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Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 3

by Paul Féval · French · Gutenberg #44874 · 285,634 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 3
    
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Title: Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 3

Author: Paul Féval


        
Release date: February 11, 2014 [eBook #44874]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/44874

Credits: Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
        Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT; OU, LES ANGES DE LA FAMILLE. TOME 3 ***

    Au lecteur:

    L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
    typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
    corrections se trouve à la fin du texte.

    Mathématiques: ∺ représente le signe de la proportion
    géométrique; 2{6} représente 2 à la puissance 6.

    Une table des matières a été ajoutée.




                                  LES
                            BELLES-DE-NUIT.




                      IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.




                                  LES

                             BELLES-DE-NUIT

                                   OU

                        LES ANGES DE LA FAMILLE


                                  PAR

                              Paul Féval.


                                TOME III


                               BRUXELLES.

                MELINE, CANS ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS.

                   LIVOURNE.                LEIPZIG.
                  MÊME MAISON.           J. P. MELINE.

                                  1850




DEUXIÈME PARTIE.

LE MANOIR.

(SUITE.)




XVI

LE PORTEFEUILLE.


Pendant deux ou trois minutes, Marthe de Penhoël resta comme anéantie.

Le coup la frappait d'autant plus rudement qu'il était plus imprévu;
jusqu'au dernier moment, elle avait refusé de croire à un malheur
sérieux.

«Que craindre? un enlèvement? Mais qui pourrait avoir l'idée d'enlever
cette pauvre enfant, malade et faible? N'eût-ce point été un
assassinat?»

Maintenant que Marthe recouvrait la faculté de penser, sa conscience
répondait à cette question:

«Les autres ont bien été assassinées!»

Mais la lumière se faisait lentement dans son esprit, et, à mesure
qu'elle réfléchissait, les doutes revenaient en foule avec l'espoir.

C'était impossible! qui donc aurait enlevé Blanche? Marthe ne pouvait
nommer qu'un seul coupable, et celui-là n'avait pas besoin d'employer
les mesures extrêmes. Robert de Blois était le maître au manoir de
Penhoël, où, depuis bien longtemps, chacun devait accomplir ses
moindres volontés. On n'arrache pas une pauvre fille à son lit de
souffrance, quand on peut la garder à vue comme une captive, et qu'on
la tient en son pouvoir.

Pourtant, de la place où elle était tombée sur ses genoux, Marthe
pouvait voir encore les derniers barreaux de l'échelle dressée contre
la fenêtre. Il n'y avait pas à lutter contre cette preuve si évidente;
Marthe courbait la tête, et c'était machinalement que sa bouche
répétait encore:

—Blanche!... Blanche!... je t'en prie, ma fille, ne te cache plus!...

Il y avait déjà longtemps que Marthe était ainsi prosternée, la tête
sur sa poitrine, et ne trouvant point la force de se relever. Elle
voulait implorer Dieu, mais sa mémoire lui refusait, en ce moment, ses
prières si souvent répétées. Elle ne pouvait prononcer qu'un mot:

—Blanche... Blanche!...

Comme elle essayait, pour la vingtième fois peut-être, de se dresser
sur ses pieds, afin de jeter au moins un regard en dehors, la porte
s'ouvrit doucement.

Un immense espoir envahit le cœur de la pauvre mère; son âme passa
dans ses yeux, qui se fixèrent, avides, sur la porte entr'ouverte.

Personne ne s'y montrait encore.

—Blanche!... murmura Madame; oh! tu me fais mourir!... C'est toi,
n'est-ce pas, c'est toi?

La porte s'ouvrit tout à fait, et au lieu de la charmante figure de
l'Ange que Marthe s'attendait à voir, ce fut le visage sombre du maître
de Penhoël qui apparut sur le seuil.

René avait ses cheveux gris épars, et les rides de son front semblaient
se creuser plus profondes. Sa joue était blême, à l'exception de cette
tache d'un rouge ardent que l'ivresse mettait, chaque soir, à ses
pommettes osseuses amaigries. Il avait les yeux hagards, mais non pas
éteints comme à l'ordinaire, et dans sa prunelle sanglante on lisait
comme une colère vague et aveuglée.

Il était ivre.

Il se retenait des deux mains aux montants de la porte.

—On vous trouve enfin, madame!... dit-il d'une voix embarrassée. Voilà
longtemps que je vous cherche!... Debout et suivez-moi.

La pauvre Marthe tâcha en vain d'obéir.

Et tout en s'efforçant, elle murmurait:

—Ma fille!... par pitié, René, dites-moi où est ma fille!

Les sourcils de Penhoël se froncèrent. Sa figure était effrayante à
voir.

—Ne m'avez-vous pas entendu?... s'écria-t-il; ou ne suis-je déjà plus
le maître?...

Marthe ne pouvait bouger. René traversa la chambre d'un pas lourd
et chancelant. Quand il fut arrivé auprès de sa femme, il se baissa
pour lui saisir le bras, et ce mouvement faillit lui faire perdre
l'équilibre, tant l'eau-de-vie chargeait pesamment sa tête!

Il ne tomba pas cependant, et Marthe poussa un cri faible, parce que la
main brutale de René lui écrasait le bras.

Il la souleva de force et la traîna, brisée, jusque dans le corridor.

Il y avait des années que le maître de Penhoël laissait sa femme dans
l'abandon, mais il ne l'avait jamais maltraitée. Aux heures même de
son ivresse quotidienne, il avait toujours gardé vis-à-vis d'elle les
dehors du respect.

Cette violence soudaine, dont le motif ne se pouvait point deviner,
faisait diversion à l'angoisse de Marthe, qui s'effrayait et qui disait:

—Que voulez-vous de moi, monsieur?... Laissez-moi!... laissez-moi!...

René ne répondait point et la forçait toujours de suivre son pas
incertain le long du corridor.

Personne ne se montrait sur leur route. Durant cette soirée on eût dit
que ce qui restait d'hôtes au manoir affectait de se cacher.

On n'avait vu ni Pontalès, ni l'homme de loi, ni Robert, ni Blaise...

René fit traverser à sa femme le corridor entier, et descendit avec
elle le grand escalier du manoir. Il s'arrêta devant la porte du salon
qu'il ouvrit.

—Entrez, dit-il.

Le salon était éclairé par une seule lampe qui brûlait sur une table,
à côté d'un verre et d'un flacon vides. C'était là que Penhoël avait
passé sa soirée.

Marthe fit quelques pas dans le salon et tomba épuisée sur un siége.

René agita une sonnette.

—De l'eau-de-vie!... cria-t-il de loin au domestique dont les pas se
faisaient entendre au dehors.

Le domestique s'éloigna, et revint l'instant d'après avec un nouveau
flacon d'eau-de-vie.

—Allez-vous-en..., lui dit René, et qu'on serve le souper ici dans une
heure.

La porte se referma. Penhoël était seul avec sa femme. Il se versa un
plein verre et prit place auprès d'elle.

—Vous êtes pâle, madame, commença-t-il; je crois que vous avez peur...
Vous savez donc ce que j'ai à vous dire?...

—Au nom du ciel, monsieur, murmura Marthe, qu'est devenue ma fille?...

Penhoël la regardait en face, et ses yeux avaient une expression
effrayante.

Une idée fixe lui restait dans son ivresse, une pensée de colère et de
châtiment cruel.

—Votre fille!... répéta-t-il, que m'importe cette enfant?...

—N'est-elle pas à vous, René?... voulut dire Marthe.

—Silence!... Je suis le maître pour une heure encore... J'ai le temps
de vous juger et de vous punir!...

Marthe releva sur lui son regard étonné. Penhoël poursuivit en essayant
de railler:

—Votre fille?... Nous vous dirons ce qu'est devenue votre fille,
madame!...

Et il ajouta d'un accent plus amer:

—L'enfant qu'on appelle l'Ange de Penhoël... la honte... le déshonneur
de toute une race!...

—Monsieur!... monsieur!... voulut dire encore Marthe.

—Silence!... il n'est pas temps de parler de votre Ange, madame...
vous avez d'autres amours... Et puisque nous sommes seuls tous deux,
nous pouvons bien causer affaires de famille!...

Il mit sa main sous sa veste de chasse et en retira un petit
portefeuille vert. Marthe ne pouvait plus pâlir, mais elle tressaillit,
et sa taille se redressa. Le premier mouvement d'épouvante fut en elle
si vif qu'un instant elle oublia sa fille.

Penhoël eut un sourire.

—Comme vous regardez mon portefeuille, madame!... dit-il; c'est une
vieille connaissance pour vous!... Je parie que vous auriez donné bien
de l'argent pour le ravoir!...

Il parlait vrai cette fois. Le portefeuille était celui que nous
avons vu entre les mains de Robert de Blois, lors de son rendez-vous
avec Madame, le soir de la Saint-Louis. Et c'était contre Marthe une
arme cruelle, sans doute, puisque Robert n'avait eu qu'à montrer ce
portefeuille pour vaincre à l'instant même la résistance de la pauvre
femme.

L'homme le plus froid aurait eu compassion à voir Marthe en ce moment.
Elle n'avait plus la conscience exacte de tous les malheurs qui
pesaient sur elle, mais elle sentait son cœur se briser. Ses cheveux
détachés tombaient, alourdis et mouillés par une sueur glacée. Son
visage exprimait une si terrible angoisse qu'il n'aurait pu changer
davantage à l'heure de l'agonie.

Penhoël n'avait point pitié.

—Je comprends bien maintenant, continua-t-il, pourquoi vous
m'engagiez, l'autre jour, à vendre le manoir... On vous avait menacée
de ceci, madame!... N'est-ce pas que vous auriez donné tout ce que vous
possédiez au monde pour ravoir votre secret?

—Pour ma fille!... balbutia Marthe, mais devant Dieu, qui nous entend,
je suis innocente, René, je vous le jure.

Penhoël haussa les épaules.

—Vous savez mentir à Dieu comme à moi, dit-il en posant le
portefeuille sur la table pour avaler un verre d'eau-de-vie; voilà
vingt ans que vous mentez... tous les jours... toutes les heures!...
Mais il ne s'agit pas de cela... Moi aussi je l'ai payé bien cher, ce
portefeuille!... Autrefois, pour l'avoir, j'aurais donné une métairie,
un moulin, une futaie... mais où sont les fermes de l'héritage de
Penhoël?... Où sont les beaux champs de mon père... et ses étangs...
et ses forêts?... Je n'avais plus rien à donner... Et pourtant il me
fallait ces preuves de ma honte!

Marthe joignit ses mains.

—Plus tard, reprit Penhoël en lui imposant silence d'un geste brutal,
je vous dirai quel prix j'ai payé ce portefeuille... Maintenant,
puisque je l'ai acheté, je veux en jouir... Il nous reste une bonne
heure pour lire ensemble ces lettres chères... Ah! nous allons bien
nous divertir, madame!...

La voix de Penhoël éclata sourdement, tandis qu'il prononçait ces
dernières paroles. Il était impossible de prévoir le dénoûment de
cette scène. Comme tous les gens habitués à l'ivresse, Penhoël gardait
longtemps un masque de raison et de gravité; mais sous ce masque
menteur se cachait une véritable démence.

Il pouvait parler et penser dans une certaine mesure, mais nul frein ne
lui restait, et cette froide fantaisie de railler qui le tenait en ce
moment ne faisait que retarder l'explosion de sa colère aveugle.

D'ailleurs, il buvait toujours, et la lueur de sens qui éclairait
encore sa cervelle troublée allait bientôt s'éteindre...

Marthe était sans défense dans cette maison qui semblait abandonnée.
Elle ne pouvait point fuir. Quand son regard cherchait d'instinct
autour d'elle un aide ou un refuge, elle ne voyait que portes closes
et hauts lambris où pendaient dans leurs cadres antiques les portraits
des seigneurs de Penhoël.

La lumière de la lampe, trop faible, ne permettait point de distinguer
leurs traits austères; mais Marthe voyait briller çà et là, sous les
cadres, les gardes d'or des vieilles épées. Car tous les Penhoël
avaient servi le roi, et chacun d'eux gardait, sous son image, ses
armes de bataille.

Ce n'était pas la mort que redoutait Marthe. Elle pensait, sans trop
d'effroi, que peut-être une de ces armes, entre les mains de René
furieux, allait punir son crime imaginaire.

Cette pensée ne l'occupait point. Parmi tous ces portraits, perdus à
demi dans l'ombre, il y en avait un sur lequel tombaient d'aplomb les
rayons de la lampe.

C'était un tout jeune homme, à la figure heureuse et fière, et dont le
regard semblait fixé sur Marthe, en ce moment, avec amour.

Ce portrait, placé à côté du sévère visage du commandant de Penhoël,
était le dernier de tous.

Il représentait les traits de l'aîné de la famille, ce Louis dont le
nom s'est trouvé si souvent dans ces pages.

Quand les yeux de Marthe tombaient sur ce noble et beau visage, ils
ne pouvaient plus s'en détacher. On eût dit qu'elle attendait alors
quelque protection mystérieuse.

René de Penhoël ouvrit le portefeuille. Sa main maladroite et
tremblante y chercha un papier durant quelques secondes. Tandis qu'il
cherchait, Marthe baissait la tête.

Penhoël allait lire. Marthe attendait la première phrase de cette
lecture comme un coupable redoute le premier mot de son arrêt: car
le portefeuille contenait une lettre écrite par elle, et qui pouvait
justifier sa condamnation à des yeux prévenus.

Cette lettre lui avait été dérobée par Robert de Blois.

René avait enfin trouvé ce qu'il cherchait. Marthe entendit le bruit
d'un papier qu'on dépliait avec lenteur. Elle n'osait point relever la
tête.

—Voilà qui vous a procuré de bien doux moments, madame, dit le maître
de Penhoël; je veux avoir ma part de votre joie, et nous allons relire
cette bonne lettre ensemble.

Il approcha le papier de la lampe et se prit à déchiffrer péniblement:

    «Saint-Denis (île Bourbon), 5 décembre 1803.

    «Mon cher frère...»

Marthe ne fit pas un mouvement, mais une nuance rosée vint à sa joue,
tout à l'heure encore si pâle. Ses yeux, qui se relevèrent à demi avec
une vivacité sournoise, peignaient une surprise profonde.

Évidemment, ce n'était point cette lecture qu'elle attendait.

Penhoël ne prenait point garde et poursuivait:

    «Mon cher frère,

    «Quand cette lettre vous parviendra, notre Marthe sera déjà
    sans doute depuis longtemps votre femme. Vous serez heureux,
    mais vous penserez toujours, je le crois, à celui qui souffre
    loin de vous.

    «Vous êtes l'homme que j'aime le plus au monde, René; je ne
    sais pas si j'aurais fait à notre vénéré père le sacrifice que
    j'ai accompli pour vous... Notre père nous quittait souvent,
    tandis que vous, René, je vous voyais tous les jours... Quand
    nous étions enfants, nos deux petits lits se touchaient; quand
    nous avons été jeunes gens, peines et plaisirs, nous avons tout
    partagé.

    «Répondez-moi bien vite, mon frère, car le découragement me
    gagne, loin de ceux que j'aime; il me semble qu'on m'oublie et
    que je suis seul au monde.

    «Donnez-moi des nouvelles de notre père et de notre mère;
    dites-moi que Marthe est bien heureuse...»

C'était un dur travail pour la vue troublée de Penhoël que de
déchiffrer cette écriture fine et incertaine.

En traçant ces lignes, la main de Louis avait tremblé bien souvent.

Marthe écoutait, immobile et retenant son souffle. L'expression de sa
physionomie avait changé complétement. Il semblait qu'un rêve fût venu
la bercer. L'angoisse qui contractait ses traits tout à l'heure faisait
place à une tristesse douce.

Penhoël était trop occupé pour remarquer cela. Il continuait:

    «Je ne sais pas si mon départ vous a surpris, mais je suis bien
    sûr que vous en aurez éprouvé de la peine: ne m'aimiez-vous
    pas autant que je vous aimais, mon bon frère? Si vous n'avez
    point deviné mon secret, il faut que je vous le dise, comme je
    vous ai dit toujours ce que j'avais dans le cœur. Cela vous
    attristera, René, mais je suis seul et je souffre. Laissez-moi
    vous confier tout mon malheur.

    «Et puis notre vénéré père se fatiguera de ne plus me voir. Il
    accusera d'ingratitude le fils sur qui comptait sa vieillesse.
    René, vous plaiderez ma cause. Vous lui direz que jamais mon
    amour et mon respect ne furent plus profonds; vous lui direz
    tout ce que votre cœur vous dictera, mon frère, car mon secret
    est pour vous, pour vous seul...

    «Et notre mère! Oh! je n'ai plus de courage en songeant à ce
    que j'ai perdu...

    «Parfois, ma pensée franchit la grande mer, si longue à
    traverser; je reviens à Penhoël; je vous revois tous: les
    cheveux blancs de mon père, ma mère accourant à ma voix, et
    vous qui sautez de joie, René; et Marthe, dont les grands yeux
    bleus hésitent entre les pleurs et le sourire...»

Deux larmes coulaient sur les joues de Madame.

La respiration du maître de Penhoël était pénible. On n'eût point su
dire si c'était toujours la colère ou bien une émotion nouvelle qui
pesait ainsi sur sa poitrine.

    «Le bonheur!... le bonheur! reprit-il, en poursuivant sa
    lecture; hélas! quand je m'éveille après ce doux songe et que
    je me retrouve seul et maudit!...

    «Je n'ai pas vingt-deux ans! Ma vie sera bien longue encore
    peut-être. Que ferai-je en ce monde? Je n'ai plus de famille;
    mon avenir est sans but et mon passé n'est qu'un regret amer...

    «Mon Dieu! avais-je mesuré mes forces quand j'ai accompli ce
    sacrifice?

    «Je ne m'en repens pas, mon frère; je vous voyais dépérir et
    changer, vous dont l'adolescence était naguère si belle; je
    cherchais à deviner votre mal, et un jour, couché dans votre
    lit où vous clouait la fièvre, vous me dîtes:

    «—Je vais mourir, parce que je l'aime...

    «Dieu me dicta mon devoir.

    «Vous me devinez, n'est-ce pas?... Je vous vois d'ici René;
    vous avez des larmes dans les yeux et vous dites:

    «—Pauvre frère, il l'aimait donc lui aussi!...»

René interrompit sa lecture en effet, mais ce fut pour boire un grand
verre d'eau-de-vie. Il s'endurcissait à plaisir, et l'épais sourire qui
raillait naguère autour de sa lèvre était revenu.

Il y avait de l'horreur dans le regard timide que Marthe jetait sur lui.

«... Pauvre frère, il l'aime lui aussi, répéta-t-il comme un enfant qui
épelle.

    «Car, poursuivait la lettre, quand je vous ai dit en partant
    que je ne l'aimais pas, je vous ai trompé, mon frère.

    «Je l'aimais... je l'aimais, je l'aime encore, je l'aimerai
    toujours!...

    «Et à cause de cela, mon exil doit durer autant que ma vie. Je
    ne reverrai plus la France. Notre père et notre mère mourront
    sans me donner leur bénédiction... Priez pour moi, René, car je
    vous ai donné tout mon bonheur...»

Un sanglot souleva la poitrine de Marthe.

—Silence!... dit le maître de Penhoël sans tourner la tête. Toutes ces
belles paroles ne l'ont pas empêché de trahir son frère, madame!... Il
ment dans cette lettre comme il a menti toute sa vie.

—Il n'a jamais menti!... murmura Marthe.

—Silence!... répéta René; contentez-vous donc de voir comme on vous
aime!... Nous n'avons encore employé qu'une dizaine de minutes et j'ai
besoin d'être patient durant toute une heure!... Pleurez, madame, mais
pleurez tout bas, au souvenir de cette âme généreuse qui a fait de son
frère le plus misérable des hommes!

    «... Je ne reviendrai pas, continuait encore la lettre, parce
    que je me crains moi-même... Peut-être n'aurais-je pas ce qu'il
    faut de force pour supporter la vue de votre bonheur, car vous
    êtes heureux et vous la rendez heureuse, n'est-ce pas, René?

    «Oh! si quelque jour j'apprenais que mon dévouement lui a été
    fatal!... si j'allais savoir!...

    «Mais non, c'est impossible! Je ne veux même pas y arrêter ma
    pensée; vous êtes noble et bon, René; quant à elle, c'était un
    enfant; vous aurez trouvé son âme docile; vous lui avez appris
    facilement à vous aimer...

    «Ne comptant point revoir la France, et n'ayant nul besoin de
    la part de fortune qui doit me revenir par héritage, je remets
    mon patrimoine entre vos mains, à la charge par vous de le
    rendre intact, sans en rien distraire ni aliéner, aux enfants
    que Dieu pourra donner à Marthe...

    «En cas de mort, je veux et j'entends que cette partie de ma
    lettre soit regardée comme un testament...

    «Et maintenant, adieu, mon frère. Dites à Marthe que je la
    chéris comme une sœur, afin qu'elle entende au moins prononcer
    mon nom... Parlez de moi à notre père et à notre mère... et
    surtout écrivez-moi bien vite, car ma seule consolation est de
    vous aimer et de penser que vous m'aimez.

    «Votre frère,

    «LOUIS DE PENHOËL.»

Marthe avait la tête penchée et des larmes coulaient sur ses mains
jointes.

René la regardait avec un sourire cruel.

—Voici une longue lettre..., dit-il, et nous en avons ici de plus
longues. (Il frappait sur le portefeuille.) Je vous l'ai lue tout
entière, parce qu'on procède ainsi quand on est juge, madame... mais je
sais parfaitement que vous la connaissez mieux que moi.

Parmi la douleur de Marthe, il y avait comme une joie recueillie;
chacune des paroles d'amour contenues dans la lettre était descendue
jusqu'au fond de son cœur.

Aux derniers mots de son mari, elle releva la tête et l'interrogea du
regard.

—Je ne vous comprends pas..., murmura-t-elle.

René toucha du doigt le papier encore déplié.

—Il y a bien des larmes sur cette lettre!... dit-il. Je ne sais plus
celles qui sont à mon généreux frère et celles qui sont à vous.

—Monsieur, répliqua Marthe, vous ne m'aviez jamais dit que Louis de
Penhoël vous eût écrit depuis son départ.

—Vous l'aviez apparemment deviné?...

—C'est la première fois que j'entends parler de cette lettre, monsieur.

L'accent de Marthe était si simple et si vrai, que le maître de
Penhoël eut un instant de doute. Le sang lui monta violemment au visage
à l'idée d'avoir mis lui-même sous les yeux de Marthe ce message
qui devait réveiller tant de souvenirs; mais ce fut l'affaire d'une
seconde. Il était prévenu.

—Fou que je suis!... s'écria-t-il avec son rire moqueur; je me vois
toujours sur le point de vous croire... J'oublie toujours que vous êtes
simple et pure à peu près comme il est généreux et dévoué!...

—Je vous affirme sur l'honneur..., commença Marthe.

—Sur l'honneur!... répéta Penhoël d'un ton rude et insultant; je vous
dis que je sais tout, madame!... ne prenez plus la peine de feindre...
Cette lettre était dans mon secrétaire; elle disparut il y a environ
dix-huit mois... C'est vous qui me l'aviez volée...

—Au nom du ciel, croyez-moi, René!...

—A quoi bon mentir?... L'homme qui m'a remis ce soir le portefeuille
l'avait pris dans votre chambre... où il avait sans doute ses entrées...

—Oh!... fit Marthe qui n'avait pas prévu cet excès d'outrage.

Penhoël eut un sourire parce que l'insulte avait porté au cœur. Rien
de cruel comme le cœur faible qui trouve une victime sans défense sur
qui frapper.

—Pensez-vous donc qu'on soit aveugle? reprit-il. Il y a des mois que
je vois le manége de ce Robert autour de vous... C'est un audacieux
coquin qui a ruiné le père, déshonoré la mère et séduit la fille...
mais ce sont ces gens-là que les femmes adorent!

—Ma fille!... s'écria Marthe comme si elle se fût éveillée tout à
coup; vous m'aviez dit que vous m'apprendriez où est ma fille?...

—Chaque chose aura son temps, madame... et je vous le promets
encore... Mais patience! nous n'en avons pas fini avec notre
correspondance...

Il tira du portefeuille une seconde lettre, ou plutôt un petit paquet
composé de plusieurs feuilles assemblées.

—Je ne serais pas étonné, dit-il en l'ouvrant, de vous voir nier aussi
votre propre écriture, et dire que vous ne connaissez pas non plus
ceci...

A la vue du cahier, Marthe avait couvert son visage de ses mains.

—Oh! murmura-t-elle, je le reconnais... ceci est mon seul crime... que
Dieu me punisse si je suis coupable!...




XVII

L'ÉPÉE DE PENHOËL.


Le roman pèche, dit-on, quand il veut se guinder jusqu'aux régions de
la haute philosophie; il pèche plus grièvement encore quand il s'égare
le long des sentiers impossibles de la science sociale ou qu'il pérore,
monté sur une borne, dans cette grande route de l'économie politique,
pavée de lieux communs humanitaires et de sentimentales fadaises.

Pauvre roman! ne joue-t-il pas auprès du public-roi le rôle de bouffon
et d'esclave? S'il veut enseigner, par hasard, qu'il se fasse bien
humble tout d'abord et qu'il déguise soigneusement la leçon, car vous
lui crieriez de se taire...

A peine a-t-il le droit modeste de montrer çà et là un petit coin de la
vie réelle, au milieu de sa fable; à peine lui permet-on de glisser un
exemple timide, pourvu qu'il se prive de toutes réflexions et de toute
théorie.

Le roman est essentiellement frivole. A tout le moins, faudrait-il être
grave pour se draper avec avantage dans le roide manteau du pédantisme.

Hélas! la plume aimerait à se reposer pourtant. Tout le monde n'a pas
la magnifique analyse de Balzac ou la puissante invention de Soulié.
L'esprit le moins paresseux s'endormirait parfois avec joie dans
quelque bonne petite dissertation. La chaire du professeur contient
toujours un commode fauteuil.

Mais le roman doit marcher et ne jamais s'asseoir...

Quand ce rude axiome nous a coupé la parole, nous allions entamer notre
chapitre par une phrase dogmatique, et dire, à propos du maître de
Penhoël, quelque chose comme ceci: La faiblesse morale peut entraîner
plus loin, sur la pente du mal, que la méchanceté même...

Nous le tenons pour dit.

Depuis bien longtemps Penhoël était jaloux. Nous l'avons vu autrefois,
au milieu de son bonheur tranquille, tourmenté par de vagues soupçons.
Dès ce temps-là, il y avait comme un fantôme entre lui et Blanche. Il
adorait son enfant, mais derrière cet amour on devinait de sombres
inquiétudes.

