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L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4))

by unknown · French · Gutenberg #44906 · 920,580 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4))
    
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Title: L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4))

Compiler: L. Dussieux


        
Release date: February 14, 2014 [eBook #44906]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS (TOME 3/4)) ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.




    L'HISTOIRE

    DE FRANCE

    RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.

    EXTRAITS
    DES CHRONIQUES, DES MÉMOIRES ET DES DOCUMENTS
    ORIGINAUX,

    AVEC DES SOMMAIRES ET DES RÉSUMÉS CHRONOLOGIQUES,

    PAR

    L. DUSSIEUX,

    PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'ÉCOLE DE SAINT-CYR.


    TOME TROISIÈME.


    PARIS,
    FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE, LIBRAIRES,

    IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56.

    1861.

    Tous droits réservés.




    L'HISTOIRE

    DE FRANCE

    RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.




    TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).




RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE

DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE LA PÉRIODE DE L'HISTOIRE DE FRANCE
CONTENUE DANS CE TROISIÈME VOLUME.

1285-1364.


PHILIPPE LE BEL, 1285-1314.

  1291. Traité de Tarascon. Fin de la guerre avec l'Aragon. Charles
        de Valois renonce à la couronne d'Aragon; la maison d'Anjou
        conserve le royaume de Naples, mais cède la Sicile à
        l'Aragon.

  1292. Rupture avec l'Angleterre; elle commence par des rixes entre
        des matelots anglais et normands à la Rochelle, à la suite
        desquelles des corsaires anglais pillent la Rochelle.

  1293. Édouard Ier est cité devant la cour des pairs; son refus de
        comparaître est suivi de la confiscation du duché de Guyenne
        et du commencement de la guerre.


_Cinquième guerre avec l'Angleterre, 1293-1303._

  1295-1296. Philippe le Bel a pour allié le roi d'Écosse Jean
        Baillol, qui occupe Édouard Ier en Angleterre. Pendant ce
        temps Philippe le Bel fait la conquête de la Guyenne.

  1298. Trêve de Montreuil. Les deux rois resteront maîtres de ce
        qu'ils possèdent en Guyenne jusqu'à la paix.--Édouard (II),
        fils du roi d'Angleterre, épouse Isabelle, fille de Philippe
        le Bel.--De ce mariage viennent les prétentions des rois
        d'Angleterre à la couronne de France.

  1303. Traité de Paris. La Guyenne est rendue tout entière aux
        Anglais.


_Lutte de Philippe le Bel contre Boniface VIII._

  1296. Boniface VIII, qui a pris Grégoire VII pour modèle et veut
        soumettre toutes les couronnes à la tiare, somme les deux
        rois de France et d'Angleterre de faire la paix.--Philippe
        le Bel continue la guerre et établit un impôt sur le
        clergé. Boniface VIII lance la bulle _Clericis laicos_, par
        laquelle il défend aux ecclésiastiques de payer aucun impôt
        aux laïques.--Philippe le Bel riposte en défendant
        qu'aucunes sommes d'argent ne sortent de ses États; ce qui
        privait la papauté des revenus qu'elle tirait de la France.

  1297. La lutte finit pour un moment. Le pape canonise Louis IX.

  1301. Les démêlés entre le pape et le roi de France recommencent à
        propos de quelques empiétements de Philippe le Bel sur les
        droits de l'Église.--Le pape envoie auprès du roi, comme
        légat, Bernard de Saisset, évêque de Pamiers, qui traite
        Philippe le Bel avec hauteur et conspire contre le roi en
        voulant faire soulever le Languedoc contre la domination
        française.--Philippe le Bel fait arrêter le légat et le fait
        juger par le parlement.--Le pape défend au roi de faire
        juger le légat et lance la bulle _Ausculta fili_, dans
        laquelle il dénonce et flétrit justement tous les abus et
        toutes les iniquités du gouvernement de Philippe le Bel.

  1302. Le roi fait brûler publiquement la bulle du pape. Il
        assemble les premiers états généraux, et maintient
        l'indépendance du temporel contre le pouvoir spirituel,
        pendant que le pape publie la fameuse décrétale _Unam
        sanctam_, qui proclame la soumission de la puissance
        temporelle à l'autorité spirituelle.

  1303. Philippe le Bel lance un acte d'accusation contre le pape,
        qu'il appelle _Maleface_, dans lequel il l'accuse de
        plusieurs crimes.--Le pape est attaqué, pris et souffleté
        dans Anagni, par Guillaume de Nogaret, aidé de Sciarra
        Colonna, chef des Gibelins.--Boniface VIII est délivré par
        le peuple d'Anagni, et meurt.--Benoît XI est élu et meurt en
        1304.

  1305. Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, est élu pape par
        l'influence de Philippe le Bel; il prend le nom de Clément
        V, et réside à Avignon.


_Guerre de Flandre, 1297-1305._

  1297. Le comte de Flandre, Guy, allié du roi d'Angleterre, est
        vaincu à Furnes par les Français, et la Flandre est réunie
        à la France en 1299.--Jacques de Châtillon en est nommé
        gouverneur.--Les exactions et la tyrannie des Français
        soulèvent les Flamands.

  1302. Les Français sont massacrés à Bruges et battus à Courtray.
        Robert comte d'Artois est tué dans cette bataille.--La
        bataille de Courtray est la première grande victoire gagnée
        sur la chevalerie par des milices et des troupes de pied.

  1303. La flotte de Philippe le Bel, composée de vaisseaux génois,
        gagne la bataille de Zirickzée.

  1304. Philippe le Bel gagne la bataille de Mons-en-Puelle.

  1305. Philippe le Bel signe la paix avec les Flamands; il rend la
        Flandre au fils du comte Guy, et garde seulement la Flandre
        française (Lille).


  1306. Révolte des Parisiens occasionnée par l'altération
        continuelle des monnaies et par les exactions de tous
        genres.

  1307. Arrestation des Templiers. Ils sont jugés par l'inquisition;
        54 sont brûlés.

  1311. L'ordre est détruit par le concile de Vienne.

  1314. Le grand maître et les dignitaires de l'ordre sont brûlés à
        Paris.--Soulèvement général contre Philippe le Bel,
        occasionné par ses violences de toutes espèces.


LOUIS X, 1314-1316.

  1315. Le supplice d'Enguerrand de Marigny, premier ministre de
        Philippe le Bel, et les concessions faites à la noblesse
        apaisent le soulèvement occasionné par la tyrannie de
        Philippe le Bel.

  1316. Affranchissement des serfs du domaine royal.


PHILIPPE V, 1316-1322.

  1316. Les états généraux proclament Philippe V, frère de Louis X,
        et excluent du trône la fille de Louis X, parce que «les
        lys ne filent pas».--Première application de la loi
        salique.


CHARLES IV, 1322-1328.

PHILIPPE VI, 1328-1350.

  1328. Les états généraux donnent la couronne à Philippe VI, fils
        de Charles de Valois, second fils de Philippe III, à
        l'exclusion de Charles le Mauvais, roi de Navarre, et
        d'Édouard III, roi d'Angleterre, qui descendent de Philippe
        le Bel, mais par les femmes.--Seconde application de la loi
        salique.

  1328. Les Flamands, révoltés contre leur comte Louis de Nevers,
        sont vaincus à Cassel par Philippe VI, qui rétablit le comte
        Louis.

  1329. Édouard III, roi d'Angleterre, fait hommage à Philippe VI, à
        Amiens, pour ses fiefs du Ponthieu et de la Guyenne; il
        reconnaît ainsi la loi salique.

  1330-1332. Procès de Robert d'Artois.--Robert II, comte d'Artois,
        tué à la bataille de Courtray, avait eu pour successeur sa
        fille cadette Mahaud, à qui le parlement, en 1297, avait
        adjugé l'Artois. Robert II avait eu aussi d'un premier
        mariage un fils appelé Philippe, duquel était né Robert
        d'Artois (petit-fils de Robert II), qui disputa en 1330 le
        comté d'Artois à sa tante Mahaud, et le revendiqua devant le
        parlement. Robert produisit de faux actes et fit empoisonner
        la comtesse Mahaud. Assigné par le parlement, Robert se
        sauva en Angleterre, fut condamné à mort, et excita dès lors
        Édouard III à faire la guerre contre la France.


_Sixième guerre avec l'Angleterre_, appelée _la guerre de cent ans,
1337-1453_.

_Première partie de la guerre de cent ans, 1337-1360._

  1337. Édouard III déclare la guerre à Philippe VI et s'allie avec
        les Flamands.

  1339. Édouard III, sur le conseil de J. Artevelt, prend le titre
        et les armes de roi de France.--Les rois d'Angleterre
        renonceront au titre de roi de France en 1802, à la paix
        d'Amiens; mais ils conserveront encore les armes de la
        maison royale de France dans leur écusson.

  1340. Bataille de l'Écluse. La flotte de Philippe VI est
        détruite.--La mer est aux Anglais, et le passage
        d'Angleterre en France leur est assuré.


_Guerre de Bretagne, 1341-1365._

  1341. Mort de Jean III, duc de Bretagne. Sa succession est
        disputée entre Jean comte de Montfort, son frère
        consanguin, et Charles de Blois, mari de Jeanne sa
        nièce.--Édouard III soutient le comte de Montfort; Philippe
        VI soutient Charles de Blois.

  1342. Siége d'Hennebon, défendu par Jeanne de Montfort.

  1345. Le dauphin de Vienne, Humbert V, cède le Dauphiné à la
        France.--Les Gantois massacrent Artevelt.--La Flandre est
        perdue pour les Anglais, qui font les plus grands efforts
        pour s'assurer de la Bretagne et avoir ainsi en France même
        une base d'opérations.

  1346. Bataille de Crécy.--Édouard III débarque en Normandie;
        poursuivi par Philippe VI, il bat en retraite, passe la
        Somme et se retranche à Crécy après une marche de
        quarante-cinq jours. Les fautes de Philippe VI lui font
        perdre la bataille.--Les Anglais ont quelques canons à
        Crécy; c'est le premier emploi de l'artillerie dans une
        grande bataille.--On constate l'existence de canons dès 1326
        à Florence, et en 1338 en France. En 1346, l'artillerie de
        Philippe VI était employée au siége d'Aiguillon.

  1347. Prise de Calais par Édouard III.


JEAN LE BON, 1350-1364.

  1350. Combat des Trente. Victoire de Beaumanoir.

  1354. Le connétable de la Cerda, favori du roi, est assassiné par
        Charles le Mauvais.

  1355. Ravages des Anglais dans le Languedoc.--La noblesse exige
        une solde pour faire la guerre.--Dès lors nécessité de
        nouveaux impôts et de convoquer les états généraux pour
        consentir ces impôts.

        Convocation des états généraux. Ils réforment et s'attribuent
        l'administration des finances, en proie aux désordres et aux
        dilapidations de toutes sortes. Sous l'influence d'Étienne
        Marcel, prévôt des marchands de Paris, les états généraux
        décident que les impôts seront levés sur toutes les classes
        de la société; qu'eux seuls ont le droit de voter les
        impôts; que le roi ne peut faire la guerre ni la paix, ni
        publier aucune loi sans leur consentement.--Le gouvernement
        représentatif était fondé en France, par cette déclaration,
        de même qu'en Angleterre, où il s'établissait à cette
        époque. Mais ces premiers essais de gouvernement
        représentatif ne durent que jusqu'en 1358.

  1356. Le roi Jean arrête et emprisonne Charles le Mauvais.

        Bataille de Poitiers. Le roi est prisonnier.--La France est
        épuisée par les rançons qu'elle paye pour la délivrance des
        chevaliers pris à Poitiers.--Le mécontentement est général
        contre la noblesse, qui s'est fait battre par une poignée
        d'archers anglais et gascons, et qui en dix ans a perdu deux
        batailles désastreuses.

        Convocation des états généraux.--Luttes entre le Dauphin et
        Étienne Marcel.

  1357. Le Dauphin prend le titre de régent.--Étienne-Marcel et
        Charles le Mauvais, délivré de prison, enlèvent tout pouvoir
        au régent.

  1358. Toute-puissance d'Étienne Marcel; il se propose de donner la
        couronne à Charles le Mauvais.

        Pendant ce temps, les paysans, écrasés par la guerre, dépouillés
        et foulés par leurs seigneurs, qui ont besoin d'argent pour
        les rançons de Poitiers, se soulèvent en masse et se livrent
        à d'atroces représailles. Cette révolte ou _jacquerie_ est
        terminée par le massacre en masse des paysans révoltés.

        Étienne-Marcel est tué à Paris.--Le Dauphin redevient le maître.

  1359. Paix de Pontoise entre le Dauphin et Charles le Mauvais.
        Traité de Londres signé entre Jean et Édouard III; il est
        rejeté par le Dauphin et par les états généraux.

  1360. Invasion d'Édouard III; il arrive devant Paris; le Dauphin
        refuse de lui livrer bataille. La paix est signée à
        Bretigny. Le roi d'Angleterre possédera en toute
        souveraineté et sans aucune condition d'hommage: Calais, le
        Ponthieu et l'Aquitaine, comprenant le Poitou, l'Aunis, la
        Saintonge, l'Angoumois, le Périgord, le Limousin, le Quercy,
        le Rouergue, la Guyenne ou Bordelais, et la suzeraineté de
        toute la noblesse d'Aquitaine et de Gascogne.--Le roi payera
        une rançon d'au moins 250 millions de francs.

  1362. Les Malandrins, Tard-Venus, Routiers, soldats licenciés
        après la paix de Bretigny, se forment en grandes compagnies
        ou armées, et ravagent la France à outrance. En 1362 elles
        gagnent la bataille de Brignais sur le duc de Bourbon.

  1363. Jean donne en apanage à son fils Philippe le Hardi le duché
        de Bourgogne.

  1364. Le duc d'Anjou, laissé par le roi Jean en Angleterre comme
        otage, s'enfuit; le roi retourne à Londres prendre la place
        de son fils et y meurt.




LISTE CHRONOLOGIQUE

DES ROIS DE FRANCE ET D'ANGLETERRE QUI ONT RÉGNÉ PENDANT CETTE
PÉRIODE.


ROIS DE FRANCE.

    _Suite des Capétiens directs._

    Philippe IV, dit le Bel      1285-1314
    Louis X, dit le Hutin        1314-1316
    Philippe V, dit le Long      1316-1322
    Charles IV, dit le Bel       1322-1328

    _Maison de Valois._

    Philippe VI                  1328-1350
    Jean le Bon                  1350-1364


ROIS D'ANGLETERRE.

    Édouard I,   1272-1307.
    Édouard II,  1307-1327.
    Édouard III, 1327-1377.




LES GRANDS FAITS

DE

L'HISTOIRE DE FRANCE

RACONTÉS PAR LES CONTEMPORAINS.

COMMENCEMENT DE LA LUTTE DE PHILIPPE LE BEL ET DU PAPE BONIFACE.

Coment l'évesque de Pamiés fu mis en prison.

1301.


Et aussi en icest an, le premier évesque de Pamiés[1], qui du roy de
France paroles contumelieuses[2] et plaines de blasme et de diffame en
moult de lieux avoit semé, et pluseurs, si comme l'en disoit, avoit
fait esmouvoir contre sa majesté, pour ce fu appellé à la court le
roy, et jusques à tant que il se fust espurgié, sous le nom de
l'archevesque de Nerbonne, de sa volenté, fu en sa garde détenu. Et
jasoit que[3] contre cel évesque les amis du roy de France fussent
griefment esmeus, toutesvoies le roy de sa bénignité ne souffri pas
icelui évesque en aucune chose estre molesté né[4] malmis, sachant et
entendant de grant courage estre injurié en la souveraine poesté et
le souffrir, né en seurquetout le prince estre blescié, aucun estre
blescié, glorieux[5]. Et en icest an ensement[6], au moys de février,
l'archédiacre de Nerbonne envoié de par le pape Boniface, vint en
France dénonçant de par ice pape au roy de France qu'il rendist icelui
évesque sans delay; et luy monstra les lettres ès quelles le pape de
Rome mandoit au roy de France que il vouloit qu'il sceut, tant ès
temporelles choses comme ès spirituelles, estre soumis en la
jurisdiction du pape de Rome, et ensement au roy dist, si comme ès
lettres estoit contenu, que des églyses des ore mais en avant[7] né
des provendes vacans en son royaume, jasoit ce qu'il eust la garde de
eux, les usufruits, les profis ou les rentes à luy, ne préist né
présumast détenir, et que tout ce gardast le roy aux successeurs des
mors; et, avec tout ce, rappelloit celui souverain pape de Rome toutes
les faveurs, graces et indulgences lesquelles pour l'aide du royaume
de France au roy avoit ottroié, pour la raison de la guerre, en
dénéant luy que aucune collacion de provendes ou de bénéfices ne
entreprist à lui usurper, tenir et poursuir[8]; laquelle chose des ore
en avant sé faisoit, le pape tout ce vain et faux tenoit, et luy et
ceux qui à ce seroient consentans, hérites les réputoit. Et lors
icelui archédiacre devant dit, message du pape Boniface, semont[9]
tous les prélas du royaume de France, avecques aucuns abbés et
maistres en théologie et de droit canon et civil, à venir à Rome ès
kalendes de novembre prochain venant, personelment pour eux devant le
pape comparoir. Et en icest an ensement, au moys de janvier, l'éclipse
de la lune du tout en tout horriblement fu faicte. Et après ce,
Phelippe roy de France rendi au message le pape l'évesque de Pamiés,
et leur commenda que hastivement de son royaume départissent. Et après
ce, en la mi-caresme ensuivant, icelui roy de France Phelippe le Biau
assembla à Paris tous les barons et chevaliers nobles, tous les
prélas, les frères Meneurs, les maistres et le clergié de tout le
royaume de France, auxquels il commanda que il déissent et
demandassent vraiement et privéement[10] aux personnes ecclésiastiques
de qui il tenoient leur temporel ecclésiastique, et aux barons et
chevaliers de qui leur fiés appelloient né disoient à tenir: car
adecertes[11] la magesté royale doubtoit, pour ce que le pape luy
avoit mandé tant des temporels comme des espirituels à luy estre
sousmis, que ne voulsist le pape de Rome dire que le royaume de France
fust tenu de l'églyse de Rome. Et comme tous les prélas et
ecclésiastiques déissent avoir tenu du royaume de France, lors le roy
leur en rendi graces, et promist que son corps et toutes les choses
qu'il avoit exposeroit et mettroit, pour la liberté et franchise du
royaume en toute manière garder. Les barons et les chevaliers, par la
bouche du noble conte d'Artois, après ce respondirent, disans que de
toutes leur forces estoient près et appareilliés pour la couronne de
France, encontre tous adversaires, estriver[12] et deffendre. Et ainsi
quant celui concile fu deslié et finé, fist lors crier la magesté
royale que or né argent né quelconque marchandise du royaume de
France ne fussent transportés; et cil qui contre ce feroit tout
perdroit, et toutes-voies à tout le moins en grant amende ou en grant
paine de corps seroit puni. Et dès lors en avant fist le roy les
issues et les pas et les contrées du royaume de France très-sagement
garder.

  [1] Bernard de Saisset, évêque de Pamiers.

  [2] Offensantes.

  [3] _Jaçoit que_ ou _jasois que_, quoique.

  [4] Ni.--_Sé_, pour si; _finé_, pour fini.

  [5] C'est-à-dire: Sachant et comprenant que c'était le fait d'un
  grand cœur de souffrir des injures, quand on était
  tout-puissant; et que surtout il était glorieux à un prince de ne
  laisser blesser nul autre que lui-même. (_Note de M. Paulin
  Pâris._)

  [6] Pareillement, en même temps, ensemble.

  [7] _Des ore mais en avant_, désormais, dorénavant, à l'avenir.

  [8] Poursuivre.

  [9] _Semondre_, commander.

  [10] Secrètement, en particulier.

  [11] _Adecertes_, _acertes_, certainement, assurément.

  [12] Combattre.

   _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._




BATAILLE DE COURTRAY.

De l'occision de Bruges et de la fuite Jacques de Saint-Pol.

1302.

Et en icest an ensement, à Bruges un chastel en Flandres, par les
exactions non deues qu'il appellent maletoute, les gens du pays, par
le gardien de Flandres, Jacques de Saint-Pol chevalier, contre le
commandement du roy et la coustume de ce pays, estoient contrains et
grevés. Et comme ne peust la clameur du peuple souventes fois estre
oïe envers le roy de France, pour le très haut linage du devant dit
Jacques, si en advint que le menu peuple s'esmut pour celle cause
envers les grans et esleva, dont il y ot grant plenté[13] de sanc
espandu; et tant de povres gens comme de riches furent occis les uns
des autres. Desquiels aspretés et mouvemens fais, sé il peust estre
fait apaisier, comme Phelippe le Biau roy de France, eust destiné et
envoié nobles hommes mil et plus, appareilliés de toutes armes, avec
Jacques de Saint-Pol; et fussent de ceux de Bruges, à grant révérence,
dedens la ville paisiblement introduis; et disoient les Flamens de
Bruges eux vouloir de toutes choses au commandement du roy de France
pour bonne volenté et courage obéir: hélas! en icelle nuit du jour
ensuivant que nos François estoient venus, comme il se reposassent et
dormissent seurement, et ceux qui leur armes avoient ostées, furent
tous traîtreusement occis. Car adecertes, si comme l'en dit, ceux de
Bruges, en ce soir, avoient entendu Jacques de Saint-Pol de Flandres
soi avoir vanté que l'endemain il devoit pluseurs de eux faire pendre
au gibet. Pour ceci ainsi comme tous desespérés de très-grant paour,
presumèrent et entrepristrent à faire telle desloyale felonnie: et
toutes fois s'en eschapa le dit Jacques, par qui celle rage estoit
esmeue, avec pou[14] de compaignie, céléement et occultement, fuiant
hors de la ville. Et lors ainsi ceux de Bruges reprenant l'esprit du
rebellement, la gent d'un port de mer prochain (que l'en appelle Dam)
à eux tantost s'accordèrent, et de maintenant degastèrent et
chacièrent d'avec eux les gens du roy vilainement qui députés estoient
et establis à la garde du port. Et lors après ce fait, les Flamens de
Bruges, et aucuns autres Flamens, Guy de Namur, fils Guy conte de
Flandres, qui en France tenoit prison, appellèrent pour venir en leur
aide, et icelui comme deffendeur et seigneur receurent; lequel
enforcié de grant multitude de soudoiers Alemens et Tyois[15] venans à
eux, les encouragea à eux plus fort rebeller; et en toutes les
manières qu'il pot les esmut et atisa et donna conseil à eux
esmouvoir.

  [13] Beaucoup.

  [14] Peu.

  [15] Allemands et Allemands.


   De la bataille de Courtray.

Adoncques endementiers[16], comme ceux de Bruges s'appareilloient à
deffendre, querans de toutes pars aides et soudoiers, Robert noble
conte d'Artois fu envoié du roy de France avec moult grant chevalerie
des francs hommes et grant multitude de gent à pié, et vint en
Flandres, et entre Bruges et Courtray tendirent paveillons et
trés[17]; car adecertes il ne pooient passer, pour l'yaue du fleuve
près d'ilec courant, sur laquelle yaue les Flamens avoient rompu un
pont. Et lors endementiers comme les François entendissent à
appareillier le pont, ceux de Bruges, souventes fois à bataille
ordenée encontre courans à l'euvre, si comme il pooient,
destourbans[18] tous les jours, les François appelloient à bataille;
et lors, voulsissent ou non, le pont après ce rappareillié, à un
mercredi septiesme jour du mois de juillet, de l'accort de l'une
partie et de l'autre, venir à bataille deussent. Ceux de Bruges, si
comme l'en dit, estudians et cuidans mourir pour la justice,
libéralité et franchise du pays, premièrement confessèrent leur
péchiés humblement et dévotement, le corps de Nostre-Seigneur
Jhésucrist reçurent, portant avec eux ensement aucunes reliques de
sains, et à glaives, à lances, espées bonnes, haches et
goudendars[19], serréement et espessement ordenés vindrent au champ à
pié par un pou tous. Adoncques les chevaliers françois, qui trop en
leur force se fioient, voiant contre eux iceux Flamens du tout en tout
venir, si les orent en despit, si comme foulons, tisserans et hommes
ouvrans d'aucuns autres mestiers; et lors les devant dis François
chevaliers contredaignans[20], leur gent de pié[21] qui devant eux
estoient et aloient, et qui viguereusement les assailloient et moult
bien se contenoient, firent retraire, et ès Flamens pompeusement et
sans ordre s'embatirent. Lesquiels chevaliers gentils François, ceux
de Bruges, à lances aguës, forment empaignans et deboutans, gettèrent
et abatirent à terre du tout en tout ceux qui à celle empointe furent
à l'encontre. Desquels la ruine tant soudaine voiant le noble conte
d'Artois Robert, qui oncques n'avoit accoustumé à fuir, avec la
compaignie des nobles fors et viguereux, ainsi comme lyon rungent[22]
et esragié, se plonga ès Flamens. Mais pour la multitude des lances
que les Flamens espessement et serréement tenoient, ne le pot le
gentil conte Robert tresforer[23] né trespercier. Et lors adecertes
ceux de Bruges, ainsi comme s'il fussent convertis et mués en tigres,
nulle ame n'espargnièrent, né haut né bas ne deportèrent, mais aux
lances aguës bien ancorées[24] que l'en appelle bouteshaches et
godendars, les chevaliers des chevaux faisoient trébuchier; et ainsi
comme il chéoient comme brebis, les acraventoient sus la terre. Adonc
le bon conte Robert d'Artois, vaillant et enforcié de toutes gens,
jasoit ce qu'il fust navré de moult de plaies, toutes voies se
combati-il forment et viguereusement, mieux voullant gesir mort avec
les nobles hommes qu'il voioit devant luy mourir, que à ce vil et
villain peuple rendre soy vif enchaitivé. Et lors, quant les autres
compaignies qui estoient en l'ost des François, tant à cheval comme à
pié, virent ce, à par un pou deux mille haubers avec le conte de
Saint-Pol et le conte de Bouloigne, et Loys fils Robert de Clermont,
pristrent la fuite très-laide et très-honteuse, laissans le conte
d'Artois avec les autres honnorables et nobles batailleurs, Dieu quel
dommage et quel doleur! ès mains des villains estre détrenchiés mors
et acraventés. Des quiels la fuie non esperée voians les Flamens
adversaires, lors pour ce leur courages enforciés reculèrent, et ceus
qui par un pou vaincus s'en vouloient fuir, requerans et venans aux
tentes des fuians, trestout ravirent et pristrent. Et adecertes ilec
avoit grant copie[25] d'armes et grant appareil batailleur. Par les
quiels les Flamens enrichis et des corps occis, quant il les orent
tous desnués de leur armes et de leur vestemens, et la bataille du
tout en tout vaincue, à grant joie à Bruges s'en revindrent. Et ainsi
à grant doleur tous les corps desnués, et tant de nobles hommes
demourans en la place du champ, comme il ne fust qui les baillast à
sépulture, les corps de eux les bestes des champs, les chiens et les
oysiaux mengièrent; laquelle chose en dérision et escharnissement et
moquerie tourna au roy de France et à tout le lignage des mors en
reproche perpétuel en tous les jours. Et adecertes y gisoient mors et
acraventés[26] moult de nobles hommes, dieux quel dommage! c'est à
savoir: le gentil conte d'Artois Robert, et Godefroy de Breban, son
cousin, avec son fils le seigneur de Virson, Adam le conte de
Aubemarle, Jehan fils au conte de Haynaut, Raoul le seigneur de Nelle,
connestable de France, et Guy son frère, mareschal de l'ost, Regnaut
de Trie, chevalier esmeré[27], le chambellanc de Tancarville, Pierre
Flotte, chevalier, et Jacques de Saint-Pol, chevalier, monseigneur
Jean de Bruillas, maistre de arbalestriers, et jusques au nombre de
deux cents, et moult d'escuiers vaillans et preux. Toutes voies au
tiers jour après ce fait, à ice lieu vint le gardien des frères
Meneurs d'Arras, et recueilli le corps du très-noble conte d'Artois,
desnué de vesteures et navré de trente plaies. Lequel gentil conte
icelui gardien en une chapelle prochaine d'ilecques de femmes de
religion nonains, de petit édifiement, si comme il pot, quant il ot le
service célébré, mist le corps en sépulture. Et vraiement iceste
instance et démollicion et male aventure à François à venir, icelle
comete qui à la fin du moys de septembre devant passé à l'anuitier par
pluseurs jours fu veue par le royaume de France, et l'éclipse au mois
de janvier faite, si comme dient aucuns, le segnifièrent et
demonstrèrent.

