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Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles, et la Cour de Madame Élisabeth

by comte Maurice Fleury · French · Gutenberg #44960 · 628,513 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles, et la Cour de Madame Élisabeth
    
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Title: Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles, et la Cour de Madame Élisabeth

Author: comte Maurice Fleury


        
Release date: February 18, 2014 [eBook #44960]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGÉLIQUE DE MACKAU, MARQUISE DE BOMBELLES, ET LA COUR DE MADAME ÉLISABETH ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été
repris.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine
sont marqués =ainsi=.

La notation O, suivie d'une 1 en exposant dans l'original a été rendue
par O{1} dans cette version électronique.

Dans la note 208, le prénom du comte de Tressan, marqué comme
«Elisabeth» a été corrigé en «Louis-Elisabeth».




    ANGÉLIQUE DE MACKAU
    MARQUISE DE BOMBELLES
    ET LA
    COUR DE MADAME ÉLISABETH




OUVRAGES DU MÊME AUTEUR


  =Carrier à Nantes=, 2e édition. Plon, 1897.

  =Louis XV intime et les Petites Maîtresses=, 3e édition. Plon,
    1899.

  =Souvenirs de Delaunay= (de la Comédie-Française), 3e édition.
    Calmann Lévy, 1902.

  =Le palais de Saint-Cloud=, in-4e illustré (couronné par
    l'Académie française). Laurens.

  =La France et la Russie en 1870=, d'après les papiers du général
    Fleury. Émile-Paul, 1902.

  =Fantômes et Silhouettes= (portraits du XVIIIe siècle),
    Émile-Paul, 1903, 3e édition.

  =Les Drames de l'Histoire=: Mesdames de France, Mme de la
    Vallette, Gaspard Hauser.--Hachette, 2e édition, 1905.




PUBLICATIONS


  =Souvenirs de la comtesse de Montholon.= Émile-Paul, 1901.

  =Souvenirs du Congrès de Vienne=, par le comte de la Garde
    Chambonas. Émile-Paul. 1903.

  =Bonaparte en Égypte=, notes du capitaine Thurman. Émile-Paul,
    1902.

  =L'Éducation d'un Prince=, par le général marquis d'Hautpoul.
    Plon, 1902.

  =Souvenirs du général marquis d'Hautpoul sur la Révolution et
    l'Empire.= Émile-Paul, 1905.

  =Souvenirs du caporal Wagré= (les prisonniers de Cabrera).

  =Souvenirs de Jouslin de la Salle=, etc.

  =Le Carnet=, revue mensuelle fondée en 1898.


[Illustration:

    ANGÉLIQUE DE MACKAU
    MARQUISE DE BOMBELLES
    1762-1801

    _D'après le portrait appartenant_
    à M. le comte Marc de Bombelles

    OPEKA, CROATIE]




    Comte FLEURY

    ANGÉLIQUE DE MACKAU
    MARQUISE DE BOMBELLES
    ET LA
    COUR DE MADAME ÉLISABETH

    D'après des DOCUMENTS INÉDITS

    _Ouvrage orné d'un portrait en héliogravure_

    TROISIÈME ÉDITION


    PARIS
    ÉMILE-PAUL, ÉDITEUR
    100, rue du Faubourg-Saint-Honoré, 100
    Place Beauvau

    Tous droits réservés




AVANT-PROPOS


Le parfum qui s'exhale de ces effluves du passé n'est pas cet unique
parfum de volupté qu'on a coutume de respirer dans tout ce qui émane
du XVIIIe siècle, le siècle des grâces et des faciles complaisances.
Ce n'est pas à nous, qui avons fait revivre les amours du plus
voluptueux des monarques, de reprocher aux écrivains même les plus
graves d'avoir, pour plus exactement peindre une époque, recherché
celles d'entre les femmes de la société qui, par leurs aventures,
s'offraient le mieux en mesure de retenir l'attention. Plus que
les dames de haute vertu les célébrités amoureuses sollicitent la
curiosité de la plupart, et c'est vers celles qui dispensèrent
généreusement le plaisir ou inspirèrent passions ou caprices que
tendent les efforts de ceux qui sont en mal d'histoire anecdotique.

Le public, surtout certain public d'élite féminin,--celui qui prend
le temps de lire, mais recherche plutôt un délassement teinté
de psychologie souriante, voire de physiologie instructive et
amusante à la fois, que de trop pédantes leçons de diplomatie ou de
politique,--le public très fin, très quintessencié, très prompt à
établir des comparaisons, des femmes qui comprennent ou qui devinent
et qui concluent, encourage volontiers ces «analystes» des cœurs
réduits parfois au rôle d'anecdotiers d'amour.

N'est-ce pas la vie qui passe dans ces ailes bruissantes de
femmes-papillons? Dussent-elles s'en brûler, il leur faut la lumière
qui, encore une fois, dans un suprême battement, les fait scintiller
devant la postérité. Si une du Barry ou une Parabère scandalise
ces lectrices averties, une Choiseul-Stainville, une Custine, une
Flahaut, voire une Tallien ou une Aimée de Coigny intéressent ou
captivent, rendent indulgentes pour elles-mêmes celles qui, dans
les amours passées, aiment à trouver la représentation des amours
présentes ou futures.

Embellies par le recul des années, ces figures leur apparaissent
grandies ou rendues vaporeuses--suivant que le metteur en scène a
imprimé plus de relief au caractère ou laissé la première place aux
élans du cœur,--auréolées jusque par-delà la mort de cette couronne
de volupté poétique qui, «depuis qu'il est des hommes... et qui
aiment» constitue le moins indiscutable des brevets d'immortalité.

A côté de celles qui aimèrent d'amour ou aimèrent simplement le
plaisir[1], on citerait celles qu'un seul sentiment purifia, et l'on
pense aussitôt à une Pauline de Beaumont dont la mort fit verser de
vraies larmes à Chateaubriand, à une Sabran attendant patiemment
que le chevalier de Boufflers pût l'épouser, à une Polastron usant
de son influence de mourante sur le comte d'Artois pour obtenir sa
conversion. N'en est-il pas quelques autres parmi celles dont on
n'a pas pour coutume de parler, si séduisantes qu'elles aient été,
et, cela parce que, «à l'austère devoir pieusement fidèles», elles
y trouvèrent unique et suprême volupté? Il semble qu'Angélique de
Mackau, marquise de Bombelles, l'amie dévouée et aimée de Madame
Élisabeth, dont il nous a été permis, grâce à un journal intime,
de dessiner la vie, soit une de ces femmes d'âme élevée dignes de
solliciter l'attention.

  [1] De certaines femmes de cette époque on a pu dire: «Elles
  n'ont connu ni les grandes passions ni les grands repentirs; les
  philosophes du XVIIIe siècle ne leur avaient laissé que la moins
  consolante des religions: celle du plaisir.» (A. de Pontmartin,
  _Causeries du Lundi_.)

Rencontrer au sein de la société mourante du XVIIIe siècle un ménage
modèle, admirable par son amoureuse et amicale fidélité et, en même
temps, intéressant non seulement par lui-même mais par ses alentours,
par les milieux où il lui a été donné de se mouvoir; grâce à des
fragments d'autobiographie et à une correspondance nombreuse--le
mari, diplomate, étant souvent absent du nid--prendre ce couple
avant les justes noces, le voir évoluer au milieu de la Cour de
Marie-Antoinette, l'étudier psychologiquement durant les années
heureuses, pouvoir plus tard le suivre aux heures de lutte, aux
heures d'angoisse, voilà le régal que nous offraient les dossiers
inexplorés des Bombelles.

Avec le fonds Dupleix-Valori qui a servi à l'ouvrage de M. Tibulle
Hamon, _Dupleix et la perte des Indes_, le fonds Bombelles est
le plus important des archives de Seine-et-Oise si riches en
correspondances et papiers d'émigrés[2]. C'est sans doute à cette
importance considérable (ce fonds ne contient pas moins de 230
dossiers très fournis), que nous avons dû de le trouver à peu près
inexploré. Exception doit être faite pour M. A. de Beauchesne qui,
dans sa _Vie de Madame Élisabeth_, a publié quelques lettres de Mme
de Bombelles à son mari pendant l'année 1781; pour M. Maxime de La
Rocheterie qui a «visé» çà et là des impressions tirées de cette
même correspondance pour son _Histoire de Marie-Antoinette_[3]. Ces
citations peu nombreuses et partielles ne déflorent pas l'ensemble
d'une correspondance qui, avec d'autres papiers inédits, fournit le
canevas principal du récit que nous offrons aujourd'hui au public.

  [2] Ignorés d'ailleurs de la plupart des intéressés.

  [3] M. de La Rocheterie a également publié la _Correspondance du
  marquis et de la marquise de Raigecourt avec le marquis et la
  marquise de Bombelles pendant l'émigration_. Société d'histoire
  contemporaine, 1892. Tiré à petit nombre et devenu rarissime.

Quand, il y a plusieurs années déjà--habitant alors Versailles,
dans l'atmosphère même où nos héros et leur entourage avaient vécu,
aimé et commencé à souffrir--nous faisions transcrire sous nos yeux
les parties principales de ces innombrables dossiers, le savant
archiviste du Département--très épris d'histoire lui-même, quand
les paperasses administratives lui en laissent le temps,--M. Émile
Coüard, a complaisamment dirigé nos recherches dans ce labyrinthe
cartonné. Son obligeante expérience a souvent épargné notre peine:
qu'il reçoive ici l'expression de notre amicale reconnaissance.

    Versailles, 1902.--Paris, 1905.




    ANGÉLIQUE DE MACKAU
    MARQUISE DE BOMBELLES




CHAPITRE PREMIER

  Les Bombelles dans l'histoire.--Le marquis tuteur de ses
    sœurs.--Henriette-Victoire, comtesse de Reichenberg, épouse
    morganatique du landgrave de Hesse-Rheinfels.--M. de Bombelles
    à Ratisbonne.--Les instructions du comte de Vergennes.--Mlle
    de Schwartzenau.--Jeanne-Renée de Bombelles projette de marier
    son frère à Mlle de Mackau.--L'éducation des jeunes filles et
    les mariages dans la noblesse.--La sous-gouvernante des Enfants
    de France et la jeunesse de Madame Élisabeth.--Intimité de la
    princesse avec Angélique.--Lettres de Mlle de Mackau au marquis
    de Bombelles.--L'empereur Joseph II à Versailles.--Eléonore
    d'Olbreuse et ses descendants.--Mariage d'Angélique.


Aucun des écrivains ayant eu à retracer la vie de Madame Élisabeth
n'a négligé de prononcer le nom de la marquise de Bombelles, née
Angélique de Mackau. On sait qu'avec la marquise de Raigecourt,
née Causans, et la vicomtesse des Monstiers Mérinville, née La
Briffe, elle fut l'amie de cœur de la sœur de Louis XVI, et les
nombreuses lettres si affectueusement incorrectes que lui a adressées
Madame Élisabeth ont sauvé son nom de l'oubli[4]. Par malheur les
renseignements que nous ont transmis Ferrand dans son _Éloge de
Madame Élisabeth_ (1795), Feuillet de Conches dans son _Introduction_
aux Lettres de Madame Élisabeth, et l'éditeur des _Mémoires_ de la
baronne d'Oberkirch sont erronés sur bien des points.

  [4] Nous l'avons dit plus haut: grâce à M. M. de la Rocheterie,
  on connaissait la correspondance pendant l'émigration des
  Raigecourt avec la marquise de Bombelles.

Quant au marquis de Bombelles, hormis dans les livres documentaires
sur l'émigration, où d'ailleurs on le confond souvent avec un de ses
frères, il n'est guère parlé de lui[5]. Histoire générale et mémoires
ont l'air de l'ignorer. Il est donc nécessaire d'expliquer en peu de
mots ce qu'étaient sa famille et celle de sa femme.

  [5] Sauf dans Feuillet de Conches (_Louis XVI_,
  _Marie-Antoinette_, etc.), pour la période qui se rapporte à sa
  mission en Russie, et récemment dans la _Correspondance_ du comte
  de Vaudreuil avec le comte d'Artois (2 volumes publiés par M.
  Léonce Pingaud).

La famille de Bombelles fixée au XVIIIe siècle en Alsace, dans les
fiefs de Worck, d'Achenheim et de Reishoffen, descendait de Salmon de
Bombelles, docteur en médecine, natif de Senes au comté d'Asti, qui,
attaché au service du duc d'Orléans (Louis XII), reçut des lettres
de naturalité du roi Charles VIII[6]. Il est retrouvé trace de cette
maison plus ancienne qu'illustre, à la cour des ducs de Lorraine;
elle est couchée sur les listes de pension pour officiers et loyaux
serviteurs de ces princes; après l'annexion à la France des duchés de
Lorraine et de Bar, il est question de démêlés judiciaires entre le
comte de Bombelles, lieutenant général et l'administration des duchés
au sujet du fief de Reishoffen appartenant naguère au grand-duc de
Toscane et échangé contre d'autres terres.

  [6] Archives de Seine-et-Oise, E. 231.

Ce Henri-François de Bombelles, lieutenant général, gouverneur de
Bitche, commandant de la frontière de la Lorraine Allemande et de la
Sarre, est le père de Marc-Henri. Officier de valeur et de services
éclatants[7] (les lettres du maréchal de Belle-Isle, du prince
de Nassau, du maréchal du Muy, de Paris-Duverney, conservées aux
Archives de Seine-et-Oise, témoignent en quelle estime le tenaient
ses chefs ou les administrateurs de l'armée[8]), il conquit une
situation prépondérante comme gouverneur de Bitche, poste qu'il
conserva de nombreuses années et jusqu'à sa mort survenue en 1760, au
moment où l'on songeait à lui donner le bâton de maréchal de France.

  [7] A Fontenoy, à Raucoux, il se distingua particulièrement;
  comme gouverneur de la Lorraine allemande qu'il a fortifiée
  et rendue praticable par des chemins militaires, il a
  droit également aux éloges, comme le témoigne l'importante
  correspondance militaire qui lui est adressée.

  [8] Arch. de Seine-et-Oise, E. 233, 234.

M. de Bombelles s'était marié deux fois. Du premier lit, il laissait
un fils et une fille. Celle-ci était entrée dans un couvent de
Saverne et les portes du cloître se sont, à ce point, fermées sur
elle, que c'est à peine si, parmi tous ces papiers de famille, son
nom est prononcé. L'aîné de la famille, appelé le comte de Bombelles,
marié à Mlle B. de la Vannerie, et vivant, à cause du caractère
difficile de sa femme, fort en dehors de ses frères et sœurs de
père, se souciera fort peu de ses devoirs de chef de famille. Il
accomplira une carrière militaire honorable, deviendra maréchal
de camp, chevalier de l'Ordre de Saint-Lazare et de Notre-Dame du
Mont-Carmel.

Du second mariage avec Marie-Suzanne de Rassé, sont nés quatre
enfants, deux fils et deux filles. Le deuxième des fils, Basile,
comme ses frères, commandera une compagnie du régiment de Berchenyi;
de grandes folies de jeunesse pèseront sur toute sa vie; il sera
enfermé à Metz pour dettes et donnera les plus grands ennuis aux
siens[9]. Après avoir servi en Allemagne, on le retrouve en 1792
maréchal de camp à l'armée de Condé.

  [9] Arch. de Seine-et-Oise, E. 387, E. 391.

Le vrai chef de la famille c'est Marc-Henri, _marquis_ de Bombelles,
second fils du lieutenant général. Ce marquisat venait d'un fief
masculin situé en Palatinat, concédé par le prince héréditaire de
Hesse-Darmstadt, reconnu par l'empereur et pour lequel régularisation
a été consentie en France[10].

  [10] Lettre du 6 avril 1758 du prince héréditaire de Hesse
  Darmstadt au lieutenant général de Bombelles.

Pour l'administration des finances très exiguës de la famille, pour
l'éducation de ses deux sœurs, le marquis de Bombelles s'est tout
à fait substitué à son frère aîné, et, d'un commun accord, c'est
lui qui dirige, ordonne tout. Par sa raison pondérée, ses goûts
d'économie, l'affection toute paternelle qu'il porte à ses sœurs--il
s'est privé du revenu du fief pour leur éducation--il se montre à la
hauteur de son rôle et digne d'éloges sans réserves. Ceci n'était
pas toujours l'avis de sa belle-sœur, la comtesse de Bombelles,
jalouse de cette influence et qui excitait continuellement son mari
contre son frère. Après la mort de son aîné en 1785, le marquis eut
des démêlés particuliers avec sa belle-sœur. Il répondit assez
justement: «Mon frère tirait une grande vanité d'être le chef de sa
famille et ne pouvait pas se dissimuler que, sans lui en disputer le
titre, j'en acquittais les charges[11]...» et l'incident fut clos.

  [11] Lettre du 13 avril 1786.

Né le 6 octobre 1744, à Bitche, capitale de la Lorraine allemande dont
le comte de Bombelles, son père, était le gouverneur, Marc-Henri entra
fort jeune, comme page, dans la maison du duc de Bourgogne, petit-fils
de Louis XV, et le jeune prince témoignait la plus grande amitié à son
compagnon de jeu. De complexion délicate le duc de Bourgogne était
souvent souffrant, et chacun de l'entourer et d'essayer de le
distraire[12]. On dut l'opérer d'une tumeur à la hanche, mais on ne le
guérit point. Pendant cette maladie aux alternatives de mieux et de
cruelles souffrances, les courtisans commençaient à ralentir leurs
visites et entraient de préférence chez le duc de Berry (le futur Louis
XVI). Un jour que le malade se trouvait dans une solitude presque
complète, il fit signe à son page qu'il voulait lui parler; des paroles
qu'il prononça on a établi ce mot «historique» qui semblerait un peu
étonnant pour un enfant de dix ans, si l'on ne savait, d'autre part, que
ce petit martyr royal, dont la fin fut si courageuse et édifiante, en
était bien capable. «Bombelles, dit-il, sais-tu pourquoi nous ne voyons
personne, tandis que la foule se porte chez mon frère? C'est qu'ici,
c'est la chambre de la douleur, et chez Berry, c'est la chambre de
l'espérance[13].»

  [12] Le duc de Bourgogne mourut le 22 mars 1761. Voir les pages
  émouvantes consacrées à ce charmant prince dans: _la Mère des
  trois derniers Bourbons_, par Casimir Stryienski, Paris, 1902,
  et _l'Eloge_ de Lefranc de Pompignan.

  [13] Anecdote contée par Alissan de Chazet: _Mgr de Bombelles_,
  dans _Mémoires, Souvenirs et Portraits_ (t. II).

Après la mort du prince, Marc-Henri de Bombelles entra au service,
dans les mousquetaires, se distingua à l'armée du maréchal de
Broglie, fut blessé à Forbach, fit brillamment les campagnes de 1761
et 1762 comme aide de camp du marquis de Béthune. Il commanda ensuite
une compagnie du régiment de Berchenyi jusqu'au jour où il la céda
à son frère Basile. Il était parvenu au grade de colonel lorsque,
appuyé par le baron de Breteuil, alors ministre à Naples, il demanda
à faire partie de la légation. Pendant son absence de plusieurs
années M. de Bombelles confiait Henriette-Victoire et Jeanne-Renée
à Mme d'Offémont, née Françoise de Bombelles, sa tante, qui, veuve
depuis longtemps d'un officier au régiment de Condé-Infanterie,
vivait retirée dans sa terre d'Offémont (Ile-de-France)[14].

  [14] Les Gobelin d'Offémont descendaient de Jean Gobelin,
  seigneur de la Tour en 1516. Baltazar Gobelin, seigneur de
  Brinvilliers, président en la chambre des Comptes, fit ériger sa
  terre en marquisat pour son fils Antoine. Celui-ci fut, en 1668,
  marié à Marie-Madeleine Dreux d'Autray, fille d'Antoine, seigneur
  de Villiers et d'Offémont. C'est la célèbre empoisonneuse,
  marquise de Brinvilliers. Claude Antoine de Gobelin porta le
  nom de comte d'Offémont. Son fils, Nicolas-Louis, était le mari
  de Françoise de Bombelles. D'où le comte d'Offémont, né le 3
  novembre 1774 (Dossier 234). Le château d'Offémont appartient
  aujourd'hui à M. de Sancy de Parabère, ancien officier supérieur
  de cavalerie.

Excellent cœur mais tête folle, Henriette-Victoire avait voué une
affection ardente au frère qui avait veillé sur son enfance, payé son
entretien au couvent et qui même, de Naples, continuait à s'occuper
d'elle avec une sollicitude constante. Par les lettres de la jeune
fille conservées aux Archives de Seine-et-Oise on voit quelle place
un peu encombrante Mlle de Bombelles occupait dans les pensées... et
les calculs financiers du secrétaire d'ambassade.

Pas jolie, fantasque, exubérante et surtout sans aucune fortune,
Mlle de Bombelles était fort difficile à marier. Les partis se
présentaient peu: le hasard devait amener celui auquel on aurait pu
le moins songer. Un prince souverain allemand, père de la princesse
de Bouillon, avait rencontré Henriette-Victoire pendant un voyage en
Bavière, auprès de son frère devenu ministre à Ratisbonne. Séduit
par le bavardage étourdi de cette jeune fille de dix-huit ans, le
landgrave Constantin de Hesse Rheinfels demanda sa main. Il avait
soixante ans; par son premier mariage il était père de plusieurs
princes et princesses qui supporteraient mal une telle mésalliance.
M. de Bombelles put hésiter longtemps avant d'accepter pour sa
sœur une union plus brillante en apparence qu'en réalité; devant
l'insistance de Henriette-Victoire, qui ne voyait qu'une chose: être
princesse, il céda, et le mariage eut lieu en 1776.

Malgré la loi sur les mariages inégaux qui régnait en Allemagne, Mlle
de Bombelles se berçait de l'illusion qu'elle obtiendrait le droit
d'être traitée en princesse et de compenser par là la disproportion
des âges. Elle ne devait pas réussir; elle porta le nom de comtesse
de Reichenberg et, malgré tous les efforts de son mari en Allemagne,
et de ses parents en France, elle ne put jamais obtenir d'être
qualifiée princesse. Après deux années tristement passées dans les
châteaux gothiques du vieux landgrave nous la retrouverons veuve
d'abord et, contre toute vraisemblance, inconsolable, puis, au
bout de très peu de temps, désireuse de se remarier à tout prix et
épousant contre le gré des siens, le plus mauvais sujet du royaume,
le marquis de Louvois.

L'autre sœur du marquis, Jeanne Renée, nous la suivrons également
au cours de cette étude: d'abord jeune fille, vivant tantôt auprès
de son frère à Ratisbonne, tantôt à Versailles, où la comtesse de
Marsan, la baronne de Mackau ou Mme de Bombelles, sa belle-sœur, lui
donnent tour à tour l'hospitalité; ensuite, après un projet d'union
manquée avec le chevalier de Naillac, mariée au marquis de Travanet:
c'est une femme gracieuse et spirituelle, assez instruite, d'un
commerce agréable et très aimée dans l'entourage de Madame Élisabeth;
elle est l'auteur de la romance célèbre «Pauvre Jacques», dont nous
parlerons à son heure.

Quant à Angélique de Mackau elle se présente trop bien elle-même
avec son charme exquis, sa «sensibilité», pour que nous ne lui
laissions pas la parole le plus souvent possible. Avec elle nous
allons entrer dans l'intimité de Madame Elisabeth; nous connaîtrons
de nouveaux traits de bonté de l'intéressante princesse. La cour de
Marie-Antoinette nous apparaît sans voiles avec ses compétitions
rivales, ses clans opposés les uns aux autres. Les Polignac, les
Rohan, leurs différentes coteries, surtout l'un peu énigmatique comte
Valentin d'Esterhazy dont l'influence sur la Reine ne peut sembler
douteuse, se projettent en pleine lumière..., bien d'autres encore
restés jusqu'ici au second plan faute de renseignements.

Depuis le printemps de 1775, le marquis de Bombelles était chargé,
en remplacement du baron de Mackau, de la légation de France auprès
de la Diète de Ratisbonne[15]. En face des projets ambitieux de
Joseph II sur la Bavière, la situation du ministre de France près
des princes germaniques s'offrait rien moins que facile. Le rôle de
M. de Bombelles consistait avant tout à ne pas s'ingérer dans les
affaires des petits souverains avec leurs puissants voisins. Pour
remplir utilement un emploi de conciliation et d'effacement, un
diplomate de carrière patient, sachant vivre simplement et presque à
l'écart des intrigues «grouillantes» de Ratisbonne était nécessaire.
Le plénipotentiaire allait se tirer avec honneur d'un poste délicat,
et, s'en tenant à la lettre de ses instructions, il mériterait les
éloges du Ministère français; il n'en devait pas être de même du
Cabinet autrichien qui, ne trouvant pas en lui un serviteur aveugle
de l'Empereur, se plaindra à Paris; de là une série de griefs
accumulés sur sa tête et dont la reine Marie-Antoinette lui tiendra
bien longtemps rigueur, quand plus tard il sera question de donner au
diplomate un avancement mérité.

  [15] Les instructions du comte de Vergennes pour M. de Bombelles,
  établissaient notamment certains points politiques qui devaient,
  quelques années plus tard, être opposés aux calculs ambitieux de
  Joseph II sur la Bavière: «Le roi, y était-il dit, ne négligera
  rien pour resserrer et rendre plus inviolables les liens qui
  assurent le repos de l'Allemagne; mais, en remplissant ses
  engagements à cet égard. Elle (_sic_) ne se croit pas déchargée
  de ceux qu'elle a formés bien plus anciennement avec le corps
  germanique par la garantie du traité de Westphalie... Sa Majesté
  n'a cessé de recommander à son ministre auprès de la Diète
  aussi bien qu'à tous ses autres ministres résidant près des
  princes de l'empire de déclarer que son alliance avec la maison
  d'Autriche était fondée sur les traités de Westphalie et sur les
  constitutions germaniques; qu'elle regardait comme une de ses
  premières maximes de ne pas permettre d'y porter atteinte; que,
  bien loin de vouloir servir d'instrument aux projets d'oppression
  que la Cour impériale pourrait former, Sa Majesté se prévaudrait
  plutôt de l'alliance comme d'un moyen de plus pour servir la
  cause des Etats.» (Le comte de Vergennes au marquis de Bombelles,
  10 avril 1715.--Arch. de Seine-et-Oise, E. 453).

