Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle
by Charlotte Dacre · French · Gutenberg #45787 · 588,139 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle
Author: Charlotte Dacre
Translator: Madame de Viterne
Release date: May 27, 2014 [eBook #45787]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/45787
Credits: Produced by Madeleine Fournier & Marc D'Hooghe (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ZOFLOYA, OU LE MAURE, HISTOIRE DU XVE SIÈCLE ***
ZOFLOYA,
OU
LE MAURE,
HISTOIRE DU XVe. SIÈCLE
Par
CHARLOTTE DACRE
(mieux connue comme Rosa Matilde)
TRADUITE DE L'ANGLAIS,
PAR MME. DE VITERNE,
Auteur des traductions de LA SŒUR DE LA MISÉRICORDE et de
L'INCONNU, ou LA GALERIE MYSTÉRIEUSE.
TOME PREMIER.
DE L'IMPRIMERIE DE HOCQUET ET Ce.,
RUE DU FAUBOURG MONTMARTRE, N°. 4.
PARIS,
CHEZ BARBA, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,
DERRIÈRE LE THÉATRE FRANÇAIS, N°. 51.
1812.
CHAPITRE PREMIER.
L'historien qui a le désir de voir ses leçons s'imprimer fortement dans
le cœur de l'homme, afin de le rendre plus sage ou plus heureux, ne
doit pas se contenter de détailler simplement une série d'événemens;
il faut qu'il en approfondisse les causes, et en suive progressivement
les effets; il doit tirer des conséquences des incidens tels qu'ils
arrivent, et les appliquer toujours à un premier principe.
Vers la fin du quinzième siècle, l'anniversaire du jour de naissance
de la jeune Victoria de Loredani, presque toute la haute noblesse de
Venise fut invitée au palais de ses père et mère, pour prendre part à
une fête somptueuse. La gaîté la plus aimable anima l'assemblée, et
la belle Victoria, quoique hautaine et dédaigneuse, ne put s'empêcher
de sourire, avec une complaisance qui lui était peu ordinaire, aux
hommages qu'on lui adressait, en se disant intérieurement qu'aucune
beauté vénitienne ne pouvait l'égaler en perfections, splendeur, ni
richesses. Une autre raison d'accroître l'enjouement de la jeune
personne, et de rendre son triomphe complet, se trouvait dans
l'admiration idolâtre que lui montrait son frère Léonardo, toujours
exalté dans ses manières, et qui déclarait hautement qu'aucune des
femmes présentes ne vallait sa divine sœur.
Il y avait dix-sept ans, à cette époque, que le marquis de Loredani
était l'époux de Lorina de Cornari, femme d'une rare beauté, et douée
de mille perfections. Un seul défaut ternissait ces avantages, c'était
la vanité excessive qu'elle mettait à se voir admirée, et qui lui
donnait une confiance plus grande dans son mérite. Elle avait à peine
quinze ans, lorsqu'elle épousa le marquis, et il n'en comptait pas
vingt. Ce mariage de pure inclination avait été contracté sans l'avis
d'aucuns parens, et décidé dans le délire de l'amour et de la folle
jeunesse. Cependant il n'eut pas le sort de la plupart des unions de
cette espèce; le dégout et le repentir n'en furent point la suite.
Les circonstances contribuèrent, au contraire, à rendre le bonheur
des jeunes époux durable. Le tems n'avait pas encore mis le caractère
de Laurina à l'épreuve: elle possédait un mari dont l'ardent amour ne
souffrait aucune altération; nulle tentation ne s'était encore offerte
à elle; il ne lui était donc pas difficile de demeurer vertueuse; et
comme, à l'appui d'un nombre d'années, sa raison vint approuver le
choix d'une passion enfantée dans l'étourderie de la jeunesse, elle
continua d'aimer comme époux celui qu'elle avait accepté indiscrètement
comme amant.
Deux enfans nés aussitôt leur mariage en furent les seuls fruits, et
la tendresse la plus aveugle accompagna leurs premiers pas dans la
vie; on en fît, en propre terme, des enfans gâtés. Des père et mère
aussi jeunes connaissaient peu l'étendue des devoirs qu'ils avaient à
remplir envers ces gages de leur union. Les voir croître, les rendre
heureux, ne jamais souffrir que leurs aimables traits fûssent obscurcis
par les larmes ou par la contrariété, était un plaisir trop grand pour
le céder à toute autre considération; aussi fermaient-ils les yeux sur
les dangers auxquels cette indulgence pouvait les exposer par la suite.
Il arriva donc que Victoria, belle comme un ange, à quinze ans, avait
malheureusement pour vices la plus grande hauteur et la suffisance
la plus impertinente. Son esprit vif et emporté était indifférent
à la censure, indocile au reproche. Obstinée, vindicative, cruelle
même, rien ne pouvait la ramener, lorsqu'elle s'était mise une chose
fortement, dans la tête.
Le jeune Léonardo, d'un an plus âgé que sa sœur, avait aussi sa
part des défauts appartenans à une éducation vicieuse. A ceux qui
caractérisaient Victoria, il joignait une âme brûlante et susceptible
de se laisser entraîner à toutes les séductions. Sans force pour
résister aux moindres tentations, il suivait toujours les premières
impressions qui agissaient sur son cœur; et ces dispositions, qui
pouvaient ne pas le conduire dans le vice, l'empêchaient cependant
de s'armer du courage et d'une énergie nécessaire pour se défendre
du mal. Quoique violent et vindicatif comme sa sœur, il était
cependant susceptible de procédés et d'écouter la voix puissante de
la reconnaissance. Ce jeune homme avait également un sens juste et
de l'honneur: son âme noble et impétueuse nourrissait une idée si
supérieure de sa naissance et de la dignité de son rang (ce en quoi il
était infiniment encouragé par le marquis son père), qu'il eût souffert
la mort la plus terrible, plutôt que de rien faire qui pût le dégrader.
On ne peut donc nier que ce caractère, si mal conduit, n'eût pourtant
quelques teintes brillantes.
Tels étaient les enfans qu'une éducation première tendait à corrompre
tous les deux, et tels étaient les enfans qui, pour les préserver de la
dépravation à venir, demandaient les soins les plus vigilans, soutenus
par des exemples faits pour les conduire au bien. C'est de la sorte
qu'on eût corrigé les dispositions dangereuses qui s'annonçaient dans
leur enfance.
Cependant, avec tant de causes de réfléchir sérieusement sur des
premiers torts, et qui ne frappaient que légèrement la raison de
ces parens infatués, ils se regardaient comme des père et mère
très-heureux. Toute la ville de Venise citait leur intérieur comme le
plus parfait. Laurina de Loredani, encore dans l'éclat de la beauté,
était toujours adorée de son époux, non avec le délire de ses premiers
feux, mais avec un enthousiasme dû à l'attachement fidèle de l'amour.
Cet être, le plus noble, le plus délicat, le plus sensible de tous,
recherché et admiré avec extase, n'avait cependant d'yeux que pour sa
Laurina qu'il avait seule aimée au printems de sa vie. La voir louée
et fêtée par tout, était un plaisir bien vif pour lui, tandis que cette
femme vaine, avait souvent le tort de s'approprier exclusivement les
hommages que ses charmes lui attiraient.
On ne saurait se dispenser d'observer ici, qu'à l'époque où commença
cette histoire, les Vénitiens formaient un peuple orgueilleux, sévère
et soupçonneux. Dans aucuns pays du monde on ne portait si loin la
vanité de la noblesse. Leurs coutumes et leurs manières tenaient
aussi beaucoup de la forme sombre de leur gouvernement, qui, jaloux
et méfiant, de sa nature, condamnait à mort sur la moindre apparence.
Une exécution, quelquefois publique, et souvent privée, dissipait les
craintes de l'Etat, et elle tombait toujours par un procès secret
sur les membres les plus distingués. Ce pouvoir était exercé par _il
Consiglio di Dieci_, ou Conseil des Dix, qui ordonnait que les nobles
seraient pendus par les pieds, entre les pilliers de St.-Marc, ou mis
à mort d'une manière particulière; et afin que l'Ordre n'en souffrît
pas dans l'opinion du peuple, on brûlait leurs corps, ou on les jetait
dans l'Orfano. Les Vénitiens qui aimaient tendrement leurs maîtresses,
étaient jaloux de leurs femmes à un degré qui réunissait la perfidie
italienne et la haine espagnole dans leur plus grande force. Pour se
venger d'une injure, ou de ce qui en avait l'apparence, le poignard et
le poison étaient également en activité. Sanguinaire et violent par
nature, par éducation et par habitude, la colère d'un Vénitien une fois
excitée, il devenait implacable et restait tel toute sa vie.
Ayant donné une idée succinte du caractère d'une nation où les scènes
principales de notre histoire eurent lieu, nous allons en suivre le
cours immédiat.
Pendant cette fête brillante qui fut donnée au palais de Loredani,
un étranger, y arrivant, demanda à parler au marquis; ayant appris
son nom, celui-ci ordonna qu'on le fit entrer. Les portes du salon
furent ouvertes, et un homme, du meilleur air, s'avançant, et saluant
avec grâce, présenta à Loredani une lettre du Baron de Wurmsburg,
seigneur allemand, l'un des amis distingués du marquis. Il le priait
de recevoir le comte Adolphe, porteur de la lettre, avec l'aimable
hospitalité dont il usait envers ses amis. Il ajoutait que ce jeune
homme était d'une naissance illustre, jouissait d'une haute fortune
et d'une réputation sans tache. Sitôt que le marquis eût parcouru la
lettre de son ami, il prit la main du comte et le conduisit au bout
du salon, où sa femme, sa fille et la compagnie s'étaient retirés par
discrétion; il le présenta d'abord à la marquise, et ensuite à tous
ceux qui étaient présens. Il y avait dans l'air de l'étranger quelque
chose d'imposant qui les frappa au premier coup-d'œil. Ses traits
nobles et réguliers étaient accompagnés d'une majesté qui brillait
dans toute sa personne. Ses yeux, une fois portés sur quelqu'un, il
n'y avait point de doute que leur beauté, leur éclat, ne captivassent
l'admiration. Tels étaient les dehors du comte Adolphe, qui se vit
bientôt entouré du cercle brillant dont il formait le centre. Chacun
oubliant dans l'aisance pleine de grâce qu'il déployait, qu'il était
étranger à la société, jouissait d'un charme, d'une hilarité dont
l'assemblée n'avait pas eu d'idée auparavant.
Victoria, comme la jeune divinité de la fête, lui fut présentée par sa
belle et non moins brillante mère: les regards du comte s'arrêtèrent
un moment sur ses charmes; il lui dit des choses galantes et polies,
mais avec un peu de froideur, et se tourna ensuite vers le marquis avec
tant d'expression, qu'un observateur sans partialité, eût pu dès lors
remarquer les nuances de ses divers hommages.
L'assemblée se sépara, et le comte fut conduit dans un superbe
appartement du palais de Loredani.
CHAPITRE II.
Il n'est pas inutile de donner, dès ce moment, à nos lecteurs, une
idée de la moralité du comte Adolphe, sa réception dans la famille de
Loredani, étant devenue la cause fatale de toutes les infortunes qui
frappèrent cette malheureuse famille.
Le comte était Allemand d'origine: laissé de bonne heure à un état
d'indépendance, par la mort de son père, il quitta sa patrie pour
parcourir l'Angleterre et la France. Dans l'une et l'autre de ces
contrées, autant poussé par ses inclinations vicieuses que par le
mauvais exemple, il se plongea dans tous les excès du désordre, et
perdit totalement en peu d'années, ce qu'il pouvait avoir d'honneur
et de délicatesse. Un de ses penchans favoris, et ce qu'il préférait
à tout, était le plaisir affreux de corrompre, non l'innocence d'une
beauté ingénue, mais des femmes d'un tout autre ordre dans la société.
Ses desseins séducteurs avaient pour but de semer la mésintelligence
parmi des époux bien unis, d'arracher à un mari passionné la tendresse
dune épouse sensible et fidèle; d'étendre le souffle de son haleine
impure sur une jeune famille florissante, de détruire les meilleures,
les plus nobles affections du cœur, et de se glorifier ensuite, dans
toute la noirceur de son âme, du désordre qu'il venait de causer. Doué
du physique le plus parfait dont la nature ait jamais avantagé un
homme, pour le malheur des autres, possédant tous ces talens séduisans
qui peuvent le rendre le plus dangereux ou le plus aimable de son sexe,
il employait ces qualités rares comme ferait le démon qui prendrait
la forme d'un ange pour captiver les cœurs; cependant le séducteur le
plus déterminé se lasse à la fin de ses conquêtes. Adolphe, après avoir
contenté ses passions et laissé jouir sa vanité, tombait dans l'ennui
et le dégout: méprisant tout ce qu'il avait possédé, dédaignant ces
femmes dont les caresses avaient enchanté momentanément ses désirs,
sans jamais toucher son cœur; il quitta Paris, le foyer de ses vices
et de sa prodigalité, et partit rassasié de tout, espérant que le
changement de scène redonnerait une nouveauté à ses sentimens qu'une
jouissance sans borne avait presqu'entièrement anéantis. Cependant, en
changeant de place, Adolphe manqua encore de trouver ce qu'il cherchait
avec une curiosité avide et impatiente, une femme capable de lui faire
éprouver des sensations toujours nouvelles; car cet être orgueilleux
niait la possibilité que cette femme existât; de plus il analysait et
étudiait avec l'œil méprisant du préjugé, le caractère de toutes, et ne
trouvait chez elle que sottise, faiblesse, et manque de solidité. C'est
ainsi qu'après en avoir triomphé, il délaissait ses conquêtes et avait
honte de s'être laissé entraîner par leurs charmes.
Tel était le cruel, le dangereux Adolphe, lors de son arrivée à
Venise, où le baron de Wurmsburg, ami et parent éloigné des siens, qui
l'avait jugé sur de simples apparences, et le connaissant très-peu
(car Adolphe n'avait daigné rendre visite à sa terre natale qu'une
fois), l'adressa, en lui donnant une lettre pour le marquis de
Loredani. Le baron ne soupçonnait guère la corruption de son cœur,
en le recommandant par les termes les plus forts, à l'amitié et à
l'hospitalité de ce seigneur, à qui il rappelait la liaison qui avait
existé autrefois entre eux.
Le comte n'était venu à Venise que dans le dessein d'y trouver un champ
nouveau pour déployer ses talens séduisans et destructeurs, s'attendant
peu à y rencontrer un attrait qui l'y retiendrait. Nous allons
maintenant donner le récit rapide de ce qui fut la première source des
événemens curieux et terribles de cette histoire.
Adolphe ne tarda pas à être envieux du bonheur qui régnait dans la
maison de Loredani. Son âme perfide brûlait de troubler cette félicité
domestique, et de semer autour de lui le désordre et l'infortune. Ce
monstre, afin d'exécuter plus sûrement son dessein, s'adressa non
à la jeune et sémillante Victoria, mais à son aimable et charmante
mère, à la femme de son hôte trop généreux, de l'homme qui le comblait
d'attentions et d'égards, ainsi que de preuves d'amitié; c'était son
honneur, la paix qu'il cherchait à détruire: c'était sa femme dont il
tramait la séduction! telle se montrait la reconnaissance de l'obligé
envers l'obligeant; et telle, hélas, le voit-on encore chaque jour.
Cependant il se trouva que la marquise, quoique susceptible d'une
grande vanité, flattée sur-tout par l'approbation d'un homme de mérite
et doué d'autant d'avantages que l'était le comte Adolphe, conservait
encore pour son époux l'amour le plus entier, et qu'elle le regardait
toujours comme le phénix de son sexe. La cour qu'elle recevait de
toutes parts avait assurément un grand charme pour elle, mais elle en
devait attribuer au moins en partie la cause à cet époux également
aimé et estimé; et cette persuasion devenait une barrière puissante à
opposer aux entreprises d'Adolphe. Hélas! celui-ci ne demandait pas
mieux que de rencontrer des difficultés et de l'opposition: c'était ce
qu'il cherchait depuis long-tems et ce qui donnait un stimulant à ses
dangereux caprices. Tandis qu'il contemplait les attraits de la femme
fidèle et son attachement sincère à un époux, il se promettait, dans
l'odieux dé son cœur, d'en faire la conquête aux dépens de tous les
sacrifices.
Il y avait près de trois mois qu'il était chez le marquis, lorsqu'une
mélancolie profonde (occasionnée en partie par le spectacle d'un
bonheur qu'il ne pouvait détruire, et par des sensations qui lui
avaient été étrangères jusqu'alors), parut prendre possession de lui.
Que ce fût la conviction de la vertu sans tache de Laurina, ou la haute
sphère dans laquelle elle se trouvait à l'abri de la séduction, qui
donnât une irritation plus grande à ses désirs coupables, et ajoutât
un degré violent à sa passion, c'est ce qu'on ne saurait dire; ce
qu'il y a de certain, c'est que quantité de femmes plus exactement
belles que la marquise, avaient été séduites, obtenues et abandonnées
par lui; c'est pourquoi ce ne pouvait être sa personne, quelque
charmante qu'elle fût, qui le subjugât; et quant aux vertus de son
âme, quoique faites pour ajouter de la gloire à sa conquête, Adolphe
y mettait peu de prix. Comment donc, ayant mille raisons d'éviter sa
présence, s'avouait-il, dans l'extravagance de sa passion, l'ascendant
inconcevable qu'elle avait obtenu sur son insensibilité habituelle?
Quelquefois il se promettait, pour se venger de cet empire, de la
réduire au niveau des infortunées qu'il avait trahies; mais elle était
encore Laurina, et il craignait de n'en pouvoir triompher, ainsi donc,
dans la furie de la passion qui le dévorait, ce méchant éprouva une
fois la juste rétribution du mal qu'il avait fait aux autres.
Pendant ce tems, Laurina qui avait remarqué sa mélancolie, s'en était
sentie affectée à un point qu'elle ne pouvait comprendre. Il lui fut
difficile néanmoins de ne pas s'apercevoir, (ainsi que le désirait
l'insidieux Adolphe), de la part qu'elle avait à cette tristesse. Son
œil langoureux et abstrait, le plus souvent à dessein, se portait vers
elle à toute minute. Ses profonds soupirs, et le tremblement qui
agitait son corps, si par hazard il touchait sa main ou ses vêtemens,
tout était remarqué de la marquise, et commençait à faire sur elle
une funeste impression; cependant son âme était encore pure: aucune
pensée de trahir son mari ne l'avait souillée ... car les atteintes
d'une passion criminelle sont tellement graduelles et insensibles, que
Laurina eût frémi à la certitude de sentir pour Adolphe quelque chose
de plus que l'intérêt de la simple amitié.
Un soir qu'elle se promenait d'une manière pensive dans une allée de
son jardin, le comte se présenta soudain à ses regards: ce n'était
point le hasard seul qui avait part à cette rencontre: au moment même
il fesait d'elle le sujet de ses pensées; quelqu'espérance de la voir
l'avait conduit là; l'air mille fois plus triste que de coutume, les
traits excessivement pâles, il marchait en chancelant ... la marquise
l'arrête! et le regardant avec intérêt, elle lui demande d'une voix
douce s'il se trouvait plus mal? une pareille demande était tout ce
qu'Adolphe attendait, mais ce dont il n'osait se flatter. Oubliant
cette fois de se tenir sur ses gardes, il ne fut pas plus long-tems
maître de ses émotions, et se jetant à ses pieds, il lui fit l'aveu,
par des accens brusques et entrecoupés, de la passion qui dévorait
son cœur. Confondue et interdite, la tremblante Laurina ne savait si
elle devait fuir; cependant rester après un tel aveu était l'autoriser
et se rendre complice de sa coupable hardiesse. Elle fit donc des
efforts pour se dégager du comte, qui s'était emparé de ses mains en
tombant à genoux. Mais n'avait-elle pas déjà souffert qu'un autre homme
que son époux occupât ses pensées? Ecouter une seule minute l'aveu
d'une passion criminelle qu'elle avait inspirée, n'était-ce point le
premier pas que la malheureuse Laurina fesait dans la carrière du vice?
reculer alors devenait d'une difficulté qui eut exigé une énergie
incompatible avec la faiblesse qu'elle venait de montrer.... Enfin,
inspirée d'une résolution subite, et sentant fortement l'indécence de
sa situation, elle s'arracha des bras du séducteur Adolphe, et fuyant
sa présence, elle chercha à calmer son agitation dans la solitude de
son appartement.
CHAPITRE III.
On n'a que trop souvent occasion de remarquer le principe peu généreux
qui porte l'homme à désirer ardemment la possession d'un objet, pour
paraître le mépriser ensuite. Cela est d'une vérité incontestable; mais
dans la circonstance dont nous fesons mention, il y eut une exception
à la règle. Pour la première fois, une passion véritable s'était
emparée du séducteur Adolphe. Non satisfait d'avoir enlevé une femme
à son mari, en la portant à l'oubli de ses liens sacrés, il voulut la
posséder exclusivement, et se donner le plaisir odieux de convaincre
cet époux généreux de son déshonneur. Il voulut plonger ses enfans
dans une honte éternelle, et leur arracher la protection, ainsi que les
tendres soins d'une mère.
Il fallait, pour en venir à ces fins, user d'un moyen bien digne de son
cœur atroce: c'était de dégrader, à ses propres yeux la malheureuse
Laurina. Il lui dit, dans le premier moment où elle sentit amèrement sa
faute, que ce serait y ajouter grandement que de rester avec un époux
qui ne possédait plus son amour. Qu'après ce qui s'était passé, elle
deviendrait doublement coupable, en employant une lâche trahison, et la
duplicité du crime; que la délicatesse et la générosité lui ordonnaient
de fuir; puisque le trésor est enlevé, poursuivait le sophiste
Adolphe, à quoi bon lui laisser le cofre? pourriez-vous, Laurina,
passer votre vie à tromper votre mari, en lui persuadant qu'il possède
un bien qui ne lui appartient plus?--Laissez-moi, cruel, s'écriait-elle
dans le délire. Vous osez m'humilier après m'avoir perdue; ah!
laissez-moi, fuyez ma présence à jamais; je veux rester ici, j'y veux
mourir; et puisse le tourment que j'endure, expier un crime dont je
connais toute la noirceur.
Adolphe vit qu'il avait été trop loin: il employa alors toute
l'éloquence et le ton flatteur dont il s'était servi pour amener la
destruction du bonheur conjugal. Les larmes et les gémissemens ne
l'intimidèrent point; et son plan demandant une persévérence d'autant
plus soutenue qu'on paraissait vouloir l'arrêter, il fit le serment
(en cet instant il pouvait être sincère) que tant qu'il vivrait, il ne
cesserait d'adorer celle qui avait tout sacrifié pour le rendre heureux.
--Et mes enfan ... mes enfans! disait Laurina d'un accent déchiré.
--Puissent-ils appeler les malédictions du ciel sur moi, reprenait
Adolphe; puissent ces enfans chéris, me punir, si jamais je deviens
parjure envers toi, ô la plus idolâtrée des femmes.
Mais quittons ce sujet douloureux qui montre tant de faiblesse d'un
côté, et de perversité de l'autre. Le triomphe du séducteur fut
complet: il enleva sa victime à sa gloire passée.... Il l'arracha de
sa maison, des bras de son époux, des caresses de ses enfans, et la
conduisit loin de Venise, le lieu de sa naissance.
Peindre l'horreur qu'éprouva Loredani, à la découverte de la perfidie
de ceux que son noble cœur aimait et estimait; de sa femme qu'il avait
adorée uniquement ... de l'hôte qu'il avait reçu d'une manière si
aimable et en qui il avait placé toute sa confiance entière, serait la
chose impossible. Il se voyait abandonné; il était humilié, désespéré
de la conduite de celle à qui ses enfans devaient le jour; seul pour
leur continuer les soins qu'ils avaient reçus jusqu'alors d'une
mère, naguère vertueuse et maintenant perdue! Le marquis, cependant,
appela à son aide cette glorieuse énergie dont les grandes âmes sont
susceptibles; mais une autre épreuve de l'adversité l'attendait. A
peine avait-il acquis assez de force pour dompter sa douleur et sortir
de son appartement qu'il gardait depuis plusieurs jours, qu'il fut fait
une nouvelle blessure à son cœur affligé, par l'annonce terrible que
son fils Léonardo, l'orgueil de son nom et l'héritier de sa maison,
avait quitté le palais Loredani presqu'aussitôt la fuite de sa mère,
et qu'il n'était pas revenu depuis. Le malheureux père reconnut en
cela le sentiment d'honneur et l'orgueil impétueux de son fils,
dont intérieurement il ne pouvait accuser la conduite, tandis qu'il
gémissait de sa cruauté; il espérait, toutefois, que le jeune exalté
reviendrait, après que le premier mouvement de fierté serait passé, et
qu'il mêlerait ses larmes aux siennes, en le pressant dans ses bras
paternels. Le marquis nourrissait l'idée que dans ce premier instant de
vivacité, Léonardo avait sans doute pris la maison de quelqu'ami pour
refuge. Mais lorsqu'il l'eut fait chercher partout, sans qu'on pût le
trouver, il tomba dans le découragement, et, pressant contre son cœur
le seul être qui lui restait, il chercha à se sauver du désespoir,
en concentrant sur sa fille tout ce qui pouvait encore l'attacher à
l'existence.
Victoria, ainsi devenue la seule idole et la consolation du marquis,
était maîtresse absolue dans le palais. Chacune de ses paroles était
une loi; et contester ses désirs en la moindre chose, devenait un
sacrilège: avant l'égarement de sa mère, il avait toujours été
difficile de lui faire le moindre reproche, mais en ce moment cela
devenait de toute impossibilité, et cette jeune personne se livrait à
tous ses mauvais penchans, avec une latitude sans bornes. En vain le
marquis espérait-il que le tems et une raison plus mure corrigeraient
ce qu'il eût bien voulu réformer lui-même. Rien ne pouvait changer ce
qu'une éducation sévère eût eu seule droit de réformer, une tendance
naturelle au mal; car telle est notre organisation, que cette seconde
nature peut très-souvent rectifier les défauts de la première. Ainsi
Victoria, qui donna dans son enfance des preuves d'un mauvais cœur,
aurait pu changer, si l'éducation n'eut pas été négligée chez elle. Par
exemple, on eut transformé son orgueil en émulation pour le bien et en
amour-propre permis; sa cruauté en courage, son obstination en fermeté
de caractère; on eut corrigé ainsi un mauvais naturel. Combien donc
sa coupable mère avait de reproches à se faire pour sa négligence à
remplir les devoirs sacrés que son état exigeait, pour avoir compromis
la prospérité de ses enfans; et au lieu de les former à la vertu, les
avoir condamnés à mille maux à venir, en leur donnant des exemples de
perversité, en les privant de l'estime du monde, en les rendant même
indifférens à la leur propre.