  [16] Pendant ce temps-là.--Formé de _Inde_ et _interim_.

  [17] Tentes.

  [18] Troublant, inquiétant.

  [19] Sorte de lances.

  [20] Ripostant.

  [21] L'infanterie française était toujours chargée de commencer
  le combat. C'est à cette retraite qu'il fallut s'en prendre de la
  perte de la bataille. (_Note de M. Paulin Pâris._)

  [22] Rugissant.

  [23] Percer.

  [24] Terminées en forme d'_ancres_, à peu près comme des
  hallebardes.

  [25] Abondance.--_Copia_, d'où _copieux_.

  [26] Écrasés, brisés.

  [27] Éprouvé. _Emeritus_, émérite.

   _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._




SUITE DE LA LUTTE DE PHILIPPE LE BEL CONTRE LE PAPE BONIFACE.

Des prélas de France qui envoièrent à court de Rome.

1302.

En ce meisme temps les prélas du royaume de France qui en l'an devant
prochain estoient appellés et semons de venir à court de Rome, si
orent conseil ensemble, et regardèrent qu'il n'i pooient aler, tant
pour la guerre de Flandres comme pour ce que par les maistres du
royaume de France estoit dévée porter or et argent; mais pour ce qu'il
ne peussent estre repris de désobéissance envoièrent pour eux trois
évesques, qui denoncièrent pour eux au pape Boniface la cause de leur
demourance. Et à ce pape ensement envoia le roy de France l'évesque
d'Aucuerre Pierre, et luy pria que pour s'amour il regardast de la
besoigne pour laquelle les dis évesques vouloient assembler jusques à
un temps miex convenable.

   Du cardinal Le Moine qui vint en France en message.

Et adecertes en cest an ensement les prélas du royaume de France,
delès le mandement en l'an devant passé, aux kalendes de novembre non
comparans né venans, Boniface riens n'ordena de ce qu'il avoit empensé
à faire: et pour ce que à profit venir ne povoient, si comme devant
avoient segnefié et mandé, lors à eux le pape de Rome Jehan Le Moine,
prestre et cardinal de l'églyse de Rome, en France envoia et destina,
qui à Paris au commencement du mois de quaresme vint. Quant le concile
fu assemblé, il orent secret conseil avec eux, et au pape par lettres
closes ce qu'il avoit oï de eux manda; et tant longuement demoura en
France jusques à tant que sur ces choses le pape luy mandast sa
volenté et son plaisir.

Et en cest an ensement, en Gascoigne, ceux de Bourdiaux qui jusques à
maintenant sous le povoir du roy de France paisiblement et à repos
s'estoient tenus, quant il oïrent son repaire de Flandres sans riens
faire, tous ses gens et les François déboutèrent et chacièrent hors de
Bourdiaux, la seigneurie d'icelle cité à eux, par folle présompcion,
usurpans et prenans. Car adecertes il doubtoient, si comme pluseurs
affermoient, que sé la paix du roy de France et du roy d'Angleterre
estoit du tout en tout faite, que il de maintenant au povoir du roy
d'Angleterre ne fussent sousmis, et que tantost après il ne leur fist
ainsi comme il avoit fait jadis à la cité de Londres. Car l'en dit
luy avoir fait pendre les bourgeois à leur portes.


   De l'accusement le pape de Rome.

   1303.

En ce temps, les barons et les prélas du royaume de France, par le
commandement du roy, à Paris au concile se assemblèrent[28], et ilec
fu traitié devant tous: c'est assavoir d'aucuns agravemens du royaume
et du roy et des prélas que à eux, si comme l'opinion de moult de gens
estoit veu affirmer, le pape de Rome en prochain entendoit faire[29].
Et fu ensement icelui pape d'aucuns chevaliers devant les prélas et la
royale majesté de moult de crimes blasmé, diffamé et accusé: c'est
assavoir de hérésie, de symonie et d'omicide, et de moult d'autres
vilains mesfais droitement sur luy mis et tous vrais, si comme aucuns
disoient. Et pour ce que à pape et à prélas hérites[30] selon ce que
l'en treuve ès sains canons, ne doit pas estre paiée obédience, fu
ilec du commun conseil de tous appellé jusques à tant que le pape de
ces crimes et de ces cas que l'en luy avoit mis sus s'espurgast, et
qu'il en fust de tout en tout purgié. Et ainsi à la parfin, ce
parlement deslié, l'abbé de Cistiaux seul à eux non assentant avec
indignacion et desdaing de moult tant du roy comme des prélas, s'en
revint à son propre lieu. Et lors le cardinal de Rome Jehan Le Moine,
qui un pou devant ce avoit esté envoié en France, et lors en
pélerinage estoit allé à Saint-Martin-de-Tours, quant il oï nouvelles
du pape, au plus tost qu'il pot issir du royaume de France s'en issi.
Et en cest an ensement Robert fils le conte de Bouloigne et
d'Auvergne, Blanche la fille Robert de Clermont, fils du saint roy de
France Loys, espousa.

  [28] Il s'agit dans ce conseil (concile) de la première tenue des
  états généraux.

  [29] C'est-à-dire: de beaucoup d'injures graves que le pape, si
  comme on voyait beaucoup de gens l'affirmer, se proposait de leur
  faire prochainement. (_Note de M. Paulin Pâris._)

  [30] Hérétiques.

   Coment le message de pape Boniface fu mis en la prison le roy.

En icest an ensement un archédiacre de Constance, nommé Nicole de
Bonnefaite, message du pape Boniface et de luy en France envoyé pour
ce que le royaume supposast à entredit, si comme pluseurs
l'estimoient, à Troies, une cité de Champagne, au royaume de France,
fu pris et mis en la prison le roy de France. En cest an ensement
Phelippe fils le conte de Flandres Gui, qui par pluseurs ans avec le
roy de Secile Charles le secont avoit demouré, et de maintenant usant,
si comme l'en disoit, de la pecune pape Boniface et de son aide, avec
grant compaignie de Tyois et d'Alemans soudoiers, environ la
Saint-Jean-Baptiste, appliqua en Flandres; duquel le peuple des
Flamens accréu moult et enorgueilli, la terre du roy de France prist
plus aigrement à envaïr que devant, et lors le chastel de Saint-Omer,
en la conté d'Artois, dès maintenant voullurent asseoir. Et comme non
pas sagement passoient et aloient entour le chastel, des leur en
occistrent ceux du chastel trois mille: de la quelle chose les Flamens
trop iriés et courrouciés, comme il ne pussent ilec profiter pour la
forteresse du lieu, vers Terouanne, une cité du royaume de France,
menèrent leur ost; laquelle au mois de juillet assistrent et
consommèrent par embrasement.

   De la mort le pape Boniface.

Et en icest an ensement, quant le pape Boniface entendi les félonnies
et les crimes de luy dis au concile des François, et l'appel qui fu
proposé et fait des prélas, si proposa à faire un concile pour
remédier à ces choses. Et pour ce qu'il ne luy fust fait injure de
pluseurs qu'il avoit courrouciés et meismement des cardinals de la
Colompne qu'il avoit déposés, si se douta et lors s'en ala à la cité
d'Anaigne[31], dont traioit origine[32] et naissance, et sous la garde
de ceux de la cité se reçut, en atraiant à lui par jour les cardinals
dehors les murs, et au vespre revenant, les portes de la cité closes.
Chascun jour pourchaçoit et délibéroit quelle chose seroit mieux à
faire en si grant tourbe de choses: mais comme il cuidast ilec trouver
seur refuge et reconfort, si fu ilec de ses adversaires maintenant
assis. Et quant ceux de la cité virent ce, si mandèrent aux Romains
que il receussent leur pape, aux quiels quant il furent venus, il fu
tantost rendu et pris: et eust été d'un des chevaliers de la Colompne
deux fois parmi le corps féru d'un glaive sé un autre chevalier de
France ne l'eust contresté: mais toutes fois de ce chevalier de la
Colompne en retraiant fu féru au visage, si que il en fu ensanglanté.
Et comme il fu mené à Rome d'un chevalier le roy de France nommé
monseigneur Guillaume de Nogaret, il le suivi humblement et
dévotement, auquiel pape l'en dit lui avoir reprouvé et dit en telle
manière: «O toi chaitif pape, voy et considère et regarde de
monseigneur le roy de France la bonté, qui tant loing de son royaume
te garde par moi et deffent.» Duquiel les paroles ice pape après ce
ramenant à mémoire, comme il fu à Rome establi en son consistoire, la
besoigne du roy de France et de son royaume commist à Mahy-le-Rous,
diacre-cardinal, qui, selon ce qu'il seroit expédient et avenant, de
la devant dite besoigne à sa pleine volenté ordeneroit. Et quant il ot
ce dit, au chastel de Saint-Ange dedens Rome s'en ala et se reçut; et
par le flux de ventre, si comme l'en dit, chéi en frenaisie, si qu'il
mengeoit ses mains; et furent oïes de toutes pars par le chastel les
tonnerres et veues les foudres non acoustumées et non apparans ès
contrées voisines. Celui pape Boniface sans devocion et profession de
foy mourut. Après laquelle chose, fu pape en l'églyse de Rome le cent
quatre-vingt et dix-huitiesme, Benedic l'onziesme, de la nacion de
Lombardie, de l'ordre des frères Prescheurs que l'en appelle Jacobins.

   _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._

  [31] Anagni.

  [32] Il tirait (_extrahebat_).




LA BATAILE DE MONS EN PUELLE.

1304.

   De la bataille de Mons en Peure: coment les Flamens furent
   desconfis.

En ce meisme an ensuivant Phelippe le Biau, roy de France, tierce fois
après le rebellement de ceux de Flandres, à Mons en Peure au moys
d'aoust assembla contre eux grant ost. Adonc, comme à un jour du moys
dessus dit, de convenance et d'acort fait de l'une partie à
l'autre[33] déussent venir à bataille, ceux de Bruges et les autres
Flamens, dès maintenant leur armes prises, toutes leur charrètes, leur
charios et leur autre appareil bataillereux tout entour eux
espessement et ordenéement mistrent, pour ce que nul ne les peust
trespercier né envaïr sans grant péril. Et lors de toute pars les
François comme il deussent entrer en bataille, je ne sai par quel
parlement, eux ainsi avironnés, sans bataille et sans aucun assaut
jusques vers vespres se tindrent. Et adecertes pluseurs cuidoient,
pour les messages d'une part et d'autre entrevenans, que paix fust du
tout faicte et fermée; et pour ce se départirent et espandirent çà et
là en aucune manière, non cuidans en ce jour plus avoir bataille. Lors
les Flamens ce apercevans soudainement s'esmurent, et vindrent jusques
aux tentes du roy; et fu le roy si près pris que à paines pot-il estre
armé à point; et ainsois que il peust estre monté sur son cheval,
pot-il véoir occire devant luy messire Hue de Bouville, chevalier, et
deux bourgeois de Paris, Pierre et Jaques Gencien, les quiels pour le
bien qui estoit en eux estoient prochains du roy; mais quant il fu
monté, très-fier et très-hardi semblant monstra à ses anemis.

  [33] D'un commun accord.

Adonc le roy ainsi noblement soy contenant, François ce aprenans qui
jà ainsi comme d'une paour se vouloient dessambler et départir, pour
le roy secourre isnelement se hastèrent, et du tout en tout à la
bataille s'abandonnèrent, et crièrent ensamble: _Le roy se combat! le
roy se combat!_ et ainsi la bataille constraingnant et de toutes pars
croissant, Charles conte de Valois, Loys conte d'Evreux, frères
Phelippe le roy de France, Gui conte de Sainct-Pol, Jehan conte de
Dammartin, nobles chevaliers et autres grans maistres, pluseurs
contes, ducs et barons et chevaliers, avec les autres nobles
compaignies à pié et à cheval, ès Flamens lors isnelement se
plungièrent et embatirent, et vers le roy se traistrent. Lors adonc
iceux nobles, estant avec leur noble et forte compaignie à pié et à
cheval, la bataille entre eux merveilleuse, forte et aspre fu faicte;
mais les Flamens du tout en tout furent rués jus et acraventés, et de
eux fu faicte grant occision et mortalité, et si grant abatéis, qu'il
ne porent plus arrester. Mais la fuite commencièrent très-laide et
très-honteuse, délaissans charrètes et charios et tout leur appareil
bataillereux. Et adecertes, pour voir, sé la nuit oscure venant n'eust
la bataille empeschiée, pou de si grant nombre de Flamens en fust
eschapé que mors du tout en tout ne fussent. Et ainsi, la bataille
parfaicte et fenie, notre roy Phelippe, noble batailleur, à torches de
cire alumées, de la bataille s'en revint aux tentes avec sa noble
chevalerie. Et ainsi comme il fut dit pour voir, sé cil roy de France
Phelippe le Biau ne se fust contenu si noblement ou si vertueusement,
ou sé en aucune manière il eust montré la queue de son cheval aux
Flamens pour soy en retourner, tout l'ost des François eust ramené
ainsi comme à néant ou, par aventure, desconfit. Adecertes en celle
bataille des Flamens fu occis un noble chevalier et le chief ot copé
Guillaume de Juilliers, noble chevalier, et luy copa Jehan de
Dammartin, et pluseurs autres grans Flamens, et de menu peuple grent
multitude y furent occis, à par un pou jusques à trente six mille. Et
aussi en celle bataille, le conte d'Aucuerre, noble chevalier
françois, par la très-grant chaleur qui ilec estoit, fu estaint de
soif. Et ainsi Phelippe le Biau, roy de France, en l'an de son règne
dix-huit, à Mons en Peure en Flandres, usant de l'aide de Dieu, de ces
Flamens, sans grant péril, de luy meisme loable victoire en rapporta;
et à Paris environ la Sainct-Denis, à grant joie et inestimable
revint.

Et en cest an, au moys de décembre, les os de Robert jadis conte
d'Artois, lequel avoit esté tué en Flandres, furent aportés à
Pontoise, et en l'églyse de Maubuisson près Pontoise furent enterrés.

Et en ce meisme an, après Noël, l'en commença à traictier en parlement
à Paris de la paix des Flamens, mais il n'i ot rien consommé né
parfait.

  _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par M.
    Paulin Pâris.




RÉVOLTE DES PARISIENS,

1306.

Coment le commun de Paris s'esmut.


Et adcertes en cest an meisme à Paris, pour les louages des maisons
des bourgeois de Paris qui vouloient prendre du peuple bonne monnoie
et forte, qui alo étoit appelée[34], grant dissencion et descort mut
et esleva. Et lors s'esmurent pluseurs du menu peuple, si comme
espoir[35] foulons et tisserans, taverniers et pluseurs autres
ouvriers d'autres mestiers; et firent aliance ensemble, et alèrent et
coururent sus un bourgeois de Paris appelé Estienne Barbète[36],
duquel conseil, si comme il estoit dit les louages des dites maisons
etoient pris à la bonne et forte monnoie, pour laquelle chose le
peuple estoit esmeu et grevé. Et lors le premier jeudi devant la
Tiphaine envaïrent et assaillirent un manoir du devant dit bourgeois
Estienne, qui estoit nommé la Courtilles Barbète, et par feu mis le
dégastèrent et destruirent; et les arbres du jardin du tout en tout
corrompirent, froissièrent et débrissièrent. Et après eux départans, à
tout grant multitude d'alans à fust et à bastons, revindrent en la rue
Saint-Martin et rompirent l'ostel du devant dit bourgeois, et
entrèrent ens efforciement, et tantost les toniaux de vin qui au
celier estoient froissièrent, et le vin espandirent par places; et
aucuns d'eux d'icelui vin tant burent qu'il furent enyvrés. Et après
ce, les biens meubles de la dite maison, c'est asavoir coutes,
coissins, coffres, huches, et autres biens froissièrent et débrisans
par la rue en la boue les espandirent, et aux coutiaux ouvrirent les
coutes, et les orilliers traiant contre le vent despitement getèrent,
et la maison en aucuns lieux descouvrirent, et moult d'autres dommages
y firent. Et ice fait, d'ilec se partirent et retournèrent traiant
vers le Temple au manoir des Templiers, où le roy de France estoit
lors avec aucuns de ses barons, et ilec le roy assistrent si[37] que
nul n'osoit seurement entrer né issir hors du Temple; et les viandes
que l'en aportoit pour le roy getèrent en la boue, laquelle chose leur
tourna au dernier à honte et à dommage et à destruiment de corps.
Après ce, par le prévost de Paris, si comme l'en dist, et par aucuns
barons, par soueves paroles et blandissements apaisiés, à leur maisons
paisiblement retournèrent; des quiex par le commandement le roy
pluseurs, le jour ensuivant, furent pris et mis en diverses prisons.
Et en la vigile de la Tiphaine, par le commandement du roy,
espéciaument pour sa viande que il luy avoient espandue et gettée en
la boue, et pour le fait du dit Estienne, vingt-huit hommes, aux
quatre entrées de Paris, c'est assavoir: à l'orme[38] par devers
Saint-Denis faisant entrée, furent sept pendus; et sept devers la
porte Saint-Antoine faisant entrée, et six à l'entrée devers le Roule
vers les quinze vint aveugles faisant entrée, et huit en la partie de
Nostre-Dame-des-Champs faisant entrée, furent pendus. Les quiex, un
pou après ce, des ormes remués et ostés, en gibés nouviaux fais, en
chacune partie et entrée, de rechief furent tous pendus et mors;
laquelle chose envers le menu peuple de Paris chei en grant doleur.

  [34] _Qui alors estoit appelée._ Ainsi portent tous les manuscrits,
  excepté le no 218 du Sup. fr., où on lit: _Qui alo estoit appelée._
  Et je crois que c'est la seule bonne. _Alo_ pour _aloi_, monnoie
  d'_aloi_. Il faut savoir que Philippe le Bel avoit depuis onze ans
  laissé déprécier les monnoies, et permis à ceux qui en
  affermoient l'entreprise d'en altérer le titre. L'abus devint si
  grand, qu'il fallut songer à y remédier: il fit donc rétablir
  l'ancien titre de la monnoie publique, qu'il appella d'_aloi_, mais
  sans retirer de la circulation la monnoie altérée. Dès lors on
  conçoit que les créanciers voulussent tous être payés en forte
  monnoie, et que les débiteurs réclamassent le droit d'acquitter
  en mauvaises pièces les obligations qu'ils avoient contractées
  sous l'influence de ces mauvaises pièces. De là la querelle.
  (_Note de M. Paulin Pâris._)

  [35] _Espoir_, vraisemblablement.

  [36] Dans la Vieille-Rue-du-Temple.

  [37] Assiégèrent, bloquèrent tellement que.

  [38] De cet usage de pendre aux ormes qui ombrageaient l'entrée
  des portes ne peut-on pas tirer l'origine du proverbe:
  _Attendez-moi sous l'orme?_ Pour moi, je n'en fais aucun doute.
  (_Note de M. Paulin Pâris._)

    _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._




LES TEMPLIERS.

1306-1310.

   Des Templiers qui furent pris par tout le royaume de France.


En cest an ensement, tous les Templiers du royaume de France, du
commandement de celui meisme roy de France Phelippe le Bel, et de
l'ottroi et assentement du souverain évesque pape Climent, le jour
d'un vendredi après la feste Saint-Denis, ainsi comme sus le mouvement
d'une heure, soupçonnés de détestables et horribles et diffamables
crimes, furent pris par tout le royaume de France, et en diverses
prisons mis et emprisonnés.

L'an de grace mil trois cent et sept dessus dit ensuivant, le roy de
France Phelippe se parti environ la Penthecouste pour aler à Poitiers
parler au pape et aux cardinals: et là furent moult de choses ordenées
par le pape et par le roy, et especiaument de la prise des Templiers.
Et manda le pape aux maistres de l'Ospital et du Temple, qui
souverains estoient en la terre d'Oultre-mer, expressement, qu'il se
comparussent personnellement à certain temps à Poitiers devant luy.
Lequiel mandement le maistre du Temple accompli; mais le maistre de
l'Ospital fu empeschié en l'isle de Rodes des Sarrasins, si ne pot
venir au terme qui luy estoit mandé; mais il envoia certains messages
pour luy excuser. Si avint assez tost après que la dite isle de Rodes
fu recouvrée, et adonc le maistre de l'Ospital vint à Poitiers parler
au pape.


De la condampnacion des Templiers.

1310.

En l'an de Nostre-Seigneur mil trois cent et dix, pluseurs Templiers,
à Paris vers le moulin Saint-Antoine, comme à Senlis, après les
conciles provinciaux sur ces choses ilec célébrées et faites, furent
ars, et les chars et les os en poudre ramenés: des quiels Templiers
dessus dis cinquante-quatre, le mardi après la feste de la
Saint-Nicolas en may, vers le dit moulin à vent, si comme il est
dessusdit, furent ars. Mais iceux, tant eussent à souffrir de douleur,
oncques en leur destruction ne vouldrent aucune chose recognoistre.
Pour la quielle chose leur ames, si comme on disoit, en porent avoir
perpétuel dampnement, car il mistrent le menu peuple en très grant
erreur. Et pour voir après ce ensuivant, la veille de l'Ascencion
Nostre-Seigneur Jhésucrist, les autres Templiers en ce lieu meisme
furent ars et les chars et les os ramenés en poudre; des quiels l'un
estoit l'aumosnier du roy de France, qui tant de honneur avoit en ce
monde; mais oncques de ses forfais n'ot aucune recognoissance. Et le
lundi ensuivant, fu arse, au lieu devant dit[39], une béguine
clergesse qui estoit appellée Marguerite la Porete, qui avoit
trespassée et transcendée l'escripture divine et ès articles de la foy
avoit erré, et du sacrement de l'autel avoit dit paroles contraires et
préjudiciables; et, pour ce, des maistres expers de théologie avoit
esté condampnée.

  [39] A la place de Grève.

Les cas et forfais pour quoy les Templiers furent pris et condampnés à
morir et encontre eux aprouvés, si comme l'en dit, et d'aucuns en
prison recogneus, ensuivent ci-après:

Le premier article du forfait est tel: Car en Dieu ne créoient pas
fermement, et quant il faisoient un nouvel Templier, si n'estoit-il de
nulluy sceu coment il le sacroient, mais bien estoit veu que il luy
donnoient les draps[40].

  [40] L'habit.

Le secont article: Car quant icelui nouvel Templier avoit vestu les
draps de l'ordre, tantost estoit mené en une chambre oscure; adecertes
le nouvel Templier renioit Dieu par sa male aventure, et aloit et
passoit par-dessus la croix, et en sa douce figure crachoit.

Le tiers article est tel: Après ce, il aloient tantost aourer une
fausse ydole. Adecertes icelle ydole estoit un viel pel[41] d'homme
embasmée et de toile polie[42], et certes ilec le Templier nouveau
mettoit sa très vile foy et créance, et en luy très-fermement croioit:
et en icelle avoit ès fosses des ieux escharboucles reluisans ainsi
comme la clarté du ciel; et pour voir, toute leur foy estoit en
icelle, et estoit leur dieu souverain, et chascun en icelle s'affioit
et meismement de bon cuer. Et en celle pel avoit barbe au visage; et
pour certain ilec convenoit le nouvel Templier faire hommage ainsi
comme à Dieu, et tout ce estoit pour despit de Nostre-Seigneur
Jhésucrist, Nostre Sauveur.

  [41] Une vieille peau d'homme.

