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Poésies Complètes - Tome 2

by Théophile Gautier · French · Gutenberg #45886 · 316,800 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Poésies Complètes - Tome 2
    
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Title: Poésies Complètes - Tome 2

Author: Théophile Gautier


        
Release date: June 5, 2014 [eBook #45886]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/45886

Credits: Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
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        http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES COMPLÈTES - TOME 2 ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites
par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a
été conservée et n'a pas été harmonisée.




    THÉOPHILE GAUTIER


    POÉSIES
    COMPLÈTES


    TOME SECOND


    PARIS
    G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
    11, RUE DE GRENELLE, 11

    1890




    POÉSIES COMPLÈTES

    DE

    THÉOPHILE GAUTIER

    II




OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à 3 fr. 50 chaque volume


    POÉSIES COMPLÈTES                                             2 vol.
    ÉMAUX ET CAMÉES. Édition définitive, ornée d'un Portrait à
      l'eau-forte par _J. Jacquemart_                             1 vol.
    MADEMOISELLE DE MAUPIN                                        1 vol.
    LE CAPITAINE FRACASSE                                         2 vol.
    LE ROMAN DE LA MOMIE                                          1 vol.
    SPIRITE, nouvelle fantastique                                 1 vol.
    VOYAGE EN ITALIE. (Nouvelle édition)                          1 vol.
    VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes)                            1 vol.
    VOYAGE EN RUSSIE                                              1 vol.
    ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.)                   1 vol.
    NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc.)               1 vol.
    TABLEAUX DE SIÈGE.--(Paris, 1870-1871)                        1 vol.
    THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets)                        1 vol.
    LES JEUNES-FRANCE, suivis de _Contes humouristiques_          1 vol.
    HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et
      d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE
      (1830-1868)                                                 1 vol.
    PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres, sculpteurs,
      artistes dramatiques), avec un portrait de Th. Gautier,
      d'après une gravure à l'eau-forte par lui-même, vers 1833.  1 vol.
    L'ORIENT                                                      2 vol.


    LE CAPITAINE FRACASSE, illustré de 60 dessins par
      _G. Doré_, gravés sur bois par les premiers artistes.
      1 vol. grand in-18                                          24 fr.


Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--24939




LA

COMÉDIE DE LA MORT

1838




LA COMÉDIE DE LA MORT




PORTAIL


    Ne trouve pas étrange, homme du monde, artiste,
    Qui que tu sois, de voir par un portail si triste
    S'ouvrir fatalement ce volume nouveau.

    Hélas! tout monument qui dresse au ciel son faîte,
    Enfonce autant les pieds qu'il élève la tête.
    Avant de s'élancer tout clocher est caveau:

    En bas, l'oiseau de nuit, l'ombre humide des tombes;
    En haut, l'or du soleil, la neige des colombes,
    Des cloches et des chants sur chaque soliveau;

    En haut, les minarets et les rosaces frêles,
    Où les petits oiseaux s'enchevêtrent les ailes,
    Les anges accoudés portant des écussons;

    L'acanthe et le lotus ouvrant sa fleur de pierre
    Comme un lys séraphique au jardin de lumière;
    En bas, l'arc surbaissé, les lourds piliers saxons;

    Les chevaliers couchés de leur long, les mains jointes,
    Le regard sur la voûte et les deux pieds en pointes;
    L'eau qui suinte et tombe avec de sourds frissons.

    Mon œuvre est ainsi faite, et sa première assise
    N'est qu'une dalle étroite et d'une teinte grise
    Avec des mots sculptés que la mousse remplit.

    Dieu fasse qu'en passant sur cette pauvre pierre,
    Les pieds des pèlerins n'effacent pas entière
    Cette humble inscription et ce nom qu'on y lit.

    Pâles ombres des morts, j'ai pour vos promenades,
    Filé patiemment la pierre en colonnades;
    Dans mon Campo-Santo je vous ai fait un lit!

    Vous avez près de vous, pour compagnon fidèle,
    Un ange qui vous fait un rideau de son aile,
    Un oreiller de marbre et des robes de plomb.

    Dans le jaspe menteur de vos tombes royales,
    On voit s'entre-baiser les sœurs théologales
    Avec leur auréole et leur vêtement long.

    De beaux enfants tout nus, baissant leur torche éteinte,
    Poussent autour de vous leur éternelle plainte;
    Un lévrier sculpté vous lèche le talon.

    L'arabesque fantasque, après les colonnettes,
    Enlace ses rameaux et suspend ses clochettes
    Comme après l'espalier fait une vigne en fleur.

    Aux reflets des vitraux la tombe réjouie,
    Sous cette floraison toujours épanouie,
    D'un air doux et charmant sourit à la douleur.

    La mort fait la coquette et prend un ton de reine,
    Et son front seulement sous ses cheveux d'ébène,
    Comme un charme de plus garde un peu de pâleur.

    Les émaux les plus vifs scintillent sur les armes,
    L'albâtre s'attendrit et fond en blanches larmes;
    Le bronze semble avoir perdu sa dureté.

    Dans leurs lits les époux sont arrangés par couples,
    Leurs têtes font ployer les coussins doux et souples,
    Et leur beauté fleurit dans le marbre sculpté.

    Ce ne sont que festons, dentelles et couronnes,
    Trèfles et pendentifs et groupes de colonnes
    Où rit la fantaisie en toute liberté.

    Aussi bien qu'un tombeau, c'est un lit de parade,
    C'est un trône, un autel, un buffet, une estrade;
    C'est tout ce que l'on veut selon ce qu'on y voit.

    Mais pourtant si, poussé de quelque vain caprice,
    Dans la nef, vers minuit, par la lune propice,
    Vous alliez soulever le couvercle du doigt,

    Toujours vous trouveriez, sous cette architecture,
    Au milieu de la fange et de la pourriture,
    Dans le suaire usé le cadavre tout droit,

    Hideusement verdi, sans rayon de lumière,
    Sans flamme intérieure illuminant la bière,
    Ainsi que l'on en voit dans les Christs aux tombeaux.

    Entre ses maigres bras, comme une tendre épouse,
    La mort les tient serrés sur sa couche jalouse
    Et ne lâcherait pas un seul de leurs lambeaux.

    A peine, au dernier jour, lèveront-ils la tête
    Quand les cieux trembleront au cri de la trompette,
    Et qu'un vent inconnu soufflera les flambeaux.

    Après le jugement, l'ange, en faisant sa ronde,
    Retrouvera leurs os sur les débris du monde;
    Car aucun de ceux-là ne doit ressusciter.

    Le Christ lui-même irait, comme il fit au Lazare,
    Leur dire: Levez-vous! que le sépulcre avare
    Ne s'entr'ouvrirait pas pour les laisser monter.

    Mes vers sont les tombeaux tout brodés de sculptures;
    Ils cachent un cadavre, et sous leurs fioritures
    Ils pleurent bien souvent en paraissant chanter.

    Chacun est le cercueil d'une illusion morte;
    J'enterre là les corps que la houle m'apporte
    Quand un de mes vaisseaux a sombré dans la mer;

    Beaux rêves avortés, ambitions déçues,
    Souterraines ardeurs, passions sans issues,
    Tout ce que l'existence a d'intime et d'amer.

    L'Océan tous les jours me dévore un navire;
    Un récif, près du bord, de sa pointe déchire
    Leurs flancs doublés de cuivre et leur quille de fer.

    Combien j'en ai lancé plein d'ivresse et de joie,
    Si beaux et si coquets sous leurs flammes de soie,
    Que jamais dans le port mes yeux ne reverront!

    Quels passagers charmants, têtes fraîches et rondes,
    Désirs aux seins gonflés, espoirs, chimères blondes!
    Que d'enfants de mon cœur entassés sur le pont!

    Le flot a tout couvert de son linceul verdâtre,
    Et les rougeurs de rose, et les pâleurs d'albâtre,
    Et l'étoile et la fleur éclose à chaque front.

    Le flux jette à la côte entre le corps du phoque,
    Et les débris de mâts que la vague entre-choque,
    Mes rêves naufragés tout gonflés et tout verts;

    Pour ces chercheurs d'un monde étrange et magnifique,
    Colombs qui n'ont pas su trouver leur Amérique,
    En funèbres caveaux creusez-vous, ô mes vers!

    Puis montez hardiment comme les cathédrales,
    Allongez-vous en tours, tordez-vous en spirales,
    Enfoncez vos pignons au cœur des cieux ouverts.

    Vous, oiseaux de l'amour et de la fantaisie,
    Sonnets, ô blancs ramiers du ciel de poésie,
    Posez votre pied rose au toit de mon clocher.

    Messagères d'avril, petites hirondelles,
    Ne fouettez pas ainsi les vitres à coups d'ailes,
    J'ai dans mes bas-reliefs des trous où vous nicher:

    Mes vierges vous prendront dans un pli de leur robe,
    L'empereur tout exprès laissera choir son globe,
    Le lotus ouvrira son cœur pour vous cacher.

    J'ai brodé mes réseaux des dessins les plus riches,
    Évidé mes piliers, mis des saints dans mes niches,
    Posé mon buffet d'orgue et peint ma voûte en bleu.

    J'ai prié saint Éloi de me faire un calice:
    Le roi mage Gaspard, pour le saint sacrifice,
    M'a donné le cinname et le charbon de feu.

    Le peuple est à genoux, le chapelain s'affuble
    Du brocart radieux de la lourde chasuble;
    L'église est toute prête; y viendrez-vous, mon Dieu?




LA VIE DANS LA MORT


I

    C'était le jour des Morts: une froide bruine
    Au bord du ciel rayé, comme une trame fine,
              Tendait ses filets gris;
    Un vent de nord sifflait; quelques feuilles rouillées
    Quittaient en frissonnant les cimes dépouillées
              Des ormes rabougris;

    Et chacun s'en allait dans le grand cimetière,
    Morne, s'agenouiller sur le coin de la pierre
              Qui recouvre les siens,
    Prier Dieu pour leur âme, et, par des fleurs nouvelles,
    Remplacer en pleurant les pâles immortelles
              Et les bouquets anciens.

    Moi, qui ne connais pas cette douleur amère,
    D'avoir couché là-bas ou mon père ou ma mère
              Sous les gazons flétris,
    Je marchais au hasard, examinant les marbres,
    Ou, par une échappée, entre les branches d'arbres,
              Les dômes de Paris;

    Et comme je voyais bien des croix sans couronne,
    Bien des fosses dont l'herbe était haute, où personne
              Pour prier ne venait,
    Une pitié me prit, une pitié profonde
    De ces pauvres tombeaux délaissés, dont au monde
              Nul ne se souvenait.

    Pas un seul brin de mousse à tous ces mausolées,
    Cependant, et des noms de veuves désolées,
              D'époux désespérés,
    Sans qu'un gramen voilât leurs majuscules noires,
    Étalaient hardiment leurs mensonges notoires
              A tous les yeux livrés.

    Ce spectacle me fit sourdre au cœur une idée
    Dont j'ai, depuis ce temps, toujours l'âme obsédée.
              Si c'était vrai, les morts
    Tordraient leurs bras noueux de rage dans leur bière
    Et feraient pour lever leurs couvercles de pierre
              D'incroyables efforts!

    Peut-être le tombeau n'est-il pas un asile
    Où, sur son chevet dur, on puisse enfin tranquille
              Dormir l'éternité,
    Dans un oubli profond de toute chose humaine,
    Sans aucun sentiment de plaisir ou de peine
              D'être ou d'avoir été.

    Peut-être n'a-t-on pas sommeil; et quand la pluie
    Filtre jusques à vous, l'on a froid, l'on s'ennuie
              Dans sa fosse tout seul.
    Oh! que l'on doit rêver tristement dans ce gîte
    Où pas un mouvement, pas une onde n'agite
              Les plis droits du linceul!

    Peut-être aux passions qui nous brûlaient, émue,
    La cendre de nos cœurs vibre encore et remue
              Par delà le tombeau,
    Et qu'un ressouvenir de ce monde dans l'autre,
    D'une vie autrefois enlacée à la nôtre,
              Traîne quelque lambeau.

    Ces morts abandonnés sans doute avaient des femmes,
    Quelque chose de cher et d'intime; des âmes
              Pour y verser la leur:
    S'ils étaient éveillés au fond de cette tombe,
    Où jamais une larme avec des fleurs ne tombe,
              Quelle affreuse douleur!

    Sentir qu'on a passé sans laisser plus de marque
    Qu'au dos de l'Océan le sillon d'une barque,
              Que l'on est mort pour tous;
    Voir que vos mieux aimés si vile vous oublient,
    Et qu'un saule pleureur aux longs bras qui se plient
              Seul se plaigne sur vous.

    Au moins, si l'on pouvait, quand la lune blafarde,
    Ouvrant ses yeux sereins aux cils d'argent, regarde
              Et jette un reflet bleu
    Autour du cimetière, entre les tombes blanches,
    Avec le feu follet dans l'herbe et sous les branches,
              Se promener un peu!

    S'en revenir chez soi, dans la maison, théâtre
    De sa première vie, et frileux, près de l'âtre,
              S'asseoir dans son fauteuil,
    Feuilleter ses bouquins et fouiller son pupitre
    Jusqu'au moment où l'aube, illuminant la vitre,
              Vous renvoie au cercueil!

    Mais non; il faut rester sur son lit mortuaire,
    N'ayant pour se couvrir que le lin du suaire,
              N'entendant aucun bruit,
    Sinon le bruit du ver qui se traîne et chemine
    Du côté de sa proie, ouvrant sa sourde mine,
              Ne voyant que la nuit.

    Puis, s'ils étaient jaloux, les morts, tout ce que Dante
    A placé de tourments dans sa spirale ardente,
              Près des leurs seraient doux.
    Amants, vous qui savez ce qu'est la jalousie,
    Ce qu'on souffre de maux à cette frénésie:
              Un cadavre jaloux!

    Impuissance et fureur! Être là, dans sa fosse,
    Quand celle qu'on aimait de tout son amour, fausse
              Aux beaux serments jurés,
    En se raillant de vous, dans d'autres bras répète
    Ce qu'elle vous disait, rouge et penchant la tête,
              Avec des mots sacrés;

    Et ne pouvoir venir, quelque nuit de décembre,
    Pendant qu'elle est au bal, se tapir dans sa chambre,
              Et lorsque, de retour,
    Rieuse, elle défait au miroir sa toilette,
    Dans un cristal profond réfléchir son squelette
              Et sa poitrine à jour,

    Riant affreusement d'un rire sans gencive,
    Marbrer de baisers froids sa gorge convulsive,
              Et, tenaillant sa main,
    Sa main blanche et rosée avec sa main osseuse,
    Faire râler ces mots d'une voix caverneuse
              Qui n'a plus rien d'humain:

    «Femme, vous m'avez fait des promesses sans nombre,
    Si vous oubliez, vous, dans ma demeure sombre,
              Moi, je me ressouviens.
    Vous avez dit, à l'heure où la mort me vint prendre,
    Que vous me suivriez bientôt; lassé d'attendre,
              Pour vous chercher je viens!»

    Dans un repli de moi, cette pensée étrange
    Est là comme un cancer qui m'use et qui me mange,
              Mon œil en devient creux;
    Sur mon front nuager de nouveaux plis se fouillent
    De cheveux et de chair mes tempes se dépouillent,
              Car ce serait affreux!

    La mort ne serait plus le remède suprême;
    L'homme, contre le sort, dans la tombe elle-même
              N'aurait pas de recours,
    Et l'on ne pourrait plus se consoler de vivre,
    Par l'espoir tant fêté du calme qui doit suivre
              L'orage de nos jours.


II

    Dans le fond de mon âme agitant ma pensée,
    Je restais là rêveur et la tête baissée
              Debout contre un tombeau.
    C'était un marbre neuf, et, sur la blanche épaule
    D'un génie éploré, les longs cheveux d'un saule
              Tombaient comme un manteau.

    La bise feuille à feuille emportait la couronne
    Dont les débris jonchaient le fût de la colonne;
              On aurait dit les pleurs
    Que sur la jeune fille, au printemps moissonnée,
    Pauvre fleur du matin, avant midi fanée,
              Versaient les autres fleurs.

    La lune entre les ifs faisait luire sa corne;
    De grands nuages noirs couraient sur le ciel morne
              Et passaient par devant;
    Les feux follets valsaient autour du cimetière,
    Et le saule pleureur secouait sa crinière
              Éparpillée au vent.

    On entendait des bruits venus de l'autre monde,
    Des soupirs de terreur et d'angoisse profonde,
              Des voix qui demandaient
    Quand donc à leurs tombeaux l'on mettrait des fleurs neuves
    Comment allait la terre, et pourquoi donc leurs veuves
              Aussi longtemps tardaient?

    Tout à coup... j'ose à peine en croire mon oreille,
    Sous le marbre entr'ouvert, ô terreur! ô merveille!
              J'entendis qu'on parlait.
    C'était un dialogue, et, du fond de la fosse,
    A la première voix, une voix aigre et fausse
              Par instant se mêlait.

    Le froid me prit. Mes dents d'épouvante claquèrent;
    Mes genoux chancelants sous moi s'entre-choquèrent,
              Je compris que le ver
    Consommait son hymen avec la trépassée,
    Éveillée en sursaut dans sa couche glacée,
              Par cette nuit d'hiver.


LA TRÉPASSÉE.

    Est-ce une illusion? Cette nuit tant rêvée,
    La nuit du mariage, elle est donc arrivée?
              C'est le lit nuptial.
    Voici l'heure où l'époux, jeune et parfumé, cueille
    La beauté de l'épouse, et sur son front effeuille
              L'oranger virginal.

LE VER.

    Cette nuit sera longue, ô blanche trépassée!
    Avec moi, pour toujours, la mort t'a fiancée;
              Ton lit, c'est le tombeau.
    Voici l'heure où le chien contre la lune aboie,
    Où le pâle vampire erre et cherche sa proie,
              Où descend le corbeau.

LA TRÉPASSÉE.

    Mon bien-aimé, viens donc! l'heure est déjà passée.
    Oh! tiens-moi sur ton cœur, entre tes bras pressée.
              J'ai bien peur, j'ai bien froid.
    Réchauffe à tes baisers ma bouche qui se glace.
    Oh! viens, je tâcherai de te faire une place,
              Car le lit est étroit!

LE VER.

    Cinq pieds de long sur deux de large. La mesure
    Est prise exactement; cette couche est trop dure:
              L'époux ne viendra pas.
    Il n'entend pas tes cris. Il rit dans quelque fête.
    Allons, sur ton chevet repose en paix ta tête
              Et recroise tes bras.

LA TRÉPASSÉE.

    Quel est donc ce baiser humide et sans haleine?
    Cette bouche sans lèvre, est-ce une bouche humaine,
              Est-ce un baiser vivant?
    O prodige! A ma droite, à ma gauche, personne.
    Mes os craquent d'horreur, toute ma chair frissonne
              Comme un tremble au grand vent.

LE VER.

    Ce baiser, c'est le mien: je suis le ver de terre;
    Je viens pour accomplir le solennel mystère.
              J'entre en possession.
    Me voilà ton époux, je te serai fidèle.
    Le hibou tout joyeux fouettant l'air de son aile
              Chante notre union.

LA TRÉPASSÉE.

    Oh! si quelqu'un passait auprès du cimetière!
    J'ai beau heurter du front les planches de ma bière,
              Le couvercle est trop lourd!
    Le fossoyeur dort mieux que les morts qu'il enterre.
    Quel silence profond! la route est solitaire:
              L'écho lui-même est sourd;

LE VER.

    A moi tes bras d'ivoire, à moi ta gorge blanche,
    A moi tes flancs polis avec ta belle hanche
              A l'ondoyant contour;
    A moi tes petits pieds, ta main douce et ta bouche,
    Et ce premier baiser que ta pudeur farouche
              Refusait à l'amour.

LA TRÉPASSÉE.

    C'en est fait! c'en est fait! Il est là! sa morsure
    M'ouvre au flanc une large et profonde blessure;
                Il me ronge le cœur.
    Quelle torture! O Dieu, quelle angoisse cruelle!
    Mais que faites-vous donc lorsque je vous appelle,
                O ma mère, ô ma sœur?

LE VER.

    Dans leur âme déjà ta mémoire est fanée,
    Et pourtant sur ta fosse, ô pauvre abandonnée,
                L'oranger est tout frais.
    La tenture funèbre à peine repliée,
    Comme un songe d'hier elles t'ont oubliée,
                Oubliée à jamais.

LA TRÉPASSÉE.

    L'herbe pousse plus vite au cœur que sur la fosse;
    Une pierre, une croix, le terrain qui se hausse,
                Disent qu'un mort est là.
    Mais quelle croix fait voir une tombe dans l'âme?
    Oubli! seconde mort, néant que je réclame,
                Arrivez, me voilà!

LE VER.

    Console-toi.--La mort donne la vie.--Éclose
    A l'ombre d'une croix, l'églantine est plus rose
                Et le gazon plus vert.
    La racine des fleurs plongera sous tes côtes;
    A la place où tu dors les herbes seront hautes;
                Aux mains de Dieu tout sert!

    Un mort qu'ils réveillaient les pria de se taire;
    Un pâle éclair parti non du ciel, mais de terre,
                Me fit dans leurs tombeaux
    Voir tous les trépassés cadavres ou squelettes,
    Avec leurs os jaunis ou leurs chairs violettes,
                S'en allant par lambeaux;

    Les jeunes et les vieux, peuple du cimetière,
    Pauvres morts oubliés n'entendant sur leur pierre
                Gémir que l'ouragan,
    Et, dévorés d'ennui dans leur froide demeure,
    De leurs yeux sans regard cherchant à savoir l'heure
                A l'éternel cadran.

    Puis tout devint obscur, et je repris ma route,
    Pâle d'avoir tant vu, plein d'horreur et de doute,
                L'esprit et le corps las;
    Et, me suivant partout, mille cloches fêlées,
    Comme des voix de mort, me jetaient par volées
                Les râlements du glas.


III

    Et je rentrai chez moi.--De lugubres pensées
    Tournaient devant mes yeux sur leurs ailes glacées
                Et me rasaient le front,
    Comme on voit sur le soir, autour des cathédrales,
    Des essaims de corbeaux dérouler leurs spirales
                Et voltiger en rond.

    Dans ma chambre, où tremblait une jaune lumière,
    Tout prenait une forme horrible et singulière,
                Un aspect effrayant.
    Mon lit était la bière et ma lampe le cierge,
    Mon manteau déployé le drap noir qu'on asperge
                Sous la porte en priant.

    Dans son cadre terni, le pâle Christ d'ivoire,
    Cloué les bras en croix sur son étoffe noire,
                Redoublait de pâleur;
    Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie,
    Les muscles en relief de sa face jaunie
                Se tordaient de douleur.

    Les tableaux ravivant leurs nuances éteintes,
    Aux reflets du foyer prenaient d'étranges teintes,
                Et, d'un air curieux,
    Comme des spectateurs aux loges d'un théâtre,
    Vieux portraits enfumés, pastels aux tons de plâtre,
                Ouvraient tout grands leurs yeux.

    Une tête de mort sur nature moulée
    Se détachait en blanc, grimaçante et pelée,
                Sous un rayon blafard.
    Je la vis s'avancer au bord de la console;
    Ses mâchoires semblaient rechercher leur parole
                Et ses yeux leur regard.

    De ses orbites noirs où manquaient les prunelles,
    Jaillirent tout à coup de fauves étincelles,
                Comme d'un œil vivant.
    Une haleine passa par ses dents déchaussées...
    Les rideaux, à plis droits tombaient sur les croisées;
                Ce n'était pas le vent.

    Faible comme ces voix que l'on entend en rêve,
    Triste comme un soupir des vagues sur la grève,
                J'entendis une voix.
    Or, comme ce jour-là j'avais vu tant de choses,
    Tant d'effets merveilleux dont j'ignorais les causes,
                J'eus moins peur cette fois:

RAPHAEL.

    Je suis le Raphaël, le Sanzio, le grand maître!
    O frère, dis-le moi, peux-tu me reconnaître
                Dans ce crâne hideux?
    Car je n'ai rien, parmi ces plâtres et ces masques,
    Tous ces crânes luisants, polis comme des casques,
                Qui me distingue d'eux.

    Et pourtant c'est bien moi! moi, le divin jeune homme,
    Le roi de la beauté, la lumière de Rome,
                 Le Raphaël d'Urbin!
    L'enfant aux cheveux bruns qu'on voit aux galeries,
    Mollement accoudé, suivre ses rêveries,
                 La tête dans sa main!

    O ma Fornarina! ma blanche bien-aimée,
    Toi qui dans un baiser pris mon âme pâmée
                 Pour la remettre au ciel,
    Voilà donc ton amant, le beau peintre au nom d'ange,
    Cette tête qui fait une grimace étrange:
                 Eh bien! c'est Raphaël!

    Si ton ombre endormie au fond de la chapelle
    S'éveillait et venait à ma voix qui t'appelle,
                Oh! je te ferais peur!
    Que le marbre entr'ouvert sur ta tête retombe.
    Ne viens pas! ne viens pas et garde dans ta tombe
                Le rêve de ton cœur!

    Analyseurs damnés, abominable race,
    Hyènes qui suivez le cortége à la trace
                Pour déterrer le corps;
    Aurez-vous bientôt fait de déclouer les bières,
    Pour mesurer nos os et peser nos poussières?
                Laissez dormir les morts!

    Mes maîtres, savez-vous, qui donc a pu le dire?
    Ce qu'on sent quand la scie, avec ses dents déchire
                Nos lambeaux palpitants?
    Savez-vous si la mort n'est pas une autre vie,
    Et si, quand leur dépouille à la tombe est ravie,
                Les aïeux sont contents?

    Ah! vous venez fouiller de vos ongles profanes
    Nos tombeaux violés, pour y prendre nos crânes,
                Vous êtes bien hardis.
    Ne craignez-vous donc pas qu'un beau jour, pâle et blême,
    Un trépassé se lève et vous dise: Anathème!
                Comme je vous le dis.

    Vous imaginez donc, dans cette pourriture,
    Surprendre les secrets de la mère nature
                Et le travail de Dieu?
    Ce n'est pas par le corps qu'on peut comprendre l'âme.
    Le corps n'est que l'autel, le génie est la flamme;
                Vous éteignez le feu!

