à un noble bourgeois de Gand nommé Guillaume d'Artevelde.

Les historiens flamands racontent que de tristes présages
accompagnèrent les préparatifs des Français. Des colombes voltigeaient
autour des milices de Gui de Namur, tandis que des corbeaux, planant
au-dessus de l'armée française, semblaient, par leurs croassements,
appeler l'heure du carnage. On disait aussi que le comte d'Artois
s'était levé triste et sombre. Au moment où il s'armait, une louve
familière, qui ne le quittait jamais, lui avait sauté à la gorge et
avait voulu le mordre. Enfin, lorsqu'il s'était éloigné de sa tente,
son cheval s'était cabré trois fois avant de marcher en avant. Un
augure plus certain de malheur était l'ardeur impatiente qui agitait
l'esprit du comte d'Artois. Quelques vieux chevaliers n'avaient point
oublié que son père avait causé par le même aveuglement,
cinquante-trois ans auparavant, la destruction d'une armée française à
la bataille de Mansourah, où il avait péri.

Déjà le signal du combat avait été donné: le châtelain de Lens avait
fait lancer, du haut du château de Courtray, des flèches enflammées
qui étaient dirigées vers l'abbaye de Groeninghe, afin d'indiquer aux
Français quelle était la position des Flamands. Le comte d'Artois
envoya aussitôt ses maréchaux pour la reconnaître, et ils virent avec
étonnement que, loin de se retirer en désordre devant des forces
supérieures, ils s'étaient rangés les uns près des autres, formant une
muraille de leurs corps et tenant leurs _goedendags_ levés, comme des
chasseurs qui attendent le sanglier. Godefroi de Brabant suppliait le
comte d'Artois de remettre la bataille au lendemain, disant que les
milices flamandes, peu habituées à rester réunies dans un camp et
dépourvues de vivres, ne tarderaient point à se disperser. Le comte
d'Artois rejeta ce conseil avec hauteur. «Nous sommes supérieurs en
nombre; nous sommes à cheval, ils sont à pied; nous avons de bonnes
armes, ils n'en ont point, et nous resterions immobiles à l'aspect de
nos ennemis déjà glacés de terreur!» Il oubliait, comme le dit un
historien hollandais, que le courage ne manque jamais à ceux qui
combattent pour leur liberté, et qu'il n'est point d'armes plus
terribles que celles que leur donne la défense de leur patrie et de
leurs vies.

Tandis que toute la cavalerie se formait en trois divisions
principales, commandées par le comte d'Artois, Raoul de Nesle et Gui
de Saint-Pol, les archers italiens, soutenus par les sergents d'armes,
s'avancèrent vers la route de Sweveghen, où quelques archers flamands
s'étaient placés au bord d'un ruisseau, protégés par des haies
épaisses. Leur nombre était peu considérable, et de toutes parts
sifflait sur leurs têtes une grêle de traits qui obscurcissait le
ciel. En ce moment, le sire de Valpaga s'écria en s'adressant au comte
d'Artois: «Sire, ces vilains feront tant qu'ils auront l'honneur de la
journée; et s'ils terminent seuls la guerre, que restera-t-il donc à
faire à la noblesse?--Eh bien! qu'on attaque,» répliqua le prince. Les
maréchaux italiens, Simon de Piémont et Boniface de Mantoue, voulurent
toutefois l'en dissuader: ils représentaient que, dès que leurs
archers auraient rompu les rangs des Flamands et les auraient
contraints à quitter leurs fossés et leurs retranchements, les
chevaliers auraient seuls la gloire de les poursuivre. Le connétable,
bien que le mariage de sa fille avec Guillaume de Flandre et sa
conduite généreuse à l'égard des Flamands le rendissent suspect de
quelque partialité aux yeux de ses compagnons d'armes, s'empressa
d'appuyer leur avis. «Par le diable! interrompit le comte d'Artois de
plus en plus irrité, ce sont des conseils de Lombards; et vous,
connétable, vous avez encore de la peau du loup.--Sire, répondit Raoul
de Nesle, si vous allez là où j'irai, vous irez bien avant.»

A ces mots, le connétable s'élança avec impétuosité: les chevaliers
qui le suivaient foulaient aux pieds de leurs chevaux les pauvres
archers italiens, et, dans leur jalousie, ils coupaient même de leurs
glaives les cordes de leurs arcs, afin qu'ils leur abandonnassent tous
les périls et tout l'honneur de la victoire. Les archers flamands,
menacés par ce choc terrible, se retiraient précipitamment; mais les
retranchements qui avaient été élevés à la hâte ne purent arrêter la
course rapide de la cavalerie française. Soit qu'elle eût trouvé
quelque passage plus facile, soit qu'en certains endroits les cadavres
amoncelés eussent comblé le lit du ruisseau, elle vint heurter avec
une force irrésistible les rangs des Flamands qui s'entr'ouvrirent.
Raoul de Nesle renversa Guillaume de Juliers, mais on le secourut
presque aussitôt et il continua à prendre part à la lutte. Près de
lui, son écuyer, Jean de Gand, soutenait sans reculer la bannière de
Juliers. Quatre fois il fut jeté au milieu des morts, quatre fois il
se releva. Encouragé par son exemple, Sohier Loncke défendait
bravement la bannière de Gand, Jean de Renesse accourut; mais deux des
plus vaillants chevaliers français, le sire de Moreul et le sire
d'Aspremont, s'étaient réunis pour le combattre. Souvent Jean de
Renesse, entouré d'ennemis, disparaissait à tous les yeux, puis on
voyait briller de nouveau son écu au léopard d'or: autant l'attaque
était vive, autant la résistance fut héroïque.

Cependant la garnison du château de Courtray avait tenté une sortie,
afin de prendre l'armée flamande en flanc. Ce mouvement, quoique
arrêté aussitôt par la fermeté des Yprois, ne resta point inconnu des
combattants. Il encouragea les Français et sema la terreur parmi les
Flamands. Quelques-uns cherchaient déjà à se réfugier dans la ville;
d'autres traversaient en nageant les eaux de la Lys. Toute l'armée
flamande se trouva rejetée en désordre jusqu'au monastère de
Groeninghe. Ces autels qu'avait élevés Béatrice de Dampierre ne
devaient-ils pas être propices aux prières de ses neveux? Ce fut dans
le moment le plus critique, lorsqu'une destruction complète semblait
inévitable, que Gui de Namur, tournant ses regards vers l'abbaye de
Notre-Dame de Groeninghe, s'écria à haute voix: «Sainte reine du ciel,
secours-moi en ce péril!»

A ce cri, tous les Flamands s'arrêtèrent et le combat recommença.
Guillaume de Juliers, Gui de Namur, Jean de Renesse, Guillaume de
Boonem, Jean Borluut, qui transmit à ses descendants sa glorieuse
devise: _Groeninghe velt!_ Baudouin de Poperode, dont le bras était
armé d'une énorme massue, repoussent les Français jusqu'au ruisseau de
Groeninghe. Ce fut là que périt le connétable Raoul de Nesle, après
avoir, comme il l'avait lui-même annoncé, pénétré plus avant qu'aucun
autre chevalier. Jean Borluut l'avait pressé de rendre son épée, mais
le sire de Nesle préféra la mort aux soupçons qui flétrissaient son
honneur. Par un hasard étrange, Jacques de Châtillon qui avait été le
successeur de Raoul de Nesle dans le gouvernement de la Flandre
combattait aussi près de lui. Il tomba de même en se défendant
vaillamment, et avec lui le chambellan de Tancarville, et ce noble
sire d'Aspremont qu'on avait vu un jour retirer de sa poitrine un
trait qui l'avait percé de part en part, et qui cette fois ne devait
pas survivre à ses blessures: mille chevaliers cherchent à les venger,
et succombent sous les coups des Flamands; au milieu d'eux, un homme
s'est jeté à genoux: revêtu pour la première fois d'une cotte d'armes,
il croyait assister à une victoire et non pas prendre part à un
combat; il implore en tremblant, mais sans l'obtenir, la pitié de ceux
qui l'entourent. C'est le chancelier de Philippe le Bel, Pierre Flotte
lui-même!

Le comte de Juliers avait été conduit hors de la mêlée, le visage
inondé de sang. Cependant son écuyer craignit que son absence ne fût
remarquée et ne décourageât ses compagnons. Il se hâta de revêtir
lui-même l'armure de son maître, et s'élança au milieu des combattants
en s'écriant: «C'est encore Guillaume de Juliers qui lutte avec vous!»

Il était neuf heures du matin, lorsque le comte d'Artois, apprenant
que la bataille se prolongeait, se porta en avant en disant: «Que ceux
qui me sont fidèles me suivent!» Abandonnant la route que l'attaque du
sire de Nesle avait tracée, il poussa droit aux Flamands. En vain un
chevalier champenois, Froald de Rains, l'avertit-il de prendre garde
au fossé qui se trouvait devant lui; il donne de l'éperon à son
cheval, qui, par un effort vigoureux, le franchit et porte le comte
d'Artois au milieu de ses ennemis. Le prince français, se penchant
vers la bannière de Flandre, la saisit par la hampe et la déchire en
lambeaux; mais son mouvement a fait glisser l'un de ses étriers, et un
frère convers de Ter Doest, qui avait fui de son abbaye pour rejoindre
le sire de Renesse (il se nommait Guillaume de Saeftingen), profite de
ce moment pour le renverser et le jeter à terre. Quelques hommes de la
corporation des courtiers lui enlèvent aussitôt son épée. «Je me
rends! je me rends! s'écrie-t-il: je suis le comte d'Artois!» mais les
assaillants lui répondent, en flamand, avec une cruelle ironie: «Nous
ne te comprenons pas!» Et avant que Gui de Namur ait pu s'approcher
pour sauver ses jours, il a péri sous leurs coups.

Tous les chevaliers qui accompagnaient le comte d'Artois dans sa
course impétueuse galopaient à travers la plaine, en criant: «Montjoie
saint Denis!» Ils ignoraient ce qui se passait, et vinrent, les uns
après les autres, se précipiter dans les fossés dont les Flamands
avaient entouré leurs retranchements. Les massues et les lances se
brisaient sur les cuirasses et les casques de fer qu'elles faisaient
voler en éclats. Là succombèrent misérablement des princes et des
barons, qui, sans pouvoir arracher aux vainqueurs les restes sanglants
de leur chef, le suivirent dans la tombe: il faut nommer Godefroi et
Jean de Brabant, Jean de Hainaut, Godefroi de Boulogne, Henri de
Luxembourg, les comtes d'Eu, d'Aumale, de Soissons, de Grandpré, et un
chevalier français d'outre-mer qu'on nommait le roi de Mélide.

Cette double mêlée, dans laquelle le comte d'Artois et Raoul de Nesle
avaient succombé, avait à peine duré une heure. Des princes,
d'illustres barons, d'intrépides chevaliers, avaient mordu la
poussière sans que le corps de réserve s'ébranlât pour leur porter
secours. Enfin le comte d'Angoulême, s'approchant du comte de
Saint-Pol, lui reprocha de ne pas oser venger la mort de son frère, et
se dirigea, avec les comtes de Boulogne, de Dammartin et de Clermont,
au devant de Gui de Namur et de Guillaume de Juliers, qui avaient
traversé, avec les nobles qui les entouraient, le ruisseau de
Groeninghe à l'est de leurs retranchements. Le choc fut rude, et les
comptes de la commune de Bruges nous apprennent que parmi ceux qui
réclamèrent plus tard le prix de leurs chevaux percés de traits, se
trouvaient Henri de Petersem, Jean de Menin, Olivier de Belleghem,
Guillaume Van der Haeghen, Francon de Somerghem, Hellin de Steelant,
Bernard del Aubiel, Éverard de Calcken, Henri de Pape, Henri de
Cruninghe, Gauthier de Vinckt, Jacques de Sevecote, et Jean Breydel,
qui, ce jour-là, avait ceint la première fois l'épée de chevalier.
Toutefois, quels que fussent les efforts du comte d'Angoulême et de
ses amis, ils ne tardèrent point à comprendre qu'il ne leur restait
aucun espoir de reconquérir la victoire, et après quelques moments
d'une lutte acharnée ils tournèrent bride et s'élancèrent en désordre
dans les rangs des hommes d'armes qui résistaient encore. Le comte de
Saint-Pol avait déjà quitté le champ de bataille.

Les Flamands étaient descendus dans le terrain marécageux où avait eu
lieu le premier combat des archers. Ce fut là, dans le _Bloed-Meersch_
(prairie sanglante), que succombèrent douze ou quinze mille sergents
d'armes français: culbutés par les mouvements de la chevalerie
française, ils se trouvaient rejetés en désordre dans des fondrières
couvertes de broussailles où ils ne pouvaient pas se défendre.
Plusieurs nobles chevaliers, dans leur fuite rapide, virent également
leurs coursiers s'y enfoncer pour ne plus se relever; mais les
Flamands les recevaient à rançon, à moins qu'ils n'appartinssent au
parti des _Leliaerts_. Ainsi le châtelain de Bourbourg est mis à mort
sans pitié, et son corps dépouillé de ses vêtements est traîné dans la
boue comme celui d'un traître. Les Flamands n'épargnent pas davantage
les chevaliers brabançons, bien que par ruse, ils répètent à leur
exemple: «Flandre au Lion!» Plus loin, ils aperçoivent le sire de
Mosschere qui fuit devant eux; ils l'atteignent, et quoiqu'il se jette
à genoux, en jurant fidélité à Gui de Namur, ils le frappent au pied
du château où il était né; Jean Breydel et Pierre Coning ont vengé
Guillaume d'Artevelde, afin qu'un neveu de Guillaume d'Artevelde se
souvienne un jour aussi de venger à son tour les fils des vainqueurs
de Courtray.

Du château de Mosschere au camp des Français, il n'y avait pas loin:
on s'élança de toutes parts sur le Mossenberg. Les habitants des
contrées voisines de Furnes et de Ghistelles, aux mœurs rudes et
grossières, y contemplèrent avec admiration ces somptueux pavillons
de soie et de velours, dont l'or et les joyaux rehaussaient l'éclat.
C'était toutefois sur le champ de bataille que se trouvaient les
trophées les plus glorieux de la victoire. Les vainqueurs y mesuraient
au boisseau les éperons dorés des chevaliers: ils recueillirent aussi
les plus illustres bannières de France, celles des barons morts ou
fugitifs, et vinrent les planter devant les remparts du château de
Courtray. Tandis que le châtelain de Lens et ses compagnons se
préparaient à accepter les conditions les plus généreuses qui aient
jamais été insérées dans une capitulation, Guillaume de Juliers et Gui
de Namur, épuisés de fatigue, s'endormaient sous leur armure, sur le
théâtre même de leur triomphe. Le lendemain, à leur réveil, un moine
d'Audenarde vint les supplier de permettre qu'il donnât la sépulture
au comte d'Artois. Guillaume de Juliers le repoussa d'abord avec
dédain. «Je le traiterai, dit-il, comme il a traité mon frère.» Il
s'adoucit toutefois et autorisa le moine d'Audenarde à faire ensevelir
honorablement, dans l'église de Groeninghe, le comte d'Artois, le
comte d'Eu, le comte d'Aumale, le roi de Mélide et d'autres chevaliers
français.

Les Flamands avaient poursuivi les Français pendant deux lieues; les
comtes de Boulogne et d'Angoulême s'étaient retirés vers Lille mais le
comte de Saint-Pol, agité par une terreur plus vive, et impatient de
trouver un asile contre la fureur des Flamands, avait pris la route de
Tournay. Pour comble de honte, les magistrats de cette ville lui en
fermèrent les portes. «Du haut des tours de notre monastère, raconte
l'abbé de Saint-Martin de Tournay, Gilles li Muisis, nous pouvions
voir les Français fuir sur les routes, à travers les champs et les
haies, en si grand nombre qu'il faut avoir assisté à ce spectacle pour
pouvoir le croire. Il y avait dans les faubourgs de notre ville et
dans les villages voisins une si grande multitude de chevaliers et
d'hommes d'armes tourmentés par la faim, que c'était chose horrible à
voir. Ils donnaient leurs armures pour avoir du pain; mais la plupart
étaient si tremblants que leur terreur les empêchait de le porter à
leurs bouches.»

Un chevalier français avait tracé à la hâte quelques mots sur un
lambeau de parchemin rougi de son sang: sinistre message qui annonça
au roi Philippe le Bel la bataille du 11 juillet 1302.

A Rome, les serviteurs du pape réveillèrent Michel As Clokettes au
milieu de la nuit et le conduisirent au palais du Vatican: Boniface
VIII avait voulu instruire lui-même le chanoine de Soignies du
triomphe des armes flamandes.

Au bruit de la bataille de Courtray, un cri de liberté avait retenti
dans toute l'Europe.

En France, Toulouse et Bordeaux s'insurgèrent et chassèrent les
officiers de Philippe le Bel.

En Italie, Florence s'émut, et les communes de Bologne, de Mantoue, de
Parme et de Vérone conclurent une fédération intime, tandis que, du
sein des Alpes helvétiques, les échos de Morgarten répondaient à ceux
du champ de bataille de Groeninghe.

Dans le Hainaut, à Liége, en Brabant, en Zélande, le même enthousiasme
se manifestait de toutes parts.

Une extrême agitation régnait à Gand. On y avait appris qu'une
bataille décisive était engagée près de Courtray, et les deux partis
en attendaient le dénoûment avec anxiété. Dès qu'il fut connu, les
_Leliaerts_ se cachèrent et la bannière de Flandre fut publiquement
arborée. Le 15 juillet, Guillaume de Juliers et Gui de Namur
arrivèrent à Gand suivis de toute l'armée victorieuse, que précédaient
les sept cents Gantois de Jean Borluut. Jean de Namur, qui accourait
pour prendre part à la lutte contre les Français, les rejoignit à Gand
presque aussitôt: ils y passèrent sept jours. Les magistrats et les
capitaines des corporations de Bruges, accompagnés d'un grand nombre
de bourgeois, s'étaient rendus au devant d'eux pour les recevoir. Les
comptes de la ville de Bruges renferment des détails intéressants sur
les honneurs qui y attendaient les défenseurs de la Flandre. Ils
indiquent même quels furent, parmi tous les bourgeois empressés à leur
donner l'hospitalité, ceux qui accueillirent dans leurs foyers les
chevaliers flamands, allemands ou zélandais. On y voit qu'un banquet
solennel leur fut donné à l'hôtel de Paul de Langemarck, et que de
nombreuses récompenses couronnèrent leurs services. On offrit des vins
de la Rochelle à Pierre Coning et à Jean Breydel, et le premier obtint
de plus le tonlieu du port de Damme, accordé en 1273 par Gui de
Dampierre à Jaquemon Louchard, et récemment confisqué par la commune
de Bruges.

Sohier de Gand s'était rendu sur le rivage de la mer pour s'opposer à
tout débarquement qu'y pourraient tenter les Français. En effet, les
vaisseaux flamands qui se trouvaient au port de Lammensvliet, déjà
plus connu sous le nom de l'Ecluse, ne tardèrent point à voir la mer
se couvrir d'une flotte qu'un historien contemporain évalue à neuf
mille navires. Elles apportait d'immenses approvisionnements à l'armée
du comte d'Artois dont elle ignorait la mort. Après un combat, qui ne
paraît pas avoir été sanglant, tout ce butin tomba au pouvoir des
Flamands. Une autre tentative d'une flotte hollandaise fut également
repoussée.

Tandis que Gui de Namur et Guillaume de Juliers s'arrêtaient à Bruges
pour y donner quelque repos à leurs compagnons d'armes, en même temps
qu'ils se tenaient prêts à seconder la défense de Sohier de Gand, Jean
de Namur se plaçait à la tête des Yprois et des Gantois pour aller
assiéger Lille. L'attaque fut si vive que la garnison française,
qu'effrayaient les sympathies des habitants pour les assiégeants,
offrit immédiatement de capituler, si elle n'était secourue par le roi
de France dans le délai de quinze jours (6 août 1302). Les chevaliers
français qui occupaient Douay proposèrent les mêmes conditions, et
elles furent aussi acceptées. Jean de Namur savait fort bien que
Philippe le Bel ne pouvait point faire lever le siége; et, au jour
fixé, la bannière de Flandre remplaça celle des lis dans ces deux
riches cités. Béthune suivit leur exemple, et toute la Flandre était
délivrée, lorsque Jean de Namur, qu'avaient rejoint son frère Gui et
Guillaume de Juliers, établit son camp à Évin, à deux milles environ
de Douay, près du Neuf-Fossé qui sépare la Flandre de l'Artois.
Quoique son dessein fût de ne point franchir les frontières de
Flandre, il ne put empêcher les milices des communes d'aller piller
les villages d'Artois, notamment le bourg de Hennin-Liétard. La
plupart se soumettaient avec peine aux règles sévères de la discipline
des camps; et pour éviter de semblables désordres, Jean de Namur jugea
utile d'en renvoyer la plus grande partie dans leurs foyers. Les
hommes d'armes et les bourgeois qu'il gardait avec lui étaient assez
nombreux pour assurer la défense de la ville de Douay et de tout le
pays.

Lorsque Philippe le Bel apprit que toute la chevalerie française avait
péri avec le comte d'Artois, le connétable et le chancelier, dans un
ruisseau inconnu, sous les coups de quelques hommes dont, la veille
encore, il méprisait les efforts, sa fureur fut extrême: il manda le
vieux comte de Flandre devant lui et l'accabla de reproches; puis il
ordonna que Robert de Béthune, qu'il considérait comme le premier
auteur de l'opposition des Flamands, fût conduit dans l'un des plus
sombres cachots du château de Chinon, où il resta pendant six
semaines. Le roi de France n'avait plus d'armée; de plus son trésor
était vide. Pour subvenir aux frais de l'expédition, il avait, par le
conseil de deux usuriers florentins, Biccio Borno et Musciato
Franzesi, fait falsifier les monnaies, de sorte qu'elles ne
représentaient plus que les deux tiers de leur valeur précédente, qui
était déjà beaucoup au-dessous de leur cours légal. Pour en réparer
les désastres, il étend sa falsification des monnaies d'argent aux
monnaies d'or et de cuivre.

