Chacune son Rêve
by Daniel Lesueur · French · Gutenberg #44762 · 505,588 chars · public domain (US)
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Title: Chacune son Rêve
Author: Daniel Lesueur
Release date: January 26, 2014 [eBook #44762]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/44762
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CHACUNE SON RÊVE ***
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
_Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier de Hollande,
numérotés de 1 à 10._
CHACUNE SON RÊVE
OEuvres de Daniel LESUEUR
ÉDITION ELZÉVIRIENNE (Lemerre, édit.)
POÉSIES.--_Visions divines._--_Visions antiques._--_Sonnets
philosophiques._--_Sursum corda!_ 1 vol. avec portrait. 6 fr. »
LORD BYRON. (Traduction.) Tome 1er: _Heures d'oisiveté._
_Childe Harold._ 1 vol. avec portrait. 6 fr. »
Tome II: _Le Giaour._--_La Fiancée d'Abydos._--_Le
Corsaire._--_Lara_, etc. 1 vol. 6 fr. »
Tome III: _Le Siège de Corinthe._--_Parisina._--_Manfred._--_Le
Prisonnier de Chillon._--_Mazeppa_, etc. 1 vol. 6 fr. »
ÉDITION IN-18 JÉSUS (Lemerre, édit.)
MARCELLE. 1 vol. 3 fr. 50
UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50
AMOUR D'AUJOURD'HUI. 1 vol. 3 fr. 50
NÉVROSÉE. 1 vol. 3 fr. 50
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PASSION SLAVE. 1 vol. 3 fr. 50
JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 fr. 50
HAINE D'AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50
A FORCE D'AIMER. 1 vol. 3 fr. 50
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LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 fr. 50
COMÉDIENNE. 1 vol. 3 fr. 50
AU DELA DE L'AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50
L'HONNEUR D'UNE FEMME. 1 vol. 3 fr. 50
FIANCÉE D'OUTRE-MER. 1 vol. 3 fr. 50
LE COEUR CHEMINE. 1 vol. 3 fr. 50
LA FORCE DU PASSÉ. 1 vol. 3 fr. 50
_Lointaine Revanche._--L'OR SANGLANT. 1 vol. 3 fr. 50
-- -- LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 fr. 50
_Mortel secret._--LYS ROYAL. 1 vol. 3 fr. 50
-- -- LE MEURTRE D'UNE AME. 1 vol. 3 fr. 50
_Le Masque d'Amour._--LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 fr. 50
-- -- MADAME DE FERNEUSE. 1 vol. 3 fr. 50
_Calvaire de Femme._--LE FILS DE L'AMANT. 1 vol. 3 fr. 50
-- -- MADAME L'AMBASSADRICE. 1 vol. 3 fr. 50
L'ÉVOLUTION FÉMININE. 1 vol. (Lemerre, édit.) 1 fr. 50
NIETZSCHÉENNE (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
LE DROIT A LA FORCE (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
_Du Sang dans les Ténèbres._--FLAVIANA, PRINCESSE.
Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
DANIEL LESUEUR
DU SANG DANS LES TÉNÈBRES
Chacune son Rêve
[Illustration]
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET CIE, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE--6e
_Tous droits réservés_
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
Copyright 1910 by Plon-Nourrit et Cie.
CHACUNE SON RÊVE
I
MANUSCRIT DE FRANCINE
Novembre 1905.
_Je vais écrire ces choses. Je ne puis pas faire autrement. Le secret
professionnel m'interdit de les révéler à qui que ce soit au monde.
Mais ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu, ce que j'ai accompli, la
responsabilité que j'assume,--tout cela compose un fardeau trop lourd
pour ma conscience, pour mon cœur._
_Je ne suis qu'une jeune fille, isolée, désarmée, intimidée devant
la vie, malgré le titre de docteur en médecine que je viens de
conquérir._
_Oh! oui... intimidée devant la vie. Combien je la trouve
impénétrable, déconcertante, quand je la vois s'entr'ouvrir sur des
abîmes de passion, de mystère, de douleur,--peut-être de scélératesse
et de crime, comme ce qui m'en est apparu, pour s'effacer aussitôt et
à jamais devant moi. Combien elle me sera difficile à vivre, avec
la charge redoutable que j'ai assumée!_
_Il y a quelques jours à peine, j'étais encore presque insouciante,
malgré la gravité de mon destin. Ma situation d'orpheline, ma
pauvreté, mes études ardues, sans distractions, sans loisirs, sans
joie, n'avaient abattu en moi ni le courage, ni l'espérance. Je
touchais au but. Ce titre de docteur, à vingt-quatre ans, comme j'en
étais fière!... Avec ma volonté forte, dont j'éprouvais la vigueur,
ainsi qu'un champion qui fait plier et vibrer la lame de son fleuret
avant l'assaut, je ne doutais pas de l'avenir, je ne doutais pas du
succès, je ne doutais pas du bonheur._
_Mais aujourd'hui!..._
_Quoi! si vite... En quelques jours... Que dis-je?... en quelques
heures... tout s'est assombri, transformé. Quel drame ai-je traversé?
Qu'ai-je fait? Mon cœur se crispe. Une angoisse l'étreint._
_Alors, moi qui me sens faible, pour la première fois, à cause du
poids écrasant tombé soudain sur mes épaules,--moi qui n'ai personne
pour m'aider à le porter, ni mère, ni amie, ni confidente, ni fiancé,
moi qui, d'ailleurs, ne voudrais en faire partager le péril à nul
être au monde, je prends, cette nuit, dans le silence, un feuillet
blanc, que je place sous ma lampe, et qui recevra la tragique
confidence._
_Aussi bien, ne faut-il pas que tous les détails, jusqu'aux plus
insignifiants, subsistent quelque part, impérissables? Ma mémoire
peut faiblir... Et si je disparaissais brusquement!... Fixons
ici une trace de cette aventure, qui, autrement, finirait par
m'apparaître inconsistante et invraisemblable comme un rêve. Je me le
dois à moi-même. Et je le dois aussi à ce petit infortuné, qui, plus
tard, ne possédera pas de trésor plus précieux que mon témoignage._
_Ce document, je lui trouverai bien une cachette assez sûre pour
qu'on ne l'y découvre point, moi vivante, assez accessible pour qu'il
n'y reste pas scellé à jamais, si je meurs sans avoir pu en disposer._
* * * * *
_Il y a quelques soirs, je me trouvais ici, dans cette chambre,--ma
chambre d'enfant, de fillette, d'étudiante,--la chère petite chambre
de mes vacances, à Claire-Source._
_Claire-Source!... le joli nom. Il représente jusqu'à ce jour,--et
peut-être pour toujours,--la seule gaieté de mon existence. C'est la
maisonnette campagnarde de ma tante Stéphanie,--excellente vieille
fille, créature du bon Dieu, à qui je dois les petites douceurs, les
petites gâteries, la petite illusion d'un foyer, d'une famille, dont,
sans elle, j'eusse été absolument dénuée._
_Donc, je passais une quinzaine ici, prenant quelque repos après la
soutenance de ma thèse._
_Mercredi dernier (il y aura huit jours demain), j'avais déjà
souhaité le bonsoir à ma tante, et je m'apprêtais à me coucher de
bonne heure, pour lire au lit un ouvrage qui m'intéressait, lorsque
la sonnette de la grille tinta. Surprise, je sortis sur le palier,
où je rencontrai notre jeune servante, les yeux élargis d'effarement._
_--«Qu'est-ce que ça peut être, mademoiselle Francine? Je n'ose pas
descendre. J'ai peur!..._
_--En voilà une froussarde! Eh bien, venez avec moi. Il faut voir...
C'est sans doute pour quelqu'un de malade. On sait que je suis
médecin.»_
_Je prononçai le mot avec l'enfantillage d'un peu d'orgueil.
Cependant, je n'avais pas attendu mon doctorat pour donner mes soins
à tout ce petit monde villageois. Jusqu'alors mes clients rustiques
avaient respecté le repos de mes nuits. Il est vrai que leur santé à
toute épreuve ne m'eût pas fait une carrière bien occupée, ni surtout
bien fructueuse, eussé-je eu l'idée, qui ne me vint jamais, de leur
réclamer des honoraires._
_Nous descendîmes donc, Estelle et moi. Le bougeoir de jardin
tremblait aux mains de la poltronne._
_Devant notre modeste grille de bois, une auto était arrêtée: une
grande limousine, dont les phares étendaient un éventail d'éclatante
lumière, dont les vernis, les nickels miroitaient en dépit des
demi-ténèbres. Une voiture de grand luxe, à ce qu'il me sembla._
_Un homme en était descendu pour sonner. Un autre--le
chauffeur--demeurait sur le siège. Enfin, dans l'intérieur (je m'en
rendis compte presque aussitôt), se tenait une religieuse._
_--«Mademoiselle Francine?... que l'on nomme dans le pays le docteur
Francine?» me demanda l'homme avec déférence._
_Visage banal, rasé, tenue bourgeoise,--avec ce je ne sais
quoi qui décèle quand même les attitudes du service. Il me fit
l'effet d'un intendant, d'un majordome. Un peu d'accent altérait
la correction parfaite de ses paroles. Mais un accent à peine
appréciable,--provincial peut-être plutôt qu'étranger._
_--«C'est moi. Mais,»--me hâtai-je d'ajouter,--«je n'exerce pas
ici, sauf auprès des indigents. Voulez-vous l'adresse d'un de mes
confrères, à Parmain, à Beaumont?_
_--Mademoiselle, c'est pour une jeune femme en couches, près d'ici.
Elle souffre atrocement. Elle ne veut qu'une femme auprès d'elle...
Une question d'humanité. Si vous jugiez qu'une autre intervention est
nécessaire, il serait toujours temps..._
_--Mais je ne suis pas sage-femme.»_
_La religieuse, sans quitter l'auto, s'approcha de la portière._
_--«Docteur,» commença-t-elle... (Et, faut-il l'avouer? cette façon
de m'interpeller me flatta, me disposa favorablement. A quoi tiennent
nos décisions?) «Docteur... par la sainte charité chrétienne, ne
refusez pas. Il s'agit surtout d'influence morale... Je m'y connais
un peu, je ne crois pas à un cas compliqué... Mais la pauvre créature
est à bout de forces... Elle ne veut qu'une femme... D'ailleurs,
la bonté, la solidarité féminines, voilà ce qu'il nous faut... La
situation est délicate...»_
_Elle baissa encore la voix pour m'insinuer la dernière phrase._
_Cette religieuse... (Je ne reconnaissais pas du tout son ordre,
ne voyant qu'un vague paquet noir, et une étroite cornette blanche,
épinglée d'un voile également noir, dont l'ombre me dérobait
presque tout à fait son visage.) Cette religieuse, à l'intonation
papelarde, ne parvenait pas à m'émouvoir. Elle ne sentait pas ce
qu'elle disait, elle récitait une leçon. Mais quoi!... Ces femmes,
qui côtoient tant de misères, ne peuvent les partager toutes.
Celle-ci--garde-malade--était peut-être engourdie, hébétée de
veilles. Ce qu'elle proférait, machinalement, n'en était pas moins
la vérité. Une malheureuse se tordait dans les douleurs les plus
atroces qui soient, compliquées de je ne sais quelles souffrances
morales,--souffrances trop faciles à deviner des maternités
clandestines, tragiques. Elle criait après la sympathie d'une autre
femme... Non pas après les soins vulgaires d'une professionnelle de
village, mais après la fraternité compréhensive d'une âme proche
de la sienne. La pitié parla en moi. Puis, d'autres sentiments
aussi. Ne sommes-nous pas des êtres trop complexes pour qu'aucune
de nos impulsions soit simple? Nous attribuons toujours au ressort
le plus honorable le déclanchement de notre volonté. Que de causes
obscures dont nous nous plaisons à ignorer l'influence! Mais, comme
je veux ici tout dire, je dois reconnaître qu'une sorte d'attraction
romanesque s'ajouta, pour me décider, à l'entrain généreux. La mise
en scène nocturne, l'élégance de la voiture, le roman qui me serait
divulgué, le choix qu'on faisait de moi, la confiance qu'on me
témoignait, même ce qu'il y avait d'un peu hasardeux à partir ainsi
dans les ténèbres, vers le mystère,--tout eut sa part dans la légère
exaltation où s'échauffa définitivement mon zèle secourable._
_--«Soit!... Un instant... Estelle, cherchez-moi vite mon manteau de
voyage, ma trousse, et une écharpe pour jeter sur ma tête.»_
_Lorsqu'elle revint avec ces objets, je lui enjoignis de prévenir ma
tante._
_--«Allons-nous loin?» demandai-je._
_--«Trois quarts d'heure d'ici. Que Mademoiselle ne se préoccupe de
rien. L'auto sera à ses ordres pour le retour._
_--Vous entendez, Estelle, dites bien à ma tante qu'elle ne s'inquiète
pas.»_
_Enveloppée dans mon grand manteau, l'écharpe de gaze posée sur mes
cheveux, je montai dans la voiture._
_Comment!... l'individu que j'avais pris pour un intendant m'y
suivait!... Cela ne me plut guère. Qu'il fût venu à l'intérieur
de la limousine avec l'infirmière, soit. Mais maintenant que nous
étions deux femmes (mon inconscient seul ajoutait:--«dont madame le
docteur Francine»), il aurait pu s'asseoir à côté du chauffeur. La
température même ne lui aurait pas rendu trop pénible ce devoir de
respect. Car la nuit de novembre était tiède._
_J'abaissai la vitre à côté de moi. Un air moite, humide, mais sans
pluie, me caressa le visage._
_Je voulus demander quelques renseignements sur l'état de la personne
à qui je portais mes soins, mais songeant que j'aurais tout le
temps, je laissai ma pensée s'évader au dehors, dans l'enchantement
triste de la nuit._
_Une vague clarté tombait du ciel sur de grands espaces obscurs. Comme
nous filions à toute vitesse vers Persan, c'était, de part et d'autre
de la route, la morne étendue des champs de betteraves, cultivées
pour les raffineries. Bientôt commença la petite cité ouvrière.
Quelle muette résignation, dans les ténèbres pâles, de toutes ces
humbles maisonnettes pareilles, avec leur unique porte, leur unique
fenêtre, leur échelle de poules montant à l'unique étage, dans le
carré de leur jardinet! Quel silence!... quel lourd sommeil!...
L'auto jetait sur chaque pauvre façade close le regard brutal de
ses phares. Et mon cœur se serrait,--comme à l'hôpital, quand le
chef de service, découvrant devant nous quelque tare humaine, sur un
pauvre corps de misère, y projette sa science et nous instruit, sans
se soucier des pudeurs et des épouvantes que brutalise l'impitoyable
clarté._
_Nous passâmes l'Oise sur le pont de Beaumont. La côte fut montée,
la petite ville traversée en un éclair. Encore une route à travers
champs. Puis nous pénétrâmes dans la forêt de Carnelle._
_Un imperceptible frisson me traversa. Ici, la vraie obscurité, la
vraie solitude, le sourd abîme où nul cri ne serait entendu. Et j'y
étais seule, avec des gens que je ne connaissais pas._
_La présence de la religieuse me rassurait. Je me tournai vers elle
pour lui poser enfin les questions nécessaires._
_L'intérieur de l'auto n'étant pas éclairé, je distinguais très
vaguement les physionomies de mes compagnons de route. Et je les
avais si peu, si mal vues, dans une si hésitante perplexité, que je
ne les imaginais pas davantage._
_--«Ma sœur,» commençai-je à voix basse, «voudriez-vous me donner
quelques indications sur la personne auprès de qui vous me conduisez?
Elle est jeune, m'avez-vous dit, très jeune?_
_--Vous en jugerez._
_--Vous ne savez pas son âge!... Est-elle primipare?» (Mais,
interprétant aussitôt le terme scientifique): «Est-ce son premier
enfant?»_
_L'infirmière ne répondit pas. Elle s'agita un peu. Et il me sembla,
au mouvement de sa jambe contre la mienne, qu'elle avançait le pied
pour chercher celui de l'homme placé en face de nous sur un des
strapontins. Comme s'il eût attendu le signal, cet individu prit la
parole:_
_--«Mademoiselle,» me dit-il,--toujours avec le même ton déférent--«ne
vous alarmez pas. Madame la religieuse ici présente vous jurera,
comme je vous le jure moi-même, que vous n'avez rien à craindre.»_
_Cet exorde ne laissa pas que de m'impressionner fort désagréablement.
Mais j'étais en pleine forêt nocturne, dans une auto qui faisait du
quatre-vingts à l'heure. Inutile, par conséquent, de bouger ou de
crier. Je ne fis ni l'un ni l'autre._
_Ce fut la religieuse qui continua. Sa voix onctueuse me parut plus
inquiétante._
_--«Vous comprendrez, docteur. Vous ne nous en voudrez pas. La
naissance à laquelle vous allez aider doit être entourée du plus
profond mystère. Des malheurs effroyables seraient le résultat d'une
indiscrétion, même la moindre. Vous nous permettrez donc, avant notre
sortie de cette forêt, de vous bander les yeux._
_--Jamais!... Comment!...» m'écriai-je, révoltée. «Et le secret
professionnel?... J'y suis astreinte sur l'honneur. Ose-t-on supposer
que j'y faillirais?_
_--Certes, non... mais enfin..._
_--L'intérêt même m'y oblige, voyons...» ajoutai-je. «Un médecin qui
ne s'y tiendrait pas scrupuleusement ruinerait sa carrière.»_
_Vains arguments. Mes compagnons ne m'écoutaient pas, plaçant un
ou deux mots d'aquiescement vague pour mieux saisir l'opportunité
de leur action. Encore une fois, je crus surprendre un échange
de gestes, comme un signal. Aussitôt une étoffe opaque s'enroula
autour de ma tête, me couvrant le visage, si étroitement que je crus
suffoquer._
_Quelle terreur!... Ces gens voulaient m'étouffer. J'allais mourir...
Mais non. L'un d'eux dit à l'autre:_
_--«Je tiens bien. Tu peux dégager la bouche.»_
_Ce tutoiement me frappa. Surtout, lorsque, avec une respiration plus
libre, me revint la faculté d'observer, alors que le son de cette
phrase persistait dans mon oreille._
_C'était la religieuse qui avait parlé. Du moins, j'en eus
l'impression, bien que la voix, moins contenue, eut pris tout à coup
une rudesse masculine. La main qui me tenait le bras de son côté
possédait une vigueur plutôt singulière pour une femme. Depuis cet
instant, je suis demeurée persuadée que la soi-disant porteuse de
cornette était un homme. Cependant je n'en eus pas d'autre preuve.
Après tout, il existe d'assez robustes paysannes, qu'elles aient ou
non droit à l'habit monastique, pour avoir rempli cette méchante
mission avec une semblable énergie._
_L'individu assis sur le strapontin me serrait l'autre bras dans
un étau non moins solide. En même temps, il tordait et maintenait
l'étoffe dont j'étais aveuglée. Pour avoir plus de force, et mieux
prévenir tout mouvement de ma part, il se penchait sur moi jusqu'à
me toucher de sa poitrine, tandis que ses genoux captaient rudement
les miens. La fureur et l'écœurement de ce contact m'affolaient. Ces
violences physiques sur ma personne me faisaient bouillir le sang.
Mais que dire?... que faire?... Ils étaient les plus forts. Et, dans
l'angoisse de ces intolérables minutes, je n'avais qu'un espoir:
c'est qu'ils ne m'eussent pas menti. La fin de cette horrible course
serait-elle vraiment ce qu'ils m'avaient annoncé? Plût au ciel!...
Aveuglée, oppressée, impuissante, éperdue, je me sentais rouler dans
un abîme d'effroi. Et ce n'était pas la mort que je craignais le
plus._
_Combien de temps cela dura-t-il? A quelle distance de la forêt de
Carnelle s'arrêta l'auto? Dans quelle direction avait-elle roulé, à
cette allure vertigineuse,--unique indice qu'il me fût possible de
percevoir? Je l'ignore. Je l'ignorerai probablement toujours. A quoi
servirait de risquer même une appréciation? La voiture eût viré pour
retourner d'où nous venions, que je ne m'en serais pas aperçue. Quant
à la durée, nous ne l'estimons qu'à la mesure de nos sensations. Ce
qui me sembla d'interminables heures n'était peut-être que de rapides
minutes._
_Lorsque l'auto eut stoppé, les bras qui me maintenaient ne
desserrèrent pas leur étreinte. Au contraire, il me parut que
d'autres arrivaient à l'aide pour m'entourer, me traîner ou me
porter. Car, bien qu'on m'eût d'abord posé les pieds à terre, je ne
crois pas m'en être servie ensuite, pour gravir les perrons et les
étages dont je dus faire, plus ou moins volontairement, l'ascension._
_Lorsqu'on m'enleva l'espèce de casque d'étoffe sous lequel je ne
différenciais même pas la lumière de l'obscurité, je demeurai un
instant éblouie._
_La terreur ayant fini par l'emporter chez moi sur l'indignation, mon
premier mouvement ne fut pas pour protester contre le traitement
subi. J'essayai de constater où je me trouvais et ce qui m'y
attendait. L'intervalle que mirent mes yeux meurtris et clignotants
à recouvrer la netteté de leur vision, suffit pour que ceux que
j'appellerai mes ravisseurs s'esquivassent. Ni l'homme que j'avais
pris pour un intendant, ni la religieuse--fausse ou vraie--ne se
trouvaient dans la chambre dont mon regard faisait le tour._
_Cette chambre, largement éclairée à l'électricité, vaste et haute,
voûtée dans le style gothique, avec des arcs-doubleaux, avait
trois fenêtres, closes de volets intérieurs, et deux portes,
fermées,--peut-être à clef. Elle me fit un effet contradictoire,
d'opulence et de délabrement. Par ses proportions, par son décor
architectural, elle décelait une demeure plutôt somptueuse, un
château sans doute. Mais est-ce qu'une armée pillarde avait passé par
là? Les rideaux, les tapis, les tableaux, le mobilier manquaient. Les
murs étaient nus._
_Je consigne tout de suite une réflexion dont je ne m'avisai que plus
tard: c'est qu'on avait dû démeubler cette pièce lorsqu'il devint
indispensable d'y introduire un docteur,--pour que cet étranger n'en
gardât aucun souvenir distinct et caractéristique. A moins que ce ne
fût une précaution d'hygiène, pour établir autour de l'accouchée un
milieu aseptique,--ainsi que j'en jugeai au premier abord._
_Il y avait, naturellement, les objets essentiels. Avant tout, le
lit. Un lit quelconque, en bois sombre, assez large et sans aucune
draperie. Puis, une grande table, couverte d'objets de toilette ou de
pharmacie, et des chaises fort ordinaires._
_Du lit s'échappait une plainte faible et continue, sans qu'on pût
discerner le pauvre être qui gémissait ainsi. Cette plainte exhalait
tant de souffrance découragée, qu'elle me perça le cœur._
_A côté du lit, en face de moi, une femme se tenait debout._
_Si rapides qu'eussent été ces constatations, elles venaient après
une autre qui frappait aussi désagréablement mes sens que ma pensée.
Une odeur de chloroforme saturait l'atmosphère. Moi qui venais de
suffoquer à demi sous mon bandeau, je ne pus supporter l'asphyxiante
impression. En même temps, je m'en alarmai comme médecin._
_--«De l'air... Il faut de l'air, ici,» m'écriai-je._
_La personne qui se trouvait près du lit ayant fait une espèce de
geste vague,--plutôt négatif,--je me dirigeai résolument vers une
des fenêtres, pour l'ouvrir moi-même. Les volets pleins qui s'y
appliquaient à l'intérieur résistèrent à tous mes efforts. Il en fut
de même aux deux autres croisées. Munis d'une fermeture hermétique,
ils ne bougèrent pas plus que le mur même. Cette constatation
m'incita à tâter les serrures des portes. Les portes étaient closes
aussi solidement que les volets._
_L'inquiétante impression ramena ma main, meurtrie par la lutte, vers
une petite sacoche suspendue à ma ceinture, où j'avais eu soin de
placer, ce soir-là, comme toujours pour mes sorties nocturnes, un
revolver,--d'ailleurs minuscule et peu redoutable, un revolver-bijou.
Je possédais toujours la sacoche, mais on en avait enlevé le
revolver,--fort adroitement, je dois le dire, je ne m'en étais pas
aperçue. Une exclamation indignée m'échappa._
_--«Où suis-je?» m'écriai-je, presque avec fureur, en revenant vers la
femme immobile. «Quel est ce guet-apens?_
_--Chut!...» fit-elle, posant un doigt sur ses lèvres, et me désignant
la forme torturée qui se convulsait sous les couvertures._
_Étrange chose... Extraordinaire instant._
_La femme... (une créature assez jeune, insignifiante, la
silhouette enveloppée d'une blouse d'infirmière)... son expression
soumise et irresponsable, son geste de compassion profonde, sa
mimique instinctive, mais vraiment sublime, qui semblait dire:
«Qu'importe!... Voici de la douleur, et le reste n'est rien...» Ceci
me bouleversa, me transforma, me fit tout oublier. Une voix secrète
me suggéra: «Tu es médecin... agis... soulage.» Le lieu où j'étais,
ce que j'y pouvais craindre, la violence qui m'avait été faite,--tout
disparut, la peur aussi bien que la colère, la curiosité comme la
volonté d'observation. Il ne me resta que l'exaltation du devoir
professionnel et la pitié._
_Je me penchai vers le lit--sans même arrêter longtemps mes regards
sur cette femme, qui n'avait pas encore prononcé un mot, et dont la
seule attitude venait de m'impressionner jusqu'à changer mon état
d'âme. En écartant le drap, je compris pourquoi je n'avais pas encore
pu distinguer qui s'y trouvait._
_La personne qui gisait là portait une sorte de serre-tête, comme ceux
qui cachent le front et les cheveux des nonnes, sous la cornette.
Ce linge blanc sur l'oreiller blanc, et qu'un système compliqué de
rubans fixait à une robe de nuit à grande collerette pierrot où
s'engloutissaient le menton et les oreilles, ne formait qu'une seule
masse d'où émergeait bien peu de visage. Et ce peu de visage n'était
guère moins blanc que le reste. La seule couleur différente--je ne le
sus pas tout de suite--était celle des prunelles. Elles me parurent,
quand je les vis, très sombres, d'un brun velouté, peut-être
noires. Pour le moment, les paupières les recouvraient. Ces paupières
abaissaient sur les joues une frange de cils tellement courte et
régulière qu'elle devait avoir été rognée avec des ciseaux, pour que
l'expression des yeux devînt ainsi méconnaissable. Dans le même but,
assurément, les sourcils avaient été rasés. Bien que la complexion
fût d'une brune, je ne pouvais préjuger de la nuance des cheveux,--du
moins de la nuance qu'adoptait cette jeune femme pour sa chevelure,
étant données les fantaisies de coloration et de décoloration que
l'art capillaire facilite._
_Comment la reconnaître jamais?_
_Ce masque blêmi, sans expression, sans parure, dénué de sourcils,
presque de cils, étroitement encadré de ces blancheurs de linceul,
qui sait?... Dans l'éclat de la santé, de la vie, de la joie,
avec la grâce d'une coiffure seyante, c'était peut-être une image
de séduction. Des cœurs passionnés l'évoquaient peut-être en se
consumant de désir._
_Hélas!..._
_Les traits me parurent délicats, réguliers. La distinction se
marquait au galbe allongé de l'ovale, à je ne sais quoi de fin et
de fier, qui subsistait malgré cet affreux appareil, et malgré les
crispations de souffrance. Elle se décela également à l'élégance des
attaches et des mains, lorsque je poursuivis l'examen de ce pauvre
corps labouré par de terribles douleurs. Mais la disproportion des
jambes et des pieds me frappa. Les muscles des jambes surtout, bien
que d'un dessin remarquablement pur, ne se rapportaient pas, par
leur développement et leur fermeté, à la gracilité fluette des bras.
