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Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française

by Albert Robida · French · Gutenberg #44931 · 315,492 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française
    
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Title: Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française

Author: Albert Robida


        
Release date: February 16, 2014 [eBook #44931]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/44931

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VIEILLES VILLES DES FLANDRES: BELGIQUE ET FLANDRE FRANÇAISE ***

  Au lecteur

  Cette version électronique reproduit dans son intégralité,
  la version originale.

  Les mots entourés de = sont en gras dans l'original.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.




  LES VIEILLES VILLES
  DES FLANDRES




  _DU MÊME AUTEUR:_


  Les Vieilles Villes d'Espagne                              _Épuisé_.

         --      --   d'Italie                               _Épuisé_.

         --      --   de Suisse                              _Épuisé_.

  Le Dix-neuvième Siècle                                      =25= fr.

  Le Vingtième Siècle: La Vie électrique                      =25= fr.

  Petits Mémoires secrets du dix-neuvième siècle: Le
  portefeuille d'un très vieux garçon                        _Épuisé_.

  Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandoul
  dans les cinq ou six parties du monde                      _Épuisé_.

  La Nef de Lvtèce povr tovs péregrins et gentils-homes
  voyageans es rves du movlt vieil qvartier dv
  vievlx Paris                                                =5= fr.

  _Le même_ (sur simili-parchemin)                            =12= fr.

  Mesdames nos Aïeules. Dix siècles d'élégance               _Épuisé_.

  Le Cœur de Paris: Splendeurs et Souvenirs                  =25= fr.

  Paris de siècle en siècle                                   =25= fr.

  La Grande Mascarade parisienne                             _Épuisé_.

  La Vieille France: I. Normandie.--II. Bretagne.
  --III. Touraine.--IV. Provence                    _Chaque_: =25= fr.

  Le Vieux Paris à l'Exposition Universelle de 1900           =12= fr.


[Illustration: HÔTEL DE VILLE D'ALOST.]




  A. ROBIDA


  LES VIEILLES VILLES
  DES
  FLANDRES

  _BELGIQUE ET FLANDRE FRANÇAISE_


  ILLUSTRÉ PAR L'AUTEUR

  DE 155 COMPOSITIONS ORIGINALES, DONT 25 HORS TEXTE,

  ET D'UNE EAU-FORTE


  PARIS
  LIBRAIRIE DORBON-AINÉ

  53 _ter_, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 53 _ter_




  _IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:_

  25 exemplaires sur papier des Manufactures impériales du Japon
  numérotés de 1 à 25

  100 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder numérotés de
  26 à 126




[Illustration: LE PONT DU BROEL, A COURTRAI.]

I

CAMBRAI--VALENCIENNES

Au pays des Hôtels de Ville.--Le Palais de Fénelon.--La Porte
Notre-Dame.--Quelques vieilles façades.--La Maison du Prévost.--Les
vieux Chroniqueurs.--Monstrelet et Froissart.


Sur la vieille terre flamande, les villes se touchent, plus serrées
qu'en nul autre pays d'Europe, surtout lorsqu'on a quitté la Flandre
française et franchi la frontière après Lille.

Et ce sont toutes de vieilles cités historiques, illustres pour le rôle
considérable joué aux grandes époques du Moyen-Age, et enrichies par les
grands courants commerciaux et maritimes du temps de la Hanse, des
villes fameuses pour la grandeur souvent épique de leur histoire
mouvementée, pour l'indomptable vaillance de leurs fourmillants
bataillons des Métiers et des Communes, dans les grandes luttes contre
la puissance féodale ou la domination espagnole.

Elles sont si rapprochées que, du haut des beffrois, les guetteurs
pouvaient apercevoir de tous côtés d'autres beffrois, d'autres flèches
pointant dans le bleu du ciel, sur les horizons plats.

Dans les Flandres de jadis, c'étaient de vastes ports ouverts sur le
monde entier, au fond de quelque estuaire de grand fleuve arrivant du
fond des Allemagnes, ou de grandes cités industrielles au cœur du
pays, mais rattachées à l'Océan par la mince ligne de quelque canal où
se suivaient à la file les navires venus de pays lointains, pendant que
sur toutes les routes de terre les chariots de marchandises, en longs
convois, apportaient tous les produits de l'Europe, du levant au
couchant.

Ces ruches travailleuses débordaient d'une population remuante, qui le
prenait parfois de très haut avec les princes et les seigneurs,
population prompte aux révoltes et aussi courageuse aux besognes de
guerre qu'à celles de ses métiers, mais après les pires désastres, se
remettant toujours vaillamment à l'œuvre.

Très vivantes encore aujourd'hui, ou bien déchues et somnolentes, ce
sont toujours cités de grande originalité pittoresque et de haut goût
artistique.

L'art s'y épanouissait, autrement peut-être qu'en Italie, mais tout
autant, art moins fastueux, plus concentré, plus profondément senti dans
la brumeuse atmosphère. Et sous un ciel humide et voilé, l'art créait
les joies nécessaires que le soleil se refuse à dispenser aussi
généreusement que là-bas, l'art ciselait les monuments, fleurissait
toutes leurs lignes du haut en bas, taillait et fouillait leurs
sculptures, découpait diversement tous les pignons des logis bourgeois,
effilait vers les premiers nuages toutes ces flèches, du haut desquelles
les carillons, pour égayer et faire chanter le ciel, lançaient d'heure
en heure les chansons des cloches.

Après les longues plaines de Picardie et d'Artois, où les tours des
Hôtels de ville montrent bien leur cousinage architectural avec les
splendides palais municipaux de Belgique, après les mornes horizons des
pays miniers où, parmi les collines en scories de charbon, se dressent
tant de sombres beffrois industriels, tant de gigantesques cheminées
vomissant des fumées noires et tourbillonnantes, tant de hauts fourneaux
en gueule d'enfer, la vraie campagne flamande enfin se découvre:
verdures à perte de vue, prairies et bouquets d'arbres, villages aux
maisons de briques passées à la chaux ou peintes en blanc, aux toits de
grosses tuiles d'un rouge éclatant, alignées le long d'un canal dans le
feuillage, avec quelque haut moulin de briques battant des ailes de loin
en loin. Et c'est tout à fait, vers Cassel ou Dunkerque, le paysage
classique des peintres flamands ou hollandais, ou, pour parler comme
aujourd'hui, une symphonie de bleu, de vert et de rouge.

Auparavant, il y a des villes un peu intermédiaires, où l'empreinte
flamande est moins marquée, modifiée et atténuée plus ou moins par une
sorte de refonte subie au cours des derniers siècles. La marque
particulariste ne se retrouve que dans certains monuments, ou bien
lorsque, parmi les maisons carrées aux toits réguliers, surgissent tout
à coup quelques vieux pignons de briques en escalier ou à grosses
volutes, évoquant les origines et l'ancien goût régional.

La vieille cité de Cambrai est une jolie ville blanche et propre où les
plus vieilles choses ne semblent pas dater de plus loin que la réunion à
la France sous Louis XIV. Larges rues d'allures bourgeoises, grands
boulevards tournant sur l'emplacement des anciens fossés, avec une
ancienne porte de temps en temps, grande place d'aspect très moderne,
monuments également modernes ou modernisés,--à première vue voilà tout
Cambrai.

L'Escaut tout jeune a encore bien à courir, avant de devenir le large
fleuve qui connaîtra sous Anvers les grands navires de haute mer, les
gigantesques paquebots venus des lointains océans; il se divise à
Cambrai en plusieurs bras et reçoit du canal de Saint-Quentin les lentes
péniches marchant comme des canards à la file, sous les peupliers.

Dans cette ville si moderne, que reste-t-il pour parler du Cambrai du
Moyen-Age où passa triomphant le roi Charles VI après sa victoire de
Rosebeke sur les Flamands, vengeant après soixante-quinze ans la défaite
subie à Courtrai par la Chevalerie française? Que reste-t-il du Cambrai
de la Renaissance, qui fut deux fois lieu de rencontre entre les
Empereurs et les Rois de France pour y négocier des traités de paix et
vit se dérouler les magnificences des cours de François Ier et de
Charles-Quint, de la ville impériale où Charles, au grand dam des
bourgeois, construisit une citadelle, en jetant bas, pour ses bastions,
des centaines de maisons avec la vieille collégiale Saint-Géry.

[Illustration: CAMBRAI.
MAISON DE BOIS PRÈS LA CHAPELLE DES JÉSUITES.]

Il ne reste pas beaucoup de pierres de ces temps pourtant si proches.
Siège d'un archevêché-duché dont Fénelon fut le plus célèbre pasteur,
portant la crosse au milieu d'un chapitre illustre, Cambrai possédait
une magnifique cathédrale, de belles églises, de riches abbayes, des
couvents nombreux; toutes ces magnificences architecturales disparurent
pendant la Révolution, rasées par un stupide vandalisme. Notre-Dame,
l'église métropolitaine, est moderne, ayant été construite il y a
quarante ans, après un incendie; l'église Saint-Géry date pour la plus
grande partie du dix-huitième siècle, avec quelques restes anciens. Ce
n'est d'ailleurs pas l'édifice consacré par le Moyen-Age à Saint-Géry,
l'un des premiers évêques de Cambrai, mais l'ancienne chapelle de
l'abbaye de Saint-Aubert, avec laquelle on reconstitua une paroisse du
vieux Saint cambrésien.

Du palais archiépiscopal où passèrent bien des prélats jusqu'à Fénelon,
et que l'illustre archevêque, après la bataille perdue à Malplaquet près
de Mons, en 1709, convertit en hôpital pour les blessés, de ce palais
que le très proche successeur de Fénelon au siège de Cambrai, Dubois, le
cardinal des roués de la Régence, respecta en ne l'occupant point, il ne
reste qu'un portique en architecture du commencement du dix-septième
siècle, composé de trois arcades décorées d'écussons très ornementés,
portant des inscriptions latines: _A Clave Justitia_, d'un côté, _A
Gladio Pax_, de l'autre, rappelant les attributions des
Archevêques-ducs, spirituelles avec les clefs de saint Pierre,
temporelles avec le glaive de justice.

Ce portique, flanqué aujourd'hui d'estaminets, ne voit plus passer les
magnifiques prélats et les chanoines à perruques et dentelles
d'autrefois, il n'encadre plus que d'humbles passants, petits
locataires, ouvriers et ouvrières.

[Illustration: CAMBRAI.--PORTIQUE DE L'ANCIEN ÉVÊCHÉ.]

Le dix-septième siècle a laissé encore une assez curieuse façade de
chapelle en style classique fignolé et surchargé, avec fronton à
volutes, pilastres, frises, sculptures partout. C'était jadis la
chapelle du collège des Jésuites, hier celle du Séminaire; pendant la
Terreur et sous le sanglant proconsulat de Joseph Lebon, le tribunal
révolutionnaire opérait à côté dans une salle du collège.

Tout près de cette fastueuse façade, une vieille maison de bois, rare
débris du Cambrai des âges précédents, contraste gaiement par son
pignon ogival ardoisé, ses poutrelles sculptées, avec les lignes froides
et banales des rues un peu trop modernes.

L'Hôtel de ville de Cambrai n'a rien de flamand, l'hôtel de l'ancien
échevinage et le vieux beffroi communal ayant été remplacés au
dix-huitième siècle par un vaste édifice classique, refait encore de nos
jours avec un plus grand luxe de colonnes gréco-romaines, de balustrades
et de vases décoratifs. Au milieu de la façade, quatre colonnes en
avant-corps supportent le classique fronton que surmonte un élégant
campanile à coupole, sur le côté duquel montent la garde les Jacquemarts
célèbres: Martin et son épouse Martine, en costume antique, placés là,
dit-on, par l'empereur Charles-Quint, en remplacement des Jacquemarts
plus anciens du vieux beffroi.

Quelques parties subsistent de l'ancienne enceinte, c'est d'abord la
porte de Paris ou du Saint-Sépulcre, un gros pâté de murailles gothiques
complètement isolé et en bon état, à grosses tours par derrière et
tourelles vers la ville, puis la porte Notre-Dame, beau morceau
dix-septième siècle, de bel aspect avec ses gros bossages en diamants,
ses deux étages de colonnes superposées, ses canons de pierre dressés
sur le toit, sa statuette de la Vierge dans une niche, mais qu'il aurait
fallu voir, comme il y a peu d'années encore, enchâssée dans son rempart
au bout du pont jeté sur le fossé. Aujourd'hui, privée de ses
accessoires, la porte Notre-Dame ressemble surtout à une maison qui
occuperait le milieu de la rue.

Les remparts de briques et pierres du château de Selles, continuent à
défendre la ville au nord; le château sert aujourd'hui d'hôpital
militaire. La porte de Selles, longue voûte sombre passant sous le
château, conduit aux fossés pleins d'eau, à l'Escaut et aux verdures
mouillées de la campagne.

[Illustration: PORTE NOTRE-DAME, A CAMBRAI.]

A quelques lieues, sur l'Escaut aussi, Valenciennes a bien des
caractères communs avec Cambrai. C'est une ville un peu plus importante
cependant, avec un passé historique plus chargé, mais qui n'a pas laissé
beaucoup plus de traces dans le grand remaniement opéré aux derniers
siècles.

La grande place, immense avec un important Hôtel de ville, manque aussi
de couleur. Que n'a-t-elle gardé un peu plus de ses vieilles maisons
d'autrefois! Il y en a encore deux dans un coin, perdues et comme
honteuses, les pauvres belles de jadis, au milieu des façades
rectilignes et ennuyeuses. Cependant elles ne manquent pas de charmes,
avec leurs étages en encorbellement, leurs pignons ardoisés, leurs
consoles sculptées, tandis que l'impitoyable--et pitoyable--goût moderne
a rasé soigneusement les façades voisines, et distribué partout les
fenêtres à intervalles réguliers.

[Illustration: HOTEL DE VILLE DE DOUAI.]

L'Hôtel de ville, construit au dix-septième siècle, est un monument
d'une certaine ampleur, flanqué aux angles de tourelles décoratives dans
le style de la Renaissance; on avait conservé le vieux beffroi du
Moyen-Age qui datait de 1237 et montait à 70 mètres; malheureusement ce
beffroi, bien des fois réparé ou mal rafistolé, a fini par s'écrouler en
1843.

L'histoire de Valenciennes est fort mouvementée; c'était déjà aux
anciens jours une ville de commerce importante, affiliée à la Hanse,
comme ses grandes voisines du cœur de la Flandre, Gand et Bruges, une
ville fière et libre, avec une bourgeoisie enrichie par le négoce. Les
troubles religieux du seizième siècle portèrent un coup terrible à cette
prospérité qui s'était développée jusque sous Charles-Quint. Les
querelles religieuses commencées, le moment vint vite où elles prirent
un caractère de lutte furieuse et implacable; alors Huguenots et
Catholiques se massacrèrent, pillèrent et brûlèrent à qui mieux mieux.
Les Huguenots dévastèrent les églises et furent quelque temps les
maîtres en ville. Les Espagnols intervinrent et prirent la place en
1567, après un siège difficile; le duc d'Albe, cinq ans après dut la
reprendre encore, la garnison espagnole de la citadelle n'ayant pu
empêcher les bandes protestantes de pénétrer en ville, et il en résulta
une horrible mise à sac qui dura douze jours.

[Illustration: UN COIN DE LA GRAND'PLACE, A VALENCIENNES.]

Au dix-septième siècle, Turenne essaya sans succès d'enlever
Valenciennes aux Espagnols, mais en 1677, les armées de Louis XIV
reparurent avec le Roi en personne, et la ville, emportée d'assaut après
un siège rapide, fut définitivement réunie à la France.

Le monument religieux le plus important de Valenciennes est Notre-Dame
du Saint-Cordon, belle et grande église construite de nos jours dans le
style du treizième siècle, avec une haute tour à flèche pointant à plus
de 80 mètres. On la voit bien surtout du parc arrangé sur l'emplacement
des anciens remparts, près de la Tour de la Dodenne.

Son nom lui vient d'un vœu fait par les Valenciennois au onzième
siècle, lors d'une peste qui ravagea la ville et emporta sept ou huit
mille habitants en très peu de jours. Alors que les habitants
désespéraient devant le fléau, un ermite eut une apparition, la Vierge,
en compassion des prières des pauvres pestiférés, venait, aidée par une
troupe d'anges, entourer les remparts d'un filet protecteur. La peste
arrêta ses ravages immédiatement et ne dépassa pas le cordon. En
reconnaissance, une procession solennelle eut lieu annuellement et le
cordon de la Vierge fut enfermé dans une châsse magnifique en une église
dédiée à Notre-Dame.

[Illustration: VALENCIENNES.--MAISON DU PRÉVOST.]

Dans les rues, les logis d'autrefois sont rares, le débris le plus
pittoresque du vieux Valenciennes est la maison dite du Prévost, à
l'angle des rues de Paris et Notre-Dame, vieil hôtel de briques aux
murailles écorchées et abîmées; l'encorbellement de l'étage sur faux
mâchicoulis en ogive fait très bien, ainsi que le renflement en tourelle
renfermant l'escalier, malheureusement les fenêtres ont perdu leurs
meneaux et leurs moulures.

Dans le faubourg de Paris, presque aux champs, il est encore une petite
maison fort jolie, plus jeune que celle-ci d'un bon siècle: le pignon a
trois étages de volutes avec des mascarons grassement sculptés, et une
tourelle carrée s'élève en arrière. C'est le type de ces maisons qu'on
s'obstine à appeler maisons espagnoles un peu partout dans le Nord. Il
est superflu de dire qu'elles n'ont absolument rien d'espagnol et ne
ressemblent aucunement aux architectures d'au delà des Pyrénées,
seulement elles sont du temps de l'occupation espagnole. De même, en
d'autres provinces, en Normandie, en Picardie ou ailleurs, on entend
dire de telles églises, ou de tels clochers du quinzième siècle, que ce
sont ouvrages des Anglais; les Anglais, pas plus que les Espagnols,
n'ont rien bâti en France, où d'ailleurs ils avaient bien d'autres
choses à faire et bien d'autres préoccupations.

C'est ici le pays des chroniqueurs, des vieux historiens du Moyen-Age. A
Cambrai s'élève la statue d'Enguerrand de Monstrelet, le chroniqueur des
luttes entre Armagnacs et Bourguignons, le narrateur exact des fêtes,
des tournois et des splendeurs, aussi bien que des guerres et des
désolations de la première partie du quinzième siècle. Il avait été
bailli du chapitre de Cambrai et ensuite prévôt de la ville. A
Valenciennes, c'est encore une autre statue d'historien, celle de
Froissart, né à Valenciennes en 1337, le chroniqueur voyageur, toujours
en recherche de beaux et brillants gestes de chevalerie, batailles,
sièges et chevauchées, de hauts faits et de magnifiques histoires de
rois, princes, seigneurs et nobles dames, à raconter, détailler
amoureusement et embellir de gracieuses et brillantes enluminures.

Le peintre Watteau, dont la statue se dresse bien près des noires
murailles de l'église Saint-Géry, est aussi un évocateur, mais d'un
autre temps, d'une folle époque où falbalas et dentelles ont remplacé
armures de fers et cottes historiées.

[Illustration: VALENCIENNES
PIGNON DANS LE FAUBOURG DE PARIS.]




[Illustration: GRAVELINES.--L'ÉGLISE RELIÉE AUX CASERNES.]

II

DOUAI.--LILLE

Le Beffroi.--La famille Gayant.--L'Hôtel de Ribour.--La Colonne du
Siège et les Sièges.--Commines et son Beffroi.--Troisième
Chroniqueur.--Bergues. Autre Beffroi.--Gravelines.--Dunkerque.


Douai, ancienne ville de commerce au Moyen-Age, ville d'Université
depuis le seizième siècle, université fondée par Philippe II d'Espagne,
ancienne ville forte aux défenses considérablement augmentées par
Vauban, siège du Parlement de Flandre au dix-huitième siècle, est restée
cité universitaire et centre industriel.

L'aspect de la ville est gai et avenant; certes ses rues sont bien
modernisées, ce qui veut trop souvent dire banalisées, mais enfin, de
loin en loin, au milieu des maisons quelconques, bourgeoisement banales
ou de petit aspect boutiquier, on aperçoit encore bien des façades à la
mode du dix-huitième siècle, de jolis détails de style rococo, tout à
l'honneur du goût de la bourgeoisie ou de la magistrature d'alors. Et
puis il y a l'Hôtel de ville, le superbe Hôtel de ville gothique qui
peut aller de pair avec les plus célèbres édifices communaux de
Belgique. Cet Hôtel de ville est admirable, on est bien forcé, par
l'étroitesse de la rue qui passe devant la façade principale de lever
très fort la tête pour détailler les beautés de cette façade, mais enfin
on y parvient et l'on ne perd rien des belles fenêtres, des deux entrées
à triple porte, des pinacles et des ogives dont les crochets et les
fleurons s'épanouissent largement.

[Illustration: DOUAI.--ÉGLISE NOTRE-DAME.]

Le beffroi est superbe. C'est une grosse tour du quatorzième siècle, à
hautes et larges fenêtres, flanquée de quatre tourelles coiffées de
clochetons qui se hérissent de petites lucarnes. Au-dessus des créneaux
se dresse un campanile de bois octogonal à quatre ou cinq étages de
lucarnes sur lucarnes, se chevauchant l'une l'autre, laissant voir
cloches et clochettes et non moins hérissés de pointes et de crochets,
d'épis, de girouettes, d'aiguilles et de hallebardes, avec le lion de
Flandre brandissant la dernière girouette au sommet. Une partie de la
façade est moderne et par derrière une autre façade et des ailes en
retour ont été construites dans le style du monument primitif sur une
large cour.

Sur la place d'armes, tout près de l'Hôtel de ville, se trouve la maison
dite du Dauphin, la plus jolie façade dix-huitième siècle de la ville;
devant son toit, un fronton contourne ses lignes, ses coquilles et ses
rocailles, avec de jolies sculptures aux deux étages de fenêtres
encadrées de pilastres et de trophées au-dessus d'un riche balcon de fer
forgé.

La Renaissance est représentée à Douai par la belle maison des Rémy, un
haut pignon entre deux ailes, pignon tout en fenêtres, trois étages de
légères colonnades, encorbellées au premier étage sur des têtes de lions
et des masques, encadrant des frises et de jolis cartouches.

On trouve encore à Douai, avec çà et là quelques souvenirs d'abbayes et
de couvents, un reste d'une ancienne commanderie du Temple, un portail
fortifié avec tourelles de briques et vieux toits formant un motif assez
pittoresque.

Douai n'a pas d'églises bien remarquables; il y a Saint-Jacques,
Saint-Pierre et Notre-Dame: celle-ci est un édifice gothique dont les
pignons un peu frustes ne manquent pas de pittoresque, surtout celui que
couronne un clocheton ardoisé lourd et trapu, bizarrement campé sur le
toit.

La grande église Saint-Pierre allonge sa nef moderne entre une haute
chapelle, dont le dôme se termine par un de ces clochetons en gourde qui
se rencontrent si nombreux en Belgique, et une très grosse tour carrée
de la Renaissance récemment restaurée, à silhouette intéressante malgré
sa lourdeur. A l'intérieur, ces églises sont riches en tableaux et
sculptures provenant, pour la plupart, d'églises ou d'abbayes supprimées
à la Révolution.

[Illustration: DOUAI.--FRONTON DE LA MAISON DU DAUPHIN.]

Douai n'a pas eu de vieux chroniqueur à statufier, ce n'est pas à
l'histoire, c'est à la poésie que la ville a consacré un peu de marbre;
sous les arbres d'un square voisin de Notre-Dame, s'élève la statue de
cette pauvre Marceline Valmore, grand poète à la destinée malheureuse,
dont l'âme vibra sous la douleur en admirables vers, en poèmes de
tristesse les plus poignants qui soient, les plus doux et les plus
résignés.

Douai est la patrie du géant Gayant, le célèbre géant Gayant, haut de
trente pieds, colosse casqué, bardé de fer, qui se promène, bouclier au
bras, lance au poing, tous les ans, à la Ducasse, un des premiers
dimanches de Juillet, en grande cérémonie et dans un grand fracas de
musiques, accompagné de sa femme, géante richement vêtue, et de ses
enfants Mlle Fillion, M. Jacquot et Ch'tiot Bimbin, son dernier rejeton,
bambins de quatre ou cinq mètres. Cette joyeuse procession qui met tout
le pays en liesse daterait du quinzième siècle et remonterait, dit-on, à
des réjouissances célébrant le départ des troupes du roi Louis XI après
une vaine tentative sur la ville--à moins pourtant que son origine ne
soit encore plus lointaine.


Lille se montre grande ville, très grande ville, les larges boulevards
très mouvementés, les immenses voies sillonnées de tramways électriques
sont bien d'une capitale; par malheur, cette capitale de la Flandre
française, très modernisée, cité industrielle de première grandeur,
ressemble à toutes les villes modernes d'importance, trop riches, trop
lancées dans le mouvement industriel, pour avoir conservé grand'chose,
sinon des monuments du passé, au moins des aspects caractéristiques des
époques précédentes. Partout ce sont rues de commerce et d'affaires,
avenues, boulevards neufs se prolongeant vers des quartiers usiniers,
lesquels s'allongent à leur tour et marchent à la conquête des villages
de leur banlieue pour les envelopper et les dévorer, et à la rencontre
des villes voisines qui joindront un jour les volutes de fumée de leurs
hautes cheminées aux fumées des siennes, pour la grande bataille
industrielle.

Et partout de grands monuments bien modernes: le Palais des Beaux-Arts,
vaste édifice Renaissance qui ressemble un peu au château de Chantilly
et renferme d'importants Musées, l'institut Pasteur, l'Ecole des Arts et
Métiers, le Lycée, les Facultés, le palais de Rameau, etc., etc.

Le point central, où bat le cœur de la ville, la Grand'Place, est
certainement d'un noble aspect, tout à fait modernisée aussi, mais
encore avec quelques monuments âgés d'un siècle ou deux, et quelques
façades à lignes intéressantes, pour encadrer tout le mouvement sur
cette place: l'Hôtel de ville, l'ancienne Grand'Garde, la Bourse et la
colonne du siège de 1792.

