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Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine

by Confucius · French · Gutenberg #44958 · 865,026 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine
    
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Title: Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine

Author: Confucius
        Mencius

Translator: G. Pauthier


        
Release date: February 18, 2014 [eBook #44958]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/44958

Credits: E-text prepared by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe (http://www.freeliterature.org) from page images generously made available by Münchener DigitalisierungsZentrum, Bayerische Staatsbibliothek (http://www.digitale-sammlungen.de)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUATRE LIVRES DE PHILOSOPHIE MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE ***

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CONFUCIUS ET MENCIUS.

LES QUATRE LIVRES

DE PHILOSOPHIE MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE

Traduits du Chinois par M. G. Pauthier







Paris,
Charpentier, Libraire-Éditeur,
17, Rue de Lille.
1846.




INTRODUCTION.


«Toute grande puissance qui apparaît sur la terre y laisse des traces
plus ou moins durables de son passage: des pyramides, des arcs de
triomphe, des colonnes, des temples, des cathédrales, en portent
témoignage à la postérité. Mais les monuments les plus durables,
ceux qui exercent la plus puissante influence sur les destinées des
nations, ce sont les grandes œuvres de l'intelligence humaine que les
siècles produisent de loin en loin, et qui, météores extraordinaires,
apparaissent comme des révélations à des points déterminés du temps et
de l'espace, pour guider les nations dans les voies providentielles que
le genre humain doit parcourir[1].»

C'est un de ces monuments providentiels dont on donne ici la première
traduction française faite sur le texte chinois[2].

Dans un moment où l'Orient semble se réveiller de son sommeil séculaire
au bruit que font les puissances européennes qui convoitent déjà
ses dépouilles, il n'est peut-être pas inutile de faire connaître
les œuvres du plus grand philosophe moraliste de cette merveilleuse
contrée, dont les souvenirs touchent au berceau du monde, comme elle
touche au berceau du soleil. C'est le meilleur moyen de parvenir à
l'intelligence de l'un des phénomènes les plus extraordinaires que
présente l'histoire du genre humain.

En Orient, comme dans la plupart des contrées du globe, mais en Orient
surtout, le sol a été sillonné par de nombreuses révolutions, par des
bouleversements qui ont changé la face des empires. De grandes nations,
depuis quatre mille ans, ont paru avec éclat sur cette vaste scène du
monde. La plupart sont descendues dans la tombe avec les monuments
de leur civilisation, ou n'ont laissé que de faibles traces de leur
passage: tel est l'ancien empire de Darius, dont l'antique législation
nous a été en partie conservée dans les écrits de Zoroastre, et dont
on cherche maintenant à retrouver les curieux et importants vestiges
dans les inscriptions cunéiformes de Babylone et de Persépolis. Tel
est celui des Pharaons, qui, avant de s'ensevelir sous ses éternelles
pyramides, avait jeté à la postérité, comme un défi, l'énigme de sa
langue figurative, dont le génie moderne, après deux mille ans de
tentatives infructueuses, commence enfin à soulever le voile. Mais
d'autres nations, contemporaines de ces grands empires, ont résisté,
depuis près de quarante siècles, à toutes les révolutions que la
nature et l'homme leur ont fait subir. Restées seules debout et
immuables quand tout s'écroulait autour d'elles, elles ressemblent à
ces rochers escarpés que les flots des mers battent depuis le jour de
la création sans pouvoir les ébranler, portant ainsi témoignage de
l'impuissance du temps pour détruire ce qui n'est pas une œuvre de
l'homme.

En effet, c'est un phénomène, on peut le dire, extraordinaire, que
celui de la nation chinoise et de la nation indienne se conservant
immobiles, depuis l'origine la plus reculée des sociétés humaines,
sur la scène si mobile et si changeante du monde! On dirait que leurs
premiers législateurs, saisissant de leurs bras de fer ces nations
à leur berceau, leur ont imprimé une forme indélébile, et les ont
coulées, pour ainsi dire, dans un moule d'airain, tant l'empreinte a
été forte, tant la forme a été durable! Assurément, il y a là quelques
vestiges des lois éternelles qui gouvernent le monde.

La civilisation chinoise est, sans aucun doute, la plus ancienne
civilisation de la terre. Elle remonte authentiquement, c'est-à-dire
par les preuves de l'histoire chinoise[3], jusqu'à deux mille six cents
ans avant notre ère. Les documents recueillis dans le _Chou-king_
ou _Livre par excellence_[4], surtout dans les premiers chapitres,
sont les documents les plus anciens de l'histoire des peuples. Il est
vrai que le _Chouking_ fut coordonné par KHOUNG-FOU-TSEU (CONFUCIUS)
dans la seconde moitié du sixième siècle avant notre ère[5]; mais ce
grand philosophe, qui avait un si profond respect pour l'antiquité,
n'altéra point les documents qu'il mit en ordre. D'ailleurs, pour les
sinologues, le style de ces documents, qui diffère autant du style
moderne que le style des Douze Tables diffère de celui de Cicéron, est
une preuve suffisante de leur ancienneté.

Ce qui doit profondément étonner à la lecture de ce beau monument
de l'antiquité, c'est la haute raison, le sens éminemment moral qui
y respirent. Les auteurs de ce livre, et les personnages dans la
bouche desquels sont placés les discours qu'il contient, devaient,
à une époque si reculée, posséder une grande culture morale, qu'il
serait difficile de surpasser, même de nos jours. Cette grande culture
morale, dégagée de tout autre mélange impur que celui de la croyance
aux indices des sorts, est un fait très-important pour l'histoire de
l'humanité; car, ou cette grande culture morale était le fruit d'une
civilisation déjà avancée, ou c'était le produit spontané d'une nature
éminemment droite et réfléchie: dans l'un et l'autre cas, le fait n'en
est pas moins digne des méditations du philosophe et de l'historien.

Les idées contenues dans le _Chou-king_ sur la Divinité, sur
l'influence bienfaisante qu'elle exerce constamment dans les événements
du monde, sont très-pures et dignes en tout point de la plus saine
philosophie. On y remarqua surtout l'intervention constante du
Ciel ou de la Raison suprême dans les relations des princes avec
les populations, ou des gouvernants avec les gouvernés; et cette
intervention est toujours en faveur de ces derniers, c'est-à-dire du
peuple. L'exercice de la souveraineté, qui dans nos sociétés modernes
n'est le plus souvent que l'exploitation du plus grand nombre au profit
de quelques-uns, n'est, dans le _Chou-king_, que l'accomplissement
religieux d'un mandat céleste au profit de tous, qu'une noble et
grande mission confiée au plus dévoué et au plus digne, et qui était
retirée dès l'instant que le mandataire manquait à son mandat. Nulle
part peut-être les droits et les devoirs respectifs des rois et des
peuples, des gouvernants et des gouvernés, n'ont été enseignés d'une
manière aussi élevée, aussi digne, aussi conforme à la raison. C'est
bien là qu'est constamment mise en pratique cette grande maxime de la
démocratie moderne: _vox populi, vox Dei_, «la voix du peuple est la
voix de Dieu.» Cette maxime se manifeste partout, mais on la trouve
ainsi formulée à la fin du chapitre _Kao-yao-mo_, §7 (p. 56 des _Livres
sacrés de l'Orient_):

«Ce que le Ciel voit et entend n'est que ce que le peuple voit et
entend. Ce que le peuple juge digne de récompense et de punition est
ce que le Ciel veut punir et récompenser. Il y a une communication
intime entre le Ciel et le peuple; que ceux qui gouvernent les peuples
soient donc attentifs et réservés.» On la trouve aussi formulée de
cette manière dans le _Ta-hio_ ou la _Grande Étude_, ch. X, §5 (page 62
du présent volume):

«Obtiens l'affection du peuple, et tu obtiendras l'empire;

Perds l'affection du peuple, et tu perdras l'empire.»

On ferait plusieurs volumes, si l'on voulait recueillir tous les
axiomes semblables qui sont exprimés dans les livres chinois, depuis
les plus anciens jusqu'aux plus modernes; et, nous devons le dire, on
ne trouverait pas dans tous les écrivains politiques et moraux de la
Chine, bien plus nombreux que partout ailleurs, un seul apôtre de la
tyrannie et de l'oppression, un seul écrivain qui ait eu l'audace,
pour ne pas dire l'impiété, de nier les droits de tous aux dons de
Dieu, c'est-à-dire aux avantages qui résultent de la réunion de l'homme
en société, et de les revendiquer au profit d'un seul ou d'un petit
nombre. Le pouvoir le plus absolu que les écrivains politiques et les
moralistes chinois aient reconnu aux chefs du gouvernement n'a jamais
été qu'un pouvoir délégué par le Ciel ou la Raison suprême absolue, ne
pouvant s'exercer que dans l'intérêt de tous, pour le bien de tous, et
jamais dans l'intérêt d'un seul et pour le bien d'un seul. Des limites
morales infranchissables sont posées à ce pouvoir absolu; et s'il lui
arrivait de les dépasser, d'enfreindre ces lois morales, d'abuser de
son mandat, alors, comme l'a dit un célèbre philosophe chinois du
douzième siècle de notre ère, TCHOU-HI, dans son Commentaire sur le
premier des _Quatre Livres classiques de la Chine_ (voyez page 61),
enseigné dans toutes les écoles et les colléges de l'empire, le peuple
serait dégagé de tout respect et de toute obéissance envers ce même
pouvoir, qui serait détruit immédiatement, pour faire place à un autre
pouvoir légitime, c'est-à-dire s'exerçant uniquement dans les intérêts
de tous.

Ces doctrines sont enseignées dans le _Chou-king_ ou le _Livre sacré
par excellence_ des Chinois, ainsi que dans les _Quatre Livres
classiques_ du grand philosophe KHOUNG-TSEU et de ses disciples, dont
nous donnons dans ce volume une traduction complète et aussi littérale
que possible. Ces livres, révérés à l'égal des livres les plus
révérés dans d'autres parties du monde, et qui ont reçu la sanction
de générations et de populations immenses, forment la base du droit
public; ils ont été expliqués et commentés par les philosophes et
les moralistes les plus célèbres, et ils sont continuellement dans
les mains de tous ceux qui, tout en voulant orner leur intelligence,
désirent encore posséder la connaissance de ces grandes vérités morales
qui font seules la prospérité et la félicité des sociétés humaines.

KHOUNG-FOU-TSEU (que les missionnaires européens, en le faisant
connaître et admirer à l'Europe, nommèrent _Confucius_, en latinisant
son nom) fut, non pas le premier, mais le plus grand législateur de
la Chine. C'est lui qui recueillit et mit en ordre, dans la seconde
moitié du sixième siècle avant notre ère, tous les documents religieux,
philosophiques, politiques et moraux qui existaient de son temps, et
en forma un corps de doctrines, sous le titre de _Y-king_, ou _Livre
sacré des permutations; Chou-king_, ou _Livre sacré par excellence;
Chi-king_, ou _Livre des Vers; Li-ki_, ou _Livre des Rites_. Les
_Sse-chou_, ou _Quatre Livres classiques_, sont ses dits et ses maximes
recueillis par ses disciples. Si l'on peut juger de la valeur d'un
homme et de la puissance de ses doctrines par l'influence qu'elles
ont exercée sur les populations, on peut, avec les Chinois, appeler
KHOUNG-TSEU _le plus grand Instituteur du genre humain que les siècles
aient jamais produit!_

En effet, il suffit de lire les ouvrages de ce philosophe, composés
par lui ou recueillis par ses disciples, pour être de l'avis des
Chinois. Jamais la raison humaine n'a été plus dignement représentée.
On est vraiment étonné de retrouver dans les écrits de KHOUNG-TSEU
l'expression d'une si haute et si vertueuse intelligence, en même
temps que celle d'une civilisation aussi avancée. C'est surtout dans
le _Lûn-yù_ ou les _Entretiens philosophiques_ que se manifeste la
belle âme de KHOUNG-TSEU. Où trouver, en effet, des maximes plus
belles, des idées plus nobles et plus élevées que dans les livres
dont nous publions la traduction? On ne doit pas être surpris si les
missionnaires européens, qui les premiers firent connaître ces écrits à
l'Europe, conçurent pour leur auteur un enthousiasme égal à celui des
Chinois.

Ses doctrines étaient simples et fondées sur la nature de l'homme.
Aussi disait-il à ses disciples: «_Ma doctrine est simple et facile
à pénétrer_[6].» Sur quoi l'un d'eux ajoutait: «La doctrine de notre
maître consiste uniquement à posséder la droiture du cœur et à aimer
son prochain comme soi-même[7].»

Cette doctrine, il ne la donnait pas comme nouvelle, mais comme un
dépôt traditionnel des sages de l'antiquité, qu'il s'était imposé la
mission de transmettre à la postérité[8]. Cette mission, il l'accomplit
avec courage, avec dignité, avec persévérance, mais non sans éprouver
de profonds découragements et de mortelles tristesses. Il faut donc que
partout ceux qui se dévouent au bonheur de l'humanité s'attendent à
boire le calice d'amertume, le plus souvent jusqu'à la lie, comme s'ils
devaient expier par toutes les souffrances humaines les dons supérieurs
dont leur âme avait été douée pour accomplir leur mission divine!

Cette mission _d'Instituteur du genre humain_, le philosophe chinois
l'accomplit, disons-nous, dans toute son étendue, et bien autrement
qu'aucun philosophe de l'antiquité classique. Sa philosophie ne
consistait pas en spéculations plus ou moins vaines, mais c'était une
philosophie surtout pratique, qui s'étendait à toutes les conditions
de la vie, à tous les rapports de l'existence sociale. Le grand but de
cette philosophie, le but pour ainsi dire unique, était _l'amélioration
constante de soi-même et des autres hommes;_ de soi-même d'abord,
ensuite des autres. L'amélioration ou le perfectionnement de soi-même
est d'une nécessité absolue pour arriver à l'amélioration et au
perfectionnement des autres. Plus la personne est en évidence, plus
elle occupe un rang élevé, plus ses devoirs d'amélioration de soi-même
sont grands; aussi KHOUNG-TSEU considérait-il le gouvernement des
hommes comme la plus haute et la plus importante mission qui puisse
être conférée à un mortel, comme un véritable _mandat céleste_. L'étude
du cœur humain ainsi que l'histoire lui avaient appris que le pouvoir
pervertissait les hommes quand ils ne savaient pas se défendre de
ses prestiges, que ses tendances permanentes étaient d'abuser de sa
force et d'arriver à l'oppression. C'est ce qui donne aux écrits du
philosophe chinois, comme à tous ceux de sa grande école, un caractère
si éminemment politique et moral. La vie de KHOUNG-TSEU se consume
en cherchant à donner des enseignements aux princes de son temps, à
leur faire connaître leurs devoirs ainsi que la mission dont ils
sont chargés pour gouverner les peuples et les rendre heureux. On
le voit constamment plus occupé de prémunir les peuples contre les
passions et la tyrannie des rois que les rois contre les passions et
la turbulence des peuples; non pas qu'il regardât les derniers comme
ayant moins besoin de connaître leurs devoirs et de les remplir, mais
parce qu'il considérait les rois comme seuls responsables du bien et du
mal qui arrivaient dans l'empire, de la prospérité ou de la misère des
populations qui leur étaient confiées. Il attachait à l'exercice de la
souveraineté des devoirs si étendus et si obligatoires, une influence
si vaste et si puissante, qu'il ne croyait pas pouvoir trop éclairer
ceux qui en étaient revêtus des devoirs qu'ils avaient à remplir pour
accomplir convenablement leur mandat. C'est ce qui lui faisait dire:
«Gouverner son pays avec la vertu et la capacité nécessaires, c'est
ressembler à l'étoile polaire, qui demeure immobile à sa place, tandis
que toutes les autres étoiles circulent autour d'elle et la prennent
pour guide[9].»

Il avait une foi si vive dans l'efficacité des doctrines qu'il
enseignait aux princes de son temps, qu'il disait:

«Si je possédais le mandat de la royauté, il ne me faudrait pas plus
d'une génération pour faire régner partout la vertu de l'humanité[10].»

Quoique la politique du premier philosophe et législateur chinois
soit essentiellement _démocratique_, c'est-à-dire ayant pour but la
culture morale et la félicité du peuple, il ne faudrait pas cependant
prendre ce mot dans l'acception qu'on lui donne habituellement. Rien
ne s'éloigne peut-être plus de la conception moderne d'un gouvernement
_démocratique_ que la conception politique du philosophe chinois. Chez
ce dernier, les lois morales et politiques qui doivent régir le genre
humain sous le triple rapport de l'homme considéré dans sa nature
d'être moral perfectible, dans ses relations de famille, et comme
membre de la société, sont des lois éternelles, immuables, expression
vraie de la véritable nature de l'homme, en harmonie avec toutes les
lois du monde visible, transmises et enseignées par des hommes qui
étaient eux-mêmes la plus haute expression de la nature morale de
l'homme, soit qu'ils aient dû cette perfection à une faveur spéciale
du ciel, soit qu'ils l'aient acquise par leurs propres efforts pour
s'améliorer et se rendre dignes de devenir les instituteurs du genre
humain. Dans tous les cas, ces lois ne pouvaient être parfaitement
connues et enseignées que par un très-petit nombre d'hommes, arrivés à
la plus haute culture morale de l'intelligence à laquelle il soit donné
à la nature humaine d'atteindre, et qui aient dévoué leur vie tout
entière et sans réserve à la mission noble et sainte de l'enseignement
politique pour le bonheur de l'humanité. C'est donc la réalisation
des lois morales et politiques qui peuvent constituer véritablement la
société et assurer la félicité publique, lois conçues et enseignées
par un petit nombre au profit de tous; tandis que, dans la conception
politique moderne d'un gouvernement démocratique, la connaissance
des lois morales et politiques qui constituent la société et doivent
assurer la félicité publique est supposée dans chaque individu dont se
compose cette société, quel que soit son degré de culture morale et
intellectuelle; de sorte que, dans cette dernière conception, il arrive
le plus souvent que celui qui n'a pas même les lumières nécessaires
pour distinguer le juste de l'injuste, dont l'éducation morale et
intellectuelle est encore entièrement à faire, ou même dont les
penchants vicieux sont les seuls mobiles de sa conduite, est appelé,
surtout si sa fortune le lui permet, à donner des lois à celui dont la
culture morale et intellectuelle est le plus développée, et dont la
mission devrait être l'enseignement de cette même société, régie par
les intelligences les plus nombreuses, il est vrai, mais aussi souvent
les moins faites pour cette haute mission.

Selon KHOUNG-TSEU, _le gouvernement est ce qui est juste et droit_[11].
C'est la réalisation des lois éternelles qui doivent faire le
bonheur de l'humanité, et que les plus hautes intelligences, par une
application incessante de tous les instants de leur vie, sont seules
capables de connaître et d'enseigner aux hommes. Au contraire, le
gouvernement, dans la conception moderne, n'est plus qu'un acte à la
portée de tout le monde, auquel tout le monde veut prendre part, comme
à la chose la plus triviale et la plus vulgaire, et à laquelle on n'a
pas besoin d'être préparé par le moindre travail intellectuel et moral.

Pour faire mieux comprendre les doctrines morales et politiques du
philosophe chinois, nous pensons qu'il ne sera pas inutile de présenter
ici un court aperçu des _Quatre Livres classiques_ dont nous donnons la
traduction.

1° LE TA-HIO OU LA GRANDE ÉTUDE. Ce petit ouvrage se compose d'un
_texte_ attribué à KHOUNG-TSEU, et d'une _Exposition_ faite par son
disciple _Thseng-tseu_. Le texte, proprement dit, est fort court.
Il est nommé _King_ ou _Livre par excellence_; mais tel qu'il est,
cependant, c'est peut-être, sous le rapport de l'art de raisonner, le
plus précieux de tous les écrits de l'ancien philosophe chinois, parce
qu'il offre au plus haut degré l'emploi d'une méthode logique, qui
décèle dans celui qui en fait usage, sinon la connaissance des procédés
syllogistiques les plus profonds, enseignés et mis en usage par les
philosophes indiens et grecs, au moins les progrès d'une philosophie
qui n'est plus bornée à l'expression aphoristique des idées morales,
mais qui est déjà passée à l'état scientifique. L'art est ici trop
évident pour que l'on puisse attribuer l'ordre et l'enchaînement
logique des propositions à la méthode naturelle d'un esprit droit qui
n'aurait pas encore eu conscience d'elle-même. On peut donc établir
que l'argument nommé _sorite_ était déjà connu en Chine environ deux
siècles avant Aristote, quoique les lois n'en aient peut-être jamais
été formulées dans cette contrée par des traités spéciaux[12].

Toute la doctrine de ce premier traité repose sur un grand principe
auquel tous les autres se rattachent et dont ils découlent comme de
leur source primitive et naturelle: _le perfectionnement de soi-même_.
Ce principe fondamental, le philosophe chinois le déclare obligatoire
pour tous les hommes, depuis celui qui est le plus élevé et le plus
puissant jusqu'au plus obscur et au plus faible; et il établit que
négliger ce grand devoir, c'est se mettre dans l'impossibilité
d'arriver à aucun autre perfectionnement moral.

Après avoir lu ce petit traité, on demeure convaincu que le but du
philosophe chinois a été d'enseigner les devoirs du gouvernement
politique comme ceux du perfectionnement de soi-même et de la pratique
de la vertu par tous les hommes.

2° LE TCHOUNG-YOUNG, OU L'INVARIABILITÉ DANS LE MILIEU. Le titre de cet
ouvrage a été interprété de diverses manières par les commentateurs
chinois. Les uns l'ont entendu comme signifiant _la persévérance de
la conduite dans une ligne droite également éloignée des extrêmes_,
c'est-à-dire dans la _voie de la vérité_ que l'on doit constamment
suivre; les autres l'ont considéré comme signifiant _tenir le milieu
en se conformant aux temps et aux circonstances_, ce qui nous paraît
contraire à la doctrine exprimée dans ce livre, qui est d'une nature
aussi métaphysique que morale. _Tseu-sse_, qui le rédigea, était
petit-fils et disciple de KHOUNG-TSEU. On voit, à la lecture de ce
traité, que _Tseu-sse_ voulut exposer les principes métaphysiques
des doctrines de son maître, et montrer que ces doctrines n'étaient
pas de simples _préceptes dogmatiques_ puisés dans le sentiment et
la raison, et qui seraient par conséquent plus ou moins obligatoires
selon la manière de sentir et de raisonner, mais bien des _principes
métaphysiques_ fondés sur la nature de l'homme et les lois éternelles
du monde. Ce caractère élevé, qui domine tout le _Tchoung-young_, et
que des écrivains modernes, d'un mérite supérieur d'ailleurs[13],
n'ont pas voulu reconnaître dans les écrits des philosophes chinois,
place ce traité de morale métaphysique au premier rang des écrits de
ce genre que nous a légués l'antiquité. On peut certainement le mettre
à côté, sinon au-dessus de tout ce que la philosophie ancienne nous
a laissé de plus élevé et de plus pur. On sera même frappé, en le
lisant, de l'analogie qu'il présente, sous certains rapports, avec les
doctrines morales de la philosophie stoïque enseignées par Épictète et
Marc-Aurèle, en même temps qu'avec la métaphysique d'Aristote.

On peut se former une idée de son contenu par l'analyse sommaire que
nous allons en donner d'après les commentateurs chinois.

Dans le premier chapitre, _Tseu-sse_ expose les idées principales de
la doctrine de son maître KHOUNG-TSEU, qu'il veut transmettre à la
postérité. D'abord il fait voir que la _voie droite_, ou la _règle de
conduite morale_, qui oblige tous les hommes, a sa base fondamentale
dans le ciel, d'où elle tire son origine, et qu'elle ne peut changer;
que sa substance véritable, son essence propre, existe complètement
en nous, et qu'elle ne peut en être séparée; secondement, il parle du
devoir de conserver cette _règle de conduite morale_, de l'entretenir,
de l'avoir sans cesse sous les yeux; enfin il dit que les saints
hommes, ceux qui approchent le plus de l'intelligence divine, type
parfait de notre imparfaite intelligence, l'ont portée par leurs œuvres
à son dernier degré de perfection.

Dans les dix chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ ne fait, pour ainsi
dire, que des citations de paroles de son maître destinées à corroborer
et à compléter les sens du premier chapitre. Le grand but de cette
partie du livre est de montrer que la _prudence éclairée_, l'_humanité_
ou la _bienveillance universelle pour les hommes_, la _force d'âme_,
ces _trois vertus universelles et capitales_, sont comme la porte
par laquelle on doit entrer dans la _voie droite_ que doivent suivre
tous les hommes; c'est pourquoi ces vertus ont été traitées dans la
première partie de l'ouvrage (qui comprend les chapitres 2, 3, 4, 5, 6,
7, 8, 9, 10 et 11).

Dans le douzième chapitre, _Tseu-sse_ cherche à expliquer le sens
de cette expression du premier chapitre, où il est dit que la _voie
droite_ ou la _règle de conduite morale de l'homme_ est tellement
obligatoire, que l'on ne peut s'en écarter d'un seul point un seul
instant. Dans les huit chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ cite sans
ordre les paroles de son maître KHOUNG-TSEU pour éclaircir le même
sujet.

