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Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome I

by Jules Michelet · French · Gutenberg #45953 · 477,823 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome I
    
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Title: Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome I

Author: Jules Michelet
        Martin Luther


        
Release date: June 13, 2014 [eBook #45953]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/45953

Credits: Produced by Laurent Vogel, Pierre Timmermans, Hans Pieterse
        and the Online Distributed Proofreading Team at
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        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE LUTHER ÉCRITS PAR LUI-MÊME, TOME I ***

    Au lecteur.

    Ce livre électronique reproduit intégralement le texte
    original. Les erreurs signalées par l'auteur (voir Errata) ont
    été corrigées. Quelques erreurs typographiques ont également
    été corrigées; la liste de ces corrections se trouve à la fin
    du texte. La ponctuation a été tacitement corrigée par endroits.

    On remarquera à la fin du livre des références au "Deuxième
    volume" et au "Tome deuxième", qui concernent ce livre-ci. Il
    semble s'agir d'une erreur de l'éditeur, qu'on retrouvera
    également dans le deuxième tome.

    Les notes de bas de page ont été renumérotées de 1 à 12. Les
    «Additions et éclaircissemens» ont été numérotés de a1 à a87.
    Les «Renvois» qui dans l'original sont regroupés à la fin du
    livre, ont ici été numérotés consécutivement de r1 à r67
    et copiés sous le paragraphe auquel ils se rapportent. Les
    Additions et les Renvois ont été signalés dans le texte.




                                MÉMOIRES
                               DE LUTHER




                        IMPRIMERIE DE DUCESSOIS,
                        Quai des Augustins, 55.




                                MÉMOIRES

                               DE LUTHER


                          ÉCRITS PAR LUI-MÊME,


                        TRADUITS ET MIS EN ORDRE
                            PAR M. MICHELET,
      PROFESSEUR A L'ÉCOLE NORMALE, CHEF DE LA SECTION HISTORIQUE
                        AUX ARCHIVES DU ROYAUME,

                              suivis d'un
                  Essai sur l'Histoire de la Religion,
                           ET DES BIOGRAPHIES
           DE WICLEFF, JEAN HUSS, ÉRASME, MÉLANCHTON, HUTTEN,
                               ET AUTRES
                     PRÉDÉCESSEURS ET CONTEMPORAINS
                               DE LUTHER.


                             TOME PREMIER.


                                 PARIS.

                           CHEZ L. HACHETTE,
                  Libraire de l'Université de France,
                        RUE PIERRE-SARRAZIN, 12.

                                  1837




Ce qu'on va lire n'est point un roman historique sur la vie de Luther,
pas davantage une histoire de la fondation du luthéranisme. C'est une
biographie, composée d'une suite de traductions. Sauf les premières
années, que Luther ne pouvait raconter lui-même, le traducteur a eu
rarement besoin de prendre la parole. Il n'a guère fait autre chose que
choisir, dater, ordonner les textes épars. C'est constamment Luther qui
parle, toujours Luther raconté par Luther. Qui serait assez hardi pour
mêler ses paroles à celles d'un tel homme? Il fallait se taire, et le
laisser dire. C'est ce que l'on a fait, autant qu'il était possible.

Ce travail, publié en 1835, a été fait presque entièrement dans les
années 1828 et 1829. Le traducteur de la _Scienza nuova_
sentait vivement à cette époque le besoin de redescendre des théories
aux applications, d'étudier le général dans l'individuel, l'histoire
dans la biographie, l'humanité dans un homme. Il lui fallait un homme
qui eût été homme à la plus haute puissance, un individu qui fût à la
fois une personne réelle et une idée; de plus, un homme complet, de
pensée et d'action; un homme enfin dont la vie fût connue tout entière,
et dans le plus grand détail, dont tous les actes, toutes les paroles,
eussent été notés et recueillis.


Si Luther n'a pas fait lui-même ses mémoires, il les a du moins
admirablement préparés[1]. Sa correspondance n'est guère moins
volumineuse que celle de Voltaire. De plus il n'est aucun de ses
ouvrages dogmatiques ou polémiques où il n'ait, sans y songer, déposé
quelque détail dont le biographe peut faire son profit. Ajoutez que
toutes ses paroles ont été avidement recueillies par ses disciples.
Le bon, le mauvais, l'insignifiant, ils ont tout pris; ce que Luther
laissait échapper dans la conversation la plus familière, au coin du
feu, au jardin, à table, après souper, la moindre chose qu'il disait à
sa femme, à ses enfans, à lui-même, vite ils l'écrivaient. Un homme,
observé et suivi de si près, a dû à chaque instant laisser tomber des
mots qu'il eût voulu ravoir. Plus tard les luthériens y ont eu regret.
Ils auraient bien voulu rayer telle ligne, arracher telle page. _Quod
scriptum est, scriptum est._

  [1] Nous avons suivi pour les œuvres allemandes l'édition de
  Wittemberg, en 12 vol. in-folio, 1539-1559; pour les œuvres
  latines, celle de Wittemberg, en 7 vol. in-folio, 1545-1558,
  quelquefois celle d'Iéna, 1600-1612, en 4 vol. in-folio; pour les
  _Tischreden_, l'édition de Francfort, 1568, in-folio. On trouvera
  à la fin du second volume des renvois qui permettent de vérifier
  chaque passage.

  Quant aux citations tirées des Lettres, elles ont été exactement
  datées dans le texte. La date rend tout renvoi superflu;
  elle suffit pour faire retrouver aisément ces passages dans
  l'excellente édition de M. De Wette, 5 vol. in-8º; Berlin, 1825.
  Indépendamment des œuvres de Luther, nous avons mis à profit
  quelques autres ouvrages: _Ukert_, _Seckendorf_, _Mareineke_, etc.

C'est donc ici le vrai livre des Confessions de Luther, confessions
négligées, éparses, involontaires, et d'autant plus vraies. Celles de
Rousseau sont à coup sûr moins naïves, celles de saint Augustin moins
complètes et moins variées.


Comme biographie, celle-ci se placerait, s'il l'eût écrite lui-même
en entier, entre les deux autres dont nous venons de faire mention.
Elle présente réunies les deux faces qu'elles offrent séparées. Dans
saint Augustin, la passion, la nature, l'individualité humaine,
n'apparaissent que pour être immolées à la grâce divine. C'est
l'histoire d'une crise de l'âme, d'une renaissance, d'une _Vita nuova_;
le saint eût rougi de nous faire mieux connaître l'autre vie qu'il
avait quittée. Dans Rousseau, c'est tout le contraire; il ne s'agit
plus de la grâce; la nature règne sans partage, elle triomphe, elle
s'étale; cela va quelquefois jusqu'au dégoût. Luther a présenté, non
pas l'équilibre de la grâce et de la nature, mais leur plus douloureux
combat. Les luttes de la sensibilité, les tentations plus hautes
du doute, bien d'autres hommes en ont souffert; Pascal les eut
évidemment, il les étouffa et il en mourut. Luther n'a rien caché, il
ne s'est pu contenir. Il a donné à voir en lui, à sonder, la plaie
profonde de notre nature. C'est le seul homme peut-être où l'on puisse
étudier à plaisir cette terrible anatomie.


Jusqu'ici on n'a montré de Luther que son duel contre Rome. Nous, nous
donnons sa vie entière, ses combats, ses doutes, ses tentations, ses
consolations. L'homme nous occupe ici autant et plus que l'homme de
parti. Nous le montrons, ce violent et terrible réformateur du nord,
non pas seulement dans son nid d'aigle à la Wartbourg, ou bravant
l'Empereur et l'Empire à la diète de Worms, mais dans sa maison de
Wittemberg, au milieu de ses graves amis, de ses enfans qui entourent
la table, se promenant avec eux dans son jardin, sur les bords du petit
étang, dans ce cloître mélancolique qui est devenu la demeure d'une
famille; nous l'entendons rêvant tout haut, trouvant dans tout ce qui
l'entoure, dans la fleur, dans le fruit, dans l'oiseau qui passe, de
graves et pieuses pensées. (Voy. t. II, p. 78, etc.)


Quelque sympathie que puisse inspirer cette aimable et puissante
personnalité de Luther, elle ne doit pas influencer notre jugement sur
la doctrine qu'il a enseignée, sur les conséquences qui en sortent
nécessairement. Cet homme qui fit de la liberté un si énergique usage,
a ressuscité la théorie augustinienne de l'anéantissement de la
liberté. Il a immolé le libre arbitre à la grâce, l'homme à Dieu, la
morale à une sorte de fatalité providentielle.


De nos jours les amis de la liberté se recommandent volontiers du
fataliste Luther. Cela semble bizarre au premier coup-d'œil. Luther
lui-même croyait se retrouver dans Jean Huss, dans les Vaudois,
partisans du libre arbitre. C'est que ces doctrines spéculatives,
quelque opposées qu'elles paraissent, se rencontrent toutefois dans
leur principe d'action, la souveraineté de la raison individuelle, la
résistance au principe traditionnel, à l'autorité.

Il n'est donc pas inexact de dire que Luther a été le restaurateur de
la liberté pour les derniers siècles. S'il l'a niée en théorie, il l'a
fondée en pratique. Il a, sinon fait, au moins courageusement signé de
son nom la grande révolution qui légalisa en Europe le droit d'examen.
Ce premier droit de l'intelligence humaine, auquel tous les autres
sont rattachés, si nous l'exerçons aujourd'hui dans sa plénitude,
c'est à lui en grande partie que nous le devons. Nous ne pouvons
penser, parler, écrire, que cet immense bienfait de l'affranchissement
intellectuel ne se renouvelle à chaque instant. Les lignes mêmes que je
trace ici, à qui dois-je de pouvoir les publier, sinon au libérateur de
la pensée moderne?


Cette dette payée à Luther, nous ne craindrons pas d'avouer que nos
sympathies les plus fortes ne sont pas de ce côté. On ne trouvera
point ici l'énumération des causes qui rendirent la victoire du
protestantisme inévitable. Nous ne montrerons pas, après tant d'autres,
les plaies d'une église où nous sommes nés, et qui nous est chère.
Pauvre vieille mère du monde moderne, reniée, battue par son fils,
certes, ce n'est pas nous qui voudrions la blesser encore. Nous aurons
occasion de dire ailleurs combien la doctrine catholique nous semble,
sinon plus logique, au moins plus judicieuse, plus féconde et plus
complète que celle d'aucune des sectes qui se sont élevées contre
elle. Sa faiblesse, sa grandeur aussi, c'est de n'avoir rien exclus
qui fût de l'homme, d'avoir voulu satisfaire à la fois les principes
contradictoires de l'esprit humain. Cela seul donnait sur elle des
succès faciles à ceux qui réduisaient l'homme à tel ou tel principe, en
niant les autres. L'universel, en quelque sens qu'on prenne le mot, est
faible contre le spécial. L'_hérésie_ est un _choix_, une spécialité.
Spécialité d'opinion, spécialité de pays. Wicleff, Jean Huss, étaient
d'ardens patriotes; le saxon Luther fut l'Arminius de la moderne
Allemagne. Universelle dans le temps, dans l'espace, dans la doctrine,
l'Église avait contre chacun l'infériorité d'une moyenne commune. Il
lui fallait lutter pour l'unité du monde contre les forces diverses du
monde. Comme grand nombre, elle contenait, elle traînait le mauvais
bagage des tièdes et des timides. Comme gouvernement, elle rencontrait
toutes les tentations mondaines. Comme centre des traditions
religieuses, elle recevait de toutes parts une foule de croyances
locales contre lesquelles elle avait peine à défendre son unité, sa
perpétuité. Elle se présentait au monde telle que le monde et le
temps l'avaient faite. Elle lui apparaissait sous la robe bigarrée de
l'histoire. Ayant subi, embrassé l'humanité tout entière, elle en avait
aussi les misères, les contradictions. Les petites sociétés hérétiques,
ferventes par le péril et la liberté, isolées, et partant plus pures,
plus à l'abri des tentations, méconnaissaient l'église cosmopolite, et
se comparaient avec orgueil. Le pieux et profond mystique du Rhin et
des Pays-Bas, l'agreste et simple Vaudois, pur comme l'herbe des Alpes,
avaient beau jeu pour accuser d'adultère et de prostitution Celle qui
avait tout reçu, tout adopté. Chaque ruisseau pourrait dire à l'Océan,
sans doute: Moi, je viens de ma montagne, je ne connais d'eaux que les
miennes. Toi, tu reçois les souillures du monde.—Oui, mais je suis
l'Océan.

Voilà ce qu'il faudrait pouvoir dire et développer. Aucun livre plus
que celui-ci, n'aurait besoin d'une introduction. Pour savoir comment
Luther fut obligé de faire et subir ce qu'il appelle lui-même _la plus
extrême des misères_; pour comprendre ce grand et malheureux homme
qui remit en marche l'esprit humain à l'instant même où il croyait le
reposer sur l'oreiller de la grâce; pour apprécier cette tentative
impuissante d'union entre Dieu et l'homme, il faudrait connaître les
essais plus conséquens que firent, avant et après, les mystiques, les
rationalistes, c'est-à-dire esquisser toute l'histoire de la religion
chrétienne. Cette introduction si nécessaire, peut-être dans quelque
temps me déciderai-je à la donner.


Pourquoi donc ajourner encore ceci? pourquoi commencer tant de choses
et s'arrêter toujours en chemin? Si l'on tient à le savoir, je le dirai
volontiers.


A moitié de l'histoire Romaine, j'ai rencontré le christianisme
naissant. A moitié de l'histoire de France je l'ai rencontré,
vieillissant et affaissé; ici, je le retrouve encore. Quelque part que
j'aille, il est devant moi, il barre ma route et m'empêche de passer.

Toucher au christianisme! ceux-là seuls n'hésiteraient point qui ne le
connaissent pas..... Pour moi, je me rappelle les nuits où je veillais
une mère malade; elle souffrait d'être immobile, elle demandait qu'on
l'aidât à changer de place, et voulait se retourner. Les mains filiales
hésitaient; comment remuer ses membres endoloris?...


Voilà bien des années que ces idées me travaillent. Elles font toujours
dans cette saison d'orages le trouble, la rêverie de ma solitude. Cette
conversation intérieure qui devrait améliorer, elle m'est douce au
moins, je ne suis pas pressé de la finir, ni de me séparer encore de
ces vieilles et chères pensées.

  Août 1835.




MÉMOIRES

DE LUTHER


LIVRE PREMIER.

1483-1521.




CHAPITRE PREMIER.

1483-1517.

    Naissance[a1], éducation de Luther, son ordination, ses
    tentations, son voyage à Rome.


«J'ai souvent conversé avec Mélanchton, et lui ai raconté toute ma vie
de point en point. Je suis fils d'un paysan; mon père, mon grand-père,
mon aïeul, étaient de vrais paysans. Mon père est allé à Mansfeld,
et y est devenu mineur. Moi, j'y suis né. Que je dusse être ensuite
bachelier, docteur, etc., cela n'était point dans les étoiles. N'ai-je
pas étonné les gens en me faisant moine? puis en quittant le bonnet
brun pour un autre? Cela vraiment a bien chagriné mon père, et lui a
fait mal. Ensuite je me suis pris aux cheveux avec le pape, j'ai épousé
une nonne échappée, et j'en ai eu des enfans. Qui a vu cela dans les
étoiles? Qui m'aurait annoncé d'avance qu'il en dût arriver ainsi?»[r1]

  [r1] Tischreden, page 240.

Jean Luther, père de celui qui est devenu si célèbre, était de Mœra
ou Mœrke, petit village de Saxe, près d'Eisenach. Sa mère était fille
d'un bourgeois de cette ville, ou, selon une tradition que j'adopterais
plus volontiers, de Neustadt en Franconie. Si l'on en croyait un auteur
moderne qui ne cite point ses autorités, Jean Luther aurait eu le
malheur de tuer dans une prairie, un paysan qui y faisait paître ses
troupeaux, et eût été forcé de se retirer à Eisleben, plus tard dans
la vallée de Mansfeld. Sa femme l'avait suivi enceinte; elle accoucha
en arrivant à Eisleben de Martin Luther. Le père, qui n'était qu'un
pauvre mineur, avait bien de la peine à soutenir sa famille, et l'on
verra tout-à-l'heure que ses enfans furent obligés quelquefois de
vivre d'aumône. Cependant, au lieu de les faire travailler avec lui,
il voulut qu'ils allassent aux écoles. Jean Luther paraît avoir été un
homme plein de simplicité et de foi. Lorsque son pasteur le consolait
dans ses derniers momens: «Pour ne pas croire cela, dit-il, il faudrait
être un homme bien tiède.» Sa femme ne lui survécut pas d'une année
(1531). Ils avaient alors une petite fortune, qu'ils devaient sans
doute à leur fils. Jean Luther laissa une maison, deux fourneaux à
forge, et environ mille thalers en argent comptant.

Les armes du père de Luther, car les paysans en prenaient à l'imitation
des armoiries des nobles, étaient tout simplement un marteau. Luther
ne rougit point de ses parens. Il a consacré leur nom dans sa formule
de bénédiction nuptiale: «_Hans, veux-tu prendre Grethe_ (Jean,
Marguerite).»

«C'est pour moi un devoir de piété, dit-il à Mélanchton, dans la lettre
où il lui annonce la mort de Jean Luther, de pleurer celui duquel le
Père de miséricorde m'a fait naître, celui par les travaux et les
sueurs duquel Dieu m'a nourri et m'a formé tel que je suis, quelque peu
que je sois. Certes, je me réjouis qu'il ait vécu jusqu'aujourd'hui
pour voir la lumière de la vérité. Béni soit Dieu pour l'éternité dans
tous ses conseils et ses décrets! amen!»

Martin LUTHER ou Luder, ou Lother (car il signe quelquefois ainsi)[a2],
naquit à Eisleben, le 10 novembre 1483, à onze heures du soir. Envoyé
de bonne heure à l'école d'Eisenach (1489), il chantait devant les
maisons pour gagner son pain, comme faisaient alors beaucoup de
pauvres étudians en Allemagne. C'est de lui que nous tenons cette
particularité. «Que personne ne s'avise de mépriser devant moi, les
pauvres compagnons qui vont chantant et disant de porte en porte:
_panem propter Deum!_ vous savez comme dit le psaume: _les princes et
les rois ont chanté_. Et moi aussi, j'ai été un pauvre mendiant, j'ai
reçu du pain aux portes des maisons, particulièrement à Eisenach, dans
ma chère ville!»

Il trouva enfin une subsistance plus assurée et un asile dans la maison
de la dame Ursula, femme ou veuve de Jean Schweickard, qui eut pitié
de voir errer ce jeune enfant. Les secours de cette femme charitable
le mirent à même d'étudier quatre ans à Eisenach. En 1501, il entra à
l'université d'Erfurth, où il fut soutenu par son père. Luther rappelle
quelque part sa bienfaitrice par des mots pleins d'émotion, et il en a
gardé reconnaissance aux femmes toute sa vie.

Après avoir essayé de la théologie, il fut décidé, par les conseils de
ses amis, à embrasser l'étude du droit, qui conduisait alors aux postes
les plus lucratifs de l'État et de l'Église. Mais il ne semble pas s'y
être jamais livré avec goût. Il aimait bien mieux la belle littérature,
et surtout la musique. C'était son art de prédilection. Il la cultiva
toute sa vie, et l'enseigna à ses enfans. Il n'hésite pas à déclarer
que la musique lui semble le premier des arts après la théologie. «La
musique est l'art des prophètes; c'est le seul qui, comme la théologie,
puisse calmer les troubles de l'âme et mettre le diable en fuite.» Il
touchait du luth, jouait de la flûte. Peut-être eût-il réussi encore
dans d'autres arts. Il fut l'ami du grand peintre, Lucas Cranach. Il
était, ce semble, adroit de ses mains, il apprit à tourner.

Ce goût pour la musique et la littérature, la lecture assidue des
poètes qu'il mêlait aux études de la dialectique et du droit, tout
cela n'annonçait point qu'il dût bientôt jouer un rôle si sérieux
dans l'histoire de la religion. Diverses traditions porteraient à
croire que, malgré son application, il partageait la vie des étudians
allemands de cette époque: cette gaîté dans l'indigence, ces habitudes
bruyantes, cet extérieur belliqueux avec une âme douce et un esprit
pacifique, l'ostentation du désordre avec des mœurs pures. Certes, si
quelqu'un avait rencontré Martin Luther, voyageant à pied sur la route
d'Erfurth à Mansfeld, dans la troisième fête de Pâques de l'an 1503,
l'épée et le couteau de chasse au côté, et se blessant lui-même de ses
propres armes, il ne se serait point avisé que le maladroit étudiant
dût sous peu renverser la domination de l'église catholique dans la
moitié de l'Europe.

En 1505, un accident donna à la vie du jeune homme une direction toute
nouvelle. Il vit un de ses amis tué d'un coup de foudre à ses côtés.
Il poussa un cri, et ce cri fut un vœu à sainte Anne de se faire
moine, s'il échappait. Le danger passé, il ne chercha pas à éluder un
engagement arraché par la terreur. Il ne sollicita point de dispense.
Il regardait le coup dont il s'était vu presque atteint, comme une
menace et un ordre du ciel. Il ne différa que de quatorze jours
l'accomplissement de son vœu.

Le 17 juillet 1505, après avoir passé gaîment la soirée avec ses amis à
faire de la musique, il entra la nuit dans le cloître des Augustins, à
Erfurth. Il n'avait apporté avec lui que son Plaute et son Virgile.

Le lendemain, il écrivit un mot d'adieu à diverses personnes, informa
son père de sa résolution, et resta un mois sans se laisser voir. Il
sentait combien il tenait encore au monde; il craignait le visage
respecté de son père, et ses ordres et ses prières. Ce ne fut, en
effet, qu'au bout de deux ans que Jean Luther le laissa faire et
consentit à assister à son ordination. On avait choisi pour la
cérémonie le jour où le mineur pouvait quitter ses travaux. Il vint à
Erfurth avec plusieurs de ses amis, et donna au fils qu'il perdait, ce
qu'il avait pu mettre de côté, vingt florins.

Il ne faut pas croire qu'en prenant ces engagemens redoutables, le
nouveau prêtre fût poussé par une ferveur singulière. Nous avons
vu avec quel bagage de littérature mondaine il était entré dans le
cloître. Écoutons-le lui-même sur les dispositions qu'il y apportait:
«Lorsque je dis ma première messe à Erfurth, j'étais presque mort: car
je n'avais aucune foi. Je voyais seulement que j'étais très digne. Je
ne me regardais point comme un pécheur. La première messe était chose
fort célébrée et dont il revenait beaucoup d'argent. On apportait les
_horas canonicas_ avec des flambeaux. _Le cher jeune seigneur_, comme
les paysans appelaient leur nouveau curé, devait alors danser avec sa
mère, si elle vivait encore, et les assistans en pleuraient de joie.
Si elle était morte, il la mettait, disait-on, sous le calice, et la
sauvait du purgatoire[r2].»

  [r2] Tischreden, 281-2.

Luther ayant obtenu ce qu'il voulait, étant devenu prêtre, moine,
tout étant consommé, et la porte close, alors commencèrent, je ne dis
pas les regrets, mais les tristesses, les perplexités, les tentations
de la chair, les mauvaises subtilités de l'esprit. Nous ne savons
guère aujourd'hui ce que c'est que cette rude gymnastique de l'âme
solitaire. Nous donnons bon ordre à nos passions. Nous les tuons à
leur naissance. Dans cette énervante distraction d'affaires, d'études,
de jouissances faciles, dans cette satiété précoce des sens et de
l'esprit, comment se représenter les guerres spirituelles que se
livrait en lui-même l'homme du moyen-âge, les douloureux mystères d'une
vie abstinente et fantastique, tant de combats terribles qui ont passé
sans bruit et sans mémoire entre le mur et les sombres vitraux de la
pauvre cellule du moine? «Un archevêque de Mayence disait souvent: Le
cœur humain est comme la meule d'un moulin. Si l'on y met du blé, elle
l'écrase et en fait de la farine; si l'on n'en met point, elle tourne
toujours, mais s'use elle-même[r3].»

  [r3] Tischreden, 230.

«... Lorsque j'étais moine, dit Luther, j'écrivais souvent au docteur
Staupitz[r4]. Je lui écrivais une fois: _Oh! mes péchés! mes péchés!
mes péchés!_ A quoi il me répondit: «Tu veux être sans péché, et tu
n'en as pourtant aucun véritable. Christ a été le pardon des péchés.»

  [r4] Tout ce qui regarde les tentations de Luther est tiré des
  Tischreden, 102, 232, 240 _bis_, 231, 228, 229.

«... Je me confessais souvent au docteur Staupitz, non d'affaires de
femmes, mais de ce qui fait le nœud de la question. Il me répondait
ainsi que tous les autres confesseurs: Je ne comprends pas. Enfin il
vint me trouver à table et me dit: Comment donc êtes-vous si triste,
_frater Martine_?—Ah! oui, je le suis, répondis-je.—Vous ne savez
pas, dit-il, qu'une telle tentation vous est bonne et nécessaire,
mais ne serait bonne qu'à vous. Il voulait dire seulement que j'étais
savant, et que sans ces tentations, je deviendrais fier et orgueilleux;
mais j'ai compris plus tard que c'était une voix et une parole du
Saint-Esprit.»

Luther raconte ailleurs que ces tentations l'avaient réduit à un
tel état, que pendant quatorze jours il n'avait ni bu, ni mangé, ni
dormi[a3].

«Ah! si saint Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de
lui-même quel genre de tentation il a éprouvé. Ce n'était point
l'aiguillon de la chair, ce n'était point la bonne Técla, comme le
rêvent les papistes. Oh! non, ce n'était point là un péché qui lui
eût déchiré la conscience. C'est quelque chose de plus haut que le
désespoir causé par les péchés; c'est plutôt la tentation dont il est
parlé dans le psaume: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu délaissé?
Comme s'il voulait dire: Tu m'es ennemi sans cause; et comme dans Job:
Je suis pourtant juste et innocent. Je suis sûr que le livre de Job
est une histoire véritable dont on a fait ensuite un poème.... Jérôme
et autres pères n'ont pas senti de telles tentations. Ils n'en ont
connu que de puériles, celles de la chair, qui ont pourtant bien aussi
leurs ennuis. Augustin et Ambroise ont eu aussi des tentations et ont
tremblé devant le glaive; mais ce n'est rien en comparaison de l'ange
de Satan _qui frappe des poings_.... Si je vis encore un peu, je veux
écrire un livre sur les tentations, sans lesquelles un homme ne peut ni
comprendre la sainte Écriture, ni connaître la crainte et l'amour de
Dieu.»

