Le Guaranis
by Gustave Aimard · French · Gutenberg #44715 · 500,313 chars · public domain (US)
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Title: Le Guaranis
Author: Gustave Aimard
Release date: January 20, 2014 [eBook #44715]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GUARANIS ***
LE GUARANIS
par
GUSTAVE AIMARD
PARIS
AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX
MDCCCLXIV
I
LA PREMIÈRE CAMPAGNE.
Descendu à terre pour chasser aux environs de la baie de Barbara, près
le cap Horn, j'avais été surpris avec deux de mes compagnons, enlevé,
fait prisonnier par les Patagons, et j'avais eu la douleur d'assister,
du haut d'une falaise assez élevée, au départ du baleinier à bord
duquel je m'étais embarqué, au Havre, en qualité de harponneur, et
qui, après des recherches infructueuses pour nous retrouver, s'était
enfin décidé à remettre à la voile et à fuir au plus vite ces plages
inhospitalières où il était contraint d'abandonner trois hommes de son
équipage.
Ce fut avec un serrement de cœur inexprimable et les yeux baignés de
larmes que je vis se confondre avec l'horizon les voiles blanches
du navire sur lequel j'avais, pendant deux ans, été si heureux, au
milieu d'hommes que j'aimais et auxquels me rattachaient les liens
indissolubles de la patrie.
Lorsque, comme une aile d'alcyon, le navire se fut effacé au loin, que
la mer fût redevenue solitaire, je me laissai tomber sur le sol en
proie à un sombre désespoir, accusant le ciel de mon malheur et résolu
à mourir plutôt que de rester esclave des barbares aux mains desquels
j'étais tombé.
Chose étrange! Ce navire, dont je pleurais d'être séparé, était
condamné à subir un sort plus horrible encore que celui qui m'attendait
parmi les sauvages, et sa fin devait être enveloppée d'un mystère
impénétrable. Ainsi que je l'appris plus tard, à mon retour en France,
on ne reçut jamais aucunes nouvelles de lui ni des hommes qui le
montaient.
Sans doute, comme tant d'autres, hélas! Surpris par le brouillard, il
aura heurté une banquise, et son vaillant équipage aura été enseveli
sous les flots glacés de la mer Polaire!
Dieu, dont les desseins sont impénétrables à la raison humaine, voulait
donc, en me séparant ainsi brusquement de mes compagnons, me sauver de
la mort terrible à laquelle il les avait condamnés!
Mais alors tout entier à ma douleur, ne songeant qu'à l'affreuse
position dans laquelle je me trouvais tout à coup jeté, et à celle plus
affreuse encore, sans doute, à laquelle me réservaient les sauvages
féroces dont j'étais si fatalement devenu l'esclave, je me tordais
sur le sable de la plage avec des cris de douleur impuissante et des
hurlements de bête fauve.
Deux heures plus tard, dépouillés de tous nos vêtements et attachés par
les poignets à la queue des chevaux des Patagons, nous étions entraînés
à coups de fouet dans l'intérieur des terres.
Les Patagons, sur le compte desquels on s'est plu à raconter tant
de fables, ne sont ni aussi grands de taille ni aussi méchants de
caractère qu'on les représente.
Comme tous les peuples nomades et imprévoyants, ils mènent une
existence précaire et misérable, ne demeurant stationnaires au même
endroit qu'autant que leurs chevaux trouvent à paître une herbe rare
et à demi gelée, et souffrant sans se plaindre les plus effroyables
privations.
Ces sauvages, qui croupissent dans la plus abjecte barbarie, n'ont
conservé des instincts nobles de l'homme qu'un amour de l'indépendance
poussé à la plus extrême limite. Le moindre joug leur pèse; plutôt que
de consentir à se courber sous la volonté d'un chef quelconque, ils
préfèrent s'exposer aux plus dures alternatives d'un exil cruel loin
des membres de leur tribu.
Bien que mes compagnons et moi nous fussions traités avec une douceur
relative par ces hommes incultes, cependant la vie que nous menions
avec eux était horrible, tellement horrible que, six mois à peine
après notre capture, un de mes compagnons était devenu fou furieux, et
l'autre avait été poussé au suicide par le désespoir, et s'était pendu
pour mettre un terme à ses maux.
Je restai donc seul, privé de la dernière consolation que j'avais eue
jusqu'alors, celle de causer avec mes compagnons, de leur parler de
la patrie perdue, de les encourager, et d'être à mon tour encouragé
par eux à souffrir avec patience cette affreuse captivité, dont je ne
pouvais prévoir la fin.
Cependant, une réaction singulière s'était opérée dans mon esprit:
presque à mon insu, l'espoir de la délivrance s'était glissé dans mon
cœur.
J'avais vingt ans, une santé de fer, dans l'esprit un fonds
d'insouciance, d'audace et de fermeté qui, après quelques jours à peine
de captivité, me sauvèrent de moi-même, en me permettant de réfléchir
et d'envisager ma position sous son véritable jour; si cruelle qu'elle
fût, elle était loin d'être désespérée; du moins, je la jugeai telle et
j'agis en conséquence.
Mon premier soin fut, par une gaieté inaltérable et une complaisance
à toute épreuve, de capter la bienveillance des sauvages, ce à quoi
je réussis assez facilement, plus facilement même que je n'aurais
osé l'espérer; ma situation se trouva ainsi améliorée autant que le
permettraient les malheureuses circonstances dans lesquelles je me
trouvais.
Cependant, lorsque le soir après une course de toute une journée dans
les steppes sans fin de la Patagonie, je me laissais tomber accablé
de fatigue devant le feu du bivouac, tandis que les sauvages riaient
et chantaient entre eux, souvent je sentais ma poitrine sur le point
de se briser à cause des efforts que je faisais pour étouffer mes
sanglots, et je laissais mes larmes couler de mes yeux brûlés de fièvre
et inonder mes mains que je plaçais devant mon visage pour cacher ma
douleur.
Combien de fois ai-je senti faiblir mon courage. Combien de fois la
pensée du suicide a-t-elle, comme un jet de flammes, traversé ma
pensée! Mais toujours, à l'instant le plus critique, l'espoir de la
délivrance surgissait plus vivant dans mon cœur; ma souffrance se
calmait peu à peu, mes artères cessaient de battre, et je m'endormais
en murmurant à demi-voix un de ces refrains du pays, qui sont pour
l'exilé comme un doux et lointain écho de la patrie absente.
Quatorze mois, quatorze siècles s'écoulèrent ainsi, heure par heure,
seconde à seconde, dans une incessante et affreuse torture, dont tout
langage humain serait impuissant à exprimer l'horreur.