[Illustration: LILLE--RESTES DE L'HÔTEL DE RIHOUR DERRIÈRE L'HÔTEL DE
VILLE.]

L'Hôtel de ville, c'est à la fois le plus jeune et le plus vieux de ces
monuments. Sur la place il date du règne de Louis-Philippe et cela se
voit, mais si l'on traverse la cour, pour passer derrière, on y trouve
les restes de l'hôtel de Rihour, ancien palais des Comtes de Flandre,
une tour de briques, deux hauts pignons briques et pierres soutenus par
des contreforts et percés de hauts fenestrages éclairant une belle
salle gothique dite du Conclave.

En ces bâtiments résidèrent souvent les Comtes de Flandre de la maison
de Bourgogne, ceux du quinzième siècle, époque brillante, période de
prospérité pour la Flandre, après les luttes et les guerres terribles
des treizième et quatorzième siècles, entre les rois de France et les
ducs, depuis Ferrand que Philippe-Auguste ramena _ferré_, dans un
chariot pour le tenir treize ans prisonnier en son donjon du Louvre:

  «Lors fut Ferrand tout enferré,
  «Dans la Tour du Louvre enserré.»

entre Français, Flamands et Anglais, et avant l'époque espagnole,
seconde période de malheurs, de guerres et de ravages, qui ne cessa
qu'avec les victoires du Grand Roi.

En face de l'Hôtel de ville, la Bourse fait meilleure figure; c'est un
bel édifice carré du dix-septième siècle, en style de la Renaissance
flamande, dont les façades à deux étages présentent une suite de
colonnes décorées de gaines et de cariatides, alternées, encadrant des
frontons très chargés de sculptures au-dessus de chaque fenêtre.
L'ensemble est joli, avec le grand comble régnant sur le tout et toutes
les cheminées, et le campanile malheureusement un peu maigre à la partie
supérieure.

A l'intérieur, une cour à arcades, au milieu de laquelle la statue de
Napoléon contemple une série de bustes de savants illustres, sous les
arceaux.

Sur le côté de la place, troisième édifice, plus modeste. C'est un corps
de garde élevé en 1717, sur un immense perron en avant-corps; la
Grand'Garde est sans beauté particulière malgré son perron et ses
frontons, mais elle rachète sa lourdeur par sa silhouette, d'autant
mieux qu'elle est flanquée de quelques maisons anciennes à grands
toits.

[Illustration: LILLE.--LA BOURSE ET LA COLONNE DU SIÈGE SUR LA GRAND
PLACE.]

Au milieu de la place s'élève la colonne commémorative du fameux siège
de 1792, colonne robuste et trapue, dressée sur un soubassement entouré
d'obusiers pris à l'ennemi, et portant sur son sommet crénelé une figure
de Lille au geste énergique, le boute-feu à la main. C'est le dernier
des sièges soutenus par la vieille cité flamande, contre une armée
autrichienne forte de trente-cinq mille hommes. Elle se défendit
héroïquement avec une garnison peu nombreuse et des volontaires qui se
distinguèrent, particulièrement les fameux Canonniers bourgeois, vieille
et célèbre compagnie bourgeoise des Canonniers de Sainte-Barbe, dont
l'hôtel actuel conserve nombre de précieux souvenirs. Une attaque
vigoureuse, neuf jours et neuf nuits de bombardement pendant lesquels
une partie de la ville flamba, n'eurent pas raison de la résistance
héroïque des Lillois, et les Autrichiens, très éprouvés, durent lever le
siège.

Si la ville voulait élever sur sa grande place une colonne pour tous les
sièges qu'elle a soutenus, victorieusement ou malheureusement, mais
toujours avec honneur, les Lillois actuels pourraient s'y promener à
l'ombre. En prenant seulement leur histoire au temps du malheureux comte
Ferrand et de ses démêlés avec Philippe-Auguste, nous voyons le roi de
France assiéger et prendre trois fois Lille, et la troisième fois, pour
en finir avec sa résistance obstinée, l'incendier et dévaster de fond en
comble. C'est encore un siège sous Philippe le Bel, cent ans plus tard,
lorsque Philippe le Bel, peu après la terrible défaite des Eperons d'or,
eut écrasé les milices des villes flamandes à Mons-en-Puelle. Ensuite,
au seizième siècle, pendant les troubles de la Réforme et la révolte des
Pays-Bas, ce sont des coups de main et des surprises.

Puis, c'est le siège de 1667, Louis XIV en personne conduit son armée
sous les murs de la vieille cité, qui se défend énergiquement avec deux
mille quatre cents hommes de garnison et ses dix-huit compagnies
bourgeoises. Mais, après dix jours de tranchée ouverte, une capitulation
honorable est signée; moyennant le maintien de ses coutumes et
privilèges, Lille fait partie désormais du royaume de France et elle
aura à prouver bientôt sa fidélité au roi aussi complètement que jadis à
ses ducs.

[Illustration: LILLE.--ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINT-MAURICE.]

Vauban transforme la place et construit une citadelle très forte. A
cette citadelle viennent se heurter en 1708, lors des guerres de la
Succession d'Espagne, le prince Eugène et Marlborough. C'est le temps
des désastres des armées royales en Flandre. Siège terrible, Boufflers
défend la place à outrance. Après deux mois passés de tranchée ouverte,
de famine et de bombardement pendant lesquels les Lillois montrent bien
leur vaillance accoutumée, les violons narguant les canons, leur
théâtre, malgré bombes et boulets, jouant insolemment la comédie tous
les soirs, il faut rendre la ville; mais Boufflers se retire dans la
citadelle et se défend encore deux mois, pendant lesquels Lille continue
à vivre sous une pluie de fer et de feu.

[Illustration: COMMINES.--LE BEFFROI.]

Des remparts de la première période, Lille peut montrer près de l'église
Saint-Sauveur _la Noble Tour_, qui n'est simplement que la base d'une
grosse tour du quinzième siècle, mais, sauf modifications, éventrements
et démolitions, la citadelle de Vauban est toujours là, et aussi
quelques portes monumentales comme la Porte de Paris, très important arc
triomphal, plutôt que porte, élevé par Louis XIV.

Lille a dédié à Saint Maurice une grande église à cinq nefs égales,
superbe morceau d'architecture ancienne avec quelques reconstructions ou
restaurations. Sur la façade, au-dessus de quatre hauts pignons, s'élève
une grosse tour fort intéressante comme détails avec une belle flèche
moderne. Du côté de l'abside, Saint-Maurice se prolonge par des
sacristies, des chapelles basses en gothique très fleuri, s'alignant
sous les hautes verrières.

Il y a encore Sainte-Catherine, Saint-Sauveur, Saint-André,
Notre-Dame-de-la-Treille, etc., édifices peu anciens ou tout à fait
modernes, quelques-uns intéressants à l'intérieur par des détails ou des
œuvres d'art.

Très près de Lille, à cheval sur la frontière belge, à mi-chemin
d'Ypres, la petite ville de Commines dresse sur sa grande place l'un des
plus curieux, des plus originaux de ces beffrois municipaux de la
Flandre. Toutes les villes belges ont gardé précieusement leurs donjons
communaux, symboles de leurs libertés et franchises, belle famille de
tours géantes, variées dans leurs structures, parfois vraiment
colossales comme à Ypres ou Bruges, couronnées de façon si diverses,
crénelées, coiffées de campaniles où tintent des carillons, ou bien
découpées, ciselées en fantastiques bouquets de fleurs de pierres, comme
à Audenarde ou Louvain.

La Flandre française peut, à côté de ces belles tours, avec un rang
honorable dans la famille, montrer, outre celui de Douai, les beffrois
de Commines et de Bergues.

A Commines, ville franco-belge, en deux parties séparées par la Lys et
par une Douane, c'est une grosse tour carrée du quatorzième siècle, en
briques et pierres, colorée d'une patine chaude, se terminant par une
galerie de fausses arcatures flanquée de quatre tourelles, sous un
énorme couronnement bulbeux en coupole ardoisée, coiffée à son tour par
un campanile à deux étages, encore surmonté d'un autre clocheton,
bulbeux comme les pointes des tourelles renflées en double poire.

L'Hôtel de ville, sous ce beffroi, est une construction quelconque
moderne; en arrière, le clocher de l'église ne fait pas mal au-dessus
des maisons, malheureusement sans caractère comme le reste de la ville.
La faute en est sans doute aux guerres du seizième siècle, pendant
lesquelles toute la ville brûla.

[Illustration: LE BEFFROI DE BERGUES.]

Si, comme le veut la tradition, Philippe de Commines est né au
château de Commines et non à Argenton, en Poitou, cela fait avec
Monstrelet et Froissart un joli trio de chroniqueurs. Il serait dommage
de les séparer. Le fin politique qui sut vivre sans accident trop
grave,--le cachot de Loches à part,--à côté de Charles le Téméraire et
de Louis XI, et nous les pourtraicturer dans ses Mémoires, voisine
admirablement avec Froissart et Monstrelet.

Bergues est mieux que Commines. C'est une petite ville gaie d'aspect,
ceinte de remparts, de bastions baignant dans l'eau fournie par des
canaux, avec des paysages de verdures tout à l'entour, animée par le
clairon et le tambour des petits fantassins résonnant dans les vieilles
murailles. Les rues de la ville n'ont pas grand caractère et l'église
gothique est sans beauté particulière, mais, sur la grande place,
s'élève le magnifique beffroi, haute et superbe tour complètement
revêtue de haut en bas de grandes arcatures ogivales en sept ou huit
zones, sans autres ouvertures que d'étroites meurtrières. Quatre grosses
tourelles également plaquées d'arcatures, cantonnent la plate-forme
portant le cadran de l'horloge sur ses créneaux. Au-dessus s'élève le
campanile où chante le carillon, campanile à dôme renflé en poire ou en
gourde, accompagné de petites gourdes ardoisées sur les tourelles.

Un petit corps de garde à arcades s'accote au bas de la tour.
Malheureusement l'Hôtel de ville appuyé à côté n'est qu'un bâtiment sans
style, refait il y a quarante ans.

Ce magnifique beffroi, par-dessus les petites maisons éparpillées à ses
pieds, peut regarder ses vieilles connaissances les tours de l'abbaye de
Saint-Winoc, dressées sur le mamelon du Groenberg, à deux ou trois rues
de distance, dans le balancement, au vent de la mer assez proche, des
masses de verdures de grands vieux arbres alignés, ombrageant une jolie
promenade, laquelle fut sans doute le jardin de l'abbaye.

[Illustration: BERGUES.--RESTES DE L'ABBAYE DE SAINT-WINOC.]

On disait Bergues-Saint-Winoc jadis, l'abbaye étant quelque peu la mère
de la ville, ainsi que du village de pêcheurs à deux lieues de là, qui
devait devenir Dunkerque, et il ne reste de Saint-Winoc que ces deux
tours isolées, l'une carrée, soutenue par d'énormes contreforts de
briques, ancien clocher de l'église, et l'autre, octogonale, à quatre
étages en retrait les uns sur les autres, terminée par une haute flèche
filant très haut dans les airs. Ces pauvres vieilles tours n'ont échappé
à la destruction générale que parce que, sur ces côtes basses, elles
sont visibles de très loin au large et servent d'amers aux navires.

Gravelines, qui flanque Dunkerque à quelques lieues sur la gauche, est
un bon modèle de la petite place de guerre à la mode du dix-septième
siècle. Se promener le long de ses remparts, sur les glacis des larges
fossés pleins d'eau, c'est relire et revivre un peu l'histoire des
guerres avec l'Espagne dans nos provinces du Nord. La ville n'a pas
d'importance, il n'y a pas de monuments, ou ces monuments sont d'une
architecture tout à fait modeste, mais aux portes, sous les petits corps
de garde à colonnes, on est tout surpris de ne pas voir un poste du
régiment de Champagne ou de Picardie, des piquiers ou des mousquetaires
commandés par un anspessade.

Existence agitée, coups de canons nombreux, sièges, assauts, prises et
reprises, durant une centaine d'années, de Philippe II à Louis XIV, puis
retour à la tranquillité, voilà l'histoire de Gravelines et des
agglomérations voisines, presque ses faubourgs, Petit fort Philippe,
Grand fort Philippe, à l'embouchure de l'Aa.

Un point surtout est bien dans le caractère de l'époque, figé aux temps
de Louis XIII et de Louis XIV. C'est un décor de petite place solitaire:
au fond l'église basse, fenêtres gothiques, petite porte Renaissance; à
droite, de vieilles casernes réunies par un pont à la nef de l'église,
pour que Mgr le Gouverneur pût, sans descendre dans la rue, gagner sa
tribune à la messe.


Dans la ville actuelle de Dunkerque, rivale d'Anvers, grand port qui
s'agrandit d'année en année, on ne peut guère retrouver grand'chose de
la physionomie caractéristique du vieux port de la Flandre française, au
temps des frégates du Roi Soleil, du terrible refuge de corsaires d'où,
pendant trois siècles, sous les couleurs espagnoles, sous le pavillon
fleurdelysé de Louis XIV et de Louis XV, ou sous le drapeau de la
République, s'élancèrent tant de hardies escadrilles pour courir sus, à
travers la Manche ou la mer du Nord, aux flottes des Hollandais ou des
Anglais.

Ce Dunkerque-là est aussi loin que le Duyne-Kerke, _Eglise des Dunes_,
village de pêcheurs des premiers siècles; il a disparu sous les
transformations, avec les pittoresques jetées de bois, les estacades
d'il y a cinquante ans, et tout le tohu-bohu irrégulier des
constructions maritimes de jadis, avec la vieille marine et les frégates
et les flûtes et les corvettes à voiles.

Aujourd'hui, ce sont de nombreux et vastes bassins à flot, un
avant-port, un arrière-port, des quais s'étendant sur des immensités
bordées d'immenses magasins, et des forts, des docks, des écluses
communiquant avec les divers canaux de l'intérieur, de larges voies
sillonnées de wagons, de tramways, encombrées de la multitude des
camions et des fardiers, et toujours des pâtés de hautes bâtisses,
par-dessus lesquelles se dressent des mâtures.

Si l'on cherche des traces du vieux Dunkerque, que trouvera-t-on? Sur le
port, la vieille tour de Leughenaer, défigurée, enfermée dans les
maisons, l'église Saint-Eloi, avec sa grosse tour-beffroi et son
carillon, à peine çà et là quelques restes de vieilles maisons et c'est
tout.

L'église Saint-Eloi renferme la sépulture de Jean Bart; le héros
Dunkerquois, prototype des rudes marins sortis en foule de la cité
flamande, des capitaines corsaires de la période héroïque, s'y repose
sous les dalles, à côté de sa femme, de ses vingt années de courses
glorieuses, pendant les grandes guerres maritimes qui firent d'un simple
matelot pêcheur, un chef d'escadre de Louis XIV!




[Illustration: FURNES.--LES PÉNITENTS DE LA GRANDE PROCESSION.]

III

FURNES--NIEUPORT--DIXMUDE

Le décor de la Grand'Place.--Le Pavillon des Officiers espagnols.--Les
Eglises.--Le dernier mystère.--Ce qui survit de Nieuport.--Fantôme de
ville dans les Dunes.--Dixmude endormie dans ses prairies.


Une des plus gentilles portes pour entrer en Belgique est celle de
Furnes. On a suivi depuis Dunkerque les longues ondulations des dunes
piquées de végétation, qui menacent de couvrir, tout en les protégeant
contre la mer, les petits villages blancs aux toits rouges; les
montagnettes de sable envahissant se succèdent, laissant à peine
entrevoir la mer entre elles, de temps à autre; on a passé à Zuitcote,
marqué par le clocher de son église ensevelie sous le sable, clocher
servant aujourd'hui de Sémaphore, et voici bientôt, en quittant le
cordon des dunes pour la campagne verte toute sillonnée de canaux, la
petite ville de Furnes, et ses tours et ses pignons rouges, et sa jolie
gare en vieux style flamand, Furnes, ancienne petite cité d'aspect
accueillant et gai, et qui peut montrer comme souvenirs de son passé de
superbes édifices et une si magnifique Grand'Place.

Dans cette vaste plaine de Belgique qui s'ouvre, avec toutes ses villes
à l'histoire tumultueuse pleine de grandeurs tragiques et de pages
éclatantes, c'est le commencement des architectures caractéristiques, et
Furnes, comme ensemble monumental, peut être placée immédiatement après
les grandes cités d'art, Bruges, Gand et Ypres, au premier rang des
villes secondaires.

Bien petite ville aujourd'hui, à peine six mille habitants, mais comme
on prend une grande idée de son passé, lorsque, par les rues larges et
propres, mais un peu vides, aux grandes et belles maisons bien
entretenues, de couleur gaie, mais silencieuses, on débouche tout à coup
sur la Grand'Place, carré immense de maisons à pignons flamands dominées
par de hauts monuments. Ce forum le dit suffisamment, Furnes fut grande
et importante cité jadis; il fallut bien des guerres, et leurs malheurs
et leurs bouleversements, puis de lentes modifications économiques pour
rétrécir la ville à ses proportions actuelles.

[Illustration: LA GRAND'PLACE DE FURNES.]

Tout Furnes est sur cette place, ou derrière la ligne de maisons rouges,
qui semblent basses sous les hauts édifices montant en arrière. Des
ravages de la guerre, Furnes en eut sa bonne part aux époques
lointaines, dès le temps des Normands. Au treizième siècle, lorsque
Robert d'Artois ayant battu, sous ses murailles, Guy, comte de
Flandre, enleva Furnes, il la pilla et brûla de fond en comble. Plus
tard, les troubles religieux et les guerres du seizième siècle amenèrent
de terribles moments, ses églises en souffrirent, notamment
Sainte-Walburge. Cependant elle connut encore des jours de prospérité
après l'accalmie, puisque beaucoup de ses belles maisons, l'Hôtel de
ville et le Palais de Justice datent de l'occupation espagnole.

Le Pavillon des Officiers espagnols sur la place, belle construction
récemment restaurée, était la maison de ville du Moyen-Age, avant d'être
occupé par les troupes d'Espagne. C'est d'ailleurs une sorte de gros
donjon carré pourvu de créneaux et de tourelles d'angle sous le comble,
avec un bâtiment en retour sur la rue, façade plus ornée, d'un grand air
aussi, à fenestrages encadrés à la flamande.

Sur l'autre coin, au fond de la place, les Espagnols avaient fait un
corps de garde d'une haute maison à pignons, dont le rez-de-chaussée
forme une loggia à colonnettes. Cette maison avait été précédemment la
Halle aux vins et le quartier des veilleurs de nuit.

Tout l'angle de la place, en face du Pavillon des Officiers, est occupé
par l'Hôtel de ville et le Palais de Justice, bien différents de style,
quoique très rapprochés comme âge. D'un côté, c'est une façade massive
et presque sévère du dix-septième siècle, légèrement renfrognée, de
l'autre c'est la Renaissance flamande plus grasse et plus belle,
c'est-à-dire tout le charme d'un Rubens opposé à la froideur d'une belle
personne classique.

L'Hôtel de ville, de 1612, montre deux beaux pignons décorés de
frontons, de colonnettes, de motifs Renaissance, et, passant la tête
par-dessus les grands toits, une tourelle octogonale au comble surmonté
d'une petite coupole en poire. Sous l'un des pignons, une très élégante
loggia en avant-corps forme perron, avec balustrades en ramages
Renaissance découpés.

Par-dessus le grave Palais de Justice de 1628, tout en pilastres,
colonnes et balustrades, monte le beffroi, grosse tour en partie
gothique, avec, en retrait, sur la plate-forme carrée, une seconde tour
octogonale portant un campanile à coupoles.

Toutes les maisons de la place, sur la ligne du Palais de Justice, ont
des toits de tuiles rouges derrière des pignons en escalier, pignons
Renaissance à décoration variée, chacun avec une belle fenêtre à la
partie supérieure, surmontée d'une niche en coquille et encadrée de
colonnettes et de frontons, décorée d'écussons ou d'arabesques. Sur le
côté de l'Hôtel de ville, une autre façade plus ancienne, dans le style
du seizième siècle, présente une très belle disposition de moulures
montant d'en bas pour encadrer les fenestrages jusqu'à la pointe du
pignon.

Par-dessus les petites maisons Renaissance, s'élève le chœur de
l'église Sainte-Walburge, le chœur considérable et imposant qui est,
avec le transept, toute l'église, le reste manquant, ayant été détruit
ou n'ayant pas été achevé, ainsi qu'en témoignent un portail interrompu,
des fragments en attente de reconstruction et des débris enchâssés
autour de l'église dans la verdure du jardin. A l'intérieur, ce chœur
est très majestueux.

[Illustration: FURNES.--PAVILLON DES OFFICIERS ESPAGNOLS.]

On conserve à Sainte-Walburge, les groupes sculptés et les accessoires
de la grande procession annuelle du dernier dimanche de Juillet, établie
en souvenir de l'aventure d'un comte de Flandre, qui, rapportant de
Jérusalem, au temps des Croisades, un morceau de la vraie Croix, et
assailli sur les côtes flamandes par la tempête, fit vœu de l'offrir
à la première église qu'il apercevrait à terre. La fureur de la mer
s'apaisa aussitôt et le croisé, à travers les dernières vagues, aperçut
la tour de Sainte-Walburge de Furnes pointant au-dessus de la ligne
sablonneuse du rivage.

[Illustration: FURNES.--TOUR DE SAINT-NICOLAS.]

Par la suite, des confréries se fondèrent en l'honneur de la vraie
Croix, et instituèrent une solennelle procession, qui était en même
temps une représentation du Mystère de la Passion. Cette procession,
supprimée seulement pendant les troubles religieux de la Réforme, a lieu
encore, ou plutôt ce Mystère se joue encore tous les ans, et déroule
dans les rues de Furnes, à travers le magnifique décor de la
Grand'Place, tous les épisodes de l'histoire du Christ, depuis l'étable
de Bethléem, la fuite en Egypte, la trahison de Judas, la flagellation,
jusqu'au grand drame du Calvaire et la Résurrection, les uns figurés par
des personnages vivants, les autres par des groupes sculptés avec une
foule considérable de figurants: Prophètes, Apôtres, Juifs, anges,
cavaliers, soldats romains accablant le Christ de coups de lance
lorsqu'il succombe sous le poids de sa croix, etc., etc. A la suite, à
travers les foules accourues pour cette célèbre procession, passent les
pénitents et pénitentes, en longue robe noire, la tête couverte de la
cagoule, pieds nus, portant ou traînant d'énormes croix de bois.

[Illustration: LES HALLES A NIEUPORT.]

Sur la partie de la Grand'Place en prolongement du Pavillon des
Espagnols, les façades, sauf le joli pignon du théâtre, n'ont plus de
caractère artistique, mais se découpent encore pittoresquement en
avant de la deuxième église de Furnes, Saint-Nicolas, dont la vieille
tour se dresse, épaisse et rugueuse, ses vieilles briques écorchées et
patinées par le temps.

En dehors de cette Grand'Place si bien meublée, Furnes n'a plus autre
chose à montrer; quelques maisons çà et là et sa belle gare gothique.

Oui, elle est gothique, mais ce n'est pas un de ces pastiches grinçants
et mesquins que l'on connaît, fabriqués avec des détails ramassés et
appliqués n'importe comment, c'est franc et bien accommodé au programme,
c'est ainsi qu'un constructeur du quinzième siècle eût conçu une gare,
si le quinzième siècle en avait eu besoin.


A quelques kilomètres dans les dunes, somnole une autre ville tout à
fait déchue, celle-là, Nieuport, jadis havre important, ville forte,
cité commerçante d'où s'élançaient des flottes pour le négoce ou la
grande pêche.

La côte est toute en longues chaînes de montagnes de sables cachant la
mer, et nichant dans leurs creux les petits villages de pêcheurs et les
plages de bains. Nieuport montre au milieu des prairies ce qui lui reste
de rues et de maisons, groupées autour de la grande place vide. Hélas!
tout est tristesse et solitude dans la ville, rien ne remue par les
rues, le grand bâtiment gothique des Halles, morne et vide, semble
bailler par toutes les grandes ouvertures d'un rez-de-chaussée original
en avant-corps, par toutes ses fenêtres, où il semble bien, qu'en
partant, les gens du seizième ou dix-septième siècle ont oublié
seulement de mettre les volets.

La pauvre ville eut jadis vingt mille habitants, elle est fille d'un
village de pêcheurs, hameau de la ville de Lombardzyde, que la mer
écrasa et emporta sous ses vagues en 1116. Lombardzyde est redevenu
village de pêcheurs et de baigneurs.

[Illustration: NIEUPORT.--TOUR DES TEMPLIERS.]

Nieuport, né de sa ruine, connut plusieurs siècles de prospérité, coupés
de quelques mauvais moments, puis les jours difficiles vinrent tout à
fait; les secousses et les alertes des guerres se suivant et se
répétant, ses remparts eurent à subir de trop nombreuses attaques. Après
des sièges malheureux, la prospérité s'en fut, le commerce disparut et
la ville, en pleine décadence, sombra dans sa léthargie actuelle.

Le grand bâtiment des Halles est pourtant un bel édifice de vastes
proportions, que domine fièrement le beffroi. Grandeur déchue, spectre
mélancolique du passé, le vaste monument est vide, et rien ne remue en
lui ni devant lui sur le pavé. Les cultures ensevelissant la place des
remparts, des édifices et des rues disparues, la campagne a reconquis la
ville et vient jusqu'auprès du beffroi. D'un côté, il y a des champs et
des jardins tout de suite; de l'autre, de petites maisons basses
quelconques et le clocher de l'église, une grosse tour trapue, clocher
découronné sans doute. L'église est grande aussi, d'un beau caractère à
l'intérieur avec de nombreux monuments, un jubé, une chaire de pierre du
quinzième siècle encadrant des bas-reliefs dans ses panneaux.

Derrière cette église, verdures, jardins, petits chemins, c'est la
campagne; à quelque distance dans les arbres, une grosse masse sombre se
dresse sur un léger renflement du sol. C'est le débris d'une Commanderie
de Templiers, un donjon de briques, carré comme tous les donjons de
l'ordre du Temple. Annexé à la ville, il en défendait une porte disparue
avec le rempart. La Commanderie fut incendiée et ruinée en 1383 par les
Anglais, comme la ville, du reste, que le duc de Bourgogne, Philippe le
Hardi, rebâtit deux ans après.

