Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20)
by Adolphe Thiers · French · Gutenberg #45014 · 890,139 chars · public domain (US)
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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20)
Author: Adolphe Thiers
Release date: February 25, 2014 [eBook #45014]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE, (VOL. 10 / 20) ***
HISTOIRE
DU
CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
TOME X
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie), le 25 juin 1851.
PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.
HISTOIRE
DU
CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME DIXIÈME
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, rue richelieu
1851
HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
LIVRE TRENTE-QUATRIÈME.
RATISBONNE.
Arrivée de Napoléon à Paris dans la nuit du 22 au 23 janvier
1809. -- Motifs de son brusque retour. -- Profonde altération
de l'opinion publique. -- Improbation croissante à l'égard de
la guerre d'Espagne, surtout depuis que cette guerre semble
devoir entraîner une nouvelle rupture avec l'Autriche. --
Disgrâce de M. de Talleyrand, et danger de M. Fouché. --
Attitude de Napoléon envers la diplomatie européenne. -- Il se
tait avec l'ambassadeur d'Autriche, et s'explique franchement
avec les ministres des autres puissances. -- Ses efforts pour
empêcher la guerre, mais sa résolution de la faire terrible,
s'il est obligé de reprendre les armes. -- Son intimité avec
M. de Romanzoff, resté à Paris pour l'attendre. -- Demande de
concours à la Russie. -- Vastes préparatifs militaires. --
Conscription de 1810, et nouveaux appels sur les conscriptions
antérieures. -- Formation des quatrième et cinquième bataillons
dans tous les régiments. -- Développement donné à la garde
impériale. -- Composition des armées d'Allemagne et d'Italie.
-- Invitation aux princes de la Confédération de préparer
leurs contingents. -- Premiers mouvements de troupes vers le
Haut-Palatinat, la Bavière et le Frioul, destinés à servir
d'avertissement à l'Autriche. -- Moyens financiers mis en
rapport avec les moyens militaires. -- Effet sur l'Europe
des manifestations de Napoléon. -- Dispositions de la cour
d'Autriche. -- Exaspération et inquiétude qu'elle éprouve par
suite des événements d'Espagne. -- Les embarras que cette
guerre cause à Napoléon lui semblent une occasion qu'il ne
faut pas laisser échapper, après avoir négligé de saisir
celle qu'offrait la guerre de Pologne. -- Encouragements
qu'elle trouve dans l'irritation de l'Allemagne et l'opinion
de l'Europe. -- Ses armements extraordinaires entrepris
depuis longtemps, et maintenant poussés à terme. -- Nécessité
pour elle de prendre une résolution, et de choisir entre le
désarmement ou la guerre. -- Elle opte pour la guerre. --
Union de l'Autriche avec l'Angleterre. -- Efforts du cabinet
autrichien à Constantinople pour amener la paix entre les
Anglais et les Turcs. -- Tentative à Saint-Pétersbourg pour
détacher la Russie de la France. -- Refroidissement d'Alexandre
à l'égard de Napoléon. -- Causes de ce refroidissement. --
Alexandre redoute fort une nouvelle guerre de la France avec
l'Autriche, et s'efforce de l'empêcher. -- N'y pouvant réussir,
et ne voulant point encore abandonner l'alliance de la France,
il adopte une conduite ambiguë, calculée dans l'intérêt de
son empire. -- Grands préparatifs pour finir la guerre de
Finlande et recommencer celle de Turquie. -- Envoi d'une armée
d'observation en Gallicie sous prétexte de coopérer avec la
France. -- L'Autriche, quoique trompée dans ses espérances
à l'égard de la Russie, se flatte de l'entraîner par un
premier succès, et se décide à commencer la guerre en avril.
-- Déclaration de M. de Metternich à Paris. -- Napoléon, ne
doutant plus de la guerre, accélère ses préparatifs. -- Départ
anticipé de tous les renforts. -- Distribution de l'armée
d'Allemagne en trois corps principaux. -- Rôles assignés aux
maréchaux Davout, Lannes et Masséna. -- Le prince Berthier
part pour l'Allemagne avec des instructions éventuelles,
et Napoléon reste à Paris pour achever ses préparatifs. --
Passage de l'Inn le 10 avril par les Autrichiens, et marche de
l'archiduc Charles sur l'Isar. -- Passage de l'Isar et prise
de Landshut. -- Projet de l'archiduc Charles de surprendre les
Français avant leur concentration, en traversant le Danube entre
Ratisbonne et Donauwerth. -- Ses dispositions pour accabler le
maréchal Davout à Ratisbonne. -- Soudaine et heureuse arrivée
de Napoléon sur le théâtre des opérations. -- Projet hardi de
concentration, consistant à amener au point commun d'Abensberg
les maréchaux Davout et Masséna, l'un partant de Ratisbonne,
l'autre d'Augsbourg. -- Difficultés de la marche du maréchal
Davout, exposé à rencontrer la masse presque entière de l'armée
autrichienne. -- Conduite habile et ferme de ce maréchal placé
entre le Danube et l'archiduc Charles. -- Sa rencontre avec les
Autrichiens entre Tengen et Hausen. -- Beau combat de Tengen le
19 avril. -- Réunion du corps du maréchal Davout avec Napoléon.
-- Napoléon prend la moitié de ce corps, avec les Bavarois et
les Wurtembergeois, et perce la ligne de l'archiduc Charles,
qui s'étend de Munich à Ratisbonne. -- Bataille d'Abensberg
livrée le 20. -- Napoléon poursuit cette opération en marchant
sur l'Isar et en prenant Landshut le 21. -- Il enlève ainsi la
ligne d'opération de l'archiduc, et rejette son aile gauche en
Bavière. -- Apprenant dans la nuit du 21 au 22 que le maréchal
Davout a eu de nouveau l'archiduc à combattre vers Leuchling,
il se rabat à gauche sur Eckmühl, où il arrive à midi le 22. --
Bataille d'Eckmühl. -- L'archiduc, battu, se rejette en Bohême.
-- Prise de Ratisbonne. -- Caractère des opérations exécutées
par Napoléon pendant ces cinq journées. -- Leurs grands
résultats militaires et politiques.
[Date en marge: Janv. 1809.]
[Note en marge: Arrivée de Napoléon à Paris, et motifs de son retour.]
Napoléon, parti à cheval de Valladolid le 17 janvier 1809, arrivé
le 18 à Burgos, le 19 à Bayonne, était monté en voiture dans cette
dernière ville, après avoir pris à peine le temps d'expédier quelques
ordres, et se trouvait aux Tuileries le 22 au milieu de la nuit,
surprenant tout le monde par la promptitude de son apparition. On
ne s'attendait pas à le revoir sitôt, et, soit en France, soit en
Europe, on en devait ressentir quelque trouble. Les motifs de ce
trouble s'expliquent par les motifs mêmes de son brusque retour. Il
était parti de Valladolid, laissant à ses généraux malheureusement
divisés, et faiblement rapprochés par le timide commandement de
Joseph, le soin d'achever la conquête de l'Espagne; il était
parti, parce que de toutes parts lui était arrivée la nouvelle que
l'Autriche poursuivait avec plus de vivacité que jamais ses armements
tant de fois ralentis, tant de fois repris depuis deux ans; parce
qu'on lui faisait parvenir de Vienne, de Munich, de Dresde, de
Milan, le détail précis de ces armements, de manière à ne laisser
aucun doute sur l'imminence du danger; parce que de Constantinople
on lui racontait les efforts inouïs de l'Autriche pour brouiller les
Turcs avec la France, et pour les réconcilier avec l'Angleterre;
parce que de Paris enfin on lui mandait qu'une agitation inconnue
se manifestait dans les esprits, qu'on intriguait timidement mais
visiblement à la cour, qu'on parlait hardiment à la ville, et que
partout en un mot on était inquiet, mécontent, aussi mal pensant
que mal disant. Un mouvement d'irritation s'était tout à coup
produit dans son âme ardente, et il n'avait pu s'empêcher de revenir
immédiatement en France. Ceux qui, tant au dehors qu'au dedans,
avaient provoqué son retour, devaient s'en ressentir, et ils en
étaient agités à l'avance. La diplomatie européenne s'attendait à un
éclat. La cour effrayée craignait quelque rigueur.
[Note en marge: État des esprits en France au commencement de 1809.]
Napoléon, en effet, de retour à Paris, allait trouver la France comme
il ne l'avait pas encore vue. Bien que depuis dix ans de règne il
eût pu discerner, à travers l'admiration qu'il lui inspirait, des
défiances, des improbations même, il ne l'avait jamais connue telle
que la lui peignaient en ce moment quelques serviteurs fidèles, telle
enfin qu'il allait l'apercevoir lui-même. Ce changement était dû tout
entier à la guerre d'Espagne, qui commençait à produire ses funestes
conséquences.
[Note en marge: Jugement du public sur la guerre d'Espagne et les
conséquences qu'elle peut avoir.]
D'abord on avait blâmé l'entreprise elle-même, qui semblait devoir
ajouter de nouveaux poids au lourd fardeau dont l'Empire était
déjà chargé. On avait blâmé la forme, qui n'était qu'une perfidie
envers de malheureux princes hébétés et impuissants. Mais on avait
compté sur le génie de Napoléon, toujours heureux, pour vaincre ces
nouvelles difficultés; on avait été ébloui et fier des hommages
dont il avait été entouré à Erfurt, et on avait flotté ainsi entre
la crainte, l'espérance, et l'orgueil satisfait. Cependant cette
campagne même, où il n'avait eu qu'à paraître pour dissiper les
levées en masse des Espagnols, avait inspiré de tristes réflexions.
On l'avait vu obligé de transporter ses vaillantes armées du Nord,
où elles étaient toujours nécessaires, au Midi, où aucun danger
sérieux ne menaçait la France; de les disperser sur un sol dévorant,
où elles s'épuisaient à détruire des rassemblements qui ne tenaient
nulle part, mais qui revivaient sans cesse en guérillas quand ils
ne pouvaient plus combattre en corps d'armée; de faire rembarquer
les Anglais, qui se retiraient en se défendant énergiquement, pour
reparaître bientôt sur d'autres points du littoral, aussi mobiles
avec leurs vaisseaux que les Espagnols avec leurs jambes. De toutes
parts on se disait qu'il y avait là un gouffre, où viendraient
s'enfouir beaucoup d'argent, beaucoup d'hommes; pour un résultat fort
incertain, désirable sans doute si on se reportait au siècle de Louis
XIV, infiniment moins important à une époque où la France dominait
le continent, résultat d'ailleurs qu'on aurait bien pu ajourner en
présence de tant d'autres entreprises à terminer, et qui devait
rendre plus difficile cette paix générale, déjà si difficile et si
justement désirée. Mais ce qui mettait le comble à la désapprobation
publique, c'était la conviction très-répandue que l'Autriche,
profitant du départ des armées françaises pour la Péninsule, allait
saisir cette occasion de recommencer la guerre avec plus de chances
de succès. À cette certitude s'ajoutait la crainte de voir d'autres
puissances se joindre à elle, et la coalition redevenir générale.
Dans une faute on voyait ainsi mille fautes, s'enchaînant les
unes aux autres, et entraînant une interminable suite de funestes
conséquences. En même temps, des appels réitérés, s'adressant
non-seulement à la classe de 1809, mais à celle de 1810, levée un
an à l'avance, et même aux classes antérieures de 1806, 1807, 1808,
1809, qui avaient pu se croire libérées, ces appels commençaient à
produire un mécontentement universel dans les familles, et à y faire
sentir comme une souffrance très-vive, cette guerre qui n'avait
été jusque-là qu'une occasion de triomphe, un sujet d'orgueil, un
moyen de faire descendre dans les campagnes les plus reculées les
preuves de la munificence impériale envers de vieux soldats. Les
anciens royalistes, en partie ramenés, s'étaient tus jusqu'ici, et le
clergé avec eux. Mais aujourd'hui les moins corrigibles trouvaient
dans les événements d'Espagne et d'Autriche, dans la souffrance des
familles, un motif pour tenir des discours pleins de fiel. Le clergé,
ordinairement uni à eux d'intérêt et de sentiment, avait, dans les
mauvais traitements qu'on faisait essuyer au pape à Rome, une cause
de déplaisir tout aussi grande que celle que les anciens royalistes
pouvaient trouver dans les renonciations forcées de Bayonne. Aussi
bien des curés se permettaient-ils un langage fort équivoque dans
certaines chaires soit de la ville, soit de la campagne, et, sous
prétexte de prêcher la soumission chrétienne, on commençait à parler
aux peuples comme l'Église a coutume de le faire dans les temps de
persécution.
On s'exprimait dans les lieux publics avec une étrange liberté,
et ce Paris si mobile, tour à tour si turbulent ou si docile, si
dénigrant ou si enthousiaste, jamais soumis ou insoumis tout à fait,
et qu'on peut toujours s'attendre à revoir sage au moment des plus
grands égarements, ou insensé dans les temps de la plus parfaite
sagesse, Paris presque ennuyé d'admirer son empereur, oubliant même
la reconnaissance qu'il lui devait pour avoir abattu l'échafaud
et rétabli les autels, pour avoir ramené le calme, le luxe, les
plaisirs, Paris aimait à relever ses torts, à commenter ses fautes,
et, à travers la satisfaction de fronder, commençait à éprouver pour
l'avenir des craintes sérieuses, qu'il traduisait en un langage
triste et souvent amer. Les fonds publics, malgré les achats obstinés
du Trésor, baissaient au-dessous du taux de 80 francs, déclaré normal
par l'Empereur pour la rente cinq pour cent, et ils seraient tombés
bien au-dessous, sans les efforts qu'on faisait pour les soutenir.
[Note en marge: Commencement d'opposition dans le Corps Législatif.]
Autour du gouvernement on ne montrait pas moins d'inquiétude et
d'indiscipline d'esprit. Le Corps Législatif était demeuré assemblé
pendant tout le temps qu'avait duré la courte campagne de Napoléon au
delà des Pyrénées. On l'avait occupé, comme c'était l'usage à cette
époque, non de politique, mais d'affaires financières, et surtout de
matières législatives. Il avait eu à discuter le Code d'instruction
criminelle, oeuvre difficile, et qui pouvait réveiller plus d'un
ancien dissentiment. Les opposants, bien peu nombreux alors, qui
n'arrivaient jamais à donner plus de 10 ou 15 suffrages négatifs
aux projets qu'on leur soumettait, avaient cette fois tenu tête au
gouvernement, et réuni jusqu'à 80 et 100 suffrages négatifs, sur 250
à 280 votants, dans la délibération des divers titres de ce Code.
L'archichancelier Cambacérès ayant discerné, avec sa perspicacité
ordinaire, cette renaissance de l'esprit de contradiction, et
craignant de l'exciter en livrant à la discussion un Code qui mettait
si fort en présence les anciens penchants des uns pour la liberté,
des autres pour l'autorité, avait prévenu l'Empereur de ce danger,
et avait cherché à le dissuader de terminer cette année le Code
d'instruction criminelle. Il eût préféré choisir un moment où l'on
aurait été plus enclin à l'approbation, et où l'Empereur aurait
été présent, car, lui absent, tout le monde était plus hardi. Mais
Napoléon, ne connaissant pas d'obstacle, avait voulu que le Code
d'instruction criminelle fût mis en délibération cette année même, et
de vives discussions, suivies de votes plus partagés que de coutume,
avaient étonné les esprits réfléchis, et contribué à indisposer un
maître attentif, quoique absent, à tout ce qui se passait en France.
[Note en marge: Conduite de MM. de Talleyrand et Fouché.]
Encouragés par cette absence, certains personnages avaient aussi
donné un libre cours à leur langue et à leur penchant pour
l'intrigue. Deux surtout avaient poussé jusqu'à l'imprudence
l'oubli d'une soumission à laquelle ils semblaient habitués depuis
bientôt dix années, c'étaient MM. Fouché et de Talleyrand. Nous
avons fait connaître ailleurs le caractère, et le rôle pendant les
premières années du Consulat, de ces deux personnages si divers, si
hostiles l'un à l'autre, et les plus importants de l'époque après
l'archichancelier Cambacérès. L'archichancelier Cambacérès, quoique
moins consulté que jadis, s'efforçait toujours en secret, et sans
ostentation, de faire prévaloir dans l'esprit de Napoléon des pensées
de modération et de prudence, à quoi il réussissait beaucoup plus
rarement qu'autrefois. Du reste, les événements commençaient à le
fatiguer et à l'attrister, et il tendait chaque jour à s'effacer
davantage, ce qui est facile en tout temps, car les acteurs pressés
sur la scène du monde ne sont jamais fâchés qu'on leur laisse la
place vide. Napoléon seul s'en apercevait avec regret, appréciant
sa rare sagesse, quoiqu'il en fût souvent importuné. On songeait
donc beaucoup moins au prince archichancelier. MM. Fouché et de
Talleyrand, au contraire, aimaient fort qu'on s'occupât d'eux, et
attiraient volontiers sur eux-mêmes tout ce qui restait d'attention à
un public dont Napoléon occupait presque seul la pensée. M. Fouché,
excellent ministre de la police dans les premiers temps du Consulat,
par son indifférence indulgente envers les partis qui le portait à
ménager tout le monde, avait cependant deux inconvénients graves pour
un ministre de la police, c'était le soin de se faire valoir aux
dépens du gouvernement, et le besoin de se mêler de toutes choses.
Ménageait-il celui-ci ou celui-là, prévenait-il un acte de rigueur,
il s'en attribuait le mérite auprès des intéressés, leur donnant
à entendre que sans lui on aurait bien autrement souffert de la
tyrannie d'un maître impétueux. Il affectait de contenir le zèle
emporté du préfet de police Dubois, fonctionnaire personnellement
dévoué à l'Empereur, le raillait des découvertes qu'il prétendait
faire, et traitait de complots chimériques tous ceux qui étaient
dénoncés par cet agent. En cela M. Fouché pouvait avoir raison, mais
il avait lui-même ses excès de zèle. Il voulait se mêler de tout,
pour paraître influent en tout. Récemment, dans le désir de se donner
de l'importance, il avait pris sur lui de conseiller le divorce à
l'impératrice Joséphine, croyant qu'il plairait ainsi à Napoléon, en
amenant un sacrifice que celui-ci n'osait pas demander, mais qu'il
souhaitait ardemment. Ces vues trop personnelles, cette indiscrète
intervention dans ce qui ne le regardait pas, avaient déjà failli
perdre M. Fouché auprès de Napoléon, qui ne voulait pas naturellement
qu'on se fit valoir à ses dépens; qu'on le peignît aux partis comme
dur et cruel, en se réservant pour soi les honneurs de l'indulgence;
qu'on affectât l'incrédulité en fait de complots pouvant compromettre
la sûreté de son gouvernement; qu'on se permît enfin de prendre
l'initiative dans de graves affaires d'État ou de famille, qui ne
concernaient que lui seul, et dont seul il pouvait et voulait juger
la maturité.
Une circonstance toute récente lui avait donné occasion de témoigner
à cet égard son sentiment, et il l'avait fait d'une manière fâcheuse
pour M. Fouché. Un ancien militaire, le général Malet, conspirateur
incorrigible, Servan, autrefois ministre de la guerre, un
ex-conventionnel, Florent-Guyot, un employé peu connu du département
de l'instruction publique, étaient compromis dans une trame peu
sérieuse, mais qui annonçait déjà un commencement de résistance au
pouvoir absolu. Il n'y avait là qu'une chose grave, et personne ne
s'en aperçut alors, c'était la manie du général Malet de penser que,
Napoléon étant souvent absent pour la guerre, il fallait profiter de
l'une de ses absences pour le dire mort, et provoquer un soulèvement.
Le projet du général Malet, réalisé plus tard, était-il seulement en
germe alors, ou déjà fort mûri dans la prétendue trame que M. Dubois
croyait avoir découverte, c'est ce qu'il est impossible de décider.
M. Fouché railla beaucoup M. Dubois, et celui-ci, se sentant soutenu,
traita son ministre avec peu de respect. Napoléon averti en Espagne
de ce différend, et n'aimant pas que son ministre de la police jouât
l'esprit fort en matière de complots, ou peut-être se fît valoir
auprès des corps de l'État en étouffant une affaire dans laquelle
plusieurs de leurs membres étaient compromis, prêta tout appui à
M. Dubois, et voulut que la question fût examinée dans un conseil
présidé par le prince Cambacérès. Le prudent archichancelier pacifia
la querelle en décidant que s'il n'y avait pas lieu à suivre, il y
avait du moins grande attention à donner à ces premiers symptômes de
l'esprit de révolte. M. Fouché fut vertement réprimandé par ordre
de l'Empereur. Il venait de l'être plus durement encore au sujet
de sa proposition de divorce. Cette proposition faite spontanément
à l'impératrice Joséphine par le ministre de la police avait paru
à celle-ci dictée par l'Empereur lui-même, car elle n'avait pu
supposer qu'un ministre prît sur lui de hasarder une telle démarche
s'il n'y avait été autorisé, et il en était résulté des agitations
intérieures qui avaient vivement affecté Napoléon. Cherchant la
stabilité qui lui échappait, il désirait un héritier, et sentait peu
à peu mûrir en lui la résolution du divorce. Mais plus il approchait
du moment de cette résolution, moins il voulait s'infliger à l'avance
une douleur qui devait lui être très-sensible. M. Fouché fut donc
désavoué pour cette démarche, et condamné auprès de l'impératrice à
des excuses humiliantes. M. Cambacérès fut encore l'intermédiaire,
le pacificateur de ce différend. Mais M. Fouché put dès lors
s'apercevoir du déclin rapide de son crédit.
Quant à M. de Talleyrand, sa situation était aussi fort compromise,
et également par sa faute. Il avait déjà donné plus d'un sujet de
défiance et de déplaisir à Napoléon, surtout en quittant le ministère
des affaires étrangères en 1807, pour le vain motif de devenir grand
dignitaire de l'Empire. Il avait regagné la faveur impériale en se
faisant l'instrument actif de la politique qui avait amené la guerre
d'Espagne, et Napoléon l'avait tour à tour conduit à Erfurt, ou
laissé à Paris, afin de pallier auprès de la diplomatie européenne
ce que cette politique pouvait avoir d'odieux et d'inquiétant pour
les cours étrangères. Mais M. de Talleyrand était de tous les hommes
le moins capable de résister à l'opinion du jour, et la guerre
d'Espagne ayant fini par encourir la réprobation universelle, n'était
plus bonne à ses yeux qu'à désavouer. Aussi ne manquait-il pas de
dire qu'il ne l'avait point conseillée, se fondant sans doute sur
ce qu'il avait préféré, entre les projets proposés, le démembrement
de l'Espagne à l'usurpation de la couronne. Les désaveux commencés,
il remontait jusqu'à l'affaire du duc d'Enghien, car dans ce moment
de défaveur on revenait sur toutes les fautes que Napoléon avait pu
commettre, et M. de Talleyrand voulait n'avoir été complice d'aucune.
Son imprudence était grande, car si tout se redit vite à Paris, tout
se redisait bien plus vite alors, à l'indiscrétion se joignant plus
qu'à aucune autre époque le goût perfide de plaire. M. de Talleyrand
ne pouvait donc manquer d'être bientôt dénoncé à l'Empereur.
Ses torts ne s'étaient pas bornés à quelques désaveux peu fondés,
il s'était réconcilié avec M. Fouché, après dix ans de haine et de
dénigrement réciproques. Ils se traitaient l'un l'autre d'intrigant
frivole, affectant de diriger une diplomatie qui, aidée par la
victoire, allait toute seule; d'intrigant subalterne agitant
l'Empereur de vulgaires dénonciations, et faisant étalage d'une
police que la soumission générale rendait facile, même inutile.
M. de Talleyrand méprisait la vulgarité de M. Fouché, celui-ci la
frivolité de M. de Talleyrand. Cependant, comme si une situation
grave avait paru exiger de leur part l'oubli d'anciens ressentiments,
MM. de Talleyrand et Fouché, rapprochés par des officieux, s'étaient
réconciliés et publiquement visités, ce qui avait produit une
surprise générale. Le motif vrai de leur réconciliation, c'est que
des circonstances pouvaient se présenter prochainement où leur
union serait nécessaire à tous deux. On se persuadait, en effet,
que Napoléon finirait par rencontrer en Espagne le poignard d'un
fanatique, ou en Autriche un boulet de canon. MM. Fouché et de
Talleyrand, plus enclins à croire à la chute d'un ordre de choses
qui n'était plus de leur goût, semblaient partager l'opinion que
la personne de Napoléon succomberait infailliblement à un péril
trop souvent bravé. Que deviendrons-nous? que ferons-nous? étaient
les questions qu'ils s'étaient adressées, et que certainement ils
n'avaient pas résolues. Mais les intermédiaires, exagérant comme
de coutume les demi-confidences que ces deux personnages avaient
pu se faire, prétendaient que tout un plan de gouvernement avait
été préparé par eux pour le cas où Napoléon serait frappé. On leur
prêtait même l'idée de transmettre la couronne impériale à Murat, qui
avait porté à Paris, avant de se rendre à Naples, le mécontentement
de n'être pas roi d'Espagne.
Ces vains bruits ne mériteraient pas d'occuper l'histoire, s'ils
n'attestaient un commencement d'altération dans les esprits, résultat
des fautes de Napoléon, et surtout s'ils n'avaient pas eu le fâcheux
effet de tenir les étrangers en éveil sur ce qui se passait à Paris,
de leur persuader que l'autorité de Napoléon était fort affaiblie,
que la nation était dégoûtée de sa politique, que ses moyens d'action
étaient très-diminués, et que le moment enfin était venu de lui
déclarer de nouveau la guerre. Il est certain que l'état des esprits
à Paris[1] agit alors beaucoup sur l'état des esprits en Europe, et
contribua extrêmement à rallumer la guerre, comme on va bientôt le
voir.
