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La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps

by Charles Victor Langlois · French · Gutenberg #45864 · 589,438 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps
    
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Title: La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps

Author: Charles Victor Langlois


        
Release date: June 2, 2014 [eBook #45864]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/45864

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
        Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE EN FRANCE AU MOYEN ÂGE D'APRÈS QUELQUES MORALISTES DU TEMPS ***




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                            CH.-V. LANGLOIS

                           LA VIE EN FRANCE
                             AU MOYEN AGE
                 D’APRÈS QUELQUES MORALISTES DU TEMPS

                                 PARIS
                     LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
                    79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
                                 1908

           Droits de traduction et de reproduction réservés.




INTRODUCTION


Le présent ouvrage fait pendant à celui que j’ai publié en 1904: _La
Société française au moyen âge d’après dix romans d’aventure_.

J’ai été amené à le composer au cours de mes études sur la littérature
latine du moyen âge. Il est impossible d’étudier les moralistes du moyen
âge qui ont écrit en latin sans s’occuper de ceux qui ont écrit en
langue vulgaire. Ayant donc lu ou relu, à cette occasion, les écrits, en
langue vulgaire de France, du XIIe, du XIIIe et du XIVe siècle,
qui ont trait à des questions de morale, il m’a semblé naturel d’y
puiser les éléments d’un livre du même genre que celui que, en des
circonstances analogues, j’avais tiré des romans d’aventure.

Plusieurs raisons m’ont décidé à prendre ce parti. D’abord, des raisons
personnelles, accidentelles: parce que j’avais eu un vif plaisir à
écrire le volume paru en 1904; parce que ce volume avait reçu l’accueil
que j’aurais pu souhaiter, tant des hommes compétents que du public en
général. Mais j’ai eu aussi des motifs plus sérieux.

Je suis de plus en plus frappé des inconvénients de la quasi séparation
qui se perpétue entre la philologie et l’histoire. La plupart des
philologues, romanistes de profession, ne sont pas assez au courant des
documents dont se servent les érudits qui s’occupent de l’«histoire» du
moyen âge; et, réciproquement, la plupart des «historiens» du moyen âge
négligent trop les documents littéraires, qu’ils considèrent comme le
domaine réservé des philologues. Les inconvénients de cet état de choses
sont graves surtout pour les «historiens», dont la prétention dernière
est de donner la connaissance et l’impression de ce qu’était autrefois
la vie; car, en se privant des documents littéraires, ils se condamnent
à ne pas voir quelques-uns des principaux aspects de la vie. Se
figure-t-on ce que serait la description des sociétés actuelles, faite,
dans quelques centaines d’années, par des gens qui les auraient étudiées
exclusivement dans ce qui aurait subsisté alors de nos paperasses
administratives, de notre _Journal officiel_ et de nos _Livres jaunes_
sans tenir compte de notre littérature? Or, c’est ainsi que l’on étudie
et que l’on décrit encore trop souvent, de nos jours, les sociétés du
passé. Quant aux romanistes, ils ont évidemment intérêt à utiliser les
archives qui contiennent des renseignements précis, de nature à
simplifier leurs hypothèses lorsqu’ils s’appliquent à déterminer la date
des documents littéraires: pour préciser la date de quelques-uns des
écrits dont il est question dans le présent ouvrage, il m’a suffi
d’avoir lu beaucoup de pièces administratives du temps des derniers
Capétiens directs; les noms de Jofroi de la Chapelle, de Jehan de
Vassogne, de Gervais du Bus, de Chaillou, qui se rencontrent dans ces
textes, n’avaient pas dit grand’chose à d’éminents spécialistes de
l’histoire littéraire; c’étaient pour moi d’anciennes connaissances.

D’autre part, je suis de plus en plus persuadé que la meilleure méthode,
pour communiquer au public les résultats vraiment assimilables de nos
travaux, n’est pas d’écrire des livres d’histoire générale; c’est de
présenter les documents eux-mêmes, purifiés des fautes matérielles qui
s’y étaient glissées, allégés des superfluités qui les encombrent, en
indiquant avec précision ce que l’on sait des circonstances où ils ont
été rédigés et en les éclairant au besoin par des rapprochements
appropriés. L’homme d’aujourd’hui, qui écrit sur le passé, ajoute
nécessairement quelque chose aux documents qu’il emploie; mais quoi? ses
réflexions personnelles, qu’il impose au lecteur. Or ces réflexions sont
inutiles ou dangereuses; inutiles, si elles sont nettement distinguées
des textes qui les ont suggérées; dangereuses, si, comme c’est
ordinairement le cas, elles y sont incorporées de façon que l’on ne
puisse pas reconnaître, sans un travail d’analyse et de vérification, le
témoignage ancien de la réaction qu’il a produite sur l’esprit de
l’«historien» moderne. Le vrai rôle de l’historien, c’est de mettre en
contact, dans les meilleures conditions possibles, les gens de
maintenant avec les documents originaux qui sont les traces laissées par
les gens d’autrefois, sans y rien mêler de lui-même. Il n’est pas
toujours possible de s’en tenir là; mais il faut s’en tenir là toutes
les fois que c’est possible. On en viendra certainement, je crois, à
concevoir les livres d’histoire pour le public éclairé comme des
recueils de textes précédés de dissertations critiques, encadrés de
commentaires sobres, assemblés avec discernement, groupés avec art.

       *       *       *       *       *

Les moralistes du moyen âge (du XIIe au XIVe siècle) dont les
écrits ont été conservés sont extrêmement nombreux. Mais cette énorme
littérature n’a pas bonne réputation; elle passe pour ennuyeuse: «Il y
aurait, disait autrefois M. Victor Le Clerc, plus d’ennui que
d’instruction dans une étude approfondie sur les œuvres de ce
genre[1].»

Dès 1869, G. Paris a très bien protesté contre une condamnation si
générale, en ces termes: «La poésie morale et didactique, qui a formé
une des branches les plus importantes et les plus fécondes de l’ancienne
littérature française, a jusqu’ici moins attiré l’attention que la
poésie épique et même que la poésie lyrique. Elle offre en effet moins
d’intérêt... Elle n’en est pas moins très digne d’étude, non seulement à
cause des lumières qu’elle jette sur l’état social, moral et
intellectuel de l’ancienne France, mais encore à cause du talent très
réel... qu’ont montré plusieurs de ceux qui l’ont cultivée[2].»--Depuis
1869 on a beaucoup travaillé, tant en Allemagne qu’en France, pour
exhumer, restaurer et mettre en lumière favorable ces monuments jadis si
dédaignés. A quoi personne n’a contribué autant que les deux maîtres qui
laisseront dans nos études de si profonds sillons conjugués, G. Paris
lui-même et P. Meyer. Néanmoins, l’ancienne opinion persiste[3], et il
reste beaucoup à faire[4].

Il reste beaucoup à faire: plusieurs ouvrages de premier ordre ou
simplement intéressants, comme le _Roman des romans_[5], la _Petite
Philosophie_[6], le _Contenz du monde_[7], l’_Exemple de riche homme et
du ladre_[8], le _Livre de Mandevie_[9], sont encore inédits. C’est à
peine si les premiers travaux d’approche pour l’étude des sources de la
célèbre compilation intitulée _la Somme le roi_[10]--l’«Imitation» du
XIIIe siècle,--dont quelques morceaux sont sans contredit les
chefs-d’œuvres de la littérature édifiante du moyen âge, ont été
exécutés. Pour ne parler que des écrits en langue d’oil, il n’existe
encore que des éditions insuffisantes de ceux, pourtant bien connus, et
qui méritent de l’être, d’Étienne de Fougères, de Guiot de Provins,
d’Hugues de Berzé, de Robert de Blois, de l’auteur du _Chastie Musart_,
de Gervais du Bus, etc. La plupart de ces monuments ont été datés par à
peu près; au point que, sur les dix, choisis parmi les plus importants,
qui sont étudiés ici, il s’en est trouvé jusqu’à cinq dont les dates ont
dû être rectifiées. Enfin les plus étranges erreurs d’interprétation et
d’appréciation ont été commises par les modernes qui ont pris une
connaissance sommaire de cette littérature ou qui ont essayé de s’en
servir pour illustrer l’histoire des mœurs[11].--Pour tous ces
motifs, il est certain que les moralistes français du moyen âge ne se
présentent pas encore à leur avantage, ni même sous leur véritable
physionomie, devant le public d’aujourd’hui.

       *       *       *       *       *

Il faut avouer, du reste, que le préjugé traditionnel n’est pas sans
quelque fondement. Tous les moralistes du moyen âge ne sont pas dignes
d’attention: il en est de parfaitement insipides; il importe de les
classer.

Les derniers historiens-nomenclateurs de la littérature moralisante du
moyen âge[12] se sont évertués, comme de juste, à en répartir tous les
monuments connus sous un certain nombre de rubriques, telles que:
traités de morale _ex professo_, exhortations (sous forme de sermons, de
débats, d’allégories), «chastoiemens» ou «enseignemens», revues plus ou
moins descriptives ou satiriques des «états du monde», etc.[13]. Il sera
toujours malaisé, soit dit en passant, de dessiner de pareils cadres
d’un trait très ferme parce que beaucoup d’œuvres ont un caractère
mixte, et participent simultanément de l’exhortation religieuse, de
l’avertissement pédagogique et de la satire proprement dite, à divers
degrés. En fait, les nomenclateurs ont été souvent fort embarrassés: G.
Paris a été conduit à mentionner le _Petit Plet_, de l’anglo-normand
Chardri, qui, dans la littérature du moyen âge, est ce qui ressemble le
plus au _Candide_ de Voltaire, parmi les exhortations religieuses; A.
Piaget, qui fait une catégorie à part des «Bibles» (entre le _Poème
moral_ et le _Besant de Dieu_), et qui situe le Reclus de Molliens entre
_Fauvel_ et Rutebeuf, ne suit aucun ordre apparent. Une controverse
s’est élevée récemment pour éclaircir la notion de l’_Ensenhamen_ dans
la littérature provençale du XIIe et du XIIIe siècles; il en
ressort clairement que la définition de l’«ensenhamen» est
arbitraire[14].

Le point de vue de l’histoire littéraire n’étant pas celui où j’ai
l’intention de me placer, il suffit d’avoir signalé ces classifications
méthodiques, qui seraient à reviser. Pour celui qui, comme c’est mon
cas, ne s’intéresse aux moralistes du moyen âge qu’en historien,
c’est-à-dire en tant que leurs œuvres peuvent servir à faire
connaître les manières d’être, de penser et de sentir des hommes de leur
temps, il n’est guère qu’une seule distinction importante: d’une part,
ce qui est original, sincère, directement observé, ou ce qui traduit
d’une manière typique des idées jadis courantes; d’autre part, ce qui
est d’emprunt ou complètement banal.

Si l’on élimine d’office tous les écrits parénétiques, didactiques et
moralisants du moyen âge qui n’ont aucune valeur historique parce qu’ils
sont purement et simplement traduits, ou composés de centons d’ouvrages
antérieurs, le déchet est déjà très notable. Or, on le doit. En effet,
que faire, par exemple, des poèmes français[15] et provençaux[16] qui
sont traduits ou imités du _De quatuor virtutibus_ attribué à Martin,
évêque de Braga au VIe siècle? L’opuscule même du pseudo-Martin, qui
fut si longtemps populaire, se compose tout entier de phrases,
juxtaposées ou ressoudées, qui furent extraites de Sénèque à une date
indéterminée[17].--Cette première opération, préalable, fait sortir du
cercle à considérer la plupart des œuvres en latin, qui jouiront
jadis de la plus grande réputation, comme les Distiques du pseudo-Caton
et le _Moralium Dogma philosophorum_, et les nombreuses traductions ou
adaptations qui en furent faites à l’usage des laïques[18].

On peut jeter en second lieu par-dessus bord les moralistes qui,
faisant de la littérature sur des sujets de morale, ont parlé, ou
prêché, pour ne rien dire que de banal, de fade et d’impersonnel.--Les
écoles de la France au nord de la Loire ont produit, particulièrement
au XIIe siècle, une foule de clercs habiles à développer en style
noble et fleuri les lieux communs classiques: ils ont eu du talent,
autant, et du même ordre, que les rhétoriciens de l’Empire romain
finissant et les humanistes des temps modernes. Mais que faire
d’écrits si artificiels qu’ils n’ont la couleur d’aucun temps?
Le _Libellus de quatuor virtutibus honestæ vitæ_ d’Hildebert de
Lavardin († 1133) est une pièce d’anthologie qui pourrait être d’un
familier de Boëce[19]. Dans le _Petri Abelardi Carmen ad Astralabam
filium_[20], un chef-d’œuvre en son genre, dont les distiques sont si
bien frappés et dont les sentences sont restées proverbiales pendant
des siècles parmi les écoliers, les compilateurs et les scoliastes,
il n’y a presque rien qui n’eût pu couler de la plume d’un familier
de Léon X.--D’autres, écrivant en langue vulgaire, ont ressassé plus
ou moins grossièrement les articles élémentaires de l’enseignement
chrétien: misère de la condition humaine, vanité du monde, mépris de
la chair, nécessité de la pénitence, imminence du jugement dernier,
etc. C’est le cas de presque tous les auteurs de «sermons» en vers,
depuis Guichard de Beaujeu († 1137). Ces sermons, et les pièces
analogues (comme _Li Ver del Juïse_ et _La diete du corps et de l’ame_
par Pierre), ont peut-être édifié jadis les gens qui les entendaient
lire[21]; mais, aujourd’hui, il est inutile de les presser: si ce
n’est au point de vue de l’histoire de la langue, ils ne contiennent
pas un atome de substance historique.

Il est encore toute une série d’écrits qui ne sauraient être retenus et
qui ont fort contribué au fâcheux renom de la littérature moralisante du
moyen âge; ceux qui traitent des Vertus et des Vices par allégories. De
tous les ornements littéraires, en général pitoyables, dont les
écrivains du moyen âge se sont plu à parer leur pensée, ou à masquer le
néant de leur pensée, l’allégorie est celui qui est, depuis longtemps,
le plus complètement passé de mode; aucun qui répugne davantage à nos
goûts de simplicité. Il est très difficile aujourd’hui de supporter la
lecture des moralistes allégorisants du XIIe, du XIIIe et du
XIVe siècles; aussi bien de l’_Anticlaudianus_ d’un Alain de Lille,
qui n’était pas sans mérite, que du _De Contemptu mundi_ d’un Bernard de
Morlas, qui était un sot, ou du _De claustro animæ_ de cet inepte
bavard, le chanoine Hugues de Fouilloi. Les émules de ces auteurs qui
ont écrit en langue vulgaire de France ont recouvert de prétentions qui
ne sont pas moindres un vide aussi profond. Raoul de Houdan, l’auteur du
_Roman des eles de prouesse_ et du _Songe d’enfer_ est, chez nous, le
plus brillant représentant de cette veine: dans le _Roman des eles_, il
disserte à loisir sur les deux ailes de Prouesse, Largesse et
Courtoisie, et sur les sept plumes de chacune de ces ailes, ce qui fait
quatorze plumes; dans le _Songe d’enfer_, il entreprend, transformé en
pèlerin, un voyage vers la «cité d’Enfer», en passant par les villes de
Convoitise et de Foi-Mentie, et il se laisse mener, par Ivresse, à
Château-Bordel. Au _Songe d’Enfer_ de Raoul de Houdan, plusieurs rimeurs
français, contemporains ou postérieurs, ont donné des pendants, sous le
titre: _Voie de Paradis_, qui sont dans le même genre.--Ces thèmes
bizarres ont eu par la suite, comme on sait, la plus extraordinaire
fortune. Ils se sont magnifiquement épanouis à l’étranger. Dante s’en
est inspiré dans la Divine Comédie. Le livre qui, après la Bible, a été,
est peut-être encore le plus répandu dans le monde anglo-saxon, le
_Pilgrim’s Progress_ du prédicant John Bunyan, dérive du _Pèlerinage de
la Vie humaine_ de notre bon moine bas-normand Guillaume de Digulleville
(† après 1358), qui fut traduit en partie par Chaucer. Mais la
flamme intérieure de Dante et de Bunyan, qui, vivante dans la Divine
Comédie et le _Pilgrim’s Progress_, en a fait, pour plusieurs
générations, des foyers rayonnants de beauté et de consolation
spirituelle, a manqué aux précurseurs français.

Toutes ces éliminations opérées, il reste beaucoup d’écrits intéressants
à divers titres, entre lesquels l’historien, curieux de connaître et de
faire connaître la tournure d’esprit et les préoccupations habituelles
des hommes d’autrefois, est obligé de choisir.

Comment choisir?--La liberté des choix se trouve naturellement limitée,
en vue d’un ouvrage comme celui-ci, par des nécessités matérielles. Il
est clair que les écrits en latin, quel qu’en soit le mérite, sont
exclus d’avance, car les citer sans les traduire condamnerait les
lecteurs que l’on désire atteindre à un effort dont ils ne sont pas tous
capables, et les traduire risquerait d’en atténuer la saveur. D’un autre
côté, les œuvres qui, comme le _Livre du chevalier de La Tour Landry
pour l’enseignement de ses filles_ se composent essentiellement d’une
enfilade d’historiettes, sont disqualifiées aussi, car elles échappent à
l’analyse: tout ce qui n’y est pas emprunté doit être lu _in extenso_;
il n’y a qu’à y renvoyer[22].

Entre les vingt-cinq ou trente œuvres en langue d’oil, de dimensions
diverses, qui s’offraient finalement[23], j’en ai choisi une dizaine en
me laissant guider par des considérations simples.--Les auteurs de ces
écrits n’avaient pas tous autant de talent les uns que les autres;
quelques-uns, comme Jehan de Journi, le bon chevalier chypriote qui fit
la _Dime de penitance_[24], en manquaient à un haut degré.--Parmi les
autres, qui n’en manquaient pas, j’ai dû laisser de côté ceux dont
l’œuvre n’a pas encore été l’objet d’investigations critiques, même
imparfaites: il n’était pas possible d’entreprendre incidemment, par
exemple, la classification des manuscrits et la recherche des sources de
_la Somme le roi_ ou du _Livre de Mandevie_, qui ont rebuté jusqu’à
présent les philologues les plus zélés[25].--Rutebeuf et Jehan de Meun
ont été laissés de côté pour une raison inverse, comme aisément
accessibles et trop connus.--Le _Petit Plet_ de Chardri, ce très hardi
et très agréable plaidoyer pour l’Optimisme[26], je n’ai pas cru
pouvoir, à mon vif regret, le faire figurer dans cette galerie de
miroirs de «la Vie en France», parce que Chardri était un anglo-normand
d’Angleterre, et très anglais.

Les dix personnages qui ont été finalement retenus[27] et que l’on va
entendre ont tous une physionomie nette et distincte, avec un air de
famille qui est précisément celui de leur temps. Ils sont de régions, de
conditions et de tempéraments très variés: un breton (Étienne de
Fougères), un normand (le clerc Guillaume), un champenois (Guiot de
Provins), un bourguignon (le seigneur de Berzé), des picards (le Reclus,
Mahieu), un homme du val de Loire (Robert de Blois), un franc d’Outremer
(Philippe de Novare), un parisien d’adoption (Gervais du Bus), un wallon
(Gilles li Muisis);--un évêque (Étienne de Fougères), deux moines (le
Reclus, Gilles li Muisis), trois clercs (Guillaume, Mahieu, Gervais),
deux seigneurs (Hugues de Berzé, Philippe de Novare), deux jongleurs
(Guiot [qui fut aussi moine], Robert de Blois);--des hommes graves et
fervents (Étienne de Fougères, Guillaume), et des farceurs (Guiot de
Provins, Mahieu);--des hommes simples et spontanés (Philippe de Novare)
et des faiseurs de tours de force littéraires (le Reclus, Gervais);
enfin la désinvolture mondaine du seigneur de Berzé fait contraste avec
la bonhomie bourgeoise de l’abbé Gilles.--Ils ont d’ailleurs obtenu, en
leur siècle, des succès fort inégaux: les écrits d’Étienne de Fougères,
de Mahieu, de Gilles li Muisis n’ont été conservés que par un seul
manuscrit; les deux «romans» du Reclus sont au nombre des livres qui
furent les plus populaires au moyen âge.

On va les entendre, ces dix hommes, dont les écrits représentent toute
la gamme de la littérature moralisante de leur temps: homélies,
«enseignemens», «états du monde» et fantaisies satiriques. Car,
conformément au système d’exposition qui me paraît le meilleur, la
parole leur sera laissée. Ils diront eux-mêmes, en leur langage[28],
tout ce qu’ils ont dit d’instructif, dans l’ordre même où ils ont cru
bon de le dire. Mais presque tous les écrits du moyen âge, même les
meilleurs, sont des nébuleuses, où des passages intéressants quant au
fond ou bien venus quant à la forme sont noyés dans un brouillard de
mots et de développements insignifiants; c’est par là qu’ils dégoûtent
bien des gens qui, sans cela, en apprécieraient le charme délicat. Or,
le philologue est tenu, naturellement, de traiter avec le même respect
toutes les parties de ces nébuleuses, noyaux solides et vapeurs qui, à
l’analyse, se résolvent en néant. Mais l’historien a le droit de les
condenser. Le travail auquel il a non seulement le droit, mais le devoir
de se livrer consiste à séparer, dans les œuvres qu’il considère, la
substance de ce qui n’est rien. Si j’avais réussi à faire convenablement
ce travail pour les dix moralistes que j’ai choisis, la substance toute
entière des discours qu’ils ont tenus serait dans ce volume-ci.

Est-il besoin d’ajouter que, dans les œuvres les plus vagues et les
plus banales, qui sont presque tout en brouillards, il se rencontre
pourtant çà et là, par hasard, des détails précis? Or, on éprouve
instinctivement le désir de les recueillir, ces détails, pour les
confronter avec les passages des œuvres plus substantielles qu’ils
illustrent, confirment ou contredisent. L’analyse des écrits de premier
ordre tend ainsi à s’entourer d’une glose formée de textes
complémentaires, puisés dans les écrits secondaires. Mais il n’est que
trop facile d’abuser des rapprochements de ce genre, qui sont toujours
arbitraires. J’aurais pu les multiplier indéfiniment; c’est à dessein
que j’en ai usé avec la plus grande sobriété[29].

       *       *       *       *       *

Les PP. Quétif et Échard estimaient, au XVIIe siècle, que la _Somme
le roi_ de frère Lorens (ou plutôt le _Miroir du Monde_ anonyme qui en a
fourni la meilleure part), «si on en accommodait un peu le style au
langage de notre temps», pourrait encore servir de bréviaire aux
cœurs en peine. En fait, le _Doctrinal de Sapience_ de Gui de Roie
(1345-1409), plus ou moins rajeuni, abrégé, arrangé, a été lu jusqu’au
XVIIIe siècle. Mais, personne ne pense plus maintenant à chercher le
remède de l’âme dans ces vieux livres, faits pour des hommes dont la
sensibilité n’était pas affinée. On n’y rencontre guère que des choses
simples et communes, vulgaires, trop souvent conventionnelles. Jamais un
cri. Celui du rustre misérable, dans l’épisode fameux d’_Aucassin et
Nicolete_, retentit au milieu du silence de la littérature
contemporaine. Il y eut sans doute alors, comme depuis, des hommes qui
souffrirent moralement d’une manière aiguë et intéressante; mais ils se
sont tus.

Les moralistes du XIIe, du XIIIe et du XIVe siècles n’ont
exprimé que des sentiments élémentaires; mais ceux d’entre eux qui
avaient du talent les ont colorés, sans le vouloir, aux nuances du
milieu où ils vivaient: c’est par là qu’ils gardent un titre à notre
attention.--On est curieux de consulter des étrangers sur les usages de
leur pays; comment ne le serait-on pas d’écouter des gens de chez nous,
morts depuis six ou sept cents ans, sur les mœurs de leur temps?

Et voici le service qu’ils peuvent rendre. Qui les aura écoutés comme il
faut cessera de se figurer nos ancêtres de l’absurde façon que
l’ignorance et les partis pris audacieux des romantiques ont si
profondément popularisée depuis près d’un siècle. Le moyen âge, âge de
foi profonde, âge d’or de l’Église, âge de paix sociale et de vertus
privées! De telles généralisations, qui flottent vaguement dans l’esprit
de la plupart de nos contemporains, même les plus cultivés, sont trop
sommaires. Cet âge connut en vérité des libertés et des misères très
analogues aux nôtres. Les hommes de ce temps-là étaient des hommes comme
nous. On se plaignait déjà, en ce temps-là, de l’extrême relâchement des
mœurs, de l’impudence des arrivistes, de l’impiété grandissante, du
mauvais vouloir des ouvriers et de l’insolence des domestiques.

       *       *       *       *       *

J’avais d’abord choisi comme titre, pour ce volume: _Moralistes du moyen
âge_. Mais on m’a fait observer que cela donnerait peut-être à croire,
au premier coup d’œil, que le livre est plus ennuyeux qu’il ne l’est
en réalité. J’ai cédé: le titre actuel, quoiqu’un peu voyant pour mon
goût, n’est pas inexact; et il a l’avantage d’être symétrique à celui du
volume précédent.

J’ai tenu, en revanche à conserver la méthode de citations textuelles
que j’avais employée en 1904. Elle oblige le lecteur au petit travail
qui consiste à pénétrer lui-même, en s’aidant des explications fournies
en note sur les mots et les tournures difficiles, dans l’intelligence
des textes originaux. Mais la traduction pure et simple n’était pas
possible, et les «rajeunissements» ont quelque chose d’odieux. Il n’y a
pas de plaisir sans peine.

       *       *       *       *       *

Je ne me dissimule pas qu’un livre comme celui-ci peut provoquer au
premier abord des malentendus contradictoires: de la part des érudits
qui n’aiment pas la «vulgarisation» (ils peuvent croire, _a priori_, que
c’est un de ces livres de vulgarisation que l’expérience leur a appris à
dédaigner); de la part du public intelligent et lettré que l’érudition
effraie (il peut penser, en feuilletant un livre où il y a tant de
«vieux français» et de références précises, que cela n’est pas pour
lui). Je ne m’inquiète pas outre mesure, pourtant, de ces éventualités.
Les gens du métier verront tout de suite ce qu’il peut y avoir de neuf
dans quelques-unes des dissertations qui suivent, et il suffira qu’il y
en ait un peu pour que s’effacent leurs très légitimes préventions. Le
public intelligent et lettré verra bien, de son côté, que les arcanes de
l’érudition qu’il craint, respecte et méprise à la fois, ne sont pas si
mystérieux ni si redoutables lorsque les questions sur lesquelles
s’exercent les érudits sont mises au point et discutées avec simplicité.
D’une manière générale, il me semble que, si l’on sait s’y prendre, rien
ne s’oppose à ce que les mêmes livres puissent le plus souvent
s’adresser, à la fois, à ceux qui savent et au public.

Décembre 1907.




