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Les grandes chroniques de France (5/6)

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The Project Gutenberg eBook of Les grandes chroniques de France (5/6)
    
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Title: Les grandes chroniques de France (5/6)

Editor: Paulin Paris


        
Release date: May 18, 2014 [eBook #45679]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE (5/6) ***

LES

GRANDES CHRONIQUES

DE FRANCE,

SELON QUE ELLES SONT CONSERVÉES EN L'ÉGLISE DE SAINT-DENIS EN FRANCE.


PUBLIÉES PAR M. PAULIN PARIS,

De l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres.


TOME CINQUIÈME.




PARIS. TECHENER, LIBRAIRE, 12, PLACE DU LOUVRE.

1837.




CI COMENCE L'ISTOIRE AU ROY PHELIPPE, FILS MONSEIGNEUR SAINT LOYS.


I.

ANNÉE 1270

_Coment le roy de Secile frère saint Loys vint en l'ost des crestiens._

[1]Nous avons du bon roy Loys, de louenge digne, exposé au mieux que
nous poons les fais et la grant bonté qui estoit en luy, si comme il
trespassa de cest siècle au chastel de Carthage. Si est nostre propos
de exposer les fais Phelippe son fils qui estoit digne de honneur et
de louenge. Jasoit ce qu'il ne fust pas lettré, estoit-il doux et
débonnaire envers les prélas de saincte églyse, et vers tous ceux qui
convoitent le service Nostre-Seigneur. Et si comme son père estoit
en Aufrique devant la cité de Tunes, à grant ost de nobles hommes et
puissans qui grant propos avoient de bien faire, et la foy nostre Sire
essaucier par les bonnes exemples qu'il véoient en luy, avint qu'il
trespassa, et que le royaume vint à monseigneur Phelippe son fils à
gouverner, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens soixante et dix.

[Note 1: La vie de Philippe III est presque entièrement due à Guillaume
de Nangis, qui la composa en latin et sans doute en rançois, comme il
avoit fait son histoire générale. Mais il arrive souvent que le texte
françois modifie le texte latin, et que l'auteur ne reproduit pas
exactement la même idée. (Voy. _Duchesne_, tom. V, p. 516.
_Gesta Philippi tertii_.)]

La nouvelle ala parmi l'ost que le roy estoit mort, si en fu moult
troublé le peuple. Mais il n'en faisoit mie moult grant semblant en
appert, que ceux de Tunes ne s'apperceussent de cel dommage qui leur
estoit avenu. Si comme il estoient en tel point, il apperceurent la
navie au roy de Secile qui venoit najant à force de gent par mer: si
commanda[2], quant on devroit prenre terre, que on sonnast trompes,
buisines et araines, si que son frère le saint roy et les barons
fussent lies et esbaudis de sa venue.

[Note 2: _Commanda_. Le roi de Sicile commanda.]

Si comme le roy de Secile prenoit son port, si se merveilla moult
pourquoy les gens de l'ost estoient si mat et si pesans, et qu'il ne
luy firent belle chière; car en l'heure que il issy de sa navie, son
frère mist hors l'esperit à Dieu. Et il demanda à aucuns que ce povoit
estre? et il luy fu dit que son frère le roy de France se mouroit,
et que il se hastast tost, et que on ne cuidoit point qu'il le peust
trouver en vie. Quant le roy de Secile oï la nouvelle, si se pourpensa
et averti que sé il faisoit semblant de douleur et de tristesse, que la
compaignie de l'ost s'en pourroit trop forment esmaier et espoventer
et chéoir en désespérance; et sé les Sarrasins s'en appercevoient,
il leur donroit matière d'assaillir. Pour ceste chose il fit la
meilleure chière et la plus lie à ceux qu'il encontra; et si vint aussi
liement en l'ost comme sé il venist à une noce, et se hasta moult de
venir à son frère, si le trouva tout chaut, car son esperit estoit
tout maintenant issu. Tout maintenant que il vit son frère deffiné,
il se mist à genoux et recommanda l'ame de son frère, en depriant
Nostre-Seigneur que il eust l'ame de luy; et luy coururent les larmes
des yeux.

Adonc si se pourpensa que c'est nature de femme de plorer, si se dreça
et regarda entour luy tout aussi fermement comme sé il ne luy en fust
à riens. Lors après, commanda que le corps fust apresté et conroié et
oingt de précieux oingnemens: ceux à qui il fu commandé le mistrent
et appareillèrent si comme l'en devoit faire. Quant il fu oingt et
appareillié, le roy Charles demanda les entrailles à monseigneur
Phelippe son nepveu; si les fist porter comme sainctes reliques en
Secile, et les fist mettre en une abbaye de l'ordre de Saint-Benoist
assez près de Palerme[3], qui est nommée Mont royal. Les ossemens
furent mis en un écrin moult bien embasmé, en riches draps de soie,
avec grant foison d'espices souef flerans, et furent gardés bien et
chièrement, tant qu'il furent aportés à Saint-Denys en France, là où
le bon roy avoit esleu sa sépulture, avec les anciens roys de France
qui y reposent. Et donna moult de biaux joiaux au temps qu'il vivoit à
l'églyse Saint-Denys, si comme couronne d'or et riches aournemens et
précieux, et conferma tous les privilèges que ses devanciers avoient
donnés à la devant dicte églyse.

[Note 3: _Palerme_. Je ne sais comment Ducange (_Observations sur
Joinville_) a pu dire que Nangis auroit dû écrire _Salerne_, près de
laquelle étoit Montréal. La vérité c'est que Montréal est en Sicile,
près de Palerme.]


II.

_Coment Guy de Baussoy fu pris des Sarrasins_.

Tantost que le service du bon roy fu dit et célébré, le roy de
Secile fist tendre ses trefs par devers la mer, loing de l'ost de
France par l'espace d'une petit liue, et avoit bien quatre milles
entre l'ost de rance et la cité de Tunes. Si estoient les Sarrasins
coustumiers chascun pour de venir paleter en l'ost, et lançoient et
traioient sajettes et avelos. Les François qui gardoient l'avant garde
et deffendoient l'ost, que les Sarrasins ne se férissent en l'ost
soubdainement, occioient assez de Sarrasins quant il les povoient
de près encontrer, si comme il couroient de çà ou de là; aucunes
fois de costé, aucunes fois evdant, aucunes fois en trespassant; et
estoient les François moult lies quant il povoient joindre à eux.
Aussi faisoient les Sarrasins: quant il povoient encontrer trois ou
quatre ou dix ou douze, dessevrés de la compaignie des autres, il les
occioient; mais sé il en véissent cent ou deux cens qui venissent à
eux, maintenant il tournassent en fuie.

La manière des Sarrasins est telle qu'il ne font fors que les gens
esmouvoir en jectant et en lançant javelos; et quant il voient que
les gens sont tous près de combatre, il tournent en fuie. Une journée
avint que les Sarrasins approchièrent bien près des crestiens, et
leur jettèrent, souvent et menu, dars et javelos, et en navrèrent
aucuns. Pour ceste chose s'esmurent aucuns nobles chevaliers, si comme
Guy de Baussoy[4] et Hue son frère, et aucuns bons combateurs, et se
férirent ès Sarrasins, et Sarrasins saillirent sus d'un agait où il
estoient muciés; si enclostrent Guy de Baussoy et Hue son frère. Mais
il firent avant moult grant occision de Sarrasins et grant mortalité:
si ne porent estre rescous, car quant la noise fu encommenciée et
ceux de l'ost le sorent, si coururent aux armes pour eux aidier et
issirent hors et passèrent les fossés qui estoient entr'eux et les
Sarrasins. Soubdainement un vent se leva grant et horible avec grans
estourbeillons qui le sablon et la poudre leva contremont en l'air,
et féri les François parmi les ieux et les avugloit tous, si que il
ne savoient chemin tenir. Quant les Sarrasins virent le vent estre
contraire, si prisrent paeles et autres instrumens, et le sablon
levèrent contremont pour mieux avugler les François et empeschier; si
que à celle journée il ne porent riens faire, mais retournèrent dolens
et courrouciés, pour ce qu'il ne porent rescourre Hue de Baussoy et ses
compaingnons.

[Note 4: _Guy de Baussoy._ «Guido de Bauceio.» Ces chevaliers étoient
provençaux ou aragonnois. Le pape Martin IV, dans une de ses lettres,
cite Hugues de Baucey, ou Baucel, comme l'un des principaux barons du
roi d'Aragon. (Voy. _Duchesne_, t. V, p. 878.)]


III.

_Coment le roy de Secile issi à bataille contre Sarrasins et en occist
trois mille sans ceux qui furent noiés._

Autre fois avint, environ l'eure de prime, que Sarrasins s'armèrent et
vindrent bien près des tentes aux François; et commencièrent à traire
et à lancier en courant à mont et à val, de costé et de travers, selon
leur usage, pour esmouvoir à combatre. Et estoient si grant nombre
que à paine les povoit-on nombrer; et il couvrirent toute la terre de
toutes pars, et s'espandirent partout, ainsi comme s'il voulsissent
tout prendre et acouveter[5]; et sonnèrent timbres et tabours, et
demenèrent grant noise et grant ton: par tels tons et par tels noises
cuidièrent espoventer les François.

[Note 5: _Acouveter._ Couvrir. Nous avons gardé dans un sens analogue,
_couver_.]

Quant les François virent leur contenance, si coururent sus aux armes,
désirans de joindre à eux et de combatre, et issirent des tentes, et
s'espandirent parmi le plain champ. Quant Sarrasins virent tant de
belle gent venir contre eux si bien armés et si bien atournés, si se
doubtèrent à combatre à gent de si grant vertu, et tournèrent en fuie
sans cop férir.

Le roy de Secile qui loing estoit logié d'eux, issi hors de ses
heberges, et avec luy les nobles combateurs de sa compaignie, et les
suivi de loing en costoiant. Quant il fu près d'eux, si fist semblant
de fouir en alant au devant, ainsi comme s'il ne les osast attendre,
et fouy bien par l'espace d'un mille; et les autres le commencièrent à
enchacier à coite[6] d'esperon. Quant le roy ot foui, si fist signe de
retourner à ses hommes, et ceux qui bien l'entendirent si retournèrent
et enclostrent les Sarrasins, et se férirent en eux ainsi comme le
loup entre les brebis, les glaives entre les poings et les espées
et les coustiaux d'acier. Si en tuèrent tant que la trace en estoit
grant parmi le champ, et sembloit que ce feussent moutons qui géussent
mors emmi le champ; et crioient et muioient en leur languaige moult
horriblement.

[Note 6: _Coite._ Pointe.]

A ce poindre furent occis trois mille Sarrasins par nombre, sans ceux
qui saillirent en la mer et se noièrent: les autres qui s'en fouirent
tresbuchièrent ès fosses qu'ils avoient faictes au sablon et couvertes,
pour faire tresbuchier les crestiens, qu'il ne porent eschiver; né ne
leur en souvenoit, pour la grant paour qu'il avoient de mourir, et le
sablon et le sanc qui les féroit parmi les ieux leur tolloit à veoir le
chemin qu'il devoient aler. Ainsi se vengièrent les crestiens de leur
ennemis par le sens et par la cautelle au roy de Secile.


IV.

_Du chastel de fust que le roy fist faire pour les Sarrasins affamer
dedens la marine._

Les Sarrasins de Tunes avoient fichiés leur tentes et leur paveillons
droit à l'encontre des heberges des François, et estoient loing l'un
de l'autre par l'espace de quatre milles. Si estoient les Sarrasins
par devers Tunes, si avoit entre la cité et les Sarrasins rigort[7]
de mer et iaue de mer courant qui s'en aloit en traversant par devers
les montagnes. Né ne povoient venir à Tunes sans passer outre à navie,
car le fleuve y estoit large et parfont pour ce que l'iaue de la mer
chéoit dedens. Et quanqu'il failloit et estoit nécessaire en l'ost
des Sarrasins venoit parmi ce fleuve de la cité de Tunes, si que les
Sarrasins n'avoient point de souffraite de viandes né de nulle chose.

[Note 7: _Rigord._ Golfe.]

Les François s'assemblèrent ensemble et prisrent conseil cornent il
pourroient empeschier le passage par où viande venoit aux Sarrasins,
ou du tout tollir; si que les Sarrasins, sé il povoient, ne peussent
illec demourer né tenir siège. Si assemblèrent grant foison de bois et
de merrien; quant il fu assemblé, si fu devisé que on feroit un chastel
grant et large, si que il peust estre dedens sergens d'armes preux et
hardis qui bien viguereusement lançaissent et tréissent et jectassent
sus les javelos aux Sarrasins, si que il les peussent despecier et
tollir la viande qui leur venoit de Tunes. Et sur le rivage de la mer,
par dehors, estoient arbalestriers et autres sergens pour deffendre le
chastel, et avoient galies toutes prestes pour entrer plus avant en la
mer toutes fois que mestier en seroit.

Quant il orent ainsi ordenné leur besoigne, le roy Phelippe manda
son charpentier qui moult se savoit entremettre de telle besoigne,
et luy commanda qu'il féist un chastel hastivement; et celluy fist
son commandement, et apresta galies bien armées et moult bien
appareilliées, et y fist entrer grant foison de sergens preux et
hardis, avec moult grant foison de avirons, et coururent parmi la mer
contre leur ennemis, et pristrent tous les vaissiaux qui portoient la
viande aux Sarrasins, et aucuns en tresbuchoient et plungeoient en la
mer. Le chastel[8] eust esté fait et acompli en pou de temps sé il ne
fussent accordés ensemble.

[Note 8: _Le chastel_ de fust ou de bois.]


V.

_Du roy de Tunes, coment il vint contre François._

Si comme le roy de Tunes estoit en tel point, il manda secours et aide
aux autres Sarrasins; si assembla roy et admiraux et autres princes qui
luy vindrent en secours. Quant il ot ainsi assemblé tant de Sarrasins
comme il pot avoir, si se conseilla en quelle manière et coment il
pourroit les François destruire, ou chacier hors de son pays. Si luy fu
conseillié qu'il alast sur eux à bataille rangiée, si les espoventeroit
né n'oseroient demourer quant il verroient sa puissance. Si se levèrent
bien matin et s'armèrent de toutes armes selon leur usage et leur
guise; et amenèrent avec eux tout leur povoir et toute leur force, à
pié et à cheval, à bataille rengiée.

Et quant il approchièrent, il commencièrent à glatir et usler à haute
voix, et à menacier François en leur langaige, et sonner trompes et
buisines et autres divers instrumens; et s'eslargirent parmi le champ,
pour ce que les François cuidassent qu'il fussent sans nombre et si
grant foison que il ne peussent à eux durer; et faisoient trop malement
grant semblant qu'il voulsissent bataille.

Quant ceux qui gardoient l'ost virent celle gent venir, si
commencièrent à crier parmi l'ost: _Aux armes! pour la force de Tunes
qui vient sur nous._ Tantost coururent aux armes François et les autres
nacions qui avec eux estoient, et vestirent leur haubers, et lacièrent
leur ventailles, et montèrent à cheval les lances ès poings, les escus
à leur cols, et prisrent leur enseignes de diverses couleurs. Le roy
de France se arma, le roy de Secile, le roy de Navarre, et les ducs et
les contes et les autres barons de l'ost; et issirent de leur heberges
bien et hardiement, et se rengièrent parmi le champ et ordenèrent leur
batailles si comme il devoient aler. Ne doubtoient riens fors que
Sarrasins ne s'en fouissent sans coup férir et sans lancier en aucune
manière, et mistrent les arbalestriers au devant et les gens de pié, et
ordenèrent après qui seroit premier, et qui second et qui tiers, selonc
ce qu'il leur sembloit bon et prouffitable à aler contre leur ennemis.

Et pour ce que les Sarrasins ne venissent de costé ou d'autre part, aux
heberges et aux tentes, il laissièrent le conte d'Alençon, frère le roy
de France, avec toute sa gent et le maistre de l'Ospital. L'oriflambe
saint Denys fu contremont dreciée, dont sorent bien certainement
François que c'estoit certain signe de combatre à leur ennemis, s'il ne
fuioient.

Quant les Sarrasins virent l'ost des crestiens si noblement armé et
si richement, si en furent moult esbahis, et orent si grant paour que
il s'enfuirent à leur tentes et à leur paveillons au plus tost que il
porent, né ne furent oncques si hardis qu'il osassent illec demourer,
ains s'en passèrent oultre, jusques à la cité de Tunes de tels en y
ot[9]. Et quant les François virent ce, si firent crier en l'ost, de
par le roy de France, que nul ne fust si osé qui tendist la main au
gaaing, jusques à tant qu'il sauroit la couvine des Sarrasins et leur
estat, et qu'il eust souverainne victoire; car aucunes fois avoient
esté déceus les crestiens; quant il couroient à gaaing, leur ennemis
les espioient tant qu'il estoient troussés, puis leur couroient sus et
les occioient à leur volenté.

[Note 9: _De tels en y ot_. Il y en eut même qui retournèrent jusqu'à
Tunis.]

Le roy de France et les barons passèrent tout oultre parmi les tentes
aux Sarrasins, et les chacièrent tant qu'il les embatirent tous ès
montaignes. Le roy de France et les autres barons virent les montaignes
hautes et périlleuses, si ne vouldrent plus aler avant pour les
armes pesans et pour le travail des chevaux, et pour aucuns aguais
qui povoient estre ès repostailles des montaignes; si se mistrent au
retour, et s'en vindrent parmi les tentes aux Sarrasins, et fu commandé
que quiconques vouldroit aler au gaaing, qu'il y alast tantost: les
gens à pié et les autres assaillirent les paveillons et les tentes;
et prisrent quanqu'il trouvèrent dedens, boeufs, moutons, pain et
farine, et moult d'autres choses prouffitables.

Et aussi trouvèrent des Sarrasins malades et enfermes qui ne povoient
fouir ainsi comme faisoient les autres; si les tuèrent et puis
boutèrent le feu dedens les paveillons; si ardirent quanqu'il estoit
dedens demouré, et néis[10] les Sarrasins qu'il avoient tués furent
tous ars. Les Sarrasins qui s'en estoient fouis virent le feu en leur
paveillons, si furent moult embrasés de courroux et de ire, meismement
pour ce qu'il savoient bien que leur amis estoient tous ars et destruis
et afolés. Quant les crestiens orent tout ars et destruit, si s'en
retournèrent droit à leur heberges rengiés et serrés, dolens de ce
qu'il n'avoient eu point de bataille.

[Note 10: _Néis_. Même.]


VI.

_Des diverses maladies qui avindrent en l'ost des crestiens._

Grand pestilence de moult grans maladies commença parmi l'ost
des crestiens. Les uns avoient dissintère, les autres agües et
continues fièvres, les autres estoient enflés, les autres moururent
soubdainement, et les autres qui eschapoient estoient si langoureux
qu'il ne se povoient ressourdre[11] né aidier. De ceste pestilence se
douloient moult les Sarrasins aussi comme les crestiens ou plus, et
gisoient comme pourceaux tous pasmés et tous mors en leur heberges; et
les autres mouroient de mort soubdainnement pour la grant corruption de
l'air.

[Note 11: _Ressourdre_. Relever.]

Quant le roy[12] vit courre ceste pestilence parmi son ost, il se
départi de son ost, et puis se muça ensoubs terrines pour eschiver
celle grant pestilence qu'il ne perdist la vie. Les anciens Sarrasins
qui estoient esprouvés en esperience, disoient que l'air estoit
corrompu des charoignes des chevaulx et des gens mors qui gisoient sur
la marine, tous corrompus et tous puans. Ainsi comme le roy de Tunes
vit celle pestilence et celle grant mortalité de sa gent, et avec ce
que crestiens en avoient occis une grant partie, si ne sut que faire
né que dire né coment il pourroit durer contre si grant gent. Si se
conseilla à sa gent, meismement à ceux qu'il cuidoit estre plus sages,
et leur requist et demanda qu'il pourroit faire, né coment il se
pourroit délivrer des François qui luy avoient son païs gasté, et sa
gent occise? si luy fu conseillié qu'il mandast au roy de France que
volentiers pacefieroit à luy en aucune manière souffisamment, ou par
trièves ou autrement.

[Note 12: _Le roy_. Le roi de Tunis.--_Ensoubs terrines_. Cavernes.]

Adonc prist le roy de Tunes message, et luy commanda qu'ils alast au
roy de France et luy dist que volentiers s'accorderoient à luy et aux
autres. Le message s'en tourna et vint en l'ost et monstra signe qu'il
estoit messager: si luy fu envoié un messager qui bien savoit parler
arabic. Si luy demanda le message à qui il estoit, et il luy dist qu'il
estoit messager le roy de Tunes, et luy dist tout son message et qu'il
queroit. Le message le mena à la court le roy, et fist entendant au roy
et aux autres barons qu'il voulloit dire.

Le roy de France regarda qu'il ne pooit pas faire grant prouffit
de demourer en ce païs, pour ce meismement que les Sarrasins ne le
voulloient attendre à bataille, et ne finoient de glatir, d'abaier
ainsi comme chiens, et ne faisoient que travaillier sa gent, et puis
s'en fuioient contremont les montaignes. De rechief il regarda que
s'il prenoit la cité de Tunes par force, que il convendroit que il
y laissast de ses barons et de son peuple grant partie, et que tuit
cil qui demourroient seroient en peril, car il seroient avironnés de
toute pars de leur ennemis, et que son ost en seroit moult amenuisié;
meismement que son propos estoit d'aler oultre en Surie, et de combatre
aux Sarrasins que il y trouveroit, et delivrer la des ennemis de la
foy crestienne. Si fu accordé de tout le plus des barons que la cité
feust destruicte, et tous les Sarrasins occis que l'en pourroit trouver
partout le païs.

A ce ne s'accorda point le roy de Secile né le roy de Navarre né assés
d'autres barons, pour la grant foison des besans d'or qu'il en devoient
avoir, si comme le menu peuple murmuroit, et[13] que le roy de Secile
ne s'accordoit pas à la paix fors pour ce que il eust son treu que la
ville de Tunes luy devoit, et luy avoit detenu à paier de moult long
temps. Ainsi disoit le menu peuple qui ne savoit mie coment on devoit
esploitier de telle besoigne.

[Note 13: _Et que_. C'est-à-dire: Et ce menu peuple ajoutoit que, etc.]


VII.

_De la paix du roy de France et du roy de Tunes et des trièves._

Moult fu le roy de France en grant pensée en quelle manière il
s'accorderoit au roy de Tunes: si luy fu conseillié qu'il préist les
trièves en manière de paix. Si fu en telle manière accordé que le
roy de Tunes rendroit et délivreroit tous les despens que le roy de
France et ses barons avoient fait en la voie, en fin or pur, et que les
trièves seroient tenues fermement, sans point entrelaissier jusques à
dix ans. Avec tout ce, il fu accordé que tous les marchéans qui par
mer passeroient, s'il arrivoient au port de Tunes, ou sé le vent les y
aportoit, ou s'il trépassoient environ son païs, que il trespasseroient
franchement sans riens paier; car avant ce, les marchéans estoient en
si grant servitute qu'il leur convenoit paier la disième partie de
quanqu'il avoient au port de Tunes. Avec ce, il fu devisé et accordé
que le roy de Tunes rendroit le treu au roy de Secile si comme ses
devanciers avoient fait et rendu chascun an, sans faillir.

En la cité de Tunes avoit moult grant foison de crestiens, et avoient
leur églyses toutes prestes et édifiées où s'assembloient pour faire le
service de Nostre-Seigneur; si comme frères de l'ordre saint Dominique
et autres, assés aussi comme marchéans et pélerins et trespassans, si
comme gens s'espandent parmi le monde. Tantost comme le roy de Tunes
sot la venue au roy de France, il les fist tous prendre et mectre en
prisons diverses et villaines: et promist le roy de Tunes que tantost
il seroient délivrés, et demourroient au païs franchement sans nulle
servitude de nulle riens. Les convenances susdictes furent octroiées,
escriptes, jurées et affermées, d'une part et d'autre, au miex que l'en
pot et que l'en sot, et délivra le roy de Tunes grant masse de fin or
en paiant de la somme qui estoit octroiée.

Adonc fu paix criée parmi l'ost, et commandé que nul ne féist mal aux
Sarrasins sur la vie perdre. Quant la paix fu asseurée, aucuns des
Sarrasins, riches hommes, vindrent veoir la contenance des François
et des autres crestiens, et se merveillèrent moult des nobles hommes
armés et du grant atour qu'il avoient, et des richesses qui estoient
en l'ost: si se humilièrent moult, et offrirent leur services et leur
viandes et autres choses, sé mestier en avoient en l'ost. Puis que paix
fu faicte, le roy de France et ses barons ne vouldrent plus demourer,
si prisrent conseil quelle part il iroient: si regardèrent que il
ne povoient point bien accomplir leur pelerinage en manière que ce
fust prouffit; meismement que leur gent estoient trop faibles et tous
langoureux des maladies qu'il avoient eues devant Tunes; et si estoit
le légat mort qui les devoit adrecier et mener en la Saincte Terre.
Et espéciaument que le roy avoit eu mandement par certains messages,
de par monseigneur Simon de Neele, garde du roiaume de France, et de
par messire Mathieu, abbé de Saint-Denis en France, que il se hastast
de revenir en sa terre. Et quant il seroit resvertué et reconforté et
revenu en santé, si pourroit son veu et son pelerinage accomplir et
retourner en la Saincte Terre.


VIII.

_Coment François se partirent de Tunes et entrèrent en mer, et de la
grant tempeste où il périt tant de gens et tant de nefs._

Quant il orent prins conseil ensemble si fu commandé que la navie fust
aprestée et que on y portast tout le harnois et tout ce que mestier
leur avoit. Dont se mistrent les maistres notonniers à leur nefs qui
estoient sur le port de Cartage, là où la royne de France estoit à tout
grant foison de nobles dames. Si appareillèrent grand foison de nefs
de mas et de gouvernaulx, et se désancrèrent. Le roy Phelippe, et le
roy Thibaut de Navarre, et messire Alfons conte de Poitiers, et messire
Pierre conte d'Alencon, et messire Robert conte d'Artois, l'évesque de
Lengres et pluseurs autres nobles hommes entrèrent en mer; si orent bon
vent et ne leur fu de rien contraire.