Pour secouer un peu la mélancolie de Nieuport et des paysages de sable
sur la côte, il n'y a qu'à se rappeler la belle bataille livrée ici, sur
les sables de la plage, en 1600, par les troupes du Stadthouder des
Provinces Unies, Maurice de Nassau, prince d'Orange, contre l'archiduc
Albert et l'armée espagnole. Cernée dans les dunes, séparée de sa
flotte, l'armée de Maurice de Nassau ne pouvait que vaincre ou mourir.
Et pendant toute une journée ce ne furent que charges désespérées sur le
sable, presque dans les premières vagues, belles chevauchées
d'escadrons, marche serrée des bataillons traversant l'Yser sous le feu,
avec de l'eau jusqu'aux hanches, chocs et carnages jusqu'à déroute
complète des Espagnols, qui laissèrent cinq mille cadavres dans la dune,
autant de prisonniers et cent cinq drapeaux.


Une troisième ville, à quelque distance en remontant l'Yser, vivote dans
les terres, endormie non moins mélancoliquement que Nieuport, parmi les
pâturages où de loin en loin tourne quelque moulin.

C'est la curieuse petite Dixmude, bien plus tombée que Nieuport, si elle
eut jadis trente mille habitants vivant à l'aise dans ces maisons qui
n'en abritent plus maintenant que onze cents. Enchâssée dans la verdure
de ses magnifiques prairies, elle dresse encore, pour attester son
ancienne splendeur, des beffrois et des flèches.

[Illustration: DIXMUDE.--LE JUBÉ DE SAINT-NICOLAS.]

Dixmude en son temps fut une grande cité, un port; il y a très
longtemps, quand l'Yser pouvait lui amener des navires, elle fut ville
forte et la marée baignait ses murailles; elle fut cité de commerce,
elle eut des métiers et de nombreux artisans comme ses grandes voisines
Ypres et Gand;--maintenant, revenue de tout, elle élève des vaches dans
ses prairies et soigne la renommée de son beurre.

[Illustration: DIXMUDE.--LA GRAND'PLACE.]

Hélas! où sont ses corporations et ses confréries? Ce qui en fit
l'ombre d'une ville, ce furent des sièges et des sièges, des assauts par
les milices de Gand ou Bruges, des pillages, des incendies, dont un
seul, en 1553, détruisit le château, les Malles, avec trois cents
maisons.

Onze cents habitants seulement. Un des coins de l'immense Grand'Place
les contiendrait tous sans peine, car elle est encore plus grande que
celles de Furnes et de Nieuport réunies. Le passant,--on doit dire le et
non pas les, car il y en a rarement plus d'un à la fois,--le passant,
qui la traverse en a pour cinq bonnes minutes.

Le voyageur circulaire n'a pas à regretter ses pas, car cette place fait
un beau fond de tableau; il y a quelques vieilles maisons, une prison
bien rébarbative, aux fenêtres formidablement quadrillées de barreaux de
fer, un Hôtel de ville tout neuf et par-dessus les toits rouges, la
masse sombre de l'église Saint-Nicolas.

Ces onze cents habitants se sont fait bâtir un nouvel hôtel de ville
dans le beau style ogival flamand--on restaure et on construit beaucoup
en Belgique, de très importants monuments, et toujours dans le style
national.--Donc, pas si endormis dans la tristesse, les habitants de
Dixmude. Leur Hôtel de ville est pourvu d'un joli beffroi en
avant-corps, avec bretèche ouverte, comme au Moyen-Age pour parler au
peuple dans les grandes occasions, tumultes ou autres. Dans la Dixmude
moderne, ces occasions doivent être rares. L'ensemble s'arrange très
bien, avec un pignon Renaissance à gauche, le pignon sévère de la prison
à droite et Saint-Nicolas, comme repoussoir en arrière.

Saint-Nicolas, vaste église à grosse tour gothique, est l'écrin sombre
et rugueux d'un joyau de pierre follement sculpté, fouillé, tarabiscoté
et fanfreluché sur toutes les lignes et sur toutes les coutures, en
gothique tout ce qu'il y a de plus fleuri, fantastique dentelle
pétrifiée ou guipure de pierre arrangée en jubé devant le chœur.

Le jubé de Dixmude est célèbre et mérite sa réputation, ses arcs en anse
de panier, se doublent et se triplent de moulures festonnées et
refestonnées, qui se découpent en trilobes, se relèvent et s'avancent en
pointe pour porter des statuettes nombreuses; c'est extraordinairement
compliqué et flamboyant, en contraste avec les lignes un peu rudes de
l'église.

En tournant à l'extérieur de Saint-Nicolas, on peut voir sur des
carrefours étroits des porches sous de hauts fenestrages, et une petite
place arrangeant très pittoresquement de vieilles maisons avec un petit
marché au poisson, en avant de l'abside et des pignons des nefs
latérales.

Les petites rues n'offrent guère autre chose; de vieilles maisons
bordent le canal, un superbe moulin de bois tourne à deux pas de la
Grand'Place, mais il y a le béguinage. Ah! si la ville semble plongée
dans le sommeil, le béguinage, petite cité dans la cité, bien enclose
dans une enceinte particulière, c'est le royaume du Silence. Tout y
semble figé et endormi depuis des siècles. Petits murs bordant les
jardins, petites maisons entourant une petite place, petite église
vieille, vieille, qui semble ratatinée et courbée vers le sol, petites
ruelles tournant autour, tout est en briques peintes en blanc, avec une
bordure de peinture noire en bas, soulignant tous les angles.

Pas un bruit, pas un souffle. Ce béguinage de petite ville, c'est du
silence dans le silence: le feuillage des jardinets oserait-il remuer si
le vent soufflait? Le ciel est bleu, il y a du soleil sur ces briques
blanchies, ce n'est pas triste. Une forme noire passe sans bruit,
lentement, c'est une béguine encapuchonnée, une bonne petite vieille
trottinant doucement sous la cape de sa mante, une figure ronde et rose,
mais toute plissée de rides, le menton et le nez tendant à se rejoindre.
On lui donnerait plusieurs centaines d'années, elle doit dater de la
fondation du béguinage, et peut-être est-ce Sainte Begga elle-même,
fondatrice de l'ordre des Béguines, en tournée de surveillance.

[Illustration: DIXMUDE.--LE BÉGUINAGE.]




[Illustration: LE BÉGUINAGE DE COURTRAI.]

IV

COURTRAI

Triomphe et mise à sac, la journée des Eperons d'or.--Rosebecke.--Le
Vieux Beffroi.--Un pont fortifié.--Le Béguinage.


Voilà une de ces grandes Communes batailleuses du Moyen-Age, Courtrai,
restée ville importante, populeuse, trente-cinq mille habitants,
industrielle comme jadis et continuant à tisser le lin de sa campagne.
Vieille et célèbre ville qui eut aussi sa large part de malheurs, de
sièges et de mises à sac, au cours des siècles, et qui ne s'en porte pas
plus mal aujourd'hui.

Son histoire particulière est mouvementée, et en la prenant seulement au
commencement du quatorzième siècle, il faut se rappeler qu'elle vit sous
ses murs la chevalerie française écrasée à la bataille des Eperons d'or
par les communes et les métiers des Flandres.

Ce fut la grande journée triomphale des milices communales des Flandres.
Le roi de France, Philippe le Bel, venait conquérir le comté de Flandre,
qui avait pris parti contre lui dans sa lutte avec l'Angleterre. Réunie
au domaine royal, la Flandre eut un gouverneur. Visites royales aux
villes annexées, joyeuses entrées, fêtes, la Flandre étonne par sa
richesse et le luxe de ses riches commerçants. Mais les taxes et les
exactions des garnisons françaises soulèvent les colères et les
révoltes. En une nuit, Bruges égorge trois mille hommes, venus,
disait-on, avec une provision de cordes achetées à Courtrai pour pendre
les principaux bourgeois. Gand et Audenarde avaient fait de même pour
les partisans de la France. Courtrai ne demandait qu'à suivre l'exemple,
mais la petite troupe de Français en garnison dans son château se
défendit furieusement et mit quelque peu le feu à la ville.

Une armée accourut de France, pour ruiner l'orgueil de ces vilains de
Flandre. Elle comptait une nombreuse chevalerie sous le commandement de
Robert d'Artois et du connétable Raoul de Nesle. Elle rencontra les
Flamands sous les murs de Courtrai et engagea une de ces batailles
féroces où, de part et d'autre, la haine et la fureur sont telles, que
la lutte tourne vite au massacre.

C'était le 13 Juillet 1302. Toutes les milices et les corporations des
grandes communes des Flandres étaient là, Pierre de Koninck et Jean
Breidel avec quelques milliers de gens des métiers de Bruges, les hommes
de Gand, d'Ypres, de Furnes et les soldats amenés par les barons
flamands du parti national, en tout, trente mille combattants qui
comptaient bien faire de nouveau un terrible usage de leurs fameux
_Goedendags_ ou _Bonjours_, les longs marteaux à pointes de fer qui
leur avaient déjà si bien servi.

Les Flamands, pour se couvrir contre les charges de l'innombrable
chevalerie bardée de fer, s'étaient rangés au milieu des prairies
marécageuses dans la plaine de Groeningue, derrière des abattis
d'arbres.

Au moment d'engager le combat, dans les rangs des Flamands, bourgeois et
hommes de métiers réunis en masses serrées, des prêtres passèrent avec
le viatique et donnèrent une absolution générale. La chevalerie
française chargea à fond tout de suite, sans reconnaître le terrain,
enfonça sous le choc les premières lignes, mais s'en alla se noyer dans
des canaux et des marais recouverts de branchages. Alors la boucherie
commença, l'égorgement de tous ces cavaliers enfermés dans leurs bardes
de fer et écroulés sous leurs chevaux pantelants dans la boue du
marécage.

Les Flamands, frappant comme des bûcherons, ou coupant des gorges comme
des bouchers, avaient pour mot d'ordre de n'accorder aucun quartier, de
ne recevoir personne à rançon. Six mille nobles gens d'armes périrent et
des milliers d'autres combattants. Les Flamands recueillirent les
éperons d'or de toute cette chevalerie, puis, dans la joie du triomphe,
les mesurèrent au _boisseau_, pour les distribuer aux villes
confédérées. Courtrai eut la grosse part et suspendit ces trophées aux
voûtes de son église Notre-Dame.

[Illustration: COURTRAI.--LE BEFFROI ET L'ÉGLISE SAINT-MARTIN.]

Ces éperons d'or devaient attirer de terribles malheurs sur la ville.
Quatre-vingts ans plus tard, lors des grandes luttes d'Artevelde et des
Gantois pour les libertés des Flandres, une armée française, amenée par
le duc de Bourgogne, écrasa les Flamands à Rosebecke, près Courtrai,
le 25 novembre 1382, et pour achever de venger l'ancienne défaite, fonça
dans Courtrai, décrocha les éperons d'or, et mit tout à feu et à sang
dans la ville. Les infortunés bourgeois massacrés ou chassés, le duc de
Bourgogne enleva l'horloge du beffroi avec la cloche et les Jacquemards
qui sonnaient les heures, et fit placer le tout sur la tour de l'église
Notre-Dame, à Dijon, où les Jacquemards flamands sont encore.

Du sac et de l'incendie, Courtrai se remit pourtant. Voici la Grande
Place et le vieux beffroi isolé au milieu, dernier reste des Halles
disparues. Il y a quelques années, il était encore tout enveloppé
jusqu'à mi-hauteur de maisons sans caractère, et pourvu d'un avant-corps
dix-huitième siècle à fronton qui ne lui allait guère. On l'a débarrassé
de tout cela et il apparaît plus fier maintenant, sorti de sa gangue,
avec les cinq flèches aiguës qui le couronnent. L'horloge est bien
modeste pour une horloge de beffroi. On voit que Courtrai regrette
toujours celle que Dijon détient.

L'Hôtel de ville, en face du beffroi, n'est pas très important. C'est un
bâtiment du seizième siècle, long et étroit, à un seul étage de fenêtres
régulièrement espacées, avec un tout petit clocheton sur le toit. La
salle échevinale renferme une belle cheminée surchargée de petits sujets
sculptés sur trois rangées, les statues des Vertus, les Péchés capitaux,
des diableries sur le linteau, et, sous un dais au milieu du panneau, la
statuette de Charles-Quint.

Une grande église dresse sa grosse tour sous un large porche au bout
d'une petite rue du fond de la place. Ce n'est pas l'église aux Eperons
d'or, c'est Saint-Martin, fondée par saint Eloi, reconstruite au
quinzième siècle. Belle tour à gros contreforts se terminant en
tourelles d'angle à combles effilés et renflés en poire, pour
accompagner la flèche-campanile ardoisée, renflée de même au sommet.

Courtrai n'abonde pas en maisons intéressantes. Comme motifs
pittoresques, après la Grande Place et ses entours, la ville n'a plus à
offrir que le pont fortifié de Broel, l'église Notre-Dame et le
béguinage. L'église Notre-Dame où furent apportés les éperons d'or de la
bataille, a malheureusement été refaite au dix-huitième siècle, avec
trop de placages, de marbres somptueux, trop de rococo; mais elle a
meilleur aspect à l'extérieur, vue du béguinage, avec sa tour
d'architecture rude et la grande chapelle qui flanque sa nef.

Le pont de Broel, par exemple, dernier reste de ses remparts, est un
beau morceau. Au tournant de la Lys chargée de péniches, encadrée
d'usines et de fabriques, s'aperçoit tout à coup sur la droite un vieux
pont aux piles moussues, défendu à chaque extrémité par une grosse tour
trapue trempant dans l'eau, masses cylindriques aux briques noircies par
le temps; les brèches et les blessures de jadis ont été soigneusement
bouchées: sous les hauts combles aigus, l'étage des mâchicoulis demeure
intact, comme pour recevoir sa garniture de hourds en cas de siège.

C'est tout ce qui reste de l'enceinte reconstruite au quinzième siècle
après les désastres. Au dix-septième siècle, dans les luttes contre
l'Espagne, ces remparts furent assaillis et enlevés plusieurs fois par
les Français, repris au dix-huitième et finalement démolis. Sous les
arches étroites du vieux pont, les péniches, quittant les fumées des
hautes cheminées, filent lentement à la queue leu leu, pour aller se
perdre parmi les arbres bordant les prairies.

Le béguinage Sainte-Elisabeth est charmant, soigné, entretenu, d'aspect
vivant, du moins sur la jolie place en entrant, où se dresse, au milieu
d'une pelouse, une statue de dame Moyen-Age, représentant la comtesse
Jeanne de Flandre, fondatrice de l'établissement en 1241. Toujours des
petites maisons bien closes, blanchies à la chaux, avec bordure noire en
bas, petits jardinets, petites portes numérotées avec guichets et
statuette de Vierge au-dessus, quelquefois.

Au fond de la place, à côté de la chapelle, une belle maison flamande,
en briques restées rouges et chaînes de pierre, à double pignon en
gradins, porte la date de 1649. Tout autour, à droite et à gauche, des
petites rues se faufilent, modestes et timides, entre les murs blancs.

[Illustration: COURTRAI.--CHEMINÉE DE L'HOTEL DE VILLE.]




[Illustration: TOURNAI.--LE PONT DES TROUS.]

V

TOURNAI

Capitale mérovingienne.--La Cathédrale aux cinq tours.--Le premier
beffroi de Belgique.--Eglises et maisons romanes.--Le Pont des Trous et
la tour d'Henri VIII.


[Illustration: TOURNAI.--MAISON, RUE DU FOUR-DU-CHAPITRE.]

Il y a vieille ville et vieille ville. La très antique Tournai peut
regarder de haut ses voisines, dont l'illustration date des quatorzième
et quinzième siècles, et qui peuvent à grand'peine, en fouillant au plus
profond de leurs archives, se vanter d'une mise à sac par les Normands,
retrouver le nom d'un _Baudouin au bras de fer_, marquis de Flandre, ou
d'un _Baudouin à la hache_. Que d'autres cités parlent de sièges
soutenus contre les Espagnols du duc d'Albe, où les Français de Louis
XIV, ce sont là des gens d'avant-hier. Elle les a connus, aussi,
ceux-là, mais après bien d'autres, car elle peut se vanter d'avoir été
assiégée et prise par César, ce qui se passait quelques siècles
auparavant.

Alors que toutes ses voisines n'étaient pas même nées, ou peut-être à
peine de modestes villages, elle était déjà cité importante, ville
capitale de ces chefs francs qui ont abattu l'orgueil et la puissance de
Rome, capitale de Clodion le Chevelu, de Mérovée, le vainqueur d'Attila,
et de Childéric, père du grand Clovis, fondateur de la monarchie
française, ce qui fait descendre directement le royaume de France du
royaume de Tournai. C'est quelque chose pour Tournai.

[Illustration: TOURNAI.--PORCHE DE LA CATHÉDRALE.]

Voilà donc un bon commencement d'histoire. Quelle belle suite d'annales
les plus vieilles pierres des monuments peuvent se raconter en regardant
passer le vieil Escaut. Et Tournai fut aussi une antique cité
religieuse, siège d'un évêché, peu après Clovis, évêché qui, vers 530,
eut pour pasteur saint Médard, évêque de Noyon et Tournai.

La gloire de Tournai, c'est sa cathédrale, l'église mère, avec son
cortège d'églises nombreuses, dont les tours et les flèches font un
imposant cortège aux cinq tours puissantes du vieil édifice.

C'est une grande ville, cette mérovingienne et religieuse cité; une
ville industrielle, vivante et gaie. L'Escaut la partage en deux parties
à peu près égales, et, tout autour, des boulevards plantés tiennent la
place de ses anciens remparts, dont il reste pourtant quelques vestiges
dormant sous les verdures, et un magnifique pont fortifié comme celui de
Courtrai.

C'est vers la cathédrale romane, joyau monumental de Tournai, que l'on
va tout d'abord, vers ce bouquet de tours qui s'aperçoit de tous les
carrefours, par-dessus pignons et toits. Elle est immense et superbe, et
révèle des aspects différents quand on tourne par les petites rues
irrégulières autour de ses puissantes murailles et des édifices ou
maisons accrochées à ses flancs. Cette fantaisie de plan dans la
découpure des rues est un charme de plus et permet d'admirer le colossal
monument sous tous les angles. Voilà une cathédrale qui n'est pas servie
sur un plateau et vue d'un coup d'œil! Pourvu seulement qu'on ne la
dégage pas trop: il y a d'inquiétantes démolitions en train!

[Illustration: LE BEFFROI DE TOURNAI.]

Quatre tours carrées, légères et d'une belle envolée, montant très haut
leurs combles aigus, et percées de quatre étages de hautes arcatures
irrégulières, cantonnent une grosse tour centrale également carrée.
Du côté du portail, sur une petite place presque fermée, un beau pignon
s'élève, percé d'un triangle d'arcatures, qui suivent le rampant du
gable, flanqué de deux légères tourelles. En avant, un petit porche
gothique, semblable à une galerie de cloître, abrite un grand placage de
sculptures seizième et dix-septième siècles, garnissant tout le bas du
portail.

Ce portail est réuni à l'évêché par un bâtiment du douzième siècle, sur
voûte formant passage pour la rue; on arrive par là à une curieuse
petite place donnant sur le jardin épiscopal, où de grands beaux arbres
balancent des bouquets de feuillage sous les vieilles murailles sombres.

[Illustration: TOURNAI.--PETIT PORCHE LATÉRAL A LA CATHÉDRALE.]

Toute cette partie de l'église date des onzième et douzième siècles,
quand on reconstruisit la cathédrale mérovingienne. Sur chaque flanc,
s'ouvrent de petits porches romans d'un beau dessin tous deux, curieux
par leurs colonnes à torsades, leur décoration rongée par le temps, où
se distinguent des bestiaires, des zodiaques écorchés, mutilés, à demi
effacés.

Aux parties romanes vient s'adjoindre un magnifique et très vaste
chœur, dans le grand style ogival du treizième siècle, qui remplace
le chœur roman incendié en 1213. Intérieurement, la cathédrale est
superbe de grandeur religieuse, de majesté impressionnante, tout
particulièrement dans les transepts terminés en absides rondes, avec de
hautes arcatures, des galeries supérieures très claires, de hautes
voûtes au centre sous la grosse tour. Un jubé de marbre de la
Renaissance ferme le chœur, mais les monuments, tombeaux d'évêques,
statues, etc., qui remplissaient l'église autrefois, sont peu nombreux,
en raison des dévastations de la Révolution.

Ville religieuse où la cathédrale est le centre principal, Tournai n'a
pas une Grand'Place bien importante comme dimensions. C'est une place
triangulaire derrière l'évêché et la cathédrale, se prolongeant au fond
vers un carrefour étroit sur lequel se dresse le beffroi municipal.

Celui-ci serait, dit-on, le plus ancien de Belgique; il est, à la base,
contemporain de sa voisine, c'est-à-dire roman du douzième siècle,
repris au treizième siècle.

Grosse tour isolée cantonnée jusqu'à mi-hauteur de tourelles dont les
pinacles portent des statues, étages en retrait et campanile. Son second
étage aurait remplacé au quatorzième siècle, le haut de la tour détruit
par un incendie. On y plaça alors trois grosses cloches appelées: le
Vigneron, cloche des réjouissances, le Timbre, cloche d'alarme, et la
Bancloke, cloche d'appel suprême pour la défense de la cité:

  «Bancloke suis, de commune nommée,
  «Car pour effroy de guerre suis sonnée».

L'Hôtel de ville n'est pas là, il occupe à quelque distance, au milieu
d'un vaste jardin, le bâtiment des abbés (dix-huitième siècle), de
l'abbaye de Saint-Martin, rasée au temps de la Révolution.

Sur le côté de la Grand'Place opposé à la cathédrale se trouve
l'ancienne Grand'Garde, aujourd'hui Musée, édifice de la Renaissance qui
fut d'abord la Halle aux Draps. Quelques maisons anciennes la flanquent
avec le pignon gothique de l'église Saint-Quentin dominé par son gros
clocher ardoisé. Au centre de sa Grand'Place, Tournai a élevé une statue
à une héroïne, Christine de Lalaing, princesse d'Epinoy qui s'illustra
dans un siège soutenu en 1581, contre les Espagnols. La guerrière,
revêtue d'une armure, brandit une hache. Statue de style un peu
troubadour malheureusement.

[Illustration: TOURNAI.--DERRIÈRE L'ÉVÊCHÉ.]

En 1581, au plus fort des luttes contre l'Espagne, Tournai révoltée fut
investie par l'armée du prince de Parme, Alexandre Farnèse. Le prince
d'Epinoy, gouverneur de la ville, était allé rejoindre Guillaume
d'Orange, emmenant une forte partie de la garnison. La princesse
d'Epinoy, nièce du malheureux comte de Horn, décapité avec d'Egmont,
s'enferma dans la place où il ne restait que peu de soldats et se
défendit vaillamment.

Elle donnait de sa personne, pour encourager les habitants, et fut
blessée au bras en combattant sur la brèche. Après bien des assauts
repoussés, il fallut pourtant se rendre, mais elle ne capitula qu'à la
dernière extrémité, obtenant de sortir avec les honneurs de la guerre, à
cheval, à la tête de la garnison. Cela valait bien une statue.

De vieux témoins de ces assauts et de bien d'autres, avant et après,
subsistent. La grosse tour d'Henry VIII par exemple, qui existe encore
sur le petit bras de l'Escaut. Là était le château. En 1513, après la
bataille perdue à Guinegate par l'armée de Louis XII contre l'Empereur
et le roi d'Angleterre, Tournai, qui tenait pour la France, fut assiégée
et prise par l'armée anglaise. Pour garder sa conquête, Henry VIII y
construisit une forteresse, dont il reste une seule tour découronnée,
énorme donjon rond qui trempe dans l'Escaut.

[Illustration: TOURNAI.--ÉGLISE SAINTE-MARGUERITE.]

Le pont des Trous, sur le grand bras de la rivière, se découpe sur le
ciel un peu mieux que cette masse de pierres. Ce n'est pas précisément
un pont, car on n'y passe pas. C'est un rempart sur la rivière qu'il
laisse filer par trois belles arches ogivales couronnées d'une galerie
crénelée, entre deux grosses tours, carrées du côté de l'intérieur,
rondes sur la campagne, un très beau morceau du treizième siècle,
formant un superbe décor Moyen-Age, tout à fait le pendant du pont de
Broel à Courtrai, en plus original, avec un fond de verdure qui se relie
à une jolie promenade pratiquée sur les anciens fossés, où se voient
encore quelques débris de murailles.

Louis XIV avait d'ailleurs rasé une partie des remparts du Moyen-Age
pour rajeunir l'enceinte, après la rapide conquête de la Flandre en
1667.

Les églises de Tournai sont nombreuses, quelques-unes très
intéressantes. Au premier rang, il faut placer Saint-Jacques, qui a son
portail surmonté d'une très belle tour romane, revêtue de trois étages
d'arcatures. L'église Sainte-Marguerite, possède aussi une belle tour du
douzième siècle, terminée par un clocheton curieux; cette tour, dont la
base se trouve cachée par des maisons, fait un fond de place
pittoresque, en haut de la partie montueuse de la ville, derrière _le
Monument français_, belle colonne élevée par la Belgique aux soldats
français tombés au siège d'Anvers en 1832.

[Illustration: BEFFROI DE MONS.]

Quelques jolies maisons çà et là: rue du Four-du-Chapitre, une façade
romano-gothique, à côté d'une vieille porte ogivale; rue de l'Hôpital,
une maison à bas-reliefs du seizième siècle; ailleurs, le pignon de la
maison des Brasseurs. Il y a plus vieux du côté de l'église Saint-Brice,
un souvenir qui nous fait remonter bien des siècles. Côte à côte se
dressent sur un carrefour deux pignons noircis à fenêtres romanes
géminées, quelques-unes dénaturées.