LA VIE EN FRANCE AU MOYEN AGE D’APRÈS QUELQUES MORALISTES DU TEMPS




LE LIVRE DES MANIÈRES


On lit dans la Chronique de Robert de Torigni-sur-Vire, abbé du
Mont-Saint-Michel, sous l’année 1168: «Étienne de Fougères, chapelain du
roi Henri [II d’Angleterre], fut fait évêque de Rennes»[30]. Et sous
l’année 1178 [23 décembre]: «Mort d’Étienne, évêque de Rennes, homme
distingué et lettré. Il advint à ce personnage une merveilleuse vision,
qu’il raconta lui-même à un moine, notre familier. Il vit un jour une
apparition, qui lui sifflota doucement ces vers:

    _Desine ludere
      Temere.
    Nitere surgere
      Propere
    De pulvere._

Il avait écrit, en effet, beaucoup de choses gaies en vers rythmiques
et en prose, pour s’attirer l’applaudissement des hommes. Sachant sa
mort prochaine, le bon Dieu l’avertit ainsi de s’en abstenir désormais
et de faire pénitence. Il écrivit [depuis] la vie de saint Firmat,
évêque, et celle du bienheureux Vital, premier abbé de Savigni. Il
m’adressa à moi-même une pièce «sur la Vieillesse» en cinquante vers,
dont le dernier est orné d’une clausule (_in quorum ultimo predictorum
versuum unam clausulam[31] posuit_). Il avait toujours été dévot à la
Mère de miséricorde, et elle lui apparut à son lit de mort[32].»

Étienne de Fougères fit donc partie de cette très brillante cour de
clercs lettrés dont s’entoura Henri II Plantagenet. Des chartes du roi
Henri portent la mention: _Data per manum magistri Stephani_[33] ou _per
manum Stephani capellani_[34]. Après son élévation à l’épiscopat,
Étienne tint à honneur de garder, dans le protocole de ses propres
chartes, le titre de «chapelain du roi d’Angleterre»: _Stephanus, Dei
gratia Redonensis ecclesie presbiter et regis Anglie capellanus_....[35]

Il faut regretter vivement la perte de ces «choses gaies, en vers
rythmiques et en prose» qu’Étienne de Fougères avait composées «pour
s’attirer l’applaudissement des hommes». Nous n’en avons pas trace. On
ne connaît de lui, jusqu’à présent, que des écrits postérieurs à sa
conversion, ou, quelle qu’en soit la date, d’un caractère édifiant: les
Vies de saint Guillaume Firmat et du bienheureux Vital, et une Relation
de ce qu’il fit pour l’embellissement de sa cathédrale[36].

Ces écrits sont en latin. Ils n’ont pas d’importance. La réputation
littéraire d’Étienne se fonde aujourd’hui toute entière sur un petit
poème en langue vulgaire.

       *       *       *       *       *

Le ms. 295 de la Bibliothèque d’Angers contient (fol. 141) un poème en
quatrains monorimes, intitulé _Le Livre des Manières_. C’est une copie
peu soignée, avec des fautes et des lacunes certaines, et, en outre,
très difficile à déchiffrer. Il n’est pas surprenant que la première
édition qui en a été donnée (autographiée, par F. Talbert, à Angers,
1877) soit imparfaite. Elle l’est, toutefois, à un degré qui n’est pas
ordinaire, comme l’ont démontré notamment MM. A. Boucherie et W. Förster
dans la _Revue des langues romanes_ (1877 et 1878)[37], et G. Paris dans
la _Romania_ (VII, 343).

Ce petit poème a toujours été considéré, jusqu’à présent, comme
d’Étienne de Fougères. En effet, ce personnage y est nommé à la fin (v.
1338), d’une manière qui peut laisser croire, puisqu’elle a, en fait,
laissé croire, qu’il est l’auteur. L’auteur donne d’ailleurs à entendre,
d’un bout à l’autre de son «livre», sans le dire expressément, qu’il
exerçait des fonctions épiscopales: il parle (str. CCCXXXIV) de «cels
qu’avon a enseignier, a confermer, a prinseignier»; sévère pour les
évêques, il paraît hésiter d’abord à critiquer les archevêques
(quoiqu’il ne se gêne pas pour leur adresser ensuite des remontrances
énergiques, ainsi qu’aux cardinaux):

    Arcevesque ne dei reprendre 401
    Qui mei et autres deit aprendre
    Et enseigner que dei entendre...

Notons enfin que l’auteur était âgé, ou tout au moins d’âge mûr, quand
il composa le _Livre des Manières_, car sa jeunesse était passée, et il
attendait la mort:

    Ma fole vie me espoente; 1257
    Quar grant poür me represente
    Quant me sovient que ma jovente
    Ai tote mise en fole entente...

    Au pié de l’arbre est la coignie 1273
    Ou n’a de fruit une poignie.
    Moult est mes poi l’ore esloignie
    Que ert abatue et trenchie.

L’opuscule est dédié incidemment à la comtesse de Hereford. Cette grande
dame avait perdu, paraît-il, tous ses enfants et n’avait plus d’autre
consolation ni d’autre souci que de Dieu et de ses ministres,
quoiqu’elle eût encore son mari:

    La contesse de Heirefort 1205
    Seit bien si j’ai ou dreit ou tort,
    Qui ot effanz, mes tuit sont mort.
    Or a o Dé tot son deport[38]...

Le _Livre des Manières_, dont le ms. unique est si incorrect, a été
étudié, après M. Talbert, par MM. J. Kehr (_Ueber die Sprache des L. d.
M. von Estienne de Fougères._ Köln, 1884); J. Kremer (_Estienne de
Fougieres_) _Livre des Manières. Rimarium, Grammatik, Wörterbuch und
neuer Textabdruck._ Marburg, 1887. T. XXXIX des _Ausgaben und
Abhandlungen aus dem Gebiete der romanischen Philologie_ de Stengel[39];
enfin par K. Haard af Segerstad (_Quelques commentaires sur la plus
ancienne chanson d’états française..._ Upsal, 1906. Extr. de _Uppsala
Universitets Aarsskrift_, 1907)[40].

Ces travaux ont un peu éclairci le texte du _Livre_. Mais si Étienne de
Fougères peut lire dans l’autre monde le texte de son ouvrage, établi
par J. Kremer, il doit être scandalisé des obscurités qui y subsistent.
Quantité de passages sont encore inintelligibles: lacunes, mots
corrompus qu’il a été impossible de restituer, interversions
probables[41].

Je me demande même si l’évêque de Rennes reconnaîtrait l’œuvre de ses
mains dans l’opuscule conservé par le manuscrit d’Angers. Car voici le
passage où il est nommé:

    Dex ait merci par noz preieres 1337
    De mestre ESTEINVRE DE FOUGIERES
    Qui nos a mostré les meneires
    Dont plusors gent sunt costumeires...

Ces vers, si le texte en est correct, donnent évidemment à penser, vu
le contexte, que leur auteur n’est pas maître Étienne lui-même. Maître
Étienne aurait écrit:

    Dex ait merci par _voz_ preieres
    De mestre ESTEINVRE DE FOUGIERES
    Qui _vos_ a mostré les meneires...

Faut-il donc corriger _noz_ et _nos_ en _voz_ et en _vos_? Peut-être;
mais cette correction (que personne, du reste, n’a proposée jusqu’ici,
semble-t-il) serait arbitraire; et comment s’appuyer sur un texte ainsi
corrigé pour tirer des conclusions?

Si le texte du ms. d’Angers est correct, il conduit à supposer que le
_Livre des Manières_ est une traduction, due à un anonyme, d’un écrit en
latin de maître Étienne. Or, cette hypothèse est confirmée, jusqu’à un
certain point, par la présence, dans le _Livre_ tel que nous l’avons, de
traits ou de morceaux entiers qui paraissent être des additions à un
texte primitif dont ils n’ont pas la couleur[42]; ces additions-là sont,
très vraisemblablement, le fait d’un traducteur-adaptateur.

En tous cas, veut-on maintenir l’attribution à maître Étienne lui-même
du poème en langue vulgaire, sans corriger arbitrairement les v. 1337 et
1339? il faut supposer que les dernières strophes du poème (v.
1337-1344), qui en forment l’_explicit_, ont été écrites par un autre
que l’auteur de tout ce qui précède. Mais cette supposition serait
gratuite. Encore ne rendrait-elle pas compte des intrusions qui se
laissent soupçonner dans le corps même de l’ouvrage.

       *       *       *       *       *

M. Kremer qui, comme tout le monde, attribue le poème en langue vulgaire
à maître Étienne lui-même, a entrepris d’en rechercher les sources (_O.
c._, p. 143). La source de maître Étienne (qui ne cite pas expressément
d’autres auteurs que l’Ecclésiaste et Ovide), c’est, dit-il, à n’en pas
douter, un poème moral en latin. Et il a relevé entre le _Livre des
Manières_ et le _Besant de Dieu_ (d’un certain Guillaume, dont il sera
question plus loin) des similitudes qui lui ont paru assez marquées pour
l’autoriser à avancer que le _Livre_ et le _Besant_ dériveraient d’une
source commune: le poème latin, perdu, dont l’existence est postulée.
Mais, vérification faite, les similitudes constatées sont de l’espèce la
plus superficielle, comme le lecteur du présent ouvrage peut s’en
convaincre aisément.--K. Haard af Segerstad a présenté, plus récemment,
d’autres considérations: selon lui, Étienne de Fougères aurait utilisé
des poèmes français sur Alexandre (Pierre de Saint-Cloud, la version de
Lambert li Tort) et le _Polycraticus_ de Jean de Salisbury; il aurait
été, en outre, influencé par une ancienne branche du _Renard_. Ces
derniers rapprochements ne sont pas tous convaincants, tant s’en faut;
mais il en est quelques-uns de plausibles.

M. Haard af Segerstad a essayé aussi de déterminer avec précision la
date à laquelle le _Livre des Manières_ a été composé. Il me paraît
avoir établi à peu près que cette date, fixée par G. Paris «vers 1170»,
est postérieure à 1174 (voir plus loin, p. 14, note 2). Je ne pense pas
qu’il soit possible de préciser davantage. Les raisonnements par le
moyen desquels le critique suédois s’efforce de situer l’opuscule «en
février ou en mars 1176» (_O. c._, p. 91) sont de pure fantaisie.

       *       *       *       *       *

Il y a encore une chose que les érudits qui se sont occupés du _Livre
des Manières_ n’ont pas assez remarquée, sentie, ni fait sentir: c’est
l’exceptionnelle qualité du style de maître Étienne ou de son
adaptateur. La forme de versification choisie par l’un ou l’autre, le
quatrain monorime en vers octosyllabiques avec _ictus_, est lourde et
peu plaisante en principe. Mais l’énergie brutale de la pensée et de
l’expression en font souvent oublier, dans le _Livre_, les
inconvénients. Maître Étienne ou son adaptateur était un écrivain gauche
sans doute, mais concis, rude et fort[43].--De plus, l’opuscule est
instructif: peu de moralistes du moyen âge ont consigné, dans leurs
invectives générales, autant de détails précis.

       *       *       *       *       *

Tout est vanité, dit Salomon dans un petit livre, l’Ecclésiaste, qui
enseigne comment on doit vivre. «Veine est la joie de cest monde»,
répète Étienne de Fougères. Le sort des rois eux-mêmes n’est pas digne
d’envie, car ils sont environnés de traîtres et d’ingrats:

    Quant guerre ont, ne sevent [que] feire, 21
    Que deivent dire ne que teire,
    Ques eschiver[44] ne quels atreire,[45]
    Quar le plus de la gent est vaire[46].

    Donent granz dons por foire amis. 25
    Quant ont doné et plus premis
    Ja n’aurunt plus maus enemis
    Que cil qu’il ont es ennors[47] mis.

    Quant cil qui plus amer les deivent, 29
    Qui manjuent o els[48] et beivent,
    Lor anemis contre els receivent
    Et les traïssent et deceivent...

Les puissants de la terre, rois, comtes et même empereurs ne reboivent,
d’ailleurs, que ce qu’ils ont brassé, car ils se conduisent mal: ils
dépouillent les pauvres gens pour faire des cadeaux aux «lecheors»[49]
qui les entourent. S’ils guerroient, les Brabançons, mercenaires à leur
service, en ont tout le profit[50]. La paix, ou une trêve, est-elle
faite? ils n’honorent pas suffisamment Dieu ni l’Église. Nul ne tient
«ferme justice». Les grands devraient être l’appui des bons et la
terreur des méchants, et ils ne font que chasser le cerf. Beau spectacle
que celui des rois, oints de l’huile sainte, protecteurs nés de tant de
gens, qui passent leur temps à huer et à corner au derrière des bêtes!
La chasse, sans doute, est une récréation permise; mais, pourtant, il ne
faudrait pas tant «boscheier», c’est-à-dire courir les bois. Il faudrait
que les rois fussent en tout temps à la disposition des justiciables et
des prud’hommes que des menteurs calomnient pour se venger. Il faudrait
qu’ils fussent pacifiques et pendissent haut et court ceux «qui
porchacent guerre ou discorde».

Plus on a, plus on a des peines, dit Salomon; qui possède n’est pas
libre. On se figure volontiers que l’auteur pensait au roi Henri II, son
patron, dont la vie fut si terriblement agitée, coupée de prospérités et
de désastres extraordinaires, quand il écrit de l’homme puissant qui
gouverne «trop grant demaine»:

    Ça et la veit[51], sovent se torne, 101
    Ne repose ne ne sejorne.
    Chasteaus abat, chasteaus aorne.
    Sovent haitié[52], plus sovent morne.

    Ça et la veit[53], pas ne repose 105
    Que sa marche ne seit desclose,
    Nendis[54] mengier ne beivre ose
    Por venin et por male chose[55]...

A quoi bon regretter de n’avoir pas de terres? A son heure, chacun de
nous en aura toujours sa toise:

    S’il n’a terre, por quei l’en peise? 123
    A son jor en aura sa teise.
    Plus n’en aura povre ne riche...

La responsabilité des rois est lourde, dit encore l’Ecclésiaste, car le
peuple prend modèle sur eux, tant chevaliers que bourgeois. Il ne leur
est que trop facile de mettre leurs vices à la mode. Quand on reproche à
un vilain d’avoir offensé Dieu, il répond impudemment: «Dex aïe! je ne
faz que li reis ne face».--Le devoir des rois est de vivre, non pour
soi, mais pour le commun, et d’«être à tous»; et surtout de protéger
Sainte Église, les clercs, les moines, les nonnains de toute couleur,
noires et grises.

Ce n’est pas, cependant, que les clercs ne se déshonorent souvent par ce
qu’ils font, en contradiction avec ce qu’ils prêchent. Mais il faut les
honorer tout de même, pour leur Seigneur, sinon pour eux.

Hélas! à quoi leur sert de savoir l’Écriture et la science du bien et du
mal? Boire et manger à l’excès, commettre des adultères, ce n’est pas là
ce qu’ils prêchent, mais ce qu’ils font. Ils nourrissent leurs
«soignanz»[56], leurs «mestriz»[57], du «patrimoine au Crucefiz», et
leurs petits enfants des «trentels»[58] qu’ils se font payer, mais
qu’ils ne célèbrent pas. L’auteur a trop souvent entendu les pauvres
gens se plaindre d’être grugés par eux. Habiles à vider les bourses,
usuriers, menteurs, tricheurs, les voilà:

    Et Dex! que feiz o ton toneire?      229

Les archidiacres et les doyens, pires que les païens, tolèrent, pour de
l’argent, le concubinage des prêtres. Pourvu qu’elle paye, la «fole
fame» devient à leur avis, meilleure que sainte Gemme. Le doyen ordonne
au prêtre de la chasser, en déclarant que «ce ne peut mais estre
enduré»; mais on lui offre de bons repas, on lui glisse cinq sous dans
la main, et il s’apaise:

    «Cest clierc», fet il, «n’est pas erite[59] 249
    Qui tient Horhan et Organite[60];
    Bon est l’ostel ou fame habite!»

L’évêque, qui souffre de tels abus et «prent loier» pour les ignorer,
est encore plus coupable.--C’est aussi un crime de vendre les églises,
au lieu de les donner aux plus dignes, car cela décourage les clercs
séculiers d’apprendre. Pas d’espoir d’avoir une église, si tu ne oins la
paume à qui la donne; la science ne te servira de rien. Le népotisme et
la simonie sévissent simultanément:

    A lor nevouz qui rien ne valent, 273
    Qui en lor lez encor estalent,[61]
    Donent provendes, et trigalent[62]
    Por les deniers qu’il en enmallent[63].

L’auteur ne parle pas ainsi «par ire»; mais qui veut «chastier» autrui
doit dire la vérité. Il a, du reste, la plus haute idée de la dignité
épiscopale: le bon évêque doit être toujours prêt au martyre, anxieux du
salut des âmes qui lui sont confiées, indépendant. Que sa justice soit
gratuite; qu’il choisisse bien ses clercs:

    Ordener deit bon clierc et sage, 317
    De bones mors, de bon aage,
    Et né de leial mariage;
    Peis ne me chaut de quel parage.

    Ne deit nus proveire[64] ordener 321
    Se il mostier[65] li veult doner
    Que il ne sache sarmoner
    Et la gent bien aressoner.

Qu’il prêche lui-même le peuple partout où il va, et qu’il agisse comme
il conseille d’agir. Qu’il soit chaste de corps et de parole. Qu’il
s’abstienne de ces «chufles» (plaisanteries) qui font rire la «fole
gent.» Qu’il n’amasse que pour les pauvres. En cas de disette, «par mal
tens ou par grant guerre», qu’il donne à ceux qui mendient leur pain:

    D’aumones vit, aumonier[s] seit.      357

Qu’il ne soit pas généreux à l’excès pour sa famille, encore qu’il n’y
ait pas de mal à ce qu’il s’entoure des siens, s’ils sont «de bone
afeire»; car on n’es jamais bien sûr de la fidélité des étrangers. Les
siens du moins, ne lui failliront pas si l’on le veut assaillir ou
maltraiter.

Qu’il respecte ses mains, sa dextre sacrée; qu’il ne batte, par
conséquent, personne.

Quand il sera «en consistoire», avec la mitre et la crosse, et quand on
l’appellera «mestre et sire», qu’il ne se glorifie pas en son cœur;
car «veine gloire est transitoire». Qu’il pense au Jour du Jugement.

Il n’appartient pas à l’auteur de reprendre les archevêques[66], qui ont
autorité sur les évêques. Il ne leur en conseille pas moins, aussitôt,
de ne pas emprunter à «jable»[67] ni à «monte»[68] pour mieux peupler
leurs écuries. Pauvreté n’est pas vice: saint Gatien, saint Martin et
saint Julien étaient très pauvres. Il faut régler sa dépense sur ses
revenus, afin de ne pas être obligé de vendre des terres ou d’extorquer
de l’argent à qui n’en peut mais, au moment fixé pour le rachat des
gages[69].

Le pape est au-dessus de tous, fontaine de doctrine, verge et bâton de
discipline, vin et huile de médecine, lait de piété, notre chef, notre
salut. Il a le sceptre et la pourpre. Toute l’Église supplie que Dieu le
mette dans la bonne voie.

Au-dessous de lui, les cardinaux, qui jugent en dernier ressort[70]. Ils
sont fort exposés à cette vilainie qui consiste à «loier prendre», et
n’en s’en font pas faute; que Dieu les en préserve!

Mais c’est assez parler des clercs.--Les chevaliers, eux, tiennent
l’épée, en théorie, pour «justicier» et pour défendre les opprimés.
Mais, en pratique, ils s’en servent pour exploiter les malheureux. Quand
les malheureux «baillent de faim», ils les pressurent encore, mangent et
boivent ce qu’ils leur ont dérobé, les trompent de toutes manières et ne
leur gardent pas la foi qu’ils leur doivent. La foi qu’ils leur doivent!
car on a des devoirs envers ses inférieurs, et même plus impérieux
encore qu’envers ses supérieurs:

    Grainour[71] fei deit sire a son home 543
    Que non a seignor et a dome[72].

Dieu, quelle honte! pour une peccadille, le seigneur frappe son homme du
poing ou du tison; il le met aux fers; il le dépouille, gâte son bien;
il le laisserait mourir sans un coup d’œil. Est-ce là «garder» ses
hommes? Étrange manière de garder. Ce n’est pas ainsi qu’il faut agir:

    Molt devon chiers aveir nos homes 577
    Quar li vilein portent les somes[73]
    Dont nos vivon quant que nos summes,
    Et chevaliers et clers et domes.

La chevalerie a sûrement dégénéré de nos jours. Danser, «baler et
demener bachelerie, bobancier, behourder, tournoyer», les chevaliers ne
pensent qu’à cela. Et cependant le franc homme, «né de franche mere»,
qui a reçu l’«ordre» de la chevalerie, s’est engagé par là à être preux,
hardi, honnête, loyal, dévoué à l’Église; à ne pas envier aux clercs les
dîmes et les prémices qui leur ont été donnés pour vaquer au service de
Dieu (rendez les dîmes inféodées!). On devrait bien enlever l’épée et
«escoleter» les éperons des chevaliers indignes et les chasser de
l’Ordre chevaleresque, en pleine église, devant l’autel, comme ils y ont
été admis.

Il y a deux glaives: le spirituel et le temporel. Le premier a été remis
aux clercs pour excommunier les méchants; le second aux chevaliers pour
tailler le poing des «maubailliez» qui tourmentent les gens à tort.
Qu’ils frappent d’accord, et tout va bien.

Si les clercs sont faits pour «prier» et les chevaliers pour «défendre»,
les paysans le sont, suivant l’ordre éternel des choses, pour
«laborer».

Leur condition n’est pas gaie:

    Terres arer[74], norrir aumaille,[75] 677
    Sor le vilain est la bataille.
    Quar chevalier et clerc sanz faille
    Vivent de ce que il travaille.

«Au meilleur jour de la semaine», il peine: il sème, herse, fauche,
«touse» la laine, fait palissades et «meiseires» (clôtures):

    Primes corvées, peis preieres, 687
    Et peis cent choses costumieres.

    Ne mangera ja de bon pain; 689
    Nos en avon le meillor grain
    Et le plus bel et le plus sein.
    La droe[76] remeint au vilain.

    S’il a grasse oie ou geline 693
    Ne gastel de blanche farine
    A son seignor tot le destine
    Ou a sa dome en sa gesine.

Il ne tâte jamais d’un bon morceau. Il ne boit pas le vin de sa vigne.
Trop heureux s’il a du pain noir, du lait, du beurre. D’autant plus de
mérite a-t-il lorsqu’il rend à chacun ses devoirs. Malheureusement il
perd le mérite de ses souffrances par les sentiments de révolte que sa
condition lui inspire. Il ne prend rien en patience. Il querelle Dieu de
son sort:

    «Et Dex», fet il, «par quel consence 715
    M’avez doné tau pestilence?»

Le comble, c’est qu’il essaie de tricher Dieu en trompant sur ce qu’il
doit pour la dîme. Mauvais calcul, de secouer sa gerbe en l’aire avant
de «faire sa dîme», calcul de Caïn!

    Gardez donc, franc gaïneor[77], 785
    Que vous seiez bon desmeor[78].
    Sor autres estes pecheor
    Si vers Dé estes tricheor.

Si vous aviez ferme créance en Celui qui est le dispensateur de tous
biens, vous recouvreriez au centuple vos dépenses pour cet objet.

Le premier devoir des marchands est d’avoir bons poids, bonnes mesures,
conformément aux ordonnances des comtes et des rois. Ils ont le droit de
prélever un bénéfice sur les denrées qu’on apporte «devers Garmaise»
(Worms) ou «devers Pise», de France ou d’Espagne; mais la tromperie
n’est pas licite. Ne pas vendre de l’eau pour du vin, peau de lièvre
pour du lapin, fourrure de fouine comme si c’était de la zibeline, bois
commun pour «mazelin» (bois précieux à faire des coupes), «mustabet»[79]
pour «dras de hoquet»[80]. Ne pas jurer pour écouler son stock ni vendre
à prix surfaits avec payement différé; car cette dernière opération est
usuraire, et l’usure est un triste métier[81]. Et ce métier n’est même
pas toujours avantageux; on prête pour dix ce qui vaut quatre: on
espère de grands profits; mais c’est compter sans la malice des gens.
L’emprunteur séduit souvent, par-dessus le marché, la femme ou la fille
du prêteur. Il en est, à la vérité, à qui c’est égal «si l’en joue o[82]
sa borzeise»:

    «Idonc est ele», ce dit, «corteise, 843
    Si el se rit et el s’enveise»[83].

Ils pensent, du reste, que cette circonstance ne peut que contribuer à
les faire rentrer dans leurs fonds. Mais le dommage s’en accroît.
L’emprunteur, pour faire proroger sa dette, donne [en gage] ses vieilles
affaires, ses vieux draps, un vieux manteau. On les accepte. «Li fous de
creire s’abandone».--C’est, en vérité, trop de patience de voir ces
choses sans se fâcher. Il faut agir, en pareil cas, sur la femme, en
privé et congrûment:

    Mais face la beivre a la jalle[84] 861
    Et la relit bien a l’espalle
    Et li atornt[85] tres bien l’estalle[86]
    Ne mes qu’el fust fille au rei Charle[87].

    Des qu’el bevra l’aive a la seille[88] 865
    Et vestira la povre peille[89]
    Donc sera il molt grant merveille
    Si autrement ne s’esconseille.

Si jeûnes, privations, coups, dons et promesses sont inefficaces pour
mettre la femme à la raison, l’auteur conseille au mari ou au père de ne
plus s’en mêler et de confier l’affaire à l’Église.

Bourgeois doit aller à l’Église, fréquenter les offices, verser
offrandes et aumônes, principalement s’il a quelque chose à se
reprocher, pour l’amender. Qu’il se confesse en carême; qu’il paie
chaque année, honnêtement, l’impôt sur le revenu auquel son curé a
droit, suivant le montant de ses gains:

    Sa desme rende de meïme
    Del gaain qu’il pora veeir 885
    Que li prestres la deit aveir
    A icel an, par son saveir,
    Que aura creü son aveir.

Acheter et vendre à la même aune. Ne pas «tirer» ni «étendre» le drap.
Rendre le profit des usures, si l’on en a perçu.

L’auteur revient ici, semble-t-il, aux ventes à prix majoré et à
payement différé, dont il a fait voir précédemment les inconvénients
possibles pour les prêteurs. Cette opération est aussi, inversement, un
moyen de duper les prud’hommes. On la masque souvent sous des prétextes
philanthropiques. Charité! Cette «charité»-là mériterait d’être appelée,
plutôt, «chanité», comme qui dirait: coup de chien. Mieux vaudrait, à
coup sûr, stipuler franchement un intérêt:

    Miuz vodroi ge qu’a dreit conte 905
    Feïst covenant de la monte[90];
    Quar covenant neient ne monte
    Mais le prendre est pechié et honte.

Tel vous vendra, par exemple, pour dix livres «de ci qu’a la feste saint
Mars» (saint Médard) ce qui vaudrait sept livres à peine[91]; «mé»
(boisseau) d’ivraie pour mé d’avoine; draps de bourre pour draps de
laine, truie pour porc, vache pour bœuf. «C’est vençon
raisnable»[92], dit-il. Le diable le lui fait accroire. Mais il n’en
jouira pas. Il s’en fera excommunier, et la malédiction du bien mal
acquis pèsera sur sa descendance. Fils d’usurier, «noriz de male
viande», cherchent plus tard à s’en procurer de pareille, comme les
petits de la cigogne, repus, dès le nid, de charognes, qui s’en montrent
friands plus tard[93].