  [42] C'étoit sans doute une momie égyptienne recueillie par les
  Templiers, et qu'on les accusa d'adorer. (_Note de M. Paulin
  Pâris._)

Le quart: Car il cognurent ensement la traïson que saint Loys ot ès
parties d'Oultre-mer, quant il fu pris et mis en prison. Acre, une
cité d'Oultre-mer, traïsrent-il aussi par leur grant mesprison.

Le quint article est tel: Que si le peuple crestien en ce temps fust
prochainement alé ès parties d'Oultre-mer, il avoient fait telles
convenances et telle ordenance au soudan de Babiloine, qu'il leur
avoient par leur mauvaistié appertement les crestiens vendus.

Le sixième article est tel: Qu'il congnurent eux du trésor le roy à
aucun avoir donné qui au roy avoit fait contraire, laquelle chose
estoit domageuse au royaume de France.

Le septième est tel: Que, si comme l'en dit, il cognurent le péchié de
hérésie; pour quoy c'estoit merveilles que Dieu souffroit tels crimes
et félonnies détestables estre fais! mais Dieu, par sa pitié, souffre
moult de félonnies estre faites!

Le huitième est tel: Si nul Templier, en leur ydolatrie bien affermé,
mouroit en son malice, aucune fois il le faisoient ardoir, et de la
poudre de luy en donnoient à mengier aux nouviaux Templiers; et ainsi
plus fermement leur créance et leur ydolatrie tenoient; et du tout en
tout despisoient le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist.

Le neuviesme est tel: Si nul Templier eust entour luy çainte ou liée
une corroie, laquelle estoit en leur mahommerie, après ce jamais leur
loy par luy pour morir ne fust recognue; tant avoit ilec sa foy
affermée et affichiée.

Le disiesme est tel: Car encore faisoient-il pis, car un enfant nouvel
engendré d'un Templier en une pucelle, estoit cuit et rosti au feu, et
toute la gresse ostée, et de celle estoit sacrée et ointe leur ydole.

Le onziesme est tel: Que leur ordre ne doit aucun enfant baptisier ni
lever des saincts fons, tant comme il s'en puisse abstenir; ni sur
femme gisant d'enfant[43] seurvenir ne doivent, si du tout en tout ne
se veullent issir à reculons, laquelle chose est détestable à
raconter. Et ainsi pour iceux forfais, crimes et félonnies détestables
furent du souverain évesque pape Climent et de pluseurs évesques, et
arcevesques et cardinaux condampnés.

  [43] Étant en couches.

    _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, édité
    et annotées par M. Paulin Pâris.




LES TROIS MOINES ROUGES.

Ballade Bretonne.

   Les Bretons appellent les Templiers les moines rouges. Cruels,
   impies et débauchés, les Templiers étaient partout détestés. On
   voit, dit M. de la Villemarqué, aux portes de Quimper, les ruines
   d'une antique commanderie de Templiers. C'est probablement là que
   se passa le fait consigné dans la ballade suivante. Il y a lieu
   de croire que ce crime fut commis sous l'épiscopat d'Alain Morel,
   évêque de Quimper, de 1290 à 1321.


Je frémis de tous mes membres, je frémis de douleur, en voyant les
malheurs qui frappent la terre.

En songeant à l'événement horrible qui vient d'arriver aux environs de
la ville de Quimper, il y a un an.

Katelik Moal cheminait en disant son chapelet, quand trois moines,
armés de toutes pièces, la joignirent.

Trois moines sur leurs grands chevaux bardés de fer de la tête aux
pieds, au milieu du chemin, trois moines rouges.

Venez avec nous au couvent, venez avec nous, belle jeune fille; là, ni
or ni argent, en vérité, ne vous manquera.

Sauf votre grâce, messeigneurs, ce n'est pas moi qui irai avec vous,
j'ai peur de vos épées qui pendent à votre côté.

Venez avec nous, jeune fille, il ne vous arrivera aucun mal.--Je
n'irai pas, messeigneurs; on entend dire de vilaines choses!

On entend dire assez de vilaines choses aux méchants! que mille fois
maudites soient toutes les mauvaises langues!

Venez avec nous, jeune fille, n'ayez pas peur!--Non vraiment! je
n'irai point avec vous! j'aimerais mieux être brûlée!

Venez avec nous au couvent, nous vous mettrons à l'aise.--Je n'irai
point au couvent, j'aime mieux rester dehors.

Sept jeunes filles de la campagne y sont allées, dit-on, sept belles
jeunes filles à fiancer, et elles n'en sont point sorties.

S'il y est entré sept jeunes filles, vous serez la huitième! Et eux de
la jeter à cheval, et de s'enfuir au galop;

De s'enfuir vers leur demeure, de s'enfuir rapidement avec la jeune
fille en travers, à cheval, un bandeau sur la bouche.

Et au bout de sept ou huit mois, ou quelque chose de plus, ils furent
bien déconcertés en cette commanderie[44];

Au bout de sept ou huit mois, ou quelque chose de plus: que
ferons-nous, mes frères, de cette fille-ci maintenant?

  [44] Couvent de Templiers.

Mettons-la dans un trou de terre.--Mieux vaudrait sous la croix. Mieux
vaudrait encore qu'elle fût enterrée sous le maître autel.

Et bien! enterrons-là ce soir sous le maître autel, où personne de sa
famille ne viendra la chercher.

Vers la chute du jour, voilà que tout le ciel se fend! De la pluie, du
vent, de la grêle, le tonnerre le plus épouvantable.

Or, un pauvre chevalier, les habits trempés par la pluie, voyageait
tard, battu de l'orage;

Il voyageait par là, et cherchait quelque part un asile, quand il
arriva devant l'église de la commanderie.

Et lui de regarder par le trou de la serrure, et de voir briller dans
l'église une petite lumière;

Et les trois moines à gauche qui creusaient sous le maître autel; et
la jeune fille sur le côté, ses petits pieds nus attachés.

La pauvre jeune fille se lamentait et demandait grâce: Laissez-moi ma
vie, messeigneurs, au nom de Dieu!

Messeigneurs, au nom de Dieu, laissez-moi ma vie. Je me promènerai la
nuit et me cacherai le jour.

Et la lumière s'éteignit, et il restait à la porte sans bouger,
stupéfait,

Quand il entendit la jeune fille se plaindre au fond de son
tombeau:--Je voudrais pour ma créature l'huile et le baptème;

Puis l'extrême-onction pour moi-même, et je mourrai contente et de
grand cœur après.

Monseigneur l'évêque de Cornouailles[45], éveillez-vous,
éveillez-vous, vous êtes là dans votre lit, couché sur la plume molle;

Vous êtes là dans votre lit, sur la plume bien molle, et il y a une
jeune fille qui gémit au fond d'un trou de terre dure,

Demandant pour sa créature l'huile et le baptême, et l'extrême-onction
pour elle-même.

  [45] La Cornouailles est le diocèse de Quimper, c'est-à-dire
  l'extrémité de la Bretagne. (_Cornu Galliæ_).

On creusa sous le maître autel par ordre du seigneur comte (de
Quimper), et on retira la pauvre fille au moment où l'évêque arrivait;

On retira la pauvre jeune fille de sa fosse profonde, avec son petit
enfant, endormi sur son sein;

Elle avait rongé ses deux bras, elle avait déchiré sa poitrine; elle
avait déchiré sa blanche poitrine jusqu'à son cœur.

Et le seigneur évêque, quand il vit cela, se jeta à deux genoux, en
pleurant, sur la tombe;

Il passa trois jours et trois nuits les genoux dans la terre froide,
vêtu d'une robe de crin et nu-pieds.

Et au bout de la troisième nuit, tous les moines étant là, l'enfant
vint à bouger entre les deux lumières (placées à ses côtés);

Il ouvrit les yeux, il marcha droit, droit aux trois moines
rouges:--Ce sont ceux-ci!

Ils ont été brûlés vifs, et leurs cendres jetées au vent; leur corps a
été puni à cause de leur crime.

    DE LA VILLEMARQUÉ, _Chants populaires  de la Bretagne_,
    2 vol. in-12, 1846, t. 1, p. 305.




LETTRES DE PHILIPPE IV

  _par lesquelles il confirme celle de Charles comte de Valois,
    portant affranchissement des habitants du comté de Valois._

1311.


Philippe, par la grâce de Dieu roi des Français, faisons savoir à tous
tant présents qu'à venir, que nous avons confirmé et revêtu de notre
sceau les lettres suivantes de notre très-cher cousin germain et
fidèle Charles comte de Valois et d'Alençon, et rédigées de la manière
suivante[46].

  [46] Nous ne donnons ici que le préambule et les trois premiers
  articles de ces lettres si importantes et si peu connues de
  Charles de Valois.

Au nom du Père, du fils et du Saint-Esprit.

Charles, fils de roi de France, comte de Valois et d'Alençon, de
Chartres et d'Anjou, à tous ceux qui ces lettres verront et
entendront, salut en celui qui est le vrai salut de tous. Comme toute
créature humaine, formée qui est à l'image de Notre-Seigneur, doit
généralement être franche[47] par droit naturel, et qu'en aucuns pays
cette naturelle liberté ou franchise, par le jeu de servitude, qui
tant est haïssable, est si effacée et obscurcie, que les hommes et les
femmes qui habitent ès lieux et pays dessusdits en leur vivant sont
réputés ainsi comme morts, et à la fin de leur douloureuse et chétive
vie si étroitement liés que des biens que Dieu leur a prêtés en ce
siècle[48] et qu'ils ont acquis par leur propre labeur, et accrus et
conservés par leur prévoyance, ils ne peuvent en leur dernière volonté
disposer ni ordonner, ni accroître en leurs propres fils, filles et
leurs autres proches. Nous, mus de pitié, pour le remède et salut de
notre âme et pour considération d'humanité et de commun profit,

1. Donnons et octroyons très-plénière franchise et liberté perpétuelle
à toutes personnes, de quelque sexe elles soient, nées et à naître, en
mariage ou dehors, de notre comté de Valois et de son ressort, en
quelque état ils se voudront porter, et aux personnes et aux héritiers
et successeurs des personnes dessusdites, réservé toutefois à nous et
à nos héritiers la succession des bâtards qui mourront sans héritiers
de leur corps.

  [47] Libre.

  [48] Monde.

2. De rechef, il est à savoir que les personnes devant dites et leurs
héritiers, en quelques lieux que ils demeurent en ladite comté ou
ressort ou hors, demeureront franchement et en paix, sans main
morte[49] ou formariage[50], ou autre espèce de servitude quelle
qu'elle soit; au contraire, peuvent et pourront dorénavant franchement
et en paix demeurer en ladite comté et ressort, et dans le royaume de
France et ses appartenances, et hors du royaume; et en quelque partie
que les personnes dessusdites se transporteront, et en quelque état
qu'ils soient, vivront ou mourront, Nous, nos héritiers ou
successeurs, ou chacune autre personne, de quelque dignité qu'elle
soit, ne pourrons lever ou prendre, ou lever ou faire prendre des
personnes dessusdites, ou de leurs hoirs ou successeurs, ou de ceux
qui ont ou auront cause d'eux morte main, formariage ou autres
redevances serves, pour l'occasion des choses susdites, ou occasion
d'espèce de servitude quelle qu'elle soit.

  [49] _Main morte_, servitude. _Main mortables_ se disait des serfs
  dont les biens appartenaient au seigneur après leur mort; les
  serfs ne pouvaient tester que jusqu'à cinq sols sans la
  permission de leur seigneur. Quand un serf mourait sans laisser
  de bien, on lui coupait la main droite, qu'on donnait à son
  seigneur; de là les noms de _main morte_ et _main mortable_.

  [50] _Formariage_, somme que payait un serf à son seigneur pour
  pouvoir épouser une femme de condition libre ou une femme serve
  appartenant à un autre seigneur.

3. Les personnes dessusdites peuvent et pourront par le temps à venir
prendre tonsure de clerc quand ils voudront, faire mariage, entrer
religieux et élire[51] états et se mettre là où ils voudront et
pourront...; et si aucune des personnes dessusdites, mâles ou
femelles, prennent priviléges de tonsure de clerc, ou entrent en
religion, ou acquièrent aucune autre franchise ou liberté quelle
qu'elle soit, nous voulons que dorénavant ils en usent et en jouissent
pleinement et en paix...

  [51] Choisir.

Fait en l'an de grâce 1311, le 9 avril.

    _Ordonnances des Rois de France_, t. XII, p. 387.




AFFRANCHISSEMENT DES SERFS.

_Lettres de Louis X portant que les serfs du domaine du roi seront
affranchis moyennant finance._

A Paris, le 3 Juillet 1315.


Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, à nos améz et
féaus maître Saince de Chaumont et maître Nicolle de Braye, salut et
dilection.

Comme selon le droit de nature chacun doit naistre franc[52], et par
aucuns usages ou coustumes, qui de grant ancienneté ont esté
entroduites et gardées jusques cy en nostre royaume, et par avanture
pour le meffet de leurs prédecesseurs, moult de personnes de nostre
commun pueple soient encheües en liens de servitude et de diverses
conditions, qui moult nous desplaît, Nous considérants que notre
royaume est dit et nommé le royaume des Francs, et voullants que la
chose en vérité soit accordant au nom, et que la condition des gens
amende de nous en la venue de nostre nouvel gouvernement; par
délibération de nostre grant conseil avons ordené et ordenons, que
généraument, par tout nostre royaume, de tant comme il peut appartenir
à nous et à nos successeurs, telles servitudes soient ramenées à
franchises, et à tous ceux qui de ourine[53] ou ancienneté, ou de
nouvel par mariage, ou par résidence de lieux de serve condition, sont
encheües ou pourroient eschoir au lien de servitudes, franchise soit
donnée aux bonnes et convenables conditions. Et pour ce, et
spécialement que nostre commun pueple qui par les collecteurs,
sergents et autres officiaux, qui au temps passé ont été députez sur
le fait des mains mortes et formariages, ne soient plus grevez, ni
domagiez pour ces choses, si comme ils ont esté jusques icy, laquelle
chose nous déplaît, et pour ce que les autres seigneurs qui ont des
_hommes de corps_[54] prennent exemple à nous de eux ramener à
franchise. Nous qui de vostre léauté et aprouvée discrétion nous fions
tout à plain, vous commettons et mandons, par la teneur de ces
lettres, que vous alliez dans la baillie[55] de Senlis et ès ressorts
d'icelle, et à tous les lieux, villes et communautéz, et personnes
singulières[56] qui ladite franchise vous requerront, traitez et
accordez avec eux de certaines compositions, par lesquelles suffisante
recompensation nous soit faite des émoluments qui desdites servitudes
pouvoient venir à nous et à nos successeurs, et à eux donnez de tant
comme il peut toucher nous et nos successeurs générales et
perpétuelles franchises, en la manière que dessus est dite, et selon
ce que plus plainement le vous avons dit, déclaré et commis de bouche.
Et nous promettons en bonne foy que nous, pour nous et nos
successeurs, ratifierons et approuverons, tiendrons et ferons tenir et
garder tout ce que vous ferez et accorderez sur les choses dessus
dites, et les lettres que vous donnerez sur nos traités, compositions
et accords de franchises à villes, communautés, lieux ou personnes
singulières, nous les agréons dès-ors endroit, et leur en donnerons
les nôtres sur ce, toutefois que nous en serons requis. Et donnons en
mandement à tous nos justiciers et sujets, que en toutes ces choses
ils obéissent à vous et entendent diligemment.

  [52] _Franc_, libre; _franchise_, liberté; _affranchir_, mettre en
  liberté.

  [53] Origine.

  [54] Serfs.

  [55] Le bailliage.

  [56] Personne isolée, particulière.




LES PASTOUREAUX.

De la muette[57] des pastouriaux.

1320.


En cest an, commença en France une muette sans nulle discrétion: car
aucuns truffeurs publièrent que il estoit révélé que les pastouriaux
devoient conquerre la Saincte Terre, si s'assemblèrent en très grant
nombre; et acouroient les pastouriaux des champs, et laissoient leur
bestes; et sans prendre congié à père ne à mère, s'ajoustoient aux
autres, sans denier et sans maille. Et quant cestui qui les gouvernoit
vit qu'il estoient si fors, si commencièrent à faire maintes injures,
et se aucun de eux pour ce estoit pris, il brisoient les prisons et
les en traoient à force, dont il firent grant vilenie au prévost de
Chastelet de Paris, car il le trébuchièrent par un degré, et n'en fu
plus fait[58]. Si se partirent de Paris robant les bonnes gens, et les
villes les laissoient aler, puisque Paris n'i avoit mis nul conseil;
et s'en vindrent jusques en la terre de Langue d'Oc; et tous les juis
qu'il trouvoient il occioient sans merci; ne les baillis ne les
povoient garantir, car le peuple crestien ne se vouloit mesler contre
les crestiens pour les Juis. Dont il avint qu'il s'en fuirent en une
tour bien cinq cens, que hommes, que femmes, que enfans; et les
pastouriaux les assaillirent, et iceux se deffendirent à pierre et à
fust; et quant ce leur failli, si leur gettèrent leur enfans. Adonc
mistrent les pastouriaux le feu en la porte, et les juis virent que il
ne poroient eschaper, si s'occistrent eux-meismes. Les pastouriaux
s'en alèrent vers Carcassonne pour faire autel, mais ceux qui
gardoient le pays assemblèrent grant ost et alèrent contre eux, et il
se dispersèrent et fuirent çà et là, et les pluseurs furent pris et
pendus par les chemins, ci dix, ci vingt, ci trente; et ainsi failli
celle folle assemblée.

  [57] Muette, meute (_émeute_), de _motus_, sédition.

  [58] Et ils n'en eurent aucune punition. _Et il n'en fut rien._

_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._




LES LÉPREUX.

De la condampnacion des mesiaux[59].

1321.


En l'an mil trois cent vingt et un, le roy estoit en Poitou, et luy
aporta l'en nouvelle que en la Langue d'Oc tous les mesiaux estoient
ars, car il avoient confessé que tous les puis et les fontaines il
avoient ou vouloient empoisonner, pour tous les crestiens occire et
conchier de messellerie; si que le seigneur de Partenai luy envoia
sous son seel la confession d'un mesel de grant renon qui luy avoit
esté accusé sur ce qu'il recognut que un grant Juis et riche l'avoit à
ce incliné, et donné douze livres et baillé les poisons pour ce faire;
et luy avoit promis que se il povoit les autres mesiaux amener à ce
faire, que il leur administreroit deniers et poisons. Et comme l'en
luy mandast la recepte de ces poisons, il dist qu'il estoit de sanc
d'homme et de pissast, et de trois manières de herbes, lesquielles il
ne sot nommer ou ne voult, et si y metoit-on le corps Jhésucrist; et
puis, tout ce on séchoit, et en faisoit-on poudre que l'en metoit en
sachets que l'en lyoit à pierres ou à autre chose pesant, et la
getoit-on en iaue; et quant le sachet rompoit si espandoit le venin.

  [59] Lépreux.--Mesellerie, variété de la lèpre.

Et tantost le roy Phelippe manda par tout le royaume que les mesiaux
fussent tous pris et examinés; desquiels pluseurs recognurent que les
Juis leur avoient ce fait faire par deniers et par promesses, et
avoient fait quatre conciles en divers pays, si que il n'avoit
meselerie au monde, fors que deux en Angleterre, dont aucuns n'i fust
en l'un[60], et en emportoient les poisons. Et leur donnoit-on à
entendre que quant les grans seigneurs seroient mors, qu'il auroient
leur terres, dont il avoient jà devisé les royaumes, les contés et les
éveschiés. Et disoit-on que le roy de Garnate, que les crestiens
avoient pluseurs fois desconfit, parla aux Juis que il voulsissent
emprendre celle malefaçon, et il leur donroit assez deniers et leur
administreroit les poisons; et il distrent que il ne le pourroient
faire par eux; car se les crestiens les véoient approuchier de leur
puis, si les auroient tantost souppeçonneux; mais par les mesiaux qui
estoient en vilté pourroit estre fait; et ainsi par dons et par
promesses les Juis les enclinoient à ce: et pluseurs renioient la foy
et metoient le corps de Jhésucrist en poisons, par quoy moult de
mesiaux et de Juis furent ars; et fu ordené de par le roy que ceux qui
seroient coupables fussent ars, et les autres mesiaux fussent enclos
en maladreries sans jamais issir; et les Juis furent bannis du
royaume; mais depuis y sont-il demourés pour une grant somme d'argent.

  [60] _En l'un._ Dans l'une de ces assemblées.

En cest an meisme avint-il un cas à Vitri qui estoit tel, que comme
quarante Juis fussent emprisonnés pour la cause devant dite des
mesiaux, et il sentissent que briefment les convendroit mourir, si
commencièrent à traitier entre eux en telle manière que l'un d'eux
tueroit tous les autres, afin que il ne fussent mis à mort par la main
des incirconcis: et lors fu ordené et acordé de la volenté de tous que
un qui estoit ancien et de bonne vie en leur loy les metroit tous à
mort; le quiel ne s'i voult acorder s'il n'avoit avec luy un jeune
homme; et adonc ces deux les tuèrent tous, et ne demoura que ces deux:
et lors commença une question entre eux deux, le quiel metroit l'autre
à mort? Toute fois l'ancien fist tant par devers le jeune que il le
mist à mort; et ainsi demoura le jeune tout seul, et prist l'or et
l'argent de ceux qui estoient mors, et commença à penser coment il
pourroit eschaper de celle tour où il estoit. Si prist des draps et en
fist des cordes, et se mis à paine pour descendre: mais sa corde si fu
trop courte, et si pesoit moult pour l'avoir qu'il avoit entour luy,
si chéi ès fossé et se rompi la jambe; le quiel quant il fu là trouvé,
si fu mené à la justice, et confessa tout ce que devant est dit; et
lors fu-il condampné à mourir avec ceux que il avoit tué.

_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._




PHILIPPE LE LONG DÉCRÈTE L'UNITÉ DES POIDS ET MESURES.

1321.


Et en ce meisme an, conçut le roy et ot en pensée de ordener que par
tout son royaume n'auroit que une mesure et une aune. Mais maladie le
prist, si ne pot accomplir ce que il avoit conceu; et si avoit eu en
propos que toutes les monnoies du royaume fussent venues à une. Et
cette chose le roy avoit intention de faire.

_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._




FÉODALITÉ, CHEVALERIE, ÉDUCATION, MOEURS GÉNÉRALES DES XIIe, XIIIe et
XIVe SIÈCLES.


Lorsque les Franks s'établirent en Gaule, ce pays pouvait contenir de
dix-sept à dix-huit millions d'hommes, sur lesquels cinq cent mille
chefs de famille tout au plus étaient de condition à payer la
capitation: cela veut dire que plus des deux tiers des habitants
étaient de condition servile. L'esclavage portait sa peine en soi: les
invasions étaient faciles chez des peuples dont les deux tiers,
désarmés et opprimés, n'avaient aucun intérêt à défendre la patrie. Le
même terrain qui fournirait maintenant plus de quinze mille hommes en
état de résister n'avait pas deux mille citoyens à opposer à la
conquête.

Les esclaves chez les Romains et chez les Grecs étaient de deux sortes
principales; les uns attachés à la maison et à la personne du maître,
les autres plantés sur le sol qu'ils cultivaient. Les Germains ne
connaissaient que ce dernier genre d'esclaves; ils les traitaient avec
douceur, et en faisaient des colons plutôt que des serfs.

Les Franks multiplièrent ces esclaves de la terre dans les Gaules; peu
à peu l'_esclavage_ se changea en _servage_, lequel servage se convertit
en _salaire_, lequel salaire se modifiera à son tour: nouveau
perfectionnement qui signalera la troisième ère et le troisième grand
combat du christianisme.

Si la moyenne propriété industrielle recommença par la bourgeoisie, la
petite propriété agricole recommença par les serfs affranchis, devenus
fermiers propriétaires moyennant une redevance, quand la servitude
germanique eut prévalu sur la servitude romaine. Celle-ci paraît même
avoir été complétement abolie sous les rois de la seconde race. On ne
voit plus, en effet, sous cette race, de _serfs de corps_ ou
_d'esclaves domestiques_ dans les maisons[61]. Il en résulta ce bel
axiome de jurisprudence nationale: Tout esclave qui met le pied sur
terre de France est libre.

  [61] L'esclavage de corps ne cessa pas partout à la fois: il se
  prolongea surtout en Angleterre, par trois causes: le dur esprit
  des habitants; l'invasion normande, qui ranima le droit de
  conquête; l'usage du pays, qui n'admet l'abolition formelle
  d'aucune loi. En 1283, les annales du prieuré de Dunstale
  fournissent cette note: «Au mois de juillet de la présente année,
  nous avons vendu Guillaume PYKE, notre esclave, et reçu un marc
  du marchand.» C'était moins que le prix d'un cheval. Jusqu'au
  milieu du dix-septième siècle, dans ces guerres que les Anglais
  faisaient à Charles Ier pour la _liberté des hommes_, on voit ces
  fameux niveleurs vendre comme esclaves des royalistes faits
  prisonniers sur le champ de bataille.

C'est donc un fait étrange, mais certain, que la féodalité a
puissamment contribué à l'abolition de l'esclavage par l'établissement
du servage. Elle y contribua encore d'une autre manière, en mettant
les armes à la main du vassal: elle fit du serf attaché à la glèbe un
soldat sous la bannière de sa paroisse; si on le vendait encore quand
et quand la terre, on ne le vendait plus comme individu avec les
autres bestiaux. Le serf sur les murs de Jérusalem escaladée, ou
vainqueur des Anglais avec du Guesclin, ne portait plus le fer qui
enchaîne, mais le fer qui délivre. Le paysan serf, demi-soldat,
demi-laboureur, demi-berger du moyen âge, était peut-être moins
opprimé, moins ignorant, moins grossier que le paysan libre des
derniers temps de la monarchie absolue.