Toute morale qui n'aurait pas pour but le perfectionnement de la nature
humaine serait une morale incomplète et passagère. Aussi le disciple de
KHOUNG-TSEU, qui veut enseigner la loi éternelle et immuable d'après
laquelle les actions des hommes doivent être dirigées, établit, dans le
vingtième chapitre, que la loi suprême, la loi de conduite morale de
l'homme qui renferme toutes les autres, est la _perfection_. «Il y a un
principe certain, dit-il, pour reconnaître l'état de perfection. _Celui
qui ne sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux, qui ne sait
pas reconnaître dans l'homme le mandat du ciel, n'est pas encore arrivé
à la perfection._»

Selon le philosophe chinois, le _parfait_, le vrai, dégagé de tout
mélange, est la loi du ciel; la _perfection_ ou le _perfectionnement_,
qui consiste à employer tous ses efforts pour découvrir et suivre
la loi céleste, le vrai principe du mandat du ciel, est la loi de
l'homme. Par conséquent, il faut que l'homme atteigne la _perfection_
pour accomplir sa propre loi.

Mais, pour que l'homme puisse accomplir sa loi, il faut qu'il la
connaisse. «Or, dit _Tseu-sse_ (chap. XXII), il n'y a dans le monde
que les hommes souverainement parfaits qui puissent connaître à
fond leur propre nature, la loi de leur être et les devoirs qui en
dérivent; pouvant connaître à fond la loi de leur être et les devoirs
qui en dérivent, ils peuvent, par cela même, connaître à fond la
nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner
tous les devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir le mandat du
ciel.» Voilà les hommes parfaits, les saints, c'est-à-dire ceux qui
sont arrivés à la _perfection_, constitués les instituteurs des
autres hommes, les seuls capables de leur enseigner leurs devoirs
et de les diriger dans la _droite voie_, la _voie de la perfection
morale_. Mais _Tseu-sse_ ne borne point là les facultés de ceux qui
sont parvenus à la _perfection_. Suivant le procédé logique que
nous avons signalé précédemment, il montre que les hommes arrivés à
la _perfection_ développent leurs facultés jusqu'à leur plus haute
puissance, s'assimilent aux pouvoirs supérieurs de la nature, et
s'absorbent finalement en eux. «Pouvant connaître à fond, ajoute-t-il,
la nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner les
devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir le mandat du ciel, ils
peuvent, par cela même, connaître à fond la nature des autres êtres
vivants et végétants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité
selon leur propre nature; pouvant connaître à fond la nature des êtres
vivants et végétants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité
selon leur propre nature, ils peuvent, par cela même, au moyen de
leurs facultés intelligentes supérieures, aider le «ciel et la terre
dans la transformation et l'entretien des êtres, pour qu'ils prennent
leur complet développement; pouvant aider le ciel et la terre dans la
transformation et l'entretien des êtres, ils peuvent, par cela même,
constituer un troisième pouvoir avec le ciel et la terre.» Voilà la loi
du ciel.

Mais, selon _Tseu-sse_ (chap. XXIII-XXIV), il y a différents degrés de
_perfection_. Le plus haut degré est à peine compatible avec la nature
humaine, ou plutôt ceux qui l'ont atteint sont devenus supérieurs à la
nature humaine. Ils peuvent prévoir l'avenir, la destinée des nations,
leur élévation et leur chute, et ils sont assimilés aux intelligences
immatérielles, aux êtres supérieurs à l'homme. Cependant ceux qui
atteignent un degré de _perfection_ moins élevé, plus accessible à
la nature de l'homme (chap. XXIII), opèrent un grand bien dans le
monde par la salutaire influence de leurs bons exemples. On doit donc
s'efforcer d'atteindre à ce second degré de _perfection_.

«Le _parfait_ (chap. XXV) est par lui-même parfait, absolu; la _loi du
devoir_ est par elle-même loi du devoir.

Le _parfait_ est le commencement et la fin de tous les êtres; sans
le parfait, les êtres ne seraient pas.» C'est pourquoi _Tseu-sse_
place le perfectionnement de soi-même et des autres au premier rang
des devoirs de l'homme. «Réunir le perfectionnement intérieur et le
perfectionnement extérieur constitue la règle du devoir.»

«C'est pour cela, dit-il (chap. XXVI), que l'homme souverainement
parfait ne cesse jamais d'opérer le bien et de travailler au
perfectionnement des autres hommes.» Ici le philosophe chinois exalte
tellement la puissance de l'homme parvenu à la _perfection_, qu'il
l'assimile à celle du ciel et de la terre (chap. XXVI et XXVII).
C'est un caractère propre à la philosophie de l'Orient[14], et que
l'on ne retrouve point dans la philosophie de l'antiquité classique,
d'attribuer à l'homme parvenu à la _perfection_ philosophique des
pouvoirs surnaturels qui le placent au rang des puissances surhumaines.

_Tseu-sse_, dans le vingt-neuvième chapitre de son livre, est amené,
par la méthode de déduction, à établir que les lois qui doivent régir
un empire ne peuvent pas être proposées par des sages qui ne seraient
pas revêtus de la dignité souveraine, parce qu'autrement, quoique
excellentes, elles n'obtiendraient pas du peuple le respect nécessaire
à leur sanction, et ne seraient point observées. Il en conclut que
cette haute mission est réservée au souverain, qui doit établir ses
lois selon les lois du ciel et de la terre, et d'après les inspirations
des intelligences supérieures. Mais voyez à quelle rare et sublime
condition il accorde le droit de donner des institutions aux hommes et
de leur commander! «Il n'y a dans l'univers (chap. XXXI) que l'homme
souverainement saint qui, par la faculté de connaître à fond et de
comprendre parfaitement les lois primitives des êtres vivants, soit
digne de posséder l'autorité souveraine et de commander aux hommes;
qui, par sa faculté d'avoir une âme grande, magnanime, affable et
douce, soit capable de posséder le pouvoir de répandre des bienfaits
avec profusion; qui, par sa faculté d'avoir une âme élevée, ferme,
imperturbable et constante, soit capable de faire régner la justice et
l'équité; qui, par sa faculté d'être toujours honnête, simple, grave,
droit et juste, soit capable de s'attirer le respect et la vénération;
qui, par sa faculté d'être revêtu des ornements de l'esprit et des
talents que donne une étude assidue, et de ces lumières que procure
une exacte investigation des choses les plus cachées, des principes
les plus subtils, soit capable de discerner avec exactitude le vrai du
faux, le bien du mal.»

Il ajoute: «Que cet homme souverainement saint apparaisse avec ses
vertus, ses facultés puissantes, et les peuples ne manqueront pas
de lui témoigner leur vénération; qu'il parle, et les peuples ne
manqueront pas d'avoir foi en ses paroles; qu'il agisse, et les peuples
ne manqueront pas d'être dans la joie.... Partout où les vaisseaux
et les chars peuvent parvenir, où les forces de l'industrie humaine
peuvent faire pénétrer, dans tous les lieux que le ciel couvre de son
dais immense, sur tous les points que la terre enserre, que le soleil
et la lune éclairent de leurs rayons, que la rosée et les nuages du
matin fertilisent, tous les êtres humains qui vivent et qui respirent
ne peuvent manquer de l'aimer et de le révérer.»

Mais ce n'est pas tout d'être _souverainement saint_, pour donner
des lois aux peuples et pour les gouverner, il faut encore être
_souverainement parfait_ (chap. XXXII), pour pouvoir distinguer
et fixer les devoirs des hommes entre eux. La loi de l'homme
souverainement parfait ne peut être connue que par l'homme
souverainement saint; la vertu de l'homme souverainement saint ne peut
être pratiquée que par l'homme souverainement parfait; il faut donc
être l'un et l'autre pour être digne de posséder l'autorité souveraine.

3° Le LUN-YU, ou les ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES. La lecture de ces
_Entretiens philosophiques_ de KHOUNG-TSEU et de ses disciples
rappelle, sous quelques rapports, les dialogues de Platon, dans
lesquels Socrate, son maître, occupe le premier plan, mais avec
toute la différence des lieux et des civilisations. Il y a assurément
beaucoup moins d'art, si toutefois il y a de l'art, dans les entretiens
du philosophe chinois, recueillis par quelques-uns de ses disciples,
que dans les dialogues poétiques du philosophe grec. On pourrait plutôt
comparer les _dits_ de KHOUNG-TSEU à ceux de Socrate, recueillis par
son autre disciple Xénophon. Quoi qu'il en soit, l'impression que
l'on éprouve à la lecture des _Entretiens_ du philosophe chinois avec
ses disciples n'en est pas moins grande et moins profonde, quoiqu'un
peu monotone peut-être. Mais cette monotonie même a quelque chose de
la sérénité et de la majesté d'un enseignement moral qui fait passer
successivement sous les yeux les divers côtés de la nature humaine en
la contemplant d'une région supérieure. Et après cette lecture on peut
se dire comme le philosophe chinois: «Celui qui se livre à l'étude du
vrai et du bien, qui s'y applique avec persévérance et sans relâche,
n'en éprouve-t-il pas une grande satisfaction[15]?»

On peut dire que c'est dans ces _Entretiens philosophiques_ que se
révèle à nous toute la belle âme de KHOUNG-TSEU, sa passion pour la
vertu, son ardent amour de l'humanité et du bonheur des hommes. Aucun
sentiment de vanité ou d'orgueil, de menace ou de crainte, ne ternit la
pureté et l'autorité de ses paroles: «Je ne naquis point doué de la
science, dit-il; je suis un homme qui a aimé les anciens et qui a fait
tous ses efforts pour acquérir leurs connaissances[16].»

«Il était complètement exempt de quatre choses, disent ses disciples:
il était sans amour-propre, sans préjugés, sans égoïsme et sans
obstination[17].»

L'étude, c'est-à-dire la recherche du bien, du vrai, de la vertu,
était pour lui le plus grand moyen de perfectionnement. «J'ai passé,
disait-il, des journées entières sans nourriture, et des nuits entières
sans sommeil, pour me livrer à la méditation, et cela sans utilité
réelle: l'étude est bien préférable.»

Il ajoutait: «L'homme supérieur ne s'occupe que de la droite voie, et
non du boire et du manger. Si vous cultivez la terre, la faim se trouve
souvent au milieu de vous; si vous étudiez, la félicité se trouve dans
le sein même de l'étude. L'homme supérieur ne s'inquiète que de ne pas
atteindre la droite voie; il ne s'inquiète pas de la pauvreté[18].»

Avec quelle admiration il parle de l'un de ses disciples, qui, au sein
de toutes les privations, ne s'en livrait pas moins avec persévérance à
l'étude de la sagesse!

«Oh! qu'il était sage _Hoeï!_ Il avait un vase de bambou pour prendre
sa nourriture, une simple coupe pour boire, et il demeurait dans
l'humble réduit d'une rue étroite et abandonnée; un autre homme que
lui n'aurait pu supporter ses privations et ses souffrances. Cela ne
changeait pas cependant la sérénité de _Hoeï!_ Oh! qu'il était sage
_Hoeï_[19]!»

S'il savait honorer la pauvreté, il savait aussi flétrir énergiquement
la vie matérielle, oisive et inutile. «Ceux qui ne font que boire et
que manger, disait-il, pendant toute la journée, sans employer leur
intelligence à quelque objet digne d'elle, font pitié. N'y a-t-il pas
le métier de bateleur? Qu'ils le pratiquent; ils seront des sages en
comparaison[20]!»

C'est une question résolue souvent par l'affirmative, que les anciens
philosophes grecs avaient eu deux doctrines, l'une publique et l'autre
secrète; l'une pour le vulgaire (_profanum vulgus_), et l'autre
pour les initiés. La même question ne peut s'élever à l'égard de
KHOUNG-TSEU; car il déclare positivement qu'il n'a point de doctrine
secrète. «Vous, mes disciples, tous tant que vous êtes, croyez-vous
que j'aie pour vous des doctrines cachées? Je n'ai point de doctrines
cachées pour vous. Je n'ai rien fait que je ne vous l'aie communiqué, ô
mes disciples! C'est la manière d'agir de _Khieou_ (de lui-même[21]).»

Il serait très-difficile de donner une idée sommaire du _Lûn-yù_,
à cause de la nature de l'ouvrage, qui présente, non pas un traité
systématique sur un ou plusieurs sujets, mais des réflexions amenées
à peu près sans ordre sur toutes sortes de sujets. Voici ce qu'a dit
un célèbre commentateur chinois du _Lûn-yù_ et des autres livres
classiques, _Tching-tseu_, qui vivait sur la fin du onzième siècle de
notre ère:

«Le _Lûn-yù_ est un livre dans lequel sont déposées les paroles
destinées à transmettre la doctrine de la raison; doctrine qui a été
l'objet de l'étude persévérante des hommes qui ont atteint le plus haut
degré de sainteté.... Si l'on demande quel est le but du _Lûn-yù_, je
répondrai: Le but du _Lûn-yù_ consiste à faire connaître la vertu de
l'humanité ou de la bienveillance universelle pour les hommes; c'est
le point principal des discours de KHOUNG-TSEU. Il y enseigne les
devoirs de tous; seulement, comme ses disciples n'avaient pas les mêmes
moyens pour arriver aux mêmes résultats (ou à la pratique des devoirs
qu'ils devaient remplir), il répond diversement à leurs questions.» Le
_Lûn-yù_ est divisé en deux livres, formant ensemble vingt chapitres.
Il y eut, selon les commentateurs chinois, trois copies manuscrites du
_Lûn-yù_; l'une conservée par les hommes instruits de la province de
_Thsi;_ l'autre par ceux de _Lou_, la province natale de KHOUNG-TSEU,
et la troisième fut trouvée cachée dans un mur après l'incendie des
livres: cette dernière copie fut nommée _Kou-lûn_, c'est-à-dire
l'_Ancien Lûn_. La copie de _Thsi_ comprenait _vingt-deux_ chapitres;
l'ancienne copie (_Kou-lûn_), _vingt et un;_ et la copie de _Lou_,
celle qui est maintenant suivie, _vingt_. Les deux chapitres en plus de
la copie de _Thsi_ ont été perdus; le chapitre en plus de l'ancienne
copie vient seulement d'une division différente de la même matière.

4° MENG-TSEU. Ce quatrième des livres classiques porte le nom de son
auteur, qui est placé par les Chinois immédiatement après KHOUNG-TSEU,
dont il a exposé et développé les doctrines. Plus vif, plus pétulant
que ce dernier, pour lequel il avait la plus haute admiration, et
qu'il regardait comme le plus grand instituteur du genre humain que
les siècles aient jamais produit, il disait: «Depuis qu'il existe
des hommes, il n'y en a jamais eu de comparables à KHOUNG-TSEU[22].»
A l'exemple de ce grand maître, il voyagea avec ses disciples (il
en avait dix-sept) dans les différents petits États de la Chine,
se rendant à la cour des princes, avec lesquels il philosophait et
auxquels il donnait souvent des leçons de politique et de sagesse
dont ils ne profilaient pas toujours. Comme KHOUNG-TSEU (ainsi que
nous l'avons déjà dit ailleurs[23]), il avait pour but le bonheur de
ses compatriotes et de l'humanité tout entière. En communiquant la
connaissance de ses principes d'abord aux princes et aux hommes qui
occupaient un rang élevé dans la société, et ensuite à un grand nombre
de disciples que sa renommée attirait autour de lui, il s'efforçait de
propager le plus possible ces mêmes doctrines au sein de la multitude,
et d'inculquer dans l'esprit des grands, des princes, que la stabilité
de leur puissance dépendait uniquement de l'amour et de l'affection
qu'ils auraient pour leurs peuples. Sa politique parait avoir eu une
expression plus décidée et plus hardie que celle de son maître. En
s'efforçant de faire comprendre aux gouvernants et aux gouvernés leurs
devoirs réciproques, il tendait à soumettre tout l'empire chinois à la
domination de ses principes. D'un côté il enseignait aux peuples le
droit divin que les rois avaient à régner, et de l'autre il enseignait
aux rois que c'était leur devoir de consulter les désirs du peuple,
et de mettre un frein à l'exercice de leur tyrannie; en un mot, de
se rendre le _père et la mère du peuple_. MENG-TSEU était un homme
de principes indépendants, et, contrôle vivant et incorruptible du
pouvoir, il ne laissait jamais passer un acte d'oppression, dans les
Etats avec lesquels il avait des relations, sans le blâmer sévèrement.

MENG-TSEU possédait une connaissance profonde du cœur humain, et il a
déployé dans son ouvrage une grande souplesse de talent, une grande
habileté à découvrir les mesures arbitraires des princes régnants et
les abus des fonctionnaires publics. Sa manière de philosopher est
celle de Socrate et de Platon, mais avec plus de vigueur et de saillies
spirituelles. Il prend son adversaire, quel qu'il soit, prince ou
autre, corps à corps, et, de déduction en déduction, de conséquence
en conséquence, il le mène droit à la sottise ou à l'absurde. Il le
serre de si près, qu'il ne peut lui échapper. Aucun écrivain oriental
ne pourrait peut-être offrir plus d'attraits à un lecteur européen,
surtout à un lecteur français, que MENG-TSEU, parce que (ceci n'est pas
un paradoxe) ce qu'il y a de plus saillant en lui, quoique Chinois,
c'est la vivacité de son esprit. Il manie parfaitement l'ironie, et
cette arme, dans ses mains, est plus dangereuse et plus aiguë que dans
celles du sage Socrate.

Voici ce que dit un écrivain chinois du livre de MENG-TSEU: «Les sujets
traités dans cet ouvrage sont de diverses natures. Ici, les vertus
de la vie individuelle et de parenté sont examinées; là, l'ordre des
affaires est discuté. Ici, les devoirs des supérieurs, depuis le
souverain jusqu'au magistrat du dernier degré, sont prescrits pour
l'exercice d'un bon gouvernement; là, les travaux des étudiants, des
laboureurs, des artisans, des négociants, sont exposés aux regards;
et, dans le cours de l'ouvrage, les lois du monde physique, du
ciel, de la terre et des montagnes, des rivières, des oiseaux, des
quadrupèdes, des poissons, des insectes, des plantes, des arbres, sont
occasionnellement décrites. Bon nombre des affaires que MENG-TSEU
traita dans le cours de sa vie, dans son commerce avec les hommes; ses
discours d'occasion avec des personnes de tous rangs; ses instructions
à ses élèves; ses vues ainsi que ses explications des livres anciens et
modernes, toutes ces choses sont incorporées dans cette publication. Il
rappelle aussi les faits historiques, les dits des anciens sages pour
l'instruction de l'humanité.»

M. Abel Rémusat a ainsi caractérisé les deux plus célèbres philosophes
de la Chine:

«Le style de MENG-TSEU, moins élevé et moins concis que celui du
prince des lettres (KOUNG-TSEU), est aussi noble, plus fleuri et plus
élégant. La forme du dialogue, qu'il a conservée à ses entretiens
philosophiques avec les grands personnages de son temps, comporte plus
de variété qu'on ne peut s'attendre à en trouver dans les apophthegmes
et les maximes de Confucius. Le caractère de leur philosophie diffère
aussi sensiblement. Confucius est toujours grave, même austère; il
exalte les gens de bien, dont il fait un portrait idéal, et ne parle
des hommes vicieux qu'avec une froide indignation. Meng-tseu, avec le
même amour pour la vertu, semble avoir pour le vice plus de mépris que
d'horreur; il l'attaque par la force de la raison, et ne dédaigne pas
même l'arme du ridicule. Sa manière d'argumenter se rapproche de cette
ironie qu'on attribue à Socrate. Il ne conteste rien à ses adversaires;
mais, en leur accordant leurs principes, il s'attache à en tirer des
conséquences absurdes qui les couvrent de confusion. Il ne ménage même
pas les grands et les princes de son temps, qui souvent ne feignaient
de le consulter que pour avoir occasion de vanter leur conduite, ou
pour obtenir de lui les éloges qu'ils croyaient mériter. Rien de
plus piquant que les réponses qu'il leur fait en ces occasions; rien
surtout de plus opposé à ce caractère servile et bas qu'un préjugé trop
répandu prête aux Orientaux, et aux Chinois en particulier. Meng-tseu
ne ressemble en rien à Aristippe: c'est plutôt à Diogène, mais avec
plus de dignité et de décence. On est quelquefois tenté de blâmer
sa vivacité, qui tient de l'aigreur; mais on l'excuse en le voyant
toujours inspiré par le zèle du bien public[24].»

Quel que soit le jugement que l'on porte sur les deux plus célèbres
philosophes de la Chine et sur leurs ouvrages, dont nous donnons
la traduction dans ce volume, il n'en restera pas moins vrai
qu'ils méritent au plus haut degré l'attention du philosophe et de
l'historien, et qu'ils doivent occuper un des premiers rangs parmi
les plus rares génies qui ont éclairé l'humanité et l'ont guidée
dans le chemin de la civilisation. Bien plus, nous pensons que l'on
ne trouverait pas dans l'histoire du monde une figure à opposer à
celle du grand philosophe chinois, pour l'influence si longue et si
puissante que ses doctrines et ses écrits ont exercée sur ce vaste
empire qu'il a illustré par sa sagesse et son génie. Et tandis que les
autres nations de la terre élevaient de toutes parts des temples à des
êtres inintelligents ou à des dieux imaginaires, la nation chinoise
en élevait à l'apôtre de la sagesse et de l'humanité, de la morale et
de la vertu; au grand missionnaire de l'intelligence humaine, dont
les enseignements se soutiennent depuis plus de deux mille ans, et se
concilient maintenant l'admiration et l'amour de plus de trois cents
millions d'âmes[25].

Avant que de terminer, nous devons dire que ce n'est pas le désir d'une
vaine gloire qui nous a fait entreprendre la traduction dont nous
donnons aujourd'hui une édition nouvelle[26], mais bien l'espérance de
faire partager aux personnes qui la liront une partie des impressions
morales que nous avons éprouvées nous-même en la composant. Oh! c'est
assurément une des plus douces et des plus nobles impressions de l'âme
que la contemplation de cet enseignement si lointain et si pur, dont
l'humanité, quel que soit son prétendu progrès dans la civilisation, a
droit de s'enorgueillir. On ne peut lire les ouvrages des deux premiers
philosophes chinois sans se sentir meilleur, ou du moins sans se sentir
raffermi dans les principes du vrai comme dans la pratique du bien, et
sans avoir une plus haute idée de la dignité de notre nature. Dans un
temps où le sentiment moral semble se corrompre et se perdre, et la
société marcher aveuglement dans la voie des seuls instincts matériels,
il ne sera peut-être pas inutile de répéter les enseignements de haute
et divine raison que le plus grand philosophe de l'antiquité orientale
a donnés au monde. Nous serons assez récompensé des peines que notre
traduction nous a coûtées, si nous avons atteint le but que nous nous
sommes proposé en la composant.

G. PAUTHIER.


[1] Avertissement de la traduction française que nous avons donnée en
1837 du _Ta-hio_ ou de la _Grande Étude, avec une version latine et le
texte chinois en regard, accompagné du commentaire complet du Tchou-hi
et de notes tirées des divers autres commentateurs chinois_. Gr. in-8°.

[2] Voyez la note ci-après, p. 33.

[3] On peut consulter à ce sujet notre _Description historique,
géographique et littéraire de la Chine_, t. I, p. 32 et suiv. F. Didot
frères, 1857.

[4] Voyez la traduction de ce livre dans les _Livres sacrés de
l'Orient_ que nous avons publiés chez MM. F. Didot, en un fort vol.
in-8° à deux colonnes, d'où la traduction que nous donnons ici des
_Quatre Livres_ a été tirée.

[5] Voyez la Préface du P. Gaubil, pag. 1 et suiv.

[6] _Lun-yu_, chap. IV, §5.

[7] _Id._, §16.

[8] _Id._, chap. VII, §1, 19.

[9] _Lun-yu_, chap. II, §1.

[10] _Id._, chap. XIII, §12.

[11] _Lun-yu_, chap. XII, §17.

[12] Voyez l'Argument philosophique de l'édition _chinoise-latine_ et
_française_ que nous avons donnée de cet ouvrage. Paris, 1837, grand
in-8°.

[13] Voyez les Histoires de la philosophie ancienne de Hegel et de H.
Ritter.


[14] Voyez aussi notre traduction des Essais de Colebrooke sur la
_Philosophie des Hindous_, un vol. in-8°.

[15] _Lun-yu_, chap. I, §1.

[16] _Lun-yu_, chap. V, §19.

[17] _Id._, chap. IX, §.

[18] _Id._, chap. XV, §30 et 31.

[19] _Lun-yu_, chap. VI, §9.

[20] _Id._, chap. XVII, §22.

[21] _Lun-yu_, chap. VI, §23.

[22] _Meng-tseu_, chap. III, pag. 249 de notre traduction. Ce
témoignage est corroboré dans _Meng-tseu_ par celui de trois des plus
illustres disciples du philosophe, que _Meng-tseu_ rapporte au même
endroit.

[23] _Description de la Chine_, t. I, pag. 187.

[24] Vie de _Meng-tseu_. Nouv. Mélanges asiatiques, t. II, pag. 119.

[25] Nous renvoyons, pour les détails biographiques que l'on pourrait
désirer sur KHOUNG-TSEU et MENG-TSEU, à notre _Description de la Chine_
déjà citée, t. 1, pag. 120 et suiv., où l'on trouvera aussi le portrait
de ces deux philosophes.

