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Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième

by Tallemant des Réaux · French · Gutenberg #45121 · 658,815 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième
    
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Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième

Author: Tallemant des Réaux

Editor: marquis de H. de Chateaugiron
        L.-J.-N. Monmerqué
        Jules-Antoine Taschereau


        
Release date: March 12, 2014 [eBook #45121]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/45121

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        Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HISTORIETTES DE TALLEMANT DES RÉAUX, TOME CINQUIÈME ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.




    MÉMOIRES

    DE

    TALLEMANT DES RÉAUX.




    PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,
    Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye.




    LES HISTORIETTES
    DE
    TALLEMANT DES RÉAUX.

    MÉMOIRES
    POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,

    PUBLIÉS

    SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;

    AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,

    PAR MESSIEURS

    MONMERQUÉ,
    Membre de l'Institut,
    DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.

    TOME CINQUIÈME.

    PARIS,
    ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
    PLACE VENDÔME, 16.

    1834




MÉMOIRES

DE

TALLEMANT.




LES PUGETS[1].


Le fils d'un apothicaire de Toulouse, nommé Puget, vint à Paris qu'il
n'avoit pas de souliers; il fit quelques petites affaires pour madame la
duchesse de Beaufort[2], et le Roi ayant donné à sa maîtresse un office
de trésorier de l'épargne de nouvelle création, elle le vendit trente
mille écus à Puget; mais comme il n'avoit pas assez de bien pour le
payer, un nommé Plassin, son beau-frère (ils avoient tous deux épousé
les filles d'une madame Prévost), en prit un quart, et M. de
Fresnes-Forget, secrétaire d'Etat, prit l'autre quart pour leur faire
plaisir. Plassin mit dans le marché qu'il auroit la première commission.
Ils firent une grande fortune en peu de temps; mais il y eut bientôt du
désordre en leurs affaires. Cela commença par une infidélité que fit
Puget à M. de Fresnes, son bienfaiteur; car de Fresnes l'ayant prié de
lui acheter l'hôtel d'O[3], et d'en donner jusqu'à vingt-cinq mille
écus, Puget en donna vingt-sept, et se le fit adjuger; ainsi il se mit
un secrétaire d'Etat sur les bras. D'ailleurs il devint amoureux de la
femme de son beau-frère Prévost, et pour le mettre en la place de
Plassin qui, comme j'ai dit, avoit la première commission, il fit
toutes les choses dont il se put aviser, et fut cause du grand procès
qui les ruina, car ils se firent l'un à l'autre du pis qu'ils purent.
D'autre côté la chambre de justice découvrit bien des iniquités[4].
Plassin, en voyant ses papiers, en trouva un qui leur pouvoit être
très-préjudiciable; il le déchire en deux et le jette dans la cheminée;
c'étoit en été; un commis mal intentionné le ramassa et le colla sur un
ais. Ce commis, chassé pour quelque friponnerie, se sert de ce papier
pour les rançonner. On lui donna bien de l'argent pour le ravoir; mais
il en avoit gardé copie collationnée, et c'étoit une vache à lait: tous
les jours il lui falloit de l'argent. Une demoiselle d'Orléans, qui
avoit concubiné avec Plassin, lui conseilla de s'en défaire: elle se
chargea de l'exécution, et le fit assassiner. Le frère du mort la fait
emprisonner: elle soutient la question ordinaire et extraordinaire; pour
Plassin, il se sauva en Flandre, et fut pendu en effigie.

  [1] Célèbres financiers qui n'ont pas laissé une bonne
  réputation, témoin ce passage d'un libelle du temps: «Les Pugets
  qui se sont vantés d'avoir mangé en leur temps plus d'un million
  six cent mille livres; avoir entretenu toutes les belles g.....
  de Paris; jouy des plus relevées de France; joué ez plus dissolus
  berlans, académies et tripots; bauffré les plus friands morceaux;
  couru le bal, le ballet et le b....l partout; eux, Chariel, les
  Mont-Morts, Morans, Moreau, Almerats et telle drogue de gens, ont
  mené ensemblement la vie non pareille d'Antonius et de
  Cléopâtre.» (_La Chasse aux larrons, ou Établissement de la
  chambre de justice_, par Jean Bourgoing (1618), p. 27.)

  [2] D'autres disent qu'il a porté les livrées chez madame de
  Beaufort; qu'ensuite il fut valet-de-chambre; et que, comme il
  étoit assez agréable parmi les femmes, il lui plut et lui servit
  à ses amourettes. (T.)

  [3] Il est situé dans la vieille rue du Temple. (T.)

  [4] On trouve quelques détails relatifs aux poursuites dirigées
  contre Étienne Du Puget par la Chambre de justice, dans _le
  Trésor des Trésors de France volé à la couronne, présenté au roi
  Louis XIII_, par Jean de Beaufort, Parisien; 1615, in-8º, p. 30.

Puget, qu'on appeloit M. de Pommeuse, car il avoit acheté cette terre
qui est auprès de Coulommiers, en Brie, eut encore un malheur outre la
recherche, c'est qu'il laissa tenir sa caisse par ses enfants, qui la
gouvernèrent fort mal; il est vrai qu'ils firent plaisir à bien des gens
de la cour, car ils étoient libéraux. Une fois le cadet, appelé Chéva,
se trouva en un lieu où étoit M. de Montmorency, qui lui parut fort
triste; on lui demanda ce qu'il avoit: «C'est que je suis du ballet du
Roi, répondit-il, et je n'ai pas le premier sou pour en faire la
dépense.» Chéva le tira à part et lui dit qu'il lui avanceroit un an de
ses ordonnances qu'il lui envoya dès le lendemain. M. de Montmorency ne
fut pas ingrat, car sachant Chéva dans la décadence, il lui envoya cent
pistoles, avec excuse de n'en faire pas davantage, mais qu'il n'avoit
pas d'argent, et il lui offrit celle de ses terres qu'il voudroit pour
s'y retirer et y vivre sans qu'il lui en coûtât rien.

Puget fut contraint de se retirer à Pommeuse. Là, il ne s'éloignoit
guère à cause de ses créanciers. Une fois pourtant il fut pris, à cause
qu'il n'y a qu'un seul pont-levis à cette maison, et que les archers
ayant eu avis qu'il étoit dans le parc, et qu'il étoit aisé d'entrer
dans une basse-cour dont la porte se tient rarement fermée, n'eurent
qu'à lui couper une avenue. Il contenta promptement celui qui le faisoit
arrêter, et revint chez lui; mais il se garda bien mieux qu'il n'avoit
fait.

Il avoit un frère qu'on appeloit le capitaine Puget[5], quoiqu'il n'eût
jamais été à la guerre[6]. On dit qu'Henri IV l'ayant trouvé une fois en
son chemin, lui demanda qui il étoit. Cet homme surpris hésita. «Je vois
bien, je vois bien, dit le Roi, vous êtes de ces Gascons qui sont sortis
de leur maison par le brouillard, et puis ne la peuvent plus retrouver.»
Il fut ensuite des cent gentilshommes servants; mais comme il n'avoit
que ce que son frère lui donnoit, il fallut bien suivre ce frère. Le
voilà donc à Pommeuse avec lui; il étoit le gouverneur du château; et
son fils, qui est ce Montauron qui a tant fait parler de lui, avoit le
commandement du pont et de la basse-cour. Ce capitaine Puget n'avoit,
les jours ouvriers, qu'un méchant baudrier de corde, car il ne quittoit
jamais son épée, et, les dimanches, il avoit une jarretière bleue en
guise de baudrier. Il alloit à tout bout de champ chez les villageois,
et leur demandoit: «Compère, qu'y a-t-il dans ton pot?--Hé, monsieur, il
n'y a rien digne de vous.» Qui disoit un morceau de lard, qui un bout
saigneux. A tout ce qu'ils disoient il répondoit toujours: «C'est ce que
j'aime;» et il les écorniffloit comme cela incessamment. Chez son frère,
il n'avoit pas autrement ses coudées franches; mais il étoit le maître
chez ces pauvres gens. C'étoit un homme si raisonnable qu'il disoit:
«Pourvu que mon fils ait la crainte de Dieu devant les yeux, qu'il
aille au diable s'il veut[7].»

  [5] Ce doit être Claude Du Puget de La Serre, dont la fille,
  Isabelle-Eugénie Du Puget de La Serre, épousa Jean-François
  Désiré, prince de Nassau-Siegen. (Voyez _Morery_.)

  [6] Il fut fait des cent gentilshommes qu'on remit sur pied pour
  l'entrée de la reine Marie de Médicis. (T.)

  [7] Le bel ancêtre pour les princes de Nassau!

Ce M. de Pommeuse avoit beaucoup d'enfants; l'un d'eux, qui est
aujourd'hui évêque de Marseille[8], fut long-temps évêque de Dardanie,
_in partibus infidelium_. C'est un homme assez agréable; il fait
plaisamment un conte; mais, comme il est bientôt épuisé; au bout de
vingt-quatre heures on voudroit qu'il fût en Dardanie. Cet homme fut si
heureux, que l'évêché de Marseille vint à vaquer durant le règne de peu
de durée de feu M. de Beauvais[9]. Le président Le Bailleul, son
Mecenas, le recommanda à ce prélat qui, le connoissant déjà, et
considérant qu'il y avoit si long-temps qu'il avoit le caractère sans en
avoir l'utilité, il lui donna cet évêché. On lui demandoit: «Mais
comment avez-vous fait pour aller si tôt de Dardanie à Marseille?--J'ai
passé, disoit-il, par Beauvais.» Il eut une fois querelle avec un prêtre
de Farmoutier[10] auprès de Pommeuse; cet homme lui dit: «Je suis
prêtre.--Et moi, répondit-il, je suis gentilhomme, et je fais des
prêtres.» Cette gentilhommerie prétendue vient de ce qu'il y a une
famille noble en Provence qui porte le nom de Puget. Ces provinciaux-là
furent bien aises de reconnoître un trésorier de l'épargne pour leur
parent, où ce sont des bâtards, comme il arrive quelquefois.

  [8] Étienne Du Puget, évêque de Marseille, mort en 1668
  (_Morery_). Il avoit été marié avec une demoiselle Hallé, fille
  d'un maître des comptes. Il la perdit en 1614. Malherbe a fait un
  beau sonnet pour servir d'épitaphe à cette dame Du Puget.
  (_Poésies de Malherbe_; Paris, Barbou, 1764, p. 206.)

  [9] Augustin Potier de Blancmesnil, évêque de Beauvais, aumônier
  de la reine Anne d'Autriche, mort en 1650, eut un moment de
  crédit. «M. l'évêque de Beauvais, plus idiot que tous les idiots
  de votre connoissance, prit la figure de premier ministre, et il
  demanda, dès le premier jour, aux Hollandois, qu'ils se
  convertissent à la religion romaine s'ils vouloient demeurer dans
  l'alliance de la France. La Reine eut honte de cette momerie du
  ministre......., et elle se mit entre les mains du cardinal
  Mazarin.» (_Mémoires du cardinal de Retz_, deuxième série de la
  _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 44,
  p. 146.)

  [10] Abbaye de femmes. (T.)

Dans cet évêché, qui vaut vingt mille livres de rente, il a vécu comme
un écolier; ses valets le tenoient en pension, et on n'a pas trouvé un
sou chez lui après sa mort. Un pauvre neveu qui demeura dix-sept ans
avec lui, n'en eut jamais la moindre assistance. On croit qu'il y avoit
quelque bâtard qui le suçoit.

Il y avoit un Puget nommé Chéva[11]; c'étoit le plus naïf de tous: il
avouoit que tous les Pugets et les Pugettes avoient quelque petit
endroit de la tête qui n'alloit pas bien; que quelquefois on étoit
long-temps à le découvrir, mais qu'enfin on s'en apercevoit. Quand il
commença à entrer dans le monde, il étoit fort magnifique; mais il ne
manquoit jamais de prendre des premiers les modes extravagantes. Quelque
fou s'avisa de porter des bottes dont les genouillères étoient à jour et
doublées de satin. On alloit fort à cheval par la ville; il avoit
toujours une haquenée; il lui est arrivé plus de cent fois de mettre
pied à terre avec ces genouillères de satin pour courir de toute sa
force; «car, disoit-il, de galoper dans les rues, cela eût fait peur à
tout le monde.» Quand Montauron, comme vous verrez par la suite, se
rendit adjudicataire de la terre de Pommeuse, Chéva écrivit en ces mots
au curé: «Enfin la terre de Pommeuse demeure dans notre maison. Aussitôt
la présente reçue, ne manquez pas de faire chanter le _Te Deum_.»

  [11] C'est un fief de Pommeuse. (T.)

Il y en a un Augustin réformé: avant qu'il fût moine, on l'appeloit _Don
Guilan le Pensif_; car ce garçon se promenoit douze heures dans l'avenue
de Pommeuse sans voir ceux qui passoient devant lui: c'étoit celui que
le père et la mère aimoient le mieux; ils le gâtèrent si bien qu'il
étoit insupportable en son enfance; ses frères et ses sœurs le
haïssoient comme la peste, et, pour se venger du père et de la mère, ils
lui disoient qu'il demandât la lune. Cet enfant fut huit jours à crier,
et disoit: «Maman, je veux la lune; je veux la lune, moi; je veux la
lune.»

Mais celui dont les folies ont le plus éclaté, c'étoit l'aîné, à M. de
Dardanie près; on l'appeloit Pommeuse: il fut nourri page de madame de
Savoie, et parvint à être son premier page. Elle l'aimoit, et s'il eût
été sage, il couroit fortune d'être son favori; mais pour ne pas
démentir le jugement de son frère Chéva, il s'amusa à railler le
cardinal de Savoie sur lequel on avoit fait des vaudevilles, au voyage
qu'il fit à Paris, où on l'appeloit _le Grand Pied_[12]. Le cardinal le
fit rouer de coups de bâton, comme il revenoit en France, et cela
perdit sa fortune. Le désordre de ses affaires l'obligea, après la mort
de son père, à se fortifier dans le château de Pommeuse, où il fit tirer
sur un conseiller de la Cour des Aides, qui avoit eu la commission d'y
mener le prévôt: le conseiller en eut par le menton; Pommeuse se sauva,
et madame de Savoie obtint sa grâce.

  [12] Quand le cardinal de Savoie salua la Reine, comme il mettoit
  le pied dans la chambre, il entendit:

          Ah! qu'il est beau!
    Il a fait sa barbe de nouveau.

  Cela le surprit; la Reine se mit à rire, et lui dit: «C'est mon
  perroquet.» En effet, ce l'étoit. (T.)

Pommeuse, le trésorier de l'épargne, avoit, outre ses quatre garçons,
encore quatre filles. L'une, nommée madame Barat, ruina son mari, et
faisoit l'amour avec son commis. Cette femme avoit une belle-mère qui
l'importunoit; elle se barricadoit contre, et, de peur de la voir, elle
cacha la maladie dont elle mourut, et étoit à l'extrémité avant que
personne en sût rien. Elle mourut jeune et étoit jolie.

La seconde se nommoit Beauvilliers; elle demeura veuve d'assez bonne
heure. Il lui prit une amitié aveugle pour un petit avocat fluet, nommé
Chaumontel, qui étoit une fort pauvre espèce d'homme, et qui n'avoit
point de bien. Elle obligea sa fille aînée, qui étoit bien faite, à
l'épouser (la cadette a épousé depuis un président des requêtes). Elle
disoit pour ses raisons qu'il n'y avoit que cet homme-là qui pût
nettoyer ses affaires. Il y en a qui ont cru qu'elle le vouloit
récompenser de ce qu'il n'avoit point méprisé vieillesse. Feu M. le
comte trouva une fois cette jeune femme à la promenade, et la trouva
fort à son gré; il la voulut aller voir. Voyez qu'il y alloit finement!
Le mari fit dire qu'il n'y avoit personne au logis. Ce Chaumontel étoit
digne de l'alliance des Pugets, car il étoit un peu fou: la goutte lui
vint sans l'avoir autrement méritée; il étoit fort malsain, et encore
plus avare, car il se laissa mourir d'inanition. Quoiqu'on fît chez lui
du potage de la vierge Marie, d'où le diable avoit emporté la graisse,
il mettoit encore de l'eau dedans, disant que cela nourissoit trop: il
ne mangeoit quasi point chez lui, mais il se crevoit quand il alloit en
festin; il n'y alloit pas souvent à la vérité. Chez lui il n'y avoit
point d'ordinaire, et la première fois qu'on y mit la nappe ce fut le
lendemain de sa mort.

Lorsqu'il étoit en santé, et que lui et sa femme sortoient, on fermoit
tout à la clef, jusqu'à la cuisine, et la servante demeuroit dans la
cour si elle vouloit. A vivre comme cela, n'ayant qu'une seule fille, il
la laissa riche: un Amelot l'a épousée. Cette madame de Chaumontel est
un original; elle vouloit faire trois couvertures de mulets pour mettre
sur des chevaux de louage, en allant à Forges, disant que cela avoit
bonne mine et que les grands seigneurs en usoient ainsi: pour cela elle
vouloit louer des chevaux de charge pour porter ses hardes. Une fois que
je fus chez madame Margonne, quelque méchante langue lui alla dire que
j'étois un bel esprit: elle se tua, tandis que je fus là, de dire de
belles paroles; et tous ceux qui y étoient se crevoient de rire.

La troisième fille de Pommeuse vit encore; en premières noces elle avoit
épousé un nommé M. Pastourel, dont elle n'a point eu d'enfants: on dit
que pour sauver les charges de son mari qui valoient cinquante mille
écus, elle coucha avec le président de Chevry[13]; elle a été jolie, à
ce qu'on dit. De cette famille, ils deviennent tous chauves de bonne
heure. Je la connois il y a long-temps, mais je ne lui ai jamais vu un
cheveu ni un reste de beauté. Elle est de belle taille, et a de
l'esprit, du sens et de l'équité. En secondes noces elle a épousé
Margonne, receveur-général de Soissons: on croit qu'ils concubinoient
ensemble auparavant, car elle a été galante. Bordier s'y est amusé, à ce
qu'on dit, qu'elle étoit déjà bien degoûtante; mais il étoit fort peu de
chose en ce temps-là, et il tenoit à honneur qu'on le souffrît
là-dedans. Elle en usa assez mal avec la femme de Bordier, qui, à cause
d'elle, étoit maltraitée par son mari. Elle n'a eu pour tous enfants
qu'une fille qui a la taille gâtée: cette femme, qui voit assez clair
d'ordinaire, ne voit point cette bosse, parle des robes de sa fille,
dit: «Sa robe lui va si bien, vous diriez qu'elle est cirée;» et elle
pare cette fille pour l'envoyer au bal. Mais il faut dire la vérité,
voilà tout son faible: sa fille a de l'esprit et du sens autant qu'on en
peut avoir en une grande jeunesse. Nous parlerons ensuite de la
quatrième fille de Pommeuse.

  [13] Duret de Chevry, président de la chambre des comptes de
  Paris. (Voyez son article, t. 1, p. 261.)




MONTAURON[14].


Pendant que Montauron étoit à Pommeuse il en conta à la dernière et à la
plus jolie des filles de M. de Pommeuse[15]: il n'y avoit qu'elle qui
n'eût point été mariée; on l'appeloit mademoiselle Louise: Patru, qui
étoit son ami, quoique beaucoup plus jeune qu'elle, dit que c'étoit une
fort aimable personne[16]. Montauron étoit laid et impertinent;
cependant comme elle ne voyoit que lui, et qu'on ne la marioit point,
elle l'aima à faute d'autre. Patru, à qui elle conta toute son histoire,
depuis lui disoit: «Mais, ma chère, c'est donc pour faire dire vrai à
Chéva que tu as aimé cet homme?--Ce sera ce que tu voudras,» disoit-elle
en rougissant. La voilà grosse: elle accouche; Montauron reçoit l'enfant
par une fenêtre, et l'emporte à Paris; il avoit un cheval de louage. Il
a dit depuis que quand il fut question de le donner à une nourrice, il
n'avoit que deux écus. Pensez qu'il en trouva à emprunter quelque part.
Elle accoucha encore deux fois. La seconde fois elle fut découverte par
une servante. La mère croyoit qu'elle étoit hydropique, et le père
étoit un méditatif, qui ne voyoit pas ce qu'il voyoit; l'ayant su, il
alla trouver sa fille le troisième jour qu'elle étoit fort mal. Elle se
voulut jeter à ses pieds, il la retint et lui dit: «Traitez bien cette
servante toute votre vie, car elle vous peut perdre, et n'y retournez
plus.» Elle n'y retourna effectivement qu'après sa mort; mais c'est
qu'il mourut bientôt. Des trois enfants qu'elle eut, il n'y eut que
l'aîné qui vécut; c'étoit une fille.

  [14] Pierre Du Puget, seigneur de Montauron, des Carles et
  Caussidière, La Chevrette et La Marche, conseiller du Roi,
  premier président au bureau des finances de Montauban.

  [15] C'étoit la cousine-germaine de Montauron, qui étoit le neveu
  de Puget de Pommeuse.

  [16] Le père de Patru avoit une ferme près de Pommeuse. (T.)

Montauron, ses amours étant découvertes, ne demeura plus à Pommeuse, et
il se mit au régiment des gardes; après il se fit commis, puis il eut
quelque intérêt dans la recette de Guyenne; ensuite, s'étant bien mis
avec feu M. d'Espernon, il acheta la charge de receveur-général de
Guyenne: il se fourra tout de bon dans les affaires. Il avoit promis à
mademoiselle Louise de l'épouser; il ne s'en tourmentoit pas autrement,
disoit, pour toute excuse, que cela nuiroit à ses affaires. Il y avoit
deux ans qu'elle n'en avoit eu aucune nouvelle quand elle mourut de
dépit de se voir ainsi trahie, et de ce que la femme de son frère de
Pommeuse lui reprochoit quelquefois sa petite vie[17].

  [17] Dans Morery, on présente Louise Du Puget comme ayant été la
  première femme de Montauron.

Voilà Montauron opulent; il étoit si magnifique en toute chose, qu'on
l'appeloit _Son Eminence gascone_, et tout s'appeloit _à la
Montauron_[18], comme aujourd'hui _à la Candale_. Pour entrer laquais
chez lui, on donnoit dix pistoles au maître-d'hôtel. Jamais je n'ai vu
un homme si vain; il donnoit, mais c'étoit pour le dire. Sa plus grande
joie étoit de tutoyer les grands seigneurs, qui lui souffroient toutes
ces familiarités à cause qu'il leur faisoit bonne chère, et leur prêtoit
de l'argent; il étoit ravi quand il leur disoit: «Ça, ça, mes enfants,
réjouissons-nous.» Mais c'étoit bien pis quand M. d'Orléans, car cela
est arrivé quelquefois, ou M. le Prince d'aujourd'hui[19] y alloient; il
étoit au comble de sa joie. Une fois M. de Châtillon lui dit: «Mordieu,
monsieur, nous sommes tous des gredins au prix de vous. Faites-moi
l'honneur de me prendre à vos gages, et je renonce à tout ce que je
prétends de la cour.» Une fois qu'il ne dînoit point chez lui,
Roquelaure et quelques autres y vinrent, et se firent servir à dîner
comme s'il y eût été. Il ne se fâcha point, et dit qu'il vouloit que
désormais on servît chez lui tant en absence qu'en présence. Il disoit
insolemment: «_Il est sur l'état de ma maison._»

  [18] Corneille a dédié _Cinna_ à Montauron, en 1639. Dans
  l'épître dédicatoire il le compare à Auguste, c'étoit le Mécène
  des gens de lettres. Fitelieu, qui s'intituloit en outre _sieur
  de Rodolphe et du Montour_, lui dédia _la Contre-Mode_ (Paris,
  Louis de Heuqueville, in-12, 1642). Voici le commencement de
  l'épître dédicatoire: «Monsieur, ce premier essor de ma plume et
  de mon esprit dans Paris, quoique petit, rencontre de prime-abord
  un grand homme pour se faire connoître à sa faveur. Il recevra
  plus de vogue et d'autorité de votre nom que du peu de suffisance
  de celui qui vous l'offre, et pour combattre une erreur populaire
  qui vous fait l'_auteur d'une Mode_ qu'il condamne, il publiera
  partout que vous aimez bien plus les contentemens de l'âme que
  les plaisirs du corps, etc.» Nous citons ce passage, parce qu'il
  prouve que Montauron étoit un homme à la mode; l'ouvrage, tout
  ridicule qu'il est, contient des détails singuliers sur les
  usages du temps.

  [19] Le grand Condé.

Il avoit fait élever la fille qu'il eut de mademoiselle Louise, sa
cousine germaine, comme une princesse, et il la vouloit marier tout de
même que si elle eût été sa fille légitime. Une fois, en je ne sais
quelle cérémonie de famille, M. de Dardanie fit passer mademoiselle de
Montauron devant mademoiselle Margonne. On lui dit: «Mais celle-là n'est
pas légitime.--Voire, dit-il, bâtarde pour bâtarde, encore celle-là
est-elle l'aînée.»

Feu Saint-Charmes Tervaux, conseiller au grand conseil, garçon d'esprit
et qui faisoit joliment des vers, n'en voulut pourtant point,
quoiqu'elle eût cinquante mille écus, et qu'il y eût beaucoup à espérer
encore. Mais Tallemant[20], conseiller au grand conseil, garçon de
grande dépense, espérant avoir des millions, l'épousa après avoir changé
de religion, et de l'argent du mariage, en acheta une charge de maître
des requêtes. Il fut nourri quelques années, lui et son train, chez
Montauron, et il en tira plus de dix mille écus de hardes. L'éducation
de cette fille avoit été étrange, car elle ne voyoit que vitupère, car
il avoit des demoiselles chez lui et dehors, tout à la fois; tout
fourmilloit de bâtards là-dedans, et sa gouvernante avoit à tout bout de
champ le ventre plein. De succession, il n'en falloit point parler; car
cette fille étoit incestueuse, et il n'y avoit pas même un contrat de
mariage. Tallemant négligea avec tout cela de prendre toutes ses sûretés
à la chambre des comptes pour la légitimation. Pas un de ses parents,
hors sa sœur, ne consentit à ce mariage, et ils n'ont jamais voulu
signer le contrat. Lui et sa femme, au lieu d'épargner, s'imaginoient
avoir des millions de Montauron, et le gendre, à l'exemple du beau-père,
faisoit une dépense enragée; il se mit même à jouer, et on se confessoit
de lui gagner son argent, car il jouoit comme un idiot. Il avoit aussi
des mignonnes. Montauron souffroit qu'on dît des gaillardises à sa
table, et il est arrivé souvent à sa fille de feindre de se trouver mal,
et de se retirer tout doucement dans sa chambre. Les petits maîtres et
autres prenoient ce qu'il y avoit de meilleur, et souvent à peine
daignoient-ils faire place à celui qui leur faisoit si bonne chère. J'ai
cent fois ouï dire à Montauron qu'il avoit les meilleurs officiers de
France; il n'y avoit que lui alors qui parlât comme cela: il disoit
familièrement à son gendre, fils d'un homme d'affaires: «Il n'y a que
moi d'homme de condition dans les affaires.» Il avoit des armes à son
carrosse, à la vérité sans couronnes; s'il revient, il en mettra. Dans
sa grande abondance, il avança un homme de son nom jusqu'à le faire
président au mortier à Toulouse: Tallemant, à la prière de son
beau-père, prêta quarante mille livres pour aider à acheter la charge.

  [20] Gédéon Tallemant, maître des requêtes et intendant de
  justice en Languedoc.

Une fois aux comédiens du Marais, M. d'Orléans y étant, quelqu'un fut
assez sot pour dire qu'on attendoit M. de Montauron. Les gens de M.
d'Orléans le firent jouer à la farce, et il y avoit une fille _à la
Montauron_, qu'on disoit être mariée _Tallemant quellement_.