On aurait dit qu'une gymnastique spéciale avait exercé les unes sans
jamais faire travailler les autres. Mais la nature offre souvent,
sinon toujours, cette espèce d'inachèvement ou de désharmonie, qui
force les sculpteurs à faire poser plusieurs modèles pour obtenir un
type complet de perfection plastique._
_Un fait certain, c'est que j'avais sous les yeux une très jeune
créature._
_L'état qu'elle présentait à un examen médical fût resté
incompréhensible si l'odeur du chloroforme répandue dans la chambre
ne l'eût expliqué. L'influence de cet anesthésique, administré à une
dose déraisonnable, imprudente--sinon criminelle--suffisait à la
rendre inconsciente et à paralyser presque entièrement le travail de
la maternité,--du moins le travail volontaire, celui où l'organisme
se détermine sous l'éperon de la douleur._
_Inconsciente, elle l'était. Mais non insensible. Sa chair torturée
gémissait,--plaintif gémissement qui déchirait le cœur. Et, sans
doute, à cette lamentation physique, se mêlait le cri d'une détresse
obscure... Mais le cerveau ne discernait plus, ne répartissait plus
la part cruelle des fibres saignantes, et l'autre part,--plus cruelle
peut-être, de l'âme angoissée._
_--«Qu'a-t-on fait!...» murmurai-je. «Sans l'intervention du
chloroforme, tout se fût passé normalement. Tandis qu'à présent le
pire est à craindre. Qui a osé appliquer ce stupéfiant avec une
prodigalité si coupable?»_
_Je levai les yeux vers l'infirmière. Non pour une réponse positive à
ma question, mais pour un éclaircissement quelconque, dont je pusse
tirer parti._
_Elle me considérait avec anxiété, sans répondre. Et comme je lui
dis encore quelques mots, renforcés par toute l'autorité dont
j'étais capable, en appelant à sa conscience pour me venir en
aide, elle finit par proférer des sons qui me furent totalement
incompréhensibles. Elle parlait une langue sans aucun rapport
avec celles que j'avais jamais entendues. Je ne rencontrai aucune
syllabe familière dans ce que me dit cette femme. Pourtant elle
parut ensuite comprendre certains ordres que je lui donnai, certains
noms d'objets que je la priai de me passer, lorsqu'elle s'appliqua,
sous ma direction, à joindre aux miens ses efforts pour sauver la
malheureuse jeune mère et son enfant. Jouait-elle un rôle imposé?
Était-ce réellement une étrangère assez fraîchement débarquée de son
pays pour ne pas connaître un seul mot de français? Que sais-je? Pour
moi, dans le drame, elle n'était qu'une comparse très inférieure. La
chance voulut qu'elle eût une sensibilité compatissante, beaucoup
de bonne volonté, des gestes précis et agiles. Grâce à cette triple
disposition, elle coopéra très efficacement à l'œuvre de salut que
je m'efforçai d'accomplir, et dont, à certaines minutes, j'eus lieu
de désespérer._
_Combien dura cette œuvre? Pendant combien d'heures cette inconnue
et moi disputâmes-nous à la mort l'autre inconnue,--presque cadavre
par la rigidité effrayante,--et appelâmes-nous désespérément à la
vie l'infortuné petit être, qui faillit avoir pour tombeau le sein
glacé où toute palpitation s'éteignait? Je ne sus pas quand la nuit
fit place au jour. Si l'aube grise de novembre filtra par quelque
interstice des volets, je ne m'en aperçus pas. L'électricité nous
éclairait abondamment._
_Par bonheur, rien ne me manqua de tout ce qui pouvait être nécessaire
aux soins spéciaux que je prodiguai. Ma trousse était complète. Et,
pour ce qu'elle ne fournissait pas, je le trouvai là, sur cette
table, où s'étalait tout un appareil d'infirmerie. La garde me
préparait tout, en personne d'expérience. C'était elle, probablement,
qui s'était munie de si prévoyante façon._
_Nous n'en pouvions plus, ni elle, ni moi, lorsque l'enfant vint au
monde. J'évaluai plus tard, à peu près, la durée de notre effort,
de notre veille, de notre jeûne, et je ne m'étonnai plus de notre
excessive fatigue. Nous n'avions rien pris que du café très fort,
bien qu'une religieuse (une véritable, cette fois, ou celle de la
voiture?... je n'y fis pas attention) fût venue à deux reprises nous
apporter un plateau chargé d'aliments._
_Enfin, nous entendîmes crier, respirer, ce bébé, que j'accueillis
dans le monde avec une pitié infinie._
_C'était donc moi qui lui offrais le premier sourire de tendresse!...
Moi, si éloignée de son destin, amenée de force en cette chambre où
il naissait,--moi qui ne savais rien de lui, sinon qu'il entrait dans
la vie sous de bien lugubres auspices._
_Sa mère n'avait pas conscience qu'il fût là. Les yeux clos,
peut-être pour toujours, elle ignorait l'orgueil et la joie de
posséder un fils. L'appellerait-elle jamais de ce nom?... Si la mort
ne l'en privait pas,--comme cela paraissait probable (la malheureuse
n'avait plus que le souffle!...)--quelque fatalité terrible lui
arracherait ce trésor._
_Quel dommage! Il était si beau, ce nouveau-né! Robuste, solide, bien
constitué, le petit gaillard ne demandait qu'à vivre. Un peu noir de
suffocation à la première minute, il eut vite fait de mettre en jeu
ses poumons--ce qui nous valut quelques bons cris bien perçants, et
ce qui éclaircit aussitôt son mignon visage._
_Je mis un baiser sur ce petit front._
_--«Pauvre enfant!» murmurai-je. «Au moins quelqu'un t'aura souhaité
la bienvenue. Et tu n'auras pas tout à fait été dépourvu de caresses
à ton premier jour._
_--Ainsi, c'est un garçon,» dit une voix d'homme._
_Je tressaillis de saisissement._
_Depuis que l'infirmière, après avoir lavé l'enfant, me l'avait mis
dans les bras pour s'occuper de la mère, je m'étais assise, accablée.
La réaction s'opérait en moi, après tant d'émotions et d'efforts.
Peut-être une demi-torpeur m'engourdissait-elle. Certainement,
quelque chose m'avait échappé. Je ne saurais affirmer maintenant
rien de net sur l'entrée de cet homme. Ma compagne lui avait-elle
envoyé un message, un signal? S'était-elle absentée pour le prévenir?
Les cris de l'enfant l'avaient-ils attiré? Comment n'avais-je pas
entendu, ni vu, qu'une porte s'ouvrait? Autant de questions
insolubles, et, d'ailleurs, sans intérêt._
_Mais quel sursaut lorsque cette voix mâle me frappa! Je levai les
yeux._
_Un personnage de très haute taille, de forte carrure, s'approchait,
se penchait curieusement. Son désir de voir était si manifeste, que,
d'un geste machinal, je soulevai vers lui le nouveau-né. Du moins,
mes mains firent ce geste. Ma pensée n'y prit point part. Elle se
tendait toute, et mes yeux aussi, dans une application intense, pour
observer l'homme et pour garder de lui quelque trait._
_Un masque lui couvrait le visage, emprunté sans doute à un
accoutrement d'automobiliste. Les yeux disparaissaient derrière le
miroitement des verres, et une espèce de bavolet tombait plus bas que
le menton. Je ne puis donc signaler que sa taille presque colossale.
Sa tenue était quelconque. Un costume de sortie, non pas un négligé
d'intérieur. Il parlait le français avec pureté, sans accent.
J'étudiai ses mains,--soignées, sans physionomie caractéristique, et
dépourvues de bagues._
_--«Vous êtes le père?» demandai-je._
_Sans avoir eu l'air d'entendre la question, il me parla:_
_--«Grâce à vous,» dit-il, «cette femme et cet enfant sont sauvés..._
_--L'enfant,» soulignai-je._
_--«L'enfant seulement?» questionna-t-il avec un accent d'inquiétude._
_--«Je le crains. On a commis un vrai crime en employant le
chloroforme comme on l'a fait. Cette pauvre jeune femme...»_
_Il se détourna, fit un pas vers le lit, puis engagea un colloque avec
l'infirmière, dans la langue de celle-ci. Au bout d'un moment, il
revint à moi, et, sans plus me parler de l'accouchée, il reprit:_
_--«On va vous reconduire, mademoiselle, avec les mêmes précautions
qu'on a prises pour vous amener. Je m'excuse de ce qu'elles ont de
désagréable pour vous, mais... impossible autrement._
_--Je ne veux pas qu'on me touche!» m'écriai-je avec véhémence. «Je me
banderai les yeux. Qu'on s'en assure! Mais, au nom du ciel, si vous
êtes le maître ici, empêchez que des valets offensent une femme si
indignement.»_
_Pendant que je débitais ceci d'une haleine, l'homme, sans s'émouvoir,
sortit un portefeuille de sa jaquette, l'ouvrit, en tira une liasse
de billets de banque:_
_--«Mademoiselle... permettez-moi... Ce n'est qu'une juste
rémunération..._
_--Non, monsieur._
_--Cependant..._
_--Non, monsieur._
_--Mais... des honoraires..._
_--Ce ne sont pas des honoraires. C'est le prix d'une complicité. Je
ne sais laquelle. L'ignorant... je n'accepte pas._
_--Vous avez donné vos soins à Madame._
_--Comme je les lui aurais donnés au bord d'une route, dans une salle
d'hôpital... Non, monsieur, gardez votre argent... Comme vous
gardez votre masque.»_
_Il se mit à rire... Un rire qui me fit un peu peur._
_Du lit vint un long soupir. Puis des mots balbutiés... des mots
d'hallucination sans doute... Je ne les saisis pas._
_--«Prenez garde,» repris-je. «Le moindre bruit l'agite. Et si la
fièvre s'en mêle...»_
_Il baissa la voix._
_--«Il faut pourtant que vous m'écoutiez, mademoiselle. Je ne puis
vous parler ailleurs. Vous ne sortirez d'ici que comme vous y êtes
entrée._
_--Qu'avez-vous à me dire?_
_--Ceci: je suis le maître de mon secret, et je n'entends pas qu'on
s'en mêle. Une indiscrétion vous coûterait cher._
_--Je suis mieux tenue que par vos menaces, monsieur. Par mon honneur
professionnel._
_--Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez jamais de ce que
vous avez vu ici._
_--Je n'ai rien vu... qu'un enfantement pénible, et singulièrement
compromis par une application intempestive de chloroforme._
_--Silence!...»_
_Je me tus. Lui aussi._
_J'avais remis le nouveau-né à la garde. Elle l'habillait,
l'emmaillotait avec de grandes précautions. L'homme jeta un coup
d'œil de son côté, puis reprit, non sans hésitation, et tellement
bas que je l'entendis à peine:_
_--«Cet enfant... Il doit disparaître.»_
_Comme pour arrêter mon mouvement de révolte, il me saisit le poignet._
_--«On ne lui fera aucun mal. Je ne pourrais en souffrir la pensée.
Mais on l'abandonnera. Voulez-vous le remettre à l'Assistance?_
_--Moi!_
_--Je vous connais, mademoiselle. C'est à bon escient que je vous ai
choisie. Si vous l'emportez, je serai tranquille pour son existence.
Autrement, ce sera le hasard du grand chemin, le seuil d'une
église... la borne. Il m'en coûterait._
_--Quelle infamie!_
_--Ne jugez donc pas ce que vous ignorez._
_--Je n'ignore pas que vous êtes un père infâme._
_--C'est là que vous jugez à faux, précisément.»_
_Un éclair me traversa l'esprit. Cet homme pouvait être le mari sans
être le père. Il se vengeait. Atroce vengeance!_
_--«Vous volez un enfant à sa mère. Peut-on commettre un crime plus
abominable!_
_--J'ai fait venir un médecin, non un confesseur,» ricana-t-il. «Oui
ou non, emportez-vous ce petit? ou bien l'exposera-t-on?...»_
_Je regardai le feu de bois, qui n'avait cessé de brûler dans la
cheminée. Au dehors, c'était novembre... Un frisson courut dans mes
veines._
_--«J'emporte l'enfant,» déclarai-je._
_--«Pour le remettre à l'Assistance?_
_--Qu'en puis-je faire d'autre, hélas? Je suis une jeune fille... et
sans fortune._
_--C'est bien sur cela que j'ai compté. Cependant, voulez-vous me
jurer?..._
_--Je le jure._
_--Sur toutes vos chances de bonheur en ce monde._
_--Sur toutes mes chances de bonheur! Ce n'est pas un fameux serment._
_--Alors... sur votre vie._
_--Oh! sur ma vie aussi... tant que vous voudrez. Donnez-moi ce pauvre
être, et que je parte d'ici! Grands dieux!... que je parte d'ici!...»_
_Une lassitude, un dégoût, une horreur sans nom. J'avais le sentiment
d'être, non la victime, mais la complice, d'une machination odieuse.
Et pourtant... Que pouvais-je?_
_Avant de s'éloigner, l'inconnu essaya encore de me faire accepter les
billets de banque. Je les repoussai avec plus d'écœurement que la
première fois._
_A peine avait-il quitté la chambre, que des gens s'y précipitèrent.
Je fus saisie. Un voile m'enveloppa la tête. Mais je me débattis si
violemment, et avec un tel cri, qu'une espèce de désarroi rompit
l'effort de mes agresseurs. J'en profitai pour m'élancer vers
l'infirmière et pour lui enlever l'enfant._
_--«Qu'on le laisse, au moins,» criai-je, «recevoir un baiser de sa
mère!»_
_Ceux qui étaient là comprirent-ils? Eurent-ils pitié? Je ne sais.
Mais ils m'accordèrent le temps de porter le petit être contre les
lèvres de celle qui l'avait si tragiquement mis au monde._
_La malheureuse eut alors,--chose extraordinaire,--comme un éclair
de conscience. Peut-être le cri que j'avais jeté,--sans en modérer
l'accent, cette fois,--venait-il de l'arracher à l'anéantissement de
sa faiblesse et à la torpeur du stupéfiant, dont l'action n'était
pas encore dissipée. Je rencontrai ses yeux ouverts,--un lucide,
un poignant regard. Deux larges prunelles d'ombre. L'absence de
sourcils, et presque de cils, les rendaient effarées, hagardes. Elle
les fixa d'abord sur moi, puis sur son fils. Que discerna-t-elle?
Quelle suprême anxiété réveilla sa pauvre âme? Un balbutiement
s'échappa de sa bouche, lorsque j'en détachai la petite tête de son
enfant. Penchée sur elle, j'entendis très distinctement ce nom répété
à deux ou trois reprises:_
_--«Serge... Serge...»_
_Puis, plus clairement encore:_
_--«Mon Serge adoré!...»_
_Ce fut tout. Car les assistants, s'apercevant qu'elle parlait, se
doutant, à mon attitude, que j'épiais avec ardeur les paroles qui lui
échappaient, mirent à cette scène la fin la plus brutale. Étouffée,
aveuglée, entraînée, je ne pressentis même pas ce qu'était devenu
l'enfant. Mon impression fut qu'on me l'enlevait pour tout de bon. La
crainte que j'eusse recueilli la clef de cette énigme changeait sans
doute à mon égard les dispositions prises._
_Un regret m'effleura le cœur. Et tandis qu'on m'installait,--sous
bonne garde et solidement tenue,--dans une voiture (sans doute l'auto
du premier voyage), je n'avais qu'une sensation: le froid soudain
sur ma poitrine à la place vide du petit corps tiède que j'y avais
pressé._
_--«Oh!» me disais-je, avec un chagrin qui me surprenait moi-même,
«que va-t-on faire de cet innocent, puisqu'on renonce à me le
confier?»_
_Le retour fut pareil à la dernière partie de l'aller. Je ne pus ni
bouger, ni rien voir. Toutefois, je perçus, sous mon bandeau, qu'il
faisait jour._
_«La nuit a été longue. C'est le matin,» pensais-je._
_Cette clarté--très vague pour moi--au lieu de s'aviver, diminua.
L'entrée de la forêt, sans doute, ou la gêne de ces étoffes
enroulées, dont ma vision s'offusquait. Aucune lueur ne revint. Au
contraire, les ténèbres s'épaissirent. J'en fus troublée. Je ne
concevais pas ce que je devais constater tout à l'heure: le jour
avait passé. Le crépuscule, puis la nuit, lui succédaient._
_Encore une fois, il me fut impossible, même approximativement,
d'évaluer la distance parcourue._
_Le moment vint où l'auto s'arrêta._
_On m'en sortit, paralysée, engourdie d'avoir été maintenue longtemps
immobile. On me fit asseoir. Et j'attendais qu'enfin on dégageât ma
tête, lorsque j'entendis le roulement de l'auto qui repartait à toute
vitesse. Aussi rapidement qu'il me fut possible j'arrachai l'étoffe
qui m'aveuglait. J'y parvins, non sans peine. Il me fallut plus de
temps encore pour me reconnaître, pour identifier le lieu où l'on
m'avait amenée._
_La nuit était profonde, l'heure devait être avancée. Un grand
silence régnait sur la campagne. Le bruit même de l'auto ne me
parvenait plus. Personne autour de moi._
_D'abord, j'avais cru être assise sur un banc. Puis mes yeux,
s'habituant à l'obscurité, distinguèrent autour de moi des masses
blanchâtres. Je me rappelai avoir remarqué, non loin de notre maison,
des blocs de pierre, matériaux de construction, dont la disposition
s'évoqua devant ces formes identiques. Mais n'était-ce pas près d'un
terrain déjà enclos d'une grille?_
_Je me retournai. Voici la pâleur régulière du mur... les raies noires
des barreaux... Alors je me trouvais à deux pas de Claire-Source!_
_Avant de me lever, je tâtai de la main près de moi, car j'avais cru
me rendre compte qu'on y déposait ma trousse. Mes doigts en palpèrent
le cuir... Puis... qu'était-ce? Un paquet assez gros, plus moelleux.
Une petite plainte faible, sourde... Mon oreille se tendit. Mes mains
tremblantes s'avancèrent... Étrange émotion... Je ne respirai plus...
Si l'enfant n'avait pas été là, j'eusse éprouvé une déception atroce._
_Mais il y était. Je serrai contre mon cœur cette vague chose
emmaillotée, ce petit être, plus seul au monde que je n'étais seule
dans la grande nuit, dans le grand silence, formidable, solennel._
_Un souffle passa sur nous. Les branches nues des bois craquèrent..._
_Comment dire l'exaltation, la mélancolie d'une telle minute?... Une
révélation terrible des profondeurs perverses de la vie venait de
bouleverser ma jeunesse. Mon corps brisé de fatigue n'était pas
moins endolori que mon âme. La nuit de novembre, sinistre, sans
lune, que j'affrontais seule pour la première fois, me sembla pleine
d'épouvante. Ivre de tristesse, j'appuyai davantage sur mon cœur
l'enfant... l'enfant rejeté, inconnu. Le regard de sa mère, le seul
regard lucide de cette infortunée, le seul regard qu'elle poserait
jamais sur son fils, me perça de nouveau. Mes sanglots éclatèrent. Je
crois encore les entendre s'élever, sans écho, dans la dure nuit._
_--«Petit enfant... petit enfant...» murmurai-je. «Je t'aimerai,
moi!... Je t'aimerai. Ils me tueront s'ils veulent... Je ne
t'abandonnerai pas.»_
II
VERS LA MORT
C'est en terminant cette première partie des confidences de
Francine, que Raymond Delchaume fit arrêter l'auto en pleine forêt
de l'Isle-Adam. Le décor s'harmonisait avec la poignante lecture. Le
soir d'octobre enténébrait les espaces peuplés d'arbres. Déjà, sous
les futaies, le crépuscule devenait de la nuit. Au-dessus de la large
route, un peu de clarté pleuvait encore du ciel gris perle. A cette
clarté défaillante, Raymond, dans la voiture découverte, s'était
arraché les yeux pour lire, pour lire encore...
Maintenant, il savait.
Qu'importait le reste? Il le connaissait, le dénouement effroyable.
Il avait reçu dans ses bras sa femme, sa toute jeune femme,--trois
ans, mon Dieu!... après cette sinistre aventure,--lorsqu'elle
rentra au nid de leur amour, éperdue, ensanglantée, mourante... Oh!
l'agonie presque muette... Les lèvres qui n'osaient parler,--dans
la crainte (il le comprenait maintenant) de l'exposer au même sort.
Et les yeux... ces pauvres yeux, avec leur prière désespérée.
Quelle torture, le mystère de cette fin atroce! Enfin le voici donc
dévoilé!...
Ce qui montait du cœur de Raymond, ce qu'il devait à cette morte
innocente, à cette martyre, c'était le cri de délivrance, de
justification. Sa poitrine en éclatait. Comment ne l'eût-il pas
jeté à l'univers, ce cri, à la Nature, à la forêt recueillie, aux
premières étoiles... Voilà pourquoi il sauta sur le chemin, renvoyant
la voiture, lui faisant prendre de l'avance, haletant du désir
d'être seul. Et voilà pourquoi, lorsque se fut éteint le roulement
de la machine, lorsque la lueur des phares se fut dissoute dans les
ténèbres, le jeune homme tomba sur les genoux, et cria, fou d'une
joie plus déchirante que la douleur:
--«Francine!... ma Francine, à moi... toute à moi... Ce n'est pas ton
enfant!... ce n'est pas ton enfant!... ce n'est pas ton enfant!...»
«Ah!» soupirait-il ensuite,--balbutiant, parlant à mots décousus,
à voix haute, comme un insensé, tandis qu'il marchait sur la
route pâle, entre les profondeurs baignées de ténèbres,--«ah! ma
Francine... ah! bien-aimée... du moins je n'ai pas douté de toi,
de la beauté de ton âme... Tu sais... tu sais... j'ai été jusqu'à
l'aimer, cet enfant... je l'ai fait mien... Et pourtant l'idée que tu
t'étais donnée à un autre!... l'idée surtout... oui... cela, c'était
pire... me rongeait... l'idée que tu ne m'avais pas avoué ton erreur,
ou ton malheur... que tu t'étais défiée de mon amour... Francine...
où que tu sois, dans l'abîme de la mort, dans l'abîme des choses
éternelles... il est impossible que tu ne saches pas... que tu ne
le sentes pas, cet amour, qui, de toi, acceptait tout, même ce qui
l'eût tué s'il n'avait été plus fort que la jalousie, plus fort que
l'orgueil... Eh bien, oui... je suis heureux, je suis heureux d'avoir
traversé cette épreuve... de connaître seulement après des mois de
souffrance la vérité qui te justifie. Cette vérité... elle ne me rend
pas ta mémoire plus sacrée, plus chère... Et cependant... si... oh!
si... douce adorée!... Et elle me délivre!... Elle me délivre!...
Elle me délivre!...»
Ainsi pensait, parlait le jeune docteur, dans l'égarement, le
désordre, d'une révélation qui bouleversait tout en lui.
Raymond parcourut sans s'en apercevoir les trois kilomètres de route
avant la sortie de la forêt. Dans la même inconscience, il passait à
côté de l'automobile qu'il avait louée pour le ramener à Paris. Mais
le chauffeur guettait ce fantaisiste client.
--«Monsieur!... monsieur!... me voilà! Je suis là.
--Hein?... Qu'est-ce...? Que me voulez-vous?... Ah! c'est vrai...»
Et, sautant dans la voiture:
--«Eh bien, allez... marchons.»
La course rapide, dans l'air vif, le restituait à son rêve. Toutefois,
une ordonnance, une logique, des déductions s'esquissèrent dans ce
net esprit.
Et, d'abord, quelle attitude devait-il adopter? Quelles résolutions
prendre?
Le message posthume de Francine,--découvert le matin même, par un si
prodigieux hasard, entre les feuillets de l'ancien livre de prix,
dans la petite maison de Claire-Source, lui parvenait dans un moment
critique.
Eh quoi!... ce manuscrit mille fois précieux, il était en partie la
cause d'une nouvelle fatalité. N'était-ce pas l'affolement de l'avoir
trouvé,--enfin!--qui, distrayant Raymond de sa vigilance, avait
permis le rapt de l'enfant? L'enfant... Toute l'attention ardente
de Delchaume se concentra soudain sur lui. Que serait-il désormais,
ce petit François?--le petit Serge de nounou Favier--Serge...
naturellement... Le dernier mot... presque le seul mot, de sa mère.
La raison apparaissait pour laquelle Francine, sa marraine, l'avait
baptisé ainsi.
Mais il n'était plus question de Serge, né de père et mère inconnus.
Raymond, dans son incomparable amour, dans son immense pitié pour la
morte, avait fait sien cet enfant qu'il supposait celui de Francine.
Reconnu par lui, François Delchaume était légalement son fils. Et on
le lui avait pris! Qui? Nul doute. L'auteur de l'enlèvement ne s'en
cachait pas. Cette carte de visite, la carte du prince Boris Omiroff,
signait le crime.
Boris Omiroff...
Comme, tout à l'heure, l'image de l'enfant, voilà celle de
l'insultant ennemi qui s'évoquait... Raymond fixa mentalement sa
vision étonnée sur ce visage. Quel changement encore! La perspective
se transformait. Tout se déplaçait: les êtres, les sentiments, les
rapports. Cette physionomie du Russe, la face agressive, la haute
silhouette, la brutale beauté, il pouvait donc maintenant contempler
cela sans l'atroce évocation... sans que surgisse à côté, comme une
vapeur qui se condenserait, qui, peu à peu, prendrait une figure de
femme...--supplice sans nom!--celle de Francine, et qui, malgré tout
l'effort de sa volonté, glisserait, caressante... caressée... entre
les bras... Ah! cela... c'était fini. Jamais plus!... jamais plus!...
Raymond en purifiait sa pensée... Ce prince abominable... elle ne lui
avait pas appartenu... «Pardon, Francine, pardon!»
Le haïssait-il moins?
Non. Sa haine évoluait, ne diminuait pas. A cette image, une autre
se substituait,--d'horreur moindre--mais tout aussi détestable
d'audace, de cruauté. L'homme, au pied du lit de l'accouchée, cet
homme de haute taille, despote arrogant,--c'était bien lui! Combien
reconnaissable sous le masque! Raymond le voyait, dans la chambre
inconnue, la chambre saccagée par son ordre, avec une victime
agonisante, tandis qu'il offrait de l'argent à son autre victime, à
celle dont il avait dévasté la vie, en attendant que, plus tard, il
la fasse assassiner, à la douce Francine--qui se révoltait devant
l'odieux salaire,--pauvre enfant!
«Il expiera... Le châtiment l'atteindra. Et maintenant,» pensait
Delchaume, «je le tiens suspendu sur sa tête, ce châtiment. Ce que
je connais de la dernière nuit de ma malheureuse femme, joint à ces
révélations écrites... l'enlèvement de l'enfant... que de preuves!