On doit néanmoins faire une remarque qui expliquera la lenteur de
l'affranchissement complet dans le régime féodal. L'affranchissement
chez les Romains ne causait presque aucun préjudice au maître de
l'affranchi; il n'était privé que d'un _individu_. Le serf constituait
une partie du _fief_; en l'affranchissant on _abrégeait_ le fief,
c'est-à-dire qu'on le diminuait, qu'on amoindrissait à la fois la
_qualité_, le _droit_ et la _fortune_ du possesseur. Or, il était
difficile à un homme d'avoir le courage de se dépouiller, de
s'abaisser, de se réduire soi-même à une espèce de servitude, pour
donner la liberté à un autre homme.

Voyons maintenant quelle était la classe d'hommes qui dominait les
serfs, les gens de _poueste_, les vilains, _taillables à merci de la
teste jusqu'aux pieds_.

L'égalité régnait dans l'origine parmi les Franks. Leurs dignités
militaires étaient électives. Le chef ou le roi se donnait des
_fidèles_ ou compagnons, des _leudes_, des _antrustions_. Ce titre de
leude était personnel; l'hérédité en tout était inconnue. Le leude se
trouvait de droit membre du grand conseil national et de l'espèce de
cour d'appel de justice que le roi présidait: je me sers des locutions
modernes pour me faire comprendre.

J'ai dit que cette première noblesse des Franks, si c'était une
noblesse, périt en grande partie à la bataille de Fontenay. D'autres
chefs franks prirent la place de ces premiers chefs, usurpèrent ou
reçurent en don les provinces et les châteaux confiés à leur garde: de
cette seconde noblesse franke personnelle sortit la première noblesse
française héréditaire.

Celle-ci, selon la qualité et l'importance des fiefs, se divisa en
quatre branches: 1º les grands vassaux de la couronne et les autres
seigneurs qui, sans être au nombre des grands vassaux, possédaient des
fiefs à grande mouvance; 2º les possesseurs de fief de bannière; 3º
les possesseurs de fief de haubert; 4º les possesseurs de fief de
simple écuyer.

De là quatre degrés de noblesse: noblesse du sang royal, haute
noblesse, noblesse ordinaire, noblesse par anoblissement.

Le service militaire introduisit chez la noblesse la distinction du
chevalier, _miles_, et de l'écuyer, _servitium scuti_. Les nobles
abandonnèrent dans la suite une de leurs plus belles prérogatives,
celle de juger. On comptait en France quatre mille familles d'ancienne
noblesse, et quatre-vingt-dix mille familles nobles pouvant fournir
cent mille combattants. C'était, à proprement parler, la population
militaire libre.

Les noms des nobles dans les premiers temps n'étaient point
héréditaires, quoique le sang, le privilége et la propriété le fussent
déjà. On voit dans la loi salique que les parents s'assemblaient la
neuvième nuit pour donner un nom à l'enfant nouveau-né. Bernard le
Danois fut père de Torfe, père de Turchtil, père d'Anchtil, père de
Robert d'_Harcourt_. Le nom héréditaire ne paraît ici qu'à la cinquième
génération.

Les armes conféraient la noblesse; la noblesse se perdait par la
lâcheté; elle dormait seulement quand le noble exerçait une profession
roturière non dégradante; quelques charges la communiquaient; mais la
haute charge même de chancelier resta long-temps en roture. Dans
certaines provinces _le ventre anoblissait_, c'est-à-dire que la
noblesse était transmise par la mère.

Les échevins de plusieurs villes recevaient la noblesse; on l'appelait
_noblesse de la cloche_, parce que les échevins s'assemblaient au son
d'une cloche. L'étranger noble, naturalisé en France, demeurait noble.

Les nobles prirent des titres selon la qualité de leurs fiefs (ces
titres, à l'exception de ceux de baron et de marquis, étaient
d'origine romaine); ils furent ducs, barons, marquis, comtes,
vicomtes, vidames, chevaliers, quand ils possédèrent des duchés, des
marquisats, des comtés, des vicomtés, des baronnies. Quelques titres
appartenaient à des noms, sans être inhérents à des fiefs; cas
extrêmement rare.

Le gentilhomme ne payait point la taille personnelle, tant qu'il ne
faisait valoir de ses propres mains qu'une seule métairie; il ne
logeait point les gens de guerre: les coutumes particulières lui
accordaient une foule d'autres priviléges.

Les nobles se distinguaient par leurs armoiries, qui commencèrent à se
multiplier au temps des croisades. Ils portaient ordinairement un
oiseau sur le poing, même en voyage et au combat: lorsque les Normands
assaillirent Paris, sous le roi Eudes, les Franks qui défendaient le
Petit-Pont, ne l'espérant pas pouvoir garder, donnèrent la liberté à
leurs faucons. Les tournois dans les villes, les chasses dans les
châteaux, étaient les principaux amusements de la noblesse.

On ne se peut faire une idée de la fierté qu'imprima au caractère le
régime féodal; le plus mince aleutier s'estimait à l'égal d'un roi.
L'empereur Frédéric Ier traversait la ville de Thongue; le baron de
Krenkingen, seigneur du lieu, ne se leva pas devant lui, et remua
seulement son chaperon, en signe de courtoisie. Le corps
aristocratique était à la fois oppresseur de la liberté commune et
ennemi du pouvoir royal; fidèle à la personne du monarque alors même
que ce monarque était criminel, et rebelle à sa puissance alors même
que cette puissance était juste. De cette fidélité naquit l'honneur
des temps modernes: vertu qui consiste souvent à sacrifier les autres
vertus; vertu qui peut trahir la prospérité, jamais le malheur; vertu
implacable quand elle se croit offensée; vertu égoïste et la plus
noble des personnalités; vertu, enfin, qui se prête à elle-même
serment, et qui est sa propre fatalité, son propre destin. Un
chevalier du Nord tombe sous son ennemi; le vainqueur manquant d'arme
pour achever sa victoire, convient avec le vaincu qu'il ira chercher
son épée; le vaincu demeure religieusement dans la même attitude
jusqu'à ce que le vainqueur revienne l'égorger: voilà l'honneur,
premier-né de la société barbare. (MALLET, _Introduction à l'Histoire
du Danemarck_.)

De l'état des hommes passons à l'état des propriétés.

Le fief, qui naquit à l'époque où le servage germanique débouta la
servitude romaine, constitua la féodalité. Dans les temps de
révolutions et d'invasions successives, les petits possesseurs,
n'étant plus protégés par la loi, donnèrent leur champ à ceux qui le
pouvaient défendre: c'est ce que nous avons appris de Salvien. De cet
état de choses à la création du fief, il n'y avait qu'un pas, et ce
pas fut fait par les barbares: ils avaient déjà l'exemple du bénéfice
militaire, c'est-à-dire de la concession d'un terrain à charge d'un
service, bien que les _fe-ods_ ne soient pas exactement les _prædia
militaria_. Il arriva que le roi et les autres chefs ne voulurent plus
accepter des immeubles, en installant le propriétaire donateur comme
fermier de son ancienne propriété; mais ils la lui rendirent, à
condition de prendre les armes pour ses protecteurs: ils s'engageaient
de leur côté à secourir cette espèce de sujet volontaire. Voilà le
vasselage et la seigneurie.

Toutes les propriétés, dans la féodalité, se divisent en deux grandes
classes: l'aleu ou le franc-aleu, le fief et l'arrière-fief. «Tenir en
aleu, dit la _Somme rurale_, si est tenir terre de Dieu tant seulement,
et ne doivent cens, rente, ne relief, ne autre redevance à vie ne à
mort.»

Cujas fait venir le mot _aleu_ (_alodium_) d'un possesseur des terres
_sine lode_. Il est plus naturel de le tirer de la terre du _leude_,
fidèle, ou de _drude_, ami: _drudi et_ _vassalli_ sont souvent réunis
dans les actes. Leude est le _compagnon_ de Tacite, l'_homme de la
foi_ du roi dans la loi salique, et l'_antrustion du roi_ des formules
de Marculfe.

L'aleu fut dans l'origine inaliénable sans le consentement de
l'héritier. Il y eut deux sortes de franc-aleu: le noble et le
roturier. Le noble était celui qui entraînait justice, censive ou
mouvance; le roturier, celui auquel toutes ces conditions manquaient:
ce dernier, le plus ancien des deux, représentait le faible reste de
la propriété romaine.

Les parlements différaient de principes sur le maintien du franc-aleu.
Les pays coutumiers et de droit écrit, dans le ressort des parlements
de Paris et de Normandie, ne reconnaissaient le franc-aleu que par
_titres_, titres qu'il était presque toujours impossible de produire.
La coutume de Bretagne, sous le parlement de la même province,
rejetait absolument le franc-aleu. Les quatre parlements de droit
écrit, Bordeaux, Toulouse, Aix et Grenoble, variaient dans leurs _us_,
et rendaient des arrêts en sens divers: le parlement de Provence ne
recevait que le franc-aleu, et le parlement de Dauphiné l'admettait
dans quelques dépendances sur titres. Le Languedoc prétendait jouir du
franc-aleu avant les _Établissements_ de Simon de Montfort, qui
transporta dans le comté de Toulouse la coutume de Paris. «Après ce
grand progrès d'armes, Simon, comte de Montfort, se voyant seigneur de
tant de terres, de mesnagement ennuyeux et pénible, il les departit
entre les gentilshommes tant françois qu'autres. . . . . . . . Pour
contenir l'esprit de ses vassaux et assurer ses droits, il establit
des loix generales en ses terres, par advis de huit archevesques ou
evesques et autres grands personnages.» _Tam inter barones ac milites,
quam inter burgences et rurales, seu succedant hæredes, in
hæreditatibus_ _suis, secundum morem et usum Franciæ, circa
Parisiis._

Les coutumes de Troyes, de Vitry et de Chaumont, réputaient toute
terre franche ou alodiale. Le fief et l'aleu étaient la lutte et la
coexistence de la propriété selon l'ancienne société, et de la
propriété selon la société nouvelle.

Quelquefois le fief se changea en aleu, mais l'aleu finit presque
généralement par se perdre dans le fief. _Nulle terre sans seigneur_
devint l'adage des légistes. L'esprit du fief s'empara à un tel point
de la communauté, qu'une pension accordée, une charge conférée, un
titre reçu, la concession d'une chasse ou d'une pêche, le don d'une
ruche d'abeilles, l'air même qu'on respirait, s'inféoda; d'où cette
locution: _Fief en l'air, fief volant sans terre, sans domaine._

Fief, _feudum_, _feodum_, _foedum_, _fochundum_, _fedum_, _fedium_,
_fenum_, vient d'_a fide_, latin, ou plutôt de _fehod_, (saxon) prix.
La formule de la vassalité remonte au temps de Charlemagne: _Juro ad
hæc sancta Dei Evangelia, . . . . . . . . ut vassalum domino._

Le fief était la confusion de la propriété et de la souveraineté: on
retournait de la sorte au berceau de la société, au temps patriarcal,
à cette époque où le père de famille était roi dans l'espace que
paissaient ses troupeaux, mais avec une notable différence: la
propriété féodale avait conservé le caractère de son possesseur; elle
était conquérante; elle asservissait les propriétés voisines. Les
champs autour desquels le seigneur avait pu tracer un cercle avec son
épée relevaient de son propre champ. C'est le premier âge de la
féodalité.

Le mot _vassal_, qui a prévalu pour signifier homme de fief, ne paraît
cependant dans les actes que depuis le treizième siècle. _Vassus_ ou
_vassallus_, vient de l'ancien mot franc _gessell_, compagnon;
conversion de lettres fréquente dans les auteurs latins: _wacta_,
guet; _wadium_, gage; _wanti_, gants, etc.

Il y avait des fiefs de trois espèces générales: fief de bannière,
fief de haubert, fief de simple écuyer.

Le fief banneret fournissait dix ou vingt-cinq vassaux sous bannière.

Le fief de haubert devait un cavalier armé de toutes pièces, bien
monté et accompagné de deux ou trois valets.

Le fief de simple écuyer ne devait qu'un vassal armé à la légère.

Tous les fiefs et arrière-fiefs ressortissaient au manoir des
seigneurs, comme à la tente du capitaine: la grosse tour du Louvre
était le _fief dominant_ ou le pavillon du général. Le terrain sur
lequel Philippe-Auguste l'avait bâtie, il l'avait acheté du prieuré de
Saint-Denis de la Chartre, pour une rente de trente sous parisis:
ainsi, ce donjon majeur, d'où relevaient tous les fiefs, grands et
petits, de la couronne, relevait lui-même du prieuré de Saint-Denis.

Quand le roi possédait des terres dans la mouvance d'une seigneurie,
il devenait vassal du possesseur de cette seigneurie; mais alors il se
faisait _représenter_ pour prêter, comme vassal, foi et hommage à son
propre vassal; on voulait bien user de cette indulgence envers lui,
sans qu'il se pût néanmoins soustraire à la loi générale de la
féodalité. Philippe III rend, en 1284, hommage à l'abbaye de Moissac.
En 1350, le grand-chambellan rend hommage, au nom du roi Jean, à
l'évêque de Paris, pour les châtellenies de Tournant et de Torcy:
_Joannes, Dei gratia, Francorum rex. . . . . ., Robertus de Loriaco,
de præcepto nostro, homagium fecit._ On citera encore un exemple,
parce qu'il est rare dans son espèce, et qu'il affectera les lecteurs
français comme l'historien qui le rappelle. Henri VI, _roi
d'Angleterre_, rend hommage à des _bourgeois de Paris_.

«Henry, par la grâce de Dieu, roi _de France et d'Angleterre_, à tous
ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Savoir faisons que
comme autrefois a fait nostre très-cher seigneur et ayeul feu le roi
Charles (Charles VI), dernier trespassé, à qui Dieu _pardoînt_, par ses
lettres sur ce faictes, données le 21e jour de mai, dernier passé,
nous avons deputé et deputons Me Jean le Roy, nostre procureur au
Chastelet de Paris, pour, et en lieu de nous, à homme et vassal, de
ceux de qui sont mouvants et tenus en fiefs les terres, possessions et
seigneuries, à nous advenues en la ville et vicomté de Paris depuis
quatre ans en ça; et en faire les debvoirs, tels qu'il appartient. . .
. . . . Donné à Paris, le 15e jour de mai 1423, et de notre règne le
premier. Ainsi signé par le roi, à la relation du conseil tenu par
l'ordonnance de monseigneur le régent de France, duc de Betfort.»

Paris était un composé de fiefs; neuf d'entre eux relevaient de
l'évêché: le Roule, la Grange-Batelière, l'outre Petit-Pont, etc. Les
autres fiefs de la ville de Paris appartenaient aux abbayes de
Sainte-Geneviève, de Saint-Germain des Prés, de Saint-Victor, du
grand-prieuré de France, et du prieuré de Saint-Martin des Champs. On
comptait en France soixante-dix mille fiefs ou arrière-fiefs, dont
trois mille étaient titrés. Le vassal prêtait hommage tête nue, sans
épée, sans éperons, à genoux, les mains dans celles du seigneur, qui
était assis et la tête couverte; on disait: «_Je deviens vostre homme
de ce jour en avant, de vie, de membre, de terrestre honneur; et à
vous serai feal et loyal, et foi à vous porterai des tenements que je
recognois tenir de vous, sauf la foi que je dois à nostre seigneur le
roi._» Quand cette formule était prononcée par un tiers, le vassal
répondait. _Voire: oui je le jure._ Alors le vassal était reçu par le
seigneur _audit hommage à la foi et à la bouche_, c'est-à-dire au
baiser, pourvu que ce vassal ne fût pas un _vilain_. «Quelquefois un
gentilhomme de bon lieu est contrainct de se mettre à genoux devant un
moindre que lui; de mettre ses mains fortes et genereuses dans celles
d'un lasche et effeminé.» (_Traité des Fiefs._)

Quand l'hommage était rendu par une femme, elle ne pouvait pas dire:
«_Jeo deveigne vostre feme, pur ceo que n'est convienent que feme dira
que el deviendra feme à aucun home, fors que à sa baron, quand ele est
espouse_;» mais elle disait, etc.

Main, fils de Gualon, du consentement de son fils Eudon, et de Viete
sa bru, donne à Dieu et à Saint-Albin en Anjou la terre de Brilchiot;
en foi de quoi le père et le fils baisèrent le moine Gaultier; mais
comme c'était chose inusitée qu'une femme baisât un moine, Lambert,
avoué de Saint-Albin, est délégué pour recevoir le baiser de la
donatrice, avec la permission du moine Gaultier: _jubente Walterio
monacho_.

Robert d'Artois, comte de Beaumont, ayant à recevoir deux hommages de
son _amée cousine madame Marie de Brebant, dame d'Arschot et de
Vierzon_, ordonna: «Que nous et la dame de Vierzon devons estre à
cheval, et nostre cheval les deux pieds devant en l'eau du gué de
Noies, et les deux pieds derriere à terre seche, par devant nostre
terre de Meun; et le cheval à ladite dame de Vierzon les deux pieds
derriere en l'eau dudit gué, et les devant à terre seche par devers
nostre terre de Meun.»

L'hommage était _lige_ ou _simple_; l'hommage _ordinaire_ ne se doit
pas compter. L'homme lige (il y avait six espèces d'hommes dans
l'antiquité franke) s'engageait à servir en _personne_ son seigneur
_envers et contre_ _toute créature qui peut vivre et mourir_. Le
vassal simple pouvait fournir un remplaçant. On fait venir _lige_ ou
du latin _ligare_, _liga_, _ligamen_, etc., ou du frank _leude_: Vous
êtes de _Tournay, laquelle est toute lige au roi de France_.

Tantôt le vassal était obligé à _plège_ ou _plejure_, tantôt à service
_de son propre corps_, à devenir caution ou champion pour son
seigneur: c'était la continuation de la clientèle franke et de
l'inscription au rôle _Vassaticum_.

Quand les rois _semonaient_ pour le service du fief militaire leurs
vassaux _direct_, les ducs, comtes, barons, chevaliers, châtelains,
cela s'appelait le _ban_; quand ils _semonaient_ leurs vassaux directs
et leurs vassaux _indirects_, c'est-à-dire les seigneurs et les
vassaux des seigneurs, les possesseurs d'arrière-fief, cela s'appelait
l'_arrière-ban_. Ce mot est composé de deux mots de la vieille langue:
_har_, camp, et _ban_, appel, d'où le mot de basse latinité
_heribannum_. Il n'est pas vrai que l'arrière-ban soit le réitératif
du ban.

«Les vassaux, hommes et cavaliers, estoient comme des digues, des
remparts, des murs d'airain, opposez aux ennemis; victimes devouez à
la fortune de l'Estat, possedants une vie flottante, incertaine, le
plus souvent ensevelie dans les ruines communes.» (_Du Franc-Aleu._)

Les vassaux devaient aide en monnaie à leur seigneur en trois cas:
lorsqu'il partait pour la Terre Sainte, lorsqu'il mariait sa sœur ou
son fils aîné, lorsque ce fils recevait les éperons de la chevalerie.

Il y avait des fiefs _rendables_ et _receptables_: le fief était
_rendable_ quand le vassal, en certain cas, remettait les châteaux du
fief au seigneur, en sortait avec toute sa famille, et n'y rentrait
que quarante jours après la guerre finie; le fief était _receptable_
quand le feudataire, sans sortir des châteaux qu'il tenait, était
obligé d'y donner asile à son seigneur. L'un et l'autre de ces fiefs
étaient _jurables_, à cause du serment réciproque.

L'investiture, qui remonte à l'origine de la monarchie, se faisait
pour le royaume, sous la première race, par la franciske, le hang ou
angon; sous la seconde race, par la couronne et le manteau; sous la
troisième, par le glaive, le sceptre et la main de justice.

L'investiture ou saisine du fief avait lieu au moyen de quelque marque
extérieure et symbolique, suivant la nature du fief ecclésiastique ou
militaire, titré ou simple: on jurait sur une crosse, sur un calice,
sur un anneau, sur un missel, sur des clefs, sur quelques grains
d'encens, sur une lance, sur un heaume, sur un étendard, sur une épée,
sur une cape, sur un marteau, sur un arc, sur une flèche, sur un gant,
sur une étrille, sur une courroie, sur des éperons, sur des cheveux,
sur une branche de laurier, sur un bâton, sur une bourse, sur un
denier, sur un couteau, sur une broche, sur une coupe, sur une cruche
remplie d'eau de mer, sur une paille, sur un fétu noué, sur un peu
d'herbe, sur un morceau de bois, sur une poignée de terre. On trouve
encore de vieux actes dans les plis desquels ces fragiles symboles
sont conservés; le gage n'était rien, parce que la foi était tout.
«_Le seigneur est tenu à son homme comme l'homme à son seigneur, fors
que seulement en reverence._» Une société à la fois libre et opprimée,
innocente et corrompue, raisonnable et absurde, naïve, capricieuse,
attachée au passé comme la vieillesse, forte, féconde, avide d'avenir
comme la jeunesse; une société entière reposa sur de simples
engagements, et n'eut d'autre loi d'existence qu'une parole.

La création des terres nobles dans le régime féodal était une idée
politique, la plus extraordinaire et en même temps la plus profonde:
la terre ne meurt point comme l'homme; elle n'a point de passions;
elle n'est point sujette aux changements, aux révolutions; en lui
attribuant des droits, c'était communiquer aux institutions la fixité
du sol: aussi la féodalité a-t-elle duré huit cents ans, et dure
encore dans une partie de l'Europe. Supposez que certaines terres
eussent conféré la liberté au lieu de donner la noblesse, vous auriez
eu une république de huit siècles. Encore faut-il remarquer que la
noblesse féodale était, pour celui qui la possédait, une véritable
liberté.

Le roturier ne put d'abord acquérir un fief, parce qu'il ne pouvait
porter la _lance_ et l'_éperon_, marques du service militaire; ensuite
on se relâcha de cette coutume: le roi dont les trésors s'épuisaient,
le seigneur accablé de dettes, furent aises de laisser vendre et de
vendre des terres nobles à de riches bourgeois; la terre transmit le
privilége, et le roturier, investi du fief, fut à la troisième
génération _demené_ comme gentilhomme.

Tout feudataire pouvait prendre les armes contre son seigneur, pour
déni de justice et pour vengeance de famille; traditions de
l'indépendance et des mœurs des Franks. La querelle se pouvait
terminer par le duel, par l'_assurement_ (caution), ou par une
sentence enregistrée à la justice seigneuriale du suzerain. «C'est la
paix de Raolin d'Argées, de ses enfants et de leur lignage, d'une
part; et de l'ermite de Stenay, de ses enfants, de leur lignage et de
tous leurs consorts, d'autre part. L'ermite a juré sur les saints, lui
huitième de ses amis, que bien ne lui fut de la mort de Raolin, mais
beaucoup d'angoisse; a donné cent livres pour fonder une chapelle où
l'on chantera pour le repos de l'âme du defunct; s'est engagé
d'envoyer incessamment un de ses fils en Palestine.»

On peut remarquer, dans ce traité, de la fin du treizième siècle, les
co-jurants des lois ripuaire et saxonne.

Si une veuve noble mariait sa fille orpheline sans le consentement du
seigneur suzerain, ses meubles étaient confisqués: on lui laissait
deux robes, une pour les jours ouvrables, l'autre pour le dimanche, un
lit, un palefroi, une charrette et deux roussins.

Une héritière de haut lignage était obligée de se marier pour
desservir le fief, comme on voit aujourd'hui les marchandes qui
perdent leur mari épouser leur premier commis pour faire aller
l'établissement. Si cette héritière avait plus de soixante ans, elle
était dispensée du mariage.

Les droits seigneuriaux ont été puisés dans les entrailles mêmes du
fief. Dans l'origine ils étaient appelés _honneurs_, _faveurs_, comme
reconnaissances faites au seigneur, par le vassal, des aliénations et
transmissions des fiefs d'une personne à l'autre. C'est ce que veut
dire _lods_ et ventes: _laudimia_, _laudæ_, _laudationes_, _lausus_,
de louer, complaire, agréer. Ces droits étaient ou militaires, ou
fiscaux, ou honorifiques.

Non-seulement le roi, grand chef féodal qui se sustentait du revenu de
ses domaines, levait encore des taxes; mais tous les seigneurs
suzerains et non suzerains, ecclésiastiques ou laïques, en levaient
aussi de leur côté. Les droits de quint et requint, de lods et ventes,
my-lods, de ventrolles, de reventes, de reventons, de sixièmes,
huitièmes, treizièmes, de resixièmes, de rachats et reliefs, de plait,
de morte-main, de rettiers, de pellage, de coutelage, d'affouage, de
cambage, de cottage, de péage, de vilainage, de chevage, d'aubain,
d'ostize, de champart, de mouture, de fours banaux, s'étaient venus
joindre aux droits de justice, au casuel ecclésiastique, aux
cotisations des jurandes, maîtrises et confréries, et aux anciennes
taxes romaines: en inventions financières nous sommes fort inférieurs
à nos pères. Il est probable que la masse entière du numéraire passait
chaque année dans les mains du fisc royal et particulier; car les
marchands et les ouvriers, serfs encore, appartenaient à des
corporations de villes ou à des maîtres; ils ne formaient pas une
classe généralement indépendante; ils touchaient à peine un bas
salaire; le prix de leurs denrées et le travail de leurs journées
souvent n'étaient pas à eux.

Quant aux droits _honorifiques_, ils servaient de marques à une
souveraineté locale: tels fiefs, par exemple, allouaient la faculté de
prendre le cheval du roi, lorsque le roi passait sur les terres du
possesseur de ces fiefs. D'autres droits n'étaient que des
divertissements rustiques, que la philosophie a pris assez
ridiculement pour des abus de la force: lorsqu'on apportait un œuf
garrotté dans une charrette traînée par quatre bœufs; lorsque les
poissonniers, en l'honneur de la dame du lieu, sautaient dans un
vivier à la Saint-Jean; lorsqu'on courait la _quintaine_ avec une lance
de bois; lorsque, pour l'investiture d'un fief, il fallait venir
baiser la serrure, le cliquet ou le verrou d'un manoir, marcher comme
un ivrogne, faire trois cabrioles accompagnées d'un bruit ignoble et
impur, c'étaient là des plaisirs grossiers, des fêtes dignes du
seigneur et du vassal, des jeux inventés dans l'ennui des châteaux et
des camps de paroisse, mais qui n'avaient aucune origine oppressive.
Nous voyons tous les jours sur nos petits théâtres, dans ce siècle
poli, des joies qui ne sont pas plus élégantes.