«... J'étais malade à l'infirmerie. Les tentations les plus cruelles
épuisaient mon corps et le martyrisaient, de sorte que je pouvais à
peine respirer et haleter. Aucun homme ne me consolait: tous ceux
auxquels je me plaignais, répondaient: Je ne sais pas. Alors je me
disais: Suis-je donc le seul qui doive être si triste en esprit?...
Oh! que je voyais des spectres et des figures horribles!... Mais il y
a dix ans, Dieu me donna une consolation par ses chers anges, celle de
combattre et d'écrire.»

Il nous explique lui-même long-temps après, l'année même qui précéda
celle de sa mort, de quelle nature étaient ces tentations si terribles.
«Dès les écoles, en étudiant les épîtres de saint Paul, j'avais été
saisi du plus violent désir de savoir ce que saint Paul voulait
dire dans l'épître aux Romains. Un seul mot m'arrêtait: _Justitia
Dei revelatur in illo_. Je haïssais ce mot, _justitia Dei_, parce
que, selon l'usage des docteurs, j'avais appris à l'entendre de la
justice active, par laquelle Dieu est juste, et punit les injustes
et les pécheurs. Moi qui menais la vie d'un moine irrépréhensible,
et qui pourtant sentais en moi la conscience inquiète du pécheur,
sans parvenir à me rassurer sur la satisfaction que je pouvais faire
à Dieu, je n'aimais point, non, il faut le dire, je haïssais ce Dieu
juste, vengeur du péché. Je m'indignais contre lui. C'était en moi
un grand murmure, si ce n'était blasphème. Je disais: «N'est-ce donc
pas assez que les malheureux pécheurs, déjà perdus éternellement par
le péché originel, aient été accablés de tant de calamités par la loi
du décalogue; il faut encore que Dieu ajoute la douleur à la douleur
par son Évangile, et que dans l'Évangile même il nous menace de sa
justice et de sa colère?...» Je m'emportais ainsi dans le trouble de ma
conscience, et je revenais toujours frapper au même endroit de saint
Paul, brûlant de pénétrer ce qu'il voulait dire.

»Comme je méditais nuit et jour sur ces paroles (_La justice de Dieu se
révèle en lui, comme il est écrit: le juste vit de la foi_), Dieu eut
enfin pitié de moi; je compris que la _justice_ de Dieu, c'est celle
dont vit le juste, par le bienfait de Dieu, c'est-à-dire la _Foi_;
et que le passage signifiait: l'Évangile révèle la justice de Dieu,
justice passive, par laquelle le Dieu miséricordieux nous justifie
par la foi. Alors je me sentis comme rené, et il me sembla que
j'entrais, à portes ouvertes, dans le paradis... Je lus plus tard le
livre de saint Augustin, _De la lettre et de l'esprit_, et je trouvai,
contre mon attente, qu'il entend aussi par justice de Dieu, celle de
laquelle Dieu nous revêt en nous justifiant. Je m'en réjouis, quoique
la chose soit dite encore imparfaitement dans ce livre, et que ce
Père ne s'explique pas complètement ni avec clarté sur la doctrine de
l'imputation...»[r5]

  [r5] Luth. oper. lat. Ienæ, 1612, t. I, præf.—Die v martii 1545.

Il ne manquait à Luther pour se confirmer dans la doctrine de la
grâce, que de visiter le peuple chez lequel la grâce avait défailli.
C'est de l'Italie que nous parlons. On nous dispense de peindre cette
Italie des Borgia. Il y avait certainement à cette époque quelque
chose qui s'est vu rarement ou jamais dans l'histoire: une perversité
raisonnée et scientifique, une magnifique ostentation de scélératesse,
disons tout d'un mot: le prêtre athée, se croyant roi du monde. Cela
était du temps. Ce qui était du pays, ce qui ne peut changer, c'est
cet invincible paganisme qui a toujours subsisté en Italie. Là, quoi
qu'on fasse, la nature est païenne. Telle nature, tel art. C'est une
glorieuse comédie, drapée par Raphaël, chantée par l'Arioste. Ce qu'il
y a de grave, d'élevé, de divin dans l'art italien, les hommes du
Nord le sentaient peu. Ils n'y reconnaissaient que sensualité, que
tentations charnelles. Leur meilleure défense, c'était de fermer les
yeux, de passer vite, de maudire en passant.

Le côté austère de l'Italie, la politique et la jurisprudence, ne
les choquaient pas moins. Les nations germaniques ont toujours
instinctivement repoussé, maudit le droit romain. Tacite raconte qu'à
la défaite de Varus, les Germains se vengèrent des formes juridiques
auxquelles il avait essayé de les soumettre. L'un de ces barbares
clouant à un arbre la tête d'un légiste romain, lui perça la langue,
et il lui disait: Siffle, vipère, siffle maintenant. Cette haine des
légistes, perpétuée dans tout le moyen-âge, a été, comme on verra,
vivement exprimée par Luther; et il en devait être ainsi. Le légiste
et le théologien sont les deux pôles; l'un croit à la liberté, l'autre
à la grâce; l'un à l'homme, l'autre à Dieu. La première croyance fut
toujours celle de l'Italie. Son réformateur, Savonarole, qui parut
peu avant Luther, ne proposait rien autre qu'un changement dans les
œuvres, dans les mœurs, et non dans la foi.

Voilà Luther en Italie. C'est un moment de joie, d'immense espoir,
que celui où l'on descend les Alpes pour entrer dans cette glorieuse
contrée. Il espérait certainement raffermir sa foi dans la ville
sainte, laisser ses doutes aux tombeaux des saints apôtres. La vieille
Rome aussi, la Rome classique l'attirait, ce sanctuaire des lettres,
qu'il avait cultivées avec tant d'ardeur dans sa pauvre ville de
Wittemberg.

D'abord il est reçu à Milan dans un couvent de marbre. Il continue de
couvent en couvent, c'est-à-dire de palais en palais. Partout grande
chère, tables somptueuses. Le candide Allemand s'étonnait un peu de ces
magnificences de l'humilité, de ces splendeurs royales de la pénitence.
Il se hasarda une fois à dire aux moines italiens qu'ils feraient mieux
de ne pas manger de viande le vendredi. Cette parole faillit lui coûter
la vie; il n'échappa qu'avec peine à leurs embûches.

Il continue, triste, désabusé, à pied dans les plaines brûlantes de la
Lombardie. Il arrive malade à Padoue; il persiste, il entre mourant à
Bologne. La pauvre tête du voyageur avait été trop rudement frappée du
soleil d'Italie, et de tant d'étranges choses, et de telles mœurs, et
de telles paroles. Il resta alité à Bologne, dans la ville du droit
romain et des légistes, croyant sa mort prochaine. Il répétait tout
bas, pour se raffermir, les paroles du prophète et de l'apôtre: _Le
juste vit de la foi_.

Il exprime naïvement dans une conversation combien l'Italie faisait
peur aux bons Allemands. «Il suffit aux Italiens que vous regardiez
dans un miroir pour qu'ils puissent vous tuer. Ils peuvent vous
ôter tous les sens par de secrets poisons. En Italie, l'air est
pestilentiel. La nuit on ferme exactement les fenêtres, et l'on bouche
les fentes[r6].» Luther assure qu'il fut malade, ainsi que le frère
qui l'accompagnait, pour avoir dormi les croisées ouvertes, mais ils
mangèrent deux grenades par lesquelles Dieu leur sauva la vie.

  [r6] Tischreden, 440 _bis_.

Il continua son voyage, traversa seulement Florence, et entra enfin
dans Rome. Il descendit au couvent de son ordre près la _porte du
Peuple_[r7]. «Lorsque j'arrivai, je tombai à genoux, levai les mains
au ciel, et je m'écriai: Salut, sainte Rome, sanctifiée par les saints
martyrs, et par leur sang qui y a été versé!...» Dans sa ferveur,
dit-il, il courut les saints lieux, vit tout, crut tout. Il s'aperçut
bientôt qu'il croyait seul. Le christianisme semblait oublié dans
cette capitale du monde chrétien. Le pape n'était plus le scandaleux
Alexandre VI; c'était le belliqueux et colérique Jules II. Ce père des
fidèles ne respirait que sang et ruine. On sait que son grand artiste
Michel-Ange, le représenta foudroyant Bologne de sa bénédiction. Le
pape venait de lui commander pour lui-même un tombeau grand comme un
temple; c'est le monument dont il nous reste le Moïse, entre autres
statues.

  [r7] Tischreden, 440-4.

L'unique pensée du pape et de Rome, c'était alors la guerre contre
les Français. Luther eût été bien reçu à parler de la grâce et de
l'impuissance des œuvres, à ce singulier prêtre qui assiégeait les
villes en personne, qui récemment encore n'avait voulu entrer à la
Mirandole que par la brèche. Ses cardinaux, apprentis officiers,
étaient des politiques, des diplomates, ou bien des gens de lettres,
des savans parvenus, qui ne lisaient que Cicéron, qui auraient craint
de compromettre leur latinité en ouvrant la Bible. S'ils nommaient le
pape, c'était _le grand pontife_; un saint canonisé était dans leur
langage _relatus inter Divos_, et s'ils parlaient encore de la grâce,
ils disaient: _Deorum immortalium beneficiis_.

Si notre Allemand se réfugiait aux églises, il n'avait pas même la
consolation d'une bonne messe. Le prêtre romain expédiait le divin
sacrifice de telle vitesse, que Luther était encore à l'évangile quand
l'officiant lui disait: _Ite, missa est_[r8]. Ces prêtres italiens
faisaient souvent parade d'une scandaleuse audace d'esprit fort. Il
leur arrivait en consacrant l'hostie de dire: _panis es, et panis
manebis_. Il ne restait plus qu'à fuir en se voilant la tête. Luther
quitta Rome au bout de quatorze jours.

  [r8] Tischreden, 441.

Il emportait en Allemagne la condamnation de l'Italie, celle de
l'Église. Dans ce rapide et triste voyage, le Saxon en avait vu
assez pour condamner, trop peu pour comprendre. Certes, pour un
esprit préoccupé du côté moral du christianisme, il eût fallu un
singulier effort de philosophie, un sens historique bien précoce pour
retrouver la religion dans ce monde d'art, de droit, de politique, qui
constituait l'Italie.

«Je ne voudrais pas, dit-il quelque part[r9], je ne voudrais pas pour
cent mille florins ne pas avoir vu Rome (et il répète ces mots trois
fois). Je serais resté dans l'inquiétude de faire peut-être injustice
au pape.»

  [r9] Tischreden, 441.




CHAPITRE II.

1517-1521.

    Luther attaque les indulgences. Il brûle la bulle du
    pape.—Érasme, Hutten, Franz de Sickingen.—Luther comparaît à
    la diète de Worms.—Son enlèvement.


La papauté était loin de soupçonner son danger. Depuis le treizième
siècle on disputait, on aboyait contre elle. Le monde lui paraissait
définitivement endormi au bruit uniforme des criailleries de l'École.
Il semblait qu'il n'y eût plus grand'chose de nouveau à dire. Tout
le monde avait parlé à perdre haleine. Wicleff, Jean Huss, Jérôme de
Prague, persécutés, condamnés, brûlés, n'en avaient pas moins eu le
temps de dire tout ce qu'ils avaient en pensée. Les docteurs de la
très catholique université de Paris, les Pierre d'Ailly, les Clémengis,
le doux Gerson lui-même, avaient respectueusement souffleté la papauté.
Elle durait pourtant, elle vivotait, patiente et tenace. Le quinzième
siècle s'écoula ainsi. Les conciles de Constance et de Bâle eurent
moins d'effet que de bruit. Les papes les laissèrent dire, firent
révoquer les Pragmatiques, rétablirent tout doucement leur domination
en Europe et fondèrent une grande souveraineté en Italie.

Jules II conquit pour l'Église; Léon X pour sa famille. Ce jeune pape,
mondain, homme de lettres, homme de plaisir et d'affaires, comme les
autres Médicis, avait les passions de son âge, et celles des vieux
papes, et celles de son temps. Il voulait faire rois les Médicis.
Lui-même jouait le rôle du premier roi de la chrétienté. Indépendamment
de cette coûteuse diplomatie qui s'étendait à tous les états de
l'Europe, il entretenait de lointaines relations scientifiques. Il
s'informait du Nord même, et faisait recueillir jusqu'aux monumens de
l'histoire scandinave. A Rome, il bâtissait Saint-Pierre, dont Jules
II lui avait légué la construction. L'héroïque Jules II n'avait pas
calculé ses ressources. Quand Michel-Ange apportait un tel plan, qui
pouvait marchander? Il avait dit, comme on sait, du Panthéon: Je
mettrai ce temple à trois cents pieds dans les airs. Le pauvre état
romain n'était pas de force à lutter contre le génie magnifique de ces
artistes, dont l'ancien Empire, maître du monde, aurait à peine été
capable de réaliser les conceptions.

Léon X avait commencé son pontificat par vendre à François Ier ce qui
n'était pas à lui, les droits de l'église de France. Plus tard, il
avait fait pour finance trente cardinaux en une fois[a4]. C'étaient là
de petites ressources. Il n'avait pas, lui, les mines du Mexique. Ses
mines, c'étaient la vieille foi des peuples, leur crédule débonnaireté.
Il en avait donné l'exploitation en Allemagne aux Dominicains. Ils
avaient succédé aux Augustins dans la vente des indulgences. Le
dominicain Tetzel, effronté saltimbanque, allait à grand bruit, grand
appareil, grande dépense, débitant cette denrée dans les églises, dans
les places, dans les cabarets[a5]. Il rendait le moins qu'il pouvait,
et empochait l'argent; le légat du pape l'en convainquit plus tard.
La foi des acheteurs diminuant, il fallait bien enfler le mérite
du spécifique; il y avait long-temps qu'on en vendait; le commerce
baissait. L'intrépide Tetzel avait poussé la rhétorique aux dernières
limites de l'amplification. Entassant hardiment les pieuses menteries,
il énumérait tous les maux dont guérissait cette panacée. Il ne se
contentait pas des péchés connus, il inventait des crimes, imaginait
des infamies, étranges, inouïes, auxquelles personne ne songea
jamais; et quand il voyait l'auditoire frappé d'horreur, il ajoutait
froidement: «Eh bien, tout cela est expié, dès que l'argent sonne dans
la caisse du pape!»

Luther assure qu'alors il ne savait pas trop ce que c'était que les
indulgences. Lorsqu'il en vit le prospectus fièrement décoré du nom et
de la protection de l'archevêque de Mayence, que le pape avait chargé
de surveiller la vente des indulgences en Allemagne, il fut saisi
d'indignation[a6]. Jamais un problème de pure spéculation ne l'eût mis
en contradiction avec ses supérieurs ecclésiastiques. Mais ceci était
une question de bon sens, de moralité. Docteur en théologie, professeur
influent à l'université de Wittemberg que l'Électeur venait de fonder,
vicaire provincial des Augustins, et chargé de remplacer le vicaire
général dans les visites pastorales de la Misnie et de la Thuringe, il
se croyait sans doute plus responsable qu'un autre du dépôt de la foi
saxonne. Sa conscience fut frappée, il risquait beaucoup en parlant;
s'il se taisait, il se croyait damné.

Il commença dans la forme légale, s'adressa à son évêque, celui de
Brandebourg, pour le prier de faire taire Tetzel[a7]. L'évêque répondit
que c'était attaquer la puissance de l'Église, qu'il allait se faire
bien des affaires, qu'il valait mieux se tenir tranquille. Alors Luther
s'adressa au primat, archevêque de Mayence et de Magdebourg. Ce prélat
était un prince de la maison de Brandebourg, ennemie de l'électeur
de Saxe; Luther lui envoyait des propositions qu'il offrait de
soutenir contre la doctrine des indulgences. Nous abrégeons sa lettre,
extrêmement longue dans l'original (31 octobre 1517):

«Père vénérable en Dieu, prince très illustre, veuille votre grâce
jeter un œil favorable sur moi qui ne suis que terre et cendre, et
recevoir favorablement ma demande avec la douceur épiscopale. On porte
par tout le pays, au nom de votre grâce et seigneurie, l'indulgence
papale pour la construction de la cathédrale de Saint-Pierre de
Rome. Je ne blâme pas tant les grandes clameurs des prédicateurs
de l'indulgence, lesquels je n'ai point entendus, que le faux sens
adopté par le pauvre, simple et grossier peuple, qui publie partout
hautement les imaginations qu'il a conçues à ce sujet. Cela me fait
mal et me rend malade.... Ils croient que les âmes seront tirées du
purgatoire, dès qu'ils auront mis l'argent dans les coffres. Ils
croient que l'indulgence est assez puissante pour sauver le plus grand
pécheur, celui (tel est leur blasphème) qui aurait violé la sainte
mère de notre Sauveur!... Grand Dieu! les pauvres âmes seront donc sous
le sceau de votre autorité, enseignées pour la mort et non pour la
vie! Vous en rendrez un compte terrible, dont la gravité va toujours
croissant...

»Qu'il vous plaise, noble et vénérable père, de lire et de considérer
les propositions suivantes, où l'on montre la vanité des indulgences
que les prédicateurs proclament comme chose tout-à-fait certaine.»

L'archevêque ne répondit pas. Luther, qui s'en doutait, avait le même
jour, 31 octobre 1517, veille de la Toussaint, à midi, affiché ses
propositions à l'église du château de Wittemberg, qui subsiste encore.

«Les thèses indiquées ci-dessous, seront soutenues à Wittemberg, sous
la présidence du révérend Martin Luther, etc. 1517[r10]:

»Le pape ne veut ni ne peut remettre aucune peine, si ce n'est celles
qu'il a imposées de son chef ou d'après les canons.

  [r10] Luth. oper., Witt., 1545, t. I, 50-98.

—Les canons pénitentiaux sont pour les vivans; ils ne peuvent charger
d'aucune peine l'âme des morts.

—Le changement de la peine canonique en peine du purgatoire, est une
ivraie, une zizanie; évidemment les évêques dormaient quand on a semé
cette mauvaise herbe.

—Le pouvoir de soulager les âmes du purgatoire que le pape peut
exercer par toute la chrétienté, chaque évêque, chaque curé le possède
dans son diocèse, dans sa paroisse.... Qui sait si toutes les âmes en
purgatoire voudraient être rachetées? on l'a dit de saint Séverin.

—Il faut enseigner aux chrétiens qu'à moins d'avoir le superflu, ils
doivent garder pour leur famille le nécessaire, et ne rien dépenser
pour leurs péchés.

—Il faut enseigner aux chrétiens que le pape, quand il donne des
pardons, a moins besoin d'argent que de bonne prière pour lui, et que
c'est là ce qu'il demande.

—Il faut enseigner aux chrétiens que si le pape connaissait les
exactions des prêcheurs de pardons, il aimerait mieux que la basilique
de Saint-Pierre tombât en cendres, plutôt que de la construire avec la
chair, la peau et les os de ses brebis.

—Le pape doit vouloir que si les pardons, chose petite, sont célébrés
avec une cloche, une cérémonie, une solennité, l'Évangile, chose si
grande, soit prêché avec cent cloches, cent cérémonies, cent solennités.

—Le vrai trésor de l'Église, c'est le sacro-saint Évangile de la
gloire et de la grâce de Dieu.

—On a sujet de haïr ce trésor de l'Évangile, par qui les premiers
deviennent les derniers;

—On a sujet d'aimer le trésor des indulgences, par qui les derniers
deviennent les premiers.

—Les trésors de l'Évangile sont les filets avec lesquels on pêchait
les hommes de richesses;

—Les trésors des indulgences sont les filets avec lesquels on pêche
les richesses des hommes.

—Dire que la croix, mise dans les armes du pape, équivaut à la croix
du Christ, c'est un blasphème.

—Pourquoi le pape, dans sa très sainte charité, ne vide-t-il pas le
purgatoire où tant d'âmes sont en peine? Ce serait là exercer plus
dignement son pouvoir, que de délivrer des âmes à prix d'argent (cet
argent porte malheur); et pourquoi encore? pour élever une église?

—Quelle est cette étrange compassion de Dieu et du pape, qui, pour de
l'argent, changent l'âme d'un impie, d'un ennemi de Dieu, en une âme
pieuse et agréable au Seigneur?

—Le pape, dont les trésors surpassent aujourd'hui les plus énormes
trésors, ne peut-il donc, avec son argent plutôt qu'avec celui des
pauvres fidèles, élever une seule église, la basilique de Saint-Pierre?

—Que remet, que donne le pape à ceux qui, par la contrition parfaite,
ont droit à la rémission plénière?

—Loin de nous tous ces prophètes, qui disent au peuple de Christ: _La
paix, la paix_; et ne donnent point la paix.

—Loin, bien loin, tous ces prophètes qui disent au peuple de Christ:
_La croix, la croix_; et ne montrent point la croix.

—Il faut exhorter les chrétiens à suivre Christ, leur chef, à travers
les peines, les supplices et l'enfer même; de sorte qu'ils soient
assurés que c'est par les tribulations qu'on entre dans le ciel, et non
par la sécurité et la paix, etc.»

Ces propositions, négatives et polémiques, trouvaient leur complément
dans les thèses dogmatiques que Luther publia presque en même
temps[r11]:

  [r11] Witt. oper. lat. t. II, 56.

«L'homme ne peut pas naturellement vouloir que Dieu soit Dieu. Il
aimerait mieux être Dieu lui-même, et que Dieu ne fût pas Dieu.

—Il est faux que l'appétit soit libre d'aller dans les deux sens; il
n'est pas libre, mais captif.

—Il n'y a en la nature, par devant Dieu, rien que concupiscence.

—Il est faux que cette concupiscence puisse être réglée par la vertu
de l'espérance. Car l'espérance est contraire à la charité qui cherche
et désire seulement ce qui est de Dieu. L'espérance ne vient pas de
nos mérites, mais de nos passions qui effacent nos mérites.

—La meilleure, l'infaillible préparation et l'unique disposition à
recevoir la grâce, c'est le choix et la prédestination arrêtés par Dieu
de toute éternité.

—Du côté de l'homme, rien ne précède la grâce, que la non-disposition
à la grâce, ou plutôt la rébellion.

—Il est faux qu'on puisse trouver excuse dans une ignorance
invincible. L'ignorance de Dieu, de soi, des bonnes œuvres, c'est la
nature invincible de l'homme, etc.»

La publication de ces thèses et le sermon en langue vulgaire que
Luther prononça à l'appui, furent comme un coup de tonnerre dans
l'Allemagne[a8]. Cette immolation de la liberté à la grâce, de l'homme
à Dieu, du fini à l'infini, fut reconnue par le peuple allemand, comme
la vraie religion nationale, la foi que Gottschalk avait professée dès
le temps de Charlemagne, au berceau même du christianisme allemand, la
foi de Tauler, et de tous les mystiques des Pays-Bas. Le peuple se jeta
avec la plus âpre avidité sur cette pâture religieuse dont on l'avait
sevré depuis le quatorzième siècle. Les propositions furent imprimées
à je ne sais combien de mille, dévorées, répandues, colportées. Luther
fut lui-même alarmé de son succès. «Je suis fâché, dit-il, de les
voir tant imprimées, tant répandues; ce n'est pas là une bonne manière
d'instruire le peuple. Il me reste moi-même quelques doutes. J'aurais
mieux prouvé certaines choses, j'en aurais omis d'autres, si j'avais
prévu cela.»

Il semblait alors fort disposé à laisser tout, et à se soumettre. «Je
veux obéir, disait-il; j'aimerais mieux obéir que faire des miracles,
quand même j'aurais le don des miracles.»

Tetzel ébranla ces résolutions pacifiques, en brûlant les propositions
de Luther. Les étudians de Wittemberg usèrent de représailles pour
celles de Tetzel, et Luther en exprime quelque regret. Mais lui-même
fit paraître ses _Résolutions_, à l'appui des premières propositions.
«Vous verrez, écrit-il à un ami, mes _Resolutiones et responsiones_.
Peut-être en certains passages les trouverez-vous plus libres qu'il ne
faudrait; à plus forte raison, doivent-elles paraître intolérables aux
flatteurs de Rome. Elles étaient déjà publiées; autrement, j'y aurais
mis quelque adoucissement.»

Le bruit de cette controverse se répandit hors de l'Allemagne et
parvint à Rome. On prétend que Léon X crut qu'il ne s'agissait que de
jalousie de métier entre les Augustins et les Dominicains[a9], et qu'il
aurait dit: «Rivalités de moines! Fra Luther est un beau génie!»[a10]
De son côté, Luther protestait de son respect pour le pape même. Il
écrivit en même temps deux lettres, l'une à Léon X, par laquelle il
s'abandonnait à lui sans réserve, et se soumettait à sa décision. «Très
saint Père, disait-il en finissant, je m'offre et me jette à vos pieds,
moi et tout ce qui est en moi. Donnez la vie ou la mort; appelez,
rappelez, approuvez, désapprouvez, je reconnais votre voix pour la
voix du Christ qui règne et parle en vous. Si j'ai mérité la mort, je
ne refuserai point de mourir; car la terre et la plénitude de la terre
sont au Seigneur qui est béni dans les siècles: puisse-t-il vous sauver
éternellement! Amen.» (Jour de la Trinité, 1518.)

L'autre lettre était adressée au vicaire général Staupitz, qu'il priait
de l'envoyer au pape. Dans celle-ci, Luther indiquait que sa doctrine
n'était autre que celle qu'il avait reçue de Staupitz lui-même. «Je me
souviens, mon révérend Père, que parmi vos doux et salutaires discours,
d'où mon Seigneur Jésus fait découler pour moi de si merveilleuses
consolations, il y eut aussi mention du sujet _de la pénitence_: et
qu'alors émus de pitié pour tant de consciences, que l'on torture par
d'innombrables et insupportables prescriptions sur la manière de se
confesser, nous reçûmes de vous, comme une voix du ciel, cette parole:
_Qu'il n'y a de vraie pénitence que celle qui commence par l'amour
de la justice et de Dieu_; et que ce qu'ils donnent pour la fin de la
pénitence en doit être plutôt le principe.—Cette parole de vous resta
en moi comme la flèche aiguë du chasseur. J'osai engager la lutte avec
les écritures qui enseignent la pénitence; joûte pleine de charme,
où les paroles saintes jaillissaient de toutes parts et voltigeaient
autour de moi en saluant et applaudissant cette sentence. Autrefois
il n'y avait rien de plus amer pour moi dans toute l'écriture que ce
mot de pénitence, bien que je fisse mes efforts pour dissimuler devant
Dieu, et exprimer un amour de commande. Aujourd'hui rien comme ce mot,
ne sonne délicieusement à mon oreille. Tant les préceptes de Dieu
deviennent suaves et doux, lorsqu'on apprend à les lire, non dans les
livres seulement, mais dans les blessures mêmes du doux Sauveur!»

Ces deux lettres du 30 mai 1518, sont datées d'Heidelberg, où les
Augustins tenaient alors un synode provincial, et où Luther s'était
rendu pour soutenir ses doctrines et combattre à tout venant. Cette
fameuse université à deux pas du Rhin, et par conséquent sur la route
la plus fréquentée de l'Allemagne, était certainement le théâtre le
plus éclatant où l'on pût présenter la nouvelle doctrine.