Toujours aux aguets afin de saisir l'occasion de m'échapper, mais ne
voulant rien laisser au hasard, j'avais eu le plus grand soin de ne
pas éveiller, pas des tentatives maladroites, l'ombrageuse méfiance
des Patagons; j'avais toujours affecté, au contraire de ne pas trop
m'éloigner de la tribu pendant les chasses ou les marches; aussi les
Indiens avaient-ils fini par me laisser jouir d'une liberté relative
parmi eux, et, au lieu de me contraindre à les suivre à pied, ils
avaient consenti de leur propre mouvement, sans que jamais je leur en
eusse témoigné le désir, à me permettre de monter à cheval.
C'était à cheval seulement que je pouvais songer à m'échapper.
Les Patagons sont les premiers cavaliers du monde; à leur école mes
progrès furent rapides, selon l'expression espagnole, je devins
en peu de temps un _jinete_ consommé et un véritable _hombre de a
caballo_; c'est-à-dire que, si sauvage et si méchant que fût le cheval
qu'on me donnait, en quelques minutes je le domptais et m'en rendais
complètement le maître.
Nos courses vagabondes et sans but nous conduisent enfin à une dizaine
de lieues environ du Carmen de Patagonnes, le fort le plus avancé
construit par les Espagnols sur le río Negro, à l'extrême frontière de
leurs anciennes possessions.
La horde dont je faisais partie campa, pour la nuit, à peu de distance
du fleuve, aux environs d'une _chacra_ (ferme) abandonnée.
L'occasion que j'attendais vainement depuis si longtemps était
enfin venue. Je me préparai à en profiter, comprenant que, si je
ne m'échappais pas cette fois-là, tout serait fini pour moi, et je
mourrais esclave.
Je ne fatiguerai pas le lecteur des détails de ma fuite; je me
bornerai à dire seulement qu'après une course affolée qui dura sept
heures, et pendant laquelle je sentis constamment les naseaux fumants
des chevaux, lancés à ma poursuite, sur la croupe de celui que je
montais; après avoir échappé vingt fois par miracle aux _bolas_ que
me jetaient les Patagons, et à la pointe acérée de leurs longues
lances, je vins donner en aveugle dans une patrouille de cavaliers
Buenos-airiens, au milieu desquels je tombai évanoui, brisé par la
fatigue et l'émotion.
Les Patagons, surpris à l'improviste par l'apparition des blancs que
les hautes herbes leur avaient dérobés jusque-là, tournèrent bride avec
épouvante et s'enfuirent en poussant des hurlements de fureur.
J'étais sauvé!
A mon singulier accoutrement,--je ne portais pour tout vêtement qu'une
_frazada_ (couverture) en guenilles attachée autour du corps par une
lanière de cuir,--les soldats me prirent d'abord pour un Indien, erreur
rendue plus probable encore par mon teint hâlé, par les intempéries
des saisons auxquelles j'avais été si longtemps exposé et qui avait
contracté presque la couleur du cuivre. Aussitôt que je repris
connaissance, je me hâtai de les désabuser aussi bien que je le pus,
car, à cette époque, je ne parlais que fort imparfaitement la langue
espagnole ou, pour mieux dire, je ne la parlais pas du tout.
Les braves Buenos-airiens écoutèrent avec les marques de la plus vive
sympathie le récit de mes souffrances et me prodiguèrent les soins les
plus touchants.
Mon entrée dans le Carmen, au milieu de mes sauveurs, fut un véritable
triomphe.
J'étais comme fou de joie, je délirais, je riais et pleurais à la fois,
tant je me trouvais heureux d'avoir enfin reconquis ma liberté.
Cependant, il me fallut près d'un mois pour me remettre complètement
des longues souffrances que j'avais endurées et des privations de
toutes sortes auxquelles j'avais, pendant un si grand laps de temps,
été condamné; mais, grâce aux soins dont j'étais entouré et surtout
grâce à ma jeunesse et à la force de ma constitution, je parvins enfin
à me rétablir et à sentir succéder à la surexcitation nerveuse à
laquelle j'étais en proie le calme et la raison.
Le gouverneur du Carmen, qui s'était vivement intéressé à moi,
consentit, sur ma prière, à me faire donner mon passage à bord d'un
petit brick Buenos-airien, alors mouillé devant le fort, et je partis
pour Buenos Aires dans la ferme intention de retourner en France le
plus tôt possible, tant le rude apprentissage que j'avais fait de la
vie américaine m'avait dégoûté des voyages et m'avait donné le désir de
revoir mon pays.
Mais il ne devait pas en être ainsi, et avant de rentrer en
France,--je n'ose pas encore dire pour ne plus la quitter,--je devais
errer pendant vingt ans à l'aventure dans toutes les contrées du monde,
du cap Horn à la baie d'Hudson, de la Chine en Océanie, et de l'Inde au
Spitzberg.
A mon arrivée à Buenos Aires, mon premier soin fut de me présenter
au consul de France, afin de lui demander les moyens de retourner en
Europe.
Je fus parfaitement reçu par le consul qui, sur les preuves que je lui
donnai de mon identité, m'annonça tout d'abord qu'il n'y avait aucun
navire français en rade, mais que cela ne devait pas m'inquiéter, parce
que ma famille, ne recevant pas de nouvelles de moi, et craignant que
je me trouvasse dans une position difficile par le manque d'argent, si
un malheur m'était arrivé pendant mon voyage, avait écrit à tous nos
agents à l'étranger, afin que celui devant lequel je me présenterais
me donnât, sur ma demande, une somme nécessaire pour subvenir à mes
besoins et me mettre à même, si j'en témoignais le désir, de tenter
la fortune dans le pays où le hasard m'aurait conduit; il termina en
ajoutant qu'il tenait à ma disposition une somme de vingt-cinq mille
francs, et qu'il était prêt à me la compter sur l'heure.
Je le remerciai et n'acceptai que trois cents piastres, somme que je
jugeai suffisante pour attendre le moment de m'embarquer.
Quelques mois se passèrent pendant lesquels je fis plusieurs
connaissances agréables parmi les membres de la bonne société
Buenos-airienne et je me perfectionnai dans l'étude de la langue
espagnole.
A plusieurs reprises, le consul avait eu l'obligeance de me faire
prévenir que, si je voulais partir pour la France, cela dépendait
entièrement de ma volonté, mais chaque fois, sous un prétexte ou sous
un autre, je déclinais ses offres, ne pouvant me résoudre à quitter
pour toujours cette terre où j'avais tant souffert et à laquelle, pour
cela même, je m'étais attaché.
C'est que ce n'est pas impunément qu'on a une fois goûté les âcres
saveurs de la vie indépendante du nomade et qu'on a respiré en liberté
l'air embaumé des hautes savanes! J'avais senti se révéler en moi mes
instincts aventuriers. J'éprouvais un secret effroi à la pensée de
recommencer l'existence décolorée, compassée et mesquine à laquelle
m'obligerait la civilisation européenne. Ces intérêts étroits, ces
jalousies basses et sournoises de nos villes du vieux monde me
répugnaient; j'aspirais secrètement à me lancer de nouveau dans le
désert, malgré les périls sans nombre et les cruelles privations qui
m'y attendaient, plutôt que de retourner végéter au sein de nos cités
si magnifiquement alignées, où tout se paye au poids de l'or, jusqu'à
l'air vicié qu'on y respire.
