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Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20)

by Adolphe Thiers · French · Gutenberg #45211 · 1,241,085 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20)
    
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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20)

Author: Adolphe Thiers


        
Release date: March 25, 2014 [eBook #45211]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/45211

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine
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        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE, (VOL. 14 / 20) ***

  HISTOIRE
  DU
  CONSULAT
  ET
  DE L'EMPIRE


  TOME XIV




L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie), le 12 août 1856.


PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.




  HISTOIRE
  DU
  CONSULAT
  ET
  DE
  L'EMPIRE


  FAISANT SUITE À
  L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE


  PAR M. A. THIERS


  TOME QUATORZIÈME




  PARIS
  PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
  60, RUE RICHELIEU

  1856




LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.




MOSCOU.

     Napoléon se prépare à marcher sur Wilna. -- Ses dispositions à
     Kowno pour s'assurer la possession de cette ville et y faire
     aboutir sa ligne de navigation. -- Mouvement des divers corps
     de l'armée française. -- En approchant de Wilna, on rencontre
     M. de Balachoff, envoyé par l'empereur Alexandre pour faire une
     dernière tentative de rapprochement. -- Motifs qui ont provoqué
     cette démarche. -- L'empereur Alexandre et son état-major. --
     Opinions régnantes en Russie sur la manière de conduire cette
     guerre. -- Système de retraite à l'intérieur proposé par le
     général Pfuhl. -- Sentiment des généraux Barclay de Tolly et
     Bagration à l'égard de ce système. -- En apprenant l'arrivée
     des Français, Alexandre se décide à se retirer sur la Dwina
     au camp de Drissa, et à diriger le prince Bagration avec la
     seconde armée russe sur le Dniéper. -- Entrée des Français
     dans Wilna. -- Orages d'été pendant la marche de l'armée sur
     Wilna. -- Premières souffrances. -- Beaucoup d'hommes prennent
     dès le commencement de la campagne l'habitude du maraudage.
     -- La difficulté des marches et des approvisionnements décide
     Napoléon à faire un séjour à Wilna. -- Inconvénients de ce
     séjour. -- Tandis que Napoléon s'arrête pour rallier les
     hommes débandés et donner à ses convois le temps d'arriver, il
     envoie le maréchal Davout sur sa droite, afin de poursuivre
     le prince Bagration, séparé de la principale armée russe.
     -- Organisation du gouvernement lithuanien. -- Création de
     magasins, construction de fours, établissement d'une police sur
     les routes. -- Entrevue de Napoléon avec M. de Balachoff. --
     Langage fâcheux tenu à ce personnage. -- Opérations du maréchal
     Davout sur la droite de Napoléon. -- Danger auquel sont exposées
     plusieurs colonnes russes séparées du corps principal de leur
     armée. -- La colonne du général Doctoroff parvient à se sauver,
     les autres sont rejetées sur le prince Bagration. -- Marche
     hardie du maréchal Davout sur Minsk. -- S'apercevant qu'il est
     en présence de l'armée de Bagration, deux ou trois fois plus
     forte que les troupes qu'il commande, ce maréchal demande des
     renforts. -- Napoléon, qui médite le projet de se jeter sur
     Barclay de Tolly avec la plus grande partie de ses forces,
     refuse au maréchal Davout les secours nécessaires, et croit y
     suppléer en pressant la réunion du roi Jérôme avec ce maréchal.
     -- Marche du roi Jérôme de Grodno sur Neswij. -- Ses lenteurs
     involontaires. -- Napoléon, mécontent, le place sous les ordres
     du maréchal Davout. -- Ce prince, blessé, quitte l'armée. --
     Perte de plusieurs jours pendant lesquels Bagration réussit à
     se sauver. -- Le maréchal Davout court à sa poursuite. -- Beau
     combat de Mohilew. -- Bagration, quoique battu, parvient à se
     retirer au delà du Dniéper. -- Occupations de Napoléon pendant
     les mouvements du maréchal Davout. -- Après avoir organisé ses
     moyens de subsistance, et laissé à Wilna une grande partie
     de ses convois d'artillerie et de vivres, il se dispose à
     marcher contre la principale armée russe de Barclay de Tolly.
     -- Insurrection de la Pologne. -- Accueil fait aux députés
     polonais. -- Langage réservé de Napoléon à leur égard, et
     motifs de cette réserve. -- Départ de Napoléon pour Gloubokoé.
     -- Beau plan consistant, après avoir jeté Davout et Jérôme sur
     Bagration, à se porter sur Barclay de Tolly par un mouvement de
     gauche à droite, afin de déborder les Russes et de les tourner.
     -- Marche de tous les corps de l'armée française défilant devant
     le camp de Drissa pour se porter sur Polotsk et Witebsk. -- Les
     Russes au camp de Drissa. -- Révolte de leur état-major contre
     le plan de campagne attribué au général Pfuhl, et contrainte
     exercée à l'égard de l'empereur Alexandre pour l'obliger à
     quitter l'armée. -- Celui-ci se décide à se rendre à Moscou. --
     Barclay de Tolly évacue le camp de Drissa, et se porte à Witebsk
     en marchant derrière la Dwina, dans l'intention de se rejoindre
     à Bagration. -- Napoléon s'efforce de le prévenir à Witebsk.
     -- Brillante suite de combats en avant d'Ostrowno, et au delà.
     -- Bravoure audacieuse de l'armée française, et opiniâtreté
     de l'armée russe. -- Un moment on espère une bataille, mais
     les Russes se dérobent pour prendre position entre Witebsk et
     Smolensk, et rallier le prince Bagration. -- Accablement produit
     par des chaleurs excessives, fatigue des troupes, nouvelle perte
     d'hommes et de chevaux. -- Napoléon, prévenu à Smolensk, et
     désespérant d'empêcher la réunion de Bagration avec Barclay de
     Tolly, se décide à une nouvelle halte d'une quinzaine de jours,
     pour rallier les hommes restés en arrière, amener ses convois
     d'artillerie, et laisser passer les grandes chaleurs. -- Son
     établissement à Witebsk. -- Ses cantonnements autour de cette
     ville. -- Ses soins pour son armée, déjà réduite de 400 mille
     hommes à 256 mille, depuis le passage du Niémen. -- Opérations
     à l'aile gauche. -- Les maréchaux Macdonald et Oudinot, chargés
     d'agir sur la Dwina, doivent, l'un bloquer Riga, l'autre
     prendre Polotsk. -- Avantages remportés les 29 juillet et 1er
     août par le maréchal Oudinot sur le comte de Wittgenstein. --
     Napoléon, pour procurer quelque repos aux Bavarois ruinés par
     la dyssenterie, et pour renforcer le maréchal Oudinot, les
     envoie à Polotsk. -- Opérations à l'aile droite. -- Napoléon,
     après avoir été rejoint par le maréchal Davout et par une partie
     des troupes du roi Jérôme, charge le général Reynier avec les
     Saxons, et le prince de Schwarzenberg avec les Autrichiens,
     de garder le cours inférieur du Dniéper, et de tenir tête au
     général russe Tormazoff, qui occupe la Volhynie avec 40 mille
     hommes. -- Après avoir ordonné ces dispositions et accordé un
     peu de repos à ses soldats, Napoléon recommence les opérations
     offensives contre la grande armée russe, composée désormais des
     troupes réunies de Barclay de Tolly et de Bagration. -- Belle
     marche de gauche à droite, devant l'armée ennemie, pour passer
     le Dniéper au-dessous de Smolensk, surprendre cette ville,
     tourner les Russes, et les acculer sur la Dwina. -- Pendant
     que Napoléon opérait contre les Russes, ceux-ci songeaient à
     prendre l'initiative. -- Déconcertés par les mouvements de
     Napoléon, et apercevant le danger de Smolensk, ils se rabattent
     sur cette ville pour la secourir. -- Marche des Français sur
     Smolensk. -- Brillant combat de Krasnoé. -- Arrivée des Français
     devant Smolensk. -- Immense réunion d'hommes autour de cette
     malheureuse ville. -- Attaque et prise de Smolensk par Ney et
     Davout. -- Retraite des Russes sur Dorogobouge. -- Rencontre du
     maréchal Ney avec une partie de l'arrière-garde russe. -- Combat
     sanglant de Valoutina. -- Mort du général Gudin. -- Chagrin de
     Napoléon en voyant échouer l'une après l'autre les plus belles
     combinaisons qu'il eût jamais imaginées. -- Difficultés des
     lieux, et peu de faveur de la fortune dans cette campagne. --
     Grande question de savoir s'il faut s'arrêter à Smolensk pour
     hiverner en Lithuanie, ou marcher en avant pour prévenir les
     dangers politiques qui pourraient naître d'une guerre prolongée.
     -- Raisons pour et contre. -- Tandis qu'il délibère, Napoléon
     apprend que le général Saint-Cyr, remplaçant le maréchal
     Oudinot blessé, a gagné le 18 août une bataille sur l'armée
     de Wittgenstein à Polotsk; que les généraux Schwarzenberg et
     Reynier, après diverses alternatives, ont gagné à Gorodeczna
     le 12 août une autre bataille sur l'armée de Volhynie; que
     le maréchal Davout et Murat, mis à la poursuite de la grande
     armée russe, ont trouvé cette armée en position au delà de
     Dorogobouge, avec apparence de vouloir combattre. -- À cette
     dernière nouvelle, Napoléon part de Smolensk avec le reste
     de l'armée, afin de tout terminer dans une grande bataille.
     -- Son arrivée à Dorogobouge. -- Retraite de l'armée russe,
     dont les chefs divisés flottent entre l'idée de combattre, et
     l'idée de se retirer en détruisant tout sur leur chemin. --
     Leur marche sur Wiasma. -- Napoléon jugeant qu'ils vont enfin
     livrer bataille, et espérant décider du sort de la guerre en
     une journée, se met à les poursuivre, et résout ainsi la grave
     question qui tenait son esprit en suspens. -- Ordres sur ses
     ailes et ses derrières pendant la marche qu'il projette. --
     Le 9e corps, sous le maréchal Victor, amené de Berlin à Wilna
     pour couvrir les derrières de l'armée; le 11e, sous le maréchal
     Augereau, chargé de remplacer le 9e à Berlin. -- Marche de la
     grande armée sur Wiasma. -- Aspect de la Russie. -- Nombreux
     incendies allumés par la main des Russes sur toute la route
     de Smolensk à Moscou. -- Exaltation de l'esprit public en
     Russie, et irritation soit dans l'armée, soit dans le peuple,
     contre le plan qui consiste à se retirer en détruisant tout
     sur les pas des Français. -- Impopularité de Barclay de Tolly,
     accusé d'être l'auteur ou l'exécuteur de ce système, et envoi
     du vieux général Kutusof pour le remplacer. -- Caractère de
     Kutusof et son arrivée à l'armée. -- Quoique penchant pour le
     système défensif, il se décide à livrer bataille en avant de
     Moscou. -- Choix du champ de bataille de Borodino au bord de la
     Moskowa. -- Marche de l'armée française de Wiasma sur Ghjat.
     -- Quelques jours de mauvais temps font hésiter Napoléon entre
     le projet de rétrograder, et le projet de poursuivre l'armée
     russe. -- Le retour du beau temps le décide, malgré l'avis des
     principaux chefs de l'armée, à continuer sa marche offensive.
     -- Arrivée le 5 septembre dans la vaste plaine de Borodino. --
     Prise de la redoute de Schwardino le 5 septembre au soir. --
     Repos le 6 septembre. -- Préparatifs de la grande bataille. --
     Proposition du maréchal Davout de tourner l'armée russe par sa
     gauche. -- Motifs qui décident le rejet de cette proposition.
     -- Plan d'attaque directe consistant à enlever de vive force
     les redoutes sur lesquelles les Russes sont appuyés. -- Esprit
     militaire des Français, esprit religieux des Russes. --
     Mémorable bataille de la Moskowa, livrée le 7 septembre 1812. --
     Environ 60 mille hommes hors de combat du côté des Russes, et 30
     mille du côté des Français. -- Spectacle horrible. -- Pourquoi
     la bataille, quoique meurtrière pour les Russes et complétement
     perdue pour eux, n'est cependant pas décisive. -- Les Russes
     se retirent sur Moscou. -- Les Français les poursuivent. --
     Conseil de guerre tenu par les généraux russes pour savoir s'il
     faut livrer une nouvelle bataille, ou abandonner Moscou aux
     Français. -- Kutusof se décide à évacuer Moscou en traversant la
     ville, et en se retirant sur la route de Riazan. -- Désespoir du
     gouverneur Rostopchin, et ses préparatifs secrets d'incendie. --
     Arrivée des Français devant Moscou. -- Superbe aspect de cette
     capitale, et enthousiasme de nos soldats en l'apercevant des
     hauteurs de Worobiewo. -- Entrée dans Moscou le 14 septembre.
     -- Silence et solitude. -- Quelques apparences de feu dans la
     nuit du 15 au 16. -- Affreux incendie de cette capitale. --
     Napoléon obligé de sortir du Kremlin pour se retirer au château
     de Petrowskoié. -- Douleur que lui cause le désastre de Moscou.
     -- Il y voit une résolution désespérée qui exclut toute idée
     de paix. -- Après cinq jours l'incendie est apaisé. -- Aspect
     de Moscou après l'incendie. -- Les quatre cinquièmes de la
     ville détruits. -- Immense quantité de vivres trouvée dans les
     caves, et formation de magasins pour l'armée. -- Pensées qui
     agitent Napoléon à Moscou. -- Il sent le danger de s'y arrêter,
     et voudrait, par une marche oblique au nord, se réunir aux
     maréchaux Victor, Saint-Cyr et Macdonald, en avant de la Dwina,
     de manière à résoudre le double problème de se rapprocher de la
     Pologne, et de menacer Saint-Pétersbourg. -- Mauvais accueil que
     cette conception profonde reçoit de la part de ses lieutenants,
     et objections fondées sur l'état de l'armée, réduite à cent
     mille hommes. -- Pendant que Napoléon hésite, il s'aperçoit que
     l'armée russe s'est dérobée, et est venue prendre position sur
     son flanc droit, vers la route de Kalouga. -- Murat envoyé à
     sa poursuite. -- Les Russes établis à Taroutino. -- Napoléon,
     embarrassé de sa position, envoie le général Lauriston à Kutusof
     pour essayer de négocier. -- Finesse de Kutusof feignant
     d'agréer ces ouvertures, et acceptation d'un armistice tacite.


[Date en marge: Juin 1812.]

[Note en marge: Séjour de Napoléon à Kowno.]

Le Niémen venait d'être franchi le 24 juin sans aucune opposition de
la part des Russes, et tout annonçait que les motifs qui les avaient
empêchés de résister aux environs de Kowno, les en empêcheraient
également sur les autres points de leur frontière. Ne doutant pas
qu'à sa gauche le maréchal Macdonald, chargé de passer le Niémen près
de Tilsit, qu'à sa droite le prince Eugène, chargé de le passer aux
environs de Prenn, ne trouvassent les mêmes facilités, Napoléon ne
songeait qu'à se porter sur Wilna, pour s'emparer de la capitale de
la Lithuanie, et pour se placer entre les deux armées ennemies de
manière à ne plus leur permettre de se rejoindre. Toutefois, avant
de quitter Kowno, il voulut, tandis que ses corps marcheraient sur
Wilna, vaquer à divers soins que sa rare prévoyance ne négligeait
jamais. Assurer sa ligne de communication, lorsqu'il se portait en
avant, avait toujours été sa première occupation, et c'était plus
que jamais le cas d'y penser, lorsqu'il allait s'aventurer à de si
grandes distances, à travers des pays si difficiles, et au milieu
d'une cavalerie ennemie la plus incommode qu'il y eût au monde.

[Note en marge: Soins dont il s'occupe.]

[Note en marge: Ponts fixes jetés sur le Niémen et la Wilia.]

[Note en marge: Hôpitaux, manutentions de vivres, magasins, ligne de
navigation jusqu'à Wilna.]

[Note en marge: Difficultés de la navigation sur la Wilia.]

D'abord il fit lever les ponts jetés au-dessus de Kowno, replacer
les bateaux sur leurs haquets, et acheminer l'équipage entier à la
suite du maréchal Davout. Il chargea l'infatigable général Éblé de
construire à Kowno même un pont sur pilotis, pour rendre certain,
dans tous les temps, le passage du Niémen. Il lui ordonna d'en
établir un pareil sur la Wilia, afin d'assurer les communications de
l'armée dans tous les sens. Les ressources du pays en bois étaient
considérables, et quant aux autres parties du matériel nécessaires à
l'établissement des ponts, telles que ferrures, cordages et outils,
on doit se souvenir qu'il en avait largement approvisionné le corps
du génie. Napoléon s'occupa ensuite d'entourer la ville de Kowno
d'ouvrages de défense, afin que les partis ennemis ne pussent y
pénétrer, et que le vaste dépôt de matières qu'on allait y laisser
s'y trouvât en parfaite sûreté. Après ces objets, les hôpitaux pour
recevoir les blessés et les malades, les manutentions pour fabriquer
le pain, les magasins pour déposer les approvisionnements de tout
genre, et par-dessus tout les bateaux propres à remonter la Wilia
jusqu'à Wilna, absorbèrent son attention sans relâche, et il donna
les ordres convenables pour que, moyennant un seul transbordement,
les convois venus de Dantzig par la Vistule, le Frische-Haff, la
Prégel, la Deime, le canal de Frédéric, le Niémen, pussent remonter
de Kowno jusqu'à Wilna. Malheureusement la Wilia, moins profonde que
le Niémen, et de plus très-sinueuse, offrait un moyen de transport
presque aussi difficile que celui de terre. On n'estimait pas à moins
de vingt jours le temps indispensable pour remonter par la Wilia de
Kowno à Wilna, et c'était à peu près le temps exigé pour venir de
Dantzig à Kowno. Toutefois Napoléon ordonna de faire l'essai de cette
navigation, sauf à organiser d'autres moyens de transport si celui-là
ne réussissait point.

[Note en marge: Distribution de l'armée russe autour de Wilna.]

Tout en s'occupant de ces soins avec son activité accoutumée,
Napoléon avait mis ses troupes en marche. Les rapports recueillis
sur la situation de l'ennemi, obscurs pour tout autre que Napoléon,
représentaient l'armée de Barclay de Tolly comme formant une espèce
de demi-cercle autour de Wilna, et se liant par un cordon de Cosaques
avec celle du prince Bagration, qui était beaucoup plus haut sur
notre droite, dans les environs de Grodno. Voici comment, d'après
ces rapports, était distribuée autour de nous l'armée du général
Barclay de Tolly, particulièrement opposée à la masse principale
de nos forces. (Voir la carte nº 54.) On disait qu'entre Tilsit et
Kowno, vers Rossiena, c'est-à-dire à notre gauche, se trouvait le
corps de Wittgenstein, qu'on supposait de vingt et quelques mille
hommes (il était de 24 mille); qu'à Wilkomir s'en trouvait un autre,
celui de Bagowouth, d'une force moindre (il était de 19 mille hommes
en y comprenant le corps de cavalerie d'Ouvaroff); qu'à Wilna même
était campée la garde impériale avec les réserves (elle était de 24
mille hommes en y joignant la grosse cavalerie du général Korff);
qu'en face de nous sur la route de Wilna, mais un peu sur notre
droite, étaient répandues d'autres troupes dont le nombre était
inconnu, mais ne devait pas être inférieur aux détachements déjà
énumérés. C'étaient le corps de Touczkoff, campé à Nowoi-Troki avec
environ 19 mille hommes, celui de Schouvaloff, campé à Olkeniki avec
14 mille, et enfin à l'extrême droite, celui de Doctoroff, établi
à Lida avec 20 mille hommes, et lié par les 8 mille Cosaques de
Platow à l'armée du prince Bagration. Cette répartition des 130 mille
hommes de Barclay de Tolly n'était qu'imparfaitement connue; mais
sa distribution en demi-cercle autour de Wilna, en masse plus forte
sur notre gauche et notre front, en masse un peu moindre sur notre
droite, se liant par des Cosaques à Bagration, était assez clairement
entrevue pour que Napoléon pût ordonner la marche de son armée sur
Wilna avec une connaissance suffisante des choses.

[Note en marge: Marche des corps français sur Wilna, calculée d'après
la distribution présumée des troupes russes.]

Le maréchal Macdonald, à notre extrême gauche, venait de franchir
sans difficulté le Niémen à Tilsit. Il avait 11 mille Polonais, 17
mille Prussiens, et il reçut l'ordre de s'avancer sur Rossiena,
sans précipitation, de manière à couvrir la navigation du Niémen,
et à envahir successivement la Courlande, à mesure que les Russes
se replieraient sur la Dwina. Napoléon dirigea le corps du maréchal
Oudinot, fort d'environ 36 mille hommes, sur Janowo, et lui enjoignit
d'y passer la Wilia pour se porter sur Wilkomir. Il était probable
que ce corps rencontrerait celui de Wittgenstein, qui en se retirant
de Rossiena devait traverser Wilkomir. Napoléon le renforça d'une
division de cuirassiers, détachée du prince Eugène, et appartenant
au 3e corps de cavalerie de réserve. Il voulut porter aussi au
delà de la Wilia le corps de Ney, qui était également de 36 mille
hommes, mais en lui faisant passer cette rivière plus près de
Wilna. Oudinot et Ney, marchant parallèlement et très-près l'un de
l'autre, étaient assez forts pour tenir tête à quelque ennemi que
ce fût, et pour donner le temps de venir à leur secours, si, contre
toute vraisemblance, ils rencontraient le gros de l'armée russe.
Ils n'avaient donc rien à craindre de Wittgenstein et de Bagowouth,
séparés ou réunis, et devaient même les accabler en combinant bien
leurs efforts.

Ces précautions, presque surabondantes, prises sur sa gauche,
Napoléon résolut de marcher droit devant lui sur Wilna, avec les 20
mille cavaliers de Murat, les 70 mille fantassins de Davout, et les
36 mille soldats éprouvés de la garde. Ayant ainsi directement sous
sa main 120 mille combattants au moins, il était certain de vaincre
toutes les résistances, et en coupant la ligne russe vers Wilna, de
séparer entièrement Barclay de Tolly de Bagration.

Quant aux troupes ennemies répandues sur sa droite, et qui, sans
qu'on le sût avec précision, se trouvaient entre Nowoi-Troki et Lida,
et formaient la gauche de Barclay, on ne pouvait pas les supposer de
plus de 40 mille hommes; or le prince Eugène, qui faisait ses apprêts
pour franchir le Niémen à Prenn avec 80 mille, devait avoir raison
d'elles, si, contre le plan évident des Russes, elles prenaient
l'offensive.

[Note en marge: Marche de Murat et de Davout sur Wilna.]

Ces dispositions, ordonnées dès le lendemain du passage du Niémen,
s'exécutaient pendant que Napoléon, établi à Kowno, se consacrait
aux soins divers que nous venons de retracer. De sa personne il
ne devait accourir que lorsque ses avant-postes lui signaleraient
la présence de l'ennemi. D'ailleurs, avec le vaillant Murat à son
avant-garde, avec le solide Davout à son corps de bataille, il
n'avait guère à craindre une mésaventure. Le 25, Murat et Davout
s'avancèrent, l'un à la tête de sa cavalerie, l'autre à la tête
de son infanterie, jusqu'à Zismory, après avoir traversé un pays
difficile, et où l'armée russe aurait pu facilement les arrêter. Ils
avaient cheminé en effet sur le flanc des coteaux boisés qui séparent
le lit de la Wilia de celui du Niémen, serrés entre ces coteaux
et les bords escarpés du Niémen, et n'ayant pas en cas d'attaque
beaucoup d'espace pour se déployer. Le 25 au soir ils couchèrent à
Zismory, dans un pays plus facile, l'angle que forment la Wilia et le
Niémen étant infiniment plus ouvert. Le lendemain 26, ils allèrent
coucher sur la route de Jewe, et ne rencontrèrent sur leur chemin
que des Cosaques qui fuyaient à leur approche, en mettant le feu
aux granges et aux châteaux lorsqu'ils en avaient le temps. Le ciel
était demeuré pur et serein, mais les villages étaient déjà fort
éloignés les uns des autres, et les ressources devenaient rares. Les
soldats du maréchal Davout, portant leur pain sur le dos, et ayant un
troupeau à leur suite, ne manquaient de rien, mais ils étaient un peu
fatigués de la longueur des marches, et laissaient parmi les jeunes
soldats, surtout parmi les Illyriens et les Hollandais, quelques
traînards sur la route. Les chevaux en particulier souffraient
beaucoup, et tous les soirs, faute d'avoine, on était obligé de les
répandre dans les champs pour y brouter le seigle vert, qui leur
plaisait sans les nourrir. L'artillerie de réserve, composée des
pièces de douze, et les équipages chargés de munitions et de vivres,
étaient en arrière. La cavalerie de Murat, que malheureusement il
ménageait peu, la mettant en mouvement dès le matin, et la faisant
courir à bride abattue dans tous les sens, était déjà très-fatiguée.
Le soigneux et sévère Davout désapprouvait cette imprévoyance, et,
quoique peu communicatif, laissait voir ce qu'il pensait. Il n'y
avait pas là de quoi rapprocher les deux chefs de notre avant-garde,
déjà si dissemblables d'esprit et de caractère.

Le 27 on atteignit Jewe, qui n'est plus qu'à une forte journée de
Wilna, et Murat, afin de pouvoir entrer le lendemain de très-bonne
heure dans cette ville, se porta sur Riconti, à trois ou quatre
lieues en avant de Jewe.

[Note en marge: L'approche des Français connue à Wilna le 24 au soir.]

On ne devait trouver à Wilna ni la cour du czar ni son armée. Le
passage du Niémen commencé le 24 au matin avait été connu le 24 au
soir à Wilna, pendant que l'empereur Alexandre assistait à un bal
donné par le général Benningsen.

[Note en marge: Effet produit par cette nouvelle.]

[Note en marge: MM. Araktchejef, Balachoff, Kotchoubey, Wolkonski,
Michaux, d'Armfeld, Paulucci, de Stein, Wolzogen, Pfuhl.]

