L'Assassinat de la Duchesse de Praslin
by Albert Savine · French · Gutenberg #45176 · 368,026 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of L'Assassinat de la Duchesse de Praslin
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: L'Assassinat de la Duchesse de Praslin
Author: Albert Savine
Other: duc Étienne-Denis Pasquier
Release date: March 19, 2014 [eBook #45176]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/45176
Credits: Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ASSASSINAT DE LA DUCHESSE DE PRASLIN ***
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
Quelques lettres et numéros d'archives ont été mis en accolade dans
cette version électronique pour indiquer qu'il s'agit des signes en
exposant dans l'original.
[Illustration:
L'ASSASSINAT
_de la_
DUCHESSE _de_ PRASLIN]
L'Assassinat
de la Duchesse de Praslin
_Droits de traduction et de reproduction
réservés pour tous pays._
Published 30 juillet 1908
Privilege of copyright in the United
States reserved under the Act approved
March 3 1905 by Louis-Michaud, Paris.
COLLECTION HISTORIQUE ILLUSTRÉE
Albert SAVINE
L'Assassinat
de la
Duchesse de Praslin
_D'après les Documents d'Archives et les Mémoires._
Illustrations documentaires
Illustration
LOUIS-MICHAUD
ÉDITEUR
_168, Boulevard Saint-Germain, 168_
PARIS
PRÉFACE
L'assassinat de la duchesse de Praslin fut l'un des plus épouvantables
scandales qui, en 1847, ébranlèrent le trône de la Monarchie de
Juillet.
Depuis, l'imagination populaire a brodé toute sorte de légendes autour
de ce drame, qui, demeurant inexpliqué, favorisait l'éclosion de cent
hypothèses.
Le premier, l'auteur de ce livre a eu la redoutable fortune d'étudier
le dossier de cette procédure, et c'est à la lumière des
correspondances saisies qu'il a pu entrevoir les mystérieux secrets
que les juges de 1847 avaient soigneusement voilés à tous les regards.
C'est un triste et déplorable drame de famille. C'est une lamentable
histoire que celle de Théobald de Praslin et de Fanny Sébastiani. Que
de fois, écœuré, envahi par un cauchemar, l'auteur de ce livre, après
lecture d'une des pièces volontairement négligées par les pairs de
1847, s'est arrêté dans sa tâche, refusant d'en croire ses yeux et en
appelant contre la logique de la raison «à toutes les mères!» Mais
aussitôt, un nouveau document venait confirmer et consolider les
affirmations du premier.
Quel carnage des opinions préconçues, legs de nos pères! La légende de
«l'ange de vertu», qu'aurait été Mme de Praslin, a vécu; il ne reste
plus qu'une horrible, qu'une monstrueuse détraquée. La légende des
amours du duc et de «l'ambitieuse» institutrice, se réduit à l'idylle
platonique d'une pauvre fille isolée, sans affection dans la vie, et
d'un dégoûté de la femme, en qui ne vivait plus que le sentiment
paternel.
On ne pourra plus parler du boucher aux trente blessures. L'horrible
et douloureux justicier paraîtra ce qu'il fut en réalité, un père
atrocement malheureux, un faible qui, mal armé pour la lutte, fut très
inférieur aux infortunes qui l'accablèrent.
Comme dans tous les volumes de cette collection, des reproductions de
quelques documents du procès, des portraits, des estampes, des
témoignages graphiques de tout genre, forment l'illustration
documentaire, et comme une sorte de commentaire de cette étude.
L'Assassinat
de la Duchesse de Praslin
I
Un grand Mariage en 1824.
Vendu par Mme Fouquet à la mort de son fils, le château de Vaux vit
renaître, après 1705, ses jours de splendeurs sous son nouveau
propriétaire, le maréchal de Villars. La maréchale y reçut noble et
élégante compagnie et, après la mort du vainqueur de Denain, sous sa
belle-fille choyée par la reine Marie Leczinska, parfois, sur le
perron grandiose, quand les nuits étaient claires, Voltaire, qui se
piquait de science, fit à de belles dames un cours d'astronomie. Puis,
Vaux fut encore une fois négligé, ses nobles salles désertées et
démeublées, ses parterres délaissés, abandonnés. Un paysan de Maincy
avait-il besoin de pierres de taille, on lui laissait enlever celles
des vasques et des bassins que rendait inutiles la destruction des
canalisations.
Dans cette détresse de parc en ruines, Vaux retrouva un créateur. En
1764, la terre fut cédée à Gabriel, duc de Choiseul-Praslin, alors
ministre de la marine, à côté de son cousin le grand Choiseul. Ce fut
une possession d'un caractère intelligent et réparateur. Gabriel de
Choiseul habita parfois Vaux,--Vaux-Praslin, comme on l'appela dès
lors--et quand la Dubarry fit congédier l'exilé de Chanteloup, la cour
d'honneur du château vit aussi défiler ces nombreux carrosses dont la
présence était un geste d'opposition contre les caprices de la
favorite. Pour accueillir dignement tant de nobles visiteurs, Gabriel
de Choiseul fit tendre dans le salon d'admirables tapisseries de
Boucher: _La Jeunesse de Bacchus_, _le Char du Soleil_, _les
Cyclopes_. Son œuvre de reconstitution fut continuée par Regnault de
Praslin, maréchal de camp, député à l'Assemblée Nationale par la
noblesse de l'Anjou, l'un des premiers à se réunir au Tiers. Regnault
mourut au début de la Révolution le 5 décembre 1791. Ce fut avec son
fils, Antoine-César-Gabriel, que le château de Vaux connut les jours
mauvais de la Terreur. Député suppléant à la Constituante, maréchal de
camp sous le régime constitutionnel, il n'avait pas émigré. Il fut
donc incarcéré dans les cachots révolutionnaires, et, quand Bonaparte
rétablit l'ordre, il devint en l'an VIII un de ses premiers sénateurs.
Charles-Raynald-Laure-Félix, qui porta le titre de duc de Praslin, se
trouvait donc tout naturellement enrégimenté dans le personnel de la
Cour impériale. Chambellan de Napoléon, il fut pair de France à la
première Restauration, mais, ayant adhéré aux Cent-Jours, il tomba en
disgrâce et ne fut de nouveau appelé à la pairie qu'en 1819. Il avait
épousé Charlotte-Laure-Olympe le Tonnelier de Breteuil, fille du comte
de Breteuil, l'ancien confident de Marie-Antoinette, rallié lui aussi
sur ses vieux jours au gouvernement impérial. Sa femme, d'un caractère
autoritaire, lui laissait, disait-on, toute liberté et toute
indépendance à condition d'être maîtresse absolue à Vaux-Praslin et
dans leur maison de Paris et de diriger à son gré l'éducation de leurs
enfants. Il avait pour elle, bien qu'ils se détestassent[1], tous les
égards, et même les soins les plus attentifs, quand elle devint
aveugle. Mais le château, qui avait beaucoup souffert pendant la
tourmente révolutionnaire, demeura au second plan dans ses
préoccupations. Il n'eut pas moins de six enfants. L'aîné,
Charles-Laure-Hughes-Théobald, était né le 29 juin 1805, bientôt suivi
par Edgar (28 octobre 1806), Césarine (29 octobre 1807) qui devait
être marquise d'Harcourt, Régine qui épousa Edgar de Sabran-Pontevès,
neveu d'Elzéar de Sabran, pair et duc en 1825, Laure mariée au marquis
de Calvière, Marguerite qui épousa Louis-Hector de Galard de Béarn,
comte de Brassac.
[Illustration: _Marie-François-Henri de Franquetot,
duc de Coigny._
Dessin de Maurin, d'après Rouget. Lith. de Villain.
(Bibliothèque Nationale, Estampes.)]
En 1823, Théobald, alors âgé de 18 ans, ses études finies, se
préparait à concourir à l'École Polytechnique. Joli homme, très choyé
dans le monde que lui ouvrait son grand nom, il y rencontra dans un
bal la fille du général Horace Sébastiani. Elle était fort jolie. Elle
reçut à merveille ses avances. N'était-il pas l'héritier désigné de ce
château de Vaux-Praslin qui, tout abandonné, tout ruiné qu'il fût,
s'embellissait, à ses yeux d'imaginative emballée, des resplendeurs
d'un glorieux passé? N'avait-elle pas parié avec des amies, les filles
du duc de Rovigo, que Vaux serait à elle? Ayant ainsi joué «à mon beau
château», elle ne pouvait être sévère à son futur propriétaire. Elle
confondit dans un même élan d'amour château et futur châtelain. «Ma
grand'mère[2] n'avait aucun rapport avec votre père à cette époque,
écrit-elle; mon père pas davantage. Il revint de Corse en mars 1824.
Il eut plusieurs propositions pour moi. Il s'arrêta à celle de M. de
Fitz-James. La veille du jour où la première entrevue devait avoir
lieu avec M. de Fitz-James, le courage me manqua. C'était le 14 avril
1824, jour où j'accomplis mes dix-sept ans. J'allai trouver ma
grand'mère et lui dis que j'étais décidée à rompre. Alors, elle me fit
subir un long interrogatoire. Je finis par lui dire que je vous avais
rencontré plusieurs fois cet hiver et que je préférais vous épouser.
Elle fut effrayée de cette idée en me disant qu'il paraîtrait absurde
à mon père que de neuf propositions je n'en voulusse aucune et que je
fusse déterminée à épouser quelqu'un pour lequel on n'avait jamais
songé à moi. Inutile de rapporter ici toutes les fureurs de mon père.
Ma grand'mère, songeant à me tirer d'affaires, s'entendit avec Mme
Victor de Tracy[3], qui voyait souvent à cette époque votre père. Elle
se décida à acheter un bouquet de bois afin d'avoir l'occasion de
prier votre père de venir lui donner ses bons avis. Alors seulement
elle lui parla, et même assez ouvertement, la première. Huit jours
après ma rupture avec M. de Fitz-James, votre père vint me demander.
C'était le 22 avril 1824. Il fut convenu que vous entreriez à l'École
Polytechnique et que le mariage aurait lieu lorsque vous en sortiriez.
Les événements se pressèrent et le mariage eut lieu le 19 octobre
1824.»
[1] Ce renseignement, comme tous ceux qu'on trouvera par la suite
sans indication de source, est emprunté aux lettres et notes de
la duchesse de Praslin saisies à Paris par le juge d'instruction
Broussais et à Vaux-Praslin par le juge d'instruction Legonidec.
Le dossier de l'affaire est divisé aux Archives Nationales entre
les cinq cartons C C 808 à 812.
[2] La marquise de Coigny.
[3] Sarah Newton, qui avait épousé en premières noces le général
Letort, et en secondes noces, le comte Victor de Tracy.
Ce fut un grand mariage. Le baron Pasquier était le premier témoin du
marquis. Toutes les aristocraties s'y rencontraient. Les Praslin y
amenaient le faubourg Saint-Germain, auquel ils tenaient par leur
origine; le comte Sébastiani, la noblesse impériale et la grand'mère,
la marquise de Coigny, ses amitiés orléanistes. Fanny Sébastiani
était, en effet, la petite-fille d'une femme qui avait beaucoup fait
parler d'elle sous l'ancien régime, la marquise de Coigny.
Louise-Marthe de Conflans, petite-fille elle-même du maréchal marquis
d'Armentières, élevée en dehors de ses parents qui vivaient séparés,
presque depuis sa naissance, avait été mariée à 17 ans, au marquis de
Coigny, fils du duc. Elle en eut successivement deux enfants,
Antoinette-Françoise-Jeanne dite Fanny, née le 23 juin 1778, et
Auguste-Louis-Joseph-Casimir-Gustave, qui vint au monde dix ans plus
tard[4]. Les Franquetot de Coigny, comtes depuis 1650, ducs en 1747,
appartenaient à une bonne noblesse et possédaient le château de
Coigny, vieux castel féodal et Franquetot, château du XVIIIe siècle.
Le chef de la famille, l'ex-favori de Marie-Antoinette, excellent
courtisan, d'un ton exquis, d'une politesse admirable, d'une raison
simple et juste, bien qu'il n'eût ni talents militaires, ni hautes
qualités administratives, avait été l'un des plus brillants causeurs
de la société de la reine[5]. Son fils, le marquis, n'avait pas vécu
en longue intelligence avec la marquise. Présentée à la Cour le 11
juin 1780, elle y avait rencontré Lauzun et l'on ne rencontrait pas en
vain ce beau charmeur. «Je ne pouvais me rendre compte, dit cet amant
indiscret s'il en fût, des sentiments qu'elle m'inspirait. Je n'osais
m'y livrer. Ils n'en étaient pas moins délicieux. Moi, de l'amour pour
Mme de Coigny, jeune, jolie, fêtée, entourée d'hommages, tous plus
séduisants que les miens! Mme de Coigny m'aimer! J'étais bien plus
certain d'être sans espoir que sans amour.» Bientôt Lauzun fut fixé
sur les sentiments de la dame. C'était le 21 janvier 1782, jour où la
ville de Paris offrait au roi un festin à l'Hôtel de Ville. «Au dîner,
raconte Lauzun, Mme de Coigny, parfaitement bien mise, avait une
grande plume de héron noir, à droite, sur le devant de son habit. Voir
cette plume et la désirer fut l'affaire du même instant.» Bientôt il
eut la plume et avec la plume la femme. Le marquis de Coigny fut un
des premiers à suivre La Fayette en Amérique. Puis, à son tour, Lauzun
s'embarqua. Attaqué en mer par les Anglais, il attacha sur son cœur
les lettres de la marquise et ordonna de le jeter à la mer sans le
déshabiller s'il était tué. Cette correspondance si tendre se
poursuivit au delà de l'océan. «Avec quelle simplicité touchante elle
peignait son âme, raconte Lauzun. Elle ne me disait pas qu'elle
m'aimait, mais elle me disait qu'elle comptait tant sur mes sentiments
pour elle qu'elle me faisait presque autant de plaisir.» Leurs amours
reprirent de plus belle, quand, après dix-huit mois d'absence, Lauzun
revint d'Amérique chargé de lauriers conquis à Whiteplains et
Yorktown. Ce sont des amants sinon fidèles, du moins inséparables.
Lauzun avait beau avoir cent maîtresses, il n'oubliait pas Mme de
Coigny. La marquise pouvait tourner la tête au prince de Ligne; elle
ne fermait pas pour cela son cœur à celui à qui elle avait donné sa
plume de héron. Un jour, cependant, Lauzun sembla lui être
définitivement ravi. Sa cousine, la belle Aimée de Coigny, duchesse de
Fleury, la future «Jeune Captive» était entrée en ligne. Pourtant, il
n'y eut point de rupture et quand Gustave naquit le 4 septembre 1788,
il passa pour le fils de Lauzun.
[4] Tout ce qui concerne la marquise de Coigny est emprunté à
l'étude de Paul Lacroix, précédant l'édition des lettres et à
l'introduction écrite par Maxime de Lescure pour son édition des
_Lettres du prince de Ligne à la marquise de Coigny_.
[5] Sur le rôle du duc de Coigny, familier de Marie-Antoinette,
voir les _Jours de Trianon_, p. 170.
Si la marquise était légère, elle n'entendait pas qu'on le dît. Elle
prétendait que Laclos l'avait peinte dans sa Mme de Merteuil et lui
fit fermer sa porte. «Ce n'est pas une bête que le baron, disait-elle,
c'est un sot.» Les flèches que lui décochaient les poètes lui étaient
insupportables et, certes, ils ne lui ménageaient pas leurs traits:
Vous voltigez de conquête en conquête,
Plus vous fuyez, plus nous nous éloignons.
Pour moi, je cours de coquette en coquette;
Chemin faisant, nous nous rencontrerons.
Elle aussi avait la langue mauvaise et l'hôtel de Coigny, rue
Saint-Nicaise, était un des principaux centres d'où partaient les
épigrammes contre la reine et ce que la belle marquise appelait la
racaille aristocratique. «Je ne serai jamais que la reine de
Versailles, disait mélancoliquement Marie-Antoinette, la marquise sera
toujours la reine de Paris.» La faillite de Guémenée, la disgrâce de
Rohan, peu de temps après le mariage de Louise-Aglaé, sa sœur
cadette, avec le jeune prince de Rohan, l'avait jetée dans
l'opposition. Elle fut furieuse de voir le cardinal brisé par le
procès du Collier. Et puis comment ne pas sentir la dureté de certains
mots de Louis XVI à son père le marquis de Conflans? Ce courtisan
avait été un des premiers à faire courir, ce qui n'était pas pour
plaire au roi. «Homme, disait Esterhazy, qui faisait parade de plus de
vices qu'il n'en avait, immoral par principe et se plaisant à braver
tout ce qu'il appelait préjugés, mais obligeant, menteur sans être
faux, ivrogne sans aimer le vin, et libertin sans tempérament,» le
marquis de Conflans n'était pas dépourvu d'ambition. «Il faut convenir
que le Cordon bleu te serait nécessaire, lui lança Louis XVI, car tu
ressembles à un serrurier.»
Berger qui nous intéresse
Vaut bien mieux qu'un forgeron!
fit riposter la marquise par un de ses poètes[6]. Elle en avait toute
une cour qui étaient par-dessus le marché ses _patitos_. Philippe de
Ségur lui rimait ses madrigaux et l'abbé d'Espagnac se disait son fou.
Dans le monde de la Cour, on n'était pas en reste avec elle. On
prétendait que le marquis, son père, compagnon de plaisir du prince de
Galles, était son directeur de conscience galante. Il n'y a pas de
fumée sans feu. Un ambassadeur russe à Londres les accuse tous deux
d'avoir contribué à donner des mœurs dépravées à l'amant volage de
Mme Fitzherbert[7].
[6] Voir dans les _Jours de Trianon_, p. 144, le texte complet de
ces couplets.
[7] _Archiv Vorontsov_, IX, 457.
«Le prince de Galles, lit-on dans la _Correspondance Secrète_,
n'est ni moins aimable ni moins galant depuis qu'il est devenu régent
d'Angleterre. Il n'a pas oublié qu'il a vu dans son île la marquise de
Coigny. En prenant les rênes de l'empire britannique, il lui a envoyé
comme marque de son souvenir, un très joli chapeau à la Régence.»
Survient la Révolution. La marquise de Coigny est une des premières à
se prononcer pour les idées nouvelles. Un jour, pendant un discours de
l'abbé Maury à la Constituante, une amie et elle sont dans une
tribune. Leur attitude est si hostile, leurs papotages si bruyants que
l'orateur s'arrête. «Monsieur le Président, dit-il, faites taire
ces deux sans-culottes.» En 1791 et en 1792, son opposition ne se
relâche pas. «Vraiment, écrit-elle le 1er septembre 1791, cette
Marie-Antoinette est trop insolente et trop vindicative pour ne pas
prendre plaisir à la remettre à sa place.» Mais, pendant l'hiver de
1791-1792, le séjour de Paris se révèle à elle tout à coup comme
dangereux, et elle part pour Londres, recommandant sa fille, qui n'a
pas émigré, à Lauzun. «Aimez-la, lui écrit-elle, aimez-moi, en
attendant que nous puissions nous dire: aimons-nous.» En exil, elle
conserve son empire. Même chez les Anglais, sa réputation d'esprit
demeure parfaitement assise et quand elle rentre officiellement en
France à la suite de l'amnistie du 24 avril 1802--elle y est cachée
depuis un certain temps--on la retrouve vieillie, mais toujours
pétillante dans ses propos et jeune dans ses enthousiasmes et ses
indignations. Royaliste qui avait la haine des rois, elle éprouve pour
Napoléon une vraie passion. Liée à M. de Perrey, ami de Fouché, ses
lettres amusent l'ancien conventionnel. «Comment va la langue?» lui
demande Napoléon quand il la rencontre, car il a pour elle et ses
saillies qui ne le touchent pas, une indulgence qu'il refuse à
l'indépendance de Mme de Staël. C'est que, rentrée en France où elle
retrouve un fils de 12 ans, avec une fille de 23, une fortune à
rétablir, des séquestres à lever, la mordante marquise est bien trop
intelligente pour faire de l'opposition. Ce n'est pas le chemin des
grâces. Mieux vaut faire sa cour. Chez Joséphine, qui est toujours le
trait d'union entre les deux sociétés, elle rencontre Sébastiani.
Le général Sébastiani n'est pas à proprement parler un homme
nouveau[8]. Né à La Porta en Corse, le 10 novembre 1772, élevé par
l'abbé Ciavatti, plus tard vicaire général de Mgr Sébastiani, évêque
d'Ajaccio, son oncle, il appartient à une de ces familles de la
bourgeoisie que l'accès aux dignités du haut clergé rendait capables
de faire leur chemin sous l'ancien régime. Pour lui, la Révolution a
simplement précipité sa carrière. Sous-lieutenant le 27 août 1789 à 17
ans, il s'emploie en Corse, pendant la Révolution, à lutter contre
Paoli et contre les Anglais. Lacombe Saint-Michel et Salicetti le
protègent. Puis, Joseph Casabianca l'emmène à l'armée des Alpes et en
fait un adjudant général. A 23 ans, il est capitaine de dragons et
conquiert à Arcole, sous les yeux de Bonaparte, le grade de chef
d'escadron. Les belles Italiennes en sont toutes folles. «Il a reçu de
la nature, dit un de ses biographes, un physique des plus séduisants,
une de ces physionomies, une de ces allures qui font insurrection dans
les salons et dans les boudoirs». Les maris seuls se montrent
récalcitrants à tant de séductions et quand Bonaparte s'embarque pour
l'Égypte, une blessure reçue en duel empêche Sébastiani de l'y
accompagner. Par contre, il fait une seconde campagne en Italie et
conquiert à Vérone, le 1er Floréal de l'an VII, le grade de colonel. A
la veille du 18 Brumaire, il a toute la confiance de Bonaparte, qui le
charge d'occuper, dans cette grande journée, le pont tournant des
Tuileries avec cinq cents dragons à pied et de venir le prendre avec
quatre cents cavaliers rue Chantereine pour aller balayer les bavards
de Saint-Cloud. Quand en 1802, on veut traiter de la paix avec le
sultan Sélim, c'est Sébastiani qui est envoyé à Constantinople et
quelques mois plus tard, il s'embarque de nouveau à Toulon avec
mission d'aller à Tunis et à Tripoli faire reconnaître le pavillon de
la République et de visiter les cheiks arabes et les chrétiens de
Syrie. Le rapport de sa mission, bruyamment inséré au _Moniteur_ le 30
juillet 1803, hâte la rupture avec l'Angleterre. Rentré à Paris le 21
novembre, général de brigade à la suite de ses services, Sébastiani,
inspecteur des côtes de l'Océan, est un des premiers légionnaires
choisis quand Napoléon crée la Légion d'honneur.
[8] Voir pour Sébastiani sa biographie par Campi et Ed. Driault,
_La politique orientale de Napoléon_.
Blessé à Austerlitz, général de division le 21 décembre 1805, il
rentre à Paris couvert de gloire. Mlle Fanny de Coigny, blonde,
blanche, gracieuse dans son sourire, dans tous ses mouvements, dansant
comme une sylphide, légère, suave, bonne autant que spirituelle,
accueille gracieusement cet ami de sa mère. Elle a 26 ans. «C'est, dit
la duchesse d'Abrantès, une de ces personnes qui mettent l'esprit à
l'aise dès qu'il faut en parler. L'éloge en vient d'abord sur les
lèvres; il est naturel comme elle». Sébastiani, ce soldat qui est
général de division à 32 ans, compatriote de l'Empereur, bien vu dans
les salons de l'Impératrice, ne résiste pas à tant de grâce et de
beauté. Il est d'une taille moyenne mais bien prise. «Tous ses gestes,
dit un portraitiste, sont arrondis et gracieux. Tous ses mouvements se
proportionnent sans effort aux espaces qu'il occupe; il n'en est pas
de si étroit où il ne paraisse à son aise. Il conserverait sa grâce
dans un sac et son agilité dans un étau. Sa figure ronde, fine, rose
et blanche a quelque chose d'angélique et de chérubin. De longs
cheveux noirs d'ébène, soyeux, luisants et bouclés avec art encadrent
merveilleusement sa tête harmonieuse qui semble une conception
raphaélesque». Joséphine s'est faite la protectrice des amoureux. La
marquise donne aisément son consentement et, le 2 mai 1806, le mariage
est célébré. Sébastiani a reçu à cette occasion un don impérial de 40
000 francs.
Au lendemain du mariage, il est désigné pour remplacer à l'ambassade
de Constantinople le général Brune. Il part avec sa femme, emmenant
comme aide de camp son beau-frère Gustave de Coigny, à peine échappé
des bancs du lycée. La marquise accompagne sa fille jusqu'à
Strasbourg. «Il est certain, écrit-elle le 15 août 1806 à son amie
lady Foster, que mon bonheur est au comble et serait sans mélange
s'il n'était pas acheté au prix de cette cruelle séparation qui me
paraît la mort placée au milieu de la vie.» Elle ne savait pas si bien
dire.
[Illustration: _Le général Horace Sébastiani,
ambassadeur de la République française
à Constantinople._
Peint par Gérard, gravé par Denon.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
A Constantinople, Sébastiani lutte avec acharnement contre les
tentatives des Anglais qui multiplient les nouvelles alarmantes et
font ensuite bloquer le Bosphore par leur flotte. Rien n'est prêt. Pas
de défenses, pas de canons sur les murailles. «L'effroi des Turcs ne
peut se peindre, écrivait Sébastiani à Talleyrand, il galvanise la
ville.» Transformé d'ambassadeur en général, Sébastiani appelle tout
le monde aux fortifications. En cinq jours, il installe, des Sept
Tours au Sérail, 102 canons, 7 obusiers, 252 pièces, 175 pièces en
face du canal, 108 sur la côte d'Asie. Les plans des Anglais sont
déjoués et, le 7 mars, la fortune semble si bien tourner contre eux
qu'ils s'inquiètent et se hâtent de mettre à la voile. «Nous l'avons
échappé belle» écrit un des officiers de l'amiral Duckworth. Sélim n'a
pas assez de remerciements pour célébrer les services que lui a rendus
Sébastiani. «On arrêtait dans les rues les Français pour les combler
de bénédictions et de témoignages d'affection». L'écho de tant de
louange n'est pas encore éteint que Fanny Sébastiani meurt le 5 mai
1807, d'une fièvre puerpérale, dans les bras de son frère Gustave et
de son mari. Trois semaines avant, le 14 avril 1807 elle a donné le
jour à une jolie fillette, Altarice-Rosalba-Fanny, la future marquise
de Choiseul-Praslin, la mariée du 19 octobre 1824. «Fille tendre,
épouse incomparable, sœur excellente, bonne, bienfaisante, douce
envers tout le monde, elle avait gagné tous les cœurs», dit une
correspondance de Constantinople. A peine le convoi avait-il
accompagné le corps par la grande rue de Péra jusqu'au lieu de
l'inhumation au pied de l'autel dans l'église des Pères Capucins, le
général Sébastiani dut se préoccuper de faire partir pour la France,
l'enfant qui, désormais, lui était doublement chère. Sélim vient
d'être assassiné. Les services des Français sont oubliés: demain,
c'est l'inconnu, le massacre peut-être. Il était impossible de suivre
la voie de la mer. On ne pouvait non plus traverser le territoire
russe, la Russie étant, comme l'Angleterre, en guerre avec la France.