Trop fol est qui s’expose à l’excommunication pour de l’argent. Car
l’excommunié qui meurt en cet état, avant d’avoir été réconcilié par le
prêtre (et il y a toujours danger de mort subite), ses biens, forfaits,
reviennent au doyen. Il est tenu pour un païen et enterré comme un
chien:

    A vos effanz faites donc bien 949
    Que vos amez sor tote rien
    Qu’il ne meirgent[94] comme paien...

       *       *       *       *       *

Maintenant, c’est au tour des femmes. On m’a «assez conté novelles», dit
l’auteur, de dames et de demoiselles, de chambrières et de
«meschines»[95].--Les comtesses et les reines en font, d’ailleurs, tout
autant. Les amours des «riches fames» ont souvent allumé la guerre,
comme nous l’enseignent notre loi et les livres des païens: Hélène,
Dalila et tant d’autres. Portrait de la jolie femme du grand monde,
coquette impitoyable:

    Riche dame qui est jolive 993
    O son saignor tance et estrive[96].
    Vers lui se tient gorde et eschive[97],
    Vers un pejor de lui braïve[98].

    A proz se tient et a gueirie[99]. 997
    Si grant gent est par lei perie.
    Moult par li plest sa lecherie;
    Ne li chaut qui qu’en plort ne rie.

    Des qu’esprise est un poi la breise 1001
    Ne saignor ne mari ne preise
    Non pas tot le mont une freise...

           *       *       *       *       * 1005

    De son saignor se veut vengier,
    Ce dit, qui la velt blastengier[100]...

    Vers son mari est morne et mue... 1013
    Vers son dru[101] paint sa face et mue
    Plus qu’esprevier qui eist de mue[102].[103]

Pour plaire à son complice, elle n’épargne pas les cosmétiques: fiel de
mouton, graisse de chien, et la pâte épilatoire de chaux vive et
d’orpiment. La «faisselle» (la boîte à fard) embellit les laides
«froncies». Quelle folie de s’arranger ainsi!--Mais pire encore que la
coquette est la femme qui est sorcière et qui fabrique des «emplâtres»
pour faire mourir les prud’hommes. Envoûteuses, qui font des «voûts» de
cire et d’argile et disent dessus des charmes. Empoisonneuses, qui
«enveniment» leur seigneur «de males herbes» et qui font avorter leurs
filles, au risque de les tuer.--Riche dame qui n’aime pas la quenouille,
ne tisse, ne file ni ne dévide, s’exempte de tout autre soin que de se
faire «belle et gente» et de se peindre blanche ou rose. Elle ne
s’occupe que d’aimer. Pas son mari. Si celui-ci veut prendre des mesures
pour l’empêcher de rencontrer son ami, elle déclare qu’elle est malade;
elle baille, elle a des frissons:

    Idonc baaille et estendeille 1069
    Et dit qu’el a[104] [la] croslepeille.

Richeut[105] vient, là-dessus, qui lui recommande de se faire «porter a
la veille» (c’est-à-dire à l’office de vigile). Elle se fait, en effet,
«voer a la veille», non pour prier, mais pour s’amuser et retrouver
celui qui la fait renoncer à Dieu. Si elle ne le rencontre pas, elle ne
sait que devenir et se livre au premier venu. Il ne faut pas chercher
ailleurs le motif de la décadence évidente de la noblesse:

    Quant des garçons est mastinée 1081
    «Tel est», fet el, «ma destinée».
    Mes tal lineie[106] est issi née
    Don la nobleice est afinée[107].

    Dou gentil baron son saignor 1085
    A l’avoitron eschiet l’ennor[108].
    Por ce sont or li er menor
    Que de la geste anciennor[109]...

    Li gentil fiz des gentiz peres, 1093
    Des gentiz et des bones meres,
    Il ne font pas les pesanz heires,[110]
    Ainz ont pitié d’autrui miseres.

De tels péchés n’ont rien d’étonnant, au surplus, puisque «nature les
conseille». Mais les femmes qui se livrent, entre elles, au péché contre
nature, on devrait les huer, leur jeter pierres, bâtons, torchons, comme
aux chiens[111]...

Pourtant, il y a de bonnes femmes. Pour des folles comme Orhan et
Organite, déjà nommées, on trouve des sages comme furent les saintes
Tècle et Marguerite, et comme beaucoup d’autres, moins connues, qui
vivent encore de nos jours. Or, «bone fame est moult haute chose».
D’abord une femme a été l’instrument de la rédemption. Une bonne femme
est l’ornement de son seigneur, qu’elle aime, sert et conseille; elle a
en lui un protecteur et un confident:

    Fei que je dei sainte Marie! 1169
    Nule joie n’est tant garie[112]
    Com de mari et de marie...

           *       *       *       *       *

    Dahez ait[113] joie que l’en enble
    Ou l’en toz jorz de poür trenble!

La dame mariée, qui aime son mari, prend du bon temps, ou bien elle a
des enfants, dont les époux attendent «bon fruit», quand ils seront
élevés. «Bon sunt li effant a aveir». Cependant, la chose présente aussi
des inconvénients, auxquels l’auteur est très sensible. Il avait déjà
dit, incidemment (v. 793), à propos des paysans, que c’est la nécessité
de nourrir leurs enfants qui rend les gens de la campagne «faux» (et
inexacts dans le payement des dîmes). Il ajoute ici, en général, que
c’est pour leurs enfants, dont les caresses les affolent, que les gens
volent, empruntent, oublient de payer, usent leur corps de travail,
«gages prennent et baillent gages», jusqu’à la mort.

    Qui les eirs[114] a, aveir aüne[115], 1201
    Noalz[116] se vest et plus jeüne.
    Et qui nes a, le son comune[117]
    Aus povres sovent sanz rancune.

La comtesse de Hereford le sait bien, qui a perdu tous ses enfants. Elle
emploie son temps, depuis lors, à faire des chapelles, orner les autels,
héberger et soigner les pauvres, honorer et servir les hautes personnes
telles que évêques, abbés, prieurs, Hospitaliers, chanoines blancs. Elle
leur présente des amicts et des aubes, des chasubles en drap de Trente,
dont elle achète l’étoffe et qu’elle taille et coud de ses mains. Elle
aime loyalement son seigneur, et tout le monde la vénère. Quel exemple
pour les dames qui veulent bien faire!

Et celles qui veulent bien faire ont raison, car leur tendre chair sera
bientôt vers, et puis cendre. Nous mourrons, vous mourrez. La plus
charmante pourrira dans sa bière,

    Li cil pelé et aragiez, 1235
    En terre ert cloz et enparchiez[118]...

    Fleire[119] chose est biauté de cors; 1241
    N’i a bel fors la pel[120] defors,
    Mes qui verreit dedenz le cors
    Sareit quel i est li tensors[121]...

       *       *       *       *       *

L’auteur conclut en disant qu’après avoir parlé des autres, il veut
aussi parler de lui. Le souvenir de sa jeunesse l’épouvante. Il
considère ses actions passées:

    Nule bone, tante malveise! 1265
    N’en treis[122] nule qui a Dé pleise....

    Tante malveise, nule bone! 1269
    Ge sui l’arbre qui fruit ne done...

Il pense à la «voiz espoentable» qui prononcera, au Jour du Jugement:
«Alez, maudiz...». Il voit la vermine immortelle qui dévore les damnés:

    Crapauz, colovres et tortues 1301
    Lor pendent aus mameles nues...
    Ha! com mal furent onc veües
    Les amistiez des foles drues[123].

Il entame une litanie de tous les saints du paradis:

    Et Dex! biau sire, biau dolz pere, 1309
    Sainte Marie, dolce mere,
    Saint Michel, saint Pou et saint Pere,
    Defendez nos d’ital misere!...

    Saint George, saint Garin, saint Blaise, 1317
    Saint Eustache et saint Nicaise,
    Saint Ypolite, saint Gervaise,
    Defendez nos d’ital meseise...

    Saint Germain, saint Lou, saint Meleine, 1325
    Sainte Marie Madeleine,
    Toz les sainz Damedé demaine[124],
    Defendez nos d’infernal peine!

Prions pour maître Etienne de Fougères, qui nous a montré les manières
du monde, et aussi ce qu’il faut faire et éviter, louer et blâmer, pour
rendre nos âmes à Dieu:

    Que devon laissier et que prendre 1341
    Que eschiver[125] et que atendre
    Et que loer et que reprendre
    Qu’a Dé peisson noz armes[126] rendre.




LA BIBLE GUIOT


Le poème qui nous est parvenu sous ce titre contient des renseignements
assez précis sur celui qui l’a écrit et sur la date où il a été rédigé.

L’auteur avait fréquenté, pendant la première partie de sa vie, les
cours des princes. Il se souvenait d’avoir assisté, notamment, à la cour
magnifique que l’Empereur Frédéric Ier Barberousse tint à Mayence en
1184. Il nomme près de cent grands seigneurs qu’il avait «vus» et qui
lui avaient «fait des dons» en sa qualité de jongleur. Faut-il croire
qu’il les avait tous, en effet, connus personnellement? Ou bien quand il
dit:

    Mais ces princes ai je veüz...      366

et

    Ja ne vous ai baron nommé      492
    Qui ne m’ait veü ou donné;

Quand il déclare que la mort, en enlevant ces princes et ces barons,
l’a privé de ses «amis» (v. 418), est-ce une manière de parler? Si ce
n’est pas une manière de parler, on est obligé d’en conclure qu’il
avait été en relations avec les plus grands seigneurs de la seconde
moitié du XIIe siècle, en France, dans l’Empire et jusqu’en Orient:
avec le roi de Syrie Amauri († 1173), avec le roi de France Louis VII
(† 1180), avec le roi d’Angleterre Henri II († 1189), avec le roi
d’Aragon Alfonse II († 1196), avec Richard Cœur de Lion († 1199),
et avec les principaux barons des diverses régions de France, même
du Midi, mais particulièrement de Bourgogne et de Champagne. S’il
faut prendre ce qu’il dit au pied de la lettre, il aurait été de sa
personne non seulement à Mayence, mais à Arles (v. 70), à Montpellier
(v. 425), à Jérusalem (v. 1794).

A la suite de circonstances inconnues, il quitta le siècle et passa
quatre mois dans l’abbaye cistercienne de Clairvaux. Quatre mois, pas
davantage. Il dit d’une manière ambiguë qu’on le «ramposnait» à
l’occasion de ce séjour. Mais il affirme qu’il «s’en partit molt
franchement» de Clairvaux (qui lui laissa cependant le plus mauvais
souvenir) sans dire, du reste, pourquoi ni comment. Il entra par la
suite chez les moines noirs, dont il portait «les draps», c’est-à-dire
la robe, depuis plus de douze ans passés lorsqu’il écrivit son livre (v.
1090). Il résida certainement, comme moine, au monastère de Cluni (v.
1658 et suiv.).

C’était, d’ailleurs, un singulier moine. Bon vivant, fort ennemi des
austérités, dégoûté et de langage très libre.--Les Chartreux lui font
horreur, car ils vivent solitaires (lui, il aime «la compagnie»); et ils
privent de viande leurs malades (ce qu’il qualifie d’homicide). Les
reclus, qui se font emmurer, sont fous:

    .... Ne me die nus                1356
    Que l’en doie emmurer reclus.
    Qui s’enmure et met en destroit
    Molt s’aime pou et pou se croit.

L’Ordre des chanoines réguliers de saint Augustin lui plaît, parce que
ces chanoines sont bien vêtus, bien chaussés, bien nourris. Chez les
moines noirs, dit-il, la vie est pire que la mort; mais, chez les
Augustins, on peut vivre:

    Benoeiz soit sainz Augustins!      1692
    Des bons morsiaux et des bons vins
    Ont li chanoine a grant plenté.
    Molt sont gentilment atorné.
    Ice pourroie [je] bien souffrir;
    Que j’aim miex vivre que morir.

Les malades et les infirmes, hospitalisés par les Convers de
Saint-Antoine, lui répugnent profondément; il se moque d’eux, d’un ton
brutal, en homme qui se porte bien:

    Qui croit que la sont les vertuz      2012
    Molt est malement deceüz;
    Ainz sont la ou li cors seinz est...

Enfin, il est lâche. Il avait peur, non seulement des austérités, mais
des coups. Il n’avoue pas que, s’il était Templier, il s’enfuirait à la
première alerte; il s’en vante avec une insistance un peu vile. Certes,
il ne serait pas assez bête pour attendre les coups (v. 1719); «la
bataille n’est pas saine» (v. 1729); «il se combatront sanz moi» (v.
1791); etc. Les grandes barbes des frères convers de l’Ordre de
Grandmont lui inspirent aussi de la crainte (v. 1569).--L’auteur de la
Bible Guiot apparaît ainsi non seulement comme un épicurien, mais comme
une espèce de pitre, qui étale sa couardise pour en tirer des effets
comiques[127].

Encore qu’il fût devenu moine noir, les cours princières ne laissaient
pas de se préoccuper de lui:

    Des noirs moines et des abez      1044
    Suiz je forment desesperez.
    En maint leu et en mainte cort
    M’en tient li siecles forment cort.
    Molt me debotent par paroles.
    Qui sont et vileines et foles...

Et lui, il s’occupait aussi d’elles. C’est évidemment à l’intention de
son ancienne clientèle chevaleresque de «barons» et de «vavasseurs»
qu’il a composé sa _Bible_, et même, on peut le croire, plutôt pour la
faire rire qu’en vue de l’édifier.

L’ancien jongleur des cours seigneuriales se trahit, du reste, à bien
des détails dans le poème de Guiot. D’abord, à la manière dont il
s’exprime au sujet des femmes, avec une courtoisie et des précautions
extraordinaires de la part d’un homme de son caractère. Ensuite, à sa
haine de tous les mouvements populaires: Chaperons blancs du Forez
(Durand Chapuis, en 1182), petits frères des pauvres, quêteurs, etc.

       *       *       *       *       *

A quelle époque a-t-il composé son ouvrage?[128]--Après la disparition
de tous les personnages qu’il énumère comme ses défunts protecteurs. Or,
l’un d’eux, le comte Guillaume II de Chalon, est mort en
1203[129].--L’auteur de la _Bible_ fait, par ailleurs, allusion à des
événements de son temps dont la date n’est pas douteuse. Il écrivait
sans nul doute après la quatrième croisade (1203-1204) qui ruina
l’Empire grec puisqu’il en parle (v. 778), et même un peu plus tard,
puisque le nom de Salonique, dont il ne fut guère question en Occident
qu’après les premiers temps de l’Empire latin de Constantinople, était
parvenu jusqu’à lui (v. 2688).--Autres traits. L’Ordre de Prémontré
venait de traverser une crise; des scandales y avaient éclaté (v. 1581
et suiv.). Une «guerre» s’était récemment déclarée, dans l’Ordre de
Grandmont, entre les convers et les clercs (v. 1468 et suiv.). Les
Convers de Saint-Antoine sont blâmés de ce qu’ils ne «mettent pas une
maille» en l’œuvre de l’église à bâtir en l’honneur de leur saint (v.
1962; cf. v. 2081).

L’allusion relative aux Grandmontains n’apprend pas grand’chose, car la
grande querelle entre les convers et les clercs de cet Ordre remonte au
commencement du règne de Philippe-Auguste (un accord entre les deux
partis, ménagé par ce prince, est de 1187[130]); et elle a duré pendant
toute la première moitié du XIIIe siècle[131]. La décadence de
Prémontré date des premières années du XIIIe siècle et l’histoire de
cet Ordre ne nous est pas assez connue pour qu’il soit aisé d’identifier
les incidents que l’auteur de la _Bible_ mentionne à mots couverts («Il
batent molt bien lor abbez», etc.). Mais ce qui touche les Convers de
Saint-Antoine [de Viennois] fournit au moins un point de repère, comme
_terminus ad quem_. C’est en 1209, en effet, que le pape Innocent III
permit pour la première fois à ces Convers de se bâtir une église
particulière, distincte de celle du prieuré bénédictin de
Saint-Antoine, dont ils dépendaient jusque-là[132], et c’est en 1218,
dit-on[133], que le pape Honorius III, leur permettant de s’assujettir
aux trois vœux monastiques, les transforma en Ordre religieux; en
tout cas, la transformation était faite en 1230-1231[134]. Or, il est
clair que la _Bible_ a été écrite avant l’époque où les Convers, soumis
à la règle de saint Augustin, sont devenus des espèces de chanoines
réguliers (c’est-à-dire avant 1218, probablement). Elle l’a même été,
semble-t-il, avant l’époque (1209) où les Convers ont été autorisés à se
bâtir une chapelle particulière, car l’«uevre» en construction, dont
Guiot dit qu’ils n’y «mettent pas une maille», est l’église du prieuré,
et non pas ladite chapelle (cf. v. 2038: «il n’ont eglise ne
chapele[135]»). Cette seconde conséquence ne s’impose pas, du reste,
avec autant d’évidence que la première[136].

D’autre part, on peut tirer argument des v. 1316 et suiv. (plus loin, p.
55) pour conjecturer que la _Bible_ est antérieure à la mort du cardinal
Gui de Parai, c’est-à-dire au 30 juillet 1206. En ce cas, l’intérêt des
considérations qui précèdent, relatives à Saint-Antoine de Viennois,
serait réduit à rien.

Quoiqu’il en soit, la _Bible_ est de la seconde moitié du règne de
Philippe-Auguste.

       *       *       *       *       *

Reste à savoir si c’est la seule œuvre de l’auteur qui ait été
conservée.

Les anciens chansonniers attribuent à Guiot de Provins plusieurs
chansons profanes, évidemment antérieures à la _Bible_[137]. Il est à
noter que l’une d’elles est envoyée à «monseigneur le comte de Mâcon»:

    Chançons, va t’en tot droit a Masconois
    A mon seignor le conte; je li mant...

Un certain Jofroi de Mâcon est, d’ailleurs, nommé dans la _Bible_ parmi
les protecteurs défunts du poète[138].

Il n’est pas hors de propos de rappeler ici, pour mémoire, que le
trouvère allemand Wolfram von Eschenbach cite, comme l’auteur d’un roman
de _Parceval_, un certain «Kyot» qui, dit-il, quoiqu’il fût provençal,
composa cette œuvre en français. Si l’on considère que Wolfram
désigne ailleurs la ville de Provins par les mots «Provîs», «Pruvîs»,
on est amené à se demander s’il n’a pas confondu _Provins_ et
_Provence_. «Kyot le schantiure, der Provenzâl», serait donc «le
chanteur Guiot, de Provins»; lequel, nous l’avons vu, fit au moins un
voyage en Allemagne. Cette explication, et d’autres, qui avaient déjà
été proposées pour rendre compte des paroles de Wolfram, ont été
exposées et discutées, dès 1861, par San Marte (A. Schulz), au fascicule
1er de ses _Parcival Studien_. On a maintes fois disserté, depuis,
sur ce problème, sans aboutir à rien de certain; voir P. Hagen, _Wolfram
und Kiot_, dans la _Zeitschrift für deutsche Philologie_, XXXVIII
(1906), p. 198-199.

       *       *       *       *       *

La _Bible_ de Guiot a été publiée deux fois: au t. II (Paris, 1808) des
_Fabliaux et Contes_ de Barbazan-Méon, d’après deux manuscrits du fonds
français de la Bibliothèque nationale; et par San Marte (_loc. cit._,
d’après l’édition de Méon), avec une traduction en vers allemands et des
notes. Analyses (insuffisantes) dans l’_Histoire littéraire_, XVIII, p.
806-816, et par J. Demogeot, dans la _Revue du Lyonnais_, 1842, pp.
237-252.

La liste complète des exemplaires manuscrits de l’ouvrage, qui ne sont
pas nombreux[139], a été dressée depuis (P. Meyer, dans la _Romania_,
XVI, 1887, p. 58). Deux d’entre eux offrent cette particularité que la
_Bible_ y est suivie d’un poème (inédit), qui commence par

    Mout ai alé, mout ai venu,
    Tant m’a ma volentez batu...

Dans l’un de ces manuscrits (Bibl. nat., fr. 25437, fol. 18 vº) la
_Bible_ est suivie immédiatement, et sans qu’aucun titre annonce un
nouvel ouvrage, du poème en question. Le même opuscule se rencontre,
isolé, dans deux autres manuscrits[140]; et on lit à la fin de l’un de
ces derniers (ms. Noblet de la Clayette; Bibl. nat., Coll. Moreau,
1715): _Explicit Bibliotheca Guiot de Provins_.

Le poème _Mout ai alé..._, qui se présente donc comme une continuation
de la _Bible_ de Guiot, est-il l’œuvre de Guiot? «C’est ce que je ne
me propose point d’examiner ici», disait M. P. Meyer, en 1890, dans les
_Notices et Extraits des Manuscrits_. Depuis, l’opinion a été soutenue
que la _Bible Guiot_ (qui prend fin si brusquement) et sa «Suite» sont
sorties de la même plume[141]. C’est bien possible. Mais la «Suite» est
loin d’avoir le même intérêt que l’ouvrage principal. Elle n’a pas, du
reste, le même caractère: c’est le développement des lieux communs
ordinaires de la littérature religieuse du moyen âge au sujet des armes
qui conviennent au chrétien pour lutter contre les ennemis du
salut[142].

       *       *       *       *       *

Une dernière remarque.

La Bible de Guiot de Provins est certainement apparentée à l’autre poème
moral, contemporain, qui porte aussi le titre exceptionnel de _Bible_:
la _Bible au seigneur de Berzé_, dont il sera question plus loin.

On a émis depuis longtemps, en passant, l’opinion que le seigneur de
Berzé avait dû emprunter son titre à Guiot de Provins[143]. Que la
_Bible_ de Guiot ait été connue par le seigneur de Berzé, personne,
d’ailleurs, n’hésitera à l’affirmer qui aura lu les deux opuscules l’un
après l’autre: les ressemblances de détail sont trop visibles.

Il est même probable que la _Bible au seigneur de Berzé_ est, en même
temps qu’une imitation, une sorte de réplique à la _Bible_ de Guiot.

Les deux poètes se connaissaient sans doute. Le champenois Guiot de
Provins, qui dédia au moins une de ses chansons au comte de Mâcon, qui
résida au monastère de Cluni, et qui s’intéressait fort à la Bourgogne
(vv. 113, 1525), était particulièrement connu dans ce pays; Hugues de
Berzé était un seigneur du Mâconnais.--Guiot de Provins écrit, pendant
la seconde moitié du règne de Philippe-Auguste; le seigneur de Berzé
aussi, un peu plus tard.

Mais il y a plus. La _Bible au seigneur de Berzé_ se termine par un
post-scriptum qui, jusqu’à présent, n’a pas, semble-t-il, suffisamment
attiré l’attention. C’est un «envoi» de l’opuscule à un personnage que
le seigneur de Berzé appelle «biaus frere, biaus amis»; et c’est une
exhortation à ce personnage de ne pas regretter le siècle, qu’il a
quitté:

    Ainsi com vous avez pramis      810
    A fere bien, sel maintenez,
    Ne ja ne vous en repentez.
    ..... N’alez foloiant
    Ne cest vil siecle remembrant
    Qu’il est puis du tout empiriez
    Desque vous en fustes esloingniez.

Ces paroles s’appliquent trop bien au moine noir mal repenti (cf. plus
loin, p. 52), auteur de la _Bible Guiot_, pour que l’on ne soit pas
tenté de penser qu’elles s’adressent à lui. Il n’y a qu’une
difficulté[144]: c’est que, dans les manuscrits utilisés par les
éditeurs de la _Bible au seigneur de Berzé_, le nom du personnage est
indiqué, et c’est non pas Guiot, mais Jacques:

    JAQUES, biaus frere, biaus amis...      809
    JAQUES, por ce vous vueil proier...     821

Il n’existe pas encore d’édition critique de la _Bible au seigneur de
Berzé_; mais je me suis assuré que la leçon «Jaques», ou «Jakes», n’est
pas celle de tous les manuscrits. C’est celle des deux mss. qui ont
servi pour l’édition de 1808 (Bibl. nat., fr. 837; Bibl. de Bruxelles,
ms. 9411. 26). Dans le ms. fr. 378 de la Bibliothèque nationale, on lit
(fol. 6 vº) «Seignor» au v. 809 et «Dames» au v. 821: mots évidemment
substitués à un nom propre incompris. Le ms. L. v. 32 de la Bibliothèque
de Turin, qui contenait à la fois la _Bible Guiot_ et celle du seigneur
de Berzé, a péri récemment par le feu[145]. Quant au ms. du Musée
Britannique (Add. MSS., nº 15606, fol. 106), il se termine tout
autrement que les mss. de Paris et de Bruxelles, et l’envoi final n’y
est pas[146].

Il est fort possible, du reste, que le seigneur de Berzé ait eu un ami
nommé Jakes qui se soit trouvé précisément dans le même cas que Guiot.

       *       *       *       *       *

La «Bible», miroir à toutes gens, que l’auteur a entreprise de ce
«siecle puant et orrible» est sincère, écrite en toute indépendance,
«sanz felonie et sans ire». Que les prud’hommes s’y amendent! Personne
ne sera nommé; ceux-là donc qui se reconnaîtraient s’accuseront
eux-mêmes par là:

    Cil mostrera bien sa folie      34
    Qui le blasme sor lui metra...
    Molt se descuevre folement
    Qui commun blasme sor lui prent.

L’auteur fleurira cette bible des philosophes anciens, qui furent avant
Jésus-Christ. Car ces sages vivaient «selonc reson». Philosophe, c’est
un beau nom: il signifie, en langue grecque, «amans de bien et de
droiture». Guiot en a entendu parler à Arles:

    A Arle oï conter molt gent      70
    Lor vie en l’estoire sanz troffe
    Dont furent né li Philosofe.

Il en cite une vingtaine: Platon, Sénèque, Aristote, Virgile, Socrate,
Lucain, Diogène, Priscien, Aristippe, Cléobule, Ovide, «Estaces»
(Stace), Pythagore, etc. Tous, incorruptibles censeurs des mœurs des
mauvais princes. Mais, aujourd’hui, le siècle est retombé en enfance,
anéanti.

       *       *       *       *       *

Et d’abord, les princes. Ils ne sauraient être pires qu’ils sont. Or
c’est là chose nouvelle. Guiot a connu un temps où il en était tout
autrement:

    Ha, douce France! ha, Borgoingne!...      113
    Or plorent les bones mesons
    Les bons princes, les bons barons
    Qui les granz cors[147] i assembloient
    Et qui les biaus dons i donoient.
    Dieu, com furent prou et vaillant
    Et riche et saige et quenoissant[148]!
    Et cil sont si nice[149] et si fol
    Et guileor[150] et lasche et mol
    Que, se je bien grant sens avoie,
    Entr’aus, ce cuit[151], tot le perdroie...
    Entr’aus ai tot le sens perdu.

La cause de cette dégénérescence, ce sont les «fausses et mauvaises
engenreüres», sans doute les adultères «obscurs» qui introduisent les
produits de mauvais étalons dans les meilleures familles. Comment
prudhomme pourrait-il, en effet, semer de mauvaise graine?