Rome commençait à s'émouvoir. Le maître du sacré palais, le vieux
dominicain Sylvestre de Prierio, écrivit contre le moine augustin en
faveur de la doctrine de saint Thomas, et s'attira une foudroyante
réponse (fin d'août 1518). Luther reçut immédiatement l'ordre de
comparaître à Rome dans soixante jours. L'empereur Maximilien avait
inutilement demandé qu'on ne précipitât pas les choses, promettant de
faire tout ce que le pape ordonnerait au sujet de Luther. Mais à Rome
on n'était pas sans quelque méfiance sur le zèle de Maximilien. Il
arrivait de lui certains mots qui sonnaient mal aux oreilles du pape:
«Ce que fait votre moine n'est pas à mépriser, avait dit l'empereur
à Pfeffinger, conseiller de l'électeur de Saxe; le jeu va commencer
avec les prêtres. Prenez soin de lui, il pourrait arriver que nous
en eussions besoin.» Plus d'une fois il s'était plaint amèrement des
prêtres et des clercs. «Ce pape, disait-il en parlant de Léon X,
s'est conduit avec moi comme un misérable. Je puis dire que je n'ai
trouvé dans aucun pape ni sincérité ni bonne foi; mais j'espère bien,
s'il plaît à Dieu, que celui-ci sera le dernier[r12].» Ces paroles
étaient menaçantes. L'on se rappelait d'ailleurs que Maximilien, pour
réconcilier définitivement l'Empire et le Saint-Siége, avait songé à
se faire pape lui-même. Aussi Léon X se garda bien de lui remettre
la décision de cette querelle, qui prenait chaque jour une nouvelle
importance.

  [r12] Seckendorf, _De Lutheranismo_, 44.

Luther n'avait d'espérance que dans la protection de l'Électeur.
Ce prince, soit par intérêt pour sa nouvelle université[a11], soit
par goût pour la personne de Luther, l'avait toujours protégé
spécialement[a12]. Il avait voulu faire les frais de son doctorat.
En 1517, Luther le remercie dans une lettre de lui avoir envoyé, à
l'entrée de l'hiver, du drap pour lui faire une robe. Il se doutait
bien aussi que l'Électeur ne lui savait pas mauvais gré d'un éclat qui
faisait tort à l'archevêque de Mayence et Magdebourg, prince issu de
la maison de Brandebourg, et par conséquent ennemi de celle de Saxe.
Enfin, et c'était un puissant motif de se rassurer, l'Électeur avait
annoncé qu'il ne connaissait de règle de foi que les propres paroles
de l'Écriture. Luther le lui rappelle dans le passage suivant (27
mars 1519): «Le docteur J. Staupitz, mon véritable père en Christ,
m'a rapporté que causant un jour avec votre altesse électorale sur
ces prédicateurs qui, au lieu d'annoncer la pure parole de Dieu,
ne prêchent au peuple que de misérables arguties ou des traditions
humaines, vous lui dîtes que la sainte Écriture parle avec une telle
majesté et une si complète évidence[a13], qu'elle n'a pas besoin de
tous ces instrumens de disputes, et qu'elle force de dire: «Jamais
homme n'a ainsi parlé; là est le doigt de Dieu; Celui-ci n'enseigne
point comme les scribes et les pharisiens, mais comme ayant la
toute-puissance.» Staupitz approuvant ces paroles, vous lui dîtes:
«Donnez-moi donc la main, et promettez-moi, je vous prie, qu'à l'avenir
vous suivrez cette nouvelle doctrine.» La continuation naturelle de ce
passage se trouve dans une vie manuscrite de l'Électeur, par Spalatin.
«Avec quel plaisir il écoutait les prédications, et lisait la parole
de Dieu, surtout les évangélistes dont il avait sans cesse à la bouche
de belles et consolantes sentences! Mais celle qu'il répétait sans
cesse, c'était cette parole de Christ dans saint Jean: _Sans moi vous
ne pouvez rien_[r13]. Il se servait de cette parole pour combattre la
doctrine du libre arbitre, avant même qu'Érasme de Rotterdam eût osé
soutenir dans plusieurs écrits contre la parole de Dieu cette misérable
liberté. Il me disait souvent, comment pouvons-nous avoir le libre
arbitre, puisque Christ lui-même a dit: Sans moi vous ne pouvez rien,
_Sine me nihil potestis facere_.»

  [r13] Seckendorf, 79.

Toutefois on se tromperait si l'on croyait, d'après ceci, que Staupitz
et son disciple ne furent que l'instrument de l'Électeur. La Réforme
de Luther fut évidemment spontanée. Le prince, comme nous le verrons
ailleurs, s'effraya plutôt de l'audace de Luther. Il aima, il embrassa
la Réforme, il en profita; jamais il ne l'eût commencée.

Luther écrit le 15 février 1518 à son prudent ami, Spalatin, le
chapelain, le secrétaire et le confident de l'électeur: «Voilà ces
criailleurs qui vont disant, à mon grand chagrin, que tout ceci est
l'ouvrage de notre très illustre Prince; à les en croire, c'est lui
qui me pousserait pour faire dépit à l'archevêque de Magdebourg et de
Mayence. Examinez, je vous prie, s'il est à propos d'en avertir le
Prince. Je suis vraiment désolé de voir son altesse soupçonnée à cause
de moi. Devenir une cause de discorde entre de si grands princes, il y
a de quoi trembler et frémir.» Il tient le même langage à l'Électeur
lui-même dans sa relation de la conférence d'Augsbourg (novembre).

21 mars, à J. Lange (depuis archevêque de Saltzbourg): «Notre Prince
nous a pris sous sa protection, moi et Carlostad, et cela sans en avoir
été prié. Il ne souffrira pas qu'ils me traînent à Rome. Ils le savent,
et c'est leur chagrin.» Ceci ferait croire qu'alors Luther avait reçu
de l'Électeur des assurances positives. Cependant, le 21 août 1518,
dans une lettre plus confidentielle, à Spalatin, il dit: «Je ne vois
pas encore comment éviter les censures dont je suis menacé, si le
Prince ne vient à mon secours. Et pourtant, j'aimerais mieux toutes
les censures du monde plutôt que de voir son altesse blâmée à cause de
moi... Voici ce qui a paru le mieux à nos doctes et prudens amis, c'est
que je demande au Prince un sauf-conduit (_salvum, ut vocant, conductum
per suum dominium_). Il me le refusera, j'en suis sûr, et j'aurai,
disent-ils, une bonne excuse pour ne pas comparaître à Rome. Veuillez
donc faire en sorte d'obtenir de notre très illustre Prince un rescript
portant qu'il me refuse le sauf-conduit, et m'abandonne, si je me mets
en route, à mes risques et périls. En cela vous me rendrez un important
service. Mais il faut que la chose se fasse promptement; le temps
presse, le jour fixé approche.»

Luther eût pu s'épargner cette lettre. Le prince, sans l'en avertir, le
protégeait activement. Il avait obtenu que Luther serait examiné par
un légat en Allemagne, dans la ville libre d'Augsbourg; et à ce moment
il était de sa personne à Augsbourg, où sans doute il s'entendait avec
les magistrats pour garantir la sûreté de Luther dans cette dangereuse
entrevue. C'est sans doute à cette providence invisible de Luther qu'on
doit attribuer les soins inquiets de ces magistrats, pour le préserver
des embûches que pouvaient lui dresser les Italiens. Pour lui, il
allait droit devant lui dans son courage et sa simplicité, sans bien
savoir ce que le prince ferait ou ne ferait pas, en sa faveur (2 sept.).

«Je l'ai dit, et, je le répète, je ne veux pas que dans cette affaire
notre Prince, qui est innocent de tout cela, fasse la moindre chose
pour défendre mes propositions... Qu'il tienne la main à ce que je ne
sois exposé à aucune violence, s'il peut le faire sans compromettre ses
intérêts. S'il ne le peut, j'accepte mon péril tout entier.»

Le légat, Caietano de Vio, était certainement un juge peu suspect[a14].
Il avait écrit lui-même qu'il était permis d'interpréter l'Écriture,
sans suivre le torrent des Pères (_contrà torrentem SS. Patrum_). Ces
hardiesses l'avaient rendu quelque peu suspect d'hérésie. Homme du
pape dans cette affaire que le pape le chargeait d'arranger, il prit
la chose en politique, n'attaqua dans la doctrine de Luther que ce
qui ébranlait la domination politique et fiscale de la cour de Rome.
Il s'en tint à la question pratique du _trésor des indulgences_, sans
remonter au principe spéculatif de la grâce.

«Lorsque je fus cité à Augsbourg, j'y vins et comparus, mais avec une
forte garde et sous la garantie de l'électeur de Saxe, Frédéric, qui
m'avait adressé à ceux d'Augsbourg et m'avait recommandé à eux[r14].
Ils eurent grande attention à moi, et m'avertirent de ne point aller
avec les Italiens, de ne faire aucune société avec eux, de ne point
me fier à eux, car je ne savais pas, disaient-ils, ce que c'était
qu'un Welche. Pendant trois jours entiers, je fus à Augsbourg sans
sauf-conduit de l'Empereur. Dans cet intervalle, un Italien venait
souvent m'inviter à aller chez le cardinal. Il insistait sans se
décourager. Tu dois te rétracter, disait-il; tu n'as qu'un mot à dire:
_revoco_. Le cardinal te recommandera au pape, et tu retourneras avec
honneur après de ton prince.»

  [r14] Tischreden, 377-80.

Il lui citait entre autres exemples, celui du fameux Joachim de Flores,
qui, s'étant soumis, n'avait pas été hérétique, quoiqu'il eût avancé
des propositions hérétiques.


«Au bout de trois jours, arriva l'évêque de Trente, qui montra au
cardinal le sauf-conduit de l'Empereur. Alors j'allai le trouver en
toute humilité. Je tombai d'abord à genoux, puis je m'abaissai jusqu'à
terre et je restai à ses pieds. Je ne me relevai que quand il me l'eut
ordonné trois fois. Cela lui plut fort, et il espéra que je prendrais
une meilleure pensée.

»Lorsque je revins le lendemain et que je refusai absolument de rien
rétracter, il me dit: Penses-tu que le pape s'embarrasse beaucoup de
l'Allemagne? Crois-tu que les princes te défendront avec des armes
et des gens de guerre? Oh! non! Où veux-tu rester?...—Sous le ciel,
répondis-je.

»Plus tard le pape baissa le ton et écrivit à l'Église, même à maître
Spalatin, et à Pfeffinger, afin qu'ils me fissent livrer à lui, et
insistassent pour l'exécution de son décret.

»Cependant mes petits livres et mes _Resolutiones_
allèrent, ou plutôt volèrent en peu de jours par toute l'Europe.
Ainsi, l'électeur de Saxe fut confirmé et fortifié; il ne voulut
point exécuter les ordres du pape et se soumit à la connaissance de
l'Écriture.

»Si le cardinal eût agi à mon égard avec plus de raison et de
discrétion, s'il m'eût reçu lorsque je tombai à ses pieds, les choses
n'en seraient jamais venues où elles sont. Car, dans ce temps je ne
voyais encore que bien peu les erreurs du pape; s'il s'était tu, je me
serais tu aisément. C'était alors le style et l'usage de la cour de
Rome, que le pape dît dans les affaires obscures et embrouillées: Nous
rappelons la chose à nous, en vertu de notre puissance papale, annulons
le tout et le mettons à néant. Alors il ne restait plus aux deux
parties qu'à pleurer. Je tiens que le pape donnerait trois cardinaux
pour que la chose fût encore dans le sac.»


Ajoutons quelques détails tirés d'une lettre qu'écrivit Luther à
Spalatin (c'est-à-dire à l'Électeur), lorsqu'il était à Augsbourg, et
pendant les conférences (14 octobre): «Voilà quatre jours que le légat
confère avec moi, disons mieux, contre moi....... Il refuse de disputer
en public ou même en particulier, répétant sans cesse: Rétracte-toi,
reconnais ton erreur, que tu le croies ou non; le pape le veut ainsi...
Enfin on a obtenu de lui que je pourrais m'expliquer par écrit, et
je l'ai fait en présence du seigneur de Feilitsch, représentant de
l'Électeur. Alors le légat n'a plus voulu de ce que j'avais écrit, il
s'est remis à crier rétractation. Il est allé chercher je ne sais quel
long discours dans les romans de saint Thomas, croyant alors m'avoir
vaincu et réduit au silence. Dix fois je voulus parler, autant de fois
il m'arrêtait, il tonnait, il régnait tyranniquement dans la dispute.

»Je me mis enfin à crier à mon tour: Si vous pouvez me montrer que
votre décret de Clément VI dit expressément que les mérites du Christ
_sont_ le trésor des indulgences, je me rétracte.—Dieu sait alors
comme ils ont tous éclaté de rire. Lui il a arraché le livre et l'a
feuilleté hors d'haleine (_fervens et anhelans_) jusqu'à l'endroit où
il est écrit, que Christ par sa Passion _a acquis_ les trésors, etc. Je
l'arrêtais sur ce mot _a acquis_...—Après le dîner, il fit venir le
révérend père Staupitz, et par ses caresses l'engagea de m'amener à une
rétractation, ajoutant que je trouverais difficilement quelqu'un qui me
voulût plus de bien que lui-même.»

Les disputans suivaient une méthode différente; la conciliation était
impossible. Les amis de Luther craignaient un guet-à-pens de la
part des Italiens. Il quitta Augsbourg en laissant un appel au pape
mieux informé, et il adressa une longue relation de la conférence à
l'Électeur. Nous y apprenons que dans la discussion, il avait appuyé
ses opinions relatives à l'autorité du pape, sur le concile de Bâle,
sur l'université de Paris et sur Gerson. Il prie l'Électeur de ne point
le livrer au pape: «Veuille votre très illustre Altesse faire ce qui
est de son honneur, de sa conscience, et ne pas m'envoyer au pape.
L'homme (il parle du légat) n'a certainement pas dans ses instructions,
une garantie pour ma sûreté à Rome. Parler en ce sens à votre très
illustre Altesse, ce serait lui dire de livrer le sang chrétien, de
devenir homicide. A Rome! le pape lui-même n'y vit pas en sûreté. Ils
ont là-bas assez de papier et d'encre; ils ont des notaires et des
scribes sans nombre. Ils peuvent aisément écrire en quoi j'ai erré. Il
en coûtera moins d'argent pour m'instruire absent par écrit, que pour
me perdre présent par trahison.»

Ces craintes étaient fondées. La cour de Rome allait s'adresser
directement à l'électeur de Saxe. Il lui fallait Luther à tout prix. Le
légat s'était déjà plaint amèrement à Frédéric de l'audace de Luther,
le suppliant de le renvoyer à Augsbourg ou de le chasser, s'il ne
voulait souiller sa gloire et celle de ses ancêtres en protégeant ce
misérable moine. «J'ai appris hier de Nüremberg que Charles de Miltitz
est en route, qu'il a trois brefs du pape (au dire d'un témoin oculaire
et digne de foi), pour me prendre au corps et me livrer au pontife.
Mais j'en ai appelé au futur concile.» Il était nécessaire qu'il se
hâtât de récuser le pape, car, comme le légat l'avait écrit à Frédéric,
Luther était déjà condamné à Rome. Il fit cette nouvelle protestation
en observant toutes les formes juridiques, déclara qu'il se soumettrait
volontiers au jugement du pape bien informé; mais que le pape pouvant
faillir, comme saint Pierre lui-même a failli, il en appelait au
concile général, supérieur au pape, de tout ce que le pape décrèterait
contre lui. Cependant il craignait quelque violence subite; on pouvait
l'enlever de Wittemberg. «L'on t'a trompé, écrit-il à Spalatin, je
n'ai point fait mes adieux au peuple de Wittemberg; il est vrai que
j'ai parlé à peu près comme il suit: Vous le savez tous, je suis un
prédicateur variable et peu fixe. Combien de fois ne vous ai-je pas
quittés sans vous saluer! Si la même chose arrivait encore et que je ne
dusse point revenir, prenez que je vous ai fait mes adieux d'avance.»

(2 décembre.) «On me conseille de demander au prince qu'il m'enferme,
comme prisonnier, dans quelque château, et qu'il écrive au légat qu'il
me tient en lieu sûr, où je serai forcé de répondre.»

«Il est hors de doute que le prince et l'université sont pour moi.
L'on me rapporte une conversation tenue sur mon compte à la cour de
l'évêque de Brandebourg. Quelqu'un dit: Érasme, Fabricius et autres
doctes personnages le soutiennent. Le pape ne s'en soucierait guère,
répondit l'évêque, si l'université de Wittemberg et l'Électeur
n'étaient aussi de son côté.» Cependant Luther passa dans de vives
craintes la fin de cette année 1518. Il songeait à quitter l'Allemagne.
«Pour n'attirer aucun danger sur votre Altesse, voici que j'abandonne
vos terres; j'irai où me conduira la miséricorde de Dieu, me confiant
à tout événement dans sa divine volonté. C'est pourquoi, je salue
respectueusement votre Altesse; chez quelque peuple que j'aille,
je conserverai une éternelle reconnaissance de vos bienfaits.» (19
novembre.) La Saxe pouvait en effet lui paraître alors une retraite peu
sûre. Le pape cherchait à gagner l'Électeur. Charles de Miltitz fut
chargé de lui offrir la rose d'or, haute distinction que la cour de
Rome n'accordait guère qu'à des rois, comme récompense de leur piété
filiale envers l'Église. C'était pour l'Électeur une épreuve difficile.
Il fallait s'expliquer nettement, et peut-être attirer sur soi un
grand péril. Cette hésitation de l'Électeur paraît dans une lettre de
Luther. «Le prince m'a tout-à-fait détourné de publier les Actes de la
conférence d'Augsbourg, puis il me l'a permis, et on les imprime...
Dans son inquiétude pour moi, il aimerait mieux que je fusse partout
ailleurs. Il ma fait venir à Lichtenberg, où j'ai conféré long-temps
avec Spalatin sur ce sujet. Si les censures viennent, ai-je dit, je ne
resterai point. Il m'a pourtant dit de ne pas tant me hâter de partir
pour la France.»

Ceci était écrit le 13 décembre. Le 20, Luther était rassuré.
L'Électeur avait répondu, avec une froideur toute diplomatique,
qu'il se reconnaissait pour fils très obéissant de la très sainte
mère Église, qu'il professait un grand respect pour la sainteté
pontificale, mais demandait qu'on fît examiner l'affaire par des juges
non suspects[a15]. C'était un moyen de la faire traîner en longueur;
pendant ce temps il pouvait survenir tel incident qui diminuerait,
qui ajournerait le danger. C'était tout de gagner du temps. En effet,
au mois de janvier 1519, l'Empereur mourut, l'interrègne commença, et
Frédéric se trouva, par le choix de Maximilien, vicaire de l'Empire
dans la vacance.

Le 3 mars 1519, Luther rassuré écrivit au pape une lettre altière,
sous forme respectueuse. «Je ne puis supporter, très saint Père, le
poids de votre courroux; mais je ne sais comment m'y soustraire.
Grâce aux résistances et aux attaques de mes ennemis, mes paroles
se sont répandues plus que je n'espérais, et elles ont descendu
trop profondément dans les cœurs pour que je puisse les rétracter.
L'Allemagne fleurit de nos jours en érudition, en raison, en génie.
Si je veux honorer Rome par-devant elle, je dois me garder de rien
révoquer. Ce serait souiller encore plus l'église romaine, la livrer
aux accusations, au mépris des hommes.

»Ceux-là ont fait injure et déshonneur à l'église romaine en Allemagne,
qui, abusant du nom de votre Sainteté, n'ont servi par leurs absurdes
prédications qu'une infâme avarice, et qui ont souillé les choses
saintes de l'abomination et de l'opprobre d'Égypte. Et comme si ce
n'était assez de tant de maux, moi qui ai voulu combattre ces monstres,
c'est moi qu'ils accusent.

»Maintenant, très saint Père, j'en atteste Dieu et les hommes, je n'ai
jamais voulu, je ne veux pas davantage aujourd'hui toucher à l'église
romaine ni à votre sainte autorité. Je reconnais pleinement que cette
église est au-dessus de tout, qu'on ne lui peut rien préférer, de
ce qui est au ciel et sur la terre, si ce n'est Jésus-Christ, notre
seigneur.»

Luther avait dès-lors pris son parti. Déjà un mois ou deux auparavant
il avait écrit: «Le pape n'a pas voulu souffrir un juge, et moi je n'ai
pas voulu du jugement du pape. Il sera donc le texte, et moi la glose.»
Ailleurs il dit à Spalatin (13 mars): «Je suis en travail pour l'épître
de saint Paul aux Galates. J'ai en pensée un sermon sur la Passion;
outre mes leçons ordinaires, j'enseigne le soir les petits enfans,
et je leur explique l'oraison dominicale. Cependant, je retourne les
décrétales pour ma nouvelle dispute, et j'y trouve Christ tellement
altéré et crucifié, que je ne sais trop (je vous le dis à l'oreille) si
le pape n'est pas l'Antichrist lui-même, ou l'apôtre de l'Antichrist.»

Quels que fussent les progrès de Luther dans la violence, le pape
avait désormais peu de chance d'arracher à un prince puissant, à qui
la plupart des électeurs déféraient l'empire, son théologien favori.
Miltitz changea de ton[a16]. Il déclara que le pape voudrait bien
encore se contenter d'une rétractation. Il vit familièrement Luther. Il
le flatta, il lui avoua qu'il avait enlevé le monde à soi, et l'avait
soustrait au pape[a17]. Il assurait que dans sa route, il avait à
peine trouvé sur cinq hommes, deux ou trois partisans de la papauté.
Il voulait lui persuader d'aller s'expliquer devant l'archevêque de
Trèves. Il ne justifiait pas autrement qu'il fût autorisé à faire
cette proposition ni par le pape, ni par l'archevêque. Le conseil
était suspect. Luther savait qu'il avait été brûlé en effigie à Rome
[_papyraceus Martinus in campo Floræ publicè combustus, execratus,
devotus_]. Il répondit durement à Miltitz, et l'avertit qu'un de ses
envoyés avait inspiré de tels soupçons à Wittemberg, qu'on avait failli
le faire sauter dans l'Elbe. «Si, comme vous le dites, vous êtes obligé
par mon refus, de venir vous-même, Dieu vous accorde un heureux voyage.
Moi, je suis fort occupé; je n'ai ni le temps, ni l'argent nécessaire
pour me promener ainsi. Adieu, homme excellent.» [17 mai.]

A l'arrivée de Miltitz en Allemagne, Luther avait dit qu'il se tairait,
pourvu que ses adversaires se tussent aussi. Ils le dégagèrent de
sa parole. Le docteur Eck le défia solennellement de venir disputer
avec lui à Leipzig. Les facultés de Paris, de Louvain, de Cologne,
condamnèrent ses propositions.

Pour se rendre décemment à Leipzig, Luther fut obligé de demander une
robe au parcimonieux Électeur, qui, depuis deux ou trois ans, avait
oublié de l'habiller. La lettre est curieuse:

«Je prie votre Grâce électorale de vouloir bien m'acheter une chape
blanche et une chape noire. La blanche, je la demande humblement.
Pour la noire, votre altesse me la doit; car il y a deux ou trois
ans qu'elle me l'a promise, et Pfeffinger délie si difficilement
les cordons de sa bourse, que j'ai été obligé de m'en procurer une
moi-même. Je prie humblement votre Altesse, qui a pensé que le
_Psautier_ méritait une chape noire, de vouloir bien ne pas juger le
_saint Paul_ indigne d'une chape blanche.»

Luther était alors si complètement rassuré, que non content d'aller se
défendre à Leipzig, il prit l'offensive à Wittemberg[a18]. «Il osa,
dit son biographe catholique, Cochlæus, il osa, avec l'autorisation du
prince qui le protégeait[a19], citer solennellement les inquisiteurs
les plus habiles, ceux qui ce croiraient capables d'avaler le fer et
de fendre le caillou, pour qu'ils vinssent disputer avec lui[a20]; on
leur offrait le sauf-conduit du prince, qui de plus se chargeait de les
héberger et de les défrayer.»

Cependant, le principal adversaire de Luther, le docteur Eck, s'était
rendu à Rome pour solliciter sa condamnation. Luther était jugé
d'avance. Il ne lui restait qu'à juger son juge, à condamner lui-même
l'autorité par-devant le peuple. C'est ce qu'il fit dans son terrible
livre de la Captivité de Babylone. Il avançait que l'Église était
captive, que Jésus-Christ, constamment profané dans l'idolâtrie de la
messe, méconnu dans le dogme de la transsubstantiation, se trouvait
prisonnier du pape.

Il explique dans la préface, avec une audacieuse franchise, comment il
s'est trouvé poussé de proche en proche par ses adversaires: «Que je
le veuille ou non, je deviens chaque jour plus habile, poussé comme
je suis, et tenu en haleine par tant de maîtres à la fois[r15]. J'ai
écrit sur les indulgences, il y a deux ans, mais d'une façon qui me
fait regretter vivement d'avoir donné mes feuilles au public. J'étais
encore prodigieusement engoué à cette époque de la puissance papale; je
n'osai rejeter les indulgences entièrement. Je les voyais d'ailleurs
approuvées par tant de personnes; moi, j'étais seul à rouler ce rocher
(_hoc volvere saxum_). Mais depuis, grâce à Silvestre et autres frères
qui les défendirent vaillamment, j'ai compris que ce n'était rien autre
chose que des impostures inventées par les flatteurs de Rome, pour
faire perdre la foi aux hommes et s'emparer de leur bourse. Plaise à
Dieu que je puisse porter les libraires et tous ceux qui ont lu mes
écrits sur les indulgences à les brûler sans en laisser trace, en
mettant à la place de tout ce que j'ai dit, cette unique proposition:
_Les indulgences sont des billevesées inventées par les flagorneurs de
Rome_.

  [r15] Luth. oper. Witt. t. IX, 63.

»Après cela, Eck, Emser et leur bande vinrent m'entreprendre sur la
question de la suprématie du pape. Je dois reconnaître, pour ne pas
me montrer ingrat envers ces doctes personnages, que la peine qu'ils
se sont donnée n'a pas été perdue pour mon avancement. Auparavant,
je niais que la papauté fût de droit divin, mais j'accordais encore
qu'elle était de droit humain. Après avoir entendu et lu les subtilités
ultra-subtiles sur lesquelles ces pauvres gens fondent les droits
de leur idole, j'ai fini par mieux comprendre, et je me suis trouvé
convaincu, que le règne du pape est celui de Babylone et de _Nemrod,
le fort chasseur_. C'est pourquoi je prie instamment les libraires et
les lecteurs (pour que rien ne manque aux succès de mes bons amis), de
brûler également ce que j'ai écrit jusqu'ici sur ce point, et de s'en
tenir à cette proposition: _Le pape est le fort chasseur, le Nemrod de
l'épiscopat romain_.»