Le marquis s'était créé des intimités dans quelques familles; très
attiré chez Mme de Schwartzenau, femme du ministre de Prusse, il
s'était cru épris de la fille de la maison et avait songé à demander
sa main. Certaines hésitations de dernière heure, peut-être aussi des
obstacles de fortune ou de caractère que des lettres postérieures
nous font deviner l'avaient fait renoncer à son projet. La jeune
fille, plus désireuse que lui, sans doute, de contracter cette union,
s'était montrée mortifiée de l'abandon du marquis, et la rupture
n'alla pas sans récriminations et sans aigreur. Débarrassé d'un
poids qui l'étouffait, M. de Bombelles n'eut plus qu'une idée: se
marier en France. Il était âgé de trente-trois ans, muni d'un poste
diplomatique important, il n'avait plus à se préoccuper que du sort
de sa jeune sœur qui alors vivait avec lui à Ratisbonne...

Ce fut justement Jeanne Renée qui persuada à son frère que, s'il
voulait épouser Mlle de Mackau, fille d'une des sous-gouvernantes
des Enfants de France, il n'avait qu'à formuler une demande. L'année
précédente, le marquis tombé malade à Versailles s'était vu soigner
comme un fils par la baronne de Mackau avec laquelle, depuis
toujours, il avait entretenu les liens de la plus étroite intimité.
Une jeune fille rieuse et raisonnable à la fois, de «caractère
enchanteur» et d'éducation parfaite, cette Angélique, que depuis
son enfance il suivait pas à pas, avait charmé la convalescence
du diplomate; de longues causeries sous les ombrages des parcs
appartenant à la princesse de Guéménée et à la comtesse de Marsan[16]
devaient laisser dans l'esprit de l'un et de l'autre de durables
impressions... Ils ne le savaient pas peut-être jusqu'au jour où la
correspondance de Mlle de Bombelles avec la baronne de Mackau vint
raviver de charmants souvenirs, faire entrevoir la possibilité d'une
union entre deux cœurs qui avaient déjà cheminé dans les sentiers de
l'amitié.

  [16] La princesse de Guéménée, née Rohan-Soubise, était
  propriétaire de ce domaine de Montreuil, qui deviendra
  l'habitation aimée de Madame Elisabeth. La comtesse de Marsan
  occupait rue Champ-la-Garde une grande maison dont le parc
  pouvait communiquer avec celui de sa nièce. Derrière la propriété
  de Mme de Guéménée, avec son entrée sur la rue Champ-la-Garde,
  se trouvait la petite maison prêtée à Mme de Mackau, et que lui
  donna plus tard Madame Elisabeth.

De part et d'autre, il était écrit qu'on s'accorderait vite. Mme de
Mackau était sans fortune, dans le marquis de Bombelles, diplomate
d'avenir, elle trouvait un bon parti pour sa fille. Loin d'élever des
objections contre la différence d'âge, elle encouragea sa fille, à
peine âgée de seize ans, à répondre aux sollicitations dont son amie,
Mlle de Bombelles, se faisait l'interprète. De son côté, Marc-Henri
n'était que peu en état par lui-même de donner une brillante
situation à celle qui deviendrait sa femme; mais il escomptait
volontiers, outre les espérances de carrière, la protection destinée
à devenir efficace de la jeune sœur du Roi.

Si jeune qu'elle fût, en effet, Mlle de Mackau jouait un petit rôle
dans la cour intime des Enfants de France. Sa mère, femme fort
capable, s'était appliquée à lui donner une instruction sérieuse; la
vie modeste qu'elle et ses enfants menaient à Strasbourg n'avait pu
que fortifier les excellentes qualités d'Angélique. La jeune fille
n'avait pas connu les dangers d'une existence trop mondaine soit dans
l'intérieur familial, soit dans les couvents à la mode, lesquels
préparaient si bien à la vie de cour et si mal à la vie conjugale.

       *       *       *       *       *

A cette époque, la femme appartenant à la société se tient dans le
monde comme sur un théâtre. Elle sent sur elle les regards du public,
elle apprend un rôle très difficile à porter. Aussi l'apprentissage
commence-t-il de bonne heure. La vie de famille d'alors peut nous
paraître étrange, tant elle est différente de celle que mènent la
plupart des jeunes filles d'aujourd'hui.

On a formé l'enfant dès le berceau aux belles manières. Elle s'est
habituée à se promener d'un air grave; on juge de ce que peuvent
être ses jeux de prime jeunesse en corps de baleine et en paniers;
sauter et courir voilà de fort sottes occupations pour une fille
noble destinée à tenir un rang dans la société, surtout à la Cour,
but de toutes les aspirations. Elle voit fort peu sa mère, tant les
multiples occupations mondaines, le théâtre, la Cour, les petits
salons où l'on cause, où l'on joue, où l'on soupe, où l'on médit,
prennent son temps, accaparent exclusivement son esprit. Passer
des heures avec l'enfant dont l'intelligence s'éveille peu à peu,
jouer avec elle en un charmant abandon, livrer les profondeurs
naïves de sa tendresse maternelle, se montrer petite et simple pour
mieux insuffler son amour, se faire aimer à force d'abdication du
moi, à force d'oubli des préoccupations et des soucis extérieurs,
reprendre peu à peu et savoir garder la place qu'ont occupée les
«remplaçantes», voilà ce que tant de femmes--appartenant même à la
société la plus absorbée par les devoirs mondains, la plus en proie
aux suggestions frivoles--savent quotidiennement faire aujourd'hui.
C'était autrefois une fort rare exception. Quelle intimité peut
exister entre une mère qui à peine quelques minutes par jour
s'informe de la santé, de la conduite et des progrès de sa fille, et
une enfant qui, sitôt le devoir solennel accompli, remonte dans les
combles de l'hôtel avec sa gouvernante? Aucune. Au respect filial,
se mêle une bonne dose de crainte et, dans l'amour, il est comme
une hésitation, un désir d'obéir plus qu'un besoin de répondre à un
sentiment naturel. Les parents n'ont pas plus que ceux d'aujourd'hui
au fond du cœur une grande dureté, mais il va de leur dignité de
garder cette hauteur qui écarte les familiarités, met un frein aux
attendrissements, conserve les distances.

Cette première vie de famille un peu sommaire ne suffit pas pour
l'éducation d'une fille. La mode n'est pas venue encore des
institutrices à demeure, mais il est de grandes maisons de tenue
religieuse[17] et d'allure mondaine à la fois où se retirent des
femmes de tout âge, où l'on se dispute ces enfants de la noblesse
suivant leur rang et leur fortune: Fontevrault, Panthémont[18], rue
de Grenelle, les Dames de Sainte-Marie de la rue Saint-Jacques,
Saint-Louis de Saint-Cyr pour un noyau restreint, portes ouvertes
à deux battants sur le monde dont les bruits, les nouvelles, les
caquets arrivaient sans retard. A ces veuves, prises d'accès
de dévotion passagère, à ces femmes en instances de séparation
judiciaire, à celles qui fuyaient la société trop bruyante par raison
ou par tristesse ou simplement parce que la petite vérole les avait
maltraitées, il fallait ces distractions, ces effluves de la Cour
et de la Ville... Les jeunes filles élevées dans un bâtiment séparé
prenaient contact, aux longues heures de récréation, avec celles qui
peuplaient les parloirs, elles s'imprégnaient de l'air du siècle,
cependant qu'on leur enseignait le chant, le dessin et la danse, tous
les talents de la bonne compagnie et surtout l'art de plaire[19].

  [17] «L'usage de ce temps aimable et frivole, écrit la vicomtesse
  de Noailles (_Vie de la princesse de Poix_) était de confier
  l'éducation des filles au couvent depuis l'enfance jusqu'au
  mariage. Personne n'avait, ou ne croyait avoir le temps d'élever
  ses enfants: d'ailleurs, sur plusieurs filles, il y en avait
  toujours quelqu'une destinée à entrer en religion, et, par
  conséquent, il fallait l'éloigner du monde avant qu'elle pût le
  regretter.» La dernière phrase est-elle bien juste? Ce n'est pas
  toujours dans ces couvents-là qu'on plaçait les jeunes filles
  destinées au voile.

  [18] L'abbaye de Panthémont était située là où est maintenant
  le temple protestant, 108, rue de Grenelle. C'était le couvent
  le plus élégant et le plus mondain de Paris. Les princesses
  Bathilde d'Orléans et Louise de Condé y passèrent plusieurs
  années, cette dernière jusqu'à sa vingt-cinquième année. Les deux
  princesses avaient leur appartement à part, leur train de vie
  à part, leur table particulière, une dame d'honneur, plusieurs
  femmes de service. Elles donnaient à dîner et recevaient toute
  une petite cour. (Voir la _Dernière des Condé_, par le marquis
  P. de Ségur;--et comte Ducos, _la Mère du duc d'Enghien_.--Voir
  aussi _la Femme au XVIIIe siècle_ des Goncourt, et les charmants
  _Portraits_ de Jules Soury.)

  [19] Ces maisons où l'éducation est si frivole font naturellement
  penser à ce couvent de Terceire dans les Açores, où firent halte
  les officiers français revenant d'Amérique. Lauzun, Broglie,
  Ségur y remportèrent de faciles succès. L'abbesse qui n'y voyait
  pas de mal adressait aux jeunes conquérants des compliments
  que Ségur paraphrasa ainsi: «Ces jeunes personnes auxquelles
  je vous laisse offrir vos hommages, s'étant exercées à plaire,
  seront un jour plus aimables pour leurs maris, et celles qui se
  consacreront à la vie religieuse, ayant exercé la sensibilité
  de leur âme et la chaleur de leur imagination, aimeront plus
  tendrement la divinité.»

Elle sait se tenir, marcher, faire sa partie dans un menuet; elle
sait causer de mille riens, baragouiner l'anglais ou l'italien, se
moquer et critiquer; elle a appris la généalogie de sa famille et un
peu celle des Bourbons; elle a cet esprit naturel qui est instinctif
aux castes qui, ne prenant pas le temps d'approfondir les sujets et
n'ayant pas à se préoccuper des difficultés de l'existence, cueillent
la fleur au vol... Elle ne sait rien de la vie et de ses devoirs,
rien des plaies sociales qui, sans qu'elle s'en doute, l'entourent
et qu'elle peut être appelée à secourir... Elle n'a qu'un but, qu'un
désir, que son éducation particulière a fait croître, surchauffé
au point d'en faire une obsession: se marier très jeune, suivant
les convenances de rang et de fortune. Les parents arrangent tout
d'avance: les futurs conjoints se voient une ou deux fois, le mariage
est décidé avant qu'ils n'aient le temps de se connaître. Parfois
elle a treize ou quatorze ans, lui seize ou dix-sept ans[20]; dans ce
cas, le soir des noces les deux enfants sont séparés, le mari pour
faire son apprentissage aux armées[21], elle pour rentrer pour deux
ou trois ans dans son couvent ou dans un autre.

  [20] Mariées à quatorze ans: Mlles de Bouillon, de Luynes, de
  Noailles d'Ayen; à treize ans et demi: Mlles de Montmorency, de
  Polignac; à douze ans, Mlle de Nantes, Mlles de Brézé, du Lude,
  d'Arquien; à onze ans, Mlles de Noailles, de Boufflers et la
  fille de Samuel Bernard; à dix ans et demi, Mlles de Mailly,
  Colbert, etc. Un duc d'Uzès se maria à dix-sept ans avec une
  fille du prince de Monaco qui en avait trente-quatre; le prince
  de Turenne, le duc de Fitz-James, le duc de Fronsac se mariaient
  aux mêmes âges. Le duc de la Trémoille se mariait à quatorze ans,
  la même année que Louis XV qui en avait quinze... Il en est bien
  d'autres dont les _Mémoires_ du duc de Luynes et de Saint-Simon
  nous donnent les noms. Charles-Gaspard de Rohan Rochefort aura
  seize ans quand il épousera sa cousine, Louise-Josèphe de
  Rohan-Guéménée, de six mois plus âgée que lui. Le fils du comte
  de Berchenyi, à seize ans, épousera une enfant de neuf ans. (Voir
  _infra_).--Voir aussi l'excellent livre de M. Fernand Giraudeau,
  _les Vices du jour et les Vertus d'Autrefois_.

  [21] Qui n'a présent à l'esprit le mariage du jeune duc de
  Bourbon, âgé de quatorze ans et demi, avec la princesse Bathilde
  d'Orléans. Celui qui, depuis, devait faire si mauvais ménage avec
  sa femme, commença par l'enlever le soir des noces. Ce petit
  scandale amusa la cour, et Laujon en fit une pièce qu'il appela
  _l'Amoureux de quinze ans_ (Voir _la Mère du duc d'Enghien_, par
  le comte Ducos;--et nos _Fantômes et Silhouettes_, Emile Paul,
  1903).

On l'appelle madame, elle a le droit de recevoir quelques visites,
elle continue à se perfectionner dans les arts d'agrément, les
livres sont presque complètement fermés; la petite mariée ne songe
qu'au jour où il lui sera permis de paraître sur la première scène
du monde, à être présentée à la Cour et à se mêler à la société
brillante. Elle envisage la nouvelle vie qui va lui être faite; elle
entrevoit diamants, beaux atours, berline, comédie, fêtes et soupers.

Tout un prisme de joies aveugle ses yeux. Elle ne pensait guère qu'à
cela en allant à l'autel, et voilà le moment arrivé. Le mariage sera
consommé dans une terre familiale. Puis la jeune femme accourra à
Paris, se montrera dans quelques salons, recueillera sourires et
compliments, et couverte de bijoux, en grand habit, elle paraîtra le
vendredi à l'Opéra dans la première loge du côté de la Reine. Voilà
les mariages dans la noblesse au XVIIIe siècle.

Si les buts à atteindre sont souvent les mêmes de nos jours pour de
très jeunes épousées, il faut confesser que l'état de la jeune fille
actuelle est plus enviable. N'a-t-elle pas le droit d'avoir place au
banquet des plaisirs, de jouer son rôle dans le mouvement mondain?
jusqu'à un certain point ne lui est-il pas possible d'étudier ceux
parmi lesquels elle choisira ou laissera choisir son mari? Du moins
ne la force-t-on pas comme jadis à prononcer des vœux religieux afin
que par le sacrifice des filles et des cadets traités en branches
parasites s'épanouisse en pleine sève le principal rejeton.

De là ces religieuses, ces abbés sacrifiés «par ordre», et l'ancien
évêque d'Autun pourra écrire: «Dans les grandes maisons, c'était la
famille que l'on aimait bien plus que les individus et surtout que
les jeunes individus que l'on ne connaissait pas encore». Contre
ces abus de puissance paternelle qui réglait cruellement le sort
de quelques-uns en faveur du seul qui dût en profiter, il avait
été protesté dès le Concile de Trente, mais ces menaces n'avaient
produit aucun effet; après comme avant, les parents continuèrent à
régler eux-mêmes et suivant leur fantaisie le sort de leurs fils ou
de leurs filles. Si l'on ne peut nier que le droit d'aînesse, tel
qu'il a pu se conserver en Angleterre, tel que la constitution des
majorats pouvait, dans une certaine mesure, le remplacer chez nous,
devait et doit encore s'offrir comme l'unique moyen de garder intacts
non seulement les terres patrimoniales, mais le rang auquel ont
droit certains noms illustrés au service de l'État, on ne saurait
s'indigner assez haut contre cette habitude mise en vigueur aux
XVIIe et XVIIIe siècles de froquer tout ce qui était jugé inutile.
Parcourez Saint-Simon: la liste est longue des grandes familles qui
procédaient ainsi. C'est le premier duc de la Rochefoucauld qui fait
prêtres le deuxième et le quatrième de ses fils, force cinq filles
sur cinq à se faire religieuse. Le second duc eut trois chevaliers
de Malte et un prêtre parmi ses cinq fils. Les Rohan, les Matignon,
les Mailly usaient des mêmes procédés envers les cadets de leurs fils
et filles. Forcée aussi Mlle de Mortemart qui, «faisant de nécessité
vertu», devint l'irréprochable abbesse de Fontevrault. Forcée Mlle
de Tencin... dont les aventures sont connues. Forcés tous ces petits
abbés de cour, écrivains licencieux, de Chaulieu à Grécourt, de La
Châtre à Voisenon qui se vengèrent par le scandale de leurs livres
et de leurs mœurs de la violence qu'ils avaient dû subir. Quand
Fléchier arrive en Auvergne, avec les juges des Grands Jours, il est
informé qu'un certain nombre de religieuses se sont évadées de leur
couvent, et que d'autres s'adressent aux représentants du roi, pour
être rendues à la liberté; et l'évêque de constater: «Je ne m'en
étonnai pas. On les contraint pour des intérêts domestiques, on leur
ôte par des menaces la liberté de refuser. Les mères les sacrifient
avec tant d'autorité qu'elles sont contraintes de souffrir sans se
plaindre.»

Rapprochons-nous de l'époque qui nous occupe. Il y a toujours des
chevaliers de Malte pris par ordre parmi les cadets de vieille
souche et plus ou moins bien lotis, des prêtres forcés, des abbesses
nées parmi les plus grandes maisons... Nécessité familiale devant
laquelle on s'incline. Il est un clan où le chapeau de cardinal
se passe d'oncle en neveu, les Rohan sont un instant plusieurs à
porter la pourpre et on les distingue par le nom de Guéménée et de
Soubise, tandis que le senior garde le nom de Rohan. Plût au Ciel que
la source de ces cardinaux se fût tarie, avant l'avènement du trop
célèbre Louis, grand-aumônier de France... l'homme du Collier!...

Il y a toujours de tout jeunes gens qu'on marie sans les consulter
comme on avait marié le prince Charles-Joseph de Ligne et le duc
de Fronsac. Il y a toujours des jeunes filles élevées dans des
couvents très mondains où l'on apprend les révérences et l'art de
se comporter à la Cour, il y a toujours aussi Saint-Cyr où la règle
est plus sévère, l'éducation plus sérieuse, mais là ce n'est plus un
couvent uniquement de luxe; n'y entrent et sur places libres, que
les jeunes filles nobles et de famille militaire qu'a désignées la
faveur du Roi... Celles-là auront une dot minuscule et un trousseau
pour faciliter leur établissement, et c'est pourquoi la noblesse
pauvre recherche tant pour ses filles l'institution de Saint-Louis.
Le temps n'est plus où Racine faisait chanter les chœurs d'_Esther_,
devant la Cour, par les protégées de Mme de Maintenon: les dames
de Saint-Cyr sont des religieuses augustines et les exhibitions
mondaines ont cessé.

Angélique de Mackau, de famille noble et sans fortune, se trouvait
bien dans les conditions voulues pour entrer dans cette maison
recherchée. Il s'en fallut de peu qu'elle n'y complétât son
éducation... Mais la jeune princesse dont elle était devenue la
compagne la réclamait pour elle-même et, devant sollicitation si
impérieuse, toutes considérations s'étaient tues.

       *       *       *       *       *

Comment s'était conclu cet arrangement, Mme de Bombelles l'a conté
elle-même en 1795 à M. Ferrand, tout en expliquant de quelle façon,
quelques années auparavant, sa mère était devenue sous-gouvernante de
cette enfant volontaire et indisciplinée, mais d'une grâce et d'une
sensibilité charmante qui était Madame Élisabeth.

La première éducation de la petite princesse ne s'était pas faite
sans difficulté. Orpheline à trois ans[22], elle n'obéissait à
personne. Les témoignages contemporains la montrent à l'âge de six
ans comme une petite sauvage, avec un air déterminé et doux en même
temps, avec je ne sais quoi d'entier et de rebelle qui ne se laissait
pas aisément apprivoiser. Elle offrait des aspérités, des disparates
bizarres de caractère; elle passait volontiers d'un extrême à
l'autre: tantôt sensible et charmante, tantôt fière et hautaine. Ses
inégalités rappelaient le duc de Bourgogne[23].

  [22] Elisabeth-Philippine-Marie-Hélène de France, née le 3 mai
  1764, baptisée le même jour en présence de la famille royale,
  par l'archevêque de Reims, et tenue sur les fonts par le duc de
  Berry, son frère aîné, le futur Louis XVI, au nom de l'Infant Don
  Philippe, et par Madame Adélaïde, sa tante, au nom de la reine
  d'Espagne douairière. Le dauphin mourut en 1765; la dauphine
  Marie-Josèphe de Saxe, deux ans après.

  [23] Comte Ferrand, _Eloge de Madame Elisabeth_.

La comtesse de Marsan[24], gouvernante des Enfants de France, eut
fort à faire pour mater cette nature indépendante. A l'encontre de
Madame Clotilde, sa sœur, âgée de cinq ans, qui s'offrait très
souple, désireuse d'apprendre et de se plier à ce qui lui était
commandé, Madame Élisabeth se montrait entêtée dans ses caprices,
opiniâtre dans ses révoltes, orgueilleuse et hautaine avec ceux
qui la servaient; dans l'exagération de sa morgue princière elle
ne souffrait pas non seulement qu'on lui tint tête, mais même
qu'on pût tarder à exécuter ses désirs. A ses débutantes études,
elle n'apportait ni grâce ni bon vouloir et, malgré l'exemple de
sa sœur, toujours mis devant ses yeux,--à sa grande jalousie,
d'ailleurs,--elle proclamait qu'elle n'avait besoin ni de se
fatiguer, ni d'apprendre, «puisqu'il y avait toujours près des
princes, des hommes qui étaient chargés de penser pour eux».

  [24] Marie-Louise Geneviève de Rohan-Soubise, veuve de
  Jean-Baptiste Charles, comte de Marsan, prince de Lorraine,
  mort à vingt-trois ans sans enfants, en 1743. La comtesse de
  Marsan, très «Rohan» et très «Lorraine», portait au plus haut
  degré l'orgueil des maisons qu'elle représentait. Elle embrassa
  les prétentions des Rohan de passer avant les ducs et pairs,
  comme descendants des rois de Bretagne et des rois de Navarre.
  Ils réclamèrent le titre d'Altesse quand Elisabeth Godfried, de
  Rohan Soubise, épousa le prince de Condé (Voir les lettres d'elle
  publiées dans _Fantômes et Silhouettes_, Émile-Paul, 1903). On
  connaît la carrière militaire, plus fastueuse que glorieuse, du
  maréchal de Soubise, qui dut l'exagération des faveurs versées
  sur sa tête par Louis XV à son dévouement absolu au roi, à la
  perfection de ses manières, à sa complaisance pour les favorites
  et à la finesse de son esprit de courtisan. La comtesse de
  Marsan était gouvernante des Enfants de France depuis 1754.
  Elle avait été l'ennemie acharnée de Choiseul. Mme de Pompadour
  la détestait. (Cf. les _Mémoires_ de Mme du Hausset, et les
  _Mémoires_ de Choiseul, tout récemment publiés par M. Fernand
  Calmettes.)

Une circonstance fortuite devait amener un premier changement dans
l'humeur fantasque de l'enfant. Elle était tombée malade. Clotilde
demanda avec instance à la soigner, obtint que son lit fût apporté
dans la chambre de sa sœur. S'il ne lui fut pas permis de la
veiller la nuit, du moins ne la quitta-t-elle pas dans le jour, et
de cette intimité de chaque instant, de ces soins apportés avec
touchante affection devaient naître de probants résultats. Clotilde
donna d'excellents conseils à sa sœur et, de plus, se fit sa vraie
première institutrice; bientôt Élisabeth, qui s'y était refusée
jusqu'alors, consentit à épeler ses mots; au bout de peu de temps,
elle prenait goût à la lecture.

La marquise de la Ferté-Imbault, fille de la célèbre Mme Geoffrin
et femme philosophe des plus instruites, avait été priée par Mme
de Marsan de l'aider dans sa tâche, en attendant que fût nommée
une sous-gouvernante capable de diriger effectivement les jeunes
princesses[25]. Mme de la Ferté-Imbault se mit à la besogne, choisit
dans son vaste répertoire philosophique les morceaux les plus
délicats et qu'elle jugeait les mieux propres à influencer de jeunes
esprits. On demeure étonné des auteurs élus dans ce but. Nourrie
surtout dans l'antiquité, la marquise fit apprécier à ses élèves
des fragments d'Aristote, elle ne leur épargna ni Zoroastre, ni
Confucius, elle fit surtout pour elles des «arrangements» inspirés
des _Hommes illustres_ de Plutarque. Le livre où Mme Roland raconte
en ses _Mémoires_ avoir puisé son enthousiasme pour la République
était-il bien à la portée de princesses aussi jeunes? Mme de Genlis
en aurait douté, elle qui proclamait que tous livres étaient
dangereux à laisser lire seuls à des enfants de sept à quinze ans.
C'est pourquoi Mme de la Ferté-Imbault s'était donné la peine de
faire elle-même les extraits.

  [25] Sur Mme de la Ferté-Imbault, consulter le _Royaume de la rue
  Saint-Honoré_, par le marquis Pierre de Ségur.

Sans doute Plutarque devenu l'instituteur de leur bas âge avait dicté
aux princesses, comme à Henri IV, «beaucoup de bonnes honnêtetés et
maximes excellentes». Déjà elles suivaient les leçons de physique de
l'abbé Nollet, les leçons d'histoire de Guillaume Le Blond; l'abbé
de Montaigu succédant à l'abbé Lussins était chargé de l'instruction
religieuse. On verra avec quelle élévation il devait comprendre sa
vraie mission. Mais c'est à sa nouvelle éducatrice d'un mérite tout
particulier qu'il faut avant tout reporter la transformation en
qualités des défauts de la jeune Madame Élisabeth.

Marie-Angélique de Fitte de Soucy, baronne de Mackau, veuve d'un
ministre du roi à Ratisbonne[26], vivait tout à fait modestement à
Strasbourg, lorsque Louis XV, à l'instigation de Mme de Marsan et sur
les témoignages rendus par les dames de Saint-Louis (elle avait été
élevée à Saint-Cyr), laissant les meilleurs souvenirs l'appela près
de ses petites-filles en qualité de sous-gouvernante.

  [26] Les Mackau appartenaient à une noble et ancienne famille
  irlandaise. Au XIXe siècle le nom fut illustré par l'amiral de
  Mackau, une des gloires de la marine française. Il était le
  petit-fils de la baronne de Mackau, mère d'Angélique, et le père
  du vaillant champion des Droites à la Chambre, député de l'Orne
  depuis trente ans.

L'arrivée de Mme de Mackau, escortée de sa fille Angélique, devait
faire bonne impression sur la petite princesse.

«Mme de Marsan, a raconté Mme de Bombelles, reçut ma mère comme
si elle eût eu à la remercier d'avoir accepté l'emploi qu'elle lui
avait confié. Elle voulut me voir et me présenter à Mesdames. Madame
Élisabeth me considéra avec l'intérêt qu'inspire à un enfant la vue
d'un autre enfant de son âge.