    Je ne voldroie estre blasmez      151
    Des dames; sauves lor ennors
    Çou di; mes des engenreors
    Me pleing, ce ne puis je lessier,
    Que trop furent malvès ovrier.
    Le monde nos ont encombré
    D’ort[152] siecle, de desesperé...

Les princes de nos jours sont félons, vilains, eschars (pingres), ne
croient pas en Dieu...

    A grant tort les apelons princes.      174
    D’estoupes et d’autres cinces[153][154]
    Font mainz empereors et rois
    Li Alemant et li Tiois...

Les chevaliers perdent leur temps avec eux; arbalétriers, mineurs,
ingénieurs prendront désormais le dessus.--Les bons vavasseurs du temps
jadis, sages conseillers qui savaient ce que «resons estoit», qui
faisaient donner largement et assembler les cours, et que les princes
honoraient, ils sont «morts». On leur fait tort, maintenant; on les
écorche. La condition des chevaliers est devenue pire que celle des
hommes taillables. Des barons et des châtelains il y en aurait assez de
vaillants, sans doute, si les princes n’étaient pas si serrés, si
tristes et si durs. Mais plus de fêtes, plus de joie. Les palais
d’autrefois sont abandonnés; rois, ducs et comtes leur préfèrent de
misérables baraques, et les bois:

    Lors fuient il et borz et viles...      268
    Il n’aiment pas palès ne sales
    Mes en maisons ordes et sales...
    Se reponent, et en boschages...

Ainsi n’agissaient pas le roi Artur, ni Alexandre, ni Assuérus, ni
l’empereur Frédéric qui tint naguère, à Mayence, une cour «sans
pareille» dont l’auteur, qui y était, n’a pas perdu le souvenir.

Le monde finira par l’amoindrissement de toutes choses, dont les
premiers symptômes s’accusent aujourd’hui. Un temps viendra certainement
où les hommes seront si petits qu’ils pourront se battre en duel, à deux
ou à quatre, dans un pot.--On voudrait être mort quand on pense aux
princes qui étaient autrefois et qu’on les compare à ceux qui les ont
remplacés. Guiot enfile ici les noms des héros qu’il a connus:

    Qui fu l’empereres Ferris!      314
    Et qui fu li rois Loëis
    De France? dont je certeins sui
    Que il ama Dex, et Dex lui...
    Qui fu li riches rois Henris!

Et tant d’autres: le roi Richard, Jofroi de Bretagne, Henri de
Champagne, le comte de Clermont, le comte Thibaut [de Blois et de
Chartres], le comte Renaut de Mousson, le comte Philippe [d’Alsace], le
comte Girard de Vienne [et Mâcon], le roi d’Aragon, le comte
Raimond-Bérenger de Provence, le comte Raimond de Toulouse...

    ..... Molt est changiez      345
    Li siecles de tel com jel vi.
    Quel prince ot ou roi Amauri!
    Molt vi gloriouse sa vie
    La riche terre de Surie[155].
    Quiex fu li jones cuens Henris
    Se outre mer fust encor vis!

L’énumération continue. Le comte de Genève, le comte de Chalon, le duc
de Lorraine, Étienne de Bourgogne, le marquis Conrad [de Montferrat],
Robert de Sablé, Bernard de Saint-Valeri, Gaucher de Salins, Bernard
d’Armagnac, Raoul de Fougères, Jofroi de Condé, Guillaume de Mandeville,
Hues du Chastel, Raoul de Mauléon, Jofroi de Mâcon, le vieux comte de
Turenne; Bérard (Barral) et Guillaume le Gros, les deux frères de
Marseille; le châtelain de Saint-Omer, Maurice de Craon, Renaut de
Nevers; ceux de Flavigni, de Beaujeu, d’Oisi, de Noyers, de Bourbon, de
Broyes, de Traînel, de Clermont-en-Bassigni; Raoul de Couci, Guillaume
de Mello, Raimond d’Anjou[156], Guillaume de Montpellier, Étienne du
Mont-Saint-Jean, Aimes de Marigni, Pierre de Courtenai, Gobert
d’Aspremont, le comte Rotrou du Perche, Baudouin de Hainaut, Hervé de
Donzi, Jofroi de Pons, le comte [Hugues IV] de Saint-Pol, Gui de
Thil-Châtel, Anseri de Montréal, Clerembaut de Chappes, Eudes le
Champenois, Jofroi de Joinville, Miles de Châlons, le comte Henri de
Bar, etc.--Tous ces vaillants hommes, l’auteur les a «vus»; il a, jadis,
reçu d’eux des dons:

    Ja ne vous ai baron nommé      492
    Qui ne m’ait veü ou donné...
    Por ce sont en mon livre escrit.

Mais les successeurs de ces bons seigneurs n’ont, hélas! d’autre souci
que d’amasser. Il en est même qui se font les protecteurs des juifs et
des usuriers. Par là, ils pratiquent l’usure eux-mêmes:

    Sachiez que cil qui les maintient      529
    Est sire et mestre de l’usure.

Or l’usure est un métier condamné dans l’Évangile, et aussi par
l’expérience. N’est-il pas constant que les hoirs des usuriers déchoient
régulièrement dès la seconde ou la troisième génération? Cela ne manque
jamais d’arriver.

       *       *       *       *       *

On va parler maintenant des «Romains», en commençant par le sommet de la
hiérarchie: des archevêques, des légats, des évêques, des chanoines, des
abbés, des moines noirs, des moines blancs, des moines de la Chartreuse
et de Grandmont, de Prémontré, des chanoines réguliers qui s’habillent
de noir, du Temple, de l’Hôpital, des Convers de Saint-Antoine, des
nonnains et des converses, des «devins» ou théologiens, des «legistres»
ou hommes de loi, des «fisiciens» ou médecins. Nul mensonge, droite
vérité dans tous les cas. Écoutez bien. L’auteur n’aime pas à jeter ses
rubis aux pourceaux. L’indifférence du public le décourage; l’attention
du public double ses forces.

    Cil qui n’entent mon sen me troble,      620
    Et qui entent mon sen me doble.

       *       *       *       *       *

Notre père le pape devrait être comme l’étoile immobile, la tramontane,
qui guide les mariniers. Vous avez ouï parler de l’art «qui ne peut
mentir», inventé par les marins:

    Une pierre laide et bruniere,      635
    Ou li fers volentiers se joint,
    Ont; si esgardent le droit point,
    Puis c’ une aguile i ont touchié
    Et en un festu l’ont couchié;
    En l’eve[157] la metent sanz plus
    Et li festuz la tient desus;
    Puis se torne la pointe toute
    Contre l’estoile...
    Quant la mers est obscure et brune
    C’on ne voit estoile ne lune,
    Dont font a l’aguille alumer.
    Puis n’ont il garde d’esgarer;
    Contre l’estoile va la pointe.
    Por ce sont li marinier cointe
    De la droite voie tenir.
    C’est un ars qui ne puet faillir[158].

Tel devrait être notre père qui est à Rome. Mais le père qui occit ses
enfants commet un grand crime. Ah! Rome, tu nous occis tous les jours.
Les cardinaux vont dans toute la chrétienté, embrasés de convoitise,
pleins de simonie, comblés de mauvaise vie, sans foi et sans religion.
Ils viennent, et vendent Dieu et sa mère, trahissent leur maître,
dévorent tout. Certes les signes qui doivent annoncer la fin du monde se
font trop attendre: «Trop voi desesperer la gent». L’orgueil et l’or
qu’ils emportent outre-monts, qu’en font-ils? Ils n’en font certes ni
chaussées, ni ponts, ni hôpitaux. Le pape, dit-on, en a sa part. Tant
pis. Il devrait être tout yeux, comme la couronne en plumes de paon
ocellées qu’on lui fait porter. Mais on lui a crevé les yeux. Les légats
ont tout aveuglé; nul n’y voit goutte. C’est grand dommage que notre
père ait de pareils conseillers. Au reste, ce n’est pas étonnant,
puisqu’il s’entoure de Romains; c’est le terroir qui veut ça:

    Des Romains n’est il pas merveille      743
    S’il sont fax[159] et malicieux.
    La terre le doit et li lieux...

C’est à Rome que Romulus a tué son frère, Néron sa mère; que Jules César
a été massacré, saint Paul et saint Pierre suppliciés, et saint Laurent
rôti. Certes, Rome a fort «abaissé notre foi»; les rois et les princes
«s’en devroient bien conseillier». Rome nous exploite et nous suce:

    Rome est la doiz[160] de la malice      772
    Dont sordent tuit li malvès vice.
    C’est un viviers plains de vermine.
    Contre l’Escripture divine
    Et contre Deu sont tuit lor fet.

Pourquoi ne court-on pas sus à Rome plutôt qu’aux Grecs [de
Constantinople]?

    Touz li siecles por qoi ne vet      777
    Sor aus ainz que sor les Grifons[161]?

Néanmoins il convient de prier tous pour le pape, notre père.

Quant à nos pasteurs directs, les archevêques et les évêques, «il font
molt pou de ce qu’il doivent»; ils ne vivent pas «selon droiture»; ils
«sormanjuent», ils «sorboivent»... Nombre de clercs s’évertuent avant
d’être appelés aux honneurs qui «se repentent de bien fere» dès qu’ils
ont atteint le but; «lors gabent et jurent et mentent» (v. 854). Alors
l’orgueil et la simonie les envahissent. Ils vendent le Juge suprême.
Mais Celui-ci les châtie souvent de leurs forfaits; seulement, il est
peu de gens assez clairvoyants pour apercevoir les «jostises» que Dieu
prend d’eux, même en ce monde:

    Molt done Dex fieres colées[162].      882
    De tantes granz en a données
    Dont il nos deüst bien membrer[163].
    Assez en sauroie nommer;
    Mes je ne vueil nommer nului[164].

Je ne dis pas que tous les légats, tous les archevêques et tous les
évêques soient comme il vient d’être dit, mais «molt petit i a de
boens»; c’est de notoriété publique. Et les meilleurs sont sans
influence: «Or ne vaut rien voiz de prodomme».

Le commun du clergé, clercs, prêtres, chanoines séculiers, «fait
mescroire et desesperer le siecle» par sa conduite et ses exemples.

    Provendes, Eglises achatent,      966
    En maintes manieres baratent[165];
    Acheter savent et revendre
    Et le terme molt bien atendre
    Et la bone vente dou blé.
    Et s’ai bien oï et taasté
    Qu’as Juïs prestent lor deniers.

Les prébendes des Églises «citeienes» (urbaines) devraient être
conférées honnêtement, à des gentilshommes, car «haute Eglise requiert
hautesce». Nul chanoine «citoien» ne devrait être vilain. Or des vilains
sont introduits dans les chapitres, «dont une bone compeingnie est
blasmée sovent a tort». Au reste, que les prud’hommes de bas lignage ne
se croient pas visés par ces paroles:

    Tuit li prodome sont gentil.      1011
    Cil est partiz de gentillesce
    Qui senz et proesce n’adresce.

Les clercs, qui récitent si souvent la parole de Dieu, devraient être
nets, et sains, et purs entre tous. Pourquoi ne vivent-ils pas bien? Il
en est de si enfoncés dans le péché qu’ils ont semé la désespérance
«entre les genz qui pas ne croient». Et eux-mêmes, pense l’auteur, ils
ne croient pas.--Tout cela, c’est la faute des Romains qui, de par le
monde, ont jeté leur mauvaise graine.

Les moines noirs et les abbés[166].--Guiot a contre eux des griefs
particuliers. Car il était lui-même moine noir, pour ses péchés. Et sa
qualité de moine le mettait en difficulté avec tout le monde. Le siècle
lui «en tenait forment court».

    Certes sovent me font irié.      1066
    Seignor, quiex corpes i ai gié[167]?
    En cest point m’ont mis nostre frere
    Que j’en donroie, par saint Pere,
    Doze freres por un ami;
    C’onques plus dures gens ne vi.
    S’il me voient mesaeisié[168]
    Il n’auront ja de moi pitié.
    Et s’il me voient avoir aise
    Il me porchaceront mesaise.

Il en enrageait: pour un peu, on l’en aurait fait «desrendre» (jeter le
froc aux orties). D’autre part, les autres «rendus», ses frères, ne le
ménageaient pas.

Il entendait dire que «noz abaïes sont destruites par nos abbez». On lui
rebattait les oreilles de ces continuels changements de prieurs dont
«les mesons sont destruites». Sur ce dernier point, du moins, il avait
une réponse toute prête:

    Mes tant i a je lor respont      1085
    Que por ce sovent les remuent
    Qu’il ont poor[169] que il ne puent...

Il y avait plus de douze ans passés qu’il portait les «noirs draps»
lorsqu’il écrivait son livre. En ces douze ans, s’il n’avait pas fait de
bien, il n’avait pas non plus fait de tort à la communauté; c’est une
justice qu’il se rend:

    Je ne lor destruis onques rien      1094
    Se g’i fiz onques point de bien...

Les bons cloistriers (simples moines) n’étaient pas d’avis qu’il eût
«mefait», comme d’autres l’en accusaient:

    Dex! moie corpe[170], je meffis,      1096
    Por quoi qu’ensi lor est avis.
    N’est pas avis ans bons cloistriers
    Dont est honorez li mostiers...

Les bons abbés d’autrefois avaient épousé, en Sainte Église, trois
pucelles: Charité, Vérité, Droiture. Les abbés de maintenant les ont
remplacées par trois vieilles et dégoûtantes sorcières: Trahison,
Hypocrisie, Simonie. «Ces trois vieilles nous destruiront.»

    Et li cloistrier que devenront?      1165
    Qui ce savent et ice voient
    Par folie chantent et proient...
    N’osons mès parler ne rien dire.
    Li uns boute, li autre tire;
    Itel i a qui se conseille.
    Ice est une grant merveille
    Que nos connaissons nostre tort
    Et savons que nos sommes mort,
    Et que nous avons tout perdu.
    Malement sommes deceü...

On l’entreprenait aussi au sujet de l’«Ordre blanche» (les Bénédictins
de Citeaux), quoiqu’il n’en fît pas partie, parce qu’il avait été,
pendant quatre mois, à Clairvaux.

    Or dit on que mal m’i provai      1194
    Por ce que tant i sejornai.
    Se j’eüsse esté en la route
    Deux ans ou troiz, jel sai sanz doute,
    Je n’en fusse tant ramponez...
    Quatre mois fui ge a Clervaux
    Ce ne fu mie trop granz max.
    Je m’en parti molt franchement:
    Travail i oi et paine grant.
    I lessai trop et grant envie
    Et grant durté et felonie,
    Ypocrisie et murmuire...
    Car n’a nule Ordre en tot le mont
    Ou ait mainz de fraternité.
    S’il ont avoir a grant plenté
    Ja por ce miex ne lor en iert.

Les moines blancs sont riches et impitoyables, même entre eux.

    Li uns d’aus n’a pitié de l’autre      1218
    Quant le voit gesir sor le fautre[171],
    Pensif ou malade ou destroit[172].

Ils n’ont pas le temps de s’apitoyer, étant de vrais marchands en foire:

    Mestre coçon[173] et marcheant      1246
    Sont il certes et bien errant.

On pourrait citer mille églises où ils ont installé leurs granges,
établi des porcheries dans les cimetières et des écuries là où la messe
était chantée. Les forêts sont sillonnées de leurs charrois. Ils font
tailles et prises sur leurs hommes, au grand effroi des pauvres qu’ils
expulsent en les renvoyant «a pain querre». Et ce sont ces gens-là qui
disent que tout le monde sera damné, excepté eux!

Au reste, ce sont surtout les abbés, les céleriers et les grangiers des
moines blancs qui profitent de toutes ces richesses; ils ont des
infirmeries doubles; les bons vins clairs sont pour eux: les vins
troubles, ils les envoyent au réfectoire des simples cloistriers qui
«soutiennent tout le faix» de l’Ordre, ne s’entremettent de rien, n’en
peuvent mais. L’auteur aimerait mieux être en Perse qu’en ces «cloîtres
vilains sans pitié», où l’on se couche souvent, le soir, le cœur
percé d’avoir choisi un si mauvais parti. Il n’en est pas ainsi, du
moins, dans _notre_ Ordre:

    La covoitise soit aus blans!      1312
    Toz lor lés[174] les boz et les plans.
    Ne veez vos des blanz abbez
    Qui porchacent les evesquez
    Et s’en ont fet un chardonal?[175]
    Ja ne verrez si desloial.
    Touz les autres passe d’envie
    Et d’orgueil et de symonie.

Le genre de vie qu’on mène à la Chartreuse, où chacun accommode sa
nourriture dans sa propre maison, mange seul et couche à part, ne fait
guère envie à Guiot, qui le connaît bien. Quand ils soufflent et
attisent leur feu, les Chartreux n’ont pas trop bon air. Et la solitude
n’a rien d’agréable:

    Je ne sai que Dex i entent,      1341
    Mes ne voldroie, ce m’est vis,
    Estre tout seuz[176] en Paradis...

Il ne faut pas se fier aux reclus qui se font emmurer. C’est folie. Qui
s’emmure, s’aime peu. Les Chartreux, il est vrai, n’en sont pas là. Et
leur réputation, en général, n’est pas mauvaise. Ils n’ont pas de
céleriers qui fassent, chez eux, leur pelote. Mais ils ont un tort très
grave: ils tuent ceux de leurs frères qui sont malades, faute de soins;
et cela contrairement à la Règle de saint Benoit. Laisser mourir un
homme devant soi, lorsqu’il serait possible de le sauver, c’est ce que
l’auteur ne fera jamais. Or c’est ce qu’ils font, en imposant aux
malades, comme aux bien portants, l’abstinence de la viande. Pourtant,
au sentiment de ceux qui s’y connaissent, le lait, le beurre et les
fromages incitent encore plus à la luxure que la chair des animaux. Tant
de cruauté fait horreur:

    De lor Ordre n’ai point envie.      1425
    Tant sai ge bien, se g’i estoie,
    Le premier jor congié penroie.
    De religion[177] sanz pitié
    Doit on molt tost penre congié,
    S’il nou me voloient doner
    Je sauroie bien esgarder
    Par ou je feroie le saut.
    Je n’aime Ordre ou pitiez faut
    Com on en a plus grant besoing.

L’Ordre du Grandmont, Guiot est aussi fort au courant de ses mœurs.
Les Grandmontains font ensemble leur cuisine, boivent et mangent en
commun et n’observent pas le silence entre eux. Mais ils sont riches et
orgueilleux, maîtres des seigneurs et des princes. La guerre qui les a
récemment divisés a jeté beaucoup de jour sur leurs affaires qu’ils
tenaient fort secrètes, et révélé leur hypocrisie. Ils ont assurément
des mérites: ils entretiennent bien les églises. Mais leur charité est
tout extérieure:

    A mengier donent belement.      1502
    Ice font il adroitement
    Par ça defors en un ostel.
    Molt est fol qui lor requiert el[178].

Ils s’arrangent pour que leurs maisons de France et de Bourgogne soient
peuplées de frères gascons et espagnols; et ils envoient les français et
les bourguignons ailleurs. Ils vivent ainsi en étrangers dans tous les
pays, où ils n’ont pas de relations et dont ils ignorent la langue, ce
qui contribue à leur «noble contenance». Ils sont connus, d’ailleurs,
pour aimer «fors sausses et chaudes pevrées», et pour le soin qu’ils ont
de leurs belles barbes:

    La nuit qant il doivent couchier      1542
    Se font bien laver et pingnier
    Lor barbes et enveloper
    Et en trois parties bender
    Por estre beles et luisanz.
    Quant il vienent entre les genz.
    Molt les crollent[179], molt les apleignent[180].

Mais, dans cet Ordre, la charrue est mise devant les bœufs et tout va
de travers, car les convers y commandent aux prêtres et aux prieurs:

    Li prieurs au mestre demande:      1560
    «Que dirons nos?»; et il commande.
    Et s’il autrement le façoient
    Li convers molt bien les bat[r]oient.
    Maistre et seignor sont li convers.

Tout cela avec l’approbation de Rome qui a consenti pour de l’argent à
cette suprématie absurde des convers sur les clercs.--Encore un Ordre où
l’auteur ne se soucie pas d’entrer: il a peur de ces gens barbus!

Les chanoines blancs de Prémontré sont maintenant en décadence. Ils
s’étaient élevés très haut, en France, et sont tombés en peu de temps.
Ceux-ci ne vivent pas discrètement, comme les Grandmontains. Ils font au
contraire, parler d’eux, «de lor faiz et de lor folies». Ils «batent
molt bien lor abbez». A la fin, ils ont tout perdu:

    Molt par furent de bel ator      1607
    Et de grant richesce comblé,
    Et molt prisié, et mout amé.
    Trop ont vendu et engaigié...
    Nostre Sires en ait pitié!

Les chanoines «aux noires chapes d’isanbrun» avec des surplis
blancs--c’est-à-dire les chanoines de Saint-Augustin--plaisent assez à
Guiot, car ils sont bien habillés, bien chaussés et bien nourris; ils
sont «du siècle»; ils vont partout comme ils veulent. Ils n’observent
pas, à leurs repas, la règle du silence. Grandes différences avec Cluni!
Ceux de Cluni n’ont qu’un mérite, c’est de tenir leurs promesses; mais
Guiot aimerait mieux qu’ils ne les tinssent pas si bien. On ne lui avait
que trop exactement annoncé les misères qu’il subirait parmi eux:

    Trop tiennent bien leur convenanz      1666
    Que il prometent la dedenz.
    Il me promistrent, sans mentir,
    Que qant je voldroie dormir
    Que il me covenroit veillier,
    Et quant je voldroie mengier
    Qu’il me feroient geüner.
    Plus me grieve trop de parler,
    Qu’il me tolent[181], que d’autre chose.
    Il n’ont prou tens; nus n’i repose:
    Toute nuit braient ou mostier;
    Mes ce m’i a molt grant mestier
    Qu’il m’i lest dormir en estant[182].
    Par foi, travail i a molt grant.
    Et quel repos ont il le jour
    Fors seulement en refretour[183]?
    La nos aportent hués pugnais[184]
    Et faves a tout le gainbais[185].
    Certes sovent en suiz iriés
    Por ce que li vins est moilliez.
    Me fet mal cuer après les hués
    Que trop i a du boire aus bués[186].

A l’«Ordre noire» Guiot préférerait encore le Temple, si honoré en Syrie
et si redouté des «Turs», mais à condition de ne pas avoir à combattre,
car «ne me sied pas la bataille». Suit cette singulière profession de
foi d’un qui n’aime pas les coups:

    S’en leur Ordre rendus ostoie      1718
    Tant sai je bien que je fuiroie.
    Ja n’i atendroie les coux...
    Ja por pris ne por hardement
    Ne serai, se Dex plest, ocis.
    Miex vueil estre coarz et vis
    Que mort li plus prisiez du mont.

Les Templiers sont populaires: «tuit voelent oïr lor servise»; ils
tiennent leurs maisons nettes. Convoiteux et orgueilleux, c’est tout le
mal qu’on peut dire d’eux; mais cela, tout le monde le dit[187].

Fiers et orgueilleux, les Hospitaliers le sont aussi: «Molt les vi en
Jherusalem». Et ils ne pratiquent guère l’hospitalité, qui est la raison
de leur Ordre, tant par deçà que par delà. C’est parce qu’ils sont trop
riches.

    Uns moines puet soffrir grant painne,      1865
    Trop puet lire, trop puet chanter,
    Et travaillier, et geüner.
    Mes s’il n’a charité en soi
    Molt li valt pou[188], si com je croi.

Passons au bon truand Durand Chapuis, qui inventa les Chaperons blancs
et donna les «seignaux au piz[189]». C’était un malin. Ses «seignauz»,
il ne les donnait pas; il les vendait. Il était passé maître à tromper
les gens; il en trompa bien deux cent mille et fit une grosse fortune.

Les truands qui se font «Convers de Saint Antoine» ont trouvé d’autres
fourberies. Maîtres fourbes, en vérité:

    En la vile, loing dou mostier,      1946
    Ont fait, por la gent engignier[190],
    Un hospital plain de contraiz[191]...
    Il n’i ont ne clerc ne provoire[192]...
    Mes il donent de l’avoir tant
    Au seignor en cui terre il sont...
    Par tout porchacent, par tout quierent.
    Il n’est ne vile ne chastiax
    Ou l’en ne voie lor porciax
    D’Escoce jusqu’a Antioche;
    Et puis porte chascuns sa cloche
    Pendue au col de son cheval.
    Il a bien en lor hospital
    Quinze tiex convers groz et gras.
    N’i a celui n’ait cinq cens mars
    Et tel i a qui en a mil...
    Chascuns a sa fame ou s’amie.
    Molt par demaisnent noble vie.
    Touz en va par gueule et par ventre
    Li avoirs qu’a Saint Antoine entre.

Moines «retraiz», nonnes «retraites», infirmes, blessés, mal bâtis et
malades (des deux sexes, et les enfants de tous ces gens dont le pays
est peuplé), ils les recueillent pour attirer les aumônes. Ils sont à
l’affût pour s’en procurer.

    Quant om a un vilain deffaiz      2002
    Par guerre ou par autre meffez,
    En la meson sont bien venu
    Et a grant joie receü.
    Avant les font laver et poindre
    De coutiax et d’oingnement oindre
    Por roigir et por raancler[193]...
    Sachiez qu’autres feux ne les art[194].

Avec le produit des aumônes, ils prêtent ensuite à usure. Les évêques et
le clergé sont parfaitement au courant de tout cela, mais ils ne disent
rien parce qu’ils participent à la «truandise».--L’audace de ces Convers
est extraordinaire. On les voit partout prêchant, promenant châsses et
croix et sonnant leurs campanelles, pour que les naïfs se mettent de
leurs confréries. Pas d’ouvroir où leur bourse ne soit pendue. Pas de
four ou de moulin où ils n’aient leur sac. De même pour le vin et le
poivre. Les femmes surtout se laissent prendre:

    Les fames r’ont trovées simples,      2054
    Toailles et aniax et guimples[195],
    Fermaux et ceintures ferrées,
    Fromaiges et jambes salées
    En traient emprès la monoie.

Marchands et cossons (revendeurs) consommés, ils marient très bien leurs
filles et se moquent de saint Antoine. L’avis de Guiot est qu’ils
feraient mieux de mettre tout cet argent «en l’uevre du mostier»,
c’est-à-dire pour contribuer à l’achèvement de l’église qui s’élève
présentement en l’honneur de saint Antoine[196].

Les converses et les nonnes... Ce sujet est délicat, car

    Li plus sage sont esgaré      2099
    De fame jugier et reprendre...
    Plus est legiere que n’est vens...
    Je sauroie einçois dou soleil
    Tout l’estre, dont molt me merveil,
    Et le covine de la lune
    Que j’en peüsse conoistre une...
    Mais, puisque m’i sui embatuz,
    Dire m’estuet ce que j’en sai.

Les coulons (pigeons) sont comme les nonnes; ils font leurs nids dans
les églises. Les nonnes sont comme les coulons; elles ne tiennent par
leurs maisons nettes. Leurs maisons, c’est-à-dire leurs cœurs[197]:

    Je n’aim pas au mostier la plume      2194
    De colomp, por l’orde costume,
    Ne poil de fame rooingnie,
    Se la costume n’est changie
    Dont l’ame est en si grant dotance.