Accompagnée d'une nourrice, la toute dévouée Desforges, dont la fille
sera sa compagne d'enfance, escortée de quelques serviteurs, la petite
Fanny n'arriva à Paris qu'après de longs et pénibles détours[9]. La
marquise de Coigny, désespérée de la mort de sa fille, attendait avec
impatience sa petite-fille. L'été, elle le passa à Plombières, en
compagnie de Sarah Newton[10]. C'était en quelque sorte un pieux
pèlerinage qu'elle faisait en ces lieux où partout elle retrouvait le
souvenir de la jeune femme. Si, dans ses promenades, elle rencontrait
une petite fille avec des yeux bleu-noir comme ceux du général, «Ah!
s'écriait-elle, si sa petite Fanny lui ressemble, nous regretterons
encore davantage sa pauvre mère qui ne la reverra plus.»
Retrouvait-elle un arbre sur lequel sa fille avait inscrit ses
initiales, aussitôt elle écrivait à l'administrateur des domaines pour
obtenir de lui ce précieux tronc qu'elle faisait scier et mettre sous
verre. «Elle écrit au général, notait un jour Sarah Newton dans son
journal. Il n'y a pas moyen d'en avoir un mot; elle est tout entière
dans l'encrier.» Brichanteau, jadis aide de camp de Sébastiani, lui
apporte des vers sur la mort de Fanny. «Ah! dit-elle, que vous savez
bien le chemin de mon cœur.--Le général, répliqua Brichanteau, va
vous ramener sa fille.--Oh! il ne me rapporte qu'une tige et je lui
avais donné une fleur.» Cependant, la fillette arrivée près d'elle,
elle va, en souvenir de sa grande Fanny, s'attacher à la petite avec
une adoration qui sera certainement des plus nuisibles à l'éducation
de l'enfant.
[9] _Moniteur Universel_, 24 août 1847.
[10] Mme de Tracy. _Essais divers, lettres et pensées_, 1, 3-56.
(Journal de Plombières, 1808).
Entre elle, l'oncle Gustave de Coigny, l'oncle Tiburce Sébastiani,
l'arrière grand-père, le duc de Coigny, dont la Restauration fera un
pair de France, un maréchal et un gouverneur des Invalides, il se crée
une atmosphère de gâteries, de passion, d'idolâtrie. A Brécy, à Paris,
chez l'arrière-grand'mère Conflans, à l'hôtel Sébastiani, où le second
mariage du général n'amènera point d'enfants[11], Fanny compte tout
autant de royaumes sur lesquels elle règne capricieusement. Toutes ces
tendresses s'épanchent en petits billets aux adresses florianesques.
«Pour ma Fanny, près son agneau, sur son gazon,» aux suscriptions
pleines d'adulations «à la plus jolie et la mieux aimée.» Et que de
choses mignardes et caressantes lui écrivent pêle-mêle, grand'mère,
arrière-grand'mère, oncles, tante et même marâtre. «Il fait si beau,
chère Fanny, que je t'aime mieux dans le jardin de papa que dans la
chambre de maman. Ainsi, amuse-toi avant dîner avec ton petit agneau
au grand air et après va, comme l'a dit Mlle Mendelssohn, au bois te
réjouir et te rafraîchir. Je t'aime et t'embrasse de toute mon âme.»
Mlle Mendelssohn, la gouvernante, dont il est fait cette brève
mention, gâte l'enfant comme sa grand'mère. Cette jeune Israélite
avait la main malheureuse. Après Fanny Sébastiani, elle élèvera
d'autres jeunes filles et partout où elle passera, elle laissera après
elle le germe fatal de vices qui ont parfois fait quelque bruit dans
des enceintes de justice.
[11] En 1809, Horace Sébastiani avait fait la cour à la nièce du
général O'Farrill, la future comtesse Merlin (_Souvenirs d'une
créole_, p. 193 et 196). Il épousa plus tard Aglaé Angélique de
Gramont, veuve du général Davidoff, qui, presque toujours malade,
mourut le 21 février 1842.
«Chère Fanny, dit une autre lettre de la marquise, comme je ne veux
pas que tu m'aimes sans fruit, je t'envoie, chère, mes plus belles
oranges, tant rouges que jaunes. Mange-les en pensant à ta chère
petite maman qui t'adore, comme elle trouve que tu le mérites, et qui
viendra demain soir coucher sous ton toit paternel pour te mener le
lendemain à neuf heures et demie chez ta marraine. God bless you, my
dearest! Dites mille tendresses à Mlle Mendelssohn et aux petites de
Rovigo[12].»
[12] Hortense, Léontine et Louise de Rovigo.
Papiers verts, papiers bleus, papiers roses se succèdent. «Chère
petite Fanny, je veux te faire un arc-en-ciel de mes lettres.
Aujourd'hui, en lieu et place de ma feuille de rose d'hier, c'est une
feuille verte et la première de la saison que je vais mettre sous tes
beaux yeux et alors ce sera justement comme si tu lisais dans mon
cœur tout plein de toi.» Et une autre fois: «Ma chère petite. J'ai
une lettre de papa et une de Gustave qui pense toujours à toi, et papa
dit que quand il voit des petites filles, il les trouve laides parce
qu'elles ne ressemblent pas à sa Fanny. Pour Gustave, il s'ennuie
beaucoup de ne plus jouer avec toi et Lawoestine, qui est un peu
moqueur, le voyant bâiller souvent, lui a dit l'autre jour: «Veux-tu,
Gustave, pour t'amuser, jouer au loup avec moi et Lascours[13], comme
avec Fanny et Mugna? Ils t'aiment tous à la folie, chère petite, mais
aucun ne t'aime plus que maman qui t'adore et t'embrasse bien
tendrement.»
[13] Lawoestine et Lascours étaient les aides de camp du général
Sébastiani.
Quels charmants billets que ceux de la marquise de Coigny à une
fillette de cinq ans. C'était l'âge de Fanny en 1812. «Il faut
remettre à mercredi, chère petite, lui écrit-elle le 27 avril, le
plaisir de dîner avec toi, chez ta maman Conflans, parce que nous
n'arriverons que ce jour-là à deux heures. Nous avons si beau temps
que je te regrette encore plus ici que je ne croyais, car vraiment le
lieu est superbe et tu t'y promènerais et tu t'y porterais bien, j'en
suis sûre. Adieu, chère, je t'aime tendrement en attendant que je
t'embrasse de même.» Vient l'anniversaire de la mort de la mère. La
marquise écrit de Brécy le lendemain. «J'ai bien souffert hier, j'ai
versé bien des larmes et ce qui les rendait plus douloureuses encore,
c'est que tu n'étais plus là, comme les autres années, pour les
essuyer de ta douce petite main, bonne chère petite. J'espère au moins
que tu as bien prié de ton côté pour ta petite maman ou plutôt avec
elle, car c'est un ange que ta petite maman. Il le faut croire et
l'aimer comme si tu la voyais, parce qu'elle te voit, elle, du haut du
ciel où elle est, et qu'elle y regarde toujours sa chérie petite
Fanny. Je t'embrasse de tout mon cœur et si je n'avais pas l'âme si
triste et la tête si malade, je t'écrirais plus longtemps et je te
parlerais de toutes les bonnes gens de cet endroit que tu n'as pas
encore oubliés, et qui t'adorent et ne t'oublieront jamais.» Et deux
jours après: «Ma chère petite Fanny. J'espère que quoique tu ne voies
pas maman, tu penses à elle et que tu auras bien du plaisir à
l'embrasser bien fort quand elle reviendra et ce sera quand elle se
portera mieux et ne pleurera plus tant parce que ta petite maman est
morte. Tu n'as pas oublié, n'est-ce pas, dimanche, de demander à
mettre ta petite ceinture noire pour ta petite maman, car tu l'aimeras
toujours bien, quoique tu ne puisses plus la voir. Pauvre chère
petite maman qui est un ange dans le ciel, comme elle en était un sur
la terre. Sois bien sage, douce, belle et bonne comme elle, ma jolie
petite Fanny, et tout le monde qui aimait tant ta petite maman dira
que tu lui ressembles, ce qui me fera plaisir et à ton papa aussi, et
à nonnon Gustave, qui était le frère de ta petite maman, que tu as
perdue parce qu'elle est morte. Je t'embrasse pour elle et pour toi,
ma chère petite. Es-tu déjà installée à ton petit Brécy? Il fait bien
vilain à celui-ci et le temps y semble pleurer, comme moi, ta petite
maman. Je travaille à ta jolie petite chaise quand je ne souffre ou ne
pleure pas trop, parce que mes larmes la gâteraient en tombant dessus.
Le bon M. Picard, M. le curé baisent tes jolies petites mains, sans
gants même, disent-ils. Moi j'embrasse chère Mme de Rivet et
Mademoiselle de tout mon cœur.»
Maintenant elle est toute blanche sans poudre surannée, la grand'mère!
Charmante encore, sous son grand air, ses couleurs à demi-effacées de
pastel passé, si elle garde encore aux yeux, entre deux migraines, un
peu du feu de ses anciennes flammes, c'est pour regarder tendrement sa
Fanny. Pour elle, elle rappelle les derniers restes de son humeur
enjouée. «Si triste que je sois d'être loin de toi, écrit-elle l'année
suivante, ma bien chère petite Fanny, il vaut pourtant mieux
aujourd'hui que je t'écrive que je te parle, attendu que tu ne
m'entendrais pas. A la suite d'une terrible migraine qui a duré deux
jours, après celui de la mort de ta chère petite maman, il m'est
survenu une extinction de voix,--demande à Mademoiselle ce que c'est,
car il ne faut jamais te payer de mots que tu n'entendes
pas,--probablement occasionnée par la chaleur du temps et surtout par
la cruelle contraction et la douloureuse contrainte que j'ai
souffertes au service de ta petite maman. Mais je ne suis pas bien à
plaindre, de souffrir pour celle pour qui j'aurais voulu donner ma
vie. N'est-ce pas, chère petite, qu'hier lorsque Mademoiselle t'a dit
le matin que c'était le jour où Notre-Seigneur était monté au ciel, tu
as pensé que ta petite maman avait fait de même en mourant. J'ai dans
le cœur que cette idée t'est venue dans la tête, mais je ne veux pas
t'affliger plus longtemps de ma douleur, de peur d'altérer, avec ta
douce humeur, ta bonne petite santé qui nous est si précieuse à tous
et que je bénis tous les jours le ciel d'accorder à mes prières et aux
bons et tendres soins de Mademoiselle. Elle a été bien inspirée de te
faire prendre du quina et tu tiens bien de ton papa et de ton oncle le
bon effet que tu en retires déjà. Tu n'en éprouverais pas un moins
salutaire de respirer le bon air de ce lieu remarquablement sec et par
cela seul plus salubre, et puis la vue est délicieuse en ce moment.
Tous les arbres y sont en fleurs et les seigles en épis et les bois,
par le beau soleil, commencent à s'y couvrir de feuilles ou semblent
tout honteux de n'en pas avoir encore.» Puis elle rappelle à la
fillette le bon curé, «M. La Messe», comme elle l'appelait, les
poules, les lapins à qui elle aimait donner à manger, les asperges
qu'elle voulait couper de sa main. «Adieu, amour de ma vie,
conclut-elle, porte-toi bien et aime-moi de même.»
Fanny a dix ans. C'est maintenant une grande personne à qui l'on offre
pour sa fête des livres à tranches dorées. L'ancienne amoureuse de
Lauzun est devenue dévote à sa manière. Quand elle voyage, elle lit
son livre d'heures, rapporte Sarah Newton. Elle envoie à sa
petite-fille _Le Génie du Christianisme_. «Moi qui voudrais donner
pour toi le plus pur de mon sang, je m'en sers pour tracer ces lignes
et t'adresser ce livre que tu as désiré pour ton jour de naissance,
jour pour moi d'inépuisable douceur et d'éternelle douleur. Lis
quelquefois avec Mademoiselle, un chapitre de ce beau et bon livre et,
en le lisant, élève ton âme à Dieu, ton cœur à ta petite maman et
demande au ciel de te la donner pour ange, puisqu'il t'en a privée
pour guide et ne te l'a pas laissée pour modèle, hélas!... Je
t'embrasse de toute ma tendresse et t'aime de toute celle dont je la
pleure.»
Cependant, tandis que Fanny grandit, le général Sébastiani continue sa
carrière. Depuis qu'il est de retour de Constantinople jusqu'aux jours
de la campagne de France, il est partout où l'on se bat. C'est
toujours le beau soldat plein de vanité corse et de brio méridional,
le Cupidon, le Don Juan de l'armée impériale. Comme Murat, il aime les
broderies, les panaches, les fourrures, les grands sabres traînant sur
le pavé et battant les flancs. Chacune de ses apparitions à Paris,
entre deux campagnes, est pour la fillette la rapide vision d'un beau
causeur au sourire et au regard harmonieux et, chaque fois, il revient
plus riche, plus généreux et comble de cadeaux sa petite Fanny. A quoi
bon compter? Le roi Joseph ne lui a-t-il pas promis le titre de duc de
Murcie et un riche apanage? Mais titre et apanage sont anéantis par
les canons perdus aux victoires de Talaveyra et d'Almonacid. Napoléon
ne permet pas qu'on lui perde des canons. Ainsi dépossédé dans ses
espérances, Sébastiani est mécontent, et lors de l'abdication de
Fontainebleau, il n'est pas fâché de se reposer de ses chevauchées à
travers l'Europe, et de rentrer dans la vie civile. La Restauration le
fait chevalier de Saint-Louis, le 2 juin 1814. Mais aussitôt, il se
sent en disgrâce, si bien qu'au retour de l'île d'Elbe, il est un des
premiers à prendre position. Le 20 mars, il se rend à l'hôtel des
Postes et y installe Lavalette. C'est lui qui met Benjamin Constant en
rapport avec Napoléon. Après Waterloo, il est commissaire de la
Chambre des Députés pour traiter de la paix. Son attitude aux
Cent-Jours pèse sur lui et jusqu'en 1819, il se retire en Angleterre.
Alors, Decazes le recommande aux électeurs de la Corse, comme
«possédant toute sa pensée.» L'année suivante, il est accusé par
Buiema et le baron de Saint-Clair d'avoir été un des instigateurs du
complot de Louvel[14]. Il porte ainsi le poids des recommandations de
Decazes. Il a des succès de tribune qui contrebalancent presque ceux
du général Foy. Telle est la situation de Sébastiani, au moment où
sa fille épouse le marquis de Praslin.
[Illustration: _L'Ordre règne à Varsovie._
Caricature de Grandville et Forest. (_La Caricature_, 1830.)]
[14] Baron de Saint-Clair, _Révélations sur l'Assassinat du duc
de Berry_, 31-33. Dans son texte, le baron de Saint-Clair ne
donne que: général S. Mais un exemplaire, avec notes marginales
autographes de l'auteur, que nous a communiqué M. Adolphe Lanne,
rétablit le nom en entier.
Le jeune ménage s'est installé dans l'hôtel du général, 55, faubourg
Saint-Honoré. C'est là que Sébastiani tient chaque matin un petit
lever presque royal où se rendent tous ses compatriotes qui ont besoin
de sa protection[15]. Chez lui fréquentent les sommités du parti
libéral, tout ce qui, quelques années plus tard, constituera
l'état-major de la monarchie de juillet. La vieille marquise est aussi
du même monde, bien qu'elle y conserve l'indépendance de ses saillies.
«Que dis-tu, écrit-elle à sa petite-fille, du mariage de M. de
Chabannes avec la nièce de Mme Feuchères, apportant en dot 6 millions
et le château de Saint-Leu. Conviens qu'il est richement peu délicat
et encore moins que le mariage Fouché, malgré le _père coupable_. Au
reste, ces deux unions paraissent scellées du sang royal, sans être
plus pures pour cela[16].» La marquise n'est pas au courant des
négociations que son ami Talleyrand mène, pour, au prix de cette
alliance, et du testament que la baronne veut dicter au duc de
Bourbon, acheter le concours du duc d'Orléans[17]. Les journées de
juillet vont faire de Sébastiani une des grandes utilités de la
Monarchie nouvelle. Il sera ministre, le 11 août 1830, et c'est alors
qu'il prononcera à la tribune le mot qui réconcilie le gouvernement de
Louis-Philippe avec celui du Tsar: «L'ordre règne dans Varsovie.» A
partir de cette heure, soit par ses services antérieurs, soit par ses
services de l'heure présente[18], si bafoué qu'il soit par les
caricaturistes, si maltraité qu'il soit par l'opposition, il devient
l'homme indispensable aux yeux de Louis-Philippe. N'est-il pas celui
qui a arraché la reconnaissance de la branche cadette au tsar
Nicolas[19]? Il est mûr pour les ambassades, pour le maréchalat, pour
la pairie et il entraîne dans son sillage son gendre. Les
Choiseul-Praslin, ballotés depuis quarante ans entre la monarchie
légitime, la république et l'empire, ne sont-ils pas de vrais
_déracinés_? Ce n'est pas la marquise de Coigny qui trouvera mauvais
le ralliement de son petit-fils à un prince qu'elle aime. Elle est
toute acquise à l'ordre de choses nouveau. Dès l'établissement de «la
meilleure des républiques», La Fayette ne lui a-t-il pas adressé ce
curieux billet: «Comment se peut-il, chère Madame, qu'après avoir reçu
une si aimable et si bonne lettre je n'ai pas encore eu la
satisfaction de vous en remercier? Vos amis du Palais-Royal n'ont pas
mérité ce reproche ou plutôt ce regret, et c'est ce qui augmente, s'il
est possible, l'apparence de mes torts. J'ai néanmoins été
profondément touché des nouveaux témoignages de votre amitié et de
votre manière, qui est toute à vous, d'exprimer votre approbation.
Vous souvenez-vous d'une chanson de nos anciens qui disait:
«Mardi, mercredi, jeudi,
«Sont trois jours de la semaine.
[15] _Revue des Deux-Mondes_ du 15 décembre 1833. Artie de
Loëwe-Weimar.
[16] Lettre du 6 août 1827.
[17] Voir dans A. Lanne, _La Fortune des d'Orléans_, p. 133-149,
le récit de cette négociation.
[18] Lors des négociations de Belgique, Sébastiani est le seul
qui connaisse la vraie pensée de Louis-Philippe.
[19] Le tsar Nicolas avait jusque-là refusé de recevoir le
général Mortier, ambassadeur de Louis-Philippe. Il lui donna
audience et souligna d'un mot son approbation du discours relatif
à l'insurrection de Pologne.
«Il était question d'une défaite de je ne sais plus quel général de
Louis XV. Nos trois jours ont suffi pour la victoire du peuple. Celui
de 89 s'était déjà bien montré, mais quelle supériorité nous avons
trouvée dans la Révolution de 1830. Quelques personnes ont l'air de
croire que parce qu'on s'est abstenu de lanternes et de proscriptions,
il n'y a pas eu de révolution. C'est une grande erreur et notre
dernière révolution pousse de profondes racines. Elle sera féconde
parce qu'elle a été pure et généreuse. Il y a bien eu, depuis,
quelques légères agitations d'ouvriers, suites assez naturelles d'un
orage et de mauvais conseillers déguisés, comme autrefois, en
patriotes, pour simuler des troubles et introduire un peu de licence.
Quelque chose de plus sérieux s'est manifesté à Nîmes en mémoire de
Trestalion et autres acteurs de 1815. Mais tout cela n'a rien de
vraiment inquiétant. J'espère que vous nous reviendrez bientôt pour
trouver à Paris le peuple vainqueur, une Cour citoyenne, un roi
républicain, le vieux drapeau tricolore et votre plus ancien ami qui
vous renouvelle toutes ses tendresses vieilles d'âge et jeunes de
cœur[20].»
[20] Lettre du 1er septembre 1830.
Deux ans après, le 13 septembre 1832, la marquise de Coigny expirait
rue Ville-l'Évêque où elle s'était logée pour se rapprocher de son
gendre et de son fils. Fanny et le marquis de Praslin lui fermèrent
les yeux.
II
Seize ans de Vie conjugale.
De 1826 à 1838, le marquis et la marquise de Choiseul-Praslin ne
comptent guère leurs années que par la naissance de leurs enfants.
Isabelle naît le 14 septembre 1826, Louise le 15 juin 1828, Berthe le
18 février 1830, Aline le 22 août 1831, Marie le 10 juillet 1833,
Gaston le 7 août 1834, Léontine le 18 octobre 1835, Horace le 23
février 1837. Fanny Sébastiani, corse, d'une humeur violente, femme
exaltée que la plus frivole circonstance transportait tout à coup de
l'excès de la colère à l'excès de la tendresse, avait pris bientôt
l'habitude de témoigner son amour par des éclats. Théobald de Praslin,
calme, froid, sans expansions, se trouvait en quelque sorte accablé
par ces alternatives de rages sans raison et d'effusions sans cause.
Au lendemain de ses plus violentes ardeurs, de ses bourrasques les
plus inexplicables, Fanny avait des retours qui lui paraissaient
charmants. Une querelle avait-elle éclaté entre eux, il brillait après
cet orage une sorte d'arc-en-ciel. Sous prétexte d'apporter au marquis
des renseignements d'ordre intérieur, la jeune femme lui glissait ce
billet: «Je voulais aussi te proposer d'aller promener, mais pas
précisément du même côté. Franchement cela me fait un peu de peine.
Ris-en si tu veux, mais cela est. En tout cas, j'irai chez toi de
bonne heure. Veux-tu donner des ordres à Clément? Il fait si beau.
Nous pourrons aller un peu du côté de Saint-Cloud: l'air y est si bon.
Je t'embrasse tendrement.» Théobald, lui, n'avait pas l'habitude
d'écrire de ces billets et de ces notes. Les quelques lettres de lui,
qui se trouvent dans les papiers de la duchesse, correspondent aux
voyages au Vaudreuil, propriété patrimoniale de Fanny, qu'il
administrait[21]. Ce sont les lettres d'un bon mari, d'un père de
famille attentif que la situation d'une femme toujours couchée ou
enceinte a habitué à s'occuper de tous les détails de la maison: «Je
suis arrivé ici sans encombre, chère Fanny, hier soir à 6 heures et
demie, lui écrit-il en février 1835, j'ai trouvé pour me recevoir
Diane et Mingo en fort bonne santé. Mingo, surtout, est engraissé, et
est devenu énorme. Il fait aujourd'hui le même temps que j'ai eu pour
ma route, un beau soleil et, de temps à autre, des giboulées. On
s'aperçoit, cependant, déjà de l'approche du printemps. Les masses
d'arbre prennent un reflet verdâtre à cause des boutons et les oiseaux
chantent de tous côtés. Je t'engage à tenir Georges, mais il n'a pas
du tout le même caractère qu'Eugène. Ainsi, tu en obtiendras ce que tu
voudras en le lui disant doucement, si tu le peux. Eugène, au
contraire, a besoin d'être brusqué: sans cela, il est insolent. J'ai
oublié d'acheter du vin pour la table. Si tu en trouves l'occasion, tu
pourrais demander à l'oncle de Beauveau de t'en acheter une pièce qui
reviendrait environ à 20 sols la bouteille. Cette commission l'amusera
peut-être et il m'a paru l'autre jour que vous étiez fort en confiance
sur l'article de ménage. S'il n'y a plus de bois, fais-en acheter
quelques voies. Dis qu'on ne prenne pas à la cave le bois de hêtre que
j'ai fait acheter pour le salon, quand il y a du monde. Tu pourrais
peut-être inviter mon père à dîner avec toi et M. Mignet, ou un autre
jour si tu veux. Je t'en prie, sors beaucoup en mon absence afin de
rester à la maison quand je viendrai. Ensuite, c'est toujours un
exercice, ce qui est nécessaire. Fais des visites le matin et va le
soir dans le monde. N'oublie pas la duchesse de Montmorency. Je te
rappellerai aussi certaines bouteilles de céladon trop petites pour ma
chambre et que tu devais échanger. J'aime tes cadeaux quoique je
regrette beaucoup que tu n'emploies pas cet argent pour toi-même. Mais
adieu, chère Fanny, je t'aime et t'embrasse bien tendrement. Brûle
cette ennuyeuse lettre. J'espère demain en recevoir une autre. Comment
trouves-tu le lit de Berthe pour 18 francs?»
[21] Construite par le président Portail, vers 1759, sur
l'emplacement du château bâti par Le Pautre pour le financier
Girardin, ami de Fouquet, l'Orangerie, qui dépendait de
l'héritage du maréchal-duc de Coigny, fut habitée pendant l'été
par les Praslin de 1825 à 1841.
Deux ans après, en 1837, lorsqu'il s'agit de former la maison de la
duchesse Hélène d'Orléans, Sébastiani ménage à son gendre le poste de
chevalier d'honneur. Le marquis hésite. «Il faut, écrit le général à
sa fille, que Praslin (Théobald) fasse exactement ce qui lui convient.
Je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'il accepte les fonctions qu'on
lui propose, ne fût-ce que pour un temps. Il pourra, après avoir fait
preuve de bonne volonté et de dévouement, prier Mgr le duc d'Orléans
de lui permettre de rentrer dans sa famille. Au reste, il ne faut
qu'il s'en tourmente et le refus est aussi facile à justifier que
l'acceptation.»
Le marquis de Praslin devient chevalier d'honneur de la duchesse
d'Orléans. L'ambition, la vanité de Fanny ne sont pas satisfaites. Un
soir de septembre, elle écrit à son mari que son père a décidé avec le
roi de se présenter aux élections en Corse. Un mois après, il
acceptera la pairie et passera la députation à son gendre, et voici le
père et la fille qui font des patiences et interrogent les cartes.
