Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20)
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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20)
Author: Adolphe Thiers
Release date: February 25, 2014 [eBook #45015]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE, (VOL. 11 / 20) ***
HISTOIRE
DU
CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
TOME XI
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie), le 16 septembre 1851.
PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.
[Illustration: MARIE LOUISE]
HISTOIRE
DU
CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME ONZIÈME
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1851
HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
LIVRE TRENTE-SIXIÈME.
TALAVERA ET WALCHEREN.
Opérations des Français en Espagne pendant l'année 1809. -- Plan
de campagne pour la conquête du midi de la Péninsule. -- Défaut
d'unité dans le commandement, et inconvénients qui en résultent.
-- La guerre d'Autriche réveille toutes les espérances et
toutes les passions des Espagnols. -- Zèle de l'Angleterre à
multiplier ses expéditions contre le littoral européen, et envoi
d'une nouvelle armée britannique en Portugal. -- Ouverture de
la campagne de 1809 par la marche du maréchal Soult sur Oporto.
-- Inutile effort pour passer le Minho à Tuy. -- Détour sur
Orense, et marche à travers la province de Tras-los-Montès. --
Suite de combats pour entrer à Chaves et à Braga. -- Bataille
d'Oporto. -- Difficile situation du maréchal Soult dans le
nord du Portugal. -- Dès que son entrée en Portugal est
connue, l'état-major de Madrid dirige le maréchal Victor sur
l'Estrémadure, et fait appuyer ce dernier par un mouvement du
général Sébastiani sur la Manche. -- Passage du Tage à Almaraz,
et arrivée du maréchal Victor et du général Sébastiani sur la
Guadiana. -- Victoires de Medellin et de Ciudad-Real. -- Ces
deux victoires font d'abord présager une heureuse campagne dans
le midi de la Péninsule, mais leur effet est bientôt annulé par
des événements fâcheux au nord. -- Le général de La Romana, que
le maréchal Soult avait laissé sur ses derrières en traversant
Orense, passe entre la Galice et le royaume de Léon, soulève
tout le nord de l'Espagne, et menace les communications des
maréchaux Soult et Ney. -- Vains efforts du maréchal Ney pour
comprimer les insurgés de la Galice et des Asturies. -- À défaut
du maréchal Mortier, que ses instructions retiennent à Burgos,
on envoie six ou huit mille hommes sous le général Kellermann
pour rétablir les communications avec les maréchaux Soult et
Ney. -- Événements à Oporto. -- Projet de convertir en royaume
le nord du Portugal. -- Divisions dans l'armée du maréchal
Soult, et affaiblissement de la discipline dans cette armée.
-- Secrètes communications avec les Anglais. -- Sir Arthur
Wellesley, débarqué aux environs de Lisbonne, amène une nouvelle
armée devant Oporto. -- Grâce aux intelligences pratiquées dans
la place, il surprend Oporto en plein jour. -- Le maréchal Soult
obligé de s'enfuir en sacrifiant son artillerie. -- Retraite
sur la Galice. -- Entrevue à Lugo des maréchaux Ney et Soult.
-- Plan concerté entre ces deux maréchaux, lequel reste sans
exécution par le mouvement du maréchal Soult sur Zamora. --
Funeste division entre ces deux maréchaux. -- Ordre expédié de
Schoenbrunn, avant la connaissance des événements d'Oporto,
pour réunir dans la main du maréchal Soult les trois corps des
maréchaux Ney, Mortier et Soult. -- Conséquences imprévues de
cet ordre. -- Le maréchal Soult à Salamanque forme un projet
de campagne basé sur la supposition de l'inaction des Anglais
jusqu'au mois de septembre. -- Cette supposition est bientôt
démentie par l'événement. -- Sir Arthur Wellesley, après avoir
expulsé les Français du Portugal, se replie sur Abrantès. -- Il
se concerte avec don Gregorio de la Cuesta et Vénégas pour agir
sur le Tage. -- Sa marche en juin et juillet vers Plasencia, et
son arrivée devant Talavera. -- Le roi Joseph, qui avait ramené
le maréchal Victor dans la vallée du Tage, se joint à lui avec
le corps du général Sébastiani et une réserve tirée de Madrid,
en ordonnant au maréchal Soult de déboucher par Plasencia sur
les derrières des Anglais. -- Joseph les attaque trop tôt,
et sans assez d'ensemble. -- Bataille indécise de Talavera
livrée le 28 juillet. -- Mouvement rétrograde sur Madrid. --
Apparition tardive du maréchal Soult sur les derrières de sir
Arthur Wellesley. -- Retraite précipitée de l'armée anglaise en
Andalousie, après avoir abandonné ses malades et ses blessés.
-- Caractère des événements d'Espagne pendant la campagne de
1809. -- Déplaisir de Napoléon de ce qu'on n'a pas tiré meilleur
parti des vastes moyens réunis dans la Péninsule, et importance
qu'il attache à ces événements, à cause des négociations
d'Altenbourg. -- Efforts des Anglais pour apporter aux
négociateurs autrichiens le secours d'une grande expédition sur
le continent. -- Projet de détruire sur les rades les armements
maritimes préparés par Napoléon. -- Expédition de Rochefort.
-- Prodigieuse quantité de brûlots lancés à la fois contre
l'escadre de l'île d'Aix. -- Quatre vaisseaux et une frégate,
échoués sur les rochers des Palles, sont brûlés par l'ennemi. --
Après Rochefort les Anglais tournent leurs forces navales contre
l'établissement d'Anvers, dans l'espérance de le trouver dénué
de tout moyen de défense. -- Quarante vaisseaux, trente-huit
frégates, quatre cents transports, jettent quarante-cinq
mille hommes aux bouches de l'Escaut. -- Descente des Anglais
dans l'île de Walcheren et siége de Flessingue. -- L'escadre
française parvient à se retirer sur Anvers, et à s'y mettre à
l'abri de tout danger. -- Manière de considérer l'expédition
anglaise à Paris et à Schoenbrunn. -- Napoléon prévoyant que
la fièvre sera le plus redoutable adversaire des Anglais,
ordonne de se couvrir de retranchements, d'amener derrière
ces retranchements les troupes qu'on parviendra à réunir, et
de ne pas risquer de bataille. -- Il prescrit la levée des
gardes nationales, et désigne le maréchal Bernadotte comme
général en chef des troupes réunies sous Anvers. -- Reddition
de Flessingue. -- Les Anglais ayant perdu leur temps à prendre
Flessingue, sont informés qu'Anvers est en état de défense, et
n'osent plus avancer. -- La fièvre les attaque avec une violence
extraordinaire, et les oblige à se retirer après des pertes
énormes. -- Joie de Napoléon en apprenant ce résultat, surtout à
cause des négociations entamées à Altenbourg.
[Date en marge: Fév. 1809.]
[Note en marge: Suite des événements militaires en Espagne.]
Ce n'est pas seulement sur les bords de la Drave, de la Raab, du
Danube et de la Vistule, que les Français répandaient leur sang
pendant cette année 1809, c'était aussi sur les bords de l'Èbre, du
Tage, du Douro, sur les bords même de l'Escaut, et sur la plupart
des mers du globe. Partout, et presque simultanément, on les voyait
prodiguer leur vie dans cette terrible lutte, engagée entre le plus
ambitieux des hommes et la plus vindicative des nations. Tandis
qu'avec des soldats presque enfants Napoléon terminait en trois mois
la guerre d'Autriche, ses généraux, privés de direction, n'obtenant
de lui qu'une attention distraite, et malheureusement divisés entre
eux, ne pouvaient avec les premiers soldats du monde venir à bout de
quelques bandes indisciplinées, et d'une poignée d'Anglais sagement
conduits. La guerre d'Espagne s'éternisait ainsi au détriment de
notre puissance, quelquefois même de notre gloire, et à la confusion
de la dynastie impériale.
Napoléon qui avait fait exécuter à ses troupes d'Espagne une campagne
d'hiver, qui leur avait fait livrer en décembre et janvier les
batailles d'Espinosa, de Burgos, de Tudela, de Molins-del-Rey, de la
Corogne et d'Uclès, avait voulu qu'on leur accordât un ou deux mois
de repos, temps nécessaire à la santé des hommes et à la réparation
du matériel, et que partant ensuite des points qu'elles avaient
conquis on les dirigeât sur le midi de la Péninsule, pour en achever
la soumission depuis Lisbonne jusqu'à Cadix, depuis Cadix jusqu'à
Valence. Le plan qu'il avait laissé en quittant Valladolid pour se
rendre en Autriche, et qui, tout bien conçu qu'il était, ne pouvait
remplacer un bon général en chef, a été précédemment exposé; mais il
faut le rappeler brièvement ici pour l'intelligence des opérations de
1809.
[Note en marge: Plan de campagne tracé par Napoléon pour les
opérations militaires de l'année 1809.]
[Note en marge: Conquête du Portugal confiée au maréchal Soult.]
Le maréchal Soult avec les divisions Merle, Mermet, Delaborde,
Heudelet, les dragons Lorge et Lahoussaye, la cavalerie légère de
Franceschi, comprenant dix-sept régiments d'infanterie, dix de
cavalerie, et un parc de 58 bouches à feu, devait, après s'être
reposé dans la Galice des fatigues endurées pendant la poursuite des
Anglais, se mettre de nouveau en mouvement, passer le Minho à Tuy
(voir la carte nº 43), s'avancer par Braga sur le Douro, prendre
Oporto, et d'Oporto marcher ensuite à la conquête de Lisbonne.
Napoléon avait espéré que ce corps, dont l'effectif nominal s'élevait
à 46 mille hommes, fournirait environ 36 mille combattants. Ce
n'était malheureusement pas exact; à cause des blessés, des malades,
des hommes fatigués, des nombreux détachements, il était impossible
d'en réunir plus de 23 à 24 mille. L'ordre était de partir en février
pour arriver en mars à Lisbonne, afin de profiter des douceurs du
printemps si précoce dans ces régions. Derrière le maréchal Soult, le
maréchal Ney, avec les braves divisions Marchand et Maurice Mathieu,
ne comptant plus que 16 mille combattants sur un effectif de 33 mille
hommes, avait pour instruction de rester dans la Galice, d'en achever
la soumission, et de couvrir ainsi les communications du corps
expéditionnaire de Portugal.
[Note en marge: Conquête de l'Andalousie confiée au maréchal Victor.]
Pendant que le maréchal Soult envahirait le Portugal, le maréchal
Victor, vainqueur à Espinosa et à Uclès, devait, avec les belles
divisions Villatte, Ruffin et Lapisse, composant le premier corps,
avec douze régiments de cavalerie, s'éloigner de Madrid, s'avancer
par un mouvement sur sa droite, de Talavera vers Mérida, du Tage
vers la Guadiana, afin d'exécuter dans l'Estrémadure et l'Andalousie
une marche correspondant à celle du maréchal Soult en Portugal. Il
devait, dès qu'il se serait assuré de l'entrée du maréchal Soult à
Lisbonne, se porter sur Séville, où il recevrait au besoin l'appui
d'une division du maréchal Soult. On lui préparait à Madrid un
équipage de siége, composé de pièces courtes de 24, pour qu'il pût
faire tomber les murs de Séville et de Cadix, si ces capitales
étaient défendues. Le maréchal Victor n'avait en ce moment sous
la main que deux de ses trois divisions, celle du général Lapisse
étant restée à Salamanque, depuis la concentration de troupes que
Napoléon avait opérée dans le nord pour accabler le général Moore.
Cette division, pendant que le maréchal Soult descendrait de Tuy
sur Lisbonne, avait ordre de descendre de Salamanque sur Alcantara,
de rejoindre son chef à Mérida, et de le suivre en Andalousie. On
croyait que ce corps, renforcé de l'excellente division allemande
Leval, et s'élevant à un effectif de 40 mille hommes, en donnerait 30
mille en réalité, et suffirait, avec les renforts qu'on pourrait lui
envoyer de Madrid, pour dominer le midi de la Péninsule.
[Note en marge: Force laissée à Madrid sous les ordres du roi Joseph
et du maréchal Jourdan, son chef d'état-major.]
[Note en marge: Destination ultérieure du corps d'armée du général
Suchet après la prise de Saragosse.]
[Note en marge: Le corps du maréchal Mortier tenu en réserve au pied
des Pyrénées.]
[Note en marge: Rôle assigné au général Saint-Cyr en Catalogne.]
Le roi Joseph, ayant pour chef d'état-major le maréchal Jourdan,
était autorisé à conserver immédiatement sous ses ordres les belles
divisions françaises Dessoles et Sébastiani, la division polonaise
Valence, les dragons de Milhaud, quelques brigades de cavalerie
légère, formant en tout onze régiments d'infanterie, sept de
cavalerie, et une force réelle de 36 mille hommes, pour un effectif
nominal de 50. Dans ce total étaient compris la garde personnelle
du roi Joseph, le parc général, et une infinité de dépôts. Le roi
devait avec cette force centrale contenir Madrid, se porter au besoin
à l'appui du maréchal Victor, pourvoir en un mot à tous les cas
imprévus. Le corps du général Junot, qui venait de terminer le siége
de Saragosse, et qui était actuellement sous les ordres du général
Suchet, n'ayant que 16 mille hommes de disponibles sur 30, devait
se reposer en Aragon, surveiller cette province, puis en partir,
si les événements prenaient une tournure favorable, pour s'avancer
par Cuenca sur Valence. Restait en arrière pour le soutenir, ou
pour garder l'Aragon, le corps du maréchal Mortier, qui s'était peu
fatigué pendant le siége de Saragosse, et qui, sur 23 mille hommes
d'effectif, présentait 18 mille combattants. N'ayant pu prévoir tout
d'abord ce que deviendrait la guerre d'Allemagne, Napoléon avait
défendu d'employer activement le corps du maréchal Mortier, et avait
ordonné de le conserver intact au pied des Pyrénées, entre Saragosse
et Tudela, soit pour le diriger sur le midi de l'Espagne, soit pour
le ramener sur le Rhin, selon les événements. Le général Saint-Cyr,
vainqueur des Espagnols à Cardedeu, à Molins-del-Rey, devait avec
48 mille hommes d'effectif, 40 de force réelle, achever la conquête
de la Catalogue par le siége de ses places fortes. Enfin le nord
de l'Espagne, constituant notre ligne d'opération, était confié à
une troupe de cavalerie, et à une multitude de corps séparés, qui
formaient les garnisons de Burgos, de Vittoria, de Pampelune, de
Saint-Sébastien, de Bilbao, de Saint-Ander, et qui pouvaient en cas
de nécessité fournir quelques colonnes mobiles. Depuis le départ du
maréchal Bessières, c'étaient le général Kellermann et le général
Bonnet qui commandaient ces corps, l'un dans la Castille, l'autre
dans la Biscaye. Ce mélange de soldats de toutes armes, emprunté à
tous les corps, chargé du service sur nos derrières, présentait 33
ou 34 mille hommes, dont 15 à 18 mille étaient capables de rendre
d'utiles services, et portait à 200 mille combattants sur 300 mille
hommes d'effectif, la masse énorme des forces consacrées à la
Péninsule. C'étaient en grande partie les meilleures troupes de la
France, celles qui avaient fait les campagnes de la Révolution et de
l'Empire, qui avaient vaincu l'Italie, l'Égypte, l'Allemagne et la
Russie! Voilà où nous avait conduits cette conquête de l'Espagne,
regardée d'abord comme l'affaire d'un simple coup de main. On y avait
perdu son renom de droiture, son prestige d'invincibilité, et on y
envoyait périr homme par homme des armées admirables, formées par
dix-huit ans de guerres et de victoires.
[Note en marge: La force et l'excellence de l'armée d'Espagne
entièrement paralysées par l'anarchie du commandement.]
Napoléon supposait que ces trois cent mille hommes, qu'il ne croyait
pas aussi diminués qu'ils l'étaient réellement par la fatigue, les
maladies, les disséminations, seraient plus que suffisants, même
réduits à deux cent mille, pour soumettre l'Espagne, les Anglais
devant être fort dégoûtés de secourir les Espagnols après la campagne
de la Corogne. Ces deux cent mille hommes auraient été suffisants
sans doute avec une forte direction, quoique la passion de tout
un peuple soulevé contre l'étranger soit capable de produire bien
des miracles; mais l'autorité que Napoléon laissait à Madrid pour
interpréter ses instructions et les faire exécuter ne pouvait
remplacer ni son génie, ni sa volonté, ni son ascendant sur les
hommes, et les plus puissants moyens devaient échouer non contre la
résistance des Espagnols, mais contre l'anarchie militaire qui allait
naître de son absence.
[Note en marge: Causes du défaut d'autorité du roi Joseph et du
maréchal Jourdan.]
En effet, le roi Joseph, doux et sensé, assez contenu dans ses
moeurs, n'avait, ainsi que nous l'avons déjà dit, aucune des qualités
du commandement, bien qu'il ambitionnât fort la gloire des armes,
comme un patrimoine de famille. Mais il n'avait ni activité, ni
vigueur, ni surtout aucune expérience de la guerre, et, à défaut
d'expérience, aucune de ces qualités supérieures d'esprit qui la
suppléent. Il avait, comme nous l'avons dit aussi, adopté pour mentor
le digne et sage maréchal Jourdan, au jugement duquel il soumettait
ses plans militaires, mais le plus souvent sans l'écouter, se
décidant, après avoir longtemps flotté entre lui et ses familiers,
comme il pouvait, et suivant les impressions du moment. Napoléon,
qui avait discerné ses prétentions pendant la dernière campagne,
s'en était moqué à Madrid, et s'en moquait encore à Schoenbrunn avec
ceux qui allaient en Espagne, ou qui en revenaient. Il n'aimait pas
le maréchal Jourdan, à cause de ses opinions passées et même de ses
opinions présentes, le soupçonnant à tort d'être l'inspirateur des
jugements assez sévères qu'on portait sur lui dans la nouvelle cour
d'Espagne. Il voyait dans la tristesse et la froideur de ce grave
personnage tout un blâme pour son règne; et tandis qu'il se raillait de
son frère, ne pouvant se railler du maréchal Jourdan qui ne prêtait
pas à la moquerie, il le dépréciait ouvertement. Ce maréchal était
parmi les officiers de son grade et de son ancienneté le seul
sur lequel Napoléon n'eût pas fait descendre l'une des opulentes
récompenses qu'il prodiguait à ses serviteurs. Des railleries pour le
roi, une aversion visible pour son major général, n'étaient pas un
moyen de relever l'un et l'autre aux yeux des généraux qui devaient
leur obéir. Comment en effet des maréchaux qui n'étaient habitués à
obéir qu'à Napoléon, chez lequel ils reconnaissaient un génie égal
à sa puissance, auraient-ils obéi à un frère qu'il disait lui-même
n'être pas militaire, et à un vieux maréchal disgracié, dont il niait
les talents?
Les dispositions adoptées pour assurer la hiérarchie du commandement
étaient elles-mêmes très-mal entendues[1]. Napoléon avait bien dit
dans ses instructions que le roi Joseph le remplacerait à la tête
des armées d'Espagne; mais chacun des chefs de corps, maréchaux
ou généraux, devait correspondre directement avec le ministre de
la guerre Clarke, et recevoir les ordres de celui-ci pour toutes
leurs opérations, de manière qu'ils considéraient l'autorité du roi
Joseph comme purement nominale, tandis qu'ils considéraient comme
seule réelle l'autorité siégeant à Paris. Napoléon, ordinairement
si arrêté en toutes choses, n'avait pas su se résoudre à confier le
commandement effectif à un frère qu'il n'en jugeait pas capable,
et en le lui laissant pour la forme, il l'avait retenu en réalité
pour lui-même. Et bien qu'un commandement inspiré par lui semblât
devoir être préférable à tout autre, il est vrai de dire que les
ordres de Joseph, quoique donnés sans connaissance de la guerre et
sans vigueur, partant cependant de plus près, mieux adaptés aux
circonstances actuelles de la guerre, auraient amené des résultats
meilleurs que les ordres de Napoléon, donnés à une distance de
six cents lieues, et ne répondant plus, quand ils arrivaient,
à l'état présent des choses. Le mieux eût été que l'Empereur,
arrêtant lui-même les plans généraux de campagne qu'il était seul
capable de concevoir, laissât à l'état-major de Joseph le soin
d'en ordonner souverainement les détails d'exécution. Mais doux,
indulgent, paternel, confiant avec le prince Eugène, qu'il trouvait
modeste, soumis et reconnaissant, il était sévère, railleur, défiant
avec ses frères, qui se montraient vains, indociles, et très-peu
reconnaissants. Il n'avait donc délégué à Joseph qu'une autorité
nominale, et avait préparé ainsi sans le vouloir une funeste anarchie
militaire dans la Péninsule.
[Note 1: Ici comme ailleurs je parle, non d'après des conjectures,
mais d'après des faits certains. J'ai possédé les volumineux et
véridiques Mémoires du maréchal Jourdan, encore manuscrits, sa
correspondance, celle du roi Joseph avec Napoléon, le récit des
nombreuses missions de M. Roederer auprès de Joseph, dont il était
l'ami, et je n'avance rien que sur preuves authentiques.]
[Note en marge: Conflits administratifs contribuant avec les conflits
militaires à affaiblir l'autorité du roi Joseph.]
À ces causes de conflit s'en joignaient d'autres tout aussi
fâcheuses. La guerre d'Espagne, outre qu'elle était ruineuse en
hommes, l'était encore en argent. Napoléon ayant reconnu qu'il ne
pouvait y suffire, avait décidé que l'armée vivrait sur le pays
occupé par elle. Or, Joseph, comme le roi Louis en Hollande, comme
le roi Murat à Naples, aurait bien voulu se populariser parmi ses
nouveaux sujets; et, pour gagner leur coeur, il les défendait contre
l'armée française, qui était cependant chargée de les lui conquérir.
Cette armée, qui se disait que des médiocres frères de son général
elle avait fait des rois, était étonnée, indignée même qu'on préférât
des sujets révoltés à des soldats auxquels on devait la couronne,
et dont on était non-seulement les obligés, mais les compatriotes.
Les généraux, les officiers, tous jusqu'aux soldats, tenaient les
plus étranges propos sur les royautés créées de leurs mains, et en
revanche dans la cour de Joseph on parlait de l'armée française,
de ses chefs, comme auraient pu le faire les Espagnols eux-mêmes.
Napoléon avait pour le représenter à Madrid, M. de Laforest,
ambassadeur de France, le général Belliard, gouverneur de Madrid, M.
de Fréville, agent du Trésor pour la gestion des biens confisqués
sur les familles proscrites. Ces autorités diverses vivaient dans un
état de conflit perpétuel avec les agents du roi Joseph. Napoléon,
par exemple, avait ordonné l'incarcération de tous les membres de
l'ancien conseil de Castille: Joseph les avait fait relâcher, disant
qu'on ne les poursuivait que pour avoir leurs biens. Napoléon s'était
approprié, à titre d'indemnité de guerre, les biens des dix plus
grandes familles d'Espagne, ainsi que nous l'avons raconté ailleurs,
et de plus il avait saisi les laines appartenant aux plus grands
seigneurs des provinces conquises. Le total de ces confiscations
n'était pas loin de valoir deux cents millions. Quant aux dix grandes
familles, disait Joseph, je dois en abandonner les propriétés
à l'Empereur, qui se les est attribuées; mais quant aux autres
familles, en plus grand nombre, poursuivies pour fait de révolte,
leurs biens doivent m'être laissés, ou pour les leur rendre, si elles
se soumettent, ou pour récompenser, si elles ne se soumettent pas, le
dévouement de ceux qui se donneront à moi. Quant aux laines, Joseph
prétendait aussi en retenir une partie, à divers titres plus ou
moins contestables, alléguant du reste qu'il n'avait rien à donner à
personne, qu'il ne lui était pas même possible de payer les officiers
de sa maison, qu'il y avait dans Madrid six mille domestiques, soit
de l'ancienne grandesse, soit de l'ancienne cour, dont il pourrait
s'attacher une partie, et qui, faute de pouvoir vivre, excitaient
contre lui le peuple de la capitale.
[Note en marge: Détresse financière du roi Joseph.]
Sa détresse, en effet, était extrême. Les armées françaises dans les
provinces qu'elles occupaient, l'insurrection dans les provinces
dont elle était restée maîtresse, absorbaient tout le produit des
impôts. Ce que les armées françaises prenaient directement ne
suffisait cependant point à leur entretien; car si en prenant tout
dans les provinces conquises elles parvenaient à se nourrir et à
se vêtir, il restait les services généraux de l'artillerie et du
génie, tous fort coûteux, fort importants, auxquels on ne pouvait
suffire en s'emparant du bétail, ou en coupant les récoltes sur pied.