[26] La traduction que nous publions des _Quatre Livres classiques de
la Chine_ est la première traduction française qui ait été faite sur le
texte chinois, excepté toutefois les deux premiers livres: le _Ta-hio_
ou la _Grande Étude_, et le _Tchoung-young_ ou l'_Invariabilité dans
le milieu_, qui avalent déjà été traduits en français par quelques
missionnaires (_Mémoires sur les Chinois_, t. I, p. 436-481) et par
M. A. Rémusat (_Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque
du roi_, t. X, pag. 269 et suiv.). La traduction des missionnaires
n'est qu'une longue paraphrase enthousiaste dans laquelle on reconnaît
à peine le texte original. Celle du _Tchoung-young_ de M. Rémusat,
qui est accompagnée du texte chinois et d'une version latine, est
de beaucoup préférable. La traduction française de l'abbé Pluquet,
publiée en 1784, sous le titre de: _Les Livres classiques de l'empire
de la Chine_, a été faite sur la traduction latine du P. Noël, publiée
à Prague, en 1711, sous ce titre: _Sinensis imperii libri classici
sex_. Nous avons cru inutile de la consulter pour faire notre propre
traduction, attendu que nous nous sommes constamment efforcé de nous
appuyer uniquement sur le texte et les commentaires chinois. (Voyez,
pour plus de détails, les _Livres sacrés de l'Orient_, p. XXVIII.)




LES SSE CHOU,

OU

LES QUATRE LIVRES DE PHILOSOPHIE

MORALE ET POLITIQUE

DE LA CHINE.


LE TA HIO,

OU

LA GRANDE ÉTUDE,


OUVRAGE DE

KHOUNG-FOU-TSEU (CONFUCIUS)

ET DE SON DISCIPLE THSÊNG-TSEU.


PREMIER LIVRE CLASSIQUE.


PRÉFACE

DU COMMENTAIRE SUR LE TA HIO,

PAR LE DOCTEUR TCHOU-HI.

       *       *       *       *       *


Le livre de la _Grande Étude_ est cette Grande Étude que dans
l'antiquité on enseignait aux hommes, et qu'on leur proposait pour
règle de conduite; or, les hommes tirant du ciel leur origine, il en
résulte qu'il n'en est aucun qui n'ait été doué par lui des sentiments
de charité ou d'humanité, de justice, de convenance et de sagesse.
Cependant, quoique tous les hommes possèdent certaines dispositions
naturelles et constitutives qu'ils ont reçues en naissant, il en est
quelques-uns qui n'ont pas le pouvoir ou la faculté de les cultiver et
de les bien diriger. C'est pourquoi ils ne peuvent pas tous avoir en
eux les moyens de connaître les dispositions existantes de leur propre
nature, et ceux de leur donner leur complet développement. Il en est
qui, possédant une grande perspicacité, une intelligence pénétrante,
une connaissance intuitive, une sagesse profonde, peuvent développer
toutes les facultés de leur nature, et ils se distinguent au milieu de
la foule qui les environne; alors le ciel leur a certainement donné le
mandat d'être les chefs et les instituteurs des générations infinies;
il les a chargés de la mission de les gouverner et de les instruire,
afin de les faire retourner à la pureté primitive de leur nature.

Voilà comment [les anciens empereurs] _Fou-hi, Chin-noung, Hoang-ti,
Yao_ et _Chun_ occupèrent successivement les plus hautes dignités que
confère le ciel; comment les ministres d'État furent attentifs à suivre
et à propager leurs instructions, et d'où les magistrats qui président
aux lois civiles et à la musique dérivèrent leurs enseignements.

Après l'extinction des trois premières dynasties, les institutions
qu'elles avaient fondées s'étendirent graduellement. Ainsi, il arriva
par la suite que dans les palais des rois, comme dans les grandes
villes et même jusque dans les plus petits villages, il n'y avait
aucun lieu où l'on ne se livrât à l'étude. Dès que les jeunes gens
avaient atteint l'âge de huit ans, qu'ils fussent les fils des rois,
des princes ou de la foule du peuple, ils entraient tous à la _Petite
École_[1], et là on leur enseignait à arroser, à balayer, à répondre
promptement et avec soumission à ceux qui les appelaient ou les
interrogeaient; à entrer et à sortir selon les règles de la bienséance;
à recevoir les hôtes avec politesse et à les reconduire de même.
On leur enseignait aussi les usages du monde et des cérémonies, la
musique, l'art de lancer des flèches, de diriger des chars, ainsi que
celui d'écrire et de compter.

Lorsqu'ils avaient atteint l'âge de quinze ans, alors, depuis
l'héritier présomptif de la dignité impériale et tous les autres fils
de l'empereur, jusqu'aux fils des princes, des premiers ministres,
des gouverneurs de provinces, des lettrés ou docteurs de l'empire
promus à des dignités, ainsi que tous ceux d'entre les enfants du
peuple qui brillaient par des talents supérieurs, entraient à la
_Grande École_[2], et on leur enseignait les moyens de pénétrer et
d'approfondir les principes des choses, de rectifier les mouvements
de leur cœur, de se corriger, de se perfectionner eux-mêmes, et de
gouverner les hommes. Voilà comment les doctrines que l'on enseignait
dans les collèges étaient divisées en _grandes_ et _petites_. Par cette
division et cette composition des études, leur propagation s'étendit
au loin, et le mode d'enseigner se maintint dans les limites précises
de cet ordre de subordination; c'est ce qui en fit un véritable
enseignement. En outre, toute la base de cette institution résidait
dans la personne du prince, qui en pratiquait tous les devoirs. On ne
demandait aucun salaire aux enfants du peuple, et on n'exigeait rien
d'eux que ce dont ils avaient besoin pour vivre journellement. C'est
pourquoi, dans ces âges passés, il n'y avait aucun homme qui ne se
livrât à l'étude. Ceux qui étudiaient ainsi se gardaient bien de ne
pas s'appliquer à connaître les dispositions naturelles que chacun
d'eux possédait réellement, la conduite qu'il devait suivre dans
les fonctions qu'il avait à remplir; et chacun d'eux faisait ainsi
tous ses efforts, épuisait toutes ses facultés, pour atteindre à sa
véritable destination. Voilà comment il est arrivé que, dans les temps
florissants de la haute antiquité, le gouvernement a été si glorieux
dans ceux qui occupaient les emplois élevés, les mœurs si belles, si
pures dans les inférieurs, et pourquoi il a été impossible aux siècles
qui leur ont succédé d'atteindre à ce haut degré de perfection.

Sur le déclin de la dynastie des Tchéou, lorsqu'il ne paraissait plus
de souverains doués de sainteté et de vertu, les règlements des grandes
et petites Écoles n'étaient plus observés; les saines doctrines étaient
dédaignées et foulées aux pieds; les mœurs publiques tombaient en
dissolution. Ce fut à cette époque de dépravation générale qu'apparut
avec éclat la sainteté de KHOUNG-TSEU; mais il ne put alors obtenir des
princes qu'ils le plaçassent dans les fonctions élevées de ministre
ou instituteur des hommes, pour leur faire observer ses règlements
et pratiquer sa doctrine. Dans ces circonstances, il recueillit dans
la solitude les lois et institutions des anciens rois, les étudia
soigneusement et les transmit [à ses disciples] pour éclairer les
siècles à venir. Les chapitres intitulés _Khio-li, Chao-i, Neï-tse_[3],
concernent les devoirs des élèves, et appartiennent véritablement à
la _Petite Étude_, dont ils sont comme des ruisseaux détachés ou des
appendices; mais parce que les instructions concernant la _Petite
Étude_ [ou l'_Étude_ propre aux enfants] avaient été complètement
développées dans les ouvrages ci-dessus, le livre qui nous occupe a
été destiné à exposer et rendre manifeste à tous les lois claires,
évidentes, de la _Grande Étude_ [ou l'_Étude_ propre aux esprits
mûrs]. En dehors du livre et comme frontispice, sont posés les grands
principes qui doivent servir de base a ces enseignements, et dans le
livre, ces mêmes principes sont expliqués et développés en paragraphes
séparés. Mais, quoique dans une multitude de trois mille disciples,
il n'y en ait eu aucun qui n'eût souvent entendu les enseignements du
maître, cependant le contenu de ce livre fut transmis à la postérité
par les seuls disciples de _Thsêng-tseu_, qui en avait reçu lui-même
les maximes de son maître KHOUNG-TSEU, et qui, dans une exposition
concise, en avait expliqué et développé le sens.

Après la mort de _Mêng-tseu_, il ne se trouva plus personne pour
enseigner et propager cette doctrine des anciens; alors, quoique le
livre qui la contenait continuât d'exister, ceux qui la comprenaient
étaient fort rares. Ensuite il est arrivé de là que les lettrés
dégénérés s'étant habitués à écrire des narrations, à compiler, à faire
des discours élégants, leurs œuvres concernant la _Petite Etude_ furent
au moins doubles de celles de leurs prédécesseurs; mais leurs préceptes
différents furent d'un usage complètement nul.

Les doctrines du _Vide_ et de la _Non-entité_[4], du _Repos absolu_ et
de l'_Extinction finale_[5], vinrent ensuite se placer bien au-dessus
de celle de la _Grande Étude_; mais elles manquaient de base véritable
et solide. Leur autorité, leurs prétentions, leurs artifices ténébreux,
leurs fourberies, en un mot, les discours de ceux qui les prêchaient
pour s'attirer une renommée glorieuse et un vain nom, se sont répandus
abondamment parmi les hommes, de sorte que l'erreur, en envahissant le
siècle, a abusé les peuples et a fermé toute voie à la charité et à la
justice. Bien plus, le trouble et la confusion de toutes les notions
morales sont sortis de leur sein, au point que les sages mêmes ne
pouvaient être assez heureux pour obtenir d'entendre et d'apprendre les
devoirs les plus importants de la grande doctrine, et que les hommes du
commun ne pouvaient également être assez heureux pour obtenir dans leur
ignorance d'être éclairés sur les principes d'une bonne administration;
tant les ténèbres de l'ignorance s'étaient épaissies et avaient
obscurci les esprits! Cette maladie s'était tellement augmentée dans la
succession des années, elle était devenue tellement invétérée, qu'à la
fin de l'époque des cinq dynasties [vers 950 de notre ère] le désordre
et la confusion étaient au comble.

Mais il n'arrive rien sur cette terre que le ciel ne ramène de nouveau
dans le cercle de ses révolutions: la dynastie des Soung s'éleva, et
la vertu fut bientôt florissante; les principes du bon gouvernement et
l'éducation reprirent leur éclat. A cette époque, apparurent dans la
province du _Ho-nan_ deux docteurs de la famille _Tching_, lesquels,
dans le dessein de transmettre à la postérité les écrits de _Mêng-tseu_
et de ses disciples, les réunirent et en formèrent un corps d'ouvrage.
Ils commencèrent d'abord par manifester une grande vénération pour
ce livre [le _Ta Hio_ ou la _Grande Étude_], et ils le remirent en
lumière, afin qu'il frappât les yeux de tous. A cet effet, ils le
retirèrent du rang secondaire où il était placé[6], en mirent en ordre
les matériaux, et lui rendirent ses beautés primitives. Ensuite la
doctrine qui avait été anciennement exposée dans le livre de la _Grande
Étude_ pour instruire les hommes, le véritable sens du saint texte
original [de KHOUNG-TSEU] et de l'explication de son sage disciple,
furent de nouveau examinés et rendus au siècle dans toute leur
splendeur. Quoique, moi _Hi_, je ne sois ni habile ni pénétrant, j'ai
été assez heureux cependant pour retirer quelque fruit de mes propres
études sur ce livre, et pour entendre la doctrine qui y est contenue.
J'avais vu qu'il existait encore dans le travail des deux docteurs
_Tching_ des choses incorrectes, inégales, que d'autres en avaient été
détachées ou perdues; c'est pourquoi, oubliant mon ignorance et ma
profonde obscurité, je l'ai corrigé et mis en ordre autant que je l'ai
pu, en remplissant les lacunes qui y existaient, et en y joignant des
notes pour faire saisir le sens et la liaison des idées[7]; enfin, en
suppléant ce que les premiers éditeurs et commentateurs avaient omis ou
seulement indiqué d'une manière trop concise; en attendant que, dans la
suite des temps, il vienne un sage capable d'accomplir la tâche que je
n'ai fait qu'effleurer. Je sais parfaitement que celui qui entreprend
plus qu'il ne lui convient n'est pas exempt d'encourir pour sa faute le
blâme de la postérité. Cependant, en ce qui concerne le _gouvernement
des États, la conversion des peuples, l'amélioration des mœurs_, celui
qui étudiera mon travail sur le mode et les moyens de se corriger ou
se perfectionner soi-même et de gouverner les hommes, dira assurément
qu'il ne lui aura pas été d'un faible secours.

Du règne nommé _Chun-hi_, année _Kuy-yeo_ [1191 de notre ère], second
mois lunaire _Kia-tseu_, dans la ville de _Sin-ngan_, ou de la _Paix
nouvelle_ [vulgairement nommée _Hoeï-tchéou_]. Préface de _Tchou-hi._


[1] _Siao hio._

[2] _Ta hio._

[3] Chapitres du _Li-ki_, ou _Livre des Rites._

[4] Celle des _Tao-sse_, qui a _Lao-tseu_ pour fondateur.

[5] Celle des _Bouddhistes_, qui a _Fo_ ou _Bouddha_ pour fondateur.

[6] Il formait un des chapitres du _Li-ki._

[7] Il ne faudrait pas croire que cet habile commentateur ait fait
des changements au texte ancien du livre; il n'a fait que transposer
quelquefois des chapitres de l'Explication, et suppléer par des notes
aux lacunes des mots ou des idées; mais il a eu toujours soin d'en
avertir dans le cours de l'ouvrage, et ses additions explicatives sont
imprimées en plus petits caractères ou en lignes plus courtes que
celles du texte primitif.




AVERTISSEMENT

DU DOCTEUR TCHING-TSEU.


Le docteur _Tching-tseu_ a dit: Le _Ta hio_ [ou la _Grande Étude_]
est un livre laissé par KHOUNG-TSEU et son disciple [_Thsêng-tseu_],
afin que ceux qui commencent à étudier les sciences morales et
politiques s'en servent comme d'une porte pour entrer dans le sentier
de la sagesse. On peut voir maintenant que les hommes de l'antiquité,
qui faisaient leurs études dans un ordre méthodique, s'appuyaient
uniquement sur le contenu de ce livre; et ceux qui veulent étudier le
_Lun-yu_ et le _Mêng-tseu_ doivent commencer leurs études par le _Ta
hio_; alors ils ne courent pas le risque de s'égarer.




LA GRANDE ÉTUDE.

1. La loi de la grande Étude, ou de la philosophie pratique, consiste
à développer et remettre en lumière le principe lumineux de la raison
que nous avons reçu du ciel, à renouveler les hommes, et à placer sa
destination définitive dans la perfection, ou le souverain bien.

2. Il faut d'abord connaître le but auquel ou doit tendre, ou sa
destination définitive, et prendre ensuite une détermination; la
détermination étant prise, on peut ensuite avoir l'esprit tranquille
et calme; l'esprit étant tranquille et calme, on peut ensuite jouir de
ce repos inaltérable que rien ne peut troubler; étant parvenu à jouir
de ce repos inaltérable que rien ne peut troubler, on peut ensuite
méditer et se former un jugement sur l'essence des choses; ayant médité
et s'étant formé un jugement sur l'essence des choses, on peut ensuite
atteindre à l'état de perfectionnement désiré.

3. Les êtres de la nature ont une cause et des effets; les actions
humaines ont un principe et des conséquences: connaître les causes
et les effets, les principes et les conséquences, c'est approcher
très-près de la méthode rationnelle avec laquelle on parvient à la
perfection.

4. Les anciens princes qui désiraient développer et remettre en lumière
dans leurs Etats le principe lumineux de la raison que nous recevons du
ciel s'attachaient auparavant à bien gouverner leurs royaumes; ceux
qui désiraient bien gouverner leurs royaumes s'attachaient auparavant
à mettre le bon ordre dans leurs familles; ceux qui désiraient mettre
le bon ordre dans leurs familles s'attachaient auparavant à se corriger
eux-mêmes; ceux qui désiraient se corriger eux-mêmes s'attachaient
auparavant à donner de la droiture à leur âme; ceux qui désiraient
donner de la droiture à leur âme s'attachaient auparavant à rendre
leurs intentions pures et sincères; ceux qui désiraient rendre leurs
intentions pures et sincères s'attachaient auparavant à perfectionner
le plus possible leurs connaissances morales; perfectionner le plus
possible ses connaissances morales consiste à pénétrer et approfondir
les principes des actions.

5. Les principes des actions étant pénétrés et approfondis, les
connaissances morales parviennent ensuite à leur dernier degré de
perfection; les connaissances morales étant parvenues à leur dernier
degré de perfection, les intentions sont ensuite rendues pures et
sincères; les intentions étant rendues pures et sincères, l'âme se
pénètre ensuite de probité et de droiture; l'âme étant pénétrée de
probité et de droiture, la personne est ensuite corrigée et améliorée;
la personne étant corrigée et améliorée, la famille est ensuite bien
dirigée; la famille étant bien dirigée, le royaume est ensuite bien
gouverné; le royaume étant bien gouverné, le monde ensuite jouit de la
paix et de la bonne harmonie.

6. Depuis l'homme le plus élevé en dignité jusqu'au plus humble et au
plus obscur, devoir égal pour tous: corriger et améliorer sa personne,
ou le _perfectionnement de soi-même_, est la base fondamentale de tout
progrès et de tout développement moral.

7. Il n'est pas dans la nature des choses que ce qui a sa base
fondamentale en désordre et dans la confusion puisse avoir ce qui en
dérive nécessairement dans un état convenable.

Traiter légèrement ce qui est le principal ou le plus important, et
gravement ce qui n'est que secondaire, est une méthode d'agir qu'il ne
faut jamais suivre[1].

Le _King_ ou _Livre par excellence_, qui précède, ne forme qu'un
chapitre; il contient les propres paroles de KHOUNG-TSEU, que son
disciple _Thsêng-tseu_ a commentées dans les dix sections ou chapitres
suivants, composés de ses idées recueillies par ses disciples.

Les tablettes en bambou des anciennes copies avaient été réunies d'une
manière fautive et confuse; c'est pour cela que _Tching-tseu_ détermina
leur place, et corrigea en l'examinant la composition du livre. Par la
disposition qu'il établit, l'ordre et l'arrangement ont été arrêtés
comme il suit.


[1] Le texte entier de l'ouvrage consiste en quinze cent quarante-six
caractères. Toute l'Exposition [de _Thsêng-tseu_] est composée de
citations variées qui servent de commentaire au _King_ [ou texte
original de KHOUNG-TSEU], lorsqu'il n'est pas complètement narratif.
Ainsi les principes posés dans le texte sont successivement développés
dans un enchaînement logique. Le sang circule bien partout dans les
veines. Depuis le commencement jusqu'à la fin, le grave et le léger
sont employés avec beaucoup d'art et de finesse. La lecture de ce
livre est agréable et pleine de suavité. On doit le méditer longtemps,
et l'on ne parviendra même jamais à en épuiser le sens. (_Note du
Commentateur._)




EXPLICATION DE THSÊNG-TSEU.




CHAPITRE I_er_.

Sur le devoir de développer et de rendre à sa clarté primitive le
principe lumineux de notre raison.


1. Le _Khang-kao_[1] dit: Le roi _Wen_ parvint à _développer et faire
briller dans tout son éclat le principe lumineux de la raison que nous
recevons du ciel._

2. Le _Taï-kia_[2] dit: Le roi _Tching-thang_ avait sans cesse les
regards fixés sur _ce don brillant de l'intelligence que nous recevons
du ciel._

3. Le _Ti-tien_[3] a dit: _Yao_ put _développer et faire briller dans
tout son éclat le principe sublime de l'intelligence que nous recevons
du ciel._

4. Tous ces exemples indiquent que l'on doit cultiver sa nature
rationnelle et morale.

Voilà le premier chapitre du Commentaire. Il explique ce que l'on doit
entendre par _développer et remettre en lumière le principe lumineux de
la raison que nous recevons du ciel._


[1] Il forme aujourd'hui un des chapitres du _Chou-king._

[2] Il forme aujourd'hui un chapitres du _Chou-king_.

[3] ibid.




CHAPITRE II.

Sur le devoir de renouveler ou d'éclairer les peuples.


1. Des caractères gravés sur la baignoire du roi _Tching-thang_
disaient: Renouvelle-toi complètement chaque jour; fais-le de
_nouveau_, encore de _nouveau_, et toujours de _nouveau_.

2. Le _Khang-kao_ dit: Fais que le peuple se _renouvelle_.

3. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Quoique la famille des _Tcheou_ possédât depuis
        longtemps une principauté royale,

        Elle obtint du ciel (dans la personne de _Wen-wang_) une
        investiture _nouvelle_.»

4. Cela prouve qu'il n'y a rien que le sage ne pousse jusqu'au dernier
degré de la perfection.

Voilà le second chapitre du Commentaire. Il explique ce que l'on doit
entendre par _renouveler les peuples_.




CHAPITRE III.

Sur le devoir de placer sa destination définitive dans la perfection ou
le souverain bien.


1. Le _Livre des Vers_ dit:

        «C'est dans un rayon de mille _li_ (cent lieues) de la
        résidence royale

        Que le peuple aime à _fixer sa demeure_.»

2. Le _Livre des Vers_ dit:

        «L'oiseau jaune au chant plaintif _mien-mân

        Fixe sa demeure_ dans le creux touffu des montagnes.»

Le philosophe [KHOUNG-TSEU] a dit:

_En fixant là sa demeure_, il prouve qu'il connaît le lieu de sa
_destination_; et l'homme [la plus intelligente des créatures][4] ne
pourrait pas en savoir autant que l'oiseau!

3. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Que la vertu de _Wen-wang_ était vaste et profonde!

        Comme il sut joindre la splendeur à la sollicitude la
        plus grande pour l'accomplissement de ses différentes
        _destinations!_»

Comme prince, il _plaçait sa destination_ dans la pratique de
l'humanité ou de la bienveillance universelle pour les hommes; comme
sujet, il _plaçait sa destination_ dans les égards dus au souverain;
comme fils, il _plaçait sa destination_ dans la pratique de la piété
filiale; comme père, il _plaçait sa destination_ dans la tendresse
paternelle; comme entretenant des relations ou contractant des
engagements avec les hommes, il _plaçait sa destination_ dans la
pratique de la sincérité et de la fidélité[5].

4. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Regarde là-bas sur les bords du _Ki;_

        Oh! qu'ils sont beaux et abondants les verts bambous!

        Nous avons un prince orné de science et de sagesse[6];

        Il ressemble à l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire,

        A celui qui taille et polit les pierres précieuses.

        Oh! qu'il parait grave et silencieux!

        Comme sa conduite est austère et digne!

        Nous avons un prince orné de science et de sagesse;

        Nous ne pourrons jamais l'oublier!»

5. _Il ressemble à l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire_, indique
l'étude ou l'application de l'intelligence à la recherche des principes
de nos actions; _il ressemble à celui qui taille et polit les pierres
précieuses_, indique le _perfectionnement de soi-même_. L'expression
_Oh! qu'il paraît grave et silencieux!_ indique la crainte, la
sollicitude qu'il éprouve pour atteindre à la perfection. _Comme sa
conduite est austère et digne!_ exprime combien il mettait de soin à
rendre sa conduite digne d'être imitée. _Nous avons un prince orné de
science et de sagesse; nous ne pourrons jamais l'oublier!_ indique
cette sagesse accomplie, cette perfection morale que le peuple ne peut
oublier.

6. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Comme la mémoire des anciens rois (_Wen_ et _Wou_) est
        restée dans le souvenir des hommes!»

Les sages et les princes qui les suivirent imitèrent leur sagesse et
leur sollicitude pour le bien-être de leur postérité. Les populations
jouirent en paix, par la suite, de ce qu'ils avaient fait pour
leur bonheur, et elles mirent à profit ce qu'ils firent de bien et
de profitable dans une division et une distribution équitable des
terres[7]. C'est pour cela qu'ils ne seront point oubliés dans les
siècles à venir.

        Voilà le troisième chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _placer sa destination
        définitive dans la perfection ou le souverain bien_[8].


[4] C'est l'explication que donne le _Ji-kiang_, en développant le
commentaire laconique de _Tchou-hi_: «L'homme est de tous les êtres
le plus intelligent; s'il ne pouvait pas choisir le souverain bien
pour s'y fixer, c'est qu'il ne serait pas même aussi intelligent que
l'oiseau.»

[5] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi: «_Tchou-tseu_ dit: Chaque homme
possède en soi le principe de sa _destination_ obligatoire ou de ses
devoirs de conduite, et atteindre à sa _destination_ est du devoir du
saint homme.»

[6] _Tcheou-koung_, qui vivait en 1150 avant notre ère, l'un des plus
sages et des plus savants hommes qu'ait eus la Chine.

[7] C'est l'explication que donnent de ce passage plusieurs
commentateurs: «Par le partage des champs labourables et leur
distribution en portions d'un _li_ (un dixième de lieue carrée), chacun
eut de quoi s'occuper et s'entretenir habituellement; c'est là le
profit qu'ils en ont tiré.» (Commentaire, _Ho-kiang_.)

[8] Dans ce chapitre sont faites plusieurs citations du _Livre des
Vers_, qui seront continuées dans les suivants. Les anciennes éditions
sont fautives à cet endroit. Elles placent ce chapitre après celui sur
le _devoir de rendre ses intentions pures et sincères_. (TCHOU-HI.)




CHAPITRE IV.

Sur le devoir de connaître et de distinguer les causes et les effets.


1. Le Philosophe a dit: Je puis écouter des plaidoiries et juger des
procès comme les autres hommes; mais ne serait-il pas plus nécessaire
de faire en sorte d'empêcher les procès? Ceux qui sont fourbes et
méchants, il ne faudrait pas leur permettre de porter leurs accusations
mensongères et de suivre leurs coupables desseins. On parviendrait par
là à se soumettre entièrement les mauvaises intentions des hommes.
C'est ce qui s'appelle _connaître la racine ou la cause_.