A peine, à cette chaîne si bien reconstituée, manque-t-il quelques
chaînons... Le témoignage de Tatiane Kachintzeff... un jet de
lumière!...»
Tatiane... A ce nom le jeune homme tressaillit douloureusement.
Pauvre fille! en prison, au secret, compromise dans l'affaire des
explosifs, inculpée de complicité dans le complot contre la vie
d'Omiroff, précisément... Pourrait-il la faire citer? La croirait-on?
N'aggraverait-il pas sa situation, à elle, sans profit pour
l'œuvre de justice qu'il entreprenait? Tatiane... Il s'attarda au
souvenir de l'étudiante. Il reconstitua mot à mot ce qu'elle lui
avait appris. Avec quelles réticences, quel trouble effrayé, elle
insinuait ce dont Boris était capable! On eût dit qu'elle gardait des
secrets terrifiants... Savait-elle quelque chose de cette naissance
mystérieuse?... Dévoilerait-elle la personnalité de la mère?...
Avait-elle été mêlée?... Cette jeune femme près du lit, si c'était
elle...
Le raisonnement intervint, chez Raymond, pour retenir l'imagination
emportée. Ses conjectures faisaient fausse route. Non, Tatiane
ignorait tout de ce drame-là. Autrement, elle n'aurait pas pris le
change. Elle n'aurait pas cru, elle aussi, que Francine Delchaume
était la maîtresse du prince, et la mère...
Dans cette folie, dans ce désordre, dans cette fièvre, Delchaume
s'avisa qu'il atteignait Paris. L'arrêt de l'auto, à la grille,
devant l'octroi, interrompit sa méditation effrénée, lui rendit le
sens du réel.
«Ah!» pensa-t-il, se rappelant soudain pourquoi il revenait ainsi
à toute vitesse, «je vais voir dans quelques heures le chef de la
Sûreté. Tout... je lui dirai tout. Puisque ce misérable Omiroff m'a
refusé la satisfaction d'un duel, je le livrerai à la justice comme
le malfaiteur qu'il est...»
Était-ce aussi simple?... La secousse d'un revirement fit osciller sa
résolution:
«Mais alors?... Il faudra reconnaître que l'enfant est à lui... qu'il
avait le droit de me l'enlever... Cet enfant que ma Francine a sauvé,
que j'ai fait mien... Mon petit François... Petit François!...»
--«A quelle adresse faut-il vous conduire, monsieur?» demanda le
chauffeur.
Raymond hésita une seconde. A dix heures seulement, il avait
rendez-vous avec le chef de la Sûreté. Il n'en était guère plus
de six et demie. L'intention de tout à l'heure, en quittant
Claire-Source, persistait au fond de lui: se rendre avant tout
chez Flaviana. Comme ce serait doux d'apporter son cœur brûlant,
tourmenté, à cette amie délicieuse!... Il crut la voir, l'entendre...
Noble créature... En ce moment, elle s'apprêtait à partir pour le
National-Lyrique. Paradoxe... une telle femme, étoile de la danse...
Et cependant, non. Son art, la poésie qu'elle y mettait, c'était
encore si bien elle!
«Je ne puis pas lui dire toute la vérité. Même si j'étais déterminé
à la mettre au courant, le temps me manquerait. Que sait-elle? Si
peu de chose, puisqu'elle me croit le père de François. Elle adore
cet enfant... Ce serait mal à moi de lui apporter brièvement,
brutalement, à l'heure où elle doit monter en scène, la nouvelle de
sa disparition... Quel chagrin elle en éprouvera!...»
Ces réflexions, rapides, s'ébauchèrent dans la pensée tumultueuse
de Delchaume, tandis que le chauffeur attendait son ordre. Le jeune
docteur prononça presque tout haut:
--«D'ailleurs, j'ai mieux à faire...»
Puis, devant la mine interloquée de son conducteur, que lui révélait
la lumière d'un bec de gaz, il jeta sa propre adresse:
--«Rue du Général-Foy.»
Rentré chez lui, Delchaume, après un coup d'œil sur la liste des
clients venus à sa consultation, et qu'avait reçus son remplaçant,
refusa de dîner, s'enferma dans son cabinet de travail.
C'était l'ancien cabinet de Francine.
En ce ménage de deux docteurs, avant que la mort ne l'eût brisé,
la jeune femme gardait, pour la réception de sa clientèle--surtout
féminine,--la pièce la plus élégante, la mieux exposée. Au lendemain
de son veuvage, le mari au désespoir--amant plus que mari, et en
deuil d'un bonheur si court!--ne voulut pas dépayser sa douleur,
ses souvenirs. Il garda l'appartement de la rue du Général-Foy,--le
cher appartement installé avec tant de soins, tant de goût, témoin
de tant de joie, de tant d'espoirs! Et il prit, comme sanctuaire
de son labeur, le cabinet de Francine, où il sentait flotter
plus constamment, plus près de lui, l'âme vaillante et tendre de
l'adorable compagne perdue.
Ce soir, lorsqu'il y rentra, il plaça sur son bureau, dans la clarté
de la lampe électrique, le livre qu'il rapportait de Claire-Source.
Avant de le rouvrir, pour y trouver la suite des confidences
tragiques, interrompues par la tombée de la nuit, il contempla encore
l'extérieur de l'humble volume. Sur la couverture, à teinte jadis
vive, aujourd'hui fanée, aux dorures éteintes, il relut le titre:
LA GUIRLANDE DES MARGUERITES
Il lui sembla entendre la pauvre voix mourante balbutier ces mots
étranges:
«Mon secret... dans la guirlande des marguerites, à Claire-Source.»
Qui donc ne s'y serait trompé comme lui? Dire qu'il avait fouillé la
corbeille des fleurs vivantes, alors que ces tristes fleurs mortes se
fermaient sur le frémissant mystère, parmi les autres livres, dans la
petite bibliothèque, au fond de l'ancienne chambre de jeune fille, où
flottait un si nostalgique parfum!...
La reliure soulevée montrait, collé à la feuille de garde, un
bulletin à vignette, mentionnant le prix d'excellence accordé à
l'élève Francine. Ensuite commençaient les biographies, illustrées
par les traditionnels portraits, des Marguerites,--reines, princesses
ou artistes,--célèbres dans l'histoire. Mais des feuillets avaient
été coupés et remplacés par une sorte de cahier d'une épaisseur
équivalente,--le manuscrit.
Raymond passa rapidement sur ce qu'il avait lu,--dévoré
plutôt,--deviné presque, sous la nuit envahissante qui lui disputait
les mots. Le récit s'arrêtait d'ailleurs peu après le passage où
il avait dû fermer le livre, et à la suite duquel il avait bondi
hors de l'auto, pour être seul, pour tomber à genoux, pour exhaler
son transport dans la solitude. La fin de ce récit narrait, en
quelques mots, une coïncidence qui détermina, facilita, la résolution
prise par Francine de faire elle-même élever l'enfant. Une pauvre
brave femme du village de Champagne,--pays de Claire-Source,--la
garde-barrière, venait de perdre un bébé de quelques jours, qu'elle
commençait d'allaiter. Lui mettre au sein le petit nouveau venu,
c'était doublement une bonne action. On la sauvait, et l'on assurait
à l'enfant une tendresse exclusive, maternelle. Francine mentionnait
la circonstance et ajoutait:
_La nourrice s'appelle Mme Favier. Elle est femme du garde-barrière,
à la halte de Champagne. Je vais faire un testament en sa faveur, du
peu que je possède, et que j'augmenterai en exerçant la médecine, à
la condition qu'elle continue à servir de mère à l'enfant, au cas où
je viendrais à mourir. Je connais assez cette excellente créature
pour souhaiter cela au petit abandonné, s'il me perd._
_Je me rends bien compte que, par une telle mesure, je confirmerai le
soupçon qui, déjà, doit naître autour de moi, que je suis la mère.
Qu'importe!_
_J'ai dit à tous que j'avais trouvé ce pauvre ange sur le chemin,
contre notre grille, et je l'ai fait inscrire à la mairie de
Champagne sous le nom de Serge. Comme il lui fallait un nom de
famille, j'ai cherché sur le calendrier, où, juste à côté de Serge,
on voit saint Bruno. Mon filleul sera donc Serge Bruno._
_Je l'ai tenu sur les fonts baptismaux avec l'honnête Favier, son
parrain. Par délicatesse, le brave homme m'a dit:_
_--«Puisqu'il vous appellera «marraine», docteur Francine, je ne lui
permettrai pas de m'appeler «parrain». Ça serait trop familier avec
vous, pas convenable. Il trouvera bien lui-même...»_
_Sur quoi, sa femme l'interrompit en souriant:_
_--«Bah! c'est pas demain qu'il va parler, ce pauvre petit cœur.»_
_Me voilà donc en possession d'un enfant, dont j'accepte la charge,
et dont on m'attribuera plus tard,--sinon tout de suite,--la
maternité. Je ne m'en trouble pas autrement. J'en éprouve une
espèce de joie, peut-être même un peu de fierté. Nul n'a le droit
de me demander compte de mes actes. Ma bonne tante Stéphanie, elle,
sait à quoi s'en tenir. Elle m'a vue dans ma chambre la veille
et le lendemain de l'aventure,--de cette aventure qui a duré une
trentaine d'heures.--Tout ignorante de la vie qu'elle soit, et
bien qu'ayant coiffé sainte Catherine depuis longtemps, elle sait
qu'on ne recueille pas les bébés dans les choux, et que je ne
puis avoir mis celui-là au monde. Sa certitude me suffit. Quant à
mon futur époux,--si jamais je me marie, ce dont je n'ai aucune
hâte..._
* * * * *
Les yeux de Raymond se voilèrent. Il repassa les dates... fit un
bref calcul... Quatre ans!... Il y avait de cela quatre ans,--moins
un mois, puisqu'on était en octobre. Non, elle ne le connaissait
pas encore. Mais lui... Il l'avait déjà vue. Déjà il rêvait d'elle.
Doucement... sans espoir défini, sans résolution prise. Il l'avait
rencontrée à des cours, dans les hôpitaux, parmi la suite attentive
de quelque maître fameux. De quelle séduction grave, profonde, elle
lui avait ravi le cœur! Il ne s'en douta pas tout d'abord. Quatre
ans... C'est l'année suivante qu'ils se connurent davantage, et que
naquit leur grand amour.
Le jeune homme reprit sa lecture.
_Quant à mon futur époux_, écrivait alors Francine, _du moment que je
serai sa femme, c'est qu'il aura foi en moi, c'est que nous aurons
réciproquement éprouvé notre loyauté. Que je lui révèle l'histoire de
Serge, ou qu'il la découvre lorsque je ne serai plus, par ce document
que j'établis aujourd'hui, il me croira. J'agirai avec lui suivant ma
conscience, et suivant les événements._
_Avant que j'aie à m'expliquer auprès d'un mari, Serge aura peut-être
retrouvé sa mère. Un remords peut venir au criminel. Il sait où me
trouver. Peut-être fera-t-il rechercher son fils. Peut-être un de
ces hasards qui rendent l'existence plus romanesque que le plus
romanesque feuilleton, me mettra-t-il sur la trace de sa victime, de
cette jeune créature que j'ai vue tant souffrir, et qui souffrira
plus encore si elle vit... si elle sait..._
_Je crois avoir tout enregistré ici,--tout, jusqu'au moindre détail.
Ces feuillets sont le seul patrimoine de mon pauvre petit Serge.
Réussiront-ils à lui restituer un nom, une famille, une mère?...
C'est le secret de l'avenir et du destin._
_«Si jamais tu les lis, petit Serge, et que je ne sois plus là, pense
tendrement à celle qui t'a pris dans ses bras, au milieu de la
campagne désolée, par la dure nuit de novembre,--ta première nuit
en ce monde,--et qui a juré de t'aimer, de réparer pour toi, en la
faible mesure de sa tendresse, la fatalité de ta naissance._
Delchaume eut un sanglot en achevant cette page.--«O Serge...»
murmura-t-il... «Je le lui rendrai, à mon petit François, ce nom qui
est si bien le sien, ce nom que sa mère a balbutié, que mon admirable
Francine lui a donné. C'est ma jalousie qui souffrait de ce nom. Je
me figurais...»
Il frissonna, se frappa la poitrine. Pourtant, il n'avait à s'accuser
que de sa propre torture. Pas un sentiment vil ne souilla en lui la
mémoire de Francine, même quand il subissait la douleur de croire
qu'un autre l'avait rendue mère.
Le manuscrit de la morte ne se terminait pas avec cette sorte d'acte
de naissance, rédigé sur-le-champ, dans la netteté, la vivacité du
souvenir. Des notes suivaient, rapides, décousues, jetées au fur et à
mesure des puériles péripéties qui marquent la première croissance.
Une sorte de très bref journal, tenu par scrupule vis-à-vis de
l'inconnu qui pourrait un jour se targuer d'un droit à savoir: la
mère de l'enfant... le mari de Francine... l'enfant lui-même...
Avant d'en prendre connaissance, Delchaume se reporta aux premières
lignes, à cette espèce d'épigraphe où figurait son nom, et que sa
femme ajouta peu de jours après leur mariage. La date l'indiquait.
Maintenant il en comprendrait sans doute la portée.
_Raymond adoré, ce livre contient mon secret. S'il tombe entre tes
mains de mon vivant, ou après ma mort, sans que j'aie pu t'en parler,
ne me blâme pas._
_Je suis ta femme, ta femme si heureuse!... Une telle douceur
m'alanguit l'âme, que je n'ai pas la force, en ce moment,
d'interroger ma conscience, de me demander si mon devoir est de te
faire cette révélation ou d'attendre encore._
_Ah! laisse... Je veux goûter pleinement la sérénité divine de ces
jours, qui seront tout mon paradis. Il me semble que l'ombre du drame
traversé, cette ombre qui, par instant, repasse sur mon chemin et
me fait frissonner, glacerait l'insouciance de notre joie. N'ayant
rien commis de mal, j'ai tout le temps de t'appeler au partage d'une
responsabilité, peut-être d'un péril. J'entends encore une voix
cruelle qui me dit:--«Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez
jamais de ce que vous avez vu ici.»_
_Raymond tant aimé, quand cette voix retentit dans mon souvenir, et
que je pense à toi, je deviens lâche._
_Hélas!... je l'entends gronder autour de moi, l'affreuse menace.
Quelque chose plane sur ma tête... Un œil méchant me suit...
Je désarmerai peut-être cette puissance invisible en me cachant
encore de toi. Il m'en coûte. Mais si, dans ta téméraire fierté
masculine, tu allais braver le mystère, montrer que tu sais, me
suggérer une autre attitude... Qu'en résulterait-il pour toi?... Et
n'exposerions-nous pas un petit être sans défense?_
_Ah! pardon, mon Raymond, pardon... Laisse-moi épuiser ma part de
bonheur. Je ne sais pourquoi... J'ai peur d'en laisser échapper
une parcelle. Un pressentiment m'avertit que je n'en jouirai pas
longtemps!..._
Un pressentiment!... C'était autre chose encore. C'était pire.
Les dernières pages du manuscrit expliquèrent mieux au jeune veuf
pourquoi Francine ne rompit point le silence. Dans quelle angoisse
la chère créature de bonté, de douceur, qu'il adorait avec tant
de passion, vécut les derniers jours de sa courte vie! Près de
lui, alors même qu'il l'entourait de ses bras, le cauchemar la
poursuivait. Et elle avait le courage de se taire!... Elle pouvait
lui dissimuler tant d'horrible effroi! Elle pouvait lui sourire avec
tant de calme! Héroïque petite martyre!...
Le malheureux rencontra des notes telles que celles-ci:
15 novembre.--_Ai-je rêvé?... Mon sang se glace, lorsque j'essaie
de ressusciter cette rapide impression d'hier soir. Et pourtant je
doute... Non, ceci ne m'est pas arrivé. Une préoccupation trop vive,
la surexcitation d'un spectacle émotionnant, où je trouvais des
analogies avec la naissance de Serge, m'ont troublée, hallucinée..._
_Du moins, je vais consigner ici ce que j'ai cru entendre._
_Nous sortions des fauteuils d'orchestre, Raymond et moi, et nous
nous trouvions dans le couloir du rez-de-chaussée, au Vaudeville.
Mon mari se sépara de moi un instant pour prendre notre vestiaire.
Afin de ne pas être trop bousculée par la foule, qui s'écoulait, je
me rangeai contre la paroi, du côté du théâtre. La porte d'une loge,
restée entr'ouverte, céda un peu derrière moi. Je m'y enfonçai à
demi. Tout à coup, un chuchotement rapide, mais très distinct, entra
nettement dans mon oreille:_
_--«Il faudra choisir entre votre mari et votre filleul. C'était
trop de garder l'enfant. Du moins, vous deviez rester seule avec le
secret.»_
_Si je ne me retournai pas tout de suite, c'est que le sens des
paroles ne pénétra pas instantanément jusqu'à mon cerveau. Il
me fallut tout entendre pour que mon saisissement devînt de la
compréhension. Quand je cherchai du regard autour de moi, il était
trop tard. Aucune des personnes entre lesquelles j'étais pressée
du côté du couloir ne pouvait avoir prononcé de telles phrases.
L'intérieur de la loge, vers lequel je me penchai, me sembla vide.
Cependant quelqu'un pouvait encore y être caché, dans le noir. Car
l'orchestre, au delà, venait de s'éteindre._
_Mon cœur se mit à battre affreusement. Cette voix, avec ses
inflexions, son accent, restait en moi. Elle s'élevait, grossissait,
réveillait d'étranges échos. Et soudain, je la reconnus!... C'était
la voix de la religieuse... de cette religieuse que je soupçonnai
d'être un homme déguisé, et qui me tint si rudement les bras dans la
voiture, durant la nuit du mystère._
20 novembre.--_Qu'a-t-on voulu dire?... Que, mariée, je ne suis plus
maîtresse du secret, que je le livrerai à l'autre moi-même... celui à
qui je voudrai dire tout?..._
_Comment l'a-t-on su? C'est vrai... Oui, je me proposais de tout
apprendre à Raymond. N'était-ce pas mon devoir? Mais quel est-il, mon
devoir?... Je ne sais plus maintenant. J'ai peur. La voix de cette
sinistre religieuse... Cette voix qui se faisait molle, étouffée,
dans la voiture... et qui est entrée ainsi en moi, l'autre soir, avec
un son faux et ouaté... Ce fut comme un souffle... terrifiant!..._
22 novembre.--_«Choisir... entre mon mari et mon filleul...»
Qu'est-ce que cela peut signifier?..._
23 novembre.--_ILS m'ont épiée, suivie?... Je suis liée à ces
malfaiteurs!... Je me croyais oubliée d'eux, avec l'enfant. Quelle
folie!... Ces gens qui ont eu la résolution, l'audace, l'habileté, de
faire ce qu'ils ont fait... qui ont tout préparé, prévu,--sans une
erreur,--naturellement ils devaient veiller sur leur œuvre, ne point
la laisser au hasard, entre les mains d'une jeune fille._
_Quels intérêts puissants doivent être en jeu!..._
_Ai-je commis un crime en épousant Raymond sans le prévenir? Puissé-je
l'expier seule, et qu'il n'en souffre pas, mon Dieu!..._
8 décembre.--_Une lettre anonyme, à présent, et qui m'est parvenue de
quelle façon!_
_Je prenais le train pour aller voir Serge, à
Saint-Rémy-lès-Chevreuse... Seule dans mon compartiment, déjà en
route, je dépliai un journal pour lire... Un papier tomba de ce
journal..._
_C'est affolant!_
_Je l'avais emporté de la maison... pris à Raymond, tout ouvert, et
replié par moi-même, ce journal. Mais, un instant, je le laissai sur
la banquette du fiacre, lorsque je m'arrêtai pour acheter des jouets
à Serge, en allant à la gare. Est-ce là qu'on a glissé le papier?_
_La voici, cette lettre anonyme._
Ici, intercalé dans le manuscrit de Francine, un carré de papier
écolier, sur lequel, en lettres d'imprimerie, se lisait:
_«L'avertissement du Vaudeville ne vous a pas suffi._
_«Précisons._
_«Voici trois ans qu'on patiente, qu'on vous épargne, vous et
l'enfant, malgré votre imprudence, le manque audacieux à votre parole
donnée. Car vous aviez juré de confier le marmot à l'Assistance.
Maintenant vous avez mis un amoureux dans l'affaire. Ça dépasse les
bornes._
_«Choisissez donc: ou vous quitterez la France avec votre cher
époux, sans plus vous soucier du petit; ou l'on trouvera un moyen
de vous soustraire le moutard,--de le soustraire peut-être un peu
radicalement, faites-y attention!_
_«Deux conseils, en attendant mieux: Si vous n'avez rien dit à
votre mari, persistez dans ce silence. Cela vaudra mieux pour sa
santé. Puis cessez de vous occuper de l'enfant. N'allez plus chez sa
nourrice. Vous risqueriez gros à négliger le présent avis.»_
_Et c'était signé, dans les mêmes caractères impersonnels:_
_«Le chauffeur de l'auto qui vous a promenée dans la forêt de
Carnelle.»_
Aucun commentaire immédiat de Francine Delchaume ne suivait ces
lignes. Elle resta jusqu'au vingt-cinq décembre sans rien ajouter.
Puis une nouvelle note:
Jour de Noël.--_Nous voici à Claire-Source, Raymond et moi. Notre
première fête de Noël!... L'hiver est brillant de neige et de soleil
rose, dans cette admirable campagne._
_Hélas!..._
_Tout à l'heure, tandis que nous marchions par le chemin, serrés l'un
contre l'autre, le bien-aimé m'a dit:_
_--«Tu as froid?_
_--Non, mon amour._
_--Tu viens de frissonner... de trembler..._
_--Peut-être un coup de vent plus vif...»_
_Le vent... je ne le sentais guère avec ce cher bras autour de moi.
Mais je venais de reconnaître la grille, le mur bas, devant lesquels,
une nuit de novembre, j'ai promis à Serge, en sanglotant de pitié,
de sollicitude, que je serais une mère pour lui._
_«L'innocent!... Je lui ai voué une tendresse presque maternelle.
C'est un adorable petit être. Et je me serais attachée à lui, même
eût-il été moins attendrissant, moins captivant. Je mourrais plutôt
que de trahir son petit cœur tendre, confiant, qui m'aime. Et je
mourrais aussi plutôt que d'exposer Raymond à quelque péril._
_Mais, s'agit-il seulement de ma mort?... Ah! si je ne craignais que
pour moi, comme je serais forte!..._
1er janvier.--_Encore à Claire-Source. Douce journée d'oubli,
d'amour..._
_Verrai-je ici, dans cette chère maisonnette, avec mon Raymond, un
autre 1er janvier?..._
Des notes moins significatives suivaient.
Francine continuait à rendre visite, de temps à autre, régulièrement,
à son filleul, comme si nulle menace n'eut tendu à l'en empêcher.
Le petit garçon était toujours avec ses parents nourriciers, le
brave couple Favier, transplanté à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, là où
Delchaume le découvrirait plus tard. Le docteur Francine Delchaume,
avec sa clientèle, avec la nécessité de se cacher de son mari,
n'accomplissait pas très souvent le voyage,--guère plus de deux fois
par mois. Au retour, elle enregistrait toujours quelque détail, sur
sa visite, sur la santé de l'enfant.
_Je recommande aux Favier la plus grande vigilance, écrivait-elle. Je
tremble qu'on n'essaie d'enlever le petit trésor._
Et Raymond se souvint de la prudente méfiance montrée par la
nourrice, lorsqu'il était allé chez elle, après la mort de sa femme.
Rien qui décelât la présence d'un bébé. Et quelle circonspection dans
les paroles! Et le truc de son homme qui dormait, qu'on ne devait pas
réveiller. Brave créature!
Les notes que Francine jetait sur le papier, elle les apportait à
Claire-Source, pour les joindre aux autres dans la GUIRLANDE DES
MARGUERITES, lorsque les deux époux venaient se reposer dans leur
retraite campagnarde.
Rien d'anormal ou d'inquiétant ne marqua les deux premiers mois
de l'année. La vaillante jeune femme ne s'appesantissait pas sur
ses craintes. Mais un mot, parfois, témoignait des transes dont
s'empoisonnait le bonheur que Raymond croyait lui assurer si radieux.
14 mars.--_Comment écrire cela? Est-ce du souvenir? de l'observation
inconsciente? Ou la divination de ma terreur? Quel frisson!..._
_Aujourd'hui, sur la route, en sortant de la gare, à Saint-Rémy... une
auto. Deux hommes... L'un, penché dans le capot ouvert, arrangeait,
réparait quelque chose. A peine l'ai-je vu. L'autre... Ah! ma plume
se refuse... On n'exprime pas cela..._
_L'autre, je l'aperçus de dos. Il demandait un renseignement,--son
chemin sans doute,--à une paysanne debout sur le seuil d'une masure.
Je l'aperçus de dos... et, dans un coup de foudre_... je sus que
c'était lui!... _Lui, le père, le père de Serge. L'homme au visage
couvert d'un masque, qui était venu dans la chambre de l'accouchée.
Je sus que c'était lui! Mais pourquoi? Cette taille haute, massive
dans le lourd vêtement d'automobile, le port de tête... le geste
peut-être... Comment, comment ai-je été sur-le-champ certaine?..._
_Je crus tomber... Un froid mortel me paralysa. Mes jambes ne me
portaient plus._
_Cet homme... dans ce village... à deux cents mètres de la maison où
je fais élever son fils!..._
_Est-il possible d'endurer une pareille émotion, et de n'en rien
faire paraître?... de marcher quand même, en contraignant ses jambes
flageolantes?... d'être une passante qui s'en va, le regard distrait,
sur la route?..._
_Car j'accomplis cet effort... J'y parvins. Je continuai d'avancer.
Quelle minute!... Je sentais sur moi, dans mon dos, les yeux de
l'homme. Maintenant, j'étais plus sûre encore. J'avais entendu sa
voix, répondant à la paysanne. A la voix, je reconnaîtrais n'importe
qui, après des années..._
_Lui... me voyait-il? me reconnaissait-il? Comment en douter? Une
Parisienne, relativement élégante, sur ce chemin, dans ce village, à
une époque de l'année où les Parisiennes se montrent rarement à la
campagne. Même de façon inconsciente, machinale, il dut jeter un
coup d'œil... Et alors... Ah! si j'avais pensé à lui, tout de suite,
comment n'eût-il pas pensé à moi? Peut-être seulement s'était-il
posté là pour m'épier._
_Une angoisse d'autant plus intolérable qu'elle ne se précisait pas
en une crainte définie, me transformait en un pauvre automate, près
de se disloquer, de s'effondrer à terre. J'appréhendais à la fois le
coup matériel, immédiat, qui me briserait la nuque, et la douleur de
ne plus retrouver l'enfant. Un instinct me détourna du sentier qui
conduisait chez la nourrice. J'en pris un autre, dans une direction
opposée. Celui-là grimpait la colline. Mon cœur palpitant crut s'y
briser. Car je montais vite, comme on s'enfuit. Je rencontrai le
mur d'un parc,--un parc immense, dont je ne côtoyai qu'une partie.