Si, ailleurs, les serfs étaient obligés de battre l'eau des étangs
quand la châtelaine était en couches; si le châtelain se réservait le
droit de markette (_cullagium, marcheta_); si des curés même
réclamaient ce droit, et si des évêques le convertissaient en argent,
c'est à la _servitude grecque et romaine_ qu'il faut restituer ces
abus: les rescrits des empereurs défendent aux maîtres de forcer leurs
esclaves à des _choses infâmes_. Soit ignorance, soit défaut de
réflexion, on n'a pas vu, ou on n'a pas voulu voir, ce que
l'_esclavage_ avait laissé dans le _servage_. Quant à la multitude et
à la diversité des coutumes, elles s'expliquent naturellement par les
règlements des différents chefs de cette nation armée, cantonnée sur
le sol de la France.

Au milieu de la propriété mobile du fief s'élevait une propriété
immobile, comme un rocher au milieu des vagues, et qui grossissait par
de quotidiennes adhérences: l'amortissement était la faculté
d'acquérir accordée à des gens de mainmorte. Une fois l'acquêt
consommé au moyen d'un dédommagement ou d'un rachat pour la seigneurie
dont l'acquêt relevait, la propriété _mourait_, c'est-à-dire qu'elle
était retirée de la circulation, et que tous les droits de mutation se
perdaient. Une terre ainsi tombée à des églises, à des abbayes, à des
hôpitaux, à des ordres de chevalerie, représentait, pour le fisc et
pour le maître du fief, un capital enfoui et sans intérêts. De sorte
qu'avec la mainmortable, le domaine inaliénable de la couronne, les
substitutions, le retrait lignager féodal (c'est-à-dire le droit de
retirer un bien de famille ou une terre mouvante d'un fief), il serait
résulté à la longue un fait incroyable dans la nature, déjà si
extraordinaire, de la possession territoriale du moyen âge: toutes les
propriétés se seraient fixées sous la main de propriétaires
héréditaires; et comme ces propriétés étaient privilégiées, l'impôt
direct et foncier eût péri; l'État se serait trouvé réduit aux dons
gratuits, la plus casuelle des taxes.

Le droit de justice tenait une haute place dans la féodalité.

Chez les Grecs et les Romains la justice émanait du peuple: ce peuple
étant tombé sous le joug, la justice resta faible dans les tribunaux,
où, souveraine détrônée, elle put à peine cacher la liberté qui se
réfugia auprès d'elle. Il ne s'éleva point au sein de ces tribunaux un
grand corps de magistrature indépendante, appelé à prendre part aux
affaires du gouvernement.

La justice, au contraire, parmi les nations de race germanique découla
de trois sources: la royauté, la propriété et la religion. Les rois
chez les Franks comme chez les Germains, leurs pères, étaient les
premiers magistrats: _Principes qui jura per pagos reddunt._ Quand donc
saint Louis et Louis XII rendaient la justice au pied d'un chêne, ils
ne faisaient que siéger au tribunal de leurs aïeux. La justice prit
dans son air quelque chose d'auguste, comme les générations royales
qui la portaient dans leur sein et la faisaient régner.

Par la raison que les Franks lièrent la souveraineté et la noblesse au
sol, ils y attachèrent la justice: fille de la terre, elle devint
immuable comme elle. Tout seigneur qui possédait des _propres_ avait
droit de justice. L'axiome de l'ancien droit français était: «La
justice est patrimoniale.» Pourquoi cela? Parce que le patrimoine
était la souveraineté.

La religion ajouta une nouvelle grandeur à notre magistrature: la loi
ecclésiastique mit la justice sur l'autel. Au défaut du public, un
crucifix assistait dans la salle d'audience à la défense de l'accusé
et à l'arrêt du juge: ce témoin était à la fois le Dieu, le souverain
arbitre et l'innocent condamné.

Née du sol, appuyée sur le sceptre, l'épée et la croix, la justice
régla tout. Chez les nations antiques, le droit civil dériva du droit
politique; chez les Français, le droit politique découla du droit
civil: la justice était pour nous la liberté.

La justice seigneuriale se divisait en deux degrés, haute et basse
justice; toutes deux étaient du ressort du seigneur de trois
châtellenies et d'une ville close, ayant droit de marché, de péage, de
lige-estage, c'est-à-dire du seigneur qui pouvait obliger ses vassaux
à faire la garde de son chastel.

_Sénéchal_ et _bailli_, noms attribués aux juges: on appelait
_sénéchal au duc_ un grand officier des ducs de Normandie, chargé de
l'expédition des affaires litigieuses dans l'intervalle des sessions
de l'échiquier.

Le baron ne pouvait être jugé que par ses pairs: il y avait des pairs
bourgeois pour les bourgeois. Saint Louis voulut que les hommes du
baron ne fussent responsables ni des dettes qu'il avait contractées ni
des crimes qu'il avait commis. Même alors il y avait des suicides, car
les meubles revenaient par confiscation au seigneur sur les terres
duquel l'homme s'était donné la mort. Un trésor trouvé appartient au
seigneur de la terre, s'il est en argent; en or, il va au roi: «_Nul
n'a la fortune d'or, s'il n'est roi._»

La veuve noble avait le _bail_ et la garde de ses enfants: le bail était
la jouissance des biens du mineur jusqu'à sa majorité: «_En vilenage il
n'y a point de bail de droit._»

Le douaire se réglait à la porte du _moustier_ où se contractait le
mariage: c'était le mariage _solennel_, un de ces actes que les Romains
appelaient _légitimes_.

L'abominable législation sur les épaves et les deux espèces d'aubains,
_les mescrus et les meconnus_, consistait à s'emparer des choses
égarées, de la dépouille et de la succession des étrangers.

Par le droit de _bâtardise_, quand les bâtards mouraient sans
héritiers, les biens échéaient au seigneur, sous la condition
d'acquitter les legs et de payer le douaire à la femme.

Mais ceci doit être entendu des bâtards roturiers, serfs ou
mainmortables de corps, incapables de succéder, ne pouvant ni se
marier, ni acquérir, ni aliéner, sans le congé du seigneur. Quant aux
bâtards des nobles, il n'y avait aucune différence entre eux et les
enfants légitimes, lorsque le père les avait reconnus: ils en étaient
quittes pour croiser les armes paternelles d'une barre diagonale, qui
perpétuait le souvenir du malheur ou de la honte de leur mère. Les
bâtards étaient presque toujours des hommes remarquables, parce qu'ils
avaient eu à lutter contre l'obstacle de leur berceau.

Dans quelques lieux, le nouveau marié ne pouvait avoir de commerce
avec sa femme pendant les trois premières nuits de ses noces, à moins
qu'il n'en eût obtenu la permission de son évêque. On tirait la raison
de cette coutume de l'histoire du jeune Tobie: on en aurait pu
retrouver quelque chose dans les institutions de Lycurgue, si ce
nom-là eût été connu des barons.

Les _déconfès_ ou _intestats_, ceux qui mouraient sans confession ou
sans faire de testament, avaient leurs biens envahis par le seigneur.
La mort subite amenait la même confiscation: l'homme mort soudainement
ne s'était point confessé, donc Dieu l'avait jugé à lui seul, l'avait
atteint tout vivant de sa réprobation éternelle. Les _Établissements
de saint Louis_ remédiaient à cette absurde iniquité: ils ordonnaient
que les biens d'un _déconfès_, frappé assez vite pour n'avoir pu
appeler un prêtre, passeraient à ses enfants. On sait à quel point le
clergé poussa les abus et la captation à l'égard des testaments: il
fallait en mourant laisser quelque chose à l'église, même un dixième
de sa fortune, sous peine de damnation et de non-inhumation: une
pauvre femme offrit un petit chat pour racheter son âme.

La procédure civile et criminelle se réglait sur l'état des personnes.
L'assignation avait un terme de quinze jours. Les preuves étaient au
nombre de huit, parmi lesquelles figurait le combat judiciaire.

La déposition des témoins devait être secrète; mais saint Louis avait
voulu que cette déposition fût à l'instant communiquée aux parties.

L'appel aux justices royales était permis, non de droit, mais de
_doléance_. Cet appel allait directement au roi, qui était supplié de
_dépiécer_ le jugement. La pénalité était placée auprès du faux jugement
ou de la non-exécution de la loi.

La multiplication des cas de mort montre qu'on était déjà loin de
l'esprit des temps barbares.

La cause de ce changement fut l'introduction de l'ordre moral dans
l'ordre légal: la morale va au-devant de l'action; la loi l'attend:
dans l'ordre moral, la mort saisit le crime; dans l'ordre légal, c'est
le crime qui saisit la mort.

La sentence se prononçait par la bouche de certains jurés nommés
_jugeurs_. Ces jugeurs ne pouvaient être tirés de la classe des
_vilains_ et _coutumiers_. Toutefois on voit des bourgeois jugeurs
dans quelques procès de gentilshommes; l'accusé puisait dans cet
incident un moyen d'appel, pour incapacité de juges.

L'accusation de meurtre, de trahison, ou de rapt, amenait un cas
extraordinaire: il était loisible à l'accusé de récriminer contre
l'accusateur; tous les deux allaient en prison, deux procès
commençaient pour un même fait, les deux parties étant à la fois
plaignantes et demanderesses.

La caution était admise, excepté pour crime méritant peine capitale.

Le vol équipollait l'assassinat; la maison du coupable était rasée,
ses blés étaient ravagés, ses foins incendiés, ses vignes arrachées:
on ne coupait pas ses arbres; on les dépouillait de leur écorce. Tuer
un homme, ravir une femme, trahir son seigneur et son pays, ne
constituait pas un plus grand crime aux yeux de la loi que d'embler
(voler) un cheval ou une jument. On arrachait les yeux aux voleurs
d'église et aux faux-monnayeurs. En _menues choses_ le vol postulait
le retranchement d'une oreille ou d'un pied; le caractère des lois
salique et ripuaire se retrouve dans ces dispositions. Le premier
infanticide d'une mère impétrait au renvoi de cette malheureuse devant
le tribunal de pénitence; si elle le commettait une seconde fois, on
la brûlait morte. La volonté n'était point punie, lorsqu'il n'y avait
point eu commencement d'exécution: c'est aujourd'hui le principe
universel.

Le prisonnier, même innocent, était pendu quand il forçait la porte de
sa prison, parce que la société entière reposait sur la parole baillée
ou reçue. Le clerc, le croisé et le moine compétaient des cours
ecclésiastiques, qui ne condamnaient jamais à mort; on sent combien ce
titre de _croisé_ favorisait alors la classe du servage et de la
bourgeoisie. L'hérétique, le sorcier, le _maléficier_, étaient jetés
aux fagots; la saisie des meubles punissait l'usurier. Si une bête
rétive ou méchante tuait une femme ou un homme, et que le propriétaire
de cette bête avouât l'avoir connue vicieuse, on le pendait: la bête
était quelquefois attachée auprès de son maître. Un cochon, atteint et
convaincu d'avoir mangé un enfant, eut son procès fait; après quoi il
fut exécuté par la main du bourreau: la loi s'efforçait de montrer
son horreur pour le meurtre, dans ces temps de meurtre. L'enfant
coupable subissait la peine capitale comme l'homme en âge de raison:
on lui accordait dispense d'âge pour mourir.

A la porte de chaque chef-lieu des seigneuries s'élevait un gibet
composé de quatre piliers de pierre, d'où pendaient des squelettes
cliquetants.

Tout ce qui concerne la famille, dot, tutelle, partage, donation,
douaire, s'enchevêtrait, dans l'ancienne jurisprudence du moyen âge,
de l'état des hommes et des choses. A cette complication, que l'on
retrouve en partie dans les lois romaines en raison de la clientèle et
de l'esclavage, se joignait la confusion introduite par la féodalité,
à savoir, le franc-aleu, le fief et l'arrière-fief, les terres nobles
et non nobles, les biens de mainmorte, les diverses mouvances, les
droits seigneuriaux et ecclésiastiques, les coutumes non-seulement des
provinces, mais encore des cantons. Les mariages dans les familles
royales et princières produisaient des compositions et des
décompositions de fiefs; le sol, changeant sans cesse de limites,
avait la mobilité de la vie et de la fortune des hommes.

Indépendamment des raisons d'ambition, de jalousie, d'intérêts
commerciaux et politiques, il suffisait du service d'un fief pour
mettre à deux nations le fer à la main. Un homme lige du roi refusait
de rendre hommage; cet homme lige était ou Allemand, ou Flamand, ou
Savoyard, ou Catalan, ou Navarrais, ou Anglais: on saisissait ses
biens, et l'Europe était en feu. Un procès civil ou criminel
engendrait un procès politique, qui se plaidait et se jugeait entre
deux armées sur un champ de bataille. Jean, roi d'Angleterre, voit ses
États confisqués par un arrêt de la cour des pairs de France; le
prince Noir est sommé de comparaître devant Charles V, afin de
répondre aux accusations des barons de Gascogne: un huissier à verge
est chargé d'appréhender au corps le vainqueur de Poitiers, et de
signifier un exploit à la gloire.

Il me resterait beaucoup à dire sur la féodalité, mais peut-être en
ai-je déjà parlé trop longtemps: je viens à la chevalerie.


CHEVALERIE.

La chevalerie, dont on place ordinairement l'institution à l'époque de
la première croisade, remonte à une date fort antérieure. Elle est née
du mélange des nations arabes et des peuples septentrionaux, lorsque
les deux grandes invasions du nord et du midi se heurtèrent sur les
rivages de la Sicile, de l'Italie, de l'Espagne, de la Provence, et
dans le centre de la Gaule: cela nous donne une époque à peu près
certaine, comprise entre l'année 700 et l'année 753.

Le caractère de la chevalerie se forma parmi nous de la nature
sentimentale et fidèle du Teuton et de la nature galante et
merveilleuse du Maure, l'une et l'autre nature pénétrées de l'esprit
et enveloppées de la forme du christianisme. L'opinion exaltée qui a
tant contribué à l'émancipation du sexe féminin chez les nations
modernes nous vient des barbares du Nord: les Germains reconnaissaient
dans les femmes quelque chose de divin (_inesse quin etiam sanctum
aliquid et providum putant_). La mythologie de l'_Edda_ et les poésies
des scaldes décèlent le même enthousiasme chez les Scandinaves;
jusqu'au soleil, dans ces poésies, est une femme, la brillente
_Sunna_. Les lois gardent ces impressions délicates: quiconque a coupé
la chevelure d'une jeune fille est condamné à payer soixante-deux sous
d'or et demi; l'ingénu qui a pressé la main ou le doigt d'une femme
de condition libre est frappé d'une amende de quinze sous d'or, de
trente s'il lui a pressé l'avant-bras, de trente-cinq s'il lui a
pressé le bras au-dessus du coude, de quarante-cinq s'il lui a pressé
le sein (_si mamillam strinxerit_).

De leur côté, les premiers Arabes professaient un grand respect pour
les femmes, à en juger par le roman ou le poëme d'_Antar_, écrit ou
recueilli par Asmaï le grammairien, sous le règne du kalife Aroun al
Raschild. Antar, comme les chevaliers, est soumis à des épreuves; il
aime constamment et timidement la belle Ibla; il court mainte aventure
et fait des prouesses dignes de Roland; il a un cheval nommé Abjir,
une épée appelée Dhamy. Mais les mœurs arabes sont conservées: les
femmes boivent du lait de chamelle; et Antar, qui souffre qu'on le
_frappe_, paît souvent les troupeaux[62]. Saladin était un chevalier
tout aussi brave et moins cruel que Richard. On connaît les tournois,
les combats et les amours des Maures de Cordoue et de Grenade.

  [62] Voyez dans la _Revue française_ de juillet 1830 un article
  très-ingénieux de M. Delécluse, sur _Antar_.

Mais si Asmaï écrivait l'histoire d'Antar pour le kalife
Aroun-al-Raschild, contemporain de Charlemagne, Charlemagne n'a point
attendu, comme on l'a cru, le faux Turpin pour être transformé en
chevalier, lui et ses pairs.

Le roman publié sous le nom de Turpin, archevêque de Reims, fut
composé par un certain moine Robert, sur la fin du onzième siècle, au
moment de la première croisade. Ce moine se proposait d'animer les
chrétiens à la guerre contre les infidèles, par l'exemple de
Charlemagne et de ses douze pairs. C'est sur cette chronique que les
Anglais ont calqué l'histoire de leur roi Artus et des chevaliers de
la Table ronde.

Le prétendu Turpin n'était lui-même qu'un imitateur; fait qui me
semble avoir échappé jusque ici à tous les historiens. Soixante-dix
ans après la mort de Charlemagne, le moine de Saint-Gall écrivit la
vie de Karle le Grand, véritable roman du genre de celui d'_Antar_.
N'est-ce pas une chose curieuse de trouver la chevalerie tout juste à
la même époque chez les Franks et les Arabes? Le moine de Saint-Gall
tenait ses autorités, pour la législation ecclésiastique, de Wernbert,
célèbre abbé de Saint-Gall, et pour les actions militaires, du père de
ce même Wernbert. Le père de l'abbé Wernbert se nommait Adalbert, et
avait suivi son seigneur Gherold à la guerre contre les Huns (Avares),
les Saxons et les Esclavons. Le romancier dit naïvement: «Adalbert
était déjà vieux; il m'éleva quand j'étais encore très-petit; et
souvent, malgré mes efforts pour lui échapper, il me ramenait et me
contraignait d'écouter ses récits.»

Le vieux soldat raconte donc au futur jeune moine que les Huns
habitaient un pays entouré de neuf cercles. Le premier renfermait un
espace aussi grand que la distance de Constance à Tours: ce cercle
était construit en troncs de chênes, de hêtres, de sapins, et de
pierres très-dures; il avait vingt pieds de largeur et autant de
hauteur: il en était ainsi des autres cercles. Le terrible Charlemagne
renverse tout cela; ensuite il marche contre des barbares qui
ravageaient la France orientale; il les extermine et fait couper la
tête à tous les enfants qui dépassaient la hauteur de son épée.
Charlemagne est trahi par un de ses bâtards, petit nain bossu, confiné
au monastère de Saint-Gall. Karle avait dans ses armées des héros à
la manière de Roland: Cisher valait à lui seul une armée; on l'eût pu
croire de la race Enachim, tant il était grand; il montait un énorme
cheval, et quand le cheval refusait de passer la Doire enflée par les
torrents des Alpes, il le traînait après lui dans les flots, en lui
disant: «Par monseigneur Gall, de gré ou de force, tu me suivras.»
Cisher fauchait les Bohémiens comme l'herbe d'une prairie. «Que
m'importent, s'écriait-il, les Wenèdes, ces grenouillettes? J'en porte
sept, huit et même neuf enfilés au bout de ma lance, en murmurant je
ne sais quoi.»

Karle attaque Didier en Italie. Didier demande à Ogger si Karle est
dans l'armée qu'il aperçoit: «Non, dit Ogger; quand vous verrez les
moissons s'agiter d'horreur dans les champs, le sombre Pô et le Tésin
inonder les murs de la ville de leurs flots noircis par le fer, vous
pourrez croire à l'arrivée de Karle.» Alors s'élève au couchant un
nuage qui change le jour en ténèbres: Karle, cet homme de fer, avait
la tête couverte d'un casque de fer, et les mains garnies de gantelets
de fer; sa poitrine de fer et ses épaules étaient couvertes d'une
armure de fer; sa main gauche élevait en l'air une lance de fer, sa
main droite était posée sur son invincible épée; ses cuissards étaient
de fer, ses bottines de fer, son bouclier de fer: son cheval avait la
couleur et la force du fer; le fer couvrait les champs et les chemins;
et ce fer, si dur, était porté par un peuple dont le cœur était plus
dur que le fer. Et tout le peuple de la cité de Didier de s'écrier: «O
fer! Ah! que de fer!» _O ferrum! Heu ferrum!_

Une autre fois, Karle, accoutré d'une casaque de peau de brebis, va à
la chasse avec les grands de Pavie, vêtus de robes faites de peaux
d'oiseaux de Phénicie, de plumes de coucous, de queues de paons mêlées
à la pourpre de Tyr, et ornées de franges d'écorce de cèdre. On voit
Charlemagne, dans l'histoire, armer son second fils Louis chevalier,
en lui ceignant l'épée.

Le moine de Saint-Gall, qui se dit bégayant et édenté, mentionne aussi
le lion tué par Peppin le Bref. Le vétéran Adalbert, redisant les
exploits de Charlemagne à un enfant qui devait les écrire lorsqu'à son
tour il serait devenu vieux, ne ressemble pas mal à quelque grenadier
de Napoléon, racontant la campagne d'Égypte à un conscrit: tant la
fable et l'histoire sont mêlées dans la vie des hommes extraordinaires!

Ernold Nigel ou le Noir, dans son poëme sur Hlovigh le Débonnaire,
décrit le siége de Barcelone; et c'est encore un ouvrage de
chevalerie. Hlovigh ceint l'épée que Karle le Grand portait à son
côté. Les Maures, rangés sur les remparts, défendent la ville; Zadun,
leur chef, se dévoue pour les sauver; il se glisse le long des
murailles pour aller hâter les secours des Sarrasins de Cordoue: il
est pris. Mené à Louis, il crie aux siens: «Ouvrez vos portes!» et
leur fait en même temps un signe convenu pour les engager à se
défendre. La ville est forcée: dans le butin envoyé à Karle se
trouvent des cuirasses, de riches habits, des casques ornés de
crinières, un cheval parthe avec son harnois et son frein d'or.
L'armure de fer des chevaliers n'est point (comme on l'a cru encore
mal à propos) du onzième siècle; elle ne vient ni des Franks ni des
Arabes; elle vient des Perses, de qui les Romains l'empruntèrent: on a
vu la description qu'en fait Ammien Marcellin en parlant du triomphe
de Constance à Rome; on retrouve pareillement cette armure dans
l'escadron de grosse cavalerie que Constantin culbuta lorsqu'il
descendit des Alpes pour aller attaquer Maxence.

Les combats singuliers et les fêtes chevaleresques, la construction
de ces monuments appelés _gothiques_, qui virent prier les chevaliers
des croisades, coïncident aussi avec l'avénement des rois de la
seconde race. Hlovigh le Débonnaire envoie l'évêque Ebbon prêcher la
foi chez les Danois. Ebbon amène à Hlovigh Hérold, roi de ces peuples.
Hlovigh se rend à Ingelheim, aux bords du Rhin: «Là s'élève sur cent
colonnes un palais superbe........ Non loin du palais est une île que
le Rhin environne de ses eaux profondes, retraite tapissée d'une herbe
toujours verte, et que couvre une sombre forêt;» chasse superbe, où
Judith, femme de Hlovigh, magnifiquement parée, monte un noble
palefroi.

Béro et Samilon, deux guerriers de nation gothique, combattent en
champ clos devant Hlovigh, auprès du château d'Aix, dans un lieu
entouré de murailles de nacre, orné de terrasses gazonnées et plantées
d'arbres. «Les champions, d'une haute taille, sont montés sur des
coursiers rapides; tous deux attendent le signal qui doit être donné
par le roi. Dans l'arène paraît Gundold, qui se fait accompagner d'un
cercueil, selon son usage dans ces occasions.» Béro est vaincu; les
jeunes Franks l'arrachent à la mort, et Gundold renvoie son cercueil
sous l'appentis d'où il l'avait tiré.

    Miratur Gundoldus enim, feretrumque remittit
    Absque onere tectis, venerat unde, suum[63].

  [63] Les savants bénédictins ne peuvent s'empêcher de s'écrier
  dans une note, avec toute la joie naïve de l'érudition: «Gratiæ
  sint Nigello, qui veterum ritus nobis ediscerit!»

L'architecture dite lombarde, de l'époque des Karlovingiens, en
Italie, n'était que l'invasion de l'architecture orientale ou
néogrecque dans l'architecture romaine. Hakem, au huitième siècle,
bâtit la mosquée de Cordoue, type primitif de l'architecture sarrasine
occidentale. Au commencement du neuvième siècle, le palais d'Ingelheim
avait des centaines de colonnes, des toitures de formes variées, des
milliers de réduits, d'ouvertures et de portes: _centum perfixa
columnis... tectaque multimoda: mille aditus, reditus, millenaque
claustra domorum_. L'église présentait de grandes portes d'airain, et
de plus petites enrichies d'or: _Templa Dei..... ærati postes, aurea
ostiola_. Hérold, sa femme, ses enfants et ses compagnons,
contemplaient avec étonnement le dôme immense de l'église: _miratur
Herold, conjunx miratur, et omnes proles et socii culmina tanta Dei_.
Voilà donc clairement aux huitième et neuvième siècles les mœurs, les
aventures, les chants, les récits, les champions, les nains, les
fêtes, les armes, l'architecture de l'époque vulgaire de la
chevalerie; les voilà en même temps et à la fois d'une manière
spontanée chez les Maures et chez les chrétiens: voilà Charlemagne et
le kalife Aroun, Cisher et Antar, et leurs historiens contemporains,
Asmaï et le moine de Saint-Gall.

Les romanciers du douzième siècle qui ont pris Charlemagne, Roland et
Ogier pour leurs héros, ne se sont donc point trompés historiquement;
mais on a eu tort de vouloir faire des chevaliers un _corps_ de
chevalerie. Les cérémonies de la réception du chevalier, l'éperon,
l'épée, l'accolade, la veille des armes, les grades de page, de
damoiseau, de poursuivant, d'écuyer, sont des usages et des
institutions militaires qui remplaçaient d'autres usages et d'autres
institutions tombés en désuétude; mais ils ne constituaient pas un
corps de troupes homogène, discipliné, agissant sous un même chef dans
une même subordination.

