La femme au dix-huitième siècle
by Edmond de Goncourt · French · Gutenberg #46142 · 827,374 chars · public domain (US)
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Title: La femme au dix-huitième siècle
Author: Edmond de Goncourt
Jules de Goncourt
Release date: June 29, 2014 [eBook #46142]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE ***
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LA FEMME
AU
DIX-HUITIÈME SIÈCLE
BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
A 3 FR. 50 LE VOLUME
OEUVRES DES GONCOURT
GONCOURT (EDMOND DE)
=La Fille Élisa= 1 vol.
=Les Frères Zemganno= 1 vol.
=La Faustin= 1 vol.
=Chérie= 1 vol.
=La Maison d'un artiste au XIXe siècle= 1 vol.
=Les Actrices du XVIIIe siècle: Madame Saint-Huberty= 1 vol.
GONCOURT (JULES DE)
=Lettres= précédées d'une préface de H. CEARD 1 vol.
GONCOURT (EDMOND ET JULES DE)
=En 18**= 1 vol.
=Germinie Lacerteux= 1 vol.
=Madame Gervaisais= 1 vol.
=Renée Mauperin= 1 vol.
=Manette Salomon= 1 vol.
=Charles Demailly= 1 vol.
=Sœur Philomène= 1 vol.
=Quelques Créatures de ce temps= 1 vol.
=Idées et Sensations= 1 vol.
=La Femme au XVIIIe siècle= 1 vol.
=Histoire de Marie-Antoinette= 1 vol.
=Portraits intimes du XVIIIe siècle= 1 vol.
=La Du Barry= 1 vol.
=Madame Pompadour= 1 vol.
=La Duchesse de Châteauroux et ses Sœurs= 1 vol.
=Les Actrices du XVIIIe siècle=: Sophie Arnould 1 vol.
=Théâtre=: Henriette Maréchal.--La Patrie en danger 1 vol.
=Gavarni.= L'Homme et l'OEuvre 1 vol.
=Histoire de la Société française pendant la Révolution= 1 vol.
=Histoire de la Société française pendant le Directoire= 1 vol.
=L'Art du XVIIIe siècle.= _Trois séries_; Watteau;
Chardin; Boucher; Latour; Greuze; Les Saint-Aubin;
Gravelot; Cochin; Eisen; Moreau-Debucourt; Fragonard;
Prud'hon 3 vol.
=Journal des Goncourt= 3 vol.
LA FEMME
AU
DIX-HUITIÈME SIÈCLE
PAR
EDMOND ET JULES DE GONCOURT
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, 11
1890
Tous droits réservés.
A
PAUL DE SAINT-VICTOR
PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Un siècle est tout près de nous. Ce siècle a engendré le nôtre. Il l'a
porté et l'a formé. Ses traditions circulent, ses idées vivent, ses
aspirations s'agitent, son génie lutte dans le monde contemporain.
Toutes nos origines et tous nos caractères sont en lui: l'âge moderne
est sorti de lui et date de lui. Il est une ère humaine, il est le
siècle français par excellence.
Ce siècle, chose étrange! a été jusqu'ici dédaigné par l'histoire. Les
historiens s'en sont écartés comme d'une étude compromettante pour la
considération et la dignité de leur œ uvre historique. Ils semblent
qu'ils aient craint d'être notés de légèreté en s'approchant de ce
siècle dont la légèreté n'est que la surface et le masque.
Négligé par l'histoire, le dix-huitième siècle est devenu la proie du
roman et du théâtre qui l'ont peint avec des couleurs de vaudeville,
et ont fini par en faire comme le siècle légendaire de l'Opéra
Comique.
C'est contre ces mépris de l'histoire, contre ces préjugés de la
fiction et de la convention, que nous entreprenons l'œuvre dont ce
volume est le commencement.
Nous voulons, s'il est possible, retrouver et dire la vérité sur ce
siècle inconnu ou méconnu, montrer ce qu'il a été réellement, pénétrer
de ses apparences jusqu'à ses secrets, de ses dehors jusqu'à ses
pensées, de sa sécheresse jusqu'à son cœur, de sa corruption jusqu'à
sa fécondité, de ses œuvres jusqu'à sa conscience. Nous voulons
exposer les mœurs de ce temps qui n'a eu d'autres lois que ses
mœurs. Nous voulons aller, au-dessous ou plutôt au-dessus des faits,
étudier dans toutes les choses de cette époque les raisons de cette
époque et les causes de l'humanité. Par l'analyse psychologique, par
l'observation de la vie individuelle et de la vie collective, par
l'appréciation des habitudes, des passions, des idées, des modes
morales aussi bien que des modes matérielles, nous voulons
reconstituer tout un monde disparu, de la base au sommet, du corps à
l'âme.
Nous avons recouru, pour cette reconstitution, à tous les documents du
temps, à tous ses témoignages, à ses moindres signes. Nous avons
interrogé le livre et la brochure, le manuscrit et la lettre. Nous
avons cherché le passé partout où le passé respire. Nous l'avons
évoqué dans ces monuments peints et gravés, dans ces mille figurations
qui rendent au regard et à la pensée la présence de ce qui n'est plus
que souvenir et poussière. Nous l'avons poursuivi dans le papier des
greffes, dans les échos des procès, dans les mémoires judiciaires,
véritables archives des passions humaines qui sont la confession du
foyer. Aux éléments usuels de l'histoire, nous avons ajouté tous les
documents nouveaux, et jusqu'ici ignorés, de l'histoire morale et
sociale.
Trois volumes, si nous vivons, suivront ce volume de _la Femme au
Dix-huitième siècle_. Ces trois volumes seront: _l'Homme_, _l'État_,
_Paris_; et notre œuvre ainsi complétée, nous aurons mené à fin une
histoire qui peut-être méritera quelque indulgence de l'avenir:
L'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
Paris, février 1862.
LA FEMME
AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
I
LA NAISSANCE--LE COUVENT--LE MARIAGE
Quand au dix-huitième siècle la femme naît, elle n'est pas reçue dans
la vie par la joie d'une famille. Le foyer n'est pas en fête à sa
venue; sa naissance ne donne point au cœur des parents l'ivresse d'un
triomphe: elle est une bénédiction qu'ils acceptent comme une
déception. Ce n'est point l'enfant désiré par l'orgueil, appelé par
les espérances des pères et des mères dans cette société gouvernée par
des lois saliques; ce n'est point l'héritier prédestiné à toutes les
continuations et à toutes les survivances du nom, des charges, de la
fortune d'une maison: le nouveau-né n'est rien qu'une fille, et devant
ce berceau où il n'y a que l'avenir d'une femme, le père reste froid,
la mère souffre comme une Reine qui attendait un Dauphin.
Bientôt une nourrice emportait au loin la petite fille, que la mère
n'ira guère voir chez sa nourrice qu'au temps des tableaux de Greuze
et d'Aubry. Lorsque la petite fille sortait de nourrice et revenait à
la maison, elle était remise aux mains d'une gouvernante et logée avec
elle dans les appartements du comble. La gouvernante travaillait à
faire de l'enfant une petite personne, mais doucement, avec beaucoup
de flatterie et de gâterie: dans cette petite fille qu'elle ne
corrigeait guère, et à laquelle elle passait à peu près toutes ses
volontés, elle ménageait déjà une maîtresse qui, lors de son mariage,
devait lui assurer une petite fortune. Elle lui apprenait à lire et à
écrire. Elle promenait ses yeux sur les figures de la Bible de Sacy.
Elle lui montrait dans une jolie boîte d'optique la géographie en lui
faisant voir le monde, l'intérieur de Saint-Pierre, la fontaine de
Trévi, le dôme de Milan avec toutes ses petites figures, la nouvelle
église de Sainte-Geneviève, patronne de Paris, l'église Saint-Paul, le
nouveau palais Sans-Souci, l'Ermitage de l'Impératrice de Russie[1].
Elle lui mettait entre les mains quelque _Avis d'un père_ ou d'_une
mère à sa fille_, quelque _Traité du vrai mérite_. Elle lui
recommandait encore de se tenir droite, de faire la révérence à tout
le monde; et c'était à peu près tout ce que la gouvernante enseignait
à l'enfant.
[1] Conversations d'Émilie. _Paris_, 1784, vol. 2.
Les tableaux du dix-huitième siècle nous représenteront cette enfant,
la petite fille, ce commencement de la femme du temps, la tête chargée
d'un bourrelet tout empanaché de plumes ou couverte d'un petit bonnet
orné d'un ruban, fleuri d'une fleur sur le côté. Les petites filles
portent un de ces grands tabliers de tulle transparents, à bouquets
brodés, que traverse le bleu ou le rose d'une robe de soie. Elles ont
des hochets magnifiques, des grelots d'argent, d'or, en corail, en
cristaux à facettes; elles sont entourées de joujoux fastueux, de
poupées de bois aux joues furieusement fardées, souvent plus grandes
qu'elles et qu'elles ont peine à tenir dans leurs petits bras[2].
Parfois, au milieu d'un parc à la française, on les aperçoit se
traînant entre elles sur le sable d'une allée dans des petits chariots
roulants, modelés sur la rocaille des conques de Vénus qui passent à
travers les tableaux de Boucher[3]. Elles ne se font voir
qu'enrubannées, pomponnées, toutes chargées de dentelles d'argent, de
bouquets, de nœuds: leur toilette est la miniature du luxe et des
robes superbes de leurs mères. A peine leur laisse-t-on, le matin, ce
petit négligé appelé _habit de marmotte_ ou _de Savoyarde_, ce joli
_juste_ de taffetas brun avec un jupon court de même étoffe, garni de
deux ou trois rangs de rubans couleur de rose cousus à plat, et cette
jolie coiffure si simple faite d'un fichu de gaze noué sous le
menton[4]: charmante toilette où l'enfance est si à l'aise, où sa
fraîcheur est si bien accompagnée, où sa grâce a tant de liberté. Mais
ce n'est point ainsi que les petites filles plaisent aux parents: il
les leur faut habillées et gracieusées au goût de ce siècle qui, sitôt
qu'elles marchent, les enferme dans un _corps_ de baleine, dans une
robe d'apparat, et leur donne un maître à danser, un maître à marcher.
Et voici, dans une gravure de Canot, la petite personne en position,
qui arrondit les bras et pince du bout des doigts les deux côtés de sa
jupe bouffante, d'un air sérieux, d'un air de dame, tandis que le
maître répète: «Allez donc en mesure... Soutenez... Allez donc...
Tournez-la... Trop tard... Les bras morts... La tête droite... Tournez
donc, Mademoiselle... La tête un peu plus soutenue... Coulez le pas...
Plus de hardiesse dans le regard[5].»
[2] Émile, par J.-J. Rousseau. _Amsterdam_, 1762, vol. 1.--Au
mois de juillet 1722, le _Mercure de France_ annonce que la
duchesse d'Orléans vient de donner à l'Infante une poupée avec
garde-robe variée et une toilette _joujou_ montant à 22,000
livres.
[3] Voir les portraits d'enfants du musée de Versailles et la
gravure de Joulain, d'après Ch. Coypel: _O moments trop heureux
où règne l'innocence_.
[4] Mémoires de Mme de Genlis. _Paris_, 1825, vol. 1.
[5] Les Jeux de la petite Thalie, par de Moissy. _Paris_, Bailly,
1769. _Le Menuet et l'Allemande._
Faire jouer la dame à la petite fille, la première éducation du
dix-huitième siècle ne tend qu'à cela. Elle corrige dans l'enfant tout
ce qui est vivacité, mouvement naturel, enfance; elle réprime son
caractère comme elle contient son corps. Elle la pousse de tous ses
efforts en avant de son âge. Envoie-t-on la petite fille promener aux
Tuileries, on lui recommande, comme si son panier ne devait pas
empêcher ses enfantines folies, de ne pas sauter, de se promener d'un
air grave. Est-elle marraine, a-t-elle ce bonheur, une des grandes
ambitions de l'enfance du temps, le premier rôle qu'on lui fait jouer
dans la société, on la voit monter en voiture comme une femme, des
plumes dans les cheveux, le fil de perle au cou, le bouquet à l'épaule
gauche. La mène-t-on à un bal d'enfants: car il faut presque dès le
berceau habituer la femme au monde pour lequel elle vivra, au plaisir
qui sera sa vie: on lui place sur la tête un énorme coussin appelé
_toqué_, sur lequel s'échafaude à grand renfort d'épingles et de faux
cheveux un monstrueux _hérisson_, couronné d'un lourd chapeau; on lui
met un corps neuf, un lourd panier rempli de crin et cerclé de fer; on
la pare d'un habit tout couvert de guirlandes, et on la conduit au bal
en lui disant: «Prenez garde d'ôter votre rouge, de vous décoiffer, de
chiffonner votre habit, et divertissez-vous bien[6].»
[6] Théâtre à l'usage des jeunes personnes, par Mme de Genlis.
_Paris_, 1779, vol. 2. _La Colombe._
Ainsi se forment ces petites filles maniérées qui jugent d'une mode,
décident d'un habit, se mêlent de bon air; enfants jolis _à croquer_
et _tout au parfait_, ne pouvant souffrir une dame sans odeurs et sans
mouches[7].
[7] Le livre à la mode. En Europe. 100070059.
Des petits appartements où la gouvernante gardait la petite fille, la
petite fille ne descendait guère chez sa mère qu'un moment, le matin à
onze heures, quand entraient dans la chambre aux volets à demi fermés
les familiers et les chiens. «Comme vous êtes mise!--disait la mère à
sa fille qui lui souhaitait le bonjour.--Qu'avez-vous? Vous avez bien
mauvais visage aujourd'hui. Allez mettre du rouge: non, n'en mettez
pas, vous ne sortirez pas aujourd'hui.» Puis, se tournant vers une
visite qui arrivait: «Comme je l'aime, cette enfant! Viens, baise-moi,
ma petite. Mais tu es bien sale; vas te nettoyer les dents... Ne me
fais donc pas tes questions, à l'ordinaire; tu es réellement
insupportable.--Ah! Madame, quelle tendre mère! disait la personne en
visite.--Que voulez-vous! répondait la mère, je suis folle de cette
enfant[8]...»
[8] Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (par le
prince de Ligne). _Dresde_, 1795-1811, vol. 20.
Point d'autre société, d'autre communion entre la mère et la petite
fille que cette entrevue banale et de convenance, commencée et finie
le plus souvent par un baiser de la petite fille embrassant sa mère
sous le menton pour ne pas déranger son rouge. L'on ne trouve point
trace, pendant de longues années, d'une éducation maternelle, de ce
premier enseignement où les baisers se mêlent aux leçons, où les
réponses rient aux demandes qui bégayent. L'âme des enfants ne croît
pas sur les genoux des mères. Les mères ignorent ces liens de caresse
qui renouent une seconde fois l'enfant à celle qui l'a porté, et font
grandir pour la vieillesse d'une mère l'amitié d'une fille. La
maternité d'alors ne connaît point les douceurs familières qui donnent
aux enfants une tendresse confiante. Elle garde une physionomie
sévère, dure, grondeuse, dont elle se montre jalouse; elle croit de
son rôle et de son devoir de conserver avec l'enfant la dignité d'une
sorte d'indifférence. Aussi la mère apparaît-elle à la petite fille
comme l'image d'un pouvoir presque redoutable, d'une autorité qu'elle
craint d'approcher. La timidité prend l'enfant; ses tendresses
effarouchées rentrent en elle-même, son cœur se ferme. La peur vient
où ne doit être que le respect. Et les symptômes de cette peur
apparaissent, à mesure que l'enfant avance en âge, si forts et si
marqués, que les parents finissent par s'en apercevoir, par en
souffrir, par s'en effrayer. Il arrive que la mère, le père lui-même,
étonnés et troublés de recueillir ce qu'ils ont semé, mandent à leur
fille de travailler à effacer le _tremblement_ qu'elle met dans son
amour filial. «Le tremblement», je trouve ce mot terrible sur
l'attitude des filles dans une lettre d'un père à sa fille[9].
[9] Lettres inédites de d'Aguesseau publiées par Rives. _Paris_,
1823, vol. 1.
La petite fille avait à peu près appris le peu que lui avait montré sa
gouvernante. Elle savait bien lire et le catéchisme. Elle avait reçu
les leçons du maître à danser. Un maître à chanter lui avait enseigné
quelques rondeaux. Dès sept ans on lui avait mis les mains sur le
clavecin[10]. L'éducation de la maison était finie: la petite fille
était envoyée au couvent.
[10] L'ami des femmes. 1758.--Essai sur l'éducation des
demoiselles par Mlle de *. _Paris_, 1769.
Le couvent,--il ne faut point s'arrêter à ce mot, ni à l'idée de ce
mot, si l'on veut avoir, de ce que le couvent était réellement au
dix-huitième siècle, la notion juste et le sentiment historique.
Essayons donc, au moment où la jeune fille franchit sa porte, de
peindre cette école et cette patrie de la jeunesse de la femme du
temps. Retrouvons-en, s'il se peut, le caractère, les habitudes,
l'atmosphère, cet air de cloître traversé à tout moment par le vent du
monde, le souffle des choses du temps. Cherchons-en l'âme, comme on
cherche le génie d'un lieu, dans ces murs sévères où l'on ouvre des
fenêtres, où l'on pose des balcons, où l'on construit des cheminées,
où l'on fait des plafonds pour cacher les grosses poutres, où l'on
place des corniches, des chambranles, des portes à deux battants, des
lambris bronzés[11]; où la sculpture, la dorure et la serrurerie la
plus fine jettent sur le passé le luxe et le goût du siècle: image du
couvent même, de ces retraites religieuses auxquelles l'abbaye de
Chelles semble avoir laissé l'héritage de plaisirs, de musique, de
modes et d'arts futiles, de mondanités bruyantes et charmantes dont
l'abbesse avait rempli son couvent[12].
[11] Mémoire pour messire de Courcelles de Cottebonne contre les
supérieurs et prêtres de l'Oratoire de la maison et séminaire de
Saint-Magloire.
[12] Mémoires du maréchal duc de Richelieu. _Paris_, 1793, vol.
II.
Le couvent alors est d'un grand usage. Il répond à toutes sortes de
besoins sociaux. Il garantit les convenances en beaucoup de cas. Il
n'est pas seulement la maison du salut: il a mille utilités d'un ordre
plus humain. Il est, dans un grand nombre de situations l'hôtel garni
et l'asile décent de la femme. La veuve qui veut acquitter les dettes
de son mari s'y retire, comme la duchesse de Choiseul[13]; la mère qui
veut refaire la fortune de ses enfants y vient économiser, comme la
marquise de Créqui[14]. Le couvent est refuge et lieu de dépôt. Il
tient cloîtrée la petite Émilie que la jalousie de Fimarcon enlève de
l'Opéra[15]; il tient renfermées les maîtresses des princes qui vont
se marier[16]. Les femmes séparées de leurs maris viennent y vivre. Le
couvent reçoit les femmes qui veulent, comme Mme du Deffand et Mme
Doublet, un grand appartement, du bon marché et du calme. Il a encore
des logements pour des retraites, pour des séjours de dévotion, où
s'établissent, à certaines époques de l'année, des grandes dames, des
princesses élevées dans la maison; retour d'habitude et de
recueillement aux lieux, aux souvenirs, au Dieu de leur jeunesse, qui
inspireront à Laclos la belle scène de Mme de Tourvel mourant dans
cette chambre qui fut la chambre de son enfance.
[13] Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République
des lettres. _Londres_, 1781, vol. 29.
[14] Lettres de madame de Créqui. Préface par M. Sainte-Beuve.
_Paris_, 1856.
[15] Mémoires du maréchal de Richelieu, vol. II.
[16] Correspondance secrète, politique et littéraire. _Londres_,
1787, vol. 18.
Tout ce monde, toute cette vie du monde, envahissant le couvent,
avaient apporté bien du changement à l'austérité de ses mœurs. La
parole inscrite au fronton des Nouvelles Catholiques, _Vincit mundum
fides nostra_, n'était plus guère qu'une lettre morte: le monde avait
pris pied dans le cloître. Il est vrai que toutes ces locataires, qui
étaient comme un abrégé de la société et de ses aventures, habitaient
d'ordinaire des corps de bâtiment séparés du couvent. Mais de leur
logis au couvent même il y avait trop peu de distance pour qu'il n'y
eût point d'écho et de communication. Les sœurs converses, chargées
des travaux à l'intérieur et à l'extérieur de la maison apportaient
les choses du dehors au couvent pénétré par les bruits du siècle et
les entendant jusque dans cette voix de Sophie Arnould chantant aux
ténèbres de Panthémont. Les sorties fréquentes des pensionnaires
ramenaient comme des lueurs et des éclairs de la société. Le monde
entrait encore au couvent par ces jeunes pensionnaires mariées à douze
ou treize ans, et qu'on y remettait pour les y retenir jusqu'à l'âge
de la nubilité[17]. Le parloir même, où le poëte Fuzelier était admis
à réciter ses vers[18], avait perdu de sa difficulté d'abord; il
n'était plus rigoureusement, religieusement fermé: les nouvelles de la
cour et de la ville y trouvaient accès. Ce qui se faisait à
Versailles, ce qui se passait à Paris y avaient un contre-coup. Tout
y frappait, tout s'y glissait. La clôture n'arrêtait rien des pensées
du monde, ni les ambitions, ni les insomnies, ni les rêves, ni les
fièvres d'avenir; il en empêchait à peine l'expérience: qu'on se
rappelle ces projets de Mlle de Nesle, devenue Mme de Vintimille, ce
plan médité, dessiné, résolu, d'enlever le Roi à Mme de Mailly, toute
cette grande intrigue imaginée, raisonnée, calculée par une petite
fille dans une cour de couvent d'où elle jugeait la cour, pesait Louis
XV, montrait Versailles à sa fortune[19]! Quelle preuve encore du peu
d'isolement moral et spirituel de cette vie cloîtrée? Une preuve bien
singulière: un livre, les _Confidences d'une jolie femme_, qu'une
jeune fille pourra écrire au sortir de Panthémont. Prise en amitié par
cette Mlle de Rohan qui fut plus tard la belle comtesse de Brionne,
Mlle d'Albert puisera dans les nouvelles apportées à la jeune Rohan,
dans les confidences de sa protectrice, dans tout ce qu'elle entendra
autour d'elle au couvent, une connaissance si vraie, si particulière
des mœurs de la société, de Versailles et de Paris, que son livre
aura l'air d'avoir été décrit d'après nature; et les gens qu'elle aura
peints ne se trouveront-ils point assez ressemblants pour la faire
enfermer quelques mois à la Bastille[20]?
[17] Correspondance secrète, vol. 9.--Journal historique et
anecdotique du règne de Louis XV, par Barbier. _Paris_, 1819,
vol. III.--Les _Bijoux indiscrets_ disent que l'usage est de
marier des enfants à qui l'on devrait donner des poupées. Cela
est vrai d'une foule de mariages, et nous retrouvons au couvent
la fille aînée de Mme de Genlis mariée à douze ans avec M. de la
Wœstine, et la marquise de Mirabeau veuve du marquis de
Sauvebœuf à l'âge de treize ans.
[18] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
[19] Les Maîtresses de Louis XV par Edmond et Jules de Goncourt.
[20] Correspondance littéraire, philosophique et critique de
Grimm, _Paris_, 1829, vol. 8.
N'y a-t-il point pourtant tout au fond des couvents une lamentation
sourde de cœurs brisés, un gémissement d'âmes prisonnières, la
torture et le désespoir des «vœux forcés»? Les romans ont appelé la
pitié sur ces jeunes filles sacrifiées par une famille à la fortune de
leurs frères, entourées, circonvenues, assiégées par les sœurs dès
l'âge de quatorze ans, et contraintes d'entrer en religion à
l'accomplissement de leurs seize ans. Mais les romans ne sont pas
l'histoire, et il faut essayer de mettre la vérité où l'on a mis la
passion. Sans doute la constitution de l'ancienne société, pareille à
la loi de nature, uniquement intéressée à la conservation de la
famille, à la continuation de la race, peu soucieuse de l'individu,
autorisait de grands abus et de grandes injustices contre les droits,
contre la personne même de la femme. Il y eut, on ne peut le nier, des
cas d'oppression et des exemples de sacrifice. Des jeunes filles nées
pour une autre vie que la vie de couvent, appelées hors du cloître par
l'élan de tous leurs goûts et de toute leur âme, des jeunes filles
dont le cœur aurait voulu battre dans le cœur d'un mari, dans le
cœur d'un enfant, refoulées, rejetées au cloître par une famille sans
pitié, par une mère sans entrailles, vécurent, pleurant dans une
cellule sur leur rêve évanoui. Mais ces vœux forcés sont
singulièrement exceptionnels: ils sont en contradiction avec les
habitudes générales, la conscience et les mœurs du dix-huitième
siècle. Ne voyons-nous pas dans les Mémoires du temps des jeunes
filles résister très-nettement à l'ordre formel de leurs parents qui
veulent imposer le voile, et triompher de leur volonté? D'ailleurs la
dureté de la paternité et de la maternité, dureté d'habitude et de
rôle plutôt que de fond et d'âme, diminue à chaque jour du siècle. Et
quand la Harpe lit dans tous les salons de Paris sa _Mélanie_,
inspirée, disent ses amis, par le suicide d'une pensionnaire de
l'Assomption[21], la religieuse par force n'est plus qu'un personnage
de théâtre; les vœux forcés ne sont plus qu'un thème dramatique.
[21] Correspondance de Grimm, vol. 6.
Lorsqu'on écarte les déclamations philosophiques et les traditions
romanesques, le couvent apparaît bien plutôt comme un asile que comme
une prison. Il est avant tout le refuge de toutes les existences
brisées, le refuge presque obligé des femmes maltraitées par la petite
vérole, une maladie à peu près oubliée aujourd'hui, mais qui
défigurait alors le quart des femmes. La société par tous ses
conseils, la famille par toutes ses exhortations, poussait vers
l'ombre d'un couvent la jeune personne à laquelle arrivait ce malheur.