Ce fut avec la plus grande douleur que le marquis observa les progrès
affreux du caractère de sa fille: cependant il chercha encore à se
dissimuler que son cœur fût totalement corrompu. Une chose bien faite
pour agraver ce malheur, c'est que chacun évitait avec soin la société
de Victoria, non à cause de l'inconduite de sa mère, mais par rapport à
son humeur intraitable qui lui attirait la haine de toutes les jeunes
dames de Venise. L'orgueilleuse fille n'attribuait cependant l'abandon
qu'elle éprouvait, qu'à la première cause; et se voyant privée de la
considération du monde, elle y devenait plus indifférente de jour en
jour. C'est ainsi que les êtres vicieux se consolent de ce qu'ils
nomment injustice, pour se livrer sans contrainte à toutes les erreurs
du vice.
Un soir que Victoria était assise auprès de son père, en gardant un
sombre silence, un an environ après l'enlèvement de la marquise, il
lui dit avec douceur:--Pourquoi, Victoria, fuyez-vous les amusemens
qui conviennent à votre âge et à votre rang, pour partager ma
solitude? pourquoi n'invitez-vous pas vos amies à venir vous voir, et
n'allez-vous pas leur rendre visite à votre tour?
Victoria répondit avec hauteur:--Parce qu'elles ne voudraient pas venir
chez moi, ni me recevoir chez elles.
--Et comment cela, demanda le marquis étonné.
--Parce que ma mère nous a déshonorés, reprit avec dureté l'insensible
Victoria.
Jamais encore le nom de sa femme n'avait été prononcé par le marquis,
depuis sa fuite ignominieuse.... Il évitait même de faire la moindre
réflexion sur la bassesse de sa conduite. La cruelle Victoria venait de
r'ouvrir des blessures mal fermées: elle venait de toucher une corde
qui vibra jusqu'au fond de son cœur. L'époux infortuné, s'élançant de
son siége, quitta comme un trait l'appartement.
Ces souvenirs, rétablis dans leur entier, condamnèrent son âme à de
nouvelles tortures. Il avait pensé souvent en secret à sa coupable
épouse, en gémissant de son erreur, mais dans _le secret_ seulement:
c'était là qu'il s'abandonnait à des regrets, à des larmes amères,
pour la perte de celle qu'il avait tant adorée, et jamais être vivant
n'était témoin de ces sensations dont il rougissait. Sa fierté le
dérobait à la compassion d'autrui, et ce n'était que seul qu'il
retrouvait toutes ses douleurs.
Incapable de supporter plus long-tems, dans la solitude, l'horreur des
souvenirs que sa fille venait d'exciter, Lorédani sortit à l'approche
de la nuit, afin d'alléger, par l'exercice, le poids de ses pensées.
Après avoir marché pendant quelque tems dans une partie peu fréquentée
de la ville, il aperçut un homme venir de son côté et qui était
enveloppé de son manteau. Un pressentiment fit frémir le marquis ...
la fureur et le désespoir s'emparèrent de lui, et courant subitement
sur celui qu'il voyait, il se saisit de sa personne; puis arrachant son
manteau, il reconnut Adolphe.
--Défends-toi monstre, vil scélérat, s'écria l'époux emporté, en tirant
un stilet de son sein!
--Je n'ai pas d'épée, observa froidement le comte, mais je porte comme
vous un stilet qui est bien à votre service.
Le marquis n'en entendit pas davantage: il frappa son ennemi de
plusieurs coups, avec une furie sans égale; mais ces coups égarés parla
soif de la vengeance, n'étaient nullement sûrs, et la passion les
dirigeait mal; le comte calme et maître de lui, les parait avec une
dextérité rare. Ayant senti la pointe du stilet de son adversaire, il
se laissa aller à un mouvement de rage, et, faisant un pas en arrière,
plongea le poignard dans le sein de l'infortuné Loredani.
Ainsi Adolphe fut le meurtrier de l'époux, après avoir été le séducteur
de la femme, et son crime devint doublement affreux. Il quitta la place
à l'instant où le marquis tomba, en cachant soigneusement son stilet et
s'enveloppant de son manteau. Il eut la barbarie de laisser l'infortuné
qu'il avait sacrifié si horriblement, sans lui donner le moindre
secours. Le marquis resta donc baigné dans son sang jusqu'à ce que
quelques gens qui passèrent, et le reconnurent, le portassent dans son
palais. Un chirurgien fut appelé sur-le-champ: il pansa la blessure,
et lorsque le marquis put parler, il demanda d'une voix faible qu'on
lui dit la vérité sur son état, ce à quoi le docteur répondit qu'il
le croyait en danger de mourir.--C'est assez, dit le marquis, qu'on
fasse venir ma fille.
--Monsieur le marquis, vous ne devez pas parler, observa le chirurgien.
Lorédani le regarda tristement.--Si j'ai si peu d'heures à vivre,
observa-t-il, pourquoi n'en profiterai-je pas?... Je désire voir ma
fille.
--Signor, ce sera précipiter votre mort.
Lorédani fit signe de la main.... Victoria fut appelée. Elle entra
d'un pas lent et tremblant ... elle fixa les traits livides de son
père avec horreur et repentir; avec horreur, en contemplant son état,
et repentir, pour lui avoir causé une peine sensible peu d'heures
auparavant. Il est vrai que Victoria se montra susceptible d'une
émotion semblable, en ce moment où son cœur n'était pas totalement
corrompu. Sa dureté naturelle avait disparu, et s'approchant du lit,
elle parut profondément affectée. Le marquis étendit une main glacée
qu'elle prit, et la pressant contre son cœur, elle tomba à genoux....
--O ma fille!... ma Victoria, je te suis enlevé au moment, à l'époque
où tu ne saurais te passer de mes soins. Je vais mourir!... chère
enfant, écoute bien ce que le ciel te déclare par ma bouche en cet
instant douloureux.... Ma Victoria, corrige, je t'en supplie, les
erreurs de ton cœur, et le penchant de ton caractère ... pense à
ce que nous sommes tous ... combien notre vie est peu sûre ... sa
possession peu stable ... mets-toi devant les yeux qu'au milieu des
grandeurs et de la jeunesse, entourés de richesses et des jouissances
qu'elles procurent, un événement terrible ... imprévu! un accident nous
enlèce!... c'est pourquoi! ô ma fille, ne souffres pas que la triste
indépendance dans laquelle tu te verras bientôt, te rende vaine, ni
confiante en tes propres forces. Considères que passagers en ce monde,
un avenir que nous ignorons nous est réservé. Que ton rang ne fasse
pas de toi une femme orgueilleuse, insensible; persuades-toi bien que
le hasard d'une grande naissance ne te dispense pas d'observer les
règles les plus strictes de la vertu. Souviens-toi, au contraire, que
tes inférieurs auront toujours l'œil sur tes actions, et qu'il est
d'un devoir indispensable et d'une obligation morale de te tenir sur
tes gardes, et de faire pardonner les faveurs dont la fortune t'aura
comblée, par la plus grande douceur, et les exemples d'humanité et de
bonne conduite qui sont en ton pouvoir, afin qu'aucune augmentation
de mal ne vienne de toi, et ne te rende responsable de nouveaux vices
dont tu porterais l'épidémie dans la société. Ne te laisses pas abuser
par l'idée méprisable que tu dois moins te gêner qu'une autre; car en
proportion du pouvoir que tu as de te garantir du mal, il faut régler
ta conduite sur le bien qu'il te convient de faire. Qu'il est glorieux
de vivre avec dignité et bienséance, de régner sur ses passions; de
placer son bonheur au plus haut point de perfection dont notre nature
soit capable, en se souvenant que nous devons vivre pour un état
supérieur à celui dans lequel nous nous trouvons ici bas[1].»
Les efforts que le marquis avait faits pour continuer ce discours, lui
causèrent un excès de faiblesse qui pensa marquer son dernier soupir.
Ses paroles émurent vivement Victoria. Il était minuit passé!... une
lampe ne donnant qu'une lueur très-faible rendait les traits du mourant
encore plus pâles. Un silence lugubre et solennel eut lieu pendant
quelque tems: cette scène terrible fesait la plus grande impression sur
Victoria, et ses seuls soupirs interrompaient un calme précurseur de la
mort de son père.
Le bras réfroidi du marquis tombait de son lit. Victoria l'appuya
sur sa poitrine: il la regardait d'un air tendre et douloureux.... ô
ma fille! s'efforça-t-il de prononcer encore, tu vas donc demeurer
sans appui!... Une suffocation l'arrêta: mille souvenirs cuisans
parcoururent rapidement son imagination.... Soudain un bruit se fit
entendre ... les portes de l'appartement furent ouvertes et ... oh!
non, ce n'était point un songe! Laurina accourut se jeter aux pieds de
son époux!
«Ciel que vois-je! s'écria faiblement Lorédani, en essayant de se
mettre sur son séant. Serais-je déjà dans le séjour des ombres, ou l'on
rencontre ses premiers amis?
»Pardon, pardon» mon Dieu! ô! Lorédani, pardonnez-moi! époux offensé,
je vous demande grâce, en me prosternant contre terre.... Ah! je vous
en supplie, n'emportez pas en mourant la haine qui m'est due ... ne me
maudissez pas à votre dernier soupir!»
En s'exprimant ainsi, l'insensée Laurina cachait son visage couvert de
honte, contre le lit de l'époux qu'elle avait si indignement trahi, et
qui, à la fleur de ses ans, était victime de son inconduite.
Lorédani réussit pour un instant à tenir sa tête appuyée sur sa main:
une expression céleste ranima ses traits; il regarda la malheureuse
repentante, qui versait un torrent de larmes, avec la pitié d'un ange.
Faisant un signe à Victoria, il dit: «retire-toi, mon enfant, pour une
minute? Quand sa fille se fut éloignée: Laurina, dit-il, d'une voix
grave, levez-vous.»
Elle leva la tête, mais en se tenant toujours à genoux.
»Laurina, asseyez-vous sur ce siége, dit-il encore de la voix d'un
homme qui sent n'avoir pas de tems à perdre, et ne veut rien dire
d'inutile. Regardez-moi, Laurina!»
Il y avait quelque chose de si impératif dans ces paroles, que la
coupable femme ne put se défendre de le fixer.
»Il est encore en votre pouvoir de réparer le mal que vous avez
fait.... Sitôt que je serai dans la tombe, occupez-vous de chercher
votre fils ... ce fils qui a déserté le toît paternel à la nouvelle
de votre inconduite? cherchez-le, et s'il plait au ciel que vous le
retrouviez, quittez Venise avec lui et Victoria.... Venise n'est plus
un lieu de demeure pour vous, qui devez expier dans la retraite et par
une conduite plus sage, les crimes dont vous vous êtes rendue coupable.
Songez que vous avez exposé le bonheur et l'honneur de vos enfans,
ce à quoi il se peut encore trouver du remède. Retirez-vous dans un
endroit ignoré; et lorsque le tems aura effacé vos fautes aux yeux du
monde, et que vos enfans y pourront encore prétendre aux égards et à la
considération, ramenez-les à un bonheur nouveau.... Mais, ô Laurina!
tremblez de retourner au crime, à l'infamie ... les malheurs les plus
terribles en seraient la suite.... Il n'y aurait plus de remède alors.
Jamais cette nuit ne s'effacera de la mémoire de Victoria, si vous
avez le courage d'abandonner la carrière du vice, et de lui donner, par
de meilleurs exemples, un goût réel de la vertu et de l'honneur.... O!
femme infortunée, vous que j'aimais autrefois du plus tendre amour!
songez à mes recommandations: songez que vous répondez du sort de votre
fille dans ce monde et dans l'autre.... Prenez la noble résolution de
la corriger par vos sages leçons, et sur-tout par _votre exemple_ ...
faites-en le serment dans ce moment terrible, à mon lit de mort....
Vous qui sûtes abandonner les fruits de l'hymen pour courir après un
séducteur ... préservez votre fille du mal et des dangers du mauvais
exemple!
»Oh! épargnez-moi ... de grâce, épargnez-moi, s'écria la coupable
Laurina dans les accens du désespoir; je jure....
»Faites rentrer Victoria ..., dit le marquis, retenant son dernier
souffle. Je n'ai pas une minute à vivre.»
Laurina se lève et appelle sa fille. «Vîte, ... vîte, mon enfant, ...
dit Lorédani, embrassez votre mère!... Laurina ... jurez-moi maintenant
de protéger et chérir votre fille ... de la garantir du mal, de ne
jamais l'abandonner.
»Je le jure, je le jure, dit Laurina, en sanglottant, et pressant
convulsivement sa fille contre son sein.
»Victoria, jures-moi, ajouta bien bas le marquis, que tu oubliras les
erreurs de ta mère, et imiteras _ses vertus à l'avenir._»
»Je le jure, mon père, répondit Victoria, d'un ton solennel.
»O! mon dieu!... je ... je te remercie ... je te rends grâce ...
embrasse-moi, Victo ... ria ... ma ... ta main, Laurina ... je te ...
pardonne ... ô! mon créateur ... je meurs content!
Ainsi périt dans la force de l'âge, le noble Lorédani, victime de
l'ingratitude d'un ami, et de la corruption d'une femme!
[1] Cicéron.
CHAPITRE IV.
Nous avons dit qu'après la funeste rencontre du marquis avec Adolphe,
celui-ci se sauva prudemment du lieu de la scène; il arriva chez lui
sans être vu. Alors, sans perdre un moment, il courut louer, sous un
nom supposé, une petite maison à quelque distance de Venise, pour
le tems qu'il avait encore à rester sur le territoire; il espérait,
par ce moyen, éluder les poursuites qu'on ne manquerait pas de faire
contre lui, pour le meurtre de Lorédani. En rentrant, il trouva
Laurina qui l'attendait avec impatience. Son air la frappa; elle lui
prit tendrement la main (car tel était l'empire que le traître avait
acquis sur le cœur de cette femme), et lui demanda à quoi elle devait
attribuer l'altération de ses regards.
Adolphe pressa cette main, et la regardant fermement, lui dit:
Laurina, je viens de commettre une action que mon cœur désavoue, mais
à laquelle la nécessité m'a forcé. «Avant que je vous en apprenne
davantage, dites-moi que vous ne me haïrez pas pour ce que j'ai fait
involontairement.
»Vous haïr, s'écria-t-elle, oh! Adolphe, je ne le pourrais jamais,
eussiez-vous commis un meurtre.
»Un meurtre! répéta l'amant, d'un air sombre.; je ne le pense pas ...
mais j'ai blessé fortement, je le crains, ... votre époux, Laurina!»
Un cri perçant fut la seule réponse de Laurina épouvantée. Son crime
se présenta avec horreur devant ses yeux: elle quitta Adolphe, et
courut, selon que l'impulsion du remord la guidait, à la demeure de son
époux infortuné. Adolphe, qui crut d'abord qu'elle ne l'évitait qu'à
cause de l'émotion du moment, ne soupçonna pas qu'elle fût partie, il
ne s'en apperçut que quelques heures après. Quand il en fut assuré,
sa colère et ses craintes n'eurent point de bornes. La fatale passion
que la marquise lui avait inspirée; cette passion auteur de mille maux
à-la-fois, n'avait pas encore été si forte qu'en ce moment. Dans une
âme telle que celle d'Adolphe, avec un pareil caractère, l'opposition
ou les difficultés ne pouvaient qu'en augmenter la violence. Il eut, à
cette époque, enduré la mort plutôt que d'y renoncer. C'est pourquoi il
se décida, au hazard d'être découvert, à arracher Laurina du sanctuaire
qui la lui dérobait, et à ne pas souffrir qu'elle existât indépendante
de ses volontés.
Dans ce dessein, il roda déguisé, autour du palais Lorédani, alors le
mausolée de son maître, jadis heureux. Il se proposa bien de ne pas le
quitter, qu'il n'en eut enlevé celle que toute probabilité lui fesait
croire dans son enceinte.
C'était le soir du second jour de la mort du marquis. Laurina livrée
à sa douleur et à ses remords, pleurait sur les conséquences de sa
mauvaise conduite. Une lettre lui est apportée; elle l'ouvre, et y lit
ce qui suit:
»Le lieu où vous êtes maintenant, ne doit plus être
un asyle pour vous, ayant agi de manière à renoncer
authentiquement au titre d'épouse de feu Lorédani. Je
crois donc être en droit d'exiger que vous quittiez le
palais sur-le-champ; autrement, la famille orgueilleuse
de votre mari, qui ne va pas tarder d'arriver, vous
accusera, et vous traitera avec toute l'ignominie que
l'esprit de vengeance et d'avarice peut dicter.»
ADOLPHE.
Laurina, dont l'âme était encore abîmée sous le poids des dernières
paroles de son époux mourant, et pénétrée de son crime, répondit sans
hésiter de la manière suivante:
«O! Adolphe! voudriez-vous me faire croire que mon coeur
coupable vous aime encore? Vous, que ma raison troublée
me montre comme un _séducteur_ et un _assassin_?...
Malheureuse que je suis, le pourrais-je?... A quoi donc
le sort m'a-t-il réservée?... Cependant écoutez-moi. Je
suis déterminée à ne vous revoir jamais. Mon intention
est bien de quitter le lieu où je suis, avec Victoria,
la victime innocente de l'erreur de sa mère. Je vais
me retirer pour un tems dans une province éloignée, et
quand ma faute sera oubliée, j'essayerai de reparaître
dans la société, non pour moi, mais pour ma fille a
qui j'ai si cruellement fait tort. N'insistez pas pour
me revoir, cela serait inutile. Je n'agraverai pas le
poids dont ma conscience est chargée.
Adieu pour jamais.»
Ayant écrit ceci, elle le remit au messager qui attendait une réponse.
Mais faut-il le dire? Laurina, ne se repentant qu'à demi, et dans une
agitation d'âme qu'elle ne pouvait dompter, espérait une nouvelle
instance d'Adolphe! Elle n'osait s'avouer l'idée secrète qu'elle avait,
qu'il ne renoncerait pas si facilement à son amour. Ce n'était qu'en
tremblant et bien à regret, qu'elle fesait ses préparatifs pour quitter
une demeure dont tout lui interdisait une plus longue habitation.
Il ne s'était pas passé une heure depuis le départ de sa lettre,
lorsque le messager revint avec une réponse qui, soit dit à la honte
de Laurina, lui causa une sensation de plaisir au moins aussi forte que
la peine qu'elle avait éprouvée auparavant. Elle était conçue en ces
termes.
«Vous voudriez vous éloigner de Venise avec votre
fille! Prenez garde Laurina, il n'est pas question de
plaisanter avec moi. Quittez le palais à minuit. Je vous
attendrai ainsi que Victoria, sur le canal, vis-à-vis
de vos fenêtres. Nous irons à Montebello, campagne
que j'ai louée en arrivant ici, comme un délassement
pendant le séjour indispensable que je suis obligé d'y
faire encore. Sa situation est isolée et assez loin de
la ville. Nous serons là à l'abri du soupçon, car tout
le monde croit que le marquis est mort par la main
des _bravos_ (assassins); j'ajouterai seulement que
si vous persistez dans votre dessein de me fuir, je
vous conduirai par tout où vous l'ordonnerez, et vous
laisserai ensuite en paix; que ce soit donc entendu
entre nous. Je jure par tout ce qu'il y a de sacré, que
vous consentiez ou non à ma proposition, que vous ne
sortirez pas de Venise sans moi. Je vous poursuivrai
jusqu'au bout de l'univers, s'il le faut. Je serai sans
cesse sur vos pas, et vous tourmenterai éternellement,
si vous hésitez, ou si vous cherchez à m'échapper.»
ADOLPHE.
Un soupir pénible partit du cœur de Laurina. Cherchant à se croire
irrévocablement fixée dans sa résolution d'être vertueuse, et ne
voulant pas lire plus loin dans ses pensées, elle écrivit ce qui suit:
«Bien convaincue, homme cruel, et le plus exigeant de tous! bien
convaincue que je serai fidelle jusqu'à la mort à la promesse que j'ai
faite à ... Dieux! je n'ose écrire son nom ... mes doigts tremblans ont
peine à tenir la plume ... je consens à ce que vous me proposez, et je
m'en rapporte _à votre honneur_ pour l'exécution de votre parole.»
Les choses étant ainsi arrangées, la faible Laurina reprit ses
préparatifs. Mais hélas! quelle vîtesse elle y mit cette fois! Car,
malgré qu'il lui eût été difficile peut-être de définir ce qui se
passait en son âme, encore eut-elle pu y découvrir le plaisir de se
savoir toujours aimée par l'homme qu'il lui convenait le plus d'éviter
et même d'abhorer. Telle n'est que trop souvent la bizarrerie du cœur
humain.
A minuit, Laurina, accompagnée de sa fille, quitta le palais de
Lorédani. Adolphe fut exact au rendez-vous. Il reçut les dames avec
un sérieux plein de hauteur, et les conduisit à une gondole qui les
attendait. En peu de tems ils furent à Montebello.
Il n'est pas nécessaire de nous étendre sur cette partie de notre
histoire. Nous dirons seulement qu'arrivés à la maison de plaisance,
le perfide Adolphe appela à son aide toutes les séductions qui avaient
déjà réussi à apporter le désordre dans une famille respectable. Il
n'en oublia aucune, cette fois, et la malheureuse Laurina consentit
d'abord à un délai de peu de jours, pour rester sous le toît de l'être
qui l'avait perdue, le traître sachant bien ensuite comment prolonger
ce délai. Effectivement, quel est l'homme qui, après avoir corrompu les
principes et le cœur d'une femme qu'il trompe, trouve de la difficulté
à maintenir sa victoire, s'il l'en juge digne? Néanmoins Adolphe tint
si exactement sa promesse, que Laurina eût pu s'en éloigner, si elle
eut continué de le souhaiter. O femme coupable! _elle ne le souhaitait
pas_, car aveuglée par les fascinations de son amant, il lui semblait
impossible de vivre hors de sa présence.
Insensiblement ce commerce, doublement criminel, se ressera et devint
plus durable que jamais. Cependant Adolphe eut l'hypocrisie de faire un
voyage en différes lieux, et même à une distance considérable de chez
lui, sous le prétexte de trouver une demeure convenable pour la jeune
Victoria et sa mère. Il n'ignorait pas que faire changer Laurina de
scène, c'était la détourner de ses réflexions douloureuses, et en venir
à ses vues. Il savait bien aussi, que tant qu'elle serait avec lui,
elle n'éprouverait pas un instant de tristesse, et par conséquent elle
ne pourrait voir qu'avec horreur l'instant de s'en séparer.
Les plans d'Adolphe, toujours bien combinés, manquaient rarement de
réussir. Enivrée par ses séductions, Laurina cherchait à bannir tout
souvenir chagrinant; et, telle qu'un misérable attaqué d'une maladie
néphrétique, court en désespéré après le secours de l'opium, elle se
sauvait des remords de sa conscience, en regardant sans cesse celui
qui l'avait souillée. Autrement eut-elle pu endurer l'idée horrible
de son crime! Eut-elle oublié qu'elle s'était élancée du lit de mort
de son époux où le sang coulait encore, pour se jetter dans les bras
de son _assassin_! Qu'elle avait trahi son vœu solemnel; que l'âme du
comte s'était arrêtée dans son vol pour l'entendre! Pouvait-elle, même
à l'aide des sophismes, trouver la moindre palliation à sa conduite?
Non, il ne lui restait de ressource qu'auprès d'Adolphe. Dans ses
regards quelle idolâtrait, se trouvait son excuse, et dans son organe
enchanteur, une tentation à laquelle elle croyait que nul être n'eut pu
résister.
Que les progrès du vice sont terribles! La seule imperfection
originelle de Laurina était la vanité et l'amour de l'admiration.
Cette erreur, peu dangereuse, quand rien ne la nourrit, mais funeste
lorsqu'elle est poussée hors des bornes de la raison, devint la cause
de maux sans nombre. Déjà des peines amères l'avaient suivie. Une
pareille leçon devrait suffire pour nous tenir en garde contre les
égaremens du cœur, et ne jamais nous laisser abuser sur les effets
nuisibles des passions.
CHAPITRE V.
Une année s'était écoulée depuis la mort de Lorédani; lés tristes
événemens qui avaient marqué cette funeste époque, s'étaient affaiblis
insensiblement dans l'esprit de sa veuve; les recherches avaient cessé
depuis long-tems; en un mot, la femme coupable ne pensait plus à se
séparer d'Adolphe.
Ils ne vinrent point à Venise; ils continuèrent leur résidence à
Montebello, dans le crainte que leur présence à la ville ne fût vue
avec mépris et indignation parmi la haute classe de la société.
Ils se condamnèrent donc à rester constamment à la campagne, et se
dédommagèrent de cette contrainte, en y attirant tous les jeunes gens
de plaisir qu'ils purent rencontrer. Cela ne leur fut pas difficile,
car il est des êres qui se plongeraient dans les antres de la débauche,
plutôt que de refuser une jouissance quelconque; comme il y a aussi
très-peu d'individus qui aient le droit de se rendre les censeurs du
vice. Montebello devint le séjour de la gaîté et de la folie. Les
réflexions en furent bannies, et les événemens qui auraient dû être
gravés en lettres de sang dans le cœur de ses hôtes, ne furent plus
rappelés qu'avec indifférence, ensuite totalement oubliés.
Parmi les joyeux Vénitiens qui fréquentaient la société des amans,
il s'en trouvait un appelé le comte de Bérenza. C'était un homme à
sentimens singuliers, et d'un caractère extraordinaire. Il n'était
pas venu à Montebello pour s'amuser, ni par indolence, mais dans
un véritable esprit de curiosité, pour analyser ses habitans, et
découvrir, d'après le résultat de ses observations, si le mal qu'ils
avaient commis, et la conduite qu'ils persistaient à suivre, venaient
de la dépravation naturelle de leur cœur, ou si la force inévitable des
circonstances les avait seule rendus coupables: il venait pour faire
ses études sur deux caractères, et augmenter ses connaissances du cœur
humain.