Aussi bien, n’insistons pas... Il y a, du reste, des femmes excellentes
dont on ne saurait assez chanter les louanges.

       *       *       *       *       *

Conformément à son plan, l’auteur fait comparaître ensuite à sa barre
les professions libérales et savantes[198].

En premier lieu, les «devins» (au sens de l’anglais moderne _divines_,
théologiens), adonnés à l’art suprême:

    Cil ars fait langue desploier      2293
    Et le senz et la foi doubler.

Les bons clers et les bons maîtres d’autrefois, qui enseignaient cet
art, «lisoient por Dieu» et «tenoient escoles loiax». Leurs successeurs
s’appliquent principalement, de nos jours, à se faire des rentes.

    Chascuns semble Diogenes      2312
    Ou Aristote ou Socrates.
    Bien ont les paroles puisiées...
    Es escriz de la verité.
    De ce ne sont il pas blasmé.
    Se il montrent la droite voie
    Je ne di pas qu’en ne les croie.
    Il parolent et bien et bel.
    Il resemblent le buretel[199],
    Selonc l’Escripture divine,
    Qui giete la blanche farine
    Fors de lui, et retient le bren[200].

Autre comparaison: ces docteurs hypocrites, et aussi ces hypocrites
abbés, dont il y a tant dans l’«Ordre noire» et dans la blanche, et ces
évêques, et ces légats, qui parlent profondément du Décret et des
Testaments, sont semblables aux gouttières qui déversent dans les rues
les eaux du ciel; les eaux lavent et nettoient les rues et fertilisent
les vergers; mais la gouttière n’en retient rien. Ou bien encore ils
sont comme la chandelle qui se gâte dès qu’on l’allume; elle éclaire,
mais se consume et pue en se consumant.

Les «legitres», maintenant. La science des lois et des décrets est une
très belle science qui conviendrait même aux rois. Là sont les dits
«dont on doit governer le peuple». Mais cette précieuse liqueur est
versée de nos jours dans des vaisseaux si malpropres qu’ils la
corrompent. Les étudiants en droit sont les moins sérieux de tous:

    ..... Ici se mirent      2423
    Tuit cil qui foloient et musent
    Es bones escoles et usent
    Lor tans por tricherie apenre.

Ce «chapitre» dira nettement leur fait aux «fausses langues desliées»:

    ... Cil seignor vont a Boloingne[201]      2439
    As lois, por les cours maintenir.
    Plus les en voi jenglos[202] venir
    Que n’est estorniax en jaiole[203].

Ils plaident ensuite le faux et le vrai pour plus ou moins d’argent.
Quémandeurs impudents! Envieux les uns des autres! Il n’y en a pas
d’honnête.

    C’est uns tormenz, une tempeste      2477
    D’aus oïr, qant il sont en leu
    Ou il cuident faire lor preu[204].

Ils aiment beaucoup les rentes d’Église; mais ils ne se soucient pas du
service qui en est la raison d’être et la contre-partie. Chose
étonnante qu’ils tirent si mauvaise doctrine d’une si pure fontaine de
sapience. C’est le contraire de l’opération dont Guiot a entendu parler,
qui consiste à extraire des serpents un «triacle» (thériaque), ou
remède, contre leurs propres morsures.

Restent les «fisiciens», ou médecins, les plus redoutables, sans
contredit, de tous les praticiens. Ne tombez pas sous leurs pattes!

    ..... Il m’ont eü      2556
    Entre lor mains: onques ne fu,
    Ce cuit, nule plus orde vie.
    Honiz est qui chiet en lor mains.

Pour eux, tout le monde est malade:

    Qui les orroit, qant il orinent[205],      2564
    Com il mentent, com il devinent;
    Par mos qui ne sont mie net
    En chascun homme trovent teche.
    S’il a fievre ou la toux seche,
    Lors dient il qu’il est tisiques[206]
    Ou enfonduz ou ydropiques,
    Melancolieus ou fieus[207],
    Ou corpeus ou palazineus[208]...

C’est à bon droit que le nom dont on les désigne («fisiciens») commence
par Fi! Combien d’ignares parmi eux? Mais ils se soutiennent tous, dans
l’intérêt de la profession.

    Uns bons truanz bien enparlez      2594
    Ne mès qu’il soit un peu letrez,
    Feroit fole gent herbe pestre...
    Tuit sont fisicien et mestre...
    Li miaures le poior consent[209].
    Por ce ont il or et argent.

Guiot ne leur pardonne pas d’interdire les meilleurs morceaux, ni leurs
sales pilules qui coûtent si cher, surtout s’ils reviennent de
Montpellier: leur gingembre, leur pliris, leur diadragum, leur rosat et
leur violat, leur diarrhodon Julii, leur diamargariton, leur «syphoine»
(ellébore), etc. Il préfère, lui, les chapons gras, les fortes sauces,
les vins clairs.

Il en est pourtant qui donnent de bons conseils à l’occasion. Ils sont,
ceux-là, comme des rosiers parmi les orties. Honorons-les, en cas de
besoin; après quoi, qu’ils aillent «à Salonique», c’est-à-dire au
diable.

Li bon loial ai je molt chier 2680 Certes, qant j’en ai grant mestier...
Grant confort et grant bien me feit. Et qant m’enfermetez me leit[210]
Et je ne sent ma maladie Lors voldroie c’une galie[211] L’emportast
droit a Salenique Et lui et toute sa fisique. Lors vueil que il tiengne
sa voie Si loing que jamais ne le voie.




LA BIBLE AU SEIGNEUR DE BERZÉ


Étienne Pasquier écrivait en 1530 dans ses _Recherches de la France_ (I,
p. 419, 689): «Nous eumes un Hugues de Bercy, religieux de Clugny, qui
fit la Bible Guyot... et quelques autres. Lesquels quelques-uns des
nôtres ont voulu comparer à Dante, poète italien, et moy je les
opposerais volontiers à tous les poètes d’Italie.»

L’erreur d’Étienne Pasquier, qui confond ici les deux «Bibles» de Guiot
de Provins et d’Hugues de Berzé fut relevée et rectifiée dès le
XVIIIe siècle. Et c’est sous le nom du véritable auteur que la
«Bible» d’Hugues figure dans les _Fabliaux et Contes_ de Barbazan-Méon
(t. II, Paris, 1808), d’après le ms. 837 (fol. 261) du fonds français de
la Bibliothèque nationale[212].

La «Bible» d’Hugues a été, en outre, l’objet d’une notice d’Amaury Duval
dans l’_Histoire littéraire_ (XVIII, p. 816).--M. Duval ne savait pas
grand chose de l’auteur. «C’était, dit-il, un homme du monde, qui vivait
dans la haute-société de son siècle.» C’était aussi un croisé; nul
doute, d’après ce qu’il nous apprend de lui-même, qu’il ait «fait partie
de l’armée des Croisés français et vénitiens qui prirent Constantinople
le 18 juillet 1203». C’était enfin «un esprit mélancolique et tendre qui
déplorait, à la fin de sa carrière, les erreurs de sa jeunesse».--Le
rédacteur de l’_Histoire littéraire_ conjecturait que la Bible d’Hugues
(du «châtelain» Hugues, comme dit un manuscrit), où il croyait
«reconnaître plus de goût et de délicatesse que dans la plupart des
productions du même temps», avait paru «dans les dix premières années du
XIIIe siècle, peu de temps après une autre _Bible_, celle de Guiot de
Provins». Hugues aurait emprunté à Guiot le titre inusité de son
ouvrage. L’_Histoire littéraire_ n’ignore pas, du reste, que Hugues
(qu’elle appelle tantôt Hugues de Bersie, tantôt Hugues de Bersil)[213]
avait composé d’autres ouvrages: des chansons, en français et «en
mauvais provençal»[214].

En 1866, un M. A. de Vertus soumit à la «Société historique et
archéologique de Château-Thierry» un Rapport sur les _Erreurs modernes
touchant l’origine de la versification française, démontrées par l’étude
des trouvères de notre localité_[215]. Parmi ces «trouvères» figure,
sous le nom d’Hugues de Brécy, l’auteur de la «Bible». (Brécy est un
village de l’Aisne, dont, en 1866, M. de Vertus était maire).

M. de Vertus s’exprime ainsi: «Hugues de Brécy, né vers 1160 [?], se
croisa en 1192 [?]; il assista à tous les désastres de CP. de 1200 à
1205... Il fut le poète le plus sérieux de son époque. A part quelques
chansons de jeunesse, tout est marqué dans ses productions au coin de
l’homme qui pense.»--Si M. de Vertus a pu «restituer d’une manière
certaine ce poète à la localité de Brécy», c’est, dit-il, parce que des
Brécy sont mentionnés dans la _Chronique de Morée_ (éd. Buchon, p. 31),
en ces termes: «[Greek: O nte Berithie]» au nombre des Champenois qui
demeurèrent avec Villehardouin dans l’ancien Peloponèse, après le départ
de l’Empereur Baudouin pour l’Europe. «Le savant Buchon, écrit M. de
Vertus, a traduit [Greek: Berithie] par Brassy; mais la recherche du
pays des petits-fils de notre poète n’avait pas pour Buchon l’intérêt
qu’elle a pour nous [!][216].»

D’autre part, dès le commencement du XIXe siècle, la _Biographie
universelle_ de Michaud avait proposé de voir, en l’auteur de la
«Bible», «un seigneur de Berzé-le-Châtel, au bailliage de Mâcon». M. P.
Meyer, au t. VI de la _Romania_, désigna Berzy-le-Sec (Aisne) comme le
pays d’où le moraliste aurait tiré son surnom. Il va sans dire qu’on l’a
appelé aussi Hugues de Bèze (de Bèze près de Dijon).

On sait aujourd’hui à quoi s’en tenir au sujet de toutes ces
hypothèses[217].

       *       *       *       *       *

Jofroi de Villehardouin, racontant les origines de la quatrième
croisade, rapporte (au § 45 de sa _Chronique_) que le marquis Boniface
de Montferrat alla au chapitre de Citeaux qui se tint à la Sainte-Croix
en septembre (14 septembre) 1201. Là, il trouva un très grand nombre
d’abbés, de barons et d’autres gens de Bourgogne: «Après se croisa li
evesques d’Ostun, Guigues li cuens de Forois, Hues de Bregi li peres et
li fils...»

Le _Cartualaire de Saint-Vincent de Mâcon_ (Collection de Documents
Inédits, 1864) mentionne de son côté, à plusieurs reprises, des
personnages nommés Hugues de Berzé (_de Berriaco_). Le plus ancien,
contemporain de Louis VII, eut deux fils: Hugues II, né vers 1145, et
Gautier, qui fut archidiacre puis doyen du chapitre de Mâcon. Hugues II
eut un fils, nommé Hugues, comme lui-même. Cet Hugues II et son fils
Hugues III, né vers 1170, s’identifient certainement avec «Hues de Bregi
li peres et li fils», ces chevaliers de Bourgogne dont parle
Villehardouin. Leurs domaines patrimoniaux étaient à Berzé-le-Châtel
(Saône-et-Loire). Il existe encore aujourd’hui un magnifique château
féodal en cet endroit[218].

On a enfin un certain nombre de chansons de la fin du XIIe ou des
premières années du XIIIe siècle, dues à un chevalier bourguignon,
que les rubriques des manuscrits désignent comme Hugues de Bregi. Ce
poète--le seul poète, ou peu s’en faut[219], de la région bourguignonne
qui soit connu à cette date--est assurément un des deux croisés de 1201,
le père ou le fils.

Quelques-unes de ces chansons présentent, du reste, des particularités
intéressantes. La première (_Ensi que cil qui cuevre sa pesance_) est
«envoyée» à un certain Hugues de Saint-Denis, peut-être le «Hugues de
Saint Denise» que Villehardouin mentionne (§ 50), avec son frère
Gautier, parmi les croisés de l’Ile-de-France[220]. La quatrième, qui a
été souvent attribuée au Châtelain de Couci, est célèbre: elle a été
composée à l’occasion du départ de l’auteur pour la croisade--pour la
quatrième croisade, comme il résulte de l’envoi--et, «parmi les
nombreuses pièces de ce genre, aucune ne peint mieux», selon G. Paris,
«les sentiments à la fois vrais et conventionnels qui se partageaient le
cœur» des nouveaux croisés:

    Mout a croisiés amoreus a contendre
    D’aler a Dieu ou de remanoir ci...

Ainsi l’auteur de la chanson était encore amoureux, jeune par
conséquent, lorsqu’il se croisa en 1201; c’était donc, selon toute
vraisemblance, non le père, mais le fils.

Cela posé, l’auteur de la «Bible» est assurément le même que celui de la
quatrième chanson. Il se vante, en effet, d’avoir beaucoup voyagé. Il a
été à Constantinople:

    Car je vi en Constentinoble      405
    Qui tant est bele et riche et noble,
    Vis dedenz un an et demi
    Quatre empereors, puis les vi
    Dedenz un terme toz morir
    De vile mort...

Le seigneur ou «chastelain» d’un certain âge qui écrivit la «Bible» est
donc Hugues III, seigneur de Berzé-le-Châtel, près Mâcon. En ce cas, la
Bible ayant été composée pendant l’âge mûr, sinon sur les vieux jours
d’un homme qui avait environ trente ans en 1201, doit être sensiblement
postérieure à cette date.

Où fut-elle composée? Cela reste douteux. Il est probable que, comme
beaucoup de croisés de 1201-1202, Hugues de Berzé le jeune passa de
Constantinople en Orient: c’est ce que semblent indiquer ses
récriminations contre les «franchises» des maisons de l’Hôpital et du
Temple dans les pays d’outremer (ci-dessous, p. 81). Mais on ne sait
rien de son itinéraire. Le dernier renseignement que la «Bible»
fournisse sur son compte, c’est qu’il était encore en Romanie à l’époque
de la bataille (15 avril 1205) où l’Empereur Baudouin fut vaincu et
capturé[221].--Demeura-t-il, par la suite, en Orient? Revint-il en
Mâconnais comme ses compatriotes et compagnons d’armes, Dalmase de
Sercey et Pons de Bussières, qui, ayant enlevé dans le monastère de
Marie Périblepte, près de Constantinople, l’insigne relique du chef de
saint Clément, la rapportèrent à Cluni en 1206[222]? On l’ignore.

Il reste pourtant à tenir compte d’une dernière pièce d’Hugues de Berzé
qui, ne nous étant parvenue que par deux copies dues l’une et l’autre à
des copistes provençalisants d’Italie et provençalisée par eux, a fait
compter jadis notre homme au nombre des troubadours, sous le nom d’Uc de
Bersie.

Cette pièce se présente sous deux formes assez différentes dans un
manuscrit du Vatican (texte publié dans l’_Archiv_ de Herrig, XXXIV,
403) et dans un manuscrit de Modène (texte publié pour la première fois,
en regard du précédent, dans la _Romania_, XVIII, 556).

Dans le manuscrit du Vatican, elle est précédée d’une note ainsi conçue:
_N’Ugo de Bersie mandet aquestas coblas a Folqet de Rotmans per un
joglar q’avia nom Bernart d’Argentau per predicar lui que vengues com
lui outra mar._ Hugues de Berzé s’adresse ici, en effet, au troubadour
Folquet de Romans, son «beau doux ami», pour le prier de lui «faire
compagnie outre mer». Il parle de Folquet comme ayant mené avec lui
joyeuse vie pendant longtemps; ils savent bien, l’un et l’autre, que
«chascun jour vaut pis»; il est temps de s’amender et de bien faire:

    Bernarz, di moi Fouquet qu’on tient a sage
    Que n’emploit pas tot son sen en folie;
    _Que nos avons grant part de nostre eage
    Entre nos deus usei en lecherie_;
    Et avons bien dou siegle tant apris
    Que bien savons que chascun jour vaut pis;
    Por quoi feroit bon esmendeir sa vie
    Car a la an est fors de juglerie[223].

Le poète s’adresse ensuite au marquis de Montferrat, le protecteur de
Folquet, et lui adresse aussi des exhortations appropriées:

    Bernarz, encor me feras un message
    Au bon marquis cui aim sanz tricherie
    Que je li pri qu’il aut en cest voiage,
    Que Monferraz le doit d’anceiserie;
    Que autre foiz fust perduz li païs,
    Ne fust Conraz, qui tant en ot de pris,
    Qu’il n’iert ja mais nul tens que l’on ne die
    Que por lui fu recovreie Surie.

Et voici l’envoi:

    Bernarz, di moi mon seignor au marquis
    Que de part moi te dont ce que m’as quis,
    Que j’ai la crois quim defent et chastie
    Que ne mete mon avoir en folie.

Dans le manuscrit de Modène seul, cet envoi est précédé d’une strophe
dont voici le texte:

    Ne ja d’aver porter ne seit pensis
    Que ses cosis l’emperere Freris
    N’aura assez, qui ne li faudra mie,
    Qu’il l’acuilli molt bel en Lombardie.

La pièce est facile à dater approximativement si l’on considère comme
authentique la strophe du ms. de Modène. Le marquis Guillaume de
Montferrat avait préparé en septembre 1220 un très bel accueil à
l’empereur Frédéric II, son cousin, lorsque celui-ci traversa la
Lombardie pour aller se faire couronner à Rome. Il s’embarqua en janvier
1224 pour reprendre Salonique de Romanie, que les croisés avaient
perdue, grâce à un subside de neuf mille marcs que Frédéric lui fournit.
Nous sommes donc entre septembre 1220 et janvier 1224.--Dans cette
hypothèse, toute la pièce est fort claire. Hugues de Berzé commence à
prendre de l’âge; or, la pièce (voir le premier couplet) n’a
certainement pas été écrite par un jeune homme. L’auteur est dans l’état
d’esprit pessimiste et orienté vers le repentir et la mort qui l’a déjà
conduit depuis longtemps ou le conduira bientôt à composer sa Bible:
«Bien savons que chascun jour vaut pis...»

Ainsi Hugues de Berzé, revenu dans ses foyers, se serait croisé de
nouveau après septembre 1220. Et tel serait le dernier événement connu
de sa carrière.

G. Paris a soutenu une autre opinion qui interdirait ces conclusions, si
elle était fondée; mais elle n’est pas, en vérité, soutenable. J’indique
en note ses arguments, et quelques-unes des réponses qu’on y peut
faire[224].

Quoiqu’il en soit, Hugues de Berzé se montre, dans ses chansons et dans
sa «Bible», écrivain facile, assez agréable, encore que sans expérience
et parfois négligé. Ses souvenirs de Romanie et d’Orient et sa
désinvolture d’homme du monde qui a beaucoup aimé le siècle, qui l’aime
encore[225], le sauvent de la banalité.--La _Bible_ n’est, au demeurant,
qu’une esquisse rapide.

Il est très fâcheux qu’il n’existe point encore d’édition critique de
cet opuscule.

Les motifs qui donnent à penser que la Bible du seigneur de Berzé a été
peut-être envoyée, non pas à un nommé Jacques, mais à Guiot de Provins,
ont été exposées plus haut (p. 38).

    Cil qui plus voit, plus doit savoir.      1

L’auteur a beaucoup voyagé; il sait donc mieux que ceux qui n’ont jamais
bougé de chez eux ce que vaut le siècle. Il sait que la vie ne vaut
rien.

    Se la joie durast toz jors      9
    Et n’eüst ire ne corous
    Et l’en ne peüst enviellir,
    N’estre malade ne morir,
    Au siecle eüst assez deduit.

Mais l’épée de la mort est suspendue sur notre nuque. Elle est, la mort,
aux aguets comme celui qui vise par une archère, dissimulé derrière le
mur. L’homme est comme un malheureux attaché à un pilier et tenu en joue
par une arbalète qui ne manque jamais son coup. Vivre longtemps? A cause
des inconvénients de la vieillesse, on en vient, d’ailleurs, à haïr la
vie quand on vit trop longtemps. Et, tant qu’on vit, que de douleurs:
maladie, pauvreté, préjudices subis, blâmes et offenses; et ceux qui ont
le plus de biens, dévorés par l’envie d’en avoir davantage! Il n’en
était pas ainsi au temps jadis.

    Il soloit estre un tans jadis      79
    Que li siecles estoit jolis
    Et plains d’aucune vaine joie...
    Solaz de rire et de chanter
    Et de tornoier et d’errer
    Et de cors[226] mander et tenir...
    Por la gent assanbler ensanble.

En ce temps-là, les gens cherchaient à se faire plaisir; trahir,
tromper, désarçonner ses compagnons, voilà maintenant, ce qui leur
plaît. Et chacun se tient à l’écart. Ceux d’autrefois jouissaient ainsi
de la vie et ne se privaient point nécessairement pour cela du paradis;
ceux d’aujourd’hui sont tristes et n’échapperont point, sans doute, à
l’enfer pour autant; car mésaise n’est pas vertu:

    Qar iriez, mornes et penssis,      127
    Puet l’en bien perdre Paradis,
    Et plain de joie et envoisiez[227],
    Mes c’on[228] se gart d’autres pechiez
    Le puet l’en bien conquerre aussi.

La faute d’Adam, commise «pour une pomme malostrue», a eu pour
conséquence la rédemption par les souffrances de Dieu sur la croix.
Après quoi, Dieu institua les trois «Ordres» dont se compose la société:
«les prêtres», pour le servir; les chevaliers «pour justicier»; et les
laboureurs. Il commanda ensuite la chasteté, la charité, la foi, la
pénitence et la confession. Il mit saint Pierre «en pré Noiron» (à Rome)
pour nous pardonner nos péchés...--Or, qu’est-il arrivé? De nos jours,
l’institution du mariage, destinée à garantir la chasteté des laïques,
est corrompue et faussée; les chevaliers, qui devaient protéger les
«menues gens» contre les voleurs, ne pensent qu’à les piller; les
paysans «boutent adès la bone avant» (déplacent clandestinement les
bornes pour s’agrandir aux dépens de leurs voisins). Le clergé même
n’est pas exempt de ce «désir de pécher» dont tout le siècle est
«bestourné».

Quand les bons clercs d’autrefois virent ainsi «briser la loi de Rome»,
ils inventèrent des remèdes: l’un, l’Ordre des moines noirs; l’autre,
celui de Citeaux; d’autres les Templiers, les Hospitaliers, les nonnains
de diverses robes. Mais les Ordres eux-mêmes en sont venus à ne plus
guère respecter les commandements de leurs Règles.

Voilà, par exemple, ceux du Temple et de l’Hôpital. S’ils étaient sans
convoitise et sans envie, on ne pourrait dire d’eux que du bien, car ils
exposent leurs corps au martyre pour défendre «le douz païs» où vécut et
mourut Notre-Seigneur. Ils ont toutefois une franchise qu’en tout état
de cause l’auteur tient pour diabolique: c’est à savoir que les
meurtriers et les larrons trouvent dans leurs maisons un refuge. C’est
au point que, en la terre d’outremer:

    N’ose pas batre uns chevaliers      273
    Ses serjanz no ses escuiers
    Que ne die qu’il l’ocirra
    Et qu’en l’Ospital s’enfuira
    Ou au Temple, s’il puet ainçois.

De là, quantité de meurtres.--Les moines blancs aussi ont leurs mérites;
ils sont charitables; mais quelle avidité pour s’agrandir!

    Mes tant i a de mal meslé      290
    Que s’il pueent plain pié de terre
    Sor lor voisins par plet conquerre,
    C’est sanz merci qu’il en auront;
    Ja tort ne droit n’i garderont
    Ne pitié, ne misericorde.

Les nonnains, de leur côté, se prépareraient des couronnes si elles
gardaient la chasteté qui leur fut commandée; mais

    Eles ont mesons plusors      301
    Ou l’en parole et fet d’amors
    Plus c’on ne fet de Dieu servir.

Toutefois, il faut passer condamnation là-dessus, car il y en a qui font
bien:

    Toutevoie fet a souffrir:      304
    Qar s’aucune mesprent de rien
    Il i a d’autres qui font bien.

Ceux de la Chartreuse, contents de ce qu’ils ont, sont un des Ordres du
monde où l’auteur trouve le moins de mal à noter, si on les juge, du
moins, «aus oevres et aus semblanz». Les moines noirs, au contraire,
sont les pires de tous; c’est le plus «failli» des Ordres. Il y a
peut-être un moine noir qui se conduit proprement sur quarante, ou sur
cent; et dans le grand monastère de Cluni, ils savent, à la vérité,
garder les apparences. Mais ceux qui sont dispersés dans les prieurés, à
la campagne, se conduisent comme Dieu sait:

    Mes cil qui sont es priorez,      331
    Es mesons et es dianez[229],
    Mainent tel vie com Diex set.
    N’est merveille se Diex les het.

Tout cela n’est pas, du reste, une raison pour «renier» les Ordres. On y
peut bien sauver son âme si Dieu vous donne le courage d’y entrer. Mais
il ne faut s’y réfugier qu’avec la ferme intention de bien faire.

L’auteur n’est ni clerc ni lettré; il ne s’en mêle pas moins de
«sermoner» le siècle, parce qu’il le connaît à fond. Même, on doit l’en
croire mieux que les prêtres et les ermites, qui n’ont pas son
expérience:

    Et si m’en devroit l’en miex croire      387
    C’un hermite ne c’un provoire;
    Car j’ai le siecle plus parfont
    Cerchié et veü que il n’ont.
    Et cil qui plus en cerche et voit
    C’est cil qui mains amer le doit,
    Car cil i trueve plus de mal
    Qui plus va amont et aval.

S’il croyait que «la joie du monde» pût durer toujours, il la
préférerait à tout, car il l’a «plus amée que nus», en son temps; mais
il sait maintenant qu’elle se dissipe comme un souffle. Qui aurait vu ce
qu’il a vu se fierait peu aux prospérités mondaines. N’a-t-il pas vu, à
Constantinople, quatre Empereurs mourir «de vile mort» en un an et demi:
l’un étranglé, l’autre précipité, le troisième déshérité et mené en
captivité (ce qui est pire que la mort), le quatrième vaincu et tué en
bataille rangée[230]? Et tant d’autres braves qui ne se doutaient guère
qu’ils seraient bientôt tués par les Grecs et les Comains[231], leurs
cadavres mangés des chiens, des corbeaux et des corneilles. D’autres
encore sont morts, qui disaient que s’ils avaient été là (aux combats où
les précédents avaient péri), ils n’auraient pas «perdu la journée»;
ceux-là sont morts aussi, par la suite, et moins honorablement, sans se
défendre; et ils l’avaient bien mérité, ces orgueilleux, pleins de
convoitise et de bobant au point qu’ils croyaient faire toute leur
volonté sans l’aide de Dieu[232].--Lors de notre expédition, tout alla
bien d’abord, tant que nous fûmes «humbles vers Dieu».

    Tout aloit a nostre plesir.      449
    Et je vi sovent avenir
    Que li uns des nos enchauçoit[233]
    Cent des lor, qui pris en avoit.
    Et, se il fuïst pour les cent,
    Il en fust blasmés durement[234].