Je n'avais que deux ans de plus qu'elle, et étant aussi portée
qu'elle à m'amuser, les jeux furent bientôt établis entre nous et la
connaissance fut bientôt faite. Ma mère, n'ayant point de fortune,
pria Mme de Marsan de solliciter pour moi une place à Saint-Cyr.
Elle l'obtint, et je m'attendais à être incessamment conduite dans
une maison pour laquelle j'avais déjà un véritable attachement.
Cependant Madame Élisabeth demandait sans cesse à me voir; j'étais la
récompense de son application et de sa docilité; et Mme de Marsan,
s'apercevant que ce moyen avait un grand succès, proposa au Roi que
je devinsse la compagne de Madame Élisabeth, avec l'assurance que,
lorsqu'il en serait temps, il voudrait bien me marier. Sa Majesté y
consentit. Dès ce moment je partageai tous les soins qu'on prenait de
l'instruction et de l'éducation de Madame Élisabeth. Cette infortunée
et adorable princesse, pouvant s'entretenir avec moi de tous les
sentiments qui remplissaient son cœur, trouvait dans le mien une
reconnaissance, un attachement qui, à ses yeux, tinrent lieu des
qualités de l'esprit; elle m'a conservé sans altération des bontés
et une tendresse qui m'ont valu autant de bonheur que j'éprouve
aujourd'hui de douleur et d'amertume...» Si façonnée par l'auteur
de l'_Éloge de Madame Élisabeth_ que nous apparaisse cette note,
elle est bien, aux efforts de style près, l'expression de ce que
ressentait Mme de Bombelles auprès de Madame Élisabeth.

Par cela même qu'elle était la compagne plus âgée de la princesse,
dans ses jeux comme dans ses études, et compagne choisie non subie,
Angélique devait exercer utile influence, aider puissamment Mme
de Mackau à faire triompher son programme de femme de haute piété
et d'opiniâtre persévérance. Là où Mme de Marsan, plus indolente,
n'avait pas pleinement réussi, Mme de Mackau fut assez rapidement
victorieuse. D'une enfant vaniteuse et personnelle elle ne devait
pas tarder, avec l'aide de l'abbé de Montaigu, à faire une princesse
éprise et respectueuse de ses devoirs; dès l'époque de sa première
communion[27], qui devait de si peu précéder le mariage de la
princesse Clotilde avec le futur roi de Sardaigne, elle avait
compris, suivant l'éloquente parole d'un de ses panégyristes[28], non
l'un des moindres, «qu'une partie de la religion consiste à ne pas
faire porter aux autres le fardeau de nos imperfections et de nos
caprices, mais, au contraire, à servir nos semblables, s'il se peut,
ou du moins à leur témoigner de la bienveillance, ce qui n'est jamais
difficile aux grands». Sa tendance originelle à l'orgueil fit bientôt
place à la douceur et à l'affabilité, et ce qu'elle avait de trop
ardent et de trop personnel s'atténua sensiblement et ne fut plus que
de la franchise et de la fermeté.

  [27] Le 13 août 1775.

  [28] Mgr Darboy, _Préface_ à la _Correspondance_ de Madame
  Elisabeth, publiée par Feuillet de Conches.

Quand, le 20 août, Madame Clotilde, mariée par procuration, partit
pour le Piémont, ce fut pour sa sœur un cruel déchirement. Ce
qu'étaient, à l'époque, ces mariages à l'étranger des Filles de
France, on le sait: adieu suprême à la famille, à la patrie, à
toutes les affections, à toutes les intimités de l'enfance et de la
jeunesse. Elles n'avaient plus même, ces princesses, pour épancher
leur cœur, cette consolation des correspondances intimes qui
entretiennent les liens des parents et des élus de l'amitié. Toute
lettre était obligée de subir l'estampille officielle, de suivre
le canal diplomatique; souvent elle passait au crible des agents
secrets des Gouvernements: la confiance, l'abandon disparaissaient
de cet échange de pensées; il fallait user de subterfuges pour faire
passer des lettres qui exprimaient autre chose que des phrases
protocolaires. Madame Clotilde sera autorisée à venir de temps à
autre jusqu'à Chambéry pour y recevoir des membres de sa famille.
Elle aura l'occasion de revoir ses frères, mariés eux-mêmes à des
princesses de Piémont, elle ne reverra jamais la jeune sœur dont
elle avait protégé l'enfance et qui professait pour elle une si
tendre et sincère affection.

Les onze ans de Madame Élisabeth n'avaient pas encore la force de
dissimuler ce qu'elle ressentait amèrement: elle se laissa aller,
se sentant orpheline pour la seconde fois, à la violence de son
désespoir. L'éclat de cette douleur fit impression à la Cour où ce
genre de manifestations s'éteint d'ordinaire sous les règles de
l'étiquette et la banalité des conventions: devoirs ou plaisirs.
Marie-Antoinette s'en attendrit et, sous l'empire de cette émotion,
elle put écrire à l'impératrice Marie-Thérèse: «Depuis le départ de
la princesse de Piémont, je connais beaucoup plus ma sœur Élisabeth,
c'est une charmante enfant qui a de l'esprit, du caractère
et beaucoup de grâce. Elle a montré au départ de sa sœur une
sensibilité bien au-dessus de son âge.»

Si intéressante que soit la jeune princesse, il ne nous est pas
permis de la suivre jour par jour dans le cours de ses études et de
ses distractions[29]. Nous nous la figurons pourtant dans tous les
déplacements de Cour, à Compiègne, à Fontainebleau, jouant comme
précédemment les charades qu'a composées Mme de Marsan, la vicomtesse
d'Aumale[30], une des sous-gouvernantes, remplissant le rôle de
souffleur, Mme de Mackau présidant aux répétitions. A ses côtés nous
voyons toujours Angélique, compagne de jeux et compagne de «classe».
Elle était le sourire quand, pour mieux se faire obéir, Mme de Mackau
se croyait obligée de prendre le front sévère; elle représentait
l'émulation et le goût au travail quand la jeune princesse avait le
regard «absent». Elle la suivait dans ces courses de botanique, dont
Madame Élisabeth se montrait si friande sous l'égide de Lemonnier,
médecin des Enfants de France ou d'un autre savant, Dassy, médecin
habitant Fontainebleau, elle l'accompagnait aux soupers de la famille
royale où, dès sa douzième année, la sœur de Louis XVI est admise.

  [29] Voir la _Vie de Madame Elisabeth_, par M. de Beauchesne, et
  _Madame Elisabeth_, par Mme la comtesse d'Armaillé.

  [30] C'était aussi une ancienne élève de Saint-Cyr. Elle était
  douce et gaie et s'était fait aimer de Madame Elisabeth.

Quand Mme de Marsan, peu après le départ de Madame Clotilde, eût
donné sa démission et passé son «gouvernement» à la princesse de
Guéménée, celle-ci voulut modifier la direction si sage jusqu'alors
donnée. Dans la vie de Cour elle comprenait surtout les côtés
brillants. La simplicité des goûts de Madame Élisabeth l'étonnait,
et elle s'employa à lui donner toutes les distractions possibles,
reprochant à sa tante, Mme de Marsan, «d'avoir formé la princesse
pour la pauvreté du couvent, au lieu de l'avoir élevée pour occuper
un des trônes d'Europe».

La vérité est que Madame Élisabeth avait une prédilection pour la
maison de Saint-Cyr. La comtesse de Marsan y conduisait volontiers
ses élèves, les religieuses que ne gâtaient plus guère de visites
royales accueillaient avec empressement les petites princesses,
et c'était toujours une vraie joie pour Madame Élisabeth quand il
lui était permis de passer une journée au milieu de ses chères
orphelines. Elle aimait à leur répéter: «Je suis comme vous une
enfant de la Providence», faisant allusion aux malheurs de son
enfance; elle prenait part aux jeux, à la promenade et au goûter
des jeunes filles, puis elle recevait à leurs côtés la bénédiction
du Saint-Sacrement. Le silence conventuel était un instant rompu,
les jeunes entretiens voletaient et se raquetaient de cour en cour
au point d'étonner les mânes de la Fondatrice. L'austère maison de
Saint-Louis s'illuminait de lueurs d'allégresse.

Pas de semaine, quand elle est à Versailles, et cela non seulement
jusqu'aux Journées d'octobre, mais même jusqu'au dernier séjour
à Saint-Cloud, où Madame Élisabeth ne se précipite à Saint-Cyr.
Comme de plus, dans la suite, la jeune princesse ne montrera que
peu de goût pour le mariage et se dérobera le plus qu'elle pourra à
la vie bruyante de Cour, il sera remarqué que sa piété sincère et
sans ostentation, sa propension à la vie d'intimité, son penchant
pour les œuvres charitables pourraient un jour la déterminer à
entrer au couvent. Elle aimera aussi rendre de nombreuses visites
aux Carmélites de Saint-Denis où s'est retirée Madame Louise. Louis
XVI lui fera des observations sur la fréquence de ces visites: «Je
ne demande pas mieux que vous alliez voir votre tante, mais à la
condition que vous ne l'imiterez pas... j'ai besoin de vous.»

En somme, la princesse Élisabeth ne songea jamais sérieusement à se
cloîtrer; si les mariages avec des princes étrangers ne lui sourirent
pas, c'est qu'elle entendait rester en France, se consacrer au
Roi qu'elle chérissait, à la famille royale à qui elle se sentait
utile, et aussi à cette grande famille qu'elle s'était créée et
qui s'étendait de ses amies d'élection à ses pauvres, les siens et
ceux qu'on lui amenait. Il est des vies d'abnégation qui valent des
existences monastiques, il est des actes qui surpassent les silences
imposés, il est des piétés indulgentes aux autres qui passent avant
toutes les austérités conventuelles. L'empreinte morale et religieuse
donnée par Mme de Mackau allait résister à l'impulsion mondaine
tentée par la princesse de Guéménée, et même après ses quatorze ans,
lorsque sa maison eut été montée, Madame Élisabeth ne devait pas
sensiblement changer ses idées. Son caractère solidement établi ne se
modifierait que peu avec l'âge. Chez elle, les idées primesautières
faisaient bon ménage avec les principes moraux les plus sévères, la
piété avec la riante gaieté, une vraie «sensibilité» dont elle ne
cherchait pas à atténuer les effets s'alliait, à un moment donné, à
une rare énergie.

Nous la verrons passer au milieu du monde de la Cour ne cherchant
pas le mal et ne le voyant qu'à la dernière limite, se mêlant le
moins possible aux intrigues qui fourmillaient jusqu'autour d'elle,
donnant les meilleurs exemples de tenue et de bienveillance, aimant
la vie retirée au milieu de la Cour agitée, ce qui ne l'empêchera pas
d'accomplir ses devoirs de sœur du Roi.

Maintenant que nous avons renouvelé connaissance avec la charmante
princesse qui illumine cette biographie d'une de ses plus tendres
amies, nous nous hâtons de retourner vers notre héroïne principale
qui attend impatiemment l'heure où le oui solennel l'aura unie au
mari choisi par sa mère et, par elle-même, adopté avec enthousiasme.

       *       *       *       *       *

Le mariage devait s'arranger avec d'autant plus de facilité qu'entre
le marquis et sa belle-mère l'accord était complet depuis longtemps.
Il n'était pas rare que Mme de Mackau, écrivant à Naples à M. de
Bombelles, l'appelât son _cher gendre_[31], lui demandant conseil
pour toutes choses, réclamant son appui et sa direction morale pour
son fils dont le marquis eut à protéger les débuts, plus tard à
tempérer le caractère.

  [31] Nombreuses lettres conservées aux archives de Seine-et-Oise.

Angélique, douce, raisonnable--très raisonnable toujours malgré un
soupçon d'enfantillage de forme plus que de fond--bonne, affectueuse
et désireuse d'affection, très séduisante avec ses traits fins,
ses grands yeux bons respirant la franchise, son accueil amène et
bienveillant, était aimée de tous ceux qui l'entouraient. Chacun
prenait intérêt à son avenir conjugal: elle ne faisait pas en somme
qu'un mariage de raison inespéré, en épousant un homme d'intelligence
et de valeur, ministre plénipotentiaire à trente-trois ans et appelé
à devenir ambassadeur. Elle aimait comme un frère très aîné cet ami
de la famille, et elle trouvait tout simple, en s'alliant à un homme
sérieux, de dix-sept ans plus âgé qu'elle, de se donner un protecteur
en même temps qu'un mari.

C'est par lettres que l'union a été décidée, c'est par lettres qu'ils
se sont promis l'un à l'autre. M. de Bombelles a encore auprès de
lui sa sœur Jeanne-Renée qui se porte garant du charme de Mlle
de Mackau, et l'un et l'autre, sans s'être revus, semblent tout
disposés à se déclarer épris. Les lettres d'Angélique témoignent d'un
contentement parfait, du désir de rendre son mari heureux, de la
volonté d'être heureuse par lui.

Cette union était-elle prédestinée? On le croirait à la façon dont
Mlle de Mackau a gardé le souvenir des années d'enfance «où ils
jouaient ensemble», où elle l'appelait «son mari», sans savoir ce
qu'elle disait, ajoute-t-elle, mais elle se hâte de faire comprendre
qu'elle a réfléchi à cette appellation d'abord inconsciente: «Je vous
assure que je vous ai toujours aimé depuis ce temps et la raison qui
succède à l'enfance, au lieu de détruire la tendre amitié que j'avais
pour vous, n'a fait que l'augmenter. Non, ce n'est pas un rêve, je
puis avec assurance vous dévoiler mon cœur, puisque mon sort va
s'unir au vôtre... Jamais votre âge ne m'a effrayée, ce serait bien
plutôt à vous de vous effrayer du mien. J'ose me flatter que vous me
connaissez assez pour être persuadé de ma confiance en vous et, en
suivant vos avis et ceux de maman, je puis vous assurer que vous ne
souffrirez jamais des inconvénients de mon âge; comme vous dites fort
bien, le cœur n'en a point, le mien sera toujours uni au vôtre, et
le désir que j'ai de vous plaire vous dédommagera des défauts que
vous pourriez trouver chez moi.»

Voilà de l'amitié et de la tendresse en attendant de l'amour,
et cette jeune fille de seize ans sait graduer les sentiments.
N'est-elle pas aussi bien raisonnable pour son âge lorsqu'elle
écrit: «Je suis bien persuadée que vous serez toujours le même avec
moi, je vous juge par moi-même; je sais bien que, lorsqu'on vit
continuellement ensemble, l'on ne peut pas toujours être en commerce
de galanterie, mais la tendre et constante amitié y succède, et l'une
vaut bien l'autre.»

De si bonnes dispositions pour l'avenir de son ménage ne sauraient
aller sans de profonds sentiments de famille. Aussi Angélique
est-elle reconnaissante à son futur mari de sa «façon de penser sur
son adorable mère». C'est avoir gagné le cœur de sa fille que de
dire du bien de Mme de Mackau.

Qu'il ne s'exagère pas surtout les charmes de sa figure. Elle n'a
nullement embelli depuis qu'il l'a vue, et sa belle-sœur a eu bien
tort de la vanter. Là où Mlle de Bombelles n'a pas exagéré c'est
en répétant sans cesse sa façon de penser. La jeune fille s'excuse
sur sa gaucherie à écrire et termine ainsi sa lettre: «Adieu, mon
cher marquis, c'est sous l'autorité de la plus respectable des mères
que je vous jure que jamais autre que vous ne sera uni au sort
d'Angélique.»

Nous sommes là en pleine comédie de Sedaine! Mais ne rions pas, ces
sentiments étaient sincères. Le nom de Mme de Mackau a été invoqué;
celle-ci prend aussitôt la plume et ajoute, d'abord gaiement:
«Franchement, je crois pourtant ma pataraphe nécessaire pour donner
une certaine validité à l'engagement ci-dessus. Il est bien certain
que celle qui l'a écrit a fait suivre à sa plume le chemin de son
cœur; quoi qu'il en soit, comme le mien est à l'unisson, je confirme
une promesse qui, en faisant le bonheur d'une fille chérie, fera
aussi celui de sa mère et de toute sa famille.»

La gaucherie même de la lettre de sa fille doit plaire au marquis,
Mme de Mackau le sent, et elle le dit à son futur gendre: «Elle
met son âme à découvert et la laisse aller à son aise; je n'ai pas
voulu m'en mêler ni en corriger un mot... Cette petite fille aime
l'affirmatif et je ne serais pas étonnée qu'à l'autel, elle dise:
Oui, oui.»

Mme de Mackau aborde ensuite un point délicat que M. de Bombelles n'a
pas cru devoir taire à sa fiancée. Le marquis avait aimé, on vient
d'y faire allusion, une jeune fille, Mlle de Schwarzenau, et avait
été payé de retour; la rupture toute récente s'était offerte fort
pénible, la blessure était encore ouverte, et «l'infortunée qui lui
avait été chère» méritait des égards et des ménagements. Cette fausse
position, ce cœur brisé de femme, le remords qu'entraînait sans
doute une rupture soudaine, et le devoir qu'il restait à remplir, M.
de Bombelles avait exposé tout cela à Mlle de Mackau, lui demandant
loyalement son amitié pour la délaissée, sûr d'être compris de celle
qui le sauvait d'une union qui ne lui plaisait plus.

Avec son bon cœur, Angélique avait lu entre les lignes, et comme sa
mère et sa tante[32], après lui avoir communiqué la lettre délicate,
épiaient les impressions sur son visage, elle n'avait pas eu un
moment d'hésitation: «Ah! pour ça oui, en vérité, s'était-elle écriée
avec sa charmante franchise, j'y pensais ce matin, et j'avais formé
le plan de le lui proposer, la pauvre enfant! Ah! je sens trop son
malheur pour ne pas tâcher de l'adoucir?»

  [32] La marquise de Soucy.

A ce trait, Mme de Mackau s'était attendrie. «Sa tante et moi,
l'avons prise dans nos bras; nous étions aussi affligées que nos
cœurs nageaient dans la joie... Ainsi soyez tranquille, votre
dernier devoir sera partagé de bien bon cœur par celle qui s'occupe
d'avance de remplir tous ceux qui peuvent contribuer à votre bonheur.»

Que Mme de Mackau, déjà séparée de son fils dont le caractère indécis
l'effraie, regrette par moments la nécessité de se séparer de «son
Angélique qui faisait sa consolation», dont «l'heureux naturel, de
ses jours les plus tristes, faisait souvent des jours de bonheur»,
cela se conçoit. Seule la certitude que le gendre de son choix fera
le bonheur de sa fille peut lui rendre courage et sécher ses pleurs.
Quand le moment du «dernier sacrifice» sera venu, «la victime sera
gaie et contente, la prêtresse ne lui montrera pas une douleur qui
serait injuste puisqu'elle ne tiendrait qu'à son personnel».

Avant de clore sa lettre sentimentale, Mme de Mackau se rappelle
qu'elle remplit une fonction de Cour et donne des détails sur le
séjour de l'empereur Joseph II, arrivé le 18 avril à Paris sous le
nom de comte de Falkenstein. «Je débuterai demain la reprise de mon
service par l'opéra _Castor et Pollux_ qu'on donne à l'Empereur. Je
voudrais bien pouvoir y céder ma place à votre petite femme qui est
très affligée de n'y pas aller... Il faut pourtant que ma lettre
parle d'un prince qui, dans ce moment-ci, fixe toutes les attentions.
Sa manière d'être «si peu commune avec les personnes de son rang»
a étonné la Cour. Cette simplicité qui «adoucit la Majesté sans la
voiler», cette affabilité, cette «honnêteté» lui gagnent tous les
cœurs. Comment ne serait-il pas adoré dans son pays?»

Au seuil de ce récit, nous ne pouvons nous arrêter autant qu'il
conviendrait au voyage familial et politique à la fois du frère de
Marie-Antoinette. Il serait impardonnable de n'en point dire quelques
mots.

Grâce aux récits contemporains nul n'ignore que l'Empereur se posa en
mentor de la Reine, dont il était l'aîné de quatorze ans, qu'il lui
parla très sérieusement et lui laissa des Instructions écrites[33],
qui produisirent un effet... momentané. Il affecta de se montrer
sévère et critique au milieu des cajoleries dont l'entoura sa sœur,
mais il jouait un rôle dont on pouvait deviner les dessous. Il
blâmait le luxe, le goût pour les plaisirs que manifestait la Reine.
Comme il s'était attaqué précédemment à la princesse de Lamballe, il
s'attaqua aux Polignac. Il s'occupa spécialement du jeu effréné, qui
se jouait dans l'entourage de Marie-Antoinette, et Mercy rapporte
comment il s'emporta au sujet de la princesse de Guéménée, dont il
appelait la maison «un tripot».

  [33] Les _Réflexions à la Reine_ de France sont un véritable
  examen de conscience où l'empereur présentait à la jeune
  princesse ses devoirs sous deux aspects: 1º comme épouse; 2º
  comme reine. (Voir _Marie-Antoinette_, par M. de la Rocheterie,
  où cette instruction est donnée en grande partie, p. 351 et
  suivantes.)

  Voici quelques-uns des paragraphes du questionnaire impérial:

  --Employez-vous tous les soins à plaire au Roi? Etudiez-vous
  ses désirs, son caractère pour vous y conformer? Tâchez-vous de
  lui faire goûter votre compagnie et les plaisirs que vous lui
  procurez, et auxquels, sans vous, il devrait trouver du vide?

  Votre seul objet doit être l'amitié, la confiance du Roi.

  Comme Reine, vous avez un emploi lumineux: il faut en remplir les
  fonctions.

  Votre façon n'est-elle pas un peu trop leste?...

  Plus le Roi est sérieux, plus votre Cour doit avoir l'air de se
  calquer après lui. Avez-vous pesé les suites des visites chez
  les dames, surtout chez celles où toute sorte de compagnie se
  rassemble, et dont le caractère n'est pas estimé?

  Avez-vous pesé les conséquences affreuses des jeux de hasard, la
  compagnie qu'ils rassemblent, le ton qu'ils y mettent?

  ... Daignez penser un moment aux inconvénients que vous avez déjà
  rencontrés aux bals de l'Opéra.

  ... Gardez-vous, ma sœur, des propos contre le prochain, dont
  on fait tout l'amusement... Par des méchancetés dites sur le
  prochain..., on évite les honnêtes gens...

  L'Empereur recommandait aussi à sa sœur de conserver
  l'étiquette, de bien penser à sa situation et à sa nation «qui
  est trop encline à se familiariser et à manger dans la main».

  Or, lui-même donnait l'exemple de la simplicité outrée. On peut
  s'étonner de voir l'Empereur philosophe recommander à sa sœur
  de se montrer «dévote et recueillie à l'église», ajoutant que le
  plus grand impie devrait l'être par politique. Il était mieux
  dans son rôle en signalant l'inconvénient de la société des
  jeunes gens, et de l'accueil trop facile fait aux étrangers,
  surtout aux Anglais dont les usages et les mœurs devenaient
  alors fort à la mode, au grand déplaisir du Roi.--Joseph II à
  Léopold, 11 mai 1777, et Mercy à Marie-Thérèse.

En ce qui touchait le jeu et l'exagération des plaisirs, Joseph II
avait raison. Était-il doué d'un esprit assez supérieur et pondéré
pour tout morigéner et critiquer sans apporter le remède? Ce que
l'on sait de lui ne le prouverait pas entièrement: s'il a laissé en
Allemagne la réputation d'un philanthrope utopiste à la recherche du
bien et rempli des meilleures intentions, on ne saurait faire de lui
un Marc-Aurèle ou un saint Louis.

Esprit curieux, mais mal équilibré, entêté plutôt que ferme, ayant
plus de vivacité que de bon sens, concevant de vastes plans, mais ne
les mûrissant pas, passionné pour les petites choses et se noyant
dans les détails, «gouvernant trop, mais ne régnant pas assez»,
a dit le prince de Ligne, parlant en libéral, mais agissant en
souverain absolu, le prince philosophe gâtait de vraies qualités
par d'indiscutables travers. «Les questions, confesse le baron de
Gleichen, avaient l'air de chercher un conseil, mais il ne cherchait
ordinairement que d'en trouver un qui s'accordât avec son avis.»

Qu'en dehors de la Cour, Joseph II ait obtenu de vrais succès, qu'il
ait inspiré un vif intérêt même aux personnes les moins disposées à
se laisser imposer par la grandeur, ceci n'est pas douteux; c'est une
petite bourgeoise orgueilleuse et destinée à jouer un rôle quelque
vingt ans plus tard qui le confessera. Dans une lettre à Sophie
Cannet, la future Mme Roland, écrivait à cette époque: «L'Empereur
est bien fait, doux, simple et noble, ressemblant à la Reine (la
petite Phlipon ne disait pas encore insolemment: Antoinette); grand
sans excès, bien campé, blond sans être roux. Il annonce la bonté et
a tout à la fois l'air digne et tant soit peu timide. Il va partout,
quelquefois sans suite, à pied ou en fiacre. Il visite les hôpitaux,
les monuments, il se rend toujours là où il n'est pas attendu, et
saisit ainsi la vérité avant qu'on ne lui mette des voiles.» Voilà
une phrase qui fleure son Jean-Jacques et nous donne un avant-goût
de ces «flambeaux de la vérité» et de ces «masques de l'imposture»,
dont s'émailleront les discours des rhéteurs de la Révolution. Mais
Marie-Jeanne à cette heure d'une visite impériale ne songe guère à
revendiquer des améliorations sociales, ni à sacrifier sur l'autel de
la Liberté, elle admire un souverain absolu dans la simplicité de son
allure, dans son maintien, dans sa manière de s'intéresser à toutes
choses. «Il donne des preuves de son goût et de sa bienfaisance
par ses remarques, ses questions et ses largesses[34]... Tout est
conséquent chez lui. Il ne fait pas comme ces princes qui, venant
incognito, ne laissent pas que de traîner avec eux tout leur faste.
Il garde son incognito et en jouit parfaitement.» Jusqu'à sa mise
qui se trouve en conformité avec son programme voulu de simplicité:
un habit puce avec un bouton d'acier, de petites bottines, une seule
boucle à la frisure. Avec Mme Roland on conviendra que c'était là un
costume modeste bien en rapport avec le rôle de conseiller somptuaire
qu'a assumé le frère de Marie-Antoinette.

  [34] Il avait passé en revue les manufactures et les arsenaux,
  rendu visite à Geoffrin et à l'Institut, à Mme du Barry et à
  Buffon (avec le grand naturaliste, il avait à réparer une bévue
  de son frère Maximilien refusant maladroitement un exemplaire de
  luxe de l'_Histoire naturelle_); il avait causé avec économistes
  et savants. Il avait voulu tout voir, se rendre compte de tout,
  peut-être sans grand esprit de suite. Ce séjour, comme l'écrivait
  Louis XVI à Vergennes, devait donner une furieuse jalousie au roi
  de Prusse. Et, d'ailleurs, c'était vrai.

