Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
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Title: Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
Translator: Théodore Pavie
Release date: April 14, 2014 [eBook #45374]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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Credits: Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES TRADUITS DU CHINOIS ***
CHOIX
DE
CONTES ET NOUVELLES
TRADUITS DU CHINOIS
PAR THÉODORE PAVIE
PARIS
LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,
RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7
1839
A
MONSIEUR STANISLAS JULIEN,
MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE
LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL
DE FRANCE.
TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
_De son respectueux Elève,_
THÉODORE PAVIE.
AVERTISSEMENT.
Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
volume de _nouvelles_ et de _contes_.--Les Chinois d'ailleurs ne font
pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
dans l'original.
D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mœurs et
des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.
Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
connaître ici:
LES PIVOINES, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables, anciens et modernes_).
Le même conte se trouve aussi dans les _Histoires à réveiller le
monde_, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
RENARDS-FÉES.
La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, LY-TAI-PE,
laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
du LUTH BRISÉ qui termine le volume.
C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, _Voyage dans l'Ouest,_
(c'est-à-dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: LE BONZE SAUVÉ DES EAUX et
LE ROI DES DRAGONS.
Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.
Enfin, LE LION DE PIERRE est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à
Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
nous le communiquer.
Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.
Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
prendre haleine.
Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.
TABLE
Les Pivoines, conte
Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique
Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle
Le Lion de Pierre, légende
La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique
Les Renards-Fées, conte Tao-Sse
Le Luth brisé, nouvelle historique
LES PIVOINES[1],
CONTE.
Sous le règne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Méridionaux,
au village de Tchang-Yo, situé à deux _lys_[3] de la porte orientale
de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
sans lui laisser d'enfant.
Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
l'avait-on surnommé _Hoa-Tchy_ (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
laissait en gage.
Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue,
dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.
Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
sur cette haie factice, l'églantier, le _putchuk_, l'hibiscus,
le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui
qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
arbre[4] et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
commençait à s'ouvrir.
En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.
Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:
«Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
prune _Yo-Ly_, surnommée le ballon de soie brodée.
On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
répandent en foule leur éclat et leur parfum. »
En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac
Sy-Hou[5]. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
promeneurs.
On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.
Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le
ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.
Il y a des vers qui en font foi:
Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la
voûte des cieux;
Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs
chantent en cueillant les lotus;
Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques
s'y sont multipliées à l'infini;
Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de
son jardin et de son lac.
Mais rentrons dans les limites de notre récit. »--Tsieou-Sien, levé
chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
reprises pour faire son inspection.
Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à
ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
les fleurs ».
Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».
Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
ce raisonnement:--Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à
s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
douleur!
Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
prendre pitié.
Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
mutile, comment supporteront-elles ce traitement?--Voyez: c'est du
germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!
D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
d'une mort prématurée.
On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
ressentiment!
Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
grandes politesses, intercédait du fond de son cœur pour ses pauvres
plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
en remerciements.
Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
«traiter les fleurs ».
A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
chacun s'abstenait de toucher même une feuille.
D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
flexible et harmonieuse.
Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
revenu de chaque année.
Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait _Monsieur_
Tsieou[7], et lui-même se désignait par le nom du _Vieillard qui arrose
son jardin_ (Kouan-Youen-Seou).
Les vers disent:
Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,
A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;
Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses
regards,
Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler
à loisir que d'aller prendre du repos.
Ici l'histoire se divise.--Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
avaient eu à souffrir de leur despotisme!
Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
vieux Tsieou-Sien.
Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à
moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
que l'on appelle le _Fou des fleurs_. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.
A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à
peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
que cela.
Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.
Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.
Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.
Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
et elle écrivit les quatre vers suivants:
Demain matin, je me promènerai dans le parc:
Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,
Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,
Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.
C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
un front radieux parmi toutes celles de l'empire.
Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.
Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose
jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
aller en respirer l'odeur de plus près.
Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
vêtements.
Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
silence.
La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun
mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
le jeune seigneur?--Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
reconnaissance!
Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
jambes, et il ne put remuer.
Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
billet, et l'envoyer au préfet du département.»
Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
en une minute, au galop.
Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
donc.
Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.
Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.
Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de
Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
en désordre cueillir les pivoines.
Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
première.
Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
renversée!--Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
sur pied.
Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!
Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et
méchante;
Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:
Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,
Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,
sans que personne les recueille.
Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là-dessus il partit en
manifestant la haine qu'il avait dans le cœur.
Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.
Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »--Le curieux, frappé
de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!--et voilà tout. Mais
comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
compassion.
Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!
Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?
Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là,
reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.
A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
il ira vous inviter à la venir voir.
A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non---Voyant
mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;--cependant, la jeune
fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.
Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
plus étincelantes qu'auparavant.
Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:
On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la
boue,
Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de
les ressusciter;
Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi
il a su concilier l'affection des objets inanimés.
Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!
Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là.--Aucune trace
de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à
lui-même?--Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
qui faisaient sécher leurs filets au soleil.
Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.
Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout
rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
passée.
Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?--A l'instant même,
répondit Tsieou.--Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
y avait là-dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
s'assurer du prodige par leur propres yeux.
Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
miracles par le secours de la magie.
Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
qu'il avait grandement raison.
Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à
côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
l'ouvrit à deux battants.
Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.
Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
troupe se mit en marche.
Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur
toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.
En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
de Tchang.--Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
sourire aux passants.
Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
être à moi.--Mais quel est donc ce fameux plan?--Le voici, reprit
Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
a même promis 3,000 tsien[8] de récompense, pour encourager les
délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.
Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
affaire.
Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à
l'arrière-garde avec ses amis.
Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
que vous le lui ferez au moins savoir!--Mais les sbires le chargeaient
d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
ils l'entraînèrent hors du jardin.
A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
connaître la cause de cette conduite.--Qu'est-ce que vous demandez?
leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
n'eurent plus dans le cœur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
cela devait aboutir.
Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
se rendit en hâte au tribunal.
Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
de supplice et attendirent.
Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:---Quel
audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
vous avez le front de nier!
Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
dire.
Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
patient, chargé de la cangue.
Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.
Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
porterons caution; rassurez-vous!
Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!--Et le vieillard
arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.
A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
lit aux prisonniers; là, plus mort que vif, garrotté de manière à ne
pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.
Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.
Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
condition d'existence.
Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
immortel?--Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
c'est-à-dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.--Et
elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.
Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!--Tsieou est
saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
voit tiré d'affaire, son cœur se dilate; car on dit:
«Celui qui ne nourrit en son cœur aucun sentiment
d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
arbitres des événements. »
Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
livrer à l'ivresse du plaisir.
Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
à terre en désordre et jonchent le sol.
Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.--Aussitôt on
étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à-coup il
s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon
Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées
devant le vestibule,
Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des
eaux,
La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,
Et siffle à travers les pins de la forêt.
Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
dans une muette stupeur.
Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus
de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs?
Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:--Oui, il
faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.
Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à
boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
découragés et honteux.
Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.
On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
perquisition: mais enfin, que faire?--Aller passer la nuit chez soi....
Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à
la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.
A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
bonnet de notre maître?--C'était bien lui.--On éclaire le long du mur,
et à quelques pas de là, à l'angle oriental, dans un détour formé par
l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
aux autres voisins et se retirèrent.
Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
nous l'y laisserons.
Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
ont leur récompense.
Deux scélérats qui ont quitté le monde,
Ce sont deux démons méchants qui descendent dans les enfers.
Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
plus grand détail et la plus grande précision.
Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.
Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
parlerons pas.
Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
reprit la fraîcheur de la jeunesse.