Praslin ne sera député qu'en 1839, à contre-cœur d'ailleurs, sa
nonchalance répugnant à l'effort, et la concession, qu'il est prêt à
faire, ne rétablit pas le calme dans le ménage. Au contraire, à partir
de janvier 1838, les scènes se renouvellent avec plus de violence,
plus de fréquence. Mme de Praslin s'en reconnaît responsable. Elle les
attribue à un état d'exaspération, dont elle ne peut être maîtresse et
dont elle s'excuse de son mieux. Le 28 janvier 1838, elle écrit au
marquis: «Cher Théobald, je me fais plus de reproches que tu ne peux
l'imaginer; je suis dans un état de découragement que je ne puis
t'exprimer. Je sens, je vois tout ce que je devrais faire pour te
rendre heureux. Je le désire plus vivement que tu ne peux te le
figurer. Je ne songe même plus à ramener les choses sur un pied qui
serait mon bonheur personnel; c'est le tien seul que je veux, que je
souhaite. J'en forme les plus fermes résolutions, mais _un état
d'exaspération, que je ne puis contenir, m'emporte à faire des choses
que je blâme moi-même_, et permets-moi de le dire, je suis aigre et
méchante par les mêmes motifs qui te faisaient rire et chanter, il y a
quelque temps, quand tu me voyais pleurer; et malheureusement, je le
vois, j'aggrave tous les jours mes torts et cependant, ils sont bien
plus maintenant dans la forme, que dans le fond. Si tu savais comme je
suis profondément affligée de te rendre ainsi malheureux; mais, en
vérité, je n'ai plus ma tête. Je ne me connais plus: tout m'amusait,
me plaisait. Autrefois le spectacle, une fête comme aujourd'hui me
charmait. Eh bien! tout me coûte, m'attriste, me pèse, me déplaît,
parce que je suis mal avec toi et pour toujours, je commence à le
craindre, à moins que tu n'aies pitié de moi. Je suis dans un état
trop violent pour qu'il puisse durer: Oh! je tâcherai de me calmer,
mais si tu savais ce que je souffre, tu m'en voudrais moins: _je sens
qu'en ce moment j'ai des droits à ta pitié et pas autre chose_, mais
je te sais si bon que je m'y confie en toute assurance. Un peu de
patience, je t'en conjure, pendant un peu de temps encore, avant de me
repousser et désespérer de l'avenir de ton bonheur. Bientôt je serai
calme, résignée, je te le promets; maintenant, je suis dans un état
trop violent pour être jugée pour toujours»[22].
[22] Imprimée dans le recueil de la Cour des Pairs, cette lettre
a été placée hors sa date. L'étude des dossiers de copies
proposées pour l'impression, révèle des annotations telles que
celles-ci: «_il y a des inconvénients; à ne pas publier; non; pas
à imprimer._» Bref, le dossier, livré par la Cour de Paris au
public, a été délibérément maquillé et tronqué.
[Illustration: _Le Vaudreuil (Eure)._
Dessin et lithographie de G. de Pontalba.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
Jusqu'ici, les scènes se sont contenues dans le milieu familial et
rien n'en a transpiré au dehors. «Tu ne peux donc pas quitter ta
tourterelle,» disait Edgar de Praslin à son frère. Partout si l'on
parle du ménage Praslin, c'est pour le citer en modèle, comme un de
ceux où règne l'accord parfait. Tel est l'avis des meilleures amies de
Fanny. Léontine de Rovigo, qui a épousé un officier, M. de Lhérault,
ne pense pas autrement. Elle a des chagrins sérieux; son mari est
atteint d'une inflammation d'entrailles avec enflure des pieds. Sa
carrière est menacée. S'il y avait hydropisie, il n'y aurait aucune
chance de le sauver. Alors quel serait le sort de la veuve et de
l'enfant? Il faut soigner le malade qui a besoin d'une saison à
Plombières; il faut régler des dettes urgentes, liquider une situation
embarrassée. Mme de Lhérault s'adresse à Fanny de Praslin. Le marquis
intervient. Il fait un de ces prêts qui ressemblent à des largesses,
car le remboursement n'est à espérer que si une amélioration de
situation, que rien ne fait prévoir, permet un jour de s'acquitter
envers lui. «Tu es, ma chère Fanny, pour moi plus qu'une sœur et ma
famille entière, écrit Mme de Lhérault, car tu m'as toujours tendu la
main quand j'ai été malheureuse, ce qu'aucun d'eux n'a jamais voulu
faire. Croirais-tu que j'ai écrit à ma mère, il y a trois semaines, au
moment où la santé de M. de Lhérault m'a donné le plus d'inquiétudes
et où j'ai réellement cru qu'il allait mourir, pour lui parler de mes
anxiétés et de l'inquiétude où j'étais du sort de Tristan et du mien,
en cas d'un semblable malheur. J'attends toujours sa réponse.» Puis,
elle demande l'hospitalité à Fanny pendant que son mari ira à
Plombières. La marquise s'empresse de lui répondre: «Bien
certainement, ma chère Léontine, nous serons bien heureux. Je te
recevrai le 3 septembre et pour aussi longtemps que tu le pourras. Je
ne puis t'écrire qu'un mot, mais je veux te prier de faire une
proposition à Hortense[23] qui me ferait un très vif plaisir à voir se
réaliser. C'est de consentir à te laisser abréger ta visite à
Neufchâtel et qu'elle vienne avec toi passer quelques jours ici où
elle te laissera quand elle en aura assez du Vaudreuil, où nous
serions enchantés de la recevoir. Propose-le lui. Tu dois te rappeler
qu'elle me l'avait presque promis il y a deux ans. Tu me feras dire si
tu veux une voiture et des chevaux à Rouen. Pas de discrétion! Cela
les promène et leur rend service. Ils meurent de gras fondu. M. de
P... est parti ce matin pour attendre les couches de Mme la duchesse
d'Orléans (la prochaine naissance du comte de Paris). De là, il va au
Conseil général. Je crains bien qu'il ne soit un mois absent ou au
moins trois semaines. Je t'en prie, plaide ma cause près d'Hortense et
reçois l'expression de tous mes tendres sentiments. Ne m'oublie pas
auprès de ceux qui t'entourent[24]». La réunion projetée ne semble pas
avoir eu lieu. M. de Lhérault meurt quelques semaines plus tard.
[23] Hortense de Rovigo (1802-1881) était mariée au baron de
Soubeyran-Reynaud.
[24] A. Morrisson. _Collection d'autographes_, v. 198. Cette
lettre est publiée avec la signature ajoutée à l'impression:
Altarice Rosalba, duchesse de Praslin. En 1838, elle n'était pas
duchesse mais marquise. Elle n'a jamais signé que
Sébastiani-Praslin.
[Illustration: _La duchesse Hélène d'Orléans._
Imprimerie lithographique de Bêtremieux.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
Le marquis de Praslin, après les couches de la duchesse d'Orléans,
après le Conseil général, après un séjour à Vaudreuil où fut conçu
Raynald de Praslin, repart pour Paris et de là pour l'Angleterre.
«J'espère que tu as fait bon voyage, cher ami, lui écrit sa femme, et
j'espère que le grand que tu projettes ne sera pas trop long. Il me
semble qu'alors tout ira bien. Il me tarde bien de t'en voir revenu,
car lorsqu'on aime bien, on est toujours comme dit Molière: «Alors
qu'on désespère on espère toujours». Mais motus, n'est-ce pas, sur ce
sujet? Je veux croire que tout ira bien, je t'aime trop pour ne pas me
corriger et tu es trop bon pour m'en vouloir toujours et me fuir et
être honteux de ma tendresse et intimement avec moi si tu étais
content de moi. Horace est bien aujourd'hui, mais le nez de Gaston
empire vraiment tous les jours et lorsque M. Delisle viendra, j'ai
bien envie de lui proposer un vésicatoire pour Gaston. Raphaël vient
d'arriver avec tous les chevaux en bon état; il m'a apporté mon
ornement de 68 francs, mais comme tu as oublié de me dire ce que tu
voulais à ce sujet, j'attends tes ordres pour le donner. N'en dis rien
à Mme Desprez (l'institutrice en fonctions), mais je suis désespérée
et Eugène en est bouleversé. Une souris s'est introduite par la serre
dans le grand salon et a dévoré par places la belle chauffeuse de
tapisserie bleue; mais je crois que cela est remédiable. Je la fais
détendre et je vais l'envoyer à Morgat (son tapissier). Eugène était
si désolé que je n'ai eu le courage de le gronder; mais cela est bien
désagréable et je crois par exemple que la leçon est bonne pour
l'engager à redoubler de soins. Tu auras trouvé un sac à argent que je
ferai remonter plus tard avec une tapisserie, mais je n'ai pas eu le
temps d'en faire une. Tu auras aussi trouvé un petit portefeuille de
mon ouvrage pour tes _bank-notes_ à Londres. Ma seule commission,
c'est pour Mme Desprez qui m'avait priée de me charger d'une de ses
soucoupes pour pouvoir lui en faire faire huit pour ses tasses à café.
Tu vas être doublement bien reçu à Londres à cause du discours de ton
père; j'en ai été touchée et reconnaissante comme d'un fait personnel.
Si je l'avais osé, je lui aurais écrit: parle-lui bien de moi. Soigne
mon anneau. La bague avec le petit chien, que tu m'as donnée, ne me
quittera et je regarderai souvent avec confiance et amour cet emblème
que tu m'as donné. M. Benech est fort cher[25]; j'ai appris que le
moins à lui envoyer est de 6 à 800 francs: Mme Delessert lui a envoyé
2 000 francs, mais elle l'a vu bien plus et plus longtemps que moi; on
paie les drogues à part, mais c'est peu de chose. Il demeure rue du
Bouloy, no 10. Faut-il que je lui écrive? et dans ce cas comment faire
pour l'argent? Mon bien-aimé, je te recommande instamment l'affaire de
la sœur Saint-Benoit. Mme Belt, c'est dix leçons à 3 francs qu'on lui
doit. Adieu, mon bien-aimé chéri, laisse-moi te dire que je t'aime et
t'embrasse bien tendrement.»
[25] C'est un médecin gynécologiste alors réputé.
Cet accord, parfait tant que le marquis est absent, est sans cesse
troublé sitôt qu'il est au Vaudreuil ou à Paris. Alors, les scènes
recommencent. Les emportements d'abord et puis ensuite les regrets. Il
semble que le marquis a menacé sa femme d'une rupture si elle ne
renonçait point à ses violences. Là-dessus nouvelles lamentations,
plus prolixes, plus tumultueuses que par le passé: «J'ai eu tort ce
matin et je commence très bien à sentir que, parce que je suis
triste et malheureuse, ce n'est pas une raison, lors même que mon
amour-propre est blessé, comme mes affections, d'être emportée et de
mauvaise humeur. Je sens donc très bien que si je suis excusable
d'être affligée de la position où ma conduite m'a mise, je ne saurais
l'être de ma violence et de mon humeur, plus qu'un homme ne le serait
de devenir un voleur, parce qu'on l'a volé. Je comprends que mes
fautes, sans cesse renouvelées, doivent tous les jours aggraver ma
position et que je n'ai que ce que je mérite; aussi, je comptais plus
sur ton extrême bonté que sur moi; mais tu es lassé, c'est tout
simple.
«Je n'oserais entrer avec toi dans le détail des pensées et des désirs
que cette idée fait souvent naître dans mon esprit. Mais sache-le
bien, Théobald, ni l'amour que j'ai pour tes enfants, ni l'espoir
vague d'un bonheur que je n'attends plus, ni une terreur matérielle ne
me retiennent en ce monde. Une seule pensée m'arrête, me retient et
doit m'enchaîner à cette vie, quelque pénible, inutile et nuisible
qu'elle puisse me paraître: c'est un devoir de vivre et peut-être de
souffrir. Alors, il faut s'y soumettre. Crois-le bien, je sais qu'il
faut que je vive et c'est seulement, parce qu'il le faut, que cela
est. Ah! si tu savais tout, tu serais bien convaincu que ce n'est pas
par faiblesse, mais par devoir, que je ne t'ai pas encore délivré de
moi. Je le sais, tu as un plan: tu me veux corriger, et, si tu
réussissais, je suis convaincue que tu voudrais me rendre heureuse;
mais, mon ami, les moyens que tu emploies sont trop violents pour moi;
ils m'irritent malgré moi et alors tu m'en veux et nous tournons dans
un cercle vicieux. Tu veux me rendre moins exigeante et tu me prives
(permets-moi de te dire la vérité) des droits les plus naturels (et tu
ne saurais nier, cependant, qu'une femme en a quelques-uns aux égards
et à la société de son mari); tu veux me rendre moins inquisitive, et
tu me refuses la moindre réponse, la plus simple; tu veux me rendre
plus douce et tu froisses sans cesse ce qu'il y a de plus tendre et de
plus délicat dans le cœur d'une femme; tu veux me rendre moins
jalouse, et tu mènes une vie, capable, je te le jure, d'exciter la
jalousie de la femme la plus calme et la plus indifférente. Tu vas
triompher en me disant qu'en cela, du moins, tu réussis, car je te
fais des scènes de jalousie, et ce silence ne saurait-il avoir
d'autres motifs que celui de ta confiance? Oui, je ne doute pas un
instant, quand je suis de sang-froid, de tes bonnes intentions
vis-à-vis de moi; mais je vois avec terreur les crises et les ravages
que produit la violence des remèdes et je crains bien que lorsque la
maladie cédera aux remèdes, le feu qui allume le médecin et le malade
ne soit entièrement épuisé, chez le premier moralement, chez le second
physiquement.
«Je ne m'aveugle point: hier soir tu m'avais su gré de n'avoir pas
profité du temps de ton bain pour ne point te quitter et te parler de
mes chagrins et des explications que je désirais; ce matin, j'ai
détruit le peu de bons effets qu'avaient produits mes efforts. Je sais
bien que tu n'admets pas qu'une femme ait des droits, mais cependant,
en toi-même, ne comprends-tu pas, mon bien cher Théobald, qu'il y a
certaines manières de vivre qui peuvent faire de la peine à une femme
et lui inspirer de bien naturelles inquiétudes. Dans ce cas, une femme
ne doit-elle pas demander des explications? Si elles sont refusées,
l'inquiétude ne doit-elle pas s'accroître? Eh bien! je souscris encore
à cela. Mais, du moins, faut-il les promettre entières et
satisfaisantes pour l'avenir. Et quand je dis des explications,
j'entends une réponse franche et nette sur des événements passés qui
peuvent avoir excité des inquiétudes et des soupçons pénibles.
Crois-tu que sans cela la confiance puisse jamais s'établir? Admets
que je sois complètement corrigée de mes violences, de mes questions,
de mes exigences (que je cherche sans les trouver maintenant). Admets
enfin que depuis assez longtemps, tu sois content de moi, de manière à
vouloir prendre un nouveau genre de vie, sera-t-il bien probable que
ma tendresse soit aussi vive, affectueuse, empressée et confiante que
tu pourrais le souhaiter, si j'ai conservé au fond du cœur des
inquiétudes sur le passé? Et crois-tu donc que parce que je ne les
aurai pas articulées, ces inquiétudes, elles n'en auront pas été
aussi profondes et aussi pénibles? Lors même que j'aurais appris à
dissimuler les doutes qui me resteront, parce qu'ils n'auront pas été
éclaircis, crois-tu, cher ami, que ta femme pourra être telle que tu
le désirerais. Il pourrait y avoir plus d'intimité, de confidences, de
caresses que maintenant, mais peut-être moins de tendresse qu'il n'y
en a encore maintenant. Je sais que lorsque tu me repousses, je dois
m'éloigner sans me plaindre et murmurer surtout; que lorsque tu
m'appelles, je dois venir sans conditions, sans réflexions, quelques
inquiétudes, quelques soupçons qui puissent m'agiter; je t'appartiens,
tu peux me prendre, me laisser, me reprendre à ta fantaisie; je dois
obéir et faire tout ce qui est devoir avec toute l'affection qui
dépend de moi, sans m'inquiéter de ta conduite, dont ta conscience
doit être le seul juge pour nos rapports entre nous; mais la
confiance, elle, fait seule tout le charme de la vie, le bonheur de
l'intimité, la douceur des caresses. En disant tout cela, ne va pas
t'imaginer que je serais capable de te soupçonner de m'appeler pour
mieux cacher ton jeu. En vérité ce serait bien injuste, car tu
affectes trop les mauvaises apparences, pour que les dessous de cartes
soient aussi mauvais à beaucoup près. Mais tu es bien méchant, je
t'assure, car, tu ne saurais le nier, tu serais bien fâché que j'eusse
l'air radieux, enchanté de ma liberté extrême et de mon isolement, et
plus j'en suis désolée, plus tu augmentes mon chagrin et mon trouble.
Mais où veux-tu en venir? Peux-tu te figurer me rendre confiante en
excitant mes soupçons par tous les moyens, sans me prouver par des
éclaircissements que j'avais tort? Attends-tu que je puisse jamais
avoir le calme et la douceur inaltérable comme Régine (Régine de
Praslin, duchesse de Sabran-Pontevès)? Mais, mon ami, autant prendre
la lune avec les dents. Je puis apprendre à me contenir, m'adoucir,
devenir plus soumise, mais impassible, jamais! Ce serait tout au plus
si tu me devenais tout à fait indifférent. Et plût à Dieu que je pusse
jouer au naturel, pendant un bon mois, l'insouciance, la légèreté,
la gaieté! Tout changerait bien vite. Tu me traites comme une folle.
N'as-tu jamais craint que je te prenne en grippe, comme elles le font
de leur médecin? Hélas! tu as raison de compter sur l'excès de ma
tendresse; et cependant, souvent je me dis: «Oh! s'il tenait moins à
me corriger, et qu'il me traitât comme une indifférente, je ne le
verrais plus.» Et vraiment je n'en puis plus».
[Illustration: _Le Vaudreuil: L'Orangerie._
Dessiné par Hostein. Lithographie d'Engelmann.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
Le début de sa grossesse semble exaspérer l'état d'excitation nerveuse
de Mme de Praslin. Nouveaux cris de désespoir quelques jours après.
Après un nouvel éclat, au cours duquel le marquis a menacé d'une
longue absence, d'où il espère l'apaisement: «Mon cher Théobald,
écrit-elle, je ne puis plus réellement avoir d'illusion; je sens que
ma tête se perd. Au nom de tes enfants, aie pitié de leur mère. Ne
m'excite pas lorsque je suis déjà au désespoir. Pourquoi, si tu veux
me fuir, mettre tout le monde dans la confidence? N'est-ce pas assez
pour moi d'être isolée, abandonnée? Crois-tu que ce soit là du bonheur
pour une personne qui t'aime lorsque, après avoir passé mes nuits et
mes matinées dans le chagrin, je parviens à prendre sur moi pour être
calme? Éprouves-tu un secret plaisir à parler, sans cesse, devant tout
le monde, de projets qui doivent m'être d'autant plus pénibles que je
t'aime et que je sens qu'ils sont une punition? Pourquoi me désoler
sans cesse par une affectation continuelle de cachotteries, pour des
riens, vis-à-vis de moi? Tu dis, mon ami, que tu veux me quitter
longtemps pour m'aimer encore davantage, peut-être pour perdre
l'habitude des querelles. Ne sens-tu donc pas que plus je souffrirai,
plus malheureusement mon caractère s'aigrira? Je sens que la bonté me
ramènerait, mais, je te jure, la douleur me fait perdre la tête.
Pourquoi chercher toujours les sujets les plus douloureux pour moi?
Théobald, réfléchis toi-même, mon ami! Trouverais-tu bien tendre, bien
aimable, un mari qui ne parlerait jamais d'abandon et qui affecterait
les mystères en tout? Que tu le fasses quand j'ai été aigre ou
méchante, je conçois; mais qu'avais-je fait ce matin, mon ami, pour
choisir tous les sujets les plus pénibles?
«La plaie de mon cœur est au vif, mon ami. Si quelquefois je
parviens, en vue de te ramener, à engourdir mes souffrances, pourquoi
y verser toi-même des irritants? Mon ami, tu es si bon, tu me
comprendras, j'en suis sûre. Une fois emportée, hélas! je ne sais plus
m'arrêter. Par pitié, ne m'excite pas à te déplaire. Tu es poussé à
bout, dis-tu, mon ami. Si lorsque tu voudras revenir, après être
calmé, dis-tu, par un long abandon, tu me trouvais habituée à cette
indépendance, aigrie, dégoûtée par cet abandon, me refusant comme tu
le fais maintenant à tout accommodement, crois-tu que tu ne
souffrirais pas cruellement? Il y a déjà maintenant, mon ami, des
barrières infranchissables entre nous, à moins d'événements;
maintenant, à moins d'une véritable maladie de l'un de nous, il n'est
plus possible sans ridicule, sans inconvenance, sans une espèce d'aveu
de réconciliation, et par conséquent de brouille, à laquelle on
attacherait des idées fâcheuses, que, quelque désir que nous puissions
en avoir, nous puissions habiter la même chambre. Bientôt il en sera
de même des lettres. Une fois l'habitude perdue, il faut la continuer
sans avoir l'air d'être en bonne intelligence, de même pour sortir,
etc. Je fais ta part belle, tu le vois, je ne te demande plus que de
ne pas toucher certains projets d'abandon et d'éviter des affectations
de cachotteries. Si nous redevenons bons amis, tu me taquineras tant
que tu voudras; d'ici là, non, je t'en prie. Tu devrais, je t'assure,
t'arranger pour me....»
Et elle ne termine pas sa lettre. Une saute de vent quelconque dans
son cerveau d'oiselle la fait expédier sans achever sa pensée. Mais
bientôt, la crise reprend. Et voici la marquise qui adresse à son mari
une sorte d'ultimatum: «Je ne sais, Théobald, si jamais votre colère
contre moi sera assez calmée pour que vous puissiez lire, avec quelque
souvenir de votre ancienne affection, ces lignes. Vous m'abandonnez
complètement et vous me dites: «Soyez heureuse, que voulez-vous de
plus? Vous êtes libre comme l'air! vous pourrez faire tout ce que vous
voudrez, je ne m'en inquiète pas.» Quoi! cet isolement serait à vos
yeux le bonheur; mais il faudrait que je n'aie ni âme ni affection,
pour être heureuse avec la vie que je mène. Quoi! lorsqu'après ne
vous avoir vu que dix minutes pendant le déjeuner, je n'ose pénétrer
chez vous pour vous dire un mot, je dois être contente, heureuse,
lorsque je vous revois, exactement pendant le dîner, devant dix
personnes, lorsque tout ce que vous me dites m'est prouvé, quelques
minutes après, être un mensonge pour les choses les plus simples et
les plus naturelles. Toujours fuie, toujours chassée, je dois paraître
riante et heureuse. Pourriez-vous nier que, depuis quelques jours,
résignée à la triste vie à laquelle vous m'avez condamnée, je vous
recevais avec la même tendresse que j'ai toujours eue pour vous. Hier
soir encore, Théobald, après avoir passé ma journée à désirer vous
revoir, heureuse, oh! oui, bien heureuse du quart d'heure que vous
m'accordiez à la fin de la journée en rentrant du spectacle, je vous
remerciais avec effusion, oubliant toutes mes souffrances pour un
instant de bonté de votre part. Eh bien! pour prix de cette
résignation, de ma soumission à toutes vos volontés, le lendemain, je
vous vois encore moins et cependant vous m'aviez dit, Théobald, que
moins je vous demanderais, plus je serais réservée, plus je vous
verrais. Quoi! non seulement il faut être résignée, soumise à ce cruel
isolement, mais un regret est même un crime à vos yeux. Vous convenez
que peu de maris, qui soient de bons maris, aient autant de liberté
que vous. Eh bien! ce n'est pas assez encore que le sacrifice complet
de mon bonheur, car croyez-vous que ce soit du bonheur que de
s'entendre répéter sans cesse qu'au prix de ne plus vous voir on ne
saurait être heureux; et il faut que je sois gaie, contente, que je
vous remercie de m'abandonner. Vous voudriez que je fusse plus aimable
et plus heureuse que ne le sont bien des femmes, même pour des maris
les plus affectueux. Il y a quelque temps, avant que je n'eusse pris
encore sur moi de ne jamais enfreindre vos ordres, pour aller chez
vous, pour vous questionner, vous soupçonner, vous accuser, j'aurais
compris la manière dont vous me traitez, mais lorsque je vous ai
montré ma soumission, ma confiance, de la manière la plus irrécusable,
oh! pourquoi, Théobald, redoubler de dureté, pourquoi en me poussant
au désespoir, faire perdre en quelques instants le fruit des efforts
que vous devriez encourager. Théobald, tu m'en veux, parce que dans
l'excès de mon amour j'ai été jalouse, inquiète, mais si je t'ai
accusé injustement dans mes emportements, tu ne saurais le nier,
jamais je ne t'ai, en aucun instant de ta vie, montré de défiance dans
mes actions, jamais je ne t'ai refusé ma présence, mes caresses; mais
toi, tu ne m'accuses pas, tu ne me soupçonnes pas, mais que ferais-tu
de plus vis-à-vis de moi que tu ne fasses maintenant. Même les
caresses qui t'échappent malgré toi, tu les regrettes, tu me les
reproches comme si j'en étais indigne.
«Théobald, tu m'aimes encore, au nom de tes enfants, de ton
bonheur,--car je le sais comme toi, tu ne peux pas être heureux ainsi,
en menant une vie qui serait de l'inconduite à tes propres yeux,
dis-tu, si j'étais plus aimable,--ne me force point, en me réduisant
au désespoir, à me faire détester par toi. Soutiens-moi plutôt. Hélas!
je ne puis donner que soumission et confiance. Bientôt, je l'espère,
j'y joindrai de la douceur. Mais être gaie, aimable, le puis-je,
lorsque je suis malheureuse et ne puis-je pas l'être avec la vie que
nous menons, pour peu que j'aie de l'affection pour toi. Quoi! tu
serais aise de me voir gaie, heureuse, étant abandonnée par toi! Ah!
le jour où je serais ainsi consolée je ne me soucierai pas de te voir
changer et revenir. Ce soir, quand tu es rentré, j'avais souffert
moralement et physiquement toute la journée; je venais cependant de
m'occuper de toi et cela m'avait fait du bien, car je t'aime,
Théobald, et bien plus que tu ne le crois. Comme tu m'as traitée en
rentrant! Oh! alors j'ai perdu la tête et j'ai fait mille choses dont
tu ne m'accorderas jamais peut-être le pardon, car j'aurais dû
renfermer mon chagrin et ne pouvant rentrer chez toi, je me suis
promenée à minuit sous ta fenêtre. Tu me bannis de ta chambre comme
une coupable. L'ai-je jamais fait dans ces soupçons dont tu te plains
tant? Par pitié, Théobald, cède à ta bonté naturelle, à ton affection
pour une femme qui meurt d'amour pour toi et qui deviendra folle. Ne
persiste pas dans tes idées qui nous entraînent tous les jours plus
loin l'un de l'autre. J'embrasse tes genoux. Par pitié, ne te raidis
pas. Si tu savais comme je souffre et toi aussi tu souffres, mon
bien-aimé.»