[Note 1: Ce fait est tristement prouvé par toutes les correspondances
diplomatiques de l'époque. On est étonné d'y voir à quel point
tout ce qui se disait à Paris se redisait à Vienne, à Berlin, à
Saint-Pétersbourg.]
Napoléon connaissait, avant de quitter Valladolid, une grande
partie de ce que nous venons de rapporter, et il en éprouvait une
irritation dont il ne sut pas contenir les éclats. La veille de son
départ, apprenant que les grenadiers de la vieille garde murmuraient
parce qu'on les laissait en Espagne, du moins momentanément;
apprenant aussi que le général Legendre, l'un des signataires de la
capitulation de Baylen, devait se présenter à lui dans une revue
qu'il allait passer, Napoléon se livra à des mouvements de colère
qui affligèrent profondément ceux qui en furent témoins. Parcourant
à pied les rangs de ses grenadiers qui lui présentaient les armes,
soit qu'il eût entendu quelque murmure, soit qu'il eût reconnu l'un
des mécontents, il lui arracha son fusil des mains, et le tirant à
lui: Malheureux, lui dit-il, tu mériterais que je te fisse fusiller!
et peu s'en faut que je ne le fasse.--Puis, le rejetant dans les
rangs, et s'adressant à ses camarades: Ah! je le sais, leur dit-il,
vous voulez retourner à Paris pour y retrouver vos habitudes et
vos maîtresses, eh bien, je vous retiendrai encore sous les armes
à quatre-vingts ans!--Ayant ensuite aperçu le général Legendre, il
lui saisit la main et lui dit: Cette main, général, cette main,
comment ne s'est-elle pas séchée en signant la capitulation de
Baylen?--L'infortuné général, foudroyé par ces paroles, sembla
s'abîmer dans sa honte, et chacun s'inclina devant le visage
enflammé de Napoléon, tout en blâmant secrètement ces inqualifiables
violences.
Il partit ensuite pour Paris, où il arriva, comme nous l'avons dit,
avec une rapidité égale à ses passions. On lui avait beaucoup écrit
en Espagne; car indépendamment de ses ministres il avait de nombreux
correspondants, qui lui communiquaient tout ce qu'ils pensaient et
tout ce qu'ils recueillaient[2]; il avait beaucoup appris en route,
quoique en courant; il avait donné un grand nombre d'ordres, prescrit
notamment l'arrestation d'un abbé Anglade qui, dans la Gironde,
avait mal parlé en chaire de la conscription, et mandé à Paris
l'archevêque de Bordeaux, qui avait souffert les sermons de l'abbé
Anglade. À peine entré aux Tuileries, il avait été assailli par des
milliers de rapports sur ce qui s'était passé en son absence. Ces
rapports fort exagérés ne pouvaient tromper un esprit aussi sagace
que le sien, mais on accueille volontiers ce qui flatte l'irritation
qu'on éprouve, et Napoléon crut, ou parut croire beaucoup de
choses invraisemblables. Il appela auprès de lui l'archichancelier
Cambacérès, auquel il redit avec une extrême animation tout ce qu'on
lui avait raconté, s'emportant surtout contre MM. Fouché et de
Talleyrand, qui, selon lui, n'avaient pu se réconcilier que dans de
très-mauvaises intentions. L'archichancelier Cambacérès essaya de
le calmer, mais il n'y réussit qu'imparfaitement. Ce qui blessait
Napoléon, c'était qu'on disposât de sa succession comme si sa mort
eût été certaine; ce qui le blessait plus encore, c'était le désaveu
de sa politique, fait par un homme qui en avait été le complice,
et qui avait été conduit à Erfurt et laissé à Paris pour en être
l'apologiste. Aussi le principal orage devait-il fondre sur la tête
de M. de Talleyrand, M. Fouché ayant déjà reçu par écrit de vertes
réprimandes, et bien que commençant à déplaire, n'ayant pas encore
assez comblé la mesure pour être sacrifié.
[Note 2: Parmi ces correspondants se trouvaient MM. Fiévée, de
Montlosier, madame de Genlis, qui n'écrivaient pas pour dénoncer,
mais pour dire leur opinion sur ce qu'ils voyaient, et sur ce qui se
passait tous les jours sous leurs yeux. Les correspondances de M.
Fiévée ont été imprimées, et prouvent que Napoléon se laissait dire
beaucoup de choses, et des plus hardies.]
[Note en marge: Disgrâce de M. de Talleyrand.]
Napoléon, dans un conseil de ministres auquel assistaient plusieurs
grands dignitaires présents à Paris, se plaignit de toutes choses
et de tout le monde, car il n'était rien dont il ne fût mécontent.
On avait perdu à cette époque, au milieu du calme de l'Empire, la
connaissance de l'opinion publique et de ses brusques revirements;
on croyait qu'un gouvernement pouvait la diriger à volonté, et on
avait à cet égard une foi puérile dans l'influence de la police,
parce qu'elle avait une autorité absolue sur les journaux. Napoléon
se plaignit de ce qu'on avait laissé les esprits s'égarer sur les
événements du jour, de ce qu'on avait laissé interpréter sa dernière
campagne, toute marquée par des succès, comme une campagne féconde en
revers; lança plusieurs traits acérés contre ceux qui avaient parlé
et agi comme en présence d'une succession déjà ouverte, comme en
présence d'un règne près de finir. Il se plaignit surtout avec une
extrême amertume de ceux qui, pour le désavouer, ne craignaient pas
de se désavouer eux-mêmes; enfin ne se contenant plus, parcourant à
grands pas la salle du conseil, et s'adressant à M. de Talleyrand,
qui était immobile, debout, adossé à une cheminée, il lui dit en
gesticulant de la manière la plus vive:--Et vous osez prétendre,
Monsieur, que vous avez été étranger à la mort du duc d'Enghien!
Et vous osez prétendre que vous avez été étranger à la guerre
d'Espagne!--Étranger, répétait Napoléon, à la mort du duc d'Enghien!
mais oubliez-vous donc que vous me l'avez conseillée par écrit?
Étranger à la guerre d'Espagne! mais oubliez-vous donc que vous
m'avez conseillé dans vos lettres de recommencer la politique de
Louis XIV? oubliez-vous que vous avez été l'intermédiaire de toutes
les négociations qui ont abouti à la guerre actuelle?--Puis passant
et repassant devant M. de Talleyrand, lui adressant chaque fois les
paroles les plus blessantes, accompagnées de gestes menaçants, il
glaça d'effroi tous les assistants, et laissa ceux qui l'aimaient
pleins de douleur de voir abaissée dans cette scène la double dignité
du trône et du génie[3]. Napoléon congédia ensuite le conseil, fâché
de ce qu'il avait fait, et ajoutant au mécontentement qu'il avait des
autres le juste mécontentement qu'il devait avoir de lui-même.
[Note 3: Le véridique et honnête duc de Gaëte, témoin oculaire de
cette scène, me l'a racontée avec les moindres détails quelques jours
avant sa mort.]
M. de Talleyrand rentré chez lui éprouva une sorte de saisissement.
Les médecins furent inquiets pour sa vie, car il n'avait
nullement le courage de la disgrâce, quoiqu'il la soutînt avec une
impassibilité apparente. Cependant Napoléon était trop irrité pour
s'en tenir à des paroles. Il voulut qu'une manifestation officielle
apprît au public que M. de Talleyrand avait encouru sa défaveur. Ce
personnage, qui aimait tous les genres d'honneur, avait aspiré à être
grand chambellan lorsqu'il occupait les fonctions si sérieuses de
ministre des affaires étrangères. Devenu grand dignitaire, il était
resté grand chambellan, et en cumulait les avantages pécuniaires
avec ceux de sa nouvelle dignité. Le lendemain même de la séance
orageuse qui avait eu lieu au conseil des ministres, Napoléon lui
fit redemander la clef de grand chambellan, et la transmit à M. de
Montesquiou, l'un des membres du Corps Législatif les plus justement
honorés, qui joignait à ses titres actuels des titres anciens, fort
appréciés par Napoléon quand ils s'ajoutaient à un mérite réel.
Toutefois M. de Talleyrand, s'apercevant qu'il s'était trop hâté de
se conduire avec le gouvernement impérial comme avec un gouvernement
perdu, chercha à racheter par une extrême soumission les propos
imprudents qu'on lui reprochait. Deux ou trois jours après il se
rendit à une grande fête aux Tuileries, dans le plus brillant
costume, s'inclinant profondément devant le maître dont il avait
essuyé les outrages, voulant presque le faire douter lui-même et
surtout faire douter le public de ce qui s'était passé. Il y réussit
dans une certaine mesure, car Napoléon, désarmé par cette soumission
calculée, découvrit le calcul, mais agréa l'humilité.
[Note en marge: Signes avant-coureurs d'une guerre prochaine.]
Après avoir réprimé les langues autour de lui, sans les réprimer
dans le public, qu'on ne pouvait pas disgracier, Napoléon s'occupa
sur-le-champ des graves affaires qui l'avaient amené à Paris. Ces
affaires étaient la diplomatie et la guerre qu'il fallait conduire de
front, car on se trouvait à la veille d'une rupture avec l'Autriche.
Cette puissance, que nous avons vue si agitée depuis trois ans,
flottant tour à tour entre le désir de venger ses humiliations et
la crainte de nouveaux revers; cherchant sans cesse une occasion
opportune, ayant cru en découvrir une dans le hardi mouvement de
Napoléon vers le Nord en 1807, l'ayant laissée passer sans la saisir,
et regrettant amèrement de l'avoir manquée; croyant en apercevoir une
nouvelle dans la guerre d'Espagne, hésitant depuis six mois si elle
en profiterait ou non, et au milieu de ces hésitations armant avec
une activité toujours croissante, cette puissance semblait enfin près
d'éclater. Tout ce qu'elle faisait dans l'étendue de son empire comme
préparatifs militaires, auprès des cabinets européens comme intrigue
politique, décelait une résolution presque arrêtée. L'approche du
printemps d'ailleurs donnait lieu de penser qu'on aurait tout au plus
deux ou trois mois pour se préparer à lui tenir tête. Il fallait
donc se hâter si on ne voulait être pris au dépourvu; mais c'est
dans l'art de bien employer le temps et de créer par miracle ce qui
n'existait pas que Napoléon excellait, et il en fournit ici une
nouvelle et éclatante preuve.
[Note en marge: Attitude de Napoléon envers la légation d'Autriche et
envers les autres légations étrangères.]
Avec les préparatifs militaires, il avait à conduire simultanément
les négociations qui devaient ou prévenir la guerre, ou en rendre
le résultat plus certain au moyen d'alliances bien ménagées. Il
avait eu quelques mois auparavant, à son premier retour d'Espagne,
avec l'ambassadeur d'Autriche, des explications si franches, si
développées, et cependant suivies de si peu d'effet, que recommencer
semblait superflu, et aussi peu digne que peu efficace. Napoléon
jugea qu'une extrême réserve à l'égard de cet ambassadeur, une
extrême franchise à l'égard des autres, et le déploiement d'une
grande activité administrative, étaient la véritable conduite à
tenir et la seule manière de provoquer d'utiles réflexions à Vienne,
si on y était encore capable d'en faire de pareilles. Il se montra
donc poli, mais froid et sobre de paroles envers M. de Metternich.
Il enjoignit à toute la famille impériale, dans le sein de laquelle
M. de Metternich était ordinairement bien accueilli, d'imiter cette
réserve. Il se montra au contraire beaucoup plus ouvert avec les
autres ambassadeurs, leur avoua le motif de son retour à Paris, leur
déclara que c'était l'Autriche et ses armements qui le ramenaient si
vite, et qu'il allait y répondre par des armements formidables.--Il
paraît, leur dit-il à tous, que ce sont les eaux du Léthé et non
celles du Danube qui coulent à Vienne, et qu'on y a oublié les leçons
de l'expérience. Il en faut de nouvelles; on les aura, et cette
fois terribles, j'en réponds. Je ne veux pas la guerre, je n'y ai
pas d'intérêt, et l'Europe entière est témoin que tous mes efforts,
toute mon attention étaient dirigés vers le champ de bataille que
l'Angleterre a choisi, c'est-à-dire l'Espagne. L'Autriche, qui a
sauvé les Anglais en 1805, au moment où j'allais franchir le détroit
de Calais, les sauve encore une fois en m'arrêtant au moment où
j'allais les poursuivre jusqu'à la Corogne: elle payera cher cette
nouvelle diversion. Ou elle désarmera sur-le-champ, ou elle aura à
soutenir une guerre de destruction. Si elle désarme de manière à
ne me laisser aucun doute sur ses intentions futures, je remettrai
moi-même l'épée dans le fourreau, car je n'ai envie de la tirer qu'en
Espagne, et contre les Anglais. Sinon la lutte sera immédiate et
décisive, et telle que l'Angleterre n'aura plus à l'avenir d'alliés
sur le continent.--
[Note en marge: Effet du langage de Napoléon sur les cours
européennes.]
L'Empereur produisit sur tous ceux qui l'entendirent l'effet qu'il
désirait, car il était sincère dans son langage, et il disait vrai
en assurant qu'il ne voulait pas la guerre, mais qu'il la ferait
terrible si on l'obligeait à la recommencer. Tout en pensant qu'il
se l'était attirée par sa conduite en Espagne, chacun jugea que
l'Autriche commettait une grande imprudence, et s'effraya pour
l'Europe des conséquences auxquelles cette cour allait s'exposer.
[Note en marge: Séjour prolongé de M. de Romanzoff à Paris.]
On avait, tantôt par un motif, tantôt par un autre, retenu en France,
depuis l'entrevue d'Erfurt, M. de Romanzoff, le ministre des affaires
étrangères de Russie. Comme il a été dit plus haut, ce ministre
s'était rendu à Paris à la suite de Napoléon pour veiller lui-même
aux négociations qui allaient s'entamer avec l'Angleterre, et hâter
autant que possible l'acquisition des provinces du Danube. La
négociation avec l'Angleterre ayant échoué, M. de Romanzoff aurait
pu repartir pour Saint-Pétersbourg, afin de rejoindre son jeune
maître, qui l'attendait avec une vive impatience. Mais un motif, tiré
de leurs désirs communs, avait retenu M. de Romanzoff. Il ne fallait
pas plus de deux mois, lui avait-on dit à Paris, pour terminer les
affaires d'Espagne, pour ramener le roi Joseph à Madrid, pour l'y
couronner de nouveau, pour jeter les Anglais à la mer, et inspirer à
l'Europe des pensées de résignation au lieu de pensées de résistance
à l'égard des desseins conçus à Erfurt. Il pouvait donc y avoir un
intérêt véritable à différer encore les ouvertures qu'il s'agissait
de faire à Constantinople relativement à la Moldavie et à la
Valachie; car si Napoléon était complétement victorieux, l'Autriche
n'oserait pas entreprendre une nouvelle lutte, l'Angleterre ne
trouverait pas d'alliés sur le continent, les Turcs n'en trouveraient
ni sur terre, ni sur mer, et, sans conflagration européenne, la
Russie acquerrait les provinces du Danube, comme elle était près
d'acquérir la Finlande, au moyen d'une guerre toute locale et d'une
importance très-limitée. Ce motif valait la peine d'un nouvel effort
de patience, car ce n'était après tout qu'un retard de deux mois,
et ces deux mois M. de Romanzoff avait jugé utile de les passer
près des événements dont il attendait l'issue. Dans l'intervalle il
observait soigneusement le colosse dont la Russie était pour un temps
la complice plutôt que l'alliée; il en étudiait la force passagère ou
durable; il cherchait à apprécier la valeur des mille propos répétés
à Saint-Pétersbourg par les échos de la diplomatie européenne,
et il vivait en attendant au milieu d'un nuage d'encens, la cour
impériale ayant reçu l'ordre de combler de caresses l'ancien ministre
de Catherine, le ministre actuel d'Alexandre, ordre de tous le plus
facilement obéi à Paris, où l'on aime tant à plaire quand on ne met
pas son orgueil à blesser.
M. de Romanzoff avait passé d'abord deux mois, puis trois à Paris,
ne s'apercevant pas du temps qui s'écoulait, et cherchant à calmer
l'impatience de son souverain, qui le pressait sans cesse de revenir.
Napoléon avait tenu parole, et en deux mois il avait dispersé les
armées espagnoles comme de la poussière, chassé les Anglais du
continent espagnol, ramené son frère à Madrid, sans donner cependant
à personne l'idée que la guerre d'Espagne fût une guerre finie. Ce
n'était pas là ce qu'il avait espéré, ni surtout ce qu'il avait
promis, car on ne pouvait plus se flatter de réaliser les grandes
acquisitions projetées en Orient par un simple acte de volonté.
Napoléon, à peine arrivé, vit M. de Romanzoff, exerça sur lui sa
puissance ordinaire de fascination, fit par son esprit tout ce qu'il
n'avait pas fait par ses armes, exprima sa colère de voir l'Autriche
intervenir encore au moment décisif pour lui arracher les Anglais des
mains, car, s'il les avait poursuivis lui-même, il ne s'en serait
pas sauvé un seul, disait-il, et enfin il se montra résolu à tirer
d'un tel manque de foi (il rappelait toujours les promesses qu'on
lui avait faites au bivouac d'Urschitz) une vengeance éclatante.
Confiant comme il l'était dans les immenses moyens qui lui restaient,
il ne se montra envers le représentant de la Russie ni fanfaron ni
obséquieux, mais ferme et positif, et exigea de lui l'accomplissement
des engagements pris à Erfurt, en homme qui était prêt à se battre
encore avec tout le monde, avec ceux qui lui manqueraient de parole
en l'attaquant, comme avec ceux qui lui manqueraient de parole en ne
l'aidant pas après s'y être engagés.--Si votre empereur avait suivi
mon conseil à Erfurt, dit-il à M. de Romanzoff, nous ne serions pas
aujourd'hui où nous en sommes. Au lieu de simples exhortations, nous
aurions fait des menaces sérieuses, et l'Autriche aurait désarmé.
Mais nous avons parlé au lieu d'agir, et nous allons peut-être avoir
la guerre, moi pour ce que je veux achever en Espagne, vous pour ce
que vous voulez terminer en Finlande et commencer en Turquie. En
tout cas, je compte sur la parole de votre maître. Il m'a promis
que, si le cabinet de Vienne devenait l'agresseur, il mettrait une
armée à ma disposition. Qu'il remplisse ses promesses; qu'il conduise
plus activement la guerre de Finlande, de manière à en finir avec
cette petite puissance qui le tient en échec; qu'il ait une armée
suffisante sur le Danube pour déjouer auprès des Turcs toutes les
intrigues des Anglais et des Autrichiens coalisés; qu'enfin il ait
une armée imposante sur la Haute-Vistule pour faire comprendre à
l'Autriche que le jeu est sérieux avec nous. Quant à moi, je vais
réunir sur le Danube et le Pô trois cent mille Français et cent
mille Allemands, et probablement leur présence obligera l'Autriche
à nous laisser en paix, ce que j'aime mieux pour vous et pour moi,
car dans ce cas vous aurez la Moldavie et la Valachie presque sans
coup férir, et moi je pourrai sans nouvelles dépenses achever la
soumission de la Péninsule. Si ces démonstrations ne suffisent pas,
s'il faut employer la force, eh bien! nous écraserons pour jamais
les résistances qui s'opposent à nos communs projets. Mais, alliance
pour la paix comme pour la guerre, alliance franche, effective, voilà
ce que j'ai promis, ce qu'on m'a promis, et ce que j'attends.--À
ce langage d'un homme qui n'était rien moins qu'intimidé, Napoléon
ajouta ce qu'il fallait de caresses pour compléter l'effet qu'il
voulait produire, et il obtint de M. de Romanzoff les déclarations
les plus satisfaisantes. Celui-ci ne dissimula pas le chagrin qu'il
éprouvait à voir la Russie exposée à une collision avec l'Autriche,
la difficulté des acquisitions projetées en Orient augmentée de
toutes les difficultés que rencontrait la politique française en
Occident, en un mot le cercle de la lutte s'étendant au lieu de se
restreindre; mais il reconnut la nécessité de parler énergiquement à
Vienne pour prévenir la nécessité d'agir; il convint qu'aux paroles
il faudrait joindre certaines démonstrations, si on voulait que les
paroles fussent efficaces, et promit en conséquence que la Russie
aurait une armée en Gallicie prête à prendre ou la route de Prague,
ou celle d'Olmutz, qui l'une et l'autre mènent à Vienne.
Napoléon, satisfait de M. de Romanzoff, et voulant lui prouver à
quel point c'était la paix qu'il désirait, et non la guerre, émit
l'idée d'offrir à l'Autriche la double garantie de la France et de
la Russie pour la conservation de ses États actuels, garantie qui
devait la rassurer complétement, si elle était sincère dans les
craintes qu'elle disait avoir conçues pour elle-même à la suite
des événements de Bayonne. L'idée de cette garantie, en effet,
s'il n'y avait eu que des craintes personnelles dans les motifs
qui déterminaient l'Autriche, aurait eu de quoi la contenter, et
peut-être aurait pu prévenir la guerre. M. de Romanzoff l'accueillit
pour en faire le sujet d'une prompte communication tant à sa cour
qu'à celle de Vienne.
À ses entretiens avec M. de Romanzoff Napoléon ajouta mille
attentions délicates, comme de le conduire lui-même aux manufactures
des Gobelins, de Sèvres, de Versailles, montrant partout à ce
ministre les merveilles de son empire, et voulant à chaque instant
lui en donner des échantillons, à ce point, disait lui-même M. de
Romanzoff, qu'il n'osait plus rien louer devant un souverain si
magnifique, de peur de s'attirer de nouveaux présents en tapisseries,
en porcelaines, en armes de luxe.
[Note en marge: Explications de Napoléon avec les ministres des
princes allemands ses alliés.]
[Note en marge: Premières réquisitions adressées aux rois de Saxe et
de Bavière.]
Après avoir fait ce qui convenait auprès l'ambassadeur de son
principal allié, Napoléon tint un langage tout aussi utile aux
ministres de la Confédération du Rhin. Il leur dit, et il écrivit
à leurs maîtres, les rois de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, de
Westphalie, les ducs de Bade, de Hesse, de Wurzbourg, qu'il ne
voulait pas les exposer à des dépenses prématurées en exigeant la
réunion immédiate de leurs troupes, mais qu'il les invitait à la
préparer, vu qu'il s'attendait à des hostilités prochaines; qu'il
fallait, soit pour prévenir la guerre, s'il en était temps encore,
soit pour la rendre heureuse, si elle était inévitable, se mettre
en mesure d'opposer la force à la force; qu'il allait, quant à lui,
réunir 150 mille Français et Italiens sur le Pô, 150 mille Français
sur le haut Danube, qu'il comptait sur 100 mille Allemands, qu'avec
ces 400 mille hommes il préviendrait la guerre, ou la rendrait
décisive, et garantirait à jamais ses alliés des répétitions que
l'Autriche prétendait exercer sur les puissances allemandes,
autrefois dépendantes ou sujettes de son empire. Il écrivit en
particulier au roi de Bavière et au roi de Saxe, pour leur demander
formellement la réunion d'une première partie de leurs forces autour
de Munich, de Dresde, de Varsovie. Se défiant de la Prusse, qui
pouvait être tentée d'imiter l'Autriche et de chercher la réparation
de ses malheurs dans un acte de désespoir, il lui notifia que, si
elle levait un seul homme au delà des 42 mille que ses conventions
secrètes l'autorisaient à réunir, il lui déclarerait sur-le-champ la
guerre. Il chargea la Russie de faire savoir à Koenigsberg que le
moindre acte d'hostilité serait l'occasion d'une nouvelle lutte qui
deviendrait mortelle pour les uns ou pour les autres, si on faisait
mine de se joindre à l'Autriche.
[Note en marge: Préparatifs militaires de Napoléon.]
À ces manifestations, qui devaient être d'autant plus significatives
qu'elles reposaient sur des précautions non moins réelles
qu'apparentes, Napoléon ajouta des mouvements de ses propres
troupes, qui n'étaient que la suite de combinaisons déjà conçues et
ordonnées à Valladolid même. Ces combinaisons furent aussi vastes
que le commandaient la situation et la masse d'ennemis, tant connus
qu'inconnus, auxquels il devait bientôt avoir affaire.
[Note en marge: Levée de la conscription de 1810, et réappel sur les
conscriptions antérieures de 1806, 1807, 1808 et 1809.]
Pendant qu'il se trouvait en Espagne, Napoléon, prévoyant que
l'Autriche, bien qu'elle eût été intimidée par la présence des deux
empereurs à Erfurt, bien qu'elle ne fût pas entièrement préparée, et
qu'elle ne fût pas enfin assez excitée pour perdre toute prudence,
finirait cependant par éclater au printemps, avait veillé avec une
extrême sollicitude à l'exécution de ses ordres. Les principaux de
ces ordres avaient trait à la levée des deux conscriptions autorisées
en septembre 1808 par le Sénat. L'une comprenait les conscrits de
1810, levés suivant l'usage une année à l'avance, mais ne pouvant
être appelés avant le 1er janvier 1809, et ne devant pendant cette
même année servir que dans l'intérieur. C'était une levée de 80 mille
hommes. Mais comme cet appel, d'après ses projets d'organisation, ne
suffisait pas à Napoléon, il avait songé à revenir sur les classes
antérieures de 1806, 1807, 1808 et 1809, qui n'avaient jamais fourni
au delà de 80 mille hommes chacune. Les cent quinze départements de
cette époque n'offraient pas une population de beaucoup supérieure
à celle des quatre-vingt-six départements d'aujourd'hui; en effet,
tandis que la classe présente actuellement 320 mille jeunes gens
ayant acquis l'âge du service, les cent quinze en fournissaient
377 mille. Napoléon prétendait que c'était peu que d'appeler 80
mille hommes sur 377 mille, et qu'il en pouvait lever 100 mille,
c'est-à-dire un peu plus du quart. On le pouvait assurément, mais
à condition de ne pas recommencer souvent; car il n'est pas de
population qui ne pérît bientôt, si on lui enlevait chaque année le
quart des mâles parvenus à l'âge viril.