Si, dans ces calamités, quelque chose a pu consoler l'esprit jaloux de
Philippe le Bel, c'est que parmi les comtes et les barons qui ont
succombé sous les murailles de Courtray, il en était qui ne semblaient
pas avoir été étrangers aux alliances de la noblesse de Bourgogne avec
Edouard Ier. Hostile à la chevalerie dont il redoutait la puissance,
il aurait vu son affaiblissement avec joie si ses revers ne lui
eussent été communs. Lorsque, dans les derniers jours de juillet 1302,
il convoqua le ban et l'arrière-ban du royaume, la levée des hommes
d'armes, dont les bannerets avaient toujours été chargés, fut confiée
aux baillis et aux sénéchaux du roi. L'expédition du comte d'Artois
comprenait tous les noms illustres de la noblesse française: l'armée
qui doit la venger ne se compose que des milices des communes.

Le roi de France arriva le 29 août à Arras et se porta immédiatement
jusqu'à Vitry, à deux lieues de Douay. Il avait avec lui vingt mille
chevaux et un nombre si considérable de sergents à pied qu'un
historien anglais le compare à celui des grains de sable qui couvrent
le rivage de la mer, de la Propontide à l'Océan, mais il n'osa pas
s'avancer plus loin et eut recours aux négociations, soit qu'il
craignît que l'armée flamande ne quittât Évin pour l'assaillir en
flanc dans les terrains bas et humides qui rappelaient la plaine de
Groeninghe, soit qu'il eût peu de confiance dans les milices
communales, que le souvenir récent de la bataille de Courtray livrait
à un profond sentiment de terreur. Les plénipotentiaires du roi,
Gauthier de Châtillon, créé depuis peu connétable, et Jean de Châlons
se réunirent, dans une église ruinée, aux députés flamands, qui
étaient Jean de Renesse, Jean d'Escornay et Baudouin de Poperode.
Ceux-ci, se préoccupant avant tout de la délivrance de Gui de
Dampierre, proposèrent un pèlerinage outre-mer que les fils du comte
feraient pendant un an avec cinq cents chevaliers et mille bourgeois,
et la fondation d'un monastère sur le champ de bataille de Courtray.
Jean de Châlons demandait davantage: il exigeait que le roi fût
rétabli dans tous ses domaines et reconnu comme seigneur par toute la
Flandre; de plus, qu'il lui fût permis de punir l'insurrection de
Bruges, promettant toutefois vie sauve à tous ceux qui y avaient pris
part. «Quoi! interrompit Baudouin de Poperode, on nous laisserait la
vie, mais ce ne serait qu'après avoir pillé nos biens et livré nos
membres à toutes les tortures!--Sire châtelain, répliqua Jean de
Châlons, pourquoi parlez-vous ainsi? Il faut choisir, car le roi est
résolu à perdre sa couronne, plutôt que de ne point se venger.» Jean
de Renesse, appuyé sur l'autel, avait gardé jusqu'à ce moment le
silence. «Puisqu'il en est ainsi, s'écria-t-il, que l'on réponde au
roi que nous sommes venus ici pour le combattre, et non pour lui
livrer nos concitoyens.» Et il se retira avec les sires d'Escornay et
de Poperode.

Le roi de France n'avait jamais songé sérieusement à traiter: il
espérait qu'en multipliant les délais qui retenaient les bourgeois
flamands dans leur camp, il lasserait leur ardeur jusqu'à ce qu'ils
lui abandonnassent leurs frontières sans défense pour rentrer dans
leurs foyers. Cependant l'armée flamande, se portant de l'autre côté
de Douay, à l'abbaye de Flines, d'où elle n'était pas plus éloignée
des ennemis, y avait trouvé des fourrages et des approvisionnements
plus abondants. Philippe le Bel souffrait seul de cette inertie, où il
n'avait vu qu'une ruse. Sa nombreuse cavalerie avait épuisé toutes les
ressources que lui offrait la contrée voisine, et tout annonçait qu'il
allait être réduit à choisir entre un combat qu'il redoutait et une
retraite aussi honteuse qu'une défaite même.

Guillaume de Juliers était d'avis d'aller attaquer les Français dans
leur camp de Vitry, puisqu'ils n'osaient point en sortir. Il avait
malgré l'opposition de Jean et de Gui de Namur, fait construire un
pont de bateaux pour traverser la Scarpe, lorsque le 20 septembre, on
apprit avec étonnement que le roi de France, abandonnant dans son camp
d'immenses approvisionnements en vins et en vivres, se retirait vers
Arras avec une précipitation extrême. Quelques historiens ne voient
dans sa fuite que le résultat d'une terreur panique; d'autres assurent
que Philippe le Bel avait été instruit qu'une armée flamande se
préparait à surprendre Arras pour l'entourer de toutes parts; enfin,
selon un autre récit, le roi Edouard avait feint de confier un vaste
complot ourdi par les barons français à la reine d'Angleterre, sœur
de Philippe le Bel, et celle-ci, trompée par cet aveu mensonger,
s'était hâtée d'avertir son frère des périls qu'elle craignait pour
lui. C'est ce que les chroniques de Saint-Denis appellent «la
tricherie angloisienne.» Quoi qu'il en soit, il est certain que des
négociations suivies avaient lieu à cette époque entre le roi
d'Angleterre et les villes de Flandre, dont l'envoyé à Londres était
Gérard de Sotteghem. Le duc de Brabant se déclarait également en
faveur de la Flandre, et venait de conclure un traité avec Jean
Breydel.

L'armée flamande avait brûlé, le 1er octobre, la ville de Saint-Amand
en Pévèle, et elle ne se sépara qu'après avoir tenté une attaque
contre la cité de Tournay. Dès ce moment, il y eut un gouvernement
régulier en Flandre. Jean de Namur, l'aîné des fils issus du second
mariage de Gui de Dampierre, exerça l'autorité suprême, et son frère
Gui fut élu capitaine de Bruges. Cependant Guillaume de Juliers
n'avait point oublié le dissentiment qui s'était élevé lorsqu'il avait
voulu assaillir le camp de Vitry; les communes semblaient s'éloigner
de lui, et il se montrait moins digne de leur confiance. Il
s'abandonnait à de coupables désordres: toutes ses études étaient
consacrées à la nécromancie, et les exactions les plus accablantes
suffisaient à peine aux dépenses les plus frivoles. Dans les derniers
jours de novembre, il s'était retiré dans le pays de Waes et s'y
fortifiait dans le château de Rupelmonde, d'où il allait piller les
campagnes environnantes. On prétendait que, par haine contre les
Brugeois, qui lui avaient préféré Gui de Namur, il était entré dans le
complot pour favoriser le parti des _Leliaerts_. Une lettre écrite par
le châtelain de Beveren, Gauthier de Vinckt, pour réclamer le secours
de Jean de Namur et de la commune de Bruges, nous apprend que dans les
premiers jours du mois de décembre, il se préparait à assiéger le
château de Beveren. Néanmoins Guillaume de Juliers se réconcilia peu à
peu avec les fils de Gui de Dampierre. Il jura de rester toujours
fidèle à leur cause, et observa ce serment avec plus de loyauté que de
prudence.

Tandis que le roi de France laissait de nombreuses garnisons dans les
forteresses situées sur les frontières de Flandre, une expédition
flamande était dirigée contre le comte de Hainaut, qui depuis
longtemps secondait Philippe le Bel dans toutes ses entreprises
contre la Flandre. On assiégea le château de Lessines, dont la
garnison allemande s'était rendue redoutable par ses pillages. Moins
de vingt jours suffirent pour s'emparer de ce donjon que l'on
considérait comme imprenable. Ses portes et ses murailles furent
démolies, puis on livra ses ruines à l'incendie, sans que Jean sans
Merci, possesseur de deux vastes comtés et soutenu par le roi de
France, osât s'y opposer.

Les fils de Gui de Dampierre ne se contentaient point d'avoir ravagé
les Etats héréditaires du comte de Hainaut: ils avaient résolu d'aller
le combattre dans ces provinces, dont il ne devait, assurait-on, la
possession qu'à un crime. Les îles de la Zélande avaient toujours été
un fief relevant du comté de Flandre; il est vrai qu'elles avaient
formé la dot de Béatrice de Dampierre; mais, par suite de l'extinction
de la postérité de Florent V, elles avaient fait retour à la Flandre,
et Gui de Namur en avait reçu l'investiture de son père avant que
celui-ci se fût rendu à Paris avec Charles de Valois. Gui et Jean de
Namur, laissant à Guillaume de Juliers le soin de défendre la Flandre,
réunirent une nombreuse armée, à laquelle se joignirent ces intrépides
chevaliers zélandais qui avaient pris une part si glorieuse à la
bataille de Courtray. Leur flotte quitta le port de Bruges le 22 avril
1303, et trois jours après, malgré les efforts de deux flottes
ennemies, elle abordait à Ten Vere, dans l'île de Walcheren. Le
domaine de Ten Vere avait appartenu à Wulfart de Borssele, et ses
fils, qui accompagnaient les princes flamands, y furent accueillis
avec de grandes démonstrations de joie. Le jour même de leur
débarquement, on annonça aux Flamands que deux armées s'approchaient
pour les combattre. Gui de Namur vainquit la plus considérable;
l'autre, qui comptait deux mille hommes, fut mise en déroute, sur une
digue étroite, par une troupe de Zélandais qui s'étaient ralliés à
vingt-cinq Brugeois. On forma aussitôt le siége de Middelbourg, où
Guillaume de Hainaut, fils aîné de Jean sans Merci, s'était enfermé
avec les débris de son armée: dix jours s'étaient à peine écoulés,
lorsqu'il demanda à pouvoir se retirer en Hollande et livra les portes
de Middelbourg. L'île de Schouwen fut également soumise, à l'exception
de la ville de Zierikzee. Les amis de Florent de Borssele et de Jean
de Renesse étaient rentrés dans toutes leurs possessions, et bientôt
après, le comte de Hainaut proposa une trêve qui assurait à Gui,
premier comte de Zélande de la maison de Dampierre, la jouissance
paisible de sa conquête.

On ne saurait trop le remarquer, la Flandre avait entrepris l'invasion
du Hainaut et de la Hollande, au moment où Philippe le Bel sacrifiait
la Guyenne aux Anglais, afin d'envoyer tous ses hommes d'armes vers
les frontières flamandes. Il avait choisi pour venger Robert d'Artois
le comte Othon de Bourgogne, qui avait épousé sa fille; mais avant que
cette armée l'eût reçu pour chef, il trouva la mort dans les mêmes
luttes. Sorti de Saint-Omer pour attaquer l'église fortifiée de
Buyschuere, il avait surpris un corps de troupes flamandes sur les
hauteurs de Ballemberghe, et les poursuivait vers Watten, lorsqu'il
fut atteint d'une blessure mortelle.

Guillaume de Juliers, qui se tenait à Ypres pendant l'expédition de
Zélande, s'empressa de réunir une nombreuse armée. Il était arrivé à
Cassel, quand, le 4 avril, jour de la solennité du jeudi-saint, il
résolut de se porter vers Saint-Omer et d'enlever le bourg d'Arques
qui avait été fortifié avec soin. Les Yprois de la gilde de
Sainte-Barbe, qui composaient l'avant-garde, s'élancèrent sur les
retranchements défendus par les Français avec une impétuosité si
grande qu'ils les forcèrent à les leur abandonner. Cependant il
advint, par une négligence coupable des chefs de l'armée, que le corps
de bataille, qui marchait en désordre, fut attaqué tout à coup, près
des viviers de Schauwbrouk, par huit cents chevaliers français qui
s'étaient cachés dans la forêt de Ruholt. Mille hommes avaient déjà
péri, lorsque Guillaume de Juliers, suivi d'un grand nombre de
chevaliers et d'hommes d'armes, arriva en toute hâte à leur secours.
Tous avaient mis pied à terre, et, s'enlaçant les uns aux autres en
croisant les bras, ils formaient un triangle hérissé de fers de lances
et de _goedendags_. En vain les chevaliers français essayaient-ils de
provoquer à des combats singuliers leurs ennemis rangés en bon ordre,
ils ne pouvaient résister à cette formidable phalange qui s'avançait
lentement avec une force irrésistible. Les Yprois avaient aussi quitté
le bourg d'Arques pour attaquer par derrière les chevaliers français.
Guillaume de Juliers, soutenu par leur troupe victorieuse, poursuivit
les Français jusqu'aux portes de Saint-Omer, et ne se retira que le
lendemain.

Les désastres de Ballemberghe et de Schauwbrouk, et un autre échec
près de Tournay, où Sohier de Courtray fut fait prisonnier, furent
réparés presque immédiatement. Les sires de Beaujeu, de Beaufremont,
de Walcourt et d'autres chevaliers français se dirigeaient vers
l'église de la Bassée occupée par les Flamands, lorsque, parvenus près
de Pont-à-Wendin, ils se virent entourés de toutes parts: il y en eut
peu qui échappèrent.

Quoique l'été approchât, Philippe le Bel ne prenait pas les armes. Sa
grande préoccupation était de réunir beaucoup d'or pour payer des
mercenaires. Vers la Toussaint 1302, les impôts levés à cause des
guerres de Flandre avaient été augmentés. Aux fêtes de l'Annonciation
(25 mars 1302) (v. st.), on les élève de nouveau, et le roi écrit aux
évêques «pour qu'ils soient avisez de parler au peuple par douces
paroles et desmontrer les grands désobéissances, rébellions et domages
des Flamands.» Le 29 mai suivant, il impose l'obligation du service
militaire à tous ceux qui possèdent vingt livres de revenu, ou une
valeur de cinquante livres en meubles, «pour écraser l'orgueilleuse
rébellion des Flamands dont l'audace croît constamment.»

Pour faire accepter au peuple un joug si accablant et des exactions si
fréquentes, il fallait renoncer un instant à cette usurpation de tous
les droits et de toutes les coutumes qu'avait tentée Philippe le Bel.
Il le feignit du moins; et avec une dissimulation perfide, en même
temps qu'il étendait au loin l'intervention de ses baillis, de ses
prévôts et de ses sergents, il faisait proclamer publiquement les
principes de la constitution politique de la France, tels que Louis IX
les avait sanctionnés. Ce fut l'objet de la célèbre ordonnance du 23
mars 1302 (v. st.), pour le bien, l'utilité et la réformation du
royaume, où Philippe le Bel s'engagea solennellement à rétablir toutes
les libertés et toutes les franchises qui existaient sous le règne de
son aïeul.

Si le roi de France s'efforçait de donner à son administration une
apparence de loyauté et de magnanimité, c'est qu'il redoutait l'effet
produit par une bulle récente de Boniface VIII, la bulle _Unam
sanctam_, où le pape rappelait au roi que s'il existait deux pouvoirs,
la royauté, quoique placée dans l'ordre temporel par les intérêts
qu'elle embrassait, était toutefois soumise aux règles éternelles de
justice que Dieu a tracées, et que le pouvoir spirituel doit
maintenir. Or, Philippe le Bel méconnaissait tous les devoirs de la
royauté en accablant le clergé de vexations, en persécutant les pairs
et les barons, en opprimant les communes et le peuple.

A peu près vers l'époque où la bulle _Unam sanctam_ fut promulguée, un
jeune prince quittait Rome pour combattre les adversaires de Boniface
VIII. C'était Philippe de Thiette, l'un des fils de Gui de Dampierre
et de Mathilde de Béthune. Après avoir pris une part active aux
guerres de l'Italie et avoir même été longtemps retenu dans les
prisons de Jacques d'Aragon, il avait cédé au roi de Naples, Charles
d'Anjou, les comtés de Thieti, de Lanciano et de Guardia dans les
Abruzzes, qui formaient la dot de sa femme Mathilde de Courtenay, pour
recruter en Italie des _condottieri_, qu'il voulait opposer à ceux que
Musciatto Franzesi avait levés pour le roi de France dans la
Lombardie, la Toscane et la Romagne. Le comte de Thiette aimait mieux,
dit Villani, être un pauvre chevalier sans domaines pour secourir sa
patrie et maintenir son honneur que rester un riche seigneur en
Pouille.

Le comte de Thiette fut reçu à Bruges par les acclamations les plus
vives, au bruit des cloches et des chansons des ménestrels. Dans les
derniers jours du mois de juin 1303, il se rendit, avec ses frères et
Guillaume de Juliers, à Cassel où se réunirent toutes les milices des
communes. La chronique de Flandre, dont le récit est évidemment
exagéré, porte leur nombre à douze cents hommes d'armes et deux cent
mille hommes de pied, sans compter les varlets. Mais Villani ne
l'évalue qu'à cinquante mille combattants. Le connétable Gauthier de
Châtillon était accouru à la défense de Saint-Omer avec une nombreuse
armée; deux cordeliers ne tardèrent point à lui remettre des lettres
de défi ainsi conçues: «En cognoissance de vérité qu'il soit ainsi que
vous venez en nostre païs pour ardoir les pauvres gens, en tant que
nous n'y sommes mie, si, vous mandons, si vous voulez les besognes
acourcir brièvement, que vous venez en nostre terre et nous vous
livrerons place: ou nous viendrons en la vostre.» Le connétable fit
bon accueil aux deux religieux, mais il se contenta de leur dire pour
toute réponse que chacun suivrait les inspirations qu'il recevrait de
Dieu. Trois jours après les Flamands franchirent le Neuf-Fossé, et la
commune de Gand poursuivit quelques chevaliers français jusqu'à la
Maladrerie de Saint-Omer. Ce succès avait donné aux Gantois une
confiance funeste dans leurs propres forces: ils croyaient n'avoir
rien à craindre, quand Miles de Noyers et Pierre de Courtisot
sortirent de Saint-Omer avec huit cents chevaliers, et les
assaillirent impétueusement. Les Gantois, surpris, prirent la fuite
vers le pont d'Arques, et comme il était fort étroit, la plupart se
précipitèrent dans les eaux de l'Aa, où les uns périrent entraînés par
le courant, les autres sous les traits des arbalétriers ennemis. Le
nombre de ceux qui y trouvèrent la mort fut si considérable que les
cadavres formèrent, dit-on, une digue qui arrêta le cours de l'Aa,
dont les eaux furent rougies de sang jusqu'à une grande distance du
pont. Pierre de Courtisot s'était déjà avancé sur la route de Cassel;
mais, presque aussitôt entouré par les Flamands qui se ralliaient, il
succomba sous leurs coups, ainsi que son fils et un autre chevalier.
Le lendemain, toute l'armée flamande traversa l'Aa et se rangea en
ordre de bataille devant le bourg d'Arques. Le connétable quitta aussi
Saint-Omer avec ses troupes divisées en six corps principaux, qui
comptaient cinq mille hommes d'armes et trente mille hommes de pied;
on voyait également, sous les mêmes bannières, les _condottieri_
lombards, sous les ordres de Castruccio Castracani, qui fut depuis le
chef du parti gibelin en Italie. Leurs lances étaient, assure-t-on,
longues de trente-deux pieds, et elles effrayaient fort les Flamands
qui étaient frappés de loin sans pouvoir se défendre.

Cependant le comte de Thiette avait pris toutes ses mesures pour
livrer une bataille décisive; mais Gauthier de Châtillon ne voulut
point l'accepter, car depuis la bataille de Courtray les Français
n'osaient plus attaquer les Flamands, combattant à pied et en rangs
serrés; craignant d'être assiégé à Saint-Omer et se méfiant des
dispositions des bourgeois, il feignit de vouloir établir son camp
hors de la ville, afin qu'on en laissât sortir ses bagages; puis tout
à coup, il se retira précipitamment avec toute sa cavalerie vers
Térouane, comme s'il avait été vaincu. Indignés de tant de
pusillanimité, les sires de Fiennes, de Marteul, de Brissac et
d'Haveskerke rentrèrent dans les remparts de Saint-Omer et se
placèrent aux barrières avec leurs hommes d'armes. Leur courage se
soutint dans toutes les escarmouches, et après neuf jours de siége,
les Flamands, ayant mis le feu à leurs logements, se dirigèrent à la
poursuite de l'armée française, tandis que leur arrière-garde
s'arrêtait sur la montagne d'Helfaut pour protéger leur marche.

Les débris de la grande armée du connétable, qui s'était dispersée
sans combat, s'étaient réfugiés à Térouane. Castruccio y avait fait
élever de nouveaux retranchements, et lorsque les Flamands se furent
emparés des portes et du fossé, ils trouvèrent une autre enceinte
palissadée; l'assaut se prolongea jusqu'à la fin du jour, et les
Lombards profitèrent de la nuit pour s'échapper par le faubourg de la
Lys. Quatre-vingts villages, un grand nombre de châteaux partagèrent
le sort de Térouane, livrée aux flammes; les Flamands détruisaient les
maisons, arrachaient les blés, renversaient les arbres: c'est ainsi
qu'ils voulaient venger les ravages des Français dans la vallée de
Cassel.

Il existe une lettre écrite, le 19 août 1303, par le roi de France à
l'évêque d'Alby, où il lui expose dans quels périls la prise de
Térouane met le royaume, et le presse de lui envoyer de l'argent. De
semblables lettres furent adressées à l'archevêque de Reims et à
l'évêque d'Amiens. L'abbé de Saint-Vaast fut aussi invité à prêter les
sommes nécessaires pour assurer la défense des retranchements d'Arras.
Dès le 28 juillet, Philippe le Bel avait prohibé toute relation avec
la Flandre, «attendu, portait son ordonnance, que l'on voit se
fortifier de jour en jour la rébellion abominable des Flamands
insurgés, leur cruauté détestable, leur rage digne des bêtes
sauvages.» Pendant toute cette année, le parlement ne siégea point, à
cause de la guerre de Flandre.