  Dans ce concert de louanges, il pouvait se produire des notes
  discordantes.

  Joseph II, en effet, se montra plus que froid avec Choiseul, qui
  pourtant était le promoteur de l'Alliance autrichienne, qui avait
  valu la Dauphine à la France.

  Le duc était venu à Versailles le jour de la cérémonie des
  cordons bleus et au jeu de la Reine, «mais il n'y a rien eu de
  bien remarquable dans l'accueil qu'il lui a fait, l'ayant connu
  personnellement à Vienne, écrit le comte de Viry, si ce n'est
  que le Roi Très Chrétien a laissé apercevoir de nouveau, à cette
  occasion, ses dispositions peu favorables pour cet ex-ministre
  qui est retourné mardi dernier à la campagne.»

  Joseph II avait traversé la Touraine sans s'arrêter à Chanteloup.

  Avec M. de Vergennes, l'Empereur attaqua de front la question
  brûlante. L'entrevue se passa ainsi, d'après la dépêche du comte
  de Viry, ministre de Sardaigne.

  «Bien des gens, lui dit ce prince, sont surpris de l'inaction de
  la France dans les circonstances actuelles.

  «--Je le sais, a répondu le secrétaire d'Etat; mais le conseil
  du Roi a pensé sagement qu'il ne fallait pas qu'un Roi de
  vingt-deux ans signalât le commencement de son règne par une
  guerre d'ambition. Nous connaissons tous les avantages de notre
  position, mais nous ne voulons pas nous embarquer dans une guerre
  qui pourrait causer un incendie général.--La France, répliqua
  l'Empereur, n'a rien à craindre, tant que durera notre alliance.
  Quant à moi, je me trouve dans des positions plus épineuses; il
  me sera bien difficile de toujours conserver la paix...--J'ose
  vous assurer, monsieur le Comte (l'Empereur voyageait sous le
  nom de comte de Falkenstein), dit alors M. de Vergennes, que la
  maison d'Autriche n'a rien à craindre, tant que durera notre
  alliance.--Cette réponse, placée avec esprit et à propos, a fait
  sentir finement à l'Empereur, combien l'on pensait à Versailles
  que cette alliance lui était avantageuse. Aussi le prince a-t-il
  coupé court à ces matières...»

  [Au marquis d'Aigueblanche, 6 juin 1777 (Recueil Flammermont.)]

  Paris l'avait séduit, la nation ne lui déplaisait pas, malgré
  sa légèreté, et, s'il avait une fort mince opinion de ceux qui
  gouvernaient, malgré les belles phrases dont il les avait bernés,
  il conservait une haute idée des ressources de la monarchie, si
  le gouvernail était aux mains de plus habiles.

  Il redoutait le retour de Choiseul au pouvoir. «Si le duc de
  Choiseul avait été en place, disait-il,--à la satisfaction du
  Roi, et au vrai déplaisir de la Reine, sa tête inquiète et
  turbulente aurait pu jeter le royaume dans de grands embarras.»

  Par contre, l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, lui
  avait laissé une haute idée de sa capacité (Mercy, t. III, p. 70).

  Sur chacun il avait une opinion: le comte d'Artois était «un
  petit-maître», Mesdames de France étaient «nulles». Avec Louis
  XVI, il s'était ouvert sur bien des questions, et il avait semblé
  goûter sa conversation. En revanche, il écrivait à Léopold son
  impression intime: «Cet homme est un peu faible, mais point
  imbécile; il a des notions, il a du jugement, mais c'est une
  apathie de corps comme d'esprit. Le _fiat lux_ n'est pas encore
  venu, et la matière est encore en globe.»

  Joseph II, qui prétendait tout savoir et morigénait tout le
  monde à fleur de jugement, était jugé par plus fin que lui.
  «L'Empereur, écrivait le comte de Provence à Gustave III, est
  fort cajolant, grand faiseur de protestations et de serments
  d'amitié; mais, à l'examiner de près, ses protestations et son
  air ouvert, cachent le désir de faire ce qui s'appelle tirer les
  vers du nez et de dissimuler les sentiments propres, mais en
  maladroit; car avec un peu d'encens, dont il est fort friand,
  loin d'être pénétré par lui, on le pénètre facilement. Ses
  connaissances sont très superficielles.» (_Gustave III et la Cour
  de France_, t. II, 390.)

En fait, Joseph II est venu en France avec un double but:
sous couvert de s'informer du ménage de sa sœur et de donner à
Marie-Antoinette des conseils paternels, il tient à se rendre compte
à la fois des intentions des conseils du Roi dans le cas d'une
rupture avec la Prusse lors de la succession prochaine de Bavière, et
de l'état des forces de la France. Il venait de visiter le pays en
observateur sagace, et cela au moment même où les comtes de Provence
et d'Artois faisaient, à travers la France, des voyages dispendieux
et destinés à augmenter l'impopularité de la Cour: «Ils voyagent,
écrit la comtesse de La Marck, comme ces gens voyagent, avec une
dépense affreuse et la dévastation des postes et des provinces.»

En recevant les _Instructions_, le premier mouvement de
Marie-Antoinette avait été un mouvement d'humeur, puis elle s'était
montrée raisonnable et avait pris des résolutions. Elle cessait de
faire des promenades à Paris, d'assister au jeu de la princesse de
Guéménée. Elle semblait avoir pris goût à la lecture, s'entretenait
avec des personnes sérieuses, choisissait plus judicieusement les
personnes admises à lui faire la cour... Tout cela ne dura guère que
quelques semaines. Quand le comte d'Artois revint de son voyage dans
l'Est, il fut plus en faveur que jamais, et entraîna la Reine à une
nouvelle série de plaisirs et de distractions.

       *       *       *       *       *

L'Empereur partira enchanté de sa sœur qui a fait maintes
promesses... Reviendra-t-il? Le bruit qui a couru qu'il songeait
sérieusement à épouser Madame Élisabeth recevra-t-il une sanction?

Mme de Mackau a rencontré l'Empereur chez Madame Élisabeth, et, de
là, mille projets caressés, repoussés, repris encore. Pourquoi ne
pas le dire, même si c'est impossible? L'Empereur a semblé frappé
de l'aménité et du charme de Madame Élisabeth[35], sa physionomie
indiquait qu'il était fait pour la rendre heureuse, «et, dans le
vrai, il ne pourrait faire une chose plus convenable, car il est
impossible d'être plus aimable que cette jeune princesse». Et ce
beau projet, que d'autres ont entrevu et qui sera repris plus tard,
hante Mme de Mackau. Elle craint pourtant qu'il s'envole en fumée:
«Les gens de ce haut parage, ajoute-t-elle en moraliste pratique, ne
se marient pas pour le bonheur; ils ne sont pas aussi heureux que
nous, n'est-ce pas? Plaignons-les sur cet article et réjouissons-nous
de l'usage que nous allons faire de notre bon sens en préférant le
bonheur aux grandeurs et à l'opulence.»

  [35] «L'Empereur, écrit le comte de Viry, ministre de Sardaigne,
  n'ignorant pas tous les bruits qui ont couru du projet de mariage
  qu'on lui supposait avec Madame Elisabeth, a affecté de dire
  à Leurs Majestés très chrétiennes, à toute la famille royale,
  qu'il ne pensait pas à se remarier.» (Au roi de Sardaigne, 25
  avril 1777. Dans _Correspondance diplomatique_ publiée par
  Flammermont.)

Une réponse de M. de Bombelles que nous ne possédons pas a témoigné
la joie ressentie à Ratisbonne au reçu de la lettre de Mlle de
Mackau. Notre diplomate, comme on le verra, en bonne veine d'humeur,
aime les vers, ceux des autres et même les siens, hélas! car ses
lettres sont souvent inondées de ces lignes plus ou moins badines, à
peu près rimées, qu'au XVIIIe siècle on appelait de petits vers. Il
s'est contenté cette fois de citer quelques vers classiques et, comme
il suppose Angélique peu experte en la matière, il a souligné la
citation: les vers étaient de Boileau, il était bon de le rappeler.

Très sérieusement, Mlle de Mackau a commencé sa lettre du 28 mai,
datée de Montreuil où elle est au régime du lait pour enrayer une
grippe opiniâtre. Elle a remercié le marquis de ces promesses
d'avenir; elle lui est reconnaissante des arrangements pris pour
sa mère. «Il ne m'est plus permis de douter de tout ce que vous
m'assurez et, quoique je ne comprenne pas encore bien comment vous
ferez, je tiens cela presque aussi assuré que si je le voyais.»

Voici l'épigramme qui n'est vraiment pas mal pour une pensionnaire:
«Vous prenez un grand empire sur mon esprit, et j'ai peur que bientôt
je finisse par croire tout ce que vous me direz. C'en est au point
qu'en lisant avec plaisir les deux lignes et demie de vers que vous
me citez, j'ai été tout étonnée de les trouver dans l'_Enfant
Prodigue_ de M. de Voltaire, trouvant très extraordinaire qu'ils
ne fussent point de Boileau, puisque vous le disiez. Je me suis
persuadée que M. de Voltaire les avait volés à Boileau et que vous
étiez initié dans ce petit secret.»

La pointe railleuse achevée, la petite personne raisonnable qu'est
Angélique passe à d'autres sujets: les affaires de sa mère que le
marquis prend à charge, le chagrin de Mlle de Schwartzenau que sa
rivale heureuse plaint de tout son cœur. «Quant à ma façon de penser
sur Caroline, je serais indigne de vous si cela était autrement. Une
personne malheureuse est toujours un objet intéressant pour une âme
sensible; d'ailleurs cette jeune personne aura toujours un attrait
près de moi; il ne dépendra pas de moi d'adoucir ses malheurs et elle
trouvera toujours en moi une véritable amie.»

Elle lit, elle travaille dans «son petit château[36]» de Montreuil,
elle tâche de se rendre digne de son «savant mari». Et de la carrière
de ce mari dont dépendra la tranquillité de tous les siens, elle
s'occupe déjà. Sa mère a vu le ministre, M. de Vergennes, et M.
Gérard de Rayneval, premier commis des Affaires étrangères; ils ne
sont pas d'avis que M. de Bombelles prenne un long congé pour aller
à Vienne voir son ancien chef, le baron de Breteuil. Une absence de
deux mois pendant que la Diète le réclame, ce n'est pas possible:
quinze jours tout au plus. «Autrement vous feriez très mal et je
serais fâchée tout rouge.»

  [36] «Ce petit château», on l'a déjà dit, était une modeste
  maison donnant sur la rue Champ-la-Garde et dont le jardin
  communiquait avec le parc de la princesse de Guéménée. La maison
  de la comtesse de Marsan était un peu plus loin dans la même rue.

Si elle donne des conseils de carrière, la petite ambitieuse, elle
accepte volontiers des avis conjugaux, et la fin d'une de ses lettres
de juin est pénétrée d'une soumission qu'elle s'efforce de faire
paraître relative, mais que l'on sent, malgré les réticences, prête à
se montrer entière. «La raison vous guidera sûrement dans ce que vous
me ferez faire, aussi je suis parfaitement tranquille. Je suis bien
aise que vous ayez marqué un trait noir sur tous les _je veux_ des
maris; ils sont bien désagréables pour une femme. Vos prières seront
toujours des ordres pour moi, et je serai toujours bien aise de vous
faire plaisir. Mais je vous avoue que je ne ferais jamais une chose
volontiers lorsque vous m'auriez dit _je veux_, et il n'y a que ce
vilain mot qui pourrait me donner un peu d'humeur.»

Bien que ne devant être célébré qu'en janvier le mariage est annoncé,
et Mlle de Mackau entre en relations suivies avec sa nouvelle
famille. C'est la comtesse de Reichenberg qui écrit d'Allemagne
plusieurs lettres plus tendres les unes que les autres; c'est la
comtesse de Bombelles, femme du frère du marquis, qui fait un effort
pour paraître aimable. «Elle m'aime beaucoup, dit Angélique un peu
sceptique, je lui ferai bien ma cour pour qu'elle m'aime davantage.»
Le monde de la Cour se met aussi en frais pour l'amie de Madame
Élisabeth; la princesse de Guéménée la mène à l'Opéra voir un nouvel
opéra, _Evrelingue_. La Reine ayant la fièvre tierce, il n'y a pas de
séjour à Compiègne; Angélique s'en console aisément, car «Compiègne
l'ennuie», et elle s'est dit: «A quelque chose malheur est bon.»

A la fin de l'automne, il est question de former la maison de Madame
Élisabeth. La comtesse de Reichenberg mande aussitôt la nouvelle qui
l'intéresse particulièrement à son frère: «Mme de Brancas est dame
d'honneurs, et Mme de Canillac dame d'atours. Je sais bien que Mme de
Mackau conserve le titre de sous-gouvernante des Enfants de France et
les appointements, mais cela l'éloigne de Madame Élisabeth.»

Si la nouvelle était vraie, c'eût été peut-être un changement dans
la situation de sa future belle-sœur. Puisque son frère avait
d'avance fait le sacrifice de la laisser trois ans à Versailles,
pourquoi ne pas faire nommer sa femme «dame de compagnie» pendant
ce temps. Par intérêt de famille, Mme de Reichenberg observe: «Il
serait bien désirable qu'il y eût une femme de notre nom à la cour, à
cause des enfants. Non sans raison, elle ajoute: «Notre chère petite
belle-sœur connaît bien sa princesse et sûrement serait mieux auprès
d'elle qu'aucune de ces dames.»

A la fin de cette lettre de novembre, où elle annonçait prématurément
au marquis la constitution de la maison de Madame Élisabeth, se
trouve rappelé un fait historique qui a déjà frappé quelques
écrivains et qui mérite d'être noté en passant.

Mme de Reichenberg, s'ennuyant à Waldeck, s'est plongée dans la
lecture de l'histoire d'Allemagne. Elle y a lu, écrit-elle, une
anecdote qui pourra peut-être lui servir un jour. Il s'agit, comme
on va le voir, d'un mariage inégal et elle prévoit ce qui pourrait
arriver à la mort du landgrave; or ce mariage inégal intéresse
l'histoire européenne. Le fait est connu dans sa donnée générale, il
l'est moins dans ses détails.

Le point de départ est celui-ci: en 1693, le duché d'Hanovre fut
érigé en électorat par l'Empereur Léopold, en faveur de la branche
cadette de Brunswick. Cette maison de Brunswick était divisée en
trois branches: la première s'appelait Brunswick-Lunebourg, la
deuxième Zell, et la troisième Hanovre. Il était naturel de penser
que les deux branches aînées s'opposeraient à l'érection d'un
neuvième électorat en faveur de la branche cadette; le prince de
Brunswick se contenta de formuler son opposition; quant au duc
de Zell, voici la raison qui semble l'avoir engagé à donner son
consentement: «Il avait épousé une demoiselle d'Orbreuse, fille d'un
gentilhomme du Poitou, d'abord de la main gauche; ensuite il avait
obtenu de l'Empereur Léopold, que la duchesse jouirait des mêmes
prérogatives que si elle eût esté épousée de la main droite, en sorte
que, si de ce mariage, il fût provenu des enfants mâles, ils auraient
succédé légitimement et sans contradictions.»

Les deux époux en mourant ne laissèrent qu'une fille qui épousa ce
même Ernest-Auguste, évêque d'Osnabruck, duc d'Hanovre et nouvel
électeur; ainsi le duc de Zell, ne pouvant rien désirer de plus
avantageux que de faire sa fille électrice ne s'opposa point à ce
que fût érigé un nouvel électorat: «De cette électrice descend toute
la maison de Hanovre qui règne aujourd'hui en Angleterre, et par
conséquent les trois enfants du landgrave de Cassel, puisque sa femme
était la sœur du feu Roi d'Angleterre.» Mme de Reichenberg en tire
des conséquences toutes personnelles que nous la verrons rappeler
au cours de ce récit, et c'est pourquoi nous y insistons: «De cette
anecdote, dit-elle à son frère, vous savez ce que nous devons
conclure, et je ne croirai plus les personnes, qui me diront que
l'Empereur ne peut pas rendre à une femme les prérogatives que les
préjugés lui ont ôtées, surtout lorsqu'elle ne peut ni ne veut faire
aucun tort à la succession.» Si l'on envisage la question à un point
de vue d'histoire générale, elle offre un intérêt: la généalogie
donnée par l'historien allemand est vraie. De cette duchesse de Zell
descendent les familles royales d'Angleterre et les Hohenzollern. Son
nom seul est estropié; la demoiselle du Poitou s'appelait Éléonore
Dexmier d'Olbreuse et appartenait à la famille de Jean V Dexmier d'où
descendent également les Dexmier d'Archiac représentés aujourd'hui
par le comte d'Archiac. A cette dernière branche se rattachaient la
célèbre Madame Davasse de Saint-Amaranthe (en réalité Saint-Amarand)
et sa fille Émilie de Sartine qui tenaient sous la Terreur un salon
assez mélangé et furent guillotinées dans la fameuse fournée des
Chemises rouges[37].

  [37] Voir comte Horric de Beaucaire, _Une Mésalliance dans
  la maison de Brunswick_;--un article de M. Depping dans la
  _Revue bleue_, 1896;--Paul Gaulot, _les Chemises rouges_:--G.
  Lenôtre, _le Baron de Batz_, 1896;--le _Carnet_ de 1901 sur Mlle
  d'Olbreuse, et un livre récent de M. H. d'Alméras, _Emilie de
  Saint-Amaranthe_.

  Il est question aussi des _Chemises rouges_ dans l'aimable
  ouvrage de M. Jacques de la Faye, _la Princesse Charlotte de
  Rohan et le duc d'Enghien_ (Émile-Paul, 1905).

Le marquis de Bombelles se préoccupait-il à ce moment de généalogies
princières qui devaient fournir à sa sœur un précédent pour se faire
reconnaître princesse? C'est fort peu probable. Les prétentions dont
Mme de Reichenberg le harcèlera sans cesse, surtout l'année suivante
quand elle sera veuve, il s'en souciait fort peu en novembre 1777. Il
s'apprêtait à revenir à Paris pour hâter les préparatifs d'une union
désirée avec ardeur des deux côtés.

       *       *       *       *       *

Le mariage eut lieu le 23 janvier 1778, à l'église Saint-Louis, à
Versailles, quatre jours après le contrat qu'avaient signé le Roi
et la Reine[38]. Madame Élisabeth avait obtenu de Louis XVI pour
son amie une dot de 100.000 francs, une pension de 1.000 écus et la
promesse d'une place de dame pour accompagner auprès de sa personne,
quand sa maison serait formée. La manière dont elle annonça cette
faveur à Mlle de Mackau peint le cœur de la princesse: «Enfin! tu
seras à moi. C'est un lien de plus entre nous, et rien ne pourra le
rompre[39].»

  [38] _Gazette de France_, 19 janvier 1778 et jours précédents.

  [39] Comte Ferrand, _Eloge de Madame Elisabeth_. Notes de Mme de
  Reichenberg.




CHAPITRE II

1778

  Présentation d'Angélique à la Cour.--Le marquis rejoint
    son poste.--Séparation douloureuse.--Mme de Bombelles
    et Madame Elisabeth.--La duchesse de Bourbon et le
    comte d'Artois.--Duel de princes.--Mme de Canillac.--La
    princesse de Guéménée.--Constitution de la maison de Madame
    Elisabeth.--Correspondance entre les deux époux.--Le comte
    d'Esterhazy.--Premières promenades à cheval.--Quelques
    semaines à Ratisbonne.--La princesse de Fürstenberg.--A
    Marly.--Marie-Antoinette et Mme de Bombelles.--Le chevalier de
    Naillac.--Un concert à Ratisbonne.--M. de Bombelles au clavecin.


Le mariage conclu, les deux époux passèrent un temps assez court à
Versailles, à l'_Hôtel d'Orléans_[40], chez le baron de Breteuil.
Du moins, la séparation d'usage à l'époque quand les mariés ou l'un
d'eux était trop jeune n'eut-elle pas lieu, et la lune de miel
reçut-elle plein effet. Ce qu'elle fut, on le devine sans peine au
ton qui règne dans leurs lettres, car à peine se sont-ils compris et
ont-ils jeté les bases d'une affection aussi solide que passionnée
que leur destinée les sépare.

  [40] Situé rue Colbert.

Est-ce à cet éloignement fréquent, à l'interruption constante de
cette vie intime qu'il faut attribuer la durée et le diapason
toujours égal de cette affection conjugale dont le monde des cours
offre peu d'exemples? On devra comparer Mme de Bombelles à ces
femmes admirables d'officiers de marine qui patiemment, pendant des
mois, pendant des années, attendent celui qui navigue au loin et
cherche à illustrer le nom que porteront les enfants.

Le devoir de la jeune femme l'attachait à Versailles quand bien même
la bonté de Madame Élisabeth eût été insuffisante à l'y retenir. Là
elle veillera à la carrière de son mari, pensera à son avenir au lieu
de s'occuper de ses plaisirs. Qualité ou défaut, l'ambition mène les
hommes qui n'ont pas pour unique souci de vivre mécaniquement et au
jour le jour; Bombelles n'avait jamais échappé à cette obsession
quand il était célibataire; raison de plus d'être ambitieux du jour
où il a pris femme et caresse l'espoir de fonder une famille, et
ces rêves d'ambition[41] il les a aussitôt inculqués à «son ange».
L'amour et l'ambition les guideront tous deux, et voilà, ce semble,
une explication toute naturelle de ces longues séparations, qu'avec
des désirs plus restreints ils eussent pu rendre plus courtes et
moins douloureuses. Tous deux souffraient de l'éloignement, s'en
plaignaient parfois amèrement, mais s'inclinaient forcément devant la
nécessité. L'expression de leurs regrets et de leurs espérances nous
aura du moins valu une correspondance où les anecdotes politiques
alternent avec l'expression des sentiments tendres, et l'historien
comme le psychologue doivent y trouver à glaner.

  [41] «Qu'une vie est belle, a écrit Pascal, lorsqu'elle commence
  par l'amour et qu'elle finit par l'ambition.»

  Bombelles menait les deux de front.

Dès le commencement de février, rappelé par les événements de
Bavière[42], le marquis de Bombelles est parti pour rejoindre son
poste emmenant avec lui sa jeune sœur. Sa femme l'a accompagné
jusqu'à Strasbourg; à peine de retour à Paris, elle lui écrit le
«cœur bien gros», car elle se sent «isolée et comme un corps sans
âme». Elle a pris seize ans le 24 février. «Que d'événements viennent
de se passer, et la fin de l'année ramènera-t-elle des jours heureux!»

  [42] Voir chapitre suivant.

La voici «dame», présentée au Roi et à la Reine, aux princes, au
duc d'Orléans[43] et à la duchesse de Chartres[44], s'occupant, à
peine entrée à la Cour, de son frère le baron de Mackau, qui veut
vendre son bâton de capitaine au régiment de Berchenyi. A ce propos
apparaît le nom du comte Valentin d'Esterhazy, l'ami dévoué de M.
de Bombelles, le serviteur fidèle, à l'avis souvent écouté par
Marie-Antoinette, et, à voir combien souvent est évoqué le nom du
grand seigneur hongrois, personnage resté un peu énigmatique dans la
vie de la Reine, on remarquera sans doute que le colonel au service
de la France jouit d'une influence comme bien peu d'autres en ont
connue à la cour de Louis XVI[45].

  [43] Louis-Philippe Ier, veuf de Louise-Henriette de
  Bourbon-Conti, remarié secrètement à la marquise de Montesson,
  mort en 1785.

  [44] Louise-Marie-Adélaïde Bourbon-Penthièvre, femme de
  Louis-Philippe-Joseph (Philippe-Egalité), morte en 1821.

  [45] Sur les Esterhazy, voir _Fantômes et Silhouettes_,
  Emile-Paul, 1903.

Ces occupations de cour et de famille ont permis à Mme de Bombelles
de ne pas se confiner dans son seul chagrin, mais ce chagrin est
réel, comme le prouve une lettre de Mme de Mackau jointe à celle de
sa fille. «La privation est cruelle», et elle la ressent vivement
moralement et physiquement.

Deux jours après, Mme de Bombelles réinstallée à Versailles semble
un peu remontée, car elle a reçu les nouvelles attendues de son
mari. Quel plaisir à recevoir cette lettre mêlée de tendresses et de
folies «qui l'a fait à la fois pleurer et rire». Il y a là sans doute
quelque incident humoristique de voyage comme le marquis aime à les
raconter et qui, un instant, a déridé la petite veuve. Quant à avoir
envie de danser, il y a loin; et pourtant, la duchesse de Chartres
l'a invitée à son bal; elle a pu s'excuser, étant souffrante. Il n'en
est pas de même du bal donné par sa tante, la marquise de Soucy, car,
si elle n'y allait pas, on dirait «qu'elle est une bégueule», et par
le fait elle y paraîtra, quitte à «passablement s'y ennuyer».

N'a-t-elle pas eu un instant l'espoir d'être grosse? Cette joie d'une
nouvelle prématurée que n'établissait aucune certitude a été de
courte durée et, dès maintenant, cette antienne reviendra dans ses
lettres. On admirera avec quel enthousiasme cette petite épousée de
seize ans appelle de tous ses vœux une maternité qui pouvait encore
se faire attendre, et cela à une époque--«déjà», pourrait-on dire en
observant ce qui se passe aujourd'hui--où il était peu de mode dans
la société d'avoir des enfants, et où l'échéance même du premier
était volontiers reculée.

Mme de Bombelles a pris sa semaine auprès de Madame Élisabeth dans
les premiers jours de mars. Cela vaut au marquis mille compliments
de la princesse qui «voudrait bien être dans la poche» de son amie,
quand elle ira voir son mari en Alsace, et, en raison de ce projet
vague, des questions en vue de ce voyage.

Ce qui est important et ne saurait être indifférent à M. de
Bombelles, c'est que Madame Élisabeth l'a emmenée chez le Roi.
Celui-ci a beaucoup regardé la marquise. Madame a dit à Madame
Élisabeth que son amie «embellissait tous les jours»; enfin la Reine
lui a adressé quelques mots.

Les jours gras sont arrivés; aussi s'ingénie-t-on chez Madame
Élisabeth à trouver quelque idée nouvelle pour s'amuser. «Nous avons
joué une comédie de notre tête, écrit Mme de Bombelles le 5 mars,
vous jugez si c'était beau! Ensuite maman a mis une redingote, s'est
décoiffée et a mis un vieux chapeau; Mme de Soran[46] a mis un
grand taffetas vert qui lui entourait la tête et le corps, et elles
ont chanté un dialogue d'un ivrogne et d'un pénitent qui est de
Saint-Cyr. Maman, en faisant l'ivrogne, avait une figure si drôle
que tout le monde en a ri si fort qu'on ne s'entendait plus.» Et,
après ces innocentes folies, on a dansé jusqu'à minuit, au grand
amusement de Madame Élisabeth.