Et pourtant, à cette époque, le maître de Penhoël respectait sa femme à
l'égal d'une sainte.

On ne peut pas dire, du reste, que sa jalousie fût absolument sans
motifs. Le lecteur a pu deviner, d'après la lettre qui a passé sous ses
yeux dans le chapitre précédent, une partie de l'histoire intime de la
famille de Penhoël. Les circonstances qui accompagnèrent le mariage de
Marthe avec René étaient elles-mêmes de nature à laisser toujours un
doute au fond du cœur de ce dernier.

Alors que les fils du commandant de Penhoël étaient enfants tous les
deux, les rôles qu'ils devaient jouer plus tard se dessinaient déjà.
Louis était le plus fort et le plus intelligent; à cause de cela, il
se dévouait toujours et restait victime de sa supériorité. On l'aimait
mieux, on l'estimait davantage; mais sa générosité renvoyait à René la
plus grande part des cadeaux et des caresses.

René profitait et abusait de cette position. Son caractère était ainsi
fait. Entre les deux frères, il y avait eu pendant vingt ans échange
d'amitié vraie; mais les sacrifices avaient constamment été du même
côté.

Et comme il arrive toujours, l'affection du plus fort pour le plus
faible s'était accrue par ces sacrifices mêmes. Tandis que René
apprenait à profiter toujours du sacrifice, Louis s'habituait de plus
en plus à s'oublier lui-même sans cesse: de sorte que l'égoïsme de l'un
grandissait en proportion de l'abnégation de l'autre.

Un jour vint où les deux frères se trouvèrent en face de la même femme.
C'était une belle jeune fille au cœur aimant et doux, une âme haute,
un esprit gracieux, celle qu'on désire pour épouse et qui réalise le
beau rêve des premières amours.

Louis eut l'avantage, comme en toute autre circonstance. Entre lui et
son frère le cœur de Marthe ne pouvait point hésiter: il fut aimé.

Impossible de penser que René n'avait point deviné cet amour. Et
pourtant il joua l'ignorance.

Sa passion était vive et profonde. Ce fut son frère qu'il choisit pour
confident. Louis ne savait pas lequel il aimait le mieux de René ou
de Marthe. Un instant il hésita, car il y avait entre lui et la jeune
fille un lien mystérieux que nous n'avons point dit encore.

Son cœur saigna; durant toute une nuit sans sommeil il pleura sur sa
couche brûlante. Le lendemain, avant le jour, il entra doucement dans
la chambre de son père et de sa mère et les baisa endormis tous les
deux...

Il ne devait plus les revoir en cette vie.

Il quitta le manoir, sans dire adieu à Marthe, après avoir pressé son
frère contre son cœur.

Louis de Penhoël avait vingt et un ans quand il fit cela. Ce fut après
une nuit de fièvre et en un moment où son amitié pour René s'exaltait
jusqu'à l'enthousiasme.

En froide morale, Louis de Penhoël, malgré l'héroïsme de son dernier
dévouement, commettait une faute grave, car il n'avait plus le droit
d'abandonner Marthe, qui était à lui.

Mais il avait vu René tout pâle et les larmes aux yeux; René lui avait
dit: «J'en mourrai!» Il avait suivi l'élan de son cœur généreux et il
avait trouvé dans le premier moment une sorte de jouissance douloureuse
au fond de ce suprême sacrifice.

Quant à Marthe, c'était une enfant de seize ans. Le lien qui la
rattachait à lui eût été sérieux et même indissoluble à tout autre
point de vue. Mais ce lien résultait d'une aventure bizarre et
devait être un mystère, dans la pensée de Louis, pour la jeune fille
elle-même...

En ceci Louis se trompait.

Il se disait que Marthe l'oublierait. A l'âge qu'elle avait, les
impressions ne peuvent être durables. C'était un beau jeune homme
que René de Penhoël, et c'était un bon cœur. A la longue, Marthe ne
pourrait se défendre de l'aimer.

En cela Louis se trompait encore.

Le lendemain de son départ, avant le lendemain peut-être, alors que sa
fièvre fut passée, il changea sans doute de sentiment. Son action lui
apparut ce qu'elle était en réalité: généreuse d'une part, condamnable
de l'autre, mais pouvait-il revenir sur ses pas?

Les jours se passèrent, et l'amertume de ses regrets s'envenima, loin
de s'adoucir. Il y avait en lui un remords, parce qu'il ne s'était
pas sacrifié tout seul. Il y avait surtout une douleur incurable et
profonde, parce qu'il sentait son amour grandir, et qu'il comprenait
bien que son malheur était de ceux qui ne finissent point.

Il n'avait pas mesuré ses forces; il ne savait pas lui-même jusqu'à
quel point il aimait.

Nous apprendrons tout à l'heure comment fut vaincue la résistance de
Marthe, et par quel moyen René devint son mari.

Cette répugnance avait été vive et obstinée. Une fois marié, le maître
de Penhoël s'en souvint. Les longs refus de la jeune fille, combinés
avec l'amour probable qu'elle avait eu pour l'absent, laissèrent dans
le cœur de René un fonds d'inquiétude indestructible...

Trois ans s'étaient écoulés, cependant. L'union de Marthe et de René,
après avoir été stérile, promettait un héritier au nom de Penhoël. Le
commandant et sa femme étaient morts.

Un soir, c'était comme un rêve, René rentrait au manoir après la
chasse; on était au commencement de l'hiver, et la nuit tombait déjà,
bien qu'il fût à peine quatre heures.

En montant le sentier qui menait du passage de Port-Corbeau au manoir,
à travers le taillis, René entendit un pas au-devant de lui dans
l'ombre.

Il hâta sa marche, pensant que c'était un hôte qui arrivait à Penhoël.

C'était un hôte, en effet, mais la porte du manoir qui, d'ordinaire,
s'ouvrait à tout venant, devait rester fermée pour lui.

L'étranger s'arrêta sous la vieille muraille, et René put le rejoindre.
Il reconnut en lui l'aîné de Penhoël.

René seul aurait pu dire ce qui se passa en cette circonstance entre
lui et son frère. Au bout d'une demi-heure, Louis redescendit le
sentier qui menait au bac de Port-Corbeau.

Il avait la tête penchée sur sa poitrine.

Avant de passer l'eau, il jeta un dernier regard vers la maison de son
père et cacha son visage entre ses mains.

Le nom de Marthe tomba de ses lèvres.

Il appela Benoît Haligan, qui ne le reconnut point, peut-être parce que
le haut collet de son manteau de voyage remontait jusqu'au bord de son
chapeau.

Louis avait fait bien des centaines de lieues pour venir visiter son
frère; il repassa la mer, et depuis on ne le revit plus.

Marthe donna le jour à l'Ange de Penhoël.

En regardant sa fille, René se disait parfois que Louis était peut-être
resté plus d'une nuit dans les environs du manoir.

Mais il avait honte de lui-même lorsqu'il pensait cela; et pendant
longtemps, pour calmer ses craintes folles, il lui suffit de contempler
un instant la sereine et pure beauté de Marthe.

Les choses furent ainsi jusqu'à ce soir d'orage qui amena au manoir M.
de Blois, son domestique Blaise et Lola.

Ce fut la ruine et la malédiction de Penhoël. Robert s'insinua dans la
confiance du maître et domina bientôt à sa guise cet esprit trop faible
pour lui résister. Robert était un homme habile et savait surtout
prendre d'assaut le secret le mieux gardé. Dès qu'il devina la jalousie
de Penhoël, et ce fut tout de suite, Penhoël fut à lui.

Ses mesures, prises de main de maître, méritaient en vérité la
victoire. Il s'était assis tranquillement dans ce manoir conquis entre
le maître, qu'il tenait d'abord par son secret, ensuite par Lola, et
qu'il devait tenir bientôt en troisième lieu par la main crochue de
Macrocéphale, et Madame, dont il s'était fait le confident de vive
force.

Personne n'était capable de lui résister.

Penhoël ne l'essaya même pas. Il suivit, dès l'origine, l'instinct de
sa faiblesse, prenant pour oreiller les vices qui endorment et qui
enivrent.

A de longs intervalles il s'éveillait encore; mais Robert savait
faire tourner au profit de son intrigue habile ces rares éclairs
d'intelligence et de volonté. Malgré son amour pour Lola, René, par une
contradiction bien commune, restait jaloux de sa femme: c'était par là
que Robert l'attaquait toujours.

Robert laissait échapper des demi-mots, et ménageait d'adroites
réticences. Le maître était convaincu que Robert avait entre ses mains
des preuves de son propre malheur.

Un reste de respect qu'il ne pouvait point secouer, et la conscience
qu'il avait de sa conduite coupable, lui faisaient garder certains
dehors envers Marthe; mais tout au fond de son cœur il y avait une
ancienne rancune, et ses torts personnels, au lieu de contre-balancer
les griefs qu'il croyait avoir, ne faisaient que les envenimer.

Cependant, malgré toutes ces raisons d'être cruel au moment de la
vengeance, pour expliquer la barbarie froide de Penhoël vis-à-vis de sa
malheureuse femme, il faut revenir toujours à la faiblesse originelle
de son caractère. Ces êtres qui ont un _bon fond_, comme dit le langage
usuel, arrivent, dans de certaines circonstances, à des excès de
férocité incroyable. Que rien ne dérange le cours de leur existence,
ils atteindront leur dernier jour sans avoir tué une mouche; mais que
viennent le désordre, la lutte, où le courage leur manque, la défaite,
en face de laquelle ils se trouvent sans force, vous les verrez tourner
le dos lâchement à l'ennemi vainqueur, et chercher autour d'eux quelque
victime sur qui décharger leur impuissante rage.

Et alors, point de pitié! ce qu'ils ont souffert ils veulent le
rendre au centuple; ils s'acharnent à leur métier de tourmenteur; ils
savourent la torture infligée et se consolent en disant au martyr:
«C'est toi qui es cause de tout ce qui m'arrive!...»

Telle était exactement la position de René vis-à-vis de Marthe.

Celle-ci restait dans cet état d'accablement nerveux qui suit
l'angoisse trop forte. Dieu clément a posé des bornes au delà
desquelles la douleur humaine n'augmente plus et semble s'engourdir.
Quand il s'agit de souffrances physiques, le patient tombe dans
l'atonie; quand il s'agit de souffrances morales, l'âme s'endort en
quelque sorte et perd également la sensibilité.

Marthe, abattue et brisée, ne pensait plus guère. Tous ces chocs
répétés l'avaient écrasée, en quelque sorte, et anéantie.

Tout sommeil a ses rêves. Ce qui restait à Marthe de pensées se
portaient vaguement vers le passé. Un songe confus la ramenait vers les
jours de sa jeunesse.

Après tant d'années écoulées, le hasard lui apportait, bien
tardivement, hélas! un baume pour la première blessure qui eût fait
saigner son cœur.

Jusqu'alors, elle avait cru que Louis l'avait abandonnée pour courir
le monde. Elle n'avait jamais eu de ses nouvelles. Tous ceux qui
l'entouraient, excepté un pourtant, avaient pris à tâche, dès le
principe, de lui enlever toute espérance.

Sauf le bon oncle Jean, la famille entière s'était réunie jadis pour
la forcer à devenir la femme de René.

Durant les premiers mois, Marthe avait espéré fermement, malgré tout
ce qui se disait autour d'elle. Louis était la loyauté même, et Marthe
le savait engagé d'honneur à revenir. Pour lui enlever son espoir, il
fallut le mensonge patient et l'obsession infatigable.

Marthe s'était lassée de combattre; elle avait cédé enfin, mais elle ne
s'était jamais résignée.

Il y a des prisons dont les fenêtres, grillées de fer, donnent sur la
campagne libre ou sur de beaux jardins en fleur. Marthe, enchaînée à sa
misère accablante, voyait tout à coup l'horizon s'éclairer et s'ouvrir.

Ce bonheur si grand, si complet, d'aimer et d'être aimé, Marthe l'avait
eu; on le lui avait dérobé.

Louis ne l'avait point délaissée. La lettre était datée de 1805, ce
qui faisait déjà une longue année d'absence, et la tendresse de Louis
semblait s'être accrue encore dans la solitude.

Que de félicités perdues remplacées par le malheur froid, long,
implacable!...

Marthe ne se faisait point un raisonnement tout entier; elle s'arrêtait
à moitié route, au mot bonheur, et son intelligence ébranlée se perdait
en quelque douce chimère.

Son visage, derrière le voile que lui faisaient ses deux mains, avait
comme un sourire.

La menace n'avait plus de prise sur elle, et la brutale parole du
maître de Penhoël bruissait comme un vain son autour de son oreille
inattentive.

C'était un repos de quelques secondes peut-être; mais au milieu de
l'immense désert, l'ombre de l'oasis a d'indicibles charmes.

René continuait à plaisir son rôle de bourreau; il croyait deviner des
larmes derrière les deux mains de Marthe, et cela lui plaisait.

—Vous ne niez pas, cette fois, madame!... disait-il en feuilletant les
pages de la seconde lettre; êtes-vous donc déjà lasse de mentir?...
J'attendais mieux de vous, sur ma parole!... Faites-moi la grâce de
m'écouter, je vous prie... Nous ne sommes pas au bout des plaisirs de
cette soirée... et ce qui nous reste à lire est de beaucoup le plus
intéressant.

Marthe ne répondit point. Penhoël avait beau affecter une tranquillité
railleuse, son ivresse augmentait, sans qu'il s'en aperçût lui-même; sa
voix balbutiait, épaisse et lourde; il y avait des moments où ses yeux
mornes s'allumaient tout à coup pour jeter un brûlant éclair.

—Nous changeons de manière..., reprit-il; nous n'avons ici ni date ni
suscription... on a écrit cela au jour le jour... On a bien pleuré en
l'écrivant... C'est un titre curieux... Attention! je commence:

    «Voilà vingt fois que je prends la plume, et vingt fois que je
    déchire ma lettre. Comment vous exprimer tout ce que j'ai dans
    le cœur? Comment vous apprendre ce qui s'est passé? Comment
    vous dire pourquoi j'espère encore en vous, moi qui suis la
    femme d'un autre?...»

—Ce n'est pas une raison..., interrompit René. Avez-vous la bonté de
m'écouter, madame?

Marthe fit un signe de tête muet.

Ces formes courtoises, employées de temps en temps par Penhoël, dans le
but d'aiguiser son sarcasme, manquaient leur effet par un double motif.
D'abord, ses coups tombaient sur un corps inerte et presque insensible;
ensuite, la raillerie émoussait son dard en passant au travers de son
ivresse. Les paroles qu'il voulait faire ironiques tombaient de sa
bouche pesantes et brutales comme l'insulte que gronde un laquais pris
de vin.

    «... Car je suis mariée... poursuivit-il, j'ai résisté tant que
    j'ai pu... tant que j'ai gardé une lueur de l'espoir qui me
    soutenait!...

    «Mais ils étaient tous contre moi... votre père et votre
    mère... Ils me disaient, à moi, pauvre fille, recueillie au
    manoir dès mon enfance, et vivant de leurs bienfaits, ils me
    disaient: «N'êtes-vous entrée dans notre maison que pour la
    perte et le malheur de nos deux fils?... Louis est parti à
    cause de vous... et voici notre René qui se meurt pour vous!

    «C'était vrai, mon Dieu! si vous aviez vu René comme il était
    changé! Il restait des semaines entières seul dans sa chambre;
    il ne voulait plus s'asseoir à la table commune. Il parlait de
    se tuer. Le commandant et madame, qui m'a servi de mère, me
    disaient, les larmes aux yeux: «Oh! Marthe! Marthe! sa vie est
    entre vos mains. Ayez pitié, au nom de Dieu, et gardez-nous
    notre dernier enfant!»

    «S'il n'avait fallu que mon sang pour le sauver!... Mais je ne
    pouvais pas... Vous savez bien que je ne pouvais pas!...»

Les lèvres de René grimacèrent un sourire.

—Oh! oui... murmura-t-il, mon généreux frère savait cela, madame...
et quand il est revenu, trois ans après, il vous a donné sans doute
l'absolution de votre crime!...

—Revenu? répéta Marthe étonnée.

René haussa les épaules.

    «Ils me disaient encore, poursuivit-il en reprenant sa lecture,
    que vous aviez quitté le manoir pour fuir la vue de mes larmes;
    et comme je ne les croyais pas, ils me dirent une fois que vous
    étiez mort...

    «Pendant sept mois, tout fut inutile. Louis, ma plume se refuse
    à écrire le motif de ma résistance. Alors même que je n'eusse
    pas cru à la nouvelle de votre mort, je n'aurais pas pu me
    marier en ce temps-là...

    «Je me trompe, d'ailleurs, en disant que tout le monde était
    contre moi. Votre oncle Jean et sa femme, qui n'est plus,
    hélas! me soutenaient et m'encourageaient à vous attendre. Sans
    eux, il m'aurait fallu mourir de douleur et de honte...»

René s'interrompit encore.

—Il y avait longtemps que je me doutais de cela! dit-il; notre
excellent oncle me trahissait tout en mangeant mon pain... Son tour
viendra, et je lui garde sa digne récompense.

Avant de continuer, il tourna le bouton de la lampe, dont la mèche,
déjà trop longue, jetait une flamme haute et fumeuse.

—On n'y voit plus!... grommela-t-il.

C'était le sang qui aveuglait ses yeux.

    «... Si cette lettre parvient jamais entre vos mains, reprit-il
    en faisant pour lire des efforts de plus en plus pénibles,
    priez pour la femme de Jean de Penhoël, qui a fait pour moi
    plus que ma propre mère! Et si jamais vous revoyez la France,
    rendez en bienfaits à Jean de Penhoël le dévouement dont il m'a
    comblée...

    «C'est lui qui me console et qui sait le fond de mon cœur;
    c'est avec lui seul que je puis parler de vous...»

—Oh!... dit René qui essuya son front en sueur; c'est long, madame, et
je ne trouve pas dans tout cela ce que je cherche! Je suis bien sûr de
l'avoir lu pourtant, au milieu de vos jérémiades amoureuses... Il est
vrai qu'un autre œil plus perçant que le mien me montrait la ligne et
la page... Que le diable emporte cette lampe! j'ai beau la monter, on
n'y voit plus du tout!...

Il but un grand verre pour s'éclaircir la vue.

—Allons! poursuivit-il, je saute trois ou quatre pages de pleurs et de
sanglots... Nous n'en sommes plus à savoir que vous aimiez mon généreux
frère comme une folle... Voyons si j'ai la main heureuse:

    «... Vous avez des devoirs à remplir dont vous ne vous doutez
    pas, Louis. A Dieu ne plaise qu'un reproche tombe de ma
    plume pour aller troubler vos joies si vous êtes heureux,
    ou accroître vos peines si vous souffrez... mais il faut
    bien vous le dire: Descendez au fond de votre conscience et
    souvenez-vous... L'exil volontaire n'est permis qu'à celui qui
    se voit seul au monde, et vous n'êtes pas seul!...»

—En ai-je trop sauté?... s'écria René qui retourna la page; le diable
s'en mêle, je crois!... je ne comprends plus... La lampe s'éteint, et
mon flacon se vide... Ah! si Robert de Blois était là pour m'aider!...

Comme il tournait les feuillets au hasard, le papier s'échappa de sa
main tremblante. Il se baissa pour le ressaisir; les veines de son
front se gonflèrent.

—Je suis de sang-froid..., murmurait-il; j'ai fait exprès de ne pas
boire... Il faut du calme pour juger... Écoutez, écoutez!... Voici bien
ce que je cherchais!...

    «..... Revenez, Louis, je vous en supplie, revenez...»

—Mais qu'y a-t-il donc ensuite?... Oh! oh!... l'encre a blanchi! le
papier et l'écriture sont de la même couleur!... Et cette lampe du
démon!...

Il tourna encore le bouton; le verre lui éclata au visage.

Il se leva furieux.

—On ne veut pas que je lise!... s'écria-t-il; mais qu'importe tout
cela?... J'ai vu, vu de mes yeux... Blanche de Penhoël est sa fille!...
sa fille, entendez-vous?

Il y avait longtemps que Marthe restait immobile et protégée par son
engourdissement inerte. Comme toujours, le nom de Blanche secoua son
apathie.

—Blanche!... répéta-t-elle. Vous ne m'avez pas dit encore ce que vous
avez fait de ma fille...

Puis elle ajouta en frissonnant:

—Est-ce que vous vous seriez vengé sur elle?...

Son intelligence s'éveillait. Elle comprenait vaguement que Robert,
abusant de l'ivresse de René, lui avait fait voir dans la lettre les
choses qui n'y étaient point.

Penhoël était debout et faisait effort pour garder l'équilibre. Ses
jambes avinées pouvaient à peine le soutenir. Marthe se laissa glisser,
agenouillée, à ses pieds.

—Elle est votre fille, murmura-t-elle. Oh! René, je vous le jure... au
nom de Dieu, ayez pitié de votre enfant!

Son cœur, qui recommençait à battre, avait envoyé un peu de sang à
sa joue; ses yeux retrouvaient des larmes; ses grands cheveux blonds,
dénoués, inondaient son visage et tombaient jusque sur ses épaules.

René se prit à la contempler tout à coup en silence. Sa physionomie
changea. Quand il prit enfin la parole, il y avait dans sa voix une
émotion triste et presque tendre.

—Oh! je sais bien que vous êtes belle!... dit-il; si vous aviez voulu,
nous aurions été bien heureux... Je ne demandais qu'à vous aimer en
esclave, Marthe... Vous souvenez-vous?... Il y a longtemps!... Mais
moi, je n'ai point oublié comme mon cœur battait à votre vue...
Depuis, une autre femme m'a pris mon cœur et ma raison... Lola... qui
est bien belle aussi!... Lola, qui m'abandonne lâchement à l'heure où
je souffre!... Mais ce n'était pas le même amour... Oh! non... En ma
vie je n'ai aimé que vous, Marthe, et je n'aimerai que vous!...

Il se rassit à côté de Madame et prit à deux mains ses beaux cheveux
pour les ramener en arrière.

—Vous souvenez-vous, continua-t-il, de mes prières et de mes
larmes?... Je ne savais pas tout mon malheur, mais je sentais qu'on ne
m'aimait pas... Mon Dieu! si la voix de quelque génie m'avait dit:
«Veux-tu donner ta vie tout entière pour une semaine de bonheur... une
semaine pendant laquelle on te rendra tendresse pour tendresse?...» Oh!
Marthe, comme j'aurais donné ma vie!...

Marthe baissait les yeux.

—Ma fille!... dit-elle tout bas; vous ne me parlez pas de ma fille!

René se leva une seconde fois, et repoussa son fauteuil qui roula
jusqu'au milieu du salon.

—Fou que je suis!... s'écria-t-il tandis que la colère empourprait
de nouveau la tache ardente qui brûlait au milieu de sa joue pâle; il
faut que cette femme me rappelle à moi-même?... Sa fille, n'est-ce
pas? poursuivit-il en menaçant du poing le portrait de son frère; sa
fille à lui, le menteur et le lâche!... Pas un mot, madame!... Par le
nom de Dieu, je ne veux plus vous entendre!... Oh! je suis tombé bien
bas... Le fils de Penhoël est pauvre maintenant comme les mendiants qui
viennent chercher l'aumône à la porte du manoir... Le fils de Penhoël
n'a plus d'asile... Et ce n'est pas le malheur seulement qui pèse sur
sa tête... Il y a aussi la honte!... Si les gens qui l'ont ruiné n'ont
pas pitié de lui, le nom de son père sera traîné dans l'infamie... Et
savez-vous qui a poussé René de Penhoël jusqu'au fond de cet abîme?...
ajouta-t-il en mettant sa main lourde sur l'épaule de Marthe. C'est
l'homme qu'il aimait et c'est la femme qu'il adorait... c'est vous,
l'épouse coupable, et lui, le frère indigne... Je vous dis de ne pas
parler: je suis le maître! Vous savez bien que je dis la vérité... Le
jour où mon sourcil s'est froncé pour la première fois en regardant le
berceau de l'Ange, Dieu avait déjà prononcé mon arrêt... C'était mon
dernier espoir qui mourait... Il n'y avait plus rien en mon cœur, et
il fallait endormir l'angoisse de ma pensée... J'ai cherché l'oubli
dans l'ivresse, dans le jeu, dans l'amour... Et chaque fois que je
commettais une faute, c'est vous, vous, madame, qui étiez la coupable!

Il lâcha l'épaule de Marthe, toujours agenouillée, et fit un pas vers
le portrait de l'aîné de Penhoël.

—Vous et lui!... reprit-il avec un sauvage élan de colère; lui
surtout, le poison de ma vie!... lui, le plus lâche des hommes!

Il s'était avancé jusque sous le portrait. Il leva la main, et son
poing fermé tomba sur la toile qui se creva, percée à la place du cœur.

René ne se connaissait plus. Il arracha le cadre et le précipita brisé
sur le sol; puis il foula aux pieds l'image de son frère en laissant
éclater une joie forcenée.

Le bruit qu'il faisait l'empêcha d'entendre la porte du salon qui
s'ouvrait doucement. La lampe, privée de son verre, ne jetait plus
qu'une lueur vacillante et fumeuse. Marthe et René ne virent point
qu'une personne se glissait entre les battants de la porte et restait
immobile dans l'ombre, à côté de l'entrée.

René trépignait sur la toile souillée et déchirée, où l'on n'aurait
plus reconnu les traits de son frère.

Marthe le regardait, saisie d'horreur, comme si elle eût assisté à un
meurtre.

René s'arrêta enfin, énervé par ce rire épuisant et irrésistible des
gens ivres.

—Oh! oh!... fit-il; le vieux Benoît avait bien dit que je
l'assassinerais!... A votre tour, maintenant, madame!...

Il gagna, en se faisant un appui de la muraille, le portrait du vieux
commandant de Penhoël. Au-dessous de ce portrait, comme nous l'avons
dit, pendait un trophée d'armes. René y prit une épée.

Il ne riait plus.

Il se découvrit et fit le signe de la croix.

—Tout est fini pour nous deux, madame..., prononça-t-il d'une voix
sourde et résolue. Faites comme moi... dites votre prière.

Il s'appuya sur la garde de l'épée, et ses lèvres remuèrent comme s'il
eût récité une oraison.

Marthe se traîna vers lui sur ses genoux.

—René..., murmurait-elle en étendant ses bras suppliants, je veux bien
mourir... et je vous pardonnerai du fond du cœur... Mais, je vous en
prie, avant de me tuer, dites-moi ce que vous avez fait de ma fille?