Des bois parurent. Je m'y enfonçai. Je respirai. Nul ne m'avait
poursuivie. La solitude me rassura, me calma._
_J'attendis assez longtemps. Puis je redescendis au village. D'abord
lentement, pour prolonger le délai nécessaire, puis d'un pas plus
accéléré. A la fin, je courais, haletante. Je me précipitai chez la
nourrice._
_Rien n'était changé. Le cher petit Serge m'accueillit par des cris de
joie et des caresses. Les Favier n'avaient vu personne._
28 mars.--_Suis-je à bout de forces? Je ne puis plus endurer cette
anxiété vague, cette peur qui n'a pas de forme, qui n'a pas de nom.
Puis ma conscience se trouble. Je ne vois plus assez distinctement
mon devoir._
_Comme le clair et ferme jugement de Raymond me serait nécessaire!
Quel soulagement de déposer dans ses mains viriles, sur son âme si
résolue, la moitié de mon lourd fardeau! Ah! vingt fois par jour,
les mots me viennent aux lèvres: «Un souci me torture. Apprends-le.
Aide-moi.» Mais aussitôt, je le croirais exposé aux représailles de
ces puissances mauvaises que je sens aux aguets._
_Puis, malgré toute sa bonté, il n'a pas le cœur tendre d'une femme.
Il n'a pas, comme moi, vu naître Serge dans l'abandon et le malheur.
Il ne l'a pas vu grandir, il ne l'a pas aimé trois ans... Il ne
comprendra pas... S'il exigeait que je rejetasse l'enfant hors de
notre vie, que je ne le visse plus... J'en perdrais le sourire et
le sommeil... Mon petit Serge!... Petit fantôme qui me hanterait
toujours, avec le cri «marraine!» de sa voix câline, avec le reproche
de ses beaux yeux._
_Attendons encore._
_Si l'ennemi constate que mon mariage n'a rien changé, que le secret
demeure intact, il désarmera peut-être._
8 avril.--Claire-Source.
_Il y a deux jours, je revenais de Saint-Rémy, assez tard, comme la
nuit tombait. Lorsque je remontai de la station souterraine et sortis
sur le trottoir de la rue Gay-Lussac, à l'angle du carrefour Médicis,
je fus éblouie par la splendeur du ciel au-dessus du Luxembourg.
Une féerie, un incendie, contre lequel se dessinait le noir fusain
des arbres, à qui l'aigre printemps n'a pas encore donné beaucoup de
feuilles._
_Je traversai la place, les yeux vers les nuages éblouissants,
indescriptibles, crevés par de longues déchirures d'un bleu vif.
Je ne voyais rien d'autre, et faillis me faire écraser. Puis, je
m'en allai lentement le long de la grille du jardin, fermé, obscur,
désert, sur lequel pleuvait tant d'or, tant de rose, toute la
farouche magnificence du jour mourant._
_Inexplicable nostalgie..._
_En face, les globes électriques, aux terrasses combles des cafés,
allumaient des clartés vertes, des phosphorescences, que l'atmosphère
empourprée rendait falotes, blafardes. L'incertitude de la vie me
poignait le cœur._
_A ce moment, quelqu'un, tout à coup, me parla, un homme, à mon côté.
Il me dit rudement:_
_--«Pourquoi n'avez-vous pas déjà quitté la France, ou, du moins,
Paris? Vous cherchez donc le malheur?»_
_Je me tournai, effarée. Mes yeux, troublés de lueurs dansantes,
distinguèrent mal, dans l'endroit sombre, un visage maigre, barbu,
sur lequel descendait le bord rabattu d'un chapeau mou. L'être
semblait vulgaire et louche. Il reprit:_
_--«Le monde est assez grand. Vaudrait mieux aller faire fortune
ailleurs que de rester dans le grabuge ici. On vous a dit de craindre
pour votre mari ou l'enfant. Ça ne vous touche pas? Craignez donc
pour vous-même.»_
_Je voulais parler, interroger. Une force me retenait: le sentiment
de l'inutilité de tout. Et aussi l'écœurement. Répugnant
personnage... un larbin ou un espion. Je n'en tirerais que des
menaces. Pourtant une impulsion délia mes lèvres. Il venait de nommer
mon mari... De Raymond surtout l'on prenait ombrage. S'il m'était
possible de les persuader... Alors, soudain, je déclarai à cet homme,
dont j'ignorais tout, dont la voix même, cette fois, n'éveillait pas
mon souvenir:_
_--«Mon mari! mais il ne sait rien... Il ne saura jamais rien, si on
l'exige._
_--Tant mieux pour lui!» ricana mon interlocuteur. Et il ajouta,
ignoblement: «Mais on en a assez!... D'une manière ou de l'autre,
faut que ça finisse!...»_
_Ayant jeté ces mots avec une brutalité insolente, l'homme s'éloigna._
_L'impression odieuse me laissa pleine de dégoût, de révolte indignée.
La grossièreté du mandataire comprima en moi toute velléité de
m'élancer après lui, pour le retenir, le questionner, le braver ou le
supplier. Avec un autre, je ne sais ce que m'eût suggéré l'émotion
dont je frémissais. Pour celui-là, je regrettai même ensuite d'avoir
trahi devant lui ma pire inquiétude. Cet être nocturne et larveux,
bien que je l'eusse à peine vu, me sembla si vil, qu'il ne m
effraya même pas. Jamais je n'ai eu moins peur que depuis qu'il osa
m'aborder. Ma fierté souffre en songeant à l'espèce de protestation,
de concession, d'engagement, qui m'a échappé... J'ai mis en cause
mon mari, mon cher et noble Raymond, auprès de ce misérable..._
_Ah! descendre à des contacts de valets, d'escarpes..._
_Non, non. Je m'expliquerai. Il faut que je m'explique. Pourquoi ai-je
fui follement, sur la route du village, quand j'ai reconnu le maître
de cette fatale aventure? Celui-là, du moins, si criminel qu'il
puisse être, doit savoir parler à une femme sans qu'elle ressente
comme une diminution, une salissure. A celui-là, je m'adresserai. Je
le rencontrerai bien de nouveau. Ce n'est pas pour une fois ni par
hasard qu'il est allé dans la vallée de Chevreuse. Que je le trouve
seulement sur mon chemin. J'irai droit à lui. Il est le père... Il
ne peut vouloir du mal à son enfant. S'il est sûr qu'on ne songe pas
à pénétrer, à exploiter son secret, à redresser ses torts, il ne
s'opposera pas à ce que ma tendresse enveloppe son pauvre petit... Et
il sera sûr... Je trouverai des mots pour le convaincre._
_Mon Dieu! Puissé-je le rencontrer bientôt!..._
_J'ai hâte de retourner à Saint-Rémy._
* * * * *
Le manuscrit de Francine s'arrêtait là.
Raymond, haletant de cette lecture, mais toute son énergie contractée
pour rester lucide et résolu, retourna la page pour regarder encore
la date. «8 avril.» Le dernier jour où ils vinrent à Claire-Source!
Francine, lorsqu'elle eut tracé cette ultime confidence, replaça dans
sa petite bibliothèque de jeune fille le volume qu'elle ne devait
plus toucher.
Huit avril... Claire-Source... Elle avait cueilli les premières
violettes. Comme ils avaient encore été heureux ce jour-là!...
Deux semaines plus tard, un soir où, plein d'inquiétude, il
l'attendait, trouvant qu'elle tardait beaucoup, dans leur cher nid
parisien, rue du Général-Foy, où leurs deux couverts brillaient sous
la lampe, elle était revenue... pour mourir.
Ah! Dieu... lorsqu'il se pencha sur la rampe de l'escalier...
Toujours, il verrait cela... La lumière gaie, les stucs brillants,
la moquette claire avec ses baguettes de cuivre... Et, dans le décor
paisible, cette jeune forme si chère, lugubrement pliée sur la
rampe... arrêtée, ne pouvant plus...
Le cœur du jeune homme crevait... C'était cela, la mort. Cette forme
brisée, dans l'escalier lumineux, muet. Un attendrissement plus
atroce que devant la bouche entr'ouverte par le dernier souffle,
devant la tête pâle aux cheveux sombres, sur la blancheur de
l'oreiller.
Oh! quand il sortit sur le palier pour la revoir plus tôt...
Cette forme traînante sur les marches... Cette forme fléchissante
contre la rampe de l'escalier!...
III
AU FOND DU LABYRINTHE
Rue Saint-Florentin, devant un ancien hôtel de fermier général,
modernisé, et, pour le moment, tout brillant de lumières, tout
vibrant de rumeurs, une file de voitures s'accroît à chaque minute.
Minuit s'approche. La soirée va finir. Chauffeurs et cochers viennent
chercher leurs maîtres. Et les fiacres maraudeurs s'arrêtent pour
enlever le client qui n'a pas son équipage.
C'est le soir de musique du professeur Perrelot, le chirurgien
célèbre. Un de ces concerts exquis où l'on rencontre l'élite
mondaine, scientifique, académique et artistique, de Paris.
L'illustre vieillard n'oublie les laideurs des chairs qu'il taille
et ses incroyables fatigues, que dans le paradis des sons, parmi
les rêves d'un Wagner ou d'un Beethoven, sur ce domaine exploré par
quelques esprits de flamme, amorce d'un pont qui, de la terre, serait
jeté vers l'infini prodigieux.
Le professeur Perrelot, passionné de musique, organise avec amour
ses séances de quinzaine. Il combine les programmes, choisit les
interprètes, se réjouit comme un enfant de certaines exécutions
musicales dont il a eu l'idée, qu'on n'entendra que chez lui.
Et, plus d'une fois, il est le seul de la fête qui n'en puisse
goûter le raffiné plaisir. Une opération urgente le retient, une
consultation sous quelque baldaquin à couronne fermée l'appelle hors
de France, à moins que ce ne soit une mansarde où l'on souffre qui le
garde,--et cela arrive plus souvent qu'il ne le dit.
En ce cas, Mme Perrelot, sous ses beaux cheveux blancs, et sa
fille, la jeune comtesse de Gromaille, une brune à voix de
contralto magnifique, font les honneurs. Et l'on tâche de ne pas
trop s'apercevoir que manque le principal attrait, la présence
électrisante sans laquelle il semble que les musiciens eux-mêmes ont
moins de talent, la silhouette mince et vive, le masque pétillant
d'esprit, la parole animée, enthousiaste, du maître de la maison.
Ce soir, il était là.
Chose extraordinaire, il avait savouré depuis le commencement le
régal harmonieux, qui touchait à sa fin. On ne l'avait dérangé que
pour un seul coup de téléphone. Mais, sur le nom du correspondant,
il voulut recevoir la communication lui-même. Et, depuis ce coup de
téléphone, il demeurait soucieux.
Maintenant, sa fille, debout sur la petite scène, en avant des
musiciens qui devaient l'accompagner, se préparait à chanter,--ou
plutôt à gémir,--la déchirante lamentation de l'Orphée de Glück:
«J'ai perdu mon Eurydice...»
Un domestique, à pas glissants, se faufila entre les habits noirs,
autour des rangs de chaises, où rayonnaient les coiffures charmantes,
les épaules nues, les toilettes et les joyaux des femmes. Il parvint
jusqu'à son maître,--qui se tenait toujours à proximité d'une
porte,--lui dit quelques mots, tout bas. Perrelot se leva, et,
souple, sans un geste, sans s'excuser, passa devant quelques groupes,
en traversa d'autres, sortit.
Nul ne broncha. On n'eut pas l'air de le voir. On s'écarta sans lui
adresser la parole. C'était la consigne.
Dans la galerie d'entrée, le chirurgien demanda au valet:
--«Où l'avez-vous fait entrer?
--Au premier, dans le petit cabinet de Monsieur.»
Le professeur souleva une portière, rencontra l'escalier, monta.
Il possédait, au rez-de-chaussée, un grand cabinet d'apparat, qu'on
ouvrait les soirs de réception. Les invités y pouvaient admirer
une précieuse vitrine où il conservait près de lui, mêlées à son
travail, les pièces rarissimes de sa collection de porcelaines de
Chine, qui était célèbre. Mais il y avait, à l'étage au-dessus, tout
à côté de sa chambre à coucher, un autre cabinet, plus retiré, plus
austère. C'est ce que le domestique avait appelé le «petit cabinet de
Monsieur».
Il y pénétra les deux mains tendues.
--«Mon cher enfant, qu'y a-t-il? Votre voix, dans le téléphone, m'a
presque effrayé, tout à l'heure.»
Puis, ayant mieux regardé son visiteur, il ajouta:
--«Mon pauvre Delchaume! c'est donc grave?
--Très grave,» répondit le jeune homme.
Sans détourner les yeux pleins de souci qu'il venait de plonger si
ardemment dans ceux de son maître, il se laissa tomber sur le siège
que celui-ci lui désignait. Alors seulement, mais d'un ton qui
marquait l'effort pour attacher quelque importance au détail dont il
s'avisait, Raymond observa:
--«C'est votre soirée de musique?... Je ne songeais pas...»
Le vieillard, d'un geste, arrêta ses excuses. Il s'agissait bien de
musique!... Glück lui-même, et le frémissant contralto de sa fille,
dont s'exaltaient, en bas, tant de cœurs, ne suffiraient plus à le
distraire de son inquiétude. Le visage maigre, si pâle, les yeux
brûlants et creusés, qu'il avait devant lui, fascinaient sa pitié,
son amitié presque paternelle.
--«Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui vous arrive? Moi qui vous
croyais... je ne dis pas consolé... mais absorbé par vos travaux,
enthousiasmé, un peu enivré même... Car enfin... ce n'est pas un
simple succès de presse... Tout notre monde médical est d'accord...
Vos abcès artificiels, qui ont si bien réussi pour la tuberculose...
ne serait-ce pas la guérison, si ardemment cherchée, du cancer?... Je
voulais, tous ces jours-ci, en causer avec vous. Je suis bien aise...»
Essayait-il d'une diversion? Ou, réellement, s'emballait-il au seul
énoncé d'une hypothèse suggérée à sa passion de guérisseur par les
sensationnelles expériences du jeune médecin? Quoi qu'il en fût, son
étonnement était sincère de lire le découragement, la tristesse,
sur la physionomie d'un des triomphateurs scientifiques du jour,
d'un homme qui goûtait l'ivresse de la victoire et d'une soudaine
célébrité.
--«Mon cher maître, laissons mes recherches. A tout autre moment, je
serais heureux de vous demander vos avis, si précieux...
--C'est peut-être moi qui réclamerais les vôtres.
--Savez-vous que, ce soir même, j'avais un rendez-vous avec le chef
de la Sûreté?»
Un tressaillement, presque imperceptible, redressa le buste et
altéra, fugace, les traits de Perrelot. Sa sérénité, si forte,
assurée par un universel respect et par la conscience d'un
demi-siècle d'activité glorieuse, généreuse, irréprochable, sembla se
ternir, comme d'une ombre.
Raymond, qui sentit, plutôt qu'il n'observa, ce trouble subtil,--car
il en connaissait la cause, ajouta vivement:
--«C'est moi qui souhaitais d'avoir recours à lui.
--A quel sujet?
--L'enfant... mon petit François... que j'ai reconnu... vous savez,
cher maître?...»
Le chirurgien acquiesça.
--«On me l'a volé.
--Volé?
--Ce matin... à la campagne... On l'a enlevé de chez moi, presque
sous mes yeux.
--Vous aviez des gens qui le gardaient?
--Ses parents nourriciers, oui.
--Sûrs?
--Insoupçonnables.
--Voilà une fatalité!...»
Le vieillard jeta cette exclamation, en l'accompagnant d'un coup
d'œil aigu. Puis, il rêva une minute, comme s'il observait en
lui-même des répercussions singulières éveillées par cette nouvelle.
--«Et, naturellement, vous vouliez mettre en mouvement la haute
police?
--Ce fut mon intention immédiate. Je demandai tout de suite une
audience au chef de la Sûreté.
--Vous l'avez eue?
--Je n'y suis pas allé. Maintenant je devrais y être. J'ai prétexté
l'appel subit d'un client au plus mal. J'ai fait remettre... Avant,
j'ai voulu vous voir.
--Moi!...»
Les paupières de Delchaume battirent comme si cette syllabe l'eût
meurtri physiquement. Les deux hommes se regardèrent. Il y eut un
silence.
Et, tout à coup, un bruit sourd et scandé remplit la pièce. D'en
dessous montaient les applaudissements. On acclamait la jeune
comtesse de Gromaille, dont la voix bouleversante arrachait aux
retraites des âmes les douleurs et les désirs les mieux ensevelis.
--«Ah! mon pauvre enfant,» soupira le grand chirurgien, «j'ai peur
que nous n'ayons eu tort...
--C'est moi qui ai eu tort,» s'écria précipitamment Delchaume. «Et je
sais aujourd'hui à quel point. Votre bonté a cédé à mon égarement.
Mais quel mari, quel amant, fou de douleur, n'eût agi de même?
Cette femme adorée, qui me revenait, expirant d'une mystérieuse
blessure,--qui me révélait, pour la première fois, en un mot
balbutié, indistinct, l'existence d'un enfant... J'ai cru... Vous
avez cru comme moi...
--Nous nous sommes rendus à l'évidence,» interrompit doucement
Perrelot. «Pour ma part, je ne pouvais m'y résoudre... Francine ne me
paraissait pas être la femme qui accepte le nom d'un loyal garçon en
lui cachant une maternité irrégulière... Cependant...
--Elle n'était pas cette femme-là, en effet,» affirma passionnément
le veuf.
--«Plus victime que coupable... C'est ce que nous avons supposé. Vous
avez agi avec la plus noble magnanimité, Delchaume...
--Et vous!
--Je n'étais pas le mari. Mais quel problème pour ma conscience!...
Ne pas dénoncer l'assassinat... laisser croire à une mort
naturelle... Vous ne songiez, je le comprends, qu'à sauvegarder
l'honneur de cette infortunée... Éviter à ce pauvre jeune corps la
profanation de l'autopsie, les curiosités abominables de la foule,
les descriptions de journaux, à cette chère mémoire, le scandale, la
honte... Quels accents vous avez trouvés pour me convaincre!...»
Perrelot hocha la tête. Le doute qui s'élevait en lui hésitait à
s'exprimer. Toutefois, les lèvres loyales ne purent le sceller plus
longtemps.
--«Je me suis souvent demandé depuis... Hélas! mon pauvre
Delchaume... Je devine trop bien. Ce scandale, que nous avons
écarté de la mère, il va éclater autour de l'enfant... Et qu'en
adviendra-t-il?»
L'autorité, qui haussait ce front de maître sous la neige des cheveux
encore drus, qui étincelait dans le regard, sembla fléchir. Pour la
première fois de sa vie, cet homme, qui pouvait regarder l'univers
en face et lui dire: «Je n'ai fait que du bien», connut, à un faible
degré, mais combien intolérable pour lui, l'anxiété du jugement des
autres.
L'être de sensibilité, de délicatesse, qui se savait la cause d'un
tel malaise, en souffrit plus que lui-même.
--«Mon cher maître, je suis venu implorer votre pardon, me placer
sous votre volonté, sous votre main, surtout sous la direction de
votre conscience.»
Perrelot dit, avec une nuance de sécheresse:
--«Voyons...
--Ce que vous pressentez est plus qu'exact. La réalité dépasse toute
prévision. Je viens de découvrir, aujourd'hui même, l'innocence
absolue de Francine. «Victime plus que coupable,» disiez-vous
généreusement. Rectifiez: «Victime, et non coupable.» On l'a
assassinée à cause d'un secret, non par représailles amoureuses.
L'enfant n'était pas le sien.
--Que dites-vous!...
--Ce dont je suis sûr. Ce dont je vous donnerai les preuves.
--Inutile. Ma pensée y correspond. Rappelez-vous mes paroles devant
sa forme pure: «C'est presque le corps d'une jeune fille.» Seulement,
par quels chemins êtes-vous arrivé?...
--Sa confession, que j'ai trouvée enfin. A peine reçue docteur, elle
fut amenée, les yeux bandés, en automobile, auprès d'une jeune femme,
qu'elle délivra. On la fit reconduire de nuit, et elle se retrouva
seule, en pleine campagne, avec le nouveau-né dans les bras.
--A-t-elle soupçonné qui était la mère?
--Non.
--Et le père?
---Je le connais.»
Perrelot bondit. Raymond, qui ne cherchait pas des effets, mais
allait droit au but, déclara aussitôt:
--«C'est le prince Boris Omiroff.
--Boris Omiroff!...» répéta le maître, avec une stupeur horrifiée.
«Boris Omiroff!... Mais il est ici, en bas, parmi mes invités.
--Non!» cria Delchaume, se dressant.
Le ressort de fureur qui le jeta hors de son siège agit avec une si
brusque violence, que le professeur Perrelot, comme s'il eût craint
des voies de fait immédiates, se leva à son tour, et crispa ses
doigts précis et solides d'opérateur sur le bras du jeune homme.
--«Pardon!» fit Delchaume. «Ç'a été plus fort que moi.»
Et il se rassit.
--«C'est d'ailleurs la première fois qu'il vient chez nous,» observa
le chirurgien. «Des amis ont demandé à ma femme une invitation pour
lui. Vous savez... la maison d'un opérateur un peu connu... c'est un
terrain neutre et international. J'ai coupé quelque chose à peu près
dans toutes les grandes familles de l'Europe.
--Mais... sa blessure? Je ne le croyais pas remis.
--Il porte encore le bras en écharpe.
--Vous savez qu'il s'est fait arranger de la sorte pour ne pas se
battre avec moi?»
Le vieux maître éleva les sourcils. Raymond perçut l'ironie presque
invisible.
--«Oh! je ne me donne pas pour un adversaire capable de faire se
dérober le bretteur qu'est ce Russe. Non. C'est pour mieux m'outrager
de son mépris qu'il me refuse réparation. Et, comme, tout de même,
on aurait pu trouver ça étrange, il s'est offert un beau duel, pour
démontrer à la galerie qu'un Omiroff ne peut être soupçonné d'avoir
peur.
--En effet,» réfléchit Perrelot... «On m'avait raconté... Ne
l'aviez-vous pas provoqué au Pré Catelan, à la représentation de
gala?...
--Oui.
--Mais pourquoi le provoquer?
--Je le croyais l'amant pour lequel était morte Francine.
--Oh!
--Il n'est que son assassin.»
L'illustre praticien considéra son jeune ami longuement,
silencieusement. Demeurait-il figé de surprise? Ou bien son
expérience de la comédie tragique qu'est la vie, des complications
des êtres et des complications des circonstances, le laissait-elle
sans étonnement? Au bout d'un instant, il proféra:
--«Son assassin, dites-vous? Et aussi le père de l'enfant?
--Et aussi le père de l'enfant.
--C'est lui qui l'a fait enlever?
--Oui, c'est lui.
--Mais alors?..
--Oh! je sais ce que vous allez m'objecter, mon cher maître: au
nom de quel droit empêcherai-je un père de reprendre son fils?...
D'abord, j'ai la loi pour moi. J'ai reconnu l'enfant. Lui, l'a renié,
abandonné.
--Mais... si vous l'avez reconnu, Delchaume, c'est vous qui le lui
avez pris.
--Oh! mon cher maître... Écoutez... Je vous en prie... Laissons les
mots... laissons même les conventions que les hommes appellent des
lois...
--Hé!... Hé!...
--Patience!... je vous en conjure!... Vous ne comprenez plus ma
tendresse pour l'enfant?...
--Ma foi, non! S'il n'est pas le fils de Francine... S'il appartient
à l'homme qui, suivant vous, a tué votre femme...
--Je tâcherai de vous expliquer tout à l'heure... Maintenant, il me
faut vous dire ce que je suis venu vous demander.»
Le célèbre professeur avança un visage attentif, darda un regard
divinateur--le visage, le regard, qu'il inclinait vers les chairs
souffrantes, où il allait enfoncer son bistouri.
--«Mon cher maître, ce matin, mon premier mouvement a été de prévenir
le chef de la Sûreté. Mais, ce soir, après avoir lu les révélations
de Francine, j'ai pressenti un drame plus compliqué, plus obscur,
que tout ce que nous imaginions. Comment, si je m'adresse à la haute
police, ne pas l'éclairer entièrement?... La crainte de vous voir
mis en cause m'a troublé. Le médecin des morts rejettera sur votre
présence la discrétion qu'il a eue de ne pas examiner ma pauvre
femme. Il ne faut pas que votre personnalité apparaisse, surtout par
ma faute, dans une attitude équivoque, illégale... Et cependant,
puisque l'honneur de Francine est intact, rien ne m'empêche plus,
sinon ce trop juste scrupule envers vous, de faire poursuivre son
assassin. Je viens vous demander comment vous envisagez cette
situation terrible.»
Sans hésiter, Perrelot riposta:
--«Voulez-vous qu'avant tout nous écartions les considérations qui
me concernent? Jamais la vérité ne m'a fait peur, Delchaume. Je me
suis dérobé à elle une seule fois, sur vos instances. Mon Dieu!
ce que vous me demandiez était si naturel, presque si juste!...
Toutefois, vous le reconnaissez à présent, nous avons eu tort. Eh
bien, laissons cela. Que ce tort devienne manifeste, public, me
cause des désagréments plus ou moins graves, ceci est secondaire.
Vous entendez... N'en parlons même plus. Encore une fois, la vérité
ne me fait pas peur. La satisfaction de revenir à elle compense
les difficultés du chemin que j'ai à faire pour cela. Nommez-moi,
invoquez-moi, citez-moi, je vous y autorise, je vous le demande...
--Noble cœur... admirable maître...
--Laissons... laissons!... Maintenant, regardons un peu les choses
en face. Un enfant a disparu. Vous allez dire au chef de la Sûreté:
«Cherchez-le-moi.»
--Oui. Et j'ajouterai: l'auteur du rapt est aussi l'auteur d'un
assassinat. Je vais déposer contre lui une double plainte au Parquet.
--Je vous en supplie, Delchaume, ne séparons pas les questions.
L'enfant, d'abord, l'enfant... Quels arguments donnerez-vous à un
procureur de la République pour vous faire rendre un enfant que vous
avez reconnu parce que vous le croyiez le fils de votre femme, mais
qui ne l'est pas, et qui a été repris, de votre propre aveu, par son
véritable père?
--Son père se gardera bien de se donner pour tel. D'ailleurs, le
pourrait-il, s'il le voulait? En cas d'adultère, non? Et, pour moi,
c'est un roman de l'adultère qui a coûté la vie à ma pauvre Francine.
--Vous imaginez qu'on inculpe aussi aisément un prince Omiroff?»
Le vieux maître avait dit cela doucement, d'un air où quelque âpreté
se mitigeait d'une profonde tristesse. Et, tout aussitôt, il décela
le motif de cette tristesse.
--«Quel malheur!... Un garçon comme vous, parti pour de tels
triomphes scientifiques, pour de telles victoires sur les misères
de l'humanité! Par quelle meute de passions, de chagrins voraces,
laisserez-vous dévorer la moelle de votre cerveau, de vos nerfs, de
votre génie!
--Ah! oui, j'en serai dévoré,» cria impétueusement Delchaume, «si,
comme vous me le faites entendre, je dois invoquer une justice
volontairement sourde, une police qui saura se faire aveugle.
Un prince Omiroff!... Eh quoi!... même votre grand cœur loyal,
à qui j'en appelle, s'effare devant le prestige d'un tel rang,
l'inviolabilité de ce prince étranger! Si je vous avouais tout...
Si je vous disais que j'ai rêvé d'un moyen plus expéditif, que j'ai
presque manié la bombe destinée à cet homme, l'engin fatal qui, l'été
dernier, déchiqueta ou livra ses inventeurs!