Lors commencièrent les mariniers à sigler et à nagier à grant force
d'aviron. Tant alèrent par haute mer qu'il arrivèrent au port de
Trappes[14] paisiblement et sans nul contraire de mer né d'autre chose.
Quant il furent arrivés, il issirent hors des nefs, et entrèrent en
la cité de Trappes; là se reposèrent et attendirent autres navies qui
estoient demourées au port de Cartage: qui ne fu pas heureuse chose
de demourer[15], car quant il furent en haute mer, Neptunus, un des
maistres d'enfer, fu enflé et plain d'orgueil et de desdaing de ce
qu'il avoient tant séjourné qu'il n'avoient eu pieça aucune tempeste et
aucun encombrement: en mer esmut et hasta tous les espris de tempeste,
et leur commanda qu'il se boutassent ès nefs, et que il les feissent
hurter si forment comme il pourroient. Tantost le vent se féri ès
ondes de mer, et les commencièrent à debouter si fort qu'il sembloit
que ce feussent montaignes qui voulsissent monter au ciel. Le temps
commença à noircir et obscurcir. Les notonniers virent bien que il
avoient tempeste, si coururent aux gouvernaulx et aux avirons; et puis
se commencièrent à deffendre des vens et de la tempeste au mielx qu'il
porent; chose qu'il feissent ne leur pot riens valoir né aidier, que
les mauvais espris se boutèrent en manière des tourbillons en leurs
nefs, si firent du pis qu'il porent en leur venue.

[Note 14: _Trappes_. «Portui Traparum primæ civitatis Siciliæ
appulerunt.» C'est _Trapani_.]

[Note 15: _Qui ne fu pas heureuse chose de demourer_. C'est-à-dire:
Retard funeste pour ceux qui étoient partis les derniers de Carthage,
comme pour ceux qui les attendoient dans la rade de _Trapani_. Tout ce
récit de la tempête est plus intéressant dans le françois que dans le
latin (Voy. Duchesne, t. V, p. 522.)]

Il rompirent les mas et les cordes, et les avirons et les gouvernaulx
firent voler par petites pièces en la mer; les nefs demenoient quelle
part qu'il vouloient: aucunes fois les faisoient si hault monter qu'il
sembloit qu'il voulsissent monter aux nues, et puis les descendoient
si aval qu'il sembloit qu'il deussent descendre en abisme: et en ce
descendre, la mer entroit en leur nefs en pluseurs lieux, et puisoient
de toutes pars, et puis les faisoient courre si roidement que les
quartiers et les pièces s'en alloient aval l'iaue; les gens qui dedens
estoient périlloient et noioient, et deprioient à Nostre-Seigneur qu'il
eust merci de leur ames.

Atant ne se tint pas Neptunus, ains envoia une partie de sa mesnie au
port de Trappes, si rompirent les cordes et les desancrèrent, et les
firent saillir parmi la mer, ainsi comme s'il jouassent à la pelote;
puis les faisoient retourner et hurter si roidement l'un à l'autre,
qu'il en faisoient les pièces voler, ou il les desrompoient toutes.
Une nef y estoit entre les autres qui Porte-Joie estoit nommée, grant
et merveilleuse et fort; les cordes en furent rompues et desancrées,
si commença à courre parmi la mer ainsi comme sé ce feust une beste
enragiée qui courust sus aux autres. Ainsi couroit-elle sur les nefs,
et les boutoit de si grant ravine qu'elle les faisoit fondre et
plungier en la mer, et couroit de costé et de travers, amont et aval,
ainsi comme sé diables l'eussent en conduit.

Celle nef Porte-Joie avoit esté faicte pour le corps le roy de France
especiaument. Aucunes autres nefs qui venoient de Tunes estoient
assez près du port de Trappes, et vouloient arriver et prendre fons,
quant la tempeste les surprinst et les mena, aussi roidement comme sé
ce feust foudre qui descendist du ciel, au port de Tunes droit dont
elles estoient parties. Ceux qui dedens estoient se doubtèrent moult
des Sarrasins de Tunes, mais le roy leur commanda qu'il préissent
port seurement tant que la tempeste feust passée, et que on leur
habandonnast viandes et autres choses dont il se vouldroient aidier.

En celle tempeste furent mortes environ quatre mille personnes, et
furent quassées et rompues dix et huit grans nefs, sans les petites,
plaines de chevaulx et de richesces, et d'autres grans garnisons[16]
sans nombre.

[Note 16: _Garnisons_. Fournitures.]


IX.

_De Edouart fils au roy d'Angleterre._

_Incidence_.--Edouart fils au roy d'Angleterre vint au siège de Tunes
plus tart que nul des autres, et estoit jà paix faicte quant il vint.
Si ne voult point retourner au roiaume d'Angleterre devant qu'il eust
esté en la terre de Surie, et que il son veu eust accompli sé il peust.
Si s'en passa oultre en la Saincte Terre, et emmena avec luy aucuns
chevaliers de France qui bien voulloient souffrir paine pour l'amour de
Nostre-Seigneur. Si arriva devant le port d'Acre, car à autre port ne
pooit-il seurement arriver, pour ce que le port de Jherusalem et toute
la terre de Surie estoit surprinse et encombrée des Sarrasins, fors
aucuns chastiaux qui estoient de l'Ospital et du Temple qui estoient
sur la rive de la mer, en telle manière et si fors qu'il ne doubtoient
point l'assaut des Sarrasins, meismement pour les bons combatteurs qui
estoient dedens.

Si y avoit autres chastiaux plus avant en la terre, où crestiens
tournoient à garant, quant il ne povoient plus endurer l'assaut des
Sarrasins; né n'avoit mais en toute Surie que deux cités où crestiens
peussent demourer, la cité d'Acre et la cité de Tir. Le soudan de
Babiloine avoit tout conquis par la force des Sarrasins. Tir est
une bonne cité et deffensable, et est assise au parfont de la mer,
avironnée de toutes pars, et est, avec tout ce, de haulx murs fermée,
avec grant foison de grosses tours et de petites; né ne doubte assaut
de nulle pierre né mangonnel, né nul autre encombrement, mais que ceux
de dedens aient assez viande pour eux soutenir; né ne pourroit en nulle
manière estre prinse, sé ce n'estoit en trahison.

Quand Edouart fu arrivé, ceux d'Acre alèrent encontre et le receurent
moult honnourablement. Ilec séjourna et demoura près d'un an, et
deffendi la ville des Sarrasins, tant comme il y fu, avec l'aide de
ceux de la ville, de l'Ospital et du Temple, bien et suffisamment,
selon son estat: car il ne féit oncques chose de grant renom né de
quoy on doie faire mencion, que il ne povoit, à si pou de gent comme
il avoit, issir hors des murs à bataille contre les Sarrasins, né le
soudan contre ceux d'Egipte[17].

[Note 17: Cette dernière phrase rend mal le texte latin: «Cum tam pauca
licet probata militia, contra sodanum Babyloniæ, Syriæ et Egypti ac
totius Orientis dominum, extra muros in acie confligere non valeret.»
(Gesta Phil. III, p. 523.)]

Si comme il sejournoit à Acre, si vint à luy un hasassis, et dist que
il voulloit parler à luy secrètement: si luy fu mené en sa chambre.
Sitost comme le hasassis fu entré en sa chambre si sacha un coustel
envenimmé au plus couvertement qu'il pot, et cuida ferir Edouart droit
au cuer; mais Edouart l'apperceut venir à luy, si se traist arrières et
fouy au coup au plus tost qu'il pot; toutes fois fu-il navré au costé.
Sa gent qui environ luy estoient prisrent le hasassis et lui tollirent
le coustel, et le battirent et le trainèrent parmi les cheveux
contremont le planchier en la sale; si le mistrent en prison villaine
et obscure; puis retournèrent à leur seigneur, et demandèrent de quelle
mort on feroit mourir le hasassis. Si fu accordé qu'il seroit trainé
et puis pendu, mais que on lui demandast qui l'avoit là envoié; et il
respondi, «Le viel de la Montaigne son seigneur et son maistre.»

De celle plaie fu Edouart malade longuement, et respassa et guari
à grant painne. Ainsi comme il estoit en tel point, nouvelles luy
vindrent que le roy Henry d'Angleterre, son père, estoit trépassé
de ce siècle, et que les barons d'Angleterre le mandoient pour
estre couronné. Il fist appareiller sa navie et entra en mer, et
vint en Secile, où il fu moult honnouré et receu du roy Charles
honnourablement, et luy donna grans dons, et luy fist grans courtoisies.

D'ilec se parti et s'en vint en Gascoigne qu'il tenoit adonc en fief
du roy de France, et séjourna grant pièce de temps avec Gascon de
Biart[18], noble homme et de grant puissance. Puis se mist au chemin,
et s'en vint en France, et fu honnouré de pluseurs barons et haus
hommes. Dont se mist au chemin et s'en vint au port de Wissent, et
passa oultre en son païs. Nostre propos n'est point de descrire les
fais des roys d'Angleterre, nous nous en tairons à tant, sé ce ne sont
incidences.

[Note 18: _Gascon de Biart_. «Cum Gascone de Biardo, terræ illius viro
nobili et potente, altercationem aliquantulum habuit. Sed rege Franciæ
Philippo mediante, compromisso lis corum ad tempus sopita quievit.»
(Gesta Phil. III.) Il s'agit ici de Gaston de Moncade, vicomte
de Béarn.]


X.

_De la mort au roy Thibaut de Navarre._

Si comme le roy Phelippe séjournoit en la cité de Trappes, et l'ost se
reposoit pour la grant tempeste qu'il avoit eue en mer, le roy Thibaut
de Navarre acoucha malade au lit de la mort; après ce que la maladie le
prist, il ne demoura gaires qu'il mourut. De sa mort fu moult esbrechié
et amenuisié l'ost de France; si en furent les barons et les autres
courouciés et dolens, car c'estoit le greigneur membre de l'ost et le
plus puissant homme après le roy de France; et estoit sage homme et
donnoit bon conseil, et si estoit large et abandonné de donner à ceux
qui en avoient mestier, et especiaument il n'oublioit point les povres.
Quant l'ame luy fu partie du corps et il fu mort, il fu commandé que
les entrailles fussent mises hors, et qu'il fust cuit et conroié de
bonnes espices et de flairans; les entrailles furent mises en une
églyse en la ville de Trappes, et le corps fu embasmé et envelopé et
mis en un escrin bien et gentement, et fu gardé et aporté avec le corps
saint Loys jusques en France. Si fu enterré moult honnourablement au
chastel de Provins, au moustier des frères meneurs.

La royne Marie sa femme prist si grant douleur en son cuer de la mort
son mari, et de la mort le roy saint Loys son père et de ses autres
amis, que elle ne vesqui que un pou de temps, né n'ot oncques puis joie
en son cuer. Si, comme elle estoit assez près de Marseille, la maladie
la prist dont elle mourut; si commanda que elle fust enterrée à Provins
de lès son seigneur: le royaume de Navarre et la conté de Champaigne
vindrent à monseigneur Henry, frère du roy Thibaut.


XI.

_Coment le roy de France et son ost se partirent de Trappes, et coment
sa femme la royne mourut._

Le roy de France séjourna à Trappes tant que son ost fu refreschi et
reposé: puis il commanda que son ost fust arrouté, et que il se missent
droit au chemin vers Palerme, et que le harnois et les autres choses
fussent conduites par mer après l'ost. Il n'a d'une cité jusques à
l'autre que deux journées; tantost se mistrent au chemin, et firent
tant qu'il vindrent à Palerme. La cité de Palerme est le maistre siège
de toute la terre de Secile et la maistre cité; et si dient aucuns que
Messines doit estre le maistre chief, pour ce que Messines est plus
riche et plus plaine de marchéandise et de gent: ilec séjourna le roy
quinze jours entiers.

Après ce, il fu commandé que l'ost s'avançast et se mist au chemin
droit à Messines; si entrèrent au far et passèrent tout oultre à navie;
puis entrèrent en la terre de Calabre et passèrent tout oultre sans
séjourner. Puis entrèrent en la terre de Puille et cheminèrent tant
qu'il vindrent en une cité qui a non Martrenue[19]. Si advint que
madame Ysabel, femme le roy Phelippe, passoit le fleuve qui estoit
dessoubs la cité sans navie, si la hurta le cheval sur quoy elle
séoit si forment que elle chéy et tresbucha à terre, si se desroia et
desrompi toute, et si estoit enceinte et toute plaine d'enfant. Quant
elle fu dresciée, elle fu portée à une autre cité qui a nom Cousance,
et de douleur et angoisse que elle ot elle ala de vie à trespassement;
dont le roy fu moult dolent et moult couroucié, et tous les barons de
France et tous les autres en furent troublés: l'en fist célébrer son
service en grant dévocion.

[Note 19: _Martrenue_. Aujourd'hui _Martorano_. «Dum quemdam fluvium
subtus Matrenensem urbem Calabriæ pertransisset absque navigio.» (Gesta
Philippi III, p. 524.)]

Après le service, s'acheminèrent et entrèrent en la terre de Labour,
et puis en celle d'Espaigne[20], et errèrent tant qu'il vindrent à
Romme. Illec séjourna un pou de temps, et requistrent les apostres
et les sains. D'ilec s'en alèrent droit à Viterbe, là où la court
estoit. Mais il n'y avoit point d'apostole, et estoient les cardinaux
en grant descort pour faire apostole. Pour ceste chose, il furent
enclos et enserrés en une sale, et leur dist-l'en bien que jamais
n'istroient jusques à tant qu'il eussent fait nouvel pape. Le roy
Phelippe leur pria et admonesta pour Dieu et pour leur ames qu'il
fissent honnestement tel pasteur qui fust proffitable à saincte églyse
gouverner, et baisa chascun en la bouche en remembrance de paix et
franchise, et que il ne missent en oubli l'admonestement que il leur
avoit dit.

[Note 20: _D'Espaigne_. Bévue de copiste. Il falloit Campaigne.
(_Campanie_.)]


XII.

_Coment Guy de Montfort occist Henry le fils au roy d'Alemaigne pour ce
qu'il avoit occis son père._

Avant que le roy de France venist à Viterbe né que il fust en la
ville entré, Henry le fils au roy d'Alemaigne vint en la cité. Guy de
Montfort sot bien sa venue, si se hasta moult de savoir son repaire
et où il estoit. En moult grant pensée estoit coment il le pourroit
occire. La cause pour quoy ce estoit fu pour ce que Simon de Montfort
conte de Lincestre, père de celluy Guy, fu occis en bataille par le
conseil de celluy Henry. Tant fu espié de jour et de nuit que Guy le
trouva en l'églyse Saint-Laurent assez près de son hostel; si le cuida
chacier hors du moustier, si ne pot pour la presse de la gent.

Quant il vit qu'il ne le pourroit avoir, si le féri d'un coustel parmi
le corps, si que il chéy à terre du grant coup que il luy donna, puis
le traina hors du moustier. Henry luy cria merci jointes mains qu'il
ne l'occist mie! et il repondi: «Tu n'eus point pitié de mon père et
de mes frères.» Si le féri de rechief du coustel qu'il tenoit, trois
fois ou quatre, tant qu'il le laissa tout mort. Oncques la gent Henry
ne furent si osés qu'il s'osassent mouvoir, pour la mesnie Guy qui près
estoient pour eux occire maintenant.

Quant ce fu fait, Guy monta et sa compaignie qui tous estoient près
de luy recevoir; si s'en ala tout droit au conte Raoul de Toscanne;
car il avoit sa fille espousée, et devoit tenir toute sa terre après
son décès. L'en aporta nouvelles au roy de France de la mort Henry
d'Alemaingne et coment il avoit esté occis, si en eut despit et
desdaing de ce que Guy avoit fait si villain fait et si villain meurtre
en la présence de sa venue, et commanda que s'il venoit à sa court que
il fust pris et retenu. Puis en souffri Guy grant pénitence, car il en
fu enchartré en un fort chastel et y demoura tant que l'apostole luy
fist grace et miséricorde.


XIII.

_Coment le roy passa Lombardie._

Ne demoura guaires que le roy de France se parti de Viterbe, luy et sa
gent, et passèrent le mont de Flascon[21], et entrèrent en Toscanne;
et tant errèrent que il vindrent à Orbevire[22] et montèrent le mont
de Bergue, et passèrent la cité de Florence, et entrèrent ès plains de
Lombardie et vindrent droit à Bouloingne la crasse. Illec se reposèrent
une journée et l'endemain bien matin s'en partirent et s'en vindrent
tout droit à Cremonne. Là trouvèrent les bourgois de la ville si
orgueilleux et si vilains que il ne vouldrent pas livrer hostel aux
chambellans le roy, pour son propre corps hebergier, ains convint que
le roy fust hebergié aux Frères meneurs. Si leur fu dit et conté des
sages hommes, qui bien savoient le povoir de France, que trop avoient
fait grant folie, et que grans maux leur en pourroient venir. Si se
repentirent tantost, et vindrent les maistres et les échevins de la
ville au roy Phelippe, et luy prièrent que il ne s'esmeust né ne se
courouçast, et que volentiers feroient ce qu'il luy plairoit et que
tous les biens de la ville estoient en son commandement. Le roy fist
semblant que riens ne luy en fust et que il ne luy en chaloit. Au matin
s'arroutèrent les François et se ordennèrent à aler vers la cité de
Milan. Mais avant que le roy fust hors de la seigneurie de Cremonne,
les bourgois de la ville de Milan luy vindrent à l'encontre, et le
receurent moult honnorablement tant comme il porent, et le conduirent
à grant joie et à grant honneur jusques au palais. Et luy descendu
et reposé, il aprestèrent douze destriers, les plus biaux qu'il
porent trouver, et les firent tous couvrir de soie, et les firent
tous conduire au palais, et les présentèrent tous au roy de par les
seigneurs de la ville, et luy prièrent moult qu'il voulsist estre leur
seigneur, et que il receust la cité en sa garde et en sa deffense.
Le roy les mercia moult de l'onneur qu'il luy portoient et de la
courtoisie que il luy présentoient à faire; mais des deniers et des
autres choses se fist-il excuser et n'en voult nuls prendre.

[Note 21: _Le mont de Flascon_. Montefiascone.]

[Note 22: _Orbevire_. C'est _Orviète_. Le latin dit: «Urbeveteri,
Montebargue et Florentia urbibus peragratis.» (Vita Phil. III,
p. 525.)]

L'endemain se parti le roy de Milan avec grant convoy des greigneurs de
la ville. Si n'ot pas alé moult avant que le marchis de Montferrant luy
vint à rencontre qui à grant joie et à grant honneur le receut; et luy
offri, luy et ses biens, d'estre tous près à faire son commandement.
Tant chemina le roy et sa gent, que il vint à Vergiaus[23]. Illec
séjourna trois jours, et puis se mist au chemin et entra en Savoie,
et vint à une cité qui est nommée Susanne[24] qui est assez près des
montaignes. Illec demoura trois jours entiers pour prendre repos luy et
sa gent et les chevaux, pour estre plus viguereux et plus fors à passer
les montaignes.

[Note 23: _Vergiaus_. Verceil.]

[Note 24: _Suzanne_. Suze. «Suzam civitatem antiquam in Alpibus.»
L'ancienne _Séguse_.]

Après ce, il entrèrent ès montaignes et passèrent les mons de Gieu[25]
à grant paine et à grant labour, et puis s'arroutèrent et entrèrent ès
vaux de Morienne. Si tournèrent droit pour aler à Lion sur le Rosne et
chevauchièrent tant que il vindrent à la cité de Macon en Bourgoigne,
et passèrent tout oultre et tant que il vindrent à Clugny en l'abbaye,
où le roy fu moult honnorablement receu.

[Note 25: _Mons de Gieu_. _Montjeu_, _Montjou_, ou _Monsjovis_. Ce sont
les monts Cenis. _Montes Cinisii_.]

D'illec se partirent et issirent de la terre de Bourgoigne et entrèrent
en Champaigne et vindrent droit à Troies. Si passèrent toute Champaigne
et errèrent tant qu'il entrèrent en la terre et en la seigneurie de
Paris.


XIV.

_De la sépulture le saint roy Loys et de la mort son frère le conte de
Poitiers, et de Jehan Tristan, et de Pierre le chambellent, et de ma
dame Ysabel, la femme le roy Phelippe._

Quant le roy fu revenu à Paris que il désiroit moult à veoir, il fu
lors commandé que l'en aournast les corps qui avoient été aportés de
lointaines terres. Quant il furent près et aournés, le bon roy Phelippe
prist son père et le conduist droit à Nostre-Dame de Paris, avec les
autres qui estoient mors en la voie de Tunes. Si leur chanta les
vigiles hautement et bien, et avoit grant foison de luminaire environ
les bières embrasé, à grant compaignie de noble gent qui toute la nuit
veillèrent jusques au jour. L'endemain au matin, le roy Phelippe prist
son père et le troussa sus ses espaules, et se mist à la voie tout à
pié pour aler droit à Saint-Denis. Avec luy furent grant plenté de
nobles hommes de France. Toutes les religions de Paris issirent hors
bien et ordennéement à grans processions, disans le service des mors,
en priant pour l'ame du bon roy qui tant les amoit.

Archevesques, évesques et abbés furent revestus; les mitres ès testes,
les croces ès poings alèrent après, en bonne dévocion, disans leur
prières et leur oroisons. Tant alèrent pas avant autre que il vindrent
à Saint-Denis. Mais avant qu'il venissent en la ville, le couvent leur
vint à rencontre, et furent tous les moines revestus de chappes de
cuer, chascun un cierge ardant en sa main, et receurent humblement le
corps monseigneur saint Loys. Si comme l'en vouloit entrer au moustier,
les portes furent closes contre leur venue. La cause si fu pour ce que
l'archevesque de Sens et l'évesque de Paris estoient revestus de leur
garnemens pour le corps du saint roy recevoir et de ses compaignons;
mais les moines de Saint-Denys ne le porent souffrir; pource qu'il
voulsissent user de leur franchise, et avoir juridicion sur l'église
ainsi comme il ont sur les autres de leur diocèse. Car les moines de
Saint-Denys sont exemps, né ne feroient pour l'archevesque riens, né
pour l'évesque, s'il ne leur plaisoit et sé ce n'estoit à leur gré.

Le roy fu devant la porte, son père sur ses espaules, et les barons et
les prélas qui en l'églyse entrer ne povoient. Doncques il fu commandé
à l'archevesque et à l'évesque qu'il s'alassent desvestir, et que il ne
fissent nul empeschement à si haute besoigne.

Quant il s'en furent alés, portes furent ouvertes, et le roy entra ens,
et les barons et les prélas si commencièrent à chanter bien hautement
le service des feus[26], bien et dignement; et puis enterrèrent les
sainctes reliques et les ossemens du saint roy Loys d'encoste son
père le roy Loys, assez près de son aïeul le roy Phelippe qui tant fu
puissant en armes; et puis y mistrent une tombe d'or et d'argent, et de
noble faicture. Les ossemens Pierre le chambellenc furent enterrés aux
piés saint Loys, en telle manière et ainsi coment il gisoit à ses piés
quant il estoit en vie. Ma dame Ysabel fu enterrée d'autre part assez
près du bon roy, et messire Jehan Tristan, conte de Nevers, d'encoste
luy.

[Note 26: _Feus_. Des morts, des _défunts_. Si je ne me trompe, cette
expression _feu_ ne répond pas à celle de _fuit_, mais à celle de
_functus_.]

Le trespassement au conte de Poitiers devons nous bien raconter et
mettre en mémoire. Car comme le bon conte revenoit de Tunes avec le roy
Phelippe son nepveu, avint que il acoucha malade, avec luy sa femme et
toute sa mesnie, si qu'il n'en demoura nul de qui il se peust aidier,
en un chastel qui est nommé le Cornet[27], à l'issue de Toscane. Tant
se hasta la maladie que il pensa que il li convenoit partir de ce
siècle, et fist et ordenna son testament comme bon crestien, et ordenna
sa sépulture à Sainct-Denis en France, avec son père et ses autres
amis, et donna bonne rente pour célébrer son aniversaire chascun an. Sa
gent et sa mesnie le portèrent à Saint-Denys et l'enterrèrent de lès
son frère.

[Note 27: _Le Cornet_. Corneto.]

La contesse sa femme qui trop pou vesqui après la mort son seigneur,
fu portée à une abbaye de nonnains où elle avoit esleu sa sépulture;
et l'abbaye siet à quatre milles de Meleun sur Saine et est appellée
Jarcy[28]: la conté de Thoulouse et la conté de Poitiers descendirent
et vinrent au roy de France, pour ce qu'il n'avoient nul hoir de leur
corps.

[Note 28: _Jarcy_ ou _Jercy_. «Ad quamdam abbatiam monialium, cui nom
en est _Garciacum_, quam in pago Meledunensi propè abbatiam Esderæ ipsa
fundaverat ...» (Gesta Phil. III, p. 526.)]


XV.

ANNÉE 1271

_Coment le roy Phelippe fils saint Loys fu couronné à Rains._

L'an de grace mil deux cens soixante et onze, droit à l'Assompcion
Nostre-Dame, Phelippe roy de France vint à Rains et fu couronné par
l'évesque de Soissons, car il n'y avoit point d'archevesque à Rains,
ains estoit le siège vacant. Si fu la feste moult grant, et y furent
les barons du royaume de France, et grant foison de prélas et plusieurs
autres. Les roys de France ont acoustumé, dès le temps Charlemaine,
le grant roy de France et empereur des Romains, de faire porter
Joieuse[29] devant eux, le jour de leur couronnement, en l'honneur et
la puissance du roy Charlemaine qui tant de terres conquist et tant
Sarrasins mata. Si la doit baillier le roy au plus loial et au plus
preud'homme du royaume et de tous ses barons, et à celuy qui plus aime
l'honneur et le prouffit du royaume et de la couronne, qui la porte
devant luy, quant il va à son couronnement.

[Note 29: C'est comme on sait le nom de l'épée de Charlemagne.]

Le roy Phelippe si regarda environ luy bien et appertement tous ses
barons, si la tendi à Robert conte d'Artois; et cil la prist et porta
devant luy moult liement celle journée. Celle espée qui a nom Joieuse,
et la couronne et le sceptre royal, et les autres aournemens sont
gardés au trésor Saint-Denis moult chièrement, et bien sont tenus les
moines d'envoier-les au couronnement, en quelque lieu que il soit.
Quant la feste fu passée les bavons et les haus hommes se départirent,
et ala chascun en sa contrée: le roy se départi et ala droit en
Vermendois visiter le pays et soy esbatre.

Ainsi comme il estoit illec, le conte d'Artois luy pria qu'il venist
deporter soy en son pays, et qu'il venist veoir la cité d'Arras; le roy
luy octroia volentiers. Les bourgois qui sorent la venue commencièrent
à faire grant feste, et parèrent la ville et mistrent hors le vair
et le gris, et moult d'autres grans richesces, et receurent le roy à
grant léesce, et à si grant joie comme il porent plus; né il n'est nul
homme qui peust dire que oncquesmais eust veu plus belle feste né plus
grant. Le conte d'Artois manda les dames et les damoiselles du pays,
pour faire tresces[30] et caroles avec les femmes aux bourgois qui
s'estudioient de dancier et d'espinguier, et se demenoient en toutes
manières à leur povoir, qui deust plaire au roy[31]. Quant le roy ot
ainsi esté honnouré, si luy prist talent de retourner en France.