Cette nouvelle, apportée par un domestique du comte Romanzoff, jeta
un grand trouble dans les esprits, et ne fit qu'ajouter à l'extrême
confusion qui régnait dans l'état-major russe. Voulant s'entourer
de nombreux avis, Alexandre avait emmené avec lui une foule de
personnages, tous différents de caractère, de rang et de nation.
Indépendamment du général Barclay de Tolly, qui ne donnait pas ses
ordres comme général en chef de l'armée, mais comme ministre de la
guerre, Alexandre avait auprès de lui le général Benningsen, le
grand-duc Constantin, un ancien ministre de la guerre Araktchejef,
les ministres de la police et de l'intérieur MM. de Balachoff et
Kotchoubey, le prince Wolkonski. Ce dernier remplissait auprès de
la personne de l'empereur les fonctions de chef d'état-major. À ces
Russes, la plupart animés de passions fort vives, s'étaient joints
une quantité d'étrangers de toutes nations, fuyant auprès d'Alexandre
les persécutions de Napoléon, ou seulement son influence et sa
gloire, qu'ils détestaient. Parmi eux se trouvaient un officier
du génie, nommé Michaux, Piémontais d'origine, ayant peu de coup
d'oeil militaire, mais savant dans son état, et très-considéré par
Alexandre; un Suédois, comte d'Armfeld, qui avait été contraint
par les événements politiques de la Suède à se réfugier en Russie,
homme d'esprit mais peu estimé; un Italien, Paulucci, de beaucoup
d'imagination et de pétulance; plusieurs Allemands, particulièrement
le baron de Stein, que Napoléon avait exclu du ministère en
Prusse, qui était en Allemagne l'idole de tous les ennemis de la
France, et qui joignait à un singulier mélange d'esprit libéral
et aristocratique un patriotisme ardent; un officier d'état-major
instruit, intelligent, actif, aimant à se produire, le colonel
Wolzogen; enfin un Prussien, plus docteur que militaire, le général
Pfuhl, exerçant sur l'esprit d'Alexandre une assez grande influence,
détesté par ce motif de tous les habitués de la cour, se croyant
profond et n'étant que systématique, ayant auprès de quelques adeptes
la réputation d'un génie supérieur, mais auprès du plus grand nombre
celle d'un esprit bizarre, absolu, insociable, incapable de rendre
le moindre service, et fait tout au plus pour dominer quelque temps
par sa singularité même la mobile et rêveuse imagination d'Alexandre.

C'est au milieu de ces donneurs de conseils que l'empereur Alexandre,
ayant plus d'esprit qu'aucun d'eux, mais moins qu'aucun d'eux
la faculté de s'arrêter à une idée et d'y tenir, vivait depuis
plusieurs mois, lorsque le canon de Napoléon vint l'arracher à ses
incertitudes, et l'obliger à se faire un plan de campagne.

[Note en marge: Deux opinions partagent les esprits autour de
l'empereur Alexandre.]

[Note en marge: Les uns veulent prendre l'offensive, les autres se
retirer dans l'intérieur de l'empire.]

Entre ces divers personnages, deux idées n'avaient cessé d'être
débattues vivement. Les hommes d'un caractère ardent, qui suivant
l'usage n'étaient pas les plus éclairés, voulaient qu'on n'attendît
pas Napoléon, qu'on le prévînt au contraire, qu'on se jetât sur la
Vieille-Prusse et sur la Pologne, qu'on ravageât ces pays, alliés ou
complices de la France, qu'on tâchât même de soulever l'Allemagne en
lui tendant une main précoce, sauf, s'il le fallait, à se retirer
ensuite, après avoir agrandi de deux cents lieues le désert dans
lequel on espérait que Napoléon viendrait s'abîmer. Les hommes calmes
et sensés jugeaient ce projet dangereux, et soutenaient avec raison
qu'aller au-devant de Napoléon, c'était lui abréger le chemin, lui
épargner par conséquent la plus grave des difficultés de cette
guerre, celle des distances, lui offrir presque sur son territoire,
à portée de ses ressources, ce qu'il devait désirer le plus, une
bataille d'Austerlitz ou de Friedland, bataille qu'il gagnerait
sans aucun doute, et qui, une fois gagnée, déciderait la question,
ou établirait au moins son ascendant pour tout le reste de la
guerre. Ils disaient encore qu'au lieu de diminuer la difficulté des
distances, il fallait l'agrandir en se retirant devant Napoléon, en
lui cédant du terrain autant qu'il en voudrait envahir, puis quand on
l'aurait attiré bien loin, et qu'on le tiendrait dans les profondeurs
de la Russie, épuisé de fatigue et de faim, se précipiter sur lui,
l'accabler, et le ramener à moitié détruit à la frontière russe.
Ce plan présentait l'inconvénient de livrer au ravage, non pas la
Pologne ou la Vieille-Prusse, mais la Russie elle-même. Néanmoins
la presque certitude du succès était une raison d'un tel poids,
qu'aucune considération d'intérêt matériel ne méritait d'être mise en
balance avec elle.

[Note en marge: L'opinion d'Alexandre favorable au système de
retraite à l'intérieur.]

Cette controverse, commencée à Saint-Pétersbourg, n'avait pas
encore cessé à Wilna, lorsque la nouvelle du passage du Niémen vint
mettre fin au bal du général Benningsen. Alexandre avait l'esprit
trop clairvoyant pour hésiter un instant sur une question pareille.
Ménager à Napoléon, sous le climat de la Russie, la campagne que
Masséna venait de faire en Portugal sous le climat de la Péninsule,
était une tactique trop indiquée pour qu'il songeât à en suivre
une autre. De plus il avait eu pour l'adopter une raison décisive,
c'était la raison politique. Constamment appliqué à mettre l'opinion
de la Russie, de l'Europe, et même de la France de son côté, afin
d'aggraver la situation morale de Napoléon vis-à-vis des peuples,
il s'était soigneusement gardé de paraître le provocateur, et par
suite de ce système s'était promis d'attendre l'ennemi sans aller le
chercher. C'est là ce qu'il avait toujours annoncé, et ce qu'il avait
fait en se tenant derrière le Niémen, sa frontière naturelle, à ce
point qu'il ne l'avait pas même défendue.

[Note en marge: Système théorique du général Pfuhl, déduit des
campagnes de lord Wellington en Portugal.]

Cette conduite était toute simple, et dictée par le bon sens. Mais on
avait voulu à cette occasion construire tout un système, et c'était
le général Pfuhl, auteur de ce système, qui en était le démonstrateur
auprès d'Alexandre, qu'avec une certaine apparence de profondeur on
était presque toujours assuré de séduire.

[Note en marge: Le système du général Pfuhl, fort agréé d'Alexandre,
est mal accueilli, à cause de sa forme dogmatique, par les généraux
russes.]

À chaque époque, lorsqu'un homme supérieur, s'inspirant non pas d'une
théorie, mais des circonstances, exécute de grandes choses, les
esprits imitateurs viennent à la suite, et mettent des systèmes à la
place des grandes choses que le vrai génie a faites naturellement.
Dans le dix-huitième siècle, tout le monde voulait faire l'exercice
à la manière de Frédéric, et depuis la bataille de Leuthen
construisait des systèmes sur l'ordre oblique, auquel on attribuait
tous les succès du monarque prussien. À partir de l'année 1800, et
des campagnes du général Bonaparte, qui avait su avec tant d'art
manoeuvrer sur les ailes et les communications de ses adversaires,
on ne parlait que de tourner l'ennemi. À Austerlitz les conseillers
d'Alexandre avaient voulu tourner Napoléon, et on sait ce qu'il leur
en avait coûté. En 1810, un homme de sens et de caractère, lord
Wellington, secondé par les circonstances et un bonheur rare, venait
de faire une campagne brillante en Portugal, et on ne parlait plus
en Europe que d'agir comme lui. Se retirer en détruisant toutes
choses, se réfugier ensuite dans un camp inexpugnable, y attendre
l'épuisement d'un ennemi témérairement engagé, enfin revenir sur cet
ennemi, l'assaillir, l'accabler, était devenu pour certains esprits,
depuis Torrès-Védras, toute la science de la guerre. C'est de cette
science que le général Pfuhl s'était constitué le maître suprême au
milieu de l'état-major russe. Excepté le czar, qui se complaisait
dans ces fausses profondeurs, le général Pfuhl avait fatigué, blessé
tout le monde par son dogmatisme, ses prétentions, son orgueil. Mais
Alexandre l'avait accueilli comme un génie méconnu, et lui avait
donné à rédiger tout le plan de la guerre.

Le général Pfuhl, après avoir étudié la carte de Russie, y avait
remarqué ce que chacun peut y apercevoir au premier aspect, la longue
ligne transversale de la Dwina et du Dniéper, qui, en s'ajoutant
l'une à l'autre, forment du nord-ouest au sud-est une vaste et
belle ligne de défense intérieure. Il voulait donc que les armées
russes s'y repliassent, y établissent une espèce de Torrès-Védras
invincible, et qu'elles y tinssent la conduite des armées anglaise
et espagnole en Portugal. Ayant, dans cette étude attentive de la
carte de Russie, remarqué à Drissa sur la Dwina un emplacement qui
lui semblait propre à l'établissement d'un camp retranché, il avait
proposé d'en construire un dans cet endroit, et Alexandre, adoptant
cette proposition, avait envoyé l'ingénieur Michaux sur les lieux
pour tracer et faire exécuter les ouvrages. L'officier d'état-major
Wolzogen, espèce d'interprète du génie mystérieux du général Pfuhl,
allait et venait pour appliquer les idées de son maître sur le
terrain. Enfin, à la création de ce camp de Drissa, le général Pfuhl
avait ajouté une distribution des forces russes appropriée au système
qu'il avait déduit des opérations de lord Wellington en Portugal.
Il avait en conséquence demandé deux armées, une principale, une
secondaire; l'une sur la Dwina recevant les Français de front, les
attirant à sa suite, et devant se retirer au camp de Drissa; l'autre
sur le Dniéper, reculant aussi devant les Français, mais destinée
à les assaillir en flanc et par derrière, lorsqu'on reprendrait
l'offensive pour les accabler. C'est en vertu de ce plan qu'avaient
été formées les deux armées de Barclay de Tolly et de Bagration.

[Note en marge: Exagérations théoriques du général Pfuhl, qui
détruisent les principaux mérites de son plan.]

C'était assurément une pensée juste, à laquelle Alexandre dut plus
tard de grands résultats, que de battre en retraite devant les
Français, et de les attirer dans le fond de la Russie, et cette
pensée, tout le monde l'avait en Europe. Mais pourquoi un camp
retranché, et surtout pourquoi si près de la frontière? C'est ce
que tout le monde pouvait se demander, au simple énoncé du plan du
général Pfuhl, plan qui n'était, comme on le voit, que l'imitation
systématisée de la guerre de Portugal. Si lord Wellington avait
songé à un camp retranché, c'est parce qu'il fallait qu'il s'arrêtât
assez promptement, sans quoi il eût été précipité dans l'Océan. Le
camp retranché pour les Russes c'était l'espace, qui, pour eux, ne
finissait qu'au bord de l'Océan glacial. Et puis, placer le point
d'arrêt sur la Dwina, c'était vouloir arrêter les Français au début
même de leur course, quand ils avaient encore tout leur élan et
toutes leurs ressources, comme du reste l'événement le prouva, et
s'exposer à être emporté d'assaut. Enfin, en admettant qu'on pût agir
utilement contre les flancs de l'ennemi, c'était courir de grands
dangers que de diviser dès l'origine la masse principale des forces
russes, qui était à peine suffisante pour tenir la campagne, et il
eût été beaucoup mieux entendu de laisser aux troupes revenant d'Asie
le rôle de cette armée de flanc destinée à harceler les Français,
peut-être même à leur fermer la retraite.

Voilà ce que démontrait le simple bon sens, même avant la leçon des
événements. Au surplus Alexandre s'était gardé de mettre ce plan
en discussion; il l'avait soigneusement réservé pour lui et pour
quelques adeptes allemands, et s'était borné à en faire exécuter les
préparatifs les plus importants. En attendant il s'était avancé,
comme on l'a déjà vu, en deux masses, l'une appuyée sur la Dwina,
l'autre sur le Dniéper, ayant pour point de direction, la première
Wilna, la seconde Minsk.

[Note en marge: Sentiments différents de Barclay de Tolly et de
Bagration à l'égard du plan du général Pfuhl.]

Jusque-là, il n'y avait rien à redire, car il était naturel que les
deux rassemblements principaux des Russes se formassent derrière
ces deux fleuves. Mais les hommes sensés dans l'état-major du czar
pensaient qu'on allait bientôt réunir l'une et l'autre armée russe,
se présenter ensuite en une seule masse aux Français, sauf à ne pas
leur livrer bataille, à se retirer à leur approche, et à attendre,
avant de se précipiter sur eux, qu'ils fussent à la fois fatigués,
privés de vivres, et engagés assez profondément en Russie pour n'en
pouvoir plus revenir. C'était l'avis notamment du général Barclay de
Tolly, officier froid, ferme, instruit, issu d'une famille écossaise
établie en Courlande, et à cause de cette origine peu agréable aux
Russes, qui prennent les étrangers en haine dès que leurs passions
nationales commencent à fermenter. Mais, comme nous l'avons dit,
cet avis n'était pas du goût de tout le monde. Les hommes ardents,
détestant la France, sa révolution, sa gloire, qu'ils fussent
Russes, Suédois, Allemands ou Italiens, ne voulaient pas qu'on
fît aux Français l'honneur de reculer devant eux, et prétendaient
qu'il fallait prendre l'offensive, se jeter sur la Prusse et la
Pologne, pour ravager une plus grande étendue de pays, et soulever
l'Allemagne, qui ne demandait qu'à être délivrée. Cette dernière
opinion dominait surtout au quartier général du prince Bagration.
Ce prince, Géorgien d'origine, brave, ayant du coup d'oeil sur le
terrain, mais dépourvu des talents d'un général en chef, chargé
d'ailleurs, si on avait pris l'offensive, d'envahir la Pologne,
aurait voulu aller en avant, et se ruer sur les Français avec une
énergie furieuse. Jaloux de Barclay, méprisant les militaires
savants, il favorisait autour de lui les déclamations contre les
étrangers qui conseillaient Alexandre, et travaillaient, assurait-on,
à lui inspirer une conduite timide.

[Note en marge: La brusque apparition de Napoléon oblige de prendre
un parti.]

Alexandre s'était ainsi avancé avec ses deux armées, ne se prononçant
pas encore, considérant en secret le plan du général Pfuhl comme le
salut de l'empire, mais hésitant à le dire, et se réservant de faire
successivement exécuter ce plan, au fur et à mesure des événements.
Aussi n'avait-il ni voulu ni osé nommer un général en chef, ce qui
eût été proclamer un système, et avait-il chargé le général Barclay
de Tolly de donner des ordres comme ministre de la guerre. La brusque
apparition de Napoléon au delà du Niémen l'obligea de mettre un terme
à ces hésitations, et d'arrêter un plan.

[Note en marge: N'osant pas exposer aux chances d'une discussion le
plan du général Pfuhl, Alexandre confie au général Barclay de Tolly
le soin de diriger la retraite sur la Dwina.]

Le désir d'Alexandre eût été de convoquer sur-le-champ un conseil
de guerre, d'y appeler ses conseillers de toutes les nations, d'y
faire exposer le plan du général Pfuhl, non par le général Pfuhl
lui-même, incapable de supporter une contradiction, mais par le
colonel Wolzogen, son interprète ordinaire, esprit clair et maniable,
puis enfin de demander à tous les assistants de se prononcer. Mais le
colonel Wolzogen lui fit sentir qu'on aboutirait ainsi à un nouveau
chaos, et qu'il valait mieux choisir tout simplement un général en
chef, auquel on confierait l'exécution du plan jugé le meilleur. Pour
un tel rôle le général Barclay de Tolly était le plus indiqué par
son obéissance, sa fermeté, ses talents pratiques, et sa qualité de
ministre de la guerre. D'ailleurs l'approche de l'ennemi avec une
masse écrasante d'environ 200 mille hommes, quand on avait à peine
130 mille combattants à lui opposer, avait fort calmé les partisans
de l'offensive, et la plupart des donneurs d'avis ne songeaient
même qu'à se retirer pour ne pas tomber dans les mains de Napoléon,
qui ne les aurait probablement pas ménagés. Il n'y avait donc pas à
craindre qu'on blâmât beaucoup dans le moment un mouvement rétrograde
devenu inévitable. En conséquence Alexandre, adoptant l'avis du
colonel Wolzogen, qui du reste était le seul admissible au point où
en étaient les choses, confia au général Barclay de Tolly, non pas en
qualité de général en chef, mais en qualité de ministre de la guerre,
le soin d'opérer la retraite de l'armée principale sur la Dwina,
dans la direction du camp de Drissa. Ces dispositions arrêtées, il
partit avec la foule de ses conseillers, en suivant la route qui par
Swenziany et Vidzouy menait à Drissa.

Ce n'était pas chose aisée que d'opérer devant Napoléon,
ordinairement prompt comme la foudre, la retraite des six corps
russes répandus autour de Wilna, et composant l'armée principale.

[Note en marge: Difficultés de la retraite sur la Dwina pour une
partie de l'armée russe.]

Ainsi que nous l'avons dit, le premier de ces corps, sous le comte
de Wittgenstein, était à Rossiena, où il formait l'extrême droite
des Russes, opposée à l'extrême gauche des Français. Le second, sous
le général Bagowouth, était à Janowo; le troisième, composé de la
garde russe et des réserves, à Wilna; le quatrième, sous le général
Touczkoff, entre Kowno et Wilna, à Nowoi-Troki[1]. Pour ces quatre
corps la retraite était facile, car ils n'avaient qu'à se retirer
directement sur la Dwina, sans être exposés à trouver les Français
sur leur chemin. Il n'y avait pas plus de difficulté pour la grosse
cavalerie, distribuée en deux corps de réserve sous les généraux
Ouvaroff et Korff, et placée en arrière. Mais le cinquième corps sous
le comte Schouvaloff, le sixième sous le général Doctoroff, établis,
l'un à Olkeniki, l'autre à Lida, et formant l'extrême gauche du
demi-cercle que les Russes décrivaient autour de Wilna, pouvaient,
avant d'avoir regagné la route de Swenziany, être arrêtés par les
Français, qui déjà étaient en marche sur Wilna. Quant à l'hetman
Platow, complétant avec 8 mille Cosaques les 130 mille hommes de
l'armée de la Dwina, il était près de Grodno, et on n'avait guère à
s'inquiéter pour des coureurs aussi agiles que les siens.

[Note 1: En disant le premier, le second, le troisième corps russe,
nous ne les désignons pas par le numéro qu'ils portaient dans l'armée
russe, mais par leur rang dans la ligne qu'ils formaient alors autour
de Wilna.]

[Note en marge: Ordre de retraite aux divers corps de l'armée russe.]

Le général Barclay de Tolly se hâta de donner à tous ses corps
l'ordre de se replier sur la Dwina, en prenant pour but le camp
de Drissa, et prescrivit aux deux qui étaient les plus mal placés
d'opérer tout de suite leur mouvement de retraite, en tournant autour
de Wilna, et en se tenant pendant le trajet le plus loin qu'ils
pourraient de cette ville, afin de ne pas rencontrer les Français.
Quant à lui, assez dédaigneux pour les donneurs d'avis qui avaient
montré tant d'empressement à partir, il affecta de rester à son
arrière-garde, et de se retirer lentement avec elle, en disputant le
terrain pied à pied. L'ordre envoyé au prince Bagration, au nom de
l'empereur lui-même, fut de se reporter sur le Dniéper, en suivant
autant que possible la direction de Minsk, afin de se réunir au
besoin à l'armée principale, si cette réunion devenait nécessaire.
L'hetman Platow, toujours chargé de lier entre eux Barclay de Tolly
et Bagration, eut ordre de harceler les Français en courant sur leurs
flancs et leurs derrières.

[Note en marge: L'empereur Alexandre, en quittant Wilna, charge M. de
Balachoff d'une dernière démarche auprès de Napoléon.]

[Note en marge: Nature de la mission confiée à M. de Balachoff.]

Avant de quitter Wilna, l'empereur Alexandre, tout en regardant la
guerre comme désormais inévitable, et quoique très-décidé à la
soutenir énergiquement, voulut tenter une dernière démarche, qui
ne pouvait arrêter les hostilités, mais qui devait certainement
en rejeter la responsabilité sur Napoléon. Voyant d'après les
nouvelles de Saint-Pétersbourg que le général Lauriston avait fondé
la demande de ses passe-ports sur la demande que le prince Kourakin
avait faite des siens, et sur la prétendue condition imposée aux
Français d'évacuer la Prusse, il s'attacha surtout à répondre à
ces deux griefs de manière à mettre tous les torts du côté de son
adversaire. Il fit donc appeler M. de Balachoff, ministre de la
police, venu avec lui à Wilna, homme d'esprit et de tact, et le
chargea d'aller dire à Napoléon combien il s'étonnait d'une rupture
si brusque qu'aucune déclaration de guerre n'avait précédée, combien
il trouvait léger le motif tiré d'une demande de passe-ports faite
par le prince Kourakin, lorsqu'on savait que ce prince n'était pas
autorisé à la faire; combien enfin la prétendue condition d'évacuer
la Prusse était elle-même un grief peu sérieux, puisqu'elle avait été
proposée, non comme une satisfaction préalable devant précéder toute
négociation, mais seulement comme conséquence promise et certaine de
tout arrangement pacifique. Alexandre autorisa même M. de Balachoff
à déclarer que cette évacuation était si peu une condition absolue,
que si les Français voulaient s'arrêter au Niémen, il consentait à
négocier tout de suite sur les bases indiquées dans les diverses
communications précédentes. Ces ordres donnés, l'empereur Alexandre
partit le 26 juin, en adressant à son peuple une proclamation
chaleureuse, dans laquelle il prenait l'engagement solennel de ne
jamais traiter tant que l'ennemi serait sur le sol de la Russie.

[Note en marge: Arrivée de M. de Balachoff aux avant-postes français.]

Tandis qu'Alexandre s'éloignait, M. de Balachoff courut à la
rencontre de l'armée française, et la trouva en route sur Wilna. Il
eut d'abord quelque peine à se faire reconnaître comme aide de camp
de l'empereur Alexandre, puis fut admis à ce titre, et conduit auprès
de Murat, qui, chamarré d'or, la tête couverte de plumets, galopait
au milieu de ses nombreux escadrons.

[Note en marge: Sa rencontre avec Murat, et l'accueil qu'il reçoit de
ce prince.]

[Note en marge: Accueil tout différent qu'il reçoit du maréchal
Davout.]

[Note en marge: M. de Balachoff obligé d'attendre l'entrée de
Napoléon à Wilna pour lui être présenté.]

Murat, suivant sa coutume, facile, aimable, mais indiscret, fit
le plus gracieux accueil à M. de Balachoff, affecta de déplorer
cette nouvelle guerre, de regretter vivement son beau royaume de
Naples, de ne désirer aucunement celui de Pologne, de se montrer
enfin l'instrument raisonnable d'un maître très-peu raisonnable,
et accompagna ces sages propos d'une infinité de démonstrations
gracieuses, dont il avait le talent naturel, malgré une éducation
peu soignée. Il renvoya ensuite M. de Balachoff aux avant-postes
de l'infanterie, qui venaient après ceux de la cavalerie. M. de
Balachoff y rencontra un tout autre accueil. Présenté au maréchal
Davout, il fut reçu avec froideur, réserve et silence. Ayant exprimé
le désir de pénétrer immédiatement jusqu'à l'empereur Napoléon, il ne
put en obtenir l'autorisation. Le maréchal lui allégua ses ordres, et
le retint pour ainsi dire prisonnier jusqu'à une réponse du quartier
général. Sur la fin du jour, il l'engagea à partager son repas, et le
fit asseoir devant une table qui consistait en une porte de maison
qu'on avait arrachée de ses gonds et étendue sur des tonneaux,
qui n'était chargée que de mets d'une extrême frugalité, s'excusa
de cette hospitalité toute militaire, et ne lui adressa pas une
parole qui eût trait aux affaires de la guerre ou de la politique.
Le lendemain matin, l'ordre étant venu de garder M. de Balachoff
jusqu'à Wilna, où il devait être reçu par l'Empereur, le maréchal
Davout lui laissa sa maison qui ne faisait que d'arriver, l'engagea
à s'en servir librement, lui donna pour le garder un officier aussi
taciturne que lui-même, et monta à cheval afin d'aller se mettre à la
tête de ses troupes. M. de Balachoff dut donc attendre l'entrée des
Français à Wilna pour entretenir Napoléon.

[Note en marge: Entrée des Français à Wilna.]

[Note en marge: Accueil que leur font les Lithuaniens.]

Ce même matin du 28 la cavalerie du général Bruyère arriva aux
portes de Wilna, en descendant les coteaux qui bordent la Wilia.
Elle y rencontra un gros détachement de cavalerie russe appuyé par
de l'infanterie et par quelques pièces d'artillerie attelée. Le
choc fut assez vif, mais l'avant-garde ennemie, après avoir résisté
quelques instants, se replia dans Wilna, en brûlant les ponts de la
Wilia, et en mettant le feu aux magasins de vivres et de fourrages
que contenait la ville. Le maréchal Davout, qui suivait à une lieue
de distance la cavalerie de Murat, entra dans Wilna avec elle. Les
Lithuaniens, quoique asservis aux Russes depuis plus de quarante
ans, et déjà un peu façonnés au joug, accueillirent les Français
avec joie, et se hâtèrent de les aider à réparer le pont de la
Wilia. Au moyen de quelques bateaux du pays, on rétablit le passage
de la rivière, peu large en cet endroit, et on courut ensuite à la
poursuite des Russes, qui se retirèrent rapidement mais sans désordre.