La mère même, par dévouement, consentait à se détacher de cette
malheureuse enfant que la laideur retranchait de la société et qui
finissait par baisser la tête sans révolte sous l'impitoyable principe
du temps: «Une femme laide est un être qui n'a point de rang dans la
nature, ni de place dans le monde[22].» Deux cent mille _laiderons_,
comme dit le prince de Ligne, mettaient ainsi leur amour-propre à
couvert, et consolaient leur orgueil avec les ambitions de la vie de
couvent, avec les honneurs et les prérogatives d'une abbaye.
[22] Les jeux de la petite Thalie, par de Moissy, _La petite
vérole._
Il est d'autres vœux plus propres au siècle et que l'on y rencontre
plus souvent, engagements légers, presque de mode, et qui semblent
seulement mettre dans la toilette d'une femme les couleurs de la vie
religieuse. Un certain nombre de jeunes personnes de la noblesse se
rattachaient à des ordres qui, sans exiger d'elles la prononciation
d'aucuns vœux solennels ou simples, leur permettaient de vivre dans
le monde et d'en porter l'habit, leur donnaient quelquefois un titre,
toujours quelque attribut honorifique. C'étaient les chanoinesses,
dont le chapitre le plus fameux, celui de Remiremont en Alsace, avait
pour destination de recevoir le sang le plus pur des maisons
souveraines, les noms les plus illustres du monde chrétien. Dans cette
association des chanoinesses, divisées en _dames nièces_ et en _dames
tantes_, qui avaient prononcé leurs vœux et qui étaient forcées de
résider au chapitre deux ans sur trois, la jeune personne, une fois
admise, gagnait des relations, des protections, des amitiés, un
patronage; et comme l'usage de chaque tante était de s'apprébender ou
de _s'anniécer_ une _nièce_, chaque nièce pouvait espérer l'héritage
des meubles d'une tante, de ses bijoux, de sa petite maison, de sa
prébende[23]. Mme de Genlis nous a raconté sa réception au chapitre
noble d'Alix de Lyon, lorsqu'elle était toute enfant. Elle se peint
en habit blanc, au milieu de toutes les chanoinesses, habillées à la
façon du monde, avec des robes de soie noire sur des paniers, et de
grandes manches d'hermine. Son _Credo_ récité aux pieds du prêtre, le
prêtre lui coupe une mèche de cheveux, et lui attache un petit morceau
d'étoffe blanc et noir, long comme le doigt, et qu'on appelait un
_mari_. Puis il lui passe au cou et à la taille une croix émaillée
pendue à un cordon rouge et une ceinture faite d'un large ruban noir
moiré. Et la voilà ainsi parée, toute fière, gonflée dans sa vanité de
petite fille de sept ans quand on l'appelle du titre des chanoinesses:
_Madame_ ou _Comtesse_[24].
[23] Mémoires secrets de la République des lettres, vol. 23.
[24] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
On le voit: il faut qu'à chaque pas l'historien dégage des préjugés,
redemande aux faits, restitue à l'histoire l'aspect véritable, le
caractère, la destination, les habitudes, les mœurs des communautés
religieuses. Le roman a tout dénaturé, tout travesti: après avoir
peuplé par des vœux forcés le couvent du dix-huitième siècle, ce
couvent dont les transfuges sont accueillies et gardées par
l'archevêque de Paris lui-même, le roman le remplit de scandales. Ce
ne sont qu'histoires, ce ne sont qu'estampes où l'on voit une chaise
de poste en arrêt la nuit au pied d'un jardin de couvent, ou bien une
pensionnaire descendant une échelle au bas de laquelle l'attend
l'amant, tandis que la femme de chambre est encore là-haut, à cheval
sur la crête du mur. Intrigues filées au parloir, amoureux déguisés
en commissionnaires, remises de lettres en cachette, corruptions de
sœurs converses qui ouvrent la grille, enlèvements de jeunes filles
au milieu d'une prise d'habit à travers une foule tenue en respect par
des pistolets,--ce sont les coups de théâtre ordinaires, les scènes
qui se pressent dans ces pages à la Casanova. Il semble voir mise en
action la morale de Bussy disant «qu'il fallait toujours enlever;
qu'on avait d'abord la fille, puis l'amitié des parents, et qu'après
leur mort on avait encore leurs biens.»
Rien de plus faux, rien de plus contraire à la réalité des choses que
ce point de vue: on compte au dix-huitième siècle les scandales des
pensionnaires de couvent, et la liste n'a que quelques noms. Dans ce
temps, où la femme mariée a si peu de défense, la faute d'une jeune
fille, et surtout d'une jeune fille bien née, est d'une rareté
extraordinaire: elle n'est pas dans les mœurs; Rousseau en fait la
remarque, et il n'est pas seul à la faire. Puis l'enlèvement n'était
pas un jeu: loin de là; et ses conséquences avaient de quoi faire
pâlir et faiblir les plus amoureux, les plus fous, les plus braves.
N'était-ce pas un épouvantail pour les _agréables_ les plus décidés
que le terrible exemple de M. de la Roche-Courbon, condamné à avoir la
tête tranchée après avoir enlevé en 1737 Mlle de Moras du couvent de
Notre-Dame de la Consolation? Sa mère mourait de chagrin, et lui-même
en fuite, chassé de Sardaigne où il s'était réfugié près de son
parent, M. de Sennecterre, ambassadeur de France, finissait
misérablement[25].
[25] Le curé qui avait donné la bénédiction nuptiale, et qui un
moment avait craint les galères, était condamné à l'amende
honorable et au bannissement; la fille de chambre qui avait
accompagné Mlle de Moras était condamnée au fouet, à la fleur de
lys, à neuf ans de bannissement. (Barbier, vol. 2.)
Le grand couvent du dix-huitième siècle, après le couvent de
Fontevrault[26], la maison d'éducation ordinaire des Filles de France,
est le couvent de Panthémont, le couvent princier de la rue de
Grenelle où s'élèvent les princesses, où la plus haute noblesse met
ses filles, espérant pour elles, de la camaraderie, de l'amitié
commencée au couvent avec une altesse, quelque faveur, quelque grâce,
quelque place de dame auprès de la princesse future. C'est ainsi que
Mme de Barbantane plaçait sa fille auprès de Mme la duchesse de
Bourbon pour qu'au sortir du couvent elle devînt dame d'honneur de la
duchesse[27]. Après ce couvent, qui est le monde, la cour elle-même en
raccourci, et où la jeune fille, avec sa gouvernante et sa femme de
chambre, mène une vie et reçoit une éducation particulières, vient un
autre couvent affectionné par la noblesse, et peuplé de pensionnaires
à grand nom: le couvent de la Présentation[28]. Autour et au-dessous
de ces deux grandes maisons se rangent toutes les autres maisons
religieuses recevant des pensionnaires, abbayes, communautés,
couvents, répandus dans tout Paris, et dont chacun semble avoir sa
spécialité et sa clientèle, l'habitude de recevoir les filles d'un
quartier de la capitale ou d'un ordre de l'État[29]. Prenons l'exemple
des dames de Sainte-Marie de la rue Saint-Jacques: la haute
magistrature et la grande finance semblent avoir fait choix pour leurs
enfants de cette maison, moins relevée que Panthémont ou la
Présentation, mais tenue pourtant par le public en grande
considération et renommée pour la supériorité de ses études[30].
[26] A propos de l'éducation de Mesdames de France à Fontevrault,
il y a une jolie anecdote qui peint, dans ce couvent, la
toute-puissance de leurs caprices. Le maître de danse faisait
répéter à Mme Adélaïde un ballet qu'on nommait _ballet couleur de
rose_; la jeune princesse voulait qu'il s'appelât le _menuet
bleu_ et ne voulait prendre sa leçon qu'à cette condition. Le
maître disait rose, la princesse en frappant du pied répétait
bleu: l'affaire devenait grave; on assembla la communauté, qui
d'un commun accord décida que le menuet serait débaptisé et que
le menuet s'appellerait le menuet bleu. (Madame Campan, vol. 1.)
[27] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 2.
[28] Lettres de la marquise du Deffand. _Paris_, 1812, vol. 1.
[29] Dans l'_État de la ville de Paris_, en 1757, nous trouvons
le prix des pensions dans les couvents de Paris; elles vont de
400 à 600 livres, mais il y avait la femme de chambre à payer,
qui était de trois cents livres, outre le trousseau, le lit et la
commode dans quelques couvents; l'éclairage et le chauffage
n'étalent pas compris, et dans tous, le blanchissage du linge fin
était à la charge des parents. Tous avaient la pension ordinaire
et extraordinaire; à Panthémont, le plus cher de tous, la pension
ordinaire était de 600 livres, la pension extraordinaire de 800
livres. A la fin du siècle, Thierry dit que la pension ordinaire
était de 800 livres, et de 1,000 livres pour les pensionnaires
admises à la table de madame l'abbesse.
[30] Lettres inédites de d'Aguesseau. _Paris_, 1823, vol. 2.
Discipline, formes d'éducation, régime intérieur, toute la règle de
ces couvents n'est qu'une imitation, parfois un relâchement de la
règle de Saint-Cyr. Partout se retrouve l'inspiration, l'esprit de
cette maison modèle, la trace de ses divisions en quatre classes
distinguées, selon les âges, par des rubans bleus, jaunes, verts et
rouges. Partout c'est une éducation flottant entre la mondanité et le
renoncement, entre la retraite et les talents du siècle, une éducation
qui va de Dieu à un maître d'agrément, de la méditation à une leçon de
révérence; et ne la dirait-on pas figurée par ce costume des
pensionnaires montrant à moitié une religieuse, à moitié une femme? La
jupe et le manteau sont d'étamine brune du Mans, mais la robe a un
corps de baleine; sur la tête, c'est une toile blanche, mais cette
toile a de la dentelle. Il est bien commandé à la coiffure d'avoir un
air de simplicité et de modestie: mais il n'est pas défendu de
l'arranger à la mode du temps[31].
[31] Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses
environs par Hurtaut et Magny. _Paris_, 1779, vol. 2.
Douces et heureuses éducations, que ces éducations de couvent, sans
cesse égayées, affranchies de jour en jour des sévérités et des
tristesses du cloître, tournées peu à peu presque uniquement vers le
monde et vers tout ce qui forme les grâces et les charmes de la femme
pour la société! On voit souvent, dans le dix-huitième siècle, des
femmes se retourner vers ce commencement de leur vie, comme vers un
souvenir où l'on respire un bonheur d'enfance. La continuation des
études commencées à la maison, la venue des maîtres, les leçons de
danse, de chant, de musique, c'était l'occupation et le travail de ces
journées de couvent, dont tant de fêtes interrompaient la monotonie,
dont tant d'espiègleries abrégeaient la longueur. L'on brodait, l'on
tricotait même; ou bien l'on jouait à quelque ouvrage de ménage, l'on
mettait les mains à une friandise, l'on s'amusait à faire quelque
gâteau de couvent pareil à ces pains de citron que les enfants
envoyaient de certains jours à leurs parents[32]. De temps en temps
arrivaient de belles récompenses, comme la permission d'aller à la
messe de minuit, accordée aux petites filles bien sages, et leur
donnant rang parmi les grandes. Et s'il fallait punir, les sœurs
inventaient quelqu'une de ces grandes punitions avec lesquelles elles
ôtaient si bien à Mlle de Raffeteau, lorsqu'elle tombait en faute,
l'envie d'y retomber. Il s'agissait d'une paralytique que la mère de
cette jeune personne avait recueillie, et dont elle avait à sa mort
laissé le soin à sa fille; cette pauvre femme était amenée une fois
par semaine, en chaise à porteur, au parloir extérieur, et la jeune
fille se faisait une joie de la peigner, de la laver, de lui couper
les ongles. Les jours où l'on était mécontent de Mlle de Raffeteau au
couvent, on ne lui permettait pas le plaisir de cet acte de
charité[33]: on mettait son cœur en pénitence.
[32] Lettres inédites de d'Aguesseau. _Paris_, 1823, vol. 2.
[33] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 2.
Cette éducation des filles dans les couvents a été, au dix-huitième
siècle même, l'objet de bien des attaques. Qu'était-elle pourtant en
deux mots? L'éducation même ainsi résumée par le bon sens d'une femme
du temps: «De l'instruction religieuse, des talents analogues à l'état
de femme qui doit être dans le monde, y tenir un état, fût-ce même un
ménage[34];» tels sont les moyens indiqués par Mme de Créqui pour bien
élever une fille, et c'est la justification même de l'éducation du
couvent de cette école d'où sortiront tant de femmes dont le siècle
dira «qu'elles savaient tout sans avoir rien appris».
[34] Lettres inédites de la marquise de Créqui à Sénac de
Meilhan, publiées par Édouard Fournier. Potier, 1856.
Le vice de ces éducations conventuelles n'était point dans les leçons
du couvent. Il n'était point, comme on l'a tant de fois répété, dans
l'insuffisance de l'instruction ou dans l'inaptitude des sœurs à
former la femme aux devoirs sociaux. Il était dans la séparation de la
fille et de la mère, dans cette retraite loin du monde où les bruits
du monde apportaient leurs tentations. La jeune fille, enlevée toute
jeune à cette vie brillante de la maison paternelle aperçue comme dans
un rêve d'enfance, emportait au couvent l'image de ce salon, de ces
fêtes dont l'éclat lui revenait dans un songe. Du calme et du silence
qui l'entouraient, elle s'échappait, elle s'élançait vers ses
souvenirs et ses désirs. Son imagination travaillait et prenait feu
sur tout ce qu'elle saisissait du dehors, sur tout ce qu'elle
devinait. Les choses entrevues dans une sortie, les plaisirs, les
hommages des hommes aux femmes, passaient et repassaient dans sa tête,
grandissaient dans sa pensée, irritaient ses impatiences, agitaient
ses nuits. Élevée dans la maison de ses parents, la facilité de ces
plaisirs, la vue journalière et l'habitude du monde, eussent bien vite
apaisé ces curiosités et ces ardeurs que parmi les jeunes femmes du
dix-huitième siècle celles-là faisaient éclater le plus follement qui
sortaient du couvent[35].
[35] Les Parisiennes. _Neufchâtel_, 1787, vol. II. (_Les
Nouvelles Mariées_)
* * * * *
Généralement le mariage de la jeune fille se faisait presque
immédiatement au sortir du couvent, avec un mari accepté et agréé par
la famille. Car le mariage était avant tout une affaire de famille, un
arrangement au gré des parents, que décidaient des considérations de
position et d'argent, des convenances de rang et de fortune. Le choix
était fait d'avance pour la jeune personne, qui n'était pas consultée,
qui apprenait seulement qu'on allait la marier très-prochainement par
l'occupation où toute la maison était d'elle, par le mouvement des
marchandes, des tailleurs, par l'encombrement des pièces d'étoffe, des
fleurs, des dentelles apportées, par le travail des couturières à son
trousseau. De la cour qui lui était faite, de l'amabilité que
dépensait un jeune mari pour sa fiancée, nous avons, dans les
comédies, le ton léger, l'impertinence cavalière et pressée d'en
finir. «Ah! remerciez-moi,--dit-il,--vous êtes charmante, et je n'en
dis presque rien... La parure la mieux entendue... Vous avez là de la
dentelle d'un goût qui, ce me semble... Passez-moi l'éloge de la
dentelle... Quand nous marie-t-on[36]?» Et encore Mercier accuse-t-il
d'une grosse illusion ou plutôt d'un impudent mensonge historique les
auteurs comiques du temps pour montrer sur le théâtre une cour, si peu
filée qu'elle soit, faite par l'homme à la jeune fille qu'il doit
épouser, quand chacun sait que les filles de la noblesse et même
celles de la haute bourgeoisie restent au couvent jusqu'au mariage et
n'en sortent que pour épouser[37]. Au reste, sur le train expéditif
des unions du temps, sur leur mode d'arrangement et de conclusion
entre les grands parents, sur le peu de part qu'y avaient les goûts ou
les répugnances de la jeune fille, il existe un curieux document,
parlant comme une scène, vif comme un tableau, et qui va nous donner
une idée complète de la façon dont le mari était présenté à sa future
femme, et du temps qu'on laissait à celle-ci pour le connaître,
l'aimer et se faire aimer: c'est le récit du mariage de Mme
d'Houdetot.
[36] Théâtre de Marivaux. _Le Petit-Maître corrigé._
[37] Lire dans les _Tableaux des Mœurs du temps_, par de la
Popelinière, le récit d'une entrevue au parloir d'un couvent d'un
homme présenté avec une jeune fille qui doit devenir sa femme
sous huit jours. La mère dit à sa fille: «Tout est convenu entre
lui et moi; il n'y a plus qu'à signer les articles, qu'à vous
fiancer ensuite et vous mener à l'église. Je ne compte pas vous
laisser plus de cinq à six jours dans ce couvent; pendant ce
temps-là que je vous donne encore, il faut que vous trouviez bon
que le comte de... vienne tous les jours dans ce parloir passer
une heure avec vous afin que vous vous connaissiés.»
M. de Rinville est venu proposer à M. de Bellegarde un mari pour sa
fille Mimi, dans la personne d'un de ses arrière-cousins que l'on dit
être un très-bon sujet. Comme M. de Bellegarde est un excellent père
et qu'il veut avant tout que le jeune homme «plaise à sa
fille»,--c'était une phrase qui se disait,--on prend jour; et Mimi
ayant été bien prévenue, parce qu'elle a l'habitude de ne jamais faire
attention à personne, l'on va dîner chez Mme de Rinville, où l'on
trouve tous les Rinville et tous les d'Houdetot du monde. Tout d'abord
la marquise d'Houdetot embrasse toute la famille Bellegarde. On se met
à table, Mimi est à côté du jeune d'Houdetot, M. de Rinville et la
marquise d'Houdetot s'emparent de M. de Bellegarde; et au dessert on
cause tout haut mariage. Le café pris, les domestiques sortis:
«Tenez!--dit bravement le vieux M. de Rinville,--nous sommes ici en
famille, ne traitons pas cela avec tant de mystère. Il ne s'agit que
d'un oui ou d'un non. Mon fils vous convient-il? Oui ou non; et à
votre fille oui ou non de même, voilà l'_item_. Notre jeune comte est
déjà amoureux; votre fille n'a qu'à voir s'il ne lui déplaît pas,
qu'elle le dise... Prononcez, ma filleule.» Là-dessus, Mimi rougit. Et
Mme d'Esclavelles cherchant à arrêter les choses, demandant qu'on
laisse le temps de respirer: «Oui, reprend M. de Rinville, il vaut
mieux traiter d'abord les articles; et les jeunes gens pendant ce
temps causeront ensemble.--C'est bien dit, c'est bien dit.» L'on
passe, sur ce mot, dans un coin du salon. Et voilà M. de Rinville
annonçant que le marquis d'Houdetot donne à son fils 18,000 livres de
rentes en Normandie, et la compagnie de cavalerie qu'il lui a achetée
l'année d'avant; voilà la marquise d'Houdetot qui donne «ses diamants
qui sont beaux et tant qu'il y en aura». M. de Bellegarde riposte en
promettant 300,000 livres pour dot, et sa part de succession. Et l'on
se lève en disant: «Nous voilà tous d'accord. Signons le contrat ce
soir. Nous ferons publier les bans dimanche; nous aurons dispense des
autres, et nous ferons la noce lundi.» Chose dite, chose faite. En
passant, l'on disait au notaire le projet de contrat, on allait faire
part du mariage à toute la famille, et l'on retombait chez M. de
Bellegarde, où le soir même, au milieu du froid et de la gêne de ces
deux familles entièrement inconnues l'une à l'autre, l'on signait les
_articles_. Pendant la lecture, la marquise d'Houdetot remettait à
Mlle de Bellegarde comme présent de noces deux écrins de diamants dont
la valeur restait en blanc dans le contrat, faute d'avoir eu le temps
d'en faire l'estimation. Tout le monde signait; on se mettait à table,
et le jour de la noce était fixé au lundi suivant[38].
[38] Mémoires et Correspondance de Mme d'Épinay. _Paris_, 1818,
vol. I.
A cette union improvisée qui nous représente si nettement le mariage
du dix-huitième siècle, Mlle de Bellegarde n'opposait pas plus de
résistance que les autres jeunes filles du temps. Elle s'y laissait
aller, elle s'y prêtait complaisamment comme elles. La grande
jeunesse, l'enfance presque, l'âge sans forces et sans volonté où l'on
mariait les jeunes filles, l'affection sévère, la tendresse sans
épanchement, sans familiarité, qu'elles trouvaient auprès de leurs
mères, la crainte de rentrer au couvent, les pliaient à la docilité,
les décidaient à un consentement de premier mouvement et qu'enlevait
la présentation. D'ailleurs c'était le mariage, et non le mari, qui
leur souriait, qui les séduisait, qui faisait leur désir et leur rêve.
Elles acceptaient l'homme pour l'état qu'il allait leur donner, pour
la vie qu'il devait leur ouvrir, pour le luxe et les coquetteries
qu'il devait leur permettre. Et cette même Mme d'Houdetot l'avouera un
jour, un jour qu'elle sera un peu grise du vin bu par son voisin de
table Diderot; elle laissera échapper la pensée de la jeune fille et
son secret dans cette confession naïve: «Je me mariai pour aller dans
le monde, et voir le bal, la promenade, l'opéra et la comédie[39]...»
Une autre femme, Mme de Puisieux, répétera cette confession de Mme
d'Houdetot en convenant que devant la tentation d'une berline bien
dorée, d'une belle livrée, de beaux diamants, de jolis chevaux, elle
aurait épousé l'homme le moins aimable pour avoir la berline, les
diamants, mettre du rouge et des mules[40].
[39] Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot.
_Paris_, 1841, vol. 1.
[40] Conseils à une amie, par madame de P... _Paris_, 1749.
A l'église retentissait une ou deux fois: «_Il y a promesse de mariage
entre Haut et Puissant Seigneur... et Haute et Puissante Demoiselle...
fille mineure, de cette paroisse[41]...._» tandis que la gravure du
temps, appelée à encadrer d'un peu de poésie tous les actes de la
vie, jetait en marge des lettres de faire part ses allégories
mythologiques[42].
[41] Mémoires de la République des lettres, vol. 26.
[42] La Bibliothèque nationale (Cabinet des estampes) a conservé
les deux premiers billets imprimés envoyés à Paris en 1734 pour
annoncer une célébration de mariage. Ce sont les billets de Mme
de Pons, et de la marquise de Castellane. Jusque-là, dit
Maurepas, on donnait avis aux parents par une visite ou par un
billet manuscrit.
Je possède plusieurs lettres de _faire part_ illustrées du
dix-huitième siècle.
Le billet de faire part d'un mariage en même temps que
l'invitation à la bénédiction nuptiale est encore, en 1760, écrit
à la main. Il est entouré d'un encadrement de palmiers avec, en
haut, un autel, où l'Hymen allume les cierges de l'époux et de
l'épouse en tuniques; en bas, des Amours enchaînent le Temps avec
des guirlandes de roses.
Quelquefois, il y a lettre de faire part du mariage et lettre
d'invitation à la bénédiction nuptiale. Toutes deux sont
imprimées.
La lettre de faire part est ornée en tête d'une vignette où deux
fiancés, dans le goût des petites figures des Idylles de Berquin,
se pressent au pied d'un autel où l'Amour tient une couronne.
Voici le texte de la lettre de faire part:
_M._
_M._
_l'honneur de vous faire part du Mariage de M.
avec_
L'invitation à la bénédiction nuptiale--sortant de chez le sieur
Croisey, rue Saint-André-des-Arts, qui tient divers billets
d'invitation et de visite,--est entourée d'un très-joli cadre
rocaille, au haut duquel à une guirlande est attaché un médaillon
où des colombes se becquètent. L'invitation porte:
_M._
_Vous êtes prié de la part de_
_M._
_M._
_faire l'honneur d'assister à la Bénédiction nuptiale de M.
avec M._
_qui leur sera donnée ce 176 , à heures du matin
en l'Église paroissiale._
Un billet de la fin du siècle, sortant de chez Demaisons, peintre,
rue Galande, et où se voit en tête un enfant nu, un hochet à la
main dans une corbeille de fleurs, annonce ainsi la naissance de
l'enfant:
_M._
_J'ay l'honneur de vous faire part de l'heureux accouchement de mon
épouse._
_Le la Mère et l'Enfant se portent bien._
_J'ay l'honneur d'être_
Arrivait la veille du mariage. La famille et les amis venaient
visiter, admirer, critiquer la corbeille[43] à laquelle rien ne
manquait que la bourse, remise à la fiancée, comme nous le voyons par
une gravure d'Eisen, dans un joli sac, et de la main à la main, par le
fiancé après la cérémonie du contrat[44]. Le jour de la célébration du
mariage, la mariée, grandement décolletée, ayant des mouches, du rouge
et de la fleur d'oranger, vêtue d'une robe d'étoffe d'argent garnie de
nacre et de brillants, portant des souliers de même étoffe, avec des
rosettes à diamants[45], était conduite par deux chevaliers de main.
L'annonce du départ pour l'église l'avait arrachée à son miroir; «elle
entrait dans le temple; elle perçait un amas de peuple qui
retentissait de ses louanges et dont elle ne perdait pas une syllabe;
elle prononçait un _oui_ dont elle ne sentait ni la force ni les
obligations[46].» Parfois, pour étaler plus de magnificence, on
choisissait par vanité la nuit pour cette célébration. Le mariage
avait lieu, comme celui de la fille de Samuel Bernard avec le
président Molé dans l'église Saint-Eustache, à une messe de minuit,
éclairée de lustres, de girandoles, de bras, de six cents
bougies,--une messe qui faisait tenir cent hommes du guet au
portail[47].
[43] Adèle et Théodore ou Lettres sur l'éducation. _Paris_, 1782.
[44] L'_Accord du mariage_, par Eisen, gravé par Gaulard.