[Note 30: _Tresces_. Danses, rondes.]

[Note 31: Le latin dit: «Mandavit comes omnes dominas et domicellas
illius patriæ, ut cum uxoribus burgensium urbis choreas ducentes, et
lætitiæ et exultationi intendentes, totam lætificarent civitatem.»]


XVI.

_De la contenance le roy Phelippe et de sa manière._

Après ce que le roy fu retourné en France, et il fu entré au siège son
père, si commença à estudier en bonnes moeurs et en bonnes oeuvres.
L'en treuve en escripture que la félonnie du père fait tresbuchier
ce dessus dessoubs[32] la maison au fils; et quant le père est sans
félonnie, l'ame de son fils est plus seure et plus ferme. Ceste
grant grace fist quant il mist Phelippe son fils en son siège et en
son throsne; si comme il fu dit à David: _Si custodierint filii tui
testamentum meum et testimonia mea hec que docebo eos, et filii eorum
usque in seculum sedebunt super sedem tuam._

[Note 32: _Ce dessus dessous_. Nous disons aujourd'hui par corruption:
_Sens dessus dessous_.]

C'est-à-dire: _Sé tes enfans gardent mon commandement et font ce que
je leur commande à faire, toute leur ligniée sera sage, et sera en ton
siège et en ton trone._ Ainsi fist le roy Phelippe, il n'oublia point
ce que son père luy commanda quant il fu en sa dernière volenté, et que
il usast du conseil des sages et des preud'hommes. Il usa du conseil
maistre Macy abbé de Saint-Denys qui estoit homme religieux et aourné
de fleur de sapience, et luy bailla toutes les causes et les besoignes
de son royaume, comme et en la manière que son père le faisoit.

Puis que sa femme fu deviée, il ne voult estre sans pénitence; car il
vestoit la haire et le haubert dessus pour ce qu'il peust mieux sa char
estraindre et chastier; avec tout ce qu'il jeunoit et faisoit grant
abstinence de viandes; et tout ce faisoit-il qu'il ne fust souillé des
vices de humaine nature. Et toute ceste vie maintint-il toute sa vie
jusques à la mort, pourquoy l'en pourroit dire qu'il menoit mieux vie
de moine que de chevalier. Il estoit plain de belles parolles et bien
emparlé; si estoit entre ses barons sage et attrempé, sans nul beuban
et sans nul orgueil: par les bonnes vertus qui en luy resplendissoient
tint-il son royaume en paix tous les jours de sa vie[33].

[Note 33: Le texte du msc. nº 8396-2 est moins favorable à ce prince:
«Cil roy Phelippe amoit moult le déduit de chacier en bois et mout i
aloit volentiers. Et fu grant pièce mout enfantibles, en sa jonesce. Et
s'en tenoient la gent dou royaume mal apaiée, et sachiés que li gentil
homme li savoient mout mauvais gré de ce qu'il ne les apeloit plus en
sa compaignie.»]


XVII.

ANNÉE 1272

_Coment le conte de Fois se revela contre le roy de France._

Il avint au tiers an du règne le roy Phelippe que ès parties devers
Thoulouse, entre le conte d'Armignac et Girart, un vaillant chevalier,
chastellain d'un chastel qui est nommé Casebonne[34], mut contens et
haine. Si s'entredeffioient et assailloient souvent l'un l'autre. Si
avint que le conte d'Armignac vint tout armé devant le chastel à toute
sa compaingnie, et commença Girart à menacier et à laidir de parolles.
Quant Girart vit ce, si ne fu point lie de ce que il le venoit laidir
et ramposner si près de son chastel. Si issi hors à tant de gent comme
il pot avoir, et se férit entre ses ennemis fort et hardiement, et
encontra tout premièrement le frère[35] au conte, si le féri d'une
lance si grant cop qu'il luy perça tout oultre le haubert, et luy
trencha tout le foie et le cuer, et chéy à terre tout mort.

[Note 34: _Casebonne_. Casaubon.]

[Note 35: _Le frère_. Nommé _Arnaud_.]

Après, il courut sus à luy et aux siens et chaplèrent grant pièce
les uns sur les autres; à la parfin, il tint le conte si court que
il convint par force qu'il s'enfouist: et Girart s'en retourna en
son chastel. Après ce, ne demoura gaires que le conte d'Armignac fu
entalenté de vengier sa honte et la mort de son frère: si manda tous
les plus puissans et les plus nobles hommes de son lignage, entre
lesquiels le conte de Fois fu l'un des meilleurs et des plus riches,
si prindrent conseil ensemble qu'il iroient tresbuchier le chastel de
Casabonne, ei destruiroient Girart et toute sa mesnie.

A Girart fu dit et conté la grant gent qui venoient sus luy et
devoient venir, et que le conte de Fois estoit venu en l'aide le conte
d'Armignac. Si vit bien qu'il ne pourroit durer contre si grant gent,
si se transmua et se mist en la garde et en la deffense du roy de
France, et de ses seneschaux et de ses baillifs qui représentoient la
personne du roy de France, qui gardoient et deffendoient le pays; et se
soubmist du tout à eux, et que il congneussent du fait et de la cause,
et en voulloit estre jugié par eux. Si s'en vint demourer en un chastel
qui estoit au roy de France, et y fist venir sa femme et ses enfans et
tous ses biens, et cuidoit bien qu'il n'osassent le chastel assaillir
pour la doubte au roy de France. Mais le conte de Fois et sa suite ne
laissièrent oncques, pour la gent le roy, à venir vers le chastel. Il
assaillirent de toutes pars et tresbuchièrent les murs et abatirent les
portes, et entrèrent ens, et occistrent assez de la gent le roy et de
la gent Girart; et commencièrent à querre Girart à mont et aval, mais
Girart s'enfouy repostement, si que il ne le porent ocire.

Ne demoura gaires que les nouvelles en vindrent en France au roy: quant
il oï ce, le cuer si luy angroissa, et conçut moult grant indignacion
de ce fait, et meismement de son règne. Si assembla ses barons et manda
son ost si grant que il deust toute terre faire frémir. Le roy et sa
gent furent assemblés à Thoulouse, et fu commandé que l'en entrast en
la terre au conte de Fois et que l'en despoillast et gastast tout.
Ainsi fu fait comme il fu commandé, et alèrent tant qu'il vindrent aux
montaignes, si les montèrent et vindrent tout en haut et vindrent près
du chastel de Fois, si tendirent leur tentes et leur paveillons tout
environ.

Le conte de Fois et avec luy sa femme et toute sa mesnie estoient tout
asseur avec grant foison d'Albigois, si comme il leur estoit advis,
et cuidoient que le chastel ne deust estre pris en nulle manière, et
que bien se tenist contre tous. Le roy et sa gent regardoient qu'il ne
se povoient pas tant approchier du chastel si comme il voudroient; si
s'esmut le roy qui estoit de grant courage, et jura que jamais ne s'en
partiroit jusques à tant qu'il eust le chastel tresbuchié et mis par
terre ou que il luy seroit rendu. Si se conseilla coment il en pourroit
exploitier. Si luy fu loé qu'il mandast ouvriers qui trébuchassent la
roche et que il féissent la voie large, si que sa gent peussent aler à
pié et à cheval.

Si commencièrent les ouvriers à trenchier la roche et à faire la voie
grant et large, si que la gent à pied et à cheval y porent passer.
Quant le conte de Fois vit ce que le roy estoit si ferme en son propos,
il se conseilla qu'il pourroit faire et coment il pourroit eschiver ce
péril. Si luy fu conseillié qu'il s'accordast au roy hastivement: il
prist messages et les envoia au roy, et luy pria et supplia qu'il luy
pardonnast son mautalent, et que il mettroit luy et tous ses biens en
sa mercy pour en faire sa volenté.

Le roy oï ses messages et luy mandast qu'il venist à luy en telle
manière comme il avoit mandé. Tantost le conte vint devant le roy et
s'agenouilla et luy requist mercy, et le roy luy dist que il luy feroit
plus de bien que il n'avoit desservi. Tantost fu pris et lié et mené à
Biauquesne[36], et demoura là un an tout entier. Le roy prist toute sa
terre en sa main, sa femme et tous ses enfans; puis retourna en France.
Quant un an fu accompli, le conte fu mis hors de prison et servit à
court les autres nobles hommes, et ot la grace du roy tant que il le
fist chevalier et luy donna armes, et l'envoia aux tournoiemens pour
aprendre le fait des armes[37]. Après toutes ces choses, le roy rendi
au conte de Fois toute sa terre franchement et quitement, et luy donna
congié de retourner en son païs.

[Note 36: _Biauquesne_. Sans-doute Beaucaire. Le latin dit: _Bellum
quercum_.]

[Note 37: Le latin offre ici dans le sens quelque différence:
«Tantam gratiam apud regem obtinuit ut ipsum novum militem faceret,
et magistros ac custodes in armis traderet ad tyrocinia exercenda.»
On peut être surpris de voir le comte de Foix, après avoir fait ses
preuves d'homme de guerre, venir apprendre à Paris l'art de soutenir
une joute. Peut-être faut-il attribuer cette ignorance à l'effet des
ordonnances de saint Louis contre les tournois.]


XVIII.

_De Raoul d'Aussoy qui fu couronné à roy d'Alemaigne._

L'an de grace mil deux cens soixante et douze, Raoul d'Aussoy[38] fu
couronné à roy d'Alemaingne. Henry le roy de Navarre espousa la suer
le conte d'Artois, de laquelle il engendra madame Jehanne qui puis
fu royne de France. Le conte d'Alençon espousa la fille au conte de
Blois. En celle année meisme vint l'apostole Grégoire à Lyon sur le
Rosne, droit environ caresme et fist un concile général où il ot moult
grant assemblée de prélas et de barons. Le roy de France vint à Lyon
et visita l'apostole et le salua moult courtoisement et lui fist grant
honneur comme à son père espirituel, et parlèrent ensemble d'aucunes
besoignes qui appartenoient au royaume de France.

[Note 38: _Raoul d'Aussoy_ ou _d'Alsace_. C'est Rodolphe de Hapsbourg,
déjà reconnu plus haut dans la vie de saint Louis, ch. 100.]

Quant il orent ordonné des besoignes du royaume et des choses
prouffitables, l'apostole luy donna sa bénéiçon, et luy pria moult que
il gouvernast si son royaume que ce feust au prouffit et au sauvement
de s'ame. Le roy prist congié et s'en retourna en France pour ce que
l'apostole vouloit illec séjourner et tenoit concile général. Le roy
Phelippe luy laissa grant foison de chevaliers et de sergens d'armes,
pour garder l'apostole et ses cardinaulx et tous ceux de la court, que
nul encombrement ne leur feust fait; et commanda le roy que l'apostole
eust trois fors chasteaulx et deffensables qui feussent en son
commandement, qui sont des appartenances et de la seigneurie du royaume
de France, assis assez près de Lyon, pour son propre corps garder et
deffendre, sé mestier feust[39].

[Note 39: Ce don de trois châteaux fait au pape n'est pas mentionné
dans le latin.]

Le concile général commença dès les kalendes de may et dura jusques à
la Magdaleine. En ce concile général ot fait moult de bonnes besoignes
et prouffitables. L'en ordenna premièrement et establi que l'apostole
fust esleu des cardinaulx et en pou de temps, ou que l'en les méist
en prison fermée, et que l'en leur donnast pou viandes jusques à tant
qu'ils se feussent accordés.

Après ce, il fu accordé que la dixième partie des biens de saincte
eglyse feussent donnés et octroiés jusques à six ans pour soustenir et
deffendre la terre d'Oultre-mer. En ce meisme concile furent quassées
aucunes religions qui vivoient d'aumosnes; (si comme les frères des
Sacs et les frères des Prés et pluseurs autres), et les bigames[40]
furent cassés et mis hors de tous privilèges de clerc, et furent
abandonnés à laie justice ainsi comme laie gent. En la fin du concile
vindrent les messages des Griex[41] courtoisement et bien noblement, et
distrent et promistrent qu'il estoient de la court de saincte églyse et
confessèrent le Père, le Fils et le Sainct Esperit, et chantèrent en
plein concile, à haulte voix: _credo in Deum_.

[Note 40: _Les bigames_. Ceux qui après avoir eu deux femmes se
rendoient religieux. «A celuy concille furent cil qui avoient espousé
fames veves, ou qui se marioient par deux fois, condampnés à estre
bigames.» (Texte du msc. 8396-2.)--Pour les frères des _Sacs_, voy.
plus haut, Vie de saint Louis, chap. 80.]

[Note 41: _Des Griex_. Le latin ajoute: _Et Tartarorum_, p. 528.]

Le nombre des archevesques et des évesques qui en ce concile furent
assemblés fu estimé à cinq cens, et des abbés croces portant jusques à
soixante, et d'autres prélas jusques à mil.


XIX.

ANNÉE 1274

_De la royne Marie, femme le roy Phelippe, et de la mort le roy Henry
de Navarre._

Le roy Phelippe ot conseil de soy marier et de prendre femme. Si luy fu
parlé de pluseurs femmes de haulte lingniée et de hault parage. Entre
les autres dames luy vindrent nouvelles de damoiselle Marie, fille au
duc de Breban, pour ce qu'elle estoit belle et sage et plaine de bonne
meurs. Si fu accordé que le roy la préist à femme, si la manda par ses
messages. Quant le duc Jehan oï la nouvelle, si fu moult lie et reçut
les messages tant honnourablement come il pot, et luy envoia sa fille
aournée de joiaulx et de riche atour, si comme il appartenoit à telle
dame. Le roy espousa la dame et la cueilli en grant amour. Pierre de
la Broce, maistre chambellenc du roy, moult enflé et desdaigneux de ce
que le roy amoit tant sa femme, ot trop grant envie[42], et luy fu avis
qu'il ne seroit plus si privé de luy comme il estoit devant, et que la
grant haultesce où il estoit monté pourrait bien abaissier.

[Note 42: Les _Gesta_ ajoutent ici: _Ut aliqui adfirmabant._]

Si pourpensa de jour en jour coment il pourroit apeticier l'amour qui
estoit entre le roy et la royne; né ne regardoit point le lieu dont
il estoit venu né le bas estat où il avoit esté; car, quant il vint
à la court le roy Loys, il estoit un povre cirurgien et estoit né de
Touraine[43]: si monta tant en hault que le roy Phelippe en fist son
chambellanc, et que il ne fesoit riens fors par son conseil; né les
barons né les prélas ne faisoient riens à court sé ne li faisoient
grans présens et grans dons.

[Note 43: Plusieurs actes contemporains prouvent que Pierre de la
Brosse étoit d'une naissance plus relevée qu'on ne le supposoit après
sa mort. Voyez les pièces justificatives de la _Complainte de Pierre de
la Brosse_, publiée par M. Jubinal.]

Ceste chose desplut moult aux barons, et orent grant indignacion de
ce que il avoit si grant puissance devers le roy, et faisoit si sa
volenté; né ne demandoit riens au roy, tant feust grand chose, qui de
riens lui feust esconduit. Il requist au roy que maistre Pierre de
Bavay, cousin sa femme, feust évesque de Baieux, et tantost le roy
voult et commanda qu'il feust évesque; le chapitre de Baieux ne l'osa
contredire pour la doubtance du roy. Le roy maria ses fils et ses
filles là où il voult demander et commander, et tout à sa volenté.

Henry, conte de Champaigne et roy de Navarre, mourut celle année
meisme. Sa femme demoura veuve et ot une fille de luy qui avoit nom
Jehanne, et estoit si petite que elle gisoit au bercueil. Quant elle
oï la mort de son seigneur, si se hasta moult de porter son enfant en
France pour la doubtance de ceux de Navarre, qu'il ne luy en féissent
ennuy ou aucun contraire. Le roy Phelippe receut l'enfant doulcement et
volentiers, et le fist nourrir à sa court avec ses gens et ses enfans,
tant que elle feust en aage que il la peust donner à aucun hault homme
à marier.

Pour ceste chose faire et accomplir au prouffit de l'enfant, le roy
envoia maistre Huitasse de Biaumarchais en Navarre, et si luy commanda
qu'il receust en son nom et comme tuteur et garde de l'enfant, les
hommages des barons de Navarre. Monseigneur Huitasse se hasta moult de
faire son commandement, et vint au plus tost qu'il pot en la contrée
de Navarre, et monstra le commandement le roy de France aux barons et
aux bourgois du païs; et s'arresta tout premièrement en la cité de
Pampelune et fist illec sa garnison des François et de sa gent[44];
et s'en ala par chasteaulx et par cités en faisant le prouffit et
l'honneur du roy au mielx qu'il pot et qu'il sot, en recevant les
hommages et les sermens des barons du païs.

[Note 44: _Sa garnison des François et de sa gent._ «Pertransiensque
usquè ad Pampilionem regni illius regiam civitatem, garnisionem suam et
gentes suas Francigenas tutiori loco quò potuit, sagaciter introduxit.»
(Gesta Phil. III.)]


XX.

_Du couronnement la royne Marie._

Prélas et barons du royaume de France et d'Alemaigne[45] s'assemblèrent
et vindrent à Paris, et de pluseurs autres nacions, pour ce que la
royne Marie devoit estre couronnée. Si fu l'assemblée moult grant et
moult belle de haulx princes, de haulx hommes et de moult grans barons.
L'archevesque de Rains chanta la grant messe; après ce que il l'ot
chantée, il mist la couronne sur le chief la royne Marie, et la sacra
et benéy ainsi comme il ont acoustumé en France, et fu droitement le
jour de la feste saint Jehan-Baptiste, l'an de grace mil deux cens
soixante et quinze.

[Note 45: Par _Allemagne_ il faut entendre ici sans doute le Brabant
et le Hainaut, qu'on désignoit également sous le nom général de _Pays
Thiois_.]

La feste fu moult noble et moult belle, si que à paines le pourroit nul
raconter. Les chevaliers estoient vestus de dras de diverses couleurs.
Une fois estoient en vair et l'autre en gris, en vert ou en escarlate,
et en pluseurs autres nobles couleurs; les fermaus d'or ès poitrines,
et sus les espaules de grosses pierres précieuses, si comme esmeraudes,
saphirs, jacintes, pelles, rubis et pluseurs autres pierres précieuses
de pluseurs autres manières. Si avoient aniaux d'or ès dois aournés de
riches diamans et de riches topazes, et estoient leur chefs[46] aournés
de riches treçoirs et de riches guimples toutes tissues à fin or et
couvertes de pelles et autres pierres.

[Note 46: _Et estoient leur chiefs._ Le msc. nº 6, Sup. fr., porte:
«_Et estoient leurs atournés de riches guimpes._» Il faudroit, je
crois, partout: _Et estoient leur femmes_, etc.--_Pelles_. Perles.]

Les bourgois de Paris firent feste moult grant et moult sollempnel,
et encourtinèrent la ville de riches dras de diverses couleurs et de
pailes et de cendaux. Les dames et les pucelles s'esbaudissoient en
chantant diverses chançons et diverses motés. Quant la feste fu passée,
l'arcevesque de Sens vint devant le légat Simon, prestre et cardinal de
l'églyse de Saincte-Cécile, et dist au légat, en complaingnant, que il
luy féist droit de l'arcevesque de Rains qui luy faisoit tort de ce que
il avoit couronnée la royne Marie de France en sa diocèse, et que à luy
n'appartenoit riens de ce faire, sé ce n'estoit en sa province, en la
cité de Rains; et monstra l'arcevesque de Sens une épistre, qui piece
a fu accomplie et confermée par Yvon évesque de Chartres, en laquelle
il estoit contenu que l'arcevesque de Rains ne se doit entremestre du
couronnement au roy de France de nulle riens hors de sa province. Si
fu respondu de par le roy de France à l'arcevesque que à tort et sans
raison s'en plaingnoit, car la chapelle le roy qui est à Paris où la
royne fu couronnée, est exempte et n'est de riens en sa juridiccion.


XXI.

ANNÉE 1275

_De la mort Ferrant d'Espaigne._

Celle année meisme mourut Ferrant, l'ainsné fils au roy de Castelle.
Ce Ferrant avoit espousée Blanche, la fille au roy Loys, en celle
fourme et en celle manière que sé Blanche avoit hoirs du fils au roy
d'Espaigne, que le royaume venroit, après la mort du père et de l'aiol,
aux enfans de ladite Blanche entièrement. Quant Ferrant fu mort,
Blanche sa femme demoura veufve à tout deux enfans que elle ot de luy,
Ferrant et Alphonse, qui devoient par droit après la mort de leur aiol,
avoir le royaume d'Espaigne, si comme il avoit esté en convent entre
le sainct roy Loys et le roy de Castelle. Pour ce furent ces choses
affermées et octroiées des deux roys et des barons d'Espaigne; car le
roy saint Loys avoit aucun droit au royaume d'Espaigne de par madame
Blanche sa mère qui fu fille du roy de Castelle qui jadis fu.

De toutes les convenances que le roy de Castelle avoit jurées à tenir
il n'en fu rien, ains manda les barons de son royaume et leur pria
qu'il féissent hommage à Sanse son fils, et qu'il estoit enferme de son
corps et paralitique, et que il ne povoit plus le royaume maintenir.

En celle manière desherita les enfans de son premier fils, né à Blanche
leur mère il ne donna né rente né douaire né nulle autre chose dont
elle péust vivre. La bonne dame demoura toute esbahie et toute esgarée
entre les Espaignols qui guaires ne l'avoient chière.

Le roy de France sot bien le povre estat où sa suer estoit, et comment
ses nepveus estoient desherités: si en fu moult durement dolent et
couroucié. Si se conseilla coment et en quelle manière il pourroit
avoir sa suer, né oster de la chetiveté où elle estoit. Si envoia au
roy d'Espaigne messire Jehan d'Acre bouteillier de France, et luy manda
que il gardast bien que le douaire de Blanche sa suer ne feust par luy
né par autre troublé et empeschié, et que le droit que ses nepveux
avoient au royaume de Castelle leur feust gardé; et sé il ne voulloit
ce faire, au moins qu'il luy envoiast sa suer et ses deux enfans,
et qu'il leur livrast sauf conduit jusques à tant qu'ils feussent
retournés en France.

Au roy d'Espaigne vindrent les messages et luy racontèrent mot à mot
ce que leur seigneur leur avoit commandé. Mais il refusa tout, et dist
qu'il n'en feroit riens, et fu enflé et couroucié de ce que le roy de
France luy avoit mandé. Les évesques qui apperceurent la tricherie
du roy, lui requisrent que puisque autre chose n'en voulloit faire,
qu'il en laissast aller Blanche et ses deux enfans au roy de France
son frère. Il qui fu courroucié et enflé d'aucunes paroles qu'il luy
avoient dites, respondi tout estrousséement[47] que il l'emmenassent
quelle part qu'il voudroient, et qu'il n'en faisoit force[48].

[Note 47: _Estrousséement_, ou _A estrous_. Violemment.]

[Note 48: _Il n'en faisoit force_. Il n'y mettoit pas d'obstacle.]

Quant il orent ainsi estrivé par paroles de ramposnes, les messages
s'en partirent et se mistrent au chemin et emmenèrent Blanche. Les
messages se doubtèrent moult que le roy ne leur féist aucun agait et
aucun encombrement; si se hastèrent de chevauchier et d'aler par jour
et par nuit, tant qu'il vindrent à un pas qu'il ne povoient eschiver,
et passèrent tout oultre sans nul péril: car les espies au roy
d'Espaigne ne se sorent tant haster qu'il leur peussent venir au devant.

Ainsi eschapèrent des mains à leur ennemis, sans perte et sans dommage.
Aucuns des barons d'Espaigne virent que le roy leur seigneur aloit
contre son serement de ce qu'il avoit en convenant au roy de France, si
ne vouldrent faire hommage à Sanse son fils qui jà estoit en possession
du royaume d'Espaigne: entre lesquels Jehan Monge[49] en fu l'un. Pour
la raison de ce, le roy d'Espaigne luy tolli toute sa terre; et cil
s'en vint en France au roy Phelippe, et lui dist qu'il estoit prest
et appareillié d'aler contre le roy d'Espaigne et de luy grever tant
comme il pourroit, comme cil qui estoit parjure et qui avoit faussé son
serement.

[Note 49: _Monge_. «Joannes Nunnii miles strenuissimus.» (Gesta reg.
Philippi III, pag. 531.) _Nunnius_, c'est le _Nunès_ espagnol.]

Le roy Phelippe qui bien sot la vérité, le reçut moult honnourablement,
et luy dist qu'il ne s'esmaiast point, et luy donna grans dons
et luy fist admenistrer une grant somme d'argent pour faire ses
despens. Jasoit ce que le roy fu moult esmeu d'aler contre le royaume
d'Espaigne, ne voult il pas assembler son ost jusques à tant qu'il
feust conseillié aux prélas et aux barons de son royaume et que il eust
autres messages envoiés au roy d'Espaigne, pour savoir s'il feust hors
de son mauvais propos.

_Incidence_.--Robert conte d'Artois ala visiter le roy de Secile,
Charles son oncle, et demoura avec luy une pièce de temps en Puille
et en Calabre; tant que il luy prist talent de retourner en France. A
Rome vint pour visiter les apostres; sa femme qu'il ot avec luy amenée,
acoucha malade et mourut, et fu enterrée en l'églyse Sainct-Pierre
l'apostre. Le conte Robert fu moult dolent de sa femme, car elle estoit
plaine de grant bonté et sage et de grant parage. Deux enfans en
demoura au conte; Phelippe et Robert, et une fille qui puis fu femme
Ancelin de Bourgoigne[50].

[Note 50: _Ancelin de Bourgoigne_. «Othelinus comes Burgundiæ.» (Id.)
_Othon_ ou _Othelin_.]

Ainsois que le conte d'Artois fust retourné en son pays, le roy
Phelippe donna sa seur qui fu[51] femme au roy Henry de Navarre, à
Aimont, frère le roy Edouart d'Angleterre, par le conseil la royne
Marguerite sa mère. Quant le conte d'Artois le sot, si luy desplut
moult et en fu forment couroucié, car il pensoit bien que le roy
d'Angleterre n'avoit nulle amour au roy de France.

[Note 51: _Sa seur qui fu._ La soeur du comte, qui alors étoit veuve
de Henry roi de Navarre, Jehanne d'Artois.]

En ce contemple, Amaury, clerc, fils le conte Simon de Montfort qui
avoit été occis si comme nous avons dit dessus[52], menoit par mer une
sienne seur qu'il avoit, au conte de Gales, pour ce que le conte de
Gales la devoit prendre à femme. Si comme il estoient en haute mer, les
espies au roy d'Angleterre luy vindrent au devant, et les emmenèrent
pris et liés devant le roy; le dit Edouart le fist mettre en prison, et
luy tint longuement. Quant Léolin, le prince de Gales le sot, si en fu
moult dolent; si manda au roy d'Angleterre que il luy rendist sa femme,
et s'il ne vouloit ce faire, il seroit son ennemi et son contraire en
toutes manières.