Les ordres religieux chevaleresques ont été la cause de cette
confusion d'idées; ils ont fait supposer une chevalerie historique
_collective_, lorsqu'il n'existait qu'une chevalerie historique
_individuelle_. Au surplus, cette chevalerie individuelle fut délicate,
vaillante, généreuse, et garda l'empreinte des deux climats qui la
virent éclore; elle eut le vague et la rêverie du ciel noyé des
Scandinaves, l'éclat et l'ardeur du ciel pur de l'Arabie. La
chevalerie historique produisit en outre une chevalerie romanesque,
qui se mêla aux réalités, retentit par un extrême écho jusque dans le
règne de François Ier, où elle donna naissance à Bayard, comme elle
avait enfanté du Guesclin auprès du trône de Charles V. Le héros de
Cervantes fut le dernier des chevaliers: tel est l'attrait de ces
mœurs du moyen âge et le prestige du talent, que la satire de la
chevalerie en est devenue le panégyrique immortel.

Pour être reçu chevalier dans l'origine, il fallait être noble de père
et de mère, et âgé de vingt-et-un ans. Si un gentilhomme qui n'était
pas de _parage_ se faisait armer chevalier, _on lui tranchait les
éperons dorés sur le fumier_. Les fils des rois de France étaient
chevaliers sur les fonts de baptême: saint Louis arma ses frères
chevaliers; du Guesclin, second parrain du second fils de Charles V,
le duc d'Orléans, tira son épée, et la mit nue dans la main de
l'enfant nu: _Nudo tradidit ensem nudum_. Bayard, _sans paour et sans
reprouche_, conféra la chevalerie à François Ier. Le roi lui dit:
«Bayard, mon ami, je veux qu'aujourd'hui sois fait chevalier par vos
mains..... Avez vertueusement, en plusieurs royaumes et provinces,
combattu contre plusieurs nations..... Je delaisse la France, en
laquelle on vous connoist assez........ Depeschez-vous.» Alors prit
son épée Bayard, et dit: «Sire, autant vaille que si estois Roland, ou
Olivier, Gaudefroy ou Baudouyn son frère.» «Et puis après si cria
haultement, l'espée en la main dextre: Tu es bien heureuse d'avoir
aujourd'huy à un si beau et puissant roy donné l'ordre de la
chevalerie. Certes, ma bonne espée, vous serez moult bien comme
relique gardée, et sur toutes aultres honorée; et ne vous porteray
jamais, si ce n'est contre Turcs, Sarrasins ou Mores.» «Et puis feit
deux saults, et après remit au fourreau son espée.»

Les chevaliers prenaient les titres de _don_, de _sire_, de _messire_
et de _monseigneur_. Ils pouvaient manger à la table du roi; eux seuls
avaient le droit de porter la lance, le haubert, la double cotte de
mailles, la cotte d'armes, l'or, le vair, l'hermine, le petit-gris, le
velours, l'écarlate: ils mettaient une girouette sur leur donjon;
cette girouette était en pointe comme les pennons pour les simples
chevaliers, carrée comme les bannières pour les chevaliers bannerets.
On reconnaissait de loin le chevalier à son armure: les barrières des
lices, les ponts des châteaux s'abaissaient devant lui; les hôtes qui
le recevaient poussaient quelquefois le dévouement et le respect
jusqu'à lui abandonner leurs femmes.

La dégradation du chevalier félon était affreuse: on le faisait monter
sur un échafaud; on y brisait à ses yeux les pièces de son armure; son
écu, le blason effacé, était attaché et traîné à la queue d'une
cavale, monture dérogeante: le héraut d'armes accablait d'injures
l'ignoble chevalier. Après avoir récité les vigiles funèbres, le
clergé prononçait les malédictions du psaume 108. Trois fois on
demandait le nom du dégradé, trois fois le héraut d'armes répondait
qu'il ignorait ce nom, et n'avait devant lui qu'une foi mentie. On
répandait alors sur la tête du patient un bassin d'eau chaude; on le
tirait en bas de l'échafaud par une corde; il était mis sur une
civière, transporté à l'église, couvert d'un drap mortuaire, et les
prêtres psalmodiaient sur lui les prières des morts.

La chevalerie se conférait sur la brèche, dans la mine et la tranchée
d'une ville assiégée, sur un champ de bataille au moment d'en venir
aux mains. Le besoin de soldats s'accroissant à mesure que les nobles
périssaient, le serf fut admis à la chevalerie; des lettres de
Philippe de Valois déclarent gentilhomme le fils d'un serf qui avait
été armé chevalier: les Français ont toujours attribué la noblesse à
la charrue et à l'épée, et placé au même rang le laboureur et le
soldat. Dans la suite, au milieu des grandes guerres contre les
Anglais, on créa tant de chevaliers que ce titre s'avilit. François
Ier ajouta aux deux classes de chevaliers _bannerets_ et _bacheliers_
une troisième classe, composée de magistrats et de gens de lettres;
ils furent appelés _chevaliers ès lois_. Enfin, il ne resta de la
chevalerie qu'un nom honorifique, écrit dans les actes, ou porté par
les cadets de famille.

L'éducation militaire m'amène maintenant à parler de l'éducation
civile dans les siècles dont nous nous occupons.


ÉDUCATION.

L'éducation chez les Perses, les Grecs et les Romains, était persane,
grecque et romaine; je veux dire qu'on enseignait aux enfants ce qui
regarde la patrie; on ne les instruisait que des lois, des mœurs, de
l'histoire et de la langue de leurs aïeux. Lorsqu'à l'époque d'une
civilisation avancée les Romains se prirent d'admiration pour la Grèce
et vinrent aux écoles d'Athènes, ce n'était que la louable curiosité
de quelques patriciens oisifs.

Le monde moderne a présenté un phénomène dont il n'y a aucun exemple
dans le monde ancien: les enfants des barbares se séparèrent de leur
race par l'éducation: confinés dans des colléges, ils apprirent des
langues que leurs pères ne parlaient point, et qui cessaient d'être
parlées sur terre; ils étudièrent des lois qui n'étaient pas celles de
leur nation; ils ne s'occupèrent que d'une société morte, sans rapport
avec la société vivante de leur temps. Les vaincus, sortis d'un autre
sang et perpétuant le souvenir de ce qu'ils avaient été, renfermèrent
avec eux les fils de leurs vainqueurs comme des otages.

Il se forma au milieu des générations brutes un peuple d'intelligence
hors de la sphère où se mouvait la communauté matérielle, guerrière et
politique. Plus l'esprit autour des écoles était simple, grossier,
naturel, illettré, plus dans l'intérieur de ces écoles il était
raffiné, subtil, métaphysique et savant. Les barbares avaient commencé
par égorger les prêtres et les moines; devenus chrétiens, ils
tombèrent à leurs pieds. Ils s'empressèrent de contribuer à la
fondation des colléges et des universités: admirant ce qu'ils ne
comprenaient pas, ils crurent ne pouvoir accorder aux étudiants trop
de priviléges. Une véritable république, ayant ses tribunaux, ses
coutumes et ses libertés, s'établit pour les enfants au centre même de
la monarchie des pères.

L'université de Paris, fille aînée de nos rois, bien qu'elle ne
descendît pas de Charlemagne, n'était pas la seule en France; vingt
autres existaient sur son modèle. Celle de Montpellier devint célèbre;
on y professa le droit romain aussitôt que les exemplaires des
_Pandectes_ furent devenus moins rares par la découverte et les copies
du manuscrit d'Amalfi. L'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande, l'Allemagne,
l'Italie, l'Espagne, le Portugal, possédaient les mêmes corps
enseignants. On voit dans les hagiographes et les chroniqueurs que le
même écolier, afin d'embrasser les diverses branches des sciences,
étudiait successivement à Paris, à Oxford, à Mayence, à Padoue, à
Salamanque, à Coïmbre. L'université de Paris avait une poste à son
usage, longtemps avant que Louis XI eût fait un pareil établissement.

On sent quelle activité les institutions universitaires, dégagées des
lois nationales, devaient donner aux esprits; combien elles devaient
accroître le trésor commun des idées: or, tout arrive par les idées;
elles produisent les faits, qui ne leur servent que d'enveloppe.

Une multitude de colléges s'élevèrent auprès des universités. Sous
Philippe le Bel, qui fonda l'université d'Orléans, on vit s'établir le
collége de la reine de Navarre, celui du cardinal Le Moyne, et celui
de Montaigu, archevêque de Narbonne. Depuis le règne de Philippe de
Valois jusqu'à la fin du règne de Charles V, on compte l'érection du
collége des Lombards pour les écoliers italiens, des colléges de
Tours, de Lisieux, d'Autun, de l'_Ave Maria_, de Mignon ou Grandmont,
de Saint-Michel, de Cambrai, d'Aubusson, de Bonnecourt, de Tournai, de
Bayeux, des Allemands, de Boissy, de Dainville, de Maître Gervais, de
Beauvais (_Hist. de l'Univ._, tom. III, liv. III; _Antiq. de Paris_;
_Trés. des Ch._). A François Ier est dû l'établissement du Collége
Royal, avec les trois chaires de langues hébraïque, grecque et latine:
on avait commencé à enseigner le grec dans l'université de Paris sous
Charles VIII; on y expliquait alors les dialogues de Platon. Henri II,
Charles IX, Henri III, augmentèrent les chaires savantes d'une chaire
de philosophie grecque et latine, d'une chaire de langue arabe et
d'une chaire de chirurgie. Louis XIII, Louis XIV et Louis XV
ajoutèrent au Collége Royal des chaires pour l'étude du droit canon,
pour celle des langues syriaque, turque et persane, pour
l'enseignement de la littérature française, de l'astronomie, de la
mécanique, de la chimie, de l'anatomie, de l'histoire naturelle, du
droit de la nature et des gens. Le collége des Quatre-Nations rappelle
le nom de Mazarin. Tout se formait par grandes masses ou par grands
corps dans l'ancienne monarchie: clergé, noblesse, tiers état,
magistrature, éducation.

Ces universités et ces colléges furent autant de foyers où
s'allumèrent comme des flambeaux les génies dont la lumière pénétra
les ténèbres du moyen âge: nuit féconde, puissant chaos, dont les
flancs portaient un nouvel univers. Lorsque la barbarie envahit la
civilisation, elle la fertilise par sa vigueur et sa jeunesse; quand,
au contraire, la civilisation envahit la barbarie, elle la laisse
stérile; c'est un vieillard auprès d'une jeune épouse: les peuples
civilisés de l'ancienne Europe se sont renouvelés dans le lit des
sauvages de la Germanie; les peuples sauvages de l'Amérique se sont
éteints dans les bras des peuples civilisés de l'Europe.

Saint Bernard, Abeilard, Scott, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Albert,
Roger Bacon, Henri de Gand, Hugues de Saint-Cher, Alexandre de
Hallays, Alain de l'Ille, Yves de Triguer, Jacques de Voragines,
Guillaume de Nangis, Jean de Meun, Guillaume Duranty, Jean Adam,
Guillaume Pelletier, Barthélemi Glaunwil et Pierre Bercheur, Albert de
Saxe, Froissart, Nicolas Oresme, Jacques de Dondis, Nicolas Flamel,
Accurse, Barthole, Gratien, Pierre d'Ailly, Nicolas Clémengis, Gerson,
Thomas Connecte, Benoît Gentian, Jean de Courtecuisse, Vincent
Ferrier, Juvénal des Ursins, Pic de la Mirandole, Chartier, Martial
d'Auvergne, François Villon et Robert Gaguin forment la chaîne de ces
hommes qui nous amènent des premiers jours du moyen âge au temps de
la renaissance des lettres. Leur célébrité fut grande, et les surnoms
par lesquels on les distingua prouvent l'admiration naïve de leurs
siècles. Albert fut surnommé le Grand; Thomas d'Aquin, l'Ange de
l'école; Roger Bacon, le Docteur admirable; Henri de Gand, le Docteur
solennel; Henri de Suze, la Splendeur du droit; Alexandre de Hallays,
le Docteur irréfragable, Alain de l'Ille, le Docteur universel;
Bonaventure, le Docteur séraphique; Scott, le Docteur subtil; Gilles
de Rome, le Docteur très-fondé.

Ces hommes, avec des talents divers, formaient des écoles, avaient des
disciples, comme les anciens philosophes de la Grèce. Albert inventa
une machine parlante; Roger Bacon découvrit peut-être la poudre[64],
le télescope et le microscope; Jacques de Dondis composa une horloge
céleste ou une sphère mouvante. Saint Thomas d'Aquin est un génie tout
à fait comparable aux plus rares génies philosophiques des temps
anciens et modernes; il tient de Platon et de Malebranche pour la
spiritualité, d'Aristote et de Descartes pour la clarté et la logique.
Les scottistes et les thomistes, les réalistes et les nominaux,
ressuscitèrent les deux sectes de la forme et de l'idée. Vers l'an
1050, les écrits d'Aristote avaient été apportés par les Arabes en
Espagne, et de l'Espagne ils passèrent en France. Bérenger, Abeilard,
Gilbert de la Porée, firent revivre la doctrine du Stagirite; mais les
Pères grecs et latins ayant depuis longtemps frappé d'anathème cette
doctrine, un concile tenu à Paris, en 1209, condamna au feu les écrits
dans lesquels elle était renfermée. L'interdiction dura plus de
quatre-vingts ans: on se relâcha ensuite, et en 1447 le triomphe
d'Aristote fut tel, qu'on n'enseigna plus d'autre philosophie que la
sienne. Un siècle après, Ramus, qui osa s'élever contre sa logique,
fut la victime du fanatisme scolastique. Il fallut attendre Gassendi
et Descartes pour triompher du précepteur d'Alexandre.

  [64] Connue d'ailleurs à la Chine, ainsi que la boussole,
  l'imprimerie, le gaz, etc. Ces découvertes matérielles devaient
  naturellement avoir lieu chez une société à longue vie, comme
  celle des Chinois.

Duranti, Barthole, Alciat, et plus tard Cujas furent les lumières du
droit.

On se fera une idée de l'influence que ces hommes exerçaient sur leur
temps, en rappelant les effets de leurs leçons: la classe où Albert le
Grand enseignait ne suffisant plus à la multitude des auditeurs, il se
vit obligé de professer en plein air, sur la place qui prit le nom de
_Maître-Albert_. Foulques écrit à Abeilard: «Rome t'envoyait ses enfants
à instruire; et celle qu'on avait entendue enseigner toutes les
sciences montrait, en te passant ses disciples, que ton savoir était
encore supérieur au sien. Ni la distance, ni la hauteur des montagnes,
ni la profondeur des vallées, ni la difficulté des chemins parsemés de
dangers et de brigands ne pouvaient retenir ceux qui s'empressaient
vers toi. La jeunesse anglaise ne se laissait effrayer ni par la mer
placée entre elle et toi, ni par la terreur des tempêtes; et à ton nom
seul, méprisant les périls, elle se précipitait en foule. La Bretagne
reculée t'envoyait ses habitants pour les instruire; ceux de l'Anjou
venaient te soumettre leur férocité adoucie. Le Poitou, la Gascogne,
l'Ibérie, la Normandie, la Flandre, les Teutons, les Suédois, ardents
à te célébrer, vantaient et proclamaient sans relâche ton génie. Et je
ne dis rien des habitants de la ville de Paris et des parties de la
France les plus éloignées comme les plus rapprochées, tous avides de
recevoir tes leçons, comme si près de toi seul ils eussent pu trouver
l'enseignement[65].»

  [65] Cette élégante traduction est d'une femme (_OEuvres de madame
  Guizot_).

La foule des maîtres et des écoliers de l'université était telle quand
ils allaient en procession à Saint-Denis, que les premiers rangs du
cortége entraient dans la basilique de l'abbaye, lorsque les derniers
sortaient de l'église des Mathurins de Paris. Appelée à donner son
vote sur la question de l'extinction du schisme, l'université fournit
dix mille suffrages; elle proposa d'envoyer à un enterrement
vingt-cinq mille écoliers pour en augmenter la pompe. On voit ce grand
corps figurer dans toutes les crises politiques de la monarchie, et
particulièrement sous les règnes de Charles V, de Charles VI et de
Charles VII. Factieux ou fidèle, il lâchait ou retenait les flots
populaires, tandis que des esprits novateurs élevés à ses leçons
agitaient les questions religieuses, poussaient, par la hardiesse de
leurs doctrines, par leurs déclamations contre les vices du clergé et
des grands, à ces réformes dont Arnaud de Brescia avait donné
l'exemple en Italie et Wickleff en Angleterre.

Cette vie des universités et des colléges occupe une place
considérable dans le tableau des mœurs générales, qui me reste à
peindre.


MOEURS GÉNÉRALES DES XIIe, XIIIe ET XIVe SIÈCLES.

L'histoire moderne doit prendre soin de détruire un mensonge, non des
chroniqueurs, qui sont unanimes sur la corruption des bas siècles,
mais de l'ignorance et de l'esprit de parti des temps où nous vivons:
on s'est figuré que si le moyen âge était barbare, du moins la morale
et la religion faisaient le contre-poids de sa barbarie; on se
représente les anciennes familles, grossières sans doute, mais assises
dans une sainte union à l'âtre domestique, avec toute la simplicité de
l'âge d'or. Rien de plus contraire à la vérité.

Les barbares s'établirent au milieu de la société romaine dépravée par
le luxe, dégradée par l'esclavage, pervertie par l'idolâtrie. Les
Franks, très-peu nombreux, relativement à la population gallo-romaine,
ne purent assainir les mœurs; ils étaient eux-mêmes fort corrompus
quand ils entrèrent en Gaule.

C'est une grande erreur que d'attribuer l'innocence à l'état sauvage;
tous les appétits de la nature se développent sans contrôle dans cet
état: la civilisation seule enseigne les qualités morales. La
profession des armes, qui inspire certaines vertus, ne produit point
la tempérance: Sainte-Palaye est obligé de convenir que les chevaliers
ne se recommandaient guère par la rigidité des mœurs.

De la société romaine et de la société barbare résulta une double
corruption; on reconnaît très-bien les vices de l'une et de l'autre
société, comme on distingue à leur confluent les eaux de deux fleuves
qui s'unissent: la rapine, la cruauté, la brutalité, la luxure
animale, étaient frankes; la bassesse, la lâcheté, la ruse, la
turpitude de l'esprit, la débauche raffinée, étaient romaines.

Et ces remarques ne se doivent pas entendre de quelques années, de
quelques règnes: elles s'appliquent aux siècles qui précèdent le moyen
âge, depuis le règne de Khlovigh jusqu'à celui de Hugues Capet: et aux
siècles du moyen âge, depuis le règne de Hugues Capet jusqu'à celui de
François Ier.

Le christianisme chercha, autant qu'il le put, à guérir la gangrène
des temps barbares; mais l'esprit de la religion était moins suivi
que la lettre; on croyait plus à la croix qu'à la parole du Christ; on
adorait au Calvaire, on n'assistait point au sermon de la Montagne. Le
clergé se déprava comme la foule. Si l'on veut pénétrer à fond l'état
intérieur de cette époque, il faut lire les conciles et les chartes
d'abolition (lettres de grâce accordées par les rois); là se montrent
à nu les plaies de la société. Les conciles reproduisent sans cesse
les plaintes contre la licence des mœurs et la recherche des remèdes
à y apporter; les chartes d'abolition gardent les détails des
jugements et des crimes qui motivaient les lettres royaux. Les
capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs sont remplis de
dispositions pour la réformation du clergé.

On connaît l'épouvantable histoire du prêtre Anastase enfermé vivant
avec un cadavre, par la vengeance de l'évêque Caulin (GRÉGOIRE DE
TOURS). Dans les canons ajoutés au premier concile de Tours, sous
l'épiscopat de saint Perpert, on lit: «Il nous a été rapporté que des
prêtres, ce qui est horrible (_quod nefas_), établissaient des auberges
dans les églises, et que le lieu où l'on ne doit entendre que des
prières et des louanges de Dieu retentit du bruit des festins, de
paroles obscènes, de débats et de querelles.»

Baronius, si favorable à la cour de Rome, nomme le dixième siècle le
siècle de fer, tant il voit de désordres dans l'Église. L'illustre et
savant Gherbert, avant d'être pape sous le nom de Sylvestre II, et
n'étant encore qu'archevêque de Reims, disait: «Déplorable Rome, tu
donnas à nos ancêtres les lumières les plus éclatantes, et maintenant
tu n'as plus que d'horribles ténèbres....... Nous avons vu Jean
Octavien conspirer, au milieu de mille prostituées, contre le même
Othon qu'il avait proclamé empereur. Il est renversé, et Léon le
Néophyte lui succède. Othon s'éloigne de Rome, et Octavien y rentre;
il chasse Léon, coupe les doigts, les mains et le nez au diacre Jean;
et, après avoir ôté la vie à beaucoup de personnages distingués, il
périt bientôt lui-même..... Sera-t-il possible de soutenir encore
qu'une si grande quantité de prêtres de Dieu, dignes par leur vie et
leur mérite d'éclairer l'univers, se doivent soumettre à de tels
monstres, dénués de toute connaissance des sciences divines et
humaines?»

Il nous reste une satire d'Adalbéron, évêque de Laon; c'est un
dialogue entre le poëte et le roi Robert. «Adalbéron représente les
juges obligés de porter le capuchon, les évêques dépouillés, réduits à
suivre la charrue; et les siéges épiscopaux, quand ils viennent à
vaquer, occupés par des mariniers et des pâtres. Un moine est
transformé en soldat; il porte un bonnet de peau d'ours; sa robe,
naguère longue, est écourtée, fendue par devant et par derrière; à sa
ceinture étroite est suspendu un arc, un carquois, des tenailles, une
épée. Il n'y avait autrefois parmi les ministres du Seigneur ni
bourreaux, ni aubergistes, ni gardeurs de cochons et de boucs; ils
n'allaient point au marché public; ils ne faisaient point blanchir les
étoffes.»

Adalbéron, étendant son sujet, remarque que le noble et le serf ne
sont pas soumis à la même loi; que le noble est entièrement libre. Le
roi prend la défense de la condition servile: «Cette classe, dit-il,
ne possède rien sans l'acheter par un dur travail. Qui pourrait
compter les peines, les courses et les fatigues qu'ont à supporter les
serfs? Il n'y a aucune fin à leurs larmes.» Adalbéron répond que «la
famille du Seigneur est divisée en trois classes: l'une prie, l'autre
combat, la troisième travaille.»

Adalbéron avait vu finir la seconde race et commencer la troisième; il
avait joué un rôle dans les trahisons qui se pratiquent à la chute et
au renouvellement des empires. Peut-être avait-il été lié intimement
avec Emma, femme de Lother, quoiqu'il fût évêque; il était d'une
grande famille de Lorraine, il avait étudié sous Gherbert; il n'aimait
pas les moines, et il entrait dans la querelle des évêques nobles
contre les religieux plébéiens. On retrouve en lui cette partie de la
société intelligente qui ne fut jamais barbare.

Saint Bernard ne montre pas plus d'indulgence aux vices de son siècle;
saint Louis fut obligé de fermer les yeux sur les prostitutions et les
désordres qui régnaient dans son armée. Pendant le règne de Philippe
le Bel, un concile est convoqué exprès pour remédier au débordement
des mœurs. L'an 1351, les prélats et les ordres mendiants exposent
leurs mutuels griefs à Avignon, devant Clément VII. Ce pape, favorable
aux moines, apostrophe les prélats: «Parlerez-vous d'humilité, vous si
vains et si pompeux dans vos montures et vos équipages? Parlerez-vous
de pauvreté, vous si avides que tous les bénéfices du monde ne vous
suffiraient pas? Que dirai-je de votre chasteté?... Vous haïssez les
mendiants, vous leur fermez vos portes; et vos maisons sont ouvertes à
des sycophantes et à des infâmes (_lenonibus et truffatoribus_).»

La simonie était générale: les prêtres violaient presque partout la
règle du célibat; ils vivaient avec des femmes perdues, des concubines
et des chambrières; un abbé de Noréis avait dix-huit enfants. En
Biscaye on ne voulait que des prêtres qui eussent des _commères_,
c'est-à-dire des femmes supposées légitimes.

Pétrarque écrit à l'un de ses amis: «Avignon est devenu un enfer, la
sentine de toutes les abominations. Les maisons, les palais, les
églises, les chaires du pontife et des cardinaux, l'air et la terre,
tout est imprégné de mensonge; on traite le monde futur, le jugement
dernier, les peines de l'enfer, les joies du paradis, de fables
absurdes et puériles.» Pétrarque cite à l'appui de ses assertions des
anecdotes scandaleuses sur les débauches des cardinaux. Et lui-même,
abbé chaste et fidèle amant de Laure, était entouré de bâtards.

Dans un sermon prononcé devant le pape en 1364, le docteur Nicolas
Oresme prouva que l'Antechrist ne tarderait pas à paraître, par six
raisons tirées de la perte de la doctrine, de l'orgueil des prélats,
de la tyrannie des chefs de l'Église, et de leur aversion pour la
vérité.

Les sirventes, qui n'épargnaient ni les papes, ni les rois, ni les
nobles, ne ménageaient pas plus le clergé que les sermons: «Dis donc,
seigneur évêque, tu ne seras jamais sage qu'on ne t'ait rendu
eunuque.--Ah! faux clergé, traître, menteur, parjure, débauché! saint
Pierre n'eut jamais rentes, ni châteaux, ni domaines; jamais il ne
prononça excommunication. Il y a des gens d'Église qui ne brillent que
par leur magnificence, et qui marient à leurs neveux les filles qu'ils
ont eues de leur mie.» (RAYNOUARD, _Troubadours_.)

«Une vile multitude, qui ne combattit jamais, enlève aux nobles leur
tour et leur chastel: le bouc attaque le loup.»--«Notre évêque vend
une bière mille sous à ses amis décédés.»--«C'est le pape qui règne;
il rampe aux pieds du monarque puissant, il accable le roi
malheureux.»