Pour ces services il aurait fallu de l'argent, et il n'arrivait au
Trésor que celui qu'on percevait à Madrid même. En mettant la main
sur toutes les ressources que la proscription ou la confiscation
pouvaient fournir, on ôtait à Joseph le moyen, disait-il, soit de
se ménager des créatures, soit de pourvoir aux services les plus
indispensables. Il demandait qu'on laissât au moins achever pour son
compte un emprunt commencé en Hollande, lequel aurait pu procurer
au Trésor espagnol quinze ou vingt millions. Sur ce dernier point
seulement Napoléon lui avait accordé satisfaction; mais sur tous
les autres il n'avait répondu que par des refus, lui reprochant
amèrement quelques actes de munificence envers des favoris qui
n'avaient rien mérité; supputant, avec un regret visible de l'avoir
entreprise, tout ce que lui avait déjà coûté la guerre d'Espagne,
tout ce qu'elle devait lui coûter encore; car bien que les soldats
français vécussent sur les lieux, il fallait néanmoins les y
faire arriver, vêtus, armés, organisés; les pourvoir en outre de
matériel, ce qui ne pouvait se faire qu'avec de grandes dépenses,
sans compter celles de la guerre d'Autriche, qui était la suite de
la guerre d'Espagne, et qui devait entraîner de bien autres charges
pour les finances de l'Empire. Napoléon se disait donc ruiné par
ses frères, réduit à faire ressource de tout. Du reste, distrait
par d'autres guerres à six cents lieues de Madrid, il abandonnait
le soin de vider ces querelles à ses agents, qui se comportaient
avec une insolence inouïe, se croyant en qualité de représentants de
l'empereur Napoléon fort supérieurs à de simples représentants du
roi Joseph. Les choses avaient été poussées à un tel point, qu'au
sujet des biens séquestrés, M. de Fréville s'étant emparé des clefs
des palais disputés, en avait refusé l'entrée aux agents du Trésor
espagnol, prêt, disait-il, pour se faire obéir, à recourir, s'il le
fallait, à l'armée française. Le roi Joseph avait répondu à cette
arrogance en disant qu'il allait faire mettre M. de Fréville dans une
chaise de poste et l'envoyer en France[2]. On comprend ce que de
pareils débats, connus de tout le monde à Madrid, devaient produire
de déconsidération pour la nouvelle royauté. Haïe des Espagnols,
méprisée des Français, il était bien difficile qu'elle parvînt à se
faire obéir par les uns et par les autres, et que les meilleurs plans
pussent réussir, exécutés sous la direction d'une autorité aussi
faible et aussi contestée.
[Note 2: Nous citerons les lettres suivantes en preuve de ces tristes
détails:
«_À l'Empereur._
»Madrid, le 17 février 1809.
»SIRE,
»Je vois avec peine, par la lettre de V. M., nº 2, qu'elle écoute
sur les affaires de Madrid des personnes intéressées à la tromper.
V. M. n'a pas dans moi une entière confiance, et cependant la place
n'est pas tenable sans cela. Je ne répéterai plus ce que j'ai écrit
plusieurs fois sur la situation des finances; je donne toutes mes
facultés aux affaires depuis huit heures du matin jusqu'à onze
heures du soir; je sors une fois par semaine; je n'ai pas un sou
à donner à personne; je suis à ma quatrième année de règne, et je
vois encore ma garde avec le premier frac que je lui avais donné il
y a trois ans; je suis le but de toutes les plaintes; j'ai toutes
les préventions à vaincre; mon pouvoir réel ne s'étend pas au delà
de Madrid, et à Madrid même je suis journellement contrarié par des
gens qui sont fâchés que leur système ne soit plus en vogue..... V.
M. avait ordonné le séquestre des biens de dix familles, il a été
étendu à plus du double; toutes les maisons logeables sont occupées
par des garde-scellés; six mille domestiques des séquestrés sont
dans les rues; tous demandent l'aumône; les plus hardis essaient de
voler ou d'assassiner. Mes officiers, tout ce qui a sacrifié avec
moi le royaume de Naples, est encore logé par billet de logement.
Sans capitaux, sans contributions, sans argent, que puis-je faire?
Ce tableau, quel qu'il soit, n'est pas exagéré, et tel qu'il est,
il n'épouvanterait pas mon courage, le ciel m'en a donné assez
pour cela; mais ce que le ciel m'a refusé, c'est une organisation
capable de supporter les insultes et les contrariétés de ceux qui
devraient me servir, et surtout de résister aux mécontentements
d'un homme que j'ai trop aimé pour pouvoir jamais le haïr.--Ainsi,
sire, si ma vie entière ne vous a pas donné dans moi la confiance
la plus aveugle, si je dois être insulté et humilié jusque dans ma
capitale, si je n'ai pas le droit de nommer les commandants et les
gouverneurs que j'ai toujours sous les yeux, si V. M. ne veut pas
me juger sur les résultats, et permet qu'on élève un procès sur
chaque pas que je fais, dans ce cas, sire, je n'ai pas deux partis
à prendre...............--Je ne suis roi d'Espagne que par la force
de vos armes, je pourrais le devenir par l'amour des Espagnols, mais
pour cela il faut que je puisse gouverner à ma manière....
»De V. M., sire, le dévoué serviteur et frère,
»JOSEPH.»
* * * * *
«Madrid, le 19 mars 1809.
»SIRE,
»V. M. me prescrivait, par sa lettre du 11 février, de conserver à
M. de Fréville la direction des affaires relatives aux condamnés, en
m'annonçant qu'elle voulait conserver les biens de ces dix familles
pour m'ôter la tentation de les leur rendre.--Je suis bien indisposé
aujourd'hui contre M. de Fréville; j'ai respecté comme je l'ai dû
les biens de ces dix condamnés et leurs maisons, mais j'ai ordonné
à l'administration des domaines que je viens de créer, de prendre
possession de tous les autres biens (hors ceux des dix condamnés).
M. de Fréville s'est permis d'envoyer de nuit enlever les clefs des
maisons séquestrées par moi, il a donné l'ordre aux intendants des
émigrés de ne point obéir à mes agents; c'est aujourd'hui la fable
de la ville. Je viens de faire donner l'ordre à M. de Fréville, qui
me paraît fou, de remettre les clefs des maisons à l'administration
des domaines. S'il s'obstine à me désobéir je lui ferai donner
l'ordre de se rendre en France, et le remplacerai par M. Treillard,
auditeur.--M. de Fréville est malade, sans doute. Il ne reconnaît pas
mon autorité; il a des correspondances directes avec V. M., et, à
l'entendre, il est ici son représentant. V. M. observera que je n'ai
pas touché aux maisons et aux biens des dix condamnés.
»Je prie V. M. de faire rappeler M. de Fréville de Madrid; son séjour
ici, d'après la scène qui vient de se passer, me serait plus nuisible
que tous les efforts de l'Infantado et de Cuesta...
»J'ai des remercîments à faire à V. M. pour l'intention qu'elle
manifeste de lever le séquestre qui avait été mis sur les sept
millions de l'emprunt de Hollande. Jamais gouvernement n'en eut plus
besoin que le mien. Je ne veux pas m'appesantir sur des détails qui
ne pourraient qu'affliger V. M.; mais enfin il suffit que V. M. sache
qu'elle ne saurait assez tôt lever les obstacles qui m'empêchent
de toucher les 7 millions de Hollande, et les 2 ou 3 des laines de
Bayonne.
»De V. M., sire, le dévoué serviteur et frère,
»JOSEPH.»]
[Note en marge: Dispositions morales des Espagnols après la courte
campagne que Napoléon avait faite chez eux.]
[Note en marge: La nouvelle de la guerre d'Autriche réveille toutes
les espérances et toutes les fureurs des Espagnols.]
[Note en marge: Reconstitution de l'armée du centre sous le général
Vénégas, et de l'armée d'Estrémadure sous le général don Gregorio de
la Cuesta.]
[Note en marge: Position du général de La Romana au nord de
l'Espagne, entre la Galice et le Portugal.]
Quoique les forces françaises fussent immenses en quantité et en
qualité, la résistance devenait tous les jours plus sérieuse. Nulle
part les Espagnols n'avaient tenu en ligne. À Espinosa, à Tudela,
à Burgos, à Molins-del-Rey, à Uclès, ils s'étaient enfuis en jetant
leurs armes. Les Anglais eux-mêmes, troupe régulière et solide,
entraînés dans la commune défaite, avaient été obligés d'abandonner
en toute hâte le sol de l'Espagne et de chercher un refuge sur
leurs vaisseaux. Mais ni les uns ni les autres n'étaient abattus
par la suite des revers qu'ils avaient essuyés. Les Espagnols, dans
leur fol orgueil, étaient incapables d'apprécier ce que valait
l'armée française, et leur ignorance les sauvait du découragement.
S'enfuyant presque sans se battre, ils souffraient peu, car il n'y
a que les défaites fortement disputées qui soient profondément
senties; et ils étaient prêts à recommencer indéfiniment une guerre
qui ne coûtait de désastres qu'aux villes, qui plaisait à leur
activité dévorante, et répondait à tous leurs sentiments religieux et
patriotiques. S'ils avaient d'ailleurs été découragés un moment par
leurs nombreuses défaites, ils avaient repris courage en apprenant
le départ de Napoléon et la guerre d'Autriche. Retirée à Séville,
où elle était plongée plus profondément dans l'ignorance et le
fanatisme de la nation, la junte continuait de souffler au peuple
toutes ses fureurs. Composée d'un mélange de vieux hommes d'État
incapables de comprendre les circonstances nouvelles, et de jeunes
fanatiques incapables d'en comprendre aucune, contrariée par mille
résistances, elle dirigeait la guerre comme on peut le faire dans des
temps de désordre. Mais elle animait, excitait, poussait aux armes
les populations de Valence, de Murcie, d'Andalousie, d'Estrémadure,
correspondait avec les Anglais, et envoyait sans cesse de nouvelles
recrues aux armées de l'insurrection. L'Angleterre lui fournissant en
quantité des armes, des munitions, des subsides, elle avait reformé
l'armée du centre, confiée depuis la bataille de Tudela au duc de
l'Infantado, et depuis la bataille d'Uclès au général Cartojal.
L'armée d'Estrémadure battue à Burgos, à Somo-Sierra, à Madrid, s'en
étant vengée par le meurtre de l'infortuné don Juan Benito, avait
été recrutée et confiée au vieux Gregorio de la Cuesta, qui semblait
avoir repris entre les généraux espagnols un certain ascendant,
uniquement parce que n'ayant pas livré de bataille, il n'en avait
pas perdu. Ces deux armées échelonnées, l'une sur les routes de la
Manche, depuis Ocaña jusqu'au val de Peñas (voir la carte nº 43),
l'autre sur les routes de l'Estrémadure, depuis le pont d'Almaraz
jusqu'à Mérida, devaient inquiéter Madrid, et disputer le terrain
aux troupes françaises qui tenteraient de descendre vers le midi.
Dans le nord de l'Espagne, le général de La Romana, qui avait suivi
la retraite des Anglais, mais qui, pour leur laisser libre la route
de Vigo, avait pris celle d'Orense, était resté sur la frontière
du Portugal, le long du Minho, entre les Portugais exaltés par
leur récente délivrance, et les Espagnols de la Galice, les plus
opiniâtres de tous les insurgés de la Péninsule. Il maintenait ainsi
au nord un dangereux foyer d'excitation. Enfin partout où les armées
françaises n'étaient pas, la junte levait publiquement des soldats;
et là où elles étaient, des bandes de coureurs, se cachant dans
les montagnes et les défilés, attendaient nos convois de blessés,
de malades ou de munitions, pour égorger les uns et enlever les
autres. Dans les Asturies le général Ballesteros osait se montrer à
quelques lieues du général Bonnet. Dans l'Aragon le terrible exemple
de Saragosse n'avait agi que sur la malheureuse ville, témoin et
victime du siége. Dans la Catalogne les batailles de Cardedeu, de
Molins-del-Rey, n'avaient agi que sur l'armée du général Vivès, et
les miquelets arrêtaient nos troupes à tous les passages, ou les
troublaient dans les siéges d'Hostalrich, de Girone, de Tarragone,
qu'elles devaient exécuter l'un après l'autre. Bien qu'il n'y eût que
deux mois d'écoulés depuis que les généraux de Napoléon, conduits
par lui, avaient recouvré dans une dizaine de batailles la moitié de
l'Espagne, et tout conquis des Pyrénées au Tage, la nouvelle de la
guerre d'Autriche, propagée, commentée en cent façons, avait ranimé
toutes les espérances, réveillé toutes les fureurs, et fait succéder
à une terreur momentanée une excitation presque aussi grande qu'après
Baylen. On croyait que Napoléon, obligé de quitter l'Espagne de sa
personne, serait bientôt obligé d'en retirer ses meilleures troupes,
et qu'on viendrait facilement à bout des autres.
[Note en marge: Zèle des Anglais à continuer la guerre, d'après la
dernière rupture de l'Autriche avec la France.]
Les Anglais de leur côté, battus en compagnie des Espagnols,
avaient également repris confiance, se flattant eux aussi que la
guerre d'Autriche, exigeant le rappel de nos vieilles bandes, leur
permettrait de recouvrer le terrain perdu pendant les deux mois de la
présence de Napoléon au delà des Pyrénées.
[Note en marge: Expéditions maritimes préparées contre la Péninsule,
les côtes de France, de Belgique et de Hollande.]
[Note en marge: Nouvelle armée confiée à sir Arthur Wellesley pour la
délivrance du Portugal.]
L'armée du général Moore qui aurait dû périr dans sa retraite à
travers la Galice, mais qui avait, bien que faiblement poursuivie,
perdu ses chevaux, une partie de son matériel et un quart de son
effectif, avait été ramenée sur les côtes de l'Angleterre. Là
on la recrutait avec des engagés sortis des fameuses milices
qui devaient jadis résister à l'expédition de Boulogne, et qui,
depuis que l'expédition de Boulogne n'occupait plus personne en
Angleterre, fournissaient avec leurs débris une ample matière à
recrutement. Ainsi en agitant le monde entier, Napoléon avait
partout suscité des soldats. L'Angleterre, pensant avec raison
que la guerre d'Autriche était une dernière occasion, offerte par
la fortune, qu'il ne fallait pas laisser échapper, avait résolu
dans cette campagne de faire les plus grands efforts pour attaquer
Napoléon sur tous les points, et lui préparer partout des obstacles
et des périls. Elle avait le projet non-seulement de recommencer
une expédition dans la Péninsule malgré le mauvais succès de celle
du général Moore, mais d'en organiser une formidable contre les
côtes de France, de Hollande et du Hanovre. Le dénûment dans lequel
Napoléon était forcé de laisser les côtes du continent, depuis
Bayonne jusqu'à Hambourg, offrait bien des chances de détruire
les grandes flottes construites à Rochefort, à Lorient, à Brest,
à Cherbourg, à Anvers. L'idée d'assaillir l'Escaut et d'y livrer
aux flammes les magnifiques chantiers élevés sur les bords de
ce fleuve, occupait en particulier le cabinet britannique, et
provoquait chez lui un singulier redoublement de zèle. Le moins en
effet qu'il pût faire pour l'Autriche et pour lui-même, c'était de
mettre le littoral européen à feu et à sang, afin de détourner de
Vienne et de Madrid une partie des forces dirigées vers ces deux
capitales. Mais en attendant qu'on fût entièrement fixé sur ces
vastes projets de destruction, le plus pressé c'était l'Espagne. Il
fallait la secourir sans retard, si on ne voulait la voir succomber
avant que l'Autriche eût réussi à la dégager. Des troupes anglaises
qui avaient enlevé le Portugal au général Junot, et qui recrutées
plus tard avaient contribué à l'expédition du général Moore en
Castille, il était resté une partie aux environs de Lisbonne, entre
Alcobaza et Leiria, sous les ordres du général Cradock. On s'était
hâté de les renforcer avec des détachements tirés de Gibraltar et
d'Angleterre; on voulait les renforcer encore, et en faire une
armée capable de disputer le Portugal au maréchal Soult. Sir Arthur
Wellesley, qui avait été le véritable libérateur du Portugal, purgé
depuis de tout reproche relativement à la convention de Cintra,
par le tribunal chargé de juger les auteurs de cette convention,
pouvait maintenant être employé sans difficulté. Sa jeune renommée,
son habileté incontestable le désignaient comme le chef naturel
de la nouvelle expédition. Il se faisait fort, disait-il, avec 30
mille Anglais, 30 mille Portugais, et une quarantaine de mille
hommes de milice portugaise, ce qui devait coûter environ 70 ou 80
millions par an au Trésor britannique, d'occuper cent mille ennemis
au moins, de conserver le Portugal, et le Portugal conservé, de
rendre éternellement précaire la situation des Français en Espagne.
Ayant jugé avec un rare bon sens les événements des deux dernières
campagnes, il avait aperçu tout de suite comment les Anglais devaient
se comporter dans la Péninsule, et malgré l'avis de ceux que
l'expédition de Moore avait profondément effrayés, il affirmait qu'on
pourrait toujours se rembarquer à temps, en sacrifiant tout au plus
son matériel; il allait même jusqu'à désigner d'une manière presque
prophétique une position dans laquelle, appuyé sur la mer et couvert
de retranchements, il serait assuré de tenir plusieurs années contre
les armées victorieuses de la France. La confiance qu'inspirait ce
général, d'un esprit droit et ferme, avait vaincu la répugnance de
son gouvernement à risquer de nouvelles armées dans l'intérieur
de la Péninsule, le plan surtout consistant à ne s'éloigner du
Portugal que le moins possible, et à rendre précaire la situation des
Français à Madrid, par la seule présence des Anglais à Lisbonne. Il
fut donc arrêté qu'on le ferait partir avec des forces qui devaient
porter à 30 mille hommes l'armée britannique en Portugal, et avec
des ressources, soit en munitions, soit en argent, qui mettraient
à même de lever une nombreuse armée portugaise. L'enthousiasme
insurrectionnel des Portugais, parvenu au comble depuis l'expulsion
du général Junot, permettait de tout espérer de leur part. Ils
accouraient en effet au-devant des Anglais, et se prêtaient à leurs
leçons militaires avec un zèle qui ne pouvait être inspiré que par la
passion la plus vive.
Tels étaient les changements survenus dans la Péninsule à la seule
annonce de la guerre d'Autriche: de soumise que l'Espagne semblait
être quand Napoléon l'avait quittée, elle se levait de nouveau!
de délaissée qu'on la croyait par ses alliés, elle allait être de
nouveau secourue par les Anglais, et occupée par eux, pour n'en être
plus abandonnée qu'à la fin de la guerre!
[Note en marge: Préparatifs du maréchal Soult pour entrer en
Portugal.]
Les instructions de Napoléon avaient désigné le mois de février comme
le moment convenable pour l'entrée du maréchal Soult en Portugal. Il
avait supposé que ce maréchal, arrivé en mars à Lisbonne, aiderait le
maréchal Victor à occuper Séville et Cadix presque en même temps, et
que la conquête du midi de la Péninsule se trouverait ainsi achevée
avant les chaleurs de l'été. Mais les événements devaient bientôt
montrer qu'il lui serait plus facile à lui d'être maître de Vienne,
qu'à ses généraux de dépasser la ligne du Tage et du Douro. Le corps
du maréchal Soult, à peine remis des fatigues qu'il avait endurées
pendant sa marche sur la Corogne, avait été réuni entre Saint-Jacques
de Compostel, Vigo et Tuy, pour s'y reposer, s'y refaire, et réparer
le matériel d'artillerie, auquel avaient été jointes plusieurs pièces
de fort calibre, pour le cas où l'on aurait quelque muraille de ville
à abattre. Malgré les instances de l'état-major de Madrid, et malgré
le zèle dont le maréchal Soult était lui-même animé, l'armée du
Portugal ne put pas avant un mois, c'est-à-dire avant la mi-février,
être prête à marcher. Cette armée, composée des divisions Merle,
Mermet, Delaborde et Heudelet, tirées les unes de l'ancien corps du
maréchal Bessières, les autres de l'ancien corps du général Junot, de
la cavalerie légère de Franceschi, des dragons Lorge et Lahoussaye,
ne put pas fournir plus de 26 mille hommes présents sous les armes,
bien qu'on eût compté sur trente et quelques mille. Les fatigues, les
combats, les détachements, avaient réduit à ce chiffre l'effectif
nominal, qui était de quarante et quelques mille hommes. Tout étant
prêt, le maréchal Soult partit de Vigo le 15 février. Son projet
était de franchir le Minho, qui forme en cet endroit la frontière du
Portugal, d'en forcer le passage un peu au-dessous de Tuy, très-près
par conséquent de l'embouchure de ce fleuve dans l'Océan, et de
s'avancer, par la grande route du littoral, de Braga à Oporto. (Voir
la carte nº 43.) Mais des obstacles insurmontables empêchèrent cette
marche, qui, d'après la nature des lieux, était la plus simple et la
plus indiquée.
[Note en marge: Exaltation patriotique des Portugais, et leur projet
de résister à outrance aux Français.]
Les Portugais, partageant l'aversion des Espagnols pour les
Français, singulièrement encouragés d'ailleurs par l'expulsion de
Junot, s'étaient tous insurgés, sous l'influence de leurs nobles
et de leurs prêtres. Ils avaient barricadé les villages et les
villes, obstrué les défilés, et paraissaient résolus à se défendre
jusqu'à la dernière extrémité. Partout on entendait le tocsin, et
on voyait accourir sur les routes des bandes de peuple, menées par
des prêtres qui avaient le crucifix à la main, et par des seigneurs
qui brandissaient de vieilles épées depuis longtemps suspendues aux
murs de leurs châteaux. Les Portugais, s'attendant à l'arrivée des
Français, avaient eu soin de recueillir tous les bateaux du Minho,
et de les amener sur la rive gauche, qu'ils occupaient. Notre
cavalerie légère, en battant le pays dans tous les sens, n'avait pu
en découvrir un seul.
[Note en marge: Inutile tentative du maréchal Soult pour franchir le
Minho au-dessous de Tuy.]
En voyant ce qui se passait, le maréchal Soult imagina de descendre
le Minho jusqu'à la mer, et de s'emparer des nombreuses barques
de pêcheur qui appartenaient au village de Garda, situé près de
l'embouchure du fleuve. Il trouva en effet sur ce point beaucoup de
bateaux qu'on n'avait pas eu le temps de soustraire à ses troupes;
il en prit un assez grand nombre pour transporter environ deux mille
hommes à la fois. Il essaya effectivement de les embarquer et de
les jeter de l'autre côté du fleuve, espérant qu'ils seraient assez
forts pour s'y défendre contre les Portugais, et pour rétablir les
communications entre les deux rives. Mais on était réduit à passer
le Minho près de la mer, et les tempêtes de la saison ne permirent
qu'à trois ou quatre bateaux d'opérer la traversée. Une cinquantaine
d'hommes au plus, parvenus à l'autre bord, s'y battirent bravement,
dans l'espoir d'être secourus; mais ils furent bientôt obligés de
rendre leurs armes et de se mettre à la discrétion d'une populace
féroce.
[Note en marge: Le maréchal Soult remonte le Minho pour le passer à
Orense.]
Après cette malheureuse tentative, le maréchal Soult ne vit d'autre
ressource que de remonter le Minho jusqu'aux montagnes, pour le
passer vers Orense, où il se flattait de ne pas rencontrer les mêmes
obstacles. Le 16, il se mit en marche de Tuy sur Orense, remontant
la rive droite du Minho. En suivant cette route il devait trouver
sur son chemin l'armée de La Romana, qui s'était établi à Orense,
comme on l'a vu précédemment, en se séparant des Anglais. L'armée de
La Romana n'était pas fort redoutable en elle-même, mais sa présence
avait enflammé l'esprit de toutes les populations, tant espagnoles
que portugaises, et on avait vu deux nations si longtemps ennemies
se tendre les mains d'un bord à l'autre du Minho, et se promettre
de résister ensemble et à outrance à l'invasion étrangère. Les
villages situés au bord du fleuve et sur les hauteurs avaient tous
été barricadés, et se trouvaient occupés par une populace fanatique.
Le maréchal Soult s'avança précédé par les dragons Lahoussaye le
long du fleuve, et par la division d'infanterie Heudelet sur les
hauteurs. Plusieurs fois les dragons furent obligés de mettre pied à
terre pour se frayer un passage et enlever des barricades le fusil à
la main. Le général Heudelet eut partout des positions formidables
à emporter et de terribles exécutions à faire. Marchant ainsi au
milieu d'obstacles de tout genre, on ne put atteindre Orense que le
21, après avoir beaucoup brûlé, beaucoup détruit, beaucoup tué, et en
essuyant soi-même des pertes considérables, qui faisaient craindre
de n'arriver à Lisbonne, si on y arrivait, qu'avec la moitié de ses
forces. On devait dans ce cas s'attendre à un sort aussi fâcheux que
celui du général Junot en 1808, car les Anglais ne pouvaient manquer,
en 1809 comme en 1808, de paraître bientôt sur le rivage de Lisbonne.
Si Napoléon eût inspiré à ses lieutenants une soumission moins
aveugle, c'était le cas pour le maréchal Soult de prévoir le désastre
auquel il allait s'exposer, et de demander de nouveaux ordres, avant
de s'engager dans une contrée sauvage, où l'on aurait à combattre
à chaque pas une population sanguinaire, et où l'on arriverait
affaibli, épuisé, devant l'une des plus belles armées régulières
de l'Europe, l'armée anglaise. On eût fort déplu sans doute à
Napoléon en contrariant ainsi ses projets, mais beaucoup moins
assurément qu'en lui ramenant, deux mois après, une armée vaincue et
désorganisée.
[Date en marge: Mars 1809.]
[Note en marge: Mouvement dérobé du général de La Romana vers la
Haute-Galice, sur les derrières des maréchaux Soult et Ney.]
Quoi qu'il en soit, le maréchal Soult, après avoir poussé devant
lui au delà d'Orense les bandes de La Romana, prit le parti de se
rabattre à droite pour passer le Minho, et d'entrer dans le Portugal
par la province de Tras-los-Montès. Son projet était de se diriger
vers Chaves, et de descendre ensuite de Chaves sur Braga, ce qui le
ramenait après un long détour sur la route directe de Tuy à Oporto,
qu'il n'avait pas pu prendre. (Voir la carte nº 43.) Quant au général
espagnol de La Romana, refoulé d'Orense sur Villafranca, il imagina
de s'en tirer par une marche dérobée, digne d'un chef de partisans.