[45] Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de
l'âge présent. 1780, vol. VI. La jeune fille du grand monde ne se
mariait pas toujours en blanc. La galerie des _Modes et Costumes
français, dessinés d'après nature_ et publiés chez Esnauts et
Rapilly, nous montre une jeune mariée menée à l'autel dans une
grande robe sur moyen panier, une robe en pékin bleu de ciel
garnie de gaze et de fleurs blanches.
[46] Les Nouvelles Femmes. _Genève_, 1761.
[47] Journal historique de Barbier, vol. II.
A l'issue de la messe de jour, les deux familles se réunissaient dans
un grand repas, où la plaisanterie du temps assez vive, salée d'un
reste de gaieté gauloise, jouait brutalement avec la pudeur de la
mariée. Là aussi, la poésie se répandait en épithalames dont les
meilleurs allaient prendre place dans les Mercures, les Nouvelles
secrètes. Puis, d'ordinaire, les époux prenaient congé: car il était
d'usage d'aller consommer le mariage dans une terre. La mariée,
c'était encore une habitude assez suivie, embrassait chaque femme
conviée à sa noce, lui donnait un sac et un éventail; et, cela fait,
partait avec son mari[48].
[48] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
Au-delà de ce moment, en tout autre temps, l'histoire et les documents
s'arrêteraient. Mais l'art du dix-huitième siècle n'est-il pas un art
indiscret par excellence qui ne respecte point de mystère dans la vie
de la femme, et qui semble n'avoir jamais trouvé de porte fermée dans
un appartement? Il ne nous fera pas grâce du coucher de la mariée[49];
et voici, dans une jolie gouache, la jeune femme en déshabillé de
nuit, un genou sur la couche entr'ouverte, les yeux baignés de pleurs:
son mari à ses genoux, à ses pieds, semble l'implorer; une suivante la
soutient et l'encourage, pendant qu'une autre chambrière tient
l'éteignoir levé sur les bougies des bras de la glace[50]. Qu'on se
rassure pourtant: le peintre a un peu arrangé la scène pour le
dramatique et l'effet. Diderot rendra la vérité au tableau en ne
prêtant à l'innocence qu'une seule larme, en la montrant, lorsqu'elle
va vers le lit nuptial, sans femmes de chambre, n'ayant point la honte
de rougir devant son sexe, soutenue seulement par la Nuit[51].
[49] Dans le grand, le très-grand monde, peut-être seulement chez
les princes, un usage conservé de l'ancienne galanterie exigeait
du marié qu'il n'entrât dans le lit de sa femme que le corps
complétement épilé; c'est ainsi que M. le duc d'Orléans, au
témoignage de M. de Valencay qui lui donna la chemise, se
présenta dans le lit de Mme de Montesson. Mémoires du règne de
Louis XVI, vol. 2.
[50] Le _Coucher de la Mariée_, peint par Baudoin, gravé par
Moreau.
[51] OEuvres de Diderot. Salons d'exposition de 1767. Belin,
1818.
Le séjour des époux à la campagne était court. La femme revenait vite
à Paris. Mille choses l'y appelaient. Elle avait à rendre ses visites,
à prendre possession de sa position, à jouir de ses nouveaux droits.
Elle était impatiente de faire voir «son bouquet et son chapeau de
nouvelle mariée» à l'Opéra. La coutume, à Paris, dans le grand monde,
obligeait presque une jeune femme à ne pas laisser passer la semaine
de son mariage sans se montrer à l'Opéra avec tous ses diamants[52].
Il y avait même un jour choisi pour y paraître, le vendredi, et une
loge spéciale affectée aux mariés titrés et de condition, la première
loge du côté de la reine. Puis, avant tout, l'impatience était vive
chez la femme d'être présentée à la cour.
[52] Journal historique de Barbier, vol. III.
La présentation, quelle grande affaire! Elle avait pour la femme
l'importance d'une consécration sociale. Elle lui donnait sa place,
elle la faisait asseoir dans le monde, à son rang; elle la sortait de
cette situation douteuse, équivoque même aux yeux de la cour, de cette
demi-existence des femmes non présentées et n'ayant point eu ce rayon
de Versailles qui semblait tirer la femme des limbes. Et quel jour
solennel, le jour de la présentation! Mme de Genlis nous en a gardé
toute l'histoire. Il faut voir Mme de Puisieux la faisant coiffer
trois fois et à la troisième fois n'étant pas encore tout à fait
contente, tant une coiffure de présentation demande de talent, de
travail, de patience. Mme de Genlis coiffée, c'est la poudre, c'est le
rouge; puis le grand corps avec lequel on veut qu'elle dîne pour en
prendre l'habitude. A la collerette, une discussion sans fin s'engage
entre la maréchale d'Estrées et Mme de Puisieux; quatre fois on la
met, quatre fois on l'ôte, quatre fois on la remet. Les femmes de
chambre de la maréchale sont appelées à décider: la maréchale
triomphe; mais cela n'arrête point la discussion, qui dure encore tout
le dîner. On passe à la fin de la toilette, à la mise du panier et du
bas de la robe. Puis arrive une grande répétition des révérences que
Gardel a apprises; et ce sont des conseils, des remarques, des
critiques sur le coup de pied donné par Mme de Genlis dans la queue
de sa robe, lorsqu'elle se retire à reculons, coup de pied que l'on
trouve trop _théâtral_. Puis enfin, au moment du départ, c'est encore
du rouge foncé que Mme de Puisieux tire de sa boîte à mouches et dont
elle rougit tout le visage de Mme de Genlis[53].
[53] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
Imaginez au lendemain de la présentation cette jeune femme s'avançant
sur cette scène du grand monde dont la nouveauté l'éblouit,
l'étourdit, effrayée par le public, étonnée par cette société qui la
regarde, et au travers de laquelle elle marche d'un pas hésitant,
comme en un pays plein de surprises. La voilà encore ignorante,
ingénue, obéissant aux timidités de son sexe et de son éducation, aux
instincts de son caractère, réservée, modeste, indulgente, douce aux
autres, laissant échapper toutes les naïvetés naturelles de son âge,
de son esprit, de son cœur; la voilà avec cette contenance un peu
gauche, avec cet embarras qui ne se dissipe point aux premiers jours,
avec cette mauvaise grâce de l'innocence qui fait sourire les vieilles
femmes; la voilà avec ce petit air effarouché, l'air d'un petit oiseau
qui n'a encore appris aucun des airs qu'on lui siffle[54]; la voilà
faisant de petits sons qui n'aboutissent à rien, mettant un quart
d'heure à revenir à elle après une révérence, ne sachant à peu près
rien dire, rien jouer, ni rien cacher, pas même un commencement de
tendresse conjugale, le dernier des ridicules! C'est alors que par
toutes ses voix le siècle l'avertit, la reprend, la conseille, et lui
fait la leçon avec son persiflage. Écoutons-le: «Comment! il y a six
mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari! Votre
marchande de modes a le même faible pour le sien; mais vous êtes
marquise... Pourquoi cet oubli de vous-même lorsque votre mari est
absent, et pourquoi vous parez-vous lorsqu'il revient?... Empruntez
donc le code de la parure moderne; vous y lirez qu'on se pare pour un
amant, pour le public ou pour soi-même... Dans quel travers
alliez-vous donner l'autre jour? Les chevaux étaient mis pour vous
mener au spectacle; vous comptiez sur votre mari, un mari français!
Vouliez-vous donner la comédie à la comédie même?... Garderez-vous
longtemps cet air de réserve si déplacé dans le mariage? Un cavalier
vous trouve belle, vous rougissez; ouvrez les yeux. Ici les dames ne
rougissent qu'au pinceau... En vérité, Madame, on vous perdrait de
réputation. Eh quoi! d'abord une antichambre à faire pitié, des
laquais qui se croient à _Monsieur_ comme à _Madame_, qui imaginent
qu'ils ne sont en maison que pour travailler, qui ont un air
respectueux pour un honnête homme à pied qui arrive, qui tirent une
montre d'argent si on demande l'heure, des laquais sans figure et qui
sont de trois grands pouces au-dessous de la taille requise!... Vous,
Madame, on vous trouve levée à huit heures: si vous sortiez du bal,
vous seriez dans la règle. Et que faites-vous? vous êtes en conférence
avec votre cuisinier et votre maître d'hôtel... Enfin il vous
souvient que vous avez une toilette à faire. Mais que vous en
connaissez peu l'importance, l'ordre et les devoirs! Vous n'avez que
dix-huit ans et vous y êtes sans hommes; on y voit deux femmes que
vous ne grondez jamais. La première garniture qu'on vous présente est
précisément celle qui vous convient. La robe que vous avez demandée,
vous la prenez effectivement... Le dîner sonne et vous voilà dans la
salle de compagnie lorsque la cloche parle encore. N'y avait-il plus
de rubans à placer? Mais quelle est la surprise de tout le monde?
Votre maître d'hôtel vient annoncer à _Monsieur_ qu'il est servi...
Après la table vous voulûtes pousser la conversation. Songez que vous
êtes à Paris. L'ennui appela bientôt le jeu; je vous vis bâiller, et
c'était la _comète!_ un jeu de la cour. A propos, il m'est revenu
qu'on la jouait depuis quatre jours lorsque vous demandâtes ce que
c'était. Une bourgeoise du Marais fit la même question le même jour...
On étala pour intermède les sacs à ouvrage. Qu'est-ce qui sortit du
vôtre? des manchettes pour votre mari. Sera-ce donc en vain que la
France aura inventé les _nœuds_ pour distinguer les mains de
condition des mains roturières?... Vous vous placez sans avoir dit aux
glaces que vous êtes à faire peur, que vous êtes faite comme une
folle... Vous allez aux Tuileries les jours d'opéra et au Palais-Royal
les autres jours. Vous faites pis, on vous y voit le matin... On
croirait que vous ne cherchez la promenade que pour bien vous porter.
Et lorsque vous y paraissez aux jours marqués et aux heures décentes,
comment êtes-vous mise? l'aune de vos dentelles est à cinquante
écus... Que faisiez-vous dimanche dernier dans votre paroisse, à dix
heures du matin? Déjà habillée! Et qui le croira? sans _sac_! Est-ce
ainsi? Est-ce à dix heures? Est-ce dans sa paroisse qu'une femme de
condition entend la messe? Est-il bien vrai que vous assistez aux
vêpres? Le marquis de *** vous en accuse, en disant que vous faites
ridiculement votre salut. On pourrait vous passer quelques sermons,
mais jamais ceux qui convertissent: une jolie femme est faite pour les
jolis sermons: ils s'annoncent assez par l'affluence des équipages et
le prix des chaises. Il est ignoble de s'édifier pour deux sols...» Et
ainsi continue la raillerie, l'instruction sur tout ce qui manque à la
jeune femme. Quoi? point de grâces à s'effrayer d'une souris, d'une
araignée, d'une mouche! point de grâces à se plaindre du mal que l'on
sent! point de grâces à se plaindre du mal que l'on ne sent pas! Point
même de grâces d'ajustement: des robes de goût, il est vrai, mais les
garnitures ne sont pas de la Duchapt. Puis un panier dont le diamètre
est tronqué d'un pied, et qui n'est pas de la bonne faiseuse; de beaux
diamants, mais ils ne sont pas montés par Lempereur. Et les grâces du
langage, quelle pauvreté! La jeune femme ne parle-t-elle pas avec la
dernière des simplicités? Pour les grâces de caprice, c'est encore
pis: elle est là-dessus d'une misère! Si elle a demandé ses chevaux
pour les six heures, on la voit en carrosse à six heures; le jeu
qu'elle a proposé, elle le joue réellement; la personne qu'elle a
reçue si bien hier, elle l'accueille encore aujourd'hui. Bref, elle
est toujours la même, elle a de la suite, de la constance: cela est du
_dernier uni_,--un mot qui dit tout en ce temps et qui condamne sans
appel[55]!
[54] Lettres de la marquise du Deffand, 1812, vol. 1.
[55] Bagatelles morales. _Londres_, 1755. _Lettre à une dame
anglaise._
Dans cette leçon ironique donnée aux ridicules de la jeune femme, il y
a, caché sous la satire, le code des usages du temps, la constitution
secrète de ses mœurs, l'idéal de ses modes sociales.
Au milieu du mensonge aimable de toutes choses, sous le ciel des
salons et le firmament des plafonds peints, entre ces murs de soie aux
couleurs célestes ou fleuries répétées par mille glaces, sur ces
siéges où se dessinent les lacs d'amour, sur la marqueterie des
parquets, au centre de ce petit musée de raretés, de fantaisies, de
petits chefs-d'œuvre, de bijoux et de fantoches répandus dans les
appartements, à la campagne même, dans ces jardins qui ne sont plus
que terrasses, berceaux, escaliers, amphithéâtres, bosquets, la femme
romprait toute harmonie si elle ne se défaisait de la simplicité et du
naturel. Dans ce siècle de remaniement universel, d'enchantement
général, pliant tout ce qui est matière à l'agrément factice d'un
style à son image, refaisant jusqu'aux aspects de la terre et les
arrangeant à son goût, mettant partout autour de l'homme et dans
l'homme même, jusqu'au fond de sa pensée, la convention de l'art, la
femme est appelée à être le modèle accompli de la convention, l'enfant
de l'art par excellence. Il faut qu'elle prenne tous les accords de ce
temps et de cette société, qu'elle atteigne à toutes ces grâces
artificielles, «grâces de hasard formées après coup, que la vanité des
parents a commencées, que l'exemple et le commerce des autres femmes
avance, qu'une étude personnelle arrive à finir[56].» Des grâces de
mode, le monde en demandera à toute sa personne, à son habillement, à
sa marche, à son geste, à son attitude. Il exigera d'elle, dans les
riens même, cette distinction, cette perfection de la manière que
cherche et poursuit, sans pouvoir jamais l'atteindre, l'imitation de
la bourgeoisie. Il lui imposera cette charmante comédie du corps, les
penchements de tête, les sourires négligés, les rengorgements
d'ostentation, les œillades, les morsures des lèvres, les grimaces,
les minauderies, les airs mutins[57], et ce jeu de l'éventail sur
lequel Carracioli a presque fait un traité: l'éventail, que l'on voit
jouer sur la joue, sur la gorge, avec une si jolie prestesse, dont le
_cli cli_ annonce si bien la colère, dont l'allée et la venue, comme
une aile de pigeon, marque si bien le plaisir et la satisfaction, dont
le coup mignonnement donné avec un _Finissez donc_ veut dire tant de
choses! Et que d'autres coquetteries à apprendre: la façon de
s'adoniser, de se moucheter, de se brillanter, de se présenter, de
saluer, de manger, de boire en clignotant des yeux, de se moucher[58]!
[56] OEuvres complètes de Marivaux, 1781, vol. IX. Pièce
détachée.
[57] Le Livre à la mode, nouvelle édition _marquetée, polie et
vernissée_. En Europe, 100070060.
[58] Le livre des quatre couleurs. Aux quatre éléments. 4444.
Façons, physionomie, son de voix, regard des yeux, élégance de l'air,
affectations, négligences, recherches, sa beauté, sa tournure, la
femme doit tout acquérir et tout recevoir du monde. Elle doit lui
demander ses expressions mêmes, ses mots, la langue nouvelle qui donne
un éclat, une vivacité à la moindre des pensées d'une femme. Accoutumé
à tout vouloir embellir, à tout peindre, à tout colorier, à prêter au
moindre geste une impression d'agrément, au plus petit sourire une
nuance d'enchantement, le siècle veut que les choses, sous la parole
de la femme, se subtilisent, se spiritualisent, se divinisent.
_Étonnant! miraculeux! divin!_ ce sont les épithètes courantes de la
causerie. Une langue d'extase et d'exclamations, une langue qui
escalade les superlatifs, entre dans la langue française et apporte
l'enflure à sa sobriété. On ne parle plus que de _grâces sans nombre_,
de _perfections sans fin_. A la moindre fatigue, on est _anéanti_; au
moindre contre-temps, on est _désespéré_, on est _obsédé
prodigieusement_, on est _suffoqué_. Désire-t-on une chose? On en est
_folle à perdre le boire et le manger_. Un homme déplaît-il? C'est _un
homme à jeter par les fenêtres_. A-t-on la migraine? on est d'une
_sottise rebutante_. On applaudit à _tout rompre_, on loue _à
outrance_, on aime _à miracle_[59]. Et cette fièvre des expressions ne
suffit pas: pour être une femme «parfaitement usagée», il est
nécessaire de zézayer, de moduler, d'attendrir, d'efféminer sa voix,
de prononcer, au lieu de _pigeons_ et de _choux_, des _pizons_ et des
_soux_[60].
[59] Le Papillotage, ouvrage comique et moral. _A Rotterdam_,
1767.--Le Grelot, ou les etc., etc. _Londres_, 1781.--Angola,
histoire indienne avec privilége du Grand Mogol, 1741.
[60] Lettres récréatives et morales sur les mœurs du temps à M.
le comte de ***, par l'auteur de la Conversation avec soi-même.
_Paris_, 1768.
Mais ce n'est point seulement le personnage physique de la femme que
la société change ainsi et modèle à son gré d'après un type
conventionnel: elle fait dans son être moral une révolution plus
grande encore. A sa voix, à ses leçons, la femme réforme son cœur et
renouvelle son esprit. Ses sentiments natifs, son besoin de foi,
d'appui, de plénitude, par une croyance, un dévouement, la règle dont
l'éducation du couvent lui avait donné l'habitude, elle dépouille
toutes ces faiblesses de son passé, comme elle dépouillerait l'enfance
de son âme. Elle s'allége de toute idée sérieuse, pour s'élever à ce
nouveau point de vue d'où le monde considère la vie de si haut, en ne
mesurant ce qu'elle renferme qu'à ces deux mesures: l'ennui ou
l'agrément. Repoussant ce qu'on appelle «des fantômes de modestie et
de bienséance», renonçant à toutes les religions, à toutes les
préoccupations dont son sexe avait eu en d'autres siècles les
charges, les pratiques, les tristesses assombrissantes, la femme se
met au niveau et au ton des nouvelles doctrines; et elle arrive à
afficher la facilité de cette sagesse mondaine qui ne voit dans
l'existence humaine, débarrassée de toute obligation sévère, qu'un
grand droit, qu'un seul but providentiel: l'amusement; qui ne voit
dans la femme, délivrée de la servitude du mariage, des habitudes du
ménage, qu'un être dont le seul devoir est de mettre dans la société
l'image du plaisir, de l'offrir et de la donner à tous.
Le mari auquel la famille jetait brusquement la jeune fille, cet homme
aux bras duquel elle tombait n'était pas toujours le mari répugnant,
gros financier ou vieux seigneur, le type convenu que l'imagination se
figure et se dessine assez volontiers. Le plus souvent la jeune fille
rencontrait le jeune homme charmant du temps, quelque joli homme
frotté de façons et d'élégances, sans caractère, sans consistance,
étourdi, volage, et comme plein de l'air léger du siècle, un être de
frivolité tournant sur un fond de libertinage. Ce jeune homme, un
homme après tout, ne pouvait se défendre aux premières heures d'une
sorte de reconnaissance pour cette jeune femme, encore à demi vêtue de
ses voiles de jeune fille, qui lui révélait dans le mariage la
nouveauté d'un plaisir pudique, d'une volupté émue, fraîche, inconnue,
délicieuse. Cependant des tendresses jusque-là refoulées s'agitaient
et tressaillaient dans la jeune femme. Elle était troublée, touchée
par je ne sais quoi de romanesque. Elle croyait entrer dans ce rêve
d'une vie tout aimante, toute dévouée qui avait tenté et charmé au
couvent son imagination enfantine. Le mari de son côté, flatté de tout
ce travail d'une petite tête qui se montait, de cette fièvre charmante
de sentiments dont il était l'objet, le mari se laissait aller à cette
jeune adoration qui l'amusait; et il encourageait avec indulgence le
roman de la jeune femme. Mais quand toutes les distractions des
premières semaines du mariage, présentations, visites, petits voyages,
arrangements de la vie, de l'habitation, de l'avenir, étaient à leur
fin, quand le ménage revenait à lui-même et que le mari, retombant sur
sa femme, se trouvait en face d'une espèce de passion, il arrivait
qu'il se trouvait tout à coup fort effrayé. Il n'avait point pensé que
sa femme irait si vite et si loin: c'était trop de zèle. Homme de son
siècle, mari de son temps, il aimait avant tout «le petit et l'aimable
des choses». Que venait faire la passion dans son ménage? Il n'y avait
point compté. Elle ne convenait ni à son caractère, ni à ses goûts.
Elle n'était point faite d'ailleurs pour les gens nés et élevés comme
lui. Puis quelle terreur, quelle gêne, quelle atteinte à sa liberté, à
son plaisir, l'attachement exalté, jaloux, inquiet, les mines, les
bouderies, les exigences, les interrogations, les espionnages,
l'inquisition à toute heure, les scènes, les larmes, les déclamations!
L'ennui de la découverte était grand chez un homme marié déjà depuis
quelques mois et sollicité au plus tard, à la fin du premier, par la
vie de garçon qu'il avait enterrée à un souper de filles, tiraillé par
ses vices de jeune homme, par les souvenirs, l'appétit des vieilles
habitudes, la monotonie d'un bonheur qui n'était pas relevé de
coquinerie!
Un peu honteux, et tout cela l'échauffant, il tâchait cependant d'être
poli avec ce grand amour de sa petite femme, et à ses plaintes il
répondait avec une ironie câline et une indifférence apitoyée, prenant
le ton dont on use avec les enfants pour leur faire entendre qu'ils ne
sont pas raisonnables. Puis il se faisait plus rare auprès d'elle; il
disparaissait un peu plus apparemment chaque jour de la maison
conjugale. La femme alors, la nuit, à quatre heures du matin, brisée
d'insomnie et écoutant sur son lit, entendait rentrer le carrosse de
Monsieur; et le pas du mari ne venait plus à sa chambre: il montait à
une petite chambre, auprès de là, qui lui donnait la liberté de ses
nuits et de ses rentrées au jour, parfois, comme il arrivait alors, à
la sonnerie de l'_Angelus_. Le matin, la femme attendait. Enfin, à
onze heures, Monsieur faisait demander cérémonieusement s'il pouvait
se présenter. Reproches, emportements, attendrissements, il essuyait
tout avec un persiflage de sang-froid, l'aisance de la plus parfaite
compagnie. La femme au sortir de pareilles scènes se tournait-elle
vers ses grands parents? Elle était tout étonnée de les voir prendre
en pitié sa petitesse d'esprit, et traiter ses grands chagrins de
misères. Sur la figure, dans les paroles de sa mère, il lui semblait
lire qu'il y avait une sorte d'indécence à aimer son mari de cette
façon. Et au bout de ses larmes, elle trouvait le sourire d'un
beau-frère lui disant: «Eh bien! prenons les choses au pis: quand il
aurait une maîtresse, une passade, que cela signifie-t-il? Vous
aimera-t-il moins au fond?» A ce mot, c'étaient de grands cris, un
déchirement de jalousie. Le mari survenait alors et glissait en ami
ces paroles à sa femme: «Il faut vous dissiper. Voyez le monde,
entretenez des liaisons, enfin vivez comme toutes les femmes de votre
âge.» Et il ajoutait doucement: «C'est le seul moyen de me plaire, ma
bonne amie[61].»
[61] Mémoires et Correspondance de Mme d'Épinay, vol. 1.
II
LA SOCIÉTÉ--LES SALONS
Trois époques apparaissent dans la société du dix-huitième siècle.
Trois évolutions de son histoire attribuent trois formes à son esprit
social et lui imposent trois modes. Le commencement du règne de Louis
XV, la fin de ce règne, le règne de Louis XVI apportent au monde
qu'ils transforment et renouvellent successivement le changement de
trois âges. Et c'est la physionomie de ces trois âges qu'il faut
étudier d'abord. Mais où la saisir? où la prendre? Le livre nous
donnera-t-il le dessin, la nuance, le ton général qui peint un monde
et le fait revivre? Trouverons-nous dans les Mémoires cette âme
extérieure d'une société, son expression animée, sa représentation
vivante? Non. Il sera temps tout à l'heure de leur demander des
souvenirs, des portraits, tout ce qu'une réunion d'hommes et de femmes
laisse de bruits éphémères et de fugitives images. Mais pour entrer
dans la société du dix-huitième siècle, pour la toucher du regard,
ouvrons un carton de gravures, et nous verrons ce monde, comme sur ses
trois théâtres, dans le salon de 1730, dans le salon de 1760, dans le
salon de 1780.
Ici, dans le premier salon, le monde est encore en famille. C'est une
assemblée intime, un plaisir qui a l'apaisement et l'heureuse
tranquillité d'un lendemain de bal. Dans la pièce large et haute,
entre ces murs où les tableaux montrent des baigneuses nues, sur les
ramages des panneaux de soie, sur les lourds fauteuils aux bras, aux
pieds tordus, près de cette cheminée où flambe un feu clair et d'où
monte la glace sortant d'une dépouille de lion et couronnée de
sirènes, il semble que l'œil s'arrête sur un Décaméron au repos. Ces
femmes qui se chauffent, un bichon sur les genoux, celles-là qui
penchées feuillettent d'un doigt volant, d'un regard errant, un cahier
de musique, celles-là qui font une reprise d'_hombre_, indolentes au
jeu et à demi rieuses, jusqu'à la jeune personne qui retournée sur sa
chaise s'amuse à agacer un chat avec un peloton de fil, tout ce
tableau fait songer à ces paradis de Watteau qui n'étaient que l'idéal
d'un salon français: même douceur, même paix, même coquetterie du
maintien, même sourire de l'heure présente. La noblesse vient
seulement de «s'enversailler»; et l'on trouverait encore dans ce salon
bien clos et dans ces passe-temps d'hiver un souvenir de la vie de
château. Et pourtant la vie du dix-huitième siècle est déjà commencée:
voilà le caprice de ses modes, les galants négligés des femmes piqués
de fleur sur fond blanc, les toques, les plumes, les colliers de
fourrure. Sur les livres on croirait entendre voltiger un esprit qui
vient de Boccace et qui va à Marivaux. Puis çà et là, près de cet
homme enveloppé d'un manteau qui semble un domino, au coin d'un
fauteuil, sur le tapis d'Orient on pose la bourse de velours du jeu,
un masque pend ou repose, le masque de la Régence, noir aux joues,
blanc à la bouche, comme le masque d'Arlequin,--le masque du Bal et de
la Folie que vont prendre aux nuits de Venise les nuits de Paris[62].