    O mes Enfants-Jésus! ô mes brunes madones!
    O vous qui me devez vos plus fraîches couronnes,
                Saintes du paradis!
    Les savants font rouler mon crâne sur la terre,
    Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre,
                Sans frapper ces maudits!

    Il est donc vrai! le ciel a perdu sa puissance.
    Le Christ est mort, le siècle a pour dieu la science,
                Pour foi la liberté.
    Adieu les doux parfums de la rose mystique;
    Adieu l'amour; adieu la poésie antique;
                Adieu sainte beauté!

    Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite,
    Tourner entre leurs mains et retourner ma tête,
                Mon secret est à moi.
    Ils copieront mes tons, ils copieront mes poses,
    Mais il leur manquera ce que j'avais, deux choses,
                L'amour avec la foi!

    Dites qui d'entre vous, fils de ce siècle infâme,
    Peut rendre saintement la beauté de la femme?
                Aucun, hélas! aucun.
    Pour vos petits boudoirs il faut des priapées;
    Qui vous jette un regard, ô mes vierges drapées,
                O mes saintes? Pas un.

    L'aiguille a fait son tour. Votre tâche est finie;
    Comme un pâle vieillard le siècle à l'agonie
                Se lamente et se tord.
    L'ange du jugement embouche la trompette,
    Et la voix va crier: Que justice soit faite,
                Le genre humain est mort!

    Je n'entendis plus rien. L'aube aux lèvres d'opale,
    Tout endormie encor, sur le vitrage pâle
                Jetait un froid rayon,
    Et je vis s'envoler, comme on voit quelque orfraie,
    Que sous l'arceau gothique une lueur effraie,
                L'étrange vision!




LA MORT DANS LA VIE


IV

    La mort est multiforme, elle change de masque
    Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque;
              Elle sait se farder,
    Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse,
    Qui vous montre les dents et vous fait la grimace
              Horrible à regarder.

    Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetière,
    Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre
              A l'ombre des arceaux;
    Tous ne sont pas vêtus de la pâle livrée,
    Et la porte sur tous n'est pas encor murée
              Dans la nuit des caveaux.

    Il est des trépassés de diverse nature:
    Aux uns la puanteur avec la pourriture,
              Le palpable néant,
    L'horreur et le dégoût, l'ombre profonde et noire
    Et le cercueil avide entr'ouvrant sa mâchoire
              Comme un monstre béant;

    Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en épouvante
    Passer et repasser dans la cité vivante
              Sous leur linceul de chair,
    L'invisible néant, la mort intérieure
    Que personne ne sait, que personne ne pleure,
              Même votre plus cher.

    Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funèbres
    Visiter les tombeaux inconnus ou célèbres,
              De marbre ou de gazon;
    Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupière amie
    Sous l'ombrage des ifs à jamais endormie,
              Qu'on soit en pleurs ou non,

    On dit: Ceux-là sont morts. La mousse étend son voile
    Sur leurs noms effacés; le ver file sa toile
              Dans le trou de leurs yeux;
    Leurs cheveux ont percé les planches de la bière;
    A côté de leurs os, leur chair tombe en poussière
              Sur les os des aïeux.

    Leurs héritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent;
    C'est à peine à présent si leurs chiens s'en souviennent;
              Enfumés et poudreux,
    Leurs portraits adorés traînent dans les boutiques;
    Leurs jaloux d'autrefois font leurs panégyriques;
              Tout est fini pour eux.

    L'ange de la douleur, sur leur tombe en prière,
    Est seul à les pleurer dans ses larmes de pierre;
              Comme le ver leur corps,
    L'oubli ronge leur nom avec sa lime sourde;
    Ils ont pour drap de lit six pieds de terre lourde.
              Ils sont morts, et bien morts!

    Et peut-être une larme, à votre âme échappée,
    Sur leur cendre, de pluie et de neige trempée,
              Filtre insensiblement,
    Qui les va réjouir dans leur triste demeure;
    Et leur cœur desséché, comprenant qu'on les pleure,
              Retrouve un battement.

    Mais personne ne dit, voyant un mort de l'âme:
    Paix et repos sur toi! L'on refuse à la lame
              Ce qu'on donne au fourreau;
    L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie,
    L'âme se brise et meurt sans que nul s'en effraie
              Et lui dresse un tombeau.

    Et cependant il est d'horribles agonies
    Qu'on ne saura jamais, des douleurs infinies
              Que l'on n'aperçoit pas.
    Il est plus d'une croix au calvaire de l'âme
    Sans l'auréole d'or, et sans la blanche femme
              Échevelée au bas.

    Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses;
    Des cadavres hideux dans des figures roses
              Dorment ensevelis.
    On retrouve toujours les larmes sous le rire,
    Les morts sous les vivants, et l'homme est à vrai dire
              Une Nécropolis.

    Les tombeaux déterrés des vieilles cités mortes,
    Les chambres et les puits de la Thèbe aux cent portes
              Ne sont pas si peuplés;
    On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes.
    Un plus vaste fouillis d'ossements et de têtes
              Aux ruines mêlés.

    L'on en voit qui n'ont pas d'épitaphe à leurs tombes,
    Et de leurs trépassés font comme aux catacombes
              Un grand entassement;
    Dont le cœur est un champ uni, sans croix ni pierres,
    Et que l'aveugle Mort de diverses poussières
              Remplit confusément.

    D'autres, moins oublieux, ont des caves funèbres
    Où sont rangés leurs morts, comme celles des Guèbres
              Ou des Égyptiens;
    Tout autour de leur cœur sont debout les momies,
    Et l'on y reconnaît les figures blémies
              De leurs amours anciens.

    Dans un pur souvenir chastement embaumée
    Ils gardent au fond d'eux l'âme qu'ils ont aimée;
              Triste et charmant trésor!
    La mort habite en eux au milieu de la vie;
    Ils s'en vont poursuivant la chère ombre ravie
              Qui leur sourit encor.

    Où ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette?
    Quel foyer réunit la famille complète
              En cercle chaque soir?
    Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse être,
    Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maître
              Avec un manteau noir?

    Cette petite fleur, qui, toute réjouie,
    Fait baiser au soleil sa bouche épanouie,
              Est fille de la mort.
    En plongeant sous le sol, peut-être sa racine
    Dans quelque cendre chère a pris l'odeur divine
              Qui vous charme si fort.

    O fiancés d'hier, encore amants, l'alcôve
    Où nichent vos amours, à quelque vieillard chauve
              A servi comme à vous;
    Avant vos doux soupirs elle a redit son râle,
    Et son souvenir mêle une odeur sépulcrale
              A vos parfums d'époux!

    Où donc poser le pied qu'on ne foule une tombe?
    Ah! lorsque l'on prendrait son aile à la colombe,
              Ses pieds au daim léger;
    Qu'on irait demander au poisson sa nageoire,
    On trouvera partout l'hôtesse blanche et noire
              Prête à vous héberger.

    Cessez donc, cessez donc, ô vous, les jeunes mères
    Berçant vos fils aux bras des riantes chimères,
              De leur rêver un sort;
    Filez-leur un suaire avec le lin des langes.
    Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges,
                Sont condamnés à mort!


V

    A travers les soupirs, les plaintes et le râle
    Poursuivons jusqu'au bout la funèbre spirale
              De ses détours maudits.
    Notre guide n'est pas Virgile le poëte,
    La Béatrix vers nous ne penche pas la tête
              Du fond du paradis.

    Pour guide nous avons une vierge au teint pâle
    Qui jamais ne reçut le baiser d'or du hâle
              Des lèvres du soleil.
    Sa joue est sans couleur et sa bouche bleuâtre,
    Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albâtre,
              Au lieu d'être vermeil.

    Un souffle fait plier sa taille délicate;
    Ses bras, plus transparents que le jaspe ou l'agate,
              Pendent languissamment;
    Sa main laisse échapper une fleur qui se fane,
    Et, ployée à son dos, son aile diaphane
              Reste sans mouvement.

    Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre,
    Sous leur sourcil d'ébène et leur longue paupière
              Luisent ses deux grands yeux,
    Comme l'eau du Léthé qui va muette et noire,
    Ses cheveux débordés baignent sa chair d'ivoire
              A flots silencieux.

    Des feuilles de ciguë avec des violettes
    Se mêlent sur son front aux blanches bandelettes,
              Chaste et simple ornement;
    Quant au reste, elle est nue, et l'on rit et l'on tremble
    En la voyant venir; car elle a tout ensemble
              L'air sinistre et charmant.

    Quoiqu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde,
    Sous sa blanche couronne elle reste inféconde
              Depuis l'éternité.
    L'ardent baiser s'éteint sur sa lèvre fatale,
    Et personne n'a pu cueillir la rose pâle
              De sa virginité.

    C'est par elle qu'on pleure et qu'on se désespère:
    C'est elle qui ravit au giron de la mère
              Son doux et cher souci;
    C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse,
    Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'épouse
              A son tour elle aussi.

    Elle est amère et douce, elle est méchante et bonne;
    Sur chaque front illustre elle met la couronne
              Sans peur ni passion.
    Amère aux gens heureux et douce aux misérables,
    C'est la seule qui donne aux grands inconsolables
              Leur consolation.

    Elle prête des lits à ceux qui, sur le monde,
    Comme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde
              Et n'ont jamais dormi.
    A tous les parias elle ouvre son auberge,
    Et reçoit aussi bien la Phryné que la vierge,
              L'ennemi que l'ami.

    Sur le pas de ce guide au visage impassible,
    Nous marchons en suivant la spirale terrible
              Vers le but inconnu,
    Par un enfer vivant sans caverne ni gouffre,
    Sans bitume enflammé, sans mers aux flots de soufre,
              Sans Belzébuth cornu.

    Voici, contre un carreau, comme un reflet de lampe
    Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe,
              Approchons et voyons.
    Ah! c'est toi, docteur Faust! dans la même posture
    Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture
              Aux flamboyants rayons.

    Quoi! tu n'as pas brisé tes fioles d'alchimiste,
    Et tu penches toujours ton grand front chauve et triste
              Sur quelque manuscrit!
    Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique
    Quoi! tu cherches encor le mot cabalistique
              Qui fait venir l'Esprit!

    Eh bien! Scientia, ta maîtresse adorée,
    A tes chastes désirs s'est-elle enfin livrée?
              Ou, comme au premier jour,
    N'en es-tu qu'à baiser sa robe ou sa pantoufle,
    Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle
              Pour un soupir d'amour?

    Quel sable, quel corail a ramené ta sonde?
    As-tu touché le fond des sagesses du monde?
              En puisant à ton puits,
    Nous as-tu dans ton seau fait monter toute nue
    La blanche Vérité jusqu'ici méconnue?
              Arbre, où sont donc tes fruits?


FAUST.

    J'ai plongé dans la mer, sous le dôme des ondes;
    Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes
              Jusques au fond des eaux;
    Léviathan fouettait l'abîme de sa queue,
    Les sirènes peignaient leur chevelure bleue
              Sur les bancs de coraux.

    La seiche horrible à voir, le polype difforme,
    Tendaient leurs mille bras; le requin, l'orque énorme
              Roulaient leurs gros yeux verts;
    Mais je suis remonté, car je manquais d'haleine;
    C'est un manteau bien lourd pour une épaule humaine
              Que le manteau des mers!

    Je n'ai pu de mon puits tirer que de l'eau claire;
    Le Sphinx interrogé continue à se taire;
              Si chauve et si cassé,
    Hélas! j'en suis encore à _peut-être_, et _que sais-je_?
    Et les fleurs de mon front ont fait comme une neige
              Aux lieux où j'ai passé.

    Malheureux que je suis d'avoir sans défiance
    Mordu les pommes d'or de l'arbre de science!
              La science est la mort.
    Ni l'upas de Java, ni l'euphorbe d'Afrique,
    Ni le mancenillier au sommeil magnétique,
              N'ont un poison plus fort.

    Je ne crois plus à rien. J'allais, de lassitude,
    Quand vous êtes venus, renoncer à l'étude
              Et briser mes fourneaux.
    Je ne sens plus en moi palpiter une fibre,
    Et comme un balancier seulement mon cœur vibre
              A mouvements égaux.

    Le néant! Voilà donc ce que l'on trouve au terme!
    Comme une tombe un mort, ma cellule renferme
              Un cadavre vivant.
    C'est pour arriver là que j'ai pris tant de peine,
    Et que j'ai sans profit, comme on fait d'une graine,
              Semé mon âme au vent.

    Un seul baiser, ô douce et blanche Marguerite,
    Pris sur ta bouche en fleur, si fraîche et si petite,
              Vaut mieux que tout cela.
    Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre;
    Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre:
              Aimez, car tout est là!


VI

    La spirale sans fin dans le vide s'enfonce;
    Tout autour, n'attendant qu'une fausse réponse
              Pour vous pomper le sang,
    Sur leurs grands piédestaux semés d'hiéroglyphes,
    Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armés de griffes,
              Roulent leur œil luisant.

    En passant devant eux, à chaque pas l'on cogne
    Des os demi-rongés, des restes de charogne,
              Des crânes sonnant creux.
    On voit de chaque trou sortir des jambes raides;
    Des apparitions monstrueusement laides
              Fendent l'air ténébreux.

    C'est ici que l'énigme est encor sans OEdipe,
    Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe
              L'antique obscurité.
    C'est ici que la Mort propose son problème,
    Et que le voyageur, devant sa face blême,
              Recule épouvanté.

    Ah! que de nobles cœurs et que d'âmes choisies,
    Vainement, à travers toutes les poésies,
              Toutes les passions,
    Ont poursuivi le mot de la page fatale,
    Dont les os gisent là sans pierre sépulcrale
              Et sans inscriptions!

    Combien, dons Juans obscurs, ont leurs listes remplies
    Et qui cherchent encor! Que de lèvres pâlies
              Sous les plus doux baisers,
    Et qui n'ont jamais pu se joindre à leur chimère!
    Que de désirs au ciel sont remontés de terre
              Toujours inapaisés!

    Il est des écoliers qui voudraient tout connaître,
    Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maître
              De Méphistophélès.
    Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite,
    Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu déshérite;
              Tous ceux-là, plaignez-les!

    Car ils souffrent un mal, hélas! inguérissable;
    Ils mêlent une larme à chaque grain de sable
              Que le temps laisse choir.
    Leur cœur, comme une orfraie au fond d'une ruine,
    Râle piteusement dans leur maigre poitrine
              L'hymne du désespoir.

    Leur vie est comme un bois à la fin de l'automne.
    Chaque souffle qui passe arrache à leur couronne
              Quelque reste de vert,
    Et leurs rêves en pleurs s'en vont fendant les nues,
    Silencieux, pareils à des files de grues
              Quand approche l'hiver.

    Leurs tourments ne sont point redits par le poëte
    Martyrs de la pensée, ils n'ont pas sur leur tête
              L'auréole qui luit;
    Par les chemins du monde ils marchent sans cortége,
    Et sur le sol glacé tombent comme la neige
              Qui descend dans la nuit.

    Comme je m'en allais, ruminant ma pensée,
    Triste, sans dire mot, sous la voûte glacée,
              Par le sentier étroit;
    S'arrêtant tout à coup, ma compagne blafarde
    Me dit en étendant sa main frêle: Regarde
              Du côté de mon doigt.

    C'était un cavalier avec un grand panache,
    De longs cheveux bouclés, une noire moustache
              Et des éperons d'or;
    Il avait le manteau, la rapière et la fraise
    Ainsi qu'un raffiné du temps de Louis Treize,
              Et semblait jeune encor.

    Mais en regardant bien je vis que sa perruque
    Sous ses faux cheveux bruns laissait près de sa nuque
              Passer des cheveux blancs;
    Son front, pareil au front de la mer soucieuse,
    Se ridait à longs plis; sa joue était si creuse
              Que l'on comptait ses dents.

    Malgré le fard épais dont elle était plâtrée,
    Comme un marbre couvert d'une gaze pourprée
              Sa pâleur transperçait;
    A travers le carmin qui colorait sa lèvre,
    Sons son rire d'emprunt on voyait que la fièvre
              Chaque nuit le baisait.

    Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre.
    Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre,
              Ni larme ni regard.
    Diamant enchâssé dans sa morne prunelle,
    Brillait d'un éclat fixe une froide étincelle.
              C'était bien un vieillard!

    Comme l'arche d'un pont son dos faisait la voûte;
    Ses pieds endoloris, tout gonflés par la goutte,
              Chancelaient sous son poids.
    Ses mains pâles tremblaient,--ainsi tremblent les vagues
    Sous les baisers du Nord,--et laissaient fuir leurs bagues,
              Trop larges pour ses doigts.

    Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse,
    Formaient une alliance étrange et monstrueuse.
              C'était plus triste à voir
    Et plus laid qu'un cercueil chez des filles de joie,
    Qu'un squelette paré d'une robe de soie,
              Qu'une vieille au miroir.

    Confiant à la nuit son amoureuse plainte,
    Il attendait devant une fenêtre éteinte,
              Sous un balcon désert.
    Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage,
    Nul soleil de beauté ne montrait son visage
              Au fond du ciel ouvert.

    Dis, que fais-tu donc là, vieillard, dans les ténèbres,
    Par une de ces nuits où les essaims funèbres
              S'envolent des tombeaux?
    Que vas-tu donc chercher si loin, si tard, à l'heure
    Où l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure,
              Sans page et sans flambeaux?

    Tu n'as plus l'âge où tout vous rit et vous accueille;
    Où la vierge répand à vos pieds, feuille à feuille,
              La fleur de sa beauté;
    Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenêtres;
    Tu n'es bon qu'à dormir auprès de tes ancêtres
              Sous un marbre sculpté.

    Entends-tu le hibou qui jette ses cris aigres?
    Entends-tu dans les bois hurler les grands loups maigres?
              O vieillard sans raison!
    Rentre, c'est le moment où la lune réveille
    Le vampire blafard sur sa couche vermeille;
              Rentre dans la maison.

    Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile,
    Personne ne t'écoute, et ta cape ruisselle
              Des pleurs de l'ouragan...
    Il ne me répond rien; dites, quel est cet homme,
    O Mort, et savez-vous le nom dont on le nomme?
              --Cet homme, c'est don Juan.


VII

DON JUAN.

    Heureux adolescents, dont le cœur s'ouvre à peine
    Comme une violette à la première haleine
              Du printemps qui sourit,
    Ames couleur de lait, frais buissons d'aubépine
    Où, sous le pur rayon, dans la pluie argentine
              Tout gazouille et fleurit;

    O vous tous qui sortez des bras de votre mère
    Sans connaître la vie et la science amère,
              Et qui voulez savoir,
    Poëtes et rêveurs, plus d'une fois sans doute,
    Aux lisières des bois, en suivant votre route
              Dans la rougeur du soir,

    A l'heure enchanteresse, où sur le bout des branches
    On voit se becqueter les tourterelles blanches
              Et les bouvreuils au nid,
    Quand la nature lasse en s'endormant soupire,
    Et que la feuille au vent vibre comme une lyre
              Après le chant fini.

    Quand le calme et l'oubli viennent à toutes choses,
    Et que le sylphe rentre au pavillon des roses
              Sous les parfums plié;
    Émus de tout cela, pleins d'ardeurs inquiètes,
    Vous avez souhaité ma liste et mes conquêtes;
              Vous m'avez envié

    Les festins, les baisers sur les épaules nues,
    Toutes ces voluptés à votre âge inconnues,
              Aimable et cher tourment!
    Zerline, Elvire, Anna, mes Romaines jalouses,
    Mes beaux lis d'Albion, mes brunes Andalouses,
              Tout mon troupeau charmant.

    Et vous vous êtes dit par la voix de vos âmes:
    Comment faisais-tu donc pour avoir plus de femmes
              Que n'en a le sultan?
    Comment faisais-tu donc, malgré verrous et grilles
    Pour te glisser au lit des belles jeunes filles,
              Heureux, heureux don Juan!

    Conquérant oublieux, une seule de celles
    Que tu n'inscrivais pas, une entre tes moins belles,
              Ta plus modeste fleur,
    Oh! combien et longtemps nous l'eussions adorée!
    Elle aurait embelli, dans une urne dorée,
              L'autel de notre cœur.

    Elle aurait parfumé, cette humble violette
    Dont sous l'herbe ton pied a fait ployer la tête,
              Notre pâle printemps;
    Nous l'aurions recueillie, et de nos pleurs trempée,
    Cette étoile aux yeux bleus, dans le bal échappée
              A tes doigts inconstants.

    Adorables frissons de l'amoureuse fièvre,
    Ramiers qui descendez du ciel sur une lèvre,
              Baisers âcres et doux,
    Chutes du dernier voile, et vous, cascades blondes,
    Cheveux d'or inondant un dos brun de vos ondes,
              Quand vous connaîtrons-nous?

    Enfants, je les connais tous ces plaisirs qu'on rêve;
    Autour du tronc fatal l'antique serpent d'Ève
              Ne s'est pas mieux tordu.
    Aux yeux mortels, jamais dragon à tête d'homme
    N'a d'un plus vif éclat fait reluire la pomme
              De l'arbre défendu.

    Souvent, comme des nids de fauvettes farouches,
    Tout prêts à s'envoler, j'ai surpris sur des bouches
              Des nids d'aveux tremblants;
    J'ai serré dans mes bras de ravissants fantômes,
    Bien des vierges en fleur m'ont versé les purs baumes
              De leurs calices blancs.

    Pour en avoir le mot, courtisanes rusées,
    J'ai pressé, sous le fard, vos lèvres plus usées
              Que le grès des chemins.
    Égouts impurs où vont tous les ruisseaux du monde,
    J'ai plongé sous vos flots; et toi, débauche immonde,
              J'ai vu tes lendemains.

    J'ai vu les plus purs fronts rouler après l'orgie,
    Parmi les flots de vin, sur la nappe rougie;
              J'ai vu les fins de bal
    Et la sueur des bras, et la pâleur des têtes
    Plus mornes que la Mort sous leurs boucles défaites
              Au soleil matinal.

    Comme un mineur qui suit une veine inféconde,
    J'ai fouillé nuit et jour l'existence profonde
              Sans trouver le filon.
    J'ai demandé la vie à l'amour qui la donne,
    Mais vainement; je n'ai jamais aimé personne
              Ayant au monde un nom.

    J'ai brûlé plus d'un cœur dont j'ai foulé la cendre,
    Mais je restai toujours, comme la salamandre,
              Froid au milieu du feu.
    J'avais un idéal frais comme la rosée,
    Une vision d'or, une opale irisée
              Par le regard de Dieu;

    Femme comme jamais sculpteur n'en a pétrie,
    Type réunissant Cléopâtre et Marie,
              Grâce, pudeur, beauté;
    Une rose mystique, où nul ver ne se cache;
    Les ardeurs du volcan et la neige sans tache
              De la virginité!

    Au carrefour douteux, Y grec de Pythagore,
    J'ai pris la branche gauche, et je chemine encore
              Sans arriver jamais.
    Trompeuse volupté, c'est toi que j'ai suivie,
    Et peut-être, ô vertu! l'énigme de la vie,
              C'est toi qui la savais.

    Que n'ai-je, comme Faust, dans ma cellule sombre,
    Contemplé sur le mur la tremblante pénombre
              Du microcosme d'or!
    Que n'ai-je, feuilletant cabales et grimoires,
    Auprès de mon fourneau, passé les heures noires
              A chercher le trésor!

    J'avais la tête forte, et j'aurais lu ton livre
    Et bu ton vin amer, Science, sans être ivre
              Comme un jeune écolier!
    J'aurais contraint Isis à relever son voile,
    Et du plus haut des cieux fait descendre l'étoile
              Dans mon noir atelier.

    N'écoutez pas l'Amour, car c'est un mauvais maître;
    Aimer, c'est ignorer, et vivre, c'est connaître.
              Apprenez, apprenez;
    Jetez et rejetez à toute heure la sonde,
    Et plongez plus avant sous cette mer profonde
              Que n'ont fait vos aînés.

    Laissez Léviathan souffler par ses narines,
    Laissez le poids des mers au fond de vos poitrines
              Presser votre poumon.
    Fouillez les noirs écueils qu'on n'a pu reconnaître,
    Et dans son coffre d'or vous trouverez peut-être
              L'anneau de Salomon!


VIII

    Ainsi parla don Juan, et sous la froide voûte,
    Las, mais voulant aller jusqu'au bout de la route,
              Je repris mon chemin.

    Enfin je débouchai dans une plaine morne
    Qu'un ciel en feu fermait à l'horizon sans borne
              D'un cercle de carmin.

    Le sol de cette plaine était d'un blanc d'ivoire,
    Un fleuve la coupait comme un ruban de moire
              Du rouge le plus vif.
    Tout était ras; ni bois, ni clocher, ni tourelle,
    Et le vent ennuyé, la balayait de l'aile
              Avec un ton plaintif.

    J'imaginai d'abord que cette étrange teinte,
    Cette couleur de sang dont cette onde était peinte,
              N'était qu'un vain reflet;
    Que la craie et le tuf formaient ce blanc d'ivoire,
    Mais je vis que c'était (me penchant pour y boire)
              Du vrai sang qui coulait.

    Je vis que d'os blanchis la terre était couverte,
    Froide neige de morts, où nulle plante verte,
              Nulle fleur ne germait;
    Que ce sol n'était fait que de poussière d'homme,
    Et qu'un peuple à remplir Thèbes, Palmyre et Rome,
              Était là qui dormait.

    Une ombre, dos voûté, front penché, dans la brise
    Passa. C'était bien lui, la redingote grise
              Et le petit chapeau.
    Une aigle d'or planait sur sa tête sacrée,
    Cherchant, pour s'y poser, inquiète, effarée,
              Un bâton de drapeau.

    Les squelettes tâchaient de rajuster leurs têtes,
    Le spectre du tambour agitait ses baguettes
              A son pas souverain;

    Une immense clameur volait sur son passage,
    Et cent mille canons lui chantaient dans l'orage
              Leur fanfare d'airain.

    Lui ne paraissait pas entendre ce tumulte,
    Et, comme un Dieu de marbre, insensible à son culte,
              Marchait silencieux;
    Quelquefois seulement, comme à la dérobée,
    Pour retrouver au ciel son étoile tombée
              Il relevait les yeux.

    Mais le ciel empourpré d'un reflet d'incendie
    N'avait pas une étoile, et la flamme agrandie
              Montait, montait toujours.
    Alors, plus pâle encor qu'aux jours de Sainte-Hélène,
    Il refermait ses bras sur sa poitrine, pleine
              De gémissements sourds.