Les princes flamands, se rendant à la prière des bourgeois de Lille
dont les biens étaient fréquemment pillés, venaient de mettre le siége
devant Tournay, lorsqu'on apprit que le roi de France réunissait une
nombreuse armée à Péronne; mais au lieu de la conduire aux bords de
l'Escaut, il chargea le comte de Savoie de proposer une suspension
d'armes jusqu'au 1er mai. L'intérêt des Flamands était de la refuser,
de s'emparer de Tournay, ou de forcer le roi à livrer bataille; mais
le comte de Savoie avait promis aux fils de Gui de Dampierre que leur
vieux père serait rendu à la liberté, pourvu qu'ils se portassent
garants de son engagement de retourner en France dès que la trêve
serait expirée. Leur piété filiale les engagea à l'accepter, et
Tournay resta alors, comme depuis, la forteresse la plus menaçante
pour la Flandre.

Le roi, dit le continuateur de Guillaume de Nangis, était rentré en
France, pour la seconde fois couvert de honte. Peut-être ses trésors,
épuisés par les frais de la malheureuse expédition du connétable, ne
suffisaient-ils plus pour prolonger la guerre. D'autres préoccupations
non moins importantes, non moins vives, tenaient d'ailleurs son
habileté en suspens. On lui avait annoncé que le pape Boniface VIII,
indigné de le voir tour à tour dédaigner ses conseils, outrager ses
légats et méconnaître son autorité, avait résolu de le frapper
d'excommunication, et que sa sentence devait être publiée le 7
septembre à Anagni, où il se trouvait à cette époque. Quel eût été
l'effet de cette dernière protestation de l'autorité religieuse, au
milieu des nobles qui méprisaient le roi et des bourgeois
qu'accablaient ses impôts? Si la sentence devait être portée en
France, n'était-il pas plus prudent qu'il l'attendît dans son palais
de Paris, plutôt que dans un camp entouré d'ennemis, et peut-être le
lendemain d'une défaite?

Cependant Philippe le Bel, qui redoute cette excommunication,
s'efforce de la prévenir. Guillaume de Nogaret est parti pour l'Italie
avec l'ordre de faire tout ce qu'il jugera à propos pour atteindre le
but qui lui est indiqué, quels que soient les moyens. Un capitaine de
Ferentino, nommé Supino, a reçu dix mille florins pour servir le roi
contre Boniface, _tam in vita quam in morte Bonifacii_. Au jour marqué
pour la promulgation de la sentence d'interdit, Supino et Nogaret
entrent dans Anagni suivis de trois cents cavaliers qui répètent leur
cri: «Meure le pape! Vive le roi de France!» Les cardinaux investis de
la pourpre par Boniface VIII, ses parents, ses amis l'abandonnent.
«C'est aussi par trahison, s'écrie-t-il, que Jésus-Christ voulut être
saisi et conduit à la mort, et je suis prêt à mourir comme son
vicaire.» Revêtu du manteau de saint Pierre, portant sur son front la
couronne de Constantin, les clefs et la croix à la main, il se place
sur le trône pontifical et voit arriver avec résignation ses ennemis
qui le soufflettent et l'outragent. Il dit seulement à Nogaret: «Tu es
d'une race de _patarins_, c'est de toi que j'attends le martyre.»
Enfin délivré par le peuple d'Anagni, il se retire à Rome et y meurt
presque aussitôt (11 octobre 1303).

Le successeur de Boniface VIII fut l'évêque d'Ostie, Benoît XI.
Philippe le Bel s'était fait adresser un long mémoire, aussi bizarre
que violent, qui portait le titre de: _Supplication du peuple de
France au roy_. Il l'envoya au nouveau pape, et les ambassadeurs qu'il
chargea de le lui remettre furent précisément Plasian et Nogaret. Ce
choix était la plus énergique de toutes les insultes, et peut-être
aussi la plus terrible de toutes les menaces; mais Benoît XI ne
s'intimida point, et leur répondit en prononçant l'excommunication de
tous ceux qui, par leurs conseils ou leur appui, avaient été les
complices de l'attentat d'Anagni. Un mois ne s'était point écoulé,
lorsque le nouveau pape mourut empoisonné à Pérouse.

La part que prend Philippe le Bel aux affaires d'Italie ne lui fait
point négliger celles de Flandre. Le 7 octobre 1303, c'est-à-dire dès
le commencement de la trêve, il ordonne la levée d'un gentilhomme armé
par cent livres de rente, et celle de six sergents à pied par cent
feux. Enfin, il s'adresse aux barons pour les prier d'entretenir des
troupes à leurs frais, en leur promettant de rétablir le cours des
monnaies comme il existait sous le roi Louis IX.

Ce fut au milieu de ces préparatifs belliqueux que Gui de Dampierre
sortit de la tour du Louvre pour négocier la paix. Les habitants de la
Flandre avaient oublié les années de sa puissance pour ne se souvenir
que de celles de sa captivité; il le conduisirent, en versant des
larmes de joie, jusqu'au domaine de Winendale, dont les verdoyantes
forêts ne devaient point abriter sa tombe.

Celui des fils du comte de Flandre qui prenait le titre de comte de
Zélande voulut profiter des trêves qui avaient été conclues avec la
France, pour rompre celles qui existaient en Hollande. Il avait à
peine quitté la Flandre, qu'il apprit une victoire. Florent de
Borssele, instruit que l'évêque d'Utrecht, frère du comte de Hainaut,
avait débarqué avec une armée dans l'île de Duveland qu'il mettait à
feu et à sang, y était accouru aussitôt pour le combattre. Trois mille
Hollandais avaient péri, et l'évêque d'Utrecht lui-même avait été fait
prisonnier et envoyé au château de Winendale. Le comte de Zélande ne
tarda point à mettre le siége devant Zierikzee, la plus redoutable de
toutes les forteresses du comte de Zélande, où s'étaient enfermées un
grand nombre de milices de la Frise et du Kennemarsland. Cependant,
prévoyant un siége sanglant et opiniâtre, il ne s'arrêta que trois
jours devant Zierikzee: il espérait que la terreur répandue par la
défaite de l'évêque d'Utrecht lui livrerait toute la Hollande. Delft,
Leyde, Gouda, Schiedam lui ouvrirent leurs portes, tandis que le duc
de Brabant s'avançait vers Dordrecht pour appuyer le mouvement des
Flamands. Utrecht a reconnu également l'autorité du jeune prince,
quand une insurrection générale, que dirige Witte de Hamstede,
l'oblige à retourner en Flandre pour y chercher de nouveaux renforts.
Une flotte nombreuse le ramène en Zélande, et cette fois il a résolu
de ne point s'éloigner des remparts de Zierikzee, tant que cette
forteresse, constant asile de ses ennemis, n'aura point cédé à ses
armes comme toutes les autres villes de la Zélande. Ce siége sera long
toutefois, et les messagers du comte de Hainaut se sont rendus à Paris
pour supplier Philippe le Bel de le secourir dans cette lutte extrême.

Les derniers jours du mois d'avril étaient arrivés. Le roi de France,
qui n'avait vu dans la trêve qu'un moyen de gagner du temps et de
sauver Tournay, n'avait fait aucune proposition qui pût conduire à la
paix. Le vieux comte de Flandre fut le Regulus du moyen-âge: il avait
promis de rentrer dans sa prison; et quels que fussent les mauvais
traitements qui l'y attendaient, il fut fidèle à son serment. «Je suis
si vieux, disait-il à ses amis, que je suis prêt à mourir lorsqu'il
plaira à Dieu.»

Cependant Philippe le Bel fait demander aux Flamands que la trêve qui
vient de finir soit renouvelée jusqu'aux fêtes de la Saint-Jean; il a
changé de langage et proteste de ses intentions pacifiques: les
négociations deviennent plus suivies et semblent près de se terminer
par un traité. La Flandre oublie que la fin des trêves approche pour
goûter d'avance ce repos de la paix que rien ne lui assure. Au milieu
de ces espérances, de cette joie, de ces illusions, un cri de guerre
retentit tout à coup. A Gand, un vieillard dont personne ne sait le
nom, se présente devant un pêcheur agenouillé sur la rive de l'Escaut.
«Ne sais-tu donc pas, s'écrie-t-il, que le roi réunit toutes ses
armées? Il est temps que les Gantois renoncent à leur inertie: le lion
de Flandre ne doit plus sommeiller.» Le lion de Flandre avait dormi
trop longtemps. Philippe le Bel n'avait poursuivi les négociations
qu'autant qu'il le fallait pour achever ses préparatifs et tromper la
confiance des Flamands. Maître de l'Italie, réconcilié avec le roi
d'Angleterre, il pouvait enfin diriger contre la Flandre désarmée
toutes les forces de son royaume.

Dès les premiers jours de mars, le roi de France avait établi un impôt
extraordinaire qui était de vingt livres parisis par cent livres
tournois de revenu en immeubles; et, par une seconde ordonnance du 19
mai, il avait confirmé ce qu'il avait réglé précédemment pour la
levée des hommes d'armes. Le ban et l'arrière-ban avaient été
convoqués à Arras. Là se rendirent Charles de Valois et Louis
d'Évreux, frères du roi, le duc de Lorraine, les comtes de Foix, de
Comminges, d'Armagnac, d'Esterac, de Périgord, de Boulogne, de
Sancerre, de Dreux, de Dammartin, de Rhodez, d'Eu, de Brienne, de
Joigny, de Nevers, de Forez, de Montbéliard, d'Aumale, d'Auxerre, de
Soissons, de Savoie, de Saint-Pol, les vicomtes de Tartas, de Turenne,
de Ventadour, de Polignac, de Thouars, de Limoges, de Rohan, le
dauphin de Vienne, les sires de Béarn, de Noailles, de Narbonne, de
Mercœur, de Choiseul, de Montmorency, de Mirepoix, de Vendôme, de
Sully, d'Harcourt, de Lusignan, de Rochechouart, de Beaufremont, de
Montfort, de Beaumanoir, de Rieux, de Chateaubriand, de Beaujeu, de
Laval, de Vergy, de Coucy, et deux chevaliers de la maison de
Dampierre, dont l'un portait le prénom de Gui comme l'infortuné comte
de Flandre. Des documents officiels font connaître que la levée de la
province de Languedoc comprit seize cents chevaliers et dix-sept mille
trois cent cinquante écuyers et sergents. Si l'on remarque qu'à cette
époque le Languedoc ne formait que la dixième partie du royaume, et
que Philippe le Bel avait de plus autour de lui de nombreux
mercenaires appelés d'Espagne ou d'Italie, on peut évaluer cette armée
à deux cent mille hommes; et toutefois le roi se croyait si peu assuré
du succès, qu'il avait, par une ruse dont l'histoire n'offrait pas
d'exemple, fait faire une fausse oriflamme, de peur qu'elle ne tombât
au pouvoir des Flamands.

Le 19 juillet, tandis que le comte de Thiette réunissait
précipitamment à Courtray les milices de Gand et de Bruges, l'un des
fils de Robert de Béthune, le jeune Robert de Cassel, renvoya au roi
l'hommage du fief de Brogny qu'il avait reçu de lui en Champagne. Dans
ces lettres de défi, après avoir exprimé sa douleur de voir son père
captif depuis quatre années, il ajoutait: «Et tout soit ensi que je
sois tenus à vous pour la raison du fief que je tiens de vous, si
suis-je plus tenus de garder l'estat et l'onneur de mon seigneur mon
père, si que je me tray avec cheaux qui, par leur bonté, veuillent
garder l'onneur de li et de son héritage.»

Déjà l'avant-garde de l'armée française avait quitté Arras. Un
chevalier, gagné par les _Leliaerts_, lui avait livré _passages_ (tel
est le nom que l'on donnait aux marais qui séparent la Flandre de
l'Artois); de là elle s'était portée à Pont-à-Wendin dont tous les
habitants avaient péri. Le comte de Thiette, longtemps retenu à
Courtray par les rivalités des Brugeois et des Gantois qui voulaient
tous marcher au premier rang, arriva trop tard pour sauver
Pont-à-Wendin; mais il en chassa du moins les Français, et les força à
se retirer au delà des _passages_. La rivalité des milices de Bruges
et de Gand ne devait plus être qu'une lutte de courage et de gloire.
Si les Brugeois obtiennent sur les chevaliers français un éclatant
succès dans lequel périt le sire de Joinville, les Gantois prennent
aussitôt les armes par une noble émulation, et, précédés de leurs
arbalétriers, ils franchissent les _passages_, rejettent l'avant-garde
française vers les portes d'Arras, détruisent tous les retranchements
qu'elle a élevés pour défendre l'entrée de l'Artois, et brûlent les
faubourgs de Lens.

Ces combats sauvèrent la Flandre. Ils permirent à toutes les milices
communales de se rallier sous les bannières du comte de Thiette; d'un
autre côté le roi de France, qui voulait traverser les _passages_ pour
assiéger Lille, se trouva dans la nécessité de renoncer à son projet:
il s'avança jusqu'aux portes de Douay où s'était enfermé Henri de
Flandre, le plus jeune des fils de Gui de Dampierre, et tenta un
assaut qui ne réussit point, puis il continua lentement sa marche en
suivant la rive droite de la Scarpe et de l'Escaut jusqu'à Tournay où
il s'arrêta; l'armée flamande avait fait le même mouvement, et gardait
la rive gauche de la Marque, jusqu'à ce qu'arrivée près du pont de
Bouvines elle y fit halte, prête à livrer bataille: Guillaume de
Juliers était venu la rejoindre, ainsi que Jean de Namur qui avait
quitté la Zélande pour combattre dans ses rangs.

Le roi était entré à Tournay le 9 août, il y passa l'Escaut et se
dirigea par le faubourg Saint-Martin vers Orchies; de là, par un
mouvement de flanc, il alla le 11 août s'établir sur la route de Lille
à Douay sur le Mont-en-Pévèle, vis-à-vis de l'armée flamande qui
s'était avancée jusqu'à Pont-à-Marque. Le 13 août, les deux armées se
trouvèrent l'une vis-à-vis de l'autre, et déjà les arbalétriers
flamands se préparaient à donner le signal de la lutte, lorsque des
envoyés du roi annoncèrent qu'ils venaient porter des propositions de
paix. Les communes de Flandre, dont la guerre ruinait la prospérité,
désiraient ardemment en voir la fin: aussi les ouvertures qui leur
étaient adressées furent-elles accueillies avec empressement, et une
suspension d'armes fut immédiatement proclamée. Les chefs de l'armée
flamande exigeaient comme première condition de tout traité que le roi
reconnût les libertés de la Flandre, et se contentât d'une amende
comme réparation des outrages faits à sa suzeraineté. Les ambassadeurs
français semblaient assez disposés à y consentir, mais ils réclamaient
une indemnité pécuniaire si élevée qu'on ne pouvait la leur accorder:
ils observaient du, reste, qu'il était impossible de terminer des
négociations si importantes avec une précipitation semblable, et
proposaient une trêve de trois jours qui devait durer depuis le 13
août jusqu'au 15 au soir. «Le roi ne désire rien plus que de voir
conclure la paix, disaient-ils hypocritement, et nous pouvons compter
sur l'intercession de la Sainte-Vierge dont nous allons célébrer les
fêtes.» En effet, de longues conférences eurent lieu le jour de la
fête de l'Assomption près de l'église de Mont-en-Pévèle. Les Français
y étaient représentés par les ducs de Bourgogne et de Bretagne et le
comte de Savoie; les Flamands par Gérard de Moor, les sires
d'Escornay, de Roubaix, de Sotteghem et douze notables bourgeois; mais
elles n'amenèrent aucun résultat. Philippe le Bel cherchait de nouveau
à gagner du temps: il attendait des nouvelles de Zélande.

Dès le moment où le roi de France avait reçu les messages du comte de
Hainaut, il avait résolu d'attaquer les Flamands en Zélande, en même
temps que sur les frontières d'Artois. Le plus célèbre des amiraux
italiens, Regnier Grimaldi, qui, après s'être à plusieurs reprises
signalé par son courage en servant la cause des Gibelins, s'était
engagé à soutenir celle du roi de France, avait conduit pour la
première fois une flotte génoise dans l'Océan. Il était arrivé près de
Calais, quand Jean Pedogre le rejoignit avec tous les navires qui y
avaient été équipés pour cette expédition par l'ordre du roi: huit
étaient venus d'Espagne, les autres appartenaient au port de Calais ou
aux ports de Normandie.

Le jeune comte de Zélande ne possédait au contraire qu'une multitude
de petites barques, avec lesquelles il eût été imprudent de combattre,
non-seulement la flotte de Grimaldi, mais même celle du comte de
Hainaut. Son armée était d'ailleurs si nombreuse qu'il n'avait aucun
débarquement à craindre, et tant que sa flotte resterait à l'ancre,
elle devait se trouver également à l'abri de tout danger. Jean de
Namur, en quittant son frère, lui avait donné ce conseil, et depuis,
Jean de Renesse, qui occupait la cité d'Utrecht, lui avait adressé
les lettres les plus pressantes pour l'engager à le suivre. Ce fut
dans ces circonstances que la flotte génoise, d'abord conduite à
Geervliet pour y rallier la flotte hollandaise, puis retenue pendant
quatorze jours dans les eaux de la Meuse, tantôt par un calme plat,
tantôt par des vents contraires, pénétra dans le canal qui sépare
l'île de Schouwen du Duveland. Elle n'avait plus de vivres, et les
approvisionnements qu'on lui envoyait de Hollande lui parvenaient
difficilement. A ces privations venait se joindre la difficulté de
naviguer dans des cours d'eau peu profonds, où les lourdes galères de
Gênes et de Calais s'enfonçaient à chaque instant dans le sable.

Gui de Flandre oublia trop promptement les sages avis de son frère et
ceux de Guillaume de Renesse. Il lui semblait que rien ne pouvait être
plus glorieux que de vaincre le plus illustre amiral de l'Italie, et
lorsque, vers le soir, la marée commença à monter, ne remarquant point
que c'était l'heure la plus favorable pour la flotte de Grimaldi, dont
le flux de la mer relevait successivement les vaisseaux échoués, il
ordonna que quatre-vingts navires, chacun monté par cent hommes et
tous attachés par des chaînes les uns aux autres, se portassent en
avant. Le choc fut terrible: les arbalétriers remplissaient l'air de
leurs traits; les machines de guerre, réunies pour le siége de
Zierikzee, faisaient voler des pierres énormes qui rencontraient
celles qu'on lançait de la flotte ennemie. Les navires se heurtaient
et se brisaient; la fureur des hommes d'armes était extrême et
personne ne faisait de quartier. Cette mêlée dura jusqu'à minuit; les
deux flottes ne cessèrent de lutter que lorsque la mer se retira;
quoique les Flamands n'eussent obtenu aucun succès décisif, ils
semblaient posséder l'avantage: car ils s'étaient emparés de quatre
grands navires (10 août 1304).

Lorsque l'aurore parut et que la marée s'éleva, la flotte flamande
était vaincue sans combat: quelques traîtres zélandais avaient profité
des ténèbres pour rompre les liens qui unissaient ses vaisseaux entre
eux, de sorte que les flots les avaient séparés et dispersés au
hasard. C'était le signal qu'attendaient les Zélandais gagnés par le
comte de Hainaut pour se réunir à la flotte de Grimaldi. A l'aspect de
cette déroute confuse, les barques les plus légères que Gui avait
placées en arrière cherchèrent leur salut dans une fuite rapide, et la
plupart de ceux qui se trouvaient sur les grandes galères employèrent
les derniers moments que leur laissait la marée pour rejoindre leurs
compagnons au siége de Zierikzee. Le vieux sire d'Axel engageait le
comte de Zélande à suivre leur exemple. «Dieu nous garde, répondit le
jeune prince, comme Macchabée, Dieu nous garde de fuir devant nos
ennemis, et que cette honte ne ternisse jamais notre gloire!» Gui de
Flandre n'avait conservé que cinq galères; il résista longtemps à
toute la flotte ennemie; enfin, cédant à la force du nombre, il tomba
au pouvoir de Regnier Grimaldi; sa captivité entraîna la perte de
toute la Zélande.

Philippe le Bel espérait qu'au premier bruit de ce revers, toutes les
milices communales assemblées sur les bords de la Marque
abandonneraient leur camp pour rentrer tumultueusement dans leurs
foyers. La nouvelle de la bataille de Zierikzee paraît s'être répandue
dans les deux camps le 16 août; les conférences pour la paix cessèrent
immédiatement. Le roi de France n'avait plus aucun motif de
dissimuler; cependant, en ce moment même où il semble devoir saisir
l'occasion qu'il attend depuis si longtemps pour attaquer les Flamands
consternés, le courage lui manque, il aime mieux apprendre que les
Flamands se sont éloignés, que détruire à jamais leur armée livrée à
la désolation. Il s'effraye même d'avoir vu cesser les trêves, et le
lundi 17 août, toute l'armée française quitte, par ses ordres, sa
position presque inaccessible sur le Mont-en-Pévèle pour se retirer
vers le sud; mais les Flamands, loin de se laisser abattre par le
malheur de leurs frères, n'écoutaient que leur désir de les venger; le
mouvement rétrograde des Français encourageait leur audace, et se
portant aussitôt en avant, ils occupèrent vers le soir le
Mont-en-Pévèle, bien résolus à combattre le lendemain.

Deux heures avant le lever du soleil, les Flamands s'armèrent; puis,
après avoir entendu la messe et pris quelque nourriture, ils
renversèrent leurs tentes afin de s'assurer qu'aucun d'eux n'était
resté en arrière, et descendirent le Mont-en-Pévèle, tous à pied comme
à Courtray, et suivis de leurs nombreux chariots. Parvenus devant le
camp français, ils se rangèrent en ordre de bataille, à droite ceux de
la ville et de la châtellenie de Bruges, conduits par le comte de
Thiette, à gauche les Gantois, commandés par Jean de Namur et Henri de
Flandre; au centre, les milices d'Ypres, de Lille et de Courtray
placées sous les ordres de Juliers et de Robert de Cassel. Les valets
dételèrent aussitôt les chevaux et les ramenèrent au Mont-en-Pévèle.
Trois rangs de chariots, dont on avait enlevé les roues, formaient une
barrière immense qui empêchait la chevalerie française d'attaquer les
Flamands par derrière, dans cette plaine où rien ne les protégeait.
Vis-à-vis de l'armée flamande, les chevaliers français se déployaient
sur une ligne non moins étendue, entre les bois de Raches et la forêt
de Thumeries.