Toute la terre féodale se ressemblait; mêmes censures en Angleterre:

«Auprès d'une abbaye se trouve un couvent de nonnes, au bord d'une
rivière douce comme du lait. Aux jours d'été, les jeunes nonnes
remontent cette rivière en bateau; et quand elles sont loin de
l'abbaye, le diable se met tout nu, se couche sur le rivage, et se
prépare à nager. Agile, il enlève les jeunes moines, et revient
chercher les nonnes. Il enseigne à celles-ci une oraison: le moine,
bien disposé, aura douze femmes à l'année, et il deviendra bientôt le
père abbé.» Je supprime de grossières obscénités en vieux anglais.

Le _Credo_ de Pierre Laboureur (Piter Plowman) est une satire amère
contre les moines mendiants:

«J'ai rencontré, assis sur un banc, un frère affreux; il était gros
comme un tonneau; son visage était si plein, qu'il avait l'air d'une
vessie remplie de vent, ou d'un sac suspendu à ses deux joues et à son
menton. C'était une véritable oie grasse, qui faisait remuer sa chair
comme une boue tremblante.»

Les châtelains et les châtelaines chantaient, aimaient, se
gaudissaient, et par moments ne croyaient pas trop en Dieu. Le vicomte
de Beaucaire menace son fils Aucassin de l'enfer, s'il ne se sépare de
Nicolette, sa mie. Le damoiseau répond qu'il se soucie fort peu du
paradis, rempli de moines fainéants demi-nus, de vieux prêtres
crasseux et d'ermites en haillons. Il veut aller en enfer, où les
grands rois, les paladins, les barons, tiennent leur cour plénière; il
y trouvera de belles femmes qui ont aimé des ménestriers et des
jongleurs, amis du vin et de la joie. (LE GRAND D'AUSSY, RAYNOUARD;
_Hist. de Phil.-Auguste_, CAPEFIGUE, etc.)

On voit un comte d'Armagnac, Jean V, épouser publiquement sa sœur, et
vivre avec elle dans son château, en tout honneur de baronnage.

Ces nobles de la gaie science n'étaient pas toujours si courtois et si
damoiseaux qu'ils ne se transformassent en brigands sur les grands
chemins et dans les forêts. Les bourgeois de Laon appelèrent à leur
secours Thomas de Coucy, seigneur du château de Marne. Thomas, tout
jeune encore, pillait les pauvres et les pèlerins qui se rendaient à
Jérusalem, et qui revenaient de la Terre Sainte. Afin d'obtenir de
l'argent de ces captifs, il les pendait par les pouces, et leur
mettait de grosses-pierres sur les épaules pour ajouter à leur
pesanteur naturelle; il se promenait en dessous de ces gibets vivants,
et achevait à coups de bâton les victimes qui ne possédaient rien ou
qui refusaient de payer. Ayant un jour jeté un lépreux au fond d'un
cachot, le nouveau Cacus fut assiégé dans son antre par tous les
lépreux de la contrée[66].

  [66] GUIBERTI, _De vita sua_.

Un seigneur de Tournemine, assigné dans son manoir d'Auvergne par un
huissier appelé _Loup_, lui fit couper le poing, disant que jamais loup
ne s'était présenté à son château sans qu'il n'eût laissé sa patte
clouée à la porte.

Regnault de Pressigny, seigneur de Marans près de La Rochelle,
rançonneur de bourgeois, voleur de grands chemins, détrousseur de
passants, se plaisait à crever un œil et à arracher la barbe à tout
moine traversant les terres de sa seigneurie. Quand il envoyait au
supplice les malheureux qui refusaient de se racheter, et que ceux-ci
en appelaient à la justice du roi, Pressigny, qui apparemment savait
le latin, leur répondait, en équivoquant sur les mots, qu'ils se
plaignaient à tort de ne pas mourir dans les règles; qu'ils mouraient
_jure aut injuria_.

Le moyen âge offre un tableau bizarre, qui semble être le produit
d'une imagination puissante, mais déréglée. Dans l'antiquité, chaque
nation sort pour ainsi dire de sa propre source; un esprit primitif,
qui pénètre tout et se fait sentir partout, rend homogènes les
institutions et les mœurs. La société du moyen âge était composée des
débris de mille autres sociétés: la civilisation romaine, le paganisme
même, y avaient laissé des traces; la religion chrétienne y apportait
ses croyances et ses solennités; les barbares franks, goths,
bourguignons, anglo-saxons, danois, normands, retenaient les usages et
le caractère propres à leurs races. Tous les genres de propriété se
mêlaient, toutes les espèces de lois se confondaient: l'aleu, le fief,
la mainmortable, le Code, le Digeste, les lois salique, gombette,
wisigothe, le droit coutumier. Toutes les formes de liberté et de
servitude se rencontraient: la liberté monarchique du roi, la liberté
aristocratique du noble, la liberté individuelle du prêtre, la liberté
collective des communes, la liberté privilégiée des villes, de la
magistrature, des corps de métiers et des marchands; la liberté
représentative de la nation; l'esclavage romain, le servage barbare,
la servitude de l'aubain. De là ces spectacles incohérents, ces usages
qui se paraissent contredire, qui ne se tiennent que par le lien de la
religion. On dirait des peuples divers n'ayant aucun rapport les uns
avec les autres, étant seulement convenus de vivre sous un commun
maître autour d'un même autel.

Jusque dans son apparence extérieure, la France offrait alors un
tableau plus pittoresque et plus national qu'elle ne le présente
aujourd'hui. Aux monuments nés de notre religion et de nos mœurs,
nous avons substitué, par une déplorable affectation de l'architecture
bâtarde romaine, des monuments qui ne sont ni en harmonie avec notre
ciel ni appropriés à nos besoins; froide et servile copie, laquelle a
porté le mensonge dans nos arts, comme le calque de la littérature
latine a détruit dans notre littérature l'originalité du génie frank.
Ce n'était pas ainsi qu'imitait le moyen âge; les esprits de ce
temps-là admiraient aussi les Grecs et les Romains, ils recherchaient
et étudiaient leurs ouvrages; mais, au lieu de s'en laisser dominer,
ils les maîtrisaient, les façonnaient à leur guise, les rendaient
français, et ajoutaient à leur beauté par cette métamorphose pleine de
création et d'indépendance.

Les premières églises chrétiennes dans l'Occident ne furent que des
temples retournés: le culte païen était extérieur, la décoration du
temple fut extérieure; le culte chrétien était intérieur, la
décoration de l'église fut intérieure. Les colonnes passèrent du
dehors au dedans de l'édifice, comme dans les basiliques, où se
tinrent les assemblées des fidèles quand ils sortirent des cryptes et
des catacombes. Les proportions de l'église surpassèrent en étendue
celles du temple, parce que la foule chrétienne s'entassait sous la
voûte de l'église, et que la foule païenne était répandue sous le
péristyle du temple. Mais lorsque les chrétiens devinrent les maîtres,
ils changèrent cette économie, et ornèrent aussi du côté du paysage et
du ciel leurs édifices.

L'architecture néogrecque, par une même émancipation de l'esprit
humain, se montra en Orient avec le néoplatonisme; il était naturel
que les arts suivissent les idées, et surtout les idées religieuses,
auxquelles ils sont appliqués de préférence chez les peuples. Les
premiers essais, ou plutôt les premiers jeux de cette architecture, se
firent remarquer dans les temples de Daphné, de Balbek et de Palmyre:
elle se développa en Syrie dans les monuments de sainte Hélène; elle
devenait chrétienne à Jérusalem, à l'époque où le néoplatonisme
devenait chrétien au concile de Nicée. Justinien la fit régner en
bâtissant sur les fondements de la Sainte-Sophie romaine de Constance
la Sainte-Sophie néogrecque d'Isidore de Milet. De là elle passa en
Italie, et déploya son art dans l'église octogone de Saint-Vital à
Ravenne: Charlemagne, au huitième siècle, reproduisit ce mouvement
agrandi à Aix-la-Chapelle. «Il edifia eglises et abbayes en divers
lieux, en l'honneur de Dieu et au proufit de son ame. Aucunes en
commença et aucunes en parfit. Entre les autres fonda l'eglise de
Aix-la-Chapelle, d'œuvre merveilleuse, en l'honneur de Nostre-Dame
Sainte-Marie... Divers palais commença en divers lieux, d'œuvre
cousteuse: un en fit auprès de la cité de Mayence, de lez une ville
qui a nom Ingelheim; un autre en la cité, sur le fleuve de Vahalam. Si
commanda dans tout son royaume, à tous les evesques et à tous ceux à
qui les cures appartenoient, que toutes les eglises et toutes les
abbayes qui estoient dechues par vieillesse fussent refaictes et
restaurées: et pour ce que cette chose ne fust mise en nonchaloir, il
leur mandoit expressement par ses messages qu'ils accomplissent ses
commandements.»

Trois siècles plus tard, l'architectonique nouvelle aborda une seconde
fois aux rivages latins, et annonça son retour par l'édification de la
cathédrale de Pise. Il y a des erreurs que la voix populaire consacre,
et auxquelles la science est obligée de se soumettre: le néogrec, en
Italie, fut appelé l'_architecture lombarde_, et en France,
l'_architecture gothique_; et ni les Lombards ni les Goths n'y avaient
mis la main; Théodoric même se contenta d'imiter ou de réparer les
masses du Forum et du Champ de Mars.

Tandis que l'architecture néogrecque, infidèle au Parthénon abandonné,
s'emparait des édifices chrétiens, elle envahissait aussi les édifices
mahométans. Les Arabes l'_orientalisèrent_ pour le calife Aroun et les
_Mille et une Nuits_; ils l'emmenèrent avec eux dans leurs conquêtes;
elle arriva de la mosquée du Kaire en Égypte à celle de Cordoue en
Espagne, à peu près au moment où les exarques de Ravenne
l'introduisaient en Italie. Ainsi la puînée de l'Ionie parut dans
l'Europe occidentale, portant d'une main l'étendard du prophète, et de
l'autre celui du Christ: l'Alhambrah à Grenade, et Saint-Marc à
Venise, témoignent de son inconstance et des merveilles de ses
caprices. Plus d'ordres distincts, plus d'architraves ou architraves
brisées: au lieu de portique, un portail; au lieu de fronton, une
façade; au lieu de frise, de corniche et d'entablement, une
balustrade.

Enfin, avec le treizième siècle rayonna cette architecture à ogives,
qui se plut surtout dans les pays de la domination franke, saxonne et
germanique; au delà des Pyrénées et des Alpes, elle rencontra les
préjugés et les chefs-d'œuvre de l'architecture mozarabique, du style
bâtard romain, et du primitif dorique de la Grande Grèce.
L'architecture à ogives fut une conquête des croisades de
Philippe-Auguste et de saint Louis.

A la colonnette écourtée, aux grosses colonnes à chapiteaux historiés,
succédèrent les minces et longues colonnes en faisceaux, ramifiées à
leurs sommets, s'épanouissant en fusées, projetant dans les airs leurs
délicates nervures, qui devenaient comme la fragile charpente des
combles. Au plein cintre des arches, aux voussures en anse de panier,
se substituèrent les ogives, arceaux en forme d'arête, dont l'origine
est peut-être persane, et le patron la feuille du mûrier indien, si
toutefois l'ogive n'est pas le simple tracé d'un crayon facile.
L'ogive ne se sépare pas tellement du néogrec qu'on ne l'y retrouve
comme cent autres traits.

Le cercle, figure géométrique rigoureuse, ne laisse rien à
l'arbitraire; l'ellipse, courbe flexible, se renfle ou se redresse au
gré de celui qui l'emploie: l'ogive, dont le foyer n'est que la
rencontre des deux ellipses d'un triangle curviligne, se pouvait donc
élargir et rétrécir depuis le plus court diamètre jusqu'au diamètre le
plus long; propriété qui laissait un jeu immense au goût de l'artiste,
et qui explique la variété du gothique. Pas un seul monument dans cet
ordre ne ressemble à l'autre, et dans chaque monument aucun détail
n'est invinciblement symétrique; l'ornement même est quelquefois
calculé pour ne pas produire son effet naturel: de petites figures
logées dans des niches, ou dans les moulures concentriques des portes,
y sont arrangées de manière qu'on les prendrait pour des arabesques,
des volutes, des enroulements, des astragales, et non pour des
dispositions de la statuaire.

En imitant les constructions sarrasines, les architectes chrétiens les
exhaussèrent et les dilatèrent; ils plantèrent mosquées sur mosquées,
colonnes sur colonnes, galeries sur galeries; ils attachèrent des
ailes aux deux côtés du chœur, et des chapelles aux ailes. Partout la
ligne spirale remplaça la ligne droite; au lieu du toit plat ou bombé,
se creusa une voûte étroite fermée en cercueil ou en carène de
vaisseau; les tours ouvragées dépassèrent en hauteur les minarets.

La chrétienté élevait à frais communs, au moyen des quêtes et des
aumônes, ces cathédrales dont, chaque État en particulier n'était pas
assez riche pour payer la main d'œuvre, et dont aucune n'est achevée.
Dans ces vastes et mystérieux édifices se gravaient en relief ou en
creux, comme avec un emporte-pièce, les parures de l'autel, les
monogrammes sacrés, les vêtements et les choses à l'usage des
ministres: les bannières, les croix de divers agencements, les
calices, les ostensoirs, les dais, les chapes, les capuchons, les
crosses, les mitres, dont les formes se retrouvent dans le gothique,
conservaient les symboles du culte, en produisant des effets d'art
inattendus; assez souvent les gouttières étaient taillées en figures
de démons obscènes ou de moines vomissants. Cette architecture du
moyen âge offrait un mélange du tragique et du bouffon, du gigantesque
et du gracieux, comme les poëmes et les romans de la même époque.

Les plantes de notre sol, les arbres de nos bois, le trèfle et le
chêne, décoraient aussi les églises, de même que l'acanthe et le
palmier avaient embelli les temples du pays et du siècle de Périclès.
Au dedans une cathédrale était une forêt, un labyrinthe dont les mille
arcades, à chaque mouvement du spectateur, s'intersectaient, se
séparaient, s'enlaçaient de nouveau en chiffres, en cerceaux, en
méandres; cette forêt était éclairée par des rosaces à jour incrustées
de vitraux peints, qui ressemblaient à des soleils brillants de mille
couleurs sous la feuillée: en dehors, cette même cathédrale avait
l'air d'un monument auquel on aurait laissé sa cage, ses arcs-boutants
et ses échafauds; et, afin que les appuis de la nef aérienne n'en
déparassent pas la structure, le ciseau les avait tailladés: on n'y
voyait plus que des arches de pont, des pyramides, des aiguilles et
des statues.

Les ornements qui n'adhéraient pas à l'édifice se mariaient à son
style: les tombeaux étaient de forme gothique; et la basilique, qui
s'élevait comme un grand catafalque au-dessus d'eux, semblait s'être
moulée sur leur forme. On admire encore à Auch un de ces chœurs en
bois de chêne si communs dans les abbayes, et qui répétaient les
ornements de l'architecture. Tous les arts du dessin participaient de
ce goût fleuri et composite: sur les murs et sur les vitraux étaient
peints des paysages, des scènes de la religion et de l'histoire
nationale.

Dans les châteaux, les armoiries coloriées, encadrées dans des
losanges d'or, formaient des plafonds semblables à ceux des beaux
palais du _cinque cento_ de l'Italie. L'écriture même était dessinée;
l'hiéroglyphe germanique, substitué au jambage rectiligne romain,
s'harmoniait avec les écussons et les pierres sépulcrales. Les tours
isolées qui servaient de vedettes sur les hauteurs; les donjons
enserrés dans les bois, ou suspendus sur la cime des rochers comme
l'aire des vautours; les ponts pointus et étroits jetés hardiment sur
les torrents; les villes fortifiées que l'on rencontrait à chaque pas,
et dont les créneaux étaient à la fois des remparts et des ornements;
les chapelles, les oratoires, les ermitages placés dans les lieux les
plus pittoresques au bord des chemins et des eaux; les beffrois, les
flèches des paroisses de campagne, les abbayes, les monastères, les
cathédrales; tous ces édifices que nous ne voyons plus qu'en petit
nombre, et dont le temps a noirci, obstrué, brisé les dentelles; tous
ces édifices avaient alors l'éclat de la jeunesse; ils sortaient des
mains de l'ouvrier; l'œil, dans la blancheur de leurs pierres, ne
perdait rien de la légèreté de leurs détails, de l'élégance de leurs
réseaux, la variété de leurs guillochis, de leurs gravures, de leurs
ciselures, de leurs découpures, et de toutes les fantaisies d'une
imagination libre et inépuisable.

Veut-on savoir à quel point la France était couverte de ces monuments?
Les treize volumes de la _Gallia christiana_, qui n'est pas achevée,
donnent mille cinq cents abbayes ou fondations monastiques. Le
pouillé général fournit un total de trente mille quatre cent dix-neuf
cures, dix-huit mille cinq cent trente-sept chapelles, quatre cent
vingt chapitres ayant église, deux mille huit cent soixante-douze
prieurés, neuf-cent trente-et-une maladreries; et le pouillé est fort
incomplet. Jacques Cœur comptait dix-sept cent mille clochers en
France, et la _Satire Ménippée_ reproduit le même calcul.

Ce n'est pas trop de donner un château, chastel, ou chastillon, par
douze clochers. Tout seigneur qui possédait trois châtellenies et une
_ville close_ avait droit de justice: or on comptait en France
soixante-dix mille fiefs ou arrière-fiefs, dont trois mille étaient
titrés. Une moyenne proportionnelle fournit, sur ces soixante-dix
mille fiefs, sept mille justices hautes ou basses, et suppose par
conséquent sept mille _villes closes_ ou fortifiées; somme totale
approximative des monuments (tant églises que chapelles, villes,
châteaux, etc.), un million huit cent soixante-douze mille neuf cent
vingt-six, sans parler des basiliques, des monastères renfermés dans
les cités, des palais royaux et épiscopaux, des hôtels de ville, des
halles publiques, des ponts, des fontaines, des amphithéâtres,
aqueducs et temples romains encore existants dans le midi de la
France. Voilà, certes, un sol bien autrement orné qu'il ne l'est
aujourd'hui. L'architecture religieuse, civile et militaire gothique,
pyramidait, et attirait de loin les yeux; la moderne architecture
civile et la nouvelle architecture militaire, appropriée aux nouvelles
armes, ont tout rasé: nos monuments se sont abaissés et nivelés comme
nos rangs.

Notre temps laissera-t-il des témoins aussi multipliés de son passage
que le temps de nos pères? Qui bâtirait maintenant des églises et des
palais dans tous les coins de la France? Nous n'avons plus la royauté
de race, l'aristocratie héréditaire, les grands corps civils et
marchands, la grande propriété territoriale, et la foi qui a remué
tant de pierres. Une liberté d'industrie et de raison ne peut élever
que des bourses, des magasins, des manufactures, des bazars, des
cafés, des guinguettes; dans les villes, des maisons économiques; dans
les campagnes, des chaumières; et partout, de petits tombeaux. Dans
cinq ou six siècles, lorsque la religion et la philosophie solderont
leurs comptes, lorsqu'elles supputeront les jours qui leur auront
appartenu, que l'une et l'autre dresseront le pouillé de leurs ruines,
de quel côté sera la plus large part de vie écoulée, la plus grosse
somme de souvenirs?

La population en mouvement autour des édifices du moyen âge est
décrite dans les chroniques et peinte dans les vignettes; elle égalait
presque la population d'aujourd'hui. J'estime, d'après des calculs
dont je ne puis insérer les preuves dans une analyse, que la surface
du sol français, tel qu'il existe maintenant, était couverte par
vingt-cinq millions d'hommes: ce chiffre se déduit des rôles de
l'impôt, de la levée des hommes d'armes, du recensement des habitants
des villes, et du dénombrement des masses communales quand elles
étaient appelées sous leurs bannières.

Le pays était riche et bien cultivé; c'est ce que démontrent
l'immensité et la variété des taxes royales et seigneuriales que j'ai
sommairement indiquées.

Lorsque Édouard III, après avoir rendu hommage à Philippe de Valois,
retourna en Angleterre, «la reine Philippe de Hainaut le reçut, disent
les chroniques, moult joyeusement, et lui demanda des nouvelles du roi
Philippe son oncle, et de son grand lignage de France: le roi son mari
lui en recorda assez, et du grand estat qu'il avoit trouvé, et des
honneurs qui estoient en France, auxquels de faire, ni de
l'entreprendre à faire, nul autre pays ne s'accomparaige.» Il est
certain que la guerre, quand elle n'extermine pas totalement les
peuples, les multiplie: elle influe sur les institutions plus que sur
les hommes: la féodalité, qui dut sa naissance et son pouvoir à la
guerre, fut renversée par elle sous le règne de Philippe de Valois, du
roi Jean, de Charles V, de Charles VI et de Charles VII.

Les diverses classes de la société et les différentes provinces, dans
le moyen âge, se distinguaient les unes par la forme des habits, les
autres par des modes locales: les populations n'avaient pas cet aspect
uniforme qu'une même manière de se vêtir donne à cette heure aux
habitants de nos villes et de nos campagnes. La noblesse, les
chevaliers, les magistrats, les évêques, le clergé séculier, les
religieux de tous les ordres, les pèlerins, les pénitents gris, noirs
et blancs, les ermites, les confréries, les corps de métiers, les
bourgeois, les paysans, offraient une variété infinie des costumes;
nous voyons encore quelque chose de cela en Italie. Sur ce point il
s'en faut rapporter aux arts: que peut faire le peintre de notre
vêtement étriqué, de notre petit chapeau à trois cornes?

Du douzième au quatorzième siècle, le paysan et l'homme du peuple
portèrent la jaquette ou la casaque grise, liée aux flancs par un
ceinturon. Le sayon de peau ou le _péliçon_, dont est venu le surplis,
était commun à tous les états. La pelisse fourrée et la robe longue
orientale enveloppaient le chevalier quand il quittait son armure; les
manches de cette robe couvraient les mains; elle ressemblait au
cafetan turc d'aujourd'hui: la toque ornée de plumes, le capuchon ou
chaperon, tenaient lieu du turban. De la robe ample on passa à
l'habit étroit, puis on revint à la robe, qui fut blasonnée sous
Charles V. Les hauts-de-chausses, si courts et si serrés qu'ils en
étaient indécents, s'arrêtaient au milieu de la cuisse; les deux
bas-de-chausses étaient dissemblables; on avait une jambe d'une
couleur, et une jambe de l'autre. Il en était de même du hoqueton,
mi-parti noir et blanc, et du chaperon, mi-parti bleu et rouge. «Et si
estoient leurs robes si estroites à vestir et à despouiller, qu'il
sembloit qu'on les ecorchast. Les autres avoient leurs robes relevées
sur les reins, comme femmes: si avoient leurs chaperons découpés
menuement tout entour. Et si avoient leurs chausses d'un drap, et
l'autre de l'autre. Et leur venoient leurs cornettes et leurs manches
près de terre, et sembloient mieux estre jongleurs qu'autres gens. Et
pour ce, ne fut pas merveilles si Dieu voulut corriger les mefaits des
François par son fleau.» L'étalage du luxe est odieux sans doute au
milieu de la misère publique; mais le goût de la parure distingua
notre nation alors même qu'elle était encore sauvage dans les bois de
la Germanie. Un Français met ses plus beaux habits pour marcher à
l'échafaud ou à l'ennemi, comme pour aller au festin; ce qui l'excuse,
c'est qu'il ne tient pas plus à sa vie qu'à son vêtement.

Par-dessus la robe, dans les jours de cérémonie, on attachait un
manteau tantôt court, tantôt long. Le manteau de Richard Ier était
fait d'une étoffe à raies, semé de globes et de demi-lunes d'argent, à
l'imitation du système céleste. (WINISAUF.) Des colliers pendants
servaient également de parure aux hommes et aux femmes.

Les souliers pointus et rembourrés à la _poulaine_ furent longtemps en
vogue. L'ouvrier en découpait le dessus comme des fenêtres d'église;
ils étaient longs de deux pieds pour le noble, ornés à l'extrémité de
cornes, de griffes ou de figures grotesques; ils s'allongèrent encore,
de sorte qu'il devint impossible de marcher sans en relever la pointe
et l'attacher au genou avec une chaîne d'or ou d'argent. Les évêques
excommunièrent les souliers à la poulaine, et les traitèrent de _péché
contre nature_; Charles V déclara qu'ils étaient _contre les bonnes
mœurs_, et _inventés en dérision du Créateur_. En Angleterre, un acte du
parlement défendit aux cordonniers de fabriquer des souliers ou des
bottines dont la pointe excédât deux pouces. Les larges babouches
carrées par le bout remplacèrent la chaussure à bec. Les modes
variaient autant que de nos jours; on connaissait le chevalier ou la
dame qui le premier ou la première avait imaginé une _haligote_ (mode)
nouvelle: l'inventeur des souliers à la poulaine était le chevalier
Robert le Cornu. (W. MALMESBURY.)

Les gentilfemmes usaient sur la peau d'un linge très-fin; elles
étaient vêtues de tuniques montantes enveloppant la gorge, armoriées à
droite de l'écu de leur mari, à gauche de celui de leur famille.
Tantôt elles portaient leurs cheveux ras, lissés sur le front, et
recouverts d'un petit bonnet entrelacé de rubans; tantôt elles les
bâtissaient en pyramide haute de trois pieds; elles y suspendaient ou
des barbettes, ou de longs voiles, ou des banderoles de soie tombant
jusqu'à terre, et voltigeant au gré du vent: au temps de la reine
Isabeau, on fut obligé d'élever et d'élargir les portes, pour donner
passage aux coiffures des châtelaines. (MONSTRELET.) Ces coiffures
étaient soutenues par deux cornes recourbées, charpente de l'édifice:
du haut de la corne, du côté droit, descendait un tissu léger que la
jeune femme laissait flotter, ou qu'elle ramenait sur son sein comme
une guimpe, en l'entortillant à son bras gauche. Une femme en plein
_esbatement_ étalait des colliers, des bracelets et des bagues; à sa
ceinture enrichie d'or, de perles et de pierres précieuses,
s'attachait une escarcelle brodée: elle galopait sur un palefroi,
portait un oiseau sur le poing, ou une canne à la main. «Quoi de plus
ridicule,» dit Pétrarque dans une lettre adressée au pape en 1366,
«que de voir les hommes le ventre sanglé! en bas, de longs souliers
pointus; en haut, des toques chargées de plumes; cheveux tressés
allant de ci de là, par derrière, comme la queue d'un animal, retapés
sur le front avec des épingles à tête d'ivoire!» Pierre de Blois
ajoute qu'il était du bel usage de parler avec affectation. Et quelle
langue parlait-on ainsi? La langue de Wallace et du roman de Rou, de
Ville-Hardouin, de Joinville et de Froissart.