Ainsi la capitale de la Lithuanie venait d'être conquise presque sans
coup férir, et après quatre jours seulement d'hostilités. Napoléon,
parti la veille de Kowno, et arrivé vers midi, fit son entrée dans
Wilna au milieu du concours empressé des habitants, qui peu à peu
s'échauffaient, s'animaient au contact de nos soldats, surtout des
soldats polonais, et au souvenir de leur antique liberté, que les
plus âgés d'entre eux avaient seuls connue, et dont ils avaient
souvent raconté les scènes à leurs enfants. Les seigneurs lithuaniens
partisans des Russes s'étaient enfuis; ceux qui ne l'étaient pas
avaient eu soin de nous attendre. Parmi ces derniers les uns vinrent
spontanément, les autres se laissèrent mander. Mais tous se prêtèrent
franchement à la création d'autorités nouvelles pour administrer
le pays dans l'intérêt de l'armée française, intérêt qui dans le
moment était celui de la Pologne elle-même. Toutefois une grande
crainte retenait et glaçait leur zèle, c'est que cette tentative de
reconstituer la Pologne ne fût pas sérieuse, et que sous peu de mois
on ne revît les Russes courroucés rentrer dans Wilna avec des ordres
de séquestre et d'exil.

[Note en marge: Premières mesures de Napoléon à Wilna.]

Le premier service à nous rendre était de moudre du grain, de
construire des fours, de cuire du pain pour nos soldats, qui
arrivaient affamés, non de viande dont ils avaient eu en abondance,
mais de pain dont ils avaient été privés presque partout. Le grain
n'était pas rare; mais les Russes s'étaient surtout appliqués à
détruire les farines, les moulins et les avoines, prévoyant qu'avec
du blé on n'aurait pas immédiatement du pain, et que sans avoine
nous ne conserverions pas longtemps la grande quantité de chevaux
qui suivaient l'armée. Or la ville de Wilna, qui renfermait une
population de vingt-cinq mille âmes environ, ne pouvait pas, sous le
rapport de la confection du pain, offrir les mêmes ressources que
Berlin ou Varsovie. Napoléon ordonna d'employer sur-le-champ à la
construction des fours les maçons que le maréchal Davout amenait avec
lui, et ceux dont la garde était pourvue. On s'empara en attendant
des fours que contenait la ville, et qui suffisaient à peine à cuire
trente mille rations par jour. Il en aurait fallu cent mille tout de
suite, et dans quelques jours deux cent mille.

[Note en marge: Mouvements des divers corps d'armée.]

[Note en marge: Le maréchal Ney passe la Wilia à Riconti, le maréchal
Oudinot à Janowo.]

[Note en marge: Rencontre du maréchal Oudinot avec le corps de
Wittgenstein à Deweltowo.]

Pendant que Napoléon vaquait à ces premiers soins, les divers corps
de l'armée exécutaient les mouvements qui leur étaient prescrits,
sans autres accidents que ceux qu'on avait à craindre de la fatigue
et du mauvais temps. Le maréchal Ney, comme on l'a vu, avait
dû passer la Wilia plus près de Wilna que le maréchal Oudinot,
c'est-à-dire aux environs de Riconti, et il avait marché dans la
direction de Maliatouy, apercevant de loin le corps de Bagowouth qui
était d'abord à Wilkomir, mais qui dans le mouvement de retraite des
corps russes avait quitté ce point pour se diriger sur Swenziany et
Drissa. Du reste le maréchal Ney n'eut affaire qu'à l'arrière-garde
de Bagowouth, composée de Cosaques, qui s'efforçaient de tout
brûler, mais n'en avaient pas toujours le temps, et nous laissaient
heureusement encore quelques ressources pour vivre. Le maréchal
Oudinot, ayant passé la Wilia au-dessous, c'est-à-dire à Janowo,
pour marcher sur Wilkomir, n'y rencontra plus Bagowouth, qui venait
d'en partir, mais Wittgenstein, qui de Rossiena s'était reporté
sur Wilkomir. Ce dernier se trouva en position à Deweltowo, le 28
au matin, moment même où le gros de l'armée française entrait dans
Wilna. Wittgenstein avait 24 mille hommes, beaucoup de cavalerie, et
tout ce qu'il fallait d'énergie pour ne pas se retirer timidement
devant nous. Il montra au maréchal Oudinot une ligne d'environ 20
mille fantassins, opérant lentement leur retraite, et couverts par
une artillerie nombreuse et une cavalerie brillante. Wittgenstein
avait rencontré dans le maréchal Oudinot un adversaire qui n'était
pas homme à se laisser braver. Le maréchal, n'ayant encore sous la
main que sa cavalerie légère, son artillerie attelée, la division
d'infanterie Verdier, et les cuirassiers de Doumerc, n'hésita point
à se jeter sur les Russes. Après avoir chargé à outrance leur
cavalerie, et l'avoir obligée à repasser derrière les lignes de
l'infanterie, il aborda celle-ci avec la division Verdier, la força à
se replier, et lui tua ou prit environ quatre cents hommes. Il n'eut
pas même le temps d'employer ses cuirassiers, et encore moins les
divisions Legrand et Merle, qui arrivaient en toute hâte. Il en fut
quitte pour une centaine d'hommes morts ou blessés. Les Russes se
mirent bientôt hors de portée.

[Note en marge: Soldats qui commencent à rester en arrière.]

Nos troupes, dans le corps du maréchal Oudinot comme dans celui du
maréchal Ney, étaient très-fatiguées, tant par les marches qu'elles
avaient dû faire jusqu'au Niémen, que par celles qu'elles avaient
faites au delà. Elles manquaient de pain, de sel et de spiritueux,
et s'ennuyaient de manger de la viande sans sel, avec un peu de
farine délayée dans de l'eau. Les chevaux étaient déjà très-affaiblis
faute d'avoine, et encore le temps avait-il été beau. Un grand nombre
de soldats restés sur les derrières y étaient pour ainsi dire égarés,
cherchaient leur chemin, et ne trouvaient personne à qui le demander,
car il y avait peu d'habitants, et le peu qu'il y avait ne parlaient
que le polonais. Une énorme quantité de charrois, soit d'artillerie,
soit de bagages, allongeaient et embarrassaient cette queue de
l'armée.

[Note en marge: Difficultés particulières qu'avait rencontrées le
prince Eugène pour arriver aux bords du Niémen.]

Telle était la situation des choses à notre gauche, au delà de la
Wilia. Elle était à peu près la même à notre centre, sur la route
directe de Kowno à Wilna, que les dernières divisions du maréchal
Davout parcouraient en ce moment, suivies par la garde impériale.
À notre droite, au corps d'armée du prince Eugène, tout était en
retard, la tête et la queue. Le prince Eugène ayant eu à traverser
non pas la Vieille-Prusse, comme les maréchaux Davout, Oudinot et
Ney, mais la Pologne, avait franchi difficilement, au prix de grands
efforts et de grandes privations, les sables stériles et mouvants de
ces contrées, et n'était arrivé sur le Niémen que le jour même où le
gros de l'armée entrait dans Wilna. En passant le Niémen à Prenn, ce
prince devait déboucher sur Nowoi-Troki et Olkeniki, points occupés
par les corps de Touczkoff et de Schouvaloff, qui ne formaient pas
un total de plus de 34 mille hommes, et qui étaient peu capables par
conséquent de tenir tête aux 80 mille hommes de l'armée d'Italie.
Ce n'étaient donc pas les difficultés naissant de la présence
de l'ennemi que le prince Eugène avait à craindre, et les lieux
pouvaient seuls faire obstacle à sa marche. Son opération devait
s'exécuter du 28 au 30 juin.

Jusque-là, sauf quelques orages passagers, le ciel avait été pur,
la chaleur assez vive, sans être encore importune, comme elle l'est
souvent dans ces contrées extrêmes, tour à tour privées du soleil
en hiver, ou fatiguées de sa présence continue en été. Cependant
la Pologne, qu'on avait trouvée si triste dans l'hiver de 1807, se
montrait maintenant verdoyante, couverte de vastes forêts, assez
agréable d'aspect, mais manquant de la vraie gaieté, celle que
l'homme répand dans la nature par sa présence et son travail. Les
routes, quoique non ferrées, n'étaient pas trop difficiles encore, le
soleil les ayant desséchées.

[Note en marge: Orages subits qui enveloppent toute la Pologne.]

[Note en marge: Le prince Eugène interrompu dans le passage du
Niémen.]

Tout à coup, dans la soirée du 28[2], ces conditions climatériques
cessèrent brusquement. Le ciel se couvrit de nuages, et une suite
d'orages épouvantables enveloppa la Pologne presque entière. Des
torrents de pluie inondèrent les terres, et les amollirent sous
les pieds des hommes et des chevaux. Pour comble de malheur, la
température changea comme l'aspect du ciel, et devint tout à coup
aussi froide qu'humide. Pendant les trois journées du 29 juin au 1er
juillet, le temps fut affreux, et les bivouacs devinrent extrêmement
pénibles, car il fallut coucher dans une espèce de fange. Beaucoup
d'hommes jeunes furent atteints de dyssenterie, et ils le durent
non-seulement au rapide changement de la température, mais aussi à
une nourriture composée presque uniquement de viande, et souvent
de viande de porc. Une partie des divisions du maréchal Davout,
qui étaient encore en marche sur Wilna le 29, toute la garde qui
les suivait, se trouvant sans abri, car on avait à peine de quoi
loger les états-majors dans les rares habitations du pays, eurent
de grandes souffrances à essuyer. Les troupes des maréchaux Ney
et Oudinot, à la gauche de la Wilia, ne jouirent pas d'un temps
meilleur, mais souffrirent un peu moins, parce que le pays qu'elles
traversaient n'avait été visité ni par les Russes ni par les
Français. À droite, les souffrances du corps du prince Eugène, qui
en ce moment passait le Niémen, furent plus grandes encore. Le pont
avait été jeté le 29 au soir, et une division avait déjà franchi
le Niémen, lorsqu'un orage, violent, torrentueux, mêlé de vent, de
grêle et de tonnerre, comme les orages des tropiques, emportant les
tentes, obligeant les cavaliers à mettre pied à terre, les fantassins
à se serrer les uns aux autres, causa une sorte de saisissement
universel. On ne pouvait pas même se coucher à terre au milieu de
cette inondation. Le passage fut interrompu, et on resta pendant
quarante-huit heures une moitié au delà du fleuve, et une autre
moitié en deçà. Les Bavarois surtout, qui avaient beaucoup marché et
fait une grande consommation de porc, contractèrent en cette occasion
le germe d'une dyssenterie qui leur devint bientôt funeste.

[Note 2: Divers historiens de cette époque ont parlé d'un orage
qui éclata au moment du passage du Niémen, et ont voulu y voir de
sinistres présages. Cette assertion mérite une explication. La
lecture attentive des dépêches des généraux relatant les faits jour
par jour, prouve que sur tous les points le mauvais temps, celui
qu'on peut vraiment appeler de ce nom, ne commença que du 28 au
29 juin, et dura jusqu'au 2 ou 3 juillet. Le principal passage du
Niémen ayant eu lieu le 24 à Kowno, ne fut donc précédé d'aucun
signe alarmant, comme on dit que le fut chez les anciens la mort de
César. Il est bien vrai que vers la fin de la journée du 24 on essuya
un court orage, mais pendant la plus grande partie de la journée
du 24 le temps fut beau, et il ne justifie en rien la tradition
des présages sinistres. Le passage du prince Eugène à Prenn, ayant
commencé le 29 au soir, fut en effet interrompu par l'orage, et c'est
sans doute ce qui a fourni occasion de dire que la foudre avait
averti Napoléon de la destinée qui l'attendait au delà du Niémen.
C'est une preuve sur mille de la difficulté d'arriver à l'exactitude
historique, et de la part que l'imagination des hommes cherche
toujours à prendre dans le récit des choses aux dépens de la vérité
rigoureuse. Au reste, ce détail est de peu d'importance, et nous ne
le mentionnons que parce qu'il a beaucoup occupé M. Fain, et provoqué
de sa part de nombreuses réflexions.]

[Note en marge: Mortalité qui se déclare parmi les chevaux.]

[Note en marge: Voitures abandonnées sur les routes, et livrées au
pillage.]

On franchit le Niémen cependant, et on s'achemina bientôt sur
Nowoi-Troki, mais dans une sorte de désordre produit par l'invasion
subite du mauvais temps. Napoléon avait levé les chevaux comme les
conscrits par milliers, en Suisse, en Italie, en Allemagne, sans
s'inquiéter de leur âge. Il avait bien fait à cet égard quelques
sages recommandations, mais les quantités demandées n'avaient pas
permis de les suivre. Ces chevaux, attelés trop jeunes et sans
éducation préalable à d'immenses charrois, obligés de les traîner
à travers les sables de la Pologne, nourris avec du seigle vert au
lieu de grain, étaient déjà très-fatigués en arrivant au bord du
Niémen. Les nuits pluvieuses et froides des 29 et 30 juin en tuèrent
plusieurs mille, particulièrement dans le corps du prince Eugène.
En deux jours les routes furent couvertes de chevaux morts et de
voitures abandonnées. Si les soldats et les officiers du train
avaient été plus expérimentés, ils auraient pu parer au mal, du moins
en partie, en réunissant en parcs au bord des routes les voitures
privées de chevaux, en laissant des détachements pour les garder, et
en attelant ensuite avec les chevaux survivants les voitures qu'il
importait de faire arriver les premières. Un petit nombre d'entre
eux agirent ainsi, mais les autres abandonnèrent les voitures aux
traînards affamés, qui ne se firent pas scrupule de les piller.
Dans le corps du prince Eugène, où il y avait beaucoup d'Italiens
et de Bavarois, le désordre fut extrême. Ce désordre s'introduisit
également sur les derrières du maréchal Davout, parmi les Hollandais,
les Anséates, les Espagnols du 1er corps. Ces étrangers, peu soucieux
de l'honneur d'une armée qui était française, peu attachés à une
cause qui n'était pas la leur, furent les premiers à se débander, et
à profiter de l'obscurité de cette région forestière pour déserter ou
se livrer à la maraude. Parmi nos soldats eux-mêmes il y eut quelque
relâchement, mais ce fut seulement parmi les anciens réfractaires
arrachés par les colonnes mobiles à la vie errante, et amenés de
force au drapeau. Du Niémen à Wilna on vit vingt-cinq à trente mille
Bavarois, Wurtembergeois, Italiens, Anséates, Espagnols, Français,
s'échappant des rangs, pillant les voitures abandonnées, et après
les voitures, les châteaux des seigneurs lithuaniens. Le dommage
sans doute n'était pas alarmant, et sur les 400 mille hommes qui
venaient de franchir le Niémen, 25 ou 30 mille maraudeurs n'étaient
pas une diminution inquiétante de nos forces, si le mal s'arrêtait
là; mais il pouvait devenir contagieux, et la perte de 7 à 8 mille
chevaux surtout éprouvée en quatre jours était difficile à réparer.
Le prince Eugène, dans les troupes duquel le mal avait sévi avec le
plus de violence, arrivé à Nowoi-Troki, sur la droite de Wilna, en
avertit l'Empereur, bien qu'il n'aimât pas à l'affliger. Les autres
commandants adressèrent les mêmes rapports, et signalèrent des
symptômes fâcheux dans tous les corps de l'armée.

Napoléon n'était pas homme à s'effrayer de pareils accidents, à
l'ouverture d'une campagne qui commençait à peine, et pour laquelle
il avait tant multiplié les précautions. Il avait vu d'ailleurs
quelque chose de semblable, mais dans une bien moindre proportion, en
1807, et il en avait triomphé. Il ne douta pas de triompher également
de ces difficultés, auxquelles il s'était attendu, qu'il regardait
comme toutes locales, et qui malheureusement tenaient à des causes
générales. Le mal dont l'armée était atteinte, elle ne l'avait pas
pris dans les plaines de la Pologne; elle en avait apporté le germe
avec elle. Les soldats de Masséna en Portugal quittaient le drapeau
pour vivre, mais ils y revenaient le soir, parce qu'ils étaient
Français et vieux soldats. Dans l'armée amenée en Russie, si on se
fût réduit aux hommes qui étaient Français et vieux soldats, le
nombre eût été à peine de la moitié.

[Note en marge: Napoléon, pour rallier ses colonnes, et donner à ses
convois le temps de rejoindre, prend le parti de faire un séjour à
Wilna.]

Napoléon vit un remède facile à ce mal subit, qui ne l'alarmait que
très-médiocrement, c'était de faire à Wilna une halte d'une quinzaine
de jours. Avec ce répit on devait selon lui rallier la queue des
colonnes, et surtout celle des bagages. La longue traînée de ses
convois ne s'étendait pas seulement de Wilna au Niémen, mais du
Niémen à la Vistule, de la Vistule à l'Elbe. Les corps n'avaient
pas encore reçu la moitié des équipages qui leur étaient destinés.
Les lourdes voitures du nouveau modèle étaient restées la plupart
en route, mais les plus légères paraissaient devoir arriver. En
s'arrêtant quelques jours à Wilna, on était certain de rallier ces
dernières, qu'on emmènerait seules avec soi, et quant aux plus
lourdes, qui devaient rejoindre postérieurement, on les laisserait
sur les derrières de l'armée, où elles auraient plus d'un service
à rendre. En même temps on organiserait la Lithuanie, et on y
établirait un gouvernement polonais, dont on avait grand besoin.

[Note en marge: Danger, en s'arrêtant à Wilna, de rendre inexécutable
le plan conçu par Napoléon, et consistant à couper en deux la ligne
russe.]

Ce n'étaient donc pas les occupations utiles qui manquaient pour
employer les quinze jours qu'il s'agissait de passer à Wilna. Mais
tandis qu'on y séjournerait, le beau plan de Napoléon, consistant à
couper en deux la ligne russe, n'allait-il pas devenir inexécutable?
Barclay de Tolly et Bagration en rétrogradant, l'un sur la Dwina,
l'autre sur le Dniéper, n'allaient-ils pas trouver le moyen de se
rejoindre au delà de ces deux fleuves? N'allait-on pas, ce qui
était plus grave encore, perdre l'occasion de les atteindre, et de
les battre, avant qu'ils eussent réalisé leur projet de retraite
indéfinie dans l'intérieur de la Russie? Et n'était-ce pas le cas
de se demander, si, à faire une halte pour rallier ses colonnes et
ses convois, il n'aurait pas mieux valu la faire à Kowno même, avant
d'avoir franchi le Niémen, lorsque l'ennemi immobile, et devant
persister à l'être tant que nous ne violerions pas ses frontières,
n'avait pas reçu de notre brusque apparition l'avertissement de se
retirer en toute hâte sur la Dwina et le Dniéper? Mais maintenant
qu'on avait agi autrement, et qu'on avait opéré peut-être quinze
jours trop tôt, ne valait-il pas mieux poursuivre témérairement une
entreprise témérairement conçue, et marchant avec ce qu'on avait de
plus dispos, se jeter sur les Russes, et obtenir un résultat décisif,
avant qu'ils eussent le temps de s'enfoncer dans l'intérieur de leur
pays? Questions graves, fort difficiles à résoudre après coup, mais
qui dans le moment ne parurent point embarrasser Napoléon, car tout
en s'arrêtant à Wilna pour rallier les traînards, pour établir une
bonne police sur ses derrières, pour réorganiser ses convois, et
créer un gouvernement de la Lithuanie, il n'entendait pas renoncer au
projet de se placer entre les deux principales armées russes, afin
de les isoler l'une de l'autre pendant tout le reste de la campagne.
Les circonstances en effet l'autorisaient jusqu'à un certain point à
concevoir l'espérance de réaliser toutes ces pensées à la fois.

[Note en marge: Profonde combinaison de Napoléon, pour laisser sa
gauche et son centre immobiles, tandis que sa droite poursuivra le
prince Bagration.]

À peine entré dans Wilna, c'est-à-dire le lendemain 29 juin, les
rapports de la cavalerie légère annoncèrent que beaucoup de troupes
russes étaient en marche autour de Wilna, et couraient circulairement
de notre droite à notre gauche, sans doute pour rejoindre Barclay
de Tolly sur la Dwina. Étaient-ce quelques divisions détachées,
n'ayant pu jusqu'ici rejoindre Barclay de Tolly, ou bien la tête de
Bagration, cherchant à former sur la Dwina une seule masse avec
l'armée principale? Voilà ce qu'il n'était pas possible de discerner
encore; mais, dans tous les cas, c'étaient des troupes qu'on était en
mesure d'intercepter, et au surplus, si on se trouvait en présence
de Bagration lui-même, on ne pouvait avoir affaire qu'à la tête de
son corps d'armée, puisqu'il avait à remonter au nord de toute la
distance de Grodno à Wilna, et on était certainement à temps de lui
barrer le chemin. Napoléon résolut donc, tandis qu'il s'arrêterait
par sa gauche devant Barclay de Tolly, de marcher vivement par sa
droite, afin d'intercepter la route que devait suivre Bagration, de
l'envelopper s'il était possible, ou de l'acculer au moins aux marais
de Pinsk, et de le paralyser ainsi pour le reste de la campagne.

Ce qui a été dit dans cette histoire du théâtre de la guerre, indique
suffisamment les mouvements que Napoléon avait à exécuter pour
atteindre le but qu'il se proposait. Du Rhin au Niémen, Napoléon
avait presque toujours marché au nord-est. Après le passage du
Niémen, il avait tourné à l'est, et désormais dans cette campagne
extraordinaire il allait toujours marcher à l'orient jusqu'à Moscou.
Le Niémen franchi, la Wilia remontée jusqu'à Wilna, il allait
rencontrer les grandes lignes transversales dont nous avons déjà
parlé, celles que forment la Dwina et le Dniéper, et il devait
naturellement s'acheminer vers l'espace ouvert que ces fleuves
laissent à leur naissance entre Witebsk et Smolensk. (Voir la carte
nº 54.) Dans ce mouvement, sa gauche faisait face à la Dwina, vers
laquelle se dirigeait Barclay de Tolly, et sa droite au Dniéper, où
Bagration tendait à se retirer. Voulant tout à la fois ralentir le
pas afin de rallier ce qui était en arrière, et poursuivre vivement
Bagration afin de le séparer de Barclay de Tolly, il devait s'arrêter
par sa gauche, qui n'avait que peu de chemin à faire pour atteindre
la Dwina, tandis que par sa droite il tâcherait, en marchant vite,
de devancer Bagration sur le Dniéper. Ses dispositions furent
admirablement prises en vue de ce double but.

[Note en marge: Positions assignées aux corps d'Oudinot, de Ney, de
Murat, en face de la Dwina.]

Macdonald, dirigé d'abord sur Rossiena, eut ordre d'appuyer à droite
sur Poniewiez, pour se rapprocher d'Oudinot; celui-ci de se porter
également à droite, entre Avanta et Widzouy, pour se serrer sur Ney,
et Ney de se tenir vers Swenziany, près de Murat, qui, avec toute
sa cavalerie, devait par Gloubokoé suivre l'armée russe en retraite
sur la Dwina. Macdonald, Oudinot, Ney, Murat, qui auraient dû former
une masse de 120 mille hommes, et depuis la dernière marche en
comptaient tout au plus 107 ou 108 mille, avaient ordre de demeurer
en observation pour masquer les opérations du reste de l'armée, de
rallier leurs traînards, de réunir des grains, de les convertir en
farine, de réparer les moulins détruits par les Russes, de construire
des fours, d'amener à eux leur grosse artillerie et leurs équipages,
d'employer le temps enfin à se concentrer, à se réorganiser, à bien
se garder surtout, et à soigneusement étudier les mouvements de
l'ennemi.

Pour lier cette gauche immobile, et occupée à se refaire, avec sa
droite qui allait être fort agissante, Napoléon prescrivit à Murat
d'étendre sa cavalerie de Gloubokoé à Wileika, et, pour ne pas
laisser cette cavalerie sans appui, il la fit soutenir par une ou
deux des divisions du maréchal Davout arrivées les premières en
ligne. Il se proposait de porter bientôt sur ce point, afin d'établir
une liaison plus forte entre sa gauche et sa droite, le corps du
prince Eugène, qui venait de passer le Niémen à Prenn. Ce dernier
s'était arrêté à Nowoi-Troki, pour y prendre un peu de repos et
remettre quelque ordre dans ses colonnes.

[Note en marge: Le maréchal Davout chargé de poursuivre le prince
Bagration.]

Ce fut avec le corps de Davout, toujours le mieux constitué, le mieux
pourvu, le plus propre à supporter l'effet dissolvant des mouvements
trop rapides, que Napoléon résolut d'agir sur sa droite, contre
les troupes qu'on voyait courir circulairement autour de Wilna. Ce
pouvaient être, comme nous venons de le dire, les restes de Barclay
lui-même, ou la tête de Bagration: il fallait dans le premier cas
les prendre, dans le second les arrêter court, et par un effort
vigoureux les acculer aux marais de Pinsk. La cavalerie légère du
maréchal Davout, sous les ordres des généraux Pajol et Bordessoulle,
fut mise en mouvement dès le 29 juin, celle de Pajol sur la route
d'Ochmiana à Minsk, celle de Bordessoulle sur la route de Lida à
Wolkowisk. C'étaient les deux grandes routes descendant de Wilna vers
la Lithuanie méridionale, et sur lesquelles on pouvait rencontrer ou
les détachements retardés de Barclay de Tolly, ou l'armée elle-même
de Bagration. Les généraux Pajol et Bordessoulle signalèrent tous
deux des colonnes d'infanterie, d'artillerie, de bagages, s'efforçant
de remonter assez haut pour tourner autour de Wilna, et aller de
notre droite à notre gauche rejoindre la principale armée russe.
Ils espéraient l'un et l'autre ramasser quelques débris de ces
colonnes; mais il fallait une force plus efficace, c'est-à-dire de
l'infanterie, pour opérer une bonne capture.

[Note en marge: Marche des diverses divisions chargées de coopérer au
mouvement du maréchal Davout.]