René cessa de prier, et montra du doigt le portefeuille qui était à
terre auprès de la table.

—Ne vous ai-je pas dit qu'il m'avait fallu payer cela? répliqua-t-il.
Je n'avais plus rien... Robert de Blois m'a demandé votre fille en
échange de ces papiers... et je la lui ai donnée!

Marthe appuya ses deux mains contre son cœur et poussa un gémissement
faible. Puis elle tomba privée de sentiment.

Penhoël éprouva du doigt la pointe de son épée.

En ce moment, il se fit un bruit léger du côté de la porte. La personne
qui venait d'entrer et qui restait dans l'ombre décrochait, elle aussi,
une des armes suspendues en trophée sous les vieux portraits de famille.

Quelques pas seulement séparaient Marthe évanouie et René de Penhoël.

Celui-ci pencha sa tête sur sa poitrine et marcha vers sa femme en
pensant tout haut:

—Elle, d'abord... moi, ensuite!...

Dans son accent comme sur son visage, il y avait une détermination
sombre.

Mais, comme il relevait à la fois la tête pour voir et la main pour
frapper, il aperçut un homme entre lui et sa victime.

C'était l'oncle Jean qui avait redressé sa grande taille, courbée par
la vieillesse, et qui se tenait debout, l'épée à la main, au devant de
Marthe.




XVIII

L'HEURE DE L'EXIL.


Dans cet homme, à la pose robuste et fière, qui se dressait, l'épée
haute, au devant de sa femme, René de Penhoël ne reconnut pas d'abord
le pauvre oncle Jean. Il était si bien habitué à voir la figure du bon
vieillard se pencher, humble et douce, sur sa poitrine! Dans ce premier
moment, il crut presque rêver.

Il recula d'un pas, et agita son épée en avant, comme s'il eût voulu
écarter le fantôme.

Son épée rencontra celle de Jean de Penhoël, et rendit ce bruit de fer
qui éveille comme le son d'un clairon.

La lumière de la lampe tombait d'aplomb sur le front du vieillard,
couronné par ses cheveux aussi blancs que la neige. Son regard était
triste, mais ferme. Au bruit des deux épées qui se choquaient, un
fugitif éclair s'était allumé dans sa prunelle.

On voyait à cette heure que Jean de Penhoël, le paisible et bon
vieillard, avait dû porter fièrement autrefois le nom de ses pères...

Un instant René demeura muet à le contempler.

—Allez-vous-en! dit-il enfin, et ne me tentez pas!... car, si je
n'étais pas à l'heure de ma mort, j'aurais avec vous aussi un compte à
régler, mon oncle!...

Le vieillard garda le silence.

—Allez-vous-en!... répéta René dont les doigts se crispaient autour de
la poignée de son arme.

L'oncle Jean ne répondit point encore.

Ses grands yeux bleus se fixaient, calmes et résignés, sur la figure
décomposée de son neveu.

L'écume venait aux lèvres du maître de Penhoël.

—Allez-vous-en!... répéta-t-il pour la troisième fois; vous savez bien
que cette femme est coupable... et qu'un fils de Penhoël n'a qu'une
manière de se faire justice...

—Je sais que votre femme est une sainte, répondit enfin l'oncle Jean
de sa voix douce et pénétrante, et je sais que mon devoir est d'arrêter
la main du fils de Penhoël qui va commettre un lâche assassinat.

René brandit son arme en poussant un rugissement.

—Je suis le maître!... s'écria-t-il; arrière, ou vous êtes mort!

Il s'élança. L'oncle Jean resta droit et ferme. Sa main fit à peine un
imperceptible mouvement, et l'épée de René tomba sur le plancher.

René la ramassa en blasphémant, et revint à la charge; mais il portait
en vain des coups furieux: on eût dit qu'il s'attaquait à un mur de
pierre.

L'oncle Jean ne bougeait point. On voyait toujours sa main haute tenir
l'épée au devant de sa poitrine. Il se contentait de parer et ne
portait pas un seul coup.

René haletait. Son front ruisselait de sueur. Il s'appuya bientôt,
épuisé, à la muraille.

—Ah!... dit-il en grinçant des dents, ce que vous faites là est pour
payer les bienfaits de mon père et mes bienfaits à moi, n'est-ce pas,
Jean de Penhoël?...

—Que Dieu me donne l'occasion de mourir pour vous, mon neveu, répliqua
le vieillard dont le souffle était toujours égal et tranquille; vous
verrez si je suis un ingrat!...

René, tout en affectant une extrême lassitude, le guettait de l'œil
sournoisement. Quand il crut l'instant favorable, il s'élança d'un bond
et lui poussa une furieuse botte en pleine poitrine. L'oncle Jean reçut
le choc sans broncher, comme toujours, et l'épée du maître de Penhoël
sauta une seconde fois hors de ses mains.

Il voulut se baisser pour la reprendre, mais il avait mis tout ce
qui lui restait de vigueur dans son dernier élan. Sa tête appesantie
entraîna son corps; il se coucha lourdement sur le plancher, et ne se
releva plus.

La fatigue épuisante du combat, l'émotion, l'ivresse arrivée à son
comble, se réunissaient pour le clouer au sol, inerte et incapable
désormais de faire un mouvement.

L'oncle Jean déposa son épée et passa le revers de sa main sur son
front où perlaient quelques gouttes de sueur. Son regard se tourna vers
le ciel pour remercier Dieu; puis il s'agenouilla auprès de Marthe dont
il soutint la tête décolorée entre ses mains, qui tremblaient à présent.

Madame recouvrait ses sens. Elle prononça le nom de Blanche, car la
mémoire lui revenait en même temps que la vie.

—Nous la retrouverons, ma fille..., dit l'oncle Jean.

Le regard de Marthe fit le tour de la chambre, et resta fixé sur la
place vide où pendait naguère le portrait de Louis de Penhoël.

—Je me souviens! murmura-t-elle. Oh! pourquoi ne m'a-t-il pas tuée?

L'oncle Jean l'attira sur son cœur.

—Nous la retrouverons, dit-il encore. Je vous promets que nous la
retrouverons!...

Il avait de bonnes paroles pour consoler et rendre un espoir qu'il ne
gardait point lui-même, car des fenêtres de sa chambre il avait vu
Robert emporter son fardeau à travers le jardin et descendre ensuite au
grand galop le chemin qui conduisait au bac.

Son premier mouvement avait été de poursuivre le ravisseur, car
l'échelle dressée contre la fenêtre de l'Ange lui donnait tout à
deviner; mais lorsqu'il atteignit Port-Corbeau, Robert avait déjà passé
l'Oust, et courait ventre à terre sur la route de Redon.

C'était Robert que Vincent de Penhoël, revenant au manoir, avait
rencontré dans le taillis, à la hauteur du bourg de Bains.

Tandis que l'oncle Jean remontait tristement la colline, Vincent
poussait son cheval de toute sa force. Il avait grande hâte d'arriver.
Depuis six mois qu'il était parti, aucune nouvelle du manoir ne lui
était parvenue. Tout à l'heure, pendant qu'il traversait Redon, ceux
qu'il avait interrogés sur Penhoël avaient secoué la tête sans répondre.

Il y avait un endroit dans la ville où l'on savait toujours ce qui
se passait à Penhoël. Vincent était entré à l'auberge du _Mouton
couronné_, mais depuis le matin l'auberge avait changé de maître: le
vieux Géraud et sa femme, ruinés tous deux, s'étaient retirés au port
Saint-Nicolas, de l'autre côté de la Vilaine.

Vincent avait dans l'âme un pressentiment douloureux. Mais, en même
temps, son cœur battait de joie. Quelques minutes encore et il allait
revoir l'Ange. Comme elle devait être embellie! Ce brusque retour, que
rien n'annonçait, allait-il amener un sourire autour de sa jolie lèvre
ou une larme dans ses grands yeux bleus?...

Depuis que Benoît Haligan était trop vieux pour remplir son office de
passeur, on avait installé de l'autre côté de l'eau une cloche qui
s'entendait jusqu'au manoir.

En descendant de cheval, Vincent courut au poteau; il trouva là le bac
qui avait servi au passage de Robert.

Au lieu d'agiter la cloche, Vincent sauta dans le bac et fut bientôt
sur l'autre bord. Au moment où il touchait la rive, la lueur faible qui
éclairait toujours, à cette heure, la loge du pauvre Benoît, frappa
son regard. Il monta, en courant, le petit sentier, et pénétra dans la
cabane.

—Que Dieu vous bénisse, Penhoël!... lui dit Haligan comme il passait
le seuil; voilà l'orage qui vient... je le sens aux douleurs de mon
pauvre corps.

—Y a-t-il du nouveau au manoir?... demanda Vincent timidement.

—Le manoir est debout, mon fils... répliqua Benoît qui restait
immobile, couché sur le dos et les yeux fixés à la charpente fumeuse de
sa loge.

Vincent respira.

—J'avais peur!... murmura-t-il.

Puis il ajouta gaiement:

—Comment se porte mon bon père?

—Ton père se porte comme un homme chassé de son dernier asile...,
répondit Haligan.

Vincent recula stupéfait.

—Quoi!... s'écria-t-il, Penhoël a chassé mon vieux père?

—Mon fils, répliqua le passeur, Penhoël ne peut plus donner d'asile à
personne... On l'a chassé lui-même du manoir.

—Oh!... fit Vincent qui n'en pouvait croire ses oreilles; et Madame?

—Chassée.

—Et mes sœurs?...

Le vieux Benoît se signa.

—Mortes!... murmura-t-il.

—Mortes?... répéta Vincent qui tomba sur ses genoux; mes sœurs!...
mes pauvres sœurs!... Et Blanche?...

Benoît ne répondit point tout de suite.

—Penhoël, dit-il enfin, avez-vous rencontré un homme à cheval sur
votre route?

—Oui..., balbutia Vincent.

—Cet homme ne portait-il pas quelque chose entre ses bras?

—Oui..., dit encore le jeune homme.

—Eh bien, reprit Haligan, ce quelque chose, c'était Blanche, votre
cousine!

Vincent poussa un cri déchirant.

Le passeur s'était retourné vers la ruelle de son lit.

Au bout de quelques secondes, Vincent se releva d'un bond, passa de
nouveau le bac et remonta sur son cheval.

Il allait à la poursuite du ravisseur de Blanche et ne savait pas même
son nom. Le ravisseur revenait en ce moment vers le manoir, au trot
paisible de sa monture.

Robert de Blois avait enlevé Blanche pour son propre compte, et à
l'insu de Pontalès. C'était le résultat d'une idée fixe qu'il avait.
A son sens, Louis de Penhoël était revenu, ou du moins il ne pouvait
manquer de revenir. Les bruits qui couraient à ce sujet dans le pays
prenaient chaque jour plus de consistance. On en était à présent aux
détails. On disait que l'aîné rapportait des colonies une fortune
très-considérable. Il y avait des gens pour préciser le chiffre de
cette fortune.

Par l'enlèvement de Blanche, Robert pensait se ménager une excellente
ressource. Connaissant à fond l'histoire intime des Penhoël, et sachant
les rapports qui avaient existé entre Louis et Marthe, il se disait:
«Si ce brave homme est véritablement riche, l'Ange pourrait bien être
la meilleure part du gâteau... Ma foi, vivent les oncles d'Amérique!»

Il aurait bien trouvé un prétexte quelconque d'éloigner Madame, mais le
hasard lui épargna ce soin. Marthe, qu'il guettait depuis la tombée de
la nuit, sortit, comme nous l'avons vu, pour se rendre au cimetière de
Glénac. Robert profita de l'occasion, et comme la porte était fermée
à double tour, il planta une échelle contre la fenêtre et monta à
l'assaut.

L'Ange dormait. A son réveil, elle se trouva entre les bras d'un homme
dont elle ne voyait point le visage, et qui l'emportait enveloppée dans
ses couvertures. L'effroi qu'elle ressentit fut trop violent pour sa
faiblesse; elle eut à peine le temps de pousser un cri qui s'étouffa
sous la couverture, et perdit connaissance.

Tout semblait favoriser le rapt; mais au moment où Robert, chargé de sa
proie, mettait le pied dans le jardin, il se trouva face à face avec le
maître de Penhoël.

Robert, qui s'était armé à tout hasard, ne songea même pas à faire
usage de ses armes. Il y eut entre lui et René une scène courte et
caractéristique. René, si bas qu'il fût tombé, gardait bien ce qu'il
fallait d'énergie pour défendre sa fille, même contre Robert; mais ce
dernier le dominait, pour ainsi dire, par chaque fibre de son être.

Il ne se déconcerta point, et répondit à la première question de René
en découvrant le visage de Blanche.

Puis il dit:

—Je l'enlève... Croyez-moi, Penhoël, cela ne vous regarde pas.

C'était toucher du premier coup l'endroit malade. Il y avait trois ans
que Robert travaillait à envenimer les soupçons qui étaient au fond
du cœur de René; la tâche était presque achevée; à peine fallait-il
encore une calomnie.

Blanche fut déposée sur un banc de gazon. Robert tira de sa poche le
portefeuille contenant les deux lettres que nous avons lues, et qu'il
avait volées l'une à Marthe et l'autre à René lui-même.

Il fit semblant de chercher quelque passage et de déchiffrer quelques
lignes. Naturellement il trouvait dans les lettres tout ce qu'il
voulait.

Il y trouva, entre autres choses, des phrases improvisées par lui-même
et qui se rapportaient à l'apparition de Louis de Penhoël dans le pays
quelques mois avant la naissance de Blanche.

Penhoël ressentait une sorte de joie sauvage à se convaincre du
prétendu crime de sa femme.

Il ne doutait plus.

Robert avait raison. Que lui importait à lui, Penhoël, l'enlèvement de
cette fille de l'adultère?

Il était à moitié ivre déjà. Il mit de la forfanterie à vendre l'enfant
pour les deux lettres.

Un cheval attendait à la grille du jardin. Robert partit ventre à
terre, emportant Blanche toujours évanouie dans l'ancien trou de
Bibandier, car il ne connaissait pas, dans tout le pays, une maison qui
eût ouvert sa porte pour favoriser le rapt d'une fille de Penhoël...

       *       *       *       *       *

René monta au salon pour lire tout à son aise les lettres conquises. Il
s'applaudissait de son œuvre et triomphait vis-à-vis de lui-même. Au
salon, il rencontra maître Protais le Hivain, surnommé Macrocéphale,
qui l'accueillit avec des saluts plus respectueux encore qu'à
l'ordinaire.

Quand il eut achevé de saluer, Macrocéphale entra en matière en disant
que la plus chère passion de sa vie était de se faire hacher en mille
pièces pour le service du maître de Penhoël.

En conséquence, il s'était chargé d'un message bien fâcheux, afin d'en
adoucir les termes dans la mesure du possible.

Le message de maître le Hivain portait en substance que René de Penhoël
avait vendu par acte en due forme et sous condition de réméré la terre
de son nom à M. le marquis de Pontalès, pour entrer incontinent en
jouissance.

—Conséquemment, poursuivait Macrocéphale, mondit sieur de Penhoël
ne doit point s'étonner si mondit sieur Pontalès lui fait signifier
par les présentes... ou plutôt, se reprit l'homme de loi, lui donne
poliment à entendre... car je ne suis pas un huissier, Dieu merci!...
qu'il faut déguerpir et vider les lieux... ou pour mieux dire s'en
aller tout bonnement... cela dans le plus bref délai, dont acte.

Penhoël écoutait, la tête haute, l'œil fixe. Il semblait ne point
comprendre.

Dans la nuit de la Saint-Louis, Robert et Pontalès, après avoir mis
tour à tour en usage auprès de lui les menaces et les promesses,
avaient enfin frappé le grand coup.

On avait exhibé les papiers enlevés par Cyprienne et Diane à maître
le Hivain et reconquis par Bibandier. C'étaient des faux matériels:
René avait contrefait l'écriture de son frère et fabriqué de prétendus
pouvoirs, à l'effet de vendre le patrimoine de Louis, qu'il croyait
mort.

Le véritable instigateur de ces actes criminels était bien maître
Protais le Hivain, poussé lui-même par Robert et Pontalès; mais la
justice ne connaît que le coupable de fait.

C'était la main de René qui avait tracé les fausses signatures.

Il dut céder.

Il n'avait plus, désormais, un pouce de terre en sa possession.

—Comme M. le vicomte peut le penser, reprit Macrocéphale en grimaçant
un doucereux sourire, je me suis mis en quatre pour le tirer de là...
Mais où il n'y a plus rien, on ne peut rien faire... Mes efforts
dévoués n'ont abouti qu'à obtenir un délai convenable.

—Quel délai?... demanda Penhoël qui n'avait pas encore prononcé une
parole.

—Grâce à moi, répliqua Macrocéphale, M. le vicomte aura une heure pour
faire ses petits préparatifs de départ.

René fit un geste d'indignation.

—Permettez!... reprit l'homme de loi, je ferai observer
respectueusement à M. le vicomte que le manoir a été vendu avec tout
ce qu'il contenait. En conséquence, comme M. le vicomte ne peut rien
emporter du tout, une heure lui suffira pour arranger ses petites
affaires.

Macrocéphale avait beau prendre un air humble et contrit, la joie
méchante qu'il éprouvait à remplir ce message perçait malgré lui sous
son masque.

—Sortez!... dit René.

—Que M. le vicomte veuille bien me pardonner si je n'obéis à
l'instant même, comme c'est mon devoir... Mais je n'ai pas achevé ma
commission... La personne qui m'envoie vers M. le vicomte désire le
voir s'établir à bonne distance de la commune de Glénac pour éviter
la chance de conflits regrettables... Je suis conséquemment chargé de
notifier à M. le vicomte que tout fermier de Penhoël ou de Pontalès qui
lui ouvrirait la porte de sa maison serait immédiatement congédié... M.
le vicomte est trop généreux pour exposer de pauvres diables...

—Sortez!... répéta Penhoël dont la patience était évidemment à bout.

Comme ses sourcils se fronçaient, maître le Hivain eut peur. Il
témoigna une dernière fois son désir de se faire hacher en mille pièces
pour le service de M. le vicomte, et gagna la porte à reculons, en
saluant, à chaque pas qu'il faisait, jusqu'à terre.

Il se rendit chez l'oncle Jean pour lui répéter sa notification.

Penhoël, resté seul, demeura durant quelques secondes anéanti sous le
coup qui le frappait. Il avait jusque-là fermé les yeux volontairement
pour ne point voir les conséquences de sa ruine. Au bout de quelques
minutes, une colère sourde fit place à l'abattement qui l'accablait. Un
amer sourire éclaira son visage morne. Il venait de songer à Marthe.

Il se leva.

—C'est elle, murmura-t-il, c'est elle qui est cause de tout!... Je
suis le maître pendant une heure encore... J'ai le temps de me venger!

Ce fut alors qu'il se rendit dans la chambre de Blanche.

       *       *       *       *       *

Dans le salon, Jean de Penhoël soutenait toujours Marthe qui avait
repris ses sens, mais qui restait sous le poids d'un accablement
insurmontable.

—Il faut retrouver des forces, Marthe, disait le vieillard, car vos
épreuves ne sont pas finies... Le malheur est descendu sur notre
maison... Et quoi qu'ait pu faire René, votre mari, vous devez l'aider,
Marthe, et le consoler dans sa détresse.

Avant que Jean de Penhoël pût s'expliquer davantage, la pendule sonna
onze heures de nuit. Le timbre aigu et sonore sembla produire sur
René le même effet que si une main rude avait secoué brusquement son
sommeil. Il fit effort pour se redresser et appuya ses deux mains sur
le parquet où naguère il s'étendait tout de son long.

—Onze heures!... murmura-t-il sans manifester le moindre souvenir de
ce qui s'était passé. Que devais-je donc faire à onze heures?

L'oncle Jean ne le savait que trop. Il ouvrit la bouche pour répondre,
mais le cœur lui manqua.

René regardait tout autour de lui.

—Cette salle est bien grande maintenant, murmura-t-il; autrefois, elle
paraissait plus petite, alors que nous étions tous ensemble...

Il se prit à compter sur ses doigts avec lenteur.

—Vincent..., dit-il, Diane et Cyprienne, vos trois enfants, notre
oncle... Blanche de Penhoël... Roger, notre fils d'adoption... puis,
Robert de Blois, ajouta-t-il en parlant plus bas, et Lola... pourquoi
nous ont-ils quittés tous ensemble?...

Il s'interrompit, et son corps eut un frémissement.

—Oh!... fit-il en un long soupir, voilà que je me rappelle!

Il se leva. Son ivresse récente avait laissé peu de traces. Il y avait
en ce moment sur son visage pâli un reste de noblesse.

—Je me souviens..., reprit-il; c'est l'heure où Penhoël doit quitter
pour jamais la maison de son père!

Marthe demeurait immobile et froide. Ces émotions tristes, mais calmes,
étaient trop au-dessous des angoisses qui l'avaient brisée. L'oncle
Jean, au contraire, était affecté profondément.

—Je suis bien vieux..., pensa-t-il tout haut, et je croyais mourir
avant de voir cela. Allons, mon neveu, l'heure est sonnée!... Que Dieu
vous donne le courage de ce dernier sacrifice!...

René fit un pas vers la porte, mais sa tête qui se dressait avec fierté
se courba de nouveau. Il venait de heurter du pied les débris de ce
cadre brisé qui contenait naguère le portrait du fils aîné de Penhoël.

Son regard timide et inquiet glissa jusqu'à Marthe.

—Si du moins on m'aimait!... prononça-t-il avec désespoir.

Marthe se leva enfin et se rapprocha de lui.

—René, dit-elle, tant que vous ne me chasserez pas, je resterai près
de vous... et je vous aimerai.

Ce dernier mot tomba de sa bouche avec effort. Elle songeait à sa
fille. Elle se tenait, les yeux baissés, auprès de Penhoël qui la
contemplait en silence.

—Oh! Marthe!... Marthe!... murmura-t-il enfin, si vous aviez voulu!...

Il se retourna vers l'oncle Jean et lui montra du doigt les deux épées.

—Merci..., dit-il seulement.

Puis il se dirigea vers la porte du salon.

Le vieillard et Marthe le suivaient.

Ils traversèrent ensemble le corridor désert. Ils descendirent ensemble
le grand escalier où personne ne vint croiser leur route.

De plus en plus, le manoir semblait abandonné.

On aurait pu les voir marcher tous les trois en silence le long des
allées du jardin...

L'oncle Jean ouvrit la porte qui donnait sur le dehors. Il sortit;
Marthe en fit autant. Penhoël hésita au moment de franchir le seuil.

—Du courage! mon neveu..., dit la douce voix de l'oncle Jean. Dieu
aura pitié de nous.

Penhoël mit ses deux mains sur son visage et sortit sans jeter un
regard en arrière.

A peine avait-il passé le seuil que la porte, poussée par une invisible
main, se ferma rudement sur lui.

M. Blaise et Bibandier étaient sortis d'un buisson voisin et riaient,
les bons garçons, du meilleur de leur cœur...




XIX

LE SOUPER DE PENHOËL.


Derrière la porte, Blaise et Bibandier se frottaient les mains de
compagnie: comme si nul drame ne pouvait se jouer en ce monde, sans
qu'il y ait à côté la farce honteuse ou bouffonne.

—Ça n'est pas drôle, tout de même, dit le fossoyeur, de recevoir congé
à une heure pareille!

—Et par un diable de temps! ajouta M. Blaise: ils vont être
fameusement saucés, les pauvres canards... Quel vent!

—Et quelle ondée!... il tombe des gouttes larges comme des pièces de
six livres!... Maintenant que nous leur avons fait la conduite, mon
opinion est qu'il faut aller voir si M. le maire nous a laissé un peu
de sa bonne eau-de-vie.

—M. le maire..., répéta Blaise en ricanant; je retiens son écharpe
pour me faire un gilet.

Ils étaient rentrés sous le vestibule du manoir.

Au dehors, René, Marthe et l'oncle Jean descendaient la montée.

L'orage qui menaçait, depuis la brune, venait d'éclater enfin avec une
soudaine violence; la pluie tombait à torrents.

—Ce sera une terrible nuit pour ceux qui n'ont point d'asile! murmura
l'oncle Jean.

Marthe avait la tête nue, ses cheveux se collaient déjà ruisselants à
ses tempes.

—Et nous n'avons pas d'asile!... dit René.

—Parmi les anciens fermiers de Penhoël..., commença Marthe.

—Il n'y faut pas songer, ma fille..., interrompit l'oncle Jean; ceux
qui nous chassent n'ont rien oublié... Notre malheur se gagne, et
l'hospitalité que nous irions demander à un pauvre homme serait une
malédiction pour lui et sa famille.

La pluie et le vent redoublaient; les arbres du taillis étaient trop
bas pour offrir la moindre protection. René s'arrêta.

—C'est par une nuit semblable, dit-il, que j'ai ouvert les portes du
manoir à l'homme qui nous chasse aujourd'hui... Ne trouverai-je donc
pas où abriter ma tête, moi qui n'ai jamais refusé l'hospitalité à
personne?... Hormis à un, pourtant! se reprit-il tout bas.

Et il ajouta en pressant à deux mains son front mouillé:

—O mon frère!... mon frère!... Dieu te venge!

—Allons, mon neveu, dit l'oncle Jean qui secoua son abattement et
feignit une sorte de gaieté, nous n'en sommes pas là, Dieu merci!...
C'est un orage à essuyer, voilà tout!... La belle affaire pour un
chasseur!... Au pis aller, nous sommes bien sûrs de trouver un accueil
cordial chez notre vieil ami l'aubergiste de Redon.

—C'est vrai!... dit vivement Penhoël, celui-là nous aime... et il est
assez riche pour nourrir Marthe, tandis que j'irai, moi, Dieu sait où.

—Où vous irez, je vous suivrai, Penhoël..., répliqua Madame...

René fit comme s'il n'avait pas entendu.

—Il faut que j'aille bien loin, reprit-il; bien loin!... car ces gens
conservent une arme contre moi... et tant qu'ils me verront à portée
de leurs coups, ils frapperont sans pitié ni trêve... Jusqu'à ma mort,
voyez-vous, ils auront peur de me voir rentrer dans la maison de mon
père!

—Et bien ils feront, mon neveu! s'écria le vieil oncle en affectant
un espoir qu'il n'avait pas; car Dieu est juste, et vous y rentrerez
quelque jour... En attendant, je vois de la lumière dans la loge de
Benoît le passeur... Entrons là pour laisser passer l'orage, car la
pauvre Marthe est bien faible... J'ai bonne espérance... Quand Marthe
sera reposée, nous prendrons le bac et nous irons chez notre ami
Géraud, qui est riche et dévoué...