--Vous, malheureux!...»
Le chirurgien s'était levé. D'un élan instinctif, il courait aux
portes, tournait les clefs, rabattait plus hermétiquement les
tentures. Il entr'ouvrit même un instant pour explorer des yeux le
palier de l'étage. Mais il ne vit personne. Une rumeur de voix, de
rires, d'adieux monta. Les roulements des voitures qui partaient
prolongeaient dans les murs des vibrations atténuées. Nul ne songeait
à épier ces deux hommes, qu'on supposait absorbés par la discussion
de quelque cas médical déconcertant.
Perrelot revint vers son jeune confrère. Il murmura:
--«L'affaire de la Petite-Barrerie?...»
Raymond, presque solennellement, inclina la tête.
--«Comment étiez-vous dans cette horrible aventure?
--La principale accusée, Tatiane Kachintzeff, cette fille de
vingt ans,--ah! si intéressante!... elle a vu,--vous m'entendez,
maître,--elle a vu Boris Omiroff rejoindre ma femme dans un wagon,
la suivre à Paris, la faire monter dans une auto, le soir où
Francine revint chez moi blessée à mort. L'auto était une voiture
particulière... Le chauffeur avait le type d'un moujick...»
Le visage de Perrelot se durcissait, se fermait. Il dit presque
rudement:
--«Ainsi, vous déposerez une plainte contre ce prince russe, dont le
père occupa les plus hautes fonctions, dont le frère fut un des héros
de la guerre d'Orient... Et vous citerez comme témoin une malheureuse
nihiliste, convaincue d'avoir joué une part active dans un complot
qui avait pour but d'assassiner ce prince... Mais vous allez à un
abîme, mon pauvre ami!...»
Il ajouta, devant le silence de Raymond:
--«Et vous n'en avez pas le droit! Vous n'avez pas le droit de
fausser la valeur scientifique, sociale, que vous êtes.
--Je veux venger ma pauvre Francine... Ah! son récit!... ce qu'elle a
souffert!...
--Sera-ce la venger?
--Je veux sauver l'enfant. Dieu sait quels risques il court!...»
Encore une fois, le génial guérisseur prit l'expression dont
s'aiguisait sa physionomie au moment d'un diagnostic difficile, pour
demander à Delchaume:
--«Dites-moi, en vous interrogeant à fond, en descendant jusqu'au
dernier ressort de votre sentiment le plus secret, ce qui vous
attache à cet enfant.»
Le jeune homme regarda Perrelot, d'abord avec un peu de surprise,
puis avec une concentration profonde, et enfin, avec trouble. Son
vieux maître le vit rougir légèrement, détourner les yeux.
--«Delchaume...
--Je... je réfléchis.
--Une réflexion vient de vous frapper déjà. Pourquoi ne me la
dites-vous pas?
--Parce qu'elle constate en moi un état d'âme trop récent...
--C'est celui-là qu'il importe de connaître.
--Mais, dès le début, tout inclinait ma tendresse vers ce petit
être... Ma pitié pour lui, mon désir d'exécuter le vœu de Francine,
sa propre grâce, à cet innocent... Il est adorable... Son isolement
dans la vie... le nom que je lui ai donné, et qui l'a fait mien...
Aujourd'hui, je me sens pris, lié... Je n'aimerais pas davantage mon
propre fils...
--J'admets... oui. Maintenant voyons, mon ami, ce dernier motif dont
vous hésitiez à convenir avec vous-même.
--Ah! diagnostiqueur infaillible!» s'écria Raymond, qui ne put
s'empêcher de sourire. «Oui... j'hésite,--non pas à en convenir avec
moi-même, mais avec vous. Car c'est trop long à expliquer. Et, sans
explication, cela vous paraîtra si étrange...
--Racontez... sans explication.
--Eh bien, une autre personne que moi souffrira cruellement si je ne
retrouve pas mon fils adoptif.
--Une autre personne?... une femme?
--Une femme... oui.
--Une femme...» répéta encore le vieillard pensivement.
Il sembla peser en lui-même l'importance, les conséquences, de cette
nouvelle donnée, puis, tandis que son masque aigu et spirituel
s'éclairait d'une lueur de malice, il reprit:
--«Allons... Tout cela est moins désastreux que je ne le craignais.
Vous ne serez pas une force perdue.
--Je crois, mon cher maître, que vous vous lancez dans des hypothèses
inexactes.
--Mais non. Du moment qu'une femme est auprès de vous, une femme
qui se montre maternelle à l'enfant que vous élevez, une femme à
qui vous redoutez de faire de la peine... vous n'êtes plus l'isolé,
en proie à une sombre folie de vengeance que je découvrais en vous
tout à l'heure. Delchaume, vous n'avez plus besoin de moi,--sauf,
n'est-ce pas? pour ce que vous m'avez demandé d'abord. Mais c'est un
point élucidé: n'ayez aucun scrupule quant à mon rôle au lit de mort
de votre pauvre Francine. Je reviens entièrement à la vérité, très
volontiers, très haut, quoi qu'il en puisse advenir.»
Le grand chirurgien prononça ces mots du ton d'un homme qui conclut
une conversation. Toutefois, au moment de se lever, il se ravisa sur
un geste, suppliant de Delchaume.
--«Comment, mon cher maître!» s'écria celui-ci,«vous imaginez que
j'irai chercher des conseils auprès d'une femme si vous ne me donnez
pas les vôtres!
--C'est pourtant ce que vous auriez de mieux à faire.
--De l'ironie!... Je ne la mérite pas.
--Aucune ironie. Je vous vois avec joie dans la norme, dans la santé.
Tout à l'heure, je vous croyais malade....
--Comment?
--Mais oui. Quelque tendresse que vous ayez eue pour votre exquise
Francine, quelque déchirement dont saigne votre cœur à la pensée de
ce qu'elle a souffert, injustement... vous ne seriez pas un homme de
vingt-huit ans, valide et sain, si vous n'acceptiez pas le bienfait
d'un regard de femme, d'une sollicitude de femme, si vous vous
hypnotisiez devant une tombe, devant un mystère sanglant... Alors,
du moment que vous vous portez bien, qu'avez-vous affaire du vieux
guérisseur que je suis?... Allez la trouver, elle... C'est elle qui
mettra au point vos chimères lugubres....
--Vous ne la connaissez pas.
--Mais si.
--Son influence peut être mauvaise.
--Mais non.
--C'est trop fort!
--Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aime votre petit enfant?
--Savez-vous, mon cher maître, pourquoi elle l'aime?»
Un franc sourire détendit la gravité du vieillard. Ses yeux adoucis
raillaient affectueusement Delchaume.
--«Non...non! Ce n'est pas à cause de moi,» protesta celui-ci.
Perrelot se tut, sans changer d'expression.
--«Elle aime l'enfant parce qu'il est le vivant portrait du mari
qu'elle a perdu.
--Comment cela se peut-il?
--Cela se peut parce qu'elle est veuve du prince Dimitri Omiroff,
frère du prince Boris.
--Une princesse Omiroff!...
--Oh! princesse... Dimitri, pour l'avoir épousée, se vit retirer
son titre, confisquer ses biens. Elle n'a jamais voulu s'entendre
nommer princesse. Et maintenant elle travaille pour vivre. Elle n'a
de ressource que son art. C'est Flaviana, la danseuse, l'étoile du
National-Lyrique.
--Flaviana!...»
Douceur presque attendrie de l'exclamation. Point besoin d'avoir sa
loge au National-Lyrique comme le célèbre professeur. Quel Parisien
prononcerait ce nom sans une prédilection charmée, un peu de fierté,
parce que la délicieuse artiste lui appartient, à ce Paris qu'elle
enchante, beaucoup de respect, parce que nulle calomnie, nulle
médisance n'a jamais eu prise sur la dignité de cette jeune vie.
Flaviana... Devant le vieux maître, l'apparition s'évoqua...
La créature ailée, dans l'envolement des jupes de tarlatane,
l'éblouissante légèreté, le style incomparable, qui fait de sa danse
un poème si personnel, un poème chaste. Et le long visage encadré des
bouclettes brunes... Et le sourire... ce sourire qu'on n'oublie plus.
--«Ah! on me l'avait dit... (mais on dit tant de choses!...) que
Flaviana avait été la femme, ou la maîtresse, de Dimitri Omiroff.
--Sa femme.
--Il est mort en Mandchourie, n'est-ce pas?
--Oui, après une conduite si héroïque que le tsar lui a restitué
faveur, titres, biens...
--Alors... elle est princesse?... Et riche... Flaviana?
--Non. Il n'a pas fait de testament. A-t-il su seulement qu'il était
réintégré? Quelles sont leurs lois?... J'ignore... Flaviana danse
pour vivre, ne revendique rien.
--Il n'y eut pas d'enfant?
--Il y en eut un, qui vint au monde prématurément et ne vécut pas.
Ce fut une catastrophe causée par la brutale nouvelle de la mort du
mari, du héros... là-bas.
--Je comprends qu'elle ait reporté sa tendresse sur ce petit neveu...
--Elle ignore que Boris est le père.
--Pourquoi?
--Jusqu'à ce matin, je croyais à une faute de ma pauvre Francine. Je
n'avais pas à la révéler.
--Et ce soir?
--Ce soir, mon maître vénéré, je suis venu vous demander de me guider
dans ce labyrinthe.
--J'imagine que vous allez tout dire à Flaviana.
--Ne sera-ce pas aggraver son chagrin?
--Son chagrin?... à cause de l'enfant?...
--Oui... elle le regrettera d'autant plus qu'elle connaîtra les liens
qui l'attachent à lui... Et elle sera terrifiée de le savoir aux
mains de Boris. Elle déteste et redoute son beau-frère.
--Vous lui devez cependant la vérité.
--Cette vérité vous appartenait. Puis-je la divulguer sans risquer de
faire apparaître au jour votre dévouement pour moi?... ce dévouement
qui vous entraîna...
--Nous avons tranché cette question.
--Enfin,... mêler une femme à cette histoire de sang... l'initier à
ma résolution de vengeance...
--C'est à cela qu'il faut l'initier. Une femme, Delchaume, et une
femme comme celle-là... c'est notre meilleur guide, à nous autres
hommes. Avec quelle confiance je vous envoie vers elle! Comme je me
sens rassuré sur votre compte! Voyez-vous, mon ami... j'ai dépecé,
taillé, fouillé bien des chairs, vivantes ou mortes. Je ne crois pas
qu'une parcelle de notre admirable et misérable machine humaine garde
pour moi un prestige ou un secret. Cependant, chaque fois que, dans
ma longue carrière, en procédant à une autopsie, j'ai effleuré de mon
scalpel cette petite chose merveilleuse qu'est un cœur de femme,
j'ai incliné toute ma science devant ce tabernacle de l'insondable,
de l'inconnaissable. Dans cette petite chose, Delchaume, quand elle
palpite, il y a les vibrations de l'infini. Là, se répercute ce que
nous pouvons connaître de plus profond du grand mystère de la vie.
Allez voir Flaviana, Delchaume, allez prendre conseil de votre amie.
C'est elle qui a les secrets du sort et de votre destin, non pas le
vieux logicien, le vieux raisonneur que je suis.»
IV
DANS LES COULISSES
La répétition en costumes venait de finir au National-Lyrique. Les
auteurs, le directeur, quelques amis, demeuraient dans la salle, pour
vérifier et faire recommencer des effets d'éclairage.
--«Les fonds sont trop bleuâtres de lune quand le fantôme de
la fiancée paraît,» dit quelqu'un. «Il ne se détache pas assez
nettement. Tout d'abord, on croit que c'est une vapeur qui s'élève.»
Tous fondaient grand espoir sur ce _Ballet des Elfes_. Une surprise
pour le public. Le compositeur, inconnu la veille, serait célèbre
le lendemain. Sa musique, originale, prenante, d'une formule très
neuve, très personnelle, trouvait la mélodie sans y sacrifier ni la
pensée, ni l'enchaînement logique, ni le style. Cette mélodie ne
tombait jamais dans les redites vulgaires des flons-flons italiens,
pas plus qu'elle ne s'astreignait à la lourdeur piétinante du
_leit-motiv_ allemand. D'inspiration très française, l'œuvre était
d'une spontanéité, d'une fraîcheur ravissantes. Et quel sujet
essentiellement musical! C'était les _Elfes_ de Leconte de Lisle,
dont une imagination ingénieuse avait fait deux actes de ballet.
Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
Le premier acte montrait les fiançailles du chevalier, la jalousie
de la reine des Elfes, et tous les moyens de séduction inventés par
elle pour conquérir celui qu'elle aimait. Le second acte déroulait la
chevauchée nocturne, la traversée de la plaine féerique, la dernière
tentative de la reine des Elfes, et enfin la rencontre du chevalier
avec le fantôme de sa fiancée:
«O mon chevalier, la tombe éternelle
Sera notre lit de noce, dit-elle.
Je suis morte, hélas!...» La voyant ainsi,
Lui-même, d'horreur, tombe mort aussi.»
Flaviana incarnait la reine des Elfes.
Comme la répétition s'achevait, les auteurs montèrent sur le plateau
pour lui exprimer leur reconnaissance, leur admiration.
Le jeune compositeur suffoquait, bouleversé de joie. Cette danseuse
à l'âme si profondément artiste, avait interprété son rêve en y
ajoutant une grâce divine. Il venait d'en avoir la révélation
complète, et il en tremblait d'émotion. Lorsqu'il fut près d'elle,
il voulut parler, ne le put pas, éclata en sanglots, tandis qu'il
baisait la main de l'étoile.
--«Merci,» dit Flaviana, avec son émouvant sourire. «On ne m'a
jamais fait un si grand compliment.»
Au fond de la scène, de petits rires étouffés fusèrent d'un groupe
tout mousseux de courtes jupes de tulle, tout frétillant de jambes et
de bras minces.
--«Il va lui donner son rhume de cerveau, s'il lui éternue comme ça
sur la main.
--V'là ce que c'est que de se mettre compositeur avant d'être sorti
de nourrice.
--Il a du talent, tu sais, le type.
--C'est pas une raison pour pleurer.
--Allons, le premier quadrille!... un peu de place, n'est-ce pas?
Puisque c'est fini, qu'est-ce que vous attendez?» cria le régisseur,
qui, aussitôt, donna deux coups de sifflet.
Un hurlement partit:
--«Amenez la deuxième herse!... Plus bas encore... Plus bas!... La
lumière... tout!»
Le danseur qui jouait le chevalier s'approcha des fillettes. Sous
le rayon d'un projecteur, son armure d'argent éblouissait. On avait
voulu donner le rôle à une femme. Mais le travesti déplaisait au
compositeur. «J'ai compris cela en drame,» dit-il, «je ne veux pas
des équivoques de music-hall.» L'interprète exultait. C'était un
jeune garçon, svelte, très doué, que les lauriers d'Illinski, le
Vestris russe, empêchaient de dormir.
--«Mademoiselle Bertile, permettez-moi de vous offrir une grenadine
chez la mère Martin? ou ce que vous voudrez?... Vous devez avoir
soif,» demanda-t-il, avec plus de respect qu'il n'est d'usage dans ce
petit monde.
Il s'adressait à une danseuse du premier quadrille, une grande
fillette de quinze à seize ans, de la figure la plus intéressante.
Plus attachante que jolie, elle paraissait d'une fragilité de
fleur rare, poussée trop vite. Ses traits, presque trop fins,
peu maquillés, semblaient mangés, pour ainsi dire, par deux yeux
immenses, où il y avait beaucoup de mélancolie, sinon de tristesse.
--«Merci, non,» répondit-elle avec douceur. «Vous êtes bien gentil,
Claudio, mais j'aime mieux pas.
--Vrai?... Oh! je vous en prie!...» insista le jeune homme,
désappointé.
--«Tu perds ton temps, mon pauvre Claudio,» dit une coryphée en
riant. «Tu ferais mieux d'accompagner Chichette chez la mère Martin.
Elle a une ardoise de vingt-huit sous, et ne sait comment la payer.
C'est qu'elle ne plaisante pas, la mère Martin. Tout à l'heure, elle
lui a refusé crédit, à Chichette, pour des pastilles de menthe.
--Chichette me rase,» déclara Claudio.
--«Faudrait que tu aies de la barbe pour ça, morveux!» cria une voix
pointue qu'on reconnut pour celle de Chichette.
S'esclaffant, bavardant, se disputant, les danseuses s'en allaient
par les coulisses. Les unes montaient dans leur loge, les plus
petites, dans ce qu'on appelait irrévérencieusement leurs «bains à
quat'sous». Un certain nombre prenaient le couloir qui mène chez la
mère Martin.
Derrière son comptoir, la bonne femme s'affairait à verser les sirops
et à débiter les bonbons que réclamaient tous ces petits museaux de
chattes.
--«Avez-vous trois sous, mademoiselle Chichette?» demandait-elle, la
main sur le bouchon du sirop d'orgeat. «Je ne vous sers pas avant de
les voir. Je n'exige pas toute votre ardoise, mais je ne veux pas
qu'elle s'augmente. D'abord votre mère m'a défendu de vous faire
crédit.»
La petite jeta autour d'elle un regard navré. De voir les autres
boire, cela augmentait sa soif. Et elle adorait le sirop d'orgeat.
Mais le chevalier arrivait, dans son armure d'argent.
--«Écoute, Chichette,» fit-il, en tirant la gosseline à l'écart, «je
nettoie ton ardoise si tu me dis quelque chose.
--Oh! veine... Quoi donc? Tout ce que vous voulez, m'sieu Claudio.
--Bertile?... Tu la connais?... A-t-elle quelqu'un?
--Bon! Vous v'là pincé, m'sieu Claudio. Et, jaloux par-dessus le
marché. Ah! mince...
--Pas d'appréciation. Sais-tu quelque chose?
--Je sais que si j'avais eu sa chance, je serais déjà dans mes
meubles, au lieu de recevoir des affronts pour trois sous. Sale mère
Martin, va!
--Quelle chance a-t-elle donc eue, Bertile?
--Un type qui en est fou... Dame! plus tout jeune... Mais pas
repoussant... au contraire... tout à fait bath... Et galetteux!... La
marâtre à Bertile, mame Pageant, la fruitière de la rue du Rocher,
voulait arranger la chose. Elle a fait monter la môme dans l'auto du
type, le jour d'une promenade en forêt... Ça en a fait un raffût!...
--Comment ça?
--Ben, Bertile, d'abord, a sauté de l'auto. Elle s'est foulé ou cassé
quelque chose... Vous savez bien?... Elle est restée un mois sans
venir:
--Non, je ne sais pas. Je ne suis pas souvent des mêmes répétitions.
--Oh!... et puis...» continua la petite en s'étranglant de rire,
«c'est le père Pageant qui en a fait une histoire!... Il a tapé sur
sa femme!... Ah! mes enfants, ce que j'aurais voulu être là!... Parce
que c'est sa seconde femme, celle-là... C'est pas la mère à Bertile.
--Alors Bertile est malheureuse, chez elle.
--Ne la plaignez pas. Elle n'y est plus. Quand je vous dis
qu'elle a toutes les chances. Sa petite mère du corps de ballet,
Flaviana,--excusez du peu!--l'a prise... oui, dans son bel
appartement du boulevard de Courcelles. Vous comprenez pourquoi
elle s'en fichait de vos générosités chez la mère Martin. Elle nous
dédaigne tous. Mademoiselle se voit déjà étoile.
--Je ne crois pas que Bertile soit méprisante,» murmura le pauvre
chevalier, qui rougit sous la visière d'or de son casque d'argent.
--«Oh!» fit Chichette, «qu'elle le soit ou non!... pour ce que ça
vous servira!... Allons, venez nettoyer mon ardoise, mon petit
Claudio. Je vous en ai donné pour vingt-huit sous, il me semble.»
Et elle courut vers le modeste buffet, sur ses légers chaussons
roses, dans l'envolement de la jupe mousseuse, criant de sa voix
pointue:
--«Mon orgeat, mère Martin!... Donnez vite!... V'là Rothschild qui
s'amène!»
A la même minute, celle qui était l'objet de ces propos, descendait
vers le proscenium, où sa «petite mère», suivant la forme d'adoption
du National-Lyrique, s'attardait à causer avec le maître de ballet.
Bertile s'approcha de l'étoile, et, sans l'interrompre, se tint à
côté d'elle avec un petit air volontairement effacé, discret.
--«Tu m'attends, mignonne?» dit Flaviana en se tournant. «Reste...
J'ai fini. Nous remonterons ensemble.»
Elle lui parlait avec une tendresse de sœur aînée. Bien que cette
maternité pour rire des coulisses fût devenue presque effective
depuis que l'étoile avait pris chez elle sa petite camarade, les dix
ans à peine qui séparaient leurs âges respectifs ne suffisaient pas
à mettre entre leurs deux cœurs si tendres la distance du respect.
Bertile avait dit:
--«Puisque je vais vivre avec vous, je ne puis vous appeler «petite
mère». Au théâtre on sait ce que cela veut dire. Et encore... Au
National-Lyrique seulement. Car j'ignore si, ailleurs, les premiers
sujets s'intéressent aux pauvres gosselines des petites classes,
comme chez nous. Mais dans la vie, dans la rue, dans le monde, ce
serait offensant pour votre jeunesse qu'une grande fille comme moi
vous appelle sa mère...
--Mais tu ne me flattes pas!... Tu supposes donc qu'on s'y
tromperait?» se récriait plaisamment Flaviana.
Un éloquent regard de la fillette vers le beau visage, presque
virginal encore, de sa jeune protectrice, aurait suffisamment
protesté, si la protestation eût été nécessaire.
--«Tu m'appelleras Flaviana... Et je veux que tu me tutoies, ma
chérie,» avait décrété la gracieuse créature. «Ainsi tu sentiras
moins qu'il te manque une famille.»
Quoi d'étonnant si, tandis que l'étoile s'attardait à fixer encore
quelques points délicats avec le maître de ballet, la petite danseuse
du premier quadrille l'attendait comme l'ombre attend le soleil,
attachant sur elle des yeux profonds,--mais pas encore assez profonds
pour la tendresse admirative dont ils débordaient.
Autour de ces deux silhouettes légères (la reine des Elfes et
l'un de ses immatériels sujets), les jeux de lumière continuaient
à se croiser, à s'exaspérer ou à se fondre, sur la scène. Sans
s'occuper des personnes restées sur le plateau, le groupe des
importants personnages--groupe confus et noir dans l'obscurité
de l'orchestre,--poursuivait ses expériences. De temps à autre un
commandement jaillissait des ténèbres:
--«Voilez la lune, que diable! Un nuage passe sur la lune. Arrêtez
les feux follets!... arrêtez les feux follets. Qui m'a fichu?...
C'est pas des feux follets, voyons! c'est des escarbilles de
locomotive!...»
A deux ou trois reprises, le pittoresque de telles indications excita
la curiosité de Bertile. Elle regardait alors autour d'elle, mais
se rendait mal compte, car les rayons électriques l'éblouissaient.
De la scène, on ne pouvait juger les surprises de l'éclairage.
Mais voici ce qui se produisit: soudain, comme l'alternance des
projections illuminait, puis plongeait dans l'ombre, tour à tour,
certaines parties du décor, la jeune fille tressaillit. Elle venait
d'apercevoir, non loin d'elle, s'allongeant des coulisses sur la
scène, une ombre que la bizarrerie des feux rendait gigantesque,
grimaçante, fantastique. C'était le profil d'une tête et de la moitié
d'un corps d'homme. Aussitôt l'obscurité revenue l'effaça. Fût-ce
une ressemblance, un ressouvenir odieux? Fût-ce l'impression rapide,
pénible, comme d'un cauchemar?... Un frisson glaça Bertile. Malgré sa
peur, ses yeux élargis restaient fixés sur ce point redevenu sombre,
où se dessinait maintenant à peine la haute découpure indistincte
d'un portant. Puis, tout à coup, la lumière y ressauta, d'un jet
brusque. Apparition de terreur!... L'homme était là... L'homme dont
le désir acharné ligotait sa jeune vie, dont elle sentait toujours
la poursuite haletante derrière elle, comme la proie effarée perçoit
le souffle du fauve. Il s'avançait hors des coulisses, la regardant,
marchant de son côté.
Une épouvante insurmontable s'empara de Bertile. La nerveuse fillette
ne songea même pas qu'elle était protégée, que, sur le plateau, dans
la salle, il y avait des gens qui ne ressemblaient pas à sa misérable
belle-mère, et devant qui nul n'oserait manquer de respect à une
enfant. L'effroi et la répulsion la convulsèrent. Elle se serra
contre Flaviana, avec un cri si désespéré que l'énorme cavité du
théâtre en vibra tragiquement.
--«Lui!... sauvez-moi!... Je suis perdue!... Je meurs!...»
Et la pauvre petite danseuse se jeta dans les bras de sa grande amie,
où, bientôt, elle s'alourdit, sans connaissance.
Il y eut un moment de désarroi. Les projecteurs s'affolaient,
fouillaient de leurs pinceaux lumineux le fond de la scène, laissant
dans l'ombre ce qu'il importait de voir. Le directeur, les auteurs,
bondissaient de l'orchestre, grimpaient le petit escalier reliant la
scène à la salle.
--«Que se passe-t-il? Qu'est-ce qu'il y a?... Quelle est cette petite
qui se trouve mal?»
Régisseurs, machinistes, électriciens, tout le personnel se
précipitait. Une foule envahit le plateau. Jamais on n'aurait cru
qu'un tel nombre de gens pût fourmiller si vite, de tous les coins de
l'immense théâtre, béant de vide une minute avant. Nul, d'ailleurs,
n'y comprenait goutte. Pas même Flaviana, qui n'avait rien remarqué,
rien vu.
--«Je suppose,» avança-t-elle, «que c'est un effet de fatigue
nerveuse. L'enfant est délicate. Souffrante récemment, elle a
peut-être repris trop tôt son travail. Et elle se donnait avec tant
de cœur aux répétitions! Ce _Ballet des Elfes_ nous emballe toutes,»
ajouta la gracieuse femme avec un sourire vers les auteurs.
Cependant la mère Martin, appelée en hâte, accourait aussi rapidement
que le permettait sa corpulence. Elle examina Bertile,--qu'on venait
d'étendre sur un praticable, représentant un talus de mousse dans la
forêt magique.
--«Cette gosse-là a eu les sangs tournés,» déclara la matrone, avec
une autorité devant laquelle tout le corps de ballet avait coutume de
s'incliner.
Elle mit des sels sous le nez de la jeune fille, et d'un peu d'ouate,
mouillée au goulot d'un flacon, lui frotta les tempes. Une odeur de
mauvaise eau de Cologne se répandit.
--«Bertile Pageant...» fit le directeur, hochant la tête. «Elle est
douée, cette mâtine-là. Elle a de l'avenir... Pourquoi tourne-t-elle
de l'œil comme ça? Elle n'a pas fait la bêtise, au moins?
--Elle!...» s'exclama la mère Martin avant que Flaviana pût répondre.
«Pas de danger!... C'est sage comme l'agneau du bon Dieu... Mais je
vous dis qu'on y a tourné les sangs.»
L'étoile intervint:
--«Elle n'est pas heureuse chez elle. Le père s'est remarié. La
belle-mère n'est pas tendre. Pour le moment, je l'ai prise avec moi.
--Ça vous ressemble, ça, ma chère,» opina le directeur.
--«Les jeux de lumière lui auront donné une sorte d'hallucination.