Comme dans toutes les batailles, le combat s'engagea entre les
arbalétriers et les archers, et il avait déjà duré quelque temps quand
les arbalétriers français entr'ouvrirent leurs rangs pour laisser
passer un corps considérable de cavalerie française qui arrivait par
la route de Douay à Lille. Les arbalétriers gantois surpris par cette
charge, se réfugièrent dans les rangs de l'armée flamande. Les
chevaliers français n'étaient plus qu'à quelques pas de cette masse
immobile de combattants qui les attendaient, pressés les uns contre
les autres, lorsque tout à coup ils s'arrêtèrent; ils s'étaient
souvenus de la journée de Courtray, et ce fut au milieu des flèches
que leur décochaient les archers brugeois qu'ils tournèrent bride pour
se placer à quelque distance, à la droite de l'armée flamande.

Dès ce moment, les Français firent tous leurs efforts pour rompre le
front menaçant que leur présentaient nos communes. Des frondeurs
espagnols et provençaux vinrent les harceler en les accablant d'une
grêle de pierres; puis on amena devant le centre de l'armée flamande
une grande machine qui ne cessait de lancer des projectiles; mais les
Yprois, quittant un instant leurs rangs, l'assaillirent, s'en
emparèrent et revinrent, aussitôt après l'avoir brisée, reprendre la
place qu'ils occupaient. On voyait parfois seulement des troupes de
vingt, trente ou quarante hommes s'avancer, combattre et se retirer:
stériles escarmouches qui coûtaient beaucoup de sang et ne
produisaient point de résultats. Philippe le Bel se vit réduit à
modifier son plan de bataille: il résolut de faire entourer la
position des Flamands, en faisant exécuter sur leurs flancs des
mouvements circulaires qui permissent d'attaquer l'enceinte formée par
leurs chariots sur laquelle ils s'appuyaient.

Il était important toutefois, pour que ces mouvements réussissent,
qu'ils restassent ignorés des Flamands. Il n'était peut-être pas moins
habile de retenir dans leur pénible immobilité les bourgeois de
Flandre qui, peu habitués aux fatigues de la guerre, se trouvaient,
depuis les premières heures de la journée, privés de vivres et exposés
aux rayons d'un soleil brûlant. Leur zèle belliqueux s'était déjà
calmé, et lorsque des hérauts du roi traversèrent la plaine pour leur
offrir la paix, ils accueillirent imprudemment leurs propositions et
consentirent à suspendre le combat: ils ne s'aperçurent que trop tard
de la ruse des Français, et prirent aussitôt les armes. Philippe le
Bel espérait toutefois encore les tromper par de nouvelles
négociations, jusqu'à ce que son armée eût terminé son mouvement. Un
chevalier, couvert d'armes éclatantes sur lesquelles brillait
l'écusson de la maison de Savoie, accourut vers eux en criant à haute
voix: «Paix! paix!» Mais, sans l'écouter, ils percèrent de leurs
traits celui qui avait pris l'armure du comte de Savoie, d'autant plus
empressés à le frapper qu'ils croyaient punir un prince allié à la
maison des comtes de Flandre, qui n'avait soutenu d'abord Gui de
Dampierre que pour être le premier à le trahir.

Déjà un corps de cavalerie française, qui s'était dirigé du hameau de
Bouvincour vers la forêt de Thumeries, cherchait à pénétrer entre les
Brugeois et l'enceinte de leurs chariots, afin de les obliger à s'en
éloigner; mais le combat le plus sérieux était engagé à l'aile gauche,
où un autre corps de cavalerie non moins nombreux, soutenu par des
hommes d'armes et par tous les mercenaires étrangers, se précipitait
par la route de Douay sur les milices de Gand. Les assaillants y
renouvelaient sans cesse leurs forces, et, à chaque tentative,
d'autres chevaliers venaient remplacer ceux qui avaient déjà succombé,
tandis que les Gantois se voyaient exposés à tous les périls et ne
pouvaient même point profiter de leurs succès, de peur qu'en se
portant en avant ils ne laissassent quelque _bataille_ ennemie
s'introduire derrière eux. Les milices d'Ypres et de Courtray
partageaient toutes leurs fatigues. Ici les Français s'efforçaient de
renverser les chariots défendus par des sergents armés de lances, afin
d'ouvrir un passage aux chevaliers; plus loin, ils gravissaient le
Mont-en-Pévèle, où ils arrachaient, des mains des valets tremblants ou
fugitifs, les destriers et les trésors des chevaliers flamands. Jean
de Namur, épuisé de lassitude, avait fait connaître à ses frères le
danger de sa position. Les milices de Gand, d'Ypres et de Courtray,
ébranlées par une lutte incessante et troublées par les cris qui
s'élevaient du Mont-en-Pévèle, ne résistaient plus. Tout à coup elles
rompirent leurs rangs, et regagnant Pont-à-Marque, elles continuèrent
à fuir jusqu'aux portes de Lille.

Le comte de Thiette, plus robuste et peut-être aussi plus vaillant que
Jean de Namur, avait repoussé à l'aile droite tous les efforts des
Français. Les chevaliers qu'il avait combattus avaient poursuivi leur
course vers le Mont-en-Pévèle, où la retraite de Jean de Namur
entraînait la plus grande partie de l'armée ennemie; les autres
galopaient au hasard, se croyant déjà assurés de la victoire. A peine
apercevait-on, au delà d'un ruisseau, aux extrémités de la plaine,
l'arrière-garde que le roi n'avait point quittée, séparée des deux
ailes de l'armée que l'attaque avait conduites jusqu'aux bords de la
Marque.

Le jour touchait à sa fin quand le comte de Thiette résolut de
profiter de la confusion qui régnait de toutes parts pour rétablir les
chances du combat. Divisant les milices de Bruges et du Franc en trois
corps dont il devait partager le commandement avec Guillaume de
Juliers et Robert de Cassel, il abandonne sa position et se porte en
avant, rejetant en désordre devant lui un grand nombre de chevaliers
français qui se noient dans le ruisseau de Beuvry, comme leurs frères
s'étaient noyés deux ans auparavant dans le ruisseau de Groeninghe.
Les Flamands le traversent sur leurs cadavres et attaquent
l'arrière-garde en poussant de grands cris: leurs bataillons serrés
s'avancent avec une force irrésistible. En vain quinze cents
chevaliers se précipitent-ils vers eux pour les arrêter: ils
succombent sous leurs coups; le roi lui-même est entouré. Ses
serviteurs se sont hâtés d'arracher sa tunique fleurdelisée, afin
qu'on ne le reconnaisse point; au même moment, son cheval est tué et
il est renversé au milieu des morts. Cependant deux merciers de la rue
Saint-Denis, les frères Gentien, le relèvent et le placent sur un
autre cheval. Mais le roi de France, troublé par les périls qui le
menacent, ne sait point le diriger, et son nouveau coursier, presque
aussitôt blessé au poitrail d'un coup de _goedendag_, refuse d'obéir
au frein et emporte le roi d'une course rapide au milieu des chevaux
que les fuyards pressaient de l'éperon. Dans cette troupe vouée à une
honte éternelle se trouvent le comte de Valois qui s'est jeté sans
haubert et sans casque sur un cheval à peine harnaché, le comte Aimé
de Savoie que les Flamands croyaient mort, le comte de Saint-Pol qui
tremble comme il tremblait à Courtray. Plus intrépide, le vieux sire
de Chevreuse tenait dans ses bras l'oriflamme, et loin de songer à
fuir, il appelait les chevaliers épars pour qu'ils se ralliassent
autour de la bannière royale. Là périrent le comte d'Auxerre, Jean,
frère du duc de Bourgogne, Hugues de Boville, secrétaire du roi.
Anselme de Chevreuse tomba lui-même percé de coups, sans quitter la
hampe de l'oriflamme déchirée par les communes flamandes.

Au bruit de la fuite de Philippe le Bel, tous les chevaliers français
qui avaient envahi les tentes du Mont-en-Pévèle se replièrent
précipitamment vers le camp du roi. Guillaume de Juliers y avait déjà
pénétré, suivi de quatre-vingts des siens; il était même entré dans la
tente royale, et s'était désaltéré en buvant dans la coupe de Philippe
le Bel les vins réservés pour son banquet; mais il paya cette témérité
de sa vie: entouré presque aussitôt d'ennemis, il succomba sous les
coups du comte de Dammartin, en pressant sur les lèvres la croix
sanglante de son épée.

Le comte de Thiette, voyant le roi fugitif et toute l'armée française
rejetée vers les positions qu'elle occupait avant la bataille, ne
jugea pas prudent d'imiter le malheureux exemple donné par Guillaume
de Juliers, en attaquant à la chute du jour, avec des troupes épuisées
de soif et de lassitude, les retranchements du camp français; il
ordonna la retraite vers le Mont-en-Pévèle où il espérait retrouver
ses approvisionnements. Les pertes des deux armées étaient à peu près
égales, mais chez les Français elles avaient été plus nombreuses parmi
les chevaliers qui défendirent le roi que dans les rangs des hommes
d'armes, qui avaient passé une partie de la journée à piller le camp
flamand (mardi 18 août 1304).

Tandis que les Français, à la lueur des torches, cherchaient à
reconnaître parmi les morts les plus illustres des chevaliers dont ils
regrettaient le trépas, les Flamands faisaient retentir leurs
trompettes du haut du Mont-en-Pévèle pour rallier leurs compagnons
égarés. Leur indignation avait été grande lorsqu'en rentrant dans
leurs tentes ils n'y virent plus leurs belles étoffes de saies de
Bruges ou de draps pers d'Ypres, leurs vins de la Rochelle, leurs
bières de Cambray, leurs fromages de Béthune. Tout avait été pillé et
enlevé. Aussi, dès la pointe du jour, leurs murmures devinrent de plus
en plus forts, et quelles que fussent les remontrances de leurs chefs,
ils déclarèrent qu'ils voulaient retourner dans leurs foyers, et il
fut impossible de les en dissuader. Le comte de Thiette se vit réduit
à s'enfermer à Lille, où il y avait une forte garnison et de nombreux
approvisionnements.

Philippe le Bel s'était lui-même retiré à Arras. Quinze jours se
passèrent avant qu'il rejoignît ses troupes qui assiégeaient Lille;
son premier soin fut de défendre qu'on donnât la sépulture aux restes
des ennemis morts à Mont-en-Pévèle; puis il fit publier de toutes
parts des lettres où il annonçait que les Flamands étaient vaincus et
que tous ceux qui voulaient s'enrichir devaient se hâter de le suivre
en Flandre. On sait quelle était à cette époque l'admiration et
l'envie que faisait naître au loin la prospérité commerciale de la
Flandre; aussi cet appel fut-il entendu. On accourait de toutes les
provinces voisines; chacun venait réclamer sa part dans le butin.
«J'ai longtemps fait la guerre avec le roi Philippe, avec le roi son
père et le roi Louis son aïeul, disait le vieux chevalier flamand
Gérard de Moor, mais je ne crois pas que jamais aucun roi de France
ait réuni une si nombreuse armée.» Ce vaste armement sema la terreur
parmi les bourgeois de Lille, et sans consulter le comte de Thiette,
ils s'engagèrent à ouvrir leurs portes au roi, vers les fêtes de la
Saint-Michel, s'ils n'étaient secourus avant cette époque.

Le tableau des dangers qui menaçaient la cité de Lille effaça les
tristes souvenirs de la retraite de Mont-en-Pévèle. Toute la Flandre
courut aux armes. Les travaux des ateliers comme ceux des champs
étaient partout suspendus. Les femmes gardaient les villes, et,
spectacle unique dans l'histoire, on traversait les campagnes sans
rencontrer un seul homme: ils étaient tous au camp de Courtray, au
nombre, dit-on, de douze cent mille, préférant mourir en combattant
que vivre dans la servitude. Jean de Namur et Robert de Cassel firent
aussitôt défier le roi de France, et se dirigèrent vers Warneton pour
attaquer son camp, qui était placé sur la route de Lille à Ypres. A
peine avaient-ils passé la Lys qu'ils apprirent que Philippe le Bel
avait quitté ses positions avec toute son armée pour se retirer vers
Wasquehal entre Lille et Tournay, comme s'il songeait déjà à se
réfugier dans cette dernière ville. Ils le suivirent aussitôt et
s'établirent au Pont-de-Marque, à la jonction de la Marque et de la
Deule, à trois cents pas du camp français, que Philippe le Bel avait
fait ceindre d'un large fossé et de remparts garnis de palissades.

Lorsque le roi de France aperçut si près de lui les riches pavillons
des bourgeois de Flandre, et un nombre immense de cabanes de feuillage
qu'avaient élevées les milices communales pour la nuit suivante, la
seule qu'elles voulussent passer dans le repos pour se préparer au
combat, il ne put s'empêcher de s'écrier: «Je croyais les Flamands
détruits, mais il me semble qu'ils tombent du ciel!» On lui racontait
qu'ils avaient résolu, ou de marcher droit à lui, comme le comte de
Thiette l'avait fait avec les seules milices de Bruges et du Franc à
Mont-en-Pévèle, ou bien de l'attaquer pendant la nuit pour lui enlever
l'avantage de sa cavalerie. Son effroi s'accrut quand il les vit dès
l'aurore accourir devant son camp et commencer à en combler les
fossés, malgré tous les traits qu'on leur lançait. Dans toute l'armée,
dit Villani, il n'y avait point de baron qui ne conseillât au roi
d'éviter toute lutte avec des hommes auxquels le désespoir inspirait
tant de courage. Philippe le Bel les crut aisément, et ses hérauts
d'armes allèrent aussitôt proposer aux Flamands de nouvelles
négociations, qui s'ouvrirent immédiatement, quoique l'expérience eût
dû leur apprendre qu'au siége de Tournay, comme à la bataille de
Mont-en-Pévèle, toutes les propositions du roi, réelles ou feintes,
avaient toujours été désastreuses pour eux.

La veuve du roi Philippe le Hardi, Marie de Brabant, avait adressé les
instances les plus vives à son neveu, le duc de Brabant, Jean II, pour
qu'il consentît à partager le rôle de médiateur avec le comte de
Savoie, devenu également son neveu par son alliance avec une princesse
brabançonne. Le comte de Namur accueillit ces ouvertures avec trop
d'empressement. Une suspension d'armes avait été conclue le 24
septembre. Il fut presque aussitôt convenu que la Flandre conserverait
ses lois, ses libertés et ses frontières; que tous les prisonniers
seraient délivrés de part et d'autre, et que la fixation de l'amende,
qui ne pouvait excéder huit cent mille livres, serait déterminée par
huit arbitres, dont quatre appartiendraient à la Flandre. Lille et
Douay devaient être remis en gage aux Français jusqu'à l'époque du
payement. C'est à ces conditions que les hostilités cessèrent, et les
communes de Flandre en montrèrent une grande joie: elles étaient
impatientes de relever leur commerce presque ruiné par les guerres qui
les entouraient sur toutes leurs frontières. En vain maître Gérard de
Ferlin, porte-scel du comté de Flandre, refusa-t-il d'apposer son
sceau sur ces conventions, Jean de Namur le prit et les scella
lui-même; tandis que le comte de Thiette, enfermé à Lille, apprenait
qu'il ne lui restait plus qu'à livrer aux ennemis les remparts d'où,
la veille encore, il espérait pouvoir assister à leur défaite.

Les arbitres envoyés par la Flandre à Paris étaient Jean de Cuyk, Jean
d'Escornay, Gérard de Moor et Gérard de Sotteghem. Soit qu'ils
cédassent aux menaces de Philippe le Bel, soit qu'ils se laissassent
tromper par ses ruses, ils consentirent à tout ce qu'il exigeait, et
vers le mois de février, le bruit se répandit en Flandre que la paix
ne tarderait point à être proclamée. Les arbitres désignés par le roi
avaient fait connaître que, dès que le traité serait signé, toutes les
relations commerciales seraient rétablies aussitôt entre la Flandre et
la France, et Philippe le Bel avait déclaré en même temps qu'il
approuverait tout ce que ses plénipotentiaires arrêteraient d'un
commun accord avec les arbitres flamands. C'est dans ce moment, où
toute la Flandre se laisse séduire par ces brillantes promesses, que
le roi de France charge Hugues de Celles de se rendre à Gand pour y
exposer ses intentions pacifiques et ses vœux pour une réconciliation
sincère. Hugues de Celles ajoute, dans l'assemblée des bourgeois de
Gand, qu'il convient qu'on renouvelle les anciennes formules des
traités accordés par les rois de France, c'est-à-dire qu'ils doivent
promettre d'exécuter ce que leurs arbitres décideront, de ne pas
soutenir le comte s'il voulait s'y opposer, et d'obliger même par la
force tous leurs concitoyens à s'y conformer. Godefroi Parys et
d'autres échevins prêtèrent aussitôt ce serment devant les halles, et
un acte public en fut dressé, au nom du roi, par un clerc de
Quimper-Corentin.

Cependant toutes ces protestations, ces simulacres de respect pour la
souveraineté de la décision des arbitres, n'étaient que d'astucieux
mensonges: un traité avait été secrètement scellé, dès le 16 janvier,
tel que Philippe le Bel l'avait dicté. Les ambassadeurs du roi
attendaient, pour le publier, que les députés des bonnes villes de
Flandre fussent arrivés en France pour y apposer leurs sceaux,
lorsqu'on apprit que le vieux comte de Flandre était mort à Compiègne
le 7 mars 1304 (v. st.), avant que la conclusion définitive de la paix
lui eût rendu la liberté.

Gui de Dampierre avait légué par son testament huit mille livres au
chevalier qui se rendrait en terre sainte pour s'y acquitter de son
vœu de pèlerinage et y porter sa croix, s'il ne lui était pas donné
d'aller lui-même combattre les infidèles. Trente-quatre années
s'étaient écoulées depuis l'expédition de Tunis, lorsque les derniers
souvenirs des croisades de saint Louis s'éteignirent sur les lèvres
d'un vieillard octogénaire dans les prisons de Philippe le Bel.




LIVRE ONZIÈME.

1304-1322.

  Robert de Béthune. Traités d'Athies, de Paris, de Pontoise,
  d'Arras. Confédération des alliés. Complots de Louis de Nevers et
  de Robert de Cassel.


«Maudite sois-tu, antique louve, qui entraînes dans ta faim insatiable
plus de victimes que tous les autres monstres! O avarice! que peux-tu
faire de plus? Je vois les fleurs de lis entrer dans Anagni. Dans la
personne de son vicaire, je vois le Christ prisonnier. Je vois un
nouveau Pilate si cruel que ceci ne le rassasie point, et qu'il porte
dans le temple ses désirs cupides. Ah! si Douay, Gand, Lille et Bruges
en avaient le pouvoir, il serait bientôt puni!»

Ainsi disait Dante dans la sublime épopée où son génie s'était placé
au-dessus du soleil pour juger tout son siècle, et tandis qu'il
chantait, Villani, né à Florence comme lui, étudiait, en parcourant
nos champs de bataille encore fumants de sang, le théâtre des grandes
luttes dont il devait raconter les péripéties.

Les communes flamandes, qui fixent le regard des poètes et des
historiens, ont traversé, en moins de trois années, la période la plus
brillante de leur gloire militaire, et leurs franchises ont reçu de
nouveaux développements. C'est ainsi qu'une charte du 12 avril 1304
(v. st.) établit que si le comte de Flandre a quelque différend, à
l'avenir, avec l'une des cinq bonnes villes, les quatre autres seront
appelées à le juger, et que toute contestation entre les bonnes villes
sera également soumise à l'arbitrage des autres cités de Flandre. La
ville de Bruges a surtout accru sa puissance en se plaçant à la tête
de la Flandre à la journée de Courtray. Philippe de Thiette lui a
octroyé des priviléges de plus en plus étendus, que chaque comte à son
avénement jurera de respecter, et ses magistrats viennent de faire
graver un nouveau sceau, où l'antique symbole du pont de la Reye a
fait place au lion de Flandre portant la couronne sur le front et la
croix sur le cœur, _Rugiit leo, vincula fregit_.

C'est au moment où la Flandre conserve à l'abri de tout péril la
position la plus énergique et la plus indépendante que Robert de
Béthune sort, avec ses frères Guillaume et Gui, des prisons de
Philippe le Bel, pour approuver le traité du 16 janvier qui vient
d'être solennellement confirmé à Athies-sur-Orge, en présence du comte
d'Évreux, du duc de Bourgogne et des comtes de Savoie et de Dreux,
plénipotentiaires de Philippe le Bel.