    Quand il fut devant nous: Grand empereur, lui dis-je,
    Ce mot mystérieux que mon destin m'oblige
              A chercher ici-bas,
    Ce mot perdu que Faust demandait à son livre,
    Et don Juan à l'amour, pour mourir ou pour vivre,
              Ne le sauriez-vous pas?

    --O malheureux enfant! dit l'ombre impériale,
    Retourne-t'en là-haut, la bise est glaciale,
              Et je suis tout transi.
    Tu ne trouverais pas, sur la route, d'auberge
    Où réchauffer tes pieds, car la Mort seule héberge
              Ceux qui passent ici.

    Regarde... C'en est fait. L'étoile est éclipsée,
    Un sang noir pleut du flanc de mon aigle, blessée
              Au milieu de son vol.

    Avec les blancs flocons de la neige éternelle,
    Du haut du ciel obscur, les plumes de son aile
              Descendent sur le sol.

    Hélas! je ne saurais contenter ton envie;
    J'ai vainement cherché le mot de cette vie,
              Comme Faust et don Juan,
    Je ne sais rien de plus qu'au jour de ma naissance,
    Et pourtant je faisais dans ma toute-puissance
              Le calme et l'ouragan.

    Pourtant l'on me nommait par excellence L'HOMME:
    L'on portait devant moi l'aigle et les faisceaux, comme
              Aux vieux Césars romains;
    Pourtant j'avais dix rois pour me tenir ma robe,
    J'étais un Charlemagne emprisonnant le globe
              Dans une de mes mains.

    Je n'ai rien vu de plus du haut de la colonne
    Où ma gloire, arc-en-ciel tricolore, rayonne,
              Que vous autres d'en bas.
    En vain de mon talon j'éperonnais le monde,
    Toujours le bruit des camps et du canon qui gronde,
              Des assauts, des combats.

    Toujours des plats d'argent avec des clefs de villes,
    Un concert de clairons et de hourras serviles,
              Des lauriers, des discours;
    Un ciel noir, dont la pluie était de la mitraille,
    Des morts à saluer sur un champ de bataille;
              Ainsi passaient mes jours.

    Que ton doux nom de miel, Lætitia, ma mère,
    Mentait cruellement à ma fortune amère!
              Que j'étais malheureux!

    Je promenais partout ma peine vagabonde,
    J'avais rêvé l'empire, et la boule du monde
              Dans ma main sonnait creux.

    Ah! le sort des bergers, et le hêtre où Tityre
    Dans la chaleur du jour à l'écart se retire
              Et chante Amaryllis,
    Le grelot qui résonne et le troupeau qui bêle,
    Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle
              Entre des doigts de lis;

    Le parfum du foin vert et l'odeur de l'étable,
    Le pain bis des pasteurs, quelques noix sur la table,
              Une écuelle de bois;
    Une flûte à sept trous jointe avec de la cire,
    Et six chèvres, voilà tout ce que je désire,
              Moi, le vainqueur des rois.

    Une peau de mouton couvrira mes épaules,
    Galatée en riant s'enfuira sous les saules,
              Et je l'y poursuivrai:
    Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie,
    Et Daphnis deviendra pâle de jalousie
              Aux airs que je jouerai.

    Ah! je veux m'en aller dans mon île de Corse,
    Par le bois dont la chèvre en passant mord l'écorce,
              Par le ravin profond,
    Le long du sentier creux où chante la cigale,
    Suivre nonchalamment en sa marche inégale
              Mon troupeau vagabond.

    Le Sphinx est sans pitié pour quiconque se trompe,
    Imprudent, tu veux donc qu'il t'égorge et te pompe
              Le pur sang de ton cœur!

    Le seul qui devina cette énigme funeste
    Tua Laïus son père, et commit un inceste:
              Triste prix du vainqueur!


IX

    Me voilà revenu de ce voyage sombre,
    Où l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre
              Que les yeux du hibou;
    Comme, après tout un jour de labourage, un buffle
    S'en retourne à pas lents, morne et baissant le mufle,
              Je vais ployant le cou.

    Me voilà revenu du pays des fantômes;
    Mais je conserve encor, loin des muets royaumes,
              Le teint pâle des morts.
    Mon vêtement, pareil au crêpe funéraire
    Sur une urne jeté, de mon dos jusqu'à terre
              Pend au long de mon corps.

    Je sors d'entre les mains d'une Mort plus avare
    Que celle qui veillait au tombeau de Lazare;
              Elle garde son bien:
    Elle lâche le corps, mais elle retient l'âme:
    Elle rend le flambeau, mais elle éteint la flamme,
              Et Christ n'y pourrait rien.

    Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même,
    Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime,
              Et je me survis seul;

    Je promène avec moi les dépouilles glacées
    De mes illusions, charmantes trépassées
              Dont je suis le linceul.

    Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre,
    O Mort... et je ne puis me résoudre à te suivre
              Dans le sombre chemin;
    Je n'ai pas eu le temps de bâtir la colonne
    Où la Gloire viendra suspendre ma couronne;
              O Mort, reviens demain!

    Vierge aux beaux seins d'albâtre, épargne ton poëte,
    Souviens-toi que c'est moi, qui le premier, t'ai faite
              Plus belle que le jour;
    J'ai changé ton teint vert en pâleur diaphane,
    Sous de beaux cheveux noirs j'ai caché ton vieux crâne,
              Et je t'ai fait la cour.

    Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges;
    Pour orner tes palais, je sculpterai des anges,
              Je forgerai des croix;
    Je ferai, dans l'église et dans le cimetière,
    Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre
              Comme au tombeau des rois!

    Je te consacrerai mes chansons les plus belles:
    Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles
              Et des fleurs sans parfum.
    J'ai planté mon jardin, ô Mort, avec tes arbres;
    L'if, le buis, le cyprès y croisent sur les marbres
              Leurs rameaux d'un vert brun.

    J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre,
    Au lis majestueux ouvrant son blanc cratère,
              A la tulipe d'or,

    A la rose de mai que le rossignol aime,
    J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysanthème,
              A bien d'autres encor:

    Ne croissez pas ici! cherchez une autre terre,
    Frais amours du printemps; pour ce jardin austère
              Votre éclat est trop vif;
    Le houx vous blesserait de ses pointes aiguës,
    Et vous boiriez dans l'air le poison des ciguës,
              L'odeur âcre de l'if.

    Ne m'abandonne pas, ô ma mère, ô Nature,
    Tu dois une jeunesse à toute créature,
              A toute âme un amour;
    Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse,
    Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse,
              N'eût-elle qu'un seul jour!

    Ne me sois pas marâtre, ô Nature chérie,
    Redonne un peu de séve à la plante flétrie
              Qui ne veut pas mourir;
    Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie
    Son bouton tout rongé que nul soleil n'essuie
              Et qui ne peut s'ouvrir.

    Air vierge, air de cristal, eau, principe du monde,
    Terre qui nourris tout, et toi, flamme féconde,
              Rayon de l'œil de Dieu,
    Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie,
    La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie
              Que de fleurir un peu!

    Étoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes,
    Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes,
              Vos pleurs de diamant;

    Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre,
    Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire,
              Du fond du firmament!

    OEil ouvert sans repos au milieu de l'espace,
    Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe!
              Que je te voie encor,
    Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes,
    Griffons au vol de feu, rapides hirondelles,
              Prêtez-moi votre essor!

    Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées
    Et les aveux d'amour aux bouches bien-aimées;
              Air sauvage des monts,
    Encor tout imprégné des senteurs du mélèze,
    Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise,
              Emplissez mes poumons!

    Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe;
    Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe,
              Nous sommes au printemps.
    Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poëte,
    Entre vos seins polis posez ma pauvre tête
              Et bercez-moi longtemps.

    Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses,
    Les femmes, les chansons, toutes les belles choses
              Et tous les beaux amours,
    Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô muse antique,
    Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique,
              Plus jeune tous les jours!

    Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire,
    O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire
              Pose tes beaux pieds nus,
    Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne!
    Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone,
              Puis aux dieux inconnus.

    Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde;
    Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde,
              Allons, un beau baiser!
    Hâtons-nous, hâtons-nous! Notre vie, ô Théone,
    Est un cheval ailé que le Temps éperonne;
              Hâtons-nous d'en user.

    Chantons Io, Péan!... Mais quelle est cette femme
    Si pâle sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infâme!
              Je vois ton crâne ras,
    Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde,
    Courtisane éternelle environnant le monde
              Avec tes maigres bras!




POÉSIES DIVERSES

1838-1845




POÉSIES DIVERSES

1838-1845




SUR UN ALBUM


    Vous voulez de mes vers, reine aux yeux fiers et doux!
    Hélas! vous savez bien qu'avec les chiens jaloux,
    Les critiques hargneux, aux babines froncées,
    Qui traînent par lambeaux les strophes dépecées,
    Toute la pâle race au front jauni de fiel,
    Dont le bonheur d'autrui fait le deuil éternel,
    J'aboie à pleine gueule, et plus fort que les autres.
    O poëtes divins, je ne suis plus des vôtres!
    On m'a fait une niche où je veille tapi,
    Dans le bas du journal comme un dogue accroupi;
    Et j'ai pour bien longtemps, sur l'autel de mon âme,
    Renversé l'urne d'or où rayonnait la flamme.
    Pour moi plus de printemps, plus d'art, plus de sommeil;
    Plus de blonde chimère au sourire vermeil,
    De colombe privée, au col blanc, au pied rose,
    Qui boive dans ma coupe et sur mon doigt se pose.
    Ma poésie est morte, et je ne sais plus rien,
    Sinon que tout est laid, sinon que rien n'est bien.
    Je trouve, par état, le mal dans toute chose,
    Les taches du soleil, le ver de chaque rose;
    Triste infirmier, je vois l'ossement sous la peau,
    La coulisse en dedans et l'envers du rideau.
    Ainsi je vis.--Comment la belle Muse antique,
    Droite sous les longs plis de sa blanche tunique,
    Avec ses cheveux noirs en deux flots déroulés,
    Comme le firmament de fleurs d'or étoilés,
    Sans se blesser la plante à ces tessons de verre,
    Pourrait-elle descendre auprès de moi sur terre?
    Mais les belles toujours sont puissantes sur nous:
    Les lions sur leurs pieds posent leurs mufles roux.
    Ce que ne ferait pas la Muse aux grandes ailes,
    La Vierge aonienne aux grâces éternelles,
    Avec son doux baiser et la gloire pour prix,
    Vous le faites, ô reine! et dans mon cœur surpris
    Je sens germer les vers, et toute réjouie,
    S'ouvrir comme une fleur la rime épanouie!

1841.




A LA PRINCESSE BATHILDE


    La cloche matinale enfin a sonné l'heure
    Où les pâles Wilis, qu'un jour trop vif effleure,
    Près du sylphe qui dort vont se glisser sans bruit
    Au cœur des nénufars et des belles de nuit;
    Giselle défaillante avec de molles poses
    Lentement disparaît sous son linceul de roses,
    Et l'on n'aperçoit plus du fantôme charmant
    Qu'une petite main tendue à son amant.
    --Alors vous paraissez, chasseresse superbe,
    Traînant votre velours sur le velours de l'herbe,
    Un sourire à la bouche, un rayon dans les yeux,
    Plus fraîche que l'aurore éclose au bord des cieux;
    Belle au regard d'azur, à la tresse dorée,
    Que sur ses blancs autels la Grèce eût adorée;
    Pur marbre de Paros, que les Grâces, en chœur,
    Dans leur groupe admettraient pour quatrième sœur.
    --De la forêt magique illuminant la voûte,
    Une vive clarté se répand,--et l'on doute
    Si le jour, qui renaît dans son éclat vermeil,
    Vient de votre présence ou s'il vient du soleil!
    Giselle meurt; Albert éperdu se relève,
    Et la réalité fait envoler le rêve;
    Mais en attraits divins, en chaste volupté,
    Quel rêve peut valoir votre réalité!

1845.




OUI, FORSTER, J'ADMIRAIS....


    Oui, Forster, j'admirais ton oreille divine;
    Tu m'avais bien compris, l'éloge se devine:
    Qu'elle est charmante à voir sur les bandeaux moirés
    De tes cheveux anglais si richement dorés!
    Jamais Benvenuto, dieu de la ciselure,
    N'a tracé sur l'argent plus fine niellure,
    Ni dans l'anse d'un vase enroulé d'ornement
    D'un tour plus gracieux et d'un goût plus charmant!
    Épanouie au coin de la tempe bleuâtre,
    Elle semble, au milieu de la blancheur d'albâtre,
    Une fleur qui vivrait, une rose de chair,
    Une coquille ôtée à l'écrin de la mer!
    Comme en un marbre grec, elle est droite et petite,
    Et le moule en est pris sur celle d'Aphrodite.
    Bienheureux le bijou qui de ses lèvres d'or
    Baise son lobe rose,--et plus heureux encor
    Celui qui peut verser, ô faveur sans pareille!
    Dans les contours nacrés de sa conque vermeille,
    Tremblant d'émotion, pâlissant, éperdu,
    Un mot mystérieux, d'elle seule entendu!

1841.




PRIÈRE


    Comme un ange gardien prenez-moi sous votre aile;
    Tendez, en souriant et daignant vous pencher,
    A ma petite main votre main maternelle,
    Pour soutenir mes pas et me faire marcher!

    Car Jésus le doux maître, aux célestes tendresses,
    Permettait aux enfants de s'approcher de lui;
    Comme un père indulgent il souffrait leurs caresses,
    Et jouait avec eux sans témoigner d'ennui.

    O vous qui ressemblez à ces tableaux d'église
    Où l'on voit, sur fond d'or, l'auguste Charité
    Préservant de la faim, préservant de la bise
    Un groupe frais et blond dans sa robe abrité;

    Comme le nourrisson de la mère divine,
    Par pitié, laissez-moi monter sur vos genoux,
    Moi pauvre jeune fille, isolée, orpheline,
    Qui n'ai d'espoir qu'en Dieu, qui n'ai d'espoir qu'en vous!




A UNE JEUNE ITALIENE


    Février grelottait blanc de givre et de neige;
    La pluie, à flots soudains, fouettait l'angle des toits;
    Et déjà tu disais:--O mon Dieu! quand pourrai-je
    Aller cueillir enfin la violette au bois?

    Notre ciel est pleureur, et le printemps de France,
    Frileux comme l'hiver, s'assied près des tisons;
    Paris est dans la boue au beau mois où Florence
    Égrène ses trésors sous l'émail des gazons.

    Vois, les arbres noircis contournent leurs squelettes;
    Ton âme s'est trompée à sa douce chaleur:
    Tes yeux bleus sont encor les seules violettes,
    Et le printemps ne rit que sur ta joue en fleur!

1843.




A TROIS PAYSAGISTES

SALON DE 1839


    C'est un bonheur pour nous, hommes de la critique,
    Qui, le collier au cou, comme l'esclave antique,
    Sans trêve et sans repos, dans le moulin banal
    Tournons aveuglément la meule du journal,
    Et qui vivons perdus dans un désert de plâtre,
    N'ayant d'autre soleil qu'un lustre de théâtre;
    Qu'un grand paysagiste, un poëte inspiré,
    Au feuillage abondant, au beau ciel azuré,
    Déchire d'un rayon la nuit qui nous inonde
    Et nous fasse un portrait de la beauté du monde,
    Pour nous montrer qu'il est encor loin des cités,
    Malgré les feuilletons, de sévères beautés
    Que du livre de Dieu la main de l'homme efface;
    De l'air, de l'eau, du ciel, des arbres, de l'espace,
    Et des prés de velours, qu'avril étoile encor
    De paillettes d'argent et d'étincelles d'or.
    --Enfants déshérités, hélas! sans la peinture,
    Nous pourrions oublier notre mère nature;
    Nous pourrions, assourdis du vain bourdonnement
    Que fait la presse autour de tout événement,
    Le cœur envenimé de futiles querelles,
    Perdre le saint amour des choses éternelles,
    Et ne plus rien comprendre à l'antique beauté,
    A la forme, manteau sur le monde jeté,
    Comme autour d'une vierge une souple tunique,
    Ne voilant qu'à demi sa nudité pudique!

    Merci donc, ô vous tous, artistes souverains!
    Amants des chênes verts et des rouges terrains,
    Que Rome voit errer dans sa morne campagne,
    Dessinant un arbuste, un profil de montagne,
    Et qui nous rapportez la vie et le soleil
    Dans vos toiles qu'échauffe un beau reflet vermeil!
    Sans sortir, avec vous nous faisons des voyages,
    Nous errons, à Paris, dans mille paysages;
    Nous nageons dans les flots de l'immuable azur,
    Et vos tableaux, faisant une trouée au mur,
    Sont pour nous comme autant de fenêtres ouvertes,
    Par où nous regardons les grandes plaines vertes,
    Les moissons d'or, le bois que l'automne a jauni,
    Les horizons sans borne et le ciel infini!

    Ainsi nous vous voyons, austères solitudes,
    Ou l'âme endort sa peine et ses inquiétudes!
    _Grottes de Cervara_, que d'un pinceau certain
    Creusa profondément le sévère Bertin,
    Ainsi nous vous voyons avec vos blocs rougeâtres
    Aux flancs tout lézardés, où les chèvres des pâtres
    Se pendent à midi sous le soleil ardent,
    Sans trouver un bourgeon à ronger de la dent,
    Avec votre chemin poudroyant de lumière,
    De son ruban crayeux rayant le sol de pierre,
    Bien rarement foulé par le talon humain,
    Et se perdant au fond parmi le champ romain.
    --Les grands arbres fluets, au feuille sobre et rare.
    A peine noircissant leurs pieds d'une ombre avare,
    Montent comme la flèche et vont baigner leur front
    Dans la limpidité du ciel clair et profond;
    Comme s'ils dédaignaient les plaisirs de la terre,
    Pour cacher une nymphe ils manquent de mystère,
    Leurs branches, laissant trop filtrer d'air et de jour,
    Éloignent les désirs et les rêves d'amour;
    Sous leur grêle ramure un maigre anachorète
    Pourrait seul s'abriter et choisir sa retraite.

    Nulle fleur n'adoucit cette sévérité;
    Nul ton frais ne se mêle à la fauve clarté;
    Des blessures du roc, ainsi que des vipères
    Qui sortent à demi le corps de leurs repaires,
    De pâles filaments d'un aspect vénéneux
    S'allongent au soleil en enlaçant leurs nœuds;
    Et l'oiseau pour sa soif n'a d'autre eau que les gouttes.--
    Pleurs amers du rocher,--qui suintent des voûtes.
    Cependant ce désert a de puissants attraits
    Que n'ont point nos climats et nos sites plus frais.
    Où l'ombrage est opaque, où dans des vagues d'herbes
    Nagent à plein poitrail les génisses superbes:
    C'est que l'œil éternel brille dans ce ciel bleu,
    Et que l'homme est si loin qu'on se sent près de Dieu.

    O mère du génie! ô divine nourrice!
    Des grands cœurs méconnus pâle consolatrice,
    Solitude! qui tends tes bras silencieux
    Aux ennuyés du monde, aux aspirants des cieux,
    Quand pourrai-je avec toi, comme le vieil ermite,
    Sur le livre pencher ma tête qui médite!

    Plus loin c'est Aligny, qui, le crayon en main,
    Comme Ingres le ferait pour un profil humain,
    Recherche l'idéal et la beauté d'un arbre,
    Et cisèle au pinceau sa peinture de marbre.
    Il sait, dans la prison d'un rigide contour,
    Enfermer des flots d'air et des torrents de jour,
    Et dans tous ses tableaux, fidèle au nom qu'il signe,
    Sculpteur athénien, il caresse la ligne,
    Et, comme Phidias le corps de sa Vénus,
    Polit avec amour le flanc des rochers nus.

    Voici la _Madeleine_.--Une dernière étoile
    Luit comme une fleur d'or sur la céleste toile:
    La grande repentie, au fond de son désert,
    En extase, à genoux, écoute le concert
    Que dès l'aube lui donne un orchestre angélique,
    Avec le kinnar juif et le rebec gothique.
    Un rayon curieux, perçant le dôme épais,
    Où les petits oiseaux dorment encore en paix,
    Allume une auréole aux blonds cheveux des anges,
    Illuminés soudain de nuances étranges,
    Tandis que leur tunique et le bout de leurs pieds
    Dans l'ombre du matin sont encore noyés.

    --Fauve et le teint hâlé comme Cérès la blonde,
    La campagne de Rome, embrasée et féconde,
    En sillons rutilants jusques à l'horizon
    Roule l'océan d'or de sa riche _moisson_.
    Comme d'un encensoir la vapeur embaumée,
    Dans le lointain tournoie et monte une fumée,
    Et le ciel est si clair, si cristallin, si pur,
    Que l'on voit l'infini derrière son azur.
    Au-devant, près d'un mur réticulaire, en briques,
    Sont quelques laboureurs dans des poses antiques,
    Avec leur chien couché, haletant de chaleur,
    Cherchant contre le sol un reste de fraîcheur;
    Un groupe simple et beau dans sa grâce tranquille,
    Que Poussin avoûrait et qu'eût aimé Virgile.

    Mais voici que le soir du haut des monts descend:
    L'ombre devient plus grise et va s'élargissant;
    Le ciel vert a des tons de citron et d'orange.
    Le couchant s'amincit et va plier sa frange,
    La cigale se tait, et l'on n'entend de bruit
    Que le soupir de l'eau qui se divise et fuit.
    Sur le monde assoupi les heures taciturnes
    Tordent leurs cheveux bruns mouillés des pleurs nocturnes
    A peine reste-t-il assez de jour pour voir,
    Corot, ton nom modeste écrit dans un coin noir.

    Nous voici replongés dans la brume et la pluie,
    Sur un pavé de boue et sous un ciel de suie,
    Ne voyant plus, au lieu de ces beaux horizons,
    Que des angles de murs ou des toits de maisons;
    Le vent pleure, la nuit s'étoile de lanternes,
    Les ruisseaux miroitants lancent des reflets ternes,
    Partout des bruits de char, des chants, des voix, des cris.
    Blonde Italie, adieu!--Nous sommes à Paris!

1839.




FATUITÉ


    Je suis jeune; la pourpre en mes veines abonde;
    Mes cheveux sont de jais et mes regards de feu,
    Et, sans gravier ni toux, ma poitrine profonde
    Aspire à pleins poumons l'air du ciel, l'air de Dieu.

    Aux vents capricieux qui soufflent de Bohème,
    Sans les compter, je jette et mes nuits et mes jours,
    Et, parmi les flacons, souvent l'aube au teint blême
    M'a surpris dénouant un masque de velours.

    Plus d'une m'a remis la clef d'or de son âme,
    Plus d'une m'a nommé son maître et son vainqueur,
    J'aime, et parfois un ange avec un corps de femme
    Le soir descend du ciel pour dormir sur mon cœur.

    On sait mon nom; ma vie est heureuse et facile:
    J'ai plusieurs ennemis et quelques envieux;
    Mais l'amitié chez moi toujours trouve un asile.
    Et le bonheur d'autrui n'offense pas mes yeux.

1843.




LES MATELOTS


    Sur l'eau bleue et profonde
    Nous allons voyageant,
    Environnant le monde
    D'un sillage d'argent,
    Des îles de la Sonde,
    De l'Inde au ciel brûlé,
    Jusqu'au pôle gelé...

    Les petites étoiles
    Montrent de leur doigt d'or
    De quel côté les voiles
    Doivent prendre l'essor;
    Sur nos ailes de toiles,
    Comme de blancs oiseaux,
    Nous effleurons les eaux.

    Nous pensons à la terre
    Que nous fuyons toujours
    A notre vieille mère,
    A nos jeunes amours;
    Mais la vague légère
    Avec son doux refrain
    Endort notre chagrin.

    Le laboureur déchire
    Un sol avare et dur;
    L'éperon du navire
    Ouvre nos champs d'azur,
    Et la mer sait produire,
    Sans peine ni travail,
    La perle et le corail.

    Existence sublime!
    Bercés par notre nid,
    Nous vivons sur l'abîme
    Au sein de l'infini,
    Des flots rasant la cime,
    Dans le grand désert bleu
    Nous marchons avec Dieu!

1841.




LA FUITE


KADIDJA.

    Au firmament sans étoile,
    La lune éteint ses rayons;
    La nuit nous prête son voile;
        Fuyons! fuyons!

AHMED.

    Ne crains-tu pas la colère
    De tes frères insolents,
    Le désespoir de ton père,
    De ton père aux sourcils blancs?

KADIDJA.

    Que m'importent mépris, blâme,
    Dangers, malédictions!
    C'est dans toi que vit mon âme.
        Fuyons! fuyons!

AHMED.

    Le cœur me manque; je tremble,
    Et, dans mon sein traversé,
    De leur kandjar il me semble
    Sentir le contact glacé!


KADIDJA.

    Née au désert, ma cavale
    Sur les blés, dans les sillons,
    Volerait, des vents rivale.
        Fuyons! fuyons!

AHMED.

    Au désert infranchissable,
    Sans parasol, pour jeter
    Un peu d'ombre sur la table,
    Sans tente pour m'abriter...

KADIDJA.

    Mes cils te feront de l'ombre,
    Et, la nuit, nous dormirons
    Sous mes cheveux, tente sombre.
        Fuyons! fuyons!

AHMED.

    Si le mirage illusoire
    Nous cachait le vrai chemin,
    Sans vivres, sans eau pour boire,
    Tous deux nous mourrions demain.

KADIDJA.

    Sous le bonheur mon cœur ploie;
    Si l'eau manque aux stations,
    Bois les larmes de ma joie.
        Fuyons! fuyons!

1845.




GAZHEL


    Dans le bain, sur les dalles,
    A mon pied négligent
    J'aime à voir des sandales
    De cuir jaune et d'argent.
    En quittant ma baignoire,
    Il me plaît qu'une noire
    Fasse mordre à l'ivoire
    Mes cheveux, manteau brun,
    Et, versant l'eau de rose,
    Sur mon sein qu'elle arrose,
    Comme l'aube et la rose,
    Mêle perle et parfum.

    J'aime aussi l'odeur fine
    De la fleur des Houris;
    Sur un plat de la Chine
    Des sorbets d'ambre gris,
    L'opium, ciel liquide,
    Poison doux et perfide,
    Qui remplit l'âme vide
    D'un bonheur étoilé:
    Et, sur l'eau qui réplique,
    Un doux bruit de musique
    S'échappant d'un caïque
    De falots constellé.