Ce sont immeubles du douzième siècle, ce qui est déjà respectable, mais
une inscription rappelle qu'en 1653, en construisant une maison en face
de ces pignons romans, on mit à jour le tombeau du roi Childéric Ier,
mort en son palais de Tournai en 481. Dans le sarcophage du père de
Clovis, on trouva un certain nombre d'objets très précieux, petit trésor
envoyé à Paris au cabinet des médailles de Louis XIV, sur lequel des
voleurs prélevèrent une forte part, mais dont il resta l'épée de
Childéric, quelques bijoux, des agrafes et des fibules.


A peu de distance du Tournai Mérovingien, le _Borinage_, le pays du
charbon, étend ses plaines hérissées de montagnes noires, de hautes
collines de scories, sur lesquelles planent comme des fumées de volcans.
Mons, chef-lieu du Hainaut et du bassin houiller, parmi tous ces
charbonnages, ces beffrois de mines, ces cheminées, n'est pourtant pas
dépourvue de coquetterie.

Cette ville ancienne, mais qui se rajeunit, peut montrer une jolie
Grand'Place avec un hôtel de ville du quinzième siècle, à campanile
encadré de pignons briques et pierres, un beffroi du dix-septième
siècle, à petites coupoles, tout en haut sur la colline d'où la ville
tira son nom, puis une curieuse cathédrale, Sainte-Waudru, édifice
gothique dont le portail trapu s'ouvre entre d'énormes contreforts qui
lui font un peu la mine rébarbative d'une forteresse.

[Illustration: MONS.--CATHÉDRALE SAINTE-WAUDRU.]




[Illustrations: YPRES.--REMPARTS PRÈS LA PORTE DE LILLE.
                VIEUX PIGNON DE BOIS RUE DE LILLE.]

VI

YPRES

L'immense édifice des Halles.--La Grosse Tour et le Nieuwerk.--Tisserands
et foulons.--La vieille Boucherie.--Pignons sur pignons.--Le Steen
des Templiers.


Une ville grande et belle, de physionomie avenante et que l'on dit
pourtant morte. C'est un cliché pour Ypres comme pour Bruges; le cliché
tout à fait faux pour Bruges, semble un peu exagéré pour Ypres, qui
montre encore les couleurs de la santé.

Pourtant, tomber de plus de deux cent mille habitants au Moyen-Age à
moins de vingt mille de nos jours, c'est descendre fortement, mais la
ville a toujours si belle apparence que l'on ne se trouve impressionné
par cette décadence qu'à la réflexion, par un retour de pensée vers la
cité bouillonnante et formidable des treizième, quatorzième et
quinzième siècles, la ville aux citoyens peu endurants et batailleurs,
comme ceux de Bruges et de Gand, les grandes voisines et rivales
d'Ypres. Ypres fut la première ville des Flandres jusqu'à la fin du
treizième siècle, avec deux cent mille habitants, quatre mille métiers,
et il fallut les guerres du quatorzième siècle, les grandes luttes
contre les Comtes, contre les Communes voisines ennemies quelquefois, et
contre les rois de France, pour faire choir la ville au second rang, et,
par la ruine de ses métiers, commencer sa décadence.

Mais quelle haute idée on prend de sa grande époque, quand on débouche
sur la Grand'Place, devant l'énorme édifice des Halles, le plus colossal
de tous ces monuments de la fierté communale dans les villes des
Flandres, la plus formidable de ces forteresses des Guildes, des gens de
négoce et de métiers, enclins à regarder en face les princes et les
ducs, et toute la puissance féodale, et prompts aux colères quand leurs
libertés étaient en cause.

Sur cette immense Grand'Place qui vit tant de fois des foules
tumultueuses aux jours tragiques, l'énorme édifice des Halles aligne une
longue façade à trois étages de quarante et quelques ouvertures, hauts
fenestrages en ogives, galerie crénelée au-dessus et combles très hauts.
Deux belles tourelles à flèches s'encorbellent aux extrémités. De hautes
fenêtres à meneaux, éclairant l'étage supérieur, alternent avec des
arcatures qui encadrent des statues de personnages historiques, comtes
et comtesses de Flandre, illustrations de la ville, statues modernes,
remplaçant les anciennes détruites par les armées républicaines de 93.

Au milieu de la façade, la grosse tour altière, le beffroi carré, monte
à 70 mètres, ouvert de hautes fenêtres et flanqué sur les angles de
tourelles octogonales à flèches, entourant le campanile à carillon
dressé sur la plate-forme.

Commencée en 1200, la Halle aux draps, puisque telle était l'ancienne
destination de l'édifice, fut après quelques interruptions, achevée en
1304. Le rez-de-chaussée aujourd'hui sert de marché, marché très
pittoresquement installé sous les voûtes de briques. A droite sur la
face orientale de ce bâtiment gothique, se trouve plaquée une charmante
construction de la Renaissance, le Nieuwerck, d'une légèreté
invraisemblable, entièrement porté sur une rangée de colonnes;
l'édifice, tout en fenêtres, a deux pignons sur le côté, et un autre
fort gracieux au milieu de la façade, percé d'une grande verrière
éclairant l'ancienne chapelle des échevins. L'angle du Nieuwerck se
relie à de vieilles maisons à pignons d'un beau caractère qui n'ont pas
été dénaturées, comme malheureusement beaucoup d'autres de la
Grand'Place, par exemple l'ancien hôtel de la Chatellenie, leur voisin.

L'intérieur des Halles est fort intéressant. La magnifique salle
échevinale abandonnée après les dévastations de la Révolution, a été
heureusement restaurée et outre sa superbe cheminée et ses peintures
modernes on y peut admirer un côté entièrement revêtu de sa décoration
ancienne retrouvée, présentant au-dessus de trois arcades ogivales, une
série de portraits de comtes et comtesses de Flandre, peints de 1322 à
1468.

[Illustration: YPRES.--LE NIEUWERCK.]

C'est dans la grande salle des Halles qu'apparaît surtout l'énormité de
l'édifice. Elle tient toute la longueur de la façade, en deux parties
coupées par la traversée du beffroi sous des arcades ogivales. C'est
bien une halle, à la charpente apparente, en gigantesques poutres
vieilles de près de sept siècles. Sur les panneaux entre les hautes
fenêtres donnant sur la Grand'Place et sur le mur de face, on a
entrepris une grande décoration historique, dont une partie seulement
est exécutée, peintures très remarquables dues à MM. Pauwels et
Delbecke, belles compositions historiques pour le premier, et curieux
arrangements archaïques dans l'œuvre du second. Toutes les annales
d'Ypres se dérouleront ainsi sur ces vieilles murailles si l'entreprise
se poursuit: la place ne manque pas. Elle est si haute, cette grande
salle, qu'on a pu y relever, dans une travée, la façade entière, pignon
compris, d'une vieille maison de bois démolie en ville.

Il est, en face du robuste édifice communal, un autre bâtiment, en
partie de la même époque, très intéressant. C'est la vieille Boucherie,
ou la Halle aux viandes. Toutefois, si la partie inférieure est du
treizième siècle, le double pignon à redans est postérieur. En bas, il
est toujours occupé par les bouchers, qui ont une belle installation
dans une salle à grosses colonnes, éclairée par deux étages de
fenêtres. Au-dessus de la boucherie, l'étage supérieur est occupé par le
Musée, ensemble de collections diverses: Beaux-Arts, Archéologie, etc...
Le bâtiment donne par derrière sur une jolie petite place où les grands
pignons de la Boucherie, les petits pignons des maisons voisines
s'arrangent admirablement, dominés par la grosse tour des Halles.

Derrière les Halles, par-dessus le Nieuwerck, on a aperçu la haute nef
et la tour d'une grande église. C'est la cathédrale Saint-Martin,
édifice superbe et imposant commencé à la même époque que les Halles. Un
beau portail du quinzième siècle s'ouvre dans le transept devant le
beffroi; un autre beau porche dans l'axe de la nef est au bas de la
Tour, gros clocher carré, très joli de lignes dans la décoration de ses
hautes fenêtres.

L'intérieur est fort imposant. Pour l'admirer tout à fait, on se trouve
un peu gêné par une fastueuse décoration d'autel en marbre noir et
blanc, à colonnes romaines, surmontée d'une grande statue de
Saint-Martin à cheval. Quoique les Réformés iconoclastes aient passé par
là, il reste dans l'église bon nombre de tableaux et de monuments. A
côté des tombeaux d'évêques qui sont dans le chœur, on ne manque pas
de signaler au visiteur une simple dalle devant l'autel, avec une croix
gravée et une date, 1638. Cette pierre recouvre la dépouille mortelle de
Cornélius Jansénius, dont la doctrine suscita tant de querelles au
dix-septième siècle, querelles mal éteintes d'ailleurs. Evêque d'Ypres,
Jansénius mourut de la peste au milieu de ses ouailles qui le vénéraient
pour ses vertus et sa charité.

Sur le côté de l'église, dans les constructions de l'ancienne abbaye de
Saint-Martin, un cloître sommeille, galerie d'arcatures légères, fort
simple, mais d'un bel effet. Sur tout le pourtour de Saint-Martin,
solitaire et silencieux, ce sont des perspectives mouvementées ou des
fonds de tableaux bien composés, avec le gros massif des Halles, la
voûte sombre et la cour dans le beffroi, le joli pignon du Nieuwerck, la
façade de la petite conciergerie qui était jadis le local des festins de
messieurs les Echevins. Abandonnée, la salle des festins! déserte, la
rue Jansénius, un peu triste comme son nom; abandonnés, l'abbaye et les
bâtiments des chanoines, et aussi l'ancien évêché, qui sert maintenant
de Palais de justice...

Deux siècles d'extraordinaire prospérité avaient fait d'Ypres la
première cité des Flandres. Ses tisserands et ses foulons, outre qu'ils
avaient acquis renommée d'excellents ouvriers en draps et étoffes de
belle et honnête qualité, se montraient aussi de solides soldats pour la
défense des droits et libertés de la ville. Organisés par métiers et
compagnies, accourant sous leurs enseignes et bannières particulières au
premier coup de cloche du beffroi, combien de fois la Grand'Place les
a-t-elle vus réunis pour les fêtes, les cérémonies, les joyeuses
entrées, ou pour alarme de guerre, soit pour courir aux murailles
attaquées, soit pour marcher sur un ennemi extérieur, soit même en temps
de séditions, pour renverser quelque mayeur, quelque échevinage, jugé
tyrannique.

Deux siècles encore et cette haute fortune s'écroula. Il fallut les
désastres des sièges, des guerres, des révolutions religieuses, les
ravages des incendies et des pestes...

[Illustration: YPRES.--LA VIEILLE BOUCHERIE.]

La Réforme amena ses furies et ses dévastations d'édifices religieux,
puis la répression par la main sanglante du duc d'Albe, et la tyrannie
espagnole. Mais, de toutes ces calamités, d'autres villes eurent leur
bonne part aussi, qui survécurent à tous les désastres. Est-il histoire
plus tragique et plus rouge que celle de Gand, l'heureuse rivale
d'Ypres? Trouve-t-on beaucoup de villes qui aient autant de
bouleversements, de flammes et de massacres, dans leur passé? Et Gand a
surmonté les épreuves, elle est restée la grande cité prospère et
populeuse, tandis que le déclin d'Ypres ne s'est pas arrêté. Affaire de
chance ou seulement de situation géographique.

[Illustration: YPRES.--LES HALLES.]

Les ravages de la peste à la fin du quinzième siècle et au milieu du
seizième furent terribles pour Ypres. La première fois, quinze mille
personnes périrent; en 1553, la maladie enleva le tiers de la
population.

[Illustration: YPRES.--INTÉRIEUR DE LA VIEILLE BOUCHERIE.]

Au temps de la révolte des Provinces-Unies contre l'Espagne, la
décadence de la ville déjà commencée s'accentua. Deux fois les réformés
l'occupèrent et dévastèrent les églises. Ils y furent assiégés par
Alexandre Farnèse pendant sa victorieuse campagne de 1583, et retinrent
les Espagnols devant les remparts jusqu'au printemps suivant. Quand la
ville affamée, à bout de forces, capitula, il restait cinq mille
habitants dans les ruines.

Et d'autres alertes, sièges et bombardements l'attendaient au cours des
siècles suivants. Elle devait voir les armées de Condé, de Turenne,
celles de la Révolution ensuite...

Une bonne partie des remparts du dix-septième siècle existe encore au
sud et à l'est de la ville, avec leurs fossés, encadrement pittoresque
pour la vieille cité. Vieux remparts bas sur lesquels ont poussé les
grands arbres, fossés larges comme des étangs, une eau tranquille pleine
de roseaux et de nénuphars, reflétant les gros bastions ébréchés, au
revêtement piqué de broussailles et de fleurs. Par-dessus les brèches,
quelques pignons de hautes maisons ou la flèche de quelque église, le
beffroi au loin, par-dessus les toits: calme et silence partout.

Une des portes subsiste entre les deux tours rondes. C'est la porte de
Lille, au bout de la rue la plus importante de la ville. Il y a de bien
jolis fonds de tableaux dans toutes ces rues petites ou grandes, où
toujours quelque haute et noble construction parle de l'ancienne
Flandre: rutilante façade de briques moulurées, décorée suivant la mode
gothique ou le goût de la Renaissance, maison de Corporation, local
d'une Guilde disparue, logis de vieille bourgeoisie sur une rue vivante,
ou bien, au fond de quelque ruelle étroite et grise, vieux pignon noirci
et renfrogné, à portes et fenêtres closes, qui semble se remémorer dans
l'éternel silence planant sur le pavé herbeux, des histoires de
l'ancien temps que lui seul connaît encore, lui seul et le vieux
beffroi.

[Illustration: YPRES.--L'ANCIEN STEEN DES TEMPLIERS RESTAURÉ.]

Il y a des ruelles filant entre des maisons d'un pittoresque dessin, se
coulant sous des voûtes ornées de quelque Vierge dans une niche, avec
une vieille lanterne au bout d'une potence de fer, des ruelles
zigzaguant entre des murs de jardins, passant et se perdant en quelque
terrain vague, sur quelque place irrégulière et montueuse, visiblement
ancien cimetière supprimé, devant quelque chapelle ou quelque église...

Dans cette rue de Lille qui fait face au beffroi, se voient de
nombreuses façades intéressantes. D'abord, dès l'entrée, l'hospice
Belle, grand pignon éclairé par une large verrière ogivale; de chaque
côté de la verrière, une niche Renaissance datée de 1626 encadre une
statue agenouillée: Salomon Belle à gauche, Christine de Gimes, sa
femme, à droite en costume dix-septième siècle, fondateurs de l'hospice
au treizième.

Un peu plus loin, du même rang, c'est une haute construction à
tourelles, la maison des Templiers, _Steen_ ou maison forte, vue et
dessinée déjà il y a quelques années, à l'état de ruine presque,
aujourd'hui rétablie, restaurée et agrandie. On l'appelle Maison des
Templiers par tradition, sans qu'il soit bien prouvé qu'elle eût jamais
appartenu à l'ordre. C'était, en tout cas, un vieux logis de mine
rébarbative.

[Illustration: YPRES.--MAISON BIÈBUYCK, RUE DE DIXMUDE.]

La ville d'Ypres l'a restauré et en a fait un bureau de poste. La façade
a été plus que doublée, elle n'avait que trois fenêtres, il s'en trouve
maintenant sept, deux étages de sept belles fenêtres ogivales à meneaux
et roses, avec galerie crénelée au-dessus, entre deux fines tourelles.

Pour une ville en décadence, à faible population et sans grande
industrie, par conséquent sans gros budget, c'est assez joli, ce souci
des vieux souvenirs, ces restaurations soignées, ici et aux immenses
Halles, ces maçonneries et aussi la grande décoration historique
entreprise!

Tout au bout de la rue de Lille, on peut voir une construction plus
modeste, dernier échantillon des maisons de bois du Moyen-Age remplacées
par des bâtisses en briques. C'est un pignon en ogive extrêmement
simple, en charpente dont les remplissages hourdés sont complètement
revêtus de planches sans la moindre décoration.

Un peu en avant, deux édifices religieux se font presque vis-à-vis.
L'un, petit hospice Saint-Jean ou Sainte-Godeliève, hospice de veilles
femmes, laisse entrevoir son joli clocheton au fond d'une impasse,
l'autre, l'église Saint-Pierre, remarquable surtout par son vieux
clocher, tour robuste, puissamment épaulée d'énormes contreforts et
percée de belles fenêtres romanes.

[Illustration: YPRES.--CLOCHER DE SAINT-PIERRE.]

Des façades de grand caractère, il y en a dans toutes les rues. Dans la
rue des Chiens, c'est l'hôtel de Gand à double pignon; rue de Dixmude,
un magnifique pignon complètement revêtu d'une belle broderie ogivale
encadrant toutes les ouvertures, et portant en ancres de ferronnerie la
date de 1544. Plus loin, un pignon treizième siècle, avec statues dans
des niches très décorées.

Au Marché au bétail, groupe d'anciennes maisons de Corporations gothique
et Renaissance, ornées également de sculptures, médaillons, bas-reliefs
avec vaisseaux voguant à pleines voiles. Hélas, hélas, pauvres
corporations, votre course est faite! Et pourtant le dix-huitième siècle
construisit encore dans Ypres des morceaux intéressants. Le Marché au
poisson, dans la rue au Beurre, a un portique d'entrée daté de 1714 qui
est un frontispice d'une belle allure décorative. On a campé dans un
immense bas-relief au-dessus de la porte, un grand Neptune, le trident à
la main, conduisant un char rococo au milieu des flots, sous un fronton
sommé de l'écusson d'Ypres entre deux gros dauphins.

[Illustration: YPRES.--SUR L'ESPLANADE.--TIR DES ARCHERS DE
SAINT-SÉBASTIEN.]

Dans un cadre de grands arbres, sur la vaste esplanade demeurée avec une
partie du rempart, près de la gare, se dresse la perche de la compagnie
d'archers de Saint-Sébastien. Partout dans le pays flamand, sur un
tertre devant chaque village, au-dessus des toits rouges, apparaît la
perche du tir à l'oiseau, de même que dans l'Artois et la Picardie
jusqu'à Compiègne, c'est la galerie et les deux petits abris pour la
cible et pour les tireurs.

Les compagnies de Chevaliers d'arc et les confréries de
Saint-Sébastien, en Flandre ou en Picardie ont même origine.
Constituées depuis des siècles, elles durent toujours, malgré toutes les
transformations. Elles ont combattu souvent dans des rangs opposés, les
archers picards se sont distingués à Bouvines et dans les guerres contre
l'Anglais, les archers flamands avec les piquiers des Métiers ont à leur
compte de rudes prouesses dans les guerres du quatorzième siècle. Bien
qu'une confrérie de Saint-Sébastien soit un archaïsme à notre époque de
fusils portant à 6 kilomètres, l'arc des ancêtres, l'arme préhistorique
n'est pas abandonnée. Il est bon de s'accrocher le plus possible à ce
qui subsiste des vieilles traditions. Le passé n'est pas tout à fait
mort.

[Illustration: YPRES.--PORTAIL DU MARCHÉ AU POISSON.]




[Illustrations: LE DRAGON DU BEFFROI. ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINT-MICHEL.
                GAND.--TOURELLE D'ANGLE DE L'HOTEL DE VILLE.]

VII

GAND

Modernisme et Moyen-Age.--Deux burgs, château des Comtes et château
de Gérard le Diable.--Le Cloître de Saint-Bavon.--L'Homme du Beffroi.
--Les métiers.--Les Artevelde et les «vaillantes gens de Gand».
--Marguerite l'Enragée.


Ypres, c'est le passé révolu, une armure vide, une magnifique carcasse
de grande cité éteinte. Bruges, c'est la beauté, Bruges la Belle au
canal dormant, une belle endormie qui se réveille et veut vivre comme
autrefois d'une vie active et travailleuse, sans pourtant cesser d'être
belle. Gand, c'est la ville de lutte et de travail, ville rude et ville
d'art pourtant, ville d'histoire superbe et mouvementée, débordant
d'usines et de fabriques, remplie aussi de grands monuments de toutes
les époques, ville de passé et de présent, citadelle démocratique, qui
tient cependant à tout aussi soigneusement conserver toutes les vieilles
pierres, toutes les épaves des siècles lointains, que les modernes
institutions et les édifices utilitaires d'aujourd'hui.

[Illustration: GAND.--LE CHATEAU DE GÉRARD LE DIABLE.]

Ville ultra-moderne, il n'y a pas à en douter devant ses grandes voies
semblables à des boulevards, sa rue de Flandre, son mouvement de
tramways, de haquets, de camions, de foules grouillantes,--devant ses
canaux encombrés de barques, de péniches chargées,--devant l'immense
développement de ses faubourgs usiniers l'entourant de plusieurs cercles
de cheminées aux fumées tourbillonnantes. Ville serrée et profonde,
entassement de maisons que l'on sent, quand on les regarde du haut du
donjon des Comtes, remplies comme des ruches qui vibrent et bourdonnent,
d'une population agissante, toute à l'action, aux affaires, au commerce,
aux besognes de l'industrie. Ville de traditions fortes et fière de son
passé aussi, comme on s'en aperçoit au pieux respect qu'elle marque pour
ses vieux monuments, sa cathédrale, son beffroi, ses églises, ses
châteaux,--car il y a des châteaux de la plus rude féodalité, au cœur
de cette vieille forteresse des guildes et des gens de métiers.

[Illustration: GAND.--LE CHATEAU DES COMTES.]

Gand est une ville de canaux; il y en a presque autant qu'à Bruges
l'ancienne rivale, presque autant d'eau coulant à travers les quartiers,
bras divers de l'Escaut, méandres de la petite rivière, la Lys, qui va
se jeter dans l'Escaut quelque part en ville, du côté des ruines de
Saint-Bavon, nombreux bassins de tous les côtés, dérivations compliquant
une topographie déjà très embrouillée. Mais au lieu de se borner à
refléter des architectures, maisons de briques ou monuments, au lieu de
n'avoir qu'à flâner et dormir sous des verdures de jardins, toutes
ces eaux travaillent, polluées par la poussière de charbon, les eaux
noires des usines; ce n'est pas le silence doucement mélancolique des
canaux de Bruges, troublé seulement par le battement d'ailes d'un cygne
ou la cloche grêle d'un béguinage, ce sont les grincements de chaînes,
les grands halètements de vapeur, les coups de sifflet, et les
ronflements de machines.

Les boulevards modernes, les grandes rues nouvelles aux somptueuses
façades, aux étalages luxueux, devanture de ville moderne qu'on trouve
partout, vous ont bientôt jeté au cœur de la vieille cité. Le rideau
est tout de suite tiré et le passé se dresse brusquement, à deux
pas,--disons à une portée d'arbalète de la gare,--avec le château de
Gérard le Diable qui touche à la cathédrale de Saint-Bavon, laquelle
fait face à la Halle aux draps et au Beffroi communal; celui-ci est
presque contigu à l'Hôtel de ville et tout à côté, dans un cercle
étroit, on peut voir par-dessus les toits, les autres édifices
principaux, Saint-Nicolas, Saint-Jacques sur le Marché du Vendredi et la
masse noire et blanche du Château des Comtes.

[Illustration: GAND.--GRAND CHATELET D'ENTRÉE DU CHATEAU DES COMTES.]

C'est toute l'histoire et la vie de la grande cité dans un très petit
espace et les grandes figures de cette histoire si troublée s'évoquent
toutes seules, les comtes des premiers temps, les chefs gantois, les
Artevelde, Jacques et Philippe, Charles le Téméraire, sa fille, la
pauvre Marie de Bourgogne, l'empereur Charles-Quint, né à Gand, le
terrible duc d'Albe que les Réformés appellent le _Bourreau des
Flandres_. C'est la naissance de Gand, entre le Château des Comtes et
l'abbaye de Saint-Bavon, c'est la formation de l'industrie gantoise, les
premières corporations, la charte de franchise octroyée en 1178 par
Philippe d'Alsace, comte de Flandre, constructeur en 1180 du vieux
château, c'est l'organisation des métiers et l'interminable suite de
luttes, de soulèvements, d'émeutes et de massacres, de révoltes et
d'écrasements, la résistance de l'indomptable fourmilière gantoise, et,
après chaque défaite, la reprise obstinée de l'offensive contre toute
domination, contre l'aristocratie bourgeoise, contre les rois de France
suzerains de leurs Comtes, contre la maison de Bourgogne, contre
l'Espagne de Philippe II.

Gand fut d'abord une bourgade formée au confluent de la Lys, sous les
murailles de l'abbaye de Saint-Bavon, bourgade qui s'étendit peu à peu
entre l'église et le château des Comtes. Dès le douzième siècle, Gand
est déjà grande ville et son industrie de la draperie, son commerce lui
ont apporté la richesse.

Le château des Comtes, comme nous le trouvons aujourd'hui est une
exhumation. Il y a vingt ans, qu'en voyait-on? Rien que la porte noire,
d'aspect si farouche, serrée entre deux banales maisons qui léchaient de
leur fumée les créneaux de ses deux tourelles dépassant le toit.

[Illustration: GAND.--DONJON DU CHATEAU DES COMTES.]

Le reste était invisible, emboîté dans les bâtisses quelconques,
l'intérieur abîmé par des usines, une filature. Après des siècles de
grandeur l'abandon était venu, puis la ruine. Vendu à la Révolution
comme bien national à un sieur Brisemaille, joli nom pour un
démolisseur, on avait taillé dedans, abattu, mutilé. La ruine et la
destruction s'acharnaient depuis cent ans sur le manoir féodal. Flux et
reflux. Une époque démolit, ensevelit, recouvre. C'est presque l'oubli.
Une autre découvre, débarrasse la ruine des constructions parasites
accumulées, enlève les décombres, relève et restaure, et c'est un
édifice admirable qui réapparaît au grand soleil pour la gloire de la
ville.

Le vieux burg est superbe, maintenant que sa restauration est presque
terminée, que son enceinte est complètement dégagée, que par-dessus les
tourelles le vieux donjon remontre les créneaux de sa plate-forme; c'est
véritablement une apparition extraordinaire au cœur de la ville que
ce grand château, fantôme de pierres sorti récemment du tombeau. Un
Carcassonne flamand de l'époque romane, debout sur les restes d'un autre
château de deux siècles plus ancien.