  [46] Veuve du marquis de Rosières Soran, fille de Donatien
  de Maillé, marquis de Curman, chevalier de Saint-Louis et
  d'Elisabeth d'Anglebermes de Lagny, veuve de Jean-Louis d'Alsace,
  comte de Hénin-Liétard-Blincourt, marquis de Saint-Phal, laquelle
  avait eu de son premier mariage une fille qui épousa le marquis
  du Muy, fils du maréchal.

  La marquise de Soran sera, quelques mois plus tard, nommée dame
  de Madame Elisabeth. Elle ne chercha pas à jouer de rôle à la
  Cour, mais elle était très appréciée dans le monde des lettres,
  et La Harpe, un de ses admirateurs, l'avait surnommée la _Mère
  des Amours_. Avec sa taille mince et bien prise, sa coiffure et
  son ajustement très soignés, ses petites grâces malicieuses et
  ses coquetteries, c'était une charmante petite vieille. Elle
  était généralement accompagnée de sa fille Delphine, mariée
  depuis au comte Stanislas de Clermont-Tonnerre, et qui ne tarda
  pas à devenir aussi dame de Madame Elisabeth.

On passera sur des petits détails de cour ou de société, commencement
du portrait de Madame Élisabeth par J.-B. Martin, représentation du
_Milicien joueur_ chez la princesse de Guéménée, gentillesses et
enfantillages de Madame Élisabeth, pour arriver à l'aventure qui
motiva le duel du comte d'Artois et du duc de Bourbon, aventure
fort connue, mais sur les conséquences de laquelle Mme de Bombelles
apporte quelques détails nouveaux.

Avant son mariage, on le sait, le comte d'Artois qui courtisait
toutes les femmes et, de préférence celles qu'il aurait dû respecter
avait un peu compromis la duchesse de Bourbon et en même temps la
dame de compagnie de celle-ci, Mme de Canillac. Le congé assez
brusque donné à cette dernière avait été attribué à la jalousie de
la princesse dont on avait blâmé la colère. Or, le mardi gras de
cette année 1778, le comte d'Artois était au bal de l'Opéra, donnant
le bras à Mme de Canillac. De son côté, la duchesse de Bourbon y
assistait, donnant le bras à M. de Roncherolles, propre frère de Mme
de Canillac. A l'abri de leur déguisement, les deux masques, qui
n'étaient pourtant pas absolument sûrs de se reconnaître, échangèrent
des paroles piquantes, puis amères. Le comte d'Artois, s'étant
échauffé un peu plus et perdant toute bienséance, tint des propos
assez lestes pour que la princesse offensée voulût lui arracher son
masque; n'y parvenant pas, elle en releva la barbe avec son éventail
en disant: «Il n'y a que M. d'Artois ou un polisson qui puisse me
tenir de pareils propos.»

Le prince piqué au vif voulut se venger et, séparant brutalement
la princesse du bras qu'elle tenait, il lui froissa le masque sur
la figure. Grand _brouhaha_ dans l'assistance, ajoute une des
_Correspondances secrètes_, puis chacun disparut.

Malgré le bruit fait dans le monde par cette affaire, le duc de
Chartres l'ignora d'abord; le prince de Condé qui était à Chantilly
avec le duc de Bourbon ne la connut que deux jours après par son
premier écuyer M. d'Autichamp; il vint se plaindre aussitôt à M. de
Maurepas qui convint du tort du comte d'Artois, mais voulut éviter
d'être médiateur en disant: «Comme le Roi n'aime pas le bal et n'y va
pas, il ne voudra pas se mêler de ce qui s'y est passé.» Le prince
se fâcha et parla si haut que le ministre se crut obligé d'en aller
rendre compte au Roi. Voulant éluder l'affaire, celui-ci répondit:
«Que la Reine arrange cela.--Mais, Sire, reprit Maurepas, M. le
prince de Condé entend que ce soit vous.--Eh bien! donc, ce sera moi.»

Quand le Roi se décida à faire venir son frère, le public faisait
déjà des gorges chaudes de l'affaire, trouvant fort étonnant que
les princes ne se fussent pas battus. Au milieu de ces hésitations,
des claquettes de cour comme Bezenval envenimaient les choses,
sous couleur de les arranger. Le Roi proposa au comte d'Artois de
faire des excuses à la duchesse de Bourbon, mais cette proposition
fut rejetée après bien des débats et des médiations. Il fut décidé
que le prince de Condé ferait des excuses au nom de la duchesse de
Bourbon, pour s'être servie d'un terme injurieux envers le frère du
Roi et qu'ensuite le comte d'Artois exprimerait des regrets de sa
vivacité à la princesse. Personne ne fut content de l'arrangement
qui ne fut pas accepté. Les partis restaient en présence sans se
décider à sortir d'une situation fausse: la duchesse de Bourbon
continuait à se montrer très animée, la Reine persistait à défendre
le comte d'Artois. Un duel était la seule issue possible, mais aucun
des princes n'avait envoyé de témoins à l'autre. D'un autre côté,
le comte d'Artois refusait de s'excuser, mais les princes et les
ducs réunis chez le prince de Condé avaient arrêté entre eux que,
si le frère du Roi ne donnait pas satisfaction au duc de Bourbon,
«les grands du royaume lui refuseraient le service et les honneurs;
que son régiment même ne le reconnaîtrait plus pour digne de le
commander». Qui prendrait l'initiative, lequel des deux princes
se déciderait à envoyer des témoins à l'autre? Après bien des
tergiversations, ce fut le comte d'Artois qui parla le premier.

Le dimanche, il dit et répéta qu'il irait, le lendemain lundi, à une
certaine heure, se promener au bois de Boulogne; on conseilla au
duc de Bourbon de saisir au bond la proposition et à ne pas tarder
davantage. A huit heures du matin en effet, le lundi 16, le duc de
Bourbon se trouvait au bois de Boulogne avec M. de Vibraye, son
capitaine des gardes; le comte d'Artois arrivait une heure après,
accompagné du chevalier de Crussol. Ils allèrent au-devant l'un de
l'autre avec beaucoup de vivacité. Le comte d'Artois dit au duc de
Bourbon: «Vous me cherchez, me voilà.--Je suis ici pour exécuter
vos ordres», répondit le duc. Les princes se battirent en chemise.
«Ils se battirent très bien, écrit Mme du Deffand à Horace Walpole:
le comte avec impétuosité, le duc avec beaucoup de sang-froid;
ils se portèrent six bottes sans se blesser et, voulant porter la
septième, le chevalier de Crussol se mit entre eux et leur dit que
c'était assez.--Êtes-vous content? dit le comte d'Artois au duc
de Bourbon.--Monsieur, répondit celui-ci, je n'oublierai jamais
l'honneur que vous m'avez fait.--Le comte d'Artois ouvrit ses bras,
embrassa son cousin, et tout fut dit.»

A la Cour, on était très inquiet pendant ce temps. Sans exagérer
l'inquiétude de la Reine pour son beau-frère, comme l'a souligné
Bezenval[47], il est à croire que Marie-Antoinette, n'ayant pu
empêcher le duel, s'estimait satisfaite que l'issue en eût été
si heureuse. Dans l'après-dîner, alors qu'on ignorait encore
l'issue du duel, les princes parurent à la Comédie-Française, à la
représentation d'_Irène_[48]. L'entrée de la Reine avait été peu
applaudie; le parterre battit des mains et cria bravo en apercevant
le duc de Bourbon; quand le comte d'Artois avança la tête hors de
la loge royale pour saluer la duchesse de Bourbon, on l'applaudit
également.

  [47] C'est à ce propos que Bezenval, qui s'est mêlé de l'affaire
  comme témoin du comte d'Artois _avant_, mais est arrivé _après_
  le duel, se laisse aller à des épigrammes contre la Reine qui l'a
  reçu dans ses petits appartements, «simplement, mais commodément
  meublés». Je fus étonné, non pas que la Reine eût désiré tant de
  facilités, mais qu'elle eût osé se les procurer.» Bezenval se
  vengeait d'avoir été, peu de temps auparavant, remis à sa place
  par la Reine, que ses assiduités importunaient... (Voir dans
  les _Mémoires_ de Mme Campan, t. I, la réfutation des dires de
  Bezenval.)

  [48] Cette assez mauvaise pièce fut pourtant applaudie; mais, dit
  Mme du Deffand, c'était plutôt Voltaire qui en était l'objet que
  la pièce. L'auteur fut couronné de fleurs, et Vestris lui adressa
  un impromptu qui finissait par ces vers:

    Voltaire, reçois la couronne,
    Que l'on vient de te présenter.
    Il est beau de la montrer,
    Quand c'est la France qui la donne.

  Dans sa lettre du 1er avril, Mme de Bombelles, ayant assisté à
  Versailles à la représentation de la pièce jouée à Paris, donne
  ces détails.

Le public se montrait satisfait, mais l'incident n'était pas
terminé. Aussitôt son retour à Paris, le comte d'Artois avait écrit
au Roi qu'il n'avait pu éviter de lui désobéir et qu'il le priait
de pardonner aux deux coupables. «Je réclame, disait-il, la tendre
amitié de mon frère, soit que sa clémence, soit que sa sévérité
prononce, et j'espère qu'il ne fera aucune distinction entre mon
cousin et moi.» Le lendemain, le comte d'Artois reçut l'ordre de se
rendre à Choisy, et le duc de Bourbon à Chantilly. Leur exil dura
huit jours et, le 25 mars, ils venaient à Versailles remercier le
Roi[49].

  [49] _Correspondance de Mme de Bombelles_, 19 et 29 mars;--Lettre
  de Mme de Mackau, 18 mars;--_Correspondance secrète_, édit.
  Lescure, t. I;--_Correspondance de Mme du Deffand_;--_Mémoires de
  Bezenval et de Mme Campan_;--Bachaumont, _Mémoires secrets_.

Une fâcheuse histoire que la jalousie de la duchesse de Bourbon avait
fait naître et qui mettait en rumeur la Cour et la Ville se terminait
donc fort bien. Une seule personne peut-être, dont le nom avait été
prononcé avec dédain aurait pu se montrer discrète et ne pas rappeler
l'attention sur elle, c'était Mme de Canillac. «A sa place, écrit Mme
de Bombelles, je n'aurais jamais eu le front de reparaître et je me
serais cachée dans quelque coin de la terre. Elle me faisait pitié,
malgré toutes ses étourderies, j'avais conservé pour elle l'amitié
que vous me connaissez, mais c'est passé, je ne l'aime plus.» La
jeune femme avait peut-être raison d'éviter Mme de Canillac dont la
conduite était loin d'être à l'abri des reproches. La princesse de
Guéménée la protégeait, mais l'on disait dans Paris que son amour
pour Mme de Canillac venait[50] de ce que, «lorsqu'elle venait chez
elle, elle y attirait les jeunes gens et les princes». De là, le peu
d'entraînement de Mme de Bombelles à souper chez Mme de Guéménée:
«J'ai peur, écrit-elle, que l'on ne dise, si j'y vais souvent, que
lorsque Mme de Canillac n'y est pas, c'est Mme de Bombelles qui la
remplace.» Situation délicate qui embarrasse fort la jeune femme, car
sa famille et elle ont beaucoup d'obligations aux Rohan, et «il est
impossible de ne pas aimer une personne qui me marque de l'amitié
chaque fois qu'elle me voit».

  [50] Mme de Canillac, malgré l'aventure, allait être nommée en
  titre dame pour accompagner Madame Elisabeth.

Cela l'amène à faire ces réflexions bien sensées pour son âge: «Si
vous étiez ici, cela ne m'inquiéterait pas un instant parce que vous
y viendriez presque toujours avec moi et qu'il est bien difficile,
avec la plus mauvaise volonté du monde, de dire du mal d'une femme
qu'on voit bien avec son mari. Je crois que le meilleur parti est
de rester comme je suis, si elle n'en parle plus; et, si elle veut
que j'aille souper, chez elle, d'y aller et sans avoir la mine de
blâmer ce qui s'y passera, ce qui ne conviendrait ni à mon âge
ni à ma position, d'avoir l'air si décent et si honnête qu'on ne
puisse jamais faire une histoire sur mon compte... D'ailleurs, je
ne crois pas aux trois quarts et demi de tout ce qui se dit, parce
que j'ai assez bonne opinion de Mme de Guéménée pour croire que, si
elle voyait le moindre danger pour ma réputation, à ce que j'aille
chez elle, elle ne m'y engagerait pas.» Peut-être Mme de Bombelles
s'exagérait-elle les dangers qu'elle pouvait courir chez Mme de
Guéménée. Celle-ci en revanche, habituée à une vie de luxe et de
plaisir à outrance, au point de s'en ruiner de façon non douteuse,
ne s'était jamais rien refusé[51]; laissée entièrement libre par son
mari occupé par sa liaison avec la comtesse Dillon, aurait-elle eu le
scrupule moral d'arrêter une jeune femme, si la pente était devenue
glissante? A tout prendre, Mme de Bombelles se montrait avisée en
ayant peur et en percevant un danger que d'autres n'auraient pas vu;
sûrement elle gagnerait l'approbation de son mari, à qui elle disait,
en finissant sa tirade morale: «Je crois que vous serez de mon avis
sur tout ce que je viens de vous mander.»

  [51] Le salon de Mme de Guéménée n'était pas prude, on y jouait
  un jeu d'enfer, et la Reine avait le grand tort de s'y montrer
  beaucoup trop souvent. Joseph II l'avait proclamé, non sans des
  épithètes peu flatteuses pour la princesse de Guéménée, à son
  voyage de l'année précédente.

Voici des projets de mariage. On dit que Mlle de Condé[52] va épouser
le duc d'Aoste; il est question pour Mlle de Bombelles d'épouser un
M. de la Garde qu'a mis en avant Mme de Razé.

  [52] Fille du prince de Condé et d'Élisabeth Godfried de
  Rohan-Soubise, à qui le marquis de Ségur a consacré de très
  intéressantes pages: _la Dernière des Condé_ (Calm. Lévy, 1899).
  Elle eut un amour platonique pour le marquis de la Gervaisais
  (Lettres publiées par Ballanche, 1827, rééditées par Paul
  Viollet, 1875). Ne se maria jamais, et entra en religion sous le
  nom de Sœur Marie-Joseph de la Miséricorde.

Une visite politique: Franklin a été reçu par le Roi et la famille
royale; «il a l'air très vénérable et se coiffe comme un paysan».
Cette visite entraîne un déplacement aux Affaires Étrangères. M.
Gérard de Rayneval, premier commis, avait d'abord été désigné pour
traiter avec Franklin, tout en résidant à Paris, mais le représentant
des États-Unis ayant fait connaître «que le Congrès serait trop
flatté de recevoir un ministre du Roi pour qu'on lui refusât cette
satisfaction honorable», Gérard fut désigné pour ce poste et partit
pour l'Amérique.

La constitution définitive de la maison de Madame Élisabeth
devait mettre en mouvement les intrigues et les compétitions.
Le 9 avril, la liste officielle est connue; la coterie Polignac
y a plusieurs représentants. La comtesse Diane, sœur de M. de
Polignac, va être nommée dame d'honneur, la marquise de Sérent
(née Montmorency-Luxembourg) est dame d'atours, le comte de
Coigny, chevalier d'honneur; le comte d'Adhémar, premier écuyer;
M. de Podenas, écuyer; l'abbé de Montaigu, aumônier. Outre Mme de
Bombelles, Mme de Canillac et Mme de Causans qui avaient déjà le
service, les dames pour accompagner seront la marquise de Soran,
Mmes de Bourdeilles, de Tilly, de Melfort. Mme de Mackau restait
nominativement sous-gouvernante des Enfants de France.

Comme par le passé, c'était Mme de Causans qui dirigeait
effectivement la maison, mais nous verrons pourtant la comtesse Diane
de Polignac vouloir jouer son rôle. Ce dernier choix n'était pas
heureux; outre que les siens jouissaient déjà de grandes faveurs à
la Cour de Marie-Antoinette, en attendant de plus nombreuses encore
qui devaient surexciter les jalousies, la comtesse Diane, «laide
en perfection», très spirituelle, mais assez méchante, avait une
détestable réputation[53].

  [53] Plus tard seraient nommées dames: la vicomtesse d'Imécourt,
  la marquise de Lambellon des Essarts, la comtesse de La
  Bourdonnaye, la vicomtesse des Monstiers-Mérinville, la comtesse
  de Lastic, la comtesse de Blangy, la marquise de Marguerie, la
  comtesse des Deux-Ponts, enfin la marquise de Raigecourt, née
  Causans (_Almanach royal_, de 1778 à 1789).

Cette installation rendue définitive à la petite Cour de Madame
Élisabeth n'empêche pas Mme de Bombelles de faire des projets pour
rejoindre son mari. Vers le milieu de juillet, elle sera à Strasbourg
avec sa mère, et, si les occupations du marquis l'empêchent de
venir jusque-là, elle poussera jusqu'à Ratisbonne. «Rien au monde
ne pourrait m'empêcher d'aller vous voir, reprend-elle en gamme
tendre; votre présence me fait une peine que rien ne peut adoucir
et, lorsque je ris, ce qui m'arrive souvent, je ne sens pas le même
plaisir que j'éprouvais, lorsque vous étiez là... C'est une privation
continuelle pour moi de ne pouvoir pas, sur-le-champ, vous faire part
des pensées qui m'occupent, et croyez bien que, si je ne peins pas si
bien que vous ce que je souffre de notre séparation, je le sens aussi
vivement.» Ces premières lettres du marquis manquent, mais les très
nombreuses qui restent nous font aisément deviner la partie tendre
des absentes. Autant le langage de Mme de Bombelles est réservé et
chastement affectueux, autant celui de son mari est passionné et
brûlant. Il ne souffre pas que moralement; il souffre dans sa chair
qui gémit de l'absence après une trop courte et délicieuse possession.

Si amoureuse qu'elle soit et si attristée qu'elle se dise par la
séparation, Mme de Bombelles est la moins à plaindre des deux époux.
N'a-t-elle pas sa mère, sa sœur, la marquise de Soucy, toute une
société qui l'apprécie? Ne jouit-elle pas surtout de cette amitié
bienveillante et sûre d'une princesse qui tient peut-être un peu
égoïstement à sa «Bombelinette», mais qui pourtant n'est pas femme à
la séquestrer entièrement et admet sincèrement l'idée qu'elle devra
la quitter pendant des mois. Est-il rien de plus charmant que cette
intimité tendre, presque enfantine de ces deux jeunes femmes? «Dis
bien au marquis, dit la princesse un jour, que je te donnerai des
congés, quand il voudra, que je sens le plaisir qu'il doit éprouver
de t'avoir par celui que j'éprouve moi-même.»

Mme de Bombelles a maintenant une petite chambre au Château et, tout
gentiment, Madame Élisabeth vient la voir chaque matin. Souvent
elle fait apporter son déjeuner, et toutes deux, assises près de la
fenêtre, prennent leur petit repas. C'est le moment des confidences
dont Mme de Bombelles a le bon droit d'être fière; la simple et
bonne Madame Élisabeth ne varie pas dans ses amitiés que rien ne
viendra troubler. Elles allaient avoir bientôt à se réjouir toutes
deux, car officiellement, et réellement cette fois, on annonçait la
grossesse de la Reine. Ce «mal au cœur» depuis si longtemps attendu
réjouissait tout le monde, excepté le comte de Provence[54] et
les envieux de la Reine[55]. «Vous n'avez pas idée, écrit Mme de
Bombelles de la joie de la Reine et de celle du Roi. On doute encore
un peu, mais on l'espère presque autant qu'on le désire.»

  [54] «Vous aurez su le changement survenu dans ma fortune,
  écrira-t-il à Gustave III... Je me suis rendu maître de moi à
  l'extérieur fort vite et j'ai toujours tenu la même conduite
  qu'avant, sans témoignage de joie, ce qui aurait passé pour
  fausseté et ce qui l'aurait été, car franchement, et vous
  pouvez aisément m'en croire, je n'en ressentais pas du tout;
  ni de tristesse, qu'on aurait pu attribuer à de la faiblesse
  d'âme. L'intérieur a été plus difficile à vaincre.» Madame et
  la comtesse d'Artois, tout en conservant une attitude très
  convenable, n'en faisaient pas moins, _in petto_, de désagréables
  réflexions (Voir la _Correspondance_ de Mercy, t. III, mai à
  août).

  [55] Parmi ceux-ci: Maurepas et les ministres qui, dans cette
  grossesse, voyaient l'affermissement du crédit de la Reine sur
  l'esprit de Louis XVI; les envieux des Polignac, dont la faveur
  était plus forte que jamais; Mme de Marsan, qui ne pardonnait pas
  à la Reine son goût pour Choiseul et son peu de sympathie pour
  les Rohan. Un volume de pamphlets les plus odieux était jeté dans
  l'OEil de Bœuf, et l'auteur, découvert mais non poursuivi, était
  Champcenetz.

Comme on peut le prévoir, en apprenant la constitution de la maison
de Madame Élisabeth, M. de Bombelles se vit partagé par deux
sentiments: le premier, de reconnaissance envers la princesse qui
s'attachait définitivement son amie et envers le Roi qui assurait
ainsi l'existence matérielle de sa femme; le second, de tristesse, en
constatant que le fossé se creusait plus profond entre Angélique et
lui. «Plaignez-moi, écrit-il dans un jour de mélancolie; plaignez-moi
du tourment que j'endure d'être si loin de vous; chaque jour me le
rend plus insupportable et vous seriez contente de moi si vous voyiez
tous les efforts que ma raison doit faire pour accoutumer un cœur
tout à vous à en être séparé. Cela me donne par moment une humeur
dont je ne suis pas toujours le maître.» On ne peut comparer leurs
situations réciproques; elle «a des distractions»; lui, est «rongé
de regrets en songeant aux privations qu'il éprouve». Mettant en
parallèle leurs deux affections, il dit encore: «Vous n'aimez que
le marquis de Bombelles, homme tendre, honnête, mais qui a mille
semblables. Moi, j'aime Angélique qui, dès l'enfance, se distingua à
mes yeux, qui joint aux plus jolis traits une âme naïve, charmante,
un caractère bien supérieur au mien; de là, s'ensuit que nous ne
pouvons sentir avec la même vivacité une absence dont les pertes
qu'elle entraîne sont bien plus grandes pour moi que pour vous... Je
ne serai jamais complètement heureux que lorsque je serai près de
vous.»

La raison lui commande de se résigner à ce qu'il ne peut empêcher;
il ne demandera pas à sa femme de fausses démarches, car «leur peu
de fortune prescrit bien des lois que son cœur maudit.» Être obligé
de se laisser arrêter par des considérations matérielles, quand on
aime passionnément, n'est-ce pas cruel? Que ceux qui n'ont une femme
que pour «étayer les démarches de l'ambition ou pour assurer leur
revenu soient satisfaits de ce faible lien», passe encore; mais pour
lui la félicité n'existe que «dans l'union constante de deux êtres
destinés à n'être jamais séparés». Ces pensées lui ont été suggérées
par une conversation avec M. de Mackau qui ne comprend pas ce besoin
d'union entre deux époux qui s'aiment, admet difficilement que le
marquis désire faire venir sa femme à Ratisbonne, dans le cas où il
ne lui serait pas possible de s'éloigner pour cause politique. Et ce
mot de congé prononcé par Madame Élisabeth lui a fait sentir toute
la dureté de la séparation. Songeant à la formation de la maison de
la princesse, il a vu là un «enchaînement nouveau», l'engagement de
ne donner que des moments à son mari que son état conduira longtemps
dans des pays éloignés». Alors qu'arrivera-t-il? conclut l'époux
attristé. «Le temps triomphe des plus tendres sentiments. Supposé
qu'on aime toujours son mari, il n'est plus que l'accessoire du
bonheur pour une femme, il cesse d'en être la base, et souvent elle
finit par dire ce qu'une personne de beaucoup d'esprit et de peu de
foi adressait à un ancien amant qui se plaignait d'une inconstance à
laquelle son absence avait donné lieu: «Que si elle pouvait aimer les
absents elle aimerait Dieu.»

Ces inquiétudes doivent-elles fâcher sa femme et l'indifférence lui
conviendrait-elle mieux? Qu'elle se fasse cette réflexion: «Mon mari
m'aime au-delà de toute expression, il succombe parfois au chagrin de
vivre loin de moi, ses torts sont les garants de son amour, et son
amour assurera le bonheur de mes jours.»

Beaucoup moins mélancolique est la lettre de Mme de Bombelles, du
25 avril, qui se croise avec celle de son mari. Elle s'est trouvée
jouer un petit rôle dans une négociation de cour. Avant de donner la
place de premier écuyer de Madame Élisabeth à M. d'Adhémar, ami des
Polignac, Mme de Guéménée avait été chargée de la proposer au comte
de Clermont. Le duc d'Orléans ayant empêché celui-ci d'accepter,
la princesse, d'accord avec Madame Élisabeth, pensa au comte
d'Esterhazy. Mme de Bombelles est chargée par Madame Élisabeth de
pressentir le brillant colonel de hussards; elle le prie de venir
le voir pour une communication urgente. Il arrive avant souper, la
marquise lui dit qu'elle est chargée de se jeter à ses pieds, de le
supplier afin d'obtenir quelque chose de lui, que c'est de la part
de Madame Élisabeth qui le prévient qu'on lui proposerait la place
de premier écuyer et qu'elle ne lui pardonnerait de refuser.» Ici
Madame Élisabeth confirme le dire de son amie, en ajoutant en marge
de la lettre: «Angélique n'a jamais rien écrit au monde de plus vrai,
cela aurait fait le bonheur de ma vie.» Comment cet Esterhazy dont
Marie-Thérèse avait vu avec peine la toujours croissante faveur et
qu'elle décorait du surnom de «freluquet» était à ce point nécessaire
à la famille royale, que Madame Élisabeth, partageant l'engouement
de sa belle-sœur et de toute la cour pour le spirituel Hongrois, le
déclarait utile à son bonheur!