Comme cet homme n'avoit nul ordre ni en ses dépenses ni en ses affaires,
et que feu M. le Prince, qui l'aimoit, ne lui put jamais faire tenir un
registre, tout cela enfin alla cul par sus tête: il fut contraint de
vendre La Chevrette à M. d'Émery, et sa maison du Marais à M. le duc de
Retz. A cette Chevrette il avoit établi une chose fort raisonnable;
c'est que si un de ses gens eût pris un sou de qui que ce soit qui y
couchoit, il auroit été chassé. Il ne payoit point ce qu'il devoit;
cependant il avoit encore une maison de quatre mille cinq cents livres
de loyer, et tenoit bon ordinaire. Il avoit épousé clandestinement la
sœur de Souscarrière, la fille du pâtissier[21], car le jubilé n'avoit
point fait de miracle pour elle. Souscarrière, qui n'entend point
raillerie, dès qu'il vit que notre homme s'enflammoit, lui déclara que
s'il ne voyoit sa sœur à bonne intention, il n'avoit qu'à n'y plus
retourner; mais s'il vouloit l'épouser que ce lui seroit honneur et
faveur. La fille étoit bien faite, il l'épousa. Sous son nom il a acquis
quelques terres autour de Paris; on l'appelle madame de La Marche, car
La Marche vers Villepreux est à elle: il n'a point encore déclaré ce
mariage, parce que, dit-il, il n'est pas en état de faire tenir à sa
femme le rang qu'elle doit tenir. Il y a eu du grabuge entre eux.

  [21] Elle s'appeloit Isabelle-Diane de Michel, et fut dame de La
  Marche. Il l'épousa en 1643, suivant Morery.

En ce temps-là (1648) il fit une insigne friponnerie à un receveur des
tailles; c'est un Toulousain. Montauron lui proposa d'épouser une de ses
nièces dont le père a été libraire, à condition de prendre sa charge et
de lui en donner une de trésorier de France à Montauban qui valoit vingt
mille livres de plus que la sienne, et que par le contrat il
confesseroit avoir reçu ces vingt mille livres pour la dot. Le mariage
s'accomplit: ce garçon vient à Paris pour se faire recevoir; à la
chambre on se moque de lui, car ce bureau est de nouvelle création, et
n'est pas vérifié, ou du moins il ne l'étoit pas alors. La mère et la
sœur du marié chassèrent la nièce de _Son Eminence gascone_. Cependant
Montauron, qui étoit à Toulouse, faisoit _flores_; mais au sortir on lui
arrêta son équipage faute de payer ses dettes. Il revint à Paris, où il
fut obligé d'aller manger chez son gendre, qui avoit un logis à part.
Depuis que Montauron avoit vendu sa belle maison, il n'avoit ni cheval
ni mule.

Durant le siége de Paris il se laissa tomber et se rompit une jambe: on
le porta chez son gendre, où il prenoit ses repas; il y fit venir une
petite fillette de quinze ans, nommée _Nanon_, fille de dame Jeanne, une
grosse fruitière à qui il avoit l'honneur de devoir honnêtement: il
l'avoit habillée en demoiselle. Il falloit que madame Tallemant souffrît
que cette petite friponne se mît en rang d'oignon, et qu'on lui envoyât
de quoi dîner avec lui. Nonobstant tous ces soins, un beau jour il se
fait lever et s'en va chez lui; la fille eut beau pleurer, le gendre eut
beau tempêter, il n'y eut pas moyen de le retenir. Cela venoit de ce
qu'il craignoit qu'on lui débauchât sa Nanon, et de ce que dame Jeanne
n'alloit pas là-dedans si librement que chez lui. Cet homme avoit mis
son honneur, quand sa fille logeoit avec lui, à débaucher toutes les
filles qu'elle prenoit, pour peu qu'elles fussent jolies.

Depuis, du temps des rentes rachetées, Montauron, qui ne se trouvoit pas
bien ici sous la couleuvrine de ses créanciers, s'en alla en Guyenne, où
son gendre étoit intendant, pour y faire ses recouvrements, car il est
receveur-général; mais avant que de partir, il découvrit pour dix mille
écus, à Monnerot, toutes les rentes qu'avoient rachetées ceux dont il
avoit été associé en quelque traité. Il est encore à revenir de ce
pays-là.

Il s'y est amusé à faire de son mieux, et, contentant sa vanité aux
dépens de ses créanciers, il a toujours fait bonne chère. Il s'est
occupé à l'astronomie judiciaire, lui qui ne savoit ni A ni B, et il a
fait quelquefois des horoscopes, et dit qu'il a des moyens infaillibles
pour accorder les religions. Il alla à Saint-Jean-de-Luz à la
conférence, et y tenoit table. Il vint ici l'hiver après le mariage, se
fiant sur un arrêt du conseil; mais on le fit mettre à la Conciergerie,
d'où Tubeuf-Bouville, conseiller de la grand'chambre, et Tallemant le
tirèrent. Il avoit fait rappeler Bouville d'exil du temps du cardinal de
Richelieu.

Il écrivit à sa femme, après le mariage déclaré: «Mettez mon fils à
l'Académie, donnez-lui un gouverneur, car il le faut élever en homme de
condition.» Elle lui répondit: «Je lui donnerai des pages, si vous
voulez; vous n'avez qu'à m'envoyer de l'argent.»

Une famille de Puget de Provence, qui est assez ancienne, voyant
Pommeuse trésorier de l'épargne, et Montauron déjà en grande faveur, les
reconnut pour ses parents. Il y en a une belle généalogie chez
Tallemant[22].

  [22] C'est sans doutes d'après cette généalogie qu'a été fait
  l'article _Puget_ dans le Dictionnaire de Morery. Il semble avoir
  été dicté à la complaisance des éditeurs par la famille des
  Pugets. A l'exception du père Anselme, il faut lire, avec
  précaution, presque tous les généalogistes.




LA SERRE[23].


La Serre se nommoit Puget, et étoit proche parent de Montauron[24]; il
fut marié à Toulouse, et sa femme, à ce qu'on dit, mourut de jalousie.
Il vint à Paris, où il étoit logé dans un grenier: il achetoit, comme il
dit lui-même, une main de papier trois sols et la vendoit cent écus;
c'est de lui que Saint-Amant a dit:

    Et depuis peu même La Serre,
    Qui livre sur livre desserre,
    Dupoit encore vos esprits
    De ses impertinents écrits.

Il a une malheureuse facilité à écrire qui lui a fait mettre au jour
plus de soixante volumes, tant grands que petits, qui, à là vérité, ne
sont tous que rapsodies: il tenoit pour maxime qu'il ne falloit qu'un
beau titre et une belle taille-douce; aussi madame Margonne[25]
l'appeloit-elle _le Tailleur des Muses_, parce qu'il les habilloit assez
bien. Après avoir bien débité tant de mauvaises choses à Paris, que le
monde commençoit à s'en lasser, il s'en alla en Lorraine. Là, il trouva
de bons seigneurs qui lui firent de gros présents pour de ridicules
épîtres dédicatoires; car ces mêmes livres avoient été présentés à
d'autres en France, et il n'y avoit que la première feuille de changée,
de peur qu'à la date on ne reconnût la fourberie. Après il suivit la
Reine-mère à Bruxelles en qualité d'historiographe. Là il fit assez bien
ses affaires, et il ne trouva pas les Flamands plus fins que les
Lorrains. C'est un des plus mauvais ménages du monde; aussi n'est-il pas
intéressé, et il le fit bien voir au courrier de Piccolomini. Il avoit
dédié un livre à ce général, et sur le paquet il avoit mis: «Je ne mets
point le lieu où tu es; la renommée l'apprendra assez à celui à qui je
l'envoie.» Piccolomini, jaloux de sa réputation, dépêcha un courrier à
La Serre avec une bourse où il y avoit cinquante écus d'or. La Serre en
donna plus de la moitié à cet homme, et lui dit: «Je n'ai recherché en
cela que l'honneur de dédier un livre à votre maître.»

  [23] Jean Puget de La Serre, écrivain pitoyable, qui seroit
  oublié si Boileau ne l'avoit doté de l'immortalité du ridicule.

          La Serre est un charmant auteur,
    Ses vers sont d'un beau style et sa prose est coulante.

    (_Satire_ IIIe.)

    Vous pourriez voir un temps vos écrits estimés
    Courir de main en main par la ville semés;
    Puis de là tout poudreux, ignorés sur la terre,
    Suivre chez l'épicier Neuf-Germain et La Serre.

    (_Satire_ IXe.)

  [24] La mère des trois Puget s'appeloit Isabeau Le Brun de La
  Serre. Cette parenté devoit venir de là.

  [25] C'étoit une fille d'Étienne Du Puget. (_Voyez_ plus haut
  l'article des Puget.)

Après la mort de la Reine-mère, le cardinal de Richelieu accorda à
Montauron le retour de La Serre, le logea chez lui, lui entretint un
carrosse, et lui donna deux mille écus de pension. Voyez quelle fortune!
La Serre vivoit comme si cela ne lui eût jamais dû manquer; au bout de
l'an il devoit quelque chose.

Il traita deux ou trois fois quelques-uns des plus estimés de
l'Académie. Un jour il leur conta de galant homme[26] toute sa vie; une
autre fois il se vouloit faire passer pour un autre homme, et ne se
souvenoit plus de ce qu'il leur avoit dit. Celui-là est Puget et demi.
Quand il falloit monter en carrosse, il leur disoit: «Montez, montez
dans mon carrosse; c'est le char de la Fortune.» Une fois, comme il
attendoit quelqu'un à la porte de l'hôtel de Mélusine, chez Bois-Robert,
où l'Académie s'assembloit alors[27], il rencontra le vieux Baudoin qui
en sortoit: «Ah! bon homme, s'écria-t-il, que vous et moi avons bien
débité le galimatias!» Baudoin ne trouva cela nullement bon; mais il ne
sut que lui répondre. J'ai parlé, dans l'Historiette du cardinal de
Richelieu[28], de la tragédie en prose de _Thomas Morus_. Le chancelier
en fit autant de cas que le cardinal de Richelieu, par ignorance ou par
flatterie, ou peut-être par tous les deux ensemble, et il fit La Serre
conseiller d'Etat ordinaire. Quand La Serre le salua la première fois,
il lui dit: «Monseigneur, je suis de cire; vous avez les sceaux,
imprimez-moi.»

  [26] Expression empruntée de la langue italienne (_da galant'uomo_).

  [27] C'étoit au mois de juin 1638. Voyez l'_Histoire de
  l'Académie françoise_, par Pellisson (Paris, 1730, t. 1, p. 86).
  L'hôtel de Mélusine devoit vraisemblablement son nom à un tableau
  de cette fée qui lui servoit d'enseigne.

  [28] _Voyez_ au t. 1 la note de la p. 400.

Il fit plusieurs pièces en prose, et il donnoit les violons à l'hôtel
quand on les représentoit, c'est-à-dire qu'il y avoit dix ou douze
violons dans les loges du bout, qui jouoient devant et après et entre
les actes. Enfin, pour couronner ses folies, quoiqu'il fût sous-diacre,
il lui prit envie de se remarier, et il fut accordé avec la fille de
Hanse, apothicaire de la Reine; mais Montauron ayant été obligé de
vendre La Chevrette et sa maison de Paris, M. de La Serre fut aussi
obligé de chercher une femme ailleurs. Il subsista ensuite par la faveur
de M. le chancelier, qui lui fit avoir pension comme historiographe de
la Reine, car il en avoit les provisions.

Cet homme ne manque point d'esprit, témoin ce qu'il dit au Père
Suffren[29], qui lui remontroit qu'il avoit eu tort de mettre à la fin
de l'épitaphe qu'il fit pour le roi de Suède, _qu'il rendit son âme à
Dieu_, parce que c'étoit un hérétique. «Hé! mon père, répondit-il, je
n'ai pas dit ce que Dieu en avoit fait; mais seulement qu'il rendit son
âme à Dieu, pour en faire ensuite ce qu'il lui plairoit.»

  [29] On lit _Souffran_ dans le manuscrit, mais c'est évidemment
  du père Suffren, confesseur de Marie de Médicis, que parle ici
  Tallemant. Ce religieux avoit obtenu de Louis XIII la permission
  de suivre la Reine-mère dans les Pays-Bas. (Voyez l'_Histoire des
  confesseurs des rois_, par Grégoire; Paris, 1824, p. 339.) La
  Reine, qui étoit Italienne, prononçoit vraisemblablement
  _Souffran_, et à la cour tout s'imite.

Il est tout plein de franchise: il aborde toujours les gens en leur
demandant où est _l'auneur_? Il s'avisa de faire une planche où son
portrait étoit gravé en petit au haut; un peu plus bas, il y avoit une
espèce de bibliothèque, dont les livres ouverts portoient les titres des
livres qu'il a composés; plus bas étoit Minerve qui tenoit le Temps
enchaîné, et lui montroit un autre portrait de La Terre, lui défendant
d'y toucher. Ce livre ne contient que les épîtres dédicatoires de ses
ouvrages, et les portraits de ceux à qui ils furent présentés; il est
intitulé: _La Bibliothèque de M. de La Serre_, etc. Il en a fait un
autre où sont les portraits de douze Annes d'Autriche, avec un quatrain
au bas de chaque portrait; à celui de la Reine, il y a:

    Douze Annes en une Anne.

A entendre prononcer cela, il n'y a rien de plus ridicule à cause de
l'équivoque.

Je ne sais par quel hasard La Serre et madame Lévesque[30] se
rencontrèrent; mais ils pensèrent se marier ensemble. Elle fut avertie
quel homme c'étoit, et elle n'y voulut plus penser. Durant leurs amours,
il lui emprunta seize pistoles, pour lui donner la collation et à
quelques filles de ses voisines et à quelques garçons; il leur fit un
cadeau[31]; au lieu que ceux qui avoient passé devant n'avoient donné
que des tartelettes de fruit et quelques pouppelins[32]. Elle lui envoya
demander les seize pistoles à quelques jours de là. Il lui en renvoya
une, disant que c'étoit pour son écot, et qu'elle en tirât autant de
chacun, que cela feroit justement son compte: ils avoient été seize en
tout.

  [30] Elle étoit fille de Turpin, procureur au Châtelet, et elle
  épousa Lévesque, procureur au Parlement. (_Voyez_ l'Historiette
  de madame Lévesque, t. 3, p. 278.)

  [31] Fête, repas que l'on donne aux dames.

  [32] Sorte de pâtisserie très-délicate. (_Dict. de Trévoux._)

Il épousa au bout de l'an (en 1648) une jolie personne, fille d'un
cabaretier d'Auxerre. Ils s'attrapèrent l'un l'autre.

Le chancelier lui a fait avoir un logement dans la bibliothèque de
l'hôtel de Richelieu, au Palais-Royal; il fait des livres avec des
tailles-douces, et il vivote comme il peut.




TALLEMANT,

LE MAÎTRE DES REQUÊTES[33].


Tallemant a eu de patrimoine au moins cinq cent mille livres. Son père
étoit trésorier de Navarre, et avoit quelques fermes du Roi; c'est où il
avoit gagné la plus grande partie de son bien. C'étoit un homme de
plaisir; mais son fils l'étoit bien autrement que lui.

  [33] Gédéon Tallemant, maître des requêtes, intendant de Guyenne,
  de Languedoc et de Roussillon. Son portrait a été gravé in-4º,
  par Fresne.

Je ferai en passant un conte du père. Il étoit près d'épouser la fille
d'une veuve de Rouen. On étoit presque convenu de tous les articles,
quand cette femme le mena promener à deux lieues de la ville à une
maison qu'elle avoit; on se mit à causer sur la bonde d'un étang; la
belle-mère lui parloit, le reste de la compagnie entra dans un bois. La
veuve n'étoit point mal faite. En lui disant l'estime qu'il faisoit
d'elle, il lui prit la main et la lui baisa; elle sourit: cela le mit en
belle humeur; il lui leva la jupe et lui fit ce qu'il devoit faire à sa
fille. Après, cette femme songe à ce qu'elle avoit fait; la voilà au
désespoir: elle pleure; sa fille revient; elle fait semblant d'avoir la
migraine. On retourne à Rouen: le lendemain elle déclare au galant
qu'elle ne pouvoit se résoudre à lui donner sa fille après ce qui
s'étoit passé. On fit naître exprès des difficultés sur les articles, et
l'affaire fut rompue.

Tallemant le père avoit pour un de ses moindres commis un garçon de son
nom, qui étoit un des plus adroits escrocs qu'on eût pu trouver; il
avoit instruit un barbet, qu'il avoit appelé Moustapha, à avaler tout ce
qu'il lui jetoit. Quand il aidoit à compter de l'argent au caissier, il
escamotoit quelques pistoles qu'il jetoit sous main à ce barbet, comme
si c'étoit du pain, puis il l'enfermoit dans sa chambre et le purgeoit.
Au-devant du logis de M. Tallemant demeuroit un maître des requêtes,
nommé Bigot, sieur de Fontaines. En ce temps-là les maîtres des requêtes
alloient plus sur des mules qu'en carrosse. Notre commis ôta les fers de
devant à cette mule, se les mit aux pieds et alla dans la cave voler du
vin. La femme de charge, bonne Huguenote, qui avoit entendu lire
l'histoire de l'idole de Baal, avoit semé de la cendre pour découvrir si
l'on alloit tirer son vin: elle pensa tomber de son haut quand elle vit
ces fers de cheval ou de mule marqués dans la cave.

Tallemant, le maître des requêtes, toute sa vie a cajolé les femmes;
mais il y avoit bien de la bagatelle à son affaire. Un jour qu'il fut
une heure dans la ruelle du lit de sa sœur d'Harambure, seul avec
madame de Cressy, la dame tout d'un coup appelle madame d'Harambure.
«Oh! devinez, ma chère, de quoi votre frère m'a entretenue? De mes
pendants d'oreille. En vérité, il ne m'a parlé d'autre chose.» Il
dépensoit. Chabot et lui alloient ensemble au bal: il prêtoit des habits
et du linge à Chabot[34].

  [34] Chabot étoit un bien petit gentilhomme avant d'épouser
  mademoiselle de Rohan. (_Voyez_ l'Historiette de mademoiselle de
  Rohan, t. 3, p. 59.)

Ce fut en Rouergue, chez le comte de Clermont de Lodève, grand homme de
bien, et entre les mains de l'évêque de Saint-Flour (Noailles), depuis
évêque de Rodez, un des plus ignorans hommes du clergé, qu'il fit
abjuration pour épouser mademoiselle de Montauron. Voyez s'il n'y a pas
bien de la conduite à tout cela. Je l'ai vu dans une lâche adoration
pour son beau-père, dont sa sœur crevoit de dépit: il parloit aussi
sans cesse de la jeunesse de sa femme: «Je lui ai vu venir les tétons,
disoit-il.--Hé! mon Dieu, dit sa sœur, puisque vous les voyiez venir,
que n'empêchiez-vous qu'ils ne vinssent comme ils sont venus?» C'est
qu'elle a la gorge fort enfoncée.

Cette femme ne manque pas d'esprit; mais elle n'a pas plus de cervelle
que de raison. Elle disoit après la conférence: «Si les partisans
reprennent le dessus, tout est perdu;» elle qui étoit fille du partisan
des partisans; et cent fois il lui est arrivé de faire des contes de
bâtards. Elle ne fait rien de ses dix doigts que tenir des cartes; elle
ne s'est jamais mêlée du ménage ni de ses enfants: il n'étoit pas
impossible pourtant de l'y accoutumer, car elle étoit d'humeur assez
douce; mais il lui eût fallu un autre mari. Tallemant lui achète jusqu'à
ses souliers et ses rubans, car jamais il n'y eut un homme si badin que
lui pour ces sortes de choses-là.

Par vanité, il voulut que Silhon[35], qui alors n'étoit nullement en
bonne posture, vînt le voir; il l'avoit fait loger auprès de lui, et lui
donnoit pour cela d'assez bons appointements. Silhon y alloit, mais
jamais le maître des requêtes n'avoit le loisir de lire avec lui.
Silhon, après avoir demandé quelque temps pourquoi on le faisoit venir,
et ayant su que madame d'Harambure, qui étoit vaine comme un Gascon,
avoit dit que Silhon étoit à son frère, se retira. Il eut ensuite
Rampalle[36], un poète assez médiocre, puis un Allemand nommé Stella;
mais tous ces gens-là ne lui ont jamais rien appris. Je crois que notre
cousin les faisoit venir afin de se pouvoir vanter de dépenser en toutes
choses imaginables; car il avoit des tableaux, des cristaux, des joyaux,
des tailles-douces, des livres, des chevaux, des oiseaux, des chiens,
des mignonnes, etc. Il jouoit, il faisoit grand'chère, il étoit
magnifiquement meublé. Il acheta une maison cent mille livres pour la
faire quasi toute rebâtir, et cela en un quartier effroyable, tout au
fond du Marais, sur le rempart[37].

  [35] Jean Silhon, de l'Académie françoise, écrivain politique,
  auteur du _Ministre d'État_, etc., etc. Il mourut en 1667.

  [36] Rampalle est un mauvais poète, dont Boileau a dit:

    On ne lit guère plus Rampalle et Mesnardière.

    (_Art poétique_, ch. IV.)

  [37] Ce devoit être dans la rue des Tournelles, derrière la Place
  Royale. Le rempart étoit fort élevé, et empêchoit la vue; on ne
  commença à le planter et à le convertir en boulevards qu'en 1668;
  les plantations ne furent achevées jusqu'à la porte Saint-Honoré
  qu'en 1705.

Il me vouloit prouver une fois qu'un homme propre comme lui ne pouvoit
se passer à moins de six robes-de-chambre pour s'habiller: une d'hiver
et une d'été, autant à la campagne; une noire pour recevoir les parties,
et une belle pour les jours qu'on se trouve mal.

Il vouloit faire l'habile homme et ne savoit rien. Une fois que
Floridor[38], qui est son compère, lui vint lire, pour faire sa cour,
une pièce de Corneille qu'on n'avoit point encore jouée, mademoiselle de
Scudéry, mademoiselle Robineau, Sablière, moi et bien d'autres gens
étions là; nous nous tenions les côtés de rire de le voir décider et
faire les plus saugrenus jugements du monde; il n'y eut que lui à
parler: vous eussiez dit qu'il ordonnoit du quartier d'hiver dans une
intendance de province, comme il fit ensuite.

  [38] Josias de Soulas, sieur de Prine-Fosse, après avoir fait
  profession des armes dans le régiment des gardes-françoises de
  Louis XIII, se fit comédien sous le nom de _Floridor_. Il avoit
  une figure noble, une belle taille, un son de voix mâle sans
  cesser d'être pénétrant et affectueux. Il joignoit à ces
  avantages beaucoup d'esprit et une conduite exemplaire. (Voyez
  l'_Histoire du Théâtre-François_, par les frères Parfait, t. 8,
  p. 217.)

Aussi prudent en autre chose qu'en dépensé, une fois que sa femme étoit
assez mal d'une couche, il donna chez lui-même la comédie à madame
Coulon[39]. Cela pensa faire enrager l'accouchée. Depuis, il enragea à
son tour, car Dieu lui fit la grâce de devenir jaloux. Sa femme
insensiblement goûta les cajoleries: je voyois qu'elle avoit toujours
quelque chose à dire à quelqu'un au Cours, et qu'elle criailloit d'une
allée à l'autre. «Oh! ce dis-je, notre homme en tient; sa femme est déjà
_pialeuse_; elle sera bientôt coquette.» Elle ne manqua pas de me faire
dire vrai, et le mari ne manqua pas de se décrier pour jaloux: il la
suivoit partout. Il arriva une fois une assez plaisante chose. Sa femme
devoit aller à une collation chez une de ses parentes (madame Nolet); un
garçon gagea une pistole contre mademoiselle Margonne que Tallemant ne
se tiendroit jamais d'y venir. La fille croyoit gager à jeu sûr, car
elle avoit fait en sorte que son père avoit convié Tallemant à aller se
promener à un jardin au faubourg Saint-Antoine. Tallemant y va. Il étoit
six heures sans qu'on ouït parler de lui à la collation. Le pauvre
garçon ne savoit que répondre aux goguenarderies de la demoiselle, quand
on voit entrer M. Margonne et M. Tallemant. La chance tourna aussitôt;
la fille en colère va demander à son père pourquoi il l'avoit ainsi
trahie. «Hélas! ma mie, lui dit-il, j'aime mieux te rendre ta pistole.
Oh! le méchant métier que de vouloir empêcher un jaloux d'aller où il a
peur qu'on ne cajole sa femme! A moins que de le prendre au collet, il
n'y a pas moyen d'en venir à bout.» Une fois qu'il jouoit à la prime, il
y avoit un homme auprès de sa femme; il le voyoit, cela le troubla de
sorte qu'il ne savoit ce qu'il faisoit, et il perdit tout son argent.
Elle, de son côté, ne se soucioit de rien, pourvu qu'elle se divertît:
c'étoient continuelles parties. Ils ne se faisoient pas déchirer leur
manteau pour demeurer quand on les vouloit retenir. Madame Nolet disoit:
«Ils sont allés voir une belle maison; ils y souperont s'ils peuvent.»
Ils ne payoient pas autrement bien. Une fois, à l'église, Tallemant dit
au prieur Camus: «Vous priez long-temps Dieu.--C'est, répondit l'autre,
que je le prie que vous me payiez.»

  [39] Femme d'un conseiller au Parlement qui a beaucoup marqué
  dans les troubles de la Fronde. (_Voyez_ t. 4, p. 14,
  l'Historiette de madame Coulon.)

Enfin, quoique Tallemant eût hérité de sa sœur de près de quatre cent
mille livres d'argent comptant, et que, s'il se fût contenté de faire
une dépense honnête, il eût dû avoir quatre cent mille écus de bien et
davantage, il ne savoit plus où il en étoit, car il a beaucoup
d'enfants. J'entrepris, avec un de mes parents, d'être son intendant, de
recevoir tout son revenu, et de lui donner tant par mois, pourvu qu'il
réglât son train, et qu'il se logeât comme je voudrois. Je les ai fait
pleurer vingt fois sa femme et lui. Il falloit pour cela le remettre
bien avec mon père, son oncle[40], qui ne vouloit plus le voir, et que
je voulois obliger à lui fournir tant par an pour le revenu de certains
effets qu'il faisoit valoir en commun pour la famille. Je commençai donc
par lui proposer de chasser son cuisinier. «Bien, dit-il, je le
chasserai dans quatre mois.--Et moi, lui dis-je, je parlerai dans quatre
mois à mon père.» Sa femme me disoit: «Hé! pour l'amour de Dieu, mon
pauvre cousin, sauvez-moi encore un laquais.» Ils me trompoient, car les
gens qu'ils faisoient semblant de chasser, ils les logeoient vis-à-vis
de chez eux; je le sus. «Hé! leur dis-je, c'est vous que vous trompez,
et non pas moi.» Et, les ayant trouvés incurables, je ne m'en voulus
plus mêler.

  [40] Gédéon Tallemant étoit fils de Gédéon Tallemant, trésorier
  de Navarre, oncle de l'auteur de ces Mémoires. (Voyez la
  _Notice_.)

Il trouva moyen, entre la première et la seconde guerre de Paris, de se
faire donner l'intendance de Languedoc par le moyen de Vallon[41], de
chez M. d'Orléans, à qui il fit un présent pour cela; mais la cour ne
l'agréa pas. Le cardinal lui en vouloit; car on l'accusoit d'avoir dit,
durant son exil, que c'étoit un escroc, et qu'au jeu il l'avoit pipé
plusieurs fois. Il fit pourtant en quelque sorte sa paix par le moyen de
Lyonne qui étoit de sa connoissance, et il eut ordre de tenir les Etats
en Provence. Il étoit allé en Languedoc avec un train de Jean de
Paris[42], et d'autant plus volontiers, qu'il avoit été autrefois
conseiller des Aides à Montpellier, où, à l'entendre, il avoit
encornaillé toute la ville.