En même temps, pour qu'on sût bien qu'il s'attaquait à la papauté
plus qu'au pape, il écrivit dans les deux langues une longue lettre
à Léon X, où il s'excusait de lui en vouloir personnellement. «Au
milieu des monstres de ce siècle, contre lesquels je combats depuis
trois ans, il faut bien qu'une fois pourtant, très honorable Père, je
me souvienne de toi. Ta renommée tant célébrée des gens de lettres,
ta vie irréprochable te mettrait au-dessus de toute attaque. Je ne
suis pas si sot que de m'en prendre à toi, lorsqu'il n'est personne
qui ne te loue. Je t'ai appelé un Daniel dans Babylone, j'ai protesté
de ton innocence... Oui, cher Léon, tu me fais l'effet de Daniel
dans la fosse, d'Ézéchiel parmi les scorpions. Que pourrais-tu, seul
contre ces monstres? Ajoutons encore trois ou quatre cardinaux savans
et vertueux. Vous seriez empoisonnés infailliblement si vous osiez
entreprendre de remédier à tant de maux... C'en est fait de la cour
de Rome. La colère de Dieu est venue pour elle à son terme; elle hait
les conciles, elle a horreur de toute réforme. Elle remplit l'éloge de
sa mère, dont il est dit: _Nous avons soigné Babylone; elle n'est pas
guérie; laissons Babylone_. O infortuné Léon, qui siéges sur ce trône
maudit! Moi je te dis la vérité parce que je te veux du bien. Si saint
Bernard avait pitié de son pape Eugène, quelles seront nos plaintes,
lorsque la corruption a augmenté trois cents ans de plus... Oui, tu me
remercierais de ton salut éternel, si je venais à bout de briser ce
cachot, cet enfer, où tu te trouves retenu.»

Lorsque la bulle de condamnation arriva en Allemagne, elle trouva tout
un peuple soulevé[a21]. A Erfurth, les étudians l'arrachèrent aux
libraires, la mirent en pièces, et la jetèrent à l'eau en faisant cette
mauvaise pointe: «Bulle elle est, disaient-ils, comme bulle d'eau elle
doit nager.» Luther écrivit à l'instant: _Contre la bulle exécrable de
l'Antichrist_. Le 10 décembre 1520, il la brûla aux portes de la ville,
et le même jour il écrivit à Spalatin, son intermédiaire ordinaire
auprès de l'Électeur. «Aujourd'hui 10 décembre de l'année 1520, la
neuvième heure du jour, ont été brûlés à Wittemberg, à la porte de
l'Est, près la sainte croix, tous les livres du pape, le _Décret_, les
_Décrétales_, _l'Extravagante_ de Clément VI, la dernière bulle de
Léon X, la _Somme angélique_, le Chrysoprasus d'Eck et quelques autres
ouvrages d'Eck et d'Emser. Voilà des choses nouvelles!» Il dit, dans
l'acte même qu'il fit dresser à ce sujet: «Si quelqu'un me demande
pourquoi j'en agis ainsi, je lui répondrai que c'est une vieille
coutume de brûler les mauvais livres. Les apôtres en ont brûlé pour
cinq mille deniers.»

Selon la tradition, il aurait dit, en jetant dans les flammes le livre
des Décrétales: «Tu as affligé le saint du Seigneur, que le feu éternel
t'afflige toi-même et te consume.»

C'étaient bien là, en effet, des choses nouvelles, comme le disait
Luther. Jusqu'alors la plupart des sectes et des hérésies s'étaient
formées dans l'ombre, et se seraient tenues heureuses d'être ignorées;
mais voici qu'un moine traite d'égal à égal avec le pape, et se
constitue le juge du chef de l'Église. La chaîne de la tradition vient
d'être rompue, l'unité brisée, la _robe sans couture_ déchirée. Qu'on
ne croie pas que Luther lui-même, avec toute sa violence, ait franchi
sans douleur ce dernier pas. C'était d'un coup arracher de son cœur
tout un passé vénérable dans lequel on avait été nourri. Il croyait,
il est vrai, garder pour soi l'Écriture. Mais enfin c'était l'Écriture
autrement interprétée qu'on ne faisait depuis mille ans. Ses ennemis
ont dit souvent tout cela; aucun d'eux plus éloquemment que lui[a22].

«Sans doute, écrit-il à Érasme au commencement de son triste livre
_De servo arbitrio_, sans doute, tu te sens quelque peu arrêté en
présence d'une suite si nombreuse d'érudits, devant le consentement
de tant de siècles où brillèrent des hommes si habiles dans les
lettres sacrées, où parurent de si grands martyrs, glorifiés par de
nombreux miracles. Ajoute encore les théologiens plus récens, tant
d'académies, de conciles, d'évêques, de pontifes. De ce côté se
trouvent l'érudition, le génie, le nombre, la grandeur, la hauteur,
la force, la sainteté, les miracles; et que n'y a-t-il pas? Du mien,
Wiclef et Laurent Valla (et aussi Augustin, quoique tu l'oublies), puis
Luther, un pauvre homme, né d'hier, seul avec quelques amis qui n'ont
ni tant d'érudition, ni tant de génie, ni le nombre, ni la grandeur, ni
la sainteté, ni les miracles. A eux tous, ils ne pourraient guérir un
cheval boiteux... _Et alia quæ tu plurima fanda enumerare vales._ Que
sommes-nous, nous autres? Ce que le loup disait de Philomèle: Tu n'es
qu'une voix; _Vox est, prætereàque nihil_...

»Je l'avoue, mon cher Érasme, c'est avec raison que tu hésites devant
toutes ces choses; moi aussi, il y a dix ans, j'ai hésité... Pouvais-je
croire que cette Troie, qui depuis si long-temps avait victorieusement
résisté à tant d'assauts, pût tomber un jour? J'en atteste Dieu dans
mon âme, j'eusse persévéré dans ma crainte, j'hésiterais encore
aujourd'hui, si ma conscience, si la vérité, ne m'avaient contraint de
parler. Je n'ai pas, tu le penses bien, un cœur de roche; et quand je
l'aurais, battu par tant de flots et d'orages, il se serait brisé, ce
cœur, lorsque toute cette autorité venait fondre sur ma tête, comme un
déluge prêt à m'accabler.»

Il dit ailleurs[r16]: «... J'ai appris par la sainte Écriture que c'est
chose pleine de péril et de terreur d'élever la voix dans l'église
de Dieu, de parler au milieu de ceux que vous aurez pour juges,
lorsqu'arrivés au dernier jour du jugement, vous vous trouverez sous le
regard de Dieu, sous l'œil des anges, toute créature voyant, écoutant,
et dressant l'oreille au Verbe divin. Certes, quand j'y songe, je ne
désirerais rien plus que le silence, et l'éponge pour mes écrits...
Avoir à rendre compte à Dieu de toute parole oiseuse, cela est dur,
cela est effroyable![2]»

  [r16] Dédicace à l'électeur de Saxe (27 mars 1519), Luther's
  Briefe, t. I, 241.

  [2] Il est curieux de rapprocher de ces paroles de Luther le
  passage si différent des Confessions de Rousseau:

  «Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra; je
  viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain
  juge. Je dirai hautement: Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai
  pensé, ce que je fus... Et puis, qu'un seul dise, s'il l'ose: _Je
  fus meilleur que cet homme-là_.»

(27 mars 1519) «J'étais seul, et jeté dans cette affaire sans
prévoyance; j'accordais au pape beaucoup d'articles essentiels;
qu'étais-je, pauvre, misérable moine, pour tenir contre la majesté du
pape, devant lequel les rois de la terre (que dis-je? la terre même,
l'enfer et le ciel) tremblaient?... Ce que j'ai souffert la première
et la seconde année; dans quel abattement, non pas feint et supposé,
mais bien véritable, ou plutôt dans quel désespoir je me trouvais,
ah! ils ne le savent point ces esprits confians qui, depuis, ont
attaqué le pape avec tant de fierté et de présomption... Ne pouvant
trouver de lumière auprès des maîtres morts ou muets (je parle des
livres des théologiens et des juristes), je souhaitai de consulter le
conseil vivant des églises de Dieu, afin que, s'il existait des gens
pieux qu'éclairât le Saint-Esprit, ils prissent compassion de moi, et
voulussent bien donner un avis bon et sûr, pour mon bien et pour celui
de toute la chrétienté. Mais il était impossible que je les reconnusse.
Je ne regardais que le pape, les cardinaux, évêques, théologiens,
canonistes, moines, prêtres; c'est de là que j'attendais l'esprit.
Car je m'étais si avidement abreuvé et repu de leur doctrine, que je
ne sentais plus si je veillais ou si je dormais... Si j'avais alors
bravé le pape, comme je le fais aujourd'hui, je me serais imaginé que
la terre se fût, à l'heure même, ouverte pour m'engloutir vivant,
ainsi que Coré et Abiron... Lorsque j'entendais le nom de l'Église, je
frémissais et offrais de céder. En 1518, je dis au cardinal Caietano à
Augsbourg, que je voulais désormais me taire; seulement je le priais,
en toute humilité, d'imposer même silence à mes adversaires, et
d'arrêter leurs clameurs. Loin de me l'accorder, il me menaça, si je ne
me rétractais, de condamner tout ce que j'avais enseigné. J'avais déjà
donné le Catéchisme, par lequel beaucoup de gens s'étaient améliorés;
je ne devais pas souffrir qu'il fût condamné...

»Je fus ainsi forcé de tenter ce que je regardais comme le dernier des
maux... Mais je ne songe pas pour cette fois à conter mon histoire. Je
veux seulement confesser ma sottise, mon ignorance et ma faiblesse. Je
veux faire trembler, par mon exemple, ces présomptueux criailleurs ou
écrivailleurs, qui n'ont point porté la croix, ni connu les tentations
de Satan...»

Contre la tradition du moyen-âge, contre l'autorité de l'Église,
Luther cherchait un refuge dans l'Écriture, antérieure à la tradition,
supérieure à l'Église elle-même. Il traduisait les psaumes, il écrivait
ses _postilles_ des évangiles et des épîtres. A nulle autre époque de
sa vie, il n'approcha plus près du mysticisme. Il se fondait alors sur
saint Jean[a23], non moins que sur saint Paul, et semblait prêt à
parcourir tous les degrés de la doctrine de l'amour, sans s'effrayer
des conséquences funestes qui en découlaient pour la liberté et la
moralité de l'homme. Il y a, dit-il, dans son livre de la Liberté
chrétienne, il y a deux hommes dans l'homme. L'homme intérieur, l'âme,
l'homme extérieur, le corps; aucun rapport entre eux. Comme les œuvres
viennent de l'homme extérieur, leurs effets ne peuvent affecter l'âme;
que le corps hante des lieux profanes, qu'il mange, boive, qu'il ne
prie point de bouche et néglige tout ce que font les hypocrites, l'âme
n'en souffrira pas. Par la foi, l'âme s'unit au Christ comme l'épouse
à son époux. Alors tout leur est commun, le bien comme le mal... Nous
tous, qui croyons en Christ, nous sommes rois et pontifes.—Le chrétien
élevé par sa foi au-dessus de tout, devient, par cette puissance
spirituelle, seigneur de toutes choses, de sorte que rien ne peut lui
nuire, _imò omnia ei subjecta coguntur servire ad salutem_... Si je
crois, toutes choses bonnes ou mauvaises tournent en bien pour moi.
C'est là cette inestimable puissance et liberté du chrétien[r17].

  [r17] _De libertate christianâ._ Luth. oper. Witt. 1582,
  fº t. II. Selon Cochlæus, ce livre fut composé avant 1521.

«Si tu sens ton cœur hésiter et douter, il est grand temps que tu
ailles au prêtre, et que tu demandes l'absolution de tes péchés. Tu
dois mourir mille fois plutôt que de douter du jugement du prêtre, qui
est le jugement de Dieu. Si tu peux croire à ce jugement, ton cœur
doit rire de joie et louer Dieu, qui, par l'intermédiaire de l'homme, a
consolé ta conscience.—Si tu ne penses pas être digne du pardon, c'est
que tu n'as pas encore fait assez, c'est que tu es trop peu instruit
dans la foi, et plus qu'il ne faut dans les œuvres. Il est mille fois
plus important de croire fermement à l'absolution que d'en être digne,
et de faire satisfaction. Cette foi vous rend digne, et constitue la
véritable satisfaction. L'homme peut alors servir avec joie son Dieu,
lui qui, sans cela, par suite de l'inquiétude de son cœur, ne fait
jamais aucune bonne œuvre. C'est là ce qui s'appelle le doux fardeau
de notre Seigneur Jésus-Christ.» Sermon prêché à Leipzig, en 1519, sur
la justification.

Cette dangereuse doctrine fut accueillie par le peuple et par la plus
grande partie des lettrés. Érasme, le plus célèbre d'entre eux, paraît
seul en avoir senti la portée. Esprit critique et négatif, émule du
bel esprit italien Laurent Valla, qui avait écrit au quinzième siècle
un livre _De libero arbitrio_, il écrivit lui-même contre Luther, sous
ce même titre. Dès l'année 1519, il reçut avec froideur les avances
du moine de Wittemberg. Celui-ci, qui sentait alors combien il avait
besoin de l'appui des gens de lettres, avait écrit des lettres
louangeuses à Reuchlin et à Érasme (1518, 1519). La réponse de ce
dernier est froide et significative (1519). «Je me réserve tout entier
pour mieux aider à la renaissance des belles-lettres; et il me semble
que l'on avance plus par une modération politique (modestiâ civili)
que par l'emportement. C'est ainsi que le Christ a amené le monde sous
son obéissance; c'est ainsi que Paul a aboli la loi judaïque en tirant
tout à l'interprétation. Il vaut mieux crier contre ceux qui abusent
de l'autorité des prêtres que contre les prêtres eux-mêmes. Il en faut
faire autant à l'égard des rois. Au lieu de jeter le mépris sur les
écoles, il faut les ramener à de plus saines études. Lorsqu'il s'agit
de choses trop enfoncées dans les esprits pour qu'on puisse les en
arracher d'un seul coup, il faut procéder par la discussion et par
une argumentation serrée et puissante, plutôt que par affirmations...
Il faut toujours prendre garde de ne rien dire, de ne rien faire d'un
air d'arrogance ou de révolte; telle est, selon moi, la méthode qui
convient à l'esprit du Christ. Ce que j'en dis n'est pas pour vous
enseigner ce que vous devez faire, mais pour que vous fassiez toujours
comme vous faites[r18].»

  [r18] Erasmi Epist. t. III, 445.

Ces timides ménagemens n'étaient point à l'usage d'un tel homme ni d'un
tel moment. L'entraînement était immense. Les nobles et le peuple, les
châteaux et les villes libres, rivalisaient de zèle et d'enthousiasme
pour Luther. A Nuremberg, à Strasbourg, à Mayence même, on s'arrachait
ses moindres pamphlets[a24]. La feuille, toute humide, était apportée
sous le manteau, et passée de boutique en boutique. Les prétentieux
littérateurs du compagnonnage allemand, les ferblantiers poètes,
les cordonniers hommes de lettres, dévoraient la bonne nouvelle. Le
bon Hans-Sachs sortait de sa vulgarité ordinaire, il laissait son
soulier commencé, il écrivait ses meilleurs vers, sa meilleure pièce.
Il chantait à demi-voix, _le rossignol_ de Wittemberg, dont la voix
retentit partout...

Rien ne seconda plus puissamment Luther que le zèle des imprimeurs et
des libraires pour les idées nouvelles. «Les livres qui lui étaient
favorables, dit un contemporain, étaient imprimés par les typographes
avec un soin minutieux, souvent à leurs frais, et à un grand nombre
d'exemplaires. Il y avait une foule d'anciens moines qui, rentrés dans
le siècle, vivaient des livres de Luther, et les colportaient par
toute l'Allemagne. Ce n'était qu'à force d'argent que les catholiques
pouvaient faire imprimer leurs ouvrages, et l'on y laissait tant de
fautes, qu'ils semblaient écrits par des ignorans et des barbares. Si
quelque imprimeur plus consciencieux y apportait plus de soin, on le
tourmentait, on se riait de lui dans les marchés publics et aux foires
de Francfort, comme d'un papiste, d'un esclave des prêtres[r19][a25].»

  [r19] Cochlæus, 54.

Quel que fût le zèle des villes, c'était surtout à la noblesse que
Luther avait fait appel[a26], et elle y répondait avec un zèle qu'il
était souvent contraint de modérer lui-même. En 1519, il écrivit en
latin une _Défense des articles condamnés_ par la bulle de Léon X,
et il la dédie dans ces termes au seigneur Fabien de Feilitzsch: «Il
nous a paru convenable de vous écrire désormais à vous autres laïques,
nouvel ordre de clercs, et de débuter heureusement, s'il plaît à Dieu,
sous les favorables auspices de ton nom. Que cet écrit me recommande
donc, ou plutôt qu'il recommande la doctrine chrétienne à toi et à
toute votre noblesse.» Il avait envie de dédier la traduction de cet
ouvrage à Franz de Sickingen, et quelque autre aux comtes de Mansfeld;
il s'en abstint, dit-il, «de crainte d'éveiller la jalousie de beaucoup
d'autres, et surtout de la noblesse franconienne.» La même année il
publiait son violent pamphlet: _A la noblesse chrétienne d'Allemagne
sur l'amélioration de la chrétienté_. Quatre mille exemplaires furent
enlevés en un instant.

Les principaux des nobles, amis de Luther, étaient Silvestre de
Schauenberg, Franz de Sickingen, Taubenheim et Ulrich de Hutten.
Schauenberg avait confié son jeune fils aux soins de Mélanchton, et
offrait de prêter main forte à l'électeur de Saxe, en cas qu'il vînt en
péril pour la cause de la réforme. Taubenheim et d'autres envoyaient de
l'argent à Luther. «J'ai reçu cent pièces d'or que m'envoie Taubenheim;
Schart m'en a aussi donné cinquante, et je commence à craindre que Dieu
ne me paie ici-bas; mais j'ai protesté que je ne voulais pas être ainsi
gorgé, ou que j'allais tout rendre.» Le margrave de Brandebourg avait
sollicité la faveur de le voir; Sickingen et Hutten lui promettaient
leur appui envers et contre tous. «Hutten, dit-il, en septembre 1520,
m'a adressé une lettre _brûlante de colère_ contre le pontife romain;
il écrit qu'il va tomber de la plume et de l'épée sur la tyrannie
sacerdotale; il est outré de ce que le pape a essayé contre lui le
poignard et le poison, et a mandé à l'évêque de Mayence de le lui
envoyer à Rome, pieds et poings liés.» «Tu vois, dit-il encore, ce que
demande Hutten; mais je ne voudrais pas qu'on fît servir à la cause
de l'Évangile la violence et le meurtre[a27]. Je lui ai écrit dans ce
sens.»

Cependant l'Empereur venait de sommer Luther de comparaître à Worms
devant la diète impériale; les deux partis allaient se trouver en
présence, amis et ennemis.

Plût à Dieu, disait Hutten, que je pusse assister à la diète; je
mettrais les choses en mouvement, j'exciterais bien vite quelque
tumulte[r20].» Le 20 avril, il écrit à Luther: «Quelles atrocités ai-je
apprises! Il n'y a point de _furie_ comparable à la _fureur_ de ces
gens. Il faut en venir, je le vois, aux glaives, aux arcs, aux flèches,
aux canons. Toi, père, fortifie ton courage, moque-toi de ces bêtes
sauvages. Je vois s'accroître chaque jour le nombre de tes partisans;
tu ne manqueras pas de défenseurs. Un grand nombre sont venus vers
moi, disant: Plaise à Dieu qu'il ne faiblisse pas, qu'il réponde avec
courage, qu'il ne se laisse abattre par aucune terreur!»[r21] En même
temps Hutten envoyait partout des lettres aux magistrats des villes
pour former une ligue entre elles et les nobles du Rhin, c'est-à-dire
pour les armer contre les princes ecclésiastiques[3][a28]. Il écrivait
à Pirkeimer, l'un des principaux magistrats de Nuremberg:

«Excite le courage des tiens; j'ai quelque espérance que vous trouverez
des partisans dans les villes qu'anime l'amour de la liberté. Franz
de Sickingen est pour nous; il brûle de zèle. Il s'est pénétré de
Luther. Je lui fais lire à table ses opuscules. Il a juré de ne point
manquer à la cause de la liberté; et ce qu'il a dit, il le fera. Prêche
pour lui près de tes concitoyens. Il n'y a point d'âme plus grande en
Allemagne[r22].»

  [r20] Hutten. oper. t. IV, 292.

  [r21] _ibid._ 295.

  [3] Voyez dans nos Éclaircissemens le dialogue des voleurs,
  composé par Hutten, dans le but de réunir les nobles et les
  bourgeois contre les prêtres.

  [r22] _Ibid._ 276.

Jusque dans l'assemblée de Worms il y avait des partisans de Luther.
«Quelqu'un, en pleine diète, a montré un écrit portant que quatre
cents nobles ont juré de le défendre; et il a ajouté Buntschuh,
Buntschuh (c'était, comme on verra, le mot de ralliement des paysans
insurgés)[r23][a29]. Les catholiques n'étaient même pas très sûrs de
l'Empereur. Hutten écrit, durant la diète: «César, dit-on, a résolu
de prendre le parti du pape[r24].» Dans la ville, parmi le peuple,
les luthériens étaient nombreux. Hermann Busch écrit à Hutten qu'un
prêtre, sorti du palais impérial avec deux soldats espagnols, voulut,
aux portes mêmes du palais, enlever de force quatre-vingts exemplaires
de la _Captivité de Babylone_, mais qu'il fut bientôt obligé de se
réfugier dans l'intérieur du palais. Cependant, pour le décider à
prendre les armes, il lui montre les Espagnols se promenant tout fiers
sur leurs mules dans les places de Worms, et la foule intimidée qui se
retire[r25][a30].

  [r23] _Ibid._ 276.

  [r24] _Ibid._ 276.

  [r25] 306.

Le biographe hostile de Luther, Cochlæus, raconte d'une manière
satirique le voyage du réformateur.

«On lui prépara, dit-il, un chariot, en forme de litière bien fermée,
où il était parfaitement à l'abri des injures de l'air. Autour de lui
étaient de doctes personnes, le prévôt Jonas, le docteur Schurff, le
théologien Amsdorf, etc. Partout où il passait il y avait un grand
concours de peuple. Dans les hôtelleries, bonne chère, de joyeuses
libations, même de la musique. Luther lui-même, pour attirer les
yeux, jouait de la harpe comme un autre Orphée, un Orphée tondu et
encapuchonné. Bien que le sauf-conduit de l'Empereur portât qu'il ne
prêcherait point sur sa route[a31], il prêcha cependant à Erfurth, le
jour de la Quasimodo, et fit imprimer son sermon[r26].» Ce portrait de
Luther ne s'accorde pas trop avec celui qu'en a fait un contemporain
quelque temps avant la diète de Worms.

  [r26] Cochlæus, 29.

«Martin est d'une taille moyenne; les soucis et les études l'ont maigri
au point que l'on pourrait compter tous les os de son corps. Cependant
il est encore dans la force et la verdeur de l'âge. Sa voix est claire
et perçante. Puissant dans la doctrine, admirable dans la connaissance
de l'Écriture, dont il pourrait presque citer tous les versets les uns
après les autres, il a appris le grec et l'hébreu pour comparer et
juger les traductions de la Bible. Jamais il ne reste court; il a à sa
disposition un monde de choses et de paroles (sylva ingens verborum et
rerum). Il est d'un commerce agréable et facile; il n'a jamais dans son
air rien de dur, de sourcilleux; il sait même se prêter aux plaisirs de
la vie. Dans les réunions il est gai, plaisant, montrant partout une
parfaite sécurité et faisant toujours bon visage, malgré les atroces
menaces de ses adversaires. Aussi est-il difficile de croire que cet
homme entreprenne de si grandes choses sans la protection divine. Le
seul reproche que presque tout le monde lui fait, c'est d'être trop
mordant dans ses réponses, de ne reculer devant aucune expression
outrageante[r27].»

  [r27] Ukert, t. I, 139.

Nous devons à Luther lui-même un beau récit de ce qui eut lieu à la
diète, et ce récit est généralement conforme à ceux qu'en ont faits ses
ennemis.

«Lorsque le héraut m'eut cité le mardi de la semaine sainte, et m'eut
apporté le sauf-conduit de l'Empereur et de plusieurs princes, le même
sauf-conduit fut, le lendemain mercredi, violé à Worms, où ils me
condamnèrent et brûlèrent mes livres. La nouvelle m'en vint lorsque
j'étais à Erfurth. Dans toutes les villes la condamnation était déjà
publiquement affichée, de sorte que le héraut lui-même me demandait si
je songeais encore à me rendre à Worms?

»Quoique je fusse effrayé et tremblant, je lui répondis: Je veux m'y
rendre, quand même il devrait s'y trouver autant de diables que de
tuiles sur les toits! Lors donc que j'arrivai à Oppenheim près de
Worms, maître Bucer vint me trouver, et me détourna d'entrer dans la
ville. Sglapian, confesseur de l'Empereur, était venu le trouver et le
prier de m'avertir que je n'entrasse point à Worms; car je devais y
être brûlé! Je ferais mieux, disait-il, de m'arrêter dans le voisinage
chez Franz de Sickingen, qui me recevrait volontiers.

»Les misérables faisaient tout cela pour m'empêcher de comparaître;
car, si j'avais tardé trois jours, mon sauf-conduit n'eût plus été
valable, ils m'auraient fermé les portes, ne m'auraient point écouté,
mais condamné tyranniquement. J'avançai donc dans la simplicité de mon
cœur, et lorsque je fus en vue de la ville, j'écrivis sur l'heure à
Spalatin que j'étais arrivé, en lui demandant où je devais loger. Ils
s'étonnèrent tous de mon arrivée imprévue; car ils pensaient que je
serais resté dehors, arrêté par la ruse et par la terreur.

»Deux de la noblesse, le seigneur de Hirsfeld et Jean Schott, vinrent
me prendre par ordre de l'électeur de Saxe et me conduisirent chez
eux. Mais aucun prince ne vint me voir, seulement des comtes et
des nobles qui me regardaient beaucoup. C'étaient ceux qui avaient
présenté à Sa Majesté Impériale les quatre cents articles contre les
ecclésiastiques, en priant qu'on réformât les abus; sinon qu'ils le
feraient eux-mêmes. Ils en ont tous été délivrés par mon évangile.

»Le pape avait écrit à l'Empereur de ne point observer le sauf-conduit.
Les évêques y poussaient; mais les princes et les états n'y voulurent
point consentir; car il en fût résulté bien du bruit. J'avais tiré un
grand éclat de tout cela[a32]; ils devaient avoir peur de moi plus
que je n'avais d'eux. En effet le landgrave de Hesse qui était encore
un jeune seigneur, demanda à m'entendre, vint me trouver, causa avec
moi, et me dit à la fin: Cher docteur, si vous avez raison, que notre
Seigneur Dieu vous soit en aide!