L'oncle Jean marchait maintenant le premier. Il s'engagea dans le petit
sentier qui menait à la loge. René le suivait avec répugnance. Depuis
plus d'une année, il n'avait pas visité le vieux serviteur de son père,
qui se mourait dans l'abandon.

Comme Jean de Penhoël approchait de la cabane, il vit en travers de la
porte une masse noire dont il ne distinguait point la forme.

Au bruit de ses pas, la masse noire remua. C'était un homme, assis sur
la pierre du seuil, la tête entre ses deux mains.

—Est-ce toi, vieux Benoît? demanda l'oncle Jean.

L'homme releva la tête, et l'oncle Jean put reconnaître la bonne figure
de l'aubergiste de Redon.

Il eut un véritable mouvement de joie, et frappa ses deux mains l'une
contre l'autre.

—Avancez, mon neveu! s'écria-t-il, avancez, Marthe!... voici justement
notre ami Géraud qui va nous tirer d'embarras tout de suite.

L'aubergiste se leva en silence, ôta sa casquette avec respect, et se
rangea pour laisser l'entrée libre.

Dans le mouvement qu'il fit, la lumière de la résine vint frapper
son visage. L'oncle Jean s'arrêta au devant du seuil, tant il vit de
tristesse et de découragement sur les traits du vieil aubergiste.

Benoît Haligan s'était mis sur son séant.

—Allumez une autre résine, François Géraud..., dit-il. Faites un grand
feu dans la cheminée... Ce n'est pas tous les jours que Penhoël vient
visiter son serviteur!

Géraud ne bougeait pas. Il regardait d'un œil morne et consterné les
trois hôtes de la pauvre cabane.

Quand Madame entra la dernière, il lui prit la main et la baisa. Il
avait des larmes dans les yeux.

—C'est donc bien vrai ce que Benoît vient de me dire?... murmura-t-il
d'une voix altérée.

Penhoël tourna vers le grabat un regard plaintif.

—Qu'a-t-il dit?... demanda-t-il.

—Allumez une autre résine, François Géraud..., répéta le pauvre
passeur. Faites du feu dans la cheminée et trouvez des siéges, afin que
nos maîtres soient reçus comme il convient.

—Qu'a-t-il dit?... demanda encore Penhoël.

—J'ai dit que le manoir avait changé de maître, répliqua Benoît
Haligan dont la voix s'adoucit, et je donnerais tout ce qui me reste,
sauf l'espoir du salut éternel, pour m'être trompé. J'ai dit que René
de Penhoël allait avoir besoin de ceux qui ont mangé le pain de son
père...

—Est-ce vrai?... est-ce vrai?... balbutia l'aubergiste; ont-ils eu le
cœur de vous chasser, vous, Penhoël... et M. Jean... et Madame?...

—C'est vrai..., dit René.

—Et nous avons compté sur vous, ami Géraud..., ajouta l'oncle Jean.

L'aubergiste secoua la tête.

—J'ai fait ce que j'ai pu, dit-il, comme se parlant à lui-même;
maintenant je n'ai plus rien.

—Pas même un asile à donner au fils de ton maître?... demanda l'oncle
Jean dont la voix prit un accent d'amertume.

—Pas même un asile à donner au fils de mon maître..., répliqua
l'aubergiste; ce matin les gens de loi sont venus dans mon auberge...
ils m'ont mis dehors avec la vieille femme, qui pleurait... M. Jean,
elle avait cru mourir dans l'aisance... C'est bien dur, à son âge,
d'aller demander l'aumône par les chemins!...

René s'était assis sur une escabelle, le plus loin possible du grabat
de Benoît.

—C'est moi!... prononça-t-il à voix basse, c'est encore moi qui suis
cause de cela... Depuis deux ans, Géraud m'apportait de l'argent toutes
les semaines... Le soir de la Saint-Louis, il me donna encore un sac en
me disant:

«—Ceci ne vient pas de moi tout seul, car je suis ruiné, notre
maître... J'ai dit aux bonnes gens de Glénac et de Bains: «Penhoël a
besoin d'argent...» Et le sac s'est rempli...

«Et moi, ajouta René, je perdis cela en une seule partie!

—Tout ce que j'avais était à vous, Penhoël..., murmura Géraud; ce que
je regrette, c'est de n'avoir plus rien.

L'oncle Jean s'approcha de l'aubergiste et lui serra la main en silence.

—Mais, reprit ce dernier, ce n'est pas tout, mon Dieu!... Benoît
disait encore autre chose... Est-il vrai qu'on peut vous perdre après
vous avoir dépouillé?... Est-il vrai que l'honneur de Penhoël est entre
les mains de ces démons?...

Personne ne répondit.

La voix creuse du vieux passeur s'éleva dans le silence.

—Il y a une chaîne d'or autour du cou de Madame, dit-il; avec cela on
peut aller bien loin.

Madame tendit sa chaîne d'or à l'oncle Jean.

—Il n'y a pas de temps à perdre!... s'écria l'aubergiste; demain,
avant le jour, il faut que vous soyez sur la route de Rennes, Penhoël;
les scélérats qui vous ont dépouillé pourraient bien se raviser.

—Qu'il reste ou qu'il parte, grommela Benoît Haligan, ils lui
prendront son corps et son âme...

On ne l'entendit point.

—J'irai avec vous, reprit Géraud, fût-ce à Paris... car vous n'êtes
pas habitué à vous servir vous-même.

—Mais votre femme?... dit Marthe.

—Quand j'étais marin, repartit l'aubergiste, ma femme restait seule
durant des années.

—Pauvre comme elle est maintenant, la bonne femme!... voulut objecter
encore l'oncle Jean.

L'aubergiste hésita un instant.

—Écoutez!... dit-il ensuite avec simplicité, mais de ce ton
péremptoire que l'on prend pour lancer un argument sans réplique, je
suis né sur Penhoël...

       *       *       *       *       *

L'orage était passé. Nos trois fugitifs, accompagnés du vieux Géraud,
descendirent vers le passage du Port-Corbeau.

La parole lugubre de Benoît Haligan pesait sur leurs poitrines
oppressées.

Tandis que Géraud détachait le bac, Marthe était restée un peu en
arrière.

Le vent avait chassé les nuages. La lune brillait à travers les
branches mouillées. Marthe se retourna pour jeter un dernier regard sur
le manoir.

Dans le sentier, éclairé à demi, elle vit deux formes connues qui se
glissaient en se tenant par la main, deux jeunes filles dont la longue
chevelure flottait au dernier souffle de l'orage...

Marthe joignit les mains en poussant un cri faible. Elle était tombée
sur ses genoux.

L'oncle Jean s'élança vers elle.

—Je les ai vues!... répondit Marthe à ses questions; toutes deux!...
La mort ne les a point changées... Elles m'ont jeté un baiser avec un
sourire... Oh! je les reverrai bien souvent, car elles savent à présent
comme je les aimais!

       *       *       *       *       *

Malgré son apparence de solitude et d'abandon, le manoir avait bien
gardé quelques hôtes. A peine René, Marthe et l'oncle Jean eurent-ils
quitté le grand salon, qu'une porte latérale s'ouvrit, donnant passage
à M. Robert de Blois.

Robert avait entendu et vu la majeure partie de ce qui venait de se
passer; un sourire de profond dédain se jouait encore autour de sa
lèvre.

Il se dirigea vers la table où était la lampe, et poussa du pied,
chemin faisant, les débris du portrait de l'aîné.

—Quelle brute enragée et stupide!... murmura-t-il. En vérité, la
partie était trop aisée à gagner!... C'est qu'il allait la tuer, ma
parole d'honneur... sans ce vieux pique-assiette d'oncle en sabots, qui
est, ma foi, un gaillard!...

Il jeta un regard sur l'épée, qui était toujours à la même place.

—Tudieu!... reprit-il, quelle garde il vous avait! Il a désarmé
l'autre trois fois de suite au demi-cercle!... On n'y voyait que du feu!

Il s'étendit sur le fauteuil où s'asseyait naguère Penhoël, et joignit
ses mains sur son estomac avec un air de béatitude.

—Et tout cela est déjà de l'histoire ancienne!... poursuivit-il; la
toile est tombée, la farce est finie et nous entamons l'ère sérieuse
de notre existence... Il s'agit maintenant d'être un homme grave...
et de porter comme il faut notre fortune... On se débarrasserait bien
de ce vieux Basile de Pontalès, mais on a besoin de lui pour la
députation... Il m'a garanti cent voix de ses créatures au collége de
Redon... Les élections approchent... Quand je serai député, du diable
si je ne lui joue pas quelque bon tour!

Il agita la sonnette, placée à côté de lui.

—Ma course sur la lande m'a donné grand appétit, reprit-il, mais je
n'ai pas perdu ma peine... Blanche est en lieu de sûreté maintenant...
et mon arc a toutes les cordes qu'il faut.

Un domestique se montra à la porte.

—Commandez qu'on me prépare à souper, dit Robert.

—C'est déjà fait..., répliqua le valet; notre monsieur avait donné
l'ordre qu'on le servît au salon.

—C'est bien..., dit Robert. Je me contenterai du souper de notre
monsieur... Allez!

Le domestique sortit.

Robert se frottait les mains et riait dans sa barbe.

—Le pauvre diable!... pensait-il; le pauvre diable!... Allez donc
sauver les gens qui se noient!... Pardieu! ce vieux fou de Benoît
Haligan parlait comme un livre, après tout!... et la morale de la chose
est qu'il faut laisser les gens couler comme des plombs au fond de
l'eau.

Second éclat de rire, pendant lequel une main se posa, par derrière
lui, sur son épaule.

C'était M. Blaise, vêtu d'un très-bel habit bourgeois, et qui riait,
lui aussi, de tout son cœur.

—Nous sommes gais!... dit-il en prenant place à côté de son ancien
maître.

—Et je crois que nous en avons sujet, mon fils!... repartit Robert. Je
pensais justement à toi... Je me disais: Voilà un garçon qui doit me
garder de la reconnaissance!...

—Ah!... fit Blaise, tu te disais cela?...

—Oui... Le fait est que le bien t'est venu en dormant, mon
bonhomme!... J'aurais pu admirablement me passer de toi.

—J'ai fait de mon mieux..., dit Blaise avec une humilité feinte; j'ai
été un domestique fidèle, soumis, dévoué...

—La perle des valets!... interrompit Robert.

—Et j'ai été encore, poursuivit Blaise, un observateur attentif, un
confident discret, un espion adroit.

—Le roi des marauds, enfin!... s'écria Robert, c'est juste... Va, je
ne veux pas diminuer ton mérite!... Sois sûr que ta part du gâteau sera
suffisante et honnête.

L'Endormeur approcha son siége et prit un air important.

—C'est précisément sur ce sujet-là que je voulais te toucher un mot ou
deux, dit-il. De quelle manière entends-tu les partages, toi, Américain?

—Ma foi, mon fils, j'avoue que tu me prends sans vert... Je n'ai pas
encore songé à cela... Entre nous, comme bien tu penses, il ne peut pas
y avoir de difficultés.

—Assurément non!... Cependant j'ai toujours entendu dire que les bons
comptes font les bons amis. On peut discuter un petit peu sans se
fâcher... D'abord, je te ferai observer que nous ne sommes pas restés
dans les termes de notre premier programme... C'était vingt mille
francs de rente chacun que nous devions avoir, si tu t'en souviens...

—Dame! fit Robert; je suis presque content de te voir établir toi-même
des différences...

—De très-grandes! interrompit Blaise.

—D'accord!... J'ai fait toute la besogne et tu t'es reposé.

Blaise fourra ses deux mains dans ses poches, et croisa ses jambes pour
s'étendre commodément sur le dossier de son fauteuil.

—Mon bonhomme, dit-il, je vois que tu es porté à introduire de
l'aigreur dans notre causerie amicale... Si tu as mal aux nerfs, tant
pis pour toi!... Moi je suis de bonne humeur et je continue avec une
entière bienveillance. Il ne s'agit pas ici de nos mérites respectifs,
mais bien des parts qui doivent nous revenir dans la succession de
Penhoël... Quand j'ai dit que les circonstances avaient changé, c'est
que je vois ici deux héritiers nouveaux, et peut-être trois...

—Qui donc?

—D'abord Pontalès... Ensuite, ce laid coquin de Macrocéphale... Enfin,
notre chère Lola, qui ne voudra point, sans doute, s'en aller les mains
vides...

—Qu'y faire?

—Voilà!... Diviser le patrimoine en deux portions égales... La
première sera pour M. le marquis, lequel se chargera de récompenser
maître Protais le Hivain à sa fantaisie... L'autre sera pour nous.

—Et Lola?...

—Elle sera la maîtresse d'un Pontalès quelconque qui la payera ou qui
ne la payera pas, je m'en bats l'œil... Quant à notre pauvre part de
vingt mille livres de rente, il y aura dix mille francs pour toi et dix
mille francs pour moi...

—Mais..., voulut objecter Robert.

—Attends donc!... Ceci en principe... Mais, car moi aussi j'ai mon
_mais_, mais durant l'espace de trois années consécutives, j'aurai la
libre disposition de notre fortune indivise, parce que, suivant nos
conventions, je serai le maître, et toi le domestique.

Robert le regarda bouche béante.

—Tu veux railler? balbutia-t-il.

—Non pas du tout!... de ma vie je n'ai parlé plus sérieusement!...
Mon brave, il n'y a dans les marchés que ce qu'on y met... Le soir où
nous fîmes ce bon repas à l'auberge du vieux Géraud sur le port de
Redon,—quelle omelette! mon bonhomme... et quel gigot!... non, c'était
une épaule,—tu me promis en propres termes d'être mon domestique
pendant le même espace de temps que je t'aurais servi...

—Et tu es assez fou pour espérer...? commença Robert en fronçant le
sourcil.

—Une simple observation..., interrompit l'Endormeur avec gravité: les
rapports nouveaux que nous allons avoir ensemble exigent, à mon avis,
de nouvelles formes... S'il m'en souvient bien, tu exigeas de moi
autrefois le sacrifice de certaines façons familières... aujourd'hui je
te rends la pareille, et franchement tu ne peux pas m'en vouloir...

Robert avait grand'peine à contenir son impatience.

—Quand tu auras fini..., dit-il.

—Encore _tu_!... s'écria l'Endormeur... Américain, mon fils, vous
avez la tête dure... et je commence à craindre de voir notre petite
discussion dégénérer en une mauvaise querelle!

Blaise ne souriait plus.

—Voyons..., dit Robert, qui commençait à s'inquiéter, je t'accorde tes
dix mille francs de rente, bien que ce soit absurde... Nous ne sommes
pas en position de faire un éclat.

—Vous, peut-être, mon ancien seigneur... Mais moi, cela m'est
parfaitement égal!... Écoutez donc!... chacun a ses petites
faiblesses... Depuis trois ans, je songe tous les jours au plaisir que
je me donne en ce moment... Vrai, ajouta-t-il en se prenant à rire,
trois ans ce n'est pas trop... car je m'amuse comme un bienheureux!

Robert avait la tête basse et semblait réfléchir.

—Et quand je songe que j'ai trois ans à m'amuser ainsi, reprit Blaise,
ma parole, je ne me sens pas de joie!

Robert jeta un regard de côté vers l'épée de l'oncle Jean, qui restait
à portée de sa main.

Blaise ne perdit point ce mouvement.

—Oh! oh! fit-il, je croyais que nous n'étions pas en position de faire
un éclat!...

La lèvre de Robert tremblait; il était tout blême de colère.

—Blaise!... Blaise!... dit-il d'une voix altérée, ma patience a des
bornes...

—Moi, voilà trois ans que je patiente, répliqua l'Endormeur dont le
calme semblait imperturbable.

—Tu sais bien que tu demandes l'impossible!... Et ce jeu doit cacher
autre chose... En deux mots, que veux-tu?

—Voilà qui est parler!... s'écria l'Endormeur; mon bonhomme, tu as été
bien longtemps à me comprendre... On m'a promis vingt mille livres de
rente: je veux vingt mille livres de rente.

—Et moi?... dit Robert qui baissait les yeux pour tâcher de dissimuler
sa colère.

—Je n'entre pas dans tes affaires personnelles, mon fils... Sur les
vingt mille livres de rente qui restent, tu t'arrangeras avec M. le
marquis de Pontalès, avec maître Protais le Hivain, avec notre chère
Lola et même avec le Bibandier, s'il y a lieu.

—C'est ton dernier mot?... demanda Robert à voix basse et les dents
serrées.

—C'est mon dernier mot..., répondit l'Endormeur, et je te promets que
je n'en démordrai pas!... Tu me donneras tout, ou bien, morbleu! je
mangerai seul le bon souper que tu as commandé, et tu me serviras à
table!

—Allons!... dit Robert qui affecta un mouvement de gaieté, je vois
bien qu'on ne peut pas raisonner avec toi ce soir... Il faut tâcher de
s'arranger autrement.

Tout en prononçant ces paroles avec un accent de bonne humeur, Robert
de Blois jouait avec le pied de la lampe. Au beau milieu de son
sourire, sa main glissa, rapide comme l'éclair, et saisit sur la table
l'épée de l'oncle Jean.

Mais l'Endormeur était sur ses gardes. Si rapide qu'eût été le
mouvement, quand Robert se retourna pour frapper, il vit son camarade
debout au milieu de la chambre et tenant à la main l'épée du maître de
Penhoël.

—Oh! oh! mon bonhomme! dit Blaise qui tomba en garde assez
gaillardement; on te connaît depuis le bout de l'oreille jusqu'à la
plante des pieds... Tu triches toujours, c'est ton caractère... mais,
au jeu que nous allons jouer, à ce qu'il paraît, on ne peut pas filer
la carte.

Robert s'était levé. Il n'était peut-être pas brave dans l'acception
héroïque du mot, mais il avait ce qu'il fallait de sang-froid et de
fermeté pour défendre à l'occasion son intérêt ou sa vie.

—Je te préviens que c'est un duel à mort, dit-il en marchant sur
Blaise avec précaution.

—C'est tout ce que tu voudras, mon fils... répliqua l'Endormeur. Dieu
merci! j'ai cinq ans de salle.

Ils n'étaient pas encore à portée l'un de l'autre. Robert s'arrêta et
se mit en garde à son tour.

—Une dernière fois, dit-il, je te propose la paix.

—Moi, répondit Blaise, je te propose une place de valet de chambre
auprès de ma personne... sinon je réclame le payement de mes gages pour
trois années de service, lesquels gages j'évalue à la somme de deux
cent mille francs.

Il n'y avait plus à parlementer. Les pointes des deux épées se
joignirent tout doucement. Ce fut comme une caresse.

Ce combat ne ressemblait guère à celui qui avait eu lieu peu d'instants
auparavant, à la même place. Les deux adversaires se montraient
également prudents.

Ils firent tour à tour une demi-douzaine de passes à distance; quand
l'un d'eux se fendait, par aventure, il restait bien six pouces entre
la pointe de son épée et le corps de l'adversaire.

Et pourtant l'assaut s'animait; ils frappaient du pied vaillamment,
comme à la salle d'armes, et l'on entendait un grand cliquetis de fer.

De loin un myope aurait pu penser que c'était une bataille acharnée et
terrible.

Au moment où le bruit de ferraille allait le mieux, un gros rire éclata
tout à coup de l'autre côté de la chambre.

Les deux épées se baissèrent à la fois.

La porte par où Robert et Blaise étaient entrés dans le salon venait
de s'ouvrir. Sur le seuil on apercevait la taille longue et maigre de
Bibandier. L'ancien uhlan se tenait les côtes et riait à gorge déployée.

—Ah! ah! ah! s'écria-t-il dès qu'il put parler; la maîtresse farce!...
Voilà deux bons garçons qui se battent comme des diables pour un
héritage qui leur passera sous le nez!... Ah! ah! ah!... Et pour un
souper qu'un autre mangera!

Robert et Blaise restaient tout décontenancés.

L'ancien uhlan, fossoyeur de la paroisse de Glénac, fit quelques pas à
l'intérieur de la chambre. Il tenait à la main des papiers.

—Restez dehors si vous avez peur!... cria-t-il à la cantonade; je
promets bien qu'ils ne me tueront pas... Ma parole! reprit-il en
s'adressant aux deux combattants, vous êtes drôles à croquer comme
cela!... Ah! M. Robert, j'irai te voir à la chambre, bien sûr, quand
tu seras député... Ah çà! l'Endormeur, nous voulons donc avoir vingt
bonnes petites mille livres de rente qui ne doivent rien à personne.
Et, sur le reste, l'Américain pourra s'arranger avec le vieux marquis,
avec M. de la Chicane, etc... etc..., et enfin avec le Bibandier, s'il
y a lieu... Laissez là vos joujoux, mes enfants; nous allons parler
d'affaires sérieuses.

Blaise et Robert se regardaient. Le préambule n'annonçait rien de bon.

Bibandier s'installa dans le fauteuil, auprès de la table.

—Mes amours, dit-il, je m'applaudirai toute ma vie de vous avoir évité
la peine de vous embrocher comme des dindons que vous êtes... Quand
vous me ferez des yeux de tigre pendant une heure, ça ne changera rien
à l'histoire!... Voyez-vous, il n'y a pas moyen de faire les méchants
ici, ce soir...

—Mais que signifie donc tout cela?... s'écria Robert; je ne vous avais
jamais vu si insolent, mons Bibandier!

—Américain, dit l'ancien uhlan, la nature chatouilleuse de mon
caractère ne me permet pas de continuer l'entretien sur ce ton... Ah!
ah! ah!... se reprit-il en éclatant de rire, j'ai envie de prendre,
moi aussi, une de ces vieilles flamberges, et nous mènerons la danse
à trois... Mais c'est assez folâtrer... Viens te mettre à ma droite,
l'Endormeur... Américain, prends place à ma gauche... Il s'agit d'une
communication officielle.

Robert et Blaise s'approchèrent machinalement.

—M. le marquis de Pontalès, poursuivit Bibandier, a bien voulu me
donner auprès de vous une mission de confiance... Il m'a dit:

«—Mon ami Bibandier, je répugne à voir ce Robert et ce Blaise...»

—Comment!... s'écrièrent ceux-ci en même temps.

—Si vous m'interrompez, nous n'en finirons pas... M. le marquis m'a
donc dit:

«—Mon ami Bibandier, épargne-moi la peine de voir ces deux coquins de
Robert et de Blaise!...»

—Ah!... fit M. de Blois, Pontalès a dit cela!...

—Comme j'ai l'honneur, mon fils... Et je crois bien que c'est pure
modestie... Le marquis, tout en vous comblant de bienfaits, veut se
soustraire aux marques de votre reconnaissance... Jugez-en... Il m'a
dit encore:

«—En définitive, ces drôles m'ont été d'une certaine utilité... Je
prétends qu'ils ne s'en aillent pas les mains vides.»

—Nous en aller!... se récria Blaise.

Et Robert ajouta en raillant à son tour:

—Ah çà! M. le marquis croit donc que nous sommes gens à tirer les
marrons du feu pour nous laisser ensuite mettre à la porte comme des
enfants?

—Le marquis est un fameux lapin, M. Robert!... dit l'ancien uhlan avec
emphase; et s'il mange les marrons à lui tout seul, vous devez encore
vous estimer heureux qu'il veuille bien vous en jeter les pelures!...

—C'est ce qu'il faudra voir!...

—C'est tout vu!... Pour en revenir, Pontalès m'a chargé de vous dire
qu'il a besoin de son manoir de Penhoël... et qu'il serait flatté de
vous voir disparaître ce soir même.

—Il faut que le brave homme soit tombé en enfance! murmura Robert
qui véritablement ne comprenait rien à cet acte d'hostilité brutale.
Le manoir est à nous bien plus qu'à lui... Nous possédons des
contre-lettres dont les doubles se trouvent entre les mains de maître
le Hivain.

—Les doubles, et les originaux aussi..., riposta Bibandier.

—Du tout!

—Si fait! c'est moi-même qui ai crocheté votre secrétaire ce soir...
Pas de jeux de mains, M. Robert, ou j'introduis dans la discussion un
argument nouveau.

Sa main droite, qui était passée sous le revers de sa veste de paysan,
sortit armée d'un pistolet de taille recommandable.

—Causons comme des amis, reprit-il, et ne nous emportons pas avant de
savoir... Je gagne ma vie, que diable!... Si vous aviez été les plus
forts, soyez certains que j'aurais travaillé pour vous... car je n'ai
pas de rancune, moi... et je ne me souviens déjà plus des grands airs
malhonnêtes que vous avez pris avec moi pendant trois ans. Voici donc
une chose entendue... Il ne faut plus compter sur vos contre-lettres.

—Nous avons d'autres moyens..., dit Robert. Et si Pontalès nous pousse
à bout!...

—Mes amours, vous serez doux comme des agneaux!... C'est moi qui
vous en réponds!... Je vous dis que ce vieux Pontalès est un lapin
de première force!... Et un brave homme... car il vous propose une
indemnité, lui qui pourrait vous renvoyer tout bonnement comme des
vagabonds.

—Quelle indemnité?... demanda Blaise.

—Une dizaine de jolis billets de mille francs à partager entre vous.

—Juste la moitié d'une année de notre revenu!... se récrièrent à la
fois les deux amis; c'est de la démence.

—Acceptez-vous?

—Jamais!... dit Robert.

—J'aimerais mieux m'aller pendre!... ajouta Blaise.

—Ancien style!... fit observer Bibandier; la guillotine a remplacé
cette forme féodale et vieillie... Plaisanterie à part, mes garçons,
vous ne comprenez pas du tout votre situation... Permettez-moi de
mettre sous vos yeux de légers documents que ce finaud de Pontalès a
fait venir de la capitale.

Il déplia l'un des papiers qu'il tenait à la main.

—Premier document:

    «Extrait des rôles de la préfecture de police. Bureau des
    renseignements.

    «Robert Camel...»

La surprise arracha un cri à Robert.

Blaise et lui changèrent à ce moment de visage. Jusqu'alors ils avaient
cru pouvoir combattre à armes égales.

    «... Robert Camel,» reprit Bibandier, «dit Wolf, dit Belowski,
    dit _l'Américain_, à cause du genre de vol auquel il se livre
    habituellement. Origine inconnue; vingt-huit ans; repris de
    justice; trois condamnations en police correctionnelle et deux
    en cour d'assises; condamné en 1815 pour vol qualifié à cinq
    ans de reclusion; s'est évadé de la Force au bout d'un mois,
    et n'a pu être ressaisi par la justice...»

—Deuxième document:

    «Extrait des rôles de la préfecture de police. Bureau des
    renseignements.