  [41] Vallon étoit lieutenant-général attaché à Gaston.
  Mademoiselle de Montpensier en a parlé fréquemment dans ses
  Mémoires.

  [42] Livrée de couleur jaune-clair.

Il prit une vision à sa femme, étant grosse, d'aller, à huit lieues de
Montpellier, à un bal en litière: elle et une sœur naturelle de son
mari, qui est une grande étourdie, se mettent en chemin toutes bouclées;
le branle de la litière leur fit mal au cœur; il fallut mettre la tête
au vent; il pleuvoit; quand elles arrivèrent, c'étoient des poules
mouillées.

En s'en allant, ils laissèrent ici quatre enfants en pension, et
disoient à chacun de leurs parents en particulier: «Nous avons mis ordre
à tout ce qu'il leur faut.» Il se trouva enfin que personne n'étoit
chargé d'en avoir soin, et il fallut que madame de Sully, dont la
jardinière nourrissoit le plus petit des quatre, fît donner de l'argent
à cette femme et acheter tout ce qui étoit nécessaire à cet enfant; puis
elle en fit un mémoire. Par bonheur, elle connoissoit madame Tallemant,
pour l'avoir vue à Bourbon.

Il eut ensuite l'intendance de Guienne. Ruvigny l'y servit utilement. Il
l'a encore, et quoique cet emploi lui vaille, j'ai honte de le dire,
tous les ans vingt mille écus, il n'en épargne pas un sou, tant il fait
_flores_. Comme il y a moins de cervelle de delà que deçà de la Garonne,
ils sont aussi un peu plus évaporés à Bordeaux qu'à Paris, et l'on s'y
moque aussi un peu plus d'eux.

Madame Tallemant n'est plus jolie, car elle n'est plus jeune, et elle
accouche quasi tous les ans. Elle fit une fois une bonne étourderie au
Cours qu'on y fait le long de l'eau: elle étoit dans son carrosse avec
cinq femmes et deux jeunes conseillers, Pontac et Gâchon; M. de
Saint-Luc, lieutenant du roi, vient à passer: «Monsieur, voulez-vous
venir ici?» Il descend. «Monsieur de Pontac, dit-elle, faites place à M.
de Saint-Luc.» Pontac, qui est tout jeune, sort sans trop songer à ce
qu'il faisoit: «Mais, ajoute-t-elle, sera-t-il tout seul dans l'autre
carrosse? Monsieur de Gâchon, allez lui tenir compagnie.» Gâchon y va,
mais ce fut par dépit, et il irrita si bien l'autre qu'ils n'ont point
voulu se raccommoder avec elle.

Tout le monde dupe l'intendant en chevaux et en autres choses. Sa
dépense fait honte à Saint-Luc et à d'Estrades, qui ne lui en veulent
point de bien. M. de Candale ne mangeoit jamais que chez eux. Avant
Tallemant, un intendant ne paroissoit point à Bordeaux; à cette heure on
n'y parle que de M. l'intendant et de madame l'intendante; car ils ne
veulent point qu'on les appelle autrement.

Elle a depuis fait une équipée qui a bien éclaté. Son mari avoit la
goutte bien fort; il ouït dire qu'à un village nommé Bègle, à une lieue
de la ville, il y avoit un saint, appelé saint Maur, qui guérissoit de
la goutte: il prie sa femme d'y faire quatre voyages, pendant quatre
dimanches consécutifs; elle lui promet d'y aller soigneusement. Aussitôt
elle en fait avertir un conseiller, nommé Sénault, qui est, dit-on, son
galant, et un petit abbé de Marans, qui en contoit à mademoiselle Du
Pin, sœur bâtarde de Tallemant. Je ne sais pas ce qu'ils firent, mais
je sais qu'ils n'employèrent pas tout le temps à prier Dieu. Il y avoit
une demoiselle, la première fois, qui les laissa en liberté, et qui n'y
alla pas la seconde; au troisième dimanche, comme ils entrèrent dans
l'église, ils trouvèrent que le maître-d'hôtel du mari avoit pris les
devants, et étoit déjà à faire ses _oremus_. Il fallut que les galants
retournassent à pied. Pour le quatrième voyage, je pense qu'il fut fait
dans les règles. Le mari cependant faisoit de grands compliments à sa
femme pour la peine qu'elle prenoit. Au reste, pour dire ce que j'en
pense, je crois qu'il y a plus d'imprudence que d'autre chose;
d'ailleurs on est fort médisant dans la province.

J'ai vu depuis ce petit abbé de Marans ici avec elles en un petit voyage
qu'elles y firent seules; ou je ne m'y connois pas, ou il n'y a rien que
de la badinerie.

Ce voyage a été plus long qu'elles ne pensoient; car Tallemant fut
révoqué. Toute la province en eut du regret, car il est bonhomme et si
accommodant, que les partisans, le Parlement et le peuple en étoient
contents: d'ailleurs il y accommoda, et en Provence aussi, des querelles
où bien des gens auroient échoué. Retourné qu'il fut ici, le voilà plus
fou que jamais, et sa femme de même: ils faisoient de continuels cadeaux
et avoient des relations avec des femmes mal famées, qui avoient chacune
leur galant dans la troupe; tellement que c'étoit au maître des requêtes
à donner les violons à sa femme: cependant au diable les arrérages qu'on
payoit. Elle croit dire une belle chose quand elle dit: «Mon Tallemant
n'a pas rapporté un sou de son intendance.» Il y mangeoit quatre-vingt
mille livres tous les ans, et il n'y a pas acquitté une dette: sa fille,
qui étoit en religion à Longchamps, y est morte de chagrin. La mère fait
comme si elle n'avoit que dix-huit ans: des enfants grands comme le
géant ne l'effraient point. Ils firent les désespérés à cette mort; mais
ils en furent bientôt consolés. Il s'avisa, ne sachant de quel bois
faire flèche, et pour vérifier le proverbe qui dit que quand on devient
gueux on devient brouilleux, de nous chicaner assez ridiculement; mais
il n'y gagna rien à la fin.

Ce qui déplaît le plus à madame Tallemant et à Angélique, à Bordeaux,
c'est qu'on n'y voit point d'embarras; car un embarras est un grand
divertissement pour elles; c'est leur ragoût, et à Bordeaux elles
disoient: «Mon Dieu, ne verrons-nous jamais un embarras?»




MADAME D'HARAMBURE.


Madame d'Harambure, sœur de Tallemant le maître des requêtes, avoit
épousé le fils aîné du borgne d'Harambure, qui avoit commandé un temps
les chevau-légers de la garde, sous Henri IV, auquel il avoit rendu de
grands services. On appeloit La Curée[43], lui et quelques autres, _les
Dragons du roi de Navarre_. Elle étoit jolie avant qu'elle eût eu la
petite-vérole; pour de l'esprit, elle en avoit du plus brillant, et
disoit les choses d'un air tout-à-fait agréable. Chandeville[44], neveu
de Voiture, en devint amoureux. Elle, qui n'y entendoit point de mal,
lui donnoit un peu trop de liberté; on l'en avertit: la voilà qui passe
du blanc au noir; car elle avoit plus d'esprit que de jugement. Elle
donne congé au galant; elle fit pis encore, car ce pauvre garçon étant
mort quelque temps après, quelqu'un lui en parla par rencontre, elle dit
étourdiment qu'elle ne le connoissoit pas. Hors deux de mes frères, ses
cousins-germains, et Lozières, autre cousin-germain, qui avoient
peut-être plus de tendresse pour elle qu'on n'en a d'ordinaire pour une
parente, je ne sache personne qui ait été amoureux d'elle jusqu'à son
veuvage. Cette femme avoit quelquefois une fierté insupportable, et se
prenoit souvent pour une autre. Elle eut l'insolence de mander à ses
oncles Tallemant et Rambouillet, qui la prioient de venir ici pour leurs
communes affaires, car son père étoit mort, qu'elle ne viendroit point
si on ne lui promettoit de suivre son avis. Lorsqu'on lui demandoit
conseil: «Ne me le demandez pas, disoit-elle, si vous ne me voulez
croire.» Il lui prenoit des visions quelquefois de dire: «La Cloche
(c'étoit sa favorite), n'ayons point d'esprit aujourd'hui; cela est trop
commun: tout le monde en a.» Par vision, elle ne portoit point de
rubans, avoit des sangles à ses souliers, au lieu de nœuds, et à ses
jambes, au lieu de jarretières. Comme elle étoit brune, elle se fit
peindre en esclave more, qui avoit des fers aux mains.

  [43] Gilbert Filhet de La Curée, l'un des plus braves compagnons
  de Henri IV. Ce capitaine a été fort peu connu jusqu'à ces
  derniers temps. Ses beaux faits d'armes sont présentés avec le
  plus grand intérêt dans le _Journal militaire de Henri IV_, que
  M. le comte de Valory a publié d'après les manuscrits de la
  Bibliothèque royale, fonds de Béthune. (Paris, Firmin Didot,
  1821, in-8º.)

  [44] On a déjà indiqué le Recueil qui contient les poésies de
  Chandeville.

Jamais femme n'a tant aimé l'adoration: ce fut par là que son frère la
fit consentir à son mariage; elle vouloit qu'on fût à elle sans rien
prétendre; et moi qu'elle avoit aimé tendrement, et quasi comme son
fils, elle ne m'aimoit plus tant, parce que j'étois amoureux d'une
femme, et qu'elle ne pouvoit pas dire que je fusse absolument à elle. Ma
foi! en l'âge où j'étois, il me falloit quelque autre chose pour
m'arrêter que ce qu'elle me vouloit donner; d'ailleurs, depuis sa
petite-vérole, elle n'avoit rien de joli que l'entretien et le bien. Son
mari fut tué au combat de la Route avant le secours de Cazal[45]. J'ai
dit qu'elle ne voulut point acheter le bonhomme de La Force. Elle étoit
riche et estimée; elle voyoit beaucoup de gens de qualité: cependant
elle n'étoit point contente; je n'ai jamais pu deviner ce qu'il lui
falloit. Ceux de dehors ne s'apercevoient point de son chagrin; car,
comme elle avoit l'ambition de plaire, elle se forçoit, et je lui
disois, à cause de cela, qu'il n'y avoit point d'avantage à être son
parent.

  [45] Par le comte d'Harcourt, en 1640.

Elle avoit une amitié fort étroite avec une madame de Lagrené qui étoit
une fort raisonnable personne. Cette femme m'a dit que le dessein de ma
parente étoit de faire tous ses efforts pour épouser Gassion, s'il
devenoit maréchal de France. Elle ne manquoit pas de gens qui la
recherchoient. Celui de tous ses poursuivants qui s'y obstina le plus,
ce fut un capitaine aux gardes, qui est aujourd'hui lieutenant des
gendarmes, si je ne me trompe; il s'appelle La Salle. Comme elle aimoit
à être adorée, quoiqu'elle ne l'aimât point, elle ne se put résoudre à
lui fermer sa porte; elle lui disoit: «Nous ne sommes pas le fait l'un
de l'autre. Il y a long-temps que je vous connois; vous êtes ménager, et
moi j'aime la dépense; je suis huguenote, vous êtes catholique; vous
êtes d'humeur soupçonneuse, et moi d'humeur libre.» La Salle se résout à
l'enlever; il donne de l'argent aux gens de la dame pour avoir plus de
facilité à l'enlever sur le chemin de Charenton. Elle le sait par
eux-mêmes; elle leur donne autant que lui, et lui renvoie ce qu'il leur
avoit baillé. Ses oncles, qui étoient administrateurs du revenu du
cardinal de Richelieu, en allèrent parler à madame d'Aiguillon, et lui
firent entendre que La Salle se faisoit fort de M. le comte de Guiche.
Elle en avertit le cardinal, qui déclara au comte de Guiche que si La
Salle enlevoit cette femme, ce seroit à lui qu'il s'en prendroit, et non
à La Salle.

Madame d'Harambure étoit effectivement libérale, et, par son testament,
elle donna près de quarante mille écus. Elle mourut jeune (à
trente-trois ans), et lorsqu'elle se croyoit mieux, d'une maladie de
langueur; elle avoit toujours dit qu'elle vouloit mourir en repos, et
que l'appareil de la mort étoit plus effroyable que la mort même. Quand
elle étoit malade, elle ne se laissoit quasi voir à personne. Elle
mourut comme elle souhaitait; car s'étant fait un transport au cerveau,
elle ne vit ni ne sentit rien de tout ce qu'on fit pour la faire
revenir. Cette fantaisie de ne se point laisser voir fit dire bien des
sottises; mais je crois qu'il n'y a que de l'imprudence et de l'humeur
particulière à tout cela.




LA LEU.


Paul Ivon, seigneur de La Leu, étoit d'une honnête famille de Bleré en
Touraine. Dès sa plus tendre jeunesse, il s'amusoit a faire des ronds et
des carrés sur le sable; marque certaine qu'il s'adonneroit aux
mathématiques. Il s'appliqua au commerce, et, s'étant habitué à La
Rochelle, car il étoit huguenot, il épousa la fille d'un Flamand, natif
de Tournay, nommé Tallemant, qui, chassé de son pays pour la religion,
du temps du duc d'Albe, avoit trouvé une jeune veuve des meilleures
maisons de la ville qui l'avoit épousé pour sa beauté. On m'a dit en
effet que c'étoit un fort bel homme. Paul Ivon fit une société avec les
frères de sa femme, savoir: le père du maître des requêtes et mon père.
Ils eurent quelque bonheur en leurs affaires; mais dès que Ivon se vit
du bien, la vanité l'emporta, et, ayant été maire, il voulut faire le
gentilhomme, et acheta la terre de La Leu à une lieue de La Rochelle.
Depuis cela les autres travailloient pour lui, et il les assistoit
seulement de son conseil. Cet homme, qui avoit de l'esprit, mais un
esprit déréglé, se mit dans son loisir à rêver à des choses qui
n'étoient nullement de son gibier; il étoit naturellement vain et
s'estimoit infiniment au-dessus de tous ceux de sa volée; et puis,
n'ayant point de lettres, il n'apprenoit rien dans l'ordre, et ne savoit
aucun principe; cela mit une telle confusion dans sa tête, que peut-être
ne viendra-t-il jamais un homme qui die, ni qui fasse plus de
grotesques que lui. La sainte Ecriture l'acheva: il en expliquoit tous
les mystères à sa mode, et se fit une religion toute particulière; il se
disoit l'Abraham de la nouvelle loi; et, pour ressembler mieux à
l'autre, un beau matin, il s'imagina avoir reçu commandement de Dieu de
sacrifier sa femme, qu'il aimoit fort, et il fallut que ses beaux-frères
y missent ordre, aussi bien qu'une autre fois qu'il disoit avoir reçu
commandement d'aller demander l'aumône par toute la ville. Pour faire le
Socrate, il s'avisa de dire qu'il avoit un esprit familier. Mon père
étoit un bonhomme qui avoit pris quelque teinture des visions de son
beau-frère, dont il se désabusa pourtant à la fin; il croyoit
qu'effectivement cet homme avoit un esprit qui lui parloit sans que
personne l'entendît, et que cet esprit lui avoit souvent donné de fort
bons avis. Après l'avoir bien questionné sur cela, je trouvai que la
seule chose notable que cet esprit eût conseillée, ce fut d'acheter du
blé en Bretagne, et de le faire venir à La Rochelle, où il étoit fort
cher. Une fois on trouve notre homme avec de grosses bosses au front
qu'il s'étoit faites en adorant, disoit-il, le ventre à terre; et il
vouloit un jour faire prosterner comme cela madame de La Trémouille, qui
avoit eu la curiosité de le voir. Sur ce que quelqu'un dit quelque chose
à sa table qui le fâcha, il fit serment de manger tout seul, durant je
ne sais combien d'années; il en fit presque en même temps un autre
encore plus ridicule; je n'ai jamais pu savoir pourquoi: ce fut de ne se
peigner de certain temps ni les cheveux ni la barbe, qu'il portoit fort
longue. Il observa fort exactement ces deux beaux vœux. Il se fit
peindre, car c'étoit un si beau vieillard et si vigoureux, qu'on lui
demandoit si c'étoit pour quelque maladie que les cheveux lui étoient
blanchis; il se fit peindre, dis-je, dans une chaise avec une robe de
chambre de velours noir; un rayon tiré par le signe du Sagittaire comme
une flèche, lui passoit par la tête et lui sortoit par la bouche; il
avoit à la gauche une espèce de temple ouvert, et un tombeau au milieu
couvert d'un drap noir: peut-être étoit-ce celui de sa femme, qui étoit
morte assez jeune. Tout autour de ce tombeau il y avoit mille
griffonnages, mille ronds, mille triangles, et par-ci par-là des mots
hébreux; il avoit appris quelque petite chose de cette langue sans
savoir ni grec ni latin, et même il en mit autour de ses armes; il y
avoit des figures de mathématiques, des chiffres, des nombres et cent
autres _alibi-forains_; enfin tant de chimères, que Jacques Pujos[46],
qui les dessina, car, pour cela, il falloit un géomètre, en devint fou
lui-même. Je me souviens qu'il y avoit en un endroit: _Bonne nouvelle
annoncée par Paul Emile_. Ce nom lui sembla beau dans Plutarque, et il
le prit à cause qu'il s'appeloit Paul. En un autre, il y avoit en
grosses lettres: _Un loup y a_; c'étoit son anagramme, et il entendoit
cent beaux mystères que personne n'a entendus que lui. A cause d'un lion
qui étoit dans les armes qu'il se fit faire, il se mit dans la tête
qu'il étoit le lion de la tribu de Juda, et c'étoit un des
hiéroglyphiques de son _mirificque_[47] portrait.

  [46] C'étoit un garçon, fils d'un de ses commis, qui étoit assez
  né aux mathématiques. (T.)

  [47] _Merveilleux_, _admirable_. (Expression empruntée de
  Rabelais.)

Il a écrit des mathématiques; mais on ne sait ce qu'il veut dire. Pujos
disoit de lui: «Il a trouvé de belles choses, mais il ne peut les
expliquer.» Il mettoit toujours pour titre: _Propositions du sieur de La
Leu, démontrées par Jacques Pujos_. Mais Jacques Pujos démontroit
toujours que les propositions étoient fausses, surtout quand le bonhomme
prétendoit avoir trouvé la quadrature du cercle. Au siége de La
Rochelle[48], il fit présenter au Roi par mon père, à qui il donna un
compliment à faire à Sa Majesté, où l'on n'entendoit rien, une assiette
d'or, où la prétendue démonstration de la quadrature du cercle étoit
gravée. Depuis le Roi la fit fondre avec quelques bourses de jetons
d'or; cela fâcha terriblement notre vieillard, et d'autant plus que
quand il apprit ce beau ménage, il venoit de dédier son dernier ouvrage
au Roi. Il y a une lettre dédicatoires, où, entres autres chose, il dit
qu'il est l'homme dans le soleil, et défie le Roi de le tuer avec tout
le régiment des gardes. Il envoya ce livre à tous les gens de lettres de
sa connoissance, et plusieurs le gardent par rareté.

  [48] En 1627.

Enchérissant sur ce qu'il avoit dit autrefois qu'il étoit l'Abraham, il
alla voir M. de Marca, aujourd'hui archevêque de Toulouse, et lui dit:
«Je suis le Messie. Mais il me faut un précurseur, et c'est vous qui
l'êtes.» A cause qu'il y avoit sur la porte d'Arras:

    Quand les rats prendront les chats,
    Les François prendront Arras.

il fit dire étourdiment à son esprit qu'Arras ne seroit point pris. On
fait un conte de deux moines, qui, en parlant à lui, dirent assez bas,
comme exorcisant son esprit: «Si tu es de Dieu, parle.» Il l'ouït, et
dit: «Vous avez dit telle chose. Mon esprit est de Dieu, et il parlera.»

Une fois il dit à l'abbé de Cérisy, je ne sais pour quel texte l'autre
lui demanda de quel auteur cela étoit. «C'est de Paul Ivon, lui
dit-il.--Je vous demande pardon, répondit l'abbé, je ne connois pas
encore cet auteur-là.--Il se fera connoître,» répondit-il gravement. A
moi, sur ce que je lui disois une fois: «Cela n'est pas si vrai que deux
et deux sont quatre,» il me répondit aigrement qu'il n'y avoit rien plus
faux que de dire que deux et deux fussent quatre: «Car la vérité,
disoit-il, est une et ce qui n'est pas un, n'est pas vérité; or, est-il
que deux n'est pas un. _Ergo._» Ses étymologies étoient à peu près
justes comme ses raisonnements; il disoit que _cheminée_ étoit _chemin
aux nièces_; _chapeau_, _échapp'eau_, _pourpoint_, _pour le poing_,
parce que c'est le poing qui y entre le premier; _chemise_, quasi _sur
chair mise_.

Pour ce qui est des mœurs, il vivoit bien; et, comme il se vanta en
épousant sa femme qu'il n'en avoit encore connu pas une, de même il
s'est vanté d'avoir eu la même continence en veuvage, quoiqu'il soit
devenu veuf d'assez bonne heure, et qu'il fût d'inclination amoureuse.
Il étoit brave naturellement, et à une sortie à La Rochelle, du temps de
M. le comte (_de Soissons_), il paya bravement de sa personne. Pour le
dernier siége, il eut permission d'en sortir. Les ministres, à cause de
ses visions, le tourmentoient tant, car il dogmatisoit, qu'après la
prise de La Rochelle il se fit catholique, ou du moins il fit profession
de la religion du prince. Il étoit homme de bien et fort charitable; il
a donné beaucoup en sa vie; mais ce qu'il fit à la fin, et que je dirai
ensuite, a fait douter que ce ne fût par vanité. Sept ou huit ans devant
sa mort, il fit connoissance, par le moyen de quelque dévot, qui,
peut-être, le vouloit faire donner dans le panneau, d'une supérieure des
Carmélites de Saint-Denis, nommée madame de Gadagne[49]; elle avoit été
fille de la feue Reine-mère[50]. La nonne, qui étoit adroite, le sut si
bien cajoler, qu'il en devint spirituellement amoureux, et brusquement
il va demeurer à Saint-Denis, et donne six mille livres tous les ans à
ce couvent pour faire bâtir l'église. Cela a duré presque jusqu'à sa
mort. Il logeoit tout contre, et leur donnoit sans cesse des provisions:
comme bienfaiteur, il voyoit les religieuses à découvert. Pour la mère
Angélique, c'étoit ainsi que se nommoit sa bien-aimée, à mon goût, elle
achetoit bien ce qu'elle en tiroit[51]; car il lui falloit entendre,
trois ou quatre heures durant, tous les jours, toutes les visions qui
passoient par la tête de ce _Messie_.

  [49] Ce fut Saugeon qui le mena voir la mère Angélique de
  Gadagne. (T.)--Saugeon étoit un gentilhomme saintongeois, dont
  Tallemant raconte les singulières aventures dans le chapitre des
  _Amants de différentes espèces_.

  [50] Marie de Médicis.

  [51] Mais j'ai appris qu'elle en payoit son galant, à qui elle
  donnoit deux mille livres; c'est le moine Bragelonne de
  Saint-Denis: elle l'eût fait coadjuteur de Tours si elle ne fût
  point morte. Elle gouvernoit madame de Brienne, et étoit bien
  avec la Reine. (T.)

Or, voici comment mon père, qui déjà n'approuvoit point tout ce que
faisoit son beau-frère, commença à se désabuser entièrement. Un matin il
dit à mon père: «L'esprit m'a dit: Fais-toi rendre compte par ton
frère.» Mon père rend son compte. Le Messie fut fort étonné de se
trouver de beaucoup moins riche que mon père, qui lui représente que les
assiettes d'or et autres dépenses, avec les pensions des religieuses,
montoient gros. L'esprit parle une seconde fois, et dit qu'il falloit
trouver cent mille livres plus que Tallemant ne disoit. Tallemant, homme
légal, ne put souffrir cette injure; il dit que l'esprit étoit un malin
esprit, et depuis il commença à croire que son beau-frère étoit fou; car
il n'y a rien qui désabuse tant les gens, et surtout un homme de
_numéros_[52], que quand on leur veut ôter ce qui leur appartient. Le
Messie entre en fureur jusqu'à lever le bâton. Voyez quel Messie!
Tallemant se retire; l'autre part sur l'heure, et, sans dire gare, il
prend le chemin de La Rochelle. Il étoit tard, il ne put que coucher au
Bourg-la-Reine. Là il vécut encore deux ans, et fit travailler Jacques
Pujos à de vieux comptes, afin de tourmenter mon père. Enfin, se voyant
aux abois, il se repentit et commanda qu'on les brûlât.

  [52] Singulière expression: _un homme de numéros_, _un homme de
  chiffres_, pour un homme fin et habile en affaires. On voit dans
  Trévoux qu'un homme _qui entend le numéro_ est celui qui pénètre
  facilement dans le secret de toute affaire où il s'agit de compte
  ou de profit.

On dit: tel maître, tel valet: voici un maître-d'hôtel de M. de La Leu
qui n'étoit guère plus sage que lui; il s'appelle Douet. Il a un peu
voyagé à Maroc et au Levant. Cela n'a servi qu'à lui brouiller la
cervelle; car, à cause de ses voyages, il s'est pris pour un habile
homme, et s'est mis à faire des livres. Il y en a un plein de bons avis
pour le public; mais on néglige tout en ce siècle-ci. Il recommande,
entre autres choses, d'ôter toutes les pierres des champs, et de les
porter à la mer. Il y avoit un autre livre intitulé: _Machines de
victoires et de conquêtes_. Pour celui-là, personne n'y entendoit rien.
Une fois qu'il étoit à la campagne, il persuada à la belle-mère de M.
Patru, sa parente, autre bonne cervelle, d'aller à la Boussolle, à je ne
sais quelle dévotion dont ils ne savoient point le chemin: il la guida
si bien qu'il l'égara de six lieues sur huit. Depuis la mort de son
maître, qui lui a laissé une petite pension, il fait tous les ans une
quantité d'anagrammes imprimées sur le nom du Roi, et met tout de suite
_Louis, quatorzième du nom, roi de France et de Navarre_. Voyez si ce
n'est pas une merveille que de trouver quelque chose sur un si petit
nom. Je les garde, et c'est un bon meuble pour la bibliothèque
ridicule[53].

  [53] Tallemant est, à ce que nous croyons, le premier qui ait
  parlé des ouvrages imprimés de son oncle La Leu et de Douet, le
  maître-d'hôtel. Ces petits renseignements bibliographiques seront
  recueillis, et feront connoître les auteurs de ces bizarreries
  oubliées.




LOZIÈRES.