Et puis je m'étais lié d'amitié avec des _gauchos_; j'avais, avec eux,
fait des excursions dans la pampa, couché dans leurs ranchos, chassé
avec eux les taureaux et les chevaux sauvages; toute cette poésie du
désert m'était montée à la tête, je n'aspirais plus qu'à retourner dans
les savanes et les forêts vierges, quelles que dussent être pour moi
les conséquences d'une telle détermination.
Bref, un jour, au lieu de m'embarquer, ainsi que je l'avais presque
promis au consul, pour retourner en France, j'allai le trouver et je
lui expliquai franchement mes intentions.
Le consul ne me blâma ni ne m'approuva; il se contenta de hocher la
tête avec ce sourire mélancolique de l'homme chez lequel l'expérience a
tué une à une toutes les illusions, de la jeunesse, me compta la somme
que je lui demandai, me serra la main avec un soupir de regret et de
pitié, sans doute, pour ma folie, et tout fut dit, je ne le revis plus.
Quatre jours plus tard, monté sur un excellent cheval sauvage, armé
jusqu'aux dents et accompagné d'un Indien guaranis que j'avais engagé
pour me servir de guide, je sortis de Buenos Aires dans l'intention de
me rendre par terre au Brésil.
Qu'allais-je faire au Brésil?
Je ne le savais pas moi-même.
J'obéissais, sans m'en rendre compte, à un besoin d'émotions, à un
désir de l'imprévu que je n'aurais su m'expliquer, mais qui me poussait
en avant avec une force irrésistible et devait, pendant vingt ans,
sans motifs sérieux et sans la moindre cause logique aux yeux des
hommes habitués aux _joies_ et aux _douceurs_ de la vie européenne,
si bien réglée par toises, pouces et mètres, me faire laisser les
empreintes de mes pas au fond des déserts les plus inexplorés, en me
procurant des bonheurs ineffables, des voluptés étranges et sans nom,
et, en résumé, de cruelles douleurs.
Mais ce n'est ni mon histoire ni celle de mes sensations que je raconte
ici; tout ce qui précède, trop long peut-être au gré du lecteur, n'a
d'autre but que celui de préparer le récit, malheureusement trop
véridique, que j'entreprends aujourd'hui, et qui, sans cela, n'aurait
peut-être pas été aussi clairement expliqué qu'il faut qu'il le soit
pour être bien compris. Sautant donc d'un seul bond par-dessus quelques
aventures de chasses trop peu importantes pour être mentionnées, je me
transporterai sur les bords de l'Uruguay, un peu au-dessus du _Salto_
quatre mois environ après mon départ de Buenos Aires, et j'entrerai
immédiatement en matière.
L'Uruguay[1] prend sa source vers le vingt-huitième degré de latitude
australe, dans la _Serra do Mar_, au Brésil, assez près de l'île
Santa Catarina. Son cours est rapide, obstrué par des récifs et des
cataractes; son embouchure est entre la petite île du _Juncal_ et le
hameau de _las Higueritas_, à la hauteur de la _Punta Gorda_, un peu
au-dessus de Buenos Aires.
A partir du _Salto_ jusqu'à _Itaquy_, l'Uruguay ne présente sur ses
deux rives qu'une bordure, peu étendue en largeur, d'arbres assez
variés, mais dont les espèces sont les mêmes dans tout le cours du
fleuve: ce sont des _espinillos_, des saules, des _laureles_, des
_seïbos_, des _ñantu baïs_, des _timbos_, des _talas_, des _zapuchos_,
des palmiers et beaucoup de buissons épineux, dont quelques-uns,
entre autres les _mimosas_, portent de charmantes fleurs; des lianes
nombreuses, des plantes parasites, des fleurs de l'air,--_flores del
aire_,--qui s'entrelacent de toutes parts en semant des fleurs de
toutes couleurs, jusqu'aux sommets des arbres les plus touffus. Ce
spectacle charmant, offert par les rives du fleuve, forme un complet
contraste avec les savanes qui s'étendent à droite et à gauche
jusqu'à l'horizon, en plaines basses faiblement ondulées, dépouillées
d'arbres, n'offrant à l'œil fatigué qu'une herbe épaisse, plus haute
qu'un homme, mais rôtie par les rayons ardents du soleil, bien qu'à
l'époque des débordements périodiques de l'Uruguay, elle soit baignée
jusqu'à de grandes distances. Çà et là apparaissent sur la pente de
quelques coteaux boisés, dominés toujours par d'élégants palmiers aux
touffes globuleuses des _estancias_ et des _chacras_, dont les riches
propriétaires se livrent en grand à l'élève des bestiaux.
Après une journée assez fatigante, je m'étais arrêté pour la nuit
dans un _pagonal_, à demi inondé à cause de la crue subite du fleuve,
et où il m'avait fallu entrer dans l'eau presque jusqu'au ventre de
mon cheval, afin de gagner un endroit sec. Depuis quelques jours, le
Guaranis que j'avais engagé à Buenos Aires ne semblait plus m'obéir
qu'avec une certaine répugnance; il était triste, morose, et le plus
souvent ne répondait que par des monosyllabes aux questions que parfois
j'étais dans la nécessité de lui adresser; cette disposition d'esprit
de mon guide m'inquiétait d'autant plus que, connaissant assez bien le
caractère des Indiens, je craignais qu'il ne machinât quelque trahison
contre moi; aussi, tout en feignant de ne pas m'apercevoir de son
changement d'humeur, je me tenais sur mes gardes, résolu à lui casser
la tête à la moindre démonstration hostile de sa part.
Dès que nous fûmes campés, le guide, malgré les préventions que j'avais
conçues contre lui, s'occupa, avec une activité dont je lui sus gré
intérieurement, à ramasser du bois sec pour allumer le feu de veille et
préparer notre modeste repas.
Le souper terminé, chacun s'enveloppa dans ses couvertures et se livra
au repos.
Au milieu de la nuit, je fus réveillé en sursaut par un bruit assez
fort dont je ne pus tout d'abord m'expliquer la nature; mon premier
mouvement fut de saisir mon fusil et de regarder autour de moi.
J'étais seul: mon guide avait disparu; c'était le galop du cheval sur
lequel il s'était enfui qui m'avait éveillé.
La nuit était noire, le feu éteint; pour comble de disgrâce, mon
bivouac venait d'être envahi par les eaux du fleuve, dont la crue
continuait avec une rapidité extrême.