La Haute-Galice, qui confine avec le royaume de Léon, était ouverte
en ce moment, car d'un côté le maréchal Soult venait de l'évacuer
pour envahir le Portugal, et de l'autre le maréchal Ney en était
descendu pour nettoyer le littoral. On pouvait donc s'y porter en
traversant la chaîne des avant-postes français, qui liaient les
troupes des deux maréchaux avec celles de la Vieille-Castille. Le
général de La Romana résolut de le faire, ne fût-ce que pour jeter un
grand trouble sur notre ligne de communication, sauf à se réfugier
plus tard dans les Asturies, si le maréchal Ney revenait en arrière
pour le poursuivre.
[Note en marge: Passage du Minho à Orense, et entrée du maréchal
Soult dans la province de Tras-los-Montès.]
Tandis que le général espagnol allait causer cette désagréable
surprise aux Français, le maréchal Soult fit ses dispositions pour
traverser la province de Tras-los-Montès. Il avait déjà plus de
800 malades ou blessés, par suite de ses premières opérations. Une
partie des chevaux de son artillerie étaient en fort mauvais état,
soit à cause de la difficulté des routes, soit à cause du défaut de
fourrage. Il résolut donc de se débarrasser de tout ce qui serait
trop difficile à transporter, et il envoya à Tuy, dont il était
maître, ses malades, ses blessés, sa grosse artillerie, se réservant,
quand il serait descendu sur Braga, de les faire venir par la route
directe et fort courte de Tuy à Braga. Il déposa ainsi 36 bouches
à feu, avec environ 2 mille hommes dans l'enceinte de Tuy, et se
contenta d'emmener 22 bouches à feu bien attelées, et pourvues
des munitions nécessaires. Le 4 mars il traversa la frontière du
Portugal, mandant à l'état-major de Madrid qu'il serait bientôt rendu
à Oporto.
La population de cette partie du Portugal était agglomérée autour de
Chaves, avec quelques milices et quelques détachements de troupes
régulières, sous les ordres des généraux Sylveira et Bernardin
Frère. Ces derniers, dont les instructions avaient été dictées par
l'état-major anglais, avaient ordre de ne pas livrer bataille, mais
de harceler sans cesse les Français, et de leur tuer dans chaque
défilé, au passage de chaque village, le plus de monde possible.
En conséquence de ces instructions, les deux généraux portugais,
après avoir disputé la route d'Orense à Chaves, n'auraient pas voulu
s'arrêter dans cette dernière ville et y compromettre inutilement
une partie de leurs forces pour la défendre. Mais ils furent obligés
de céder à la populace soulevée, et de laisser dans Chaves un
détachement de troupes, pour y tenir garnison de concert avec cette
populace. Ils se retirèrent ensuite sur Braga.
[Note en marge: Prise de Chaves.]
Le maréchal Soult, arrivé devant Chaves après plusieurs combats,
vit une multitude furieuse, composée de paysans, de prêtres, de
femmes, de soldats, proférant du haut des murs mille menaces et mille
malédictions. Cette tourbe fanatique pouvait bien être suffisante
pour surprendre un convoi ou égorger des blessés, mais elle ne
pouvait arrêter vingt-quatre mille soldats français conduits par
d'excellents officiers. Le maréchal Soult ayant menacé de passer par
les armes tout ce qui résisterait, on lui livra la ville de Chaves
à moitié dépeuplée. Il y trouva de l'artillerie sans affûts, et des
munitions en assez grande quantité. Une petite citadelle, bonne pour
se garantir de la populace, était jointe à la ville. Il en profita
pour y laisser sous la garde d'une faible garnison les malades et
les blessés déjà mis hors d'état de suivre par la marche d'Orense à
Chaves. Telle est la triste condition de toute opération offensive
au milieu de populations soulevées, quand ces populations sont
féroces et résolues à se défendre. Chaque malade ou blessé exige un
soldat valide pour le garder, et la guerre de poste étant celle qui
met le plus d'hommes hors de combat, on peut aisément se figurer ce
que deviennent bientôt les armées régulières, dans une invasion de
quelque étendue et de quelque durée.
[Note en marge: Marche de Chaves sur Braga.]
[Note en marge: Prise de Braga.]
Le maréchal Soult se dirigea de Chaves sur Braga en descendant vers
le littoral autant qu'il était remonté vers les montagnes dans sa
marche de Tuy à Orense. Pendant la route, la cavalerie de Franceschi
et l'infanterie de Mermet, qui formaient la tête de l'armée, eurent
de nombreux obstacles à vaincre. Dans plusieurs passages étroits,
où les colonnes étaient obligées de s'allonger pour défiler, où
l'artillerie avait la plus grande peine à cheminer, on fut assailli
par des nuées d'insurgés descendus des montagnes voisines, et exposé
à être coupé, détruit, avant que la queue des colonnes pût secourir
la tête. Partout les divisions marchaient séparées les unes des
autres par d'épaisses masses d'ennemis. Enfin, toujours tuant des
insurgés et se chargeant de nouveaux blessés, on arriva devant Braga
le 17 mars. Le général Frère y était en position avec 17 ou 18 mille
hommes, tant de troupes régulières que de paysans armés. Voulant
d'après ses instructions se retirer sur Oporto, sans hasarder une
bataille, il fut assailli par la populace et égorgé avec plusieurs de
ses officiers, _pour servir d'exemple aux traîtres_, comme disaient
ses soldats. Un officier hanovrien qui lui succéda, fit quelques
dispositions de bataille pour le lendemain 18. Mais la populace
qui égorge ne se défend guère contre de vieux soldats. Le maréchal
Soult attaqua la position de Braga, qui fut enlevée sans difficulté,
et avec une perte de 40 tués et de 160 blessés tout au plus. Nous
perdions plus de monde dans l'assaut des villages de la route. Nos
soldats ne firent pas beaucoup de prisonniers, grâce aux excellentes
jambes des Portugais; mais tout ce qui fut surpris avant d'avoir
pu s'enfuir fut tué sur place. Quelques milliers de morts ou de
mourants couvrirent les environs de Braga. La guerre prenait ainsi un
caractère atroce, car pour dégoûter cette population de la cruauté,
il fallait devenir presque aussi féroce qu'elle.
Le maréchal Soult, maître de Braga, n'avait gagné qu'une ville; mais
il avait acquis quelque chose de mieux, c'était la route directe de
Tuy, par laquelle il pouvait amener le matériel laissé en arrière.
Du reste toute la population était insurgée autour de lui, et plus
furieuse que jamais. Des Français tombés au pouvoir des insurgés
avaient été horriblement mutilés par des femmes barbares, et les
débris de leurs corps souillaient la route de Braga. En même temps,
on apprenait que le dépôt laissé à Tuy était bloqué, assailli de
toutes parts, et qu'il aurait besoin de prompts secours pour n'être
pas enlevé.
Après avoir profité des ressources de Braga, que la population
fugitive n'avait pu emporter ni détruire, le maréchal Soult se
dirigea enfin sur Oporto, laissant en arrière une de ses divisions,
celle du général Heudelet, pour occuper Braga, garder les blessés,
échelonner la route, et secourir le dépôt de Tuy.
[Note en marge: Marche sur Oporto.]
On trouva de la résistance au passage de la rivière de l'Ave, mais
on la surmonta, et on chassa les Portugais, qui là encore, pour
se venger d'un ennemi vainqueur, égorgèrent un de leurs généraux,
le brigadier Vallongo. Ils se replièrent ensuite sur Oporto, avec
la résolution de livrer une bataille générale sous les murs de
cette ville. Ils s'y réunirent au nombre de 60 mille, tant soldats
réguliers que paysans et gens du peuple. Leur général en chef, bien
digne d'une telle armée, était l'évêque d'Oporto, commandant en
costume épiscopal. La populace soulevée, beaucoup plus effrayante
pour les gens paisibles que pour l'ennemi, s'était tout à fait rendue
maîtresse d'Oporto qu'elle opprimait, n'obéissant qu'à l'évêque,
et lorsqu'il commandait dans le sens des passions populaires. Elle
avait jeté dans les prisons, où elle les martyrisait, une foule de
familles françaises, dont elle avait pillé les maisons, et qu'elle
menaçait de mort si le maréchal Soult essayait d'entrer à Oporto. Le
général Foy, qui par excès de témérité s'était laissé prendre dans
une reconnaissance, était au nombre de ces prisonniers exposés aux
plus grands dangers. Beaucoup plus occupée de commettre des cruautés
que d'élever des ouvrages défensifs, la populace portugaise avait
construit à la hâte quelques redoutes sur le pourtour extérieur
d'Oporto. Ces redoutes, embrassant la ville d'Oporto, formaient une
ligne demi-circulaire qui par ses deux extrémités venait aboutir au
Douro. Un pont liait la ville, située sur la rive droite par laquelle
nous arrivions, avec les faubourgs, placés sur la rive gauche. Les
ouvrages assez mal entendus des Portugais étaient armés toutefois de
deux cents bouches à feu de gros calibre, et présentaient un obstacle
qui aurait été difficile à vaincre, s'il eût été défendu par des
troupes qui n'eussent été que médiocres. Mais bien que comptant une
soixantaine de mille hommes, tant soldats que gens du peuple, bien
que couverte de retranchements et de deux cents pièces de canon,
l'armée portugaise, avec son évêque général, n'était pas capable
d'arrêter les 20 mille Français qui restaient au maréchal Soult.
[Note en marge: Bataille d'Oporto, et prise de cette ville le 29
mars.]
Celui-ci, arrivé le 27 mars de Braga devant Oporto, fut frappé, mais
non intimidé, par la vue des difficultés qu'il avait à vaincre. Il ne
doutait pas de les surmonter toutes avec les soldats et les officiers
qu'il commandait. Mais il prévoyait que la riche ville d'Oporto,
la plus importante, sous le rapport commercial, de toutes celles
du pays, serait saccagée, et il aurait voulu épargner ce malheur
au Portugal, à son armée, à l'humanité. En conséquence il somma
la place, au moyen d'une lettre qui s'adressait, à la raison des
chefs, et il attendit la réponse en recevant dans ses bivouacs, sans
s'émouvoir, les boulets lancés par la grosse artillerie de la place.
Ses ouvertures, comme on devait le prévoir, demeurèrent sans effet,
et il résolut de livrer l'assaut dans la journée du 29 mars. Il ne
fallait contre l'ennemi qui lui était opposé qu'une attaque brusque
et vigoureuse pour emporter les retranchements d'Oporto, quelque
formidables qu'ils pussent paraître. Le maréchal, après avoir formé
ses troupes hors de portée de l'artillerie, marcha rapidement en
trois colonnes, celle de droite sous le général Merle, celle du
centre sous les généraux Mermet et Lahoussaye, celle de gauche
sous les généraux Delaborde et Franceschi. Au signal donné, la
cavalerie partant au galop balaya les postes avancés de l'ennemi,
puis l'infanterie aborda les retranchements couverts d'une foule
furieuse, qui n'obéissait pas, et que le bruit du canon remplissait
de rage, mais non de bravoure. Les retranchements escaladés au pas
de course furent partout enlevés, et nos colonnes, se jetant à la
baïonnette sur la multitude des fuyards, la poussèrent dans les rues
d'Oporto, qui ne présentèrent bientôt plus qu'une affreuse confusion.
Le général Delaborde, ayant pénétré dans ces rues et les traversant
au pas de course, arriva au pont du Douro, qui liait le corps de la
ville avec les faubourgs. La cavalerie ennemie confondue avec la
population fugitive se pressait sur ce pont de bateaux, essuyant la
mitraille que les Portugais lançaient de l'autre rive pour arrêter
les Français. Bientôt le pont cédant sous le poids s'abîma avec tout
ce qu'il portait. Les Français suspendirent un moment leur marche
en présence de cet horrible spectacle, puis rétablirent le pont et
le franchirent au galop pour arrêter les fuyards. À droite, une
troupe de Portugais, acculée par le général Merle au Douro, voulut
s'y jeter, espérant se sauver à la nage, mais périt presque tout
entière dans les flots. Une autre bande ayant cherché à se défendre
dans l'évêché, y fut complétement détruite. Bientôt les Français,
animés par le combat, se laissèrent entraîner aux excès qui suivent
ordinairement une prise d'assaut, et se répandirent dans la ville
pour la piller. Ce qu'ils apprirent des tortures essuyées par leurs
compatriotes n'était pas de nature à les calmer. Ils se conduisirent
à Oporto comme à Cordoue: mais à Oporto, aussi bien qu'à Cordoue,
nos officiers, pleins d'humanité, s'efforcèrent autant qu'ils purent
d'arrêter la fureur du soldat, et s'employèrent eux-mêmes à sauver
les malheureux que le fleuve était près d'engloutir. Le maréchal
Soult fit de son mieux pour rétablir l'ordre, et pour donner à sa
conquête le caractère qui convient à un peuple civilisé. Cette
attaque importante lui avait coûté tout au plus 3 ou 400 hommes, et
en avait coûté 9 à 10 mille aux Portugais, tant en tués et blessés
qu'en noyés. Elle lui valut en outre deux cents bouches à feu.
[Note en marge: Grandes ressources trouvées dans Oporto.]
[Note en marge: Établissement du maréchal Soult à Oporto.]
Les ressources de la ville d'Oporto étaient considérables sous tous
les rapports, et d'un grand prix pour l'armée. On y trouva beaucoup
de vivres, beaucoup de munitions, un vaste matériel de guerre apporté
par les Anglais, et une innombrable quantité de bâtiments chargés
de vins précieux. Le maréchal Soult se hâta de mettre de l'ordre
dans l'emploi de ce butin, pour que l'armée ne manquât de rien, et
aussi pour que la population rassurée peu à peu s'accoutumât à ses
vainqueurs. Mais la fureur contre nous était au comble. Au delà du
Douro toute la population des campagnes s'était unie aux vaincus
d'Oporto, et aux Anglais, qui occupaient en ce moment la route de
Lisbonne. Notre armée, réduite à 20 mille hommes tout au plus, avait
déjà une de ses divisions détachée à Braga: il lui fallut en détacher
une autre à Amarante, au-dessus d'Oporto, afin de garder le cours
supérieur du Douro. Elle était donc obligée de se diviser, tandis
qu'elle aurait eu besoin de demeurer réunie pour tenir tête aux
Anglais. La position allait bientôt exiger une grande habileté de la
part du général en chef, soit pour se maintenir en Portugal, si on
pouvait y rester, soit pour s'en tirer sans désastre, s'il fallait
battre en retraite devant un ennemi trop supérieur. Le maréchal
Soult se déclara gouverneur général du Portugal, fit ce qu'il put
pour apaiser la population, donna des ordres sur ses derrières pour
qu'on allât de Braga débloquer le dépôt de Tuy, et envoya plusieurs
officiers à Madrid par la route qu'il avait suivie, afin de faire
savoir la situation fort critique où il ne manquerait certainement
pas de se trouver sous peu. Il était probable, et c'était précisément
l'un des dangers de cette situation, qu'aucun des officiers expédiés
ne pourrait arriver à sa destination. C'était le général La Romana
qui était cause de cette interruption des communications. Négligé
par le maréchal Soult, qui n'avait pas songé à le détruire avant de
s'enfoncer en Portugal, secondé par l'absence du maréchal Ney, qui
avait été contraint de descendre sur le littoral pour interdire les
communications avec les Anglais du Ferrol à Vigo, ce général espagnol
avait envahi la région montagneuse qui forme la Haute-Galice, et la
frontière du royaume de Léon. Il avait par son influence, par la
propagation des nouvelles d'Autriche, soulevé la population du nord,
que la campagne de novembre et décembre avait terrifiée pour un
moment. Le départ de la garde impériale, qui, à cette époque (mars
1809), s'était mise en marche, ainsi que nous l'avons dit ailleurs,
pour se rendre sur le Danube, avait secondé cette recrudescence de
l'esprit insurrectionnel. Aussi le maréchal Ney sur le littoral,
le maréchal Soult à Oporto, étaient-ils comme séparés du reste de
l'Espagne par une vaste insurrection, qui n'allait pas jusqu'à
produire une armée, mais qui suffisait pour égorger les malades, les
courriers, et arrêter souvent les convois les mieux escortés.
[Note en marge: Ignorance où l'on est à Madrid des mouvements du
maréchal Soult.]
Depuis le 24 février on ignorait à Madrid ce qu'était devenu le
maréchal Soult; mais confiant dans la force de son corps d'armée et
dans son expérience de la guerre, on ne doutait pas de ses succès,
et on se bornait à compter les jours pour supposer les lieux où il
devait être. Ayant reçu de lui l'assurance qu'il arriverait dans
les premiers jours de mars à Oporto, tandis qu'il n'avait pu y
arriver que le 29 de ce mois, on avait imaginé qu'il serait bientôt
rendu à Lisbonne, que naturellement il y serait entouré de beaucoup
de difficultés, et on se disait qu'il fallait faire enfin partir
le maréchal Victor pour le midi de la Péninsule, afin que par sa
présence il pût attirer à lui une partie des ennemis, qui sans
cette précaution se jetteraient en masse sur l'armée de Portugal.
Assurément rien n'était plus raisonnable dans tous les cas, car
les Anglais et les Portugais eux-mêmes (l'événement le prouva) ne
pouvaient pas être insensibles à la marche d'une armée française sur
Mérida et Badajoz.
[Note en marge: Ordre au maréchal Victor de commencer son mouvement
sur l'Andalousie.]
L'état-major de Joseph avait donc réitéré au maréchal Victor l'ordre
d'exécuter la partie des instructions impériales qui le concernait.
Ce maréchal avait opposé à cet ordre quelques objections fondées sur
la dispersion actuelle de son corps. En effet, il n'avait sous la
main que les divisions Villatte et Ruffin. La division Lapisse était
encore à Salamanque, et il disait qu'avant d'avoir pu le rejoindre,
en descendant toute l'Estrémadure, elle serait peut-être retenue pour
le service de la Castille ou du Portugal; qu'il aurait alors, même
en comptant la division allemande Leval qu'on lui avait adjointe,
tout au plus 23 mille hommes, et que ce serait trop peu pour envahir
l'Andalousie, où le général Dupont avait succombé avec un nombre au
moins égal de soldats. On lui avait répondu que l'ordre formel était
expédié à la division Lapisse de le suivre, qu'avec ce qu'on lui
avait donné de cavalerie, avec les Allemands de la division Leval,
il aurait 24 mille hommes, que cette force suffisait pour commencer
son mouvement offensif, la certitude d'ailleurs lui étant donnée
d'avoir bientôt avec lui la division Lapisse, et d'être secondé
par un corps d'armée qui allait partir de Madrid pour traverser la
Manche, et se porter sur la Sierra-Morena. On avait raison d'insister
auprès du maréchal Victor, car, outre la nécessité d'opérer vers le
midi un mouvement parallèle à celui du maréchal Soult, on avait,
pour agir dans cette direction, un motif non moins urgent, celui
d'empêcher le général espagnol Gregorio de la Cuesta de s'établir sur
la gauche du Tage, vis-à-vis du pont d'Almaraz. Trop peu inquiété
depuis un mois de ce côté, Gregorio de la Cuesta avait occupé la
gauche du Tage, détruit la grande arche du pont d'Almaraz, et pris
sur les hauteurs escarpées qui bordent le fleuve une forte assiette,
de laquelle il ne serait bientôt plus possible de le déloger, si on
ne s'y prenait pas à temps.
[Note en marge: Le corps du général Sébastiani chargé de flanquer le
maréchal Victor, pendant la marche de celui-ci en Andalousie.]
Pressé par ces raisons, et par les ordres réitérés qu'il avait reçus,
le maréchal Victor se mit en marche dans le milieu de mars. L'ancien
quatrième corps, placé l'année précédente sous les ordres du maréchal
Lefebvre, fut reconstitué en partie sous le général Sébastiani, et
acheminé vers Ciudad-Real, pour opérer dans la Manche un mouvement
correspondant à celui du maréchal Victor dans l'Estrémadure, et
attirer de son côté l'armée de Cartojal, pendant que le maréchal
lui-même aurait affaire à l'armée de Gregorio de la Cuesta. Le
quatrième corps, composé antérieurement de la division Sébastiani,
des Allemands de Leval, et des Polonais de Valence, fut formé des
mêmes divisions, sauf les Allemands donnés au maréchal Victor.
Complété avec les dragons de Milhaud, il s'avança dans la Manche,
fort de 12 ou 13 mille hommes.
[Note en marge: Efforts du maréchal Victor pour franchir le Tage à
Almaraz.]
[Note en marge: Passage du Tage par le maréchal Victor.]
Le premier soin du maréchal Victor devait être de franchir le Tage.
Les ponts de Talavera, de l'Arzobispo ne pouvaient suffire, vu
qu'ils n'aboutissaient point à la grande route d'Estrémadure, celle
de Truxillo et de Mérida. Le véritable point sur lequel il fallait
passer le Tage pour se trouver sur la grande route de l'Estrémadure,
était celui d'Almaraz, et là le vieux pont, vaste et magnifique
ouvrage des temps anciens, avait été coupé dans son arche principale,
large et haute de plus de cent pieds. Le matériel manquant partout
en Espagne à cause du défaut de commerce intérieur, on ne savait
comment s'y prendre pour établir un pont, et le maréchal Victor était
au milieu de mars aussi peu avancé dans cette portion de sa tâche
qu'aux premiers jours de février. On lui envoya de Madrid quelques
ressources, et surtout les généraux Lery et Senarmont, qui, après de
grands efforts, parvinrent à construire un pont de bateaux propre au
passage de la grosse artillerie. Le 15 mars le maréchal Victor se mit
en route de Talavera avec son corps, qui, en attendant l'arrivée de
la division Lapisse, comprenait les divisions françaises Villatte et
Ruffin, la division allemande Leval, la cavalerie légère Lasalle,
les dragons de Latour-Maubourg, formant un total de 23 à 24 mille
hommes, dont 15 à 16 mille d'infanterie, 6 mille de cavalerie, 2
mille d'artillerie. Le maréchal Victor, pour faciliter son débouché,
franchit le Tage en trois colonnes. Lasalle et Leval le traversèrent
sur le pont de Talavera, Villatte et Ruffin sur celui de l'Arzobispo,
tandis que Latour-Maubourg, avec la grosse artillerie, descendait la
gauche du fleuve jusqu'à Almaraz, où devait passer le matériel le
plus encombrant. Les deux premières colonnes, composées de cavalerie
légère et d'infanterie, devaient déloger Gregorio de la Cuesta de
ses positions escarpées, et, cela fait, donner la main, en avant
d'Almaraz, à la cavalerie de ligne et au parc de siége.
Ces sages dispositions s'exécutèrent comme elles avaient été conçues.
Les Allemands de Leval se conduisant en dignes alliés des Français,
sous les yeux desquels ils combattaient, parvinrent au delà du
Tage en face de hauteurs difficiles à gravir, où la dextérité des
fantassins espagnols, leur bravoure si tenace quand elle était
protégée par des obstacles matériels, avaient les plus grands
avantages. Ils les en délogèrent néanmoins, les chassèrent de rochers
en rochers, jusqu'à la Mesa-de-Ibor, leur prirent sept bouches à feu,
et leur tuèrent ou blessèrent un millier d'hommes. Pendant ce temps,
la brave division Villatte, débouchant à la suite des Allemands par
le pont de l'Arzobispo, appuyait leur mouvement, en prenant position
à Fresnedoso et Deleytosa, après plusieurs combats vifs et heureux.
Cette marche combinée ayant dégagé la grande route d'Estrémadure, les
dragons de Latour-Maubourg purent se présenter avec le parc de siége
devant le pont d'Almaraz, qu'on achevait de rétablir dans le moment,
et qu'on s'efforçait de rendre praticable aux plus lourds fardeaux.
Ce soin était nécessaire, car, d'après l'ordre de Napoléon, on
avait adjoint au corps de Victor quelques pièces de 24, et quelques
obusiers, pour renverser les murs de Séville s'ils étaient défendus.
[Note en marge: Retraite de Gregorio de la Cuesta du Tage sur la
Guadiana.]
Le général Gregorio de la Cuesta, qui avait compté sur les obstacles
naturels qu'offre la rive gauche du Tage pour résister au mouvement
des Français, se replia sur Truxillo le 19 mars, et de Truxillo
sur Mérida, voulant essayer d'une nouvelle résistance derrière la
Guadiana. Le maréchal Victor le suivit avec sa cavalerie légère et
son infanterie, quoique ses dragons et sa grosse artillerie n'eussent
pas encore franchi entièrement le pont d'Almaraz. Le duc del Parque
faisait avec de la cavalerie l'arrière-garde de l'armée ennemie. Le
brave et intelligent Lasalle[3], poursuivant les Espagnols avec
vigueur, les chargea partout où il put, et leur enleva 200 chevaux
dans une rencontre. Par malheur le 10e de chasseurs se laissa
surprendre le lendemain, et perdit 62 cavaliers, que les Espagnols,
après les avoir égorgés, mutilèrent de la manière la plus atroce.
En trouvant sur leur chemin ces tristes preuves de la férocité
espagnole, nos soldats jurèrent de venger leurs compagnons d'armes,
et ils tinrent cruellement parole quelques jours après, comme on va
le voir.
[Note 3: On a vu dans le volume précédent le général Lasalle figurer
avec éclat et mourir noblement sur les bords du Danube. Pour
comprendre comment il put à des époques si rapprochées se trouver sur
deux théâtres si différents, il faut savoir qu'il quitta l'Espagne
quelques jours après le passage du Tage et la bataille de Medellin,
c'est-à-dire à la fin de mars. La nécessité de revenir en arrière
pour reprendre les événements d'Espagne qui s'étaient passés en même
temps que ceux d'Autriche, nous expose ainsi à remettre en scène un
officier dont nous avons déjà raconté la mort héroïque. Les dates
expliquent cette contradiction apparente. Tout se passe simultanément
dans la nature, tandis que dans les récits de l'histoire tout doit
être successif. C'est l'une des grandes difficultés de la composition
historique, dont nous rencontrons ici une preuve frappante, et que
nous signalons en passant.]