Le plus jeune de tous ses enfants s'appeloit Lozières, du nom d'un fief
de la terre de La Leu: il porta les armes en Hollande; après, pour
n'être pas indigne fils de son père, il prit tout d'un coup le petit
collet, après s'être fait catholique; mais il ne portoit point la
soutane et n'avoit point de bénéfices. Il écoutoit son père comme un
oracle, et n'étoit guère plus sage que lui. Avec ce petit collet, et
ayant les quatre mineurs pour le moins, il s'alla battre en duel avec un
gentilhomme avec lequel il avoit eu querelle en Hollande; il eut
l'avantage. Il eut quelque envie de mettre à mal la femme d'un de ses
cousins-germains; elle étoit fort jeune. Pour la gagner, il se mit à
l'appeler _mon petit animal_. Elle ne le trouva nullement bon; elle
l'appela _mon gros animal_, et ils se brouillèrent. L'année de
Corbie[54], on obligea chaque porte cochère de fournir un cavalier. Mon
père équipa un de ses commis pour cela. Le père de ce commis avoit
autrefois porté les armes, et s'étoit appelé Lozier. Un dimanche que je
n'étois point allé à Charenton[55], je vis un grand laquais de Lozières
qui tournoya long-temps autour de ce nouveau gendarme; et enfin l'ayant
tiré à la porte, il lui dit qu'il mît l'épée à la main, ou qu'il
quittât le nom qu'il avoit pris. Le commis, mal stylé à l'escrime, gagne
la porte, la ferme, et il parloit à l'autre par la grille. J'entends du
bruit, je descends, et je me moque de la poltronnerie du cavalier de
porte cochère, qui s'excusoit sur ce que son épée étoit plus courte que
la brette du laquais; je chasse l'estafier, et, quoique je fusse fort
jeune, je vais en faire des plaintes à mon parent. «J'ai donné, me
dit-il gravement, cet ordre à Orange; l'autre jour, comme il me
déshabilloit: «La Balle (c'étoit le nom du commis), lui dis-je, va donc
à la guerre.» Vraiment, il me fait beaucoup d'honneur de prendre mon
nom, et si ce maraud vient à fuir, on dira sans distinguer, quand il
arrivera de parler de moi, qui ne fais que de quitter les armes: _Je
l'ai vu bien détaler, ce n'est qu'un poltron_. Orange s'offre à punir
cette outrecuidance. Je suis d'avis, continua Lozières, que vous lui
fassiez mettre l'épée à la main s'il ne veut quitter mon nom, et que
vous le tuiez tout franc.» J'eus beau haranguer, je ne lui pus faire
entendre raison: il croyoit avoir fait une belle chose. Il conte
l'histoire à mon père et à mon frère aîné, à qui étoit le commis, qui
prirent cela au point d'honneur. Lozières avoit pitié d'eux de n'être
point de son avis, et il pensoit leur dire une belle raison quand il
leur disoit qu'il n'y avoit eu que lui et le second fils de M. le
maréchal de Thémines qui eussent porté ce nom-là[56]. La Balle, ou
Lozier, comme il vous plaira de le nommer, fait un complot avec
d'autres cavaliers de porte cochère, d'assassiner ce laquais, et il
l'attaque lui troisième; c'étoit sur le rempart, derrière le logis de
Lozières[57]. Il entend du bruit, y court, terrasse son rival Lozier, et
lui ôte son épée qu'il apporta en triomphe, comme si c'eût été l'épée de
Bouteville[58]. Enfin tout cela s'accommoda: le commis quitta le nom de
Lozier, et le victorieux Lozières fit satisfaction à mon frère.

  [54] Corbie fut pris par les Espagnols en 1636. (Voyez les
  _Mémoires de Montglat_, deuxième série de la _Collection des
  Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 49, p. 128.)

  [55] Au prêche.

  [56] Le maréchal de Thémines s'appeloit _Lauzières_. Son fils
  aîné portoit le litre de marquis de Thémines, et son second fils
  Charles avoit conservé ce nom de famille.

  [57] Où est à cette heure l'hôtel de l'Hospital. (T.)

  [58] François de Montmorency-Bouteville, si célèbre par sa manie
  pour les duels, mis à mort le 21 juin 1627.

Lozières se remet à étudier le latin, et se fait recevoir conseiller
d'église au parlement de Paris. Jamais homme n'a pris les choses plus de
travers que celui-ci. De peur qu'on ne le soupçonnât de favoriser ses
amis, il étoit toujours contre eux, et il leur refusoit des choses qu'il
eût accordées à d'autres. Insensiblement il se met à voir les dames, et
surtout celles qui avoient réputation d'avoir de l'esprit. Il fut chez
madame Saintot[59], où il dit un jour que son père, il n'en étoit pas
encore désabusé tout-à-fait, n'avoit jamais connu d'autre femme que la
sienne. Quand il fut sorti, madame Saintot dit à Benserade: «Que te
semble de cela?--Ma foi, ce dit-il, je ne voudrois pas dire l'équivalent
de ma mère.» Il cajoloit partout et cajoloit d'une façon pitoyable; vous
eussiez dit qu'il prononçoit un arrêt; il étoit pesant à la main;
c'étoit un grand homme tout d'une pièce. Jamais homme n'eut tant de
besoin de sacrifier aux grâces. Madame de Montbazon ayant un procès à sa
chambre, il voulut profiter de l'occasion, et lui faire connoître
l'affection qu'il avoit pour son service, afin de s'en prévaloir en
temps et lieu; il s'y prit si bien, qu'elle crut qu'il étoit contre
elle, et chercha quelque temps les moyens de le récuser. Il en conta
quelque temps à madame de Cressy, qui en étoit fort lasse. Lui, soit par
une fausse galanterie, ou pour faire croire qu'il y avoit eu de grandes
privautés entre eux, car il avoit une vanité enragée, fit semblant de
s'évanouir un jour qu'il étoit seul avec elle. «Apportez un seau d'eau,
dit-elle à ses gens; s'il ne revient, on le jettera par les fenêtres.»
Il fut tout glorieux de revenir.

  [59] Cette dame Saintot, qui eut pour Voiture une passion si
  malheureuse. (_Voyez_ l'Historiette de _Voiture_, tome 2, page
  272 de ces Mémoires.)

La petite madame de Courcelles l'appeloit _le héros_. Je crois que cela
vient de ce qu'il ne parloit un temps que des règles du théâtre. Il
s'est toujours piqué de faire de belles lettres. A la vérité, il y
prenoit bien de la peine, et avec tout cela, le monde étoit si malicieux
que de ne les vouloir pas trouver belles.

Une fois, en passant par Saumur, il y a dix-sept ans, il y trouva
mademoiselle de Bussy qu'il connoissoit, et, en badinant avec elle, il
lui fit une promesse de mariage avec du crayon sur une carte. Il part
pour aller coucher à La Flèche; à Baugé, ayant rêvé à cela, il trouva à
propos de faire une déclaration par-devant notaires que ce qu'il en
avoit fait n'avoit été qu'en riant. Le notaire ne voulut pas lui en
donner acte qu'il n'eût vu la carte; mais à La Flèche il en trouva un
plus commode. Avant cela il alla débiter une assez plaisante fable: il
dit qu'ayant fait faire le portrait de cette belle, dans l'impatience
qu'un laquais, qui l'étoit allé chercher chez le peintre, revînt, il se
mit à la fenêtre, et qu'il vit deux traîneurs d'épée s'estocader en
présence de ce portrait qu'un homme tenoit élevé comme le prix du
combat. Lozières dit qu'il prit des pistolets, et qu'il alla arracher ce
portrait et le reporta en triomphe chez lui. Il n'y avoit pas un mot de
vérité à tout cela, car il ne logeoit point sur la rue, et son laquais
n'entra point, comme il prétend, dans un cabaret où des gladiateurs lui
eussent ôté le portrait. Tout le monde sait cette histoire; elle va
jusqu'au Louvre. La belle envoie quérir Lozières qui lui dit: «Eh! de
quoi s'est-on avisé de vous aller dire cela? Je ne voulois point que
vous le sussiez.»

La connoissance qu'il fit avec le coadjuteur, alors l'abbé de Retz, chez
madame de Roche[60], lui fut fort préjudiciable; car, outre que ce fut
lui qui lui prêta de quoi payer ses bulles de coadjutorerie, et que cet
argent n'est pas prêt à être rendu, cette connoissance fut cause qu'il
se mit tout autrement l'ambition dans la tête[61]. Persuadé de son
mérite, il quitte le parlement pour un brevet de conseiller d'Etat
ordinaire que le coadjuteur lui fit donner. Le voilà intendant de
Dauphiné par le moyen de madame Bigot, qui demanda cet emploi à Lionne.
Il ne contenta personne en cette intendance. Lionne le maintint par
honneur. Lozières, par reconnoissance, s'avisa de cajoler à Grenoble la
femme du président Servien, oncle de Lionne. Le président écrit le
diable contre lui; madame Bigot le sait et lui écrit qu'il se garde
d'irriter les maris. Il se doute que cela venoit du président, et, par
une générosité de l'autre monde, lui va décharger son cœur et met
l'oncle mal avec le neveu. Il refusa une chose juste à Lionne, le maître
des comptes; l'autre lui dit: «Monsieur, quand vous aurez cinquante ans
comme moi, vous aurez plus d'expérience.» Son successeur, qui ne
connoissoit point Ménage, accorda à Ménage une chose que Lozières lui
refusa, quoiqu'il fût son ancien ami, et que Ménage lui eût donné M.
Nublé[62]. On lui écrivoit de la cour: «Ne dites point telle chose à M.
de Lesdiguières.» M. de Lesdiguières la savoit aussitôt. Je crois qu'il
l'auroit plutôt dite à madame; car, sans doute, il lui en aura voulu
conter, puisque c'étoit la parente du coadjuteur. A Grenoble, il
écrivoit à d'Émery qu'il falloit qu'il se montrât pasteur et non
_mercenaire_.

  [60] Belle-fille de l'écuyer de madame de Retz. Elle épousa
  Pierre de Lalane. (_Voyez_ son article à la suite de celui-ci.)

  [61] Il ne passoit pas autrement pour bon catholique; il crut que
  d'aller communier au cardinal à sa première messe, le mettroit en
  bonne réputation, ou bien il crut que cela se devoit. Il y fut,
  et pas un parent n'y alla; cela sembla ridicule. (T.)--Cette note
  de Tallemant mérite qu'on s'y arrête un instant. On y voit que la
  famille de l'abbé de Retz affecta de ne pas assister à sa
  première messe.

  [62] Louis Nublé, avocat au parlement de Paris. Il étoit l'ami de
  Ménage, qui lui a dédié ses _Amænitatas juris civilis_. Ce fut
  lui qui défendit Ménage devant le Parlement quand il y fut
  traduit pour ces vers de sa neuvième élégie latine, adressée au
  cardinal Mazarin:

        _Et puto tam viles despicis ipse togas,
    Qui modò te rerum dominum venerantur, adorant;
        Hi sunt sæpè tuum qui petiere caput._

  Nublé, né à Amboise, est mort à Paris en 1686.

Il cajola une dame dont on avoit médit douze ans durant avec un autre;
il se servit d'un désordre qui arriva entre eux. Le premier galant
mourut d'un mal invétéré qui s'augmenta par le chagrin d'être mal avec
la belle. Elle-même mourut peu de temps après. M. l'intendant affecta
d'aller à l'enterrement avec une mine stoïque. Tout le monde se moqua de
lui.

En une opération qu'on lui fit une fois au pied, il se piqua de
constance, et de ne pas jeter un pauvre petit _aie!_ il en souffrit
trois fois davantage et en _tressua tellement d'ahan_[63], que tout
étoit percé jusqu'à la paillasse.

  [63] _Ahan_ (vieux mot), douleur.

Pour soumettre un village[64] rebelle il laissa ses fusiliers, et alla
chercher main forte: il rencontra madame de Villeroy, et, sans autre
compliment, il lui dit d'un ton de dictateur: «Madame, je vous ordonne
de la part du Roi de m'envoyer cent des Suisses de la garnison de Lyon.»
Elle le prit pour un Don Quichotte en intendance et ne lui répondit
rien. Il rencontra après une recrue de vingt-cinq chevau-légers qui
n'avoient encore que des épées; il en dit autant à l'officier: cet
officier se mit à rire, et lui dit: «Monsieur, j'irai pour l'amour de
vous, mais non pas à cause de votre intendance.» Il y fut, mais le
village avoit capitulé; Lozières en pensa enrager, car il avoit envie de
faire carnage. J'oubliois que quand il étoit conseiller il fit des
exploits gigantesques en un _Te Deum_ contre la chambre des comptes qui
eut prise avec le Parlement pour la cérémonie.

  [64] Ce village appartenoit à un parent de M. de Bellièvre, alors
  second président au mortier du Parlement de Paris. Notre
  intendant crut être obligé de lui en faire compliment; mais il
  fut si bon, qu'après avoir dicté la lettre à son secrétaire, il
  mit au bas qu'il le prioit de l'excuser s'il ne lui avoit pas
  écrit de sa main; que ce jour-là il lui avoit fallu faire une
  lettre pour M. le cardinal, etc. Il en nommoit je ne sais
  combien. M. de Bellièvre dit: «Il est vrai que voilà bien des
  lettres.»

    (T.)

A son retour, Nublé, dont tout le monde se louoit fort, le quitta parce
qu'il ne voulut pas se loger ailleurs que fort loin du Palais, et qu'il
le traita peu civilement. Nublé lui ayant représenté l'incommodité
d'avoir si loin à aller, il lui répondit avec un sourire moqueur par un
conte: «Il y avoit, lui dit-il, un homme qui marioit sa fille; un
savetier, son voisin, lui dit qu'il ne trouvoit pas qu'il eût bien
fait.--Je le trouve, moi, dit l'autre.--Puisqu'ainsi est, reprit Nublé,
vous me permettrez de me retirer.»

Voilà notre homme sans emploi, lui qui eût été de bonne heure à la
grand'chambre. Il s'ennuyoit terriblement. Il fut tenté de se marier, de
peur, disoit-il, que la solitude ne le fît devenir comme son père. Je
suis fâché qu'il n'en ait pas passé son envie, car il m'eût sans doute
fait rire. Il n'y avoit pas un homme au monde plus soupçonneux, ni qui
eût plus mauvaise opinion des femmes: la sienne eût été obligée par
honneur à venger le sexe. Mais il mourut en délibérant, et d'une mort
assez fâcheuse, car il fut six mois à mourir. On l'ouvrit, et on lui
trouva dans le foie plus de six douzaines de boules de chair, la plupart
grosses comme des balles de mousquet, et quelques-unes grosses comme des
éteufs[65]. Tout cela venoit de mélancolie. Il voulut faire le
philosophe, et, après avoir eu tous ses sacrements, il dit à ses
parentes: «Mesdames, excusez si mon linge n'est pas trop blanc; mais
j'ai à faire un si grand voyage qu'aussi bien il seroit bientôt sale.»
Il fit un testament dont il étoit le plus satisfait du monde; il croyoit
avoir fait merveille. Il y avoit des sottises à donner le fouet. Il
donnoit à un de ses parents, à qui il avoit de l'obligation et qu'il
faisoit son exécuteur testamentaire, une tapisserie, à condition de
payer plus que cette tapisserie ne valoit; il y avoit un article où il
parloit de Nublé, comme de son domestique; il disoit qu'il l'avoit payé
et au-delà de ses gages; mais que, pour lui ôter tout sujet de plainte,
sur ce qu'il a ouï dire que M. Nublé disoit qu'il avoit perdu quelques
meubles, il charge ses héritiers de lui donner ce que dira M. Ménage
jusqu'à la somme de trois cents livres. Par vanité, il laissa cent
livres de rente à une parente de La Rochelle qu'il avoit aimée en vain
autrefois. Cela pensa faire enrager cette femme, car il sembloit qu'il
la voulût payer de si peu de chose. Il laissa ses livres à Bernard de
Lesfargues, dont nous allons parler, et vous saurez pourquoi. Il fit
héritiers ceux qui l'étoient par la coutume, et c'étoit le moins qu'il
pouvoit faire, car il s'étoit fait donner sous main cent mille livres
par son père.

  [65] Des balles de paume.

Il avoit un beau-frère digne de lui, qu'on appeloit M. de Chéusse; il
avoit été conseiller à La Rochelle, mais il faisoit le marquis[66]. Ce
fat avoit je ne sais quoi à démêler avec quelque homme de La Rochelle,
qu'il traitoit fort de haut en bas. Cet homme pourtant lui fit quelque
niche; le voilà en colère. «Ah! petit rousseau (cet homme étoit roux),
disoit-il, petit rousseau, ce sont autant de charbons ardents que tu
t'attises sur la tête. Ma fille, ajoutoit-il, parlant à une folle de
fille qu'il a, je vois bien qu'il faudra souiller ses mains de ce vilain
sang.» Cette fille disoit une fois que la Reine avoit dit à Lozières:
«Monsieur de Lozières, monsieur de Lozières, la soutane n'est pas votre
fait, à ce bâton, à ce bâton.»

  [66] Ce benêt avoit une sotte coutume de dire _mes amis_, au lieu
  de messieurs. Un bourgeois qui l'étoit allé voir seul, voyant
  qu'il disoit _mes amis_, se retourne et ne voit que son barbet.
  «Hé! coquin, lui dit-il, remercie donc monsieur.» (T.)




MADAME DE LALANE.


Mademoiselle de Roche étoit une des plus aimables personnes du monde;
elle s'appeloit Galateau[67] en son nom, et étoit fille de la femme de
l'écuyer de madame de Retz. Elle avoit de l'esprit, disoit les choses
fort agréablement[68], étoit belle comme un ange, et point coquette. On
en fit tant de bruit que la Reine la voulut voir; mais les dames de la
cour, et surtout les filles de la Reine, la traitèrent fort de
bourgeoise. Le grand-maître, depuis duc de La Meilleraye, alors veuf, la
voulut faire épouser à l'Ecossois, qui étoit à lui, et logeoit à
l'arsenal. L'Ecossois étoit riche, mais elle eut peur de la violence du
grand-maître, et, voyant sa mère gagnée, elle se fit enlever par Lalane,
son amoureux, celui-là même qui faisoit si joliment des vers[69]. Les
enfants l'ont fait mourir toute jeune; ce fut grand dommage[70].

  [67] Titon Du Tillet dit que madame de Lalane s'appeloit Gastelle
  Des Roches. (_Parnasse françois_, p. 331.)

  [68] Madame de Lalane écrivoit des lettres spirituelles, et
  faisoit de jolis vers, s'il en faut croire Campion. (Voyez le
  _Recueil de lettres qui peuvent servir à l'histoire_, Rouen,
  1657, p. 73.)

  [69] Les poésies de Pierre de Lalane ont été recueillies par
  Saint-Marc, et publiées en 1759, avec celles de Montplaisir.

  [70] Lalane n'est guère connu que par les poésies touchantes que
  lui inspira le regret de la perte de sa femme. Chapelain lui-même
  adoucit, en faveur de celle-ci, la rudesse de ses vers, et il lui
  fit cette épitaphe:

    Vénus repose en ce tombeau
    Du nom d'_Amarante_ couverte,
    Le monde a perdu dans sa perte
    Ce qu'il eut jamais de plus beau.
    Toutes les Grâces, de tristesse,
    Sont mortes avec la Déesse;
    Son fils voit encore le jour.
    L'_Amour_ reste encor de la belle:
    Mais ce ne peut être l'_Amour_!
    Il est aussi mort avec elle.




LESFARGUES[71].


Bernard de Lesfargues étoit avocat à Toulouse et fils d'avocat. Pour son
malheur, il s'imagina qu'il étoit éloquent, et s'étant mis à traduire
Quinte-Curce, il fut si charmé de son style, qu'il crut qu'il n'y avoit
que Paris digne de lui. A son arrivée, il s'adressa à feu Camusat,
libraire de l'Académie. Camusat étoit bon libraire, et tandis qu'il
suivit le conseil de Chapelain et de Conrart, il n'imprima guère de
méchantes choses; mais sur la fin, il s'imagina être assez habile pour
faire les choses de sa tête, de sorte qu'il se mit à imprimer
l'_Alexandre françois_ (c'étoit le titre que Lesfargues avoit donné à
Quinte-Curce[72]), sans en demander avis; il passa bien plus avant, car
il crut avoir trouvé un homme à opposer à Du Ryer qui traduisoit Cicéron
pour d'autres libraires, et donna six cents livres par an à Lesfargues;
mais, parce qu'il voyoit que l'approbation de ceux de l'Académie étoit
nécessaire à son nouveau venu, il obligea ce galant homme qui
prétendoit, disoit-il, jeter de la poudre aux yeux de tout le monde, à
visiter quelques académiciens, et à se mettre le ventre à terre devant
eux. Lesfargues alla, entre autres, voir M. Conrart, entre six et sept
heures du matin. Conrart étoit encore au lit; on lui dit que c'étoit de
la part de Camusat. Or, Camusat avoit promis de lui envoyer un faiseur
de lunettes pour une commission, et parce qu'il lui avoit dit que
c'étoit un homme fort bizarre, il prend sa robe de chambre et le fait
entrer. Lesfargues vient, et faisant une révérence très-profonde, il lui
dit: «_Monsur, jé suis ce misérable tradutur dont monsur Camusat bous_
_a parlé._» Mais le pauvre Toulousain perdit bientôt son protecteur;
Camusat mourut un an après, lorsque son _tradutur_ étoit sur le point de
faire imprimer les _Verrines_[73]. On empêcha que la veuve ne les
imprimât, et bien lui en prit, car on n'en a presque point vendu. Ce
Gascon disoit: «Il falloit bien que je les traduisisse, car, pour cela,
il faut une parfaite connoissance du droit romain et une parfaite
élégance.» Il faisoit des vers qui ne valoient pas mieux que sa prose.
Dépourvu de son Mécénas, Camusat, il se mit à faire la cour à l'abbé de
Cérisy[74], à La Chambre[75], et à Esprit[76], et de là vient que
Ménage, dans la _Requête des dictionnaires_, l'appelle:

    Votre candidat Lesfargue.

Mais son véritable support fut Lozières. Lesfargues lui disoit: «Vous
êtes le dispensateur de la gloire,» et il le flattoit sur toutes choses;
de sorte qu'il s'y _adomestiqua_[77] si bien, qu'avec une insolence de
gascon, quoique l'autre ne s'en aperçût pas, il lui dit un jour: «Eh
bien, _Monsur_, cette chambre que _bous_ me _boulez_ donner chez _bous_
est-elle prête?» Il n'y en eut pourtant point. Lozières étoit pesant, et
ne savoit quasi rien; il lisoit avec ce fou; ils virent sa poétique, et
le sénateur se mit en tête de faire des sujets de pièces de théâtre. Il
en disposoit les actes et les scènes, et mettoit en prose tout ce qu'il
eût voulu qu'on eût mis en vers. Lesfargues écrivoit sous lui, et je me
souviens qu'il disoit en ce temps-là: «Je me soumets à écrire sous M. de
Lozières; regardez quel homme il faut que ce soit?» Il disoit une fois à
l'abbé de Retz: «Il n'y a que vous et moi qui ayons du feu.» Il étoit
dans je ne sais quelle maison, où il y avoit une tapisserie antique de
velours en broderies, avec un lit de même: «Cette chambre, dit-il, me
fait ressouvenir de celle de mon père; il y a un meuble tout pareil
qu'on lui donna pour des affaires de la maison de Foix, qu'il a faites
il y a long-temps. Seriez-vous d'avis que je fisse venir ce meuble?»
Lozières, en s'en allant en Dauphiné, fit tant envers ces messieurs de
chez M. le chancelier, qu'on fit Lesfargues avocat au conseil, où il a
toujours travaillé depuis, après avoir renoncé à sa mal fondée
prétention d'éloquence[78].

  [71] Bernard Lesfargues, auteur de _David, poème héroïque_, dont
  Boileau a dit dans la neuvième satire:

    Le _David_ imprimé n'a point vu la lumière.

  On ne sait pourquoi on dit dans la _Biographie_ de M. Michaud, que
  Lesfargues étoit imprimeur.

  [72] L'ouvrage est indiqué dans la _Biographie universelle_ sous
  ce titre: _Histoire d'Alexandre le Grand, tirée de Quinte-Curce
  et autres auteurs_, 1639, in-8º.

  [73] Les Oraisons de Cicéron contre Verrès, traduites en
  françois, 1640, in 4º.

  [74] Germain Habert, abbé de Cérisy, poète assez distingué,
  membre de l'Académie françoise. Sa pièce principale est la
  _Métamorphose des yeux de Philis en astres_. (Voyez le _Recueil
  de diverses poésies_; Paris, Chamhoudry, 1651, première partie,
  p. 29.)

  [75] Marin Cureau de La Chambre, médecin ordinaire du Roi, membre
  de l'Académie françoise, auteur du _Caractère des Passions_,
  ouvrage fort remarquable.

  [76] Jacques Esprit, de l'Académie françoise. (_Voyez_ la note de
  la p. 38 du t. 3.)

  [77] _Adomestiqua_, il se familiarisa, expression empruntée du
  mot italien _dimesticar'si_.

  [78] On ne trouve nulle part des détails aussi circonstanciés sur
  Lesfargues.




L'ABBÉ TALLEMANT[79],

SON PÈRE, ETC.


L'abbé Tallemant est un garçon qui a de l'esprit et des lettres; il fait
même des choses agréables; mais il n'y a rien d'achevé. C'est le plus
grand _inquiet_[80] France, et qui se chagrine le plus. Il est vrai que
son chagrin est quelquefois assez plaisant. L'ambition lui fit changer
de religion, et il avoit ce dessein il y a vingt ans, lorsqu'un de mes
frères du premier lit, lui et moi, allâmes en Italie. Il étoit le plus
jeune des trois, et n'avoit pas encore dix-huit ans. A Venise, où nous
fîmes quelque séjour avant que d'aller à Rome, il coucha avec une
courtisane: le lendemain, nous lui demandâmes: «Eh bien, était-elle
jolie?--La plus jolie du monde, dit-il, elle n'avoit pas de p...--Ah!
l'innocent, lui dîmes-nous, il a apporté son p....... en Italie.» Au
retour, il voulut donner à l'abbé de Retz la gloire de l'avoir converti.
Mon père se fâcha, et l'envoya pour quelque temps hors de Paris. Une
fois que le bonhomme lui écrivit une lettre où il y avoit des endroits
pleins de bile, et quelques-uns qui marquoient qu'il avoit fait quelque
effort, le prosélyte, en la montrant à Quillet, disoit: «Voyez-vous
bien, en voilà un qui est de la façon de Des Réaux, et celui-ci où il y
a: _Sera-t-il dit qu'un François Tallemant, petit-fils d'un autre
François Tallemant, qui aima mieux sortir de sa patrie, que de fléchir
le genou devant l'idole_, etc.; voilà qui est du fils aîné.» La
meilleure raison qu'il ait dite, c'est qu'il étoit toujours à la
portière du côté du vent, en allant à Charenton.

  [79] François Tallemant, né vers 1620, membre de l'Académie
  françoise, mourut en 1693. Il étoit frère de l'auteur de ces
  Mémoires.

  [80] On l'appeloit _son inquiétude_, comme on dit _son
  excellence_, (M. Daunou, dans la _Biographie universelle_.)

C'est un des plus grands paresseux qui soit au monde; avant que nous
eussions un carrosse, on lui donna un cheval. Je ris encore quand je me
ressouviens de la manière dont il alloit par la ville; sa bête étoit
presque toujours dans le ruisseau, la bride sur le cou, et quand elle
approchoit des maisons, elle mettoit la tête dans toutes les portes: au
diable le coup d'éperon qu'il lui donnoit! Etoit-il de retour? le voilà
à pester contre ce cheval. «Ce chien d'animal, disoit-il, s'arrête
toujours où je ne veux pas aller. Aussi, voilà une belle occupation que
de conduire une bête.»

Pour n'avoir pas la peine de manier un gros livre, il fit relier un
Aristote en vingt-quatre petits volumes, et de ces vingt-quatre, en peu
de jours, il ne s'en trouva pas quinze. Il se tenoit dans son lit à lire
quelquefois jusqu'à onze heures, et, la plupart du temps, ses draps
étoient à bas, et il n'avoit que la couverture sur lui; aussi frileux
que malpropre, on l'a vu cent fois entourer sa chaise de paravents
devant un grand feu, affublé d'une grosse robe de chambre. Il étoit
amoureux de madame d'Harambure, quoiqu'elle fût bien gravée. Elle s'en
divertissoit, et n'a pas peu contribué à le rendre bizarre, car elle
souffroit toutes ses visions. Un beau matin, au plus fort de son amour,
nous fûmes tout étonnés de le voir avec une perruque. Il avoit la tête
belle; mais ses cheveux, par endroits, s'étoient blanchis. On ne s'en
apercevoit pourtant point, car il en avoit beaucoup; mais il fut bien
attrapé quand, au lieu de revenir noirs, il en revint une fois plus de
blancs qu'il n'y en avoit.