    J'aime un fez écarlate
    De sequins bruissant,
    Où partout l'or éclate,
    Où reluit le croissant.
    L'arbre en fleur où se pose
    L'oiseau cher à la rose,
    La fontaine où l'eau cause,
    Tout me plaît tour à tour;
    Mais, au ciel et sur terre,
    Le trésor que préfère
    Mon cœur jeune et sincère.
    C'est amour pour amour!

1845.




DANS UN BAISER, L'ONDE.....


    Dans un baiser, l'onde au rivage
        Dit ses douleurs;
    Pour consoler la fleur sauvage,
        L'aube a des pleurs;
    Le vent du soir conte sa plainte
        Au vieux cyprès,
    La tourterelle au térébinthe
        Ses longs regrets.

    Aux flots dormants, quand tout repose,
        Hors la douleur,
    La lune parle, et dit la cause
        De sa pâleur.
    Ton dôme blanc, Sainte-Sophie,
        Parle au ciel bleu,
    Et, tout rêveur, le ciel confie
        Son rêve à Dieu.

    Arbre ou tombeau, colombe ou rose,
        Onde ou rocher,
    Tout, ici-bas, a quelque chose
        Pour s'épancher...
    Moi, je suis seule, et rien au monde
        Ne me répond,
    Rien que ta voix morne et profonde,
        Sombre Hellespont!

1845.




SULTAN MAHMOUD


    Dans mon harem se groupe,
        Comme un bouquet
    Débordant d'une coupe
        Sur un banquet,
    Tout ce que cherche ou rêve,
        D'opium usé,
    En son ennui sans trêve,
        Un cœur blasé;

    Mais tous ces corps sans âmes
        Plaisent un jour.
    Hélas! j'ai six cents femmes,
        Et pas d'amour!

    La biche et l'antilope,
        J'ai tout ici,
    Asie, Afrique, Europe,
        En raccourci;
    Teint vermeil, teint d'orange,
        OEil noir ou bleu,
    Le charmant et l'étrange,
        De tout un peu;

    Mais tous ces corps sans âmes
        Plaisent un jour...
    Hélas! j'ai six cents femmes,
        Et pas d'amour!

    Ni la vierge de Grèce,
        Marbre vivant;
    Ni la fauve négresse,
        Toujours rêvant;
    Ni la vive Française,
        A l'air vainqueur;
    Ni la plaintive Anglaise,
        N'ont pris mon cœur!

    Tous ces beaux corps sans âmes
        Plaisent un jour...
    Hélas! j'ai six cents femmes,
        Et pas d'amour!

1845.




LE PUITS MYSTÉRIEUX


    A travers la forêt de folles arabesques
    Que le doigt du sommeil trace au mur de mes nuits,
    Je vis, comme l'on voit les Fortunes des fresques,
    Un jeune homme penché sur la bouche d'un puits.

    Il jetait, par grands tas, dans cette gueule noire
    Perles et diamants, rubis et sequins d'or,
    Pour faire arriver l'eau jusqu'à sa lèvre, et boire;
    Mais le flot flagellé ne montait pas encor.

    Hélas! que d'imprudents s'en vont aux puits sans corde,
    Sans urne pour puiser le cristal souterrain,
    Enfouir leur trésor afin que l'eau déborde,
    Comme fit le corbeau dans le vase d'airain!

    Hélas! et qui n'a pas, épris de quelque femme,
    Pour faire monter l'eau du divin sentiment,
    Jeté l'or de son cœur au puits sans fond d'une âme,
    Sur l'abîme muet penché stupidement!

1840.




L'ESCLAVE


    Captive et peut-être oubliée,
    Je songe à mes jeunes amours,
        A mes beaux jours,
    Et par la fenêtre grillée
    Je regarde l'oiseau joyeux,
        Fendant les cieux.

    Douce et pâle consolatrice,
    Espérance, rayon d'en haut,
        Dans mon cachot,
    Fais-moi, sous ta clarté propice,
    A ton miroir faux et charmant
        Voir mon amant!

    Auprès de lui, belle Espérance,
    Porte-moi sur tes ailes d'or,
        S'il m'aime encor,
    Et, pour endormir ma souffrance,
    Suspends mon âme sur son cœur
        Comme une fleur!

1840.




LES TACHES JAUNES


    Seul, le coude dans la plume,
    J'ai froissé jusqu'au matin
    Les feuillets d'un gros volume
    Plein de grec et de latin;

    Car nulle étroite pantoufle
    Ne traîne au pied de mon lit,
    Et mon chevet n'a qu'un souffle
    Sous ma lampe qui pâlit.

    Cependant des meurtrissures
    Marbrent mon corps, que n'a pas
    Tatoué de ses morsures
    Un vampire aux blancs appas.

    S'il faut croire un conte sombre,
    Les morts aimés autrefois
    Nous marquent ainsi, dans l'ombre,
    Du sceau de leurs baisers froids.

    A leurs places, dans nos couches,
    Ils s'allongent sous les draps,
    Et signent avec leurs bouches
    Leur visite sur nos bras.

    Seule, une de mes aimées,
    Dans son lit noirâtre et frais,
    Dort les paupières fermées
    Pour ne les rouvrir jamais.

    --Soulevant de ta main frêle
    Le couvercle du cercueil,
    Est-ce toi, dis, pauvre belle,
    Qui, la nuit, franchis mon seuil,

    Toi qui, par un soir de fête,
    A la fin d'un carnaval,
    Laissas choir, pâle et muette,
    Ton masque et tes fleurs de bal?

    O mon amour la plus tendre,
    De ce ciel où je te crois,
    Reviendrais-tu pour me rendre
    Les baisers que tu me dois?

1844.




L'ONDINE ET LE PÊCHEUR


    Tous les jours, écartant les roseaux et les branches,
    Près du fleuve où j'habite un pêcheur vient s'asseoir,
    --Car sous l'onde il a vu glisser des formes blanches,--
    Et reste là rêveur, du matin jusqu'au soir.

    L'air frémit, l'eau soupire et semble avoir une âme;
    Un œil bleu s'ouvre et brille au cœur des nénufars;
    Un poisson se transforme et prend un corps de femme,
    Et des bras amoureux, et de charmants regards.

                «Pêcheur, suis-moi; je t'aime.
                Tu seras roi des eaux,
                Avec un diadème
                D'iris et de roseaux!

                Perçant sous l'eau dormante,
                Des joncs la verte mante,
                Auprès de ton amante
                Plonge sans t'effrayer:

                A l'autel de rocailles,
                Prêt pour nos fiançailles,
                Un prêtre à mains d'écailles
                Viendra nous marier.

                Pêcheur, suis-moi; je t'aime.
                Tu seras roi des eaux,
                Avec un diadème
                D'iris et de roseaux!»

    Et déjà le pêcheur a mis le pied dans l'onde
    Pour suivre le fantôme au regard fascinant:
    L'eau murmure, bouillonne et devient plus profonde,
        Et sur lui se ferme en tournant...

                «De ma bouche bleuâtre,
                Viens, je veux t'embrasser,
                Et de mes bras d'albâtre
                    T'enlacer,
                    Te bercer,
                    Te presser!

                Sous les eaux, de sa flamme
                L'amour sait m'embraser.
                Je veux, buvant ton âme,
                    D'un baiser
                    M'apaiser,
                    T'épuiser!...»

1841.




J'AI TOUT DONNÉ POUR RIEN


    Or çà, la belle fille,
    Ouvrez cette mantille,
    C'est trop de cruauté;
    Faites-nous cette joie
    Que pleinement on voie
    Toute votre beauté.

    Apprenez-le, mignonne,
    Quand le bon Dieu vous donne
    Un corps aussi parfait,
    C'est afin qu'on le sache,
    Et c'est péché qu'on cache
    Le présent qu'il a fait.

    Aime-moi, je suis riche
    Comme un joueur qui triche,
    Comme un juif usurier:
    On peut m'aimer sans honte,
    La couronne de comte
    Rayonne à mon cimier.

    Je suis, comme doit faire
    Tout fils de noble père,
    Les usages anciens:
    On m'encense à ma place,
    Mon prêtre, avant la chasse,
    Dit la messe à mes chiens.

    J'ai de beaux équipages,
    Des valets et des pages
    A n'en savoir le nom:
    J'ai des vassaux sans nombre
    Qui vont baisant mon ombre
    Et portent mon pennon.

    Soupèse un peu, la belle,
    Cette lourde escarcelle,
    Hé bien, elle est à toi!
    Je veux que ma maîtresse
    Fasse envie, en richesse,
    A la femme d'un roi.

    Tu rejettes mes offres?
    Allons, vide tes coffres,
    Argentier de Satan!
    Fais vite, ou je dépêche,
    Juif, ta carcasse sèche
    Au diable qui l'attend.

    Des robes qu'on déploie,
    De velours ou de soie,
    Quelle est celle à ton goût?
    Ces riches pendeloques,
    Qu'entre les doigts tu choques,
    Prends, je te donne tout:

    Colliers, dont chaque maille,
    De cent couleurs s'émaille,
    Magnifiques habits,
    Beaux satins, fines toiles,
    Brocarts semés d'étoiles,
    Diamants et rubis!

    Oui, pour t'avoir, la belle,
    Si tu fais la rebelle,
    J'engagerais mon bien...
    --Merci, mon gentilhomme,
    Reprenez votre somme,
    J'ai tout donné pour rien.

1833.




A DES AMIS QUI PARTAIENT

SONNET


    Vous partez, chers amis; la brise ride l'onde,
    Un beau reflet ambré dore le front du jour;
    Comme un sein virginal sous un baiser d'amour,
    La voile sous le vent palpite et se fait ronde.

    Une écume d'argent brode la vague blonde,
    La rive fuit.--Voici Mante et sa double tour,
    Puis cent autres clochers qui filent tour à tour;
    Puis Rouen la gothique et l'Océan qui gronde.

    Au dos du vieux lion, terreur des matelots,
    Vous allez confier votre barque fragile,
    Et flatter de la main sa crinière de flots.

    Horace fit une ode au vaisseau de Virgile:
    Moi, j'implore pour vous, dans ces quatorze vers,
    Les faveurs de Thétis, la déesse aux yeux verts.

1842.




AMBITION

SONNET


    Poëte, dans les cœurs mettre un écho sonore,
    Remuer une foule avec ses passions,
    Écrire sur l'airain ses moindres actions,
    Faire luire son nom sur tous ceux qu'on adore;

    Courir en quatre pas du couchant à l'aurore,
    Avoir un peuple fait de trente nations,
    Voir la terre manquer à ses ambitions,
    Être Napoléon, être plus grand encore!

    Que sais-je? être Shakspeare, être Dante, être Dieu!
    Quand on est tout cela, tout cela, c'est bien peu:
    Le monde est plein de vous, le vide est dans votre âme...

    Mais qui donc comblera l'abîme de ton cœur?
    Que veux-tu qu'on y jette, ô poëte! ô vainqueur?
    --Un mot d'amour tombé d'une bouche de femme!

1844.




ESPAÑA

1845




ESPAÑA

1845


DÉPART


    Avant d'abandonner à tout jamais ce globe,
    Pour aller voir là-haut ce que Dieu nous dérobe,
    Et de faire à mon tour au pays inconnu
    Ce voyage dont nul n'est encor revenu,
    J'ai voulu visiter les cités et les hommes,
    Et connaître l'aspect de ce monde où nous sommes.
    Depuis mes jeunes ans d'un grand désir épris,
    J'étouffais à l'étroit dans ce vaste Paris;
    Une voix me parlait et me disait:--«C'est l'heure;
    «Va, déracine-toi du seuil de ta demeure,
    «L'arbre pris par le pied, le minéral pesant,
    «Sont jaloux de l'oiseau, sont jaloux du passant;
    «Et puisque Dieu t'a fait de nature mobile,
    «Qu'il t'a donné la vie, et le sang et la bile,
    «Pourquoi donc végéter et te cristalliser
    «A regarder les jours sous ton arche passer?
    «Il est au monde, il est des spectacles sublimes,
    «Des royaumes qu'on voit en gravissant les cimes,
    «De noirs Escurials, mystérieux granits,
    «Et de bleus océans, visibles infinis.
    «Donc, sans t'en rapporter à son image ronde,
    «Par toi-même connais la figure du monde.»
    Tout bas à mon oreille ainsi la voix chantait,
    Et le désir ému dans mon cœur palpitait.

    Comme au jour du départ on voit parmi les nues
    Tournoyer et crier une troupe de grues,
    Mes rêves palpitants, prêts à prendre leur vol,
    Tournoyaient dans les airs et dédaignaient le sol;
    Au colombier, le soir, ils rentraient à grand'peine,
    Et, des hôtes pensifs qui hantent l'âme humaine,
    Il ne s'asseyait plus à mon triste foyer
    Que l'ennui, ce fâcheux qu'on ne peut renvoyer!

    L'amour aux longs tourments, aux plaisirs éphémères,
    L'art et la fantaisie aux fertiles chimères,
    L'entretien des amis et les chers compagnons
    Intimes dont souvent on ignore les noms,
    La famille sincère où l'âme se repose,
    Ne pouvaient plus suffire à mon esprit morose;
    Et sur l'âpre rocher où descend le vautour
    Je me rongeais le foie en attendant le jour.
    Je sentais le désir d'être absent de moi-même;
    Loin de ceux que je hais et loin de ceux que j'aime,
    Sur une terre vierge et sous un ciel nouveau,
    Je voulais écouter mon cœur et mon cerveau,
    Et savoir, fatigué de stériles études,
    Quels baumes contenait l'urne des solitudes,
    Quels mots balbutiait avec ses bruits confus,
    Dans la rumeur des flots et des arbres touffus,
    La nature, ce livre où la plume divine
    Écrit le grand secret que nul œil ne devine!

    Je suis parti, laissant sur le seuil inquiet,
    Comme un manteau trop vieux que l'on quitte à regret
    Cette lente moitié de la nature humaine,
    L'habitude au pied sûr qui toujours y ramène,
    Les pâles visions, compagnes de mes nuits,
    Mes travaux, mes amours et tous mes chers ennuis.
    La poitrine oppressée et les yeux tout humides,
    Avant d'être emporté par les chevaux rapides,
    J'ai retourné la tête à l'angle du chemin,
    Et j'ai vu, me faisant des signes de la main,
    Comme un groupe plaintif d'amantes délaissées,
    Sur la porte debout ma vie et mes pensées.
    Hélas! que vais-je faire et que vais-je chercher?
    L'horizon charme l'œil: à quoi bon le toucher?
    Pourquoi d'un pied réel fouler les blondes grèves
    Et les rivages d'or de l'univers des rêves?
    Poëte, tu sais bien que la réalité
    A besoin, pour couvrir sa triste nudité,
    Du manteau que lui file à son rouet d'ivoire
    L'imagination, menteuse qu'il faut croire;
    Que tout homme en son cœur porte son Chanaan,
    Et son Eldorado par delà l'Océan.
    N'as-tu pas dans tes mains assez crevé de bulles,
    De rêves gonflés d'air et d'espoirs ridicules?
    Plongeur, n'as-tu pas vu sous l'eau du lac d'azur
    Les reptiles grouiller dans le limon impur?
    L'objet le plus hideux, que le lointain estompe,
    Prend une belle forme où le regard se trompe.
    Le mont chauve et pelé doit à l'éloignement
    Les changeantes couleurs de son beau vêtement;
    Approchez, ce n'est plus que rocs noirs et difformes,
    Escarpements abrupts, entassements énormes,
    Sapins échevelés, broussailles aux poils roux,
    Gouffres vertigineux et torrents en courroux.
    Je le sais, je le sais. Déception amère!
    Hélas! j'ai trop souvent pris au vol ma chimère!
    Je connais quels replis terminent ces beaux corps,
    Et la sirène peut m'étaler ses trésors:
    A travers sa beauté je vois, sous les eaux noires,
    Frétiller vaguement sa queue et ses nageoires.
    Aussi ne vais-je pas, de vains mots ébloui,
    Chercher sous d'autres cieux mon rêve épanoui;
    Je ne crois pas trouver devant moi, toutes faites,
    Au coin des carrefours les strophes des poëtes,
    Ni pouvoir en passant cueillir à pleines mains
    Les fleurs de l'idéal aux chardons des chemins.
    Mais je suis curieux d'essayer de l'absence,
    Et de voir ce que peut cette sourde puissance;
    Je veux savoir quel temps, sans être enseveli,
    Je flotterai sur l'eau qui ne garde aucun pli,
    Et dans combien de jours, comme un peu de fumée,
    Des cœurs éteints s'envole une mémoire aimée.

    Le voyage est un maître aux préceptes amers;
    Il vous montre l'oubli dans les cœurs les plus chers,
    Et vous prouve,--ô misère et tristesse suprême!--
    Qu'ingrat à votre tour, vous oubliez vous-même!
    Pauvre atome perdu, point dans l'immensité,
    Vous apprenez ainsi votre inutilité.
    Votre départ n'a rien dérangé dans le monde;
    Déjà votre sillon s'est refermé sur l'onde.
    Oublié par les uns, aux autres inconnu,
    Dans des lieux ou jamais votre nom n'est venu,
    Parmi des yeux distraits et des visages mornes,
    Vous allez sur la terre et sur la mer sans bornes.
    Par l'absence à la mort vous vous accoutumez.
    Cependant l'araignée à vos volets fermés
    Suspend sa toile ronde, et la maison déserte
    Semble n'avoir plus d'âme et pleurer votre perte,
    Et le chien qui s'ennuie et voudrait vous revoir
    Au détour du chemin va hurler chaque soir.

1841.




LE PIN DES LANDES


    On ne voit en passant par les Landes désertes,
    Vrai Saharah français, poudré de sable blanc,
    Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes
    D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc;

    Car, pour lui dérober ses larmes de résine,
    L'homme, avare bourreau de la création,
    Qui ne vit qu'aux dépens de ceux qu'il assassine,
    Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon!

    Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,
    Le pin verse son baume et sa séve qui bout,
    Et se tient toujours droit sur le bord de la route,
    Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.

    Le poëte est ainsi dans les Landes du monde;
    Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor.
    Il faut qu'il ait au cœur une entaille profonde
    Pour épancher ses vers, divines larmes d'or!

1840.




L'HORLOGE

   Vulnerant omnes, ultima necat.


    La voiture fit halte à l'église d'Urrugne,
    Nom rauque, dont le son à la rime répugne,
    Mais qui n'en est pas moins un village charmant,
    Sur un sol montueux perché bizarrement.
    C'est un bâtiment pauvre, en grosses pierres grises,
    Sans archanges sculptés, sans nervures ni frises,
    Qui n'a pour ornement que le fer de sa croix,
    Une horloge rustique et son cadran de bois,
    Dont les chiffres romains, épongés par la pluie,
    Ont coulé sur le fond que nul pinceau n'essuie.
    Mais sur l'humble cadran regardé par hasard,
    Comme les mots de flamme aux murs de Balthazar,
    Comme l'inscription de la porte maudite,
    En caractères noirs une phrase est écrite;
    Quatre mots solennels, quatre mots de latin,
    Où tout homme en passant peut lire son destin:
    «Chaque heure fait sa plaie et la dernière achève!»

    Oui, c'est bien vrai, la vie est un combat sans trêve,
    Un combat inégal contre un lutteur caché,
    Qui d'aucun de nos coups ne peut-être touché;
    Et dans nos cœurs criblés, comme dans une cible,
    Tremblent les traits lancés par l'archer invisible.
    Nous sommes condamnés, nous devons tous périr;
    Naître, c'est seulement commencer à mourir,
    Et l'enfant, hier encor chérubin chez les anges,
    Par le ver du linceul est piqué sous ses langes.
    Le disque de l'horloge est le champ du combat,
    Où la Mort de sa faux par milliers nous abat;
    La Mort, rude joùteur qui suffit pour défendre
    L'éternité de Dieu, qu'on voudrait bien lui prendre.
    Sur le grand cheval pâle, entrevu par saint Jean,
    Les Heures, sans repos, parcourent le cadran;
    Comme ces inconnus des chants du moyen âge,
    Leurs casques sont fermés sur leur sombre visage,
    Et leurs armes d'acier deviennent tour à tour
    Noires comme la nuit, blanches comme le jour.
    Chaque sœur à l'appel de la cloche s'élance,
    Prend aussitôt l'aiguille ouvrée en fer de lance,
    Et toutes, sans pitié, nous piquent en passant,
    Pour nous tirer du cœur une perle de sang,
    Jusqu'au jour d'épouvante où paraît la dernière
    Avec le sablier et la noire bannière;
    Celle qu'on n'attend pas, celle qui vient toujours,
    Et qui se met en marche au premier de nos jours!
    Elle va droit à vous, et, d'une main trop sûre,
    Vous porte dans le flanc la suprême blessure,
    Et remonte à cheval, après avoir jeté
    Le cadavre au néant, l'âme à l'éternité!

Urrugne, 1841.




A LA BIDASSOA.....


    A la Bidassoa, près d'entrer en Espagne,
    Je descendis, voulant regarder la campagne,
    Et l'île des Faisans, et l'étrange horizon,
    Pendant qu'on nous timbrait d'un nouvel écusson.
    Et je vis, en errant à travers le village,
    Un homme qui mettait des balles hors d'usage,
    Avec un gros marteau, sur un quartier de grès,
    Pour en faire du plomb et le revendre après.
    Car la guerre a versé sur ces terres fatales
    De son urne d'airain une grêle de balles,
    Une grêle de mort que nul soleil ne fond.
    Hélas! ce que Dieu fait, les hommes le défont!
    Sur un sol qui n'attend qu'une bonne semaille
    De leurs sanglantes mains ils sèment la mitraille!
    Aussi les laboureurs vendent, au lieu de blé,
    Des boulets recueillis dans leur champ constellé.
    Mais du ciel épuré descend la Paix sereine,
    Qui répand de sa corne une meilleure graine,
    Fait taire les canons à ses pieds accroupis,
    Et presse sur son cœur une gerbe d'épis.

Behobie, 1840.




SAINTE CASILDA

SONNET


    A Burgos, dans un coin de l'église déserte,
    Un tableau me surprit par son effet puissant:
    Un ange, pâle et fier, d'un ciel fauve descend,
    A sainte Casilda portant la palme verte.

    Pour l'œuvre des bourreaux la vierge découverte
    Montre sur sa poitrine, albâtre éblouissant,
    A la place des seins, deux ronds couleur de sang,
    Distillant un rubis par chaque veine ouverte.

    Et les seins déjà morts, beaux lis coupés en fleur,
    Blancs comme les morceaux d'une Vénus de marbre,
    Dans un bassin d'argent gisent au pied d'un arbre.

    Mais la sainte en extase, oubliant sa douleur,
    Comme aux bras d'un amant, de volupté se pâme,
    Car aux lèvres du Christ elle suspend son âme!

Burgos.




EN ALLANT A LA CHARTREUSE DE MIRAFLORES


    Oui, c'est une montée âpre, longue et poudreuse,
    Un revers décharné, vrai site de Chartreuse.
    Les pierres du chemin, qui croulent sous les pieds,
    Trompent à chaque instant les pas mal appuyés.
    Pas un brin d'herbe vert, pas une teinte fraîche;
    On ne voit que des murs bâtis en pierre sèche,
    Des groupes contrefaits d'oliviers rabougris,
    Au feuillage malsain couleur de vert-de-gris,
    Des pentes au soleil, que nulle fleur n'égaie,
    Des roches de granit et des ravins de craie,
    Et l'on se sent le cœur de tristesse serré...
    Mais, quand on est en haut, coup d'œil inespéré!
    L'on aperçoit là-bas, dans le bleu de la plaine,
    L'église où dort le Cid près de doña Chimène!

Cartuja de Miraflores, 1841.




LA FONTAINE DU CIMETIÈRE


    A la morne Chartreuse, entre des murs de pierre,
    En place du jardin l'on voit un cimetière,
    Un cimetière nu comme un sillon fauché,
    Sans croix, sans monument, sans tertre qui se hausse:
    L'oubli couvre le nom, l'herbe couvre la fosse;
    La mère ignorerait où son fils est couché.

    Les végétations maladives du cloître
    Seules sur ce terrain peuvent germer et croître,
    Dans l'humidité froide à l'ombre des longs murs;
    Des morts abandonnés douces consolatrices,
    Les fleurs n'oseraient pas incliner leurs calices
    Sur le vague tombeau de ces dormeurs obscurs.

    Au milieu, deux cyprès à la noire verdure
    Profilent tristement leur silhouette dure,
    Longs soupirs de feuillage élancés vers les cieux,
    Pendant que du bassin d'une avare fontaine
    Tombe en frange effilée une nappe incertaine,
    Comme des pleurs furtifs qui débordent des yeux.

    Par les saints ossements des vieux moines filtrée,
    L'eau coule à flots si clairs dans la vasque éplorée,
    Que pour en boire un peu je m'approchai du bord.
    Dans le cristal glacé quand je trempai ma lèvre,
    Je me sentis saisi par un frisson de fièvre:
    Cette eau de diamant avait un goût de mort!

Cartuja de Miraflores, 1841.




LE CID ET LE JUIF

IMITÉ DE SEPULVEDA


    Le Cid, ce gagneur de batailles,
    Ce géant plus grand que nos tailles,
    A San-Pedro de Cardena,
    --Don Alfonse ainsi l'ordonna,--
    Conservé par un puissant baume,
    Bardé de fer, coiffé du heaume,
    Repose en un riche tombeau,
    Ayant pour siége un escabeau;
    Sur sa cuirasse, en nappe blanche,
    Sa barbe de neige s'épanche
    Avec ampleur et majesté.
    Pour le défendre, à son côté
    Pend Tisona, sa bonne épée,
    Au sang more et chrétien trempée.
    A le voir assis, quoique mort,
    On dirait d'un vivant qui dort.
    Depuis sept ans dans cette pose,
    De ses exploits il se repose;
    Et pour voir son corps vénéré,
    Tous les ans, au jour consacré,
    A San-Pedro la foule abonde.
    --Une fois, que la nef profonde
    Était déserte, et qu'au saint lieu
    Le Cid, resté seul avec Dieu,
    Rêvait dans son tombeau sans garde,
    Un juif arrive et le regarde,
    Et parlant en soi-même ainsi,
    Il se dit tout pensif: «Ceci
    Est le corps du Cid, du grand homme,
    Du vainqueur que partout on nomme!
    On m'a raconté bien souvent
    Que nul n'eût osé lui vivant,
    Se risquer dans cette entreprise
    De toucher à sa barbe grise.
    Maintenant, il gît morne et froid;
    Son bras, qui répandait l'effroi,
    La mort le désarme et l'attache:
    Je vais lui toucher la moustache,
    Nous verrons s'il se fâchera
    Et quelle mine il nous fera;
    Le monde est loin, rien ne m'empêche
    De tirer à moi cette mèche.»
    --Afin d'accomplir son dessein,
    Le juif sordide étend la main...
    Mais, avant que la barbe sainte
    Par ses doigts crochus soit atteinte,
    Le noble époux de Ximena,
    A plein poing prenant Tisona.
    Sort du fourreau deux pieds de lame...
    Le juif, l'épouvante dans l'âme,
    Tombe le front sur le pavé,
    Et, par les moines relevé,
    Raconte l'aventure étrange;
    Puis de religion il change,
    Et sous le nom de Diego Gil
    Entre au couvent.--Ainsi soit-il.