[Note en marge: Arrivée du maréchal Victor sur les bords de la
Guadiana.]
Tant que le passage du pont d'Almaraz n'était pas achevé, le maréchal
Victor ne pouvait pas s'avancer résolûment jusqu'à la Guadiana. Cette
opération étant terminée du 24 au 25 mars, et le maréchal ayant été
rejoint par les dragons de Latour-Maubourg, il se dirigea vers les
bords de la Guadiana, et la franchit à Medellin. (Voir la carte nº
43.) Parvenu sur ce point, il fut obligé de se dégarnir un peu en
infanterie et en cavalerie pour garder ses derrières, et contenir
les rassemblements formés autour de lui, dans les montagnes sauvages
qu'il avait traversées. Il laissa à Truxillo quelques Hollandais
détachés de la division Leval, et se priva de deux régiments de
dragons, l'un pour observer la route de Mérida, l'autre pour veiller
sur les montagnes de Guadalupe, qui étaient infestées de guerrillas.
Ces détachements faits, il ne lui restait pas plus de 18 à 19 mille
hommes; mais c'étaient des troupes d'une telle valeur qu'il n'y avait
pas à s'inquiéter de leur petit nombre.
Don Gregorio de la Cuesta, qui affectait sur la junte et sur ses
compagnons d'armes une supériorité qui ne lui avait pas été reconnue
d'abord, mais qui lui était concédée dans le moment par suite des
malheurs arrivés aux autres généraux, ne pouvait pas reculer plus
longtemps sans être rangé au niveau de ceux qu'il avait la prétention
de mépriser. D'ailleurs un pas de plus, et il perdait, après la
ligne du Tage, celle de la Guadiana, et découvrait Séville, capitale
de l'insurrection, dernier asile de la fidélité espagnole. Informé
que le maréchal Victor s'était affaibli en route, renforcé lui-même
par la division d'Albuquerque qui venait d'être détachée de l'armée
du centre, comptant ainsi 36 mille hommes les mieux organisés de
l'Espagne, il se crut en état de livrer bataille, car il avait juste
le double de forces de son adversaire. En conséquence il se posta
derrière la Guadiana, au delà du petit torrent de l'Ortigosa, dans
une position assez avantageuse, pour y recevoir les Français. On ne
pouvait du reste rien faire qui leur fût plus favorable, qui convînt
mieux à leurs goûts et à leurs intérêts.
[Note en marge: Position de l'armée espagnole et de l'armée française
autour de Medellin.]
Le maréchal Victor, maître de Medellin où il était entré sans
difficulté, avait la possession assurée de la Guadiana, et pouvait
sans inconvénient se porter au delà. Ayant franchi ce fleuve le 28
mars au matin, il découvrit bientôt sur sa gauche l'armée espagnole
cachée en partie par la forme du terrain, et paraissant plutôt
disposée à avancer qu'à reculer. Il s'en réjouit fort, et il résolut
d'aller sur-le-champ à elle. Pour la joindre, il fallait franchir le
torrent de l'Ortigosa, qui vient se jeter dans la Guadiana un peu
au-dessus de Medellin. Le maréchal Victor n'hésita point, et passa
l'Ortigosa avec les deux tiers de son armée. Il laissa au pont de
l'Ortigosa, en deçà de ce torrent, la division Ruffin, pour faire
face à un fort détachement qui se montrait de ce côté, et se porta
en avant avec Lasalle, les Allemands, ce qui restait des dragons de
Latour-Maubourg, l'artillerie, la division Villatte, le tout formant
environ 12 mille hommes. L'Ortigosa franchi, on découvrait un plateau
fort étendu, qui, assez relevé à notre droite, s'abaissait vers notre
gauche, et allait finir en plaine près de Don Benito. On n'apercevait
que le bord même du plateau, et la partie de l'armée espagnole qui
le couronnait. Le reste était caché par la déclivité du terrain. Le
maréchal Victor fit promptement ses dispositions.
Il lança à droite, pour gravir le bord du plateau, Latour-Maubourg,
deux bataillons allemands et dix bouches à feu, en les faisant
appuyer par le 94e de ligne de la division Villatte. Ces troupes
devaient enlever le plateau, et culbuter la portion de l'armée
espagnole qu'on y apercevait. À gauche où le terrain s'abaissait
jusqu'à Don Benito, et où l'on apercevait aussi des masses espagnoles
fort épaisses, le maréchal se contenta de diriger Lasalle avec sa
cavalerie légère, et les deux bataillons allemands qui lui restaient.
Au centre il rangea en bataille les 63e et 95e de la division
Villatte en colonne serrée, plus le 27e léger un peu à droite pour
se lier à Ruffin. Il donna ensuite le signal à Latour-Maubourg,
attendant, pour adopter d'autres dispositions, l'effet de cette
première attaque.
[Note en marge: Bataille de Medellin.]
Les Allemands gravirent le plateau avec aplomb, suivis de leurs
dix bouches à feu, et des cinq escadrons de dragons du général
Latour-Maubourg. À peine ces troupes eurent-elles franchi la hauteur,
qu'elles découvrirent le terrain dans toute son étendue ainsi que
l'armée espagnole qui le couvrait au loin. À notre droite on voyait
une certaine portion d'infanterie et de cavalerie, mais à gauche on
apercevait dans la plaine le gros de l'armée espagnole marchant en
masse contre la faible troupe de Lasalle, avec l'intention évidente
de nous couper de la Guadiana.
[Note en marge: Déroute de l'aile gauche des Espagnols.]
À cet aspect nos troupes de la droite se hâtèrent de brusquer
l'attaque. Les Allemands, après avoir replié les tirailleurs
espagnols, laissèrent s'avancer nos dix bouches à feu, qui, après
avoir gravi le plateau, devaient produire beaucoup d'effet sur le
terrain qui s'étendait en pente. L'infanterie espagnole en voyant
cette artillerie fit sur elle un feu précipité, mais confus et mal
dirigé. Nos braves artilleurs sans s'émouvoir s'avancèrent jusqu'à
trente ou quarante pas de l'infanterie espagnole, et la couvrirent
de mitraille, traitement auquel elle était peu habituée. Gregorio de
la Cuesta voulut alors lancer sa cavalerie sur nos canonniers, pour
essayer de les sabrer sur leurs pièces. Mais on ne faisait pas de
telles choses avec de la cavalerie espagnole contre de l'artillerie
française. Cette cavalerie déjà ébranlée par la mitraille, et surtout
intimidée par la vue des dragons de Latour-Maubourg, s'avança
mollement et avec le sentiment de sa prochaine défaite. En effet, à
peine avait-elle approché de nos pièces, que l'escadron de dragons la
prenant en flanc suffit pour lui faire tourner bride. Elle s'enfuit
sur son infanterie, qu'elle renversa en se retirant. Gregorio de la
Cuesta, qui était plus orgueilleux qu'habile, mais qui avait une
bravoure égale à son orgueil, se jeta au milieu de ses troupes, et
fit de vains efforts pour les retenir sur le champ de bataille. Les
cinq escadrons de Latour-Maubourg culbutant tout devant eux, mirent
en fuite l'infanterie comme la cavalerie, et, poussant la gauche des
Espagnols sur la déclivité du terrain, la menèrent battant jusqu'à
Don Benito. Le brave Latour-Maubourg sachant qu'on n'avait de
résultats avec les Espagnols qu'en les joignant à la pointe du sabre,
s'acharna à leur poursuite, soutenu par le 94e de ligne, qu'on lui
avait donné pour appui.
[Note en marge: Danger de Lasalle, exposé seul à la droite des
Espagnols.]
[Note en marge: Manoeuvre prompte et habile qui décide le gain de la
bataille.]
Mais si tout était fini à droite, au point de n'avoir plus un seul
ennemi devant soi, il n'en était pas ainsi au centre et à gauche: la
position même y devenait critique. Tandis que la gauche des Espagnols
s'enfuyait à toutes jambes, leur centre et leur droite, forts de 27 à
28 mille hommes au moins, s'avançaient en masse contre les trois ou
quatre mille hommes de Lasalle, qui consistaient, comme nous venons
de le dire, en quelques régiments de cavalerie légère, et en deux
bataillons d'infanterie allemande. Lasalle, se comportant avec autant
de sang-froid que d'intelligence, arrêtait par des charges exécutées
à propos les détachements de l'infanterie espagnole qui se montraient
plus hardis que les autres, et ralentissait ainsi le mouvement de la
masse. Mais les Espagnols, audacieux comme ils avaient coutume de
l'être lorsqu'ils se croyaient victorieux, marchaient résolûment,
poussant des cris, menaçant d'une destruction certaine la poignée
de Français qu'ils avaient devant eux, et tenant pour infaillible
la perte de notre armée s'ils parvenaient à se rendre maîtres de
la Guadiana. Bien qu'une telle espérance fût fort présomptueuse,
puisque nous avions toute la division Ruffin en arrière pour garder
la ligne de l'Ortigosa et la ville de Medellin, néanmoins on pouvait
perdre la bataille, si on ne se hâtait de prendre une résolution
décisive. C'était trop assurément que d'avoir laissé toute la
division Ruffin en deçà de l'Ortigosa, pour faire face à quelques
coureurs peu redoutables; mais avec les trois régiments restants de
la division Villatte, avec les troupes que Latour-Maubourg n'avait
pas entraînées dans sa poursuite aventureuse, on avait encore le
moyen de faire essuyer un désastre aux Espagnols. Le maréchal Victor
prit avec beaucoup d'à-propos toutes les dispositions qui pouvaient
amener un tel résultat. Il ordonna aux 63e et 95e de ligne de la
division Villatte de se porter à gauche, et de s'y déployer, afin
d'arrêter la masse des Espagnols. Il ordonna aux Allemands de faire
la même manoeuvre, et à Lasalle de charger les Espagnols à outrance,
lorsqu'on les aurait contenus par ce déploiement d'infanterie. Deux
bataillons allemands et dix bouches à feu qui n'avaient pas suivi
le général Latour-Maubourg, étaient restés à notre droite sur le
plateau. Il leur ordonna de se jeter, par une soudaine conversion
de droite à gauche, dans le flanc des Espagnols, de les cribler
d'un double feu de mitraille et de mousqueterie; enfin il enjoignit
à Latour-Maubourg et au 94e de ligne de suspendre leur poursuite,
et de profiter du mouvement trop précipité qui les plaçait sur les
derrières de l'ennemi pour le prendre en queue, l'envelopper et
l'accabler.
Ordonnées à propos, exécutées vigoureusement, ces dispositions
obtinrent un succès complet. Les Espagnols, qui s'avançaient avec
une aveugle confiance, s'animant par leurs cris et par le spectacle
de leur masse imposante, furent surpris en voyant le déploiement des
deux régiments de Villatte. Ce déploiement, exécuté avec aplomb,
quoique devant des troupes bien supérieures en nombre, et suivi de
feux soutenus, arrêta les Espagnols, qui, ne sachant pas discerner
s'ils avaient devant eux toute l'armée française ou deux régiments
seulement, commencèrent à marcher moins vite, à tirer maladroitement,
confusément et sans effet. Profitant de cette hésitation, Lasalle
les chargea à fond, et culbuta plusieurs bataillons les uns sur les
autres. À l'aile opposée s'ouvrait au même instant le feu des dix
pièces de canon de notre droite, lesquelles tirant de haut en bas
sur une masse épaisse, y produisirent des effets meurtriers. Il n'en
fallait pas tant pour mettre en déroute ces troupes non aguerries,
dont la solidité n'égalait pas l'ardeur. Elles ne tardèrent pas
à lâcher pied, et bientôt surprises sur leurs derrières par
l'apparition de Latour-Maubourg, dont la faute devenait une bonne
fortune, elles furent saisies d'une terreur impossible à décrire.
En un instant elles se débandèrent, et s'enfuirent dans un désordre
inouï. Mais Lasalle et Latour-Maubourg étaient placés de manière à
obtenir les résultats qu'on n'obtenait sur les Espagnols qu'en les
empêchant de fuir. Fondant avec trois mille chevaux, et en sens
opposé, sur cette masse épaisse, ils la sabrèrent impitoyablement,
et, pleins du souvenir des soixante-deux chasseurs égorgés quelques
jours auparavant, ils ne firent aucun quartier. La cavalerie ne fut
pas seule en position de joindre les Espagnols. Le 94e placé fort
au loin sur leurs derrières en put atteindre un bon nombre avec ses
baïonnettes, et ne les ménagea pas. En moins d'une heure 9 à 10
mille morts ou blessés couvrirent la terre. Quatre mille prisonniers
demeurèrent en notre pouvoir, avec seize bouches à feu composant
toute l'artillerie espagnole, et une grande quantité de drapeaux.
[Note en marge: Brillants résultats de la bataille de Medellin.]
Cette bataille, dite depuis bataille de Medellin, faisait autant
d'honneur à nos soldats qu'à leur général. Elle avait été en réalité
livrée par 12 mille hommes contre 36 mille, et elle resta l'un des
plus sanglants souvenirs de cette époque, car jamais on n'avait
obtenu de résultats plus décisifs. Le malheureux Gregorio de la
Cuesta n'aurait pas pu réunir le soir un seul bataillon. Ce beau
fait d'armes remplit de confiance le commandant du premier corps;
et tandis que quinze jours auparavant il hésitait à s'avancer du
Tage sur la Guadiana, il écrivit immédiatement au roi Joseph qu'il
était prêt à marcher de la Guadiana sur le Guadalquivir, de Mérida
sur Séville, pourvu qu'on hâtât vers lui le mouvement de la division
Lapisse. Il envoya ses prisonniers à Madrid, mais 2 mille au plus sur
4 mille arrivèrent à leur destination. Il fit camper son infanterie
sur les bords de la Guadiana, de Medellin jusqu'à Mérida, pour
qu'elle vécût plus à l'aise, et répandit au loin sa cavalerie pour
disperser les guerrillas et soumettre la contrée. La saison était
superbe en ce moment (28 mars). Le pays n'était point encore épuisé,
et nos soldats purent goûter tout à leur aise les fruits de leur
victoire.
[Note en marge: Mouvement du général Sébastiani à travers la Manche.]
Tandis que le maréchal Victor gagnait cette importante bataille sur
la route du midi, le général Sébastiani, opérant de son côté, et à
travers la Manche, un mouvement semblable, remportait des avantages
pareils, proportionnés toutefois à la force de son corps. Avec sa
belle division française, avec les Polonais du général Valence,
avec les dragons de Milhaud, il comptait environ 12 à 13 mille
hommes contre l'Espagnol Cartojal, qui en comptait 16 ou 17 mille,
représentant l'ancienne armée du centre, vaincue sous Castaños à
Tudela, et sous le duc de l'Infantado à Uclès. Il s'était avancé
au delà du Tage par Ocaña et Consuegra sur Ciudad-Real (voir la
carte nº 43), en même temps que Victor avait marché d'Almaraz sur
Truxillo et Medellin. Arrivé le 26 mars sur la Guadiana, il lança
au delà de cette rivière le général Milhaud, qui devançait beaucoup
l'infanterie. Celui-ci, s'étant rendu maître du pont, le franchit, et
poussa l'armée espagnole quelques lieues plus loin, jusque sous les
murs de Ciudad-Real. Les Espagnols, s'apercevant que Milhaud n'était
point soutenu, et qu'il n'avait avec lui que ses dragons, reprirent
courage, et revinrent sur leurs pas. Le général Milhaud se replia
avec habileté et sang-froid sur la Guadiana, chargeant vigoureusement
ceux qui le serraient de trop près. Ayant regagné sans perte le pont
qu'il avait témérairement franchi, il l'obstrua, et y mit quelques
dragons à pied pour en assurer la défense.
[Note en marge: Bataille et victoire de Ciudad-Real.]
Le lendemain 27, le général Sébastiani étant arrivé n'hésita pas à
reprendre l'offensive. Il porta les dragons et les lanciers polonais
au delà du pont, pour s'ouvrir ce débouché en obligeant l'armée
espagnole à lui céder du terrain. Puis il défila avec toute son
infanterie, et, la formant en colonne d'attaque au moment où elle
passait le pont, il assaillit l'armée espagnole, à peine remise des
charges de la cavalerie française. En un clin d'oeil cette armée fut
culbutée par les magnifiques régiments de la division Sébastiani,
qui avaient fait les campagnes d'Autriche, de Prusse et de Pologne,
et qu'aucune troupe n'était capable d'arrêter. Les Espagnols
s'enfuirent en désordre sur Ciudad-Real, en abandonnant leur
artillerie, 2 mille morts ou blessés, et près de 4 mille prisonniers.
Le général Milhaud dépassa Ciudad-Real, et les poursuivit jusqu'à
Almagro. Le lendemain on poussa jusqu'à la Sierra-Morena, à l'entrée
de ces mêmes défilés témoins du désastre du général Dupont, et on
ramassa encore un millier de prisonniers et 800 blessés. Ainsi, dans
ces journées du 27 et du 28 mars, qui étaient celles de l'arrivée
du maréchal Soult devant Oporto, on enlevait 7 à 8 mille hommes à
l'armée du centre, 13 ou 14 mille à l'armée de l'Estrémadure, et on
leur aurait ôté toute confiance, si les Espagnols n'avaient pas eu
cette singulière présomption qui fait perdre des batailles, mais qui
empêche aussi de sentir qu'on les a perdues.
[Note en marge: Satisfaction du roi Joseph, et espérances qu'il
conçoit à la suite des victoires de Medellin et de Ciudad-Real.]
Les deux brillantes victoires que nous venons de raconter comblèrent
de joie la cour de Madrid, et éclaircirent un peu le tableau rembruni
qu'elle se faisait de la situation. Joseph espéra devenir bientôt
le maître du midi de l'Espagne par la marche du maréchal Victor sur
Séville, et par celle qu'il ne cessait de demander instamment du
général Suchet sur Valence. Il réitéra au général Lapisse l'ordre
de descendre de Salamanque sur Mérida, car la réunion de cette
division était pour le maréchal Victor la condition indispensable
de tout succès ultérieur. Joseph croyait même qu'il suffirait de
l'apparition du maréchal Victor, pour que tout se soumît dans les
provinces méridionales. Il avait auprès de lui le fameux M. de Morla,
si arrogant pour les Français à l'époque de Baylen, si humble à
l'époque de la prise de Madrid, accusé à tort de trahison par ses
compatriotes, coupable seulement d'une versatilité intéressée, et
cherchant aujourd'hui auprès de la royauté nouvelle un refuge contre
l'injustice des partisans de l'ancienne royauté. M. de Morla avait
en Andalousie des relations nombreuses, qui faisaient espérer au
roi Joseph une prompte soumission de cette province, dégoûtée du
gouvernement de la Junte, fatiguée de la domination des généraux, de
la tyrannie de la populace, et des charges écrasantes que la guerre
faisait peser sur elle. Aussi Joseph, rempli un moment d'illusions,
écrivit-il à Napoléon qu'il ne désespérait pas de pouvoir bientôt lui
rendre 50 mille hommes de ses belles troupes, pour les employer en
Autriche[4].
[Note 4: _Le roi Joseph à l'Empereur._
«Madrid, le 28 mars 1809.
»Sire,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»Le pont près d'Almaraz est aujourd'hui bien consolidé; l'équipage de
siége pourra y passer; le général Senarmont en arrive.
»Le maréchal Victor doit être à Mérida, l'armée ennemie était en
pleine retraite.
»Le général Sébastiani était à Madridejos; je le crois aujourd'hui à
Villa-Real.
»Je n'ai pas de nouvelles du maréchal Soult. Mais tout me fait
présager une heureuse issue à toutes les opérations militaires; je le
désire plus que jamais, pour pouvoir renvoyer à V. M. cinquante mille
hommes, ce qui me sera possible après la soumission de Séville et de
Cadix.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»Les postes de la Biscaye abandonnés par les troupes qui ont dû
rejoindre leur corps donnent quelques inquiétudes aux voyageurs: j'ai
ordonné des colonnes mobiles.
»De Votre Majesté, sire, le dévoué serviteur et frère,
»JOSEPH.»
* * * * *
_Le roi Joseph à l'Empereur._
«Madrid, le 2 avril 1809.
»SIRE,
»Le corps du maréchal Victor vient de remporter une victoire complète
sur le corps du général Cuesta le 28, le même jour que le général
Sébastiani battait l'ennemi à Santa-Cruz. J'envoie à V. M. les
rapports du maréchal Victor.
»La division Lapisse a trouvé Civita-Rodrigo en état de défense, je
lui ai donné l'ordre de rejoindre à Badajoz le maréchal Victor, qui,
avec ce renfort, est en état d'entrer à Séville.
»J'envoie des gens bien intentionnés et bien vus par la junte de
Séville, afin de terminer la guerre par la soumission volontaire de
l'Andalousie, et de s'emparer de Cadix et des escadres avant que le
désespoir les ait jetés entre les mains des Anglais. J'ai beaucoup à
me louer de M. Morla.
»Point de nouvelles du maréchal Soult depuis le 10 mars.
»Le maréchal Ney doit être en mouvement contre les débris de La
Romana et les Asturies, je n'en ai pas de nouvelles directes et
positives.
»Je presse le duc d'Abrantès[4-A] pour qu'il marche sur Valence, dans
l'espoir de terminer les affaires du midi de l'Espagne avant les
chaleurs.
»Je prie V. M. de ne pas oublier les avancements demandés par le
maréchal Victor et le général Sébastiani, et de se rappeler aussi
des avancements demandés pour les officiers qui se sont distingués à
Uclès, que V. M. m'annonça vouloir accorder, grâces dont je prévins
le maréchal Victor.
»Depuis les mouvements de l'Autriche j'ai un désir bien plus vif
encore de terminer ici, afin de pouvoir envoyer à V. M. 50,000
hommes. Je me rappelle que V. M. ne voulut pas m'affaiblir à Naples
lors de la dernière guerre, je me rappelle aussi qu'il y a eu des
circonstances où dix mille braves de plus eussent décidé plus tôt de
grands événements.
»De Votre Majesté, sire, le dévoué serviteur et affectionné frère,
»JOSEPH.»]
[Note 4-A: Le duc d'Abrantès avait repris le commandement du
troisième corps dans les derniers jours de mars.]
[Note en marge: Singulier résultat des victoires de Medellin et de
Ciudad-Real.]
Il est certain que, dans tout autre pays, deux batailles comme
celles de Medellin et de Ciudad-Real auraient décidé d'une campagne,
et peut-être d'une guerre. Mais les Espagnols ne se décourageaient
pas pour si peu. La Junte décerna des récompenses à tous ceux qui
avaient bien ou mal combattu, ne disgracia point Gregorio de la
Cuesta, car le système de réparer des échecs par des disgrâces de
généraux commençait à être discrédité, lui envoya des renforts, et
adressa de nouveau à l'Espagne et à toutes les nations un manifeste
pour leur dénoncer ce qu'elle appelait la criminelle entreprise des
Français contre la royauté légitime. Le peuple, répondant à son
zèle, n'en fut pas moins hardi à se lever partout où il n'était pas
sous la main immédiate des Français, de manière qu'en réalité le
mouvement avancé du général Sébastiani et du maréchal Victor sur la
Guadiana était plutôt une aggravation de difficultés qu'un avantage.
Plusieurs postes en effet furent enlevés sur la route de Ciudad-Real.
La ville de Tolède, en voyant le maréchal Victor à vingt ou trente
lieues d'elle, faillit s'insurger. Les habitants des montagnes qui
s'étendent entre Salamanque et Talavera, inondèrent de guerrillas
les bords du Tietar et du Tage, jusqu'à menacer le pont d'Almaraz.
Il n'y avait que quelques jours d'écoulés depuis les deux victoires
de Medellin et de Ciudad-Real, que déjà il fallait envoyer de
Madrid l'adjudant commandant Mocquery avec 500 hommes pour contenir
Tolède, l'adjudant commandant Bagneris avec 600 hommes pour garder
le pont d'Almaraz. Il fallut enfin réparer les petits forts de
Consuegra et de Manzanarès pour échelonner la ligne de communication
du général Sébastiani avec Madrid[5]. Ainsi dans cet étrange pays,
les victoires, en étendant les points à garder, et en ne produisant
qu'un effet moral bientôt oublié, affaiblissaient plutôt qu'elles ne
renforçaient le vainqueur.
[Note 5: _Extrait des mémoires manuscrits du maréchal Jourdan._
«Dans d'autres parties de l'Europe, deux batailles comme celles
de Medellin et de Ciudad-Real auraient amené la soumission des
habitants de la contrée, et les armées victorieuses auraient pu
continuer leurs opérations. En Espagne, c'était tout le contraire:
plus les revers essuyés par les armées nationales étaient grands,
plus les populations se montraient disposées à se soulever et à
prendre les armes; plus les Français gagnaient du terrain, plus
leur position devenait dangereuse. Déjà les communications avec le
général Sébastiani étaient interceptées; déjà plusieurs officiers,
plusieurs courriers et quelques détachements avaient été massacrés.
Une insurrection fut même sur le point d'éclater à Tolède, où il
n'était resté qu'une faible garnison. L'adjudant commandant Mocquery
y arriva fort à propos, avec un renfort de cinq cents hommes, et,
par sa prudence autant que par sa fermeté, parvint à calmer les
esprits et à rétablir l'ordre. Le petit fort de Consuegra et celui de
Manzanarès furent réparés. On fortifia quelques autres postes sur la
route, et on y plaça des détachements pour escorter les courriers et
les officiers en mission.