Mais, les ennemis vaincus, quand nous fûmes plongés dans les richesses,
les émeraudes, les rubis, la pourpre, maîtres des terres, des jardins,
des palais, aussi des dames «dont il i en a ot molt de belles», nous
mîmes Dieu en oubli et Notre-Seigneur de même. Alors, Dieu nous punit:

    Tant com nous eümes creance      469
    Nous aida Diex sans doutance;
    Et quant la creance failli
    Et la bone cheance aussi,
    Cil puet bien dire qui ce vi:
    _De si haut si bas_, sans respit.

Seigneurs, vous qui aimez ce siècle et qui en désirez la joie, pensez,
pensez à la mort. A Mathusalem, dont vous n’atteindrez pas les années. A
Jonas, qui, par crainte de la mort, s’enfuit pour ne pas aller à Ninive,
où Dieu l’appelait; après l’incident de la baleine, il eut conscience de
sa folie: on n’évite pas son destin; rien ne défend contre l’horrible
fin à laquelle tous les vivants sont promis.

    Richece d’avoir ne de terre      627
    Que chascun bée a conquerre
    Ne vaut noiant[235] contre la mort...
    Et cil qui plus l’auront amé[236],
    Maintenant qu’il l’ont enterré,
    Si s’en part chascuns sanz demeure...
    Puis commence entr’aus li estriz[237]
    De sa terre et de son avoir
    Dont chascuns veut sa part avoir.

Et savez-vous ce que les héritiers font de l’héritage, quand ils l’ont?

    Sauces[238] vers[239] et chaudes pevrées[240]      663
    Et robes plaines et forrées
    En lieu de messes...

Il y a bien d’autres péchés que l’auteur n’a pas nommés: luxure, usure,
desmesure, etc. Ce sera grande merveille si Dieu a miséricorde d’un seul
sur mille des pécheurs que nous sommes. Prenons donc garde de nous
préparer pour le Jugement, avant qu’il soit trop tard.

Le péché le plus inquiétant, pour celui qui a écrit ces vers, c’est
l’Amour. Car c’est pécher non seulement que de le faire, mais de penser
rétrospectivement, avec plaisir, aux amours passées et rompues.

    D’un pechié c’on apele Amor      739
    Me prent sovent molt grant paor,
    Qar il est pechiez de penser
    Et de l’uevre et du remembrer.
    Qar puis c’on a du tout partie
    S’amor de sa trés bele amie,
    Si s’en delite on plus sovent
    En remembrer son biau cors gent,
    Quant l’en ja pensser n’i devroit.

On peut aimer une belle dame ou une laide. Le péché est plus laid et
plus noir avec la laide; mais il est plus «delicieux» avec la belle, et
plus «plaisant a remembrer» par conséquent. Il est donc plus facile de
se repentir du premier que du second. Mais qui se repent du second a
cent fois plus de mérite. Au reste, tous deux sont détestables:

    Fols est qui l’un et l’autre fet:      766
    Car tels en est joianz et liez
    Qui puis en est toz tens iriez,
    Et la joie c’on i compere
    Devroit estre a chascun amere.

HUGUES DE BERZÉ, qui a tant «cerchié le siecle ça et la» et en proclame
maintenant la vanité, sait parfaitement le cas que la plupart feront de
ses sermons:

    Tenront mes sermons a folor;      776
    Qar il ont veü que j’avoie
    Plus que nus d’aus solaz et joie,
    Et que j’ai aussi grant mestier
    Que nus d’aus de moi preeschier.

Il a fait certes «mainte oiseuse, mainte folie», dans sa vie; mais il ne
laissera pas pour cela de s’essayer «a bien dire et a bien trouver»:

    ...Tels ne set conseillier lui      787
    Qui donc bon conseil autrui.
    Et seurquetout qui bien enseigne
    Sanblant fet qu’a bone fin viegne.
    Et je pri Dieu qu’il me lest fere
    Tel chose que je puisse trere
    Moi meismes a garison...
    Aiez de moi merci, biaus Sire,      807
    Et ne monstrez vers moi vostre ire[241].

La _Bible au seigneur de Berzé_ se termine, comme on le sait déjà (p.
38), par une apostrophe à un certain Jacques, que le rimeur appelle:
«biaus frere, biaus amis» et qui s’était retiré du monde. Il l’exhorte à
persévérer: Jacques a promis de s’amender; qu’il ne s’en repente point;
rien n’est plus dangereux que de répudier ses bonnes résolutions.

    JAQUES, por ce vous vueil proier      821
    Que servez Dieu de cuer entier
    Et que vous n’alez foloiant
    Ne cest vil siecle remembrant,
    Qu’il est puis du tout empiriez
    Desque vous en fustes esloingniez.
    Car cil qui plus l’aima[242] dit bien
    Et connoist qu’il ne vaut mais rien...




LE BESANT DE DIEU

PAR GUILLAUME.


Guillaume, l’auteur du _Besant de Dieu_, a passé longtemps pour un des
auteurs les plus féconds du moyen âge. Son œuvre est, disait-on, très
variée: il a cultivé notamment le roman, le poème allégorique, le poème
moral, et fait des fabliaux. Mais cela tient à ce que, comme il se
désigne dans le _Besant_ par ces mots: «Guillaume, uns clers qui fu
Normanz...», on lui a attribué d’office tous les écrits contemporains
qui sont d’un clerc ou d’un normand nommé Guillaume. Or il a eu,
semble-t-il, beaucoup d’homonymes.

«Guillaume li Normanz», qui rima le fabliau _Du prestre et
d’Alison_[243], et ce «Guillaume», évidemment au courant des choses
d’Angleterre, qui a mis son nom au fabliau _De la male Honte_[244], sont
peut-être à distinguer l’un de l’autre. Mais le clerc Guillaume,
probablement picard, qui a dédié à un chef de clan écossais le roman de
_Fergus et Galienne_ (un des bons romans de la Table ronde), n’avait
rien de commun avec ce faiseur ou ces faiseurs de fabliaux, car sa
langue diffère de la leur. Et celui-ci, à son tour, ne doit pas être
confondu avec Guillaume, le clerc normand, dont l’œuvre certaine se
compose du _Besant de Dieu_, d’un _Bestiaire_, et de quelques autres
pièces à tendances moralisantes (_Les Treis Moz_, _Les Joies Nostre
Dame_, _La Vie de Tobie_, etc.)[245].

La biographie de notre Guillaume n’est jalonnée que de deux dates. Il a
composé son _Bestiaire_ en 1211 (peut-être 1210)[246] et son _Besant_ en
décembre 1226 au plus tôt ou dans les premiers mois de 1227[3], comme il
résulte d’allusions très claires contenues dans ces ouvrages.

Aussi bien ne connaît-on des circonstances de sa vie que ce qu’il nous
en apprend lui-même.--Il était clerc, clerc marié, avec femme et
enfants[247].--Il était versé dans la connaissance du latin: ses écrits
sont pleins de citations et de paraphrases, tacites ou déclarées. Il
cite, en particulier, dans le _Besant_, avec l’Écriture sainte, le _De
miseria humanae condicionis_ du pape Innocent III[248], et l’évêque de
Paris, Maurice de Sully († 1196), dont il avait entendu, ou lu,
les sermons bien connus[249].

Il vivait de ses «diz», qu’il composait, comme ses pareils, pour des
amateurs, ses patrons. C’est ainsi qu’il fit le _Bestiaire_ pour «sire
Raol, son seignor»:

    GUILLAME, qui cest livre fist      4137
    En la definaille tant dist
    De sire Raol, son seignor,
    Por qui il fu en cest labor,
    Qu’il li a ben guerredoné;
    Pramis li a e ben doné.
    Ben li a covenant tenu[250]...

C’est ainsi qu’il écrivit le poème _Les Treis Moz_ pour Alexandre de
Stavenby, évêque de Lichfield et Coventry (1224-1238). Le thème de cet
opuscule, où il est question du _Besant_, est emprunté, comme plusieurs
passages du _Besant_ lui-même, au _De miseria humanae condicionis_
d’Innocent III: il y a trois choses, trois «moz», qui chassent l’homme
de sa maison: fumée, «degot» (_stillicidium_), «male moillier» (_mala
uxor_)...

    Mustré m’a l’evesque Alisandre,
    Qui, autant com la salemandre
    Aime le feu e la chalor,
    Aime curteisie e valor,
    Que treis choses el siecle sont
    Que a home molt grant mal font[251]...

C’est ainsi qu’il écrivit enfin sa «Vie de Tobie» à la requête d’un
prieur de Notre-Dame de Kenilworth:

    Le prior Guillemme me prie      23
    De l’iglise Sainte Marie
    De Keneilleworthe en Ardene
    Qui porte la plus haute pene
    De charité que nule iglise
    De tut le realme a devise,
    Que jeo li enromanz la vie
    De celui qui out non Tobie[252]...

Guillaume était Normand: il le déclare à plusieurs reprises:

    Li clers fu nez de Normandie      34
    Qui auctor est de cest romanz.
    Or oëz que dit li Normanz[253].

Et sa langue est le dialecte de la Normandie continentale.--Il est, du
reste, plus que probable qu’il passa une grande partie de sa vie en
Angleterre. Bien d’autres rimeurs normands, français ou picards
l’avaient fait avant lui, qui n’ont pas non plus, pour autant, abandonné
la manière de parler en usage dans leur pays.

Avant 1227, notre Guillaume avait «versefié en romanz» des «contes» et
des «fablels», matière vaine et profane[254]. C’est sur ce témoignage
que les anciens érudits s’appuyaient pour lui attribuer _Fergus_ et les
fabliaux dont n’importe quel Guillaume s’est dit l’auteur; ils
concluaient même que l’auteur du _Besant_ devait être au déclin de sa
carrière quand il l’écrivit, puisqu’il n’avait pas toujours été si
édifiant. On ne peut aujourd’hui que regretter la disparition de ces
«contes» (le _Bestiaire_ excepté) et de ces «fablels»[255].

       *       *       *       *       *

A fréquenter la société anglaise, Guillaume, l’auteur du _Bestiaire_ et
du _Besant_, avait pris des allures plus indépendantes que la plupart
des clercs du continent. Il se permettait d’exprimer très librement sa
façon de penser sur les événements du jour. Dans le _Bestiaire_, il
s’étonne hautement de l’interdit naguère jeté par le pape sur le royaume
de Jean Sans Terre, et se permet de blâmer, à cette occasion, «l’une et
l’autre cour»:

    Ceste ovraigne fu fete noeve      10
    El tens que Philipe tint France.
    El tens de la grant mesestance
    Qu’Engleterre fu entredite,
    Si qu’il n’i avoit messe dite
    Ne cors mis en terre sacrée...
    Tote ceste chose trespasse
    GUILLAME, qui forment s’en doelt,
    Que n’ose dire ceo qu’il voelt
    De la tricherie qui cort
    E en l’une e en l’altre cort...[256]

L’Interdit avait fait déserter les églises par la noblesse anglaise;
celle-ci trouvait, d’ailleurs, son profit, comme le constate Guillaume,
à ces déplorables incidents:

    Li plus de la chevalerie      2723
    Plus qu’en une mahomerie[257]
    N’i[258] entrassent a cel termine...
    Por l’aveir que il gaaignoient
    De l’Eglise, que il gardoient,
    Erent li plus halt a devise
    Contre la pais de Sainte Eglise[259].

La page du _Besant de Dieu_ où Guillaume s’élève, non sans éloquence,
contre la Croisade albigeoise est depuis longtemps célèbre, et à bon
droit. Voir plus loin, p. 108.

       *       *       *       *       *

Le _Besant de Dieu_ n’a été conservé que par un seul manuscrit, le ms.
fr. 19525 de la Bibliothèque nationale de Paris, qui contient aussi les
«Treis Moz», la «Vie de Tobie», avec d’autres opuscules de l’auteur, et
qui paraît avoir été exécuté en Angleterre au commencement du XIVe
siècle. Il a été assez correctement publié par E. Martin (_Le Besant de
Dieu von Guillaume le Clerc de Normandie_. Halle, 1869, in-8). Cf., sur
cette édition, G. Paris, dans la _Revue critique_, 1869, II, nº 143, et
K. Bartsch, dans le _Jahrbuch für romanische und englische Litteratur_,
1870, p. 210.

M. A. Schmidt a très soigneusement étudié les procédés de style et les
lieux-communs familiers à Guillaume (qui sont les mêmes dans toutes ses
œuvres authentiques). Voir les _Romanische Studien_, IV (1879-80), p.
510-521; cf. H. Seeger, _Ueber die Sprache des Guillaume le Clerc de
Normandie_ (Halle, 1881).--On va voir que l’auteur du _Besant_ est un
écrivain assez adroit, quoiqu’il ignore absolument l’art d’ordonner ses
pensées, et qui a de l’énergie. Mais il est assurément excessif de
qualifier, comme on l’a fait, cette énergie d’«admirable» et le poème
de «beau»[260].

       *       *       *       *       *

Guillaume, un clerc de Normandie, qui a versifié en roman contes et
«fablels» profanes, fole et vaine matière, était un samedi soir dans son
lit. Il pensait à la vanité du «siècle», à sa condition précaire:

    E pensa qu’il aveit enfanz      96
    E sa moiller[261] a governer,
    E ne lor aveit que doner
    S’om ne li donout por ses diz.

Il pensait aussi à la parabole évangélique des Noces: était-il prêt pour
les noces de l’Époux, s’il y était convié? Il pensait enfin à la
parabole du Talent: qu’avait-il fait du «besant» (c’est-à-dire du
talent) que Dieu lui avait confié? Il eut honte de lui-même et résolut
d’écrire un poème pour exhorter au mépris du monde et à l’amour de Dieu.

Cela se passait peu de temps après la mort du roi Louis (VIII)[262], qui
était allé hors de son pays pour chasser les Provençaux et conquérir le
Toulousain. Il est mort, maintenant, ce puissant roi:

    En poi d’hore devint charoine[263];      179
    E de la langue e de la loigne[264],
    Del nés la ou il fu plus bel,
    Firent li verms[265] tut lur avel[266].

C’est merveille que l’homme ne se soucie pas davantage de savoir d’où il
vient, où il va.

L’homme naît de la saleté, dans la douleur, plus faible que les «faons»
des bêtes. Il grandit, et abuse aussitôt des dons de Dieu:

    Donques s’orgoillist et estent.      281
    A sa joliveté[267] entent
    E si guerreie Damnedé[268]
    De ceo que il li a doné.
    Se il est fort, si velt combatre
    Por son povre veisin abatre.
    S’il est sages, si velt plaider
    Por autrui terre guaaigner.
    S’il est biaus, si velt faire amie...
    La femme son prosme[269] ou sa fille.
    Ne se preisera une bille
    Se il tost n’en a vint ou trente
    Ou chascun jor une de rente...

Et puis il meurt, en général impénitent. Voilà le cadavre hideux:

    Les eulz[270] tornez, gole baée,      331
    N’a donc ami qui moult nel hée[271]
    E qui n’ait friçon e poour
    D’estre od lui sul[272] a un jur.

Quant à l’âme, elle aura à répondre au jour de la résurrection. Car le
corps ressuscitera; ne croyez pas que ce soit pour rire:

    Ceo ne tenez mie a gabeis!      360

Il est étonnant que les hommes se laissent aller, comme ils font, à
céder aux ennemis de leur salut: l’Ennemi proprement dit (le diable);
celui que chacun a «soz sa chemise»; et la vaine gloire du monde[273].

Le corps, ce misérable corps, dit:

    ...«Sire, gardez mei      429
    Que jeo ne aie faim ne sei![274]
    Cuchiez me bien e en biau lit
    E me faites tut mon delit!
    Vestez mei suef et sovent!
    Tant com vus estes en juvent
    Me faites ceo que jeo desir!
    Asez avrez uncor leisir
    De faire vos oblacions,
    Geünes e afflictions...»

Le monde insiste:

    ...«Faites, biau sire,      447
    Tut ceo que vostre char desire!...
    Querez avoir, querez richesce;
    En aüner[275] pensez tut dis!
    Querez vus[276] autre paradis
    Que seeir en tel palefrei?...
    E de mangier ces beals mangiers
    E de bevre ces vins d’Angiers
    Et d’aveir cele meschinete[277]
    Qui uncore est pucele nette?
    Demandez vus[278] autre solaz
    Que de gisir[279] entre ses braz?...»

Il faudrait lutter contre les tentations. Et d’abord par la diète:

    Qui l’amegrie [la chair] e la tient basse      495
    Fole volenté li trespasse
    Plus tost que quant ele est en gresse.
    Cil la mestrie[280] qui l’abesse
    E li acore son avel[281]
    Com l’ostrioer[282] fait son oisel.

Autre recette: se jeter dans l’eau froide quand on ressent «fole
chalor». Mais hélas, ce n’est pas ainsi que l’on agit d’ordinaire.

Si j’étais à la cour du roi, en beaux atours, admis à manger près de lui
et à coucher «en sa chambre», s’il me disait tous ses secrets, et que
j’abandonnasse ce bon maître pour aller servir un vilain, lequel me fît
garder ses bœufs, charrier son fumier et me battît en récompense,
serais-je fondé à me plaindre? C’est comme les femmes: il en est qui ont
deux amoureux: l’un les honore, l’autre les honnit, et elles préfèrent
le ribaud, qui les bat, au beau bachelier courtois[283]. De même,
l’homme entre Dieu et le Diable. Que d’étranges aberrations!

    Grant merveille a ici entur.      568

Le cas des clercs est le plus surprenant de tous. Car ils entendent «la
glose et tout le texte de la lettre», et ils ne sont pas plus empressés
que les autres aux Noces du Seigneur. L’auteur s’abstient toutefois de
généraliser:

    De tuz clers ne parroc jeo mie[284].      584
    Plusors demainent povre vie
    Por bien faire e por bien aprendre...

Il ne doute pas qu’il y ait de bons reclus et de bons chanoines. Mais il
voit aussi des clercs bien rentés qui emploient l’argent à tort et à
travers.--Lorsque quelqu’un s’est haussé «par symonie ou par peché»
jusqu’à avoir un évêché en garde, il ne songe plus qu’à thésauriser; il
abuse du droit qu’il a de se faire héberger gratis:

    A grant borse faire entendi      640
    E manga en ses priories
    E en ses povres abeies
    E od cels qui ostels li durent[285]...
    E donc mena sa roncinaille[286]
    E trestote sa garçonaille
    Qui as ostels firent dangier[287].
    Et quant vint apres le mangier
    Si volt chescun d’els aveir don,
    Neis[288] le plus petit garçon:
    L’evesque coupe ou palefrei
    E chascun clerc anel en dei[289].

Alors que, s’il voyageait à ses frais, il se serait contenté de deux
«somiers» (bêtes de charge) et de quelques serviteurs[290].

Les subordonnés des évêques ne valent pas mieux qu’eux, d’habitude:
juges concussionnaires; collectionneurs de bénéfices, qui font servir le
patrimoine du Crucifix à l’entretien de leurs familles; prêtres avides,
pour qui la cure des âmes n’est qu’une métairie à exploiter:

    Arcediacres e diens[291]      674
    E officiaus les maiens[292]
    Qui as chapitres sont les sires,
    Qui consentent les avoltires[293]
    Les causes jugent e terminent
    E as loiers[294] prendre s’enclinent,
    Les fornicacions cunsentent,
    Les povres chapeleins tormentent,
    Justice vendent e dreiture[295].

           *       *       *       *       *

    E les persones que feront[296]
    Qui les riches iglises ont
    Treis ou quatre en une province?
    Que diront il devant le prince
    Qui lor femmes avront peues[297]
    Des granz rentes qu’il ont eues,
    E marié filles e fiz
    Del patrimoine au Crucefiz?

           *       *       *       *       *

    E les prestres parroisserez
    Qui au prendre sont tut dis prez,
    Qui les confessions receivent
    Des doloros que il deceivent,
    E lor enjoingnent les anuels,
    Et des messes et des trentels[298]
    Pernent les deniers avant main,
    E lor pramettent que demain
    Le servise comenceront...
    A ferme pernent les autels
    Plus por les morz que pur les vis.

Les rois, ducs, comtes et autres grands seigneurs sont à peine moins
aveugles. Leur grand défaut est d’aimer trop la guerre, sans avoir égard
aux misères qu’elle entraîne pour les petits. Il n’est, du reste, de
guerres légitimes que les défensives où l’on combat «pour son pays» (v.
815), et celles contre les Sarrasins.--Ce qui manque aux princes, c’est
la pitié. La plupart sont des tyrans pour les peuples, qu’ils font
écorcher vifs par leurs baillis.--Aussi bien, ils sont riches, et la
convoitise est le vice naturel des riches:

    Li riche volent aveir tot.      863

Inconvénients des richesses. Historiettes et paraboles évangéliques qui
l’attestent: «Il est plus difficile à un chameau...»; le ladre qui
attend à la porte les miettes du banquet; etc.

Mais les pauvres ont aussi leurs défauts[299], et particulièrement
déplaisants:

    Car il ne prenent mie a gré      1115
    Lor sofreite e lor povreté,
    E sont felons e envios
    Et mesdisant e orguillos
    Et plains d’envie et de luxure...
    [Tosjors] li est avis por veir
    Que se il puet del riche aveir,
    Coment que seit, n’est pas pecché.

Entendez-les se lamenter:

    .....«Sire Deus,      1147
    Por quei nos feistes vu tels
    Q’oncques biens temporals n’eümes?
    A male hore conceu fumes!»

Et que dire de l’ouvrier, habile de ses mains, mais sans conscience, qui
travaille moitié moins qu’il ne devrait pour le salaire convenu?

    A tierce dit que il est none      1134
    E a none que il est nuit,
    E si tost com il puet s’enfuit.
    Ne li chaut, mes que il receive
    E que il manguce ou qu’il beive
    En la taverne ou el bordel[300]...

Revenons maintenant à la misère de la condition humaine, dont il a déjà
été question. Car on ne saurait trop «recorder» d’exemples pour montrer
combien ce bas monde est vil.

    Nus nesson tuz povres e nuz      1307
    Sanz escience e sanz vertu.
    Plusors nessent si malostru,
    Si hidos e si cuntrefaiz
    E si boçuz e si contraiz,
    Si horribles, si bestornez,
    Que c’est grant honte qu’il sont nez...
    Honte en ont peres e parenz
    E en parolent plusors genz.

Il y a, cependant, des individus qui sont «beaux et bien alignés,
grands et fournis». Se comportent-ils comme les arbres, qui produisent
de bons fruits? Qu’est-ce qu’ils produisent? Des myrrhes, des aromates,
des encens, des baumes, des gommes, des onguents: girofle, garingal,
gingembre, zédoaire, cannelle, cumin, poivre? Pas du tout.

    E que est ceo que vient del home?...      1356
    Jeol vus dirrai en meie fei[301].
    Ne sont pas chastaignes ne noiz
    Mes ceo sont lentes e pooiz[302].
    Tel est le fruit qu’il selt porter[303].

Il n’y a pas là de quoi se vanter. Encore moins de ce que deviennent les
meilleurs mets quand ils ont passé par le canal digestif. Guillaume
s’appesantit ici sur l’ignominie des diverses sécrétions de la machine
humaine pour aboutir à cette conclusion: tant de puanteur est-elle donc
compatible avec tant d’orgueil?

Le temps passe, et c’est la vieillesse avec son cortège abominable
d’infirmités:

    Le chief crolle, les dez porrissent...      1422
    Li put l’aleine e tut le cors...

En résumé, tout est vanité, et cela seul mérite qu’on y travaille de
s’assurer la grâce de Dieu.

Ses invectives contre l’orgueil conduisent ensuite l’auteur à rappeler
la parabole du Semeur. C’est Dieu qui a semé le froment et le Maufez
(le diable) l’ivraie dans le vaste champ de ce monde. Quand Dieu sema
l’humilité, l’autre sema l’orgueil et la félonie. Quand Dieu sema la
chasteté, l’autre sema la «lecherie» (la débauche) et la luxure. Quand
Dieu sema l’amour, l’autre sema l’ire, la rancœur, la haine, l’envie
durable. Et ainsi de suite.

Les semences du diable ont crû et multiplié au point que le froment de
Dieu est étouffé et «versé» sous cette moisson parasitaire.

Le mal aurait déjà conquis la terre entière, n’était «le Chastel as
puceles» (Patience, Humilité), qui, depuis le commencement du monde,
tient en échec la forteresse d’Orgueil.--Aumône est la portière du
«Chastel as puceles»; Largesse y fait fonction de sénéchal; Honneur,
Joie, Courtoisie et Sobriété servent aux tables. Paix et Foi, qui
gardent le château, font corner et guetter aux créneaux. C’est Chasteté
qui fait les lits...--Dans la cité d’Orgueil, au contraire, la portière
est Félonie. Escharseté[304] est cuisinière. Gloutonnerie a la cave en
charge. C’est Fausseté qui tient les plaids... Etc.--L’Orgueil est
répandu partout. Mais il prétend notamment à la seigneurie de France.
Guillaume ne manque pas de rappeler, à ce propos, le lieu commun célèbre
que ce père de tous les vices a marié trois de ses filles en Angleterre:
Envie, Luxure et Ivresse[305].

Après ce développement symbolique, nouveau départ:

    De la misere vus ai dit      2059
    Dont el ventre sa mere vit
    Li emfes[306] qui naist a dolor...

Mais l’auteur est un peu essouflé. Il s’arrête, cette fois, à considérer
les cérémonies du baptême: «les enseignes» que le prêtre «baille» à
l’enfant «relevé des fonts».

    Une vesteüre novelle      2099
    E en sa main une chandele...
    Son parein qui des fonz le prit
    Li fist doncques l’autel beiser.

Il invoque ensuite le secours du Ciel en faveur de la nef de saint
Pierre, c’est-à-dire de l’Église, insubmersible sans doute, mais
présentement ballottée par la tempête. Seigneurs, obéissons au pape, qui
nous conduit vers le salut:

    Il nus deit a tuz comander      2265
    Que nus aidon a amender
    La nef e trestut son ateivre[307],
    Que il ne nus estoece beivre[308]
    De la mer qui est mult amere...
    Obeir devon a saint Pere[309].

Malheureusement l’équipage de ladite nef n’est pas composé d’une manière
irréprochable:

    Jeo m’esmerveil, jeol vus afi,      2302
    Mult durement que nostre mestre
    Soefre en la nef tele gent estre...
    ..... ses collaterals,
    Ses boteillers, ses senescals,
    Ses diacres, ses chapelains
    Qui tut adès ovrent les mains
    Et les ungles a cels plumer
    Qu’il deivent conduire par mer.

De la personne du pape personne ne doit médire, pas plus que du ciel
lui-même. Mais les cardinaux qu’il envoie dans tous les royaumes de la
terre comme pacificateurs s’acquittent mal de leur office. Que font-ils,
en effet?

    Les riches iglises conquerent      2361
    E les riches evesquiez querent
    A lor nevoz, a lor parenz...
    Mult aiment la blanche moneie
    E plus icele qui rogeie[310]...
    E lessent, quant il s’en revont,
    Ceo dit aucun, de lor semence...

Lorsque deux princes sont en discorde, Rome devrait enquérir pour
connaître et redresser les torts. Elle ne doit pas, au sens de
Guillaume, si un de ses enfants a erré et se déclare repentant, envoyer
brusquement contre lui son fils aîné pour le confondre comme on l’a vu
faire en ces derniers temps.