»J'avais écrit, dès mon arrivée, à Sglapian, confesseur de l'Empereur,
en le priant de vouloir bien venir me trouver, selon sa volonté et sa
commodité; mais il ne voulut pas: il disait que la chose serait inutile.

»Je fus ensuite cité et je comparus devant tout le conseil de la diète
impériale dans la maison de ville, où l'Empereur, les électeurs et les
princes étaient rassemblés[4]. Le docteur Eck, official de l'évêque de
Trèves, commença, et me dit: Martin, tu es appelé ici pour dire si tu
reconnais pour tiens les livres qui sont placés sur la table. Et il me
les montrait.—Je le crois, répondis-je. Mais le docteur Jérôme Schurff
ajouta sur-le-champ: Qu'on lise les titres. Lorsqu'on les eut lus, je
dis: Oui, ces livres sont les miens.

  [4] Il se trouvait à la diète, outre l'Empereur, six électeurs,
  un archiduc, deux landgraves, cinq margraves, vingt-sept ducs et
  un grand nombre de comtes, d'archevêques, d'évêques, etc.; en
  tout deux cent-six personnes[r28].

  [r28] Luth. oper. Witt. t. IX, 104 et 199.

»Il me demanda encore: Veux-tu les désavouer? Je répondis: Très
gracieux seigneur Empereur, quelques-uns de mes écrits sont des livres
de controverse, dans lesquels j'attaque mes adversaires. D'autres sont
des livres d'enseignement et de doctrine. Dans ceux-ci je ne puis, ni
ne veux rien rétracter, car c'est parole de Dieu. Mais pour mes livres
de controverse, si j'ai été trop violent contre quelqu'un, si j'ai été
trop loin, je veux bien me laisser instruire, pourvu qu'on me donne le
temps d'y penser. On me donna un jour et une nuit.

»Le jour d'après, je fus appelé par les évêques et d'autres qui
devaient traiter avec moi pour que je me rétractasse. Je leur dis:
La parole de Dieu n'est point ma parole; c'est pourquoi je ne puis
l'abandonner. Mais, dans ce qui est au-delà, je veux être obéissant
et docile. Le margrave Joachim prit alors la parole, et dit: Seigneur
docteur, autant que je puis comprendre, votre pensée est de vous
laisser conseiller et instruire, hors les seuls points qui touchent
l'Écriture?—Oui, répondis-je, c'est ce que je veux.

»Ils me dirent alors que je devais m'en remettre à la majesté
impériale; mais je n'y consentis point. Ils me demandaient s'ils
n'étaient pas eux-mêmes des chrétiens qui pussent décider de telles
choses? A quoi je répliquai: Oui, pourvu que ce soit sans faire tort
ni offense à l'Écriture, que je veux maintenir. Je ne puis abandonner
ce qui n'est pas mien.—Ils insistaient: Vous devez vous reposer sur
nous et croire que nous déciderons bien.—Je ne suis pas fort porté à
croire que ceux-là décideront pour moi contre eux-mêmes, qui viennent
de me condamner déjà, lorsque j'étais sous le sauf-conduit. Mais voyez
ce que je veux faire; agissez avec moi comme vous voudrez; je consens à
renoncer à mon sauf-conduit, et à vous l'abandonner. Alors le seigneur
Frédéric de Feilitsch se mit à dire: En voilà véritablement assez, si
ce n'est trop.

»Ils dirent ensuite: Abandonnez-nous au moins quelques articles. Je
répondis: Au nom de Dieu, je ne veux point défendre les articles qui
sont étrangers à l'Écriture. Aussitôt deux évêques allèrent dire à
l'Empereur que je me rétractais. Alors l'évêque*** envoya vers moi,
et me fit demander si j'avais consenti à m'en remettre à l'Empereur
et à l'Empire? Je répondis que je ne le voulais pas, et que je n'y
avais jamais consenti. Ainsi, je résistais seul contre tous. Mon
docteur et les autres étaient mécontens de ma ténacité. Quelques-uns me
disaient que si je voulais m'en remettre à eux, ils abandonneraient et
cèderaient en retour les articles qui avaient été condamnés au concile
de Constance. A tout cela je répondais: Voici mon corps et ma vie.

»Cochlæus vint alors, et me dit: Martin, si tu veux renoncer au
sauf-conduit, je disputerai avec toi. Je l'aurais fait dans ma
simplicité, mais le docteur Jérôme Schurff répondit en riant et
avec ironie: Oui, vraiment, c'est cela qu'il faudrait. Ce n'est pas
une offre inégale; qui serait si sot!... Ainsi je restai sous le
sauf-conduit. Quelques bons compagnons s'étaient déjà élancés en
disant: Comment? vous l'emmèneriez prisonnier? Cela ne saurait être.

»Sur ces entrefaites, vint un docteur du margrave de Bade, qui essaya
de m'émouvoir avec de grands mots: Je devais, disait-il, beaucoup
faire, beaucoup céder pour l'amour de la charité, afin que la paix et
l'union subsistassent, et qu'il n'y eût pas de soulèvement. On était
obligé d'obéir à la majesté impériale, comme à la plus haute autorité;
on devait soigneusement éviter de faire du scandale dans le monde;
par conséquent, je devais me rétracter.—Je veux de tout mon cœur,
répondis-je, au nom de la charité, obéir et tout faire, en ce qui n'est
point contre la foi et l'honneur de Christ.

»Alors le chancelier de Trèves me dit: Martin, tu es désobéissant à la
majesté impériale; c'est pourquoi il t'est permis de partir, sous le
sauf-conduit qui t'a été donné. Je répondis: Il s'est fait comme il
a plu au Seigneur. Et vous, à votre tour, considérez où vous restez.
Ainsi, je partis dans ma simplicité, sans remarquer ni comprendre
toutes leurs finesses.

»Ensuite ils exécutèrent le cruel édit du ban, qui donnait à chacun
occasion de se venger de ses ennemis, sous prétexte et apparence
d'hérésie luthérienne, et cependant il a bien fallu à la fin que les
tyrans révoquassent ce qu'ils avaient fait.

»C'est ainsi qu'il m'advint à Worms, où je n'avais pourtant de soutien
que le Saint-Esprit.»

Nous trouvons d'autres détails curieux dans un récit plus étendu de la
conférence de Worms, écrit immédiatement après, et qui peut-être est
de Luther; cependant il y parle à la troisième personne.

«Le lendemain de l'arrivée de Luther à Worms, à quatre heures de
l'après-midi, le maître des cérémonies de l'Empire, et le héraut qui
l'avait accompagné depuis Wittemberg, vinrent le prendre dans son
hôtellerie dite _la Cour Allemande_, et le conduisirent à la maison
de ville par des passages secrets, pour le soustraire à la foule qui
s'était rassemblée sur le chemin. Il y en eut beaucoup, malgré cette
précaution, qui accouraient aux portes de la maison de ville, et
voulaient y pénétrer avec Luther; mais les gardes les repoussaient.
Beaucoup étaient montés sur les toits pour voir le docteur Martin.
Lorsqu'il fut entré dans la salle, plusieurs seigneurs vinrent
successivement lui adresser des paroles d'encouragement: «Soyez
intrépide, lui disaient-ils, parlez en homme, et ne craignez pas ceux
qui peuvent tuer les corps, mais qui sont impuissans contre les âmes.»
«Moine, dit le fameux capitaine Georges Frundsberg, en lui mettant la
main sur l'épaule, prends-y garde, tu vas faire un pas plus périlleux
que nous autres n'en avons jamais fait. Mais si tu es dans le bon
chemin, Dieu ne t'abandonnera pas[r29].» Le duc Jean de Weimar lui
avait donné l'argent nécessaire à son voyage[r30].

  [r29] Marheinecke, t. I, 256.

  [r30] _Ibid._ 253.

»Luther fit ses réponses en latin et en allemand. Il rappela d'abord
que dans ses ouvrages il y avait des choses approuvées même de ses
adversaires, et que sans doute ce n'était pas cette partie qu'il
s'agissait de révoquer; puis il continua ainsi: «La seconde partie
de mes livres comprend ceux dans lesquels j'ai attaqué la papauté
et les papistes, comme ayant, par une fausse doctrine, par une vie
et des exemples pervers, désolé la chrétienté dans les choses du
corps et dans celles de l'âme. Or, personne ne peut nier, etc.....
Cependant les papes ont enseigné eux-mêmes dans leurs décrétales que
les constitutions du pape, qui seraient contraires à l'Évangile ou aux
Pères, devaient être regardées comme fausses et non valables. Si donc
je révoquais cette partie, je ne ferais que fortifier les papistes dans
leur tyrannie et leur oppression, et ouvrir portes et fenêtres à leurs
horribles impiétés..... On dirait que j'ai révoqué mes accusations
contre eux sur l'ordre de Sa Majesté Impériale et de l'Empire. Dieu!
quel manteau ignominieux je deviendrais pour leur perversité et leur
tyrannie!

»La troisième et dernière partie de mes livres est de nature polémique.
J'avoue que j'y ai souvent été plus violent et plus âpre que la
religion et ma robe ne le veulent. Je ne me donne pas pour un saint.
Ce n'est pas non plus ma vie que je discute devant vous, mais la
doctrine de Jésus-Christ. Néanmoins, je ne crois pas qu'il me convienne
de rétracter ceci plus que le reste, car ici encore, je ne ferais
qu'approuver la tyrannie et l'impiété qui ravagent le peuple de Dieu.

»Je ne suis qu'un homme. Je ne puis défendre ma doctrine autrement
que n'a fait mon divin Sauveur; quand il fut frappé par l'officier du
grand-prêtre, il lui dit: «Si j'ai mal parlé, faites voir ce que j'ai
dit de mal.»

»Si donc le Seigneur lui-même a demandé à être interrogé, et même par
un méchant esclave, à combien plus forte raison moi, qui ne suis que
terre et cendre, et qui puis me tromper facilement, ne devrais-je pas
demander à me justifier sur ma doctrine?..... Si les témoignages de
l'Écriture sont contre moi, je me rétracterai de grand cœur, et je
serai le premier à jeter mes livres au feu..... Craignez que le règne
de notre jeune et tant louable empereur Charles (lequel est maintenant,
avec Dieu, un grand espoir pour nous), ne commence ainsi d'une manière
funeste, et n'ait une suite et une fin également déplorables!... Je
supplie donc en toute humilité Votre Majesté Impériale et Vos Altesses
Électorales et Seigneuriales, de ne pas vouloir se laisser indisposer
contre ma doctrine sans que mes adversaires aient produit de justes
raisons contre moi.....»

»Après ce discours, l'orateur de l'Empereur se leva vivement et dit que
Luther était resté à côté de la question, qu'on ne pouvait remettre en
doute ce qui avait été une fois décidé par les conciles, et qu'on lui
demandait en conséquence de dire tout simplement et uniment s'il se
rétractait ou non.

»Alors Luther reprit la parole en ces termes:

«Puis donc que Votre Majesté Impériale et Vos Altesses demandent de
moi une brève et simple réponse, j'en vais donner une qui n'aura ni
dents ni cornes: Si l'on ne peut me convaincre par la sainte Écriture
ou par d'autres raisons claires et incontestables (car je ne puis m'en
rapporter uniquement ni au pape ni aux conciles qui ont si souvent
failli), je ne puis, je ne veux rien révoquer. Les témoignages que
j'ai cités n'ont pu être réfutés, ma conscience est prisonnière dans
la parole de Dieu; l'on ne peut conseiller à personne d'agir contre sa
conscience. Me voici donc; je ne puis faire autrement. Que Dieu me soit
en aide, Amen.»

»Les électeurs et états de l'Empire allèrent se consulter sur cette
réponse de Luther. Après une longue délibération de leur part,
l'official de Trèves fut chargé de la réfuter. «Martin, dit-il, tu
n'as point répondu avec la modestie qui convient à ta condition. Ton
discours ne se rapporte pas à la question qui t'a été posée.... A
quoi bon discuter de nouveau des points que l'Église et les conciles
ont condamnés depuis tant de siècles?.... Si ceux qui se mettent en
opposition avec les conciles voulaient forcer l'Église à les convaincre
avec des livres, il n'y aurait plus rien de certain et de définitif
dans la chrétienté. C'est pourquoi Sa Majesté demande que tu répondes
tout simplement par oui ou par non si tu veux révoquer.»

»Alors Luther pria l'Empereur de ne point souffrir qu'on le contraignît
à se rétracter contrairement à sa conscience, et sans qu'on lui eût
fait voir qu'il était dans l'erreur. Il ajouta que sa réponse n'était
point sophistique, que les conciles avaient souvent pris des décisions
contradictoires, et qu'il était prêt à le prouver. L'official répondit
brièvement qu'on ne pouvait prouver ces contradictions, mais Luther
persista et offrit d'en donner les preuves.

»Cependant comme le jour tombait et qu'il commençait à faire sombre,
l'assemblée se sépara. Les Espagnols se moquèrent de l'homme de Dieu et
l'injurièrent quand il sortit de la maison de ville pour retourner à
son hôtellerie.

»Le lendemain l'Empereur envoya aux électeurs et états, pour en
délibérer, l'acte du ban impérial contre Luther et ses adhérens. Le
sauf-conduit néanmoins était maintenu dans cet acte.

»Dans la dernière conférence, l'archevêque de Trèves demanda à Luther
quel conseil il donnerait lui-même pour terminer cette affaire[a33].
Luther répondit: «Il n'y a ici d'autre conseil à donner que celui
de Gamaliel dans les _Actes des Apôtres_: Si cette œuvre vient des
hommes, elle périra; si, de Dieu, vous n'y pouvez rien.»

»Peu après, l'official de Trèves vint porter à Luther dans son
hôtellerie le sauf-conduit impérial pour son retour. Il avait vingt
jours pour se rendre en lieu de sûreté, et il lui était enjoint de ne
point prêcher, ni autrement exciter le peuple sur sa route. Il partit
le lendemain, 26 avril. Le héraut l'escorta sur un ordre verbal de
l'Empereur.

»Arrivé à Friedbourg, Luther écrivit deux lettres, l'une à l'Empereur,
l'autre aux électeurs et états assemblés à Worms. Dans la première,
il exprime son regret d'avoir été dans la nécessité de désobéir à
l'Empereur. «Mais, dit-il, Dieu et sa parole sont au-dessus de tous
les hommes.» Il regrette aussi de n'avoir pu obtenir qu'on discutât
les témoignages qu'il avait tirés de l'Écriture, ajoutant qu'il est
prêt à se présenter de nouveau devant toute autre assemblée que l'on
désignera, et à se soumettre en toutes choses sans exception, pourvu
que la parole de Dieu ne reçoive aucune atteinte. La lettre aux
électeurs et états est écrite dans le même sens[r31].

  [r31] Luth. Werke, t. IX, 107-15.

»(A Spalatin.) «Tu ne saurais croire avec quelle civilité m'a reçu
l'abbé de Hirsfeld. Il a envoyé au-devant de nous, à la distance d'un
grand mille, son chancelier et son trésorier, et lui-même il est venu
nous recevoir près de son château avec une troupe de cavaliers, pour
nous conduire dans la ville. Le sénat nous a reçus à la porte. L'abbé
nous a splendidement traités dans son monastère, et m'a couché dans
son lit. Le cinquième jour, au matin, ils me forcèrent de faire un
sermon. J'eus beau représenter qu'ils perdraient leurs régales, si les
Impériaux allaient traiter cela de violation de la foi jurée, parce
qu'ils m'avaient enjoint de ne pas prêcher sur ma route. Je disais
pourtant que je n'avais jamais consenti à lier la parole de Dieu; ce
qui est vrai.

«Je prêchai également à Eisenach, devant un curé tout tremblant, et un
notaire et des témoins qui protestaient, en s'excusant sur la crainte
de leurs tyrans. Ainsi, tu entendras peut-être dire à Worms que j'ai
violé ma foi; mais je ne l'ai pas violée. Lier la parole de Dieu, c'est
une condition qui m'est pas en mon pouvoir.

«Enfin, on vint à pied d'Eisenach à notre rencontre, et nous entrâmes
le soir dans la ville; tous nos compagnons étaient partis le matin avec
Jérôme.

«Pour moi, j'allais rejoindre ma chair (ses parens) en traversant la
forêt, et je venais de les quitter pour me diriger sur Walterhausen,
lorsque, peu d'instans après, près du fort d'Altenstein, je fus fait
prisonnier. Amsdorf savait sans doute qu'on me prendrait, mais il
ignore où l'on me garde.

«Mon frère, ayant vu à temps les cavaliers, sauta à bas de la voiture,
et sans demander congé, il arriva à pied, sur le soir, m'a-t-on dit,
à Walterhausen. Moi, on m'ôta mes vêtemens pour me faire mettre un
habit de chevalier, et je me laissai croître les cheveux et la barbe.
Tu ne m'aurais pas reconnu sans peine, car depuis long-temps je ne me
reconnais pas moi-même. Me voilà maintenant vivant dans la liberté
chrétienne, affranchi de toutes les lois du tyran.» (14 mai.)

Conduit au château de Wartbourg, Luther ne savait trop à qui il devait
attribuer la douce et honorable captivité dans laquelle il se voyait
retenu. Il avait renvoyé le héraut qui l'escortait à quelques lieues de
Worms, et ses ennemis en ont conclu qu'il s'attendait à son enlèvement.
Le contraire ressort de sa correspondance. Cependant un cri de douleur
s'élevait par toute l'Allemagne. On croyait qu'il avait péri; on
accusait l'Empereur et le pape. Dans la réalité, c'était l'électeur
de Saxe, le protecteur de Luther, qui, s'effrayant de la sentence
portée contre lui, et ne pouvant ni le soutenir, ni l'abandonner, avait
imaginé ce moyen de le sauver de sa propre audace, de gagner du temps,
tout en fortifiant son parti. Cacher Luther, c'était le sûr moyen de
porter au comble l'exaltation de l'Allemagne et ses craintes pour le
champion de la foi.




LIVRE II.

1521-1528.




CHAPITRE PREMIER.

1521-1524.

    Séjour de Luther au château de Wartbourg.—Il revient à
    Wittemberg sans l'autorisation de l'Électeur.—Ses écrits
    contre le roi d'Angleterre, et contre les princes en général.


Pendant qu'à Worms on s'indigne, on s'irrite d'avoir laissé échapper
l'audacieux, il n'est plus temps, il plane invisible sur ses ennemis
du haut du château de Wartbourg. Bel et bien clos dans son donjon,
il peut à son aise reprendre sa flûte, chanter ses psaumes allemands,
traduire sa Bible, foudroyer le diable et le pape.

«Le bruit se répand, écrit Luther, que des amis envoyés de Franconie
m'ont fait prisonnier.»—Et ailleurs: «On a pensé, à ce que je
soupçonne, que Luther avait été tué ou condamné à un éternel silence,
afin que la chose publique retombât sous la tyrannie sophistique, dont
on me sait si mauvais gré d'avoir commencé la ruine.» Luther eut soin
cependant de laisser voir qu'il existait encore. Il écrit à Spalatin:
«Je voudrais que la lettre que je t'envoie se perdît par quelque
adroite négligence de toi ou des tiens, pour qu'elle tombât entre les
mains de nos ennemis.... Tu feras copier l'évangile que je t'envoie;
il ne faut pas qu'on reconnaisse ma main.»—«J'avais résolu dans mon
désert de dédier à mon hôte un livre sur les Traditions des hommes,
car il me demandait que je l'instruisisse sur cette matière; mais j'ai
craint de révéler par là le lieu de ma captivité.»—«Je n'ai obtenu
qu'avec peine de t'envoyer cette lettre, tant on a peur qu'ils ne
viennent à découvrir en quel lieu je suis...» (Juin 1521.)

«Les prêtres et les moines, qui ont fait leurs folies pendant que
j'étais libre, ont tellement peur depuis que je suis captif, qu'ils
commencent à adoucir les extravagances qu'ils ont débitées contre
moi. Ils ne peuvent plus soutenir l'effort de la foule qui grossit, et
ne savent par où s'échapper. Voyez-vous le bras du Puissant de Jacob,
tout ce qu'il fait pendant que nous nous taisons, que nous patientons,
que nous prions! Ne se vérifie-t-elle pas cette parole de Moïse: _Vos
tacebitis, et Dominus pugnabit pro vobis_? Un de ceux de Rome a écrit
à une huppe[5] de Mayence: «Luther est perdu comme nous le voulions;
mais le peuple est tellement soulevé, que je crains bien que nous ayons
peine à sauver nos vies, si nous n'allons à sa recherche, chandelles
allumées, et que nous ne le fassions revenir.»

  [5] Cette désignation des dignitaires de l'Église, fait penser
  aux oiseaux merveilleux de Rabelais, les _papegots_, _évêgots_,
  etc.

Luther date ses lettres: _De la région de l'air, de la région des
oiseaux_; ou bien: _Du milieu des oiseaux qui chantent doucement sur
le branchage et louent Dieu jour et nuit de toutes leurs forces_; ou
encore: _De la montagne, de l'île de Pathmos_.

C'est de là qu'il répand dans des lettres tristes et éloquentes les
pensées qui viennent remplir sa solitude (_ex eremo meâ_). «Que fais-tu
maintenant mon Philippe, dit-il à Mélanchton? est-ce que tu ne pries
point pour moi?...... Quant à moi, assis tout le jour, je me mets
devant les yeux la figure de l'Église, et je vois cette parole du
psaume LXXXVIII: «_Numquid vanè constituisti omnes filios hominum?_
Dieu! quel horrible spectre de la colère de Dieu, que ce règne
abominable de l'Antichrist de Rome! Je prends en haine la dureté de
mon cœur, qui ne se résout pas en torrens de larmes pour pleurer les
fils de mon peuple égorgé. Il ne s'en trouve pas un qui se lève et qui
tienne pour Dieu, ou qui fasse de soi un rempart à la maison d'Israël,
dans ce jour suprême de la colère. O règne du pape, digne de la lie des
siècles! Dieu aie pitié de nous!» (12 mai.)

«Quand je considère ces temps horribles de colère, je ne demande rien
que de trouver dans mes yeux des fleuves de larmes pour pleurer la
désolation des âmes, que produit ce royaume de péché et de perdition.
Le monstre siége à Rome, au milieu de l'Église, et il se proclame Dieu;
les pontifes l'adulent, les sophistes l'encensent, et il n'est rien
que ne fassent pour lui les hypocrites. Cependant l'enfer épanouit son
cœur, et ouvre sa gueule immense: Satan se joue dans la perdition des
âmes. Moi, je suis assis tout le jour, à boire et à ne rien faire. Je
lis la Bible en grec et en hébreu. J'écrirai quelque chose en allemand
sur la liberté de la confession auriculaire. Je continuerai aussi le
psautier et les commentaires (_postillas_), dès que j'aurai reçu de
Wittemberg ce dont j'ai besoin; entre autres choses le _Magnificat_
que j'ai commencé.» (24 mai.) Cette solitude mélancolique était pour
Luther pleine de tentations et de troubles. Il écrit à Mélanchton:
«Ta lettre m'a déplu à double titre; d'abord parce que je vois que tu
portes ta croix avec impatience, que tu cèdes trop aux affections, que
tu es tendre selon ta coutume; ensuite, parce que tu m'élèves trop
haut, et que tu tombes dans une grande erreur en m'attribuant tant de
choses, comme si je prenais tant de souci de la cause de Dieu. Cette
haute opinion que tu as de moi me confond et me déchire, quand je me
vois insensible et endurci, assis dans l'oisiveté, ô douleur! rarement
en prières, ne poussant pas un gémissement pour l'Église de Dieu. Que
dis-je! ma chair indomptée me brûle d'un feu dévorant. En somme, moi
qui devais être consumé par l'esprit, je me consume par la chair, la
luxure, la paresse, l'oisiveté, la somnolence; est-ce donc parce que
vous ne priez plus pour moi, que Dieu s'est détourné de moi? C'est à
toi de prendre ma place, toi mieux doué de Dieu, et qui lui es plus
agréable.

»Voilà déjà huit jours que je n'écris pas, que je ne prie pas, que je
n'étudie pas, soit tentations de la chair, soit autres ennuis qui me
tourmentent. Si les choses ne vont pas mieux, j'entrerai publiquement
à Erfurth: tu m'y verras ou je t'y verrai; car je consulterai les
médecins ou les chirurgiens.» Il était malade alors, et souffrait
cruellement; il décrit son mal dans des termes trop naïfs, et on peut
dire trop grossiers, pour que nous puissions les traduire. Mais ses
souffrances spirituelles étaient plus vives encore et plus profondes.
(13 juillet.)

«Lorsque je partis de Worms, en 1521, que je fus pris près d'Eisenach,
et que j'habitai mon pathmos, le château de Wartbourg, j'étais loin du
monde dans une chambre, et personne ne pouvait venir à moi que deux
jeunes garçons nobles qui m'apportaient à manger et à boire deux fois
le jour. Ils m'avaient acheté un sac de noisettes que j'avais mis
dans une caisse. Le soir, lorsque je fus passé dans l'autre chambre,
que j'eus éteint la lumière, et que je me fus couché, il me sembla
que les noisettes se mettaient en mouvement, se heurtaient bien fort
l'une contre l'autre, et venaient cliqueter contre mon lit. Je ne
m'en inquiétai point. Plus tard, je me réveillai; il se faisait sur
l'escalier un grand bruit comme si l'on eût jeté du haut en bas une
centaine de tonneaux. Je savais bien cependant que l'escalier était
fermé avec des chaînes et une porte de fer, de sorte que personne
ne pouvait monter. Je me levai pour voir ce que c'était, et je dis:
Est-ce toi?... Eh bien! soit... Et je me recommandai au Seigneur Christ
dont il est écrit, _Omnia subjecisti pedibus ejus_, comme dit le
VIIIe psaume, et je me remis au lit.—Alors vint à Eisenach la femme
de Jean de Berblibs. Elle avait soupçonné que j'étais au château, et
elle aurait voulu me voir; mais la chose était impossible. Ils me
mirent alors dans une autre partie du château, et placèrent la dame de
Berblibs dans la chambre que j'occupais, et elle entendit la nuit tant
de vacarme, qu'elle crut qu'il y avait mille diables[r32].»

  [r32] Tischreden, 208.