Tout d'un coup il lui prend une fantaisie de retourner à Rome: durant
son absence, cette femme mourut. Il a voulu nous faire accroire depuis
qu'il s'étoit éloigné parce qu'il voyoit bien qu'elle mourroit. Revenu
de Rome, on le fit aumônier du Roi, justement au commencement de la
régence. Je ne sais si c'est la soutane qui lui a communiqué l'avarice
des gens d'église, mais aussitôt il eut une âpreté étrange pour le bien.
Il se mit dans la tête que cela lui nuisoit de demeurer avec des
huguenots. Il fit accroire à mon père que le Père Vincent[81] en avoit
dit quelque chose, et qu'il n'auroit point de bénéfices s'il ne logeoit
séparément. Il sort du logis. Il logeoit vers le Palais-Royal, et
prenoit ses repas dans une auberge. Cette vie l'ennuya; il se logea plus
près de mon père pour avoir des bouillons; après il y prit ses repas;
ensuite il y logea seul; ses gens étoient dehors; enfin il les y logea
aussi.

  [81] L'auteur parle ici de saint Vincent de Paul. Il lui donne la
  qualité de _Père_, comme fondateur des Lazaristes, ou Pères de la
  mission.

Or, avant que de passer outre, il est bon de dépeindre un peu l'humeur
de mon père. C'étoit un homme du vieux temps, _in puris naturalibus_,
qui, en sa vie, n'avoit fait une réflexion. Opiniâtre à un point
étrange, il disoit naïvement: «On dit que je suis opiniâtre; qu'on me
fasse venir un homme qui me persuade, on verra bien que je ne suis point
têtu.» Il avoit de l'honneur et étoit humain, mais le plus méchant
politique du monde: il avoit des façons de parler toutes particulières,
et il croyoit que tout le monde étoit obligé de l'entendre comme ceux de
sa famille. L'aversion qu'il avoit eue contre un ministre écossois,
nommé Primerose[82], qui prêchoit deux heures d'horloge, et ne disoit
rien qui vaille, fut cause que pour dire un _lanternier_[83], il disoit
un _Ecossois_. Mon père une fois disoit à un homme: «Celui dont vous
parlez est un Ecossois. (Il vouloit dire un _sot_.)--Vous m'excuserez,
monsieur, dit l'autre, il est de Toulouse.» Or, le bonhomme appeloit en
riant l'aumônier _notre Ecossois_. Un jour le portier dit au cocher de
l'aumônier: «Où as-tu laissé ta charge?--J'ai laissé, dit le cocher,
_notre Ecossois_ au Palais-Royal.» Mon père s'avisa ensuite, pour
enchérir, de dire _excellent Ecossois_, puis _excellent_ tout seul;
après _magnifique excellent_, et enfin rien que _magnifique_; tellement
que, pour savoir ce qu'il vouloit dire, il falloit faire toute cette
gradation. Il parloit aux gens de dehors, pour peu qu'il fût en belle
humeur, car il est gai naturellement, comme à ses enfants; vous
l'entendiez si vous pouviez. La première fois que Ruvigny, qui a épousé
ma sœur, le vit, il fut terriblement attrapé; il disoit toujours oui,
et il rioit quand il le voyoit rire. «Voyez-vous, lui disoit-il, ma
femme elle est C. A. I. L.[84] de sa fille; vous serez le gendre à la
Manon; quand elle sera _douze douzaines_, on lui donnera bien des
bouillons. Je vous en avertis, _a bon co, ma ne voude de
Battagley_[85].» Quand il vouloit dire, _vous dites vrai_, il disoit:
«L'enfant dit vrai, y en eût-il pour cent écus.» C'est qu'à La Rochelle
il y avoit un vieillard qui faisoit aller un petit garçon devant lui. Ce
petit disoit: «Qui a de vieux souliers à vendre? mon père les achetera.»
Et le vieillard ajoutoit gravement: «L'enfant dit vrai, y en eût-il pour
cent écus.»

  [82] Ce ministre disoit une fois: «Mes frères, les proverbes sont
  véritables: qui a fait Normand a fait gourmand; qui a fait Gascon
  a fait larron (notez que c'étoit à Bordeaux); qui a fait
  Saintongeois a fait bavard, etc. Mais qui a fait Écossois a fait
  prompt et propre à toutes vertus.» (T.)

  [83] Un diseur de fadaises, un homme qui ne termine rien de ce
  qu'il commence; qui, en parlant, n'arrive jamais au but qu'il se
  proposoit d'atteindre.

  [84] C'est-à-dire _Caillette_; à La Rochelle on dit un _Cail_; il
  vouloit dire coiffé de sa fille; _douze douzaines_, c'est une
  _grosse_; quand elle sera grosse; le gendre à la Manon, c'est que
  ma mère avoit bien du soin du gendre de la fille du premier lit,
  et mon père disoit: «Que sera-ce donc du gendre à _la Manon_?» Ma
  sœur de Ruvigny s'appelle _Marie_. (T.)

  [85] Une femme de Bordeaux disoit cela: «Ma sœur de Battagley a
  bon cœur.» Il vouloit dire que ma sœur avoit du cœur. (T.)

Naïvement, au lieu d'aller recevoir dans la cour madame de Rohan la
douairière, qui amenoit Ruvigny au logis, croyant lui faire honneur, il
prit sa belle robe de chambre et la reçut au coin de son feu. Au lieu de
_bonjour_, il disoit toujours: «_Adieu, adieu_, monsieur, comment vous
portez-vous?» Il n'avoit pas de plus grande joie au monde que d'avoir de
bon vin, lui qui ne buvoit que de l'eau; mais il haïssoit les festins.
Il amenoit quelquefois un peu trop de gens pour son ordinaire, et il
raisonnoit ainsi: s'il y a à manger pour six, il y en a bien pour sept,
et ainsi du reste. Il ne crioit jamais tant son porteur d'eau que quand
il lui apportoit de l'eau bien claire. «Voilà de bonne eau, cela,
disoit-il, coquin, pourquoi ne m'en apportes-tu pas toujours de même?»
Je ne l'ai jamais vu si en colère que quand après avoir bien appelé
_laquais_, il trouva tous ceux de ses enfants, jouant à la boule dans la
cour, qui s'entredisoient: «Joue, joue, ce n'est que M. le père.» Il ne
les battit pourtant point, car jamais je ne lui ai vu frapper personne.
Il étoit un peu d'amoureuse manière; mais il ne s'amusa à rien de
qualifié que sur ses vieux jours qu'il en conta à madame Boiste, qui,
très-avant sur le retour, ne fut pas fâchée de trouver encore un galant.
J'ai trouvé plus de vingt brouillons de lettres d'amour qu'il lui
écrivoit. Une fois, pour lui plaire, il s'avisa de se faire raser tout
le poil de l'estomac; il lui en vint une bonne apostume, qui étoit comme
une peste. Ma mère étoit une bonne femme qui étoit bien aise qu'il se
divertît. Une fois on le trouva à table avec la Boiste, Calprenède et la
Beaupré, une comédienne qui avoit fait amitié avec cette femme. Ma mère
mourut huit mois devant lui et mourut en dormant. Il disoit naïvement:
«Regardez, j'étois, il n'y a que deux jours, couché avec elle. N'allez
pas croire au moins que je lui aie rien fait. En conscience, je n'y
touchai pas; cela lui eût fait mal.»

Revenons à l'aumônier, que nous appellerons _l'abbé_ désormais. L'abbé,
à cause qu'il avoit changé de religion, s'imaginoit qu'on lui feroit
faire désavantage, et il me craignoit plus que tous, parce que ma mère
m'aimoit fort. Moi, de mon côté, j'étois fort las des divisions de la
famille; deux différents lits ne sont bien jamais d'accord; d'ailleurs
l'abbé, dès son enfance, avoit toujours eu contre moi une envie étrange
qu'il a encore et que je n'espère pas surmonter. Je me résolus donc,
voyant que mon père n'étoit pas homme à me donner du bien qu'en me
mariant, ou me faisant conseiller, et je haïssois ce métier-là, outre
que je n'étois pas assez riche pour jeter quarante mile écus dans
l'eau[86]; je me résolus donc à me marier, mais à y prendre le plus de
précaution que je pourrois. Ma mère étoit sœur de M. de Rambouillet; il
avoit une petite fille fort jolie, pour laquelle je me sentois de
l'inclination, c'étoit ma cousine-germaine; on m'estimoit dans sa
famille; la mère m'aimoit tendrement, les fils étoient en quelque sorte
mes disciples; on ne me pouvoit pas tromper pour le bien: nos pères
avoient fait mêmes affaires, et, comme ils avoient eu de grands procès,
et qu'il y avoit encore tous les jours quelque chose à démêler, je
croyois les rendre amis pour jamais. Si on peut dire qu'on ne fait pas
une sottise en se mariant, il me semble que je pouvois dire que je n'en
faisois pas une. J'en fais parler par mon frère aîné, qui aime qu'on
fasse honneur à la primogéniture: nous voilà accordés pour être mariés
au bout de deux ans, car elle n'avoit que onze ans et demi. La mère
meurt au bout d'un mois; on fait venir en sa place la fille aînée qui
étoit veuve. Cette veuve est une personne fort douce et fort bien faite:
je me mis bientôt admirablement bien avec elle, et je n'eus pas grande
peine à aimer la petite, et aussi à m'en faire aimer.

  [86] Le prix des charges de conseiller au Parlement de Paris
  s'étoit beaucoup augmenté. Les financiers, dans la vue de
  s'élever, plaçoient leurs enfants dans les cours souveraines pour
  acquérir la noblesse, et le Parlement avoit d'ailleurs acquis,
  durant les troubles de la Fronde, une grande importance
  politique. On voit, dans les Mémoires de Coulanges, qu'en 1656
  une charge de conseiller se vendit cinquante-cinq mille écus.
  (_Mémoires de Coulanges_; Paris, Blaise, 1820, p. 1.)

Il n'y avoit pas long-temps que nous étions accordés, quand un soir on
me vint dire que Mallet, un secrétaire du Roi qui avoit sa fortune
auprès de Rambouillet, et mon frère aîné, me cherchoient partout. Je me
doutai aussitôt de ce que c'étoit. Ils reviennent. «N'est-ce pas, leur
dis-je, que vous avez accordé ma sœur avec Rambouillet?--Oui, me
dirent-ils, et cela est signé; nous ne vous l'avons point voulu dire,
parce qu'on a remarqué que vous n'en étiez pas d'avis.» J'avais raison;
ils n'étoient point le fait l'un de l'autre, comme vous verrez par la
suite. «Je me trompois peut-être, leur dis-je en dissimulant; mais j'en
suis ravi.» Sur cela je vais trouver Rambouillet, et je l'embrasse un
million de fois. Voilà l'abbé en cervelle. «Des Réaux, disoit-il, sera
le maître de tout; il taillera et rognera comme il lui plaira.» Il fait
une cabale avec un cadet, qui restoit de deux qui avoient pris les
armes, et ils n'eurent pas grande peine à dégoûter une fille de qui on
avoit arraché un consentement à ce mariage; car elle avoit de
l'ambition. Ils eurent le loisir de dire tout ce qu'ils voulurent, car
il se trouva que Rambouillet, qui n'avoit guère que vingt-un ans,
s'étoit laissé emporter au gros mariage qu'on lui donnoit, et à la
persuasion de sa famille, sans prendre garde à ce qu'il faisoit, et
qu'il avoit mal au _cazzo_. Il se découvrit à moi; je le dis à ceux du
premier lit qui avoient fait l'affaire; on fait agir Guenault, qui se
sert de la fièvre quarte que la demoiselle avoit, disant qu'il étoit
dangereux de la marier en cet état-là. L'abbé cependant avoit fait dire
par ce cadet, de qui on ne se défioit point, tout ce qu'il avoit voulu,
et lui-même, voyant que la fille étoit ébranlée, tournoit ce jeune homme
en ridicule le plus qu'il pouvoit. Un accordé jeune et peu caressé est
aisé à déferrer; à tout heure le jouvenceau ne savoit où il en étoit.
Dès qu'il fut guéri, on le pressa fort de passer le contrat et de faire
publier des annonces; il y consentit; on fait une annonce; mais comme je
m'y attendois le moins, je le vois à mes pieds dans mon cabinet. «J'ai
tort, je l'avoue, me dit-il; je ne devois rien faire sans vous en
parler, mais je croyois que je ne pouvois vous être trop proche. Je vous
viens demander conseil. Votre sœur me traite le plus étrangement du
monde. Sans votre considération, j'aurois tout rompu déjà.--Vous me
mettez en une terrible peine, lui dis-je. J'aime votre sœur et il est
bien difficile que je vous serve sans qu'on me l'ôte: nous y ferons ce
que nous pourrons. Trouvez-vous tantôt chez Patru, qui est malade, et
allez prier M. Conrart de s'y rendre.» Nous voilà tous assemblés. «Je
suis résolu, leur dis-je, à tout hasarder pour tirer ce garçon de
l'embarras où il s'est mis: en cela je sais que je fais son bien et
celui de ma sœur tout ensemble. Ils ne sont point le fait l'un de
l'autre; il y faut un homme d'autorité, et mon cousin est quasi aussi
jeune qu'elle: ils mourroient tous deux de chagrin. Ceux qui ont fait
cela sont des bourgeois qui font les mariages comme à la comédie, où
tout le monde se marie à la fin. Je suis d'avis, moi, qui connois assez
les deux vieillards auxquels nous avons affaire, que, dès ce soir, ce
garçon déclare à son père que ma sœur a dit à Charenton, et cela est
vrai, qu'elle vouloit bien Rambouillet pour son cousin, mais non point
pour son mari;» et un million d'autres choses qui étoient capables de
choquer terriblement le bonhomme, et où il n'y avoit rien d'inventé;
qu'après cela le supplie de trouver bon qu'il ne pense plus à une
personne qui a de l'aversion pour lui; que ce n'avoit été que par
complaisance qu'il s'étoit résolu à se marier si jeune, etc. «Si le père
prend feu, ajoutai-je, comme je n'en doute point, sur l'heure, envoyez
faire vos excuses à votre accordée, si vous ne l'allez point voir, et
que vous vous trouvez mal; cela la choquera et la rendra d'autant plus
aigre, et son aigreur nous est nécessaire; après, allez coucher en
ville, de peur que votre père ne change d'avis; demain, dès sept heures,
allez trouver mon père, il n'y a que lui de levé au logis à cette
heure-là; représentez lui le déplaisir que vous avez d'apercevoir tous
les jours de plus en plus l'aversion que sa fille a pour vous; que vous
seriez bien fâché de la rendre malheureuse, et que vous le suppliez de
trouver bon que vous vous retiriez, etc. Le bonhomme, car il est brusque
et a encore quelque teinture des dogmes de son beau-frère de La Leu, ne
manquera pas de dire, quand il verra que c'est tout de bon, que Dieu ne
l'a pas voulu, et que le décret éternel en a autrement ordonné. Cela
fait, allez-vous-en vous promener en Languedoc, où un de vos frères est
directeur de la Foraine[87].» M. Conrart tâtonna long-temps; mais Patru
fut de mon avis, dit que temporiser cela c'étoit tout gâter. Le père de
Rambouillet prit la chose comme j'avois dit; mon père d'abord se mit à
rire et m'envoya quérir. Moi qui m'étois bien douté de cela, je me
faisois le poil tout exprès; il m'obligea de descendre en l'état que je
me trouvois, avec une joue rasée et l'autre qui ne l'étoit point. «Votre
cousin, me dit-il, croit qu'on se défait de l'amour, comme d'une chemise
(car le bonhomme a toujours cru qu'il n'y avoit rien au monde de si beau
que sa fille; elle n'étoit point mal faite, à la vérité, et ce qui le
fit résoudre enfin à la donner à Ruvigny, c'est qu'on lui fit accroire
que le cavalier, qui ne l'avoit jamais vue, en étoit furieusement
amoureux); je ne le prends point au mot; je lui donne huit jours pour y
penser, et puis ma fille ne demeurera pas.» Moi, je fis semblant de
quereller Rambouillet, et lui reprochai qu'avec ses légèretés il me
donnoit de belles affaires. Enfin, il parla de façon que mon père crut
qu'il vouloit rompre. Moi, pour rendre la chose plus difficile à
renouer, je dis à ma mère: «Ma sœur saura cela aussi bien par d'autres,
je suis d'avis que vous le lui alliez dire.» Elle y fut. Ma sœur lui
dit aigrement: «J'avois toujours bien espéré cela; j'en priois Dieu tous
les jours.» Mallet par hasard étoit au logis quand ma mère rapporta cela
à mon père. Mallet le redit au père de Rambouillet, qui vit bien, par
là, que son fils ne lui avoit point menti. Mon père, en colère, ne veut
point voir sa fille. Les frères du premier lit avoient un pied de nez.
Cependant Rambouillet, qui m'avoit promis de s'en aller, ne s'en alloit
point. Au bout de deux jours, comme j'allois voir mon accordée, je vois
le carrosse de l'abbé à la porte; il étoit dans la chambre de
Rambouillet, où il lui disoit: «Regardez quelle insolence? que quoi
qu'on lui dît de la part de ma sœur, qu'il n'en crût rien, et que ce
n'étoit que pour ne se pas mettre toute la famille à dos qu'elle en
usoit ainsi.» Je sortois, quand je trouvai mes deux frères qui montoient
dans la chambre de ce garçon; l'abbé n'en faisoit que de partir: je les
suis. L'aîné, qui étoit fort gros homme, entre tout essoufflé, car il
commençoit à faire chaud et il étoit venu à pied, et, en mettant son
chapeau d'une main sur la table, et se déboutonnant, son collet de
pourpoint de l'autre: «_Nox dabit consilium_, je l'avois bien dit, mon
fils, la nuit l'a donné, la nuit l'a donné. Ce matin, _notre sœur_ m'a
envoyé quérir, et m'a prié de vous venir dire qu'elle vous prioit
d'excuser le chagrin que donnoit la fièvre quarte, etc.» Il fut si bon
que de lui offrir de lui faire écrire des lettres d'amour par cette
fille. Rambouillet, à qui, sur toutes choses, j'avois recommandé de ne
parler guère, se contenta de les remercier de la peine qu'ils avoient
prise, et ne leur dit autre chose. Ce qu'il y avoit de meilleur, c'est
que ces messieurs croyoient avoir mis l'honneur de leur sœur à couvert
en faisant cette sottise, au lieu qu'elle étoit au-dessus, et qu'elle
pouvoit dire: C'est une fille qui n'a pas voulu de ce garçon; ils firent
en sorte qu'on dit: C'est un garçon qui n'a pas voulu de cette fille.
Le gros homme qui s'étoit vanté de faire revenir ce garçon de cinquante
lieues, le fit fuir à deux cents jusques en Languedoc. Ils s'en vont et
moi avec eux, qui, passant le dernier, eus le loisir de dire au jeune
homme en sortant: «Partez, partez, partez.» Mallet et Sablière, le
second frère de Rambouillet, avoient soufflé aux oreilles du bonhomme
que cette fille se mettoit à la raison, etc.; de sorte qu'il leur donna
ordre de chercher son fils. Ils se doutèrent qu'il n'étoit allé que chez
Mallet, à trois lieues de Paris; ils y vont et le ramènent jusqu'à la
Bastille: là, il dit qu'il vouloit descendre; ils furent obligés de le
laisser. Aussi bien, il ne leur avoit rien fait espérer. Je le croyois à
Nevers, quand le valet de Conrart me vint dire qu'il y avoit un cavalier
chez son maître qui me demandoit. Je me doutai que c'étoit mon homme; je
le gronde: «Vous m'exposez. Je dépendrai désormais de la langue des gens
de M. Conrart. Que ne demeuriez-vous dans un cabaret, on vous y seroit
allé trouver?» Je donne tout ce que nous avions d'argent sur nous au
domestique de notre ami. «Je viens, me dit-il, pour savoir si votre
affaire est en danger d'être rompue, et pour vous déclarer que j'aime
mieux me sacrifier que de vous causer ce déplaisir.» Je le fis partir
cette fois-là pour le Languedoc, d'où il ne revint que quand je le
demandai, c'est-à-dire à dix mois de là; car ce cadet ayant été tué à
Nordlingen, M. de Rambouillet considéra que j'étois encore un meilleur
parti, et me donna sa fille plus tôt qu'il n'avoit résolu. Je gagnai à
tout ce tripotage, car ma mère tourmenta tant les gens pour sa fille,
qu'elle me fit avoir cinquante mille écus de plus que j'en eusse eu,
car on refit mes articles pour les rendre pareils à ceux de ma sœur.

  [87] _La Foraine._ La _traite foraine_ étoit un impôt qui se
  levoit sur les marchandises qui entroient ou sortoient du
  royaume. En Languedoc on disoit simplement _la Foraine_. (_Dict.
  de Trévoux._)

Ce M. de Rambouillet est un homme qui n'aime que lui, et qui ne se
refuse rien; pourvu qu'il y trouve sa satisfaction, il ne se soucie
guère du reste. Il raisonne de travers pour se satisfaire, et croit que
les autres raisonnent comme lui; il est vain, et c'est un franc nouveau
riche. Jamais homme ne parla tant par _mon_ et par _ma_; il dit _mon
vert_ est le plus beau du monde, pour dire _le vert de mon jardin_; et
il dit _mon eau_ est belle, pour dire l'_eau de ma fontaine_. Madame la
présidente Le Feron dit: _Mon cul-de-sac_; il y a un cul-de-sac proche
de sa maison. Quand il fit ce jardin hors la porte Saint-Antoine, qu'on
appelle _Rambouillet_[88], ses associés crièrent fort; car c'étoit trop
découvrir le profit qu'ils faisoient aux cinq grosses fermes; il leur
écrivit qu'il avoit ici tout le faix[89], qu'il falloit bien qu'il prît
quelque divertissement, et qu'il prétendoit bien aussi que tous ses
associés contribuassent à la dépense d'un jardin[90] qui conservoit la
santé à une personne qui leur étoit si nécessaire. Voyez quelle
_pantalonnade_!

  [88] On voit encore dans la rue de Charenton une porte d'entrée
  et les restes des pavillons qui marquoient les quatre angles de
  ce beau jardin. Du temps de Sauval, on appeloit ce lieu _le
  jardin de Reilly_ ou _la folie Rambouillet_. «Dans ce jardin,
  dit-il, se trouvent des allées de toutes figures, et en quantité.
  Les unes forment des pattes d'oie, les autres des étoiles;
  quelques-unes sont bordées de palissades, d'autres d'arbres. La
  principale, qui est d'une longueur extraordinaire, conduit à une
  terrasse élevée sur le bord de la Seine; celles de traverse se
  vont perdre dans de petits bois, dans un labyrinthe et autres
  compartiments: toutes ensemble forment un réduit si agréable
  qu'on y vient en foule pour se divertir. Dans des jardins séparés
  se cultivent en toutes saisons un nombre infini de fruits, dont
  la saveur, la grosseur, ne satisfont pas seulement le goût et la
  vue, mais même sont si beaux et si excellents, que les plus
  grands seigneurs sont obligés de faire la cour au jardinier quand
  ils font de magnifiques festins; et même le Roi lui en envoie
  demander. En un mot, ou parle des fruits de Reilly comme de ceux
  des Hespérides; hormis que pour en avoir on ne court pas tant de
  hasards.» (_Antiquités de Paris_, t. 2, p. 288.) Il ne reste plus
  rien de toutes ces belles choses, des marais bien cultivés en ont
  pris la place; seulement la rue qui longe ce terrain en se
  dirigeant vers la rivière, porte le nom de _rue de Rambouillet_.
  On a déjà dit quelques mots de ce jardin dans une note du t. 3,
  p. 205.

  [89] Mon père étoit encore à Bordeaux. (T.)

  [90] Ce jardin est de près de trente arpens, et il coûte
  horriblement à faire et à entretenir. Il y a assez de bâtiments.
  (T.)

Rambouillet est propre jusqu'à l'excès; une fois que le feu se mit chez
feu Tallemant, qui étoit aussi son beau-frère, il mit ses jarretières et
sa rotonde[91] pour y courir. Je l'ai vu mettre ses cheveux sous son
bonnet, et avoir des rubans incarnats à ses manchettes à soixante-trois
ans. Jamais je ne vis un homme qui aimât tant à entendre louer ce qu'il
fait; il n'y a pas un pied d'arbre chez lui dont je n'aie fait dix fois
l'éloge durant le temps que je fus accordé. Au reste, grand tyran, il
donna de fort mauvaise grâce, à sa fille aînée, une maison pour l'égaler
à ma femme. Elle lui disoit: «Mais, mon père, cette maison n'a garde de
valoir tant.--Ma fille, lui dit-il, je ne trouve nullement bien que vous
veniez dénigrer ainsi mon bien.» Depuis que je fus marié, il me dit une
fois: «Je n'ai que l'usufruit de tout cela, mon bien est à vous autres;
vous l'aurez à votre tour.--Ma foi, vous me dites là une grande
merveille, lui répondis-je: avez-vous jamais vu personne qui ait
emporté sa maison dans l'autre monde?»

  [91] Collet empesé, monté sur du carton. (_Dictionnaire de
  Trévoux._)

L'abbé avoit fait tout ce que je viens de conter, et c'étoit lui, à
proprement parler, qui rompoit ce mariage. Cependant, comme dans la
famille tout ce qu'il faisoit et disoit n'était d'aucun poids, à cause
que ses bizarreries l'avoient empêché d'y avoir le moindre crédit, on ne
lui en témoigna point de ressentiment; au contraire, mon père, en bon
politique, après la mort de ce dernier gendarme, qui étoit un si bon
garçon qu'il disoit, pour dire qu'il vouloit être _enseigne_, qu'il
vouloit être _drapeau_; après la mort de ce garçon, au lieu de cent
mille francs qu'il donnoit à ma sœur, il lui donna cinquante mille
écus, et autant à l'abbé, les égalant tous deux à moi, qu'on marioit et
qui étois l'aîné; encore me vouloit-il obliger à me faire conseiller
(_au parlement_), sans me faire aucun avantage. Mon père me disoit: «Il
y en a bien d'autres qui le sont, qui n'ont pas plus que vous.--C'est
comme si vous me disiez: il y a tant de gens qui font des folies,
pourquoi n'en voulez-vous pas faire?»

Mon père se repentit avant qu'il fût long-temps de toutes ses
libéralités; car il donna à proportion à ceux du premier lit; cependant
il tenoit quasi toute sa famille en pension chez lui, et vous pouvez
bien croire, comme il disoit lui-même naïvement, qu'il n'y gagnoit pas.
Pour moi, j'étois en mon particulier avec la sœur aînée de ma femme,
avec laquelle je suis encore. Voilà comme j'avois dessein de faire faire
désavantage à M. l'abbé. Ces cinquante mille écus firent ouvrir les
oreilles à bien des gens. Madame de Rohan, la mère, pensa à faire le
mariage de Ruvigny[92] et de ma sœur. Ceux du premier lit avoient un
homme de la campagne en tête, un jeune homme peu établi, et qui s'est
rendu tout-à-fait campagnard. Moi, je préférois Ruvigny, parce que je le
voyois fort estimé, et qu'il ne bougeoit de la cour; je ne voulus
pourtant point m'en mêler, après ce que j'avois vu, que je n'eusse
déclaré à ma sœur, en présence de l'abbé, que je ne prétendois
nullement qu'elle me vînt dédire comme les autres, que je lui donnois du
temps pour y penser. Elle me dit: «J'y ai déjà pensé, vous me ferez
plaisir. J'aime mieux cet homme-là que pas un dont on ait encore parlé.»
Ainsi j'entrepris la chose, et enfin j'en vins à bout. Mon père disoit
assez plaisamment que, depuis que ma mère eût ouï parler du quarré, elle
lui disoit, toutes les fois qu'il se réveilloit la nuit: «Monsieur
Tallemant, vous ne trouverez jamais mieux pour votre fille[93].»