Cependant il ne trouva, ou ne crut rien trouver, dans la liaison
d'Adolphe et de Laurina, qui pût mériter la considération d'un
philosophe. Il ne vit en eux, que deux êtres qui s'étaient plongés
volontairement dans le vice, sans avoir le pouvoir, ni même la volonté
de se tirer de son funeste tourbillon. C'est pourquoi il les regardait
avec mépris, sans en avoir la moindre pitié. Il vit deux malheureux qui
n'avaient écouté que leurs passions, sans égard pour ce qui devait en
résulter en s'y adandonnant.
Ainsi prévenu, il cessa de s'en occuper; mais il examina avec un
intérêt tout particulier la jeune Victoria, sans cependant songer à
demander sa main; car, jusqu'à ce jour, Bérenza n'avait encore jugé
aucune femme digne de lui appartenir en légitimes nœuds. L'ardeur de
son admiration ne put donc conduire jusque-là le philosophe. Mais, sans
l'idée déshonorante attachée à cette infortunée jeune personne, il
en aurait fait sa femme par calcul; c'est-à-dire que, fort du pouvoir
qu'il se croyait sur le cœur humain, il eût espéré de la rendre ensuite
telle que le demandaient ses désirs. D'abord, travaillant à diminuer
son orgueil, il eût entrepris de transformer cette humeur impérieuse en
noblesse et dignité; il eut de même corrigé ses autres imperfections.
Hélas! Bérenza ne savait pas, tant l'homme qui se croit si savant sur
les autres s'ignore lui-même, que c'était la taille pleine d'élégance
et l'air animé de Victoria, qui lui fesait avoir de son caractère une
idée si flatteuse. Elle avait à cette époque près de dix-sept ans, et
Bérenza trente-cinq. L'air de celui-ci était majesteux, et ses traits,
quoiqu'annonçant de la gravité, possédaient une douceur d'expression
qui charmait; mais les pensées de la jeune Victoria ne s'arrêtaient
point à ce mérite personnel, et la persuasion de s'être attiré
exclusivement les regards d'un homme d'une indifférence orgueilleuse,
donnait un prix réel à sa conquête. Cela lui fit rechercher sa société,
et la rendit prévenante envers lui. Aussi l'enthousiasme de Bérenza
s'éleva-t-il bientôt au plus haut point, et son plus ardent désir fut
de la nommer son amante. Son âme philosophique n'avait point d'autre
attachement, excepté pour un frère plus jeune de quelques années,
qui était alors absent d'Italie, pour se distraire d'une passion
malheureuse; c'est pourquoi ses pensées et ses désirs furent tous
concentrés en Victoria.
Il est naturel de supposer que le caractère de cette jeune personne,
plus enclin au mal qu'au bien, et ayant besoin d'un Mentor sévère pour
le régler, n'avait pas, depuis la mort de son père, pu s'améliorer
beaucoup; au contraire, le mauvais exemple tendait à le gâter
tout-à-fait. Elle voyait, dans la conduite de sa mère, une violation du
serment le plus sacré; la délicatesse et la vertu foulées aux pieds;
et quoique ses penchans la portassent à préférer la vie dissipée dans
laquelle elle se trouvait, à la retraite enjointe par le marquis,
cependant elle réfléchissait assez pour sentir ce qu'avait de blâmable
l'oubli qu'on avait fait de ses dernières volontés. Au total,
Victoria était une fille qui ne pensait pas comme tout le monde, et
son imagination ardente devait donner aux choses la couleur qui la
frappait, plutôt que celle de la vérité.
Bérenza venait d'éveiller dans son sein, des sensations qui, endormies
jusqu'alors, ressemblaient, dans leur inactivité, au sommeil du lion;
il ne fallait qu'un léger aiguillon pour les exciter. Victoria avait
toujours regardé l'union séduisante, et en apparence heureuse, de sa
mère avec Adolphe, avec un certain sentiment dont elle ne pouvait se
rendre compte; mais quand Bérenza la distingua, lorsqu'il s'adressa
à elle avec le langage de l'amour, cela lui fit découvrir que ce
sentiment était celui de l'envie, et du désir ardent de se trouver dans
la même situation que sa malheureuse mère, de recevoir les attentions,
comme elle, d'écouter la tendresse y et devenir l'objet des regards
passionnés d'un amant. Tels étaient les effets que produisaient le vice
d'une mère sur l'âme de sa fille.
Enfin, j'ai donc trouvé un adorateur, s'écriait-elle avec une secrète
satisfaction! Je serai au moins aussi heureuse que ma mère, si le comte
Bérenza aime comme le comte Adolphe.
En effet, Bérenza aimait, mais d'un amour réel, tandis que Victoria
n'était susceptible que d'une vanité dont elle se promettait la
jouissance dans un semblable amour. Bérenza _aimait_, et Victoria
n'était qu'_émue_ et _flattée_. L'amoureux philosophe considéra
que ce ne serait pas s'exposer au reproche, que de la tirer de la
position dangereuse où elle se trouvait, en lui avouant sa passion et
en l'engageant à quitter la demeure déshonorante d'Adolphe. Toutefois
l'orgueil du Vénitien fut plus fort que son amour; car il écarta toute
idée d'en faire sa femme, et au contraire, il employa son adresse pour
l'engager à devenir sa maîtresse.
Dans ce dessein, il chercha l'occasion la plus prochaine d'avoir un
entretien avec Victoria. Elle se présenta bientôt, et ayant déclaré à
la jeune personne enchantée l'amour ardent qu'elle lui avait inspiré,
il lui proposa franchement, mais non sans une sorte de retenue,
d'adopter ce que son âme ravie lui avait suggéré depuis long-tems.
L'organisation hardie de Victoria, sa façon de penser dégagée de toute
contrainte, l'empêchèrent de s'offenser à la proposition du comte.
Si elle eut pensé un instant que ses idées strictes sur l'honneur
lui défendaient de la demander pour femme légitime, malgré son désir
extrême d'avoir un amant, elle eut dû le repousser avec mépris; mais
ici l'orgueil agit contre l'orgueil, et elle se persuada que Bérenza
regardait le mariage comme une chose inutile, et même dégradante à un
amour comme le sien.
Ce fut en faisant cette fausse réflexion, qu'elle lui tendît les mains.
Bérenza les saisit, avec ardeur, comme une marque de consentement;
et s'asseyant aux pieds de sa maîtresse, qui lui souriait avec une
vivacité extraordinaire, il parla plus en détail des arrangemens et
des moyens à prendre pour quitter Montebello, sans être soupçonnés.
Victoria l'écoutait avec délices; le plaisir animait ses joues et
brillait dans ses regards hautains. Son cœur se pavanait aux discours
du comte, et sans pouvoir rien définir, elle se sentait capable
d'actions surprenantes. L'enthousiasme animait son sein, et répandait
sa chaleur sur ses traits. Soudain, au milieu de ses félicitations,
et tandis que Bérenza, encore à ses pieds, poursuivait son discours
amoureux et décrivait ses plans pour leur bonheur à venir, arriva en
frémissant de rage, et l'horreur peinte dans toute son attitude ...
Laurina!
--Malheureuse, s'écria-t-elle, en prenant rudement le bras de sa
fille, est-ce ainsi que vous récompensez mon indulgence envers vous,
la confiance tendre et aveugle que je vous ai montrée? et vous, signor
Bérenza, qui jouez ici le rôle d'un infâme séducteur, croyez-vous, par
cette conduite, payer l'hospitalité du comte Adolphe? est-ce ainsi que
vous vous dites son ami, en cherchant à nous ravir notre seul bien,
l'innocente Victoria?
--Signora, reprit Bérenza avec un sourire de dédain, il vous sied à
merveille en vérité, de faire le procès à ceux qui _violent les lois de
l'hospitalité!_
Les yeux de la coupable Laurina furent baissés à l'instant. La honte
colora ses joues, son cœur battit avec violence, et à peine put-elle
se soutenir; Bérenza prit la main de Victoria.--Je ne crois pas,
continua-t-il, d'une voix ferme, devoir me défendre de séduire votre
fille; je pense, au contraire, la sauver de la séduction. Excusez-moi,
madame, si j'observe que c'est le sort qui l'attend, en restant dans
cette maison.
--Victoria, dit sa mère, revenant de son agitation et n'osant répondre
au comte, Victoria, je vous ordonne de sortir d'ici ... oui, pour la
première fois de ma vie, je vous ordonne de m'obéir, en évitant toutes
les occasions de parler au comte de Bérenza.
Celui-ci lança un regard à la jeune personne. Il voulait lui
communiquer une étincelle du feu qui l'animait, et voir si elle
montrerait cette indépendance de sentiment qu'elle annonçait. Mais
Victoria, retirant fièrement sa main, que le comte retenait, comme
voulant lui prouver qu'elle n'avait pas besoin de son aide, s'avança
vers sa mère et repliqua ainsi:
--Que vous ne m'ayez jamais _ordonné,_ est une chose vraie; que vous
m'ordonniez, maintenant qu'il est trop tard, l'est également. Je suis
donc décidée à partir d'ici, où il n'y a point de protection pour moi,
et à me remettre sous celle du comte de Bérenza, dans laquelle je place
toute ma confiance.
--Oh! Victoria, es-tu folle, dit sa mère, en joignant les mains, et
commençant à éprouver la juste rétribution due à ces parens coupables
qui corrompent leurs enfans. Es-tu folle, ma fille, ou veux-tu me
plonger dans une douleur mortelle?
--Vous plonger dans la douleur! répéta amèrement Victoria.
--O mon enfant, ma chère enfant cria sa mère, la tête perdue et sentant
la pointe aigue du remords, voudrais-tu donc m'abandonner?
--Vous m'_abandonnâtes_ bien ainsi que mon père et mon frère, reprit
Victoria, qui perdit toute retenue.
--Quoi, ma fille!... Victoria!... c'est toi qui parles ainsi?
--Ma mère, pardon!... mais vous nous avez déshonorés, perdus à jamais.
Personne ne m'a trouvée digne d'amour, que le comte de Bérenza. Ne vous
opposez donc pas à ce que je réponde à sa tendresse, à ce que je sois
heureuse. Pourquoi, je vous le demande, les considérations de votre
bonheur viendaient-elles empêcher le mien? Quand vous aimâtes le comte
Adolphe, vous savez, madame, que vous nous quittâtes, sans penser à la
peine que vous fesiez à mon père; souvenez-vous que....
--Tais-toi, fille dénaturée, tais-toi, s'écria Laurina accablée.
--Eh bien! poursuivit cette fille sans délicatesse, cessez donc de
trouver mauvais mon départ avec le comte de Bérenza. Je vous obéirais,
j'aurais pour vous tout le respect qu'une fille doit à sa mère, si vous
aviez tenu le serment ... ce serment que vous prononçâtes au lit de
mort de mon père!...
Ces reproches indignes d'un enfant bien né, mais mérités par une mère
coupable, furent beaucoup trop forts pour que la criminelle Laurina pût
les endurer. Elle fut saisie d'une convulsion violente, et tomba sur le
parquet.
Bérenza qui, d'abord, avait écouté avec plaisir et surprise cet
esprit indépendant, selon lui, mais qui n'était qu'altier, fut choqué
ensuite de la dureté odieuse de Victoria envers l'auteur de ses jours,
dont la tendresse aurait dû, au moins, exciter dans son cœur quelque
gratitude. Ne voulant pas analiser l'effet que ce trait produisait sur
son amour, éprouvant beaucoup de peine d'une pareille insensibilité, il
releva avec empressement Laurina. Quand elle fut tout-à-fait revenue à
elle, il la conduisit dans sa chambre, et disant quelques paroles à
l'oreille de Victoria, d'un air très-sérieux, il les laissa ensemble.
Cette manière réservée, que montra le comte, ne manqua pas de produire,
sur l'esprit de la jeune personne, l'impression qu'il désirait. Elle
sentit ce qu'il pouvait penser, et vit que sa sortie impitoyable contre
sa mère, pouvait lui avoir inspiré du dégoût. Effrayée à l'idée de
lui devenir indifférente, elle songea à regagner son estime. C'est
pourquoi, s'approchant de sa mère d'un air plus doux, elle chercha à
réparer sa faute; mais elle avait réveillé le remords dans l'âme de
Laurina, qui, voyant celle-ci dans des dispositions plus modérées, prit
la résolution de se retirer du crime, et de la sauver des dangers dans
lesquels elle l'avait conduite. Une peine violente venait d'assaillir
le cœur de cette mère coupable, en reconnaissant les effets de son
fatal exemple. Afin de la débarrasser de ce poids, elle se promit
bien de renoncer à tout ce qui lui avait fait tort jusqu'alors.
Les représentations furent donc mises en jeu, et Laurina chercha à
persuader sa fille de la nécessité d'une retraite absolue pour un
tems, et à quoi celle-ci parut absolument contraire. Tout ce que la
première put en obtenir, avec répugnance, fut la promesse de ne pas
voir le comte de Bérenza de tout le jour, et Victoria n'y eut pas même
consenti, si ce n'est qu'en le privant de la voir pendant quelques
heures, elle espérait lui faire sentir le vide de sa société, et que
cela lui ferait oublier l'humeur qu'elle lui avait vu prendre.
Laurina passa ce tems dans la douleur la plus violente qu'elle eût
encore ressentie; elle se sépara ensuite de sa fille, après l'avoir vue
se mettre au lit. Alors elle courut auprès d'Adolphe, à qui elle fit
part de sa nouvelle peine. Baignée de pleurs, elle lui annonça qu'elle
voulait le quitter le lendemain pour se rendre dans une retraite où
elle voyait trop bien qu'elle eût mieux fait d'y garder sa fille après
la mort de son époux.
Adolphe l'écouta sans interruption; et quand elle eut cessé de parler,
il la regarda d'un air sérieux, mais tendre, et dit:
--Qu'une union comme la nôtre, chère amie, cimentée par les
liens et par les circonstances, quoique pouvant être considérée
désavantageusement par le préjugé vulgaire, puisse être rompue, cela ne
tombe pas sous le sens. Ecoutez ce que j'ai à vous proposer, et laissez
Victoria jouir du fruit de son audace. Il ne me serait pas difficile
de défendre au comte de Bérenza de rester ici une heure de plus: il
serait également facile d'enfermer la jeune personne dans sa chambre,
et de l'empêcher de voir qui que ce fût; mais nous aurons recours à des
mesures plus simples et plus efficaces. Il est plusque probable que le
comte n'a jamais eu occasion de correspondre avec votre fille, et par
conséquent qu'il ne connaît point son écriture; tracez donc ce que je
vais vous dicter, et qui ne manquera pas de produire son effet.
«_Cher Bérenza, la peine que ma mère a ressentie de notre altercation,
m'engage à me priver pour un tems du plaisir de vous voir. Retournez
à Venise, je vous prie; et quand l'humeur occasionnée par la
circonstance, sera dissipée, je mettrai tout empressement à solliciter
votre retour._»
--Que ce peu de mots soit envoyé à Bérenza, et vous verrez que la suite
en sera son prompt départ d'ici. Le comte absent, Victoria quittera
cette maison.
--Sans moi, Adolphe?
--Nous l'accompagnerons jusqu'à un autre azile, Laurina; elle y sera
en parfaite sûreté, sans pouvoir nuire davantage à notre bonheur....
Mais il me vient une idée, continue-t-il, en s'appercevant que Laurina
voulait parler probablement pour s'opposer à ses intentions: j'ai une
retraite admirable pour elle. Dans nos promenades, l'an passé, nous
nous arrêtâmes, comme vous savez, chez votre cousine, la signora di
Modène; elle demeure, je crois, près de Trévise. Il n'y a pas d'endroit
plus retiré ni plus convenable pour notre jeune demoiselle. La signora
s'est montrée excessivement polie envers moi, dit-il en souriant;
ainsi, ma Laurina, elle fera tout ce que nous voudrons.... Allons,
pas d'objection, nous parlerons de cela plus amplement. Pendant ce
tems, si Bérenza, pensant qu il n'est pas rappelé par sa maîtresse,
s'aventurait à revenir, nous le recevrions avec les marques de la plus
grande froideur. Quand il n'appercevrait plus la petite, il concevrait
aisément que nous l'avons éloignée à dessein, et n'ayant aucun droit de
nous en demander la raison, il prendrait sur-le-champ le parti de nous
quitter.
--Ainsi, ajouta Adolphe, d'un ton plus gai, nous serons débarassés d'un
sujet de trouble; et ainsi, ma bien aimée, vous vous appercevrez qu'il
n'y a pas de nécessité immédiate à séparer l'âme du corps; c'est ce qui
arriverait en vous arrachant à moi dont vous êtes plus que l'âme ...
mais non, jamais nous ne serons soumis aux caprices des circonstances;
nous les soumettrons au contraire. Nul pouvoir humain, ni aucune
considération sur la terre, ne me séparera de toi, ô ma Laurina! mais
revenons à notre objet.
Laurina prit machinalement la plume, et écrivit, sous la dictée
d'Adolphe, ce que nous avons déjà vu. Le billet écrit, une femme de
chambre le porta, avec défense d'attendre la réponse.
Bérenza ne se douta point de la supercherie; et sa conduite, à ce
sujet, fut telle qu'elle devait l'être pour favoriser les vues
d'Adolphe. Le comte, loin de se fâcher du billet, pensa que Victoria,
en refusant de le voir pendant un tems, n'avait en vue que de réparer
les torts dont elle s'était rendue coupable envers sa triste mère.
La chose lui paraissant ainsi, il se disposa, par bonté, à son vœu,
et crut que son départ rappelerait l'harmonie que sa présence
avait interrompue, d'autant qu'il le croyait nécessaire à l'entier
accomplissement de ses vues. En conséquence il se décida à quitter
Montebello, sans perdre de tems, et dans l'espoir d'y revenir bientôt,
avec une meilleure perspective de succès. Il éprouvait quelque plaisir
à penser que Victoria fût susceptible de se repentir de ses fautes. Ne
voulant point s'exposer à aucune explication sérieuse avec le comte
Adolphe, il appela sur-le-champ son valet-de-chambre, et lui ordonna de
tenir tout disposé pour partir. Bérenza avait bien l'idée de laisser
un mot pour Victoria, mais réflexion faite, il sentit que ce serait
irriter sa mère davantage. Tout était prêt, le firmament parsemé
d'étoiles, et la lune éclairant la route, le comte de Bérenza dit adieu
à Montebello.
CHAPITRE VI.
Le jour suivant, Laurina entra dans la chambre de sa fille, et après
quelques mots vagues, elle lui apprit, avec une surprise affectée, le
départ du comte.
Cette annonce causa d'abord à la haute Victoria la peine la plus
mortifiante qu'elle put ressentir; mais cette émotion fut promptement
suivie d'un dépit concentré: «le comte Bérenza n'est pas parti
volontairement d'ici: à quelle instigation doit-il son départ? demanda
la fière demoiselle?»
À l'instigation de personne, Victoria, répondit sa mère avec douceur
et en tremblant. Victoria détourna ses jeux perçans de dessus Laurina,
et d'une voix calme et non sans aigreur, dit: «si le comte Bérenza
s'est éloigné de son plein gré, il restera tranquille et ne cherchera
plus à me voir; niais s'il a été excité à partir d'ici, il m'écrira et
m'apprendra la vérité. Ainsi donc, à tous événemens ce mystère sera
éclairci.»
»Et en attendant, enfant cruel, ajouta Laurina qui avait sa leçon
faite par Adolphe, nous chercherons à vous distraire par de petites
promenades dans les environs.»
L'air de vérité qu'elle sut prendre en imposa à sa fille, qui
condescendit à sourire. Moitié fâchée et moitié adoucie, elle souffrit
que sa mère lui serrât la main.
«Quand partirons-nous, et où irons-nous, madame?»
«Nous partirons tout de suite si vous n'y apportez pas d'objection, ma
chère enfant, répondit Laurina d'un ton caressant; et le comte Adolphe
désire que nous allions rendre une visite à la signora de Modène, à sa
délicieuse retraite de Il Bosco, près de Trévise.»
«Quoi, chez cette rebutante vieille créature?»
«Allons, mon ange, point d'humeur; c'est une parente, vous savez. Nous
ne resterons là que quelques jours, après quoi notre petite tournée
sera à la volonté de Victoria.»
La jeune personne daigna sourire encore, et la mère l'embrassant
tendrement, dit en se levant: adieu pour l'instant, ma chère fille;
préparez-vous, ainsi que je vais le faire, pour notre départ.»
Cette injonction ne fut pas désagréable à Victoria, car son orgueil
blessé usurpait en ce moment chez elle la place du regret et de
l'amour. Sûrement, pensait-elle, si Bérenza m'eût véritablement aimée,
il ne m'aurait pas quittée si froidement, si vîte et sans m'écrire
une seule ligne! peut-être a-t-il craint qu'en exécutant le plan
qu'il avait formé, des embarras ou quelqu'inconvénient ne vinssent
l'inquiéter. C'est pourquoi, si même son départ n'a pas été volontaire,
nul doute qu'il ne saisisse cette occasion de rompre avec moi;
puis-je alors le regretter? Mais je le juge peut-être sévèrement ...
quelqu'artifice combiné qui ne serait pas venu à ma connaissance....
Allons, je n'y veux plus penser. C'est au tems seul à me convaincre.
L'esprit troublé et le cœur mécontent, Victoria commença ses apprêts
de départ. Le comte et Laurina ne la laissèrent pas long-tems à
sa solitude, dans la crainte qu'elle n'y entretînt des réflexions
dangereuses. Ils entrèrent dans son appartement, et Adolphe d'un air
gai et dégagé, lui demanda si elle était prête. Je le suis, fut la
réponse laconique de la demoiselle.
Et nous aussi, dit-il. Alors il voulut prendre sa main pour la conduire.
L'orgueilleuse fille la retira avec humeur, puis suivit sa mère et le
comte en silence.
Adolphe, qui avait paré à tout ce qui pouvait apporter quelque délai à
leur départ, eut soin que rien ne pût les arrêter. Ils s'embarquèrent
donc de suite pour Trévise, et Victoria, sans s'en douter, dit adieu
pour long-tems à Venise.
Toute tentative pour alimenter la conversation, en route, fut rendue
inutile, parla sombre taciturnité de Victoria. Mais petit à petit
(honteuse sans doute de paraître s'éloigner à regret d'un homme qui,
après tout, semblait l'oublier,) elle reprit un peu de sérénité, et
montra un enjouement quelle était loin de ressentir. Ce changement
enchanta Laurina. Son coeur toujours porté pour sa fille, commença à
se repentir de sa conduite précipitée, et à sentir de la répugnance à
condamner une jeune créature à une rebutante solitude, tandis que sans
ses exemples pernicieux, elle eût pu devenir l'ornement de la société.
Adolphe devina ses pensées et parut mécontent. Celui qui avait pour
but d'éloigner toute barrière à sa possession, ne pouvait souffrir
qu'on y portât atteinte, il le lui fit sentir par son air sévère.
Laurina soupira et se laissa aller à de tristes pensées. Ce fut alors
le tour de Victoria de chercher à distraire sa mère. Elle montra en
cette occasion l'empire qu'elle avait sur ses sentimens, et combien
elle savait s'en rendre maîtresse. Cependant ses efforts ne firent
qu'ajouter aux regrets de la malheureuse Laurina.
Comme nos voyageurs étaient partis tard de Venise, il fesait nuit quand
ils arrivèrent au Bosquet, lieu ainsi nommé à cause de sa situation au
milieu d'un bois. Sa sombre apparence ne frappa nullement Victoria, qui
était en ce moment toute vivacité; mais le cœur de sa mère se serra.
Elle savait que l'intention d'Adolphe, après qu'il aurait instruit sa
parente de la conduite à tenir envers Victoria, était de l'abandonner à
sa garde. Il devait la dépeindre comme une jeune personne très-légère
et fort libre de principes, qui en conséquence avait grand besoin
d'être surveillée. Laurina essaya encore de faire changer les
résolutions d'Adolphe, mais toujours envain; elle n'avait aucun pouvoir
sur son esprit, quand il était question de coups d'autorité. Fatigué de
ses importunités, il devint glacial et insensible. Avant le départ de
Montebello, Laurina aurait pu, peut-être, obtenir quelqu'adoucissement
à la sentence, mais en ce moment il n'était plus tems. Son air le lui
dit assez pour qu'elle cessât de le presser.
La signora reçut le comte Adolphe avec toute la politesse dont elle
était susceptible. Laurina l'examina attentivement pour pouvoir augurer
ce qu elle avait à en attendre pour sa fille. Mais cette femme peu
gracieuse, n'offrait sur ses traits que l'orgueil d'une vertu maussade,
avec l'envie maladroite de se faire valoir par quelqu'amabilité qui lui
était tout-à-fait étrangère.
Cette grave personne avait été informée de la mauvaise conduite de
Laurina, conduite qui l'avait exposée à perdre son rang dans la
société. Se prévalant alors de l'arrogante supériorité assez ordinaire
aux petites âmes toujours prêtes à triompher de la chûte des autres,
elle crut ne lui devoir qu'une froide révérence, puis daigna à peine
jeter un regard sur Victoria.
La signora de Modène, comme on l'a déjà observé, était une parente
éloignée de la marquise: son physique était aussi repoussant que son
caractère. Un long visage jaune, des petits yeux gris, une taille
maigre et à moitié courbée, en faisaient l'ensemble. Elle était
orgueilleuse, minutieuse et elle avait une âme mercenaire. Allarmée,
dans sa jeunesse de l'idée d'être forcée à se faire religieuse, parce
qu'elle n'avait pas de bien, chose assez commune parmi les filles
nobles d'Italie, elle préféra de demeurer avec des gens riches, à
qui elle offrit ses services. Elle se comportait alors, selon que
lui valait son séjour chez ces personnes, tantôt comme compagne,
tantôt comme gouvernante, et même au besoin comme femme de chambre.