Par ce traité, Robert s'engage à remettre au roi vingt mille livrées
en terres dans le comté de Réthel et quatre cent mille livrées en
deniers, payables dans un délai de quatre années. Six cents hommes
d'armes flamands le serviront pendant une année, à leurs frais, en
quelque lieu que ce soit. Le roi se réserve le droit de punir trois
mille personnes de la ville de Bruges, en leur imposant des
pèlerinages comme expiation de leurs méfaits. Toutes les
fortifications des cinq bonnes villes de Flandre sont détruites, sans
qu'on puisse jamais les rétablir. Robert et ses frères, les nobles et
les bonnes villes de Flandre, jureront sur les saints Evangiles d'être
fidèles au roi de France et de ne jamais s'allier à ses ennemis; et
s'il arrive que Robert ou ses successeurs se rendent coupables de
rébellion envers le roi, toutes leurs terres seront considérées comme
forfaites, forjugées et acquises dès ce moment au roi. Les échevins,
les bourgmestres, les gentilshommes, châtelains, bannerets et autres
jureront d'observer ce traité, et ce serment sera réitéré toutes les
fois qu'il sera créé de nouveaux bourgmestres et échevins, et dans le
délai de quarante jours après l'hommage de tous châtelains, bannerets
et autres gentilshommes, qui seront tenus de prêter ce serment à
Amiens, en s'engageant à aider le roi contre le comte de Flandre si
celui-ci n'observe point la paix, et ce serment sera renouvelé de cinq
en cinq ans. Outre les châteaux et les châtellenies de Lille, de Douay
et de Béthune, déjà occupés par le roi, le comte de Flandre lui
remettra les châteaux de Cassel et de Courtray pour que le roi les
garde, tous frais prélevés sur les revenus de ces châtellenies,
jusqu'à ce que le comte ait fait exécuter les conventions relatives
aux vingt mille livres de rente à asseoir dans le comté de Réthel, à
la destruction des forteresses, au pèlerinage des Brugeois et aux
autres obligations ci-dessus mentionnées. Les châtelains et tous les
hommes des châtellenies de Cassel et de Courtray seront tenus de
prêter serment de fidélité au roi pour tout ce qui se rapportera à la
garde de ces châtellenies. De plus, le comte de Flandre et ses frères
feront en sorte que les nobles et les bonnes villes de Flandre se
soumettront à toutes sentences d'excommunication s'ils n'accomplissent
point ce traité, et supplieront également le pape de confirmer ces
sentences dont ils ne pourront être absous, si ce n'est à la requête
du roi. Il est entendu que, lors même que les forfaitures auraient été
commises avant la publication des sentences, le roi pourra ajourner,
«par cri fait publiquement en son palais à Paris,» le comte de Flandre
à comparaître dans le délai de trois mois devant la cour du roi, et
s'il est déclaré coupable, les sentences seront publiées et la
forfaiture sera établie. Les nobles, les bonnes villes et les gens de
Flandre renonceront à toutes les alliances qu'ils ont pu faire pour se
soutenir mutuellement contre le roi, et ils jureront de ne plus faire
à l'avenir de semblables alliances. Enfin, s'il se trouve dans ce
traité quelque point obscur ou douteux, les quatre plénipotentiaires
du roi se réuniront avec le duc de Brabant et Guillaume de Mortagne
pour l'éclaircir et l'interpréter.

Par une déclaration séparée, Robert promet de rentrer avec ses frères
au château de Pontoise avant les fêtes de la Toussaint, si les
communes flamandes reprennent les armes. En ce cas, il ordonnera à ses
sujets d'obéir aux ordres du roi, les dégagera de leurs serments de
foi et d'hommage, et se soumettra aux censures ecclésiastiques. Le
comte de Joigny, les sires de Fiennes, de Châteauvilain, de Mareuil et
de Pecquigny se portèrent ses cautions, et Robert, qui jusqu'à ce
moment se faisait appeler seulement Robert, fils aîné de feu le comte
Gui, prit le titre de Robert, par la grâce de Dieu, comte de Flandre.

Cependant le traité d'Athies soulève en Flandre une indignation
unanime; les communes accusent leurs députés d'avoir dénaturé les
conditions de la paix, telles qu'elles ont été fixées sous les
remparts de Lille. A peine osèrent-ils rentrer en Flandre, où leur vie
eût été en péril, s'ils eussent proposé l'exécution des conventions
qu'ils avaient acceptées. «Mieux valait mourir, répétait-on de toutes
parts, qu'accepter un joug si odieux. Était-ce donc un si grand crime
d'avoir sauvé la patrie, qu'il fallût l'expier par les rigueurs de
l'exil? D'autres peuples avaient pu se soumettre à la honte d'un
tribut, mais il n'était en Flandre personne qui consentît à renoncer à
sa liberté. Et dans quel moment voulait-on opprimer à ce point les
communes flamandes? Après la défense la plus héroïque, après les
triomphes les plus éclatants.» Ces discours ralliaient tous les
esprits dans une résistance de plus en plus vive.

Robert de Béthune lui-même n'osa pas s'opposer à ce mouvement. D'une
part, il confirme les priviléges accordés aux Brugeois par Philippe de
Thiette, en rappelant le dévouement qu'ils ont montré en bravant les
plus grands dangers pour délivrer Gui de Dampierre; et dans une autre
non moins mémorable, il déclare que sa volonté expresse est que «tous
bourgeois demeurant dedans l'eskevinage de Bruges, soient gens de
mestiers ou autres, soient également francs aussi avant li uns que li
autres.» Cependant des négociations secrètes se poursuivent entre le
roi de France et le comte de Flandre. Robert de Béthune, dont la vie
n'a été qu'une suite non interrompue d'épreuves et de revers, a senti
s'affaiblir, pendant une captivité de cinq années, les forces de l'âme
et du corps. Il se sépare de ses frères Philippe, Gui et Henri, et
accepte le joug qu'on lui impose pour assurer quelques jours
tranquilles à sa vieillesse. C'est à ce prix que Philippe le Bel le
protége contre les réclamations du comte de Hainaut et de la comtesse
d'Artois, et le réconcilie avec Edouard Ier, qui, l'année précédente,
a envoyé une flotte de vingt navires inquiéter les rivages de la
Flandre. Des motifs graves, et de même nature que ceux qui en 1296
avaient amené un rapprochement entre le roi de France et Gui de
Dampierre, l'engageaient à se créer un instrument docile dans le comte
de Flandre, loin de s'en faire un ennemi.

Philippe le Bel était plus avide que jamais. C'était en vain qu'il
avait altéré de nouveau les monnaies; c'était en vain qu'il avait fait
dépouiller de leurs biens les juifs dont il avait été longtemps le
protecteur et le complice, leurs dépouilles ne pouvaient satisfaire
son avarice: en les passant au crouset, il y retrouvait toujours
_l'argent noir_ (_argentum nigrum_) du pauvre peuple, et sa politique
le portait à affaiblir surtout ceux qu'il croyait devoir craindre. Les
grands vassaux étaient domptés par la force, les communes appauvries
par l'impôt; et dans la hiérarchie religieuse, l'ordre de Cîteaux, le
plus riche et le plus puissant de la France, était déjà si près de sa
ruine, que la voix des prêtres s'éteignait dans cette fameuse abbaye
de Clairvaux, toute pleine des souvenirs de saint Bernard; mais il
existait une milice soumise à la même règle, à la fois monastique et
féodale, qui portait fièrement la croix à côté de l'épée. Philippe le
Bel avait résolu de l'anéantir, et ce projet était d'autant plus
profondément gravé dans son esprit qu'il s'associait à des rêves de
spoliation.

Une rumeur populaire, propagée avec soin, accusait les Templiers
d'avoir été les complices des victoires de Salah-Eddin et des revers
de saint Louis, mais bientôt, comme si ces bruits n'agissaient point
assez fortement sur le peuple, on ajouta qu'ils égorgeaient les
enfants nouveau-nés pour mêler leurs cendres à leur breuvage, et
qu'ils adoraient solennellement une idole dont la tête avait trois
faces et portait une longue barbe d'or.

Clément V avait pris possession du trône pontifical qu'il devait au
roi de France. Il venait de confirmer le traité d'Athies, en faisant
un grand éloge du zèle et de l'affection que le comte de Flandre
montrait à l'égard du roi; et en maintenant à l'archevêque de Reims et
à l'abbé de Saint-Denis le droit d'excommunier les Flamands, il avait
approuvé cette clause spéciale et exceptionnelle que les censures
ecclésiastiques ne pourraient être levées qu'à la requête du roi. Ce
fut à Clément V que Philippe le Bel s'adressa pour obtenir l'abolition
de l'ordre des Templiers, c'est-à-dire pour s'efforcer de lui imposer
un jugement inique après la plus scandaleuse de toutes les procédures.
Le pape promit d'interroger le grand-maître de l'ordre du Temple et le
grand-maître des hospitaliers, qui résidaient alors l'un dans l'île de
Chypre, l'autre à Rhodes; il se trompait en espérant calmer ainsi
l'impatience du roi.

Le grand-maître de l'ordre du Temple, Jacques de Molay, avait quitté
l'Orient pour répondre à l'appel du pape: il se rendit aussitôt à
Poitiers, et il lui fut aisé de se justifier: c'était au douzième
siècle, au temps de Salah-Eddin, que les évêques et les historiens
avaient rendu le plus pompeux témoignage de l'héroïsme et de la piété
des Templiers; à la bataille de Mansourah, ils avaient combattu à
l'avant-garde, et quelques années à peine s'étaient écoulées depuis
que le grand-maître Guillaume de Beaujeu s'était enseveli avec tous
ses compagnons sous les ruines de Ptolémaïde. Jacques de Molay
lui-même avait naguère proposé de prêcher une nouvelle croisade;
cependant s'il s'excusa devant Clément V, il devint de plus en plus
coupable aux yeux du roi; car il revenait d'outre-mer avec cent
cinquante mille florins d'or et dix charges d'argent telles qu'en
pouvaient porter des bêtes de somme.

La tentation était trop forte: Philippe le Bel n'y résista pas.
Mécontent de la modération du pape, il résolut de commencer lui-même
violemment la procédure pour le forcer ensuite à la poursuivre: des
lettres secrètes furent adressées à tous les baillis et sénéchaux du
roi, afin que le même jour et à la même heure les Templiers fassent
arrêtés dans toute l'étendue du royaume. Il leur était expressément
recommandé de saisir tous leurs biens meubles et immeubles, et de les
conserver fidèlement pour les remettre en la main du roi.

On prétend que, dès l'année précédente, le roi de France avait
instruit le comte de Flandre de ses desseins secrets. Si Philippe le
Bel trouvait parmi les hommes du midi ses ministres les plus dociles,
l'ordre du Temple s'appuyait au contraire sur la France
septentrionale, et ses chevaliers étaient d'autant plus respectés dans
les Etats de Robert de Béthune qu'ils s'étaient ralliés aux communes à
la journée de Courtray. C'était d'ailleurs dans la patrie des premiers
croisés que l'ordre du Temple retrouvait les souvenirs de son origine.
Geoffroy de Saint-Omer et plusieurs autres de ceux qui le fondèrent
appartenaient par leur naissance à la Flandre. Geoffroy de Saint-Omer
possédait à Ypres un vaste enclos qu'il donna aux «pauvres frères de
la milice du temple de Salomon.» Ce fut le berceau de l'ordre du
Temple en Europe. En 1225, Jeanne de Flandre reconnut que tous ceux
qui relevaient de la maison du Temple à Ypres étaient étrangers à sa
juridiction. Une autre charte de la même année porte que les Templiers
ne pouvaient être soumis à aucun impôt, que deux échevins de la ville
d'Ypres seraient spécialement chargés de s'occuper des griefs qu'ils
auraient à exposer, et que toutes les amendes seraient partagées en
quatre parts dont trois seraient dévolues aux Templiers. Leur
puissance dans nos provinces était si vaste qu'ils avaient reçu
pendant quelque temps la garde du comté de Namur. Tandis que le duc
Godefroi de Brabant leur accordait la moitié, le tiers ou le quart du
droit de relief que lui payaient ses vassaux, Philippe d'Alsace
disposait des dîmes de Slype, de Leffinghe et des villages voisins en
faveur du maître de Flandre, Baudouin de Lidenghem. Gui de Dampierre
avait fait d'autres dons à frère Pierre Uutenzacke, «commandeur de
Flandre del ordene de le chevalerie dou Temple.»

Le 12 octobre, Jacques de Molay avait été chargé par le roi de porter
le poêle de sa belle-sœur l'impératrice de Constantinople. Le
lendemain, c'est-à-dire le vendredi 13 octobre 1307, à l'aube du jour,
il est arrêté et conduit à Corbeil; et le même ordre est exécuté dans
toute la France, partout où domine l'autorité de Philippe le Bel, à
Ypres comme à Paris. D'anciennes traditions populaires racontent qu'en
Flandre on vint au milieu de la nuit frapper à la porte des nombreux
châteaux habités par les Templiers, et qu'ils furent impitoyablement
égorgés. La légende s'est trop hâtée de les faire périr: c'est à
l'histoire qu'il appartient de rappeler d'abord leur longue et cruelle
captivité.

L'étonnement du pape fut extrême en apprenant que le roi avait osé
usurper les attributions de l'autorité ecclésiastique, et porter une
main sacrilége sur les biens d'un ordre religieux: il suspendit les
juges ordinaires; mais le roi protesta qu'il n'avait pas l'intention
d'agir comme accusateur, mais seulement comme champion de la foi et
comme défenseur de l'Eglise: il avait résolu de faire intervenir le
peuple contre les Templiers, de même qu'il l'avait excité à le
soutenir en 1303 contre Boniface VIII, et il convoqua sans délai «les
nobles et non nobles» pour recevoir leur conseil sur ce qu'il
convenait de faire des Templiers.

Le 26 mars 1307 (v. st.), le roi annonça à Robert de Béthune qu'une
assemblée se tiendrait à Tours trois semaines après les fêtes de
Pâques pour s'occuper des mesures à prendre contre l'abominable
hérésie des Templiers. Le même jour, le roi de France adressa à toutes
les villes du royaume une autre lettre, où, en les invitant également
à y envoyer leurs députés, il s'étendait sur les blasphèmes et les
infamies des Templiers, souffle maudit qui ébranlait et le ciel et la
terre, et contre lequel se soulevaient à la fois non-seulement les
armes et les lois, mais les animaux eux-mêmes et jusqu'aux éléments de
la nature troublés dans leur cours.

Robert de Béthune avait chargé l'aîné de ses fils, Louis, qui avait
déjà hérité de sa mère le comté de Nevers, de le représenter à
l'assemblée de Tours. Le jeune prince fut l'un de ceux qui se
portèrent accusateurs des Templiers; il assista à ces délibérations
violentes, non moins menaçantes pour le pape que pour Jacques de
Molay, où le roi se faisait dire par ses ministres «que Moïse avait
tiré le glaive contre les adorateurs du veau d'or, sans consulter le
grand prêtre Aaron, et que le roi très-chrétien possédait le même
droit, même vis-à-vis du clergé, si le clergé soutenait les
hérétiques.» Philippe le Bel, aisément persuadé par ces discours, se
dirigea vers Poitiers, suivi de toute une armée. Douze jours après,
Clément V publia un manifeste dans lequel, à la prière du roi, il
vantait pompeusement sa générosité et son désintéressement. Il avait
déjà levé la suspension des juges ordinaires, et alla même jusqu'à
décider que leur enquête aurait lieu dans le diocèse de Sens:
l'archevêque de Sens était frère d'Enguerrand de Marigny et l'un des
courtisans les plus dévoués du roi.

Au milieu de cette agitation, les députés des communes flamandes
réitéraient près du roi leurs protestations contre le traité d'Athies.
Il y avait eu des conférences à Beauvais; il y en eut d'autres à
Paris; enfin les ambassadeurs flamands (l'un d'eux était Jean Breydel)
suivirent le roi à Poitiers: le 28 mars 1307 (v. st.), c'est-à-dire
deux jours après les lettres de convocation de l'assemblée de Tours,
Philippe le Bel avait déclaré que ses notaires s'étaient trompés,
comme le prétendaient les Flamands, dans la désignation des livres
tournois mentionnées dans les derniers traités, et qu'au lieu de
«monnaie peu forte,» il fallait lire «monnaie faible;» différence
importante à une époque où la falsification des monnaies comptait tant
de degrés. Il avait voulu par cette concession faciliter en Flandre
l'adoption des mesures qu'il préparait contre les Templiers. Mais
lorsqu'il eut vu le succès de ses ruses assuré à Poitiers comme à
Tours, il se montra de nouveau plus sévère. On disait qu'il avait
gagné à ses intérêts Jean de Gavre et Gérard de Sotteghem. Jean de
Cuyk ne vivait plus, et Gérard de Moor avait quitté la France, parce
qu'il prévoyait que toutes les négociations seraient funestes à sa
patrie.

Vers le mois d'août 1308, Robert de Béthune invita toutes les communes
à choisir des députés, afin qu'il pût se rendre lui-même avec eux près
du roi. Il espérait réussir ainsi dans ses efforts pour arriver à la
conclusion de la paix, et oubliait que les prières adressées à la
puissance et à l'orgueil sont le plus souvent des vœux stériles. Dès
le premier jour, les conseillers de Philippe le Bel demandèrent que
les députés flamands se remissent, tant de haute que de basse justice,
à la sentence du roi: mais ceux-ci, fidèles au mandat qu'ils avaient
reçu des communes, répondirent qu'ils n'y pouvaient consentir qu'en
faisant des réserves pour leur liberté, leur honneur et leurs vies, et
ils présentèrent le traité conclu près de Lille, où l'on avait
déterminé quelles seraient les conditions de la paix: ils faisaient
remarquer que le roi y avait apposé son sceau, mais les ministres de
Philippe le Bel répliquaient que le traité d'Athies portait aussi le
sceau de Robert de Béthune et en réclamaient l'exécution: les députés
des communes ne cédèrent point.

Cependant une profonde inquiétude régnait en Flandre. On accusait
Robert de Béthune de ne chercher qu'à faire triompher les intérêts du
roi de France. L'un de ses frères, Jean de Namur, qui avait conseillé
la paix sous les murs de Lille, venait d'épouser une cousine de
Philippe le Bel: son influence favorisait de plus en plus le parti des
_Leliaerts_. Une vaste ligue se formait contre les communes, et
bientôt les baillis du comte et leurs amis parcoururent la Flandre,
immolant tous ceux qui étaient signalés comme rebelles et ennemis du
roi. Dans le pays de Waes, ils arrêtèrent vingt-cinq des plus notables
habitants, dont les uns furent mis en croix et les autres condamnés à
l'exil. Guillaume de Saeftinghen, assiégé dans la tour de Lisseweghe,
eût péri si Jean Breydel et Pierre Coning, réunissant quelques
bourgeois, ne fussent accourus pour le délivrer; ils rentrèrent avec
lui triomphants à Bruges. Toute la commune, pleine de zèle pour la
défense de ses franchises, y avait pris les armes, et l'une des
victimes de sa fureur fut Gilles Declerck, homme de naissance obscure,
qui jouissait d'un si grand crédit auprès de Robert de Béthune que,
pendant son absence, il partageait les soins du gouvernement avec
Guillaume de Nesle et Philippe de Maldeghem. Tout le peuple craignait
qu'à l'exemple des autres pays où la liberté est inconnue, on voulût
le réduire à la condition des serfs.

Robert de Béthune n'avait pu rallier à son autorité que les magistrats
dont il avait intimidé le zèle ou flatté l'ambition. Il espérait que
leur appui lui permettrait de faire accepter aux communes le traité
d'Athies, et vers le mois de février 1308 (v. st.), il les conduisit
avec lui à Paris, où ils ratifièrent le traité d'Athies tant en leur
propre nom que «pour tous ceus et chascun de ceus dont ils étaient
procureurs,» s'engageant solennellement à se soumettre à
l'excommunication de l'évêque de Tournay et à celle du pape, de telle
manière que «ne eus, ne leurs successeurs, leurs terres, leurs villes,
ne leurs appartenances ne puissent estre, ne ne soient absols, fors à
la requeste de nostre seigneur le roy ou de son commandement.» La
commune de Bruges était la seule qui ne fût pas représentée à Paris.

Robert de Béthune n'avait point quitté la France, mais il avait chargé
le plus jeune de ses fils, qui portait le même nom que lui, Robert de
Cassel, d'aller annoncer aux communes la ratification du traité
d'Athies, qu'on appelait communément le pacte d'iniquité. Le jeune
prince se rendit aussitôt en Flandre; il y supplia tous les bourgeois
de vouloir bien confirmer ce qui avait été fait en leur nom, et leur
exposa que leur adhésion devait être le seul moyen d'éviter la
vengeance du roi. A Gand, à Ypres et dans d'autres villes moins
importantes, les bourgeois les plus riches, qui redoutaient la guerre
comme le plus terrible des désastres, y semblaient disposés; mais les
communes, dont les corps de métiers formaient le principal élément,
avaient gardé le silence: elles attendaient que l'exemple de la
résistance leur fût donné par la cité d'où était parti, en 1302, le
signal de la lutte.

Robert de Cassel avait cru devoir s'adresser aux habitants de toutes
les villes de Flandre avant de se présenter au milieu des Brugeois.
Ils entendirent avec calme son discours et demandèrent un délai pour
répondre. Enfin, ils se réunirent le jour du mercredi-saint 26 mars
1308 (v. st.). Tous les _Leliaerts_ qui s'étaient réfugiés en France
pendant la guerre étaient rentrés à Bruges pour seconder les
propositions de Robert de Cassel; les courtiers, dont le commerce
devait tout à la paix, les pêcheurs, menacés pendant plusieurs années
par les flottes d'Angleterre et de France, partagèrent le même avis;
mais les autres corporations n'écoutaient que la voix de Pierre Coning
et de Jean Breydel. Elles rappelaient tous les sacrifices et toutes
les humiliations qu'imposait le traité d'Athies, et ne redoutaient pas
moins les projets secrets du roi, quand il verrait les villes de la
Flandre démantelées et toutes ses frontières ouvertes aux invasions;
la plaine même de Courtray, où tout retraçait encore l'éclat de leur
triomphe, ne devait-elle pas être livrée aux hommes d'armes français?
Le roi ne voulait-il pas choisir tous ceux qu'il condamnait à ces
pèlerinages lointains, long et périlleux exil? Ne s'attribuait-il
point le pouvoir de lever seul les sentences d'excommunication
prononcées par les évêques ou le pape? Ne se réservait-il pas enfin le
droit d'exiger, pour l'exécution du traité, toutes les garanties qu'il
jugerait convenables, réserve d'autant plus menaçante qu'elle était
obscure, et qu'il pouvait en faire usage à son gré, soit pour faire
enlever aux communes les armes qui les protégeaient, soit pour
réclamer comme otages leurs chefs et leurs magistrats?