    «Blaise Jolin, dit _l'Endormeur_, à cause du genre de vol
    auquel il se livre habituellement...»

Bibandier se mit à rire:

—Vous avez comme ça, tous deux, des habitudes, mes chéris!... dit-il.

    «... Auquel il se livre habituellement; repris de justice;
    condamné par contumace le 5 janvier 1816 à dix ans de travaux
    forcés, à la marque et à l'exposition...»

L'ancien uhlan replia soigneusement ses papiers pour les mettre dans sa
poche.

Robert et Blaise avaient la tête basse; ils semblaient atterrés.

—Mauvais ragoût!... dit Bibandier, dix ans et le pilori... tu as tout
de même bien fait de t'évanouir, l'Endormeur!... Mais ne nous perdons
pas dans des digressions inutiles, comme disait le gros avocat qui m'a
envoyé à Brest... Il nous reste à savoir s'il vous plaît, M. Robert, de
faire vos quatre ans et neuf mois de reclusion... et si vous éprouvez
le besoin, M. Blaise, de purger votre contumace?...

Les deux amis gardaient le silence. C'était là un coup aussi rude
qu'inattendu. Blaise, surtout, qui s'était cru au sommet des
prospérités, retombait à plat et se sentait incapable de résistance.

Robert essaya du moins de faire tête à l'orage.

—Tout cela est très-bon..., dit-il en relevant sa tête blêmie, et je
devine la part que vous y avez prise, mon vieux camarade... Mais si
nous sommes perdus, Pontalès pense-t-il être à l'abri?

—Oh! oh!... répondit Bibandier, quand vous le pincerez, celui-là!...

—On peut essayer!... Ce qui s'est passé la nuit de la Saint-Louis...

—Pas de témoins! interrompit Bibandier.

—Il y en avait un, du moins.

—Oui... c'est vrai... Mais je suis tout seul à le connaître... et M.
le marquis me paye.

Robert fit un geste de rage impuissante.

—Quoi qu'il arrive, s'écria-t-il, nous résisterons!... Nous ne sommes
pas encore sous la main de la justice, et nous avons le temps de nous
retourner.

—Pas beaucoup..., dit l'ancien uhlan avec douceur.

—Donnons-nous la main, Blaise, reprit Robert en se tournant vers son
camarade. Nous sommes unis, n'est-ce pas, maintenant?... A nous deux,
nous le mènerons loin, je vous jure, votre marquis de Pontalès!...

—Oui... oui..., balbutia l'Endormeur; je ferai tout ce que tu voudras!

—Ah!... s'écria Robert, on croit nous tenir!... A l'appui de ces
belles menaces, M. le marquis aurait dû nous montrer quatre gendarmes...

—Il y en a huit à l'office..., répondit Bibandier en souriant; c'est
l'Endormeur qui a été les chercher à Redon.

Robert se tourna vivement vers Blaise, qui murmura en se frappant le
front:

—C'était au cas où les paysans se seraient révoltés pour les maîtres
de Penhoël.

Robert ne dit plus rien; il était vaincu. Dans le silence qui se
fit, on entendit la petite toux sèche de Macrocéphale, qui attendait
toujours derrière la porte.

—Patience! lui cria Bibandier; voilà qui est fini.

Il tira de sa poche un portefeuille et compta sur le coin de la table
dix billets de banque de mille francs.

—Mes amours, reprit-il, on ne vous demande même pas de reçu, tant
est grande la confiance que vous nous inspirez... Seulement votre
signalement est donné à toutes les gendarmeries du département... Si
vous êtes encore dans les environs au lever du soleil, vous pourrez
bien éprouver quelques désagréments... En vue de ce danger qui vous
menace, je vous ai fait préparer deux excellents chevaux, lesquels vous
attendent de l'autre côté de l'eau.

—Partons!... dit Robert qui prit cinq des billets étalés sur la table.

Blaise serra les cinq autres d'un air désespéré.

—Nous nous entendons bien, poursuivit Bibandier; si fantaisie vous
prenait de revenir, coffrés en deux temps, sans rémission!...

Les deux amis se dirigèrent vers la porte. Bibandier se leva pour les
reconduire poliment.

—J'espère que nous n'avons pas de rancune, leur dit-il chemin faisant;
en somme, je vous ai réconciliés, mes petits... Chacun gagne son pain
comme il peut, vous savez bien... Et, tenez! j'espère que je vous
rejoindrai bientôt là-bas, à Paris... Nous ferons encore plus d'une
bonne affaire ensemble. A vous revoir, mes braves!... Ah! j'oubliais...
maître le Hivain, qui n'ose pas entrer de peur des épées, et qui vous a
joué le présent tour, me prie de vous dire qu'il ne mourra pas content
à moins de se faire hacher en mille pièces pour votre service!...

Robert et Blaise avaient disparu.

Quelques instants après, un domestique entra, portant le souper
commandé par le maître de Penhoël. Bibandier et maître Protais le
Hivain s'attablèrent gaiement.

C'était plaisir de les voir se frotter les mains et rire, avant
d'attaquer la succulente poularde qui fumait au milieu de la table.

—Il fallait bien que ce souper-là fût mangé enfin par quelqu'un!...
dit Macrocéphale.

—A votre santé, M. de la Chicane! riposta Bibandier en versant deux
pleines rasades. Nous sommes les maîtres ici pour ce soir!

Chacun d'eux porta son verre à ses lèvres; mais, au lieu de boire, ils
se levèrent vivement et avec respect.

M. le marquis de Pontalès, qui était entré sans bruit, venait de se
mettre à table.

L'ancien uhlan et l'homme de loi restaient debout, le verre à la main,
tout décontenancés.

Pontalès avait sur le visage son bon petit sourire, doucement moqueur.

Il attira la poularde et se servit une aile.

Le Hivain et Bibandier attendaient qu'il leur dît de s'asseoir.

Pontalès mangea son aile de volaille et but un verre de vin avec un
plaisir manifeste.

Puis il partagea entre ses deux compagnons un signe de tête protecteur.

—Je suis content de vous, mes enfants... dit-il avec sa tranquille
bonhomie. Allez manger un morceau à l'office...


FIN DE LA SECONDE PARTIE.




TROISIÈME PARTIE.

LE VOYAGE.




I

LA COUR DES MESSAGERIES.


Le XIVe siècle trouva l'architecture, le XVe inventa la poudre, le
XVIe restaura la peinture, le XVIIe fixa la langue, le XVIIIe compila
l'Encyclopédie et mangea ces petits soupers trop fameux qui nous
coûtent tant de vaudevilles! Le XIXe siècle a perfectionné les moyens
de transport.

C'est là sa gloire. On pourra contrôler ses autres titres: planètes
devinées, conserves de tragédies, romans à la vapeur et goguettes
humanitaires, mais nul historien n'aura le cœur de lui contester
le macadamisage, les bornes kilométriques, le cornet à piston du
conducteur, et la lampe merveilleuse qui chauffe en hiver les pieds des
voyageurs.

Nous ne parlons pas même des chemins de fer. La diligence seule eût
suffi pour créer à notre âge une spécialité honorable.

La diligence si dédaignée!...

L'empire n'est pas encore bien loin de nous, et pourtant si nos jeunes
messieurs les voyageurs du commerce voyaient surgir tout à coup une
de ces lourdes et incommodes machines auxquelles étaient réduits
leurs devanciers, les simples commis voyageurs, ces aimables fils,
frémiraient jusque dans leurs breloques.

La restauration fit des progrès, il faut l'avouer; mais, en 1820, les
voitures publiques avaient encore cette physionomie de coucou qui
révolte et fait honte. On mettait trois jours et trois nuits pour aller
de Rennes à Paris. On couchait en route; on faisait des relais de sept
lieues avec deux ou trois rosses asthmatiques. Enfin des choses qui
semblent dater du déluge!

Il a suffi d'une vingtaine d'années pour aplanir les montagnes, combler
les fondrières, civiliser les pataches, guérir les chevaux et mettre
dans tous les compartiments des diligences restaurées cette jolie
petite revue, qui porte aux points les plus reculés de notre France
la renommée de la pâte Regnault et les épiques dissensions des dents
_osanores_.

Il était environ huit heures du matin. Dans la cour de l'hôtel des
messageries, à Rennes, on faisait beaucoup de bruit et l'on se donnait
beaucoup de mal. C'était le départ pour Paris. Au milieu de la cour,
stationnait une voiture jaune, étroite par la base, large par le
haut, et dont la construction semblait calculée pour obtenir le plus
d'accidents possibles. Autour de cette voiture, à laquelle s'attelaient
déjà trois chevaux, réformés pour diverses maladies, un monde de
facteurs, de voyageurs et de mendiants se pressait.

Il y avait là cette famille qui occupe l'intérieur des diligences
depuis le commencement des temps: le père avec son bonnet de soie noire
et le grand sac de nuit; la mère qui porte le panier aux provisions,
bourré de veau froid, et dont le couvercle trop petit laisse passer le
goulot des bouteilles; les deux demoiselles qui se sont coiffées de
chapeaux antiques pour mettre ceux du dimanche dans la malle; et la
bonne revêche, avec les trois petits enfants, payant demi-place, dont
le roulement de la voiture va bientôt déranger les jeunes estomacs...

Cette famille encombre à elle seule une cour de messageries, tant elle
a d'amis qui viennent pleurer sur son départ et lui souhaiter bon
voyage. Elle se charge des commissions de toute une ville; quand elle
part, la malle-poste n'a plus rien dans ses coffres.

Il y avait, pour la rotonde, le petit jeune homme qui va faire son
droit à Paris, emportant avec lui le cher manuscrit de cette tragédie
que le Théâtre-Français, hélas! ne voudra point jouer; la petite
fille, sournoise et pauvre, que vous rencontrerez peut-être, au bout
d'un mois, pimpante et bien changée dans une loge de l'Opéra; enfin,
la nourrice discrète, vaste, rouge, qui va voir si Paris lui garde un
rejeton royal à allaiter.

Pour l'impériale, deux hommes à moustaches et à pipes.

Restait ce compartiment aristocratique: le coupé, que l'on nommait à
Rennes, en ce temps, le _cabriolet_.

Dans la foule bavarde et attendrie qui entourait la voiture, on se
disait qu'un monsieur, venant de Brest, avait pris le cabriolet pour
lui tout seul. On ajoutait, entre deux poignées de mains arrosées de
larmes, que ce monsieur était un Anglais, et que les Anglais sont des
originaux qui ne font rien comme tout le monde.

Les mendiants et les désœuvrés qui l'avaient vu arriver, la veille au
soir, affirmaient qu'il était bel homme et militaire, pour sûr.

Il était descendu à l'hôtel de France, dont les portes donnent sur la
cour même des messageries. Là, il avait trouvé deux grands nègres et
une dame avec ses servantes. Toutes ces personnes, qui semblaient faire
partie de sa maison, étaient arrivées à Rennes en même temps que lui,
mais dans deux chaises de poste surchargées de bagages.

Pourquoi voyageait-il seul dans le cabriolet, tandis que la dame
était en chaise de poste? Pourquoi surtout les deux grands nègres
s'étalaient-ils dans une commode berline, tandis que leur maître
présumé allait en diligence?

Les Anglais!... les Anglais, cela fait de si drôles de corps!...

Et les anecdotes de rouler! L'un avait connu un _Goddam_ qui mangeait
son potage au dessert; l'autre avait fréquenté un gentleman qui ne
voyageait jamais qu'avec son cheval, seulement ce gentleman tenait
toujours son cheval par la bride, et autres raretés de la même force.

Plus on parlait des drôleries britanniques, plus les regards se
fixaient, curieux, sur la porte de l'hôtel de France, par où l'Anglais
devait passer pour entrer dans la cour des messageries.

L'heure du départ avait sonné; l'Anglais se faisait attendre.

La famille de l'intérieur, le petit étudiant et la vaste nourrice
commençaient à murmurer contre les priviléges des gens riches.

—Viendra-t-il aujourd'hui ou demain, l'_Englishman_? disait la bonne.

—S'il s'agissait d'un pauvre malheureux, grondait la nourrice, on le
laisserait prendre ses jambes à son cou et courir après la diligence!

Les mendiants gémissaient:

—Bonnes âmes charitables... bons chrétiens, pour l'amour de Dieu!...

Les facteurs criaient:

—Une caisse pour Alençon, quarante livres... deux paniers de poisson
pour Vitré!...

Et auprès de la portière de l'intérieur:

—Vous ne nous oublierez pas auprès de M. et madame Grimblet, n'est-ce
pas?...

—Bien des choses à l'avoué surtout et à son épouse.

—Si vous m'en croyez, vous entortillerez vos pieds dans la paille...
les matinées sont fraîches...

—Ah! vous allez trouver sur la route de quoi vous distraire!... Tous
les regrets sont pour ceux qui restent!...

—Amitiés à Victor, à Joseph, à Sophie... Vous auriez mieux fait de
mettre le chien sur l'impériale.

Au beau milieu de ces caquetages croisés, le silence se fit tout à
coup. La porte de l'hôtel de France venait de s'ouvrir, et les deux
grands nègres de l'Anglais se montraient sur le seuil.

—Beaux brins d'hommes, ma foi! murmura la nourrice.

C'étaient en effet des noirs magnifiques, vêtus d'une riche livrée et
coiffés de turbans blancs, qui faisaient ressortir l'ébène luisante de
leur peau.

Ils traversèrent la cour sans s'occuper de tous ces regards fixés sur
eux avidement, et déposèrent dans le coupé un manteau, un châle de
cachemire et un coussin de fourrure de toute beauté.

—Avec ça, dit l'un des hommes à moustaches et à pipes de l'impériale,
le milord ne gagnera pas la coqueluche!

Le petit étudiant, philosophe par nécessité, lançait au riche manteau
et à la belle fourrure des regards de mépris stoïque.

Les deux noirs s'en allèrent en silence, comme ils étaient venus, et
l'Anglais parut, à son tour, sur la porte de l'hôtel.

C'était un homme d'aspect noble et véritablement remarquable. Cette
épithète d'original, que la province accorde au premier paltoquet qui
laisse croître ses cheveux ou sa barbe et porte un chapeau ridicule, ne
lui allait pas à la cheville.

Il y eut dans la foule un murmure d'étonnement, nous allions dire de
respect.

L'Anglais ne portait cependant qu'un costume de voyage assez simple.
Une redingote à brandebourgs, comme c'était la mode alors, serrait sa
taille haute et d'une rare élégance. Pour coiffure il avait une petite
casquette anglaise de laquelle s'échappaient, en boucles naturelles,
ses cheveux noirs, soyeux et lustrés.

Tandis qu'il traversait la cour lentement, chacun put admirer son
visage noble et fier, et le dessin régulier de ses traits, brunis par
le soleil.

Une nuée de ces mendiants sales et hideux, qui pullulent dans les
rues de Rennes, se pressait sur son passage en faisant assaut de
criailleries et de lamentations.

La foule pensait que l'Anglais allait les combler de gros sous; mais
celui-ci n'eut pas même l'air de les apercevoir et monta dans le coupé,
dont il ferma la portière sur lui.

—En route!... cria le conducteur en se pendant à la courroie de
l'impériale.

Le postillon fit claquer son fouet.

—Bonne âme charitable!... chantait le chœur plaintif des mendiants;
bon chrétien, pour l'amour de Dieu!...

Et le même chœur grondait en aparté:

—Coquin d'Angliche! si nous pouvions t'étrangler tout vif!

Les badauds s'étonnaient et disaient:

—Le fait est qu'il pourrait bien leur donner quelques pièces de deux
sous, ce richard-là!... Mais les Anglais, ça a le cœur dur comme un
caillou!

Au moment où la voiture s'ébranlait, une main blanche et fine sortit de
la portière du coupé, et une pleine poignée de louis d'or tomba sur le
pavé de la cour.

Ce fut alors une épouvantable bataille entre les mendiants ameutés.

De mémoire de gueux, on n'avait jamais vu à Rennes une magnificence
pareille. Les badauds ouvraient de grands yeux, et plus d'un, parmi
eux, avait bonne envie de prendre part à la mêlée.

Tandis que les mendiants, hommes, femmes et enfants, se ruaient les uns
contre les autres avec une ardeur digne de l'aubaine, la diligence, à
peine lancée, subissait un temps d'arrêt à la porte même de la cour.
Tout le monde s'élança de ce côté, dans l'espoir d'un accident, mais ce
n'était qu'un voyageur, portant pour bagage une petite valise assez
plate, et demandant une place pour Paris.

En pleine rue, on ne se fût certes pas arrêté pour ouïr les instances
de ce voyageur inconnu, mais sous l'étroite voûte qui sépare la voie
publique de la cour des messageries rennaises, un seul homme fait
obstacle et peut disputer le passage au postillon le plus absolu. Il
faut parlementer.

Le conducteur se pencha sur son siége et dit:

—Monsieur, la voiture a sa charge... Après-demain, vous aurez un autre
départ.

Le voyageur n'était rien moins que notre ami Étienne Moreau, le
peintre, arrivant de Redon avec son léger bagage.

—Il faut pourtant que je parte aujourd'hui..., répliqua-t-il.

—S'il n'y a pas de place.

—Je ne suis pas difficile... je me mettrai n'importe où.

—Voilà un être entêté!... grommela le conducteur; puisque je vous
dis que la diligence est comble!... Adressez-vous en face à la
_Concurrence_... Il n'y a pas de danger qu'on refuse un voyageur dans
cette boutique-là!

—J'en viens pourtant, dit Étienne; et l'on m'a refusé.

—Alors, au large, s'il vous plaît!... En avant, postillon!

Le postillon fit claquer son fouet; les chevaux piaffèrent sur place.
Étienne resta ferme au beau milieu du défilé, comme un Spartiate des
Thermopyles.

Gueux et badauds se pressaient dans la cour à l'entrée de la voûte et
cherchaient en vain à reconnaître la nature de l'obstacle qui arrêtait
ainsi la diligence dès le début de sa carrière.

—Il y aura un cheval malade..., se disait-on.

—Mais Dieu de Dieu! voilà-t-il un milord qui a bon cœur!

—Quand ça se met à être généreux, ma parole, c'est pire que des
princes!

Les plus fluets tâchaient de se couler dans l'espace étroit qui restait
entre les roues et les murailles de la voûte; les plus avisés prenaient
bravement, pour gagner la rue, à travers le rez-de-chaussée de l'hôtel
de France.

Étienne, cependant, ne se décourageait point.

—Ah çà! conducteur, disait-il sans quitter sa position au beau milieu
du passage, c'est mauvaise volonté pure! Je vois d'ici qu'il y a, pour
le moins, deux places vides dans votre coupé.

—Elles sont retenues par milord, répliqua le conducteur.

—Est-ce que vous vous moquez?... Votre milord a-t-il besoin de trois
places pour lui tout seul?

A cette dernière apostrophe, on vit se pencher à la portière du coupé
la belle et froide figure de l'Anglais. Durant une ou deux secondes,
l'Anglais examina d'un air profondément indifférent notre jeune peintre
qui gesticulait au devant de la voiture.

Puis l'Anglais bâilla et remit sa tête au coin rembourré du coupé.

—Faudra-t-il que je descende?... s'écria le conducteur en colère.
Puisqu'il vous faut une place, mon joli garçon, si vous ne vous rangez
pas à l'instant même, je vais vous en procurer une au bureau de police,
moi!

—Qu'est-ce qu'il y a donc?... qu'est-ce qu'il y a donc? demandèrent à
la fois gueux et badauds qui avaient enfin gagné la rue.

Le conducteur répondit en mettant pied à terre:

—C'est cet olibrius qui veut prendre les places de milord!

—Les places de milord!... cria la foule indignée; on va lui en faire
voir de drôles à ce petit-là!

—Qui m'a donné un vagabond pareil?

—Postillon, un coup de fouet! Sanglez-lui proprement la figure!...

Les mendiants retroussaient les manches de leurs chemises noirâtres;
les bourgeois eux-mêmes prenaient des poses belliqueuses. Il n'y avait
là personne qui n'eût la généreuse velléité de faire un peu le coup de
poing pour un homme dont les poches étaient si bien garnies.

Étienne avait l'air bien résolu à subir toutes les conséquences de son
équipée. Il avait déposé à terre son petit paquet, et regardait en face
la foule menaçante.

L'Anglais remit sa tête à la portière, et cette fois, sa physionomie
exprimait de l'impatience et de la mauvaise humeur.

—Eh bien!... dit-il avec un fort accent britannique, cela va-t-il
finir?

Ce fut comme un signal; le conducteur et le postillon d'un côté, la
foule de l'autre, se ruèrent en même temps sur Étienne. Celui-ci se
défendit vaillamment, et, malgré l'inégalité de la lutte, il réussit,
durant deux ou trois secondes, à tenir ses nombreux adversaires à
distance.

La figure de milord s'éclaira.

—_Aoh!_... fit-il en modulant sur trois notes étranges cette fameuse
exclamation que Beaumarchais ne connaissait pas quand il a fait du mot
_goddam_ le fond de la langue anglaise.

En ce moment, Étienne, poussé à bout, s'adossait contre la muraille et
lançait un coup de poing qui envoya le plus gros des bourgeois rouler
au milieu du ruisseau.

—_Aoh!_... répéta l'Anglais sur un mode presque joyeux: _it is a true
gentleman!_

Sa tête rentra dans le coupé et l'on entendit un coup de sifflet aigu.
Les deux grands noirs parurent comme par enchantement aux portières.
Milord prononça quelques mots; les deux nègres s'élancèrent.

Le conducteur fut repoussé d'un côté, non sans quelque rudesse, et
les bourgeois de l'autre; mais Étienne n'eut pas le temps de se
réjouir de cette délivrance inattendue, car l'un des noirs le saisit à
bras-le-corps et l'apporta littéralement à son maître.

La foule, battue, applaudit à tout hasard.

—Laissez ce gentleman, dit l'Anglais à son nègre.

Étienne se sentit aussitôt sur ses pieds et libre.

—Monsieur, lui dit l'Anglais dont la voix s'adoucit jusqu'à devenir
courtoise, un peu plus de prudence dans la garde et vous boxeriez comme
Colburn, pardieu!... Voulez-vous me permettre une question?

—Faites..., répondit Étienne.

—Êtes-vous Breton?

—Non, milord.

—En ce cas, je me ferai une vraie joie de vous offrir une place dans
cette voiture.

—Et moi, j'accepte de grand cœur, milord!... s'écria Étienne qui
ramassa son paquet.

L'un des noirs ouvrit la portière, et notre jeune peintre s'installa
triomphalement dans le coupé.

Il allait se mettre en devoir de renouveler ses remercîments, mais
il s'aperçut que milord ne faisait plus d'attention à lui. Milord
regardait de tous ses yeux de l'autre côté de la rue où la Concurrence
faisait, elle aussi, ses préparatifs de départ.

C'était une pauvre petite voiture, étroite et maigre, traînée par deux
chevaux à qui l'attelage poussif de la diligence faisait honte.

Pour singer en tout son opulente rivale, la Concurrence était divisée
en trois compartiments, mais il n'y avait que deux places de front dans
chacune de ces boîtes étroites et basses.

Ce qui attirait en ce moment l'attention de l'Anglais, c'étaient deux
petits chapeaux de paille qu'on apercevait à demi dans la rotonde de la
Concurrence.

Du moins, Étienne ne voyait-il que les deux petits chapeaux de paille.
Mais ceux-ci coiffaient deux jeunes filles, que l'Anglais avait
aperçues au moment où elles montaient en voiture.

Et il fallait que ces jeunes filles fussent bien charmantes pour
attirer son attention à ce point, car nous pouvons dire que milord ne
perdait pas pour peu de chose son flegme britannique et sa nonchalante
indifférence.

La planchette qui servait de store à la Concurrence se releva; les deux
petits chapeaux de paille disparurent. Les noirs s'en étaient allés
comme ils étaient venus.

Dans ce petit incident, la bonne ville de Rennes allait avoir matière à
conversation pour toute la journée, et même pour le lendemain. Aussi,
lorsque la diligence s'ébranla définitivement, une dernière acclamation
s'éleva dans la foule.

L'Anglais s'enfonça dans un coin du coupé et ferma les yeux, comme s'il
eût oublié complétement la présence de son compagnon.




II

MILORD.


Facteurs, mendiants et citadins restèrent encore pendant quelques
minutes devant la cour des messageries. Il fallait bien causer un peu
de ce dramatique incident qui avait signalé le départ de la voiture.
Chacun avait besoin de dire son mot sur le riche Anglais. Et, comme
le badaud, lancé dans la boue par le bras d'Étienne, avait le mauvais
goût de se plaindre, les sages de l'assemblée lui répondaient qu'on
gagne toujours ces sortes d'aubaines à vouloir se mêler des affaires
d'autrui.

Tandis que la diligence partait au milieu du bruit, sa modeste rivale,
la Concurrence, s'ébranlait à son tour. La Concurrence était venue se
loger à deux pas des messageries pour attirer les voyageurs par l'appât
du bon marché. Son bureau portait pour enseigne ces deux mots pleins
d'attraits: _Moitié prix_. Mais elle était si étroite et si délabrée,
la pauvre Concurrence! ses roues criaient si aigrement; ses chevaux
souffraient d'une toux si maligne!

Le postillon, maigre et mal habillé, qui conduisait aujourd'hui les
deux pauvres bêtes, fit pourtant de son mieux pour fournir un départ
convenable. La rue était pleine; il fallait soutenir l'honneur du
rabais. Le postillon fit claquer gaillardement son fouet et tâcha de
brûler, comme on dit, l'anguleux pavé de la capitale bretonne.

Mais, hélas! c'était pitié de voir le triste véhicule s'en aller
cahin-caha, gémissant et chancelant à chaque tour de roue. Les
acclamations qui avaient salué le départ de la diligence se changèrent
ici en sifflets.

Par tous pays, le peuple se plaint amèrement d'être exploité, écorché,
assassiné. Offrez-lui les choses à bas prix, vous verrez qu'il haussera
les épaules en vous disant des injures.

La Concurrence s'en allait piteuse et mélancolique; on ne voyait
personne à ses portières éraillées, comme si les gens qu'elle emmenait
avaient eu honte de se montrer en si misérable équipage. Les deux
petits chapeaux de paille, lorgnés naguère par l'Anglais, avaient
poussé la précaution jusqu'à relever les planches figurant des
persiennes rouges et servant de stores à la rotonde.

C'étaient deux jeunes filles qui semblaient à peine sorties de
l'enfance. Elles étaient seules; elles se pressaient l'une contre
l'autre, dans une pose inquiète et craintive.