Un jour, c'était le 15e de la 8e lune, le temps était magnifique, le
ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue
de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de
ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure souffle doucement, il
s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend,
dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel
embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches
s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la
jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent
des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre
d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main
des instruments de musique.
Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
sur soi de grandes calamités.
Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.
Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
d'adieux.--Puis tout disparut.
Cet endroit a changé son nom en celui de _Ching-Sien-Ly, le village de
l'Immortel qui monte aux cieux._ On l'appelle aussi _le village des
Cent Fleurs._
Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,
Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;
Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel
avec lui:
Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par
le feu.
[1] Il s'agit de la pivoine en arbre (_Pæonia arborea_)
[2] Il monta sur le trône en 1023.
[3] Dix lys font une lieue.
[4] Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées
par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus à
établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue.
[5] Le père Athanase Kirchère, dans sa _Chine illustrée_, dit, en
parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer
dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
situé dans le Tche Kiang.
[6] En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est:
_Lo-Hoa_, les six fleurs.
[7] Tsieou-Kong.
[8] Environ 22,500 francs.
LE BONZE KAY-TSANG
SAUVÉ DES EAUX.
HISTOIRE BOUDDHIQUE
La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu où les
Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.
Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan[2]. Or, la 13e
année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
souveraineté de la Chine.
Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
à la vertu.--La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
répondit Taï-Tsong. »
Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
eussent à se rendre au concours général de la capitale.
L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (_le Bouton
brillant_), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
partir.
--«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
mère. »
Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.
Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.
Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme
au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant
donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.
Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à
terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.
Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
l'appartement parfumé.
Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
trône dans le palais des _clochettes d'or;_ les officiers civils et
militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
préfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
ose la demander pour Kwang-Jouy. »
Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
le Kiang-Tcheou.
Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.
Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
accéda aux volontés de sa mère.
Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
ce poisson. «A dix lys[4] d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
Hong-Kiang.»
A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
remplit de satisfaction»--Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
est la santé de ma mère?--Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»
Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.
La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.
Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.
Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et fraîche
ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son
compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
milieu des eaux.
A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.
Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à
fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à
l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
au fond des eaux.»
Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
jours passés.»
Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.
Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
dans le palais de son maître.--«Lettré, quel est ton nom? quelle est
ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
as-tu été victime d'un assassinat?»--A ces questions, Kwang-Jouy salua
respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
le supplia de le faire revivre.
«Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que
tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
cour.»
Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
exprima sa gratitude au roi des dragons.
Mais revenons à la veuve du docteur.--Dans son aversion pour l'assassin
de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexité, elle
avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.
Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
talents.--Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.
Les instants fuient avec rapidité.--Un jour que Lieou-Hong était
sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
demeure. Tout-à-coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.
Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à
demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
serez satisfait.»
Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
reconnaître....»
Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.
En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
rentre à l'hôtel.
Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.
Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit
enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve:
que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à
terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (_Flottant
sur le fleuve Kiang_) et le confie aux soins d'une personne qui
l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.
Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
rapides comme la navette du tisserand.---L'enfant grandit; et quand il
eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la
pratique de la vertu.
Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile à
saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
sait d'où!»
Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et
pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
auteurs de mes jours.--Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»
Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira
de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
parents la vengeance que sa mère attendait de lui.
A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
reconnaissance.
--«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»
Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.
Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
qui sait?...»
Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
demandant l'aumône.
Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
vient-il? demanda-t-elle.--Le pauvre religieux vient du couvent
de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
Fa-Ming.--Puisqu'il en est ainsi, entrez.»
On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
mère vivaient encore.
Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.--Et quel est le nom
de votre mère?--Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
mon nom de religion est Kay-Tsang.--En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»
A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.--Quoi! je suis resté
dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
séparation!--Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à
des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»
Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.
Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait
dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
vision m'a rendue malade.--C'est peu de chose, en vérité, répliqua
le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
jours.»
En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.--D'ailleurs, reprit
la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.
Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des
habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
souliers à ses religieux.
Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
menaceraient.»
Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à
l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
elle quitta le couvent et regagna le bateau.
Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
prenant congé du religieux, il se mit en route.
Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»
Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.--Ce n'est pas lui, répondit le
novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
Ouen-Kiao.--Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?--Hélas!
mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
près de lui.--Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
venir chercher?--C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
capitale et ce bracelet parfumé.»
La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
venir me trouver.--Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
Kay-Tsang.--Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
yeux se sont fermés à la lumière.»
En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui
adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
même instant elle recouvra la vue.
Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui
disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
vous quitte pour aller à la capitale.»
Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
la salle du palais.
A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa
robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
venger notre gendre.»
Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la
tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.
Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
sur la place des exécutions.
Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»
Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
pour acquitter ma dette envers mon époux.
--»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
rougirais-tu?»
L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
supplice est une chose arrêtée.»
Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.
On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à
l'endroit même où il avait commis le crime.
Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.
«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de
soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
vieille mère.»
Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
accompli, il s'éloigna.
Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un
cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!
A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.
«Que faites--vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.--Vous avez
été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
mon époux?--Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
égale.»
Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.
Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
tous les deux pleurèrent de tendresse.
Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
ministre.
Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
Touan-Youen-Hoey: _Réunion des tendres époux._
Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à
la cour, pour veiller aux affaires.
Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
donna la mort.
Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
enfance.
[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement _lieu du repos éternel_; il
s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il désigne la
ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.
[2] An 627 de J.-C.
[3] Le mot de _préfecture_ n'est pas plus impropre que celui de
_département,_ les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
c'est-à-dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.
[4] Une lieue.
[5] Le mot Tsieou-Po (_Vagues d'automne_) exprime souvent, par
élégance, deux beaux yeux de femme.
[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur
d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de l'année.
[7] L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est celle-ci:
Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dût un jour
venger son père.
[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice
bouddhiste. Ensuite on lui impose un _nom de religion._
[9] Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du
vin, de la viande et de certains légumes.
[10] La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette
nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des
êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures du matin) du grand
jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe
subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'éleva:
le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la seconde partie de
cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se
meuvent sur la terre et dans l'eau.»
[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs
grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres
mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les
anglais rendent très bien par le mot de _Boddhood_ l'état de ces
êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
interminables épreuves.
[12] Yu-Y signifie _selon le désir_, c'est-à-dire, une pierre
précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
Tseou-Pan signifie _qui s'agite sur le plateau;_ ce diamant est ainsi
appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
l'oscillation de la lumière qu'il reflète.
LE POÈTE LY-TAI-PE.
NOUVELLE.
I.
Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur
la terre!
Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là
tour-à-tour les deux phases de sa vie;
Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et
de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de
corruption.
Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies
obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;
En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il
recula les bornes de son imposante renommée:
Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,
pareils au croissant radieux.
Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et
s'effacent,
Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des
rives du fleuve Tsay-Chy.
Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang,
vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur
Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
surnom.
Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
l'_Immortel Exilé_. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics
nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:
Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel
exilé sur la terre.
Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et
la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer
d'émotion les Esprits et les Génies;
Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour
plongé dans une douce ivresse.
L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la
cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la
rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions
vulgaires.
Or, Ly-Pe s'appelait lui-même _le Lettré retiré du Nénuphar bleu_.
Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla
cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
buvait jour et nuit. On les avait surnommés les _six Solitaires de la
rivière des Bambous._
Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:
Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la
terre a déjà vu trente printemps;
Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.
Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?
Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu
qui répand l'or et l'abondance.
«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à
venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
qui vous attend!
--«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
entre le vin et la poésie.
--«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»
Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là, il ôte ses pendants d'or et la queue
de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
boivent sans désemparer jusqu à la nuit.
Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères.
Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à
goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
l'autre.
Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à
ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»
Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
l'avait promis.
Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à
la juger, jetons-la au rebut.»
Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
le dépose le premier sur le bureau.
Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!--»Broyer
de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
fut jetée de côté.
On a raison de dire:
Quand vous présentez un travail au concours, ne songez
point à réussir dans l'Empire;
Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,
Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à
Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»
L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.
Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»
A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
bonheur ou de malheur.
L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
rendre quelque service à l'Empire!»
Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
l'accable.
--»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
personnelle.»
Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»
Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
nobles du palais.»--Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.
Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à
l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.
--»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
qu'il ne refusera pas.»
Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
suite du docteur Ho-Tchy.
Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.
--»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment
pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?
--»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.
Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince
de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12],
les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»
Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait.
Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.
Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
Majesté.
--»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
ambassadeurs?--Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
convenablement.»
Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
au pied de votre trône.
--»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.--D'après
l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han;
les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17],
Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»
A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain
éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
poète dans le palais des _clochettes d'or_[18]. Les musiciens firent
retentir à grand bruit les instruments à corde, le _kin_ et le _se_;
les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après
avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
d'audience.
Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
forment le cortège, alignés sur deux rangs.
Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même à
Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
illumina son visage.
Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.
Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
se tromper d'un mot.
Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»
Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.
«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
sur l'estrade.»
L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.
--»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.--Eh bien! Sire,
ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
au-dessous de la confiance dont il est honoré.»
Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal
reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
proverbe est bien vrai:
Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
dites.
Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme
il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à
l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.
De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
donnez-nous-en lecture.»
Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
aux étrangers; elle était ainsi conçue:
Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
instructions au Ko-To des Po-Hai.
«Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent
pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
fondu, ont prêté serment et obéissance.
Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde,
des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du
royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,
La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?
Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à
la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
(pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
ne veut pas se soumettre.
Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
instructions.
Ordre spécial.»
La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
cacheta de son sceau impérial.
Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
l'Empereur!
L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.
«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
du collège des Han-Lin.--Au milieu de tant de dignitaires, le
premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
bottines?--Ecoutez, ajouta Ho--Tchi: ces deux personnages sont à la
vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
Quel autre pourrait l'égaler!»
Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
entra en délibération avec ses conseillers.--Le céleste Empire avait
pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
l'attaquer?
Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
faire sa cour au souverain de la Chine.--Mais ici l'histoire se divise.
II.
L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
Tong-Fang-Sou.--Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
disposer: voilà ce qu'il aime.--Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
verres: cela lui suffirait.»
Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
cessaient de pleuvoir sur le docteur.
Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
m'appelle Kouo-Tse-Y.»
Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
désobéir?
Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à
voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise
et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
libérateur et le sauva du même péril[23].
--Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
devant la galerie des _Parfums enivrants,_ et il prenait plaisir à les
admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
du poète Ly-Pe.
Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
chantait:
Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;
Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.
Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;
Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.
«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là,
installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
quittait pas.
«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
gaîté:
Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!
Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
_Cinq Phénix;_ et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
palais.
Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
les fossés _qui font naître la joie,_ ils arrivèrent avec leur fardeau
à la galerie des _Parfums enivrants._
Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
du docteur.
Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
--Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
ton brillant.»
Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
voici:
I.
En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant
les fleurs je songe à voter visage;
La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les
touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.
Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré
devant moi,
J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans
le séjour des dieux.
II.
La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais
parfum;
Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont
Wou-chan attristent mon cœur.
Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais
des Han?
Hélas! _l'hirondelle légère_ se confie dans l'éclat d'une nouvelle
parure.
III.
La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des
empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,
Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux
regard.
Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître,
La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums
enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.
«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert
fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
avait procuré.
«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse
prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était
établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.
Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
au contraire à redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
point mon courroux, demanda l'Impératrice?--Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
ce vers qui dit:
Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure
nouvelle.
--»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom
était Fey-Yen (l'_Hirondelle légère_).