«Sur la ligne de communication avec le 1er corps les choses n'étaient
pas dans un meilleur état. Des bandes qui se formaient sur le Tietar
menaçaient de se porter sur Almaraz pour détruire le pont. Si ce
projet eût été exécuté, le duc de Bellune se serait trouvé fortement
compromis. Heureusement le roi fut prévenu à temps que ce maréchal
n'avait pas jugé à propos de laisser d'autres troupes sur le point
important d'Almaraz que des pontonniers et quelques canonniers. Il
y envoya aussitôt six cents hommes d'infanterie et cent chevaux de
la garnison de Madrid, commandés par l'adjudant commandant Bagneris.
Ce détachement éloigna les bandes et mit les ponts en sûreté.
Indépendamment des ouvrages qu'on fit élever sur les deux rives du
Tage, pour les mettre à couvert, on répara le fort de Truxillo,
pour protéger les communications du 1er corps, et on mit en état de
défense ceux de Medellin et celui de Mérida, pour rester maître des
passages de la Guadiana, quand on se porterait sur Badajoz ou en
Andalousie.
»L'Empereur ayant ordonné de ne point laisser pénétrer les troupes
en Andalousie, avant d'avoir appris l'arrivée du duc de Dalmatie à
Lisbonne, les opérations du maréchal Victor et du général Sébastiani
furent suspendues.»]
[Date en marge: Avril 1809.]
[Note en marge: Difficultés que le maréchal Ney rencontre en Galice.]
C'était surtout dans le nord que le mal commençait à se faire
gravement sentir. Le maréchal Ney, plein comme toujours d'activité
et d'énergie, avait conçu le désir et l'espérance de soumettre
la Galice, n'imaginant pas que ses deux belles divisions, qui
avaient vaincu les armées russes, pussent échouer contre des
montagnards fanatiques, qui ne savaient que fuir tant qu'ils ne
trouvaient pas quelque défilé ou quelque maison où il leur fût
possible de combattre à couvert. Il fut bientôt détrompé. Ayant
plus de cent lieues de côtes à garder, depuis le cap Ortegal
jusqu'à l'embouchure du Minho, ayant à défendre des points comme le
Ferrol et la Corogne, à interdire les communications des Anglais
avec les habitants, à contenir des centres de population tels que
Saint-Jacques-de-Compostel, Vigo, Tuy, Orense, il avait été obligé de
descendre avec son corps tout entier sur le littoral, d'abandonner
par conséquent ses communications avec la Vieille-Castille, et même
de demander du secours, loin de pouvoir, comme on l'avait espéré
d'abord, dominer à lui seul tout le nord de l'Espagne. On n'aurait
certes pas cru cela d'un corps aussi aguerri et aussi bien commandé
que le sien; et ce n'était pas qu'il eût manqué d'habileté ou
d'énergie, mais les difficultés s'étaient multipliées à l'infini
autour de lui. Le maréchal Soult, ayant heurté en passant le corps de
La Romana sans s'inquiéter de ce qu'il deviendrait, ce corps, comme
nous l'avons dit, avait traversé le pays entre la Galice et Léon,
surpris un bataillon français laissé à Villa-Franca, soulevé sur son
passage le pays étonné de sa présence et enthousiasmé par la nouvelle
de la guerre d'Autriche. Le marquis de La Romana s'était enfin jeté
dans les Asturies, que le général Bonnet ne pouvait contenir avec
deux régiments. C'était pour faire face à ces difficultés, que
le maréchal Ney avait été obligé de courir partout, de combattre
partout, ne trouvant nulle part des révoltés, si fanatiques qu'ils
fussent, qui résistassent à sa terrible impétuosité, mais les voyant
reparaître sur ses derrières dès qu'il était parvenu à les battre sur
son front. Ainsi, tandis qu'il avait porté le général Maurice Mathieu
vers Mondonedo pour tenir tête aux Asturiens, il avait été contraint
d'envoyer le général Marchand sur Saint-Jacques-de-Compostel pour y
détruire 1,500 insurgés qui venaient de s'y établir. Il avait fallu
ensuite courir sur les ports de Villa-Garcia et de Carcil, et les
brûler pour en écarter les Anglais. Puis, apprenant que les insurgés
portugais assiégeaient le dépôt d'artillerie laissé par le maréchal
Soult à Tuy, il y était accouru, et avait été obligé de livrer des
combats acharnés pour le débloquer, ce qui avait lieu au moment même
où le général Heudelet s'apprêtait à y marcher de son côté. Dans
ces diverses rencontres, le maréchal Ney avait tué plus de 6 mille
Espagnols, enlevé vingt-deux pièces de canon, une immense quantité
de matériel provenant des Anglais, sans produire un apaisement
sensible dans la population. Ce qui paraîtra plus extraordinaire
encore, c'est que le maréchal Ney, placé sur la route du maréchal
Soult, n'avait eu de ses nouvelles que par la colonne qu'il avait
envoyée à Tuy, laquelle s'y était rencontrée avec celle du général
Heudelet, et avait appris ainsi qu'on n'avait pu entrer que le
29 mars à Oporto, et la torche à la main. Quant au maréchal Ney
lui-même, on ne savait rien à Madrid des combats qu'il livrait, sinon
qu'il luttait énergiquement contre les insurgés, et qu'il ne pouvait
pas, tout en les battant partout, assurer ses communications avec la
Vieille-Castille.
[Note en marge: Les difficultés survenues au nord font différer la
marche du maréchal Victor vers le midi.]
Aussi malgré les victoires de Medellin et de Ciudad-Real, on fut
bientôt attristé à Madrid par l'apparition d'une multitude de bandes
dans le nord de l'Espagne, par l'enlèvement des courriers sur toutes
les routes, par l'impossibilité absolue d'avoir des nouvelles des
maréchaux Soult et Ney, par la certitude enfin que toutes les
communications avec eux étaient interrompues. Le mouvement du général
Lapisse, qui avait quitté Salamanque, traversé Alcantara, franchi
le Tage, et rejoint le maréchal Victor, toujours en combattant,
n'avait que favorisé davantage les insurgés de la Vieille-Castille,
lesquels n'avaient plus personne pour les contenir. Aussi le général
Kellermann, chargé du commandement de la Vieille-Castille, s'était-il
hâté de mander à Madrid que le nord tout entier allait échapper aux
Français, si on n'agissait avec vigueur contre les bandes qui s'y
montraient de toutes parts. Bien que le maréchal Victor eût été
renforcé par l'arrivée du général Lapisse, ce n'était pas le cas,
lorsqu'on était inquiet pour le nord de l'Espagne, lorsqu'on ne
savait pas ce que devenait le maréchal Soult, lorsqu'on ignorait s'il
pourrait ou ne pourrait pas percer jusqu'à Lisbonne, ce n'était pas
le cas de pousser les armées de l'Estrémadure et de la Manche vers le
midi, et d'ajouter à la difficulté des communications en augmentant
l'étendue des pays occupés. On résolut donc, avant de poursuivre
l'exécution du plan tracé par Napoléon, d'attendre l'apaisement des
provinces septentrionales, et les nouvelles du maréchal Soult.
[Note en marge: Translation du maréchal Mortier à Burgos.]
[Note en marge: Composition d'un corps de huit mille hommes sous le
général Kellermann, afin de rétablir les communications avec les
maréchaux Soult et Ney.]
L'idée vint fort à propos au roi Joseph et au maréchal Jourdan
d'envoyer le maréchal Mortier, des environs de Logroño où l'avaient
fixé les ordres de Napoléon, à Valladolid, pour y rétablir les
communications avec le maréchal Ney, et secourir au besoin le
maréchal Soult, si ce dernier se trouvait dans une situation
embarrassante, comme on commençait à le craindre. Rien n'était plus
juste qu'une telle combinaison, puisque Napoléon lui-même l'ordonnait
du fond de l'Allemagne, en recevant les dépêches d'Espagne. Mais en
attendant que l'on connût au delà des Pyrénées ses récentes volontés,
conçues et exprimées sur le Danube, le maréchal Mortier ayant pour
instruction de rester à Logroño, ne pouvait guère prendre sur lui
de désobéir, et il ne l'osa pas! Tel est l'inconvénient attaché
aux opérations dirigées de trop loin. Le roi Joseph ayant écrit au
maréchal Mortier pour lui prescrire de se rendre à Valladolid, ce
maréchal se trouva fort embarrassé entre les ordres de Paris et ceux
de Madrid. Toutefois, par transaction, il consentit à se rendre
à Burgos. Mais ce n'était pas assez pour réprimer les insurgés
du nord et rouvrir les communications avec les maréchaux Ney et
Soult. On détacha de l'armée d'Aragon, à titre d'emprunt momentané,
deux régiments dont on croyait qu'elle pouvait se passer depuis
la prise de Saragosse, et on les envoya au général Kellermann. On
tira de Ségovie et des postes environnants un bataillon polonais
et un bataillon allemand, qui furent remplacés par des troupes de
la garnison de Madrid. On prit dans la garnison de Burgos quelques
autres détachements, et avec le tout on composa au général Kellermann
un corps de 7 à 8 mille hommes, avec lequel il devait se diriger sur
la Galice, afin de rétablir les communications interrompues dans les
provinces du nord.
[Note en marge: Projet d'une expédition combinée dans les Asturies.]
Ces diverses réunions ne furent achevées que le 27 avril, et le
général Kellermann n'arriva que le 2 mai à Lugo, après avoir
tiraillé sur toute la route avec les paysans de la contrée. Il
trouva le général Maurice Mathieu à Lugo, où celui-ci s'était rendu
par ordre du maréchal Ney pour rouvrir ses communications avec la
Vieille-Castille. Il fut reconnu entre ces généraux que le mal venait
surtout de ce qu'on s'était enfoncé, les uns en Portugal, les autres
sur le versant maritime de la Galice, sans avoir préalablement
détruit le marquis de La Romana: il fut donc convenu qu'on le
poursuivrait dans les Asturies, et qu'on tâcherait de l'y détruire,
ce qui procurerait le double résultat de pacifier cette contrée,
et de faire disparaître l'auteur de toutes les agitations du nord
de l'Espagne. Cette pensée adoptée, on convint que le maréchal Ney
marcherait sur les Asturies par la route de Lugo à Oviedo, que
le général Kellermann y marcherait par la route de Léon, ce qui
faisait espérer qu'en prenant ainsi le marquis de La Romana en deux
sens différents, on parviendrait à l'envelopper. Les deux corps se
séparèrent ensuite avec la résolution sincère de concourir de leur
mieux au succès l'un de l'autre.
Tout le mois d'avril s'était passé en tristes tâtonnements, par suite
de l'incertitude où l'on était à Madrid sur le sort du maréchal
Soult, et par suite aussi de l'impuissance où l'on était de diriger
à volonté, et selon le besoin du moment, les généraux français
opérant en Espagne. Ignorant ce que devenait le maréchal Soult,
on n'osait pas envoyer le corps du maréchal Victor sur Badajoz et
Séville. Ne disposant pas complétement des généraux, on ne pouvait
pas diriger le maréchal Mortier sur les derrières des maréchaux Soult
et Ney. C'était donc le plus important mois de l'année perdu, celui
où l'on aurait pu obtenir sur les Espagnols et sur les Anglais les
résultats les plus décisifs. La seule opération exécutée pendant ce
temps précieux du côté de l'Estrémadure, fut de ramener le corps du
maréchal Victor de Medellin sur Alcantara, pour chasser les insurgés
espagnols et portugais de cette dernière ville, dont ils s'étaient
emparés. Le roi Joseph et le maréchal Jourdan voulaient d'abord
s'opposer à ce mouvement rétrograde du maréchal Victor, craignant le
mauvais effet qu'il produirait en Andalousie. Mais ils se décidèrent
à le laisser exécuter sur le rapport d'un espion parti d'Oporto,
lequel annonçait que la situation du maréchal Soult y était des
plus critiques, et que les Anglais avaient de nouveau débarqué à
Lisbonne. La possibilité d'événements sinistres de ce côté rendait
indispensable la possession d'Alcantara, car c'était par le Tage
et Alcantara qu'on pouvait venir le plus directement au secours de
l'armée de Portugal. Alcantara fut donc repris, les insurgés furent
passés au fil de l'épée, et, immédiatement après, le maréchal Victor
retourna par Almaraz sur Truxillo, afin d'empêcher Gregorio de la
Cuesta de réoccuper les positions dont on l'avait chassé en marchant
sur Medellin.
[Note en marge: Difficile situation du maréchal Soult à Oporto.]
Les nouvelles indirectes qu'on avait reçues d'Oporto n'étaient
malheureusement que trop fondées. La position du maréchal Soult
à Oporto était, en effet, devenue des plus difficiles durant le
mois d'avril, par la faute des événements, et aussi par celle des
hommes[6]. À peine entré dans cette ville, le maréchal avait songé
à s'y établir solidement, croyant avoir assez fait d'être arrivé
jusqu'au Douro, et laissant aux circonstances le soin de décider
s'il rétrograderait, ou si au contraire il pousserait plus loin
ses conquêtes. De tous les partis à prendre celui-ci était le plus
dangereux, car rester à Oporto, sans projet arrêté, ne pouvait
évidemment amener que des désastres. C'était déjà un grand danger
que d'être avec vingt et quelques mille hommes au milieu d'un pays
insurgé, dans lequel la passion populaire contre les Français était
parvenue au dernier degré de violence. Toutefois avec la brave armée
et les excellents officiers qu'on avait, il était possible de se
maintenir dans le nord du Portugal. Mais il existait environ 17 ou
18 mille Anglais à Lisbonne, et tout annonçait qu'il en surviendrait
bientôt le double, par les convois partis d'Angleterre. Dès lors
se défendre derrière la ligne du Douro, contre une armée régulière
placée au delà de cette ligne, et contre une armée d'insurgés placée
en deçà, devenait presque impraticable. On pouvait en juger par deux
événements récents. La petite garnison laissée à Chaves pour garder
nos malades avait été enlevée par les Portugais. Le dépôt laissé à
Tuy aurait été pris également, si la division Heudelet, expédiée de
Braga, et le maréchal Ney, venu de Galice, ne l'avaient débloquée.
Et encore une partie de ce dépôt, envoyée à Vigo, avait été enlevée.
Il faut ajouter que ce n'étaient pas de faibles postes auxquels
étaient arrivés de pareils accidents, car le dépôt de Tuy, renforcé
successivement par des troupes en route, avait été porté à 4,500
hommes, et celui qui avait été pris à Vigo était de 1,300. On avait
donc à redouter à la fois, et l'armée anglaise qui ne pouvait manquer
de se rendre bientôt du Tage sur le Douro, et les milliers d'insurgés
fanatiques qu'on avait derrière soi du Douro au Minho. Des secours
il n'en fallait guère attendre, car le corps du maréchal Ney était
occupé tout entier en Galice, et quant aux armées qui auraient pu
venir du centre, c'est-à-dire de Madrid, par Alcantara ou Badajoz,
les instructions de Napoléon prévoyaient bien le cas où le maréchal
Soult, maître de Lisbonne, serait appelé à seconder le maréchal
Victor à Séville, mais ne prévoyaient pas l'hypothèse, impossible du
reste à réaliser, où le maréchal Victor, maître de Séville, devrait
aller au secours de Lisbonne. Il y avait par conséquent le plus grand
danger à rester à Oporto, au milieu de milliers d'insurgés courant
dans tous les sens, en présence d'une armée anglaise prête à prendre
l'offensive, n'ayant contre tant d'ennemis aucun espoir de secours,
et il fallait sur-le-champ ou rétrograder franchement jusqu'au Minho,
ou remonter par Bragance vers la Vieille-Castille, afin de venir
s'appuyer à la masse principale des armées françaises opérant dans
le centre de l'Espagne, de mettre ainsi entre soi et les Anglais
des espaces difficiles à franchir, et de se réserver ultérieurement
l'alternative, ou d'être utile en Espagne, ou de reparaître en
Portugal avec des forces suffisantes pour s'y maintenir. Surtout avec
les Anglais, il fallait se conduire de manière à n'avoir désormais
ni un échec, ni même une action douteuse[7]. Mais pour rétrograder à
propos, il faut autant de résolution que pour s'avancer hardiment, et
ce n'est, à la guerre comme ailleurs, que le privilége des esprits
fermes et clairvoyants.
[Note 6: Il n'y a pas dans la longue histoire de nos guerres
d'événements plus tristes, plus obscurs, plus fâcheux pour nos armes
que ceux que nous allons raconter. Comme ils exigent de l'historien
sincère le courage de dire des vérités pénibles, je me suis entouré
des renseignements les plus authentiques, et j'ai laissé dans l'ombre
tout ce qui n'était pas complétement prouvé. Outre les mémoires
véridiques et impartiaux du maréchal Jourdan, encore manuscrits, j'ai
longuement consulté la correspondance intime du ministre de la guerre
avec Napoléon. Ce ministre vit, interrogea, envoya même à Schoenbrunn
un grand nombre d'officiers qui avaient assisté aux événements
d'Espagne, et dans sa correspondance presque quotidienne ne cessa de
raconter à l'Empereur tout ce qu'il apprenait chaque jour. J'ai mis
de côté les allégations qui m'ont paru ou hasardées ou injurieuses,
pour n'adopter que les récits qui m'ont paru les plus exacts. La
justice qui fut saisie d'une partie des faits, m'a fourni aussi sa
part de lumière. La correspondance du duc de Wellington, publiée
depuis, m'a procuré de son côté des détails fort importants. J'ai eu
enfin les papiers des maréchaux qui se trouvèrent en contestation
dans cette campagne, et je n'en ai fait que l'usage le plus réservé,
ne voulant pas les juger d'après ce qu'ils ont dit les uns des
autres. C'est à l'aide de tous ces matériaux que j'ai composé le
récit qu'on va lire, récit que je crois équitable, que j'aurais pu
rendre beaucoup plus sévère, si je n'avais voulu rester fidèle à mon
système de justice historique, calme, égale pour tous, ordinairement
indulgente, et sévère seulement quand la plus évidente nécessité en
fait un devoir à l'historien.]
[Note 7: Ce jugement n'est point le mien, mais celui du maréchal
Jourdan et de Napoléon à Schoenbrunn, exprimé dans une correspondance
fort détaillée.]
[Note en marge: Mesures militaires pour l'occupation du nord du
Portugal.]
Une fois à Oporto, le maréchal Soult, n'osant ni marcher sur
Lisbonne, que les Anglais gardaient avec 18 mille hommes, ni
manquer aux volontés de Napoléon, qui avait prescrit la conquête
du Portugal, se contenta de rester où il était, en abandonnant à
la fortune le règlement de sa conduite ultérieure. De fâcheuses
illusions qui naquirent dans son esprit de circonstances toutes
locales, contribuèrent aussi à l'abuser, et à lui faire perdre un
temps précieux. Il avait, comme on l'a vu, envoyé le général Heudelet
à Tuy pour débloquer son dépôt, laissé un détachement à Braga pour
garder cette ville importante, distribué sur sa gauche des postes
considérables soit à Peñafiel, soit à Amarante pour s'assurer des
routes de Chaves et de Bragance, et obtenir ainsi le double résultat
de contenir le pays, et d'en occuper les communications. À Amarante,
qui était sur le Tamega, il avait placé quelques mille hommes sous
les ordres du général Loison. Ces mesures étaient bien entendues
quoique insuffisantes, et elles produisirent sur le pays, saisi par
tous les côtés à la fois, un court intervalle non pas de soumission,
mais d'immobilité.
[Note en marge: Disposition d'esprit qui se manifeste dans la classe
aisée pendant l'occupation des Français.]
Quand les Français furent établis à Oporto, il se manifesta dans une
partie de la population une disposition qui s'était révélée déjà plus
d'une fois, et qu'un moment de calme rendit encore plus sensible.
La classe, nous ne dirons pas éclairée, mais aisée, amie de la paix
et du repos, avait horreur de la populace violente qu'on avait
déchaînée, et qui rendait l'existence insupportable à tout ce qui
avait quelque humanité, quelque douceur de moeurs. Cette classe ne se
faisait pas illusion sur le zèle que les Anglais affichaient pour le
Portugal. Elle voyait bien que dominant son commerce pendant la paix,
voulant pendant la guerre en faire leur champ de bataille, ils ne
songeaient qu'à s'en servir pour eux-mêmes, ce qu'ils prouvaient du
reste très-clairement en déchaînant pour leur service une multitude
féroce, devenue l'effroi de tous les honnêtes gens. Aussi, sans aimer
les Français, qui à ses yeux ne cessaient pas d'être des étrangers,
elle était prête, dans la nécessité d'opter entre eux et les Anglais,
à les préférer comme un moindre mal, comme une fin de la guerre,
comme l'espérance d'un régime plus libéral que celui sous lequel
le Portugal avait vécu depuis des siècles. Quant à la maison de
Bragance, la classe dont nous parlons tendait à la considérer, depuis
la fuite du régent au Brésil, comme un vain nom, dont les Anglais se
servaient pour bouleverser le pays de fond en comble.
[Note en marge: Idée d'ériger en royaume le nord du Portugal, et d'en
conférer provisoirement la couronne au maréchal Soult.]
La présence du maréchal Soult, ses déclarations rassurantes,
ne firent que confirmer les gens sages dans leurs inclinations
pacifiques. C'est surtout à Oporto, ville riche, commerçante, moins
exposée que celle de Lisbonne aux anciennes influences de cour,
et fort occupée de ses intérêts, que se manifestèrent avec plus
d'évidence les dispositions que nous venons de décrire, malgré
l'évêque patriote et fanatique qui dominait le bas peuple. La classe
moyenne répondit avec une sorte de satisfaction aux témoignages du
maréchal Soult, et parut résolue à demeurer tranquille, s'il tenait
parole, s'il maintenait une bonne discipline parmi ses soldats, s'il
réprimait la populace, et procurait à chacun la liberté de vaquer à
ses affaires. Parmi ces résignés que le charme du repos soumettait
aux Français, se montraient avec un empressement singulier, les
juifs, fort nombreux, fort actifs, fort riches partout, mais surtout
dans les pays peu civilisés, où on leur abandonne le commerce
qu'on ne sait pas faire. On en comptait plus de deux cent mille
en Portugal, vivant sous une dure oppression, et très-satisfaits
d'entrevoir, sous la domination des Français, une égalité civile
qui leur semblait la plus souhaitable des formes de gouvernement.
Après être entrés en relations avec l'administration française,
pour l'entretien de l'armée, pour la perception des revenus, ils en
vinrent bientôt à des ouvertures politiques sur la manière d'établir
en Portugal un gouvernement régulier. Beaucoup de négociants du
pays se joignirent à eux, et laissèrent voir que l'idée de fonder
un royaume à part, un royaume de la Lusitanie septentrionale,
ainsi qu'un traité de Napoléon l'avait réglé en octobre 1807, lors
du partage du Portugal entre l'Espagne et la France, que cette
idée conviendrait fort à la province d'Oporto. On déclara qu'une
telle résolution, annoncée publiquement, et accompagnée d'une
administration équitable et douce, ferait considérer les Français non
plus comme des envahisseurs, qui dévorent en courant les pays où ils
passent, mais comme des amis qui ménagent une contrée où ils veulent
rester, et former un établissement durable. C'était à Napoléon à
désigner le plus tôt possible le prince français qui porterait cette
nouvelle couronne, couronne d'Oporto aujourd'hui, peut-être d'Oporto
et de Lisbonne plus tard. Mais comme les circonstances pressaient, ne
pouvait-on pas aller aussi vite que ces circonstances elles-mêmes,
et puisque l'on vivait dans un temps où les rois se prenaient parmi
les généraux, n'était-il pas tout simple de faire du lieutenant de
Napoléon le roi de la Lusitanie septentrionale? Cette pensée fut-elle
suggérée par la petite cour militaire du maréchal aux officieux qui
lui servaient d'intermédiaires, ou bien le fut-elle par ces officieux
eux-mêmes aux amis du maréchal, voilà ce qu'on ne saurait dire,
et sur quoi les assertions varièrent beaucoup, lorsque le détail
entier de cette singulière aventure fut soumis depuis au jugement de
Napoléon. Quoi qu'il en soit, l'idée de faire du maréchal Soult un
roi du Portugal, fut bientôt répandue à Oporto et dans les villes
de la province d'Entre Douro et Minho, jugée assez ridicule par les
gens sages, accueillie avec d'insultantes railleries par l'armée,
mais acceptée par les commerçants qui voulaient un protecteur, par
les juifs qui voulaient un représentant de l'égalité civile, par ces
militaires intrigants qui flattent toujours les généraux en chef,
et sont leurs plus dangereux ennemis. Ces derniers affectaient de
considérer cette combinaison comme une idée d'une grande profondeur,
car elle servirait, disaient-ils, à s'attacher les Portugais, à les
détacher des Anglais et de la maison de Bragance. Une circonstance
les encourageait surtout à cette audacieuse entreprise, sinon de
faire, du moins de préparer un roi sans la volonté expresse de
l'Empereur, c'était l'éloignement de cet Empereur, transporté en ce
moment sur les bords du Danube, à une autre extrémité du continent,
et engagé dans des événements dont l'issue était inconnue. Toutes les
ambitions excitées par son exemple, émancipées aussi par la distance,
se donnaient carrière, et il ne manquait pas d'esprits fatigués, qui
se disaient qu'il fallait enfin songer à soi, et puisqu'on était
condamné à prodiguer sa vie au bout du monde pour la grandeur d'une
famille insatiable, profiter de l'occasion qui s'offrait de s'établir
où l'on était, et de s'y bien établir. Napoléon peut-être le
trouverait mauvais, mais on apprenait tous les jours par expérience
combien sa puissance diminuait du Rhin aux Pyrénées, des Pyrénées au
Tage; et d'ailleurs il avait tellement besoin de ceux qu'il envoyait
si loin conquérir des royaumes, qu'on pouvait bien retenir quelque
chose de ce qu'on allait conquérir pour lui, sans compter la chance
assez vraisemblable de garder, lui mort ou vaincu sur le Danube, ce
qu'on aurait pris sur les bords du Douro ou du Tage.