Il faisait presque nuit dans la rotonde à cause des stores baissés.
Néanmoins on eût pu distinguer, sous les chapeaux de paille, deux
gracieuses et charmantes figures qui méritaient assurément l'attention
de milord.

Les deux jeunes filles étaient arrivées à Rennes, la veille au soir,
par la route de Nantes, sur une charrette de paysan.

Elles avaient l'air d'être pauvres. Elles ne voulaient point dire leur
nom et refusaient de montrer leurs passe-ports. Heureusement pour elles
que la Concurrence était indulgente par état et faisait trêve à toutes
questions.

La vieille femme, chargée d'inscrire les places, jugea bien du premier
coup d'œil que nos deux voyageuses étaient des filles mineures,
désertant le toit paternel; mais en somme, elle n'avait pas à leur
demander leur extrait d'âge.

On en voit tant partir comme cela des provinces pour aller chercher
fortune à Paris! Sur le nombre, deux de plus ce n'était pas une affaire.

La bonne femme pensa seulement que celles-ci étaient assez jolies pour
tirer promptement leur épingle du jeu.

A ce premier instant du voyage, les deux jeunes filles gardaient le
silence. Elles se tenaient par la main; il y avait une tristesse grave
sur leurs traits pâlis et fatigués. Il y avait aussi comme une vague
épouvante. On eût dit qu'elles en étaient à hésiter sur les résultats
d'une entreprise étourdiment commencée.

Il était bien tard pour réfléchir. La petite voiture avait déjà dépassé
les dernières maisons du faubourg, et l'on n'apercevait déjà plus
les tours Saint-Pierre, ces deux sœurs de granit, trapues, carrées,
robustes comme les épaules des vieux guerriers bretons.

Toute dédaignée qu'elle était, la Concurrence suivait de près son
orgueilleuse rivale. On pouvait même prévoir qu'avant peu elle allait
prendre les devants.

Dans le coupé de la diligence, nos deux voyageurs avaient gardé
la position que nous leur avons laissée en quittant la cour des
messageries. Ils n'avaient pas encore échangé une parole. L'Anglais
s'était enfoncé dans son coin et fermait les yeux comme un homme qui
prétend écarter toute communication importune. Étienne n'était pas
d'humeur à entamer la conversation de force. Il y avait en lui trop de
souvenirs joyeux ou tristes qu'il accueillait chèrement, et ce muet
compagnon que le hasard lui donnait n'avait garde de lui déplaire.

Sa pensée était à Penhoël. Son cœur lui parlait de Diane, si belle et
si aimée, de Diane qui semblait l'avoir fui au moment de l'adieu...

Que s'était-il passé à Penhoël depuis son départ? Était-il regretté?
Les yeux de Diane avaient-ils eu des larmes pour accueillir la nouvelle
de son absence?

Pauvre Diane!

Il y avait des moments où Étienne se disait:

—Je n'aurais pas dû la quitter peut-être, car elle est malheureuse...
Et qui sait si elle n'a pas besoin d'aide dans cette tâche mystérieuse
où elle est engagée? Mais comment rester davantage?

Et d'ailleurs, Diane l'aimait-elle?

Oh oui!... du moins il l'espérait du fond de l'âme. Et c'était tout le
bonheur de son avenir!

Comme cette route était longue! Il eût voulu déjà être à Paris, dans
son atelier, pinceaux et palette à la main. Il sentait au dedans de
lui-même une ardeur inconnue; sa pensée fermentait; devant ses yeux,
l'horizon s'élargissait tout à coup.

Il était peintre. Il sentait sa force; les obstacles qui l'avaient
arrêté jadis lui apparaissaient petits et misérables. C'est à peine si
son regard dédaigneux pouvait les distinguer en travers de sa route
brillante. De la lutte, il ne voyait plus que le résultat, qui était la
victoire.

Et alors, il se reprochait d'avoir tardé si longtemps. Que d'heures
perdues à ce manoir de Penhoël! Il remerciait Robert de Blois de
l'avoir enfin chassé, car il s'avouait que jamais, de lui-même, il
n'aurait eu le courage de quitter Diane.

Il y avait, entre le bourg de Glénac et le marais, une grande allée de
châtaigniers qui s'étendait, tortueuse, au bord de l'eau. Les jours
d'été, quand le soleil à son déclin se cachait derrière la colline,
une brise douce et fraîche s'élevait sur le marais. Étienne se voyait
encore assis au pied d'un arbre. C'était l'heure du tacite rendez-vous
que nul n'avait donné ni reçu, mais auquel on ne manquait jamais.

Un pas léger se faisait entendre derrière le rideau de châtaigniers;
le cœur d'Étienne se prenait à battre, et ses yeux souriants étaient
humides.

Diane venait. Qu'elle était belle! Oh! la joie des jeunes amours! Ce
qu'ils se disaient, peut-on l'écrire? Et le cœur a-t-il besoin de
lèvres pour parler?

Diane! Diane!... Peut-être la veille encore, la belle jeune fille était
venue s'asseoir sous l'arbre aimé?

Plus rien; l'absence!...

La tête d'Étienne se penchait sur sa poitrine, et ses mains étaient
jointes comme à l'heure où l'on prie.

L'Anglais dormait dans son coin.

Puis le cœur du jeune peintre, un instant amolli, se redressait dans
sa force vive. Il se retrouvait lui-même courageux et plein de séve;
il comptait par avance ses heures de travail; il fixait son effort.
Vaincre! vaincre! pour revenir chercher Diane, qui était le prix du
triomphe et la couronne.

A cette heure, Roger s'était acquitté sans doute de la mission confiée.
Diane savait le motif du départ d'Étienne: pour la première fois elle
avait reçu l'aveu de cet amour qui durait depuis si longtemps.

Qu'avait-elle dit? Étienne aurait voulu voir les grands cils baissés de
sa paupière, et la rougeur pudique montant à son front de vierge.

Roger lui écrirait à Paris, mais quand? Mon Dieu! des jours entiers
avant de savoir!...

Comme il songeait ainsi, son regard se tourna par aventure vers le
compagnon de voyage que le hasard lui avait donné. Il ne l'avait point
examiné encore, et ce premier coup d'œil lui fit faire un mouvement de
surprise.

L'Anglais était à demi couché sur les coussins de la diligence;
ses pieds se perdaient dans la fourrure épaisse; le grand châle de
cachemire qu'il avait mis derrière sa tête, pour s'affranchir de tout
contact avec les parois de la diligence, retombait sur son front et lui
faisait une sorte de coiffure étrange. Ses magnifiques cheveux noirs
s'échappaient confusément des plis du cachemire et venaient boucler
jusque sur ses épaules.

Étienne fit trêve à ses souvenirs pour admirer le dessin fier et
régulier de cette tête si complétement belle. Il ne se rappelait point
d'avoir rencontré jamais, dans sa vie d'artiste, un modèle aussi
parfait.

Plus il contemplait l'Anglais, plus il découvrait de noblesse
intelligente et mâle sur ses traits au repos.

Il dessinait par la pensée ce front, pur comme le front d'un
adolescent, et pourtant chargé de rêveries, cette bouche calme où le
travail de la vie avait laissé à peine une nuance légère d'amertume.

Ce visage était pour lui comme le reflet d'une âme puissante et
blessée. Il allait beaucoup trop loin peut-être dans la poésie de ses
suppositions; mais, malgré lui, son admiration d'artiste se mélangeait
de respect, parce qu'il pensait deviner toute une vie de souffrances
vaillamment supportées.

L'Anglais fit un mouvement dans son sommeil; le jeune peintre détourna
les yeux pour ne point paraître indiscret.

Son regard se porta naturellement vers le paysage. On avait fait déjà
huit ou neuf lieues; la route courait dans un vallon large et plat
entre deux rangs de pommiers rabougris. Sur la droite on voyait des
prairies humides où la Vilaine perdait en de capricieux détours son
mince filet d'eau.

En somme, l'aspect n'avait rien de remarquable. C'était un de ces
paysages de la haute Bretagne qui peuvent se résumer ainsi: des
pommiers et un ruisseau.

Mais, tout à coup, la route fit un coude brusque, et le jeune peintre
laissa échapper un cri de plaisir qui réveilla son compagnon de voyage.

C'était une sorte de changement à vue. Au lieu du monotone coup
d'œil, l'horizon, soudainement élargi, montrait l'admirable paysage au
milieu duquel s'assied la vieille ville de Vitré.

Il y avait de quoi ravir un peintre. On inventerait difficilement un
tableau plus frappant. Étienne regardait avec des yeux charmés ces
maisons de style bizarre jetées pêle-mêle sur le penchant de la colline
et s'ameutant pour ainsi dire autour de la grande masse du château. Il
lui semblait voir une fantasque danse de pignons antiques et de toits
aigus, découpés comme des pièces d'orfévrerie. Le vent chassait les
nuages au ciel. Quand un rayon de soleil venait à percer tout à coup,
c'était une étrange vie parmi ces masures dix fois séculaires qui
grimpaient, serrées et en désordre, aux flancs rocheux de la montagne.

L'œil se perdait à vouloir suivre les innombrables détails du
tableau. Depuis la belle prairie où serpentait la Vilaine jusqu'au
sommet lointain de la rampe, c'était comme un grand perron aux marches
inégales et formées de constructions qui chancelaient de vieillesse.
Tout en bas, au-dessus du moulin dont la roue jetait un cri monotone,
une cabane s'élevait avec sa toiture de chaume; sur la cabane
s'appuyait la maison d'un bourgeois vitriais, entourée d'un porche
branlant; sur la maison se dressait un hôtel décharné, gris, maussade,
coiffé de girouettes monstrueuses et ceint de longues balustrades de
fer; au-dessus, de grands rochers, des églises roides et tristes, des
arbres vieux comme la ville elle-même, qui est la doyenne des cités de
Bretagne; et au-dessus encore le château, ce débris informe dont le
temps a fait une merveille.

N'y a-t-il point là le caprice d'un génie artiste? et n'est-ce que le
résultat du patient travail des années? La main de l'homme a-t-elle
aidé à cette confusion puissante qui, mêlant le riant et le terrible,
va couronner ce sombre géant de pierre d'une chevelure odorante et
fleurie.

On ne sait où commence, on ne sait où finit la lourde enceinte,
flanquée de tours rondes et ventrues. Elle se perd parmi les maisons;
elle disparaît derrière les arbres; on la voit montrer au détour d'une
rue sa maçonnerie cyclopéenne, dont la base plonge au fond des vertes
douves transformées en jardins. Ce furent des bras de Titans qui
portèrent au haut de la montagne ces énormes blocs de granit. Et quel
contraste! Sur cette ruine usée, noircie, caduque, des fleurs partout!
Chaque crevasse présente son brillant bouquet; chaque meurtrière laisse
échapper sa joyeuse guirlande. Au bas des murailles, où commence
l'épais manteau de lierre qui voile la décrépitude du géant, la
campanule agite à la brise des clochettes légères; les liserons blancs
et roses dessinent leurs festons sur le vert foncé des vignes sauvages,
et du haut des créneaux à jour, pend la moisson d'or des giroflées.

On dit qu'entre toutes les villes de France, Vitré est la plus
indigente; qu'elle se vende à un marchand de curiosités, et sa fortune
est faite...

Étienne regardait. A mesure que la voiture avançait, l'aspect changeait
pour lui, comme s'il eût mis son œil à la lentille d'un kaléidoscope.

Sans savoir qu'il parlait, il murmurait:

—C'est beau!... c'est beau! sur ma parole.

—Qu'est ce qui est beau? demanda auprès de lui une voix brusque et
grondeuse.

Étienne se retourna vivement. A son tour, il avait oublié l'Anglais.

Celui-ci frottait ses yeux chargés de sommeil, et portait sur son
visage les traces d'une humeur détestable.

—Vous m'avez réveillé, monsieur, reprit-il, avec vos soubresauts et
vos cris... Ne pouviez-vous me laisser dormir en paix?

Étienne, étonné de cette sortie, voulut s'excuser; l'Anglais lui coupa
la parole.

—Je vous demande, monsieur, répéta-t-il, où vous prenez ces belles
choses qui vous arrachent ces cris d'admiration.

Étienne étendit la main vers la ville et le château de Vitré, que l'on
apercevait en ce moment sous leur point de vue le plus pittoresque.

L'Anglais eut un rire sec et provoquant.

—Ah! diable!... fit-il, c'est cela que vous trouvez beau, monsieur? Un
sale fouillis de maisons poudreuses, où je ne voudrais pas demeurer si
j'étais un mendiant!...

—Mais, milord..., dit Étienne, veuillez donc remarquer...

—Je remarque, monsieur... et je prétends que ces taudis misérables
sont la honte d'un pays civilisé!

—Cependant...

—Monsieur, je déteste de toute mon âme cette espèce de badauds qui
tombent en admiration devant les vieilles murailles et les maisons
lépreuses... De tous les travers, je suis fâché de vous l'avouer,
celui-là est, sans contredit, le plus sot que je sache.

Étienne restait abasourdi devant cette attaque brutale et imprévue.

—Milord, dit-il en essayant de sourire, j'ai eu tort assurément de
troubler votre sommeil...

—Oui, monsieur! interrompit l'Anglais, grand tort!... mais il ne
s'agit pas de cela. Ce qui me déplaît, c'est le genre que vous vous
donnez de rester en extase à la vue de ce monceau de poussière... Je
vous promets, moi, que vous trouvez cela très-laid.

—Je vous proteste...

—Du tout!... A quoi bon soutenir cette comédie?... Parmi certaines
gens à moitié fous et désœuvrés, on est convenu de se pâmer à froid
devant ces vilenies.

Étienne fit un mouvement d'impatience.

—C'est comme cela, monsieur!

—Ce qui serait fou, milord, dit le jeune peintre, ce serait de
discuter sérieusement avec vous un sujet que vous ne paraissez pas
comprendre.

—Comprendre! s'écria l'Anglais dont l'accent britannique semblait en
ce moment plus désagréable et plus discord, voilà le grand mot!...
Quand on est à bout de bonnes raisons, on se croise les bras, et l'on
dit: Profanes que vous êtes, vous ne savez pas me comprendre!

Étienne était un garçon de sang-froid et d'esprit; mais toute cette
boutade le prenait hors de garde.

Il examina en fronçant le sourcil cette noble et belle figure de son
compagnon de voyage que naguère encore il admirait de tout son cœur.
En ce moment il ne voyait plus avec les mêmes yeux. Cette physionomie
fière et calme lui semblait méchante, petite, hargneuse.

—Brisons là! dit-il avec un commencement de colère; dans notre
position, une querelle serait souverainement ridicule... D'ailleurs, je
n'en suis pas à savoir que, sur certains sujets, le diable ne ferait
pas concorder l'instinct d'un bourgeois et le sens d'un artiste!

—Ah!... ah!... ah!... fit par trois fois l'Anglais; nous sommes
donc artiste, monsieur?... Franchement, j'en suis fâché pour vous...
les bras manquent à la culture de la terre... Il n'y a pas assez
de boulangers; les tailleurs demandent en vain des apprentis... et
il se trouve des gens qui n'ont pas honte d'avouer bonnement leur
fainéantise... C'est pitoyable!

Étienne frappa du pied et se redressa; des paroles de défi étaient
sur sa lèvre. L'Anglais le regarda encore durant un instant avec son
sourire sec et dédaigneux.

Puis au moment où Étienne allait parler, l'Anglais haussa les épaules,
ferma les yeux et remit sa tête sur son beau châle de cachemire.

—Pour Dieu! monsieur, dit-il, ne me réveillez plus... j'ai sommeil.

Étienne demeura tout déconcerté. Il garda le silence, rongeant son
frein et se demandant s'il avait décidément affaire à un maniaque.

L'Anglais avait repris tout de bon son somme interrompu.

On avait eu des chevaux frais à Vitré; la voiture roulait tant bien que
mal sur les confins de la Bretagne et du Maine. A mesure que le temps
passait, Étienne reprenait son calme et revenait à ses souvenirs.

Au bout de deux heures, employées par le jeune peintre à rêver et par
l'Anglais à dormir, la diligence atteignit un relais.

Tandis qu'on changeait de chevaux, les voyageurs, la tête à la
portière, faisaient les questions d'usage:

—Où sommes-nous ici, mon brave?

—Au bourg de la Gravelle, où finit la Bretagne et où commence la
France...

L'Anglais bondit dans son coin et se frotta les yeux.

—Ah!... fit-il en poussant un soupir de soulagement; enfin!... nous
sommes débarrassés de ce maudit pays!...

Il s'adressait à Étienne, qui lui tournait le dos et faisait mine de ne
pas l'entendre.

—Monsieur..., reprit-il:

Point de réponse.

—Monsieur...

Nul signe de vie. Étienne trouvait un charme incomparable à contempler
les tristes coursiers qu'on attelait à la voiture.

L'Anglais s'agita dans son coin. Il tira de sa poche un étui mignon, en
nacre de Chine, et l'ouvrit.

—Monsieur..., dit-il encore; voulez-vous me permettre de vous offrir
un cigare?

—Je ne fume pas..., répliqua Étienne sans se retourner.

—Et l'odeur du tabac vous incommode peut-être?

—Beaucoup... mais je n'ai pas le droit de vous gêner... milord, vous
êtes chez vous.

L'Anglais referma son étui à cigares, et le remit tristement dans sa
poche.

Étienne, qui s'était retourné à demi, suivait ses mouvements du coin de
l'œil.

L'Anglais s'était croisé les bras sur sa poitrine d'un air de bonne
humeur.

—Monsieur, poursuivit-il en se rapprochant du jeune peintre, je vous
sacrifie là une habitude de vingt ans... A tout le moins, causons pour
faire quelque chose.

—Ma foi, milord, répliqua Étienne d'un ton piqué, je trouve que nous
avons causé suffisamment tout à l'heure.

—Allons donc!... s'écria l'Anglais; vous me gardez rancune... Faut-il
vous demander pardon?

Il y avait dans les inflexions de sa voix une franchise si
communicative et si bonne qu'Étienne ne put s'empêcher de se retourner
tout à fait. L'Anglais souriait, son sourire attirait comme un charme;
son accent britannique lui-même, si désagréable tout à l'heure,
s'adoucissait et n'était plus qu'une sorte d'assaisonnement à son
langage.

—S'il ne vous faut que des excuses, reprit-il avec une grâce avenante
et pleine de rondeur, je vous en offre bien volontiers... Chacun a ses
travers en ce monde: un peu plus, un peu moins... Moi, j'en ai un peu
plus... mais, voyez-vous, je suis déjà un vieil homme... et j'ai bien
souffert en ma vie... Allons, prenez ma main et soyons amis.

Étienne n'eut même pas la pensée de refuser. Ce sentiment de sympathie
respectueuse qu'il avait éprouvé en contemplant l'étranger pour la
première fois se réveillait plus vif en lui, et déjà toute trace de
rancune était effacée.

Il donna sa main; l'Anglais la toucha cordialement et poursuivit:

—C'est cet odieux ciel de Bretagne, qui me donnait la migraine et me
rendait nerveux comme une vieille femme!

—Ah çà!... dit Étienne en souriant, vous détestez donc bien cette
pauvre Bretagne?

Il se souvenait de la question singulière que l'Anglais lui avait
adressée avant de l'admettre en sa compagnie.

Le front de milord se rembrunit quelque peu.

—On ne sait pas expliquer ces choses-là..., répondit-il. J'arrive
de Brest... J'ai fait malgré moi quatre-vingts lieues en Bretagne,
et je promets bien qu'on ne m'y reprendra plus!... C'est peut-être
un travers... mais ces trois jours m'ont paru plus longs que trois
années... J'avais envie de contrarier quelqu'un, de blesser, de me
venger.

—Et vous m'avez pris pour victime?

—Je trouverai bien l'occasion d'expier ma faute, mon jeune camarade...
Pour commencer, je vous dirai que Vitré est un admirable point de vue.

—Franchement?

—Franchement... Que de poésie dans ces ruines antiques!... J'avais à
peu près votre âge... Je voyageais à pied, un bâton de houx à la main
et mon petit paquet sur le dos. Je me souviens que je m'arrêtai au
détour de la route, à l'endroit même où vous avez poussé ce cri qui m'a
réveillé en sursaut... Je m'assis au revers d'un talus, et je restai là
une grande demi-heure en extase.

—Que trouviez-vous donc de remarquable en ce monceau de ruines
poudreuses, qui est une honte pour un pays civilisé?...

—Vous êtes méchant!... J'y trouvais ce que vous y trouvez vous-même...
des souvenirs du temps passé... une voix qui parle au cœur... que
sais-je?... La jeunesse a des émotions délicieuses qu'un autre âge
s'efforce en vain d'évoquer et de faire renaître... Mais parlons de
nous, s'il vous plaît, et faisons connaissance... A moi de m'exécuter
le premier... Je suis Anglais d'origine: je m'appelle Berry Montalt,
ancien général en chef des armées de l'iman de Mascate... Vous n'avez
peut-être jamais entendu parler de ce petit prince?

—Si fait... mais vaguement.

—En Arabie, où est sa capitale, et sur les côtes d'Afrique, il possède
quelques provinces grandes comme la France à peu près, mais plus riches.

—Ah!... fit le jeune peintre étonné.

—Oui... vos gros richards de Paris et de Londres seraient des
mendiants à Mascate, la ville des perles et des diamants... l'entrepôt
de l'Inde... Mais il y fait trop chaud... Je reviens en France parce
que je m'ennuyais là-bas... L'iman avait fait la paix avec l'Égypte,
et mes soldats cipayes n'avaient plus de besogne... J'ai laissé
mon palais, mes femmes et vingt-cinq lieues de côtes qu'on m'avait
données... Je rapporte à peine quelques millions... A votre tour, mon
jeune camarade.




III

DEUX PETITS CHAPEAUX DE PAILLE.


Montalt avait énuméré ses titres pompeux avec une grande simplicité,
mais cette simplicité même parut au jeune peintre un surcroît de
fanfaronnade. Elle le mit en défiance et rompit tout à coup le charme
qui l'entraînait vers son compagnon de voyage. Ce charme, d'ailleurs,
agissait contre son désir. Il était bien jeune et tenait d'autant plus
à la dignité de sa moustache naissante. Il eût voulu montrer plus de
constance dans sa rancune; il se reprochait un peu la rapidité de son
facile pardon. En somme, la conduite de l'Anglais avait été insultante;
ses tardives excuses ne pouvaient effacer qu'à demi la grossièreté de
son procédé.

Et puis, qui ne sait que ces excuses, octroyées de bon cœur et sans
qu'on les demande, ont l'air parfois d'une aumône faite à la faiblesse?

Étienne se disait tout cela depuis dix minutes et bien d'autres choses
encore. S'il ne pouvait point parvenir à froncer le sourcil, c'est
que Montalt le dominait déjà par l'attrait de sa nature séduisante et
sympathique.

Mais en ce moment on se moquait de lui par trop à découvert; sa
susceptibilité engourdie se réveilla. Pour répondre à la question du
nabab, il tâcha d'aiguiser son sourire le plus railleur.

—Parbleu! milord, dit-il, nous n'avons pas eu de chance!... Attendre
si longtemps pour nous rencontrer, quand nous étions si près l'un
de l'autre... Tel que vous me voyez, je suis premier ministre
démissionnaire de Sa Majesté le bon roi de Lahore.

—Vous ne me croyez donc pas?... demanda Montalt sans perdre son
sourire ami.

—Pourquoi cela?

—Parce que vous me répondez comme on fait à ces hâbleurs d'auberge,
connus pour raconter des aventures impossibles.

Étienne se pinça la lèvre avec triomphe: le coup avait porté.

—Il me semble, dit-il, que si vous avez été général en chef des armées
de l'iman de Mascate, je puis bien...

—Enfant que vous êtes! interrompit Montalt; sur ma parole, l'ignorance
est plus incrédule encore que l'expérience!... Mes dignités passées et
mes millions vous semblent une plaisante rodomontade, parce que vous me
trouvez dans une voiture publique, n'est-ce pas?

—Le fait est...

—Vous voyez bien ces deux bonnes chaises de poste qui courent au
devant de nous?... interrompit encore Montalt.

Depuis quelques heures en effet, deux chaises de poste avaient dépassé
sans effort la lourde diligence et semblaient ne point vouloir la
perdre de vue.

—Eh bien?... dit Étienne.

—Eh bien! mon jeune camarade, tout ce que contiennent ces chaises de
poste est à moi, quoique j'aie laissé à Brest les cinq sixièmes de mon
bagage.

—Ah!... fit Étienne, et pourquoi prendre la diligence, alors?

—Je suis très-capricieux... Mais ne trouvez-vous pas que ces chaises
de poste nous envoient beaucoup de poussière?

—Si fait.

—Attendez!

Montalt mit sa tête en dehors et siffla, comme il l'avait fait déjà
sous la voûte des messageries.

Les deux chaises de poste s'arrêtèrent immédiatement et du même coup.

Étienne ouvrit de grands yeux.

Quand la diligence passa auprès des chaises arrêtées, Étienne vit, à
l'une des portières, deux têtes noires, à l'autre une figure de jeune
femme pâle et triste.

Montalt ne prononça qu'un seul mot.

—Arrière...

La jeune femme eut un sourire docile; les deux têtes noires
s'inclinèrent silencieusement, et de tout le voyage, on ne revit plus
les chaises de poste.

—Je suis très-capricieux..., répéta Montalt en se tournant vers le
jeune peintre; et puis, bien que j'aie couru le monde, il me vient
parfois des idées naïves qui ressemblent à celles des enfants.

Sa voix prit un accent mélancolique et plus doux.

—Personne ne m'aime en ce monde, continua-t-il, et je voudrais tant
être aimé!... Je suis seul, toujours seul... Aux heures de tristesse,
nul ne me console... et quand je suis heureux, je cherche en vain un
sourire ami qui réponde à ma joie... Vous allez me railler encore,
mon jeune camarade, et c'est pourtant la vérité tout entière... Je
suis monté dans cette diligence, espérant que les hasards du voyage
amèneraient sur mon chemin un être que je pusse aimer...

Étienne l'écoutait avec un étonnement où l'émotion se glissait malgré
lui; la voix de Montalt était si chaleureuse et ses paroles semblaient
si bien partir du cœur.

—Mais..., dit pourtant Étienne, êtes-vous donc complétement abandonné
comme vous le dites?... et pourquoi le seriez-vous?...

—Je ne sais.

Étienne rougit.

—Cette belle jeune femme, reprit-il en hésitant, dont je viens
d'entrevoir la figure...