[62] L'_Hiver_, peint par N. Lancret, gravé par J.-P. le Bas.
Le second salon du siècle, le voici tout brillant, tout bruyant. Le
brocart se retrousse en portières aux portes du fond. Les amours
jouent et folâtrent au-dessus des portes. Des médaillons de femmes
sourient dans les trumeaux. Des rosaces du plafond descendent les
lustres de cristal de Bohême, rayonnant de bougies. Les feux des bras
se reflètent dans les glaces. La vaisselle de Germain et les pyramides
de fruits apparaissent sur le buffet, par une porte ouverte. C'est le
plaisir dans sa vivacité, c'est le Bal. Le tambourin, la flûte, la
basse et le violon jettent leurs notes mariées du haut d'une estrade.
Les souliers de satin glissent sur le parquet losangé, les colliers
sautent sur les gorges, les bouquets fleurissent les robes, les
montres battent à la ceinture, les diamants étincellent dans les
cheveux. Au milieu du salon, la danse noue les couples, noue les mains
dégantées: les sveltes cavaliers font volter contre eux les danseuses
légères; les dentelles se chiffonnent contre les manchettes de
fourrure que Lauzun se taillera dans le manteau des princesses
polonaises. La causerie voltige et sourit. Les femmes s'éventent et se
parlent à l'oreille. Les cordons bleus, les chevaliers de l'Ordre,
penchés sur les fauteuils, font leur cour aux jeunes mariées. Près du
feu, la vieillesse se retrouve et s'amuse de ses souvenirs en tendant
à la flamme la semelle de ses mules, et en laissant tomber des oranges
dans la main des enfants. Joie voluptueuse! Fête enivrante et
délicate! Le peintre qui nous en a laissé cette image délicieuse
semble avoir fait tenir dans un coin de papier la danse, l'amour, la
jeunesse du temps, ses nobles élégances, la fleur de toutes ses
aristocraties, à leur moment de plein épanouissement, à leur heure de
triomphe[63].
[63] Le _Bal paré_, dessiné par A. de Saint-Aubin, gravé par
Duclos.
Entre ce salon du temps de Louis XV et un salon du temps de Louis XVI,
il y a la différence des deux règnes. Le salon du temps de Louis XV
paraissait ouvrir sur le présent, le salon du temps de Louis XVI ouvre
sur l'avenir. Ses murs, son architecture, s'attristent comme la cour
et comme la société, par la réforme, le sérieux, la roideur. Des
amours jouent bien encore au plafond, mais ils paraissent laissés là,
oubliés comme des génies du passé; et déjà les pilastres se profilent
droits à côté du cintre nu des glaces. Et dans ce grand salon où deux
chiens seulement mettent du bruit, ce n'est plus la danse, ce n'est
plus un étourdissement. Vous ne verrez plus de couples, mais des
groupes, formés çà et là: à une table de jeu, deux femmes jouent
contre un homme, et se retournent pour consulter en montrant leurs
cartes; à une table de trictrac, une femme tenant le cornet joue avec
un abbé. Contre la cheminée, une femme cause. Auprès de la fenêtre,
une jeune femme lit un livre[64]. C'est encore la société, mais ce
n'est plus le plaisir. Il y a déjà, dans ce salon, l'air de 1788 et de
1789; la causerie y prend des attitudes de dissertation, le jeu y
semble du temps gagné contre l'ennui, la lecture met sa gravité sur le
front de la femme. On attend, on se prépare, on écoute, et si l'on
rit, c'est de Turgot. Jeux, lectures, groupes détachés, froideur,
sécheresse, tout me montre dans ce salon, peint par Lavreince, une
société disgraciée et qui s'assombrit, un salon de Chanteloup, par
exemple, mais où Mme Necker aurait pris la place de Mme de Choiseul.
[64] L'_Assemblée au salon_, peint par Lavreince, gravé par
Dequevau Villiers.
* * * * *
Les deux plus grands salons de Paris au dix-huitième siècle étaient
deux petites cours; le Palais-Royal et le Temple.
Le Palais-Royal était ouvert à toutes les personnes présentées, qui
pouvaient y venir souper sans invitation tous les jours de
représentation d'Opéra. Ce jour-là, toute la bonne compagnie y passait
et s'y succédait. Les _petits jours_ une société intime entourait la
table. Cette société se composait à peu près de vingt personnes qui,
invitées une fois pour toutes, pouvaient venir quand il leur plaisait,
et qui le soir, allant et venant dans le salon, promenaient d'un bout
du salon à l'autre la gaieté, la vivacité d'une conversation piquante.
A ces réunions libres et charmantes, l'on voyait le plus souvent Mme
de Beauvau, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mmes de Ségur, mère
et belle-fille, la baronne de Talleyrand, avec son joli visage
vieillot, et la marquise de Fleury. Le haut du salon était tenu par
une dame d'honneur de la duchesse de Chartres, Mme de Blot qui devait
sa grande place au Palais-Royal à une passion du duc d'Orléans que sa
victorieuse résistance avait changée en amitié tendre et respectueuse.
Des traits charmants, la fraîcheur du teint, la légèreté de la taille,
des dents un peu longues, mais éclatantes de blancheur, la nuance de
cheveux la plus agréable, un art de parure remarquable[65], toutes
sortes de grâces, de celles qui survivent à la première jeunesse et en
donnent comme le dernier parfum, valaient à Mme de Blot les hommages
de tous. Sage dans une cour qui ne s'était point piquée de retenue,
elle se faisait pardonner la sagesse par la gaieté, la vertu par
l'amabilité. Elle rachetait sa bonne réputation par un naturel et un
enjouement qui s'effacèrent du jour, dit-on, où elle lut Clarisse,
pour faire place à un fond de sentimentalité jusque-là cachée, à de
grandes affiches, à de longues thèses de sensibilité, au plus fin
galimatias de la pruderie. Elle imagina de porter à son cou en
miniature la façade de l'église où son frère avait été enterré: elle
eut le bel esprit du cœur, et elle devint une précieuse de vertu.
Auprès de Mme de Blot, la vicomtesse de Clermont-Gallerande
s'abandonnait à tout ce qu'elle pensait, s'échappait en saillies, en
plaisanteries, amusait, déridait, emportait le rire, non par l'esprit
qu'elle avait, mais par celui qu'elle rencontrait, par la fantaisie de
l'humeur, les changements de caractère, la vivacité des impressions,
le mouvement des idées, le jet imprévu et l'heureux hasard des
paroles. Puis venait cette femme à talents, la fée de la Pédanterie:
Mme de Genlis.
[65] Mémoires du baron de Besenval. Baudoin, 1821, vol. 1.
A ces femmes se joignaient d'autres femmes, moins jeunes en général,
et qui avaient été attachées à la feue duchesse: Mme de Barbantane,
qui, au dire de son intime ennemie, ne possédait plus de ses charmes
passés qu'un nez rouge, une tournure commune, et une réputation assez
bien établie de sagesse et d'esprit; Mme la comtesse de Rochambeau,
agréable vieille femme qui se rajeunissait rien qu'en souriant, et
dont la mémoire était toute pleine d'amusantes anecdotes; la vieille
comtesse de Montauban, qui donnait à la société le spectacle comique
de sa gourmandise, de ses étourderies et de son amour effréné du jeu.
Mais une femme faisait surtout l'amusement et la distraction du
Palais-Royal: c'était la marquise de Polignac, qui devait à sa
laideur, à sa figure de vieux singe, à la brusquerie de ses manières
et de ses plaisanteries, à l'audace de sa langue, une réputation
d'originalité qu'elle semblait prendre à tâche de justifier.
Recherchée pour le plaisir qu'elle donnait, cajolée pour son esprit,
que l'on craignait un peu, quoiqu'il eût plus de malice que de
méchanceté, elle avait habitué les salons à ses grogneries, dont elle
était la première à plaisanter, à son vieil amour pour le comte de
Maillebois qu'elle avouait si vaillamment et dont elle proclamait si
haut le ridicule. Elle avait imposé à ses amis ses brutalités de
mauvaise humeur, ses boutades, ce ton qui tranchait si singulièrement
sur la politesse générale et monotone, ce tour populaire, cette
crudité des mots avec laquelle elle relevait ses pensées et qui lui
faisait répondre à une personne s'extasiant sur la vivacité de Mme de
Lutzelbourg, la femme de soixante-huit ans la plus active de France:
«Oui, elle a toute la vivacité que donnent les puces[66].»
[66] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II et vol. IX. (Souvenirs de
Félicie.)
Au milieu de ce salon, Mme la marquise de Fleury, qui partageait avec
la baronne de Talleyrand l'amitié intime de la duchesse de Chartres,
paraissait comme une jeune Folie, avec son beau visage, ses yeux
admirables, sa fureur d'enfantillages, cette fièvre d'imaginations
extraordinaires et de soudaines extravagances qui tout à coup chez Mme
de Guéménée au sortir de la cour lui faisait ôter son panier, sa robe,
et ne lui lassait pour toute la soirée que son _corps_, sa palatine et
un petit jupon de basin sur lequel ballottaient ses deux poches.
Espiègle enragée qui faisait dire à Walpole: «Que fait-on de cela a
logis?» la duchesse de Fleury avait, sauf l'esprit d'ordre, tous les
esprits, de l'esprit de mots qui se moquait de tout et de l'esprit
d'idées qui ne respectait rien. Lorsque d'Alembert à la retraite
de Turgot parlait avec éloge du furieux abattis qu'avait fait le
ministre dans la forêt des préjugés, elle ripostait à la grosse
phrase du philosophe: «C'est donc pour cela qu'il nous a donné
tant de _fagots_[67].» Une autre fois, soutenant contre Mme de
Laval les droits de la noblesse attaqués par Turgot: «Vous
m'étonnez,--disait-elle à Mme de Laval en défendant la noblesse
française avec une parole d'un orgueil tout castillan,--quelque
respect que j'aie pour le Roi, je n'ai jamais cru lui devoir ce que je
suis. Je sais que les nobles ont fait quelquefois des souverains; mais
quoique vous ayez autant d'esprit que de naissance, je vous défie,
Madame, de me dire le roi qui nous a fait nobles[68].»
[67] Mémoires secrets de la République des lettres, vol. IX.
[68] Correspondance littéraire, philosophique et critique de
Grimm. _Paris_, 1829, vol. 9.
Il est au musée de Versailles un tableau où un petit maître à peu près
inconnu nous a laissé comme une miniature de ce grand salon: le
Temple. Voilà ce beau et clair salon, aux boiseries blanches, aux
lignes droites; entre les hautes fenêtres aux rideaux de soie rose, on
aperçoit des arbres et du ciel; des portraits de femmes sourient
au-dessus des portes; dans un angle, une gaîne de bois doré se dresse
où l'heure se balance; et c'est, avec des bras qui se tordent au bas
des glaces, tout l'or qui paraît: nous sommes chez le prince de Conti,
dans le salon des _Quatre glaces_. Et toutes ces petites figures,
debout ou assises sur les fauteuils de tapisserie à fond blanc,
passant, marchant, ou se reposant, ont un nom et font repasser devant
nos yeux le souvenir d'une femme, son ombre, sa robe même. Ici c'est
la princesse de Beauvau habillée de violet tendre, un fichu noir au
cou. Celle-là, qui laisse traîner derrière elle la queue de son ample
robe rouge, cette vieille grande dame de si belle mine sous son petit
bonnet rabattu par devant, est la comtesse d'Egmont, la mère. Non loin
de la maréchale de Luxembourg en robe de satin blanc garnie de
fourrure, Mlle de Boufflers, les cheveux à peine poudrés, vêtue de
rose, les épaules couvertes de gaze blanche, apparaît dans la vapeur
d'un matin de printemps. La maréchale de Mirepoix en noir porte une
fanchon sur la tête, et au cou un fichu blanc bouffant attaché à la
ceinture. La dame en pelisse bleu de ciel à fourrures est Mme de
Vierville. Cette charmante femme au bonnet blanc et rose, au fichu
blanc, à la robe d'un rose vif, au tablier à bavette de tulle uni
mettant sur le rose la trame blanche d'une rosée, cette jolie
servante qui sert de ce plat posé sur ce réchaud, s'appelle la
comtesse de Boufflers. N'oublions pas là-bas, auprès du guéridon,
cette femme en robe de soie rayée de blanc et de cerise, Mlle
Bagarotti, dont le prince de Conti payera les dettes. Mais au milieu
de toutes il en est une qui appelle le regard: c'est cette petite
personne qui passe, au premier plan du tableau, portant un plat,
tenant une serviette. Avec son petit chapeau de paille aux bords
relevés, ses rubans d'un violet pâle au chapeau, au cou, au corsage,
aux bras, son fichu blanc, sa robe d'un gris tendre, son grand tablier
de dentelle, elle semble une bergère d'opéra sur le chemin du petit
Trianon: c'est la comtesse d'Egmont jeune, née Richelieu. Çà et là
entre les femmes, au milieu d'elles, on voit aux tables ou la main sur
le dossier d'une chaise, le bailli de Chabrillant et le mathématicien
d'Ortous de Mairan, les comtes de Jarnac et de Chabot, le président
Hénault, dont le vêtement noir se détache d'un paravent de soie rose à
fleurs, Pont de Veyle, le prince d'Hénin, le chevalier de la Laurency,
et le prince de Beauvau qui lit une brochure. Le maître de la maison
lui-même, si connu pour sa répugnance à se laisser peindre, est là
représenté: par grande faveur, il a permis au peintre, pour que le
tableau fût complet, de montrer sa perruque et de le faire ressemblant
de dos, tandis qu'il cause avec Trudaine. Du côté du prince de Conti
un clavecin est ouvert que touche un enfant tout petit sur un grand
fauteuil: cet enfant sera Mozart. Et près de l'enfant, Jélyotte chante
en s'accompagnant de la guitare. Salon de plaisir, de liberté et
d'intimité sans façon: de la musique, des chiens et point de
domestiques, c'est l'habitude de ces fêtes familières du prince de
Conti, dont les thés à l'anglaise sont si joliment servis par des
femmes en tablier, coupant les gâteaux, allumant le feu des
bouilloires, versant à boire, portant les plats, et dont les soupers
même se passent de livrée, grâce aux _servantes_ placées sous la main
des convives aux quatre coins des tables.
De cette société du Temple, l'âme était la maîtresse du prince de
Conti: la comtesse de Boufflers. Le prince de Conti avait commencé à
la connaître auprès de sa sœur la duchesse d'Orléans, dont elle était
dame d'honneur. Les années avaient resserré cette liaison, et le temps
ajoutant à l'habitude ce qu'il ôtait à l'amour, le commerce du prince
et de la comtesse était devenu, par l'intimité aussi bien que par
l'aveu public, une sorte de ménage où la constance faisait oublier le
scandale, et dont le bonheur était comme la décence.
Cette femme qui était la moitié de la vie du prince de Conti, à
laquelle il consacrait toutes les heures qu'il ne donnait pas à la
chasse, cette reine de l'Ile-Adam, l'_Idole_ du Temple, madame de
Boufflers passait pour être la personne la plus aimable du monde. Elle
avait de l'esprit, beaucoup d'esprit, et un esprit à elle, neuf, vif,
brouillé parfois avec le bon sens par horreur naturelle du lieu
commun, mais toujours piquant et décisif, donnant dans la
contradiction l'accent d'une âme rebelle à plier et d'une personnalité
libre. Sa causerie était surtout charmante et brillante quand elle
jouait avec des thèses déraisonnables: le paradoxe donnait alors à sa
parole un feu, un caprice, un imprévu, toute l'heureuse audace des
causes désespérées. Gaie de la gaieté qu'elle répandait, heureuse
d'amuser, à l'aise et bienveillante, sachant rendre l'attention, elle
donnait à l'esprit des autres un sourire si joli, si bien placé, que
tous le recherchaient comme une approbation de la grâce, et qu'une
cour de jeunes gens et de jeunes personnes entouraient cette femme de
quarante ans conservant sur son visage sa jeunesse de vingt ans.
A l'agrément que la comtesse de Boufflers apportait au salon du prince
de Conti se joignait le charme d'une jeune et jolie femme, sa
belle-fille, la comtesse Amélie de Boufflers. Celle-ci avait dans
toute sa personne un tel air de candeur, de douceur, d'ingénuité,
d'enfance, que l'on retrouve ses traits dans ce portrait d'une femme
appelée avec le petit style du temps «le modèle des grâces mignardes,
de la démarche enfantine, de tout ce qui fait chérir une femme comme
un bijou». Mais cette candeur cachait bien de la finesse; cette
naïveté, ce rôle d'ingénue, dont s'enveloppait la jeune comtesse de
Boufflers, couvraient une ruse savante, un raisonnement aiguisé, une
intelligence prompte aux reparties déconcertantes. Souvent elle
donnait à sa belle-mère de cruelles contrariétés; mais comme elle les
rachetait, comme elle se les faisait vite pardonner avec ces mots
délicieux et soudains, si profonds dans la délicatesse, qui lui
sortaient de l'esprit et qu'on eût dit partis de son cœur! «Je crois
toujours qu'il n'est que votre gendre,» répondait-elle un jour à la
mère de son mari qui lui faisait reproche de la façon dont elle
parlait du jeune comte de Boufflers. Une autre fois, pour désarmer sa
belle-mère et rentrer de vive force dans ses tendresses, elle eut un
mot, un cri presque sublime. On jouait à un jeu fort à la mode un
moment, le jeu des Bateaux, dans lequel, vous supposant prêt à périr
avec les deux personnes que vous aimiez ou que vous deviez aimer le
mieux, sans pouvoir en sauver plus d'une, on avait la très-méchante
indiscrétion de vous demander quel choix vous feriez. Le bateau rempli
par sa belle-mère et par sa mère, qui ne l'avait point élevée et
qu'elle avait à peine connue, on demandait à la comtesse Amélie qui
elle sauverait: «Je sauverais ma mère, et je me noierais avec ma
belle-mère!»--Et c'était encore une femme à talents. Elle avait la
plus jolie voix, et sa harpe était un des enchantements des petits
concerts que présidait le prince de Conti[69].
[69] Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens. _Paris_,
1806, _passim_.--Souvenirs de Félicie.
Aux hommes, aux femmes représentés par Olivier dans le tableau de
Versailles, que l'on ajoute la duchesse de Lauzun, la princesse de
Pons, madame d'Hunolstein, la comtesse de Vauban, le vicomte de Ségur,
le prince de Pons, le duc de Guines, l'archevêque de Toulouse, l'on
aura les noms et les figures de la société intime du prince de Conti.
C'est le fond de ce petit monde, ce sont les habitués de tous les
jours, les amis de la maison garnissant les deux tables de ce grand
salon à alcôve, peint dans un autre tableau d'Olivier, où le style de
la Renaissance rayonne sourdement sur fond d'or, où la nappe retombe
sur les touches du clavecin résonnant[70].
[70] Voyez à Versailles le souper du prince de Conti, par
Olivier.
Mais le Temple avait ses grandes réceptions. A ses soupers du lundi
passaient tous les hommes et toutes les femmes de la cour. Un monde de
cent cinquante personnes emplissait les salons; jours de foule. Un
soir, devant la presse, la marquise de Coaslin faillit rebrousser
chemin, et comme le prince de Conti se moquait de sa prétendue
timidité: «Jugez-en, Monseigneur, lui dit-elle, j'avais tellement
perdu la tête que j'ai fait la révérence à M***,»--et elle désignait
un de ses ennemis[71].
[71] Souvenirs de Félicie.
Dans une autre maison princière qui semblait réserver toutes ses
magnificences de réception pour Chantilly, à l'hôtel Condé, deux
grands bals étaient donnés pendant l'hiver de 1749, l'un paré, dont
les femmes de la finance étaient exclues pour ne pas nuire, dit un
journaliste du temps, «aux beautés d'épée»; l'autre masqué, où l'on
invitait une douzaine de filles de _par le monde_ pour animer la fête
et relever par le contraste la vertu des duchesses[72].
[72] Les Cinq Années littéraires, par Clément. _Berlin_, 1755,
vol. 1.
* * * * *
Que l'on remonte au commencement du siècle, les soupers du Régent au
Palais-Royal, les nuits de la duchesse du Maine, les fêtes données à
l'Ile-Adam, à Chantilly, à Berny, et qui n'approchent point de celles
que le siècle verra aux mêmes lieux, c'est à peu près tout le bruit du
plaisir, c'est presque tout le mouvement de la société. Dans le peu de
documents qui nous restent sur ce temps, à peine si çà et là l'on
retrouve la trace d'un endroit de réunion où le monde se rassemble, où
les esprits s'appareillent, le souvenir d'une maison qui ait été un
centre de rencontres, de conversations, le rendez-vous et le lien
d'une famille d'intelligences ou de caractères. Les plaisirs, les
fêtes, les grands dîners, les grands soupers, les hospitalités larges,
les réceptions qui dépassent le cercle de l'intimité, semblent
réservés à la cour et aux princes. Si parfois on les rencontre encore
à Paris, ce n'est plus que dans des salons sans passé, sans histoire,
sans goût, dans les hôtels de quelques financiers et de
_mississipiennes_ passées subitement de la _grisette_ à l'étoffe d'or
et des colliers d'ambre aux colliers de perles[73]. Et devant ce monde
qui fait une débauche de la richesse, une orgie du luxe, il s'échappe,
au milieu de la Régence, une grande plainte des femmes délicates sur
la disparition de ces maisons où il était permis autrefois de penser
et de parler: les regrets vont à l'hôtel de Rambouillet, à ces
entretiens d'où l'on sortait, comme des repas de Platon, l'âme nourrie
et fortifiée[74].
[73] Mercure de France. Juillet 1720.
[74] Réflexions nouvelles sur les femmes, par une dame de la
cour. _Paris_, 1727.
Ce que le dix-huitième siècle appellera «le monde» n'existe pas encore
pour la société française. Le Versailles de Louis XIV absorbe encore
tout; et il faut attendre jusqu'au milieu du règne de Louis XV pour
que la vie sociale, se détachant de ce point unique et retombant sur
elle-même, reflue à Paris, s'élance, se ramifie, batte partout,
circule dans mille hôtels. Alors seulement apparaît dans son agrément
et dans sa force, dans sa splendeur et dans son élégance, épanoui,
multiple, ce grand pouvoir du temps qui devait finir par annihiler
Versailles: le salon.
Les femmes célèbres de la Régence, les plus brillantes, les plus
adorées, Mme de Prie, Mme de Parabère, Mme de Sabran, ne laissent
point derrière elles la tradition d'un salon. Elles manquent de cette
immortalité que donnera bientôt à la moindre des femmes la réunion
d'une société, l'entour de quelques noms autour de son nom,
l'accompagnement de sa mémoire par la mémoire de ses amis et de ses
hôtes.--A cette première heure du dix-huitième siècle, où les mœurs
du temps s'ébauchent dans la grossièreté, quels sont les salons?
C'est la misérable maison de la vieille marquise d'Alluys, maison
d'affaires et de toutes sortes d'affaires, où le Paris galant, les
gens gais, les amants, les ménages viennent déjeuner à midi de
boudins, de saucisses, de pâtés de godiveau, de marrons arrosés de vin
muscat, assaisonnés de toutes les nouvelles scandaleuses du jour[75].
Ce sont quelques autres pauvres maisons, gênées, ruinées par le
système, presque affamées, pareilles à cette maison de la princesse de
Léon, où la matinée se passe à obtenir des marchands, à force de
diplomatie, le souper du soir. Et ce n'est point là un fait
exceptionnel ou exagéré: chez la maréchale d'Estrées, à un souper
maigre, le souper n'était pas servi, parce que la marchande de beurre
avait refusé de faire crédit[76].
[75] Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon.
Hachette, 1858, vol. 17.--Mémoires et Journal inédit du marquis
d'Argenson. Jannet, vol. II.
[76] Mémoires du président Hénault. Dentu, 1855.
Si l'on excepte deux ou trois bureaux d'esprit, les livres, les
anecdotes, les mémoires ne nomment guère dans la première moitié du
siècle d'autres salons dignes de ce nom, d'autres maisons ouvertes que
l'hôtel de Sully, où l'on voyait à côté de Voltaire Mme de Flamarens
et sa touchante beauté, Mme de Gontaut et sa beauté piquante[77];
l'hôtel de Duras, qui mêlait habituellement les plaisirs de l'esprit
aux plaisirs du bal et de la table[78]; et l'hôtel de Villars, rempli
jusqu'à la mort de la maréchale en 1763 par toutes les personnes de
la haute société, grand salon où Mme de Villars mettait le charme de
son visage admirable, le charme de ce ton que la cour seule donnait et
que le temps ne reconnaissait qu'à celles qui y avaient vécu[79]. Il
ne faut pas oublier les soupers de Mme de Chauvelin, où les sept
femmes assises à sa table une nuit de 1733 étaient représentées, dans
un vaudeville qui courut Paris, sous la figure des sept péchés
capitaux: Mme la vidame de Montfleury représentait l'Orgueil; Mme la
marquise de Surgères, l'Avarice; Mme de Montboissier, la Luxure; Mme
la duchesse d'Aiguillon, l'Envie; Mme de Courteille, la Colère, Mme
Pinceau de Luce, la Paresse[80].
[77] Id.
[78] Revue rétrospective. Chronique du règne de Louis XV, 1743.
[79] Mémoires de Hénault.
[80] Mémoires du comte de Maurepas. Buisson, 1792.