[Note 52: Voy. _Vie de saint Louis_, _chap._ 89.]

Le roy d'Angleterre luy manda qu'il venist à luy ainsi comme son homme,
et il auroit conseil qu'il en devoit faire. Léolin ne voult de riens
obéir à son commandement, ains assembla sa gent et garni ses chastiaux
et ses marches et meismement une montaigne fort et deffensable, garnie
de chastiaux et de forteresces que on appelloit Senandonne[53].

[Note 53: _Senandonne_. «Snowdon, qui servoit ordinairement d'asile aux
Gallois, quand ils étoient poursuivis par les Anglois.» (Rapin Thoyras,
ad ann. 1277.)]

Au roy Edouart fu conté et dit coment il se garnissoit, et coment il
occioit tous les Anglois qui venoient en sa terre. Il assembla son ost
et se féri en Gales et en chaça Léolin jusques au Senandonne, et gasta
et ardi tout le pays. Plus avant ne pot aler pour la montaigne qui
estoit enclose de mareschières et de palus tout environ, et pour la
montaigne qui estoit fort et aspre.

Ilec demoura et assist la montaigne tout environ, et les Galois se
deffendirent bien et asprement, et se férirent par maintes fois ès
Anglois et en tuèrent assez, et emmenèrent par maintes fois la proie
au roy d'Angleterre. A la parfin les tint le roy si court que Léolin
vint à mercy; mais ce ne fu point sans grant perte de sa gent pour
l'yver qui estoit fort et plain de pluie et de vent. Si fu accordé que
Léolin auroit sa femme et que ses hoirs qui estoient de luy ne seroient
seigneurs de Gales ainsi comme leur devanciers avoient esté, et que
Léolin seroit sans plus tenu pour prince tant comme il vivroit. En
telle manière rendit à Léolin sa femme et l'espousa en sa présence; et
puis rendi Amaury, pour ce qu'il estoit clerc, aux prélas d'Angleterre
et leur commanda le roy qu'il fust bien gardé, et que sé il issoit hors
sans congié, que il les puniroit et en souffreroient paine. Mais il fu
puis délivré par le commandement l'apostole et vint en France demourer.


XXII.

ANNÉE 1276

_De la mort Loys, le premier fils le roy Phelippe._

L'an de grace mil deux cens soixante seize, avint que Loys le premier
fils le roy Phelippe mouru et fu empoisonné, ainsi comme aucuns dient.
Le roy en fu en souspeçon, et ceste souspeçon mist en son cuer Pierre
de la Broce, son maistre chambellenc: car il maintenoit et disoit en
derrenier que ce avoit fait la royne, et que elle feroit, sé elle
povoit, mourir les autres, pour ce que le royaume peust venir aux
enfans qui estoient de son corps. La court de France en fu toute esmeue
et en murmuroient pluseurs[54], tant que le roy de France le sot. Quant
le roy oï telles parolles, si fu moult pensis qui povoit avoir fait
telles traïsons; et se pensa moult en quelle manière né coment il le
pourroit savoir. Si luy fu dit et conté que à Nivelle avoit une beguine
qui estoit devine, et qui disoit nouvelles des choses passées et à
venir, et se contenoit comme saincte femme et de bonne vie[55].

[Note 54: C'est-à-dire que l'on soupçonnoit généralement la reine.
C'étoit à tort, sans doute; mais Pierre de la Brosse n'avoit peut-être
fait que prêter l'oreille à des bruits dont on ne crut bien reconnoître
la fausseté, il faut le dire, qu'après la déclaration d'une vieille
sorcière.]

[Note 55: «Erant tunc duo pseudoprophetæ in Franciâ, Vicedominus
Laudunensis ecclesiæ, et quidam sarabita pessimus; quædam beguina
Nivellensis tertia pseudoprophetissa. Qui nulla religione approbati,
Deo mentiti, etc., etc.» (Gesta Ph. III, pag. 532.)]

Et aussi avoit à Laon un homme qui estoit devin et vidame de l'églyse
de Laon, qui par art de nigromance savoit moult de choses secrètes; et
plus avant vers Alemaigne estoit un convers qui Sarrasin avoit esté,
qui grant maistre et sage se faisoit de teles besoignes, et disoit
moult de choses qui sont à avenir. «Par Dieu», dist le roy, «aucun
trouvera-l'en qui nous dira nouvelles de ce fait.» Si appella son clerc
qui bien estoit privé et homme secret, et luy pria qu'il alast vers
Laon et à Nivelle pour savoir lequel de ces deux prophètes estoit le
plus sage, et qui mieux et plus certainement diroit la vérité de ce que
l'en li demanderoit.

Le clerc ala à Laon et à Nivelle, et enquist et demanda, au plus
sagement qu'il pot, lequel estoit tenu au plus sage de telle besoigne.
Si trouva que la beguine estoit mieux creue que les autres de ce que
elle disoit. Au roy de France s'en retourna et conta tout ce qu'il
avoit trouvé. Le roy manda l'abbé de Saint-Denys qui estoit nommé Macy,
car il se fioit moult en luy, et Pierre évesque de Baieux, qui estoit
cousin Pierre de la Broce de par sa femme; et puis leur commanda qu'il
alassent à celle beguine; et que il enquerissent bien et diligemment
de celle besoigne de son fils. Au chemin se mistrent et vindrent à
Nivelle: si comme il furent descendus, l'évesque s'en parti de la
compaignie à l'abbé et fist semblant qu'il voulloit dire son service:
si s'en ala à celle dame et luy fist pluseurs demandes de l'enfant le
roy qui avoit esté empoisonné, et luy pria moult qu'elle n'en dist
riens à l'abbé de Saint-Denys en France qui avec luy estoit envoié.

L'abbé vint après et luy demanda de l'enfant, coment il estoit alé. Et
elle respondi: «J'ai parlé à l'évesque vostre compaignon, et luy ay
bien dit la vérité de quanqu'il m'a demandé, né plus né autre chose ne
m'en demandés, car nulle riens ne vous en diroie.»

Quant l'abbé oï telles parolles, il en fu moult couroucié et si pensa
qu'il y avoit traïson. Lors s'en retournèrent là où le roy estoit: et
le roy parla premièrement à l'abbé et luy demanda qu'il avoit trouvé
de celle femme, et que elle avoit dit? et il respondi que l'évesque y
estoit premièrement alé que luy, et que, quant il y ala après, elle
ne luy voult aucune chose dire. Le roy manda tantost l'évesque et luy
demanda que il avoit fait, et coment celle femme avoit parlé à luy?
L'évesque respondi: «Certes, monseigneur, ce qu'elle m'a dit est en
confession, si que pour nulle riens ne le vous oseroie desclorre né
dire.»

Quant le roy oï telles parolles, si fu irié et plain de mautalent, et
luy dist: «Par mon chief, Dant évesque, je ne vous avoie point envoié
pour la confesser; et par Dieu qui me fist, j'en sauray la vérité,
né atant ne le layray pas.» Le roy manda Thibaut évesque de Dol en
Bretaigne, et frère Arnoul de Huisemalle, chevalier de l'ordre du
Temple, et leur commanda qu'il alassent à celle devine hastivement,
et que il parlassent ensemble à elle. Lors se hastèrent moult les
messagiers et vindrent à la beguine; et luy distrent qu'il estoient
messagiers au roy de France et que, pour Dieu, elle leur dist vérité de
quanqu'il luy demanderoient.

Pluseurs demandes firent auxquelles elle respondi; quant vint à la fin,
elle leur dist: «Dictes au roy de France monseigneur, que il ne croie
pas mauvaises paroles sus sa femme, car elle est bonne envers li et
loial envers tous les siens, et de bon cuer entièrement.» Les messages
s'en vindrent au roy de France leur seigneur, et luy racontèrent toutes
les paroles que elle leur avoit dit, bien et loiaument et toute la pure
vérité. Dont pensa le roy qu'il avoit aucuns en sa court et en son
service qui ne luy estoient né bons né loiaux; sagement se contint et
fist semblant à sa chière et à sa contenance qu'il ne luy en fust riens.


XXIII.

_De la muete que le roy fist pour aler à Sauveterre._

Le roy Phelippe ne mist pas en oubli la félonnie et la desloyauté que
le roy Alfons d'Espaigne avoit fait à sa suer: si luy envoia messages
et luy manda qu'il luy envoiast ses nepveux, et que il assenast douaire
souffisant à sa suer; et sé il ne vouloit ce faire, il luy mandoit bien
qu'il courroit sur sa terre et que il en prendroit vengeance.

Les messages vindrent au roy d'Espaigne, et luy requirent, de par leur
seigneur, qu'il envoiast les enfans au roy de France leur oncle et que
il tint les convenances que il leur avoit juré et promis. Quant le roy
ot oï les messages, il respondi paroles d'orgueil et de beuban, et dist
qu'il ne feroit riens de quanques le roy de France li mandoit. Les
messages le deffièrent et luy distrent bien qu'il en verroit sa terre
gastée et arse. Lors se mistrent au chemin et raportèrent nouvelles au
roy de ce qu'il avoient trouvé.

Le roy manda tantost tous les haulx hommes de son royaume, et il
vindrent de toutes pars; néis[56] pluseurs barons d'Alemaigne y
vindrent pour la grant amour qu'il avoient au roy de France: si comme
le conte de Bar, le duc de Breban, le conte de Julliers, le conte de
Lussembourc et pluseurs autres. Quant le roy ot apresté sa besoigne,
il vint à son patron, monseigneur saint Denys, et prist congié à luy,
et demanda l'oriflambe: l'abbé luy mist en la main, et luy dist que
Nostre-Seigneur luy donnast force et victoire d'abaissier l'orgueil de
ses ennemis. Tantost s'arrouta l'ost et passa tout oultre parmi Poitou
et parmi Gascoigne.

[Note 56: _Néis_. Même.]

Quant il vindrent à l'entrée de Gascoigne, là s'arrestèrent pour
ordener de leur besoigne. Si comme il estoient ilec, les messages au
roy d'Espaigne vindrent au roy, mais il fu avant huit jours passés
qu'il peussent parler à luy. Quant il vindrent devant le roy si
commencièrent à parler grossement, ainsi comme en maintenant menaces;
et luy distrent qu'il ne fust si hardi qu'il entrast en Espaigne. Pour
chose qu'il déissent, le roy ne s'esmut né leur dit paroles villaine
né honteuse; ainsois leur dist qu'il pensoit à aler en Navarre et de
passer oultre sé il povoit. Les messages le deffièrent de par le roy
d'Espaigne leur seigneur; puis s'en retournèrent en leur pays. Tant
ala l'ost avant qu'il vint à une ville que on appelle Sauveterre en la
terre Gascon de Biart[57], assez près d'Espaigne.

[Note 57: _Gascon de Biart_. Gaston de Béarn.--[_Sauveterre_], sur les
frontières de la Basse-Navarre et du Béarn.]

Là s'assemblèrent toute la gent au roy de France de toutes pars; si
furent si grant multitude qu'il n'estoit nul qui les peust nombrer.
Viande commença à apeticier et à faillir en l'ost, né ne porent
avoir chevance pour les chevaux, car il furent mal pourveus avant
qu'il venissent au port, né que il peussent passer les montaignes.
Si attendirent et séjournèrent; et endementiers, yver commença à
approchier, les vens à haucier et les froidures à venir plaines de
pluie, de nois[58] et de gelée. Si comme l'ost estoit en tel point,
aucuns traiteurs s'approchièrent devers le roy et luy firent entendant
qu'il seroit bon de retourner, et qu'il donnast congié à sa gent
jusques au printemps, et que ses garnisons fussent plus sagement
ordonnées, pourveues et atirées. Moult fu grant dommage et grant perte
quant l'ost n'ala oultre, car il eussent prise toute Espaigne à leur
volenté.

[Note 58: _Nois_. Neiges.]


XXIV.

_De Robert d'Artois qui fu envoié en Navarre de par le roy de France._

Pou avant que le roy meust pour aler en Sauveterre, nouvelles vindrent
que Huitasse de Biaumarchais estoit assis au chastiau de Pampelune des
barons de Navarre, pour ce que Huitasse qui la terre gardoit de par
le roy de France les voulloit corrigier d'aucunes mauvaises coustumes
qu'il maintenoient au pays. Si envoia hastivement Robert, conte
d'Artois et Imbert de Biaujeu[59], et leur commanda qu'il secourussent
hastivement son chevalier et sa gent, qui de par luy y estoient alés,
et que il préissent en leur aide ceux de Thoulouse et de Carcassonne et
de Pierregort, et qu'il appelassent en leur aide Gascon de Biart et le
conte de Foy.

[Note 59: _Imbert de Biaujeu_. «Franciæ conestabularium.» (Gesta Ph.
III, pag. 534.)]

Le conte d'Artois se hasta moult et mena avec luy vingt mille hommes,
que à pié que à cheval. Tant alèrent qu'il vindrent à un chastel
qui est nommé Molans[60] et s'arrestèrent ilec tant qu'il fussent
conseilliés coment né par quel voie il pourroient entrer en Navarre.
Endementiers qu'il estoient en tel point, un prince de Navarre qui
estoit nommé Sanse[61] s'apperceut et avisa qu'il avoit mespris de
ce qu'il avoit esté contre le roy de France; si ne voult plus estre
contraire à la gent le roy né faire nul encombrement. Garse Morans[62]
si fu couroucié de ce qu'il s'estoit ainsi tourné devers le roy de
France, si le fist espier afin qu'il le peust trouver en tel point
qu'il le peust occire. Si avint que Pierre Sanse estoit couchié en son
lit: tant fist cherchier qu'il le trouva et l'occist et les chevaliers
qui estoient de sa mesnie. Quant sa femme et ses enfans sorent sa
mort, si mandèrent à monseigneur Huitasse que il luy aideroient en
toutes manières, mais il leur promist que il leur aideroit à vengier la
mort de Pierre Sanse. Ainsi comme il estoient en tel brigue et en tel
descort, le conte d'Artois se tenoit près des pors[63] à grant foison
de gent à pié et à cheval; et ala tant qu'il laissa les pors, et s'en
vint par les mons de Pirène et passa tout oultre par la terre d'Arragon
et entra au royaume de Navarre luy et tout son ost. Tant chevaucha et
ala avant qu'il vint devant la cité de Pampelune, droitement la veille
de Nostre-Dame en septembre, et assiégea la ville environ à tout son
ost.

[Note 60: _Molans_. Versus finem terræ Gasconis de Biardo, in castello
ipsius quod _Mollans_ nuncupatur.» (_Id., id._) Ce doit être _Mauléon_.]

[Note 61: _Sanse_. «Petrus Sances.»]

[Note 62: _Garse Morans_ ... «Garsium Morani, regis Franciæ
adversariorum principem et capitaneum ...» (_Id., id_.)]

[Note 63: _Des Pors_. C'est-à-dire près des chemins par
lesquels on pénétroit dans les Pyrénées. De là, la ville de
_Saint-Jean-Pied-de-Port_.]

Garse Morans qui avoit occis Pierre Sanse estoit en la cité, maistre et
capitaine de tous: avec luy estoient pluseurs barons de Navarre qui par
pluseurs fois avoient assailli messire Huitasse; et messire Huitasse
leur donnoit souvent grans assaus et les faisoit moult souvent reculer.
Quant le conte d'Artois vit qu'il ne voulloient issir hors né venir
en bataille contre luy, si fist ses engins drecier, et si fist jecter
pierres et mangonniaux qui abatoient devant eux quanqu'il trouvoient,
maisons, sales et palais. Si orent ceux de dedens grant paour, si
qu'il ne sorent que faire né que devenir, né n'avoient nulle espérance
de sauveté sé ce n'estoit par fuite: et vindrent à Garse Morant, si
luy demandèrent qu'il pourroient faire, et il leur dist qu'il ne se
esbahissent de riens et que le matin il chasceroit les François du
siège.

Quant ce vint à l'anuitier, il fist grans caroles et grans
tresches[64], et chanter à haute voix, pour donner cuer à ses bourgois
qui moult forment s'espoventoient: si disoit et maintenoit qu'il avoit
trop grant désir de combatre à ses ennemis. Si comme vint entour
mienuit, que la nuit fu bien obscure et le peuple fu acoisié, Garse
Morsant et Golsant et les autres plus nobles de Navarre issirent de
Pampelune le plus seriement qu'il porent et tournèrent en fuie.

[Note 64: _Tresches_. Rondes, sarabandes.]

Garse n'osa demourer en Navarre pour le lignage de Pierre Sanse, ains
s'en fouy tant comme il pot au roy de Castelle qui le reçut et prist à
garantir contre ses ennemis. Le peuple de Pampelune fu moult troublé et
les bourgois esbahis quant il sorent que ceux qui les devoient garantir
s'en estoient fouys; les nouvelles en vindrent au conte d'Artois qu'il
s'en estoient ainsi alés, si en fu moult courroucié, car il avoit
enpensé qu'il les présenteroit au roy de France.

Les eschevins de Pampelune mandèrent an conte d'Artois que moult
volentiers s'accorderoient à luy. Quant le conte oï ce, si envoia le
connestable de son ost à Pampelune. Si comme il parloient ensemble,
en quelle fourme il feroient paix et en quelle manière, la piétaille
coururent aux armes et aux murs et aux deffenses de la cité, pour ce
que l'en parloit de paix; si entrèrent ens malgré leur capitaines,
qui les encontredirent tant comme il porent; si robèrent et prisrent
quanqu'il porent trouver, et occirent hommes et femmes, ainsi comme
se ce feussent Sarrasins. Et prenoient à force les veufves femmes et
les pucelles et se couchièrent avec elles, et puis les despoillèrent
et tollirent quanqu'il avoient; et n'espargnièrent né églyse né
moustier, ains s'en vindrent à la tombe du roy Henry qui gisoit en
l'églyse Nostre-Dame, et cuidèrent qu'elle fust d'or et d'argent, si
la despecièrent toute et esrachièrent par pièces et par morceaux. Le
conte d'Artois fist crier à ban, par tout l'ost et en la cité, qu'il se
tenissent en paix et se souffrissent de mal faire, ou il les puniroit
des corps. Adoncques se restraindrent et tindrent de mal faire, pour
la doubtance qu'il avoient du conte d'Artois qui forment les menaçoit.
Le conte d'Artois rasseura les bourgois et les prist en sa garde et
en sa deffense, et leur rendi tant comme il pot de ce qui leur avoit
esté tollu. Quant la cité fu prise, le conte d'Artois la fist garnir
de sa gent, et les fist entrer ès forteresces pour deffendre et garder
la cité de leur ennemis. D'ilec se parti et ala partout le royaume de
Navarre et prist tout en sa main, né ne fu nul qui li osast contredire
né qui contre luy peust durer.


XXV.

_Coment le conte et Artois ala parler au roy d'Espaigne._

Quant Pampelune et toute la terre de Navarre fu en la main du conte
d'Artois, nouvelles en vindrent au roy d'Espaigne; si se doubta moult
de luy et de son royaume. Si manda au conte d'Artois, comme à son chier
cousin, salut et bonne amour, et luy manda que volentiers parleroit
à luy et le verroit. Le conte d'Artois reçut les messages moult
courtoisement et les fist demourer avecques luy tant qu'il se fust
conseillié. Tantost prist un message, et envoia au roy de France ce que
le roy d'Espaigne luy requeroit[65], et que riens ne vouldroit faire
sans son congié.

[Note 65: _Ce que le roy_, etc. C'est-à-dire: Pour lui donner avis de
l'invitation que lui faisoit le roi d'Espagne et pour le prévenir qu'il
attendroit sa permission pour s'y rendre.]

Le roy de France luy manda que bien luy plaisoit que il y alast, comme
cil qu'il tenoit pour bon et pour loial, et que moult se fioit en luy.
Quant le conte d'Artois ot congié, si se mist au chemin et ala au roy
d'Espaigne qui le reçut moult liement et à grant feste; et parlèrent
ensemble de moult de choses. Et moult luy pria le roy qu'il fist la
paix de luy et du roy de France. Le conte respondi que volentiers le
feroit. Ainsi comme il estoient ensemble, vint un message qui aporta
tout l'estat et tout le secré et tout le pensé du roy de France. Quant
le roy ot oï le message, si dist au conte d'Artois: «Biau cousin, je
ne suy point sans amis à la court de France, et ainsi me devriez-vous
obéir et aidier, par raison de lignage; j'ay tels amis qui bien me
savent mander tout son couvine, et qu'il veut faire et qu'il a en
pensé.»

Ainsi furent ensemble ne scay quans jours le roy et le conte, et se
déduisoient ensemble et se esbatoient; tant que le conte demanda congié
et le roy luy donna volentiers. Et puis le convoia et fist honneur et
courtoisie, tant comme il pot. Le conte d'Artois s'en vint tout droit
en Navarre, et pensa moult en ce que le roy d'Espaigne savoit l'estat
et le secré du roy de France; si chéy en souspeçon que ce venist de
Pierre de la Broce. Lors se conseilla à ses amis sé ce estoit bon qu'il
s'en alast en France où il demourast; si luy fu loé que il pourroit
seurement laissier la terre à garder aux chevaliers de Pierre Sanse
et à messire Huitasse de Biaumarchais, et aller en France s'il luy
plaisoit. Le conte prist les seremens des chevaliers de Pierre Sanse,
et leur pria moult de garder la terre en telle manière qu'il y eussent
honneur. A tant se départi et chevaucha tant qu'il vint en France; et
dist et raconta au roy Phelippe tout ce qu'il avoit oï et veu du roy
d'Espaigne. Le roy pensa bien que ce venoit d'aucuns de ses privés qui
estoient en son service. Pour ceste chose fu-il moult en doubtance à
quels gens né à quels personnes il se pourroit conseillier né dire son
secret.

_Incidence_.--Assez tost après, vindrent en France les messages du
royaume de Tharse, et denoncièrent au roy Phelippe de par le roy de
Tharse, leur seigneur, que sé il vouloit aler Oultre mer sur Sarrasins,
que volentiers luy aideroit en toutes les manières qu'il pourroit, et
de gent et de conseil et de toutes autres choses dont il le pourroit
aidier. Ces messages qui vindrent de Tharse n'estoient mie Tartarins,
ains estoient Georgiens. Les Georgiens sont près voisins aux Tartarins,
et sont en leur subjection et en leur commandement, et croient en
Nostre-Seigneur Jhésucrist. Il vindrent à Saint-Denys en France
célébrer la Pasque par le commandement le roy, comme bons crestiens et
parfais, selonc ce qu'il monstroient et le faisoient assavoir.

Quant il oient séjourné en France tant comme il leur plut, si s'en
repairèrent et retournèrent, et alèrent en Angleterre et distrent au
roy d'Angleterre ce meisme que il avoient dit au roy de France. L'an de
grace mil deux cens soixante dix et sept, l'apostole Johan, qui devant
estoit nommé Pierre L'Espaingnol[66], se vantoit assez souvent quant il
estoit avec ses plus privés qu'il devoit vivre longuement, et que bien
le savoit, selon la science de géométrie et d'astronomie; mais il ala
tout autrement que il ne disoit. Car si comme il séjournoit à Viterbe,
il fist faire une chambre d'encoste le palais. Si comme il ala veoir la
besoigne coment elle se faisoit, une solive tresbucha de haut et chéy
sur luy, et le debrisa et quassa tant qu'il mourut dedens les six jours
de celle froissure: si fu enterré en l'église Saint-Laurens, en la cité
meisme.

[Note 66: _Pierre L'Espaignol_. «Joannes XX natione Hispanus.» (Gesta
Ph. III, pag. 536.) Pierre d'Espagne étoit grand médecin.]


XXVI.

ANNÉE 1277

_Coment Pierre de la Broce fu pris et pendu._

En ce temps meisme advint que un message qui portoit unes lettres
acoucha malade à une abbaye. Si le sousprit le mal que il vit bien
que il luy convenoit mourir. Si appela ceux de l'abbaye, et leur fist
promettre et jurer que il ne bailleroient les lettres à nulle personne
vivant né à nul homme fors à la propre personne du roy de France. Quant
le messagier fu mort, un moine de laiens prist les lettres par le
congié de son prieur, et les porta tout droit au roy de France à Meleun
sur Saine où il estoit.

Le roy reçut le moine liement et luy fist bonne chière, puis entra en
une chambre pour estre plus privéement, et appela aucuns de ses privés,
et fist ouvrir la boiste, et aussi regarder de quel séel elle estoit
séellée. Si trouva-l'en que c'estoit le séel Pierre de la Broce. Si
ouvri-on les lectres, mais ce qui dedens estoit escript ne voult-on
point descripre né faire assavoir[67]. Moult se merveillèrent ceux qui
les lectres virent de ce qui estoit dedens. Tantost le roy se parti de
Meleun et s'en vint à Paris, et séjourna ilec trois jours. D'ilec se
parti et ala au bois de Vincennes. Là fu mandé Pierre de la Broce, et
pris et mené en prison; après il fu mené à Yanville[68], et fu mis en
la maistre tour.

[Note 67: _Ne voult-on point faire assavoir_. «Et adhuc est ignoratum.»
(Gesta Ph. III.)]

[Note 68: _Yanville_. Janville, dans le Beauvaisis.]

Nouvelles vindrent à l'évesque de Baieux que Pierre de la Broce son
cousin estoit en prison. Si s'en ala au plus tost qu'il pot à la court
de Romme, et se mist en la garde de l'apostole. Ne demoura guaires
que Pierre de la Broce fu mené à Paris. Si furent mandés pluseurs des
barons de France pour oïr le jugement Pierre de la Broce, et pourquoy
c'estoit et comment il avoit desservi mort.

Quant les barons furent assemblés, Pierre fu tantost délivré au bourrel
de Paris qui pent les larrons, à un bien matin, ains souleil levant. Si
le convoièrent au gibet les ducs de Bourgoigne et de Breban et le conte
d'Artois, et pluseurs autres barons et hommes nobles. Le commun peuple
de Paris s'esmut de toutes pars, et coururent hommes et femmes après;
car il ne povoient croire que homme de si hault estat fust devalé au
bas. Le bourrel luy mist la corde entour le col, et luy demanda s'il
voulloit riens dire, et il dit que nennil. Tantost le bourrel osta
l'eschielle, et le laissa aler entre les larrons.

Nul ne se doit fier en hautesce mondainne né en son grant estat. Car
la roe de fortune qui ne se tient en un point né en un estat l'aura
tantost dévalé et mis au bas. Tous ceux que Pierre de la Broce avoit
mis à court né de riens avanciés furent boutés hors du service, né nul
n'en demoura que l'en péust savoir[69].