Luther trouvait peu de livres à Wartbourg. Il se mit avec ardeur à
l'étude du grec et de l'hébreu[a34]; il s'occupa de répondre au livre
de Latomus, si prolixe, dit-il, et si mal écrit. Il traduisit en
allemand l'apologie de Mélanchton contre les théologiens de Paris,
en y ajoutant un commentaire (_tuam in asinos parisienses apologiam
cum illorum insaniâ statui vernaculè dare adjectis annotationibus_.)
(13 juillet.) Il déployait alors une activité extraordinaire, et du
haut de sa montagne inondait l'Allemagne d'écrits: «J'ai publié un
petit livre contre celui de Catharinus sur l'Antichrist, un traité en
allemand sur la confession, le psaume LXVII expliqué en allemand, le
cantique de Marie expliqué en allemand, le psaume XXXVII de même, et
une consolation à l'église de Wittemberg.

»J'ai sous presse un commentaire en allemand des épîtres et évangiles
de l'année; j'ai également terminé une réprimande publique au cardinal
de Mayence sur l'idole des indulgences qu'il vient de relever à
Halle, et une explication de l'évangile des dix lépreux; le tout en
allemand[a35]. Je suis né pour mes Allemands, et je veux les servir.
J'avais commencé en chaire, à Wittemberg, une amplification populaire
sur les deux Testamens, et j'étais parvenu, dans la Genèse, au XXXIIe
chapitre, et dans l'Évangile, à saint Jean-Baptiste. Je me suis arrêté
là.» (1er novembre.)

«Je suis dans le tremblement, et ma conscience me trouble, parce qu'à
Worms, cédant à ton conseil et à celui de tes amis, j'ai laissé faiblir
l'esprit en moi, au lieu de montrer un Élie à ces idoles. Ils en
entendraient bien d'autres, si je me trouvais encore une fois devant
eux[a36].» (9 septembre.)

L'affaire de l'archevêque de Mayence, à laquelle il est fait allusion
dans la lettre que nous venons de citer, mérite que nous y insistions.
Il est curieux de voir l'énergie qu'y déploie Luther, et comme il y
traite en maître les puissances, le cardinal archevêque, et l'Électeur
lui-même. Spalatin lui avait écrit pour l'engager à supprimer sa
_réprimande publique_ à l'archevêque. Luther lui répond: «Je ne sais si
jamais lettre m'a été plus désagréable que ta dernière; non-seulement
j'ai différé ma réponse, mais j'avais résolu de n'en pas faire. D'abord
je ne supporterai pas ce que tu me dis, _que le Prince ne souffrira
point qu'on écrive contre le Mayençais, et qu'on trouble la paix
publique_: je vous anéantirais plutôt (_perdam_) toi et l'archevêque
et toute créature. Tu dis fort bien qu'il ne faut pas troubler la paix
publique; et tu souffriras qu'on trouble la paix éternelle de Dieu par
ces œuvres impies et sacriléges de perdition? Non pas, Spalatin, non
pas, Prince; je résisterai de toutes mes forces pour les brebis du
Christ à ce loup dévorant, comme j'ai résisté aux autres. Je t'envoie
donc un livre contre lui, qui était déjà prêt quand ta lettre est
venue: elle ne m'y a pas fait changer un mot. Je devais toutefois
le soumettre à l'examen de Philippe (Mélanchton); c'était à lui d'y
changer ce qu'il eût jugé à propos. Garde-toi de ne pas le transmettre
à Philippe, ou de chercher à dissuader; la chose est décidée, on ne
t'écoutera point.» (11 novembre.) Quelques jours après, il écrit à
l'évêque lui-même:

«... Cette première et fidèle exhortation que j'avais faite à
votre Grâce électorale, ne m'ayant valu de sa part que raillerie et
ingratitude, je lui ai écrit une seconde fois, lui offrant d'accepter
ses instructions et ses conseils. Quelle a été la réponse de votre
Grâce? dure, malhonnête, indigne d'un évêque et d'un chrétien.

»Or, quoique mes deux lettres n'aient servi à rien, je ne me laisse
point rebuter, et, conformément à l'Évangile, je vais faire parvenir à
votre Grâce un troisième avertissement. Vous venez de rétablir à Halle
l'idole qui fait perdre aux bons et simples chrétiens leur argent et
leur âme, et vous avez publiquement reconnu par là que tout ce qu'avait
fait Tetzel, il l'avait fait de concert avec l'archevêque de Mayence...

»Ce même Dieu vit encore, n'en doutez pas; il sait encore l'art de
résister à un cardinal de Mayence, celui-ci eût-il quatre empereurs de
son côté. C'est son plaisir de briser les cèdres, et d'abaisser les
Pharaons superbes et endurcis. Je prie votre Grâce de ne point tenter
ce Dieu.

»Penseriez-vous que Luther fût mort? Ne le croyez pas. Il est sous
la protection de ce Dieu qui déjà a humilié le pape, et tout prêt
à commencer avec l'archevêque de Mayence un jeu dont peu de gens
se douteront....[r33] Donné en mon désert, le dimanche, après
Sainte-Catherine (25 novembre 1521). Votre bienveillant et soumis,
Martin LUTHER.»

  [r33] Luth. Werke. Witt. t. IX, 129.

Le cardinal répondit humblement, et de sa propre main:

«Cher docteur, j'ai reçu votre lettre datée du dimanche d'après
la Sainte-Catherine, et je l'ai lue avec toute bienveillance et
amitié. Cependant je m'étonne de son contenu, car on a remédié depuis
long-temps à la chose qui vous a fait écrire.

»Je me conduirai dorénavant, Dieu aidant, de telle sorte qu'il convient
à un prince pieux, chrétien et ecclésiastique. Je reconnais que j'ai
besoin de la grâce de Dieu, et que je suis un pauvre homme, pécheur
et faillible, qui pèche et se trompe tous les jours. Je sais qu'il
n'est rien de bon en moi sans la grâce de Dieu, et que je ne suis par
moi-même qu'un vil fumier.

»Voilà ce que je voulais répondre à votre bienveillante exhortation,
car je suis aussi disposé qu'il est possible à vous faire toute sorte
de grâce et de bien. Je souffre volontiers une réprimande fraternelle
et chrétienne, et j'espère que le Dieu miséricordieux m'accordera sa
grâce et sa force, pour vivre selon sa volonté en ceci comme dans les
autres choses[r34]. Donné à Halle, le jour de Saint-Thomas (21 décembre
1521). ALBERTUS _manu propriâ_.»

  [r34] _Ibid._ 130.

Le prédicateur et conseiller de l'archevêque, Fabricius Capiton,
dans une réponse à la lettre de Luther, avait blâmé son âpreté,
et dit qu'il fallait garder des ménagemens avec les puissans, les
excuser, quelquefois même fermer les yeux sur leurs actes, etc...
Luther réplique: ... «Vous demandez de la douceur et des ménagemens;
je vous entends. Mais y a-t-il quelque communauté entre le chrétien
et l'hypocrite? La foi chrétienne est une foi publique et sincère;
elle voit les choses, elle les proclame telles qu'elles sont... Mon
opinion est qu'on doit démasquer tout, ne rien ménager, n'excuser rien,
ne fermer les yeux sur rien, de sorte que la vérité reste pure et à
découvert, et comme placée sur un champ libre... Jérémie, 48: _Maudit
soit celui qui est tiède dans l'œuvre du Seigneur!_ Autre chose est,
mon cher Fabricius, de louer le vice ou l'amoindrir, autre chose de le
guérir avec bonté et douceur. Avant tout, il faut déclarer hautement ce
qui est juste et injuste, et ensuite, quand l'auditeur s'est pénétré
de notre enseignement, il faut l'accueillir et l'aider malgré les
imperfections dans lesquelles il pourra encore retomber. _Ne repoussez
pas celui qui est faible dans la foi_, dit saint Paul... J'espère qu'on
ne pourra me reprocher d'avoir, pour ma part, manqué de charité et de
patience envers les faibles... Si votre cardinal avait écrit sa lettre
dans la sincérité de son cœur, ô mon Dieu, avec quelle joie, quelle
humilité je tomberais à ses pieds! comme je m'estimerais indigne d'en
baiser la poussière! car moi-même suis-je autre chose que poussière et
ordure? Qu'il accepte la parole de Dieu, et nous serons à lui comme
des serviteurs fidèles et soumis... A l'égard de ceux qui persécutent
et condamnent cette parole, la charité suprême consiste précisément à
résister à leurs fureurs sacriléges de toutes manières.

»Croyez-vous trouver en Luther un homme qui consente à fermer les yeux,
pourvu qu'on l'amuse par quelques cajoleries?..... Cher Fabricius, je
devrais vous répondre plus durement que je ne fais..... mon _amour_
est prêt à mourir pour vous; mais qui touche à la _foi_, touche à la
prunelle de notre œil. Raillez ou honorez l'_amour_ comme vous le
voudrez; mais la _foi_, la parole, vous devez l'adorer et la regarder
comme le saint des saints: c'est ce que nous exigeons de vous. Attendez
tout de notre amour, mais craignez, redoutez notre foi.....

»Je ne réponds point au cardinal même, ne sachant comment lui écrire,
sans approuver ou reprendre sa sincérité ou son hypocrisie. C'est par
vous qu'il saura la pensée de Luther.....[r35] De mon désert, le jour
de Saint-Antoine (17 janvier 1522).»

  [r35] _Ibid._ 132.

Citons encore la préface qu'il mit en tête de son explication de
l'évangile des Lépreux, et qu'il adressa à plusieurs de ses amis:

«Pauvre frère que je suis! voilà que j'ai encore allumé un grand feu;
j'ai de nouveau _mordu_ un bon trou dans la poche des papistes; j'ai
attaqué la confession! Que vais-je devenir désormais? Où trouveront-ils
assez de soufre, de bitume, de fer et de bois, pour mettre en cendres
cet hérétique empoisonné? Il faudra pour le moins enlever les
fenêtres des églises, de peur que l'espace ne manque aux prédications
des saints prêtres sur l'Évangile, _id est_, à leurs injures et à
leurs vociférations furibondes contre Luther. Quelle autre chose
prêcheraient-ils au pauvre peuple? Il faut que chacun prêche ce qu'il
peut et ce qu'il sait.

«... Tuez, tuez, s'écrient-ils, tuez cet hérésiarque qui veut renverser
tout l'état ecclésiastique, qui veut soulever la chrétienté entière!»
J'espère que, si j'en suis digne, ils en viendront là, et qu'ils
combleront en moi la mesure de leurs pères. Mais il n'est pas encore
temps, mon heure n'est pas venue; il faut qu'auparavant je rende encore
plus furieuse cette race de vipères, et que je mérite loyalement de
mourir par eux....»[r36]

  [r36] _Ibid._ 123-19.

Du fond de sa retraite, ne pouvant plus se jeter dans la mêlée, il
exhorte Mélanchton:

«Lors même que je périrais, rien ne serait perdu pour l'Évangile,
car tu m'y surpasses aujourd'hui; tu es l'Élysée qui succède à Élie,
enveloppé d'un double esprit.

»Ne vous laissez pas abattre, mais chantez la nuit le cantique du
Seigneur que je vous ai donné: je le chanterai aussi, moi, n'ayant de
souci que pour la parole. Que celui qui ignore, ignore: que celui qui
périt, périsse, pourvu qu'ils ne puissent pas se plaindre que notre
office leur ait manqué.» (26 mai 1521.)

On le pressait alors de donner la solution d'une question qu'il avait
soulevée, et dont la décision ne pouvait sortir des controverses
théologiques, la question des vœux monastiques; les moines demandaient
de toutes parts à sortir, et Mélanchton n'osait rien prendre sur lui.
Luther lui-même n'aborde ce sujet qu'avec hésitation.

«Vous ne m'avez pas encore convaincu qu'on doive penser de même du vœu
des prêtres et de celui des moines. Ce qui me touche beaucoup, c'est
que l'ordre sacerdotal, institué de Dieu, est libre, mais non pas celui
des moines, qui ont choisi leur état, et se sont offerts à Dieu de
leur plein gré. Je déciderais pourtant volontiers que ceux qui n'ont
pas atteint l'âge du mariage, ou qui y sont encore, et qui sont entrés
dans ces coupe-gorges, en peuvent sortir sans scrupule; mais je n'ose
me prononcer pour ceux qui sont déjà vieux, et qui ont vécu long-temps
dans cet état.

»Du reste, comme Paul donne, au sujet des prêtres, une décision très
large, en disant que ce sont les démons qui leur ont interdit le
mariage, et que la voix de Paul est la voix de la majesté divine, je
ne doute point qu'il ne faille la confesser hautement; ainsi, lors
même qu'au temps de leur profession, ils se seraient liés par cette
prohibition du diable, maintenant qu'ils savent à quoi ils se sont
liés, ils peuvent se délier en toute confiance. (1er août.) Pour moi,
j'ai souvent annulé sans scrupule des vœux faits avant l'âge de vingt
ans, et je les annulerais encore, parce qu'il n'est personne qui ne
voie qu'il n'y a eu là ni délibération ni connaissance. Mais j'ai fait
cela pour ceux qui n'avaient pas encore changé d'état ni d'habit; quant
à ceux qui auraient déjà exercé dans les monastères les fonctions
du sacrifice, je n'ai rien osé encore. Je ne sais de quel nuage
m'offusquent et me tourmentent cette vanité et cette opinion humaine.»
(6 août 1521.)

Quelquefois il se rassure, et parle nettement:

«Quant aux vœux des religieux et des prêtres, nous avons fait,
Philippe et moi, une vigoureuse conspiration pour les détruire et les
mettre à néant.... Ce malheureux célibat des jeunes gens et des jeunes
filles me révèle tous les jours tant de monstruosités, que rien ne
sonne plus mal à mes oreilles que le nom de nonne, de moine, de prêtre:
et le mariage me semble un paradis, même avec la dernière pauvreté.»
(1er novembre.)

Préface de Luther à son livre _De Votis monasticis_, écrite sous forme
de lettre à son père. (21 nov. 1521.) «.... Ce n'est pas volontairement
que je me suis fait moine. Dans la terreur d'une apparition soudaine,
entouré de la mort et me croyant appelé par le ciel, je fis un vœu
irréfléchi et forcé. Quand je te dis cela dans notre entrevue, tu me
répondis: «Dieu veuille que ce ne soit pas un prestige et un fantôme
diabolique!» Cette parole, comme si Dieu l'eût prononcée par ta bouche,
me pénétra bientôt profondément; mais je fermai mon cœur, tant que je
pus, contre toi et ta parole. De même, lorsque ensuite je te reprochai
ton ressentiment, tu me fis une réponse qui me frappa comme aucune
parole ne m'a frappé, et elle est toujours restée au fond de mon cœur.
Tu me dis: «N'as-tu pas entendu aussi qu'on doit obéir à ses parens?»
Mais j'étais endurci dans ma dévotion, et j'écoutais ce que tu disais
comme ne venant que d'un homme. Cependant, dans le fond de mon âme, je
n'ai jamais pu mépriser ces paroles....»

—«Il me souvient que lorsque j'eus prononcé mes vœux, le père de ma
chair, d'abord très irrité, s'écria, lorsqu'il fut apaisé: Plaise au
ciel que ce ne soit pas un tour de Satan! Parole qui a jeté dans mon
cœur de si profondes racines, que je n'ai jamais rien entendu de sa
bouche dont j'aie gardé une plus ferme mémoire. Il me semble que Dieu
a parlé par sa bouche.» (9 septembre.) Il recommande à Wenceslas Link
qu'on laisse aux moines la liberté de sortir des couvens sans jamais
contraindre personne. «Je suis sûr que tu ne feras, que tu ne laisseras
rien faire de contraire à l'Évangile, lors même qu'il faudrait perdre
tous les monastères. Je n'aime point cette sortie turbulente dont j'ai
ouï parler... Mais je ne vois pas qu'il soit bon et convenable de
les rappeler, quoiqu'ils n'aient pas bien et convenablement agi. Il
faudrait qu'à l'exemple de Cyrus dans Hérodote, tu donnasses la liberté
à ceux qui veulent sortir, mais sans mettre personne dehors, ni retenir
personne par force...»

Il avait montré la même tolérance lorsque ceux d'Erfurth
s'étaient portés à des actes de violence envers les prêtres
catholiques.—Carlostad, à Wittemberg, eut bientôt rempli et dépassé
les instructions de Luther.

«Bon Dieu! s'écrie celui-ci dans une lettre à Spalatin, nos gens de
Wittemberg marieront-ils jusqu'aux moines! Quant à moi, ils ne me
feront pas prendre femme.—Prends bien garde de ne pas prendre femme,
afin de ne pas tomber dans la tribulation de la chair.» (6 août.)

Cette hésitation et ces ménagemens montrent assez que Luther suivait
plus qu'il ne devançait le mouvement qui entraînait tous les esprits
hors des routes anciennes.

«Origène, écrit-il à Spalatin, avait un enseignement à part pour les
femmes; pourquoi Mélanchton n'essaierait-il pas quelque chose de
pareil? Il le peut et le doit, car le peuple a faim et soif.»

«Je désirerais fort que Mélanchton prêchât aussi quelque part en
public, dans la ville, aux jours de fêtes, dans l'après-dînée, pour
tenir lieu de la boisson et du jeu: on s'habituerait ainsi à ramener la
liberté, et à la façonner sur le modèle de l'Église antique.

»Car si nous avons rompu avec toutes les lois humaines, et secoué
le joug, nous arrêterons-nous à ce que Mélanchton n'est pas oint et
rasé, à ce qu'il est marié? Il est véritablement prêtre, et il remplit
les fonctions du prêtre, à moins que l'office du prêtre ne soit pas
l'enseignement de la parole. Autrement le Christ non plus ne sera pas
prêtre, puisqu'il enseigne tantôt dans les synagogues, tantôt sur la
barque, tantôt sur le rivage, tantôt sur la montagne. Tout rôle en tout
lieu, à toute heure, il l'a rempli sans cesser d'être lui-même.

»Il faudrait que Mélanchton lût au peuple l'Évangile en allemand, comme
il a commencé à le lire en latin, afin de devenir ainsi peu-à-peu un
évêque allemand, comme il est devenu évêque latin.» (9 septembre.)

Cependant l'Empereur étant occupé de la guerre contre le roi de
France, l'Électeur se rassura et il fit donner à Luther un peu plus
de liberté. «Je suis allé deux jours à la chasse pour voir un peu ce
plaisir γλυκύπικρον (doux-amer) des héros: nous prîmes deux lièvres
et quelques pauvres misérables perdreaux; digne occupation d'oisifs.
Je théologisais pourtant au milieu des filets et des chiens; autant
ce spectacle m'a causé de plaisir, autant ç'a été pour moi un mystère
de pitié et de douleur. Qu'est-ce que cela nous représente, sinon le
diable avec ses docteurs impies pour chiens, c'est-à-dire les évêques
et les théologiens qui chassent ces innocentes bestioles. Je sentais
profondément ce triste mystère sur les animaux simples et fidèles.

»En voici un autre plus atroce. Nous avions sauvé un petit lièvre
vivant, je l'avais enveloppé dans la manche de ma robe; pendant que
j'étais éloigné un instant, les chiens trouvèrent le pauvre lièvre, et,
à travers la robe, lui cassèrent la jambe droite, et l'étranglèrent.
Ainsi sévissent le pape et Satan pour perdre même les âmes sauvées.

»Enfin, j'en ai assez de la chasse; j'aimerais mieux, je pense, celle
où l'on perce de traits et de flèches ours, loups, sangliers, renards,
et toute la gent des docteurs impies... Je t'écris cette plaisanterie,
afin que tu saches que vous autres courtisans, mangeurs de bêtes, vous
serez bêtes à votre tour dans le paradis, où saura bien vous prendre
et vous encager, Christ, le grand chasseur. C'est vous qui êtes en
jeu, tandis que vous vous jouez à la chasse.» (15 août.)—Du reste,
Luther ne se déplaisait pas à Wartbourg; il y avait trouvé un accueil
libéral, où il reconnaissait la main de l'Électeur. «Le maître de ce
lieu me traite beaucoup mieux que je ne le mérite.» (10 juin.) «Je ne
voudrais être à charge à personne. Mais je suis persuadé que je vis ici
aux dépens de notre prince; autrement je n'y resterais pas une heure.
On sait que s'il faut dépenser l'argent de quelqu'un, c'est celui des
princes.» (15 août.)

A la fin du mois de novembre 1521, le désir de revoir et d'encourager
ses disciples, lui fit faire une courte excursion à Wittemberg; mais
il eut soin que l'Électeur n'en sût rien. «Je lui cache, dit-il à
Spalatin, et mon voyage et mon retour. Pour quel motif? c'est ce que tu
comprends assez.»

Le motif, c'était le caractère alarmant que prenait la Réforme entre
les mains de Carlostad, des théologiens démagogues, des briseurs
d'images, anabaptistes et autres, qui commençaient à se produire[a37].
«Nous avons vu le prince de ces prophètes, Claus-Stork, qui marche
avec l'air et le costume de ces soldats que nous appelons lanzknecht;
il y en avait encore un autre en longue robe, et le docteur Gérard de
Cologne. Ce Stork me semble porté par un esprit de légèreté, qui ne lui
permet pas de faire grand cas de ses propres opinions. Mais Satan se
joue dans ces hommes.» (4 septembre 1522.)

Luther n'attachait pas encore à ce mouvement une grande importance.
«Je ne sors pas de ma retraite, écrit-il; je ne bouge pas pour ces
prophètes, car ils ne m'émeuvent guère.» (17 janvier 1522.) Il chargea
Mélanchton de les éprouver, et c'est alors qu'il lui adressa cette
belle lettre (13 janvier 1522): «Si tu veux éprouver leur inspiration,
demande s'ils ont ressenti ces angoisses spirituelles et ces naissances
divines, ces morts et ces enfers... Si tu n'entends que choses douces
et paisibles et dévotes (comme ils disent), quand même ils se diraient
ravis au troisième ciel, tu n'approuveras rien de cela. Il y manque le
signe du Fils de l'homme, le βάσανος (pierre de touche), l'unique
épreuve des chrétiens, la règle qui discerne les esprits. Veux-tu
savoir le lieu, le temps et la manière des entretiens divins? écoute:
_Il a brisé comme le lion tous mes os_, etc. _J'ai été repoussé de ta
face et de tes regards_, etc. _Mon âme a été remplie de maux, et ma
vie a approché de l'enfer._ La majesté divine ne parle pas comme ils
le prétendent, immédiatement, et de manière que l'homme la voie; non,
_L'homme ne me verra point, et il vivra_. C'est pourquoi elle parle
par la bouche des hommes, parce que nous ne pouvons tous supporter sa
parole. La Vierge même s'est troublée à la vue de l'ange. Écoutez aussi
la plainte de Daniel et de Jérémie: _Prenez-moi dans votre jugement, et
ne me soyez pas un sujet d'épouvante_.»

(17 janvier 1522.) «Aie soin que notre prince ne teigne pas ses mains
du sang de ces nouveaux prophètes.

»C'est par la parole seule qu'il faut combattre, par la parole qu'il
faut vaincre, par la parole qu'il faut détruire ce qu'ils ont élevé par
la force et la violence.

»... Je ne condamne que par la parole; que celui qui croit, croie et
suive; que celui qui ne croit pas, ne croie pas, et qu'on le laisse
aller. Il ne faut contraindre aucune personne à la foi ni aux choses
de la foi; il faut l'y traîner par la parole. Je condamne les images,
mais par la parole, non pour qu'on les brûle, mais pour qu'on n'y mette
pas sa confiance.»

Mais il se passait à Wittemberg même des choses qui ne pouvaient
permettre à Luther de rester plus long-temps dans son donjon. Il partit
sans demander l'agrément de l'Électeur.

On trouve, dans un des historiens de la Réforme, un curieux récit de ce
voyage.

«Jean Kessler, jeune théologien de Saint-Gall, se rendant avec un ami
à Wittemberg pour y achever ses études, rencontra le soir, dans une
auberge située à la porte d'Iéna, Luther habillé en cavalier. Ils
ne le connurent point. Le cavalier avait devant lui un petit livre,
qui était, comme ils le virent plus tard, le psautier en hébreu. Ils
les salua poliment, et les invita à s'asseoir à sa table. Dans la
conversation, il leur demanda aussi ce que l'on pensait de Luther
en Suisse. Kessler lui répondit que les uns ne savaient comment le
célébrer, et remerciaient Dieu de l'avoir envoyé sur la terre pour y
relever la vérité, tandis que d'autres, et notamment les prêtres, le
condamnaient comme un hérétique qu'on ne pouvait épargner. D'après
quelques mots que l'hôtelier dit aux jeunes voyageurs, ils le prirent
pour Ulrich de Hutten. Deux marchands arrivèrent; l'un d'eux tira de sa
poche et mit à côté de lui un livre de Luther nouvellement imprimé, et
qui n'était pas encore relié. Il demanda si les autres l'avaient déjà
vu. Luther parla du peu de bonne volonté pour les choses sérieuses,
qui se manifestait dans les princes assemblés alors à la diète de
Nuremberg. Il exprima aussi l'espoir «que la vérité évangélique
porterait plus de fruits dans ceux qui viendraient et qui n'auraient
pas encore été empoisonnés par l'erreur papale.» L'un des marchands
dit: «Je ne suis pas savant en ces questions; mais, à mon sens, Luther
doit être ou un ange du ciel, ou un démon de l'enfer; aussi, je vais
employer les derniers dix florins que je me suis ménagés à aller à
confesse chez lui.» Cette conversation eut lieu pendant le souper.
Luther s'était arrangé d'avance avec l'hôtelier pour payer l'écot de
toute la table. Au moment de se retirer, Luther donna la main aux deux
Suisses (les marchands étaient allés à leurs affaires), les priant
de saluer de sa part, quand ils seraient arrivés à Wittemberg, le
docteur Jérôme Schurff, leur compatriote. Ils lui demandèrent comment
ils le devaient nommer auprès de celui-ci. «Dites-lui seulement, leur
répond-il, que celui qui doit venir le salue; il ne manquera pas de
comprendre ces paroles.»

»Les marchands, quand ils apprirent, en revenant dans la chambre, que
c'était à Luther qu'ils avaient parlé, furent inconsolables de ne pas
l'avoir su plus tôt, de ne pas lui avoir montré plus de respect, et
d'avoir dit en sa présence des choses peu sensées. Le lendemain, ils
se levèrent exprès de grand matin, pour le trouver encore avant son
départ, et lui faire leurs très humbles excuses. Luther ne convint
qu'implicitement que c'était lui[r37].»

  [r37] Marheinecke, t. I.

Comme il était en chemin pour se rendre à Wittemberg, il écrivit à
l'Électeur qui lui avait défendu de quitter la Wartbourg: «..... Ce
n'est pas des hommes que je tiens l'Évangile, mais du ciel, de notre
Seigneur Jésus-Christ, et j'aurais bien pu, comme je veux faire
dorénavant, m'appeler son serviteur, et prendre le titre d'évangéliste.
Si j'ai demandé à être interrogé, ce n'était pas que je doutasse de la
bonté de ma cause, mais uniquement par déférence et humilité. Or, comme
je vois que cet excès d'humilité ne fait qu'abaisser l'Évangile, et que
le diable, si je cède un pouce de terrain, veut occuper toute la place,
ma conscience me force d'agir autrement. C'est assez que, pour plaire
à votre Grâce électorale, j'aie passé une année dans la retraite. Le
diable sait bien que ce n'était pas crainte; il a vu mon cœur quand je
suis entré dans Worms. La ville eût-elle été pleine de diables, je m'y
serais jeté avec joie.