Il voulut donc porter à 100 mille la contribution annuelle de la
population, ce qui en revenant en arrière l'autorisait à demander
un supplément de 20 mille hommes à chacune des classes antérieures.
Cet appel avait l'avantage de lui procurer des jeunes gens bien plus
robustes que ceux qu'il levait ordinairement, puisqu'ils devaient
avoir 20, 21, 22, 23 ans, tandis que ceux de 1810 ne comptaient
qu'environ 18 ans. Mais c'était un grave inconvénient que d'arracher
à leurs foyers des hommes qui avaient pu se croire exempts de tout
service, la classe à laquelle ils appartenaient ayant déjà fourni
son contingent. Aussi, pour diminuer le fâcheux effet de cette
mesure, ne manqua-t-on pas d'ajouter à la décision du Sénat que les
classes antérieures à l'an 1806 seraient définitivement libérées,
ce qui laissait sous le coup de nouveaux appels les malheureuses
classes de 1806, 1807, 1808 et 1809. Pour adoucir davantage encore
le mécontentement on renonça à tirer de leurs foyers les hommes qui
s'étaient mariés dans l'intervalle; mais cette atténuation de la
nouvelle mesure calma peu le déplaisir de la population, qui voyait
les remplacements renchérir tous les jours, et les appels se succéder
sans interruption. Du reste, excepté dans quelques départements
de l'Ouest, où un petit nombre de réfractaires recommença la vie
des chouans, et où la répression fut aussi prompte que sévère,
l'obéissance était générale, et une fois au corps les hommes
prenaient sur-le-champ l'énergique esprit de l'armée française.
[Note en marge: Organisation de l'armée destinée à agir en Allemagne.]
Il fallait employer cette vaste levée de jeunes gens, et en fait
d'organisation personne, on le sait, n'a jamais égalé Napoléon. Il
avait depuis deux ans décrété la formation de tous les régiments
à cinq bataillons. Diverses causes avaient empêché jusqu'alors la
complète exécution de cette mesure: d'abord le nombre des conscrits
qui n'était pas encore suffisant, et qui n'allait le devenir que par
l'arrivée aux corps des 160,000 hommes récemment appelés; ensuite la
dépense, qui ne pouvait manquer d'être grande; enfin le mouvement des
régiments qui se déplaçaient sans cesse, et employaient leur temps,
quand ils ne combattaient pas, à se rendre de la Vistule sur le Tage,
ou du Pô sur l'Èbre. Par ces motifs, la plupart des régiments en
étaient à s'occuper de la création du quatrième bataillon, et presque
aucun n'avait formé le cinquième.
Après avoir envoyé en Espagne trois corps de la grande armée: ceux
du maréchal Victor (autrefois premier corps), du maréchal Mortier
(autrefois cinquième corps), du maréchal Ney (autrefois sixième
corps), et les troupes qui avaient formé le corps du maréchal
Lefebvre, plus tous les dragons; après avoir détaché de l'armée
d'Italie de quoi tripler l'armée de Catalogne, Napoléon s'était
fort affaibli du côté de l'Allemagne, surtout en vieux soldats. Il
lui restait sous le titre d'armée du Rhin, et sous les ordres du
maréchal Davout, six divisions d'infanterie, les belles divisions
Morand, Friant, Gudin (qui avaient jadis composé le troisième corps);
l'excellente division Saint-Hilaire, qui avait fait partie du corps
du maréchal Soult; la fameuse division des grenadiers et voltigeurs
d'Oudinot, actuellement à Hanau; la division Dupas, celle-ci de
deux régiments seulement, composant avec les Hollandais la garde
des villes anséatiques; quatorze régiments de cuirassiers, troupe
incomparable devant laquelle aucune infanterie européenne n'avait pu
tenir; enfin dix-sept régiments de cavalerie légère la mieux exercée
qu'il y eût au monde, et une formidable artillerie. Il fallait
ajouter à ces forces les deux divisions Carra Saint-Cyr et Legrand
ayant appartenu au corps du maréchal Soult, et actuellement dirigées
sur Paris pour faire une démonstration vers le camp de Boulogne; les
deux divisions Boudet et Molitor, longtemps laissées sur l'Elbe comme
noyau de l'armée de réserve en 1807, et depuis ramenées sur Lyon dans
la supposition d'une expédition toujours projetée, jamais accomplie,
contre la Sicile. Ces belles troupes, les meilleures de l'Europe, ne
formaient pas toutefois une masse de plus de 110 mille hommes, après
en avoir défalqué tous les soldats que leur âge ou leurs blessures
rendaient impropres au service. Ce n'était pas avec de telles forces
que Napoléon pouvait réduire la maison d'Autriche, quelque bons que
fussent les soldats dont elles se composaient. Voici comment il avait
résolu de les étendre.
L'armée du Rhin comprenait vingt et un régiments d'infanterie, qui
avaient reçu leurs trois bataillons de guerre, depuis qu'on avait
commencé à former les quatrièmes bataillons. Lorsqu'ils en auraient
quatre, ce qui allait résulter de la création des cinquièmes, cette
armée du Rhin devait présenter quatre-vingt-quatre bataillons et 70
mille hommes d'infanterie. Le corps d'Oudinot, composé de compagnies
de grenadiers et de voltigeurs, détachées originairement des
régiments qui ne faisaient point partie de l'armée active, n'avait
plus actuellement les mêmes raisons d'exister. Il devenait difficile
en effet, maintenant que les régiments agissaient si loin de leurs
dépôts, qu'ils avaient à la fois des bataillons en Allemagne, en
Italie, en Espagne, de détacher les compagnies d'élite pour les
envoyer à de si grandes distances. Ayant en outre dans la garde
impériale une troupe de choix, qui se développait tous les jours
davantage, Napoléon n'était plus réduit comme autrefois à en chercher
une dans la réunion des compagnies de grenadiers et de voltigeurs. Il
imagina donc tout simplement de convertir le corps d'Oudinot en une
réunion de quatrièmes bataillons qui seraient détachés des régiments
auxquels ils appartenaient. D'abord, comme ce corps renfermait
vingt-deux compagnies de voltigeurs et de grenadiers appartenant à
l'armée du maréchal Davout, il les lui envoya pour servir de noyau
à la formation des quatrièmes bataillons dans cette armée. Les
compagnies de fusiliers devaient partir le plus tôt possible des
dépôts répandus en Alsace, en Lorraine, en Flandre, pour compléter
ces quatrièmes bataillons. Les autres compagnies d'élite du corps
d'Oudinot appartenaient à trente-six régiments qui avaient passé
d'Allemagne en Espagne. Napoléon résolut également de faire de ces
compagnies le noyau de trente-six quatrièmes bataillons, qui, pour le
moment, serviraient en Allemagne, où ils étaient tout transportés,
sauf à les rapprocher plus tard de l'Espagne, si leurs régiments
continuaient à y servir. Les compagnies de fusiliers allaient leur
être successivement envoyées des dépôts répandus dans le nord et
l'est de la France. Ils devaient être distribués en trois divisions
de douze bataillons chacune, et après leur formation présenter 30
mille hommes d'infanterie.
Les quatre divisions Carra Saint-Cyr, Legrand, Boudet, Molitor,
comprenaient douze régiments, actuellement à trois bataillons
de guerre, devant bientôt en avoir quatre, ce qui ferait encore
quarante-huit bataillons, et procurerait environ 30 mille hommes.
L'armée du Rhin pouvait ainsi s'élever à 130 mille hommes
d'infanterie, sans compter les 5 mille de la division Dupas. Sur le
vaste recrutement ordonné, Napoléon voulut prendre de quoi porter à
11 cents hommes tous les régiments de cavalerie, ce qui ne pouvait
manquer de leur assurer 9 cents combattants. Les quatorze régiments
de cuirassiers comptaient 11 ou 12 mille cavaliers dans le rang: il
espérait en prenant dans les dépôts tout ce qui était disponible les
porter à 13 ou 14 mille présents sous les armes. Il se proposait
d'étendre jusqu'à 14 ou 15 mille cavaliers l'effectif des dix-sept
régiments de cavalerie légère. Il résolut aussi de tirer parti des
vingt-quatre régiments de dragons employés en Espagne. Une pareille
force était plus que suffisante pour les besoins de cette guerre,
eu égard surtout aux besoins des autres guerres qui se préparaient
au nord de l'Europe. Les dépôts en outre regorgeaient de dragons
tout formés, que Napoléon dans le moment croyait plus utiles en
Allemagne qu'en Espagne. Il ordonna donc à l'état-major de Madrid
de renvoyer au dépôt le cadre du troisième escadron de guerre, en
versant dans les deux premiers escadrons les hommes capables de
servir, ce qui devait laisser à peu près au même effectif la force
active en Espagne, et fournir des cadres pour utiliser les cavaliers
déjà formés dans les dépôts. Son projet était de tirer successivement
des dépôts pour les verser dans le cadre des troisièmes et quatrièmes
escadrons, tous les hommes instruits, et de les envoyer ensuite
en Allemagne, en composant avec ces quarante-huit escadrons douze
régiments provisoires de dragons de quatre escadrons chacun. Les
dépôts de dragons étaient répandus dans le Languedoc, la Guyenne, le
Poitou, l'Anjou. Napoléon espérait ainsi avoir d'abord trois mille,
puis six, et jusqu'à douze mille dragons, dès que la conscription
aurait fourni le personnel nécessaire. Il pouvait en conséquence
compter avant deux mois sur 13 ou 14 mille cuirassiers, sur 14
mille hussards et chasseurs, sur 3 mille dragons, presque tous
vieux soldats, c'est-à-dire sur 30 mille hommes de cavalerie. Avec
130 mille hommes d'infanterie, 30 mille de cavalerie, 20 mille
d'artillerie, 5 mille de la division Dupas, 15 ou 20 mille de la
garde, il se promettait de réunir 200 mille Français en Allemagne,
lesquels, avec 100 mille Allemands et Polonais auxiliaires, devaient
lui assurer 300 mille combattants sur le Danube. Le même système de
formation allait lui en procurer 100 mille en Italie.
[Note en marge: Composition des forces destinées à opérer en Italie.]
Napoléon avait en Italie douze régiments d'infanterie dont la
formation à quatre bataillons était presque achevée, et dont la
formation à cinq était commencée. Ils étaient partagés en quatre
divisions de trois régiments, et de 9 à 10 mille hommes chacune,
en y comprenant l'artillerie. La première de ces divisions était à
Udine, la seconde à Trévise, la troisième à Mantoue, la quatrième
à Bologne. On avait rappelé de l'armée de Dalmatie les troisièmes
bataillons des huit régiments composant cette armée, en versant les
hommes valides dans les deux premiers bataillons, et en ne ramenant
que le cadre du troisième, ce qui n'avait pas sensiblement affaibli
la force effective préposée à la garde de cette province éloignée. Au
moyen de ces huit cadres de troisièmes bataillons, et de la création
de huit autres résultant de la nouvelle organisation, on avait réuni
seize bataillons d'infanterie, qui formaient à Padoue une cinquième
division forte de 12 mille hommes au moins. Le repos dont jouissait
l'armée d'Italie, et le soin que Napoléon avait mis à lui assurer sa
part dans chaque conscription, avaient été cause que les nouvelles
formations y étaient plus avancées qu'ailleurs. Enfin avec quelques
troisièmes et quatrièmes bataillons de l'armée de Naples, et deux
régiments entiers tirés de Naples même, on avait composé une belle
division, qui, sous le général Miollis, gardait les États romains.
Napoléon avait ordonné à Murat, devenu roi des Deux-Siciles, de
distribuer son armée en deux divisions, l'une placée entre Naples et
Reggio, l'autre entre Naples et Rome, de manière que celle-ci pouvant
au besoin détacher une brigade sur Rome, rendît la division Miollis
disponible. Les Anglais étaient assez occupés en Espagne, et devaient
l'être assez sur le littoral germanique si la guerre se rallumait
dans le Nord, pour qu'on n'eût pas à s'inquiéter beaucoup de leurs
tentatives contre le midi de l'Italie. On pouvait donc réunir six
divisions, comprenant environ 58 mille hommes d'infanterie, la
plupart vieux soldats qui ne s'étaient pas battus depuis longtemps,
et qui avaient grand désir de recommencer leur ancien métier. Cinq
régiments de dragons, cinq de hussards et chasseurs, ce qui suffisait
en Italie, offraient, en puisant dans les dépôts, une nouvelle
ressource de 8 mille hommes de cavalerie. Avec 6 mille d'artillerie,
on était certain d'avoir une armée de 72 mille Français. En y
ajoutant 18 à 20 mille Italiens, et dans le cas où l'on marcherait
en avant, 10 mille Français de la Dalmatie, on pouvait compter sur
100 mille hommes environ en Italie, qu'il était facile de transporter
en Allemagne. Ces forces réunies permettaient d'accabler la maison
d'Autriche avec 400 mille combattants.
Ces formations ordonnées pendant que Napoléon commandait en Espagne,
c'est-à-dire en novembre et décembre 1808, accélérées en janvier 1809
pendant qu'il s'était établi à Valladolid, furent poussées avec plus
d'activité que jamais depuis son retour à Paris. Mais si l'arrivée
des hommes dans les dépôts s'effectuait rapidement, d'autres parties
de l'organisation avançaient moins vite. Le matériel d'habillement,
toujours lent à confectionner, l'instruction qui ne s'improvise pas,
la formation des nouveaux cadres qui exigeait une grande quantité
d'officiers et de sous-officiers capables, laissaient beaucoup
à désirer. Il est vrai que sous ce dernier rapport nos vieilles
armées offraient à Napoléon de grandes ressources. Mais il fallait
réunir les éléments épars de ces diverses créations, et même pour
le génie la nature des choses, quoique moins rebelle, ne se soumet
pas absolument. On peut employer le temps mieux que d'autres, on ne
saurait jamais s'en passer. Deux à trois mois qu'on espérait avoir
encore ne suffisaient pas, et il était à craindre qu'on ne fût pas
prêt, si la guerre éclatait trop tôt.
[Note en marge: Soins de Napoléon pour accélérer l'organisation de
ses nouveaux corps.]
Les dépôts avaient versé aux divisions de l'armée du Rhin, ainsi
qu'aux quatre divisions Carra Saint-Cyr, Legrand, Boudet et Molitor,
tout ce qu'ils avaient de disponible, de manière que ces divisions
avaient leurs trois bataillons de guerre bien complets, tant en
vieux soldats aguerris qu'en jeunes soldats suffisamment instruits.
Les choses ne marchaient pas aussi bien pour l'organisation des
quatrièmes bataillons. C'est dans cette occasion que Napoléon tira un
grand parti de la garde impériale. Il s'était décidé à lui confier
10 mille conscrits de 1810, et 6 à 7 mille des classes antérieures,
pour qu'elle employât ses loisirs à les former, ce qui avait le
double avantage de prévenir chez elle une oisiveté dangereuse,
et de propager l'excellent esprit dont elle était animée. C'est
à Versailles, à Paris et dans les lieux environnants qu'elle se
consacrait à cette oeuvre si utile, pendant que les moins âgés des
soldats dont elle était composée servaient en Espagne sous les
yeux de l'Empereur. Une partie des conscrits qu'on lui destinait
étant arrivés, elle en avait fait en quelques mois des soldats
qui égalaient les vieux sous le rapport de l'instruction et de la
tenue. Napoléon prit dans ces recrues les hommes les plus robustes,
les plus avancés dans leur éducation militaire, pour les convertir
en compagnies de grenadiers et de voltigeurs, qu'il envoya au
corps d'Oudinot, afin d'y concourir à la formation des trente-six
quatrièmes bataillons qui devaient le composer, en remplacement des
vingt-deux compagnies déjà restituées à l'armée du Rhin. Il envoya
pareillement de ces grenadiers et voltigeurs aux dépôts de l'armée du
Rhin, pour y faciliter l'organisation des quatrièmes bataillons dans
cette armée. Il pressa en même temps l'arrivée et l'instruction des
conscrits encore dus à la garde, afin de s'en servir pour recruter
les corps qui ne trouveraient pas dans leurs dépôts des ressources
suffisantes. Il expédia en poste le général Mathieu Dumas, officier
d'état-major intelligent, exact, actif, pour parcourir tous les
dépôts du midi, de l'est, du nord, depuis Marseille, Grenoble, Lyon,
Strasbourg, jusqu'à Mayence et Cologne, avec mission d'en faire
partir, sans attendre les ordres du ministre de la guerre, les
compagnies de fusiliers qui étaient déjà prêtes, et qui devaient
servir à compléter les quatrièmes bataillons. Il ordonna de plus que,
dès que les 80 mille conscrits de 1810 commenceraient à arriver dans
les dépôts, les régiments qui avaient de l'avance sur les autres
procédassent à la formation des cinquièmes bataillons, afin de
préparer les éléments d'une forte réserve dans l'intérieur et sur les
côtes.
Les dépôts de cavalerie étaient fort riches en hommes et en chevaux,
car Napoléon n'avait cessé de s'en occuper et de consacrer des
fonds à la remonte. Il fit partir plus de trois mille cuirassiers,
chasseurs et hussards, et prescrivit les dispositions nécessaires
pour qu'il en partît bientôt un nombre égal. Il fit acheter 12 mille
chevaux d'artillerie, et préparer tous les attelages de cette arme.
Il ordonna au général Lauriston d'ajouter à l'artillerie de la
garde une réserve de 48 bouches à feu, et pour cela d'acheter 1,800
chevaux en Alsace, où la garde les prendrait en passant avec le
matériel de cette réserve. Enfin, comme s'il avait deviné les grands
travaux qu'il aurait à exécuter dans les îles du Danube, et prévoyant
certainement le rôle que ce fleuve immense jouerait dans la prochaine
guerre, il ordonna de réunir, outre les outils qui suivaient
ordinairement le corps du génie, un approvisionnement extraordinaire
de 50 mille pioches et pelles, qui devaient être transportées à la
suite de l'armée sur des chariots du train. Il tira en outre de
Boulogne un bataillon de 1,200 marins qui fut joint à la garde. Comme
il avait surtout besoin d'officiers et de sous-officiers pour les
nouveaux cadres, indépendamment des officiers pris dans la garde,
il en demanda 300 à Saint-Cyr. Il voulut même choisir dans chaque
lycée, où ne se trouvaient que des adolescents, dont les plus âgés
avaient de seize à dix-sept ans, ceux qu'un développement précoce
rendait propres à la guerre, au nombre de dix par établissement.
Il ne s'en tint pas à cette mesure, et ordonna à M. Fouché de
faire le recensement des anciennes familles nobles qui vivaient
retirées dans leurs terres sans relations avec le gouvernement,
afin d'enrôler leurs fils malgré elles, et de les envoyer dans les
écoles militaires. Si on se plaint, écrivit-il, vous direz que _tel
est mon bon plaisir_, et il ajouta une raison un peu moins folle,
c'est qu'il ne fallait pas que, grâce à de fâcheuses divisions, une
partie des familles pût se soustraire aux efforts que faisait la
génération présente pour la gloire et la grandeur de la génération
future[4]. Il prit encore quelques sous-officiers dans les vélites
et fusiliers de la garde, troupe déjà fort aguerrie, quoique plus
jeune que le reste du même corps. Ayant beaucoup de cavalerie, et se
proposant d'en faire un grand usage contre l'infanterie autrichienne,
il rappela d'Espagne les deux officiers de cette arme qu'il estimait
le plus, les généraux Montbrun et Lasalle. Il rappela de l'Aragon le
maréchal Lannes, qui venait de terminer le siége de Saragosse, et
manda auprès de lui le maréchal Masséna.
[Note 4: Nous citons cette lettre extraordinaire, qui est du nombre
de celles qu'il écrivit lorsqu'il commençait à ordonner en Espagne
même ses premiers préparatifs.
_Au ministre de la police._
«Benavente, le 31 décembre 1808.
»Je suis instruit que des familles d'émigrés soustraient leurs
enfants à la conscription, et les retiennent dans une fâcheuse et
coupable oisiveté. Il est de fait que les familles anciennes et
riches qui ne _sont pas dans le système_ sont évidemment contre. Je
désire que vous fassiez dresser une liste de dix de ces principales
familles par département, et de cinquante pour Paris, en faisant
connaître l'âge, la fortune, et la qualité de chaque membre. Mon
intention est de prendre un décret pour envoyer à l'école militaire
de Saint-Cyr les jeunes gens appartenant à ces familles, âgés de plus
de seize ans et de moins de dix-huit. Si l'on fait quelque objection,
il n'y a pas d'autre réponse à faire sinon que cela est mon bon
plaisir. La génération future ne doit point souffrir des haines et
des petites passions de la génération présente. Si vous demandez aux
préfets des renseignements, faites-le dans ce sens.»]
[Note en marge: Premiers mouvements de troupes.]
Sans vouloir commettre encore aucun acte d'hostilité, car jusqu'ici
l'Autriche ne s'en était point permis, il crut cependant utile de
rapprocher ses troupes du théâtre supposé de la guerre, ce qui devait
avoir le double avantage de les conduire sans fatigue vers les
points de concentration, et de donner à l'Autriche un avertissement
significatif, qui peut-être la ferait rentrer en elle-même, et
lui inspirerait de sages réflexions. En conséquence il ordonna à
la division Dupas de quitter les bords de la mer Baltique, pour
se rapprocher de Magdebourg. Il fit remplacer par les troupes
saxo-polonaises tout ce qu'il avait encore de détachements français
à Dantzig, Stettin, Custrin, Glogau. Il prescrivit au maréchal
Davout de s'acheminer de la Saxe vers la Franconie, de fixer son
quartier général à Wurzbourg, et de diriger sur Bayreuth l'une de
ses divisions. Il enjoignit au général Oudinot de se transporter,
avec le consentement du roi de Bavière, de Hanau à Augsbourg, aux
divisions Carra Saint-Cyr et Legrand de se rendre des environs de
Paris aux environs de Metz, aux divisions Boudet et Molitor de
s'avancer de Lyon sur Strasbourg. Ces trois points de rassemblement,
Wurzbourg, Augsbourg, Strasbourg, devaient être pour l'Autriche
d'une haute signification. Il recommanda au prince Eugène, non de
faire camper ses troupes, ce que la saison ne comportait pas encore,
mais de réunir successivement vers le Frioul ses quatre premières
divisions, son matériel d'artillerie, sa cavalerie, de manière à
pouvoir présenter en vingt-quatre heures une cinquantaine de mille
hommes en bataille. Il renouvela l'ordre à Murat de reporter ses
forces vers Rome, afin de rendre disponible la division Miollis. Il
décida l'armement de toutes les places d'Italie, et l'achèvement
des travaux les plus urgents à Osopo, Palma-Nova, Venise, Mantoue,
Alexandrie. Enfin il envoya au général Marmont, qui commandait en
Dalmatie, l'ordre de concentrer son armée sur Zara, en ne laissant
aux bouches du Cattaro et dans quelques postes intéressants que les
garnisons indispensables; de construire à Zara un camp retranché qui
serait approvisionné pour un an, de s'y préparer ainsi ou à tenir
tête pendant plusieurs mois à des forces considérables, ou à marcher
en avant pour se joindre à l'armée d'Italie.
[Note en marge: Ordre au général Andréossy de quitter Vienne.]
À ces manifestations militaires qui ne constituaient pas encore des
actes offensifs, Napoléon ajouta une manifestation diplomatique:
il ordonna au général Andréossy, ambassadeur à Vienne, de quitter
cette capitale, non point en demandant ses passe-ports, ce qui
eût ressemblé à une déclaration de guerre, mais en alléguant un
congé anciennement sollicité, et récemment obtenu. Napoléon
trouvait dans ce rappel dissimulé, outre l'avantage de témoigner
son mécontentement, celui de supprimer une cause d'irritation entre
les deux cabinets, car le général Andréossy éprouvait pour la cour
de Vienne une haine que cette cour lui rendait. Il avait ordre de
parcourir en revenant tous les cantonnements autrichiens, pour être à
même de donner à son retour des renseignements précis sur les moyens
militaires de l'ennemi. Ces dispositions si actives, si prévoyantes,
prouvent du reste que Napoléon mettait à prévenir la guerre autant de
soin qu'à la préparer. Malheureusement sa politique ambitieuse lui
avait fait de la guerre une nécessité fatale, quand ses goûts ne lui
en faisaient plus un plaisir.
[Note en marge: Moyens financiers créés par Napoléon pour suffire à
la dépense de ses préparatifs militaires.]
À ces vastes préparatifs, il fallait adapter les moyens financiers.
On a déjà présenté l'affligeante remarque que la guerre d'Espagne, en
diminuant désastreusement les forces militaires de la France par leur
dispersion, diminuait à un degré égal ses ressources financières, par
la multiplication excessive des causes de dépense. Bien que la double
création de la caisse de service et du trésor de l'armée mît Napoléon
à l'abri de toute gêne actuelle, les ressources commençaient pourtant
à être moins abondantes, et il était facile d'en prévoir le terme,
comme celui de la puissance de la France, si on ne s'arrêtait bientôt
dans cette carrière d'entreprises exorbitantes.
[Note en marge: État des budgets.]