Tous les esprits sans doute n'allaient pas aussi loin dans cette
voie, mais il y en avait de fort téméraires, et ces derniers
troublèrent à tel point le jugement du maréchal qu'il consentit à
répandre une circulaire étrange, destinée aux généraux commandant
les divisions, dans laquelle, racontant ce qui se passait, l'offre
adressée au maréchal de prendre un roi, ou dans la famille de
Napoléon, ou parmi les personnages de son choix, on ajoutait: que
la population d'Oporto, de Braga et de plusieurs villes voisines,
avait prié le maréchal Soult de se revêtir des attributs de la
souveraineté, et d'exercer l'autorité royale jusqu'à la réponse de
Napoléon; qu'en attendant elle jurait de lui être fidèle, et de le
défendre contre les ennemis de tout genre, Anglais, insurgés ou
autres, qui voudraient résister à l'acte spontané qu'elle sollicitait
de sa part. La circulaire invitait les généraux à provoquer un
voeu semblable de la part des populations placées sous leur
commandement[8].
[Note 8: Voici le texte même de la circulaire:
_Le général Ricard, chef d'état-major du 2e corps d'armée en Espagne,
à M. le général de division Quesnel._
«Oporto, le 19 avril 1809.
»Mon général,
»Son Excellence M. le maréchal duc de Dalmatie m'a chargé de vous
écrire pour vous faire connaître les dispositions que la grande
majorité des habitants de la province du Minho manifestent.
»La ville de Braga, qui une des premières s'était portée à
l'insurrection, a été aussi la première à se prononcer pour un
changement de système, qui assurât à l'avenir le repos et la
tranquillité des familles, et l'indépendance du Portugal. Le
corrégidor que Son Excellence avait nommé s'était retiré à Oporto
lors du départ des troupes françaises, dans la crainte que les
nombreux émissaires que Sylveira envoyait n'excitassent de nouveaux
troubles, et n'attentassent à sa vie. Les habitants ont alors
manifesté le voeu que ce digne magistrat leur fût renvoyé, et une
députation de douze membres a été à cet effet envoyée près Son
Excellence. Pendant ce temps les émissaires de Sylveira étaient
arrêtés et emprisonnés.
»À Oporto et à Barcelos, les habitants ont aussi manifesté les mêmes
sentiments, et tous sentent la nécessité d'avoir un appui auquel les
citoyens bien intentionnés puissent se rallier pour la défense et
le salut de la patrie, et pour la conservation des propriétés. À ce
sujet de nouvelles députations se sont présentées à Son Excellence,
pour la supplier d'approuver que le peuple de la province du Minho
manifestât authentiquement le voeu de déchéance du trône de la
maison de Bragance, et qu'en même temps S. M. l'Empereur et Roi
fût suppliée de désigner un prince de sa maison, ou de son choix,
pour régner en Portugal, mais qu'en attendant que l'Empereur ait pu
faire connaître à ce sujet ses intentions, Son Excellence le duc
de Dalmatie serait prié de prendre les rênes du gouvernement, de
représenter le souverain, et de se revêtir de toutes les attributions
de l'autorité suprême: le peuple promettant et jurant de lui être
fidèle, de le soutenir et de le défendre aux dépens de la vie et de
la fortune contre tout opposant, et envers même les insurgés des
autres provinces, jusqu'à l'entière soumission du royaume.
»Le maréchal a accueilli ces propositions, et il a autorisé les
corrégidors des comargues à faire assembler les chambres, à y appeler
des députés de tous les ordres, des corporations, et du peuple dans
les campagnes, pour dresser l'acte qui doit être fait, et y apposer
les signatures de l'universalité des citoyens. Il m'a ordonné de vous
faire part de ces dispositions, pour que dans l'arrondissement que
vous commandez, vous en favorisiez l'exécution, et qu'ensuite vous en
propagiez l'effet sur tous les points du royaume où vous pourrez en
faire parvenir la nouvelle.
»M. le maréchal ne s'est pas dissimulé qu'un événement d'aussi
grande importance étonnera beaucoup de monde, et doit produire des
impressions diverses; mais il n'a pas cru devoir s'arrêter à ces
considérations: son âme est trop pure pour qu'il puisse penser qu'on
lui attribue aucun projet ambitieux. Dans tout ce qu'il fait il ne
voit que la gloire des armes de Sa Majesté, le succès de l'expédition
qui lui est confiée, et le bien-être d'une nation intéressante, qui,
malgré ses égarements, est toujours digne de notre estime. Il se sent
fort de l'affection de l'armée, et il brûle du désir de la présenter
à l'Empereur, glorieuse et triomphante, ayant rempli l'engagement
que Sa Majesté a elle-même pris, de planter l'aigle impériale sur
les forts de Lisbonne, après une expédition aussi difficile que
périlleuse, où tous les jours nous avons été dans la nécessité de
vaincre.
»Son Excellence ne s'est pas dissimulé non plus que depuis Burgos
l'armée a eu des combats continuels à soutenir; elle a réfléchi
sur les moyens d'éviter à l'avenir les maux que cet état de guerre
occasionne, et elle n'en a pas trouvé de plus propre que celui qui
lui est offert par la grande majorité des habitants des principales
villes du Minho, d'autant plus qu'elle a l'espoir de voir propager
dans les autres provinces cet exemple, et qu'ainsi ce beau pays
sera préservé de nouvelles calamités. Les intentions de Sa Majesté
seront plus tôt et plus glorieusement remplies, et notre présence
en Portugal, qui d'abord avait été un sujet d'effroi pour les
habitants, y sera vue avec plaisir, en même temps qu'elle contribuera
à neutraliser les efforts des ennemis de l'Empereur sur cette partie
du continent.
»La tâche que M. le maréchal s'impose dans cette circonstance est
immense, mais il a le courage de l'embrasser, et il croit la remplir
même avec succès, si vous voulez bien l'aider dans son exécution. Il
désire que vous propagiez les idées que je viens de vous communiquer,
que vous fassiez protéger d'une manière particulière les autorités
ou citoyens quelconques qui embrasseront le nouveau système, en
mettant les uns et les autres dans le cas de se prononcer et d'agir
à l'avenir en conséquence. Vous veillerez plus soigneusement que
jamais à la conduite de votre troupe, l'empêcherez de commettre aucun
dégât ou insulte qui pourrait irriter les habitants, et vous aurez la
bonté, monsieur le général, d'instruire fréquemment Son Excellence de
l'esprit des habitants et du résultat que vous aurez obtenu.
»J'ai l'honneur de vous prier d'agréer l'hommage de mon respect et de
mon sincère attachement.
»_Le général chef de l'état-major général_,
»_Signé_: RICARD.
»Pour copie conforme à l'original, resté entre les mains du général
de division Quesnel.
»Paris, le 11 juillet 1809.
»_Le ministre de la guerre_,
»Comte D'HUNEBOURG.»]
[Note en marge: Effet produit dans l'armée par les projets attribués
au maréchal Soult.]
Quoique cette circulaire fût en quelque sorte confidentielle, elle
ne pouvait demeurer secrète. Elle donna à rire aux uns, elle blessa
les autres, elle alarma les meilleurs. On railla le maréchal, dont
la réserve jusque-là fort grande se démentait à l'aspect trompeur
d'une couronne, jusqu'à manifester les désirs les plus imprudents.
On s'emporta dans une partie de l'armée, surtout parmi les vieux
officiers qui avaient gardé au fond du coeur les sentiments
d'indépendance particuliers à l'armée du Rhin, qui se battaient par
dévouement à leurs devoirs, mais qui étaient secrètement indignés de
voir leur sang couler à toutes les extrémités du monde, pour faire
des rois ou faibles, ou incapables, ou dissolus, et généralement
peu fidèles à la France. Il y avait dans l'armée de Portugal plus
d'un officier pensant de la sorte, et parmi eux un surtout, le
général Delaborde, celui qui avait si bien trouvé l'art de battre
les Anglais, et qui l'avait fait d'une manière si brillante au
combat de Rolica. Il était fier, intelligent et brave, et il tint un
langage que chacun répéta bientôt autour de lui. Enfin des militaires
de caractère plus réservé, uniquement préoccupés du maintien de
la discipline, furent désolés de l'effet moral qu'allait produire
l'exemple du général en chef parmi des officiers et des soldats déjà
trop enclins à s'affranchir de toute règle, et toujours prêts à se
dédommager par la licence des souffrances qu'ils enduraient dans des
pays lointains. C'était leur donner soi-même le signal du désordre,
c'était surtout diviser l'armée, qui, dans la position périlleuse
où elle se trouvait, avait besoin plus que jamais d'union, de force
et de bonne conduite. Ces sages militaires se préoccupaient aussi
du jugement que porterait l'Empereur de tous ceux qui, plus ou
moins, se prêteraient à des actes si étranges, contenant une censure
involontaire, mais si frappante, de la politique impériale.
Le général Quesnel, commandant d'Oporto, adressa quelques
observations au maréchal Soult[9], qui les accueillit mal, et lui
répondit avec hauteur, que l'approbation à obtenir de l'Empereur le
regardait seul, et ne devait point occuper les officiers servant
sous ses ordres.--Le sort infligé aux lieutenants du général Dupont
prouve, lui répliqua le général Quesnel, que l'Empereur sait au
besoin faire descendre la responsabilité du général en chef jusqu'à
ceux qui ont partagé ses fautes.--
[Note 9: Ce détail est rapporté par le ministre de la guerre à
l'Empereur dans l'une de ses lettres confidentielles.]
[Note en marge: Graves divisions dans l'armée de Portugal.]
Trois partis se produisirent aussitôt dans l'armée: celui des
officiers qui, sans autre motif que le respect de leurs devoirs et
leur fidélité à l'Empereur, ne voulaient pas se prêter à une prise
de possession du pouvoir royal qu'il n'avait point approuvée; celui
des officiers, autrefois républicains, que les excès de la politique
impériale ramenaient à leurs opinions primitives; celui enfin de
quelques mécontents plus audacieux, qui ne s'inquiétaient guère
d'une désobéissance à l'Empereur, et n'avaient pas non plus grand
regret de la République, mais qui étaient tout simplement, sans se
l'avouer peut-être, de vrais royalistes, jugeant la République,
le Consulat, l'Empire lui-même, tout ce qui s'était passé depuis
vingt ans en France, comme une suite d'affreuses convulsions, devant
toutes aboutir à mauvaise fin. Les propos des anciens royalistes se
trouvaient déjà dans la bouche de quelques officiers. On en citait un
notamment qui les tenait quelquefois, c'était le colonel du 47e de
ligne, fort connu depuis sous le nom de général Donnadieu. Ce qu'il
y a de plus singulier, c'est que ce parti peu nombreux, mais qui
commençait à se faire entendre sourdement dans l'armée, surtout en
Espagne, où les souffrances étaient horribles, et le but pour lequel
on les endurait d'une clarté plus sensible, ce parti se composait
non d'anciens royalistes (presque aucun de ces militaires n'avait eu
le temps de l'être), mais d'anciens républicains de l'armée du Rhin,
dégoûtés de travaux qui, au lieu de la grandeur du pays, n'avaient
plus pour objet que celle d'une famille. La gloire avait caché un
moment le vide ou l'égoïsme de cette politique. Les premiers revers
amenaient la réflexion, et la réflexion amenait le dégoût.
À peine ces divisions avaient-elles éclaté, que le langage de
l'armée, devenu aussi imprudent que les actes qui l'avaient provoqué,
fut d'une audace incroyable. On ne parlait de rien moins que
d'arrêter le général en chef, s'il donnait suite à sa circulaire, de
le déposer, et de le remplacer par le plus ancien des lieutenants
généraux. On comprend tout ce qu'avait de dangereux, au milieu
d'un pays ennemi, en présence d'une armée anglaise conduite par
un capitaine habile, un tel ébranlement de la discipline. Bientôt
tout s'en ressentit. Le service se fit avec une mollesse, une
négligence, qui eurent des conséquences déplorables. Ces soldats,
obligés d'entrer de vive force dans chaque lieu habité, autorisés à
y exercer le droit qu'on a sur toute ville prise d'assaut, avaient
contracté le goût du pillage, et malheureusement, depuis le sac
d'Oporto, beaucoup d'entre eux étaient chargés d'or. Leur faire
abandonner de telles moeurs était urgent, et on ne le pouvait guère
dans l'état d'indiscipline où l'armée tout entière était tombée.
Voulait-on les ramener à l'ordre, ils se plaignaient d'être sacrifiés
à une population dont on cherchait à s'attirer les suffrages. Les
officiers, qui eux-mêmes leur avaient donné l'exemple de ces propos,
n'avaient plus assez de force pour les réprimer, et en peu de temps
le désordre fit de rapides et funestes progrès. On ne tarda pas à en
avoir la triste preuve dans un étrange incident, qui, quelques mois
après, conduisit un officier à une mort infamante.
[Note en marge: Coupables communications avec l'armée anglaise.]
Dans une pareille situation, l'assiduité à remplir ses devoirs
n'étant point facile à demander et à obtenir, les officiers
quittaient souvent leur poste sans qu'on s'enquît de ce qu'ils
étaient devenus. Un officier de cavalerie, capitaine au 18e de
dragons, très-intelligent, très-brave, et surtout très-remuant,
ayant acquis la faveur de ses chefs par de bons et mauvais motifs,
par la bravoure et par la complaisance, était de ceux qui disaient
tout haut que le Consulat, si glorieux d'abord, converti depuis en
Empire, n'était plus que le sacrifice de tous les intérêts de la
France à une ambition démesurée. Né dans le Midi, pays royaliste,
il était prématurément amené aux sentiments qui éclatèrent en 1815,
quand la France, fatiguée de trente ans de révolution, se jeta dans
les bras des Bourbons. Cet officier avait fréquenté les colonels et
les généraux qui se plaignaient le plus ouvertement du commandant en
chef, et s'exagérant leurs pensées d'après leurs paroles, il crut
voir dans leur mécontentement une conspiration, dont on pouvait se
servir sur-le-champ pour amener (le croirait-on!) le renversement en
1809 de Napoléon et de son empire. Comme tous ces êtres inquiets qui
se précipitent dans les conspirations, il avait des besoins autant
que des opinions, et par goût de l'argent autant que par activité
désordonnée, il eut l'idée d'aller traiter avec sir Arthur Wellesley,
qui était en ce moment à Coïmbre.
[Note en marge: Mission que se donne un officier français auprès de
sir Arthur Wellesley.]
Ce célèbre général, vainqueur de Vimeiro, rappelé, comme on l'a vu,
au commandement de l'armée britannique depuis la mort du général
Moore, avait été expédié d'Angleterre avec un renfort de 12 mille
hommes, ce qui portait à 30 mille environ les forces anglaises dans
cette contrée. Son prédécesseur, intérimaire, le général Cradock,
n'avait pas osé s'opposer au mouvement du maréchal Soult sur Oporto,
préoccupé qu'il avait été de l'apparition du maréchal Victor vers
Mérida, et du général Lapisse vers Alcantara, et il était resté aux
environs de Leiria sur la route de Lisbonne. Sir Arthur Wellesley
n'était pas homme à demeurer inactif, et il était résolu, dans la
limite de ses instructions, qui lui enjoignaient de se borner à la
défense du Portugal, d'ébranler le plus qu'il pourrait la domination
des Français dans la Péninsule. Il voulut d'abord faire évacuer
Oporto par le maréchal Soult, et, le nord du Portugal délivré, se
porter ensuite au midi, pour voir comment il pourrait s'y prendre
pour déjouer les projets du roi Joseph sur le sud de l'Espagne. Il
avait établi son quartier général à Coïmbre, où il se trouvait à
la tête de vingt et quelques mille hommes, et il avait dirigé sur
Abrantès une division anglaise avec une division portugaise, pour
observer ce que feraient les Français de ce côté.
Le capitaine Argenton, c'était le nom de l'officier dont nous
racontons les criminelles intrigues, par suite de l'incroyable
relâchement qui s'était introduit dans l'armée, put se dérober à
ses devoirs, se rendre déguisé d'Oporto à Coïmbre, et se présenter
clandestinement à sir Arthur Wellesley. Les complaisances de
l'autorité française pour les habitants d'Oporto qui avaient des
affaires à Lisbonne, et auxquels on permettait d'aller et de venir,
malgré l'état de guerre, ne contribuaient pas peu à faciliter les
communications de ce genre. Argenton vit le général anglais[10],
lui parla des divisions de l'armée française, des partis qui s'y
étaient formés, exagéra, suivant la coutume des gens de son
espèce, la réalité qui n'était déjà que trop triste, fit de simples
mécontents des conspirateurs, de gens qui murmuraient des gens qui
voulaient agir, d'hommes qui cédaient à des impulsions différentes
parce qu'elles étaient sincères, des hommes qui voulaient tous
une même chose, c'est-à-dire renverser un régime ruineux pour la
France, et s'insurger contre l'autorité de l'Empereur. Semblable
en tout aux brouillons qui prennent de tels rôles, Argenton
s'attribua une mission qu'il n'avait pas reçue, et prétendit, en
nommant calomnieusement une foule de généraux et de colonels,
qu'il était chargé par eux de se présenter au général en chef de
l'armée britannique, et de traiter avec lui. C'était un mensonge,
malheureusement fort commun en pareille circonstance, et trop souvent
cru quoique souvent démasqué. Le plan que cet intrigant proposait
était le suivant. Si la population d'Oporto s'y prêtait, le maréchal
Soult, disait-il, ne manquerait pas de se proclamer roi, ou du
moins, comme l'annonçait la circulaire, de prendre provisoirement
tous les attributs de la souveraineté royale. Il suffisait d'une
telle démarche pour qu'une révolte éclatât dans l'armée. Alors on
déposerait le maréchal, et après ce premier éclat, les généraux
iraient plus loin. Ils proclameraient la déchéance de Napoléon
lui-même, et puis si l'armée anglaise voulait traiter avec eux, et
ne pas les poursuivre, ils se retireraient par journées d'étape
jusqu'aux Pyrénées. Cet exemple serait en un clin d'oeil imité par
les trois cent mille hommes qui servaient en Espagne, et on verrait
la vieille armée de la République et de l'Empire, se souvenant de
ce qu'elle avait été, indignée d'être sacrifiée aux projets d'un
ambitieux, abandonner la Péninsule, se retirer sur les Pyrénées, et
de là proclamer la délivrance de la France et de l'Europe, pourvu
toutefois que les Anglais acceptassent ce qu'on leur proposait,
c'est-à-dire de suivre, sans les combattre, ceux qui allaient par ce
mouvement spontané rétablir la paix du monde.
[Note 10: On peut lire à ce sujet la correspondance du duc de
Wellington, imprimée à Londres, laquelle confirme entièrement les
renseignements manuscrits qui existent aux archives de France.]
C'était là de folles exagérations. Ce qu'il y avait de vrai, c'est
que l'armée, qui sait aussi bien que la nation juger ce qui se passe
sous ses yeux, tout en restant fidèle à ses devoirs, avait apprécié
la politique de Napoléon, la blâmait secrètement quoiqu'en la servant
avec héroïsme; qu'elle pensait ainsi surtout en Espagne, et qu'il
eût suffi de quelques jours d'indiscipline pour que le chaos de
sentiments qui venait de se produire à Oporto se produisît dans les
sept ou huit corps chargés de conquérir la Péninsule. Mais de cet
état de choses au projet dont on parlait, il y avait aussi loin qu'il
y a loin ordinairement de la réalité aux inventions des conspirateurs.
[Note en marge: Accueil fait par sir Arthur Wellesley aux coupables
intrigues qui s'adressent à lui.]
Le général anglais usa ici de sa principale qualité, le bon sens et
il apprécia ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans les assertions
du nommé Argenton. Il vit clairement que la politique conquérante
de Napoléon était jugée même dans l'armée française, que cette
armée était divisée, que les liens de la discipline y étaient fort
relâchés, que les devoirs militaires, si grande que fût la bravoure
dans ses rangs, devaient y être mal remplis, et, sans croire à une
révolte qui, commençant par la déposition du maréchal Soult, pourrait
finir par celle de Napoléon lui-même, il espéra quelque chose de plus
vraisemblable, et malheureusement de plus praticable, c'était de
surprendre les Français en pleine ville d'Oporto, et de leur faire
essuyer un revers humiliant.
[Note en marge: Sir Arthur Wellesley conçoit, d'après l'état de
l'armée française, l'espérance de surprendre Oporto.]
Quoiqu'il n'ajoutât aux ouvertures d'Argenton que la foi qu'elles
méritaient, il ne le repoussa point, l'engagea à revenir, lui en
fournit les moyens, refusa de traiter avec l'armée française, et
surtout d'engager les habitants d'Oporto à proclamer le maréchal
Soult roi de Portugal, ce qui aurait, suivant Argenton, précipité la
crise. Il déclara que, pour tous ces objets si graves, il allait en
référer à son gouvernement. Mais voyant combien l'état de l'armée
française lui offrait d'avantages pour une surprise, il prit la
résolution de marcher sur Oporto, en ayant soin de remplir à l'avance
cette ville de ses espions, lesquels, sous le titre d'habitants
d'Oporto ou de Lisbonne, et sous le prétexte d'affaires de négoce,
obtenaient de la complaisance de l'autorité française la liberté
d'aller et de venir.
Argenton, revenu au camp sans qu'on fît attention à son absence,
attribuée à des motifs de libertinage, recommença plusieurs fois ses
criminelles excursions, vit de nouveau le général anglais, chercha à
le convertir à l'idée de favoriser la royauté du maréchal Soult pour
précipiter un mouvement dans l'armée, et de traiter ensuite avec les
auteurs de ce mouvement, ne parvint en insistant auprès de lui qu'à
l'éclairer davantage sur l'état moral des troupes françaises, et à le
confirmer dans son projet de surprendre Oporto.
Au retour de sa dernière excursion, Argenton, traversant la brigade
du général Lefebvre, qui fournissait les avant-postes français sur
la rive gauche du Douro, et trouvant cette brigade exposée aux
entreprises de l'armée anglaise qu'il avait laissée en marche, fut
saisi d'un double désir, celui de préserver le général Lefebvre
qu'il aimait parce qu'il avait servi sous ses ordres, et celui de
l'affilier à la prétendue conspiration, dont il était l'unique
artisan. Il dit au général Lefebvre que sa position lui faisait
courir les plus grands périls. Celui-ci voulant savoir quels étaient
ces périls, Argenton finit par les lui révéler. Il lui déclara que
l'armée anglaise approchait, lui avoua, pour se faire croire, qu'il
en venait, ajouta faussement qu'il y était allé pour le compte de la
plupart des généraux indignés d'être sacrifiés à l'ambition de la
famille Bonaparte, et le supplia de se joindre à ses camarades pour
contribuer à sauver l'armée et la France[11].
[Note 11: C'est à la déposition du général Lefebvre que ces détails
sont empruntés.]
[Note en marge: Révélation des intrigues nouées avec l'armée
anglaise, et arrestation du nommé Argenton.]
Le général Lefebvre, profondément agité de ces confidences,
quoiqu'il lui en coûtât de livrer Argenton, révéla au maréchal
Soult ce qu'il venait d'apprendre, en le priant de ne pas perdre
un malheureux qui, tout criminel qu'il était, avait cependant un
titre à sa reconnaissance, celui d'avoir voulu l'avertir et le
sauver. Le maréchal Soult fit sur-le-champ arrêter Argenton, et sut
ainsi tout ce qui se passait dans l'armée. Il avait pu s'apercevoir
des mécontentements excités dans son sein; mais refusant de les
attribuer à leur cause véritable, il eut la faiblesse de croire à
une conspiration, dont au reste il fit peu d'éclat, sentant que
la situation était difficile pour tout le monde, car il n'y avait
personne qui n'eût des reproches à se faire. Le bruit, de cette
arrestation se répandit comme s'était répandu le bruit d'un projet de
royauté, et alors on s'accusa à qui mieux mieux, les uns de conspirer
contre le salut de l'armée, les autres de méditer une usurpation. Le
désordre et la confusion n'en furent que plus grands.
[Date en marge: Mai 1809.]
Il y avait plus d'un mois que le maréchal Soult était à Oporto,
occupé du soin de se mettre en relation avec les habitants, mais
ne prenant aucun parti relativement aux opérations militaires, ni
celui d'avancer, ni celui de se retirer. Avancer était à peu près
impossible, car il aurait fallu, outre la population, vaincre l'armée
anglaise, et bien qu'avec 20,000 Français aguerris, et un général
habile, cela fût à la rigueur possible, il était souverainement
imprudent de le tenter. Rester était tout aussi impraticable, car
il s'agissait toujours de combattre et de vaincre l'armée anglaise,
en ayant à sa droite, à sa gauche, sur ses derrières, la population
insurgée à contenir. Se retirer par les routes qui aboutissaient à
la Vieille-Castille, c'est-à-dire par Amarante, Chaves, Bragance,
ou mieux par les routes qui ramenaient en Galice, c'est-à-dire par
Braga et Tuy, en revenant vers son point de départ, était, quoique
peu brillante, la seule conduite à suivre. Ne pas le faire, c'était
préférer un désastre à un désagrément.
[Note en marge: Le maréchal Soult, après une longue inaction,
reconnaît la nécessité d'abandonner le Portugal.]