—Mirzé! s'écria le nabab, pauvre fille... Entendons-nous bien, je
vous prie!... Quand je dis: Je voudrais être aimé, je ne parle pas
des femmes... J'ai mes idées sur les femmes, mon jeune camarade...
S'attache-t-on au flacon de Champagne dont le bouchon vient de sauter
par la fenêtre?... A-t-on l'idée de chérir le cristal vide où tout à
l'heure fraîchissait le sorbet parfumé?

—Ah!... fit Étienne avec reproche; est-ce là votre pensée sérieuse,
milord?

—Non..., répondit Montalt dont les sourcils se froncèrent légèrement;
si vous voulez ma pensée sérieuse, je changerai de langage... Je hais
la femme, monsieur, et je la méprise... cela du plus profond de mon
cœur!

Son regard avait un éclat dur et méchant. Sa voix, dont les inflexions
sonores exprimaient naguère tant de sensibilité, devenait sèche et
froide.

—Mais nous avons le temps de parler de toutes ces choses, reprit-il
en rappelant son sourire. Je tiens beaucoup à Mirzé, d'ailleurs... je
l'ai achetée mille gourdes, il y a un an... et je ne regrette pas mon
argent... Mais vous ne m'avez pas dit encore qui vous êtes, mon jeune
camarade.

Au moment où Étienne ouvrait la bouche pour répondre, deux têtes de
chevaux, poilues et basses, dépassèrent la portière du coupé; on
entendit en même temps le son d'un fouet et une voix enrouée qui criait:

—Hie! Dindonnet! voleur que vous êtes! hie! Coco! vieux fainéant!

Coco et Dindonnet étaient les coursiers de la Concurrence dont le
postillon, par un effort désespéré, voulait en ce moment dépasser la
voiture rivale.

Le postillon de la diligence lutta tant qu'il put, mais les deux rosses
de son adversaire avaient de l'élan, et d'ailleurs il était superflu
de ménager leur agonie.

Nos deux voyageurs du coupé virent passer lentement le long de la
portière le corps jaunâtre et poudreux de la patache ennemie qui
prenait décidément l'avance.

Pendant cela, Étienne déclinait ses noms et qualités; mais Montalt ne
l'écoutait plus.

Son regard s'attachait, avide et perçant, à la rotonde de la
Concurrence où se montraient, à demi cachées par les bords de leurs
chapeaux de paille, deux ravissantes figures de jeunes filles.

—Morbleu!... murmurait Montalt, Dieu sait pourtant que j'en ai vu
beaucoup en ma vie!... mais jamais de si délicieuses!

Étienne disait:

—Je n'avais pas de parents... et ma foi, j'acceptai volontiers la
proposition de ce gentilhomme breton qui m'appelait pour orner son
château... Voilà comment j'ai quitté Paris, milord.

—Laquelle est la plus charmante?... pensait tout haut Montalt dont les
yeux brillaient, ardents et fixes; mais, Dieu me pardonne! il me semble
qu'elles pleurent, les pauvres enfants...

—J'ai passé là deux ans..., reprenait le jeune peintre qui s'écoutait
lui-même et ne prenait point garde à la préoccupation du nabab, deux
ans, mon Dieu!... et cela m'a paru à peine plus long que deux journées
heureuses...

Montalt se retourna vivement.

—Mais voyez donc!... s'écria-t-il; leurs petites joues sont baignées
de larmes...

—Qu'est-ce? demanda Étienne.

Montalt lui montra du doigt la rotonde de la Concurrence, où le jeune
peintre ne vit rien, parce que les deux voyageuses venaient de relever
le store de leur portière.

Montalt fit un geste de dépit.

—A peine sorties de la coque!... grommela-t-il, elles ont déjà reçu
de bonnes leçons du diable... elles savent se cacher à propos pour
aiguiser le désir... et tout ce manége d'enfer où se prend le cœur des
fous depuis le commencement du monde...

—M'expliquerez-vous? commença Étienne.

—Je suis tout à vous, mon jeune camarade; nous disions que vous avez
nom Moreau et que vous marchez sur les traces de Raphaël... Belle
carrière, sur ma foi!... La chose qui me ravit en tout ceci, c'est que
vous n'êtes pas gentilhomme.

—Quoi! dit Étienne, détestez-vous encore les gentilshommes?

—Bien moins que les Bretons, et pas autant que les femmes... Je vous
avertis d'ailleurs que c'est le dernier article de ma liste... A part
ces trois catégories d'individus, je suis assez philanthrope...

—En abhorrant à peu près les trois quarts de l'espèce humaine?

—Le compte n'y fait rien... Passons à un sujet plus intéressant... Mon
jeune camarade, vous me plaisez... En pouvez-vous dire autant de moi?

Les yeux noirs et brillants de Montalt laissaient voir l'importance
singulière qu'il attachait à la réponse d'Étienne. C'était une
déclaration d'amitié à brûle-pourpoint.

Le jeune peintre hésita franchement, et le visage de Montalt eut le
temps de se rembrunir.

—Milord, dit enfin Étienne avec un peu de froideur, vous êtes un homme
puissant... moi je suis un pauvre diable d'artiste, à la bourse légère,
aux pinceaux inconnus... Que peut vous importer ma chétive opinion?

—C'est-à-dire que je ne vous plais pas.

—Permettez!... S'il me semblait convenable de parler avec liberté
entière...

—Parlez! s'écria l'Anglais dont le dépit ne se cachait point. Pour
Dieu, monsieur, je ne vous demande pas de grâce!

—Eh bien, milord, au premier regard que j'ai jeté sur vous, j'ai
ressenti une impression étrange... Quelque chose m'entraînait à vous
respecter...

—Je ne veux pas de respect!

—A vous aimer... Puis est arrivée votre bizarre boutade...

—Vous y songez donc toujours?...

—Mon Dieu, non!... Et, pour achever en un seul mot, ce qui me...
comment dirai-je cela?... ce qui me repousse en vous, ce sont vos
haines fantasques et le mépris odieux que vous avez pour les femmes.

—Oh! oh!... vous êtes amoureux, M. Étienne?

—Éperdument, milord.

—Peste!... à votre âge... j'aurais dû m'en douter... Ah çà! c'est
une chose bien merveilleuse que les femmes puissent ainsi me faire
du mal, même quand je les fuis comme la fièvre jaune!... Si vous
saviez..., ajouta-t-il en portant la main à son front, dont les rides
se creusèrent tout à coup; si vous saviez!...

Il y avait un souvenir aigu et douloureux derrière ces paroles, qui
sonnaient comme une plainte.

Étienne se repentit.

—Pardonnez-moi, milord, dit-il doucement, mon intention n'était pas de
réveiller des chagrins...

—Des chagrins!..., interrompit Montalt en se redressant, quels
chagrins?... N'allez-vous pas me prendre pour une victime de
l'amour?... Morbleu!... mon jeune camarade, gardez votre pitié pour une
occasion meilleure... Je n'ai jamais aimé, moi, et c'est sur votre sort
que je m'apitoie sincèrement.

Étienne eut un sourire triste.

—Je ne suis pas comme vous..., dit-il en secouant la tête, je ne
repousse pas la pitié... car je souffre.

Montalt lui prit la main dans un mouvement d'irrésistible affection.

—Elle ne vous aime pas?... murmura-t-il.

—Je crois qu'elle m'aime.

—Vous croyez?... Oh! elles vous prennent ainsi jeunes, beaux,
généreux, pour exalter d'abord vos cœurs jusqu'au délire et pour vous
briser ensuite sans pitié!... Elles se sentent invulnérables, parce
qu'elles ne boivent point leur part du philtre mortel...

—Vous ne parlez pas d'elle, n'est-ce pas? dit Étienne.

—Je parle de toutes les femmes.

—Vous ne parlez pas d'elle!... répéta Étienne d'un ton impérieux,
car je ne permettrais pas qu'on lançât, même au hasard, l'insulte
qui pourrait retomber sur sa tête... Tant pis pour vous, milord, si
vous n'avez jamais rencontré en votre vie une jeune fille à l'âme
angélique et sainte... Tant pis pour vous si Dieu vous a refusé la joie
d'aimer!... Votre malheur ne vous donne point le droit de calomnier ce
que vous ne connaissez pas... Elle est pure, entendez-vous?... Elle est
noble! et c'est à genoux que je l'aime!

La joue du jeune peintre s'était colorée vivement; ses yeux brillaient;
l'émotion faisait trembler sa voix.

En l'écoutant, Montalt s'était pris à rêver.

—Toujours la même histoire! murmura-t-il; et ce sont les plus belles
âmes que Dieu choisit pour les frapper de cette folie!... Écoutez!...
reprit-il en s'adressant à Étienne; mon amitié peut être plus forte que
mes aversions... Qui sait si vous n'allez pas me convertir, mon jeune
camarade?... Voulez-vous me parler d'elle et me confier le roman de vos
amours?...

—A vous?... se récria Étienne.

—A moi qui suis déjà votre ami..., répliqua l'Anglais avec prière, à
moi qui l'aimerai si elle vous aime...

Il avait mis dans ces derniers mots cette éloquence persuasive et vraie
qu'il semblait prendre tout au fond de son cœur.

Étienne résista faiblement, puis il parla. C'est un bonheur si grand
que de confier certains secrets, ne fût-ce qu'à demi. A l'âge qu'avait
Étienne, l'âme s'épanche avec tant de joie! Et puis Montalt souriait
en l'écoutant; on eût dit que ces jeunes souvenirs lui réchauffaient le
cœur.

Étienne, sans prononcer aucun nom, raconta son arrivée au château et
cette douce pente qui l'avait entraîné à son insu vers Diane. Il dit
les premiers sourires de la jeune fille et ces vagues espoirs qui
d'abord avaient fait battre son cœur.

Ce n'était pas un roman comme l'avait pensé le nabab, c'était une
simple histoire: la vie tendre et confiante de deux enfants, qui
s'aimaient sans se le dire.

Il n'y avait point d'incidents, car Étienne taisait une partie de la
vérité. Ce n'était pas au sceptique étranger qu'il eût voulu confier
ce mystère qui entourait, depuis si longtemps, la conduite des deux
sœurs. Sur ce point le silence lui était d'autant plus facile que
jamais il n'avait soupçonné.

Et quoiqu'il n'y eût rien dans le récit pour réveiller une curiosité
blasée, rien qu'un pur et doux tableau d'amour, le nabab écoutait les
yeux baissés et le front rêveur. Parfois, lorsque la narration du jeune
peintre s'animait au passage d'un souvenir plus cher, on aurait vu
Montalt sourire avec mélancolie.

Son regard s'élevait alors furtivement sur Étienne. Ce regard ému
exprimait-il de la compassion encore ou déjà de l'envie?

Étienne laissait dire son cœur. Tout ce qu'il avait ressenti durant
ces deux belles années, il se le rappelait tout haut avec délices.
Aucun détail, si petit qu'il fût, ne se perdait dans sa mémoire emplie.
On reconnaissait les mots charmants et timides qui tombent d'une bouche
de vierge; on devinait l'aveu muet que laisse échapper le sourire; on
sentait trembler la petite main blanche sous le baiser dérobé...

C'était gracieux comme le premier amour lui-même.

Et le jeune peintre, qui s'était fait prier d'abord, ne tarissait plus
maintenant. Il cherchait, au contraire, à prolonger la confidence; il
caressait, comme en se jouant, la poésie chaste des détails de son
histoire.

Montalt ne l'interrompit point; mais que de fois son visage mobile
avait changé pendant le récit!

Tantôt il écoutait pour Étienne, et alors ses beaux traits gardaient ce
sourire tout plein de tendresse et de paternelle protection. D'autres
fois, la ligne fière de ses sourcils se brisait tout à coup; une pensée
d'amertume venait assombrir sa figure pâlie. C'est qu'alors il écoutait
pour lui-même et qu'il faisait un retour sur son propre cœur.

—Oh! milord, s'écria le jeune peintre en joignant les mains, et tout
cela est fini!... J'ai vingt ans, et c'est du passé que je vous parle.
Diane!... ma pauvre Diane!... sais-je si je la reverrai jamais?

Montalt avait les lèvres serrées et appuyait sa tête contre les parois
de la voiture. Il était en un de ces moments où l'amertume d'un
souvenir lointain semblait raviver et faire saigner de nouveau quelque
vieille blessure de son âme.

Étienne ne prenait point garde.

—Vous... vous-même, reprit-il dans son enthousiasme, vous qui niez
tout, milord, vous l'auriez aimée comme moi, j'en suis sûr... Que ne
puis-je vous la montrer sous les grands ombrages de ce pays enchanté!...

Il ferma les yeux, comme pour la retrouver en un rêve.

—Dix-huit ans!... reprit-il d'une voix plus basse; un front naïf comme
celui d'un enfant, mais qui se redresse parfois orgueilleux et vaillant
comme le front d'une reine... Des yeux rieurs où les larmes mettent une
tristesse céleste... La taille d'une fée, la voix d'un ange... Et un
cœur!... Dites, milord, qu'eussiez-vous fait à ma place?

Montalt se redressa avec lenteur et le regarda fixement.

Le jeune peintre tressaillit sous ce regard froid et lourd.

—A votre place, M. Étienne, répliqua Montalt d'un ton de sécheresse,
je n'aurais pas laissé la pauvre enfant languir comme cela pendant deux
longues années.

Étienne, qui s'était rapproché involontairement durant son récit,
s'éloigna jusqu'à l'autre angle du coupé.

Montalt avait retrouvé son sarcastique sourire.

—Chacun a sa manière de voir..., reprit-il; vous me demandez mon
sentiment, je vous le dis... Si cette déité bretonne est aussi
charmante que vous le prétendez, ma foi! mieux eût valu en profiter que
de la laisser en proie à quelque hobereau mal peigné du voisinage.

—Mais,... dit Étienne, j'étais pauvre... je ne pouvais pas être son
mari.

—J'entends bien... moi, j'aurais été son amant.

Le jeune peintre devint pâle. S'il eût obéi au fougueux mouvement de
colère qui s'empara de lui, cet entretien, commencé d'une façon si
amicale, aurait fini par une bataille. Mais il se retint et se contenta
de lancer au nabab un regard de sanglant reproche.

Montalt n'en tint compte. Sa bizarre humeur avait tourné. Il s'étendit
dans son coin, les bras tombants, la tête renversée, reprenant cette
pose indolente où toutes ses facultés semblaient sommeiller à la fois.

Le silence régna dans le coupé pendant une grande heure.

Quiconque eût assisté au dénoûment de la dernière scène, aurait cru
sans doute que c'en était fait de cette liaison si rapidement nouée.
Étienne, suivant toute apparence, ne devait plus se laisser prendre aux
avances de cet être fantasque qui comblait les gens de caresses pour
les blesser ensuite plus sûrement et mieux.

C'était là, du moins, le sentiment d'Étienne lui-même. Mais il comptait
sans le nabab.

Celui-ci avait de merveilleux secrets pour faire oublier ses
incartades. Il savait s'excuser avec une grâce si bonne et demander
pardon, sans perdre absolument rien de cette dignité innée, qui avait
plus d'une fois mis le mot respect dans la bouche d'Étienne, depuis le
commencement du voyage.

On avait beau s'irriter, la colère ne tenait point contre cette
gracieuse franchise de l'homme, évidemment supérieur, qui revenait de
lui-même, repentant et contrit.

Car Montalt se repentait sincèrement, quitte à pécher de nouveau, à ses
heures.

Et puis, sous le scepticisme provoquant et brutal dont le nabab
semblait faire montre, son noble caractère perçait si souvent malgré
lui: c'était un fanfaron d'incrédulité.

Derrière ce cynisme de parade, on découvrait une âme élevée, un esprit
d'élite et une sensibilité poussée parfois jusqu'à cette délicatesse
qu'ordinairement l'âge mûr ne connaît plus.

Les contrastes séduisent. A son insu, Étienne subissait le charme de
Montalt, et s'étonnait de voir ses grands courroux se dissiper au
moindre vent.

En vérité, cet homme le traitait comme un enfant. Étienne s'indignait;
Étienne se cabrait, et au beau milieu de sa colère, il se sentait
apaisé par un sourire, par un mot, par un rien.

Entre la Gravelle et Laval, le nabab et lui se fâchèrent bien trois ou
quatre fois, et cependant, aux approches de cette dernière ville, vous
les eussiez pris pour des amis de vingt ans.

Leur liaison, qui datait à peine de quelques heures, s'était serrée
comme par enchantement, et comportait déjà de ces coquetteries, qui
font de la brouille la plus sérieuse en apparence un pont joyeux,
conduisant tout droit à la réconciliation.

Et à mesure que le temps passait, le nabab faisait petit à petit la
conquête de son franc parler. Étienne repoussait bien encore les
désolantes théories de son compagnon de route, mais il ne se croyait
plus obligé de tourner le dos à la moindre parole offensante pour le
beau sexe. Il écoutait; il discutait, quoique, sur le terrain de la
moquerie, il ne fût vraiment pas le plus fort.

La diligence arrivait au faubourg de Laval, ayant toujours devant elle
la victorieuse patache, dont les chevaux se tuaient héroïquement pour
soutenir leur triomphe.

—Eh bien! dit Montalt, vous voyez que je ne suis pas si fou d'avoir
laissé mes noirs se carrer en chaise de poste pour prendre, moi, la
voiture publique... J'ai rencontré ce que je cherchais... et je vous
promets bien que je ne vous lâcherai pas, M. Étienne!

—Tout ce que je puis dire, milord, c'est que votre caprice a été pour
moi une excellente chance...

—Eh! eh!... fit Montalt, nous nous querellerons bien encore pourtant
plus d'une fois avant d'être arrivés à Paris, s'il plaît à Dieu!...
Mais il y a déjà un progrès dans votre humeur... et sous deux ou trois
jours, que je sois sage ou fou, vous m'écouterez sans colère aucune...
parce que vous reconnaîtrez toujours la voix d'un ami.

—Mais qui donc nous force de choisir ces sujets où nous ne pouvons pas
nous entendre?

—Mon cher Étienne, justement parce que je vous aime, je prétends vous
convertir... Il est déplorable de voir un charmant garçon tel que vous
s'affadir dans des principes d'une naïveté ultra-bourgeoise... Tenez,
vous ne m'empêcherez pas de vous dire que votre conduite à ce manoir
dont j'ignore le nom...

—Milord!... milord!... par grâce!... interrompit Étienne.

—Si fait!... au temps de la chevalerie errante, ces manières-là
eussent été très-spirituelles... mais aujourd'hui, nos jeunes filles,
croyez-moi, préfèrent des façons plus gaillardes... Heureusement, les
anges ne sont pas rares en notre bon pays de France... Nous trouverons
à nous consoler.

Étienne protesta par un gros soupir.

—Sans aller bien loin, reprit Montalt, nous avons là deux petites
almées comme je n'en ai pas rencontré souvent, moi qui ai vu pourtant
bien du pays! Que dites-vous de leur minois, jeune troubadour?

—Je ne les ai pas encore aperçues.

—Vraiment!... s'écria Montalt; vous êtes le roi des amants
fidèles!... Le fait est qu'elles se cachent comme deux petites
coquettes qu'elles sont probablement... Mais cependant, moi qui n'ai
nulle raison de conscience pour mettre mes yeux dans ma poche, j'ai pu
les lorgner déjà une douzaine de fois depuis Rennes... Ah! mon jeune
ami, j'ai peine à croire que votre ange et sa sœur soient de moitié
aussi jolies que ces deux enfants-là!

Étienne haussa les épaules.

—Je vous dis que ce sont des perles!... Et quelles singulières
créatures!... Vous ne pouvez vous figurer cela... Tantôt, je vois leurs
grands yeux rouges de larmes, tantôt j'aperçois un espiègle sourire
autour de leurs lèvres roses... Elles pleurent comme des Madeleines,
elles rient comme des folles!... Qu'elles pleurent ou qu'elles rient,
elles sont toujours délicieuses!... Patience!... une fois à Paris, je
compte bien les voir de plus près...

—Comment!... dit Étienne avec reproche.

—Eh! mon ami..., s'écria le nabab, votre austérité tourne au
grotesque... Si ce n'est pas moi, ce sera quelque mauvais étudiant du
quartier Latin, ou quelque pauvre commis en nouveautés... Le commis et
l'étudiant, après un mois d'orgie à vingt-deux sous, les laisseront
choir doucement dans la boue... Moi, après une semaine fleurie et tout
ornée de champagne, je les quitterai heureuses et riches... Lequel vaut
mieux pour elles?

—Mais si elles sont vertueuses...

Le nabab éclata de rire.

—Je cherche à me rappeler une comédie où il y ait un Philinte de votre
force, M. Étienne!... dit-il, mais d'honneur, je n'en trouve pas!...
Vous avez, comme cela, une douzaine de mots, qui ne sont que des mots,
mais des mots ennuyeux..., _vertu_, _pureté angélique_, _céleste_...
que sais-je, moi!... Si Dieu était juste, vous auriez pour mission en
ce monde de couronner des rosières depuis le matin jusqu'au soir!...

Il s'interrompit et serra brusquement le bras d'Étienne.

—Tenez!... s'écria-t-il, les voyez-vous, cette fois?

Les deux jeunes filles de la Concurrence venaient en effet de relever
leur portière pour respirer un peu d'air frais, et montraient à la
fois leurs figures gracieuses et souriantes; mais au moment où Étienne
cherchait des yeux, pour obéir au geste du nabab, la Concurrence tourna
l'angle d'une rue et les deux jeunes filles disparurent avec elle.

Montalt frappa du pied avec impatience.

—Les amoureux platoniques, grommela-t-il, ont des yeux pour ne point
voir et des oreilles pour ne point entendre... Vous avez fait exprès
de regarder trop tard, Étienne, tant vous aviez grand'peur de manquer
à vos serments de constance!... Mais c'est égal; on ne peut pas tout
faire le premier jour... nous verrons bien!

La diligence s'arrêtait dans une sombre rue de la vieille ville, à
l'hôtel où les voyageurs devaient prendre leur repas et passer la nuit.

Il va sans dire que Montalt et le jeune peintre soupèrent ensemble;
c'étaient deux inséparables. On ne se querella guère que deux ou trois
fois durant le repas, et Montalt but, sans trop d'ironie, à la santé de
Diane, à la santé de Cyprienne, et même à la santé de Roger, le Pylade
absent...

Étienne venait de se retirer dans sa chambre à coucher. Durant toute
cette journée, il était resté sous l'empire d'une sorte de fascination.
Maintenant qu'il se retrouvait seul, il cherchait, mais en vain, à
dépouiller Montalt de son bizarre prestige et à le juger froidement.
Montalt échappait à tout examen; son image, évoquée, apparaissait à
l'esprit d'Étienne plus fugitive encore et plus capricieuse que la
réalité même.

Étienne faisait d'inutiles efforts pour fixer ce fantôme insaisissable;
il le voyait à la fois bon, méchant, généreux, cruel, sincère, menteur
et mille autres choses impossibles à concilier; il l'aimait, il le
maudissait, il le craignait, et le nabab avait presque gain de cause,
en définitive, car on ne pensait guère à Diane ni au manoir de Penhoël.

Étienne se promenait dans sa chambre, repassant au fond de sa mémoire
toutes les phases de ce long entretien qui l'avait tour à tour effrayé,
indigné, enchanté. Il s'arrêta court au milieu de sa promenade. On
frappait vigoureusement à sa porte.

—Encore quelque nouvelle imagination!... pensa Étienne. Milord, que
voulez-vous?

Mais ce ne fut point la voix du nabab qui répondit.

—C'est moi, Étienne! cria-t-on à travers la porte. Ouvre vite... je
tombe de lassitude.

Étienne s'élança; il ne pouvait en croire ses oreilles. La porte
s'ouvrit; Roger était dans ses bras.

—Déjà!... dit le jeune peintre, quand la première émotion passée lui
permit de parler.

—Mon pauvre ami, répliqua Roger, tu avais deviné juste... on m'a
renvoyé comme toi... Mais sois tranquille... ta commission est faite
tout de même... Avant de partir, j'ai écrit une longue lettre à
Cyprienne... et Dieu sait que j'ai parlé de toi encore plus que de moi!

—Merci..., dit-il, mais pouvait-on croire que mes craintes se
réaliseraient sitôt?... Toi, mon pauvre Roger, qu'on aimait tant au
manoir de Penhoël!...

—On m'aimait, je le crois, et je n'en veux pas aux maîtres du manoir,
car ils ont dû me défendre tant qu'ils ont pu contre la haine des
étrangers... mais ils ne sont pas les plus forts, maintenant... et ce
qui me désole, Étienne, c'est de n'être plus là pour veiller au besoin
sur ceux que nous aimons.

—As-tu donc appris quelque chose depuis mon départ?

—J'ai quitté Redon deux heures après toi... mais, pendant ces deux
heures, j'ai causé avec le vieux Géraud... Il paraît que les affaires
de Penhoël sont dans un bien triste état!... Géraud ne m'a pas dit tout
ce qu'il sait, car sa discrétion égale son dévouement... mais le peu
qu'il m'a confié donne déjà bien à réfléchir!... Figure-toi que Penhoël
en est réduit, et cela depuis longtemps, à emprunter de l'argent au
vieil aubergiste.

—Ils l'ont ruiné, murmura le jeune peintre.

—Ils l'ont ruiné!... répéta Roger; et je me trouble en songeant que
Cyprienne et Diane n'ont pas d'autre ressource en ce monde que l'appui
de René de Penhoël.

Les deux amis étaient assis l'un près de l'autre sur le lit d'Étienne;
il y eut un silence; tous deux baissaient la tête et se donnaient à
leurs réflexions tristes.

—Mais foin de l'inquiétude! s'écria tout à coup Roger en sautant sur
ses pieds; Penhoël a toujours bien quelques mois devant lui... pendant
ce temps, nous travaillerons... Et si Dieu nous aide, les deux filles
de l'oncle Jean n'auront plus besoin de la protection de personne...
Fais-moi servir à souper, veux-tu? car j'ai dépensé mon dernier sou en
route et j'ai une faim de possédé!

Étienne sonna, et Roger fut bientôt devant les restes à demi froids du
repas des voyageurs.

—Tout n'est pas malheur..., reprit-il la bouche pleine, et j'ai à
remercier le hasard qui m'a fait te rejoindre enfin!... Si je t'avais
manqué ici, j'étais un homme perdu... Impossible d'aller en avant ou
de retourner en arrière... car j'ai laissé ma montre à Penhoël, et mon
costume de chasse ne vaut pas un louis... Vive la cuisine d'auberge, ma
foi!... c'est détestable, et cela se mange avec un plaisir!...

—Parlons donc un peu du manoir..., dit Étienne.