Les budgets maintenus rigoureusement dans les bornes assignées, ce
qui était facile, puisque les seuls excédants possibles provenant
de l'état de guerre étaient couverts par des prélèvements sur
le trésor de l'armée, tendaient à se liquider sans déficit. Les
exercices antérieurs à 1806, soldés au moyen des bons de la caisse
d'amortissement (lesquels n'étaient, comme on s'en souvient, qu'une
lente aliénation de biens nationaux), marchaient vers leur apurement
définitif. Ceux de 1806 et 1807, fixés à 730 millions pour les
dépenses générales, à 40 pour les dépenses départementales, ce qui
formait avec les 120 des frais de perception, un total de 890 ou 900
millions, n'inspiraient aucune inquiétude pour leur liquidation,
surtout les armées au delà du Rhin continuant à être payées sur
les contributions de la Prusse. Il n'en était pas de même pour
l'exercice 1808. Il avait été fixé comme les autres à 730 millions
de dépenses générales, 40 de dépenses spéciales, l'armée du Rhin
étant toujours payée jusqu'au 31 décembre par les contributions de
guerre. Mais si l'équilibre entre les besoins et les ressources
n'était pas rompu par l'élévation de la dépense, il allait l'être
par un mouvement rétrograde dans les recettes, jusqu'alors inconnu
sous le règne de Napoléon. Ce mouvement ne se faisait remarquer ni
dans les contributions indirectes, ni dans l'enregistrement, ce qui
aurait accusé une diminution de prospérité intérieure, mais dans les
douanes, et les aliénations de domaines nationaux. L'importation des
denrées exotiques avait été singulièrement réduite par les décrets
de Milan, et on était fondé à craindre une diminution de 25 millions
dans cette branche des revenus publics. Les à-compte dus et non
acquittés par les acquéreurs de domaines nationaux, les ventes de
ces domaines sensiblement ralenties, avaient encore privé le Trésor
d'une quinzaine de millions. Un excédant espéré et non obtenu sur le
budget de 1807, lequel cependant avait été porté en recette pour 3
à 4 millions en 1808, une insuffisance de quelques millions sur les
postes, sur les poudres et salpêtres, sur les recettes extérieures
d'Italie, élevaient le déficit total à 47 ou 48 millions pour l'année
1808, qui venait de se terminer.
[Note en marge: Déficit de 90 millions sur 1808.]
Ce n'était là qu'une partie de la difficulté. Les exercices
antérieurs de 1807, 1806, 1805, pouvaient être considérés comme en
équilibre à la condition de compter comme valeurs effectives des
valeurs bonnes sans doute, mais d'une réalisation éloignée, telles,
par exemple, que le débet des négociants réunis qui était encore de
18 ou 19 millions, l'emprunt pour l'Espagne, qu'on avait supposé de
25 millions, et qui n'avait pas été poussé au delà de 7 ou 8, les
encaisses à Bayonne qui n'avaient dû être que provisoires et qui
devenaient permanents comme la guerre au delà des Pyrénées, enfin
les avances pour les troupes russes et napolitaines, qui montaient
de 2 à 3 millions et n'avaient pas été remboursées. L'ensemble de
ces sommes faisait un total de rentrées arriérées d'une quarantaine
de millions, et constituait avec les 47 à 48 millions d'insuffisance
de recettes sur 1808, un déficit général d'environ 90 millions. Nous
devons ajouter que pour mettre les corps en état d'exécuter leurs
préparatifs de guerre, il avait fallu leur payer plus tôt que de
coutume les sommes restant dues sur 1808, d'où il résultait que cet
exercice était à la fois en arrière sur les recettes, et en avance
sur les dépenses, ce qui doublait la difficulté du moment.
[Note en marge: Ressources qu'offre la caisse de service.]
L'embarras du reste n'avait rien de sérieux pour le présent, car
la caisse de service et la caisse de l'armée étaient parfaitement
capables d'y suffire. On se souvient sans doute de la création de
la caisse de service imaginée par M. Mollien, et du principe de
cette création. Au lieu de charger ou la Banque, ou une compagnie
de financiers, d'escompter les obligations des receveurs généraux,
le Trésor avait institué une caisse, dans laquelle les receveurs
généraux étaient obligés de verser leurs fonds dès qu'ils les
recevaient, alors même que d'après les règlements ils ne les devaient
pas encore[5]. On leur en payait l'intérêt jusqu'au jour où l'impôt
que représentaient ces fonds était dû, et on les remboursait avec
leurs obligations échues. Cette opération avait dispensé d'escompter
les obligations. Toutefois comme il y en avait tous les ans pour
plus de 125 millions, qui n'étaient payables que dans les quatre ou
cinq premiers mois de l'année suivante, on n'aurait pas pu éviter
d'en escompter une partie, si Napoléon n'avait prêté au Trésor, au
nom du trésor de l'armée, 84 millions qui s'y trouvaient déposés. De
la sorte, la caisse avec les avances qu'elle obtenait des receveurs
généraux, avec les 84 millions qu'on lui avait prêtés, avait pu
s'abstenir d'escompter les 125 millions d'obligations échéant l'année
suivante, et celles-ci conservées en portefeuille avaient cessé de
figurer sur la place. Les capitalistes n'ayant plus la ressource
de ces obligations pour employer leurs capitaux, venaient prendre
les billets de la caisse de service, qui remplaçaient ainsi les
obligations, à beaucoup meilleur marché pour le Trésor, avec plus
d'ordre, avec l'avantage surtout d'avoir amené les comptables à
verser les fonds de l'impôt à l'instant même où ils les recevaient.
Cette caisse était parvenue à se procurer par là des ressources
considérables, et n'était pas embarrassée de faire face à une
insuffisance actuelle d'une cinquantaine, et même d'une centaine de
millions. S'il y avait, par exemple, pour 40 millions de valeurs
d'une rentrée différée sur les budgets antérieurs, la caisse y
pouvait suppléer moyennant un intérêt pendant la durée de cette
avance. S'il y avait 48 à 50 millions d'insuffisance de recette
sur 1808, elle pouvait encore y pourvoir, moyennant que l'on créât
bientôt une valeur correspondante. Napoléon n'y manqua pas en effet,
et il fit chercher, soit dans les domaines nationaux de France,
soit dans les domaines nationaux de Piémont et de Toscane, des biens
pour une cinquantaine de millions, dont l'aliénation, confiée à la
caisse d'amortissement, et exécutée avec lenteur, devait couvrir
la somme pour laquelle les recettes de 1808 restaient en arrière
des prévisions. Ainsi la caisse de service fournissait la ressource
immédiate, les biens nationaux de France et d'Italie la ressource
définitive, pour combler le déficit du budget de 1808.
[Note 5: Ceci pourra paraître obscur aux lecteurs qui ne se
rappellent pas ce qui a été dit dans les volumes précédents, ou qui
sont étrangers à la connaissance des finances. Ils se demanderont
comment les receveurs peuvent avoir à verser des fonds qu'ils
ne doivent pas encore. Voici l'explication de cette apparente
singularité. Les contributions directes, qui constituent en France la
principale branche du revenu public, sont dues par mois, c'est-à-dire
par douzièmes. Or certains contribuables payent six mois, un an à
l'avance, tandis que d'autres demeurent en retard. Les receveurs de
l'État balancent l'arriéré des uns par les avances des autres, et de
plus on les intéresse à l'exactitude des rentrées en leur donnant
à eux-mêmes, sous le nom de bonifications, deux ou trois mois de
délai, ce qui constitue pour eux une jouissance d'intérêts. C'est ce
qui explique comment ils pouvaient avoir en caisse des fonds qu'ils
ne devaient pas encore. Ce sont ces fonds qu'ils furent obligés de
verser à la caisse des services, moyennant l'intérêt jusqu'au jour où
ils les devraient.]
[Note en marge: Budget de 1809.]
[Note en marge: Situation du trésor de l'armée.]
Le budget de 1809 fut fixé au même chiffre que ceux de 1808 et 1807,
c'est-à-dire à 730 millions de dépenses générales, 40 de dépenses
départementales, ce qui faisait 890 avec les frais de perception.
Mais, en 1807 et 1808, les troupes au delà du Rhin avaient été payées
par le trésor de l'armée. Il fallait qu'il en fut de même en 1809.
Nous avons déjà dit que toutes les dépenses de nos armées d'Allemagne
étant soldées jusqu'au 31 décembre 1808, il restait environ 300
millions au trésor de l'armée, dont 20 millions provenant de la
guerre d'Autriche, 280 de la guerre de Prusse. Depuis, Napoléon avait
réduit la contribution de la Prusse de 20 millions, à la demande
de l'empereur Alexandre: diverses rectifications avaient relevé
d'autres produits, et l'actif total du trésor de l'armée se trouvait
fixé définitivement en janvier 1809, à 292 millions, dont 84 prêtés
au Trésor et représentés par pareille somme de rentes, 10 millions
en excellents immeubles provenant de la liquidation des négociants
réunis, 24 en espèces ou en recouvrement, 64 échéant dans l'année
1809, 106 dans les années 1810 et 1811, et 3 ou 4 prêtés à diverses
personnes que Napoléon avait désiré secourir. C'étaient donc des
valeurs, ou bien placées, ou liquides, ou prochainement recouvrables.
Les 24 millions en espèces ou en recouvrement, joints aux 64
millions échéant en 1809, constituaient une ressource immédiate
de 88 millions, sur laquelle Napoléon avait déjà fait certaines
dispositions. Il avait donné récemment 4 millions en gratifications
à certains corps, payé 1 million aux villes qui avaient fêté
l'armée, prêté 800,000 francs à la ville de Bordeaux, 2,500,000 aux
propriétaires de vignobles de la Gironde, 8 millions à la ville
de Paris, 1 million à l'Université. Il avait en outre consacré 1
million à seconder les expéditions maritimes, 10 millions à acquérir
le canal du Midi, 12 millions à racheter des rentes pour soutenir
les cours, enfin quelques centaines de mille francs à créer des
bourses dans les lycées. La plupart de ces emplois constituaient de
très-bons placements, qui, tout en rendant service aux établissements
sur lesquels on avait placé, ou au crédit du Trésor, permettaient
de doter les membres de l'armée que Napoléon voulait récompenser.
Néanmoins ils réduisaient à une cinquantaine de millions les
ressources de l'année. Il n'en fallait pas davantage, il est vrai,
pour les besoins immédiats de la guerre. En continuant à solder sur
le trésor de l'armée les troupes qui se trouvaient en Allemagne, il
aurait fallu à Napoléon, pour ne pas constituer en déficit le budget
de 1809, qui avait bien assez à faire de payer les armées d'Espagne
et d'Italie, 77 millions pour l'année, dont 22 à prélever sur les
vastes magasins qui nous étaient restés, 55 sur les valeurs en
argent. Napoléon se contenta de prendre de quoi entretenir trois mois
l'armée du Rhin, ce qui exigeait environ 20 millions. Il se borna
donc à tirer immédiatement du trésor de l'armée ces 20 millions, qui,
avec les sommes avancées aux divers corps sur le budget ordinaire,
devaient les mettre tous à leur aise. Napoléon pensait que dans les
premiers mois de 1809 ses troupes seraient sur le territoire ennemi,
où elles vivraient grassement et gratuitement, que la victoire
rouvrirait la source des contributions de guerre, et dédommagerait
amplement le trésor de l'armée des sacrifices qu'il était obligé de
lui imposer. Sur les 12 millions de rentes (en capital, bien entendu)
récemment achetés, il distribua sur-le-champ 7 millions à ses
généraux, voulant leur procurer quelques satisfactions avant de les
mener de nouveau à la mort.
Ainsi, comme nous venons de le dire, le budget de 1808 allait
trouver dans une aliénation de biens nationaux le dédommagement de
la réduction des recettes; le budget de 1809 allait, de même que
les budgets précédents, se décharger sur le trésor de l'armée de la
dépense des troupes d'Allemagne; et quant aux facilités courantes,
en attendant que les valeurs créées fussent réalisées, la caisse de
service, qui jouissait du plus grand crédit, la caisse de l'armée,
dans laquelle coulait incessamment le produit des contributions de
guerre, allaient y pourvoir immédiatement. Mais si la gêne ne se
faisait pas encore sentir, le terme des ressources se laissait déjà
entrevoir, et il était temps de s'arrêter, si on ne voulait ruiner
les finances aussi bien que l'armée. Napoléon en jugeait ainsi
lui-même, car, tandis qu'il suspendait l'emprunt consenti envers
l'Espagne, et donnait à son frère pour unique ressource le produit
des laines prises en Castille, et quelques centaines de mille francs
d'argenterie convertie en monnaie, il interrompait les achats de
rentes, qui avaient été effectués, depuis août jusqu'à décembre
1808, dans l'intention de soutenir les cours. On en avait acheté
46 millions, dont 10 pour le compte de la Banque, 11 pour celui de
la caisse de service, 25 pour celui de la caisse d'amortissement
(celle-ci agissant tant pour elle que pour l'armée). Indépendamment
de ces sommes, la Banque en avait déjà acquis 16 pour elle-même, ce
qui portait à 62 millions les achats de cette année, somme énorme,
si on la compare à la masse de rentes inscrites au grand-livre, qui
était de 56 millions en 1809, au capital de 900 millions. Il avait
fallu cet effort pour soutenir contre l'influence des événements
d'Espagne la rente au taux de 80, que Napoléon appelait le taux
normal sous son règne, aveu pénible à faire, car après Tilsit et
avant Bayonne ce taux était à 94. En janvier 1809, les événements
d'Autriche portant un nouveau coup au crédit, et la tendance à la
baisse se produisant encore avec force, Napoléon ne voulut pas
amoindrir ses ressources disponibles pour arrêter un discrédit
qui n'était plus imputable à la guerre d'Espagne, mais à celle
d'Autriche. Le mauvais effet, suivant lui, devait retomber sur
des puissances parjures, qui vaincues lui promettaient la paix, et
à peine remises de leur défaite recommençaient la guerre. Il se
trompait, car tout le monde rattachait la guerre d'Autriche à la
guerre d'Espagne, et il devenait responsable du discrédit actuel
qu'il ne voulait plus combattre, comme de l'ancien qu'il avait su
arrêter à force d'argent. Sa meilleure justification au surplus
devait se trouver dans la victoire, et il ne négligeait rien en
effet pour la rendre certaine, car, ainsi qu'on vient de le voir,
les conscrits affluaient dans les dépôts, les nouveaux cadres
s'organisaient, les principales armées s'avançaient elles-mêmes vers
le Haut-Palatinat, la Bavière et le Frioul, pour obliger l'Autriche à
réfléchir, ou pour l'accabler, si des menaces elle passait à l'action.
[Note en marge: Agitation d'esprit à Vienne, et motifs qui portent
l'Autriche à la guerre.]
[Note en marge: Exaspération de l'Allemagne contre les Français.]
Malheureusement cette puissance était bien engagée pour reculer.
Jamais elle n'avait pu se consoler d'avoir perdu en quinze ans (de
1792 à 1806) les Pays-Bas, les possessions impériales de Souabe,
le Milanais, les États vénitiens, le Tyrol, la Dalmatie, et enfin
la couronne impériale elle-même! Peut-être si le monde avait pris
une assiette fixe, comme en 1713, après le traité d'Utrecht, comme
en 1815, après le traité de Vienne, peut-être se serait-elle
soumise à la nécessité devant l'immobilité générale. Mais Napoléon
exposant tous les jours le sort de l'Europe et le sien à de nouveaux
hasards, elle ne pouvait s'empêcher de tressaillir à chaque chance
qui s'offrait, et quoique ce fût une cour oligarchique, peu en
communication avec ses peuples, elle n'éprouvait pas une émotion
que la nation autrichienne ne l'éprouvât avec elle, car jamais
les nations, quelle que soit la forme de leurs institutions, ne
demeurent indifférentes au sort de leur gouvernement. Il n'est
pas nécessaire qu'elles possèdent des institutions libres pour
avoir de l'orgueil et de l'ambition. Aussi, lorsque passant sur
le corps de la Prusse pour s'élancer en Pologne, Napoléon avait
laissé une moitié du continent derrière lui, l'Autriche avait songé
à profiter de l'occasion pour l'assaillir à revers. Mais cette
résolution était si grave, il restait tant à faire avant d'avoir
reconstitué les armées autrichiennes, Napoléon avait été si prompt,
que l'occasion à peine entrevue s'était aussitôt évanouie, et on
en avait ressenti à Vienne un dépit, presque un désespoir qui
avait éclaté dans les actes comme dans le langage. Cette première
occasion, montrée par la fortune, perdue par les hésitations de la
prudence, avait amené un déchaînement universel contre les hommes
sages qui faisaient manquer, disait-on, toutes les occasions d'agir.
Il avait fallu alors que Napoléon rendît Braunau à l'Autriche
pour qu'elle se calmât un instant. Elle s'était en effet calmée
durant quelques mois, de la fin de 1807 au commencement de 1808, en
voyant Napoléon porter ailleurs son activité incessante, la Russie
s'unir à lui, l'Angleterre donner des griefs à toute l'Europe par
la barbare expédition de Copenhague, et elle avait même signifié
à cette dernière puissance qu'il fallait se tenir tranquille, du
moins pour un temps. Mais cette résignation avait été de courte
durée. L'attentat commis sur la couronne d'Espagne avait réveillé
toutes ses passions. Elle avait été sincèrement indignée, et elle
le montrait d'autant plus volontiers que Napoléon pour la première
fois semblait embarrassé. Le brusque retour de celui-ci en août
dernier après les événements de Bayonne, ses vertes allocutions à
M. de Metternich, son intimité avec l'empereur de Russie à Erfurt,
avaient contenu mais non calmé l'Autriche, qui avait au contraire
ressenti du mystère gardé à son égard un redoublement de dépit et
d'inquiétude. Sans en être instruite, elle avait deviné que les
provinces du Danube étaient le sacrifice dont Napoléon avait dû
payer à Erfurt l'alliance russe, ce qui n'avait pas contribué à la
ramener. Enfin la campagne que Napoléon venait de faire en Espagne
avait plutôt échauffé que refroidi son ardeur. Sans doute il avait
battu les armées espagnoles, ce qui n'était pas un miracle, ayant
opposé à des paysans indisciplinés ses meilleures armées, mais
ces paysans étaient plutôt dispersés que vaincus, et n'étaient
certainement pas soumis. Quant aux Anglais, Napoléon les avait forcés
à se rembarquer sans les détruire, et si la capitulation de Baylen
avait fait grand tort au prestige de la France, la faible poursuite
des Anglais par le maréchal Soult ne lui en causait pas moins dans
le moment. On vantait les Anglais avec une exagération étrange, et
on répétait à Vienne avec autant de satisfaction qu'on aurait pu
le faire à Londres, qu'enfin les Français avaient trouvé sur le
continent une armée capable de leur tenir tête. À ces raisons qu'on
se donnait à Vienne pour s'encourager s'en joignaient d'autres
d'une égale influence, c'était l'esprit général de l'Allemagne
exaspérée contre les Français, qui, non contents de l'avoir battue
et humiliée tant de fois, l'occupaient et la dévoraient depuis trop
longtemps. Il est certain que la présence de nos troupes dans les
pays vaincus, s'ajoutant aux souvenirs amers des dernières années,
produisait un sentiment d'irritation extraordinaire. L'acte odieux
de Bayonne, les difficultés rencontrées en Espagne, avaient tout
à la fois, en Allemagne comme en Autriche, excité l'indignation
et rendu l'espérance. On ne détestait pas seulement, on méprisait
une perfidie qui n'avait pas réussi, et il fallait, disait-on, que
l'Europe en tirât vengeance. La Prusse, privée de son roi, qui,
après la bataille d'Iéna, s'était retiré à Koenigsberg, où il vivait
obscurément, n'osant se faire voir à ses sujets, auxquels il n'avait
rien à annoncer que la nécessité de payer encore 120 millions de
contributions, la Prusse était prête à se révolter tout entière,
depuis le paysan jusqu'au grand seigneur, depuis Koenigsberg jusqu'à
Magdebourg. La retraite des Français, qu'on regardait non comme la
fidèle exécution d'un traité, mais comme une suite de leurs revers
en Espagne, leur valait des mépris aussi injustes qu'imprudents. Les
derniers détachements de nos troupes sortis des places de l'Oder,
en escortant nos magasins qu'on réunissait à Magdebourg, avaient
été partout insultés, et n'avaient pu traverser les villages sans y
recevoir de la boue et des pierres. Les Français osaient à peine se
montrer à Berlin, tandis qu'un chef de partisans, le major Schill,
qui en 1807 avait gêné par quelques maraudes le siége de Dantzig,
était reçu, fêté avec transport, comme si un chef de partisans
pouvait arracher l'Allemagne des mains de Napoléon.
[Note en marge: Dispositions des peuples allemands alliés de la
France.]
Dans les pays alliés de la France on ne manifestait pas des
dispositions beaucoup meilleures. En Saxe, bien que nous eussions
rendu à la maison régnante la Pologne et un titre royal, on disait
que le roi pour ses intérêts personnels trahissait la cause de
l'Allemagne, et écrasait ses sujets d'impôts et de levées de troupes,
car la conscription était déjà une plaie européenne qu'on imputait
partout à Napoléon. En Westphalie, où un jeune prince de la maison
Bonaparte avait remplacé la vieille maison de Hesse, et faisait par
l'éclat de son luxe bien plus que par la sagesse de son gouvernement
un contraste singulier avec cette maison de tout temps fort avare,
on éprouvait la haine la plus vive. En Bavière, en Wurtemberg, dans
le pays de Bade, où les princes avaient gagné des agrandissements
de titres et de territoires que les peuples payaient en logements
de troupes, en conscriptions et en impôts, on se plaignait tout
haut de souverains qui sacrifiaient leur pays à leur ambition
personnelle. Chez tous ces peuples le sentiment de l'indépendance
nationale éveillait le sentiment de la liberté, et on parlait de
s'affranchir de princes qui ne savaient pas s'affranchir de Napoléon.
On allait plus loin, et déjà quelques esprits plus ardents formaient
des sociétés secrètes pour délivrer l'Europe de son oppresseur,
les nations de leurs gouvernements absolus. Un phénomène effrayant
commençait même à se produire: certains esprits s'enflammant à la
flamme générale, nourrissaient secrètement, ainsi qu'on le verra
bientôt, l'affreuse pensée de l'assassinat contre Napoléon, que
l'admiration et la haine du monde dépeignaient à tous les yeux comme
la cause unique des événements du siècle.
[Note en marge: Insurrection longuement préparée en Tyrol.]
En Tyrol, où subsistait un vieil attachement héréditaire pour la
maison d'Autriche, on supportait avec impatience le joug de la
Bavière. On montrait hardiment cette impatience, on s'assemblait
chez les aubergistes, principaux personnages de ces montagnes comme
de celles de Suisse, et on y préparait une insurrection générale
pour le jour des premières hostilités. De nombreux émissaires, sans
se cacher des autorités bavaroises qui étaient trop faibles pour
se faire respecter, allaient chaque jour annoncer ces dispositions
à Vienne. Ce n'était là, il est vrai, qu'un premier élan de coeur
chez tous les peuples allemands. Il fallait encore pour eux bien
des souffrances, et pour les Français bien des revers, avant qu'ils
osassent s'insurger contre le prétendu Attila. Mais si l'Autriche
levait son étendard, et si elle avait un premier succès, nul doute
que l'insurrection ne pût bientôt devenir générale en Allemagne, et
que nos alliés eux-mêmes ne fissent une éclatante défection.
[Note en marge: Encouragements que l'Autriche trouve dans l'état de
l'Allemagne.]
Ces faits transmis et exagérés naturellement à Vienne, y avaient
porté l'exaltation au comble. On se disait que le temps était enfin
venu d'agir, et de ne plus laisser passer les occasions comme on
l'avait fait en 1807; que la circonstance de l'insurrection espagnole
négligée, on ne la retrouverait plus; que le moment était d'autant
plus favorable que Napoléon n'avait pas 80 mille hommes de troupes en
Allemagne (ce qui était fort inexact), dispersés depuis la Baltique
jusque sur le haut Danube; que l'Italie elle-même s'était dégarnie
pour la Catalogne; que la conscription se levait avec la plus grande
difficulté; que le tyran de l'Europe l'était aussi de la France,
car il était obligé pour contenir ses concitoyens, devenus d'abord
ses sujets, puis ses esclaves, de frapper jusqu'à ses meilleurs
serviteurs (allusion à MM. de Talleyrand et Fouché qu'on disait
disgraciés). On ajoutait que Napoléon ne pourrait pas remplacer les
vieilles troupes envoyées au delà des Pyrénées, qu'on le saisirait
au dépourvu, qu'au premier signal les États allemands ses alliés
se détacheraient de lui, que les États allemands ses ennemis se
soulèveraient avec enthousiasme, que la Prusse s'ébranlerait
jusqu'au dernier homme; que l'empereur Alexandre lui-même, engagé
dans une politique condamnée par la nation russe, abandonnerait au
premier revers une alliance qu'il avait adoptée parce qu'elle était
puissante, non parce qu'elle lui était agréable; qu'en un mot il
fallait seulement donner le signal, que ce signal donné le monde
entier le suivrait, et qu'on serait ainsi les auteurs du salut
universel.