Déjà, les corps de métiers se préparaient à se combattre les uns les
autres, et une lutte sanglante allait succéder aux discussions des
_Leliaerts_ et des _Clauwaerts_, lorsque des hommes sages
s'interposèrent comme médiateurs: ils parvinrent à obtenir que l'on
désignerait huit hommes probes et honorables, afin qu'ils se
rendissent à Paris et y demandassent que le traité d'Athies fût
modifié. Philippe le Bel se vit réduit à fléchir devant une opposition
si persévérante et si énergique. Le 10 mai, il déclara qu'à la prière
du comte de Flandre et du duc de Brabant, il consentait à modérer les
conditions du traité d'Athies. Il pardonnait toutes les offenses
antérieures ou postérieures à ce traité, permettait de racheter la
moitié de la rente de vingt mille livres, et ajournait à deux ans le
moment où l'autre moitié serait «assise» dans le comté de Réthel. Les
fortifications des bonnes villes ne devaient pas être démolies, et le
roi se désistait de toute prétention de percevoir des tailles en
Flandre. Il abandonnait tous ses droits d'occupation provisoire sur
les châtellenies de Courtray et de Cassel, et déclarait se contenter
des garanties qu'il possédait déjà, sans pouvoir en réclamer d'autres.
Quinze jours après, Philippe le Bel chargea Guillaume de Plasian
d'aller recevoir le serment des communes de Flandre, et nous apprenons
par un procès-verbal du notaire apostolique Jacques de Vitry, que
cette cérémonie s'accomplit à Bruges, dans le verger des frères
prêcheurs, le 8 juillet 1309.

La clause spéciale qui constituait le roi de France arbitre de toutes
les excommunications prononcées contre les Flamands subsistait dans le
nouveau traité; mais au moment où il fallut le soumettre à
l'approbation pontificale, Clément V avait fui de Poitiers pour
chercher un asile dans la cité d'Avignon. Dans une lettre qu'il
adressa le 23 août au roi, afin de lui exposer les scrupules de sa
conscience, il déclarait que si à Poitiers il avait inséré cette
clause dans une bulle dirigée contre les Flamands, il l'avait fait
plutôt par préoccupation ou par négligence qu'après un examen
approfondi, et demandait qu'on lui fît parvenir cette bulle pour qu'il
la corrigeât. «Cependant, ajoutait-il, quoique nous soyons tenus de
réparer les fautes de nos prédécesseurs, nous cherchons tellement à
vous plaire que si l'un deux a fait usage de cette clause, nous
consentirons à la reproduire.» Il ajoutait que les Flamands ignoraient
complètement sa pensée à cet égard, et que s'ils violaient la paix, il
était prêt à les excommunier en toute circonstance, nonobstant leurs
protestations.

Guillaume de Nogaret reçut du roi l'ordre d'aller convaincre le pape
que quelques-uns de ses prédécesseurs avaient déjà fait usage de cette
formule, et il obtint que Clément V la confirmât. Nogaret avait une
seconde mission à remplir: il venait avec Supino de Ferentino, son
collègue dans sa trop célèbre expédition d'Anagni, exiger que l'on
commençât le procès dirigé contre la mémoire de Boniface VIII, et même
qu'on lui livrât ses ossements pour qu'il les réduisît en cendres.
Accusateur et témoin à charge, il lui faisait un crime d'avoir été
trahi et d'avoir flétri les traîtres. Dans la longue énumération de
ses griefs, il lui reprochait l'affection qu'il portait à la Flandre:
«Ce même Boniface, disait-il, a montré une grande joie lors du
désastre causé par les Flamands aux Français, qui était le résultat de
leurs ruses perfides et de leur mauvaise foi, et non celui de leur
courage: il s'est réjoui de la mort des princes français qui y ont
succombé; on l'a entendu prononcer des paroles injurieuses pour les
Français.» Clément V n'évita cette terrible procédure qu'en consentant
à la suppression de l'ordre du Temple: on sait que le concile de
Vienne siégea entre deux bûchers, entre celui des cinquante-quatre
Templiers de la porte Saint-Antoine et celui de Jacques de Molay.
Parmi les membres de l'ordre qui osèrent défendre leurs frères sous
les verrous des cachots et jusqu'au milieu des flammes, il faut nommer
Goswin de Bruges, commandeur de Flandre, Jean de Furnes, Jean de Slype
et Gobert de Male.

L'influence de Philippe le Bel triomphait de toutes parts. Une de ses
filles épousa le jeune roi d'Angleterre, Edouard II. La Navarre,
l'Aragon le respectaient également. Le duc de Brabant lui obéissait
comme le comte de Flandre ou le comte du Hainaut; il avait même conclu
une alliance avec le roi de Norwége. En France, son autorité dominait
sans frein et sans limites. Quelques femmes, quelques orphelins au
berceau, occupaient ces vastes domaines et ces tours crénelées de la
Picardie et de l'Artois, où les barons conspiraient contre
Philippe-Auguste au temps de la bataille de Bouvines. Il avait suffi
au roi de montrer à la noblesse la gloire aux frontières de Flandre
pour qu'elle se précipitât aveuglément dans l'abîme; il ne lui restait
plus qu'à s'emparer habilement et sans bruit de ces châteaux que
gardait une quenouille à défaut de lance. C'était une coutume, parmi
les châtelaines que la bataille de Courtray avait condamnées au
veuvage, de se réunir fréquemment afin de trouver quelques
consolations à leurs malheurs. Leurs larmes ne s'étaient point taries,
quand des pèlerins, revêtus d'un costume religieux, se présentèrent au
milieu d'elles. «Louez Dieu, leur disaient-ils, vous ne tarderez point
à revoir vos époux.» Ils ajoutaient que tous ces chevaliers dont on
déplorait la mort n'avaient point péri à Courtray, mais qu'attribuant
leur défaite à leur orgueil, ils avaient résolu de faire pénitence
pendant plusieurs années; ils allaient enfin reparaître, et devaient
s'assembler à Boulogne pour y renoncer à leur vie retirée et rentrer
dans leurs foyers. Ces récits se répandaient de toutes parts; plus ils
étaient merveilleux, plus ils trouvaient créance dans l'esprit du
vulgaire: les nobles veuves semblaient elles-mêmes disposées à y
ajouter foi.

Les «Loés-Dieu» s'étaient éloignés lorsque le comte d'Evreux, frère du
roi de France, arriva à Tournay le 23 février 1307 (v. st.), et avec
lui Enguerrand de Marigny, courtisan placé si haut dans la faveur de
Philippe le Bel qu'il avait effacé Plasian et Nogaret. Le seigneur de
Marigny était un Normand de basse extraction, nommé Leportier: l'un de
ses frères était cet archevêque de Sens qui avait dirigé le procès des
Templiers; l'autre devint plus tard évêque de Beauvais. Il avait osé
prendre lui-même le titre de coadjuteur du royaume de France, et avait
fait ériger au palais de Paris sa statue à côté de celle du roi. Tant
d'audace étonnait ses contemporains: ils croyaient ne pouvoir
l'expliquer que par la magie, et racontaient qu'il avait enchanté la
rose d'or que le pape Clément V lui avait donnée dans l'une des
solennités du carême.

Le frère du roi et le coadjuteur du royaume étaient venus, en grande
pompe, à Tournay, pour y réinstaller l'un des chevaliers annoncés par
les «Loés-Dieu,» Jean de Vierzon, qui avait épousé autrefois la dame
de Mortagne, héritière de la châtellenie de Tournay. Les uns croyaient
le reconnaître et soutenaient le récit des «Loés-Dieu,» mais il y en
avait d'autres dont les doutes étaient plus obstinés. Cependant la
dame de Mortagne le reçut comme son époux et il exerça de nouveau
l'autorité de châtelain; les monastères et les villes, les nobles et
les communes lui renouvelèrent leur hommage et il reparut
solennellement dans ses seigneuries de Leuze, de Condé et de Brueil,
et vendit au roi celle de Mortagne qui était peut-être la plus
importante par sa position sur la Scarpe et sur l'Escaut; puis il se
rendit à Bruxelles, où on lui avait élevé un magnifique tombeau et
reprit son écu qui y était suspendu.

L'intérêt que mettait Philippe le Bel à maintenir son influence à
Tournay l'engageait à se mêler à toutes les querelles de la Flandre et
du Hainaut. Les trêves conclues entre Guillaume d'Avesnes et Robert de
Béthune avaient été fréquemment renouvelées, mais jamais on n'avait
réussi à les convertir en une paix stable: il était même arrivé en
1309 que leurs armées s'étaient rencontrées aux bords de l'Escaut, et
un combat eût été inévitable sans l'intervention de quelques hommes
sages. L'un des motifs de ces dissensions était l'hommage de certains
fiefs que réclamait le comte de Flandre; quoique des arbitres eussent
prononcé en sa faveur, le comte de Hainaut refusait de se conformer à
leur décision: le roi de France ne tarda point toutefois à faire
proclamer de nouvelles trêves, moins par zèle pour la paix qu'afin de
pouvoir, selon les besoins de sa politique, apaiser ou réveiller les
éternelles rivalités des héritiers de Bouchard d'Avesnes et des fils
de Gui de Dampierre.

Robert de Béthune cherche pendant quelque temps à s'opposer à la
médiation du roi; il ose même se plaindre des alliances qu'il a
conclues en 1297 avec le comte de Hainaut; mais Enguerrand de Marigny,
qui a reçu la mission de rappeler à Robert de Béthune ses promesses et
ses serments, se rend aussitôt à Tournay, où il paraît en roi et
investi de la puissance royale, _tanquam rex, habens omnimodam
potestatem ab eodem_. Les échevins accourent au devant de lui; des
sergents d'armes le précèdent; le grand maître des arbalétriers et un
maréchal de France marchent à ses côtés; tour à tour il menace et il
pardonne: exerçant le droit de grâce comme celui de justice, il absout
quelques pauvres bannis et cite le comte de Flandre devant son
tribunal.

La résistance imprévue de Robert de Béthune, après tant de symptômes
d'ignominie et de faiblesse, semblerait inexplicable si nous n'y
reconnaissions l'influence de l'aîné de ses fils, Louis de Nevers.
Celui-ci, né ambitieux, de mœurs dissolues et d'un caractère violent,
haïssait vivement Philippe le Bel depuis que ce prince prétextant
l'inexécution des traités de 1305 et de 1309, s'était emparé de tous
les revenus des comtés de Nevers et de Réthel. Il accompagna son père
à Tournay et ne craignit point de lutter contre Marigny.

Le comte de Flandre prétendait que, puisque les terres du Hainaut
dépendaient du roi d'Allemagne, le roi de France ne pouvait régler les
contestations qui y étaient relatives; il invoquait d'ailleurs la
décision des arbitres qui avaient déjà prononcé leur sentence: il
était évident qu'il ne croyait point à l'impartialité du roi.
Enguerrand de Marigny lui demanda s'il était vrai qu'il eût dit qu'il
s'étonnait fort que le roi de France se fût allié contre le comte de
Flandre avec le comte de Hainaut, et que si la chose était vraie, elle
était «moult laide.»--«Sire comte de Flandre, ajoutait-il, vous ne
devez point vous étonner des alliances faites entre le roi et le comte
de Hainaut contre votre père. Gui de Dampierre, tenu de foi et
d'hommage vis-à-vis du roi de France, ne s'allia-t-il point au roi
d'Angleterre contre le roi son seigneur? N'envoya-t-il même pas au roi
des lettres revêtues de son sceau, par lesquelles il se déclarait
dégagé de tous ses serments? Ce fut ce qui l'obligea à s'allier au
comte de Hainaut contre votre père qui était rebelle, et contre vous
et contre vos frères qui le souteniez dans sa rébellion. Ne vous
émerveillez donc point, sire comte, des alliances que fit le roi, car
elles étaient justes et raisonnables.» C'était un mauvais moyen de
consolider la paix que de rappeler ces tristes souvenirs; mais
Enguerrand de Marigny, d'une voix de plus en plus menaçante,
poursuivit en ces mots: «Ni vous, sire comte, ni votre fils le comte
de Nevers, vous ne devriez blâmer les actes du roi de France, ni
donner occasion au peuple de le faire; de même que toute autre
personne, vous ne pouvez parler du roi qu'avec respect et gratitude.
Il vous a fait tant de grâces que vous devriez mieux les reconnaître
et moins vous défier de lui; car il vous a tenus, vous, votre père et
vos frères, dans sa prison et pleinement à sa volonté, comme forfaits
de corps et d'avoir. La voie de justice vous condamnait à perdre la
vie ou à subir telle autre vengeance qu'il eût plu au roi, surtout
s'il voulait considérer vos grands méfaits et ceux de vos frères et de
vos gens pendant le temps que vous vous trouviez en prison; mais il a
renoncé à la voie de justice et de rigueur: n'ayant devant les yeux
que le miroir de miséricorde et d'équité, et loin de convoiter le
comté de Flandre que peu d'hommes puissants eussent laissé sortir de
leur main, s'ils y eussent eu le moindre droit, il vous délivra de
prison, il reçut votre hommage et vous rétablit dans votre pairie et
seigneurie de Flandre; et vous vous défiez du roi auquel vous devez
votre vie, votre rang et votre comté!--Je ne puis croire, interrompit
impétueusement le comte de Nevers, que ce soit le roi qui vous ait
ordonné de tenir ce langage, et si le respect que nous lui devons ne
me retenait, je vous répondrais autrement.» Les conseillers du comte
de Flandre ajoutèrent qu'ils observeraient la paix bien qu'elle leur
semblât dure, et la conférence fut rompue.

Peu de jours après, Enguerrand de Marigny invitait le comte de Flandre
à comparaître de nouveau à Tournay le 14 octobre. Cependant Robert de
Béthune croyait trouver, dans des allusions trop répétées à la
captivité de son père, l'indice de quelque projet sinistre, et ses
craintes redoublèrent lorsqu'il apprit que l'exécuteur des ordres
secrets du roi, Guillaume de Nogaret, venait d'entrer à Tournay; il
jugea qu'il était prudent de ne pas quitter la Flandre, et s'excusa de
son absence en alléguant qu'il n'avait point reçu de sauf-conduit.
Marigny lui en fit proposer un et lui envoya deux sergents d'armes
pour le conduire jusqu'à la ville de Tournay, à peine éloignée de
quatre ou cinq lieues de ses frontières.

Les ambassadeurs du roi attendirent quatre jours à Tournay: ils y
virent arriver les députés des communes flamandes, mais Robert de
Béthune ne parut point. Enfin, le 15 octobre 1311, Enguerrand de
Marigny rompt le silence. Il raconte toutes ses négociations avec le
comte de Flandre, insiste sur les mauvais conseils que lui donne Louis
de Nevers, et déclare que les discordes domestiques du comte et de son
fils, dont on fait grand bruit, n'existent point et ne sont qu'une
ruse pour exciter le peuple contre le roi. Puis il fait donner lecture
des lettres de Philippe le Bel, scellées à Creil le 6 octobre 1311,
par lesquelles le comte est cité à se présenter devant le parlement de
Paris, le lendemain de la fête de la Purification, pour s'y expliquer
sur ses griefs relativement à l'alliance de la France et du Hainaut,
et il en offre copie à tous les députés des villes de Flandre «pour
aviser les bonnes gens dou païs que ne sont point fausses paroles.»

Ce n'était point assez: le roi de France voulait séparer les communes
flamandes du comte au moment même où elles semblaient se réconcilier
avec lui, et il espérait atteindre son but en leur persuadant que ce
n'était point au roi de France, mais à leurs princes qu'elles devaient
tous leurs malheurs. Ce système lui avait réussi en 1287, sous
l'influence des nobles souvenirs de la royauté de Louis IX. En 1311,
l'intervention du roi prend une forme perfidement doucereuse vis-à-vis
des communes, parce qu'elle a beaucoup à leur faire oublier.
S'adressant à la fois à leur intérêt et à leur affection, il décide
d'abord que tous ceux qui se prononceront en sa faveur seront exempts
des impôts levés en exécution des traités conclus avec lui; puis, dans
l'ardeur de son zèle inopiné pour leur cause, il leur adresse quelques
conseils, par l'organe de Marigny, dans cette même assemblée de
Tournay: «Comme l'on a fait connaître au roi la bonne volonté que ceux
des villes de Flandre témoignent à son égard, ses conseillers présents
à Tournay, considérant l'affection que le roi leur portera tant qu'ils
persisteront dans leur bonne volonté, leur ont exposé, afin qu'ils
puissent eux-mêmes le répéter aux bonnes gens de leur pays:
premièrement qu'ils ne doivent pas oublier que le roi est leur droit
seigneur souverain, de telle manière que si un pauvre homme de Flandre
se plaignait au roi que le comte veut lui faire tort, le roi pourrait
obliger le comte à lui faire justice et droiture, et s'il ne voulait
obéir, le roi l'y contraindrait par la force des armes comme il y
contraindrait son fils, s'il en était besoin. Que personne ne pense
donc que ce soit à cause des méfaits des bonnes gens de Flandre que
le roi poursuit le comte Robert et son fils; que l'on ne pense point
que le roi puisse manquer de bonne foi et revenir sur la rémission des
injures qu'il a pardonnées. Les bonnes gens de Flandre ont toujours
voulu la paix; le comte seul ne l'a point observée loyalement comme il
y était tenu. Secondement, il faut que les bonnes gens de Flandre
sachent bien comment ont été punis les vassaux rebelles à leur
seigneur, entre autres le duc de Normandie qui était bien plus
puissant que le comte de Flandre, et le comte de Toulouse qui a perdu
ses Etats. Le comte de Flandre et ses devanciers ont mérité le même
châtiment, et les bonnes gens du pays doivent bien se souvenir qu'ils
ont payé leurs folies, puisque les princes ne cherchent qu'à récupérer
leurs terres et leurs honneurs; ce sont les bourgeois qui y ont perdu
leurs biens et qui ont payé les deniers, et le reste du peuple est
justicié, pendu, traîné sur la claie et torturé, comme on en voit un
exemple dans la paix actuelle, qui fera sortir de leurs foyers trois
mille personnes de Bruges, si le roi ne leur fait grâce.» Jamais
l'éloquence d'Enguerrand de Marigny ne fut plus habile: il prêchait
l'insurrection en offrant l'appui du roi.

Ni le comte de Flandre, ni son fils ne comparurent devant le parlement
de Paris le 3 février 1311 (v. st.). Une rupture prochaine semblait
imminente: déjà le roi avait défendu de laisser sortir des armes du
royaume, et l'héritier du comté de Flandre avait donné l'ordre qu'on
cherchât ses enfants dans le comté de Nevers où il ne les croyait
point en sûreté, pour qu'on les conduisît près de lui: il voulait,
disait-il, leur apprendre le flamand, cette langue nationale, la seule
que parlât Pierre Coning; mais leur père les attendit inutilement: des
émissaires de Philippe le Bel les arrêtèrent dès qu'ils eurent franchi
la frontière du Nivernais.

Louis de Nevers se décida alors à partir pour Paris: il alla
redemander ses fils, victimes d'une odieuse trahison accomplie sans
provocation et sans défi, ajoutant que si l'on avait quelque reproche
à lui adresser, il lui serait aisé de le repousser. Les conseillers du
roi saisirent avec empressement cette occasion de dresser un nouvel
acte d'accusation: il était démesurément long et comprenait les crimes
de lèse-majesté, d'infraction de la paix, de violation de serments, de
séditions, de confédération insurrectionnelle, de tentatives coupables
tendant à faire naître des émeutes parmi les communes de Flandre.
Louis de Nevers, consterné, exprima le désir de pouvoir réclamer
l'avis de ses amis pour préparer sa défense, mais ils ne voulurent
point le permettre et menacèrent de la colère du roi quiconque oserait
prendre la parole en sa faveur. Louis reparut le lendemain devant le
parlement de Philippe le Bel, seul comme la veille et abandonné de
tous ceux dont il avait invoqué le secours. Réduit à se justifier
lui-même, il se contenta de dire qu'il ne pouvait point réfuter dans
leur propre langage les chevaliers ès lois du roi de France, mais
qu'il lui suffisait d'offrir son serment qu'il était innocent de tous
les griefs qu'on lui imputait. «Je consens aussi, disait-il, à ce que
l'on désigne un accusateur: le duel décidera entre nous, car c'est la
coutume des hommes nobles d'un rang semblable au mien de répondre
ainsi à leurs ennemis.» Marigny et Nogaret ne touchèrent point à leurs
épées; mais ils déclarèrent que puisque le fils du comte de Flandre
n'était pas prêt à se disculper sur tous les points de leur
accusation, ils lui accordaient, jusqu'aux premiers jours d'octobre,
un délai pendant lequel il devait habiter le château de Moret en
Gâtinois. Cette fois, Louis de Nevers avait réussi à obtenir de
quelques-uns de ses amis, par ses promesses et ses instances, qu'ils
quittassent la Flandre pour venir le défendre; mais on refusa de les
écouter, et les juges remirent de nouveau la suite de la procédure aux
fêtes de Noël.

Louis de Nevers espérait qu'on le reconduirait au château de Moret,
mais les ordres de Philippe le Bel étaient plus sévères: on l'enferma
à Montlhéry dans un cachot fétide et immonde. Ce qui l'effrayait
surtout, c'est que l'on racontait que le roi y avait fait périr
secrètement plusieurs Templiers; Louis de Nevers se souvenait qu'il
avait été l'un de ceux qui à Tours avaient aidé Philippe le Bel dans
ses projets cruels et avides, et se reprochait d'autant plus le sort
des Templiers qu'il craignait de le partager. Son orgueil céda à la
terreur qui l'agitait. Il adressa les prières les plus humbles aux
conseillers du roi pour qu'ils lui assignassent une autre résidence;
il promit à Nogaret d'obéir en toutes choses aux ordres du roi, quels
qu'ils fussent; on repoussa longtemps ses supplications, et le roi ne
consentit à paraître plus clément vis-à-vis de lui que lorsqu'il n'eut
plus à le craindre.

Enguerrand de Marigny avait profité de la captivité de Louis de Nevers
pour forcer le vieux comte de Flandre à se soumettre de nouveau à
l'influence française. Il ne restait à Robert de Béthune qu'à expier
la tentative de résistance qui lui avait si mal réussi, et les
conditions de sa réconciliation avec Philippe le Bel sont indiquées
dans le traité conclu à Pontoise le 11 juillet 1312, où le roi,
considérant qu'il s'était rendu coupable de négligence plutôt que de
malice, ratifie le rachat de dix mille livres de rente, moyennant six
cent mille livres tournois, et accepte, pour le second payement de dix
mille livres, la possession des villes et des châtellenies de Lille,
de Douay et de Béthune, quoique, disait-il, elles ne valussent pas
cette somme. Le comte de Flandre conservait le droit de réclamer de
ses communes les dix mille livres de rente pour lesquelles il cédait
de si beaux domaines; mais le roi de France, voulant trouver dans ces
conventions une nouvelle occasion d'intervenir dans les affaires de
Flandre, exigea que cette rente fût assimilée à un octroi volontaire
du roi et devînt un fief pécuniaire pour lequel le comte lui devrait
hommage.