Vers les derniers mois de l'année 1750, se fondait à Paris un salon
qui allait être pendant toute la seconde moitié du dix-huitième
siècle, le premier salon de Paris, le salon de l'ancienne Mme de
Boufflers, de la toute nouvelle maréchale de Luxembourg. Rien n'était
épargné par la maréchale pour en faire le centre d'un siècle
d'intelligence. Jalouse du bruit, de l'influence de l'hôtel Duras, de
l'agrément que lui donnait Pont de Veyle, elle imaginait de décider la
duchesse de la Vallière, son amie intime, à donner congé à Jélyotte
pour s'attacher le comte de Bissy; et le comte de Bissy, qu'elle
faisait entrer à l'Académie par le crédit de Mme de Pompadour,
devenait ce personnage de première nécessité, ce meuble de fondation:
l'homme d'esprit de la maison[81]. Pourtant le véritable homme
d'esprit de ce salon, ce ne fut point Bissy, ce fut la maréchale
elle-même, avec son ton si tranché, à la fois sévère et plaisant, ses
épigrammes, l'originalité de ses jugements, son autorité sur l'usage,
le génie de son goût. Elle appela chez elle le plaisir, l'intérêt, la
nouveauté, les lettres, la Harpe, qui venait y lire les _Barmécides_,
Gentil Bernard, qui y déclamait son manuscrit de l'_Art d'aimer_[82].
Et à ces distractions se joignaient, dernier agrément, la critique
frondeuse, une critique qui ménageait si peu les ministres et la
famille royale elle-même, qu'un moment il fut fait défense à Mme de
Luxembourg de paraître à la cour[83].
[81] Mémoires de d'Argenson, vol. III.
[82] Lettres de Mme du Deffand, 1812, vol. II.--Correspondance de
Grimm, vol. II.
[83] Mémoires de la République des lettres, vol. 18.
Là, dans ce salon d'une femme, sous ses leçons, se formait et se
constituait cette France si fière d'elle-même, d'une grâce si
accomplie, d'une si rare élégance, la France polie du dix-huitième
siècle,--un monde social qui jusqu'en 1789 allait apparaître au-dessus
de toute l'Europe, comme la patrie du goût de tous les États, comme
l'école des usages de toutes les nations, comme le modèle des mœurs
humaines. Là se fondait la plus grande institution du temps, la seule
qui resta forte jusqu'à la révolution, la seule qui garda, dans le
discrédit de toutes les lois morales, l'autorité d'une règle: là se
fondait ce qu'on appela _la parfaitement bonne compagnie_,
c'est-à-dire une sorte d'association des deux sexes dont le but était
de se distinguer de la mauvaise compagnie, des sociétés vulgaires, des
sociétés provinciales, par la perfection des moyens de plaire, par la
délicatesse de l'amabilité, par l'obligeance des procédés, par l'art
des égards, des complaisances, du savoir-vivre, par toutes les
recherches et les raffinements de cet esprit de société qu'un livre du
temps compare et assimile à l'esprit de charité. Air et usages,
façons, étiquette de l'extérieur, la bonne compagnie les fixait; elle
donnait le ton à la conversation; elle apprenait à louer sans emphase
et sans fadeur, à répondre à un éloge sans le dédaigner ni l'accepter,
à faire valoir les autres sans paraître les protéger; elle entrait et
faisait entrer ceux qu'elle s'agrégeait dans ces mille finesses de la
parole, du tour, de la pensée, du cœur même, qui ne laissaient jamais
une discussion aller jusqu'à la dispute, voilaient tout de légèreté,
et, n'appuyant sur rien plus que n'y appuie l'esprit, empêchaient la
médisance de dégénérer en méchanceté toute noire. Si elle ne donnait
point la modestie, la réserve, la bonté, l'indulgence, la douceur et
la noblesse de sentiments, l'oubli de l'égoïsme, elle en imposait du
moins les formes, elle en exigeait les dehors, elle en montrait
l'image, elle en rappelait les devoirs. Car la bonne compagnie ne fut
pas seulement dans le dix-huitième siècle la gardienne de l'urbanité;
elle fit plus que de maintenir toutes les lois qui dérivent du goût:
elle exerça encore une influence morale en mettant en circulation de
certaines vertus d'usage et de pratique, en faisant garder un orgueil
aux âmes, en sauvant la noblesse dans les consciences. Que
représente-t-elle en effet dans son principe le plus haut? La religion
de l'honneur, la dernière et la plus désintéressée des religions d'une
aristocratie. Tout ce qui est du ressort de l'honneur, c'est elle qui
le juge; tout ce qui y manque, bassesses, vilenies, instincts ou vices
qui dégradent, c'est elle qui le punit avec la rigueur et la puissance
d'une opinion publique. Et que cette bonne compagnie repousse un
homme, qu'elle fasse dire de lui: «On lui a fermé toutes les portes,»
voilà une existence perdue.
Mme la maréchale de Luxembourg donnait d'ordinaire deux grands soupers
par semaine. On citait après ses soupers les soupers de Mme de la
Vallière, dont le visage céleste, la première fois qu'elle avait paru
à la cour, avait arraché ce cri au duc de Gesvres: «Nous avons une
Reine[84]!» Mme de la Vallière n'avait point d'esprit pour faire
naître le plaisir, mais elle était agréable naturellement, par manière
d'être. Indolente jusque dans ses passions, indifférente dans l'amour,
et ne consultant pas même son cœur pour le choix de ses amants, elle
dut à des qualités passives, à des vertus de société un peu froides,
à la paix de son humeur, à la mollesse de ses affections, à la douceur
de ses antipathies, un certain charme tranquille qui, joint à de
grandes et excellentes façons de maîtresse de maison[85], remplit
pendant tout le siècle son salon du plus beau monde. Venaient ensuite
les soupers de Mme de Forcalquier, la _Bellissima_, «cette honnête
bête obscure et entortillée» qui pourtant eut une fois l'esprit aussi
vif que la main. Ce fut ce jour où, ne pouvant se faire séparer sur un
soufflet reçu de son mari en tête-à-tête et sans témoin, elle alla
trouver le brutal dans son cabinet et au moment de la restitution:
«Tenez! Monsieur, voilà votre soufflet: je n'en peux rien faire[86].»
Le monde qui se réunissait chez Mme de Forcalquier s'appelait la
société du _Cabinet vert_, et c'est dans le Cabinet vert que Gresset
trouva sa comédie du Méchant[87].
[84] Souvenirs de Félicie.
[85] Correspondance de Mme du Deffand avec d'Alembert, etc.
_Paris_, 1809. _Portrait par la marquise de G...._
[86] Correspondance de Mme du Deffand, 1809.
[87] Correspondance littéraire, par la Harpe. _Verdière_, 1823,
vol. I.
On soupait en compagnie de quelques hommes de lettres chez la
princesse de Talmont, l'ancienne amie du Prétendant, la plus
originale, la plus extravagante des femmes, qui marquait tout au coin
de sa bizarrerie, ses actions, ses paroles, sa tenue, sa toilette et
ses repas[88]. On soupait chez cette comtesse de Broglie qui
ressemblait à une tempête, et dont la force, la vivacité, les éclats
eussent animé, au dire de Mme du Deffand, douze corps comme le sien.
On soupait chez Mme de Crussol. On soupait chez Mme de Cambis. On
soupait chez Mme de Bussy. On soupait chez Mme de Caraman, la sœur
aînée du prince de Chimay. On soupait chez la femme qui appelait, avec
son temps, le souper «une des quatre fins de l'homme», on soupait chez
Mme du Deffand.
[88] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Michel Lévy, 1859,
vol I.
Il y avait les fins soupers du président Hénault, cuisinés par le
fameux Lagrange[89], dont les honneurs étaient faits par l'amabilité
un peu intéressée de Mme de Jonsac, et par l'amabilité empressée, mais
un peu commune, de Mme d'Aubeterre, la nièce du président[90]. Et l'on
allait encore aux excellents soupers de cette marquise de Livry si
jeune, si naturelle, si vive, qui d'un bout du salon à l'autre, dans
le feu d'une discussion, envoyait à la tête du discuteur sa mule,--une
vraie pantoufle de Cendrillon[91].
[89] Histoire générale du Pont-Neuf en six volumes in-fol.
_Londres_, 1750.
[90] Lettres de la marquise du Deffand, vol. 2 et 3.
[91] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
Pendant tout un hiver, l'hiver de 1767, Paris s'entretint d'une fête,
de ce fameux bal chinois où l'on avait vu vingt-quatre danseurs et
vingt-quatre danseuses en costumes du Céleste Empire, divisés en six
bandes de quatre hommes et de quatre femmes dont la première était
menée par le duc de Chartres et la comtesse d'Egmont. Ce bal, où le
prix de la beauté fut accordé à Mme de Saint-Mégrin, avait été offert
par la duchesse de Mirepoix à Mme d'Henin. Nulle femme n'était plus
aimée, plus aimable que cette amusante duchesse de Mirepoix, toujours
désordonnée, noyée d'embarras d'argent, ruinée par le jeu, perdue de
contrariétés et de gêne au milieu de ses cent mille livres de
rente[92]; et cependant, quand elle s'échappait de Versailles et
tombait à Paris, toujours gaie, sans humeur, douce, complaisante,
gracieuse à tous, empressée à plaire, ne demandant que des services à
rendre, si bonne qu'elle réussissait à faire oublier ses lâchetés à la
cour et à remplacer autour d'elle l'estime par la sympathie[93]. Mme
de Mirepoix ne faisait pas seulement danser la cour, elle avait aussi
des soupers auxquels Mme du Deffand reconnaissait un ton de gaieté et
une légèreté de causerie qu'elle se plaignait de ne point retrouver
chez elle. Un moment ces soupers avaient lieu chez Mme de Mirepoix
tous les dimanches[94]; et la table n'était pas assez grande pour les
neveux, nièces, cousins, cousines, parents, alliés de cette femme de
cour qui avait la vocation de l'obligeance et dont le crédit semblait
appartenir aux autres.
[92] Walpole a tracé de Mme de Mirepoix ce portrait sévère dans
sa vérité: «Elle a de la lecture, mais elle le montre rarement,
et son goût est parfait. Elle a des manières froides, mais
très-polies, et elle sait même dissimuler l'orgueil du sang
lorrain, sans l'oublier jamais. Personne, en France, ne connaît
mieux le monde et personne n'est si bien avec le roi. Elle est
fausse, artificieuse et insinuante outre mesure quand son intérêt
le demande, mais elle est aussi indolente et peureuse. Elle n'a
jamais eu d'autres passions que le jeu et elle y perd toujours.
Le seul fruit de son assiduité à la cour et de toute une vie
d'artifice est l'argent qu'elle tire du roi pour payer ses dettes
et en contracter de nouvelles dont elle se débarrasse aussitôt
qu'elle peut. Elle a affiché la dévotion pour devenir _dame du
palais de la reine_, et le lendemain cette princesse de Lorraine
se laissait voir sur le devant du carrosse de Mme de Pompadour.»
[93] Souvenirs et Portraits par M. de Lévis. Boisson
1813.--Correspondance de Mme du Deffand, vol. II.
[94] Lettres de la marquise du Deffand, vol. III.
Un salon rivalisait avec le salon de la maréchale de Luxembourg: le
salon de la maréchale de Beauvau. Mme de Beauvau était, comme Mme de
Luxembourg, une maîtresse des élégances et des convenances, un conseil
et un modèle des usages du monde. Mais des formes moins cassantes,
moins brusques, une noblesse de manières peut-être supérieure, lui
donnaient une politesse particulière, et faisaient d'elle une des
femmes qui contribuaient le plus à faire regarder Paris comme la
capitale de l'Europe par les gens bien nés de tous les pays. C'était
une politesse douce, sans sarcasme, encourageant le trouble, rassurant
la timidité, communiquant l'aisance par son aisance naturelle[95].
Sans être belle, Mme de Beauvau avait un visage plaisant par son air
ouvert et franc. Mais un charme en elle effaçait tout le reste: son
talent de conversation, cet art de causer[96] qui fut sa gloire et son
enchantement. Et que de dons elle y apportait, au dire des
contemporains: l'élévation de l'âme, une chaleur qui allait à
l'enthousiasme, sans effort, sans affectation, la séduction de la
caresse et la force du raisonnement, une logique d'homme maniée par
l'esprit délicat d'une femme!
[95] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
[96] Galerie des dames françaises pour servir de suite à la
Galerie des états généraux. _Londres_, 1790. _Desdemona._
Il y avait encore dans ce salon comme un vieil et pur honneur, comme
un éclat des vertus domestiques qui y attiraient le monde. Les
sympathies, les respects allaient à cet heureux ménage qui donnait le
grand exemple de l'amour conjugal. On aimait et on estimait les
Beauvau pour leur noblesse d'âme, leur indépendance, leur dédain de la
faveur malgré des alliances qui les mettaient si avant dans la cour,
la constance et le dévouement qu'ils montraient en restant attachés à
Choiseul disgracié, en soutenant Necker dans toutes les variations de
son crédit, en adoucissant la chute à Loménie de Brienne. Le monde
accourait donc dans ce salon où il trouvait à côté de Mme de Beauvau
deux charmantes femmes: l'une, qui n'était pas jolie et qui boitait
même un peu, la princesse de Poix, la belle-fille de Mme de Beauvau,
avait un si beau teint et tant d'esprit sur le visage qu'on ne voyait
que cela de sa personne; l'autre, la princesse d'Henin, fille de Mme
de Mauconseil, mariée au jeune Beauvau, était l'enfant gâtée qu'elle
fut toute sa vie, une diabolique petite personne, tournant à tout
vent, volontaire, impérieuse, coquette, et se faisant tout pardonner
avec un fond de bonté, de gaieté et d'esprit, un esprit d'observation,
de finesse et de nuances, qui trouva de si jolis mots sur la
politesse des hommes[97].
[97] Lettres inédites de la marquise de Créqui. Introduction par
M. Sainte-Beuve.--Vie de la princesse de Poix née Beauvau, par la
vicomtesse de Noailles. Lahure, 1855.
C'était une autre maison que celle de la maréchale d'Anville sur
laquelle se reportaient la considération acquise par les la
Rochefoucauld, l'estime des vertus et de la bienfaisance héréditaires
dans ce noble sang, dans cette famille que les dignités, les places
n'avaient pu corrompre[98]. Continuant ces traditions de charité
généreuse, Mme d'Anville avait la passion du bien, ou plutôt du mieux
public. Son cœur était à toutes les utopies, son esprit à tous les
systèmes d'illusion. Amie des philosophes, amie de Mlle Lespinasse que
l'on voit si souvent s'asseoir chez elle à ces dîners d'une heure d'où
la société se levait pour aller à l'Académie[99], Mme d'Anville était
la femme à laquelle Voltaire s'adressait pour obtenir un
sauf-conduit[100], la femme de France qui se montrait la plus dévouée
à la fortune de Turgot, à la gloire de ses idées. De ce dévouement,
elle ne recueillit guère qu'une caricature la représentant, à la chute
du ministre, en cabriolet avec l'ancien contrôleur général, culbutée
sur un tas de blé, avec ce mot sur ses jupes: _Liberté, liberté,
liberté tout entière_[101].
[98] Lettres nouvelles de Mlle de Lespinasse. Maradan, 1820.
[99] Lettres de Mlle de Lespinasse. Collin, 1809, vol. II.
[100] Correspondance de Voltaire. Lequien, 1823, vol. XIV.
[101] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.
Les idées philosophiques, l'esprit de l'Encyclopédie trouvaient encore
asile et protection chez une autre grande dame qui recueillait l'abbé
de Prades et le sauvait de la persécution, chez la duchesse douairière
d'Aiguillon[102]. Une bouche enfoncée, un nez de travers, un regard
fou, ne l'avaient pas empêchée longtemps d'être belle par l'éclat du
teint. Massive de corps, elle était lourde d'esprit: le goût lui
manquait comme la grâce; mais dans cette femme qui se dessinait toute
en force, la force sauvait tout. Avec une parole inspirée, presque
égarée, elle étonnait, elle subjuguait. Son intelligence, sa
conversation, ses idées, ses mouvements, sa personne, un signe les
marquait: la puissance[103].
[102] Mémoires de la République des lettres, vol. VI.
[103] Correspondance de Mme du Deffand, vol. II.--Lettres, vol.
I.
Au milieu de tous ces salons de la noblesse où les doctrines nouvelles
trouvaient tant d'échos, tant d'applaudissements, la complicité de
passions si vives, l'encouragement d'amitiés si chaudes, une femme
faisait de son salon le point de ralliement des protestations, des
résistances, des colères que les philosophes s'honoraient de soulever.
Nous avons de cette ennemie personnelle de l'Encyclopédie, de cette
héroïque adversaire du parti philosophique, de la princesse de Robecq,
un portrait où l'agonie lui donne comme une canonisation: la gravure
où Saint-Aubin l'a représentée la tête sur l'oreiller, à sa dernière
heure, lui prête la sainteté de la mort. On la retrouve, on la voit
encore dans une mauvaise brochure du temps, sous la figure de
l'Humanité, avec la paix au front, de grands yeux bleus sous des
sourcils noirs, des cheveux blonds, sereine et douce[104]. Pourtant
que d'ardeur sous ce visage! C'est cette femme dont les blasphèmes de
la philosophie blessent non point l'esprit, mais le cœur, qui excite
la religion aux représailles, qui retourne la satire contre ses
maîtres! La comédie des _Philosophes_ s'élabore dans son salon, sous
ses yeux: Palissot l'écrit, la main poussée, pressée par cette
mourante de trente-six ans, qui, n'ayant que quelques mois à vivre,
anime le pamphlétaire avec ses impatiences, l'échauffe, l'inspire, lui
dicte la scène capitale de son œuvre. Et la pièce finie, l'ordre de
la jouer obtenu, par un crédit singulier, du ministre des philosophes,
de M. de Choiseul, la princesse de Robecq ne demandait plus à Dieu que
la grâce de vivre jusqu'à la première représentation, la grâce de
mourir en disant: «C'est maintenant, Seigneur, que vous laissez aller
votre servante; car mes yeux ont vu la vengeance[105]...»
[104] Le _Conseil des lanternes_.
[105] Préface de la comédie des _Philosophes_.
Dans le salon d'une dévote plus accommodante, d'une bonne personne un
peu précieuse, d'une sœur du duc de Noailles, qui n'avait rien de la
hauteur de son rang, chez la comtesse de Lamarck, brillait et
coquetait, montrant son petit pied, ses mains délicieuses, une femme
de manége et de séduction, l'ancienne Mme Pater, toujours jolie sous
son nouveau nom de Mme Newkerque, et qui le sera encore sous le nom
de Mme de Champcenets.
Parmi les six ou sept grands salons du temps, il ne faut pas oublier
le salon de Mme de Ségur mère, cette fille naturelle du Régent, qui
malgré la vieillesse gardait encore une pointe d'esprit et de gaieté,
se plaisait aux jeunes compagnies, et les amusait avec sa mémoire où
le passé revenait en riant. Charmante de douceur et d'élégance, sa
belle-fille, la femme du maréchal de Ségur, l'aidait à faire les
honneurs de son salon[106].
[106] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
Il existait un salon, le salon de la comtesse de Noisy, dont le grand
amusement était la guerre acharnée et spirituelle que s'y faisaient un
prince du sang et un lieutenant de police: le prince de Conti et M. de
Marville. En sortant de ce salon pour aller patronner le fils de Mme
de Noisy au bal de l'Opéra, M. de Marville trouvait au bal toutes les
filles de Paris, auxquelles le prince de Conti avait fait donner le
mot, et qui le saluaient de mille injures. Le lendemain d'une soirée
passée chez Mme de Noisy, le prince partant de grand matin, incognito,
pour une campagne où il était attendu à dîner de bonne heure, trouvait
sur toute sa route, à tous les bourgs et villages, les officiers
municipaux en grand costume, armés de si longues harangues qu'il
n'arrivait qu'à sept heures du soir[107].
[107] Paris, Versailles et les Provinces. _Paris_, 1823, vol. I.
Dans un hôtel de la place du Carrousel, la société trouvait une femme
aux traits réguliers et singulièrement belle, Mme de Brionne, une
Vénus, comme l'appelait le temps, à laquelle manquait l'air de volupté
pris par la comtesse d'Egmont[108], une Vénus qui ressemblait à
Minerve. Princesse dans toute l'étendue du mot et avec tous les dehors
de l'orgueil, elle était digne, imposante, haute dans son maintien,
sévère dans ses manières; et, tenant les gens à distance, elle avait
l'air de compter ses regards pour des grâces, ses paroles pour des
services, sa familiarité pour des bienfaits. Elle avait l'âme de son
visage: la chaleur, la vivacité lui manquaient: mais la sûreté de son
jugement, la finesse de son tact, un sens rare acquis dans la pratique
des affaires politiques, une facilité de parole qui se montait au ton
le plus haut, la constance de son amitié, un mélange de roideur et de
grandeur froides, lui valaient les respects du monde qui n'abordait
son salon qu'avec une certaine gêne[109]. Quoiqu'elle refusât les
dédicaces, et qu'elle affichât un dédain de grande dame pour le parfum
des vers, si goûté par toute la société qui l'entourait, Mme de
Brionne offrait souvent aux invités de ses dîners la distraction d'une
lecture: c'était chez elle que Marmontel donnait pour la première fois
connaissance de ces Contes moraux qui remplissaient de larmes tant de
beaux yeux[110].
[108] Mémoires d'un père pour servir à l'instruction de ses
enfants, par Marmontel. _Paris_, an XIII, vol. II.
[109] La Galerie des dames françoises. _Herminie._
[110] Mémoires de Marmontel, vol. II.
Les dîners, à l'imitation des dîners de Mme de Brionne, faisant dans
quelques maisons concurrence aux soupers, la mode venait des bals
d'après dîners[111]. Les plus courus de ces bals étaient donnés par la
comtesse de Brienne qui avait apporté à son mari une si énorme
fortune; par la marquise du Chastelet, une des femmes les plus
estimables de la cour; et par Mme de Monaco, qui passait pour belle,
en dépit de ses traits aplatis dans une figure trop large[112].
[111] Lettres de la marquise du Deffand, vol. II.
[112] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
La société se pressait dans les salons d'une autre grande dame,
galante à l'excès, et à laquelle le monde prêtait l'archevêque de
Lyon, M. de Montazet, Radix de Sainte-Foix[113], et quelques
autres[114]. C'était du reste la seule générosité du monde à l'égard
de cette femme, Mme de Mazarin, qu'une mauvaise fée semblait avoir
maudite. Belle, le monde qui allait chez elle ne la trouvait que
grasse; fraîche, la maréchale de Luxembourg disait qu'elle avait la
fraîcheur de la viande de boucherie; riche des plus beaux diamants du
monde[115], on la comparait, lorsqu'elle en était chargée, à un
lustre; obligeante et polie, elle passait pour méchante; spirituelle
quand elle se trouvait à l'aise, elle avait la réputation d'être
ridicule, et l'usage était de la trouver sotte; mangeant sa fortune,
elle était réputée avare. Beauté, parure, esprit, prodigalité, rien
chez cette femme ne trouvait grâce auprès du public, et «son guignon»
s'étendait jusqu'à ses fêtes. On avait ri longtemps de cette
singulière entrée dans le grand salon de danse, décoré de glaces du
parquet au plafond, l'entrée d'un troupeau de moutons savonnés et
enrubannés qui devaient défiler à travers un transparent sous la
conduite d'une bergère d'Opéra; fourvoyés, débandés, ils s'étaient
précipités dans le salon en troupe furieuse, et quel tumulte! que de
glaces cassées! que de danseurs et de danseuses culbutés[116]!
L'accident pourtant n'avait point arrêté les fêtes; et les salons de
Mme de Mazarin continuaient à être la grande salle de bal de ce siècle
dansant, qui suit avec les révolutions de sa danse les révolutions de
ses mœurs. Au menuet grave, majestueux, monotone, succèdent les
danses vives, animées, volantes. C'est le règne de la contredanse, et
l'on danse _la Nouvelle Badine_, _les Étrennes mignonnes_, _la
Nouvelle Brunswick_, _la Petite Viennoise_, _la Belzamire_, _la
Charmante_, _la Belle Amélie_, _la Belle Alliance_, _la_
_Pauline_[117]. Mais les figures, les noms même de toutes ces danses,
une danse venue de l'étranger va les faire oublier. Toutes se perdent
et disparaissent dans le triomphe de l'Allemande, notre seule conquête
de la guerre de Sept ans, qui règne sans partage et qui a l'honneur
d'être représentée dans le _Bal paré_ de Saint-Aubin. Danse charmante,
qui n'est qu'enlacement, passage des danseuses sous le pont d'amour
formé par les bras des danseurs, dos à dos liés par les mains
pressées. Arrivée en France «grossièrement gaie», l'Allemande est
renouvelée par les grâces françaises, dès qu'elle touche les parquets
de Paris. Débarrassée de la rudesse et de la pesanteur germaines, elle
prend la flexibilité, la mollesse, le liant, et suit la légèreté d'une
cadence vive. «Voluptueuse, passionnée, lente, précipitée,
nonchalante, animée, douce et touchante, légère et folâtre»,
l'Allemande dessine toutes les coquetteries du corps de la femme; elle
donne occasion à toutes les expressions de sa physionomie[118]. Et par
l'abandon des attitudes, par l'entrelacement des bras, par le mariage
des mains, par les regards qui se cherchent et semblent se jeter un
sourire ou un baiser par-dessus l'épaule, elle unit si agréablement et
si mollement les couples que le temps l'accuse d'être un des grands
périls de la vertu de la femme[119].
[113] Correspondance secrète, par Métra, vol. VII.
[114] Mémoires de la République des lettres, vol. VI.