San-Pedro de Cardeno, 1843.




EN PASSANT A VERGARA

   No vaya usted a ver eso, que le dara gana de remitar.


    Nous avions avec nous une jeune Espagnole,
    A l'allure hardie, à la toilette folle,
    Au grand front éclatant comme un marbre poli,
    Où la réflexion n'a jamais fait un pli,
    Encadré de cheveux qui venaient en désordre
    Sur un col satiné nonchalamment se tordre;
    Des sourcils de velours avec de grands yeux noirs
    Renvoyant des éclairs comme un piége à miroirs;
    Un rire éblouissant, épanoui, sonore,
    Belle fleur de gaîté qu'un seul mot fait éclore;
    Des dents de jeune loup, pures comme du lait,
    Dont l'émail insolent sans trêve étincelait;
    Une taille cambrée en cavale andalouse;
    Des pieds mignons à rendre une reine jalouse;
    Et puis sur tout cela je ne sais quoi de fou,
    Des mouvements d'oiseau dans les poses du cou,
    De petits airs penchés, des tournures de hanches
    De certaines façons de porter ses mains blanches,
    Comme dans les tableaux où le vieux Zurbaran,
    Sous le nom d'une sainte, en habit sévillan,
    Représente une dame avec des pendeloques,
    Des plumes, du clinquant et des modes baroques.

    Or, pendant que j'errais dans la vaste fonda,
    Attendant qu'on servit _la olla podrida_,
    Et que je regardais, ardent à tout connaître,
    La cage du grillon pendue à la fenêtre,
    Un mort passa,--partant pour le royaume noir,
    Et comme je voulais descendre pour le voir
    (Car sur le front des morts le rêveur cherche à lire
    Ce terrible secret qu'aucun d'eux n'a pu dire),
    L'Espagnole, posant ses doigts blancs sur mon bras,
    Me retint et me dit:--Oh! ne descendez pas,
    Cela vous donnerait, à coup sûr, la nausée!--
    Elle jeta ces mots vaguement, sans pensée,
    De cet air de dégoût mêlé d'un peu d'effroi
    Qu'on aurait en parlant d'un reptile au corps froid.

    Ce spectacle, effrayant pour le héros lui-même,
    Qui fait pâlir encor le front du chartreux blême
    Après vingt ans de jeûne et d'angoisses passés,
    Un crâne sous la main, entre des murs glacés,
    La mort n'a donc pour toi ni leçon ni tristesse?
    Et parce que tu bois le vin de ta jeunesse,
    Que tes cheveux sont noirs et tes regards ardents,
    Qu'il n'est pas une tache aux perles de tes dents,
    Tu crois vivre toujours, sans qu'à ton front splendide
    Le temps avec son ongle ose écrire une ride?
    Et tu méprises fort, dans ton éclat vermeil,
    Le cadavre au teint vert qui dort le grand sommeil?
    Et pourtant ce débris fut le temple d'une âme;
    Ce néant a vécu; cette lampe sans flamme,
    Que la bouche inconnue a soufflée en passant,
    Naguère eut le rayon qui t'éclaire à présent.--
    Sans doute; mais pourquoi plonger dans ces mystères?
    Laissons rêver les morts dans leurs lits solitaires,
    En conversation avec le ver impur!
    A nous la vie, à nous le soleil et l'azur,
    A nous tout ce qui chante, à nous tout ce qui brille,
    Les courses de taureaux dans Madrid ou Séville,
    Les pesants picadors et les légers chulos,
    Les mules secouant leurs grappes de grelots,
    Les chevaux éventrés, et le taureau qui râle
    Fondant, l'épée au cou, sur le matador pâle!
    A nous la castagnette, à nous le pandéro,
    La cachucha lascive et le gai boléro;
    Le jeu de l'éventail, le soir, aux promenades,
    Et sous le balcon d'or les molles sérénades!
    Les vivants sont charmants et les morts sont affreux.--
    Oui;--mais le ver un jour rongera ton œil creux,
    Et comme un fruit gâté, superbe créature,
    Ton beau corps ne sera que cendre et pourriture;
    Et le mort outragé, se levant à demi,
    Dira, le regard lourd d'avoir longtemps dormi:
    --Dédaigneuse! à ton tour tu donnes la nausée,
    Ta figure est déjà bleue et décomposée,
    Tes parfums sont changés en fétides odeurs,
    Et tu n'es qu'un ramas d'effroyables laideurs!

Vergara, 1841.




LES YEUX BLEUS DE LA MONTAGNE


    On trouve dans les monts des lacs de quelques toises,
    Purs comme des cristaux, bleus comme des turquoises,
    Joyaux tombés du doigt de l'ange Ithuriel,
    Où, le chamois craintif, lorsqu'il vient pour y boire,
    S'imagine, trompé par l'optique illusoire,
                Laper l'azur du ciel.

    Ces limpides bassins, quand le jour s'y reflète,
    Ont comme la prunelle une humide paillette;
    Et ce sont les yeux bleus, au regard calme et doux,
    Par lesquels la montagne en extase contemple,
    Forgeant quelque soleil dans le fond de son temple,
                Dieu, l'ouvrier jaloux!

Guadarrama, 1840.




LA PETITE FLEUR ROSE


    Du haut de la montagne,
    Près de Guadarrama,
    On découvre l'Espagne
    Comme un panorama.

    A l'horizon sans borne,
    Le grave Escurial
    Lève son dôme morne,
    Noir de l'ennui royal;

    Et l'on voit dans l'estompe
    Du brouillard cotonneux,
    Si loin que l'œil s'y trompe,
    Madrid, point lumineux!

    La montagne est si haute,
    Que ses flancs de granit
    N'ont que l'aigle pour hôte,
    Pour maison que son nid;

    Car l'hiver pâle assiége
    Les pics étincelants,
    Tout argentés de neige,
    Comme des vieillards blancs.

    J'aime leur crête pure,
    Même aux tièdes saisons
    D'une froide guipure
    Bordant les horizons;

    Les nuages sublimes,
    Ainsi que d'un turban
    Chaperonnant leurs cimes
    De pluie et d'ouragan;

    Le pin, dont les racines,
    Comme de fortes mains,
    Déchirent les ravines
    Sur le flanc des chemins,

    Et l'eau diamantée
    Qui, sous l'herbe courant,
    D'un caillou tourmentée,
    Chuchote un nom bien grand!

    Mais, avant toute chose,
    J'aime, au cœur du rocher,
    La petite fleur rose,
    La fleur qu'il faut chercher!

Guadarrama, 1840.




A MADRID


    Dans le boudoir ambré d'une jeune marquise,
    Grande d'Espagne, belle, et d'une grâce exquise,
    Au milieu de la table, à la place des fleurs,
    Frais groupe mariant et parfums et couleurs,
    Grimaçait sur un plat une tête coupée,
    Sculptée en bois et peinte, et dans le sang trempée,
    Le front humide encor des suprêmes sueurs,
    L'œil vitreux et blanchi de ces pâles lueurs
    Dont la lampe de l'âme en s'éteignant scintille;
    Chef-d'œuvre affreux, signé Montañès de Séville,
    D'une vérité telle et d'un si fin travail,
    Qu'un bourreau n'aurait su reprendre un seul détail.

    La marquise disait:--Voyez donc quel artiste!
    Nul sculpteur n'a jamais fait les saint Jean-Baptiste
    Et rendu les effets du damas sur un col
    Comme ce Sévillan, Michel-Ange espagnol!
    Quelle imitation dans ces veines tranchées,
    Où le sang perle encore en gouttes mal séchées!
    Et comme dans la bouche on sent le dernier cri
    Sons le fer jaillissant de ce gosier tari!--

    En me disant cela d'une voix claire et douce,
    Sur l'atroce sculpture elle passait son pouce,
    Coquette, souriant d'un sourire charmant,
    L'œil humide et lustré comme pour un amant.

Madrid, 1843.




SÉGUIDILLE


    Un jupon serré sur les hanches,
    Un peigne énorme à son chignon
    Jambe nerveuse et pied mignon.
    OEil de feu, teint pâle et dents blanches.
              Alza! olà!
                Voilà
      La véritable Manola.

    Gestes hardis, libre parole,
    Sel et piment à pleine main,
    Oubli parfait du lendemain,
    Amour fantasque et grâce folle,
              Alza! olà!
                Voilà
      La véritable Manola.

    Chanter, danser aux castagnettes,
    Et, dans les courses de taureaux,
    Juger les coups des toreros,
    Tout en fumant des cigarettes;
              Alza! olà!
                Voilà
      La véritable Manola.

1843.




SUR LE PROMÉTHÉE DU MUSÉE DE MADRID

SONNET


    Hélas! il est cloué sur les croix du Caucase,
    Le Titan qui, pour nous, dévalisa les cieux!
    Du haut de son calvaire il insulte les dieux,
    Raillant l'Olympien dont la foudre l'écrase.

    Mais du moins, vers le soir, s'accoudant à la base
    Du rocher où se tord le grand audacieux,
    Les nymphes de la mer, des larmes dans les yeux,
    Échangent avec lui quelque plaintive phrase.

    Toi, cruel Ribeira, plus dur que Jupiter,
    Tu fais de ses flancs creux, par d'affreuses entailles,
    Couler à flots de sang des cascades d'entrailles!

    Et tu chasses le chœur des filles de la mer;
    Et tu laisses hurler, seul dans l'ombre profonde,
    Le sublime voleur de la flamme féconde!

Madrid, 1843.




RIBEIRA


    Il est des cœurs épris du triste amour du laid.
    Tu fus un de ceux-là, peintre à la rude brosse
    Que Naple a salué du nom d'Espagnolet.

    Rien ne put amollir ton âpreté féroce,
    Et le splendide azur du ciel italien
    N'a laissé nul reflet dans ta peinture atroce.

    Chez toi, l'on voit toujours le noir Valencien,
    Paysan hasardeux, mendiant équivoque,
    More que le baptême à peine a fait chrétien.

    Comme un autre le beau, tu cherches ce qui choque:
    Les martyrs, les bourreaux, les gitanos, les gueux,
    Étalant un ulcère à côté d'une loque;

    Les vieux au chef branlant, au cuir jaune et rugueux,
    Versant sur quelque Bible un flot de barbe grise;
    Voilà ce qui convient à ton pinceau fougueux.

    Tu ne dédaignes rien de ce que l'on méprise;
    Nul haillon, Ribeira, par toi n'est rebuté:
    Le vrai, toujours le vrai, c'est ta seule devise!

    Et tu sais revêtir d'une étrange beauté
    Ces trois monstres abjects, effroi de l'art antique,
    La Douleur, la Misère et la Caducité.

    Pour toi, pas d'Apollon, pas de Vénus pudique;
    Tu n'admets pas un seul de ces beaux rêves blancs
    Taillés dans le paros ou dans le pentélique.

    Il te faut des sujets sombres et violents
    Où l'ange des douleurs vide ses noirs calices,
    Où la hache s'émousse aux billots ruisselants.

    Tu sembles enivré par le vin des supplices,
    Comme un César romain dans sa pourpre insulté,
    Ou comme un victimaire après vingt sacrifices.

    Avec quelle furie et quelle volupté
    Tu retournes la peau du martyr qu'on écorche,
    Pour nous en faire voir l'envers ensanglanté!

    Aux pieds des patients comme tu mets la torche!
    Dans le flanc de Caton comme tu fais crier
    La plaie, affreuse bouche ouverte comme un porche!

    D'où te vient, Ribeira, cet instinct meurtrier?
    Quelle dent t'a mordu, qui te donne la rage,
    Pour tordre ainsi l'espèce humaine et la broyer?

    Que t'a donc fait le monde, et, dans tout ce carnage,
    Quel ennemi secret, de tes coups poursuis-tu?
    Pour tant de sang versé quel était donc l'outrage?

    Ce martyr, c'est le corps d'un rival abattu;
    Et ce n'est pas toujours au cœur de Prométhée
    Que fouille l'aigle fauve avec son bec pointu.

    De quelle ambition du ciel précipitée,
    De quel espoir traîné par des coursiers sans frein,
    Ton âme de démon était-elle agitée?

    Qu'avais-tu donc perdu pour être si chagrin?
    De quels amours tournés se composaient tes haines,
    Et qui jalousais-tu, toi peintre souverain?

    Les plus grands cœurs, hélas! ont les plus grandes peines;
    Dans la coupe profonde il tient plus de douleurs;
    Le ciel se venge ainsi sur les gloires humaines.

    Un jour, las de l'horrible et des noires couleurs,
    Tu voulus peindre aussi des corps blancs comme neige,
    Des anges souriants, des oiseaux et des fleurs,

    Des nymphes dans les bois que le satyre assiége,
    Des amours endormis sur un sein frémissant,
    Et tous ces frais motifs chers au moelleux Corrége;

    Mais tu ne sus trouver que du rouge de sang,
    Et quand du haut des cieux, apportant l'auréole,
    Sur le front de tes saints l'ange de Dieu descend,

    En détournant les yeux, il la pose et s'envole!

Madrid, 1844.




L'ESCURIAL


    Posé comme un défi tout près d'une montagne,
    L'on aperçoit de loin dans la morne campagne
    Le sombre Escurial, à trois cents pieds du sol,
    Soulevant sur le coin de son épaule énorme,
    Éléphant monstrueux, la coupole difforme,
    Débauche de granit du Tibère espagnol.

    Jamais vieux pharaon, aux flancs d'un mont d'Égypte,
    Ne fit pour sa momie une plus noire crypte;
    Jamais sphinx au désert n'a gardé plus d'ennui;
    La cicogne s'endort au bout des cheminées;
    Partout l'herbe verdit les cours abandonnées;
    Moines, prêtres, soldats, courtisans, tout a fui!

    Et tout semblerait mort, si du bord des corniches,
    Des mains des rois sculptés, des frontons et des niches
    Avec leurs cris charmants et leur folle gaîté,
    Il ne s'envolait pas des essaims d'hirondelles,
    Qui, pour le réveiller, agacent à coups d'ailes
    Le géant assoupi qui rêve éternité!...

Escurial, 1840.




LE ROI SOLITAIRE


    Je vis cloîtré dans mon âme profonde,
    Sans rien d'humain, sans amour, sans amis,
    Seul comme un dieu, n'ayant d'égaux au monde
    Que mes aïeux sous la tombe endormis!
    Hélas! grandeur veut dire solitude.
    Comme une idole au geste surhumain,
    Je reste là, gardant mon attitude,
    La pourpre au dos, le monde dans la main.

    Comme Jésus, j'ai le cercle d'épines;
    Les rayons d'or du nimbe sidéral
    Percent ma peau comme des javelines,
    Et sur mon front perle mon sang royal.
    Le bec pointu du vautour héraldique
    Fouille mon flanc en proie aux noirs soucis:
    Sur son rocher, le Prométhée antique
    N'était qu'un roi sur son fauteuil assis.

    De mon olympe entouré de mystère,
    Je n'entends rien que la voix des flatteurs;
    C'est le seul bruit qui des bruits de la terre
    Puisse arriver à de telles hauteurs,

    Et si parfois mon peuple, qu'on outrage,
    En gémissant entre-choque ses fers:
    --Sire! dormez, me dit-on, c'est l'orage,
    Les cieux bientôt vont devenir plus clairs.

    Je puis tout faire, et je n'ai plus d'envie.
    Ah! si j'avais seulement un désir!
    Si je sentais la chaleur de la vie!
    Si je pouvais partager un plaisir!
    Mais le soleil va toujours sans cortége;
    Les plus hauts monts sont aussi les plus froids;
    Et nul été ne peut fondre la neige
    Sur les sierras et dans le cœur des rois!

Escurial, 1841.




LA VIERGE DE TOLÈDE


    On vénère à Tolède une image de Vierge,
    Devant qui toujours tremble une lueur de cierge;
    Poupée étincelante en robe de brocart,
    Comme si l'or était plus précieux que l'art!
    Et sur cette statue on raconte une histoire
    Qu'un enfant de six mois refuserait de croire,
    Mais que doit accepter comme une vérité
    Tout poëte amoureux de la sainte beauté.

    Quand la Reine des cieux, au grand saint Ildefonse,
    Pour le récompenser de la grande réponse,
    Quittant sa tour d'ivoire au paradis vermeil,
    Apporta la chasuble en toile de soleil,
    Par curiosité, par caprice de femme,
    Elle alla regarder la belle Notre-Dame,
    Ouvrage merveilleux dans l'Espagne cité,
    Rêve d'ange amoureux, à deux genoux sculpté,
    Et devant ce portrait resta toute pensive
    Dans un ravissement de surprise naïve.
    Elle examina tout:--le marbre précieux;
    Le travail patient, chaste et minutieux;
    La jupe roide d'or comme une dalmatique;
    Le corps mince et fluet dans sa grâce gothique;
    Le regard virginal tout baigné de langueur,
    Et le petit Jésus endormi sur son cœur.
    Elle se reconnut et se trouva si belle,
    Qu'entourant de ses bras la sculpture fidèle,
    Elle mit, au moment de remonter aux cieux,
    Au front de son image un baiser radieux.
    Ah! que de tels récits, dont la raison s'étonne
    Dans ce siècle trop clair pour que rien y rayonne,
    Au temps de poésie où chacun y croyait,
    Devait calmer le cœur de l'artiste inquiet!
    Faire admirer au ciel l'ouvrage de la terre,
    Cet espoir étoilait l'atelier solitaire,
    Et le ciseau pieux longtemps avec amour
    Pour le baiser divin caressait le contour.
    Si la Vierge, à Paris, avec son auréole,
    Sur les autels païens de notre âge frivole
    Descendait et venait visiter son portrait,
    Croyez-vous, ô sculpteurs, qu'elle s'embrasserait?

Tolède, 1841.




IN DESERTO


    Les pitons des sierras, les dunes du désert,
    Où ne pousse jamais un seul brin d'herbe vert;
    Les monts aux flancs zébrés de tuf, d'ocre et de marne,
    Et que l'éboulement de jour en jour décharne,
    Le grès plein de micas papillotant aux yeux,
    Le sable sans profit buvant les pleurs des cieux,
    Le rocher refrogné dans sa barbe de ronce,
    L'ardente solfatare avec la pierre-ponce,
    Sont moins secs et moins morts aux végétations
    Que le roc de mon cœur ne l'est aux passions.
    Le soleil de midi, sur le sommet aride,
    Répand à flots plombés sa lumière livide,
    Et rien n'est plus lugubre et désolant à voir
    Que ce grand jour frappant sur ce grand désespoir.
    Le lézard pâmé bâille, et parmi l'herbe cuite
    On entend résonner les vipères en fuite.
    Là, point de marguerite au cœur étoilé d'or,
    Point de muguet prodigue égrenant son trésor;
    Là, point de violette ignorée et charmante,
    Dans l'ombre se cachant comme une pâle amante,
    Mais la broussaille rousse et le tronc d'arbre mort,
    Que le genou du vent, comme un arc, plie et tord:
    Là, pas d'oiseau chanteur, ni d'abeille en voyage,
    Pas de ramier plaintif déplorant son veuvage;
    Mais bien quelque vautour, quelque aigle montagnard,
    Sur le disque enflammé fixant son œil hagard,
    Et qui, du haut du pic où son pied prend racine,
    Dans l'or fauve du soir durement se dessine.
    Tel était le rocher que Moïse, au désert,
    Toucha de sa baguette, et dont le flanc ouvert,
    Tressaillant tout à coup, fit jaillir en arcade
    Sur les lèvres du peuple une fraîche cascade.
    Ah! s'il venait à moi, dans mon aridité,
    Quelque reine des cœurs, quelque divinité,
    Une magicienne, un Moïse femelle,
    Traînant dans le désert les peuples après elle,
    Qui frappât le rocher dans mon cœur endurci,
    Comme de l'autre roche, on en verrait aussi
    Sortir en jets d'argent des eaux étincelantes,
    Où viendraient s'abreuver les racines des plantes;
    Où les pâtres errants conduiraient leurs troupeaux
    Pour se coucher à l'ombre et prendre le repos;
    Où, comme en un vivier, les cigognes fidèles
    Plongeraient leurs grands becs et laveraient leurs ailes.

La Guardia.




STANCES


    Maintenant,--dans la plaine ou bien dans la montagne,
    Chêne ou sapin, un arbre est en train de pousser,
    En France, en Amérique, en Turquie, en Espagne,
    Un arbre sous lequel un jour je puis passer.

    Maintenant,--sur le seuil d'une pauvre chaumière,
    Une femme, du pied agitant un berceau,
    Sans se douter qu'elle est la parque filandière,
    Allonge entre ses doigts l'étoupe d'un fuseau.

    Maintenant,--loin du ciel à la splendeur divine,
    Comme une taupe aveugle en son étroit couloir,
    Pour arracher le fer au ventre de la mine,
    Sous le sol des vivants plonge un travailleur noir.

    Maintenant,--dans un coin du monde que j'ignore,
    Il existe une place où le gazon fleurit,
    Où le soleil joyeux boit les pleurs de l'aurore,
    Où l'abeille bourdonne, où l'oiseau chante et rit.

    Cet arbre qui soutient tant de nids sur ses branches,
    Cet arbre épais et vert, frais et riant à l'œil,
    Dans son tronc renversé l'on taillera des planches,
    Les planches dont un jour on fera mon cercueil!

    Cette étoupe qu'on file et qui, tissée en toile,
    Donne une aile au vaisseau dans le port engourdi,
    A l'orgie une nappe, à la pudeur un voile,
    Linceul, revêtira mon cadavre verdi!

    Ce fer que le mineur cherche au fond de la terre
    Aux brumeuses clartés de son pâle fanal,
    Hélas! le forgeron quelque jour en doit faire
    Le clou qui fermera le couvercle fatal!

    A cette même place où mille fois peut-être
    J'allai m'asseoir, le cœur plein de rêves charmants,
    S'entr'ouvrira le gouffre où je dois disparaître,
    Pour descendre au séjour des épouvantements!

Manche, 1843.




EN PASSANT PRÈS D'UN CIMETIÈRE


    Qu'est-ce que le tombeau?--Le vestiaire où l'âme,
    Au sortir du théâtre et son rôle joué,
    Dépose ses habits d'enfant, d'homme ou de femme,
    Comme un masque qui rend un costume loué!

Manche, 1844.




LES TROIS GRACES DE GRENADE


    A vous, Martirio, Dolorès, Gracia,
    Sœurs de beauté, bouquet de la _tertulia_,
    Que tout fin cavalier nomme à la promenade
    Les Nymphes du Jénil, les perles de Grenade,
    A vous ces vers écrits en langage inconnu
    Par l'étranger de France à l'Alhambra venu,
    Où votre nom, seul mot que vous y saurez lire,
    Attirera vos yeux et vous fera sourire,
    Si, franchissant flots bleus et monts aux blonds sommets,
    Ce livre jusqu'à vous peut arriver jamais.

    Douce Martirio, je crois te voir encore,
    Fraîche à faire jaunir les roses de l'aurore,
    Dans ton éclat vermeil, dans ta fleur de beauté,
    Comme une pêche intacte au duvet velouté,
    Avec tes yeux nacrés, ciel aux astres d'ébène,
    Et ta bouche d'œillet épanouie à peine,
    Si petite vraiment qu'on n'y saurait poser,
    Même quand elle rit, que le quart d'un baiser.
    Je te vois déployant ta chevelure brune,
    Et nous questionnant pour savoir si quelqu'une
    Dans notre France avait les cheveux assez longs,
    Pour filer d'un seul jet de la nuque aux talons.
    Et toi qui demeurais, ainsi qu'une sultane,
    Dans un palais moresque aux murs de filigrane,
    Dolorès, belle enfant à l'œil déjà rêveur,
    Que nous reconduisions,--ô la douce faveur!
    Sans duègne revêche et sans parents moroses,
    Prés du Généralife où sont les lauriers-roses,
    Te souvient-il encor de ces deux étrangers
    Qui demandaient toujours à voir les orangers,
    Les boleros dansés au son des séguidilles,
    Les basquines de soie et les noires mantilles?
    Nous parlions l'espagnol comme toi le français,
    Nous commencions les mots et tu les finissais,
    Et, malgré notre accent au dur jota rebelle,
    Tu comprenais très-bien que nous te trouvions belle.

    Quoiqu'il fît nuit, le ciel brillait d'un éclat pur,
    Cent mille astres, fleurs d'or, s'entr'ouvraient dans l'azur
    Et, de son arc d'argent courbant les cornes blanches,
    La lune décochait ses flèches sous les branches;
    La neige virginale et qui ne fond jamais
    Scintillait vaguement sur les lointains sommets,
    Et du ciel transparent tombait un jour bleuâtre
    Qui, baignant ton front pur des pâleurs de l'albâtre,
    Te faisait ressembler à la jeune péri
    Revenant visiter son Alhambra chéri.

    Pour toi les derniers vers, toi que j'aurais aimée,
    Gracia, tendre fleur dont mon âme charmée,
    Pour l'avoir respirée un moment, gardera
    Un long ressouvenir qui la parfumera.
    Comment peindre tes yeux aux paupières arquées,
    Tes tempes couleur d'or, de cheveux noirs plaquées.
    Ta bouche de grenade où luit le feu vermeil
    Que dans le sang du More alluma le soleil?
    L'Orient tout entier dans tes regards rayonne,
    Et bien que Gracia soit le nom qu'on te donne,
    Et que jamais objet n'ait été mieux nommé,
    Tu devrais t'appeler Zoraïde ou Fatmé!