À ces raisons fort plausibles on ajoutait pour s'exciter des raisons
beaucoup moins sérieuses. On prétendait que ce n'était pas seulement
pour se relever, mais pour se sauver, qu'il fallait agir au plus
tôt, car la ruine de la maison de Habsbourg était résolue, après
celle de la maison de Bourbon. L'Empereur des Français voulait,
disait-on, renouveler toutes les dynasties, et placer sur les
trônes de l'Europe des dynasties de sa création. On citait avec une
singulière insistance un propos insignifiant que Napoléon, sous les
murs de Madrid, avait tenu aux Espagnols, lorsqu'il avait mis une
sorte d'affectation à leur faire attendre le retour de son frère
Joseph.--Si vous ne le voulez pas pour roi, leur avait-il dit, je
n'entends pas vous l'imposer, j'ai un autre trône à lui donner; et,
quant à vous, je vous traiterai en pays conquis.--C'était là un
propos de circonstance tenu pour produire un effet d'un moment; et
si Napoléon songeait vraiment à un autre trône que celui d'Espagne
en proférant ces paroles, il songeait tout au plus au trône de
Naples, que Joseph lui avait redemandé avec de vives instances, et
dont Murat, malade alors, n'avait pas encore pris possession. Mais
cet autre trône n'était, à en croire la haute société de Vienne, que
le trône d'Autriche. Il fallait donc, ou périr honteusement en se
soumettant, ou périr glorieusement en résistant, avec chance au moins
de se sauver. Il n'y avait pas, assurait-on, d'autre alternative, et
il fallait prendre son parti, le prendre surtout au plus tôt. Vienne
enfin offrait en 1809 l'image de Berlin en 1806.
[Note en marge: Préparatifs militaires de l'Autriche, et influence
morale de ces préparatifs.]
[Note en marge: Création de la landwehr.]
[Note en marge: Forces de l'Autriche prêtes à entrer en ligne.]
À cette impulsion naissant de ressentiments accumulés, s'en
joignait une autre qui naissait des armements eux-mêmes, poussés
si loin depuis la fin de 1808, qu'il fallait absolument ou s'en
servir ou y renoncer. L'Autriche, après ses revers militaires,
avait naturellement songé à en rechercher la cause et à y porter
remède. En conséquence, elle avait confié le ministère de la
guerre à l'archiduc Charles, avec mission de réorganiser l'armée
autrichienne, de telle sorte qu'à la première occasion favorable
on pût recommencer la lutte contre la France avec plus de chance
de succès. Ce prince, s'appliquant consciencieusement à remplir sa
tâche, avait d'abord accru les cadres en complétant les troisièmes
bataillons de chaque régiment, de manière à les rendre propres à
devenir bataillons de guerre. Il avait ensuite imaginé la landwehr,
espèce de milice imitée de nos gardes nationales, qui était composée
de la noblesse et du peuple, l'une servant de cadre à l'autre, et
appelée à se réunir dans certains points déterminés pour y former
des corps de réserve. On instruisait cette milice fort activement,
et chaque dimanche des jeunes gens de toutes les classes, portant
l'uniforme et les moustaches, affectant les allures militaires que
Napoléon obligeait toute l'Europe à se donner, manoeuvraient dans les
villes d'Autriche, sous la direction de vieux nobles retirés depuis
longtemps des armées, mais prêts à y rentrer pour le service d'une
dynastie à laquelle ils étaient dévoués. Les étrangers qui avaient
connu autrefois l'Autriche si tranquille, si mécontente de la guerre,
en la voyant aujourd'hui si agitée, si belliqueuse, ne pouvaient
plus la reconnaître. On venait de tenir la diète de Hongrie, et de
lui demander ce qu'on appelait l'insurrection, espèce de levée en
masse, composée surtout de cavalerie, et indépendante des régiments
réguliers qui se recrutent avec des soldats hongrois. La diète avait
voté cette insurrection, et en outre des fonds extraordinaires pour
en payer la dépense. On ne prenait donc plus la peine de dissimuler
ces préparatifs, et on les accélérait même, comme pour une guerre qui
devait éclater au printemps, c'est-à-dire sous deux ou trois mois.
On comptait sur environ 300 mille hommes de troupes actives, que
l'archiduc Charles avait mis trois années à organiser, sur 200 mille
hommes de troupes de réserve, comprenant ce que la landwehr contenait
de plus militaire, et enfin sur une force qu'il était impossible
d'évaluer, celle de l'insurrection hongroise. Déjà on avait
commencé à réunir les régiments en Carinthie, en Haute-Autriche, en
Bohême, pour procéder à la formation des corps d'armée. On attelait
l'artillerie, et on la faisait passer en plein jour à travers la
ville de Vienne, précédée ou suivie des régiments d'infanterie, au
milieu des acclamations du peuple de la capitale. On exécutait des
travaux considérables dans trois places qui devaient entrer dans le
plan des opérations. Ces places étaient celles d'Enns, au confluent
du Danube et de l'Ens, avec un pont à Mauthausen, pour couvrir Vienne
contre une invasion venue de la Bavière: celle de Bruck sur la Muhr,
pour couvrir Vienne contre une invasion venue d'Italie: enfin, celle
de Comorn, pour préparer une grande place de dépôt en cas de retraite
en Hongrie, indiquant par là qu'on voulait pousser la guerre à
outrance, et ne pas regarder la lutte comme finie après la perte de
Vienne. On armait publiquement cette dernière ville, et on hissait
les canons sur ses remparts.
[Note en marge: Dispositions personnelles de la famille impériale.]
Le langage adopté pour expliquer à soi et aux autres une telle
conduite tenue en pleine paix, c'est que la destruction de la maison
d'Espagne présageait une tentative prochaine contre la maison
d'Autriche; qu'on devait donc être prêt pour le mois de mars ou
d'avril; qu'on allait être attaqué infailliblement, et qu'avec une
telle certitude il ne fallait pas se laisser prévenir, mais prévenir
un ennemi perfide; que peu importait quel serait celui qui tirerait
le premier coup de canon, que le véritable agresseur serait aux yeux
des honnêtes gens l'auteur de l'attentat de Bayonne. Le gros de
la population croyait à ces discours avec une bonne foi parfaite;
la cour y croyait peu ou pas du tout, bien que le détrônement
des Bourbons l'eût sérieusement alarmée; mais elle était surtout
exaspérée de ses revers, et après l'occasion manquée de la guerre
de Pologne, elle craignait de laisser échapper celle de la guerre
d'Espagne. Toute la noblesse était de cet avis, mue à la fois par
de justes ressentiments nationaux et par les mauvaises passions
de l'aristocratie allemande. D'ailleurs les nombreux agents de
l'Angleterre, réintroduits officieusement à Vienne, l'excitaient à
qui mieux mieux. Les archiducs n'étaient pas les moins vifs dans
cette sorte de croisade, excepté toutefois le principal, le plus
responsable d'entre eux, l'archiduc Charles, qui, destiné à commander
en chef, frémissait non à l'idée des boulets, car il n'y avait
pas un soldat plus brave que lui, mais à l'idée de se retrouver
encore en face du vainqueur du Tagliamento, jouant contre lui le
sort de la monarchie autrichienne. Suivant son usage, il préparait
la guerre sans la désirer. Pour piquer son courage, on l'appelait
d'un nom emprunté aux événements d'Espagne, celui de _Prince de la
paix_. L'empereur François, toujours sensé, mais peu énergique,
s'abandonnait à un entraînement qu'il blâmait, se contentant de
lancer quelques traits satiriques contre les fautes qu'il laissait
commettre, surtout quand ces fautes étaient l'oeuvre de ses frères.
Récemment uni, depuis son veuvage, à une princesse de la maison
de Modène, laquelle était la plus imbue des préjugés autrichiens,
il avait l'avantage, commode pour sa faiblesse, de trouver son
intérieur de famille d'accord tout entier avec la tendance à laquelle
il cédait, et de voir ainsi tous ses proches, excepté lui-même,
approuvant ce qui allait prévaloir. Cela suffisait à son repos et à
son caractère.
[Note en marge: La cour d'Autriche, dominée par l'entraînement
général, se décide pour la guerre.]
Ainsi, toujours armant, parlant, s'exaltant les uns les autres depuis
plusieurs mois, les princes et grands seigneurs qui gouvernaient
l'Autriche en étaient venus à un état d'hostilité ouverte, et il
leur fallait absolument prendre une résolution. Au surplus, le
brusque retour de Napoléon à Paris, l'appel adressé aux princes de
la Confédération du Rhin, les mouvements de troupes françaises vers
le Haut-Palatinat et la Bavière, donnaient à penser que la France
elle-même se préparait à la guerre par laquelle on avait espéré
la surprendre. Ainsi, en voulant se prémunir contre un danger qui
n'existait pas, on l'avait créé. On aurait pu sans doute s'expliquer
avec Napoléon, et on en aurait trouvé le moyen dans l'offre de
garantie faite à Paris par la diplomatie russe et française. Mais
ce genre de dénoûment était usé, car il avait déjà servi après
Tilsit à se tirer d'un semblable mauvais pas. Il était difficile
de sortir encore une fois d'une pareille position par un nouveau
simulacre de réconciliation. Il fallait donc prendre ou le parti
de la guerre ou celui du désarmement immédiat; car, outre qu'on ne
pouvait plus trouver d'explications spécieuses pour des préparatifs
aussi avancés, il devenait impossible d'en supporter la dépense.
Mais en face de l'Allemagne, de l'Angleterre, de soi-même, se dire
tout à coup rassuré après avoir paru si alarmé, abandonner ceux
qu'on nommait les héroïques Espagnols, laisser perdre encore ce
qu'on était convenu d'appeler la plus belle des occasions, était
impossible. Il fallait vaincre ou périr les armes à la main, et
d'ailleurs on avait, disait-on, bien des chances pour soi: l'armée
autrichienne réorganisée et plus florissante que jamais; l'Allemagne
exaspérée faisant des voeux ardents, et au premier succès prête à
passer des voeux au concours le plus actif; l'Angleterre offrant ses
subsides; la Russie chancelante; la France commençant à penser ce que
pensait l'Europe, et devant donner moins d'appui au conquérant qui
pour ravager le monde l'épuisait elle-même; l'armée française enfin
dispersée de l'Oder au Tage, des montagnes de la Bohême à celles de
la Sierra-Morena, décimée par dix-huit ans de guerres incessantes,
et faiblement recrutée par de jeunes soldats qu'on arrachait au
désespoir de leurs familles, dans un âge qui était à peine celui de
l'adolescence. Sous l'empire de ces mille raisons, un jour, sans
savoir comment, on se trouva entraîné avec tout le monde par la
passion générale, et la guerre fut décidée. On ordonna de réunir cinq
corps d'armée en Bohême, deux en Haute-Autriche, deux en Carinthie,
un en Gallicie. L'archiduc Charles devait en être le généralissime.
Les efforts de la diplomatie se joignirent à ceux de l'administration
militaire pour préparer un autre moyen de guerre, celui des alliances.
[Note en marge: Efforts de la diplomatie autrichienne auprès des
cours de l'Europe pour les entraîner à la guerre.]
On renoua avec l'Angleterre des relations qui n'avaient été que
fictivement rompues; on accepta les subsides qu'elle offrait
à pleines mains, et on continua l'oeuvre déjà commencée de sa
réconciliation avec les Turcs; on imagina enfin d'essayer une
tentative auprès de l'empereur Alexandre pour le ramener à ce qu'on
appelait l'intérêt de l'Europe, et son intérêt bien entendu à lui.
[Note en marge: Situation des choses à Constantinople.]
La diplomatie autrichienne avait beaucoup à faire à Constantinople:
éloigner les Turcs de la France, les rapprocher de l'Angleterre, les
disposer à se jeter sur la Russie si celle-ci continuait à marcher
avec Napoléon, ou à la laisser en paix si elle rompait avec lui, de
manière qu'on n'eût affaire qu'à l'ennemi commun de l'Europe, était
une politique fort bien calculée, et qui méritait d'être suivie
avec activité. Du reste, les révolutions continuelles de la cour de
Turquie prêtaient à toutes les intrigues extérieures.
[Note en marge: Mustapha-Baraïctar en voulant replacer Sélim sur
le trône, entraîne la perte de ce prince, et provoque une nouvelle
révolution dans le sérail.]
[Note en marge: Élévation au trône du jeune sultan Mahmoud.]
[Note en marge: Mort de Mustapha-Baraïctar.]
Depuis la chute du sultan Sélim, de nouvelles catastrophes avaient
ensanglanté le sérail, et donné à la Turquie l'apparence d'un empire
qui, au milieu de ses convulsions intérieures, s'affaisse sur
lui-même. Le fameux pacha de Rutschuk, Mustapha-Baraïctar, soit
qu'il fût, comme il le prétendait, attaché à son maître Sélim, soit
qu'il fût offensé qu'une faction fanatique, composée de janissaires
et d'ulémas, eût donné le sceptre sans le consulter, était venu se
placer à Andrinople à la tête d'une armée dévouée. De là il avait
paru gouverner l'empire, car tous les pachas lui avaient adressé
des députés, ou s'étaient rendus auprès de lui en personne, pour
s'informer de ses volontés, et le nouveau sultan lui-même, Mustapha,
avait envoyé des ambassadeurs à son camp, comme pour se mettre à
sa discrétion. Ainsi, sous prétexte de conférer sur le sort de
l'empire, Mustapha-Baraïctar en disposait. Bientôt il était venu
camper sous les murs de Constantinople, et un jour enfin il avait
marché sur le sérail pour replacer sur le trône Sélim, qui vivait
enfermé avec les femmes et gardé par les eunuques. Mais, au moment
où il allait exécuter ce projet, on avait jeté à ses pieds la tête
de son maître infortuné, prince le meilleur qui depuis longtemps
eût régné à Constantinople. Baraïctar, pour venger Sélim, avait
déposé Mustapha après un règne de courte durée. À défaut d'autre, il
avait été obligé de prendre le frère de Mustapha lui-même, Mahmoud,
âgé de vingt-quatre ans, prince qui ne manquait pas de qualités,
et qui avait contracté auprès de Sélim prisonnier le goût de la
civilisation européenne. Cette révolution opérée, Mustapha-Baraïctar
avait gouverné l'empire pendant quelques mois, avec une autorité
absolue, sous le nom du jeune sultan. Mais une nouvelle révolte de
janissaires avait fait cesser ce despotisme en ajoutant catastrophes
sur catastrophes. Baraïctar, surpris par les janissaires avant qu'il
eût pu regagner le sérail, s'était caché dans un souterrain de son
palais en flammes, et il y avait péri sous les cendres et les ruines.
Mahmoud, qui joignait à de l'esprit quelque hardiesse, une certaine
astuce, n'avait pas été étranger à cette dernière révolution. Délivré
d'un maître insolent, il avait entrepris de gouverner lui-même son
empire chancelant, et il l'essayait au moment même où la France et
l'Autriche allaient se mesurer encore une fois sur les bords du
Danube. Attirer les Turcs à elle pour en disposer à sa convenance,
était, comme nous venons de le dire, d'une grande importance pour
l'Autriche, car elle pouvait ou jeter un ennemi de plus sur les bras
des Russes si ceux-ci continuaient à rester alliés de la France, ou
les débarrasser de cet ennemi incommode s'ils consentaient à s'unir à
ce qu'on appelait la cause européenne.
[Note en marge: La seule insinuation de céder les provinces du Danube
soulève tous les Turcs.]
[Note en marge: Avantages que la diplomatie autrichienne tire des
ouvertures faites par la France à Constantinople.]
La chose devenait facile depuis la nouvelle position de la France
à l'égard des Turcs. Il lui était en effet impossible, unie comme
elle l'était avec la Russie, de rester en confiance avec eux. Pour
colorer le changement survenu après Tilsit, elle avait d'abord pris
pour excuse la chute de son excellent ami Sélim. À cela le sultan
Mustapha avait répondu que ce changement ne devait en rien refroidir
la France, car la Porte restait sa meilleure amie. Napoléon avait
alors répliqué que, puisqu'il en était ainsi, il s'occuperait de
ménager une bonne paix entre les Russes et les Turcs, mais il
n'avait pas osé parler des conditions. Pourtant les Russes insistant,
soit avant, soit après Erfurt, pour qu'on terminât avec les Turcs, et
qu'on leur demandât les provinces du Danube; les Turcs, de leur côté,
se plaignant auprès de la France de ce qu'elle ne leur procurait
point la paix promise, Napoléon, toujours courant de Bayonne à
Paris, de Paris à Erfurt, d'Erfurt à Madrid, avait, pour occuper un
peu les uns et les autres, fini par insinuer aux Turcs, avec les
démonstrations du regret le plus vif, qu'ils n'étaient plus capables
de défendre la Valachie et la Moldavie, qu'ils feraient bien d'y
renoncer, de s'assurer à ce prix une paix solide, et de concentrer
toutes leurs ressources dans les provinces qui tenaient fortement
à l'empire; que si à ce prix ils voulaient terminer une guerre qui
menaçait de leur devenir funeste, il promettait de leur procurer un
arrangement immédiat, et de garantir au nom de la France l'intégrité
de l'empire ottoman. Rien ne peut donner une idée de la révolution
qui se fit dans les esprits à cette ouverture de la diplomatie
française. Bien qu'on y eût mis de grands ménagements, et qu'on
n'eût dit que ce qu'on ne pouvait pas s'empêcher de dire après les
engagements contractés avec la Russie, le courroux du sultan Mahmoud,
du divan, des ulémas, des janissaires, fut au comble, et cette simple
insinuation avait agité si fort le ministère turc, que l'émotion se
communiqua comme l'éclair à la nation tout entière. Sur-le-champ on
parla d'armer 300 mille hommes, de lever même le peuple ottoman en
masse, et de sacrifier jusqu'au dernier disciple du prophète plutôt
que de céder. On ne voulut point voir dans la France une amie, qui,
à son coeur défendant, faisait connaître à des alliés qu'elle aimait
une nécessité douloureuse; on s'obstina à ne voir en elle qu'une amie
perfide qui trahissait ses anciens alliés pour les livrer à un voisin
insatiable. Assistant au spectacle de ces vicissitudes avec une
extrême impatience d'en profiter, l'Autriche, qui avait interprété
l'entrevue d'Erfurt comme elle devait l'être, affirma aux Turcs que
le secret de cette fameuse entrevue n'était autre que le sacrifice
des bouches du Danube, promises aux Russes par les Français; que pour
s'assurer l'indulgence de la Russie dans les affaires d'Espagne, la
France lui livrait la Porte, et qu'ainsi, après avoir trahi ses amis
les Espagnols, elle cherchait à se le faire pardonner en trahissant
ses amis les Turcs, et se tirait d'embarras en accumulant trahison
sur trahison. À ces noires peintures l'Autriche ajouta le récit fort
inexact de ce qui se passait en Espagne, y montra les Français battus
par des paysans insurgés, surtout par les armées de l'Angleterre; et
comme les musulmans ont pour la victoire un respect superstitieux,
elle produisit sur eux la plus décisive des impressions en
représentant Napoléon jugé par le résultat, c'est-à-dire condamné
par Dieu même. De toutes ces allégations l'Autriche tira auprès des
Turcs la conclusion que la Porte devait s'éloigner de la France, se
rapprocher de l'Angleterre, effacer le souvenir du passage récent des
Dardanelles par l'amiral Duckworth, s'appuyer enfin sur les armées
autrichiennes et anglaises pour résister à l'ambition d'un voisin
formidable, et à la trahison d'un ami perfide.
[Note en marge: Révolution dans la politique turque: éloignement pour
les Français, et rapprochement avec les Anglais.]
[Note en marge: La paix étant signée entre la porte et l'Angleterre
par les soins de l'Autriche, la Turquie se trouve à la disposition de
la nouvelle coalition.]
Ces discours adressés à des coeurs exaspérés y pénétrèrent avec une
incroyable promptitude, et en peu de temps on amena à Constantinople
une révolution dans la politique extérieure, tout aussi étrange que
celles qui avaient eu lieu dans la politique intérieure. Tandis
qu'un an auparavant les Turcs, entourant les Français de leurs
acclamations, élevaient sous leur direction de formidables batteries
contre les Anglais, et lançaient à ces derniers des boulets rouges
et des cris de haine, on les voyait maintenant prodiguer l'outrage
aux Français, au point que ceux-ci ne pouvaient se montrer dans les
rues de Constantinople sans y être insultés, et que les Anglais y
étaient appelés par les voeux de la population entière. L'Autriche,
attentive à tous ces mouvements d'un peuple ardent et fanatique,
avertit les Anglais du succès de ses menées, et fit venir M. Adair
aux Dardanelles. Il y mouilla sur une frégate anglaise, et n'eut pas
longtemps à attendre la permission de paraître à Constantinople.
L'invitation de s'y rendre lui ayant été adressée sur les instances
de la diplomatie autrichienne, il y vint, et, après quelques
pourparlers, la paix conclue avec l'Angleterre fut signée dans les
premiers jours de janvier 1809. Dès cet instant la Porte fut à la
disposition de la nouvelle coalition, prête à faire tout ce que lui
inspireraient pour leur cause commune l'Autriche et l'Angleterre.
[Note en marge: Efforts moins heureux de la diplomatie autrichienne à
Saint-Pétersbourg.]
[Note en marge: Langage de l'Autriche auprès de l'empereur Alexandre.]
Les menées de l'Autriche n'étaient pas moins actives à
Saint-Pétersbourg qu'à Constantinople, mais elles ne pouvaient
pas y avoir le même succès. La cour de Vienne avait choisi pour
la représenter en cette circonstance le prince de Schwarzenberg,
brave militaire, peu exercé aux finesses de la diplomatie, mais
capable d'imposer par sa loyauté, et de donner le change sur les
véritables intentions de sa cour, qui lui étaient à peine connues.
Il avait mission d'affirmer que les intentions de l'Autriche étaient
droites et désintéressées, qu'elle ne voulait rien entreprendre, que
son unique préoccupation au contraire était de se défendre contre
des entreprises semblables à celles de Bayonne, que si l'empereur
Alexandre voulait revenir à une meilleure appréciation des intérêts
européens et russes, il trouverait en elle une amie sûre, nullement
jalouse, et ne prétendant lui disputer aucun agrandissement
compatible avec l'équilibre du monde. M. de Schwarzenberg était
chargé surtout de faire valoir le grand argument du moment, la
perfidie commise envers l'Espagne, laquelle ne permettait plus à
personne de rester allié du cabinet français sans un vrai déshonneur.
À cet égard, M. de Schwarzenberg, qui était un parfait honnête
homme, devait chercher à éveiller tout ce qu'il y avait d'honorable
susceptibilité dans le coeur de l'empereur Alexandre. Enfin, s'il
parvenait à se faire écouter, il devait, assure-t-on[6], offrir la
main de l'héritier de l'empire d'Autriche pour la grande-duchesse
Anne, ce qui ne pouvait rencontrer aucun obstacle de la part de
l'impératrice mère, et ce qui aurait rétabli l'intimité entre les
deux cours impériales.
[Note 6: La mission du prince de Schwarzenberg, qui eut à cette
époque une grande importance, fut entièrement connue du cabinet
français par les confidences de l'empereur Alexandre à M. de
Caulaincourt.]
[Note en marge: Nouvelles dispositions de l'empereur Alexandre à
l'égard de Napoléon.]
L'empereur Alexandre, à cette époque, n'était déjà plus sincère dans
ses relations avec Napoléon, bien qu'il l'eût été dans les premiers
temps, lorsque l'enthousiasme de projets chimériques le portait à
tout approuver chez son allié. Alors il avait sincèrement admiré
le génie et la personne de Napoléon, qui valaient la peine d'être
admirés, et l'intérêt aidant l'enthousiasme, il était devenu un allié
tout à fait cordial. L'illusion des grands projets avait disparu
depuis qu'il ne s'agissait plus de Constantinople, mais seulement de
Bucharest et de Jassy. C'était sans doute un intérêt bien suffisant
pour la Russie que la conquête des provinces du Danube, laquelle
n'est pas même encore accomplie aujourd'hui; toutefois cet intérêt
plus positif, moins éblouissant, laissait Alexandre plus calme, et
le rendait soucieux sur les moyens d'exécution. Il avait semblé dans
l'origine qu'il suffirait du consentement de Napoléon pour obtenir
les provinces du Danube; mais au moment de réaliser ce voeu, les
difficultés pratiques se montraient beaucoup plus sérieuses qu'on
ne l'avait imaginé d'abord. Si Napoléon, soumettant rapidement
l'Espagne, faisant subir aux Anglais quelque éclatant désastre, avait
empêché l'Autriche de concevoir même une pensée de résistance; si
les Turcs dès lors n'avaient eu qu'à souscrire à ce qu'on aurait
décidé de leurs provinces, l'empereur Alexandre aurait pu conserver,
à défaut de l'enthousiasme inspiré par ses premiers projets, la
ferveur d'une alliance qui lui rapportait de si sûrs et si prompts
avantages. Mais quelque grand que fût le génie de Napoléon, quelque
grandes que fussent ses ressources, il s'était créé de telles
difficultés, qu'il avait fait naître chez ses ennemis de toute sorte
le courage de l'attaquer de nouveau. De son côté la Russie n'avait
pas eu en Finlande tous les succès sur lesquels on avait compté, tant
à Saint-Pétersbourg qu'à Paris. Ce vaste empire, dont l'avenir est
immense, mais dont le présent est loin d'égaler l'avenir, véritable
Hercule au berceau, n'avait jamais pu envoyer plus d'une quarantaine
de mille hommes effectifs en Finlande, pendant la campagne d'été,
et il avait employé la belle saison à y faire contre les Suédois
un genre de guerre qui convenait peu à sa grandeur. Cette guerre
de Suède, en un mot, pas plus morale dans son principe que celle
d'Espagne, n'avait pas eu de succès plus décisifs, et les deux
empereurs, quoique fort supérieurs à leurs ennemis, n'avaient
cependant pas obtenu de la fortune de faveurs enivrantes. Aussi
l'empereur Alexandre n'était-il nullement enivré. Il trouvait que
ce que Napoléon lui abandonnait il fallait encore le conquérir par
de pénibles efforts, et le désenchantement toujours si prompt chez
lui le gagnait déjà sensiblement. Il jugeait Napoléon encore assez
puissant pour qu'il n'y eût aucune sûreté à se brouiller avec lui;
mais il ne le jugeait plus assez victorieux pour qu'il y eût le même
avantage à être son allié, ni surtout assez pur pour qu'il y eût le
même honneur. Et comme d'ailleurs il n'aurait probablement pas obtenu
de l'Autriche et de l'Angleterre les conquêtes qui continuaient à
être sa passion dominante, c'est-à-dire les provinces du Danube,
comme une nouvelle révolution dans ses amitiés l'aurait déshonoré, il
était résolu à persister dans l'alliance française, mais en tirant
de cette alliance le plus grand profit payé par le moindre retour
possible[7].