Pour causer une telle jalousie, le marquis est-il une merveille de
beauté? «Brun, petit, de mince apparence», ainsi le voit le comte
d'Alton-Shée. «C'est un blond blafard, pâle, blême, l'air anglais»,
dira Victor Hugo qui lui trouve «l'air faux». Sur sa douceur, tout le
monde est d'accord. «Il adorait ses enfants, dit le docteur Louis, et
passait sa vie à en avoir un sur ses genoux et, parfois en même temps,
un autre sur le dos.» Il a l'intelligence paresseuse. Souvent il
promet et il oublie, ou sa nonchalance a le dessus. Souvent il ne sait
pas vouloir, ou s'il veut, il ne sait affirmer sa volonté et fait en
dessous ce qu'il eût dû faire au vu et au su de tous. «Il a toujours
l'air d'être prêt à dire quelque chose qu'il ne dit pas.» Ainsi sont
les hommes qu'on a habitués à s'effacer.
Un jour, le 5 décembre, dans un moment d'exaspération, la marquise
écrit à M. Riant, le notaire qui a dressé son contrat de mariage,--il
a cédé son étude à Me Cahouet, mais il continue à s'occuper des
affaires de ses anciens clients. Elle réclame son intervention entre
elle et le marquis de Praslin. Pour une réconciliation? que non pas!
pour une séparation amiable. «Monsieur, je viens m'adresser à vous
pour obtenir de vous un grand service pour lequel je réclame votre
entremise et votre discrétion. Depuis longtemps, je désire me séparer.
Depuis un an environ, j'ai consenti à rester sous le même toit que M.
de Praslin, malgré ce désir; mais cette vie ne m'est plus supportable.
Ma santé s'altère tous les jours. Je n'ai plus que peu de temps à
vivre et je voudrais le passer dans la solitude et le calme. Il me
sera facile, en ayant besoin, de me faire ordonner un hiver dans le
Midi. Je sais que M. de Praslin craint les éclats et que cette seule
idée peut lui donner de l'opposition à une séparation. Je ne demande
que la permission de partir seule, au 15 janvier, sous le prétexte de
ma santé, en lui faisant le sacrifice de mes enfants. Je crois avoir
le droit de demander une séparation qui, en ne dérangeant rien à ses
affections, ses goûts, ses habitudes, me donnera la possibilité de
mourir en paix dans la solitude qui peut être le seul véritable refuge
des regrets. J'ai fait choix d'un lieu où je désire me retirer. C'est
une toute petite ville sur les bords de la Méditerranée. Une pension
de 6 000 francs suffira à mes besoins. Quels que pussent être les
motifs qui aient donné l'idée à M. de Praslin qu'il avait le droit de
me réduire à la vie qu'il m'impose, je sais que j'ai droit à toute son
estime et que j'aurais tort de supporter des humiliations continuelles
qui empoisonnent ma vie sans les avoir méritées. Je pense donc,
Monsieur, que vous parviendrez à obtenir de lui la seule et dernière
grâce que je lui demanderai de ma vie. Croyez, Monsieur, à mon
éternelle reconnaissance de vouloir bien me prêter votre appui et
d'être le dépositaire de ce triste secret de famille. Si vous parvenez
à décider M. de Praslin à consentir à mon départ, je lui donne ma
parole que je ne parlerai de notre séparation à personne. Une fois
partie, on s'habituera à mon absence et tout esclandre sera évité. Si
M. de Praslin n'y consentait pas, je suis tellement décidée à en
arriver là, à moins d'un changement radical dans sa manière d'être
avec moi, que je ne puis répondre que je n'amène, par un éclat dans sa
famille et la mienne, la séparation que j'implore comme une faveur.
Croyez-moi, Monsieur, il faut de réelles souffrances pour conduire là
une femme qui n'a jamais eu d'autres affections que son mari et ses
enfants.»
Cette lettre, encore elle ne l'envoie pas. Sitôt qu'elle s'est
soulagée en l'écrivant, elle s'est rendu compte que ce n'est pas une
séparation qu'elle veut mais un rapprochement, et sur le carnet où
elle note ses pensées, elle inscrit trois réflexions où ses
préoccupations s'épanchent: «Lorsqu'on attache deux lévriers au même
poteau, si on ne met pas les deux chaînes d'égale longueur, celui qui
aura la chaîne la plus courte sera entièrement à la merci de l'autre
qui, tantôt le délaissera, tantôt lui fera subir sans recours la
tyrannie de sa force et son indépendance.
«Cette fleur, elle vous plaît. Vous voudriez la conserver; elle
répandrait un doux parfum sur vos jours, mais elle est délicate, il
faut la manier avec délicatesse, avec soin, car elle se briserait
aisément. Si vous la négligez, si vous la pliez de côté pour plus
tard, oh! il sera trop tard alors. Elle aura langui et elle se sera
fanée, desséchée, et elle tombera effeuillée quand vous voudrez la
reprendre. Ainsi le cœur d'une femme.
«Si vous aviez une plante du Midi, ne savez-vous pas que pour la
conserver, il faut l'entourer de soins, ne pas l'abandonner au froid,
car si vous l'abandonnez, elle mourra, à moins que d'autres ne se
chargent des soins que vous aurez négligés, et vous le regretterez,
mais trop tard; car cette plante, quoique les soins excessifs vous
fussent quelquefois à charge, vous y teniez peut-être, d'autant plus
que ses qualités n'étaient pas celles qu'on rencontre communément et
sa rareté ajoutait à son prix et flattait peut-être votre vanité comme
vos plaisirs. Ainsi le cœur méridional d'une femme; il est moins
doux, moins agréable, mais peut-être plus aimant, moins léger que
celui d'une femme du Nord. L'amour est la vie qui l'anime, le feu qui
l'échauffe. S'il est vertueux et que vous l'abandonniez, le froid de
la solitude le glace et il meurt...»
[Illustration: _Une soirée chez le duc d'Orléans._
Dessin d'Eugène Lami. (Jules Janin: _Un hiver à Paris_.)]
Au moment où Mme de Praslin trace ces pensées, à quoi
correspondent-elles dans la réalité? Elle est si peu délaissée, si peu
«condamnée au froid» qu'elle porte dans son sein Raynald, dont la
conception a suivi de fort près la guérison des troubles subséquents à
ses couches du printemps. Las des scènes de jalousie, effrayé des
aptitudes extraordinairement prolifiques de cette infatigable
pondeuse, rassasié, distrait par d'autres amours, Praslin s'est-il
refroidi? C'est un silencieux, un réservé, un timide, un scrupuleux
aussi. Jamais il n'a pu se résigner à voir souffrir. «C'est un ange de
bonté», diront la duchesse, Mlle Deluzy, ses serviteurs. Il n'aurait
pu voir tuer un poulet et n'osait renvoyer un serviteur, et pourtant
il est sourd aux lamentations de Mme de Praslin. Jamais il n'a parlé
que par ses silences. Il n'a retracé nulle part ni une plainte, ni une
articulation. Les documents saisis dans son secrétaire se réduisent
aux lettres de Mme de Praslin, et c'est dans celles-ci seules qu'il
faut chercher la vérité. A les lire en psychologue averti, négligeant
les appréciations de celle qui écrit pour s'en tenir aux faits qu'elle
voit, il s'est accompli une évolution grave dans l'âme de Praslin. Il
est triste, absorbé. Il a des chagrins mystérieux. Il s'éloigne
visiblement de sa femme. Il observe, il surveille. Plus tard, la
légende a prétendu--mais rien n'est venu la confirmer--qu'il l'avait
soupçonnée d'une intrigue, qu'une lettre anonyme lui avait fait croire
à l'existence d'un enfant mystérieux, élevé dans un réduit caché au
fond du parc, qu'il l'y avait suivie et qu'alors, il s'était révélé à
lui que Mme de Praslin secourait les malheureux à l'insu de tous. Tout
ce qu'a écrit Fanny contredit cette version. Ce n'est pas M. de
Praslin qui implore le pardon de la femme qu'il a calomniée; c'est la
femme qui supplie, qui parle de «honte», de «regrets», de «remords»,
de «repentir», et c'est M. de Praslin qui lui dit qu'il la «méprise»,
qui l'écarte soigneusement de ses enfants, comme une influence
malsaine, délétère, vicieuse. Il faut donc renoncer et à la théorie de
Praslin, las du mariage, et à la théorie de Praslin jaloux, méfiant,
injurieusement soupçonneux. L'hypothèse doit être autre.
Longtemps avant la naissance de Raynald, longtemps même avant celle
d'Horace, un scandale a bouleversé le grand monde parisien. Une jeune
femme, au lendemain de couches douloureuses, a fui le domicile
conjugal en criant sa haine pour les hommes et leur barbarie. La
transfuge est partie, non pour Cythère mais pour Lesbos, en compagnie
d'une femme de chambre. Au cours du procès de séparation qui a suivi
cette fugue, un nom a retenti discrètement dans les prétoires, celui
de Mlle Mendelssohn. Praslin peut n'en avoir rien su. Il y a,
cependant, un vieillard qui siège sur les bancs de la Chambre des
Pairs, un collègue du vieux duc de Praslin, dont la vie a été brisée
par ce scandale. Mais le nom de l'institutrice a pu alors ne rien
rappeler au marquis. Il semble qu'au courant de 1839, ce nom ait pris
une signification pour lui. Quel est l'homme qui peut se vanter de
connaître à fond un autre être humain? Est-il rien qui égale la
souffrance de _ne pas savoir_, jusqu'à ce qu'on connaisse celle de
_savoir_? Sitôt l'inguérissable soupçon pénétré en lui, Praslin a eu
sa vie empoisonnée. Il a cherché, scruté, analysé, rapproché des riens
qui, jusque-là, n'avaient pas eu de sens à ses yeux. Ces états d'âme,
il les parcourt en un douloureux calvaire, pendant la fin de l'année
1838, l'année 1839, et toute l'année 1840. Ce n'est que celle-ci
révolue, que l'on trouve, dans les lettres de Mme de Praslin, des
allusions nettes à des reproches, à des griefs, à des accusations que
son mari a articulés dans leurs querelles et qui n'y avaient point
paru jusque-là.
Plusieurs mois encore, la malheureuse se débat, non contre ces
soupçons qu'elle répète et ne semble pas comprendre, mais contre leur
résultante qu'elle voit seule. Elle combat les moulins à vents que
forge son imagination, et elle n'aborde, ni de face ni de côté, des
griefs qui sont, entre tous, les plus difficiles à combattre. Jadis
choyée, caressée, maintenant repoussée avec une sorte d'horreur et de
dégoût, elle croit à des maîtresses. A entendre parler sans cesse de
«maris qui ont de petits appartements», elle suspecte le sien. Elle
s'habitue à accuser successivement toutes les gouvernantes de ses
enfants de lui disputer le cœur de son mari. C'est le reproche
qu'elle a fait d'abord à Mlle Desprez, qu'elle fait à celle qui lui a
succédé et qui est pourtant une malade menacée par l'anévrisme,
qu'elle fera bientôt à Mlle de Tschudy. En même temps, elle s'avoue à
elle-même qu'elle ne soupçonne pas son mari, qu'elle n'a pas le droit
de le soupçonner. Certains jours, ce ne sont pas des reproches qu'elle
lui adresse, c'est son admiration qu'elle exprime: «J'admire ta bonté,
ta patience avec moi. Je suis confuse, malheureuse de me sentir si
coupable envers toi, _le meilleur des hommes et des maris_. Il n'y
avait pas plus de dix minutes que j'étais rentrée dans ma chambre, que
je sentais tous mes torts bien plus profondément que je ne puis te
l'exprimer, et si je n'avais écouté que mon cœur, j'aurais couru me
jeter à tes genoux, mais j'ai craint de te contrarier et de t'empêcher
de dormir. Pour moi, il est une heure et je n'ai pu attendre à te
demander pardon. Je me suis levée et je t'écris; mais je ne pourrai
jamais te dire tout ce que j'éprouve de honte, de remords, de regrets,
de repentirs de ma conduite, et d'admiration pour la tienne, et de
reconnaissance. Oui, de reconnaissance, malgré tous les chagrins que
j'éprouve, car je sens qu'une bien vive affection peut seule résister
à une conduite comme la mienne, et t'inspirer ce désir et cette
persévérance d'employer à me corriger tous les moyens qui doivent le
plus répugner à ta douceur, ta tendresse, tes habitudes, car tu me
sacrifies même dans ce but les apparences de ta conduite si
exemplaire. Pardon, oh! pardon, mille fois pardon, mon bien-aimé
Théobald, si j'ose me permettre de te nommer encore ainsi. Tu es un
ange dont je n'étais pas digne et, cependant, je t'aime bien et c'est
cet amour qui me fait perdre la tête et qui, dans le désespoir d'être
séparée de toi, me fait faire et dire des choses dont je rougis et que
jamais je ne pourrais assez expier, si ta bonté ne surpassait encore
mes torts. Cher Théobald, aie pitié de moi. Je ne serai pas, je
l'espère, toujours indigne de toi, encore un peu de patience. Hélas!
je ne fais guère de progrès; mais intérieurement, je sens plus vite et
plus profondément mes torts et ta bonté. Au nom du ciel, ne te
décourage pas, car lorsque je reprends ma raison, je sens combien tu
as raison d'agir ainsi que tu le fais. Corrige-moi, punis-moi autant,
aussi longtemps que tu le voudras. Laisse-moi seulement penser au
proverbe: «Qui aime bien châtie bien». Crois à mon repentir comme à
mon amour. Pardon! Pardon.»
Puis, c'est une autre attitude. Le silence de Praslin, ce silence des
calmes qui exaspère les esprits exaltés, porte ses fruits. Un jour, au
Vaudreuil, elle tente de se frapper avec un stylet, et son mari se
blesse à la main en la désarmant. Puis Fanny se déclare prête à tout.
Elle semble avoir renoncé à un rapprochement désormais impossible à
ses yeux (21 mai 1840): «Ne vous étonnez pas, mon cher Théobald, de ma
crainte de me trouver seule avec vous. Nous sommes séparés pour
toujours, vous l'avez dit. La journée d'hier vivra dans mon cœur par
un bien pénible souvenir. Hier soir, vous avez pu juger que j'en
comprenais le sérieux, puisque devant les personnes qui sont le motif
de cette séparation, ma conduite a été telle qu'elle pouvait l'être si
nous eussions été très unis. Oui, je vous jure, devant le monde, vous
serez content de moi. Les efforts que j'ai faits hier, bien
naturellement, après cette cruelle journée, vous en seront la
meilleure preuve. Tant que j'ai conservé l'espoir d'un rapprochement,
d'une réconciliation (et j'en avais beaucoup dernièrement), j'étais
continuellement dans l'alternative de joie et de crainte qui me
poussait à des boutades d'emportement; maintenant que le sacrifice est
consommé, soyez tranquille: devant les enfants, les gens, la famille,
le monde, jamais rien ne pourra vous accuser d'avoir détruit mon
bonheur. Oh! quand je dis, toi, ce n'est pas toi que mon cœur accuse;
mais, me trouver seule avec vous, mon ami, est au-dessus de mes
forces: j'ai besoin de pleurer dans ma solitude, de m'y recueillir,
de m'y reposer pour prendre l'énergie nécessaire pour cacher aux yeux
de tous mon malheur. Mes illusions sont encore trop près, mes
habitudes d'épanchement avec celui que j'aime, trop récentes, pour que
je puisse prendre encore l'habitude d'une réserve froide et
affectueuse vis-à-vis de vous, qui seule peut convenir dorénavant à ma
position. Maintenant, mon cœur déborderait toujours; il faut que le
temps calme les expressions de la douleur et lui donne la force de
l'habitude. Alors, soyez-en sûr, mon ami, au lieu de vous fuir, vous
serez encore, comme toujours par le passé, la personne avec laquelle
je préférerai me trouver. Aujourd'hui, mon amour est encore trop chaud
dans mon cœur: c'est un deuil que ma vie intérieure désormais: les
sentiments qu'il me fait éprouver seront toujours les mêmes, mais le
temps en adoucira les formes.
[Illustration: _Vaux-le-Praslin (1845)._
Dessin de Rauch, gravé par Schræder.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
«Ne m'en voulez donc pas, mon ami, si je vous fuis; je sens que je le
dois pour ne point empoisonner votre vie. Devant le monde, devant les
tiers, oh! je serai bien plus à mon aise: il me sera libre et même
convenable d'être, vis-à-vis de vous, affectueuse, empressée,
causante. Ces moments-là seront des moments de consolation, de bonheur
et de joie bien pure. Oh! donnez-m'en souvent, mon ami, j'en serai
bien reconnaissante, je reprendrai des éclairs de gaîté par les
illusions qu'ils me causeront. Certes, après ce qui s'était passé dans
la matinée, la société d'hier soir n'avait rien de pénible pour moi.
Eh bien! je paraissais heureuse, vous l'avez vu, je l'étais presque,
je me disais: «Si nous étions bien unis, il faudrait dire ceci, faire
cela», et je le faisais, et cette illusion me faisait du bien. Seule
avec vous, je dois me tenir toujours sur mes gardes, en présence de la
triste réalité; nous sommes séparés et quoiqu'il y ait trois ans que
nous vivions comme si nous l'étions; il restait l'espérance: hier l'a
tuée[26].
[26] Trois ans, le 21 mai 1840! Et Raynald est né le 29 juin
1839! Comment compte la duchesse de Praslin?
«Pour être vis-à-vis de vous, mon ami, comme je dois l'être
dorénavant, il faut oublier le passé et surtout mes espérances. Le
temps et l'habitude de l'isolement peuvent seuls m'apprendre à
détacher dans ma pensée, Théobald de M. de Praslin, que le premier ne
doit vivre que comme un mystère dans mon souvenir ou bien devant le
monde, et que, seule avec vous ou dans vos pensées et dans vos
habitudes, je ne suis plus qu'avec M. de Praslin. Ah? croyez-moi, je
voudrais être certaine que vous serez heureux au prix de tout ce que
j'ai souffert et de ce que je vais souffrir maintenant sans avenir.
Venez sans crainte au Vaudreuil. Restez beaucoup chez vous avec vos
enfants. Vous ne me trouverez jamais sur votre chemin. Je cherchais
depuis longtemps toutes les occasions de faire renaître mes
espérances, je les fuirai: il m'en coûte trop pour les perdre. Adieu!
Oh! que ce mot renferme de douleurs maintenant que je ne prévoyais
pas. Adieu, et cependant tu m'aimais. Adieu! Là-haut nous nous
retrouverons. Ne refuse pas cette dernière prière, le seul rendez-vous
que je te donnerai désormais. Que cette idée t'occupe quelquefois: je
t'aime toujours.»
Durant l'hiver de 1840 à 1841, Praslin est arrivé à une conviction
personnelle. Mlle de Tschudy, après dix mois de séjour, va quitter les
Praslin. Elle est en désaccords continuels avec la marquise et le
marquis n'est point satisfait, d'ailleurs, du laisser-aller avec
lequel elle mène les éducations dont elle est chargée. Il faut une
institutrice plus sévère, plus à cheval sur les consignes. Il élabore
un règlement qui exclura _complètement_ Mme de Praslin de la direction
des enfants. Voici ce règlement, tel que la justice le trouva dans ses
papiers: «La gouvernante mangera avec les enfants dans leur chambre à
la campagne, et dans la salle à manger à Paris. La gouvernante sera
chargée de toutes les dépenses concernant les enfants: toilette,
instruction, femmes de chambres, bonnes, plaisirs. La gouvernante
réglera, en un mot, tout ce qui concernera les enfants, sous sa
responsabilité. _Les enfants ne sortiront qu'avec leur gouvernante. La
gouvernante décidera quelles personnes les enfants recevront ou ne
recevront pas._ La gouvernante devra tout décider elle-même et ne
pas consulter d'avance les parents qui se réservent seulement le droit
d'observation. _Mme de Praslin ne montera jamais chez ses enfants;
s'il y en a de malades, n'entrera que dans la chambre du malade; ne
les fera jamais sortir sans la gouvernante, ne les verra qu'en
présence de M. de Praslin ou de la gouvernante._» Mme de Praslin
accepte cette exclusion colorée de prétextes de santé, mesure
draconienne que peuvent seules dicter la folie ou la triste raison.
Plus tard, quand elle protestera, elle déclarera ne l'avoir admise que
pour complaire aux exigences de son mari et désarmer le mécontentement
que lui avait inspiré ses violences. Ce qui est certain, c'est que, ni
en 1840 ni en 1841, elle ne s'est préoccupée de cette exclusion et que
la place qu'elle réclamait alors semble beaucoup plus un droit
«sensuel» au lit qu'un droit «moral».
«Oh! pourquoi, mon bien-aimé, te refuser à épancher ton âme dans la
mienne? écrit-elle au commencement de 1841, tu retranches de notre vie
tout le charme de l'affection! Crois-tu donc, ou plutôt veux-tu
t'efforcer à croire que l'indépendance, c'est l'isolement? Tu dis que
je suis exigeante parce que je désire partager toutes tes peines; tu
ne veux pas que je m'aperçoive lorsque tu en as; mais tu veux donc
être pour moi un étranger, et pour cela ne faut-il pas que tu me
deviennes complètement indifférent? Que de temps pour en arriver à
cette insouciance pour la personne que l'on n'aime plus! Crois-tu donc
que ce serait possible, que mon cœur ne serait pas brisé avant d'en
arriver là? Tu es affligé toi-même de me voir triste, et tu en sais la
cause; tu sais les consolations que tu pourrais me donner; et
cependant tu en es peiné! Eh bien moi, je te vois souffrir, être
triste; je sais qu'il y a dans mon cœur, des trésors d'amour pour
calmer et adoucir en toi tous les chagrins et tu me repousses! Tu as
quitté ma chambre parce que tu crains que je cherche à prendre de
l'ascendant sur toi, mon ami. Je te le jure au nom de mon amour, du
tien, sur ce qu'il y a de plus cher et de plus sacré pour moi, je ne
demande que ton amour, ta confiance, comme tu as la mienne; je me
laisserai conduire en tout par toi, je ne te tourmenterai plus de ma
jalousie, je ne m'arrogerai plus de droit de reproche et de conseil.
Je me repens trop, je souffre trop de mes fautes pour y retomber.
[Illustration: _Le Château de Praslin._
En-tête du papier à lettre de Louise de Praslin.
(Archives Nationales.)]
«Nous sommes bien jeunes, Théobald, ne nous condamnons pas à
l'isolement tous les deux. Quoi! nous nous aimons, nous sommes purs
tous deux et nous vivrions séparés de cœur et d'esprit! Oh! ne laisse
pas opprimer ton cœur par un peu d'amour-propre; je te jure que je
n'aspire qu'à ta tendresse, ton intimité et ta confiance; je serai la
moitié aimante mais passive de ta vie. Va, crois-moi, jamais je
n'abuserai de ta bonté, de ta tendresse; tes épanchements seront reçus
dans mon cœur avec la même tendresse et le même mystère que tes
caresses. Reprends ta Fanny; essaie-la encore quelque temps avec
affection, confiance; tu verras que tu seras plus heureux que tu ne
peux l'être dans l'isolement. Tu cherches des distractions, mais es-tu
réellement heureux? Oh! non, mon ami, on ne l'est pas avec un cœur
comme le tien et la vie que nous menons. Ta femme, elle, n'a d'autre
bonheur, d'autre affection, d'autre famille, d'autre appui que toi.
Oh! ne sois pas sourd à ses prières, à ses serments, à son repentir,
car elle t'aime et sa vie ne sera plus que reconnaissance et amour
pour toi. Tu la repousses comme une coupable: elle n'ose point se
présenter à tes yeux, t'ouvrir son cœur, te couvrir de caresses,
t'adresser ses prières. Tu l'as chassée de ton lit et de ton cœur;
ferais-tu davantage si elle n'était pas fidèle? Elle pleure jour et
nuit; elle attend à ta porte et n'ose entrer, car demain tu le lui
reprocherais peut-être. Mon ami, au nom de tant de souvenirs qui te
sont chers, que tu m'as si souvent dit d'invoquer dans le cas où tu
m'en voudrais sérieusement, oh! ne me repousse plus. Rends-moi ta
confiance, ton amour. Consens à recevoir les soins, les consolations
de cette femme qui ne vit que pour t'aimer. Oh! je n'en abuserai
jamais. Mon bien-aimé, de quoi m'en veux-tu, si ce n'est de mes
soupçons et de mes emportements Y en a-t-il jamais eu qu'une caresse
n'ait fait céder à l'instant? Ne cède pas à ton irritation, au
ressentiment. Ne sois pas inflexible...
«Si tu savais avec quel bonheur j'ai entendu, ce soir, ton père te
donner des éloges, s'étonner de tout ce que tu peux quand tu veux! Oh!
j'étais heureuse et fière; mais moi, je ne m'en étonnais pas, car il y
a longtemps que je sais tout ce que tu vaux. Ta femme est trop fière,
trop heureuse de tes succès: elle t'aime trop, mon ami, pour ne point
mériter de partager tes chagrins, toutes tes préoccupations. Théobald,
je ne vis que par toi, en toi. Oh! fais que je vive pour toi. Plus mes
offenses ont été grandes, plus il est digne d'un cœur comme le tien
de les pardonner. Oui, mon amour, mon dévouement, mon repentir sont
dignes de ton pardon. Oh! ne brise pas ce cœur qui ne respire que
pour toi. Ami! ami! toi qui m'as tant aimée, pardonne. Sois sûr que tu
ne te repentiras pas de ta confiance, de ta bonté. Crois-tu donc que,
lorsque tu me confieras tes peines, ta tête appuyée sur mon cœur, tes
mains dans les miennes, mes lèvres sur ton front, tu ne les sentiras
pas moins amères que dans la solitude? Lorsque j'adoucirai tes ennuis
par des paroles d'amour et d'intérêt, crois-tu donc que tu ne seras
pas plus heureux que maintenant?
«Oh! ne sacrifie pas ton bonheur et le mien à une vaine crainte que
mon caractère abusera de ta bonté...
«Tu seras toujours sûr de trouver chez toi un visage serein et un
cœur joyeux de te revoir et d'être le dépositaire de tes impressions
et, quand tu voudras m'emmener, une compagne heureuse de te suivre
partout. M'as-tu jamais vue, en aucun temps, préférer aucun plaisir
au bonheur d'être près de toi? Et, cependant, tu as peut-être été plus
jaloux que moi au fond. Dieu sait jusqu'où vont tes soupçons à cet
égard en ce moment, car je ne sais à quel motif attribuer tes chagrins
secrets. Dans quelle angoisse je vis! Mon bien-aimé, nous pouvons
encore être si heureux! Laisse-toi toucher. Essaie d'être confiant
avec moi, tu verras que tu ne trouveras que douceur et consolation,
que jamais je n'essaierai de t'imposer mes idées. Tu veux faire un
essai; je ne puis croire que tu veuilles ainsi m'abandonner pour
toujours, nous priver des plus doux sentiments de bonheur; mais la vie
est si courte, mon bien-aimé, et il y a déjà si longtemps que nous
sommes désunis, séparés. Bientôt je n'oserai plus faire des avances
sans cesse repoussées comme mes caresses; il n'est pas dans ton
caractère de faire les premiers pas. L'habitude sera prise, ta femme
craindra trop pour essayer encore, et la vie passera ainsi, et tu ne
seras pas heureux, et ta femme mourra de douleur. Oh! reviens, reviens
à elle!»