  [92] Saint-Simon, qui n'est pas louangeur, rend justice à
  Ruvigny. Ce gentilhomme huguenot, plein d'honneur et de probité,
  a été pendant très-long-temps le député de sa religion à la cour.
  A la révocation de l'édit de Nantes, le Roi lui offrit de rester
  en France, mais il n'accepta point, et il passa en Angleterre.
  (_Mémoires de Saint-Simon_, t. 1, p. 452; édition de 1829.)

  [93] Ruvigny étoit rousseau et la Grossetière, gendre du premier
  lit, aussi. «Oh! dit l'abbé, je pense que toutes les bêtes fauves
  se viendront prendre céans.» (T.)

Ruvigny avoit en ce temps-là un cocher fort insolent: ce cocher vouloit
qu'un charretier bien chargé prît dans le ruisseau, et il lui donna
vingt coups de fouet. Ruvigny descend, bat le cocher, et oblige le
charretier à lui donner autant de coups de fouet qu'il en avoit eu.

Aussitôt voilà M. l'abbé à tourmenter Ruvigny pour demander des
bénéfices pour lui. Le cardinal ne vouloit ouïr parler d'évêché; il
récompensoit une famille entière par un évêché; il différoit toujours:
cela dura cinq ans et davantage. Il fit en ce temps-là un voyage à
Londres par inquiétude. Un garçon qui étoit déjà inquiet, déjà chagrin,
n'avoit garde qu'il ne le devînt encore davantage; il en devint sec, il
en eut et a encore une chaleur d'entrailles qui le dévore; il n'a jamais
lu depuis un livre tout du long; vous en trouverez vingt sur sa table,
tous différents de matière, les uns grecs, les autres latins,
quelques-uns italiens et même espagnols; ils seront presque tous
ouverts, car il les lit tous à la fois. Il veut connaître tout le monde,
et puis il les laisse là; il aime, pour deux ou trois mois, soit hommes,
soit femmes: son amitié n'est guère plus constante que son amour. Il
ouït dire qu'une madame Des Friches étoit d'agréable humeur; c'est,
comme on dit, une honnête femme qui se gouverne mal, mais il en coûte
bon: il y va, fait dire son nom. Elle répond que M. l'abbé Tallemant ne
la voyoit point, et dit au laquais qu'il se méprenoit. «Dis-lui que je
suis parent de ses voisines de la campagne.--Qu'il vienne donc,»
reprit-elle. Il entre en rêvant: au lieu de laisser ses galoches à la
porte de l'antichambre, il y laisse ses gants; il les retrouve en
sortant. «Vraiment, dit-il, quoi qu'on dise, voici une maison
d'honneur.»

Ennuyé de ne rien avoir après dix ans de service, il vouloit que Ruvigny
menaçât le cardinal, comme s'il eût été gouverneur de Calais. Enfin,
l'abbé parla au cardinal et le gronda quasi, et disoit entre ses dents:
«Si vous ne le faites, prenez garde.» Le cardinal le conta à Ruvigny,
et lui dit: «Je me mis à rire, et lui dis: Je parlerai à votre
beau-frère.» Ruvigny présenta au cardinal: «Si votre Eminence ne donnoit
rien à l'abbé, toute la famille croiroit que c'est ma faute, et que je
ne vous en ai pas supplié de la bonne sorte; cela m'est important pour
mon repos. Je ne vous demande que cette grâce.» Ainsi il eut
Saint-Irénée de Lyon, un prieuré de fondation royale qui vaut douze
cents écus de rente. L'abbé ne fut point content de cela; jusques à
cette heure, il fait des offres pour tous les évêchés qui vaquent, et
pour cela ne se défait point de sa charge d'aumônier, parce qu'il espère
en la donnant avoir quelque grosse pièce. Tous les jours il a de
nouvelles prétentions; il n'y a pas long-temps qu'il songeoit à se faire
auditeur de rote; et, pour cela, il apprenoit le droit canon. Voyez
quelle folie, avec le bien qu'il a, de ne pas demeurer à Paris. J'ai
oublié de dire qu'il se fit de l'Académie, croyant que cela lui
serviroit à la cour; mais il se trompe, rien ne lui a guère plus nui que
les sonnets et les madrigaux qu'il fait à tout bout de champ sur tout ce
qui arrive à la famille Mazarine.

Mon père et lui avoient quelquefois d'assez plaisants dialogues. Le
bonhomme savoit de bons contes, mais il les répétoit souvent; ce garçon,
mal complaisant, témoigna ouvertement que cela l'ennuyoit, tellement que
mon père n'osoit plus faire un conte sans le regarder en riant, comme
pour lui en demander permission: l'abbé se levoit dès qu'il commençoit;
le bonhomme le rappeloit: «Reviens, reviens.--Vous ne le direz donc
pas?--Non, non.» Après il recommençoit. L'autre se levoit encore: ils
se jouoient quelquefois un demi-quart d'heure. L'abbé s'avisa de dire
qu'il vouloit faire une taille pour marquer chaque fois que mon père
feroit un même conte, afin de rabattre autant de jours de sa pension;
tellement que, dès que le bonhomme commençoit à répéter un conte, l'abbé
crioit: «Laquais, la taille.» Mon père rioit et disoit qu'il vouloit
faire aussi une taille pour marquer toutes les fois que l'abbé se
plaindroit de la peine que lui donnoient les pauvres pour la cène du
Roi. Quand l'abbé fut de l'Académie, il vouloit faire aussi une taille
pour les mauvais mots de son père. Il vint une fois dîner au logis une
femme qu'il haïssoit. «Où irai-je dîner? dit-il.--Allez, lui dit-on,
chez M. de Rambouillet, ici près; la naine[94] y est. Allez chez votre
frère aîné.--Carron[95] m'ennuie trop; voyez, ajouta-t-il, quel chien de
quartier; on n'y sait que devenir.» Il ne faut pas s'étonner s'il
s'ennuyoit des gens; il se chagrinoit d'un tailleur de pierre qui étoit
à une tapisserie, et disoit: «Cet impertinent-là n'achevera-t-il jamais
de tailler cette pierre?» Il disoit quelquefois les choses assez
plaisamment. Une vieille fille disoit: «Je pense que je ne serai mariée
qu'en paradis.--Je pense, lui dit-il, qu'entre tous les saints, vous ne
manquerez pas de prendre saint Alivergaut pour votre mari.» Il disoit
que le plus beau jour de la semaine étoit le dimanche, car tout le monde
a du linge blanc.

  [94] Une petite Rambouillet qui est demeurée fort courte. (T.)

  [95] Un sot parasite. (T.)

Depuis la déroute de la famille, par la mort du frère aîné du premier
lit, et l'infidélité de Bibaud, associé, qui avoit épousé une nièce du
père, l'abbé fut sans carrosse jusqu'à ce qu'il eût vendu sa charge
d'aumônier, sur laquelle il gagna dix-huit mille écus. Durant qu'il
étoit à pied, il écrit un jour à Tallemant, le maître des requêtes,
qu'il avoit à lui parler d'une affaire pressée, et qu'il le prioit de
lui envoyer son carrosse pour aller dîner avec lui. On le lui envoie; il
étoit temps de dîner quand il arrive; il se met à table; aussitôt après,
des gens de son quartier viennent solliciter le maître des requêtes; il
prend l'occasion et s'en retourne avec eux, sans avoir dit un mot de
cette affaire pressée, laquelle il a tellement oubliée, qu'il n'en a
jamais parlé depuis.




MADAME D'ANGUITTARD.


Madame d'Anguittard[96] étoit une demoiselle de Poitou qui avoit épousé
Anguittard, cadet de M. Du Vigean: ç'a été une personne tout-à-fait
extraordinaire; jamais femme n'a plus fait la fée que celle-ci. Elle
étoit belle et avoit beaucoup d'esprit; elle se piquoit même de bien
écrire, et, en je ne sais quelle rencontre, elle voulut faire voir de
son style au cardinal de Richelieu. Il trouva sa lettre bien faite, et
dit: «Il faut que cette dame ait bien de l'esprit.» Encore plus
maîtresse de son mari que madame Du Vigean ne l'étoit du sien, elle
ordonnoit de toutes choses à sa fantaisie, et elle avoit autant de
galants qu'il lui plaisoit. Le duc de Saint-Simon, le feu archevêque de
Bordeaux, et autres, ont été ses adorateurs; mais celui qui a fait le
plus de bruit, ç'a été M. de La Vauguyon. Quand cette femme alloit
seulement à la promenade dans un bois, il falloit que l'air fût si
tempéré, qu'à peine trouvoit-elle trois jours en tout un printemps. Mais
cette promenade se faisoit avec bien du mystère; tous ses gens passoient
devant elle; l'un portoit une chaise, l'autre un carreau, qui un
parasol, qui une écharpe, qui une coiffe, qui un mouchoir; et tout cela
pour n'être point surprise. Quand elle commença à n'avoir plus le teint
si beau, elle ne voulut plus paroître au jour en plein midi. On étoit
entre chien et loup dans sa chambre, et, l'hiver comme l'été, il y avoit
toujours des rideaux tirés devant ses fenêtres et une portière devant sa
porte. Toute sa vie elle ne s'étoit pas laissé voir à tous ceux qui
venoient chez elle: plusieurs s'en retournoient sans avoir vu que le
mari. Ce fut bien pis en ce temps-là; car premièrement on ne la voyoit
guère que la nuit, et il falloit attendre, sans demander à la voir,
qu'elle envoyât dire qu'on pouvoit venir; et encore ne croyez pas que
cette grâce fût commune à tous les étrangers qui se trouvoient alors
chez elle; il y en avoit d'exclus, il y en avoit d'admis, et on étoit si
accoutumé à ses façons de faire, qu'on ne s'en scandalisoit point. Le
seul M. de La Vauguyon étoit patron. Il y avoit encore bien des façons
pour faire observer un profond silence autour de chez elle; car, comme
elle ne se montroit que la nuit, elle dormoit bien tard le matin.
C'étoit un crime irrémissible que d'interrompre son sommeil.

  [96] On croit que Desmarets a pris d'elle le personnage
  d'Hespérie dans _les Visionnaires_, qui croit que tout le monde
  est amoureux d'elle. (T.)

Ses propres filles la servoient par quartier; elle en avoit assez bon
nombre. Son mari fut tué en duel. Elle le survécut de quelques années.
«Ah! pauvre Anguittard, dit-elle, tu es mort. Je ne te saurois trop
regretter, quand je considère combien tu m'aimois, et que de mon mari,
tu avois fait gloire de devenir mon esclave.»

On fut tout étonné à la mort de cet homme, quand on trouva qu'il n'étoit
point endetté, car on faisoit là-dedans bien de la dépense; mais cette
visionnaire étoit grande économe; peut-être aussi La Vauguyon
fournissoit-il. Elle voulut être enterrée dans son jardin[97], et elle
ordonna qu'on fît une volière sur son tombeau; elle vouloit, je pense,
entendre les oiseaux après sa mort. On trouva dans sa cassette un
contrat de mariage de La Vauguyon et d'elle. Elle n'est jamais venue à
Paris. Pour le mari, c'étoit un gros petit homme. Un jour, à l'hôtel
Liancourt, il s'assit sans y penser sur un téorbe[98], et en se
relevant, il alla donner de la tête contre une tablette pleine de
porcelaines qu'il jeta tout à terre. A vingt ans de là, feu La
Rocheguyon donna de la tête contre un bras de chandelier dans l'alcôve
de madame de Rambouillet. «Jésus! madame, dit-il, je pense que je ferai
céans comme M. d'Anguittard chez ma mère.» Anguittard, qu'il ne
connoissoit point, étoit là; il n'étoit pas venu depuis à Paris; mais il
ne l'entendit point.

  [97] Elle étoit huguenote. (T.)

  [98] J'ai ouï dire depuis que M. Du Vigean l'introduisant à
  l'hôtel de Liancourt, lui dit: «Faites comme vous me verrez
  faire,» et que M. Du Vigean ayant trouve là bien du beau monde,
  avec qui il étoit fort familier, s'étoit mis à genoux en les
  saluant; lui en fit autant. On en sourit; il s'en aperçut, et,
  tout déferré, s'alla asseoir sur un téorbe.

    (T.)

Depuis, Anguittard, à cheval, suivi d'un valet-de-chambre, trouva en
Saintonge, où il demeuroit, quatre pélerins à l'ombre sous un arbre; il
passe à quelques cents pas de là. Il s'avisa que ces pélerins ne
l'avoient point salué; il retourne à eux, et, en colère, leur dit qu'ils
étoient des coquins de ne l'avoir pas salué. Ils s'en excusèrent en
disant qu'ils ne le connoissoient pas: il les menaça et les maltraita
fort de paroles; ils lui répondirent que s'il les frappoit, il
trouveroit à qui parler; c'étoient des gentilshommes qui alloient à
Saint-Jacques. Il voulut faire le brave; et, prenant un fusil que
portoit son valet-de-chambre, il tire sur un. Le fusil n'étoit chargé
que de poudre de plomb; mais ce coup gâta tout le visage au pélerin. Les
trois autres le vengèrent bien aussi, car ils se saisirent des pistolets
d'Anguittard, et à coups de bourdon ils l'accommodèrent si bien qu'ils
le laissèrent pour mort sur la place. Ils plaidèrent ensuite, et à
Xaintes Anguittard fut condamné à pur et à plein.




LA CALPRENÈDE.


La Calprenède[99] est de Limousin ou de Périgord; son père est juge de
quelque gros bourg, et peut avoir deux mille livres de rente; mais il
est assez bien allié. Je ne sais comment il s'appelle, car La Calprenède
c'est-à-dire _La Charmoye_, et apparemment c'est le nom de la maison de
son père. Il n'y a jamais eu un homme plus gascon que celui-ci; il vint
jeune à Paris, et, quoiqu'il fît l'homme de condition, il fut long-temps
un des arc-boutans du bureau d'adresse, et ne manquoit pas une
conférence; après il fit une pièce de théâtre, qu'on appelle _la Mort de
Mithridate_[100]. Elle fut estimée. Il n'y en avoit pas tant de bonnes
alors qu'il y en a eu depuis: la première fois qu'on la joua, il étoit
derrière le théâtre. Quelqu'un de sa connoissance l'appela: «Monsieur,
monsieur de La Calprenède.--Eh bien?--Vous voyez comment votre pièce
réussit.--Chut, chut, lui dit-il, ne me nommez point; car si _le père le
savoit_. Une fois, disoit-il, que le père, qui ne vouloit pas que je
fisse de vers, me trouva comme je rimois, il se mit en colère et prit un
pot de chambre, _d'argent s'entend_, pour me le jeter à la tête.»

  [99] Gauthier de Costes, de La Calprenède, né au château de
  Tolgou, auprès de Sarlat. Il est mort en 1663.

  [100] Elle a été imprimée en 1637, in-4º.

Il se fourra parmi les filles de la Reine, et un jour qu'il avoit un
habit d'une couleur bizarre, comme tout le monde étoit en peine de
savoir quelle couleur c'étoit: «C'est, dit le feu marquis de Gesvres,
couleur de Mithridate.»

Il devint amoureux, d'une vieille mademoiselle Hamont que le grand
prévôt d'Hocquincourt, père du maréchal, entretenoit; il la vouloit
épouser, et elle lui étoit cruelle: cent fois il lui a présenté son épée
pour le tuer, et il fit tant l'amoureux de roman, qu'enfin il se mit à
en faire un où la plupart des héroïnes sont veuves, à cause que sa
maîtresse l'étoit. Ce roman s'appelle _Cassandre_; la matière en est
belle et riche, car c'est l'histoire d'Alexandre: il y a même de
l'économie[101]; mais les héros se ressemblent comme deux gouttes d'eau,
parlent tous _Phébus_, et sont tous des gens à cent lieues au-dessus des
autres hommes. Les dames y sont un peu sujettes à donner des rendez-vous
du vivant de leurs maris, et cela, au goût de l'auteur, est fort dans la
bienséance. Ce livre a réussi; cela lui a donné courage d'en
entreprendre un autre, où il n'a pas si bien pris sa scène; car c'est
sous le règne d'Auguste, règne si connu, qu'il n'y a pas moyen de rien
feindre (c'est _Cléopâtre_); cependant, il fait Cléopâtre plus honnête
femme que Marianne, car Marianne donne des rendez-vous à un prince
étranger, son galant, et, ce que j'en trouve de plus ridicule, le baise
au front. Les personnages ressemblent si fort à ceux de _Cassandre_,
qu'on voit bien qu'ils sont tous sortis d'un même père.

  [101] De la conduite.

Il ne fit pas ce roman tout d'une haleine, comme l'autre. Il affina[102]
plaisamment les libraires; il traitoit avec eux pour deux ou pour quatre
volumes; après, quand ces volumes étoient faits, il leur disoit: «J'en
veux faire trente, moi.» _Cassandre_ n'en a que dix petits; ils
faisoient leur compte que ce seroit de même. Il falloit venir à
composition, et il leur faisoit donner toujours quelque chose, de peur
qu'il ne laissât l'ouvrage imparfait; il a été plus de douze ans à
l'achever, et ce n'est que de l'année passée que les deux derniers tomes
sont imprimés[103]. _Cyrus_ ni _Clélie_[104] n'ont point empêché qu'ils
ne se soient bien vendus.

  [102] _Affiner_ quelqu'un, l'attraper, lui donner à ses dépens
  une leçon de _finesse_. Ce mot se prend encore dans ce sens en
  Bretagne et dans quelques autres provinces. (_Dictionnaire de
  Trévoux._)

  [103] Les tomes 11 et 12 de _Cléopâtre_ portent la date de 1661.
  Nous en avons fait la vérification sur l'exemplaire de la
  Bibliothèque royale. Les autres volumes sont à toutes dates,
  1662, 1656, 1657, ce qui montre que le libraire Guillaume de
  Luynes réimprimoit au besoin les volumes séparément. Il résulte
  de ce rapprochement que Tallemant écrivoit en 1662 cette partie
  de ses Mémoires.

  [104] Deux romans de mademoiselle de Scudéry.

Parlons un peu de sa vanité et de ses gasconnades avant que de parler de
son mariage. Un jour, chez Scudéry, il faisoit sonner sa pochette:
Scudéry crut que c'étoit de l'argent; lui, qui mouroit d'envie de
montrer ce que c'étoit, voyant qu'on ne lui demandoit point, tira tout
exprès son mouchoir, et fit tomber trois ou quatre vervelles[105]
d'argent; celles des oiseaux du Roi sont de cuivre. Scudéry en ramasse
une et lit autour: _Je suis à Calprenède_. «Ce sont, dit le Gascon,
quatre douzaines de vervelles pour mes oiseaux.» Une autre fois, il
contoit à mademoiselle de Scudéry qu'il avoit fait bâtir à La
Calprenède, et il lui dépeignit un palais magnifique, puis il lui
demanda: «Combien croyez-vous que cela m'a coûté?--Quatre mille
livres?--Rien de plus. Il est vrai qu'il y avoit _quauques_ décombres du
vieux château.»

  [105] La _vervelle_ étoit un anneau ou une plaque que l'on
  attachoit à la patte de l'oiseau de proie; elle portoit
  l'empreinte des armes du seigneur auquel il appartenoit, ou tout
  autre signe de reconnoissance. (_Dict. de Trévoux._)

Sarrasin contoit qu'un jour qu'ils alloient ensemble par la rue,
Calprenède vit passer un homme: «Ah! qué jé suis malhurus, dit-il,
j'avois juré dé tuer cé couquin, la première fois qué jé lé
rencontrerois, et j'ai fait aujourd'hui mon bonjour.» Sarrazin lui dit:
«Ne laissez pas, ce sera sur nouveaux frais.--Non, dit-il, j'ai promis à
mon confesseur dé lé laisser vivré encoré quelque temps.»

Sarrazin disoit: «Que voulez-vous, il a tant donné de cœur à ses héros,
qu'il ne lui en est point resté.» Cependant il y a des gens du métier,
comme vous verrez ensuite, qui en rendent meilleur témoignage que
Sarrazin. Un jour, en 1647, au sermon de Servientis aux filles de
Sainte-Elisabeth, un gentilhomme, revenant de la campagne, descendit de
cheval, et vint pour entendre le sermon, il crotta Calprenède en
passant: ils se querellèrent; il y eut quelques coups donnés de part et
d'autre, et, après qu'on les eut séparés, ils se menaçoient encore de
leurs places. Quelqu'un dit à Calprenède que c'étoit un gentilhomme.
Tout sur l'heure le Gascon lui crie devant tout le monde: «Homme gris,
je t'appelle.»

Calprenède alloit chez une madame Boiste[106], où une petite étourdie de
veuve, appelée madame de Brac, le vit; elle étoit folle de ses romans,
et elle l'épousa, à condition qu'il achèveroit la _Cléopâtre_; cela fut
mis dans le contrat.

  [106] _Voyez_ l'article de madame de Chezelle et de madame
  Boiste, à la suite de celui-ci.

Voici l'histoire de cette femme: un gentilhomme d'auprès d'Orbec, en
Normandie, riche de huit à dix mille livres de rente, nommé Tonancourt,
n'avoit qu'une fille pour tout enfant; il étoit veuf et la donna à
élever à sa sœur appelée madame de Mailloc. Il eût pour le moins aussi
bien fait de garder sa fille chez lui; car cette dame, soit qu'elle fût
amoureuse d'un homme de son voisinage, nommé La Lande, et qu'elle voulût
faire sa fortune, ou qu'elle voulût complaire à sa nièce, qui n'étoit
pourtant encore qu'une enfant, mais qui pouvoit être éprise, tant y a
qu'elle fit marier ce La Lande avec cette fillette par un laquais
déguisé en prêtre, et ils couchèrent ensemble. Ce mariage de _Jean Des
Vignes_ fut tenu assez secret; au moins un vieux cavalier bien riche et
bien v....., nommé Vieuxpont, ne laissa pas de l'épouser à quelque temps
de là. Ce fut le père qui fit l'affaire. Elle se divertissoit toujours
avec La Lande. Vieuxpont ne dura guère, mais il laissa un garçon; La
Lande propose aux parents, qui eussent bien voulu avoir cette
succession, de dire que l'enfant n'étoit point à Vieuxpont, et que lui
soutiendroit qu'il étoit le mari de mademoiselle de Tonancourt. On
produit des lettres de madame de Vieuxpont; cela n'y fait rien: La Lande
perd son procès.

En ce temps-là un garçon de Paris peu accommodé, mais de fort bonne
famille, nommé de Brac, étant capitaine dans un vieux corps, fit
connoissance au quartier d'hiver avec cette femme, et conserva ses
terres autant qu'il put. Elle se résout à l'épouser. La Lande lui dit
ses prétentions, et le fait appeler. Il répond qu'il se battra quand il
sera marié. Il se marie, et il fut un an et demi sans ouïr parler de La
Lande. Mais un soir, comme il revenoit en chaise de l'hôtel de Guise en
son logis qui n'étoit pas loin[107], un homme à cheval dit aux porteurs:
«N'est-ce pas là M. de Brac?» Brac, s'entendant nommer, mit la tête
dehors; l'autre le tua d'un coup de pistolet. On a cru que c'étoit La
Lande.

  [107] Ce n'est pas à dire que ce M. de Brac demeurât dans la rue
  de Braque, ni qu'il lui ait donné son nom. Cette rue, qui est
  entre les rues Sainte-Avoie et du Chaume, est ainsi nommée
  d'Arnoul de Bracque, qui, en 1348, y fit construire un hôpital et
  une chapelle. (_Voyez_ Jaillot, _Recherches sur la ville de
  Paris, quartier Sainte-Avoie_, tome 3, page 27.)

Le frère de de Brac et Calprenède eurent procès pour le douaire de sa
femme; il gagna ce procès. Après cela de Brac le fit appeler. «Nous nous
rencontrerons assez, dit-il; je ferai porter une épée.» Depuis, comme il
étoit aux Petits-Capucins[108], cet homme lui fit faire encore un appel.
«Bien, dit-il, je chercherai un second.» Il sort et prend son épée à un
laquais. A la porte de la rue il fut attaqué par quatre hommes. D'abord
il marcha sur son canon[109] et tomba; il eut pourtant le loisir de se
relever, et ne lâchoit point le pied devant eux. Deux braves[110], qui
se trouvèrent là, le voulurent voir faire, et après le secoururent.

  [108] Les Capucins du Marais, rue d'Orléans et du Perche. C'est
  aujourd'hui la paroisse Saint-François.

  [109] On appeloit ainsi les rubans qui se nouoient sur les
  jarretières.

  [110] Savignac, un gentilhomme de Limosin qui a six pieds de
  haut, et Villiers Courtin, ex-capitaine aux gardes. (T.)

Quelque temps après qu'il fut marié, il alla voir le petit Scarron. En
causant il s'inquiétoit fort d'un homme qu'il avoit laissé en bas. «Je
vous prie, faites monter cet homme, disoit-il.--Non, non, qu'il
demeure.» Puis il se reprenoit et ne savoit ce qu'il disoit. «Je vous
entends, dit Scarron, vous voulez dire que vous avez un gentilhomme; je
me le tiens pour dit.» Lui et sa femme alloient par les maisons
remarquant les fautes du _Grand Cyrus_: depuis ils se sont brouillés lui
et elle, et on dit même incommodés. Depuis quelque temps ils se sont
séparés. Il dit qu'elle a plus fait de ravage sur ses terres qu'un
régiment de Cravates.

Elle fait assez mal des vers et assez mal de la prose. On a imprimé
quelque chose d'elle qui s'appelle _le Décret d'un cœur amoureux_, où
l'on décrète un cœur[111].

  [111] Cette pièce est intitulée: _Décret d'un cœur infidèle,
  suivi de l'état et inventaire des meubles du cœur volage, et
  l'ordre de la distribution qui en fut faite_. Elle se trouve dans
  le _Recueil des pièces en prose les plus agréables de ce temps_;
  Paris, Sercy, 1661, t. 4, p. 263-273. Cet ouvrage étant assez
  rare, nous citerons ici quelques vers de cette pièce singulière:

      On adjugea ses devoirs à Sylvie,
    A la jeune Cloris les devoirs de sa vie,
          A Philis ses tourments,
    A la divine Iris ses mécontentements;
    Amarillis reçut ses premières tendresses,
    La folâtre Cléon ses trompeuses promesses.
    On livra ses sanglots à la belle Cypris,
    A Calixte sa foi qu'on estimoit sans prix.
          Amarante eut ses pleurs,
          Léonice ses plaintes,
          Climène ses douleurs,
          Arpalice ses feintes;
    A bon marché Camille eut ses tristes ennuis.
    Olympe, malgré soi, ses plus mauvaises nuits.
    Lysimène arrêta ses sensibles atteintes;
    Mélite racheta ses transports et ses craintes;
          Clorinte eut ses désirs;
    Bellice obtint enfin ses amoureux plaisirs;
    Madonte par trois fois réclama sa constance:
    Comme on n'en trouva point, elle eut l'indifférence;
    Ismène s'empara de son discours poli;
    Artémis eut le choix du tiède ou de l'oubli, etc.