Je n'avais pas un instant à perdre pour échapper au danger qui me
menaçait. Je me levai à la hâte, et, me jetant en selle, je m'élançai à
toute bride dans la direction d'une colline assez rapprochée, dont la
noire silhouette se détachait en vigueur sur le fond sombre du ciel.
Là j'étais relativement en sûreté; je passai le reste de la nuit
éveillé, tant pour surveiller les bêtes fauves dont j'entendais les
hurlements aux environs du lieu où j'avais cherché un refuge, que parce
que ma position présente devenait assez critique, seul, abandonné
dans un pays désert et complètement ignorant de la route qu'il me
fallait suivre pour atteindre soit un village, soit une ferme où je me
renseignerais.
Au lever du soleil, j'interrogeai l'horizon autour de moi; aussi loin
que ma vue pouvait s'étendre régnait la solitude la plus complète,
rien ne me laissait l'espoir, tant le paysage affectait une apparence
sauvage et désolée, qu'il se trouvât une habitation quelconque dans un
périmètre d'au moins vingt lieues.
Cette quasi certitude était assez triste pour moi; pourtant, par
une singulière disposition de mon esprit, elle ne m'affecta que
médiocrement; ma position, sans être fort gaie, n'avait cependant rien
de positivement triste en elle-même. Je possédais un bon cheval, des
armes, des munitions en abondance, que pouvais-je désirer de plus, moi
qui depuis si longtemps aspirais après la vie aventureuse du gaucho et
du coureur des bois? Mes souhaits se trouvaient ainsi accomplis un peu
brusquement peut-être, mais pourtant dans des conditions aussi bonnes
que je l'aurais désiré.
En conséquence, je pris assez facilement mon parti de l'abandon de
mon guide, et je me préparai, moitié riant, moitié pestant contre
l'ingratitude du Guaranis, à commencer mon apprentissage de la vie du
désert.
Mon premier soin fut d'allumer du feu, je préparai un _maté cimarron_,
c'est-à-dire sans sucre, et, réconforté par cette chaude boisson, je
montai à cheval dans le but de chercher mon déjeuner en tuant une ou
deux pièces de gibier, chose facile dans les parages où je me trouvais;
puis je repris insoucieusement ma route à l'aventure, ne sachant à la
vérité où j'allais, mais cependant poussant hardiment en avant, et me
dirigeant tant bien que mal sur le cours du fleuve dont j'avais soin
de ne pas trop m'écarter.
Quelques jours se passèrent ainsi. Un matin, au moment où je me
préparais à allumer, ou plutôt à raviver mon feu de bivouac pour cuire
mon déjeuner, je vis tout à coup, sans cause apparente, plusieurs
_venados_ se lever du milieu des hautes herbes, et, après avoir senti
le vent, détaler avec une rapidité extrême en passant à portée de
pistolet du fourré où je m'étais établi pour la nuit; au même instant,
un vol d'urubus (vautours) passa au-dessus de ma tête en poussant des
cris discordants.
Tout est matière à réflexion au désert, tout y a sa raison d'être. Bien
que novice encore dans mon nouveau métier, je compris instinctivement
que quelque chose d'extraordinaire se passait non loin de moi.
Je fis coucher mon cheval, lui serrai avec ma ceinture les naseaux
afin de l'empêcher de hennir, et, m'étendant moi-même sur le sol,
j'attendis le doigt sur la détente de mon fusil, le cœur palpitant,
l'œil et l'oreille au guet, interrogeant du regard les ondulations des
hautes herbes de la plaine qui se déroulait devant moi, et prêt à tout
événement.
J'étais tapi au milieu d'un fourré presque impénétrable, sur la lisière
d'un bois qui formait une espèce d'oasis au milieu de ce désert morne
et désolé; je me trouvais donc dans une excellente embuscade et
parfaitement à l'abri du danger dont je pressentais l'approche.
Je ne me trompais pas. A peine un quart d'heure s'était-il écoulé
depuis que les _venados_ et les urubus m'avaient donné l'éveil, que
le bruit d'une course précipitée arriva distinctement à mon oreille;
bientôt j'aperçus un cavalier couché sur le cou de son cheval, fuyant
avec une rapidité vertigineuse et se dirigeant en droite ligne vers le
bois où moi-même j'étais caché.
Ce cavalier, arrivé à vingt pas de moi au plus, arrêta subitement son
cheval, sauta à terre, et, se faisant un abri d'un quartier de roche
masqué par un bouquet d'arbres, il arma son fusil, et, penchant le
corps en avant, il sembla interroger avec inquiétude les bruits du
désert.
Cet homme, autant qu'il me fut possible de m'en assurer par un coup
d'œil jeté à la hâte sur lui, paraissait appartenir à la race blanche;
il avait de trente-cinq à quarante ans; ses traits énergiques, animés
par la course qu'il avait faite et sans doute par l'émotion, étaient
beaux, réguliers, empreints d'une certaine noblesse, et respiraient une
audace peu commune; sa taille était un peu au-dessous de la moyenne,
mais bien prise; ses épaules larges dénotaient une grande vigueur;
il portait le costume des gauchos de la Banda Oriental, costume que
j'avais moi-même adopté: la jaquette marron, gilet blanc, _chiripa_
bleu de ciel, _calzoncillos_ blanc, avec franges, au dessous d'un
pantalon de drap bleu, le poncho jeté sur l'épaule gauche, le couteau
passé dans la ceinture du _chiripa_ derrière le dos, le bonnet phrygien
rouge enfoncé sur le front et laissant échapper les boucles d'une
épaisse chevelure noire qui lui descendait en désordre sur les épaules.
Ainsi vêtu, cet homme que le danger qui le menaçait entourait d'une
mystérieuse auréole, avait quelque chose de grand, de fier et de résolu
qui éveillait l'intérêt et attirait la sympathie.
Tout à coup il se rejeta vivement en arrière, mit un genou en terre et
épaula son fusil.
Une dizaine de cavaliers venaient de surgir comme par enchantement,
émergeant avec une rapidité extrême des herbes qui jusqu'alors les
avaient dérobés à ma vue, et se précipitaient en brandissant leurs
longues lances, faisant tournoyer leurs terribles _bolas_ au-dessus de
leur tête et poussant des hurlements de fureur vers l'endroit où le
gaucho s'était embusqué.
Ces cavaliers étaient des _Indios bravos._
Je ne pus retenir un tressaillement de frayeur en les reconnaissant;
j'allais, selon toute probabilité, assister, témoin invisible et ignoré
des deux partis, à cette lutte insensée d'un homme seul contre dix,
car le gaucho, bien que, sans doute, il ne conservât aucun doute sur
l'issue funeste de cet assaut, demeurait froid et calme en apparence,
les sourcils froncés, le regard fixe, le front pâle, mais résolu à
combattre jusqu'à la dernière goutte de son sang et à ne tomber que
mort entre les mains de ses féroces ennemis.