Le 30 au soir, Napoléon fit partir le maréchal Davout, avec la
division Compans, pour se porter à la suite du général Pajol dans la
direction d'Ochmiana; il dirigea la division Dessaix sur la route
de Lida, à la suite du général Bordessoulle; il tint la division
Morand prête à marcher à la suite du maréchal Davout, si besoin
était. Il pressa le mouvement du prince Eugène, qui, s'étant arrêté à
Nowoi-Troki après le passage du Niémen, et recueillant là des bruits
contradictoires, craignait de s'aventurer en s'avançant trop vite.
Le prince Eugène, en remontant de Nowoi-Troki sur Ochmiana, devait
au besoin appuyer le maréchal Davout, ou bien venir prendre sa place
dans la ligne de bataille à côté de Murat, de manière à former le
centre de l'armée, et en relier la droite avec la gauche. Napoléon
prescrivit à la cavalerie du général Grouchy, qui appartenait au
prince Eugène, d'aider celle de Bordessoulle, et de se mettre, s'il
le fallait, aux ordres du maréchal Davout. Il donna en outre à ce
dernier les cuirassiers de Valence.

Toutefois le maréchal Davout, avec les deux divisions Compans et
Dessaix, qu'il allait avoir seules sous la main en s'éloignant de
Wilna, n'aurait pas suffi pour envelopper Bagration, qui devait
compter environ 60 mille hommes, et à qui des bruits contradictoires
en attribuaient 100 mille; mais il restait l'extrême droite, formée
par le roi Jérôme avec 75 mille hommes, laquelle, débouchant de
Grodno, et suivant Bagration en queue pendant qu'on l'arrêterait
en tête, devait contribuer à l'envelopper, ou à l'acculer vers les
marais de Pinsk.

Ainsi Napoléon, par cet ensemble de mouvements, retenant en
observation devant la Dwina ses troupes de gauche, portant vivement
sur le Dniéper une partie de ses troupes de droite, tandis que son
centre, après s'être reposé à Nowoi-Troki, s'apprêtait à venir se
mettre en ligne, Napoléon donnait aux deux tiers de son armée le
temps de se rallier, et en faisait agir un tiers tout au plus pour
couper la retraite au prince Bagration. On ne pouvait pas combiner
avec une habileté plus profonde les mouvements d'une armée immense,
en sachant allier tout à la fois le besoin de repos avec la nécessité
de certaines opérations actives. Quant à lui, tandis qu'il entrait
avec sa prodigieuse activité dans tous les détails administratifs qui
intéressaient ses troupes, il donnait en même temps ses soins à la
Pologne, dont il était urgent de s'occuper, car on était chez elle,
on semblait être venu pour elle, et, si on voulait rendre la guerre
heureuse et sérieuse, on ne pouvait pas se passer d'elle.

[Note en marge: Pendant que ses corps marchent, Napoléon organise
la Lithuanie, et s'efforce d'établir l'ordre sur les derrières de
l'armée.]

[Note en marge: Motifs qui le portent à organiser la Lithuanie à
part.]

Dans ce moment en effet on s'agitait à Varsovie, et au bruit du
passage du Niémen par 400 mille soldats sous le grand homme du
siècle, on proclamait la reconstitution de la Pologne, on décrétait
la réunion de toutes ses provinces en un seul État, on votait enfin
l'une de ces confédérations générales par lesquelles les Polonais
avaient jadis défendu leur sol et leur indépendance. Il n'était pas
possible de faire autrement ni moins, en présence des événements qui
se préparaient. Puisque Napoléon était obligé, en s'avançant jusqu'au
sein même de la Russie, d'agiter la grave question de la Pologne,
dont il traversait le territoire et dont il allait demander les bras,
il eût peut-être bien fait d'en prendre son parti, et d'essayer de
la reconstituer complétement. Dans ce cas, il aurait dû, comme nous
l'avons déjà indiqué, réunir l'armée polonaise en une seule masse de
70 à 80 mille hommes, en former son aile droite, et la porter, en
remontant le Bug, vers la Volhynie et la Podolie. Cette aile droite
eût plus fidèlement gardé ses flancs, et aurait eu plus de chances
d'insurger la Volhynie que les Autrichiens. Il aurait dû en outre,
au lieu de constituer à part le gouvernement de la Lithuanie, le
réunir immédiatement au gouvernement général de la Pologne. Il eût
ainsi, par cette double unité de l'armée et du gouvernement, rendu
à la Pologne le sentiment complet de son existence, et lui aurait
peut-être imprimé l'élan national dont il avait besoin pour réussir
dans l'accomplissement de ses vastes desseins. Mais plein à cet
égard des doutes que nous avons déjà exposés, ne voulant pas prendre
un engagement trop grand sans savoir si les Polonais l'aideraient
suffisamment à le tenir, il hésita, comme dans plusieurs occasions
décisives de cette campagne, par un sentiment de prudence qui ne
répondait pas à la témérité de son entreprise, et s'appliqua à ne
rien faire de trop prononcé, à cause de l'Autriche qu'il craignait
de s'aliéner, et de la Russie à laquelle il n'entendait pas déclarer
une guerre à mort. Ayant déjà divisé l'armée polonaise en plusieurs
détachements, qu'il avait placés partout où il y avait des alliés
douteux à contenir, il renonça à réunir la Lithuanie à la Pologne,
et lui donna une administration séparée. Il faut ajouter qu'il avait
pour agir ainsi une raison administrative des plus puissantes. Il
était au milieu de la Lithuanie, et c'est là qu'il allait combattre,
peut-être s'établir pour une année ou deux: or, la faire dépendre
d'un gouvernement placé à plus de cent lieues, gouvernement agité,
disputeur, et inactif dans les premiers moments du moins, c'était
renoncer à tirer de cette province les ressources dont il avait
besoin, et qu'il était certain d'en obtenir en l'administrant
lui-même.

[Note en marge: Organisation du gouvernement lithuanien.]

Napoléon donna donc à la Lithuanie une administration distincte et
indépendante. C'était à l'égard de la Russie une menace, mais point
encore une déclaration de guerre implacable. Il forma une commission
de sept membres, et la composa des seigneurs lithuaniens les plus
considérables parmi ceux que la Russie n'avait pu gagner, ou avait
négligé de s'attacher. Persistant à relier la Pologne à la Saxe,
il nomma auprès de cette commission un représentant qui devait en
même temps être gouverneur de la province, et choisit pour ces
fonctions le comte Hogendorp, officier hollandais dont il avait fait
son aide de camp. Les quatre gouvernements secondaires de Wilna, de
Grodno, de Minsk, de Byalistok, entre lesquels se sous-divisait la
Lithuanie, furent formés chacun d'une commission de trois membres,
et d'un intendant dépendant du gouverneur général. Des agents
exécutifs furent établis dans chaque district sous le titre de
sous-préfets. Ce gouvernement de la Lithuanie, ainsi organisé, fut
chargé de recueillir et de conserver les propriétés publiques, de
percevoir les impôts, de lever les troupes, de maintenir l'ordre, de
rappeler les habitants, de veiller à ce que la moisson fût faite, de
rétablir la sûreté des routes, de créer des magasins et des hôpitaux,
de contribuer en un mot à la reconstitution de la Pologne par le
plus puissant de tous les moyens, celui qui consistait à seconder
activement l'armée française. Ce gouvernement, placé sous l'action
directe de Napoléon, était du reste autorisé à adhérer à la grande
confédération polonaise, qui venait d'être décrétée à Varsovie.

[Note en marge: Création de quelques régiments lithuaniens.]

Le premier acte du nouveau gouvernement fut d'instituer une force
publique. Il vota la création de quatre régiments d'infanterie, et de
cinq régiments de cavalerie. Sans doute on aurait pu faire davantage
avec la population de la Lithuanie, mais les ressources financières
et les officiers manquaient. Ces neuf régiments, formant un total
de douze mille hommes, devaient coûter quatre millions au moins de
première création. Or on n'avait pas la moindre partie de cette
somme. Napoléon, qui, une fois engagé dans une semblable aventure,
aurait dû ne ménager aucun moyen, ne consentit à avancer que 400
mille francs. On choisit pour colonels de grands propriétaires,
ayant servi autrefois, et attirés par l'appât d'un haut grade. On
demanda les officiers de grade inférieur au prince Poniatowski. La
population lithuanienne, quoique déjà un peu façonnée au joug de la
Russie, comme nous l'avons dit, n'était pas sans zèle pour la cause
de son indépendance, mais les seigneurs ne pouvaient se défendre
de craindre le retour des Russes, et redoutaient singulièrement
les exils et les séquestres. La population des campagnes craignait
les pillages et la dévastation. La bourgeoisie des villes, moins
les Juifs, était parfaitement disposée, mais peu nombreuse et fort
gênée. Tous, pauvres ou riches, avaient été ruinés par le blocus
continental et le séjour des troupes russes. Enfin on leur parlait de
leur indépendance avec une certaine réserve, dont Napoléon ne voulait
pas se départir, et on ne mettait de la véhémence qu'en leur parlant
de la nécessité des sacrifices à faire. Ces causes atténuant le zèle
sans le détruire, les créations dont on avait à s'occuper, déjà fort
difficiles par elles-mêmes, en étaient devenues plus difficiles
encore.

[Date en marge: Juillet 1812.]

[Note en marge: Institution d'une garde nationale à pied dans la
ville, et d'une garde nationale à cheval dans les campagnes.]

[Note en marge: La garde à cheval doit servir de guide à des
détachements de vieille cavalerie qui sont chargés de rétablir
l'ordre dans les campagnes et sur les routes.]

Aux régiments de ligne on ajouta des gardes nationales. On commença
par créer celle de Wilna, qui devait être de 1500 hommes. La campagne
ayant spécialement besoin d'une milice pour le maintien de l'ordre,
on créa des gardes-chasse, espèce de garde nationale à cheval, qui
convenait aux moeurs du pays, et aux distances à parcourir. Elle
fut portée d'abord à quatre escadrons de 120 hommes chacun, un
par gouvernement. Ces gardes à cheval devaient servir de guides à
des détachements de cavalerie française chargés de poursuivre les
pillards, les maraudeurs, les bandits. Cette répression du maraudage
avait paru à Napoléon le premier soin à prendre, afin d'empêcher
la dissolution de l'armée, et de ramener, en la rassurant, la
population dans ses demeures. Il fut donc formé des colonnes
de vieille cavalerie, qui, ayant en tête des détachements de
gardes-chasse polonais, se mirent à courir la campagne, à secourir
les seigneurs assaillis dans leurs châteaux, à ramener les paysans
cachés dans les bois, à recueillir les hommes de bonne volonté
qui n'étaient qu'égarés, à saisir et à fusiller les pillards. Des
commissions militaires suivaient ces colonnes de cavalerie, et le
lendemain même de leur institution, c'est-à-dire dans la première
semaine de juillet, elles firent juger et fusiller des Allemands, des
Italiens, des Français, sur la place publique de Wilna.

Malheureusement le mal était déjà bien grand, et le nombre de 25 ou
30 mille débandés s'accroissait au lieu de diminuer par les marches
précipitées de plusieurs des corps de l'armée. Il y avait notamment
dans le 1er corps, quelque bien tenu qu'il fût par le maréchal
Davout, le 33e léger, régiment hollandais, qui s'était presque
débandé en entier, et qui pillait impitoyablement le canton de Lida,
l'un des plus fertiles du pays. Les châteaux étaient dévastés, les
vivres détruits, ce qui, après le passage des Cosaques, avait achevé
la ruine de ce canton. Le sous-préfet de Nowoi-Troki, se rendant à
son poste, avait été attaqué en route, et était arrivé sans aucune
espèce de bagage à Nowoi-Troki. Des courriers venant de Paris avaient
déjà été dévalisés. Heureusement les colonnes à cheval commençaient
à mettre les pillards en fuite, à rassurer un peu les seigneurs,
à ramener les paysans, mais ne pouvaient rattraper les traînards
qui s'enfonçaient dans les bois, ou regagnaient le Niémen pour le
repasser. Ceux qui prenaient ce dernier parti étaient, du reste, les
moins dangereux pour l'armée.

[Note en marge: Grand nombre de cadavres d'hommes et de chevaux
infectant les routes.]

[Note en marge: Les colonnes mobiles chargées de les faire ensevelir.]

Un autre inconvénient à faire cesser sur les routes, était celui des
cadavres d'hommes et de chevaux gisant sans sépulture, et infectant
l'air, surtout par l'étouffante chaleur qu'on ressentait depuis
quelques jours. En Italie, en Allemagne, pays très-peuplés, dès
qu'il y avait des morts par le feu ou par toute autre cause, les
habitants, intéressés eux-mêmes à la salubrité de leurs contrées, se
hâtaient de les ensevelir. Ordinairement même, l'empressement à les
dépouiller portait les paysans à ne pas perdre de temps. Mais ici,
avec des villages distants de cinq à six lieues les uns des autres,
quelquefois de dix, ce genre de soin était absolument négligé, et
indépendamment de quelques jeunes soldats morts de fatigue, de faim
ou de saisissement, par suite des mauvais temps, huit mille cadavres
de chevaux infectaient l'atmosphère. Napoléon ajouta aux devoirs
imposés aux colonnes qui parcouraient les routes, celui de faire
enterrer les cadavres d'hommes et d'animaux.

Il fit établir, de Koenigsberg à Wilna, une suite de postes
militaires, où devaient se trouver un commandant, un magasin, un
petit hôpital, un relais de chevaux, et une patrouille chargée de
veiller à la sûreté de la route et à l'enterrement des morts.

[Note en marge: Construction des fours.]

En même temps qu'il s'occupait de ces divers objets, Napoléon donna
tous ses soins à une affaire devenue la plus urgente de toutes celles
qui pouvaient attirer son attention, l'affaire des vivres et des
convois. D'abord, avec les maçons de la garde et ceux du maréchal
Davout, il ordonna la construction à Wilna de fours capables de cuire
cent mille rations par jour. Les charpentiers manquant pour façonner
des cintres, on les prit dans les corps. Les briques, seul genre de
matériaux qu'on pût employer dans ce pays où la pierre était rare,
ne se trouvaient malheureusement qu'à quelque distance de Wilna. À
défaut des chevaux de l'artillerie presque tous épuisés, Napoléon
n'hésita point à requérir les chevaux de voiture des états-majors,
afin de transporter les briques à pied d'oeuvre. Chaque jour il
allait lui-même examiner le degré d'avancement de ces travaux.

[Note en marge: Réparation des moulins.]

La construction des fours n'était pas la seule des difficultés à
vaincre pour assurer à Wilna la subsistance de l'armée. Les grains,
malgré les ravages de l'ennemi, étaient assez abondants. Mais les
Russes, n'ayant pas toujours le temps de les détruire, s'attaquaient
particulièrement aux moulins. Il fallait donc les réparer, ou
requérir ceux qui étaient intacts, pour convertir le grain en farine.
Provisoirement, on prit les farines du 1er corps, toujours le mieux
approvisionné, sauf à lui en tenir compte plus tard. Quant aux
boulangers pour pétrir et cuire le pain, on en avait suffisamment,
grâce à ceux dont la garde et le 1er corps s'étaient pourvus.

[Note en marge: Vastes approvisionnements préparés au moyen des
réquisitions.]

Napoléon songea ensuite à créer de grands magasins, tant à Kowno et à
Wilna que dans les villes dont on allait successivement s'emparer. Il
résolut de faire en Lithuanie une réquisition de 80 mille quintaux de
grains, d'une quantité proportionnée d'avoine, de paille, de foin,
de fourrage, etc. Quant à la viande, elle abondait, grâce au bétail
qui avait été amené sur pied à la suite des troupes. La dyssenterie
même, qui commençait à se répandre, tenait en partie à la grande
quantité de viande mangée sans sel, sans pain, sans vin. Napoléon
ordonna qu'après ces premières réquisitions on se procurerait, soit
à compte des contributions dues par le pays, soit à prix d'argent,
un million de quintaux de grains. Si la récolte était bonne, et
que la moisson ne fût point troublée par la guerre, il n'était pas
impossible de réaliser cet immense approvisionnement.

[Note en marge: Moyens de transport, navigation de la Wilia.]

Les moyens de transport, indispensables à ajouter aux
approvisionnements, réclamaient une nouvelle intervention de la
puissante volonté de Napoléon. Les premiers convois, dirigés par le
colonel Baste, qui en plus d'un endroit avait été obligé de faire
curer les canaux, et auquel il en avait coûté des peines infinies
pour approprier les bâtiments à la nature des cours d'eau, venaient
de franchir la distance de Dantzig à Kowno. Napoléon en ressentit
une vraie joie. Mais il restait à faire remonter ces convois de
Kowno à Wilna par la rivière sinueuse de la Wilia. C'était un trajet
de vingt jours, presque aussi long que celui de Dantzig à Kowno,
bien que la distance ne fût que d'un cinquième ou d'un sixième.
Napoléon fit réunir des bateaux pour essayer, avec le secours des
marins de la garde, d'abréger cette navigation. Son projet, si cet
essai ne réussissait pas, était d'y renoncer, et de la remplacer
par une grande entreprise de transports par terre, qu'il se
proposait de confier à une compagnie de juifs polonais. Les grains
n'étant pas difficiles à trouver dans les lieux où l'on était, il
limita les objets à transporter aux farines, et après les farines
aux spiritueux, aux riz, aux effets d'habillement, aux munitions
d'artillerie.

[Note en marge: L'organisation des équipages militaires ne donne pas
tous les résultats qu'on en avait attendus.]

[Note en marge: On se borne à mener avec soi les voitures les plus
légères.]

L'organisation qu'on avait donnée aux équipages militaires n'avait
pas eu les résultats qu'on en attendait. On avait perdu, de l'Elbe au
Niémen, une moitié des voitures, un tiers des chevaux, un quart des
hommes. Ainsi que nous l'avons dit, les chars légers à la comtoise
étaient seuls arrivés. Il en restait toutefois un certain nombre
en arrière. Napoléon décida qu'on laisserait à Wilna les chars du
nouveau modèle comme trop lourds, qu'on n'amènerait en Russie que
les caissons d'ancien modèle et les chars à la comtoise, mais que le
train d'artillerie ayant perdu beaucoup de chevaux, et les munitions
de guerre lui semblant plus nécessaires que le pain, car si dans les
champs on trouvait çà et là quelques vivres, on ne trouvait nulle
part des gargousses et des cartouches, on appliquerait à l'artillerie
une partie des chevaux des équipages. Quant aux voitures qui
resteraient ainsi sans attelages, il ordonna d'y atteler des boeufs,
et, lorsqu'on n'aurait pas de boeufs, des chevaux du pays, espèce
petite, mais forte, et dure à la fatigue, quoique infectée comme les
hommes de l'horrible maladie de la plique. Malheureusement ces ordres
étaient plus faciles à donner qu'à exécuter, car il n'était pas aisé
de se procurer des jougs pour atteler les boeufs, des fers pour
garantir leurs pieds, des bouviers pour les conduire.

[Note en marge: Malgré des difficultés déjà vivement senties,
Napoléon ne cesse pas d'être rempli de confiance.]

[Note en marge: Raisons de ne pas écouter M. de Balachoff, mais
convenance à le bien recevoir.]

On voit que de soins divers, d'une multiplicité infinie, et d'un
succès douteux, exigeait la téméraire entreprise de transporter 600
mille hommes dans un pays lointain qui pouvait difficilement les
nourrir, avec un matériel trop peu éprouvé, et avec un trop grand
nombre de jeunes gens mêlés aux vieux soldats, les uns et les autres
égaux au feu sans doute, mais fort inégaux à la fatigue. Quoique
devenu plus soucieux en voyant de près les obstacles, Napoléon avait
encore tout entier le sentiment de sa puissance. En quelques jours
en effet il avait conquis la Lithuanie, et coupé en deux l'armée
russe; il se flattait de prendre Bagration, ou de le mettre hors de
cause pour longtemps, et, malgré la difficulté des lieux, du climat,
des distances, il espérait de ses savantes manoeuvres des résultats
conformes à sa politique et à sa gloire. Aussi, tout en recevant
poliment le ministre d'Alexandre, M. de Balachoff, était-il résolu
à ne pas accepter les propositions dont cet envoyé était porteur.
Effectivement, pour Alexandre comme pour Napoléon, il n'était plus
temps de chercher à négocier, et l'épée pouvait seule résoudre la
terrible question qui venait d'être soulevée. Avant le passage du
Niémen, on aurait pu s'aboucher encore, et employer quelques jours
à parlementer, personne n'ayant un sacrifice de dignité à faire,
puisque Napoléon n'avait pas à repasser le Niémen, et qu'Alexandre
n'était pas réduit à traiter sur son sol envahi. Le Niémen passé,
l'honneur était gravement engagé d'un côté comme de l'autre. Pour
Napoléon, il y avait d'autres raisons encore de ne rien écouter, la
saison d'abord, car on était en juillet, et il restait à peine trois
mois pour agir, ensuite le temps qu'on allait donner aux Russes en
négociant, soit pour amener sur la Vistule les troupes de Turquie,
soit pour réunir les troupes de Bagration à celles de Barclay de
Tolly. Napoléon (l'avenir lui étant caché comme à tous les mortels)
ne devait donc pas écouter les propositions de M. de Balachoff. Ne
pas commencer la guerre eût cent fois mieux valu sans doute; mais,
la guerre commencée, il était impossible de s'arrêter à Wilna, et la
seule chose convenable à faire était de repousser poliment, et même
courtoisement, l'envoyé d'Alexandre. Malheureusement Napoléon fit
davantage, et ne put s'empêcher de piquer vivement M. de Balachoff,
entraînement dont il ne savait plus se défendre, dès qu'il éprouvait
quelque contrariété, surtout depuis que l'âge et le succès l'avaient
porté à mettre de côté toute contrainte. L'âge tempère, lorsque la
vie a été un mélange de succès et de revers; il enivre, au contraire,
il aveugle, lorsque la vie n'a été qu'une longue suite de triomphes.

[Note en marge: L'accueil que Napoléon fait à M. de Balachoff
commence par être poli.]

[Note en marge: Langage que lui tient cet envoyé russe.]

Napoléon reçut d'abord M. de Balachoff avec assez de politesse,
l'écouta même avec une attention bienveillante, lorsque celui-ci
lui dit que son maître avait été étonné de voir la frontière russe
violée si brusquement, sans déclaration de guerre, et sur le double
prétexte, très-peu sérieux, de la demande de ses passe-ports faite
par le prince Kourakin, et de la condition d'évacuer le territoire
prussien, exigée comme préalable indispensable de toute négociation.
Napoléon se laissa répéter qu'on avait vivement blâmé le prince
Kourakin, qu'en fait d'évacuation on ne demandait que celle du
territoire russe, et que si les Français voulaient repasser, non
pas la Vistule et l'Oder, mais le Niémen seulement, on promettait de
négocier avec franchise, cordialité et le désir de s'entendre; que
la cour de Russie n'avait encore contracté aucun engagement envers
l'Angleterre (Alexandre en faisait donner sa parole d'homme et de
souverain), que par conséquent il y avait toute chance de revenir
au bon accord antérieur; mais que si cette condition n'était pas
acceptée, le czar, au nom de sa nation, prenait l'engagement, quelles
que fussent les chances de la guerre, de ne point traiter tant qu'il
resterait un seul Français sur le sol de la Russie.

[Note en marge: Réponse de Napoléon à M. de Balachoff.]

Napoléon écouta ce langage sans humeur, en homme qui a le sentiment
de sa force, et son parti pris. Il répondit qu'il était bien tard
pour entrer en pourparlers, et qu'il lui était impossible de repasser
le Niémen. Il reproduisit son dire accoutumé, c'est qu'il n'avait
armé que parce qu'on avait armé, que tout en armant, il avait voulu
négocier, mais que la Russie s'y était refusée; qu'après avoir
annoncé l'envoi à Paris de M. de Nesselrode, elle n'en avait plus
parlé; que de plus elle avait donné à M. de Kourakin la mission
d'exiger une condition déshonorante, celle de repasser la Vistule
et l'Oder; que c'étaient là des choses qu'on proposerait à peine au
grand-duc de Bade; qu'enfin, pour couronner cette conduite, M. de
Kourakin avait persisté à réclamer ses passe-ports, et que M. de
Lauriston avait essuyé un refus lorsqu'il avait demandé l'honneur de
se transporter auprès de l'empereur Alexandre; qu'alors la mesure
avait été comble, et que l'armée française avait dû franchir le
Niémen.