La Calprenède a fait imprimer un roman de _Pharamond_, et, dans la
préface, il prétend qu'on fait tort à ses livres de les appeler _romans_
au lieu d'_histoires_. Là, il met son nom et ses qualités aussi bien que
Scudéry: _par M. Gaultier de Coste, chevalier, seigneur de La
Calprenède, Toulgon, Saint-Jean de Livet, et_ _Vatiménil_. Il n'y a que
La Calprenède qui soit de son estoc.




MADAME DE CHEZELLE ET SA MÈRE,

MADAME BOISTE,

ET SA TANTE MADEMOISELLE GERVAISE.


Madame de Chezelle s'appelle aujourd'hui madame de Bournonville; elle
est fille d'une madame Boiste dont nous parlerons ensuite. Cette madame
Boiste avoit une sœur qu'on appeloit mademoiselle Gervaise; c'étoit son
aînée: nous commencerons par elle.

Mademoiselle Gervaise était fort jolie en sa jeunesse et n'enfouissoit
point le talent, car elle se servoit admirablement bien de sa beauté.
J'en sais une chose plaisante. Elle étoit allée à la campagne avec
Tallemant, le père du maître des requêtes; elle étoit parente de cet
homme: ils couchèrent en même lit pour ne pas tant salir de draps. Le
lendemain d'assez bon matin, comme on vint dire que le mari étoit en
bas, un laquais entra tout doucement dans la chambre et ôta les mules de
la demoiselle; de sorte que, ne sachant pas trop ce qu'elle faisoit dans
une telle surprise, elle s'en alla avec les mules du galant. Le laquais,
dès qu'elle fut partie, remit celles de la demoiselle sous le lit de son
maître. Le mari monte et se met à causer avec lui; en parlant il
reconnoît les mules de sa femme; cela le trouble, il répondoit au
carré[112]. Enfin Tallemant se voulut lever; mais on ne trouva jamais
que les mules de la _galande_ au lieu des siennes. Cela pensa faire du
désordre; mais le mari étoit bonhomme, et il se laissa persuader que,
toutes les mules ayant été crottées la veille, en passant dans une
ornière, et qu'après qu'ils furent couchés, les laquais les ayant
emportées en bas pour les nettoyer, elles s'étoient brouillées en les
rapportant.

  [112] Cette expression paroît signifier que le mari n'étoit plus
  à la conversation, et que ses réponses ne cadroient plus avec ce
  qu'on disoit.

Sa sœur Boiste ne s'est pas mieux gouvernée qu'elle, mais elle a eu
plus de conduite. Ce M. Le Lièvre, que madame de Créqui vouloit épouser
à cause qu'il étoit fort riche, y a assez dépensé: elle fut veuve de
fort bonne heure, et n'avoit qu'une fille. Son mari étoit conseiller à
la Cour des Aides, et son père, conseiller au grand Conseil, nommé
Vérigny. Cette fille étoit fort jolie, mais un peu diablesse. Dans un
couvent où elle la mit en pension, elle faisoit semblant de voir des
esprits, faisoit tenir toutes les religieuses en prière, leur faisoit
peur, pissoit dans le benestier[113], et, pour comble de méchanceté, mit
une fois le feu au cloître. Elles furent contraintes de la rendre à sa
mère; mais sa mère n'en vint guère mieux à bout, car quand cette enragée
vouloit avoir quelque chose, elle montoit sur le bord d'un puits et
menaçoit de se jeter dedans. Quand elle fut grande, elle fit d'autres
folies; car un beau jour la mère s'aperçut qu'elle étoit grosse (on a
cru que c'étoit du fait d'un conseiller, nommé Saint-Germain-Le-Roi).
Madame Boiste ne fut pas mal habile; elle trouva à qui donner la vache
et le veau. Il y avoit une bonne dame nommée madame de Chezelle, femme
d'un vieux cocu de conseiller de la Cour des Aides, et si abandonnée
que, pour se venger d'un homme, elle prit une fois du mal tout exprès
pour le lui communiquer: elle avoit un fils, un jeune innocent, qu'elle
maria avec cette mademoiselle Boiste. Ce garçon étoit si jeune que sa
mère ne voulut pas qu'il consommât le mariage. Le bien avoit tenté cette
femme. On demanda à madame Boiste à quoi elle avoit songé de donner sa
fille à un enfant. «En l'état où elle étoit, répondit-elle, je l'eusse
donnée à un crocheteur.» La nouvelle mariée fit une malice terrible à ce
pauvre idiot; elle fit venir un arracheur de dents, et à force d'argent
l'obligea à arracher quatre ou cinq bonnes dents à cet innocent, avec
une qu'il avoit de gâtée, en lui faisant accroire que les autres
l'étoient aussi, et qu'elle ne le pouvoit plus souffrir, tant il sentoit
mauvais.

  [113] On lit _benestier_ très-distinctement au manuscrit.

Champlâtreux la cajola, et on dit que madame de Nucé surprit une
servante qui alloit acheter des œufs pour le galant qui devoit coucher
avec elle. Il ne put si bien faire qu'il ne fût aperçu en se retirant.
J'ai dit _coucher_, car la belle-mère empêchoit, tant qu'elle pouvoit,
que son fils ne joignît sa femme, depuis qu'elle avoit découvert la
grossesse; de sorte que tout ce désordre obligea la Boiste, qui voyoit
que le terme approchoit, à faire mener sa fille en lieu sûr. Ce fut Le
Lièvre qui la conduisit. La belle-mère intenta une action au nom de son
fils; mais le beau-père soutint sa belle-fille et la reçut chez lui,
malgré sa femme, qui se retira ailleurs avec son fils; cela fit dire que
le bonhomme était amoureux de sa bru. Tandis qu'elle fut chez lui, elle
eut liberté tout entière; elle fut quelque temps familièrement chez M.
d'Angoulême, à Gros-Bois. Le bonhomme prenoit le plus grand plaisir du
monde à la voir gambader; elle étoit plaisante, vive et pleine d'esprit.

En ce temps-là, on arrêta les chevaux de la Boiste pour la taxe des
aisés. Elle écrit aussitôt à M. d'Angoulême, en ces mots: «Monseigneur,
j'ai lu dans l'Evangile que la Madelaine dit à notre Seigneur: Seigneur,
si tu eusses été ici, mon frère ne seroit pas mort; j'en dis de même,
seigneur. Si vous eussiez été à Paris, on ne m'eût pas pris mes chevaux,
etc.» Quelqu'un lui dit: «La mère veut être de vos amies, aussi bien que
la fille.--Ma foi, ce dit-il, de la mère descendre à la fille, cela est
fort naturel; mais de la fille remonter à la mère, je vous jure, je n'ai
pas les jambes assez bonnes pour cela.»

M. de Nemours, l'aîné de celui que M. de Beaufort tua, fit bien des
folies avec elle; on les a vus dans les bois de Boulogne, mener tous
deux un carrosse, et elle, faire le métier de postillon, en chantant:

    Hélas! beau prince de Nemours,
    Ne m'aimerez-vous pas toujours[114]?

  [114] C'étoit sur l'air d'une chanson: _Hélas, mon cœur, mes
  amours_, etc.

    (T.)

Elle fit tant d'équipées de cette force, qu'on fit un vaudeville en son
honneur:

    Je suis la petite Chezelle,
    Qui, profanant trop mes attraits,
    Parfois, aux pages et laquais
      Ne fus pas trop cruelle.
    Ma mère même, sur ma foi,
    Est une sainte au prix de moi.

Après qu'elle eut fait bien des infamies, il se trouva un homme de
qualité, l'abbé de Persan, neveu du maréchal de L'Hôpital, qui, pour
l'épouser, quitta l'abbaye de Montiramé, en Champagne, qui vaut dix-huit
mille livres de rente et plus de vingt-cinq mille à manger. Il trouva un
homme, nommé Renouard, sur la tête duquel on la mit, et cet homme lui en
donne tant par an; c'est le plus beau de son bien que cela; il prit le
nom de Bournonville. Voilà un digne neveu du maréchal de L'Hôpital, soit
pour quitter de bons bénéfices, soit pour épouser des gourgandines!
Bournonville en avoit eu un enfant avant qu'elle fût démariée, et elle
consentit à la dissolution, sous prétexte d'impuissance, parce qu'elle
étoit assurée que cet abbé l'épouseroit.

Chezelle fut battu quelque temps après: on le prit pour un autre, et il
mourut, je pense, de fièvre, au bout de l'an. Regardez s'il y a rien de
plus malheureux!

Cette femme n'a pas moins fait l'amour avec le second mari qu'avec le
premier; mais ce n'a pas été si insolemment; elle a eu une petite fille
fort éveillée; quelqu'un lui dit: «Elle vaudra bien sa mère.--N'importe,
répondit-elle, pourvu qu'elle s'en tire aussi bien que moi.»

Un peu après le siége de Paris, elle emprunta toute la vaisselle
d'argent de sa mère, et y fit mettre ses armes, puis dit que c'étoit sa
vaisselle.

Villiers Courtin, capitaine aux gardes, est son fidèle; mais elle a du
respect pour lui, et dit aux autres: «Allez-vous-en, je ne sais point
plaisanter tandis qu'il sera céans.»

Un neveu du petit Grammont, de M. d'Orléans, fut mené chez madame de
Bournonville. «Quoi, dit-elle, le neveu du petit Gramont, ce grand
m........!--Quoi! madame, lui répondit ce garçon, seroit-il assez
heureux pour vous avoir rendu quelque service?»




VANDY.


Feu Vandy étoit un homme qui rencontroit assez bien. Son oncle, le comte
de Grandpré, avoit été son tuteur, et on accusoit ce tuteur d'avoir un
peu pillé son pupille; il lui dit un jour: «Mon neveu, vous faites trop
de dépenses; assurément, vous vous ruinerez.--Mon oncle, répondit Vandy,
comment me ruinerois-je, si vous, qui avez plus d'esprit que moi, n'avez
pu venir à bout de me ruiner?» Un gentilhomme de ses voisins lui
demandoit une attestation pour faire déclarer son frère fou: «Mais,
monsieur, lui disoit-il, donnez-la-moi bien ample.--Je vous la donnerai
si ample, répondit Vandy, qu'elle pourra servir pour votre frère et pour
vous.» C'étoit un homme très-froid, et il ne sembloit pas qu'il songeât
à ce qu'il disoit. Un jour qu'il dînoit chez ce même comte de Grandpré,
on servit devant lui un potage, où il n'y avoit que deux pauvres soupes
qui couroient l'une après l'autre; Vandy voulut en prendre une; mais
comme le plat était fort grand, il faillit son coup; il y retourne et ne
put l'attraper; il se lève de table et appelle son valet-de-chambre: «Un
tel, tire-moi mes bottes.--Que voulez-vous faire, mon cousin? lui dit M.
de Joyeuse; je crois que vous êtes fou.--Souffrez qu'il me débotte, dit
froidement Vandy, je veux me jeter à la nage dans ce plat pour attraper
cette soupe.»

Il étoit brave, mais il n'alloit jamais à la guerre sans donzelles, et
il disoit ordinairement: «Point de p......, point de Vandy.» On dit
qu'étant à une foire de village, il y rencontra une mignonne qu'il avoit
entretenue autrefois; il en vouloit user à la manière de Diogène, qui
plantoit des hommes en plein marché; la demoiselle le rebuta, et il
l'apostropha.... Il avoit épousé une nièce du maréchal de Marillac. Le
cardinal de Richelieu voulut qu'il fît son testament; lui s'en
défendoit, disant qu'il n'avoit pas de biens; enfin l'Eminence
l'emporta. «Ecrivez-donc, dit-il, je donne mon âme à Dieu, mon corps à
la terre, ma femme et mon fils à M. le cardinal (il fut son page), et ma
fille au public.» Une fois qu'il venoit de la guerre avec un de ses
amis, il lui dit: «Nous irons descendre chez une dame bien faite, avec
laquelle vous verrez que je ne suis pas mal; mais je n'en suis point
jaloux; je vous laisserai ensemble avant que vous en partiez: vous
pousserez votre fortune.» C'étoit chez sa femme qu'il fut descendre; il
lui présenta cet ami. On dîna: après dîner, il entra avec elle dans un
cabinet, et ensuite il s'alla promener dans le jardin. Cet homme,
demeuré seul avec elle, se mit à lui en conter, et après il lui voulut
baiser la main. «Monsieur, pour qui me prenez-vous?--Hé, madame, M. de
Vandy m'a tout dit.» Enfin, elle fut contrainte d'appeler Vandy par la
fenêtre. Cet homme, voyant qu'on l'avoit fait donner dans le panneau,
monta à cheval et s'enfuit.

Une autre fois qu'il couroit la poste, en passant par Lyon, on l'obligea
à aller parler à feu M. d'Alincourt, père de M. de Villeroy, qui
exerçoit cette petite tyrannie sur les courriers. Il y fut. M. le
gouverneur, sans autrement le saluer, lui dit: «Mon ami, que disoit-on à
Paris quand vous en êtes parti?--Monsieur, on disoit vêpres.--Je demande
ce qu'il y avoit de nouveau?--Des pois verts, monsieur.» Alors se
doutant que ce n'étoit pas ce qu'il pensoit, il lui ôte le chapeau, et
lui dit: «Monsieur, comment vous appelez-vous?--Cela n'est pas réglé,
reprit Vandy, tantôt _mon ami_, tantôt _monsieur_.» Et il s'en va. On
dit après à M. d'Alincourt qui c'étoit. Il envoya après, mais en vain;
Vandy le laissa là pour ce qu'il étoit.




FEMMES VAILLANTES.


Il y a eu deux sœurs en Auvergne toutes deux vaillantes; l'une, mariée
à un M. de Château-Guy de Murat, étoit galante et belle: elle alloit
d'ordinaire à cheval avec de grosses bottes, la jupe retroussée et un
chapeau avec un bord, des rayons de fer et des plumes par-dessus, l'épée
au côté et les pistolets à l'arçon de la selle. Du vivant de son mari,
M. d'Angoulême, alors comte d'Auvergne, en fut amoureux; et quand il fut
arrêté par M. d'Heure, capitaine d'une compagnie de chevau-légers
entretenue, à laquelle ce prince faisoit faire montre, elle jura de se
venger de ce M. d'Heure. Quand elle fut veuve, elle eut un autre galant
qu'on appeloit M. de Cadières; par jalousie elle l'appela en duel. Il y
fut; et comme il pensoit badiner, elle le pressa de sorte, que ce fut
tout ce qu'il put faire que de passer sur elle, et, tout d'un train, il
la jeta à terre et fit la paix de la maison. Elle avoit querelle avec
des gentilshommes de son voisinage nommés MM. de Gane; un jour elle les
rencontra à la chasse. Un gentilhomme, qui est à elle et qui lui servoit
d'écuyer, lui dit: «Madame, retirons-nous; ils sont trois contre
un.--N'importe, dit-elle, il ne sera point dit que je les aie trouvés
sans les charger.» Elle les attaque, et eux furent si lâches que de la
tuer. Elle fit toute la résistance imaginable.

Sa sœur, qui n'étoit pas belle comme elle, étoit en récompense tout
autrement fanfaronne, et même elle étoit un peu folle. Elle épousa en
premières noces un gentilhomme nommé La Douze: elle étoit fort jeune. Il
la battoit quelquefois; enfin il devint goutteux, et elle grande et
forte; elle le battit à son tour; il mourut; elle épousa Bonneval de
Limosin. Elle en vouloit faire de même avec lui, et même elle l'appela
en duel. Il lui en voulut faire passer son envie: les voilà tous deux
dans une chambre dont il avoit bien fermé la porte. Ils se battent et il
lui donne trois ou quatre bons coups d'épée pour la rendre sage. Ce
second mari mourut encore. Elle étoit déjà vieille; elle se met à se
farder; car elle étoit un peu _concubinaire_: on dit que c'étoit une
chose effroyable à voir. Un gentilhomme de Touraine, nommé La Citardie,
qui a le vol pour pies chez le Roi, l'alla voir, c'étoit en hiver; on
lui apporta dans sa chambre une coignée pour couper de gros bois, et une
serpe pour couper des fagots: voilà comme on y chauffoit les gens. Rien
ne fermoit dans cette maison, et il faisoit plus sûr au milieu des bois;
elle lui fit passer toute l'après-soupée à moucher une chandelle à coups
d'arquebuse; et, parce qu'il avoit mieux tiré qu'elle, elle lui fit
rompre son arquebuse comme il dormoit. Elle poursuivit trois lieues
durant un de ses parents qui avoit eu l'audace de passer auprès de chez
elle sans lui rendre ses devoirs, et après elle l'envoya, appeler en
duel[115].

  [115] Il y a eu dans cette famille un marquis et une marquise de
  La Douze-Lastours qui sont morts sur l'échafaud. Corbinelli
  écrivoit de Toulouse à Bussy-Rabutin, le 25 septembre 1669: «Nous
  avons dans les prisons de cette ville un furieux exemple d'une
  belle passion. Le marquis de La Douze fut accusé, il y a quelque
  temps, d'avoir empoisonné sa femme pour épouser la fille du
  président Pichon de Bordeaux. Celle-ci, dit-on, conspira avec le
  marquis la mort de la femme à qui elle a succédé. Vous saurez que
  cette dame, voyant son mari arrêté, se déguisa en homme pour
  venir lui donner des conseils, et pour concerter avec lui les
  moyens de se défendre. Le malheur voulut pour elle qu'elle fût
  découverte et arrêtée, et ce même malheur a fait trouver des
  conjectures très-fortes qu'elle a trempé au meurtre de la
  première femme. On les doit juger demain tous deux. C'est un des
  plus fameux procès qu'on ait encore vus.» On lit dans les Lettres
  de Bussy, t. 3. p. 174, édition de 1706, une _Relation de la mort
  du marquis de La Douze_. Il sembleroit en résulter qu'il a été
  condamné pour avoir assassiné son beau-frère, tandis qu'il auroit
  soutenu l'avoir tué en duel. La dame La Douze fut aussi exécutée;
  on a imprimé dans les _Mémoires historiques sur la Bastille_,
  1789, t. 1, p. 71, le testament de mort de cette dame. L'original
  en est sous nos yeux. C'est une pièce si touchante que nous
  croyons faire plaisir à nos lecteurs en la joignant ici:

  «Mon enfant, on vient de prononcer mon arrêt de mort, et je n'y
  trouve rien de fâcheux que la crainte que j'ai qu'en mourant tu ne
  meures aussi par contre-coup. La mort m'est agréable d'un côté,
  parce que j'y trouve l'occasion d'en faire un sacrifice à Dieu, et
  me laisse de la douleur de l'autre, d'autant que je suis obligée
  d'abandonner la moitié de moi-même. Je n'ai plus de parole qu'à te
  dire adieu de ma bouche, et suis bien malheureuse de ne pouvoir
  joindre la tienne. Baise ces derniers caractères, et ainsi tu
  baiseras la main qui t'écrit et le cœur qui te parle. Adieu pour
  jamais. De ma prison, le vendredi 27 septembre 1669.

    «LA DOUZE LASTOURS.»

  Cette dernière effusion d'une mère mourante est si noble et si
  pure, que l'on aime à croire que celle qui a tracé ces lignes
  étoit innocente. L'insertion de cette note, dans les Mémoires de
  Tallemant, a principalement pour objet d'appeler les recherches
  des curieux sur ce procès du marquis et de la marquise de La
  Douze.

A Montauban, comme un jeune soldat s'alloit exposer au péril qu'il y
avoit à mettre le feu à la galerie, une vieille femme lui ôta le
flambeau de la main, en lui disant: «Mon enfant, tu pourras rendre de
bons services à la patrie; pour moi, je lui suis inutile, j'ai assez
vécu.» Et s'en alla mettre le feu à la galerie.

Une vendeuse de pommes, nommée La Sallissotte, se présenta à la brèche,
y eut un bras emporté, prend ce bras, le met dans son tablier et va chez
le chirurgien. Comme on la pansoit, elle disoit: «Coupez encore cela.»
Elle vivoit encore en 1650. Je ne sais si elle est morte depuis. A
Montauban, on la montroit aux étrangers.

Madame de Saint-Balmont est du Barrois: son mari étoit dans les troupes
du duc de Lorraine, et est mort à son service. Se trouvant naturellement
vaillante, elle se mit en tête de conserver ses terres; cela l'obligeoit
à monter souvent à cheval; insensiblement elle s'y accoutuma, et peu à
peu elle s'habilla en guerrière: elle a d'ordinaire un chapeau avec des
plumes bleues; le bleu est sa couleur; elle porte ses cheveux comme les
hommes, un justaucorps, une cravate, des manchettes d'homme, un
haut-de-chausses, des souliers d'homme et fort bas; car, quoiqu'elle
soit petite, elle ne veut point passer pour plus grande qu'elle n'est,
et elle est si brusque, qu'elle ne pourroit pas sans danger se chausser
comme les femmes; elle porte une jupe par-dessus son haut-de-chausses;
elle a toujours l'épée au côté; mais, quand elle monte à cheval, elle
quitte sa jupe et prend des bottes. Quand elle entre dans quelque ville,
tout le monde court après elle; elle à la voix et la mine d'un homme, à
la barbe près; mais elle paroît jeune, quoiqu'elle ne le soit pas; elle
a les actions et les révérences d'un homme. On ne sauroit être plus
vaillant qu'elle, elle a tué ou pris de sa main plus de quatre cents
hommes. Quand Erlach passa en Champagne, elle alla seule attaquer trois
cavaliers allemands qui dételoient les chevaux de sa charrue, et les
arrêta jusqu'à ce que ses gens fussent arrivés. A un château, elle monta
à l'escalade, et, étant abandonnée des siens, elle ne laissa pas
d'entrer dedans le pistolet à la main, et, se jetant de furie dans une
chambre où il y avoit dix-sept hommes, elle seule les désarma;
apparemment ils crurent qu'elle étoit suivie. Elle est toujours
admirablement bien montée; elle dresse elle-même ses chevaux, et il n'y
en a point de mieux dressés que les siens. A propos de cela, une fois
elle appela en duel un gentilhomme qui étoit en réputation de brave: il
se trouva à l'assignation, mais il n'avoit qu'un bidet. «Madame, il faut
mettre pied à terre; vous avez un cheval d'Espagne.» Elle descend: lui,
prend si bien son temps, qu'il saute sur le cheval de l'amazone, s'en va
et lui laisse son bidet. Il en fit des contes, et le monde qui savoit
bien quel homme c'étoit, trouva ce tour fort plaisant.

Ses mœurs ne s'accordent pas trop bien avec son habit ni avec son
humeur guerrière; car elle aime autant à prier Dieu qu'à se battre; elle
est aussi dévote que vaillante. Il y a un livre imprimé de sa façon, qui
contient les exercices spirituels qu'on pratique dans sa maison. Elle
fait des vers et facilement, mais ils ne sont pas les meilleurs du
monde: elle les estime pourtant assez pour les donner au public: il y en
a d'imprimés à Reims; elle a même composé deux tragédies; mais elles
n'ont pas encore été jouées, et je ne crois pas qu'on les joue: elle
parle de les mettre en lumière. Elle a l'esprit vif, parle beaucoup et
est fort civile; elle est gaie jusqu'à contrefaire l'allemand francisé.
Elle est un peu gesticulante; mais elle est si souvent homme, qu'il ne
faut pas s'en étonner.




D'OLIZY.


D'Olizy, qui se fait appeler le marquis d'Olizy, est fille du feu
président Larcher[116]. Ce n'est pas par ses grandes armes qu'il est
devenu marquis: son plus bel exploit, c'est d'avoir enlevé une garce
qu'il appelle sa femme et qu'il veut que tout le monde reconnoisse pour
telle. Cette marquise de nouvelle édition est fille d'un boulanger ou
meûnier de Metz; elle a eu deux maris: le premier étoit chirurgien, le
second valet-de-chambre de Barradas. La présidente Larcher, qui vit que
ce garçon étoit amoureux de cette créature, la fit mettre dans un
couvent; mais son fils lui fit tant de protestations que jamais il ne
verroit cette femme, qu'elle la fit sortir. Aussitôt il l'emmena en
Champagne, où il prit le nom de _marquis d'Olizy_, c'est une terre qui
lui appartient, et qui est auprès de Reims. Il y a un an et demi (1650)
que le conseil de ville lui donna la commission de faire rompre tous les
ponts et tous les gués de la rivière de Vesle, afin d'empêcher les
courses de la garnison de Rocroi. On en fit cette chanson où l'on
suppose qu'il se fait présenter au lieutenant de ville[117] par Godinot
son fermier; on accuse le vicomte Du Bac de l'avoir faite.

  [116] Président des comptes. (T.)

  [117] C'est comme le maire. (T.)


CHANSON.

(_Godinot parle._)

    Afin de vous tirer de peine,
    Noble sénat de Bétisy[118],
    Voici ce brave capitaine,
    Jean Larcher, marquis d'Olizy;
    C'est un homme, je vous réponds,
          Pour rompre ponts,
    Pour rompre ponts, gués et passage,
    Adroit, vaillant, prudent et sage.

(_Le lieutenant de ville répond._)

    S'il soulage notre détresse,
    Il sera bien récompensé;
    Qu'il donne ordre au Moulin l'Abbesse,
    Cuissat, Macot et Compensé,
    Jonchery, Breuil et Courtaudon,
            Auprès d'Ormond,
    Au Roland, Courville et Villette,
    Au pont d'entre Fisme et Frimmette[119].

(_Le marquis parle._)

    Désormais la ville du sacre
    Ne craindra plus les ennemis;
    J'en ferai un trop grand massacre,
    Si en campagne il s'étoit mis;
    Montal[120], quoique homme de grand cœur,
          Mourroit de peur;
    Et Caillet[121] tremblerait dans l'ame
    S'il voyoit l'acier de ma lame.

(_Le lieutenant de ville parle._)

    Louons de Dieu la providence
    Qui pourvoit à notre besoin,
    Suscitant pour notre défense
    Un marquis digne d'un tel soin.
    Par saint Nicaise et saint Remy[122],
            Mon cher ami,
    Nous prions Dieu que votre garce,
    Vous fasse belle et ample race.

          Marquise, meunière,
          On dit que votre époux
          Vous trouve un peu fière
          Et se lasse de vous.
          Si cette ardeur étrange
          Prenoit jamais fin,
              Comme enfin
            Tout amant change,
    Vous pourriez bien retourner au moulin.

  [118] Pour se moquer du conseil de ville, il appelle Reims, du
  nom d'un petit village qui est tout contre. (T.)

  [119] Tous ces lieux ont des ponts sur la rivière de Vesle. (T.)

  [120] Gouverneur de Rocroy. (T.)

  [121] Receveur des contributions pour M. le prince. (T.)

  [122] Patrons de Reims. (T.)




Melle ET MADAME DE MAROLLES.