Mme de Bombelles ne manque pas d'appuyer les pressantes instances
de Madame Élisabeth et insiste sur «les fortes raisons» qui lui
faisaient désirer le consentement du comte. Esterhazy pourtant ne
se laissa pas séduire; il répondit: «qu'il était très flatté des
bontés de Madame, qu'elles étaient bien faites pour le faire passer
sur toutes considérations», mais qu'il priait Mme de Bombelles de
représenter à la princesse que, «n'ayant jamais demandé ni désiré
de place, il lui était impossible d'en accepter une qui n'était pas
la première dans sa maison, surtout la première étant destinée à
une personne qui n'était pas faite pour passer avant lui[56], qu'il
donnerait pour raison à la Reine et à Mme de Guéménée l'amour qu'il
avait pour sa liberté, qu'il aurait cependant sacrifié au désir que
Madame a bien voulu lui en marquer si la place avait pu lui convenir».

  [56] Le comte de Coigny, chevalier d'honneur.

En d'autres termes _aut prior, aut nihil_. Voyez le beau
désintéressement! On ne comptera donc pas Esterhazy parmi ces
étrangers qu'on reprochera tant à Marie-Antoinette de favoriser
outre mesure et dont elle prendra la défense en disant: «Au moins
ceux-là ne demandent rien.» Dans le cas présent le favori de la
Reine trouve que la situation offerte ne payait pas suffisamment ses
mérites et, s'il reste sous sa tente, n'en doutons pas, c'est qu'il
espère mieux. N'était-ce pas assez qu'il fût colonel d'un régiment
de hussards, qu'il eût--malgré le comte de Saint-Germain et sur
l'ordre exprès de Marie-Antoinette--obtenu la garnison de Rocroi
qu'il désirait, qu'il fût pensionné[57] et logé par le Roi, ses
dettes une fois payées, surtout qu'on tolérât sa présence presque
continuelle à Versailles, qu'il fût le confident et l'ami de la
Reine[58]. On conçoit que quitter ce ministère officieux des grâces
pour une situation plus assujettissante qu'agréable ne devait guère
lui convenir; on comprend même mal que la Reine, qui se servait de
lui, en remplacement de Bezenval, pour les missions délicates[59],
et n'avait nullement l'intention de l'éloigner de sa personne, eût
permis qu'on le lui proposât.

  [57] Les papiers trouvés dans l'armoire de fer ont appris que
  Louis XVI remettait tous les ans 15.000 francs à la Reine pour le
  comte Esterhazy.

  [58] Esterhazy jouissait de faveurs spéciales qui excitaient la
  jalousie. Il sera, nous le verrons, l'un des quatre gentilshommes
  autorisés à tenir compagnie à la Reine, pendant qu'elle a la
  rougeole (été de 1779). Mercy se plaint, dès le 17 janvier, qu'il
  est autorisé, plus expressément que quiconque, à venir faire sa
  cour à la Reine, dans sa loge, à Versailles et à Paris. Cette
  distinction, qui n'était pas dans les usages de ce pays-ci, et
  qui était une prérogative exclusive pour les charges de cour,
  a excité de la jalousie contre le comte Esterhazy et quelque
  surprise parmi cet ordre du public qui fréquente habituellement
  les théâtres.»

  [59] Voir les _Mémoires de Lauzun_, dans _Fantômes et
  Silhouettes, les Esterhazy à la cour de Marie-Antoinette_, et
  les fragments de _Mémoires_ de Valentin Esterhazy, publiés par
  Feuillet de Conches.

On insista pourtant, à plusieurs reprises. Le lendemain à la revue,
à la fin du dîner servi sous la tente, le comte Valentin dit tout
bas à Mme de Bombelles que Mme de Guéménée l'avait fait chercher
le matin, lui avait de nouveau proposé la place, que lui, l'avait
refusée en donnant pour raison sa liberté. Il l'avait ensuite répété
à la Reine qui s'en était entretenue avec lui; puis, Mme de Guéménée
ayant annoncé à Madame Élisabeth qu'il ne pouvait avoir l'honneur
de lui être attaché, cette princesse lui avait exprimé ses regrets
avec tant de grâce qu'il en était enchanté et chargeait bien Mme
de Bombelles «de lui dire combien il était affligé de ne pas lui
appartenir». Ajoutant l'outrecuidance, à ses refus dédaigneux,
Esterhazy ne craignait pas, après s'être dit pour la vie le plus zélé
des serviteurs de la princesse, d'insinuer que, «si jamais il lui
arrivait d'avoir quelques discussions avec la Reine, il lui demandait
la permission de plaider sa cause, enfin d'être son agent toutes les
fois qu'il pourrait être assez heureux pour lui être utile.» Enfin
après le dîner il renouvelait ses regrets à la princesse et lui
offrait un petit livre où étaient inscrits les noms des officiers du
régiment du roi.

Il est difficile de souligner davantage la faveur incroyable dont
jouissait le présomptueux Hongrois sur l'esprit de la Reine;
que penser, de plus, du ton protecteur avec lequel il offre son
intervention à Madame Élisabeth. Une femme seule, et encore en
situation exceptionnelle comme la princesse de Guéménée, eût eu le
droit de parler sur ce diapason à une Fille de France. Personne ne
s'en froissa, pas plus la petite princesse qui «répond toutes sortes
d'honnêtetés» aux belles phrases d'Esterhazy, que Mme de Bombelles
qui n'y vit pas malice. Au contraire, elle termine son récit par
ces mots: «Ne parlez de cela à personne, c'est un grand secret...,
mais, comme vous aimez beaucoup le comte d'Esterhazy, j'ai imaginé
que vous seriez bien aise de savoir cette petite anecdote.» Elle a
raison, puisque le marquis la remerciera de la lui avoir contée,
s'intéressant à tout ce qui touche Esterhazy, regrettant que son ami
n'ait pas pu profiter de la situation offerte.

       *       *       *       *       *

Projets, contre-projets et départ pour Plombières reculé, d'où
regrets et protestations de tendresses de part et d'autre, voilà ce
qui forme, avec des réflexions diplomatiques et des plaintes contre
le ministre des Affaires étrangères, le canevas des lettres un peu
monocordes qu'échangent en mai les deux époux. Le marquis a approuvé
Mme de Bombelles de fuir les occasions dangereuses, tout en usant
d'égards respectueux envers la princesse de Guéménée qui a protégé
son enfance et marqué de l'intérêt au ménage. Aussi c'est avec peine
qu'il apprend que la gouvernante des Enfants de France a été frappée
d'un coup de sang. Esterhazy le préoccupe peut-être davantage, car
cette amitié, sur laquelle il se croit en droit de compter, doit à
un moment donné lui être fort utile. C'est de lui qu'on tient les
renseignements émanant du ministère, c'est par lui qu'on pourra
réclamer l'appui de la Reine le jour où l'«avancement» sera en jeu.

L'_avancement_ c'est le but de tout fonctionnaire public, mais il
faut avouer que M. de Bombelles est piqué de cette tarentule à un
degré peu commun, et l'on conçoit que ses demandes incessantes
aient quelquefois lassé, et les bureaux du ministère, habitués de
tout temps à agir avec une lenteur aussi sage que désespérante, et
les protecteurs plus ou moins bien armés auxquels il a confié ses
intérêts. Nous verrons plus tard que, lorsqu'il s'agira d'obtenir
l'appui de la Reine, celle-ci, qui a d'autres protégés et à qui
Bombelles, pour des raisons venant d'Autriche, n'est pas entièrement
sympathique, ne se laissera pas persuader que le marquis est mûr pour
une ambassade, et que la comtesse Diane d'un côté, et Esterhazy de
l'autre, le seconderont tièdement.

La vie de Cour est assez calme: une petite comédie, _Mélanide_, à
Montreuil, puis un déplacement à Marly. «La vie y est réglée comme un
couvent, écrit la marquise le 29 mai. Le matin, on va à la messe; à
midi trois quarts, je dîne avec Madame Élisabeth. Nous travaillons,
nous lisons, nous causons jusqu'à sept heures; à sept heures, nous
faisons une grande toilette pour aller au salon où l'on arrive à sept
heures trois quarts. On joue au pharaon jusqu'à dix heures; après,
on soupe. Après le souper, on se remet au pharaon qui dure jusqu'à
je ne sais quelle heure. Madame Élisabeth s'en va à minuit... et
puis nous nous couchons.» Ce que Mme de Bombelles ne dit pas, parce
qu'elle peut l'ignorer, c'est que les parties offraient souvent de
grosses différences. Pendant ce séjour à Marly, la Reine, qui avait
perdu un instant jusqu'à 1.000 louis, se trouvait à la fin en perte
de 600[60]. Un plus grave résultat se produisit un jour; on ouvrait
toutes grandes les portes pour avoir des joueurs. «Il s'y introduisit
des fripons, écrit le comte de Mercy; et on en saisit un qui venait
de donner au banquier un rouleau de jetons en guise de louis.» On
comprend si d'aussi fâcheuses aventures survenues au jeu de la Cour
excitaient la critique du public. On le sut et on le colporta[61].

  [60] Dans l'année 1778, la Reine fit des différences énormes. A
  la fin de l'année, elle se trouvait perdre 7.550 louis, chiffre
  donné par l'abbé de Vermond au comte de Mercy.

  [61] _Corresp._ du comte de Mercy, t. III;--Lettres de Mme de
  Coislin, dans le _Gouvernement de la Normandie_, par C. Hippeau,
  t. IV.

Les jours ne sont pas toujours aussi monotones; il y a parfois
comédie ou danse. Madame Élisabeth ayant désiré monter à cheval,
des ordres sont donnés en conséquence. Mme de Bombelles doit-elle
l'accompagner? Oui, si l'on n'eût consulté que son plaisir; mais, la
comtesse Diane ayant insinué prudemment que la marquise, ne sachant
pas monter, pouvait faire encourir des dangers à Madame Élisabeth,
elle a suivi la première fois en carrosse pendant que la princesse
était à cheval. Moins prudente, la Reine trouve que cela «n'a pas
le sens commun» et déclare à Mme de Bombelles qu'il faut qu'elle
monte à cheval, que cela l'amusera et donnera de l'émulation à
Madame Élisabeth, «qu'il n'y avait aucun danger parce qu'un piqueur
serait chargé de lui montrer». Personne ne trouva à redire à cette
combinaison discutable, et la première promenade se passa sans
encombre. Le hasard fit que Mme de Bombelles avait du goût pour le
cheval et qu'elle apprit assez vite à monter convenablement. Grande
joie du marquis qui, à Ratisbonne lui a déjà cherché une monture;
grande joie de Madame Élisabeth qui «raffole du cheval[62]».

  [62] Madame Élisabeth sera fort bonne écuyère, mais d'une
  hardiesse qui effrayait ceux qui l'accompagnaient. «Il serait
  peut-être désirable, écrit à cette époque Mme de Mackau à Madame
  Clotilde, qu'elle montât moins à cheval, mais c'est un goût
  dominant, et elle s'en porte à merveille, de manière que l'on ne
  peut guère la contrarier sur cet objet.» (Archives de la Maison
  royale de Savoie;--lettres communiquées aimablement par notre
  érudit confrère M. G. Roberti, professeur à l'Académie militaire
  de Turin.)

Plus que jamais désolé de son exil de Ratisbonne, le marquis cherche
par tous les moyens à en sortir et brûle d'envie de reprendre du
service militaire. Mme de Bombelles n'est pas femme à l'en dissuader,
«car elle serait sûrement bien aise de lui voir faire de belles
actions», mais qu'il ne se presse pour prendre un parti, qu'il
attende le retour du comte d'Esterhazy qui «doit être absolument sa
boussole dans son désir de se remettre au courant du métier de la
guerre».

On parlait de nouveaux embarquements, de vaisseaux venant de l'île
Maurice capturés par les Anglais. On sait en effet que, depuis la
fin de janvier 1878, un traité d'alliance avait été conclu entre la
France et les États-Unis, et que la guerre de l'Indépendance n'avait
rencontré que des admirateurs. Au printemps, la France se lançait
dans une aventure où beaucoup de ses enfants allaient se couvrir
de gloire, mais où en même temps elle allait épuiser ses finances.
Calculant mal les conséquences politiques de cette grosse question de
l'«Indépendance», tous applaudissaient à une guerre dont la France
ne devait tirer aucun profit. «Louis XVI et Marie-Antoinette, a dit
Bancroft, l'historien de la guerre, lorsqu'ils s'embarquèrent pour
délivrer l'Amérique, le plaisir souriant à la proue du navire et la
main de la jeunesse inexpérimentée au gouvernail, auraient pu crier
à la jeune République dont ils protégeaient les débuts: _Morituri te
salutant_.» Les succès des d'Estaing, des Rochambeau, des Lafayette
excitaient l'enthousiasme en France.[63] On comprend que le sang
militaire de M. de Bombelles s'échauffât aux nouvelles d'Amérique
et qu'il fût tenté, lui aussi, d'aller recueillir une gloire que
devaient lui refuser à jamais les conférences de la Diète et les
ennuis de la succession de Bavière. Mais il en fut de cela comme de
maint autre projet de l'entreprenant marquis; on ne manquait pas de
jeunes ambitions et de mâles courages pour aller en Amérique courir
sus à l'ennemi héréditaire, tout en donnant l'indépendance à une
nation naissante; nul n'était besoin d'un ancien officier, éloigné
depuis plusieurs années de la vie active.

  [63] Voltaire, revenu à Paris le 10 février, après un exil de
  vingt-sept ans, était descendu chez le marquis de Villette, au
  coin de la rue de Beaune et du quai des Théatins (aujourd'hui
  quai Voltaire). Il avait été reçu par la foule en triomphateur;
  les Académies réunies lui prodiguèrent des honneurs quasi
  souverains; la Comédie-Française lui décerna une couronne que
  le prince de Beauvau tint à lui mettre sur la tête... Il ne put
  résister à tant d'émotions. Il tomba dangereusement malade,
  refusa les consolations de la religion et mourut le 30 mai, à
  l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Le 2 juillet, Jean-Jacques
  Rousseau, devenu hypocondre, mourait à Ermenonville, où le
  marquis Stanislas de Girardin lui donnait asile. A l'heure qu'il
  est, on n'est pas encore d'accord sur les circonstances de sa
  mort.

Deux mois passés avec sa femme qu'il est venu chercher à Strasbourg,
qu'il a conduite à Ratisbonne, puis ramenée à Strasbourg, donnent
à M. de Bombelles le courage d'attendre les événements et de
reprendre, si mieux ne se peut, la chaîne germanique. Leur affection
réciproque, comme on le devine au ton des lettres, n'aura rien perdu
à ce rapprochement de quelques jours; leur intimité n'en est devenue
que plus étroite et tendre, mais combien plus dure la séparation,
combien cruel, pour des êtres faits pour vivre ensemble, cet «au
revoir» dont nul, d'avance, ne pourrait fixer l'échéance prochaine.
Tout en caressant ses vagues et peu exécutables projets, rentrée à
l'armée d'un côté, retour à Versailles de l'autre, le marquis revient
à Ratisbonne en faisant l'école buissonnière, et chaque jour il
conte à sa femme ses impressions de voyage teintées d'une nuance de
mélancolie.

«Mes beaux jours sont passés et ne reviendront qu'avec vous, écrit-il
de Doneschingen, le 15 octobre, je suis comme Pygmalion avant
que sa statue n'eût été animée. Mon génie est éteint, mon esprit
amolli, et le bonheur qui m'avait accompagné dans toutes mes routes
m'a abandonné...» Le temps est affreux, les rivières débordent;
néanmoins, par moments, il jouit de beaux spectacles auxquels il
n'est pas insensible.

Si bien qu'il connaisse le paysage, il a admiré les environs de
Fribourg du côté de l'Alsace, l'entrée très large de la Souabe, puis
les gorges resserrées laissant à peine passage à une grande route
bordée par un torrent «qui, roulant sur des pierres prodigieuses,
forme de distance en distance des cascades magnifiques». Un souvenir
l'a frappé «au milieu de cette Thébaïde, car il rappelle le passage
de notre Reine: ce sont les barrières placées là en 1770 pour assurer
son passage lors de sa venue en France; elles sont peintes en rouge
et blanc et font le plus charmant effet»... Passons sur l'auberge
où le voyageur ne trouve que du pain et du beurre, mais où, en
revanche, il fait boire à sa santé quatre-vingt-dix paysans qui,
«l'œil morne et la tête baissée», attendaient le bailli, porteur des
ordres de l'Empereur, avant d'aller tirer à la milice. Dans ce coin
de Forêt Noire, une réception princière attend le marquis, et il la
raconte assez humoristiquement: un carrosse est venu le chercher à
Doneschingen pour le mener au château du prince de Fürstenberg. «Le
carrosse, les valets de pied, le courrier de la cour qui précède la
voiture, la canne à la main, des soldats qui présentent les armes
bien gauchement, des gentilshommes qu'on trouve suivant leur grade
à chaque repos des escaliers, tu connais tout cela qui se ressemble
dans les petites cours d'Allemagne... Mais ce qui ne ressemble à rien
c'est la figure de Mme la princesse régnante de Fürstenberg. Sous un
visage d'un rouge brun pend un goître de même teinture que ma vue
basse avait d'abord pris pour la gorge de Son Altesse. Le prince
son époux, à une bosse près, est de la taille du comte de Sinsheim
que tu connais. Et, comme le comte, le prince se redresse chaque
demi-minute, ainsi que le ferait une figure à ressorts.

«La princesse fille qui a été élevée à Strasbourg avec votre sœur
de Soucy a en charge les manières françaises, elle rit de tout, mais
son rire est une grimace. Elle est vive et ses membres sont lents; de
plus, complètement gravée de la petite vérole. Malgré ces agréments
elle a charmé son cousin qui est venu de Prague, à petites journées,
pour l'épouser, un peu avant le nouvel an. Ces quatre princes et
princesses étaient rangés en haie, quand j'ai fait mon entrée. Deux
dames assez jolies étaient derrière les Altesses. Après les premiers
compliments, les condoléances sur le mauvais temps, les questions
parasites, j'ai répondu en bref que je venais de Strasbourg, que
j'étais à Ratisbonne, fort affligé de ne pas t'y ramener. Une des
deux jolies dames a pris la parole: «Je le crois aisément, Monsieur,
car Mme la marquise de Bombelles est bien jolie.» Cette dame que
j'aurais volontiers embrassée est Mme de Neustein qui t'a vue à la
Comédie, lors de ton premier passage à Strasbourg. J'avais grande
envie de lier conversation avec elle, mais on est venu avertir que le
concert était prêt.»

Une musique passable se fait entendre pendant une heure, mais le
marquis en était «distrait par la princesse mère par une abondance
de paroles supérieure à celle qui coule dans sa cour». Ce sont
des histoires sur une cousine à elle, Mlle de Lochrum, qui a été
débauchée à Manheim par un prince allemand et qui vit déshonorée
maintenant à Paris; sur la princesse Thérèse de Tour et Taxis,
qui devait épouser le fils de cette dame et qui n'en a pas voulu.
«Voyez-vous, Monsieur le marquis, j'aimions cette fille comme notre
enfant; un jour qui voulait aller au Strasbourg et que mon prince ne
voulait pas, elle fit un semblant d'avoir peur de la fin du monde,
car vous savez bien que le monde, à ce qu'on contait, devait finir;
et mon prince lui permit de venir à Strasbourg avec moi, et nous y
avons bien fait les folles... et nous n'avons plus eu peur et le bon
Dieu a fait que le monde dure encore.» Avec résignation le marquis
disait oui à tout, et sa douceur établissait entre la princesse et
lui la plus grande confiance. Un dernier détail typique: après la
partie de loto qui a suivi le souper, la princesse fit payer trois
kreutzer par tête pour le loyer des cartons...

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, Mme de Bombelles qui, à Strasbourg, a retrouvé
toute une smalah, sa mère, sa sœur Mme de Soucy, Mlle de Brassens,
enfin sa belle-sœur Mlle de Bombelles, et le chevalier de Naillac,
qui prétend à la main de cette dernière, est revenue à petites
journées à Paris. Les voyageurs ont visité Châlons et Reims, les
cathédrales et la sainte Ampoule. Les lettres de Mme de Bombelles
sont tristes; elle vient d'être heureuse, quand ce bonheur se
retrouvera-t-il? A peine arrivée à Versailles, mille tracas la
pressent. Mme de Guéménée avait promis une place de sous-gouvernante
des enfants de France à sa sœur la marquise de Soucy[64]; tout est
changé: plus de place au premier enfant, on promet pour le second.
Autre souci pour la gratification concédée en principe au marquis et
remise à plus tard par les bureaux des Affaires étrangères. D'où des
démarches qui n'aboutiront pas auprès de M. de Maurepas, de M. de
Vergennes. Auprès du ministre elle doit s'occuper encore de son frère
et obtenir une audience. Enfin l'appartement du baron de Breteuil que
Mme de Bombelles habite d'ordinaire à l'_hôtel d'Orléans_, quand elle
n'est pas de semaine, n'est pas prêt pour la recevoir.

  [64] Mme de Soucy sera, en effet, nommée sous-gouvernante deux
  ans plus tard.

A Marly, où peu de jours après la Cour s'est transportée, Mme de
Bombelles trouve, le 20 octobre, réception charmante. La Reine lui
demande des détails sur son voyage, sur ses plaisirs à Ratisbonne,
sur ses progrès en équitation; Monsieur lui pose des questions sur
la société qu'elle a fréquentée; la comtesse Diane, Mme de Maurepas
lui font mille «honnêtetés». Quant à Madame Élisabeth, il n'est pas
de choses aimables qu'elle ne dise sur le mari, surtout maintenant
qu'elle est sûre de posséder la femme pour un temps.

L'espoir d'une grossesse taquine la marquise: un mal de cœur lui a
semblé de bon augure, puis naïvement elle confesse qu'elle avait plus
dîné que d'ordinaire et qu'une fausse digestion était seule cause de
ce malaise. En revanche, et tout le monde s'en réjouit, «le ventre de
la Reine est très gros». En bon courtisan, la marquise ajoute: «Mais
il lui va à merveille... Le Roi avait l'air de très belle humeur.»

Un demi-événement de cour: le comte d'Esterhazy n'est pas encore venu
à Marly.

Personne n'en a entendu parler, «ce qui ferait craindre que sa faveur
ne soit baissée». Cette «alarme» est de peu de durée d'ailleurs,
car Esterhazy ne tarde pas à arriver; il venait d'avoir la goutte
aux deux pieds et à une main et avait souffert le martyre. Mme de
Bombelles croit remarquer qu'on lui parle moins; ceci ne pouvait être
que fortuit, car nous verrons, au moment des couches de la Reine,
Esterhazy plus en faveur que jamais.

Les questions de toute la Cour, les empressements du comte d'Artois,
qui se plaint galamment d'une trop longue absence, les compliments
réitérés de la comtesse Diane, tout cela distrait la petite
marquise, mais comme à tous ces hommages et à ces gracieusetés, elle
préférerait «ne faire qu'un saut» à Ratisbonne. Elle le dit et le
répète le plus gentiment possible.

Les maux de cœur reviennent décidément. Serait-ce vrai? C'est
précisément le moment où il y a bal chez le prince de Poix,
gouverneur de Marly. La comtesse Diane a proposé à Mme de Bombelles
de l'y emmener; chez la dame d'honneur, elle retrouve Mme Jules de
Polignac, Mme de Châlons et toutes trois se rendent au bal. La Reine
s'étonne de ne pas voir danser la jeune femme et, croyant qu'on
ne l'a pas priée, elle se lève et va dire aux «agréables» qui se
trouvaient là de la faire danser. Comme Mme de Bombelles a refusé
au premier danseur qui se présente, la Reine vient à elle et la
questionne: apprenant qu'elle souffre de l'estomac, Marie-Antoinette
n'insiste plus, mais se met à causer de façon charmante. Le sujet de
l'entretien est Madame Élisabeth. La Reine est très contente de sa
belle-sœur, mais elle craint, «comme elle est toujours porte-parole
sur tout ce qui la regarde», que la jeune princesse ne «la prenne
pour une pédante». Protestation de Mme de Bombelles qui assure à
la Reine que Madame Élisabeth lui est profondément attachée et
parfaitement sensible à la bonté témoignée.

Cette bienveillance de la Reine, ces égards dont elle est l'objet
de la part des hommes de la cour, le duc de Coigny et le comte
d'Esterhazy en tête, l'intérêt que tous semblent porter au marquis,
Mme de Bombelles s'en dit reconnaissante et touchée; mais la vie de
représentation la fatigue, et elle n'est pas fâchée de quitter Marly,
car se coucher très tard, faire trois toilettes par jour, rester tout
le temps sur un tabouret, sans pouvoir appuyer ses pauvres reins
«qui lui font bien mal», c'est trop pour sa santé qui a besoin de
ménagements.

Nous ne suivrons pas la marquise dans ses alternatives de joie ou de
désappointement suivant qu'elle se croit grosse ou non; l'expression
d'un désir si louable adressé à son cher mari ne varie guère dans
la forme. D'autres soins encore sollicitent son attention: Mlle de
Bombelles a l'air de s'être coiffée du chevalier de Naillac qui, nous
l'avons dit, a accompagné les voyageuses depuis Strasbourg, et qui,
dès ce moment, a fait une cour en règle: cour un peu libre et sans
gêne, à en croire la marquise, car il a écrit à sa belle-sœur des
lettres peu respectueuses où il appelle «petite chère amie» celle
qu'il aspire à épouser, et cela «sans respects ni considération à la
fin».

Le chevalier a des qualités, du bien à venir, mais pour le moment
presque rien, et le mariage ne serait possible qu'avec la promesse
d'un poste diplomatique donnée par M. de Vergennes. Or les deux époux
sont bien d'accord pour ne pas fatiguer le ministre d'une demande
nouvelle au moment où la question d'une gratification de 10.000
francs pour le marquis est en suspens. Sans gratification pas de
mariage possible, donc de la patience et de la modération, et qu'il
ne soit pas reparlé du mariage avant janvier.

Que ceci paraisse long à Henriette de Bombelles toute férue de
son chevalier, conseillée par l'un et par l'autre, encouragée
par la duchesse de Mailly[65], ceci n'est pas douteux. De là de
petites discussions--très courtoises d'ailleurs--entre les deux
belles-sœurs, et l'on peut supposer que chacune garde sa manière de
penser et d'agir. Avant que ce mariage, en apparence sur le point de
se faire, soit définitivement rompu, il coulera beaucoup d'encre à ce
sujet.

  [65] Née Talleyrand-Périgord, belle-fille du maréchal de Mailly,
  de la branche de Mailly-Haucourt.

       *       *       *       *       *

C'est à Ratisbonne, où il est enfin rentré malgré les inondations
du Danube[66], que le marquis reçoit les dernières lettres de sa
femme. Le voyage avec ses péripéties et ses incidents l'a distrait;
l'arrivée dans la triste capitale de la Diète l'a rendu de nouveau
morose.

  [66] Depuis 1729, on ne se rappelait pas avoir vu une crue
  pareille.