Cette enceinte ovale, avec une pointe pour le Châtelet d'entrée,
trempant par un côté dans l'eau de la Lys, compte une trentaine de tours
ou tourelles demi-rondes d'une forme particulière, portées chacune et
encorbellées au moyen de trompes sur un gros contrefort, et regardant la
ville par de larges créneaux auxquels on a rendu leurs volets de bois.
Dans le Châtelet d'entrée, la porte ouvre sa voûte noire entre deux
tourelles octogonales; au-dessus de la voûte l'inscription de fondation
_Anno Incarnationis MCLXXX_ est gravée dans un quatre-feuilles sous une
fenêtre en forme de croix.

[Illustration: GAND.--RUINES DE SAINT-BAVON.]

Un chemin de ronde fait le tour de l'enceinte de tourelle en tourelle.
Au milieu s'élève le gros donjon, masse barlongue soutenue de puissants
contreforts portant des tourelles, et entourée de diverses
constructions. On a pu dégager certaines salles, des chambres, des
galeries gothiques, rétablir même la grande salle supérieure.

Abandonné au quatorzième siècle par les Comtes, qui s'en allèrent
habiter en ville un autre palais, «la _Hoften Wale_», la Cour du Prince,
aujourd'hui détruit, le château fut alors affecté à divers services, le
Tribunal du Comte et le Conseil de Flandre à partir du quatorzième
siècle.

La belle grande salle d'en haut, dans le gros donjon central du château,
continua à servir en des occasions solennelles pour des fêtes et des
cérémonies; après celles des Comtes, celles des ducs de Bourgogne,
banquets de la Toison d'or, réceptions d'ambassadeurs. Les Cours de
justice fonctionnèrent ici pendant des siècles; à côté des salles de
justice, se trouvaient les locaux-annexes obligés, le cachot et la salle
de la question; les arrêts de mort s'exécutaient sur la petite place
devant le Châtelet d'entrée, et Dieu sait s'il y en eut à certaines
époques particulièrement sombres de la vie gantoise.

Du haut de ce Châtelet, on a une jolie vue sur la place Saint-Pharaïlde
et son groupe de curieuses vieilles maisons, si bien découpées sur le
ciel, avec les trois tours, Beffroi, Saint-Bavon et Saint-Nicolas,
surgissant de la masse des toits, en arrière.

Voici, en prolongement de ces vieilles maisons, devant les tourelles
trempant dans le canal, une très jolie chose qui n'a rien de la sévérité
du vieux burg roman, le portique d'entrée du Marché au poisson,
c'est-à-dire des colonnes et pilastres à bossages vermiculés, des
chapiteaux ioniques en queues de poissons, des impostes encadrées de
dauphins; au fronton, une grande statue de Neptune debout dans son char,
sur le côté, grandes figures nues de l'Escaut et de la Lys symbolisant
la pêche en mer et la pêche en rivière.

Le second burg de Gand, le _Steen_ de Gérard le Diable, est d'un siècle
plus jeune que celui des Comtes, il fut construit au treizième siècle
par Gérard dit le Diable, châtelain de Gand. C'est un très gros morceau
d'architecture, restauré aussi de nos jours, une puissante masse de
bâtiments baignée à sa base par un petit bras de l'Escaut. Haut donjon
carré, tourelles, longue façade éclairée par un étage de hautes fenêtres
ogivales et par un autre de baies jumelles, renfermant de grandes salles
et, au-dessous, une belle crypte aux voûtes soutenues par trois rangs de
colonnes. L'excellent Guide archéologique de Gand nous apprend que le
château de Gérard le Diable, devenu propriété de la ville, fut, à
l'époque héroïque, l'arsenal des citoyens, puis prenant une destination
plus pacifique, devint couvent, école, hospice d'aliénés, asile
d'orphelins, séminaire même, et, pour finir, de nos jours dépôt des
archives de la Flandre orientale.

[Illustration: GAND.--CLOITRE DE SAINT-BAVON.]

Les plus anciennes pierres de Gand sont, avec celles du Château des
Comtes, les restes de l'abbaye de Saint-Bavon, les arcades romanes
accolées aux galeries gothiques, les cryptes et la tour octogonale du
cloître, qui était le Lavatorium des moines au rez-de-chaussée, avec
petite Chapelle à l'étage. Cette antique abbaye fondée au septième
siècle par saint Amand et saint Bavon, montre encore des restes
importants, malgré les destructions de Charles-Quint, rasant un vaste
espace et construisant une forte citadelle pour maintenir des sujets
trop prompts aux révoltes, destructions continuées par les Réformés.

La citadelle de Charles-Quint a disparu, le cloître reste, et c'est un
coin de solitude charmante parmi toutes ces vieilles pierres, ces
colonnettes romanes enveloppées dans le feuillage, habillées de lierre,
avec les trous sombres des galeries intérieures traversées de rayons de
lumière.

L'ancien réfectoire des moines abrite un musée lapidaire; tous les
débris intéressants pour l'histoire de la ville y ont trouvé asile:
pierres tumulaires, fragments de sculptures, pinacles, colonnettes, etc.
Le morceau important de ce musée c'est la statue célèbre provenant du
beffroi de la ville, _l'Homme du beffroi_, un de ces rudes compagnons
des métiers, qui firent si tragiques les annales de leur ville, figure
précieuse pour le costume et l'armement. Debout sur un massif de pierre
dans un angle de la salle, l'Homme du beffroi regarde tous ces débris et
songe aux luttes du passé, aux triomphes et aux revers populaires, aux
révoltes, aux chefs portés sur le pavois, puis renversés, à Jacques van
Artevelde massacré, et à son fils Philippe, écrasé avec les milices
gantoises à la bataille de Rosebecke.

Le vieux beffroi de Gand n'est arrivé malheureusement à notre époque que
mutilé et abîmé; toute la partie haute, le campanile à flèche, est une
construction en faux gothique de _1853_. Seule est contemporaine de la
grande époque la tour sombre et hautaine, jusqu'à la galerie crénelée
aux quatre tourelles, d'où l'Homme du beffroi, le vieux Communier, est
descendu récemment, le dernier des quatre qui jadis veillaient aux
quatre côtés de l'édifice.

A la pointe vire au vent un énorme dragon de cuivre doré: ce n'est pas
une simple girouette, ce dragon, c'est un personnage qui plane depuis
plus de cinq cents ans sur les toits de la ville. On racontait jadis
qu'il avait été enlevé par les Brugeois, lors de la prise de
Constantinople à l'une des églises de la ville, et conquis sur Bruges
par les Gantois, mais il paraît que la tradition est controuvée et qu'il
est de fabrication gantoise, placé là au quatorzième siècle.

Le beffroi fut achevé au commencement du quatorzième siècle. La grosse
cloche placée en 1314 s'appelait Roeland, elle portait en ceinture cette
fière inscription en vers flamands:

  «Mon nom est Roeland.
  «Quand je tinte, c'est l'incendie.
  «Quand je sonne, c'est la tempête dans la Flandre.»

Elle sonna souvent, car la tempête rugit de nombreuses fois dans la
Flandre des quatorzième et quinzième siècles, quand son tocsin appelait
aux armes les métiers, alors qu'il y avait à Gand deux cent cinquante
mille habitants, cinquante mille ouvriers en laine, cinquante-deux
guildes diverses; les métiers, fortement constitués, organisés en
compagnies, en _décades_ équipées et armées, chaque homme devant
posséder son harnais de guerre. L'appel de la grosse cloche devait les
jeter tous en moins d'une bonne heure sur la place du Marché.

Les corporations se décomposaient en plusieurs classes, en grands et en
petits métiers, chaque classe possédant ses droits, et ses franchises;
les corporations supérieures étaient les guildes de _franc négoce_,
c'est-à-dire les guildes des marchands de draps de laine, des marchands
de toiles, des merciers et des brasseurs, corporations bourgeoises
jouissant de privilèges particuliers, très fières et presque fermées, ou
du moins d'une accession voulue difficile. Et les autres corporations
qui formaient la grande masse, les guildes ouvrières se trouvaient
forcément assez souvent en opposition d'intérêts avec les guildes
marchandes.

L'énergie de toutes ces corporations artisanes s'était déjà montrée
maintes fois, et les Comtes de Flandre, pour se faire, de ces rudes
compagnons des métiers, des alliés dans leurs luttes avec le suzerain,
les avaient soutenus contre l'aristocratie communale des corporations
marchandes, et en retour, les communes ne marchandèrent pas le secours
de leurs bras aux Comtes.

[Illustration: GAND. L'HOMME DU BEFFROI.]

En 1297, l'Angleterre alliée de la Flandre ayant abandonné la cause du
comte Guy de Dampierre, pour conclure avec Philippe le Bel un accord
particulier, les soldats anglais, au moment de quitter Gand, songèrent à
piller l'ancien allié, pour ne pas rentrer chez eux sans quelque butin.
Croyant avoir bon marché de tous ces bourgeois et artisans, ils se
jetèrent inopinément sur la ville, mirent le feu en divers quartiers et
se ruèrent au pillage.

Mais les gens des métiers, sans s'effrayer, coururent aussitôt aux
armes, les compagnons, à la hâte, endossèrent le haubert, prirent leurs
piques et leurs _goedendags_; les Anglais assaillants furent assaillis,
repoussés, traqués, sept cents routiers avec plus de trente chevaliers
tombèrent assommés et le reste n'échappa que difficilement au massacre,
jeté hors de la ville avec le roi Edouard lui-même, sauvé à grand'peine
par les seigneurs flamands.

Sans alliés désormais, la Flandre allait avoir à faire face à l'armée
formidable de Philippe le Bel. «Flandre au lion!» le vieux cri
retentissait d'un bout à l'autre du pays. Le lion aurait à montrer des
griffes solides pendant une terrible période, et le tocsin du beffroi
aurait à appeler bien souvent les métiers de Gand aux armes.

[Illustration: LE BEFFROI DE GAND.]

De là-haut, vieux Communier du beffroi, maintenant retraité à
Saint-Bavon, tu les as vus tant de fois accourir aux mauvais jours,
quand la tour vibrait sous les coups de la Roeland et que frétillait
d'aise sur sa pointe le dragon de cuivre. Combien de malheurs ont été
amenés par les accès de colère des métiers, leur facilité à s'émouvoir,
à courir aux armes et à s'en servir, par leurs imprudences aussi ou
leurs haines jalouses, leur promptitude dans les troubles à occire leurs
magistrats ou leurs chefs sur de simples soupçons. D'ailleurs, ne
rencontre-t-on pas assez souvent dans les musées archéologiques de ces
vieilles cités, des armes, épées ou marteaux, ayant servi aux jours de
rumeur à dépêcher tels ou tels échevins ayant cessé de plaire ou tels
fonctionnaires du prince. Dans cette Flandre si riche et si forte, dans
ces démocraties soupçonneuses et rudes, on avait la tête chaude et le
bras prompt. Pour les corps de métiers les intérêts du commerce
particulier ou de la corporation primaient tous les autres.

Regarde, Homme du beffroi, regarde passer le puissant chef que les
métiers se sont donné, le grand Jacques van Artevelde que Bruges, Ypres
et Gand confédérés ont fait _Ruwaert_ ou régent de Flandre. Malgré le
comte, il a jeté la Flandre dans l'alliance anglaise contre la France.
Il est chef de guerre et conduit les Flamands à la bataille sur terre et
sur mer. Jours brillants, mais jours tragiques bientôt.

Regarde maintenant, Homme du beffroi. Les gens des métiers soupçonnant
Artevelde d'en vouloir aux libertés du pays ont retourné contre lui
leurs fureurs, le Ruwaert Artevelde, poursuivi par les cris de mort est
traqué dans sa maison, assiégé et massacré à coups de hache, comme il
cherche à gagner l'église voisine, lieu d'asile qui n'eût peut-être pas
été inviolable.

[Illustration: GAND.--LE TOREKEN PLACE DU MARCHÉ DU VENDREDI.]

Jacques van Artevelde, à la fois homme de discours et homme d'action,
tribun et capitaine, était pourtant l'idole des Gantois que sa parole
entraînait et fanatisait. Gentilhomme, élevé à la cour de France, il
était revenu à Gand, s'était fait inscrire à la Guilde des Brasseurs: la
commune bourgeoise dirigée par trente-neuf échevins bourgeois, était
devenue commune populaire, entre les mains des chefs des métiers,
ennemis des «_Léliarts_», ou gens du Lys, c'est-à-dire de la haute
bourgeoisie restée du parti de France. Artevelde fortifia l'organisation
des gens de métiers astreints au service militaire de quinze à soixante
ans; à sa voix se forma une sorte de confrérie militaire, un corps de
gens déterminés, _les Chaperons blancs_, avec lesquels il fit peser une
vraie dictature sur la ville de Gand et sur les villes alliées, Ypres,
Bruges, où le parti populaire avait également saisi le pouvoir.

Le commerce ayant pris une extension considérable grâce aux avantages
commerciaux consentis par l'Angleterre, les métiers prospéraient, mais
cela n'allait pas sans rivalité ni sans haine de métiers à métiers, pour
des raisons économiques, des questions de concurrence ou de salaires et
ces haines amenaient des batailles et des massacres.

Sur la Place du Vendredi, forum de la cité, il y eut nombreux tumultes
et même, un jour, en 1345, bataille rangée entre foulons et tisserands
qui laissèrent cinq cents cadavres sur le terrain, et une autre fois,
peu après la mort d'Artevelde, à l'entrée du comte Louis de Male, on y
vit une tentative de résistance populaire, au cours de laquelle six
cents tisserands furent massacrés par les bouchers et les foulons.

Les tempêtes ne cessèrent de souffler sur la Flandre pendant ce
quatorzième siècle. En 1379, c'est une révolte générale des Gantois, à
propos de la permission accordée à Bruges de creuser un canal qui devait
lui rendre plus facile l'accès de la mer; les Chaperons blancs
assaillent le bailli du comte, et brûlent les châteaux des nobles. C'est
bien la tempête. Soixante mille communiers vont assiéger Audenarde où
les nobles se sont réfugiés. Deux ans de luttes, de batailles. Après des
revers, les Gantois mettent à leur tête Philippe Artevelde, fils du
grand Artevelde, homme de «tres bel langage» aussi, comme dit le
chroniqueur,--ainsi que doivent être d'ailleurs par tout pays toutes les
idoles des foules.

[Illustration: GAND.--LA GROSSE BOMBARDE «MARGUERITE L'ENRAGÉE».]

La guerre embrase toute la Flandre. C'est l'invasion d'une grosse armée
française commandée par Charles VI et ses oncles, marchant sur Bruges
pour la reprendre aux Gantois. Artevelde attend l'armée féodale à
Rosebecke où tout va se décider dans un effort suprême, mais la
chevalerie vengeant la journée des Éperons d'or, écrase l'armée des
Communes. Ainsi qu'à la même époque dans les guerres des républiques
italiennes autour du _Carroccio_ de Florence, «les vaillantes gens de
Gand», comme dit Froissart, se sont liés les uns aux autres pour ne pas
reculer. Carnage horrible, en une heure et demie de bataille, les
bataillons des Communes rompus, il y a vingt mille cadavres de Flamands
entassés et, parmi eux, Artevelde.

Il a vu tout cela, le vieux Communier du beffroi, il en verra bien
d'autres.

Sous les princes de la maison de Bourgogne, la prospérité revint avec le
calme. Ce sont alors fêtes et tournois, entrées de princes, concours
d'arbalétriers, chapitres de la Toison d'or; partout, grand déploiement
de faste et de richesses. Au milieu du siècle, cela se gâte de nouveau.
Après une série de troubles, les Gantois se mettent en pleine révolte
contre le duc Philippe le Bon, ils lèvent trente mille combattants,
s'emparent de quelques places fortes et vont encore mettre le siège
devant Audenarde.

De ce siège qui finit mal pour les Gantois, il reste un souvenir sur une
petite place à côté du Marché du Vendredi, c'est le _gros canon_ «Dulle
Griete» ou _Marguerite l'Enragée_, du nom détesté d'une comtesse
Marguerite de Flandre, du treizième siècle.

C'est, posée sur trois supports, une belle et forte bombarde qui déjà
avait servi contre Audenarde, en 1382, avec Philippe Artevelde. Cette
fois, les Gantois, qui espéraient, avec leur nombreuse artillerie,
emporter vivement la place, ne purent même pas ramener Marguerite
l'Enragée et s'en servir pour défendre leur ville, quand leur tour vint
d'être assiégés et il leur fallut attendre plus d'un siècle, jusqu'en
1578, pour parvenir à reprendre la vieille bombarde.

Alors se reforma la Confrérie des Chaperons blancs et avec eux parut une
autre bande aussi déterminée, les Compagnons de la Verte-Tente. Ceux-ci,
toujours en avant dans les sorties, dans les expéditions, tentèrent
même, un jour, d'enlever la duchesse de Bourgogne à Bruges.

Quinze mois de batailles et de carnages s'ensuivirent, jusqu'à la
soumission.

[Illustration: GAND.--PIGNON DE LA HALLE AUX DRAPS.]

C'est Charles le Téméraire maintenant qui est leur duc, et l'on voit à
peine quelques tentatives de rébellion, réprimées par la dure main du
maître, mais à sa mort, explosion soudaine. La jeune duchesse Marie,
fille du Téméraire, se trouvait à Gand lorsque éclata l'insurrection;
les conseillers de Charles, le chancelier Hugonnet, le sire
d'Humbercourt, Jean van Mele, trésorier de la ville et quelques autres
furent jetés dans les cachots du Château des Comtes. Les Métiers en
armes remplissaient le marché du Vendredi et réclamaient leur mort.
Condamnés par les échevins, les prisonniers furent conduits à
l'échafaud. Sur cette Place du Vendredi, au milieu d'un tumulte
effroyable, on vit alors la jeune duchesse en habits de deuil, implorer
inutilement les Gantois, les trois têtes tombèrent.

Le 24 février 1500, Gand est en fête. L'Homme du beffroi peut s'en
souvenir. Du haut de l'édifice communal à la tour de l'église
Saint-Nicolas, on a tendu une galerie de cordages illuminée de lanternes
et de hardis compagnons font la traversée dans les airs, d'une tour à
l'autre. C'est qu'un prince vient de naître à Gand, un petit-fils du
Téméraire, qui doit être un jour l'empereur Charles-Quint.

Pourtant en 1540, la ville se mit en pleine révolte contre le Prince né
dans ses murs, et ce fut pour venir châtier cette révolte que
Charles-Quint obtint de François Ier le passage à travers la France.

Il a réuni une armée formidable. Devant toute cette chevalerie et ces
bandes de lansquenets, Gand, contenant sa fureur, est obligée de se
soumettre: vingt-six chefs de la sédition ont la tête tranchée, Gand
perd ses antiques privilèges et sur l'emplacement de l'abbaye de
Saint-Bavon, l'empereur ordonne de construire aux frais de la ville, une
citadelle qui doit la maintenir en obéissance.

Les années passent. Maintenant, c'est autre chose. Ce sont les guerres
de religion. Les Réformés, dans un accès de folie iconoclaste, dévastent
les églises de Gand et détruisent une quantité de précieux monuments, ce
qui motive l'entrée en scène du terrible duc d'Albe qui vient dresser
échafauds et bûchers sur le Marché du Vendredi.

Mais, en 1579, pendant les revers de fortune des Espagnols, Gand a la
joie de secouer le joug et de s'emparer de la citadelle de
Charles-Quint. Toute la population met la main à sa destruction, on se
rend à la démolition avec tambours et musiques, enseignes déployées; un
jour, les habitants d'Anvers viennent avec le même appareil de fête
militaire, aider les Gantois dans leur œuvre de délivrance et les
Gantois s'en vont ensuite, fraternellement, à Anvers, manier la pioche
pour abattre, là-bas, une autre citadelle espagnole.

Le vieux Marché du Vendredi, théâtre de toutes les grandes scènes de
l'histoire de Gand, a, d'un côté seulement, conservé un peu de son
aspect d'autrefois. C'est vers Saint-Jacques qui montre ses vieilles
tours romanes au-dessus du Toreken, belle maison à pignon à l'angle de
laquelle monte une haute tour ronde. C'était le local de la Corporation
des Tanneurs. A mi-hauteur de la tourelle règne un balcon de fer sur
lequel on suspendait les pièces de toile défectueuse saisies par les
syndics dans les magasins.

Devant le Toreken, il est encore là, comme jadis, le grand Jacques van
Artevelde. Sa statue domine la place où tant de fois aux jours des
colères et des revendications, le tribun souleva, entraîna, grouillantes
et hurlantes, les foules en armes, et les dirigea comme et où il voulut,
au gré de son âme violente, jusqu'au jour où, sur ces mêmes pavés, ces
mêmes compagnons retournés l'abattirent à coups de hache. Et il semble
que le geste et la voix de l'homme d'il y a cinq siècles s'adressent, à
l'autre bout de la place, à un édifice très moderne, d'architecture
ambitieuse et gonflée, la Maison du peuple, forteresse socialiste
d'aujourd'hui.

[Illustration: GAND.--CHATEAU DES COMTES, CRÉNELAGE DE L'ENCEINTE.]




[Illustration: GAND.--PLACE SAINT-PHARAÏLDE]

VIII

GAND (_suite_).

L'Hôtel de ville.--La Breteque.--La Halle aux draps.--Le Mammeloker.
--Les Francs-Bateliers.--Les Béguinages: l'ancien et le nouveau.
--Sainte Begga, princesse carolingienne, et les Béguines.--Vieilles
maisons.--Le Rabot.


L'Hôtel de ville de Gand, malheureusement, n'a pas la majesté ni la
splendeur qu'il lui faudrait pour correspondre à l'importance historique
de la ville. Hélas! son histoire particulière, c'est une suite de
projets, de mises en route arrêtées par de malencontreux événements,
troubles et séditions. C'est un très vaste ensemble de constructions qui
vont, comme date, du quatorzième siècle au dix-huitième, façades
juxtaposées, bâtiments amalgamés selon les nécessités.

Le morceau principal, le seul vraiment beau, c'est la partie appelée
Maison des Echevins de la Keure, superbe morceau d'architecture gothique
de la Renaissance, commencé en 1518, construction poussée jusqu'au temps
du soulèvement contre Charles-Quint et définitivement arrêtée par les
troubles et les guerres de la Réforme.

Ce n'est qu'un fragment superbe, l'édifice n'a pas dépassé la corniche
du premier étage. La belle tourelle à balcon, la grande bretèche aux
proclamations municipales,--il y en a une plus petite dans la grande
façade,--que l'on voit à l'angle du marché au beurre, n'a pas la moitié
de la hauteur qu'elle devait comporter, comme toute la façade,
d'ailleurs. Tout le reste, le deuxième étage projeté, les pignons
prévus, tout manque, et l'œil s'attriste à suivre toutes ces belles
lignes, partant d'une base robuste, et encadrant les hautes fenêtres,
arrêtées dans leur ascension par un toit qui n'est qu'une sorte de
couvercle, brutalement posé sur les fleurs gothiques prêtes à s'épanouir
superbement.

A côté de cela, la façade voisine, dite Maison scabinale des Parchons,
ne fait pas très bonne figure. C'est de la Renaissance du dix-septième
siècle, du classique lourd, avec les trois ordres superposés.

L'intérieur est très riche et naturellement de styles très variés; il
faut citer l'ancienne chapelle, la salle de l'arsenal, et surtout la
magnifique salle de Justice au rez-de-chaussée, avec son estrade de
tribune, son mur décoré d'arcatures et les degrés montant à la bretèche.

[Illustration: GAND.--LE QUAI AUX HERBES, PIGNON DES FRANCS-BATELIERS.]

Au pied du beffroi, presque devant la façade classique de l'Hôtel de
ville, on a dégagé, restauré et complété--on dégage et on restaure
beaucoup en ce moment à Gand--un bel édifice des quatorzième,
quinzième et vingtième siècles, la vieille Halle aux draps.

C'est un vaste bâtiment à deux étages soutenus par des contreforts,
entre deux beaux pignons flanqués de tourelles, l'un ancien, l'autre
tout neuf. Au-dessus de la grande salle se trouve une magnifique salle
inférieure, une sorte de crypte voûtée sur deux épines de gros piliers,
et occupée actuellement en brasserie, authentique brasserie Moyen-Age
cette fois, décor en vrai, bien fait pour donner encore meilleur goût à
la bonne bière belge.

Comme le château des Comtes, tout cela, Halle aux draps et beffroi, se
trouvait, il y a peu d'années, à peu près complètement enveloppé dans un
massif de maisons sans caractère, parmi lesquelles il y avait la prison
de la ville; on a rasé ces bâtisses en conservant seulement, à la base
du beffroi, l'entrée de la prison. Ne disons pas trop de mal du
dix-huitième siècle, il avait placé là une jolie chose, le _Mammeloker_,
grand bas-relief décoratif, au milieu d'un fronton concave, représentant
«la jeune Romaine qui nourrit de son lait son vieux père condamné à
mourir de faim dans un cachot», ce qui est un gentil et coquet
frontispice pour une prison.

En descendant par les divers marchés, marché au beurre ou au blé, on se
trouve jeté sur un autre point célèbre de la cité de Gand, sur le quai
aux Herbes où les grandes Maisons de Corporations, les pignons
gothiques, Renaissance et même romans, se reflètent dans l'eau de la
Lys, quand il n'y a pas trop de bateaux amarrés aux quais. C'est un
point fort animé sur terre ou sur l'eau, et très remuant, très bien
encadré de tous les côtés.

La magnifique façade du plus important de ces pignons, celui de la
maison des Francs-Bateliers, vient d'être restaurée, on a retouché ou
refait les moulures et sculptures de ses quatre ou cinq étages de
fenêtres, ses nombreux écussons, le bas-relief au-dessus de la porte
représentant une nef du quinzième siècle, les sculptures du pignon
figurant des matelots, ainsi que celles des pinacles.

[Illustration: GAND--PORTIQUE DU MARCHÉ AUX POISSONS.]