[1] Uruguay se compose de deux mots guaranis, _urugua_, limaçon d'eau,
et _y,_ eau; littéralement rivière des _limaçons d'eau._
II
LE GAUCHO.
Cependant, les Indiens s'étaient arrêtés à portée de fusil de l'endroit
où le gaucho et moi nous étions cachés; ils semblaient se consulter
entre eux avant de commencer l'attaque.
Ces Indiens, ainsi groupés, formaient au milieu de ce désert aride
dont ils étaient les véritables rois, le plus singulier et en même
temps le plus pittoresque tableau avec leurs gestes nobles et animés,
leur taille haute, élégante, leurs membres bien proportionnés et leur
apparence féroce.
A demi vêtus de ponchos en lambeaux et de morceaux de frazadas retenus
par des courroies autour de leur corps, ils brandissaient fièrement
leurs longues lances garnies d'un fer tranchant et ornées, près de la
pointe, d'une touffe de plumes d'autruche.
Leur chef, fort jeune encore, avait de grands yeux noirs voilés par de
longs cils; ses joues, aux pommettes saillantes, encadrées dans une
masse de cheveux noirs lisses et flottants, retenus sur le front par un
étroit ruban de laine rouge; sa bouche, grande, meublée de dents d'une
éclatante blancheur, qui contrastait avec la couleur rouge de sa peau,
imprimaient à sa physionomie un cachet de vigueur et d'intelligence
remarquables. Bien qu'il connût à peu près l'endroit où le gaucho était
embusqué et que, par conséquent, il se sût exposé au danger d'être
frappé par une balle, cependant, s'exposant à découvert aux coups de
son ennemi, il affectait une insouciance et un mépris du péril dont il
était menacé, qui ne manquaient pas d'une certaine grandeur, que malgré
moi je ne pouvais m'empêcher d'admirer.
Après une discussion assez longue, le chef fouetta son cheval, tandis
que ses compagnons demeuraient immobiles, et il s'avança sans hésiter
vers le rocher derrière lequel se tenait le gaucho.
Arrivé à dix pas de lui tout au plus, il s'arrêta, et, s'appuyant
nonchalamment sur sa longue lance qu'il avait conservée à la main:
«Pourquoi le chasseur blanc se terre-t-il comme une viscacha timide?»
dit-il en élevant la voix et en s'adressant au gaucho; «Les guerriers
Aucas sont devant lui, qu'il sorte de son embuscade, et qu'il montre
qu'il n'est pas une vieille femme peureuse et bavarde, mais un homme
brave.»
Le gaucho ne répondit pas.
Le chef attendit un instant, puis il reprit d'une voix railleuse:
«Allons, mes guerriers se trompaient; ils croyaient avoir débusqué un
hardi jaguar, et ce n'est qu'un lâche chien revenant de la pampa qu'ils
vont être contraints de forcer.»
L'œil du gaucho étincela à cette insulte, il appuya le doigt sur la
détente et le coup partit.
Mais, si brusque et si inattendu qu'avait été son mouvement, le rusé
Indien l'avait pressenti, ou pour mieux dire deviné; il s'était
brusquement jeté de côté, puis bondissant en avant avec l'élasticité et
la justesse d'une bête fauve, il retomba en face du gaucho avec lequel
il se prit corps à corps.
Les deux hommes roulèrent sur le sol en se débattant avec fureur.
Cependant, au bruit du coup de feu, les Indiens avaient poussé leur cri
de guerre et s'étaient élancés en avant dans le but de soutenir leur
chef qu'ils ne pouvaient voir, mais qu'ils supposaient aux prises avec
leur ennemi.
C'en était fait du gaucho; quand même il serait parvenu à vaincre le
chef contre lequel il combattait, il devait évidemment succomber sous
les coups des dix Indiens qui se préparaient à l'assaillir tous à la
fois.
En ce moment, je ne sais quelle révolution s'opéra en moi, j'oubliai le
danger auquel je m'exposais moi-même en découvrant ma retraite pour ne
songer qu'à celui que courait cet homme que je ne connaissais pas et
qui soutenait si vaillamment une lutte insensée à quelques pas de moi;
épaulant instinctivement mon fusil, je lâchai mes deux coups de feu,
suivis immédiatement de l'explosion de deux pistolets, et, m'élançant
de ma retraite, mes deux autres pistolets au poing, je les déchargeai à
bout portant sur les cavaliers qui arrivaient sur moi comme la foudre.
Le succès de cette intervention à laquelle ni l'un ni l'autre parti ne
s'attendait fut immense et instantané.
Les Indiens, surpris et épouvantés par cette fusillade qu'ils ne
pouvaient prévoir puisqu'ils croyaient n'avoir qu'un seul adversaire
à combattre, tournoyèrent sur eux-mêmes et s'échappèrent dans toutes
les directions en poussant des hurlements de frayeur, abandonnant, non
seulement leur chef occupé à se défendre contre le gaucho, mais encore
les cadavres de quatre des leurs frappés par mes balles; pendant que je
rechargeais mes armes, je vis deux autres Indiens tomber de cheval sans
que leurs compagnons s'arrêtassent pour leur porter secours tant leur
frayeur était grande.
Certain de ne plus avoir rien à redouter de ce côté, je courus vers le
gaucho afin de lui porter secours si cela était nécessaire, mais, au
moment où j'arrivai près de lui, la lame de son couteau disparaissait
tout entière dans la gorge du chef indien.
Celui-ci expira, le regard fixé sur son ennemi, sans pousser un cri,
sans essayer même de détourner le coup qui le menaçait et de prolonger
une lutte désormais sans espoir.
Le gaucho retira son couteau de la blessure, enfonça à plusieurs
reprises la lame dans la terre pour essuyer le sang dont elle était
souillée, puis, repassant tranquillement son couteau dans son chiripa,
il se leva, considéra pendant quelques secondes son ennemi étendu à ses
pieds; enfin il se tourna vers moi.
Son visage n'avait pas changé, malgré le combat corps à corps qu'il
venait de soutenir; il avait conservé cette expression de froide
impassibilité et d'implacable courage que je lui avais vu d'abord;
seulement son front était plus pâle et quelques gouttelettes de sueur
perlaient à ses tempes.
«Merci, caballero, me dit-il en me tendant la main par un mouvement
rempli de noblesse et de franchise; à charge de revanche. ¡Vive Dios!
Il était temps que vous arrivassiez; sans votre brave assistance,
j'avoue que j'étais un homme mort!»
Ces paroles avaient été prononcées en espagnol, mais avec un accent qui
dénotait une origine étrangère.
«J'étais arrivé avant vous, répondis-je dans la même langue, ou pour
mieux dire, j'avais passé la nuit à quelques pas seulement de l'endroit
où le hasard vous a si heureusement fait chercher un refuge.