[Note 69: Le chroniqueur de Saint-Denis, dans toute l'histoire de
Pierre de la Brosse, a omis celles des réflexions de Nangis qui
pouvoient rendre problématique le crime de cet infortuné favori. «Cujus
mortis causa apud vulgus _incognita_, magnam cunctis qui audierunt
admirationem et murmurationis materiam ministravit.» Ce qu'il y eut de
mieux prouvé dans toute l'affaire, ce fut la haine vouée par tous les
grands à Pierre de la Broce. Les révélations de la béguine de Nivelle,
les propos du comte d'Artois, les mystérieuses dépêches apportées par
un moine dont on ne cite pas même l'abbaye, tout avoit été mis en usage
auprès du plus crédule des rois, tandis que Marie de Brabant faisoit
aisément tourner contre le favori le crédit que lui donnoit l'amour de
son époux. Cependant, tous nos historiens modernes ont, à qui mieux
mieux, déversé l'injure sur le malheureux Pierre de la Brosse. Il faut
pourtant en excepter M. Daunou, _Histoire littéraire_, t. XIX, pag. 407
et 408, et M. Achille Jubinal, éditeur d'un recueil curieux de pièces
de vers faites à l'occasion de cette illustre disgrâce. C'est pourtant
une réhabilitation possible que celle du ministre de Philippe-le-Hardi:
indépendamment de l'auteur des _Gesta_, nous avons le témoignage d'un
contemporain bien plus illustre, de Dante lui-même qui se trouvoit à
Paris peu d'années après l'événement. Dante a placé Pierre de la Brosse
dans son Purgatoire parmi les négligens: voici la précieuse mention
qu'il lui a consacrée:

  Vidi............. l'anima divisa
  Dal corpo suo per astie et per inveggia,
  (Come dicea,) non per colpa commisa;
  Pier della Broccia dico, e qui proveggia
  Mentr'è di qua la donna di Brabante,
  Si che però non sia di peggior greggia.

«Je vis l'ame qui fu séparée du corps par ressentiment et par envie,
ainsi qu'on le disoit. Je parle de Pierre de la Brosse; et puisse la
dame de Brabant, pendant qu'elle vît encore, pourvoir à ne pas être un
jour rejetée dans une plus coupable troupe.»

Ce tercet du Dante suffit pour faire pencher la balance en faveur de la
Brosse.]


XXVII.

ANNÉE 1278

_Du soudan de Babiloine._

Bondodar, le soudan de Babiloine, avoit destruit la cité d'Antioche,
puis se tourna devers les chrestiens, et leur fist assez de maulx et
de grief. En ce temps meisme que Pierre de la Broce fu destruit, les
Tartarins furent moult courouciés de ce que Bondodar menoit si grant
maistrie en la terre d'Oultre-mer, si assaillirent Turquie et luy
mandèrent bataille. Le soudan assembla tant de gent comme il pot avoir,
et vint contre eulx en bataille; les Tartarins leur coururent sus et
en detrenchièrent et occistrent une grant partie; le soudan meisme fu
navré à mort, et se fit porter à Damas: ilec mourut des plaies qu'il ot
eues. Son fils fu élu à soudan après la mort de son père: mais il ne le
tint mie longuement en paix, car pluseurs admiraulx firent conspiration
contre luy, et le assistrent en un chastel que l'en nomme le Crac qui
siet assez près de Babiloine: tant crut et moulteplia le descort entre
eux que l'une partie occist l'autre.


XXVIII.

_De la voie que le roy de France fist au Mont de Marchant._

Le roy Phelippe assembla grant partie de ses barons et s'en ala en
Gascoigne à une ville qui est nommée le Mont de Marchant[70]. D'autre
part vint le roy d'Espaigne avec des plus nobles hommes de son païs et
commencièrent à parler de l'injure et du descort que le roy d'Espaigne
faisoit à ma dame Blanche et à ses enfans. Le roy d'Espaigne estoit
à séjour à Bayonne, si comme messages aloient et venoient d'une part
et d'autre. Si comme les deux roys estoient ainsi comme à accort, les
messages vindrent et apportèrent commandement de l'apostole que les
deux roys féissent paix et s'accordassent ensemble bonnement sus paine
d'escommeniement, si que ce fust au prouffit et à louange de saincte
églyse.

[Note 70: _Mont de Marchant_. Mont-de-Marsan.]

Quant le roy de France oï tels paroles, si ne voult qu'il en fust
parlé, ains se départi tantost du Mont de Marchant, et s'en ala tantost
à Thoulouse. Si luy vint le roy d'Arragon, luy et grant compaignie de
nobles hommes, pour l'y faire révérance et honneur. Le roy le receut
moult liement et luy donna grans dons, et luy fist grant courtoisie.
Quant le roy d'Arragon ot esté avec le roy de France tant comme il luy
plut, si prist congié et s'en retourna en sa terre, et trouva sa femme
qui avoit nom Constance, fille de Mainfroy le dampné et rescommenié: si
luy dit[71] coment et en quel manière il porroit avoir le royaume de
Secile. Et le roy Pierre luy demanda sé elle avoit oï nulle nouvelle
certaine de Palerme et Messines? et celle luy respondi que si il les
voulloit aidier que il le recevroient à seigneur et à roy, et seroient
de tout leur povoir contre le roy Charles, né jamais né le tendroient à
seigneur.

[Note 71: _Si luy dit_. Alors Constance lui dit.]


XXIX.

ANNÉE 1280

_Incident du fleuve de Saine._

Selon le temps de grace mil deux cens quatre vins, le fleuve de Saine
issy hors de son chanel et espandi par tout le païs. Et vint à si
grant ravine à Paris, qu'elle rompi la maistre arche de Grand pont et
quassa et froissa des aultres jusques à six, et rompi de Petit pont la
greigneur partie, et enclost Paris de toutes pars, si que nul ne pooit
aler né venir fors que par navie.

L'an de grace mil deux cens quatre ving et un, monseigneur de Mont
Pincien[72] en Brie, prestre et cardinal de Saincte-Cecile, fu sacré à
apostole, et fu appellé Martin.

[Note 72: _Mont Pincien_. «Montpincem» vel «Monspicii.» Variantes:
_Mont-payen_. Il s'agit ici de Martin IV (Simon de _Brie_, de
_Montpencien_, ou de _Montpilloy_, en Champagne).]


XXX.

_Coment ceulx de Secile se retournèrent contre le roy Charles._

Celle année meisme, Pierre roy d'Arragon fu moult entalenté[73] des
malices sa femme, et la crut de quanque elle disoit. Elle affermoit
certainement et faisoit entendant à son baron qu'elle estoit hoir du
royaume de Secile, et le tenoit pour trop failly, pour ce qu'il ne
s'offroit à eux pour estre leur seigneur, comme ceux qui le requeroient
chascun jour.

[Note 73: _Entalenté_. Excité, animé, aiguillonné par.]

Quant le roy ot oï et sceu et escouté teles paroles, si envoia deux
chevaliers pour veoir la contenance et la manière du pays; et furent
moult bien receus et honnourés des plus haulx hommes de la contrée, et
promistrent et jurèrent que il recevroient le roy comme leur seigneur.
Quant les messages orent fournie leur besoigne, si s'en retournèrent
et emmenèrent avec eux des plus haulx hommes et des plus renommés de
Secile, pour mieux affermer et enteriner la besoigne. Si tost comme la
chose fu affermée et asseurée d'une part et d'autre, ceux de Palerme
et de Messines et des autres bonnes villes, signèrent[74] les huis des
François par nuit; et quant ce vint au point du jour, qu'il porent
environ eux veoir, si occirent tous ceux qu'il porent trouver, né n'en
furent espargniés né vieulx né jeunes, que tous ne feussent mis à
l'espée, néis les femmes enceintes des François furent toutes occises,
que nulle n'en demoura.

[Note 74: _Signèrent_. Marquèrent.]

Aucuns en y avoit qui, par grant félonnie, les aouvroient par les
costés, et en sachoient les jeunes créatures et les jectoient contre
les parois et en faisoient hors issir les entrailles. Le roy[75]
appareilla sa navie et tant de gent comme il pot avoir pour aidier au
roy de Secile, contre le roy Charles, sé mestier en feust; si envoia
endementiers à l'apostole qu'il luy féist secours et aide, et que il
luy octroiast les dismes de saincte églyse en son royaume; que son
propos estoit d'aler oultre-mer sur les Sarrasins.

[Note 75: _Le roy_. Pierre d'Aragon.]

L'apostole qui jà se doubtoit de luy né ne savoit s'il disoit voir ou
non, luy respondi que moult volontiers luy aideroit des biens de la
crestienté et de saincte églyse, mais que il commençast la besoigne, et
que il peust appercevoir la fin où il tendoit.


XXXI.

ANNÉE 1282

_De la venue au roy d'Arragon en Secile._

Quant Pierre d'Arragon ot oï et veu la volenté l'apostole, il entra en
mer, et furent les voiles dreciées. Les vens ne luy furent de riens
contraires, si s'en vint tout droit au port de Thunes devers les
destrois des montaignes. Si trouva ilec moult grant foison de Sarrasins
qui vouldrent deffendre le port, car il cuidoient qu'il voulsissent
prendre port à terre, si combatirent à luy: en ce poindre il perdi
trois mille hommes par nombre.

Ilec demoura et actendi ne say quans jours, et manda ceux de Messines
et de Palerme qu'ils ne se doubtassent de riens du roy Charles, car
il avoit bien si grant gent et si grant force qu'il estoit certain
d'avoir la victoire et la seigneurie. Si comme ces choses estoient en
tel point, nouvelles vindrent au roy de Secile que tous les François
avoient esté occis qui estoient en Secile, et que toute Secile estoit
tournée contre luy, et que le roy d'Arragon estoit en possession du
royaume de Secile. Il manda tantost toutes ces choses à l'apostole
Martin, et à son nepveu le roy de France. L'apostole ala tantost à
Orbetine[76] et assembla tout le peuple du païs et leur admonesta et
dist que nul fust contre le roy Charles né de riens son contraire, car
le royaume tenoit-il et devoit tenir de l'églyse de Romme, et que en
l'aide de ceux de Secile né en leur commandement ne fussent en riens
obéissans en nulle manière; et ce commandoit-il et voulloit que ce
fust, sus paine de sentence d'escommeniement.

[Note 76: _Orbetine_. «Urbem veterem.» C'est Orviete.]

Quant il ot ainsi sermoné et amonesté le peuple, si envoia un de
ses cardinaulx en la contrée, maistre Girart de Parme, évesque de
Saincte-Sabine, pour ce qu'il rappellast ceux du royaume de Secile à
paix et à concorde envers le roy Charles. Si comme ce cardinal vint
vers le rivage de la mer, ceux de Messines et de Palerme luy vindrent
au devant à l'encontre, pour ce qu'il ne vouldrent en nule manière
qu'il passast oultre; et luy distrent que le roy d'Arragon estoit
tourné et entré en Secile, et avoit tous le païs tourné à luy pour la
raison de sa femme qui déust estre droit hoir du royaume.

Le cardinal vit bien que ceux de Secile tenoient le roy d'Arragon pour
leur seigneur, et que nulle paix né nulle amour ne trouveroit à eux; si
s'en retourna et raconta à l'apostole coment les choses estoient alées:
et avec tout ce, la plus grant partie de la Calabre s'estoit à eux
accordée.


XXXII.

_Coment Messines fu assise du roy Charles._

Si comme ces choses estoient en ce point, le roy Charles envoia son
fils, prince de Salerne, pour avoir secours et aide contre ses ennemis.
Avec ce, il assembla tant de gent et tels comme il pot avoir, si passa
le far de Messines. Les bourgois de la ville furent sousprins et
esbahis de sa venue, né n'estoient point garnis d'armes né d'autres
choses deffensables. Si fu bien dit et raconté au roy et à sa gent
qu'il pourroit de legier prendre la ville, mais le roy ot pitié de
destruire si noble cité, si envoia à ceux de dedens messagiers, et leur
fist dire qu'il leur seroit assez débonnaire et leur pardonnerait de
legier son mautalent. Les bourgois requistrent et demandèrent espace
tant qu'il eussent parlé ensemble; le roy leur octroia volentiers.

Endementiers, il se garnirent d'armes et mandèrent secours par toute la
terre de Secile, tant qu'il furent garnis; et quant il furent garnis,
si ne vouldrent faire chose que le roy leur requist. Le roy avoit
mauvaisement retenu ce proverbe que on dit en France: «Qui ne fait
quant il puet ne fait mie quant il vuelt.»

Le roy commanda que la cité fust assaillie, mais nulle riens n'y porent
mesfaire, tant que le roy ot conseil du conte de l'Aceurre[77] qui puis
fu prouvé pour traitre comme il apparut puis le décès du roy Charles,
qu'il s'en retournast en Calabre. Lors se traïst le roy arrières, et
se mist ès plains Saint-Martin, que ceux de Puille né de Calabre ne
se retournassent contre luy; et ilec attendist tant que son fils fust
retourné de querre le secours de France. Et fist despecier toutes les
nefs qui estoient sur le rivage du Far, garnies d'armes et d'autres
biens pour secourre la terre d'Oultre-mer; que il ne venissent par
aucune aventure ès mains de ses ennemis.

[Note 77: _De l'Aceurre_ ou d'_Acerres_. «Comitis Acerrarum.»]

Quant le roy Charles ot laissié le siège de Messines, le roy d'Arragon
plain de orgueil et de beuban se fist couronner du royaume de Secile en
despit de luy, et luy manda par ses lettres que il ne feust si hardi
sur sa vie perdre que plus y demeurast. Les nouvelles en vindrent à
l'apostole, si se conseilla à ses cardinaulx que il pourroit faire
du roy d'Arragon qui tant estoit contraire à saincte églyse: et si
l'escommenia et condempna du royaume d'Arragon, et le donna à Charles
conte de Valois, fils au roy Phelippe de France, et en fist lettres
sceellées de tous les sceaulx des cardinaulx de Rome.


XXXIII.

_Du poisson semblable au lyon._

Il avint, au mois de février en l'an de grace mil deux cens
quatre-vingt et un, que un poisson fu pris en la mer qui avoit
semblance de lyon. Il fu aporté devant l'apostole à Orbetine, et
disoient les mariniers quant il fu pris qu'il jectoit merveilleusement
horribles et espoventables cris.

En ce meisme temps il fu si grant descort, à Paris, entre les nations
des Anglois et des Picars escoliers, que l'en cuidoit bien que l'estude
se deust du tout départir de Paris; et furent mis en prison au
chastelet de Paris, pour la doubtance qu'il ne s'entre océissent.

Le soudan de Babiloine se combati aux Sarrasins, si fu occis de sa
gent jusques à cinquante mil, et le chacièrent huit journées dedens sa
terre. Le soudan rassembla sa gent et tout son povoir, et se combati
de rechief aux Tartarins. Tant se combatirent que les Tartarins furent
vaincus, et perdirent de leur gens environ trente mille.

En celle saison et en ce temps commença saint Loys à faire miracles au
royaume de France.


XXXIV.

ANNÉE 1283

_Du secours qui vint de France au roy Charles._

Pierre conte d'Alençon, frère du roy de France, et Robert conte
d'Artois, le duc de Bourgoigne[78], le conte de Dampmartin[79], le
conte de Bouloigne, le seigneur de Montmorency[80] et moult d'autres
nobles hommes, avec grant foison de gens de pié, vindrent en icel temps
meisme pour secourre le roy Charles de Secile; et passèrent tout oultre
parmi Lombardie à bannières desploiées, sans nul encombrement. Tant
chevauchièrent qu'il vindrent ès plaines de Saint-Martin où le roy
estoit.

[Note 78: «Othelinus.»]

[Note 79: «Johannes.»]

[Note 80: «Mathæus. (Gesta Ph. III, p. 541.)]

Le roy fu moult lie de leur venue: si s'appareilla tantost et ordonna
ses batailles rengiées, et passa tout oultre parmi Calabre jusques
à la Gatonne[81], et se mist en grant paine de trouver ses ennemis.
Ses adversaires qui bien savoient sa venue, né s'osèrent combatre
né approchier d'eux, ains fuioient dès que il les véoient venir aux
chastiaux et aux forteresces. Les autres qui estoient en leur navies,
si se boutoient en leur galies et puis tournoient en fuie. Le roy
d'Arragon qui bien savoit le pouvoir du roy Charles et la hardiesce des
François, se pourpensa par quel barat né coment il le pourroit conchier
né décevoir; car il n'avoit talent d'aler contre luy à bataille. Si luy
manda que s'il estoit si osé né si hardi, que volentiers se combatroit
à luy corps à corps; et que il prist cent chevaliers des plus hardis
qu'il pourroit trouver qui se combatroient contre cent des plus esleus
de son royaume, et que ce fust le premier jour de juing, ès landes de
Bordeaux, et que celui qui seroit vaincu jamais n'eust point d'honneur,
né ne portast couronne. Quant le roy de Secile oï ce, si en fu moult
lie et respondi tantost que bien le vouloit.

[Note 81: _A la Gatonne._ «Usque Alagatonne et alibi equitabat.»]

Les convenances furent jurées et promises de chascune partie. Tantost,
le roy Charles manda toute l'affaire au roy de France, et luy manda
qu'il fist faire cent armeures de fer, les plus belles et les
meilleures que l'en pourroit trouver né soubtillier. L'apostole Martin
qui bien sot la besoigne n'en fu point lie, car il se doubta moult et
pensa que le roy d'Arragon ne le faisoit fors par boisdie[82].

[Note 82: _Boisdie_. Simulation. Variante: _Loberie_.(Msc. 9650.)]


XXXV.

_Coment le roy Charles vint à Bordiaux contre le roy d'Arragon._

Quant le roy de France ot entendu ce que son oncle luy mandoit, si
se merveilla moult coment le roy d'Arragon osoit emprendre si grant
besoigne contre le roy Charles, né contre les nobles combateurs qui
tant de biaux fais de chevalerie avoient fais. Si fist tantost aprester
ce qu'il luy avoit mandé, et se garni de chevaux et d'armes, et fist
assavoir à sa baronnie la besoigne si comme elle aloit. Et si leur
manda qu'il fussent avec luy à l'encontre de son oncle, au jour nommé
qui estoit assigné aux deux parties.

Le roy Charles bailla en garde sa terre au prince de Salerne son fils,
et au conte d'Alençon et au conte d'Artois; si s'en vint droit à Rome.
L'apostole Martin le blasma moult forment de celle besoigne qu'il avoit
ainsi emprise, et les cardinaux luy monstrèrent qu'il povoit bien la
chose laissier ester. Quant l'apostole vit qu'il n'en laisseroit riens
à faire, si luy bailla Jehan Colet[83] prestre et cardinal de saincte
églyse et de saincte Cecile, et luy donna plain povoir d'escommenier
et de condempner le roy d'Arragon, sé il ne faisoit satisfacion des
injures que il faisoit à saincte églyse.

[Note 83: _Colet_. Ou _Chollet_.]

L'an de grace mil deux cens quatre-vings et trois vint le roy Charles
ès landes de Bordiaux, au lieu et en la place qui avoit esté accordée
et jurée des deux parties. En la présence du roy de France et de ses
barons se offri et présenta par devant le seneschal de Gascoigne qui
tenoit la court contre le roy d'Arragon. Mais le roy d'Arragon ne vint
né ne contremanda né ne s'excusa de riens, fors que tant que, la nuit
de devant, il estoit venu au séneschal repostement, né n'avoit avec luy
que deux chevaliers et luy dist qu'il venoit acquiter son serement, et
qu'il n'oseroit plus demourer pour la doubtance du roy de France; né
plus n'en fist, ains s'en parti tantost.

Le roy Charles et ses barons attendirent celle journée sa venue, et
toute la nuit et toute la sepmaine. Quant le roy de France vit ce, si
en fu moult courroucié, si commanda à Jehan Nougne qui des parties
d'Espaigne estoit venu, ainsi comme nous avons devant dit, qu'il
entrast en Arragon et qu'il prist chevaliers et sergens tant comme
il vouldroit. Celluy Jehan Nougne s'en ala en Navarre et se féri au
royaume d'Arragon, et ardi et prist et roba tout avant luy; hommes
et femmes s'en fuirent devant luy, et laissièrent leur biens et leur
maisons, car garde ne se donnoient de telle venue.

Tant ala avant, luy et sa gent, qu'il trouvèrent une tour bien garnie
de biens, si se férirent ens et robèrent quanqu'il trouvèrent,
qu'il n'y laissièrent riens: puis boutèrent le feu dedens et la
tresbuchièrent à terre. Bien est la vérité que sé il fussent alés plus
avant, il eussent tout pris le royaume d'Arragon, car le roy Pierre ne
s'en donnoit garde né n'estoit de riens pourvéu.


XXXVI.

_De Gui de Montfort._

Ainsi comme en tour celle saison, Guy de Montfort, fils le conte de
Lincestre, fu mis hors de prison où il avoit esté longuement pour Henry
d'Alemaigne que il avoit occis au moustier saint Laurent à Viterbe;
et luy commanda l'apostole que il alast contre Guy de Freutemont[84]
qui voulloit oster et fortraire aucunes églyses qui appartenoient à
l'églyse de Rome. Guy de Montfort s'appareilla et vint contre Guy de
Freutemont. Quant Guy de Freutemont sot sa venue, si se doubta moult,
pour la grant paour qui estoit en luy; si luy rendi toute la terre qui
appartenoit à l'églyse de Rome, et se soubmist et mist du tout à faire
sa volenté et de l'églyse, et de son commandement; et par ceste manière
conquist Guy de Montfort toute la terre qui appartenoit à l'églyse
de Rome, fors une cité qui est nommée Urbaine[85]. Le conte Guy de
Montfort assist la cité. Si comme il tenoit le siège, nouvelles luy
vindrent que le père sa femme estoit mort, si se parti du siège et vint
contre le conte de Saint-Flore qui sa terre troubloit et empeschoit
comme il povoit.

[Note 84: _Freutemont_. »De Monte Feltri.»]

[Note 85: _Urbaine_. »Urbinati civitas.» C'est _Urbin_.]

En icelluy meisme temps, Pierre conte d'Alençon qui estoit en Puille
pour garder la terre trespassa de cest siècle, et reçut mort; et fu
enterré en une abbaye de moines blans que le roy Charles y avoit fondée
qui est nommée Mont Roial. Les os et le cuer furent aportés aux frères
meneurs à Paris, et mis en sépulture. Madame Jehanne contesse de Blois
sa femme demoura vefve, plaine de saincte vie et de grant bonté. Le roy
de France tint celle année parlement à Paris des barons de France pour
ce que il sceussent que le royaume d'Arragon estoit donné à Charles son
fils, de par la court de Rome. Monseigneur Collet, cardinal, prescha
de la croix pour aler sur le roy d'Arragon, si comme homme dampné et
escommenié que il estoit.


XXXVII.

_Coment le prince de Salerne fu pris._

Puis que le roy Phelippe fu croisié pour aler en Arragon, le roy
Charles prist congié et luy dist qu'il estoit temps de retourner à son
fils et aux barons qui l'attendoient, et le roy luy donna volentiers
et de gré: si se mist au chemin, et vint en Provence. Ilec prist
messages et leur bailla lettres ès quelles il estoit contenu qu'il
mandoit salus à son fils Charles, et luy mandoit que pour riens du
monde especiaument, il ne se combatist à ses ennemis en mer; et qu'il
avoit grant nombre de galies au port de Marseille qui toutes estoient
appareilliés de venir prochainement à luy. Ainsi comme les messages
s'en alèrent hastivement par mer, les espies de Secile leur vindrent
à l'encontre, si les pristrent et trouvèrent toute la priveté et le
secret du roy Charles, et qu'il vouloit faire et coment. Dont se
hastèrent moult huit galies d'armes et de gent, si vindrent bien près
de Naples; et commencièrent à crier et à menacier, pour savoir sé il
peussent à ce esmouvoir les François qu'il venissent à eux combatre.

Les François et le prince qui ilec estoit demouré, pour ce que le
conte d'Artois estoit alé en Calabre pour certaine cause, si fu moult
esmeu de leur cri et de la noise qu'il demenoient; si prist trop grant
hardiesce en luy et entra avec les François combateurs en mer. Mais il
ne se sorent ainsi aidier de bataille comme s'il feussent à terre, si
furent tantost pris et menés à Messines, et moult bien emprisonnés et
gardés de nuit et de jour. La nouvelle en vint à Constance, la femme
au roy d'Arragon, qui demouroit à Salerne avec ses enfans Jaques et
Mainfroy: si les fist mener bien tost près de Naples et dire à ceux qui
menoient le prince par mer: «Rendez nous la suer ma dame Constance que
vous tenez, ou nous couperons de maintenant la teste au prince». Adonc
en y ot un qui prist une hache, et mist la teste au prince sur le bort
de sa nef ainsi comme s'il luy voulsist couper: la femme au prince qui
trop grant paour ot que on ne coupast la teste à son baron, si leur
manda que volentiers la leur rendroit, mais pour Dieu que son seigneur
ne receust mort. Si la leur rendi et délivra.

Au quart jour après que le conte fu pris, vint le roy Charles à Naples;
et trouva que la greigneur partie de ceux de Naples s'estoient jà
tournée contre luy, et avoient les François boutés hors de la cité. Il
sot toute leur mauvaistié, si les chastia moult horriblement, car il
les fist pendre et trainer et mourir de divers tourmens: puis se parti
d'ilec et s'en vint en Calabre, là où son nepveu estoit, le bon conte
d'Artois; et convoita moult coment il peust passer le Far pour asseoir
Messines. Mais il ne luy fu point loé, pour les vens qui estoient
commenciés, et si estoient grans et horribles, et aussi pour l'yver. Si
fist venir ses nefs au port de Brandis que elles ne fussent prises de
ses ennemis. Ne demoura guaires que une maladie le prist dont il mourut
l'an de grace mil deux cens quatre vings et quatre; et fu le corps
appareillié et enterré en la cité de Naples, en la maistre églyse.

Nouvelles en vindrent à l'apostole Martin qui en fu moult dolent, pour
la grant loiaulté et valeur qui estoient en luy. Si se revesti et
célébra son service. Quant la chose fu ainsi avenue, l'en fist tuteur
et deffenseur le conte d'Artois de tout le royaume de Secile. Après,
tant comme il fu au pays, les ennemis ne furent oncques si osés qu'il
y méissent pié né n'osèrent oncques venir à bataille contre luy; et
dist-on communément que s'il ne fust au pays demouré, que toute Puille
et toute Calabre se fust tournée.

En celle année meisme, le premier fils au roy Phelippe qui ot à nom
Phelippe, espousa madame Jehanne, fille au roy de Navarre et conte de
Champaigne.


XXXVIII.