Cette maison fut construite par la corporation des Francs-Bateliers--les
Navieurs--en 1530. Sa voisine est moins ancienne, c'est une façade
beaucoup plus simple avec pignon à gradins et quelques ornements sous
les fenêtres. C'était la maison des Mesureurs de blé.

Le pignon qui suit après un pignon minuscule abrité sous son aile, se
carre solidement, plus rude, plus trapu, vieille façade romane d'un
grand caractère assombrie par les siècles. C'est la Maison de l'Etape,
siège de perception du droit d'étape que Gand prétendait avoir sur les
grains et autres marchandises, droit contesté qui fut le sujet de
dissensions avec les autres villes de Flandre.

Le tableau se complète, après ces pignons historiques, par un fond de
maisons d'une jolie coupe, qui paraissent encore plus pittoresques, le
soir, lorsque s'allument leurs rangées de fenêtres serrées, trouant
toute la largeur de la façade, et dont toutes les lumières se reflètent,
dansant en zigzags de flammes dans les eaux noires de la rivière.

Aujourd'hui, tout ce quartier central est bouleversé par la construction
de l'Hôtel des Postes: on a démoli un certain nombre de maisons depuis
le quai jusqu'à Saint-Nicolas, et pendant que l'on était en train, on a
jeté bas les petites maisons qui encadraient si bien cette église. Elles
l'encadraient sans la cacher, ce n'était pas comme à la Halle aux draps;
on peut les regretter, elles faisaient valoir la vieille église et sa
grosse tour.

Peut-être, pourrait-on dire que cet Hôtel des Postes tient à se montrer
un peu trop moyen-âgeux. Au cœur du vieux Gand, dans ce milieu
historique, il lance en l'air trop de tourelles qui ne le sont pas du
tout. Ainsi, à Courtrai, devant le beffroi, s'élève orgueilleusement un
Hôtel des Postes, plus Moyen-Age que le Moyen-Age lui-même, plus hérissé
de tourelles que le vieux beffroi d'en face.

Il y a peut-être là exagération d'un bon principe, le principe du
Traditionalisme en architecture, autrement dit, de la vraie Renaissance.
C'est très bon et très heureux, l'adoption du style national,
c'est-à-dire la reprise du style national flamand pur, non pas
simplement pastiché, mais continué et adapté à notre époque et à ses
nécessités. C'est surtout une question de goût et de mesure. Les gares
de Furnes et de Bruges sont gothiques, pourtant elles n'ont rien de
choquant, au contraire, car c'est un gothique logiquement adapté; tandis
qu'on en connaît d'autres--il est vrai qu'elles sont d'une époque
antérieure et mauvaise--qui sont Moyen-Age à peu près comme l'étaient
les troubadours de pendule.

On peut trouver de meilleurs exemples récents. A Tournai, il y a un
entrepôt de style flamand tout à fait intéressant et soigné. Qu'est-ce
généralement qu'un entrepôt? Quelque chose comme un hangar à
marchandises, une bâtisse ordinairement très laide, tandis qu'il y a là
une recherche d'art et un fort bel édifice.

[Illustration: GAND.--MAISON DE LA FAUCILLE.]

Saint-Bavon, la cathédrale, n'est Saint-Bavon que depuis que
Charles-Quint supprima l'abbaye de Saint-Bavon, pour construire la
citadelle destinée à mater la ville souvent rebelle. Avant qu'elle
héritât du vocable et du chapitre de l'abbaye, elle était l'église
Saint-Jean. C'est un très beau monument du treizième siècle pour le
chœur, et du seizième pour la tour et le reste. La tour, cantonnée
de quatre fines tourelles, est très haute, même sans flèches. Du côté de
l'abside, sous les gables des premières chapelles, au pied d'un haut
transept aux immenses verrières se blottit une petite chapelle
extérieure. Les tourelles du transept, la grosse tour, la Halle aux
laines dans le fond, et le beffroi, cela fait sur le ciel un alignement
de silhouettes bien découpées.

Quant à l'intérieur, il semble un peu froid, grâce aux marbres blancs et
noirs qui ferment le chœur, mais on y voit d'intéressants monuments,
de grands tombeaux d'évêques, une superbe chaire, de nombreux tableaux
dans les chapelles, parmi lesquels un Van Dyck célèbre: l'adoration de
l'Agneau mystique, un Rubens sur la vie de saint Bavon, où l'on voit
saint Bavon en gentilhomme Louis XIII se retirant du monde à l'abbaye de
Saint-Amand. Saint Bavon était un noble Gantois du septième siècle qui,
dans la première partie de sa vie, s'abandonna vilainement à toutes les
débauches, déshonora sa famille et fit mourir sa femme de chagrin.
Terrassé soudain par le remords, il chercha à obtenir le pardon du ciel
par une vie d'austérités dans le cloître voisin, où il mourut en odeur
de sainteté.

La chaire est à elle toute seule un immense monument, comme toutes les
chaires des dix-septième et dix-huitième siècles que l'on voit en
Belgique, d'une composition extraordinairement touffue, d'aspect peu
religieux, qui sont plutôt des décorations de théâtre, malgré tout le
talent déployé par des sculpteurs très savants, et malgré toute
l'imagination mise en œuvre pour trouver des sujets allégoriques,
bibliques, presque mythologiques même, puisqu'on y voit quelquefois le
père Temps et des Vertus et qui semblent des Déesses, avec une profusion
d'accessoires extraordinaires animés ou inanimés, des chars, des
chevaux, des barques, etc...

Ici, l'ordonnance est fastueuse et très décorative: un double escalier
très contourné et tarabiscoté, gardé par de grandes figures d'anges,
encadre le groupe principal, la Vérité ou la Religion montrant les
Livres Saints à un vieillard barbu qui représente à la fois le Temps et
le Monde. Au sommet de la chaire, parmi des branchages désordonnés et
des draperies soulevées par une nichée de chérubins voltigeant, des
petits anges plantent la Croix.

L'œuvre, en bois et en marbre, terminée en 1745, est du sculpteur
gantois, Laurent Delvaux.

L'église Saint-Jacques, sur une place en arrière du Marché du Vendredi,
est un grand édifice très pittoresque dans ses parties élevées, très
découpé, où, sur une nef et des chapelles gothiques, se dressent deux
belles tours romanes sur la façade, et une tour centrale également
romane, terminée par un étage gothique portant une haute flèche effilée.
A l'intérieur, se voient quelques beaux monuments et un très curieux
tabernacle de marbre en forme de clocher dix-septième siècle, à quatre
ou cinq étages en retrait les uns sur les autres.

Saint-Nicolas, c'est la vieille église noircie, aux murailles patinées à
souhait, qui se dresse sur le vieux Marché aux grains, au point le plus
mouvementé de la ville. Elle a subi de nombreuses vicissitudes au cours
des siècles. Pendant les guerres de religion, lorsque Gand fut au
pouvoir des armées des Provinces Unies, on y avait logé la cavalerie,
les chevaux et le fourrage. Plus tard, en très triste état, presque
ruinée, elle avait frisé la démolition. Par bonheur, les échevins la
sauvèrent de la pioche.

[Illustration: GAND.--ÉGLISE SAINT-NICOLAS.]

Il y a bien peu d'années, elle était encore entourée de petites maisons
accrochées sur les bas-côtés ou le long du portail, enserrant le pignon
étroit, très noir, de mine sévère, flanqué de deux tourelles à demi
romanes, plaquées du haut en bas d'arcatures en plein cintre ou en
ogive. Cela faisait valoir, au-dessus des vieilles murailles noires,
criblées de blessures, écorchées en bien des endroits, la grosse tour
centrale, sombre et rébarbative. Tout l'ensemble: l'église et les
petites maisons, avec le mouvement du marché sur la place, plus étroite
alors, constituait un joli tableau, vu du fond d'une petite rue disparue
sous le nouvel Hôtel des Postes. Peut-être, une fois la restauration
terminée, cela fera-t-il mieux, mais ce sera, en fin de compte, moins
pittoresque probablement.

[Illustration: GAND.--LE MAMMELOKKER. (Bas-relief de l'ancienne porte de
la prison communale.)]

Rien de bien remarquable à l'intérieur des écussons armoriés accrochés
aux piliers, quelques tableaux, un, entre autres, rappelant un citoyen
de Gand, Olivier van Minjau, qui fut un notable chef de famille, père de
dix filles et de vingt et un fils, à la tête desquels,--seulement les
fils,--armés en guerre, il s'était montré, en 1526, à une solennelle
entrée de Charles-Quint, qui s'empressa de lui accorder une pension
probablement très nécessaire.

Et ces trente et un enfants, moins de trois mois après, mouraient dans
une épidémie de suette importée d'Angleterre, et s'en venaient, avec
leurs parents, se coucher au cimetière entourant Saint-Nicolas.

Il y a encore Saint-Michel, Saint-Pierre, Saint-Martin, Saint-Etienne,
Saint-Sauveur, Sainte-Anne, cette dernière moderne. Saint-Michel a une
très vilaine et très triste façade, sous une tour restée inachevée
depuis des siècles, mais le côté de l'abside qui trempe dans l'eau de la
Lys est d'un effet assez pittoresque, vu du pont réunissant le Quai aux
Herbes au Quai au Blé. En arrière de cette abside, une longue façade
grise et morne trempe aussi dans la rivière, vieille muraille de couvent
abandonné alignant deux files de fenêtres ogivales, les unes bouchées,
d'autres plus ou moins transformées. C'était un couvent de Dominicains
qui eut des malheurs au temps des guerres de Religion; son église a
disparu, mais le cloître défiguré subsiste, simple cour aujourd'hui,
pour des bâtiments convertis en magasins et logements.

L'église Saint-Pierre a été construite sur l'emplacement d'un oratoire
de Saint-Amand, c'est l'église classique du dix-septième siècle, un
portail à fronton surmonté d'un dôme. Cela s'arrange bien de loin,
au-dessus de l'eau, parmi le vert des arbres et le rouge des toits. A
l'intérieur, des sculptures et de belles grilles de chœur de style
Louis XV.

Saint-Martin, très loin du centre, au boulevard d'Akkergen, est assez
curieux avec ses trois nefs d'un gothique très simple et sa chapelle
annexe du Saint-Sépulcre; les autres églises ont peu d'intérêt.

Gand possède plusieurs béguinages, il y a le petit et le grand, ce
dernier tout à fait moderne; une curieuse petite ville toute neuve a
remplacé l'ancien grand béguinage, ou béguinage Sainte-Elisabeth, rue de
Bruges, du côté de la porte du Rabot. C'était aussi une petite ville à
part dont il reste quelques ruelles avec quelques curieuses rangées de
petites maisons, et l'église, aujourd'hui paroisse Sainte-Elisabeth,
édifice du dix-septième siècle. Il y avait là six cents béguines; le
nouveau grand béguinage en compte au moins autant.

L'institution des béguines date de loin, on la fait remonter aux temps
mérovingiens et la fondatrice de l'ordre serait en même temps quelque
chose comme la fondatrice de la monarchie carlovingienne. Cette
fondatrice marraine de l'ordre, c'est sainte Begga, qui vivait au
septième siècle.

Quand on va de Louvain à Liége, on passe à Landen, vieux petit pays dont
les contours ont de l'allure, village modeste, mais berceau illustre de
la famille carlovingienne. Vers le milieu du septième siècle, vivait
dans un burg sur ces collines, Pépin de Landen, dont la fille ou la
sœur, la princesse Begga, devint duchesse de Brabant et mère de Pépin
d'Héristal,--par conséquent, grand'mère de Karl Martel, qui à la tête de
toute la chevalerie franque, refoula les hordes de l'Islam, parvenues à
Poitiers,--par conséquent aïeule de Charlemagne, Empereur d'Occident à
la barbe florie.

[Illustration: GAND. ENTRÉE DU NOUVEAU BÉGUINAGE]

L'institution de Sainte-Begga a traversé les siècles, il est peu de
villes en Belgique qui n'aient leur petit enclos de béguines. Les
béguines ne sont pas des religieuses, elles n'ont pas prononcé de
vœux éternels, ce sont des femmes qui, sans abandonner complètement
le monde, se réunissent dans des enclos consacrés, en vertu de
fondations anciennes, pour vivre, travailler et prier en commun. C'est
un refuge pour des femmes que la solitude dans le monde effraie, qui n'y
trouveraient que le vide et la désolation dans la vieillesse, pour des
veuves qui veulent passer le restant de leur vie dans une retraite
pieuse. Elles peuvent n'avoir qu'un très petit pécule et compléter la
somme nécessaire à leur entretien par un travail de couture ou de
dentelle. Ainsi, en associant leurs ressources à plusieurs, la vie leur
devient facile.

La discipline du béguinage n'a rien de celle des cloîtres fermés, les
béguines peuvent sortir, aller et venir, rentrer dans le monde, s'il
leur plaît; les petites maisons, suivant leur importance, sont occupées
par une béguine ou par un groupe. Elles vivent et travaillent ensemble,
égrènent des rosaires, et quand la cloche de la petite église tinte, de
chaque petite porte sortent des formes noires, des femmes enveloppées de
longues mantes, en cornettes blanches ou en capuchons, chaque ruelle
fournissant son contingent à la longue file en marche lente vers
l'église, dans la paix et le silence qui planent sur l'enclos. Ces
petits groupes, ces mantes sombres isolées, c'est comme un long chapelet
vivant, à grains noirs se déroulant à travers les ruelles.

  Aux offices du soir, la cloche les exhorte,
  Et chacune s'y rend, mains jointes, les yeux clos,
  Avec des glissements du cygne dans l'eau morte.

a dit Rodenbach, le poète des béguinages, du silence et de toutes les
mélancolies, à qui justement Gand vient d'élever un monument près de
l'église de l'ancien grand béguinage.

Les deux béguinages de Gand ont été fondés en 1234 par la comtesse
Jeanne de Constantinople et sa sœur Marguerite. Le petit béguinage
Notre-Dame est toujours à la même place, rue Longue-des-Violettes, joli
nom pour ce nid d'humbles et pauvres existences, mais les violettes sont
aujourd'hui bien enfermées dans les grandes bâtisses et les rues en
rumeur, à deux pas du mouvement le plus intense de la vie moderne, près
de la grande gare.

Comme tous les enclos de béguines, celui-ci a son église, édifice du
dix-septième siècle, joli à l'intérieur, en dépit de la froideur peu
engageante de sa façade.

[Illustration: GAND.--INTÉRIEUR DU NOUVEAU BÉGUINAGE.]

Le nouveau grand béguinage du Mont Saint-Amand, qui ne date que d'une
trentaine d'années, est un peu en dehors de la ville, au-delà de
l'abbaye de Saint-Bavon et des bassins. Il faut passer un certain nombre
de canaux, la Lys, le bas Escaut, des voies ferrées, avec les gares
d'Eecloo et du pays de Waes, entendre des sirènes de navires et des
sifflets de locomotives, traverser les premières rues noires de charbon
d'un faubourg industriel pour aboutir tout à coup au paisible petit
village des béguines.

Que c'est à la fois près et loin de toutes ces usines et de tout ce
mouvement de la grande ville! Il suffit de franchir le portail gothique
pour tomber dans un autre monde, en dehors du temps et de la vie, qui,
de l'autre côté de la muraille, gronde et se précipite tumultueusement.

Entièrement clos de hautes murailles de briques, le béguinage se compose
d'un certain nombre de rues et de ruelles, autour d'une église dont on
aperçoit le haut pignon dès la voûte ogivale de l'entrée. Ce Nouveau
Béguinage, c'est en somme une petite ville construite tout d'une pièce,
très intéressante dans son ensemble et charmante par l'aspect général,
par tous les détails pittoresques que le tracé des rues et la plantation
très étudiée des maisons fournit à chaque pas.

Tout est en briques, les murs des jardins, les maisons, avec des toits
de grosses tuiles claires; ces maisons diverses d'importance, sont très
variées de formes, avec des pignons en escaliers, des arrangements de
fenêtres ou de toits, des lucarnes, de jolies portes de jardin.

On compte, dans l'enceinte, une quinzaine de couvents, plus de
quatre-vingts maisons et une église au centre, église à nef très haute,
grand portail flanqué d'une tourelle et campanile surmonté d'une longue
flèche ardoisée. Plus de six cents béguines vivent dans ce village, dans
ces petites maisons qui doivent être très claires, derrière les vitres
des fenêtres nombreuses, groupées par rangées ou espacées deux par deux.

Dans le dédale des rivières, des canaux et des rues, d'une ville à la
topographie aussi compliquée que celle de Gand, combien de choses
intéressantes et d'aspect curieux rencontrées au hasard des promenades.
Parmi toutes ces constructions nouvelles des grandes rues, ou les
bâtisses industrielles qui s'alignent le long des berges, il y a bien
des coins imprévus, des restes importants du vieux Gand, ou de
pittoresques perspectives s'ouvrant tout à coup sur l'eau.--Lys, Liève,
Escaut, bras, dérivations ou canaux--, avec souvent par-dessus les
toits, quelques monuments se détachant sur le ciel.

Les vieilles maisons sont nombreuses dans les quartiers du centre, vers
le Marché du Vendredi ou le Palais de Justice. Un des plus importants de
ces vieux logis se rencontre derrière l'Hôtel de ville, dans la rue du
Refuge, c'est l'hôtel connu sous le nom de la Faucille, ancien logis
seigneurial occupé aujourd'hui par le Conservatoire de musique. La cour
se laisse voir maintenant, complètement ouverte, grands bâtiments de
briques sur arcades, avec une haute tour à laquelle s'appuie une petite
chapelle également portée sur arcades, très beau morceau du quinzième
siècle.

Dans la rue du Haut-Port, à côté, ce sont encore de hauts pignons à
redans de la même époque, puis, rue du Serpent, rue des Gainiers, de
vieilles façades brunies, quai de la Grue, rue du Vieux-Bourg, des
maisons du dix-septième siècle à pignons décorés et curieux bas-reliefs
sous chaque fenêtre.

Sur la Lys, la Vieille Boucherie est un grand bâtiment sombre, annexe de
la Poste, où la Halle aux viandes fut établie en 1417; son pignon a
encore quelque beauté pittoresque.

La Vieille Boucherie avait sa chapelle dont on a retrouvé des peintures
murales. Dans la très importante corporation des bouchers, jadis, ne
pouvaient entrer que les membres de quatre familles privilégiées
monopolisant le commerce de la boucherie. Très bien vus au Palais, au
temps de Charles-Quint, les bouchers fournissaient aux entrées
princières une garde d'honneur, et leur bannière avait un bon rang dans
toutes les cérémonies.

Le Musée d'archéologie est établi dans l'ancienne église des Carmes
chaussés: il est très riche en tableaux provenant des couvents, en
étendards, bannières, écussons, souvenirs divers des anciennes
corporations.

[Illustration: GAND.--ÉGLISE DU NOUVEAU BÉGUINAGE.]

De l'autre côté du Marché aux grains, dans la rue des Champs, ce sont
encore de belles façades, mais plus jeunes, des architectures pompeuses,
de nobles hôtels du dix-huitième siècle, parmi lesquels se remarque
surtout le portique de l'hôtel Steenhuyse, habité par le roi Louis XVIII
en 1815, pendant les Cent Jours, alors que les réfugiés de la Cour de
France remplissaient Gand, en attendant la fin des derniers soubresauts
de l'aigle, dans le carnage de Waterloo.

[Illustration: GAND.--LE RABOT.]

A côté de l'Hôtel Steenhuyse, le Palais de Justice classique s'élève
imposant et massif, sur une pointe entre la Lys et le canal des
Chaudronniers. Plus loin vers les quartiers neufs, quelques vieilles
choses encore, ce sont les restes de l'ancienne abbaye de la Biloque
dans l'enceinte des hospices civils, un superbe pignon du treizième
siècle, une salle curieuse, un grand pignon du quatorzième siècle, aussi
intéressant comme décoration, et des bâtiments divers.

De la cour du Prince, l'ancien Prinsen Hof, où naquit Charles-Quint, il
ne reste guère que de vagues traces derrière le château des Comtes, mais
la rue qui en marque le contour conduit à un important débris de la
vieille cité, le fort du Rabot, aujourd'hui entouré de choses bien
modernes, des bâtiments de gare ou d'autres aussi peu intéressants. Le
Rabot, qui n'a plus aujourd'hui toute sa hauteur, le sol ayant été
relevé, se compose de deux grosses tours reliées par un bâtiment à
pignon; l'ouvrage fut élevé en 1489, pour défendre un saillant de
rempart et l'écluse de la Liève.




[Illustration: BRUGES.--LE LAC D'AMOUR.]

IX

BRUGES

Le bourg et ses monuments.--En haut du beffroi.--Le carillon.--Le
Saint-Sang.--Les cygnes expiatoires.--Les grandes églises.--L'hôtel de
Gruuthuse.--L'hôpital Saint-Jean.--Le lac d'Amour et le béguinage.


Le Musée archéologique de Bruges conserve le cuivre d'un admirable plan
dessiné par Gheeraerts, en 1562, où toutes les rues et places, les
canaux, les églises, les édifices et toutes les maisons, une à une, se
trouvent figurés à vol d'oiseau, avec un détail et un fini remarquables.
Ce portrait de sa jeunesse, ou plutôt de son bel âge, Bruges peut le
regarder encore avec orgueil; malgré les trois siècles et plus qui ont
passé sur elle, le portrait est toujours ressemblant. Bruges n'a pas de
rides, Bruges est restée Bruges la belle, aujourd'hui, comme alors.
C'est toujours Bruges la princesse, en robe rouge à ramages gothiques.

Ne l'appelons jamais Bruges-la-Morte, Bruges est bien vivante, elle
n'est même nullement mélancolique, quoi qu'on dise. De la mélancolie, il
y en a peut-être dans certains quartiers, mais rien de maladif ni de
dolent. Et quelle ville n'a pas ses coins un peu abandonnés, dont
l'aspect semble un bâillement ou une lamentation? Bruges n'a pas de ces
coins-là, car la mélancolie y est de la poésie.

Elle a moins de population qu'autrefois, cela est exact, l'ardeur et les
fièvres du négoce qui la tenaient jadis l'ont un peu abandonnée sans
doute, mais qu'importe si elle demeure toujours superbe autant que
Venise, avec seulement moins de bleu dans le ciel, et si elle reste
vraiment la Perle des Flandres.

Bruges combat pour la beauté, puisque tous ses efforts tendent à
sauvegarder son caractère de ville d'art, de reliquaire de vieilles et
précieuses architectures, puisqu'elle entretient soigneusement ses
grands monuments, puisqu'elle restaure ceux que le temps veut détruire,
et qu'elle rétablit même les façades de celles de ses maisons qui, aux
époques d'aberration, avaient subi, sous prétexte de modernisation, des
grattages et des transformations.

Elle combat pour la beauté, puisque dans ses constructions nouvelles
elle reprend les traditions de son passé, et réussit à concilier les
convenances modernes avec les sentiments et le goût des ancêtres.

[Illustration: LE BEFFROI DE BRUGES.]

Cela se voit dès la gare. Mon Dieu oui, la gare n'étonnerait nullement
l'artiste du plan de 1562, qui la dessinerait immédiatement. Une
gare, c'est, dans la vie actuelle, aussi important qu'un Hôtel de ville.
Pourquoi ne pas fignoler une gare autant qu'un beffroi ou une porte de
ville? Bruges a fignolé la sienne et elle a donné un bon exemple. Il y a
dans cette gare, une salle des Pas Perdus qui semble une salle
échevinale, et un beffroi domine le tout de très haut, pour donner
l'heure au loin. Bonne entrée de ville, cela remplace les portes
monumentales, militaires ou autres.

[Illustration: BRUGES.--CHAPELLE DU SAINT-SANG.]

Au point de vue de la beauté sur laquelle le poète nous convie à
écarquiller nos yeux:

  «Ecarquille les yeux à la beauté des choses...»

le présent, presque partout, n'a rien à gagner aux comparaisons avec
jadis. Ici, dans ces rues de Bruges _la belle_, le présent n'est que le
passé qui continue. Qu'il continue donc longtemps, et saisissons toutes
les occasions qu'il offre d'écarquiller nos yeux.

D'abord, pénétrons au cœur de la cité, pour saluer le grand Beffroi,
si fièrement campé sur le bâtiment des Halles, depuis le treizième
siècle.

Le berceau de Bruges, c'est le vieux bourg, c'est-à-dire le Burg, avec
le Palais du Franc et l'Hôtel de ville; la Grande Place et ses entours,
ensemble défendu alors par des murailles et des canaux. Cela, c'était la
ville des premiers temps, assez vite forcée de s'agrandir, en raison de
la prospérité de son commerce, d'élargir à plusieurs reprises sa
ceinture de murailles, pour loger tous ces gens de négoce qui venaient à
elle, et abriter leurs navires, des centaines de nefs de toute taille,
dans ses canaux ou dans son avant-port de Damme, créé au douzième
siècle, sur le bras de mer du Zwin.

[Illustration: BRUGES.--HOTEL DE VILLE ET CHAPELLE DU SAINT-SANG, VUS DU
BEFFROI.]

Bruges se développe, grandit et prospère jusqu'au quatorzième siècle,
qui marque l'apogée de sa fortune. Alors, sur le Burg, il y avait le
Palais du Comte, la maison des échevins ou l'Hôtel de ville, la chapelle
du Saint-Sang. A côté, sur la Grande Place séparée par un canal, le
grand bâtiment des Halles. Autour, dans la ville, des églises
admirables, des monastères, des comptoirs de marchands de toutes les
nations, c'est-à-dire des halles particulières à chacune de ces nations,
quinze ou vingt grands édifices solides, faciles à défendre, pour loger
commis et marchandises affluant de toutes les contrées d'Europe et
d'Orient, une quantité de somptueux hôtels de noblesse ou de riche
bourgeoisie, cent cinquante mille habitants, quatre-vingts corporations
florissantes, pour le trafic ou la fabrication des draps, laines, cuirs,
etc.

La première _Bourse_ était fondée pour tous ces négociants, elle tirait
son nom de la maison Van-der-Beursen, qui portait trois bourses dans ses
armoiries.