Enguerrand de Marigny avait su persuader au comte de Flandre que cette
cession des trois châtellenies que nous avons nommées n'était qu'une
formalité prescrite par la dignité royale, _pro honore regis_, et
qu'immédiatement après Philippe le Bel les lui restituerait par une
donation particulière, _de gratia speciali_. Il lui avait même promis
que sa ratification du traité de Pontoise ne serait point remise tant
que des lettres royales ne l'auraient point rétabli dans la jouissance
de ces riches et fertiles territoires. Le chancelier de Flandre se
méfia des protestations de Philippe le Bel exprimées par la voix
d'Enguerrand de Marigny; il déclara que le comte de Flandre ne pouvait
renoncer à ses domaines héréditaires, et refusa de sceller le traité
du 11 juillet, laissant à un courtisan plus complaisant le soin de
relever le sceau qu'il avait jeté à terre et la honte de l'apposer sur
la charte du démembrement de la Flandre.

Selon une autre convention, le roi devait restituer aux Brugeois les
chartes de leurs anciens priviléges confisqués en 1301, qui avaient
été déposées à cette époque au monastère de Saint-Vaast à Arras; mais
cette restitution, qui n'avait été offerte aux Brugeois que pour les
rendre plus favorables à la paix, plaisait peu à Philippe le Bel: elle
eût été un témoignage de son impuissance et de sa faiblesse, en
rappelant aux communes tous les souvenirs de leurs antiques libertés,
et l'on ne tarda point à apprendre que le roi avait autorisé le grand
maître des arbalétriers, Pierre de Galard, à se faire remettre toutes
les chartes relatives à la ville de Bruges. A ce bruit, deux députés
de la commune, Jean Balkaert et Jacques d'Aire, partirent pour Arras
et ils firent si grande diligence qu'ils y arrivèrent en même temps
que le gouverneur de Douay, Baudouin de Longwez, envoyé par Pierre de
Galard. Une longue discussion s'engagea. Jean Balkaert et Jacques
d'Aire alléguaient non-seulement les droits de la ville, mais aussi
une promesse solennelle du roi; Baudouin de Longwez invoquait la
mission expresse dont il avait été chargé. L'abbé de Saint-Vaast, ne
sachant quelle résolution adopter, confia les deux coffrets, dans
lesquels étaient enfermés les priviléges, aux députés brugeois pour
qu'ils les portassent à Paris à la cour du roi, arbitre suprême de
cette contestation. Là ils réclamèrent vivement les vieux diplômes qui
contenaient le texte de leurs institutions et de leurs lois; mais
Philippe le Bel se contenta de leur répondre qu'il statuerait sur
leurs prières dans quelque autre réunion du parlement, et qu'il
voulait que, jusqu'à ce moment, ces chartes fussent de nouveau
déposées au monastère de Saint-Vaast. C'était par ces ruses grossières
qu'on était parvenu à persuader aux bourgeois de contribuer au
payement des six cent mille livres tournois exigées par le roi, somme
énorme qui, jointe à celles qui lui avaient déjà été payées, portait
les tributs levés en Flandre à huit cent mille livres.

Il ne restait plus à Philippe le Bel qu'à tracer à Robert de Béthune
les règles auxquelles il devait se conformer dans son administration.
Trois chevaliers furent chargés de lui porter les conseils du roi; ils
étaient conçus en ces termes:

Le comte observera la paix comme il y est tenu, et il fera détruire et
raser sans délai les forteresses de Flandre.

Il veillera à ce que l'on ne choisisse désormais pour échevins, pour
prévôts et pour baillis, que des personnes favorables à la paix, et il
fera jurer à ses conseillers de ne point lui en proposer d'autres.

Si l'un de ses conseillers se montrait contraire à la paix ou
soutenait ceux qui lui sont contraires, le comte le chassera de son
conseil et en fera telle punition que les autres y prennent exemple.

Le comte punira aussi tous ceux qui aideront, exciteront ou
encourageront les rebelles et les ennemis du roi.

Il punira également quiconque, dans les villes et dans le pays,
détournera le peuple de la paix ou dira «vilaine parole» du roi et de
ses partisans.

Il fera jurer aux receveurs des tailles et des assises de Flandre
qu'ils ne bailleront nul denier à personne, tant que l'on n'aura point
payé les sommes dues au roi et les créances produites contre certaines
villes.

Enfin, il fera punir sans délai les rebelles et les ennemis du roi, et
tous ceux qui violeraient la paix.

D'autres ambassadeurs de Philippe le Bel se rendirent bientôt près de
Robert de Béthune pour l'inviter à s'acquitter de l'acte d'hommage
prescrit par le traité de Pontoise, et ils étaient en même temps
chargés de prêcher une croisade. Philippe le Bel conseillait au comte
d'envoyer les communes flamandes lutter avec les Sarrasins, et
peut-être y eût-il réussi si un événement imprévu n'eût dérangé tous
ses projets.

Louis de Nevers avait obtenu de pouvoir être conduit à Paris, sous la
garde de deux chevaliers et de deux sergents d'armes, pour y habiter
un hôtel qui appartenait à son père, soit que ce fût celui que
Marguerite de Flandre avait acheté, en 1275, de Pierre Coquillier,
dans une rue voisine de la porte Saint-Eustache, qu'on nomma depuis la
rue Coquillière, soit qu'on eût préféré le manoir que l'évêque de
Paris, Simon de Bussy, avait donné, en 1293, à Robert de Béthune.
Bientôt il osa réclamer sa liberté et se plaindre au roi de la
sévérité de Guillaume de Nogaret. Une ambassade flamande, composée
d'abbés et de chevaliers, était venue intercéder en sa faveur; mais le
roi ne songeait point à délivrer l'héritier du comté de Flandre. Il
repoussa ses prières et s'étonna de ce que l'on eût l'audace de blâmer
un de ses conseillers les plus dévoués; cependant les geôliers se
montrèrent moins rigoureux, et on accorda quelque liberté au captif
pour célébrer la fête de l'Epiphanie; il en profita aussitôt pour
s'échapper de Paris pendant la nuit et parvint à gagner la cité de
Gand, où il se tint sur la rive droite de l'Escaut qui relevait de
l'empire.

Dès que Philippe le Bel eut appris l'évasion de Louis de Nevers, il
fit publier un ajournement où il le sommait de comparaître devant son
parlement dans le délai de six semaines, à peine d'être considéré
comme coupable de haute trahison. Soit que Louis de Nevers n'eût
point connaissance de cette citation que les sergents du roi ne
pouvaient lui signifier hors des frontières du royaume, soit qu'il
n'osât point se présenter sans sauf-conduit, il ne comparut point, et
le parlement, composé d'Enguerrand de Marigny, de Guillaume de
Nogaret, de Pierre d'Issy et de quelques autres conseillers royaux, le
déclara déchu de tous ses droits au comté de Nevers et à l'héritage du
comté de Flandre.

Louis de Nevers répondit à cette sentence par un acte solennel d'appel
au pape et à l'empereur qui fut lu le jour de Pâques 1313, dans
l'église des Frères prêcheurs de Gand, en présence de l'abbé de
Tronchiennes et d'un grand nombre de chevaliers et de bourgeois
dévoués à sa cause, parmi lesquels il faut nommer Rasse de Gavre,
Gérard de Masmines, Robert de Saemslacht, Gérard de Rasseghem,
Gauthier d'Harlebeke, Paul de Langhemarck, Philippe Uutendale, Lannot
Damman, Guillaume Bette, Guillaume Wenemare, Guillaume de Vaernewyck.
Dans cette protestation contre le système tyrannique du roi de France,
le jeune prince rappelait tout ce qui s'était passé depuis neuf ans.
S'élevant d'abord contre le traité d'Athies, où son sceau n'avait été
apposé, disait-il, que par le duc de Brabant, il se plaignait vivement
des attentats dirigés contre sa propre liberté et celle de ses
enfants, «ce qui a fait croire, ajoutait-il, que le roi agit ainsi
pour anéantir la race et la dynastie des comtes de Flandre, afin de
pouvoir réunir plus aisément à ses domaines la Flandre qu'il convoite
depuis longtemps.» Plus loin, il examinait la légalité de la sentence
prononcée contre lui: «Ceux qui m'ont jugé, disait-il, sont des
personnes non nobles et de naissance obscure, qui ne peuvent décider,
ni par droit, ni par coutume, du sang, du rang et des honneurs des
nobles; cela serait contre Dieu, contre la raison, contre la nature et
les bonnes mœurs, et l'on ne peut souffrir que quelques hommes du
peuple foulent aux pieds notre gloire et notre puissance. La plupart
d'entre eux n'espéraient-ils pas d'ailleurs recevoir une part
considérable des biens qu'ils m'enlevaient? Le droit et la coutume de
la cour de France ordonnent notoirement que le rang, l'honneur, la
puissance et la vie des nobles soient soumis au jugement de leurs
pairs, et non point à celui de la chambre du roi.» Puis il répétait
toutes les accusations que les rumeurs populaires dirigeaient contre
les ministres de Philippe le Bel. «Est-il permis de reconnaître le
pouvoir de juger qui que ce soit à des hommes fameux par leur origine
ignominieuse, leurs infamies et leurs crimes? Je citerai, entre
autres, Enguerrand de Marigny et Guillaume de Nogaret: ne
considère-t-on point universellement Enguerrand de Marigny comme un
magicien si habile qu'il entraîne le roi à son gré vers tout ce qui
lui plaît, sans qu'il écoute les conseils des personnes les plus
respectables par leur position et leur dignité? N'est-il point connu
de tous que Guillaume de Nogaret a osé attenter d'une main sacrilége à
la vie et à l'autorité du très-saint pape Boniface VIII, de bonne
mémoire? Ne savons-nous pas que les ancêtres de ce Guillaume de
Nogaret ont été condamnés pour hérésie et ont péri dans les flammes
qu'ils avaient méritées? Il est donc évident que ce Guillaume de
Nogaret est un homme pervers et hérétique, car les fils ne ressemblent
que trop souvent à leurs pères, et cependant ce sont ces deux hommes
qui, n'écoutant que leurs haines, ont excité le roi contre moi!»

Quelque énergique que fût cet acte d'appel, ce ne fut qu'une
manifestation stérile. Le pape se contenta d'adresser à Nicolas
Caignet, confesseur du roi de France, qu'il avait récemment délégué
pour inviter les princes chrétiens à se croiser, de longues lettres où
il se plaignait des projets belliqueux de Louis de Nevers et des
communes de Flandre, et exprimait ses vœux pour le rétablissement de
la paix, lors même qu'il dût être nécessaire de modifier les traités
imposés aux Flamands, ou les serments que l'on avait exigés d'eux à
cet égard. Quant à l'empereur, il était retenu en Italie par les
dissensions des Guelfes et des Gibelins, et la protestation du 14
avril 1313 lui avait à peine été remise lorsqu'il expira, empoisonné,
le 24 août. Peut-être Henri de Luxembourg eût-il répondu à cette voix
qui lui rappelait que l'empereur est supérieur à tous les princes
temporels. Henri de Luxembourg devait beaucoup à la maison de Flandre
à laquelle il n'était lui-même point étranger. Philippe de Thiette
était mort à Naples, après avoir vaillamment servi la cause des
Gibelins. Son frère, Gui de Namur, «homme d'un grand courage et d'une
haute renommée,» selon le témoignage de Villani, avait également rendu
le dernier soupir, emporté par une épidémie au moment où il venait de
contribuer à la prise de Brescia. Enfin, Henri de Flandre remplissait
dans son armée les fonctions de maréchal: aussi intrépide que Gui et
que Philippe, il avait reçu de l'empereur le comté de Lodi, et peu
après les Pisans lui avaient offert la seigneurie de leur république.
Un grand nombre de chevaliers flamands combattaient avec lui en
Italie, ils pleurèrent amèrement la perte d'un empereur dont ils
chérissaient les vertus, et bientôt après, d'un commun accord, ils
résolurent, dit-on, d'opposer au roi de France un nouvel adversaire,
celui dont il pouvait le plus redouter la haine: il ne s'agissait de
rien moins que d'élire empereur Louis de Nevers, et d'appeler tout
l'empire à soutenir la querelle de la Flandre, mais la faiblesse du
parti des Gibelins en Italie fit échouer leur dessein.

Cependant l'influence de Louis de Nevers semblait dominer en Flandre.
Robert de Béthune avait été invité à se trouver à Paris aux fêtes de
la Pentecôte pour assister à une assemblée solennelle où tous les
barons devaient prendre la croix: comme le duc de Bretagne, il
craignit que le roi, par une nouvelle ruse, ne cherchât dans la
sainteté d'un vœu religieux un prétexte pour l'éloigner de ses Etats,
et lorsque, cédant enfin aux instances des légats du pape, il se
rendit à Arras, il se plaignit vivement d'avoir été trompé par
Enguerrand de Marigny, en livrant au roi les châtellenies de Lille, de
Douay et de Béthune. Sommé bientôt après par Philippe le Bel de
renouveler l'hommage qu'il lui devait, il répliqua que le serment de
fidélité qu'avaient prêté ses aïeux avait toujours embrassé tout le
comté de Flandre dont dépendaient ces trois châtellenies, et qu'il ne
pouvait prendre d'autre engagement. Le roi exigeait aussi qu'il fît
abattre ses forteresses, et lui remît cinq cents hommes d'armes: il
avait déclaré que le comte de Flandre «tant avoit meffait que jà paix
n'en seroit s'il ne l'amendoit à sa volonté.» Robert de Béthune ne
céda point: on rapporte même qu'il osa répondre, en présence
d'Enguerrand de Marigny, «que le roi estoit mal conseillé, qui telle
demande luy faisoit.»

Philippe le Bel se prépara dès ce moment à la guerre. Parmi les
ressources qu'il employa pour remplir son trésor, sans cesse épuisé
par ses intrigues ou ses crimes secrets, se trouve la taille imposée à
la commune de Paris. Un grand nombre de marchands flamands qui
s'étaient fixés sur les bords de la Seine y sont cités; tels sont:
Thibaut le Flamand, qui donna peut-être son nom à la rue
Thibaut-aux-dés; Renier le Flamand, de la rue des Bourdonnais;
Guillaume le Flamand, du porche Saint-Jacques; Guillaume le Gantois,
Jean le changeur, de la rue Perrin Gosselin; il semble même que
Philippe le Bel les ait rançonnés avec une odieuse partialité, car
Wasselin de Gand, drapier en gros dans la rue au Cerf, fut le plus
imposé de tous les bourgeois de Paris: il paya deux fois plus que la
paroisse des Saints-Innocents et la paroisse de Saint-Sauveur, et
quatre fois plus que toute la paroisse de Saint-Laurent.

Le roi de France employa des moyens plus énergiques pour faire
accepter la paix aux communes de Flandre: il avait résolu de les
frapper dans les relations les plus importantes de leur commerce, et
ce fut à sa prière que le roi Edouard II ordonna tout à coup, le 19
juin 1313, qu'on arrêtât dans tous les ports d'Angleterre les
marchands flamands, excepté ceux d'Ypres que Philippe le Bel croyait
plus favorables à ses intérêts. Cette nouvelle répandit dans toute la
Flandre une consternation profonde. Si l'agriculture avait été ruinée
par les guerres, l'industrie avait du moins maintenu la prospérité des
communes flamandes; les vengeances de Philippe le Bel allaient enfin
l'atteindre, et telle était la terreur dont les communes furent
saisies, qu'elles envoyèrent leurs députés au parlement convoqué à
Courtray, moins pour discuter les prétentions du roi de France que
pour se hâter de s'y soumettre. Ces prétentions n'avaient jamais été
plus exorbitantes: il fallait que les Flamands payassent toutes les
sommes stipulées par le traité d'Athies, et qu'ils s'engageassent à
démolir les fortifications de toutes leurs villes, en commençant par
celles de Gand et de Bruges; ils devaient de plus donner comme gage de
l'accomplissement de ces promesses le château de Courtray, et remettre
un grand nombre d'otages, parmi lesquels on avait désigné Robert de
Cassel, fils du comte.

Un traité qui reproduisait toutes ces dispositions fut signé à Arras
le 31 juillet. Le comte de Flandre prêta sur les saints Evangiles, en
présence du cardinal Nicolas Caignet, confesseur du roi, le serment de
les exécuter. Immédiatement après, Robert de Cassel se constitua
prisonnier et fut conduit d'abord à Pontoise, puis à Verneuil: le
château de Courtray avait déjà été livré aux Français.

Cette paix avait duré neuf mois, quand vers les premiers jours de juin
1314, le roi, qui craignait de plus en plus l'influence de Louis de
Nevers sur les communes flamandes, envoya en Flandre des sergents
d'armes pour l'arrêter: ce fut le signal de l'insurrection. Louis de
Nevers, protégé par ses amis, fit publier le 26 juin, par son
procureur Nicolas de Marchiennes, une nouvelle protestation, réponse
violente aux persécutions de Philippe le Bel; et les communes,
s'empressant de prendre les armes, chassèrent aussitôt le bailli du
roi du château de Courtray, afin que, si le sort de la Flandre devait
une seconde fois se décider dans les mêmes plaines, elles n'eussent du
moins plus à redouter d'attaques semblables à celles du châtelain de
Lens en 1302.

Le 1er août 1314, une grande assemblée, composée principalement des
députés des bonnes villes du royaume, fut tenue au palais de Paris.
Philippe le Bel se montra au peuple sur un échafaud avec ses
conseillers, parmi lesquels siégeait au premier rang Enguerrand de
Marigny, que les chroniques de Saint-Denis appellent à la fois
coadjuteur du roi et gouverneur de tout le royaume, et celui-ci exposa
les motifs qui avaient donné lieu à la convocation de cette assemblée.
Il rappela successivement la rébellion de Ferdinand de Portugal,
coupable d'avoir oublié qu'il ne tenait le comté de Flandre que comme
gardien et en sujétion de foi et d'hommage vis-à-vis du roi, et celle
du comte Gui qui avait été une cause de dépenses incalculables. Puis
il raconta que Robert de Béthune et les échevins de Flandre se
montraient disposés à ne pas observer la paix qu'ils avaient acceptée.
Tous ces beaux discours se terminèrent par une nouvelle demande de
subsides pour soutenir une guerre qui devenait de plus en plus
probable.

Par des lettres qui portent la date du 11 août, Philippe le Bel avait
cité le comte de Flandre à comparaître, dans le délai de trente jours,
devant son parlement, sinon tous les Flamands devaient être
excommuniés, et ceux d'entre eux qui tomberaient au pouvoir du roi mis
à mort sans forme de justice. Robert de Béthune envoya des députés à
Paris, mais on refusa de les recevoir, et Guillaume de Nogaret déclara
au nom du roi que toutes les terres tenues en fief par le comte de
Flandre étaient confisquées au profit du roi, et qu'elles seraient
réunies à ses domaines par la force des armes. En exécution de cette
sentence, l'archevêque de Reims et l'abbé de Saint-Denis se rendirent
à Tournay et y proclamèrent solennellement, aux portes de l'église de
Notre-Dame, l'excommunication des Flamands. Cependant la commune de
cette ville se montrait peu favorable au roi; ce qui accroissait les
murmures, c'était la merveilleuse aventure du sire de Vierzon, à
laquelle un grand nombre de bourgeois refusaient d'ajouter foi. Un
mouvement d'insurrection éclata contre le châtelain. On le saisit et
on le força d'avouer qu'il n'était qu'un pauvre paysan, nommé Jacques
Ghestel, que de brillantes promesses avaient engagé à jouer le rôle
qu'il avait rempli. Le peuple, dans sa colère, l'ensevelit vivant.

Déjà les communes flamandes avaient commencé la guerre. Elles
s'étaient emparées du château d'Helchin et assiégeaient Lille, lorsque
les hommes d'armes, convoqués à Paris par le roi de France, parurent
sur toutes les frontières de la Flandre. Quatre armées allaient les
attaquer à la fois: celle du roi de Navarre, fils aîné du roi,
occupait Douay; celle du comte d'Evreux marchait au secours de Lille,
et le comte de Valois entrait à Tournay, tandis que Philippe de
Poitiers se dirigeait vers Saint-Omer.

Les milices flamandes ne reculaient point; elles étaient prêtes à
combattre, quand on apprit tout à coup qu'Enguerrand de Marigny avait
proposé une trêve, ratifiée aussitôt à Orchies, le 13 septembre, par
le roi de Navarre: la première condition qui s'y trouvait tracée était
la délivrance immédiate de Robert de Cassel et de tous les otages
retenus en France. On accusa depuis Enguerrand de Marigny de s'être
laissé corrompre par l'or des communes de Flandre; il eût été plus
juste de voir dans sa crainte de la guerre l'image de la pusillanimité
du roi. «La grande armée du roi de France, écrit le continuateur de
Guillaume de Nangis, rentra honteusement dans ses foyers.»

Pour suffire aux frais de cette expédition, le roi de France avait
demandé aux bourgeois le cinquième de leurs biens, aux nobles le
cinquième de leurs revenus. Tant d'exactions devaient enfin soulever
une résistance universelle. La France avait eu son roi Jean: elle eut
comme l'Angleterre sa confédération des nobles et des communes. Les
sires de Fiennes en furent les chefs en Artois, et des associations
semblables se formèrent aussitôt parmi les nobles et les bourgeois du
Vermandois, du Ponthieu, de la Champagne et de la Bourgogne, afin de
mettre un terme aux impôts illégaux et à la falsification des
monnaies, «laquelle chose, disaient-ils, nous ne pouvons soufrir, ne
soutenir en bonne conscience; car ainsi perdrions nos honneurs,
franchises et libertez, et nous et cils qui après nous venront.» Tous
avaient juré de maintenir la liberté de la France en s'opposant
vaillamment aux usurpations du pouvoir royal.