ANNÉE 1284

_De la mort l'apostole Martin: après luy fu esleu pape Honnoré._

L'an de grace mil deux cens quatre vings et cinq, le jour de
l'Annonciation Nostre-Dame, qui fu le jour de Pasques, l'apostole
Martin chanta la messe. Si comme il ot chanté, une trop grief maladie
le prist, si vit bien qu'il luy convenoit mourir: ses phisiciens le
vindrent veoir, si congnurent moult obscurement et moult troublement
la cause de la maladie et affermèrent et distrent que nul signe
de mort ne apparoit en luy; et il mourut le mercredi ensuivant,
environ la quatrième heure de la nuit. Il apparu bien que nostre sire
l'ama, car pluseurs malades et enfermes qui le requeroient de bon
coeur, garissoient de leur maladies. Après luy fu fait pape messire
Jeroime[86] de l'ordre des Frères meneurs, si fu appelle Honnoré. Moult
volentiers et moult doucement admenistra, et envoia au conte d'Artois
et à sa suite des biens de l'églyse, pour parfaire et pour garder la
besoigne qu'il avoient emprise.

[Note 86: _Jeroime_. Ou plutôt _Jacques_ Savelli. C'est son successeur,
Nicolas IV, qui se nommoit Jérôme d'Ascoli.]


XXXIX.

ANNÉE 1285

_Coment le roy Phelippe de France assembla grant ost pour aler au
royaume d'Arragon._

Assez tost après, en l'an de grace mil deux cens quatre vings et
six[87], Phelippe le roy de France assembla environ la Penthecouste à
Thoulouse si grant multitude de gent que c'estoit merveille à veoir;
pour ce qu'il vouloit entrer en Arragon qui avoit été donné à Charles
son fils et octroié. S'entente estoit d'avoir tantost besoignié au
royaume d'Arragon, et puis de passer tout oultre au royaume d'Espaigne,
pour la grant injure que le roy Alphons, roy d'Espaigne, luy avoit
faicte de Blanche sa suer. Avec le roy ala messire Jehan Colet[88],
cardinal de Rome, et toute la noble chevalerie de France. Si fu l'ost
moult bien garnie par devers la mer de galies et de vitailles et de
toutes autres choses qui mestier leur avoient. Le roy laissa la royne
Marie sa femme à Carcassonne avec grant foison de nobles dames qui
aloient avec leur barons; si s'en ala à Narbonne, illec atendi tant
que toute sa gent fust assemblée. Si fu commandé que tous ississent de
Narbonne et alassent tous armés à bannières desploiées tous prests de
combatre. Si entrèrent premièrement en la terre au roy de Maillorgues
le frère Pierre le roy d'Arragon, qui se tenoit à la partie au roy de
France et saincte églyse.

[Note 87: Il falloit: 1285. Le latin dit seulement: «Anno posteriùs
annotato.»]

[Note 88: _Colet_. Cholet.]

Si tost qu'il sot sa venue, si s'en vint contre le roy au plus
honnourablement qu'il pot, et envoia ses deux nepveus en la ville de
Perpignan, et leur fist feste et honneur. Au roy d'Arragon vindrent
messages en Secile où il estoit, et luy dénoncièrent que le roy de
France venoit en son royaume d'Arragon à si grant gent que nul ne les
povoit nombrer né esmer; si dist à Constance qu'elle gardast bien
le prince de Salerne et sa terre, et il iroit deffendre son royaume
contre le roy de France. Il se mist en mer, si ot bon vent; si entra
en sa terre, et garni les entrées par devers ses adversaires au mieux
qu'il pot. Quant Constance fu demourée, si se mist en moult grant
paine de garder la terre et le pays et de savoir la volenté et le
couvine de ceux de Secile; si s'apparçut bien que ceux de Secile se
réconciliassent volentiers à leur seigneur; lors se pourpensa qu'il
estoient plains de faulseté et qu'il n'estoient point estables; si
fist metre le prince en une galie et l'envoia en Arragon où il fu
estroictement gardé une pièce de temps.


XL.

_Coment la cité de Gennes fu destruicte._

Tant ala l'ost de France qu'il vindrent à Perpignan; si se conseilla le
roy par quelle part il entreroit mieux en Arragon. Si luy fu conseillé
que son ost alast droit à Gennes[89] l'orgueilleuse, pour ce que elle
se tenoit à Pierre d'Arragon, et elle estoit et elle devoit estre
au roy de Maillorgues, et que l'en tournast celle part. Celle terre
est assise en la terre de Roussillon et en la contrée. Quant le roy
de France sot que le roy d'Arragon avoit ainsi tollu et soustrait à
son frère celle terre, si commanda que l'on alast celle part. Ceux
de Gennes virent bien et aperceurent que l'ost venoit vers eux, si
se traistent aux portes et coururent aux murs et aux deffenses, et
monstrèrent qu'il la vouloient tenir et deffendre. Tantost que le
roy fu venu, il fist faire commandement que l'en alast à l'assaut;
ceux de dedens se deffendirent bien et viguereusement, si que riens
n'y perdirent celle journée; mais l'endemain par matin les François
coururent à l'assaut. Quant ceux de la ville virent ce, si requistrent
et demandèrent au roy qu'il leur donnast repis jusques à trois jours,
tant qu'il eussent parlé ensemble, et qu'il fussent tous d'un accort:
et puis si livreroient la ville au roy et à son commandement. Le roy
leur octroia volontiers. Endementres que les trièves duroient et qu'ils
ne furent point assaillis, il se mistrent au plus haut de la ville et
mistrent le feu sur une tour, si que le roy d'Arragon le peust veoir
qui n'estoit pas moult loing d'ilec; car il avoient espérance qu'il
les venroit secourir. Quant le roy apperceut leur barat, si commanda
tantost que on alast à l'assaut; le légat sermonna et prescha aux
François, et prist tous leur péchiés sur luy qu'il avoient oncques
fais un toute leur vie, mais que il alassent sus les ennemis de la
crestienté, bien et hardiement, et que il n'y espargnassent riens,
comme ceux qui estoient escommeniés et dampnés de la foy crestienne.

[Note 89: _Gennes_. «Urbem Januam cognominatam.» Je crois qu'il
faudroit lire ici _Elne_. C'est aussi l'avis de M. de Marca.]

Quant les François oïrent ce, si crièrent à l'assaut à pié et à cheval,
et jettèrent et lancièrent à ceux de dedens. Tant approchièrent des
murs qu'il y furent: si drecièrent les eschicles contre mont, et
hurtèrent aux murs tant qu'il en firent tresbuchier une grant pièce et
un grant quartier. Il brisièrent les portes et abatirent les murs en
pluseurs lieux, si se boutèrent ens de toutes pars, et si commencièrent
à crier: _A mort!_ et à occire hommes et femmes sans espargnier.

Quant le peuple de la cité se vit ainsi surpris, si commencièrent à
courre vers la maistre tour ou églyse, où il cuidèrent avoir garant:
mais riens ne leur valut, car les portes furent tantost brisiées. Si
se férirent en eux les François et n'y espargnièrent hommes né femmes,
né viel né jeune, que tout ne missent à mort fors que un tout seul
escuier qui estoit nommé le bastart de Roussillon, qui monta haut sus
le clocher du moustier. Avec luy avoit ne scay quans compaignons qui
se deffendoient merveilleusement bien et asprement. Tantost commanda
le roy que il fust espargnié sé il se vouloit rendre. Tantost il se
rendi et pria que l'en luy sauvast la vie. En celle manière fu la cité
destruicte, et le peuple afolé et mort. Bien estoient ceux de Gennes
deceus et engigniés qui s'estoient apuyés à l'aart de seu[90] qui faut
au besoing, et s'estoient en riens fiés au roy d'Arragon.

[Note 90: _A l'aart de seu_. A la branche de jonc. «Stultus et
insipiens populus qui se super baculum arundineum conquassandum, citò
Petrum de Aragonniâ innitebat.» (Gesta Ph. III, p. 545.)]


XLI.

_Coment François passèrent les mons de Pirène._

Sitost comme la cité de Gennes fu destruicte, le roy et son ost se
mistrent tautost à la voie pour aler vers les mons de Pirène. Adonc se
conseillèrent les barons là où il pourroient plus légièrement passer
les montaignes et à moins de péril: car les montaignes estoient si
hautes qu'il sembloit qu'elles se tenissent au ciel; né au pas de
l'Écluse ne pouvoient-il riens faire né passer, qui estoit le droit
chemin qui peust entrer ens. Mais les Arragonnois avoient mis au devant
tonniaux tous plains de sablon et de gravelle et de pierres grosses,
si que en nulle manière les gens n'y povoient passer fors en péril de
mort. Et avec tout ce, ceux d'Arragon avoient toutes leur tentes et
leur paveillons tendus sus les montaignes, dont il povoient appertement
veoir l'ost des François: et moult bien cuidèrent que les François
déussent passer par ce pas de l'Ecluse qui tant est périlleux.

Si comme il estoient en grant pensée qu'il feroient, le devant dit
bastart dist qu'il savoit bien un passage un pou loing de l'Ecluse par
où tout l'ost pourroit seulement passer sans nul péril. Le roy le sot:
si fist faire semblant à sa gent qu'il voulsissent passer par le pas,
si que ceux d'Arragon qui estoient sus les montaignes les peussent
véoir: le roy prist avec luy de ses chevaliers et de ses gens d'armes,
et se mist au chemin avecques le bastart de Roussillon, et vindrent au
lieu que le bastart avoit nommé; si n'estoit l'ost que par une mille
loing.

Le bastart ala devant et le roy après, par une voie si estrange, plaine
d'espines et de ronces, qu'il sembloit que oncques homme n'y eust alé.
Tant alèrent à grant paine et à grans travaux qu'il vindrent par dessus
les montaignes, et par ilec firent passer tout l'ost sans nul dommage,
que ce sembloit bien que ce fust impossible. Ceux d'Arragon qui le
pas de l'Ecluse gardoient, regardèrent par devers les montaignes, si
apperceurent l'ost de France qui jà estoit au dessus, si furent tous
esbahis et orent si grant paour que il tournèrent en fuie né n'en
porent riens porter, tant se hastèrent. Les François vindrent à leur
paveillons et prindrent quanqu'il trouvèrent, et puis tendirent leur
tentes et leur paveillons au plus haut des montaignes, mais de boire et
de mengier orent il assez pou. Si se tindrent illec trois jours et se
reposèrent pour le grant travail qu'il avoient eu. Si comme il orent
passé ce pas et il se furent reposés, le roy commanda que on alast
droit à une ville que l'en nomme Pierre Late. Il approchièrent de la
ville; ceux qui bien les virent fermèrent les portes et firent semblant
que il voient grant volenté d'eux tenir contre les François.

Tantost fu la ville assise et tendirent leur tentes le soir. L'endemain
fu accordé qu'il assaillissent, pour ce que l'en disoit que le roy
d'Arragon estoit en la ville. Quant ceux de Pierre Late virent la grant
puissance, si leur fu avis qu'il ne se pourroient tenir né deffendre:
si attendirent tant que l'ost des François fu acoisié, si s'en issirent
par devers les courtils environ mie nuit, et boutèrent le feu en la
ville, pour ce qu'il vouloient que les biens qui demouroient en la
ville si fussent perdus et ars et que les François n'en peussent avoir
prouffit né aucun amendement.

Les François virent le feu de leur tentes, si s'armèrent dès maintenant
et vindrent courant là où le feu estoit. Si ne trouvèrent qui de riens
leur fust à l'encontre: si prisdrent la ville et la mistrent en la
seigneurie et en la puissance du roy de France. Endementres qu'il se
contenoient ainsi, le roy de Navarre, le premier fils au roy de France,
assailli bien et asprement une ville qui a nom Figuières, et la tint si
court qu'il vindrent à sa mercy, et il les envoia à son père le roy de
France pour en faire sa volenté.


XLII.

_Coment le roy de France assist Gironne._

Quant Pierre Late fu prise et Figuières, si fu commandé que on
chevauchast droit à une ville qui estoit nommée Gironne. L'ost
s'arrouta et errèrent tant que il vindrent à un petit fleuve. Si ne
porent passer pour ce qu'il estoit creu des iaues qui descendoient des
montaignes. Si s'arrestèrent ilec et demourèrent trois jours. Quant
il fu descreu et apeticié, si approchièrent tant comme il porent de
la cité de Gironne. Quant ceux de la cité virent les François, si
boutèrent le feu ès forbours et ardirent tout; pour ce le firent que
la cité fust plus fort et mieux deffensable contre ses ennemis. Les
François s'approchièrent de la cité et tendirent tentes et paveillons,
et avironnèrent la ville de toutes pars. Par maintes fois assaillirent
la ville et souvent, et si n'y fourfirent oncques la montance d'un
festu, car la ville estoit trop merveilleusement fort, et la gent
qui dedens estoient se deffendoient trop merveilleusement bien. Le
chevetaine de tous ceux estoit nommé Raimon Rogier[91] qui estoit
chevalier au conte de Fois. Cil deffendoit la ville si bien que tous
les François le tenoient à bon chevalier et à vaillant.

[Note 91: Les scribes ont fait ici une lacune qui rend les phrases
suivantes inexplicables. Il falloit: «Le chevetaine estoit nommé Raimon
de Cerdonne (ou Cardonne), qui estoit chevalier au conte de Foix et
parent au chevalier du roi Raimon Rogier, etc.» Ainsi lit-on dans les
_Gesta Ph. III, p._ 546.]

Le conte de Fois et Raimon Rogier aloient souvent parler en la cité
à Raimon de Cerdonne, et faisoient semblant qu'il y aloient pour le
prouffit le roy: mais ce ne pot-on savoir certainement, ains disoit le
commun de l'ost qu'il y aloient pour le prouffit de la ville. Le roy
de France vit bien que tous les assaus que l'en faisoit ne povoient de
riens empirier la ville, si fist aprester un engin si subtil et si bon
que il peust abatre les murs de la cité.

Quant l'engin fu fait, ceux de la ville espièrent tant qu'il fu nuit,
et issirent de la cité et vindrent à l'engin et boutèrent le feu
dedens. Quant l'engin fu embrasé, il jectèrent dedens le maistre qui
l'avoit fait, pour ce qu'il ne vouloient mie qu'il en fist jamais un
autre tel. Quant le roy oï ce, il en fu si très couroucié qu'il jura
que jamais ne laisseroit le siège jusques à tant qu'il eust prinse la
ville. Si comme il estoit devant la cité, laquelle il cuida affamer,
son ost commença à empirier, et à soustenir labour de chaut et de
pueur des charoignes parmi les champs mortes, et les mousches qui
les mordoient toutes plainnes de venin: si commencèrent à mourir en
l'ost et hommes et enfans, et femmes et chevaulx; et l'air y devint si
corrompu que à paine y demouroit nul homme sain.

Pierre d'Arragon estoit en aguait repostement coment et en qu'elle
manière il porroit grever ceux qui aportoient le sommage[92] en l'ost.
Si advenoit souvent qu'il en venoit sans conduit, et tantost il les
prenoient et les metoient à mort et emportoient le sommage. Le port
de Rose estoit à trois milles de l'ost, là avoit le roy sa navie qui
administroit l'ost de quanque il falloit pour vivre.

[Note 92: _Le sommage_. Les provisions.]


XLIII.

_De la mort Pierre d'Arragon la veille de l'assomption Nostre-Dame._

Pierre le roy d'Arragon estoit en moult grant aguait par quelle manière
et coment il peust soustraire et oster la vitaille qui venoit du port
de Rose au roy de France. Si avint un jour qu'il assembla sa gent à pié
et à cheval; et furent bien trois cens à cheval et deux mille à pié,
et s'en vint celle part où il cuidoit mieulx trouver le sommage. Et se
tint ilec repostement tant que il peust trouver ou attendre ce que il
queroit. Une espie apperceut bien tout son affaire et son contenement,
et s'en vint hastivement au connestable de France qui avoit à nom Raoul
d'Eu, et à Jehan de Harecourt qui estoit mareschal de l'ost, et leur
dist la place et le lieu où il estoit en aguait.

Quant il orent ce oï, si prisrent avec eux le conte de la Marche et
bien jusques à cinq cens hommes armés de fer, et vindrent là où le
roy d'Arragon estoit en aguait. Quant il furent près, si congnurent
bien que le roy d'Arragon avoit trop greigneur nombre de gent que il
n'estoient; et avec tout ce il ne cuidoient point né ne savoient que
le roy d'Arragon fust en la compaignie. Si ne sorent que faire ou de
combatre ou de laissier. Quant Mahieu de Roye chevalier preux et sage
leur dist: «Seigneur, véez-la nos ennemis que nous avons trouvés, et il
est veille de l'assumption Nostre-Dame, la doulce vierge pucelle Marie
qui à la journée d'huy nous aidera; prenez bon cuer en vous, car il
sont escommeniés et dessevrés de la compaignie de saincte églyse; il ne
nous convient point aler Oultre-mer pour sauver nos ames, car cy les
poons-nous sauver.»

Adonc s'accordèrent tous à ce qu'il disoit, et coururent sus à leur
ennemis moult fièrement. Si commença la besoigne fort et aspre, et
s'entredonnèrent moult de grans colées. Le fais de la bataille chéy sur
les Arragonnois, il tournèrent en fuye; mais les François les tindrent
court et les enchacierent de près: si en navrèrent moult, et en demoura
au champ jusques à cent de mors, sans ceux qui furent navrés en fuiant.
Le roy Pierre fu navré à mort né ne pot estre prins né retenu; car
luy-meisme coupa les resnes de son cheval et se mist à la fuie. Ne
demoura guaires qu'il mourut de la plaie qui luy fu faite. Les François
se partirent du champ et s'en vindrent à leur tentes et gardèrent
combien il leur failloit de leur gent; si trouvèrent qu'il n'en y avoit
occis que deux tant seulement.

De ce furent-il moult lies et contèrent au roy la manière et coment il
avoient ouvré, et quelle manière de gent il avoient trouvé. Le roy en
fu moult merveilleusement lie, et mercia la doulce dame de l'onneur et
de la victoire que Nostre-Seigneur luy avoit donnée à luy et à sa gent;
encore eust-il esté plus lie sé il eust sceu que le roy Pierre eust
esté navré à mort.


XLIV.

ANNÉE 1285

_Coment Gironne fu rendue._

Si comme le siège estoit devant Gironne, viande commença à apeticier à
ceux de la cité. Le conte de Fois et Ramon Rogier savoient bien tout
leur couvine et coment il leur estoit, et que il ne se povoient plus
tenir né durer. Si s'en vindrent au roy et luy distrent que, s'il
luy plaisoit, que on parlast à ceux de la cité et aux chevetains,
savoir mon sé il se vouldroient rendre né venir à mercy. Le roy leur
octroia par le conseil de ses barons: si s'en alèrent en la cité et
entrèrent ens et contèrent leur raison et qu'il queroient. Quant il
orent parlé ensemble, le conte de Fois et Raimon Rogier vindrent au
roy et luy distrent de par ceux de la cité qu'il leur donnast trièves
jusques à tant qu'il eussent mandé au roy d'Arragon s'il les vendroit
secourre né deffendre; et sé il ne leur vouloit aidier ou ne povoit,
il luy rendroient volontiers la cité, et se mettroient de tout en
son commandement. Le roy leur donna trièves moult volontiers, et il
envoièrent tantost au roy d'Arragon qu'il les venist secourre et
aidier, ou il les convenoit rendre la cité, né ne la povoient plus
tenir contre le roy de France, car il n'avoient de quoy vivre né de
quoy il feussent soustenus. Les messages trouvèrent que le roy Pierre
estoit mort et pluseurs autres de ses nobles hommes; si en furent moult
esbahis et moult courouciés: arrière s'en retournèrent et contèrent
à Raimon de Cerdonne et à autres pluseurs barons, coment le roy leur
seigneur estoit mort, et de la bataille qu'il avoit faicte contre les
François, et avoit perdu tous les meilleurs chevaliers qu'il eust
jusques à cent.

Quant ceux de la cité sorent ces nouvelles, si mandèrent au roy que
volentiers se rendroient sauves leur vies, mais que ce fust en telle
manière qu'il emportassent tous leur biens seulement et tous les
harnois et toutes leur choses. Le roy qui pas ne savoit la povreté de
la vitaille qu'il avoient, s'i accorda par le conseil au conte de Fois
et Raimon Rogier.

Tantost comme la paix fu faicte et ordennée, les François entrèrent ens
et regardèrent à mont et à val coment il leur estoit: si ne trouvèrent
point vitaille laiens dont il peussent vivre trois mois. Par ce peut-on
veoir appartement que le roy de France fu deceu et trahy, dont le conte
de Fois et Raimon Rogier furent très faulx et très mauvais; car il
savoient bien tout l'estat de la cité et coment il leur estoit.


XLV.

ANNÉE 1286

_Du trépassement le roy Phelippe de France et de sa sépulture._

Après ce que la cité fu rendue, le roy commanda que elle fust garnie
et enforciée de gent d'armes et de vitaille, car il avoit en propos de
soi yverner ès parties de Thoulouse. Cecy fu loé au roy d'aucuns qui
guaires n'amoient son profit; et que il donnast congié à la greigneur
partie de sa navie qui estoit au port de Rose. Si comme pluseurs des
galies se furent parties, la gent et ceux d'environ coururent sus à
celles qui leur estoient demourées, et prisrent armes et quanqu'il y
avoit dedens, et firent grant bataille et fort contre les autres. Si
occistrent grant foison de François, et prisrent à force l'amirant
des galies, qui estoit nommé Enguerran de Baiole, noble chevalier
et vaillant; et Aubert de Longueval fu occis, chevalier esprové en
armes qui se mist trop avant sus les Arragonnois; car il se fioit ès
autres chevaliers qui assés près de luy estoient; mais le seigneur de
Harecourt qui estoit mareschal de l'ost le laissa occire pour ce qu'il
le haioit.

Quant la gent le roy virent et apperceurent qu'il ne pourroient pas
ilec longuement demourer, si rachatèrent Enguerran une somme d'argent,
et puis boutèrent le feu ès garnisons, et embrasèrent toute la ville de
Rose. Si comme il estoient au chemin et si comme il s'en aloient, si
grant ravine de pluie les prist que à paines se povoient-il soustenir
né à pié né à cheval; n'en leur paveillons ne povoient-il demourer,
tant estoient grevés. Le roy fu moult dolent et moult courroucié de ce
qu'il avoit pou ou noient fait en Arragon; car il luy estoit bien advis
qu'il deust avoir pris tout Arragon et toute Espaigne, à ce qu'il avoit
tant de bonne chevalerie et si avoit grant peuple mené avec luy: si fu
moult pensis dont ce povoit venir, ou par aventure, par mauvais conseil
ou par fortune.

Ainsi qu'il estoit en telle pensée, si chéy en une fièvre, si qu'il
ne pot chevauchier; et convint qu'il fust porté en une litière. La
fièvre crut et mouteplia si que pour l'air qui tant estoit desatrempés
et plain de pluie, il luy engregea, et puis devint plus fort malade.
Tant alèrent et chevauchièrent qu'il vindrent au pas de l'Ecluse qui
est avironnée toute de montaignes qui sont nommées les mons de Pirène.
Haut au dessus des montaignes estoient les Arragonnois qui estoient en
aguait coment il pourroient grever les François: quant aucun pou se
esloingnoient de l'ost ou dix ou douze, tantost leur couroient sus et
les occioient et ravissoient tout quanqu'il povoient tollir ou trouver.

A grant douleur et à grant paine vindrent jusques à Perpignan; ilec
s'arrestèrent pour reposer. Le roy Phelippe fu moult forment malade et
enferme, si ne voult point tant attendre qu'il perdist son sens et son
avis, si fist son testament comme bon chrestien et ordenna: après il
receut en grant devocion le sacrement de saincte églyse. Tantost comme
il ot eu toutes ses droictures, il rendi la vie et s'acquita du treu de
nature qui est une commune debte à toute créature. Les barons de France
furent moult dolens et moult courouciés de sa mort, car de jour en jour
courage et volenté luy mouteplioit de bien faire et grever ses ennemis.
Nul ne pourroit penser la douleur que la royne sa femme ot au cuer, né
les plains né les larmes que elle rendi; tant mena grant dueil et si
longuement que à paine pot avoir remède de sa vie.

Le roy fu conroié si comme il affiert à tel prince: les entrailles
furent enterrées en la maistre églyse de Narbonne; les ossemens en
furent apportes à Saint-Denis en France et furent mis en sépulture
d'encoste son père, le saint roy Loys. Mais ainsois qu'il fussent mis
en sépulture, grant discencion et grant descort s'esmut entre les
moines de Saint-Denis et les frères Prescheurs de Paris; la cause
fu pour ce que le roy Phelippe, le fils du bon roy, avoit donné et
octroié, ainsi comme despourveuement, à un frère de l'ordre des
Prescheurs le cuer son père pour ce que il fust mis au moustier des
frères Prescheurs de Paris.

Les moines de Saint-Denis le vouloient avoir, et disoient que puisqu'il
avoit esleu sa sépulture en l'églyse de Saint-Denis, son cuer ne devoit
point reposer ailleurs né gésir. Mais le jeune roy ne voult point estre
desdit à son commencement, si commanda qu'il fust baillié et délivré
aux frères Prescheurs de Paris.

[93]Pour ceste chose furent meues à Paris pluseurs questions entre
les maistres en théologies: assavoir mon sé le roy povoit donner et
octroier le cuer de son père propre sans la dispensacion de son évesque
souverain. Et après ce, les ossemens furent enterrés à Saint-Denis en
France delez son père, le saint roy Loys, joignant sa femme Ysabeau
d'Arragon royne de France. Lesquels Phelippe et Ysabeau sont maintenant
eslevés de terre par deus piés ou environ, en belle tombe de marbre
bis, en biaux ymages d'alebastre, richement et merveilleusement ouvrés
de très noble et gentil oeuvre. Lesquels aucuns venans à l'églyse de
Saint-Denis en France peuvent veoir ainsi gentement mis à la destre
partie du moustier en une huche, delès saint Loys. Duquel cuer au roy
Phelippe il fu après déterminé par pluseurs maistres en théologie que
le roy né les moines ne le pourroient donner sans la dispensation du
pape.

[Note 93: Les détails suivans ne se retrouvent plus dans les _Gesta
Philippi tertii_ qui s'arrêtent avec le précédent alinéa.]

Et lors après, Phelippe, successeur de son père, fu couronné à Rains,
entre luy et la royne Jehanne sa femme, en roy de France, le jour de la
Tiphaine. Icelluy roi Phelippe qui mourut en Arragon ot deux femmes,
dont la première fu la royne Ysabel, fille le roy d'Arragon, dont il ot
trois enfans: Loys qui mourut en son enfance, Phelippe-le-Bel qui régna
après luy, et Charles conte de Valois. Iceste royne Ysabel mourut au
retourner de Tunes, et furent ses os enterrés en l'églyse monseigneur
saint Denis en France, si comme je vous ay dit devant; l'autre royne
que ce roy Phelippe ot après fu la royne Marie, fille le duc de Breban.