[Note 7: Ceux qui ont dépeint Alexandre comme toujours faux avec
Napoléon se sont trompés autant que ceux qui l'ont représenté comme
toujours sincère. Il fut sincère tant que durèrent son engouement
et la fortune prodigieuse de Napoléon. Il le fut moins quand à la
conquête de l'empire turc succéda dans ses rêves la conquête de la
Valachie et de la Moldavie, quand surtout Napoléon lui apparut moins
irrésistible et moins constamment heureux. Le calcul remplaça alors
l'enthousiasme pour faire place plus tard à un sentiment pire encore.
Mais, il faut l'avouer, Napoléon s'était attiré ce changement, et
il est difficile de prononcer une condamnation morale contre l'un
ou contre l'autre. Les entretiens secrets d'Alexandre avec M. de
Caulaincourt, que celui-ci mettait une scrupuleuse exactitude à
rapporter, révèlent ces changements successifs avec une vérité
frappante, même à travers toutes les flatteries dont Alexandre
accompagnait ses discours. Le changement se produisait avec une
naïveté qui prouve que l'homme le plus fin (et Alexandre l'était
beaucoup) a bien de la peine à cacher la vérité. Napoléon lui-même,
quoique de loin, ne pouvait pas s'y tromper, et tout prouve en effet
qu'il ne s'y trompa guère.]
[Date en marge: Fév. 1809.]
[Note en marge: Déplaisir que cause à l'empereur Alexandre une
nouvelle guerre de la France avec l'Autriche.]
[Note en marge: Résolution adoptée par Alexandre de tout faire pour
empêcher cette guerre.]
Dans une telle disposition cette guerre de la France avec l'Autriche
devait être pour Alexandre la circonstance la plus inopportune et la
plus inquiétante, car elle allait rendre plus difficile la conquête
des provinces turques, exiger un effort coûteux s'il fallait aider
Napoléon par l'envoi d'une armée en Gallicie, ajouter une nouvelle
guerre aux quatre qu'on avait déjà, contre les Suédois, les Anglais,
les Persans, les Turcs. Cette guerre allait en outre placer la Russie
en contradiction encore plus choquante avec ses antécédents, car elle
pouvait l'exposer à combattre dans les champs d'Austerlitz pour les
Français contre les Autrichiens, et fournir de nouveaux griefs à
l'aristocratie russe, qui blâmait l'intimité avec la France. Enfin,
heureuse ou malheureuse, elle devait amener un résultat également
fâcheux: car heureuse, elle pouvait inspirer à Napoléon la funeste
pensée de détruire l'Autriche, et de supprimer ainsi toute puissance
intermédiaire entre le Rhin et le Niémen; malheureuse, elle devait
rendre ridicule, dangereuse, et infructueuse au moins, l'alliance
contractée avec la France, au grand scandale de toute la vieille
Europe. Il n'y a pas de pire position que celle de ne pouvoir
souhaiter ni le succès ni l'insuccès d'une guerre, et ce qu'on a
de mieux à faire alors c'est de chercher à l'empêcher. C'était en
effet ce qu'Alexandre était résolu à essayer par tous les moyens
imaginables.
[Note en marge: Langage d'Alexandre à M. de Caulaincourt.]
M. de Romanzoff était revenu à Saint-Pétersbourg séduit par les
procédés de Napoléon, autant que M. de Caulaincourt l'était par
ceux d'Alexandre. Mais les deux souverains étaient assez supérieurs
à leurs ministres pour échapper aux séductions qui trompaient ces
derniers. Alexandre se laissa raconter les merveilles de Paris et les
attentions dont Napoléon avait comblé M. de Romanzoff, tout comme
Napoléon se laissait raconter les aimables prévenances dont M. de
Caulaincourt était chaque jour l'objet; mais il ne dévia d'aucune de
ses résolutions. Il arrêta d'accord avec M. de Romanzoff son langage
et sa conduite envers la France, et eut avec M. de Caulaincourt
plusieurs entretiens fort importants. Il ne lui dissimula presque
rien de ce qu'il pensait de la situation; il en parla impartialement
pour Napoléon, modestement pour lui-même.
Il convint que la guerre de la Finlande n'avait pas été bien
conduite, mais il exprima le regret que Napoléon de son côté n'eût
pas obtenu contre les Anglais de succès plus décisifs; il parut
même penser que les Anglais après tout avaient seuls gagné quelque
chose à l'entreprise sur l'Espagne, puisqu'ils allaient avoir les
colonies espagnoles à leur disposition, ce qui valait bien la
conquête, fort douteuse du reste, de Lisbonne et de Cadix pour les
Français. Il exprima tout le chagrin qu'il éprouverait d'avoir
à combattre les anciens alliés à côté desquels il se trouvait à
Austerlitz, les embarras que cette singulière situation lui causerait
à Saint-Pétersbourg, dans la haute société et même dans la nation; il
avoua la difficulté qu'il aurait de réunir, outre une nouvelle armée
en Finlande, des troupes d'observation le long de la Baltique, une
grande armée conquérante contre la Turquie, et une armée auxiliaire
des Français contre l'Autriche, difficulté non-seulement militaire
mais surtout financière. Il alla enfin dans ses confidences jusqu'à
déclarer que le succès même de la nouvelle guerre lui inspirait des
soucis, car il verrait avec alarme disparaître l'Autriche, et ne se
prêterait pas à ce qu'on la remplaçât par une Pologne. Il déclara que
la paix lui était nécessaire à lui, mais qu'il la croyait nécessaire
aussi à Napoléon; car, disait-il, il ne lui échappait pas que la
France commençait à la désirer, et à changer de sentiment envers
son glorieux souverain. C'étaient là tout autant de raisons pour
qu'on le laissât agir en liberté envers l'Autriche, et faire tout
ce qu'il pourrait pour empêcher une guerre dont la pensée seule lui
était souverainement désagréable. Malheureusement, ajoutait-il,
il était loin de croire avec Napoléon qu'il suffît de menacer, de
remettre des _ultimatum_ au nom des deux plus grandes puissances de
l'univers, pour arrêter des gens effarés, dominés par la haine et la
terreur, chez lesquels il y avait, avec beaucoup d'exagération de
langage, une part de crainte sincère dont il fallait tenir compte.
En conséquence il demandait qu'on lui permît de les rassurer et de
les intimider tout à la fois, de les rassurer en niant positivement
le projet prétendu de les traiter comme l'Espagne, de les intimider
en leur montrant les suites funestes qu'entraînerait pour eux une
nouvelle guerre. Alexandre se refusa en outre, comme l'aurait voulu
Napoléon, à confier la conduite de cette affaire aux deux ministres
de Russie et de France à Vienne. Napoléon, tout en souhaitant la
paix, croyait que ces deux ministres seraient plus péremptoires, et
dès lors plus écoutés. Alexandre au contraire croyait qu'ils iraient
droit à la guerre.--Nos ministres brouilleront tout, dit-il à M. de
Caulaincourt. Qu'on me laisse agir et parler, et si la guerre peut
être évitée, je l'éviterai; si elle ne le peut pas, j'agirai, quand
elle sera devenue inévitable, loyalement et franchement.--
Il n'y avait donc qu'à le laisser agir, puisqu'en définitive ses
vues étant toutes pacifiques, concordaient exactement avec celles de
Napoléon, qui désirait ardemment éviter la guerre. Il le désirait à
tel point qu'il avait secrètement autorisé Alexandre à promettre
non-seulement la double garantie de la Russie et de la France pour
l'intégrité des États autrichiens, mais l'évacuation complète du
territoire de la Confédération du Rhin, ce qui signifiait qu'il n'y
aurait plus un soldat français en Allemagne.
[Note en marge: Efforts de l'empereur Alexandre auprès de l'Autriche
pour la détourner de faire la guerre.]
Alexandre, tenant sa parole, s'exprima avec la plus entière franchise
devant M. de Schwarzenberg. Peu maître de son embarras quand le
ministre autrichien[8] lui reprocha de se faire le complice de
l'indigne conduite tenue à Bayonne, il ne se laissa point toucher par
l'appel fait à ses sentiments en faveur de la cause européenne, et
opposant à la politique autrichienne tous les mensonges, toutes les
dissimulations dont elle s'était rendue coupable depuis deux ans,
car elle n'avait cessé de parler de paix quand elle préparait la
guerre, il finit par déclarer qu'il avait des engagements formels,
pris dans le seul intérêt de son empire, et auxquels il n'entendait
pas manquer; que si on avait la folie de rompre on serait écrasé
par Napoléon, mais qu'on obligerait aussi la Russie à intervenir,
parce que l'ayant promis, elle tiendrait parole, et unirait ses
troupes aux troupes françaises; que cet affranchissement de l'Europe
dont on parlait sans cesse, on ne l'amènerait pas; qu'on ne ferait
en déterminant un nouvel effort de celui qu'on appelait un colosse
écrasant, que de le rendre plus écrasant encore; que l'unique
résultat qu'on obtiendrait serait de donner à l'Angleterre, autre
colosse écrasant sur les mers, le moyen d'éloigner la paix dont
on avait un si urgent besoin; que quant à lui la paix était tout
ce qu'il voulait (les provinces danubiennes comprises, aurait-il
pu ajouter); qu'il fallait enfin qu'on y arrivât; qu'il tiendrait
pour ennemi quiconque en éloignerait le moment, et qu'il emploierait
contre celui-là, quel qu'il fût, toutes les forces de son empire.
Alexandre écarta toute insinuation relativement à une alliance de
famille avec l'Autriche, car il n'aurait pas commis l'inconvenance
de donner à un archiduc une princesse qu'il avait presque promise à
Napoléon.
[Note 8: M. de Schwarzenberg se vantait d'avoir fait baisser les
yeux à Alexandre lorsqu'il lui avait rappelé qu'il se rendait le
complice d'une odieuse spoliation en secondant l'auteur de la guerre
d'Espagne.]
[Note en marge: Surprise de M. de Schwarzenberg en entendant le
langage de l'empereur Alexandre.]
Le ministre autrichien fut atterré par ces franches déclarations.
La société de Saint-Pétersbourg, moins ardente assurément que celle
de Vienne, lui avait cependant fait espérer un autre résultat. Il
avait trouvé tout le monde du parti européen contre la France, bien
qu'on n'osât point parler ouvertement, par crainte de contrarier
l'empereur. Il avait de plus acquis la certitude que dans la famille
impériale on éprouvait les mêmes sentiments, et il s'était flatté de
rencontrer un meilleur accueil auprès de l'empereur. Un ambassadeur
plus expérimenté aurait vu que sous des sentiments très-réels,
partagés à un certain degré par Alexandre lui-même, il y avait les
intérêts, qui étaient liés en ce moment à ceux de la France; que si
l'aristocratie russe et la famille impériale obéissaient à un caprice
en se permettant le langage qui allait le mieux à leurs préjugés,
l'empereur et son cabinet avaient une autre conduite à tenir, et
que s'ils pouvaient acquérir un beau territoire tandis que Napoléon
détruirait les Bourbons, leur rôle était naturellement indiqué,
c'était de laisser dire les gens de cour et les femmes, et de faire
les affaires de l'empire, en tâchant de gagner dans ce bouleversement
les bords si désirés du Danube.
[Note en marge: Armements de la Russie en vue de la guerre prochaine.]
L'excellent prince de Schwarzenberg, ne comprenant rien à ces
contradictions apparentes, remplissait Saint-Pétersbourg de ses
lamentations. Il écrivit à sa cour des dépêches qui auraient dû
la retenir, si elle avait pu être arrêtée encore sur la pente qui
l'entraînait. Alexandre, voyant qu'il avait produit une certaine
impression sur le représentant de l'Autriche, se plut à espérer que
celui-ci gagnerait peut-être quelque chose auprès de sa cour, mais
sans toutefois y compter, et il fit ses préparatifs pour une guerre
prochaine. Il avait à coeur de terminer au plus tôt la guerre de
Finlande. Il envoya un renfort qui portait à 60 mille hommes environ
les forces agissantes dans cette province. Il ordonna de marcher sur
le centre de la Suède à travers la mer gelée. Une colonne devait
contourner le golfe de Bothnie pour se diriger par Uleaborg sur
Tornea et Umea. Une seconde devait traverser sur la glace le golfe de
Bothnie en partant de Wasa, pour donner la main à la première sous
Umea. La troisième, qui était la principale, devait cheminer aussi
sur la glace, et marcher par les îles d'Aland sur Stockholm. La garde
et deux divisions étaient destinées à rester entre Saint-Pétersbourg,
Revel et Riga, pour y veiller aux tentatives des Anglais contre le
littoral de la Baltique. Quatre divisions d'infanterie et une de
cavalerie, formant 60 mille hommes, avaient mission d'entrer en
Gallicie pour y tenir la balance des événements, bien plus que pour
y seconder les armées françaises. Enfin il était naturel que les
plus grands efforts de la Russie se dirigeassent vers la Turquie,
car si Alexandre voulait être modérateur en Occident, il voulait
être conquérant en Orient, et il avait envoyé huit divisions sur le
bas Danube, dont une de réserve formée de troisièmes bataillons.
Celle-ci devait suivre une direction moyenne entre la Transylvanie
et la Valachie, de façon à pouvoir, ou seconder l'armée d'invasion
qui marchait contre les Turcs, ou se rabattre sur l'armée de
Gallicie, afin d'y concourir d'une manière quelconque aux événements
qui surgiraient de ce côté. Cette division était comptée à M. de
Caulaincourt comme une de celles qui étaient consacrées au service
de l'alliance. L'ensemble des troupes agissant dans cette direction
s'élevait à 120 mille hommes environ. Ainsi, terminer la conquête
de la Finlande, tenir tête aux Anglais, conquérir les bouches du
Danube, modérer les événements d'Allemagne, furent les divers
emplois auxquels Alexandre consacra les 280 mille hommes de troupes
actives dont il pouvait disposer. S'il ne faisait pas davantage,
il l'imputait à ses finances, de l'état desquelles il se plaignait
constamment à M. de Caulaincourt, parlant sans cesse des cinq guerres
qu'il allait avoir sur les bras, et quoique toujours fier dans son
attitude, devenant presque humble quand il s'agissait d'argent, et
demandant qu'on l'aidât à contracter des emprunts soit en France soit
en Hollande.
[Note en marge: L'attitude de la Russie, loin de décourager
l'Autriche, ne sert qu'à précipiter les événements.]
La conduite de la Russie déconcerta beaucoup le cabinet de Vienne,
qui s'était attendu à la trouver moins contraire à ses vues, parce
qu'il avait jugé du cabinet par le langage de la noblesse russe dans
les cercles de Saint-Pétersbourg. Toutefois, bien qu'il regardât la
mission du prince de Schwarzenberg comme avortée, il se flatta que ce
cabinet ne résisterait pas long-temps à l'opinion de la nation, et
surtout à un premier succès des armées autrichiennes; il se persuada
que ce premier succès qui devait, disait-on, entraîner l'Allemagne,
entraînerait aussi le continent tout entier, et qu'il suffirait de
donner le signal, de le donner heureusement, pour être suivi. Les
60 mille hommes destinés à la Gallicie furent considérés comme un
simple corps d'observation, auquel il suffirait d'opposer des forces
très-inférieures, chargées également d'observer plutôt que d'agir. On
ne prit donc ni le langage, ni les démonstrations armées de la Russie
comme un argument contre la guerre, et on se décida au contraire à
tout précipiter, de manière à remporter sur les troupes françaises,
encore disséminées de Magdebourg à Ulm, ce premier succès qui devait
entraîner toutes les puissances. On était dans une de ces situations
où, ne pouvant plus reculer, on prend chaque circonstance, même
décourageante, pour une raison d'avancer.
[Date en marge: Mars 1809.]
[Note en marge: Époque choisie et plan de campagne adopté pour la
prochaine guerre.]
Les préparatifs de guerre, les allées et venues de la diplomatie,
ayant rempli le mois de février et une partie du mois de mars, on
voulait être sur le théâtre des opérations au commencement d'avril,
c'est-à-dire aux premiers jours où la guerre est possible en
Autriche, car c'est à peine s'il devait y avoir alors de l'herbe sur
le sol. On se fixa donc à Vienne sur le plan de campagne à adopter.
D'abord il fut établi qu'on ne ferait agir vers l'Italie et vers la
Gallicie que les moindres forces de l'empire. On résolut d'envoyer
sous l'archiduc Jean une cinquantaine de mille hommes, pour seconder
l'insurrection du Tyrol, et occuper par leur présence les forces
des Français en Italie. On y ajouta huit à dix mille hommes pour
batailler avec le général Marmont en Dalmatie. On destina l'archiduc
Ferdinand avec 40 mille hommes à contenir l'armée saxo-polonaise,
réunie sous Varsovie, et à observer les Russes qui s'avançaient en
Gallicie.
[Note en marge: Composition et direction de la principale masse des
forces autrichiennes.]
La principale masse, celle qui contenait les troupes les meilleures,
les plus nombreuses, devait agir en Allemagne, par le haut Danube,
et tenter l'entreprise hardie de surprendre les Français avant leur
concentration. C'était l'archiduc Charles qui devait la commander
comme généralissime, et qui l'avait organisée comme ministre de
la guerre. Il n'y avait par conséquent rien négligé. Elle était
d'environ 200 mille hommes, forte surtout en infanterie, que
l'archiduc s'était appliqué à rendre excellente, forte aussi en
artillerie, qui avait toujours été très-bonne en Autriche, mais moins
bien pourvue en cavalerie, que l'archiduc Charles n'avait point
augmentée, et qui au surplus sans être nombreuse était aussi brave
que bien exercée. Elle était divisée en six corps d'armée et en deux
corps de réserve, répartis en Bohême et Haute-Autriche. C'était un
total de 300 mille hommes de troupes actives, en y comprenant les
troupes destinées à opérer en Italie et en Gallicie. Derrière cette
masse principale, la réserve ainsi que l'insurrection hongroise
devaient couvrir Vienne, et Vienne perdue, s'enfoncer en Hongrie,
pour y recueillir les restes de l'armée active, et y prolonger la
guerre. Cette seconde portion, forte de plus de 200 mille hommes de
milices peu aguerries, mais déjà passablement instruites, portait au
delà de 500 mille hommes les ressources de l'Autriche, qui n'avait
jamais fait un pareil déploiement de forces.
Il s'agissait de savoir comment on emploierait les 200 mille hommes,
composant la masse principale, destinés à agir en Allemagne,
et à frapper les premiers coups. Le Conseil aulique, réputé la
cause ordinaire des revers de l'Autriche, parce qu'il paralysait,
disait-on, l'autorité des généraux, avait été privé de son influence
au profit du généralissime, sans qu'il dût en résulter beaucoup
plus d'unité dans le commandement, car il n'y a d'unité que là où
règne une volonté énergique dirigée par un esprit ferme. L'archiduc,
quoique un prince sage, éclairé, brave, et le meilleur capitaine de
l'Autriche, n'avait pas la force d'esprit et de caractère nécessaire
pour assurer l'unité du commandement, et le tiraillement qui n'allait
plus se trouver dans le Conseil aulique devait se produire autour de
lui, entre les officiers influents de son état-major. Restait, il
est vrai, l'avantage d'établir ce tiraillement, quel qu'il fût, plus
près du champ de bataille, et cet avantage n'était certainement pas à
dédaigner.
[Note en marge: Deux plans en discussion dans l'état-major
autrichien.]
Deux avis partageaient en ce moment l'état-major de l'archiduc
Charles au sujet du meilleur plan à suivre. L'un consistait à
prendre la Bohême pour point de départ (voir la carte nº 28), et,
supposant les Français encore dispersés en Saxe, en Franconie, dans
le Haut-Palatinat, à déboucher sur Bayreuth, c'est-à-dire sur le
centre de l'Allemagne, à les battre en détail, et à soulever les
populations germaniques par cette apparition subite et ce prompt
succès. Ce plan hardi qui conduisait les Autrichiens par Bayreuth et
Wurzbourg jusqu'aux portes même de Mayence, avait l'avantage de les
mener sur le Rhin par la route la plus courte, de porter le désordre
dans les cantonnements des Français, et la plus vive émotion en
Allemagne. Mais, par cela même qu'il était hardi, il supposait dans
l'exécution un caractère que n'ont en général que les capitaines
supérieurs, ordinairement heureux, et confiants parce qu'ils sont
heureux. Il n'y en avait alors aucun de ce genre, ni en Allemagne,
ni ailleurs, excepté en France. Ce plan supposait en outre un degré
d'avancement dans les préparatifs militaires de l'Autriche, que son
administration, plus laborieuse qu'expéditive, n'était pas encore
parvenue à leur donner. C'est tout au plus si les corps qui devaient
se rassembler en Bohême, y étaient concentrés dans les premiers
jours de mars. Les troisièmes bataillons manquaient à beaucoup de
régiments, et les charrois d'artillerie n'étaient point arrivés.
Ce plan, destiné à surprendre les Français, eût été bon sans doute
si on les eût surpris en effet, et si la hardiesse d'exécution eût
répondu à la hardiesse de conception; mais dans le cas où on ne les
aurait pas surpris assez complétement, il pouvait devenir funeste,
car s'ils avaient eu le temps de se transporter de l'Elbe au Danube,
de se rassembler entre Ulm et Ratisbonne, l'armée autrichienne était
exposée à les avoir dans son flanc gauche, gagnant Vienne par le
Danube, dispersant tous les détachements qu'elle avait laissés en
Bavière, et peut-être même coupant sa ligne d'opération. Avec un
général si fécond en manoeuvres imprévues que l'était Napoléon, cette
dernière chance était fort à redouter.
Le second plan, plus modeste, plus sûr, consistait à prendre la
route ordinaire, celle du Danube, par laquelle les Français devaient
naturellement arriver, à cause de la facilité des communications le
long de ce grand fleuve, à leur faire face sur cette route avec la
masse énorme de deux cent mille hommes, et à profiter de ce qu'on
était plus préparé qu'eux, non pour les surprendre, mais pour les
battre, avant qu'ils fussent en nombre suffisant pour disputer la
victoire. Ce plan ne donnait lieu à aucune de ces combinaisons
soudaines de Napoléon, qui ordinairement déjouaient tous les calculs,
et n'exposait à aucune chance que celle du champ de bataille,
toujours assez périlleuse contre un tel capitaine et de tels soldats.
[Note en marge: Motif qui décide la préférence en faveur du second
plan.]
[Note en marge: Les corps autrichiens brusquement reportés de la
Bohème vers la Bavière.]
Les deux plans dont il s'agit furent long-temps débattus entre
deux officiers de l'état-major de l'archiduc Charles, le général
Meyer et le général Grünn, et divisèrent les militaires les plus
éclairés de l'Autriche. Mais, comme il advient toujours en pareille
circonstance, on laissa à l'événement le soin de décider la question,
et on prit son parti quand les espions répandus au milieu des troupes
françaises eurent révélé la marche du général Oudinot sur Ulm, du
maréchal Davout sur Wurzbourg. On comprit alors qu'on arriverait trop
tard pour que la bonne chance se réalisât au lieu de la mauvaise, et
qu'en débouchant par la Bohême sur Bayreuth on aurait les Français
dans son flanc gauche, gagnant Vienne par le Danube. On prit donc
brusquement la résolution de reporter vers la Haute-Autriche les
corps qui devaient dans l'origine se réunir en Bohême. Seulement,
on fit encore ce qu'on fait quand la direction est médiocre, on
conserva quelque chose du premier plan, et le second ne fut adopté
qu'en réduisant la masse principale des forces qui aurait dû être
consacrée à son exécution. Ainsi une cinquantaine de mille hommes
fut laissée en Bohême sous les généraux Bellegarde et Kollowrath, et
environ 150 mille furent portés en Haute-Autriche, pour être dirigés
à travers la Bavière sur Ratisbonne, à la rencontre des Français. Le
premier de ces rassemblements devait déboucher par le Haut-Palatinat
sur Bamberg, en étendant sa gauche vers Ratisbonne. (Voir la carte
nº 28.) Le second devait envahir la Bavière, remonter le Danube en
étendant sa droite sur Ratisbonne, de manière que les deux masses,
mises en communication le long du fleuve, pussent se réunir au
besoin, mais avec beaucoup de chances aussi d'échouer dans cette
réunion. On s'avança de la sorte à cheval sur le Danube, suspendu
pour ainsi dire entre deux plans, toujours avec l'espérance d'agir
avant les Français, et de se garantir contre leur marche de flanc
par le versement d'une partie des forces autrichiennes de la Bohême
dans la Bavière. Le général Meyer, qui avait, dit-on, soutenu le
premier plan, fut envoyé de l'état-major de l'archiduc Charles à
celui de l'archiduc Jean, pour y employer en Italie les talents dont
on n'avait pas voulu en Allemagne, et le général Grünn, qui avait
soutenu le second, resta seul auprès de l'archiduc Charles, comme son
principal conseiller.