C'est une petite nature très impressionnable.
--On serait impressionné à moins,» grommela la mère Martin, qui,
maintenant, détachait la ceinture étroite autour de cette taille à
prendre dans les dix doigts. «Là... ma belle... Ça va mieux?... On va
la monter dans la loge à sa «petite mère».
--Vous avez l'air de savoir quelque chose, madame?» questionna
l'auteur du livret, qui ne connaissait pas la mère Martin, ni
son commerce de douceurs près du petit foyer de la danse, ni sa
popularité parmi toute cette crédule et friande jeunesse.
--«Je sais seulement que j'ai aperçu dans un couloir cette chouette
de mauvais augure, la fruitière de la rue du Rocher, sa marâtre,
quoi! Elle m'avait l'air de faire signe à quelqu'un. Dieu sait si
elle n'amenait pas jusqu'ici quelque vieux singe, dont le museau
effraie cette pauvre petite. Pisqu'al'ne veut pas, Bertile!... Faut
avoir du vice pour la forcer. Que ces demoiselles cherchent une
position... pas moi qui les en blâmerai... Mais c'est guère tout de
même le rôle d'une mère...»
L'édifiante réflexion ne trouva pas d'écho. Le bavardage de la
mère Martin venait de mettre en fuite les gros bonnets. Et le menu
fretin se hâtait de les imiter en courant aux postes de travail.
L'évanouissement d'une danseuse, au National-Lyrique, n'était pas une
de ces circonstances dont l'imprévu et la rareté pussent émouvoir. Si
l'accident avait retenu un moment l'attention de ces messieurs, c'est
qu'il concernait Bertile, la meilleure danseuse du premier quadrille,
une fillette dont la douceur et l'excellente tenue plaisaient à tous,
en qui, surtout, on respectait la protégée de Flaviana.
Cependant, à la faveur de l'émotion générale, du brouhaha, des allées
et venues, l'auteur du désordre s'était éclipsé. En toute hâte, il
rejoignit, vers la porte des artistes, la femme de Victor Pageant,
que la mère Martin avait parfaitement reconnue tout à l'heure dans un
couloir.
--«Sortons,» dit ce personnage, d'un air fort contrarié. «D'ailleurs,
vous avez la somme dont nous étions convenus. Bonsoir! Je n'ai pas
envie qu'on me voie avec vous.
--Mais... s'écria la mégère, abasourdie.
--«Il n'y a pas de «mais». J'y renonce... J'aurais tout donné à cette
enfant-là. Ah! elle ne sait pas ce qu'elle perd... Cependant, il y a
des bornes...
--Qu'a-t-elle donc fait?...
--Elle a crié comme si je venais pour l'assassiner. Elle a ameuté
tout le théâtre.
--La pécore!... Elle me le paiera.
--«Allons, n'y pensons plus!» s'écria brusquement le riche amateur de
fruits verts.
Une rage saisit la marâtre. Des mots injurieux sortirent de sa bouche
à l'adresse de sa belle-fille.
--«Elle me le paiera!...» répétait-elle. «Et plus cher qu'elle ne
suppose!»
La silhouette cossue de son complice s'éloignait déjà. Mais le triste
personnage avait entendu. Il revint sur ses pas.
--«Écoutez, madame,» dit-il. «Je ne suis pas très fier de ce que
nous avons fait ensemble. Pourtant, avec la certitude de réussir,
je recommencerais. Oui, j'enlèverais Bertile... Et de force... Je
commettrais des lâchetés... Je serais capable de tout. Mais pas
pour la faire souffrir. Ma seule excuse, c'est que je voudrais la
gâter comme jamais homme n'a gâté une enfant chérie, une maîtresse
adorée... Il n'y a pas moyen. J'en fais mon deuil. C'est pour moi un
déboire amer,--plus amer que je ne puis le dire. Mais je ne veux pas,
vous entendez, je ne veux pas, que vous tourmentiez cette innocente à
cause de moi.
--Elle est la ruine de sa famille!» gémit la femme de l'ex-hercule.
«Songez, monsieur!... J'ai deux pauvres petits enfants... C'est
abominable à elle de ne pas m'aider à les élever, après tous les
sacrifices que j'ai faits pour qu'elle devienne _artisse_!
--Bon, bon!...» grommela le vieux Parisien, que ces simagrées ne
touchaient guère, mais qu'attendrissait la pensée de la jeune fille.
«Si vous me promettez de laisser la petite tranquille, je veux bien
faire quelque chose pour vous.»
Il tirait son portefeuille de sa poche. Dieu sait s'il avait
répété ce geste depuis qu'il était entré dans les différents plans
de campagne pour réduire la résistance de Bertile. Cette fois
l'impulsion racheta un peu les antérieures vilenies.
--«Tenez,» dit-il à la mégère, «ça, c'est en échange de votre
promesse que vous n'adresserez pas un reproche à Bertile, et surtout
que vous ne vous permettrez envers elle aucune dureté, aucune
violence. Et vous savez, j'aurai l'œil... Si vous vous conduisez
gentiment avec elle, je le saurai. Et il y aura quelque chose de
plus.»
Mme Pageant fondait en protestations, en gratitude.
--«Monsieur pense!.. C'était une façon de parler!... Je suis vive
comme ça, puis, la main tournée, je n'y songe plus. Cette enfant...
J'ai pour elle un cœur de mère... Mais Monsieur est trop bon...
Monsieur verra... Ne désespérons pas qu'elle entende raison, la
mignonne...»
Une pâteuse coulée de miel gluait maintenant hors de cette bouche
mauvaise. La fruitière ne s'engageait guère en manifestant les
meilleures intentions à l'égard de Bertile, puisque la fillette,
à l'abri chez Flaviana, lui échappait. Aussi déversait-elle sa
papelarde éloquence, en s'attachant aux pas du séducteur déçu, qui
n'avait plus qu'une hâte: se débarrasser d'elle. Il avait sauté dans
son auto, était loin, qu'elle parlait encore.
Ce soir-là, quand Victor Pageant rentra, éreinté d'avoir frotté des
parquets toute la journée, il surprit son épouse dans une singulière
position. La fruitière ayant, non sans imprudence, confié la garde de
la boutique à ses deux garnements, Totor et Titine, venait de monter
à leur logement, pour serrer son trésor dans une cachette, qu'elle
changeait souvent pour plus de sécurité. Aujourd'hui, elle avait eu
l'idée de glisser l'enveloppe qui contenait les billets bleus entre
les tringles de leur lit de fer et le sommier. Pour y réussir, elle
s'était étalée tout de son long par terre.
Pageant, lorsqu'il réintégra le domicile, aperçut de la lumière au
ras du sol, puis une jupe de femme, qu'il aurait crue tombée sur la
descente de lit, s'il n'en avait vu sortir deux chevilles vêtues
de bas aubergine et deux pieds s'agitant dans des chaussons de
Strasbourg.
Mais aussitôt, plus rien! Sa femme, l'entendant rentrer, venait
de souffler le bout de bougie, posé à même le plancher, et qui
l'éclairait dans sa tâche.
--«C'est toi, la maman?» demandait l'ex-hercule, non sans timidité,
car ce mystère l'impressionnait. «C'est toi?...» répéta-t-il. «Les
petits m'ont dit que tu venais de monter.»
Un gémissement sortit de dessous le lit. Mme Pageant improvisait
une tactique. Simuler l'évanouissement, c'était une explication, un
alibi, et en même temps une excuse pour attendre qu'on l'aidât, car,
sans lumière, elle ne pouvait se redresser qu'en risquant de se fêler
le crâne contre le châlit.
--«Mon Dieu?... Tu es malade?...» dit la voix tremblante du bon
Pageant. Et, soudain, la position où il avait entrevu sa femme,
aggravée par l'effet de l'obscurité et de la lugubre plainte, lui
suggéra une affreuse pensée:
--«L'aurait-on assassinée?...» balbutia-t-il.
--«Quelle gourde!... Aide-moi donc à sortir de là!...» cria sa
colérique moitié, dont la patience était vite à bout, et qui, ayant
assujetti l'enveloppe, ne craignait plus rien que la suffocation.
Éperdu, tâtonnant, le pauvre homme ne trouvait pas d'allumettes. Il
dut descendre à la boutique, et ne remonta qu'avec Totor et Titine
sur ses talons.
--«Bon Dieu, qu'est-ce que tu as eu?» questionna-t-il en dégageant
sa femme, qui se releva, la figure couleur de brique, les cheveux
poussiéreux et dépeignés.
--«Ce que j'ai eu?... Parbleu... une syncope,» s'écria-t-elle. «Dans
cette misère de maison, je ne mange pas pour le travail que je donne.
Quand je t'ai servi, et les gosses, vous ne vous inquiétez guère s'il
reste quelque chose dans le plat pour moi.
--Pauvre poule! C'est du quinquina qu'il te faut. Je t'en achèterai,»
déclara Pageant.
--«Et avec quoi?» demanda-t-elle du ton le plus aigre.
Mais alors éclata le coup de théâtre. Cette fûtée de Titine, ayant
aperçu le bout de bougie sous le lit, poussa sournoisement son frère,
et, le lui montrant:
--«Tiens!.... une camoufle.
--Qu'est-ce qu'elle fait là?...» grogna Totor, qui se mit à quatre
pattes pour la ramasser.
Entré d'un côté sous le lit, le polisson jugea à propos de ressortir
de l'autre, parcourant sur les genoux et les mains ce tunnel où
le balai ne passait pas souvent. Comme il arrive aux enfants, qui
découvrent immédiatement ce qu'ils ne doivent pas voir, celui-ci ne
manqua pas de remarquer, sous le sommier, l'enveloppe, qui, insérée à
tâtons, se repliait et dépassait le châssis de fer. Il surgit entre
ses parents avec un cri digne d'un guerrier sioux, et secoua si bien
sa trouvaille que des billets bleus s'en échappèrent.
Pageant, paralysé de stupeur, les regarda voltiger et s'abattre.
Il n'en croyait pas ses yeux. Mais sa femme, jetant une clameur
inhumaine, fonça sur leur héritier, et lui administra une telle
volée de gifles, que l'ancien hercule recouvra l'usage de ses sens
pour lui arracher l'enfant des mains.
--«Tu es folle!... Tu veux donc l'assommer?»
Le père expulsa les mioches, ferma la porte, à travers laquelle se
ruèrent les hurlements acharnés de Totor. Mais les époux n'y prirent
pas garde.
--«Dis-moi,» fit Pageant, qui étreignit le bras de sa femme.
«Qu'est-ce que cet argent-là?... C'est comme ça que tu t'évanouis
de privations!... Malheureuse!... Si tu as recommencé tes infamies
contre Bertile, je te tuerai!»
Le mari soumis et bonasse disparaissait. Elle reconnut le redoutable
gaillard de la forêt de l'Isle-Adam, le père indigné, outré, sous
la poigne de qui elle avait cru sentir se disperser ses os. A la
seconde exécution de ce genre, elle y resterait, sûr. La peur fit
s'entrechoquer ses mâchoires.
--«Je te jure... Pageant... je te jure!...
--Où est Bertile?
--Chez Flaviana.
--Y est-elle?... Est-ce vrai?... Nom de D...!
--Tu peux y aller voir...
--C'est ce que je vais faire.»
Il desserra un peu l'étau.
--«Si je ne l'y trouve pas!...»
Le frisson de la mort passa sur la chair noiraude. Peu s'en était
fallu qu'il ne l'y trouvât pas.
--«Cette saleté d'argent... d'où ça vient?» reprit le frotteur des
parquets ministériels.
--«C'est pas à moi. C'est un dépôt.
--Tu mens!
--Qu'est-ce que ça te fiche, puisqu'on n'y touche pas, à ta Berthe! A
preuve, c'est qu'il y a renoncé, le type... Je t'en fais serment sur
la tête de mes enfants... Et ceux-là, je ne jurerais pas un mensonge
sur eux. J'aurais trop peur de leur faire tort... Je les aime... tu
ne m'ôteras pas ça.
--Il a renoncé à Bertile... Ah! il a bien fait, le bandit... Je
l'aurais crevé!... Mais je ne te lâche pas que tu ne m'aies dit d'où
vient la galette... Tu la cachais... c'est qu'elle ne sent pas bon.
--Oh! je ne l'ai pas volée.
--J'espère bien!
--Lâche-moi!...
--Réponds.
--Tu me paieras ça, Pageant!
--Bah! tu ne seras jamais plus rosse pour moi que tu ne l'es
maintenant. Tu m'as privé de ma fille... Tu l'as forcée à quitter la
maison. Tu ne peux pas me faire pire.
--Butor!
--D'où viennent ces billets de banque?
--Ah! zut... Tu me les laisseras?
--Ça dépend.
--Eh ben, c'est le type qui en tient pour Bertile. Mais... oh! là...
brutal!... Pas pour ce que tu crois.
--Comment?...
--Pour qu'on la dorlote... qu'on y fasse la vie douce... Un brave
homme, au fond...
--Un brave homme!... Le misérable!... Tu vas lui renvoyer son ignoble
argent.»
La fruitière voulait sauver tous les billets grâce à la destination
du dernier. Malgré ce subterfuge, l'honnête Pageant se révoltait.
S'il avait regardé de près les fafiots bleus, il aurait reconnu,
soigneusement recollés, ceux qu'il avait cru anéantir près du Gros
Chêne.
De nouveau, ils allaient subir un sort auquel un si précieux papier
n'est guère exposé. Mais leur propriétaire les défendit comme une
lionne. Pageant craignit de «faire un malheur» s'il déchaînait toute
sa colère et toute sa force. Il abandonna donc la lutte. D'autant
que mal rassuré par les protestations de sa femme, il avait hâte de
courir chez Flaviana, pour constater, de ses yeux, que sa chérie
était toujours là, en sécurité, sous la protection de l'adorable
étoile.
De la rue du Rocher au boulevard de Courcelles, le père anxieux ne
fit qu'un bond. La porte de l'appartement lui fut ouverte par la
femme de confiance, la grosse Mélanie.
--«Ah!» s'écria-t-elle, «vous savez donc? Mademoiselle Bertile ne
voulait pas qu'on vous dise... Mais, rassurez-vous, papa Pageant,
tout va aussi bien que possible.
--Y a donc eu quelque chose?
--Rien... rien... moins que rien,» dit la bonne créature vivement,
car elle voyait trembler les épaules solides, et les yeux naïfs
se remplir de larmes, sous la broussaille grise des sourcils.
«D'ailleurs,» ajouta-t-elle, «vous allez la voir. Madame Flaviana est
déjà partie pour son théâtre. Mais, comme il ne fallait pas songer
que Mademoiselle Bertile y aille ce soir...
--Mon Dieu!... elle est donc souffrante?...» soupira le pauvre homme.
Dans la jolie chambre que Flaviana avait fait aménager pour sa
pupille,--puisque l'installation était maintenant définitive,--entre
les draps fins, la tête sur l'oreiller brodé, la petite danseuse
reposait.
En apercevant ce visiteur, dont la tenue jurait pourtant avec
la délicatesse du décor, et qui jamais n'avait pénétré ici que
soigneusement endimanché, la fillette eut un grand cri de joie:
--«Père!... mon papa chéri!...»
Les bras minces sortirent des couvertures, s'enlacèrent au cou
rugueux, chiffonnèrent un peu plus le col défraîchi, désempesé,
mirent plus de travers la cravate en corde. Les joues fines, les
lèvres de rose pâle, s'appuyèrent au dur hérissement de la barbe
de trois jours, s'enfoncèrent contre l'épaule, dans le veston qui
sentait la sueur et l'encaustique.
--«Papa chéri!... papa chéri!...
--Mon petit Berthon!... Eh ben, quoi?... Au dodo? Tu ne danses donc
pas ce soir?
--Heureusement, non... Je ne suis pas du spectacle... Mais j'ai
tellement peur de ne pas danser dans _les Elfes_!... Un ballet
merveilleux... Si tu savais!...
--Pourquoi ne danserais-tu pas, petite fée?
--Je suis déjà condamnée à manquer la répétition de demain.
--T'es donc malade?
--Un peu patraque... On me soigne trop bien.
--Comment ça t'a-t-il pris?
--Tout à l'heure, en scène... Figure-toi, je suis trop bête... Mais
assieds-toi donc, mon petit père.
--Je suis bien comme ça.
--Mais non... Tu es là, qui te penches... Tu as bien cinq minutes?
--Oh! une heure si tu veux.
--Veine!... Tu vas dîner avec moi, près de mon lit.
--Ça, c'est pas possible.
--Et la raison?...»
Le pauvre homme se redressa, se dandina, tournant son vieux feutre
roussi, l'air confus.
--«Voyons... papa...
--Tu ne voudrais pas, minette. Qu'est-ce que dirait madame Flaviana?
--Ce qu'elle dirait!...» Les grands yeux de Bertile s'élargirent
encore... Quelque chose de radieux, d'attendri, de triomphant, fit
rayonner les larges prunelles.--«Ce qu'elle dirait! Tu ne la connais
pas. Tu n'imagines pas sa bonté... Flaviana!... Mais elle sera plus
heureuse, plus fière, de savoir que tu t'es assis là, parce que tu es
un brave homme, parce que tu donneras une joie à ta petite... que de
recevoir les godelureaux huppés, titrés, qui viennent lui faire la
cour, qui l'assomment de leurs compliments... Papa, assieds-toi là.
Je suis sûre de faire plaisir à Flaviana... J'en suis sûre!...
--Mais j'ai mon costume de travail... J'ai frotté au ministère... Ce
petit fauteuil de soie...
--Assieds-toi, mon vieux frotteur de papa... Ta fifille sait ce
qu'elle fait...»
En même temps, elle appuyait par deux fois son index grêle sur la
sonnerie électrique.
--«Mélanie, ma bonne Mélanie... venez un peu. Papa dîne avec moi.
Portez-lui la petite table... N'est-ce pas, Madame n'y trouvera rien
à redire?
--A redire?... Savez-vous ce qu'elle ruminait tout à l'heure: «De
voir un peu son papa, ça lui ferait du bien, à cette petite. Mais je
crains d'inquiéter monsieur Pageant en le faisant appeler.»
La grosse personne donna des indications à une jeune camériste
alerte, qui dressa le couvert, prépara la dînette.
--«Alors?» chuchota Bertile, avec un sourire espiègle, «tu as donc la
permission de dix heures. On ne te grondera pas, à la maison?
--Ne parle pas de ta belle-mère,» fit l'ancien hercule en serrant le
poing. «J'ai failli lui régler son compte tout à l'heure.
--Fais pas ça, papa. Elle t'aime à sa manière, et les petits aussi.
N'y a que moi qui étais dans le chemin.
--C'était à cause de toi, justement.
--Comment, puisque je ne suis plus là?...
--Elle ne t'a pas joué quelque tour? Elle ne t'a pas tendu quelque
piège?»
La petite danseuse eut un mouvement involontaire. L'horrible
impression de cet après-midi, c'était donc vrai? Le vilain homme
avait osé la relancer jusque sur la scène. Une combinaison de la
fruitière, qui avait dû l'amener. Et tout le monde croyait à une
hallucination. Elle-même avait fini par y croire.
Son père, occupé à savourer une cuisse de poulet (il croquait jusqu'à
l'os... Depuis combien de mois n'en avait-il pas mangé?), négligeait
d'observer la fillette. Il accepta donc sa réponse:
--«Mais non, papa. Ne la soupçonne pas à tort. Tu es bien tranquille,
n'est-ce pas? quand tu lui cèdes. Après tout, elle fait marcher la
maison.
--A condition que j'aille aux Halles, le matin, et que je frotte
ensuite toute la journée.
--Elle est bonne mère pour Titine et Totor.
--Oh! elle les gâte trop, ou elle les roue de coups.
--Enfin elle les aime bien.
--Je ne le nie pas.
--Eh bien, mon pauvre papa, tu as besoin de la maman de tes deux
petits. Patiente... Ne fais pas un enfer de ton intérieur à cause de
moi. Ta femme m'a considérée comme une étrangère dont on peut tirer
parti sans scrupule. C'est dans la nature, ça. Faut pas te buter...
Tu as d'autres enfants...
--Une étrangère... On ne vend pas une étrangère. C'est la traite des
blanches.
--Chut!... chut!...» fit Bertile, qui avança gentiment sa main
fluette pour fermer la bouche de son père. Et la fillette ajouta
rêveusement:
--«Qui sait? Elle pensait peut-être faire mon bonheur. Il y en a
tant, au premier quadrille, qui appelleraient ça une bonne aubaine.»
Le brave Pageant hocha la tête. Le fin repas qu'il venait d'expédier
le disposait à l'indulgence. Sa colère tombée, il n'aurait jamais
l'énergie de braver sa querelleuse épouse, et il savait gré à sa
fille de lui prêcher la ligne de conduite où il se rallierait
fatalement, par bonhomie, habitude, faiblesse.
--«Mais enfin,» demanda-t-il, «pourquoi es-tu couchée? Quel est ton
mal? Je te vois maigre, pâlotte...
--Bah!» dit-elle, «ce n'est rien.»
Un observateur plus avisé que l'humble frotteur eût remarqué
l'accablement si peu naturel qui renversait sur l'oreiller cette
jolie tête de quinze ans, le ton las, désenchanté, des quatre mots
que soupirèrent les lèvres puériles.
--«Rien... mais quoi?» insista le père. «On n'est pas au lit, à ton
âge, quand on a rien. As-tu vu un docteur?
--Non,» fit-elle avec un vif redressement du buste, «ce n'est pas
la peine. Il ne faudrait pas le déranger pour si peu, le docteur
Delchaume.
--Ah! il ne regarde pas au dérangement, celui-là,» déclara Pageant.
«Voilà un médecin qui a du cœur pour les pauvres gens... A venir des
trois fois par jour chez des clients dont il ne veut pas accepter un
rouge liard.
--Comment le sais-tu?» demanda Bertile.
Son mince visage devenait lumineux. Du rose flambait aux pommettes.
Les yeux brillaient dans leur large cerne d'ombre. Sur le drap, les
petites mains frémissantes entrelaçaient nerveusement leurs doigts.
--«C'est donc depuis que tu es partie?» fit le père. «Oui... Et je ne
t'ai pas raconté? Ta petite sœur... Titine... Elle nous en a fichu
un trac!... On aurait cru qu'elle nous passait entre les mains.
--Oh! Comment?...
--Une nuit, elle s'est mise à étouffer, à râler... Son corps raide
comme du bois... Les yeux hors de la tête.
--Quelle horreur!...
--J'ai couru chercher le docteur Delchaume. Le seul que je
connaissais. Et puis, il avait été si gentil au moment de la
scarlatine.
--Il est venu?... comme ça?... dans la nuit?
--Tout de suite.
--Qu'il est bon!...» murmura Bertile, retombant sur son oreiller, le
regard en haut, les mains jointes, en extase.
--«Tu peux le dire... Il a sauvé la gosse.
--Qu'est-ce qu'elle avait?
--De l'asthme _enfantine_, qu'il a dit.»
Il y eut une minute de silence. Le père Pageant considérait le visage
exalté, l'expression absente de sa fille. Elle ne paraissait frappée
que d'une chose dans la maladie de la cadette: l'intervention du
docteur Delchaume. Tout à coup, elle dit:
--«Papa, tu ne trouves pas injuste qu'un homme comme ça puisse être
malheureux?
--Dis donc, petite,» fit-il bonassement, «en serais-tu amoureuse, par
hasard, de ton docteur Delchaume?»
La fillette tressaillit et se redressa, comme secouée d'un choc
galvanique.
--«Oh! papa... c'est méchant ce que tu dis là!..
--Histoire de rigoler un peu.
--Faut pas.
--C't'idée! Il est gentil garçon... Un peu vieux pour une gamine
comme toi...
--Vieux!... Il n'a pas trente ans.»
Le père eut encore un regard de malice. Alors la petite danseuse
parla très vite, tandis qu'une flamme de fièvre la transfigurait d'un
éclat soudain.
--«Ne continue pas, père... Tu me ferais du chagrin. Tu vois bien
que le docteur Delchaume est en grand deuil. Il ne se console pas
d'avoir perdu sa femme... Et s'il devait se consoler...
--Allons!...
--Ce ne serait pas moi...
--Et qui?
--Oh! la seule capable de guérir un cœur comme le sien... La
meilleure... la plus belle... Tu ne devines pas?... voyons! Flaviana!»
L'enfant, ce nom jeté, retomba en arrière, reprit son visage
lointain, son visage _d'au-delà_, et murmura doucement, comme pour
elle-même, avec un accent intraduisible, dont l'âme simple du père se
troubla:
--«J'ai bien compris, va... J'ai bien vu comme il la regarde quand il
croit qu'on ne fait pas attention.»
Ces mots furent prononcés sans amertume, sans blâme, tendrement...
Toutefois il en émanait quelque chose de triste dont le pauvre père
sentit l'étreinte. Il ne sut que dire, ni trouver la plaisanterie qui
secouerait son malaise.
Comme il demeurait gauchement silencieux, tandis que Bertile,
emportée par un rêve, semblait oublier sa présence, une porte
s'ouvrit. Celui dont ils venaient de parler entra.
--«Eh quoi?» s'écria Raymond, en marchant vers le lit. «Ça ne va pas,
mignonne. Qu'est-ce que nous avons?» Puis, reconnaissant l'honnête
frotteur:--«Bonjour, père Pageant. On est venu tenir compagnie à sa
fillette. Elle doit vous en raconter, hein! notre future étoile.»
Ce ton enjoué, c'était un de ses devoirs professionnels. «Le père
doit être inquiet, puisqu'il est accouru,» pensait-il. «Commençons
par dissiper cela.»
La petite malade ne lui fournit guère d'éclaircissements. Elle avait
eu une syncope après la répétition. Le jeu des lumières l'avait
éblouie. Au retour, Flaviana voulait qu'elle se couchât. Elle ne
savait pas que le docteur fût prévenu.
--«Votre «petite mère» m'a envoyé un mot pour me prier de passer,»
dit Delchaume. «Cette «petite mère-là» a plus de sollicitude peureuse
qu'une vraie maman. Car je ne vois pas... Tiens!» ajouta-t-il, en
lui prenant le poignet pour consulter le pouls, «qu'est-ce que ces
menottes glacées? Avez-vous des frissons?»
«Ses mains étaient brûlantes avant qu'il entrât,» se dit Pageant.
«Allons, ça y est... la voilà toquée de son séduisant docteur. Et à
ce point!... Bon sang!... Pourvu que ça ne soit pas du chagrin pour
elle.»
L'idée le traversa, en éclair: «Si ma gredine de femme avait eu
raison? Les filles des pauvres gens, ça leur coûte bien cher d'être
sages!...» Mais son cœur de brave homme repoussa la suggestion: «Ça
lui coûtera ce que ça lui coûtera... Et à moi aussi. J'aime mieux
tout, que de la voir mal tourner.»
Cependant, lorsque Delchaume l'arrêta dans la chambre voisine pour
lui dire que «c'était assez sérieux», le pauvre ouvrier eut un
tragique sanglot.
--«Courage, mon brave homme, rien n'est désespéré.
--Sauvez-la, monsieur le docteur.
--C'est son âge qui la sauvera. Pensez donc... La jeunesse même...
Elle n'a pas seize ans.
--Mais sa maladie... Qu'est-ce que c'est?