--Le hasard, reprit-il d'une voix austère en hochant doucement la tête,
le hasard est un mot inventé par les soi-disant esprits forts des
villes; nous l'ignorons nous autres au désert, c'est Dieu, Dieu seul
qui a voulu me sauver et m'a conduit près de vous.»
Je m'inclinai affirmativement, cet homme me semblait encore plus grand
en ce moment avec sa foi naïve et son humilité sincère et sans emphase,
que lorsque seul il se préparait à combattre dix ennemis.
«D'ailleurs, ajouta-t-il en se parlant à lui-même et répondant à sa
propre pensée plutôt que m'adressant la parole, je savais que Dieu ne
voudrait pas que je succombasse aujourd'hui; chaque homme a en ce monde
une tâche qu'il doit remplir; je n'ai pas encore accompli la mienne.
Mais, pardon, me dit-il en changeant de ton et en essayant de sourire,
je vous dis là des paroles qui doivent vous sembler sans doute fort
étranges, surtout en ce moment, où nous avons à songer à des choses
bien autrement importantes qu'à entamer une discussion philosophique
qui ne doit avoir pour vous, étranger et Européen, qu'un intérêt très
secondaire. Voyons ce que sont devenus nos ennemis; bien que nous
soyons deux hommes résolus maintenant, si l'envie leur prenait de
revenir, nous serions fort empêchés de nous en débarrasser.»
Et, sans attendre ma réponse, il quitta le bois, en prenant toutefois
la précaution de recharger son fusil en marchant.
Je le suivis silencieusement, ne sachant que penser de l'étrange
compagnon que j'avais si singulièrement trouvé et me demandant quel
pouvait être cet homme, qui, par ses manières, son langage et la
tournure de son esprit, paraissait si fort au-dessus de la position que
semblaient lui assigner les vêtements qu'il portait et le lieu où il se
trouvait.
Qu'il s'aperçût ou non de mon étonnement, mon nouveau camarade n'en
laissa rien paraître.
Le gaucho, après s'être assuré que les Indiens restés sur le champ
de bataille étaient bien morts, monta sur un tertre assez élevé,
interrogea l'horizon de tous les côtés pendant un assez long espace
de temps, puis revint vers moi en tordant nonchalamment une cigarette
entre ses doigts.
«Nous n'avons rien à craindre quant à présent, me dit-il; cependant je
crois que nous agirons prudemment en ne demeurant pas davantage ici; de
quel côté allez-vous?
--Ma foi! lui répondis-je franchement, je vous avoue que je ne le sais
pas.»
Malgré sa froideur apparente, il laissa échapper un geste de surprise,
et, me considérant avec la plus sérieuse attention:
«Comment! fit-il, vous ne le savez pas?
--Mon Dieu non! Si bizarre que cela vous paraisse, c'est ainsi; je ne
sais ni en quel lieu je me trouve, ni où je vais.
--Voyons, voyons, c'est une plaisanterie, n'est-ce pas? Pour un motif
ou pour un autre, vous ne voulez pas, ce qui montre votre prudence,
puisque vous ignorez qui je suis, me faire connaître le but de votre
voyage; mais il est impossible que vous ne sachiez réellement pas en
quel endroit vous vous trouvez et le lieu où vous vous rendez.
--Je vous répète, caballero, que je ne plaisante pas; ce que je vous
ai dit est vrai, je n'ai aucun motif pour cacher le but de mon voyage;
j'ajouterai même que je vous serai très obligé de me laisser vous
accompagner jusqu'au rancho le plus prochain où je pourrai me procurer
les renseignements nécessaires pour me diriger dans ce désert que je ne
connais pas, et dans lequel je me suis égaré par suite de l'infidélité
d'un guide que j'avais engagé, et qui m'a abandonné, il y a quelques
jours, pendant mon sommeil.»
Il réfléchit un instant, puis me serrant cordialement la main:
«Pardonnez-moi des soupçons absurdes dont j'ai honte, me dit-il, mais
que la situation dans laquelle je me trouve excuse suffisamment à
mes yeux. Montons à cheval et éloignons-nous d'ici; chemin faisant
nous causerons; j'espère que bientôt vous me connaîtrez davantage, et
qu'alors nous nous entendrons à demi-mot.
--Je n'ai pas besoin de vous connaître davantage pour vous estimer, lui
répondis-je, dès le premier moment que je vous ai vu, je me suis senti
entraîné vers vous.
--Merci, dit-il en souriant. A cheval, à cheval! nous avons une longue
traite à faire avant que d'atteindre le rancho où j'ai l'intention de
vous conduire pour la nuit.»
Cinq minutes plus tard, nous nous éloignions au galop, abandonnant aux
urubus qui déjà tournaient en longs cercles au-dessus de nos têtes,
avec des cris rauques et discordants, les cadavres des Indiens tués
pendant le combat.
Tout en cheminant, je racontai au gaucho, de ma vie et de mésaventures,
ce que je jugeai nécessaire de lui en apprendre. Ce récit l'égaya
par sa singularité; je crus même remarquer que le goût que je lui
laissai voir pour la vie du désert lui donna pour moi une certaine
considération, que probablement je n'aurais pas obtenue de lui par un
étalage déplacé de titres ou de richesses. Cet étrange personnage ne
semblait estimer l'homme que pour l'homme lui-même et professer un
profond mépris pour toutes les distinctions sociales inventées par la
civilisation, et qui, le plus souvent, ne servent qu'à cacher, sous des
mots sonores et des apparences pompeuses, des nullités ridicules et de
profondes incapacités.
Cependant, il était facile de reconnaître que, malgré les dehors
brusques et parfois durs qu'il affectait, cet homme possédait une
science profonde du cœur humain et une grande connaissance pratique
de la vie des villes, et qu'il devait avoir longtemps fréquenté, non
seulement la haute société américaine, mais encore visité l'Europe avec
profit et vu le monde sous ses faces les plus disparates. Ses pensées
élevées, nobles presque toujours, son sens droit, sa conversation
vive, colorée, attachante, m'intéressaient de plus en plus à lui, et
bien qu'il eût gardé le plus complet silence sur ce qui le regardait
personnellement et ne m'eût même pas dit son nom, cependant je me
laissais de plus en plus dominer par le sentiment de sympathie qu'il
m'avait inspiré tout d'abord, et, sans chercher à combattre cette
influence que je subissais, j'éprouvais un vif désir que ma liaison
avec lui, bien que due à une circonstance fortuite, ne fût pas
brusquement brisée, mais devînt au contraire intime et de longue durée.
Peut-être entrait-il à mon insu un léger calcul d'égoïsme dans ma
pensée, au point de vue des services que je serais en droit, moi
voyageur novice, d'attendre d'un homme pour lequel le désert n'avait
pas conservé de secrets, et qui, s'il le voulait, pourrait en peu de
temps m'aplanir les difficultés du rude apprentissage que j'avais à
faire pour devenir, selon sa propre expression, un véritable coureur
des bois.