Un gentilhomme de devers Chartres, nommé Marolles, qui se disoit de la
maison de Lenoncourt, de Lorraine, mais que ceux de Lenoncourt
désavouoient, disant que c'étoit une branche de bâtards, épousa une
sœur de M. Du Fargis, de la maison d'Angennes. On lui donna cette
fille, parce qu'elle n'avoit guère de bien; il en eut un garçon et une
fille. Le garçon, comme nous verrons ensuite, est mort gouverneur de
Thionville; la fille[123] fut fille d'honneur de la Reine-mère; c'est
une personne adroite et ambitieuse, mais médiocrement jolie[124]. Sa
mère ayant tiré de M. le marquis de Rambouillet vingt-huit mille écus
pour un compte de tutelle dont le marquis son père étoit chargé, elle
fit si bien que toute cette somme fut pour elle seule. M. Du Fargis,
depuis la mort de son fils, qui fut tué à Arras, fit je ne sais quelle
affaire à la cour. Elle en tira tout le profit: cela alla à quarante
mille livres. Pour satisfaire son ambition, il lui falloit un tabouret:
elle cabale pour épouser le vieux Bouillon La Marc, veuf pour la seconde
fois. Pour y parvenir, elle lui fit accroire que M. d'Orléans, à qui M.
Du Fargis, son oncle, avoit été, lui témoigneroit qu'il le souhaitoit,
et qu'en récompense, il prendroit ses intérêts contre la maison de La
Tour, pour lui faire ravoir Sedan. Un jour qu'elle avoit épié qu'il n'y
étoit pas, elle envoya un valet-de-pied de sa connoissance, qui demanda
M. de Bouillon, et dit que M. d'Orléans le venoit voir pour lui parler
de ce mariage qu'il savoit. «Il n'y est pas, dit-on.--Je m'en vais donc,
reprit-il, avertir qu'il n'avance pas.» Le bonhomme prit cela pour
argent comptant; mais La Boulaye[125], son gendre, le désabusa et lui
fit épouser une femme[126] hors d'avoir des enfants. Notre pucelle en
pensa enrager, et fut si folle que de solliciter pour empêcher que cette
femme n'eût le tabouret, disant que M. de Bouillon n'étoit pas reçu au
parlement. Elle ne se rebute point, et, voulant à toute force avoir un
tabouret, elle épouse le fils aîné du duc de Villars (le père n'étoit
pas mort encore); c'est un ridicule de corps et d'esprit, car il est
bossu et quasi imbécile, et gueux par-dessus cela.

  [123] Madeleine-Claire de Lenoncourt, demoiselle de Marolles,
  mariée en 1649, à Louis-François de Brancas, depuis duc de
  Villars, mourut en 1661.

  [124] Elle logea un temps chez madame d'Aumont, la veuve; elle
  est d'Angennes. Cette fille étoit si fière qu'elle appeloit une
  femme de soixante-dix ans _ma cousine_. Enfin la bonne femme aima
  mieux l'appeler _mademoiselle_, afin qu'elle l'appelât _madame_.
  (T.)

  [125] On lit _La Boulaye_ dans le manuscrit. C'est une erreur de
  Tallemant. Il entend sans doute parler d'Amaury Goyon, marquis de
  _La Houssaye_, qui, en 1629, avoit épousé une fille du duc de
  Bouillon. Il n'a été fait aucune mention de la troisième femme du
  duc de Bouillon La Marck dans l'_Histoire généalogique de
  France_, du père Anselme.

  [126] Madame de La Mazelure, sœur ou belle-sœur de M. de
  Beuvron.

    (T.)

Voici comme elle s'y prit. Elle se servit d'un prêtre de Saint-Paul, qui
le connoissoit; et, comme il étoit en grande nécessité, il se laissa
charmer à quatre-vingt mille livres qu'elle pouvoit avoir pour tout
bien. Elle ne l'eut pas plus tôt épousé qu'elle fait un procès à madame
d'Aiguillon, au nom du bonhomme de Villars: elle en tire quarante mille
écus. Depuis la mort du père, elle a fait recevoir son mari duc et pair
au parlement d'Aix, comme le bonhomme l'avoit été par le crédit de sa
femme, et elle a si bien cabalé à la cour qu'elle a trouvé moyen de
faire joindre la pairie au brevet, car il n'y avoit que _duc_
simplement: le cardinal de Richelieu ne put se résoudre à faire un si
jeune homme duc et pair. La voilà assise au Louvre comme les autres.
Elle a trouvé moyen, depuis la mort de son frère, d'être co-tutrice de
ses neveux. Pour cela elle a eu raison, car c'est une étrange créature
que la veuve.

Elle disoit de mademoiselle de Rambouillet, qui l'appeloit _ma cousine_:
«Je ne sais pourquoi mademoiselle de Rambouillet prend plaisir à
m'offenser.» La feue duchesse de Villars[127] ne fut jamais assise au
Louvre que deux ou trois fois. Elle y alloit rarement.

  [127] Julienne-Hippolyte d'Estrées, sœur de Gabrielle d'Estrées.
  Les lettres qui conféraient le titre de duc à Georges de Brancas,
  son mari, sont de 1627, enregistrées au Parlement de Provence en
  1628, et confirmées en 1651, à une époque où ces sortes de
  faveurs s'accordoient avec plus de facilité.

Madame de Marolles est d'une bonne maison de Luxembourg. Son mari, qui
a été gouverneur de Thionville, depuis qu'elle fut prise jusqu'à sa
mort, ayant assez de bien, ne regarda qu'à l'alliance et à la personne.
«Je ne veux, disoit-il, qu'une bonne femme et qui m'aime bien.» Celle-ci
le hait et fut fort coquette. Sa première galanterie fut avec le
chevalier de La Sausse, gentilhomme normand, fort bien fait, fort brave,
mais fort brutal. Le second, et qui a fait tout autrement du bruit, fut
une espèce de filou de Paris, fils d'un tireur d'armes, mais bien fait
de sa personne: il s'appelle Saint-Ange. Charmoye l'avoit employé pour
enlever mademoiselle de Sainte-Croix des Filles-Dieu; elle se réfugia
avec lui à Thionville[128]. D'abord, Saint-Ange n'avoit aucune
inclination pour elle, même on dit qu'il la haïssoit; mais étant demeuré
seul à Thionville, car Charmoye fut reçu à Luxembourg au bout de quelque
temps, tandis que son affaire s'accommodoit; faute donc de meilleur
emploi, Saint-Ange s'avisa de profiter de la bonne volonté que madame la
gouvernante avoit pour lui; mais M. de Marolles, s'étant douté de
quelque chose, le chassa de sa place. En effet, le galant n'y revint
qu'après la mort du gouverneur, qui fut tué en reconnoissant le château
de Mussy. M. Fabert, gouverneur de Sedan, prit soin des affaires et de
la conduite de madame de Marolles, comme ami de son mari, et fit dire à
Saint-Ange que, s'il ne se retiroit, il le feroit jeter dans les fossés.
Saint-Ange n'alla pas loin: il attendit la dame, où elle fut le
trouver. Là ils se gouvernèrent si bien que toute la ville en fut
scandalisée; ensuite ils se rendirent à Paris: elle se logea au faubourg
Saint-Germain, d'où elle fut chassée par les officiers du
bailliage[129], comme une femme de mauvaise vie. Saint-Ange prend le
train de la battre; elle en fut un jour si maltraitée qu'elle en rend sa
plainte par-devant le lieutenant criminel et demande permission de faire
informer contre lui; mais l'amant lui ayant demandé pardon, elle s'en
désista, et déclara que tout ce qu'elle avoit dit étoit faux.

  [128] Un jour elle entra quasi toute nue dans la chambre d'une
  dame qui l'étoit venue voir, et lui dit: «Je viens de faire le
  plus agréable songe du monde; j'ai songé que M. de Marolles étoit
  mort, et que j'étois accouchée d'un garçon. Ce sont les deux
  choses du monde que je souhaite le plus.» (T.)

  [129] Nous avons déjà dit que tout le faubourg étoit sous la
  juridiction du bailli de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

Il y eut bientôt quelque nouvelle rumeur; car les jeunes gens de Paris
étant reçus chez la dame, Saint-Ange fut jaloux: il fit insulte un jour
à quelques-uns, et jeta même le chapeau de l'un d'eux par la fenêtre,
jurant qu'après avoir dépensé vingt mille écus auprès de madame de
Marolles, il ne souffriroit pas que de nouveaux venus lui coupassent
l'herbe sous le pied. Cette femme fut outrée de cette insolence: elle
rompt avec lui et lui défend de mettre jamais le pied chez elle. Un
jour, comme elle sortoit, il se jette dans son carrosse. «Je ne vous
quitte point que vous ne m'ayez pardonné.» Pour s'en délivrer, il fallut
lui dire qu'elle lui pardonnoit; mais il n'étoit pas à quatre pas
qu'elle lui cria: «Coquin, je te ferai donner cent coups de bâton.» Il
court après et se rejette dans le carrosse. Il fallut pardonner encore
une fois. Comme elle en étoit fort embarrassée, car il a gagné tous ses
gens, quelqu'un lui dit: «Mettez-vous dans un couvent.--Oh!
répondit-elle, je m'y ennuierois.» Enfin, elle s'en plaignit aux
maréchaux de France qui défendirent à Saint-Ange d'aller chez elle. Elle
se ruine tout doucement.

Elle eut ensuite un jeune fou, nommé Tierseville, pour galant. L'été
passé, un soir que les vingt-quatre violons étoient chez Dorat,
conseiller, c'est dans l'Ile (_Saint-Louis_) où elle logeoit, alors elle
y alla avec une madame de Guedreville[130], grande étourdie, femme d'un
maître des requêtes, qui étoit sa voisine: Tierseville demeure avec
elles dans le carrosse; Gareau, Beauneau, Montmeige et autre jeunesse
qui avoient fait la débauche avec lui, montent; c'étoit à Gareau à
prendre une femme pour danser, quand on donna l'ordre aux violons
d'aller jouer à la pointe de l'Ile. Les voilà en colère de cela: ils
descendent, prennent les étuis qu'ils trouvent sous la porte, tirent
des coups de mousqueterie dans les fenêtres, pensèrent blesser Fercour
qui en eut dans son chapeau, battirent un capitaine d'infanterie qui
leur pensa dire quelque chose; et Tierseville, sorti du carrosse pour
avoir sa part de la folie, crioit à madame de Marolles: «Madame, on
devoit vous envoyer demander l'ordre; c'étoit à vous à faire aller les
violons où vous voudriez. Mais commandez, madame, on fera main basse.»
Elle, au lieu de s'en aller et d'emmener ces ivrognes, alla à la pointe
de l'Ile: ils trouvent quelques violons qui revenoient: ils commandent à
leurs gens d'en jeter un dans l'eau. Cet homme eut le sens, comme on le
vouloit jeter, de donner un coup de pied au quai, et mit l'épée à la
main: Beauneau va à lui et se coupe les doigts en la lui ôtant, mais il
blesse dangereusement le pauvre ménétrier qui en a pensé mourir. Après
avoir fait ce bel exploit, la raison leur revint: ils se vont tous
mettre à genoux devant Dorat qui leur pardonna. Ils n'osèrent pas trop
se montrer, tandis que le violon, qui étoit domestique du comte du Lude,
fut en danger; après, la chose s'accommoda, mais on les hua partout.

  [130] Cette Guedreville est femme d'un maître des requêtes nommé
  Tierseau: elle est laide, mais elle fait ce qu'elle peut pour
  plaire. Ç'a été une des premières qui s'est avisée d'aller à la
  chasse à cheval, mais d'une sotte manière, point galamment du
  tout. Elle se mêle de faire du burlesque, et sa grande ambition
  est d'avoir des galants. On conte que, faisant semblant d'aller à
  la campagne trouver son mari, elle renvoya, dès Palaiseau, le
  carrosse d'une de ses amies, disant: «Celui de M. de Guedreville
  me viendra prendre.» Après elle s'habilla en homme avec sa
  demoiselle, et prit la poste pour aller voir un galant qui étoit
  malade je ne sais où. Au bout de quelques jours elle revient à
  Palaiseau, et mande à son mari qu'il lui envoie un carrosse, et
  le va trouver. Mais cet exercice violent et peu accoutumé lui
  causa une bonne maladie. Je ne voudrois pas assurer que cela fût
  bien vrai; mais voici pourquoi cette histoire-là s'est contée. On
  a vu cette femme malade dans ce temps là, et on savoit qu'elle
  avoit dit que, pour être plus tôt à Paris, à la mort de sa mère,
  qui mourut un peu après, elle avoit pris la poste pour arriver
  plus promptement; d'ailleurs elle est assez étourdie pour tout
  croire d'elle. (T.)

A Tierseville succéda un nommé Cadillac: elle les eut tous deux en même
été. Un jour qu'il y étoit avec un de ses amis, le chevalier de
Roquelaure y amena Saint-Ange; cela surprit tout le monde. Ce coquin, à
un quart-d'heure de là, se mit à la traiter de coureuse. Cadillac et son
ami furent assez sages. Le lendemain, Petit-Marais[131] alloit appeler
le chevalier de Roquelaure, quand il le trouva en chemin pour aller
demander pardon à Cadillac. Le maréchal de L'Hôpital les accommoda;
mais, pour Saint-Ange, il dit qu'il le vouloit faire châtier. Enfin
cette femme se décria d'une telle façon, qu'un garçon de la cour, nommé
Turé, allant derrière elle aux Tuileries l'automne dernier, disoit tout
haut: «Mais ne suis-je pas bien misérable! Je n'ai demandé la
_courtoisie_ à madame de Marolles qu'à la quatrième visite, et elle m'a
refusé.» Depuis elle a épousé Saint-Ange, quoiqu'il eût la v..... d'une
telle sorte, qu'elle lui mangeoit le nez. Au bout de l'an il prit la
peine de se faire rouer. Ce fut madame de Villars qui le fit prendre. On
dit que sa femme disoit: «Va, console-toi; si on te roue, je te promets
que, pour les faire enrager, j'épouserai encore un filou.» Il y avoit de
quoi en faire rouer une douzaine. Il avoua qu'il s'étoit servi de
charmes pour la réduire à l'épouser[132]. Ils faisoient le plus enragé
de ménage qu'on ait jamais fait; ils se caressoient dix fois et se
battoient autant de fois en un jour. Retiré à l'hôtel de Chaulnes à
cause que son frère est écuyer de ce duc (c'est un honnête garçon), il
en usoit le plus familièrement qu'on sauroit s'imaginer; il traitoit
tous ses amis, il ivrognoit, il grondoit les gens, etc.; il vouloit,
non-seulement que M. de Chaulnes le nourrît, mais payât le chirurgien
qui le pansoit de la v.....; le nez lui tomboit; il y avoit un emplâtre.
Enfin il fallut sortir, car il avoit été assez insolent pour dire que
madame de Chaulnes ne devoit point passer devant sa femme, qui étoit
cent fois de meilleure maison qu'elle; il est vrai qu'elle est nièce de
l'électeur de Trèves, de la maison de Crombert, une des meilleures
d'Allemagne. Il y alla bien des gens par curiosité pour le voir faire,
car à tout bout de champ il lui prenoit des fantaisies de voir, et cela
en conversation, comme il feroit sur la croix Saint-André, et il
rangeoit des siéges dans la manière qu'il falloit pour cela, puis se
couchoit dessus. Il ne fit pourtant pas la plus belle fin qu'on pouvoit
faire. Son frère l'avoit fait recevoir à l'hôtel de Vitry. Par jalousie,
il fut si sot que d'aller voir aux Minimes si on cajoloit sa femme, et
il fut surpris au sortir. Il lui avoit dit auparavant: «Avec vos
coquetteries, vous me ferez prendre.» Une fois, comme il étoit à l'hôtel
de Chaulnes, cette femme s'amusoit à chanter avec le frère de
Saint-Ange; cela le fâcha: il lui donna un soufflet et courut après son
frère avec ses pistolets pour le tuer. Cela n'empêcha pas que ce garçon,
quand il le vit en danger d'être condamné, n'allât à la cour pour avoir
sa grâce: il vendit pour cela tout ce qu'il avoit.

  [131] Petit-Marais, fils de de Bar, ci-devant l'abbé de Bar. (T.)

  [132] Tallemant ne dit pas quelle fut la cause de la condamnation
  de Saint-Ange. Seroit-ce pour magie? Il auroit eu les honneurs du
  bûcher. Il y a apparence qu'il fut condamné comme voleur de
  grands chemins.

De l'hôtel de Chaulnes Saint-Ange fut à l'hôtel de Vitry, comme j'ai
dit, par le crédit du président de Chevry[133], à la prière d'un commis
du feu président qui est parent de ce fripon. Dès la première fois qu'il
vit le président, il lui dit: «Monsieur, si vous avez quelque ennemi, je
vous promets de l'aller poignarder dans son lit» (M. de Vitry est
brouillé avec M. de Bournonville pour le gouvernement de Paris). «Je
l'assassinerai où il voudra.» Le président fut si surpris de cela qu'il
ne sut que lui répondre. Madame Pilou dit que madame de Marolles a fait
ouvrir Saint-Ange pour savoir de quoi il est mort: la vérité est qu'elle
a voulu savoir s'il avoit le dedans gâté de la v.....: elle croyoit que
cela ne lui auroit gâté que la tête. Il avoit le nez demi mangé. Elle
fit embaumer son cœur, à qui elle fit comme une espèce de chapelle
ardente, et un prêtre y disoit nuit et jour quelques prières, et elle
couchoit en même lieu. J'ai appris que madame de Villars ne l'a
entrepris qu'à cause qu'elle vouloit avoir de lui quelque chose, à quoi
il ne consentoit pas, et que depuis elle l'a eu de la cour.

  [133] Duret de Chevry, président à la chambre des comptes. (Voyez
  son article, t. 1, p. 261.)




BASIN DE LIMEVILLE.


Basin, sieur de Limeville, étoit d'une bonne famille de Blois; il se
mêloit de quelques affaires de change, mais peu des affaires du Roi:
peut-être a-t-il eu part en quelques fermes. Il avoit des lettres et ne
manquoit point d'esprit; il se connoissoit fort bien aux médailles et en
avoit assez bon nombre; mais après qu'il en avoit acheté quelqu'une, on
ne la voyoit plus, si ce n'étoit durant quelques jours qu'il la portoit
dans son gousset; car une fois qu'elle entroit dans son cabinet, elle
n'en sortoit jamais, et on n'avoit garde de l'y aller chercher: de sa
vie corps de chrétien n'est entré dans ce cabinet. Je dirai tout ce
qu'on y trouva après sa mort.

Ce n'étoit pas la seule bizarrerie de cet homme; sa grande avarice et
l'aversion qu'il avoit pour les chiens lui avoient brouillé le crâne: il
disoit qu'ayant vu un de ses amis mourir enragé pour avoir été mordu par
un chien qui l'étoit, il avoit conçu une telle horreur pour ces animaux,
qu'il ne les voyoit jamais sans trembler. Pour cela il ouvroit toujours
les portes par le haut autant qu'il pouvoit, parce que les chiens ne
pouvoient atteindre jusque là: il ne se mettoit jamais que sur des
escabeaux, à cause que les chiens ne s'y couchoient pas; et, dans les
hôtelleries, il se faisoit un lit d'un drap avec des tire-fonds qu'il
attachoit au plancher. Il alla à un tel excès, car, comme il avoit
naturellement de la pente à la folie, il se faisoit gentil garçon de
plus en plus, qu'il ne vouloit pas qu'on le touchât, en parlant à lui;
et, pour son manteau, il le mettoit toujours lui-même tout droit sur un
escabeau, l'appuyant contre la muraille, de peur qu'un chien ne se
couchât dessus. Un jour que, par grand miracle, il demeura à dîner chez
mon père, car il dînoit toujours chez lui, par malice je fis signe à six
laquais tout à la fois de lui prendre son manteau. Jamais pauvre homme
ne fut si empêché; quand il en repoussoit un, un autre venoit; enfin,
après en avoir bien ri, je les écartai tous et il mit tout à son aise
son manteau sur un volet.

Des laquais lui firent bien pis à Charenton: comme il tenoit la boîte
des pauvres à la porte, car il a été huguenot toute sa vie, ils prirent
un gros chien qu'ils lui firent passer par-derrière entre les jambes: il
en pensa tomber en foiblesse. Il étoit surpris de toutes choses; il
vivoit dans une éternelle défiance, aussi ne se levoit-il que le plus
tard qu'il pouvoit. Il disoit que c'étoit une folie que d'aller en
chaise, parce que la chaise pouvoit être renversée, et une verrière se
rompre et vous venir crever un œil.

Grimacier s'il y en eut jamais au monde, il ne faisoit point de cas des
choses si on ne faisoit bien des façons. Il me demanda un jour à
emprunter je ne sais quoi qui n'étoit point rare du tout: c'étoit un
imprimé; je fis bien des cérémonies, et je lui fis promettre qu'il me le
rendroit le soir, qu'il ne le montreroit à personne, et qu'il me le
renverroit au même état qu'il l'auroit reçu: il prit cela si fort au
pied de la lettre, que, pour faire un paquet qui fût tout pareil au mien
(je le lui avois envoyé cacheté), il y fut une grande heure, et il y
employa trois feuilles de papier: c'étoit beaucoup pour lui qui étoit
mesquin à un tel point, que, jusqu'à l'heure de la place au Change[134],
il se tenoit au logis avec un pantalon de toile sur un vieux pantalon de
ratine, des pantoufles du Palais, un vieux pourpoint noir avec des gants
ou plutôt des brassards qui lui venoient jusqu'au coude pour garantir
ses mains de toucher ce que les chiens auroient touché. Son habit
ordinaire étoit de drap, sans rubans ni aiguillettes, avec des bottes à
petites genouillières et à pont-levis sur ce pantalon de toile, et un
chapeau qui sembloit demander qu'on l'envoyât à la teinture; les cheveux
assez courts, mais ébouriffés; sa tête ressembloit justement à ces
bonnets pelus de Hollande[135].

  [134] Ce que nous appelons aujourd'hui la _Bourse_.

  [135] Ce costume d'agent de change du XVIIe siècle mérite bien
  d'être remarqué. Il est vrai que Basin étoit atteint de folie.

Je lui ai vu faire un voyage à cheval de Paris à Blois en l'état que je
vous le représente, avec un manteau doublé de panne, et la saison étoit
assez avancée. Un jour qu'il avoit reçu en ville un sac de mille livres,
il le met sur l'arçon de sa selle, le panneau étoit de cuivre; il perça
le sac: voilà les quarts d'écus qui tombent; il met le sac dans son
chapeau. Mais il perdit plus de cent francs pour avoir voulu épargner
cinq sous à un crocheteur, car il n'osa se fier à son laquais. Le
proverbe espagnol dit: _La codicia rompe el saco_: l'avarice rompt le
sac.

Je ne sais pourquoi il ne fouilloit jamais que de la main droite dans sa
pochette gauche, et de la gauche dans la droite.

Sa femme avoit une peine enragée à avoir une robe ou une jupe. Une fois
qu'elle avoit grand besoin d'une _verdure_[136] de deux cents écus pour
ses couches, dès qu'elle lui en pensa ouvrir la bouche: «Hélas! dit-il,
nous sommes bien en état de faire des meubles: je ne vous l'ai pas voulu
dire, de peur de vous affliger; mais on est sur le point de nous
persécuter, et je vois bien qu'il faudra aller demeurer en Angleterre.»
Voilà cette femme à pleurer. Le lendemain elle va, les yeux tout rouges,
trouver ses sœurs qui se moquèrent fort d'elle.

  [136] Tapisserie-_verdure_: on l'appeloit ainsi parce que le vert
  y dominoit.

Cette femme mourut la première, et lui, quelque temps après, mourut
subitement à Charenton au dernier synode national[137]. On disoit que la
mort avoit bien fait de le surprendre, car autrement elle n'eût jamais
eu fait avec lui. Il avoit fait faire une serrure à son cabinet avec un
tel artifice, que celui qui l'avoit faite étant mort, personne ne put
l'ouvrir, quoique l'on en eût la clef; enfin on s'avisa qu'il y avoit
une autre entrée condamnée; on y fut, et d'un coup de pied on mit la
porte dedans. Là on trouva des araignées de toutes les grosseurs, six
montres; et sa femme lui en ayant demandé une durant sa maladie pour se
régler à faire ses remèdes, il lui dit qu'il n'en avoit point; assez bon
nombre de serviettes et de ciseaux; il en voloit à sa femme, et puis
grondoit de ce qu'il s'en perdoit tant; un coffre-fort, où il y avoit
des rouleaux de bois de toutes les grosseurs des différentes espèces,
enveloppés de papier, et pas un sou dedans; l'argent étoit sous ces
serviettes à terre, et sous des chiffons de papier. On trouva cent louis
d'or couverts d'un monceau de torche-culs; il en avoit provision de tout
taillés pour toute sa vie, quand il eût vécu quatre-vingts ans. Il
n'avoit jamais voulu faire de registre de peur qu'en s'en saisissant on
ne sût son bien, et qu'on ne le mît aux _aisés_. Il fallut chercher ses
papiers comme son argent. Ses médailles étoient dans un méchant sac.

  [137] En 1645. (T.)




MASSAUBE ET MARIAMÉ.


Ce Massaube, dont nous voulons parler, est fils d'un gentilhomme
d'auprès de Montpellier, qui porta les armes en Lorraine, y épousa la
fille du gouverneur de Nancy, et s'y établit. Il fut nourri page de
l'archiduc Léopold, oncle de celui d'aujourd'hui, et, depuis, il eut une
compagnie dans le régiment de Vaubécourt-Lorrain. Ce régiment étant venu
au service du Roi, Massaube vint en France, où il eut quelque charge
chez le Roi; mais, voulant faire passer des passe-volants[138] à une
revue, le commissaire s'y opposa, et dit qu'il le diroit au Roi.
Massaube lui donna des coups de fourchette[139], en lui disant qu'il
portât cela au Roi; en même temps il pique, et se sauve en Allemagne; il
n'avoit pas loin à aller, car la cour et l'armée étoient en Lorraine. Le
Roi le fit exécuter en effigie. Massaube se rend à Cologne auprès du duc
de Lorraine, qui le reçut à bras ouverts, et le fit lieutenant-colonel
de son régiment d'infanterie. Cet emploi lui valoit près de cinquante
mille livres tous les ans. Alors il s'amusa à faire l'amour. Le duc de
Lorraine étoit souvent chez la comtesse d'Isembourg, parente de
l'Empereur, et dont le mari étoit général des finances d'Espagne, et
gouverneur de Luxembourg. Massaube, accompagnant son maître, fit d'abord
quelques galanteries avec les demoiselles de la comtesse; il étoit
libéral, il dansoit, il jouoit du luth, il savoit un peu de peinture et
de musique, il avoit l'air françois, et n'avoit pour rivaux que des
Allemands. La comtesse, qui en oyoit dire tant de merveilles à ses
filles, eut envie de le voir; il lui plut, et elle lui donna enfin tout
ce qu'on peut accorder à un galant: elle étoit admirablement belle, et
n'avoit que vingt-deux ans; son mari, qui en avoit plus de cinquante et
que ses emplois n'occupoient que trop, n'étoit pas ce qu'il lui falloit.
Notre cavalier la posséda assez long-temps avec la plus grande douceur
du monde; mais comme cette amourette commençoit à s'ébruiter et qu'il y
avoit apparence que le comte en seroit enfin averti, elle pressa
Massaube de l'enlever et de l'emmener en France. Cela n'étoit pas aisé:
il falloit premièrement être assuré d'y être reçu, et puis traverser
soixante ou quatre-vingts lieues de pays ennemi. Massaube promit à sa
dame de faire tout ce qu'elle voudroit; pour cet effet il écrit au duc
de Saint-Simon[140], favori du Roi, avec lequel il avoit été assez bien
autrefois, et lui mande qu'il avoit tant d'affection pour le service du
Roi, qu'il est prêt de tout quitter pour retourner en France, et qu'il
aimeroit mieux porter un mousquet au régiment des gardes, que de
commander une armée en Allemagne. Le Roi promit au duc de lui pardonner,
pourvu qu'il demandât pardon au commissaire qu'il avoit battu. Cela fut
fait, et Massaube revint à la cour; mais le Roi lui tourna le dos dès
qu'il le vit. Massaube fit entendre au duc et au cardinal de Richelieu
qu'il y avoit en Allemagne une princesse, parente de l'Empereur, qui
désiroit prendre le parti du Roi, et le rendre maître d'un fort sur le
Rhin. Ce fort, auquel il donnoit un nom, n'étoit qu'une chimère. On lui
donna pour exécuter cette entreprise des lettres pour tous les
gouverneurs des places frontières, portant commandement de lui fournir
les gens et 

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