Duquel roy demourèrent à la royne trois enfans: Loys le conte de la
cité d'Evreux, Marguerite la royne d'Angleterre, et madame Blanche
qui fu mariée au duc d'Austeriche qui fu fils au roy Aubert[94]
d'Alemaigne. Quinze ans régna icelluy roy Phelippe et fu enterré en
l'églyse monseigneur saint Denis en France, delès son père le roy saint
Loys, en la manière que je vous ay dit dessus.

[Note 94: _Aubert_. Albert.]


_Cy fenist l'istoire du roy Phelippe, fils saint Loys._




CI COMENCE L'HISTOIRE DU ROY PHELIPPE-LE-BEL.


_Coment Edouart, fils au roy d'Angleterre, fist hommage au roy de
France._

[95]Après le roy Phelippe qui fu fils monseigneur saint Loys, régna en
France Phelippe le biau son fils, et régna vingt-huit ans, et comença
à régner en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur Jesu-crist mil deux
cens quatre vings et six. Et en ceste année, Alphons, fils du roy
d'Arragon, comença à régner au royaume d'Arragon après la mort son
père; et Jaques son frère avec Constance sa mère occupa la terre de
Secile, contre l'inibition et le comandement de l'églyse de Rome. En
ce temps ensement, pape Honnoré la sentence que son devancier avoit
prononciée contre Pierre d'Arragon et Alphons son fils, et Jaques
et Constance leur mère, en icelle fermeté et en tel enditement[96]
confirma. En ce meisme an, Edouart, fils au roy d'Angleterre, fist
hommage au roy de France de la duchié d'Acqutaine et de toutes
autres qu'il avoit au royaume de France, et que de ce roy y tenoit
et possédoit; et puis celuy Edouart s'en viut à Bourdiaux la maistre
cité de Gascoigne, et y tint un grant parlement: au quel lieu il reçut
pluseurs messages d'Arragon, Secile et Espaigne, et fu souspeçonné
qu'il ne pourchaçassent aucune traïson envers le roy Phelippe de France
de son royaume; mais toute voies procura icelluy Edouart la délivrance
du prince de Salerne son cousin qui estoit pris des Seciliens, envers
Alfons, le roy d'Arragon, qui tenoit icelluy en sa prison. Et en cest
an ensement, au mois de septembre, trespassa de ce siècle l'abbé Mahy
de Saint-Denis en France, et principal conseillier du royaume de
France. Lequel abbé Mahy, le moustier de Saint-Denis, de moult de temps
devant passé comencié de merveillable et coutable oeuvre, à par un
pou de la moitoienne partie jusques au derenier consumma; et parfist
s'abbaie laquelle en moult de choses et en édifices avoit trouvée
ainsi comme degastée de nouviaux murs et de maisons et de salles; et
de belle et noble oeuvre rappareilla, et la rendi en son temps ainsi
amendée et enrichie, de moult bonnes rentes l'acrut et esleva: par
l'endoctrinement duquel et meismement de sa religion les moines embeus
et entechiés, furent pluseurs après ce establis et fais abbés en divers
moustiers. (Après lequel fu abbé de Saint-Denis monseigneur Regnaut
Giffart de la nascion de Paris.)

[Note 95: Une partie de cette vie de Philippe-le-Bel semble traduite de
la _Chronique universelle_ de Nangis. J'indiquerai par des parenthèses
ou par des notes les additions et les points originaux. Voyez le latin
de Nangis dans le _Spicilège_ d'Achery, in-fº, tome III, p. 47. Le
texte françois est bien moins naturel que celui qui précède, et je ne
puis me persuader qu'il soit également l'ouvrage de Nangis. Il accuse
un écrivain qui connoissoit mal le génie de l'idiome vulgaire et qui,
nourri dans les cloîtres, vouloit lui donner les _formes_ de la langue
latine, dont il ne connoissoit pas très bien le _fond_.]

[Note 96: En _icelle fermeté_ ... «Eâdem firmitate et edicto simili
confirmavit.»]


II.

_Coment le roy de Chipre fu couronné._

En l'an de grace après ensuivant, mil deux cens quatre-vings et sept,
à Acre la cité de Surie, le roy de Chipre[97] se fist, au préjudice du
roy de Secile, couronner en roy de Jhérusalem. Et pour ce que icelle
chose les Templiers et les frères de l'Ospital l'avoient souffert,
leur choses et leur biens qu'il avoient par Puille et par la terre du
royaume de Secile furent pris en la main le roy[98].

[Note 97: _Le roy de Chipre_. Henry, frère du dernier roi, Jean.]

[Note 98: _En la main le roy_. Celui de Naples. Pour comprendre le
mécontentement du roy, il faut consulter, à la date de 1278, la
_Chronique universelle_ de Nangis, qu'alors ne suivoit pas notre
_Chronique de Saint-Denis_. «Filia principis Antiochiæ Maria dicta, de
Jerusalem in Franciâ exulans, jus regni Jerusalem quod sibi competebat
Carolo regi Siciliæ contulit, eo pacto quod quamdiû ipsa viveret, ipse
eidem annuatim quatuor millia librarum Turonensium, super proventus
reddituum comitatûs sui Andegaviæ assignaret.» (Achery, _Spicilege_, t.
III, p. 44.)]


III.

_De la bataille de Lembourc._

[99]En celuy an, quant messire Henry de Lucembourc fu mort, il luy
demoura trois fils, des quiex l'ainsné estoit conte de Lucembourg, et
avoit à femme la fille monseigneur Jehan d'Avesnes, de laquelle il ot
le très noble empereur Henry conte de Lucembourc. Et les autres deux
frères, par l'enortement de leur deux soeurs, la contesse de Flandres
et la contesse de Hainaut, se traistrent à leur oncle le conte de
Guerle[100], et luy requistrent que, pour Dieu, il leur voulsist aidier
encontre le duc Jehan de Breban, qui par force leur tolloit la conté
de Lembourc[101], et ne leur en vouloit faire nulle raison. Tantost le
conte de Guerle, qui à cuer prist ceste chose, manda tous ses parens
et amis, et assembla si très grant ost que ce fu merveille à veoir; et
estoit s'entencion de destruire la duchié de Breban; car l'en tenoit le
conte de Guerle pour un des plus riches hommes d'Alemaigne. Quant le
duc de Breban sot que si grant gent venoient sur lui, tantost assembla
tant de gent comme il pot avoir, et se traist vers Lembourc en une
ville que on nomme Ouronne[102]. Quant le conte Guy de Flandres vit les
grans assemblées des deux parties, si parla à sa femme et à la contesse
de Hainaut, lesquelles soustenoient de corps et d'avoir leur frères,
et eust moult volentiers traictié de la paix, car moult faisoient leur
frères par leur conseil. Et les contesses respondirent au conte: «Sire,
pour Dieu, ne vous en mellés, encore n'est-il mie temps de parler de la
paix, né encore ne sont pas fèves meures»; et le conte n'en parla plus.
Si approchièrent les deux osts qui haioient l'un l'autre de mortel
haine. Quant les batailles furent rengiées les unes contre les autres,
le conte de Guerle commanda à ses banières qu'il alassent avant, et le
duc de Breban si fist les siennes aler avant; ilec comença la bataille
fort et crueuse et dura grant pièce, mais à un poindre que le conte de
Lucembourc fist, fu abatu de son cheval et illec fu tué. Combien que le
conte de Guerle eust plus de gens assés que le duc de Breban n'avoit,
ainsi comme Dieu le voult se tourna la desconfiture sur luy, et furent
les trois fils de Lucembourc mors en la bataille, et pluseurs autres
chevaliers; et y fu pris l'archevesque de Couloigne. Et quant le conte
de Guerle vit la desconfiture, si tourna en fuie; mais Guy de Saint-Pol
vit qu'il s'enfuioit et le suivi luy douziesme de compaignons, et le
prist en fuiant et l'amena en prison au duc. Quant le duc ot eue celle
victoire et conquis Lembourc par bataille, tantost fist escarteler les
armes de Lembourc aux siennes et laissa son cri de _Louvain_ et cria
_Lembourc à celuy qui l'a conquis_. Quant le conte Guy de Flandres oï
les nouvelles, tantost vint à la contesse qui riens n'en savoit, et
ele luy dit: «Sire, avez-vous oï nulles nouvelles?» Le conte respondi:
«Certes, dame, oïl, mauvaises; l es fèves sont meures, car vos frères
sont mors.» Tantost s'en courut la contesse en sa chambre, faisant
le plus grant deuil du monde. Mais les amis qui virent la guerre mal
séant, firent traictier de la paix, et après ce long traictié fu la
pais accordée et faicte par telle manière: Que Henry, le fils au conte
de Lucembourc qui avoit es té mort en la bataille, prendroit à femme
la fille au duc de Breban. Et en ot le dit Henry un fils et une fille;
et fu le fils appelé Jehan et ot à femme la roine de Behaigne[103],
et la fille fu mariée au roy Charles de France. Et le conte de Guerle
et l'arcevesque de Couloigne se rançonnèrent[104] de grant avoir
et partant furent délivrés. Cette bataille fu faicte à Ouronne en
Breban, l'an de l'incarnation mil deux cens quatre vingt et sept selon
aucunes croniques, et, selon les autres, mil deux cens quatre vingt et
huit[105].

[Note 99: Ce troisième chapitre ne se trouve pas dans la _Chronique
universelle_ de Nangis; il justifie le récit des _Chroniques de
Flandres_.]

[Note 100: _Guerle_. Gueldres. En latin _Gelria_.]

[Note 101: _Lembourc_. Et non pas _Luxembourg_, comme ont mis sottement
les éditions gothiques. C'est la première fois que je relève leurs
bévues, et certainement je pouvois en retrouver l'occasion à chaque
page. J'ai tenté de faire mieux, et si plus tard quelques hommes
studieux profitent de mes veilles, ils me rendront la justice que je
n'obtiens pas encore.]

[Note 102: _Ouronne_. Ce doit être _Wering_ sur le Rhin, entre
_Cologne_ et _Dusseldorf_.]

[Note 103: _Behaigne_. Bohême.]

[Note 104: _Se rançonnèrent_. Se rachetèrent.]

[Note 105: Vely, qui n'a connu d'autre récit de la bataille que celui
de Villani, a fait ici autant d'erreurs que de phrases.]

En ce meisme an, les Gréjois se départirent de la subjection du pape
et de toute la court de Rome, et firent un pape nouvel et cardinals
nouviaux. En ce meisme an, en la cité de Triple, fu veue d'un abbé[106]
de Cistiaux et de deux moines avec luy une vision merveilleuse de la
main d'un escrivant sus le corporal, là où le moine avoit devant soy
le corps Jhésuchrist consacré; et estoit escript de la dicte main
sus le corporal une pronostication de pluseurs choses à venir moult
merveilleuse et forment obscure.

[Note 106: _D'un abbé_. Par un abbé.]


IV.

ANNÉE 1289

_Coment le prince de Salerne fu délivré de prison._

Après, en l'an de grace ensuivant mil deux cens quatre vingt et huit,
Charles le prince de Salerne, environ la Purification à la benoicte
vierge Marie, mère Nostre-Seigneur, fu délivré de la prison au roy
d'Arragon, en telle manière qu'il li rendroit une grande somme de
pécune, et la paix de ses Arragonnois envers l'églyse de Rome et le
roy de France à son povoir procureroit; laquelle chose s'il ne povoit
procurer dedens trois ans, si comme il en fu contraint à jurer,
retourneroit arrières en prison jusques à tant que il eust ces choses
accomplies. Si fu pourforcié à baillier hostages, c'est assavoir trois
de ses fils et quarante nobles hommes qui pour luy demourèrent.

En cel an meisme[107], une cité d'Oultre-mer qui est appelée Triple
fu prise du soudan de Babiloine et destruite, où il y ot moult de
crestiens occis et les autres furent achétivés. De laquelle prise la
cité d'Acre et ceux dedens furent moult espoventés. Si requistrent lors
trève de deux ans du soudan, et les orent par son octroi.

[Note 107: Le 26 avril 1289. (Voy. M. Michaud, _Hist. des Croisades_,
t. V. p. 157.)]

En ice meisme an, environ l'ascension Nostre-Seigneur, l'en fist
assembler une grant multitude de galies pour guerroier les Sicles de
la cité de Néapole[108]; et y ot un chevalier de Puille appelé Regnaut
de Avelle, lequel chevalier, par le conseil et commandement du conte
d'Artois, entra en mer ès dites galies avec grant quantité de gent
d'armes, et fist siége devant Cathinense[109], une cité de Secile, et
la prist et la garni de ses gens, et puis fist retourner ses galies à
Néapole, qui estoient voides, afin que pluseurs gens d'armes qui à luy
devoient venir trouvassent vaissiaux plus près: car il avoit pou de
gent tant pour metre en garnison que pour combatre; si atendoit aide.
Mais endementiers qu'il attendoit son aide, les Sicliens asségièrent
ledit chevalier en la cité où il estoit. Adonc se comença le chevalier
à deffendre viguereusement; mais en la fin, il fu si asprement mené
qu'il se rendi, sauve sa vie et tous ses biens. Si venoit en son aide
le conte de Bregne[110], Guy de Montfort, Phelippe fils au conte de
Flandres et pluseurs autres batailleurs du royaume de France. Les
quiex furent rencontrés des Sicliens en mer, et se combatirent: mais
les François furent desconfis et furent pris de Rogier de Laure[111],
lequel estoit amirant des Sicliens, et les fist metre en diverses
prisons. Mais tost après il furent rachetés tous, excepté Guy de
Montfort que l'on ne voult délivrer pour nul pris; et disoit-on que
cestoit à la prière le roy d'Angleterre qui avoit ledit Guy de Montfort
en haine, et morut prisonnier.

[Note 108: On voit que Nangis n'a pu mettre en pareil françois la
phrase suivante de sa chronique latine: «Multis undecumque galeis,
circâ Ascensionem Domini apud Neapolim, ad expugnandum Siculos,
congregatis Apuliæ, etc.» (Spicileg. t. III, p. 48.)]

[Note 109: _Cathinense_. «Cathinensem civitatem.» C'est Catane.]

[Note 110: _Bregne_. «De Bregna.» C'est _Brienne_.]

[Note 111: _De Laure_. «De Laurea.» C'est le fameux amiral ou Amirante
sicilien que nos historiens françois appellent _Doria_, mais que les
Italiens écrivent mieux de _Lauri_.]

(En ce meisme an morut Ranulphe, évesque de Paris, et puis après li fu
Adeulphe, lequel morut dedens un an.)


V.

_Coment les chrestiens rompirent les trives aux Sarrasins._

Après, en l'an de grace mil cinc cens quatre vingt et neuf, mil deux
cens soudoiers, en secours de la Terre Saincte, du pape Nicolas furent
envoiés en Acre; les quels tantost, contre la volenté de ceux du Temple
armés, avec belle compagnie de chevaliers issirent d'Acre et rompirent
les trives du soudan ottroiées; et puis coururent vers les manoirs et
les chastiaux des Sarrasins, et, sans miséricorde, les Sarrasins de
chascun sexe, et uns et autres qu'ils trouvèrent, occistrent, qui se
cuidoient reposer seulement et paisiblement sus les trives baillées
entre eux et les crestiens. Et en icel an, Charles prince de Salerne,
délivré de la prison au roy d'Arragon, vint à Rome; et, ilec le jour de
Penthecoste, fu couronné en roy de Secile du pape Nicolas, et fu absous
du serement qu'il avoit fait au roy des Arragonois.

En icel an aussi, Jacques l'occupeur de Secile, avec grant ost entrant
en la terre de Calabre, assist la cité de Jayette[112], contre lequel
le roy Charles courut hastivement et délivra ceux qui estoient
asségiés: car, comme il s'appareillassent d'une part et d'autre pour
batillier, si vint un chevalier de par le roy d'Angleterre qui procura
trives entre eux deux, jusques à deux ans.

[Note 112: _Jayette_. Gaëte.]

Et, après, en ce meisme an, le soudan de Babiloine[113] quant il cognut
et sot ce que les crestiens avoient fait vers Acre à ses serjans, si
fu moult dolent et manda maintenant à ceux d'Acre que s'il ne lu y
rendoient ceux qui avoient détruit et occis de sa gent, que dedens
l'an leur cité ameneroit à ruine, et trébucheroit autressi comme il
avoit fait Triple; laquelle chose il ne voudrent faire, et pour ce, il
coururent en l'ire et au courrous merveilleusement du soudan.

[Note 113: _Le soudan de Babiloine_. Kalaoun.]

En icel an ensement, Loys l'aisné fils le roy Phelippe de France, et de
Jehanne sa femme, roy ne de Navarre, fu né en la quarte none d'octobre.


VI.

ANNÉE 1290

_Coment Acre fu detruite par le soudan de Babiloine._

Après, en l'an de grace ensuivant mil deux cens quatre vingt et dix,
au temps d'iceluy roy de France, en l'an de son règne quatriesme,
avint ce qui s'en suit ci après: Quant le terme fu approchié que le
soudan de Babiloine avoit menacé ceux d'Acre à guerroier, si s'en
issi hors de Babiloine pour aler à Acre, et se hasta moult avec grant
multitude infinie de gent mescréant. Mais comme il fu jà en une voie,
il fu contraint d'une grant maladie, et chéi malade au lit de la
mort; et lors pour ce n'oublia pas la besoigne qu'il avoit emprise,
ainsois envoia vers Acre sept admirals des quiex chacun de eux avoit
dessous luy quatre mille hommes à cheval et vingt mille hommes à pié
bien armés: lesquiex environ mi-mars vinrent à Acre et l'assaillirent
et travaillèrent de moult divers assaus, jusques à l'autre moitié de
l'autre mois ensuivant: mais rien digne de mémoire n'i firent; et lors
endementiers, comme le soudan regardast et aperçut la mort venir à luy
prochaine, si appella tous ses amis et tous les admirals de son ost,
et fist souslever son fils[114], qui ilec estoit présent, en son lieu,
prince, soudan et gouverneur principal de toute sa gent; et, ce fait,
assez tost après morut. Adonc le nouviau soudan quant il ot son père
mis en terre, dès maintenant avec un merveilleux et innombrable ost
esmut sa voie vers Acre et aprocha une lieue près de la cité, et ilec
fist tendre et fichier ses tentes, et ses instrumens fist apareillier
entour la cité et assaillir les crestiens qui dedens estoient, du
quart jour de may par dix jours, continuelment envoiant et gettant
dedens la cité grosses pierres, à perrières et à engins, dont il leur
firent grand dommage, et lessièrent avoir à ceux de la cité moult
petit de repos, pour laquelle chose il furent durement espoventés.
Et lors firent transporter en Chipre par la navie les trésors de la
cité, avec les merceries et les sainctes reliques, les viels hommes et
les vielles femmes et les petis enfans, et tous ceux qui à bataillier
n'avoient mestier. Et moult en y ot, quant il apperçurent qu'il y avoit
discorde et contens entre ceux de la cité, si s'en départirent tant à
pié comme à cheval, avec tous leur biens que avec eux emportèrent; et
ainsi ne demoura en la cité d'Acre que douze mille hommes ou environ,
desquels il en y avoit cinq cens à cheval et le demourant à pié nobles
batailleurs. Adonques au quinziesme jour du mois de may, les maistres
des Sarrasins donnèrent à grant empointe un si très grant assaut à
ceux qui gardoient les murs et les deffenses de la cité, que, par un
pou, la garde au roy de Chipre ottroiant, sé la nuit très oscure ne
fust venüe, et une empointe d'aucune deffense d'autre part ne les eust
secourus, certainement les adversaires fussent entrés en la cité. Adonc
en celle nuit, le roy de Chipre bailla sa garde à deffendre au menistre
de la chevalerie des Tyois[115]; et, si comme il disoit qu'il devoit
revnir l'endemain au matin prochain avec tous les siens, à par un pou
avec trois mille d'autres s'en fui par mer laidement et vilainement.
Et lors à l'endemain, les Sarrasins venant de toutes pars pour la cité
assaillir, quant il virent pou de deffendeurs de la garde au roy de
Chipre qui aux creniaux né aux deffenses fussent, si s'atournèrent ilec
de toutes pars pour la cité assaillir, et emplirent les fossés tout
entour de bois et d'autres choses, et percièrent tantost les murs.
Adonc entrèrent communément en la cité, et dechacièrent et boutèrent
les crestiens par un pou jusques au milieu de la cité; mais ainsois
ot fait de çà et de là grant abatéis et occision de leur gent, et
furent déboutés et chaciés hors de la cité en la vesprée d'iceluy
jour, par le mareschal et le menistre de la chevalerie de l'Ospital;
et ensement le firent le jour ensuivant ainsi. Et adecertes, au tiers
jour ensuivant, les Sarrasins revenans de toutes pars entrèrent à
l'assaut en la cité par la porte Saint-Anthoine, et aux Templiers et
aux Ospitaliers se combatirent viguereusement, et les craventèrent de
tous poins et occistrent le peuple. Et ainsi les desloiaux mescréans
pristent la cité et la trébuchièrent et destruirent, avec les murs et
les tours et les maisons et les églyses jusques aux fondemens tout ce
dessus dessous; dont ce fu très grant domage. Et lors les patriarches
et les menistres de l'Ospital qui navrés estoient à mort fouirent au
repaire avec pluseurs autres, et périrent en la mer. Et ainsi Acre la
cité qui estoit le secours et l'aide de crestienté en ycelles parties
d'Oultre-mer, par nos péchiés ce requérant, fu destruite des ennemis
de la foy; car il ne fu de tous les crestiens qui à ses angoisses
secouréust[116], dont ce fu duel et pitié.

[Note 114: _Son fils_. Khalli.]

[Note 115: _Des Tyois_. C'est-à-dire: Au chef de la milice des
chevaliers Teutoniques. «Teutonicorum militiæ ministro.»]

[Note 116: _Qui à ses angoisses secoureust_. «Non fuit qui ejus
succurreret angustiæ, ex omnibus christianis.»]

Et en icest an ensement, Charles le conte de Valois, frère le roy
Phelippe, à Charles le roy de Secile quita le droit qu'il avoit ès
royaumes d'Arragon et de Valence; et lors espousa une des filles à
ce roy Charles, au chastel de Corbueil, au jour de l'endemain de
l'Assompcion à la benoite vierge Marie que l'en dist la mi-aoust: pour
lequel mariage faire et ensement le quitement des deux royaumes fait du
conte Charles, donna iceluy roy de Secile à iceluy Charles les contés
d'Anjou et du Maine à perpétuité tenir.

[117]En ice meisme an, en la kalande de juignet, il ot un juif à Paris
en la paroisse de Saint-Jehan en Grève[118], lequel fit tant par devers
une femme crestienne que elle li aporta le corps de Jhésucrist en une
oeste[119] sacrée, laquelle elle avoit reçue en la sepmaine peneuse en
la avommichant, et la bailla au juif. Quant le juif l'ot par devers
soy, si mist ladite oeste en plaine chaudière de yaue chaude, le jour
du vendredi aouré; et quant ladite oeste fu en l'yaue boullant, il la
commença à poindre de son coutel, et lors devint l'yaue aussi comme
toute vermeille. Et après ce, il osta ladite oeste de la chaudière,
et la commença à batre d'une verge: laquelle chose fu toute prouvée
contre le juif par l'évesque Symon Matiffait. Si avint que du conseil
et de l'assentement des preudeshommes qui à Paris estoient régens en
théologie et en décret, ledit juif fu condamné à mourir et fu ars
devant tout le peuple; et estoit appellé Le bon juif, et sa femme avoit
à non Bellatine, laquelle avoit une fille à l'aage de douze ans ou
environ que ledit évesque Simon fist baptisier; et la fist demourer
avec les Filles-Dieu à Paris.

[Note 117: Cet alinéa n'est pas dans le texte latin de Guillaume de
Nangis.]

[Note 118: Il demeuroit dans la rue _des Jardins_, nommée depuis _des
Billettes_.]

[Note 119: _Oeste_. Hostie.]


VII.

ANNÉE 1291

_Coment pape Nicholas envoia ses messages aux prélas et aux barons de
France, et de leur responses._

En l'an de grace en suivant mil deux cens quatre vingt et onze, pape
Nicolas, quant il ot sceu et cogneu la destruction d'Acre la cité
d'Oultre-mer, si se conseilla par ses lettres apparans[120] aux prélas
du royaume de France qu'il li démonstrassent quelle chose seroit
mieux profitable et nécessaire au recours et au recouvrement de la
Saincte Terre; et les depria humblement que à ce esmeussent le roy de
France, les barons et les chevaliers et eux meismes, et nomméement le
menu peuple, pour la Saincte Terre recouvrer. Auxquiex commandemens
et prières les arcevesques et les prélas très doucement octroians,
chascun maistre[121] par sa diocèse, les évesques, les abbés, les
prieurs et les sages clers assembla; et lors quant leur concile fu
ainsi assemblé et célébré, si mandèrent au pape ce qu'il avoient fait,
et conseillèrent en ceste manière: c'est à savoir qu'il convendroit
premièrement, les princes et les barons de toute crestienté ensemble
comméus[122] à paix et à concorde rappeler; et meismement rapaisier les
Grieux, les Seciliens et les Arragonois; et ainsi dès maintenant ce
fait, sé le souverain l'ottroioit ou jugeoit estre chose nécessaire, la
croix de son auctorité par tout l'empire de crestienté seroit preschiée
et à prendre admonestée.

[Note 120: _Apparans_. Patentes.]

[Note 121: _Maistre_. «Metropolitanus.»]

[Note 122: _Comméus_. Excités. «Commotos.»]

En icest an, les gens de Valentianes en Haynant, se rebellèrent contre
leur conte, pour ce qu'il s'efforçoit de les grever sans cause; et se
tindrent grant pièce contre li, et boutèrent les gens dudit conte hors
de leur ville; et en firent protecteur et advoué Guillaume le fils au
conte de Flandres.

Et en ce meisme an, puis que Jehanne, contesse de Blois et d'Alençon
fust morte, ses cousins, c'est à savoir Hue de Saint-Pol et ses frères
et messire Gauthier de Chastillon, partirent ensemble l'héritage de la
dite dame; et depuis, le dit Hue conte de Saint-Pol laissa à Guy son
frère la dite conté de Saint-Pol, et fu fait le dit messire Hue conte
de Blois.

En ce meisme tems le pape Nicolas mouru, et fu l'églyse de Rome vacant
par deux ans et plus de pasteur.

Et en cest an meisme Raoul de Sacony[123], roy d'Alemaigue, moru, et fu
après luy roy d'Alemaigue Adolphe[124].