        Voila le quatrième chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _la racine et les
        branches_ ou _la cause et les effets_.




CHAPITRE V.

Sur le devoir de perfectionner ses connaissances morales en pénétrant
les principes des actions.


1. Cela s'appelle _connaître la racine ou la cause_.

2. Cela s'appelle _la perfection de la connaissance_.

        Voilà ce qui reste du cinquième chapitre du Commentaire.
        Il expliquait ce que l'on doit entendre par
        _perfectionner ses connaissances morales en pénétrant
        les principes des actions_; il est maintenant perdu. Il
        y a quelque temps, j'ai essayé de recourir aux idées
        de _Tching-tseu_ [autre commentateur du _Ta hio_, un
        peu plus ancien que _Tchou-hi_] pour suppléer à cette
        lacune, en disant:

        Les expressions suivantes du texte, _perfectionner ses
        connaissances morales consiste à pénétrer le principe et
        la nature des actions_, signifient que, si nous désirons
        _perfectionner nos connaissances morales_, nous devons
        nous livrer à une investigation profonde des actions, et
        scruter à fond leurs principes ou leur raison d'être;
        car l'intelligence spirituelle de l'homme n'est pas
        évidemment incapable de _connaître_ [ou est adéquate à
        la _connaissance_]; et les êtres de la nature, ainsi
        que les actions humaines, ne sont pas sans avoir un
        principe, une cause ou une raison d'être[9]. Seulement
        ces principes, ces causes, ces raisons d'être n'ont pas
        encore été soumis à d'assez profondes investigations.
        C'est pourquoi la science des hommes n'est pas complète,
        absolue; c'est aussi pour cela que la _Grande Étude_
        commence par enseigner aux hommes que ceux d'entre eux
        qui étudient la philosophie morale doivent soumettre à
        une longue et profonde investigation les êtres de la
        nature et les actions humaines, afin qu'en partant de
        ce qu'ils savent déjà des principes des actions, ils
        puissent augmenter leurs connaissances, et pénétrer
        dans leur nature la plus intime[10]. En s'appliquant
        ainsi à exercer toute son énergie, toutes ses facultés
        intellectuelles, pendant longtemps, on arrive un jour
        à avoir une connaissance, une compréhension intime
        des vrais principes des actions; alors la nature
        intrinsèque et extrinsèque de toutes les actions
        humaines, leur essence la plus subtile comme leurs
        parties les plus grossières, sont pénétrées; et, pour
        notre intelligence ainsi exercée et appliquée par
        des efforts soutenus, tous les principes des actions
        deviennent clairs et manifestes. Voilà ce qui est appelé
        _la pénétration dos principes des actions_; voila ce qui
        est appelé _la perfection des connaissances morales_.

[9] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi sur ce passage: «Le cœur ou le
principe pensant de l'homme est éminemment immatériel, éminemment
intelligent; il est bien loin d'être dépourvu de tout savoir naturel,
et toutes les actions humaines sont bien loin de ne pas avoir une cause
ou une raison d'être également, naturelle.»

[10] Le commentaire _Ho-kiang_ s'exprime ainsi: «Il n'est pas dit
[dans le texte primitif] qu'il faut chercher à connaître, à scruter
profondément les principes, les causes; mais il est dit qu'il faut
chercher à apprécier parfaitement les actions: en disant qu'il faut
chercher â connaître, à scruter profondément les principes, les causes,
alors on entraîne facilement l'esprit dans un chaos d'incertitudes
inextricables; en disant qu'il faut chercher à apprécier parfaitement
les actions, alors on conduit l'esprit à la recherche de la vérité.»

Pascal a dit: «C'est une chose étrange que les hommes aient voulu
comprendre les principes des choses, et arriver jusqu'à connaître
tout! car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une
présomption ou sans une capacité infinie comme la nature.»




CHAPITRE VI.

Sur le devoir de rendre ses intentions pures et sincères.


1. Les expressions _rendre ses intentions pures et sincères_
signifient: Ne dénature point tes inclinations droites, comme celles de
fuir une odeur désagréable, et d'aimer un objet agréable et séduisant.
C'est ce qui est appelé la satisfaction de soi-même. C'est pourquoi le
sage veille attentivement sur ses intentions et ses pensées secrètes.

2. Les hommes vulgaires qui vivent à l'écart et sans témoins commettent
des actions vicieuses; il n'est rien de mauvais qu'ils ne pratiquent.
S'ils voient un homme sage qui veille sur soi-même, ils feignent de
lui ressembler, en cachant leur conduite vicieuse et en faisant parade
d'une vertu simulée. L'homme qui les voit est comme s'il pénétrait leur
foie et leurs reins; alors à quoi leur a-t-il servi de dissimuler?
C'est là ce que l'on entend par le proverbe: _La vérité est dans
l'intérieur, la forme à l'extérieur_. C'est pourquoi le sage doit
veiller attentivement sur ses intentions et ses pensées secrètes.

3. _Thsêng-tseu_ a dit: De ce que dix yeux le regardent, de ce que dix
mains le désignent, combien n'a-t-il pas à redouter, ou à veiller sur
lui-même!

4. Les richesses ornent et embellissent une maison, la vertu orne et
embellit la personne; dans cet état de félicité pure, l'âme s'agrandit,
et la substance matérielle qui lui est soumise profite de même. C'est
pourquoi le sage doit _rendre ses intentions pures et sincères_[11].

        Voilà le sixième chapitre du Commentaire. Il explique ce
        que l'on doit entendre par _rendre ses intentions pures
        et sincères_.


[11] «Il est dit dans le _King: Désirant rendre ses intentions pures et
sincères, ils s'attachaient d'abord à perfectionner au plus haut degré
leurs connaissances morales_. Il est encore dit: _Les connaissances
morales étant portées au plus haut degré, les intentions sont ensuite
rendues pures et sincères_. Or l'essence propre de l'intelligence est
d'être éclairée; s'il existe en elle des facultés qui ne soient pas
encore développées, alors ce sont ces facultés qui sont mises au jour
par le perfectionnement des connaissances morales; il doit donc y avoir
des personnes qui ne peuvent pas véritablement faire usage de toutes
leurs facultés, et qui, s'il en est ainsi, se trompent elles-mêmes.
De cette manière, quelques hommes sont éclairés par eux-mêmes, et ne
font aucun effort pour devenir tels; alors ce sont ces hommes qui
éclairent les autres; en outre, ils ne cessent pas de l'être, et ils
n'aperçoivent aucun obstacle qui puisse les empêcher d'approcher de la
vertu. C'est pourquoi ce chapitre sert de développement au précédent,
pour rendre cette vérité évidente. Ensuite il y aura à examiner le
commencement et la fin de l'usage des facultés, et à établir que leur
ordre ne peut pas être troublé, et que leurs opérations ne peuvent pas
manquer de se manifester. C'est ainsi que le philosophe raisonne.»
(TCHOU-HI.)




CHAPITRE VII

Sur le devoir de se perfectionner soi-même en pénétrant son âme de
probité et de droiture.


1. Ces paroles, _se corriger soi-même de toutes passions vicieuses
consiste à donner de la droiture à son âme_, veulent dire: Si l'âme
est troublée par la passion de la colère, alors elle ne peut obtenir
cette _droiture;_ si l'âme est livrée à la crainte, alors elle ne
peut obtenir cette _droiture_; si l'âme est agitée parla passion de la
joie et du plaisir, alors elle ne peut obtenir cette _droiture_; si
l'âme est accablée par la douleur, alors elle ne peut obtenir cette
_droiture_.

2. L'âme n'étant point maîtresse d'elle-même, on regarde, et on ne voit
pas; on écoute, et on n'entend pas; on mange, et on ne connaît point la
saveur des aliments. Cela explique pourquoi l'action de _se corriger
soi-même de toutes passions vicieuses consiste dans l'obligation de
donner de la droiture à son âme_.

        Voilà le septième chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _se corriger soi-même de
        toute habitude, de toutes passions vicieuses, en donnant
        de la droiture à son âme_[12].

[12] Ce chapitre se rattache aussi au précédent, afin d'en lier le sens
à celui du chapitre suivant. Or, _les intentions étant rendues pures
et sincères_, alors la vérité est sans mélange d'erreur, le bien sans
mélange de mal, et l'on possède véritablement la vertu. Ce qui peut
la conserver dans l'homme, c'est le cœur ou la faculté intelligente
dont il est doué pour dompter ou maintenir son corps. Quelques-uns ne
savent-ils pas seulement rendre leurs intentions pures et sincères,
sans pouvoir examiner soigneusement les facultés de l'intelligence qui
sait les conserver telles? alors ils ne possèdent pas encore la vérité
intérieurement, et ils doivent continuer à améliorer, à perfectionner
leurs personnes.

Depuis ce chapitre jusqu'à la fin, tout est parfaitement conforme aux
anciennes éditions. (TCHOU-HI.)




CHAPITRE VIII.

Sur le devoir de mettre le bon ordre dans sa famille, en se
perfectionnant soi-même.


1. Ce que signifient ces mots, _mettre le bon ordre dans sa famille
consiste auparavant à se corriger soi-même de toutes passions
vicieuses_, le voici: Les hommes sont partiaux envers leurs parents et
ceux qu'ils aiment; ils sont aussi partiaux ou injustes envers ceux
qu'ils méprisent et qu'ils haïssent; envers ceux qu'ils respectent
et qu'ils révèrent, ils sont également partiaux ou serviles; ils sont
partiaux ou trop miséricordieux[13] envers ceux qui inspirent la
compassion et la pitié; ils sont aussi partiaux ou hautains envers ceux
qu'ils traitent avec supériorité. C'est pourquoi aimer et reconnaître
les défauts de ceux que l'on aime, haïr et reconnaître les bonnes
qualités de ceux que l'on hait, est une chose bien rare sous le
ciel[14].

2. De là vient le proverbe qui dit: _Les pères ne veulent pas
reconnaître les défauts de leurs enfants, et les laboureurs la
fertilité de leurs terres_.

3. Cela prouve qu'un homme qui ne s'est pas _corrigé lui-même de ses
penchants injustes_ est incapable de _mettre le bon ordre dans sa
famille_.

        Voilà le huitième chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _mettre le bon ordre dans
        sa famille, en se corrigeant soi-même de toute habitude,
        de toutes passions vicieuses._


[13] C'est le sens que donnent les commentateurs chinois.
L'_Explication_ du _Kiang-i-pi-tchi_ dit: «Envers les hommes qui
sont dans la peine et la misère, qui sont épuisés par la souffrance,
quelques-uns s'abandonnent à une excessive indulgence, et ils sont
_partiaux_.»

[14] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi sur ce chapitre: «_Thsêng-tseu_
dit: Ce que le saint Livre (le texte de KHOUNG-TSEU) appelle _mettre
le bon ordre dans sa famille consiste auparavant à se corriger
soi-même de toutes passions vicieuses_, signifie: Que la personne
étant le fondement, la base de la famille, celui qui veut _mettre le
bon ordre dans sa famille_ doit savoir que tout consiste dans les
sentiments d'amitié et d'aversion, d'amour et de haine qui sont en
nous, et qu'il s'agit seulement de ne pas être _partial_ et _injuste_,
dans l'expression de ces sentiments. L'homme se laisse toujours
naturellement entraîner aux sentiments qui naissent en lui, et, s'il
est dans le sein d'une famille, il perd promptement la règle de ses
devoirs naturels. C'est pourquoi, dans ce qu'il aime et dans ce qu'il
hait, il arrive aussitôt à la _partialité_ et à l'_injustice_, et sa
_personne n'est point corrigée et améliorée_.»




CHAPITRE IX.

Sur le devoir de bien gouverner un État, en mettant le bon ordre dans
sa famille.


1. Les expressions du texte, _pour bien gouverner un royaume, il est
nécessaire de s'attacher auparavant à mettre le bon ordre dans sa
famille_, peuvent s'expliquer ainsi: Il est impossible qu'un homme qui
ne peut pas instruire sa propre famille puisse instruire les hommes.
C'est pourquoi le fils de prince[15], sans sortir de sa famille, se
perfectionne dans l'art d'instruire et de gouverner un royaume. La
piété filiale est le principe qui le dirige dans ses rapports avec le
souverain; la déférence est le principe qui le dirige dans ses rapports
avec ceux qui sont plus âgés que lui; la bienveillance la plus tendre
est le principe qui le dirige dans ses rapports avec la multitude[16].

2. Le _Khang-kao_ dit: Il est comme une mère qui embrasse tendrement
son nouveau-né[17]. Elle s'efforce de toute son âme à prévenir ses
désirs naissants; si elle ne les devine pas entièrement, elle ne se
méprend pas beaucoup sur l'objet de ses vœux. Il n'est pas dans la
nature qu'une mère apprenne à nourrir un enfant pour se marier ensuite.

3. Une seule famille ayant de l'humanité et de la charité suffira pour
faire naître dans la nation ces mêmes vertus de charité et d'humanité;
une seule famille ayant de la politesse et de la condescendance suffira
pour rendre une nation condescendante et polie; un seul homme, le
prince[18], étant avare et cupide, suffira pour causer du désordre dans
une nation. Tel est le principe ou le mobile de ces vertus et de ces
vices. C'est ce que dit le proverbe: _Un mot perd l'affaire; un homme
détermine le sort d'un empire_.

4. _Yao_ et _Chun_ gouvernèrent l'empire avec humanité, et le peuple
les imita. _Kie_ et _Tcheou_[19] gouvernèrent l'empire avec cruauté, et
le peuple les imita. Ce que ces derniers ordonnaient était contraire à
ce qu'ils aimaient, et le peuple ne s'y soumit pas. C'est pour cette
raison que le prince doit lui-même pratiquer toutes les vertus, et
ensuite engager les autres hommes à les pratiquer. S'il ne les possède
pas et ne les pratique pas lui-même, il ne doit pas les exiger des
autres hommes. Que n'ayant rien de bon, rien de vertueux dans le cœur,
on puisse être capable de commander aux hommes ce qui est bon et
vertueux, cela est impossible et contraire à la nature des choses.

5. C'est pourquoi _le bon gouvernement d'un royaume consiste dans
l'obligation préalable de mettre le bon ordre dans sa famille_.

6. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Que le pêcher est beau et ravissant!

        Que son feuillage est fleuri et abondant!

        Telle une jeune fiancée se rendant à la demeure de son
        époux,

        Et se conduisant convenablement envers les personnes de
        sa famille!»

_Conduisez-vous convenablement envers les personnes de votre famille_,
ensuite vous pourrez instruire et diriger une nation d'hommes.

7. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Faites ce qui est convenable entre frères et sœurs de
        différents âges.»

Si vous faites ce qui est convenable entre frères de différents âges,
alors vous pourrez instruire de leurs devoirs mutuels les frères aînés
et les frères cadets d'un royaume[20].

8. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Le prince dont la conduite est toujours pleine d'équité
        et de sagesse

        Verra les hommes des quatre parties du monde imiter sa
        droiture.»

Il remplit ses devoirs de père, de fils, de frère ainé et de frère
cadet, et ensuite le peuple l'imite.

9. C'est ce qui est dit dans le texte: _L'art de bien gouverner une
nation consiste à mettre auparavant le bon ordre dans sa famille_.

        Voilà le neuvième chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _bien gouverner le royaume
        en mettant le bon ordre dans sa famille_.


[15] La glose du _Kiang-i-pi-tchi_ dit que c'est le fils d'un prince
possédant un royaume qui est ici désigné.

[16] En dégageant complètement la pensée du philosophe de sa forme
chinoise, on voit qu'il assimile le gouvernement de l'État à celui
de la famille, et qu'à ses yeux, celui qui possède toutes les vertus
exigées d'un chef de famille possède également toutes les vertus
exigées d'un souverain. C'est aussi ce que dit le _Commentaire
impérial_ (_Ji-kiang_): «Ces trois vertus: la _piété filiale_, la
_déférence_ envers les frères ainés, la _bienveillance_ ou l'affection
pour ses parents, sont des vertus avec lesquelles le prince orne sa
personne, tout en instruisant sa famille; elles sont généralement la
source des bonnes mœurs, et en les étendant, en en faisant une grande
application, on en fait par conséquent la règle de toutes ses actions.
Voilà comment le fils du prince, sans sortir de sa famille, se forme
dans l'art d'instruire et de gouverner un royaume.»

[17] Le _Commentaire impérial_ (_Ji-kiang_) s'exprime ainsi sur ce
passage: «Autrefois _Wou-wang_ écrivit un livre pour donner des
avertissements à _Kang-chou_ (son frère cadet, qu'il envoyait gouverner
un État dans la province du _Ho-nan_); il dit: Si l'on exerce les
fonctions de prince, il faut aimer, chérir les cent familles (tout le
peuple chinois) comme une tendre mère aime et chérit son jeune enfant
au berceau. Or, dans les premiers temps que son jeune enfant vient
de naître, chaque mère ne peut pas apprendre par des paroles sorties
de sa bouche ce que l'enfant désire; la mère, qui par sa nature est
appelée à lui donner tous ses soins et à ne le laisser manquer de rien,
s'applique avec la plus grande sincérité du cœur, et beaucoup plus
souvent qu'il est nécessaire, à chercher à savoir ce qu'il désire, et
elle le trouve ensuite. Il faut qu'elle cherche à savoir ce que son
enfant désire, et quoiqu'elle ne puisse pas toujours réussir à deviner
tous ses vœux, cependant son cœur est satisfait, et le cœur de son
enfant doit aussi être satisfait; ils ne peuvent pas s'éloigner l'un de
l'autre. Or, le cœur de cette mère, qui chérit ainsi son jeune enfant
au berceau, le fait naturellement et de lui-même: toutes les mères ont
les mêmes sentiments maternels; elles n'ont pas besoin d'attendre qu'on
les instruise de leur devoir pour pouvoir ainsi aimer leurs enfants.
Aussi n'a-t-on jamais vu dans le monde qu'une jeune femme apprenne
d'abord les règles des soins à donner à un jeune enfant au berceau,
pour se marier ensuite. Si l'on sait une fois que les tendres soins
qu'une mère prodigue à son jeune enfant lui sont ainsi inspirés par ses
sentiments naturels, on peut savoir également que ce sont les mêmes
sentiments de tendresse naturelle qui doivent diriger un prince dans
_ses rapports avec la multitude_. N'en est-il pas de même dans _ses
rapports avec le souverain_ et _avec ses aînés?_ Alors c'est ce qui est
dit, que _sans sortir de sa famille on peut se perfectionner dans l'art
d'instruire et de gouverner un royaume.»_

[18] Par _un seul homme_ on indique le _prince_. (_Glose_.)

[19] On peut voir ce qui a été dit de ces souverains de la Chine dans
notre _Résumé de l'histoire et de la civilisation chinoises, depuis les
temps les plus anciens jusqu'à nos jours_, pag. 33 et suiv., et pag.
61, 70. On peut aussi y recourir pour toutes les autres informations
historiques que nous n'avons pas cru devoir reproduire ici.

[20] Dans la politique de ces philosophes chinois, chaque famille est
une nation ou État en petit, et toute nation ou tout État n'est qu'une
grande famille: l'un et l'autre doivent être gouvernés par les mêmes
principes de sociabilité et soumis aux mêmes devoirs. Ainsi, comme un
homme qui ne montre pas de vertus dans sa conduite et n'exerce point
d'empire sur ses passions n'est pas capable de bien administrer une
famille, de même un prince qui n'a pas les qualités qu'il faut pour
bien administrer une famille est également incapable de bien gouverner
une nation. Ces doctrines ne sont point constitutionnelles, parce
quelles sont en opposition avec la doctrine que le chef de l'_État
règne_ et _ne gouverne pas_, et qu'elles lui attribuent un pouvoir
exorbitant sur ses sujets, celui d'un père sur ses enfants, pouvoir
dont les princes, en Chine, sont aussi portés à abuser que partout
ailleurs; mais, d'un autre côté, ce caractère d'assimilation au
père de famille leur impose des devoirs qu'ils trouvent quelquefois
assez gênants pour se décider à les enfreindre; alors, d'après la
même politique, les membres de la grande famille ont le droit, sinon
toujours la force, de déposer les mauvais rois qui ne gouvernent pas en
vrais pères de famille. On en a vu des exemples.




CHAPITRE X.

Sur le devoir d'entretenir la paix et la bonne harmonie dans le monde,
en bien gouvernant les royaumes.


1. Les expressions du texte, _faire jouir le monde de la paix et de
l'harmonie consiste à bien gouverner son royaume_, doivent être ainsi
expliquées: Que celui qui est dans une position supérieure, ou le
prince, traite ses père et mère avec respect, et le peuple aura de la
piété filiale; que le prince honore la supériorité d'âge entre les
frères, et le peuple aura de la déférence fraternelle; que le prince
ait de la commisération pour les orphelins, et le peuple n'agira pas
d'une manière contraire. C'est pour cela que le prince a en lui la
règle et la mesure de toutes les actions.

2. Ce que vous réprouvez dans ceux qui sont au-dessus de vous, ne le
pratiquez pas envers ceux qui sont au-dessous; ce que vous réprouvez
dans vos inférieurs, ne le pratiquez pas envers vos supérieurs; ce que
vous réprouvez dans ceux qui vous précèdent, ne le faites pas à ceux
qui vous suivent; ce que vous réprouvez dans ceux qui vous suivent, ne
le faites pas à ceux qui vous précèdent; ce que vous réprouvez dans
ceux qui sont à votre droite, ne le faites pas à ceux qui sont à votre
gauche; ce que vous réprouvez dans ceux qui sont à votre gauche, ne le
faites pas à ceux qui sont à votre droite: voilà ce qui est appelé la
raison et la règle de toutes les actions.

3. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Le seul prince qui inspire de la joie,

        C'est celui qui est le père et la mère du peuple!»

Ce que le peuple aime, l'aimer; ce que le peuple hait, le haïr: voilà
ce qui est appelé _être le père et la mère du peuple_.

4. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Voyez au loin cette grande montagne du Midi,

        Avec ses rochers escarpés et menaçants!

        Ainsi, ministre _Yn_, tu brillais dans ta fierté!

        Et le peuple te contemplait avec terreur!»

Celui qui possède un empire ne doit pas négliger de veiller
attentivement sur lui-même, pour pratiquer le bien et éviter le mal;
s'il ne tient compte de ses principes, alors la ruine de son empire en
sera la conséquence[21].

5. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Avant que les princes de la dynastie de _Yn_ [ou
        _Chang_] eussent perdu l'affection du peuple,

        Ils pouvaient être comparés au Très-Haut.

        Nous pouvions considérer dans eux

        Que le mandat du ciel n'est pas facile à conserver.»

Ce qui veut dire:

«Obtiens l'affection du peuple, et tu obtiendras l'empire;

Perds l'affection du peuple, et tu perdras l'empire[22].»

6. C'est pourquoi un prince doit, avant tout, veiller attentivement sur
son principe rationnel et moral. S'il possède les vertus qui en sont la
conséquence, il possédera le cœur des hommes; s'il possède le cœur des
hommes, il possédera aussi le territoire; s'il possède le territoire,
il en aura les revenus; s'il en a les revenus, il pourra en faire usage
pour l'administration de l'État. Le principe rationnel et moral est la
base fondamentale; les richesses ne sont que l'accessoire.

7. Traiter légèrement la base fondamentale ou le principe rationnel et
moral, et faire beaucoup de cas de l'accessoire ou des richesses, c'est
pervertir les sentiments du peuple et l'exciter par l'exemple au vol et
aux rapines.

8. C'est pour cette raison que si un prince ne pense qu'à amasser
des richesses, alors le peuple, pour l'imiter, s'abandonne à toutes
ses passions mauvaises; si, au contraire, il dispose convenablement
des revenus publics, alors le peuple se maintient dans l'ordre et la
soumission.

9. C'est aussi pour cela que si un souverain ou des magistrats publient
des décrets et des ordonnances contraires à la justice, ils éprouveront
une résistance opiniâtre à leur exécution et aussi par des moyens
contraires à la justice; s'ils acquièrent des richesses par des moyens
violents et contraires à la justice, ils les perdront aussi par des
moyens violents et contraires à la justice.

10. Le _Khang-kao_ dit: «Le mandat du ciel qui donne la souveraineté à
un homme ne la lui confère pas pour toujours.» Ce qui signifie qu'en
pratiquant le bien ou la justice, on l'obtient, et qu'en pratiquant le
mal ou l'injustice, on la perd.

11. Les Chroniques de _Thsou_ disent:

«La nation de _Thsou_ ne regarde pas les parures en or et en pierreries
comme précieuses; mais, pour elle, les hommes vertueux, les bons et
sages ministres sont les seules choses quelle estime être précieuses.»

12. _Kieou-fan_ a dit:

«Dans les voyages que j'ai faits au dehors, je n'ai trouvé aucun objet
précieux; l'humanité et l'amitié pour ses parents sont ce que j'ai
trouvé seulement de précieux.»

13. Le _Thsin-tchi_ dit:

«Que n'ai-je un ministre d'une droiture parfaite, quand même il
n'aurait d'autre habileté qu'un cœur simple et sans passions; il serait
comme s'il avait les plus grands talents! Lorsqu'il verrait des hommes
de haute capacité, il les produirait, et n'en serait pas plus jaloux
que s'il possédait leurs talents lui-même. S'il venait à distinguer
un homme d'une vertu et d'une intelligence vastes, il ne se bornerait
pas à en faire l'éloge du bout des lèvres, il le rechercherait avec
sincérité et l'emploierait dans les affaires. Je pourrais me reposer
sur un tel ministre du soin de protéger mes enfants, leurs enfants et
le peuple. Quel avantage n'en résulterait-il pas pour le royaume[23]!