--De la névrose... de l'anémie... La tuberculose la guette. Nous
n'en sommes pas là. Seulement, il faut veiller. Cette enfant doit se
suralimenter, et elle ne mange plus. Elle devrait être gaie, courir
au soleil... Son métier la fatigue trop. Il ne faut plus qu'elle
danse...
--Bon Dieu de bon Dieu, qu'allons-nous devenir?
--C'est affaire à madame Flaviana et à moi, ça, papa Pageant. Ne
vous inquiétez pas. Elle a une amie... je devrais dire... une
providence... De mon côté...
--Oh! vous l'avez déjà installée là-bas, à Claire-Source, dans votre
maison de campagne.
--Elle y retournera.
--Bien,» fit sans élan le pauvre père qui pétrissait son chapeau dans
ses mains. «Seulement...
--Seulement... quoi?
--Rien.
--Vous avez une idée qui vous tourmente, Pageant.
--Non, m'sieu le docteur.
--Si.
--Oh! ben, c'est bête... Je me dis comme ça: madame Flaviana est
bien bonne, vous aussi, vous êtes bon. Et, tout de même, je me
demande... Est-ce que je ne devrais pas reprendre Bertile?
--Dans la fruiterie de la rue du Rocher?... Pour que votre femme, qui
la déteste, recommence les vilenies dont cette petite ne se remet
pas?... Voyons, Pageant!...
--Ah! m'sieu le docteur,» murmura ce pauvre homme simple, avec des
larmes plein les yeux, «y a des choses douces qui font mourir aussi
bien que les choses cruelles...»
Delchaume le regarda, sans comprendre, mais devinant qu'une pensée
délicate se dissimulait sous la phrase, dont la seule forme
pathétique l'émut. Il adressa encore à l'humble ouvrier quelques
paroles réconfortantes, puis, comme se rappelant tout à coup un
détail important, il revint en arrière et rouvrit la porte de Bertile.
--«Pardon, mignonne,» dit-il, «j'ai oublié... Voulez-vous demander
à madame Flaviana de me fixer elle-même le moment de ma prochaine
visite. Je souhaiterais qu'elle fût là, pour lui parler de vous, de
votre santé. Mais je voudrais qu'elle ne fût pas pressée, car j'ai à
l'entretenir d'un autre sujet... peut-être longuement.»
Victor Pageant, resté dans l'autre pièce, entendit la voix de sa
fille:
--«Je ferai votre commission, docteur.
--Vous direz bien à madame Flaviana que j'ai à lui communiquer des
choses graves, n'est-ce pas, mon enfant?»
La douce voix reprit:
--«Je le lui dirai, soyez tranquille, docteur... Des choses graves...
Oui, je le lui dirai.»
Un désir presque irrésistible saisit Pageant, de rentrer dans la
chambre, de courir au lit de sa petite, de mettre ses gros bras
d'ancien hercule autour de la frêle créature, comme pour la défendre
de quelque mal. Il l'embrasserait encore. Oh! comme il avait envie
de l'embrasser, mieux que tout à l'heure, avec une tendresse moins
maladroite. Il n'osa pas. Le docteur partait. La femme de chambre
leur montrait le chemin.
Pageant descendit, prit congé du jeune médecin, qui montait en
voiture, et s'en alla, le dos voûté, sous la nuit, sans pensée
distincte, le cœur vide, et pourtant si lourd!...
V
EN COUR D'ASSISES
--«Tatiane Kachintzeff, levez-vous!»
L'injonction retentit, brève et dure. Ce fut une surprise dans
le public. Le président, connu pour son extrême courtoisie,
adoptait généralement des formules plus enveloppées, un ton plus
doux, lorsqu'il s'adressait à des femmes, fût-ce à des accusées.
Mais on s'étonna moins lorsque se dressa, contre le fond sombre
des boiseries, entre les uniformes des municipaux, la silhouette
singulière, dont on eût douté si elle était d'un garçon ou d'une
jeune fille.
La voilà donc, cette étrangère sur qui tant de légendes avaient couru.
Les regards qui, de cette salle des assises, bondée pour le
sensationnel procès, convergeaient sur elle, purent discerner, sous
l'apparence androgyne, toute la flamme tendre d'un cœur féminin,
lorsque Tatiane, avant de se soumettre à l'interrogatoire, chercha
d'abord les yeux de son fiancé.
Assis deux places plus loin, sur le même banc, Pierre Marowsky la
contemplait avec la naïve adoration d'un croyant pour son idole.
Séparés par les longs mois de la prison préventive, ils se trouvaient
enfin rapprochés. La béatitude de se voir les soulevait--c'était
évident--au-dessus de toutes préoccupations.
--«Votre nom?» demanda le président.
--«Tatiane Fédorovna Kachintzeff.
--Votre âge?
--Vingt-deux ans.
--Où êtes-vous née?
--A Pétersbourg.
--Votre père y était professeur?
--Et écrivain.
--C'est vrai. Mieux eût valu pour lui qu'il se contentât de ses
leçons.
--Aucun être libre ne partagera votre avis, monsieur le président.»
Un frisson courut. Quelle fierté dans cette réponse! Et la figure
même de l'accusée en rayonna. Sa face, un peu kalmouck, mais
d'un teint éblouissant, portée sur un cou élevé, blanc et frais,
découvert, autour duquel tombait la masse courte et lourde des
cheveux blonds, son front pur sous le toquet de fausse loutre, ses
yeux légèrement bridés, mais d'une clarté surprenante, tout changea
d'aspect, prit une beauté inattendue.
Sans s'offusquer de la riposte, le président reprit:
--«Tout le monde est libre de composer des écrits séditieux. Mais on
le paie cher, la plupart du temps. Votre père, Fédor Kachintzeff,
fut arrêté, condamné, déporté en Sibérie.
--Gloire à lui, monsieur le président.
--Nous ne chicanerons pas votre piété filiale,» dit ironiquement le
magistrat.
Changeant alors de ton, et avec une nuance d'égards, il ajouta:
--«Elle s'est traduite, d'ailleurs, autrement qu'en paroles. Vous
êtes allée rejoindre votre père, en exil, au bagne. Vous aviez
quatorze ans à peine. Vous avez effectué presque entièrement à pied
ce terrible voyage...»
Un murmure, favorable à l'accusée, monta, presque imperceptible. Le
président s'arrêta, promena sur la foule des assistants un regard
sévère.
--«Je comprends,» s'écria-t-il, «qu'un mouvement de sympathie
échappe, surtout à la partie féminine de l'auditoire, pour l'enfant,
pour la fille dévouée, qu'était alors Tatiane Kachintzeff. Cependant,
je veux qu'on le sache, je suis résolu à ne tolérer aucune
manifestation.»
Un silence--glacial ou pénétré?...--accueillit cette déclaration,
prononcée du ton le plus énergique. Poursuivant l'interrogatoire, le
président reprit:
--«Vous trouvâtes votre père à l'hôpital, très malade?
--Non, pas malade... mourant.
--Mais... il mourait d'une maladie, je suppose.
--Non.
--D'un accident?
--Non.
--Et de quoi donc?...»
Point de réponse. Une figure de pierre, où flamboyaient des yeux
pleins d'horreur.
--«Allons, Tatiane Kachintzeff, dites tout haut ce que vous prétendez
insinuer, ce que vous avez cru peut-être.»
Même mutisme. Même immobilité impressionnante.
--«L'accusée, messieurs les jurés,» reprit le président, «est
victime d'une erreur. Mais, sans doute, l'est-elle de bonne foi.
Il ne vous est pas interdit de lui en tenir compte. On lui a
persuadé, là-bas, au bagne,--son père lui-même, en exigeant d'elle
un serment de vengeance,--que Fédor Kachintzeff succombait à de
mauvais traitements, à des brutalités, coïncidant avec la présence
du gouverneur général, le prince Wladimir-Serge Omiroff, aujourd'hui
décédé.»
Une voix s'éleva, celle du défenseur de Tatiane Kachintzeff:
--«Je vous demanderai respectueusement de préciser, monsieur le
président. Veuillez expliquer au jury que Fédor Kachintzeff, cet
écrivain, cet intellectuel, descendant d'une famille aristocratique,
avait été soumis à un châtiment corporel,--contre les règlements
mêmes,--au plus déshonorant, au plus barbare des supplices: il avait
été f...»
Un cri affreux, déchirant... Tatiane, jetant le buste et les bras
en avant de la cloison de bois, saisissait à l'épaule son avocat,
arrêtait ce qu'il allait dire par une mimique violente et désespérée.
Le public s'émut. Des gens se levèrent, pour voir ce qui arrivait.
Les stagiaires, entre eux, chuchotaient:
--«Son père a été fouetté, par l'ordre du vieux prince Omiroff.
--Cela se fait donc encore?
--Pourquoi a-t-elle crié?
--Elle devient folle quand on évoque ce souvenir.
--Kachintzeff étant un condamné politique, et d'origine noble, on ne
devait pas...
--Alors?...
--Un caprice tyrannique, abominable... Le malheureux n'avait pas
salué le gouverneur général Omiroff.»
La voix du président tout à coup s'éleva:
--«Il résulte des rapports des médecins, comme de l'autopsie, que le
détenu Kachintzeff était d'une constitution robuste, très capable de
supporter la peine infligée,--et qu'on ne saurait voir dans cette
peine la cause de sa mort.»
L'avocat de Tatiane riposta aussitôt:
--«L'autopsie montre-t-elle qu'un homme a succombé au désespoir, à la
honte?»
LE PRÉSIDENT.--«Je ne puis, maître, vous laisser avancer davantage
sur ce terrain. Nous ne faisons pas le procès d'un directeur de
bagne sibérien, pas plus que celui du feu prince Omiroff. Le jury n'a
pas à s'occuper de ces choses, qui ne le concernent pas. Il nous dira
si, oui ou non, Tatiane Kachintzeff a pris part à un complot et à la
fabrication d'engins destinés à faire périr le prince Boris Omiroff,
fils de l'ancien gouverneur général de la province d'Irkoutsk.»
LE DÉFENSEUR.--«Mais vous-même, monsieur le président, déclariez que
le jury devait être éclairé sur les faits qui auraient pu susciter
chez la fille de Kachintzeff une idée de vengeance?»
LE PRÉSIDENT.--«Non pas les faits, dont nous ne saurions préjuger
ici, mais l'impression, fausse ou exacte, que l'accusée en a reçue.
On a pu facilement troubler, égarer, cette âme de quatorze ans.
Cela n'excuserait pas son crime, mais en indiquerait la genèse.
Nous allons, du reste, savoir par elle-même... Tatiane Kachintzeff,
levez-vous.»
La jeune Russe, retombée assise, comme en faiblesse, après son
terrible mouvement d'angoisse, écarta la main dont elle se cachait le
visage, et se dressa.
LE PRÉSIDENT.--«Votre père, avant de rendre le dernier soupir, vous
imposa, à vous, presque enfant, une mission de vengeance?»
TATIANE.--«Non, monsieur le président.»
LE PRÉSIDENT.--«Il vous a dicté une formule de serment?»
TATIANE.--«Non.»
LE PRÉSIDENT.--«Cependant, il a accusé?»
TATIANE.--«Personne.»
LE PRÉSIDENT.--«Il s'est plaint?»
TATIANE.--«Non.»
LE PRÉSIDENT.--«Que vous a-t-il donc dit de lui-même... de ses
souffrances... du mal dont il se sentait mourir?...»
TATIANE.--«Rien.»
La fierté farouche de ce «Rien»! Un silence tomba. La suite de
l'interrogatoire se fit attendre.
Tous les regards se fixaient sur cette tache pâle qui était le visage
de Tatiane, et qui se détachait là-bas, parmi toutes ces choses
sombres, embues par l'atmosphère de cendre dont le triste jour de
novembre emplissait cette salle des assises.
Les trois autres accusés intéressaient moins. Même la brune Katerine
Risslaya, dont pourtant la réputation de beauté s'était établie par
les portraits publiés dans les journaux. Son type sémite--profil
busqué, larges yeux de jais--venait bien en photographie. Mais
l'auditoire éprouvait une déception à la découvrir fanée, sans
jeunesse, bien qu'elle n'eût pas trente ans, et tellement dépourvue
d'expression qu'avec son teint jaunâtre, sans nuances, on eût
dit une figure de cire. Des deux hommes, le fiancé de Tatiane,
Pierre Marowsky, retenait seul quelque attention. C'était un grand
gaillard superbe, un vrai Russe, blond et barbu, dont le visage
eût été aussi beau que son corps athlétique, bien proportionné,
si une double cicatrice ne l'eût un peu défiguré, couturant la
joue droite, déformant le sourcil gauche, sous lequel l'œil ne
regardait pas clairement, et, peut-être, ne voyait plus. A côté de
lui, son camarade, blond aussi, mais très différent, faisait penser,
avec ses traits plutôt celtiques, sa grosse moustache fauve, à un
Vercingétorix halluciné. Dans le masque légendaire du héros arverne,
deux yeux pleins de candeur et de rêve, des yeux très clairs,
toujours perdus vers d'invisibles au-delà, luisaient en contraste,
comme des fleurs tendres et mouillées sur la face d'un roc.
Cependant l'interrogatoire de Mlle Kachintzeff se poursuivait. Ou
plutôt le président continuait à poser des questions qui, pour la
plupart, restaient sans réponse. La jeune fille se refusait à donner
aucune explication sur la soirée tragique de la Petite-Barrerie.
--«Vous étiez venue là,» demandait le président, «pour assister à des
expériences d'explosifs, et peut-être pour apprendre le maniement des
engins meurtriers?
--J'étais là pour obéir à un mot d'ordre que vous ne connaîtrez
jamais. On a pu saisir quelques-uns d'entre nous. Mais notre idée...
elle reste insaisissable.
--Ce sont des phrases. Voyons le fait. Il est facile à reconstituer.
On a retrouvé, fort évidentes, sur les parois éboulées de l'espèce
de grotte sablonneuse, les traces d'une première explosion. Et
vos complices en organisaient une seconde, lorsqu'une cause restée
indéterminée,--peut-être un bruit quelconque annonçant l'arrivée de
la police, qui vous cernait, qui allait vous prendre au piège,--une
brusque inquiétude,--un faux mouvement--déterminèrent l'éclatement de
la seconde bombe. Ses inventeurs n'eurent pas le temps de fuir. L'un,
ce vieillard, que vous surnommiez le «martyr», Michel Gorlianoff,
périt instantanément... L'autre n'eut qu'une main estropiée.
Celui-là, Yvan Toulénine, devrait être sur ce banc, avec vous...
--Oh! non... plutôt en face, entre les jurés et l'avocat général.»
Une stupeur. Qui avait parlé?... Ce n'était pas la voix pure, le
léger accent de Tatiane. Un son rauque, des consonnes dures...
Pourtant cela venait du banc des accusés.
Déconcerté un instant, le président se reprit vite.
--«Katerine Risslaya, levez-vous.»
L'étrange fille aux yeux de jais, aux cheveux bleus de juive
d'Orient, étira sa silhouette misérable. La mise de pauvresse, la
maigreur, l'air d'indifférence douloureuse, firent pitié.
--«Katerine Risslaya, vous aggraverez singulièrement votre cas par
des outrages au jury et à la magistrature. Je devrais même sévir
immédiatement.»
La sauvage créature interrompit:
--«Je n'ai pas outragé le jury, ni les magistrats.
--Vous les mettez au rang de votre complice contumace, de Toulénine.
--C'est Toulénine que je voulais outrager.»
Des rires fusèrent, mal contenus, irrésistibles. Du côté même de la
Cour, on vit voltiger des sourires. La naïveté évidente, l'attitude,
l'intonation, tout fut d'un comique énorme. Katerine expliqua:
--«Je voulais dire seulement que sa place est avec ceux qui nous
accusent. Les juges le savent bien que c'est un traître, que c'est
lui qui nous a livrés.» Elle se tourna vers ses compagnons, dont les
yeux indignés se fixaient sur elle.--«Je ne pouvais pas vous le dire,
à vous autres, puisque je ne vous ai pas revus. Mais le «martyr»
avait raison. Il nous avait averties, Tatiane, tu te rappelles?...
Et moi, j'ai eu la preuve. Le soir où l'on nous a arrêtés, j'ai
surpris...
--Taisez-vous, Katerine Risslaya! Et asseyez-vous!...» tonna le
président.
Elle demeurait debout, les lèvres entr'ouvertes, hésitante, ahurie.
Mais son avocat lui dit quelque chose à voix basse, et elle retomba
sur son banc.
Maintenant les accusés échangeaient furtivement de singuliers
regards. Dans l'auditoire aussi, les yeux se cherchaient, troublés
d'inquiétude. Ce Toulénine, un révolutionnaire célèbre qui, à
plusieurs reprises, emprisonné dans son pays, stupéfia le monde par
ses évasions audacieuses, ne pouvait-il pas s'être échappé une fois
de plus? Le public l'avait admis sans hésiter au lendemain du coup
de filet dans les bois de la Petite-Barrerie. Mais des semaines,
des mois, s'écoulèrent. Des doutes, des racontars, vagues d'abord,
puis plus précis, flottèrent, prirent corps, venus on ne savait
d'où. Quelques journaux d'opinions très avancées entreprirent une
campagne. Ils se faisaient fort d'établir que le Toulénine de la
Petite-Barrerie n'était pas le fameux agitateur. Celui-ci serait mort
ou végéterait dans quelque forteresse. Et la police aurait laissé
croire qu'il s'était échappé, pour revêtir de son prestige un agent
provocateur, envoyé sous son nom parmi les réfugiés de Paris. C'est
ce faux Toulénine qui aurait organisé les expériences d'explosifs,
et prévenu la Sûreté Générale du lieu choisi pour y procéder. Quoi
d'étonnant si, dès le lendemain des arrestations, cet homme, le vrai
chef de la bande, avait disparu sans qu'on expliquât très clairement
dans quelles circonstances il avait pu s'échapper. La déclaration de
cette Katerine Risslaya, la brusquerie énervée du président lorsqu'il
lui imposa silence,--il n'en fallait pas plus pour éveiller l'esprit
frondeur, les soupçons malins d'un public d'assises.
Un des principaux éléments de ce public, la foule des avocats,
professionnellement opposée à la magistrature, se tient prête à
fourbir toute arme qui entamera l'accusation. Les profanes, mondains,
artistes, gens de plume, et les femmes, qui se pressent aux audiences
des procès retentissants, y apportent le sentimentalisme à la mode,
la sceptique indulgence, qui aboutit maintenant, dans nos mœurs,
à l'antipathie pour toute répression. Quand il s'agit d'un crime
qualifié de politique, et qu'on voit au banc des accusés une héroïne
de vingt ans, mystérieuse, d'une séduction âcre, tragique, comme
cette laide et attachante Tatiane Kachintzeff, il est impossible
qu'une atmosphère sympathique à la défense ne se crée pas dans la
salle. Tout de suite, dès que fut mentionnée la trahison possible
jetant là ces quatre malheureux, l'auditoire fut dans le même état
d'âme que si cette trahison avait été prouvée. Chaque détail dont se
renforçait l'hypothèse fut souligné par de significatifs murmures.
Tel ce fait que les matières explosives trouvées chez Pierre Marowsky
lui avaient été fournies par Toulénine,--ce que le jeune Russe ne
dit pas, mais ce que fit établir son défenseur. Les correspondances
compromettantes saisies chez les inculpés étaient plus ou moins
dirigées, provoquées, ou même signées, par Toulénine. Les lettres
écrites de sa main engageaient toujours à fond leurs destinataires.
Chose bizarre!... plus on essayait de déterminer l'œuvre de ces
quatre pauvres conspirateurs, plus elle échappait, pour laisser
l'accusation en présence d'une seule action prépondérante,
directrice, celle du seul accusé qui ne fût pas là: Toulénine. Et
chose plus bizarre encore: il semblait que ceci apparaissait aux
accusés, peu à peu, en même temps qu'aux jurés et au public, et
qu'ils en fussent, à la longue, cruellement éblouis, comme d'une
vérité dont ils eussent éprouvé plus d'horreur et d'épouvante que de
soulagement, bien qu'elle leur gagnât,--ils devaient le sentir--la
sympathie apitoyée des auditeurs.
La Risslaya seule prenait des airs entendus, doublait ses réponses
de commentaires dont la netteté ingénue et cynique réjouissait une
assistance de raffinés. Cette candeur de barbare provoquait le rire
des Parisiens. Un moment vint, toutefois, où cette fille sauvage,
née sous quelque tente des nomades de la steppe, parla sans soulever
l'hilarité. Ce fut lorsque le président lui demanda quelles raisons
elle avait eues d'entrer dans le complot.
--«On vous a dit,» fit-elle (suivant fidèlement la tactique de
Tatiane) «qu'il n'y avait pas de complot.
--Enfin, vous étiez, le soir du 28 juin, dans les bois de la
Petite-Barrerie, avec vos co-accusés ici présents?
--J'y étais avec Tatiane.
--Eh bien, vous aviez un but, une idée? Vous saviez pourquoi vous
deviez vous y rencontrer avec vos amis?
--Je n'ai qu'une amie.
--Qui cela?
--Tatiane Kachintzeff.
--C'est entendu. Eh bien, qu'est-ce que vous alliez faire, avec
Tatiane Kachintzeff, dans la carrière de sable de la Petite-Barrerie?
--J'y allais parce qu'elle y allait. Ce qu'on y ferait, ça m'était
bien égal. Elle m'avait dit: «Viens.» D'ailleurs, la route est
longue, de la station du chemin de fer jusque-là. Elle n'avait pas
dîné. Je pensais que j'arriverais à la faire un peu manger, en
marchant. J'avais pris quelque chose qu'elle aime: du pain avec des
figues sèches.»
Il y eut un petit mouvement dans l'auditoire. Quelle attention en ce
moment! quel silence!
La Risslaya se tourna, étonnée de ne plus entendre rire. On vit
maintenant que, hors de sa misère, elle aurait été belle. Une douceur
veloutée fondait le scintillement de ses yeux. Sa bouche fléchissait
de tendresse quand elle nommait Tatiane, sa voix même changeait.
L'étudiante, sans la regarder, baissait la tête, avec un effort de
rigidité. Mais ceux qui l'observaient virent trembler sa lèvre.
LE PRÉSIDENT.--«Enfin, elle vous parlait, elle vous expliquait sa
démarche?»
KATERINE RISSLAYA.--«Elle se taisait. Mais quand nous avons rencontré
le vieux Michel, vous savez bien, «le martyr», et qu'il nous a dit:
«Ne montez pas dans le bois, Toulénine trahit, vous êtes perdues!...»
LE PRÉSIDENT.--«Michel Gorlianoff vous a dit cela?»
KATERINE.--«Oui.»
LE PRÉSIDENT.--«A quel moment?»
KATERINE.--«Comme nous nous engagions dans le sentier qui monte à la
carrière de sable.»
LE PRÉSIDENT.--«Que fit mademoiselle Kachintzeff?»
KATERINE.--«Elle ne l'a pas cru. Elle l'a traité comme si lui-même
était le traître. Mais elle s'est tournée vers moi, et elle m'a dit:
«Si tu crains quelque chose, si tu as peur le moins du monde, ne me
suis pas.»
LE PRÉSIDENT.--«Et vous?»
KATERINE.--«Je l'ai suivie.»
Un frémissement, une houle légère d'émotion. La Risslaya ne faisait
plus rire. Un avocat se pencha vers son voisin:
--«Elle a bien dit ça, cette gitane. Regardez... Elle est presque
belle...»
Le président reprenait:
--«Croyiez-vous au danger?
--Il y en a toujours dans des histoires comme ça.
--Et vous n'alliez là, de gaieté de cœur, que par amitié? Mais vous
aviez assisté à des réunions, vous aviez entendu parler ceux qui vous
associaient à leurs tristes machinations. Qu'est-ce qu'ils voulaient,
eux?
--Vous ne pensez pas que je vais vous le dire!...»
Ici, l'on rit un peu. Puis, aussitôt, un silence plus absolu, car le
président posait la question:
--«Pourquoi êtes-vous ainsi dévouée à Tatiane Kachintzeff?
--Parce qu'elle m'a sauvée... oui, elle m'a sauvé la vie. Mais elle a
fait plus...»
La pauvre fille hésita, cherchant des mots. Quelque chose illuminait
son visage ravagé, gonflait son cœur. Elle voulait parler. Mais dans
l'impuissance d'exprimer tout ce qui resplendissait en elle, ses
lèvres se fermèrent, et des pleurs ruisselèrent de ses yeux sauvages.
--«Parlez,» insista le président, qui s'adoucit.
Tatiane baissait maintenant la tête, à ce point que, derrière la
balustrade de bois, on ne distinguait plus que sa main, sur laquelle
son front s'appuyait.
--«Eh bien, voilà...» proféra sourdement Katerine... «J'étais
arrivée à Paris pour suivre quelqu'un, qui m'avait connue dans un
café chantant, à Odessa... Mais il m'a quittée... Ce que je suis
devenue...» Sa voix sombra. Un frémissement visible agita ses
épaules.--«Une nuit, du côté de Montrouge, j'allais être assommée
par un bandit qui prétendait avoir des droits sur moi, des droits
comme on n'en a pas sur un chien qui vous sert,--non, mais comme le
chasseur sur le gibier qu'il traque... A mes cris, deux passants
accoururent: Tatiane et son fiancé, Pierre Marowsky. L'apache et ses
amis leur tombèrent dessus. Ils se battirent, là... dans ce faubourg
de Paris... Une bataille corps à corps, sanglante, telle que je n'en
vis jamais de pire, dans les nuits de là-bas, le long des sentiers
de la steppe, où les loups attendent qu'il en reste un par terre
quand la caravane s'en ira. Ils m'ont conquise, ils m'ont emportée.
Tatiane marquait le chemin avec du sang, car elle avait reçu un coup
de couteau. Depuis, elle m'a gardée, elle m'a nourrie, elle qui
n'a pas sa suffisance. Mais elle a fait mieux... Cette jeune fille
si pure!--Ah! on ne comprend pas cela, ici, qu'elle vive librement
comme un garçon, et qu'elle aime, et soit aimée... et qu'elle reste
pourtant comme une petite vierge dans la chambre de sa mère...--Cette
savante... qui a des brevets et des diplômes... Elle m'a traitée dès
la première minute comme si j'étais son égale, sa sœur.»
La Risslaya, ayant prononcé ce mot, crut avoir tout dit. Mais aucune
question du président ne suivit immédiatement. Le silence de la vaste
salle semblait écouter encore. Elle ajouta donc, et ce fut très
simple:
--«Voilà pourquoi je n'existe plus que pour servir Tatiane
Kachintzeff.»
Il y eut des applaudissements, que continrent mal les objurgations de
l'huissier audiencier.
Le président devenait soucieux. Pierre Marowsky, de même que sa
fiancée, se renfermait dans un mutisme presque absolu. Quant au
Vercingétorix visionnaire, qu'on appelait Wladimir, sans que jamais
nul ne lui eût connu un nom de famille, il se lança dans des
divagations humanitaires, plus invraisemblablement chimériques que
toutes les élucubrations de ce genre. Il fallut y couper court.
Maintenant s'évoquaient les accusés qui ne pouvaient pas répondre.
L'un en fuite... ce Toulénine, dont le rôle apparaissait si obscur.