»Or, le duc Georges ne peut pas même passer pour un diable; et votre
Grâce électorale se dira elle-même si ce ne serait pas outrager
indignement le Père de toute miséricorde, qui nous commande d'avoir
confiance en lui, que de craindre la colère de ce duc. Si Dieu
m'appelait à Leipsick, sa capitale, comme il m'appelle à Wittemberg,
j'y entrerais quand même (pardonnez-moi cette folie), quand même il
pleuvrait des ducs Georges neuf jours durant, et chacun d'eux neuf fois
plus furieux. Il prend donc Jésus-Christ pour un homme de paille. Le
Seigneur peut bien tolérer cela quelque temps, mais non pas toujours.
Je ne cacherai pas non plus à votre Grâce électorale, que j'ai plus
d'une fois prié et pleuré pour que Dieu voulût éclairer le duc; je le
ferai encore une fois avec ardeur, mais ce sera la dernière. Je supplie
aussi votre Grâce de prier elle-même et de faire prier, pour que nous
détournions de lui, s'il plaît à Dieu, le terrible jugement qui, chaque
jour, hélas! le menace de plus près.

»J'écris ceci pour vous faire savoir que je vais à Wittemberg sous
une protection plus haute que celle de l'Électeur; aussi n'ai-je pas
l'intention de demander appui à votre Grâce. Je crois même que je la
protégerai plus que je ne serai protégé par elle: si je savais qu'elle
dût me protéger, je ne viendrais pas. L'épée ne peut rien en ceci; il
faut que Dieu agisse, sans que les hommes s'en mêlent. Celui qui a le
plus de foi, protégera le plus efficacement; et comme je sens que votre
Grâce est encore très faible dans la foi, je ne puis nullement voir en
elle celui qui doit me protéger et me sauver.

»Votre Grâce électorale me demande ce qu'elle doit faire en ces
circonstances, estimant avoir fait peu jusqu'ici. Je réponds, en toute
soumission, que votre Grâce n'a fait que trop, et qu'elle ne devrait
rien faire. Dieu ne veut pas de toutes ces inquiétudes, de tout ce
mouvement, quand il s'agit de sa cause; il veut qu'on s'en remette à
lui seul. Si vôtre Grâce a cette foi, elle trouvera paix et sécurité;
sinon, moi du moins, je croirai; et je serai obligé de laisser à votre
Grâce les tourmens par lesquels Dieu punit les incrédules. Puis donc
que je ne veux pas suivre les exhortations de votre Grâce, elle sera
justifiée devant Dieu, si je suis pris ou tué. Devant les hommes, je
désire qu'elle agisse comme il suit: qu'elle obéisse à l'autorité en
bon électeur, qu'elle laisse régner la Majesté impériale en ses états
conformément aux réglemens de l'Empire, et qu'elle se garde d'opposer
quelque résistance à la puissance qui voudra me prendre ou me tuer;
car personne ne doit briser la puissance ni lui résister, hormis
celui qui l'a instituée; autrement, c'est révolte, c'est contre Dieu.
J'espère seulement qu'ils auront assez de sens pour reconnaître que
votre Grâce électorale est de trop haut lieu pour se faire elle-même
mon geôlier. Si elle laisse les portes ouvertes, et qu'elle fasse
observer le sauf-conduit, au cas où ils viendront me prendre, elle
aura satisfait à l'obéissance. Si, au contraire, ils sont assez
déraisonnables pour ordonner à votre Grâce de mettre elle-même la main
sur moi, je ferai en sorte qu'elle n'éprouve pour moi nul préjudice de
corps, de biens, ni d'âme.

»Je m'expliquerai plus au long une autre fois, s'il en est besoin. J'ai
dépêché le présent écrit, de peur que votre Grâce ne fût affligée de la
nouvelle de mon arrivée; car, pour être chrétien, je dois consoler tout
le monde et n'être préjudiciable à personne.

»Si votre Grâce croyait, elle verrait la magnificence de Dieu; mais
comme elle ne croit pas encore, elle n'a encore rien vu. Aimons et
glorifions Dieu dans l'éternité. Amen. Écrit à Borna, à côté de
mon guide, le mercredi des Cendres 1522. (5 mars.) De votre Grâce
électorale le très soumis serviteur. Martin LUTHER.»

(7 mars). L'Électeur avait fait prier Luther de lui exposer les motifs
de son retour à Wittemberg dans une lettre qui pût être montrée à
l'Empereur. Dans cette lettre, Luther donne trois motifs: l'église de
Wittemberg l'a instamment prié de revenir; deuxièmement, le désordre
s'est mis dans son troupeau[a38]; enfin il a voulu empêcher, autant
qu'il serait en lui, l'insurrection qu'il regarde comme imminente.

«... Le second motif de mon retour, dit-il, c'est qu'à Wittemberg,
pendant mon absence, Satan a pénétré dans ma bergerie, et y a fait
des ravages que je ne puis réparer que par ma présence et par ma
parole vivante; une lettre n'y aurait rien fait. Ma conscience ne me
permettait plus de tarder; je devais négliger non-seulement la grâce
ou disgrâce de votre Altesse, mais la colère du monde entier. C'est
mon troupeau, le troupeau que Dieu m'a confié, ce sont mes enfans en
Jésus-Christ: je n'ai pu hésiter un moment. Je dois souffrir la mort
pour eux, et je le ferais volontiers avec la grâce de Dieu, comme
Jésus-Christ le demande (saint Jean, X, 12). S'il eût suffi de ma
plume pour remédier à ce mal, pourquoi serais-je venu? Pourquoi, si
ma présence n'y était pas nécessaire, ne me résoudrais-je à quitter
Wittemberg pour toujours?...»

Luther à son ami Hartmuth de Kronberg, au mois de mars (peu après son
retour à Wittemberg): «.... Satan, _qui toujours se mêle parmi les
enfans de Dieu_, comme dit Job (I, 6), vient de nous faire (et à moi
en particulier), un mal cruel à Wittemberg. Tous mes ennemis, quelque
près qu'ils fussent souvent de moi, ne m'ont jamais porté un coup comme
celui que j'ai reçu des miens. Je suis obligé d'avouer que cette fumée
me fait bien mal aux yeux et au cœur. «C'est par là, s'est dit Satan,
que je veux abattre le courage de Luther, et vaincre cet esprit si
roide. Cette fois, il ne s'en tirera pas.»

»... Peut-être Dieu me veut-il punir par ce coup, d'avoir, à Worms,
comprimé mon esprit, et parlé avec trop peu de véhémence devant les
tyrans. Les païens, il est vrai, m'ont depuis accusé d'orgueil. Ils ne
savent pas ce que c'est que la foi.

»Je cédais aux instances de mes bons amis qui ne voulaient point que
je parusse trop sauvage; mais je me suis souvent repenti de cette
déférence et de cette humilité.

»... Moi-même je ne connais point Luther, et ne veux point le
connaître[a39]. Ce que je prêche ne vient pas de lui, mais de
Jésus-Christ. Que le diable emporte Luther, s'il peut, je ne m'en
soucie pas, pourvu qu'il laisse Jésus-Christ régner dans les cœurs...»

Vers le milieu de la même année, Luther éclata avec la plus grande
violence contre les princes. Un grand nombre de princes et d'évêques
(entre autres le duc Georges), venaient de prohiber la traduction qu'il
donnait alors de la Bible; on en rendait le prix à ceux qui l'avaient
achetée. Luther accepte audacieusement le combat: «Nous avons eu les
prémices de la victoire et triomphé de la tyrannie papale qui avait
pesé sur les rois et les princes; combien ne sera-t-il pas plus facile
de venir à bout des princes eux-mêmes?... J'ai grand'peur que s'ils
continuent d'écouter cette sotte cervelle du duc Georges, il n'y ait
des troubles qui mènent à leur perte, dans toute l'Allemagne, les
princes et les magistrats, et qui enveloppent en même temps le clergé
tout entier; c'est ainsi que je vois les choses. Le peuple s'agite
de tous côtés, et il a les yeux ouverts; il ne veut plus, il ne peut
plus se laisser opprimer. C'est le Seigneur qui mène tout cela et qui
ferme les yeux des princes sur ces symptômes menaçans; c'est lui qui
consommera tout par leur aveuglement et leur violence; il me semble
voir l'Allemagne nager dans le sang.

»Qu'ils sachent bien que le glaive de la guerre civile est suspendu
sur leurs têtes. Ils font tout pour perdre Luther, et Luther fait tout
pour les sauver. Ce n'est pas pour Luther, mais pour eux qu'approche
la perdition; ils l'avancent eux-mêmes, au lieu de s'en garder. Je
crois que l'esprit parle ici en moi. Que si le décret de la colère est
arrêté dans le ciel, et que la prière ni la sagesse n'y puissent rien,
nous obtiendrons que notre Josias s'endorme dans la paix, et que le
monde soit laissé à lui-même dans sa Babylone.—Quoique exposé à toute
heure à la mort, au milieu de mes ennemis, sans aucun secours humain,
je n'ai cependant jamais rien tant méprisé en ma vie que ces stupides
menaces du prince Georges et de ses pareils. L'esprit, n'en doute pas,
se rendra maître du duc Georges et de ses égaux en sottise. Je t'écris
tout ceci à jeun et de grand matin, le cœur rempli d'une pieuse
confiance. Mon Christ vit et règne, et moi je vivrai et règnerai.» (19
mars.)

Au milieu de l'année parut le livre qu'Henri VIII avait fait faire par
son chapelain Edward Lee, et dans lequel il se portait pour champion de
l'Église.

«Il y a bien dans ce livre une ignorance royale, mais il y a aussi
une virulence et une fausseté qui n'appartiennent qu'à Lee.» (22
juillet.)—La réponse de Luther parut l'année suivante[r38], sa
violence surpassa tout ce que ses écrits contre le pape avaient pu
faire attendre. Jamais avant cette époque un homme privé n'avait
adressé à un roi des paroles si méprisantes et si audacieuses[a40].

  [r38] Oper. Luth. Witt. t. II, 333-51. Livre de Luther contre
  Henri VIII.

«Moi, aux paroles des pères, des hommes, des anges, des démons,
j'oppose, non pas l'antique usage ni la multitude des hommes, mais
la seule parole de l'éternelle Majesté, l'Évangile qu'eux-mêmes sont
forcés de reconnaître. Là, je me tiens, je m'assieds, je m'arrête; là
est ma gloire, mon triomphe; de là, j'insulte aux papes, aux thomistes,
aux henricistes, aux sophistes et à toutes les portes de l'enfer. Je
m'inquiète peu des paroles des hommes quelle qu'ait été leur sainteté;
pas davantage de la tradition, de la coutume trompeuse. La parole de
Dieu est au-dessus de tout. Si j'ai pour moi la divine Majesté, que
m'importe le reste, quand même mille Augustins, mille Cypriens, mille
églises de Henri, se lèveraient contre moi? Dieu ne peut errer ni
tromper; Augustin et Cyprien, comme tous les élus, peuvent errer et ont
erré.

»La messe vaincue, nous avons, je crois, vaincu la papauté. La messe
était comme la roche, où la papauté se fondait, avec ses monastères,
ses épiscopats, ses colléges, ses autels, ses ministres et ses
doctrines; enfin avec tout son ventre. Tout cela croulera avec
l'abomination de leur messe sacrilége.

»Pour la cause de Christ, j'ai foulé aux pieds l'idole de l'abomination
romaine, qui s'était mise à la place de Dieu et s'était établie
maîtresse des rois et du monde. Quel est donc cet Henri, ce nouveau
thomiste, ce disciple du monstre, pour que je respecte ses blasphèmes
et sa violence? Il est le défenseur de l'Église, oui, de son Église à
lui, qu'il porte si haut, de cette prostituée qui vit dans la pourpre,
ivre de débauches, de cette mère de fornications. Moi, mon chef est
Christ, je frapperai du même coup cette Église et son défenseur qui ne
font qu'un; je les briserai...

»J'en suis sûr, mes doctrines viennent du ciel. Je les ai fait
triompher contre celui qui, dans son petit ongle, a plus de force et
d'astuce que tous les papes, tous les rois, tous les docteurs... Mes
dogmes resteront, et le pape tombera, malgré toutes les portes de
l'enfer, toutes les puissances de l'air, de la terre et de la mer. Ils
m'ont provoqué à la guerre, eh bien! ils l'auront la guerre. Ils ont
méprisé la paix que je leur offrais, ils n'auront plus la paix. Dieu
verra qui des deux le premier en aura assez, du pape ou de Luther.
Trois fois j'ai paru devant eux. Je suis entré dans Worms, sachant
bien que César devait violer à mon égard la foi publique. Luther, ce
fugitif, ce trembleur, est venu se jeter sous les dents de Behemoth...
Mais eux, ces terribles géans, dans ces trois années, s'en est-il
présenté un seul à Wittemberg? Et cependant ils y seraient venus en
toute sûreté sous la garantie de l'Empereur. Les lâches, ils osent
espérer encore le triomphe! Ils pensaient se relever, par ma fuite, de
leur honteuse ignominie. On la connaît aujourd'hui par tout le monde;
on sait qu'ils n'ont point eu le courage de se hasarder en face du seul
Luther[r39][a41].» (1523.)

  [r39] _Ibid._ 331. _Ibid._

Il fut plus violent encore dans le traité qu'il publia en allemand,
sur la Puissance séculière. «Les princes sont du monde, et le monde
est ennemi de Dieu[a42]; aussi vivent-ils selon le monde et contre la
loi de Dieu. Ne vous étonnez donc pas de leurs furieuses violences
contre l'Évangile, car ils ne peuvent manquer à leur propre nature.
Vous devez savoir que depuis le commencement du monde, c'est chose bien
rare qu'un prince prudent, plus rare encore un prince probe et honnête.
Ce sont communément de grands sots, ou de maudits vauriens (_maximè
fatui, pessimi nebulones super terram_). Aussi, faut-il toujours
attendre d'eux le pis, presque jamais le bien, surtout lorsqu'il s'agit
du salut des âmes. Ils servent à Dieu de licteurs et de bourreaux,
quand il veut punir les méchans. Notre Dieu est un puissant roi, il
lui faut de nobles, d'illustres, de riches bourreaux et licteurs
comme ceux-ci; il veut qu'ils aient en abondance des richesses, des
honneurs, qu'ils soient redoutés de tous. Il plaît à sa divine volonté
que nous appelions ses bourreaux de clémens seigneurs, que nous nous
prosternions à leurs pieds, que nous soyons leurs très humbles sujets.
Mais ces bourreaux ne poussent point eux-mêmes l'artifice jusqu'à
vouloir devenir de bons pasteurs. Qu'un prince soit prudent, probe,
chrétien, c'est là un grand miracle, un précieux signe de la faveur
divine; car d'ordinaire, il en arrive comme pour les juifs dont Dieu
disait: «Je leur donnerai un roi dans ma colère, je l'ôterai dans mon
indignation. _Dabo tibi regem in furore meo, et auferam in indignatione
meâ[r40]._»

  [r40] Luth. oper. _De seculari potestate._ Cochlæus, 58.

»Les voilà, nos princes chrétiens qui protégent la foi et dévorent le
Turc.... Bons compagnons! fiez-vous-y. Ils vont faire quelque chose
dans leur belle sagesse: ils vont se casser le cou, et pousser les
nations dans les désastres et les misères... Pour moi, j'ouvrirai les
yeux aux aveugles pour qu'ils comprennent ces quatre mots du psaume
CVI: _Effundit contemptum super principes_. Je vous le jure par Dieu
même, si vous attendez qu'on vienne vous crier en face ces quatre mots,
vous êtes perdus, quand même chacun de vous serait aussi puissant que
le Turc; et alors il ne vous servira de rien de vous enfler et de
grincer des dents... Il y a déjà bien peu de princes qui ne soient
traités de sots et de fripons; c'est qu'ils se montrent tels, et que le
peuple commence à comprendre... Bons maîtres et seigneurs, gouvernez
avec modération et justice, car vos peuples ne supporteront pas
long-temps votre tyrannie; ils ne le peuvent ni ne le veulent. Ce monde
n'est plus le monde d'autrefois, où vous alliez à la chasse des hommes,
comme à celle des bêtes fauves[r41].»

  [r41] _Ibid._ Cochlæus, 59.

Observation de Luther, sur deux mandemens sévères de l'Empereur contre
lui. «... J'exhorte tout bon chrétien à prier avec nous pour ces
princes aveugles, que Dieu nous a sans doute envoyés dans sa colère, et
à ne pas les suivre contre les Turcs. Le Turc est dix fois plus habile
et plus religieux que nos princes. Comment pourraient-ils réussir
contre lui, ces fous qui tentent et blasphèment Dieu d'une manière si
horrible? Cette pauvre et misérable créature, qui n'est pas un instant
sûre de sa vie, notre Empereur, ne se glorifie-t-il pas impudemment
d'être le vrai et souverain défenseur de la foi chrétienne?

»L'Écriture sainte dit que la foi chrétienne est un rocher contre
lequel échoueront et le diable et la mort, et toute puissance; que
c'est une force divine; et cette force divine se ferait protéger par
un enfant de la mort que la moindre chose jettera bas? O Dieu! que
le monde est insensé! Voilà le roi d'Angleterre qui s'intitule à son
tour, _défenseur de la foi_! Les Hongrois mêmes se vantent d'être les
protecteurs de Dieu, et ils chantent dans leurs litanies: _Ut nos
defensores tuos exaudire digneris_... Pourquoi n'y a-t-il pas aussi
des princes pour protéger Jésus-Christ, et d'autres pour défendre le
Saint-Esprit? Alors, je pense, la sainte Trinité et la foi seraient
enfin convenablement gardées!...» (1523.)

De telles hardiesses effrayaient l'Électeur. Luther avait peine à le
rassurer. «Je me souviens, mon cher Spalatin, de ce que j'ai écrit de
Born à l'Électeur, et plût à Dieu que vous eussiez foi, avertis par
les signes si évidens de la main de Dieu. Ne voilà-t-il pas deux ans
que je vis encore contre toute attente. L'Électeur non-seulement est
à l'abri, mais depuis un an il voit la fureur des princes apaisée? Il
n'est pas difficile au Christ de protéger le Christ dans cette mienne
cause, où l'Électeur est entré par le seul conseil de Dieu. Si je
savais un moyen de le tirer de cette cause sans honte pour l'Évangile,
je n'y plaindrais pas même ma vie. Moi, j'avais bien compté qu'avant
un an, on me traînerait au dernier supplice; c'était là mon expédient
pour sa délivrance. Maintenant, puisque nous ne sommes pas capables
de comprendre et de pénétrer son dessein, nous serons toujours
parfaitement en sûreté, en disant: _Que ta volonté soit faite_![a43] Et
je ne doute pas que le prince ne soit à l'abri de toute attaque, tant
qu'il ne donnera pas un assentiment et une approbation publique à notre
cause. Pourquoi est-il forcé de partager notre opprobre? Dieu le sait,
quoiqu'il soit bien certain qu'il n'y a là pour lui ni dommage, ni
péril, et, au contraire, un grand avantage pour son salut.» (12 octobre
1523.)

Ce qui faisait la sécurité de Luther, c'est qu'un bouleversement
général semblait imminent. La tourbe populaire grondait. La petite
noblesse, plus impatiente, prenait le devant. Les riches principautés
ecclésiastiques étaient là comme une proie, dont le pillage semblait
devoir commencer la guerre civile. Les catholiques eux-mêmes
réclamaient par les moyens légaux, contre les abus que Luther avait
signalés dans l'Église. En mars 1523, la diète de Nuremberg suspendit
l'exécution de l'édit impérial contre Luther, et dressa contre le
clergé les _centum gravamina_[r42]. Déjà le plus ardent des nobles du
Rhin, Franz de Sickingen, avait ouvert la lutte des petits seigneurs
contre les princes, en attaquant le Palatin. «Voilà, dit Luther,
une chose très fâcheuse. Des présages certains nous annoncent un
bouleversement des états. Je ne doute pas que l'Allemagne ne soit
menacée, ou de la plus cruelle guerre ou de son dernier jour.» (16
janvier 1523.)

  [r42] Seckendorf, t. I, 251.




CHAPITRE II.

    Commencemens de l'Église luthérienne.—Essais d'organisation,
    etc.[a44]


Les temps qui suivent le retour de Luther à Wittemberg, forment la
période de sa vie, la plus active, la plus laborieuse. Il lui fallait
continuer la Réforme, entrer chaque jour plus avant dans la voie qu'il
avait ouverte, renverser de nouveaux obstacles, et cependant de temps
à autre s'arrêter dans cette œuvre de destruction pour réédifier et
rebâtir tellement quellement. Sa vie n'a plus alors l'unité qu'elle
présentait à Worms et au château de Wartbourg. Descendu de sa poétique
solitude, plongé dans les plus mesquines réalités, jeté en proie
au monde, c'est à lui que s'adressèrent tous les ennemis de Rome.
Tous affluent chez lui et assiégent sa porte, princes, docteurs ou
bourgeois. Il faut qu'il réponde aux Bohémiens, aux Italiens, aux
Suisses, à toute l'Europe. Les fugitifs arrivent de tous côtés. De
ceux-ci les plus embarrassans, sans contredit, ce sont les religieuses
échappées de leurs couvens, repoussées de leurs familles, et qui
viennent chercher un asile auprès de Luther. Cet homme de trente-six
ans est obligé de recevoir ces femmes et ces filles, de leur servir de
père. Pauvre moine, dans sa situation nécessiteuse (voyez le chapitre
IV), il arrache à peine quelques secours pour elles au parcimonieux
Électeur qui le laisse lui-même mourir de faim. Tomber dans ces misères
après le triomphe de Worms, c'était de quoi calmer l'exaltation du
réformateur.

Les réponses qu'il donne à cette foule qui vient le consulter[a45],
sont empreintes d'une libéralité d'esprit, dont nous le verrons
quelquefois s'écarter plus tard, lorsque devenu chef d'une église
établie, il éprouvera lui-même le besoin d'arrêter le mouvement qu'il
avait imprimé à la pensée religieuse.

D'abord c'est le pasteur de Zwickau, Hansmann, qui interpelle Luther
pour fixer les limites de la liberté évangélique. Il répond: «Nous
donnons liberté entière sur l'une et l'autre espèce; mais à ceux qui
s'en approchent dignement et avec crainte. Laissons tout le reste selon
le rite accoutumé, et que chacun suive son propre esprit, que chacun
écoute sa conscience pour répondre à l'Évangile.» Ensuite viennent
les frères Moraves, les Vaudois de la Moravie. (26 mars 1522): «Le
sacrement lui-même, leur écrit Luther, n'est pas tellement nécessaire,
qu'il rende superflues la foi et la charité. C'est une folie que de
s'escrimer pour ces misères, en négligeant les choses précieuses et
salutaires. Là où se trouvent la foi et la charité, il ne peut y
avoir de péché, ni parce qu'on adore, ni parce qu'on n'adore pas. Au
contraire, là, où il n'y a pas charité et foi, il ne peut y avoir
qu'éternel péché. Si ces ergoteurs ne veulent pas dire concomitance,
qu'ils disent autrement et cessent de disputer, puisqu'on s'accorde
sur le fond. La foi, la charité n'adore pas (il s'agit du culte des
saints), parce qu'elle sait qu'il n'est pas commandé d'adorer, et qu'on
ne pèche pas pour ne point adorer. Ainsi elle passe en liberté au
milieu de ces gens, et les accorde tous en laissant chacun abonder dans
son propre sens. Elle défend de disputer et de se condamner les uns
les autres; car elle hait les sectes et les schismes. Je résoudrais la
question de l'adoration de Dieu dans les saints, en disant que c'est
une chose libre et indifférente.» Il s'exprime sur ce dernier sujet
avec une hauteur singulière.

«Le monde entier m'interroge tellement (ce que j'admire) sur le culte
des saints, que je suis forcé de mettre au jour mon jugement. Je
voudrais qu'on laissât dormir cette question, pour ce seul motif,
qu'elle n'est pas nécessaire.» (29 mai 1522.) «Quant à l'exposition des
reliques, je crois qu'on les a déjà montrées et remontrées par toute la
terre. Pour le purgatoire, je pense que c'est chose fort incertaine. Il
est vraisemblable qu'à l'exception d'un petit nombre, tous les morts
dorment insensibles. Je ne crois pas que le purgatoire soit un lieu
déterminé, comme l'imaginent les sophistes. A les en croire, tous ceux
qui ne sont ni dans le ciel ni dans l'enfer sont dans le purgatoire.
Qui oserait l'assurer? les âmes des morts peuvent dormir entre le
ciel, la terre, l'enfer, le purgatoire et toutes choses, comme il
arrive aux vivans, dans un profond sommeil... Je pense que c'est cette
peine qu'on appelle l'avant-goût de l'enfer, et dont le Christ, Moïse,
Abraham, David, Jacob, Job, Ézéchias et beaucoup d'autres ont tant
souffert. Comme elle est semblable à l'enfer, et cependant temporaire,
qu'elle ait lieu dans le corps ou hors du corps, c'est pour moi le
purgatoire.» (13 janvier 1522.)

La confession perd, entre les mains de Luther, le caractère que lui
avait donné l'Église. Ce n'est plus ce redoutable tribunal qui ouvre
et ferme le ciel. Le prêtre ne fait plus que mettre sa sagesse et son
expérience au service du pénitent; de sacrement qu'elle était, la
confession devient, pour le prêtre, un ministère de consolation et de
bon conseil.

«Dans la confession, il n'est point nécessaire que l'on raconte tous
ses péchés[r43]; mais les gens peuvent dire ce qu'ils veulent; nous ne
les lapidons point pour cela; s'ils avouent du fond du cœur qu'ils
sont de pauvres pécheurs, nous nous en contentons.

  [r43] Tischreden, 162.

»Si un meurtrier disait devant les tribunaux que je l'ai absous, je
dirais: je ne sais point s'il est absous; ce n'est pas moi qui confesse
et absous, c'est le Christ[r44]. A Venise, une femme avait tué, et
jeté à l'eau, un jeune compagnon qui avait couché avec elle. Un moine
lui donna l'absolution et la dénonça. La femme s'excusa en montrant
l'absolution du moine. Le sénat décida que le moine serait brûlé et
la femme bannie de la ville. C'était un jugement bien sage. Mais si
je donnais un billet, signé de ma main, à une conscience effrayée, et
que le juge eût ce billet, je pourrais justement le réclamer, comme
j'ai fait avec le duc Georges. Car celui qui a en main les lettres des
autres, sans un bon titre, celui-là est un voleur.»