III
Henriette Deluzy-Desportes.
Le moment approche du départ de Mlle de Tschudy. Mme de Flahaut
recommande une jeune gouvernante, Mlle Deluzy-Desportes, qui vient de
passer cinq ans en Angleterre, chez lord et lady Hislop. Miss Hislop
devant épouser son cousin, le comte Malgund[27], son institutrice a
été adressée par lady Hislop à des amis français et c'est sous leurs
auspices, chaudement patronnée, qu'elle est proposée pour la charge de
gouvernante des enfants Praslin. Praslin va la voir seul dans la
pension de Mlle Renard où elle est logée. C'est là qu'elle a été
élevée jadis. Elle a vingt-neuf ans. C'est une très jolie blonde dont
les soyeuses anglaises encadrent le visage encore plus doux que
régulier. Sa taille est pleine d'élégance et de distinction. Elle
cause avec esprit, sans embarras. Elle dessine fort bien, elle est
très musicienne. Mlle Deluzy est d'abord un peu effrayée à la pensée
de distribuer la becquée intellectuelle et morale à neuf enfants. A
Charlton, chez lady Hislop, elle n'avait eu qu'une élève. Ses
appointements s'élevaient à dix-huit cents francs par an. Sa
distinction, sa façon de s'exprimer, l'aisance de ses manières qui
témoigne de l'habitude de la bonne société, ont tout de suite plu à
Praslin. C'est bien la femme qu'il faut pour élever ses filles et les
préparer à tenir leur rang dans la société qu'elles doivent
fréquenter. Le marquis offre 2 000 francs d'appointements; si la
gouvernante dirige les aînées des jeunes filles jusqu'à leur mariage,
il lui assurera une pension viagère de 1 500 francs par an. Pour une
jeune fille qui est seule dans le monde, sans fortune, sans
protecteur, presque sans nom, la proposition est tentante. Henriette
Deluzy, à qui Praslin garantit en outre l'assistance d'une
sous-gouvernante et de professeurs choisis par elle, se laisse
séduire. Elle rend une visite à Mme de Praslin qui l'instruit
elle-même que jusque-là le plus grand désordre a régné dans le
gouvernement des enfants. Trois gouvernantes se sont rapidement
succédé dans la maison. Quant à elle, déclare-t-elle, sa santé, les
obligations de sa position dans le monde, l'empêchent de s'occuper
d'enfants aussi nombreux. Elle a donc reconnu avec M. de Praslin la
nécessité de confier à la gouvernante l'entière direction des enfants.
«Je reçus, dit Mlle Deluzy dans le _Mémoire_ adressé à ses juges, des
pouvoirs illimités. Je dus m'engager à ne jamais quitter les enfants,
à ne pas m'éloigner un jour entier de la maison[28].» Elle accepte
ces conditions, après avoir hésité un instant devant cette vie
d'abnégation et de dévouement. Elle entre en fonctions le 1er mai
1841. Le jour même, Mlle de Tschudy lui fait ses confidences. Les
jeunes filles sont charmantes et elle regrette autant de les quitter
que de partir, mais Mlle Deluzy connaîtra aussi le revers de la
médaille. La vie n'est pas gaie chez les Praslin. Le marquis et la
marquise vivent dans un continuel désaccord. C'est une femme
atrabilaire dont la jalousie est la vraie cause de son départ et qui a
si peu de reproches réels à lui adresser qu'elle la place de sa main,
dans la famille de Mérode. Mlle de Tschudy peut être un peu bizarre,
mais ses avis valaient plus d'attention que ne leur en accorde
Henriette. Elle est si heureuse de retrouver une situation. Elle ne
désire que s'attirer la tendresse des beaux enfants dont elle vient de
faire la connaissance. Elle se sent si seule, si isolée dans la
pension où l'a accueillie une vieille fille acariâtre. Puis
Vaux-Praslin l'enthousiasme avec son parc, ses parterres, son château.
Elle a plus qu'une autre le besoin de s'identifier à un milieu riche
qui semble lui rendre ce qu'elle estime lui avoir été dérobé par le
sort. Qu'est-elle en effet? D'où vient-elle? Son histoire est simple
et triste.
[Illustration: _Henriette Deluzy-Desportes._
(_Mrs. Harry M. Field_).
_Home Sketches in France_, (New-York, 1875.)]
[27] Emma-Eléonor-Elizabeth Elliott Murray, comtesse Malgund,
puis Minto, morte en 1882.
[28] Le mémoire de Mlle Deluzy, écrit à la Conciergerie, en août
1847, a été publié au moment où le recueil de la Chambre des
pairs a vu le jour. Ce mémoire n'existe pas à la Bibliothèque
Nationale, mais les cartons des Archives en contiennent deux
copies exécutées par les soins du greffier de la Cour des Pairs.
A l'époque où Lucien Bonaparte a été expédié à Madrid comme
ambassadeur par son frère, il avait pour secrétaire, au ministère de
l'Intérieur qu'il quittait, un jeune et brillant causeur, Félix
Desportes[29]. Fils d'un négociant de Rouen, qui appartenait à la
famille du poète Philippe Desportes, Félix était maire de Montmartre
au moment de la Révolution. Chargé d'une mission en Suisse par le
ministre de Lessart qui était son ami, il a plus tard été envoyé
auprès du duc des Deux-Ponts. En décembre 1792, Carra a exigé son
rappel. La Terreur l'a emprisonné successivement aux Petits-Pères,
puis au Plessis. A la veille du 9 Thermidor, il était porté sur les
fameuses listes des Conspirations des prisons et marqué pour la
guillotine. Il a été avec Barthélemy un des négociateurs de la paix de
Bâle. Puis, il est entré dans la carrière administrative et c'est par
elle qu'il a été mis en rapport avec Lucien qui l'emmène en Espagne
parce qu'il est un de ses meilleurs amis et parce qu'ayant épousé une
Espagnole, il peut lui être utile. Mme Desportes, aimable, jolie, mais
inconséquente, vit en mauvais termes avec un mari volage et
papillonnant. Ils ont deux filles et un fils, Lucile, Flore-Pierrette
de Montmartre et Victor Desportes. La paix de Badajoz est pour Félix
Desportes, comme pour Lucien, une source de brillants cadeaux. Quand
ambassadeur et secrétaire reviennent en France, que Lucien s'installe
au Plessis-Charmant, où l'on joue la tragédie avec Dugazon comme
maître, Lekain et Talma comme critiques, Félix Desportes est un des
acteurs obligés. Au Plessis-Charmant on rit, on danse, on fait de la
musique, on flirte, on cache un renard dans le lit de Fontanes, et
comme le ménage Desportes est plus que jamais en désaccord, Lucien
juge amusant de ne leur donner qu'un lit et Desportes couche sur une
chaise. Quand Lucien achète l'hôtel de Brienne, c'est Desportes qui
l'aide à former son salon. Mais la brouille entre Napoléon et son
frère exile Lucien et renvoie Félix Desportes dans une préfecture.
Pendant treize ans, il est préfet du Haut-Rhin. Membre de la Légion
d'honneur le 25 Prairial an XII, il est fait baron de l'Empire, le 25
février 1809. Il porte d'azur à la fasce canée de gueules chargé du
signe des chevaliers, accompagné à dextre, en chef, d'une branche
d'olivier d'argent et d'une clef brisée d'or et, en pointe, d'un
rocher mouvant du bas de l'écu à dextre, surmonté d'un portique
crénelé de trois arcades d'or ouvertes du champ et maçonnées de sable,
et senestré de deux pallas d'argent s'avançant vers le portique, au
franc quartier des barons préfets[30]. Avec de si belles armes, une
grosse fortune, Desportes ne pouvait manquer de bien caser ses filles.
Il y en a une qu'il néglige tout à fait. C'est Lucile, l'aînée, qui
vit près de la mère à Paris, tandis qu'il ne quitte pas Colmar. En
1809, il marie Flore-Pierrette de Montmartre au baron de Boucheporn,
maréchal de la Cour du roi de Westphalie et envoie Victor étudier à
Gœttingue. Lucile demeure auprès de Mme Desportes que l'âge a rendue
maladive, mais à qui il n'a pas appris ses devoirs de mère. La jeune
fille se sent devenir vieille fille. Elle s'éprend d'un jeune homme
pauvre, mécontente sa mère qu'elle veut quitter, son père qui ne la
connaît guère. En 1812, le prétendant est repoussé. C'est un soldat
qui va partir en campagne. Lucile Desportes se donne à lui. Vainement,
elle supplie ses parents d'accorder leur consentement à un mariage qui
la réhabiliterait. Le baron Desportes ne s'attendrit que lorsqu'il est
trop tard. Le jeune officier a été tué. Le 1er juin 1813 naît à Paris,
rue de la Pépinière, une fille déclarée sous le seul nom d'Henriette,
née de père et mère inconnus, que Lucile Desportes reconnaîtra dix ans
plus tard. Le baron Desportes sert à Lucile une pension de 3 000
francs, mais il n'a voulu prendre aucun engagement pour l'enfant qu'il
se refuse à avouer comme sa petite-fille. Brusquement destitué en
1813, par un décret qui révoqua quarante-deux préfets; accusé de
concussion pendant sa préfecture, harcelé par des ennemis qui ne lui
accordent ni trève ni merci, le baron a cru rentrer en faveur sous les
Cent-Jours, où le Haut-Rhin l'a élu représentant à la Chambre. Le
zèle, qu'il y a déployé, l'a désigné à l'animadversion de la
Restauration, qui l'exile dans ses terres du Haut-Rhin, puis le
comprend en 1816, dans la loi de bannissement. Réfugié en Allemagne,
poursuivi par les consuls de France qui le font sans cesse expulser,
il a bien d'autres soucis que de s'occuper de Lucile, et quand, en
1820, l'amnistie lui permet de rentrer en France, lié avec tous les
chefs de file du parti libéral, il n'a qu'un désir, c'est d'arriver de
nouveau à convaincre les collèges électoraux qu'il est pour eux le
représentant souhaitable. Toujours on le tient éloigné des fonctions
publiques; toutes les batteries de l'autorité sont tournées contre
lui. Les ministres, les préfets, les procureurs généraux représentent
sa nomination comme une offense à la majesté des Bourbons. En 1830, il
n'est pas plus heureux. La fuite d'un notaire chez qui est déposée une
grosse partie de sa fortune, la faillite d'une maison de commerce de
Rouen, dans laquelle il a des intérêts, lui font craindre une ruine
complète. Il obtient difficilement la liquidation de sa pension de
préfet. C'est une faveur qu'on accorde à son âge et à ses amitiés,
plus qu'à ses droits. Dans ces conditions, le service de la pension
qu'il fait à Lucile est bien irrégulier. Élevée dans le luxe, la
pauvre fille-mère doit travailler pour assurer l'éducation de sa
fille. Quand Henriette a treize ans, on la retire de pension pour la
mettre en apprentissage chez un graveur, Narjot, puis elle étudie dans
l'atelier du peintre Delormes. En 1832, le choléra emporte
brusquement Lucile Desportes. Benjamin Desportes, administrateur des
hôpitaux de Paris, grand-oncle de la jeune fille, la recueille d'abord
chez lui. Des amis politiques du grand-père interviennent. On le
décide à assurer à Henriette une pension de 1 500 francs pour parfaire
son éducation. Elle devient l'élève de Mlle Renard, travaille à
l'atelier de jeunes filles de Delormes et obtient quelques rares
sorties chez son grand-père qui conserve environ 30 000 francs de
revenus. Là, elle est rencontrée par le docteur de la Berge, Odilon
Barrot, le général Préval, l'amiral Begeret. A tous, elle paraît une
femme remarquable par sa capacité, son intelligence, son assiduité au
travail. Elle atteint sa vingt et unième année. La gouvernante de son
grand-père, Caroline Brousse, qui s'intéresse à elle, lui fait
comprendre qu'il est maladroit de demander de l'argent à un vieillard
avare. Il lui en donnerait plus aisément si elle n'avait pas besoin de
lui, si elle se suffisait. Elle se résout à aller apprendre l'anglais
à Brixton-Hill sous le nom d'Henriette Deluzy. «Excellente idée, c'est
le moyen de devenir gouvernante», remarque le grand-père, qui lui
fournit l'argent nécessaire pour le voyage et se désintéresse d'elle.
Telle est, avec les cinq années passées chez lady Hislop, chez qui
elle est entrée presque aussitôt après son arrivée en Angleterre, le
passé d'Henriette Deluzy quand elle devient gouvernante des enfants
Praslin.
[Illustration: _Charles-Raynald-Laure-Félix, duc de Praslin,
pair de France._
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
[29] Sur Félix Desportes, voir son opuscule: _Appel à l'opinion
des habitants du Haut-Rhin_; Jung, _Lucien Bonaparte_; Geoffroy
de Grandmaison, _L'Ambassade française en Espagne sous la
Révolution_; la duchesse d'Abrantès, _Histoire des Salons de
Paris_, III et, aux Archives Nationales, les cartons FI{h}I 158{20}
et F{7}6680.
[30] Vicomte Révérend. _Armorial du Premier Empire_, I, 62.
Chez les Hislop, elle avait été traitée avec la plus grande amitié et
malgré la différence de rang et de situation, elle était habituée à
vivre dans une intime familiarité avec les personnes qui
l'entouraient. Le programme de Praslin avait éveillé ses réclamations.
Elle avait obtenu de manger avec les enfants à la table de famille, à
la mode anglaise, et, prévenue de la désunion du ménage, se sentant
appuyée par Praslin, elle avait essayé de captiver la bienveillance de
la marquise. Elle s'attacha bien vite aux enfants qui lui témoignaient
une vive tendresse. Mais elle ne put jamais s'assurer la sympathie de
la mère. «J'éprouvais en sa présence, dit-elle, une sorte de crainte
que je n'ai jamais pu surmonter... Je vivais concentrée dans le
centre de devoirs que je m'étais tracés. Chacun louait la direction
donnée aux enfants. Je faisais tout au monde pour justifier la
confiance placée en moi.» Cette année 1841 fut particulièrement
chargée d'événements pour les Praslin. Le séjour à Vaux, que le duc
vieilli et malade abandonnait à la direction de son fils, attirait de
nombreux visiteurs. Longtemps le duc Charles-Laure s'était borné à
entretenir les toitures et à préserver de dégradation les peintures et
les dorures. Le marquis avait entrepris dans ce château qui devait lui
appartenir un jour prochain des restaurations considérables. Par ses
soins, on rétablit la salle des gardes dans son état primitif et,
quelques années plus tard, sa rotonde, dont la lanterne a 80 mètres
d'élévation, attirera l'attention dès Melun. Fanny se voyait à la
veille de la réalisation de ses rêves de châtelaine. Bien qu'elle fût
en réalité chez ses beaux-parents, elle avait tendance à se croire
chez elle, et rien ne la flattait plus que les éloges que l'on faisait
de Vaux-Praslin. «Je ne saurais vous dire, chère amie, lui écrivait
après une visite à Vaux, Mme de Rémusat, combien j'ai été heureuse
sous votre magnifique toit. Ces quelques jours me laissent une bonne
impression et je vous remercie de tant de charme que vous avez donné à
ce si court voyage. Je repense à vous sans cesse. Je ne vous aime ni
mieux, ni autrement, mais je songe plus souvent à vous dans ma
journée. Je rêve de Praslin. Je vois toujours ce beau parc, ces
arbres, ces eaux, ce merveilleux château et ces splendeurs royales. Je
voudrais vous y savoir aussi heureuse que possible, car vous le
méritez plus que personne. Mais la vie n'est jamais simple... M.
Mignet est comme moi; il radote de Praslin, mais plus encore de la
châtelaine. Remerciez, je vous conjure, M. de Praslin de son bon
accueil. J'en garde un souvenir très vif. Je suis dans un état
d'exaltation sur Praslin où il trouve naturellement place. Ce qu'il
fait est parfait.» Rien ne pouvait être plus agréable à Mme de Praslin
que ces approbations. Comme elle l'avouait à Victor Cousin, elle était
fanatique de tout ce qui concernait Vaux. «Voici les livres, monsieur,
que vous avez eu la bonté de me prêter et que je vous renvoie non
seulement avec mes remerciements mais avec l'espoir de nouveaux prêts,
entre autres _La Vie de La Fontaine_ par Walcknaër et le volume de son
édition qui contient des vers sur Fouquet et sur Vaux. J'ai un grand
penchant, je vous l'avoue, à connaître le plus possible tous les
détails sur les lieux et les personnes qui ont habité les endroits où
je me trouve. J'aime à m'entourer de tous ces souvenirs et à repeupler
la solitude de tout ce monde passé. Vous seriez donc bien bon,
monsieur, d'abord, de ne vous point trop moquer de moi, puis de venir
à mon secours, pour me prêter appui dans ma manie, non seulement en me
prêtant, mais en m'indiquant où je puis trouver le plus de détails sur
les époques où je cherche ma société imaginaire, qui a trois époques
brillantes à Vaux-Praslin: Fouquet, le maréchal de Villars et l'exil
du duc de Praslin après la chute du ministère Choiseul. Voyez avec
quelle confiance je vous mets au courant de ma monomanie. Vous m'en
garderez le secret, n'est-ce pas monsieur; et vous viendrez à mon aide
car vous aimez aussi mieux cette société que celle où nous vivons.
Mais est-il possible que j'aie osé vous écrire presque une lettre!
Trois pages, bon Dieu! pardon, mais faites-moi la justice de remarquer
que c'est du papier à billet. Mille affectueux compliments; à bientôt,
j'espère[31].» L'amoureux de Mme de Longueville répond avec autant de
grâce: «Votre aimable billet me trouve au coin de mon feu, enrhumé et
souffrant. J'espère pourtant, madame, que j'aurais le plaisir de vous
voir lundi. Il ne faut pas moins pour me tirer de la solitude à
laquelle me condamne déplus en plus notre situation politique».
[31] Publié par M. Chambon, d'après les papiers de Cousin
(_Journal des Débats_, 29 octobre 1905).
[Illustration: _Le maréchal comte Sébastiani._
Lithographie de Delpech.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
Cependant la santé du duc Charles-Laure donnait depuis quelques mois
de sérieuses inquiétudes. Le 26 juin 1841, une lettre du maréchal
Sébastiani à sa fille faisait prévoir la fin du pair de France. «Ton
beau-père, le duc de Praslin, est bien malade. Je crois que tu
viendras à Paris, et le plus tôt sera le mieux. Tous les jours, il
perd des forces et une crise malheureuse peut arriver d'un moment à
l'autre. Théobald t'attend lundi. Il est touchant dans sa douleur qui
est bien naturelle. Elle est sans apprêt et beaucoup plus poignante».
Par le même courrier le marquis écrivait à sa femme: «La nuit a été
affreuse... Les médecins sont venus de très bonne heure ce matin. Je
ne les ai pas vus, mais ils n'ont rien ordonné. Mon père m'a dit
qu'ils l'abandonnaient... M. Louis vient d'examiner mon père. Il
trouve que la maladie fait des progrès bien rapides. Il m'a dit que tu
n'avais pas de temps à perdre pour arriver.» Le duc expirait le 28
juin. «Vous avez bien raison, ma chère Fanny, écrivait Mme Adélaïde en
apprenant son décès, vous avez bien raison d'être sûre de toute la
part sincère que je prends à la réelle perte que vous venez de faire.
Je regrette pour vous et pour nous votre excellent beau-père et c'est
du fond de mon âme que je plains votre mari et vous. Dites-le lui bien
de ma part, je vous prie. Le roi et la reine me chargent aussi d'être
leur interprète auprès de vous et de lui. C'est un immense malheur
dans une famille que la perte d'un si bon et si estimable chef, encore
plus s'il est possible, dans le temps où nous vivons et croyez que
personne ne comprend et n'apprécie mieux que moi vos justes regrets».
Le testament du duc devait être une déception pour la marquise.
Vaux-Praslin ne passait pas immédiatement sur la tête de son mari. La
douairière conservait l'usufruit du mobilier et de la moitié du
château. Le frère, les sœurs de Théobald avaient aussi leur part de
droits sur le domaine et quand la nouvelle duchesse voulut agir en
propriétaire, son mari dut lui faire comprendre qu'elle n'était pas
chez elle à Vaux-Praslin, qu'il n'y était le maître, les partages
n'étant pas faits, qu'en vertu d'un arrangement de famille et d'une
procuration[32]. Jamais, elle ne put se résigner à accepter cet
écroulement de ses espérances[33] et dans le journal qu'elle tint
l'année suivante, sans cesse elle revient sur ce point, qu'elle n'a ni
mari, ni enfants, ni maison qui lui appartienne. Elle avait toujours
eu l'habitude de tenir un journal. Seulement «dans un moment d'espoir»
comme elle dit, «pour effacer tout témoignage de ses souffrances» elle
avait brûlé sur la fin de 1841, tout ce qu'elle avait écrit jusqu'à
cette date. Le 13 janvier 1842, elle rouvrit le livre dont elle avait
arraché les pages. Jadis elle se plaignait de voir sortir son mari le
soir à pied, tout crotté du retour de la Chambre. «Quels hommes,
quelles femmes vois-tu donc?» s'écriait-elle. Maintenant elle se
plaint qu'il reste toujours à la maison et qu'il n'y reste pas pour
elle.
[32] Papiers du duc de Praslin: Lettre du comte de Breteuil
développant les propositions de la duchesse douairière.
[33] «J'ai toujours eu un grand goût pour Praslin, écrit-elle à
son oncle, et peut-être ai-je été un peu aigrie de ne point
pouvoir tout à fait m'y regarder comme chez moi. J'en conviens,
ici j'ai encore été punie. Praslin m'avait tourné la tête étant
jeune fille... Je suis bien punie de l'orgueil de jouer à mon
beau château, en voyant la pauvre figure que j'y fais
maintenant.»
«Deux années se sont écoulées, mes espérances sont maintenant
anéanties pour cette vie, et j'éprouve le triste besoin que tu
connaisses un cœur qui avait concentré en toi tous ses plus tendres
sentiments, qui reposait en toi avec tant de confiance ses espérances
de bonheur. Je sens que l'indifférence seule ne t'aurait pas conduit,
avant un bon cœur, à traiter ainsi une personne qui t'aime d'une
manière qui ne t'a jamais inspiré de doutes. Il faut de l'aversion
pour m'avoir ôté vis-à-vis de toi tous les droits d'une femme; il
fallait plus encore, il fallait du mépris pour m'arracher mes enfants.
_Mes enfants! peux-tu croire que je les corromprais; mais tu sais bien
que ma vie et mon cœur sont purs; et tu sais qu'il y a bien peu de
mères, quelque coupables qu'elles aient pu être, qui soient capables
d'un tel crime. Crois-tu donc que je ne les aime pas, grand Dieu! mais
tu crois donc que je n'ai pas d'âme, que je suis pire que les bêtes de
proie. Mais tu dois bien savoir que je t'aimais trop pour ne pas aimer
tes enfants, quand ce ne serait point par d'autres raisons._ Oui, j'ai
été longtemps indolente, incapable, mais j'étais toujours grosse; et
maintenant que je sais, car tout me le prouve, que tu n'as plus
d'affection pour moi, tu me retires aussi mes enfants, pour les
donner, sans restriction, tous à une jeune personne légère qui n'a pas
d'idées religieuses et que tu connais depuis huit mois[34]». Et
pendant de longues pages, elle développait le tableau de ses
souffrances morales qui avait amené une désorganisation dans sa santé.
«Mes traits s'altèrent, disait-elle, mes forces diminuent, mon
caractère s'aigrit, mon humeur s'assombrit, mon esprit s'éteint, mon
énergie s'affaisse.» A l'entendre, elle ne dormait plus qu'à force
d'opium et de laudanum. En réalité, loin de maigrir et de se
décharner, elle était devenue énorme. De sa beauté qui avait eu tant
d'admirateurs, il ne lui restait plus qu'un port majestueux et des
traits empâtés. A l'entendre, chaque jour apportait une nouvelle
douleur à sa triste vie. «Maintenant que tu m'as arraché tous mes
enfants, pour les donner à une évaporée que tu connaissais à peine, à
qui tu as donné tous mes devoirs à remplir, toutes mes joies, toute
mon autorité; qui a le droit de disposer de mes biens les plus chers
mes enfants; qui est la compagne de mon mari; qui a conquis le droit
d'entrer à toute heure, en toutes circonstances, dans cet appartement
où moi, ta femme, la mère de tes enfants, n'ai pas le droit d'entrer,
même quand tu es malade. Oh! sous un masque d'inconséquence, il y a
bien de l'intrigue, de l'inconvenance, du défaut de pudeur, dans cette
personne qui manque de sentiments religieux, et sans eux, la vertu des
femmes n'est qu'un sable mouvant. Cette personne, contenue, aurait pu
faire une gouvernante très bonne pour l'instruction des enfants; mais
en avoir fait la mère de mes enfants! Vivante encore, me condamner à
me voir remplacée. Que Dieu te pardonne. Comme chrétienne je te
pardonne; mais tu m'as fait trop souffrir, tu as brisé mes derniers
liens. N'était-ce donc pas assez de m'avoir abandonnée, de t'être créé
un intérieur, des joies, des occupations, des intérêts que j'ignorais?
Fallait-il donc encore m'arracher mes enfants, me remplacer à mes
propres yeux? On m'a calomniée car devant Dieu, je le jure, je n'ai
jamais aimé que toi[35]». Toujours, comme _leit-motiv_, reviennent ses
plaintes contre le règne de Mlle D... «On n'a jamais vu par la forme
une position de gouvernante plus scandaleuse; et crois-moi, c'est un
grand malheur, un grand mal même, car toutes ces habitudes si intimes,
si familières avec toi, cette autorité sur toute la maison, montrent
que c'est une personne qui se croit le droit de se mettre au-dessus de
toutes les bienséances. Chez elle tout cela est vanité, goût d'empire,
de domination et de plaisir. Songe qu'une intimité fraternelle, je le
crois, est d'une haute inconvenance dans sa position vis-à-vis de toi
et à vos âges. Quel exemple à donner à des jeunes personnes, que de
leur montrer qu'on croit tout simple, à vingt-huit ans, d'aller et de
venir, à toute heure en tout costume, dans la chambre d'un homme de
trente-sept ans; de le recevoir en robe de chambre chez soi, de se
ménager des tête-à-tête des soirées entières, de se commander des
ameublements, de demander des voyages, des parties de plaisir, etc...