Mais si un ministre est jaloux des hommes de talent, et que par
envie il éloigne ou tienne à l'écart ceux qui possèdent une vertu
et une habileté éminentes, en ne les employant pas dans les charges
importantes, et en leur suscitant méchamment toutes sortes d'obstacles,
un tel ministre, quoique possédant des talents, est incapable de
protéger mes enfants, leurs enfants et le peuple. Ne pourrait-on pas
dire alors que ce serait un danger imminent, propre à causer la ruine
de l'empire?»

14. L'homme vertueux et plein d'humanité peut seul éloigner de lui de
tels hommes, et les rejeter parmi les barbares des quatre extrémités de
l'empire, ne leur permettant pas d'habiter dans le royaume du milieu.

Cela veut dire que l'homme juste et plein d'humanité seul est capable
d'aimer et de haïr convenablement les hommes[24].

15. Voir un homme de bien et de talent, et ne pas lui donner de
l'élévation; lui donner de l'élévation, et ne pas le traiter avec
toute la déférence qu'il mérite, c'est lui faire injure. Voir un homme
pervers, et ne pas le repousser; le repousser, et ne pas l'éloigner à
une grande distance, c'est une chose condamnable pour un prince.

16. Un prince qui aime ceux qui sont l'objet de la haine générale,
et qui hait ceux qui sont aimés de tous, fait ce que l'on appelle un
outrage à la nature de l'homme. Des calamités redoutables atteindront
certainement un tel prince.

17. C'est en cela que les souverains ont une grande règle de conduite
à laquelle ils doivent se conformer; ils l'acquièrent, cette règle,
par la sincérité et la fidélité, et ils la perdent par l'orgueil et la
violence.

18. Il y a un grand principe pour accroître les revenus (de l'État ou
de la famille). Que ceux qui produisent ces revenus soient nombreux, et
ceux qui les dissipent, en petit nombre; que ceux qui les font croître
par leur travail se donnent beaucoup de peine, et que ceux qui les
consomment le fassent avec modération; alors, de cette manière, les
revenus seront toujours suffisants[25].

19. L'homme humain et charitable acquiert de la considération à sa
personne, en usant généreusement de ses richesses; l'homme sans
humanité et sans charité augmente ses richesses aux dépens de sa
considération.

20. Lorsque le prince aime l'humanité et pratique la vertu, il est
impossible que le peuple n'aime pas la justice; et lorsque le peuple
aime la justice, il est impossible que les affaires du prince n'aient
pas une heureuse fin; il est également impossible que les impôts dûment
exigés ne lui soient pas exactement payés.

21. _Meng-hien-tseu_[26] a dit: Ceux qui nourrissent des coursiers et
possèdent des chars à quatre chevaux n'élèvent pas des poules et des
pourceaux, qui sont le gain des pauvres. Une famille qui se sert de
glace dans la cérémonie des ancêtres ne nourrit pas des bœufs et des
moutons. Une famille de cent chars, ou un prince, n'entretient pas des
ministres qui ne cherchent qu'à augmenter les impôts pour accumuler des
trésors. S'il avait des ministres qui ne cherchassent qu'à augmenter
les impôts pour amasser des richesses, il vaudrait mieux qu'il eût des
ministres ne pensant qu'à dépouiller le trésor du souverain.--Ce qui
veut dire que ceux qui gouvernent un royaume ne doivent point faire
leur richesse privée des revenus publics, mais qu'ils doivent faire de
la justice et de l'équité leur seule richesse.

22. Si ceux qui gouvernent les États ne pensent qu'à amasser des
richesses pour leur usage personnel, ils attireront indubitablement
auprès d'eux des hommes dépravés; ces hommes leur feront croire
qu'ils sont des ministres bons et vertueux, et ces hommes dépravés
gouverneront le royaume. Mais l'administration de ces indignes
ministres appellera sur le gouvernement les châtiments divins et les
vengeances du peuple. Quand les affaires publiques sont arrivées à
ce point, quels ministres, fussent-ils les plus justes et les plus
vertueux, détourneraient de tels malheurs? Ce qui veut dire que ceux
qui gouvernent un royaume ne doivent point faire leur richesse privée
des revenus publics, mais qu'ils doivent faire de la justice et de
l'équité leur seule richesse.

        Voilà le dixième chapitre du Commentaire. Il explique ce
        que l'on doit entendre par _faire jouir le monde de la
        paix et de l'harmonie en bien gouvernant l'empire_[27].

        L'Explication tout entière consiste en dix chapitres.
        Les quatre premiers chapitres exposent l'ensemble
        général de l'ouvrage, et en montrent le but. Les six
        autres chapitres exposent plus en détail les diverses
        branches du sujet de l'ouvrage. Le cinquième chapitre
        enseigne le devoir d'être vertueux et éclairé.
        Le sixième chapitre pose la base fondamentale du
        perfectionnement de soi-même. Ceux qui commencent
        l'étude de ce livre doivent faire tous leurs efforts
        pour surmonter les difficultés que ce chapitre présente
        à sa parfaite intelligence; ceux qui le lisent ne
        doivent pas le regarder comme très-facile à comprendre
        et en faire peu de cas.


[21] On veut dire [dans ce paragraphe] que celui qui est dans la
position la plus élevée de la société [le souverain] ne doit pas
ne pas prendre en sérieuse considération ce que les hommes ou les
populations demandent et attendent de lui; s'il ne se conformait pas
dans sa conduite aux droites règles de la raison, et qu'il se livrât
de préférence aux actes vicieux [aux actions contraires à l'intérêt du
peuple] en donnant un libre cours à ses passions d'amitié et de haine,
alors sa propre personne serait exterminée et le gouvernement périrait;
c'est là la grande ruine de l'empire [dont il est parlé dans le texte].
(TCHOU-HI.)

[22] Le _Ho-kiang_ dit a ce sujet: «La fortune du prince dépend du
ciel, et la volonté du ciel existe dans le peuple. Si le prince obtient
l'affection et l'amour du peuple, le Très-Haut le regardera avec
complaisance et affermira son trône; mais s'il perd l'affection et
l'amour du peuple, le Très-Haut le regardera avec colère, et il perdra
son royaume.»

[23] On voit par ces instructions de _Mou-koung_, prince du petit
royaume de _Thsin_, tirées du _Chou-king_, quelle importance on
attachait déjà en Chine, 650 ans avant notre ère, au bon choix des
ministres, pour la prospérité et le bonheur d'un État. Partout
l'expérience éclaire les hommes! Mais malheureusement ceux qui les
gouvernent ne savent pas ou ne veulent pas toujours en profiter.

[24] «Je n'admire point un homme qui possède une vertu dans toute sa
perfection, s'il ne possède en même temps dans un pareil degré la vertu
opposée, tel qu'était Épaminondas, qui avait l'extrême valeur jointe à
l'extrême bénignité; car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber.
On ne montre pas sa grandeur pour être en une extrémité, mils bien
en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux.»
(PASCAL.)

[25] _Liu-chi_ a dit: «Si dans un royaume le peuple n'est pas paresseux
et avide d'amusements, alors ceux qui produisent les revenus sont
nombreux; si la cour n'est pas son séjour de prédilection, alors ceux
qui mangent ou dissipent ces revenus sont en petit nombre; si on
n'enlève pas aux laboureurs le temps qu'ils consacrent à leurs travaux,
alors ceux qui travaillent, qui labourent et qui sèment, se donneront
beaucoup de peine pour faire produire la terre; si l'on a soin de
calculer ses revenus pour régler sur eux ses dépenses, alors l'usage
que l'on en fera sera modéré.»

[26] _Meng-hien-tseu_ était un sage _Ta-fou_, ou mandarin, du royaume
de _Lou_, dont la postérité s'est éteinte dans son second petit-fils.
_Ceux qui nourrissent des coursiers et possèdent des chars à quatre
chevaux_, ce sont les mandarins ou magistrats civils, _Tu-fou_, qui
passent les premiers examens des lettres à des périodes fixes. _Une
famille qui se sert de glace dans la cérémonie des ancêtres_, ce sont
les grands de l'ordre supérieur nommés _King_, qui se servaient de
_glace_ dans les cérémonies funèbres qu'ils faisaient en l'honneur de
leurs ancêtres. _Une famille de cent chars_, ce sont les grands de
l'État qui possédaient des fiefs séparés dont ils tiraient les revenus.
Le prince devrait plutôt perdre ses propres revenus, ses propres
richesses, que d'avoir des ministres qui fissent éprouver des vexations
et des dommages au peuple. C'est pourquoi _il vaut mieux_ que [le
prince] _ait des ministres qui dépouillent le trésor du souverain_ que
des _ministres qui surchargent le peuple d'impôts pour accumuler des
richesses_.

[27] «Le sens de ce chapitre est qu'il faut faire tous ses efforts
pour être d'accord avec le peuple dans son amour et son aversion, ou
partager ses sympathies, et qu'il ne faut pas s'appliquer uniquement
a faire son bien-être matériel. Tout cela est relatif a la règle de
conduite la plus importante que l'on puisse s'imposer. Celui qui peut
agir ainsi traite alors bien les sages, se plait dans les avantages qui
en résultent; chacun obtient ce a quoi il peut prétendre, et le monde
vit dans la paix et l'harmonie.» (_Glose_.)

_Thoung-yang-hiu-chi_ a dit: «Le grand but, le sens principal de
ce chapitre signifie que le gouvernement d'un empire consiste dans
l'application des règles de droiture et d'équité naturelles que
nous avons en nous, à tous les actes du gouvernement, ainsi qu'au
choix des hommes que l'on emploie, qui, par leur bonne ou mauvaise
administration, conservent ou perdent l'empire. Il faut que, dans ce
qu'ils aiment et dans ce qu'ils haïssent, ils se conforment toujours au
sentiment du peuple.»




TCHOUNG-YOUNG,

ou

L'INVARIABILITÉ DANS LE MILIEU;


RECUEILLI PAR TSEU-SSE,

PETIT-FILS ET DISCIPLE DE KHOUNG-TSEU.


DEUXIÈME LIVRE CLASSIQUE.




AVERTISSEMENT

DU DOCTEUR TCHING-TSEU.


        Le docteur _Tching-tseu_ a dit: Ce qui ne dévie
        d'aucun côté est appelé _milieu_ (_tchoung_); ce qui
        ne change pas est appelé _invariable_ (_young_). Le
        _milieu_ est la droite voie, ou la droite règle du
        monde; l'_invariabitilé_ en est la raison fixe. Ce
        livre, comprend les règles de l'intelligence qui ont
        été transmises par les disciples de KHOUNG-TSEU à leurs
        propres disciples. _Tseu-sse_ (petit-fils de KHOUNG-TSEU)
        craignit que, dans la suite des temps, ces règles de
        l'intelligence ne se corrompissent; c'est pourquoi il
        les consigna dans ce livre pour les transmettre lui-même
        à _Mêng-tseu_. _Tseu-sse_, au commencement de son livre,
        parle de la raison qui est une pour tous les hommes;
        dans le milieu, il fait des digressions sur toutes
        sortes de sujets; et à la fin, il revient sur la raison
        unique, dont il réunit tous les éléments. S'étend-il
        dans des digressions variées, alors il parcourt les
        six points fixes du monde (l'est, l'ouest, le nord, le
        sud, le nadir et le zénith); se ressere-t-il dans son
        exposition, alors il se concentre et s'enveloppe pour
        ainsi dire dans les voiles du mystère. La saveur de ce
        livre est inépuisable, tout est fruit dans son étude.
        Celui qui sait parfaitement le lire, s'il le médite avec
        une attention soutenue, et qu'il en saisisse le sens
        profond, alors, quand même il mettrait toute sa vie
        ses maximes en pratique, il ne parviendrait pas à les
        épuiser.




CHAPITRE I_er._


1. Le _mandat_ du ciel (ou le principe des opérations vitales et des
actions intelligentes conférées par le ciel aux êtres vivants[1])
s'appelle _nature rationnelle_; le principe qui nous dirige dans la
conformité de nos actions avec la nature rationnelle s'appelle _règle
de conduite morale_ ou _droite voie_; le système coordonné de la règle
de conduite morale ou droite voie s'appelle _Doctrine des devoirs_ ou
_Institutions_.

2. La _règle de conduite morale_ qui doit diriger les actions est
tellement obligatoire, que l'on ne peut s'en écarter d'un seul point,
un seul instant. Si l'on pouvait s'en écarter, ce ne serait plus une
règle de conduite immuable. C'est pourquoi l'homme supérieur, ou celui
qui s'est identifié avec la droite voie[2], veille attentivement dans
son cœur sur les principes qui ne sont pas encore discernés par tous
les hommes, et il médite avec précaution sur ce qui n'est pas encore
proclamé et reconnu comme doctrine.

3. Rien n'est plus évident pour le sage que les choses cachées dans le
secret de la conscience; rien n'est plus manifeste pour lui que les
causes les plus subtiles des actions. C'est pourquoi l'homme supérieur
veille attentivement sur les inspirations secrètes de sa conscience.

4. Avant que la joie, la satisfaction, la colère, la tristesse, se
soient produites dans l'âme (avec excès), l'état dans lequel on se
trouve s'appelle _milieu_. Lorsqu'une fois elles se sont produites
dans l'âme, et qu'elles n'ont encore atteint qu'une certaine limite,
l'état dans lequel on se trouve s'appelle _harmonique_. Ce _milieu_
est la grande base fondamentale du monde; l'_harmonie_ en est la loi
universelle et permanente.

5. Lorsque le _milieu_ et l'_harmonie_ sont portés au point de
perfection, le ciel et la terre sont dans un état de tranquillité
parfaite, et tous les êtres reçoivent leur complet développement.

        Voilà le premier chapitre du livre dans lequel
        _Tseu-sse_ expose les idées principales de la doctrine
        qu'il veut transmettre à la postérité. D'abord il montre
        clairement que la _voie droite_ ou la _règle de conduite
        morale_ tire sa racine fondamentale, sa source primitive
        du ciel, et qu'elle ne peut changer; que sa substance
        véritable existe complètement en nous, et qu'elle ne
        peut en être séparée. Secondement, il parle du devoir
        de la conserver, de l'entretenir, de l'avoir sans cesse
        sous les yeux; enfin il dit que les saints hommes, ceux
        qui approchent le plus de l'intelligence divine, l'ont
        portée par leurs bonnes œuvres à son dernier degré de
        perfection. Or il veut que ceux qui étudient ce livre
        reviennent sans cesse sur son contenu, qu'ils cherchent
        en eux-mêmes les principes qui y sont enseignés, et s'y
        attachent après les avoir trouvés, afin de repousser
        tout désir dépravé des objets extérieurs, et d'accomplir
        les actes vertueux que comporte leur nature originelle.
        Voilà ce que _Yang-chi_[3] appelait la substance
        nécessaire ou le corps obligatoire du livre. Dans les
        dix chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ ne fait, pour
        ainsi dire, que des citations des paroles de son maître,
        destinées à corroborer et à compléter le sens de ce
        premier chapitre.


[1] _Commentaire._

[2] _Glose._

[3] Le philosophe _Yang-tseu_.




CHAPITRE II.


1. Le philosophe TCHOUNG-NI (KHOUNG-TSEU) dit: L'homme d'une vertu
supérieure persévère invariablement dans le milieu; l'homme vulgaire,
ou sans principes, est constamment en opposition avec ce milieu
invariable.

2. L'homme d'une vertu supérieure persévère sans doute invariablement
dans le milieu; par cela même qu'il est d'une vertu supérieure, il
se conforme aux circonstances pour tenir le milieu. L'homme vulgaire
et sans principes tient aussi quelquefois le milieu; mais, par
cela même qu'il est un homme sans principes, il ne craint pas de
le suivre témérairement en tout et partout (sans se conformer aux
circonstances[4]).

        Voilà le second chapitre.

[4] _Glose_.




CHAPITRE III.


1. Le Philosophe (KHOUNG-TSEU) disait: Oh! que la limite de la
persévérance dans le milieu est admirable! Il y a bien peu d'hommes qui
sachent s'y tenir longtemps!

        Voilà le troisième chapitre.




CHAPITRE IV.


1. Le Philosophe disait: La voie droite n'est pas suivie; j'en
connais la cause: les hommes instruits la dépassent; les ignorants ne
l'atteignent pas. La voie droite n'est pas évidente pour tout le monde,
je le sais: les hommes d'une vertu forte vont au delà; ceux d'une vertu
faible ne l'atteignent pas.

2. De tous les hommes, il n'en est aucun qui ne boive et ne mange; mais
bien peu d'entre eux savent discerner les saveurs!

        Voilà le quatrième chapitre.




CHAPITRE V.


1. Le Philosophe disait: Qu'il est à déplorer que la voie droite ne
soit pas suivie!

        Voilà le cinquième chapitre. Ce chapitre se rattache au
        précédent qu'il explique, et l'exclamation sur la _voie
        droite_ qui n'est pas suivie sert de transition pour
        relier le sens du chapitre suivant. (TCHOU-HI.)




CHAPITRE VI.


1. Le Philosophe disait: Que la sagesse et la pénétration de _Chun_
étaient grandes! Il aimait à interroger les hommes et à examiner
attentivement en lui-même les réponses de ceux qui l'approchaient; il
retranchait les mauvaises choses et divulguait les bonnes. Prenant les
deux extrêmes de ces dernières, il ne se servait que de leur milieu
envers le peuple. C'est en agissant ainsi qu'il devint le grand _Chun!_

        Voilà le sixième chapitre.




CHAPITRE VII.


1. Le Philosophe disait: Tout homme qui dit: _Je sais distinguer les
mobiles des actions humaines_, présume trop de sa science; entraîné par
son orgueil, il tombe bientôt dans mille pièges, dans mille filets
qu'il ne sait pas éviter. Tout homme qui dit: _Je sais distinguer les
mobiles des actions humaines_, choisit l'état de persévérance dans
la voie droite également éloignée des extrêmes; mais il ne peut le
conserver seulement l'espace d'une lune.

        Voilà le septième chapitre. Il y est parlé indirectement
        du grand sage du chapitre précédent. En outre, il y est
        question de la sagesse qui n'est point éclairée, pour
        servir de transition au chapitre suivant. (TCHOU-HI.)




CHAPITRE VIII.


1. Le Philosophe disait: _Hoeï_[5], lui, était véritablement un homme!
Il choisit l'état de persévérance dans la voie droite également
éloignée des extrêmes. Une fois qu'il avait acquis une vertu, il s'y
attachait fortement, la cultivait dans son intérieur et ne la perdait
jamais.

        Voilà le huitième chapitre.

[5] Le plus aimé de ses disciples, dont le petit nom était _Yan-youan_.




CHAPITRE IX.


1. Le Philosophe disait: Les États peuvent être gouvernés avec justice;
les dignités et les émoluments peuvent être refusés; les instruments de
gains et de profits peuvent être foulés aux pieds: la persévérance dans
la voie droite également éloignée des extrêmes ne peut être gardée!

        Voilà le neuvième chapitre. Il se rattache au chapitre
        précédent, et il sert de transition au chapitre suivant.
        (TCHOU-HI.)




CHAPITRE X.


1. _Tseu-lou_ [disciple de KHOUNG-TSEU] interrogea son maître sur la
force de l'homme.

2. Le Philosophe répondit: Est-ce sur la force virile des contrées
méridionales, ou sur la force virile des contrées septentrionales?
Parlez-vous de votre propre force?

3. Avoir des manières bienveillantes et douces pour instruire les
hommes; avoir de la compassion pour les insensés qui se révoltent
contre la raison: voilà la force virile propre aux contrées
méridionales; c'est à elle que s'attachent les sages.

4. Faire sa couche de lames de fer et de cuirasses de peaux de bêtes
sauvages; contempler sans frémir les approches de la mort: voilà la
force virile propre aux contrées septentrionales, et c'est à elle que
s'attachent les braves.

5. Cependant, que la force d'âme du sage qui vit toujours en paix avec
les hommes et ne se laisse point corrompre par les passions est bien
plus forte et bien plus grande! Que la force d'âme de celui qui se
tient sans dévier dans la voie droite également éloignée des extrêmes
est bien plus forte et bien plus grande! Que la force d'âme de celui
qui, lorsque son pays jouit d'une bonne administration qui est son
ouvrage, ne se laisse point corrompre ou aveugler par un sot orgueil,
est bien plus forte et bien plus grande! Que la force d'âme de celui
qui, lorsque son pays sans lois manque d'une bonne administration,
reste immuable dans la vertu jusqu'à la mort, est bien plus forte et
bien plus grande!

        Voilà le dixième chapitre.




CHAPITRE XI.


1. Le Philosophe disait: Rechercher les principes des choses qui sont
dérobées à l'intelligence humaine; faire des actions extraordinaires
qui paraissent en dehors de la nature de l'homme; en un mot, opérer des
prodiges pour se procurer des admirateurs et des sectateurs dans les
siècles à venir: voilà ce que je ne voudrais pas faire.

2. L'homme d'une vertu supérieure s'applique à suivre et à parcourir
entièrement la voie droite. Faire la moitié du chemin, et défaillir
ensuite, est une action que je ne voudrais pas imiter.

3. L'homme d'une vertu supérieure persévère naturellement dans la
pratique du milieu également éloigné des extrêmes. Fuir le monde,
n'être ni vu ni connu des hommes, et cependant n'en éprouver aucune
peine, tout cela n'est possible qu'au saint.

        Voilà le onzième chapitre. Les citations des paroles
        de KHOUNG-TSEU par _Tseu-sse_, faites dans l'intention
        d'éclaircir le sens du premier chapitre, s'arrêtent
        ici. Or le grand but de cette partie du livre est de
        montrer que la _prudence_ éclairée, l'_humanité_ ou la
        _bienveillance universelle pour les hommes_, la _force
        d'âme_, ces trois vertus universelles et capitales,
        sont la porte par où l'on entre dans la voie droite
        que doivent suivre tous les hommes. C'est pourquoi ces
        vertus ont été traitées dans la première partie de
        l'ouvrage, en les illustrant par l'exemple des actions
        du grand _Chun_, de _Yan-youan_ (ou _Hoeï_, le disciple
        chéri de KHOUNG-TSEU), et de _Tseu-lou_ (autre disciple
        du même philosophe). Dans _Chun_, c'est la _prudence
        éclairée_; dans _Yan-youan_, c'est _l'humanité_ ou la
        bienveillance pour tous les hommes; dans _Tseu-lou_,
        c'est la _force d'âme_ ou la _force virile_. Si l'une de
        ces trois vertus manque, alors il n'est plus possible
        d'établir la règle de conduite morale ou la voie droite,
        et de rendre la vertu parfaite. On verra le reste dans
        le vingtième chapitre. (TCHOU-HI.)




CHAPITRE XII.


1. La voie droite [ou la règle de conduite morale du sage] est d'un
usage si étendu, qu'elle peut s'appliquer à toutes les actions des
hommes; mais elle est d'une nature tellement subtile, qu'elle n'est pas
manifeste pour tous.

2. Les personnes les plus ignorantes et les plus grossières de la
multitude, hommes et femmes, peuvent atteindre à cette science simple
de se bien conduire; mais il n'est donné à personne, pas même à
ceux qui sont parvenus au plus haut degré de sainteté, d'atteindre
à la perfection de cette science morale; il reste toujours quelque
chose d'inconnu [qui dépasse les plus nobles intelligences sur cette
terre][6]. Les personnes les plus ignorantes et les plus grossières
de la multitude, hommes et femmes, peuvent pratiquer cette règle de
conduite morale dans ce qu'elle a de plus général et de plus commun;
mais il n'est donné à personne, pas même à ceux qui sont parvenus au
plus haut degré de sainteté, d'atteindre à la perfection de cette
règle de conduite morale; il y a encore quelque chose que l'on ne
peut pratiquer. Le ciel et la terre sont grands sans doute; cependant
l'homme trouve encore en eux des imperfections. C'est pourquoi le sage,
en considérant ce que la règle de conduite morale de l'homme a de plus
grand, dit que le monde ne peut la contenir; et, en considérant ce
qu'elle a de plus petit, il dit que le monde ne peut la diviser.

3. Le _Livre des Vers_ dit[7]:

        «L'oiseau _youan_ s'envole jusque dans les cieux, le
        poisson plonge jusque dans les abîmes.»

Ce qui veut dire que la règle de conduite morale de l'homme est la loi
de toutes les intelligences; qu'elle illumine l'univers dans le plus
haut des cieux comme dans les plus profonds abîmes!

4. La règle de conduite morale du sage a son principe dans le cœur de
tous les hommes, d'où elle s'élève à sa plus haute manifestation pour
éclairer le ciel et la terre de ses rayons éclatants!

        Voilà le douzième chapitre. Il renferme les paroles
        de _Tseu-sse_, destinées à expliquer le sens de cette
        expression du premier chapitre, où il est dit que l'_on
        ne peut s'écarter de la règle de conduite morale de
        l'homme_. Dans les huit chapitres suivants, _Tseu-sse_
        cite sans ordre les paroles de KHOUNG-TSEU pour
        éclaircir le même sujet. (TCHOU-HI.)

[6] _Glose_.

[7] Livre _Ta-ya_, ode _Han-lou_.




CHAPITRE XIII.


1. Le Philosophe a dit: La voie droite ou la règle de conduite que
l'on doit suivre n'est pas éloignée des hommes. Si les hommes se font
une règle de conduite éloignée d'eux [c'est-à-dire, qui ne soit pas
conforme à leur propre nature], elle ne doit pas être considérée comme
une règle de conduite.

2. Le _Livre des Vers_ dit[8]:

        «L'artisan qui taille un manche de cognée sur un autre
        manche

        N'a pas son modèle éloigné de lui.»