  [r44] _Ibid._ 163.

Quant à la messe, il la traite dès 1519 comme une chose indifférente
pour ses formes extérieures[a46]. Il écrivait alors à Spalatin: «Tu
me demandes un modèle de commémorations pour la messe. Je te supplie
de ne pas te tourmenter de ces minuties; prie pour ceux pour lesquels
Dieu t'inspirera, et aie la conscience libre sur ce sujet. Ce n'est pas
une chose si importante, qu'il faille enchaîner encore par des décrets
et des traditions l'esprit de liberté: il suffit, et au-delà, de la
masse déjà excessive des traditions régnantes.» Vers la fin de sa vie,
en 1542, il disait encore au même Spalatin (10 novembre): «Fais, pour
l'élévation du sacrement, ce qu'il te plaira de faire. Je ne veux pas
que dans les choses indifférentes, on impose aucune chaîne. C'est ainsi
que j'écris, que j'écrivis, que j'écrirai toujours, à tous ceux qui me
fatiguent de cette question.»

Il comprenait pourtant la nécessité d'un culte extérieur: «Bien que
les cérémonies ne soient pas nécessaires au salut, cependant elles
font impression sur les esprits grossiers. Je parle principalement
des cérémonies de la messe, que vous pouvez conserver, comme nous
avons fait ici, à Wittemberg.» (11 janvier 1531.) «Je ne condamne
aucune cérémonie, si ce n'est celles qui sont contraires à l'Évangile.
Nous avons conservé le baptistère et le baptême, bien que nous
l'administrions en nous servant de la langue vulgaire. Je permets les
images dans le temple; la messe est célébrée avec les rites et les
costumes accoutumés; seulement on y chante quelques hymnes en langue
vulgaire, et les paroles de la consécration sont en allemand. Enfin je
n'aurais point aboli la messe latine, pour y substituer la messe en
langue vulgaire, si je n'y avais été forcé.» (14 mars 1528.)

«Tu vas organiser l'église de Kœnigsberg; je t'en prie, au nom du
Christ, change le moins de choses possible. Il y a près de là des
villes épiscopales, il ne faut pas que les cérémonies de la nouvelle
Église diffèrent beaucoup des anciens rites. Si la messe en latin
n'est pas abolie, ne l'abolis pas; seulement mêles-y quelques chants
en allemand. Si elle est abolie, conserve l'ordre et les costumes
anciens.» (16 juillet 1528.)

Le changement le plus grave que Luther fit subir à la messe, fut de la
traduire en langue vulgaire. «La messe sera dite en allemand pour les
laïques, mais l'office de chaque jour se fera en latin, en y joignant
toutefois quelques hymnes allemands.» (28 octobre 1525.)

«Je suis bien aise de voir qu'en Allemagne la messe soit à présent
célébrée en allemand[r45]. Mais que Carlostad fasse de cela une
nécessité, voilà qui est encore de trop. C'est un esprit incorrigible.
Toujours, toujours des lois, des nécessités, des péchés! Il ne saurait
faire autrement... Je dirai volontiers la messe en allemand, et je m'en
occupe aussi; mais je voudrais qu'elle eût un véritable air allemand.
Traduire simplement le texte latin, en conservant le ton et le chant
usités, cela peut aller à la rigueur, mais ne sonne pas bien et ne me
satisfait pas. Il faut que tout ensemble, texte et notes, accent et
gestes, viennent de notre langue et de notre voix natales; autrement ce
ne sera qu'imitation et singerie...»

  [r45] Luth. Werke, t. II, 29.

«Je désire, plutôt que je ne promets, de vous donner une messe en
allemand; car je ne me sens pas capable de ce travail, où il faut à la
fois la musique et l'esprit.» (12 novembre 1524.)

«Je te renvoie la messe; je tolèrerai qu'on la chante ainsi, mais il ne
me plaît pas qu'on garde la musique latine sur les paroles allemandes.
Je voudrais qu'on adoptât le chant allemand.» (26 mars 1525.)

«Je suis d'avis qu'il serait bon, à l'exemple des prophètes et des
anciens pères de l'Église, de faire des psaumes en allemand pour le
peuple. Nous cherchons des poètes de tous côtés; mais puisqu'il t'a été
donné beaucoup de faconde et d'éloquence dans la langue allemande, et
que tu as cultivé ces dons, je te prie de m'aider dans mon travail, et
d'essayer de traduire quelque psaume sur le modèle de ce que j'ai déjà
fait. Je voudrais exclure les mots nouveaux et les termes de cour: il
faudrait, pour être compris du peuple, le langage le plus simple et le
plus ordinaire, quoique, cependant, pur et juste; il faudrait que la
phrase fût claire et le plus près du texte qu'il sera possible.» (1524.)

Ce n'était pas chose facile que d'organiser la nouvelle Église.
L'ancienne hiérarchie était brisée. Le principe de la Réforme étant
de ramener toute chose au texte de l'Évangile, pour être conséquent,
il fallait rendre à l'Église la forme démocratique qu'elle avait aux
premiers siècles. Luther y semblait d'abord disposé.

_De ministris Ecclesiæ instituendis_, adressé aux Bohémiens[a47].
«Voilà une belle invention des papistes, que le prêtre est revêtu
d'un caractère indélébile, et qu'aucune faute ne peut le lui faire
perdre...[a48] Le prêtre doit être choisi, élu par les suffrages du
peuple, et ensuite confirmé par l'évêque (c'est-à-dire qu'après
l'élection, le premier, le plus vénérable d'entre les électeurs impose
les mains à l'élu). Est-ce que Christ, le premier prêtre du nouveau
Testament, a eu besoin de la tonsure et de toutes ces momeries de
l'ordination épiscopale. Est-ce que ses apôtres, ses disciples en ont
eu besoin?... Tous les chrétiens sont prêtres, tous peuvent enseigner
la parole de Dieu, administrer le baptême, consacrer le pain et le vin,
car Christ a dit: Faites cela en mémoire de moi. Nous tous qui sommes
chrétiens, nous avons le pouvoir des clés. Christ a dit aux apôtres qui
représentaient auprès de lui l'humanité tout entière: Je vous le dis
en vérité, ce que vous aurez délié sur la terre, sera délié dans le
ciel. Mais lier et délier n'est autre chose que prêcher et appliquer
l'Évangile. Délier, c'est annoncer que Dieu a remis les fautes du
pécheur. Lier, c'est ôter l'Évangile et annoncer que les péchés sont
retenus.

»Les noms que doivent porter les prêtres sont ceux de ministres,
diacres, évêques (surveillans), dispensateurs. Si le ministre cesse
d'être fidèle, il doit être déposé; ses frères peuvent l'excommunier
et mettre quelqu'autre ministre à sa place. Le premier office dans
l'Église est celui de la prédication. Jésus-Christ et Paul prêchaient,
mais ne baptisaient point[r46].» (1523.)

  [r46] Luth. oper. Witt. t. II, 364-74.

Il ne voulait point, nous l'avons déjà vu, qu'on astreignît toutes les
églises à une règle uniforme. «Ce n'est point mon avis qu'on doive
imposer à toute l'Allemagne nos réglemens de Wittemberg.» Et encore:
«Il ne me paraît point sûr de réunir les nôtres en concile, pour
établir l'unité des cérémonies; c'est une chose de mauvais exemple,
à quelque bonne intention qu'on l'entreprenne, ainsi que le prouvent
tous les conciles de l'Église, depuis le commencement. Ainsi dans le
concile des apôtres on a traité des œuvres et des traditions plus que
de la foi; dans ceux qui ont suivi, on n'a jamais parlé de la foi, mais
toujours d'opinions et de questions, en sorte que le nom de concile
m'est aussi suspect et aussi odieux que le nom de libre arbitre. Si une
église ne veut pas imiter l'autre en ces choses extérieures, qu'est-il
besoin de se contraindre par des décrets de conciles, qui se changent
bientôt en lois et en filets pour les âmes?» (12 novembre 1524.)

Cependant il sentit que cette liberté pouvait aller trop loin, et faire
tomber la Réforme dans une foule d'abus. «J'ai lu ton ordination, mon
cher Hausmann, mais je pense qu'il ne faut pas la publier. J'en suis
depuis long-temps à me repentir de ce que j'ai fait; depuis qu'à mon
exemple tous ont proposé leurs réformes, la variété et la multitude
des cérémonies a cru à l'infini, si bien qu'avant peu nous aurons
surpassé l'océan des cérémonies papales.» (21 mars 1534.)

Pour mettre quelque unité dans les cérémonies de la nouvelle Église,
on institua des visites annuelles, qui se firent dans toute la
Saxe[a49]. Les visiteurs devaient s'informer de la vie et des doctrines
des pasteurs, redresser la foi de ceux qui erraient, et dépouiller
du sacerdoce ceux dont les mœurs n'étaient point exemplaires. Ces
visiteurs étaient nommés par l'Électeur, d'après les avis de Luther
qui, résidant toujours à Wittemberg, formait, avec Jonas, Mélanchton,
et quelques autres théologiens, une sorte de comité central pour la
direction de toutes les affaires ecclésiastiques[r47].

  [r47] Seckendorf, t. II, 100.

«Ceux de Winsheim ont demandé à notre illustre prince de te permettre
de venir gouverner leur église; d'après notre délibération, il a rejeté
cette demande. Il t'accorde de retourner dans ta patrie, si nous te
jugeons digne de ce ministère.» (novembre 1531.) Signé LUTHER, JONAS,
MÉLANCHTON.

On trouve dans les lettres de Luther un grand nombre de consultations
de ce genre, signées de lui et de plusieurs autres théologiens
protestans.

Bien que Luther n'eût aucun titre qui le plaçât au-dessus des autres
pasteurs, il exerçait cependant une sorte de suprématie et de
contrôle[a50]. «Voici, écrit-il à Amsdorf, de nouvelles plaintes sur
toi et Frezhans, parce que vous avez excommunié un barbier; je ne
veux point décider encore entre vous, mais réponds, je t'en supplie,
pourquoi cette excommunication?»[a51] (juillet 1532.)

«Nous ne pouvons que refuser la communion; tenter de donner à
l'excommunication religieuse tous les effets de l'excommunication
politique, ce serait nous rendre ridicules en essayant de faire ce
qui n'est plus de ce siècle, et ce qui est au-dessus de nos forces...
Le magistrat civil doit rester en dehors de toutes ces choses.» (26
juin 1533.) Cependant l'excommunication lui semblait parfois une arme
bonne à employer. Un bourgeois de Wittemberg avait acheté une maison
trente florins, et, après quelques réparations, il voulut la vendre
quatre cents[r48]. «S'il le fait, dit Luther, je l'excommunie. Nous
devrions relever l'excommunication.»—Comme on parlait de rétablir
les consistoires, le jurisconsulte Christian Bruck dit à Luther[r49]:
«Les nobles et les bourgeois craignent que vous ne commenciez par
les paysans pour en venir ensuite à eux.—Juriste, répondit Luther,
tenez-vous-en à votre droit et à ce qui touche l'ordre extérieur.»—En
1538, apprenant qu'un homme de Wittemberg méprisait Dieu, sa parole et
ses serviteurs, il le fait menacer par deux chapelains.—Plus tard, il
défend d'admettre au sacrement un noble qui était usurier.

  [r48] Tischreden, 176.

  [r49] _Ibid._ 177.

Une des choses qui tourmentèrent le plus le réformateur, fut
l'abolition des vœux monastiques[a52]. Dès le milieu de 1522, il
publia une exhortation aux quatre ordres mendians. Les Augustins au
mois de mars, les Chartreux au mois d'août se déclarèrent hautement
pour lui.

«Aux lieutenans de la Majesté impériale à Nuremberg:... Dieu ne peut
demander des vœux, qui sont au-dessus de la nature humaine... Chers
seigneurs, laissez-vous fléchir. Vous ne savez pas quelles horribles et
infâmes malices le diable exerce dans les couvens. Ne vous en rendez
pas complices, n'en chargez pas votre conscience. Si mes ennemis les
plus acharnés savaient ce que j'apprends chaque jour de tous les pays,
ah! ils m'aideraient demain à renverser les couvens. Vous me forcez à
crier plus haut que je ne voudrais. Cédez, je vous en supplie, avant
que les scandales n'éclatent trop honteusement.» (Août 1523.)

«Le décret général des Chartreux sur la liberté qu'auront les moines
de sortir et de quitter l'habit, me plaît fort, et je le publierai.
L'exemple d'un ordre si considérable aidera nos affaires et appuiera
nos décisions.» (20 août 1522.)—Cependant il voulait que les choses
se fissent sans bruit ni scandale. Il écrit à Jean Lange: «Ta sortie
du monastère n'a pas, je pense, été sans motif, mais j'aurais mieux
aimé que tu te misses au-dessus de tous les motifs; non que je condamne
la liberté de sortir, mais je voudrais voir enlever à nos adversaires
toute occasion de calomnie.»

Il avait beau recommander qu'on évitât toute violence; la Réforme lui
échappait en s'étendant chaque jour au dehors. A Erfurth, en 1521, on
avait forcé les maisons de plusieurs prêtres, et il s'en était plaint;
on alla encore plus loin, en 1522, dans les Pays-Bas. «Tu sais, je
pense, ce qui s'est passé à Anvers, et comment les femmes ont délivré
par force Henri de Zutphen. Les frères sont chassés du couvent, les
uns prisonniers en divers endroits, les autres relâchés après avoir
renié le Christ; d'autres encore ont persisté; ceux qui sont fils de
la cité ont été jetés dans la maison des Béghards; tout le mobilier du
couvent est vendu, et l'église fermée ainsi que le couvent; on va la
démolir. Le saint Sacrement a été transporté en pompe dans l'église
de la sainte Vierge, comme si on le tirait d'un lieu hérétique; des
bourgeois, des femmes, ont été torturés et punis. Henri lui-même
revient à nous par Brême; il s'y est arrêté et y enseigne la parole, à
la prière du peuple, sur l'ordre du conseil, en dépit de l'évêque. Le
peuple est animé d'un désir et d'une ardeur admirables; enfin, quelques
personnes ont établi près de nous un colporteur, qui leur porte des
livres de Wittemberg. Henri lui-même voulait avoir de toi des lettres
d'obédience; mais nous ne pouvions t'atteindre si promptement. Nous
en avons donc donné en ton nom, sous le sceau de notre prieur.» (19
décembre 1522.)

Tous les Augustins de Wittemberg avaient l'un après l'autre abandonné
le couvent, le prieur en résigna la propriété entre les mains de
l'Électeur, et Luther jeta le froc. Le 9 octobre 1524, il parut en
public avec une robe semblable à celle que les prédicateurs portent
encore aujourd'hui en Allemagne; c'était l'Électeur qui lui en avait
donné le drap.

Son exemple encouragea moines et religieuses à rentrer dans le siècle.
Ces femmes, jetées tout-à-coup hors du cloître et fort embarrassées
dans un monde qu'elles ne connaissaient pas, accouraient près de celui
dont la parole leur avait fait quitter la solitude du monastère.

«J'ai reçu hier neuf religieuses sortant de captivité, du monastère de
Nimpschen, et parmi elles Staupitza et deux autres de la famille de
Zeschau[a53].» (8 avril 1523.)

«J'ai grand'pitié d'elles, et surtout des autres qui meurent en foule
de cette maudite et incestueuse chasteté[a54]. Ce sexe si faible, est
uni au mâle par la nature, par Dieu même; si on l'en sépare, il périt.
O tyrans, ô parens cruels d'Allemagne!... Tu demandes ce que je ferai à
leur égard? D'abord je signifierai aux parens qu'ils les recueillent;
sinon, j'aurai soin qu'on les reçoive ailleurs. Voici leurs noms:
Magdeleine Staupitz, Elsa de Canitz, Ave Grossin, Ave Schonfeld et sa
sœur Marguerite Schonfeld, Laneta de Golis, Marguerite Zeschau et
Catherine de Bora. Elles se sont évadées d'une manière étonnante...
Mendie-moi auprès de tes riches courtisans quelque argent, dont je
puisse les nourrir pendant une huitaine ou une quinzaine de jours,
jusqu'à ce que je les rende à leurs parens ou à ceux qui m'ont donné
promesse.» (10 avril 1523.)

«Mon maître Spalatin, je m'étonne que vous m'ayez renvoyé cette femme,
puisque vous connaissez bien ma main, et que vous ne donnez d'autre
raison, sinon que la lettre n'était pas signée... Prie l'Électeur qu'il
donne quelques dix florins et une robe neuve ou vieille ou autre chose,
enfin qu'il donne pour ces pauvres vierges malgré elles.» (22 avril
1523.)

Le 10 avril 1522, Luther écrit à Léonard Koppe, bourgeois considérable
de Torgau, qui avait aidé neuf religieuses à se retirer de leur
couvent. Il l'approuve et l'exhorte à ne pas se laisser effrayer par
les cris qui s'élèveront contre lui. «Vous avez fait une bonne œuvre,
et plût à Dieu que nous pussions délivrer de même tant d'autres
consciences qui sont encore prisonnières... La parole de Dieu est
maintenant dans le monde et non dans les couvens...»

Le 18 juin 1523, il écrit une lettre de consolation à trois demoiselles
que le duc Henri, fils du duc Georges, avait chassées de sa cour pour
avoir lu les livres de Luther. «Bénissez ceux qui vous outragent,
etc... Vous n'êtes malheureusement que trop vengées de leur injustice.
Il faut avoir pitié de ces furieux, de ces insensés qui ne voient pas
qu'ils perdent misérablement leur âme en pensant vous faire du mal...»

«Voici bien du nouveau, que tu sais déjà, sans doute, c'est que la
duchesse de Montsberg s'est échappée par grand miracle du couvent
de Freyberg; elle est dans ma maison avec deux jeunes filles, l'une
Marguerite Volckmarin, fille d'un bourgeois de Leipsick, l'autre,
Dorothée, fille d'un bourgeois de Freyberg.» (20 octobre 1528.)

«Cette malheureuse Élisabeth de Reinsberg, chassée de l'école des
filles d'Altenbourg et n'ayant plus de quoi vivre, s'est adressée à
moi après s'être plainte au Prince, qui l'a renvoyée à ceux qui sont
chargés du séquestre; elle m'a prié de t'écrire pour que tu l'appuies
près d'eux, etc.» (Mars 1533.)

«Cette jeune fille d'Altenbourg, dont le vieux père et la mère ont été
pris dans leur maison, s'est adressée à moi pour me supplier de lui
donner secours et conseil. Ce que je ferai dans cette affaire, Dieu le
sait.» (14 juillet 1533.)

Quelques mots de Luther donnent lieu de croire, que ces femmes
qui affluaient autour de lui, abusèrent souvent de sa facilité,
que plusieurs même prétendaient faussement s'être échappées du
cloître.—«Que de religieuses n'ai-je pas soutenues à grands frais!
Que de fois n'ai-je pas été trompé par de prétendues nonnes, de vraies
coureuses, quelle que fût leur noblesse (generosas meretrices).» (1535,
24 août.)

Ces tristes méprises modifièrent de bonne heure les idées de Luther,
sur l'opportunité de la suppression des couvens. Dans une préface
adressée à la commune de Leisnick (1523), il conseille de ne pas les
supprimer violemment[r50]; mais de les laisser s'éteindre en n'y
recevant plus de novices. «Comme il ne faut contraindre personne
dans les choses de la foi, continue-t-il, on ne doit pas expulser ni
maltraiter ceux qui voudront rester dans les couvens, soit à cause de
leur grand âge, soit par amour de l'oisiveté et de la bonne chère, soit
par motif de conscience. Il faut les laisser jusqu'à leur fin comme
ils ont été auparavant, car l'Évangile nous enseigne de faire du bien,
même aux indignes; et il faut considérer ici que ces personnes sont
entrées dans leur état, aveuglées par l'erreur commune, et qu'elles
n'ont point appris de métier qui puisse les nourrir... Les biens de ces
couvens doivent être employés comme il suit: d'abord, je viens de le
dire, à l'entretien des religieux qui y restent. Ensuite il faut donner
une certaine somme à ceux qui en sortent (quand même ils n'auraient
rien apporté), pour qu'ils puissent commencer un autre état; car ils
quittent leur asile pour toujours, et ils auraient pu, pendant qu'ils
étaient au couvent, apprendre quelque chose. Quant à ceux qui avaient
apporté du bien, il est juste qu'on leur en restitue la plus grande
partie, sinon le tout. Ce qui reste sera mis en caisse commune pour en
être prêté et donné aux pauvres du pays. On remplira ainsi la volonté
des fondateurs; car, quoiqu'ils se soient laissés séduire à donner
leur bien aux couvens, leur intention a pourtant été de le consacrer
à l'honneur et au culte de Dieu. Or, il n'est pas de plus beau culte
que la charité chrétienne qui vient au secours de l'indigent, comme
Jésus-Christ l'attestera lui-même au jugement dernier (saint Mathieu,
XXV)... Cependant, si parmi les héritiers des fondateurs il s'en
trouvait qui fussent dans le besoin, il serait équitable et conforme à
la charité de leur délivrer une partie de la fondation, même le tout,
s'il était nécessaire, la volonté de leurs pères n'ayant pu être, ou du
moins n'ayant pas dû être, d'ôter le pain à leurs enfans et héritiers
pour le donner à des étrangers... Vous m'objecterez que je fais le trou
trop large, et que de cette manière il restera peu de chose à la caisse
commune; chacun, dites-vous, viendra prétendre qu'il lui faut tant et
tant, etc. Mais j'ai déjà dit que ce doit être une œuvre d'équité et
de charité. Que chacun examine, en sa conscience, combien il lui faudra
pour ses besoins et combien il pourra laisser à la caisse, qu'ensuite
la commune pèse les circonstances à son tour, et tout ira bien. Quand
même la cupidité de quelques particuliers trouverait son profit à cet
accommodement, cela vaudrait toujours mieux que les pillages et les
désordres qu'on a vus en Bohême...»

  [r50] Luth. Werke, t. IX, 536.

«Je ne voudrais pas conseiller à des vieillards de quitter le
monastère, d'abord parce que, rendus au monde, ils deviendraient
peut-être à charge aux autres, et trouveraient difficilement, dans
ce refroidissement de la charité, les soins dont ils sont dignes.
Dans l'intérieur du monastère, ils ne seront à charge à personne,
ni obligés de recourir à la sollicitude des étrangers; ils pourront
faire beaucoup pour le salut de leur prochain, ce qui, dans le monde,
leur serait difficile, je dis même impossible.» Luther finit par
encourager un moine à rester dans son monastère. «J'y ai moi-même vécu
quelques années; j'y aurais vécu plus long-temps, et j'y serais encore
aujourd'hui, si mes frères et l'état du monastère me l'avaient permis.»
(28 février 1528.)

Quelques nonnes des Pays-Bas écrivirent au docteur Martin Luther, et
se recommandèrent à ses prières[r51]. C'étaient de pieuses vierges
craignant Dieu, qui se nourrissaient du travail de leurs mains, et
vivaient dans l'union. Le docteur en eut grande compassion, et il dit:
«On doit laisser de pauvres nonnes comme celles-ci vivre toujours à
leur manière. Il en est de même des feldkloster, qui ont été fondés
par les princes pour ceux de la noblesse. Mais les ordres mendians...
C'est des cloîtres comme ceux dont je parlais tout-à-l'heure, que l'on
peut tirer des gens habiles pour les charges de l'Église, pour le
gouvernement civil et pour l'économie.»

  [r51] Tischreden, 271.

Cette époque de la vie de Luther (1521-1528) fut prodigieusement
affairée et misérablement laborieuse[a55]. Il n'était plus soutenu,
comme dans la précédente, par la chaleur de la lutte et l'intérêt
du péril. _A Spalatin._ «Je t'en conjure, délivre-moi; je suis
tellement écrasé des affaires des autres, que la vie m'en devient à
charge...—Martin LUTHER, courtisan hors de la cour, et bien malgré
lui. (_Aulicus extrà aulam, et invitus._) (1523.) Je suis très occupé,
visiteur, lecteur, prédicateur, auteur, auditeur, acteur, coureur,
lutteur, et que sais-je?» (29 octobre 1528.)

La réforme des paroisses à poursuivre, l'uniformité des cérémonies à
établir, la rédaction du grand Catéchisme, les réponses aux nouveaux
pasteurs, les lettres à l'Électeur dont il fallait obtenir l'agrément
pour chaque innovation; c'était bien du travail et bien de l'ennui.
Cependant les adversaires de Luther ne le laissaient pas reposer.
Érasme publiait contre lui son formidable livre _De libero arbitrio_,
auquel Luther ne se décida à répondre qu'en 1525. La Réforme elle-même
semblait se tourner contre le réformateur. Son ancien ami Carlostad
avait couru dans la voie où marchait Luther[a56]. C'était même pour
l'arrêter dans ses rapides et violentes innovations, que Luther avait
quitté précipitamment le château de Wartbourg. Il ne s'agissait plus
seulement de l'autorité religieuse; l'autorité civile elle-même allait
être mise en question. Derrière Carlostad, on entrevoyait Münzer[a57];
derrière les sacramentaires et les iconoclastes, apparaissait dans le
lointain la révolte des paysans, une jacquerie, une guerre servile
plus raisonnée, plus niveleuse et non moins sanglante que celles de
l'antiquité.




CHAPITRE III.

1523-1525.

    Carlostad.—Münzer. Guerre des paysans.


«Priez pour moi, et aidez-moi à fouler aux pieds ce Satan qui s'est
élevé à Wittemberg contre l'Évangile, au nom de l'Évangile: nous avons
maintenant à combattre un ange devenu, comme il croit, ange de lumière.
Il sera difficile de faire céder Carlostad par persuasion; mais Christ
le contraindra, s'il ne cède de lui-même. Car nous sommes maîtres de la
vie et de la mort, nous qui croyons au maître de la vie et de la mort.»
(12 mars 1523.)

«J'ai résolu de lui interdire la chaire où il est monté témérairement
sans aucune vocation, malgré Dieu et les hommes.» (19 mars.)

«J'ai fâché Carlostad, parce que j'ai cassé ses ordinations, quoique
je n'aie pas condamné sa doctrine; il me déplaît cependant qu'il ne
s'occupe que de cérémonies et de choses extérieures, négligeant la
vraie doctrine chrétienne; c'est-à-dire la foi et la charité.... Par sa
sotte manière d'enseigner, il conduisait le peuple à se croire chrétien
pour des misères, pour communier sous les deux espèces, pour ne pas se
confesser, pour briser des images... Il voulait s'ériger en nouveau
docteur et élever ses ordonnances dans le peuple, sur la ruine de mon
autorité (_pressâ meâ auctoritate_).» (30 mars.)

«Aujourd'hui même, j'ai pris à part Carlostad, pour le supplier de ne
rien publier contre moi; qu'autrement, nous serions forcés de jouer de
la corne l'un contre l'autre. Not

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