Par ces moyens et autres semblables qui tiennent à la flatterie, aux
petits calculs et à l'hypocrisie, elle était parvenue à amasser un
capital assez fort pour pouvoir se passer d'autrui, dans un âge où
elle se verrait oubliée, et se consoler du mépris dont on l'avait
souvent abreuvée dans sa jeunesse. Ensuite, pour s'en venger, elle
se promettait bien de devenir le Mentor, ou plutôt le tourment des
malheureux êtres qui se trouveraient sous sa dépendance. Nul homme,
même dans ses plus beaux jours, n'avait pris garde à elle, et beaucoup
moins encore n'avaient pensé à la demander en mariage. Par cette
raison, sa haine contre toutes les femmes qui avaient des attraits,
ou qui osaient se montrer sensibles aux hommages de l'autre sexe, ne
connaissait point de bornes, et on ne pouvait rien espérer de son
indulgence. Telle était la signora de Modène. Son intérêt personnel
l'avait toujours empêchée de se mettre mal avec sa cousine, quoique
n'ayant jamais été intime, parce que celle-ci n'avait cessé d'être
généreuse à son égard. Toutefois son malheureux penchant à l'envie
s'opposa à ce quelle lui fît un accueil bien cordial. Elle n'agissait
pas de même avec Adolphe, dont cette femme désirait se faire un ami.
Elle lui adressa donc son hommage mercenaire, et elle lui fit une cour
assidue. Ainsi, il n'avait rien avancé de trop en disant à Laurina que
la signora avait beaucoup d'égards et d'estime pour lui; mais toutes
ces prévenances n'étaient pas faites pour l'engager à rester dans sa
maison une heure de plus qu'il ne lui fallait. Il se permit de demander
librement à souper de bonne heure, pour que Victoria allât se reposer,
et qu'il lui fût plus facile ensuite d'entamer le grand objet de leur
visite.
On ne tarda pas à être servi. Victoria, sans soupçon et voulant éviter
les regards de la vieille dame, regards qui avaient déjà fait une
impression désagréable sur son esprit, demanda où était sa chambre,
aussitôt qu'on eut fini de souper. Quoique conservant une sûreté
apparente, elle ne put s'empêcher d'éprouver, en se levant de table,
un serrement de cœur qui l'emporta sur son indolence accoutumée. En
souhaitant le bon soir à sa mère, l'envie lui prit de se jeter à son
col, ce qu'elle fit avec une tendresse qui ne lui était pas ordinaire.
Elle la pria tout bas à l'oreille de ne pas rester trop long-tems
dans cette détestable demeure. Laurina, non moins affectée, n'eut pas
la force de lui répondre; le cœur lui battait: elle balbutia, et la
dissimulation qu'elle se voyait forcée d'employer, la rendait rouge
comme le feu. Pressant la main de sa fille, elle lui dit bon soir en
tremblant, et en pensant que ce serait peut-être la dernière fois. Sa
poitrine se gonfla, et ses yeux se remplirent de larmes.
Victoria quitta la salle, en se reprochant presque d'avoir affligé
un cœur aussi sensible que celui de sa mère. Oh! que ce moment eût
été propre à réparer bien des fautes, si ces deux femmes, éclairées
par la sagesse, se fussent entendues! Victoria était à peine partie,
que l'impatient Adolphe s'adressa à la signora de Modène, en entrant
brusquement en matière sur le sujet qu'il avait le plus à cœur de
terminer.
«Voudriez-yous, signora, dit-il, me permettre de vous parler sur
quelque chose de sérieux?»
La signora fit une inclination assez roide, tout en voulant la
rendre gracieuse; et essayant de sourire, la plus laide grimace vint
contracter ses traits. Adolphe, en homme du monde, la prit pour un
acquiescement, et continua de la sorte:
«Votre politesse envers moi, signora, et plus encore la haute idée que
j'ai de votre caractère, m'engagent à placer en vous ma confiance,
que certainement je ne donnerais pas à aucune autre femme ... je
vous apprends donc que la jeune demoiselle qui sort à l'instant de
l'appartement, doit être remise pour un tems à vos soins. Naturellement
disposée au mal, ayant l'humeur dédaigneuse et hardie, elle a été
élevée avec cela en véritable enfant gâté. L'indulgence et la flatterie
l'ont perdue. Son cœur est déjà corrompu; et, jeune comme vous la
voyez, car à peine a-t-elle dix-huit ans, il n'a pas manqué de gens
d'un autre sexe pour la pervertir».
Ici, la signora exhala un soupir. Etonnée, elle regarda le ciel eu
fesant un signe de croix. Le comte, avec une gravité extérieure et
un mépris secret, poursuivit ainsi: c'est pourquoi je vous demande
si vous voudriez bien condescendre à tenir sur cette jeune personne
orgueilleuse, une surveillance des plus strictes, et ne jamais la
perdre de vue?
--Mais, je vous en prie, chère cousine, interrompit Laurina d'une voix
altérée, ne la traitez pas trop sévèrement.
La signora prit un air de mépris, et parut dédaigner de répondre
à Laurina, quoi qu'autrefois elle en parlât avec assez d'orgueil.
Maintenant se voyant bien au-dessus de l'épouse criminelle de
Lorédani, elle la méconnaissait.
--Je voulais vous dire, signora, reprit Adolphe, en rappelant à
lui l'attention de la dame, qu'il me semblerait à propos de la
tenir enfermée pendant quelque tems, dans le cas où vous le jugerez
nécessaire.
--Oh! Adolphe, s'écria Laurina, vous êtes trop cruel, et il n'y a pas
de raison d'agir avec autant de dureté.
Un autre regard de la sévère signora la réduisit au silence: elle se
tourna ensuite avec plus de douceur vers le comte qui répondit:
--Laurina, vous ne m'entendez pas. La signora agira selon que les
circonstances l'exigeront. Vous pouvez vous en reposer sur sa
discrétion pour le bien-être de votre fille. Quand, par une conduite
plus sage (il lança un coup-d'œil significatif à la signora) et en la
privant de tout ce qui pourrait l'induire au mal, Victoria montrera un
véritable changement d'humeur, alors nous viendrons la retirer d ici,
et vous l'aurez encore auprès de vous, mon amie; comme il est aussi
dans mon intention, signora de Modène, de partir demain matin, de
très-bonne heure, et avant que Victoria soit éveillée. Sitôt qu'elle
sera levée, elle ne manquera pas de vous demander de nos nouvelles:
alors vous lui direz doucement la vérité, et ce à quoi elle est
destinée pour le présent. Vous l'accoutumerez, je n'en doute pas, à
souffrir ce qu'il lui sera impossible d'empêcher. Veuillez agir dans
cette affaire, avec le zèle et la ponctualité dont votre piété vous
rendra capable pour le salut de son âme, et avec cette prudence qui
a si éminemment distingué votre conduite dans toute votre vie; soyez
assurée que vous ne me verrez pas ingrat pour vos soins.
Un nouveau sourire qui parut hideux, parce qu'il n'était pas d'accord
avec les traits qu'il dilatait, fut la réponse à la dernière phrase
du comte. Il venait de toucher la corde sensible, le seul côté où
reposaient les principes de la signora, l'intérêt. Elle pensa, ainsi
quelle avait toujours jugé _son intérêt_, de paraître affable envers le
comte et de l'obliger. Elles attendait bien qu'en fesant tout ce qu'il
lui dirait, elle en serait généreusement récompensée.
--Soyez assuré, M. le comte, dit-elle d'une voix discordante qu'elle
tâcha de rendre douloureuse, que je remplirai vos intentions avec tout
le zèle possible. Quant à vous, signora Laurina (un regard de pitié
accompagnait ces paroles), dans la promesse que je fais de répondre à
la confiance dont m'honore M. le comte, vous ne trouverez aucune raison
de vous plaindre du traitement que recevra votre fille.
A ces mots, Laurina reconnaissante s'avança, et prenant la main de sa
cousine, elle la pressa avec affection, en disant, vous n'avez pas
d'enfant, chère signora, mais ayez pitié des sentimens d'une mère, et
devenez-la pour ma fille: elle n'a jamais connu la contrariété, et n'a
point été traitée avec dureté.
Choquée et presqu'offensée, la signora retira sa main, comme si
l'attouchement de la pauvre Laurina l'eût souillée; puis éloignant son
siége, elle fit ensorte de prévenir une autre approche de la pécheresse
qui la fesait rougir, et dit ensuite:
--Je ferai, madame, le devoir d'une bonne catholique envers votre
enfant. Je travaillerai au salut de son âme, et soignerai sur-tout son
intérêt spirituel.
Humiliée de cette réponse, Laurina sentit tout ce qui lui en revenait,
quoique de la part d'une femme qui n'offrait de vertu que sous les
formes les plus rebutantes, l'orgueil et l'affectation.
--Nous n'avons pas besoin de nous entretenir davantage de ce sujet,
observa froidement Adolphe, nous nous confions pleinement en votre
manière d'être pour Victoria. Quand nous apprendrons que le tems
et la réflexion l'auront changée, nous viendrons vous voir pour la
reprendre avec nous; ainsi bonne nuit, cousine de Modène, bonne nuit:
ayez la bonté de donner vos ordres pour que nous soyons sur pied de
grand matin, et en route avant le lever du soleil. Mais afin que vous
vous souveniez de nous, jusqu'à notre retour, daignez accepter ce
diamant comme une preuve que vous nous aimez. Ainsi dit, Adolphe ôta
une bague de son doigt et la plaça à celui de la signora, dont l'œil à
demi-baissé s'était porté avec convoitise sur ce bijou. Il la laissa
ensuite dans l'admiration de son extrême politesse, ainsi que de sa
propre adresse, comme elle le pensait, de lui avoir soutiré ce bon à
compte.
Poursuivant son plan, bien avant le lever du soleil, Adolphe et sa
compagne en pleurs, furent loin de _Il Bosco_; mais Laurina ne se
consolait point, et gémissait des mesures sévères que le comte s'était
obstiné d'employer. Il s'abstint de lui faire aucune réflexion sur ce
sujet, et se contenta de jouir au fond du cœur de son empire sur elle,
en pensant que tout ce qu'il voulait, il l'exécutait; que rien ne
pouvait plus le priver d une femme, que son amour propre, autant que
sa passion, le rendait si ardent à retenir. Sans tous ces obstacles
qui s'étaient rencontrés dans sa possession, le dépravé et cruel
Adolphe n'eut jamais cherché à la conserver si long-temps; il l'eut
bientôt dédaignée; mais son amour et son orgueil, continuellement en
allarmes, redonnaient un degré de vivacité à ses sentimens qui, sans
de pareils stimulans, seraient tombés dans l'apathie et le dégoût. Tel
était l'esprit vicieux d'Adolphe, qu'il ne pouvait goûter de charme
dans la possession d'un bien, qu'en causant la peine ou le malheur des
autres. Les plaisirs innocens et honnêtement acquis n'avaient pas la
plus légère attraction pour lui, et il fallait, pour le tenter, qu'il
rencontrât des obstacles à ses désirs, dans la tendresse d'un époux, ou
la gloire de toute une famille. Telle s'était offerte Laurina, lorsque
son malheur le lui fit connaître; et ce fut alors qu'il forma le projet
de l'arracher à ses liens sacrés, au bonheur, pour en jouir seul.
Dût-elle survivre à son amour, son ambition était de la retenir encore.
Hélas! pauvre Laurina, tu pouvais bien maudire dans l'amertume de ton
cœur, l'instant où tu fus remarquée de l'inhumain et insensible Adolphe.
Des sentimens si bas, mais non sans exemple pourtant dans le cœur de
l'homme, donnaient à l'esprit d'Adolphe une activité qui s'étendait sur
les beaux traits et les manières toujours élégantes de sa personne.
Sans paraître faire attention à la tristesse de Laurina, il avait
soin, par les caresses et les flatteries les plus aimables, de la
dissiper insensiblement. Tel était le pouvoir qu'il savait prendre sur
une femme qui finissait par oublier tout autre que lui. En écoutant
ses discours enchanteurs, et en fixant la beauté de ses traits, le
sentiment de vanité qui l'avait déjà perdue, parlait toujours en sa
faveur; et même, (tant était grande sa partialité pour lui) elle lui
savait gré de la sévérité qu'il venait d'employer, en pensant que
l'ardeur extrême de son attachement en était cause, et elle l'en aimait
davantage. Chaque instant qui l'éloignait de sa fille, effaçait son
image, et les artifices de son amant la rendaient la plus cruelle des
mères, comme elle avait été la plus coupable des épouses. Mais c'était
ce qui l'occupait le moins, étant toute entière au maître de son
existence infortunée. Laissons ce couple doublement criminel jouir
pour un tems de la société l'un de l'autre, et revenons à Victoria
abandonnée.
Quand elle s'éveilla, et qu'elle jette les yeux autour de la vaste
chambre qu'elle n'avait pu bien examiner la veille, elle éprouva un
nouveau dégoût pour la maîtresse de la maison, et un désir impatient de
sortir au plus vîte d'un séjour aussi haïssable. Voyant que personne
ne venait, et croyant avoir dormi trop tard, elle se hâta de se lever
et de s'habiller, puis descendit dans le jardin pour prendre le frais.
Elle n'y fut pas long-tems sans voir venir à elle une grosse et forte
fille vêtue en paysanne. Cette fille lui dit que la signora l'attendait
pour déjeuner. Victoria la toisa d'un air de hauteur, et souriant
dédaigneusement, elle retourna sur ses pas sans dire un mot.
En entrant dans la salle où le déjeuner était servi, elle vit,
seule à table, la vieille signora dans une attitude négligée. Sans
s'embarrasser d'offrir les salutations du matin, Victoria demanda
sèchement si sa mère et le comte étaient encore au lit.
--Cela n'est pas probable, répondit la signora, du même ton.
--Pourquoi ne sont-ils pas encore ici?
--Parce que, selon toute espèce de calcul, ils doivent en être à
quelques lieues.
--Seraient-ils partis? dites-vous, madame, qu'ils sont partis?
--Sans doute, répondit encore la signora avec malice, Trouvez-vous
rien de si terrible, mademoiselle, à l'idée de rester avec moi
pendant quelque tems? allons, soyez charitable: j'ai été si long-tems
solitaire, que vous ne vous refuserez pas, j'aime à le croire, à
devenir pour moi une compagnie agréable.
La rage de Victoria ne connut point de bornes. Elle jetta un coup d'œil
furieux autour d'elle: la vérité s'offrit à sa pensée, et elle reconnut
qu'on l'avait entraînée dans un piège. Elle se frappa violemment le
front et s'écria: je suis trahie, c'est une horreur! Puis elle sortit
précipitamment de la salle avant que la signora pût deviner son
intention. Arrivée dans sa chambre, elle poussa les verroux de sa porte
pour empêcher qu'on entrât.
Là, se jettant sur le plancher, Victoria se livra à des cris de
fureur qui furent accompagnés d'un torrent de larmes; mais, devenant
soudain honteuse de sa faiblesse, et fâchée que les mauvais traitemens
prîssent autant sur son esprit, elle se relèva plus composée. Une haine
mortelle s'établit alors dans son sein contre ceux qui avaient osé
la trahir ainsi. Un désir ardent de vengeance s'y joignit; et cette
conduite maladroite et inexcusable dont on s'était servi envers cette
jeune personne, n'en irrita que davantage son caractère qui se livra en
entier à toute sa violence.
Victoria n'eut pas plutôt appelé à son aide la plus altière et la plus
dangereuse des passions, qu'elle se calma un peu. De tems à autre
seulement, ses yeux étincelaient de colère, et son cœur battait
avec violence, en pensant à la trahison de sa mère et aux artifices
froidement calculés d'Adolphe. Cependant elle ne conserva pas long-tems
les traces de sa peine; mais au contraire, une dignité d'expression
qui eut fait honneur à de plus nobles motifs, s'empara de son être.
Elle leva la tête, et quittant promptement l'attitude du désespoir,
elle marcha d'un pas ferme dans son appartement. En réfléchissant avec
plus de calme, il lui vint en pensée que certainement le comte de
Bérenza n'avait quitté Montebello, que d'après une ruse qu'on avait
employée, et non de son propre mouvement. Cette supposition fut un
adoucissement pour son orgueil; elle sentit que ses charmes n'avaient
pas été dédaignés, et que quelque jour elle le convaincrait que leur
séparation n'avait pas été non plus volontaire de son côté. Puis
revenant à sa situation présente, elle se demanda si son emprisonnement
devait être éternel. Son cœur frémit à cette pensée. Cependant elle
se décida à tout souffrir avec patience, à ne pas faire de questions,
à ne pas se trahir, mais à agir selon que les circonstances se
présenteraient.
Plus tranquille par la victoire que la raison venait de remporter,
Victoria se décida sur le soir à quitter la chambre. Elle n'avait pas
mangé de tout le jour, et quoiqu'elle n'y pensât pas, la privation
de nourriture se fit pourtant vivement sentir. L'insensible signora,
heureuse d'avoir un être à tourmenter, et principalement une jeune
personne qui annonçait du caractère, ne voulait rien lui donner qu'elle
ne vînt le demander en faisant des excuses de sa conduite impolie.
Mais c'est ce dont Victoria n'avait garde, et il est probable que
plutôt que de s'abaisser de la sorte, elle eut préféré mourir de
faim. Très-heureusement pour elle, et au grand regret de la sévère
signora, le destin ne la condamna pas à cette épreuve. Ayant marché
pendant quelque tems dans le jardin, et se sentant rafraîchie par
l'odeur balsamique des plantes et la rosée du soir, elle rentra et alla
machinalement dans la salle à manger où le souper était servi. Alors
s'asseyant tranquillement en face de la vieille femme, elle partagea
sans cérémonie ce qui était sur la table, et essaya même d'entamer la
conversation; mais, contrariée dans son espoir de contrarier autrui,
la signora ne répondit point. Elle avait espéré trouver sa captive
obstinée, récalcitrante et emportée, ce qui eut donné belle matière à
la chapitrer, selon sa louable intention. Combien elle fut désorientée
de trouver la petite furie du matin, tranquille et disposée à la
soumission!
Victoria, s'appercevant que sa geolière était décidée à garder
le silence le plus opiniâtre, demanda de l'air de la plus grande
politesse, la permission d'aller se coucher. La seule réponse qu'elle
obtint, fut une seule inclination de tête. Plus déterminée que jamais à
ne pas lui laisser le plaisir de s'en voir provoquée, elle se leva en
silence, et lui fesant une révérence profonde, elle lui souhaita une
bonne nuit et quitta la salle.
Lorsqu'elle fut partie, cette digne et pieuse catholique commença à
réfléchir qu'en se conduisant ainsi, Victoria échapperait à tous les
arrangemens qu'elle avait pris pour la mortifier et la punir. Il n'en
sera pas ainsi, s'écria-t-elle, en rêvant au moyen le plus sûr de la
tourmenter: elle semble prendre son parti en brave, mais elle n'en sera
pas quitte à si bon marché; je veux abaisser cet esprit orgueilleux, et
le rendre soumis en dépit de ses ruses.
Telles étaient les réflexions de la charitable dévote, et après avoir
ainsi occupé son cerveau du malheur d'autrui, elle se mit en prières,
puis se coucha.
Victoria s'étant assise pendant une heure auprès de sa fenêtre, en se
fortifiant dans la résolution de tenir bon, pensa également à se mettre
au lit, où le sommeil vint bientôt lui faire oublier les tourmens du
jour.
Le lendemain, elle s'éveilla de bonne heure, et après s'être habillée,
elle voulut aller de sa chambre au jardin; mais sa porte, qu'elle crut
ouvrir, se trouva fermée en dehors. Voyant que les efforts pour tirer
le pêne étaient superflus, elle se mit à sa croisée.
Une demi-heure après on fit du bruit, et la grosse fille dont on a déjà
parlé, entra chez elle, en tenant une jatte de lait et un morceau de
pain rassis qu'elle posa sur la table; elle s'en allait:
--Arrêtez, lui cria impétueusement Victoria. La fille se tourna à demi.
--Je veux me promener dans le jardin.
--La signora ne le veut pas, mam'selle, dit la fille d'un air rechigné.
--Elle ne le veut pas?
--Non; et elle mit la main sur la clef de la porte.
--Pourquoi laissez-vous ces choses derrière vous, demanda Victoria qui
sentait la colère fermenter dans son sein.
--Parce que c'est votre déjeûner, répondit l'autre, en sortant de la
chambre et fermant soigneusement la porte.
Ainsi donc je suis prisonnière! se dit Victoria, les joues cramoisies
et en essayant de sourire de l'impuissante malice de la signora.
Comment me suis-je attiré ce traitement? Ce n'est sûrement pas par
ma conduite d'hier. La disposition malveillante de la signora parut
évidente à la jeune personne, qui la regardait comme un être trop
digne de mépris pour en prendre un moment de peine. Ce n'est pas pour
toujours, pensa-t-elle, et quand la méchante créature sera lasse de me
renfermer, elle me mettra en liberté pour changer. En attendant, je
vais me distraire du mieux qu'il me sera possible.
Alors elle visita la malle qu'on avait mise dans sa chambre, le
soir de son arrivée, et en tira ses crayons et quelques esquisses.
La vue pittoresque qui était devant ses yeux, fournissait une ample
occupation à son pinceau; et comprimant ce qui se passait en son âme,
elle s'assit et travailla pour chasser la réflexion.
Les indignes procédés et le système de tourment de la signora durèrent
pendant quelques jours, et jusqu'à ce que le manque d'exercice et la
mauvaise nourriture produisissent un effet visible sur Victoria, trop
fière pour se plaindre. La signora, qui en fut avertie par la jeune
fille qui la servait, commença à s'en allarmer, et à craindre d'avoir
passé les limites qui lui étaient prescrites. Elle était responsable
du danger qui pouvait eu résulter, si par exemple, Victoria venait à
tomber malade. Sa mère que le comte Adolphe aimait tendrement, pourrait
exciter son ressentiment contre elle, pour une pareille sévérité qui
ne lui avait pas été commandée; car, quoiqu'Adolphe ait dit, _s'il
est nécessaire_, renfermez Victoria, il ne lui avait pas enjoint de
le faire sans cause, et encore moins de la priver de sa nourriture
habituelle, ou en ne lui donnant qu'une mince portion d'alimens les
plus grossiers. Ces considérations eurent donc le pouvoir de la fléchir
un peu. Victoria ne fut plus enfermée des jours entiers, et elle put se
promener une heure le matin et une heure le soir, accompagnée toutefois
de Catau. Vouloir décrire l'indignation de la demoiselle à un pareil
traitement, ou tout ce qui lui en coutait pour se contraindre, serait
superflu. Cependant elle supporta tout, déterminée à mourir plutôt que
montrer le plus léger symptôme de mécontentement ou d'impatience.
Mais le désir de se venger n'en prenait que plus de force dans son
cœur, et son caractère en recevait une nouvelle touche de férocité.
Comme la hyenne indomptable, la contrainte ne la rendait que plus fière
et plus sauvage.
Peu de jours après que cette espèce de liberté eut été rendue à
Victoria, la signora lui fit dire par Catau de venir la trouver dans
le salon. Observant strictement la règle qu'elle s'était prescrite,
elle obéit aussitôt. Sa seule peine était que la pâleur de son visage
ne convainquît la signora des souffrances dont elle n'avait pu se
défendre, et par-là, ne servît la malignité de son tiran. Elle entra
cependant, sans paraître ni mécontente ni affligée, mais calme, et sans
être embarassée. Victoria apprit ainsi à faire usage des artifices les
plus subtils dont la pratique devait augmenter la masse de ses autres
mauvaises qualités.
La signora, qui avait composé son visage de manière à inspirer la
crainte, ne savait pourtant comment la recevoir. Enfin elle dit:
asseyez-vous, enfant.
Victoria obéit, le cœur plein de mépris et de haine.
--Il n'est pas dans mon intention, continua l'autre, d'une voix forcée
du gosier, de vous parler pour l'instant de ce que votre conduite
violente a eu de déplacé à votre arrivée ici, ni je ne veux pas vous
punir du passé. Je vise à vous convaincre que la douceur, l'humilité
et l'obéissance sont indispensablement requises dans ma maison, et que
rien n'y peut tolérer l'opiniâtreté ni l'orgueil. J'espère qu'en ce
moment vous reconnaissez votre erreur?
Victoria sentit son cœur se gonfler d'indignation. Elle allait
répliquer.... Elle se contint, et ses joues seules marquèrent ce quelle
ressentit. La signora poursuivit.
«D'après ce, je ne crois pas nécessaire de vous tenir renfermée plus
long-tems. Vous ne sortirez pas de l'enceinte de cette habitation. Les
jardins en sont suffisamment grands pour vos promenades, et Catau vous
tiendra compagnie. Peut-être moi-même aurai-je cette bonté-là de tems à
autre».
C'est ici que l'orgueil de Victoria souffrit! Catau pour compagnie!
cependant elle ne repliqua pas davantage.
«J'espère en même-tems que vous lirez les livres de piété que je
mettrai dans vos mains, et qui tendront à amender votre âme si vaine.
Je veux de plus que vous abjuriez toute mondénité dans votre mise, et
que vous vous soumettiez aux règles que, comme une bonne catholique qui
a à cœur votre salut, je croirai de mon devoir de vous prescrire».
La signora s'arrêta pour reprendre haleine. Victoria garda toujours le
silence, ne pensant pas qu'il fût nécessaire de répondre.
La signora reprit donc ainsi: combien vous devez de remerciemens à
Dieu, pauvre enfant, de ce qu'il vous a conduite sous ma garde: de
ce qu'il vous a tirée de la demeure du vice et de l'abomination, pour
vous placer dans celle de la vertu! ce que le comte Adolphe m'a dit
serait-il vrai, malheureuse fille, que, jeune comme vous êtes, votre
imagination a été souillée par la pensée d'un homme! ô Sainte-Vierge
Marie! faut-il que je prononce pareille chose, continua la dévôte,
en se croisant les mains sur la poitrine, d'un air contrit. Jésus!
donnez-moi la patience de soutenir en ma présence une pécheresse dont
la mère, déjà damnée, n'a plus de miséricorde à espérer; une pécheresse
qui a déjà fait le premier pas dans le chemin de perdition, quand elle
devrait encore posséder toute son innocence. Allez, enfant, vous pouvez
vous retirer, dit-elle, en changeant son ton bigot en une dignité
sévère; éloignez-vous, et allez trouver Catau; sa société ne déshonore
pas la fille d'une femme qui s'est mise au rang des créatures les plus
méprisables.»