[115] La duchesse de Mazarin laissa à sa mort un des plus riches
mobiliers du siècle. Il fallut deux ventes pour le disperser. La
première avait lieu le 10 décembre 1781 et était ainsi annoncée:
«Catalogue raisonné des marbres, jaspes, agates, porcelaines
enrichies, laques, beaux meubles... formant le cabinet de Mme la
duchesse de Mazarin... par J.-D.-P. Lebrun.» La seconde avait
lieu le 27 juillet 1784: «Notice d'objets rares et précieux
provenant de la succession de Mme la duchesse de Mazarin.» Ce
goût des choses de luxe, des riches _jolités_, était du reste
héréditaire dans la famille. C'était la duchesse de Valentinois,
la fille de la duchesse de Mazarin, qui paraissait en 1778 à
Longchamps, dans un carrosse de porcelaine.
[116] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[117] L'énumération des contredanses du dix-huitième siècle ne
finirait pas. Le _Répertoire du bal_ ou _Théorie pratique des
contredanses_, par le sieur de la Cuisse, maître de danse, 1762,
donne, pour quelques années seulement: _la Marquise_,--_la
Mienne_,--_l'Originale_,--_l'Intime_,--_le Tambourin de
Daquin_,--_la Bonne Foy_,--_les Moulinets brisés_,--_la
Dubois_,--_les Amusements de Clichy_,--_la Fleury, ou Amusements
de Nancy_,--_les Festes de Paphos_,--_la Bonne Année_,--_la
Baudri_,--_les Babillardes_,--_la Belotte_,--_la Cocotte_,--_les
Jolis Garçons_,--_la Strasbourgeoise_,--_la Nouvelle Cascade de
Saint-Cloud_,--_la Trop Courte_,--_les Caprices_,--_les Plaisirs
grecs_,--_la Clairon_,--_la Coaslin_,--_la Marseillaise_,--_la
Rosalie_,--_les Échos de Passy_,--_la Roucouleuse_,--_les Quatre
Vents_,--_la Gardel_,--_la Tigrée_,--_la Promenade de Mesdames_,
_etc._, _etc._, sans compter les nouvelles contredanses
allemandes.
[118] Almanach dansant, ou Positions et Attitudes de l'Allemande,
par Guillaume, maître de danse. Paris, 1770.--Principes
d'Allemande, par M. Dubois de l'Opéra. _Paris, à l'hôtel des
Pompes._
[119] La Parisienne en province. _Amsterdam_, 1769.--Les Jeux de
la petite Thalie, par de Moissy. _Paris_, 1769. _Le Menuet et
l'Allemande._
Une femme qui eut le talent de mettre sa grâce dans ses défauts et
dans ses faiblesses[120], la princesse de Bouillon, donnait dans son
hôtel du quai Malaquais de gais soupers de femmes dont les familières
étaient la duchesse de Lauzun, Mme de la Trémouille, la marquise de la
Jamahique, la princesse d'Henin. Le dessert de ces soupers, au rapport
des médisants, était la venue de M. de Coigny, fort occupé de la
princesse d'Henin, et la venue de M. de Castries, fort assidu auprès
de la princesse de Bouillon[121].
[120] La Galerie des dames françoises. _Briséis._
[121] Les Petits Soupers et les Nuits de l'hôtel Bouillon au
sujet des récréations de M. de Castries, ou de la danse de
l'ours. _A Bouillon_, 1783.
Une cousine de Mme de Pompadour, appelée familièrement par la favorite
«mon torchon», Mme d'Amblimont, donnait à l'Arsenal ces fêtes où M. de
Choiseul faisait solliciter M. de Jarente par deux actrices costumées
en abbé, qui paraissaient sur le théâtre après avoir attendri le
prélat sur leur sort, et rejouaient en face de la salle, dans les
rires, la comédie qu'elles venaient de jouer[122].
[122] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.
Une personne sans méchanceté, mais impitoyablement curieuse et
cruellement bavarde, jalouse d'ailleurs de la réputation de femme
amusante et piquante, Mme d'Husson tenait un salon tout plein d'un
bruit d'anecdotes et d'un sifflement de malices: la médisance y jouait
avec le scandale. Le monde s'y pressait pourtant, sans se croire
obligé d'accorder la moindre considération à la maîtresse de la
maison[123].
[123] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
Chez la comtesse de Sassenage avaient lieu des bals, des fêtes, courus
par ce que Paris avait de plus jeune et de plus aimable. Pour s'y
montrer, pour obtenir du maréchal de Biron une permission d'abord
refusée, Létorière se faisait saigner trois fois en un jour[124].
[124] Paris, Versailles, etc., vol. II.
De jolis soupers étaient les soupers de Mme Filleul, gais, animés,
enchantés par la beauté naissante, l'enjouement de la jeune comtesse
de Seran, et de cette spirituelle Julie devenue plus tard Mme de
Marigny[125].
[125] Mémoires de Marmontel, vol. II.
Du bruit, du mouvement, des joies délicates, des fêtes spirituelles,
musiques, concerts, spectacles, tous les plaisirs qui vont à l'âme et
à l'intelligence, un salon les réunit qui semble la salle de
répétition des Menus, de l'opéra, de la comédie: c'est le salon de la
duchesse de Villeroy, la sœur du duc d'Aumont, premier gentilhomme de
la chambre; et ce salon est la femme même, pleine d'affaires, toujours
allante, parlante, agissante, le tintamarre personnifié, «un ouragan
sous la forme d'un vent coulis[126]», une femme dont le théâtre est la
passion, la vie, la fièvre. C'est chez elle qu'on essaye les pièces
arrêtées; chez elle que l'on joue jusqu'à des opéras à machines. Elle
fait rentrer Clairon au théâtre, elle monte les représentations de la
cour, elle y préside, elle ramène _Athalie_ à Versailles[127]. Au
milieu de tout, elle a de l'esprit, un esprit qui prend feu dans la
contradiction, des traits qui partent, des mots qui éclatent sur les
visages des gens de la cour, toutes sortes de coups de lumière sur les
hommes, les ouvrages d'esprit, les opérations des ministres. Il semble
qu'elle passe à tout moment de sa mémoire à son intelligence, et de
son intelligence à son imagination, sans arrêt, sans repos, toujours
ardente, extrême, _hurluberlue_, étourdie sauf dans la haine et la
vengeance, échappée d'elle-même à moins qu'elle ne joue la comédie,
qu'elle ne parle sentiment, qu'elle ne promette un service, qu'elle
n'offre son crédit: alors on lui croirait un cœur, on se jugerait
déjà engagé par les liens de la reconnaissance, on penserait avoir
affaire à une protectrice zélée, à une amie généreuse[128].
[126] Lettres de Mme du Deffand, vol. 1.
[127] Mémoires de la République des lettres, vol. III, V, XIX.
[128] La Galerie des dames françoises. _Cléonice._
Quand la duchesse et le duc de Choiseul n'étaient point retenus à
Versailles, du temps du ministère du duc, quand, au temps de la
disgrâce, ils quittaient Chanteloup et venaient prendre pied à Paris,
ils déployaient dans leur hôtel de Paris les magnificences d'une
hospitalité princière, presque royale. Leur grande réception n'était
point le dîner, qui se composait simplement tous les jours d'une table
de douze couverts; c'était le souper. Dans l'immense galerie qu'une
cheminée et deux grands poêles avaient peine à échauffer, sous la
lumière de soixante-douze bougies, autour d'une grande table de jeu où
l'on jouait à ce jeu du temps fait de toutes sortes de jeux, la
_Macédoine_, près d'autres tables plus petites occupées par le whisk,
le piquet, la comète, près d'autres où le trictrac faisait son bruit,
dans les salons où les billes roulaient sur un billard, dans les
salons où l'on s'amusait à lire, se réunissait toute la société du
temps, les grands et les petits seigneurs, les plus hautes dames, les
plus jeunes, les plus belles[129]; véritable cour rangée, pressée
autour de cette adorable duchesse de Choiseul, la Raison animée par le
feu du cœur, la femme d'esprit la plus tendre du temps, la femme de
ministre à laquelle Mme de Pompadour reconnaissait le grand art de
dire toujours la chose qui convient[130], admirable maîtresse de
maison, qui sut rester naturelle en ne laissant jamais échapper un mot
méchant ou piquant.--Un quart d'heure avant dix heures, Lesueur, le
maître d'hôtel, venait jeter un coup d'œil dans les salons; et, au
juger, il faisait mettre cinquante, soixante, quatre-vingts couverts.
Ces soupers avaient lieu tous les jours à l'exception du vendredi et
du dimanche, que le duc et la duchesse se réservaient pour aller chez
Mme du Deffand ou dans quelque autre intime société[131]. L'exemple de
cette splendeur superbe, de ce train de maison prodigieux, ruineux,
absorbant et au delà les 800,000 livres de rente des Choiseul,
apportait un grand changement dans les habitudes du monde: les soupers
_priés_ passaient de mode; toutes les riches maisons se faisaient
gloire de tenir table ouverte à tout venant,--révolution fatale qui
devait transformer peu à peu le salon en lieu banal, presque public,
où la conversation allait s'éteindre sous le bruit, où la société
n'allait plus se reconnaître[132].
[129] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[130] Mémoires de Mme du Hausset. Baudouin, 1824.
[131] Mémoires d'un voyageur qui se repose, vol. II.
[132] Mémoires du comte Alexandre de Tilly. Heideloff, 1830, vol.
I. Préface.
A côté de ce salon, M. de Choiseul remplissait un autre salon, auquel
présidait son nom, sa gloire, un salon tout occupé de sa personne,
tout fier de sa fortune, et tenu par sa sœur, la duchesse de
Grammont. Désirable, selon l'expression de Lauzun, malgré la dureté
de ses traits et de sa voix, plaisante sans réputation d'esprit, sans
mots à citer[133], Mme de Grammont s'attachait les gens par des
qualités un peu masculines, et surtout par une étude de politesse,
poussée jusqu'à l'infiniment petit du détail, jusqu'à la dernière
nuance: jamais elle ne laissait entrer personne dans son salon sans se
lever, entamer une conversation debout et la finir avant de se
rasseoir[134]. Son salon était assiégé dès le matin; et la maîtresse à
peine éveillée, sa porte était poussée par les princes, les plus
grands seigneurs, les plus grandes dames. Toute la politique du temps
y aboutissait; tous les secrets de Versailles, jusqu'aux secrets
d'État, y tombaient d'heure en heure: ce salon avait le mouvement,
l'autorité, les portes secrètes, les profondeurs voilées et
redoutables d'un salon de maîtresse de roi. Tout le jour, les gens en
place et postés au plus haut de la faveur s'y pressaient, accourant
demander des conseils à cette intelligence de femme rompue à la
pratique des affaires, soumettant leurs plans, confiant leurs projets
à cette exilée volontaire de Versailles, qui, de Paris, touchait à
tout ce qu'il y avait de grand à la cour et de caché dans le
ministère. Toutefois, si grande que fût dans ce salon la préoccupation
de la politique, les lettres n'y étaient pas oubliées, et elles
faisaient comme un charmant intermède dans les soupers de vingt-cinq
couverts[135].
[133] Portraits et Caractères, par Sénac de Meilhan. Dentu, 1813.
[134] Mélanges extraits des manuscrits de Mme Necker. Pougens, an
VI, vol. II.
[135] Lettres de Mme de Deffand, vol. III.
Dans le salon Brancas, accusé par Grimm de trop rappeler l'hôtel
Rambouillet[136], régnait paisiblement cette belle duchesse de Brancas
qui à côté de la duchesse de Cossé semblait le repos de la terre à
côté de son mouvement[137]. C'était la personne la plus sage et la
plus paresseuse, la grâce recueillie dans un bon fauteuil au coin du
feu.
[136] Correspondance de Grimm, vol. VII.
[137] Correspondance secrète, vol. X.
Une femme spirituelle, mais tourmentée par le désir de montrer de
l'esprit, prétentieuse, affectée, et qui faisait par le travail et
l'effort de ses grâces le pendant de Mme d'Egmont,--on les appelait
toutes deux les deux minaudières du siècle,--Mme la comtesse de Tessé
recevait à Paris, et plus tard à Chaville, dans ce somptueux château
dont son ridicule mari portait une vue sur sa tabatière, entourée de
ce vers de Phèdre:
Je lui bâtis un temple et pris soin de l'orner[138].
[138] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
Ce salon de Mme de Tessé ressemblait à sa maîtresse: un ton entortillé
y régnait, une fausse délicatesse y mettait sa glace. Toutefois, bon
nombre de prudes y venaient souper, moins pour la cuisine du
cuisinier vanté par Sénac[139], que pour faire dire: «_Elles vont
là[140]._»
[139] Lettres de Mme de Créqui. Potier, 1856.
[140] Mémoires de la République des lettres. _Lettre de feu Mme
la comtesse de Tessé._
L'exemple de ces réceptions à la campagne avait été donné par la
marquise de Mauconseil dans sa maison de Bagatelle au bois de
Boulogne, un joli palais champêtre tout rempli des fêtes, des
amusements, des surprises et des changements à vue d'une féerie. Tout
Paris avait parlé des fêtes offertes par elle au roi Stanislas en
1756; tout Paris s'entretenait des fêtes qu'elle montait chaque année
en l'honneur du maréchal de Richelieu[141], fêtes que Favart imaginait
le plus souvent, et dont le scénario remplit deux volumes manuscrits
conservés à la bibliothèque de l'Arsenal.
[141] Mémoires du maréchal duc de Richelieu. Buisson, 1793, vol.
VIII.--Mémoires de Favart, 1808, vol. III.
Vers le temps où Mme de Tessé s'établissait à Chaville, Mme de
Boufflers, quittant le Temple à la mort du prince de Conti, ralliait
ses amis et son ancienne société dans cette jolie maison d'Auteuil qui
faisait l'envie de la princesse de Lamballe. Trois fois par semaine,
elle y donnait un grand souper; et, tous les jours, elle y recevait à
dîner douze à quatorze personnes[142].
[142] Lettres de Mme du Deffand, vol. IV.
La mère de l'amant de Clairon, Mme la comtesse de Valbelle, avait à
Courbevoie un salon où la compagnie était détestable[143], mais où le
jeu faisait oublier la compagnie. On y faisait les plus furieux
cavagnols; et toute la nuit, du cercle des femmes en arrêt sur leurs
numéros et leurs avantages, tout occupées à _arroser_, l'on
n'entendait partir que ces mots: «J'ai joué d'un guignon qui n'a point
d'exemple... J'ai perdu la possibilité... J'avais douze tableaux, je
ne crois pas qu'ils aient marqué trois fois[144].»
[143] Lettres de Mme du Deffand, vol. II.
[144] Les Bijoux indiscrets. Au Monomotapa.
Trouvant qu'il n'y avait plus de gaieté dans les soupers, qu'on n'y
buvait plus de champagne, qu'on y périssait d'ennui, que les femmes,
au lieu d'y apporter de la gaieté, y mettaient de la gêne et de la
contrainte, y répandaient du sérieux, Mme de Luxembourg avait imaginé
d'organiser des soupers d'hommes[145]. En opposition à ces soupers
d'hommes, et comme protestation, la comtesse de Custine improvisait
des soupers de femmes, fixés aux jours où les maris allaient coucher à
Versailles pour chasser le lendemain avec le Roi. Ces soupers se
composaient presque exclusivement de la maîtresse de la maison, de Mme
de Louvois, de Mme de Crenay, de Mme d'Harville, et de cette Mme de
Vaubecourt si naïve, si charmante. Qui eût dit qu'elle serait enfermée
pour la fin de ses jours dans un couvent, à la suite d'aventures
d'éclat[146]?
[145] Lettres de Mme du Deffand, vol. II.
[146] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
Une société amusante, jeune et gaie, en tête de laquelle se remarque
le cardinal de Rohan, entoure dans sa retraite de l'Abbaye au Bois la
marquise de Marigny, la femme du frère de Mme de Pompadour, tout
heureuse de sa séparation, et des 20,000 livres dont sa pension est
augmentée[147]. Celle qui fut d'abord Julie Filleul est toujours une
des plus jolies personnes de son temps; et, libre de la jalousie de
son mari, débarrassée des ombrages de son amour, des taquineries de sa
tendresse, elle semble renaître à la jeunesse, à la gaieté, à tous ces
agréments de la raison, de l'esprit, du caractère, qui font grossir
autour d'elle le monde de ses amis[148].
[147] Correspondance secrète, vol. VI.
[148] Mémoires de Marmontel, vol. III.
Mme de Rochefort, «cette bégueule spirituelle», ainsi que l'appelait
Baudeau[149], tenait au Luxembourg un salon où les grosses et petites
nouvelles de la politique avaient la grande place. C'était une
personne réfléchie, d'esprit délicat, d'amabilité douce, savante sans
prétention, de grâces un peu effacées, et dont tout le rôle consistait
à être l'amie _décente_ du duc de Nivernois, «la grande prêtresse de
ses admirateurs», disait une femme[150]. Pour garder cet hôte assidu
de son salon, pour avoir tous les soirs cet esprit caressant et léger
qui faisait si bon ménage avec le sien, elle faisait refuser le
ministère à M. de Nivernois lors de la mort de Louis XV. Le salon de
Mme de Rochefort, quand il n'était pas réduit à la petite coterie
intime convoquée pour entendre une fable du fabuliste grand seigneur,
contenait beaucoup de monde illustre. Aux habitués survivants de
l'hôtel de Brancas, les Maurepas, les Flamarens, les Mirepoix, les
d'Ussé, les Bernis, se joignaient les relations de la seconde moitié
de la vie de l'élégante précieuse, les Belle-Isle, les Cossé-Brissac,
le vieux duc, l'ancien gouverneur de Paris, l'antique chevalier que
Walpole rencontrait là avec ses bas rouges, les Castellane, Mmes de
Boisgelin et de Cambis, M. de Keralio qui habitait le Luxembourg.
L'_ami des hommes_, le père de Mirabeau, était un familier du salon,
un attentionné de la dame du lieu, s'intéressant à ses tortues et aux
pannequets de sa table mal cuits. Il y avait beaucoup d'Anglais et
d'Anglaises introduits par l'ancien ambassadeur de France en
Angleterre, entre autres la sœur de lord Chatam, une Anglaise
très-amoureuse de notre France du dix-huitième siècle, et encore des
étrangers comme le baron de Gleichen, comme l'original et spirituel
Gatti. On entendait dans ce salon l'impérieuse voix de Duclos et la
verve endiablée de Diderot qui étonnait si fort le marquis de
Mirabeau. Et bon nombre d'évêques et d'abbés étaient mêlés à des
femmes comme Mme Lecomte vivant publiquement avec Watelet et des
chanteuses comme la Billioni. Quelquefois un théâtre se dressait dans
une salle, et les acteurs de la comédie italienne représentaient un
proverbe du duc de Nivernois, un proverbe mêlé d'ariettes et
entremêlé de couplets adressés aux grandes dames et aux prélats de
l'assemblée[151].
[149] Revue rétrospective, vol. III.
[150] Lettres de Mme du Deffand, vol. I.
[151] La Comtesse de Rochefort et ses Amis, par Louis de Loménie,
_Paris_, 1870.
Un lieu de réunion agréable était le concert de la comtesse
d'Houdetot, où la voix de sa belle-sœur, sans grande étendue, mais
menée avec goût, rendait avec succès les airs d'opéra d'_Atys_ et de
_Roland_ chantés au clavecin[152].
[152] Mémoires de Marmontel, vol. III.
Un moment les grandes maisons du dix-huitième siècle donnent ce qu'on
appelle des _journées de campagne_ où l'on héberge les invités pendant
toute une journée, et où se rencontrent tous les plaisirs de la vie de
château[153]. Un moment les salons s'amusent à jouer les cafés, les
femmes à prendre l'habit, à faire le rôle de maîtresses de café. On
les voit, dans une lettre de Mme d'Épinay, en robe à l'anglaise, en
tablier de mousseline, en fichu pointu, en petit chapeau, assises à
une espèce de comptoir où se trouvent des oranges, des biscuits, des
brochures, et tous les papiers publics. Autour du comptoir, de petites
tables simulant les tables de café sont garnies de cartes, de jetons,
d'échecs, de damiers, de trictracs. Sur la tablette de la cheminée on
a mis en rang les liqueurs. La salle à manger est pareillement toute
pleine de petites tables garnies d'une entrée relevée d'un entremets,
soutenue par une poule au riz et un rôti placés sur le buffet. Les
domestiques, dépouillés de leur livrée, sont vêtus de vestes et de
bonnets blancs; chacun les appelle: garçons, tandis qu'ils servent le
souper de cette comédie de salon qui fait fureur[154], à laquelle on
invite comme pour un bal, qu'on fait suivre de musique, de pantomimes,
et le plus souvent de proverbes improvisés dont le public doit deviner
le mot. Quelle fête alors se passerait de proverbes? C'est la mode,
succédant à la mode des bouts-rimés, qui fait travailler les
imaginations de femmes. Mais toutes sont dépassées par Mme de Genlis
et obligées de lui céder, du jour où, dans le salon de cette Mme de
Crenay qui, en dépit de sa grosseur et de sa grandeur, raffolait de
danse, elle organise le merveilleux quadrille des _proverbes_. Gardel,
qui a pour programme: _Reculer pour mieux sauter_, en fait la plus
jolie figure de contredanse. Mme de Lauzun danse avec M. de Belzunce,
dans le costume le plus simple, ce qui veut dire: _Bonne renommée vaut
mieux que ceinture dorée_. Mme de Marigny figurant avec M. de
Saint-Julien en nègre, et lui passant dans les figures son mouchoir
sur le visage, est chargée de signifier: _A laver la tête d'un More on
perd sa lessive_. Et les autres couples, la duchesse de Liancourt et
le comte de Boulainvilliers, Mme de Genlis et le vicomte de Laval,
sont aussi parlants[155].
[153] Mémoires secrets de d'Allonville, vol. I.
[154] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. III.
[155] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
De temps en temps dans tous les salons courait ainsi une mode
nouvelle qui régnait, occupait les femmes, s'envolait. A la fureur de
jouer des proverbes succédait dans les sociétés la passion des
synonymes, passion qui devenait épidémique lors de l'apparition du
livre de Roubaud[156], le manuel du genre, que Mme de Créqui annonce
complaisamment dans ses lettres. Puis le succès de _Nina_, le succès
du _Roi Lear_, représenté à la Comédie-Française, faisaient jeter de
côté Roubaud et les synonymes; ce n'était plus dans les salons que
compositions impromptues, noires histoires, petits romans lugubres,
récits attendrissants débités par de jolies conteuses: le plaisir
était de pleurer.
[156] Nouveaux Synonymes français. Moutard, 1785.
Un hiver, c'est une nouvelle distraction. On n'invite plus à des
soupers dansants. On invite, quinze jours d'avance, à des soupers où
l'on jouera à colin-maillard, à traîne-ballet; et le souper écourté
par la hâte, les belles-mères établies à la table de whisk, commence
ce jeu assez indigne de la femme et de la société du temps: le
colin-maillard et les coups de mouchoir[157].--Puis vient le loto.
[157] Adèle et Théodore, vol. II.
Au milieu des grands salons de noblesse qui restent ouverts à Paris
pendant toute la fin du dix-huitième siècle, M. de Ségur cite le salon
de Mme de Montesson, dont les ordonnateurs des fêtes étaient Dauberval
et Carmontelle. Le désir de plaire de la maîtresse de maison, tous ses
efforts pour s'attacher des amis et se faire pardonner une situation
fausse, une magnificence à laquelle elle prenait soin d'ôter
l'orgueil qui blesse et le faste qui écrase, un luxe qu'elle tempérait
par les simplicités de l'élégance et du bon goût, de mauvaises pièces
de sa façon très-bien jouées et suivies d'un très-bon souper,--ces
séductions, ces plaisirs attiraient un monde énorme dans le salon où
le duc d'Orléans n'était que M. de Montesson. Et le goût des
réceptions s'éteignant peu à peu, les grandes maisons si largement
hospitalières se fermant l'une après l'autre ou se restreignant, les
ambassadeurs ne recevant plus, cette maison de Mme de Montesson était
un moment, sous Louis XVI, la grande maison de la capitale qui n'avait
plus que les dîners du maréchal de Biron et les vendredis de la
duchesse de la Vallière[158].
[158] Souvenirs et portraits, par M. de Lévis.
Dans le monde des grandes dames, il en était une que l'on ne
rencontrait presque jamais chez elle, mais que l'on trouvait partout
où allait le grand monde. Chez cette femme qui semblait, comme Mme de
Graffigny l'a dit de la France, s'être échappée des mains de la nature
lorsqu'il n'était encore entré dans sa composition que l'air et le
feu, chez madame la duchesse de Chaulnes, l'âme, le cœur, le
caractère, les sens, tout était esprit. Tout en elle venait de
l'esprit et retournait à l'esprit. Entretiens, causeries,
dissertations, sa parole n'avait que la langue de l'esprit et le thème
de l'esprit. Enfant gâtée, enfant terrible de ce siècle où il fallait
tant d'esprit pour en avoir assez, elle en avait trop. Elle le jetait
à toute volée, à l'étourdie, avec des boutades soudaines, des mots qui
partaient ainsi qu'un coup de batte, des traits, des images, des
portraits au vif, des facéties, un barbouillage effréné, du ridicule à
draper le monde, des épithètes à tuer un homme, des comparaisons
tirées on ne sait d'où, des caricatures qu'elle découpait comme au
ciseau[159]; et sans y songer, sans viser au rôle qu'allait prendre la
maréchale de Luxembourg, son ironie violente, pleine de verve,
faisait, dans les plus grands salons de la noblesse, une police des
sottises et des bassesses pareille à celle que la raison de Mme
Geoffrin faisait, dans la société, des défauts d'ordre et de bon
sens[160].
[159] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et
Jules de Goncourt. _Charpentier_, 1877.
[160] Mélanges de Mme Necker, vol. III.