M. de Balachoff n'était pas assez instruit des faits pour répondre à
ces assertions par la simple vérité. Il se contenta de répéter que
son maître souhaitait la paix, et que, libre de tout engagement, il
pouvait encore la conclure aux conditions qui avaient, depuis 1807,
maintenu la plus parfaite intelligence entre les deux empires.--Vous
êtes libre, dit Napoléon, à l'égard des Anglais, je le crois; mais
le rapprochement sera bientôt fait. Un seul courrier suffira pour se
mettre d'accord et pour serrer les noeuds de la nouvelle alliance.
Votre empereur a depuis longtemps commencé à se rapprocher de
l'Angleterre; depuis longtemps j'ai vu ce mouvement se produire dans
sa politique. Quel beau règne il aurait pu avoir s'il l'avait voulu!
Il n'avait pour cela qu'à s'entendre avec moi.... Je lui ai donné la
Finlande (grande faute dont Napoléon n'aurait pas dû se vanter!),
je lui avais promis la Moldavie et la Valachie, et il allait les
obtenir; mais tout à coup il s'est laissé circonvenir par mes
ennemis, il s'en est même entouré exclusivement; il a tourné contre
moi des armes qu'il devait réserver pour les Turcs, et ce qu'il aura
gagné, ce sera de n'avoir ni la Moldavie ni la Valachie...--On dit
même, ajouta Napoléon d'un ton interrogateur, que vous avez signé la
paix avec les Turcs sans avoir obtenu ces provinces.--M. de Balachoff
ayant répondu affirmativement, Napoléon, vivement affecté, sans le
témoigner, continua l'entretien.--Votre maître, reprit-il, n'aura
donc pas ces belles provinces: il aurait pu cependant les ajouter à
son empire, et en un seul règne il aurait ainsi étendu la Russie
du golfe de Bothnie aux bouches du Danube! Catherine la Grande n'en
avait pas fait autant. Tout cela il l'aurait dû à mon amitié, et nous
aurions eu, lui et moi, la gloire de vaincre les Anglais, qui déjà
étaient réduits aux dernières extrémités. Ah! quel beau règne, répéta
plusieurs fois Napoléon, aurait pu être celui d'Alexandre!... Mais
il a mieux aimé s'entourer de mes ennemis. Il a appelé auprès de lui
un Stein, un Armfeld, un Wintzingerode, un Benningsen! Stein, chassé
de son pays; Armfeld, un intrigant, un débauché; Wintzingerode,
sujet révolté de la France; Benningsen, un peu plus militaire que
les autres, mais incapable, qui n'a rien su faire en 1807, et qui
ne rappelle à votre maître que d'horribles souvenirs! Recourir à de
telles gens, les mettre si près de sa personne!... À la bonne heure,
s'ils étaient capables; mais tels quels, on ne peut s'en servir ni
pour gouverner, ni pour combattre. Barclay de Tolly en sait, dit-on,
un peu plus que les autres; on ne le croirait pas à en juger d'après
vos premiers mouvements. Et à eux tous que font-ils? Tandis que Pfuhl
propose, Armfeld contredit, Benningsen examine, Barclay, chargé
d'exécuter, ne sait que conclure, et le temps se passe ainsi à ne
rien faire. Bagration seul est un vrai militaire; il a peu d'esprit,
mais il a de l'expérience, du coup d'oeil, de la décision.... Et
quel rôle fait-on jouer à votre jeune maître au milieu de cette
cohue? On le compromet, on fait peser sur lui la responsabilité de
toutes les fautes. Un souverain ne doit être à l'armée que lorsqu'il
est général. Quand il ne l'est pas, il doit s'éloigner, et laisser
agir en liberté un général responsable, au lieu de se mettre à côté
de lui pour le contrarier, et assumer toute la responsabilité sur
sa tête. Voyez vos premières opérations: il y a huit jours que la
campagne est commencée, et vous n'avez pas su défendre Wilna; vous
êtes coupés en deux, et chassés de vos provinces polonaises. Votre
armée se plaint, murmure, et elle a raison. D'ailleurs je sais votre
force; j'ai compté vos bataillons aussi exactement que les miens.
Ici, en ligne, vous n'avez pas 200 mille hommes à m'opposer, et j'en
ai trois fois autant. Je vous donne ma parole d'honneur que j'ai
530 mille hommes de ce côté de la Vistule. Les Turcs ne vous seront
d'aucune utilité; ils ne sont bons à rien, et viennent de le prouver
en signant la paix avec vous. Les Suédois sont destinés à être menés
par des extravagants. Ils avaient un roi fou; ils le changent, et
ils en prennent un qui devient fou aussitôt, car il faut l'être pour
s'unir à vous quand on est Suédois. Mais que sont au surplus tous ces
alliés ensemble? que peuvent-ils? J'ai de bien autres alliés dans
les Polonais! ils sont 80 mille, ils se battent avec rage, et seront
bientôt 200 mille. Je vais vous enlever les provinces polonaises;
j'ôterai à tous les parents de votre famille régnante ce qui leur
reste en Allemagne. Je vous les renverrai tous sans couronne et sans
patrimoine. La Prusse elle-même, si vous parvenez à l'ébranler, je
l'effacerai de la carte d'Allemagne, et je vous donnerai un ennemi
juré pour voisin. Je vais vous rejeter au delà de la Dwina et du
Dniéper, et rétablir contre vous une barrière que l'Europe a été
bien coupable et bien aveugle de laisser abattre. Voilà ce que vous
avez gagné à rompre avec moi et à quitter mon alliance. Quel beau
règne, répéta Napoléon, aurait pu avoir votre maître[3]!--

[Note 3: Toujours fidèle à la coutume de n'admettre que des discours
dont le fond au moins est certain, je n'aurais pas reproduit ce
dialogue si je n'avais sous les yeux le manuscrit très-curieux,
évidemment très-impartial, dans lequel M. de Balachoff a raconté
cette entrevue, et qui est tout autre qu'une brochure intéressante
publiée sur son compte, mais qui ne contient ce récit que
très-abrégé.]

[Note en marge: Fin de l'entretien.]

M. de Balachoff, ayant peine à se contenir, répondit néanmoins avec
respect que, tout en reconnaissant la bravoure des armées françaises
et le génie de celui qui les commandait, on ne désespérait pas encore
chez les Russes du résultat de la lutte dans laquelle on était
engagé, qu'on se battrait avec résolution, avec désespoir même, et
que Dieu favoriserait sans doute une guerre qu'on croyait juste, car,
répétait-il sans cesse, on ne l'avait pas cherchée. La conversation
ramenant à peu près les mêmes idées, fut bientôt interrompue, et
Napoléon quitta M. de Balachoff pour monter à cheval, après l'avoir
fait inviter à dîner pour le même jour.

[Note en marge: Napoléon ayant à sa table M. de Balachoff, lui
adresse des paroles blessantes.]

[Note en marge: En quittant M. de Balachoff, Napoléon cherche à
pallier ce qu'il lui a dit de désagréable.]

Revenu à la demeure qu'il occupait, et ayant admis M. de Balachoff à
sa table, il le traita avec bienveillance, mais avec une familiarité
souvent blessante, et le réduisit plusieurs fois à la nécessité
de défendre son souverain et sa nation. Il lui parla à diverses
reprises de Moscou, de l'aspect de cette ville, de ses palais, de
ses temples, comme un voyageur qui va vers un pays questionne ceux
qui en reviennent. Napoléon ayant même parlé des diverses routes qui
menaient à Moscou, M. de Balachoff, piqué au vif, lui répondit qu'il
y en avait plusieurs, que le choix dépendait du point de départ,
et que dans le nombre il y en avait une qui passait par Pultawa.
Napoléon ayant ensuite amené l'entretien sur les nombreux couvents
qu'on trouvait en Pologne, et surtout en Russie, dit que c'étaient
là de tristes symptômes de l'état d'un pays, et qu'ils dénotaient
une civilisation bien peu avancée. M. de Balachoff répliqua que
chaque pays avait ses institutions propres, que ce qui ne convenait
pas à l'un pouvait convenir à l'autre. Napoléon ayant insisté, et
soutenu que cela dépendait moins des lieux que des temps, et que
les couvents ne convenaient plus au siècle actuel, M. de Balachoff,
poussé de nouveau à bout, répondit qu'à la vérité l'esprit religieux
avait disparu de l'Europe presque entière, mais qu'il en restait
encore dans deux pays, l'Espagne et la Russie. Cette allusion aux
résistances qu'il avait rencontrées en Espagne, et qu'il pouvait
rencontrer ailleurs, déconcerta quelque peu Napoléon, qui, malgré son
prodigieux esprit, aussi prompt dans la conversation qu'à la guerre,
ne sut que répondre. De même que l'extrême oppression provoque la
révolte, l'esprit supérieur qui abuse de sa supériorité provoque
quelquefois de justes reparties, auxquelles, pour sa punition, il
ne trouve pas de répliques. Tout ce qu'il y avait de sensé dans
l'entourage de Napoléon regretta le langage tenu à M. de Balachoff,
et en redouta les conséquences. Napoléon le sentit lui-même, et
ce repas terminé, il prit M. de Balachoff à part, lui parla plus
sérieusement et plus dignement, lui dit qu'il était prêt à s'arrêter
et à négocier, mais à condition qu'on lui abandonnerait les anciennes
provinces polonaises, c'est-à-dire la Lithuanie, sinon comme
possession définitive, au moins comme occupation momentanée pendant
la durée des négociations; que la paix il la ferait à la condition
d'une coopération entière et sans réserve de la Russie contre
l'Angleterre, qu'autrement ce serait duperie à lui de s'arrêter, et
de perdre les deux mois qui lui restaient pour tirer de la campagne
commencée les grands résultats qu'il en espérait. Il protesta au
surplus de ses bons sentiments pour la personne de l'empereur
Alexandre, rejeta sur les brouillons dont ce monarque était entouré
la mésintelligence qui était survenue entre les deux empires, renvoya
ensuite amicalement M. de Balachoff, et lui fit donner ses meilleurs
chevaux pour le reconduire aux avant-postes.

Ces ménagements tardifs ne pouvaient réparer le mal qui venait d'être
fait. M. de Balachoff, sans être narrateur malveillant, avait à
rapporter, s'il voulait seulement être exact, une foule de propos qui
devaient blesser profondément Alexandre, et convertir une querelle
politique en une querelle personnelle. Napoléon en eut plus tard la
preuve. Ainsi, quoique doué au plus haut point de l'art de séduire,
quand il se donnait la peine de l'employer, il ne pouvait plus sans
danger être mis en présence des hommes avec lesquels il avait à
traiter, tant l'irascibilité de la toute-puissance était devenue chez
lui violente et difficile à contenir. Sa conversation célèbre avec
lord Whitworth en 1803 montre que chez lui le mal était ancien: mais
celle qu'il venait d'avoir avec M. de Balachoff, et celle que l'été
précédent il avait eue avec le prince Kourakin, prouvent que sous
l'influence de succès non interrompus le mal s'était singulièrement
accru.

[Note en marge: Départ de M. de Balachoff, et sa dernière rencontre
avec Murat.]

M. de Balachoff partit à l'instant même, rencontra encore une fois
Murat aux avant-postes, le trouva toujours gracieux, caressant,
protestant contre cette nouvelle guerre, se défendant de toute
prétention à la royauté de Pologne, et cherchant à faire sa paix
personnelle avec Alexandre, tandis qu'il allait le combattre
vaillamment sur tous les champs de bataille de la Russie.

[Note en marge: Mouvement des divers corps russes pour rejoindre la
Dwina.]

[Note en marge: Ordre au prince Bagration de se porter à Minsk.]

Pendant que Napoléon était à Wilna occupé des soins que nous venons
d'énumérer, les armées russes et françaises continuaient leurs
mouvements. Les six corps d'infanterie et les deux corps de cavalerie
de réserve du général Barclay de Tolly s'étaient mis en route pour
rejoindre la Dwina, les plus rapprochés, qui faisaient face à notre
gauche, y marchant directement, les autres, placés vers notre droite,
et ayant à exécuter un mouvement circulaire autour de Wilna, forçant
le pas pour n'être pas coupés par le maréchal Davout. Le cri contre
les plans attribués au général Pfuhl, contre la division en deux
armées, étant devenu plus violent dans l'état-major russe, et le
général Pfuhl ne sachant opposer aux objections qu'on lui faisait que
les boutades d'une humeur chagrine, ou le silence dédaigneux d'un
prétendu génie méconnu, l'empereur Alexandre avait été obligé de
céder au soulèvement des esprits, et d'envoyer au prince Bagration,
outre l'instruction déjà donnée de se replier sur le Dniéper, celle
de se diriger en toute hâte sur Minsk, afin de pouvoir se réunir à
l'armée principale, dès qu'on le jugerait nécessaire.

[Note en marge: Marche des corps de Wittgenstein, de Bagowouth et de
la garde.]

[Note en marge: Ces corps rejoignent la Dwina sans difficulté.]

[Note en marge: Les corps de Touczkoff et de Schouvaloff parviennent
aussi à se retirer, mais en laissant une arrière-garde compromise.]

[Note en marge: Marches forcées au moyen desquelles le général
Doctoroff réussit à se sauver.]

En conséquence de ces divers ordres, chacun avait marché le mieux
et le plus vite qu'il avait pu. Les trois corps de Barclay de Tolly
placés à notre gauche, ceux de Wittgenstein, de Bagowouth et de la
garde, qui au début se trouvaient à Rossiena, à Wilkomir, à Wilna,
s'étaient retirés dans la direction de Drissa, sans rencontrer
d'obstacle, suivis seulement par les maréchaux Macdonald, Oudinot et
Ney. L'un d'eux toutefois, comme on l'a vu, avait été assez fortement
entamé à Deweltowo par le maréchal Oudinot. Leur mouvement, grâce
à leur position et à l'avance qu'ils avaient, s'était achevé sans
difficulté, malgré les poursuites de notre cavalerie. Les corps de
Touczkoff et de Schouvaloff, placés, le premier à Nowoi-Troki, le
second à Olkeniky, l'un et l'autre à droite de Wilna (droite par
rapport à nous), s'étant mis en marche dès le 27 juin, veille du jour
où nous entrions dans Wilna, avaient eu le temps de se retirer, et
avaient pu se soustraire à notre poursuite avant que la cavalerie des
généraux Pajol et Bordessoulle et l'infanterie du maréchal Davout
parvinssent à les atteindre. Toutefois l'arrière-garde du corps
de Schouvaloff se trouvant à Orany n'avait pu dépasser à temps la
route d'Ochmiana à Minsk, que suivait le maréchal Davout, et était
demeurée entre ce dernier et le Niémen, errant çà et là, et tâchant
de rejoindre l'hetman Platow, pour se réfugier avec lui auprès de
Bagration. Restaient enfin le 6e corps, celui du général Doctoroff,
et le 2e de cavalerie du général Korff, portés plus loin que les
autres sur notre droite, c'est-à-dire à Lida, et ayant un plus long
circuit à parcourir pour tourner autour de Wilna. L'ordre de se
retirer, expédié pour eux comme pour les autres corps le 26 juin,
leur étant parvenu le 27, ils s'étaient mis immédiatement en route,
et avaient marché sans relâche sur Ochmiana et Smorgoni. Le vigilant
et brave Doctoroff, déjà connu et estimé de notre armée, dirigeait
leur mouvement. Il n'avait pas perdu de temps, avait dépassé le 29
la route de Wilna à Minsk, et était arrivé le 30 à Donachewo, ne
laissant après lui que des bagages et des arrière-gardes, que les
généraux Pajol et Bordessoulle poussaient vivement. Le 1er juillet,
il s'était remis en marche pour rejoindre en forçant le pas la grande
armée de Barclay de Tolly.

[Note en marge: Troupes restées compromises, et errant sur notre
droite.]

Tel était l'état des choses le 1er juillet. Il n'y avait plus à
notre droite que quelques détachements de Doctoroff, l'arrière-garde
du corps de Schouvaloff sous le général Dorokoff, l'hetman Platow
avec huit ou dix mille Cosaques, les uns comme les autres ayant pour
unique ressource de se reployer sur le prince Bagration en longeant
le Niémen.

[Note en marge: Poursuite par le maréchal Davout des corps russes
détachés de l'armée de Barclay de Tolly.]

Le maréchal Davout, parti de Wilna pour soutenir la cavalerie des
généraux Pajol et Bordessoulle, et interdire au prince Bagration la
retraite sur le Dniéper, avait cheminé aussi vite qu'il avait pu,
n'était cependant pas arrivé à temps pour donner aux généraux Pajol
et Bordessoulle la force dont ils auraient eu besoin pour entamer le
corps de Doctoroff, et continuait à s'avancer sur Minsk, voyant bien
tout ce qui lui restait à faire contre le prince Bagration, qu'on
avait dans tous les cas séparé de Barclay de Tolly.

[Note en marge: Obscurité du pays dans lequel opère ce maréchal.]

Dans ce pays de forêts et de marécages, déjà fort obscur par
lui-même, et dont les habitants rares et peu intelligents ne
contribuaient pas à dissiper l'obscurité, les bruits les plus
contradictoires circulaient, et tantôt on donnait les troupes que
l'on venait de heurter pour les restes de l'armée de Barclay de
Tolly, tantôt pour la tête de l'armée du prince Bagration, lequel
s'avançait avec 80 mille hommes, selon les uns, avec 100 mille
selon les autres. Le maréchal Davout avait une expérience de son
métier et une fermeté de caractère qui le garantissaient d'un défaut
fréquent et dangereux à la guerre, celui de se grossir les objets.
Après avoir marché en avant le 2 et le 3 juillet jusqu'à Volosjin,
moitié chemin de Wilna à Minsk, recueillant avec attention et sans
trouble les rapports des prisonniers, des habitants, des curés, il
discerna clairement qu'à sa gauche un corps lui avait échappé, celui
de Doctoroff, et qu'à sa droite des arrière-gardes d'infanterie et
de cavalerie, coupées de leurs corps principaux, erraient dans les
forêts, où il serait possible de les enfermer et de les prendre en
se portant sur Bagration. De quelle force disposait ce dernier? le
maréchal l'ignorait. En réalité, Bagration avait environ cinquante
et quelques mille hommes avec lui, et s'il se renforçait de
l'arrière-garde de Dorokoff, forte de 3 mille fantassins, et des 8
mille Cosaques de Platow, il était en mesure de réunir 65 ou 70 mille
combattants.

[Note en marge: Le maréchal Davout s'attend à rencontrer le prince
Bagration avec 60 ou 70 mille hommes.]

[Note en marge: Forces dont dispose ce maréchal.]

Le maréchal Davout, d'après des indications générales, attribuait
au moins 60 mille hommes au prince Bagration, dont 40 mille
d'infanterie. Dans ce pays fourré, où la défensive qu'il entendait
si bien était facile, le maréchal n'avait pas peur de rencontrer 40
mille Russes d'infanterie, pouvant leur en opposer 20 mille avec la
division Compans qu'il dirigeait lui-même sur la route d'Ochmiana,
avec la division Dessaix qui était sur la route de Lida, et qu'il
pouvait, par un mouvement transversal, attirer rapidement à lui.
Ces deux divisions auraient même dû lui fournir 24 mille hommes
d'infanterie, mais tout ce qui était Illyrien, Anséate, Hollandais,
tout ce qui était jeune surtout, languissait sur les chemins, ou
les pillait. Il n'avait donc que 18 à 20 mille fantassins, mais
des meilleurs. Il avait en cavalerie plus qu'il ne lui fallait,
c'est-à-dire les hussards et chasseurs des généraux Pajol et
Bordessoulle, les cuirassiers Valence détachés du corps de Nansouty,
et enfin le corps entier de Grouchy, séparé momentanément du prince
Eugène, et lancé par Napoléon dans la direction de Grodno pour
établir une communication avec le roi Jérôme. Toute cette cavalerie
avait ordre d'obéir au maréchal Davout, et pouvait présenter 10 mille
hommes à cheval. Dans ce pays fourré, le maréchal eût certainement
préféré trois ou quatre mille hommes d'infanterie à la plus belle
cavalerie.

[Note en marge: Mouvement du maréchal Davout sur Minsk.]

Il s'avança néanmoins sur Minsk, n'ayant aucune crainte de rencontrer
le prince Bagration, se faisant fort au contraire de l'arrêter et
de l'empêcher de gagner le Dniéper, mais ne se flattant pas de
l'envelopper et de le prendre avec si peu de monde. C'était, du
reste, un résultat déjà très-important que d'opposer des obstacles
à sa marche, car on allait ainsi l'obliger de redescendre vers les
marais de Pinsk, et si le roi Jérôme, qui avait dû passer le Niémen
à Grodno, s'avançait rapidement avec les 70 ou 75 mille hommes dont
il disposait, on avait la chance d'enlever la seconde armée russe.
Le maréchal Davout fit part de cette situation à Napoléon, et de sa
résolution de percer droit sur Minsk, malgré les fantômes dont il
marchait entouré sur cette route, lui demanda de le faire appuyer,
soit vers sa gauche contre un retour offensif des colonnes qui lui
avaient échappé, soit en arrière pour qu'il pût, s'il le fallait,
arrêter à lui seul le prince Bagration. Il écrivit en même temps
au roi Jérôme de hâter le pas, et d'étendre le bras vers Ivié ou
Volosjin, points sur lesquels il était possible de se donner la main,
de ne rien négliger enfin pour une réunion qui promettait de si beaux
résultats.

[Note en marge: Le maréchal ralentit sa marche pour recevoir les
secours demandés à Napoléon.]

L'intrépide maréchal s'avança ainsi, les 3, 4 et 5 juillet, de
Volosjin sur Minsk, tantôt heurtant directement la colonne fugitive
de Dorokoff, tantôt rencontrant sur sa droite les Cosaques de
Platow, qu'on lui signalait toujours comme étant la tête de l'armée
de Bagration. Sentant toutefois le danger s'accroître en approchant
de Minsk, et voyant s'agrandir aussi la distance qui le séparait de
ses renforts, il multipliait les reconnaissances sur sa droite pour
savoir au juste ce qu'était cette cavalerie courant de tout côté,
si par hasard elle ne serait pas le corps de Bagration lui-même, et
s'il n'y aurait pas moyen de communiquer avec le roi Jérôme. Il
finit ainsi par ralentir un peu sa marche, et s'arrêta une journée
et demie entre Volosjin et Minsk, pour avoir le temps de ramener à
lui la division Dessaix, ainsi que la cavalerie de Grouchy lancée à
une grande distance, et pour entrer à Minsk à la tête de ses forces
réunies.

[Note en marge: Importance de secourir le maréchal Davout.]

Napoléon en attendant avait reçu les demandes de secours à lui
adressées par le maréchal Davout. Ces demandes étaient fondées, car
si avec 20 mille hommes d'infanterie et 10 mille de cavalerie, ce
maréchal ne craignait pas d'en rencontrer le double dans un pays
très-favorable à la défensive, néanmoins réduit à de telles forces
il était obligé d'être circonspect, de s'avancer avec précaution,
d'envoyer des reconnaissances à droite et à gauche, de perdre ainsi
un temps précieux. Avec deux divisions de plus, il eût cheminé
droit devant lui, sans s'inquiéter s'il pouvait être rejoint par
le roi Jérôme; il eût couru à Minsk sans s'arrêter, de Minsk à la
Bérézina, de la Bérézina au Dniéper, jusqu'à ce qu'il eût débordé
le prince Bagration. Jérôme venant ensuite, on eût enveloppé le
prince géorgien, et probablement fait de lui ce qu'on avait fait du
général Mack à Ulm. C'était là un si grand résultat, qu'il valait la
peine d'y sacrifier toute autre combinaison. Mais pour l'atteindre
sûrement, il fallait que le maréchal Davout pût marcher vite, pour
marcher vite, qu'il pût marcher sans précaution, et pour marcher sans
précaution, qu'il eût des forces suffisantes, et ne fût pas obligé
d'attendre une jonction douteuse.

[Note en marge: Napoléon comptant sur la jonction du roi Jérôme avec
le maréchal Davout, croit avoir envoyé assez de forces contre l'armée
de Bagration.]

[Note en marge: Vastes combinaisons pour envelopper l'armée de
Barclay de Tolly.]

Napoléon, préoccupé de trop de combinaisons à la fois, négligea
malheureusement ces considérations. Couper Bagration de Barclay
de Tolly lui semblait déjà fait, ou à peu près. L'envelopper, le
prendre, lui paraissait un désirable et beau triomphe, mais il avait
chargé son frère Jérôme de passer le Niémen avec 75 mille hommes à
Grodno, et il pensait que, sauf deux ou trois jours de retard, la
jonction du maréchal Davout avec le roi de Westphalie était presque
infaillible; que ces deux chefs devant réunir cent mille hommes, en
finiraient de Bagration, soit qu'ils réussissent à l'envelopper,
à le prendre, ou à le battre à plate couture. Il crut donc avoir
assez fait pour ce côté de l'immense champ de bataille sur lequel
s'exerçait sa prévoyance. En ce moment il méditait une combinaison
qui était digne de son vaste génie, et qui devait lui livrer à
lui-même Barclay de Tolly, tandis que Bagration serait livré à
Davout et à Jérôme, ce qui pouvait amener d'un seul coup la fin de
la guerre. Entré le 28 juin à Wilna, ayant employé une dizaine de
jours à y rallier ses troupes, et à y réorganiser ses équipages,
il se flattait de pouvoir en partir le 9 juillet. Il avait donc
imaginé de se diriger sur la Dwina, à la hauteur du camp de Drissa
(voir la carte nº 54), et, tandis qu'Oudinot et Ney attireraient
les yeux de Barclay de Tolly avec environ 60 mille hommes, de
manoeuvrer derrière eux, de se porter à droite avec les trois
divisions restantes de Davout, avec la garde, avec le prince Eugène,
avec la cavalerie de Murat, de franchir brusquement la Dwina sur la
gauche de l'ennemi, aux environs de Polotsk par exemple, point où
la Dwina est très-facile à franchir, d'envelopper la grande armée
russe dans son camp de Drissa, de la couper à la fois des routes de
Saint-Pétersbourg et de Moscou, et de ne lui laisser ainsi d'autre
ressource que celle de se faire jour ou de mettre bas les armes. Au
plan d'une retraite indéfinie qu'il avait parfaitement discerné chez
les Russes, Napoléon ne pouvait pas opposer une combinaison plus
savante et plus redoutable, et avec les forces dont il disposait,
avec son art de manoeuvrer devant l'ennemi, toutes les chances
étaient en sa faveur.

En effet, même après les marches qu'on avait exécutées, les
désertions qu'on avait essuyées, Oudinot et Ney comptaient bien
encore 50 et quelques mille hommes, les trois divisions de Davout
qu'on avait retenues 30 mille, la garde 26 (en faisant une
défalcation dont nous allons bientôt dire le motif), le prince Eugène
70, Murat 15. C'était une force totale de près de deux cent mille
hommes, comprenant ce qu'il y avait de meilleur dans l'armée. Si
Napoléon en employait 60 mille à masquer son mouvement, il lui en
restait 140 mille pour passer la Dwina sur la gauche de Barclay de
Tolly, pour envelopper celui-ci et le détruire. Le résultat semblait
certain, et on comprend qu'il enflammât la puissante imagination de
Napoléon.

[Note en marge: Inconvénient de poursuivre trop de buts à la fois.]

Il n'y avait ici qu'un tort, c'était de vouloir poursuivre tous les
buts à la fois. Il était possible, en effet, que pour atteindre
Barclay on manquât Bagration, comme il était possible que pour
atteindre Bagration on manquât Barclay. Il eût donc fallu opter,
et s'assurer d'abord de la destruction de l'un, sauf à s'attacher
ensuite à la destruction de l'autre. Or, en se réservant 200
mille hommes, ce qui n'était pas trop pour l'opération principale,
Napoléon en aurait sans doute accordé assez au maréchal Davout pour
l'opération secondaire, en lui laissant 100 mille hommes, s'il les
lui avait mis dans la main. Mais de ces 100 mille hommes, il y en
avait 70 mille conduits par le roi Jérôme, qui avaient dû passer le
Niémen à Grodno, et avaient à exécuter un trajet de plus de cinquante
lieues pour joindre le maréchal Davout, à travers un pays couvert de
forêts et d'affreux marécages.