Malheureusement le maréchal Soult n'y songeait guère. Occupé de
pacifier le nouveau royaume de la Lusitanie septentrionale, il avait
aboli certains impôts, créé des lampes perpétuelles pour certaines
madones, et recueilli le voeu des diverses villes qu'on avait
décidées à demander l'établissement d'une royauté française. Les
députations de Braga, Oporto, Barcelos, Viana, Villa de Condé, Feira
et Ovar se succédèrent, et vinrent en pompe le prier de donner un roi
au Portugal. Toutes ces cérémonies avaient l'aspect et la forme du
baise-main espagnol. L'armée, qui en était spectatrice, redoublait
de railleries, tenait des propos capables d'ébranler toute autorité
militaire, et n'en était que plus disposée à négliger ses devoirs. Au
milieu de ces vaines occupations, le maréchal Soult apprit que sir
Arthur Wellesley était débarqué depuis le 22 avril avec un renfort
de 12 mille hommes, que 30 mille soldats anglais environ, suivis de
toute l'insurrection portugaise, allaient marcher sur Oporto, et
reconnut enfin que le seul parti à prendre était d'abandonner la
capitale du nouveau royaume projeté. Mais cette triste nécessité,
qu'il aurait été bien utile de reconnaître plus tôt, une fois admise,
il fallait se décider et agir le plus promptement possible, pour
ne rien laisser après soi, ni son matériel, ni surtout ses blessés
et ses malades qu'on ne pouvait livrer à la discrétion d'un peuple
féroce. Il fallait choisir sa ligne de retraite ou par Amarante
sur Zamora, ou par Braga sur Tuy. Se retirer par Amarante avait
l'apparence d'une manoeuvre, qui sauvait l'amour-propre du général
en chef, car on semblait se porter sur la gauche des Anglais, sans
quitter tout à fait le Portugal; tandis que se retirer par Braga,
c'était tout simplement retourner comme on était venu et par le même
chemin. Mais la retraite par Amarante était difficile et demandait
beaucoup de temps; elle devait s'opérer sur une route dont on ne
possédait aucun point, en une longue colonne que les blessés et les
malades rendraient encore plus longue, dont il faudrait protéger la
tête et le milieu contre l'insurrection, la queue contre les Anglais.
En se retirant par Braga sur Tuy, la route était courte, tout
entière aux Français dans chacun de ses points, et en se concentrant
à l'arrière-garde avec ses meilleures troupes pour tenir tête aux
Anglais, on couvrait de sa masse même tout ce qu'on aurait envoyé
en avant. C'était donc la seule retraite sûre, facile, admissible,
quoiqu'elle fût la moins capable de faire illusion sur ce qui allait
se passer, c'est-à-dire sur l'abandon forcé du Portugal.
[Note en marge: Le 12 mai choisi par le maréchal Soult pour l'abandon
d'Oporto.]
Quoi qu'il en soit, quelque ligne qu'on préférât, il fallait se
résoudre sur-le-champ, envoyer vers Amarante, si on adoptait cette
dernière direction, une force considérable pour empêcher que les
Anglais ne franchissent le Douro sur notre gauche, et ne coupassent
la route qu'on aurait choisie. Il fallait surtout faire partir les
malades, les blessés, le gros matériel. Le maréchal Soult, averti
dès le 8 mai des mouvements de sir Arthur Wellesley, se borna à
concentrer ses divers postes de Braga, de Viana, de Guimaraens sur
Amarante, et à ordonner au général Loison de faire une percée au
delà du Tamega, pour s'assurer le passage de ce petit fleuve. Mais,
à Oporto même, il ne fit aucun préparatif de départ, ce qui était
extrêmement fâcheux, car, sans aller jusqu'à prévoir un désastre, il
était évident que la retraite serait d'autant plus difficile qu'on la
commencerait plus tard. Il s'était proposé d'abord de partir le 10
mai, après quarante jours d'établissement à Oporto; puis il adopta le
11, puis enfin il voulut encore attendre jusqu'au 12, pour ordonner
ses derniers préparatifs. Mais le 12 était destiné par la Providence
pour l'un des plus étranges événements de cette funeste guerre!
[Note en marge: Sir Arthur Wellesley commence son mouvement sur
Oporto.]
Sir Arthur Wellesley, après avoir envoyé, comme on l'a dit, une
brigade anglaise et une division portugaise sur Abrantès, afin
d'observer les mouvements des Français sur le Tage, résolut de
marcher en personne sur le Douro, et de se présenter à Oporto même,
parfaitement informé qu'il était de ce qui s'y passait, et de
l'incroyable désordre dans lequel y étaient tombées toutes choses.
Le général Beresford, chargé spécialement du commandement des
Portugais, fut dirigé par lui de Coïmbre sur Lamego par Viseu. (Voir
la carte nº 43.) L'intention du général anglais était tout à la fois
d'intercepter la route de Bragance, et de détourner l'attention de la
ville d'Oporto, où devait se faire la principale tentative. En même
temps il dirigea ses deux principales colonnes, l'une à gauche par la
route du littoral d'Aveiro à Ovar, l'autre à droite par la route de
l'intérieur d'Agueda à Bemposta. Celle de gauche, arrivée à Aveiro,
avait à franchir de longues lagunes parallèles à la côte de Portugal,
et sur lesquelles on pouvait naviguer. Sir Arthur Wellesley y
embarqua un fort détachement, qui, en allant descendre à Ovar, devait
se trouver sur les derrières de l'avant-garde française, formée
d'infanterie et de cavalerie, et commandée par le général Franceschi.
Sir Arthur Wellesley ordonna à la colonne de droite d'attaquer de
front Franceschi, dès que les troupes débarquées à Ovar seraient en
position de se jeter sur ses derrières.
[Note en marge: Première rencontre des Anglais avec l'avant-garde du
général Franceschi.]
C'est le 10 mai que s'opéra ce mouvement. Le brave général
Franceschi, surpris et assailli dans tous les sens, se conduisit
avec le plus rare sang-froid, chargea sous la mitraille tantôt
l'infanterie, tantôt la cavalerie anglaise, détruisit autant de
monde qu'il en perdit, et se tira de ce mauvais pas avec un extrême
bonheur. Cette surprise était la triste suite d'un état de choses où
nous laissions tout savoir aux Anglais, sans parvenir à rien savoir
d'eux. Le 11 nos détachements repliés sur Oporto, dans les faubourgs
de la rive gauche du Douro, repassèrent le fleuve, en amenant tous
les bateaux à la rive droite.
Il semble qu'averti le 10 et le 11 par la présence de l'armée
anglaise, le maréchal Soult aurait dû avoir tous ses malades et
ses blessés non pas dans les hospices d'Oporto, mais sur la route
d'Amarante, et s'être assuré d'une manière positive de la possession
de cette dernière ville. Mais le 11 aucun des blessés n'était parti,
et on comptait sur la possession d'Amarante sans en être certain.
Le maréchal attendit encore le 12 pour quitter définitivement cette
ville d'Oporto, de laquelle il avait tant de peine à se détacher.
La seule précaution prise avait été de noyer les poudres qu'on ne
pouvait emporter, de faire le partage entre la grosse artillerie
impossible à traîner, et l'artillerie de campagne qu'on avait les
moyens d'atteler, et de se procurer avec celle-ci un parc mobile de
22 pièces. C'est le 12 que devait avoir lieu le départ. Le gros de
l'armée était échelonné sur la route d'Amarante par Balthar, et la
division Mermet était répartie dans l'intérieur d'Oporto pour couvrir
le mouvement de retraite.
[Note en marge: Sir Arthur Wellesley surprend Oporto dans la nuit du
11 au 12 mai.]
Mais sir Arthur Wellesley, dans la nuit même du 11, avait conçu un
projet qui eût été d'une hardiesse extravagante si le général anglais
avait été moins bien informé de l'état vrai des choses, c'était de
passer le Douro devant l'armée française, et d'enlever Oporto sous
ses yeux. Dans la nuit du 11 il envoya deux bataillons à Avintas, à
deux ou trois lieues au-dessus d'Oporto, avec mission de franchir le
Douro à l'insu des Français, d'y ramasser toutes les barques qu'on
trouverait, et de les faire descendre avant le jour jusqu'à Oporto.
Il se plaça lui-même avec le gros de ses troupes dans les faubourgs
de la rive gauche, parfaitement caché par les maisons, et attendant
le moment d'exécuter son plan, dont il n'avait donné le secret qu'aux
deux lieutenants généraux chargés de diriger les colonnes d'attaque.
Le 12, en effet, de très-grand matin, les deux bataillons envoyés
sous John Murray à Avintas ayant recueilli un nombre suffisant de
bateaux, et les ayant expédiés sur Oporto, on s'en servit pour
débarquer avant le jour quelques bataillons commandés par le
lieutenant général Paget, lequel vint prendre terre à l'improviste,
et dans le plus grand secret, à l'extrémité supérieure d'Oporto. Il
cacha ses troupes dans un bâtiment dit de l'Évêché, qui dominait la
rive droite. Ce point de débarquement bien occupé, on transporta,
détachement par détachement, le reste de la brigade Hill, et il était
plein jour que l'état-major français ne savait rien de ce qui se
passait, et refusait de croire les avis qui lui en avaient été donnés
par plusieurs témoins oculaires. Le général en chef, au lieu d'aller
s'en assurer par ses propres yeux, s'en fia d'abord au rapport
négatif de ses lieutenants, qu'il accusa plus tard de l'avoir trompé,
qui eurent tort sans doute, mais moins que lui, car dans des cas
semblables la responsabilité grandit avec le grade. Cette première
incrédulité ayant permis aux Anglais de jeter quelques mille hommes
sur la rive droite du Douro, ils eurent le temps de s'établir dans la
ville d'Oporto, et bientôt même ils ne prirent plus la peine de se
cacher. Mais le général Foy s'étant enfin transporté de sa personne
sur les lieux, et s'étant convaincu du péril, courut aux casernes,
fit prendre les armes aux troupes, et dirigea le 17e léger sur le
bâtiment que les Anglais avaient occupé. Ceux-ci, malheureusement,
une fois en position n'étaient pas faciles à déposter, et on fit
inutilement le coup de fusil avec eux pour les expulser. Le général
Mermet, qui formait l'arrière-garde avec sa division, porta ses
troupes sur le point dont les Anglais s'étaient rendus maîtres,
résolu à les attaquer vigoureusement et à les précipiter dans le
fleuve. Mais en se dirigeant sur la partie supérieure d'Oporto
il en découvrit le centre, et le lieutenant général Sherbrooke,
profitant de l'abandon où était laissé ce côté de la ville, y
débarqua rapidement sa brigade, de manière qu'en un instant Oporto
fut rempli d'Anglais. Le brave général Delaborde, à la tête du 4e
d'infanterie légère et du 15e de ligne, les chargea à outrance, les
repoussa jusqu'au bord du fleuve, mais ne put jamais leur arracher
les bâtiments qui leur servaient d'appui. Il fut blessé ainsi que
le général Foy, sans réussir à venger l'honneur de l'armée de cette
surprise inouïe.
Au point où en étaient les choses, résigné qu'on était à quitter
Oporto, il devenait presque inutile de disputer au prix d'une
immense effusion de sang une ville qu'on aurait été obligé de
reconquérir, rue à rue, sur des troupes qu'on ne chassait pas comme
les Portugais des positions dont elles s'étaient emparées. Il est
vrai qu'il restait un millier de blessés et de malades dans Oporto,
dépôt sacré, qu'il importait de sauver. Mais il aurait fallu posséder
la ville pendant plusieurs jours encore pour avoir le temps de
les évacuer, et il était impossible de l'espérer. C'est ce motif
qui décida la retraite des Français, après une lutte énergique du
général Delaborde, et une perte de quelques centaines d'hommes que
le maréchal Soult et sir Arthur Wellesley évaluèrent depuis à un
chiffre exagéré. Le plus fâcheux c'était de laisser nos blessés et
nos malades au pouvoir de l'ennemi, d'y laisser surtout l'honneur de
l'armée, car une pareille surprise n'avait pas d'exemple dans les
annales de la guerre. Heureusement on était remplacé à Oporto par le
général d'une nation civilisée; et nos malades, qui eussent couru le
danger d'être égorgés s'ils étaient restés au pouvoir des insurgés,
ne couraient cette fois que le danger d'être négligés[12].
[Note 12: Le duc de Wellington se comporta dignement en cette
circonstance. Il fit demander à l'armée française ses propres
chirurgiens pour soigner ses malades, en accordant à ces chirurgiens
des sauf-conduits pour leur venue et leur retour.]
[Note en marge: Retraite de l'armée française sur Balthar.]
On se retira donc le soir du 12 à Balthar, fort irrités les uns
contre les autres, les généraux accusant le commandant en chef
d'avoir tout laissé tomber dans l'état d'incurie qui avait rendu
possible la surprise d'Oporto, le commandant en chef accusant ses
lieutenants de lui avoir laissé ignorer le passage commencé du Douro.
On avait emmené avec soi le coupable auteur des communications
avec l'armée anglaise, le nommé Argenton, que le maréchal avait
fait arrêter pour le traduire en jugement. Il voulait le donner en
garde au général Delaborde, mais les choses en étaient venues à
ce point, que le général Delaborde refusa de s'en charger, disant
qu'on n'avait qu'un désir, celui de faire évader cet intrigant pour
couvrir d'un voile ce qui s'était passé, et que lui, désirant la
lumière, n'entendait pas être responsable d'une telle évasion. En
effet Argenton, qui était plein de dextérité, parvint à s'échapper,
et s'enfuit chez les Anglais sans qu'on pût raisonnablement accuser
personne de connivence, bien que dans l'armée on en accusât tout le
monde[13].
[Note 13: Il fut repris quelques mois après, jugé et fusillé.]
[Note en marge: Nouveau malheur qui prive l'armée française de la
route de Bragance.]
Parvenu le soir à Balthar, le maréchal Soult apprit un nouvel
accident, plus funeste encore que celui qui était arrivé le matin à
Oporto. Le général Loison n'ayant pas les forces suffisantes pour
s'ouvrir le passage du Tamega, et craignant d'être coupé d'Oporto
par le grand nombre d'ennemis qui s'étaient présentés à lui, avait
évacué Amarante. La route de Bragance se trouvait ainsi livrée aux
Anglais. Cette dernière contrariété devenait un désastre, car pour
rejoindre la route directe d'Oporto à Tuy par Braga, qu'il eût mieux
valu cent fois adopter dès le début, il fallait revenir jusque
fort près d'Oporto, et on devait naturellement supposer qu'on y
rencontrerait l'armée anglaise prête à nous barrer le passage. Or
comment se faire jour pour gagner la route directe de Braga? Il y
avait beaucoup de raisons d'en désespérer, dans l'état où se trouvait
l'armée, et on ne savait à quel parti s'arrêter. Cependant avec un
peu plus de sang-froid le maréchal Soult aurait pu faire un calcul
qui se présentait assez naturellement à l'esprit. Malgré la surprise
du matin, il n'était pas à croire que le général anglais eût déjà
transporté toute son armée d'une rive à l'autre du Douro. De telles
opérations, quand on n'en a pas préparé les moyens long-temps à
l'avance, ne s'exécutent que lentement. L'eût-il fait, il n'était
pas probable qu'il eût déjà concentré toutes ses troupes sur les
derrières des Français, de manière à interdire à ceux-ci le passage
de la route d'Amarante à celle de Braga. Une avant-garde pouvait
tout au plus se trouver au point d'intersection des deux routes, et
dès lors on avait chance de lui passer sur le corps. Il est vrai
que dans ces sortes de situations ce ne sont pas les chances les
meilleures qu'on est porté à supposer, mais les plus mauvaises, et
qu'après avoir trop accordé à la fortune, on lui accorde trop peu.
Dans ce cas-ci notamment, le maréchal Soult eût réussi en étant plus
confiant, car sir Arthur Wellesley ne fit occuper Valongo, premier
point au delà d'Oporto, que le lendemain 13 au matin, avec une simple
avant-garde, et il ne s'y présenta lui-même que le 14 à la tête de
son armée. Mais ne pouvant deviner cette circonstance, ne sachant pas
la prévoir, le maréchal Soult prit un parti désespéré.
Il avait devant lui une chaîne escarpée, au delà de laquelle se
déroulait la route de Braga, et mieux encore que la route de Braga,
celle de Braga à Chaves, sur laquelle il pouvait se jeter directement
sans descendre jusqu'à Braga, ce qui lui permettait d'atteindre
Chaves avant les troupes du général Beresford. N'ayant pas d'avance
ordonné à Tuy des préparatifs pour le passage du Minho, il lui
fallait, comme la première fois, remonter jusqu'à Chaves, pour
traverser ce fleuve dans les montagnes vers Orense.
[Note en marge: L'armée française, réduite à franchir la Sierra
de Santa-Catalina, est obligée pour se sauver d'abandonner son
artillerie.]
Mais pour franchir cette chaîne, qu'on appelle Sierra de
Santa-Catalina, on était réduit à suivre des sentiers de chèvre,
où les cavaliers ne pouvaient passer qu'en mettant pied à terre,
et les artilleurs qu'en abandonnant leurs canons. Il fallait donc
se résoudre au sacrifice de toute l'artillerie. Or, après celui de
déposer les armes, il n'y en a pas de plus humiliant, parce qu'il n'y
en a pas de plus funeste pour une armée. Mais cette résolution une
fois prise, le maréchal Soult eut le mérite de l'exécuter sans perte
de temps. Il fit réunir sur-le-champ son artillerie et ses caissons,
pour les faire sauter. On eut soin auparavant de mettre sur le dos
des soldats tout ce qu'ils pouvaient porter de cartouches; on voulut
même livrer une portion du trésor de l'armée à leur avidité, mais ce
fut en vain, car la plupart avaient déjà leurs sacs remplis. La plus
grande partie de la caisse fut abandonnée à l'explosion qui détruisit
l'artillerie.
Ce cruel sacrifice accompli, on se dirigea sur les flancs escarpés de
la Sierra de Santa-Catalina, vers laquelle on avait déjà acheminé une
tête de colonne, et on employa toute la journée du 13 à la franchir.
Les soldats eurent beaucoup à souffrir pendant cette route, parce
qu'ils étaient très-chargés, et avaient à gravir des sentiers fort
difficiles. Enfin le soir on arriva à Guimaraens, où l'on trouva
le corps du général Loison qui s'était replié sur cette ville en
quittant Amarante, et en outre les divers détachements qui sous le
général Lorge avaient évacué le littoral. L'armée était ainsi réunie
tout entière, et, grâce au sacrifice qu'elle avait fait de son
artillerie, capable de passer partout.
C'était un avantage trop chèrement acheté pour ne pas en profiter,
surtout afin de se préserver de la poursuite du général Beresford,
qui, après l'occupation d'Amarante, pouvait se porter directement
sur la route de Chaves, et intercepter de nouveau notre ligne de
communication. On marcha sans s'arrêter sur Salamonde et Ruivaens.
On renonça même, pour plus de sûreté, à passer par Chaves, où
l'on était certain de trouver les Portugais qui avaient enlevé la
garnison française laissée dans cette ville, et on se dirigea sur
Monte-Alegre, d'où une route plus courte conduisait à Orense.
[Note en marge: Danger de l'armée française à Puente-Novo, surmonté
par le courage du major Dulong.]
[Note en marge: L'armée française arrive le 19 mai à Orense dans un
état déplorable.]
Mais bientôt on apprit que les insurgés, pour donner au général
Beresford le temps d'atteindre l'armée française, coupaient les
ponts, et obstruaient les défilés. On sut notamment que le pont
de Puente-Novo avait été coupé par des paysans, et qu'ils étaient
embusqués dans les environs pour défendre le passage. Il fallait
à tout prix franchir cet obstacle, ou bien on était pris en flanc
par le général Beresford sous vingt-quatre heures, en queue par
sir Arthur Wellesley sous quarante-huit. Le major Dulong, du 31e
d'infanterie légère, se chargea de surmonter la difficulté. Il prit
avec lui cent hommes d'élite, marcha au pont dans l'obscurité,
le trouva coupé, et gardé par les paysans. Heureusement ceux-ci
avaient pour leur usage laissé deux poutrelles, et de plus, afin
de se mettre à l'abri du temps, qui était affreux, ils s'étaient
blottis dans une baraque où ils ne songeaient qu'à se chauffer. Le
major Dulong, profitant de la négligence portugaise, passa sur les
poutrelles avec les braves qui le suivaient, puis se jeta sur la
baraque dans laquelle s'étaient abrités les Portugais, les égorgea
tous, et, délivré d'eux, se hâta de rétablir le pont avec les bois
qui lui tombèrent sous la main. À la pointe du jour du 16, l'armée
trouva le pont réparé, et put défiler, sauvée des fautes de ses chefs
par la bravoure d'un officier et par un bienfait du hasard. Bientôt
elle rencontra un nouvel obstacle au pont de Misarella, près de
Villa-da-Ponte. Au fond d'une gorge étroite, où à peine deux hommes
pouvaient marcher de front, et des hauteurs de laquelle de nombreux
paysans tiraient sur nos soldats, s'offrait un pont couvert d'abatis,
dont les Portugais avaient commencé la destruction. En même temps
on entendait à la queue de l'armée le feu qui commençait entre notre
arrière-garde et l'avant-garde du général Beresford. Il n'y avait
pas besoin de tant de circonstances pour exciter la témérité de nos
soldats. Ils s'élancèrent bravement dans la gorge malgré le feu
des hauteurs, enlevèrent les abatis, tuèrent les Portugais qui les
défendaient, et franchirent le pont. Mais à l'arrière-garde il y
eut du désordre, et on perdit un reste de bagages porté sur le dos
de quelques mulets. On passa outre, fort consolé de cette perte,
et on gagna enfin la route d'Orense, où l'on arriva le 19 mai,
exténué de fatigue, sans chaussure, presque sans vêtements, ayant
marché souvent sans vivres, par des pluies de printemps, qui dans
cette contrée sont horribles. Le plus grand sujet de chagrin, outre
la perte du matériel, c'était d'avoir laissé à Oporto de nombreux
malades, que l'honneur anglais allait protéger sans doute, surtout
d'avoir abandonné sur les routes beaucoup de blessés et d'écloppés
que l'honneur portugais ne protégeait pas du tout, car les insurgés
les égorgeaient en nous suivant. Malgré ce qu'on en a dit depuis, la
capitulation de Cintra, après la bataille de Vimeiro, vaillamment
livrée quoique perdue, avait moins coûté à la gloire de l'armée et
à son effectif, que la surprise d'Oporto, la destruction de notre
artillerie à Peñiafiel, et cette marche précipitée à travers les
gorges de la province de Tras-los-Montès. L'état moral de nos troupes
répondait à leur état matériel. Les soldats, bien que leurs sacs
fussent pleins, étaient mécontents de leurs chefs et d'eux-mêmes,
et tout en persistant dans leur indiscipline, sévères, comme ils
le sont toujours, pour ceux qui les y avaient laissés tomber. Les
railleries sur la royauté évanouie d'Oporto ajoutaient à la tristesse
du spectacle.
[Note en marge: Le maréchal Soult se rend d'Orense à Lugo.]
[Note en marge: Expédition du maréchal Ney dans les Asturies.]
À peine arrivé à Orense, le maréchal Soult fut obligé de se rendre à
Lugo pour dégager cette ville, que l'absence du maréchal Ney laissait
exposée aux entreprises des insurgés de la Galice. Le maréchal
Ney, comme nous l'avons dit, sentant la nécessité de purger les
Asturies de la présence du marquis de La Romana, avait résolu d'y
faire avec le général Kellermann une expédition commune, à laquelle
ils devaient concourir, l'un en se portant à Oviedo par Lugo, et
l'autre en s'y portant par Léon. Le premier, par conséquent, devait
suivre le littoral, le second traverser les montagnes qui séparent
la Vieille-Castille des Asturies. Ils avaient tenu parole en braves
gens. Le maréchal Ney, parti de Lugo avec 12 mille combattants le
13 mai, lendemain de la surprise d'Oporto, avait gagné les sources
de la Navia, et, laissant les Espagnols postés le long du littoral,
les avait débordés en se frayant un chemin à travers des montagnes
épouvantables, les avait séparés d'Oviedo, était entré dans cette
ville au milieu de leurs bandes dispersées, et n'avait pu la sauver
d'une espèce de saccagement, suite d'un combat de rues entre les
Espagnols et les Français. Le marquis de La Romana, après avoir
attiré tous les genres de calamités sur cette contrée malheureuse,
s'était enfui avec quelques officiers à bord des vaisseaux anglais,
pour aller recommencer ailleurs son triste système de guerre. On
avait trouvé à Gijon des richesses considérables. De son côté, le
général Kellermann était parti de Léon, avait traversé les montagnes
des Asturies, et, descendant sur Oviedo, y avait donné la main aux
troupes du maréchal Ney.
[Note en marge: Rencontre des deux corps du maréchal Ney et du
maréchal Soult.]
C'est pendant ces opérations combinées que les insurgés de la Galice,
profitant de l'absence du maréchal Ney, avaient assailli Lugo et
Saint-Jacques-de-Compostel. Le maréchal Soult, en s'y portant, les
dispersa, et fut rejoint par le maréchal Ney, qui, les Asturies
délivrées, était revenu en toute hâte pour débloquer les villes
menacées. Quand les deux corps furent rapprochés, les détails de
l'expédition d'Oporto se communiquèrent de l'un à l'autre, et
provoquèrent dans celui du maréchal Ney un jugement sévère. Les vieux
soldats du maréchal Ney, pauvres, sages, disciplinés, raillèrent
les soldats, plus jeunes, plus riches et fort indociles du maréchal
Soult, qui n'avaient pas dans leurs victoires une excuse de leur
manière d'être. Ces derniers se justifiaient en rejetant leurs
fautes sur leurs chefs, qu'ils accusaient de tous les malheurs de
l'armée[14]. Il était évident que la paix pouvait être troublée, si
les deux corps restaient long-temps ensemble. Toutefois le maréchal
Ney, impétueux, mais loyal, se comporta envers son collègue avec la
courtoisie d'un généreux compagnon d'armes. Il ouvrit ses magasins
pour fournir aux troupes du maréchal Soult une partie de ce qu'elles
avaient perdu, et s'occupa surtout de remplacer l'artillerie qu'elles
avaient été obligées d'abandonner.