Elle osait tout avec une insolence de duchesse. «A quoi cela est-il
bon, un génie?» dit-elle un jour. Quand elle eut commis sa
mésalliance, quand elle fut «la femme à Giac», comme on parlait devant
elle d'une femme de qualité qui avait épousé un bourgeois: «Je ne le
crois pas, dit-elle; on ne fait qu'une de ces folies en un siècle, et
je l'ai déguignonnée.» Elle avait aussi bien le mot fin que le mot
vif. Étonnée de l'insuffisance d'une femme qui avait désiré ardemment
la voir, insuffisance qu'une amie de cette femme expliquait par la
crainte de se trouver devant une personne de son esprit: «Ah!--fit
Mme de Chaulnes,--cette crainte-là est la conscience des sots[161].»
A l'aventure, c'est la devise de sa pensée et de sa vie; sa conscience
n'est qu'un premier mouvement, et Sénac de Meilhan l'a peinte tout
entière en comparant sa tête au char du soleil abandonné à Phaéton.
Intelligence à la dérive et pleine de flammes, elle étonne toujours
par l'éclat et l'imprévu. Son génie fou, le caprice de sa
bouffonnerie, ses éclairs de raison, le déréglement et la chaleur de
ses idées, la fièvre de tout son être, le feu même de ses gestes et de
son regard, animent la société; et tous s'empressent autour de la
duchesse au teint de cire, aux yeux d'aigle[162].
[161] Mélanges de Mme de Necker, vol. II.
[162] Portraits et caractères, par Sénac de Meilhan.
Au-dessous des salons de la noblesse venaient les salons de la
finance. C'était d'abord le salon de ce patriarche de l'argent, tout
chargé d'or et d'années, le vieux Samuel Bernard,--maison de bonne
chère et de gros jeu où passait tout Paris, où le président Hénault,
entrant dans le monde, rencontrait le comte de Verdun, grand
janséniste et entreteneur de filles d'Opéra, le prince de Rohan, Mme
de Montbazon, Desforts, le futur contrôleur général, Mme Martel, la
beauté de Paris d'alors, le maréchal de Villeroy attiré par les beaux
yeux de Mme de Sagonne, la fille de Bernard, et que l'on ménageait
pour qu'il fermât les yeux sur la banqueroute de 32 millions que
Bernard faisait sur la place de Lyon, Brossoré, qui devint secrétaire
des commandements de la Reine, Mme de Maisons, sœur de la maréchale
de Villars, Haute-Roche, conseiller au parlement, Mme Fontaine, fille
de la Dancourt et maîtresse de Bernard[163].
[163] Mémoires de Hénault. La table de Bernard, d'après le
témoignage de Barbier, coûtait par an, pour le dîner seulement,
150,000 livres.
Un autre salon dont parlent les _Mémoires d'un homme de qualité_,
c'était le salon de Law. On s'y réunissait autour d'un souper égayé
par l'enjouement de la maîtresse de la maison, et l'on y entendait
jusqu'à minuit, jusqu'à l'heure des affaires, mille charmantes folies
sortir de la bouche de l'homme portant la fortune d'un peuple et
sentant le crédit de la France crouler sous lui.
A côté de ce salon brillait le salon de Mme de Pléneuf, cette femme
faite, selon l'expression de Saint-Simon, «pour fendre la nue à
l'opéra et y faire admirer la déesse.» A cette beauté Mme de Pléneuf
joignait l'esprit, l'intrigue, et comme une grâce de domination. Son
salon avait encore l'agrément de sa fille, de cette fille qui sera Mme
de Prie, et que d'Argenson appelle «la fleur des pois du siècle»: air
de nymphe, visage délicat, de jolies joues, des cheveux cendrés, des
yeux un peu chinois, mais vifs et gais, l'attrayante personne
possédait tout ce qu'on appelait alors «des je ne sais quoi qui
enlèvent». La musique était le grand plaisir de ce salon, et c'est de
chez Mme de Pléneuf que sortira, patronnée par Mme de Prie, l'idée de
ces concerts _degli Paganti_ tenus chez Crozat et immortalisés par un
des derniers coups de crayon de Watteau dans ce dessin, léger comme
l'âme d'un air italien, qu'on voit au musée du Louvre[164]; premiers
grands concerts du siècle auxquels devaient succéder les fameux
concerts de l'hôtel Lubert présidés par la fille du président, et
courus par les personnes les plus qualifiées de France[165].--Et
quelquefois la bonne compagnie de ce temps poussait jusqu'à Plaisance,
jusqu'au beau château des Paris-Montmartel, où, après le dîner, une
loterie de bijoux magnifiques versait les diamants dans le cercle des
femmes[166].
[164] Les trois virtuoses de ce concert représentés par Watteau
étaient le flûtiste Antoine, le chanteur italien Paccini, la
chanteuse d'Argenon. Mathieu Marais nous apprend que Mlle
d'Argenon, qui chantait d'une manière très-remarquable, était une
nièce du peintre Lafosse qui habitait chez Crozat; c'était un
concert de musique italienne établi par Mme de Prie, qui avait
choisi soixante auditeurs qui devaient donner 400 livres par an.
[165] Notice sur les femmes illustres, 1769.
[166] L'Ami des femmes, 1758. Annotation manuscrite de Jamet.
L'argent a toujours été glorieux en France, et la tradition de Bullion
servant à ses convives des médailles d'or se continue dans les hommes
d'argent qui lui succèdent. Mais les traitants se façonnent dans le
dix-huitième siècle; ils se forment aux délicatesses et aux
raffinements du temps. Leur générosité se dépouille de grossièreté et
de brutalité: elle vise à être bien élevée, galante, à avoir le bon
air, elle prend une coquetterie et une modestie. Leur opulence
n'éclate plus; elle n'est plus un soufflet donné aux gens: l'esprit
lui vient ainsi que l'invention. Elle se pare de recherches,
d'imaginations, d'une grâce, où le goût d'un caprice de femme semble
se mêler à la folie d'un grand seigneur. Elle s'élève aux charmantes
attentions, aux prodigieuses fantaisies de ce Bouret qui, ne pouvant
faire manger à une femme, condamnée au régime du lait, un litron de
petits pois,--une primeur de cent écus!--les faisait donner à sa
vache!
De ce côté du monde, la finance, dans cet ordre de l'argent, éclate,
en se voilant à peine, le désir, l'ambition, la fureur d'attirer les
gens de qualité. Maîtres et maîtresses de maison ne reculent devant
aucun effort, devant aucune peine, devant aucune dépense pour avoir
cet honneur si disputé, si envié, l'honneur de recevoir un peu de la
cour et quelques femmes nobles. C'est l'idée fixe, la préoccupation
constante, souvent la ruine du financier et de la financière. Et comme
ils jettent largement de leur opulence dans leurs appartements, dans
leur mobilier, dans leurs cuisines, dans leurs fêtes, pour donner à la
noblesse la tentation d'entrer chez eux, de s'y asseoir un moment, et
d'y laisser tomber le bruit de ses titres qu'on ramasse pour le faire
sonner! Que ne fait-on pas pour se rendre dignes de telles visites,
pour frotter contre un vieux nom son argent neuf? Ce sont des
soumissions, mille ambassades, c'est la liste de sa société qu'on
soumet à l'homme ou à la femme de Versailles; c'est le choix qu'on lui
laisse, c'est la permission qu'on lui donne d'amener ceux et celles
qu'il désire: c'est la porte de son salon dont on lui donne la clef.
Le plus grand salon de finance du dix-huitième siècle fut le salon de
Grimod de la Reynière, «le premier souper de Paris», ainsi qu'on
l'appelait[167]. Née de Jarente et tenant par sa famille à une grande
maison, Mme de la Reynière était désolée de n'être pas mariée à un
homme de qualité, désolée d'être une financière à laquelle était
défendue la présentation à la cour. S'il faut en croire le portrait
qu'en a tracé Mme de Genlis sous le nom de Mme d'Olcy dans _Adèle et
Théodore_, elle ne pouvait entendre parler du Roi, de la Reine, de
Versailles, d'un grand habit, de tout ce qui lui rappelait le monde où
son or ne pouvait atteindre, sans éprouver des angoisses intérieures
si violentes qu'elles échappaient au dehors: elle rompait aussitôt la
conversation. Pour s'étourdir et se tromper, elle avait appelé
Versailles chez elle. Une chère exquise, des fêtes merveilleuses, un
luxe qui par l'excès touchait à la majesté, avaient amené dans son
hôtel les hommes et les femmes du plus haut parage, et elle était
arrivée à avoir pour amies intimes la comtesse de Melfort et la
comtesse de Tessé, pour monde habituel ce qu'il y avait de mieux
nommé. De là bien des colères et bien des ingratitudes autour d'elle,
bien des jalousies encore excitées par sa beauté, par la magnificence
de son train, par la suprême élégance de sa toilette, par la facilité
si noble de son accueil. On exagéra les ridicules de cette financière
délicate et vaporeuse qui se plaignait toujours de sa santé; et l'on
oublia de voir la bonté, la charité, la bienfaisance qui rachetaient
largement en elle les faiblesses et les petites vanités si durement
humiliées par les sociétés, les soupers et les _cochonailles_ de son
fils[168].--Il semble qu'il y ait dans les richesses un degré qui les
rend inexcusables, et où les vertus mêmes ne sont pas pardonnées.
[167] «Avez-vous lu les Deux Éloges?--Ah! mon Dieu! le petit
Cossé est mort, c'est une désolation!--M. de Clermont qui vient
de perdre sa femme!--Hé bien! madame, et M. Chambonneau qui doit
reprendre la sienne; mais c'est affreux!--A propos, on dit qu'on
vient de nommer deux dames à Mme Élisabeth. Si je le sais!--Bon!
ne voilà-t-il pas que je viens de me faire écrire chez Mme de
Boucherolles!--_Soupez-vous par hasard chez Mme de la Reynière?_»
Telle était, d'après Walpole, la sténographie de la conversation
du monde quintessencié de Paris, le 9 septembre 1775, à midi
moins un quart.
[168] Mémoires d'un voyageur qui se repose, vol. II.--Mémoires de
Mme de Genlis, vol. I.--_Nini_, le délicat mouleur de Chaumont, a
fait, en 1769, du buste de Suzanne Jarente de la Reynière, le
chef-d'œuvre de ses médaillons en terre cuite.
En sortant du salon Grimod de la Reynière, l'on trouvait le salon
Trudaine familièrement appelé «le salon du garçon philosophe», où deux
grands dîners par semaine et un souper, tous les soirs, amenaient les
ducs et les pairs, les ambassadeurs et les étrangers de distinction,
la première noblesse, le simple gentilhomme, les gens de lettres, la
robe, la finance, tout ce que Paris avait de nommé ou de connu.
C'était l'endroit où se rassemblait en hommes la meilleure compagnie,
et où l'on trouvait la conversation la plus solide aussi bien que la
causerie la plus piquante. Cependant le complet agrément de ce monde
était un peu empêché par la maîtresse de maison, Mme Trudaine, femme
spirituelle, aimable, sensible, mais qui jouait avec affectation le
mépris pour les préjugés du siècle, et dont l'attention silencieuse,
un peu dédaigneuse, laissait tomber autour d'elle une certaine
froideur.
Au contraire, il y avait de l'aisance et de la bonhomie dans une
maison célèbre par sa table, la plus somptueuse peut-être de Paris, et
par ses concerts si recherchés. Cette maison, la maison de M. Laborde,
était tenue par une femme vertueuse et raisonnable, plus sage que les
autres financières, moins engouée de noblesse, accueillant avec
politesse, mais sans empressement, les avances et les caresses des
grandes dames, et se réservant dans ce salon où le monde passait un
petit coin d'intimité, un petit cercle d'amis choisis[169].
[169] Dans le monde de la finance Métra cite encore les fins
dîners de Mme Herbert et de Mme Chanteclair, dîners que faisaient
plus rares, en 1775, la résiliation de leurs baux de ferme et
l'établissement des voitures publiques remplaçant les coches.
Que de vie, que de bruit dans un autre salon, dont il reste
aujourd'hui à peine un nom, le salon de Mme Dumoley! un salon un peu à
la façon de ces hôtels de la place Vendôme, de la place Royale, où
l'on ajoutait sans le savoir des scènes si comiques à Turcaret, où
l'on ne recevait pas les hommes sans dentelles arrivant à pied. Mme
Dumoley était une personne occupée toute la semaine du nombre d'hommes
qu'elle devait avoir à son lundi, et savourant d'avance les louanges
sur la richesse de ses ameublements, le luxe de sa table, le goût de
son opulence. Réglant son accueil sur la fortune et la noblesse des
gens, affichant les gens titrés, montant au plus extrême des airs de
la cour, elle voulait bien trouver dans l'esprit d'un homme un
prétexte à le recevoir quelquefois. Cette complaisance la sauvait un
peu du ridicule. Mme Dumoley avait encore pour elle les restes d'un
aimable visage, un agréable vernis de politesse, un joli petit esprit
de femme qui parfois lui mettait la plume en main et lui faisait
tracer un amusant croquis de «la figure en zigzag de l'abbé
Delille»[170]. Et le portrait de la financière sera fini quand nous
aurons ajouté avec la méchanceté d'un contemporain: «Elle ne fait
point entrer l'amour dans ses moyens de bonheur. Acceptant à la
campagne, en voyage, aux eaux, de petits soins offerts sans aucuns
frais de sentiment et payés par elle en sentiments presque purs, elle
ne serait capable de descendre à des complaisances un peu marquées que
pour un homme titré[171].»
[170] Correspondance de Grimm, vol. XI.
[171] Galerie des dames françoises. _Félicie._--Il y a un joli
portrait de Mme Lecoulteux de Moley, gravé par Augustin de
Saint-Aubin en 1776, d'après un dessin de Cochin. Le même Cochin
a dessiné un portrait de l'ancienne chanteuse en tête d'un
recueil de morceaux de musique, où son joli profil est enfermé
dans un médaillon appuyé contre un forte-piano au-dessous duquel
des Amours déchiffrent de la musique et jouent du violon et du
basson. Ce dernier portrait a été gravé par Nicollet.
Mais le salon de finance où le monde trouvait les plus vives
distractions, les fêtes les plus animées, un spectacle continuel,
était la maison de M. de la Popelinière à Passy, où Gossec et Gaïffre
conduisaient les concerts, où Deshayes, le maître de ballets de la
Comédie-Italienne, réglait les divertissements; maison pareille à un
théâtre avec sa scène machinée comme un petit Opéra et ses corridors
remplis d'artistes, d'hommes de lettres, de virtuoses, de danseuses
qui y mangeaient, couchaient, logeaient comme dans un hôtel garni
d'habitude; maison hospitalière à tous les arts, pleine du bruit de
tous les talents, vestibule de l'Opéra, où descendaient tous les
violons, les chanteurs et les chanteuses d'Italie, où les danses, les
chants, les symphonies, le ramage des petits et des grands airs, ne
cessaient pas du matin au soir! Ce n'était point assez que les jours
de spectacle, et ces grandes réceptions du mardi où venaient d'Olivet,
Rameau, Mme Riccoboni, Vaucanson, le poëte Bertin, Vanloo et sa femme,
la chanteuse à la voix de rossignol; la maison avait encore ses
dimanches où Paris arrivait dès le matin, pour la messe en musique de
Gossec, arrivait plus tard pour le grand dîner, arrivait à cinq heures
pour le couvert dans la grande galerie, arrivait à neuf heures pour le
souper, arrivait après neuf heures pour la petite musique particulière
où jouait Mondonville.
Une femme donnait le mouvement à toutes ces fêtes, une femme rare et
charmante, Mme de la Popelinière. A la beauté et à la grâce de la
beauté, elle joignait l'esprit, la verve d'imagination et de parole,
la délicatesse, la finesse, un goût exquis des choses de l'art et de
la littérature, le naturel du ton et la simplicité de l'âme. Fille
d'une comédienne, la Dancourt, et d'abord maîtresse du financier qui
lui avait promis le mariage et se dérobait tout doucement à sa
promesse, elle avait été conter son chagrin à Mme de Tencin. «Il vous
épousera, j'en fais mon affaire,» lui avait dit Mme de Tencin, et elle
n'avait rien trouvé de mieux que de travailler sourdement les
scrupules religieux du vieux Fleury; en sorte qu'au rembaillement des
fermes, Fleury faisait à la Popelinière une condition d'épouser sa
maîtresse. La petite Dancourt se trouva être, une fois mariée, une
maîtresse de salon admirable. Elle racheta son passé en l'oubliant,
sans mettre de l'orgueil sur cet oubli; elle chercha à plaire, et elle
y parvint si bien, elle fut si bien adoptée par la mode, que peu à
peu, sans y songer, elle fut portée naturellement dans un monde où le
financier ne pouvait la suivre, dans des soupers où il n'était pas
invité. Il voulut la retenir, la retirer de ces grandes relations qui
le rendaient jaloux; car, en la voyant si courtisée, il avait repris
de l'amour pour elle. Elle traita ces prétentions de tyrannie
capricieuse, d'esclavage humiliant; et bientôt arrivait la découverte
de la liaison avec Richelieu que suivait la séparation des époux. Mais
déjà, elle était malade du mal qui devait la tuer, et sur lequel elle
semble mettre la main pour le faire taire quand elle écrit à
Richelieu. Un cancer emportait la pauvre femme.
Cette mort n'assombrissait qu'un moment la maison de la Popelinière,
bientôt remarié avec la jolie Mlle de Mondran, qu'il épousait sur la
réputation de ses talents. Mais ce n'était plus Mme de la Popelinière.
Malgré tous ses talents, son esprit, son art de grande comédienne, la
nouvelle maîtresse du salon de la Popelinière n'avait plus la grâce
attachante, attirante de celle qui l'avait précédée. Le monde affluait
toujours; mais il n'accourait plus que par curiosité pour les fêtes et
la magnificence de l'hôte[172].
[172] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.--Mémoires de Marmontel,
vol. I.
III
LA DISSIPATION DU MONDE
Peignons au milieu de ce monde la vie de la femme mondaine.
Ce n'est que vers les onze heures qu'il commence à faire jour chez une
femme de bon ton du dix-huitième siècle. Jusque-là «il n'est pas
encore jour»: c'est l'expression consacrée qui ferme sa porte. Une
raie de lumière glissant du haut du volet, un aboiement de bichon ou
de la petite chienne gredine couchée sur le lit à ses pieds,
l'éveille: elle détourne son rideau, elle ouvre les yeux dans ce
demi-jour de sa chambre toute pleine encore des tiédeurs de la nuit,
et elle sonne. On gratte; c'est le feu qu'une femme de chambre vient
faire. La maîtresse demande le temps qu'il fait, se plaint d'une nuit
_affreuse_, trempe ses lèvres à une tasse de chocolat. Puis, jetant
ses pieds sur le tapis, sautant et s'asseyant sur le bord du lit,
caressant d'une main la petite chienne, de l'autre retenant sa
chemise, elle laisse ses deux femmes lui passer une jupe et lui
chausser, en s'agenouillant, ses deux mules. Cela fait, elle
s'abandonne aux bras de ses femmes, qui la transportent sur une
magnifique _délassante_, et la voilà devant sa toilette. Dans
l'appartement de la femme, c'est le meuble de triomphe que cette table
surmontée d'une glace, parée de dentelles comme un autel, enveloppée
de mousseline comme un berceau, toute encombrée de philtres et de
parures, fards, pâtes, mouches, odeurs, vermillon, rouge minéral,
végétal, blanc chimique, bleu de veine, vinaigre de Maille contre les
rides[173], et les rubans, et les tresses, et les aigrettes, petit
monde enchanté des coquetteries du siècle d'où s'envole un air
d'ambre dans un nuage de poudre!--Depuis longtemps les experts ont
réglé sa place: la toilette est toujours dans un cabinet au nord, pour
que le jour net, la clarté sans miroitement d'un atelier de peinture
tombe sur la femme qui s'habille.
[173] Dans ce siècle où la toilette tient une si grande place
dans la vie de la femme, où l'éclat du teint est en si grand
honneur, où sa fraîcheur, la fraîcheur d'_un teint de couvent_
est si appréciée, si recherchée, que la vieille maréchale de
Clérambaut n'affronte jamais l'air extérieur sans un loup de
velours sur le visage,--il existe, indépendamment du blanc et du
rouge, mille pâtes, mille essences, toutes sortes d'eaux pour
l'embellissement et la conservation du teint. C'est le baume
blanc; c'est l'eau pour rendre la peau de la face vermeille,
l'eau pour blanchir, l'eau pour les teints grossiers, l'eau pour
nourrir et laver les teints corrodés, l'eau pour faire pâlir
lorsqu'on est trop rouge, l'eau de chair admirable pour les
teints jaunes et bilieux, l'eau pour conserver le teint fin des
personnes maigres, enfin l'eau «pour rendre le visage comme à
vingt ans». Viennent ensuite les eaux et les laits contre les
rides, les tannes, les rousseurs, les rougeurs, les boutons, le
hâle du soleil et du froid, puis les _mouchoirs de Vénus_, les
bandeaux pénétrés de cire vierge qui lissent et purifient la peau
du front; on va jusqu'à faire suer des feuilles d'or dans un
limon exposé au feu pour donner au visage «un lustre surnaturel».
N'oublions point la pommade pour effacer les marques de la petite
vérole, et en remplir les creux, pommade qui succède à cette _Eau
de beauté_, inventée par le parfumeur du roi d'Angleterre,
donnant au teint, à la gorge un air de fraîcheur naturel, rendant
le rouge couleur de chair et enlevant à la peau par le lavage
toute trace de petite vérole (_Mercure_, 1722). Et pour les
cheveux, pour les dents, pour les ongles, etc., c'étaient autant
de recettes, autant de baumes, d'onguents, de petits pots, de
flacons.--Voyez la _Toilette de Vénus, extrait du Médecin des
Dames ou l'Art de les conserver en santé_. _Paris_, 1771, et la
_Toilette de Flore_.
Une femme alors devant la glace ajuste à sa maîtresse le corps
échancré et serré des deux côtés, et le lui lace au dos avec un
cordonnet qui par instants se prend dans la chemise qu'il retrousse.
Le cartel en forme de lyre accroché au panneau marque plus de midi; la
porte, mal fermée derrière le paravent, s'est déjà ouverte pour un
charmant homme qui, assis à côté du coffre aux robes, le coude appuyé
à la toilette, un bras jeté derrière le fauteuil, regarde habiller la
dame d'un air de confidence. Le moment du grand lever est venu; et
voici tous les courtisans et tous les familiers qui viennent faire
cercle autour de la femme en manteau de lit. C'est l'instant du règne
de la femme. Elle est friande, elle est charmante, ramassée dans son
corset, avec cet aimable désordre et cet air chiffonné du déshabillé
du matin. Aussi que de monde autour d'elle! C'est un marquis, un
chevalier, ce sont des robins et des beaux esprits. Et, tout assaillie
de compliments, elle répond, elle sourit, remuant à tout moment,
choisissant un bonnet, puis un autre, laissant en suspens la main du
coiffeur forcé d'attendre, le peigne en l'air, que cette tête de
girouette se fixe un instant pour pouvoir enfin faire une boucle à la
dérobée. C'est là qu'on dépêche les grandes affaires, qu'on reçoit
l'amour, qu'on le gronde, qu'on le caresse, qu'on le congédie; c'est
là qu'au milieu du babil interrompu et coupé, on écrit ces délicieux
billets du matin plus aisés que ceux du soir et où le cœur se montre
en négligé. Cependant les deux sonnettes du cabinet font sans cesse un
carillon étourdissant: ce sont des caprices, des ordres, des
commissions; toute la livrée est mise en campagne pour aller prendre
l'affiche de la comédie, acheter des bouquets, s'informer quand la
marchande de modes apportera des rubans d'un nouveau goût, et quand le
vis-à-vis sera peint. Le colporteur entre avec les scandales du jour,
tirant de sa balle des brochures dont une toilette ne peut se passer,
et qu'on gardera trois jours, assure-t-il, sans être tenté d'en faire
des papillotes. Le médecin de madame la complimente sur son magnifique
teint, sa brillante santé, «la collection de ses grâces». Et l'abbé,
car l'abbé est de fondation à la toilette, quelque petit abbé vif et
sémillant, se trémoussant sur le siége qu'une femme lui a avancé,
conte l'anecdote du jour, ou fredonne l'ariette courante, pirouette
sur le talon, et taille des mouches tout en parlant. On va, on vient,
on piétine autour de la toilette: un homme à talent gratte une guitare
que les rires font taire, un marin présente un sapajou ou un
perroquet, un petit marchand de fleurs, remarqué la veille à la porte
du Vauxhall, offre des odeurs, des piqûres de Marseille ou des
bonbons. Une marchande déroule sur un fauteuil une soie gorge de
pigeon ou fleur de pêcher; et à tout cela: «_Qu'en dit l'abbé?_» fait
la jolie femme qui se retourne à demi, et, revenant à la glace, se
pose au coin de l'œil une mouche assassine, tandis que l'abbé lorgne
la soierie et la marchande[174].
[174] Les Mille et Une Folies, par M. N... _Londres_, 1785.--Le
Colporteur, histoire morale et critique par Chevrier. _Londres_,
l'an de la Vérité 1774.--Le Nouvel Abailard, ou Lettres d'un
singe, _aux Indes_, 1763.--Ces Messieurs et ces Dames à leur
toilette.--_Qu'en dit l'abbé!_ dessiné par Lavreince, gravé par
Delaunay; _la Toilette_, peinte par Baudouin, gravée par Ponce;
_le Lever_, gravé par Massard.--Tableau de Paris (par Mercier).
_Amsterdam_, 1783, vol. VI.