--»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à
la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle
para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.
»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
aperçue?»
C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la
princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.
L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._
Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens
sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»
Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque
de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»
Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires,
cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille _leangs_ d'or,
un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.
Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
les coupes se succédèrent sans relâche.
Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
montagnes_. En voici l'abrégé:
Reconnaissant et fier de l'édit impérial,
Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de
fumée.
Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,
Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans
racines au gré des flots.
Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;
Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent
jamais;
C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,
Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.
Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
à cheval, et partout où il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits
de soie_. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
banquet.
Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.
Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.
Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»
Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!--Non, répondit Ly-Pe, je
ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.--Alors, reprit l'intendant,
si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
arrogamment son Excellence?
--»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
barbouiller?» Or, voici la requête du poète.
Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
littéraires étaient immenses; quand il agitait son
pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
impériale, où vous lirez ses titres.
Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas à vous
que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»
L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»
Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
dit-il:--«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
rebelle.»--D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»
Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à
sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
éviterez une humiliante punition.
Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
excellent magistrat.
Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la
conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.
Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur
s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
mont Lou-Tchan.
Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
retenu au camp du général.
Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à
Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
passage l'arrêta.
On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.
Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à
Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:
Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans
l'Océan,
Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de
se rencontrer?
Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la
capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.
Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein
jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein
des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège....
Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!
Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
sacrifices au printemps et à l'automne.
Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
lequel étaient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la poésie.)
Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:
Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de
Prince des poètes?
Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux
talent.
Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:
Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer
une pièce de vers décousue;
Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans
les ondes fraîches du fleuve.
Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
l'immortel Ly-Pe lui-même.
De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
rang, et dit de lui:
En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,
il déploya un talent divin;
Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le
bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.
Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:
Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,
en a gardé un pieux souvenir.
[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
[2] Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de
cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède
les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné leurs portraits
dans sa _Description historique de la Chine._
[3] Autre nom de Ly-Taï-Pe.
[4] Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de
Kia-Ting, arrondissement de Mei.
[5] Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues
de circonférence.
[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du
royaume de Tsin.
[7] Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.
[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son
lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et
fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
ami.
[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et
l'appliquent ensuite avec le pinceau.
[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la
Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e
siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. Leur chef avait
le titre de Ko-To.
[11] La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.
[12] Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.
[13] De l'Empereur.
[14] Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642.
[15] Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e
siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.
[16] Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de
la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours
la province de Yun-Nan.
[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de
Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme
aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.
[18] Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
contigu à celui des empereurs, nommé _Palais des clochettes d'or._
[19] On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de
cuillers pour manger.
[20] Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page
252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les
envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus un serpent (lézard) vivant,
... qui pénétrait dans les trous pour y prendre les rats.»
[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un
pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait
des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce présent est
attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).
[22] Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac
Baikal.
[23] Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._
Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le
fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette chronique.
Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
recommandations qu'il m'a laissées.»
Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
ma reconnaissance d'un si grand service.»
[24] L'amour est désigné ici par l'expression poétique de _vent du
printemps._
[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même
chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa
tous les malheurs de la fin de ce beau règne.
[26] Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont
il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et
qu'il éleva au rang d'Impératrice.
[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7
fr. 50 cent.
[28] Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
déclarer Empereur.
[29] Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en
abdiquant entre les mains de son fils.
[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan.
[31] Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des
sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent
à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui
représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre
chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.
[32] Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.
LE LION DE PIERRE.
LÉGENDE.
Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
pratiquent la vertu.
C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à
un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
main.
Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
plus prompt à accueillir sa visite.
Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit
préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
quand on fut à table, il lui demanda où il allait.
«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
quelque chose à vous communiquer.
--»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?
--»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je
n'ai rien de plus à vous dire.»
Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
fléau devait se déclarer.
«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.
--»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
bien d'en avertir tous les gens du village.
--»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.
--»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?
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