Grenade, 1842.




J'ÉTAIS MONTÉ PLUS HAUT.....


    J'étais monté plus haut que l'aigle et le nuage;
    Sous mes pieds s'étendait un vaste paysage,
    Cerclé d'un double azur par le ciel et la mer;
    Et les crânes pelés des montagnes géantes
    En foule jaillissaient des profondeurs béantes,
    Comme de blancs écueils sortant du gouffre amer.

    C'était un vaste amas d'éboulements énormes,
    Des rochers grimaçant dans des poses difformes,
    Des pics dont l'œil à peine embrasse la hauteur,
    Et, la neige faisant une écume à leur crête;
    On eût dit une mer prise un jour de tempête,
    Un chaos attendant le mot du Créateur.

    Là dorment les débris des races disparues,
    Le vieux monde noyé sous les ondes accrues,
    Le Béhémot biblique et le Léviathan.
    Chaque mont de la chaîne, immense cimetière,
    Cache un corps monstrueux dans son ventre de pierre,
    Et ses blocs de granit sont des os de Titan!

Sierra-Nevada.




CONSOLATION


    Ne sois pas étonné si la foule, ô poëte,
    Dédaigne de gravir ton œuvre jusqu'au faîte;
    La foule est comme l'eau qui fuit les hauts sommets:
    Où le niveau n'est pas, elle ne vient jamais.
    Donc, sans prendre à lui plaire une peine perdue,
    Ne fais pas d'escalier à ta pensée ardue:
    Une rampe aux boîteux ne rend pas le pied sûr.
    Que le pic solitaire escalade l'azur,
    L'aigle saura l'atteindre avec un seul coup d'aile,
    Et posera son pied sur la neige éternelle,
    La neige immaculée, au pur reflet d'argent,
    Pour que Dieu, dans son œuvre allant et voyageant,
    Comprenne que toujours on fréquente les cimes
    Et qu'on monte au sommet des poëmes sublimes.

Sierra-Nevada, 1841.




DANS LA SIERRA


    J'aime d'un fol amour les monts fiers et sublimes!
    Les plantes n'osent pas poser leurs pieds frileux
    Sur le linceul d'argent qui recouvre leurs cimes;
    Le soc s'émousserait à leurs pics anguleux.

    Ni vigne aux bras lascifs, ni blés dorés, ni seigles;
    Rien qui rappelle l'homme et le travail maudit.
    Dans leur air libre et pur nagent des essaims d'aigles,
    Et l'écho du rocher siffle l'air du bandit.

    Ils ne rapportent rien et ne sont pas utiles;
    Ils n'ont que leur beauté, je le sais, c'est bien peu;
    Mais, moi, je les préfère aux champs gras et fertiles,
    Qui sont si loin du ciel qu'on n'y voit jamais Dieu!

Sierra-Nevada, 1840.




LE POËTE ET LA FOULE


    La plaine un jour disait à la montagne oisive:
    --Rien ne vient sur ton front des vents toujours battu!
    Au poëte, courbé sur sa lyre pensive,
    La foule aussi disait:--Rêveur, à quoi sers-tu?

    La montagne en courroux répondit à la plaine:
    --C'est moi qui fais germer les moissons sur ton sol;
    Du midi dévorant je tempère l'haleine,
    J'arrête dans les cieux les nuages au vol!

    Je pétris de mes doigts la neige en avalanches,
    Dans mon creuset je fonds les cristaux des glaciers,
    Et je verse, du bout de mes mamelles blanches,
    En longs filets d'argent, les fleuves nourriciers.

    Le poëte, à son tour, répondit à la foule:
    --Laissez mon pâle front s'appuyer sur ma main.
    N'ai-je pas de mon flanc, d'où mon âme s'écoule,
    Fait jaillir une source où boit le genre humain?

Sierra-Nevada.




LE CHASSEUR


    Je suis enfant de la montagne,
    Comme l'isard, comme l'aiglon,
    Je ne descends dans la campagne
    Que pour ma poudre et pour mon plomb
    Puis je reviens, et de mon aire
    Je vois en bas l'homme ramper,
    Si haut placé que le tonnerre
    Remonterait pour me frapper.

    Je n'ai pour boire, après ma chasse,
    Que l'eau du ciel dans mes deux mains;
    Mais le sentier par où je passe
    Est vierge encor de pas humains.
    Dans mes poumons nul souffle immonde!
    En liberté je bois l'air bleu,
    Et nul vivant en ce bas monde
    Autant que moi n'approche Dieu.

    Pour mon berceau j'eus un nid d'aigle
    Comme un héros ou comme un roi,
    Et j'ai vécu sans frein ni règle,
    Plus haut que l'homme et que la loi.
    Après ma mort une avalanche
    De son linceul me couvrira,
    Et sur mon corps la neige blanche,
    Tombeau d'argent, s'élèvera.

Sierra-Nevada.




L'ÉCHELLE D'AMOUR

SÉRÉNADE


    Sur le balcon où tu te penches
    Je veux monter... efforts perdus!
    Il est trop haut, et tes mains blanches
    N'atteignent pas mes bras tendus.

    Pour déjouer ta duègne avare,
    Jette un collier, un ruban d'or;
    Ou des cordes de ta guitare
    Tresse une échelle, ou bien encor...

    Ote tes fleurs, défais ton peigne,
    Penche sur moi tes cheveux longs,
    Torrent de jais dont le flot baigne
    Ta jambe ronde et tes talons.

    Aidé par cette échelle étrange,
    Légèrement je gravirai,
    Et jusqu'au ciel, sans être un ange,
    Dans les parfums je monterai!

1841.




J'AI DANS MON COEUR ....


    J'ai dans mon cœur, dont tout voile s'écarte,
    Deux bancs d'ivoire, une table en cristal,
    Où sont assis, tenant chacun leur carte,
    Ton faux amour et mon amour loyal.

    J'ai dans mon cœur, dans mon cœur diaphane
    Ton nom chéri qu'enferme un coffret d'or;
    Prends-en la clef, car nulle main profane
    Ne doit l'ouvrir ni ne l'ouvrit encor.

    Fouille mon cœur, ce cœur que tu dédaignes
    Et qui pourtant n'est peuplé que de toi,
    Et tu verras, mon amour, que tu règnes
    Sur un pays dont nul homme n'est roi!

Grenade, 1841.




LE LAURIER DU GÉNÉRALIFE


    Dans le Généralife, il est un laurier-rose,
    Gai comme la victoire, heureux comme l'amour.
    Un jet d'eau, son voisin, l'enrichit et l'arrose:
    Une perle reluit dans chaque fleur éclose,
    Et le frais émail vert se rit des feux du jour.

    Il rougit dans l'azur comme une jeune fille;
    Ses fleurs, qui semblent vivre, ont des teintes de chair
    On dirait, à le voir sous l'onde qui scintille,
    Une odalisque nue attendant qu'on l'habille,
    Cheveux en pleurs, au bord du bassin au flot clair.

    Le laurier, je l'aimais d'une amour sans pareille;
    Chaque soir, près de lui, j'allais me reposer;
    A l'une de ses fleurs, bouche humide et vermeille,
    Je suspendais ma lèvre, et parfois, ô merveille!
    J'ai cru sentir la fleur me rendre mon baiser...

Généralife, 1843.




LA LUNE ET LE SOLEIL


    Le soleil dit à la lune:
    --Que fais-tu sur l'horizon?
    Il est bien tard, à la brune,
    Pour sortir de sa maison.

    L'honnête femme, à cette heure,
    Défile son chapelet,
    Couche son enfant qui pleure,
    Et met la barre au volet.

    Le follet court sur la dune;
    Gitanas, chauves-souris,
    Rôdent en cherchant fortune;
    Noirs ou blancs, tous chats sont gris.

    Des planètes équivoques
    Et des astres libertins,
    Croyant que tu les provoques,
    Suivront tes pas clandestins.

    La nuit, dehors on s'enrhume.
    Vas-tu prendre encor ce soir
    Le brouillard pour lit de plume
    Et l'eau du lac pour miroir?

    Réponds-moi.--J'ai cent retraites
    Sur la terre et dans les cieux,
    Monsieur mon frère; et vous êtes
    Un astre bien curieux!

Généralife, 1844.




LETRILLA


    Enfant, pourquoi tant de parure,
    Sur ton sein ces rouges colliers,
    Ta clef d'argent à ta ceinture,
    Ces beaux rubans à tes souliers?

    --La neige fond sur la montagne;
    L'œil bleu du printemps nous sourit.
    Je veux aller à la campagne
    Savoir si le jasmin fleurit.--

    Pour moi ni printemps ni campagne;
    Pour moi pas de jasmin en fleur;
    Car une peine m'accompagne,
    Car un chagrin me tient au cœur.

Grenade.




J'ALLAIS PARTIR.....


    J'allais partir; doña Balbine
    Se lève et prend à sa bobine
        Un long fil d'or;
    A mon bouton elle le noue,
    Et puis me dit, baisant ma joue
        --Restez encor!

    Par l'un des bouts ce fil, trop frêle
    Pour retenir un infidèle,
        Tient à mon cœur...
    Si vous partez, mon cœur s'arrache:
    Un nœud si fort à vous m'attache,
        O mon vainqueur!

    --Pourquoi donc prendre à ta bobine
    Pour me fixer, doña Balbine,
        Un fil doré?
    A ton lit qu'un cheveu m'enchaîne,
    Se brisât-il, sois-en certaine,
        Je resterai!

Grenade.




J'AI LAISSÉ DE MON SEIN DE NEIGE.....


    J'ai laissé de mon sein de neige
    Tomber un œillet rouge à l'eau
    Hélas! comment le reprendrai-je
    Mouillé par l'onde du ruisseau?
    Voilà le courant qui l'entraîne!
    Bel œillet aux vives couleurs,
    Pourquoi tomber dans la fontaine?
    Pour t'arroser j'avais mes pleurs!

Grenade.




LE SOUPIR DU MORE


    Ce cavalier qui court vers la montagne,
        Inquiet, pâle au moindre bruit,
    C'est Boabdil, roi des Mores d'Espagne,
        Qui pouvait mourir, et qui fuit!

    Aux Espagnols Grenade s'est rendue;
        La croix remplace le croissant,
    Et Boabdil pour sa ville perdue
        N'a que des pleurs et pas de sang...

    Sur un rocher nommé Soupir-du-More,
        Avant d'entrer dans la Sierra,
    Le fugitif s'assit, pour voir encore
        De loin Grenade et l'Alhambra:

        «Hier, dit-il, j'étais calife;
        Comme un dieu vivant adoré,
        Je passais du Généralife
        A l'Alhambra peint et doré!
        J'avais, loin des regards profanes,
        Des bassins aux flots diaphanes
        Où se baignaient trois cents sultanes;
        Mon nom partout jetait l'effroi!
        Hélas! ma puissance est détruite;
        Ma vaillante armée est en fuite,
        Et je m'en vais sans autre suite
        Que mon ombre derrière moi!

        «Fondez, mes yeux, fondez en larmes!
        Soupirs profonds venus du cœur,
        Soulevez l'acier de mes armes:
        Le Dieu des chrétiens est vainqueur!
        Je pars, adieu, beau ciel d'Espagne,
        Darro, Jénil, verte campagne,
        Neige rose de la montagne;
        Adieu, Grenade, mes amours!
        Riant Alhambra, tours vermeilles,
        Frais jardins remplis de merveilles,
        Dans mes rêves et dans mes veilles,
        Absent, je vous verrai toujours!»

Sierra d'Elvire, 1844.




DEUX TABLEAUX DE VALDÈS LÉAL


    Après l'autel sculpté, le Moïse célèbre,
    Et le saint Jean de Dieu sous sa charge funèbre,
    A Séville on fait voir, dans le grand hôpital,
    Deux tableaux singuliers de Juan Valdès Léal.

    Ce Valdès possédait, Young de la peinture,
    Les secrets de la mort et de la sépulture,
    Comme le Titien les splendides couleurs,
    Il aimait les tons verts, les blafardes pâleurs,
    Le sang de la blessure et le pus de la plaie,
    Les martyrs en lambeaux étalés sur la claie,
    Les cadavres pourris, et dans des plats d'argent,
    Parmi du sang caillé, les têtes de saint Jean;
    --Un vrai peintre espagnol, catholique et féroce,
    Par la laideur terrible et la souffrance atroce,
    Redoublant dans le cœur de l'homme épouvanté
    L'angoisse de l'enfer et de l'éternité.
    Le premier,--toile étrange où manquent les figures.--
    N'est qu'un vaste fouillis d'étoffes, de dorures,
    De vases, d'objets d'art, de brocarts opulents,
    Miroités de lumière et de rayons tremblants.
    Tous les trésors du monde et toutes les richesses:
    Les coffres-forts des juifs, les écrins des duchesses,
    Sur de beaux tapis turcs de grandes fleurs brodés,
    Rompant leur ventre d'or, semblent s'être vidés.
    Ce ne sont que ducats, quadruples et cruzades,
    Un Pactole gonflé débordant en cascades,
    Une mine livrant aux regards éblouis
    Ses diamants en fleur dans l'ombre épanouis;
    L'éventail pailleté comme un papillon brille;
    Sur la guitare encor vibre une séguidille;
    Et, parmi les flacons, un coquet masque noir
    De ses yeux de velours semble rire au miroir;
    Des bracelets rompus les perles défilées
    S'égrènent au hasard avec les fleurs mêlées,
    Et l'on voit s'échapper les billets et les vers
    Des cassettes de laque aux tiroirs entr'ouverts.

    En prodiguant ainsi les attributs de fête,
    Quelle noire antithèse avais-tu dans la tête?
    Quel sombre épouvantail ton pinceau sépulcral
    Voulait-il évoquer, pâle Valdès Léal?

    Pour te montrer si gai, si clair, si coloriste,
    Il fallait, à coup sûr, que tu fusses bien triste;
    Car tu n'as pas pour but de faire luire aux yeux
    Un bouquet de palette, un prisme radieux,
    Comme un Vénitien qui, dans sa folle joie,
    Verse à flots le velours et chiffonne la soie.

    Tu voulais, au milieu de ce luxe éperdu,
    Faire surgir plus morne et plus inattendu
    Le convive importun, l'affamé parasite,
    Dont nul amphitryon n'élude la visite.
    En effet,--le voici, l'œil cave et le front ras,
    Qui dans la fête arrive, un cercueil sous le bras,
    Ricane affreusement de sa bouche élargie,
    Et met, brusque éteignoir, sa main sur la bougie.
    Les heureux, les puissants, les sages et les fous,
    Ainsi la maigre main doit nous éteindre tous!

    Hélas! depuis le temps que le vieux monde dure,
    Nous la savons assez, cette vérité dure,
    Sans nous montrer, Valdès, ce cauchemar affreux,
    Ce masque au nez de trèfle, aux grands orbites creux,
    Trous ouverts sur le vide, et qui font voir dans l'ombre
    Les abîmes béants de l'éternité sombre!

    Un autre eût borné là sa terrible leçon
    Et se fût contenté de ce premier frisson,
    Mais Valdès te connaît, bienheureuse Séville,
    De l'Espagne moresque ô la plus belle fille!
    Toi, dont le petit pied trempe au Guadalquivir,
    Et qui reçus du ciel tout ce qui peut ravir:
    Les orangers vermeils et les frais lauriers-roses,
    Le plaisir nonchalant, l'oubli de toutes choses,
    L'amour et la beauté sous un soleil de feu,
    Les plus riches présents qu'à la terre ait faits Dieu!
    Il sait que, pour jeter à ton âme distraite
    La morose pensée et l'angoisse secrète,
    Pour faire dans ta joie apparaître la mort,
    Il faut crier bien haut, il faut frapper bien fort!
    Dans la seconde toile, où d'une lampe avare
    Tombe sinistrement une lumière rare,
    Des cercueils tout ouverts sont par file rangés,
    Avec leurs habitants gravement allongés.
    D'abord, c'est un évêque ayant encor sa mitre,
    Qui semble présider le lugubre chapitre;
    D'un geste machinal il bénit vaguement
    Tout le peuple livide autour de lui dormant.
    Son front luit comme un os, et, dans ses dures pinces,
    L'agonie a serré son nez aux ailes minces;
    Aux angles de sa bouche, aux plis de son menton,
    Déjà la moisissure a jeté son coton;
    Le ver ourdit sa toile au fond de ses yeux caves,
    Et, marquant leur chemin par l'argent de leurs baves,
    Les hideux travailleurs de la destruction
    Font sur ce maigre corps leur plaie ou leur sillon;
    Par ses gants décousus entre la mouche noire,
    Et le gusano court sur ses habits de moire.
    Tous ces affreux détails sont peints complaisamment,
    Comme un portrait chéri tracé par un amant,
    Et nul Italien rêvant de sa madone,
    Dans l'outremer limpide et dans l'air qui rayonne,
    Plus amoureusement n'a caressé les traits
    De quelque Fornarine aux célestes attraits.

    Plus loin, c'est un bravache à la moustache épaisse,
    Armé de pied en cap en son étroite caisse.
    La putréfaction qui lui gonfle les chairs
    Au bistre de son teint a mêlé des tons verts;
    Sa tête va rouler comme une orange mûre,
    Car le ver a trouvé le joint de son armure.
    Hélas! fier capitan, le maigre spadassin
    A sa botte secrète et son coup assassin!
    Fût-on prévôt de salle ou maître en fait d'escrime,
    Dans ce duel suprême on est toujours victime.

    Au dernier plan, couverts de linceuls en lambeaux,
    Des morts de tout état, jadis jeunes et beaux,
    Élégants cavaliers, superbes courtisanes,
    Dont un jaune rayon fait reluire les crânes,
    Cauchemars grimaçants, monstrueuses laideurs,
    Du sinistre caveau peuplent les profondeurs.
    Jamais ce lourd sommeil, plein de rêves étranges,
    Qui fait voir aux dormeurs les démons ou les anges;
    Cette attitude morne et cet abattement
    Du pécheur sans espoir qui pense au jugement;
    Cet ennui de la mort qui regrette la vie,
    Le soleil, le ciel bleu, la lumière ravie,
    N'ont été mieux rendus qu'en ce dernier tableau,
    Qui fait Valdès Réal rival de Murillo.
    Pour que l'allégorie aux yeux n'offre aucun doute,
    Perçant dans un éclair les ombres de la voûte,
    La main de l'inconnu, la main que Balthazar
    Vit écrire à son mur des mots compris trop tard,
    Apparaît soutenant des balances égales:
    Un des plateaux chargé de tiares papales,
    De couronnes de rois, de sceptres, d'écussons;
    L'autre, de vils rebuts, d'ordure et de tessons.
    Tout a le même poids aux balances suprêmes.
    Voilà donc votre sens, mystérieux emblèmes!
    Et vous nous promettez, pour consolation,
    La triste égalité de la corruption!

Séville, 1841.




A ZURBARAN


    Moines de Zurbaran, blancs chartreux qui, dans l'ombre,
    Glissez silencieux sur les dalles des morts,
    Murmurant des _Pater_ et des _Ave_ sans nombre,

    Quel crime expiez-vous par de si grands remords?
    Fantômes tonsurés, bourreaux à face blême,
    Pour le traiter ainsi, qu'a donc fait votre corps?

    Votre corps, modelé par le doigt de Dieu même,
    Que Jésus-Christ, son fils, a daigné revêtir,
    Vous n'avez pas le droit de lui dire: Anathème!

    Je conçois les tourments et la foi du martyr,
    Les jets de plomb fondu, les bains de poix liquide,
    La gueule des lions prête à vous engloutir,

    Sur un rouet de fer les boyaux qu'on dévide,
    Toutes les cruautés des empereurs romains;
    Mais je ne comprends pas ce morne suicide!

    Pourquoi donc, chaque nuit, pour vous seuls inhumains,
    Déchirer votre épaule à coups de discipline,
    Jusqu'à ce que le sang ruisselle sur vos reins?

    Pourquoi ceindre toujours la couronne d'épine,
    Que Jésus sur son front ne mit que pour mourir,
    Et frapper à plein poing votre maigre poitrine?

    Croyez-vous donc que Dieu s'amuse à voir souffrir,
    Et que ce meurtre lent, cette froide agonie,
    Fasse pour vous le ciel plus facile à s'ouvrir?

    Cette tête de mort entre vos doigts jaunie,
    Pour ne plus en sortir, qu'elle rentre au charnier;
    Que votre fosse soit par un autre finie.

    L'esprit est immortel, on ne peut le nier;
    Mais dire, comme vous, que la chair est infâme,
    Statuaire divin, c'est te calomnier!

    Pourtant quelle énergie et quelle force d'âme
    Ils avaient, ces chartreux, sous leur pâle linceul,
    Pour vivre, sans amis, sans famille et sans femme,

    Tout jeunes, et déjà plus glacés qu'un aïeul,
    N'ayant pour horizon qu'un long cloître en arcades,
    Avec une pensée, en face de Dieu seul!

    Tes moines, Lesueur, près de ceux-là sont fades.
    Zurbaran de Séville a mieux rendu que toi
    Leurs yeux plombés d'extase et leurs têtes malades,

    Le vertige divin, l'enivrement de foi
    Qui les fait rayonner d'une clarté fiévreuse,
    Et leur aspect étrange, à vous donner l'effroi.

    Comme son dur pinceau les laboure et les creuse!
    Aux pleurs du repentir comme il ouvre des lits
    Dans les rides sans fond de leur face terreuse!

    Comme du froc sinistre il allonge les plis;
    Comme il sait lui donner les pâleurs du suaire.
    Si bien que l'on dirait des morts ensevelis!

    Qu'il vous peigne en extase au fond du sanctuaire,
    Du cadavre divin baisant les pieds sanglants,
    Fouettant votre dos bleu comme un fléau bat l'aire,

    Vous promenant rêveurs le long des cloîtres blancs,
    Par file assis à table au frugal réfectoire,
    Toujours il fait de vous des portraits ressemblants.

    Deux teintes seulement, clair livide, ombre noire;
    Deux poses, l'une droite et l'autre à deux genoux,
    A l'artiste ont suffi pour peindre votre histoire.

    Forme, rayon, couleur, rien n'existe pour vous,
    A tout objet réel vous êtes insensibles,
    Car le ciel vous enivre et la croix vous rend fous;

    Et vous vivez muets, inclinés sur vos bibles,
    Croyant toujours entendre aux plafonds entr'ouverts
    Éclater brusquement les trompettes terribles!

    Ô moines! maintenant, en tapis frais et verts,
    Sur les fosses par vous à vous-mêmes creusées,
    L'herbe s'étend:--Eh bien! que dites-vous aux vers?

    Quels rêves faites-vous? quelles sont vos pensées?
    Ne regrettez-vous pas d'avoir usé vos jours
    Entre ces murs étroits, sous ces voûtes glacées?

    Ce que vous avez fait, le feriez-vous toujours?...

Séville, 1844.




PERSPECTIVE

SONNET


    Sur le Guadalquivir, en sortant de Séville,
    Quand l'œil à l'horizon se tourne avec regret,
    Les dômes, les clochers font comme une forêt;
    A chaque tour de roue il surgit une aiguille.

    D'abord la Giralda, dont l'ange d'or scintille,
    Rose dans le ciel bleu, darde son minaret;
    La cathédrale énorme à son tour apparaît
    Par-dessus les maisons, qui vont à sa cheville.

    De près, l'on n'aperçoit que des fragments d'arceaux
    Un pignon biscornu, l'angle d'un mur maussade
    Cache la flèche ouvrée et la riche façade.

    Grands hommes, obstrués et masqués par les sots,
    Comme les hautes tours par les toits de la ville,
    De loin vos fronts grandis montent dans l'air tranquille!

Sur le Guadalquivir, 1844.




AU BORD DE LA MER


    La lune de ses mains distraites
    A laissé choir, du haut de l'air,
    Son grand éventail à paillettes
    Sur le bleu tapis de la mer.

    Pour le ravoir elle se penche
    Et tend son beau bras argenté,
    Mais l'éventail fuit sa main blanche,
    Par le flot qui passe emporté.

    Au gouffre amer pour te le rendre,
    Lune, j'irais bien me jeter,
    Si tu voulais du ciel descendre,
    Au ciel si je pouvais monter!

Malaga, 1841.




SAINT CHRISTOPHE D'ECIJA


    J'ai vu dans Ecija, vieille ville moresque,
    Aux clochers de faïence, aux palais peints à fresque,
    Sous les rayons de plomb du soleil étouffant,
    Un colosse doré qui portait un enfant.
    Un pilier de granit, d'ordre salomonique,
    Servait de piédestal au vieillard athlétique;
    Sa colossale main sur un tronc de palmier
    S'appuyait largement et le faisait plier;
    Et tous ses nerfs roidis par un effort étrange,
    Comme ceux de Jacob dans sa lutte avec l'ange,
    Semblaient suffire à peine à soutenir le poids
    De ce petit enfant qui tenait une croix!
    --Quoi! géant aux bras forts, à la poitrine large,
    Tu te courbes vaincu par cette faible charge,
    Et ta dorure, où tremble une fauve lueur,
    Semble fondre et couler sur ton corps en sueur!

    --Ne sois pas étonné si mes genoux chancellent,
    Si mes nerfs sont roidis, si mes tempes ruissellent.
    Certes, je suis de bronze et taillé de façon
    A passer les vigueurs d'Hercule et de Samson!
    Mon poignet vaut celui du vieux Crotoniate;
    Il n'est pas de taureau que d'un coup je n'abatte,
    Et je fends les lions avec mes doigts nerveux;
    Car nulle Dalila n'a touché mes cheveux.
    Je pourrais, comme Atlas, poser sur mes épaules
    La corniche du ciel et les essieux des pôles;
    Mais je ne puis porter cet enfant de six mois
    Avec son globe bleu surmonté d'une croix;
    Car c'est le fruit divin de la Vierge féconde,
    L'enfant prédestiné, le rédempteur du monde;
    C'est l'esprit triomphant, le Verbe souverain:
    Un tel poids fait plier même un géant d'airain!

Ecija, 1841.




PENDANT LA TEMPÊTE


    La barque est petite et la mer immense;
    La vague nous jette au ciel en courroux,
    Le ciel nous renvoie au flot en démence:
    Près du mât rompu prions à genoux!