En conséquence de ce nouveau système, le premier corps qui s'était
formé à Saatz sous le lieutenant général Bellegarde, le second corps
qui s'était formé à Pilsen sous le général d'artillerie Kollowrath,
conservèrent les mêmes points de rassemblement, et eurent ordre de
déboucher avec cinquante mille hommes par l'extrême frontière de la
Bohême sur Bayreuth, vers les premiers jours d'avril (voir la carte
nº 14). Les corps de Hohenzollern, de Rosenberg, de l'archiduc Louis,
qui s'étaient formés à Prague, Piseck, Budweis, le premier corps de
réserve du prince Jean de Liechtenstein qui s'était formé à Iglau,
et qui était composé de grenadiers et de cuirassiers, reçurent ordre
de passer de Bohême en Autriche par la route de Budweis à Lintz, de
franchir le Danube sur le pont de cette dernière ville, et d'être
rendus devant l'Inn, frontière de la Bavière, vers les premiers jours
d'avril. Ils devaient s'y trouver réunis au corps du lieutenant
général Hiller, formé à Wels sur la Traun, et au second corps de
réserve du général Kienmayer, formé à Enns sur l'Ens. Ces six corps
devaient marcher ensemble sur la Bavière, la droite au Danube,
tendant ainsi à rencontrer vers Ratisbonne la gauche de Bellegarde
et de Kollowrath. Le signal des premières hostilités était également
donné pour le commencement d'avril en Italie et en Pologne, aussi
bien qu'en Bavière et en Bohême.
[Note en marge: Communication ordonnée à M. de Metternich pour tenir
lieu de déclaration de guerre.]
Toutefois on ne pouvait pas, sans pousser la dissimulation fort
au delà des bornes permises, continuer à parler de paix lorsqu'on
mettait les armées en marche, et qu'on leur expédiait l'ordre de
franchir les frontières sous une quinzaine de jours. C'eût été trop
imiter sur terre la conduite des Anglais sur mer, lesquels enlevaient
ordinairement le commerce de l'ennemi sans aucune déclaration
préalable. D'ailleurs on n'était pas tellement assuré de la victoire
qu'on osât transgresser ainsi les règles du droit des gens, dans
l'espérance de les violer impunément. En conséquence, on ordonna à M.
de Metternich de faire au cabinet français une déclaration préalable,
qui servît de transition entre le langage de la paix et le fait même
de la guerre.
Le 2 mars, effectivement, M. de Metternich se présenta à Paris chez
le ministre des affaires étrangères, M. de Champagny, et lui déclara
au nom de sa cour, que l'arrivée subite de l'empereur Napoléon à
Paris, l'invitation adressée aux princes de la Confédération de
réunir leurs contingents, certains articles de journaux, divers
mouvements des troupes françaises, la décidaient à faire sortir
ses armées du pied de paix où elles avaient été tenues jusque-là,
mais qu'elle n'adoptait cette résolution que parce qu'elle y était
forcée par la conduite du gouvernement français, et que du reste elle
prenait ces précautions indispensables sans se départir encore de ses
intentions pacifiques.
[Note en marge: Réponse de M. de Champagny à la communication de M.
de Metternich.]
M. de Champagny répondit à cette communication avec froideur et
incrédulité, disant que ce passage du pied de paix au pied de guerre
datait de six mois, que depuis six mois en effet on se préparait en
Autriche pour de prochaines hostilités, que l'empereur Napoléon ne
s'y était pas trompé, et que de son côté il s'était mis en mesure;
que les alarmes qu'on affectait aujourd'hui ne pouvaient être
sincères, car lorsque les Français occupaient la Silésie avec des
armées formidables, l'Autriche ne s'était pas crue menacée, tandis
qu'à présent que la plus grande partie des troupes françaises avaient
passé en Espagne, elle affectait les plus vives inquiétudes; que
ce ne pouvait être là un langage de bonne foi; qu'évidemment la
politique anglaise l'avait emporté à Vienne, qu'on s'y croyait prêt,
et qu'on agissait parce qu'on supposait le moment favorable pour
agir, mais qu'on ne surprendrait pas la France, et qu'on n'aurait à
imputer qu'à soi les conséquences de la guerre, si ces conséquences
étaient désastreuses.
M. de Metternich, amené à s'expliquer davantage, se plaignit alors
et du silence observé à son égard par l'empereur Napoléon, et de
l'ignorance dans laquelle on avait laissé l'Autriche pendant les
négociations d'Erfurt. Il sembla attribuer uniquement à un défaut
d'explications amicales le malentendu qui menaçait d'aboutir à la
guerre. M. de Champagny répliqua avec hauteur que l'Empereur ne
parlait plus à un ambassadeur que la cour d'Autriche trompait, ou
qui trompait la cour de France, car rien de ce qu'il avait promis
n'avait été tenu, ni la suspension des préparatifs militaires, ni
la reconnaissance du roi Joseph, ni le retour à des dispositions
pacifiques; que les explications étaient donc inutiles avec
le représentant d'une cour sur les paroles de laquelle on ne
pouvait plus compter; que ce n'était pas la personne de M. de
Metternich qu'on traitait aussi froidement, mais le représentant
d'un gouvernement infidèle à toutes ses promesses; que l'Autriche
avait sauvé les Anglais en passant l'Inn en 1805, lorsque Napoléon
s'apprêtait à franchir le détroit de Calais; qu'elle venait de les
sauver encore une fois en empêchant Napoléon de les poursuivre en
personne jusqu'à la Corogne; qu'elle avait ainsi à deux reprises
empêché le triomphe de la France sur sa rivale, et le rétablissement
d'une paix solide, nécessaire à l'univers; qu'elle en porterait la
peine, et qu'elle ne trouverait cette fois Napoléon ni moins prompt,
ni moins préparé, ni moins terrible que jadis.
Après quelques autres plaintes de la même nature, les deux ministres
se quittèrent sans aucune ouverture qui permît d'espérer une chance
de paix, M. de Metternich paraissant déplorer la guerre, car son
esprit lui en faisait prévoir les conséquences funestes, et sa
situation à Paris lui faisait regretter le séjour de cette capitale;
M. de Champagny ne paraissant pas craindre une nouvelle lutte,
montrant de plus l'irritation d'un sujet dévoué qui ne trouvait
jamais aucun tort à son maître[9].
[Note 9: Ce n'est point sans des documents positifs que nous
retraçons cet entretien, car il fut transcrit à l'instant même sous
forme de demandes et réponses par M. de Champagny, et communiqué à
l'Empereur. Il existe aux archives des affaires étrangères.]
[Note en marge: Napoléon désabusé, et n'espérant plus la paix, fait
toutes ses dispositions pour une guerre immédiate.]
Napoléon, quoique porté à croire à la paix par le désir qu'il
avait de la conserver, ne put désormais plus y croire après la
communication que M. de Metternich venait de faire au ministre
des relations extérieures. Aussi fut-il saisi de cette ardeur
extraordinaire qui s'emparait de lui quand les événements
s'aggravaient, et dans les journées des 3 et 4 mars il donna ses
ordres avec une activité sans égale. Le désir et l'espérance de la
paix n'avaient point agi sur lui comme sur les âmes faibles, et ne
l'avaient point induit à ralentir ou à négliger ses préparatifs. Il
s'était comporté au contraire comme les âmes fortes, qui tout en se
livrant au plaisir d'espérer ce qui leur plaît, se conduisent en
vue de ce qui leur déplaît. Dans la persuasion où il était d'abord
que l'Autriche ne pourrait pas agir avant la fin d'avril ou le
commencement de mai, il avait assigné comme points de rassemblement:
Augsbourg pour le général Oudinot, Metz pour les divisions Carra
Saint-Cyr et Legrand, Strasbourg pour les divisions Boudet et
Molitor, Wurzbourg pour le maréchal Davout. Il avait choisi ces
points parce que dans ses profondes combinaisons ils convenaient
mieux pour la réunion de tous les éléments qui devaient concourir
à ses nouvelles créations. Sur-le-champ il en choisit d'autres
plus rapprochés de l'ennemi, et il accéléra tous les envois
d'hommes et de matériel vers ces nouveaux points. Ulm fut désigné
pour le rassemblement des quatre divisions Boudet, Molitor, Carra
Saint-Cyr et Legrand. Les deux premières, déjà en route de Lyon
sur Strasbourg, eurent ordre de se détourner vers Béfort, et de se
rendre droit à Ulm, en traversant la forêt Noire par la route la
plus courte. Les divisions Carra Saint-Cyr et Legrand eurent ordre
de ne point s'arrêter à Metz, et de marcher par Strasbourg à Ulm
sans perdre un instant. Les renforts, les envois de matériel, furent
immédiatement dirigés sur la ligne qu'elles devaient suivre, de
manière à les joindre en route, et à les compléter chemin faisant.
Très-heureusement ces troupes étaient assez vieilles pour que leur
organisation n'eût pas à souffrir d'une semblable précipitation. Le
corps d'Oudinot, en marche déjà sur Augsbourg, n'était pas dans des
conditions aussi bonnes. D'une réunion accidentelle de grenadiers
et de voltigeurs, il avait dû passer à une formation de quatrièmes
bataillons. L'Empereur fit partir dix jours plus tôt les grenadiers
et voltigeurs sortis de la garde pour fournir les deux compagnies
d'élite de ces quatrièmes bataillons, et les fusiliers tirés des
dépôts pour en fournir les quatre compagnies du centre. Mais c'est
tout au plus si on pouvait espérer qu'à l'ouverture des hostilités
ce corps aurait ses bataillons à quatre compagnies au lieu de six,
qu'il serait de deux divisions au lieu de trois, de 20 mille hommes
au lieu de 30 mille. De plus il devait se former presque en présence
de l'ennemi. Mais l'esprit militaire du temps, l'expérience des
officiers, des soldats, des généraux, la chaleur qui animait et
soutenait tout le monde devaient suppléer à ce qui manquait.
Pour le corps du maréchal Davout, appelé encore armée du Rhin,
Napoléon ne changea pas le point de rassemblement. Il y dirigea en
toute hâte les renforts destinés à compléter les trois premiers
bataillons de guerre, et les détachements qui devaient servir de
premiers éléments à la composition des quatrièmes bataillons.
Chacune des divisions de cavalerie et d'infanterie ayant à passer
par Wurzbourg devait y trouver le matériel et le personnel qui
lui appartenaient. Il ordonna seulement au maréchal Davout, dont
le quartier général était à Wurzbourg, de porter sur-le-champ ses
divisions dans le Haut-Palatinat, de manière à en avoir bientôt une
à Bayreuth, une à Bamberg, une à Nuremberg, une à Ratisbonne, afin
de faire face aux troupes autrichiennes de Bohême. Napoléon était si
pressé, que pour hâter le départ des recrues il eut recours à une
mesure fort irrégulière et qui, sous une autre administration que la
sienne, aurait eu de graves inconvénients et eût amené de singulières
confusions. Certains dépôts abondaient en conscrits instruits et
habillés, tandis que d'autres en manquaient. Il ordonna de faire
partir les conscrits déjà prêts pour les régiments qui en avaient
besoin, qu'ils appartinssent ou non à ces régiments. On devait
seulement avoir soin quand ils seraient arrivés au corps de changer
les boutons de leurs habits, pour qu'ils portassent les numéros
des régiments dans lesquels on les versait. Napoléon employa en
outre la précaution de ne pas faire connaître aux chefs des dépôts
la destination des conscrits qu'on leur demandait, de peur que, ne
s'intéressant plus à eux, ils ne leur donnassent des équipements de
rebut. Il prescrivit la même disposition pour la cavalerie légère.
Il fit partir tout ce qu'il y avait de chasseurs et de hussards déjà
formés, sans s'inquiéter davantage de les envoyer aux régiments
auxquels ils appartenaient, ordonnant seulement d'observer le plus
possible dans l'incorporation les ressemblances d'uniforme. Cependant
comme on ne pouvait pas mêler des hussards à des chasseurs, à cause
de l'extrême différence de l'équipement, et qu'il y avait plus de
hussards qu'on ne pouvait en employer, il en composa des escadrons de
guides, destinés à servir dans l'état-major de chaque corps d'armée,
afin d'épargner à la cavalerie légère le service des escortes, qui la
condamne à de nombreux détachements et à une fâcheuse dissémination.
Nous donnons ces détails dans l'intention de faire comprendre à quels
expédients Napoléon était réduit pour avoir envoyé ses principales
ressources en Espagne. Après avoir vaqué à ces divers soins, il
s'occupa d'organiser les cinquièmes bataillons. Il destinait ces
derniers, comme nous l'avons dit, outre leur rôle naturel de dépôts,
à former des réserves, soit pour garantir les côtes des tentatives
de l'Angleterre, soit pour rendre disponibles un certain nombre de
quatrièmes bataillons actuellement employés au camp de Boulogne,
soit enfin pour parer aux diverses éventualités de la guerre. Ayant
déjà demandé 80 mille hommes sur la conscription de 1810, il en
voulut lever encore 30 mille, pour porter l'effectif des cinquièmes
bataillons à 1,200 hommes au moins, et de plus il résolut de prendre
sur les conscriptions passées, malgré les appels réitérés qu'on
venait de leur faire, 10 mille hommes robustes pour sa garde. Il
prescrivit que ceux des cinquièmes bataillons qui seraient formés
les premiers fussent réunis en demi-brigades provisoires, de deux,
trois ou quatre bataillons chacune, à Pontivy, Paris, Boulogne,
Gand, Metz, Mayence, Strasbourg, Milan. Quant aux 10 mille conscrits
appelés sur les classes antérieures, il voulut les employer à donner
un développement tout nouveau à la garde impériale. Il avait aux
régiments de grenadiers et de chasseurs composant la vieille garde,
ajouté en 1807 deux régiments de fusiliers, qui avaient très-bien
servi. Il venait d'imaginer les tirailleurs, il imagina encore les
conscrits, en variant les noms suivant les circonstances de chaque
création. Il se décida donc à créer quatre régiments de tirailleurs,
quatre de conscrits, ce qui devait porter à 20 mille hommes au moins
l'infanterie de la garde, et à 25 mille le corps tout entier, en
y comprenant sa magnifique cavalerie, et son artillerie accrue de
48 bouches à feu. Bientôt les jeunes soldats devaient y égaler les
vieux en esprit militaire, et avoir de plus la supériorité de la
force physique, apanage ordinaire de la jeunesse. Aucune conception
n'attestait mieux la profonde connaissance que Napoléon avait des
armées, et l'inépuisable fécondité de son génie organisateur. En
outre il disposa tout pour faire venir en poste la vieille garde de
Bayonne à Paris, de Paris à Strasbourg.
[Note en marge: Réunion des contingents de la Confédération du Rhin.]
Il n'avait adressé qu'un avis aux princes de la Confédération du
Rhin. À partir du 2 mars il leur intima des ordres, comme chef
de cette Confédération. Il demanda à la Bavière 40 mille hommes,
afin d'en avoir 30 mille, qu'il plaça sous le commandement du
vieux maréchal Lefebvre, qui savait l'allemand, et qui au feu
était toujours digne de la grande armée. Le roi de Bavière aurait
désiré que son fils[10] commandât les troupes bavaroises, Napoléon
ne le voulut pas.--Il faut, lui dit-il, que votre armée se batte
sérieusement dans cette campagne, car il s'agit de conserver et
d'étendre même les agrandissements que la Bavière a reçus. Votre
fils, quand il aura fait avec nous six ou sept campagnes, pourra
commander. En attendant, qu'il vienne à mon état-major; il y sera
accueilli avec tous les égards qui lui sont dus, et il y apprendra
_notre métier_.--Par transaction, Napoléon accorda à ce jeune prince
le commandement de l'une des divisions bavaroises. Napoléon fixa
Munich, Landshut, Straubing, comme points de rassemblement de ces
trois divisions, assez en arrière de l'Inn pour qu'elles ne fussent
pas surprises par les Autrichiens, assez en avant du Lech et du
Danube pour couvrir nos rassemblements. (Voir la carte nº 14.)
Il demanda au roi de Wurtemberg 12 mille hommes, qui devaient se
réunir à Neresheim, et servir sous les ordres du général Vandamme,
au choix duquel le roi de Wurtemberg résistait, mais que Napoléon
lui imposa en écrivant ces propres paroles:--Je connais les défauts
du général Vandamme, mais c'est un véritable homme de guerre,
et dans ce difficile métier il faut savoir pardonner beaucoup
aux grandes qualités.--Napoléon réclama du grand-duc de Bade une
division de 8 à 10 mille hommes, et une de pareille force du duc
de Hesse-Darmstadt. Elles devaient se réunir vers la fin de mars à
Pforzheim et à Mergentheim. Quant aux moindres princes, les ducs de
Wurzbourg, de Nassau, de Saxe, il en exigea une division composée de
leurs contingents agglomérés, laquelle devait rejoindre à Wurzbourg
le quartier général du maréchal Davout. Il demanda au roi de Saxe
20 mille Saxons en avant de Dresde, 25 mille Polonais en avant de
Varsovie. Ces contingents formaient ensemble 110 à 115 mille hommes,
en réalité 100, dont 80 mille Allemands et 20 mille Polonais. Le
maréchal Bernadotte, venant des villes anséatiques avec la division
française Dupas, était chargé de prendre les Saxons sous son
commandement, et de rejoindre ensuite la grande armée sur le Danube.
Les Polonais couverts par le voisinage des Russes suffisaient pour
garder Varsovie. Les événements de la guerre pouvant amener l'abandon
momentané de Dresde et de Munich, Napoléon fit dire aux deux
souverains qui régnaient dans ces deux capitales, de se tenir prêts à
quitter leur résidence, pour se porter au centre de la Confédération,
leur offrant, si un court voyage en France leur plaisait, de mettre
à leur disposition toutes les habitations impériales magnifiquement
desservies. Il fit ordonner en outre à son frère Jérôme de réunir
20 mille Hessois, et à son frère Louis 20 mille Hollandais, double
force sur laquelle il comptait peu, parce que le premier administrait
sans économie son nouveau royaume, et que le second au contraire
administrait le sien avec toute la parcimonie hollandaise.
[Note 10: Celui que nous avons vu roi de nos jours, et amené par les
événements à abdiquer la couronne pour se vouer au culte des arts,
auxquels il a rendu dans son pays de grands services.]
[Note en marge: Distribution de l'armée d'Allemagne en trois corps
principaux.]
[Note en marge: Corps du maréchal Davout.]
[Note en marge: Corps du maréchal Lannes.]
[Note en marge: Corps du maréchal Masséna.]
Ces forces ainsi préparées, voici l'organisation que leur donna
Napoléon. Il n'avait sous la main qu'une partie de ses maréchaux,
puisque quatre d'entre eux, Ney, Soult, Victor, Mortier, servaient
en Espagne. Parmi ceux dont il pouvait disposer, il y en avait
trois qu'il appréciait plus que tous les autres, c'étaient les
maréchaux Davout, Lannes, Masséna. Il résolut de partager entre
eux la masse de l'armée française, en agrandissant leur rôle et
leur commandement, et en leur confiant cinquante mille hommes à
chacun. Masséna avait déjà commandé des forces plus considérables,
mais Davout et Lannes n'avaient pas encore eu cet honneur, dont ils
étaient d'ailleurs fort dignes. Le maréchal Davout dut conserver de
l'armée du Rhin ses trois anciennes divisions, Morand, Friant, Gudin,
les cuirassiers Saint-Sulpice, une division de cavalerie légère, une
quatrième division d'infanterie sous le général Demont, composée
des quatrièmes bataillons de ce corps, le tout formant cinquante
mille soldats aguerris, les premiers, sans aucune comparaison, que
possédât la France à cette époque. Ce corps placé entre Bayreuth,
Amberg, Ratisbonne, avait cette dernière ville pour point de réunion.
La division Saint-Hilaire, détachée de l'armée du Rhin, avec une
portion de cavalerie légère et les cuirassiers du général Espagne,
jointes aux trois divisions d'Oudinot, devait composer un autre
corps d'une cinquantaine de mille hommes, sous l'illustre maréchal
Lannes, et se concentrer à Augsbourg. Napoléon y ajouta une brigade
de 1,500 à 2 mille Portugais, choisis dans ce qu'il y avait de mieux
parmi les troupes de cette nation cantonnées en France, ennuyées de
ne rien faire, et mieux placées à l'armée que dans l'intérieur. Il
y joignit aussi les chasseurs corses et les chasseurs du Pô, troupe
brave et éprouvée. Les quatre divisions Carra Saint-Cyr, Legrand,
Boudet, Molitor, avec une belle division de cavalerie légère, avec
les Hessois, les Badois, devaient composer un autre corps de même
force, et se réunir à Ulm sous l'héroïque Masséna. Les cuirassiers
et les carabiniers sous le général Nansouty, une nombreuse division
de cavalerie légère, les dragons organisés comme nous l'avons dit
ailleurs, devaient composer sous le maréchal Bessières, en l'absence
de Murat, une réserve de 14 à 15 mille cavaliers. La garde, forte
d'une vingtaine de mille hommes, devait porter à 190 mille Français,
les parcs compris, cette masse principale concentrée entre Ulm,
Augsbourg et Ratisbonne. Les Bavarois, sous le maréchal Lefebvre,
formaient en avant un excellent corps auxiliaire d'une trentaine
de mille hommes. Le maréchal Augereau en formait un en arrière
avec les Wurtembergeois, les Badois et les Hessois. Enfin, plus en
arrière, le prince Bernadotte, comme on l'a vu, devait commander les
Saxons. C'étaient, par conséquent, cinq corps français, dont deux
de réserve, ayant un corps auxiliaire en avant, deux en arrière, le
tout mêlé de vieux et jeunes soldats, animés du souffle de Napoléon,
ne laissant rien à désirer sous le rapport de la bravoure, laissant
beaucoup à désirer sous le rapport de l'expérience et de l'âge, mais,
tels quels, parfaitement propres à maintenir à sa hauteur présente
la gloire de la France. Le prince Berthier fut nommé major général,
et M. Daru intendant de cette armée. Napoléon s'en constitua le
commandant en chef. Elle reçut le titre d'armée d'Allemagne, et non
plus celui de grande armée, la grande armée malheureusement n'étant
plus en Allemagne ni en Italie, mais en Espagne.
[Note en marge: Plan de campagne de Napoléon.]
Le projet de Napoléon était de marcher droit de Ratisbonne sur
Vienne, par la grande route du Danube, et de confier à ce fleuve
son matériel, ses malades, ses écloppés, toute la partie pesante
enfin de son armée, ce qui supposait dès le début quelque terrible
coup porté aux Autrichiens. C'est dans cette vue qu'il avait fait
acheter quantité de bateaux sur tous les fleuves de la Bavière, pour
les faire successivement descendre dans le Danube, à mesure qu'il
franchirait les affluents de ce grand fleuve. C'est encore dans cette
vue qu'il avait tiré de Boulogne 1,200 des meilleurs marins de la
flottille, pour les ajouter à la garde.
C'était donc à Ratisbonne qu'il avait l'intention de concentrer
ses forces, en négligeant le Tyrol et laissant les Autrichiens s'y
engager tant qu'il leur plairait, certain de les envelopper et de
les prendre entre son armée d'Allemagne et celle d'Italie, s'ils ne
se hâtaient pas de rétrograder. (Voir la carte nº 14.) Toutefois il
avait ordonné d'exécuter des travaux à Augsbourg, de creuser et de
remplir d'eau les fossés, de palissader l'enceinte, de construire
des têtes de pont sur le Lech, de manière à couvrir son flanc droit
par un poste fortifié, tandis qu'il marcherait la gauche en avant.
C'était sa seule précaution projetée du côté du Tyrol, et elle
suffisait parfaitement.
Le point de départ de Ratisbonne était adopté dans la supposition
que les Autrichiens ne prendraient pas l'offensive avant la fin
d'avril. S'il en était autrement, et s'ils agissaient plus tôt,
Napoléon avait fixé les yeux sur un point de départ moins avancé en
Bavière, et, au lieu d'amener d'Augsbourg à Ratisbonne les troupes
qui se seraient formées sur ce premier point, pour les joindre
avec celles qui seraient arrivées de Wurzbourg sous le maréchal
Davout, il se proposait de choisir un point intermédiaire, tel
que Donauwerth ou Ingolstadt (voir la carte nº 14), pour y faire
descendre le rassemblement d'Augsbourg, et y faire remonter celui
de Ratisbonne. Aussi voulut-il avoir des magasins de vivres et
de munitions, non-seulement à Augsbourg, mais à Donauwerth et à
Ingolstadt, qui pouvaient devenir éventuellement le lieu de la
concentration générale, et le point de départ de la marche sur
Vienne. Ainsi Ratisbonne, dans le cas d'hostilités différées,
Donauwerth ou Ingolstadt, en cas d'hostilités immédiates, devaient
être ses premiers quartiers généraux. Le major général Berthier,
dépêché à l'avance, partit avec ces instructions. M. Daru en
reçut de pareilles pour les mouvements du matériel. Des services
d'estafette furent établis entre Augsbourg et Strasbourg d'un côté,
entre Wurzbourg et Mayence de l'autre, pour joindre les lignes
télégraphiques de la frontière, et expédier chaque jour à Paris
des nouvelles du théâtre de la guerre. Des relais de poste furent
extraordinairement disposés pour que Napoléon pût franchir rapidement
la distance de la Seine au Danube. Ainsi préparé il attendit les
mouvements des Autrichiens, voulant rester à Paris le plus longtemps
possible, afin d'animer de sa volonté l'administration de la guerre,
avant d'aller animer de sa présence l'armée destinée à combattre sous
ses ordres.
[Note en marge: Ordres relatifs à l'Italie, à l'Espagne et à la
marine.]