[Note 123: _Raoul de Sacony_. Rodolphe de Hapsbourg.]

[Note 124: _Adolphe_. C'est Adolphe de Nassau. Ce dernier alinéa n'est
pas dans Nangis.]


VIII.

ANNÉE 1292

_Coment la gent au roy d'Angleterre entrèrent soudainement au païs de
Normendie et ailleurs._

Après, en l'an de grace ensuivant mil deux cent quatre vingt et douze,
Edouart, le roy d'Angleterre, de malice et de fraude que il avant et
de grant pièce avoit conceu, si comme aucuns disoient, fist un grant
appareil, en feignant que il vouloit aler hastivement en la Terre
saincte, et là endroit profiter[125]; et par ses hommes de Baionne,
une cité de Gascoigne, et autres pluseurs de son royaume, à nefs et à
galies, à appareil batailleur en grant multitude, fist les subgiés du
roy Phelippe de France de la terre de Normendie et des autres lieux,
par mer et par terre félonneusement assaillir et traitreusement envaïr,
en occiant moult de eux, et en prenant moult grant foison et detenant
pluseurs de leur nefs et fraignant et despeçant, et les maistres
des galies, avecques leur biens et leur merceries, en Angleterre
menèrent et transportèrent. Et ensement les devant dis hommes du roy
d'Angleterre envaïrent traitreusement et faussement une ville du
royaume de France que on appelle la Rochelle, et y firent pluseurs
assaus, en occiant aucuns de la ville: et en icelle ville firent
pluseurs dommages. Laquelle chose comme elle venist en la connoissance
au roy de France, si manda au roy d'Angleterre et aux tenans son
lieu en Gascoigne, que certain nombre des devant dis maufaiteurs
hommes qui ainsi avoient sa gent occis et mehaigniés, envoiast à
Pierregort[126] en sa prison, pour faire de eux ce que raison diroit
et justice requeroit. Auquel mandement le roy d'Angleterre et sa gent
furent négligens d'obéir, et par contumace et en despit le refusèrent;
pour laquelle chose le roy de France fist par son connestable Raoul,
seigneur de Neele, en sa main toute Gascoigne saisir, ainsi comme
appartenant au fié de son royaume; et fist semondre Edouart le roy
d'Angleterre à venir en son parlement. Et en icest an ensement, comme
Jehan le conte de Hainaut delez la confinité de sa terre, les gens
et les sougiés du roy de France et les églyses en sa garde establies
molestast et grevast, né ne les voulsist aux prières né au commendement
du roy amender, Charles de Valois, frère au roy Phelippe de France,
assembla à Saint-Quentin, un chastel de Vermandois, grant ost contre le
conte, par le commendement du roy Phelippe: lequel Charles, comme il
déust de bataille assaillir, Jehan le conte de Hainaut la puissance du
roy de France doubtant, vint sans armes dévotement à Charles; et s'en
vint à Paris avec luy au roy, et tout ce qu'il avoit meffait envers luy
et envers ses soujets, à tout son bon plaisir luy amenda et à sa plaine
volenté.

[Note 125: _Profiter_. Aller, se diriger. «Celeriter proficisci.»]

[Note 126: _Pierregort_. Périgueux.]

Et en ce meisme an, en la cité de Roen en Normendie, pour les exactions
que on appelle male toulte desquelles le peuple estoit moult[127]
durement grevé, contre les maistres de l'eschiquier ministres le
roy de France le menu peuple s'esmut et s'esleva; et dès maintenant
les cueilleurs de celle pécune batirent et les deniers par places
espandirent, et au chastel de la cité les menistres et les maistres
assistrent. Mais après ce, par le maire (ou baillif), et les plus
riches hommes de la ville, furent apaisiés et se retraistrent; et lors
en y ot pluseurs de pendus et moult par diverses prisons du royaume de
France furent emprisonnés.

[Note 127: _Male toulte._ «Malam toltam» De là le respectable nom de
maletôte.]


IX.

ANNÉE 1293

_De la bataille du conte d'Armignac et du conte de Fois._

En l'an de grace mil deux cens et quatre vingt et treize, le conte
d'Armignac contre le conte Raymont Bernart de Fois, lequel il avoit
appellé de traïson à Gisors, environ la Penthecoste, devant Phelippe le
roy de France et les barons, fu contraint à combattre encontre le dit
conte de Fois en champ, seul à seul. Mais aux prières du conte Robert
d'Artois, la besoigne et le descort d'iceux le roy de France prist sur
luy, et de la bataille qu'il avoient jà commenciée les fist retraire.

Et adecertes en cest an, Edouart le roy d'Angleterre pluseurs fois
et solempnellement à la court le roy de France fu semons, pour les
injures et malefaçons les quelles ses hommes avoient faites aux hommes
du royaume de France et de Normendie et d'ailleurs; venir n'i voult,
ainsois au commandement le roy de France despit et contredit. Mais
pour ce que à fausse conscience et à conseil plain de fraude peust
l'iniquité qu'il avoit commenciée parfaire, dist-l'en qu'il manda au
roy de France que il luy quittoit quelconque chose qu'il tenoit de
luy en fié né poursivoit; car il cuidoit et espéroit ce et plus par
force d'armes acquerre et ce, sans hommage de quiconque, dès ore mès
tenir. Et en cest an ensement, au mois de juignet, Noion, une cité de
France, fu toute arse et embrasée fors les abbaïes de Sainct-Eloi et
de Sainct-Barthélemi. Et aussi en icest an meisme, Henri d'Espaigne,
lequel le roy de Secile avoit tenu en prison par l'espace de vint-six
ans, s'en ala à son neveu Sancion[128] le roy d'Espaigne. Et en ice
meismes an, Guillaume l'évesque d'Aucuerre moru, auquel succéda en
la dite éveschié Pierre évesque d'Orliens, et renonça à l'éveschié
d'Orliens: et fu mis en sa place Frédéric le fils au duc de Lorraine,
qui en discorde avoit esté esleu évesque d'Aucuerre, après la promocion
du devant dit Pierre.

[Note 128: _Sancion_. Sanche, roi de Castille.]


X.

ANNÉE 1294

_Coment le roy Edouart s'esmut, et coment le conte d'Acerre[129] fu
destruit pour ses mesfais._

[Note 129: _D'Acerre_. Nangis le nomme «Comes Acerrarum in Apuliâ.» La
ville d'Acerres ou l'Acerres est en effet dans la Pouille. (Voyez déjà
plus haut, vie de Philippe III, § 35.)]

Après, en l'an de grace mil deux cens quatre vingt quatorze, Edouart
le roy d'Angleterre contre le roy Phelippe de France apertement et
puissamment s'esmut, et envoya en Gascoigne, par navie, moult très
grant foison de sa gent les quiex l'île de Ré vers La Rochelle en
Poitou, qui de la part le roy de France se tenoit, destruirent toute,
et occirent la gent et l'embrasèrent et brulèrent par feu. Et puis
d'ilec vers Bourdiaus nagièrent[130] les Anglois, et le chastiau
de Blaives et trois villes ou chastiaus sus la mer occupèrent et
prisrent, et les gens du roy de France qui les gardoient deschacièrent
et gettèrent vilainement, en occiant aucuns par la tricherie des
Gascons. Et comme après il venissent à Bourdiaus, né ilec pour Raoul,
le seigneur de Neelle, connestable de France qui dedens estoit,
ne péussent aucune chose attempter né faire, lors vers la cité de
Baionne retournèrent leur navie, laquelle, par la traïson de ceux qui
estoient ens la cité, reçurent dès maintenant abandon, et assaillirent
longuement les François qui en la forteresse du chastel estoient; et à
la fin après ce d'ilec les enchacièrent.

[Note 130: _Nagièrent_. Naviguèrent.]

Et en icelui an aussi, le conte d'Acerre en Puille, lequel Charles, le
roy de Secile, avoit establi garde de sa conté de Prouvence, fu trouvé
et esprouvé très pesme[131] sodomite et traitre de son seigneur; et fu
pris par le commandement du roy, et fu de son derrière[132] jusques à
la bouche en une broche de fer ardant transfichié, et après fu ars.
Adonques en icel tourment regéhi coment Charles le roy de Secile, père
d'icelui Charles, il avoit retrait par traïson de la cité de Messines
qu'il avoit assegiée; et coment, après Charles prince de Salerne
son fils, s'estoit laissié prendre[133]; et coment il destourna les
Seciliens qui icelui prince pris vouloient restablir en honneur royal,
et les Arragonois aussi de leur terre chacier les desloa.

[Note 131: _Pesme_. Très-mauvais. «Pessimus.»]

[Note 132: _Derrière_. Les éditions gothiques ont substitué _dos_.
Nangis dit: «A posterioribus.» (Spicileg., t. III, p. 50.) Deux lignes
plus bas, au lieu de _En icel tourment regehi_, elles portent: «En
celle gehine recongneut.» Et les faiseurs de Glossaires d'enregistrer,
sur cette autorité, le substantif _gehine_ pour _gehenne_!]

[Note 133: _S'estoit laissié prendre_. Et comment il s'étoit laissé
prendre avec le prince de Salerne, pour mieux nuire à ce dernier. Ce
crime est peu probable.]


XI.

_Coment le conte de Flandres s'alia au roy d'Angleterre._

En cest an ensement, Gui le conte de Flandres, occultement ct
céléement, contre son seigneur le roy de France au roy d'Angleterre
alié, vint avec sa fille à Paris; laquelle il vouloit envoier en
Angleterre pour espouser au roy d'Angleterre Edouart. Lors par le
commandement le roy Phelippe roy de France, avec icelle furent détenus
en garde, mais icelle fille après ce demoura avec les enfans le roy,
pour estre enseigniée et nourrie avec eux; et le conte assez tost après
fu délivré.


XII.

_Coment Charles de Valois ala en Gascoigne._

Et ensement en cest an, Charles de Valois, frère Phelippe le roy de
France, en Gascoigne, à moult grant ost, fu de par son frère destiné
et envoié. Rions[134], un chastel très fort, lequel les Anglois par la
traïson des Gascoins détenoient, clost lors par siège, et avec sa gent
viguereusement et appertement assega. Et adecertes ilec estoient Jehan
de Saint-Jehan[135] et Jehan de Bretaigne et moult d'autres de par le
roy d'Angleterre nobles batailleurs.

[Note 134: _Rions_. Les manuscrits de la Chronique françoise de Nangis
portent _la Riole_ et _Riel_. Mais ce doit être, d'après le latin
_Rionsium_, la petite ville de _Rions_, entre Bordeaux et La Réole.]

[Note 135: Jean de Saint-Jean, lieutenant des Anglois en Gascogne.]

[136]Et en cest an, Jehan duc de Brebant, qui semons avoit esté aux
noces de une des filles au roy d'Angleterre laquelle Henry conte de
Bar prenoit à femme, en joustant contre un chevalier qui estoit nommé
Bourgondes fu féru d'un cop de lance à la mort, et mourust dedens six
jours en un chastel qui est appelle Bar en Lorraine.

[Note 136: Cet alinéa n'est pas traduit de Nangis.]

Et en icel an meisme, depuis que l'église de Rome ot vaqué de pasteur
par l'espace de deux ans, de trois mois et de deux jours, il y ot
un pape qui fu appelle Célestin. Ycelui Célestin fu de la nascion
de Puille et fu moine et père d'une petite religion[137] laquelle
par luy avoit esté instituée et estoit appelée Saint-Benoist ès
montaignes[138]; et là menoit moult apre vie d'ermite. Iceluy Célestin
estoit appellé frère Pierre de avant qu'il fust esleu à pape, et estoit
homme de grand humilité et de grande renommée et de piteuse et saincte
conversation. Si avint en ce temps que les cardinals qui moult estoient
obstinés en l'élection d'un pape, si comme il sembloit, en une journée
se fussent assemblés en consistoire, non pas pour le eslire, car en
traitant de l'élection oncques n'avoit esté faite dudit frère Pierre
mencion; si avint que d'aventure un cardinal en plain consistoire
commença à raconter de la saincte vie et de la renommée dudit frère
Pierre; et adoncques, par divine inspiration, si comme l'en croit,
tous les cardinals, à un seul veu et à une voix, avec grant effusion
de larmes se consentirent audit frère Pierre, et fu esleu en pape, et
avoit bien largement soissante-neuf ans d'aage. Mais encore estoit-il
sain et haitié et assez fort; il n'estoit pas grant clerc, mais il
estoit de très grant discrécion. Icestuy pape ordena douze cardinals,
outre le nombre qui y estoit; et la décrétale que son prédécesseur
avoit fait sus l'eslection du pape, laquelle estoit demourée en
suspense, il la confirma et voult que elle fust tenue et gardée.

[Note 137: _Religion_. Maison religieuse.]

[Note 138: Ces religieux, du nom adoptif de leur fondateur, prirent le
nom de _Célestins_.]

Item environ l'advent Nostre-Seigneur, ledit pape en plain consistoire,
devant tous, renonça à tout office et bénéfice de papalité. Après
lequel fu Boniface le huitième, né de Champaigne[139], lequel fu le
cent quatre-vingt et dix-septième pape. Or avint que le dit Célestin
qui pape avoit esté s'en vouloit retourner au lieu dont il estoit venu,
et le pape Boniface son successeur ne le voult pas souffrir: mais le
fist honnestement et à très grande diligence en honneste lieu estre
gardé.

[Note 139: _Champaigne_. Campanie.]

Et en ce meisme an, Raoul de Grantville, de l'ordre des Prescheurs,
lequel, par le commandement du pape Célestin déposé, avoit esté à Paris
consacré en patriarche de Jhérusalem quant il vint à Rome fu de par le
pape Boniface dégradé.

En iceluy an mourut le roy d'Alemaigne. Si s'assemblèrent les esliseurs
à Coulogne, et s'accordèrent, tous et eslirent un vaillant homme, mais
il n'estoit mie moult riche, et fu appellé Adoulphe[140]. Tantost comme
il fu coroné à Ais, si fist assembler les barons d'Alemaigne et leur
monstra que le roy de France avoit grant partie de l'empire par devers
luy, laquelle chose il ne pooit soufrir pour le serrement qu'il avoit à
l'empire fait. Et tantost eslurent deux chevaliers, et leur baillèrent
des lettres au roy, et les envoièrent par devers le roy de France à
Corbuel. Ilec luy présentèrent les lettres de par le roy d'Alemaigne,
lesquelles estoient sus ceste forme:

«Adoulphe, par la grace de Dieu, roy des Romains tous dis
accroissans[141], à très grant prince et puissant seigneur Phelippon
roy de France. Comme, par vous, les possessions, les droitures,
les juridictions et les traites des terres de nostre empire, par
empeeschement noient convenable, sont détenus par moult de temps, et
follement sont fortraites, si comme il apert clerement en divers lieux;
nous signifions à vous par ces présentes lettres, que nous ordennerons
à aler contre vous avec toute nostre puissance, en poursuivement de si
grant injure que nous ne poons souffrir. Donné à Nurenberge la seconde
kalende de novembre, l'an de l'Incarnacion mil deux cent quatre-vingt
et quatorze.»

[Note 140: C'est ici la répétition de la mention de l'élection
d'Adolphe de Nassau.--Le latin de Nangis dit seulement, au lieu du
long récit qui va suivre: «Romanorum rex Adulphus, regi Angliæ Eduardo
pecuniâ contra regem Franciæ confederatus, fecit regem Franciæ ex parte
suâ, post octavas Nativitatis Dominicæ diffidere; sed auxiliariis sibi
deficientibus, nequivit perficere quod optabat.» (Spicileg, t. III, p.
50.)]

[Note 141: _Tous accroissant_. «Semper Augustus.»]

Quand le roy de France ot receus ses lettres, si manda son conseil par
grant délibéracion, et leur bailla la réponse de leur lettres. Tantost
les chevaliers se départirent de court et vindrent à leur seigneur,
et luy baillèrent la lettre de réponse. Il brisa le seel de la lettre
qui moult estoit grande; et quant elle fu ouverte, il n'y trouva riens
escript, fors _Troup Alemant_. Et ceste réponse fu donnée par le conte
Robert d'Artois, avec le grant conseil du roy. Si avint que le roy
d'Angleterre qui guerre avoit au roy de France envoia par devant ledit
Adoulphe, roy des Romains, en luy requérant que, pour une somme de
deniers, il se voulsist aler avec luy contre le roy de France. Lequel
Adoulphe luy ottroia, car il avoit bien en mémoire la response des
lettres qu'il avoit envoiées au roy de France, comme dessus est devisé.
Si envoia deffier le roy de France de par luy[142]; mais quant il cuida
assembler grant quantité de gens d'armes pour accomplir ce qu'emprins
avoit, pluseurs luy défaillirent qui ne vouloient pas estre avec le
roy d'Angleterre. (Si ne pot parfaire ce qu'il avoit empris en son
entencion. Mais, après une pièce de temps, se fist la pais entre le
roy de France et ledit Adoulphe, par ceste manière que ledit Adoulphe
auroit à femme la soeur au roy de France; et par tant fu la paix
confermée).

[Note 142: Le récit de nos chroniques contredit celui des historiens
modernes, qui présentent les premières lettres de l'empereur comme un
effet du traité honteux fait par lui avec le roi d'Angleterre.--Au
reste, je dois à l'obligeance de M. Michelet, chef de la section
historique aux archives du royaume, la preuve que notre chroniqueur a
suivi un bruit populaire mal fondé, en citant le mot encore aujourd'hui
célèbre de Philippe-le-Bel. L'original de la véritable réponse de ce
prince est conservé dans le Trésor des Chartes. (J. 6.0, nº 14.)
«Philippus d. g. Fr. rex, magnifico principl A. regi Alemanniæ. Nuper
vestras, ut primâ facie apparebat, patentes recepimus litteras, in
hæc verba: Adolphus, etc. (comme plus haut.) Quare mittimus ad vos,
religiosos viros dilectos nostros fratres Simonem de ordine hospitalis
... ac Galcherum de ordine militiæ Templi de Remis domorum preceptores,
ad sciendum si à vobis tales litteras processerunt. Quæ si de vestrâ
conscientiâ emanarint, nisi de contrario nos certificaveritis, cum eâ
carum tenore diffidationis materia colligatur, vobis intimamus quod
tanquam diffidati à vobis deinceps erga vos proponimus nos habere.
Datum Parisiis, die Mercurii, antè mediam qundragesimam, anno Domini
Mº CCº nonagesimo quarto. (1295.)» _Scel en cire blanche pendant sur
simple queue._]


XIII.

ANNÉE 1295

_Coment Charles le frère au roy de France fist pendre pluseurs Gascoins
devant le chastel de Rions, et coment il l'assist._

L'an de grace ensuivant mil deux cent quatre-vins et quinze, Raoul, le
seigneur de Neelle, connestable de France,--qui de Bourdiaux, en l'aide
de Charles le frère le roy de France Phelippe, à Rions venoit par une
ville des Anglois garnie que l'en appelloit Podency, à laquielle il
avoit tenu le siège par huit jours,--fist convenance aux Anglois qui
avec les Gascons la deffendoient, que s'en iroient seurement, leur vies
sauves. Et lors, ce fait, si la reçut le jour des grans Pasques, dont
laissa aler les Anglois, et amena les Gascons par nombre soixante, à
Rions à messire Charles; lesquiels celuy Charles, au quinziesme jour
après Pasques, fist tous en gibet, devant les portes de Rions, pendre
et encrouer au vent. Et quant ceux du chastel virent ce et cognurent
ce, et sorent que à Podency les Anglois eussent trahi, lors envers la
gent du roy d'Angleterre, qui dedens le chastel estoient avec eux,
s'esmurent à grant despit et desdaing. Pour laquielle chose Jehan de
Saint-Jehan et Jehan de Bretaigne, comme la nuit fu venue, en leur nefs
fuians par mer s'en eschapèrent. Mais il furent ensuivis des Gascons,
et pluseurs des Anglois ainsois qu'il entrassent ès nés furent occis.

Adonc, au vendredi ensuivant, les François appercevans en celle nuit
avoir eu discorde et contens au chastel, et que pou estoient aux
deffenses, assaillirent le chastel apertement et dès maintenant y
entrèrent, et occirent moult des Gascons, et si soubmistrent la ville
et le chastel et toute la seigneurie en la seigneurie au roy de France.

Après ce, Charles, conte de Valois, après la prise du chastel de Rions,
assist la ville de Saint-Sever, et l'assailli tout le tems d'esté par
divers assaus, et fist tant que par force il la fist venir abandon.
Mais après ce, quant il s'en fu retourné en France, la gent de la
ville tricheresse reprenant l'esperit de rebellement, de la féauté et
seigneurie de France rassaillirent[143].

[Note 143: _Rassaillirent_. Mauvaise traduction du latin de Nangis:
«Gens villæ à fidelitate regi Franciæ pollicitâ, resilivit.»]

Et en ce tems, Sancion, le roy de Castelle, mourut. Du quiel deux
enfans petis d'aage qu'il avoit engendré de une nonain[144] qu'il
avoit joint à luy par mariage, Henri son oncle du quiel nous avons dit
dessus, qui estoit eschapé de la prison au roy de Secile, garda et
deffendi comme tuteur.

[Note 144: _Une nonain_. Je crois qu'avec le latin notre chroniqueur a
pris le nom propre de la reine Marie de _Molina_, pour l'indication de
sa profession de religieuse. «Pueros de _quâdam sanctimoniali_ feminâ.»]


XIV.

_De la navie au roy de France qui s'esmut pour aler en Angleterre._

En celluy an meisme, la navie au roy de France à Douvre un port
d'Angleterre appliquant, tout ce qui estoit hors des murs ravi. Et
comme iceluy grant navie peust de legier toute Angleterre prendre et
occuper, si fu desvée à aler oultre, de l'autorité Mahi de Momorenci
et de Jehan de Harcourt, mareschaux de cette navie, et furent deboutés
à eux retourner sans rien faire. Et adecertes, en cest an, la royne
Marguerite, femme monseigneur saint Loys, mourut à Paris; et en
l'église Saint-Denis, devant son seigneur, fu honnorablement enterrée.
Et icelle royne Marguerite, ainsois que elle mourust, establi et fonda
à Paris, devant St-Marcel, une abbaïe de Seurs meneurs[145], où elle
très honnorablement vesqui[146]. Et en cest an ensement Alfons le roy
d'Arragon mourut; et lors Jaques l'occupeur de Secile, son frère,
se transporta en Arragon et reçut la hautesce de la dignité royale:
lequel, quant il ot fait pais au roy de Secile Charles, si espousa une
de ses filles, et les ostages que Alfons son frère, le roy nouvellement
mort, avoit receu du roy de Secile, délivra; et l'autre son frère
Frederic occupa Secile après luy.

[Note 145: Les cordelières.]

[Note 146: M. Geraud, dans son _Paris sous Philippe-le-Bel_, a eu
tort de contester tous ces faits, qui sont également rapportés par le
continuateur de Nangis.]


XV.

ANNÉE 1296

_Coment le roy d'Escoce fu pris et amené au roy d'Angleterre. Et parle
après de pluseurs incidences._

Après, en l'an de grace ensuivant mil deux cent quatre-vingt et seize,
les Escos au roy de France aliés envahirent le royaume d'Angleterre et
dégastèrent; et ainsi comme il s'en revenoient d'iceluy envaïssement,
Jehan leur roy, traï d'aucuns, fu pris et au roy d'Angleterre envoié.

Et en icest an ensement, Alfons et Ferrant fils Blanche fille du saint
roy Loys de France, et de Ferrant l'ainsné fils au roy de Castelle, de
long-temps mort, qui du droit de la dignité royale et de excellence
à eux donné par Alfons leur aïeul, estoient du tout en tout privés
et degetés, et pour ce en France estoient comme essiliés; quant il
entendirent du roy leur oncle qui mort estoit, si prisrent leur
erre[147] et requistrent et envaïrent Espaigne; et firent convenances
à Jaques le roy d'Arragon. Et lors par l'aide de luy et de son frère
Pierre, et ensement du fils Jehan le petit[148] d'Espaigne, le royaume
de Legions[149] premièrement envaïrent, et à eux du tout en tout le
soumistrent; lequel Alfons l'ainsné à Jehan son oncle, qui en s'aide
estoit venu par mer, ottroia et donna à tenir de luy en fié. Pour ce
fait, il attrait merveilleusement les cuers de sa gent à luy.

[Note 147: _Erre_. Course. Variante du msc. 9650: _Cuer_.]

[Note 148: _Le petit_. Erreur de Nangis. «_Johanni minimi_.» C'est le
Juan Nunes dont il a déjà été parlé.]

[Note 149: _Legions_. Léon.]

En ce meisme an mourut pape Célestin qui déposé s'estoit par avant
de la papalité; et en icel an Pierre et Jaques dits de la Colompne,
cardinals, afermoient la déposition du pape Célestin avoir esté
indeuement faite; et que la promocion de Boniface estoit injuste et
irraysonnable: et par ce maintenoient la cour de Rome estre en erreur.
Quant le pape Boniface sot ce, si les priva de tout honneur et office
de cardinalté et de tous bénéfices de saincte églyse.

En ce meisme an, Florent le duc de Hollande, et assez tost après son
fils, furent d'un chevalier traiteusement tués. Laquelle mort Jean
conte de Haynaut voult vengier par droit d'affinité et de lignage, et
fist tant qu'il conquist à soy Frise et Hollande.

Et en iceluy meisme an, la cité de Pamers fut séparée de l'éveschié de
Thoulouse, et en y ot propre évesque en la dite cité par l'autorité du
pape Boniface.


XVI.

_De la baillie du centième et du cinquantième._

En icest an ensement, fut une exaction que l'en appelle maletoulte, par
le royaume de France, premièrement seulement des marcheans; de rechief
le centième et le cinquantième de tous les biens de chascun, tant de
clers comme de lais, pour cause de la guerre en ice temps décourant
entre le roy Phelippe de France et le roy d'Angleterre, fu commenciée.
Pour laquelle chose, pape Boniface fist un décret par sentence que sé
les roys et les barons de toute crestienté, dès lors en avant, des
prélas ou des abbés ou du clergié, sans le conseil de l'églyse de
Rome, telles exactions prenoient, ou les évesques, abbés ou clergié
telles choses leur donnoient, la sentence et excommeniement par ice
fait encourroient; de laquelle, fors au péril de la mort, ne pourroient
de nul estre absols fors que du pape de Rome ou de son commandement
espécial.


XVII.

_De la prise Jehan de Saint-Jehan et de pluseurs autres._

En icest an ensement, Emons, le frère au roy d'Angleterre qui estoit
envoyé en Gascoigne contre la gent au roy de France, mourut à Bayonne.
Après la mort duquel endementiers que les villes et les chastiaux,
les gens au roy d'Angleterre tenans sa partie appareilloient à garnir
de vitaille, Robert

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