[Note en marge: Napoléon n'envoie d'autres secours au maréchal Davout
que la division Claparède et les lanciers rouges.]

[Note en marge: Napoléon presse la marche du roi Jérôme, pour hâter
la jonction de celui-ci avec le maréchal Davout.]

Comptant néanmoins sur cette jonction, Napoléon ne voulut pas se
démunir des trois premières divisions du 1er corps, les divisions
Morand, Friant, Gudin, qu'il appréciait plus que la garde elle-même;
et voulant en même temps donner au maréchal Davout un renfort qui
pût lui permettre de subsister seul, en attendant la jonction du
roi Jérôme, il détacha de la garde la division Claparède, composée
des fameux régiments de la Vistule, et les lanciers rouges sous
le général Colbert. C'était une fort belle troupe que la division
Claparède, mais recrutée en entrant en Pologne avec des conscrits, il
était à craindre qu'elle ne se trouvât réduite de 6 ou 7 mille hommes
d'infanterie à 4 ou 5 mille, c'est-à-dire aux vieux soldats; et quant
aux lanciers rouges, ils ne comptaient pas plus de 1700 chevaux.
Quoique borné à ces six mille hommes de toutes armes, ce renfort n'en
était pas moins très-utile, surtout à cause de sa valeur. Napoléon
n'envoya pas d'autre secours au maréchal Davout; il y ajouta force
excitations au roi Jérôme, pour engager ce prince à marcher vite,
et il se prépara lui-même à se mettre en mouvement le 9 ou le 10
juillet, afin de commencer l'opération décisive qu'il avait méditée
contre Barclay de Tolly.

Le maréchal Davout, certain avec la division Claparède et les
lanciers rouges de réunir 24 mille hommes d'infanterie et 11 mille
chevaux, sachant qu'il était couvert sur sa gauche par la présence du
prince Eugène, n'éprouva aucune inquiétude de ce qu'il était exposé
à rencontrer devant lui. Ayant jadis résisté avec 22 mille Français
à 70 mille Prussiens, dans les champs ouverts d'Awerstaedt, il ne
craignait pas avec 35 mille hommes de rencontrer 60 mille Russes,
dans un pays semé d'obstacles de tout genre, où l'on pouvait derrière
un bois, un marais, un pont coupé, arrêter une armée.

[Note en marge: Entrée du maréchal Davout à Minsk.]

Le Niémen, qui de Grodno à Kowno coule droit au nord, présente
au-dessus de Grodno une direction toute différente, car des environs
de Neswij à Grodno il coule de l'est à l'ouest, en décrivant mille
contours. (Voir la carte nº 54.) Le maréchal Davout, marchant à
l'est avec une légère déviation au sud, avait donc ce fleuve à sa
droite. Il était séparé par les nombreuses sinuosités de son cours du
prince Bagration et du roi Jérôme. Ayant par de fortes et fréquentes
reconnaissances rejeté au delà du Niémen la cavalerie ennemie qu'il
avait constamment aperçue sur sa droite, il avait ramené à lui la
division d'infanterie Dessaix, toute la cavalerie de Grouchy, et il
s'avançait sur Minsk en une masse compacte. Ayant 35 mille hommes
environ dans la main, il n'hésita pas à se porter en avant, et entra
dans Minsk le 8 juillet au soir avec une simple avant-garde.

[Note en marge: Il y trouve d'assez grands magasins.]

[Note en marge: Soins que se donne le maréchal pour rétablir la
discipline dans son corps d'armée.]

[Note en marge: Quelques actes de sévérité envers les pillards.]

Bien lui prit d'avoir marché sur Minsk si franchement et si vite,
car les Cosaques, expulsés à temps par notre cavalerie légère,
n'eurent pas le loisir de détruire les magasins de cette ville. Le
maréchal y trouva, ce qui était d'un grand prix dans le moment,
un approvisionnement de 3,600 quintaux de farine, de 300 quintaux
de gruau, de 22 mille boisseaux d'avoine, de 6 mille quintaux de
foin, de 15 ou 20 barriques d'eau-de-vie. On avait trouvé de plus
à Minsk une manutention où l'on pouvait cuire cent mille rations
par jour, des moyens de réparer l'habillement, le harnachement, et
beaucoup de zèle pour l'indépendance polonaise, comme dans toutes
les grandes villes. Ces circonstances étaient heureuses pour le
maréchal Davout, dont le corps ayant marché sans cesse de Kowno à
Wilna, de Wilna à Minsk, n'avait pas eu deux jours entiers de repos
depuis le 24 juin. Ce maréchal se hâta d'en profiter, car même parmi
ses troupes, si fortement organisées, le désordre était arrivé au
comble. Un tiers de ses soldats était en arrière; les chevaux étaient
épuisés, et le 33e léger surtout, régiment hollandais, comme nous
l'avons dit, était resté presque tout entier sur les derrières,
occupé à piller. Le maréchal n'était pas homme à fléchir, quelque
grandes que fussent les excuses qu'on pouvait faire valoir pour ces
soldats exténués. Il assembla les compagnies d'élite, les passa en
revue, leur dit que c'était sur elles qu'il comptait pour donner de
bons exemples, leur témoigna la satisfaction qu'il ressentait de
leur excellente conduite, car les capitaines avaient, à très-peu
d'exceptions près, des raisons valables à présenter pour chaque
homme demeuré en arrière, accorda des éloges et des récompenses à
ceux qui les méritaient, mais trouvant les compagnies d'élite du 33e
singulièrement incomplètes, les fit défiler à la parade la crosse
en l'air, annonça le prochain licenciement du régiment s'il ne se
conduisait pas mieux, et toujours impitoyable pour les pillards, fit
fusiller sur-le-champ un certain nombre d'hommes qui avaient essayé
de piller plusieurs boutiques à Minsk.

Sa sévérité, blâmée par quelques chefs, approuvée par quelques
autres, motivée du reste par les circonstances, produisit une
salutaire impression, rassura les habitants du pays, intimida les
mauvais sujets, et, sans rendre des forces à ceux de ses soldats
qui étaient épuisés, ou de la bonne volonté à ceux qui n'en avaient
pas pour une telle guerre, réveilla le sentiment du devoir chez
les masses, que le mauvais exemple, le goût du pillage, l'impunité
assurée dans la profondeur des bois, commençaient à corrompre. Les
approvisionnements en céréales trouvés à Minsk étaient heureusement
sous forme de farine: le maréchal n'eut donc qu'à faire pétrir et
cuire du pain. Il se procura des rations pour dix jours, donna de
l'avoine à ses chevaux, et remit tout en ordre parmi ses troupes,
afin d'entreprendre bientôt de nouvelles marches.

[Note en marge: Motifs du maréchal Davout pour s'arrêter deux ou
trois jours à Minsk, afin de s'éclairer sur la marche de l'ennemi.]

[Note en marge: Combinaisons du maréchal Davout pour intercepter la
marche du prince Bagration.]

Entré à Minsk le 8 au soir avec son avant-garde, n'y ayant réuni
ses divisions que le 9, il les avait déjà un peu rétablies le 10,
et il aurait poursuivi son mouvement, si la situation autour de lui
n'était devenue des plus ambiguës, et n'avait exigé de nouvelles
lumières avant de se porter plus loin. Une fois à Minsk, on pouvait,
en faisant quelques pas de plus, arriver sur la Bérézina, et en
inclinant un peu à droite se rendre sous les murs de Bobruisk, place
forte qui commandait le passage de la Bérézina, ou bien en perçant
droit devant soi se transporter jusqu'aux bords du Dniéper à Mohilew.
(Voir la carte nº 54.) C'était l'un ou l'autre de ces mouvements,
le plus ou le moins allongé, qu'il fallait exécuter, suivant que le
prince Bagration serait réputé avoir plus ou moins d'avance sur nous.
Or, il résultait des détails recueillis de la bouche des prisonniers,
des juifs, des curés, des seigneurs, les uns désirant dire la vérité
mais l'ignorant, les autres la connaissant mais la voulant taire, il
résultait confusément que le prince Bagration s'était d'abord avancé
jusqu'au Niémen, vers Nikolajef, puis, qu'après avoir rallié Dorokoff
et Platow, il s'était replié vers la petite ville de Neswij, sur la
route de Grodno à Bobruisk, qui était la route naturelle de l'armée
du Dniéper. Il était donc possible d'arrêter le prince Bagration à
Bobruisk même, surtout si on était joint par le roi Jérôme, dont
on n'avait que des nouvelles très-vagues, mais qui, après tout, ne
devait pas tarder à paraître. Si, effectivement, en marchant sur
Bobruisk par Ighoumen on parvenait à arrêter le prince Bagration au
passage de la Bérézina, tandis que le roi Jérôme l'assaillirait par
derrière, on pouvait l'envelopper de telle façon qu'il n'eût plus que
les marais de Pinsk pour asile. Au contraire, en courant jusqu'au
Dniéper pour intercepter sa marche à Mohilew, l'incertitude du succès
augmentait avec la distance. Il pouvait se faire en effet qu'arrêté
à Mohilew, le général russe descendît plus bas pour passer le Dniéper
à Rogaczew, et il était douteux qu'à cette distance le roi Jérôme
se trouvât exactement sur ses derrières, et le serrât d'aussi près.
En un mot, le cercle dans lequel on cherchait à l'envelopper étant
agrandi, il lui restait plus de points pour s'échapper. Le maréchal
Davout résolut donc d'attendre encore un jour ou deux pour savoir
ce qu'il convenait de faire, en préparant au surplus sa marche sur
Ighoumen, marche qui avait l'avantage de le rapprocher également de
Mohilew et de Bobruisk, les deux buts dont il fallait qu'on atteignît
l'un ou l'autre.

[Note en marge: Blâme réitéré contre les retards du roi Jérôme.]

Sa mauvaise humeur contre le roi Jérôme, ainsi qu'il arrive à tous
ceux qui attendent, était extrême, et il ne se faisait faute de
la communiquer à Napoléon, qui la reportait à ce prince en termes
violents. Dans la vie commune, et plus encore dans la vie militaire,
on tient compte de ses propres embarras, et très-peu des embarras
d'autrui. C'est ce qu'on pratiquait à l'égard du roi Jérôme et de
ses troupes. On se plaignait de leur lenteur, tandis que soldats et
généraux s'exténuaient pour ne pas manquer au rendez-vous. Voici en
effet ce qui leur était advenu au passage du Niémen, et depuis.

[Note en marge: Difficultés qu'éprouve le roi Jérôme pour atteindre
le Niémen.]

Partis des environs de Pultusk, et obligés de suivre la route
d'Ostrolenka et Goniondz, pour se rendre à Grodno, à travers un
pays pauvre où il fallait tout porter avec soi, sur des chemins où
tout fardeau un peu lourd s'enfonçait profondément, les Polonais et
les Westphaliens, précédés par le corps de cavalerie du général
Latour-Maubourg, avaient eu la plus grande peine à gagner le Niémen
dans les derniers jours de juin. Tandis qu'ils se dirigeaient vers
Grodno pour y passer le Niémen, le général Reynier se portait sur
leur droite avec les Saxons, pour déboucher par Byalistok, et le
prince de Schwarzenberg avec environ 30 mille Autrichiens arrivait
de la Gallicie à Brezesc-Litowsky. Ce prince, après avoir hésité à
franchir le Bug, marchait en tâtonnant sur Proujany, et s'y arrêtait
de peur d'être compromis devant les forces de Tormazoff, qu'il
s'exagérait beaucoup.

[Note en marge: Entrée du prince Jérôme à Grodno.]

Pressé par les ordres réitérés de l'Empereur, le roi Jérôme, qui
avait mis en tête de sa colonne les excellentes troupes du prince
Poniatowski, avait sacrifié plus d'un millier de chevaux de trait
afin d'arriver plus vite à Grodno, et laissé en outre beaucoup
d'hommes en arrière, surtout parmi les recrues des régiments
polonais. Le 28 juin, les chevaux-légers polonais, animés d'une
véritable rage contre les Russes, avaient atteint Grodno, et vivement
refoulé les Cosaques de Platow dans le faubourg de cette ville,
qui est situé sur la rive gauche du Niémen par laquelle nous nous
présentions. Bientôt ils s'étaient emparés du faubourg lui-même,
et avaient fait leurs préparatifs pour passer le fleuve, aidés des
habitants, que la présence de leurs compatriotes et la nouvelle de
la reconstitution de la Pologne avaient remplis d'enthousiasme. Le
29 juin, Platow, qui avait reçu l'ordre de se replier, avait tout à
coup évacué Grodno, et la cavalerie légère polonaise, franchissant
le Niémen, avait occupé cette ville, et enlevé plusieurs bateaux
de grains que les Russes s'efforçaient de sauver en leur faisant
remonter le fleuve. Sans prendre de repos, la cavalerie polonaise
avait couru sur la route de Lida, pour se conformer aux ordres de
l'état-major général, qui prescrivaient de se lier avec le prince
Eugène, dont le passage, comme on l'a vu, s'était opéré à Prenn.

[Note en marge: Le roi Jérôme se hâte de préparer des
approvisionnements pour son corps d'armée.]

[Note en marge: Il ne perd pas un moment, et fait repartir ses
colonnes en ne leur accordant qu'un jour de repos.]

Le roi Jérôme était arrivé le lendemain 30 juin avec le reste de sa
cavalerie, laissant à un ou deux jours en arrière l'infanterie de
son corps d'armée. Sur-le-champ il s'était mis à préparer des vivres
pour ses troupes, qui étaient harassées, et qui n'avaient pu se faire
suivre par leurs convois. Le vaste orage du 29 juin ayant enveloppé
la Pologne tout entière, avait dans cette partie du théâtre de la
guerre, comme dans les autres, rendu les routes impraticables, causé
la mort de quelques hommes, la désertion d'un plus grand nombre, et
tué une quantité considérable de chevaux. La population de Grodno,
fort sensible, comme toutes les populations nombreuses, à la nouvelle
de l'indépendance de la Pologne et à la présence d'un frère de
l'Empereur, avait poussé beaucoup d'acclamations, s'était mise en
fête, et avait offert au jeune roi de Westphalie des festins et des
bals. Le prince s'était prêté à ces hommages, mais sans perdre de
temps, car tandis que ses colonnes arrivaient successivement les 1er,
2 et 3 juillet, il ne négligeait rien pour les faire repartir, et
tâchait de se procurer quelques quintaux de pain, que toute la joie
des habitants de Grodno n'avait pas rendu plus faciles à réunir, et
surtout à transporter. Pendant ce temps les lettres de Napoléon, qui
ne voulait pas tenir compte des difficultés d'autrui, bien qu'il fût
très-frappé des siennes, au point de faire un long séjour à Wilna,
les lettres de Napoléon parvenaient coup sur coup au roi Jérôme, et
lui apportaient des reproches aussi injustes qu'humiliants contre sa
lenteur, son incurie, son goût pour les plaisirs. Jérôme, qui voyait
périr autour de lui les hommes et les chevaux à force de marches
rapides, n'en avait pas moins acheminé ses colonnes sur la route de
Minsk, en ne donnant à chacune d'elles qu'un jour entier de repos,
car il faisait partir le 3 celles qui étaient arrivées le 1er, le
4 celles qui étaient arrivées le 2, et ainsi de suite. Il s'était
mis par Tzicoutzyn, Joludek, Nowogrodek, à la poursuite de l'armée
de Bagration, dont l'imagination polonaise grossissait le chiffre
jusqu'à la dire forte de cent mille hommes.

[Note en marge: Marche du prince Bagration.]

[Note en marge: Impossibilité pour le roi Jérôme de l'atteindre.]

Le roi Jérôme, qui ne possédait pas l'expérience du maréchal Davout
pour discerner la vérité à travers les exagérations populaires,
avait marché avec une certaine appréhension de ce qu'il pourrait
rencontrer, mais avec un complet dévouement aux ordres de son frère,
et n'avait perdu ni un jour ni une heure, recommandant sans cesse au
général Reynier, qui s'avançait parallèlement à lui par Byalistok et
Slonim, de hâter le pas, et de se serrer à la colonne principale.
Mais le prince Bagration avait six ou sept marches d'avance, et il
n'était pas facile de l'atteindre. Le général russe, en effet, parti
le 28 juin de Wolkowisk, sur le premier ordre qui lui prescrivait de
regagner les bords du Dniéper, avait reçu en route le second qui lui
prescrivait de se rapprocher de Barclay de Tolly dans son mouvement
de retraite, et s'était porté alors à Nikolajef, afin d'y passer
le Niémen, et d'opérer autour de Wilna le mouvement circulaire qui
avait sauvé Doctoroff. Là il avait recueilli Dorokoff et Platow, qui
lui avaient appris l'arrivée de Davout sur leurs traces, et d'après
cet avis, au lieu de s'élever au nord, il était descendu au sud,
pour se porter par Nowogrodek, Mir et Neswij, sur Bobruisk. (Voir
la carte nº 54.) Bien qu'il eût employé deux jours à Neswij pour
faire reposer ses troupes, exténuées par la chaleur et la marche, il
était en mesure d'en partir le 10 juillet, et il aurait fallu que le
roi Jérôme y arrivât le 10 même pour l'atteindre. Or c'était chose
impossible. Il y avait de Grodno à Neswij, en passant par Nowogrodek,
près de 56 lieues, et le roi de Westphalie, parti de Grodno le 4,
en faisant pendant huit jours sept lieues par jour, ce qui était
excessif sur de telles routes et au milieu des chaleurs de juillet,
ne pouvait pas être rendu à Neswij avant le 12. Tout le zèle du monde
était impuissant en présence de telles difficultés.

Le prince harcelait sans cesse ses généraux, harcelé qu'il était
lui-même par les lettres de Napoléon. Ces lettres lui disaient
qu'ayant dû arriver à Grodno le 30 juin, il devait être rendu le 10
juillet à Minsk, auprès du maréchal Davout, à quoi le prince piqué au
vif répondait qu'entré le 30 à Grodno avec une simple avant-garde, il
n'avait eu ses colonnes d'infanterie que le 2 et le 3 juillet, qu'il
lui avait fallu ramener sa cavalerie légère envoyée en reconnaissance
sur Lida, préparer ensuite des vivres, qu'il n'avait donc pu partir
que le 4; que la route était jalonnée d'hommes morts de chaleur, de
traînards exténués, de convois abandonnés faute de chevaux; que sa
cavalerie vivait par miracle, que son infanterie se nourrissait de
viande sans sel, sans pain, sans eau-de-vie, et était déjà, grâce
à cette nourriture, à la chaleur et aux fatigues, décimée par la
dyssenterie.

[Note en marge: Arrivée du roi Jérôme à Nowogrodek le 10 juillet.]

Le roi de Westphalie ainsi persécuté par son intraitable frère,
parvint le 10 juillet à Nowogrodek, où il se trouvait à quatorze
lieues de Bagration qui était à Neswij, et à vingt de Davout qui
était à Minsk. Il avait fait sept lieues par jour pendant six jours,
et on ne pouvait certainement pas lui en demander davantage. En
approchant, le fantôme de Bagration avait pris des proportions moins
effrayantes, et de 100 mille hommes il était ramené à 60 mille, ce
qui était beaucoup encore pour les forces de Jérôme, car les 30 mille
Polonais étaient réduits à 23 ou 24 mille, les 18 mille Westphaliens
à 14, les 10 mille cavaliers de Latour-Maubourg à 6 ou 7 mille, ce
qui faisait 45 mille hommes au plus. Les Saxons étaient réduits de
17 mille à 13 ou 14, et ils se trouvaient à deux journées du corps
principal. Le roi Jérôme pouvait donc rencontrer 60 mille Russes avec
45 mille Polonais et Westphaliens, les Saxons étant trop loin de lui
pour le joindre à temps. Il faut ajouter que si les Polonais étaient
fort aguerris et fort animés, les Westphaliens l'étaient fort peu.
Néanmoins, le prince craignant son frère beaucoup plus que l'ennemi,
il continua de marcher devant lui, quoi qu'il pût en advenir.

[Note en marge: Combat de la cavalerie contre l'arrière-garde du
prince Bagration.]

Le jour même du 10 sa cavalerie légère, ayant couru au delà de
Nowogrodek sur la route de Mir, rencontra l'arrière-garde du prince
Bagration, composée de 6 mille Cosaques, de 2 mille cavaliers
réguliers, et de 2 mille hommes d'infanterie légère. Le général
Rozniecki avec six régiments, les uns de chasseurs, les autres de
lanciers polonais, comprenant au plus 3 mille chevaux, ne put retenir
l'ardeur de sa cavalerie, se trouva engagé contre 10 mille hommes,
se battit avec la plus grande bravoure, soutint plus de quarante
charges, perdit 500 hommes, en mit un millier hors de combat, et fut
enfin dégagé par le général Latour-Maubourg, qui survint avec la
grosse cavalerie.

[Note en marge: Napoléon impatienté des prétendues lenteurs du roi
Jérôme le place sous les ordres du maréchal Davout.]

Telle avait été la conduite du roi Jérôme jusqu'au 11 juillet. Le
maréchal Davout n'avait pas encore pu communiquer avec lui, par une
raison facile à comprendre. Ce maréchal portait ses reconnaissances
sur sa droite jusqu'au Niémen, sans oser toutefois le dépasser: si
en même temps le roi Jérôme eût porté les siennes vers sa gauche,
sur le Niémen aussi, une rencontre eût été possible. Mais ce prince,
tout occupé de Bagration, dirigeait ses reconnaissances dans un
sens absolument opposé, c'est-à-dire vers sa droite, à la suite
de l'ennemi. Il n'y avait donc pas moyen qu'il rencontrât les
patrouilles du maréchal Davout. De son côté le maréchal, qui était
à Minsk depuis le 8 juillet, y était rempli d'une impatience qu'il
exprimait chaque jour à Napoléon, et celui-ci, ne se contenant plus,
envoya à son frère l'ordre de se ranger, aussitôt la réunion opérée,
sous le commandement du maréchal Davout. Il expédia en même temps
cet ordre au maréchal, pour qu'il pût en faire usage dans le moment
opportun. Rien n'eût été plus simple que de placer un jeune prince,
même portant une couronne, sous un vieux guerrier blanchi dans
le métier des armes: mais si une telle disposition, prise dès le
commencement de la campagne, eût été naturelle, elle pouvait, adoptée
après coup, à titre de punition, produire des froissements fâcheux,
et compromettre tous les résultats qu'elle était destinée à sauver.

[Note en marge: Situation des choses du 12 au 15 juillet, et
possibilité à cette époque d'atteindre et d'envelopper le prince
Bagration.]

En effet, sans aucun changement de commandement, seulement avec
la bonne volonté des uns et des autres, d'ailleurs bien assurée,
les combinaisons de Napoléon pouvaient parfaitement s'accomplir.
Bagration, resté à Neswij jusqu'au 11 juillet, s'était décidé à
descendre sur Bobruisk, pour éviter la rencontre du maréchal Davout
qu'il croyait supérieur en forces, pour passer la Bérézina sous la
protection de cette place, et pour se rendre ensuite sur le Dniéper.
Il avait, dans cette intention, chargé le général Raéffskoi de former
l'avant-garde avec le 7e corps russe, et s'était chargé de former
lui-même l'arrière-garde avec le 8e, afin de tenir tête à Jérôme,
dont la cavalerie devenait extrêmement pressante. Parti de Neswij
le 11, il était le 12 à Romanow, et ne s'était avancé le 13 que
jusqu'à Slouck. Il ne pouvait pas être avant le 16 à Bobruisk, et il
lui fallait bien deux jours pour rallier son monde, et franchir la
Bérézina avec tous ses équipages. Or Jérôme, rendu à Nowogrodek le
10 avec l'infanterie polonaise, s'était mis immédiatement en route
pour Neswij, était arrivé le 12 à Mir, et le 13 à Neswij. Averti
de la présence du prince Bagration sur la route de Bobruisk, de
celle du maréchal Davout à Ighoumen, il était prêt à marcher, et
pouvait être le 17 à Bobruisk, c'est-à-dire à un moment où le prince
Bagration y serait encore, et bien avant que celui-ci eût franchi
la Bérézina avec tout son matériel. Le maréchal Davout de son côté,
ayant ses avant-gardes près d'Ighoumen, pouvait être en trois jours à
Bobruisk, c'est-à-dire y arriver le 16 s'il partait le 13, le 17 s'il
partait le 14, ce qui était facile. Dans ce cas, le maréchal Davout
débouchant sur Bobruisk par la gauche de la Bérézina, tandis que le
roi Jérôme s'y présenterait par la rive droite, le premier avec 35
mille hommes, le second avec 45 mille sans les Saxons, et avec 58
mille si les Saxons le rejoignaient, il était possible d'accabler
Bagration, et de lui faire essuyer un véritable désastre. Il est
vrai que le prince Jérôme était séparé du maréchal Davout par une
région marécageuse et boisée, à travers laquelle les communications
étaient difficiles, et qu'il était probable qu'on ne parviendrait
à se donner la main que sous Bobruisk même, que dès lors on serait
séparé jusque-là par toute la masse du corps de Bagration, qui
pouvait avec de l'énergie et de l'habileté se jeter tantôt sur l'un,
tantôt sur l'autre des généraux français. En revanche, les troupes
de Bagration étaient harassées de fatigue, fort ébranlées par une
retraite précipitée, et au contraire il n'y avait rien d'égal en
valeur à celles du maréchal Davout, en animation à celles du prince
Poniatowski. Les Westphaliens sous les yeux de leur jeune roi
montraient du zèle, et Reynier arrivait avec les Saxons, qui étaient
excellents. On était donc autorisé en ce moment à concevoir les
plus belles espérances. Le roi Jérôme, quoique ne se rendant pas un
compte bien clair de cette situation, actuellement assez obscure,
mais sachant le maréchal Davout près de lui, et ayant rencontré
quelques-unes de ses patrouilles de cavalerie, lui écrivit qu'il
était à Neswij, prêt à marcher sur Bobruisk, et l'invita à s'y rendre
par Ighoumen, en lui promettant, et en se promettant à lui-même les
plus heureux résultats de cette réunion.