    Quant Franceis vont sor Tolosans      2395
    Qu’il tienent a popelicans[311]
    E la legacie romaine
    Les i conduit e les i maine
    N’est mie bien, ceo m’est avis.
    Bons e mals sont en toz pais...

Voilà plus de quarante ans que le tombeau du Christ est retombé entre
les mains des Infidèles, et les chrétiens se déchirent entre eux, au
lieu d’aller le délivrer. Comment s’en justifieront-ils, quand Dieu
tiendra son grand Conseil? Que leur dira Notre Seigneur?

    Que dirra il a ces Franceis      2484
    Qui si preisiez[312] chevalers sont,
    Qui par devant croizer se font
    Sovent contre ces Aubigeis[313]?
    Il a plusors de ces Franceis
    Qui autretant a blamer font[314]
    Come font cil sor qui il vont.

Il est étrange que Rome s’occupe de pareilles besognes et ne prenne pas
garde à sa honte. Et quelle honte? Une poignée de Chrétiens s’étaient
naguère emparés d’une belle cité--Damiette--par où nous avions l’entrée
«en Babiloine et en Egypte». Nous l’avons perdue, cette cité, par la
faute du légat qui dirigeait notre ost. Quelle pitié de voir un clerc à
la tête des chevaliers!

    Mes alt[315] li clers a s’escripture      2556
    E a ses psaumes verseiller[316],
    E lest aler[317] le chevaler
    A ses granz batailles champelz.
    Et il seit devant ses autels!

Guillaume, s’il était pape, ne se consolerait pas d’un tel échec jusqu’à
ce qu’il eût pacifié et réuni tous les chrétiens autour de lui pour les
mener à l’assaut de Jérusalem. Et il profite de l’occasion pour lancer
une véhémente exhortation à la croisade. Aller à la croisade, la
vraie--celle de Terre Sainte--c’est la meilleure manière, pour les gens
d’armes, de faire fructifier leur «besant».

Mais quelqu’un demandera peut-être: «Qu’est-ce que signifie ce besant?».
C’est le talent de la Parabole. Malheur à qui n’a pas fait rapporter
d’intérêts au capital que son maître lui a confié, même s’il ne l’a
point dissipé.

   --«Sire, veiz ici ton besant      2720
    Trestut entier e bien gardé.»--
    E li sires respont: «Par Dé,
    Tu n’es bon sergant ne feeil[318]...
    Hors de ma maison t’en irras...
    Car lessé as, par felonie,
    A multiplier mes chatels[319].»

Chacun de nous a reçu un don de la bonté divine: prouesse, ou
puissance, ou vertu, ou avoir, ou sens, ou éloquence; et qui néglige de
s’en servir commet le crime de stériliser le besant de son seigneur.

L’auteur, qui a reçu «grâce de faconde», de «langue delivre et aperte»,
ne veut pas s’exposer, quant à lui, au sort du serviteur maladroit ou
infidèle. Il ne se lassera point de parler pour prêcher le mépris du
monde.

Considérez, je vous prie, la moisson spirituelle que vous vous êtes
préparée jusqu’à présent. Elle est nulle, n’est-ce pas? Or, quelle
souffrance de comparer sa misère à la prospérité d’autrui! Ce sentiment
si pénible, Guillaume l’a éprouvé:

    Jeo ne vus sai dire a nul fuer[320]      2865
    L’ennui que j’ai eü au cuer
    Aucune feiz, quant jeo veeie
    Que mon voisin aveit grant meie[321]
    E blé assez a la seson,
    E jeo n’aveie a ma maison
    Une glene ne un espi...

La misère est due le plus souvent à la paresse. Mais, cependant, pas
toujours. Car le revenu du travail dépend de la qualité du fonds qu’on
cultive et du genre de travail qu’on fait:

    En malveise terre e en vaine      2887
    Pert fol laboreor sa paine,
    Car il n’en cuelt fors espineiz
    E orties e joinceieiz[322]...
    L’un est oisos, l’autre travaille,
    Mes nient en lieu qui li vaille.
    Ces dous chaitis[323] de faim morront.

Sachez donc que la vigne qui récompense le mieux la peine qu’on prend
autour d’elle, c’est la Vigne du Seigneur.

Parabole des ouvriers de la onzième heure. Mais sommes-nous à la onzième
heure? Le monde est-il près de sa fin? Le bon évêque de Paris, Maurice
[de Sully], avait «signifié» à Guillaume la réponse à cette question; et
Guillaume la rapporte en ces termes:

    Tant com li jorz a plus duré      3065
    Al hore qu’il est avespré
    Envers ceo qui est a venir...
    Autresi aveit duré plus
    Li mondes, quant Deus vint ceüs[324],
    Envers ceo que puis en i a.

Il ne faut pas spéculer, d’ailleurs, sur l’indulgence céleste, figurée
par la parabole. Ne dites pas: «Je me repentirai plus tard». Songez au
danger de mort subite. Il est déjà tard. Soyons prêts.

    Fols sumes qui tant atendon.      3174
    Musé avon desc’[325] a midi
    E de si qu’a none autresi[326]
    E desq’a relevée basse.
    E veon que tut le jor passe
    E qu’il nus faut e qu’il nus fuit...

Parabole de l’Enfant prodigue. Le sens en est clair. Le père de la
parabole, qui a deux fils, c’est Dieu omnipotent. Son fils aîné, qui l’a
longtemps honoré et servi, ce sont les Juifs. Nous sommes le fils cadet,
d’abord irrespectueux et prodigue. Jésus-Christ est le veau gras,
sacrifié pour notre retour. Depuis notre retour, notre frère aîné se
tient à l’écart...

    Ore atent li chaitif dehors      3565
    E nus avum les granz tresors,
    Les besanz son pere en baillie...

On peut entendre encore qu’il y a parmi nous une foule d’enfants
prodigues qui, depuis l’âge de quinze ans, ont quitté «le ventre de
Sainte Eglise» pour choir «en la profonde mer des vices». La maison
paternelle leur est ouverte, à ceux-là; le Père leur tend les bras:

    Seignors, or nus en porpenson!      3691

Le poème de Guillaume finit par un acte de foi et par l’assurance que
l’auteur n’a rien dit dont il ne soit persuadé:

    Bone gent, ausi Deus m’aït!      3665
    Jeo crei ceo que jeo vus ai dit...
    _Amen_.




CARITÉ, MISERERE


Il n’existe pas moins de trente manuscrits qui renferment les deux
poèmes moraux, ou «romans», intitulés _Carité_ et _Miserere_ (sans
compter cinq autres copies du _Miserere_ seul). C’est la preuve que ces
ouvrages ont joui jadis d’une popularité exceptionnelle. Cette
popularité est, du reste, attestée par d’autres témoignages. Deux poètes
néerlandais du XIIIe siècle ont entrepris successivement la
traduction du _Miserere_. Plusieurs rimeurs français du XIVe siècle,
l’auteur de l’_Exemple du riche homme et du ladre_, chanoine de La
Fère-sur-Oise, et Gilles li Muisis, abbé de Saint-Martin de Tournai, ont
cité ces poèmes avec éloges. Le chanoine de La Fère les déclare
incomparables:

    J’en trais le Renclus a tesmoing...
    Nul autre a lui je ne compare
    De bien faire, dire et diter
    Coses pour gens bien pourfiter[327].

L’abbé Gilles aurait voulu les lire tous les jours de sa vie:

    Des viers dou Renclus que diroie?
    Que moult volentiers, se pooie,
    Les liroie trestous les jours.
    En chou seroit biaus li sejours[328].

D’autres, comme Baudouin et Jehan de Condé, se sont certainement
inspirés de _Carité_ et de _Miserere_, sans les citer.--En 1360, la
ville d’Amiens ne crut pas pouvoir mieux faire, comme cadeau, que
d’offrir au roi Charles V un exemplaire des deux romans.

       *       *       *       *       *

L’auteur était connu au moyen-âge sous le nom que lui donnent le
chanoine de La Fère et l’abbé Gilles: le Renclus (ou Reclus). C’est le
titre qu’il se donne à lui-même dans l’_explicit_ du _Roman de Carité_:

    Or vuelle li vrais rois des chius CCXLII
    Estre merchiables et pius
    Vers moi k’on apele RENCLUS
    DE MOILIENS.....

C’était donc un de ces solitaires qui, comme, de nos jours, les moines
bouddhistes de la secte Nying-Ma, au Thibet, «se laissaient enfermer
dans une cellule maçonnée, garnie d’une seule fenêtre, pour y mener, en
général jusqu’à leur mort, une vie de pénitence et de prière...». «Les
vignettes de plusieurs manuscrits des deux romans, ajoute M. van Hamel,
représentent [l’auteur sous la figure d’]un moine blanc assis dans une
recluserie construite en briques rouges et entourée d’un jardinet.»

«Moilliens», où vivait le Reclus, est sans doute Molliens-Vidame,
aujourd’hui chef-lieu de canton de l’arrondissement d’Amiens, dont le
prieuré était jadis un des bénéfices de l’abbaye de
Saint-Fuscien-au-Bois.

Un des manuscrits des deux romans, du XIIIe siècle, conservé naguère
à la Bibliothèque de Turin, offrait un renseignement de plus. Au-dessous
du dernier vers de _Carité_ (qui ne comportait dans ce ms. que 241
strophes au lieu de 242), on lisait: «Cy fenist li romans de _Carité_,
lequel fist dans Bertremiels, li renclus de Morliens, qui jadis fu
moines de Saint-Fuscien el bos...» Cette note autorise à penser que le
Reclus s’appelait Barthélemi[329] et qu’il avait été moine à
Saint-Fuscien avant de se faire emmurer.

Ses propres ouvrages fournissent, sur le compte de l’auteur, quelques
données complémentaires.--Il n’était plus jeune lorsqu’il composa
_Carité_; il ne s’attendait même plus à vivre longtemps (LXXXVII, I;
XLIII, II).--Il était lettré, en latin et en roman. Il connaissait la
Bible, les _Vitæ patrum_. Il cite le _quo semel est imbula recens_
d’Horace. Il cite des fables, des historiettes et des proverbes
populaires, des thèmes de fabliaux.--Il n’était certainement pas exempt
d’amour-propre littéraire. Il sait que ses invectives lui ont attiré et
lui attirent l’animadversion des fous (_Carité_, CXLIX, CL); mais peu
lui en chaut; il est fier de son indépendance. Il se connaît des
«envieux» qui éplucheront son livre pour y trouver «aucun mot dont il
puissent mesdire»; mais il s’estime au-dessus de la contradiction
(_Carité_, CCXLI):

    Li envious en mesdira;
    Mais ja prodom mal n’en dira
    Ne ja rien n’i contredira,
    Car il n’i a ke contredire.
    Alés, vers! Dius vous conduira
    Et sages hom s’en deduira
    Ki de bons dis se set deduire.

A quelle époque écrivait le Reclus? Après la canonisation de Thomas de
Cantorbéry et de Bernard de Clairvaux, puisqu’il considère ces
personnages comme des «saints», c’est-à-dire après 1173-1174. Il a
entendu parler de l’hérésie des Albigeois (_Carité_, XXIII, 6-12); mais
il ne fait aucune allusion aux croisades dirigées, soit contre ces
hérétiques (1207-1208), soit contre les Infidèles. Le roi de France qui
régnait de son temps avait un royaume sensiblement plus grand que celui
de son aïeul (_Carité_, XXXVI, 4-6)[330].--Dans _Miserere_, qui est très
probablement postérieur à _Carité_ (puisqu’on y relève une allusion
assez claire à ce poème), il est question de «la terre ki enkiet en
baillie de roi enfant» (CCXII, 8-9); mais c’est, peut-être, une allusion
sans portée à la malédiction de l’Ecclésiaste.--Un éminent érudit a
conclu de ces données (on n’en a pas d’autres), que la composition du
premier roman du Reclus pouvait être fixée «au commencement du règne de
Philippe-Auguste, entre 1180 et 1190». Mais il paraît évident que c’est
par erreur. La mention brève, mais très significative, des Albigeois
(dont il n’était guère question dans le Nord de la France au
commencement du règne de Philippe-Auguste), celle des agrandissements
récents du royaume (si considérables sous Philippe-Auguste), et
subsidiairement l’allusion aux rois-enfants, tout concourt à faire
penser aux premières années de Louis IX[331]. Et rien, par ailleurs, ne
s’oppose à l’adoption de cette hypothèse. La langue des deux romans est
le picard qu’on parlait pendant le premier tiers du XIIIe siècle.

       *       *       *       *       *

Le Reclus de Molliens a eu la chance de trouver, de nos jours, un
éditeur excellemment préparé à sa tâche et très consciencieux en A.-G.
van Hamel. Il n’y a guère de poème moral du moyen âge qui ait été aussi
bien traité, à ce point de vue, que _Carité_ et _Miserere_. L’édition,
définitive, de M. van Hamel (_Li romans de Carité et Miserere, du
Renclus de Moiliens_. Paris, 1885, 2 vol. in-8) a paru dans la
«Bibliothèque de l’École des Hautes Études» (Fascicules LXI et LXII).

On ne peut que s’associer, en général, aux appréciations de l’éditeur
sur le style et la valeur historique et littéraire des œuvres de
Barthélemi.--Ce qui distingue surtout le Reclus parmi les moralistes du
moyen âge, c’est, en premier lieu, sa strophe de douze vers
octosyllabiques sur deux rimes (disposées suivant le schéma _aab aab bba
bba_), qui est aussi celle des célèbres _Vers de la mort_ d’Hélinant,
moine de Froidmont, composés entre 1194 et 1197; il est vraisemblable
qu’Hélinand et le Reclus ont été des premiers à s’en servir: elle a été,
depuis, fort à la mode (vraisemblablement grâce à eux)[332]. C’est, en
second lieu, son goût décidé pour les jeux de mots assonancés et les
allitérations[333]. C’est enfin une certaine dextérité à «manier les
images et à les mêler, sans trop nuire à la clarté»[334]. Le Reclus est
un homme de lettres fort expert, qui le sait, s’y complaît et s’admire.
De là, ce que «sa verve a parfois d’un peu factice». Mais il avait de la
verve: il avait une incroyable provision de synonymes et une
merveilleuse facilité à ressasser sa pensée; c’est, du reste, la raison
de son succès. Mais il était passionné et vivant, ce qui est rare chez
les faiseurs de tours littéraires.

M. van Hamel ajoute: «Ce qui diminue pour nous l’intérêt de ses
ouvrages, c’est qu’il moralise plus qu’il ne critique, et que, dans ses
diatribes contre les mœurs du temps, il reste trop dans les
généralités; on voudrait retrouver dans ses poèmes la société de son
époque; on n’y trouve, sauf dans un paragraphe sur la toilette des
dames, que des travers qui sont de tous les temps et de tous les
pays...» Il y a quelque exagération dans ce dernier trait. S’il est vrai
que le Reclus est souvent plus intéressant par la manière dont il dit
les choses que par les choses qu’il dit, nul n’est en droit d’affirmer
que, sur «la société de son époque», il ne nous apprend rien.


CARITÉ

Il plaît à l’auteur de dire «bons dis» pour les «bons cuers» que
l’exemple des bienfaisants excite à bien faire. Qui se ressemble
s’assemble.--Tous les hommes ne sont pas pareils. «Li cuer sont de
divers metal».

    Dont vient chou ke uns hom someille      II, 10
    Au moustier et li autre veille?...
    De chou ki me plaist autrui poise.      III, 4
    De chou dont je plour chil s’envoise[335];
    Car cascuns en son sens habonde...

Mais les méchants sont plus nombreux que les bons; et les plus grands de
ce monde sont les pires. Nous ne vivons plus maintenant comme vivaient
nos anciens. Sainte Église elle-même est dégénérée: on y met «le fol en
caiere»[336] et les plus sensés aux derniers rangs. Foi manque, Charité
faiblit.

O Charité, où es-tu? L’auteur a, «par maintes jornées», cherché à
découvrir son séjour. Il l’a cherchée chez «la gent laie» et chez «la
gent lettrée»; il a pensé qu’elle s’était peut-être réfugiée chez les
moines, «encartrée» chez les «renclus» qui ont choisi les plus dures
voies du salut. Il a été la chercher à Rome; car on lui avait dit que le
pape romain n’agissait, jadis, que d’après ses conseils. Mais, Charité,
tu n’es plus là:

    Mais tu n’i fus k’une saison;      VIII, 5
    Car on te mist a la foriere
    Par conseil d’une pautoniere[337],
    Ch’est Covoitise, la boursiere[338]...

Certes, le pape en personne est au-dessus de tout reproche[339]. Mais
ceux qui sont autour de lui «font souvent blâmer sa personne». Nul
pauvre ne se présente à sa porte sans s’attirer des coups. Les portiers
de sa cour ne font bonne mine qu’à ceux dont ils espèrent «argent ou
ventrée»:

    Ne puet povres en court entrer      X, 1
    S’il ne se veut faire fautrer[340]
    Mainte teste i a on fautrée...

Il est allé chez les cardinaux et les a trouvés mercenaires, eux aussi;
c’est même à leur exemple que les petits fonctionnaires de la Curie ont
pris l’habitude de se faire graisser la patte.

    Li sire a son serf sa maniere      XII, 10
    Et le dame a se camberiere[341]
    Se costume emprient[342] et empose.

Graisser la patte! Cette expression remet en mémoire l’historiette de la
bonne vieille naïve à qui l’on avait conseillé d’oindre la paume de son
avocat et qui prit l’avis à la lettre. L’auteur raconte cette
historiette qui a été souvent, au moyen âge, mieux racontée que par
lui[343].

A Rome donc tout est sec: les gonds des portes, les langues des gens de
justice. Tout demande à être graissé. Et il y fait chaud; la graisse
fond vite; il faut la renouveler souvent.

    Ho, fius d’ointiere[344], maus Romains!      XX, 1

Le poète est allé ensuite en Toscane, en Pouille, en Hongrie, en Grèce,
à Constantinople. Il a vu les Allemands, les Saxons, les Lombards et la
grasse Bologne qui enseigne à esquiver les lois. A propos de Bologne, il
déploie toutes les ressources de sa virtuosité à accumuler les jeux de
mots en assonances:

    ..... La crasse Bouloigne[345],      XXII, 5
    Ki aprent a bouler[346] des lois,
    Et ploie les plais en tans plois[347]
    K’ele ploie les tors en drois.
    Tant ret[348] pres les plais et reoigne
    Par sa langue li Boulenois,
    Tort vent por droit par son genglois[349].

Il a vu les médecins de Salerne. On lui a conté ensuite des Albigeois,
qui ont renié Dieu et leur baptême. Il les laissa là et poussa sa pointe
jusqu’à Fineposterne (cap Finistère). Charité n’est pas non plus en
Angleterre, depuis la mort de saint Thomas [de Cantorbéry]. La loi des
«estrelins» (sterlings) prévaut désormais dans ce pays et aussi en
Irlande, en Écosse, en Danemark, en Frise, en Hollande, en Flandre, etc.

    Ho! Carités, Normant, Breton,      XXVI, 1
    Poitevin, chil dusk’au perron
    Saint Jake, en terre de Galisse,
    Espaignol et chil d’Arragon
    Ne sevent de toi nis[350] le non.

Il n’a trouvé Charité ni à Venise, ni en Terre-Sainte, ni en Bourgogne,
ni en Champagne. En France, peut-être? car les Français sont «gent de
mout grant pris», et leur beau nom vient de «frankise». A Paris?

    De toute Franche est kiés[351] Paris;      XXVII, 10
    Se de Carité n’est floris
    Ja mais ou querre ne le sai.

C’est en France qu’il faut s’arrêter pour examiner à fond l’état de la
société.

Et d’abord, le roi. Suit l’énumération des devoirs des rois en laborieux
jeux de mots assonancés:

    Rois, chil est bons rois ki bien roie[352]      XXXI, 1
    Les drois et met a droite roie[353].
    Rois, tu ies rois pour droit roiier.
    Ki roiera se rois desroie?
    Drois rois est ki son regne aroie[354]
    Et les desrois[355] fait aroiier...

Dans ce tableau, rien qui ne soit très général et, par conséquent,
banal. Il est observé, cependant, que le roi de France qui règne
maintenant doit être d’autant plus soucieux de ses devoirs que son
royaume est «plus larges et empenés» qu’au temps de son aïeul (XXXVI,
4). Sa dignité est la plus honorable du monde après celle du pape; que
le titulaire n’en conçoive pas d’orgueil. Le vilain qui vit de lait
aigre et de pain d’orge plein de paille est plus en sûreté que le roi,
car il a moins de responsabilités: _Plus seürs est vuis cars ke
plains_[356].

L’auteur ne peut pas s’occuper de toutes les conditions en détail. Après
avoir parlé du roi, il s’adresse donc, en bloc, à tous les seigneurs,
qui portent l’épée chevaleresque, pour leur adresser des conseils.
Qu’ils ne perdent pas de vue le symbolisme de cette épée:

    L’espée dist: «Ch’est ma justise      XL, 6
    Garder les clers de Sainte Eglise
    Et chiaus par cui viande est quise[357]
    Dont li siecles est garisans.»

Il y a là des appels à la pitié dont l’accent paraît sincère:

    Tu ki des lois tiens le droiture,      XLVII, 1
    Quant avient si gries[358] aventure
    Ke damner t’estuet par besoigne
    Un home por se forfaiture
    Et destruire le Dieu faiture,[359]
    Soiés discrés en tel essoigne[360]...
    Ke pietés au cuer te poigne!
    El caitif[361] conois te nature
    Ke tu fais morir a vergoigne.

           *       *       *       *       *

    Toi le convient amer et pendre:      XLVIII, 5
    Amer por chou qu’il est tes frere
    Pendre por chou ke il est lere[362]....

Chevalier, défends les pauvres; «venge Boiliaue [le pauvre] de Boivin
[le riche]»:

    Quant jugiere son cuer n’aploie[363]      LII, 1
    Au povre ki vers lui souploie
    Por chou que en son sac[364] palist,
    Et dou rougevestu fait joie,
    Chou poise moi k’il ne roujoie
    Tant ke li fus fors en salist.
    Uns tius miracles mout valist[365].

           *       *       *       *       *

    Juges, quant tu vois en la toie      LIII, 1
    Court[366] le povre ki se tristoie,
    Di: «Jou voi la un Diu eslit»...
    Chiaus cui li mondes ne festoie
    Cuides tu ke Dius les oublit?[367]

Passons maintenant aux clercs, en commençant par les «prestres
parrochiaus». Ici, quarante-sept strophes commençant chacune par le mot
_Prestre_.

    Prestre doit adés[368] pres ester      LVI, 1
    Et preus et pres de soi prester
    A tous chiaus ki mestier en ont[369]...

Ces quarante-sept strophes ne contiennent guère que des exhortations
vagues à donner le bon exemple, sur le thème:

    Ki sera vrais se tu ies faus?      LXIII, 11
    Ki fera bien se tu mal fais?

           *       *       *       *       *

    Prestre, se maus ies, ki ert[370] bons?

Voici le portrait du bon prêtre:

    Prestre, governe par raison      LXIX, 1
    Toi, te maisnie et te maison!
    Et tes taisirs[371] et tes parlers
    Soit temprés[372] et sans mesprison
   --Tu dois estre dou caperon
    Tous ordenés dusk’es sollers[373]--
    Et tes seïrs et tes esters[374]
    Et tes venirs et tes alers
    Ne souffist pas toi estre bon
    A Diu, s’au monde bons n’apers[375].
    Prestre, se lais hom est tes pers,[376]
    N’as pas de bonté grant foison.

Les diverses parties du costume ecclésiastique sont ensuite passées en
revue; chacune a une signification symbolique, que le clerc ne doit pas
perdre de vue: l’amict, l’aube «o le manke estrainte, estroite as
mains», la ceinture, le «fanon» (ou manipule), l’étole, la
chasuble[377]. L’amict enseigne à garder sa bouche de médire et de
mentir et de «glouter»; l’aube à garder ses mains pures (or, il y a
plus d’une manière de se salir les mains):

    Prestre, mius vaut te main perir      LXXVIII, 1
    Ke ordoiier d’ome ferir[378],
    De fol tast ne de caroler,[379]
    De tremeler[380] ne de hellir[381]...
    Cui on voit tel mestier amer
    On nel doit prodome clamer,
    Mais plus en fait prestre a blasmer...
    Prestre, tu n’as droit en vener[382].
    Prestre, te mains de kiens[383] mener
    S’ordoie et del oisel tenir.

La ceinture met en garde contre la luxure; le «fanon» qui pend au bras
est le souvenir historique du «tersour» (c’est-à-dire de la serviette)
que les moissonneurs portaient jadis pour essuyer leur sueur:

    Prestre, fai le droit dou fanon;      LXXXIV, 5
    Il doit te suour essuer.
    Dont laboure dusk’ au suer![384]

Mais il y a sueur et sueur. Toute sueur n’est pas la sueur du sang que
saint Thomas de Cantorbéry a versée pour la justice:

    Prestre, jou ai mout veü ans;      LXXXVI, 1
    Ne vi dous prestres sanc suans.
    Por coi remaint ke sanc ne suent?
    Por coi? Covoitise puans
    A fait tous les prestres truans;
    En messonant deniers tressuent[385]...

Le prêtre est le moissonneur des âmes. C’est grand péril pour le peuple
des laïcs lorsqu’il se permet de choisir le champ de ses travaux, de
l’essayer et de l’abandonner s’il ne lui rapporte pas assez. Le prêtre
qui agit de la sorte rappelle le joueur de «briche»[386], qui essaye sa
briche avant de s’en servir, en disant:

    ..... «Je l’ensai[387];      XC, 6
    Se bele me saut, jel prendrai,
    Et se che non, je le lairai[388]».

Prêtre, fous sont ces chevaliers qui haïssent tant la pauvreté qu’ils
vont aux tournois «a la descouverte», c’est-à-dire sans équipements
convenables, [pour essayer de gagner leur vie][389]. C’est le même
genre de folie, pour un prêtre, de se perdre soi-même, crainte de perdre
des rentes: «Mius est perdre rente ke soi».

L’auteur s’en prend, après cela, aux abbés et aux évêques, en suivant
toujours sa méthode, qui consiste à «extraire le sens» (XCV, 11) des
«noms» latins ou vulgaires.--Abbé, qui jadis as «rompu le festu au
monde» (CIII, 2), et que les honneurs ont changé, Satan t’entraîne dans
la «male maison», où l’on n’entend, pour toute musique, que des cris de
«Wai, wai!» poussés sur le ton aigu. Qui jette le poisson hors du
vivier, et le moine du cloître, le tue. Tu es sorti du cloître pour
recevoir cette crosse recourbée par où Satan t’entraîne à sa suite.
Pourquoi te nommes-tu «abbé» si tu n’es pas toujours «en abé» (aux
aguets)? On te doit appeler «gabé». D’ailleurs, «abbé» signifie «père»:

    Abbes qui laidist[390] et coureche      CVII, 9
    Autrui sanle cat ki esproe[391]
    Et pour esgrater tent le poe[392].
    Crueus pere est ki ses fius bleche.