Cette dernière apostrophe, amère et non provoquée, fit passer un feu
corrosif dans les veines de Victoria. Un bourdonnement affreux frappa
ses oreilles.--O ma mère ... cruelle mère!... prononça-t-elle en
semblant et en se hâtant de quitter le salon.
CHAPITRE VII.
On n'en finirait pas s'il fallait raconter tout ce que la pieuse
signora fit indignement souffrir à la malheureuse créature confiée à
ses soins. Qu'il suffise de dire qu'elle ne réussit pas à la réduire
au point où elle voulait, et que les pensées de Victoria se tournèrent
toutes sur la possibilité d'échapper à une aussi misérable tyrannie.
Elle occupa son esprit à en calculer jusqu'aux moindres probabilités,
mais inutilement. Elle ne pouvait aller plus loin que le jardin, où
se trouvait bien une petite porte enfoncée, mais qui ne désignait pas
où elle conduisait; et cette objection eût-elle été levée, comment
deviner la route qui allait à Venise? Cependant l'essentiel était de
sortir de l'enceinte destinée à ses promenades; elle serait bien venue
à bout du reste après.
Dans cette position, la pensée de séduire Catau lui vint subitement
à l'esprit. Condamnée presqu'entièrement à la société de cette fille
rustique, elle sut remarquer qu'un certain bon naturel, que quelque
docilité ne lui étaient pas étrangers, et se cachaient mal sous la
sévérité qui lui avait sans doute été commandée.
Catau était une paysanne de la Suisse, courte et grosse. Ses traits,
durs et hommasses, annonçaient une créature rompue au travail.
Elle avait été choisie par la signora, pour surveiller notre jeune
demoiselle, et pour la mortifier, par la grossièreté de ses manières,
ainsi que par la bassesse de sa condition. Ensuite, la signora pensait
que Victoria la mépriserait trop pour tenter en aucune façon de la
corrompre et de la mettre dans ses intérêts; et eût-elle eu envie de
le faire, l'extrême stupidité de Catau s'y serait opposée. Cependant,
cette fois, l'infaillible signora se vit trompée dans sa pénétration;
car, non-seulement Catau n'était pas aussi stupide qu'elle se
l'imaginait, mais elle possédait, au contraire, une certaine subtilité
d'esprit, et une combinaison d'idées, qui, cachées sous un air
tranquille et un silence habituel, fesaient méprendre sur sa capacité.
Catau pouvait penser, et ce qui valait davantage, elle pouvait sentir,
oui, beaucoup mieux que celles qui jugeaient aussi injustement
qu'orgueilleusement de son caractère.
Pour en revenir à Victoria, elle n'eut pas plutôt saisi un rayon
d'espoir d'échapper à la tyrannie, qu'elle songea à mettre la
paysanne dans ses intérêts. Le tems et l'expérience l'avaient
tellement persuadée de la méchanceté de la signora, qu'elle sentit
la nécessité de ne pas paraître s'habituer à la société de Catau,
mais, au contraire, de la mépriser; car il suffisait à la bigotte de
voir goûter un moment de satisfaction par quelqu'un, pour exciter son
attention malveillante. C'est pourquoi, lorsque Victoria montrait de
la répugnance à se voir suivie par cette fille dans le jardin, ce
quelle faisait souvent à dessein, la signora, d'un air qui marquait
son triomphe, ordonnait à Catau de prendre son bras et de l'y conduire,
pensant que c'était lui infliger la mortification la plus amère; mais
la signora manqua encore son coup cette fois, et sitôt que Victoria fut
hors de sa vue, elle regarda Catau avec des yeux qui semblaient dire:
ne pourrait-on tirer un meilleur parti de toi? La pauvre fille devina
sa pensée, et peut-être était-elle si bien disposée en ce moment, que
la demoiselle n'eût pas tenté en vain d'en tenir parti. Ce ne fut pas
néanmoins l'idée qui lui vint d'abord, parce qu'elle n'était pas assez
mûrie par sa réflexion. Elle ne voulait rien entreprendre, qu'elle
n'eût tout arrangé, avec soin, dans sa tête. Ne fesant que commencer
à sonder les dispositions de la paysanne, elle devait aller plus
doucement, et d'ailleurs, son cœur toujours bien armé, ne s'abandonnait
pas ainsi, même à une effusion de sensibilité due au moment.
Il arriva qu'un soir qu'elles parcouraient une partie des jardins,
encore inconnue à Victoria, elles entrèrent dans une allée très-sombre,
formée de vigne et de chèvre-feuille: un laurier fort épais eu bouchait
presqu'entièrement l'entrée, et semblait défendre aux indiscrets d'y
pénétrer. Cette allée allait tellement en serpentant, qu'il eût été
difficile d'en mesurer l'étendue. Une fois dedans, elles continuèrent
de marcher, Victoria avec un sentiment vague de crainte et d'espoir,
et Catau par la curiosité commune aux esprits vulgaires.
Quand elles furent au bout, elles se trouvèrent a une fin de jardin,
et en face d'un grand mur. Victoria se mit à le regarder avec une
tristesse indicible. Le tournoyement de l'allée l'avait trompée, et
elle croyait se trouver beaucoup plus loin. En examinant cet enclos
si sombre et si élevé, sûrement, pensait-elle, il n'y a d'entrée à ce
jardin que par la maison, et aucune autre sortie.
Tandis qu'elle y rêvait, marchant lentement le long du mur, elle
remarqua qu'elle n'était pas encore venue dans cette partie de
l'habitation. Enfin une petite porte enfoncée et cachée plus de moitié
par la charmille, vint enchanter sa vue: deux verroux énormes et une
forte serrure la fermaient. Elle appela Catau, et la lui montra, en
demandant si elle savait où cette porte conduisait. La paysanne regarda
vîte par le trou de la serrure, et dit: dans le bois qui entoure cette
maison, mam'selle; mais à moins que d'être dehors, je n'en puis savoir
davantage.--La première partie de sa réponse suspendit la respiration
de Victoria: dans le bois, répéta-t-elle tout bas, en regardant aussi.
Et, ne pourrait-on ouvrir cette porte, Catau?
--Non, mam'selle, que je sache, et quand çà serait possible, vous savez
bien que la signora ... vous savez que....
--Je vous entends, Catau; mais vous ne croyez pas qu'il y aurait un
grand mal à se promener dans ce bois, et supposons que la signora
l'ait défendu, personne n'irait le lui dire.
--C'est vrai, reprit Catau, d'un air pensif. C'est vraiment ben dur
d'être enfermée comme çà; mais Sainte-Vierge, comment ouvrir cette
porte?
--O! ma chère Catau, rien n'est impossible aux gens de bonne volonté.
Il vous serait facile de vous procurer la clef sous un prétexte
quelconque, et alors vous pensez combien il serait délicieux de se
trouver hors de l'habitation de la méchante signora.
--Il me vient une idée, mam'selle ... oui, je pense une chose. Faut pas
que je demande la clef, çà serait tout dire. Je me souviens qu'avant
votre arrivée ici, la signora m'envoyait souvent chez Ambrosio, le
jardinier, et que j'ai vu dans la serre où il met ses outils, un gros
paquet de clefs toutes rouillées. Je gage que je mettrais ma main sans
y voir, à l'endroit où le paquet est pendu.
--Eh bien! cria Victoria que son impatience naturelle empêchait de
se contraindre; eh bien, allez les chercher, nous les essayerons,
sur-le-champ.
--Oh! que nani, mam'selle, dit doucement la fille, çà ne peut pas se
faire comme çà. Voici la nuit qui vient, et la signora nous a déjà
peut-être cherchées. Puis Ambrosio doit être rentré et occupé à ranger
ses outils dans la serre. Demain, quand il travaillera bien loin dans
le jardin, je guetterai le moment où je ne verrai plus personne, et me
glisserai où sont les clefs. Il faut pour çà que je passe chez lui,
car la serre est dans une petite cour derrière. Je ferai semblant de
roder, et zeste j'attraperai le paquet sans réveiller la souris; mais
il faut me promettre, mam'selle ... de ... de ne pas me vendre, ni
rester long-tems dehors. Je ferai alors tout ce que je pourrai pour
vous obliger. Dites, mam'selle, n'est-ce pas que vous ne me vendrez pas.
Victoria était aux anges ... les pieds lui brulaient d'envie de passer
la barrière que la signora avait mise à ses promenades; cependant elle
acquiesça avec une tranquillité apparente aux arrangemens de Catau, et
retourna malgré elle à la maison.
Toute la nuit fut passée entre la crainte et l'espoir. Victoria
excessivement agitée, souffrait encore de la contrainte qu'elle
s'imposait. Elle eut la plus grande peine à se contenir dans les bornes
qu'elle s'était prescrites; ce travail continuel sur son humeur avait
déjà produit des marques visibles sur sa personne, au point qu'elle en
était devenue fort pâle et très-maigre. Cependant ses yeux n'avaient
rien perdu de leur feu; quoique chargés parfois de mélancolie, ils
indiquaient encore tout ce qui se passait dans son âme altière et
vindicative.
Le lendemain, vers midi, Catau, qui n'avait pas paru depuis qu'elle
était levée, (car la signora la fesait coucher dans la même chambre
que Victoria), entra brusquement, et après avoir ferme la porte avec
soin, elle tira le gros paquet de clefs de sa poche. L'œil de Victoria
étincela, et la pourpre d'orient vint ranimer ses joues. Elle les
dévorait ... elle se croyait déjà devant l'intéressante porte. Ce
n'était cependant pas le moment de tenter l'aventure, car ayant besoin
de rester un peu long-tems à essayer les clefs, l'heure du dîner
pouvait les surprendre, et le soupçon marcher, c'est pourquoi elle
remirent au soir leur essai.
Néanmoins, dans cette conduite de la simple Catau, il n'y avait pas
la plus petite intention d'aider Victoria à s'échapper: elle était à
mille lieues de cette idée qui l'eût fait frémir; mais, si dans les
commencemens elle avait traité Victoria avec brusquerie, ce n'avait
été que pour obéir aux ordres de la signora; peu-à-peu, selon qu'il
est naturel à un bon cœur, elle s'était ennuyée du rôle qu'on lui
faisait jouer; elle avait repris sa douceur et son obligeance, et
était redevenue respectueuse, ce qui convenait beaucoup mieux à ses
sentimens. Outre ce, le rang de la jeune Victoria, qu'elle n'ignorait
pas, produisit sur elle l'effet ordinaire d'en imposer aux inférieurs,
quand sur-tout il est accompagné de noblesse et de dignité.
Victoria, qui s'était aperçue avec plaisir d'un changement de conduite
dans sa gardienne, se défit elle-même, autant que possible, de sa
hauteur habituelle; ayant un point de vue fixe, elle montra à Catau une
sorte de condescendance approchant de l'amitié. Elle lui fit quelques
petits cadeaux: de ce qui était en son pouvoir, (car la signora, pour
la guérir, _soi-disant_, d'une vanité qui ne tendait qu'à la perdition
de son âme, lui avait ôté la plus grande partie de ses bijoux et
ajustemens.) Victoria donna donc ce qu'elle put, et les bagatelles
qu'elle offrit avec grâce à Catau, firent un grand plaisir à cette
dernière. La bonne fille n'était pas exempte du petit esprit mercenaire
appartenant à ses pareilles. Ainsi, d'après ce, elle étendit volontiers
la sphère des consolations de Victoria et de ses amusemens solitaires.
C'est par cette raison qu'elle avait pris les clefs, comptant bien n'en
faire usage que pour lui procurer une nouvelle satisfaction pendant
quelques instans.
Le soir donc, elles descendirent de bonne heure dans le jardin, et
abordèrent l'avenue déjà décrite. L'anxiété la plus forte donnait des
aîles à Victoria, et elle fut bientôt à la porte qui avait excité dans
son âme un espoir si séduisant. Elle prit brusquement les clefs des
mains de la paysanne, et tremblante de vivacité, en essaya plusieurs.
Une parut appartenir à la serrure: Victoria voulut la tourner, mais
peine inutile! il était réservé à la forte main de Catau de triompher
de la rouille et du fer. Elle enfonça la clef avec violence et tourna
... mais deux énormes verroux empêchaient de savoir si le pêne était
tiré. Enfin Catau s'empara d'une pierre, et frappant de toutes ses
forces le bouton des verroux, la porte cèda et fut ouverte.
Quelle joie pour la pauvre prisonnière! elle s'élança comme un oiseau
qui fuit de sa cage, dans le bois charmant qui était devant elle. La
prudente Catau ferma la porte, et suivit Victoria qui regardait avec
attention de tous côtés: aucune nouvelle barrière ne se présentait
... osera-t-elle s'échapper? Plongée dans la réflexion, elle restait
indécise.--Catau, dit-elle, d'un air insouciant, pourrais-tu me dire de
quel coté est Venise?
--Venise, mam'selle (et Catau se tournait de droite et de gauche),
Venise est là, j'en suis sûre, répondit la fille en montrant du doigt.
Ainsi donc, dit Victoria, en marquant la gauche avec mépris, Montebello
est de ce côté.--Mille réflexions insuportables à endurer s'offrirent à
son esprit. Elle se tourna brusquement, et d'un air qui semblait dire,
maudit soit le lieu ou j'ai été si indignement trompée, maudit soit
l'air qu'on y respire.
Mais que ses sensations furent différentes, en regardant d'un autre
côté. Venise est là, se disait-elle, et par conséquent c'est là que
demeure Bérenza! La distance qui, ainsi que la mort, augmente le
mérite de l'objet aimé, et à laquelle était joint de plus le souvenir
de l'artifice mis en usage pour l'en séparer, l'y fesait penser avec
tendresse. Sans ces circonstances, il est bien à croire que Victoria
n'en eût pas également ressenti. O cher Bérenza! continuait-elle de
penser, puis-je espérer de te revoir jamais?
Cherchant cependant à ralier ses pensées, Victoria prit le bras de
Catau, et marcha en silence. Mille songes divers flottaient encore
dans son imagination. Le tout se passait insensiblement jusqu'au
moment où Catau lui représenta avec respect qu'il était convenable de
rentrer, ce qui la sortit de ses rêves sur l'avenir; et elle sentit la
justesse de l'observation de la paysanne.
CHAPITRE VIII.
On présume bien que l'esprit de Victoria fut tout à son projet
d'évasion. Il ne se passa pas un jour sans qu'elle engageât Catau à
étendre leur promenade de plus loin en plus loin, et la signora ne
devina point qu'elles eussent pu découvrir ce passage, et encore moins
osé le franchir. Chaque jour aussi notre jeune demoiselle devenait plus
silentieuse, et souffrait plus patiemment les dures remontrances, les
observations malignes de sa geolière, sentant que c'était le moyen le
plus sûr de servir son projet.
A la fin, ne pouvant plus supporter de délai, elle résolut de mettre
à exécution ce qui faisait depuis long-tems l'objet de son attente.
Ainsi, le lendemain soir, elle fit tant de caresses à la confiante
Catau, que celle-ci consentit a l'accompagner beaucoup plus loin
quelles n'avaient encore été. Alors Victoria adressant à la fille
étonnée, lui dit: Catau, je ne veux plus retourner au Bosquet. Mon
tems d'esclavage est fini; j'irai maintenant où il me plaira ... à
l'est; à l'ouest, au nord ou au sud. C'est pourquoi, écoute bien ce
que j'ai à te proposer; il faut changer tes habits contre les miens.
Pour t'en récompenser, je te donnerai cette bague de diamans que j'ai
cachée à la vieille signora. Tu pourras aisément rentrer à la maison,
ainsi que nous l'avons fait jusqu'ici, et te rhabiller ensuite comme
tu voudras. Si l'on te demande ce que je suis devenue, tu diras, comme
cela est vrai, que tu non sais rien. Si, après toutes ces questions,
la signora prend de l'humeur et te chasse, n'en prends aucun chagrin,
car ce diamant, qui est d'une grande valeur, t'indemnisera bien au-delà
de la perte de ta place. Voilà donc ce que je t'engage raisonnablement
à faire. Si tu te refusais à mes vœux, je ne m'en échapperais pas
moins; le désir de recouvrer ma liberté, me donnerait des forces pour
m'échapper de tes bras.
Catau, toute robuste qu'elle était, devint tremblante comme la feuille,
par la fermeté de ce discours; elle n'eut pas le pouvoir de répliquer.
Victoria s'appercevant de son air consterné, commença à ôter sa robe,
et de l'air le plus doux qu'elle pût prendre, continua de lui parler de
la sorte.
--Je vois, Catau, que tu as le bon sens de trouver ma proposition
raisonnable, et que tu vas y répondre avec complaisance. Allons, ma
bonne fille, déshabillons-nous.
--Oh! mam'selle, que voulez-vous donc faire?
--Quitter un tiran! répondit Victoria les regards étincelans; et je
souhaite, Catau, que tu ayes le même bonheur. Voyons, dépêchons-nous,
dit-elle, en lui présentant la robe qu'elle venait d'ôter.
La pauvre Catau obéit machinalement. Sa lenteur naturelle ainsi
poussée, et sentant dans le fond de son cœur bon et simple, que
Victoria n'était pas tout-à-fait à blamer, (car qui plus que la pauvre
souffre-douleur Catau avait raison de haïr le pouvoir tyrannique de
l'exigeante signora?) elle obéit, mais non aussi promptement que
Victoria le désirait. Enfin, pièce par pièce, l'échange des habits se
trouva fait et le déguisement complet.
Quoique l'impérieuse Vénitienne eut inspiré de l'amitié à la bonne
Catau, par une douleur apparente et son ton insinuant, cependant cette
dernière la craignait toujours; l'autre qui s'en apperçut crut devoir
employer ce pouvoir dont elle savait parfaitement tirer parti, plutôt
que de se sauver sans son consentement; car ce dernier moyen eut
réveillé l'engourdissement de la fille, et il était possible alors
qu'elle l'eût surpassée en agilité, et qu'elle eût détruit par suite
son projet. En outre il était infiniment plus politique de se faire
une amie de Catau, que de la rendre ennemie par des menaces ou par une
défiance maladroite.
Le changement de vêtemens achevé, Victoria mit sa bague au doigt de la
paysanne; et lui pressant doucement la main, elle lui dit: ma bonne
fille, mon honnête Catau, si tu peux rentrer à la maison sans être
vue, et monter à notre chambre, ferme la porte. Il est vraisemblable
que la signora ne nous demandera pas de la soirée. En ne nous voyant
pas paraître, elle pensera que nous nous sommes couchées sans souper,
ce qui ne lui fera pas de peine, y trouvant un repas de gagné. Nous
sommes dans l'habitude de ne la voir que très-tard, le matin, ainsi je
serai tout-à-fait loin de sa tyrannie, du moins je l'espère, quand elle
me demandera. Catau, nous nous reverrons peut-être encore; sois sûre
qu'alors tu ne te repentiras pas de m'avoir obligée.... Adieu, ma bonne
fille, vas-t-en ... adieu, ne cherche pas à me suivre, je t'en prie.
--Oh, mam'selle! mam'selle!... et Catau soupira fortement, en versant
une abondance de grosses larmes qui coulaient sur des joues d'un rouge
cramoisi.
--Si tu m'aimes véritablement, ma fille, dit Victoria, dont le cœur
n'éprouvait pas l'ombre de regret à quitter sa rustique compagne, si
tu m'aimes, ne me retiens pas, mais vas-t-en, que je te voye partir.
Catau fondant en larmes, saisit la main de Victoria, et la baisa avec
toute l'ardeur que ses sentimens lui dictaient. Après cela, elle partit
sans dire un mot, et se rendit vers la maison, d'un pas lourd, qui fit
bouillir d'impatience celle qui eut voulu la voir bien loin.
Elle ne put toutefois s'empêcher de s'arrêter à une petite éminence,
et ce moment de repos parut un siècle à Victoria. Enfin la pauvre
fille, après avoir encore tourné la tête, et s'éloignant toujours à
regret, obéit aux signes répétés qui lui furent faits pour se hâter,
et disparut. Alors Victoria quittant subitement sa place, s'élança en
avant, se félicitant, à chaque pas qu'elle fesait, qui l'éloignait de
plus en plus de la signora, et la reprochait de Venise.
Le soleil était couché depuis une heure. Victoria qui avait marché, ou
plutôt couru sans perdre haleine, dès l'instant où elle n'avait plus
apperçu Catau, croyait toujours être à la fin du bois. Elle reconnut
son erreur; car l'étendue en était si grande, et les chemins étaient
si variés, qu'elle n'avait pu prendre le plus court pour en sortir.
Pressant toujours ses pas avec vîtesse, elle se vit cependant surprise
par la nuit, et enveloppée dans les ténèbres. N'y voyant presque plus,
la nécessité de borner sa course devint évidente.--Où vais-je me mettre
à l'abri jusqu'à demain matin, se dit-elle, en regardant de tous
côtés!... Un petit hangard se fit remarquer à une courte distance:
Victoria charmée y courut; mais réfléchissant bientôt que sa fuite
découverte, on pourrait la venir chercher de ce coté, et jusque sous
cet abri, elle crut prudent pour sa sûreté, d'éviter tout endroit où
serait sensé qu'on trouverait un couvert; se désournant donc, pour
prendre la route la moins fréquentée, la courageuse Victoria sa décida
à passer la nuit de la même manière que les hôtes des bois, ayant pour
coucher l'herbe fraîche et douce, et pour couverture la voûte étoilée
des cieux.
Un berceau formé naturellement de branches de vigne, et soutenu par des
hayes assez fortes, lui servit de réduit.--Pourquoi, pensa-t-elle, ne
jouirais-je pas ici d'un sommeil aussi doux que celui que j'ai goûté
dans un lit plus voluptueux? je ne crains personne en ce moment, car, à
coup sur, la méchante et laide signora ne s'appercevra de mon absence
que demain dans la matinée.
En réfléchissant de la sorte, le sommeil vint la surprendre. Fatiguée
par l'exercice violent du jour, elle dormit long-tems sans s'éveiller;
et ce ne fut que lorsque le soleil se joua entre les branches qui
ombrageaient son visage, et que les oiseaux chantèrent à ses oreilles,
que Victoria se réveilla.
Sitôt ses yeux ouverts, elle se leva et recommença à marcher avec
la plus grande promptitude. Quelques biscuits de Naples, dont elle
s'était pourvue la veille, firent son déjeuner, et elle mangea en
marchant: son envie était de se voir hors du bois. Après deux heures
de marche, elle trouva un petit sentier qu'elle espéra en être la fin.
Allégée par cette idée, elle le franchit au plus vîte; et apercevant
au bout un long canal bordé de peupliers et d'acacias, Victoria, en le
regardant, se jetta presque désespérée sur ses bords.
--O, mon dieu! s'écria-t-elle, combien donc dois-je encore faire de
chemin? pas une gondole sur ce triste canal! où peut-être il n'en passe
jamais!... Retourner sur mes pas serait me perdre ... eh bien! je
mourrai ici.
Elle s'était appliquée la face contre terre, en la soutenant faiblement
de ses mains. Un vent frais sifflait à travers les arbres d'où
partait un frémissement mélancolique et cadencé.... Pas un humain
n'interrompait cette solitude: la seule gent aîlée dérangeait le
silence du lieu, en s'échappant de branche en branche et se poursuivant
amoureusement. Victoria insensible à ces variétés champêtres, si
importunes pour elle en ce moment, restait prosternée dans le désespoir.
A la fin, cependant, un bruit lointain vint frapper son oreille; elle
tressaillit: n'était-ce pas celui de rames plongeant dans le canal à
distances mesurées? Non, c'était le vent qui agitait plus fortement les
arbres.... Victoria se recoucha sur la terre.
Bientôt nouveau bruit; il devint même plus frappant; il était
accompagné ... ô bonheur!... d'une voix rauque qui chantait un air en
vogue parmi les gondoliers. Victoria fut promptement sur pied: elle
regarda le canal et vit effectivement s'approcher une gondole qui
n'avait qu'un seul rameur et qui cotoyait tranquillement le lac.
--Ah! s'écria-t-elle, faut-il que ma destinée repose sur cet être
insouciant! qu'il approche lentement, tandis que je brûle d'impatience!
Sans accélérer davantage sa marche, le gondolier s'approcha par degrés.
Victoria lui fit signe d'avancer plus vîte.--Où vas-tu, mon ami, lui
demanda-t-elle?
--A Venise.
--Le cœur de Victoria battit de plaisir plaisir.
Veux-tu bien me prendre dans ta gondole?
Ouais, la jolie fille, avez-vous de quoi me payer?
Victoria se tut. Tout ce qui était en sa possession, sa bague, avait
été donnée à Catau. Le gondolier ne disait mot non plus, et son
espérance s'évanouissait encore.
Enfin elle regarda tout-à-fait l'homme, qui lui parut jeune, malgré son
teint basané.--Hélas! dit-elle, je n'ai pas d'argent, mon ami; mais
j'ai un amant à Venise, et si tu veux m'y conduire, la Ste.-Vierge
t'enverra toute sorte de bonheur.
Le gondolier, qui fixait aussi Victoria, dont le minois caché sous
un grand chapeau, lui sembla des plus jolis, la prit pour ce que ses
habits annonçaient, une simple paysanne, et crut facilement qu'elle
n'avait pas le sol. Cet homme avait une maîtresse de laquelle il était
très-amoureux, mais que ses parens refusaient de lui donner à cause
de sa pauvreté, et il la voyait en cachette. Les peines d'autrui sont
d'autant mieux senties, qu'elles sympathisent avec les nôtres, et le
rustre s'approchant tout contre terre, tandit la main à Victoria, qui
la saisit, et sauta lestement sur son bord.
Mais comment décrire les sentisations de la jeune personne alors? elle
ne pouvait parler: mille idées riantes accouraient en foule s'emparer
de son esprit, et leur jouissance était trop douce pour souffrir d'être
interrompue. Cependant, le gondolier croyant avoir au moins droit à sa
conversation, pour son obligeance, ne lui permit pas plus long-tems
de l'en priver, et dit:--mais, comment, ma jolie poulette, as-tu
espéré trouver une gondole à un endroit où il n'en passe pas deux dans
un siècle, et encore dans des cas extraordinaires? Si ce n'avait été
un cavalier et sa dame, bien jolie aussi, qui sont passés un de ces
jours, le matin, pour se faire conduire dans une belle campagne, il y a
toute apparence que je n'y serais pas venu. J'ai ben vu, par exemple,
qu'il y avait qu'euqu'anguille sous roche, mais ce ne sont pas mes
affaires; j'ai été ben paye, çà suffit ... et, comme je dis, sans çà,
ma gondole ne serait pas venue ici. Vois donc, la belle enfant, combien
tu es heureuse de m'avoir trouvé ... et de passer pour rien encore.