[Note en marge: Après avoir attendu à Minsk jusqu'au 12, le maréchal
Davout s'avance par Ighoumen sur Bobruisk.]

[Note en marge: Pour rendre plus certain le concert entre les divers
corps, ce maréchal signifie au roi Jérôme la décision qui le place
sous ses ordres.]

Le maréchal Davout avait attendu à Minsk jusqu'au 12, n'osant pas
se porter au delà parce qu'il n'avait que deux divisions françaises
d'infanterie. Apprenant enfin le 13 par une lettre de Jérôme que ce
prince était à Neswij, qu'on était à la veille de se réunir sous
Bobruisk, il n'hésita plus à marcher, et prit la résolution de partir
le lendemain 14 pour Ighoumen. (Voir la carte nº 54.) Un repos de
trois jours avait remis et rallié ses troupes, lui avait permis de
cuire du pain, d'en charger ses voitures, et de tout disposer pour de
nouvelles marches forcées. En même temps, voulant rendre plus certain
le concert de toutes les forces qui allaient se trouver réunies,
n'étant pas fâché en outre de réduire à la position de son subordonné
un jeune prince dont il avait été plus d'une fois mécontent pendant
son séjour sur l'Elbe, il lui communiqua la décision de Napoléon
pour le cas de réunion des deux corps d'armée, et prenant le rôle de
général en chef, lui prescrivit, du reste avec beaucoup d'égards, de
marcher par Neswij et Slouck sur Bobruisk, tandis que lui-même y
marcherait par Ighoumen. Il lui indiqua dans la même lettre quelques
routes de traverse par lesquelles ils pourraient se donner la main au
moyen de leur cavalerie légère.

[Note en marge: Vif déplaisir du roi Jérôme en recevant la dépêche
qui le place sous les ordres du maréchal Davout.]

Bien qu'il y eût quatre jours de marche pour une armée entre les
corps du prince Jérôme et du maréchal Davout, il n'y avait pas
trente heures pour des officiers à cheval. L'ordre de Davout, parti
le 13 juillet, arriva le 14 dans la journée à Neswij. Le prince
Jérôme, qui avait été jusque-là de très-bonne volonté, éprouva un
violent mouvement de dépit en recevant les dépêches du maréchal.
Cette position subordonnée envers le commandant du 1er corps, qui
ne lui eût pas plu, même à l'origine, lui étant infligée comme une
sorte de punition, le mit au désespoir, et il se crut profondément
humilié. Sans doute il avait lieu d'être froissé, il était victime de
reproches injustes, et condamné, aux yeux de tout son corps d'armée,
à une véritable humiliation. Mais les humiliations sont en général
ce qu'on les fait soi-même par la manière de les prendre. Si on se
montre blessé, elles blessent; si on les accepte comme une simple
condition des choses, elles relèvent souvent au lieu d'abaisser. Le
jeune roi de Westphalie se hâtant de reconnaître les titres que le
vieux maréchal avait au commandement, et concourant avec zèle à un
éclatant triomphe, eût partagé sa gloire, peut-être sauvé la campagne
de 1812 et, en sauvant cette campagne, épargné à son frère et à sa
famille une grande catastrophe.

[Note en marge: Ce prince se démet du commandement.]

Quoi qu'il en soit, cédant à un sentiment fort explicable, il
résolut non pas de désobéir, mais de résigner son commandement.
Malheureusement, de toutes les résolutions il n'en pouvait pas
prendre une plus funeste pour le succès des conceptions de son frère.
Il fit appeler son chef d'état-major, le général Marchand, lui remit
le commandement en chef, le chargea de l'exercer en attendant la
jonction avec le maréchal Davout, et, dans le désir de pourvoir au
plus pressé, convint avec lui de porter les Polonais à une marche en
avant sur la route de Slouck, pour soutenir au besoin la cavalerie
du général Latour-Maubourg, et faire un pas de plus sur la route de
Bobruisk. Il porta à Neswij ses Westphaliens, qu'il n'avait point
la pensée de retirer de l'armée, ne se réserva pour son escorte
personnelle que quelques compagnies de sa garde, et rapprocha de
Neswij les Saxons qui n'en étaient plus qu'à une journée. De sa
personne il rétrograda vers Mir et Nowogrodek, pour y attendre les
ordres de l'Empereur, et retourner dans ses États si ces ordres
n'étaient pas conformes à sa dignité telle qu'il la comprenait.

[Note en marge: Efforts du maréchal Davout pour l'engager à reprendre
le commandement.]

Un officier courut auprès du maréchal Davout pour lui porter la
résolution du jeune prince, et le joignit le 15 à Ighoumen. Le
maréchal, en recevant cette réponse, ne se conduisit pas avec
la fermeté qui convenait à son caractère. Au lieu de garder le
commandement dont il s'était saisi trop vite, et de le manier avec
la vigueur que réclamaient les circonstances, il craignit d'avoir
blessé un roi, un frère de l'Empereur, et se hâta de lui écrire une
lettre pleine de ménagements, pour l'engager à rester à la tête des
troupes polonaises et westphaliennes, toujours il est vrai sous ses
ordres, lui promettant l'entente la plus cordiale, et faisant valoir
à ses yeux la grande raison du service de l'Empereur, alors la seule
alléguée, car de la France il n'en était plus guère question dans le
langage du temps. Il fit partir sur-le-champ un officier pour porter
cette lettre au jeune prince, et corrigeant par sa vigilance des
hésitations qui n'étaient pas ordinaires à son caractère, il disposa
les choses de manière que le temps de ces allées et venues ne fût
pas entièrement perdu pour le succès des opérations militaires. Tout
en ayant l'oeil sur Bobruisk, il étendait son attention au delà,
pour veiller à ce qui se passait de l'autre côté de la Bérézina,
et s'assurer si l'ennemi ne songeait pas à la franchir, ce qui
alors aurait dû le décider à courir au Dniéper, c'est-à-dire à
Mohilew. Déjà il avait envoyé la cavalerie de Grouchy à Borisow,
pour s'emparer de cette ville, de son pont sur la Bérézina, de ses
magasins. Le pont avait été sauvé, mais les magasins n'avaient
pu l'être. Il fit jeter plusieurs autres ponts sur la Bérézina,
notamment aux environs de Jakzitcy (voir la carte nº 55), et il y
achemina ses forces dès le 15, parce que là il avait l'avantage
d'être à une marche en avant d'Ighoumen, et plus près à la fois de
Bobruisk et de Mohilew. Malheureusement ce n'est pas lui qu'il eût
fallu d'abord rapprocher de Bobruisk, car il en était le plus voisin,
mais l'armée du roi de Westphalie, qui en était à trois journées, et
que tous ces débats retardaient déplorablement, au moment d'atteindre
le résultat peut-être le plus important de la campagne.

[Note en marge: Le roi Jérôme persiste à renoncer au commandement.]

Lorsque cette lettre arriva à Neswij, le roi Jérôme n'y était plus;
il l'avait quitté le 16, après avoir fait opérer une espèce de
mouvement rétrograde à ses troupes, dans l'intention très-approuvable
qu'on va voir. À Neswij, on était séparé d'Ighoumen par une région
marécageuse et boisée, à travers laquelle les communications étaient
presque impraticables, excepté pour la cavalerie légère. Il fallait
donc, pour se joindre au maréchal Davout, ou se porter directement
par la grande route sur Bobruisk, en avertissant le maréchal de s'y
trouver de son côté, ce qui exposait à rencontrer au lieu du maréchal
le prince Bagration lui-même, ou bien, en se reportant à gauche,
contourner la région difficile dont il s'agit, et aller par Romanow,
Timkowiczy, Ouzda, Dukora, regagner Ighoumen, détour qui n'exigeait
pas moins de quatre jours. (Voir la carte nº 55.) Le prince Jérôme,
jugeant avec raison que le plan décisif mais hardi de se jeter tous
à la fois sur Bobruisk cessait d'être praticable, avait pensé qu'il
fallait acheminer ses troupes par le grand contour d'Ouzda et de
Dukora vers Ighoumen, ce qui d'ailleurs semblait conforme à quelques
indications antérieures du maréchal Davout et du quartier général.
En conséquence il avait envoyé les Westphaliens à Ouzda, et laissé
les Polonais à Timkowiczy, sur la route de Bobruisk, de manière à
appuyer au besoin la cavalerie de Latour-Maubourg, qui poussait ses
courses jusqu'aux portes de Bobruisk. Cela fait, il était parti pour
Nowogrodek.

[Note en marge: Le conflit élevé entre le roi Jérôme et le maréchal
Davout entraîne une perte de temps, qui rend impossible l'opération
sur Bobruisk.]

[Note en marge: Le maréchal Davout se décide à marcher sur Mohilew.]

C'est sur la route de Nowogrodek, et le 17, qu'il reçut la lettre du
maréchal Davout, et il y répondit en persistant dans sa résolution,
réponse qui ne devait arriver que le 18 ou le 19 au maréchal. Dès
ce moment, la grande combinaison de Napoléon était avortée, car il
aurait fallu être tous ensemble sous Bobruisk le 17, et ce n'était
plus possible. Tout ce qu'on pouvait faire désormais, l'occasion
d'arrêter et d'envelopper Bagration sur la Bérézina étant manquée,
c'était de le devancer sur le Dniéper, en allant occuper Mohilew.
Mais alors les résultats ne devaient plus être les mêmes. En arrêtant
le prince Bagration sur la Bérézina, on ne lui laissait guère de
retraite que vers Mozyr et les marais de Pinsk, où l'on avait le
moyen de l'assaillir, de l'envelopper, de le prendre tout entier.
En l'arrêtant seulement sur le Dniéper, on réussissait à l'empêcher
de passer par Mohilew, mais il redescendait alors sur Staroi-Bychow
(voir la carte nº 55); si même on l'arrêtait vers ce dernier point,
il pouvait descendre encore sur Rogaczew, et dans le premier cas
c'étaient cinq ou six jours qu'on lui faisait perdre, et dix ou douze
dans le second. Ce n'était plus, comme on l'avait espéré, sa ruine
ou son annulation pour toute la campagne; c'était un résultat utile,
mais nullement décisif.

[Note en marge: Dispositions du maréchal en se portant sur Mohilew.]

Le maréchal Davout, sans attendre les dernières réponses du prince,
avait résolu, sur la nouvelle de quelques mouvements de l'ennemi
au delà de la Bérézina, de renoncer à une opération combinée
sur Bobruisk, et de marcher sur Mohilew, afin de ne pas laisser
échapper tous les résultats à la fois. Il avait dès le 16 acheminé
ses troupes par Jakzitcy au delà de la Bérézina; le 17, il suivit
lui-même avec le reste de son corps d'armée, et se dirigea par
Pogost sur le Dniéper, dans la direction de Mohilew. Ayant reçu en
route des lettres du roi Jérôme qui lui annonçaient les résolutions
définitives de ce prince, il prit le parti de donner des ordres à
tout le corps d'armée, qui n'avait plus que lui pour chef. Il ordonna
aux Westphaliens de se rendre par Ouzda, Dukora et Borisow à Orscha,
afin de les placer sur le Dniéper, entre lui et la grande armée,
qu'il savait en marche vers la haute Dwina. En attendant l'arrivée
des Westphaliens, qui ne pouvait avoir lieu avant huit ou dix jours,
il dirigea sur Orscha la cavalerie de Grouchy, pour établir le plus
tôt possible sa liaison avec la grande armée. Il prescrivit aux
Polonais, corps sur lequel il comptait le plus, de s'acheminer vers
Mohilew, par Ouzda, Dukora et Ighoumen, en contournant la région
marécageuse et boisée qui l'avait séparé de Jérôme. C'était un trajet
de six jours au moins. S'il pouvait réunir les Polonais à temps, il
devait avoir cinquante et quelques mille hommes, c'est-à-dire de
quoi accabler Bagration. Quant à la cavalerie de Latour-Maubourg,
il la chargea d'envelopper Bobruisk, et de harceler cette place en
ayant soin de se tenir sur la Bérézina et de se lier avec Mohilew.
Restaient les Saxons, et à la droite des Saxons les Autrichiens, dont
on verra bientôt l'emploi tel que l'ordonna Napoléon.

Ainsi, de la combinaison imaginée pour envelopper et prendre le
prince Bagration, il ne restait plus que la chance de l'arrêter à
Mohilew, et de l'obliger à passer le Dniéper au-dessous, ce qui
retardait beaucoup, mais ne rendait pas impossible sa jonction avec
Barclay de Tolly.

[Note en marge: Irritation de Napoléon contre le maréchal Davout et
le roi Jérôme, en apprenant le conflit élevé entre eux.]

[Note en marge: À qui faut-il imputer la principale faute, dans le
conflit qui fit échouer la manoeuvre contre le prince Bagration?]

Lorsque Napoléon apprit cette mésaventure, il en conçut une vive
irritation contre le maréchal Davout et le roi Jérôme, mais beaucoup
plus vive contre ce dernier. Il reprocha au maréchal Davout d'avoir
pris trop tôt le commandement (les deux armées n'étant pas encore
véritablement réunies), et, le commandement pris, de ne l'avoir pas
exercé avec une vigueur suffisante. Il reprocha au roi Jérôme de lui
avoir fait perdre le fruit de l'une de ses plus belles manoeuvres,
et le laissa retourner en Westphalie en gardant les Westphaliens. Il
ne se reprocha point à lui-même, ce qui eût été plus juste, d'avoir,
par une habitude royale, digne tout au plus de Louis XIV, confié à
un jeune homme dévoué, brave, mais sans expérience, une armée de 80
mille hommes, puis, lorsque ce jeune prince n'avait commis encore
aucune faute, de l'avoir gourmandé, humilié de toutes les manières,
comme s'il avait été responsable de la résistance des éléments, de
s'être ensuite brusquement décidé à le subordonner à un maréchal,
parti qu'il aurait fallu prendre dès l'origine, dans l'intérêt des
opérations, et non après coup, à titre de punition; de n'avoir prévu
ni l'esclandre qui devait en résulter, ni la conséquence bien plus
grave de faire manquer une manoeuvre décisive et des plus savantes
qu'il eût jamais imaginées; enfin, et par-dessus tout, de n'avoir pas
accordé au maréchal Davout le renfort d'une ou de deux divisions,
renfort qui aurait mis ce maréchal en mesure de ne pas faire dépendre
ses mouvements d'une jonction des plus problématiques. Voilà ce
que Napoléon ne se dit point, et ce qui révèle chez lui, non pas
une déchéance de son esprit, qui était tout aussi vaste, tout aussi
prompt, tout aussi fertile qu'à aucune autre époque, mais les progrès
de cette humeur despotique, fantasque et intempérante, qui ne tient
pas plus compte des caractères que des éléments, qui traite les
hommes, la nature, la fortune, comme des sujets trop heureux de lui
obéir, bien impertinents de ne pas le faire toujours, humeur fatale
et puérile tout à la fois, prenant même chez les hommes du plus grand
génie quelque chose de l'enfant qui désire tout ce qu'il voit, veut
tout ce qu'il désire, le veut sur-le-champ, sans admettre un délai
ni un obstacle, et crie, commande, s'emporte, ou pleure, quand il ne
l'obtient pas. C'est là bien plus que la déchéance de l'esprit, c'est
celle du caractère, gâté par le despotisme, et c'est la vraie cause
qu'on verra dominer d'une manière désastreuse dans les événements qui
vont suivre!

[Note en marge: À défaut du grand résultat qu'il n'espère plus,
Napoléon compte sur le maréchal Davout pour rejeter le prince
Bagration sur le bas Dniéper.]

Quoiqu'il n'espérât plus le succès de sa manoeuvre contre l'armée
du Dniéper, il y avait une chose qu'il espérait encore, et qu'il
attendait avec une pleine confiance du maréchal Davout, c'est que le
prince Bagration serait rejeté bien bas sur le Dniéper, au-dessous de
Mohilew au moins, ce qui condamnerait la seconde armée russe à faire
un long détour, et l'empêcherait de venir au secours de Barclay de
Tolly en temps utile. Napoléon ordonna donc au maréchal Davout de
tenir ferme à Mohilew; il prescrivit au prince de Schwarzenberg de
s'approcher de la grande armée avec le corps autrichien, en remontant
la Lithuanie du sud au nord par Proujany, Slonim et Minsk (voir la
carte nº 54), et aux Saxons de rétrograder pour aller prendre la
place des Autrichiens sur le haut Bug, aux frontières de la Volhynie
et du grand-duché de Varsovie. Il avait, en effet, promis à son
beau-père de faire servir les Autrichiens sous ses ordres directs, et
pour ce motif il travaillait à les rapprocher du quartier général;
de plus, il ne comptait pas assez sur eux pour leur confier à la
fois la mission de garder le grand-duché, et la mission d'insurger
la Volhynie, et il aimait bien mieux, avec raison, confier l'une
et l'autre aux Saxons, possesseurs de la Pologne actuelle, et
probablement de la Pologne future.

Ces dispositions ordonnées, il revint tout entier à son autre
manoeuvre, qui était bien plus importante encore que celle dont nous
venons de raconter l'avortement, car s'il réussissait en marchant
par sa droite, à glisser avec la plus grande partie de ses forces
devant le camp de Drissa, à déborder Barclay de Tolly, à le tourner
en passant la Dwina à l'improviste, à le couper à la fois de Moscou
et de Saint-Pétersbourg, il rendait impossible le projet de retraite
indéfinie conçu par les Russes, ou les réduisait à ne l'exécuter
qu'avec des débris désorganisés, et pouvait espérer de voir bientôt
un nouveau Darius envoyer des suppliants au camp d'un nouvel
Alexandre!

[Note en marge: Napoléon revient à sa grande manoeuvre contre Barclay
de Tolly.]

[Note en marge: Préparatifs du mouvement de Napoléon sur la Dwina.]

[Note en marge: Marche de tous les corps d'armée vers la Dwina.]

Pour le succès de ce grand mouvement, le séjour fait à Wilna était
regrettable. Entré le 28 juin dans cette ville, Napoléon y était
encore le 16 juillet au matin: mais ce temps avait été rigoureusement
nécessaire pour arrêter la désertion dans les corps, pour leur
expédier l'artillerie restée en arrière et attelée avec une partie
des chevaux des équipages de vivres, pour réorganiser ces équipages
en les réduisant aux voitures les plus légères, pour cuire du pain,
pour assurer huit ou dix jours de subsistance à la garde, condition
de discipline, indispensable même dans ce corps d'élite, pour
procurer au gros de l'armée une réserve de vivres destinée aux corps
qui n'auraient absolument rien trouvé sur les routes, pour atteler
enfin les équipages de pont. Bien que dix-huit jours se fussent
écoulés, pas une heure n'avait été perdue pour assurer autant que
possible ces résultats de première nécessité. Ils étaient enfin à
peu près certains, et dès ce moment, Napoléon, plein de confiance,
attendait tout de son génie et de la bravoure de ses troupes. Il lui
était arrivé à Wilna des nouvelles du monde entier. On ne pouvait
plus douter, malgré la dissimulation des Turcs, de leur paix avec les
Russes, car, après en avoir reçu la confidence orgueilleuse de M.
de Balachoff, Napoléon venait d'en acquérir la presque certitude de
ses agents à Constantinople. En même temps l'adhésion de Bernadotte
à la cause de la Russie n'était plus à mettre en question. Napoléon
pouvait donc, dans un avenir prochain, prévoir l'arrivée sur sa
droite des armées russes de Tormazoff et de Tchitchakoff, et
peut-être une descente des Suédois sur ses derrières. Ces nouvelles,
il est vrai, étaient contre-balancées par des nouvelles favorables
d'Angleterre et d'Amérique, car on annonçait la mort de M. Perceval,
assassiné à l'entrée du Parlement, un revirement prochain dans la
politique britannique, enfin la certitude d'une déclaration de guerre
de l'Amérique à la Grande-Bretagne. Inquiétantes ou favorables,
Napoléon ne tenait compte de ces rumeurs lointaines, et, avec raison,
faisait tout consister dans le succès des grandes opérations qu'il
allait entreprendre. Il avait acheminé déjà la cavalerie légère de
la garde sous le général Lefebvre-Desnoëttes, pour préparer son
mouvement, en réunissant des farines, en construisant des fours, en
protégeant le corps des pontonniers qui devait ménager à l'armée
le passage non-seulement des rivières, mais des nombreux marécages
dont le pays était couvert. Derrière la cavalerie légère, Napoléon
avait fait partir la jeune garde sous Mortier, la vieille garde sous
Lefebvre. La première devait passer par Lowaritsky, Michaelisky,
Danilowitsky, la seconde par Swenziany et Postavy, et toutes deux
devaient aboutir à Gloubokoé, où Napoléon allait fixer son quartier
général, en face de la Dwina, entre Drissa et Polotsk. (Voir les
cartes n{os} 54 et 55.) Napoléon avait envoyé derrière Mortier et
Lefebvre la réserve de l'artillerie de la garde, sur laquelle il
comptait particulièrement pour les jours de bataille, et avait
recommandé de la mener lentement, pour ne pas mettre les chevaux hors
de service. Il avait en outre déjà dirigé sur le même point, mais un
peu à gauche, et derrière Murat, les trois divisions Morand, Friant,
Gudin, qu'il avait gardées par devers lui, pour exécuter avec elles
la partie la plus difficile de sa manoeuvre, celle qui se ferait le
plus près de l'ennemi, au point même où l'on tournerait autour des
Russes pour les envelopper. Il avait en même temps fait exécuter à
Ney, Oudinot et Macdonald un mouvement de gauche à droite, porté Ney
de Maliatoui sur Widzouy, Oudinot d'Avanta sur Rimchanoui, Macdonald
de Rossiena sur Poniewiez, avec l'instruction de côtoyer l'ennemi
sans l'aborder, de se charger de pain, de porter sur voitures la
farine qu'on pourrait recueillir, de se faire suivre par tout le
bétail qu'on pourrait ramasser. Sur sa droite, Napoléon avait enfin
mis le prince Eugène en mouvement de Nowoi-Troki sur Ochmiana,
Smorgoni, Wileika, en lui adressant les mêmes recommandations. Le
prince Eugène avait perdu la moitié des Bavarois par la fatigue et la
dysenterie, et son corps était déjà fort amoindri. Il devait former
la droite de Napoléon, et se lier par la cavalerie de Grouchy avec le
maréchal Davout.

[Note en marge: M. de Bassano laissé à Wilna pour y représenter
Napoléon pendant son absence.]

[Note en marge: Mouvement ordonné à la réserve afin de la rapprocher
de l'armée active.]

Avant de quitter Wilna, Napoléon donna ses derniers ordres pour
assurer toutes les parties du service pendant son absence. Ne voulant
pas se priver des talents, du zèle, de la probité de M. Daru, et
ayant besoin d'un autre lui-même à Wilna, il résolut d'y laisser
le duc de Bassano, sur le dévouement et l'application duquel il
pouvait compter entièrement, et l'y laissa en effet avec autorisation
d'ouvrir non-seulement la correspondance diplomatique, mais la
correspondance administrative et militaire, de communiquer à chaque
chef de corps ce qu'il aurait intérêt à savoir, de donner même des
ordres pour tout ce qui intéresserait l'approvisionnement de l'armée.
Il conclut avec les juifs polonais un marché pour les transports
de Kowno à Wilna. Décidément la navigation de la Wilia avait été
reconnue presque impraticable, et on était résolu à employer les
transports par terre. Les nombreux convois qui, grâce au zèle du
colonel Baste, parvenaient journellement de Dantzig à Kowno, et
contribuaient à remplir cette dernière ville de matières de toute
espèce, durent désormais rompre charge à Kowno pour terminer par
terre leur trajet jusqu'à Wilna. Il y avait à Wilna mille voitures
au moins d'artillerie et d'équipages restées sans attelages. On
les avait rangées dans un vaste parc, et en plein air pour les
garantir du feu. Napoléon ordonna d'en atteler une partie avec deux
mille chevaux, petits mais forts, que le maréchal Macdonald avait
levés en Samogitie. Il envoya l'ordre au général Bourcier, laissé
en Hanovre, d'acheter de nouveau en Allemagne, et à quelque prix
que ce fût, tout ce qu'on pourrait trouver de chevaux de selle
et de trait, et de les expédier immédiatement sur Wilna. Enfin,
pour correspondre au mouvement que l'armée active allait faire en
avant, il voulut que l'armée de réserve en exécutât un pareil. Il
prescrivit au maréchal Victor, qui commandait le 9e corps à Berlin,
de s'avancer sur Dantzig; au maréchal Augereau, qui commandait le
11e corps, composé de quatrièmes bataillons et des régiments de
réfractaires, de remplacer le duc de Bellune à Berlin. Les cohortes
dont Napoléon avait prescrit l'organisation avant de quitter Paris,
durent remplacer sur la frontière de France les troupes du 11e
corps. À Wilna même, il restait sous le général Hogendorp, nommé
gouverneur de la Lithuanie, et mis sous l'autorité de M. de Bassano,
une garnison mobile formée de toutes les troupes en marche,
laquelle habituellement ne serait pas moindre de 20 mille hommes,
et s'appuierait sur des ouvrages de campagne que Napoléon avait
fait exécuter lui-même. Dans l'intérieur de Wilna, les fours, les
hôpitaux dont il s'était si fort occupé, étaient achevés. Il y avait
des fours pour cuire cent mille rations, des hôpitaux pour recevoir
dix mille malades, et des officiers pour recueillir et incorporer
les traînards que les colonnes mobiles parviendraient à ramasser. Le
nombre des traînards était déjà de 40 mille au moins, surtout parmi
les étrangers. On en avait recouvré à peine deux ou trois mille;
les autres étaient occupés à piller. La plupart, surtout parmi les
Allemands, repassaient le Niémen.

[Note en marge: Napoléon, avant de quitter Wilna, reçoit les députés
de la diète polonaise.]