Prenant le manche modèle pour tailler l'autre manche, il le regarde de
côté et d'autre, et, après avoir confectionné le nouveau manche, il
les examine bien tous les deux pour voir s'ils diffèrent encore l'un
de l'autre. De même le sage se sert de l'homme ou de l'humanité pour
gouverner et diriger les hommes; une fois qu'il les a ramenés au bien,
il s'arrête là[9].

3. Celui dont le cœur est droit, et qui porte aux autres les mêmes
sentiments qu'il a pour lui-même, ne s'écarte pas de la loi morale du
devoir prescrite aux hommes par leur nature rationnelle; il ne fait pas
aux autres ce qu'il désire qui ne lui soit pas fait à lui-même.

4. La règle de conduite morale du sage lui impose quatre grandes
obligations: moi, je n'en puis pas seulement remplir complétement une.
Ce qui est exigé d'un fils, qu'il soit soumis à son père, je ne puis
pas même l'observer encore; ce qui est exigé d'un sujet, qu'il soit
soumis à son prince, je ne puis pas même l'observer encore; ce qui est
exigé d'un frère cadet, qu'il soit soumis à son frère aîné, je ne puis
pas même l'observer encore; ce qui est exigé des amis, qu'ils donnent
la préférence en tout à leurs amis, je ne puis pas l'observer encore.
L'exercice de ces vertus constantes, éternelles; la circonspection
dans les paroles de tous les jours; ne pas négliger de faire tous ses
efforts pour parvenir à l'entier accomplissement de ses devoirs; ne pas
se laisser aller à un débordement de paroles superflues; faire en sorte
que les paroles répondent aux œuvres, et les œuvres aux paroles; en
agissant de cette manière, comment le sage ne serait-il pas sincère et
vrai?

        Voilà le treizième chapitre.


[8] Livre _Kouë-foung_, ode _Fa-ko_.

[9] Il ne lui impose pas une perfection contraire à sa nature.




CHAPITRE XIV.


1. L'homme sage qui s'est identifié avec la loi morale [en suivant
constamment la ligne moyenne également éloignée des extrêmes] agit
selon les devoirs de son état, sans rien désirer qui lui soit étranger.

2. Est-il riche, comblé d'honneurs, il agit comme doit agir un homme
riche et comblé d'honneurs. Est-il pauvre et méprisé, il agit comme
doit agir un homme pauvre et méprisé. Est-il étranger et d'une
civilisation différente, il agit comme doit agir un homme étranger et
de civilisation différente. Est-il malheureux, accablé d'infortunes, il
agit comme doit agir un malheureux accablé d'infortunes. Le sage qui
s'est identifié avec la loi morale conserve toujours assez d'empire sur
lui-même pour accomplir les devoirs de son état dans quelque condition
qu'il se trouve.

3. S'il est dans un rang supérieur, il ne tourmente pas ses inférieurs;
s'il est dans un rang inférieur, il n'assiège pas de sollicitations
basses et cupides ceux qui occupent un rang supérieur. Il se tient
toujours dans la droiture, et ne demande rien aux hommes; alors la paix
et la sérénité de son âme ne sont pas troublées. Il ne murmure pas
contre le ciel, et il n'accuse pas les hommes de ses infortunes.

4. C'est pourquoi le sage conserve une âme toujours égale, en attendant
l'accomplissement de la destinée céleste. L'homme qui est hors de la
voie du devoir se jette dans mille entreprises téméraires pour chercher
ce qu'il ne doit pas obtenir.

5. Le Philosophe a dit: L'archer peut être, sous un certain point de
vue, comparé au sage: s'il s'écarte du but auquel il vise, il rentre
en lui-même pour en chercher la cause.

        Voilà le quatorzième chapitre.




CHAPITRE XV.


1. La voie morale du sage peut être comparée à la route du voyageur,
qui doit commencer à lui pour s'éloigner ensuite; elle peut aussi être
comparée au chemin de celui qui gravit un lieu élevé en partant du lieu
bas où il se trouve.

2. Le _Livre des Vers_ dit[10]:

        «Une femme et des enfants qui aiment l'union et
        l'harmonie

        Sont comme les accords produits par le _Khin_ et le
        _Che_.

        Quand les frères vivent dans l'union et l'harmonie, la
        joie et le bonheur règnent parmi eux. Si le bon ordre
        est établi dans votre famille, votre femme et vos
        enfants seront heureux et satisfaits.»

3. Le Philosophe a dit: Quel contentement et quelle joie doivent
éprouver un père et une mère à la tête d'une semblable famille!

        Voilà le quinzième chapitre.


[10] Livre _Siao-ya_, ode _Tchang-ti_.




CHAPITRE XVI.


1. Le Philosophe a dit: Que les facultés des puissances subtiles du
ciel et de la terre sont vastes et profondes!

2. On cherche à les apercevoir, et on ne les voit pas; on cherche à
les entendre, et on ne les entend pas; identifiées à la substance des
choses, elles ne peuvent en être séparées.

3. Elles font que, dans tout l'univers, les hommes purifient et
sanctifient leur cœur, se revêtent de leurs habits de fête pour offrir
des sacrifices et des oblations à leurs ancêtres. C'est un océan
d'intelligences subtiles! Elles sont partout au-dessus de nous, à notre
gauche, à notre droite; elles nous environnent de toutes parts!

4. Le _Livre des Vers_ dit[11]:

        «L'arrivée des esprits subtils

        Ne peut être déterminée;

        A plus forte raison si on les néglige.»

5. Ces esprits cependant, quelque subtils et imperceptibles qu'ils
soient, se manifestent dans les formes corporelles des êtres; leur
essence étant une essence réelle, vraie, elle ne peut pas ne pas se
manifester sous une forme quelconque.

        Voilà le seizième chapitre. _On ne peut ni voir ni
        entendre ces esprits subtils_; c'est-à-dire qu'ils
        sont dérobés à nos regards par leur propre nature.
        Identifiés avec la substance des choses telles qu'elles
        existent, ils sont donc aussi d'un usage général. Dans
        les trois chapitres qui précèdent celui-ci, il est parlé
        de choses d'un usage restreint, particulier; dans les
        trois chapitres suivants, il est parlé de choses d'un
        usage général; dans ce chapitre-ci, il est parlé tout
        à la fois de choses d'un usage général, obscures et
        abstraites; il comprend le général et le particulier.
        (TCHOU-HI.)

[11] Livre _Ta-ya_, ode _Y-tchi_.


CHAPITRE XVII.


1. Le Philosophe a dit: Qu'elle était grande la piété filiale de
_Chun!_ il fut un saint par sa vertu; sa dignité fut la dignité
impériale; ses possessions s'étendaient aux quatre mers[12]; il offrit
les sacrifices impériaux à ses ancêtres dans le temple qui leur était
consacré; ses fils et ses petits-fils conservèrent ses honneurs dans
une suite de siècles[13].

2. C'est ainsi que sa grande vertu fut, sans aucun doute, le principe
qui lui fit obtenir sa dignité impériale, ses revenus publics, sa
renommée, et la longue durée de sa vie.

3. C'est ainsi que le ciel, dans la production continuelle des êtres,
leur donne sans aucun doute leurs développements selon leurs propres
natures, ou leurs tendances naturelles; l'arbre debout, il le fait
croître, le développe; l'arbre tombé, mort, il le dessèche, le réduit
en poussière.

4. Le _Livre des Vers_ dit[14]:

        «Que le prince qui gouverne avec sagesse soit loué!

        Sa brillante vertu resplendit de toutes parts;

        Il traite comme ils le méritent les magistrats et le
        peuple;

        Il tient ses biens et sa puissance du ciel;

        Il maintient la paix, la tranquillité et l'abondance en
        distribuant [les richesses qu'il a reçues];

        Et le ciel les lui rend de nouveau!»

5. Il est évident par là que la grande vertu des sages leur fait
obtenir le mandat du ciel pour gouverner les hommes.

        Voilà le dix-septième chapitre. Ce chapitre tire son
        origine de la persévérance dans la voie droite, de
        la constance dans les bonnes œuvres; il a été destiné
        à montrer au plus haut degré leur dernier résultat;
        il fait voir que les effets de la voie du devoir sont
        effectivement très-étendus, et que ce par quoi ils sont
        produits est d'une nature subtile et cachée. Les deux
        chapitres suivants présentent aussi de pareilles idées.
        (TCHOU-HI.)


[12] C'est-à-dire, aux douze provinces (_Tcheou_) dans lesquelles était
alors compris l'empire chinois. (_Glose_.)

[13] _Glose_.

[14] Livre _Ta-ya_, ode _Kia-lo_.




CHAPITRE XVIII.


1. Le Philosophe a dit: Le seul d'entre les hommes qui n'ait pas
éprouvé les chagrins de l'âme fut certainement _Wen-wang_. Il eut
_Wang-ki_ pour père, et _Wou-wang_ fut son fils. Tout le bien que le
père avait entrepris fut achevé par le fils.

2. _Wou-wang_ continua les bonnes œuvres de _Taï-wang_, de _Wang-ki_
et de _Wen-wang_. Il ne revêtit qu'une fois ses habits de guerre, et
tout l'empire fut à lui. Sa personne ne perdit jamais sa haute renommée
dans tout l'empire; sa dignité fut celle de fils du Ciel [c'est-à-dire
d'empereur]; ses possessions s'étendirent aux quatre mers. Il offrit
les sacrifices impériaux à ses ancêtres dans le temple qui leur était
consacré; ses fils et ses petits-fils conservèrent ses honneurs et sa
puissance dans une suite de siècles.

3. _Wou-wang_ était déjà très-avancé en âge lorsqu'il accepta le
mandat du Ciel qui lui conférait l'empire. _Tcheou-koung_ accomplit
les intentions vertueuses de _Wen-wang_ et de _Wou-wang_. Remontant
à ses ancêtres, il éleva _Taï-wang_ et _Wang-ki_ au rang de roi,
qu'ils n'avaient pas possédé, et il leur offrit les sacrifices selon
le rite impérial. Ces rites furent étendus aux princes tributaires,
aux grands de l'empire revêtus de dignités, jusqu'aux lettrés et aux
hommes du peuple sans titres et dignités. Si le père avait été un
grand de l'empire, et que le fils fût un lettré, celui-ci faisait
des funérailles à son père selon l'usage des grands de l'empire, et
il lui sacrifiait selon l'usage des lettrés; si son père avait été un
lettré, et que le fils fût un grand de l'empire, celui-ci faisait des
funérailles à son père selon l'usage des lettrés, et il lui sacrifiait
selon l'usage des grands de l'empire. Le deuil d'une année s'étendait
jusqu'aux grands; le deuil de trois années s'étendait jusqu'à
l'empereur. Le deuil du père et de la mère devait être porté trois
années sans distinction de rang: il était le même pour tous.

        Voilà le dix-huitième chapitre.




CHAPITRE XIX.


1. Le Philosophe a dit: Oh! que la piété filiale de _Wou-wang_ et de
_Tcheou-koung_ s'étendit au loin!

2. Cette même piété filiale sut heureusement suivre les intentions des
anciens sages qui les avaient précédés, et transmettre à la postérité
le récit de leurs grandes entreprises.

3. Au printemps, à l'automne, ces deux princes décoraient avec soin le
temple de leurs ancêtres; ils disposaient soigneusement les vases et
ustensiles anciens les plus précieux [au nombre desquels étaient le
grand sabre à fourreau de pourpre, et la sphère céleste de _Chun_][15];
ils exposaient aux regards les robes et les différents vêtements des
ancêtres, et ils leur offraient les mets de la saison.

4. Ces rites étant ceux de la salle des ancêtres, c'est pour cette
raison que les assistants étaient soigneusement placés à gauche ou
adroite, selon que l'exigeait leur dignité ou leur rang; les dignités
et les rangs étaient observés: c'est pour cette raison que les hauts
dignitaires étaient distingués du commun des assistants; les fonctions
cérémoniales étaient attribuées à ceux qui méritaient de les remplir:
c'est pour cette raison que l'on savait distinguer les sages des autres
hommes; la foule s'étant retirée de la cérémonie, et la famille s'étant
réunie dans le festin accoutumé, les jeunes gens servaient les plus
âgés: c'est pour cette raison que la solennité atteignait les personnes
les moins élevées en dignité. Pendant les festins, la couleur des
cheveux était observée: c'est pour cette raison que les assistants
étaient placés selon leur âge.

5. Ces princes, _Wou-wang_ et _Tcheou-koung_, succédaient à la dignité
de leurs ancêtres; ils pratiquaient leurs rites; ils exécutaient leur
musique; ils respectaient ce qu'ils avaient respecté; ils chérissaient
ce qu'ils avaient aimé; ils les servaient morts comme ils les auraient
servis vivants; ils les honoraient ensevelis dans la tombe comme s'ils
avaient encore été près d'eux: n'est-ce pas là le comble de la piété
filiale?

6. Les rites du sacrifice au ciel et du sacrifice à la terre étaient
ceux qu'ils employaient pour rendre leurs hommages au suprême
Seigneur[16]; les rites du temple des ancêtres étaient ceux qu'ils
employaient pour offrir des sacrifices à leurs prédécesseurs. Celui
qui sera parfaitement instruit des rites du sacrifice au ciel et du
sacrifice à la terre, et qui comprendra parfaitement le sens du grand
sacrifice quinquennal nommé _Ti_, et du grand sacrifice automnal nommé
_Tchang_, gouvernera aussi facilement le royaume que s'il regardait
dans la paume de sa main.

        Voilà le dix-neuvième chapitre.

[15] On peut voir la gravure de cette sphère, et la description des
cérémonies indiquées ci-dessus, dans la _Description de la Chine_, par
le traducteur, tom. 1, p. 89 et suiv.

[16] «Le ciel et la terre qui est au milieu.» (_Glose_.)




CHAPITRE XX.


1. _Ngai-koung_ interrogea KHOUNG-TSEU sur les principes constitutifs
d'un bon gouvernement.

2. Le Philosophe dit: Les lois gouvernementales des rois _Wen_ et _Wou_
sont consignées tout entières sur les tablettes de bambous. Si leurs
ministres existaient encore, alors leurs lois administratives seraient
en vigueur; leurs ministres ont cessé d'être, et leurs principes pour
bien gouverner ne sont plus suivis.

3. Ce sont les vertus, les qualités réunies des ministres d'un prince
qui font la bonne administration d'un État; comme la vertu fertile
de la terre, réunissant le mou et le dur, produit et fait croître
les plantes qui couvrent sa surface. Cette bonne administration dont
vous me parlez ressemble aux roseaux qui bordent les fleuves; elle se
produit naturellement sur un sol convenable.

4. Ainsi la bonne administration d'un État dépend des ministres qui lui
sont préposés. Un prince qui veut imiter la bonne administration des
anciens rois doit choisir ses ministres d'après ses propres sentiments,
toujours inspirés par le bien public; pour que ses sentiments aient
toujours le bien public pour mobile, il doit se conformer à la grande
loi du devoir; et cette grande loi du devoir doit être cherchée dans
l'humanité, cette belle vertu du cœur, qui est le principe de l'amour
pour tous les hommes.

5. Cette humanité, c'est l'homme lui-même; l'amitié pour les parents
en est le premier devoir. La justice, c'est l'équité; c'est rendre
à chacun ce qui lui convient: honorer les hommes sages en forme le
premier devoir. L'art de savoir distinguer ce que l'on doit aux parents
de différents degrés, celui de savoir comment honorer les sages selon
leurs mérites, ne s'apprennent que par les rites ou principes de
conduite inspirés par le ciel[17].

6. C'est pourquoi le prince ne peut pas se dispenser de corriger
et perfectionner sa personne. Dans l'intention de corriger et
perfectionner sa personne, il ne peut pas se dispenser de rendre à ses
parents ce qui leur est dû. Dans l'intention de rendre à ses parents
ce qui leur est dû, il ne peut pas se dispenser de connaître les
hommes sages pour les honorer et pour qu'ils puissent l'instruire de
ses devoirs. Dans l'intention de connaître les homme sages, il ne peut
pas se dispenser de connaître le ciel, ou la loi qui dirige dans la
pratique des devoirs prescrits.

7. Les devoirs les plus universels pour le genre humain sont au
nombre de cinq, et l'homme possède trois facultés naturelles pour les
pratiquer. Les cinq devoirs sont: les relations qui doivent exister
entre le prince et ses ministres, le père et ses enfants, le mari et
la femme, les frères aînés et les frères cadets, et l'union des amis
entre eux; lesquelles cinq relations constituent la loi naturelle
du devoir la plus universelle pour les hommes. La conscience, qui
est la lumière de l'intelligence pour distinguer le bien et le mal;
l'humanité, qui est l'équité du cœur; le courage moral, qui est la
force d'âme, sont les trois grandes et universelles facultés morales de
l'homme; mais ce dont on doit se servir pour pratiquer les cinq grands
devoirs se réduit à une seule et unique condition.

8. Soit qu'il suffise de naître pour connaître ces devoirs universels,
soit que l'étude ait été nécessaire pour les apprendre, soit que leur
connaissance ait exigé de grandes peines, lorsqu'on est parvenu à
cette connaissance, le résultat est le même; soit que l'on pratique
naturellement et sans efforts ces devoirs universels, soit qu'on
les pratique dans le but d'en retirer des profits ou des avantages
personnels, soit qu'on les pratique difficilement et avec efforts,
lorsqu'on est parvenu à l'accomplissement des œuvres méritoires, le
résultat est le même.

9. Le Philosophe a dit: Celui qui aime l'étude, ou l'application de
son intelligence à la recherche de la loi du devoir, est bien près
de la science morale; celui qui fait tous ses efforts pour pratiquer
ses devoirs est bien près de ce dévoûment au bonheur des hommes que
l'on appelle humanité; celui qui sait rougir de sa faiblesse dans la
pratique de ses devoirs est bien près de la force d'âme nécessaire pour
leur accomplissement.

10. Celui qui sait ces trois choses connaît alors les moyens qu'il faut
employer pour bien régler sa personne, ou se perfectionner soi-même;
connaissant les moyens qu'il faut employer pour régler sa personne,
il connaît alors les moyens qu'il faut employer pour faire pratiquer
la vertu aux autres hommes; connaissant les moyens qu'il faut employer
pour faire pratiquer la vertu aux autres hommes, il connaît alors les
moyens qu'il faut employer pour bien gouverner les empires et les
royaumes.

11. Tous ceux qui gouvernent les empires et les royaumes ont neuf
règles invariables à suivre, à savoir: se régler ou se perfectionner
soi-même, révérer les sages, aimer ses parents, honorer les premiers
fonctionnaires de l'État ou les ministres, être en parfaite harmonie
avec tous les autres fonctionnaires et magistrats, traiter et chérir
le peuple comme un fils, attirer près de soi tous les savants et les
artistes, accueillir agréablement les hommes qui viennent de loin, les
étrangers[18], et traiter avec amitié tous les grands vassaux.

12. Dès l'instant que le prince aura bien réglé et amélioré sa
personne, aussitôt les devoirs universels seront accomplis envers
lui-même; dès l'instant qu'il aura révéré les sages, aussitôt il n'aura
plus de doute sur les principes du vrai et du faux, du bien et du mal;
dès l'instant que ses parents seront l'objet des affections qui leur
sont dues, aussitôt il n'y aura plus de dissensions entre ses oncles,
ses frères aînés et ses frères cadets; dès l'instant qu'il honorera
convenablement les fonctionnaires supérieurs ou ministres, aussitôt il
verra les affaires d'État en bon ordre; dès l'instant qu'il traitera
comme il convient les fonctionnaires et magistrats secondaires,
aussitôt les docteurs, les lettrés s'acquitteront avec zèle de leurs
devoirs dans les cérémonies; dès l'instant qu'il aimera et traitera le
peuple comme un fils, aussitôt ce même peuple sera porté à imiter son
supérieur; dès l'instant qu'il aura attiré près de lui tous les savants
et les artistes, aussitôt ses richesses seront suffisamment mises en
usage; dès l'instant qu'il accueillera agréablement les hommes qui
viennent de loin, aussitôt les hommes des quatre extrémités de l'empire
accourront en foule dans ses États pour prendre part à ses bienfaits;
dès l'instant qu'il traitera avec amitié ses grands vassaux, aussitôt
il sera respecté dans tout l'empire.

13. Se purifier de toutes souillures, avoir toujours un extérieur
propre et décent et des vêtements distingués; ne se permettre aucun
mouvement, aucune action contrairement aux rites prescrits[19]: voilà
les moyens qu'il faut employer pour bien régler sa personne; repousser
loin de soi les flatteurs, fuir les séductions de la beauté, mépriser
les richesses, estimer à un haut prix la vertu et les hommes qui
la pratiquent: voilà les moyens qu'il faut employer pour donner de
l'émulation aux sages; honorer la dignité de ses parents, augmenter
leurs revenus, aimer et éviter ce qu'ils aiment et évitent: voilà
les moyens qu'il faut employer pour faire naître l'amitié entre les
parents; créer assez de fonctionnaires inférieurs pour exécuter les
ordres des supérieurs: voilà le moyen qu'il faut employer pour exciter
le zèle et l'émulation des ministres; augmenter les appointements des
hommes pleins de fidélité et de probité: voilà le moyen d'exciter le
zèle et l'émulation des autres fonctionnaires publics; n'exiger de
services du peuple que dans les temps convenables, diminuer les impôts:
voilà les moyens d'exciter le zèle et l'émulation des familles;
examiner chaque jour si la conduite des hommes que l'on emploie est
régulière, et voir tous les mois si leurs travaux répondent à leurs
salaires: voilà les moyens d'exciter le zèle et l'émulation des
artistes et des artisans; reconduire les étrangers quand ils s'en
vont, aller au-devant de ceux qui arrivent pour les bien recevoir,
faire l'éloge de ceux qui ont de belles qualités et de beaux talents,
avoir compassion de ceux qui en manquent: voilà les moyens de bien
recevoir les étrangers; prolonger la postérité des grands feudataires
sans enfants, les réintégrer dans leurs principautés perdues, rétablir
le bon ordre dans les États troublés par les séditions, les secourir
dans les dangers, faire venir à sa cour les grands vassaux, et leur
ordonner de faire apporter par les gouverneurs de province les présents
d'usage aux époques fixées; traiter grandement ceux qui s'en vont, et
généreusement ceux qui arrivent, en n'exigeant d'eux que de légers
tributs: voilà les moyens de se faire aimer des grands vassaux.

14. Tous ceux qui gouvernent les empires ont ces neuf règles
invariables à suivre; les moyens à employer pour les pratiquer se
réduisent à un seul.

15. Toutes les actions vertueuses, tous les devoirs qui ont été
résolus d'avance, sont par cela même accomplis; s'ils ne sont pas
résolus d'avance, ils sont par cela même dans un état d'infraction.
Si l'on a déterminé d'avance les paroles que l'on doit prononcer, on
n'éprouve par cela même aucune hésitation. Si l'on a déterminé d'avance
ses affaires, ses occupations dans le monde, par cela même elles
s'accomplissent facilement. Si l'on a déterminé d'avance sa conduite
morale dans la vie, on n'éprouvera point de peines de lame. Si l'on a
déterminé d'avance la loi du devoir, elle ne faillira jamais.

16. Si celui qui est dans un rang inférieur n'obtient pas la confiance
de son supérieur, le peuple ne peut pas être bien administré; il y a un
principe certain dans la détermination de ce rapport: _Celui qui n'est
pas sincère et fidèle avec ses amis n'obtiendra pas la confiance de ses
supérieurs_. Il y a un principe certain pour déterminer les rapports
de sincérité et de fidélité avec les amis: _Celui qui n'est pas soumis
envers ses parents n'est pas sincère et fidèle avec ses amis_. Il y a
un principe certain pour déterminer les rapports d'obéissance envers
les parents: _Si en faisant un retour sur soi-même on ne se trouve
pas entièrement dépouillé de tout mensonge, de tout ce qui n'est pas
la vérité; si l'on ne se trouve pas parfait enfin, on ne remplit pas
complètement ses devoirs d'obéissance envers ses parents_. Il y a un
principe certain pour reconnaître l'état de perfection: _Celui qui ne
sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux; qui ne sait pas
reconnaître dans l'homme le mandat du ciel, n'est pas encore arrivé à
la perfection._

17. Le parfait, le vrai, dégagé de tout mélange, est la loi du ciel;
la perfection ou le perfectionnement, qui consiste à employer tous ses
efforts pour découvrir la loi céleste, le vrai principe du mandat du
ciel, est la loi de l'homme. L'homme _parfait_ [_ching-tche_] atteint
cette loi sans aucun secours étranger; il n'a pas besoin de méditer,
de réfléchir longtemps pour l'obtenir; il parvient à elle avec calme
et tranquillité; c'est là le _saint homme_ [_ching-jin_]. Celui qui
tend constamment à son perfectionnement est le sage qui sait distinguer
le bien du mal, qui choisit le bien et s'y attache fortement pour ne
jamais le perdre.

18. Il doit beaucoup étudier pour apprendre tout ce qui est bien; il
doit interroger avec discernement, pour chercher à s'éclairer dans
tout ce qui est bien; il doit veiller soigneusement sur tout ce qui
est bien, de crainte de le perdre, et le méditer dans son âme; il doit
s'efforcer toujours de connaître tout ce qui est bien, et avoir grand
soin de le distinguer de tout ce qui est mal; il doit ensuite fermement
et constamment pratiquer ce bien.