Pour marquer sa grandeur et sa puissance, au milieu du treizième siècle,
Bruges élève sur sa Grande Place le bâtiment des Halles que nous voyons
aujourd'hui, et le Beffroi, symbole de la liberté communale et de
l'union des bourgeois et artisans des métiers.

[Illustration: BRUGES.--LES PIGNONS DU FRANC ET ENTRÉE DU MARCHÉ AU
POISSON.]

Elle est immense, cette Grande Place, et bien à la mesure du formidable
beffroi. Les Halles tiennent tout le fond, un carré massif flanqué de
tourelles aux angles; du centre de ce massif, l'énorme tour jaillit et
monte par étages successifs, deux étages carrés, chacun à plate-forme
crénelée, flanquée de tourelles, puis, après le deuxième, un étage
octogonal très en retrait, construit seulement en 1482, l'étage des
cloches, relié par un arc-boutant à chaque tourelle d'angle. Le sommet
est à 80 mètres du sol; il y eut autrefois, sur cette dernière
plate-forme, une flèche terminale trois fois incendiée, la dernière
fois, en 1742, et qui n'a plus été refaite.

Le symbole est clair et apparaît encore mieux qu'à Ypres; l'énorme
beffroi dominant de toute sa taille les Halles à ses pieds, c'est bien
la force, la puissance communale, abritant et protégeant le libre trafic
des citoyens.

A l'intérieur, les Halles sont occupées à droite par la boucherie,
marché aux viandes pittoresquement installé, et à gauche, par le Musée
archéologique.

C'est une jolie ascension que celle des quatre cents marches de la tour,
mais la vue qu'on a de la plate-forme vaut bien un peu de fatigue. Au
dernier étage, dans la partie octogonale, se trouve le célèbre carillon
de quarante-neuf cloches et le gros bourdon. Il faut monter par une
sorte d'échelle qui passe en travers des grandes ogives complètement
ouvertes et par lesquelles on aperçoit le pavé de la place et les toits
des maisons, tout en bas. C'est fort joli déjà, on s'attarde
naturellement à tous les détails, et pendant ce temps-là l'horloge vient
à sonner la demie ou le quart, la grosse cloche se met en branle, le
carillon commence sa chanson, l'escalier tremble, la Tour vibre tout
entière. Alors l'ascensionniste sent la tête lui tourner et se croit
presque en train de descendre en musique avec la Tour, et les
quarante-neuf cloches, et le gros bourdon, sur le pavé d'en bas.

Mais le carillon s'est tu, les dernières notes s'envolent allègres et
légères pour aller réjouir les passants au loin, et le beffroi se calme.
Sur la plate-forme, c'est l'éblouissement. On plane sur les deux places,
le Burg et la Grande Place, au-dessus des grands édifices entourant le
vieux Beffroi, l'Hôtel de ville, le Palais du Franc, l'Hôtel provincial,
la chapelle du Saint-Sang, toute une poussée de cimes ardoisées, de
lignes de toits enchevêtrés de toutes les façons, de pointes, de
pinacles, de clochetons de toutes formes, de tourelles qui semblent des
minarets, de flèches gothiques, lançant le plus haut possible, leurs
boules et leurs girouettes.

Et les premiers canaux, le Dyver, le canal du Rosaire, les quais se
prolongeant en lignes de verdures ou en files de pignons, la topographie
de la ville se révélant, avec ses hauts points de repère, les églises,
avec les tours gigantesques de la cathédrale et de Notre-Dame, encadrant
les fines découpures de l'hôtel Gruuthuse ou les masses sombres de
l'hôpital Saint-Jean. Et tout autour, d'autres tours, d'autres édifices,
des rues et des canaux à perte de vue, sur toute l'étendue de l'immense
périmètre de l'ancienne enceinte, marqué par quelques portes restées
debout dans un moutonnement de verdure.

[Illustration: BRUGES.--RUE DE L'ANE-AVEUGLE, ENTRE LE GREFFE ET L'HOTEL
DE VILLE.]

Une belle ligne de pignons fait face aux Halles au fond de la Grande
Place. La ville a dressé devant elles le monument du boucher Breidel et
du tisserand Pierre de Coninck, qui soulevèrent la population de Bruges
en 1302 contre le parti des Lys, et, dans une terrible bataille de rues,
massacrèrent tout ce qu'il y avait en ville de chevaliers et de soldats
français, massacre qui fut le prélude de la grande journée des Eperons
d'or, sous les murs de Courtrai.

Une petite rue réunit la Grande Place et le Burg. Après les lignes
sévères des Halles et du beffroi, voici dans les façades de l'Hôtel de
ville, du Greffe du Franc et du portique du Saint-Sang, toutes les
fleurs de l'architecture ogivale dans leur complet épanouissement, et
même des fioritures de la Renaissance, des boutures étrangères qui vont
prendre dans le sol de Flandre et produire des fantaisies nouvelles.

L'Hôtel de ville est de la fin du quatorzième siècle. Façade élégante et
fine en lignes ascendantes, de hautes fenêtres, de fines tourelles
découpées, des séries de statues superposées, remplaçant les statues
originales polychromes, malheureusement détruites par les armées de la
Révolution.

A l'intérieur, se voit une belle salle échevinale récemment restaurée,
où de grandes compositions résument les belles périodes de l'histoire de
la cité, les grands événements et les vieilles institutions.

En prolongement de l'Hôtel de ville, à droite, s'élève la chapelle du
Saint-Sang, avec un porche charmant en retour d'équerre, jolie
décoration gothique du seizième siècle. A gauche, ce sont les pignons du
Greffe, façade extrêmement décorée d'une gaie fantaisie. Le Saint-Sang,
lieu de pèlerinage célèbre, église double à deux étages, se compose
d'une chapelle basse dédiée à Saint Basile par le comte Thierry
d'Alsace, au douzième siècle, chapelle romane sur gros piliers massifs,
et d'une chapelle supérieure, reconstruite au quinzième siècle, dans
laquelle est conservée, en une châsse précieuse, la relique rapportée de
la croisade par le Comte Thierry.

[Illustration: BRUGES.--ÉGLISE NOTRE-DAME, ANCIEN PORTAIL DU PARADIS,
AUJOURD'HUI BAPTISTÈRE.]

Entre le Greffe et l'Hôtel de ville, se glisse, sous une voûte,
recouverte d'un charmant petit pignon, la ruelle de l'Ane-Aveugle, si
jolie, si connue, presque autant que le canal du Pont des Soupirs, à
Venise; elle débouche sur un point non moins connu, motif pittoresque
devant lequel il y a toujours des chevalets de peintres dressés, des
albums ouverts et des boîtes d'aquarelles en fonctions, le canal
passant derrière le Palais du Franc, avec les pignons de
l'arrière-façade se mirant dans l'eau calme, où le lent sillage des
cygnes coupe et recoupe les reflets tremblotants des architectures de
tous les tons de rouge, sombres ou clairs.

Ces cygnes si poétiques, qui glissent majestueusement sur tous les
canaux de Bruges, c'est, faut-il le dire, un remords qui surnage à
travers les siècles, un «Souviens-toi» imposé à la ville à perpétuité,
après le meurtre, par les bourgeois, révoltés contre Maximilien, de
l'Ecoutête Pierre Lanchals, dont la tombe est à Notre-Dame. Le cygne
expiatoire a été choisi parce que _Lanchals_ signifie en flamand _long
col_.

C'est sur ce côté que se trouvent les restes intéressants, bâtiments
crénelés, pignons et tourelles, du Palais des Comtes de Flandre,
plusieurs fois détruit, et reconstruit au quinzième siècle.

Aux trois villes principales, Gand, Ypres et Bruges, qui constituaient
les trois membres des Etats pour traiter des affaires de la Flandre, il
avait été adjoint un quatrième membre, le Franc de Bruges, c'est-à-dire
le bourgeois du dehors, chargé des intérêts des autres villes et des
châtellenies. Le Palais des Comtes de Flandre devint le Palais du Franc,
ou de la juridiction des magistrats du dehors. C'était un superbe
édifice qui complétait bien l'ensemble de la Place, avec une tour
faisant pendant à une autre disparue aussi, à l'angle du Saint-Sang,
comme on le voit sur le plan de 1562, façade remplacée pendant le
dix-huitième siècle, qui fut avec la moitié du dix-neuvième, une
malheureuse époque pour l'art brugeois.

Dans ce Palais du Franc, aujourd'hui Palais de Justice, il y a la
fameuse cheminée de l'ancienne salle Echevinale, vaste composition
décorative des plus touffues, se reliant aux panneaux latéraux, où se
voit au-dessus de l'histoire de la chaste Suzanne dans les quatre
compartiments d'une frise en albâtre, une somptueuse décoration
d'écussons, de trophées et de médaillons autour d'une statue de
l'Empereur Charles-Quint, qu'accompagnent quatre autres belles statues
des aïeux de l'Empereur, lignes paternelle et maternelle, Maximilien
d'Autriche et Marie de Bourgogne, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de
Castille.

En face du Palais du Franc, se trouve le Marché au poisson, avec le
pignon d'une charmante petite maison et le tournant du canal du Rosaire.
Toujours des vues bien connues, le quai du Rosaire et les vieilles
maisons trempant directement dans l'eau qui semble dormir, des
architectures rouges, grises, des verdures encadrant quelque joli
détail, et tout à l'arrière-plan, la chapelle du Saint-Sang et ses
annexes, dominées par le Beffroi.

Il n'y a qu'à se laisser aller le long de l'eau ou par les petites rues:
le groupe des grandes églises est tout près. Notre-Dame, c'est la haute
flèche aiguë qui porte une couronne à mi-hauteur. Sous la tour colossale
soutenue de gros contreforts, s'abrite un portail du quinzième siècle,
toute petite construction en hors-d'œuvre, pourvue d'un toit
par-dessus sa balustrade. Cela s'appelait le portail du Paradis, c'est
aujourd'hui le baptistère. A côté, en dehors des grilles, on a élevé
récemment un petit monument gothique dédié à la Vierge, tout à fait
charmant de lignes.

[Illustration: BRUGES.--CHEVET DE L'ÉGLISE NOTRE-DAME.]

Un bien vilain jubé du dix-huitième siècle attriste l'intérieur;
heureusement, il y a tant de choses remarquables dans les bas-côtés,
tableaux ou monuments, que l'on peut arriver à l'oublier. Ce sont
notamment le célèbre mausolée de Charles le Téméraire, élevé par
Philippe II, en 1589, et celui de sa fille, la pauvre duchesse Marie de
Bourgogne, morte à Bruges à l'âge de vingt-cinq ans, d'une chute de
cheval pendant une chasse au héron. Le corps de Charles le Téméraire,
tombé à la bataille de Nancy, après être resté à Saint-Georges de Nancy,
jusqu'en 1550, fut alors amené par Charles-Quint, dans l'ancienne
cathédrale de Saint-Donat de Bruges, qui se trouvait sur le Burg, en
face de l'Hôtel de ville, et fut démolie à la Révolution.

Comme joli motif d'architecture, le bas-côté gauche possède l'oratoire
de la famille de Gruuthuse, une claire-voie en bas et au-dessus la
tribune elle-même, en belle menuiserie gothique, portée en
encorbellement.

[Illustration: BRUGES.--ENTRÉE DE L'HOPITAL SAINT-JEAN.]

C'est que l'oratoire des sires de Gruuthuse communiquait avec leur hôtel
situé sous les murailles de l'église, à côté de la tour. Magnifique
logis gothique élevé au quinzième siècle, l'hôtel de Gruuthuse vient
d'être restauré et dégagé, quelques salles sont occupées actuellement
par le Musée des dentelles. Coffret précieux des fines merveilles créées
par les dentellières de Bruges, l'hôtel est lui-même une dentelle de
tourelles, de lucarnes et de balustrades qui se dessine superbement au
pied de l'église, surtout par derrière, sous le chevet, quand on tourne
vers le petit canal, au fond d'une ruelle solitaire.

Par la rue du Saint-Esprit, on va de Notre-Dame à la cathédrale
Saint-Sauveur, monument sévère qui dresse, en face de la flèche gothique
de Notre-Dame, un énorme clocher roman dont la base est du dixième
siècle, rude et sans ouvertures jusqu'aux deux tiers de sa hauteur et se
terminant ensuite par des étages en partie modernes, avec tourelles
carrées aux angles, tourelles encore en retrait accompagnant une courte
flèche. La nef de Saint-Sauveur, d'une grandeur imposante, renferme de
nombreux monuments et objets d'art. Malheureusement, il y a encore ici,
pour fermer le chœur un jubé de froid style classique.

[Illustration: BRUGES.--HOTEL DE GRUUTHUSE.]

Les vieilles murailles les plus sombres de toute la ville, les briques
les plus patinées, ce sont bien celles de l'hôpital Saint-Jean, des
grands pignons austères devant Notre-Dame, comme des bâtiments divers,
d'aspect si vieux et si dolent qui trempent dans l'eau du canal de la
Reie et l'assombrissent au pont Notre-Dame. L'entrée au pied du vieux et
fruste clocher de la chapelle est d'un grand caractère. Quelques cours,
du silence et du recueillement, de vieilles murailles, des coins de
verdure, un rayon de soleil qui passe, et, derrière ces vénérables
pierres, des chefs-d'œuvre d'une fraîcheur et d'une jeunesse
éternelles, les fameuses peintures de Memling, précieux trésor gardé en
une salle spéciale.

[Illustration: BRUGES.--INTÉRIEUR DU BÉGUINAGE.]

La légende veut que Hans Memling soit né à Bruges, elle en fait un
soldat de Charles le Téméraire, échappé au désastre de Nancy et revenu
mourant en son pays. Soigné à l'hôpital Saint-Jean, il aurait, par
reconnaissance, exécuté pour l'hôpital ces merveilleuses peintures. Né à
Bruges ou ailleurs, il paraît cependant prouvé qu'il s'y maria et qu'il
y mourut. Outre la châsse de Sainte-Ursule, il y a le retable de
Sainte-Catherine, un triptyque et différents panneaux d'une conservation
miraculeuse.

Petites rues tranquilles, petites maisons bien calmes, au-dessus
desquelles on entend comme un bruissement de feuillages. C'est le
quartier du Béguinage et du Lac d'Amour, l'un des sites les plus
poétiques de Bruges.

[Illustration: BRUGES.--HOPITAL SAINT-JEAN.]

Ce qui donne au Béguinage de Bruges tout son caractère, c'est surtout sa
situation à part, son enceinte complètement entourée d'eau, plutôt que
des séductions architecturales. L'église est sans beauté, les maisons
très simples, mais l'entrée en est charmante, avec la porte au bout du
pont, sur un large canal ombragé de grands arbres, et comme fond,
derrière des verdures tombant dans l'eau, des pignons et des toits
rouges, la flèche de Notre-Dame et la tour de Saint-Sauveur montant dans
le ciel vaporeux.

A l'intérieur, c'est un vaste carré herbeux, planté de grands arbres, à
travers lesquels brillent les petites maisons blanchies, au-dessus de la
bordure noire traditionnelle.

[Illustration: BRUGES.--PORTE DES BAUDETS, OU D'OSTENDE.]

Ces vieux arbres conduisent au Lac d'Amour, si paisible et si frais,
large bassin ombragé, très solitaire, quoique pourtant bien près du
cœur de la ville. C'est un tableau délicieux dans son heureuse
solitude, ce poétique Lac d'Amour où l'eau n'a pas une ride quand aucun
cygne ne s'y aventure, et c'était, paraît-il, le bassin du Commerce au
temps de la Bruges commerçante, l'arrivée des canaux de l'intérieur. Des
remparts qui le défendaient, il reste toujours debout, comme dominante
du tableau et rappel historique, une vieille tour enveloppée de
verdure.

Bruges, par des travaux considérables à Zeebrugge, espère redevenir
ville maritime et commerçante. Zeebrugge est à une bonne douzaine de
kilomètres, il a fallu construire une énorme jetée de deux mille mètres
s'avançant en courbe dans la mer, creuser un canal avec bassins,
écluses, etc... Heureusement tout le trafic maritime est maintenu au
loin et le Lac d'Amour n'a rien à craindre.

[Illustration: BRUGES.--PORTE SAINTE-CROIX.]

La tour du lac n'est pas le seul reste des remparts; sur tout le
périmètre, immense en réalité, si les murs de pierre ont été remplacés
par des ombrages ou par de simples lignes d'arbres bordant le grand
canal circulaire formant fossé, il y a encore quelques portes, la porte
de Gand, la porte Sainte-Croix, la porte d'Ostende et la porte
Maréchale. Elles se ressemblent toutes, c'est la porte classique, entre
deux grosses tours rondes mais toujours dans la verdure, dans un
encadrement de grands arbres.

La porte Sainte-Croix avait cette particularité, il y a quelques années,
d'être accompagnée de deux grands moulins de bois, tournant sur la butte
de l'ancien rempart. C'était tout à fait pittoresque, cela faisait
tableau avec la porte sur le canal et, sous les moulins, l'antique local
de la Guilde de Saint-Sébastien, confrérie des Archers, fondée au
quatorzième siècle, l'une des deux Guildes armées ou Serments, l'autre
étant la Guilde des Arbalétriers de Saint-Georges. Le bâtiment de
briques, un beau pignon décoré, dominé par une très haute tour, date de
1573.

[Illustration: BRUGES.--LES MOULINS DE LA PORTE SAINTE-CROIX.]

L'un de ces moulins est parti récemment, il n'en reste plus qu'un hélas,
dont il faut souhaiter la conservation, puisque c'est le dernier
survivant de tous ceux qui, alignés par dix ou douze sur certains
points, tournaient depuis cinq siècles en haut du rempart, tout autour
de la ville.

[Illustration: BRUGES.--PLACE VAN EYCK.]




[Illustration: BRUGES.--ENTRÉE DU BÉGUINAGE.]

X

BRUGES (_suite_).

Rues et canaux.--Le style flamand.--La Loge des Bourgeois et les
Chambres de Rhétorique.--Les Loges des Nations.--La Toison d'or.


Nulle ville autre que Bruges ne présente, dans ses édifices bourgeois,
le style flamand de la période gothique ou de la Renaissance aussi
déterminé et caractérisé. Il y a dans Bruges une telle collection de
pignons de tout âge, que les séries d'exemples abondent pour chaque
époque, depuis les pignons les plus simples, les plus modestes,
jusqu'aux façades les plus découpées et ouvragées, depuis l'humble petit
pignon de maisonnette populaire, comme on en voit dans les quartiers
pauvres, où les dentellières réunies par groupes, travaillent dans la
rue, sur le pas de quelque vieille porte en ogive, jusqu'aux
orgueilleux pignons des maisons de Corporations ou des logis de riches
bourgeois, où la brique est travaillée et dessine du haut en bas de la
façade, des cordons d'arabesques.

Le principe, c'est l'encadrement des portes et des fenestrages par des
moulures, des rangées de briques en pointe ou taillées, mettant au
sommet de chaque ouverture un arc trilobé, mais le tracé se complique et
s'enjolive de fantaisies, et tout le pignon se décore de moulures, de
grandes arcatures à crochets, de trilobés et de roses quadrilobées.

Au hasard de la promenade à travers la ville, en zigzaguant de rue en
ruelle, en passant les canaux sur de vieux ponts plus ou moins en dos
d'âne, notons les points où ces vieilles architectures se découpent le
plus pittoresquement, et les coins de tableaux apparaissant par des
ouvertures entre les murailles rouge sombre, avec des trous de lumière
sur quelque morceau de jardin fleuri bien imprévu, ou sur quelque petit
canal entrevu, se perdant mystérieusement dans un tohu-bohu de
constructions.

On vient de restaurer, au centre de la ville, l'ancienne _Loge aux
Bourgeois_, jadis lieu de réunion, local d'une société de l'Ours au
quinzième siècle, ce que rappelle un ours placé depuis 1417 dans une
niche,--«le plus vieux Bourgeois de Bruges», comme on le nomme--local
devenu ensuite le siège de la Chambre de rhétorique du Saint-Esprit, et
depuis 1719, de l'Académie des Beaux-Arts.

[Illustration: BRUGES.--LA LOGE AUX BOURGEOIS RESTAURÉE.]

On sait ce qu'étaient ces Chambres de rhétorique des pays flamands,
curieuse institution qui tint pendant plusieurs siècles une place des
plus importantes dans la vie des cités, grandes ou petites. Leur origine
est très ancienne et l'on pourrait les rattacher aux confréries du Gai
Savoir des vieux trouvères, comme à celles des ménestrels et des acteurs
des mystères et moralités.

Dans toutes les villes, même les plus modestes, ce qui indique bien
l'extraordinaire prospérité des Flandres, malgré les guerres et les
calamités publiques, étaient organisées, à côté de toutes les confréries
diverses, combien nombreuses, une ou plusieurs Chambres de rhétorique,
c'est-à-dire sociétés bourgeoises de récréation, académies littéraires
s'occupant de fêtes, de musique, de poésie, sous le haut patronage des
princes,--surtout au temps de la Maison de Bourgogne,--sociétés très
bien vues, jouissant de nombreux privilèges et même subventionnées par
les villes.

[Illustration: BRUGES.--PIGNON RUE FLAMANDE.]

Les Chambres de rhétorique possédaient des locaux pour leurs réunions,
elles avaient des dignitaires, des bannières, des insignes; elles
organisaient des représentations dramatiques, des cortèges dans les
grandes occasions, aux entrées des Rois ou des Princes et prenaient part
en corps à toutes les processions et fêtes religieuses. Parfois
s'ouvraient de grands concours entre les villes, et c'étaient des
occasions de fêtes interminables, de réunions, de banquets, au cours
desquels pour les beuveries joyeuses, circulaient les hanaps d'honneur,
sous les écussons des personnages importants et les bannières
victorieuses de la Chambre.

La vieille Loge aux Bourgeois, abîmée par les siècles, n'était plus
qu'un bâtiment informe, lourd d'aspect, surmonté d'une tourelle
découronnée, et maintenant, après restauration, ou reconstitution si
l'on veut, c'est un fort joli fond de perspective pour le Canal du
Miroir sur la Place Van Eyck, très belle place, admirablement encadrée
par une rangée de magnifiques pignons, qui commence à l'ancienne Loge
des Portefaix et au porche du Tonlieu, charmante petite construction du
quinzième siècle, très décorée, restaurée de nos jours, comme toutes les
façades de la rangée.

[Illustration: BRUGES.--ORATOIRE SOUS LES MURS DE SAINT-SAUVEUR.]

La statue de Van Eyck s'élève face à la Loge aux Bourgeois; à côté, la
rue qui tourne entre de vieilles maisons, conduit à une autre place plus
solitaire, et à une autre statue de peintre, celle de Hans Memling, se
détachant sur les pignons rouges d'un vieux couvent.

Nombreuses sont les belles façades, dans les rues centrales, rue
Flamande surtout, qui en aligne des séries. Le plus original peut-être
de tous ces pignons, est celui de la maison nº53, en ogival de la
dernière période, très joliment contourné et découpé en trois motifs.

Pas bien loin,--façade historique celle-là--se voit ce qui reste de
l'ancienne _Loge des Génois_, curieuse par ses grands fenestrages. Cette
place, c'était l'ancienne Bourse des Négociants: les vieilles images
nous la montrent entourée de hautes constructions pittoresques richement
décorées, comme le fragment subsistant de la Loge des Génois, laquelle
possédait un étage de plus, couronné d'une ligne de créneaux, au lieu
du fronton ajusté au dix-huitième siècle.

[Illustration: BRUGES.--BRETÈCHE SUR LE CANAL, AU PONT FLAMAND.]

Aux grands siècles, alors qu'elle était la reine du commerce des
Flandres, alors que, par cent ou cent cinquante quelquefois à la
journée, les vaisseaux arrivaient par le Zwin à ses ports,--galéasses de
Venise ou du Levant, vaisseaux de la Hanse d'Allemagne ou de Londres,
navires d'Espagne, de Guyenne ou de Bretagne,--toutes les nations
commerçantes possédaient des maisons consulaires, des comptoirs
innombrables. Quelques-unes de ces maisons, des sortes de Halles, d'une
importance considérable, étaient de magnifiques édifices de la plus
riche architecture, avec des galeries pour les marchandises, des
annexes, des boutiques, ce qui constituait, lors des grandes foires,
régulières, de véritables expositions fréquentées par des négociants de
toutes les nations.

L'ensablement de Zwin, au quinzième siècle, commença la décadence
commerciale de Bruges, que les guerres de la Réforme achevèrent. Les
anciennes Loges des Nations inutilisées disparurent, c'est à peine s'il
en reste encore çà et là quelques indications comme la Loge des Génois,
ou les débris de la Loge des Orientaux, ou la tourelle des négociants de
Smyrne, qu'on aperçoit au fond de la place Van Eyck.

[Illustration: BRUGES.--PIGNON PROVENANT DE L'ANCIENNE LOGE AUX GÉNOIS.]

Çà et là, se présente quelque joli motif à dessin, par exemple la petite
bretèche de briques très ornée accrochée à une maison donnant sur le
canal, au Pont Flamand, construite par un riche orfèvre en 1514, une
jolie rangée de hauts pignons, rue Queue-de-Vache.

Il faut aussi noter deux ponts assez curieux: le Pont des Lions, gardé
par deux vieux lions de pierre,--de l'autre côté de la Grande Place,--et
le Pont Saint-Jean-Népomucène, avec la statue du Saint, devant de vieux
bâtiments dominés par le beffroi...

Sur la Grande Place, à gauche, où jadis était la Halle aux draps,
s'élève maintenant, remplaçant des maisons sans caractère du dernier
siècle, l'Hôtel du Conseil provincial, belle construction moderne en
style gothique, dans laquelle vient d'avoir lieu une Exposition de la
_Toison d'or_, c'est-à-dire de tous les souvenirs, objets d'art,
tableaux se rapportant au célèbre ordre de chevalerie, institué à
Bruges en 1430, par le duc de Bourgogne Philippe le Bon, de galante
mémoire, lors des fêtes de son mariage avec Isabelle de Portugal, fêtes
magnifiques où le duc déploya tout le luxe traditionnel de la Cour de
Bourgogne, en des tournois extraordinaires, de fastueux banquets, et des
chapitres du nouvel ordre, tenus solennellement dans la cathédrale
Saint-Donat...