Victoria, qui n'avait écouté qu'avec peine le bavardage du gondolier,
ne prit garde qu'à ses dernières paroles, et le remercia en le louant
beaucoup de son bon cœur. Le gondolier lui sourit alors, en la lorgnant
du coin de l'œil ... puis, reprenant son chant, il répondit à la prière
qu'elle lui fit d'avancer.
Bientôt, à l'entière satisfaction de Victoria, on découvrit les
tours et les dômes de Venise la superbe, qui s'élevaient au-dessus
de l'Adriatique. C'était le tems du carnaval: quantité de gondoles
élégantes paraissaient sur le lac comme ils approchaient; et ils
prirent terre à la place St.-Marc. Victoria renouvela ses remerciemens
au gondolier. Il lui fit un signe amical et la posa à terre. Elle resta
quelques momens sans bouger, en portant la main à son front. Son
cœur palpitait, et elle commença à craindre que chez elle, l'esprit
ne fût pas plus fort que le corps. Ses jambes tremblaient, sa tête
bourdonnait ... cependant elle revint insensiblement à un état plus
calme. La gaîté des rues et des canaux, qui étaient tous illuminés,
ainsi que l'élégance des masques, ranimèrent ses sens abattus; elle ne
se rappelait plus de sa solitude, ni de la tyrannie dont elle avait
souffert, que pour se féliciter d'y avoir échappé.
Comme elle examinait la foule qui continuait d'aller et venir, (ses
belles formes, comme nous l'avons observé, cachées sous des habits
grossiers, et ses superbes traits ombragés par un grand chapeau
de paille), un groupe de masques attira son attention. Au milieu,
se voyait un homme de haute et noble stature, et qui surpassait
ses camarades; il était revêtu d'un domino de taffetas bleu qui
l'enveloppait négligemment, de manière que son épaule gauche et une
partie de sa veste étaient à découvert. Il portait au chapeau à
l'espagnol, de velours noir, surmonté de trois plumes blanches comme
neige. Une gance de diamans relevait le chapeau sur le front.
Cette tournure gracieuse frappa Victoria, et elle eut quelqu'idée de
l'avoir vue autre part. Cependant ce costume l'empêchait de savoir où;
et elle désira de s'en voir plus près, afin de mieux reconnaître le
personnage. A la vérité il était masqué, mais cela n'empêchait pas
que ses manières et ses mouvemens ne lui parussent en quelque sorte
familiers. Ne pouvant résister à sa curiosité, elle approche du masque,
le reconnait, et posant la main sur son bras, s'écrie: Bérenza!
--Oui, c'est moi, c'est bien moi! répondit-il tout bas et d'un ton
animé. Il lui serra la main et ajouta: ne me perdez pas de vue, mais
éloignez-vous.
Victoria se retira à l'écart ... le masque réjoignit la compagnie dont
il avait été séparé pour un moment, et fut bientôt perdu dans la foule.
Que pouvait signifier ce mistère, et combien Victoria en fut désolée?
découvrir ainsi par hazard l'homme qu'elle avait à cœur de retrouver,
pour s'en voir séparée aussitôt, lui dont dépendait son unique
espoir! la brillante clarté de la place était toujours la même, et
l'âme de la jeune Vénitienne se trouvait en unisson avec l'éclat qui
paraissait à ses yeux. L'idée d'être à Venise et en liberté soutenait
son ravissement. Elle continua de marcher sans dessein, et jusqu'à
ce qu'elle se vit en un lieu plus retiré de la ville, où demeuraient
quelques gens d'une classe inférieure. Elle ne resta pas là, et
revenant à sa première place, elle s'apperçut que le brillant de la
scène commençait à s'affaiblir: le monde diminuait et entrait dans
les cafés pour s'y raffraichir. Les illuminations s'éteignaient et ne
ressemblaient plus qu'au crépuscule recevant les derniers rayons du
couchant.
L'entreprenante Victoria commença craindre de se voir réduite à passer
une autre nuit sans gîte. Cette crainte n'était pas propre à soutenir
son courage. Cependant elle préférait ce malheur au danger de s'exposer
à se faire connaître de quelques personnes qui l'avaient vue autrefois.
Elle alla donc se placer sous un portique, et la tête posée sur ses
deux mains, elle se mit à réfléchir de la manière la plus sombre. La
faim et la fatigue ajoutaient à l'abattement de ses esprits. Soudain
une voix s'adressa à elle. «Suivez-moi, lui dit-on.»Victoria leva la
tête, mais ne vit personne; elle se cacha de nouveau le visage et
continua de penser.
«Levez-vous, lui dit la même voix.»Elle se leva brusquement. Le
portique où elle était assise, se trouvait le seul dans la rue. Un
grand corps parut: il était enveloppé d'un vaste manteau, et marchait
à quelque distance, de manière à n'être pas remarqué. Il fit seulement
signe à Victoria de la suivre. Enchantée de cet ordre mistérieux,
quoique dangereux peut-être, elle obéit autant que ses jambes
affaiblies purent la porter. L'inconnu voyant qu'elle le suivait, alla
plus vîte, en répétant son signe. Enfin, quand il fut dans un endroit
désert, il s'arrêta. Victoria s'avança: il la prit à travers le corps,
et ouvrant son manteau, elle reconnut la veste brodée et les traits de
Bérenza!
«Chut! s'écria-t-il, en voyant qu'elle allait exprimer sa joie. Il
l'entraîna vers une petite porte à laquelle il frappa trois coups. La
porte fut ouverte doucement. Bérenza prit la main de Victoria et la fit
entrer. Après avoir marché dans un passage long et obscur, il s'arrêta,
et tirant un mouchoir de sa poche, il en couvrit les yeux de la jeune
personne, en lui disant tout bas: ne craignez rien, ce ne sera pas pour
long-tems.»Victoria sourit et ne répondit pas.
Enfin tous deux montèrent quelques marches, et entrèrent dans un
appartement. Le comte pressant la main de sa compagne, lui dit d'ôter
le mouchoir qu'elle avait sur les yeux. Elle obéit ... une exclamation
d'admiration et de surprise partit de ses lèvres; car un salon brillant
et somptueux s'offrit à sa vue, et d'énormes glaces placées tout
autour, réfléchissaient sa charmante personne.
Bérenza parut jouir quelques instans de sa surprise; puis la serrant
entre ses bras, il dit:--Ici, ma bien aimée et seule maîtresse n'aura
plus envie de fuir, j'espère, l'homme qui l'adore pour toujours.
--Fuir, répéta Victoria, je ne vous ai jamais fui, Bérenza.
--Serait-il vrai, mon amie? en ce cas, il est besoin d'une explication
entre nous, mais ce sera dans un autre moment. Vous paraissez
souffrante et fatiguée. Restez ici un instant seule, je vais vous faire
donner quelques rafraîchissemens.
En parlant ainsi, il fit asseoir Victoria sur un sopha superbe, et la
laissa pour quelques minutes. Les idées les plus agréables vinrent
alors prendre possession de son esprit, et, couchée à demi sur le
canapé, elle attendit dans une douce ivresse le retour de Bérenza. Ses
craintes, son emprisonnement, tout fut oublié devant la perspective des
jouissances qu'elle avait si long-tems désirées.
«A présent, mère cruelle et injuste, s'écria-t-elle, tu ne me priveras
plus d'un bonheur semblable à celui dont ton cœur égoïste voulait jouir
seul! bonheur que sans toi je n'eusse jamais conçu ni souhaité. O ma
mère, ma mère! tu m'as trompée, abandonnée; mais je devrai du moins à
ton exemple de m'avoir appris le chemin de l'amour et de la volupté.»
Bérenza entra comme elle achevait sa phrase, qui prouvait bien la
corruption de ses principes. Quoiqu'enchanté que le hazard eût placé
sur son chemin la jeune personne qu'il admirait et aimait, cependant
le comte, dont l'âme était délicate, éprouva une sensation pénible
à l'aveu de sentimens si libres; mais il blâmait encore plus les
_auteurs_ de ce mal, la _mère_, qui les avait corrompus par son
exemple, et le _scélérat_ qui avait perdu la mère par ses séductions
perfides. Bérenza se promit bien de restreindre et corriger les
dispositions funestes du caractère de Victoria; car quoique voluptueux,
ce seigneur possédait une âme noble, vertueuse et philosophique.
Il s'assit auprès de Victoria, et lui prenant la main avec douceur,
il s'apperçut qu elle était brûlante, que son poulx battait avec
une grande inégalité.--Vous avez donc fait un exercice immodéré
aujourd'hui, belle Victoria? dites, est-ce vrai? Victoria sourit, et
Bérenza apprit avec peine qu'il y avait plus de vingt-quatre heures
qu'elle n'avait pris de nourriture. Il lui ordonna aussitôt de se
taire, jusqu'à ce que la nature eût pris assez de force, et la colation
qu'il venait de demander arriva aussitôt. Il la pria alors tendrement
de manger, et ne répondit qu'après qu'elle se fût suffisamment
rafraîchie, aux interrogations pressantes qu'elle lui fit sur la cause
véritable de son départ de Montebello.
Quand il lui eut raconté la chose, et la croyance où il était d'avoir
agi d'après ses désirs _formels_, rien n'excéda la fureur quelle
ressentit de la trahison qui avait été mise en pratique; et quoique
Bérenza fut éloigné d'aggraver son ressentiment, il ne put s'empêcher
de trouver juste l'expression de ses sentimens. La ruse qu'on avait
employée lui parut indigne, et si un instant auparavant, il s'était
senti porté à plaindre Laurina, dans la peine qu'elle devait éprouver
de la fuite de sa fille, il ne songeait plus maintenant qu'au plaisir
de la voir échappée de ses mains et échappée pour se donner à lui.
Il paraissait ainsi, dans le cours de son explication avec Victoria,
que surpris de n'en pas recevoir la moindre nouvelle, quoique dans
son billet elle lui eut promis de lui écrire pour le rappeler à
Montebello, il s'y était rendu de lui-même; que là on lui avait dit
que sa belle amie en était partie de sa propre volonté, et avait
demandé _expressément_ qu'on le tînt dans l'ignorance de sa retraite.
Il semblait que la réflexion l'ayant convaincue de l'indécence qu'il y
avait à encourager l'amour du comte, elle s'était décidée à surmonter
son inclination, et avait regardé l'absence comme la chose la plus
propre pour parvenir à ce but. «J'avoue, dit Bérenza, que connaissant
votre caractère, je trouvais ce changement presqu'impossible avec ce
que j'en pensais; mais n'ayant pas l'alternative, car je n'étais pas
en droit de vous demander à votre mère ni au comte Adolphe, et rebuté
par l'air froid avec lequel on me reçut, je partis, dans l'espoir
toutefois, que le tems apporterait quelqu'éclaircissement à une chose
que je ne pouvais regarder que comme très-mistérieuse.»
La nuit était fort avancée, avant que les explications mutuelles
eussent cessé. L'histoire des souffrances de Victoria, chez la signora
de Modène, le moyen qu'elle employa pour fuir, et les précautions qu
elle prit pour ne pas être arrêtée dans sa fuite, tout fut détaillé
avant qu'elle songeât à se retirer. Bérenza lui parla cependant de
la nécessité de se livrer à quelques heures de repos. Elle obéit à
contre-cœur à son attention délicate, et des femmes entrant, il leur
ordonna de conduire la signora dans la chambre qui lui était préparée.
Victoria ne fut pas plutôt dans son appartement, qu'elle dit à ses
femmes de se retirer, parce qu'elle était bien aise de se livrer sans
distraction à ses pensées; le plaisir avait tellement pris possession
de sa personne, que ses mains tremblantes conservaient à peine la force
de la déshabiller. Elle fut aussi fort long-temps à s'endormir, après
être entrée dans un lit élégant qui avait la forme d'un dôme, était
garni de draperies en velours et satin blanc, ornées de franges d'or,
et où le tourbillon de ses pensées la suivit. Bercée par les songes les
plus brillans et les plus fantastiques, elle s'endormit ensuite pour
tout le reste de la nuit.
Bérenza s'était également livré au repos; mais son esprit sensé,
quoique charmé d'avoir trouvé un bien désiré, n'avait rien qui tînt
de l'agitation ni du délire. Les images qui l'occupaient étaient
dégagées des attraits romanesques de la pensée. Il voyait Victoria
ce qu'elle était réellement. Son œil juste, qui appercevait ses
beautés, discernait ses défauts. Il apprécia ses qualités et ses
talens, et voyait en même tems son obstination, sa violence et sa
fierté.--Puis-je, se demandait-il, être véritablement heureux avec
une créature aussi imparfaite? non, à moins que je ne change les
touches trop hardies de son caractère en des qualités plus estimables.
Sans cela, je sens que tous ses attraits seraient insuffisans pour
m'attacher. Aimer une femme pour ses charmes phisiques seulement, m'est
impossible; et ce n'est qu'en y joignant un mérite réel que Bérenza
peut se voir fixé. Ce fut en continuant de réfléchir ainsi, que notre
philosophe amoureux s'endormit.
Victoria dans sa maison, _volontairement_ en son pouvoir, et corrigée
de ses défauts par ses soins et ses conseils, pour se trouver digne
ensuite d'une tendresse comme la sienne, voilà ce qui occupait la
vanité de ce sage, et telle est souvent la chimère de ses pareils.
CHAPITRE IX.
Il fesait déjà grand jour, quand la belle Victoria s'éveilla. Elle
sauta à bas du lit, et vit que ses vêtemens de paysanne avaient été
changés pour d'autres qu'elle était plus habituée à porter. Elle
reconnut en cela l'attention aimable du comte. Après s'être habillée
seule, elle sonna, et une femme-de-chambre entrant, lui apprit que
son maître l'attendait à déjeuner depuis long-tems, et qu'elle avait
ordre de la conduire. Victoria le trouva assis sur un sopha, une table
servie devant lui. Il se leva en la voyant et l'emmena s'asseoir à ses
côtés. Sa conduite envers la jeune personne parut plutôt celle d'un
ami tendre que d'un amant empressé. Tel était Bérenza, dont la façon de
penser tendant toujours à la perfection, ne le laissait désirer d'être
amant qu'après avoir perfectionné l'objet de ses affections.
Pendant le déjeûner, il causa sur des sujets indifférens, mais encore
sans scruter attentivement ce qui se passait en Victoria. Il est
pourtant vrai de dire, que le comte avait du goût pour la volupté,
mais de cette volupté raffinée, délicate et tenant de la philosophie
tout à-la-fois; et comme nous l'avons observé déjà, ce n'était pas la
seule beauté du _corps_ qu'il demandait, mais il voulait aussi celle de
l'_âme._
Victoria appercevant l'embarras de ses manières, chercha tous les
moyens de le tirer de son abstraction, et lui tendant les mains avec
grâce elle dit: «Bérenza, pourquoi cet air sérieux? vous me disiez
que je ferais votre bonheur, si je vous appartenais; maintenant que
la fortune nous a réunis, pourquoi paraître _moins heureux_ que quand
vous désespériez de m'obtenir? en vérité, cher Bérenza, je suis presque
tentée de me croire étrangère à l'amour que vous m'avez pourtant juré.»
Pendant ce discours, Bérenza se leva. Une idée neuve avait pris
possession de son âme: c'était la tourmentante, l'inutile réflexion
que peut-être il n'était pas distingué exclusivement de Victoria, que
peut-être elle n'était venue à lui que pour chercher un refuge contre
l'oppression, et que si _un autre_ lui eut fait la cour, il en eut été
également préféré. Cette suggestion frappa douloureusement le cœur du
sensible philosophe. Il déguisa néanmoins son émotion, et prenant la
main de Victoria, il répondit seulement:--Vous m'avez connu distrait,
et par fois sérieux, mon amie; je n'ai pas de raison particulière de
l'être en ce moment.... N'y prenez pas garde, cela sera bientôt dissipé.
--Eh bien, monsieur le comte, je vais me retirer dans mon appartement,
dit Victoria, piquée de voir que sa présence n'était pas un talisman
propre à chasser toute espèce de mal-aise.
--Allez, chère Victoria, regardez-vous comme la maîtresse ici, et
agissez selon qu'il vous plaira; faites les arrangemens qui vous
conviendront le mieux; employez le peu d'heures que vous passerez sans
moi, à ce qui vous paraîtra plus agréable. Nous nous reverrons à dîner,
et vers le soir nous nous promènerons sur le lac, où ma Victoria sera
la plus belle des belles.
La jeune demoiselle se retira, mais d'un air indigné, et Bérenza
l'observant, en soupira; il s'écria intérieurement: Victoria, que tu
es imparfaite! que j'étais fou de m'imaginer posséder le cœur de cette
jeune personne! les circonstances seules me l'ont livrée. Oh! que ne
puis-je pénétrer ses pensées! si je connaissais ses sentimens, mon
esprit serait en repos: si je pouvais me convaincre de son amour, je
parviendrais aisément à former son caractère, parce que les leçons d'un
objet aimé tombent avec fruit dans l'esprit. Mais qu'importe, je serai
son ami; je serai le frère, le protecteur de celle qui s'est jettée de
son plein gré dans mes bras. Je l'aimerai, mais sans prendre bassement
avantage de quelque circonstance que ce soit. Je veux être _assuré_ de
son affection ... de son attachement entier et absolu: jusque là, je
serai son ami, et non son amant.
Telle fut la détermination du prudent philosophe, dont l'âme
susceptible à l'excès, prenait plaisir à se chagriner à force de penser.
On se retrouva à l'heure du dîner, et quand la chaleur du jour eut
fait place à l'air frais du soir, Bérenza conduisit sa belle amie à la
place Saint-Marc. Une multitude de Vénitiennes élégantes la traversait
à la hâte pour gagner leurs gondoles. Le comte conduisit Victoria dans
la sienne qui était décorée avec le plus grand goût. L'orgueilleuse
demoiselle se trouva heureuse d'être ainsi portée parmi ce qu'il y
avait de plus opulent. Le lac était couvert d'un millier de gondoles.
La musique la plus douce se faisait entendre, et des voix de femmes s'y
joignaient. Cette scène transporta Victoria, et elle bénit l'instant
qui l'avait arrachée aux tracasseries d'une méchante dévote. Regardant
ce qui l'entourait, elle remarqua que l'attention et l'admiration se
portaient de son côté, et pensa que les femmes la regardaient avec
envie, ce qui lui rendit la promenade doublement agréable. Il ne lui
vint pas une fois dans l'idée que cette envie avait pour objet son
compagnon. Bérenza était, sans exagérer le cavalier le plus accompli
de Venise, le phénix des grâces et de l'élégance; ses opinions, son
goût, son approbation formaient l'empire de la mode; car, quoique
personne ne se montrat capable de le connaître ni de l'apprécier, on
ne le regardait pas moins comme le plus agréable et le plus séduisant
des hommes. Sa société était généralement recherchée par les femmes,
qui lui _pardonnaient_ sa gravité et la grande supériorité de son
jugement; son cœur n'était pas celui d'un libertin, si toutefois un
libertin a un cœur. Il ne s'extasiait pas devant l'exacte proportion
d'une belle taille, ni ne passait son tems à en examiner la souplesse.
Il ne s'arrêtait pas à chercher quelque combinaison heureuse dans les
traits ou le teint d'une femme, et ses heures de loisir ne s'écoulaient
pas aux pieds d'une coquette, pour en recevoir les sourires. Non, il
fallait à Bérenza, que les perfections extérieures fûssent accompagnées
de dons plus solides, pour qu'elles eussent de l'attrait à ses yeux.
On le savait, on connaissait son exigeance là-dessus; cependant cela
n'empêchait pas les femmes de prétendre à sa conquête; puisque se
l'attacher était regardé comme une gloire, qui donc pouvait résister à
tenter l'entreprise?
C'est pourquoi Victoria excitait la jalousie universelle de son sexe,
en même tems qu elle fixait l'admiration de l'autre. L'attention
qu'elle s'attira remplit d'orgueil son cœur ambitieux; et ce fut avec
un regret infini quelle quitta le lac brillant, pour retourner à
l'hôtel de son amant.
Flattée de l'impression qu'elle avait faite, le philosophe Bérenza
sentit son amour s'accroître malgré lui, tant il est vrai que l'homme
est porté à estimer les choses d'après le dégré d'estime quelles
acquièrent d'autrui et qu'il se laisse influencer par le jugement
souvent partial du public.
Le souper servi, le comte commença à se défaire de la réserve qu'il
s'était imposée. Il s'assit auprès de Victoria enchantée. Alors elle
profita de cette disposition pour lui demander ce qui lavait rendu si
sérieux le matin; puis, apercevant quelque chose de fin dans son air,
elle dit:--Permettez, Bérenza, si la question n'est pas indiscrète,
que je m'informe de la raison qui vous a fait mettre tant de mystère à
me reconnaître et à me conduire ici, tandis qu'à présent vous me menez
sans crainte dans la société?
--O femme! femme curieuse, dit le comte en riant; eh bien, Victoria,
je vais vous le dire. Frédéric Àlvarès, un de mes amis, et Espagnol
de haut rang, avait une maîtresse nommée Mathilde Strozzi, Florentine
de naissance. Il l'aimait passionnément, et me pressait souvent de me
laisser présenter à elle; mais ayant d'autres engagemens, je refusai
toujours.
Enfin, un jour, il réussit à me gagner, et m'entraîna de force chez
sa syrène. Apprenez ce qui en arriva. Je puis bien vous assurer, sur
l'honneur d'un Vénitien, que je n'y fis pas grande attention, et pensai
encore moins à tromper mon ami; cependant, cette femme mit en usage
tous les artifices de la coquetterie pour me tenter. Matilde était
belle; outre ce, elle avait une tournure des plus élégantes, et la
nature l'avait douée de mille charmes. Je ne suis pas de marbre, ni ne
me pique d'une vertu stoïque; mais je suis seulement difficile dans
ma manière de sentir. Je cédai néanmoins aux ruses de Matilde, sans
réfléchir à la trahison dont je me rendais coupable envers mon ami. Je
n'avais pas cherché à séduire sa maîtresse; c'était elle, au contraire,
qui avait attaqué puissamment mes sens, et qui méritait la pleine
acception du terme de séductrice. Le Jaloux Alvarès ne tarda guères
à découvrir l'infidélité de celle à qui il était dévoué d'âme et de
pensée. Il me chercha, dans la rage d'un amour outragé, et me provoqua
à me battre avec lui. Alvarès ne respirait que vengeance et mort,
c'est pourquoi il eut été inutile de raisonner avec lui: j'acceptai
son offre et nous nous battîmes. La colère rendait ses coups peu sûrs,
et lorsque je lui eus tiré un peu de sang du bras, nos amis mutuels,
qui étaient témoins de l'affaire, firent ensorte de lui faire entendre
qu'il y avait de la folie à se tuer pour une femme sans foi comme sans
pudeur. Alvarès les écouta d'un air sombre, mais parut convaincu de
leurs raisonnemens. Je lui offris ma main qu'il repoussa avec humeur;
et bientôt après, il quitta Venise. Depuis cette époque, je n'avais
vu que rarement Mathilde, et jamais je n'ai pu prendre sur moi de la
regarder comme une maîtresse. Une femme, pensai-je, qui s'est rendue
infidelle envers un amant sincère et dévoué, m'abandonnera également
pour tout autre qui séduira son cœur volage. Cependant Mathilde voulait
à toutes forces me captiver, et je m'étais vu plusieurs fois exposé à
des accès d'amour et de fureur qu'elle pensait propres à me retenir,
et qui me devenaient infiniment désagréables. Elle avait juré, dans sa
frénésie, que mon _insultante froideur_, qu'elle disait supporter avec
patience, me voudrait la mort, si elle découvrait qu'une autre eu fût
la cause. Ainsi, quoique je connusse l'irrégularité de sa conduite, et
que ses passions sans bornes la conduisissent dans les excès les plus
vils, je ne lui donnai pas sujet d'attaquer la mienne, ni mon repos.
Je ne voulais pas qu'un nouveau crime la rendit plus coupable qu'elle
ne l'était déjà. Voilà pourquoi j'ai pris tant de précautions pour
vous amener ici; et quoique vous fûtes un instant sans me voir, je ne
vous perdis pas de vue. Ma raison pour placer un bandeau sur vos yeux,
n'était que pour jouir de votre étonnement, quand vous vous verriez
chez moi. Je crois, belle Victoria, avoir expliqué suffisamment le
mystère apparent dont j'ai fait usage envers vous.
--Oui, monsieur le Comte, mais ... avez-vous continué de voir Matilde
Strozzi? demanda-t-elle avec une sorte de jalousie.
--Je viens de vous dire, reprit le comte en riant, que j'avais conservé
l'habitude de lui rendre des visites.
--Et ... vous la reverrez encore, signor Bérenza?
--Mes intentions, à l'avenir, seront grandement influencées par vous,
répondit-il d'un air sérieux.
--Mais, comte, poursuivit l'artificieuse Victoria, en feignant une
grande ingénuité, vous m'aimez trop réellement, j'espère, pour vous
occuper d'une autre femme, tandis que je suis avec vous!