À ces dispositions s'en joignirent quelques autres relatives à
l'Italie, à l'Espagne et à la marine. Napoléon réitéra à Murat
l'ordre d'acheminer une brigade sur Rome, pour rendre disponible
la division Miollis. Il traça au prince Eugène la direction selon
laquelle il devait attaquer les Autrichiens, lui ordonna de masquer
par quelques troupes légères la route de la Carniole par Laybach, et
de porter les cinq divisions françaises, Seras, Broussier, Grenier,
Lamarque, Barbou, d'Udine à la Ponteba, pour déboucher par Tarvis
sur Klagenfurth, dans la Carinthie, route directe de la Lombardie
à Vienne. Il avait fait partir de Toulon quelques bâtiments pour
l'Adriatique, avec l'instruction de garder les meilleurs sous voiles,
et de désarmer les autres, afin de se procurer à Venise 12 ou 1,500
matelots français, qui seraient fort utiles à la défense de la place.
Il enjoignit à sa soeur Élisa, gouvernante de la Toscane, de veiller
sur la tranquillité de cette contrée, car le mécontentement, se
répandant des pays ennemis dans les pays amis, agitait déjà l'Italie.
Napoléon y envoya une colonne de gendarmes français, pour y organiser
une gendarmerie italienne, prescrivit de mettre en état de défense
les châteaux de Florence, de Sienne, de Livourne, afin d'avoir des
refuges contre de nouvelles vêpres siciliennes, tant sa prévoyance
reconnaissait elle-même les dangers de son imprudente politique.
Quant à l'Espagne, il ordonna à Joseph de continuer les préparatifs
de l'expédition de Portugal, que le maréchal Soult devait exécuter
avec quatre divisions, et de n'acheminer le maréchal Victor sur
l'Andalousie que lorsque le maréchal Soult aurait dépassé Oporto. Il
recommanda de bien soigner les divisions Valence, Leval, Dessoles,
Sébastiani, restées à Madrid comme ressource principale de la
monarchie espagnole, et surtout de veiller à ce que le maréchal
Ney avec ses deux divisions contînt vigoureusement le nord de la
Péninsule. Il confia au général Suchet l'ancien corps de Moncey, qui
venait d'achever le siége de Saragosse, avec ordre de se préparer
à marcher sur Valence, dès que le général Saint-Cyr aurait terminé
ses opérations en Catalogne. Il reporta le 5e corps commandé par le
maréchal Mortier, de Saragosse sur Burgos, pour qu'il pût au besoin,
ou donner la main au maréchal Ney contre le nord de l'Espagne si
cette région devenait inquiétante, ou repasser en France si la
guerre d'Allemagne exigeait de nouvelles ressources.
S'occupant enfin de faire concourir la marine à ses opérations,
Napoléon ordonna à l'amiral Wuillaumez de partir de Brest avec deux
vaisseaux de 120, et six de 74; de se rendre devant Lorient et
Rochefort, où les contre-amiraux Troude et Lhermitte se trouvaient
chacun avec une division; de les débloquer, de les conduire jusqu'aux
Antilles, où ceux-ci devaient porter des vivres, des munitions, des
recrues, et recevoir en échange des denrées coloniales; de revenir
ensuite en Europe, et de rallier l'amiral Ganteaume à Toulon pour y
prendre part à diverses expéditions dans la Méditerranée. Tandis que
l'amiral Wuillaumez allait exécuter cette course, l'amiral Ganteaume
devait sortir de Toulon avec son escadre, et porter à Barcelone un
approvisionnement considérable en poudres, projectiles et grains.
Dans l'Escaut le contre-amiral Allemand eut ordre de faire sortir
l'escadre de Flessingue, de la tenir en rivière, toujours prête
à mettre à la voile, ce qui ne pouvait manquer d'offusquer les
Anglais, et d'occuper une notable partie de leurs forces. Napoléon
enjoignit, en outre, à l'administration de la marine de réunir une
certaine quantité de chaloupes canonnières aux bouches de l'Escaut
et de la Charente, pour y garder toutes les passes, et y veiller
aux tentatives de destruction que les Anglais allaient probablement
essayer contre les escadres mouillées dans ces parages. Il ordonna
au ministre Decrès de partir pour les côtes, le jour où il partirait
lui-même pour l'Allemagne, afin de présider à la ponctuelle exécution
de ces diverses instructions.
[Date en marge: Avril 1809.]
[Note en marge: Arrestation d'un courrier français, suivie par
représailles de l'arrestation des courriers autrichiens.]
[Note en marge: Imminence des hostilités révélée par les dépêches de
l'un des courriers arrêtés.]
Tout à coup, pendant que Napoléon faisait ainsi ses dernières
dispositions, on apprit que les Autrichiens avaient poussé la
hardiesse jusqu'à saisir à Braunau un courrier français porteur
de dépêches de la légation de Vienne à la légation de Munich. Ce
courrier était un ancien officier français établi à Vienne, et qui
abandonnant cette capitale au moment de la guerre, s'était chargé
de divers plis pour les ministres de sa nation. L'enlèvement des
dépêches qui lui étaient confiées, malgré ses vives protestations,
malgré le cachet des deux ambassades qui aurait dû les faire
respecter, parut à Napoléon l'équivalent d'une rupture. Il se
livra à la plus violente colère, fit adresser de véhémentes
interpellations à M. de Metternich, et prescrivit, à titre de
représailles, l'arrestation immédiate des courriers autrichiens
sur toutes les routes. Ses ordres exécutés à la rigueur, et sans
délai, lui procurèrent sur le chemin de Strasbourg l'enlèvement de
dépêches fort importantes. Il les lut avec grande attention, et en
conclut que les hostilités commenceraient à la mi-avril. La demande
de ses passe-ports faite par M. de Metternich acheva de lui révéler
l'imminence du danger, et il ordonna au major général Berthier de se
rendre à Donauwerth, soit pour réunir l'armée à Ratisbonne si on en
avait le temps, soit pour la replier derrière le Lech vers Donauwerth
si le temps manquait, sauf à occuper Ratisbonne par une division
du maréchal Davout. Du reste, toujours l'oeil sur le télégraphe,
Napoléon se tint prêt à partir au premier signal.
[Note en marge: Premiers mouvements des Autrichiens en Bohême et en
Bavière.]
[Note en marge: Signification de l'archiduc Charles au roi de
Bavière, et passage de l'Inn le 10 avril 1809.]
Les hostilités, dont il assignait le commencement du 15 au 20 avril,
commencèrent un peu plus tôt qu'il ne l'avait cru. L'ordre, en effet,
était donné en Italie, en Bavière, en Bohême, d'ouvrir la campagne
du 9 au 10 avril. Le lieutenant général Bellegarde, qui commandait
les cinquante mille hommes destinés à déboucher par la Bohême, passa
la frontière du Haut-Palatinat sur deux points, Tirschenreit et
Wernberg. Les quatre corps des lieutenants généraux Hohenzollern,
Rosenberg, archiduc Louis, Hiller, et les deux corps de réserve Jean
de Liechtenstein et Kienmayer, formant avec l'artillerie une masse
d'environ 140 mille hommes, se trouvaient le 1er avril le long de la
Traun, et le 9 avril le long de l'Inn, frontière franco-bavaroise,
dont la violation allait décider la guerre, et amener l'une des
plus sanglantes campagnes du siècle. Le 9 au soir, l'archiduc
Charles, qui s'était mis à la tête de ses troupes, et qui était
suivi de l'empereur, venu à Lintz pour être plus près du théâtre
de la guerre, envoya l'un de ses aides de camp au roi de Bavière,
avec une lettre annonçant qu'il avait ordre de se porter en avant,
et de traiter en ennemies toutes les troupes qui lui résisteraient.
Il aimait, disait-il, à croire qu'aucune troupe allemande ne ferait
obstacle à l'armée libératrice qui venait délivrer l'Allemagne de ses
oppresseurs. Cette lettre fut la seule déclaration de guerre adressée
à la France et à ses alliés. Pour toute réponse le roi de Bavière
quitta sa capitale afin de se rendre à Augsbourg, et les troupes
bavaroises, campées sur l'Isar, à Munich et Landshut, eurent ordre de
résister. Le maréchal Lefebvre en avait déjà pris le commandement
pour les conduire à l'ennemi.
Le 10 avril au matin l'armée autrichienne s'ébranla tout entière
pour franchir l'Inn et commencer la guerre. Elle ne savait pas
bien exactement où étaient les Français, mais elle était informée
qu'il y en avait à Ulm, à Augsbourg, surtout à Ratisbonne, où se
dirigeait le maréchal Davout; elle espérait les surprendre dans cet
état de dispersion, atteindre le Danube avant leur concentration
définitive, le passer entre Donauwerth et Ratisbonne, se joindre par
sa droite avec le corps de Bellegarde, et envahir victorieusement
le Haut-Palatinat, la Souabe, le Wurtemberg. Le corps de Hiller,
celui de l'archiduc Louis, le deuxième de réserve, formant une
masse de 58 mille hommes, et ayant le prince généralissime à leur
tête, franchirent l'Inn à Braunau même, le 10 avril au matin. (Voir
la carte nº 14.) Le corps de Hohenzollern, fort de 27 ou 28 mille
hommes, le passa au même instant au-dessous de Muhlheim. Enfin le
quatrième corps avec le premier de réserve, présentant une masse de
40 mille hommes, exécuta son passage à Scharding, assez près du point
où l'Inn se jette dans le Danube. À l'extrême gauche la division
Jellachich, d'environ 10 mille hommes, après avoir passé la Salza,
fut dirigée sur Wasserbourg, pour y traverser l'Inn et marcher
sur Munich. À l'extrême droite la brigade Vecsay, qui comptait 5
mille hommes, et se composait de troupes légères, dut longer le
Danube pour éclairer l'armée sur sa droite et occuper Passau, place
importante à la jonction de l'Inn et du Danube. Sentant l'importance
de ce point, Napoléon n'avait cessé d'adresser aux Bavarois de
pressantes recommandations pour qu'on mît la place de Passau en état
de défense, et avait même envoyé des officiers français avec les
fonds nécessaires à l'exécution des travaux. Mais rien n'avait été
fait à temps, et le commandant bavarois ne put que se rendre aux
Autrichiens. C'était un regrettable point d'appui qu'on leur avait
livré par négligence, et dont ils pouvaient tirer plus tard un parti
très-avantageux.
[Note en marge: Direction que suivent les Autrichiens après le
passage de l'Inn.]
L'Inn franchi, les Autrichiens marchèrent sur trois colonnes pour
se rapprocher de l'Isar, où ils devaient rencontrer les troupes
bavaroises et tirer les premiers coups de fusil. Quoiqu'ils se
fussent appliqués à rendre leur armée plus mobile, ils s'avancèrent
lentement, par habitude d'abord, par le mauvais temps ensuite, et
enfin par l'embarras de leurs magasins. Songeant à faire la guerre
d'invasion, et ne sachant pas vivre partout comme les Français, ils
avaient imaginé de substituer à leurs immenses dépôts de denrées
alimentaires des magasins ambulants, qui devaient les suivre dans
leurs mouvements. Ils espéraient de la sorte pouvoir imiter plus
facilement les concentrations subites et ordinairement décisives de
Napoléon. À ces magasins se joignaient un fort bel équipage de pont
et un immense matériel d'artillerie. Ils restèrent donc embourbés
pendant plusieurs jours entre l'Inn et l'Isar, et n'arrivèrent que
le 15 devant ce dernier fleuve. Jusque-là ils n'avaient aperçu que
des patrouilles de cavalerie bavaroise, qu'ils avaient affecté de ne
pas attaquer, pour prolonger une illusion qui leur plaisait, et qui
leur persuadait qu'ils ne rencontreraient pas d'hostilités de la part
des Allemands. L'archiduc s'apprêta à passer l'Isar devant Landshut
le lendemain 16 (voir la carte nº 46), et cette fois il ne pouvait
plus ni se faire illusion, ni en faire à personne, car les Bavarois
bordaient le fleuve avec toutes les apparences de gens résolus à se
défendre.
[Note en marge: Passage de l'Isar devant Landshut le 16 avril.]
Il changea un peu la disposition de ses colonnes pour cette opération
importante, qui était la première de la guerre, et que pour ce motif
il fallait rendre prompte et décisive. Il détacha de sa gauche le
corps de Hiller vers Moosbourg, afin de préserver l'opération qui
allait se faire devant Landshut de toute opposition du côté de
Munich. Il rapprocha du corps de l'archiduc Louis, qui restait seul
par la séparation du corps de Hiller, celui de Hohenzollern, et leur
prescrivit à tous deux de forcer le passage de l'Isar devant Landshut
même. Il plaça en colonne en arrière les deux corps de réserve. Il
ordonna au corps du prince de Rosenberg, qui tenait la droite, de
passer l'Isar vers Dingolfing, point où l'on n'avait à craindre
aucune résistance, et d'envoyer ses troupes légères à Ebelsbach,
pour ôter à l'ennemi le courage de tenir à Landshut en voyant l'Isar
passé au-dessous. Enfin la brigade Vecsay, déjà lancée le long du
Danube, devait pousser ses courses jusqu'à Straubing, fort près par
conséquent de Ratisbonne, afin de se procurer des nouvelles des
Français.
[Note en marge: Défense de Landshut par la division bavaroise Deroy,
et passage de l'Isar par les Autrichiens.]
Le 16 au matin, l'archiduc Charles, dirigeant lui-même le corps de
l'archiduc Louis, dont le général Radetzki commandait l'avant-garde,
s'avança sur Landshut pour y franchir l'Isar. Quand on vient par
la route de Braunau, comme c'était le cas pour les Autrichiens, on
descend par des coteaux boisés sur les bords de l'Isar, qui traverse
la jolie ville de Landshut, et se répand ensuite dans des prairies
verdoyantes. La ville est moitié sur le penchant des coteaux, moitié
sur le bord du fleuve, qui, en la traversant, se sépare en deux bras.
La division bavaroise Deroy occupait Landshut, et avait mission de
disputer le passage. Après avoir évacué la ville haute et toute
la partie qui est sur la rive droite du fleuve, elle avait coupé
le pont du grand bras, rempli de nombreux tirailleurs le faubourg
de Seligenthal, et s'était rangée en bataille de l'autre côté des
prairies, sur les hauteurs boisées d'Altdorf, qui font face à celles
par lesquelles on débouche sur Landshut. Le général Radetzki, se
portant de la ville haute sur le bord du grand bras et devant le
pont coupé, fut accueilli par un feu très-vif de tirailleurs, auquel
il répondit par celui des tirailleurs du régiment des Gradiscans.
De son côté l'archiduc, profitant des hauteurs pour faire jouer sa
formidable artillerie, en accabla le faubourg de Seligenthal, situé
sur l'autre rive de l'Isar, mit en ruine cette partie de la ville de
Landshut, et la rendit intenable pour les Bavarois qui s'y étaient
embusqués. Il fit ensuite rétablir le tablier du pont sur ses appuis
encore debout, et le franchit sans trouver de résistance dans le
faubourg évacué. Vers midi le corps de l'archiduc Louis déboucha
avec une nombreuse cavalerie, suivi à peu de distance du corps de
Hohenzollern, et vint se déployer devant la division bavaroise Deroy,
qui était en bataille vis-à-vis, sur les hauteurs d'Altdorf. Une
vive canonnade s'engagea entre les Autrichiens et les Bavarois; mais
ceux-ci, recevant la nouvelle que l'Isar était passé au-dessus vers
Moosbourg, au-dessous vers Dingolfing, se retirèrent en bon ordre,
à travers les bois, par la chaussée de Landshut à Neustadt sur le
Danube. (Voir la carte nº 46.) On avait perdu de part et d'autre une
centaine d'hommes. Les Bavarois, partagés entre deux sentiments, le
déplaisir de se battre pour des Français contre des Allemands, et
leur vieille jalousie à l'égard des Autrichiens qui voulaient leur
ôter le Tyrol, se conduisirent néanmoins très-bien. Ils se replièrent
sur le Danube, dans la forêt de Dürnbach, où déjà s'étaient retirées
la division du prince royal venant de Munich, et la division du
général de Wrède venant de Straubing. Ils étaient là près des
Français, les attendant avec une extrême impatience.
[Note en marge: Projets de l'archiduc Charles après le passage de
l'Isar.]
L'archiduc Charles avait franchi l'Isar à Landshut avec deux
corps, ceux de l'archiduc Louis et du prince de Hohenzollern. Il
était immédiatement suivi de ses deux corps de réserve, Jean de
Liechtenstein et Kienmayer. Il avait de plus à sa gauche occupé
Moosbourg avec le corps du général Hiller, et à sa droite occupé
Dingolfing avec le corps de Rosenberg. Il se trouvait donc au delà
de l'Isar avec les six corps d'armée destinés à opérer en Bavière,
et avec une masse d'environ 140 mille hommes. Il n'avait plus que
quelques pas à faire pour rencontrer les Français, car il n'y a
de l'Isar au Danube qu'une douzaine de lieues, et aucun cours
d'eau considérable. Mais pour franchir ces douze lieues il avait à
traverser de petites rivières, telles que l'Abens à gauche, la grosse
et la petite Laber à droite, des coteaux, des bois, des marais, pays
fourré, obscur, difficile. Il fallait beaucoup y penser avant de
s'engager dans cette région dangereuse, avec la chance de se heurter
à chaque instant contre l'armée française, toujours fort redoutable
quoique n'ayant pas encore Napoléon à sa tête. À gauche, l'archiduc
Charles avait Augsbourg et Ulm, à droite Ratisbonne. Tout ce qu'il
savait, c'est qu'il y avait des Français à Augsbourg et à Ulm, sans
pouvoir dire quels et combien, et d'autres Français à Ratisbonne,
ceux-ci mieux connus, car c'était le corps du maréchal Davout, dont
l'arrivée dans cette direction était depuis longtemps annoncée. Le
généralissime autrichien forma le projet de s'avancer droit devant
lui, à travers le pays qui s'étend de l'Isar au Danube, et d'aboutir
à ce dernier fleuve vers Neustadt et Kelheim, en suivant la double
chaussée qui de Landshut conduit à ces deux points. (Voir la carte
nº 46.) Arrivé à Neustadt et Kelheim, il devait se trouver entre les
deux rassemblements connus des Français, celui d'Augsbourg et celui
de Ratisbonne: il pouvait se rabattre sur ce dernier point, accabler
le maréchal Davout, enlever Ratisbonne, et donner la main au général
Bellegarde. Disposant alors de près de 200 mille hommes, il lui
devenait facile de marcher sur le Rhin à travers le Wurtemberg, en
balayant devant lui les Français surpris, battus avant d'avoir pu se
réunir. Mais il fallait franchir ce pays presque impénétrable avant
la concentration des Français et l'arrivée de Napoléon, et il était
déjà un peu tard pour réaliser ce projet ambitieux, fort approuvable
du reste, s'il était aussi bien exécuté qu'il était bien conçu.
[Note en marge: Difficultés que présente le pays entre Landshut et
Ratisbonne.]
En entrant dans cette région, l'archiduc Charles trouvait à sa gauche
l'Abens, courant directement vers le Danube, et s'y jetant près de
Neustadt, après avoir traversé Siegenbourg, Bibourg, Abensberg. (Voir
la carte nº 46.) À droite coulaient en passant sur son front la
petite et la grosse Laber, qu'il devait franchir vers leur source,
car elles naissent dans les environs pour aller se jeter dans le
Danube. Il devait s'avancer ainsi entre l'Abens qu'il côtoierait
par sa gauche, et les deux Laber qu'il franchirait par sa droite,
marchant à travers des bois, des marécages, pour aboutir au Danube
par deux chaussées, celle de Landshut à Neustadt, et celle de
Landshut à Kelheim. S'il ne voulait pas pousser jusqu'à Kelheim
et Neustadt, il pouvait se rendre à Ratisbonne par un chemin plus
court, en prenant à droite la chaussée dite d'Eckmühl, laquelle après
avoir franchi le lit marécageux de la grosse Laber à Eckmühl même,
s'élève à travers des gorges boisées, puis descend dans la plaine
de Ratisbonne, au milieu de laquelle on voit le Danube se déployer
et changer sa direction, car on sait qu'après avoir couru depuis sa
source au nord-est, il se dirige constamment à l'est après Ratisbonne.
[Note en marge: Dispositions de marche de l'archiduc Charles pour
s'avancer de l'Isar au Danube.]
L'archiduc Charles résolut de suivre le 17 les deux chaussées qui
de Landshut mènent à Neustadt et à Kelheim. Il assigna au général
Hiller la mission de marcher de Moosbourg à Mainbourg sur l'Abens,
pour se garder contre les Français qu'on savait être à Augsbourg,
tandis que la division Jellachich, placée plus à gauche, viendrait
de Munich à Freising joindre ce même corps de Hiller dont elle
dépendait. Un peu moins à gauche, l'archiduc Louis dut s'avancer
par la chaussée de Neustadt, traverser Pfeffenhausen, et côtoyer
également l'Abens, afin de veiller sur les Bavarois amoncelés dans la
forêt de Dürnbach. Au centre, et en suivant la chaussée de Landshut
à Kelheim par Rottenbourg, le corps de Hohenzollern, après avoir
passé les deux Laber, devait se diriger sur Kelheim suivi des deux
corps de réserve, tandis qu'à droite le corps de Rosenberg et la
brigade Vecsay essayeraient, par la route transversale d'Eckmühl, une
reconnaissance sur Ratisbonne.
Ainsi, avec deux corps à gauche, trois au centre, un sixième à
droite, et à des distances de vingt lieues, l'archiduc Charles
s'avança de l'Isar au Danube, à travers le pays accidenté que nous
venons de décrire, et qui est compris entre les points de Landshut,
Neustadt, Kelheim, Ratisbonne, Straubing. Il ordonna au lieutenant
général Bellegarde, qui avait débouché dans le Haut-Palatinat, de
pousser vivement la queue du maréchal Davout sur Ratisbonne, afin de
préparer la jonction générale de toutes les forces autrichiennes.
L'archiduc marcha le 17 avec mesure, et moins de lenteur que de
coutume, mais encore trop lentement pour les circonstances. Il
s'achemina sur Pfeffenhausen d'un côté, sur Rottenbourg de l'autre.
Le mauvais temps, les magasins ambulants qu'il attendait, son grand
équipage de pont, son matériel d'artillerie, traînés sur des routes
défoncées par les pluies, expliquaient cette lenteur, si elles ne la
justifiaient. On n'eut affaire pendant le trajet qu'à la cavalerie
légère bavaroise, avec laquelle on faisait le coup de sabre, n'ayant
plus à la ménager depuis qu'à Landshut on s'était battu contre les
Allemands de la Confédération du Rhin.
Le 18, l'archiduc Charles, toujours mal renseigné sur sa gauche,
ayant appris seulement que de ce côté il y avait des Bavarois
derrière l'Abens, et des Français vers Augsbourg, mais mieux informé
sur sa droite, où il savait que le maréchal Davout approchait de
Ratisbonne, acquit ainsi la conviction que les Français étaient
divisés en deux masses, et se confirma dans la pensée de se jeter
d'abord sur le maréchal Davout. Incertain encore s'il irait droit
à Kelheim au bord du Danube, pour descendre ensuite le long de ce
fleuve vers Ratisbonne, ou s'il irait tout de suite à Ratisbonne en
prenant la route transversale d'Eckmühl, il fit un pas de plus, les
corps de Hiller et de l'archiduc Louis formant sa gauche le long
de l'Abens, Hohenzollern et les deux corps de réserve formant son
centre autour de Rohr, Rosenberg formant sa droite vers Lancqwaid,
sur la grosse Laber, enfin la brigade Vecsay à l'extrémité de sa
ligne poussant des reconnaissances par Eckmühl et Egglofsheim sur
Ratisbonne. Le moment des événements les plus décisifs approchait,
car de toutes parts l'archiduc était entouré de Français et de
Bavarois, dans un pays d'une obscurité presque impénétrable, où
l'on pouvait tout à coup se trouver face à face avec l'ennemi.
Trois ou quatre cent mille hommes, Autrichiens, Français, Bavarois,
Wurtembergeois, Badois, Hessois, allaient se heurter dans cet espace
resserré, se heurter cinq jours de suite, avec un acharnement inouï,
l'avantage devant rester non pas seulement au plus brave, car on
était brave de part et d'autre, mais à celui qui saurait le mieux se
diriger au milieu de ce chaos de bois, de marécages, de coteaux et de
vallées.
[Note en marge: Situation des Français au moment de l'approche des
Autrichiens.]
Tandis que les Autrichiens, ayant ainsi l'avance sur les Français,
s'apprêtaient à les surprendre, ceux-ci heureusement avec leur
habitude de la guerre, avec leur assurance dans le danger, n'étaient
pas gens à se laisser déconcerter, même avant d'être en possession de
tous leurs avantages. Le champ de bataille sur lequel ils arrivaient
par le côté opposé, leur apparaissait en sens contraire, mais tout
aussi confus. À notre droite, et à la gauche des Autrichiens, le
maréchal Masséna concentré sur Ulm avec les divisions Boudet,
Molitor, Carra Saint-Cyr, Legrand, marchait sur Augsbourg, pour y
rejoindre le corps d'Oudinot. Le maréchal Masséna, par ordre du
major général Berthier, avait pris le commandement de toutes ces
troupes, qui ne s'élevaient guère au delà de 55 à 60 mille hommes,
les renforts n'étant point arrivés. À vingt-cinq lieues de là,
vers Ratisbonne, par conséquent à notre gauche et à la droite des
Autrichiens, le maréchal Davout débouchait avec l'armée du Rhin,
composée des divisions Morand, Friant, Gudin, Saint-Hilaire, des
cuirassiers Saint-Sulpice, de la cavalerie légère de Montbrun,
comptant environ
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