C'étaient là de splendides journées, mais tout comme la rude cité de
Gand, Bruges la Belle avait aussi ses mauvais jours, ses sursauts de
colères terribles. Philippe le Bon, quelques années plus tard, entré
imprudemment avec une trop faible troupe pour apaiser une sédition
faillit être massacré à Bruges. Assailli par les Métiers en fureur, il
eut grand'peine à s'échapper, en combattant et en laissant des morts sur
chaque pavé jusqu'aux remparts.

Sur le côté droit de la Grande Place, deux maisons intéressantes
encadrent l'entrée de la rue Saint-Amand: l'une, semblable à une tour, a
toute sa décoration en lignes perpendiculaires partant du fond jusqu'à
la plate-forme. L'autre, par malheur a eu sa façade dénaturée. C'est le
_Cranenburg_, la Cigogne, maison historique, car c'est là qu'en 1488,
lors de la révolte des Flandres, l'archiduc Maximilien d'Autriche,
l'époux de l'infortunée Marie de Bourgogne, fut emprisonné pendant trois
mois.

Bruges était en pleine révolte. Accourus sous les bannières des
cinquante-deux corporations, les métiers soulevés remplissaient la
Grande Place et les chefs avaient osé porter la main sur leur prince.
Maximilien, arrêté aux Halles, fut enfermé sous bonne garde au
Cranenburg, pendant que l'on massacrait ses partisans, que l'on brûlait
leurs maisons, et que, sur un échafaud dressé devant ses fenêtres, le
bourreau torturait les magistrats qui s'étaient opposés à la sédition.

[Illustration: BRUGES. ÉGLISE DE JÉRUSALEM.]

C'est ainsi que périt, avec beaucoup d'autres, le pauvre Ecoutête
Lanchals, celui dont le mausolée est à Notre-Dame. Il était bien caché
depuis plusieurs semaines, lorsque les révoltés annoncèrent que le
bourgeois qui lui donnerait asile plus longtemps serait pendu avec sa
femme et ses enfants, devant sa maison. Lanchals quitta son refuge, fut
pris bien vite et exécuté. Et Maximilien, pour obtenir la liberté, dut
en passer par toutes les exigences des communes et jurer tout ce
qu'elles voulurent, sauf à se retourner contre les révoltés.

Les églises secondaires sont nombreuses, la plupart extérieurement assez
simples, mais fort riches à l'intérieur; l'Eglise de Jérusalem, très
particulière intérieurement, élève par-dessus toits et pignons, dans le
quartier de la Porte-Sainte-Croix, un clocher d'une forme curieuse, avec
ses tourelles, ses étages octogonaux et la grosse boule qui surmonte le
tout.

D'ailleurs, de quelque côté que l'on erre dans Bruges, le long de ces
canaux qui tournent et s'entre-croisent dans les quartiers éloignés du
centre vivant, sur les quais tranquilles, ombragés de grands arbres ou
dentelés de hauts pignons, il y a toujours dans le paysage, pour lui
donner tout son caractère, outre les flèches de ces églises ou de ces
chapelles, les graves et nobles silhouettes de Notre-Dame et de la
cathédrale Saint-Sauveur avec le vieux beffroi.




[Illustration: ANVERS.--VUE SUR L'ESCAUT.]

XI

ANVERS

Façade sur l'Escaut.--Le Steen et ses souvenirs.--La Cathédrale et
l'Hôtel de ville.--La fortune d'Anvers.--La Grande Boucherie.--La Furie
espagnole et autres furies.--Le grand Siège.--Une Bourse gothique.--La
Maison Plantin.


Anvers, c'est la grande ville maritime moderne, l'énorme développement
de bassins et de quais remplis de hautes mâtures et de cheminées à perte
de vue, d'un enchevêtrement de bâtiments de toutes formes et de toutes
tailles, depuis les mastodontes ventrus à quatre cheminées rouges, qui
s'en viennent des pays d'Extrême-Orient ou des Amériques, jusqu'aux
longues, basses et lentes péniches des canaux des Flandres ou de
Hollande. Et puis d'étranges constructions, des quais flottants qui
tanguent et roulent comme des navires, des grues nombreuses faisant
virer des bras fantastiques, un mouvement formidable de gens et de
chevaux, de chariots jetant sur les ports des montagnes de ballots et de
caisses.

Voilà pour le présent, mais il y a autre chose: Anvers est une grande et
magnifique ville où le passé ne peut s'oublier, car il a laissé partout,
derrière la façade de grands édifices modernes alignés le long de
l'Escaut, sa marque et ses souvenirs, et tous ces monuments d'art si
nombreux, de toute nature et de toute importance.

Anvers a une admirable façade sur l'Escaut, presque bras de mer ici
plutôt que fleuve, large de 500 mètres. C'est un panorama mouvementé et
pittoresque, quand on le regarde en bateau ou de la rive du pays de
Waes.

Derrière l'embarcadère flottant, une ligne de hautes constructions
modernes, par-dessus lesquelles monte et s'effile la flèche géante de la
Cathédrale; sur la gauche, trempant dans les eaux mouvantes, sur
lesquels filent de grands vapeurs, apparaît la masse blanche du Steen,
berceau du vieil Anvers. Et d'autres monuments s'indiquent par-dessus
les toits, le campanile de l'Hôtel de ville, l'église Saint-Paul,
d'autres flèches au loin, puis encore un massif de hautes maçonneries,
la Vieille Boucherie, un édifice énorme aux pignons rouges flanqués de
tourelles. Au delà, sur la gauche, ce sont les grands bassins, les
grands services maritimes, la forêt des mâtures, les docks s'estompant
dans une buée faite de toutes les fumées qui montent dans le ciel.

[Illustration: ANVERS.--LE STEEN.]

Le Steen, la Cathédrale, l'Hôtel de ville, ce sont les trois principaux
monuments caractéristiques, c'est-à-dire le passé féodal, le grand élan
religieux, puis l'essor commercial de la cité au seizième siècle attesté
par l'ampleur du palais bourgeois, énorme auprès du petit burg du
Moyen-Age.

[Illustration: ANVERS.--INTÉRIEUR DU STEEN.]

Dès le septième siècle, il y avait un burg sur l'Escaut, au Steen.--La
légende le fait bien plus vieux, et raconte que ce burg était le repaire
d'un géant farouche, nommé Druon d'Antigon, qui percevait un tribut sur
toutes les marchandises passant par le fleuve et coupait la main droite
aux marchands récalcitrants. Sylvius Brabo, chevalier romain, comme on
disait dans les romans du Moyen-Age, vint défier le géant dans son
repaire, le tua, comme de juste, et lui coupa les deux mains qu'il jeta
dans le fleuve.

_Hand Werpen_, lancement de la main, de là le nom d'Anvers «Antwerpen».
Et la légende ajoute que le vaillant chevalier Brabo, illustré par son
exploit, s'en alla de plus fonder le duché de Brabant.

Le Steen d'aujourd'hui, restauré tout récemment, est l'édifice réédifié
au seizième siècle sur l'emplacement d'un château du treizième siècle
défendant la petite cité du Moyen-Age, enfermée dans une enceinte fort
étroite, mais qui sentait déjà le commencement de ses prospérités et
faisait craquer ses murailles assez rapidement.

Le quatorzième siècle vit la fortune commençante d'Anvers, le quinzième
son rapide développement, et le seizième le triomphe de la ville sur les
cités rivales qui tenaient depuis des siècles le sceptre du commerce.
Lorsque Bruges descend, quand l'ensablement du Zwin et des ports de
Damme et de l'Ecluse fait abandonner l'ancienne route des navires et
déserter les Halles et les comptoirs brugeois, c'est Anvers qui hérite
des établissements commerciaux, des comptoirs de la Hanse et des
Nations, ainsi que de toutes les flottes et des convois de marchandises
venant de tous pays par la mer, par les canaux ou par les routes de
terre.

C'est une prospérité inouïe. Anvers prend la première place comme ville
de négoce et cette richesse de la ville, cette opulence de ses
marchands, font sortir de terre églises et palais, maisons de
corporations, grands logis bourgeois, monuments publics. Anvers a
bientôt plus de deux cent mille habitants; elle déborde de son enceinte
qu'il faut élargir et élargir encore. Des centaines de navires se
balancent au mouillage devant ses murs, ils arrivent par flottilles,
quelquefois cinq cents navires par jour, pendant que deux mille chariots
de marchandises par semaine se présentent à ses portes.

[Illustration: CATHÉDRALE D'ANVERS.]

Prospérité inouïe. C'est une ville de commerce et de banque et non une
ville fabricante comme l'étaient les grandes communes: Gand, Bruges et
Ypres. Il y avait à Anvers un millier de maisons étrangères et l'on
disait qu'il s'y traitait plus d'affaires en un mois qu'à Venise en deux
ans.

Et cette riche cité est souvent en fêtes: joyeuses entrées de Princes,
de Rois et d'Empereurs, Maximilien, Charles-Quint, tournois, carrousels,
fêtes des Chambres de rhétorique,--bourgeois et marchands rivalisant de
luxe avec les princes et les seigneurs.

Le ciel s'assombrissait pourtant. Déjà les querelles religieuses
menaçaient de tourner en guerres civiles et la riche cité commerçante,
après de triomphales périodes, allait voir des séries d'années cruelles.

Le Steen, réédifié en 1520, a été complètement restauré depuis quinze
ans et transformé en Musée. C'est un petit château seizième siècle avec
quelques tours portées sur des bases plus anciennes, des pignons en
escalier, un grand bâtiment à fines tourelles regardant les bassins. La
vieille porte ogivale donne sur une jolie cour pittoresque où se trouve
l'entrée du Musée sous la saillie de l'ancienne chapelle. Avant la
restauration, c'était un autre genre de pittoresque; le Steen vendu à la
Révolution avait été fort maltraité et avili, on y avait établi une
scierie et des ateliers; des bicoques de toutes sortes s'étaient
incrustées dans ses vieilles murailles et accrochées extérieurement aux
tours.

Le Musée est intéressant pour ses souvenirs locaux. Les instruments de
torture qui s'y trouvent conservés n'ont pas beaucoup changé de place,
car le Steen fut prison pendant des siècles, prison terrible pendant les
troubles et les guerres de la Réforme, et ses cachots, ses salles de la
question virent passer d'innombrables prisonniers.

[Illustration: ANVERS.--PUITS DE QUENTIN METZYS.]

Ce n'était plus le temps des joyeuses entrées ni des fêtes. Au
commencement du soulèvement des Gueux, quand tout le pays en
insurrection se trouvait pour ainsi dire entre les mains des révoltés
protestants de toute secte, que la régente Marguerite de Parme était
enfermée à Bruxelles, sans pouvoir aucun, les Réformés iconoclastes
avaient attaqué la procession de l'Assomption, et, pendant trois jours,
s'étaient livrés à tous les excès: destruction des monuments religieux,
dévastation et pillage de la cathédrale et de toutes les églises,
massacre des opposants, trois journées de véritable mise à sac, simple
répétition d'ailleurs de ce qui se passait aux mêmes moments à Gand,
Ypres, Furnes, Malines, Valenciennes, Amsterdam, Leyde, et, partout,
villes et campagnes, où les églises et les abbayes furent dévastées de
fond en comble.

Ce que la splendide cathédrale d'Anvers perdit de monuments en ces
explosions de folie sauvage, on le devine. Envoyé par Philippe II pour
réduire les Flandres, le terrible duc d'Albe allait entrer en scène. Il
arrivait à petites journées par l'Italie, la Savoie, la Franche-Comté.
Son armée, composée de dix mille fantassins et de trois mille
cavaliers, tous vieux soldats, suivis de mille courtisanes, se
grossissait en route d'autres régiments éprouvés et d'escadrons de
reîtres; la terreur de son approche remplissait les Flandres et faisait
fuir à la hâte les gens compromis dans la révolte...

Ainsi Anvers, parvenu si rapidement à l'apogée de sa fortune, allait,
tout aussi rapidement, par une suite de malheurs, redescendre la pente
escaladée.

La guerre sévit partout, le négoce tombe à plat, tous les commerçants
étrangers ont fermé leurs comptoirs. Anvers épouvanté végète sous les
canons de la citadelle espagnole.

En 1576, après une suite de revers des Espagnols, quand la situation
devient dangereuse pour eux, Anvers subit l'effroyable accès de rage des
vieilles bandes d'Espagne, les trois journées terribles de ce qu'on a
appelé la _Furie espagnole_.

Le 4 novembre, les troupes de la citadelle, demeurées sans solde depuis
vingt-deux mois, se mutinent, réunies à un corps accouru d'Alost,
sortent tout à coup de la citadelle, alors assiégée par les troupes des
Etats, tombent sur la ville, enlèvent les retranchements et mettent tout
à feu et à sang. L'Hôtel de ville flambe et, avec lui, huit cents
maisons; trois jours durant, les Espagnols égorgent, pillent et brûlent,
jettent sept mille cadavres sur le pavé de la ville.

[Illustration: ANVERS.--MAISONS DE CORPORATIONS, PLACE DE
L'HOTEL-DE-VILLE.]

Six ans après, c'est une secousse nouvelle. La ville était au pouvoir
des Etats; le duc d'Alençon, frère d'Henri III, qui venait d'être élu
duc de Brabant, reçu dans la ville avec magnificence, essaya de s'en
assurer la possession. Sous prétexte de passer son armée en revue, il la
réunit sous les murs de la ville. Tout à coup, un tumulte préparé
s'élève à l'intérieur, l'escorte du duc qui partait pour la revue tombe
sur la garde de la porte de Kindorp, la massacre et toutes les troupes
massées au dehors s'élancent au cri de: Ville gagnée! Mais, revenus de
la première surprise, les gens d'Anvers résistent, tendent leurs
chaînes, se réunissent et chargent les assaillants; ceux-ci arquebusés
de partout, écrasés sous les meubles qui leur pleuvaient sur la tête,
massacrés à leur tour, sont acculés aux portes fermées, et bientôt
obligés de sauter par-dessus les remparts pour s'échapper, laissant
douze cents soldats et quatre cents gentilshommes sur le terrain.

Puis, c'est l'armée victorieuse du duc de Farnèse qui vient bloquer la
ville, place d'armes des Etats, c'est le grand siège de 1584 et 1585,
siège mémorable pendant lequel les Espagnols et les Anversois, pour la
défense de leurs forts et de leurs circonvallations, inondèrent le
terrain sur d'immenses étendues en amont et en aval, couvrant sous les
eaux 300 kilomètres carrés!

[Illustration: ANVERS.--ENTRÉE DE LA BOURSE.]

Outre de formidables ouvrages et les grands forts Sainte-Marie et
Saint-Philippe, les Espagnols avaient barré l'Escaut par d'énormes
estacades et une chaîne de trente-deux gros navires, le tout défendu par
quatre-vingt-dix-sept canons. Les Anversois aux abois s'efforcèrent de
détruire ces estacades par tous les moyens, canonnades, machines
infernales, jusqu'au jour où treize brûlots chargés de mines réussirent
à faire sauter le barrage, en tuant huit cents Espagnols par leur
explosion.

Néanmoins, le passage demeura fermé par de nouveaux retranchements, de
nouvelles digues, et Anvers, épuisé, affamé, dut se résoudre à
capituler, à des conditions d'ailleurs honorables.

Mais à la fin des guerres, dans le traité de Munster qui reconnut
l'indépendance des Provinces-Unies de Hollande, une clause ordonnait la
fermeture de l'Escaut, et mieux que l'estacade de Farnèse, cet article,
bouclant le port d'Anvers, acheva la ruine de la ville au profit
d'Amsterdam et Rotterdam. Anvers tomba si bien, qu'à la fin du
dix-septième siècle, des milliers de maisons étaient vides d'habitants.

Après deux siècles, tout à coup, la grande tourmente de la Révolution
souffle. Les vieux traités sont déchirés, l'Escaut est libre et Anvers
commence à renaître. Un grand monument, sur la Place Marnix de
Sainte-Aldegonde, commémorant l'affranchissement de l'Escaut, montre à
son sommet le fleuve Scaldis délivré de ses chaînes et foulant aux pieds
le traité de Munster.

Anvers reprenait le cours de ses prospérités. Quelques secousses encore
pendant les grandes guerres et un siège en 1814, rappelèrent les mauvais
jours; cela s'acheva après la Révolution belge de 1830 par le siège de
la vieille forteresse des Espagnols restée aux mains des Hollandais. Le
général Chassé, commandant de la citadelle, bombarda la ville, mais,
investie par une armée française, la citadelle capitula en décembre
1832.

L'Hôtel de ville avait été achevé en 1565; incendié lors de la Furie
espagnole, il fut restauré ou plutôt réédifié tout de suite après.
Anvers n'est pas une de ces grandes communes de la période gothique;
c'est une ville de la Renaissance, et son temps de gloire, c'est le
seizième siècle. L'Hôtel de ville ne monte pas, il n'a pas de beffroi
lancé à l'escalade des nuages et qui s'élève en élan passionné, tout en
âme, en imagination fière et joyeuse; c'est un large et ample monument
d'une architecture qui ne cherche rien du tout, mais entend jouir
commodément des agréments de la vie, de la richesse et du luxe.
L'architecture de la Renaissance classique, ce serait, on peut bien le
dire sans blasphème artistique, une architecture d'opulent parvenu qui
fait bâtir en y mettant le prix, en prenant dans les cartons quelque
chose de cossu et de tout fait.

C'est néanmoins un bel édifice, bien proportionné, solidement assis; ses
nobles colonnades, le superbe pavillon central en avant-corps pyramidant
élégamment, la longue galerie ouverte qui règne en haut, forment un
ensemble majestueux, mais il n'y a pas de détails particuliers à
chercher et à savourer, de fioritures à caresser particulièrement des
yeux ou du crayon comme on en trouve dans tel modeste petit bâtiment de
petite cité.

Une fontaine du sculpteur Jef Lambeaux dresse, sur un massif rocheux
posé à même sur le pavé de la place, le bon chevalier Brabo en costume
du commencement du monde, lançant à toute volée les mains du méchant
géant Antigon, étendu mort sur la pente du rocher.

[Illustration: ANVERS.--STATUE DE SYLVIUS BRABO.]

A l'intérieur on voit de nobles salles et d'intéressantes décorations,
surtout les belles compositions du grand peintre Leys, l'artiste aux
étonnantes reconstitutions, qui faisait si bien revivre les gens, les
esprits, les sites, les architectures du Moyen-Age, dans l'atmosphère
même du temps, à ce qu'il semble: la joyeuse Entrée de Charles-Quint, le
bourgmestre Lancelot d'Ursel haranguant les milices communales sur la
Grand'Place, en 1541, au moment de marcher à la bataille, la Régente
Marguerite de Parme à Anvers, etc...

La Grand'Place est en train de prendre une physionomie dans le genre de
celle de la Grand'Place bruxelloise, avec la restauration ou
reconstitution des vieilles façades des maisons de corporations qui la
bordent, lesquelles, hélas, avaient été bien abîmées, abandonnées et
transformées depuis longtemps. On refait les pignons, on redonne du
style aux façades trop dénaturées. Il y a les maisons des Serments ou
Corporations, celle des charpentiers, celle des drapiers du seizième
siècle, reconstruite après la Furie espagnole, la maison des Tonneliers,
la maison de l'Arbalète ou de Charles-Quint, de 1515, la plus haute, six
étages et une façade complètement en fenêtres, avec des pilastres
décorés, des armoiries; on vient de rétablir au sommet du pignon la
statue équestre de saint Georges, patron de la Guilde des Arbalétriers.
A côté, s'érige une autre grande façade gothique.

Les rues autour du Palais-Municipal, rue des Serments, rue des
Rôtisseurs, à côté de ces pignons nouveaux, sont toutes d'aspect ancien;
les hautes façades ont un grand caractère, pignons immenses, noircis
par les siècles, longues lignes de fenêtres à meneaux. Combien d'étages
jusqu'à la pointe du pignon? On ne sait. Et tout le quartier est ainsi.

[Illustration: ANVERS.--LA VIEILLE BOUCHERIE.]

Les bouchers ont toujours et partout formé une corporation puissante.
Cela se voit aux édifices qu'ils ont laissés. A Anvers, la maison de la
Vieille Boucherie est colossale, c'est un autre Steen à peu de distance
du premier, une énorme construction de briques de deux couleurs, un
carré de 45 mètres, à pignons majestueux flanqués de hautes tourelles.
L'édifice datant de 1501, est éclairé par de belles fenêtres ogivales.
Les bouchers faisaient bien les choses, il y avait même dans l'édifice
une chapelle très ornée.

Aujourd'hui, on restaure l'édifice, ou du moins on le dégage, pour
commencer, des vieilles maisons qui l'enserraient.

Un trou sombre formant passage voûté, sur le côté, le long d'un calvaire
sous un auvent, arrange un coin bien pittoresque parmi ces vieilles
maisons, au pied des sombres murs de briques aux assises alternativement
rouges et blanches, écorchés par les griffes du temps. Sur un autre
coin, c'est une Vierge érigée au mur d'une tourelle, avec une lanterne à
ses pieds. C'est d'ailleurs une note très anversoise: partout, dans la
vieille ville, on aperçoit au coin des rues saints ou madones,
témoignages de la piété du passé.

L'église Saint-Paul, tout près, possède sur son flanc droit un
monumental Calvaire qui n'est pas une merveille de goût, arrangé en
montagne de rochers, portant sur toutes les pointes des statues
d'apôtres, de saints et d'anges, avec des grottes encadrant divers
épisodes de la Passion.

Le centre moderne de la vie anversoise, c'est la Place Verte, sous la
cathédrale, un carré d'arbres, avec la statue de Rubens au milieu.--Ce
centre de la vie était, jusque vers 1800, le cimetière de la
cathédrale.--Il y a bien du mouvement, mais, en dépit de tout le bruit,
des flots d'étrangers qui passent et repassent, c'est toujours en haut
que les yeux sont attirés, vers l'immense cathédrale qui domine tout le
fond du tableau.

[Illustration: ANVERS.--PASSAGE SOUS LA VIEILLE BOUCHERIE.]

Elle élève sa masse puissante, la longue nef avec la coupole en oignon
du petit clocheton central, et, par-dessus tout cela, le jaillissement
de la grande tour, filant ogive sur ogive, toujours plus haut, jusqu'aux
étages de la flèche. Mais c'est par-dessus les pignons en escalier du
vieux Marché au blé que paraît plus audacieuse, plus fantastiquement
aérienne, cette flèche qui s'élance, échelons par échelons, avec des
tourelles posées sur des tourelles, des pinacles hissés sur des
pinacles, et reliés par des arceaux pour l'arc-bouter, la soutenir
jusqu'à la dernière pointe, à 123 mètres du sol.

Ramenons nos yeux à terre. Au pied de la Tour, sur le Marché aux grains,
le Puits de Quentin Metzys pose ses fioritures en ferronnerie sur une
margelle toute neuve. C'est le chef-d'œuvre du vieux forgeron peintre
Anversois qui, sur la pointe d'un berceau de vignes, feuillages et lis
enroulés et entremêlés, en fer miraculeusement forgé, plaça la statuette
de Sylvius Brabo en chevalier du quinzième siècle brandissant les mains
du géant.

Ce puits, jadis, était devant l'ancien Hôtel de ville, il fut transféré
ici quand on construisit le grand édifice au temps de la Renaissance.

[Illustration: ANVERS.--ÉGLISE SAINT-JACQUES.]

L'intérieur de la cathédrale immense, aux nefs d'une surprenante
majesté, est un musée d'œuvres d'art parmi lesquelles beaucoup de
modernes, car l'église, outre les dévastations des iconoclastes vers
1566, a souffert terriblement à la Révolution. La chaire, du
dix-septième siècle, énorme, est un morceau curieux, avec ses statues,
sa tente supportée par des arbres, tous ses chérubins soulevant les
draperies, le grand ange tombant du ciel en sonnant de la trompette et
de grands oiseaux, toute une basse-cour.

Il y a les célèbres Rubens: _la Mise en Croix_, _la Descente de Croix_
et l'_Assomption_.

La maison des parents de Rubens est tout près d'ici sur la longue place
de Meir. Le grand peintre a fait construire en 1610, à côté, sur la
petite rue, une belle maison du style pompeux qu'il affectionnait,
maison transformée, malheureusement, et dont il ne reste que des
fragments.

Devant Pierre-Paul Rubens, cavalier de noble tournure, ambassadeur,
homme politique, admirable peintre, le Rubens des chairs roses et
dodues, des grasses Flamandes à fraises, des gentilshommes de belle
prestance, évidemment on ne se sent pas ému comme devant le mystérieux
et profond Rembrandt, mais on est séduit par cette belle Flandre
épanouie, pleine de santé, et bien reposée des terribles émotions du
seizième siècle.

[Illustration: ANVERS.--COUR DE L'ANCIEN HOSPICE DES MERCIERS.]

Il y a des Rubens partout à Anvers. L'église Saint-Jacques en possède
aussi de célèbres; c'était la paroisse du grand peintre, inhumé dans la
chapelle de la famille. Musée encore, cette superbe église, commencée
vers la fin du quinzième siècle, dont la haute tour se dresse inachevée,
au milieu d'énormes échafaudages.

Dès le quinzième siècle, Anvers possédait une Bourse, bientôt devenue
trop étroite; la ville en construisit une autre en 1532. Les négociants
se réunissaient alors en de vastes locaux entourant un préau à arcades
d'un gothique capricieux. Anvers était une place de riches banquiers;
dès le seizième siècle, il s'y traitait même des emprunts de princes,
tout comme aujourd'hui. Brûlée plusieurs fois, cette Bourse fut
définitivement ruinée par un dernier incendie en 1858. On la
reconstruisit plus grande, sur le même emplacement, dans le même style
ogival extrêmement fleuri.

L'ancien préau, doublé d'un étage de galeries et couvert d'un plafond
supporté par de belles ferronneries, forme une très curieuse salle, avec
de beaux portiques d'entrée, sur la rue de la Bourse ou sur la rue des
Douze-Mois.

Anvers est une ville de contrastes! Juste devant la Bourse,

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