19. S'il y a des personnes qui n'étudient pas, ou qui, si elles
étudient, ne profitent pas, qu'elles ne se découragent point, ne
s'arrêtent point; s'il y a des personnes qui n'interrogent pas les
hommes instruits, pour s'éclairer sur les choses douteuses ou qu'elles
ignorent, ou si, en les interrogeant, elles ne peuvent devenir plus
instruites, qu'elles ne se découragent point; s'il y a des personnes
qui ne méditent pas, ou qui, si elles méditent, ne parviennent pas à
acquérir une connaissance claire du principe du bien, qu'elles ne se
découragent point; s'il y a des personnes qui ne distinguent pas le
bien du mal, ou qui, si elles le distinguent, n'en ont pas cependant
une perception claire et nette, qu'elles ne se découragent point; s'il
y a des personnes qui ne pratiquent pas le bien, ou qui, si elles le
pratiquent, ne peuvent y employer toutes leurs forces, qu'elles ne
se découragent point: ce que d'autres feraient en une fois, elles le
feront en dix; ce que d'autres feraient en cent, elles le feront en
mille.

20. Celui qui suivra véritablement cette règle de persévérance, quelque
ignorant qu'il soit, il deviendra nécessairement éclairé; quelque
faible qu'il soit, il deviendra nécessairement fort.

        Voilà le vingtième chapitre. Il contient les paroles
        de KHOUNG-TSEU, destinées à offrir les exemples de
        vertu du grand _Chun_, de _Wen-wang_, de _Wou-wang_
        et de _Tcheou-koung_, pour les continuer. _Tseu-sse_,
        dans ce chapitre, éclaircit ce qu'ils ont transmis par
        la tradition; il le rapporte et le met en ordre. Il
        fait même plus, car il embrasse les devoirs d'un usage
        général, ainsi que les devoirs moins accessibles des
        hommes qui tendent à la perfection, en même temps que
        ceux qui concernent les petits et les grands, afin
        de compléter le sens du douzième chapitre. Dans le
        chapitre précédent, il est parlé de la perfection, et le
        philosophe expose ce qu'il entend par ce terme; ce qu'il
        appelle le _parfait_ est véritablement le nœud central
        et fondamental de ce livre. (TCHOU-HI.)


[17] Il y a ici dans l'édition de TCHOU-HI un paragraphe qui se trouve
plus loin, et que la plupart des autres éditeurs chinois ont supprimé,
parce qu'il n'a aucun rapport avec ce qui précède et ce qui suit, et
qu'il parait la déplacé et faire un double emploi. Nous l'avons aussi
supprimé en cet endroit.

[18] La _Glose_ dit que ce sont _les marchands étrangers_ (chang), _les
commerçants_ (kou), _les hôtes ou visiteurs_ (pin), _et les étrangers
au pays_ (liu).

[19] «Regarder, écouter, parler, se mouvoir, sortir, entrer, se lever,
s'asseoir, sont des mouvements qui doivent être conformes aux rites.»
(_Glose._)




CHAPITRE XXI.


1. La haute lumière de l'intelligence qui naît de la perfection morale,
ou de la vérité sans mélange, s'appelle vertu naturelle ou sainteté
primitive. La perfection morale qui naît de la haute lumière de
l'intelligence s'appelle instruction ou sainteté acquise. La perfection
morale suppose la haute lumière de l'intelligence; la haute lumière de
l'intelligence suppose la perfection morale.

        Voilà le vingt et unième chapitre, par lequel _Tseu-sse_
        a lié le sens du chapitre précédent à celui des
        chapitres suivants, dans lesquels il expose la doctrine
        de son maître KHOUNG-TSEU, concernant la _loi du ciel_
        et la _loi de l'homme_. Les onze chapitres qui suivent
        renferment les paroles de _Tseu-sse_, destinées à
        éclaircir et à développer le sens de celui-ci.




CHAPITRE XXII.


1. Il n'y a dans le monde que les hommes souverainement parfaits qui
puissent connaître à fond leur propre nature, la loi de leur être,
et les devoirs qui en dérivent; pouvant connaître à fond leur propre
nature et les devoirs qui en dérivent, ils peuvent par cela même
connaître à fond la nature des autres hommes, la loi de leur être, et
leur enseigner tous les devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir
le mandat du ciel; pouvant connaître à fond la nature des autres
hommes, la loi de leur être, et leur enseigner les devoirs qu'ils ont
à observer pour accomplir le mandat du ciel, ils peuvent par cela même
connaître à fond la nature des autres êtres vivants et végétants, et
leur faire accomplir leur loi de vitalité selon leur propre nature;
pouvant connaître à fond la nature des êtres vivants et végétants, et
leur faire accomplir leur loi de vitalité selon leur propre nature,
ils peuvent par cela même, au moyen de leurs facultés intelligentes
supérieures, aider le ciel et la terre dans les transformations et
l'entretien des êtres, pour qu'ils prennent leur complet développement;
pouvant aider le ciel et la terre dans les transformations et
l'entretien des êtres, ils peuvent par cela même constituer un
troisième pouvoir avec le ciel et la terre.

        Voilà le vingt-deuxième chapitre. Il y est parlé de la
        loi du ciel. (TCHOU-HI.)




CHAPITRE XXIII.


1. Ceux qui viennent immédiatement après ces hommes souverainement
parfaits par leur propre nature sont ceux qui font tous leurs efforts
pour rectifier leurs penchants détournés du bien; ces penchants
détournés du bien peuvent revenir à l'état de perfection; étant arrivés
à l'état de perfection, alors ils produisent des effets extérieurs
visibles; ces effets extérieurs visibles étant produits, alors ils se
manifestent; étant manifestés, alors ils jetteront un grand éclat;
ayant jeté un grand éclat, alors ils émouvront les cœurs; ayant ému les
cœurs, alors ils opéreront de nombreuses conversions; ayant opéré de
nombreuses conversions, alors ils effaceront jusqu'aux dernières traces
du vice: il n'y a dans le monde que les hommes souverainement parfaits
qui puissent être capables d'effacer ainsi les dernières traces du vice
dans le cœur des hommes.

        Voilà le vingt-troisième chapitre. Il y est parlé de la
        loi de l'homme.




CHAPITRE XXIV


1. Les facultés de l'homme souverainement parfait sont si puissantes,
qu'il peut, par leur moyen, prévoir les choses à venir. L'élévation des
familles royales s'annonce assurément par d'heureux présages; la chute
des dynasties s'annonce assurément aussi par de funestes présages; ces
présages heureux ou funestes se manifestent dans la grande herbe nommée
_chi_, sur le dos de la tortue, et excitent en elle de tels mouvements,
qu'ils font frissonner ses quatre membres. Quand des événements
heureux ou malheureux sont prochains, l'homme souverainement parfait
prévoit avec certitude s'ils seront heureux; il prévoit également
avec certitude s'ils seront malheureux; c'est pourquoi l'homme
souverainement parfait ressemble aux intelligences surnaturelles.

        Voilà le vingt-quatrième chapitre. Il y est parlé de la
        loi du ciel.




CHAPITRE XXV.


1. Le _parfait_ est par lui-même parfait absolu; _la loi du devoir_ est
par elle-même loi de devoir.

2. Le _parfait_ est le commencement et la fin de tous les êtres; sans
le parfait ou la perfection, les êtres ne seraient pas. C'est pourquoi
le sage estime cette perfection au-dessus de tout.

3. L'homme parfait ne se borne pas à se perfectionner lui-même
et s'arrêter ensuite; c'est pour cette raison qu'il s'attache à
perfectionner aussi les autres êtres. Se perfectionner soi-même est
sans doute une vertu; perfectionner les autres êtres est une haute
science; ces deux perfectionnements sont des vertus de la nature ou de
la faculté rationnelle pure. Réunir le perfectionnement extérieur et le
perfectionnement intérieur constitue la règle du devoir. C'est ainsi
que l'on agit convenablement selon les circonstances.

        Voilà le vingt-cinquième chapitre. Il y est parlé de la
        loi de l'homme.




CHAPITRE XXVI.


1. C'est pour cela que l'homme souverainement parfait ne cesse jamais
d'opérer le bien, ou de travailler au perfectionnement des autres
hommes.

2. Ne cessant jamais de travailler au perfectionnement des autres
hommes, alors il persévère toujours dans ses bonnes actions;
persévérant toujours dans ses bonnes actions, alors tous les êtres
portent témoignage de lui.

3. Tous les êtres portant témoignage de lui, alors l'influence de la
vertu s'agrandit et s'étend au loin; étant agrandie et étendue au loin,
alors elle est vaste et profonde; étant vaste et profonde, alors elle
est haute et resplendissante.

4. La vertu de l'homme souverainement parfait est vaste et profonde:
c'est pour cela qu'il a en lui la faculté de contribuer à l'entretien
et au développement des êtres; elle est haute et resplendissante: c'est
pour cela qu'il a en lui la faculté de les éclairer de sa lumière; elle
est grande et persévérante: c'est pour cela qu'il a en lui la faculté
de contribuer à leur perfectionnement, et de s'identifier par ses
œuvres avec le ciel et la terre.

5. Les hommes souverainement parfaits, par la grandeur et la profondeur
de leur vertu, s'assimilent avec la terre; par sa hauteur et son
éclat, ils s'assimilent avec le ciel; par son étendue et sa durée, ils
s'assimilent avec l'espace et le temps sans limite.

6. Celui qui est dans cette haute condition de sainteté parfaite ne
se montre point, et cependant, comme la terre, il se révèle par ses
bienfaits; il ne se déplace point, et cependant, comme le ciel, il
opère de nombreuses transformations; il n'agit point, et cependant,
comme l'espace et le temps, il arrive au perfectionnement de ses œuvres.

7. La puissance ou la loi productive du ciel et de la terre peut être
exprimée par un seul mot; son action dans l'un et l'autre n'est pas
double: c'est la perfection; mais alors sa production des êtres est
incompréhensible.

8. La raison d'être, ou la loi du ciel et de la terre, est vaste en
effet; elle est profonde! elle est sublime! elle est éclatante! elle
est immense! elle est éternelle!

9. Si nous portons un instant nos regards vers le ciel, nous
n'apercevons d'abord qu'un petit espace scintillant de lumière; mais si
nous pouvions nous élever jusqu'à cet espace lumineux, nous trouverions
qu'il est d'une immensité sans limites; le soleil, la lune, les
étoiles, les planètes, y sont suspendus comme à un fil; tous les êtres
de l'univers en sont couverts comme d'un dais. Maintenant, si nous
jetons un regard sur la terre, nous croirons d'abord que nous pouvons
la tenir dans la main; mais, si nous la parcourons, nous la trouverons
étendue, profonde; soutenant la haute montagne fleurie[20] sans fléchir
sous son poids; enveloppant les fleuves et les mers dans son sein, sans
en être inondée, et contenant tous les êtres. Cette montagne ne nous
semble qu'un petit fragment de rocher; mais, si nous explorons son
étendue, nous la trouverons vaste et élevée; les plantes et les arbres
croissant à sa surface, des oiseaux et des quadrupèdes y faisant leur
demeure, et renfermant elle-même dans son sein des trésors inexploités.
Et cette eau que nous apercevons de loin nous semble pouvoir à peine
remplir une coupe légère; mais, si nous parvenons à sa surface, nous ne
pouvons en sonder la profondeur; des énormes tortues, des crocodiles,
des hydres, des dragons, des poissons de toute espèce, vivent dans son
sein; des richesses précieuses y prennent naissance.

10. Le _Livre des Vers_ dit[21]:

        «Il n'y a que le mandat du ciel

        Dont l'action éloignée ne cesse jamais.»

Voulant dire par là que c'est cette action incessante qui le fait le
mandat du ciel.

«Oh! comment n'aurait-elle pas été éclatante,

La pureté de la vertu de _Wou-wang_?»

Voulant dire aussi par là que c'est par cette même pureté de vertu
qu'il fut _Wou-wang_, car elle ne s'éclipsa jamais.

        Voilà le vingt-sixième chapitre. Il y est parlé de la
        loi du ciel.

[20] Montagne de la province du _Chen-si_.

[21] Livre _Tcheou-soung_, ode _Weï-thian-tchi-ming_.




CHAPITRE XXVII.


1. Oh! que la loi du devoir de l'homme saint est grande!

2. C'est un océan sans rivages! elle produit et entretient tous les
êtres; elle touche au ciel par sa hauteur.

3. Oh! qu'elle est abondante et vaste! elle embrasse trois cents rites
du premier ordre et trois mille du second.

4. Il faut attendre l'homme capable de suivre une telle loi, pour
qu'elle soit ensuite pratiquée.

5. C'est pour cela qu'il est dit: «Si l'on ne possède pas la suprême
vertu des saints hommes, la suprême loi du devoir ne sera pas
complètement pratiquée.»

6. C'est pour cela aussi que le sage, identifié avec la loi du
devoir, cultive avec respect sa nature vertueuse, cette raison droite
qu'il a reçue du ciel, et qu'il s'attache à rechercher et à étudier
attentivement ce qu'elle lui prescrit. Dans ce but, il pénètre
jusqu'aux dernières limites de sa profondeur et de son étendue, pour
saisir ses préceptes les plus subtils et les plus inaccessibles aux
intelligences vulgaires. Il développe au plus haut degré les hautes
et pures facultés de son intelligence, et il se fait une loi de
suivre toujours les principes de la droite raison. Il se conforme
aux lois déjà reconnues et pratiquées anciennement de la nature
vertueuse de l'homme, et il cherche à en connaître de nouvelles, non
encore déterminées; il s'attache avec force à tout ce qui est honnête
et juste, afin de réunir en lui la pratique des rites, qui sont
l'expression de la loi céleste.

7. C'est pour cela que s'il est revêtu de la dignité souveraine, il
n'est point rempli d'un vain orgueil; s'il se trouve dans lune des
conditions inférieures, il ne se constitue point en état de révolte.
Que l'administration du royaume soit équitable, sa parole suffira pour
l'élever à la dignité qu'il mérite; qu'au contraire le royaume soit
mal gouverné, qu'il y règne des troubles et des séditions, son silence
suffira pour sauver sa personne.

Le _Livre des Vers_ dit[22]:

        «Parce qu'il fut intelligent et prudent observateur des
        événements,

        C'est pour cela qu'il conserva sa personne.»

Cela s'accorde avec ce qui est dit précédemment.

        Voilà le vingt-septième chapitre. Il y est parlé de la
        loi de l'homme.


[22] Livre _Ta-ya_, ode _Tching-ming_.




CHAPITRE XXVIII.


1. Le Philosophe a dit: L'homme ignorant et sans vertu, qui aime à ne
se servir que de son propre jugement; l'homme sans fonctions publiques,
qui aime à s'arroger un pouvoir qui ne lui appartient pas; l'homme
né dans le siècle et soumis aux lois de ce siècle, qui retourne à
la pratique des lois anciennes, tombées en désuétude ou abolies, et
tous ceux qui agissent d'une semblable manière, doivent s'attendre à
éprouver de grands maux.

2. Excepté le fils du Ciel, ou celui qui a reçu originairement un
mandat pour être le chef de l'empire[23], personne n'a le droit
d'établir de nouvelles cérémonies, personne n'a le droit de fixer de
nouvelles lois somptuaires, personne n'a le droit de changer ou de
corriger la forme des caractères de l'écriture en vigueur.

3. Les chars de l'empire actuel suivent les mêmes ornières que ceux des
temps passés; les livres sont écrits avec les mêmes caractères, et les
mœurs sont les mêmes qu'autrefois.

4. Quand même il posséderait la dignité impériale des anciens
souverains, s'il n'a pas leurs vertus, personne ne doit oser établir de
nouvelles cérémonies et une nouvelle musique. Quand même il posséderait
leurs vertus, s'il n'est pas revêtu de leur dignité impériale, personne
ne doit également oser établir de nouvelles cérémonies et une nouvelle
musique.

5. Le Philosophe a dit: J'aime à me reporter aux usages et coutumes de
la dynastie des _Hia;_ mais le petit État de _Khi_, où cette dynastie
s'est éteinte, ne les a pas suffisamment conservés. J'ai étudié les
usages et coutumes de la dynastie de _Yin_ [ou _Chang_]; ils sont
encore en vigueur dans l'État de _Soûng_. J'ai étudié les usages et
coutumes de la dynastie des _Tcheou_; et comme ce sont celles qui sont
aujourd'hui en vigueur, je dois aussi les suivre.

        Voilà le vingt-huitième chapitre. Il se rattache au
        chapitre précédent, et il n'y a rien de contraire au
        suivant. Il y est aussi question de la loi de l'homme.
        (TCHOU-HI.)


[23] C'est ainsi que s'exprime la _Glose_.




CHAPITRE XXIX.


1. Il y a trois affaires que l'on doit regarder comme de la plus haute
importance dans le gouvernement d'un empire: _l'établissement des rites
ou cérémonies, la fixation des lois somptuaires, et l'altération dans
la forme des caractères de récriture;_ et ceux qui s'y conforment
commettent peu de fautes.

2. Les lois, les règles d'administration des anciens temps, quoique
excellentes, n'ont pas une autorité suffisante, parce que l'éloignement
des temps ne permet pas d'établir convenablement leur authenticité;
manquant d'authenticité, elles ne peuvent obtenir la confiance du
peuple; le peuple ne pouvant accorder une confiance suffisante aux
hommes qui les ont écrites, il ne les observe pas. Celles qui sont
proposées par des sages non revêtus de la dignité impériale, quoique
excellentes, n'obtiennent pas le respect nécessaire; n'obtenant pas
le respect qui est nécessaire à leur sanction, elles n'obtiennent
pas également la confiance du peuple; n'obtenant pas la confiance du
peuple, le peuple ne les observe pas.

3. C'est pourquoi la loi du devoir d'un prince sage, dans
l'établissement des lois les plus importantes, a sa base fondamentale
en lui-même; l'autorité de sa vertu et de sa haute dignité s'impose à
tout le peuple; il conforme son administration à celle des fondateurs
des trois premières dynasties, et il ne se trompe point; il établit ses
lois selon celles du ciel et de la terre, et elles n'éprouvent aucune
opposition; il cherche la preuve de la vérité dans les esprits et les
intelligences supérieures, et il est dégagé de nos doutes; il est cent
générations à attendre le saint homme, et il n'est pas sujet à nos
erreurs.

4. _Il cherche la preuve de la vérité dans les esprits et les
intelligences supérieures_, et par conséquent il connaît profondément
la loi du mandat céleste. _Il est cent générations à attendre le saint
homme, et il n'est pas sujet à nos erreurs_; par conséquent il connait
profondément les principes de la nature humaine.

5. C'est pourquoi le prince sage n'a qu'à agir, et pendant des siècles
ses actions sont la loi de l'empire; il n'a qu'à parler, et pendant des
siècles ses paroles sont la règle de l'empire. Les peuples éloignés
ont alors espérance en lui; ceux qui l'avoisinent ne s'en fatigueront
jamais.

6. Le _Livre des Vers_ dit[24]:

        «Dans ceux-là il n'y a pas de haine.

        Dans ceux-ci il n'y a point de satiété.

        Oh! oui, matin et soir

        Il sera à jamais l'objet d'éternelles louanges!»

Il n'y a jamais eu de sages princes qui n'aient été tels après avoir
obtenu une pareille renommée dans le monde.

        Voila le vingt-neuvième chapitre. Il se rattache à ces
        paroles du chapitre précédent: _Placé dans le rang
        supérieur_ [ou revêtu de la dignité impériale], _il
        n'est point rempli d'orgueil_. Il y est aussi parlé de
        la loi de l'homme.


[24] Livre _Tcheou-soung_, ode _Tching-lou_.




CHAPITRE XXX.


1. Le philosophe KHOUNG-TSEU rappelait avec vénération les temps des
anciens empereurs _Yao_ et _Chun;_ mais il se réglait principalement
sur la conduite des souverains plus récents _Wen_ et _Wou_. Prenant
pour exemple de ses actions les lois naturelles et immuables qui
régissent les corps célestes au-dessus de nos têtes, il imitait la
succession régulière des saisons qui s'opère dans le ciel; à nos pieds,
il se conformait aux lois de la terre et de l'eau fixes ou mobiles.

2. On peut le comparer au ciel et à la terre, qui contiennent et
alimentent tout, qui couvrent et enveloppent tout; on peut le
comparer aux quatre saisons, qui se succèdent continuellement sans
interruption; on peut le comparer au soleil et à la lune, qui éclairent
alternativement le monde.

3. Tous les êtres de la nature vivent ensemble de la vie universelle,
et ne se nuisent pas les uns aux autres; toutes les lois qui règlent
les saisons et les corps célestes s'accomplissent en même temps sans se
contrarier entre elles. L'une des facultés partielles de la nature est
de faire couler un ruisseau; mais ses grandes énergies, ses grandes et
souveraines facultés produisent et transforment tous les êtres. Voilà
en effet ce qui rend grands le ciel et la terre!

        Voilà le trentième chapitre. Il traite de la loi du
        ciel. (TCHOU-HI.)




CHAPITRE XXXI


1. Il n'y a dans l'univers que l'homme souverainement saint qui, par
la faculté de connaître à fond et de comprendre parfaitement les
lois primitives des êtres vivants, soit digne de posséder l'autorité
souveraine et de commander aux hommes; qui, par sa faculté d'avoir une
âme grande, magnanime, affable et douce, soit capable de posséder le
pouvoir de répandre des bienfaits avec profusion; qui, par sa faculté
d'avoir une âme élevée, ferme, imperturbable et constante, soit
capable de faire régner la justice et l'équité; qui, par sa faculté
d'être toujours honnête, simple, grave, droit et juste, soit capable
de s'attirer le respect et la vénération; qui, par sa faculté d'être
revêtu des ornements de l'esprit, et des talents que procure une étude
assidue, et de ces lumières que donne une exacte investigation des
choses les plus cachées, des principes les plus subtils, soit capable
de discerner avec exactitude le vrai du faux, le bien du mal.

2. Ses facultés sont si amples, si vastes, si profondes, que c'est
comme une source immense d'où tout sort en son temps.

3. Elles sont vastes et étendues comme le ciel; la source cachée
d'où elles découlent est profonde comme l'abîme. Que cet homme
souverainement saint apparaisse avec ses vertus, ses facultés
puissantes, et les peuples ne manqueront pas de lui témoigner leur
vénération; qu'il parle, et les peuples ne manqueront pas d'avoir foi
en ses paroles; qu'il agisse, et les peuples ne manqueront pas d'être
dans la joie.

4. C'est ainsi que la renommée de ses vertus est un océan qui inonde
l'empire de toutes parts; elle s'étend même jusqu'aux barbares des
régions méridionales et septentrionales; partout où les vaisseaux et
les chars peuvent aborder, où les forces de l'industrie humaine peuvent
faire pénétrer, dans tous les lieux que le ciel couvre de son dais
immense, sur tous les points que la terre enserre, que le soleil et la
lune éclairent de leurs rayons, que la rosée et les nuages du matin
fertilisent; tous les êtres humains qui vivent et qui respirent ne
peuvent manquer de l'aimer et de le révérer. C'est pourquoi il est dit:
_Que ses facultés, ses vertus puissantes l'égalent au ciel_.

        Voilà le trente et unième chapitre. Il se rattache au
        chapitre précédent; il y est parlé des énergies ou
        facultés partielles de la nature dans la production
        des êtres. Il y est aussi question de la loi du ciel.
        (TCHOU-HI.)




CHAPITRE XXXII.


1. Il n'y a dans l'univers que l'homme souverainement parfait par
la pureté de son âme qui soit capable de distinguer et de fixer les
devoirs des cinq grandes relations qui existent dans l'empire entre les
hommes; d'établir sur des principes fixes et conformes à la nature des
êtres la grande base fondamentale des actions et des opérations qui
s'exécutent dans le monde; de connaître parfaitement les créations et
les annihilations du ciel et de la terre. Un tel homme souverainement
parfait a en lui-même le principe de ses actions.

2. Sa bienveillance envers tous les hommes est extrêmement vaste; ses
facultés intimes sont extrêmement profondes; ses connaissances des
choses célestes sont extrêmement étendues.

3. Mais, à moins d'être véritablement très-éclairé, profondément
intelligent, saint par ses œuvres, instruit des lois divines, et
pénétré des quatre grandes vertus célestes [_l'humanité, la justice, la
bienséance et la science des devoirs_], comment pourrait-on connaître
ses mérites?

        Voilà le trente-deuxième chapitre. Il se rattache au
        chapitre précédent, et il y est parlé des grandes
        énergies ou facultés de la nature dans la production
        des êtres; il y est aussi question de la loi du ciel.
        Dans le chapitre qui précède celui-ci, il est parlé des
        vertus de l'homme souverainement saint; dans celui-ci,
        il est parlé de la loi de l'homme souverainement
        parfait. Ainsi la loi de l'homme souverainement parfait
        ne peut être connue que par l'homme souverainement
        saint; la vertu de l'homme souverainement saint ne
        peut être pratiquée que par l'homme souverainement
        parfait; alors ce ne sont pas effectivement deux choses
        différentes. Dans ce livre, il est parlé du saint homme
        comme ayant atteint le point le plus extrême de la loi
        céleste; arrivé là, il est impossible d'y rien ajouter.
        (TCHOU-HI.)




CHAPITRE XXXIII.


1. Le _Livre des Vers_ dit[25]:

        «Elle couvrait sa robe brodée d'or d'un surtout
        grossier.»