Heure charmante du matin, que le dix-huitième siècle appelait
poétiquement la _jeunesse de la journée_! La coquetterie semblait se
lever, la beauté renaissait dans le bruit, l'empressement, l'adoration
d'une cour. Il y avait auprès de la toilette un mouvement délicieux,
et qu'animait encore l'activité des femmes de chambre autour de leur
maîtresse, le travail léger des soubrettes lestes et voltigeantes. On
les voyait à tout moment passer et repasser, aller et revenir, et
doucement trottiner, tantôt du vent de leur jupe faisant lever la
poudre tombée, tantôt agenouillées tendant les mules, ou bien droites
tirant du bout des doigts le lacet d'un _corps_, ou bien encore
penchées mettant la main à un accommodage de cheveux. Et quel air à
tout cela! Imaginez Clairette, Philippine ou Mutine, de fines
matoises, des minois délicats, la plus jolie tournure de visage, les
yeux les plus fripons, la peau blanche, le pied mignon, et l'ensemble
de figure le plus frais[175]. Car la femme d'alors voulait _du joli_
dans tout ce qui l'entourait. Elle aimait les suivantes avenantes et
ragoûtantes. Elle les prenait, sans jalousie, pour accompagner sa
beauté ou pour lui rappeler sa jeunesse; et elle mettait à les choisir
l'amour-propre et le goût de la duchesse de Grammont dont les
chambrières étaient si renommées[176]. Il semble qu'elle ait voulu
donner à Baudouin ces modèles de filles ravissantes, si bien parées
des dépouilles encore fraîches de leurs maîtresses, le petit papillon
de dentelle posé sur le haut de la tête, le fichu des Indes glissant
entre les deux seins, les bras nus sortant des dentelles, la jupe
retroussée et falbalassée, le grand tablier de linge à bavette sur la
poitrine[177]; toilette des grandes maisons qui fait si vite oublier à
la femme de chambre sa tenue passée dans les maisons bourgeoises où
elle a d'abord servi, le juste de molleton rayé, la jupe de calemande,
le bonnet rond de simple batiste, les cheveux sans poudre, la croix
d'or au cou au bout d'une ganse noire, et le tablier de toile à
carreaux rouges[178]. Mais alors elle savait tout au plus lire et
écrire, faire un lit, une petite soupe, blanchir le menu linge,
coudre, raccommoder[179]; maintenant, que de talents! Elle est femme
de chambre, coiffeuse, habilleuse, ouvrière, couturière. Elle sait
faire de la tapisserie à point carré et à petit point, monter une
blonde, attacher un falbala ou des quilles[180]. Elle est précieuse à
madame qui la traite presque en femme de compagnie. Et à force de voir
d'en bas la meilleure société, elle en prend à l'antichambre et dans
l'office le maintien, les petits airs, les travers et l'élégance[181];
si bien qu'elle pourrait, comme Lisette, doubler sa maîtresse dans les
Jeux de l'Amour. Elle porte dans toute sa personne comme un goût de
monde qui fait dans ce siècle sa tentation si grande, qui irrite
l'infidélité de ces maris peints par Baudouin dans l'_Épouse
indiscrète_, qui inspire au fils du comte de Soyecourt cette furieuse
passion pour la femme de chambre de sa mère[182]. Les grâces de la
femme de chambre, ce sont les grâces de Marton devenant les grâces de
Suzanne.
[175] Les Lauriers ecclésiastiques, ou Campagnes de l'abbé T... à
Luxuropolis, 1777.
[176] Correspondance secrète, par Métra, vol. II.
[177] Voyez les planches de Baudouin, les planches de Freudeberg,
pour le _Monument du costume physique et moral de la fin du
dix-huitième siècle_; _la Femme de chambre_, par Cochin, et _la
Jolie Femme de chambre_, publiée chez Aveline.
[178] Les Contemporaines, vol. I.
[179] Les Illustres Françoises, vol. III.
[180] Angola, vol. I.
[181] Mémoires de Mme Roland, publiés par Barrière, vol. I.
[182] Correspondance secrète, vol. IX.
Si élégantes, si coquettes, si provocantes qu'elles soient, ces femmes
de service ont souvent de la vertu; presque toujours elles ont une
vertu: le dévouement, si commun dans le service plein de douceur de ce
temps où les maîtresses faisaient danser aux chansons dans leur
antichambre[183], où les Choiseul donnaient le bal aux domestiques de
leurs amis[184]. A côté du nom de Mme du Deffand, de Mlle de
Lespinasse, de Mlle Aïssé, l'histoire n'a-t-elle pas conservé le
souvenir de ces trois servantes attachées à leur mémoire comme elles
furent attachées et pour ainsi dire mêlées à leur vie: Devreux,
Rondet, et cette Sophie qui, après la mort de sa maîtresse, entra de
chagrin dans un couvent[185]?
[183] Les Illustres Françoises, vol. III.
[184] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[185] Lettres de Mlle Aïssé. Préface par M. Sainte-Beuve.
La toilette finie,--et cette toilette n'est souvent qu'une des trois
toilettes de la journée[186],--la femme va répéter l'ariette nouvelle
et s'accompagner au clavecin; ou bien elle prend sa leçon de harpe,
cette leçon, dessinée par Moreau dans l'_Accord parfait_, qui met le
bras en si beau jour, fait jouer si joliment la main, et donne au
visage un air d'enthousiasme fort apprécié par le siècle de Mme de
Genlis[187]. Est-ce le temps du règne de Tronchin imposant l'exercice
à la femme comme une sorte de devoir à la mode? L'ordre est donné de
seller un joli cheval dont la crinière est nouée tout le long de
rubans, dont la queue ornée d'une rosette flotte au vent qui la
fouette. Et suivie par un seul palefrenier, la femme galope jusqu'au
bois de Boulogne dans une veste amazone de satin vert galonné d'or, à
la jupe rose soutachée de dentelles d'argent. C'est la grande
distraction des élégantes quand l'hygiène est de bon ton. Le bois de
Boulogne se remplit de cavalcades où les amazones se croisent avec
les cavaliers. Le cheval donne à la femme mille coquetteries, une
allure nouvelle, piquante, libre, le charme d'un demi-travestissement,
les provocations singulières de ce costume d'homme dans lequel Mme du
Barry a voulu être peinte, a voulu être gravée: ainsi l'on se
figurerait la Volupté essayant l'uniforme de Chérubin. Tailleurs et
couturières s'empressent à renouveler la mode théâtrale des amazones
du commencement du siècle; ils s'appliquent à trouver l'habit le moins
habillé qui soit en même temps le plus simple et le plus galant. Et
les femmes à cheval, que le bois de Boulogne voit passer en 1786 dans
ses allées de poussière, portent la veste de pékin puce à trois
collets, garnie sur le devant et aux ouvertures des poches de petits
boutons d'ivoire; la jupe pareille, bordée d'un ruban rose, cache et
montre, en allant et venant, un soulier de peau rose à talon plat. Un
petit gilet de pékin vert pomme se croise et se rabat sur la poitrine,
au-dessous d'une large cravate de gaze blanche qui fait au cou un gros
nœud. Sur un chapeau de feutre de laine couleur _queue de serin_, la
nuance en vogue, tremble, se balance et s'envole un bouquet de plumes
blanches et vertes; et les cheveux, serrés en gros catogan, à la
manière des hommes, parfois enfermés dans une coiffure _au flambeau
d'amour_, battent au dos des amazones[188].
[186] Mélanges par le prince de Ligne, vol. XIII.
[187] Contes moraux de Marmontel. _Merlin_, 1765, vol. II.
[188] Cabinet des modes, 1786.
Avant Tronchin, la lecture des nouvelles manuscrites, quelques
brochures feuilletées menaient la femme jusqu'au dîner[189]. Le dîner
achevé, les chevaux attelés, la femme sortait. Elle faisait ses
visites, mille courses; elle passait au Palais-Marchand, et chez les
marchandes de modes pour choisir quelques dentelles ou les _petites
oyes_ les plus élégantes. Elle entrait au _Chagrin de Turquie_, la
boutique de joaillerie à la mode, où on lui montrait les aigrettes du
dernier goût, les girandoles, les boucles, les _esclavages_, les
rivières de diamants[190]. Elle battait la ville, courait les
curiosités du jour, allait donner un regard au bâtiment fini, à
l'incendie fumant, à la tapisserie exposée. Tout en courant d'ici là,
d'une chose à une autre, elle mettait des billets de visite, elle se
faisait écrire à une dizaine de portes, elle entrait dans vingt
maisons, elle y restait le temps d'une embrassade, d'une médisance et
d'un compliment. Souvent elle se montrait dans une désobligeante
«azurée comme le firmament», et quand le jour commençait à baisser
elle faisait toucher aux Tuileries: c'était le moment brillant de la
promenade, la belle heure du beau monde, et il n'y aurait pas eu de
décence à s'y montrer plus tôt. Les diamants brillaient dans la grande
allée, dont quatre paniers prenaient toute la largeur; et jusqu'au
bout de ces Tuileries, où Richelieu mourant se traînera pour saluer
une dernière fois Paris, le soleil et la femme, on voyait des
révérences de grandes dames rendues, d'un air distrait, aux hommes qui
défilaient. Les grands habits, les grandes toilettes passaient, mêlés
aux petites toilettes, aux déshabillés des femmes qui venaient
promener «leur nonchalance ou leur mauvaise santé»; le panier à
ouvrage à la ceinture, le petit chien sous le bras, ces dernières
allaient lentement, la coiffure avancée, un soupçon de rouge à la
joue, en robe ouverte, en jupe falbalassée et assez courte pour
laisser voir un pied chaussé d'une mule blanche. A chaque pas, dans
tout ce monde qui se croisait, c'étaient des rencontres, des
reconnaissances, un regard, un mot échangé, un bras offert, et qu'on
prenait pour l'enlever à une autre. Parfois, en se promenant, l'idée
venait d'une partie improvisée. On attendait, en faisant le tour du
grand bassin, que le Pont tournant fût fermé; et, après un souper chez
le Suisse, on avait à soi le jardin et la nuit[191].--Parfois encore
l'on finissait la journée par une partie de garçon, un souper aux
Porcherons ou au Port à l'Anglais[192], à moins que l'on ne préférât
le passe-temps de ces _nuits blanches_ du Cours la Reine, nuits
joyeuses et brillantes, pleines de symphonies, et d'illuminations, et
de jeux, qui retenaient jusqu'à l'aube les hommes et les femmes à la
mode[193].
[189] L'heure du dîner remonte dans le dix-huitième siècle d'une
heure à quatre. Cette dernière heure de quatre heures gêne les
vieilles gens habitués aux heures du commencement du siècle et
font refuser à Mme de Créqui les dîners de Mme Necker.
[190] Angola, vol. II.
[191] Le Livre des quatre couleurs.--Angola, vol. I.
[192] Lettres juives. _La Haye_, 1742, vol. I.
[193] Mercure de France, juillet 1721.
Mais le plus souvent, les jours qui n'étaient point jours d'opéra ou
grands jours de comédie, la femme se laissait entraîner à quelqu'une
de ces foires qui mettaient un coin de carnaval dans Paris ou dans la
campagne autour de Paris. Une compagnie l'emmenait à la foire de
Bezons, à la foire Saint-Ovide, à la foire Saint-Laurent et de
préférence à la foire Saint-Germain, qui l'éblouissaient,
l'étourdissaient et l'amusaient avec leurs mille lumières, leurs
bruits de toutes sortes, leurs spectacles de toute espèce: cris de
marchands, appels et compliments, annonces et représentations de
danseurs de corde, de joueurs de gobelets, de faiseurs de tours de
gibecière, de montreurs d'ouvrages mécaniques, boutiques où l'on
vendait de tout et des brochures nouvelles, fête de Babel dont la
femme allait oublier la fatigue et le fracas à l'Opéra-Comique[194].
[194] Le Livre à la mode, en Europe, chez les libraires,
100070060.
Plus tard tout est changé, les amusements, les promenades, la vogue
des marchands et les rendez-vous de la mode. On ne va plus au
Palais-Marchand, on va au Palais-Royal. Ce n'est plus au Chagrin de
Turquie, à peine si l'on sait encore ce nom, c'est à la Descente du
Pont-Neuf, au _Petit Dunkerque_, au _Petit_, comme on dit
familièrement, que s'arrêtent les petites maîtresses désœuvrées, et
qu'elles perdent agréablement deux heures à choisir une délicieuse
inutilité[195]. Et de même que le Palais-Marchand est déserté pour le
Palais-Royal, les Tuileries sont abandonnées pour les boulevards, la
nouvelle promenade en vogue, qui a son jour de mode, le jeudi, où l'on
voit se presser toutes les voitures d'élégantes, les allemandes, les
diligences, les dormeuses, les vis-à-vis, les _soli_, les paresseuses,
les cabriolets, les sabots, les gondoles, les berlines à cul de singe,
les haquets et les diables. Et ce ne sont qu'hommes et femmes du bel
air se lorgnant d'un carrosse à l'autre, se saluant en levant et
abaissant les glaces. Les chevaux vont au pas pour permettre aux
promeneurs d'aller à la portière dire un bonjour à leurs
connaissances, et les bouquetières montent sur les marchepieds pour
offrir leurs fleurs aux dames[196]. On s'arrête, on descend; on va
prendre une glace aux tables placées devant le café Gaussin ou devant
le café du Grand Alexandre; et l'on regarde passer tout ce monde,
défiler toutes ces voitures, les livrées, les figures, la mode, dans
ce bruit des boulevards fait de tous les bruits: le fracas lointain
des parades, le _grommellement_ bourdonnant des buveurs, le sifflement
des petites marchandes de nougat, la musique des vielleuses
montagnardes, le claquement des coups de fouet, le hennissement des
chevaux, le son des tambours et des trompettes[197].
[195] Tableau de Paris (par Mercier), vol. VII.
[196] Les _Portraits à la mode_, les _Remparts de Paris_,
dessinés par Saint-Aubin, gravés par Courtois et Duclos.
[197] Déclaration de la mode portant règlement pour les
promenades des boulevards.
Le cadre des distractions de 1730, de 1740, de 1750 est bien élargi.
Les femmes vont maintenant après le dîner, reculé à trois heures, aux
sermons du père Anselme. Elles vont au Lycée. Elles vont voir la
fabrication de la thériaque au Jardin des Plantes. Elles vont chez
l'horloger Furet voir la négresse qui a l'heure peinte dans l'œil
droit, les minutes dessinées dans l'œil gauche. Elles vont à
Vincennes, qui a cessé d'être une prison, voir la chambre où fut
enfermé le grand Condé[198], ou bien chez Greuze admirer son tableau
de Danaé[199]. Elles vont encore voir la procession de trois cent
treize esclaves français rachetés à Alger[200], ou l'hôtel Thélusson
qui s'élève, ou les deux têtes parlantes de l'abbé Mical qui
articulent quatre phrases[201]. Elles vont faire dessiner leur profil,
le faire _écrire à main levée_ par le calligraphe Bernard[202]. Elles
vont assister à l'inventaire de la marquise de Massiac, voir ce
mobilier de deux millions, ce magasin d'étoffes et de porcelaines et
de bijoux, comme il n'y en avait pas un à Paris[203]. Après avoir fait
dire une messe le matin pour le succès de l'ascension d'un aérostat,
elles vont embrasser les frères Robert ou Pilatre du Rozier avant
qu'ils ne s'enlèvent[204]. L'engouement des sciences, des arts, de
l'industrie, entré dans la société, a développé chez la femme une
curiosité universelle et fébrile, une envie de tout voir et de tout
connaître. Son imagination vole d'idées en idées, de spectacles en
spectacles, d'occupations en occupations; sa journée n'est que
mouvement, empressement, projets d'un instant, ardeur tourbillonnante,
inconstante, qui l'emporte aux quatre coins de Paris, sur les pas de
l'opinion, sur les annonces des feuilles publiques, sur le bruit des
systèmes, des théories, des cours et des expériences, sur le vent
qu'il fait, sur l'air qui souffle, sur l'aile du caprice qui lui
effleure le front en passant. Journée pleine et vide, grosse de
désirs, d'aspirations, de résolutions, qui semble remuer avec ce
qu'elle se promet de plaisirs sérieux et de distractions
philosophiques, économiques même, la table d'une encyclopédie! Un
méchant, qui est à peine un caricaturiste, l'a esquissée d'après
nature, cette journée d'une femme de la fin du siècle, et il va nous
en peindre le train, la fièvre, les zigzags, les arrêts à moitié
chemin, la folie courante et à bâtons rompus. La femme sort; elle
passe prendre le chevalier, elle l'enlève: il l'accompagnera au cours
d'anatomie où elle va. En route, elle rencontre la marquise, qui a
besoin de la consulter sur la chose du monde la plus essentielle, et
qui la mène chez sa marchande de modes. A trois portes de la marchande
de modes, le chasseur du baron aborde la voiture de ces dames retardée
par un embarras: c'est le baron, qui leur propose de voir de nouvelles
expériences sur l'air inflammable. «Je n'aime rien tant, répond la
femme, mais vous me garantissez qu'il n'y aura point de détonations.
Montez, baron.» Et le baron jette au cocher: «Rue de la Pépinière!» On
arrive. «Je vous laisse, dit la femme; il est tard, et je manquerais
mon cours de statique. Chevalier, serez-vous des nôtres?» Près de
l'Arsenal: «Germain, voici l'adresse imprimée.» On commence à rouler.
Mais on aperçoit de jolies perruches: il faut arrêter pour les
regarder, leur parler; le marchand engage les dames à entrer pour voir
un superbe perroquet disant, à ce qu'il assure, des polissonneries qui
attireraient trop de monde autour de la voiture. «Oh! descendons, ma
chère, nous nous amuserons comme des dieux!» On achète le perroquet.
Une berline passe. La femme crie à l'homme qui est dedans: «Un mot. Où
courez-vous, comte?--Je vais voir l'imprimerie des aveugles.--Unique!
délicieux! charmant! Courons-y tous!» Mais en chemin, la femme demande
au comte si c'est cette berline qu'il avait le jour où il l'a conduite
voir le tableau de Drouais: voilà la marquise enflammée par la
description du tableau, qui veut absolument le voir. On se dit que les
aveugles imprimeront encore longtemps, que le tableau peut disparaître
d'un moment à l'autre: «Chez Drouais!» On s'est mis à causer peinture,
le chevalier avoue qu'il peint: aussitôt l'idée prend aux femmes de
surprendre ses portefeuilles en désordre et de juger ses fleurs. «A la
Barrière Blanche!» Les chevaux tournent et repartent. «Eh! bon dieu! à
propos de fleurs, reprend la marquise, on est venu me dire que le
grand cierge serpentaire du Jardin du Roi est fleuri, ce qui n'aura
lieu que dans trente ou quarante ou cinquante ans peut-être... Si
c'était le dernier moment, nous l'aurions manqué pour la vie.» Et du
Jardin des Plantes, l'on revient encore, avant d'être arrivé, à un
architecte de Parthénion qui demeure rue des Marais, de l'architecte à
un stucateur du boulevard de l'Opéra, du stucateur à Réveillon, de
Réveillon à Desenne pour prendre des brochures. Au bout de quoi le
chevalier dit à la dame: «Vous vouliez aller au Lycée...» C'est le mot
final de la journée[205].
[198] Mémoires de la République des lettres, vol. XXVI.
[199] Adèle et Théodore.
[200] Mémoires de la République des lettres, vol. XXX.
[201] Id., vol. XXVI.
[202] Abrégé du Journal de Paris, vol. III.
[203] Mémoires de la République des lettres, vol. II.
[204] Correspondance secrète, vol. XVI.
[205] Éloge philosophique de l'impertinence; ouvrage posthume de
M. de Bractéole, à Abdère, 1788.
Point de repos, point de silence, toujours du mouvement, toujours du
bruit, une perpétuelle distraction de soi-même, voilà cette vie. La
femme ne veut point avoir une heure de recueillement, un instant de
solitude. Et même aux heures où le monde lui manque, aux heures où
elle est menacée de retomber sur elle-même, il lui faut à côté d'elle,
sous la main, quelque chose de vivant, de bruyant, d'étourdissant. Il
faut, pour lui tenir compagnie et l'empêcher d'être seule, le jeu et
le tapage d'animaux familiers. Ici c'est un singe, la bête d'élection
et d'affection du dix-huitième siècle, la chimère du Rococo, un
sapajou qui prend le chocolat avec sa maîtresse en face d'un
perroquet. Là, capricieux et leste, sautillant comme une phrase de
Carraccioli, un écureuil court sur le damas d'une ottomane et grimpe à
la rocaille d'un lambris. Les chambres à coucher et les salons se
remplissent de ces jolis angoras gris dont Mme de Mirepoix s'entoure,
qu'elle installe sur sa grande table de loto, et qui poussent de la
patte les jetons à leur portée[206]. Quelle femme n'a eu au moins un
chien? un chien chéri, gâté, qu'on couche avec soi, qu'on fait manger
sur son assiette, auquel on sert un filet de chevreuil, une aile de
faisan, ou une carcasse de gelinotte[207], épagneul ou doguin qui
règne en maître sur les oreillers et les coussins, levrette blanche ou
chienne gredine dont on dit, lorsqu'elle n'est plus: «Ma pauvre
défunte Diane ou Mitonnette[208]!...» Et quel amour, que de soins
pareils à ceux de Marie Leczinska se relevant cent fois la nuit pour
chercher sa chienne[209]! A panser de petits chiens, Lionais gagnait
un château et une belle terre: on l'appelait Monseigneur en
Bourgogne[210]. Et quelles belles éducations! Il semble que ces bêtes
prennent, entre les mains de leurs maîtresses, quelque chose de leur
cœur ou de l'esprit du temps: Patie, le chien de Mlle Aïssé, est
toujours à la porte pour attendre les gens du chevalier; le chien de
M. de Choiseul, Chanteloup, suit Mme de Choiseul au couvent[211], et
la princesse de Conti dresse le sien à mordre son mari[212]!
Intelligence, caresses, immoralité même, rien ne manque dans le
dix-huitième siècle à tous ces jolis petits animaux domestiques, bêtes
frottées de grâce à peu près comme l'abbé Trublet était frotté
d'esprit. Le _Mercure_ est rempli des élégies que leur mort inspire.
De leur vivant ils sont fameux, ils ont un nom et une généalogie:
c'est Filou, le chien du Roi; c'est Pouf, le petit chien de Mme
d'Épinay, fils de Thisbé et de Sibéli, qui manque un moment de
brouiller la Chevrette et le Grandval[213]. On les fait dessiner, on
les fait graver. Cochin donne à la postérité les chats de Mme du
Deffand. Les chiens de Mme de Pompadour n'ont pas seulement l'honneur
de l'estampe: ils ont la gloire de la pierre gravée. Poëtes, artistes
et peintres les chantent ou les représentent au-dessous d'un nom ou
d'une figure de femme; et n'est-ce pas l'image de leur fortune que ce
chien de la _Gimblette_, peint par Fragonard, modelé par Clodion, dans
le cadre d'un conte de la Fontaine?
[206] Souvenirs par M. de Lévis.
[207] Les Numéros. _Amsterdam_, 1782, vol. I.
[208] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[209] Mémoires et Journal du marquis d'Argenson. _Jannet_, 1857,
vol. I.
[210] Les Dîners de M. Guillaume, 1788.
[211] Correspondance secrète, vol. XVIII.
[212] Mémoires du comte de Maurepas. _Buisson_, 1792, vol. I.
[213] Mémoires de Diderot. _Paris_, _Garnier_, 1841, vol. I.
Cependant, malgré tout, des heures restent à la femme qui seraient
bien vides, si la femme ne leur donnait un emploi physique, presque
machinal. Au logis, au coin du feu où la tient un mauvais temps
d'hiver, un accès de paresse, dans le salon même où elle va s'établir
toute une soirée, elle a besoin d'un de ces travaux qui occupent dans
tous les temps les mains et les yeux de son sexe: petits ouvrages ne
demandant à la femme qu'une attention d'habitude et sans réflexion,
passe-temps de son loisir qui est la contenance de son activité. Il y
a au dix-huitième siècle une grande imagination de ces menues
occupations de la femme: elles naissent comme une mode, elles se
répandent comme une épidémie, elles disparaissent comme un engouement;
un caprice les apporte et les emporte. Sous la Régence, la fureur est
de découper. Toutes les estampes passent à la découpure, celles-là
surtout qui sont enluminées, et le désœuvrement de la femme taille
aux ciseaux les plus belles, les plus vieilles, les plus rares, des
estampes de cent livres pièce[214]; une fois découpées, on les colle
sur des cartons, on les vernit et on en fait des meubles et des
tentures, des espèces de tapisseries, des paravents, des écrans. Folie
générale, grand art que cet art des découpures! Crébillon ne manque
pas de le faire appeler le chef-d'œuvre de l'esprit humain par le
sultan Schah-Baham; et cet art ne va-t-il pas avoir en ce siècle son
grand homme et son génie dans le fameux Huber, le Watteau, le Callot,
et le Paul Potter du découpage improvisé?
[214] Lettres de Mlle Aïssé.--En 1777, le goût de l'enluminure et
du vernissage des estampes reprenait aux femmes, et l'on ne
faisait sa cour à la duchesse et à la présidente, dit Métra,
qu'en lui apportant une boîte de couleurs.
Quand les découpures ont fait leur temps, arrive en 1747 l'invasion
des pantins et des pantines, des petites figures de carton dont un fil
remue les bras et les jambes. Point de cheminée qui n'en soit garnie;
c'est l'étrenne demandée par toutes les femmes et toutes les filles,
et partout les petites figures s'agitent sur l'air de la chanson:
Que Pantin serait content
S'il avait l'art de vous plaire,
Que Pantin serait content
S'il vous plaisait en dansant!
Partout dansent et _pantinent_ les Scaramouches, les Arlequins, les
mitrons, les bergers, les bergères, un peuple de comédie et d'opéra en
miniature, pantins de toutes sortes et à tout prix, depuis le pantin
de vingt-quatre sols jusqu'au pantin de quinze cents livres que Mme la
duchesse de Chartres fait dessiner et peindre à Boucher
lui-même[215].--Dans la vogue des pantins passe, en 1749, la vogue des
cheminées à la Popelinière, petites cheminées avec une plaque qui
s'ouvre: un amusement fait d'un scandale.--A quelques années de là, en
1754, une brochure prend cette singulière date de publication: _L'an
42 des bilboquets, 8 des pantins, 1 des navets_[216]. Nous apprenons
là que la mode des bilboquets, signalée par Mlle Aïssé avant la mode
des découpures, e
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