Elle a rompu avec ses amies afin de se donner un relief plus grand et
d'accaparer davantage ta société[36]». Un instant, l'idée lui est
venue de s'adresser à Henriette Deluzy, de lui demander de servir de
médiatrice entre elle et son mari. «Je regrette, madame, a répondu
l'institutrice, que cela me soit impossible. Je conçois qu'il vous
soit pénible d'être séparée de vos enfants, mais d'après la résolution
positive de M. de Praslin à cet égard, je sens qu'il faut qu'il y ait
des raisons trop graves pour avoir pris un semblable parti, pour qu'il
ne me soit pas un devoir de m'y conformer[37]». Vainement la duchesse
se plaint de l'insolence de la gouvernante, prétend exiger son départ.
Elle n'obtient rien: «Est-il possible que ta femme qui a toujours été
pure, qui n'a jamais aimé que tes enfants et toi surtout, soit
contrainte à s'entendre insulter par celle que tu charges d'élever tes
enfants et que tu connais à peine depuis quelques mois, et dont tu
m'avais dit du mal dès les premiers mois? Tu crains que je ne corrompe
mes enfants et c'est dans les mains d'une personne qui se moque de
toutes les bienséances, qui les foule aux pieds, qui regarde comme des
superstitions toutes les pratiques religieuses, que tu abandonnes
tes enfants! Tu me méprises à un point tel que je n'ose répéter
tes propres expressions pour me le dire, parce que je blâme
l'inconséquence de ses manières, son arrogance. Il serait donc mieux
d'approuver ce qui est blâmable pour obtenir qu'elle te permette
d'être mieux pour moi; c'est bien alors que je serais méprisable
d'acheter un plaisir, du bonheur même, par une lâcheté. Tu es dans un
tel état d'irritation que tu ne veux pas m'écouter et que tu ne me
comprends pas. Je ne te dis pas, comme tu parais toujours l'entendre,
que Mlle D... soit ta maîtresse dans toute la force de l'expression.
Cette supposition, à cause de tes enfants, te révolte et tu ne vois
pas qu'aux yeux du monde, ses relations familières avec toi, son
empire absolu dans la maison, mon isolement le font croire comme si
elle l'était ouvertement. Tu conclus, sur des apparences bien moins
grandes souvent, que les autres ont des liaisons criminelles. Ne
comprends-tu pas ma douleur de voir mes enfants arrachés de leur mère
pour être abandonnés complètement à une personne qui ne comprend pas
que la bonne conduite et la vertu ont des formes extérieures qui ne
doivent jamais adopter celles du vice.»
[34] Journal de Mme de Praslin, 13 janvier 1842. Par décision du
garde général des archives, ce journal a été retiré des cartons
du procès et placé dans l'Armoire de fer. Il n'a pas été
communiqué à l'auteur de ce livre qui peut citer uniquement les
pages publiées par le recueil de la Cour des Pairs sans avoir pu
les collationner.
[35] Journal, 24 janvier 1842.
[36] Journal, 23 avril 1842.
[37] Journal, 23 avril 1842.
Le lendemain, Mme de Praslin trouve son mari en conversation avec
Henriette Deluzy. Ce tête-à-tête révolte son esprit soupçonneux. Elle
s'enfuit comme si elle donnait à entendre qu'elle avait surpris
quelque rendez-vous coupable. Praslin la poursuit dans les escaliers.
Ensuite, il vient briser chez elle son vase de Saxe, son aiguière de
vermeil. Il enlève le petit plateau rose et les vases d'émail qu'il
lui a donnés. «L'autre jour, écrit-elle, tu es venu briser toutes mes
ombrelles; aujourd'hui, parce que je fuis en silence pour éviter une
scène, tu brises mes objets les plus précieux, tu me voles les
souvenirs d'un amour qui a été tout mon bonheur. Tu m'as déjà fait
brûler les lettres, témoignages et seuls restes de cette tendresse; tu
m'as arraché mes enfants, tu m'as condamnée à toutes les douleurs pour
la vie présente, sans me laisser d'espoir pour un meilleur avenir, et
tu m'ôtes mon passé»[38]. Les scènes avec Mlle Deluzy se renouvellent.
Voici comment la duchesse raconte l'une d'elles: «Veuillez,
Mademoiselle, me dire comment vous vous expliquez le droit de me
fermer la porte de mes enfants au nez, lorsque j'arrive, attirée de
deux étages plus bas, par des cris, des bruits de portes et des
paroles si singulières, que je ne les croyais possibles que dans la
bouche d'écolières. Quels que soient les droits que vous ayez acquis
de diriger tout dans la maison, de traiter le père de vos élèves d'un
ton cavalier, dont l'exemple est au moins fâcheux pour de jeunes
personnes, je ne saurais comprendre que vous vous croyiez autorisée à
donner à des enfants des conseils d'insubordination vis-à-vis de leur
mère, et d'insultes, et c'en est une que de lui fermer leur porte (et
voilà la seconde fois depuis un mois). Vous aviez en entrant deux
routes à choisir. Celle que vous avez prise est probablement plus
agréable puisqu'elle vous a donné la place de la mère. Mais pour
prendre ce parti, sans attendre de contestation, il eût mieux valu
entrer chez un homme tout à fait veuf. C'est un tort, Mademoiselle, et
que lorsque des pensées plus sérieuses et plus rassises vous
viendront, vous sentirez, je n'en doute pas, que d'arracher neuf
enfants à leur mère, et de leur apprendre à la mal juger, à
l'abandonner, à s'en moquer, lorsque sa triste vie (à laquelle des
positions si bizarres sont parvenues à la condamner) la met dans un
véritable état de désespoir, en voyant ses enfants, non seulement loin
d'elle, mais sous des impressions, dans des sentiments, des habitudes
si éloignées de ceux qu'elle leur voudrait. J'ai été trompée plusieurs
fois dans ma confiance pour mes enfants. J'ai dû devenir difficile et
je pensais que l'estime, que l'affection et la confiance de la mère
des élèves, quoiqu'elle ne fût pas la directrice, pouvait, devait
peut-être entrer pour quelque chose dans les actions de sa vie. Vous
n'avez rien fait, Mademoiselle, qui pût indiquer que vous y teniez le
moins du monde. Je puis donc dire que vous n'avez point désiré que je
vous connaisse et que cette pensée n'a pu me donner des sentiments à
votre égard, que j'étais disposée à avoir et que je croyais nécessaire
dans l'intérêt des enfants comme de tous.»
[38] Journal, 23 avril 1842.
Encore une lettre qui n'est pas envoyée et qui reste dans les papiers
de la duchesse. Par contre, le 15 mai elle adresse ces lignes à
Praslin: «Séparée de toi, quoique vivant sous le même toit, je ne puis
résister au désir de t'écrire, tant est grand pour moi le besoin de
m'entretenir avec toi. Oh! qui m'eût dit, il y a quelques années, que
tu eusses prononcé entre nous une rupture éternelle, et sur un motif
tel, que j'en sente moi-même la nécessité. Tu me méprises! Oh! j'en
voudrais encore douter, me dire que c'est une de ces expressions
offensantes et cruelles qu'imagine la colère, mais cette illusion
consolante, je ne puis la nourrir, car ce mépris que tu m'avoues
seulement depuis quelque temps, ta conduite me le prouve depuis des
années. Ma vie a été si pure de toute autre affection que celle que je
t'ai portée, ainsi qu'à mes enfants que j'aimais comme un reflet de
toi, je me sentais si dévouée à mes devoirs que je me croyais sûre de
ton estime, si ce n'est de ton amour pour toute ma vie. Un jour
viendra, j'en suis certaine, où tes yeux s'ouvriront, où tu rendras
justice à celle qui t'aimait tant, tu jetteras un regard sur sa vie et
tu t'étonneras toi-même d'avoir pu l'accuser d'immoralité et d'une si
monstrueuse immoralité qui t'ait engagé à lui enlever ses enfants dans
la crainte qu'elle ne les corrompît. Alors je frissonne d'horreur en
songeant qu'une semblable idée ait pu te venir. Oh! je t'aimais trop!
mon Dieu vous me punissez par où j'ai péché. Va, je ne crains pas de
le dire, jamais personne ne t'aimera comme moi. Tu étais l'unique
pensée de ma vie. Encore maintenant où tu m'abandonnes si cruellement,
où tu me condamnes au mépris de mes enfants par l'isolement et la
nullité auxquels tu m'as réduite, tu es encore la pensée constante de
mon cœur, de mon esprit. Je voudrais te voir parfait, aimé, estimé,
apprécié de tous. Ah! si j'avais conservé ton estime en perdant ton
affection, je pourrais du moins être ton amie, faire entendre
d'affectueux conseils qui pourraient t'être utiles, j'aurais le
bonheur d'être mère, mais tu m'as tout ôté, toi que j'aimais tant. Tu
confies mes filles à la première personne que tu rencontres, avec
sécurité, et leur mère, elles doivent la fuir comme si sa vie était
dépravée. Oh! Théobald, quel aveuglement! Tes yeux s'ouvriront, mais
trop tard. La vie s'épuise en d'aussi amères douleurs. Comment se
fait-il que toi si bon, si juste, si faible même avec tout le monde,
tu ne te dises jamais que les femmes les plus coupables sont rarement
aussi maltraitées que je le suis par toi. Hé bien, Théobald, je ne
t'en veux pas. Il me semble qu'il y a entre nous des mystères qui sont
cause de tout. Quelle bizarrerie dans les destinées! Ta grand'mère
qui aimait un autre homme était adorée par son mari qui ne la quittait
ni jour ni nuit. Son chiffre est partout répété. Tous ses caprices
étaient des lois que ton grand-père suivait avec bonheur; elle-même
lui montrait de l'amitié et en avait pour lui. Ton père et ta mère ne
pouvaient se souffrir. Elle le dominait entièrement et il rachetait
aux yeux de ta mère ses infidélités par l'abandon de ses droits sur sa
maison et ses enfants. Moi, je n'ai non seulement jamais aimé que toi,
mais je t'ai toujours aimé d'un amour sans bornes, et tu m'as
repoussée, et je ne suis plus ni ta femme, ni la mère de nos enfants.
Je n'ai plus de position, je n'ai plus rien du mariage que la
communauté de mon nom avec toi. Je ne puis me rendre compte de tes
idées d'avenir. As-tu réellement comme tu me l'as dit l'autre jour, le
projet de prendre une maîtresse? N'en as-tu jamais eu? Il m'est permis
d'élever des doutes à ce sujet, car notre manière de vivre ensemble,
certes, en avait bien toutes les apparences. Pour d'autres, ces
apparences eussent été des certitudes, mais tu es si haut dans mon
esprit que lorsque je réfléchis froidement, je ne le crois pas, et
cependant tout se réunit pour me le faire croire. Il y avait un accent
de grande vérité lorsque tu m'en as menacée, l'autre jour, comme d'une
chose nouvelle. Oh! puisses-tu ne jamais céder à ce désordre dont le
véritable mal est plus grand pour toi que pour moi, et c'est pour cela
que je le redoute tant. Comme je te l'écrivais l'autre jour, c'est
bien plus dans l'intérêt de ta vertu que je suis jalouse, je te veux
parfait, et si je ne regardais pas comme un grand crime une vie
irrégulière, tu me verrais toujours placer tes caprices en avant de
mon bonheur. Tu ne me connais pas bien, je t'assure».
[Illustration: _Lettre de la duchesse de Praslin à son mari
(15 mai 1842)._ Voir page 75.
(Archives Nationales. CC. 810.)]
Vers la même époque, elle commence à se confier à des personnes dont
le conseil peut lui être utile. Un jour, la marquise de Dolomieu, dame
d'honneur de Marie-Amélie[39], lui a demandé: «Votre mari a un très
tendre et entier dévouement pour vous, n'est-ce pas?» Elle en a
profité pour s'ouvrir de ses chagrins. Praslin est absent, près de la
duchesse d'Orléans dont le mari vient de périr au chemin de la
Révolte. «Vous devriez utiliser votre solitude, lui écrit la marquise
de Dolomieu, pour penser, lire, prier et apaiser votre imagination. Il
faut être bien maître de ses pensées pour en faire du calme.» Et deux
jours après, elle revient à la charge. «Vous avez une âme de feu, ma
pauvre enfant, et puis vous avez mal au foie, mal aux nerfs et le
physique abat le moral, et le moral tue le physique. C'est donc
prêcher dans le désert que de demander une force de volonté qui ne
dépend pas toujours de soi. Cependant il faut, avec l'aide de Dieu, se
dominer, se résigner et lutter, au lieu de céder au charme du _coin
noir_, se dire qu'il faut se rendre utile aux autres et surtout se
créer des devoirs. La nature vous en avait donné d'immenses. J'ai
peine à comprendre comment ils vous sont échappés des mains. Nous en
causerons. Je m'étais, soit par instinct de délicatesse, soit par
retenue de discrétion, je m'étais, dis-je, interdit de toucher cette
corde, car comment expliquer que vous manquiez d'affections à
satisfaire quand l'amour filial est là ou devrait être là. Vous me
répondez que du moment que l'on sent d'une façon, il faut être
comprise de cette façon et je suis loin de blâmer et de critiquer,
mais je voudrais l'emploi de vos facultés de cœur. Et puis prenez
garde de ne pas vous placer aussi à côté du devoir et de donner un
jour pâture aux maux de nerfs en rêvant alors remords et
responsabilité. Je crois qu'on peut d'avance régler ou du moins
éclaircir les comptes que la Providence a le droit de nous demander,
en lui demandant mais sincèrement, bien sincèrement, ce qu'il faudrait
faire, s'interroger de bonne foi et soyez certaine qu'en écoutant la
voix de la conscience elle répond clairement mais prenez garde à
l'illusion qu'on est toujours prête à se faire et qu'on est souvent
même prête à encourager. Paresse, orgueil, passion, pitié de soi, on
se trompe, on ferme les yeux pour ne pas voir que là est la loi, que
là serait le devoir, mais on cède parce que l'on se bute. Nous
attaquerons un soir cette question entre nous deux, chère Fanny, et je
parie que je trouve de quoi occuper ce cœur, de quoi répondre à ses
exigences. Vous vous porterez bien plus légèrement quand vous aurez
trouvé que votre imagination fait poids dans le fardeau. Je juge un
peu votre destinée comme un aveugle de couleurs, mais je sais que vous
aimez tendrement votre mari, que vous aimez vos enfants, que vous êtes
la seule affection de votre père, que vous avez des amis. Voilà donc
des trésors, et vous êtes au milieu criant la faim et vous reprochant
votre ingratitude envers cette bonne Providence à laquelle il plaît de
vous éprouver de cette manière. Croyez-le, elle a ses bonnes raisons
pour cela. Elle trouve pour chacun son purgatoire terrestre. C'est en
s'y soumettant, c'est en supportant la croix du soir qu'elle allégera
celle du lendemain. Elle ne veut pas qu'on se débatte et s'agite; elle
veut qu'on _porte_ et qu'on _marche_...[40]»
[39] Marie-Henriette Manuel de Locatel, marquise de Dolomieu.
[40] La lettre non datée est du 30 juillet 1842, jour des
funérailles du duc d'Orléans. «Le voilà enlevé, parti, à jamais
séparé de sa si malheureuse famille. Il y a eu dans cette
dernière séparation un immense sacrifice, un affreux déchirement.
Je le sentais pour eux quand seule, dans ma chambre, ces vingt et
un coups de canon me faisaient un mal si poignant dans leurs
cœurs dont de pauvres nerfs semblaient multiplier le
retentissement.»
La duchesse ne va pas plus loin dans les confidences avec Mme de
Dolomieu. C'est au comte de Breteuil, c'est au prince de Beauveau
qu'elle porte ses doléances, qu'elle demande leur appui. Elle voudrait
s'éloigner, aller vivre au Prétot, obtenir que toutes les gouvernantes
aient leur congé. Puis, elle semble renoncer à toute lutte et en
décembre 1843, elle adresse à sa belle-sœur, la comtesse Edgar de
Praslin, née de Schickler, une sorte de testament qui ne doit être
ouvert par elle qu'après sa mort. Elle la prie de piloter ses filles
dans le monde. Elle la met en garde contre Henriette Deluzy, «cette
dangereuse et funeste personne», cette fatale gouvernante «dont les
intrigues, l'astuce et l'esprit de domination ont brisé les liens les
plus sacrés devant Dieu et dans la nature.... Mes pauvres enfants,
Louise et Berthe, sont entièrement dominées, fascinées par elle, comme
leur père. C'est donc sur lui, sur elles qu'il faut agir pour détruire
cette dangereuse influence. Ma mort, au moins, pourra être utile à mes
enfants, à mon mari, puisque ma vie n'a pu leur être consacrée comme
je le désirais tant. Oui, je ne puis m'empêcher d'espérer. Lorsque je
ne serai plus là, que Théobald n'aura plus la crainte d'être influencé
par moi, il ouvrira les yeux, il verra que celle qui a détaché les
enfants de leur mère, qui a acheté au prix de sa réputation, (car
elle ne néglige rien pour tâcher de paraître sa maîtresse), le plaisir
de le dominer, de régner ici despotiquement, il verra que cette femme,
non seulement est indigne de la confiance qu'il lui accorde, mais
qu'elle est de telle nature, qu'on devrait défendre sa société aux
jeunes personnes.... Chère amie, songez qu'elle a réussi, dans tous
les pays, à se faire passer pour la maîtresse du père de ses élèves,
ce qui m'est démontré par tous les demi-mots qui m'arrivent de tous
côtés, quoi que je fasse pour les repousser; songez combien cette
réputation nuira à elle seule à l'avenir de nos pauvres enfants! Je
sais que Théobald ne le croit pas, qu'il repousse cette idée, mais,
plus il veut se mettre au-dessus de cette opinion, en ayant l'air de
ne pas s'en inquiéter, plus il l'accrédite par les familiarités qu'il
autorise, par la domination qu'il supporte.»[41]
[Illustration: _Le comte de Breteuil, pair de France._
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
[41] Archives nationales, CC 809. Copie du greffier. L'original a
été remis à la comtesse de Praslin.
IV
La Question des Mariages.
Plus les jours passent, plus l'exaspération de la duchesse contre
Henriette Deluzy s'accroît. Conformément à la consigne qu'elle a
reçue, l'institutrice exige des sous-maîtresses qu'elles ne quittent
jamais leurs élèves. Un jour, l'une d'elles qu'elle a toujours traitée
avec égards envoie les enfants à la duchesse. «Qu'avez-vous fait? M.
le duc n'était pas là. Il fallait les accompagner», s'écrie-t-elle et
elle bouscule Mlle Josz qui fond en larmes. Alors elle lui fait des
excuses de sa vivacité. «J'ai des ordres formels,» dit-elle. La vie
des enfants Praslin a été jusque-là très séparée de celle de leurs
parents. A la campagne, ils ont peu de contact avec la mère que leur
présence semble fatiguer. A Paris, Mme de Praslin qui va beaucoup dans
le monde, se lève tard et, le plus souvent, ne paraît pas au déjeuner.
Elle ne voit les enfants qu'avant de partir pour ses visites et le
soir après le dîner chez le maréchal pendant deux heures. C'est M. de
Praslin qui veille sur tout. Quand ses filles aînées grandissent,
comme il n'aime pas le monde, il se rapproche d'elles. Il prend
l'habitude de passer ses soirées à la salle d'études dans une intimité
qui rappelle à Henriette Deluzy les milieux anglais où elle a vécu.
Toute étiquette en est bannie, mais la présence continue des enfants
n'est-elle pas à ses yeux la certitude que cette intimité ne peut rien
avoir de blâmable. La duchesse n'en juge pas ainsi. Sa colère éclate
dans une série de lettres à son mari. «Lorsque l'enivrement dans
lequel vous vivez en ce moment aura cessé, Théobald, combien vous
regretterez amèrement d'avoir abandonné nos enfants à des mains aussi
indignes. Soyez-en sûr, un jour vos yeux s'ouvriront; vous jugerez
comme elle le mérite cette femme qui ne respecte ni les droits d'une
mère, ni ceux d'une femme; qui, malgré moi, reste dans cette maison
pour se targuer à mes yeux d'avoir assez d'ascendant sur vous pour
m'enlever mes enfants, pour se moquer de moi avec eux, pour vivre avec
vous, devant eux, dans la plus révoltante et familière intimité.
Lorsque vos yeux s'ouvriront sur l'indécence de ses manières, sur
l'immoralité de ses principes, sera-t-il temps d'arrêter les ravages
des idées fausses dont elle aura imbu nos filles aînées. Hélas! vous
êtes si dominé que vous ne distinguez plus ce qu'il y a de danger à
faire de nos enfants les spectateurs de la conduite d'une personne si
inconvenante et qui n'attache aucun prix à sa réputation. Lorsqu'on
est assez malheureux pour avoir une conduite aussi légère, il ne faut
pas se charger d'une place où la réserve et la pudeur sont la première
condition. Elle n'a nullement le sentiment de ses devoirs. Il y a des
fautes qui peuvent quelquefois s'excuser, lorsqu'elles viennent de
l'entraînement du cœur, mais ceux qui les éprouvent sentent encore
leurs torts, ils ont la pudeur de les cacher, mais elle ne pense qu'à
acheter au prix de sa réputation la gloire de vous mener comme un
petit enfant. Elle est hardie, familière, dominante, sans souci,
gourmande, curieuse, bavarde, insolente, avide de cadeaux et de
parties de plaisir. N'est-ce pas plutôt le propre d'une certaine
nature de femmes qui, en général, ne sont pas gouvernantes de jeunes
personnes? Non, non, Théobald, vous n'avez pas le droit de m'ôter mes
enfants pour les donner à une semblable femme».
C'est le temps où elle dessine la caricature des attitudes de
l'institutrice avec le père de ses élèves, méchanceté gratuite,
d'ailleurs, puisqu'elle n'a rien pu voir d'analogue, ne mettant pas
les pieds dans la fameuse salle d'études, ce qui est un de ses
principaux griefs. «Au nom du ciel, ne vous laissez point aveugler à
ce point par la passion, dit-elle un autre jour. Songez que nos filles
sont dans un âge où tout est grave, et que le spectacle des manières
indécentes, du langage et de la familiarité, auxquels vous vous
laissez aller maintenant tous deux sans contrainte, c'est l'exemple le
plus dangereux pour ces pauvres enfants. Vous avez tous deux ensemble
de ces manières qu'on évite même entre gens mariés d'avoir devant des
jeunes filles. Ces morceaux de sucre au café pris à la gamelle, ces
cadeaux de cœurs enflammés percés d'une flèche, ces tapotements de
mains, cette nécessité de toujours s'asseoir l'un contre l'autre, de
se pencher l'un vers l'autre, de se faire des visites en robes de
chambre, tout cela fausse les idées des pauvres enfants. Si, plus
tard, vous les voyez contracter de pareilles habitudes de familiarité
avec des hommes, elles vous diront: «Pourquoi trouver cela mal? Celle
en qui vous aviez toute confiance pour nous en faisait bien d'autres
avec vous.» Pitié, Théobald, pour ces pauvres enfants. Ne leur
enseignez pas ainsi tout ce qui les perdra. Songez que celle à qui
vous confiez nos filles devrait être un modèle de pudeur, de réserve,
et qu'au contraire elle ne cherche qu'à s'afficher et à satisfaire ses
goûts. Vous avez rompu nos liens pour en contracter d'autres. Comme
femme, j'y suis résignée, mais comme mère, je meurs de douleur de voir
mes filles à cette école de corruption et je ne dois pas garder le
silence. Oh! lorsque votre enivrement sera passé, Théobald,
croyez-moi, vous regretterez amèrement d'avoir été si faible pour
cette personne. Vous sentirez combien il faut qu'elle soit corrompue
pour jouer ici le rôle qu'elle a de rester chez un homme malgré sa
femme.»
[Illustration: _Caricature dessinée par la duchesse de Praslin._
(Archives Nationales CC. 809.)]
La duchesse, qui trace de si vilains portraits d'Henriette Deluzy, lui
pardonnerait tout, en effet, si elle quittait la place, mais rien
n'est moins dans les intentions du duc. Au printemps de 1844,
Henriette Deluzy n'est plus seulement maîtresse absolue dans la salle
d'études. La volonté formelle du duc de dresser des barrières entre sa
femme et ses enfants, la nécessité de réprimer les infractions à
l'aide desquelles les gens de la maison favorisent les violations que
la duchesse tente à la loi établie, ont amené l'institutrice à avoir
la main sur tout, aussi bien à Vaux-Praslin, qu'à l'hôtel à Paris. La
domesticité est toujours impitoyable pour ceux ou celles qui ont la
confiance de ses maîtres. Telle observation, que ses gens
accepteraient du duc, leur paraît une sorte d'atteinte à leur
dignité, quand elle passe par la bouche d'Henriette Deluzy. Beaucoup
d'entre eux, d'ailleurs, sont des gens du Vaudreuil, de familles
toutes dévouées aux Coigny, partisans nés de la duchesse. Il y a donc,
chez les Praslin, tout un clan qui respire l'hostilité la plus féroce
contre l'institutrice, surtout alors qu'elle a amené le duc à quelques
exécutions, à quelques-uns de ces renvois brusques qui ne sont pas
dans son caractère. Pour ceux-là, la grande intimité qui existe entre
Praslin et Mlle Deluzy, le pouvoir absolu que le duc lui a confié sur
ses enfants, ne s'expliquent que parce qu'elle est sa «maîtresse».
Joséphine Aubert, la femme de chambre, qui paraît singulièrement
délurée pour ses dix-neuf ans, ne mâche pas les mots. C'est elle qui
fait le lit de Mlle Deluzy. «J'ai eu souvent occasion, dira-t-elle
plus tard à l'instruction, de remarquer que le lit de Mlle Deluzy, que
je faisais chaque jour, n'était pas le matin dans l'état où il eût dû
être, s'il n'avait été occupé pendant la nuit que par une seule
personne. Ce lit était foulé dans toute sa largeur et présentait
l'empreinte de deux corps couchés à côté l'un de l'autre. J'ai même
souvent trouvé les draps de ce lit maculés de taches qui ne pouvaient
être produites par les écoulements naturels à une femme. J'ai
également trouvé dans ce lit des mouchoirs sales, présentant des
taches absolument semblables à celles des draps. J'étais donc
convaincue que M. le duc venait pendant la nuit, une ou deux fois la
semaine, faire des visites à Mlle Deluzy[42].» A en croire Joséphine
Aubert, tous les domestiques connaissent, comme elle, cette intimité.