Les _alliés_ (tel était le nom que l'on donnait aux barons et aux
bourgeois des communes) se réunirent et résolurent d'aller exposer
leurs plaintes au roi. «Sire, lui dirent-ils, de toutes parts l'on
court aux armes, et si vous ne nous écoutez, nous sommes aussi prêts à
vous combattre. Nous voulons être tous francs en France, et il est
temps de réparer nos griefs; car vous n'avez cessé de piller votre
peuple: vous êtes le premier de nos rois qui ait osé le soumettre à
des tailles. Vous avez violé le serment que vous avez prêté à Reims,
puisque vous étiez tenu de gouverner loyalement et selon droiture...
Souvenez-vous plutôt de vos ancêtres, souvenez-vous du roi Louis,
votre aïeul. De son temps, on ne connaissait ni les dixièmes, ni les
cinquièmes. Combien on devait aimer un tel roi!» Un vieillard, presque
centenaire, exprimait ainsi ses naïfs regrets pour une époque à la
gloire de laquelle il n'était point étranger: c'était Jean de
Joinville, l'ami et l'historien du saint roi, qui venait protester, au
nom des vertus de Louis IX, contre la déloyauté de Philippe le Bel.

Philippe le Bel se vit réduit à céder et à s'incliner devant cette
puissante manifestation en supprimant les maltôtes et les tailles.
Triste spectacle que celui de tant de faiblesse après tant de
violences et tant d'orgueil!

Le dernier acte de l'autorité du roi de France avait été l'odieuse
immolation de Jacques de Molay, et l'on assurait que le grand maître
de l'ordre du Temple avait ajourné au tribunal de Dieu, du haut de son
bûcher, le pape, le roi et ses juges; quarante jours après, Clément V
rendait le dernier soupir près d'Avignon, à peine entouré de quelques
domestiques gascons qui pillèrent son trésor et l'abandonnèrent sans
sépulture; six mois plus tard, le jour de la fête des Morts, le
confesseur du roi, qui a été l'un des principaux accusateurs des
Templiers, tombe de cheval et expire aussitôt.

Huit jours seulement s'étaient écoulés, lorsque Philippe le Bel, qui
était allé chasser sur les bords de l'Oise pour se consoler de son
humiliation, fut ramené blessé au château de Poissy: selon les uns, il
s'était froissé la jambe en traversant le pont Saint-Maxence; selon
d'autres, il avait été renversé par un sanglier, «d'un coup de
couenne,» dit Dante. Dès qu'il sentit que sa vie touchait à son
terme, il se fit transporter à Fontainebleau où il était né; là, on
le déposa dans une salle basse et sombre comme celle qu'habita Louis
XI au Plessis-lez-Tours. Ses fils s'étaient rendus près de lui. Ils
lui demandèrent, raconte Godefroi de Paris, comment il se portait.
«Mal de corps et d'âme,» répondit avec effroi le beau roi de France,
frappé à la force de l'âge: «Je sens que je vais mourir, et peut-être
dès cette nuit. Dieu ne me pardonnera jamais; j'ai fait peser trop de
maltôtes et de tailles sur mes peuples: leurs malédictions me
condamnent.» Le 29 novembre, Philippe le Bel rendit le dernier soupir.

La paix était rétablie entre la Flandre et la France. Les communes
d'Arras et d'Amiens qui avaient partagé sous Philippe le Bel
l'oppression des communes flamandes, se relevaient et reconstituaient
leur ancienne organisation municipale. N'oublions point que la maison
des sires de Fiennes qui dirigent la confédération d'Artois est alliée
à la dynastie de Gui de Dampierre et dévouée à la cause flamande;
Isabelle de Flandre, un instant fiancée au roi d'Angleterre, avait
épousé, par amour, assure-t-on, Jean de Fiennes, châtelain de
Bourbourg. La confédération des communes d'Artois et de Flandre contre
le système de Philippe le Bel est un fait historique dont on ne peut
méconnaître l'importance. «Le comte de Flandres, dit une ancienne
chronique, soustint les aliés en ce qui fut de son pouvoir.»

La France allait redevenir le royaume des Francs. Louis X, successeur
de Philippe le Bel, avait fait annoncer publiquement que toutes les
choses seraient rétablies comme au temps «de monseigneur saint Loys.»
Vers les premiers jours d'avril les griefs populaires furent réparés,
et voici en quels termes cette mémorable ordonnance fut proclamée dans
les provinces du nord de la France, plus voisines des communes
flamandes et plus profondément attachées aussi à toutes les traditions
de la liberté.

Il ne pourra plus être procédé contre les nobles par enquête. On ne
pourra saisir leurs châteaux que s'ils s'opposent à l'emploi régulier
des moyens légaux.

Les nobles conserveront vis-à-vis de leurs vassaux l'autorité que le
roi lui-même possède à l'égard des siens dans ses domaines, mais ils
seront tenus de le servir dans les guerres qui importeront aux
intérêts de toute la nation.

Toutes les monnaies devront être du même aloi que sous le règne de
Louis IX, et l'on supprimera toutes les subventions illégales
destinées à soutenir la guerre contre la Flandre.

Le roi respectera la justice ecclésiastique, la juridiction des nobles
et leur droit de n'être jugés que par leurs pairs, ainsi que la
juridiction des bourgeois dans les communes et dans les châtellenies.

Telles étaient les garanties de la nation: passons aux prérogatives de
la royauté.

Le roi conserve l'exercice de son autorité supérieure et répressive
déléguée à ses baillis et à ses prévôts; mais s'ils se rendent
coupables de quelque abus, il les punira sévèrement.

Des commissaires désignés par le roi parcourront toutes les provinces,
examineront leur situation et leurs besoins, surveilleront tous les
officiers royaux, écouteront toutes les plaintes: ce sont les _missi
dominici_ des institutions de Karl le Grand transformées et
appropriées aux besoins d'une civilisation plus avancée par le pieux
génie de Louis IX.

Lorsque quatre siècles se seront écoulés, Fénelon, effrayé des suites
désastreuses du despotisme de Louis XIV, rappellera au duc de
Bourgogne le grand mouvement qui, après la mort de Philippe le Bel,
agita toute la France. «Enfant de saint Louis, imitez votre père...
Longtemps après sa mort, on se souvenoit encore avec attendrissement
de son règne, comme de celui qui devoit servir de modèle aux autres
pour tous les siècles à venir. On ne parloit que des poids, des
mesures, des monnoies, des coutumes, des lois, de la police du règne
du bon roi saint Louis. On croyoit ne pouvoir mieux faire que ramener
tout à cette règle.»

Ces tentatives persévérantes, ces constants efforts pour rétablir
l'ordre et la paix par la puissance des institutions devaient se
reproduire pendant longtemps; mais leurs succès furent peu durables à
chaque époque, parce que l'ambition qui animait quelques hommes était
plus vive, plus énergique que ce vague sentiment du droit national
disséminé dans les villes et dans les campagnes, chez des bourgeois
timides ou chez de pauvres laboureurs.

En vain avait-on enfermé Enguerrand de Marigny au Temple, «hostel des
templiers jadis,» avant de le conduire au gibet de Montfaucon;
d'autres courtisans, que son supplice n'instruisait point, aspiraient
à son autorité. Louis le Hutin est d'ailleurs le digne fils de
Philippe le Bel et de Jeanne de Navarre. Il temporise, il attend la
désorganisation du parti des _alliés_ pour rétablir le pouvoir absolu
de son père. Il réussit déjà à intervenir comme médiateur dans les
discussions soulevées entre la veuve de Philippe Hurepel, Mahaut,
comtesse d'Artois, et les nobles qui s'étaient réunis à Béthune pour
demander que le prévôt d'Aire, Thierri de Berruchon, fût pendu comme
le sire de Marigny. Du reste, les _alliés_ ne s'entendaient guère. Les
barons étaient jaloux les uns des autres, et la plupart semblaient ne
pas avoir été sincères dans leur pacte d'union avec les communes.
«Comment qu'ils fussent tous jurés ensemble, dit la _Chronique de
Flandre_, si n'estoient-ils mus tous d'une volonté; car aucuns
tendoient à ce que les mauvaises coustumes fussent ostées, et les
autres tendoient à mettre les bonnes villes et le plat pays tout au
bas, si qu'ils peussent estre maistres d'eux.» Guillaume de Fiennes
lui-même manqua à tous ses serments pour épouser la comtesse d'Artois,
dont le gouvernement avait fait naître tant de plaintes.

Il est triste de raconter le rôle que remplit dans ces circonstances
Louis de Nevers. Impatient de recouvrer ses comtés de Nevers et de
Réthel, il se rend dans les premiers jours de mai à Paris et s'y
réconcilie, au grand étonnement de tous, avec le roi de France dont il
ne quitte plus la cour. Un traité secret est signé au mois de mai
1315. Il porte que, lors même que Louis de Nevers décéderait avant son
père, ses fils recueilleront l'héritage du comte de Flandre, quels que
soient les droits de Robert de Cassel, et Louis de Nevers s'engage
vis-à-vis du roi à observer et à faire exécuter, autant que cela
dépendra de lui, tous les traités imposés à la Flandre depuis dix
années.

Ce fut en ce moment que Robert de Cassel, ignorant les intrigues
dirigées contre lui, arriva à Paris, chargé par son père de rendre
hommage au nouveau roi; mais Louis X exigea, comme première condition,
qu'il fût reconnu que l'hommage du comté de Flandre ne s'étendait plus
aux châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, et Robert de Cassel
se retira. Le roi avait ordonné que Robert de Béthune serait tenu de
se présenter lui-même à Paris pour y relever son fief; en vain
Baudouin de Zonnebeke fut-il chargé d'exposer au roi que le comte de
Flandre était retenu dans ses Etats par ses infirmités et sa
vieillesse: Louis X poursuivait contre la Flandre les vengeances de
Philippe le Bel.

La cour des pairs s'assembla le 30 juin; les ducs de Bretagne et de
Bourgogne ne crurent pas devoir y assister. L'évêque de Châlons se
trouvait en prison. Des douze pairs de l'ancienne monarchie, un seul
siégeait: c'était l'archevêque de Rouen, Gilles Ascelin. On y eût
plutôt reconnu le parlement de Philippe le Bel, car les deux frères du
roi y eurent pour collègues Gauthier de Châtillon, Béraud de Mareuil
et Miles de Noyers, selon la disposition du traité d'Athies, qui
permettait au roi de remplacer les pairs absents par «de grans et haus
hommes de son conseil.» Ils donnèrent défaut contre le comte de
Flandre, et décidèrent qu'il s'était notoirement rendu coupable d'une
rébellion qui entraînait l'excommunication et la forfaiture de tous
ses biens.

L'arrêt de Louis X fut publié le 13 juillet; après un exposé des
désobéissances des Flamands, il portait que s'ils ne se soumettaient
point à la volonté du roi avant l'octave de sainte Marie Madeleine,
ils encourraient toutes les clauses pénales stipulées par le traité
d'Athies, et déclarait «toutes personnes qui, par faict, par parole,
par conseil, par faveur et autre manière, sont et ont esté aydans et
consentans des meffaicts et rébellions, excommuniés et despartis de la
sainte Eglise, rebelles, traistres, parjures, ennemis et coupables de
lèse-majesté.» Il confisquait «leurs autorités, dignités, honneurs,
libertés, immunités, franchises, priviléges, chasteaux, terres,
villes, vassaux, fiefs, hommages, jurisdictions perpétuelles et à
temps, ainsi que tous autres droits et biens qu'ils peuvent avoir.»
Tous les Flamands étaient proscrits du royaume; ceux que l'on
arrêterait immédiatement étaient condamnés «à estre serfs et
esclaves;» quant à ceux que l'on trouverait en France après l'octave
de la Madeleine, on devait les mettre à mort «sans attendre aucun
jugement, et en quelque lieu qu'ils fussent prins.» Il était défendu
aux marchands de poursuivre leurs relations commerciales avec les
Flamands, ou de leur payer les sommes qui leur étaient dues; quiconque
recèlerait leurs biens devait être puni de mort; leurs dénonciateurs
étaient admis à partager les bénéfices des confiscations avec les
trésoriers royaux; «mais qu'ils nous rendent, ajoute l'ordonnance de
Louis X, les corps vifs ou morts.»

Trois jours après, Robert de Cassel renvoya au roi l'hommage du fief
de Broigny, situé en Espagne; il tenta en même temps une dernière
démarche, où il appelait de l'arrêt du 14 juillet aux généreuses
déclarations du mois d'avril. Dans une lettre qui fut confiée à un
moine de Grammont, il observait que le traité d'Athies, quelque dur
qu'il fût, n'avait point ordonné le démembrement de la Flandre, que
Philippe le Bel lui-même avait renoncé à l'exécution des conditions
les plus onéreuses, puisqu'il avait fait rendre la liberté aux otages
donnés après le traité d'Arras; que la Flandre avait d'ailleurs le
droit légitime de se plaindre des alliances du roi de France avec la
maison d'Avesnes, qui n'avait jamais renoncé à ses prétentions
héréditaires à la Flandre; «et bien que les gens du pays de Flandre
soient simples, ajoutait-il, ne sont-ils mie si ignorans qu'ils ne
voient bien et aperçoivent à quelle entente on faict telles choses et
quels périls en peuvent suivre et advenir.» Puis il s'étonnait de ces
mesures rigoureuses au milieu de l'enthousiasme d'un nouveau règne
commencé sous de si heureux auspices, et invoquait les souvenirs d'une
époque dont toute la France vénérait les bienfaits. «Votre joyeuse
advenue au règne devroit estre abondante et pleine de toute grâce et
pitié... Vous eussiez dû recevoir monsieur mon père en vos hommages en
tel point d'estat et de franchise, comme on le tenoit anciennement du
temps du roy saint Louis... Si pouvoient les Flamands fermement
espérer que vous, au temps de vos joyeuses advenues au règne, et à
leur humble suppliement, osteriez tous mauvais usages et nouvelletés
levés en préjudice de leur ancien estat et franchise, et les
remettriez à leurs anciennes coustumes et droictures, mesmement quand
vous l'avez ainsy faict et octroyé aux autres de votre règne, qui le
vous ont requis et demandé. Toutes choses dessudites veues, disait
Robert de Cassel en terminant, j'aperçoy, si comme il me semble, tout
tourner et tendre à la destruction de monseigneur mon père et de son
païs de Flandres, ausquels je suis plus astraint que à nulle créature
du monde; je ne puis, ne ne dois par raison plus voir, porter, ne
soustenir les trop grandes durtés, inhumanités et meschiefs que on
leur faict; ainçois m'astrainct droict de nature et de sang, et la
foiauté que je dois à monsieur mon père. Et tout soit-il que je sois
tenu à vous pour la raison du fief de Brougny, si je suis plus tenu de
garder l'estat et l'honneur de monsieur mon père, et me mettray avec
luy pour sauver l'honneur et l'estat de luy et de son pays, mesmement
à leur défense, et en soustenant leur bon droict qui est clair et
notoire à Dieu et au monde, je ne croy rien mesfaire envèrs vous, par
quoy mon fief doit esloigner de moi. Très-puissant sire, si me dépars
de vous, triste, dolent et en très-grand amertume de cœur de ce que
les choses sont ainsy, et me tray à la partie de monsieur mon père...
Dieu vous doint bon conseil!»

Louis X ne craignait plus les _alliés_; triomphant de leurs
dissensions, il leur retirait déjà tout ce qu'il leur avait accordé.
Lorsqu'il quitta Paris le 31 juillet pour aller envahir la Flandre, il
remit l'oriflamme à Harpin d'Erqueries, qui avait été, aux célèbres
conférences de Tournay, le collègue d'Enguerrand de Marigny et de
Guillaume de Nogaret.

Le roi de France avait résolu d'exterminer les communes de Flandre par
la famine, avant de les faire périr par le glaive. Les ordres les plus
sévères avaient été donnés pour qu'on ne leur portât point de denrées
de France. Le comte de Hainaut et le duc Jean de Brabant devaient les
repousser de leurs frontières. Le roi se vantait aussi de leur fermer
la mer. Dès le 18 juillet, il avait écrit au roi d'Angleterre pour lui
faire part de la sentence prononcée contre le comte de Flandre. «Pour
ce, lui disait-il, nous vous requérons, sur la féauté et l'amour en
quoi vous estes tenu à nous et les alliances qui sont entre vous et
nous, que les dits Flamens, nos ennemis, avec tous leurs biens, là où
il porront estre trovés, faites prendre et mettre par devers vous,
comme forfaits à vous, serfs et esclaves à tous jours.» Il réclamait
en même temps l'envoi d'une flotte anglaise sur les côtes de la
Flandre; mais Edouard II ne pouvait disposer de ses vaisseaux qui
combattaient les Ecossais, et au lieu de faire arrêter les marchans
flamands comme «serfs et esclaves,» il leur accorda un délai de
quarante jours pour sortir de son royaume.

Guillaume d'Avesne, comte de Hollande et de Hainaut, montrait plus de
zèle contre la maison de Dampierre. Il s'était engagé, moyennant un
subside de cent quarante mille livres bons petits parisis, à attaquer
la Flandre avec cinquante mille hommes. En effet, il ne tarda point à
réunir une nombreuse armée: on craignait qu'il ne débarquât dans le
Zwyn ou n'envahît l'île de Cadzand, et déjà les communes flamandes,
trompées par de faux bruits, envoyaient leurs hommes d'armes de ce
côté, lorsqu'on apprit que le comte Guillaume d'Avesnes remontait
l'Escaut avec onze cents navires ornés de somptueuses bannières, et se
dirigeait vers Anvers, au son des trompettes et des concerts des
ménestrels. Partout où il passait il faisait brûler les villages et
livrait les campagnes voisines du fleuve à la dévastation. Ce fut
ainsi qu'il s'avança jusqu'auprès de Rupelmonde.

Cependant le roi de France était entré le 2 septembre à Lille. «Il
conduisait avec lui, dit un historien contemporain, une armée telle
qu'aucun roi de France n'en avait jamais eue de si redoutable ni de si
puissante; il était lui-même très-irrité contre les Flamands dont il
voulait se venger en subjuguant tout leur pays.» Les hommes d'armes
français, qui obéissaient à cinquante-quatre comtes, se réunirent au
nord de Lille, à Bondues: de là ils s'avancèrent vers ces plaines
fatales de Courtray, où blanchissaient encore les ossements de leurs
pères. Louis X avait placé son camp entre Lauwe et Belleghem: il avait
ordonné la construction d'un pont sur la Lys; mais les milices
flamandes, qui se tenaient de l'autre côté de la rivière, le
détruisirent. Il fallait donc que le roi continuât sa marche, mais il
hésitait; deux lieues à peine le séparaient du ruisseau de Groeninghe.
Des pluies continuelles se succédaient avec une telle violence que la
mémoire des hommes n'en connaissait point d'exemple. Les chevaux
s'enfonçaient dans la boue; tous les chemins étaient devenus
impraticables pour les chariots qui transportaient les vivres; les
chevaliers eux-mêmes ne trouvaient plus d'abri dans leurs tentes. En
vain des sergents d'armes avaient-ils essayé de se consoler de leur
inaction en allant piller quelques villages ou quelques fermes
isolées: ils s'égaraient ou tombaient dans les embûches qu'on leur
préparait, et la plupart ne reparaissaient point; on racontait déjà
dans le camp français que les communes flamandes accouraient pour
entourer l'armée de toutes parts: Louis X assembla ses barons et
décida qu'il fallait renoncer à la guerre pour chercher un refuge à
Tournay.

Telle fut la précipitation que mirent les Français dans leur retraite,
qu'ils se contentèrent de brûler quelques-unes de leurs tentes et
abandonnèrent toutes leurs machines, leurs chariots et leurs
approvisionnements. Cette scène de confusion se passait au milieu de
la nuit, de peur que les communes flamandes ne remarquassent ce
mouvement et ne cherchassent à en profiter. Lorsque, aux premières
heures du jour, on vint annoncer aux échevins de Tournay que l'on
apercevait au loin une multitude de chevaliers et de fantassins
français se pressant en désordre vers l'Escaut, ils crurent qu'une
autre bataille de Courtray avait été livrée, et firent fermer les
portes de la ville. Enfin, à l'heure des vêpres, au milieu d'un
violent orage, l'un des fugitifs, épuisé de faim et de soif, fit
demander l'hospitalité à l'abbaye de Saint-Martin. Un seul moine se
rendit au devant de lui pour le recevoir: c'était le roi de France. Il
resta quatre jours à Tournay, puis partit pour Paris.

Le comte Guillaume d'Avesnes avait brûlé Baechten, et se préparait à
assiéger Rupelmonde quand il reçut la nouvelle de la retraite du roi.
Il eut soin de la cacher, et faisant prendre les armes à tous les
siens sous le prétexte d'aller punir quelques pêcheurs qui avaient
arrêté des barques chargées de vivres, il se dirigea vers Calloo où il
fit incendier toutes les habitations et percer les digues; de là, il
retourna en Hollande.

Malgré les efforts des vaisseaux français et hollandais, auxquels se
joignirent ceux que l'amiral anglais, Jean de Stourmey, avait
récemment ramenés d'Ecosse, une flotte flamande, secondée par les
navires du port de Bayonne, n'avait cessé de tenir la mer et d'enlever
les blés et les vins de France. En même temps, les communes de Brabant
s'empressaient, malgré la défense du duc Jean, de partager avec les
communes flamandes les approvisionnements qu'une longue disette les
obligeait à faire venir des pays voisins.

Gauthier de Châtillon n'avait pu effacer la honte de Louis le Hutin en
s'emparant du château d'Helchin, après avoir mis quelques Flamands en
fuite près du pont d'Espierres: les milices de nos communes
parcouraient tout l'Artois sans trouver de résistance. Un cardinal se
rendit en Flandre, afin de chercher à mettre un terme à ces scènes de
pillage et de désolation; par ses soins fut conclue une trêve qui
devait durer jusqu'au 22 juillet 1316.

Au milieu de ces discordes et de ces malheurs une horrible contagion
s'était déclarée et faisait sentir plus vivement le besoin de la paix.
Les uns attribuaient la peste aux pluies

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