Il appartient à l’abbé, comme à un bon père, de «rapeler les cuers
fuitius[393]» de ses fils qui sont en même temps ses frères. Mais il ne
doit pas, pour autant, consentir à tout ce qu’ils font, car il est
préposé à l’ordre.

La crosse de l’évêque est, comme celle de l’abbé, droite en la hampe,
courbe au sommet, pointue en bas pour être fichée en terre. Elle dit
donc: «Atrai, adreche, argue» (attire, redresse, pousse).

    Eveskes, abbé, vous argu      CXV, 1
    Dou baston courbe, droit, agu.
    S’au baston ne vous conformés
    Vous desservés estre batu.

L’évêque a aussi une espèce de heaume, sa mitre. Elle a deux cornes qui
signifient l’un et l’autre Testament[394]. Il doit donc être bien lettré
et savoir comment l’ancienne loi préfigure la nouvelle.

Prélats, aboyez à plein gosier contre le loup qui menace vos troupeaux.
Mais «en tout mon tans», observe l’auteur, «peu trouvai kien qui aboiast
a voie vraie». Chiens muets, vous êtes, en vérité, des loups:

    Mal kien[395], lou estes devenu...      CXX, 12
    Lasses berbis, criés, belés
    A Diu: _Miserere nobis_.

L’auteur commence à désespérer de découvrir l’asile de la Charité
puisqu’elle n’est pas chez les pasteurs, moins pasteurs que marchands.
Toutefois, il y a encore quelque chance de la rencontrer. Chez les
moines. Le monde, c’est l’aire; les gens du monde, c’est la paille; le
cloître, c’est le grenier; et les cloîtriers (les moines), c’est la
graine. Voilà du moins ce que l’on se plaît à penser.

    Moine, Dius vous a messonés.      CXXXI, 6
    Dou monde fors vous a glenés.
    En son grenier vous a menés...
    Bon grain, el grenier vous tenés;
    Gardés ja mais ne revenés
    Au monde remboer vos piés.

Large chaussure, large «corone», larges manches, tel est le costume du
«cloistrier», d’après la Règle. Mais beaucoup de moines préfèrent des
pointures étroites, dont on les blâme à juste titre. A juste titre, car
«dont vient mauvais contenanche, se cuers folie ne pensoit»? Ces pieds,
chaussés trop étroit, sont l’indice d’un cœur coupable. La «cointise»
(l’élégance) des cloistriers de nos jours fait mal à l’auteur, «com de
boivre vins enaigris». Petites semelles, courtes manches, courtes
coteles témoignent assez de la confusion des pensers de ceux qui les
portent. Et cette cuisine qui sent la graisse! Et ces lits aussi bien
parés que celui de «Bele Aelis»! O vieux Benoit, antique Augustin! on
lit vos règles latines; mais les enfreindre ne fait pas peur. De nos
jours, les cloistriers écourtent leurs robes; ils ont l’air d’écuyers
et de turpins[396]. On dirait qu’ils sont de l’Ordre du chien Courtin, à
la queue coupée. Les anciens fondateurs, ces vieux «loukepois»
(avale-pois) mangeaient des œufs les jours de fête; ceux
d’aujourd’hui ne dédaignent ni poissons, ni oiseaux, ni porc, ni
bœuf[397].

    Li viel moine, li fill Folain      CXLVII, 1
    Et fill Durant, le dur vilain,
    Se soloient es bos[398] logier,
    Et haire et lange a gros pelain[399]
    Vestir et de vermine plain...
    Li nuef de lor dos enlangier[400]
    N’ont cure, mais bien enlingier[401]
    Se sevent come castelain...

Si Charité n’habite pas chez les gens constitués en dignité où l’on
s’attend à la trouver, elle est peut-être chez les «petites gens». Il
faut voir. Mais que le «peuple menu» ne se figure pas rencontrer, dans
le poète, un flatteur. Les fous, à qui il a déclaré la guerre,
prétendent qu’il les «laidoie». Sa manière est de dire la vérité à tout
le monde. Il n’a jamais pu s’empêcher de dire la vérité:

    Gens petites, pules[402] menus,      CL, 1
    Volés vous aprendre mon us?
    Ainc voir dire ne refusai;
    Por voir dire a vous sui venus.
    Je sui anemis devenus
    As fous por chou ke tel us ai...
    Ainc n’en poi estre retenus.
    Nis quant me vie pertusai[403]
    Por chou me bouke n’esclusai[404]...

Ouvriers de la terre qui peinez nuit et jour, inscrivez donc dans votre
cœur les paroles du Reclus.

Si vous vous préoccupez autant de l’âme que de nourrir le corps, c’est
bon; sinon, vous êtes coupables: vous préférez les biens transitoires
aux biens durables. Charité ne conclut pas de pareils marchés. Elle est
plus habile que tous les marchands, «cochons» (cossons, revendeurs) et
«cochonnesses» du monde...

En quel genre Charité fait-elle des affaires? Eh bien, voici: il y a une
grande cité, sur une haute montagne; un malheureux (Satan), s’y étant
révolté contre son seigneur, entraîna avec lui une partie de la
population; il fut chassé, alors le seigneur mit en vente son héritage.
Pour repeupler l’endroit dévasté, il appela les pauvres à l’exclusion
des riches. Charité se dépouilla de ce qu’elle avait pour être admise,
en tant que pauvre, à l’acquérir...

Les riches s’étonneront peut-être d’entendre dire qu’ils sont ainsi
frappés d’ostracisme. Mais c’est le Seigneur qui l’a voulu. Néanmoins,
expliquons-nous. Pas d’intransigeance en cette matière[405]:

    Tu, cui mi dit sanlent oscur[406],      CLXVII, 1
    Or entent quand cler les escur...
    Se povretés te fait peür
    Par coi on monte au mont seür,
    Je ne di pas k’il ne te loise[407]
    Bien, se tu vieus, avoir ricoise[408]...

Pour être riche, un homme n’est pas nécessairement «pire» s’il est
compatissant, généreux, exempt d’avarice. Pas de fausse interprétation,
s’il vous plaît, de ma pensée:

    Clerc et lai ki orrés ches vers,      CLXX, 1
    Se il sont a vos mours divers,
    Gardés ke aisil[409] ne versés
    Avoec le bon vin ke je vers.
    Ne me pigniés[410] pas a envers
    Ne le droit poil ne reversés!

Le Reclus n’a pas inventé de nouvelles lois; ce qu’il conseille a été
fait par les vierges saintes, les martyrs, étoiles de la terre, dont les
images sont peintes et les reliques conservées dans les églises.--La
plus brillante de ces étoiles est la Vierge Marie, qui a chassé du nid,
plumé et pelé le geai (Satan), dont Adam et Ève avaient été victimes. A
son école maints et maintes ont appris à tirer au geai, comme
Marie-Madeleine...

Le souvenir de Marie-Madeleine est associé à celui de la Passion. C’est
pourquoi le poète se laisse aller à enfiler l’histoire de Judas et des
douze apôtres, qu’il énumère et compare successivement à des nuées, à
des vents, à des tonnerres, à des médecins, à des bœufs, à des
sénateurs, à des pierres à aiguiser, à des «buisines» (trompettes),
etc.--Pensons au jour du Jugement, où chacun sera jugé par quelqu’un de
son ordre: les chevaliers par les saints Maurice, Sébastien et
Hippolyte; les moines par Benoit, Bernard et Antoine; les évêques par
Martin, Nicolas et Remi.

    A cascun li justes jugiere      CXCVIII, 5
    Fera son jugement entier
    Par les homes de son mestier.

Ces développements entés les uns sur les autres forment une longue
parenthèse au bout de laquelle on a un peu perdu de vue les
enseignements que l’auteur a promis aux pauvres. Pour renouer l’ordre
des idées, il suppose, brusquement, que les pauvres l’interpellent:

   --«Maistre, ki tant nous espoëntes[411],      CXCIX, 1
    Je ne di pas que tu nous mentes
    Ne jou de rien ne te desdi.
    Mais je vuel savoir ke tu sentes
    De chiaus qui vont les dures sentes:
    Se chil cui Dius bat cascun di[412]
    Seront rebatu; chou me di.
    Che sont chil enferm, chil mendi.
    Il sanle de ches gens dolentes
    Ke Dius onkes n’i entendi.
    Ki n’acata ne ne vendi
    De quel markié paiera ventes?»[413]
   --«Et ki ricoise a encarkié[414]      CC, 1
    Et si grans pars a emparkié
    De terre, bien sera venus
    S’il a dou chiel autel markié...
    Dont est Dius cousins devenus
    As gros, et si het les menus!»

L’auteur répond que Dieu ne hait personne, mais qu’il tondra deux fois
la brebis qui ne lui a pas d’abord abandonné sa toison de bon gré.
Imitez plutôt Lazare:

    Povres, or pense sagement      CCIII, 1
    Ke Dius par son fort jugement
    Ne pregne a toi double tonture.
    Ton premier viaurre[415] largement
    Done a Diu!...
    Ladres[416] soffri mainte pressure;
    Ore est en assoagement[417].

Riches et pauvres, imitons Job, qui sut aussi bien user de la fortune
que de la misère, et qui nous jugera tous. Patience et abstinence,
suivant le cas: _Povres souffrans, rikes donere_.

Autre objection à prévoir:

   --«Maistre, tu as dures paroles      CCXV, 1
    Contre nos cars[418], ki tant sont moles.
    Car tu nous vas trop pres dolant[419]».

Réponse: _Asnes bien batus s’esvertue_. Tu n’as pas assez battu ton âne,
c’est-à-dire ta chair, toi qui parles ainsi. Sainte Agnès était de
chair, comme toi. Éloge de sainte Agnès, patronne des petites filles.

    O! quele joie de ces floretes      CCXVIII, 11
    Ke gelée ne puet froer[420]!

Mais nos fleurs à nous, hélas, gèlent, car nos courtils sont sans
clôture, et balayés par la bise. Les vices pratiquent dans nos murs des
brèches qui livrent passage à des courants d’air mortels pour les
fleurs. Et notamment l’ivrognerie: ivresse, semblable à la mort! La
solitude (_Væ soli!_) et le tête-à-tête de l’homme et de la femme (car
les bois sans forestier ne sont pas sûrs) sont à peine moins dangereux.

    Fame soule[421] est trop desgarnie.      CCXXIV
    Se hom i vient, ele est honie
    Et li hom est ausi honis.
    Il ont mout tost honte banie.
   --Dis moi, hom ki sans compagnie
    Sous a soule[422] fame venis,
    Quieus[423] ele, quieus tu devenis.
    Tu t’en vantas, quant revenis,
    Ke le besoigne fu fornie...

Suivant l’opinion du siècle, il y a moins de honte pour l’homme que pour
la femme à pécher. Tel n’est pas le sentiment de Reclus.

    Hom, ki fame deshonoras,      CCXXVI
    Ausi ies tu deshonorés...
    Plus ies ke fame a Diu despiz      CCXXVIII
    Dessavourés et awapis[424]:
    Tu dessers a estre escopis[425].

Ceux-là sont sages, par conséquent, qui s’abritent contre les trop
grandes chaleurs, sous l’ombre du mariage.

En fin de compte, Charité n’est nulle part. Elle a dû se retirer,
probablement, dans cette magnifique cité sur la montagne dont il a été
question plus haut, où elle s’est assurée une place, et où chacun de
nous doit tendre.

Le poète estime qu’il est temps de «finer sa rime»; non parce que la
matière lui manque: s’il avait le «sens» et le «pooir» nécessaires, il
parlerait indéfiniment sur ce thème.--Il termine par des exhortations.
Courage! il est encore temps:

    Quant clers dit au vespre sa prime      CCXXXVI
    N’est pas tous perdus ses labours.
    Fous! encor pues avoir secours;
    Mais haste toi...

Lecteur, qui liras ces vers, contiens-toi selon Charité; la loi de Dieu
ne demande rien de plus.

    Selonc Carité te contien,      CCXL
    Ainsi bien te consilleras.
    Fous est ki en chest val[426] voit rien
    Dont il aint mius[427] avoir un «Tien»
    Ke en cler mont dous[428]: «Tu l’aras».


MISERERE

_Miserere mei, Deus!_ L’auteur s’est trop longtemps tu et abstenu de
blâmer les maux qu’il a vus. Il va rompre le pain de sa parole à ceux
qui en ont besoin. Il sait fort bien que, comme les malades préfèrent au
pain les pommes sures, les fous n’aiment rien moins que l’on les
«castoie». Lorsqu’ils voient qu’on s’apprête à les prêcher, ils filent,
pour aller avec leurs pareils. Mieux vaut, pourtant, convertir un
pécheur sur mille que de laisser aller les choses, sans agir. Se taire,
c’est consentir.

    Se cheste uevre a fin mettre puis      VII, 1
    Bien en porra naistre bons fruis.

D’où vient l’homme, où est-il, où va-t-il?--Il vient d’Adam, qui nous a
tous perdus pour une pomme: chose étonnante, du reste, de la part d’un
homme si fort et si subtil.

    Por le pere sont serf li fil...      XI, 4
    Las! autrui pekiés nous assome.      XIII, 4

L’homme vient du paradis. Il est dans une vallée de larmes. Où va-t-il?
cela dépend; libre à lui d’opter entre le ciel et l’enfer.

Ou bien encore il vient...; ne disons pas d’où: jetons un voile. Il
_est_ un «sac plains de fiens», qui se vide et se remplit tout le temps.
Et il _sera_ «viande de vers». Tout cela n’est pas brillant.

Heureusement il est permis de recouvrer la condition dont Adam et Ève
nous ont fait déchoir, en se mettant au service de Dieu. Service
aimable, malgré les tribulations qu’il comporte, comme l’histoire des
martyrs Laurent, Vincent, Étienne, André, etc., le fait bien voir.
Ceux-là, soit dit en passant, n’ont pas prêché seulement par parole.
«Dis sans fait» n’était pas leur cas. Or, dit sans fait, c’est moulin à
une meule, soulier sans semelle, faulx sans tranchant; c’est la chanson
de «burelure».

    Quel merveille est s’on croit petit      XXXI, 1
    Le preekeour, quant il dit:
    «Jeünés», et il est saous?

Cependant l’indignité du prédicateur ne devrait pas détourner de suivre
ses conseils: «Creons au dit, et au fait non».

Il faut choisir entre le service de Dieu et celui du monde. Le monde
ressemble au saule, cet arbre stérile, «ki verdoie en fuelle sans
fruit»; au saule, emblème de deuil, dont on fait des chapeaux aux
veuves:

    N’est pas por nient ke j’ai veü,      XXXVIII, 1
    Quand fame a son ami[429] perdu
    Ke on li fait de sauch capel[430]...

Autre «sanlanche» (similitude). Ta fille est demandée en mariage par un
homme qui a une grosse fortune mobilière et par un autre qui possède
«grand hiretage». Lequel choisiras-tu?

    Hiretages ne puet movoir,      XXXIX, 8
    Mais muebles est cose volage.

Or le monde «fors mueble n’a rien»; l’«hiretage» de Dieu est solide.

La Parabole évangélique du mauvais riche fournit un exemple des suites
qu’entraîne le service du monde, lequel ressemble beaucoup au service du
ventre. Exemple épouvantable pour les riches, réconfortant pour les
pauvres:

    Trop prent kier les biens temporaus      LI, 4
    Chil ki sans fin perist por aus.
    Et li povres, cui on despit[431],
    S’il set despire chest despit,
    Rois est dou chiel, car Dieus le dit.

Il ne convient pas d’«aproprier a soi» les biens que Dieu a créés pour
tout le peuple communément. Mauvais riche!

    Cuides ke Dieus te doinst les fruis      LIV, 2
    De la tere por toi soul paistre?
    Tu as en ton grenier tant muis,
    Et li greniers ton proisme est vuis[432]
    Ki n’a ses enfants dont repaistre
    Dont il a sis ou set en l’aistre[433].
    Por chiaus fist Dieus tant de biens naistre
    Ki fameillent devant ten huis.
    Trop en gaste te panche flaistre[434].
    Tu rendras raison au grant maistre
    Ki la part as povres destruis.

Cela remet en mémoire à l’auteur une anecdote. Il y avait une fois un
homme dur, qui n’avait pitié de personne. Il rêva un jour qu’il était
près d’un verger plein de beaux fruits mûrs, dont la porte était
verrouillée; il avait faim. Il appela tant que quelqu’un vint. Il
demanda à entrer, pour manger des fruits. Impossible, dit le jardinier:

    «Sans congié de segnor ne doit      LIX, 1
    Li serjans estendre sen doit
    A cose k’il ait en baillie...»

Ces entes appartiennent à des gens prévoyants qui les ont plantées,
chacun la sienne, pour le temps de disette probable, où ils seront seuls
à avoir des fruits.--Là-dessus, le rêveur s’éveilla, et, appliquant sa
«cogitation» à ce rêve, il comprit les inconvénients de l’avarice. Il se
convertit pleinement:

    Chil ki onkes mais n’ama prestre      LXIV, 4
    N’onkes mais confès ne vout estre,
    Puis servit Dius mout volentius.

L’aumône, toutefois, n’est valable que faite avec des mains nettes et de
l’argent bien acquis. On n’a pas le droit de dépouiller l’un pour vêtir
l’autre. Et ceux-là seuls ont les mains nettes qui ne sont pas «hommes
de sang», suivant la définition de l’Écriture, c’est-à-dire en état de
péché mortel.

Ici, l’auteur ne sachant plus bien où il en est après tant de
développements à tiroirs, expose, d’après le prophète Malachie (I, 6),
comment Dieu veut être honoré.--Il aborde ensuite l’énumération des
péchés les plus honteux.

L’orgueil, d’abord. Orgueil de science ou de force, ou de beauté, ou de
naissance, ou de dignité, ou de fortune. Il n’y a pas là de quoi, au
sentiment du Reclus, tant «mouvoir le grenon» (remuer les moustaches).

    Garde cui tu as en desdain!      LXXX, 4
    Frans hom, ki m’apeles vilain.
    Ja de cest mot ne me plaindroie
    Se plus franc de moi te savoie.
    Ki fu te mere, et ki le moie[435]?
    Andoi[436] furent filles Evain.
    Or ne di mais ke vilain soie
    Plus de toi, car jou te diroie
    Tel mot ou trop a de levain.

Tous ces couplets contre l’orgueil sont traversés d’une forte
inspiration démocratique, évidemment sincère.

    Orguellous, pris ies a ton las.      LXXXII, 1
    Quant... d’autrui bienfais quiers te glore.
    Quant de ten bon pere parlas
    Et de rien resanlé ne l’as
    Ch’est a ten ues[437] hontouse estore...
    Le bien k’il fist en sen tempore
    Te mauvaistiés pas ne restore...

Et vous, qui vous enorgueillissez de votre beauté... La beauté est un
don de Dieu. Vous y aidez, pourtant, parfois. Il en est qui en achètent
les ingrédients chez le «merchier» (le _general storekeeper_) et qui se
peignent la mâchoire comme l’on peint une planche ou une statue de
marbre:

    Ausi com li potiers sen pot      LXXXVIII, 4
    Fist Dieus cascun tel com li plot.
    Wai cheli, soit blanke, soit noire,
    Ki por soie biauté aoire[438]
    Se paint come image marmoire[439]!

Il en est qui vont dans l’enfer à cause de l’orgueil que leur chevelure
leur inspire. Mieux vaudrait pour eux que la teigne leur rongeât le cuir
et l’os jusqu’à la cervelle. L’usage s’est répandu, de nos jours, même
chez les clercs, d’une certaine coupe de cheveux «en queue de malard»
(canard sauvage). Clercs, vous abandonnez Dieu lorsque vous étalez ce
«viaurre» (cette toison) que l’on vous rogna jadis en chantant _Dominus
pars_ [_hereditatis mee_].

Et les étoffes de couleur! La toilette; les «gironées» ou traînes des
robes, qui balaient l’ordure. C’est grand dommage que ces dames, qui
donnent tant de soins à leur queue, n’en aient pas une naturelle. Saint
Martin, qui coupa son manteau, n’en usait pas de la sorte[440].

Après l’Orgueil, l’Envie, sa fille. De l’union incestueuse d’Orgueil
avec Envie est née la Médisance, que sa mère mena de bonne heure à la
cour, où elle a singulièrement prospéré. C’est elle qui, quand quelqu’un
jouit d’une réputation intacte, dit tout bas:

    ..... «Quieus hom est chil vassaus[441]?      CXVIII, 9
    On vent bien estain por argent;
    Il se fait bons devant le gent,
    Mais ne sai quieus est ses consaus.»

Médisance s’est acclimatée même dans les cloîtres, sous l’habit de saint
Benoit et sous celui de Prémontré.--Convoitise accompagne toujours
l’horrible fille et ses horribles parents.

Passons maintenant (sans transition, str. CXXIX) aux cinq sens de
l’homme, qui devraient être ses serviteurs et dont il fait, trop
souvent, ses maîtres.

Par ses cinq sens l’homme «gouste, touche, flaire, ot et voit» (CXXXI,
2).

L’œil éveille les tentations, comme le prouve l’histoire de ce
cordonnier romain qui, convoitant une jolie dame qu’il avait vue passer,
se creva l’œil de son alène[442].

L’oreille accueille trop volontiers les mauvaises nouvelles, ce qui
incite à les répandre.

Le nez, surnommé ici Espiehaste (Guette-rôti), jouit légitimement de
l’odeur des lys, des roses et des épices, «por santé et por medechine»;
mais c’est un abus de parfumer les robes à l’ambre. Ne pas se laisser
mener par son nez, comme Merlin qui se fit prendre, attiré par l’odeur
de la cuisine[443].

Le goût, surnommé Gastebien, fait beaucoup du mal aux gens, en
particulier aux moines, qui mordent aux meilleurs morceaux et qui
«boivent bien et souvent».

    Des or mais au bon vin s’acordent      CXLII, 11
    Tuit li Ordre et tuit li couvent...

           *       *       *       *       *

    Clers mangiere, trop me desplais...      CXLIII, 4
    Mieus sés sermoner d’un saumon
    Ke des proverbes Salemon.

    N’i a liu formages ne lais[444].
    Jamais de lait, s’au besoing non,
    N’engrenera en son grenon[445].

Il est essentiel de savoir se servir du goût. Combien faut-il manger?
«Moins ke plus ou k’assés», car _Cars bien norrie se revele_.--Que
faut-il manger? Ce qui se présente; «Nature soit ta consilliere».--Quand
faut-il manger? «A la droite houre».--Pourquoi? Pour te permettre de
servir Dieu; il est, par conséquent, contre la foi de jeûner à
l’excès[446].--Il faut, enfin, manger du fruit de son travail, comme
saint Paul l’a prescrit quand il a dit: «Ne goust qui ne laboure». Ne
pas croire, d’ailleurs, que les clercs et les chevaliers ne travaillent
pas. Ils travaillent comme les autres s’ils s’acquittent en vérité des
devoirs de leur vocation:

    Labours de clerc est Dieu priier      CLVI, 6
    Et justice de chevalier.
    Pain lor truevent li laborier.
    Chil paist, chil prie et chil deffent.
    Au camp, a le vile, au moustier
    S’entraïdent de lor mestier
    Chil troi par bel ordenement.

Les marchands aussi travaillent; ils souffrent le chaud et le froid;
manger leur est donc permis. Mais non pas aux jongleurs[447].

    Mais au fol cui je voi joglant      CLVII, 7
    Et ki va de bourdes jenglant,
    A chelui est li pains destrois[448].
    Ordement vit en fabloiant.
    Pors est: manjut faïne ou glant[449].
    De pain gouster n’est pas ses drois.

Mais, hélas, le monde est ainsi fait que ceux qui travaillent ont
souvent bien de la peine à se procurer le pain quotidien, tandis que
ceux qui ne font rien s’empuantissent de mangeaille.

Le cinquième sens est le toucher. «Toukiers li lere» (le voleur). C’est
l’instrument de tous les méfaits.

L’homme a, Dieu merci, de quoi se défendre contre ces cinq serviteurs
toujours prêts à la révolte. Car il en a quatre autres à cet effet:
«Paours [de Dieu], Dolours, Joie, Esperanche». Peur est son portier;
Douleur, son panetier; Joie, son boutillier; Espérance, son chambrier
(str. CLXX). Éloge de ces quatre «sergents», qui sont continuellement en
lutte contre les cinq autres.--Suit l’histoire de la vierge sainte
Agathe et de ses compagnes, qui défièrent les tourmenteurs et dont le
courage fait honte aux hommes «mous» et «entomis» (engourdis)
d’aujourd’hui.

L’admiration du Reclus pour sainte Agathe et ses compagnes ne l’entraîne
pas jusqu’à dire que tous doivent aller à Dieu par une voie si étroite.
Dieu n’exige pas de tous la virginité et le martyre. Mais il est bon de
ne pas perdre de vue l’idéal. Au reste, le mariage est «droite voie» en
son genre:

    Noches[450] sont ausi com le cage      CXCVIII, 4
    Ou on enclot l’oisel sauvage
    K’il ne puist au bos rescaper.

Quant aux veuves, l’auteur leur adresse une question:

    Veve, je te fais une enqueste:      CC, 8
    Quieus vie vaut mieus, chele ou cheste?
    Essaié l’as: di verité!
    Sont li marié sans moleste?
    N’acatent il mout kier le feste
    De lor caitive[451] privauté?

Vous qui êtes adonnés à la luxure, vous avez perdu la glorieuse ceinture
de la virginité. Il vous reste le mariage; c’est une façon de se
receindre. Par malheur, il n’est guère employé à cette fin. Ceux qui
devraient se ceindre le plus étroitement sont ceux qui dénouent le plus
volontiers leur ceinture.

Le service du monde peut être comparé encore au sureau: les fleurs en
sont blanches et le fruit noir.

Ce n’est pas ici le lieu de s’occuper de nos seigneurs que Dieu «a
ordenés docteurs ou monde sur la gent petite», car l’auteur «en a assez
parlé aillours[452]». Il n’est pas, du reste, de ceux à qui les folies
de leurs maîtres font plaisir, en autorisant, pour ainsi dire, les
leurs. Il donne, lui, de bons conseils aux hommes. Il a «confit» le
présent «laituaire» (électuaire) pour son propre profit et celui des
autres. Si les hommes n’en tiennent compte, Dieu ne l’en récompensera
pas moins (CCXIV).

Nouvelle série d’exhortations.--Aux jeunes gens, qui comptent sur vingt
ou trente ans de vie. Qu’ils n’y comptent pas:

    On voit bien morir le veel[453]      CCXVIII, 10
    Devant le mere, et plus d’agnel
    Ke de berbis sont piaus en vente[454].

Aux vieillards:

    ..... N’est pas bel      CCXIX, 4
    De jovene cuer sous vieille pel.
    Moi sanle[455], quant vieillars revele[456],
    Ke che soit asnes ki viele.

Il n’est pas prudent de remettre au lendemain la pénitence. C’est jouer
avec la Mort. Or, elle sait trop bien crier «Hasart!» à l’improviste, en
emportant les enjeux.

Exhortation à la pénitence. Liste d’illustres pécheurs qui ont été
pardonnés: Ninive, contre qui Dieu avait déjà bandé son arc;
Marie-Madeleine; saint Pierre après le reniement; Théophile... Ce
dernier rentra en grâc

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