Leurs racontars créent à Melun un courant d'opinion. Quand
Duttenhoffer, le peintre décorateur que Visconti a présenté au duc,
travaille à Vaux, il entend dire dans les cafés: «Voilà le duc qui
passe avec sa maîtresse, avec sa polkeuse[43].»
[42] Déposition du 20 août 1847. Joséphine Aubert avait été
congédiée par le duc le 17 août.
[43] Déposition de Duttenhoffer, 24 août 1847.
Ce furent ces bas cancans d'office qui firent naître un incident
grave, à la suite duquel Henriette Deluzy songea à se séparer des
Praslin. C'était au lendemain d'un orageux séjour à Dieppe, où la
duchesse, à la suite d'une explication avec son mari, s'est enfuie en
menaçant de se jeter à la mer; à minuit, calmée, elle faisait des
achats dans une boutique. Le duc veut arracher quelques semaines ses
filles à cette atmosphère. En septembre, le maréchal Sébastiani, qui
n'était pas allé en Corse depuis une grave maladie qu'il avait faite
en 1836, projeta un voyage dans l'île. Il fut décidé qu'après avoir
parcouru l'Italie, le duc, Louise, Berthe, Aline de Praslin et Mlle
Deluzy iraient passer quelques semaines à Bastia et assister aux
ovations qui se préparaient. «Partout, écrivait le _Journal de la
Corse_, partout où le maréchal mettra le pied dans notre île, il
trouvera la même sympathie. Partout il sera salué comme le vaillant
général de Napoléon, comme le courageux défenseur des libertés
publiques pendant la Restauration, comme le conseiller et le ministre
de S. M. Louis-Philippe Ier, auquel la Corse doit sa régénération».
Accompagnant ainsi ses élèves chez leur grand-père, l'institutrice ne
pouvait prévoir le coup dont on allait la frapper par derrière. A
l'instigation d'une femme de chambre qu'elle avait fait congédier, le
rédacteur d'un petit journal parisien publia que le duc de Praslin,
pair de France, avait abandonné le domicile conjugal en enlevant
l'institutrice de ses enfants. Cette calomnie atterra Mlle Deluzy, et
il ne fallut rien moins pour la consoler que les égards que lui
témoignèrent à l'envi le maréchal et le duc de Montebello dont elle
reçut à Naples l'hospitalité.
Voyageur et voyageuses trouvèrent toute la Corse en fête. Le bâtiment,
qui les transportait, était pavoisé et leur arrivée annoncée par le
télégraphe. «Aussitôt entrés dans le port, racontait Louise de Praslin
à sa mère, trois de nos cousins sont venus nous chercher, au grand
désespoir du maire qui voulait réunir toute sa garde nationale pour
nous recevoir et nous conduire jusqu'à l'hôtel. Pour arriver du port
chez grand-père, il nous a fallu traverser plusieurs arcs de triomphe.
Il paraît qu'il y a eu dans toute la ville de magnifiques fêtes pour
sa réception. Deux cents drapeaux et autant de fanaux avaient été
envoyés de Livourne pour orner les maisons. La foule était si grande
que l'on ne pouvait pas circuler dans les rues. Comme grand-père avait
écrit qu'il ne voulait pas de fêtes, on avait bouché toutes les rues,
dans la crainte qu'il ne passât pas sous les arcs de triomphe. Le soir
de notre arrivée, le Conseil municipal donnait un grand banquet à
grand-père. La musique du régiment jouait pendant tout le temps. Il y
avait une si grande foule sous les fenêtres que nous avons été obligés
de faire un détour pour entrer dans la maison. Ensuite, on a tiré un
beau feu d'artifice au bord de la mer, ce qui faisait un effet
charmant. Les Corses paraissent très heureux de revoir grand-père.
Lorsque nous allons nous promener, tous les jours, en voiture, il y a
une foule de monde dans la rue et sur le chemin. Tous ceux qui le
rencontrent le saluent.» La ville de Bastia, la ville d'Ajaccio
donnèrent des bals à Berthe et à Louise de Praslin. «Nous aurions été
dans un grand désespoir pour nos toilettes, si nous n'avions pas
trouvé ici autant de ressources qu'à Paris, et notre cousin Angeli
doit nous envoyer des camélias de son jardin pour mettre dans nos
cheveux.» Il n'est pas jusqu'aux bandits qui sortent du maquis pour
voir le maréchal et ses petites filles. «Bastianesi, le plus fameux de
la Corse, qui a tué son ennemi, son oncle et plusieurs autres
personnes qui l'avaient offensé, raconte Berthe dans une lettre à
Léontine, avait si envie de nous voir que, pendant une nuit et un
jour, il nous a attendus dans la forêt que l'on traverse pour aller à
Ajaccio, derrière un gros rocher. Mais il y avait deux gendarmes
devant la voiture et il a dit que, comme il ne voulait pas nous
effrayer, il ne les avait pas tués et il s'était caché dans la forêt.
Le lendemain, il nous a fait proposer d'escalader les murs du jardin
de ma tante et de venir la nuit nous faire une visite, mais comme nous
savions que si un gendarme le voyait, il le tuerait, nous lui avons
fait dire de bien s'en garder. Ce bandit est si dévoué pour grand-père
qu'il nous a fait dire que si quelqu'un nous avait offensés, nous
n'avions qu'à lui dire le nom de la personne, qu'il se chargerait de
la tuer. Tu vas bien sûr croire que c'est un conte, mais si, je
t'assure que c'est la simple vérité, et quand le procureur du roi, M.
Paoli, un de nos meilleurs amis de la Corse, viendra à Paris, tu
n'auras qu'à le lui demander.»
[Illustration: _Bastia._
Dessiné par L. Garneray, 1843.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
A sa rentrée en France, les trois petites mises au couvent, le duc de
Praslin commence à se préoccuper de marier ses filles aînées. Isabelle
est dans sa dix-neuvième année, Louise dans sa dix-septième. Il est
temps de songer à les pourvoir. Malgré sa grosse fortune, Praslin,
dont les ressources sont absorbées par les travaux de Vaux, ne peut
disposer que de dots relativement médiocres. C'est une sérieuse
difficulté. Mais ce que Praslin se refuse à admettre, c'est que la
duchesse mène ses filles dans des salons qu'il qualifie de «vrais
bureaux de mariage». Deux de ces salons lui sont suspects au plus haut
point. «Je ne parlerai même pas, dit-il dans une lettre du 25 février
1845, de la réputation de Mme de M... et Mme de V..., ce qui
cependant devrait être examiné avant de conduire des jeunes personnes
dans cette société... Supposez un instant que vous ne pensiez pas à
marier maintenant vos filles. Les conduiriez-vous chez Mme de M...?
Non, vous ne les conduiriez pas. C'est donc avouer et montrer à tout
le monde que vous êtes pressée et embarrassée de les marier et que
pour en arriver là, vous employez toute espèce de moyens. Mme de M...
est, je pense, un excellent canal pour trouver des maris, mais un
canal qu'il ne faut pas avouer et publier. Ces petites négociations
l'amusent et elle n'est pas fâchée de prouver que sa réputation est
moins mauvaise qu'on ne le dit, puisqu'on lui amène des jeunes
personnes. Mais aux dépens de qui essaie-t-elle de le prouver?... Un
autre motif encore me fait regretter que l'entrevue ait lieu chez Mme
de M... C'est que nos filles seront beaucoup plus embarrassées et plus
gauches encore que chez vous.» La duchesse se soumet. Mais, emballée
comme toujours, elle a peine à comprendre le calme, la réflexion et la
prudence avec lesquelles le duc traite ces questions de mariage.
Tandis qu'elle écrit en tous pays, quêtant des maris par l'Europe,
elle est révoltée de voir Praslin accueillir avec des haussements
d'épaules ses innombrables notes sur des prétendants possibles. Elle
est révoltée de se voir refuser les entretiens qu'elle sollicite pour
délibérer sur ce que son mari considère comme des songes creux. «Ce
qui franchement est bien bizarre, c'est cet excès de haine qui ne vous
laisse pas m'accorder cinq minutes pour parler du mariage de nos
filles ou me prévenir des arrangements que vous faites pour des
intérêts de fortune qui sembleraient aussi devoir être communs. Pour
moi, j'avoue que je ne saurais comprendre votre nature qui ne trouve
de bonheur qu'à me rendre malheureuse et m'abreuver de tous les
chagrins, les humiliations inimaginables, sans compter l'ennui d'une
telle vie. Voyons, comment vous arrangeriez-vous d'un gendre, qui
serait pour une de vos filles, ce que vous êtes pour moi?».
La marquise de Dolomieu a vaguement parlé de faire épouser M. de
Valon à Isabelle. Quant à Louise, elle lui réservait M. de Costa,
«homme de beaucoup d'esprit et de beaucoup de moyens», qui pensait
qu'on ne repousserait pas un Savoyard, puisqu'on avait recherché un
Hongrois. Mme de Praslin est fort étonnée de cette déclaration que lui
rapporte son amie. Comment peut-on savoir qu'elle s'est préoccupée
d'un seigneur hongrois? La vérité est qu'elle n'en est pas à une
maladresse près. Qu'il s'agisse du comte hongrois, du comte de
Beurges, de bien d'autres, elle a toujours agi sans la discrétion
accoutumée en pareille matière. Une circonstance permet de la voir à
l'œuvre. Le onzième duc d'Ossuna, don Pedro de Alcantara Tellez Giron
y Beaufort, est mort célibataire à Madrid, le 22 août 1844. C'est son
frère cadet, don Mariano Francisco, qui a relevé le titre. Ce douzième
duc d'Ossuna possède plus d'un million de revenu. Il a 31 ans et veut
épouser une Française. M. Bresson, l'ambassadeur à Madrid, craint une
fiancée du faubourg Saint-Germain. Il signale donc à Louis-Philippe
les velléités matrimoniales du duc d'Ossuna et suggère qu'il y aurait
intérêt à diriger ses idées sur Mlle Olivia de Chabot[44]. «Mais elle
est protestante et plus âgée que le duc», fait observer Mme Adélaïde.
Et la sœur du roi songe tout de suite aux petites-filles du maréchal
Sébastiani.
[44] Olivia de Chabot, dame pour accompagner la princesse
Clémentine.
C'est pour elle un vieil ami grognon, dont la Monarchie de Juillet est
un peu la prisonnière et dont toute l'habileté diplomatique de Mme
Adélaïde s'emploie à contenir les éclats. Quand, à la fin de janvier
1840, Guizot a rappelé Sébastiani de l'ambassade de Londres, le
général a fait tempête. «Mon enfant, écrivait-il à sa fille le 4
février, on s'est bien trompé, si, en me rappelant de l'ambassade de
Londres, on a cru me faire beaucoup de chagrin. Je me trouverai avec
bonheur au milieu de vous, mais la manière dont mon rappel a eu lieu,
exige une explication à la Chambre, et _je dirai toute la vérité_.
C'est par trop doctrinaire. _Certes, je ne garderai pas le silence.
Ils ne me connaissent pas._ Aucune considération, ni d'avancement ni
d'intérêt, ne me retiendra. J'aspire à rentrer dans la vie privée pur,
sans tache, et n'ayant pas fait du grade de maréchal une compensation.
Mais en voilà assez. Je te connais trop d'élévation pour penser le
contraire.» Malgré ses menaces de tout dire, le vieux soldat ne dit
rien. Comment se fâcherait-il d'ailleurs? Sitôt qu'il débarque à
Calais, Mme Adélaïde, prévenue télégraphiquement, en avise Fanny de
Praslin en termes caressants: «Le général a débarqué ce matin à
Calais, à une heure après-midi en parfaite santé. Ainsi, soyez
tranquille. Je présume qu'il sera ici demain soir, et je serai bien
contente de le revoir. J'espère que Mme de Flahaut vous aura fait mon
message, que j'aurai le plaisir de vous voir chez moi, au
Palais-Royal, mardi prochain, avec vos cinq charmantes petites.» Quand
Sébastiani est promu au maréchalat, le 20 octobre 1840, c'est encore
Mme Adélaïde qui l'écrit à Fanny de Praslin: «Je veux être la première
à vous annoncer, ma chère Fanny, qu'enfin nos vœux sont exaucés pour
votre excellent père et que notre cher roi vient de signer sa
nomination de maréchal, et que, justement, il était chez moi peu de
minutes après, ce qui fait que le roi et moi avons eu la satisfaction
de le lui dire tout de suite. Mais il ne faut pas encore en parler. Je
n'ai pas le temps de vous dire pourquoi, car la poste va partir. C'est
en grande hâte que j'écris.» A chaque instant, les jeunes Praslin sont
appelés à Neuilly chez la duchesse d'Orléans: témoin ce petit billet
de Gaston qui date de juillet 1844: «J'ai été hier jouer à Neuilly
avec le comte de Paris, mais Horace n'y a pas été, parce qu'il était
en retenue. Il y avait un des princes belges: c'était le plus jeune;
il s'appelle Philippe (le comte de Flandre). Nous avons beaucoup joué
et la duchesse d'Orléans nous a donné à chacun une boîte de baptême du
duc d'Alençon.»
[Illustration: _Martyrium Sancti Sebastiani._
(_La Caricature_, no 21.)]
Avec cette intimité, il est tout naturel que Mme Adélaïde songe à se
mêler du mariage des demoiselles de Praslin. Le duc Théobald, qui
n'avait pas été réélu en 1842, a été élevé à la pairie quatre mois
avant. Un duc et pair, cela vaut un Ossuna. «Quand Madame est arrivée
à Trianon, raconte la duchesse à son mari, elle m'a dit: «Il faut
absolument que je vous parle après dîner.» En sortant de table, par
conséquent, je me suis approchée d'elle. «Un parti admirable pour une
de vos filles arrive. C'est le duc d'Ossuna. Il ne faut pas perdre une
minute.--Mais Madame n'y songe pas; nous ne pouvons pas avoir de
telles prétentions.--Ne croyez pas cela; c'est très possible. Il est
arrivé hier soir. Ce matin, on a reçu une lettre de Madrid de
Bresson... Bresson est sûr, d'après ce qu'il dit, qu'il ne cherche pas
de fortune, qu'il ne tient qu'au nom, à la position. C'est votre
affaire. Vous êtes la sienne, bien plus, bien autrement qu'Olivia qui
n'a pas le sou, qui n'est plus jeune, qui est protestante.--Mais mon
Dieu, quand même ce que je ne puis croire, Madame, ce serait possible,
comment arriver aux aboutissants du duc d'Ossuna?--Rien de plus aisé
par la duchesse d'Hijar.--Je ne la connais pas du tout, ai-je
repris.--Cherchez... Voyons, vous devez savoir par quel moyen arriver
à la duchesse. Je vous dis, ma chère, qu'il faut, que je veux
absolument que vous tentiez cela.--Il me semble que la maréchale Lobau
connaît la duchesse d'Hijar.--Certainement, certainement, beaucoup,
très particulièrement, ma chère. Voilà un bon canal de trouvé, le
meilleur de tous. Dès demain matin, sans perdre une minute, il faut
que vous alliez trouver la maréchale, que vous lui disiez que j'ai eu
cette idée, que je vous ai conseillée, tourmentée de l'aller trouver
et moi, de mon côté, je vais voir aussi la maréchale et la pousser
vivement. Ne prenez pas ainsi la chose comme impossible. Je ne puis
ici vous expliquer tout cela, mais d'après la lettre de Bresson, la
chose est très faisable en ne perdant pas une minute. Comptez sur moi,
mais de votre côté ne manquez pas de voir la maréchale demain matin et
expliquez-lui tout ce que je vous dis.» En sortant du spectacle,
Madame m'a encore répété qu'elle mènerait chaudement cette affaire.»
La fortune du duc d'Ossuna hypnotise la duchesse de Praslin. Ce n'est
pas un mari pour Isabelle qui n'a pas assez grand air, mais Louise
qui a un port de reine, de l'esprit jusqu'au bout des ongles, fera une
merveilleuse duchesse d'Ossuna. «Notre devoir est de tout tenter,
n'est-ce pas? conclut Mme de Praslin. Mon Dieu! mon Dieu! que ce
serait beau! Cela a bien l'air d'un château en Espagne.»
Mme Adélaïde tient parole. Elle parle à la Maréchale de Lobau. Le
maréchal Sébastiani met en avant M. Desages qui interroge le comte
Bresson. Le bruit court à Bagnères où il prend les eaux, que le duc
d'Ossuna va épouser une fille de Lord Stafford, pair catholique. «Je
crois, ajoute-t-il, que c'est une méprise. Je ne connais pas à lord
Stafford de fille assez jeune.» Il a écrit au duc d'Ossuna, il n'a pas
eu de réponse. «En tout cas, il n'y a personne de compromis, j'ai
suggéré l'idée comme m'appartenant à moi seul.» Mme de Berwick, M. de
los Rios pourraient peut-être quelque chose. Le comte Edgar de Praslin
était jadis lié avec le duc d'Ossuna. Le duc l'a rencontré. Il se
disposait à l'aborder et à lui serrer la main, lorsque Edgar de
Praslin passa outre, en soulevant son chapeau comme s'il ne le
reconnaissait pas. «Le duc est un peu soupçonneux, un peu méfiant...
Il serait très sensible à une démarche, à une intervention d'en haut,
mais c'est très délicat, et je ne vois pas comment Mme Adélaïde
pourrait paraître en personne.»
[Illustration: _Portrait de Madame Adélaïde d'Orléans._
Peinture de Gérard (1826. Gravée par P. Adam.)
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
Cette fois, le duc de Praslin entre en ligne. «Je sors de chez Mme
Adélaïde, écrit-il à sa femme. L'affaire du duc d'Ossuna marche bien.
Les nouvelles de la maréchale étaient tout à fait inexactes. Madame
désire beaucoup vous voir avant son départ, mais il n'y a pas un
moment à perdre, car elle ne sait pas si elle pourra trouver un
instant dimanche. Je n'entre pas dans les détails; elle vous les
racontera. En un mot, le duc d'Ossuna ne veut pas d'une protestante,
et l'idée de Louise lui convient. Il est en Angleterre pour quelques
jours et, de Belgique, il reviendrait à Paris très facilement, s'il y
avait un moyen de lui faire parler. La duchesse de Berwick, femme de
tête et toute dévouée à la famille royale, peut mener l'affaire. Elle
est depuis quelques jours seulement à Paris. Madame ne l'a pas vue à
son grand regret, mais Mme de Montjoie la connaît beaucoup et vous
abouchera au besoin avec elle. Madame vous attend demain soir samedi,
à Neuilly[45]. Mme la duchesse d'Orléans m'a reproché de la laisser
partir pour Eu, d'où elle ne reviendra qu'en octobre, sans lui avoir
mené Isabelle qu'elle ne pourrait plus voir. Elle vous attendra avec
elle, dimanche à deux heures, aux Tuileries.»
[45] Le projet de mariage Ossuna n'eut pas de suite. Vingt ans
après le duc était encore célibataire.
C'est une visite de fiancée que va faire Isabelle de Praslin à la
duchesse d'Orléans. Grâce à l'intervention de la princesse de
Beaufremont et en employant les bons offices de l'abbé Dupanloup qui a
des relations savoyardes, son mariage vient de se conclure avec
Hermann de Roburent, fils du marquis de Pamparra, haut dignitaire de
la Cour de Turin. Les noces sont fixées au mois d'octobre, et les
jeunes mariés doivent aller habiter Turin. Hermann est ravi de sa
fiancée, il sera ravi de sa femme. «Je vous aime sans vous connaître,
écrit-il à Mlle Deluzy, je vous aime parce que vous m'avez fait une
femme, parce que je vous dois le bonheur.»
La duchesse et ses filles rentrent à Praslin. Le duc est au Vaudreuil.
«Mademoiselle te fait dire, écrit Louise le 1er octobre, que ma mère
paraît de meilleure humeur depuis hier. Elle a vu Mademoiselle lire
les _Trois Mousquetaires_ et lui a dit que ce livre était trop sale et
qu'elle allait lui faire venir celui de grand-père qui est tout neuf.»
Il semble donc qu'il y ait une détente. C'est qu'au lendemain du
mariage d'Isabelle, Henriette Deluzy a parlé de départ. Elle nourrit
l'idée de se rendre à Rome et, tout en se livrant à des études de
peinture, d'y donner des leçons et de vivre en artiste. C'est un
projet que lui déconseille lady Hislop à qui elle l'a confié. Quant à
son départ de Vaux-Praslin, lady Hislop l'approuve de toutes ses
forces. «Je vous avoue, lui dit-elle, qu'il m'est tombé un poids du
cœur quand j'ai lu que vous quittiez décidément une position qui
n'était plus convenable pour vous, et de plus, strictement _entre
nous_, je vous confierai _qu'hier_ seulement j'ai eu une conversation
à votre sujet avec une personne que je ne veux pas vous nommer,
crainte _of more mischief_[46], qui m'a montré de tels _sentiments
acharnés_ contre vous, et qui m'a prouvé qu'il existait un projet si
arrêté de vous forcer à quitter la maison où vous avez été si
cruellement traitée, que j'avais décidé à vous écrire le plus tôt
possible, pour vous conseiller fortement de donner votre démission.
Déjà à Gênes on m'avait parlé des bruits injurieux qui roulaient
seulement sur votre compte, mais jamais je n'oublierai les vilenies
qu'on a osé se permettre en me parlant de vous ici. Il n'est pas
nécessaire que je vous dise que, de mon côté, je n'ai pas mis moins de
chaleur à parler comme je le devais, avec bonne connaissance de cause,
de votre caractère, de vos principes, de votre inattaquable conduite
pendant les années que vous avez passées avec nous. Surtout, chère
Mlle Deluzy, j'ai cherché, _for your joke_[47] de ne pas aigrir les
esprits, et je crois que la nouvelle de votre résolution, et elle est
celle que vos chers amis doivent approuver, cette résolution donc de
vous retirer, je crois, fera une espèce de révolution en votre
faveur.» La confidente de la duchesse de Praslin qui a entretenu lady
Hislop, rend de son côté compte de la conversation du 1er décembre et
se félicite de la retraite volontaire de l'institutrice. «Je désire
très sincèrement, conclut-elle, que vous vous réjouissiez de ce
dénouement... J'espère qu'en ce moment vous voilà débarrassée d'elle,
ce qui sera un grand poids de moins sur mon esprit.»
[46] De plus d'ennuis.
[47] Dans votre intérêt.
Quand arrivent ces deux lettres à Vaux-Praslin, il n'est plus question
de départ et de séparation. La duchesse semble au mieux avec
l'institutrice. Elle lui fait classer ses papiers avec Louise et
Berthe. Elle passe une soirée à leur lire les lettres de la
grand'maman Coigny. «Ma mère, écrit Louise à son père, nous en a lues
quelques-unes qui étaient pleines de flatteries. Les adresses sont «à
la plus jolie, à la plus aimée, à la plus spirituelle», et dans
l'intérieur, on lui dit que lorsqu'on l'a vue, on trouve toutes les
autres laides, et une quantité de choses de ce genre. Cela a duré
jusqu'à dix heures. C'était bien ennuyeux... Lorsque nous sommes hors
de la salle d'études, nous nous ennuyons passablement.»
Le calme n'est, d'ailleurs, que relatif à Vaux-Praslin. Au cours de
décembre, il y a eu de nouveaux éclats entre la duchesse et
l'institutrice, et ce doit être avec une certaine surprise que, le 1er
janvier 1846, Henriette décachète cette lettre qu'accompagne un
bracelet: «S'il est défendu de se coucher sans s'être réconcilié avec
son prochain, il me semble qu'une nouvelle année doit avoir plus forte
raison pour mettre fin à tous les dissentiments et oublier tous les
griefs. C'est donc de bon cœur que je vous tends la main,
Mademoiselle, et vous demande d'oublier, pour bien vivre désormais
ensemble, tous les moments pénibles que j'ai pu vous occasionner, et
je vous promets aussi de passer une éponge sur les motifs qui, en me
blessant, m'y avaient excitée. Chacun a ses torts en ce monde et je
suis bien tentée de croire que c'est trop heureux. Cela doit rendre
plus indulgent mutuellement et faciliter les réconciliations. Je suis
bien convaincue de votre attachement sincère et tendre pour mes
enfants, et, croyez-moi, personne n'est plus que moi disposée à la
reconnaissance et à l'affection pour les personnes qui se consacrent à
eux, si je ne suis pas blessée au cœur par la pensée qu'on les
détache de moi. Vous le savez comme moi, c'est l'habitude qui attache,
et surtout les enfants. En ne voyant pas leur mère, elle perd sa place
dans leur cœur comme dans leur vie; ils finissent par douter de son
affection. Bien heureux si plus tard leur estime et leur confiance
n'en sont pas ébranlées. Certes, ce n'est pas votre but, car vous
devez sentir qu'il serait un jour aussi pernicieux pour les enfants
qu'il serait douloureux pour leur mère de détruire les liens les plus
sacrés.»
«De picoteries en picoteries, on en arrive à faire des choses qui
sont, en commençant, bien loin de la pensée. Si, au lieu de s'exciter
sur les défauts que l'on se reconnaît mutuellement, on les ménageait
réciproquement, je crois que chacun en ce monde ferait un bon marché.
Il ne s'agit que d'être bon cocher et de faire le tour des tas de
pierre, au lieu de passer dessus. Pour ma part, je confesse que
j'accroche souvent. J'avais depuis longtemps formé le projet de vous
écrire pour tout renouveler avec l'année. C'est donc avec un double
plaisir que j'ai reçu votre charmant ouvrage ce soir, puisqu'il m'a
donné la preuve que vous étiez aussi disposée à mettre fin à un état
de choses qui, j'en ai la conviction, ne peut être que fâcheux pour
les enfants, vous mettre vous-même dans une position souvent fausse et
désagréable et moi me placer dans une position bien cruelle pour moi,
qui vis si isolée, depuis quelque temps, de mes affections les plus
chères, au milieu desquelles j'étais si heureuse! J'envisageais avec
tant d'ardeur le moment où mes filles seraient grandes et, je l'avoue,
je souffre bien de les voir ce qu'elles sont pour moi. Mais en voici
bien long pour dire qu'il faut que nous tâchions de perdre un faux pli
pour en prendre un autre, et vous prier de recevoir et de porter ce
gage d'une nouvelle alliance, à laquelle, j'espère, vous consentirez.»