[Note 14: Je raconte ici exactement ce que les aides de camp du
ministre de la guerre, envoyés sur les lieux pour s'informer de
l'état des choses, lui rapportèrent à leur retour.]
[Note en marge: Conduite qu'avaient à tenir les deux maréchaux Ney et
Soult, une fois réunis.]
Les deux maréchaux, satisfaits l'un de l'autre, avisèrent à la
conduite qu'ils avaient à tenir dans le plus grand intérêt des armes
de l'Empereur, comme on le disait alors, du reste avec vérité, car il
s'agissait bien plus de la grandeur de Napoléon que de celle de la
France, fort compromise par ces guerres lointaines. Le maréchal Ney,
après avoir guerroyé plusieurs mois dans la Galice et les Asturies,
conservait environ 12 mille combattants présents sous les armes, le
maréchal Soult 17 mille, bien que l'effectif de l'un et de l'autre
fût du double. Avec cette force, destinée bientôt à s'accroître par
les sorties d'hôpitaux, avec cette force employée franchement, sans
aucun sentiment de rivalité, ils pouvaient achever la soumission
de la Galice et des Asturies, exterminer les insurgés, et si les
Anglais s'obstinaient à rester sur les bords du Minho, ou même
osaient le passer, les accabler à leur tour, et les acculer à la
mer. Si au contraire, comme c'était probable, sir Arthur Wellesley
se reportait du nord vers le sud du Portugal, pour faire face aux
entreprises des Français sur le Tage, l'un des deux maréchaux, ou
tous les deux, pouvaient quitter la Galice, côtoyer le Portugal par
la Vieille-Castille, se porter de Lugo vers Zamora et Ciudad-Rodrigo
(voir la carte nº 43), tomber ensemble avec le maréchal Victor sur
l'armée britannique, et la dégoûter pour jamais de reparaître sur le
continent de la Péninsule.
[Date en marge: Juin 1809.]
C'était là, certainement, ce que Napoléon eût ordonné s'il avait été
sur les lieux (ses instructions en font foi), et c'est là ce qu'eût
prescrit l'état-major de Madrid s'il avait pu se faire obéir. Pour
le moment les deux maréchaux pouvaient exécuter spontanément la
première partie de ce plan, en purgeant en quelques jours le rivage
de la Galice des révoltés qui s'y étaient établis, et en coupant
les communications avec la marine anglaise, communications qui
fournissaient le principal aliment de la guerre. Le général Noruña,
avec une douzaine de mille hommes et quelques équipages anglais
débarqués, avait créé à Vigo un établissement formidable. Le marquis
de La Romana, transporté des Asturies en Galice avec ses officiers
et quelques troupes de choix, s'était établi à Orense, depuis le
mouvement du maréchal Soult sur Lugo, et y devenait menaçant. Il
était indispensable, si les deux maréchaux ne devaient pas demeurer
réunis, de chasser les chefs insurgés de leur double établissement,
sauf à se porter ensuite là où ils croiraient plus utile, plus
conforme à leurs instructions de se rendre. D'ailleurs les
instructions du maréchal Soult lui laissaient une grande latitude,
car il n'en avait eu d'autres que celles de conquérir le Portugal,
et de donner ensuite la main au maréchal Victor en Andalousie: or
au lieu d'être à Lisbonne ou Badajoz, il était à Lugo, revenu vers
son point de départ. Un tel résultat n'ayant pas été supposé par
Napoléon, rien ne lui avait été prescrit pour le cas tout à fait
imprévu de son retour en Galice. Il était donc entièrement libre
d'agir pour le mieux. Mais il avait un penchant visible à se porter
en Vieille-Castille, vers Zamora et Ciudad-Rodrigo, sur la frontière
orientale du Portugal, soit qu'en côtoyant ainsi le pays qu'il avait
dû conquérir il se sentît un peu moins éloigné de son but, soit
que rester confiné dans la Galice, à y remplir une tâche qui était
particulièrement celle du maréchal Ney, ne flattât pas beaucoup son
ambition, soit enfin que les propos fort animés, fort malveillants,
quelquefois scandaleux qu'amenait le contact entre les deux corps,
lui fussent désagréables. Il exprima donc au maréchal Ney l'intention
de se rendre à Zamora, pour opérer, disait-il, en Castille un
mouvement correspondant à celui que les Anglais semblaient projeter
vers le sud du Portugal, en se reportant du Minho sur le Douro,
du Douro sur le Tage. Cette résolution avait quelque que chose de
fondé, bien qu'on ne pût encore rien affirmer du mouvement supposé
des Anglais vers le sud du Portugal, et que le plus pressant fût
de battre l'ennemi qu'on avait devant soi, car autrement il allait
se créer sur la côte de Galice une situation des plus fortes. Les
Anglais, du pas dont ils marchaient, ne pouvaient être sur le Tage
avant un mois ou deux, comme le prouva depuis l'événement; on
avait bien, dans un pareil espace de temps, le moyen de détruire
leur établissement en Galice, et d'être ensuite tous rendus sur le
Tage par Zamora et Alcantara. On devait même avoir le loisir de se
refaire, et de se reposer quelques jours.
[Note en marge: Convention entre le maréchal Ney et le maréchal
Soult, par laquelle ils s'engagent à une expédition commune sur
Orense et Vigo.]
Le maréchal Soult toutefois, pour répondre aux désirs et aux bons
procédés de son compagnon d'armes, convint avec lui, par une
stipulation écrite, qu'ils feraient une expédition en Galice, pour
y détruire les deux rassemblements des insurgés, après quoi le
maréchal Soult se séparerait du maréchal Ney, pour se porter sur la
Vieille-Castille par Puebla de Sanabria et Zamora. Ils convinrent
que le maréchal Soult, qui était à Lugo, descendrait par la vallée
du Minho sur Montforte de Lemos, Orense et Ribadavia, jusqu'à ce
qu'il eût joint et détruit le marquis de La Romana; que le maréchal
Ney, protégé sur son flanc gauche par ce mouvement, ferait évacuer
Saint-Jacques-de-Compostel, et se porterait ensuite sur le littoral
pour y attaquer les redoutables ouvrages élevés à Vigo par les
Anglais et les Espagnols. Le maréchal Soult ayant par la destruction
du marquis de La Romana rendu praticable l'opération très-ardue que
le maréchal Ney devait essayer sur Vigo, pourrait alors remonter par
le val d'Ores sur Puebla de Sanabria et Zamora. Les deux maréchaux,
après avoir signé ces arrangements à Lugo le 29 mai, se séparèrent
pour commencer le plus tôt possible les opérations qu'ils avaient
résolues.
[Note en marge: Marche du maréchal Soult sur Montforte.]
Le maréchal Soult quitta Lugo le 2 juin, après avoir fait tous ses
préparatifs pour une marche vers Zamora, et s'avança sur Montforte,
d'où le marquis de La Romana s'enfuit en descendant sur Orense.
Arrivé le 5 à Montforte, le maréchal Soult s'arrêta, et au lieu de
continuer à descendre la vallée du Minho jusqu'à Orense, comme il en
était convenu avec le maréchal Ney, il dirigea ses reconnaissances
sur le cours supérieur du Sil, l'un des affluents du Minho, vers
Puebla de Sanabria et Zamora. Ce n'était point là le chemin d'Orense.
Toutefois il séjourna à Montforte, dans une sorte d'immobilité.
[Note en marge: Marche du maréchal Ney sur Vigo.]
[Note en marge: Formidable position de Vigo, devant laquelle s'arrête
le maréchal Ney.]
Le maréchal Ney, parti de son côté des environs de la Corogne avec 18
bataillons, se porta sur Saint-Jacques-de-Compostel, que les insurgés
évacuèrent à son approche. Le 7 juin, il se rendit à Pontevedra sur
le bord de la mer. (Voir la carte nº 43.) Pour arriver à Vigo, il
fallait côtoyer une foule de petits golfes, couverts de canonnières
anglaises, et défiler sous leur feu. Il n'y avait pas là de quoi
arrêter l'intrépide maréchal. Mais arrivé près de Vigo il rencontra
une position que la nature et l'art avaient rendue formidable. Il
fallait traverser une petite rivière, sans pont et à portée de la
mer, escalader ensuite des retranchements qui étaient armés de 60
bouches à feu de gros calibre, et derrière lesquels se trouvaient
plusieurs milliers de marins anglais avec douze mille Espagnols. Une
pareille position pouvait être emportée par l'impétuosité du maréchal
et de ses soldats. Mais on devait y perdre beaucoup de monde; on
courait en outre le danger de ne pas réussir; et encore fallait-il
être assuré que, pendant cette audacieuse tentative, on n'aurait pas
sur les flancs ou sur les derrières une brusque attaque de La Romana,
lequel, peu à craindre dans une situation ordinaire, le deviendrait
fort quand on serait occupé à enlever les redoutes anglaises. Aussi
le maréchal Ney qui savait le maréchal Soult à Montforte, et le
général La Romana à Orense, attendait-il un mouvement du premier
contre le second, avant de commencer sa périlleuse entreprise. Il
attendit ainsi jusqu'au 10 l'accomplissement de la parole donnée,
voulant avec raison que le rassemblement de La Romana fût dispersé
avant d'attaquer Vigo.
[Note en marge: Instances du maréchal Ney auprès du maréchal Soult
pour obtenir l'exécution de la convention de Lugo.]
Mais sur ces entrefaites, il reçut du général Fournier, qu'il avait
laissé à Lugo pour certains détails, un avis qui le remplit de
défiance à l'égard de son collègue, et de circonspection à l'égard
de l'ennemi, deux sentiments qui n'étaient pas ordinaires à son
caractère confiant et téméraire. Le général Fournier était parvenu à
lire dans les mains du général Rouyer, resté à Lugo pour y soigner
les blessés et les malades de l'armée du Portugal, des instructions
très-secrètes, dans lesquelles le maréchal Soult lui enjoignait dès
que les blessés et les malades dont il avait la garde seraient en
état de marcher, de les acheminer directement sur Zamora, et lui
recommandait de tenir ces ordres cachés pour tout le monde, surtout
pour le maréchal Ney[15]. En recevant avis de cette disposition, qui
aurait été assez naturelle si elle avait été avouée, puisque Zamora
était le but définitif du maréchal Soult, le maréchal Ney se crut
trahi. Voyant de plus le maréchal Soult, au lieu de descendre sur
Orense pour en chasser La Romana, s'arrêter à Montforte, il n'hésita
plus à penser que son collègue lui manquait volontairement de parole.
Avant d'en arriver à un éclat, il lui écrivit le 10 une lettre, dans
laquelle il l'informait de sa situation fort périlleuse, lui disait
qu'il comptait encore sur l'exécution du plan convenu, mais ajoutait
que si, contre toute probabilité, ce plan était abandonné, il le
priait de l'en prévenir, car un plus long séjour en face de Vigo,
avec le débouché d'Orense ouvert sur ses flancs, serait infiniment
dangereux.
[Note 15: Je rapporte ici le contenu d'un rapport du général Clarke,
ministre de la guerre, à Napoléon.]
[Note en marge: Silence du maréchal Soult, et sa marche sur Zamora.]
[Note en marge: Irritation du maréchal Ney en apprenant la marche du
maréchal Soult sur Zamora.]
Après cette lettre, le maréchal Ney attendit quelques jours sans
recevoir de réponse. Frappé de ce silence, voyant la position des
Anglais devenir tous les jours plus forte à Vigo, craignant, s'il
s'affaiblissait pour l'enlever, que les insurgés ne lui tombassent
sur le corps tous à la fois, et que le retour vers la Corogne ne
lui devînt difficile, il rétrograda sur Saint-Jacques-de-Compostel,
le coeur plein d'une irritation qu'il avait peine à contenir. Là il
apprit que le maréchal Soult, loin de descendre le Minho, en avait au
contraire remonté les affluents pour se rendre par Puebla de Sanabria
sur Zamora. Ce maréchal, en effet, impatient de quitter la Galice
pour la Vieille-Castille, après être demeuré jusqu'au 11 à Montforte,
s'était mis en route pour franchir les chaînes qui séparent ces
provinces. Le général de La Romana voulant l'arrêter dans sa marche,
il le repoussa, et crut ainsi avoir rempli ses engagements, ce
qui n'était pas, car battre le général espagnol sur les affluents
supérieurs du Minho, c'était le rejeter sur le cours inférieur de
ce fleuve, c'est-à-dire le ramener à Orense, où justement il était
convenu qu'on ne le laisserait point. Se croyant quitte envers son
collègue, il prit la route de Zamora, sans faire aucune réponse à
la lettre qu'il en avait reçue. Le maréchal Ney, considérant le
silence observé à son égard, la marche du maréchal sur Zamora, et le
secret recommandé au général Rouyer, comme les preuves d'une conduite
déloyale envers lui, s'abandonna aux plus violents emportements. Il
était du reste dans une position des plus difficiles, car à peine le
maréchal Soult avait-il pris sur lui de rentrer en Castille, que La
Romana étant revenu sur Orense, et pouvant se joindre à Noruña, le
séjour devant Vigo devenait des plus dangereux. Ayant vu plusieurs
fois ses communications interrompues avec le royaume de Léon et
la Vieille-Castille, pendant qu'il était enfoncé sur le littoral,
le maréchal Ney devait s'attendre à les voir bien plus gravement
compromises, maintenant que les insurgés excités par l'approche des
Anglais, par la retraite du maréchal Soult, allaient dominer tout le
pays, et, probablement, remonter d'Orense jusqu'à Lugo, pour occuper
en force cette position décisive, qui barre complétement la route de
la Corogne à Benavente. Si lorsqu'il n'y avait que quelques insurgés
épars, il avait fallu toute la division Maurice Mathieu, donnant la
main au général Kellermann, pour rouvrir les communications avec Léon
et la Vieille-Castille, qu'arriverait-il quand les généraux Noruña
et La Romana réunis viendraient s'établir en force à Lugo? Un autre
danger pouvait surgir, et celui-là était de nature à faire craindre
un nouveau Baylen. Les Anglais, venus jusqu'au Minho, avaient à
choisir entre deux partis; ils pouvaient recommencer la campagne du
général Moore, et se porter en Vieille-Castille, ou bien retourner
au midi du Portugal sur le Tage. S'ils prenaient le premier parti
et se portaient en Castille, le maréchal Ney avec 10 ou 12 mille
Français contre 20 mille Anglais et 40 ou 50 mille Espagnols, était
perdu. Or, l'idée de capituler comme le général Dupont, ou de se
sauver en sacrifiant son artillerie comme le maréchal Soult, lui
était également insupportable, et il résolut d'évacuer la Galice.
Quoique cette détermination fût grave, et dût entraîner de grandes
conséquences, elle était motivée, et fondée au surplus sur des
instructions souvent renouvelées, car Joseph et Napoléon, blâmant son
ardeur à se porter sur les côtes quand ses derrières n'étaient pas
suffisamment garantis, lui avaient écrit, qu'avant de se consacrer
exclusivement à la soumission du littoral, il devait songer à assurer
ses communications avec la Vieille-Castille. Lorsque le maréchal
Soult était en Portugal, c'était un devoir de bon camarade de garder
Orense et Tuy; mais aujourd'hui que ce maréchal avait évacué le
Portugal, il n'y avait plus aucune raison de rester en Galice,
exposé à tous les dangers, notamment à celui de se voir enveloppé par
les Anglais et les Espagnols réunis.
[Note en marge: Le maréchal Ney ne se croyant plus assez fort pour
rester en Galice, évacue cette province.]
Le maréchal Ney, en prenant la résolution d'évacuer la Galice,
n'avait de regret que pour la Corogne et le Ferrol. Mais les
Espagnols, jaloux de leurs établissements maritimes, n'étaient pas
gens à les livrer aux Anglais, et d'ailleurs, pour plus de sûreté,
il laissa dans les forts du Ferrol une garnison française bien
approvisionnée; puis, faisant marcher devant lui tout son matériel,
n'abandonnant ni un blessé ni un malade, il remonta lentement vers
Lugo, enlevant, égorgeant jusqu'au dernier tous les postes d'insurgés
qui osèrent l'approcher. Parvenu à Lugo, il recueillit les malades
du maréchal Soult, et les conduisit avec les siens à Astorga, où il
arriva dans les premiers jours de juillet, n'ayant perdu ni un homme
ni un canon. Là il s'occupa de réorganiser et de refaire son corps.
Au moment où il atteignait Astorga, le maréchal Soult entrait à
Zamora.
[Note en marge: Profondes irritations existant entre le corps du
maréchal Ney et celui du maréchal Soult.]
L'irritation du maréchal Ney avait passé dans ses soldats, au point
que les aides de camp du ministre de la guerre, envoyés sur les
lieux, déclarèrent à celui-ci qu'il y aurait péril à laisser les
deux corps l'un auprès de l'autre. Les propos les plus outrageants
étaient répandus à Astorga contre le maréchal Soult et son armée,
qu'on accusait de tous les malheurs de la campagne, car en partant,
disait-on, il avait passé à Orense sans détruire La Romana, qu'il
avait jeté ainsi sur les derrières du maréchal Ney; et en revenant,
tandis qu'on lui tendait la main pour détruire La Romana en commun,
il se retirait clandestinement en Castille, laissant encore le
maréchal Ney en Galice exposé à tous les dangers. Le maréchal Ney
écrivit tant au roi Joseph qu'au maréchal Soult, les lettres les
plus blessantes pour ce dernier. Si j'avais voulu, disait-il, me
résoudre à sortir de la Galice sans artillerie, j'aurais pu y rester
plus longtemps, au risque de m'y voir enfermé; mais je n'ai pas
voulu m'exposer à en partir de la sorte, et j'ai fait ma retraite
en emmenant mes blessés, mes malades, même ceux de M. le maréchal
Soult, restés à ma charge. Il ajoutait à l'égard de ce maréchal, que
quels que fussent les ordres de l'Empereur, il était décidé à ne plus
servir avec lui.
Ces tristes détails sont indispensables pour faire apprécier comment
était conduite la guerre en Espagne, et comment Napoléon, en étendant
ses opérations par delà les limites auxquelles sa surveillance
pouvait atteindre, les livrait au hasard des événements et des
passions, et exposait à périr inutilement des soldats héroïques, qui
devaient bientôt manquer à la défense de notre malheureuse patrie.
Pendant que le maréchal Ney se trouvait à Astorga, exprimant avec la
véhémence de son naturel l'irritation dont il était rempli, exemple
que ses soldats ne suivaient que trop, le maréchal Soult, à quelque
distance de là, c'est-à-dire à Zamora, paraissait dévoré de chagrin,
profondément abattu, et constamment préoccupé. C'est ainsi du moins
que les officiers chargés de rendre compte au ministre de la guerre
dépeignaient l'état d'esprit des deux maréchaux[16].
[Note 16: Le tableau des deux armées est tracé dans ces rapports
avec des couleurs beaucoup plus vives que celles que j'emploie ici,
couleurs que la dignité de l'histoire ne permet pas de reproduire.]
[Note en marge: Le roi Joseph, en apprenant les échecs essuyés au
nord, ajourne les expéditions projetées au midi de la Péninsule.]
Le roi Joseph, apprenant toujours les nouvelles fort tard, ne sachant
l'évacuation du Portugal, l'évacuation de la Galice, la querelle
des deux maréchaux, qu'un mois après l'événement, en éprouva le
chagrin le plus profond, car il lui était facile de prévoir les
conséquences de ce triple malheur. Il ne songea plus dès lors à
pousser le maréchal Victor en Andalousie; il le retint au contraire
sur le Tage, entre Almaraz et Alcantara, pour faire face à Gregorio
de la Cuesta, si celui-ci voulait repasser le Tage, ou aux Anglais,
si ces derniers étaient tentés de le remonter de Lisbonne jusqu'en
Estrémadure. Les rêves brillants du mois d'avril, inspirés par
les victoires de Medellin et de Ciudad-Real, étaient évanouis; il
fallait se borner à repousser victorieusement une attaque, si on en
essuyait une, et à chercher dans les conséquences de cette attaque
heureusement repoussée le moyen de rétablir les affaires gravement
compromises. La nouvelle de la bataille d'Essling qu'on recevait dans
le moment n'était pas de nature à embellir le tableau fort sombre
qu'on se faisait à Madrid de la situation. Toutefois, les trois corps
réunis des maréchaux Ney, Mortier et Soult, pouvant présenter plus
de 50 mille hommes dès qu'ils seraient reposés, étaient suffisants,
si on les conduisait bien, pour jeter à la mer tous les Anglais de
la Péninsule. Mais il fallait qu'ils fussent bien conduits, surtout
par une seule main, et dans l'état des choses il était impossible
d'espérer qu'il en fût ainsi.
[Note en marge: Dépêche inattendue de Napoléon, écrite avant la
connaissance des événements, laquelle confère au maréchal Soult le
commandement réuni des trois corps d'armée du maréchal Soult, du
maréchal Ney, du maréchal Mortier.]
Telle était la situation lorsque survint de Schoenbrunn une
dépêche tout à fait imprévue, émanant de Napoléon lui-même, et qui
fournissait une nouvelle preuve de ce que pouvait être la direction
des opérations militaires imprimée de si loin[17]. Tandis qu'on en
était en Espagne à l'évacuation du Portugal et de la Galice, Napoléon
à Schoenbrunn en était aux premiers actes de l'entrée du maréchal en
Portugal, et de la descente du maréchal Ney sur le littoral de la
Galice. De même que Joseph avait vu avec peine les communications des
deux maréchaux négligées, et le maréchal Mortier oisif à Logroño,
Napoléon, meilleur juge que Joseph, et juge tout-puissant de la
marche des choses, avait désapprouvé ce qui se passait, et avait
voulu y remédier sur-le-champ. Pour cela il n'avait rien trouvé
de mieux que de réunir les trois corps des maréchaux Soult, Ney,
Mortier dans une même main. Ne sachant pas encore la position que
les événements avaient faite à tous les trois, il avait décerné le
commandement en chef au maréchal Soult, par raison d'ancienneté.
Aussi écrivit-il la dépêche suivante au ministre de la guerre:
«Vous enverrez un officier d'état-major en Espagne avec l'ordre
que les corps du duc d'Elchingen, du duc de Trévise et du duc de
Dalmatie ne forment qu'une armée, sous le commandement du duc de
Dalmatie. Ces trois corps doivent ne manoeuvrer qu'ensemble, marcher
contre les Anglais, les poursuivre sans relâche, les battre et les
jeter dans la mer. Mettant de côté toute considération, je donne
le commandement au duc de Dalmatie comme au plus ancien. Ces trois
corps doivent former de 50 à 60 mille hommes, et, si cette réunion
a lieu promptement, les Anglais seront détruits, et les affaires
d'Espagne terminées. Mais il faut se réunir et ne pas marcher par
petits paquets; cela est de principe général pour tout pays, mais
surtout pour un pays où l'on ne peut pas avoir de communications.
Je ne puis désigner le lieu de réunion, parce que je ne connais
pas les événements qui se sont passés. Expédiez cet ordre au roi,
au duc de Dalmatie et aux deux autres maréchaux par quatre voies
différentes.» Quand cette dépêche parvint en Espagne, c'est-à-dire
dans les derniers jours de juin, elle y causa une extrême surprise,
non pas qu'on désapprouvât la réunion des trois corps en une seule
main, mais parce qu'on ne comprenait pas qu'il fût possible de faire
servir ensemble les maréchaux Ney, Mortier, Soult, et surtout les
deux premiers sous le dernier. Si Napoléon eût été sur les lieux,
il eût certainement réglé les choses autrement. Il aurait, comme
Joseph le lui écrivit avec beaucoup de sens, laissé le maréchal
Soult pour garder le nord de l'Espagne, et fait passer les maréchaux
Mortier et Ney sur le Tage, pour y renforcer le maréchal Victor, qui
allait avoir besoin de grands moyens contre les forces réunies de
l'Espagne et de l'Angleterre. Et si le maréchal Ney, que sa grande
situation et son caractère impétueux rendaient peu propre à servir
sous un autre chef que l'Empereur lui-même, n'avait pu être employé
sous le maréchal Victor, il l'aurait placé dans la Manche afin d'y
tenir tête à l'armée espagnole du centre, et il eût réuni sous le
maréchal Victor le général Sébastiani et le maréchal Mortier pour
combattre les Anglais. La modestie du maréchal Mortier permettait
de l'employer partout, n'importe dans quelle position, pourvu qu'il
eût des services à rendre. Les trois corps de Mortier, Sébastiani
et Victor auraient suffi sans nul doute pour accabler les Anglais.
Mais Napoléon était loin, et Joseph n'osait pas ordonner, de crainte
de n'être pas obéi. Du reste, grâce à un certain bon sens militaire
dont il était doué, et aux sages conseils de son chef d'état-major
Jourdan, il eut l'heureuse idée de tirer le maréchal Ney de la fausse
position où celui-ci se trouvait, et de l'appeler à Madrid pour lui
donner le commandement du corps du général Sébastiani, qui opérait,
comme on le sait, dans
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