Non pas qu'on ne lui fasse fête et qu'on ne désire, par tous les
moyens possible le «dissiper». Certaine soirée chez la baronne de
Buchenberg vaut la peine d'être racontée. Il y avait là «petite
assemblée» dont Mme de Beulwitz que le marquis citera souvent, une
Mme de Gillerberg «qui fait de petits yeux à son mari pour que le
bonhomme n'oublie pas sa paternité», et «beaucoup de demoiselles
qui, rangées à une table autour du jeune Lincken qui est grand
comme une perche, ressemblaient à des écoliers qui se grandissent
tant qu'ils peuvent pour sucer, sur le Pont-Neuf, la noix confite
attachée au haut d'un grand bâton.» Tout ce monde semblait assez
triste, les parties allaient finir, lorsque le marquis entra; ce
furent des élans de joie à sa vue. «Je m'apercevais fort bien, dit
M. de Bombelles à la contenance de Mme de Beulwitz, à l'aimable
rougeur qui couvrait son teint, qu'elle avait une grande proposition
à me faire. Si ma vertu n'eût pas été rassurée par la sienne, à
son regard embarrassé, à ses mots entrecoupés, j'aurais craint une
attaque à ma fidélité conjugale. Mais ses désirs étaient plus aisés
à satisfaire qu'il ne lui a été de les articuler. Vois-la, je t'en
prie, debout, me dire après une douzaine de révérences: «Monsieur le
marquis... mais oserai-je?... Non, ce n'est pas possible, je n'oserai
pas... Vous êtes bien honnête, mais encore... c'est que cela vous
fatiguerait.»--«Eh bien! Madame, de grâce, de quoi s'agit-il?--Ah!
Monsieur, de me faire un extrême plaisir... mais un plaisir si grand
que je ne sais comment m'y prendre pour vous le demander... ma
fille, parlez pour moi; mon fils, aidez-moi dans ma prière.»--Alors
les compliments de la fille n'ont pas été moins longs et dureraient
encore si le fils n'était venu me réciter en écolier qui craint
d'oublier sa leçon: «Monsieur, c'est que ma chère mère, ma chère
sœur et moi nous voudrions bien que vous chantassiez sur le clavecin
l'air: _Fournissez un canal au ruisseau_.» Jusqu'à ce moment, le
reste de la société s'était tue. Alors, une demoiselle, nièce du
grand-prévôt du chapitre dont tu te rappelles l'énorme fadeur du
blond de ses cheveux, a crié comme un aigle: «Oui, _Fournissez un
canal au ruisseau_.» Et bravement, je me suis mis au clavecin. Je ne
t'exagère pas, ils m'y ont tenu une heure entière; et l'air que la
demoiselle blonde a encore retenu mot à mot est: _Il était un oiseau
gris_. Ah! c'est là, mon ange, où il fallait tout le flegme que donne
l'habitude du ridicule. Figure-toi qu'elle nous a chanté cet air
en voulant imiter ma sœur; sa mine, son accent allemand, sa voix
glapissante formaient un ensemble qui fournirait à lui seul un des
meilleurs tableaux de Callot.»

En somme, succès énorme pour M. de Bombelles qui continue à se
gausser de ses admirateurs. Il chantait tant qu'il voulait hors de
mesure, «mettait une phrase de chant pour une autre», tout cela
paraissait «unique, charmant», et la bonne Mme de Beulwitz de
s'écrier à chaque reprise: «Ah! que mon mari n'est-il là... Tenez,
Mesdames, vous voyez la preuve de ce qu'il m'a dit!»--«Et que vous
a-t-il dit?» reprenait la demoiselle blonde.--«_Que M. de Bombelles
avait un doigt sur le clavecin, comme on n'en a jamais vu._»

M. de Bombelles ignorait le charme de son doigt: «Tu n'as pas
remarqué le doigt, mon Angélique, et j'en suis bien aise, car tu
me regretterais trop!» Il dit en terminant: «J'espère que ce récit
t'amusera un moment; sois sûre que je ne l'ai nullement orné, et que
je pourrais y ajouter mille détails aussi ridicules et aussi vrais.»

La plume du marquis n'est pas toujours tendre à la société de
Ratisbonne.--Une lettre du 1er novembre, dont le début est un long
dithyrambe en faveur de l'amour conjugal et surtout de l'amour que
lui inspire Angélique, finit aussi par quelques portraits. Voici
la comtesse de..., à qui il a dit que sa femme se croyait grosse
et qui s'est moquée. «Je l'aime par la bonne foi avec laquelle
elle t'est attachée. Son mari, aux affaires près, est d'assez bonne
société, et surtout à merveille avec Brentano[67] qui ne se conduit
pas, à beaucoup près, si bien. Ce garçon, d'ailleurs aimable et dont
tu connais les qualités a de jour en jour plus mauvais ton avec
la comtesse et me prouve, ce qui est positif, que les femmes sont
souvent plus tourmentées par leurs amants que par leurs maris.»
Passant en revue les étrangers qui fréquentent Ratisbonne, M. de
Bombelles note un comte de Schlick, «d'une superbe figure et qui
paraît de bonne compagnie». Il est admis aux soupers de la société
diplomatique, ainsi que le frère aîné de la comtesse. Un autre hôte
temporaire est le neveu du fameux comte Bernstorf qui fut premier
ministre en Danemarck. «C'est une rare et indigeste figure que la
manière de se mettre rend encore plus ridicule. Sous un toupet de
cinq à six pouces de haut, formé par des cheveux d'un blanc jaune,
il montre un visage plat comme une punaise, carré comme un mouchoir,
qui domine sur un petit corps vêtu d'un habit tout blanc; un gilet,
plus court qu'il ne le faut de deux doigts, laisse à sa fin passer
des paquets de la chemise qui n'est pas si blanche que l'habit. A
peine ce monsieur m'eût-il été présenté à la comédie, qu'il vint me
dire: «Parbleu, je ne conçois pas, de par tous les diables, comment,
sarpejeu, vous pouvez écouter cette fichue pièce.»

  [67] M. de Brentano, secrétaire de la légation.

Le marquis ne semble pas avoir apprécié le charme de cette avalanche
de jurons anodins, car une réponse brève «eut le bonheur de le
défaire de cette singulière production du pays d'Hanovre».

Bombelles ne fait guère de confidences politiques à sa femme: de
graves événements pourtant se préparaient en Bavière dont le marquis
se trouvait spectateur immédiat.




CHAPITRE III

1778-1779

  Succession de Bavière.--Mort de l'électeur
    Maximilien-Joseph.--Négociations de Joseph II avec
    Charles-Théodore, électeur palatin.--Projets belliqueux de
    l'Empereur.--Prudence de Marie-Thérèse.--Sa correspondance
    avec Marie-Antoinette et avec Mercy.--Le baron de Goltz,
    ministre de Prusse.--Hésitations de la Reine.--Impressions
    de Bombelles.--Commencement d'hostilités.--Reprise des
    négociations.--Traité de Teschen.


On se rappelle le mot de Louis XVI au comte de Vergennes lors du
séjour prolongé, à Versailles, de son beau-frère l'empereur Joseph
II: «Ceci doit donner une furieuse jalousie au roi de Prusse».
C'était en grande partie dans le but de tâter le pouls de la France
pour le cas où la succession de Bavière amènerait un conflit que le
frère de la Reine s'était éternisé dans son personnage de mentor.
Frédéric[68] avait eu beau répandre méchamment que Joseph II traitait
Louis XVI d'«imbécile» et d'«enfant», l'Empereur, d'ailleurs revenu
sur le compte de son beau-frère[69], n'en sentait pas moins que la
France était une des premières puissances d'Europe et qu'il lui était
nécessaire de gagner la confiance de celui qui la gouvernait. Cette
confiance, on le sait, Joseph II l'acquit assez vite pour qu'il
ait pu, au sortir d'une de ces conférences qui excitaient tant le
mécontentement de Madame[70], confesser à Mercy: «Si je m'y étais
prêté, le Roi m'aurait montré ses papiers et tout ce que j'aurais
voulu.» Mais il était un point sur lequel le Roi de France entendait
ne pas se prononcer: les affaires d'Allemagne, gros point noir à
l'horizon.

  [68] Frédéric II au baron de Goltz, décembre 1776, 22 août
  1777.--Bancroft, _Histoire de l'action commune de l'Amérique et
  de la France_, t. III.

  [69] Voir chapitre II. Le baron de Goltz, après avoir dit que
  l'Empereur «s'était montré peu édifié de l'affabilité du Roi»,
  ajoute que, «quant au bons sens, il le trouvait supérieur à
  ce qu'il en croyait». (A Frédéric II, 18 mai 1777. Recueil
  Flammermont).

  [70] _Correspondance_ du comte de Scarnafis avec le roi de
  Sardaigne (Recueil Flammermont).

Nul n'ignorait dans les cercles diplomatiques que l'Autriche
convoitait un agrandissement de territoire du côté de la Bavière.
Lors du traité de Versailles il avait été sérieusement question de
permettre l'annexion de la Bavière à l'Autriche contre la cession des
Pays-Bas à la France.

Si ces échanges de territoire n'avaient pu se réaliser, l'occasion
ne tarderait pas à s'offrir pour l'Autriche de revendiquer des
prétentions, qui jusqu'alors étaient restées à l'état de rêve. La
succession de Bavière allait s'ouvrir à la mort, escomptée dès
longtemps, de l'électeur Maximilien-Joseph: ses états devaient passer
à l'électeur palatin Charles-Théodore, dont la puissance était
minime. Une fois réveillés d'anciens droits sur certains districts,
Joseph II négocia durant toute l'année 1777 avec Charles-Théodore,
pour obtenir cette cession à l'amiable, et il était sur le point
de conclure un arrangement avec le Palatin, satisfait de s'assurer
la possession du reste de la Bavière moyennant ce sacrifice
partiel, lorsque, subitement, le 30 décembre, mourait l'électeur
Maximilien-Joseph. A peine quelques jours s'étaient-ils écoulés que
l'Empereur signait un traité avec Charles-Théodore: le 15 janvier
1778, 12.000 Autrichiens envahissaient les districts cédés de la
Basse Bavière. Joseph II avait agi témérairement. Il expliquait à
son frère Léopold: «ce vrai coup d'État, cet arrondissement pour la
monarchie d'un prix inestimable»; il mandait à Mercy: «C'est une de
ces époques qui ne viennent que dans des siècles et qu'il ne faut
pas négliger». Il se proclamait la «cheville ouvrière» d'une affaire
que Kaunitz réprouvait, contre laquelle l'impératrice Marie-Thérèse
se révoltait en femme d'expérience et en bonne mère de famille[71].
«Si même nos prétentions sur la Bavière étaient plus constatées
et plus solides qu'elles ne sont, on devrait hésiter d'exciter un
incendie universel pour une convenance particulière... Je ne m'oppose
pas d'arranger ces affaires par la voie conciliante de négociation
et convenance, mais jamais par la voie des armes ou de la force,
voie qui révolterait à juste titre tout le monde contre nous dès le
premier pas, et nous ferait même, perdre ceux qui seraient restés
neutres... Je ne vois donc aucun inconvénient de différer la marche
des troupes; mais beaucoup de grands malheurs en ne la différant pas.»

  [71] _Maria Theresia und Joseph II_, t. II (Recueil
  Geffroy-d'Arneth).--Cf. _Correspondance diplomatique du marquis
  de Bombelles_. (Bib. nat.).

Joseph II n'écouta ni sa mère ni Kaunitz. Lui que nous avons vu
donneur de conseils sensés à la cour de Versailles, s'embarquait,
non sans imprudence, dans une affaire dont l'issue pouvait être
dangereuse. Sans doute il se faisait l'illusion, comme il l'écrivait
à Léopold, de réussir sans guerre, par une simple démonstration
armée. C'était compter sans Frédéric qui, dès l'invasion de la Basse
Bavière, réunissait une armée sur les frontières de Bohême, prêt à
les franchir si l'Empereur persistait dans son plan d'agrandissement
injustifié de territoire. Le roi de Prusse entendait prouver à
l'Empereur d'Allemagne qu'il n'avait pas le droit d'agir comme lui
Frédéric avait agi en Silésie.

A ces nouvelles toute l'Allemagne s'agitait, entrait en rumeur.
L'électeur de Saxe qui avait des prétentions à la succession de
Maximilien, faisait cause commune avec la Prusse, envoyait ses
troupes rejoindre celles de Frédéric; le duc des Deux-Ponts, autre
héritier de l'Électeur, soutenu par le roi de Prusse, protestait
énergiquement contre l'attitude prise, et cependant les Bavarois
que, dans l'espèce, on n'avait guère pris soin de consulter, se
refusaient, dans leur haine contre l'Autriche à cet arbitraire
changement de domination[72]. Et cette effervescence des Bavarois
qu'alimentera la Prusse durera assez longtemps pour qu'à son retour
de France le marquis de Bombelles la retrouve très vivace et la
signale de nouveau dans une dépêche au baron de Breteuil, ambassadeur
à Vienne: «Le dernier paysan bavarois a de l'aversion pour
l'Autrichien et de la bonne volonté pour le Français.» Rappelons-nous
ces rapports peu favorables à l'injuste ingérence de l'Empereur dans
les affaires de l'Allemagne, et nous aurons la clef des réticences
et des mauvaises dispositions de Marie-Antoinette à l'égard de
Bombelles quand il s'agira pour lui d'un changement de poste.

  [72] _Correspond. diplomatique de Bombelles._

«Cela ne plaira pas trop là où vous êtes», avait écrit Joseph II à
Mercy, dès le début de l'affaire. Il ajoutait d'ailleurs: Mais je ne
vois pas ce qu'on pourra trouver à y redire, et les circonstances
avec les Anglais y paraissent très favorables. L'Empereur ne pouvait
se dissimuler dans quel état d'agitation ces nouvelles précipitées
allaient jeter la cour de France, il n'était pas sans prévoir ce que
serait l'attitude du baron de Goltz, attisant le feu, réveillant et
remuant parmi les ennemis de Choiseul et de l'alliance autrichienne
les vieilles préventions contre l'avidité impériale[73].

  [73] On devra lire les nombreux extraits de correspondance entre
  Frédéric II et Goltz donnés dans l'ouvrage de Bancroft (t. III).
  Le ministre prussien, moine scrupuleux encore que jamais, mit
  tout en œuvre pour exciter les esprits contre la Cour de Vienne.
  Mercy à la même époque ne se lassait pas de signaler, avec
  nombreuses preuves à l'appui, les inventions et les calomnies de
  son collègue.

Devant l'effet produit à Paris par les démonstrations de l'Empereur,
Marie-Antoinette s'agitait, écrivant à Mme Polignac qu'elle craignait
bien que son frère «ne fît des siennes[74]». Le Roi ne cherchait
pas à dissimuler son mécontentement. La Reine, ayant parlé vivement
sur l'affaire de Bavière et sur le danger d'un refroidissement de
l'alliance, Louis XVI répondit: «L'ambition de vos parents va tout
bouleverser, ils ont commencé par la Pologne, la Bavière fait le
second tome; j'en suis fâché par rapport à vous.»--Mais, reprit
Marie-Antoinette, n'étiez-vous pas informé et d'accord sur une
affaire de Bavière?--J'étais si peu d'accord, répliqua le Roi, que
l'on vient de donner ordre aux ministres français de faire connaître,
dans les cours où ils se trouvent, que ce démembrement de la Bavière
se fait contre notre gré et que nous le désapprouvons[75].

  [74] Mercy à Marie-Thérèse, 17 janvier.

  [75] Le comte de Vergennes le mandait à M. de Bombelles, 9
  février. C'était là le commentaire obligé des instructions
  données en 1775 au marquis (Voir chapitre I), et l'on doit se
  rappeler cette phrase: «... Loin de vouloir servir d'instrument
  aux projets d'oppression que la Cour impériale pourrait former,
  Sa Majesté se prévaudrait de l'alliance comme d'un moyen de plus
  pour servir la cause de l'Etat.» (Archives de Seine-et-Oise,
  E. 453). Les partisans de la Reine désapprouvaient hautement
  la circulaire du comte de Vergennes, disant que c'était une
  demi-démarche uniquement propre à exciter de la défiance entre
  des alliés. (_Correspondance_ du comte de Scarnafis, Recueil
  Flammermont).--On doit aussi se souvenir des considérations sur
  le voyage de l'Empereur en 1777, que Vergennes soumit au roi le
  12 avril... «Si cette alliance est intéressante à conserver, elle
  veut être maintenue avec assez d'égalité pour qu'un des alliés
  ne se croie pas en droit de tout exiger de l'autre sans être
  tenu à lui rien rendre; c'est ce qui arriverait immanquablement,
  Sire, si Votre Majesté, prêtant l'oreille à des insinuations
  spécieuses, se portait à donner plus d'extension au traité de
  1756, ou (ce que la Cour a paru désirer singulièrement) si Votre
  Majesté prenait l'engagement d'employer toutes ses forces au
  soutien de l'alliance (Beauchesne, _Vie de Madame Elisabeth_, t.
  I, appendice).

L'affaire une fois engagée, sans qu'on eût pris ses avis,
Marie-Thérèse, ne pouvant rien empêcher de ce qui était fait,
s'employa du moins à conjurer les conséquences d'une aventure de
tous points dangereuse. Que faire, sinon s'efforcer d'abord et avant
tout de resserrer l'alliance entre la France et l'Autriche? Cette
alliance, bien des gens à la Cour et dans le monde politique en
France seraient enclins peut-être, vu les circonstances où l'Autriche
a mis les apparences contre elle, à la vouloir dénoncer. Il faut à
tout prix empêcher ce malheur, peser de toutes ses forces de mère
et de souveraine sur la jeune princesse qui avait été le nœud de
l'alliance et devait servir à la consolider ou au moins à l'empêcher
de se rompre.

L'Impératrice semble craindre de se rendre importune et suspecte au
Roi en s'adressant à lui directement, elle dirige tous ses efforts
sur la Reine à laquelle elle parle ou fait parler un tout autre
langage que celui dont elle a coutume. Dans ses lettres à sa fille et
à Mercy, vrais chefs-d'œuvre de diplomatie maternelle et féminine,
elle va mettre tout en jeu: l'amour-propre de Marie-Antoinette, son
affection pour sa mère, son antipathie naturelle pour le roi de
Prusse, jusqu'aux espérances de grossesse, qui pour la première fois
ont réjoui son cœur. «On y sent, dit l'historien qui a le mieux lu
et compris l'auguste correspondante de Mercy, toute l'ardeur d'une
souveraine qui tremble pour ses peuples, d'une mère qui tremble pour
ses fils, toute l'habileté d'une femme de génie qui, vieillie dans la
politique et connaissant jusque dans ses plus intimes replis l'esprit
et le cœur de sa fille, savait merveilleusement quelle corde il
fallait toucher, quels sentiments invoquer, pour faire de cette fille
une auxiliaire dévouée et un instrument docile[76].»

  [76] M. de La Rocheterie, _Hist. de Marie-Antoinette_, I, p. 369.

L'Impératrice va quitter les sévérités et les gronderies ordinaires
quand elle écrit à sa fille, elle va renoncer pour un moment à lui
reprocher très vivement sa passion pour le jeu[77], les distinctions
accordées à des favoris--y compris Esterhazy,--les tracasseries
entre la princesse de Lamballe et Mme de Polignac. Avant d'entamer
sa campagne diplomatique, elle a fait part de ses désirs: «Dans ce
moment où la mort de l'Electeur de Bavière amène une crise violente,
il serait intéressant que ma fille fît bon usage de son ascendant
sur le Roi.» Marie-Thérèse éprouve des doutes sur le succès de sa
démarche: «Peut-on s'en flatter tant qu'elle est enfoncée dans ses
légèretés et dissipations habituelles?»

  [77] Malgré les conseils de Joseph II, le jeu avait repris de
  plus belle au début de l'année. Les finances de la Reine en
  étaient obérées au point qu'elle «était obligée de se refuser aux
  actes de bienfaisance que lui dicteraient sa grandeur d'âme et sa
  générosité naturelle.» (Mercy, III, 155).

Au fur et à mesure qu'elle sent l'effet produit par ses lettres à
Mercy et à sa fille, Marie-Thérèse change de ton. Elle ne raille
plus, elle ne gronde pas; elle écrit serré, net, précis; un peu plus
elle implorerait pour obtenir l'appui de sa fille.--Très montée
contre la Prusse dont le ministre[78] avec ses méchancetés excite
son aversion,--mais ne voulant pas en principe s'occuper d'affaires,
sentant sans nul doute, aux criailleries de toute une partie de la
Cour, combien elle risque de se rendre impopulaire en exagérant
son ingérence dans la question, Marie-Antoinette entend marcher
prudemment puisque les premières ouvertures ont été mal accueillies
du Roi.

  [78] L'année précédente, le 3 février, elle écrivait déjà à
  sa mère: «Je suis plus révoltée qu'étonnée des vilenies et
  méchancetés du mauvais voisin; peut-être même est-il trompé sur
  quelques points par le ministre qu'il a ici; il est connu depuis
  longtemps pour un homme peu scrupuleux et qui, pour se faire
  valoir auprès de son maître, n'hésite pas à lui mander toutes
  sortes de fables.»

Mais comment résister aux appels à la tendresse, aux cajoleries
adroites, aux exposés dramatiques dont Marie-Thérèse émaille ses
lettres? Dans une de ces missives elle avait parlé avec aigreur
du roi de Prusse, qui voudrait se rapprocher de la France: «Tous
deux nous ne pouvons exister ensemble, cela ferait un changement
dans notre alliance, _ce qui me donnerait la mort_, vous aimant si
tendrement...» Et Marie-Antoinette de pâlir en lisant ce fragment
de la lettre de sa mère à Mercy. «C'est par cette secousse, mande
l'ambassadeur, qu'elle a été mise dans le mouvement et l'inquiétude
où je la trouvai.»

Mais voici qui est mieux et qui va définitivement secouer la Reine
de sa demi-indifférence. «C'est à cinq heures du matin et bien à la
hâte, dramatise l'impératrice le 19 février, le courrier étant à ma
porte, que je vous écris. Je n'étais pas prévenue de son départ, et
on se presse pour obvier aux plus noires et malicieuses insinuations
du roi de Prusse, espérant, si le roi est au fait qu'il ne se
laissera pas entraîner par des méchants, comptant sur sa justice
et sur sa tendresse pour sa chère petite femme.» Jamais il n'y eut
d'occasion plus importante de «tenir fermement» l'intérêt des deux
maisons et des deux Etats. «Qu'on ne se précipite en rien et qu'on
tâche de gagner du temps pour éviter l'éclat d'une guerre qui une
fois commencée pourra durer et avoir des suites malheureuses pour
nous tous...» L'idée seule la fait succomber... «et, si je n'y
succombe, mes jours seraient pires que la mort...»

Maintes fois l'Impératrice reviendra sur le sujet et, quand elle
craindra d'avoir trop insisté, elle atténuera: elle aime bien trop
son gendre pour l'entraîner dans une entreprise contraire à ses
intérêts ou à sa gloire: «Je sacrifierais plutôt la mienne; mais, si
nous voulons faire le bien, il le faut faire conjointement: sans
cela rien ne se ferait de solide.»

Marie-Antoinette a parlé au Roi, mais avec hésitation[79], au dire de
Goltz, sans précision, commente Mercy. Louis XVI a fait dire au baron
de Goltz qu'il n'entendait point se mêler des affaires de son maître.
Cela ne suffit pas à Mercy: «Il faut, mande-t-il à l'Impératrice se
mêler des affaires de l'Autriche dans le sens qui convient à un bon
et fidèle allié.»

  [79] L'ingérence de Marie-Antoinette dans l'affaire a pourtant
  déjà indisposé contre elle le public. Voir la _Correspondance_ du
  comte de Scarnafis (Recueil Flammermont, p. 356 et suivantes).

A son tour Joseph II s'adresse à sa sœur: «Puisque vous ne voulez
pas empêcher la guerre, lui écrit-il, le 20 mars, nous nous battrons
en braves gens, et dans toutes circonstances, ma chère sœur, vous
n'aurez point à rougir d'un frère qui méritera toujours votre estime.»

Émotion de la Reine qui entrevoit le danger où peut se trouver
son frère. Elle parle fortement aux ministres, insiste pour qu'en
exécution du traité des démarches formelles soient faites.

La diplomatie européenne entre en mouvement, la Russie voit dans
cette affaire un moyen de s'ingérer dans les affaires de l'Allemagne
et de diriger vers Saint-Pétersbourg les regards jusque-là tournés
du côté de Versailles. A Ratisbonne on s'agite: Bombelles confère
avec M. de Schwarzenau, ministre de Prusse[80]; il sait lui tenir
tête quand le ministre de Frédéric II représente son souverain comme
protecteur des libertés de «l'Allemagne et n'ayant d'autre intérêt
que celui de la justice»; mais, comme il n'a pas pris parti formel
contre la Prusse, c'est s'exposer aux réclamations autrichiennes. On
ne manquera pas de s'en souvenir à Vienne, et la Reine lui gardera
longtemps rancune de sa neutralité qu'elle juge offensante.

  [80] Bombelles à Vergennes: _Corr. diplom._ (Bib. nation.), mars
  à juin.

Au milieu de juin on ne croit plus guère au maintien de la paix.
L'Angleterre a envoyé à ses ministres en Allemagne l'ordre de
se rapprocher le plus possible de l'Autriche[81]: c'est là un
grave danger au moment où vient d'éclater la guerre d'Amérique.
Marie-Thérèse espère encore que la France ne se laissera pas prendre
aux cajoleries du roi de Prusse, que l'alliance austro-française sera
maintenue. C'est à quoi tendent les efforts de Marie-Antoinette.
Désireuse de servir à la fois les intérêts de ses deux pays, elle
faisait malgré elle pencher la balance en faveur de l'Autriche.
Dès le début de l'affaire elle était en discussion avec Vergennes:
le ministre voulait rester fidèle à l'alliance, mais seulement
dans certaines conditions. Il fit observer avec raison que les
possessions garanties par le traité à Marie-Thérèse n'étaient pas
contestées, et que la guerre avait pour objet des acquisitions dont
les titres étaient parfaitement ignorés à l'époque de la conclusion
de l'affaire; enfin, que rien n'autorisait l'Autriche à regarder
cette alliance comme un moyen d'agrandir ses États. Louis XVI avait
offert sa médiation... La guerre n'en éclata pas moins: le 5 juillet,
Frédéric II entrait brusquement à Nachod, en Bohême, et, le 7, les
premiers coups de feu étaient tirés.

  [81] Bombelles à Vergennes.