--Charmante Victoria, je prendrai le même ton de gravité pour répondre
à votre observation trop juste. La signora Matilde peut prendre son
parti, car elle nous verra ensemble; et j'espère qu'il sera hors
de sa puissance de nous séparer. Je l'avais été voir hier; elle
connaissait la couleur du domino que je portais, et ses yeux m'auront
suivi partout, je n'en fais point de doute. Si elle se fut aperçue de
mon attention sur vous, elle aurait cherché à vous y soustraire par
quelqu'odieux moyen, ou vous eût suivie jusque dans mon appartement
comme une furie vengeresse. Voilà pourquoi j'ai pris la précaution de
vous amener dans mon hôtel par une porte secrète et qu'elle ne connaît
point. Mais laissons ce sujet indigne de nous occuper. Une fois pour
toutes, Victoria, croyez qu'il n'est point au pouvoir de Matilde
de me détacher de vous. Je l'ai connue, il est vrai; elle a été la
compagne de mes heures perdues, mais jamais ma maîtresse en titre,
encore moins l'amie _avouée_ de Bérenza. Non, parce qu'il ne suffit
pas que _ma_ maîtresse soit admirée, mais il faut encore qu'on puisse
m'envier sa possession. La femme que Bérenza peut aimer, doit être
supérieure à tout son sexe: je ne lui veux rien des caprices d'une
coquette, des dédains fastidieux d'une prude, ni de la simplicité
d'une idiote. Elle doit abonder en grâces de l'esprit aussi bien qu'en
celles du corps; car je ne fais aucun cas d'une femme qui ne cède à
mes embrassemens qu'une forme insipide, plaisir que le rustre le plus
grossier dans la nature, peut connaître aussi pleinement que moi. Ma
maîtresse doit m'appartenir également de cœur et de pensée, n'avoir,
d'autre ambition que celle de conserver mon amour. Les hommes peuvent
soupirer pour elle, mais sans oser l'approcher. Il lui convient aussi,
quand sa beauté les attire, qu'une dignité suffisante les repousse.
Si elle oublie un seul instant ce qu'elle se doit, je la rejette pour
jamais de mon sein; et si, ajouta-t-il avec plus de force, il arrive
qu'elle manque à son honneur, alors ... oh! alors, son sang peut seul
laver l'outrage ... Victoria! (il saisit sa main) m'entendez-vous...?
avez-vous le courage, la fermeté suffisante pour devenir l'amie, la
maîtresse de Bérenza?
Victoria le regarda avec une douce fierté; et posant sa belle-main sur
le bras du comte, elle dit:--Oui, j'ai le courage de devenir tout pour
vous plaire. Pourquoi donc ces conditions, Bérenza?
--Parce que je désire que tu sois à moi ... à moi seul, belle créature,
dit-il en la fixant avec pénétration.
--Et n'en est-il pas ainsi? ne vous aimai-je pas uniquement?
--Non, certainement, non pas assez; tu es étrangère aux détours
de ton propre cœur, dit-il intérieurement. Puis se levant, il
ajouta:--Retirez-vous, ma belle amie: allez vous reposer, et demain
nous nous reparlerons.
Il la conduisit la porte de son appartement, et ayant baisé sa jolie
main, il la laissa libre, Combien peu d'hommes ressemblent à Bérenza!
il est cependant quelques âmes susceptibles d'augmenter la valeur de
leurs plaisirs, en se défendant d'une jouissance trop précipitée.
CHAPITRE X.
Il se passa quelque tems de la sorte, et Bérenza resta toujours en
doute sur la conviction positive de l'attachement de Victoria. Il
continua de la traiter en sœur bien aimée et en fille innocente, plutôt
qu'en femme dont il voulait faire sa maîtresse. Bérenza, malgré son
goût très-passionné pour la beauté, et principalement pour des charmes
supérieurs comme ceux de la jeune personne, était un voluptueux trop
raffiné pour user sur-le-champ du privilége que lui accordait la
fortune, ou anticiper, par une jouissance prématurée, sur le plaisir
qu'il se promettait lorsqu'il aurait la preuve, (ô idée délicieuse!)
que le cœur de Victoria lui appartenait en entier. Enchanté comme il
l'était de la fierté de son humeur, ravi des grâces de sa personne,
il était cependant trop fier lui-même, pour tenir une conduite que
sa façon de penser repoussait. Mais envain cherchait-il une marque
ingénue de tendresse en Victoria, quelque chose qui lui apprît qu'il
était aimé: rien, rien ne répondait à sa curieuse anxiété. Ce n'était
cependant pas là une figure de madone, ni une forme pétrie dans un
moule angélique; c'était de la fierté, non une fierté repoussante,
mais belle..., grave, fortement expressive et commandant l'esprit
qu'elle animait. L'ensemble de Victoria n'annonçait ni douceur, ni
sensibilité, ni aucune vertu effrayante; mais en l'examinant, vous
ne vous apperceviez pas qu'il y manquât du charme. Son sourire était
gracieux au-delà de tout. Dans ses grands yeux noirs, qui étincelaient
d'un vif éclat, vous reconnaissiez une âme forte et décidée, capable de
tout entreprendre, quelqu'en fussent les conséquences; et ils tenaient
ce qu'ils promettaient.
Sa taille au-dessus de la moyenne offrait la plus parfaite symétrie.
Elle était grande et svelte, elle portait la tête haute, et marchait
avec majesté, sans avoir rien de roide ni d'affecté. Cette beauté
supérieure vivant dans la demeure de Bérenza, et presque toujours en sa
compagnie, ne pouvait manquer de devenir journellement l'objet le plus
dangereux pour son repos. Cependant, même alors que ses idées étaient
moins en contradiction avec sa raison, il ne pouvait s'empêcher de
revenir sur le soupçon tourmentant que peut-être elle n'avait pas pour
lui une affection bien tendre: alors l'humeur s'emparait de nouveau de
son esprit, et en laissait des traces dans toutes ses manières.
La singularité de son caractère surprenait Victoria. Elle chercha à
en pénétrer la cause, et voulut à son tour en étudier les replis les
plus secrets. Pour ce faire, elle examina ses mouvemens, ses regards,
et pésa toutes ses paroles; puis recueillant le tout, elle y découvrit
promptement ce qu'il tenait si bien caché.
«Comment donc, s'écria-t-elle, quand sa tête fut posée sur son
oreiller, Bérenza doute-t-il de mon attachement, et serait-ce cette
idée qui donnerait lieu à la conduite qu'il tient avec moi». Puis elle
en vint à examiner son cœur à ce sujet. «Mais en effet, je ne sais si
je l'aime; je ne puis trop me définir là-dessus, ni ne comprends bien
ce que c'est que l'amour. Ce qu'il y a de certain, c'est que je le
préfère à tous les hommes que j'ai vus jusqu'ici. Il me semble parfait
en tout; et si la mort venait à me l'enlever, je crois que j'en aurais
une véritable douleur. Les sensations qui me portent vers lui, n'ont
rien d'ardent, il est vrai; je n'éprouve, ni cette opression de cœur,
ni ce mal aise, ni ne suis atteinte de ces soupçons qu'il montre dans
son attachement pour moi. Cependant il convient, pour mes plans à
venir, encore vagues et indéfinis dans ma tête, que Bérenza n'éprouve
pas la plus petite contrainte à mon égard. Je vais donc me conformer à
la délicatesse fastidieuse de ses idées, et agir adroitement avec un
homme si ridiculement soupçonneux.
Ainsi raisonna Victoria, dans la fausseté et la subtilité de son
esprit. Il n'était que trop vrai qu'elle n'aimait pas le scrupuleux
Bérenza. Elle était incapable d'aimer un pareil homme. Son caractère
ne pouvait s'accorder avec un sentiment aussi doux et aussi pur que
celui de l'amour véritable. Le cœur de cette fille, étranger aux
nobles passions et aux sentimens supérieurs, n'avait de tendance qu'à
l'ambition, à l'intérêt personnel, et à l'égarement le plus immodéré.
Son être entier ne convenait qu'aux orages de l'âme; grondant,
menaçant, et livrant tout à la ruine et au désespoir, alors qu'elle se
serait crue offensée. Bérenza, au contraire, quoique tenace dans ses
systèmes orgueilleux, était doux, et réellement tendre; ses passions
ressemblaient à un courant rapide, mais calme, et dont la profondeur ne
nuit point à ce qui l'entoure; tandis que les sources de la sensibilité
de Victoria se répandaient comme un torrent, rugissant du sommet d'un
rocher, entraînant tout sur son passage, et écumant encore au fond de
l'abîme! elle n'était susceptible d'aucun doux sentiment; rien ne
fesait éprouver la moindre vibration à son cœur: ni la reconnaissance,
ni l'amitié, ne lui étaient connues; capable d'infliger une peine,
sans remords, la vengeance la plus amère suivait toute atteinte portée
à sa personne; les passions barbares remplissaient son sein, et pour
les satisfaire, il n'était pas de moyen, de crimes qu'elle n'eût mis
en pratique. Malheureuse fille! le ciel te créa dans sa colère, et ton
éducation corrompue acheva d'anéantir ce qui pouvait être laissé de bon
dans ton âme!
Bérenza, comme nous l'avons remarqué plus loin, était le seul homme
qui lui eût montré des attentions particulières; par conséquent il
était naturel qu'elle éprouvât du penchant pour lui. Elle rechercha
sa protection, parce qu'elle ne savait où en trouver. Elle vint chez
lui, parce qu'elle ne connaissait nulle part de refuge ni d'ami. Si
toute autre femme eut reçu des soins aussi tendres, aussi délicats
que Bérenza lui en avait témoignés, elle en eut éprouvé le plus vif
enthousiasme, tandis que Victoria était à peine émue. Elle ne fit
aucune réflexion à ce sujet, qui ne se reportât sur elle-même, et ne
vit que la nécessité de répondre politiquement à son amour ardent
et sincère, mais dont au fond elle ne partageait rien. La trempe
d'esprit de Bérenza était portée à la mélancolie; il était sérieux et
réfléchissait, quoiqu'il parût gai et insouciant en société: Victoria
crut devoir feindre de la mélancolie: elle devint abstraite, et montra
du goût pour la solitude. Alors le comte ne pouvait manquer de chercher
à en savoir la cause. L'artifice d'un côté et l'amour-propre de
l'autre, devaient faire croire qu'un pareil changement d'humeur était
l'effet d'un amour violent et caché: cela conduisait naturellement à
une explication, et la réserve, les doutes, l'hésitation de Bérenza
cessaient.
Son plan ainsi arrangé, Victoria y entra graduellement. Ses regards
cessèrent d'être vifs et animés. Elle paraissait tantôt langoureuse
et tantôt délicate; elle restait des heures entières à rêver dans un
endroit écarté. Sa démarche, toujours ferme et élevée, devint traînante
et incertaine: elle se livrait peu à la conversation, et paraissait
sans cesse plongée dans les pensées les plus sombres. C'était alors à
Bérenza à la sortir d'une mélancolie dont il lui demandait sans cesse
la cause. Victoria le voyait venir, et s'applaudissait en secret de son
adresse. Elle en augurait des merveilles pour les succès de ses vues.
Des idées nouvelles, délicieuses, et dont il avait peu connaissance
auparavant, commençaient à occuper l'âme de Bérenza; mais cependant, il
ne parlait pas encore; il n'exprimait aucun désir.... Hélas! Bérenza ne
se décidait point, parce qu'il craignait de se tromper.
Un soir, après que ces deux personnes eurent passé la journée à rêver,
soupirer, à s'étudier de part et d'autre, Victoria laissa le comte
seul, et entra dans un petit salon, où se jettant sur un sopha, près
d'une croisée ouverte, elle jouit tranquillement de la fraîcheur du
soir. Il n'y avait pas long-tems qu'elle était ainsi, lorsque Bérenza
ne pouvant supporter son absence, vint la trouver. La voyant couchée
sur le sopha, il la crut endormie, et fermant doucement la porte, il
s'approcha d'elle. Une idée vint à l'instant frapper Victoria: ce fut
de profiter de la circonstance et de la méprise du comte. Elle ferma
les yeux et affecta un véritable sommeil. Le comte s'en approcha
davantage, et après l'avoir examinée pendant quelques minutes, il
s'assit à son coté.
«O Victoria! ma bien-aimée, aurais-tu du chagrin? ah! puissai-je en
être la cause; puissai-je croire que l'amour t'a embrâsée de ses
feux.... Si cela était, je me regarderais comme le plus heureux des
mortels». Il soupira après avoir prononcé intérieurement ces paroles.
Victoria soupira également, mais beaucoup plus fort, et comme si un
rêve pénible l'eût agitée. Le nom de Bérenza sortit de ses lèvres.
Celui-ci n'osait respirer. «Bérenza, répéta-t-elle, pourquoi douter de
ton amie»?
Le cœur du comte battait violemment. Victoria s'apperçut de son
émotion; un mot de plus pensa-t-elle.
«Oui, cher Bérenza, je t'aime, je t'adore ... oh! combien je t'adore!»
Ces mots prononcés, elle fit un mouvement, comme pour le presser dans
ses bras, en feignant que quelque chose de terrible l'en empêchait.
Puis ouvrant subitement les yeux, elle affecta la plus grands surprise,
et même de la honte à la vue du comte. Elle se cacha le visage et
détourna la tête.
L'émotion de Bérenza était si violente, qu'il fut privé pour quelques
momens de la faculté de s'exprimer. Le sang montait rapidement de son
cœur à sa tête; un feu pénétrant parcourait tout son corps, et ses sens
étaient bouleversés. Il prit l'artificieuse créature entre ses bras, et
dit avec transport: «Tu es à moi! oui, je reconnais maintenant que tu
m'appartiens».
Vaine de sa réussite, Victoria eut soin que son amant ne sortît pas de
son erreur. Elle soutint le rôle qu'elle venait de jouer, et Bérenza,
tendre et susceptible comme il l'était, crut qu'il possédait l'amour le
plus entier d'une jeune personne aimable et innocente.
_Fin du premier Volume._
ZOFLOYA,
OU
LE MAURE,
HISTOIRE DU XVe. SIÈCLE
par
CHARLOTTE DACRE
(mieux connue comme Rosa Matilde)
TRADUITE DE L'ANGLAIS,
PAR MME. DE VITERNE,
Auteur des traductions de LA SŒUR DE LA MISÉRICORDE
et de L'INCONNU, OU LA GALERIE MYSTÉRIEUSE.
TOME SECOND.
DE L'IMPRIMERIE DE HOCQUET ET Ce.
RUE DU FAUBOURG MONTMARTRE, N°. 4.
PARIS.
CHEZ BARBA, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,
DERRIÈRE LE THÉATRE FRANÇAIS, N°. 51.
1852.
CHAPITRE PREMIER.
Bérenza s'attacha chaque jour davantage à Victoria. Ses scrupules, ses
réserves, s'évanouirent entièrement, et il se flatta de posséder son
cœur comme elle possédait le sien. Cependant, à quelque haut point
que fut porté son amour romanesque, sa fierté s'opposait à ce qu'il
en fit sa femme. Il y avait une certaine tache imprimée sur la jeune
personne, par l'inconduite de sa mère, sur laquelle sa délicatesse
ne lui permettait pas de passer; de plus, Bérenza eût cru indigne de
lui d'épouser celle dont il avait fait sa maîtresse. Mais la vanité
de Victoria ne se formalisait point de cette distinction; et elle
pensait simplement que son union avec le comte prouvait, de la part de
celui-ci, un amour qui n'avait pas besoin de liens étrangers pour le
rendre durable. L'orgueilleuse Vénitienne n'avait garde de croire, que
tandis qu'il lui reconnaissait les qualités essentielles pour être sa
maîtresse, il ne la trouvait point digne du _haut_ titre de son épouse.
Un soir, que le tems était fort serein, Bérenza conduisit sa belle
compagne dans une gondole magnifique, pour se joindre au brillant
concours qui était sur le lac. Tout le monde y paraissait gai et
animé. Victoria portant ses regards autour d'elle, vit qu'elle excitait
encore cette fois l'admiration si chère à son âme, chose qui seule
avait le pouvoir de l'intéresser.
Pendant qu'elle se félicitait d'un semblable triomphe, en s'attirant
l'attention de tous, une gondole passa près de celle de Bérenza;
elle ne contenait qu'une femme avec le gondolier. Cette femme allant
rapidement, fixa Victoria d'un air si furibond, et tellement atroce,
qu'il était impossible de se méprendre à un coup-d'œil semblable. La
vanité de Victoria en fut troublée et même abaissée. Elle regarda
Bérenza; mais voyant à son air calme que l'incident lui avait échappé,
elle ne crut pas nécessaire d'en faire mention, et d'autres objets le
lui firent oublier.
Après s'être bien promenés, ils retournèrent au palais, et la soirée
fut achevée par des danses auxquelles le comte avait invité des
personnes qui n'avaient point paru sur le lac.
On se sépara fort tard, Victoria et son amant purent enfin se livrer
au sommeil: la première, toutefois, ne dormait point. Les plaisirs de
la soirée étaient encore tous présens à son imagination. La musique
raisonnait dans ses oreilles, et la danse occupait sa vue. Elle
repaissait son esprit d'adulation, et se redisait les complimens
flatteurs qu'on lui avait adressés, jouissant encore en idée d'un
semblable hommage. Elle en revenait ensuite aux amusemens du lac; mais
soudain, le coup-d'œil qui lui avait été lancé malignement par une
femme, venait attrister ses pensées. Elle allait décidément en faire
part au comte, lorsqu'elle s'aperçut que, surpris par la fatigue du
bal, il s'était endormi: elle ne voulut pas l'éveiller, et poursuivit
le cours diversifié de ses idées. Cependant ce regard perfide lui
revenait sans cesse à l'esprit et l'embarrassait dans de vaines
conjectures. Elle cherchait à se rendre raison de ce coup-d'œil plein
de haine, quand un petit bruit se fit entendre à l'autre bout de la
chambre: elle écouta avec surprise. Le lit où elle était couchée avait
d'amples rideaux qui l'enveloppaient, et ne laissaient d'ouverture
qu'aux pieds. Le bruit augmenta; Victoria regarda vis-à-vis d'elle, où
se trouvait une grande fenêtre ouvrant sur un balcon en dehors. Un
rideau d'étoffe cachait cette croisée: ce rideau se leva par degré d'un
côté, et une figure d'homme s'avança tout doucement. La chambre n'était
éclairée que par la faible lumière d'une lampe, mais qui suffisait pour
voir cet homme s'approcher à grands pas sur la pointe du pied. Son
visage était couvert d'un masque: il vint du côté du lit où le comte
était couché, et en sépara les rideaux avec précaution.
Victoria voyait bien alors qu'il se tramait quelque méchante action,
mais elle n'osait encore éveiller Bérenza, dans la crainte que sa
surprise et sa frayeur ne le privassent de la présence d'esprit
nécessaire pour se défendre, et ne hâtassent le coup qu'on paraissait
vouloir lui porter; elle espérait qu'étant éveillée et restant
tranquille, elle pourrait le parer seule.
L'homme était debout auprès du lit: il se pencha pour examiner les
traits du comte. Il ne pouvait voir ceux de Victoria, car son bras
était passé sur sa tête, de manière que sa main cachait ses yeux,
quoiqu'en lui laissant la faculté d'observer ce qui se passait. Le
reste de sa figure était voilé par le drap. L'inconnu crut qu'elle
dormait; car tirant un poignard de sa veste, il le tint comme suspendu
sur les yeux de Bérenza; et découvrant son sein, il en approcha la
pointe ... sa main tremblait ... il fit un soupir et s'éloigna de
quelques pas ... puis revint auprès du lit; tenant le rideau de la
main gauche, il se préparait à frapper de la droite.... Victoria
surveillant le coup, saisit le poignet de l'homme à l'instant où il le
baissait. La force de l'action ainsi rompue, l'assassin qui était dans
une attitude inclinée, perdit l'équilibre, et tombant à travers du lit,
la pointe du stilet alla frapper Victoria. Le comte s'éveilla en ce
moment: son premier mouvement fut d'arrêter l'homme; mais celui-ci se
débaitit si violemment, que Bérenza, dont le poids du corps ôtait la
force, le laissa aller malgré lui. Comme il cherchait à s'échapper, son
masque tomba. Il voulut le remettre, mais non assez vîte pour empêcher
Victoria blessée, de reconnaître en lui son frère! ce frère, qui
avait fui la maison paternelle, à cause du crime de sa mère, et qui
maintenant se faisait connaître pour un assassin!
--Horrible meurtrier, prononça-t-elle faiblement, tandis que Léonardo,
la terreur peinte sur le visage, se jetta vers la fenêtre et la
franchit d'un saut.
Bérenza, libre alors, s'élança du lit; mais comme il courait après
l'assassin, un gémissement de sa maîtresse l'arrêta. Il se retourna et
vît le lit couvert de sang: cette vue le rendit presque fou.--Vous êtes
blessée, mon amie! dit-il au désespoir.
--Ce n'est rien, cher comte; et je ne regrette pas le coup ... oh! non,
je ne le regrette pas. Bérenza furieux, appela à haute voix du secours:
il envoya de tous côtés pour avoir au plutôt un chirurgien. Puis,
soulevant Victoria, il examina la blessure, tandis que des larmes de
sensibilité coulaient sur son sein.
--Oh! ne pleure pas, Bérenza; j'en souffrirais mille fois plus pour
te prouver _ma tendresse_; et je me félicite de ce que cet accident
m'en donne occasion.--Effectivement, Victoria se félicitait; car elle
sentait que sa blessure, causée par l'effroi qu'elle avait mis à
défendre son amant, (et dont au fond elle ne redoutait aucune suite),
le rendrait inséparable d'elle. La peine qu'il en avait payait donc
au-delà le peu qu'elle souffrait. Elle essaya de prendre sa main pour
la porter à son cœur; mais toute sa fermeté, tout son mépris de la
douleur, n'empêchèrent pas que la nature s'affaiblissant, la perte de
son sang ne la fît évanouir.
Le comte était hors de lui. Les gens de l'art arrivèrent; il pansèrent
la blessure, et annoncèrent qu'elle n'était pas dangereuse; que le
repos, selon toute probabilité, préviendrait la fièvre. Insensiblement,
la belle blessée revint à elle. Le comte assis près du lit, la
regardait avec douleur. Victoria tourna les yeux sur son amant; une
langueur séduisante avait remplacé leur brillant, et l'âme de Bérenza
en fut pénétrée dans ses replis les plus cachés. Il fit vœu, de cet
instant, de consacrer sa vie entière à son bonheur. C'est alors qu'elle
lui devint bien chère! et mille fois plus chère qu'il ne l'aurait
imaginé. La conduite de Victoria avait produit le plus puissant effet
sur ce tendre enthousiaste. Une intrépidité aussi ferme, un semblable
mépris de la vie pour sauver la sienne; la patience et même le plaisir
avec lequel elle supportait les suites malheureuses de son courage!
quelle femme au monde, en eût fait autant? Ces réflexions portèrent
son cœur à l'idolâtrie, et sa sensibilité ainsi exaltée, chercha du
soulagement dans un torrent de larmes qu'il ne put réprimer.
Victoria cacha soigneusement à son amant, que l'assassin était son
frère. Une sensation indéfinissable l'empêchait d'avouer cette
découverte, et elle se félicitait de le savoir hors de danger d'être
reconnu; mais elle ne pouvait deviner le motif d'une haine semblable.
Quant à Bérenza; il crut avoir affaire à un voleur déterminé, qui
s'était introduit dans le palais pendant le bal qui avait eu lieu; et
il ne s'en occupa pas davantage. Toutes ses pensées étaient à Victoria,
dont il attendait la guérison avec la plus grande impatience. A peine
pouvait-il se décider à quitter le chevet de son lit, pour prendre
du repos; et on lui apportait auprès d'elle une légère nourriture,
seulement pour le soutenir.
En peu de jours cependant, son anxiété cessa, et Victoria put se
lever. Elle témoigna à son amant, par des marques de tendresse,
sans doute plus fortes qu'avant, toute la reconnaissance qu'elle
devait à ses soins. Porté au plus haut degré d'admiration, par ses
manières séduisantes, Bérenza se détacha en quelque sorte de son
système orgueilleux, et se décida à en faire sa femme aussitôt que le
permettrait son entière convalescence.
Un jour que cet amant tendre était assis dans l'appartement de sa
bien-aimée et auprès d'elle, (il y avait quinze jours que l'accident
s'était passé) un domestique entra pour lui remettre une lettre qui
contenait ce qui suit:
«Misérable! je serai loin de toi, lorsque tu chercheras peut-être à
te venger. Sache, Bérenza, que c'est moi qui ai conduit dans ton cœur
parjure, la main qui s'est égarée en fesant son devoir! c'est moi qui
espérais que ma volonté serait remplie, et que le maudit stilet qui
s'est trompé de victime, t'arracherait jusqu'au dernier souffle de
ton existence! oui, monstre, Mathilde Strozzi t'a rencontré sur le
lac, avec la favorite qui a osé m'enlever ton cœur. Oh! si un regard
pouvait tuer, que le mien eût bien fait disparaître cette créature
de dessus la terre! téméraire, comment as-tu pu montrer ta nouvelle
divinité et croire que ton audace resterait impunie? ne me connais-tu
pas? tu aurais bien dû cacher plus soigneusement ton idole et ne point
souffrir qu'elle parût aux rayons du jour, aux yeux de Strozzi! mais,
tous deux, vous n'avez éludé ma vengeance que pour l'instant.... Je
me flatte qu'elle ne m'est pas entièrement échappée. Je ne tiendrai
désormais à la vie, que dans l'espoir qu'un jour viendra ... oui, il
viendra ce moment où rien n'arrêtera plus le coup que je frapperai. Ta
nouvelle maîtresse que j'abhore n'en sera pas exempte, et, crois-le
bien, insensé, on ne méprise pas impunément les sentimens de Mathilde
Strozzi».
--Femme déhontée! s'écria Bérenza, c'est donc à toi, à ton absurde
jalousie, que je dois mon chagrin actuel? mais heureusement, cette
furie exécrable ne nous tourmentera plus. Elle vient de quitter Venise.
Voyez, lisez, Victoria, ce que m'écrit l'infâme.
--Ce regard qui m'avait frappée, dit Victoria, après avoir lu, était à
ce que je vois celui de Mathilde Strozzi. Cher Bérenza, je vous avais
caché cet incident jusqu'à ce jour; mais je dois vous l'apprendre.
Après qu'elle eut raconté ce qui avait eu lieu le soir de leur
promenade sur le lac, Bérenza lui dit qu'il reconnaissait bien là la
vindicative Florentine. Victoria gardait le silence, mais elle se
fatiguait la tête à chercher quelles pouvaient être les relations de
cette femme avec son frère; chose de non légère conséquence, puisqu'il
paraissait qu'elle avait déjà assez influencé son caractère, pour en
faire un assassin, et un instrument de destruction pour elle. Revenant
sur ses soupçons à ce sujet, elle s'en occupait sans cesse pendant
que sa blessure se guérissait Nous la laisserons donc un instant pour
expliquer certains faits qui vont nous reporter au commencement de
cette histoire.