—Non pas!... J'ai besoin de tout mon courage pour achever ces
côtelettes... Verse-moi plutôt un verre de vin... Mon pauvre Étienne,
ma gaieté te blesse peut-être, mais je suis si content de t'avoir
retrouvé!... Le commencement de mon tour de France a été rude,
vois-tu!... De Redon à Rennes, je suis allé tantôt à cheval, tantôt à
pied, tantôt en charrette... A Rennes, je pensais bien te rattraper;
mais la diligence était partie depuis deux heures... J'ai pris la
petite voiture de Vitré... une boîte antique, spécialement destinée à
transporter les solennels bourgeois de ladite ville et leur famille.
A Vitré, même histoire, tu venais de partir!... J'avais encore deux
écus de six livres... j'ai pris un cheval vitriais qui portait la tête
basse entre ses jambes poilues, et dont la queue rouge eût fait honte
à la chevelure d'Absalon... Pauvre bête! j'ai violemment dérangé ses
habitudes en la faisant galoper six heures durant... A quatre lieues
de Laval, elle est tombée devant un bouchon où je l'ai laissée à la
grâce de la cabaretière... Quatre lieues, cela se fait à pied quand on
sent un ami au bout du voyage... Je suis arrivé, je t'ai embrassé, j'ai
soupé... A ton tour de me conter tes aventures!

L'histoire d'Étienne ne fut pas longue apparemment, car une demi-heure
après, nos deux amis dormaient tranquillement côte à côte.

Le lendemain matin, un domestique de l'hôtel vint frapper à la porte et
prévenir M. Moreau que milord l'attendait pour déjeuner.

—Qu'est-ce que c'est que milord?... demanda Roger.

—C'est ce singulier personnage dont je t'ai parlé hier..., répondit
Étienne.

—Ah! ah!... l'ennemi des gentilshommes, des Bretons et des femmes!...
le général en chef des armées du roi de je ne sais où!... Je serai
enchanté de faire son illustre connaissance.

—Ne va pas te moquer! interrompit Étienne; le coupé lui appartient
jusqu'à Paris, et la voiture est pleine... Si tu n'as pas le bonheur de
lui plaire, tu peux être bien sûr d'avance que tu resteras à Laval.

Les deux jeunes gens étaient habillés; ils descendirent au salon.

—Milord, dit Étienne, encouragé par les bontés que vous avez bien
voulu me témoigner...

Montalt lui prit la main et la secoua rondement.

—Que le diable vous emporte!... s'écria-t-il. Hier soir, vous me
parliez comme il faut... Une nuit a-t-elle suffi pour nous replonger
jusqu'au cou dans l'ennui des cérémonieuses formules?... Mais qui
avons-nous là?

Étienne se tourna en souriant vers Roger.

—J'ai l'honneur de vous présenter Pylade..., dit-il.

—Oh! oh!... fit gaiement Montalt, le vrai Pylade?

—Le vrai Pylade.

—Le compagnon des courses poétiques dans la grande allée des
châtaigniers, l'enfant du romanesque manoir... l'amoureux de l'autre
ange! M. Roger, nous savons du moins votre nom de baptême... Soyez le
très-bien venu... Au lieu de deux amis nous serons trois, voilà tout!

Il tendit la main à Roger qui se prêtait de la meilleure grâce du monde
à cet accueil, moitié moqueur, moitié cordial.

Roger, bien plus qu'Étienne, était fait pour les brusques liaisons
d'aventures.

A la fin du déjeuner, vous eussiez dit une petite famille, composée de
deux neveux parfaitement insoumis, et d'un oncle trop jeune pour parler
en sage.

On se remit en route sous de joyeux auspices, non sans avoir fait
sauter deux ou trois bouchons de champagne. (Il y a du champagne à
Laval.) Nos trois compagnons étaient d'une gaieté folle, et, durant
cette journée, il se dit dans le coupé de la diligence des choses
extrêmement jolies.

Roger, peut-être parce qu'il avait été prévenu d'avance, ne se montra
point trop scandalisé des hérésies de Montalt en fait de sentiment. Il
était placé entre Étienne et le nabab; lorsque les deux adversaires
discutaient, il jugeait les coups. Bien qu'il donnât le plus souvent
raison à Étienne, parfois, nous devons le dire, la facile morale de
Montalt trouvait un écho au fond de sa nature un peu molle et sensuelle.

Étienne, au contraire, demeurait ferme comme un roc; toute l'éloquence
du nabab se brisait contre sa vertu héroïque.

Les heures passaient vives et rieuses.

La Concurrence se montrait encore quelquefois aux relais, où elle
prenait pour un instant les devants. Montalt ne manquait jamais alors
de lancer un avide coup d'œil à la rotonde. Roger aussi regardait de
tous ses yeux, car on lui avait fait un ravissant tableau des deux
petits chapeaux de paille. Mais, précisément depuis que Roger était
venu se mettre en tiers dans le coupé, les deux jeunes filles ne
montraient plus la même confiance.

Pendant la première partie de la route, et tant que le nabab avait été
seul à les poursuivre de ses œillades, les deux petits chapeaux de
paille s'étaient montrés bien des fois à la portière de la rotonde.

Maintenant que Roger regardait aussi, elles affectaient de se cacher.
Leur portière restait obstinément fermée, en dépit de la chaleur, et
Roger, malgré son envie, n'eut pas une seule occasion de les entrevoir.

La journée avait passé comme un rêve; le nabab, quand il lui plaisait
de mettre de côté ses paradoxes favoris, racontait, avec une verve
entraînante, de ces histoires étranges qui réveilleraient la curiosité
d'un mort. Il avait tant vu de choses et tant parcouru de pays! Les
fabuleuses légendes de l'Inde prenaient, en passant par sa bouche,
un attrait nouveau; et quand il peignait à grands traits les mœurs
inconnues de ces lointaines régions où s'était écoulée la moitié de sa
vie, les deux jeunes gens immobiles et bouche béante ne pouvaient point
se lasser de l'écouter.

Quand on eut laissé derrière soi Alençon, Dreux, Mortagne, quand on vit
prochaine la fin du voyage, Étienne et Roger furent pris d'un sentiment
de tristesse, à la pensée de la séparation.

Les idées de Montalt se portaient peut-être vers le même sujet, car
depuis quelques minutes il gardait le silence, contemplant tour à tour
les deux jeunes gens avec une expression de mélancolie.

—A quoi pensez-vous, milord?... dit enfin Roger.

—Je pense, répliqua Montalt, que voilà deux beaux garçons, loyaux,
intelligents, braves tous deux, je voudrais en faire la gageure!...
ayant enfin tout ce qu'il faut pour faire leur chemin dans le monde...
et que ces deux enfants-là se sont attachés, de gaieté de cœur, une
pierre au cou...

—Comment donc?... voulut dire Roger.

—Ne vois-tu pas, s'écria Étienne, que milord remonte sur son dada...
Il veut parler de nos amours!

—C'est vrai, mon cher ami... et je donnerais beaucoup pour avoir
tort... Vous, Étienne, vous avez du talent, j'en suis sûr.

—Vous êtes bien bon...

—Laissez!... Vous, Roger, vous êtes un spirituel enfant, et votre
caractère aimable vous ouvrirait toutes les portes... Vous m'avez
confié que vous étiez pauvres tous les deux... Écoutez-moi, je ne
raille plus... Vous allez commencer une lutte dont l'issue sera votre
bonheur ou votre malheur... Quand on marche au combat, dites-moi,
est-ce l'instant de se lier bras et jambes?

—C'est le moment de prendre un drapeau, interrompit Étienne vivement;
quelque chose qui vous guide dans la bonne chance et qui vous soutienne
dans la mauvaise... Nous ne sommes pas des philosophes, nous,
milord!... Nous sommes cousus de préjugés, vous savez bien!... Faire
fortune ne serait pas un but pour nous, si nous n'avions pas à partager
avec quelqu'un de cher le bonheur conquis par nos efforts...

Roger serra la main d'Étienne comme pour dire: «Il a parlé pour nous
deux.»

—C'est bien là le diable!... soupira Montalt; ce sont toujours les
cœurs généreux qui tombent dans ce travers!... Ah! si j'avais à
convertir certains jeunes messieurs sachant compter et ne sachant que
compter, ma besogne serait bientôt faite... Mais, répondez, avez-vous
confiance en moi?

—Certainement.

—Eh bien! je vous affirme du fond de ma conscience que l'amour, comme
vous l'entendez, est un obstacle qui arrête tout élan, un fardeau qui
accable toute vigueur, un poison qui énerve et qui tue...

—Mais je sens le contraire en moi!... s'écria Étienne qui mit la main
sur son cœur; l'amour, comme je l'entends, est un aiguillon pour le
courage, un cordial pour l'âme qui faiblit, un appui pour la volonté
qui cède...

—Enfants!... enfants!... murmura Montalt d'un ton sérieux, je parlais
de la pierre qu'un malheureux se met au cou pour se noyer... De
toutes les pierres, la plus lourde, la plus tenace, la plus mortelle,
croyez-moi, c'est une femme aimée...

Étienne savait désormais le moyen de clore ces discussions sans issue.

—Vous parlez en homme qui a fait de cruelles expériences...,
répliqua-t-il.

Le nabab sauta comme s'il eût trouvé la pointe d'un poignard sous le
coussin de la diligence.

—Nous avons donc un petit peu de mauvaise foi malgré notre vertu, mon
jeune camarade?... dit-il avec impatience. Faut-il vous répéter encore
que je n'ai jamais aimé?... S'il en fallait une preuve, j'ai fait
fortune, moi!... mais j'ai vu de si terribles exemples! j'ai vu des
cœurs si robustes anéantis et broyés!...

Il passa la main sur son front. On eût dit qu'il allait parler encore,
mais sa tête se pencha sur sa poitrine, et il garda le silence.

Au bout de quelques minutes, il se redressa. La sombre expression qui
était naguère sur ses traits avait disparu pour faire place à une
gaieté communicative.

—Eh bien! mes fils, s'écria-t-il, gardez vos infirmités... Il m'est
évident que votre commune maladie ne peut pas être traitée par des
remèdes violents... il faut un régime... je serai votre médecin malgré
vous... Et, en attendant, nous commencerons tout doucement notre petite
fortune.

Étienne et Roger le regardaient sans oser l'interroger.

—Mon majordome m'a précédé à Paris..., reprit Montalt, je pense que
nous allons le trouver au bureau des messageries, où il m'attend sans
doute comme c'est son devoir... Il a dû m'acheter un hôtel... quelque
chose de très-beau... le prix m'est indifférent... J'aurai besoin d'un
peintre pour décorer mes salons...

—Ah! milord! interrompit Étienne avec émotion, je ne suis qu'un
apprenti dans mon art... et vous ne connaissez rien de moi...

—Je vous dis que vous avez du talent!... Est-ce que vous allez me
refuser?

—J'en réponds, moi, qu'il a du talent!... s'écria Roger en prenant
la main de Montalt; vous êtes un noble cœur, milord... et si Étienne
refuse, je me brouille avec lui pour tout de bon!

—J'accepte..., dit le jeune peintre à voix basse.

—Et moi je vous remercie, mon ami... Quant à notre joyeux camarade
Roger...

—Ah! par exemple, quant à moi, interrompit celui-ci en secouant la
tête, vous serez bien habile, milord, si vous pouvez trouver ce à quoi
je suis bon... Je ne sais rien faire.

—Ce sont les paresseux qui disent cela, M. de Launoy!... Si vous
vouliez accepter près de moi, votre ami, une position dont je
n'abuserais jamais, je vous jure... j'ai absolument besoin d'un
secrétaire.

Roger avait des larmes dans les yeux. Mais le nabab semblait plus ému
que lui encore.

—Je sais bien..., reprit-il avec un embarras qui avait sa source dans
la plus exquise des délicatesses, qu'un jeune homme bien né... habitué
jusqu'à présent à une vie... mais, je vous le répète... je suis votre
ami avant tout.

—Milord... milord! interrompit Étienne, vous voyez bien que Roger
accepte... et qu'il est heureux comme moi de ne pas se séparer de vous.

—Est-ce ainsi?... s'écria joyeusement le nabab; eh bien! je ne sais
pas comment vous remercier, mes amis!... Et je ne donnerais pas pour
mille guinées la bonne fantaisie que j'ai eue de m'embarquer dans
cette diligence!... Ah! vous serez mes fils et mes frères... et, si
vous voulez, jamais nous ne nous séparerons!

—Jamais! répétèrent Étienne et Roger tandis que leurs mains étaient
dans celles de Montalt.

La diligence venait de s'arrêter à la barrière de Passy. La
Concurrence, arrêtée un instant auparavant, subissait, la première,
la visite de la douane. Les voitures se touchaient de telle sorte que
la portière de la Concurrence était à un demi-pied seulement de la
portière du coupé.

Le store qui cachait les deux petits chapeaux de paille restait clos
hermétiquement.

Mais, à l'instant où la petite voiture s'ébranlait, laissant la
diligence subir la visite à son tour, une main mignonne souleva le
store baissé, et deux papiers, jetés adroitement, tombèrent aux pieds
de nos trois voyageurs.

Ce fut Montalt qui les ramassa.

—Enfin!... s'écria-t-il; elles nous donnent signe de vie!... Je savais
bien que mes œillades ne pouvaient pas être perdues!

Ses yeux tombèrent sur les deux papiers, et il fit un geste de
désappointement comique.

—Oh! les femmes!... les femmes!... reprit-il; toujours le même esprit
contrariant et à l'envers!... C'est moi qui les ai regardées... et
c'est vous, mes amis, qu'elles choisissent!

—Nous?... dirent en même temps les deux jeunes gens.

—Elles se seront procuré vos noms, poursuivit le nabab, auprès du
conducteur à Laval ou à Alençon... Ce qui est certain, c'est que vos
noms sont sur les adresses...

L'un des billets portait, en effet: _A M. Étienne Moreau_. L'autre: _A
M. Roger de Launoy_.

On en fit l'ouverture. Ils étaient tous deux pareils et contenaient ces
seuls mots:

    «Ce soir, à huit heures, devant l'église Notre-Dame.»

Les billets portaient la même signature, tracée par deux mains
différentes; on lisait au bas de chacun d'eux: «BELLE-DE-NUIT.»

Si Étienne et Roger avaient quitté un jour plus tard le manoir de
Penhoël, ce mot: _belle-de-nuit_ aurait fait sur eux une impression
bien pénible. Tout de suite leur mémoire eût évoqué la légende douce
et triste que Cyprienne et Diane chantaient si souvent naguère; ils
eussent songé aux deux pauvres filles mortes...

Mais ils ne savaient rien. Quand ils avaient vu pour la dernière fois
Diane et Cyprienne, elles dansaient, riantes et belles, au salon de
verdure. Ils ne virent rien sous cette appellation mystérieuse, sinon
quelque voluptueux défi et un commencement d'aventure.

—_Belle-de-nuit!_... murmura le nabab; c'est très-joli, cela... c'est
de la fine fleur de poésie!... Pourtant, nous avons affaire à des
provinciales renforcées, puisqu'elles donnent rendez-vous à Notre-Dame.
Elles croient sans doute que tout le monde va se promener là, le soir,
comme on fait devant l'église de leur bourgade... C'est égal, vous êtes
d'heureux coquins!

—Nous n'irons pas..., dit Étienne.

Roger fit une légère moue.

—Bravo! s'écria Montalt; don Quichotte n'aurait pas mieux dit!...

—Je ne verrais pas grand mal..., commença Roger.

Étienne se pencha à son oreille.

—A l'heure qu'il est, murmura-t-il avec reproche, Cyprienne relit
peut-être ta lettre en pleurant...

—Nous n'irons pas! répéta résolûment Roger.

—Alors, dit le nabab, il faudra donc que j'y aille, moi!...

       *       *       *       *       *

Quelques minutes après, on arrivait à la cour des messageries, où M.
Jones, le majordome de milord, attendait son maître, en bel habit noir
et chapeau bas.

Roger, Étienne et le nabab montèrent, de compagnie, dans une élégante
calèche qui les emporta, au galop de deux chevaux magnifiques, vers le
faubourg Saint-Honoré.


FIN DE LA TROISIÈME PARTIE.




QUATRIÈME PARTIE.

PARIS.




I

TROIS GENTILSHOMMES.


On avait vu s'établir, depuis six semaines ou deux mois, au grand hôtel
des Quatre Parties du monde, situé rue de Valois-Batave, devant le
Palais-Royal, une colonie composée d'étrangers assez marquants.

Ils étaient trois hommes et deux femmes, sans compter les domestiques,
et vivaient en famille, bien qu'ils portassent tous des noms
différents.

En 1820, les hôtels nombreux, groupés autour du Palais-Royal étaient
encore habités presque exclusivement par ce peuple cosmopolite de
joueurs et de viveurs qu'attiraient la roulette et la gloire européenne
des déesses parquées dans les galeries.

Le Palais-Royal était le centre des joyeux mystères; les goutteux
de province en parlaient avec onction à leurs coquins de neveux. Sa
renommée était aussi brillante aux froides rives de la Néva qu'aux
bords de la Tamise, ce brumeux Pactole qui roule des guinées; Vienne,
Berlin, l'Italie, envoyaient à ce temple, ouvert à tous les désirs,
d'innombrables dévots. Les sauvages de l'Amérique en racontaient
les merveilles dans leurs wigwams, en buvant des petits verres
d'eau-de-feu, et les bons musulmans de Turquie nourrissaient le secret
espoir que c'était là précisément le paradis annoncé par le prophète.

Dans ce monde bigarré qui se renouvelait sans cesse aux abords du
Palais-Royal, il y avait presque autant de véritables grands seigneurs
que d'aventuriers de bas lieu, et certes, il était bien difficile de
reconnaître les uns d'avec les autres; aussi ne se donnait-on point
pour cela beaucoup de peine. Il y avait une sorte de mesure qui servait
à tous indistinctement dans ce peuple de comtes et de barons, où
l'égalité sainte, comme on dit au dessert des banquets politiques,
était religieusement pratiquée.

On ne divisait point les hommes en chrétiens et en païens, en
royalistes et en libéraux, en nobles et en vilains; il y avait
seulement des bourses vides et des bourses pleines.

Les bourses pleines constituaient les gens comme il faut; les bourses
vides donnaient droit au titre de polisson.

Et comme le hasard régnait là en dieu unique et suprême, tout polisson
pouvait devenir homme comme il faut en une heure, et réciproquement.

Quant à la morale, on ne s'en occupait guère. Chez les maîtres
d'hôtel, la rigueur la plus puritaine allait parfois jusqu'à exiger un
passe-port.

C'était le comble. Il va sans dire qu'on n'avait point la folle idée de
s'enquérir si M. le marquis un tel avait des parchemins vrais ou faux,
ni de prendre le plus petit renseignement sur la question de savoir à
quelle source abondante et cachée le prince ***ski puisait ses billets
de banque.

Dans une société, constituée sur ce pied de libérale tolérance, la
petite colonie de l'hôtel des Quatre Parties du monde devait jouir
d'une considération très-distinguée. Il y avait, en effet, de l'argent
dans la caisse commune; on menait bonne vie, on jouait gros jeu, on
dînait royalement, et la gêne n'avait pas encore montré une seule fois
son menaçant bout d'oreille.

Aussi nos cinq étrangers n'étaient-ils pas de ces émigrants à
la douzaine qui abandonnent leur pays on ne sait pourquoi. Ils
voyageaient, les hommes du moins, pour affaires politiques, et
cachaient sous des apparences frivoles le maniement des plus graves
intérêts.

Le chevalier de las Matas préparait la révolution qui chassa Ferdinand
de Madrid; le comte de Manteïra jetait les bases de la charte
portugaise, et le noble baron Bibander de Berlin venait communiquer aux
libéraux de France les précieuses idées de l'illuminisme allemand.

Avec eux voyageait madame la marquise d'Urgel, veuve d'un grand
d'Espagne de première classe et sœur du chevalier de las Matas. Cette
marquise était une adorable femme, ardente comme une Andalouse et pas
plus cruelle qu'une Parisienne.

Elle n'avait habité l'hôtel que durant un mois ou cinq semaines; après
quoi on l'avait vue partir avec une jeune dame, dont il nous reste à
parler. Elle demeurait maintenant dans un autre quartier, mais elle
venait plusieurs fois par jour à l'hôtel.

La jeune dame qui l'avait suivie, et que nous devons faire connaître
aussi au lecteur, semblait à peine sortie de l'enfance. A l'hôtel des
Quatre Parties du monde, on n'avait fait que l'entrevoir au moment de
l'arrivée. Depuis lors, elle n'avait pas quitté sa chambre une seule
fois.

Elle était souffrante, sans doute, et c'était la camériste de madame la
marquise qui seule avait le droit de lui donner des soins.

Les gens de l'hôtel parlaient quelquefois entre eux de cette jeune dame
autour de qui tombait comme un voile mystérieux. Bien qu'on ne l'eût
aperçue qu'une seule fois, chacun se souvenait de sa beauté douce et
vraiment exquise. En traversant les corridors pour se rendre à cette
chambre reculée qu'elle ne devait plus quitter, sinon pour suivre la
marquise à sa nouvelle habitation, la pauvre enfant avait l'air bien
triste. Son visage pâle exprimait l'abattement et l'effroi.

On avait pu penser d'abord qu'elle était la jeune sœur de la marquise,
mais leurs physionomies présentaient un entier contraste, et d'ailleurs
le teint blanc et la blonde chevelure de l'enfant démentaient une
origine espagnole.

Quoi qu'il en fût, la camériste de madame la marquise se plaisait à
vanter l'attachement de sa maîtresse pour la jeune femme.

—Ah! celle-là, disait-elle à tout propos, peut remercier le bon
Dieu!... C'est soigné dans du coton... c'est caressé toute la journée!

—Mais elle ne vient donc jamais voir ces messieurs?... demandaient
parfois les gens de l'hôtel.

—Ne m'en parlez pas!... ripostait la soubrette; c'est si indolent...
quand on ouvre seulement la fenêtre, ça croit que ça va mourir.

C'était environ deux mois après les événements qui avaient eu lieu au
manoir de Penhoël; on était en octobre, et la température commençait à
fraîchir.

Dans le salon de l'appartement occupé par notre petite colonie à
l'hôtel des Quatre Parties du monde, le chevalier de las Matas, le
comte de Manteïra et le baron de Bibander se trouvaient réunis.

Il y avait un bon feu dans la cheminée, pour chauffer ces trois nobles
personnages, et la table qui restait dressée au milieu de la chambre
gardait les débris d'un copieux déjeuner.

Il était impossible de se méprendre: la vue seule de nos trois
gentilshommes, à part même l'accent exotique que chacun d'eux avait au
plus haut degré, suffisait pour les placer dans la classe des étrangers.

La France, en effet, a son galbe particulier, qui change suivant la
mode et le temps, mais qui tranche toujours avec les physionomies des
peuples voisins.

A l'époque où se passe notre histoire, les visages parisiens étaient
rasés soigneusement. A peine voyait-on quelques petits favoris
dessiner un étroit demi-cercle et joindre l'oreille aux ailes du nez,
qui surmontait une lèvre dépourvue de toute espèce de moustache. Les
cheveux courts se frisaient à la Titus. Donc, pour se donner un air
d'étranger, il suffisait de porter les cheveux longs et la barbe
entière.

Les cheveux de nos trois gentilshommes tombaient sur leurs épaules, et
leurs barbes eussent fait envie au Juif errant.

En leur qualité de fils de la Péninsule, le comte et le chevalier
étaient bruns comme des corbeaux; le baron Bibander, en revanche,
avait une de ces longues perruques germaniques qui ressemblent à des
quenouilles chargées de filasse.

C'étaient, en vérité, des personnages assez remarquables pour mériter
une description détaillée; mais nous avons un moyen d'abréger en disant
tout de suite au lecteur que le chevalier de las Matas, le comte de
Manteïra et le baron de Bibander étaient tout bonnement ses anciennes
connaissances Robert dit l'Américain, Blaise surnommé l'Endormeur, et
Bibandier, l'ancien chef des uhlans de Bretagne.

Les deux premiers avaient jugé à propos de se déguiser complétement
et de changer de nom, pour parer aux poursuites de la police, qui
possédait en portefeuille leurs signalements et leur histoire.

Quant à l'ancien uhlan, son cas était le même avec un danger moindre,
car il avait eu l'adresse de ne jamais compromettre en justice son beau
nom de Bibandier.

Robert et Blaise s'étaient dirigés sur Paris immédiatement après
leur expulsion du manoir. Ils laissaient derrière eux Lola, mais ils
emmenaient la pauvre Blanche que Robert avait cachée comme une proie
dans l'ancien trou de Bibandier, sur la lande de Bains. Cet enlèvement
avait lieu contre l'avis formel de l'Endormeur, qui n'aimait pas plus
aujourd'hui qu'autrefois les bouches inutiles. Mais Robert s'était
roidi dans sa résolution. Il avait son idée, et à présent, moins que
jamais, il eût consenti à se dessaisir de l'héritière de Penhoël.

A peine hors du manoir, Blaise et lui étaient redevenus, du reste, les
meilleurs amis de la terre. L'Endormeur osait à peine discuter au sujet
de Blanche, tant il avait regret, le bon garçon, de cette scène faite à
son vieux camarade dans le salon de Penhoël.

Maintenant qu'il n'y avait plus moyen de s'administrer sans partage
les vingt mille livres de rente, Blaise était tout repentir.

Robert, cependant, ne songeait même pas à lui faire un reproche. Le
triomphe les avait désunis; la défaite commune les rapprochait. Ils
avaient encore besoin l'un de l'autre et ne demandaient pas mieux qu'à
se liguer plus étroitement, pour recommencer la lutte sur de nouveaux
frais.

Robert, d'ailleurs, avait trop de choses en tête pour trouver le temps
d'entamer une vaine querelle. C'était, nous l'avons dit, une nature
admirablement organisée pour les difficultés de la lutte, mais qui
s'amollissait dans la fortune et perdait une bonne part de son audace,
à mesure que le bien conquis amenait avec soi les chances de perte.

Il fallait à l'Américain, pour exécuter ses escamotages hardis, des
poches vides et des mains libres.

En ce moment, loin de courber la tête sous le coup qui le frappait,
il se redressa plus vaillant que jamais. Les dix mille francs qu'on
lui avait jetés comme un os à ronger n'étaient qu'une première mise de
fonds pour recommencer la partie. Il se retrouvait lui-même; les idées
abondaient dans son cerveau, et ce n'était pas sans joie qu'il songeait
à cette grande mêlée parisienne où il allait se précipiter de nouveau,
armé de toutes pièces.

Dès ce premier moment, il pouvait c

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