    De nous à la tombe il n'est qu'une planche.
    Peut-être ce soir, dans un lit amer,
    Sous un froid linceul fait d'écume blanche,
    Irons-nous dormir, veillés par l'éclair!

    Fleur du paradis, sainte Notre-Dame,
    Si bonne aux marins en péril de mort,
    Apaise le vent, fais taire la lame,
    Et pousse du doigt notre esquif au port.

    Nous te donnerons, si tu nous délivres,
    Une belle robe en papier d'argent,
    Un cierge à festons pesant quatre livres,
    Et, pour ton Jésus, un petit saint Jean.

Cadix, 1844.




LES AFFRES DE LA MORT

(SUR LES MURS D'UNE CHARTREUSE)


    O toi qui passes par ce cloître,
    Songe à la mort!--Tu n'es pas sûr
    De voir s'allonger et décroître,
    Une autre fois, ton ombre au mur.

    Frère, peut-être cette dalle
    Qu'aujourd'hui, sans songer aux morts,
    Tu soufflettes de ta sandale,
    Demain pèsera sur ton corps!

    La vie est un plancher qui couvre
    L'abîme de l'éternité:
    Une trappe soudain s'entr'ouvre
    Sous le pécheur épouvanté;

    Le pied lui manque, il tombe, il glisse:
    Que va-t-il trouver? le ciel bleu
    Ou l'enfer rouge? le supplice
    Ou la palme? Satan ou Dieu?...

    Souvent sur cette idée affreuse
    Fixe ton esprit éperdu:
    Le teint jaune et la peau terreuse,
    Vois-toi sur un lit étendu.

    Vois-toi brûlé, transi de fièvre,
    Tordu comme un bois vert au feu,
    Le fiel crevé, l'âme à la lèvre,
    Sanglotant le suprême adieu,

    Entre deux draps, dont l'un doit être
    Le linceul où l'on te coudra;
    Triste habit que nul ne veut mettre,
    Et que pourtant chacun mettra.

    Représente-toi bien l'angoisse
    De ta chair flairant le tombeau,
    Tes pieds crispés, ta main qui froisse
    Tes couvertures en lambeau.

    En pensée, écoute le râle,
    Bramant comme un cerf aux abois,
    Pousser sa note sépulcrale
    Par ton gosier rauque et sans voix.

    Le sang quitte tes jambes roides,
    Les ombres gagnent ton cerveau,
    Et sur ton front les perles froides
    Coulent comme aux murs d'un caveau.

    Les prêtres à soutane noire,
    Toujours en deuil de nos péchés,
    Apportent l'huile et le ciboire,
    Autour de ton grabat penchés.

    Tes enfants, ta femme et tes proches
    Pleurent en se tordant les bras,
    Et déjà le sonneur aux cloches
    Se suspend pour sonner ton glas.

    Le fossoyeur a pris sa bêche
    Pour te creuser ton dernier lit,
    Et d'une terre brune et fraîche
    Bientôt ta fosse se remplit.

    Ta chair délicate et superbe
    Va servir de pâture aux vers,
    Et tu feras pousser de l'herbe
    Plus drue avec des brins plus verts.

    Donc, pour n'être pas surpris, frère,
    Aux transes du dernier moment,
    Réfléchis!--La mort est amère
    A qui vécut trop doucement.

    Sur ce, frère, que Dieu t'accorde
    De trépasser en bon chrétien,
    Et te fasse miséricorde;
    Ici-bas, nul ne peut plus rien!

1843.




ADIEUX A LA POÉSIE

SONNET


    Allons, ange déchu, ferme ton aile rose;
    Ote ta robe blanche et tes beaux rayons d'or;
    Il faut, du haut des cieux où tendait ton essor,
    Filer comme une étoile, et tomber dans la prose.

    Il faut que sur le sol ton pied d'oiseau se pose.
    Marche au lieu de voler: il n'est pas temps encor;
    Renferme dans ton cœur l'harmonieux trésor;
    Que ta harpe un moment se détende et repose.

    O pauvre enfant du ciel, tu chanterais en vain:
    Ils ne comprendraient pas ton langage divin;
    A tes plus doux accords leur oreille est fermée!

    Mais, avant de partir, mon bel ange à l'œil bleu,
    Va trouver de ma part ma pâle bien-aimée,
    Et pose sur son front un long baiser d'adieu!

1844.




POÉSIES NOUVELLES

POÉSIES INÉDITES ET POÉSIES POSTHUMES

--1831-1872--




POÉSIES NOUVELLES

POÉSIES INÉDITES ET POÉSIES POSTHUMES

--1831-1872--




A JEAN DUSEIGNEUR

SCULPTEUR

ODE


I

    Oh! mon Jean Duseigneur, que le siècle où nous sommes
    Est mauvais pour nous tous, oseurs et jeunes hommes,
    Religieux de l'art que l'on nous a gâté!
    L'on ne croit plus à rien;--le stylet du sarcasme
    A tué tout amour et tout enthousiasme;
        Le présent est désenchanté.

    L'on cherche, l'on raisonne; au fond de chaque chose
    On fouille avidement, jusqu'à trouver la prose,
    Comme si l'on voulait se prouver son néant.
    Tout est grêle et mesquin dans cette époque étroite
    Où Victor Hugo, seul, porte sa tête droite
    Et crève les plafonds de son crâne géant.

    L'avenir menaçant, dans ses noires ténèbres,
    Ne présente à nos yeux que visions funèbres,
    Un aveugle destin au gouffre nous conduit;
    Pour guider notre esquif sur cette mer profonde,
    Dont tous les vents ligués fouettent, en grondant, l'onde,
        Pas une étoile dans la nuit!

    L'art et les dieux s'en vont.--La jeune poésie
    Fait de la terre au ciel voler sa fantaisie
    Et plie à tous les tons sa pure et chaste voix.
    On ne l'écoute pas.--Ses chants que rien n'égale
    Sont perdus comme ceux de la pauvre cigale,
    Du grillon du foyer ou de l'oiseau des bois.

    Craignant le temps rongeur pour son œuvre fragile,
    Le sculpteur veut changer son plâtre et son argile
    A l'airain de Corinthe, au marbre de Paros:
    Le riche, gorgé d'or, marchande son salaire,
    Hésite, et n'ose pas lui jeter de quoi faire
        L'éternité de ses héros.

    Le peintre, tourmentant sa palette féconde,
    D'un pinceau créateur fait entrer tout un monde
    Dans quelques pieds de toile, et, vrai comme un miroir,
    A chaque objet doublé redonne une autre vie.
    --Par d'ignobles pensers la foule poursuivie,
    Sans avoir compris rien, retourne à son comptoir.


II

    Qu'est devenu ce temps où, dans leur gloire étrange,
    Le jeune Raphaël et le vieux Michel-Ange
    Éblouissaient l'époque à genoux devant eux,
    Où, comme les autels, la peinture était sainte?
    L'artiste conservait à son front une teinte
        Du nimbe de ses bienheureux.

    Et Jules-Deux régnait, nature riche et large
    Qui portait tout un siècle et jouait sous la charge;
    Il ployait Michel-Ange avec son bras de fer,
    Et, le voyant trembler, sachant qu'il n'était qu'homme,
    Au dôme colossal de Saint-Pierre de Rome
    Le traînait, en jurant, allumer son enfer.

    Tout était grand alors comme l'âme du maître;
    Car il avait au cœur--ce Bonaparte prêtre--
    Des choses que n'ont point les rois de ce temps-ci;
    De tout homme ici-bas il pressentait le rôle,
    Et disait à chacun, lui frappant sur l'épaule:
          «Marche! ta gloire est par ici!»


III

    Et puis, là-bas, à Rome, au pied des sept collines,
    Parmi ces ponts, ces arcs, immortelles ruines,
    Ces marbres animés par de puissantes mains,
    Ces vases, ces tableaux, ces bronzes et ces fresques,
    Ces édifices grecs, latins, goths ou mauresques,
    Ces chefs-d'œuvre de l'art qui pavent les chemins,

    Tout dans ce beau climat offre une poésie
    Dont, si rude qu'on soit, on a l'âme saisie.
    Qui ne serait poëte en face de ce ciel,
    Baldaquin de saphir, coupole transparente,
    Où, par les citronniers la tiède brise errante,
    Ressemble aux chansons d'Ariel?...

    Quel plaisir! quel bonheur!--Une lumière nette
    Découpe au front des tours la moindre colonnette;
    Les palais, les villas, les couvents dans le bleu
    Profilent hardiment leur silhouette blanche;
    Une fleur, un oiseau pendent de chaque branche,
    Chaque prunelle roule un diamant de feu.

    Le petit chevrier hâlé de la Sabine,
    Le bandit de l'Abruzze avec sa carabine,
    Le moine à trois mentons qui dit son chapelet,
    Le chariot toscan, traîné de bœufs difformes
    Qui fixent gravement sur vous leurs yeux énormes,
        Le pêcheur drapé d'un filet;

    La vieille mendiante au pied de la Madone,
    L'enfant qui joue auprès, tout pose, tout vous donne
    Des formes et des tons qui ne sont point ailleurs.
    Baigné du même jour qui fit Paul Véronèse
    Le coloriste fier doit se sentir à l'aise,
    Loin du public bourgeois, loin des écrivailleurs.

    Partout de l'harmonie! En ce pays de fées,
    La voix ne connaît pas de notes étouffées;
    Tout vibre et retentit, les mots y sont des chants,
    La musique est dans l'air,--parler bientôt s'oublie:
    Comme ailleurs on respire, on chante en Italie;
        Le grand opéra court les champs.

    C'est là, mon Duseigneur, qu'on peut aimer et vivre.
    Oh! respirer cet air si doux qu'il vous enivre,
    Ce parfum d'oranger, de femme et de soleil,
    Près de la mer d'azur aux bruissements vagues,
    Dont le vent frais des nuits baise en passant les vagues,
    Se sentir en aller dans un demi-sommeil!

    Oh! sur le fût brisé d'une colonne antique,
    Sous le pampre qui grimpe au long du blanc portique,
    Avoir à ses genoux une comtadina
    Au collier de corail, à la jupe écarlate,
    Cheveux de jais, œil brun où la pensée éclate,
        Une sœur de Fornarina!


IV

    Tout cela, c'est un rêve.--Il nous faut, dans la brume
    De ce Paris grouillant qui bourdonne et qui fume,
    Traîner des jours éteints, dès leur aube ternis;
    Pour perspective avoir des façades blafardes,
    Ouïr le bruit des chars et ces plaintes criardes
    De l'ouragan qui bat à nos carreaux jaunis!

    Voir sur le ciel de plomb courir les pâles nues,
    Les grêles marronniers bercer leurs cimes nues
    Longtemps avant le soir, derrière les toits gris,
    Le soleil s'enfoncer comme un vaisseau qui sombre,
    Et le noir crépuscule ouvrir son aile sombre,
        Son aile de chauve-souris...

    Et jamais de rayon qui brille dans l'ondée!
    Dans cette vie abstraite et d'ombres inondée,
    Jamais de point de feu, de paillette de jour;
    C'est un intérieur de Rembrandt dont on voile
    La dalle lumineuse et la mystique étoile;
    C'est une nuit profonde où se perd tout contour!


V

    Pourtant l'ange aux yeux bleus, aux ailes roses, l'ange
    De l'inspiration, sur les chemins de fange,
    Pour arriver à toi, pose ses beaux pieds blancs,
    Et l'auréole d'or qui couronne sa tête
    Dans ses cils diaprés des sept couleurs, projette
        Des fantômes étincelants.

    Alors, devant les yeux de ton âme en extase,
    Chatoyante d'or faux, toute folle de gaze,
    Comme aux pages d'Hugo ton cœur la demanda,
    Avec ses longs cheveux que le vent roule et crêpe,
    Jambe fine, pied leste et corsage de guêpe,
    Vrai rêve oriental, passe l'Esméralda.

    Roland le paladin, qui, l'écume à la bouche,
    Sous un sourcil froncé, roule un œil fauve et louche,
    Et sur les rocs aigus qu'il a déracinés,
    Nud, enragé d'amour, du feu dans la narine,
    Fait saillir les grands os de sa forte poitrine
        Et tord ses membres enchaînés.

    Puis la tête homérique et napoléonienne
    De notre roi Victor!--que sais-je, moi? la mienne,
    Celle de mon Gérard et de Pétrus Borel,
    Et d'autres qu'en jouant tu fais, d'un doigt agile,
    Palpiter dans la cire et vivre dans l'argile;
    --Assez pour, autrefois, rendre un nom immortel!

    Si trois cents ans plus tôt Dieu nous avait fait naître,
    Parmi tous ces hauts noms, l'on en eût mis peut-être
    D'autres qui maintenant meurent désavoués;
    Car nous n'étions pas faits pour cette époque immonde
    Et nous avons manqué notre entrée en ce monde,
        Où nos rôles étaient joués...

Septembre 1831.




ÉPIGRAPHE

PLACÉE EN TÊTE DE: _SOUS LA TABLE_

(Dans _les Jeunes-France_)


    Qu'est-ce que la vertu? Rien, moins que rien, un mot
    A rayer de la langue. Il faudrait être sot
    Comme un provincial débarqué par le coche,
    Pour y croire. Un filou, la main dans votre poche,
    Concourra pour le prix Monthyon. Chaude encor
    D'adultères baisers payés au poids de l'or,
    Votre femme dira: Je suis honnête femme.
    Mentez, pillez, tuez, soyez un homme infâme,
    Ne croyez pas en Dieu, vous serez marguillier;
    Et, quand vous serez mort, un joyeux héritier,
    Ponctuant chaque mot de larmes ridicules,
    Fera, sur votre tombe, en lettres majuscules
    Ecrire: Bon ami, bon père, bon époux,
    Excellent citoyen, et regretté de tous.
    La vertu! c'était bon quand on était dans l'arche.
    La mode en est passée, et le siècle qui marche
    Laisse au bord du chemin, ainsi que des haillons,
    Toutes les vieilles lois des vieilles nations.
    Donc, sans nous soucier de la morale antique,
    Nous tous, enfants perdus de cet âge critique,
    Au bruit sourd du passé qui s'écroule au néant,
    Dansons gaîment au bord de l'abîme béant,
    Voici le punch qui bout et siffle dans la coupe:
    Que la bande joyeuse autour du bol se groupe!
    En avant les viveurs! Usons bien nos beaux ans;
    Faisons les lords Byrons et les petits dons Juans;
    Fumons notre cigare, embrassons nos maîtresses;
    Enivrons-nous, amis, de toutes les ivresses,
    Jusqu'à ce que la Mort, cette vieille catin,
    Nous tire par la manche au sortir d'un festin,
    Et, nous amadouant de sa voix douce et fausse,
    Nous fasse aller cuver notre vin dans la fosse.

    (LA FARCE DU MONDE, _Moralité_.)




ÉPIGRAPHES

PLACÉES EN TÊTE DE _DANIEL JOVARD_

(Dans _les Jeunes-France_)


I

    Quel saint transport m'agite, et quel est mon délire!
    Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre;
    O Muses, chastes sœurs, et toi, grand Apollon,
    Daignez guider mes pas dans le sacré vallon!
    Soutenez mon essor, faites couler ma veine,
    Je veux boire à longs traits les eaux de l'Hyppocrène,
    Et, couché sur leurs bords, au pied des myrtes verts,
    Occuper les échos à redire mes vers.

    DANIEL JOVARD, _avant sa conversion_.


II

    Par l'enfer! je me sens un immense désir
    De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,
    Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,
    Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.

    _Le même_ DANIEL JOVARD, _après sa conversion_.




WLADISLAS III

SURNOMMÉ LE VARNÉNIEN (1424-1444)

CHANT HISTORIQUE

(Traduit littéralement du polonais)

   En quelque sorte que ce soit, il ne lui fut jamais possible de
   faire retourner le Roy; car il estimoit trop indigne du lieu
   qu'il tenoit et du sang dont il estoit sorty, qu'on l'eust veu
   desmarcher un seul pas en arrière.

   Tout que vers le soir son cheval ayant par les janissaires esté
   tué sous luy, fut à la fin mis à mort ce très-valeureux et
   invincible Prince, digne certes d'une plus longue vie.

    (BLAISE DE VIGENÈRE, _Les Chroniques et
    Annales de Pologne_, 1573)
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    Une grande journée en Pologne connue,
    Ce fut lorsque naquit à Jagellon un fils:
    Toute la nation célébra sa venue
                Avec de joyeux cris.

    En ce temps-là Witold, achevant de soumettre
    Les Russiens du Wolga combattus vaillamment.
    Revint, et salua le jeune roi son maître
                D'un tendre embrassement.

    Soulevant hautement l'enfant à tête blonde,
    Il dit ceci: «Seigneur de la terre et des cieux,
    Faites que ce cher prince en tous pays du monde
                Devienne glorieux.»

    Ici l'on apporta des cadeaux de baptême.
    Witold donna les siens: et puis dans un berceau
    Coulé de pur argent, il déposa lui-même
                Le petit roi nouveau.

    Il l'élevait à bien défendre la patrie;
    Mais la mort, quand l'enfant eut douze ans, l'emporta.
    Et Jagellon le vieux s'en allant de la vie,
                Sur son trône il monta.

    Des viles passions il évita l'empire,
    De Chobry dignement il suivit le chemin;
    Il tint l'état en bride, et le sut bien conduire
                Avec sa forte main.

    Ceux de Poméranie, et ceux de Moldavie,
    Et ceux de Valachie, en foule accouraient tous
    Comme à leur roi, devant son trône, à Varsovie,
                Plier les deux genoux.

    Voyant comme c'était un prince grand et brave,
    Pour avoir son appui, le peuple des Hongrois
    Lui fit porter en pompe, ainsi qu'un humble esclave,
                La couronne des rois.

    Son pouvoir s'affermit; et lorsque dans Byzance
    Le trône des Césars chancelle, prés de choir,
    Rome et le monde entier dans sa seule vaillance
                Mettent tout leur espoir.

    Son nom roule et grossit ainsi qu'une avalanche,
    Aux Turcomans domptés il fait mordre le sol,
    Devant ses pas vainqueurs avec lui l'aigle blanche
                Porte en tous lieux son vol.

    Quand il prit son chemin par le pays des Slaves,
    Ceux-ci voyant pareils leur langage et leur foi,
    Sous le joug étranger fatigués d'être esclaves,
                Le saluèrent roi.

    Trop heureux si, content de régner avec gloire,
    Sur les peuples nombreux à son trône soumis,
    Il eût su maîtriser ses ardeurs de victoire
                Comme ses ennemis.

    Le fidèle conseil souvent lui disait: «Sire,
    Assez comme cela, c'est assez de hauts faits.
    Vaincre est beau; mais la gloire est plus grande, à vrai dire,
                Qu'on gagne dans la paix.»

    Mais Rome parlait haut à couvrir ce langage;
    Le monde l'appelait; et, de tout oublieux,
    Il part, et, sous Varna, contre les Turcs engage
                Un combat périlleux.

    Les plus terribles coups, épouvante et mort pâle
    Allaient dans la mêlée où son glaive avait lui,
    Et tous ceux que touchait sa cuirasse royale
                Tombaient fauchés par lui.

    Pour finir le combat que sa valeur prolonge,
    Les Spahis, à grands cris, contre lui fondent tous,
    Et dans son front privé du casque la mort plonge
                Avec leurs mille coups.

    Wladislas est tombé. Sous sa pesante armure
    La terre pousse un triste et sourd gémissement
    Mort, la menace vit encor sur sa figure
                Crispée horriblement

    Comme le Marcellus d'Auguste et de Livie,
    Qui ne fit que briller sur le monde et mourut,
    Notre Varnénien, dans l'avril de sa vie,
                Brilla, puis disparut.

Avril 1834.




PERPLEXITÉ


    J'ai donné ma parole.--Allez, fermez la porte;
    Attachez-moi les pieds de peur que je ne sorte,
    Et dites qu'on me donne une tasse de thé.

    S'il vient un créancier,--vous les devez connaître,--
    Il le faut avec soin jeter par la fenêtre,
    Car je veux aujourd'hui rêver en liberté.

    Si quelque femme vient, petit pied, main petite,
    Qu'elle s'appelle Anna, Lisette ou Marguerite,
    Ouvrez:--Qui fermerait sa porte à la beauté?

    Chastes muses,--ô vous qui savez toutes choses,
    Ce qui fait l'incarnat des vierges et des roses,
    Ce qui fait la pâleur des lis et des amants;

    Vous qui savez de quoi les petits enfants rêvent,
    Quel sens ont les soupirs qui dans les bois s'élèvent,
    Et cent mille secrets on ne peut plus charmants;

    O muses!--savez-vous ce que je m'en vais dire?
    Je n'ai ni violon, ni guitare, ni lyre,
    Et n'entends pas grand'chose au style des romans;

    Et cependant il faut, car l'éditeur y compte,
    Tirer de ma cervelle une ballade, un conte,
    Je ne sais quoi de beau, de neuf et de galant.

    Ce sont des doigts d'ivoire, et de beaux ongles roses,
    Qui froissent ces feuillets, dans les heures moroses
    Où le temps ennuyé chemine d'un pied lent.

    C'est dans votre boudoir, ô lectrice adorable,
    Sur un beau guéridon de citron ou d'érable,
    Qu'ira ce que j'écris, et j'y songe en tremblant,

    Car vous avez le goût dédaigneux et superbe,
    Et vous trouvez fort bien le chardon dans la gerbe
    Au milieu des bluets et des coquelicots.

    Madame,--excusez-moi, je ne suis pas poëte;
    Mon nom n'est pas de ceux qu'un siècle à l'autre jette,
    Et qui dans tous les cœurs éveillent les échos.

    Hélas!--Je voudrais bien vous conter une histoire,
    Comme vous les aimez,--bien terrible et bien noire,--
    Avec enlèvements, duels et quiproquos;

    --Une intrigue d'amour, charmante et romanesque,
    Où j'aurais, nuançant ma phrase pittoresque,
    Pris sa pourpre à la rose, et leur azur aux cieux,

    Au marbre de Paros, sa candeur virginale,
    Leur neige aux Apennins, son reflet à l'opale,
    A l'ambre son parfum faible et délicieux;

    Où j'aurais, pour parer ma frêle créature,
    Prodiguement vidé l'écrin de la nature,
    Et créé deux soleils pour lui faire des yeux.

    Je ne sais pas d'histoire et n'ai pas de maîtresse,
    --Pas même un conte bleu,--pas même une duchesse,
    Je n'ai pas voyagé,--que vous dirai-je donc?

    Si le diable venait, en vérité, madame,
    Pour un conte inédit je lui vendrais mon âme:
    Ma faute est, je l'avoue, indigne de pardon.

    Eh quoi? pas un seul mot!--pas une seule phrase!
    Par l'eau de Castalie et l'aile de Pégase,
    Clio, tu me paîras un si lâche abandon!

    Le menton dans la main, les talons dans la braise,
    Je suis là, l'œil en l'air, renversé sur ma chaise,
    J'ai bien tout ce qu'il faut,--la plume et le papier,--

    Il ne me manque rien,--presque rien,--une idée!--
    Mon brouillon, de dessins a la marge brodée:
    Ariel aujourd'hui se fait longtemps prier.

    Ainsi qu'au bord d'un puits un pigeon qui veut boire,
    Ma muse tord son col aux beaux reflets de moire,
    Et n'ose pas tremper son bec dans l'encrier.

    --Je n'imagine rien de sublime et de rare,
    Sinon:--c'est une femme avec une guitare[1],
    Et puis un cavalier penché sur un fauteuil.

    Vous le voyez fort bien sans que je vous le dise.--
    Quand on a regardé, quel besoin qu'on me lise?
    Au burin du graveur je soumets mon orgueil.

    Mais peut-être--après tout--me faut-il rendre grâce,
    Car j'aurais pu, suivant nos auteurs à la trace,
    De galantes horreurs tacher ce frais recueil.

    Songez-y;--j'aurais pu faire, avec jalousie,
    Très-convenablement rimer Andalousie,
    Et vous cribler le cœur à grands coups de stylet:

    J'aurais pu vous mener à Venise en gondole,
    Depuis le masque noir jusqu'à la barcarolle,
    Déployer à vos yeux le bagage complet;

    Et les jurons du temps, et la couleur locale,
    Je vous épargne tout;--ô faveur sans égale.--
    Sur ce je vous salue, et suis votre valet.

1834.

  [1] Cette pièce a été faite en 1858 pour un _Keepsake_, où elle
  accompagnait une gravure représentant une dame assise jouant de
  la guitare; un cavalier se penche sur le dossier de son siége.




PROPOS DU CHANT DU CYGNE

DERNIERS VERS DE NOURRIT


    Le Cygne, lorsqu'il sent venir l'heure suprême,
                En chants mélodieux
    A la blonde lumière, au beau fleuve qu'il aime,
                Soupire ses adieux!

    Ainsi cette pauvre âme, à la rive lointaine,
                Lasse de trop souffrir,
    S'exhalait en doux chants et déplorait sa peine
                Au moment de mourir!

1839.




LA TULIPE

SONNET


    Moi, je suis la tulipe, une fleur de Hollande,
    Et telle est ma beauté, que l'avare flamand
    Paye un de mes oignons plus cher qu'un diamant,
    Si mes fonds sont bien purs, si je suis droite et grande.

    Mon air est féodal, et comme une Yolande
    Dans sa jupe à longs plis étoffée amplement,
    Je porte des blasons peints sur mon vêtement,
    Gueules fascé d'argent, or avec pourpre en bande.

    Le jardinier divin a filé de ses doigts
    Les rayons du soleil et la pourpre des rois
    Pour me faire une robe à trame douce et fine.

    Nulle fleur du jardin n'égale ma splendeur,
    Mais la nature, hélas! n'a pas versé d'odeur
    Dans mon calice fait comme un vase de Chine.

1839.




LE 28 JUILLET 1840


I

    Sous le regard de Dieu, ce témoin taciturne,
    Dix ans,--déjà dix ans! ont renversé leur urne
    Dans ce tonneau sans fond qu'on nomme éternité,
    Depuis que, délaissés dans leur tombe anonyme,
    A tous les carrefours, sous le pavé sublime,
    Gisent les saints martyrs morts pour la liberté!

    Une terre jetée à la hâte les couvre.
    Ceux-ci, gardiens muets, sont restés près du Louvre
    Au Champ-de-Mars lointain, ceux-là sont en exil,
    Le reste dort couché dans la fange des halles,
    Et la foule enrouée, aux clameurs triviales,
    Étourdit leur sommeil avec son vain babil.