S'ouvrant sous ces auspices, l'année 1846 est au début beaucoup moins
agitée que les précédentes. Pourtant, la duchesse n'a pas abandonné
ses griefs. Elle retrouve toutes ses accusations, dans une lettre qui
paraît être du début de juin. «Ah! vous trouvez que je ne mets pas
d'esprit de conciliation! Et qu'est-ce donc, s'il vous plaît, que je
fais en dînant et en passant la soirée (comme pour mille bonnes
raisons, j'avais durant des années renoncé à faire) avec Mlle D..., en
ayant pour elle mille attentions, mille prévenances? Je ne suis pas,
il est vrai, en position de lui faire les mêmes cadeaux, ni les mêmes
caresses, ni lui procurer les mêmes plaisirs que vous le faites, mais
en vérité, je fais tout ce que je puis, et même plus que je ne
devrais, envers une personne, pour qui je n'ai ni confiance, ni
estime; qui, malgré moi, élève mes filles, et dont la position
vis-à-vis de vous est un motif plus que suffisant pour que son
habitation sous le même toit soit non seulement une grave insulte pour
moi, mais un scandale hideux pour élever mes filles. Cette femme qui
ose devant moi vous faire des reproches jaloux! Avoir mis une
gouvernante sur le pied de vous railler avec dépit sur l'emploi de
votre temps, tandis que moi, je dois tout voir, tout supporter, et que
vous trouvez très mauvais que je n'aie pas assez de confiance en votre
maîtresse pour être bien aise de lui voir élever mes filles. Car,
enfin, croyez-vous donc que je sois la dupe de tous vos arrangements?
Mlle D... vit avec vous avec une familiarité qu'on n'a qu'avec son
mari ou son amant. Ceci est terrible. Ce qui se passe dans l'ombre, je
ne puis le voir; mais j'espérais du moins que la condescendance que
j'avais mise, depuis près d'un an, à être vis-à-vis d'elle et de vous
comme si tout cela était naturel vous avait donné assez de pitié pour
ma position, pour prendre des dehors de convenance et d'exiger d'elle
d'être plus décente avec vous, devant le public, les enfants et moi.
Mais expliquez-vous donc, grand Dieu. Vous dites toujours que cela
dépend de moi que cela change? Que faut-il donc de plus que je ne fais
depuis un an. Parlez avant de partir, et quels sont les changements,
d'ailleurs, que vous admettez. Si vous sentez à quel point vous faites
du tort à nos filles avec ce genre de vie, comment hésitez-vous un
moment à changer cet état de choses. Vous dites que vous aimez vos
filles, vous dites que notre intérieur, leur direction n'est pas ce
qu'elle devrait être et vous attendez, vous hésitez à changer tout
cela de crainte que je n'en éprouve du bonheur. De bonne foi, pourquoi
tenez-vous à ce que nous ne nous séparions pas, si ce n'est parce que
ma présence sert de manteau à la position de Mlle D...? Quelle part
m'avez-vous laissée dans votre vie, dans celle de nos enfants? Rejetée
par vous en dehors de tous mes droits, de tous mes devoirs depuis tant
d'années, vous auriez dû m'excuser si j'avais été chercher ailleurs
des affections pour me dédommager de celles que vous m'ôtiez. Pendant
neuf ans, je vous ai attendu, je vous ai espéré, j'ai cru qu'un jour
viendrait où vous vous diriez que si vous me priviez de l'affection
que j'attendais de vous, du moins vous me deviez de ne point me
retirer plus longtemps celle de mes filles et m'accorder la
consolation de m'occuper d'elles. Vous pouvez bien ne pas m'aimer, je
le trouve tout simple. Vos idées, vos goûts, vos sentiments sont trop
changés pour que cela ne soit pas, mais quel que soit le dédain avec
lequel vous me traitez au fond de votre cœur, vous n'éprouvez pas
pour moi le mépris et la défiance qui, seuls, pouvaient me priver de
la direction de mes filles. Mais, mon ami, le temps s'écoule, je ne
puis attendre toute ma vie. Je perds l'espoir maintenant après tant de
concessions, de sacrifices inutiles. Si votre intention n'est pas de
saisir cette occasion de commencer dans une nouvelle voie, lorsque
nous nous retrouverons après cette séparation d'environ quatre mois,
mieux vaut prolonger définitivement cette séparation indéfiniment que
de reprendre la vie telle qu'elle est maintenant, ennuyeuse pour vous,
cruelle pour moi, fâcheuse pour les enfants, et dont les résultats
seront déplorables pour eux. Avant de nous quitter, répondez-moi
franchement si vous désirez sincèrement, si vous croyez utile un
changement dans notre organisation intérieure, de quelle nature, dans
quelle mesure seraient les changements que vous admettez, et ce qu'il
faut que je fasse pour les obtenir. Je vous l'ai dit souvent, ne
craignez rien pour votre liberté. Je ne suis pas assez absurde pour
demander à un homme de me donner des témoignages d'une affection que
je ne lui inspire pas. Je réclame seulement les marques d'une estime
et d'une confiance que je crois mériter, et les droits qu'ont toutes
les mères de diriger leurs filles.»
Quelques jours après cette missive furieuse, Mme de Praslin fait
porter ce billet à Henriette Deluzy. «Je ne veux pas vous déranger,
Mademoiselle, sans quoi, je vous aurais fait demander d'avoir la bonté
de descendre un instant chez moi, ayant un service à vous demander
que, j'espère, vous ne me refuserez pas de me rendre. J'y attache
beaucoup de prix et j'en serai sincèrement reconnaissante. Il y a deux
jours, croyant que M. de Praslin revenait pour quelques jours, j'ai
engagé Louise et ses sœurs à ne pas souhaiter la fête de leur père,
la veille qui se trouvait un si triste anniversaire[48] et à attendre
le jour même. Hier soir, en apprenant qu'il repartait aujourd'hui,
j'ai pensé qu'il ne fallait pas différer et je m'étais promis de le
dire à mes filles en allant à la messe, puisque je n'y avais pas songé
avant d'aller nous coucher. Au moment de partir, mon bouquet est
arrivé. Je l'ai étourdiment envoyé de suite, avant de les avoir vues
et le malheur a voulu qu'elles se trouvassent justement là et elles
ont pu croire que j'avais pu gâter leur plaisir. Je ne puis dire à
quel point je suis affligée de ma sotte maladresse; j'ai peur qu'elles
ne m'en veuillent. Vous avez trop d'influence sur elles pour que je
n'espère pas qu'elles ne m'en voudront pas et qu'elles comprendront
bien les choses, si vous voulez bien vous charger de leur exprimer mes
regrets et leur expliquer ces contretemps si maladroits de ma part. Je
m'adresse avec confiance à vous, Mademoiselle, et je serais
sensiblement peinée si vous me refusiez ce service, mais je ne puis le
supposer et vous offre d'avance mille sincères expressions de
reconnaissance. J'avais été atterrée en voyant les enfants là juste au
moment où je voulais les prévenir. Puis-je compter sur votre bon
vouloir?»
[48] C'était l'anniversaire de la mort du père du duc Théobald.
[Illustration: _Vue de la Fontaine de Ficayola, près Bastia._
Dessiné par d'Aubigny, gravé par Née. (Bibliothèque Nationale.
Estampes.)]
Le mois suivant, le duc, Louise, Berthe, Raynald et Henriette Deluzy
quittaient Vaux. Le plan de voyage comportait la traversée de la
France jusqu'en Piémont, un séjour chez Isabelle de Roburent, puis,
après une rapide visite à Florence, un séjour en Corse chez le
maréchal Sébastiani. Henriette Deluzy, dans une série de lettres,
devait fournir à la duchesse les détails les plus circonstanciés sur
Isabelle de Roburent, installée à Morozzo, à quelque distance de
Turin, pour y passer l'été parmi les fleurs, les ombrages et les eaux.
«Dans ces quelques jours passés près d'elle, écrivait-elle, je l'ai
trouvée si complètement ce qu'elle était, il y a un an, que j'ai
plutôt acquis la conviction du bonheur parfait dont elle jouit que je
n'ai su quelque particularité sur sa nouvelle existence.» La
duchesse, demeurée à Praslin avec les petites, Gaston et Horace, leur
lisait le soir des pièces de Molière qui, pensait-elle, les
ravissaient. Les courriers d'Italie lui apportaient la nouvelle des
succès de Raynald qui avait «fait la conquête de toutes les personnes
qui l'avaient vu parfaitement sage, s'intéressant à tout, faisant les
plus amusantes remarques sur ce qui le frappait.» Puis, c'étaient la
rapide vision de Florence et de sa belle campagne, les Cascines, la
laiterie du Grand-Duc, ensuite la Corse grillée par le soleil de
septembre dépouillant arbres et prairies, «au point qu'on se croirait
déjà en hiver.»
Le duc de Praslin écrivait aussi: «Nous arriverons à Praslin du 5 au
10 (octobre). Il faudrait que vous fissiez dès à présent vos
préparatifs de départ, car malheureusement, votre départ suivra de
très près notre arrivée. Les couches d'Isabelle ne seront pas aussi
prochaines qu'elle le supposait. Mme de Pampara ne les attend que vers
le 20 au plus tôt. Il est indispensable que vous veniez à Turin, car
Isabelle a pris une mauvaise direction, vis-à-vis de sa nouvelle
famille. Je ne puis pas entrer ici dans des détails; ce serait trop
long. Il ne s'agit de rien de grave. C'est une suite de petites choses
qu'en un quart d'heure je vous aurai expliqué de vive voix, mais
l'intérieur d'une famille se compose d'une foule de petits détails qui
rendent la vie plus ou moins heureuse. Je crois que votre arrivée
modifiera beaucoup de choses d'une manière importante dans les idées
d'Isabelle.» Henriette Deluzy donnait une note à peu près semblable.
«La vie matérielle de Turin ressemble si peu à celle de Paris qu'un
établissement parfaitement convenable au Piémont peut, au premier
moment, ne point répondre à nos idées françaises. Puis, l'obligation
pour M. de Pampara de vivre au château a encore de beaucoup
circonscrit son établissement. Isabelle a la plus belle part. Son
appartement est certainement beaucoup mieux que celui de bien des
jeunes femmes à Paris, chez leurs parents. Elle est contente et semble
ne rien désirer, ne rien regretter. Quant à elle personnellement, elle
n'est changée en rien. Vous trouverez les mêmes choses à louer, les
mêmes choses à combattre, mais elle aime son mari, paraît avoir
confiance en vous, Madame, et vos conseils lui feront certainement un
grand bien. Ce qui lui nuit le plus, je crois, c'est le manque absolu
d'occupations sérieuses et sous ce rapport, Madame, vous lui donnerez
un exemple précieux.» La preuve de confiance, l'appel à l'influence
maternelle qu'en tant d'autres circonstances elle reprochait au duc de
ne pas invoquer, n'avait pas désarmé Mme de Praslin. Tandis que son
mari voyageait, elle ourdissait on ne sait quelles combinaisons
louches pour lesquelles elle crut devoir prendre les conseils de
l'évêque d'Évreux.
Ancien curé de Saint-Roch, ancien confesseur de la reine Marie-Amélie,
parvenu par son influence à la mitre, Théodore-Nicolas Olivier était
pour la duchesse de Praslin une vieille connaissance. Quand, le 15
août 1841, le prélat, prenant possession de son diocèse, était venu
visiter Notre-Dame du Vaudreuil, la duchesse, en grand deuil de son
beau-père mort moins de deux mois avant, s'était placée, entourée de
ses enfants, au pied de la chaire pour saluer son ancien directeur de
conscience[49]. Mgr Olivier, partout accueilli dans l'Eure avec une
froideur, et bientôt une hostilité marquée, par un clergé fidèle aux
idées légitimistes, n'avait pas oublié l'appui que la duchesse lui
avait ainsi prêté. Quelle était la question qui lui avait été posée?
Sa lettre, peu explicite, éclaire mal sur le caractère de la «licence
à prendre», mais elle est d'un ton qui manque regrettablement de
franchise. «Madame la duchesse, écrivait le casuiste mitré, s'il était
permis de vous dire combien votre lettre m'a peu surpris mais combien
elle m'a fait de plaisir, vous jugeriez assez bien de mon respect et
de mon dévouement pour vous; mais il faut traiter le sujet qui vous
occupe et voici mon avis: Il faut savoir si le refus de consentement
du père n'entraînera pas un refus de subsides indispensablement
nécessaires; et sans le savoir précisément, je le crains beaucoup. Si
ce refus de consentement n'a pas de graves inconvénients, je
m'interdis de conseiller de passer outre _seulement en raison_[50] de
ma double position d'évêque et de confesseur; je ne puis pas permettre
que le père puisse dire: «Voilà ce qu'a produit l'influence d'un homme
d'église dans ma maison.» C'est vous dire assez, madame la duchesse,
que je trouve la licence à prendre parfaitement légitime. Enfin, je
pense qu'il ne faudrait pas en venir là sans le consentement explicite
et l'approbation de la reine. Je me résume. Je ne puis ni ne veux
conseiller ce qui fait l'objet de votre lettre, mais je veux que vous
croyiez, madame la Duchesse, à tous mes vœux pour votre bonheur»[51].
[49] A. de Boudon. _Histoire de Mgr Olivier_, 390.
[50] Souligné par Mgr Olivier.
[51] Papiers de Mme de Praslin.--Le post-scriptum est à retenir:
«J'arriverai à Paris le 19 janvier. Je compte y rester quinze
jours au moins. Je descends 35, rue d'Argenteuil.»
C'est lui, c'est ce prélat de Cour qui mourra honni de tout son
diocèse, c'est cet homme d'église politicien, qui va, avec des airs de
sainte Nitouche, diriger désormais les entreprises de la duchesse de
Praslin contre son mari, guider la femme hésitante dans la voie qui
les perdra, le duc et elle.[52] Une lettre de Valentine Delessert, la
femme du préfet de police, jette quelques lueurs sur le désarroi de
l'âme de Fanny de Praslin au moment où elle se préparait à partir pour
Turin: «Votre lettre m'a fait bien de la peine. Je vois beaucoup de
chagrin au fond de vos projets et cela me fait penser à vous bien
tristement. Je viendrai vous voir demain de midi à une heure, si cela
ne vous gêne pas, j'en ai bien envie et vous seriez ingrate si vous
croyiez que j'aie une sympathie moins grande et moins profonde pour
vos peines. Au contraire, chaque année qui s'accumule sur moi, me fait
sentir plus profondément les affections qui me restent et vous êtes
ma meilleure amie.»[53] La duchesse prend ses passe-ports, part pour
Turin où Isabelle de Roburent accouche le 29 octobre. «Isabelle est
très bien, mon ami. Ce matin, à 3 heures, elle a commencé à souffrir,
et à 10 h. 1/4, elle est accouchée d'une fille vraiment charmante qui
pèse 12 livres de Piémont, c'est-à-dire 8 ou 9 des nôtres. Elle a eu
beaucoup de courage. Elle s'est si bien aidée qu'elle a abrégé par ses
efforts ses douleurs de quelques heures; les dernières ont été
terribles. La petite est superbe et très forte. Je suis encore toute
émue. Adieu, mille expressions de mes sentiments. J'embrasse mes chers
enfants. Je regrette vivement que vous ne soyez pas ici. Veuillez
annoncer l'événement à Edgar et Georgina. Hermann écrit à ma
belle-mère.»
[52] «Maintenant encore, dit le _Mémoire_ à ses juges d'Henriette
Deluzy, je ne puis deviner le mystère qui couvrit la conduite de
Mme de Praslin... car enfin ce projet de séparation scandaleuse,
qui surgit tout à coup dans l'esprit de Mme de Praslin, qui
l'agite, qui la préoccupe sans cesse... cette jalousie contre moi
qui se réveille soudain sans cause... a dû être inspiré par
quelque perfide conseiller.»
[53] «J'ai, ajoute-t-elle en post-scriptum, j'ai à dîner ce soir
une Espagnole que vous avez vue chez moi, Mme de Montijo et ses
filles, M. de Lassus, M. Mullin, M. Mérimée. Si ce monde ne vous
ennuie pas, vous me ferez bien plaisir de venir aussi en robe de
chambre. Vous savez comme nous sommes à Passy et ce serait un bon
moment pour moi, chère amie.»
Chez les Pampara, le séjour de la duchesse de Praslin est marqué par
des incidents peu propres à satisfaire les beaux-parents de sa fille.
Le 25 novembre, M. de Pampara écrit au duc. «Vous aviez raison de dire
que Mme la Duchesse gâte ses enfants en flattant leurs défauts. Elle
ne tarit pas d'éloges à Isabelle sur sa tenue, sur sa beauté, sur son
maintien, sur les occupations qu'elle se donne et même sur son esprit.
J'ai humblement hasardé un jour de prier la duchesse de vouloir bien
nous aider, par ses bons conseils à Isabelle, à la rendre plus
franche, à lui donner du goût pour l'occupation et à se défaire de son
opiniâtreté. Elle a eu la bonté de me dire que tous ces défauts, elle
ne les avait pas à la maison, et qu'Isabelle était une dame tout comme
une autre, qu'elle ne voyait rien à corriger en elle. Comme de raison,
je n'ai plus soufflé mot.... Jamais Mme la Duchesse n'a eu, comme
vous, la bonté de nous faire la moindre question sur sa fille. Elle la
croit parfaite et croit peut-être que nous ne la gâtons pas assez.»
Bref, M. de Pampara n'est pas sans inquiétude sur les conséquences de
la correspondance qui va s'échanger, après le départ de la duchesse,
entre la mère et la fille. Une lettre de Mme de Praslin à Henriette
Deluzy est, en effet, consacrée à tenter de démontrer qu'Isabelle lit,
s'occupe, travaille, et elle avoue qu'elle s'est préoccupée à Turin
d'assurer à sa fille l'appui de vieilles dames «qui m'ont pris en
affection, comme ma pauvre vieille duchesse de M....» Aline joint à la
lettre de sa mère, qui lui a été dictée en partie, un billet des plus
caressants pour son institutrice: «Vous ne pouvez pas vous douter,
chère Azelle, du bonheur que j'ai eu en lisant votre bonne et
excellente lettre qui m'a causé un si grand plaisir et un tel bonheur
qu'étant dans le bain en ce moment je ne me suis même pas donné la
peine de bien essuyer mes mains. La lettre de Louise m'a fait aussi un
si grand plaisir que je suis dans un état de bonheur qu'on ne peut pas
s'imaginer. Mme de Pampara m'a donné hier soir le plus joli petit
verre d'eau qu'on puisse voir. Je remercie beaucoup mon père de sa
bonne intention. Adieu, chère Azelle, je vous embrasse tous de cœur.»
Et elle signe: «Aline qui vous aime comme la prunelle de ses yeux».
On vit heureux à Vaux. On y coule des jours tranquilles jusqu'à
l'arrivée de la duchesse. Mais elle n'est pas plutôt là que
recommencent les scènes et les interminables lettres à son mari.
«Lorsque je suis arrivée ici, j'espérais avoir quelques instants de
distraction et de trève; mais l'illusion n'a pas duré longtemps: le
marchepied de la voiture n'était pas achevé de baisser que j'avais lu
dans votre air glacial, dédaigneux et mécontent, dans l'expression
contrainte du regard de mes enfants, dans les petits yeux verts qui
apparaissaient derrière votre épaule, que j'allais être soumise à des
traitements humiliants, à la vie la plus pénible, à supporter le
spectacle des choses les plus inconvenantes, pour ne pas me servir du
mot propre. Croyez-le bien, Théobald, si je lutte encore, c'est parce
que je suis fermement consciencieuse; qu'il est de mon devoir de ne
pas renoncer, pour obtenir une paix et une tranquillité factices, de
ne pas donner, par mon silence, une apparence de consentement tacite à
un état de choses qui regarde mes enfants et que je désapprouve
vivement, parce que je le crois fermement détestable, fâcheux pour le
présent, pernicieux, dangereux pour l'avenir. Tu as beau faire, me
détester. Je suis leur mère à ces enfants que tu donnes aux premières
venues. Je sais fort bien que tu es le maître, tu peux tout sur moi;
mais il est une chose dans laquelle les droits d'une femme sont
presque égaux à ceux du mari; tu l'oublies entièrement. Ne sais-tu pas
que les lois, si je les invoquais, décideraient en ma faveur? Tu sais
que je ne le ferai jamais, mais, est-ce une raison pour en abuser? Tu
te crois obligé à céder en toutes choses, afin de conserver Mlle D...
à tout prix. Tu la crois irremplaçable, près de toi, près de mes
enfants. Toi qui crois si simple, si facile de remplacer une mère,
pourquoi crois-tu donc si prodigieusement impossible de remplacer une
gouvernante? Si tu l'avais voulu, elle aurait pu être une bonne
gouvernante; mais tu as dénaturé sa position, sa fonction, et tel qui
brille au second rang, s'éclipse au premier. Comment la tête ne lui
tournerait-elle pas, elle à qui ta conduite dit tous les jours plus
clairement que les paroles encore: «J'ai une femme, mais je préfère
votre société, vos soins; mes enfants ont une mère, mais vous que je
connais à peine, qui êtes plus jeune, j'ai plus confiance, en vos
principes, votre expérience, vos soins, votre dévouement, vos
manières, votre jugement, votre tendresse, pour leur tenir lieu de
tout. Prenez la place, commandez, ordonnez. Celle qui remplace la mère
de mes enfants, doit être souveraine chez moi.»
«Théobald, cela est logique, mais tu pars d'un point faux et
dangereux. Toi-même, tu n'as pas le droit de me condamner à cette
ignominieuse mort civile. Tu ne le peux qu'en me laissant soupçonner
d'une conduite et de vices infâmes, et par mes enfants encore! Oh! je
suis bien punie de t'avoir tant aimé, préféré même à eux. Mais
n'étais-je pas déjà assez punie d'avoir perdu sans retour, sans
espoir, le seul vrai bonheur pour moi, ton affection? Mais voir mes
enfants conduits dans une voie de principes faux et légers, habitués à
trouver naturelles et convenables des manières inconsidérées, des
positions fausses et inconvenantes! Si tu veux y réfléchir toi-même,
tu sentiras qu'en mettant à part tous mes sentiments personnels de
joie et de bonheur intérieur anéantis, je dois cruellement souffrir de
voir mes nombreux enfants dans une direction si pernicieuse pour leur
conduite à venir. Demande-toi franchement ce que tu ferais, ce que tu
sentirais vis-à-vis de quelqu'un qui t'ôterait à la fois, une femme
que tu aimerais avec ardeur, et tes enfants pour leur donner des
impressions fausses et dangereuses. Lorsque j'ai eu la faiblesse, par
un excès d'amour pour toi, de te faire un immense sacrifice en
t'abandonnant mes enfants, me figurant, dans un coupable aveuglement,
que ce sacrifice, plus il était grand, me rendrait ton affection,
entraînée par tes promesses à cet égard, j'ai commis, j'en conviens,
une grave faute. J'aurais dû mourir avant d'y renoncer, et j'ai fait
un bien faux calcul, car ce sacrifice, fait dans l'intérêt de mon
amour, t'a donné une mauvaise opinion de mes principes et de mon
jugement, de mon cœur, je le conçois. Cependant, je dois ajouter pour
ma justification, que ma tendresse confondait tous nos droits en un
seul. Je me croyais une portion de toi-même; il me semblait que tout
devait être commun entre nous et supporté à deux. Maintenant, tu as
établi une séparation complète entre nous; nous ne sommes plus que des
étrangers l'un pour l'autre. Je me suis longtemps bercée d'illusions,
de retour, d'épreuves, que sais-je moi? toutes les possibilités en ce
monde pour me figurer que c'était un temps à passer; que tous les
mystères se dérouleraient par toi d'une manière naturelle et
satisfaisante; enfin tous les rêves de bonheur à venir, je les ai
faits longtemps avec confiance, plus longtemps encore avec espérance.
Maintenant... Mais n'en parlons plus, il ne s'agit plus de bonheur!
Mais puisqu'il faut renoncer à toi, dont j'espérais le retour avec
celui de mes enfants, il faut au moins que je sache à quoi m'en tenir.
Ma vie n'est pas supportable. Elle est douloureuse, honteuse pour moi,
et ne t'y trompe pas, très fâcheuse pour l'avenir des enfants. Les
choses ne peuvent durer ainsi plus longtemps. Ainsi réfléchis, mais
songe que je te supplie en grâce de me donner enfin une position
convenable et un intérêt dans la vie. Oh! que tu es faible! Tu en es
arrivé à un point que tu n'oserais faire une course avec ta femme et
tes enfants sans cette personne pour laquelle tu me reprends ce que tu
m'avais donné dans les premiers jours de notre mariage. Tu es
tellement sous son joug que tu n'oserais rien entreprendre sans elle.
Tu trouverais inconvenant de la quitter un moment et ta femme, la mère
de neuf enfants, doit vivre et mourir seule.»
Praslin a pris le parti de s'absenter sans cesse. Il vit au Vaudreuil,
à Vaux, dans ses fermes. C'est en étant toujours absent qu'il obtient
la paix. Aussi a-t-il presque complètement déserté la maison, tactique
passive que la faiblesse de son caractère lui faisait adopter
volontiers. Il laissait ainsi le champ libre à certaines machinations.
Au milieu de janvier, la duchesse déclare qu'elle ne mettra plus les
pieds à Praslin «tant que Mlle D... y sera.» Mgr Olivier vient
d'arriver à Paris. Il est descendu chez une de ses pénitentes, rue
d'Argenteuil. La duchesse lui explique par le menu ses griefs. La
«maîtresse» de son mari, pour s'éterniser dans la maison, pousse
celui-ci à s'opposer à un projet de mariage qui ferait le bonheur de
sa fille aînée. N'est-il pas de son devoir d'employer la
toute-puissante influence du maréchal à la faire chasser? Mgr Olivier
la console, la réconforte. Oui, c'est son devoir. Malheureusement il
doit rester peu de jours à Paris. Il ne peut voir le maréchal, mais il
déléguera quelqu'un auprès de lui, le curé de la Madeleine, son
chanoine honoraire, l'abbé Beuzelin, ou à son défaut l'abbé Gallard,
premier vicaire, qui est le neveu de son ancien ami, Mgr
Romain-Frédéric Gallard, ancien aumônier de la reine Marie-Amélie,
mort évêque de Meaux, le 14 janvier 1839.
L'abbé Gallard se met aussitôt à l'œuvre: il vante au maréchal, sur
la foi de la duchesse de Praslin, le parti qu'elle a choisi pour
Louise. Le maréchal est, d'abord, un peu étonné, car sa petite-fille
a toujours paru hostile aux projets qu'on dit qu'elle regrette. Il ne
peut croire qu'elle soit victimée. Il lui parlera. Il lui parle en
effet. «Mon cher papa, écrit Louise à son père, grand-père m'a dit ce
soir qu'il avait deux mots à me dire. En rentrant j'y ai été. Il m'a
demandé si j'avais changé d'idées. Je lui ai répondu que je n'avais
rien su de nouveau et qu'ainsi je ne pouvais pas avoir changé.
Grand-père m'a répondu que lui avait changé, et qu'on me trompait et
que je me trompais, mais que, cependant, il ne fallait rien faire,
parce qu'il fallait que ce fût pour moi que je me marie et que, pour
lui, ça lui était ég
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/45176