Elle haïssait le faste et la pompe de ses ornements. C'est ainsi que
les actions vertueuses du sage se dérobent aux regards, et cependant
se révèlent de plus en plus chaque jour, tandis que les actions
vertueuses de l'homme inférieur se produisent avec ostentation et
s'évanouissent chaque jour. La conduite du sage est sans saveur
comme l'eau, mais cependant elle n'est point fastidieuse; elle est
retirée, mais cependant elle est belle et grave; elle paraît confuse
et désordonnée, mais cependant elle est régulière. Le sage connaît les
choses éloignées, c'est-à-dire le monde, les empires et les hommes,
par les choses qui le touchent, par sa propre personne; il connaît les
passions des autres par les siennes propres, par les mouvements de son
cœur; il connaît les plus secrets mouvements de son cœur par ceux qui
se révèlent dans les autres. C'est ainsi qu'il peut entrer dans le
chemin de la vertu.

2. Le _Livre des Vers_ dit[26]:

        «Quoique le poisson en plongeant se cache dans l'eau,

        Cependant la transparence de l'onde le trahit, et on
        peut le voir tout entier.»

C'est ainsi que le sage en s'examinant intérieurement ne trouve rien
dans son cœur qu'il ait à se reprocher et dont il ait à rougir. Ce que
le sage ne peut trouver en lui, n'est-ce pas ce que les autres hommes
n'aperçoivent pas en eux?

3. Le _Livre des Vers_ dit[27]:

        «Sois attentif sur toi-même jusque dans ta maison;

        Prends bien garde de ne rien faire, dans le lieu le plus
        secret, dont tu puisses rougir.»

C'est ainsi que le sage s'attire encore le respect, lors même qu'il
ne se produit pas en public; il est encore vrai et sincère, lors même
qu'il garde le silence.

4. Le _Livre des Vers_ dit[28]:

        «Il se rend avec recueillement et en silence au temple
        des ancêtres,

        Et pendant tout le temps du sacrifice il ne s'élève
        aucune discussion sur la préséance des rangs et des
        devoirs.»

C'est ainsi que le sage, sans faire de largesses, porte les hommes à
pratiquer la vertu; il ne se livre point à des mouvements de colère, et
il est craint du peuple à l'égal des haches et des coutelas.

5. Le _Livre des Vers_ dit[29]:

        «Sa vertu recueillie ne se montrait pas, tant elle était
        profonde!

        Cependant tous ses vassaux l'imitèrent!»

C'est pour cela qu'un homme plein de vertus s'attache fortement à
pratiquer tout ce qui attire le respect, et par cela même il fait que
tous les États jouissent entre eux d'une bonne harmonie.

6. Le _Livre des Vers_[30] met dans la bouche du souverain suprême ces
paroles:

        «J'aime et je chéris cette vertu brillante qui est
        l'accomplissement de la loi naturelle de l'homme,

        Et qui ne se révèle point par beaucoup de pompe et de
        bruit.»

Le Philosophe disait à ce sujet: La pompe extérieure et le bruit
servent bien peu pour la conversion des peuples.

Le _Livre des Vers_ dit[31]:

        «La vertu est légère comme le duvet le plus fin.»

Le duvet léger est aussi l'objet d'une comparaison:

        «Les actions, les opérations secrètes du ciel suprême

        N'ont ni son ni odeur.»

C'est le dernier degré de l'immatérialité.

        Voilà le trente-troisième chapitre. _Tseu-sse_ ayant,
        dans les précédents chapitres, porté l'exposé de sa
        doctrine au dernier degré de l'évidence, revient sur son
        sujet pour en sonder la base. Ensuite il enseigne qu'il
        est de notre devoir de donner une attention sérieuse à
        nos actions et à nos pensées intérieures secrètes; il
        poursuit, et dit qu'il faut faire tous nos efforts pour
        atteindre à cette solide vertu qui attire le respect
        et la vénération de tous les hommes, et procure une
        abondance de paix et de tranquillité dans tout l'empire.
        Il exalte ses effets admirables, merveilleux, qui vont
        jusqu'à la rendre dénuée des attributs matériels du son
        et de l'odeur; et il s'arrête là. Ensuite il reprend les
        idées les plus importantes du Livre, et il les explique
        en les résumant. Son intention, en revenant ainsi sur
        les principes les plus essentiels pour les inculquer
        davantage dans l'esprit des hommes, est très-importante
        et très-profonde. L'étudiant ne doit-il pas épuiser
        tous les efforts de son esprit pour les comprendre?
        (TCHOU-HI.)


[25] Livre _Kouë-foung_, ode _Chi-jin_.

[26] Livre _Siao-ya_, ode _Tching-youë_.

[27] Livre _Ta-ya_, ode I.

[28] Livre _Chang-soung_, ode _Lieï-tsou_.

[29] Livre _Tcheou-soung_, ode _Lieï-wen_.

[30] Livre _Ta-ya_, ode _Hoang-i_.

[31] Livre _Ta ya_, ode _Tching-min_.




LE LUN-YU,

OU

LES ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES.

TROISIÈME LIVRE CLASSIQUE.


CHANG-LUN,

PREMIER LIVRE.




CHAPITRE PREMIER,

COMPOSÉ DE 16 ARTICLES.


1. Le philosophe KHOUNG-TSEU a dit: Celui qui se livre à l'étude du
vrai et du bien, qui s'y applique avec persévérance et sans relâche,
n'en éprouve-t-il pas une grande satisfaction?

N'est-ce pas aussi une grande satisfaction que de voir arriver près
de soi, des contrées éloignées, des hommes attirés par une communauté
d'idées et de sentiments?

Être ignoré ou méconnu des hommes, et ne pas s'en indigner, n'est-ce
pas le propre de l'homme éminemment vertueux?

2. _Yeou-tseu_ (disciple de KHOUNG-TSEU) dit: Il est rare que celui qui
pratique les devoirs de la piété filiale et de la déférence fraternelle
aime à se révolter contre ses supérieurs; mais il n'arrive jamais
que celui qui n'aime pas à se révolter contre ses supérieurs aime à
susciter des troubles dans l'empire.

L'homme supérieur ou le sage applique toutes les forces de son
intelligence à l'étude des principes fondamentaux; les principes
fondamentaux étant bien établis, les règles de conduite, les devoirs
moraux s'en déduisent naturellement. La piété filiale, la déférence
fraternelle, dont nous avons parlé, ne sont-elles pas le principe
fondamental de l'humanité ou de la bienveillance universelle pour les
hommes?

3. KHOUNG-TSEU dit: Des expressions ornées et fleuries, un extérieur
recherché et plein d'affectation, s'allient rarement avec une vertu
sincère.

4. _Thsêng-tseu_ dit: Je m'examine chaque jour sur trois points
principaux: N'aurais-je pas géré les affaires d'autrui avec le même
zèle et la même intégrité que les miennes propres? n'aurais-je pas
été sincère dans mes relations avec mes amis et mes condisciples?
n'aurais-je pas conservé soigneusement et pratiqué la doctrine qui m'a
été transmise par mes instituteurs?

5. KHOUNG-TSEU dit: Celui qui gouverne un royaume de mille chars[1]
doit obtenir la confiance du peuple, en apportant toute sa sollicitude
aux affaires de l'État; il doit prendre vivement à cœur les intérêts
du peuple en modérant ses dépenses, et n'exiger les corvées des
populations qu'en temps convenable.

6. KHOUNG-TSEU dit: Il faut que les enfants aient de la piété filiale
dans la maison paternelle, et de la déférence fraternelle au dehors. Il
faut qu'ils soient attentifs dans leurs actions, sincères et vrais dans
leurs paroles envers tous les hommes, qu'ils doivent aimer de toute la
force et l'étendue de leur affection, en s'attachant particulièrement
aux personnes vertueuses. Et si, après s'être bien acquittés de leurs
devoirs, ils ont encore des forces de reste, ils doivent s'appliquer à
orner leur esprit par l'étude et à acquérir des connaissances et des
talents.

7. _Tseu-hia_ (disciple de KHOUNG-TSEU) dit: Être épris de la vertu
des sages au point d'échanger pour elle tous les plaisirs mondains[2];
servir ses père et mère autant qu'il est en son pouvoir de le faire;
dévouer sa personne au service de son prince; et, dans les relations
que l'on entretient avec ses amis, porter toujours une sincérité et
une fidélité à toute épreuve: quoique celui qui agirait ainsi puisse
être considéré comme dépourvu d'instruction, moi je l'appellerai
certainement un homme instruit.

8. KHOUNG-TSEU dit: Si l'homme supérieur n'a point de gravité dans
sa conduite, il n'inspirera point de respect; et s'il étudie, ses
connaissances ne seront pas solides. Observez constamment la sincérité
et la fidélité ou la bonne foi; ne contractez pas des liaisons d'amitié
avec des personnes inférieures à vous-mêmes moralement ou pour les
connaissances; si vous commettez quelques fautes, ne craignez pas de
vous corriger.

9. _Tcheng-tseu_ dit: Il faut être attentif à accomplir dans toutes
leurs parties les rites funéraires envers ses parents décédés, et
offrir les sacrifices prescrits; alors le peuple, qui se trouve dans
une condition inférieure, frappé de cet exemple, retournera à la
pratique de cette vertu salutaire.

10. _Tseu-kin_ interrogea _Tseu-koung_, en disant: Quand le
philosophe votre maître est venu dans ce royaume, obligé d'étudier
son gouvernement, a-t-il lui-même demandé des informations, ou, au
contraire, est-on venu les lui donner? _Tseu-koung_ répondit: Notre
maître est bienveillant, droit, respectueux, modeste et condescendant;
ces qualités lui ont suffi pour obtenir toutes les informations qu'il a
pu désirer. La manière de prendre des informations de notre maître ne
diffère-t-elle pas de celle de tous les autres hommes?

11. KHOUNG-TSEU dit: Pendant le vivant de votre père, observez avec
soin sa volonté; après sa mort, ayez toujours les yeux fixés sur ses
actions; pendant les trois années qui suivent la mort de son père, le
fils qui, dans ses actions, ne s'écarte point de sa conduite, peut être
appelé _doué de piété filiale_.

12. _Yeou-tseu_ dit: Dans la pratique usuelle de la politesse [ou de
cette éducation distinguée qui est la loi du ciel][3], la déférence ou
la condescendance envers les autres doit être placée au premier rang.
C'était la règle de conduite des anciens rois, dont ils tirent un si
grand éclat; tout ce qu'ils firent, les grandes comme les petites
choses, en dérivent. Mais il est cependant une condescendance que l'on
ne doit pas avoir quand on sait que ce n'est que de la condescendance;
n'étant pas de l'essence même de la véritable politesse, il ne faut pas
la pratiquer.

13. _Yeou-tseu_ dit: Celui qui ne promet que ce qui est conforme à
la justice peut tenir sa parole; celui dont la crainte et le respect
sont conformes aux lois de la politesse éloigne de lui la honte et le
déshonneur. Par la même raison, si l'on ne perd pas en même temps les
personnes avec lesquelles on est uni par des liens étroits de parenté,
on peut devenir un chef de famille.

14. KHOUNG-TSEU dit: L'homme supérieur, quand il est à table, ne
cherche pas à assouvir son appétit; lorsqu'il est dans sa maison, il
ne cherche pas les jouissances de l'oisiveté et de la mollesse; il
est attentif à ses devoirs et vigilant dans ses paroles; il aime à
fréquenter ceux qui ont des principes droits, afin de régler sur eux sa
conduite. Un tel homme peut être appelé _philosophe_, ou qui se plaît
dans l'étude de la sagesse[4].

15. _Tseu-koung_ dit: Comment trouvez-vous l'homme pauvre qui ne
s'avilit point par une adulation servile; l'homme riche qui ne
s'enorgueillit point de sa richesse?

KHOUNG-TSEU dit: Un homme peut encore être estimable sans leur
ressembler; mais ce dernier ne sera jamais comparable à l'homme qui
trouve du contentement dans sa pauvreté, ou qui, étant riche, se plaît
néanmoins dans la pratique des vertus sociales.

_Tchou-koung_ dit: On lit dans le _Livre des Vers_[5]:

        «Comme l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire,

        Comme celui qui taille et polit les pierres précieuses.»

Ce passage ne fait-il pas allusion à ceux dont il vient d'être question?

KHOUNG-TSEU répondit: _Sse_ (surnom de _Tseu-Koung_) commence à
pouvoir citer dans la conversation des passages du _Livre des Vers_; il
interroge les événements passés pour connaître l'avenir.

16. KHOUNG-TSEU dit: Il ne faut pas s'affliger de ce que les hommes
ne nous connaissent pas, mais au contraire de ne pas les connaître
nous-mêmes.


[1] «Un _royaume de mille chars_ est un royaume feudataire, dont le
territoire est assez étendu pour lever une armée de _mille chars de
guerre_.» (Glose.)

[2] La _Glose_ entend par _Sse, les plaisirs des femmes_.

[3] Commentaire de _Tchou-hi_.

[4] En chinois _hao-hio_, littéralement: _aimant, chérissant l'étude_.

[5] Ode _Khi-ngao_, section _Veï-foung_.




CHAPITRE II,

COMPOSÉ DE 24 ARTICLES.


1. Le Philosophe[6] dit: Gouverner son pays avec la vertu et la
capacité nécessaires, c'est ressembler à l'étoile polaire, qui demeure
immobile à sa place, tandis que toutes les autres étoiles circulent
autour d'elle et la prennent pour guide.

2. Le Philosophe dit: Le sens des trois cents odes du _Livre des Vers_
est contenu dans une seule de ses expressions: «Que vos pensées ne
soient point perverses.»

3. Le Philosophe dit: Si on gouverne le peuple selon les lois d'une
bonne administration, et qu'on le maintienne dans l'ordre par la
crainte des supplices, il sera circonspect dans sa conduite, sans
rougir de ses mauvaises actions. Mais si on le gouverne selon les
principes de la vertu, et qu'on le maintienne dans l'ordre par les
seules lois de la politesse sociale [qui n'est que la loi du ciel], il
éprouvera de la honte d'une action coupable, et il avancera dans le
chemin de la vertu.

4. Le Philosophe dit: A l'âge de quinze ans, mon esprit était
continuellement occupé à l'étude; à trente ans, je m'étais arrêté
dans des principes solides et fixes; à quarante, je n'éprouvais plus
de doutes et d'hésitation; à cinquante, je connaissais la loi du ciel
[c'est-à-dire la loi constitutive que le ciel a conférée à chaque être
de la nature pour accomplir régulièrement sa destinée[7]]; à soixante,
je saisissais facilement les causes des événements; à soixante et dix,
je satisfaisais aux désirs de mon cœur, sans toutefois dépasser la
mesure.

5. _Meng-i-tseu_ (grand du petit royaume de _Lou_) demanda ce que
c'était que l'obéissance filiale.

Le Philosophe dit qu'elle consistait à ne pas s'opposer aux principes
de la raison.

_Fan-tchi_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU), en conduisant le char
de son maître, fut interpellé par lui de cette manière: _Meng-sun_[8]
me questionnait un jour sur la piété filiale; je lui répondis qu'elle
consistait à ne pas s'opposer aux principes de la raison.

_Fan-tchi_ dit: Qu'entendez-vous par là? Le Philosophe répondit:
Pendant la vie de ses père et mère, il faut leur rendre les devoirs
qui leur sont dus, selon les principes de la raison naturelle qui nous
est inspirée par le ciel (_li_); lorsqu'ils meurent, il faut aussi les
ensevelir selon les cérémonies prescrites par les rites [qui ne sont
que l'expression sociale de la raison céleste], et ensuite leur offrir
des sacrifices également conformes aux rites.

6. _Meng-wou-pe_ demanda ce que c'était que la piété filiale. Le
Philosophe dit: Il n'y a que les pères et les mères qui s'affligent
véritablement de la maladie de leurs enfants.

7. _Tseu-yeou_ demanda ce que c'était que la piété filiale. Le
Philosophe dit: Maintenant, ceux qui sont considérés comme ayant de la
piété filiale sont ceux qui nourrissent leurs père et mère; mais ce
soin s'étend également aux chiens et aux chevaux, car on leur procure
aussi leur nourriture. Si on n'a pas de vénération et de respect pour
ses parents, quelle différence y aurait-il dans notre manière d'agir?

8. _Tseu-hia_ demanda ce que c'était que la piété filiale. Le
Philosophe dit: C'est dans la manière d'agir et de se comporter que
réside toute la difficulté. Si les pères et mères ont des travaux
à faire, et que les enfants les exemptent de leurs peines; si ces
derniers ont le boire et le manger en abondance, et qu'ils leur en
cèdent une partie, est-ce là exercer la piété filiale?

9. Le Philosophe dit: Je m'entretiens avec _Hoeï_ (disciple chéri
du Philosophe) pendant toute la journée, et il ne trouve rien à
m'objecter, comme si c'était un homme sans capacité. De retour chez
lui, il s'examine attentivement en particulier, et il se trouve alors
capable d'illustrer ma doctrine. _Hoeï_ n'est pas un homme sans
capacité.

10. Le Philosophe dit: Observez attentivement les actions d'un homme;
voyez quels sont ses penchants; examinez attentivement quels sont ses
sujets de joie. Comment pourrait-il échapper à vos investigations?
Comment pourrait-il plus longtemps vous en imposer?

11. Le Philosophe dit: Rendez-vous complètement maître de ce que vous
venez d'apprendre, et apprenez toujours de nouveau; vous pourrez alors
devenir un instituteur des hommes.

12. Le Philosophe dit: L'homme supérieur n'est pas un vain ustensile
employé aux usages vulgaires.

13. _Tseu-koung_ demanda quel était l'homme supérieur. Le Philosophe
dit: C'est celui qui d'abord met ses paroles en pratique, et ensuite
parle conformément à ses actions.

14. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est celui qui a une
bienveillance égale pour tous, et qui est sans égoïsme et sans
partialité. L'homme vulgaire est celui qui n'a que des sentiments d
égoïsme, sans disposition bienveillante pour tous les hommes en général.

15. Le Philosophe dit: Si vous étudiez sans que votre pensée soit
appliquée, vous perdrez tout le fruit de votre étude; si, au contraire,
vous vous abandonnez à vos pensées sans les diriger vers l'étude, vous
vous exposez à de graves inconvénients.

16. Le Philosophe dit: Opposez-vous aux principes différents des
véritables[9]; ils sont dangereux et portent à la perversité[10].

17. Le Philosophe dit: _Yeou_, savez-vous ce que c'est que la science?
Savoir que l'on sait ce que l'on sait, et savoir que l'on ne sait pas
ce que l'on ne sait pas: voilà la véritable science.

18. _Tseu-tchang_ étudia dans le but d'obtenir les fonctions de
gouverneur. Le Philosophe lui dit: Écoutez beaucoup, afin de diminuer
vos doutes; soyez attentif à ce que vous dites, afin de ne rien dire de
superflu; alors vous commettrez rarement des fautes. Voyez beaucoup,
afin de diminuer les dangers que vous pourriez courir en n'étant pas
informé de ce qui se passe. Veillez attentivement sur vos actions, et
vous aurez rarement du repentir. Si dans vos paroles il vous arrive
rarement de commettre des fautes, et si dans vos actions vous trouvez
rarement une cause de repentir, vous possédez déjà la charge à laquelle
vous aspirez.

19. _Ngaï-koung_ (prince de _Lou_) fit la question suivante: Comment
ferai-je pour assurer la soumission du peuple? KHOUNG-TSEU lui
répondit: Élevez, honorez les hommes droits et intègres; abaissez,
destituez les hommes corrompus et pervers, alors le peuple vous obéira.
Élevez, honorez les hommes corrompus et pervers; abaissez, destituez
les hommes droits et intègres, et le peuple vous désobéira.

20. _Ki-kang_ (grand du royaume de _Lou_) demanda comment il faudrait
faire pour rendre le peuple respectueux, fidèle, et pour l'exciter à la
pratique de la vertu. Le Philosophe dit: Surveillez-le avec dignité et
fermeté, et alors il sera respectueux; ayez de la piété filiale et de
la commisération, et alors il sera fidèle; élevez aux charges publiques
et aux honneurs les hommes vertueux, et donnez de l'instruction à ceux
qui ne peuvent se la procurer par eux-mêmes, alors il sera excité à la
vertu.

21. Quelqu'un parla ainsi à KHOUNG-TSEU: Philosophe, pourquoi
n'exercez-vous pas une fonction dans l'administration publique? Le
Philosophe dit: On lit dans le _Chou-king_[11]: «S'agit-il de la piété
filiale? Il n'y a que la piété filiale et la concorde entre les frères
de différents âges, qui doivent être principalement cultivées par
ceux qui occupent des fonctions publiques: ceux qui pratiquent ces
vertus remplissent par cela même des fonctions publiques d'ordre et
d'administration.»

Pourquoi considérer seulement ceux qui occupent des emplois publics
comme remplissant des fonctions publiques?

22. Le Philosophe dit: Un homme dépourvu de sincérité et de fidélité
est un être incompréhensible à mes yeux. C'est un grand char sans
flèche, un petit char sans timon; comment peut-il se conduire dans le
chemin de la vie?

23. _Tseu-tchang_ demanda si les événements de dix générations
pouvaient être connus d'avance.

Le Philosophe dit: Ce que la dynastie des _Yn_ (ou des _Chang_) emprunta
à celle des _Hia_ en fait de rites et de cérémonies, peut être connu;
ce que la dynastie des _Tcheou_ (sous laquelle vivait le Philosophe)
emprunta à celle des _Yn_ en fait de rites et de cérémonies, peut être
connu. Qu'une autre dynastie succède à celle des _Tcheou_[12] alors
même les événements de cent générations pourront être prédits[13].

24. Le Philosophe dit: Si ce n'est pas au génie auquel on doit
sacrifier que l'on sacrifie, l'action que l'on fait n'est qu'une
tentative de séduction avec un dessein mauvais; si l'on voit une chose
juste, et qu'on ne la pratique pas, on commet une lâcheté.


[6] Nous emploierons dorénavant ce mot pour rendre le mot chinois
_tseu_, lorsqu'il est isolé, terme dont on qualifie en Chine ceux qui
se sont livrés à l'étude de la sagesse, et dont le chef et le modèle
est KHOUNG-tseu», ou KHOUNG-FOU-tseu.

[7] _Commentaire_.

[8] Celui dont il vient d'être question.

[9] Ce sont des principes, des doctrines contraires à celles des saints
hommes. (TCHOU-HI.)

[10] Le commentateur _Tching-tseu_ dit que les paroles ou la doctrine
de _Fo_, ainsi que celles de _Yana_ et de _Mé_, ne sont pas conformes à
la raison.

[11] Voyez la traduction de ce _Livre_ dans notre volume intitulé _Les
Livres sacrés de l'Orient_.

[12] Cette supposition même est hardie de la part du Philosophe.

[13] Selon les commentateurs chinois, qui ne font que confirmer ce
qui résulte clairement du texte, le Philosophe dit à son disciple que
l'étude du passé peut seule faire prévoir l'avenir, et que par son
moyen on peut arriver à connaître la loi des événements sociaux.




CHAPITRE III,

COMPOSÉ DE 26 ARTICLES.


1. KHOUNG-TSEU dit que _Ki-chi_ (grand du royaume de _Lou_) employait
huit troupes de musiciens à ses fêtes de famille; s'il peut se
permettre d'agir ainsi, que n'est-il pas capable de faire[14]?

2. Les trois familles (des grands du royaume de _Lou_) se servaient de
la musique _Young-tchi_. Le Philosophe dit:

«Il n'y a que les princes qui assistent à la cérémonie;

Le fils du Ciel (l'empereur) conserve un air profondément recueilli et
réservé.» (Passage du _Livre des Vers_.)

Comment ces paroles pourraient-elles s'appliquer à la salle des trois
familles?

3. Le Philosophe dit: Être homme, et ne pas pratiquer les vertus que
comporte l'humanité, comment serait-ce se conformer aux rites? Être
homme, et ne pas posséder les vertus que comporte l'humanité[15],
comment jouerait-on dignement de la musique?

4. _Ling-fang_ (habitant du royaume de _Lou_) demanda quel était le
principe fondamental des rites [ou de la raison céleste, formulé en
diverses cérémonies sociales][16].

Le Philosophe dit: C'est là une grande question, assurément! En fait de
rites, une stricte économie est préférable à l'extravagance; en fait de
cérémonies funèbres, une douleur silencieuse est préférable à une pompe
vaine et stérile.

5. Le Philosophe dit: Les barbares du nord et de l'occident (les _I_
et les _Joung_) ont des princes qui les gouvernent; ils ne ressemblent
pas à nous tous, hommes de _Hia_ (de l'empire des _Hi_), qui n'en avons
point.

6. _Ki-chi_ alla sacrifier au mont _Taï-chan_ (dans le royaume
de _Lou_). Le Philosophe interpella _Yen-yéou_[17], en lui
disant: Ne pouvez-vous pas l'en empêcher? Ce dernier lui répondit
respectueusement: Je ne le puis! Le Philosophe s'écria: Hélas! hélas!
ce que vous avez dit relativement au mont _Taï-chan_ me fait voir que
vous êtes inférieur à _Ling-fang_ (pour la connaissance des devoirs du
cérémonial[18]).

7. Le Philosophe dit: L'homme supérieur n'a de querelles ou de
contestations avec personne. S'il lui arrive d'en avoir, c'est quand
il faut tirer au but. Il cède la place à son antagoniste vaincu, et
il monte dans la salle; il en descend ensuite pour prendre une tasse
avec lui (en signe de paix). Voilà les seules contestations de l'homme
supérieur.

8. _Tseu-hia_ fit une question en ces termes:

«Que sa bouche fine et délicate a un sourire agréable!

Que son regard est doux et ravissant! Il faut que le fond du tableau
soit préparé pour peindre!» (Paroles du _Livre des Vers_.) Quel est le
sens de ces paroles?

Le Philosophe dit: Pré

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