Mais si cette pensée existait réellement en moi, elle était si bien
cachée au fond de mon cœur, que je l'ignorais moi-même et que je
croyais naïvement n'obéir qu'à ce sentiment de sympathie qu'inspirent
toujours les natures fortes, énergiques et élevées, aux caractères
expansifs et loyaux.
Nous passâmes ainsi la journée entière, en riant et en causant entre
nous, tout en avançant rapidement vers le rancho où nous devions passer
la nuit.
«Tenez, me dit le gaucho en me désignant du doigt une légère colonne
de fumée qui, aux premières heures du soir, montait en spirale vers le
ciel où elle ne tardait pas à se confondre avec les nuages, voilà où
nous allons, dans un quart d'heure nous serons rendus.
--Dieu soit loué, répondis-je, car je commence à me sentir fatigué.
--Oui, me dit-il, vous n'avez pas encore l'habitude des longues
courses, vos membres ne sont pas rompus comme les miens à la fatigue;
mais patience, dans quelques jours vous n'y penserez plus.
--Je l'espère.
--A propos, fit-il comme si ce souvenir lui venait subitement, vous ne
m'avez pas dit le nom du _pícaro_ qui vous a abandonné, en vous volant,
je crois?
--Oh! Peu de choses, un fusil, un sabre et un cheval, objets dont j'ai
fait mon deuil.
--Pourquoi donc cela?
--Dame, parce qu'il est probable que le _bribon_ ne me les rapportera
pas et que, par conséquent, je ne les reverrai jamais.
--Vous avez tort de supposer cela; bien que le désert soit grand, un
coquin ne s'y cache pas aussi facilement que vous le croyez, lorsqu'un
homme comme moi a intérêt à le retrouver.
--Vous, c'est possible, mais moi, c'est autre chose, vous en
conviendrez.
--C'est vrai, fit-il en hochant la tête; c'est égal, dites-moi toujours
son nom.
--A quoi bon?
--On ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être un jour me trouverai-je
en rapports avec lui, et, le connaissant, je m'en méfierai.
--C'est juste; on l'appelait, à Buenos Aires, Pigacha, mais son
véritable nom parmi les siens est le Venado; il est borgne de l'œil
droit; j'espère que voilà des renseignements détaillés, ajoutai-je en
riant.
--Je le crois bien, répondit-il de même, et je vous promets que si je
le rencontre quelque jour, je le reconnaîtrai; mais nous voici arrivés.»
En effet, à vingt pas devant nous apparaissait un rancho dont les
premières ombres de la nuit m'empêchaient de saisir complètement
l'ensemble, mais dont la vue, après une journée de fatigue et surtout
l'abandon auquel j'avais longtemps été condamné, était faite pour me
réjouir le cœur en me laissant espérer cette franche et cordiale
hospitalité, qui non seulement ne se refuse jamais dans la pampa, mais
encore s'exerce dans de si larges proportions envers les voyageurs.
Déjà les chiens saluaient notre arrivée par des cris assourdissants
et venaient sauter avec fureur autour de nos chevaux; nous fûmes
contraints de cingler quelques coups de fouet à ces hôtes incommodes
qui s'enfuirent en hurlant, et bientôt nos montures s'arrêtèrent devant
l'entrée même du rancho où un homme se tenait, une torche allumée d'une
main et un fusil de l'autre, pour nous recevoir.
Cet homme, d'une taille élevée, aux traits énergiques et au teint
bronzé, éclairé par les reflets rougeâtres de la torche qu'il élevait
au-dessus de sa tête, me représentait bien avec ses formes athlétiques
et son apparence farouche le type du véritable gaucho des pampas de
la Banda Oriental; en apercevant mon compagnon, il fit un geste de
respectueuse surprise, et s'inclina avec déférence devant lui.
«_¡Ave Maria purísima!_ dit celui-ci.
--_Sin pecado concebida_, répondit le ranchero.
--_¿Se puede entrar, don Torribio?_ demanda mon compagnon.
--_Pase V. adelante, señor don Zèno Cabral_, reprit poliment le
ranchero, _esa casa y todo lo que contiene es de V._[1]»
Nous mîmes pied à terre sans nous faire prier davantage, et après qu'un
jeune homme de dix-huit à vingt ans, à demi nu, qui était accouru
à l'appel de son maître ou de son père, je ne savais encore lequel
des deux, eut pris la bride de nos chevaux et les eut emmenés, nous
entrâmes, suivis pas à pas par les chiens qui avaient si bruyamment
annoncé notre arrivée et qui maintenant, au lieu de nous être hostiles,
sautaient joyeusement autour de nous avec des cris de plaisir,
supposant sans doute qu'en faveur de notre arrivée il leur serait
permis de dormir auprès du feu, au lieu de passer la nuit au dehors.
Cette habitation, comme toutes celles des gauchos, était une hutte de
terre entremêlée de roseaux, couverte en paille coupante, construite,
enfin, avec toute la simplicité primitive du désert.
Elle était composée de deux pièces: la chambre à coucher et
l'appartement de réception, servant aussi de cuisine.
Un lit formé de quatre piquets plantés en terre, supportant une claie
en roseaux ou des courroies de cuir entrelacées, sur lequel se place,
en guise du matelas européen, inconnu dans ces contrées, une peau de
bœuf non tannée; quelques autres cuirs étendus à terre, près de la
muraille pour coucher les enfants, des _bolas_, des _laços_, armes
indispensables des gauchos, des harnais de chevaux suspendus à des
piquets de bois fichés dans les parois du rancho formaient l'unique
ameublement de la chambre intérieure.
Quant à la première, cet ameublement était plus simple encore, si cela
est possible; il se composait d'une claie en roseaux supportée par six
piquets et servant de sofa, deux têtes de bœufs en guise de fauteuil,
un petit baril d'eau, une marmite en fonte, quelques calebasses servant
de vases, une jatte en bois et une broche en fer, piquée verticalement
devant le foyer, placé au milieu même de la pièce.
Nous avons décrit ce rancho ainsi minutieusement, parce que tous se
ressemblent dans la pampa, et sont pour ainsi dire construits sur le
même modèle.
Seulement, comme celui dans lequel nous nous trouvions alors
appartenait à un homme relativement riche, à part du corps de logis
principal, à une vingtaine de mètres à peu près, il s'en trouvait un
autre servant de magasin pour les cuirs et les viandes destinées à être
séchées, et entouré d'une haie assez étendue et d'une hauteur de trois
mètres formant le corral, et derrière laquelle les chevaux s'abritaient
des bêtes fauves pendant les nuits.
Les honneurs du rancho nous furent faits par deux dames, que le gaucho
nous présenta comme étant, l'une sa femme et l'autre sa fille.