Le luxe des habits et des fêtes passait toute croyance; nous sommes de
mesquins personnages auprès de ces barbares des treizième et
quatorzième siècles. On vit dans un tournoi mille chevaliers vêtus
d'une robe uniforme de soie nommée _cointise_, et le lendemain ils
parurent avec un accoutrement nouveau, aussi magnifique. (MATTH.
PARIS.) Un des habits de Richard II, roi d'Angleterre, lui coûta
trente mille marcs d'argent. (KNYGHTON.) Jean Arundel avait
cinquante-deux habits complets d'étoffe d'or. (HOLLINGSHED CHRON.)

Une autre fois, dans un autre tournoi, défilèrent d'abord un à un
soixante superbes chevaux richement caparaçonnés, conduits chacun par
un écuyer d'honneur, et précédés de trompettes et de ménestriers;
vinrent ensuite soixante jeunes dames montées sur des palefrois,
superbement vêtues, chacune menant en laisse, avec une chaîne
d'argent, un chevalier armé de toutes pièces. La danse et la musique
faisaient partie de ces _bandors_ (réjouissances). Le roi, les prélats,
les barons, les chevaliers, sautaient au son des vielles, des musettes
et des _chiffonies_.

Aux fêtes de Noël arrivaient de grandes mascarades: l'infortuné
Charles VI, déguisé en sauvage et enveloppé dans un linceul imprégné
de poix, pensa devenir victime d'une de ces folies: quatre chevaliers
masqués comme lui furent brûlés.

Les représentations théâtrales commençaient partout: en Angleterre,
des marchands drapiers représentèrent la Création; Adam et Ève étaient
tout nus. Des teinturiers jouèrent le Déluge: la femme de Noé, qui
refusait d'entrer dans l'arche, donnait un soufflet à son mari.
(_Histoire de la Poésie anglaise_, WHARTON.)

La balle, le mail, le palet, les quilles, les dés, affolaient tous les
esprits: il reste un compte d'Édouard II pour payer à son barbier une
somme de cinq schellings, laquelle somme il avait empruntée de lui
pour jouer il croix ou pile.

La chasse était le grand déduit de la noblesse: on citait des meutes
de seize cents chiens. On sait que les Gaulois dressaient les chiens à
la guerre, et qu'ils les couronnaient de fleurs. On abandonnait aux
roturiers l'usage des filets. Les chasses royales coûtaient autant que
les tournois: une de ces chasses se lie tristement à notre histoire.

Le prince Noir était descendu en Angleterre, menant avec lui le roi
Jean son prisonnier. Édouard avait fait préparer à Londres une
réception magnifique, telle qu'il l'eût ordonnée pour un potentat
puissant qui le fût venu visiter. Lui-même, au milieu des princes de
son sang, de ses grands barons, de ses chevaliers, de ses veneurs, de
ses fauconniers, de ses pages, des officiers de sa couronne, des
hérauts d'armes, des meneurs de destriers, se mit à la tête d'une
chasse brillante dans une forêt qui se trouvait sur le chemin du roi
captif.

Aussitôt que les piqueurs envoyés à la découverte lui annoncèrent
l'approche de Jean, il s'avança vers lui à cheval, baissa son
chaperon, et saluant son hôte malheureux: «Cher cousin, lui dit-il,
soyez le bien venu dans l'île d'Angleterre.» Jean baissa son chaperon
à son tour, et rendit à Édouard son salut. «Le roi d'Angleterre,
disent les chroniques, fist au roi de France moult grand honneur et
reverence, l'invita au vol d'epervier, à chasser, à déduire et à
prendre tous ses esbattements.» Jean refusa ces plaisirs avec gravité,
mais avec courtoisie; sur quoi Édouard, le saluant de nouveau, lui
dit: «Adieu, beau cousin!» et, faisant sonner du cor, il s'enfonça
avec la chasse dans la forêt. Cette générosité un peu fastueuse ne
consolait pas plus le roi Jean que l'humble petit cheval du prince de
Galles; en faisant trop voir la prospérité d'un monarque, elle
montrait trop la misère de l'autre.

Quant au repas, on l'annonçait au son du cor chez les nobles; cela
s'appelait _corner l'eau_, parce qu'on se lavait les mains avant de se
mettre à table. On dînait à neuf heures du matin, et l'on soupait à
cinq heures du soir. On était assis sur des _banques_ ou bancs, tantôt
élevés, tantôt assez bas, et la table montait et descendait en
proportion. Du banc est venu le mot _banquet_. Il y avait des tables
d'or et d'argent ciselées; les tables de bois étaient couvertes de
nappes doubles, appelées _doubliers_; on les plissait comme _rivière
ondoyante qu'un petit vent frais fait doucement soulever_. Les
serviettes sont plus modernes. Les fourchettes, que ne connaissaient
point les Romains, furent aussi inconnues des Français jusque vers la
fin du quatorzième siècle; on ne les trouve que sous Charles V.

On mangeait à peu près tout ce que nous mangeons, et même avec des
raffinements que nous ignorons aujourd'hui; la civilisation romaine
n'avait point péri dans la cuisine. Parmi les mets recherchés je
trouve le _dellegrout_, le _maupigyrnum_, le _karumpie_. Qu'était-ce?

On usait en abondance de bière, de cidre et de vins de toutes les
sortes. Il est fait mention du cidre sous la seconde race. Le clairet
était du vin clarifié, mêlé à des épiceries; l'hypocras, du vin adouci
avec du miel. Un festin donné par un abbé, en 1310, réunit six mille
convives devant trois mille plats.

Les repas royaux étaient mêlés d'intermèdes. Au banquet que Charles V
offrit à l'empereur Charles IV, s'avança un vaisseau mû par des
ressorts cachés: Godefroi de Bouillon se tenait sur le pont, entouré
de ses chevaliers. Au vaisseau succéda la cité de Jérusalem, avec ses
tours chargées de Sarrasins; les chrétiens débarquèrent, plantèrent
les échelles aux murailles, et la ville sainte fut emportée d'assaut.

Froissart va nous faire encore mieux assister au repas d'un haut baron
de son siècle.

«En cet estat que je vous dis le comte de Foix vivoit. Et quand de sa
chambre à minuit venoit pour souper en la salle, devant lui avoit
douze torches allumées que douze varlets portoient, et icelles douze
torches estoient tenues devant sa table, qui donnoient grand clarté en
la salle, laquelle salle estoit pleine de chevaliers et de escuyers;
et tousjours estoient à foison tables dressées pour souper qui souper
vouloit. Nul ne parloit à lui à sa table, si il ne l'appeloit. Il
mangeoit par coustume foison de volaille, et en special les ailes et
les cuisses tant seulement, et guere aussi ne buvoit. Il prenoit en
toute menestrandie (musique) grand esbattement, car bien s'y
connoissoit. Il faisoit devant lui ses clercs volontiers chanter
chansons, rondeaux et virelais. Il séoit à table environ deux heures,
et aussi il véoit volontiers estranges entremets; et iceux vus, tantôt
les faisoit envoyer par les tables des chevaliers et des escuyers.

«Briefvement et ce tout consideré et avisé, avant que je vinsse en sa
cour, je avois esté en moult de cours de rois, de ducs, de princes, de
comtes et de hautes dames; mais je n'en fus oncques en nulle qui mieux
me plust, ni qui fust sur le fait d'armes plus resjouïe comme celle du
comte de Foix estoit. On véoit en la salle et ès chambres et en la
cour chevaliers et escuyers d'honneur aller et marcher, et d'armes et
d'amour les oyoit-on parler. Toute honneur estoit là-dedans trouvée.
Nouvelles dequel royaume ni dequel pays que ce fust là-dedans on y
apprenoit; car de tous pays, pour la vaillance du seigneur, elles y
appleuvoient et venoient.»

Ce comte, si célèbre par sa courtoisie, n'en avait pas moins tué de sa
propre main son fils unique: «Le comte s'enfelonna (s'irrita), et,
sans mot dire, il se partit de sa chambre et s'en vint vers la prison
où son fils estoit; et tenoit à la male heure un petit long coutel, et
dont il appareilloit ses ongles et nettoyoit. Il fit ouvrir l'huis de
la prison, et vint à son fils, et ce tenoit l'alemelle (lame) de son
coutel par la pointe, que il n'y en avoit pas hors de ses doigts la
longueur de l'espaisseur d'un gros tournois. Par mautalent (malheur),
en boutant ce tant de pointe dans la gorge de son fils, il l'assena ne
sçais en quelle veine, et lui dit: «Ha traitour (traître)! pourquoi ne
manges-tu point?» Et tantost s'en partit le comte sans plus rien dire
ni faire, et rentra en sa chambre. L'enfès (enfant) fut sang mué et
effrayé de la venue de son père, avecques ce que il estoit foible de
jeusner, et qu'il vit ou sentit la pointe du coutel qui le toucha à la
gorge, comme petit fut en une veine, il se tourna d'autre part, et là
mourut.»

Froissart est à la peine pour excuser le crime de son hôte, et ne
réussit qu'à faire un tableau pathétique.

On avait été obligé de frapper la table de lois somptuaires: ces lois
n'accordaient aux riches que deux services et deux sortes de viande, à
l'exception des prélats et des barons, qui mangeaient de tout en toute
liberté; elles ne permettaient la viande aux négociants et aux
artisans qu'à un seul repas; pour les autres repas, ils se devaient
sustenter de lait, de beurre et de légumes.

Le carême, d'une rigueur excessive, n'empêchait pas les réfections
clandestines. Une femme avait assisté nu-pieds à une procession, et
_faisoit la marmiteuse plus que dix. Au sortir de là, l'hypocrite alla
disner avec son amant, d'un quartier d'agneau et d'un jambon. La
senteur en vint jusqu'à la rue. On monta en haut. Elle fut prise, et
condamnée à se promener par la ville avec son quartier à la broche,
sur l'épaule, et le jambon pendu au col._ (BRANTÔME.)

Les voyageurs trouvaient partout des hôtelleries. Chevauchant avec
messire Espaing de Lyon, maître Jehan Froissart va d'auberge en
auberge, s'enquérant de l'histoire des châteaux qu'il aperçoit le long
de la route, et que lui raconte le bon chevalier son compagnon. «Et
nous vinsmes à Tarbes, et nous fusmes tout aises à l'hostel de
l'Estoile, et y séjournasmes tout sejour; car c'est une ville trop
bien aisée pour sejourner chevaux: de bons foins, de bonnes avoines et
de belles rivieres... Puis vinsmes à Orthez. Le chevalier descendit à
son hostel, et je descendis à l'hostel de la Lune.»

On rencontrait sur les chemins des basternes ou litières, des mules,
des palefrois et des voitures à bœufs: les roues des charrettes
étaient à l'antique. Les chemins se distinguaient en chemins
_péageaux_ et en _sentiers_; des lois en réglaient la largeur: le
chemin péageau devait avoir quatorze pieds (MSS. SAINTE-PALAYE); les
sentiers pouvaient être ombragés, mais il fallait élaguer les arbres
le long des voies royales, excepté les _arbres d'abris_
(_Capitulaires_). Le service des fiefs creusa cette multitude infinie
de chemins de traverse dont nos campagnes sont sillonnées.

Les bains chauds étaient d'un usage commun, et portaient le nom
d'étuves: les Romains nous avaient laissé cet usage, qui ne se perdit
guère que sous la monarchie absolue, époque où la France devint sale.
On criait dans les rues de Paris, sous Philippe-Auguste:

    Seigneur, voulez-vous vous baigner?
      Entrez donc sans deslaïer;
    Les bains sont chauds, c'est sans mentir.

C'était le temps du merveilleux en toute chose: l'aumônier, le moine,
le pèlerin, le chevalier, le troubadour, avaient toujours à dire ou à
chanter des aventures. Le soir, autour du foyer à bancs, on écoutait
ou le roman de Lancelot du Lac, ou l'histoire lamentable du châtelain
de Coucy, ou l'histoire moins triste de la reine Pédauque, «largement
pattée, comme sont les oies, et comme jadis à Toulouse les portoit
(les pattes) la reine Pédauque» (RABELAIS); ou l'histoire du _gobelin_
Orton, grand nouvelliste qui venait dans le vent, et qui fut tué dans
une grosse truie noire. (FROISSART.)

La belle Mélusine était condamnée à être moitié serpent tous les
samedis, et fée les autres jours, à moins qu'un chevalier ne consentît
à l'épouser en renonçant à la voir le samedi. Raimondin, comte de
Forez, ayant trouvé Mélusine dans un bois, en fit sa femme; elle eut
plusieurs enfants, entre autres un fils qui avait un œil rouge et un
œil bleu: Mélusine bâtit le château de Lusignan. Mais enfin Raimondin
s'étant mis en tête de voir sa femme un samedi, lorsqu'elle était
demi-serpent, elle s'envola par une fenêtre, et elle demeurera fée
jusqu'au jour du jugement dernier. Lorsque le manoir de Lusignan
change de maître, ou qu'il doit mourir quelqu'un de la famille
seigneuriale, Mélusine paraît trois jours sur les tours du château, et
pousse de grands cris. Tels étaient la Psyché du moyen âge et ce
château de Lusignan que Charles Quint admira et dont Brantôme déplore
la ruine.

Avec ces contes on écoutait encore ou le sirvente du trouvère contre
un chevalier félon, ou la vie d'un pieux personnage. Ces vies de
saints recueillies par les Bollandistes n'étaient pas d'une
imagination moins brillante que les relations profanes: incantations
de sorciers, tours de lutins et de farfadets, courses de loups-garous,
esclaves rachetés, attaque de brigands; voyageurs sauvés, et qui, à
cause de leur beauté, épousent les filles de leurs hôtes (_Saint
Maxime_); lumières qui pendant la nuit révèlent au milieu des buissons
le tombeau de quelque vierge; châteaux qui paraissent soudainement
illuminés. (_Saint Viventius, Maure et Brista._)

Saint Déicole s'était égaré; il rencontre un berger, et le prie de lui
enseigner un gîte: «Je n'en connais pas, dit le berger, si ce n'est
dans un lieu arrosé de fontaines, au domaine du puissant vassal
Weissart.--«Peux-tu m'y conduire?» répondit le saint. «Je ne puis
quitter mon troupeau,» répliqua le pâtre. Déicole fiche son bâton en
terre; et quand le pâtre revint après avoir conduit le saint, il
trouva son troupeau couché paisiblement autour du bâton miraculeux.
Weissart, terrible châtelain, menace de faire mutiler Déicole; mais
Berthilde, femme de Weissart, a une grande vénération pour le prêtre
de Dieu. Déicole entre dans la forteresse; les serfs empressés le
veulent débarrasser de son manteau; il les remercie, et suspend ce
manteau à un rayon de soleil qui passait à travers la lucarne d'une
tour. (BOLL., tome II, page 202.)

Chercher à dérouler avec méthode le tableau des mœurs de ce temps
serait à la fois tenter l'impossible et mentir à la confusion de ces
mœurs. Il faut jeter pêle-mêle toutes ces scènes telles qu'elles se
succédaient sans ordre ou s'enchevêtraient dans une commune action,
dans un même moment; il n'y avait d'unité que dans le mouvement
général qui entraînait la société vers un perfectionnement éloigné,
par la loi naturelle de l'existence humaine.

D'un côté la chevalerie, de l'autre le soulèvement des masses
rustiques; tous les déréglements de la vie dans le clergé, et toute
l'ardeur de la foi. Les _Galois_ et _Galoises_, sorte de pénitents
d'amour, se chauffaient l'été à de grands feux, et se couvraient de
fourrures; l'hiver, ils ne portaient qu'une _cotte simple_, et ne
mettaient dans leurs cheminées que des verdures. _Plusieurs
transissoient de pur froid, et mouroient tout roydes de lez leurs
amyes, et aussi leurs amyes de lez eulz, en parlant de leurs
amourettes[67]._ Lors de la _Vaudoisie d'Arras_, les hommes et les
femmes, retirés dans les bois, après avoir retrouvé un certain démon,
se livraient à une prostitution générale. Les turlupins pratiquaient
les mêmes désordres.

  [67] LATOUR, _Hist. du Poitou_; SAINTE-PALAYE, _Mém. sur l'anc.
  chev._, Ve partie, dans les notes, pag. 387.

Des moines libertins se veulent venger d'un évêque réformateur qui
venait de mourir: pendant la nuit ils tirent du cercueil le cadavre du
prélat, le dépouillent de son linceul, le fouettent, et en sont
quittes pour payer chaque année quarante sous d'amende. Les cordeliers
avaient renoncé à _toute espèce de propriété_: le pain quotidien
qu'ils mangeaient était-il une propriété? Oui, disaient les religieux
d'une autre robe; donc le cordelier qui mange viole la constitution de
son ordre; donc il est en état de péché mortel, par la seule raison
qu'il vit, et qu'il faut manger pour vivre. L'empereur et les Gibelins
se déclarèrent pour les cordeliers, le pape et les Guelfes contre les
cordeliers. De là une guerre de cent ans; et le comte du Mans, qui fut
depuis Philippe de Valois, passe les Alpes pour défendre l'Église
contre les Visconti et les cordeliers[68].

  [68] _Spicil._, tom. 1, pag. 73. _Hist. des ouvr. des sav._, an 1700,
  pag. 72. _Lettre sur le péché imaginaire_, pag. 22 et suiv.

On courait au bout du monde, et l'on osait à peine, dans le nord de la
France, hasarder un voyage d'un monastère à un autre, tant la route de
quelques lieues paraissait longue et périlleuse! Des gyrovagues ou
moines errants (pendants des chevaliers errants), cheminant à pied ou
chevauchant sur une petite mule, prêchaient contre tous les scandales;
ils se faisaient brûler vifs par les papes, auxquels ils reprochaient
leurs désordres, et noyer par les princes, dont ils attaquaient la
tyrannie. Des gentilshommes s'embusquaient sur les chemins et
dévalisaient les passants, tandis que d'autres gentilshommes
devenaient en Espagne, en Grèce, en Dalmatie, seigneurs des
immortelles cités dont ils ignoraient l'histoire. Cours d'amour où
l'on raisonnait d'après toutes les règles du scottisme, et dont les
chanoines étaient membres; troubadours et ménestrels vaguant de
château en château, déchirant les hommes dans des satires, louant les
dames dans des ballades; bourgeois divisés en corps de métier,
célébrant des solennités patronales où les saints du paradis étaient
mêlés aux divinités de la Fable; représentations théâtrales; fêtes des
fous ou des cornards, messes sacriléges; soupes grasses mangées sur
l'autel; l'_Ite missa_ répondu par trois braiements d'âne; barons et
chevaliers s'engageant dans des repas mystérieux à porter la guerre
dans un pays, faisant vœu sur un paon ou sur un héron d'accomplir des
faits d'armes pour leurs mies; juifs massacrés et se massacrant entre
eux, conspirant avec les lépreux pour empoisonner les puits et les
fontaines; tribunaux de toutes les sortes, condamnant, en vertu de
toutes les espèces de lois, à toutes les sortes de supplices, des
accusés de toutes les catégories, depuis l'hérésiarque, écorché et
brûlé vif, jusqu'aux adultères, attachés nus l'un à l'autre, et
promenés au milieu du peuple; le juge prévaricateur substituant à
l'homicide riche condamné un prisonnier innocent; des hommes de loi
commençant cette magistrature qui rappela, au milieu d'un peuple léger
et frivole, la gravité du sénat romain: pour dernière confusion, pour
dernier contraste, la vieille société civilisée à la manière des
anciens, se perpétuant dans les abbayes; les étudiants des universités
faisant renaître les disputes philosophiques de la Grèce; le tumulte
des écoles d'Athènes et d'Alexandrie se mêlant au bruit des tournois,
des carrousels et des pas d'armes. Placez enfin, au-dessus et en
dehors de cette société si agitée, un autre principe de mouvement, un
tombeau, objet de toutes les tendresses, de tous les regrets, de
toutes les espérances, qui attirait sans cesse au delà des mers les
rois et les sujets, les vaillants et les coupables: les premiers pour
chercher des ennemis, des royaumes, des aventures; les seconds pour
accomplir des vœux, expier des crimes, apaiser des remords.

L'Orient, malgré le mauvais succès des croisades, resta longtemps pour
les Français le pays de la religion et de la gloire; ils tournaient
sans cesse les yeux vers ce beau soleil, vers ces palmes de l'Idumée,
vers ces plaines de Rama, où les infidèles se reposaient à l'ombre des
oliviers plantés par Baudouin; vers ces champs d'Ascalon qui gardaient
encore les traces de Godefroi de Bouillon et de Tancrède, de
Philippe-Auguste et de Couci, de saint Louis et de Sargines; vers
cette Jérusalem un moment délivrée, puis retombée dans ses fers, et
qui se montrait à eux, comme à Jérémie, insultée des passants, noyée
dans ses pleurs, privée de son peuple, assise dans la solitude.

Tels furent ces siècles d'imagination et de force qui marchaient avec
tout cet attirail au milieu des événements historiques les plus
variés, au milieu des hérésies, des schismes, des guerres féodales,
civiles et étrangères; ces siècles doublement favorables au génie, ou
par la solitude des cloîtres quand on la recherchait, ou par le monde
le plus étrange et le plus divers quand on le préférait à la solitude.
Pas un seul point de la France où il ne se passât quelque fait
nouveau; car chaque seigneurie laïque ou ecclésiastique était un petit
État qui gravitait dans son orbite et avait ses phases: à dix lieues
de distance, les coutumes ne se ressemblaient plus. Cet ordre de
choses, extrêmement nuisible à la civilisation générale, imprimait à
l'esprit particulier un mouvement extraordinaire: aussi toutes les
grandes découvertes appartiennent-elles à ces siècles. Jamais
l'individu n'a tant vécu: le roi rêvait l'agrandissement de son
empire; le seigneur, la conquête du fief de son voisin; le bourgeois,
l'augmentation de ses priviléges; le marchand, de nouvelles routes à
son commerce. On ne connaissait le fond de rien; on n'avait rien
épuisé; on avait foi à tout; on était à l'entrée et comme au bord de
toutes les espérances, de même qu'un voyageur sur une montagne attend
le lever du jour dont il aperçoit l'aurore. On fouillait le passé
ainsi que l'avenir; on découvrait avec la même joie un vieux manuscrit
et un nouveau monde; on marchait à grands pas vers des destinées
ignorées, mais dont on avait l'instinct, comme on a toute sa vie
devant soi dans la jeunesse. L'enfance de ces siècles fut barbare;
leur virilité, pleine de passion et d'énergie; et ils ont laissé leur
riche héritage aux âges civilisés qu'ils portèrent dans leur sein
fécond.

    CHATEAUBRIANT, _Analyse raisonnée de l'Histoire de France_.




LA LOI SALIQUE.

Cause de la guerre de Cent Ans.


Pour quelle achoison la guerre mut entre le roi de France et le roi
d'Angleterre.

Or, dit le conte que le beau roi Philippe de France eut trois fils
avec cette belle fille Isabelle[69] qui fut mariée en Angleterre au
roi Édouard dont j'ai parlé ci-dessus; et furent ces trois fils moult
beaux; desquels l'aîné eut nom Louis, qui fut au vivant de son père,
roi de Navarre, et l'appeloit-on le roi Hutin. Le second né eut nom
Philippe le Long; et le tiers eut nom Charles; et furent tous trois
rois de France après la mort du roi Philippe leur père, par droite
succession, l'un après l'autre, sans avoir hoir mâle de leur corps
engendré par voie de mariage. Si que, après la mort du dernier roi
Charles, les douze pairs et les barons de France ne donnèrent point le
royaume à la sœur qui étoit roine d'Angleterre, pourtant qu'ils
vouloient dire et maintenir, et encore veulent, que le royaume de
France est bien si noble qu'il ne doit mie aller à femelle, ni par
conséquent au roi d'Angleterre son ains-né fils. Car, ainsi comme ils
veulent dire, le fils de la femme ne peut avoir droit ni succession de
par sa mère, là où sa mère n'y a point de droit: si que, par ces
raisons, les douze pairs et les barons de France donnèrent, de leur
commun accord, le royaume de France à monseigneur Philippe, fils jadis
à monseigneur Charles de Valois, frère jadis de ce beau roi Philippe
dessus dit, et en ôtèrent la roine d'Angleterre et son fils, qui étoit
hoir mâle et fils de la sœur du dernier roi Charles.

  [69] Isabelle, mère d'Édouard III, était fille de Philippe IV, et
  Philippe de Valois était petit-fils de Philippe, par Charles de
  Valois, frère de Philippe IV. Louis X avait laissé une fille
  nommée Jeanne, qui vivait encore à l'époque de la mort de Charles
  VI, en 1328. (_Note de M. Buchon._)

Ainsi alla le dit royaume hors de la droite ligne, ce semble à moult
de gens; parquoi grands guerres en sont nées et venues, et grand
destruction de gens et de pays au royaume de France et ailleurs, si
comme vous pourrez ouïr ci-après; car c'est la vraie fondation de
cette histoire pour raconter les grands entreprises et les grands
faits d'armes qui avenus en sont: car, puis le temps du bon roi
Charlemagne, qui fut empereur d'Allemagne et roi de France, n'avinrent
si grands aventures de guerre au royaume de France qu'elles sont
avenues pour ce fait-ci, ainsi que vous orrez au livre, mais que j'aie
temps et loisir du faire et vous du lire. Or me veux retraire à la
droite matière commencée, et taire de cette, tant que temps et lieu
venront que j'en devrai parler.


  Comment le roi Charles de France mourut sans hoir mâle, et
    comment les douze pairs et les b

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