[Note en marge: Ce qui s'était passé à Varsovie pendant les
opérations de l'armée française en Lithuanie.]

Tout ce que la prévoyance humaine permettait de faire pour corriger
les inconvénients d'une entreprise qui était probablement la plus
téméraire des siècles, ayant été prescrit, Napoléon résolut de partir
dans la nuit du 16 au 17 juillet. Avant de quitter Wilna, il ne put
se dispenser de recevoir les représentants de la diète polonaise
réunie extraordinairement à Varsovie. On se souvient que M. de Pradt,
archevêque de Malines, avait été, au défaut de M. de Talleyrand,
chargé d'aller à Varsovie exciter et diriger l'élan patriotique des
Polonais. Ce personnage, incapable de se gouverner au milieu d'une
commotion populaire, était arrivé à son poste, et avait trouvé
les Polonais fort émus par l'idée d'une reconstitution prochaine,
disposés comme de coutume à se battre vaillamment, mais ruinés
par le blocus continental, manquant de confiance dans le succès
de cette guerre et dans les résolutions de Napoléon à leur égard,
proposant tous une chose différente, et autant que jamais agités,
bruyants, désunis. Se faire écouter au milieu du chaos des volontés
discordantes, tempérer les violents, exciter les tièdes, concilier
les jaloux, amuser les chimériques, amener enfin à force de souplesse
et de vigueur la masse étourdissante et étourdie à des volontés
sensées, fortes, uniformes, est un art supérieur, que la nature
seule ne suffit pas à donner si l'expérience ne l'a pas mûri, et qui
ne s'acquiert que dans les pays libres. L'archevêque de Malines,
surpris, déconcerté, n'ayant que quelques saillies spirituelles pour
tout manége, ne savait comment se tirer de ce chaos. Mais la passion
suppléant à tout, les Polonais aboutirent à l'idée d'une diète
générale, convoquée immédiatement, et qui, suivant l'antique usage,
proclamerait, outre la reconstitution de la Pologne, la confédération
de toutes ses provinces, et la levée en masse de la population
contre la Russie. Le pauvre roi de Saxe, sur la tête duquel était
tombée la couronne de Pologne, avait pourvu d'avance les ministres
du grand-duché des pouvoirs nécessaires, et ceux-ci s'étaient
prêtés avec empressement à la convocation de la diète. Cette diète,
assemblée extraordinairement, s'était réunie sur-le-champ, avait
choisi pour président le respectable prince Adam Czartoryski,
octogénaire, et jadis maréchal de l'une des anciennes diètes, avait
proclamé au milieu d'un enthousiasme universel le rétablissement de
la Pologne, la confédération de toutes ses provinces, l'insurrection
de celles qui étaient encore sous des maîtres étrangers, et une
démarche auprès de Napoléon pour le supplier de laisser tomber de sa
bouche souveraine ce grand mot: LA POLOGNE EST RÉTABLIE.

[Note en marge: Embarras et inhabileté de l'archevêque de Malines.]

La diète s'était séparée en instituant une commission chargée
de la représenter, et de remplir en quelque sorte le rôle de la
souveraineté nationale, tandis que les ministres du grand-duché
rempliraient celui du pouvoir exécutif. C'était une assez grande
difficulté que de faire marcher ensemble ces représentants de la
souveraineté nationale et ces agents du pouvoir exécutif, les uns et
les autres voulant jouer les deux rôles à la fois, mais ce n'était
pas la plus grande. Il aurait fallu sans perdre de temps diriger
leur ardeur vers les deux objets essentiels, la levée des hommes
et la propagation de l'insurrection en Lithuanie, en Volhynie, en
Podolie. Si l'abbé de Pradt avait eu de l'argent, un mandat étendu,
et un véritable génie d'action, il aurait peut-être réussi à tirer
de ces éléments en fermentation une force organisée, capable d'aller
insurger la Volhynie et la Podolie, tandis que Napoléon aurait
organisé la Lithuanie, qu'il venait d'insurger par sa présence.
Mais Napoléon ne lui avait pas donné une obole, lui avait fait
compter à peine ses appointements, et lui avait accordé un mandat
équivoque comme la confiance qu'il avait dans ses talents politiques
et administratifs. Aussi tout ce que l'abbé de Pradt avait pu et
su faire, avait été d'aider les Polonais à rédiger le manifeste
qui annonçait la reconstitution de la Pologne, document écrit avec
quelque talent, mais sans convenance, et paraissant composé plutôt
à Paris qu'à Varsovie. Cette pièce rédigée, on était tombé d'accord
d'envoyer à Wilna une députation pour porter à Napoléon l'acte
de la diète, et provoquer de sa part une déclaration solennelle.
M. de Pradt avait été forcé de consentir à cette démarche, fort
embarrassante pour Napoléon, mais inévitable et naturelle, il faut en
convenir, de la part des Polonais.

[Note en marge: Députation polonaise envoyée à Napoléon.]

Les députés, qui étaient les sénateurs Joseph Wybiski et Valentin
Sobolewski, les nonces Alexandre Beniski, Stanislas Soltyk, Ignace
Stadnicki, Matthieu Wodzinski, Ladislas Tarnowski, et Stanislas
Alexandrowicz, arrivèrent à Wilna un peu avant le départ de Napoléon,
avec mission de lui présenter une adresse, et d'en obtenir une
réponse qui pût être communiquée au monde entier.

[Note en marge: Motifs de l'extrême réserve que Napoléon veut garder
à l'égard des députés polonais.]

Cette manière de le presser désobligeait Napoléon plus qu'elle ne
l'étonnait, et il se recueillit pour trouver une réponse qui, sans
décourager les Polonais, ne l'entraînât pas à plus d'engagements
qu'il n'en voulait prendre. Ce n'était pas, nous l'avons déjà dit,
la liberté des Polonais qui l'effrayait, car, au contraire, on
excitait partout en son nom l'esprit insurrectionnel; ce n'était
pas précisément la crainte de l'Autriche, car, si le sacrifice de
la Gallicie déplaisait à celle-ci, l'Illyrie pouvait la consoler;
mais c'était, surtout depuis qu'il avait passé le Niémen, la crainte
de rendre la paix avec la Russie trop difficile. De loin Napoléon
avait considéré cette guerre sinon comme aisée, au moins comme
très-praticable; de près il la jugeait mieux, et entrevoyait la
difficulté de suivre les armées russes dans les profondeurs de leur
territoire, si on ne parvenait à les saisir avant leur retraite. Il
voulait donc que la querelle restât une de celles qu'une bataille
gagnée avec éclat peut terminer, tandis que s'il s'était proposé
pour but essentiel le rétablissement de la Pologne, il eût fallu
pour l'obtenir réduire la Russie à la dernière extrémité. Ajoutez
qu'il aurait voulu voir la Pologne sortir toute faite d'un élan
d'enthousiasme, tandis qu'elle ne pouvait renaître que d'une lente
et laborieuse réorganisation, peu favorisée en ce moment par les
circonstances. Dans cette disposition d'esprit, il adressa aux
Polonais une réponse ambiguë, qui avait l'inconvénient ordinaire aux
réponses ambiguës, celui d'en dire trop pour les uns, trop peu pour
les autres, trop pour la Russie, trop peu pour les Polonais.

[Note en marge: Discours des députés polonais.]

Napoléon reçut la députation l'avant-veille de son départ de Wilna.
Le sénateur Joseph Wybiski, homme d'esprit, souvent employé par les
Français en Pologne, porta la parole, et, dans un discours assez
long, dit que la diète du duché de Varsovie, réunie pour satisfaire
aux besoins des armées de la France, avait senti qu'elle avait _des
devoirs d'un ordre plus élevé à remplir_; que d'une voix unanime
elle s'était constituée en confédération générale, avait proclamé
la Pologne rétablie, et déclaré nuls, arbitraires et criminels les
actes qui l'avaient partagée; qu'aux yeux du monde civilisé et de
la postérité, l'acte qui avait enlevé son existence à la Pologne,
nation indépendante, ancienne en Europe, signalée par ses services
envers la chrétienté, était un acte d'usurpation, de perfidie
et d'ingratitude, un abus indigne de la force, qui ne pouvait
constituer aucun droit, et devait cesser avec la force dont il
était le produit; que cette force, en effet, longtemps du côté des
oppresseurs, passait aujourd'hui du côté des opprimés par l'arrivée
miraculeuse du grand homme du siècle, suscité par la Providence
pour changer la face du monde; qu'il n'avait à dire qu'un mot: _Le
royaume de Pologne existe_, et qu'à l'instant ce mot _deviendrait
l'équivalent de la réalité_; que rien ne lui faisait obstacle; que
la guerre était commencée seulement depuis huit jours, et que déjà
il recevait leurs hommages dans la capitale des Jagellons; que les
aigles françaises étaient plantées sur les bords de la Dwina et du
Borysthène, aux limites de l'ancienne Moscovie; que les Polonais
étaient d'ailleurs seize millions d'hommes prêts à se dévouer pour
leur libérateur, et qu'ils juraient tous de mourir pour la sainte
cause de leur indépendance; que le rétablissement de la Pologne
était non-seulement un grand intérêt pour la France, mais presque un
devoir d'honneur pour elle, car l'inique partage qui avait fait la
honte du dix-huitième siècle avait signalé la décadence de la maison
de Bourbon, et que c'était au glorieux fondateur de la quatrième
dynastie à réparer les faiblesses et les fautes de la troisième; que
quant à eux ils poursuivraient par tous les moyens ce noble but, et
ne se reposeraient qu'après l'avoir atteint, avec l'approbation et
l'aide du glorieux et tout-puissant Empereur des Français.

[Note en marge: Réponse de Napoléon aux députés polonais.]

Napoléon, après avoir écouté avec un certain malaise l'expression
brillante de ces pensées, répondit par le discours étudié qui suit:

«Messieurs les députés de la confédération de Pologne,

»J'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire.

»Polonais, je penserais et j'agirais comme vous; j'aurais voté comme
vous dans l'assemblée de Varsovie: l'amour de la patrie est la
première vertu de l'homme civilisé.

»Dans ma position, j'ai bien des intérêts à concilier, et bien des
devoirs à remplir. Si j'eusse régné lors du premier, du second ou du
troisième partage de la Pologne, j'aurais armé tout mon peuple pour
vous soutenir. Aussitôt que la victoire m'a permis de restituer vos
anciennes lois à votre capitale et à une partie de vos provinces, je
l'ai fait avec empressement, sans toutefois prolonger une guerre qui
eût fait couler encore le sang de mes sujets.

»J'aime votre nation: depuis seize ans j'ai vu vos soldats à mes
côtés, sur les champs d'Italie comme sur ceux d'Espagne.

»J'applaudis à tout ce que vous avez fait; j'autorise les efforts
que vous voulez faire; tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos
résolutions, je le ferai.

»Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de
réduire vos ennemis à reconnaître vos droits; mais, dans ces contrées
si éloignées et si étendues, c'est surtout sur l'unanimité des
efforts de la population qui les couvre que vous devez fonder vos
espérances de succès.

»Je vous ai tenu le même langage lors de ma première apparition en
Pologne; je dois ajouter ici que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche
l'intégrité de ses États, et que je ne saurais autoriser aucune
manoeuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le troubler dans la
paisible possession de ce qui lui reste des provinces polonaises. Que
la Lithuanie, la Samogitie, Witebsk, Polotsk, Mohilew, la Volhynie,
l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu
dans la grande Pologne, et la Providence couronnera par le succès
la sainteté de votre cause; elle récompensera ce dévouement à votre
patrie qui vous a rendus si intéressants, et vous a acquis tant de
droits à mon estime, et à ma protection sur laquelle vous devez
compter dans toutes les circonstances.»

       *       *       *       *       *

Ce discours fort sensé, fort raisonnable, qui devait avoir si peu de
succès parmi les Polonais, n'était pas en lui-même une faute, quoi
qu'on en ait dit depuis, mais il était la suite d'une faute immense,
celle d'être venu dans cette région lointaine, où il n'y avait qu'une
chose à faire, c'était de tenter le rétablissement de la Pologne,
et où cependant cette chose unique était presque impraticable, car
pour l'accomplir il fallait d'abord le concours zélé de ceux qu'elle
tendait à dépouiller, la Prusse et l'Autriche, il fallait de plus
le dévouement absolu de ceux qu'elle intéressait, les Polonais,
lesquels au lieu de se dévouer complétement faisaient dépendre leur
dévouement des engagements téméraires qu'on prendrait avec eux, de
façon qu'il s'agissait, avec des volontés, ou contraintes comme
celles des Prussiens et des Autrichiens, ou hésitantes comme celles
des Polonais et des Français, d'entreprendre la plus difficile, la
plus nouvelle de toutes les tâches, tellement nouvelle qu'elle est
encore sans exemple dans l'histoire, la tâche de reconstituer un État
détruit!

Cette faute, Napoléon la sentait déjà en approchant de la difficulté,
et par ce motif se ménageait trop peut-être, tandis que les Polonais
défiants se ménageaient encore davantage! Triste présage, qui n'était
pas le seul, de tous les malheurs de cette campagne!

[Note en marge: Effet produit par la réponse de Napoléon.]

Objet de plus d'une négociation avec les députés de Varsovie, le
discours de Napoléon ne les désobligea pas précisément, car il leur
était à peu près connu d'avance, sinon dans ses termes, du moins
dans son sens, mais il produisit un premier effet assez fâcheux à
Wilna même, malgré l'enthousiasme excité par la présence des Français
victorieux. Comment, se disaient les Lithuaniens, Napoléon nous
demande de nous dévouer à lui, de lui prodiguer notre sang, nos
ressources, sans compter ce qu'il faut souffrir de ses soldats, et il
ne veut pas même prononcer le mot que la Pologne est rétablie! Qui
le retient? Ce n'est pas la Prusse, soumise, abaissée; l'Autriche,
dépendante de lui et facile à dédommager en Illyrie; la Russie, dont
les armées sont déjà en fuite! Qu'est-ce donc? Est-ce qu'il n'aurait
pas la volonté de nous rendre notre existence? Est-ce qu'il serait
venu ici seulement pour gagner une bataille contre les Russes, puis
pour s'en aller sans rien entreprendre de sérieux, que d'ajouter,
comme en 1809, un demi-million de Polonais au grand-duché, en
laissant la plus grande partie d'entre nous exposés aux exils et aux
séquestres?....--À ces doutes d'autres Lithuaniens répondaient que
Napoléon avait raison, qu'il était dans une position délicate, qu'il
avait des ménagements à garder, mais qu'à travers ces ménagements
il était facile de lire sa vraie pensée, qui était de rétablir la
Pologne si on l'aidait sérieusement; qu'il fallait donc le seconder
de toutes ses forces, se lever en masse, et lui fournir ainsi les
moyens d'achever l'oeuvre commencée. Mais ceux qui parlaient de la
sorte, éclairés, modérés, équitables, sentant la nécessité de ne pas
ménager les sacrifices, et de vaincre les hésitations de Napoléon
à force de dévouement, étaient, à cause de ces vertus mêmes, les
moins nombreux. Pour la masse, la réserve de Napoléon devait être un
prétexte, dont allaient se couvrir toutes les faiblesses, toutes les
avarices, tous les calculs personnels.

[Note en marge: Départ de Napoléon pour Gloubokoé.]

[Note en marge: Difficultés de la marche.]

Napoléon partit de Wilna le 16 au soir, après avoir séjourné dix-huit
jours dans cette capitale de la Lithuanie. Il passa par Swenziany,
et arriva le 18 au matin à Gloubokoé. Il trouva encore sur son
chemin beaucoup de traînards et de voitures abandonnées. La chaleur
extrême du mois de juillet fatiguait singulièrement les hommes et les
chevaux, et de plus on était fréquemment arrêté par la destruction
des ponts. Dans ces contrées marécageuses et boisées, le nombre des
ponts était infini. Il en fallait pour traverser non-seulement les
rivières et les ruisseaux, mais les eaux stagnantes qui couvraient
les campagnes. Les Russes les avaient détruits autant qu'ils avaient
pu, et on ne devait pas compter pour les réparer sur les habitants
très-clairsemés. Aussi le corps des pontonniers était-il fort occupé,
et pour suffire à sa tâche il avait besoin de tout le dévouement dont
il était rempli, et du noble exemple de son chef le général Éblé.

[Note en marge: Établissement de Napoléon à Gloubokoé.]

Gloubokoé était une petite ville, construite en bois, comme toutes
celles de ces contrées, et ayant pour bâtiment principal, non pas
un château, mais un gros couvent. Napoléon s'y logea, et se hâta,
suivant son usage, d'y préparer un établissement qui pût servir de
lieu d'étape à l'armée.

[Note en marge: Marche du corps de Murat.]

Pendant ce temps les différents corps opéraient leur mouvement et
défilaient successivement devant le camp de Drissa, comme s'ils
avaient dû l'attaquer, bien qu'ils eussent ordre de n'en rien faire.
(Voir les cartes n{os} 54 et 55.) Murat ayant séjourné quelques
jours en avant de Swenziany, à Opsa, avec la cavalerie des généraux
Nansouty et Montbrun, avec les trois divisions du maréchal Davout,
défila devant le camp de Drissa, en se tenant à quelques lieues
en arrière, et vint se poster en face de Polotsk, tout près de
Gloubokoé, et sous la main de Napoléon. Pendant cette marche le
général Sébastiani se laissa surprendre par la cavalerie russe, qui
ayant franchi la Dwina afin d'observer nos mouvements, profita de ce
que nous nous gardions mal, pour assaillir le général Saint-Geniès.
Ce dernier se défendit vaillamment, mais fut enlevé avec quelques
centaines d'hommes. Au bruit de cette apparition notre cavalerie
accourut, fondit sur les Russes, leur prit le général Koulnieff qui
commandait l'expédition, et les força de repasser la Dwina. Sauf cet
accident, le mouvement de Murat s'accomplit conformément aux ordres
de Napoléon. Les troupes vivaient partie de ce qu'elles apportaient,
partie de ce qu'elles ramassaient dans le pays que les Russes
n'avaient pas eu le temps de dévaster.

[Note en marge: Marche du corps de Ney.]

Ney suivait Murat; il exécuta un mouvement pareil, et alla se
placer sur la gauche des divisions Morand, Friant et Gudin. Ses
troupes, venant après celles de Murat, avaient trouvé les villages
déjà épuisés, mais elles furent dédommagées par les voitures de
vivres restées en arrière, et s'en servirent pour se nourrir. On
n'économisait pas la viande, qui abondait, mais on était forcé
d'économiser le pain, qui était rare. On donnait aux soldats ration
entière de viande, et demi-ration de pain. Ils suppléaient au pain en
mettant du riz dans leur soupe, et à défaut de riz du seigle grillé.
La chaleur et l'alimentation avaient causé la dyssenterie chez les
jeunes soldats, et il était à craindre qu'elle ne devînt contagieuse.

[Note en marge: Marche du corps d'Oudinot.]

Après Ney marchait Oudinot. Celui-ci, défilant en vue de Dunabourg,
où les Russes avaient construit une forte tête de pont sur la Dwina,
ne sut pas se contenir, et, malgré les recommandations de Napoléon,
assaillit l'ouvrage, que les Russes abandonnèrent. L'incident n'eut
pas de suite, et le maréchal Oudinot vint à son tour se ranger sur
la gauche de Ney. Tous ces corps se trouvèrent donc réunis dans un
espace de quelques lieues, les uns ayant dépassé le camp de Drissa
devant lequel ils avaient défilé, les autres restant en face, et
tous placés sous la main de Napoléon, qui était à Gloubokoé avec la
garde. Le maréchal Macdonald seul s'était tenu à quelque distance
sur la gauche, entre Poniewiez et Jacobstadt, couvrant à la fois la
Samogitie, qui valait la peine d'être soustraite aux ravages des
Cosaques, et le cours du Niémen, que suivaient nos convois pour
remonter jusqu'à Kowno.

[Note en marge: Marche du corps du prince Eugène.]

Les mouvements ordonnés sur la droite de Napoléon s'étaient exécutés
aussi ponctuellement. C'était le prince Eugène qui devait occuper
cette partie de la ligne, et former la liaison avec le maréchal
Davout sur le Dniéper. Après avoir rallié son monde et ses équipages
à Nowoi-Troki (voir les cartes n{os} 54 et 55), il en était parti,
avait suivi la route de Minsk jusqu'à Smorgoni, puis l'avait coupée,
et s'était porté à Wileika. Le général Colbert, renvoyé en arrière
avec les lanciers rouges par le maréchal Davout, l'y avait précédé,
et avait sauvé quelques magasins. Le prince Eugène s'y procura pour
deux jours de vivres, ce qui lui vint fort en aide, et il continua
sa route par Dolghinow jusqu'à Bérézino, aux sources de la Bérézina.
En cet endroit, un canal, dit canal de Lepel, réunissait la Bérézina
qui est un affluent du Dniéper, avec l'Oula qui est un affluent
de la Dwina. On peut donc considérer ce canal comme la jonction
de la mer Noire avec la Baltique. Il s'y trouvait des bateaux, et
des approvisionnements que les Russes n'avaient pas eu le temps de
détruire. Le prince Eugène s'appliqua à les recueillir, et surtout à
veiller au maintien d'une navigation qui pouvait être fort utile à
l'armée. Le 21 il devait être rendu à Kamen, et n'avait plus qu'un
pas à faire pour toucher à la Dwina, entre Oula et Beschenkowiczy, à
un endroit où cette rivière est si facile à franchir qu'en été on la
traverse à gué.

[Note en marge: Napoléon se trouve en face de Barclay de Tolly avec
une masse de deux cent mille hommes.]

Napoléon avait ainsi tous ses corps à sa portée, et disposait de près
de 200 mille hommes, répandus sur un espace de quelques lieues. La
marche avait, il est vrai, encore réduit le nombre des combattants;
mais sans Macdonald, posté à gauche, sans Davout et le corps de
Jérôme, restés au loin sur la droite, Napoléon avait au moins 190
mille hommes présents au drapeau, et les meilleurs de toute l'armée.
Il pouvait donc accabler Barclay de Tolly, et se préparait en effet
à franchir la Dwina sur la gauche de celui-ci, pour le tourner et
l'envelopper, comme il en avait formé le projet. Jusqu'ici tout
marchait selon ses désirs. Il n'attendait, pour exécuter ses grands
desseins, que l'arrivée de la grosse artillerie, toujours un peu
en retard, et comptait être en mesure d'agir du 22 au 23 juillet.
En attendant il s'occupait avec son activité accoutumée de créer
à Gloubokoé une étape pourvue de tout ce qui est nécessaire à une
armée. Il avait trouvé, outre le couvent qu'il occupait, d'autres
couvents assez riches. Le voisinage du canal de Lepel offrait aussi
des ressources. Avec ces divers moyens, il avait ordonné de préparer
des magasins, des hôpitaux et une manutention. Vingt-quatre fours
étaient déjà en construction, et tout promettait entre Wilna et
Witebsk un point intermédiaire bien approvisionné.

[Note en marge: Importance des mouvements du maréchal Davout, et leur
simultanéité avec ceux de Napoléon.]

[Note en marge: Le maréchal Davout à Mohilew.]

Tandis que Napoléon opérait son mouvement, le maréchal Davout
continuait le sien, qui, sans avoir la même importance, en avait
une fort grande encore, puisqu'il s'agissait d'arrêter Bagration à
Mohilew, et, en lui interdisant le passage du Dniéper sur ce point,
de le forcer à redescendre plus bas, et à exécuter un long détour
pour rejoindre par delà le Dniéper et la Dwina, la grande armée de
Barclay de Tolly. Le succès de la résistance du maréchal Davout
importait donc au succès de la manoeuvre de Napoléon, puisqu'elle
devait retarder la jonction de Bagration avec Barclay, et les obliger
à se réunir plus loin et plus tard. Si le maréchal Davout avait
eu tout le corps du roi Jérôme sous la main, il eût non-seulement
arrêté, mais accablé Bagration. Malheureusement les troupes du roi
Jérôme, comme on l'a vu, dès qu'elles ne passaient plus par Bobruisk
avaient six à huit jours de marche à faire pour le rejoindre, et
il était avec les divisions Compans, Dessaix et Claparède, et une
division de cuirassiers, à Mohilew, où il avait couru en toute hâte,
pour barrer le chemin à Bagration. (Voir les cartes n{os} 54 et 55.)
Le reste de sa cavalerie était répandu à gauche pour le lier au
prince Eugène, et à droite pour veiller sur les troupes polonaises et
westphaliennes actuellement en marche.

[Note en marge: Détour du prince Bagration pour éviter le maréchal
Davout.]

Quant au prince Bagration, ayant traversé librement la Bérézina
à Bobruisk, sans y être accablé par Davout et Jérôme réunis, il
se regardait comme sauvé, car en arrière il avait pour se couvrir
contre Jérôme la place forte de Bobruisk, et par devant il espérait
atteindre le Dniéper à Mohilew sans rencontrer d'obstacle. Il ne
croyait pas y trouver encore le maréchal Davout, et, en tout cas, il
commençait à ne plus le craindre, étant renseigné assez exactement
sur les forces de ce maréchal. Le 21 au soir, en effet, il approchait
de Mohilew, avait ainsi franchi l'espace qui sépare la Bérézina du
Dniéper, et comptait environ 60 mille hommes prêts à combattre.

[Note en marge: Forces dont le maréchal Davout dispose à Mohilew.]

[Note en marge: Chaude alerte le 21 juillet au soir.]

Le maréchal Davout, comme nous venons de le dire, occupait Mohilew
avec les divisions Compans, Dessaix, Claparède. Ses forces, réduites
par la marche, l'étaient aussi par les détachements qu'il avait été
obligé de laisser dans plusieurs postes. Il avait placé à Minsk
le 33e léger, pour s'y rallier et y tenir garnison, et il avait
été contraint de répandre sa cavalerie dans un espace immense,
pour se lier aux troupes de Jérôme d'un côté, à celles de Napoléon
de l'autre. Il n'avait conservé sous la main que les cuirassiers
Valence, avec la cavalerie légère des généraux Pajol et Bordessoulle,
et pouvait présente

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