Et l'autre... celui dont le corps avait été déchiqueté par la
bombe, le soir d'orage, le soir sinistre, dans les carrières de
la Petite-Barrerie. Celui-là, Michel Gorlianoff, «le martyr», qui
saurait jamais de quelle façon exacte il reçut la mort?... Lui qui,
si près du rendez-vous, prévenait Tatiane d'une trahison probable de
Toulénine... Voulut-il supprimer le faux frère, délivrer ses amis de
ce péril vivant? Fût-ce lui qui détermina l'éclatement de l'engin,
sacrifiant sa vie au salut commun? Fût-ce Toulénine, deviné par lui,
qui le foudroya en échappant. Nul ne pouvait le dire. Pas même les
complices de ces hommes, puisque, à la minute tragique, les quatre
autres se tenaient à distance, attendant la déflagration, et pensant
ne voir s'éparpiller et couler que du sable,--non du sang. Le long
interrogatoire des inculpés laissait le mystère intact. Même il en
épaissit les ombres.
Y verrait-on plus clair à la seconde audience, qui comportait
l'audition des témoins?
Le principal d'entre eux, le prince Boris Omiroff, ne vint pas.
L'accusation l'avait cité, en sachant fort bien qu'on n'amènerait pas
facilement à la barre ce magnifique étranger. D'ailleurs, il n'avait
rien à dire, prétendait ignorer tout de la tentative d'assassinat
dirigée contre lui. Cependant, jusqu'à la dernière minute, le public
espéra voir et entendre ce personnage, un de ceux dont les moindres
gestes surexcitent la curiosité parisienne. Sa réputation de beau
Slave, de duelliste intrépide et heureux, de viveur aux fastueuses
traditions, de prodigue aux revenus inépuisables, sa désinvolture
à porter dédaigneusement sur sa seule tête les haines politiques
accumulées par toute sa race, même les légendes inspirées par son
orgueil brutal, faisaient de lui un des acteurs en vedette sur les
tréteaux du monde. Ce fut un déboire lorsque le président de la
Cour d'assises lut l'attestation des médecins, certifiant qu'une
complication survenue durant la convalescence d'une grave blessure
reçue en duel, empêchait le prince d'apporter un témoignage oral.
Une certaine compensation s'offrit à cet auditoire, dont les visages
se tendaient d'une avidité féroce, dont les narines humaient l'odeur
du scandale et du crime, comme elles auraient humé, dans la baraque
de Bidel, la puanteur des fauves. Ici, dans ce prétoire, entre
les majestueuses architectures, en face de la plus haute justice
élaborée par la conscience humaine, aussi bien que dans l'infecte
enceinte de toile, sur les banquettes de bois blanc, devant les cages
suintantes d'ordure, ces hommes raffinés, ces femmes élégantes,
guettaient également la minute où l'un de leurs semblables serait
broyé, moralement ou matériellement. Les os craqueraient, les chairs
saigneraient, ou bien, sur le déchirement des cœurs, les faces
pâliraient, tressaillantes... C'était cela qu'il fallait voir.
A défaut de ce dompteur célèbre, Boris Omiroff, on vit s'avancer à la
barre quelqu'un qui ne manqua pas d'intéresser. C'était lord Frédéric
Hawksbury.
Dans la galerie des figures bien parisiennes, ce seigneur anglais
tenait une place qui, depuis son duel avec Omiroff, le rapprochait de
celui-ci. En effet, la blessure dont il fallut bien parler, c'était
Hawksbury qui l'avait infligée à l'invincible bretteur. Et dans
quelles conditions!... Lui-même, touché grièvement au premier feu,
mais ne laissant pas deviner qu'il fût atteint, et tirant d'une main
qui ne trembla pas, pendant que son autre main cachait, à son flanc,
la trouée de la balle.
On chuchotait son nom, et toutes les particularités que ce nom
rappelait, tandis qu'avec son flegme britannique, lord Hawksbury
traversait une partie de la salle.
--«C'est ce richissime Anglais qui a fait jeter des bouquets de
fleurs lumineuses à Flaviana, le soir du gala, au Pré-Catelan.
--Flaviana... oui. Il en est fou.
--On assure qu'il veut l'épouser.
--Que non.
--Pourquoi?
--Elle accepterait, voyons!
--Pas sûr.
--Est-ce à cause d'elle qu'il s'est battu avec Omiroff?»
L'interlocutrice, qui n'en savait rien, dit vivement:
--«Chut!... il parle. N'entendez-vous pas?
--Ce sont les questions d'identité.
--Justement... Je voudrais savoir son âge.»
Frédéric de Hawksbury déclara qu'il avait trente-six ans. Sur quoi,
la dame qui voulait savoir fit une moue. Si vieux!... Elle avait dix
ans de plus, mais s'imaginait paraître à peine la trentaine et se
rajeunir par ce dédain.
L'Anglais prêta serment.
--«Dites ce que vous savez,» fit le président.
--«Ce que je sais?...» répéta Hawksbury, merveilleusement à son aise
et calme. Un accent, qui n'allait pas jusqu'au ridicule, s'accordait
avec sa voix, avec sa physionomie glabre et régulière d'Anglo-Saxon,
ajoutait à son exotisme si caractéristique.
--«Oui,» reprit le président. «C'est vous, lord Hawksbury, qui avez
demandé d'être entendu comme témoin. Et vous l'avez demandé si tard
que l'instruction était close.
--Il fallait la rouvrir,» observa Hawksbury. «Le juge m'aurait
entendu... voilà. L'instruction était rouverte.»
Le rire, éteint depuis la Risslaya, se réveilla faiblement.
LE PRÉSIDENT.--«Pourquoi n'avez-vous pas souhaité de parler plus tôt?
--Parce que je n'avais pas reçu la lettre de ma cousine.»
On rit plus haut. Frédéric se tourna, à demi, dédaigneux:
--«Les auditoires français ont le rire facile. Ma cousine, monsieur
le président, est lady Maud Carington. Elle voyage... assez loin.
Je ne veux pas dire loin par la distance... Rien n'est loin sur un
pauvre petit globe comme la terre. Mais les communications ne vont
pas vite. Elle allait au Japon, par les Indes anglaises, la région
himalayenne, le Thibet, la Chine.
--Votre cousine est intéressée au procès actuel?» demanda le
président, non sans quelque scepticisme.
--«Ma cousine était fiancée au prince Omiroff, monsieur le président.»
Un mouvement se produisit, même sur les sièges de la Cour.
LE PRÉSIDENT.--«Vous dites «était», monsieur. Ne l'est-elle plus?
--Elle l'était à Paris, au mois de mai. Je ne sais si elle l'est, en
Chine, au mois de novembre. Ce n'est pas mon affaire.»
L'hilarité, cette fois, fut plus discrète. L'observation ironique de
l'Anglais sur les auditoires de France cinglait encore.
LE PRÉSIDENT.--«Cette jeune fille... vous l'appelez... pardon?...»
LORD HAWKSBURY.--«Lady Maud Carington.»
LE PRÉSIDENT.--«Lady Maud Carington connaissait-elle quelques-unes
des menaces qu'on adressait au prince? Car il en recevait... la
plupart anonymes.»
LORD HAWKSBURY.--«Pour les menaces... j'ignore. Mais, lady Maud
connaissait personnellement mademoiselle Tatiane Kachintzeff.»
LE PRÉSIDENT.--«Comment?»
LORD HAWKSBURY.--«Mademoiselle Kachintzeff lui donnait des leçons de
russe.
--Ah! ah!...» s'écria le président, non sans un accent de triomphe.
«Ainsi l'accusée avait trouvé ce moyen de s'introduire parmi les plus
proches relations de celui dont elle méditait la mort. La perfidie se
glissait là, près d'une jeune fille, d'une fiancée!...»
Sous le regard foudroyant du magistrat, l'étudiante russe eut un
geste de dénégation.
LE PRÉSIDENT.--«Allons donc! Taxerez-vous de fausseté la déposition
de lord Hawksbury?
--Pardon!» s'écria le témoin, «ce n'est pas contre ma déposition que
mademoiselle Tatiane proteste. C'est contre votre interprétation,
monsieur le président.
--Expliquez-vous,» prononça le magistrat, un peu décontenancé par le
ton glacial de l'Anglais et le sourire de l'assistance.
LORD HAWKSBURY.--«Lorsque mademoiselle Kachintzeff accepta de donner
des leçons à ma cousine, c'était tout simplement pour gagner sa vie,
et, sans doute, celle de son amie, mademoiselle Risslaya. Elle
ignorait que lady Maud fût la fiancée du prince Omiroff...»
LE PRÉSIDENT.--«Qui vous le garantit?»
LORD HAWKSBURY.--«Le jour où elle l'apprit, par hasard, elle se
retira, cessa de voir mes parentes.»
LE PRÉSIDENT.--«Vos parentes?»
LORD HAWKSBURY.--«Oui, lady Maud et sa mère, la duchesse de
Carington.»
LE PRÉSIDENT.--«Mais que dit-elle à son élève?»
LORD HAWKSBURY.--«Qu'elle la plaignait profondément.»
LE PRÉSIDENT.--«Singulière pitié, d'une malheureuse pour une jeune
fille des plus comblées. Pitié plutôt insolente.»
LORD HAWKSBURY.--«Permettez, monsieur le président. La pitié ne va
pas nécessairement de l'opulence à la misère. Elle va du caractère
fort, qui se sent au-dessus de l'épreuve, au cœur fragile, que le
malheur menace.»
LE PRÉSIDENT.--«Le malheur, en l'espèce, était d'épouser le prince
Omiroff. Une preuve nouvelle de la haine que l'accusée porte au
prince.»
LORD HAWKSBURY.--«Ou de l'intérêt qu'elle porte à ma cousine.»
LE PRÉSIDENT.--«Messieurs les jurés apprécieront. Est-ce tout ce que
vous aviez à nous communiquer, monsieur?»
LORD HAWKSBURY.--«Pardon. J'ai à vous communiquer la lettre de ma
cousine.»
En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le président ordonna que
cette lettre serait versée aux débats, et qu'on allait en donner
immédiatement lecture au jury. Comme elle était écrite en anglais, on
introduisit un traducteur juré, tandis que le membre de la Chambre
des Pairs allait s'asseoir à côté du précédent témoin.
Lady Maud Carington avait appris, au fond de l'Extrême-Orient,
plus de deux mois après l'événement, le drame sanglant de la
Petite-Barrerie et l'arrestation de son ancienne maîtresse de
russe. Elle envoyait à son cousin une sorte d'attestation, qu'il
eût à produire devant qui de droit, exprimant la profonde estime et
l'attachement véritable voués par elle à l'étudiante.
«_J'ai rarement rencontré_», écrivait-elle, «_une personne d'âme si
parfaitement droite et haute. Je ne préjuge pas de ce qu'elle a pu
faire, mais je jurerais que les motifs en sont respectables. Vous
qui le savez comme moi, Freddy, je vous prie d'aller le déclarer aux
juges._»
A la fin de cette lecture, lord Hawksbury fut rappelé à la barre.
LE PRÉSIDENT.--«Votre cousine dit que vous connaissez l'accusée.
Est-ce exact?»
LORD HAWKSBURY.--«J'ai rencontré plusieurs fois mademoiselle Tatiane
au château de Beauplan, où demeuraient ces dames, et je savais
que la duchesse de Carington et sa fille en étaient positivement
enthousiasmées.»
LE PRÉSIDENT.--«Vous partagiez leur enthousiasme?»
LORD HAWKSBURY.--«J'ai beaucoup de déférente considération pour
mademoiselle Kachintzeff.»
LE PRÉSIDENT.--«Ainsi, dans une famille comme la vôtre, appartenant
à la plus ancienne noblesse, conservatrice par tradition, cette
anarchiste russe ne vous apparaissait pas comme une dangereuse
révolutionnaire? Sans doute cachait-elle bien ses idées.»
LORD HAWKSBURY.--«Elle ne les cachait pas. L'absolue franchise de
mademoiselle Tatiane était une des raisons de notre estime.»
LE PRÉSIDENT.--«Lady Maud, en écrivant sa lettre, ne savait pas
que l'assassinat de son fiancé fût l'objet du complot de la
Petite-Barrerie.»
LORD HAWKSBURY.--«Je ne pourrais vous le dire.»
LE PRÉSIDENT.--«Sans doute eût-elle modifié le tour chaleureux de son
certificat.»
LORD HAWKSBURY.--«Pour l'honneur de lady Maud, je veux croire que
non. Elle décrit ce qu'elle a pensé de mademoiselle Tatiane pendant
les leçons de russe. C'est un fait psychologique. Rien d'ultérieur ne
lui permettrait de le défigurer.»
LE PRÉSIDENT.--«Je vous remercie, milord Hawksbury.»
Quel contraste entre le témoin qui s'éloignait de la barre et
la personne que, maintenant, l'huissier audiencier y appelait.
L'Anglais,--haute stature sèche et fine, tête modelée par des siècles
de race, allure altière, élégance de tenue: redingote, pantalon
foncé, haut-de-forme étincelant, grosse cravate de soie piquée d'une
perle,--croisa une femme du peuple, vêtue d'un deuil vulgaire, et
dont la face boucanée, mâchurée de rides, révélait des années de rude
travail, dans une atmosphère aux alternatives violentes.
--«Votre nom?» demanda le président.
R.--«Jouin... la veuve Jouin.»
LE PRÉSIDENT.--«Il n'y a pas longtemps que vous êtes veuve?»
R.--«Six mois, monsieur.»
LE PRÉSIDENT.--«Votre mari était le patron d'un atelier pour
l'émeulage des limes?»
R.--«Oui.»
LE PRÉSIDENT.--«Qui dirige cet atelier aujourd'hui?»
R.--«Moi.»
LE PRÉSIDENT.--«Votre âge?»
R.--«Quarante ans.»
LE PRÉSIDENT.--«Vous jurez de dire la vérité? Vous n'êtes ni parente
ni alliée des accusés? Vous n'avez pas été à leur service, ni eux au
vôtre?»
R.--«Mais... monsieur le président...»
LE PRÉSIDENT.--«Quoi?»
LA FEMME JOUIN.--«Pierre Marowsky... Il travaillait chez nous.»
LE PRÉSIDENT.--«Ça ne s'appelle pas «être au service». Prêtez
serment. Levez la main droite... madame... la main droite. Otez votre
gant.»
La pauvre femme tira son gant de filoselle noire.
LE PRÉSIDENT.--«Votre mari... «le père Jouin», comme on l'appelait à
la Chapelle, est mort d'un accident?»
R.--«Oui.»
LE PRÉSIDENT.--«Quel accident?»
R.--«Il a été tué par l'explosion de sa meule.»
LE PRÉSIDENT.--«Vous avez des enfants, n'est-ce pas?»
R.--«J'avais deux fils.»
LE PRÉSIDENT.--«Vous en avez perdu un?»
R.--«J'ai perdu les deux.»
LE PRÉSIDENT.--«Ah! d'après le dossier, il me semblait...»
R.--«J'ai appris la mort de l'aîné la semaine dernière.»
LE PRÉSIDENT.--«Mais il n'avait que dix-sept ans?»
R.--«Oui. Il était allé s'embaucher en province, rapport à la mort de
son père. Ça y faisait mal, à c't'enfant, parce qu'il avait répondu
au patron: «Moi, travailler sur une meule fêlée, jamais!» Alors le
père Jouin s'y était mis à sa place, et c'est comme ça que le malheur
est arrivé à l'un plutôt qu'à l'autre. Alors, Prosper, le gamin,
est parti pour la Somme, où nous avons des parents. Il est entré à
l'usine de Gamache, et...»
Elle eut un geste, que le président interpréta:
LE PRÉSIDENT.--«Un accident, lui aussi?»
R.--«Oui, six mois après le père, jour pour jour. Sa meule a explosé,
l'a coupé en deux.»
La femme n'eut pas de larmes. Sa voix ne trembla guère. Mais ceux qui
l'entendirent n'oublieront pas.
LE PRÉSIDENT.--«Et... votre autre fils?...»
R.--«Le cadet?... C'est le printemps dernier. Il avait douze ans, pas
de raison... Il faisait l'espiègle, dans l'atelier... Une courroie
l'a pris... C'est pas long, monsieur le président.»
Encore une fois, dans la salle où les hommes jugent, proportionnent
les responsabilités et les peines, un silence écrasant tomba. La
petite silhouette noire, à la barre des témoins, se faisait plus
petite, semblait vouloir rentrer sous terre. Gênée d'avoir dû
révéler l'atrocité de son sort, la veuve Jouin se recroquevillait,
prenait une humble attitude, comme pour s'excuser, devant la
pompeuse assistance, d'avoir tant de formidable grandeur, de porter
une couronne tellement imposante et ensanglantée. Ses épaules se
voûtaient un peu dans la «confection» de drap noir, et, sous la
capote de crêpe achetée chez une mercière de faubourg, on voyait
s'incliner son cou, maigre, brunâtre, cordé comme un filin, sur
lequel erraient de petites mèches prématurément grisonnantes.
Après quelques mots, qui voulurent être pitoyables, mais qui parurent
piteux--la vision d'horreur ayant été trop forte,--le président
poursuivit son interrogatoire:
--«Les ouvriers, chez vous, madame Jouin... quelles sont leurs
idées?... ont-ils un mauvais esprit?»
Des rumeurs s'élevèrent. La salle bourdonna comme une cloche, après
le choc du marteau. Le président, ainsi avisé de sa maladresse,
s'irrita.
--«Brigadier,» cria-t-il au chef des municipaux, «faites entrer
vos hommes, qui sont là, dehors. Et si quelqu'un manifeste, qu'on
l'emmène.» Puis, revenant au témoin:--«Saviez-vous que Pierre
Marowsky fût un anarchiste, un partisan de l'action directe?»
La veuve répondit:
--«Je ne sais pas ce que c'est que l'action directe. Pierre Marowsky
est Russe. Mais nous sommes obligés d'embaucher souvent des
étrangers. Les Français ne veulent plus être émeuleurs de limes.
C'est trop dur.»
LE PRÉSIDENT.--«Faisait-il de la propagande nihiliste?»
R.--«Il faisait son travail, monsieur. Et c'est quelque chose, le
«travail dans les bottes», comme nous disons. On ne s'entend pas,
d'abord. Quelle propagande ferait-on? Les meules crient plus fort que
les hommes.»
LE PRÉSIDENT.--«Mais dehors?... au cabaret?...»
R.--«Les émeuleurs ne vont pas au cabaret, monsieur le président.
Celui qui aurait bu une fois, ne boirait pas deux. La meule y
mettrait bon ordre.»
LE PRÉSIDENT.--«C'est donc un métier de héros que le vôtre?»
Le ton, que l'on crut ironique, provoqua des murmures. Mais,
aussitôt, ils s'apaisèrent. Car, tranquille, la femme répondait:
--«Comme beaucoup de métiers dangereux, monsieur le président.»
LE PRÉSIDENT.--«Qu'avez-vous donc à dire de Pierre Marowsky?»
R.--«C'était un ouvrier modèle. Toujours le premier au poste, le
dernier à partir. Comme il est d'une force extraordinaire, on
comptait sur lui dans tous les mauvais cas. Le jour où mon pauvre
mari est mort, Pierre Marowsky a risqué sa vie pour nous autres. Il
s'agissait d'arrêter le noyau disloqué de la meule, qui tournait à sa
vitesse d'enfer et allait sauter d'une minute à l'autre. Pierre s'est
avancé tout auprès, ce que personne n'osait, pour débrayer, comme on
fait chez nous, à la pièce de bois.»
Un crépitement de bravos.
--«Je vais faire évacuer la salle!» clama le président. «Encore une
question, madame. Cette blessure, dont Marowsky porte une double
cicatrice à la figure, l'a-t-il reçue chez vous, dans l'exercice de
son métier?»
La directrice de l'atelier d'émeulage hésita. Son regard inquiet,
embarrassé, chercha celui du fiancé de Tatiane, ne le rencontra pas.
LE PRÉSIDENT.--«Vous êtes ici, madame, pour dire la vérité.»
R.--«Mais il a dû la dire, lui, à l'instruction.»
LE PRÉSIDENT.--«Il a refusé de répondre sur ce point. Allons, je vois
que vous savez quelque chose... Parlez. Vous avez juré de dire toute
la vérité.»
R.--«Cette blessure, monsieur le président, on la lui a faite dans
son pays.»
LE PRÉSIDENT.--«Qui cela... on?... le savez-vous?»
R.--«Des réfugiés en ont parlé devant moi.»
LE PRÉSIDENT.--«Alors?...»
R.--«Pierre Marowsky se trouvait en prison, pour ses opinions. Dans
cette prison, c'était défendu de mettre la tête à la fenêtre. Il a
voulu voir...»
LE PRÉSIDENT.--«Quoi?»
R.--«Un chef, un officier, qui passait.»
LE PRÉSIDENT.--«Eh bien?»
R.--«Ce chef a donné l'ordre à la sentinelle de tirer...»
Un «oh!» de révolte remua la salle, comme une houle. Sans y faire
attention, cette fois, le président demanda:
--«Vous a-t-on dit le nom de l'officier?»
R.--«C'était un prince... Comment, déjà?... Un de ces noms de là-bas,
en off... Obiroff... Amiroff... Ah! et Boris... J'y suis maintenant:
Boris Omiroff.
--Merci, madame. Vous pouvez vous retirer,» dit le président.
* * * * *
Le surlendemain, après le réquisitoire et les plaidoiries, le jury
s'enferma dans sa salle de délibérations, où il resta plus de deux
heures. Il en revint pour déclarer non coupables Tatiane Kachintzeff,
Katerine Risslaya et Wladimir, l'illuminé. Des applaudissements
retentirent. Mais ils se changèrent en murmures quand le chef du
jury proclama la culpabilité de Pierre Marowsky, complice dans la
fabrication des bombes et la préparation d'un assassinat. Avec
indifférence, on écouta la même phrase appliquée à Toulénine,
l'absent. Chacun d'eux--Toulénine par contumace--fut condamné à cinq
ans de réclusion.
Et les belles dames, en sortant, tiraient du petit sac d'or ou de
perles un minuscule mouchoir. Car le dernier spectacle était celui
de Tatiane prenant dans ses deux mains les mains de son fiancé,
et, échangeant avec lui un regard que les tendres spectatrices
imaginaient ruisselant de larmes, faute d'en pouvoir discerner la
flamme héroïque, la merveilleuse énergie.
VI
LA MÈRE
--«Allons... ma Flaviana... dis... ç'a été triomphal, cette
répétition générale des _Elfes_?»
Les petites mains amaigries de Bertile tremblaient lorsque la
fillette prononça cette phrase. Ah! comme elle-même ressemblait à un
elfe, à une ombre légère, la mignonne danseuse du premier quadrille!
Étendue sur la chaise longue, dans sa jolie chambre, en face du parc
Monceau, boulevard de Courcelles, Bertile, toute mince, diaphane et
pâle, semblait se dissoudre dans les mousselines de son peignoir et
le linon des souples coussins.
Flaviana, la regardant, retenait des larmes. La pauvre petite! Elle
s'était tant réjouie de danser dans les _Elfes_!... Et voici que la
répétition générale avait eu lieu--un gros succès,--sans que l'enfant
prît la tête de son premier quadrille, où déjà on la regardait comme
une petite étoile,--une étoile de cinq ou sixième grandeur. Hier
soir, pendant les heures d'émotion, d'emballement, de joie, de peur
et d'ivresse, Bertile, si passionnée pour son art, était là, toute
seule, dans ce lit. Combien amèrement elle avait dû y pleurer! Ce
matin, elle essayait de crâner, de sourire, pour ne pas affliger sa
petite mère d'adoption. Mais celle-ci détourna les yeux, ne voulant
pas voir les doigts effilés s'agiter si douloureusement autour d'un
ruban qu'ils nouaient et dénouaient, énervés, fébriles, tandis que la
jeune malade s'appliquait à feindre l'insouciance.
--«Triomphal... c'est beaucoup dire,» corrigea la célèbre danseuse.
«Mais le public,--ce public délicat de répétition générale--a très
chaleureusement accueilli l'œuvre.
--Et ses interprètes,» appuya Bertile avec une tendre malice.
--«Et ses interprètes,» acquiesça l'étoile, souriante.
--«Allons, ma grande, ma sublime Flaviana, dis-moi donc qu'on t'a
acclamée. Ah! dis-le... Raconte... La salle debout, enthousiasmée,
criant ton nom parmi les applaudissements, les bravos!... Et les
rappels... dis!... les rappels... Quand tu reviens, avec ta grâce,
ton sourire, ton air inimitable de gratitude, de modestie... de
fierté... que le théâtre croule... que tous les cœurs t'adorent...
Ah! pourquoi me prives-tu de cela, ma Flaviana?... Ta gloire...
l'amour que tu inspires, n'est-ce pas cela qui me console de tout!...»
Bouleversante consolation, qui fit éclater en sanglots la pauvre
petite danseuse. L'émoi fut trop poignant. Toute sa jeune vie
défaillante, menacée, et la désespérance infinie de son cœur, ne
résistèrent pas à ce tableau d'une destinée qui, naguère encore,
était son rêve.
--«Ah! Flaviana... Flaviana!... Tu vas croire que je pleure par
égoïsme, que je ne suis pas sincère... que je ne préfère pas ton
bonheur, ton succès, à la joie de vivre, à l'espoir d'être moi-même
heureuse.
--Mais tu vivras!... Mais tu seras heureuse, toi aussi!... Mais je
sais bien comment tu m'aimes!... Chérie... chérie... calme-toi!...»
chuchotait la tendre femme, pressant contre elle le buste gracile,
dont elle sentait toute la fine ossature, posant ses lèvres sur le
front moite, sur la joue fiévreuse, imprégnée du sel des larmes.
La fillette se serra contre elle, goûta la douceur d'être câlinée,
rassurée, puis, séchant ses yeux avec un petit mouchoir en tapon,
elle essaya de sourire, pour demander:
--«Raconte, Flaviana, raconte... Tu as eu beaucoup de fleurs?
--Ma loge en était pleine.
--Et, comme d'habitude, je parie, tu en as fait porter chez la pauvre
Sylvanie, qui est si triste de ne plus arriver à cacher son âge, et
qui attend avec désespoir d'être remerciée d'un jour à l'autre.
--Naturellement.
--Bonne Flaviana! Mais tu enlèves les cartes. Elle ne s'étonne pas, à
la fin, de ces hommages anonymes? Elle ne se doute pas?...
--J'ai peur que si. Ou bien on l'a blaguée. Tu ne sais pas ce qu'elle
a imaginé, cette fois?
--Quoi donc?...
--D'épingler tout de suite à une des corbeilles la carte de visite
d'un des abonnés les plus chics. Et de qui?... devine...
--Oh! dis-moi!...
--Du prince Omiroff.
--Ça c'est drôle!...» cria Bertile, en riant cette fois du vrai rire
éclatant et joyeux de son âge. «Mais où l'avait-elle prise, cette
carte!
--Ce n'est pas un objet rare dans les coulisses du National-Lyrique.
Elle aura chipé ça quelque part, d'avance, avec préméditation.»
Les deux danseuses s'égayèrent sans méchanceté de cette supercherie.
Puis, Bertile, tout à coup songeuse, murmura:
--«Le prince Omiroff... Ah! comme je voudrais savoir...
--Quoi donc?
--Si ce qu'on prétend est vrai.
--Ce qu'on prétend?... à propos de lui?...
--A propos de lui... et... de toi.»
Flaviana reprit la fi
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