CHAPITRE II.
On peut se souvenir qu'en entrant dans le détail des infortunes qui
assiégèrent le marquis de Lorédani, par suite de l'inconduite de sa
femme, nous parlâmes de la désertion du jeune Léonardo, de la maison
paternelle. C'est ce qui lui est arrivé depuis ce temps, et les
dégrés qui l'ont conduit à devenir un assassin, dont nous allons nous
entretenir brièvement.
L'humeur hautaine et susceptible de ce jeune homme, lorsqu'il n'avait
à peine que seize ans, lui inspira l'idée de fuir le lieu de son
berceau, aussitôt qu'il apprit la chute fatale de l'honneur de sa
mère. Ce qu'il éprouva à ce sujet n'était guère définissable dans
son esprit; mais prenant son essor naturel que rien ne contraignait,
ou plutôt se sentant exalté par de hautes notions sur l'honneur de
sa famille, sentimens que le marquis avait nourris avec délire dans
l'héritier de son nom et de ses biens, il ne crut point devoir rester
où sa mère avait porté la honte. Fort de cette idée, il prit son parti,
et s'enfuit de Venise, en se promenant de n'y revenir jamais! il mit
le moins de tems possible pour s'éloigner d'une ville qui lui était
devenue insuportable; et perdit par ce mouvement, par ce changement de
scène, les réflexions chagrinantes qui oppressaient son cœur. Mais
fuir de Venise n'était pas assez pour lui; rester dans son voisinage,
devenait un supplice. Il ne put donc interrompre la rapidité de sa
marche, que pour quelques momens, et jusqu'à ce qu'en toute ignorance
et sans dessein, il se trouva dans un endroit délicieux de la Toscane.
Alors des réflexions plus froides succédèrent à l'exaltation de
son âme. Ici donc, s'écria-t-il, je puis respirer sans honte! (la
nécessité le forçait d'y rester, car le jeune enthousiaste, sans soin
pour l'avenir, en quittant le palais splendide de son père, n'avait
qu'une somme très-modique d'argent, dont une grande partie était déjà
dépensée en frais de route.) Eh bien! se dit-il, comme la raison lui
suggérait cette réflexion, ne vaut-il pas mieux vivre en exil, mourir
dans la pauvreté, aux extrémités du globe, que de jouir d'un luxe
environné de mépris?
C'était vers le soir que le jeune Léonardo promenait ainsi ses pensées
sur le bord du majestueux Arno. Le soleil terminait sa course, et la
rosée tombait sur les montagnes. Ce fut en ce moment que sa situation
vint à l'inquiéter: devait-il continuer sa marche? trouverait-il
un moyen de supporter la vie, s'étant ainsi jetté à la merci du
sort? ceci était embarassant.... Il chercha de nouveau à écarter la
réflexion, par l'activité, et sortit promptement de l'attitude couchée
qu'il avait prise. Il n'avait pas fait trente pas, qu'une maison de
belle apparence s'offrit à sa vue. Sa situation et l'élégance de son
architecture étaient admirables. Léonardo s'en approcha davantage,
et s'arrêta ensuite pour contempler ce superbe édifice. Un homme d'un
extérieur distingué en sortit; et étant lui-même attiré par la figure
du jeune fugitif il s'avança, et lui demanda par quel hazard il errait
dans cette solitude. Léonardo répondit, sans hésiter, qu'il était un
jeune homme dont les infortunes ne pouvaient être divulguées, et qu'il
fuyait la maison de son père, sans savoir où il allait, et ne s'en
embarrassant nullement.
Frappé par la singularité de cette réponse, dans laquelle se trouvait
une franchise faite pour intéresser une âme expensive, l'étranger qui
s'appelait signor Zappi, se sentit porté à entrer en liaison avec le
jeune homme que le hazard lui amenait.--Eh bien, mon jeune ami, lui
dit-il, cette demeure que vous semblez admirer est la mienne, et si
vous voulez, nous pouvons y avoir une conversation plus satisfaisante
pour tous deux. Votre air me plait, et je me trouverai heureux de vous
connaître davantage.
Léonardo ne pouvait se refuser à une invitation aussi amicale, et
acceptant avec ingénuité la main du signor Zappi, ils entrèrent dans sa
maison.
Léonardo fut conduit dans un appartement élégant, où, après l'avoir
fait asseoir, le signor Zappi lui demanda s'il ne voulait pas prendre
quelques rafraîchissemens. Le jeune homme refusa: une conversation
assez indifférente eut lieu d'abord, après quoi son hôte (quoiqu'avec
une extrême délicatesse) lui témoigna le désir de savoir son nom.
Le fils du marquis de Lorédani rougit.--Mon nom, dit-il, est Léonardo
... je vous prie de m'excuser si je n'en ajoute pas un autre; une
funeste circonstance m'a forcé de quitter ma demeure; et comme il est
impossible, absolument impossible, signor, ajouta-t-il en se levant, de
satisfaire une curiosité aussi naturelle que la vôtre, en m'admettant
chez vous, souffrez que je vous quitte, afin de ne pas abuser plus
long-tems de votre hospitalité.
Il n'en sera pas ainsi, mon jeune ami, répondit le signor Zappi. Il y
a dans votre abord et vos manières, comme je vous l'ai dit, quelque
chose qui m'intéresse fortement. Gardez votre secret, si vous le
souhaitez; et puisque vous vous avouez pour l'instant un enfant de la
fortune, indécis où indifférent sur l'endroit qui doit arrêter vos pas,
restez quelques tems où le hasard vous a conduit, et gardez-vous, jeune
et enthousiaste comme vous le paraissez, de vous livrer à la merci d'un
monde insensible.
Le cœur de Léonardo fut pénétré de gratitude aux paroles du
bienveillant Zappi. Le secret affreux de l'histoire de sa famille, que
son orgueil répugnait à faire connaître, allait donc rester intact.
Sensible au bonheur que la fortune lui offrait dans sa détresse, il
tomba aux pieds de celui qui voulait le protéger, et y versa une
abondance de larmes. L'excellent Zappi, que la philosophie portait
à chercher chaque occasion, non-seulement de se montrer l'ami de ses
semblables, mais de les sauver du malheur, s'il était possible, était
bien différent de ceux que la jactence ou l'ostentation font paraître
serviables, tandis qu'un intérêt quelconque est le mobile secret de
leurs actions. Il ne put donc manquer d'être profondément affecté. Il
lui paraissait tout simple que ce jeune homme fût bien né; il croyait
également que quelque puissant motif (peut-être mal dirigé) l'avait
induit à quitter la maison de ses parens. La bonne opinion qu'il en
concevait l'engagea donc à lui tendre les bras, et lui dire: «Venez,
Léonardo, car c'est ainsi que j'aimerai toujours à vous nommer, je
vais vous présenter à mon épouse et à ma fille, comme le fils d'un de
mes anciens amis.»
Malheureusement la femme de Zappi était, à tous égard, le contraire
de son mari; douée d'un esprit intrigant, elle avait de plus le
cœur corrompu; mais comme il n'est pas nécessaire de détailler
minutieusement tout ce qui a trait au jeune Léonardo, nous nous
hâterons de maintionner ce fait, afin d'arriver ensuite à sa liaison
avec Mathilde Strozzi.
Le signor Zappi sentait augmenter chaque jour son attachement pour
son fils adoptif. Quand celui-ci était absent, les éloges de son
bienfaiteur, vis-à-vis de sa femme, ne tarissaient pas; quand il était
présent, il cherchait tous les moyens de faire ressortir son caractère
avec avantage, et chaque bienfait qu'il y découvrait, ajoutait à
l'impression ardente que sa première ingénuité avait faite sur son âme
bienveillante.
Il arriva que Zappi n'était pas le seul à admirer le jeune homme,
car la signora, sa femme, prit bientôt pour lui le goût le plus
violent; elle enchérit sur les louanges de son époux, et lui montra
les attentions les plus marquées. La beauté et la taille parfaite de
Léonardo, qui était réellement au-dessus de son âge, l'enflamèrent
d'une passion criminelle; mais Léonardo n'y prenait pas garde, et
dévouait toutes ses pensées à la jeune Amamia, plus aimable et plus
intéressante, sous tous les rapports, que sa mère. Cette dame découvrit
bientôt la passion du jeune homme; mais ne se désistant pas de ses
prétentions, elle augmenta de coquetterie, d'agaceries et de soins,
pour l'emporter sur sa fille. Pour que ses manèges pussent faire
impression sur son cœur, elle éloigna autant qu'elle pût la belle
Amamia de sa vue; mais tous ses essais ne produisirent rien: Léonardo
sentait tout ce que la femme de son hôte fesait pour lui, et n'y
trouvait qu'une simple bonté: il en était reconnaissant, et rien de
plus.
Il y avait près d'un an que Léonardo vivait dans cette maison; il avait
toujours gardé son secret, et le bon Zappi ne le pressait plus depuis
long-tems de lui faire part de ses malheurs. Heureux de la société du
jeune homme, il n'exigeait aucune reconnaissance pénible pour l'amitié
qu'il lui témoignait, et jamais ce dernier ne lui avait donné occasion
de s'en repentir. Ni vice, ni bassesse, ni ingratitude ne s'étaient
laissés voir en lui. Zappi, de son côté, se montrait l'ami des mœurs et
de la vertu, aussi bien qu'homme bienfaisant; et s'il eût soupçonné la
moindre tache dans le cœur de son jeune ami, quelque peine qu'il en eût
ressenti, il aurait cru de son devoir de l'expulser de sa maison. Zappi
n'aurait jamais voulu paraître protéger le vice, pour donner de mauvais
exemples à sa fille, et par suite nuire à la société, plutôt que de
rendre service à un individu.
Pendant ce tems, la passion de la femme Zappi était devenue des plus
fortes, et il ne lui paraissait plus possible de la cacher à l'objet
qui l'inspirait; c'est pourquoi elle se décida, quelque put en être
la conséquence, à la lui faire connaître; elle en saisit bientôt
l'occasion. Un jour que son époux et la belle Amamia étaient absens,
elle suivit le jeune homme dans le parc, où il s'était retiré pour
rêver librement au charme si doux d'un premier amour, de l'amour
innocent qu'il éprouvait pour la fille de Zappi. A peine s'était-il
assis sur un banc abrité de feuillages, que la mère de sa bien aimée
parut. Le respect le fesait se lever, lorsque posant la main sur son
épaule, elle lui dit de ne pas se déranger, et s'assit auprès de
lui.--Vous paraissez bien absorbé dans vos pensées, Léonardo?
--C'est vrai, madame, répondit le jeune homme, en rougissant.
--Vous rêviez à vos amours, Je gage? La femme Zappi le fixa hardiment
et soupira avec force: son émotion la trahissait. Léonardo, qui
n'était occupé que d'Amamia, soupira de son côté. Ce soupir devint une
étincelle électrique qui passa dans le sein de la femme, et anima les
feux qu'elle tenait allumés. Prenant la main du jeune homme, elle dit:
votre amour est payé de retour, Léonardo.
--Serait-il vrai, madame, s'écria le pauvre enfant transporté, et en
changeant subitement d'attitude.
--Rien n'est plus vrai. Et cette femme sans pudeur se jette à son col,
en ajoutant: oui, vous êtes aimé, adoré, charmant jeune homme ... et
c'est par moi.
--Par vous, signora! sans doute vous plaisantez. Laissez-moi, je vous
prie.... Cessez ces discours indécens? ils ne conviennent pas vis-à-vis
d'un être incapable de manquer à l'honneur.
--O Léonardo! je vous aime, je vous adore; ne détournez pas ainsi la
vue, car il m'est impossible de vaincre la fatale passion que vous
m'avez inspirée.
--Signora Zappi, vous m'épouvantez.... C'est votre fille, votre
charmante fille que j'aime.
--Et vous me dédaignez? Prenez garde, jeune homme, prenez garde à ce
que vous dites.
--Je ne puis vous aimer, madame: non, je ne vous aimerai jamais, répéta
Léonardo, en cherchant à se dégager des embrassemens de cette femme
hardie. Laissez-moi, je vous prie, conserver seulement l'estime que je
croyais vous devoir.
--Malheureux aventurier, s'écria-t-elle, que le ciel te maudisse. La
honte que tu me fais éprouver rejaillira sur toi, sois-en bien sûr.
--Femme dégradée, laissez-moi fuir votre présence: je vais quitter
cette demeure qui m'est devenue odieuse par un aveu si criminel; je
préfère errer à la merci du sort, plutôt que de demeurer l'objet de
votre indigne amour.
En parlant ainsi, Léonardo s'enfuit, laissant la femme déhontée au
lieu où il avait été interrompu dans ses douces réflexions, par l'aveu
du crime. Il eût de même quitté la maison de son bienfaiteur, si
le souvenir d'Amamia ne lui eût laissé le désir de la voir encore
avant que de partir d'une maison où il jouissait du repos depuis si
long-tems. Il monta vite à sa chambre, et s y enferma jusqu'au retour
de Zappi et de sa fille.
La femme dédaignée, furieuse d'avoir perdu le fruit de ses avances,
résolut, dans sa vengeance, de perdre le jeune homme dont elle n'avait
pu corrompre la vertu. Le démon de la haine s'était emparé de son
esprit: elle forma le plan diabolique d'une horreur dont une femme de
son espèce était seule capable.
Armée d'une noire malice, elle s'apprêta à jouer son rôle, et sans
s'embarrasser de la douleur, elle s'égratigna les bras et le visage,
jusqu'à ce que le sang en sortit. Puis s'arrachant les cheveux et ses
vêtemens, elle attendit ainsi le retour de son mari. Aussitôt qu'elle
l'entendit, elle courut au-devant de lui, et se jetta sur la terre, en
feignant une violente attaque de nerfs, et criant comme une forcenée.
Zappi, qui aimait tendrement sa femme (elle avait l'art de lui
cacher ses vices), fut frappé de son état. Il la fit porter dans son
appartement, et l'assayant sur un sopha, il attendit en tremblant le
récit de ce qui lui était arrivé.
Cette femme abominable, employant alors toute sa fausseté, fit signe
à ceux qui étaient présens de se retirer; puis affectant l'agitation
la plus grande, elle porta la main de son mari à ses lèvres, et dit:
«ô mon cher époux, cet ingrat que vous avez nourri, pour lequel vous
avez eu tant de bontés, sachez quelle récompense il vous destinait!...
C'est à son audace, à l'injure que m'a fait l'hypocrite, que vous
devez attribuer l'état où vous me voyez: il est venu me trouver dans
le parc, où j'étais seule à me promener en vous attendant, pour me
faire l'aveu de son amour abominable. J'ai repoussé l'insolent, et
comme je cherchais à le fuir... (des sanglots accompagnaient ces
paroles), il m'a saisie dans ses bras ... c'est alors que mes forces
se sont trouvées inférieures aux siennes. J'ai crié tant que j'ai pu:
sans doute il a craint d'être découvert, car il s'est sauvé ... mais
heureusement sans pouvoir accomplir son dessein infâme!»
La femme Zappi s'arrêta. Un déluge de larmes vint à l'aide de sa
prétendue douleur; elle eût l'air honteux et se cacha le visage.
»Quel misérable! s'écria le signor Zappi. Aurai-je pu croire pareille
chose de lui! Je veux qu'il sorte à l'instant de ma maison ... mais
non, je veux le voir, lui parler avant, et savoir quel démon a pu le
porter à cet acte de démence.»
Zappi ordonna qu'on fit venir sur-le-champ Léonardo. Sa femme craignit
alors d'échouer dans sa vengeance, mais elle n'osa s'opposer aux ordres
de son mari. Léonardo parut quelques minutes après; il savait déjà ce
qui s'était passé, et tressaillit devant son accusatrice; cependant,
marchant d'un pas ferme, il conservait air que donne une conscience
pure.
»Monstre abominable, dit Zappi, sans réfléchir que l'extérieur calme du
jeune homme n'annonçait pas le crime, comment oses-tu paraître avec un
front audacieux? c'est donc ainsi que tu prétendais payer mes bontés,
et la femme de ton ami ne pouvait être une chose sacrée pour toi? Voilà
comme tu foules aux pieds les sentimens d'honneur et de reconnaissance!
comme tu détruis la paix d'une maison, pour y attacher une honte
éternelle! Ingrat! sors de ma présence, et que jamais je ne revoie ta
trompeuse figure!
Pendant ce discours amer, Léonardo ne parla point; il avait les
bras croisés sur sa poitrine, il sentait d'où le coup partait. Sa
pureté se refusant à tenter une justification, sur une accusation
si peu méritée, il jeta un regard de mépris sur la femme atroce qui
l'accusait, et un de sentiment sur son bienfaiteur. La générosité et la
reconnaissance l'empêchaient de le désabuser, en lui faisant connaître
la dépravation de sa femme, il ne se permit que de prononcer ces mots:
«Je suis prêt à partir, signor Zappi. Je vous remercie de toutes vos
bontés, et je prie bien ardemment le ciel, pour qu'il ne vous laisse
jamais rencontrer de plus grands ingrats que celui qui vous dit adieu.»
Alors il le salua respectueusement, et marcha vers la porte. Il ne,
put se défendre en sortant, de lancer un coup-d'œil de dignité et de
mépris si expressif sur la femme Zappi, qu'elle en fut totalement
confuse, ensuite il s'éloigna.
Retourné à sa chambre, le cœur gros, mais l'œil sec, il rassembla
quelques bijoux qui lui appartenaient en propre, avec d'autres qu'il
tenait de son bienfaiteur, mais ne prit pas un sol d'argent. Il
ouvrit une armoire d'où il tira les habits qu'il avait en entrant
chez le signor Zappi, et que par un pressentiment indéfinissable,
il s'était avisé de garder. Il s'en revêtit et laissa les autres,
regrettant amèrement d'avoir reçu des bienfaits sans pouvoir les mieux
reconnaître. Revêtu de ce qui lui appartenait, il dit en se regardant:
au moins ce sont mes habits, je me félicite de les avoir gardés. O ma
mère! ma mère! c'est à toi que je dois mon infortune!
Sentant que les réflexions ne tendaient qu'à l'affaiblir, il quitta la
chambre et la maison d'un pas précipité: il était déjà un peu loin,
lorsqu'il voulut retourner pour dire adieu à la belle Amamia; mais
pensant que ce serait s'exposer à de nouveaux outrages, et peut-être
déplaire à la jeune demoiselle, qui pouvait le croire coupable, il s'en
abstint, et fut bientôt hors de vue.
Empressé de quitter le voisinage de cette demeure dont on lui fermait
l'entrée, Léonardo marcha jusqu'à ce qu'une distance considérable l'en
éloignât tout-à-fait. A la fin la fatigue vint le forcer au repos, il
s'assit au pied d'un arbre. Là, affaibli et découragé, il tomba dans
les rêveries les plus sombres. Il avait quitté la demeure charmante
de Zappi, un peu après midi, et le soir s'avançait rapidement: son
oppression augmenta; cherchant toutefois à se ranimer, il se releva, et
regarda le coucher du soleil qui était superbe; mille figures formées
par l'éclat des derniers rayons entrecoupant les nuages, donnaient à
l'occident l'air d'un palais enchanté. Le sommet des montagnes retenait
encore de ces lueurs et réfléchissait maints degrés de lumière et
d'ombre. Le jeune homme en perdit un peu de sa noire mélancolie: son
cœur se sentait soulagé; ses pensées douloureuses fesaient place à
l'espérance.... Allons, se dit-il, il ne faut pas perdre mon énergie
en regrets superflus, ni m'abandonner oisivement à des réflexions
stériles; et reprenant sa marche, selon que le hazard le dirigeait,
il se trouva bientôt dans ces belles montagnes couvertes de vigne et
d'oliviers. Quand il voyait une maison de campagne, le sentiment de
sa peine récente lui fesait détourner les regards; cependant la nuit
s'avançait, et le jeune homme courait risque de la passer à la belle
étoile. Enfin, cherchant toujours, il se trouva dans un valon d'où
partait une faible lumière; pour la voir mieux, il fallait approcher
d'un petit monticule, au pied duquel était une maisonnette; quelques
massifs de peupliers entouraient ce lieu, qui semblait la demeure de
l'indigence, plutôt qu'une retraite romantique. A tout événement,
Léonardo se décida à aller jusques là. Une voix gémissante se fit
entendre, et il se hâta pour porter du secours à l'être qu'il croyait
souffrant. Effectivement, il vit en entrant dans la maisonnette, une
pauvre vieille qui pleurait et se tordait les mains de douleur. La
situation du jeune homme le fesant compatir à la peine d'autrui, il lui
demanda si elle avait besoin de secours.
»Hélas non! mon beau monsieur, dit-elle en redoublant ses larmes: il
n'y a point de remède à la mort; elle vient de m'enlever mon seul appui
en ce monde, mon pauvre Hugo, mon cher fils. Oh! monsieur, je n'aurais
jamais pensé qu il dût partir avant moi. Qui prendra soin de mes vieux
jours à présent? qui soutiendra mon corps usé, et travaillera pour
faire vivre la pauvre Nina?
»Ne pleurez pas ainsi, bonne mère, dit Léonardo, recevez-moi chez vous,
et si vous avez la charité de me donner une jatte de lait à boire,
nous parlerons ensuite du sujet de vos peines, peut-être les choses ne
seront-elles pas si tristes que vous vous le figurez.»
La voix de la consolation est toujours douce, mais elle l'est
doublement dans la jeunesse. La pauvre Nina se leva avec autant
de promptitude que sa douleur le permettait. Elle donna, toujours
pleurant, mais moins fort, tout ce quelle avait de meilleur dans sa
cabane.
Quand Léonardo eut un peu appaisé sa faim (car la longue marche qu'il
avait entreprise, l'avait tellement épuisé, qu'il mourait de besoin),
il prit la main de sa vénérable hôtesse et la fesant asseoir, il dit:
--Ma bonne mère, quel âge avait votre fils Hugo?
--Vingt ans, monsieur, dieu soit béni, le jour de Saint Gualdabert, et
c'est le seul qui me restait de mes autres enfans.
--Et dites-moi, Nina.
--O Sancto Pedro! il était tout pour sa pauvre mère. Monsieur, j'ai un
petit jardin, et c'était Hugo qui me le soignait; j'ai une vigne aussi,
Hugo me la taillait. Le bon garçon! jamais il ne voulait me laisser
seule. Ma mère, me disait-il, il faut donner ce petit coin de terre qui
est là-bas, et puis cet autre qui est encore plus loin, à Pietro et à
Varro, qui les feront valoir pour nous, çà fait que pendant ce tems-là
je pourrai vous soigner. Monsieur, j'ai attrapé la goutte dans mes
pauvres jambes, et à présent que j'ai perdu mon bâton de vieillesse....
O miséricorde, mon cher enfant!... Le cœur me saigne, quand je pense
qu'il travaillait au-dessus de ses forces, car il était toujours débile
et souffrant.
En cet endroit, la pauvre Nina se mit à pleurer si fort, que son récit
en fut interrompu.
Une idée vint à l'esprit de Léonardo, et il s'y arrêta davantage à
mesure que la femme parlait. Un jardin à cultiver, une vigne à soigner,
aucun besoin d'aller se faire voir à la ville ou au marché; son fils
ayant peu de force, et cependant assez pour faire toute la besogne ...
sûrement, pensa-t-il ... Nina? Nina gémissait toujours.
--Allons, brave femme, essuyez vos larmes: si vous voulez que je
demeure avec vous, je ferai tout mon possible pour vous rendre autant
de services que le fils que vous avez perdu. Acceptez-vous mes offres?
--Oh! que le ciel soit loué et béni, s'écria Nina dans le ravissement,
et en se mettant à genoux pour baiser la terre. Eh! bien, comme je
vis, mon pauvre esprit avait cette idée-là de vous en vous voyant,
cher jeune monsieur; et quoique je ne me console pas d'avoir perdu mon
pauvre Hugo (elle pleurait de nouveau en disant cela), cependant je
proteste au nom de la Sainte Vierge Marie, que je regarde votre offre
comme une bénédiction du ciel.
--Eh! bien, levez-vous donc, ma bonne Nina, et causons un peu à notre
aise.
Nina se releva en tremblant.
--Il faut que vous me disiez tout ce qu'il y a à faire ici; car,
quoique je connaisse suffisamment le jardinage, il est nécessaire que
vous m'expliquiez beaucoup de choses.
La pauvre Nina était triste et joyeuse tout-à-la-fois: joyeuse de
retrouver un appui, et triste en songeant à celui qu'elle avait perdu.
Elle donna tous les renseignemens nécessaires; et Léonardo se sentant
capable de s'accommoder de sa nouvelle situation, alla se reposer en
paix des fatigues qu'il avait essuyées tout le jour.
La vieille Nina l'ayant conduit dans la petite chambre qui avait
appartenu à son fils, lui souhaita une bonne nuit: il en goûta aussi
une meilleure que la précédente.
Léonardo, en posant sa tête sur le dur traversin, se dit: voilà donc la
seconde fois que l'héritier de Lorédani doit un abri à la bienfaisance
des étrangers! que des étrangers ont compassion de son abandon,
et qu'il vit de leurs bontés et de leur humanité! O ma mère! mère
coupable! c'est à toi que je dois une semblable destinée!
Cette réflexion pleine d'amertume, mais trop juste, affligea son cœur.
Il tomba dans un sommeil pénible; et si le fils de Laurina fut mort
cette fois, il eut paru à la face du ciel avec une accusation contre
sa mère! Que les autres mères tremblent à cette réflexion, et méditent
profondément sur les suites que leur mauvaise conduite peut avoir pour
leurs enfans!
CHAPITRE III.
Le lendemain, Léonardo se leva de très-bonne heure, et alla de suite
dans le jardin pour s'acquitter de la tâche qu'il s'était imposée.
Pendant son séjour dans la maison de Zappi, il avait acquis beaucoup de
connaissance en jardinage, s'étant occupé à ses heures de loisir de la
culture de plusieurs sortes de plantes, et le signor Zappi avait pris
plaisir à lui donner des leçons, parce que lui-même avait employé une
grande partie de son tems à botaniser et à faire mainte expérience sur
la manière de
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/45787