Folle d'inquiétude, Marie-Thérèse ne renonce pas encore néanmoins à
une solution pacifique. Elle tente une nouvelle démarche: Mercy est
chargé de plaider sa cause auprès de Marie-Antoinette. La Reine,
en lisant l'appel désespéré de sa mère, éclate en sanglots; elle
décommande une fête qu'elle devait donner à Trianon. Le Roi, alarmé
de la surexcitation de sa femme que, dans son état de grossesse, il
veut contenter, lui promet de faire tout son possible pour apaiser sa
douleur. Vergennes n'a pas l'air de vouloir rien changer à la ligne
de conduite qu'il s'est tracée, il est urgent d'agir sur Maurepas.
La Reine parle ferme au vieux ministre qui cherche des faux-fuyants
pour ne pas répondre. Colère de la Reine. «Voilà, Monsieur, la
cinquième fois que je vous parle d'affaires, s'écrie impérieusement
Marie-Antoinette... Jusqu'à présent j'ai pris patience, mais les
choses deviennent trop sérieuses et je ne veux plus supporter de
pareilles défaites.»

Reprenant toute la suite de l'affaire de Bavière, elle montre que
la condescendance de la France est la seule cause de l'insolence de
la Prusse. Et Maurepas, abasourdi par ce langage impérieux, de se
confondre en excuses et en protestations de dévouement[82].

  [82] Mercy à Marie-Thérèse, 17 juillet.

Du côté autrichien il y a conflit d'action. Marie-Thérèse[83], de son
plein gré, a envoyé, le 13 juillet, Thugut à Frédéric pour traiter de
la paix: elle a offert d'abandonner toute prétention sur la Bavière
si la Prusse, de son côté, renonçait à la succession des margraviats
d'Anspach et de Bayreuth. Démarche qui lui coûte beaucoup et qui
sera inutile, car Joseph II la désavouera avec colère, Frédéric II
la repousse avec dédain[84]. Au bout d'un mois toute négociation
est rompue. Une armée de Prussiens et de Saxons sous les ordres du
prince Henri s'est avancée sur le bord de l'Isar en face du maréchal
autrichien Laudon, un autre corps de troupes couvre la Silésie.
Laudon est obligé de se replier devant le prince Henri. Près de
400.000 hommes sont sur le point d'en venir aux mains dans une lutte
terrible. Cette catastrophe peut-elle être encore évitée?

  [83] Marie-Thérèse à Joseph II.

  [84] _Correspondance_ de Mercy, III, 231, 234;--Marie-Antoinette
  à Marie-Thérèse.--Marie-Thérèse à Marie-Antoinette.--Vergennes à
  Bombelles (Arch. de Versailles).--_Maria Theresa und Joseph II_,
  II, 345.

Ici Marie-Thérèse fait un nouvel effort: «Sauvez votre maison et
votre frère, écrit-elle à Marie-Antoinette... Il ne convient pas à la
France que nous soyons subjugués à notre plus mortel ennemi. Elle ne
trouvera jamais un ami et un allié plus sincèrement attaché que nous.»

Restée sans nouvelles depuis deux semaines Marie-Antoinette se
rongeait d'inquiétude. Dès qu'elle a reçu la lettre de l'Impératrice
elle se précipite chez le Roi qu'elle trouve en conférence avec
Maurepas et Vergennes et expose ses desiderata. Elle ne parle plus
d'intervention armée puisqu'elle s'est heurtée à des refus formels,
mais d'une médiation de la France pour rétablir la paix et arrêter
l'effusion du sang.

La Reine ne rencontre plus d'objection dans le conseil du Roi, cette
pensée d'une médiation qui ne compromet pas la France est conforme à
la politique suivie dès le commencement de l'affaire; Vergennes y
fait d'autant moins d'objections qu'il n'y a plus de temps à perdre.
A Bombelles il ne dissimule par le déplaisir que le refus de Frédéric
II a causé à la Cour de Versailles[85].

  [85] Vergennes à Bombelles (archives de Seine-et-Oise).

Marie-Thérèse écrivait lettre sur lettre à sa fille, insistant
pour un arrangement immédiat. Le temps devenait mauvais, la neige
commençait à couvrir les montagnes, Maximilien était très malade,
les armées souffraient... On pouvait tout craindre tant que ces
malheureuses circonstances dureraient. «Tâchez, ma chère fille, de
les faire finir au plus tôt; vous sauverez une mère qui n'en peut
plus, et deux frères qui, à la longue, doivent succomber, votre
patrie, toute une nation qui vous est si attachée... Il faut beaucoup
de fermeté et égalité de langage et ne pas perdre un seul instant...
Quel bonheur si vous pouvez faire vos couches en paix et de nous
l'avoir procurée si glorieuse pour le Roi, en serrant de plus en
plus les nœuds de notre alliance, la seule nécessaire et convenable
pour notre sainte religion, pour le bonheur de l'Europe et de nos
maisons.» Par le baron de Pichler l'Impératrice-reine fait dire de
plus à Mercy: «Non seulement le bien de la monarchie mais ma propre
conservation en dépend[86].» Il faudrait citer toutes les lettres où
Marie-Thérèse insiste, harcelant sa fille pour obtenir cette paix à
laquelle Joseph II n'est plus hostile.

  [86] _Correspondance_ de Mercy, 9 et 17 septembre.

Marie-Antoinette envisage maintenant les événements avec calme: son
ennemi, le baron de Goltz, avouera plus tard qu'aiguillonnée par les
sollicitations réitérées de la Cour de Vienne elle ne pouvait agir
autrement qu'elle n'avait fait. D'ailleurs le moment ne devenait-il
pas favorable pour terminer cette guerre, qui jusqu'alors s'était
passée en mouvements de troupes et en escarmouches sans importance?
Avec le mauvais temps qui accourt les hostilités vont se trouver
forcément suspendues; déjà deux corps prussiens ont dû se retirer en
arrière.

S'il surgit des difficultés pour la conclusion de cette paix désirée
par l'Autriche et par la France, elles viennent maintenant du côté
de la Prusse. Bombelles mande, en novembre, de Ratisbonne, que les
agents de Frédéric répandent les bruits les plus tendancieux, faisant
entendre «qu'aussitôt la Reine accouchée le Roi ferait marcher 40.000
hommes sur le Rhin au secours de l'Autriche si le Roi de Prusse ne
renonçait pas à réunir les margraviats à sa couronne».

On parlemente, on discute à Versailles et à Vienne les clauses d'une
paix possible, Marie-Antoinette menant les négociations, réclamant
la pacification de l'Allemagne, parce qu'elle est convaincue «qu'il
y va de la gloire du Roi et du bien de la France, non moins que du
bien-être de sa chère patrie». Au début de l'affaire de Bavière on
a vu avec quelle ardeur un peu inconsidérée, la Reine, stimulée
par les instances de Vienne, réclamait de sa seconde patrie--la
vraie--une intervention effective en faveur de la première. Dès
qu'elle a compris où étaient les véritables intérêts de la France
Marie-Antoinette se montre moins Autrichienne, plus modérée dans ses
réclamations. Obéit-elle aux conseils suggérés par Maurepas évoquant
les nouveaux devoirs que lui imposerait sa prochaine maternité,
comme l'ont raconté le baron de Goltz et le comte de la Marck[87],
se rendit-elle compte d'elle-même, qu'elle ne pouvait pas entraîner
la France dans une nouvelle guerre au moment où ses armes étaient
engagées contre l'Angleterre en Amérique? Il faut lui rendre cette
justice qu'elle sut faire taire ses sentiments intimes contre la
Prusse et se montra partisan sincère de la médiation proposée par
elle-même. Dans son ardent désir d'obtenir une paix honorable, tout
en sauvegardant l'alliance austro-française, elle sut refouler ses
premières pensées, et, loin de contrarier l'action diplomatique, elle
l'aida de toutes ses forces.

  [87] _Corresp._ de Mirabeau et de la Marck,
  Introduction;--Corresp. du baron de Goltz, dans Bancroft, t. III.

Pendant ce temps Frédéric II restait menaçant. Si l'hiver devait
fatalement interrompre les hostilités, il avait pris ses mesures
de manière qu'à l'ouverture de la campagne suivante il pourrait
attaquer partout, et porter la guerre de Silésie en Moravie. Sa
manière d'être indisposait contre lui ceux-là mêmes qui en France
s'étaient jusque-là montrés hostiles à l'Autriche et admirateurs
des novations prussiennes. Quelques-uns meilleurs prophètes que les
autres ne voyaient pas sans inquiétude ce constant grandissement
d'une puissance nouvelle. La protégée d'hier, car la Prusse avait
été protégée par la France contre l'Autriche, ne pouvait-elle
devenir sa rivale de demain? Bombelles, dont les sympathies au
début de l'affaire n'étaient guère du côté de l'Autriche, qui avait
souligné auprès du Cabinet français l'arbitraire ingérence de
Joseph II dans la succession de Bavière, qui s'était par là attiré
le mécontentement et peut-être le long ressentiment de la Reine,
Bombelles commençait à trouver gênantes, déplacées et dangereuses
les prétentions de Frédéric II. Il ne se contentait pas d'écrire à
Vergennes, le 14 décembre: «La Prusse envoie des notes blessantes à
l'Autriche au moment où cette puissance serait disposée à la paix»,
il jugeait impartialement le différend, et ne se laissait plus aller
à aucune récrimination contre le Cabinet de Vienne. L'Impératrice
de Russie, par l'organe de M. de Panin a fait dire «qu'elle a foi
dans les lumières du roi de France qui accorde depuis si longtemps
sa protection à la cour germanique»: c'est un bon son de cloche,
car, d'autre part, on croyait la Russie désireuse de prendre, le cas
échéant, le parti de la Prusse.

Avec son ami le baron de Breteuil, ambassadeur à Vienne[88],
Bombelles s'ouvre davantage: tout en confessant ses anciennes
sympathies et sa rancune contre l'orgueilleuse Autriche qui trouble
par son ambition la paix de l'Europe centrale, il conclut: «Nous ne
pouvons plus, comme autrefois, revenir systématiquement à l'alliance
du roi de Prusse. Ce prince et ses successeurs seront trop puissants
pour porter dans cet accord l'esprit de déférence qu'il nous convient
de trouver.» Après un siècle on trouve justes les prévisions de
Bombelles, et l'on ne fera plus un crime à Choiseul d'avoir inventé
l'alliance autrichienne, à Marie-Antoinette de s'être efforcée de la
maintenir.

  [88] 21 décembre.--Archives de Versailles. E, 449.

Dans la médiation, Bombelles voyait encore un moyen de rétablir
notre influence en Allemagne et de montrer au roi de Prusse, «ce
qu'un mot de nous met dans la balance de l'Europe». L'Empereur
n'était pas désireux de revoir cette influence: il fallait «ramener
à la modération un prince, qui s'en était écarté contre le vœu de
son auguste mère et de tous les gens sensés de son empire». Joseph
II, en effet, ne cacha pas son mécontentement de l'attitude de la
France, il en voulut à sa sœur qui avait fait passer les intérêts de
la France avant ceux de l'Autriche. Ne dira-t-il pas, même au comte
de la Marck: «La conduite politique du Roi en cette occasion est bien
éloignée de celle que j'aurais dû attendre d'une Cour alliée et qui
se disait amie.[89]»

  [89] Bombelles à Vergennes, 2 décembre (Arch. de Versailles).

De ce qu'il appelait de la mauvaise volonté, l'Empereur devait se
souvenir moins de deux ans après, lors des affaires de Hollande.

Les négociations furent longues, mais une fois commencées au début
de janvier 1779, elles suivirent leur cours. La question des
margraviats de Bayreuth et d'Anspach que la Prusse aurait volontiers
convoités[90], le mécontentement initial de la Saxe, dont les
compensations étaient minimes, le grand déplaisir de Joseph II qui
n'ignorait pas que la paix le forcerait à renoncer à la presque
totalité de ses prétentions sur la Bavière, les exigences de la
Prusse qui se sentait au fond soutenue par la Russie, surtout après
qu'une convention eût été signée le 21 mars à Constantinople entre
les Russes et les Turcs, ce qui rendait à Catherine sa liberté
d'action pour appuyer Frédéric, tout cela rendit assez pénibles
les préliminaires et les pourparlers. Enfin le Congrès se réunit à
Teschen en Silésie, et la paix fut signée le 13 mai. La Reine ne s'en
était pas mêlée, Mercy n'avait pas cru même nécessaire de la faire
intervenir. La maison d'Autriche renonçait en faveur de l'électeur
palatin à la succession de Bavière et obtint pour dédommagement cette
portion de la régence de Burghausen qui, comprise entre le Danube,
l'Inn et la Saltza, faisait communiquer directement l'archiduché
d'Autriche avec le Tyrol. Le Palatin dut indemniser en argent
l'électeur de Saxe, qui revendiquait les _alleux_ de la Bavière[91].

  [90] Bombelles à Vergennes, 23 décembre (Arch. de Versailles).

  [91] Frédéric II, _OEuvres posthumes_, t. V;--Flassan, _Hist. de
  la diplomatie_, t. VII, liv. VII.

L'Empereur était fort mécontent; l'Impératrice, soulagée par une
solution qu'elle désirait ardemment, marqua au Roi et à la Reine
toute sa reconnaissance, et, rendue au sentiment de justice avec la
fin de ses inquiétudes, elle convint que la France avait fait tout ce
qu'on était en droit d'attendre d'elle pour la pacification.

Ainsi notre diplomatie heureusement dirigée en la circonstance avait
sauvé l'Allemagne de l'embrasement qu'elle redoutait et conservé à la
France la libre disposition de toutes ses ressources pour la guerre
d'Amérique. Ce double échec était grave pour l'Angleterre: cette
puissance devait bientôt en éprouver de plus désavantageux encore[92].

  [92] Pour la guerre d'Amérique, outre les _Mémoires_ de Ségur,
  l'ouvrage de Bancroft, on devra consulter les _Histoires_ de
  Louis XVI, etc., de Droz, de Todières, et un excellent livre
  récent de M. le vicomte de Noailles: _la Marine française en
  Amérique_.

Après ce rapide exposé que nous étions tenu de faire, puisque
Bombelles jouait un petit rôle dans les négociations, nous avons hâte
de retourner à Versailles où nous avons laissé l'aimable Angélique
auprès de Madame Élisabeth.




CHAPITRE IV

1778-1780

  Les clavecins de Ratisbonne.--Les sociétés badines et l'Ordre du
    Canapé.--Naissance de Madame Royale.--Danger que court
    Marie-Antoinette.--Nouveaux détails donnés par Mme de
    Bombelles.--Le chevalier de Naillac et les Grimod
    d'Orsay.--Mort du landgrave de Hesse.--Difficultés qui en
    résultent pour la comtesse de Reichenberg.--La question des
    mariages inégaux.


Madame Élisabeth n'est guère musicienne, mais pour ses petites
soirées intimes elle entend posséder un instrument de son choix.
S'aventurer à parler des clavecins de Ratisbonne a été une
imprudence que sans doute M. de Bombelles regrettera, car ce seront
des demandes perpétuelles de Versailles... et que d'ennuis pour
les choisir, les envoyer... et se faire rembourser. C'est d'abord
Madame Élisabeth qui demande un clavecin, et celui-là, le marquis
le choisira avec amour, l'expédiera dès qu'il sera prêt, et il n'en
reçoit que des compliments. Le paiement sera lent, mais enfin la
comtesse Diane finira par s'exécuter. Autres commandes sont celles
de Mme de Canillac «qui meurt d'envie d'en avoir un», de Mme de la
Rochelambert, d'autres dames encore.

On ne parlait que de cela le soir du 1er novembre à Saint-Hubert.
Tous les princes assistaient à la chasse; le Roi était de belle
humeur, le comte d'Artois, galant comme à l'ordinaire, s'est montré
empressé auprès de Mme de Bombelles; la Reine, très grosse et bien
plus près d'accoucher qu'on ne croit, a dîné de fort bon appétit
dans le bois. En somme, Angélique se serait plue à ce déplacement de
Saint-Hubert, si elle n'avait eu pour compagne une partie du temps
la respectable Mme de Sérent[93], dont «le ton pédant et l'humeur
_indécrottable_» l'ennuient à mort.

  [93] Dame d'atours de Madame Élisabeth.

Le lendemain, à Versailles, en outre des confidences habituelles et
des protestations d'amitié de Madame Élisabeth dont elle ne saurait
se lasser (Mme de Soucy, sous-gouvernante des Enfants de France et
sœur de Mme de Mackau, s'étant permis de dire que la princesse
aimait mieux Mme de Canillac qu'Angélique, Madame Élisabeth se
montrait fort en colère et s'empressait de se défendre auprès de son
amie), Mme de Bombelles recevait une assez singulière proposition. On
s'avisait un peu tard que Madame Élisabeth n'avait pas eu de vrais
maîtres et que ce qu'elle avait appris, enfant, était fort peu de
chose. Le style charmant dans sa naïveté et la syntaxe fantaisiste
de la princesse ne nous laissaient aucun doute à cet égard, mais
nous en avons la confirmation dans le désir de Madame Élisabeth de
prendre des leçons de son aumônier, l'abbé de Montaigu, et d'associer
son amie à ces petits cours complémentaires. On lui avait demandé
d'assister à la première leçon; Angélique comprit qu'avec une élève
aussi primesautière et difficile à appliquer que la princesse, elle
faciliterait la tâche de l'abbé en assistant à toutes les leçons.
Elle le dit à Madame Élisabeth qui eut l'air transporté, disant
«que rien ne pouvait lui faire tant de plaisir, parce qu'elle ne se
sentait pas la force de prendre une leçon toute seule». L'abbé de
Montaigu se confondait en remerciements, répétant que c'était le seul
moyen de ramener la princesse à l'application.

Ce qui fut fait pour l'instruction religieuse et les cours de
français fut également organisé pour les sciences. Là, on aura
l'occasion de le souligner, s'offrait un terrain mieux préparé.
La petite princesse montrera une vraie facilité pour les sciences
physiques et mathématiques, et la botanique deviendra sa passion.

Pendant ce temps, le chevalier de Naillac ne perdait pas de vue
ses intérêts diplomatiques, et malgré les prières de Mme de
Bombelles avait chargé la duchesse de Mailly de demander pour lui
une augmentation de traitement. C'était aller contre les projets
des Bombelles, comme on l'a vu précédemment, et causer bien des
désagréments à la marquise. A la Cour et chez Mme de Guéménée on
s'occupe fort de la maison à constituer pour le futur enfant de
France; chez Madame Élisabeth on monte une comédie, _Nanine_, où
la princesse a le principal rôle et où Angélique joue en travesti.
Le tout entremêlé des cours de l'abbé de Montaigu, des promenades
à cheval et des leçons de guitare; le temps passe vite pour Mme de
Bombelles, mais ses lettres n'en sont ni moins fréquentes ni moins
tendres.

L'innocente comédie--qui contrariait bien un peu le marquis--fut
jouée le 17 novembre avec succès naturellement, malgré le peu de
pratique des acteurs. A la fin deux des actrices chantaient un
petit duo où elles priaient le ciel de veiller sur les jours de
Madame Élisabeth et demandaient à celle-ci de les aimer toujours. La
Princesse se leva et répondit aussitôt avec la plus tendre vivacité:
«Oh! vous pouvez en être bien sûre, je vous aimerai toujours!» Tout
le monde s'attendrit, et ce fut «la scène la plus touchante».

On ne jouait pas, à l'époque, de comédie à Ratisbonne, mais on
sacrifiait au goût des associations badines en attendant de s'enrôler
sous la bannière des Loges écossaises. Vous souvenez-vous de l'Ordre
des _Lanturelus_ fondé par la marquise de La Ferté-Imbault en
analogie avec l'Ordre de la _Mouche à miel_ de la duchesse du Maine,
et l'association de la _Calotte_. On a consacré des livres[1] entiers
à l'énumération de ces _Sociétés badines_[94], Ordres, Cercles,
Associations de toute espèce qui, sous les noms les plus étranges et
sous le couvert de la philanthropie, parfois avec des prétentions
politiques et littéraires (témoin le _Cercle de la Paroisse_ tenu
chez Mme Doublet et d'où sont sortis les mémoires secrets de
Bachaumont), n'avaient en réalité d'autre but que de distraire leurs
adeptes, désœuvrés ou blasés de l'aristocratie et de la bourgeoisie.
Eh bien, la société de Ratisbonne avait voulu, elle aussi, posséder
une société badine, qui n'avait aucune prétention à faire partie des
_Loges d'adoption_[95] et avait reçu le nom d'_Ordre du Canapé_. M.
de Bombelles ayant été initié à l'association, nous allons le laisser
raconter une des séances. «Avant-hier, 23 novembre, la princesse
Thérèse de Tour et Taxis m'a admis au vénérable Ordre du Canapé.
Le secret est une des qualités premières de cette société... c'est
pourquoi j'ai promis après ma réception de te conter toutes nos
folies... Écoute donc bien:

«Tu connais la chambre où j'ai pratiqué un cabinet à la princesse
Henriette: c'était dans cette chambre qu'était la loge. Deux chambres
plus loin se tenaient les profanes. J'ai été reçu le premier parce
qu'on avait besoin de mes talents supposés pour recevoir après
d'autres chevaliers ou, pour mieux dire, d'autres frères et sœurs.
Un laquais tenait un vieux sabre rouillé pour garder la porte. On
m'a bandé les yeux; je suis entré, conduit à reculons. Ensuite j'ai
essuyé des épreuves terribles, telles que sauter à pieds joints sur
un coussin et de me sentir approcher la barbe d'un réchaud à esprit
de vin. Cela fait, j'ai répondu à trois questions. La première
était: «Ce que j'avais le mieux aimé de ma vie?»--De bonne foi, ma
femme.--La seconde: «Qui j'avais aimé avant elle?»--Caroline[96].--La
troisième: «Ce que je regrettais le plus dans l'absence de ma
femme?»--Sa société. Après ces questions on m'a lu les statuts de
l'Ordre. J'ai reçu le «restaurant» qui est une cuillerée à café de
mauvaise moutarde dont le souvenir me fait encore mal au cœur. J'ai
baisé la sainte de l'Ordre qui était une petite figure de Sèvres,
et j'ai eu les yeux débandés. Alors la grande-maîtresse et la sœur
assistante m'ont fait asseoir entre elles deux, et cet honneur m'a
mis... par terre, parce que les deux chaises sont à distance d'une
place. Un grand tapis les couvre et l'on croit, dans le milieu,
s'asseoir sur un vrai canapé, qui échappe dès que les deux assistants
se lèvent. Alors, on est comme quelquefois dans la vie, entre deux
selles, le derrière à terre; mais ici, pour sa peine, on est agrégé
au vénérable Ordre du Canapé et l'on jouit ensuite du plaisir de se
moquer des nouveaux récipiendaires... Après moi ont été reçus MM. de
Karg, de Hatzfeld, de Tzerclas et d'Auersperg, ainsi que les sœurs
Henriette de la Tour, de Leschenfeld et de Bernclau. La richesse
de mon imagination a mis une grande variété dans les épreuves des
néophytes qui m'ont succédé. Le ton pathétique, la voix entrecoupée,
dont je les effrayais des dangers qu'ils encouraient, ajoutait
beaucoup de charmes à ces pompeuses réceptions. Elles nous ont aidé
à connaître au milieu de cette innocente plaisanterie les différents
caractères.»

  [94] Voir A. Dinaux, _Histoire des Sociétés badines_, 2 vol.
  in-fo;--et M. de Ségur, _le Royaume de la rue Saint-Honoré_, C.
  Lévy, 1897.

  [95] Sur les loges d'adoption admises par le Grand-Orient
  et dont faisaient partie en France, à la même époque, la
  duchesse de Chartres, la princesse de Lamballe et presque
  toute l'aristocratie, voir un très curieux chapitre de _Mme de
  Lamballe_, par G. Bertin, 1888.

  [96] Mlle de Schwartzenau, dont il a été question, chapitre I.

M. de Bombelles passe alors en revue attitudes et réponses des
différents adeptes. La plupart nous étant peu connus, nul n'est
besoin d'y insister. L'un d'eux pourtant, le baron de Karg, à qui
l'on demandait s'il n'aimerait jamais d'autre femme que la sienne,
répondit: que ce ne serait qu'en cas qu'elle mourût. Le marquis
en tire cette réflexion, où il montre son peu de sympathie pour
les Allemands: «C'est prévoir de loin que de prendre si bien ses
précautions pour le cas de veuvage. Je sens, mon ange, qu'on ne
peut jamais répondre de soi; je sens encore mieux qu'on n'aime
bien qu'une fois, mais pour cela il faut savoir aimer; et ces
êtres apathiques qui courent la surface de la Germanie ne sont que
les mauvais singes des passions qu'ils imitent sans les éprouver
jamais.» La sentence est sévère et sans doute injuste; on ne
saurait généraliser d'après des individus; et les exemples qui se
présentaient aux yeux du marquis n'entraînent en rien une règle
générale, mais, amoureux, comme il l'était, de cœur et d'esprit,
il planait dans une sphère à laquelle ne prétendaient nullement les
chevaliers du Canapé. Un autre adepte ayant déclaré qu'il ne s'était
jamais soucié d'une femme dont on le croyait épris et qu'il avait
failli épouser, le mari modèle s'écrie: «Insensé! et tu voulais te
lier à elle pour la vie: Voilà ce que fait l'ignorance, le mépris
du plus doux, du plus respectable des liens, voilà ce qui le rend
le plus affreux des engagements.» Sans chercher longtemps on peut
supposer qu'en France, autour de lui, le sévère moraliste aurait
aisément trouvé des unions conclues sous d'aussi douteux auspices.

Le tour des dames est venu. Beaucoup ont des aveux à faire, même la
petite princesse Henriette. Quant à la comtesse de Neipperg, «comme
elle n'avait rien de caché pour ses amis», le marquis la dispensa
des confessions et de bien des épreuves. «Cette gaieté, ajoute-t-il,
nous tint de neuf heures du matin jusqu'à une heure de l'après-midi.
Si jamais il te prenait fantaisie de t'en divertir, tu en vois le
cérémonial et d'ailleurs, quelque positives que soient les règles,
elles souffrent quelques légers changements.»

L'Ordre du Canapé dura-t-il? Peu de jours après la réception du
marquis, la princesse Thérèse, «que cette occupation tirait de sa
léthargie», recevait la nouvelle de la maladie mortelle d'une de ses
petites sœurs de Prague. «Adieu l'Ordre du Canapé, dit en terminant
M. de Bombelles. Ainsi passe la gloire du monde! Triste devise qui
fut celle de nos Révérends Pères Jésuites.»

Pendant cet automne un grand évé

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