    Quand minuit fait tinter ses notes solennelles,
    Ils se disent, cherchant les cendres fraternelles,
    Et tendant leurs bras d'ombre à quelque cher lambeau:
    «Puisque nous n'avions tous qu'une même pensée,
    «Foule vers un seul but par un seul vœu poussée.
    «Pourquoi donc séparer nos corps dans le tombeau?

    «Ah! comme il serait doux pour notre âme ravie
    D'être unis dans la mort ainsi que dans la vie,
    De conserver nos rangs comme au jour du combat
    Et de sentir encore, au contact électrique
    D'une poussière aimée ou d'un crâne héroïque,
    Notre cœur desséché qui revit et qui bat!

    «Le soleil de Juillet, le soleil tricolore,
    Dans le ciel triomphal va rayonner encore:
    Réunissez nos os pour ce jour solennel!
    Qu'on nous donne un tombeau digne de Babylone,
    Tout bronze et tout granit, quelque haute colonne
    Avec nos noms gravés, et le chiffre immortel!

    «Car il ne fut jamais de plus noble victoire,
    Et toute gloire est terne auprès de notre gloire!
    Phalange au cœur stoïque et désintéressé;
    Contre le fait brutal, contre la force injuste,
    Nous soutenions les droits de la pensée auguste,
    Soldats de l'avenir combattant le passé!»


II

    Soyez satisfaits, morts illustres,
    Votre jour sera bien fêté,
    Vous pouviez attendre deux lustres,
    Ayant à vous l'éternité!
    Mais la France a bonne mémoire;
    Sa main fidèle, à toute gloire
    Garde du marbre et de l'airain;
    Et les corps criblés de mitrailles
    Ont de plus riches funérailles
    Que n'en aurait un souverain!

    La France est grande et magnanime;
    Elle a sur ses autels pieux,
    Impartialité sublime,
    Une place pour tous ses dieux!
    Et, sans avoir peur d'aucune ombre,
    D'aucun nom rayonnant ou sombre,
    Elle accorde à tous un linceul.
    Pour vous un sépulcre se fonde,
    Et l'on va prendre au bout du monde
    L'empereur, lassé d'être seul!

    A l'endroit où fut la Bastille,
    Sol sacré bien doux pour vos os,
    Vous irez dormir en famille,
    Nobles enfants des vieux héros!
    Aux yeux de la foule en extase,
    Qui pleure et qui prie à la base,
    S'élève votre Panthéon!
    Une colonne fière et haute,
    Airain digne d'avoir pour hôte
    Trajan ou bien Napoléon.

    Sur le socle accroupi grommèle
    Le grand lion zodiacal;
    A son rugissement se mêle
    Le chant du coq national;
    Et, couronnement magnifique,
    Une liberté symbolique,
    Toujours prête à prendre l'essor,
    Dans la lumière qui la noie,
    Comme un oiseau divin, déploie
    Son immense envergure d'or!

    Dans des fêtes patriotiques,
    A vos carrefours glorieux
    L'on ira chercher vos reliques,
    Qu'attend le caveau radieux,
    Dans leurs chants sacrés, les poëtes,
    Par qui toutes gloires sont faites,
    Rendront votre nom éternel!
    Pour qui meurt en donnant l'exemple,
    Le sépulcre devient un temple,
    Et le cercueil est un autel!


III

    Sur cette tombe, autel de la nouvelle France,
    Poëte, je me plais à voir en espérance
    Déposer un berceau, de tant d'éclat surpris;
    Le berceau de l'enfant qui n'est encor qu'un ange,
    Sur le sein maternel jouant avec la frange
    De l'épée en or fin que lui donna Paris!

    Au poëte, au tribun, cette union doit plaire,
    Du berceau dynastique au tombeau populaire!
    Car le peuple à présent fait et sacre les rois!
    La liberté, voilà leur plus sûre patronne,
    Et la plus ferme base à mettre sous un trône,
    Ce sont les corps tombés pour défendre les lois!

    De ce sang précieux, plus pur que le vieux chrême,
    Mélangez une goutte aux flots saints du baptême,
    Afin d'oindre à la fois le prince et le chrétien.
    Sous l'invocation des tombes triomphales,
    Allez, au jour fixé, bénir les eaux lustrales
    Qui font un catholique, et font un citoyen!

    Car l'on est plus sévère, en ce siècle où nous sommes,
    Envers les pauvres rois qu'envers les autres hommes!
    On leur demande tout, on leur accorde peu;
    Et, pour qu'ils trouvent grâce au bout de leur journée,
    Il leur faut recevoir, sur leur tête inclinée,
    Le baptême du peuple avec celui de Dieu!

    Celui que l'on nomma depuis _le Fils de l'Homme_,
    Tout d'abord fut sacré du nom de roi de Rome,
    Comme un jeune empereur, comme un fils de César!
    Ses langes étaient faits de pourpre impériale,
    L'aigle étendait sur lui son aile triomphale;
    Des béliers aux pieds d'or le traînaient dans un char!

    Certes, s'il fut jamais existence inouïe,
    Gloire à faire baisser la paupière éblouie,
    Vertigineux éclat, ciel étoilé de feux,
    Immense entassement, Babel invraisemblable,
    C'est ce règne éclipsé qui nous semble une fable,
    Et dont tous les acteurs sont déjà demi-dieux!

    Cet enfant, pour hochet, eut la boule du monde,
    Et le Titan son père, en sa tête profonde,
    Lui rêvait un empire, un règne surhumain.
    Hélas! tout a passé comme l'ombre d'un rêve,
    Comme le flot tari qui déserte la grève,
    Et ce jour radieux n'eut pas de lendemain!

    Un autre, pauvre enfant, sur la terre étrangère,
    Privé des doux baisers de la France sa mère,
    S'en va, puni d'erreurs dont il est innocent.
    Sur la tige des lis, fleur nouvelle, âme blanche,
    Il devait rajeunir et relever la branche,
    Et tout semblait sourire à son destin naissant.

    Mais, négligence folle, aveuglement suprême,
    L'on avait oublié d'inviter au baptême
    Une magicienne au merveilleux pouvoir,
    Dont les plaintes en vain ne sont pas étouffées,
    Et qui dote les rois de tous les dons des fées
    La sage Liberté, fille du saint devoir!


IV

    Enfant, une telle marraine
    Protège un roi de tout péril,
    Et sa baguette souveraine
    Conjure la chute et l'exil.
    Comme au temple un nid de colombe,
    Le berceau posé sur la tombe
    Attire le divin rayon;
    Le monde attend, la France espère,
    Et déjà l'avenir prospère
    Vit en germe dans le sillon.

    De cette France glorieuse
    Sans doute un jour tu seras roi!
    De notre œuvre laborieuse
    Les fruits tardifs seront pour toi!
    Sous la terre, encore enfermée,
    La moisson, par nos mains semée,
    Te donnera des épis mûrs,
    L'arbre, pour nous privé d'ombrage,
    Te couvrira d'un vert feuillage,
    Nos pierres te feront des murs!

    Tu finiras les édifices
    Dont nous jetons les fondements.
    Au prix de tant de sacrifices,
    Sur des débris encor fumants!
    Surtout laisse toujours l'idée,
    A ton oreille non gardée,
    Chuchoter le verbe nouveau;
    C'est par le verbe qu'on gouverne,
    Et le diadème moderne
    N'est que le cercle d'un cerveau!

    Que le sculpteur et le poëte
    Avec le marbre, avec le vers,
    D'une forme noble et parfaite,
    Parent le nouvel univers!
    Que palais, tours, dômes, églises,
    Sur le ciel des villes surprises,
    Tracent, en lettres de granit,
    Les symboles et les pensées
    Des générations poussées
    Sur le vieux monde rajeuni.

    Du haut de ta gloire étoilée,
    Songe à ceux qui souffrent en bas,
    Secours la misère voilée,
    Au génie obscur tends les bras!
    Sois le monarque et le pontife,
    Et rends l'antique hiéroglyphe
    Pour tous intelligible et clair;
    Que sur ta tête la tiare
    Brille dans l'ombre, comme un phare,
    Au bord du peuple,--cette mer!

    Mais ce beau jour n'est qu'une aurore,
    Un rêve où l'âme se complaît;
    L'homme n'est qu'un enfant encore,
    Bouche rose, blanche de lait;
    Son sceptre est un hochet d'ivoire,
    Sa pourpre, une robe de moire,
    Il dort, et sourit sans effroi;
    Ne pouvant pas encor comprendre,
    Oh! pur bonheur de l'âge tendre,
    Qu'il est marqué pour être roi!




LA PÉRI


    Toujours les Paradis ont été monotones
    La douleur est immense et le plaisir borne,
    Et Dante Alighieri n'a rien imaginé
    Que de longs anges blancs avec des nimbes jaunes.
    Les musulmans ont fait du ciel un grand sérail,
    Mais il faut être Turc pour un pareil travail!

    Une Péri là-haut s'ennuyait, quoique belle,
    C'est être malheureux que d'être heureux toujours.
    Elle eût voulu goûter nos plaisirs, nos amours,
    Être femme et souffrir, ainsi qu'une mortelle.
    L'éternité, c'est long!--Qu'en faire, à moins d'aimer?
    Elle s'éprit d'Achmet: qui pourrait l'en blâmer?

1843.




LE LION DE L'ATLAS


    Dans l'Atlas,--je ne sais si cette histoire est vraie,--
    Il existe, dit-on, de vastes blocs de craie,
    Mornes escarpements par le soleil brûlés,
    Sur leurs flancs, les ravins font des plis de suaire,
    A leur base s'étend un immense ossuaire,
    De carcasses à jour et de crânes pelés.

    Car le lion rusé, pour attirer le pâtre,
    Le Kabyle perdu dans ce désert de plâtre,
    Contre le roc blafard frotte son mufle roux.
    Fauve comédien, il farde sa crinière,
    Et, s'inondant à flots de la pâle poussière,
    Se revêt de blancheur ainsi que d'un burnous;

    Puis, au bord du chemin il rampe, il se lamente,
    Et de ses crins menteurs fait ondoyer la mante,
    Comme un homme blessé qui demande secours.
    Croyant voir un mourant se tordre sur la roche,
    A pas précipités le voyageur s'approche
    Du monstre travesti qui hurle et geint toujours.

    Quand il est assez près, la main se change en griffe,
    Un long rugissement suit la plainte apocryphe,
    Et vingt crocs dans les chairs enfoncent leurs poignards.
    --N'as-tu pas honte, Atlas, montagne aux nobles cimes,
    De voir tes grands lions, jadis si magnanimes,
    Descendre maintenant à des tours de renards?

1846.




LE BÉDOUIN ET LA MER


    Pour la première fois, voyant la mer à Bone,
    Un Bédouin du désert, venu d'El-Kantara,
    Comparait cet azur à l'immensité jaune,
    Que piquent de points blancs Tuggurt et Biskara,

    Et disait, étonné, devant l'humide plaine:
    «Cet espace sans borne, est-ce un Sahara bleu,
    Plongé, comme l'on fait d'un vêtement de laine,
    Dans la cuve du ciel par un teinturier dieu?»

    Puis, s'approchant du bord, où, lasses de leurs luttes,
    Les vagues, retombant sur le sable poli,
    Comme un chapiteau grec contournaient leurs volutes
    Et d'un feston d'argent s'ourlaient à chaque pli:

    «C'est de l'eau! cria-t-il; qui jamais l'eût pu croire?
    Ici, là-bas, plus loin, de l'eau, toujours, encor!
    Toutes les soifs du monde y trouveraient à boire
    Sans rien diminuer du transparent trésor;

    «Quand même le chameau, tendant son col d'autruche,
    La cavale, dans l'auge enfonçant ses naseaux,
    Et la vierge noyant les flancs blonds de sa cruche,
    Puiseraient à la fois au saphir de ses eaux!»

    Et le Bédouin, ravi, voulut tremper sa lèvre
    Dans le cristal salé de la coupe des mers:
    «C'était trop beau, dit-il; d'un tel bien Dieu nous sèvre,
    Et ces flots sont trop purs pour n'être pas amers!»

1846.




ÉBAUCHE DE PIERROT POSTHUME

EN VERS LIBRES


SCÈNE PREMIÈRE

ARLEQUIN.--COLOMBINE.


ARLEQUIN.

    Un mot, de grâce, Colombine!

COLOMBINE.

    Que me veut le sieur Arlequin?

ARLEQUIN.

    Vous offrir un cadeau qui n'a rien de mesquin.

COLOMBINE.

    Un cadeau? Je m'arrête.--Est-ce une perle fine,
              Un diamant, ou bien encor
              La chaîne de Venise en or
              Dont j'eus tant d'envie à la foire?
    Votre galanterie, en l'achetant pour moi,
              A fait un acte méritoire
              Et dont je garderai mémoire,
              Allons vite, donnez....

ARLEQUIN.

                              Eh quoi!
    La chaîne de Venise! Ah! fi donc!

COLOMBINE.

    Alors, qu'est-ce?

ARLEQUIN.

                Oh! mille fois mieux que cela!
    Un présent de bon goût; il est enfermé là.

COLOMBINE.

    Là! dans cette petite caisse?

ARLEQUIN.

    Oui; regardez!

COLOMBINE.

    Grands dieux! que vois-je? une souris!

ARLEQUIN.

    A votre intention cette nuit je l'ai prise.
                Ce n'est point une souris grise,
                Une souris de peu de prix;
                Elle est blanche comme l'hermine,
                Vive, spirituelle et fine,
    Et je lui trouve, moi, beaucoup de votre mine.

COLOMBINE.

    Les régals qui par vous sont aux dames offerts
    Ont du moins l'agrément de n'être pas très-chers,
    Et ce n'est pas ainsi qu'un galant se ruine
                Vous volez vos cadeaux aux chats
              Et pour écrins donnez des souricières;
    Je vous en avertis, ce sont là des manières
    A ne réussir point près des cœurs délicats!

ARLEQUIN.

                Cette souris dans cette boîte,
                C'est mon âme, en prison étroite
                Mise par vos divins appas!
    Comme elle, prenez-la, Colombine fantasque,
    Car je pâlis d'amour sous le noir de mon masque
                Et votre œil seul ne le voit pas.
    Acceptez cet hommage, ô beauté sans seconde!
              De l'Arlequin le plus épris du monde
    C'en est fait, Cupidon m'a saisi dans ses lacs!
    Les moulins que Montmartre offre aux yeux sur sa butte,
            Ne tournent plus qu'au vent de mes soupirs;
    Et sous votre balcon chaque jour j'exécute,
              Pour sérénade, une culbute,
    Timide expression de mes brûlants désirs!

COLOMBINE.

    Ah! monsieur Arlequin, prolonger ce langage
    A ma pudicité serait faire un outrage!
    Qui vous rend si hardi de me faire la cour?
              Je suis honnête et mariée.

ARLEQUIN.

                                       A peine;
    Auprès de vous Pierrot ne resta qu'un seul jour,
    Il lui fallut quitter aussitôt ce séjour,
    Car l'habitation des rives de la Seine
             Décidément lui devenait malsaine,
               En proie aux curiosités
               De certains juges entêtés
               A s'occuper de ses affaires,
    Il partit pour l'Espagne et fut pris des corsaires!

COLOMBINE.

    Hélas! pris et pendu! car le pauvre garçon
               N'avait pas dans l'escarcelle
               De quoi payer sa rançon;
    Alors ils ont occis des époux le modèle!
               Mais c'est assez; plus un mot,
               Car la femme de Pierrot
               Ne doit pas être soupçonnée!
    .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
    .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

1847.




LE GLAS INTÉRIEUR


    Comme autrefois pâle et serein
    Je vis, du moins on peut le croire,
    Car sous ma redingote noire
    J'ai boutonné mon noir chagrin.
    Sans qu'un mot de mes lèvres sorte,
    Ma peine en moi pleure tout bas;
    Et toujours sonne comme un glas
    Cette phrase: Ta mère est morte!

    Au bois de Boulogne on me voit,
    Comme un dandy que rien n'occupe,
    Suivre à cheval un pli de jupe
    Sous l'ombre du sentier étroit.
    Même quand le galop m'emporte,
    Ma peine vole sur mes pas,
    Et toujours sonne comme un glas
    Cette phrase: Ta mère est morte!

    A l'Opéra, comme autrefois,
    Je tiens au bout de ma lorgnette
    La Carlotta qui pirouette
    Ou Duprez qui poursuit sa voix.
    A la musique douce ou forte
    Ma peine mêle son hélas!
    Et toujours sonne comme un glas
    Cette phrase: Ta mère est morte!

1848.




LA NEIGE

FANTAISIE D'HIVER


    La bruine toujours pleure
    Sur notre sol consterné;
    Le soleil piteux demeure
    De brouillards enfariné.

    La neige, fourrure blanche,
    Ourle le rebord des toits;
    Elle poudre chaque branche
    De la perruque des bois.

    Sous son linceul, elle enferme
    Les plus lointains horizons;
    A la barbe du dieu Terme
    Elle suspend des glaçons.

    Dans ses rêts froids et tenaces,
    Au vol elle abat l'oiseau,
    Et se durcissant en glaces,
    Fige le poisson dans l'eau.

    Sur la vitre des mansardes
    Elle étale ses pâleurs,
    Et fait aux lunes blafardes
    Un teint de pâles couleurs.

    Des Vénus trop court vêtues
    En cachant la nudité,
    La neige tisse aux statues
    Un voile de chasteté.

    Bonne en ces heures maussades,
    En ces mortelles saisons,
    Elle fournit des glissades
    Pour le jeu des polissons!

    Elle coiffe la montagne
    D'un cimier fol et changeant,
    Et jette sur la campagne
    Son manteau de vif-argent.

    Sous les pieds de la fillette
    Elle étend son blanc tapis,
    Et pour l'amant qui la guette
    Rend ses pas plus assoupis.

    Elle attache la pituite
    Au nez transi des bourgeois;
    Mais au rêveur qui médite
    Elle dit, trouvant la voix:

    «C'est moi qui suis ta Giselle,
    Ta vaporeuse willi;
    Je suis jeune, je suis belle,
    J'ai froid;--ouvre-moi ton lit?

    Déposant ma houppelande
    Et mes gants en peau de daim,
    Je te dirai la légende
    Du grand paradis d'Odin.»

    Or, un poëte un peu tendre
    Et qui chez lui fait du feu,
    Ne peut jamais faire attendre
    Une fillette à l'œil bleu!

1er janvier 1850.




SONNET


    Parfois une Vénus, de notre sol barbare,
    Fait jaillir son beau corps des siècles respecté,
    Pur, comme s'il sortait, dans sa jeune beauté,
    De vos veines de neige, ô Paros, ô Carrare!

    Parfois, quand le feuillage à propos se sépare,
    Dans la source des bois luit un dos argenté;
    De sa blancheur subite une divinité
    Droite et nue, éblouit le chasseur qui s'égare.

    A Stamboul la jalouse, un voile bien fermé
    Parfois s'ouvre, et trahit sous l'ombre diaphane
    La cadine aux longs yeux que brunit le surmé.

    Mais toi, le même soir, sur ton lit parfumé,
    Tu m'as fait voir Vénus, Zoraïde et Diane,
    Corps de déesse grecque, à tête de sultane!

1850.




MODES ET CHIFFONS

SONNET


    Si comme Pétrarque et le vieux Ronsard,
    Viole d'amour ou lyre païenne,
    De fins concettis à l'italienne,
    Je savais orner un sonnet plein d'art;

    Je vous en ferais, fée au bleu regard,
    Dans le pur toscan que l'on parle à Sienne,
    Ou dans un gaulois de saveur ancienne,
    Sur votre arrivée ou votre départ;

    Sur vos gilets blancs et vos amazones,
    Sur les frais chapeaux, roses, noirs ou jaunes,
    Que fleurit pour vous madame Royer,

    Sur le Chantilly bordant vos mantilles,
    Sur vos peppermints et sur vos manilles;
    Mais je n'en fais qu'un--pour te l'envoyer.

1851.




LES LIONS DE L'ARSENAL, A VENISE

(IMITÉ DE GOETHE)


    Deux grands lions, rapportés de l'Attique,
    Font sentinelle aux murs de l'Arsenal,
    Paisiblement;--et près du couple antique
    Tout est petit: porte, tour et canal.

    Ils semblent faits pour le char de Cybèle,
    Tant ils sont fiers; et la mère des Dieux
    Voudrait au joug ployer leur cou rebelle,
    Si pour la terre elle quittait les cieux.

    Mais maintenant ils gardent la poterne,
    Tristes, sans gloire; et l'on entend ici
    Miauler partout le chat ailé moderne,
    Que pour patron Venise s'est choisi!

1851.




FRAGMENTS

Intercalés dans l'opéra: _Maître Wolfram_.


I

WOLFRAM

    Lorsque la solitude et la mélancolie
    De leurs vagues tourments torturent ma langueur,
    Et me font souvenir de tout ce qui m'oublie
    En murmurant tout bas: Amour, gloire et bonheur.
    Comme avec un ami qui comprend votre peine
    Et dont le cœur ému bat en vous répondant,
    Mon chagrin, ignoré de Wilhelm et d'Hélène,
    S'épanche et se console avec ce confident.

   (Montrant l'orgue.)

      Douce harmonie,
    O voix de Dieu bénie,
      Comme un génie,
    Tu calmes mes tourments;
    Ta voix à mon oreille,
    Lorsque le jour s'éveille,
    Efface de ma veille
    Les plus cruels moments.


II

HÉLÈNE

COUPLETS

1

    Je crois ouïr dans les bois
        Une voix,
    Le vent me parle à l'oreille,
    La fleur me dit ses secrets
        Les plus frais,
    Et le ramier me conseille;
    Ah! c'est mon cœur qui s'éveille!

2

    Je me sens une langueur
        Dans le cœur,
    Je deviens pâle ou vermeille,
    Gaie ou rêveuse en un jour
        Tour à tour,
    Un songe éblouit ma veille,
    Ah! c'est mon cœur qui s'éveille!

1854.




NATIVITÉ


    Au vieux palais des Tuileries,
    Chargé déjà d'un grand destin,
    Parmi le luxe et les féeries
    Un Enfant est né ce matin.

    Aux premiers rayons de l'aurore,
    Dans les rougeurs de l'Orient,
    Quand la ville dormait encore,
    Il est venu, frais et riant,

    Faisant oublier à sa mère
    Les croix de la maternité,
    Et réalisant la chimère
    Du pouvoir et de la beauté.

    Les cloches à pleines volées
    Chantent aux quatre points du ciel;
    Joyeusement leurs voix ailées
    Disent aux vents: Noël, Noël!

    Et le canon des Invalides,
    Tonnerre mêlé de rayons,
    Fait partout aux foules avides
    Compter ses détonations.

    Au bruit du fracas insolite
    Qui fait trembler son piédestal,
    S'émeut le glorieux stylite
    Sur son bronze monumental.

    Les aigles du socle s'agitent,
    Essayant de prendre leur vol,
    Et leurs ailes d'airain palpitent
    Comme au jour de Sébastopol.

    Mais ce n'est pas une victoire
    Que chantent cloches et canons,
    Sur l'Arc de Triomphe, l'Histoire
    Ne sait plus où graver des noms!

    C'est un Jésus à tête blonde
    Qui porte en sa petite main,
    Pour globe bleu la paix du monde,
    Et le bonheur du genre humain.

    Sa crèche est faite en bois de rose,
    Ses rideaux sont couleur d'azur;
    Paisible en sa conque il repose,
    Car: _Fluctuat nec mergitur_.

    Sur lui la France étend son aile;
    A son nouveau-né, pour berceau,
    Délicatesse maternelle,
    Paris a prêté son vaisseau.

    Qu'un bonheur fidèle accompagne
    L'Enfant impérial qui dort,
    Blanc comme les jasmins d'Espagne,
    Blond comme les abeilles d'or!

    Oh! quel avenir magnifique
    Pour son enfant a préparé
    Le Napoléon pacifique,
    Par le vœu du peuple sacré!

    Jamais les discordes civiles
    N'y feront, pour des plans confus,
    Sur l'inégal pavé des villes
    Des canons sonner les affûts.

    Car la France, Reine avouée
    Parmi les peuples, a repris
    Le nom de «France la louée,»
    Que lui donnaient les vieux écrits.

    Futur César, quelles merveilles
    Surprendront tes yeux éblouis,
    Que cherchaient en vain dans leurs veilles
    François, Henri-Quatre et Louis!

    A ton premier regard, le Louvre,
    Profil toujours inachevé,
    En perspective se découvre;
    Tu verras ce qu'on a rêvé!

    Paris, l'égal des Babylones,
    Dentelant le manteau des cieux
    De dômes, de tours, de pylônes,
    Entassement prodigieux,

    Au centre d'une roue immense
    De chemins de fer rayonnants,
    Où tout finit et tout commence,
    Mecque des peuples bourdonnants!

    Civilisation géante,
    Oh! quels miracles tu feras
    Dans la cité toujours béante
    Avec l'acier de tes cent bras!

    Isis, laissant lever ses voiles,
    N'aura plus de secrets pour nous,
    La Paix, au front cerclé d'étoiles,
    Bercera l'Art sur ses genoux;

    L'Ignorance, aux longues oreilles,
    Bouchant ses yeux pour ne pas voir,
    Devant ces splendeurs non pareilles
    Se verra réduite à savoir;

    Et Toi, dans l'immensité sombre,
    Avec un respect filial,
    Au milieu des soleils sans nombre
    Cherche au ciel l'astre impérial;

    Suis bien le sillon qu'il te marque,
    Et vogue, fort du souvenir,
    Dans ton berceau devenu barque
    Sur l'océan de l'avenir!

16 mars 1856, midi.




LES JOYEUSETÉS DU TRÉPAS


    De son destrier qui se cabre
    Il jette à bas le chevalier,
    Qu'il pousse à la danse macabre
    En retournant le sablier.

    Avec un crâne joue aux quilles
    Aux tonnelles des cabarets,
    Du boîteux casse les béquilles,
    Du coureur coupe les jarrets!

    Pour modèle offrant son squelette,
    Pose en vernis dans l'atelier.
    Arrache au peintre sa palette,
    Fier comme Job sur son fumier!

    Pousse une botte au maître d'armes,
    --Botte secrète et bien à fond,--
    Prend l'enfant à la mère en larmes,
    Ote sa

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