Celle-ci, âgée d'une quinzaine d'années, était grande, bien faite et
douée d'une beauté peu commune; elle se nommait Éva, ainsi que je
l'appris plus tard; sa mère, bien que fort jeune encore,--elle avait
au plus trente ans,--n'avait plus que quelques restes fugitifs d'une
beauté qui avait dû être fort remarquable, mais qui s'était promptement
fanée au contact de la vie misérable à laquelle la condamnait le désert
au milieu duquel s'était écoulée son existence.
Mon compagnon paraissait être un ami intime du ranchero et de sa
famille, par lesquels il fut reçu avec les témoignages de la joie la
moins équivoque, bien que tempérés par une nuance presque insaisissable
de respect et presque de crainte.
De son côté, don Zèno Cabral, car je savais enfin son nom, agissait
avec eux avec un sans-façon protecteur qui témoignait de rapports
sérieux entre lui et le gaucho.
La réception fut ce qu'elle devait être, c'est-à-dire des plus franches
et des plus cordiales; ces braves gens ne savaient que faire pour nous
être agréables, le moindre remercîment de notre part les comblait de
joie.
Notre repas, que nous mangeâmes de bon appétit, se composa, comme
toujours, de l'_asado_ ou rôti de bœuf, du _queso_ ou fromage de Goya,
et de _harina_ ou farine de _mandioca_, le tout arrosé de quelques
libations de _caña_ ou eau-de-vie de sucre qui, sous le nom de
_traguitos_,--petits coups--circulèrent libéralement et achevèrent de
nous mettre en joie et de nous faire oublier nos fatigues de la journée.
Comme complément à ce repas, beaucoup plus confortable que ne le
supposera sans doute le lecteur européen, lorsque nos cigarettes furent
allumées, doña Éva décrocha une guitare, et, après l'avoir présentée
à son père qui, tout en fumant, commença à préluder avec les quatre
doigts réunis, elle dansa devant nous, avec cette grâce et cette
désinvolture qui n'appartiennent qu'aux femmes de l'Amérique du Sud, un
_cielito_ suivi immédiatement d'une _montonera_; puis, le jeune garçon
dont j'ai déjà eu occasion de parler, et qui était non pas le serviteur
mais le fils du ranchero, chanta d'une voix fraîche, bien timbrée, et
avec un accent qui nous alla à l'âme, quelques _tristes_ et quelques
_cielitos_ nationaux.
Il se passa alors un incident bizarre et dont je ne pus m'expliquer le
motif. Don Quino, le jeune homme, chantait avec une passion indicible
ces vers charmants de Quintana:
Feliz aquel que junto a ti suspira
Que el dulce nectar de tu risa bebe
Que a demandarte compasión se atreve
Y blandamente palpitar te mira![2]
Tout à coup don Zèno devint d'une pâleur cadavéreuse, un tressaillement
nerveux agita tout son corps, et deux larmes brûlantes jaillirent de
ses yeux, cependant il garda le plus profond silence; mais le jeune
homme s'aperçut de l'effet produit sur l'hôte de son père par les vers
qu'il chantait, et immédiatement il entonna une joyeuse _jarana,_ qui
bientôt ramena le sourire sur les lèvres pâlies du gaucho.
La tertulia se prolongea ainsi gaiement assez avant dans la nuit; au
dehors, le vent soufflait avec fureur, et les hurlements des bêtes
fauves qui s'élevaient par intervalles formaient un étrange contraste
avec notre insouciante gaieté, cependant, vers onze heures, les dames
se retirèrent, don Torribio et son fils, après avoir fait un dernier
tour dans le rancho, afin de s'assurer que tout était en ordre, prirent
congé de nous pour la nuit et nous laissèrent, mon compagnon et moi,
libres de nous étendre sur le lit préparé pour nous et où la fatigue ne
tarda pas à nous faire trouver le sommeil.
[1] Ces paroles sont la formule consacrée pour toute demande
d'hospitalité dans la pampa. Voici leur traduction:
«Je vous salue, Marie très pure.
--Conçue sans péché.
--Peut-on entrer, don Torribio?
--Entrez, señor don Zèno Cabral; cette maison et tout ce qu'elle
renferme vous appartient.»
[2] Heureux celui qui soupire près de toi, qui boit le doux nectar de
ton sourire, qui ose te demander pitié, et doucement te voit palpiter.
III
LE RANCHO.
Le lendemain, au lever du soleil, j'étais debout, mais si matinal que
j'eusse été, mon compagnon m'avait précédé, sa place auprès de moi
était vide.
Je sortis espérant le rencontrer entrain de fumer sa cigarette au
dehors.
Je ne le vis pas; la campagne autour de moi était déserte et calme
comme au jour de la création, les chiens, sentinelles vigilantes,
qui pendant la nuit avaient veillé sur notre repos, se levèrent en
m'apercevant et vinrent me caresser avec des grognements joyeux.
L'aspect de la pampa[1] est des plus pittoresques au lever du soleil.
Un silence profond plane sur le désert; il semblerait que la nature
se recueille et reprend ses forces à l'aurore du jour qui commence.
La fraîche brise matinale frissonne doucement à travers les hautes
herbes qu'elle incline par des mouvements légers et cadencés; çà et
là les _venados_ lèvent leur tête effarée et jettent autour d'eux
des regards craintifs. Les oiseaux, blottis frileusement sous la
feuillée, préludent par quelques notes timides à leur hymne du matin;
sur les monticules de sables formés par les tanières des _vizcachas_,
de petites chouettes attardées, immobiles comme des sentinelles, et
à demi endormies, clignent de l'œil aux rayons de l'astre du jour,
en enfonçant leurs têtes rondes dans les plumes de leur cou, tandis
qu'au plus haut des airs, les urubus et les caracaras planent en
longs cercles, se balançant nonchalamment au gré du vent et cherchant
la proie sur laquelle ils se laisseront tout à coup tomber avec la
rapidité de la foudre.
La pampa, en ce moment, ressemble à une mer aux eaux vertes et calmes,
dont les rivages se cachent derrière les plis de l'horizon.
Je m'assis sur un tertre de verdure; tout en fumant une cigarette, je
me pris à réfléchir, et bientôt je fus complètement absorbé par mes
pensées.
En effet, ma position était singulière; jamais je ne l'avais envisagée
sous le jour où elle m'apparaissait en ce moment.
Perdu dans un désert, à plusieurs milliers de lieues de mon pays;
ayant volontairement rompu tous ces liens de famille et d'amitié
qui rattachent l'homme à sa patrie, je n'avais devant moi d'autre
avenir que celui réservé aux coureurs des bois, c'est-à-dire une
lutte incessante de chaque jour, de chaque heure, sans trêve ni
merci, contre la nature entière: hommes et animaux, pour finir dans
quelque embuscade, misérablement tué sur le rebord d'un fossé par
une flèche ou une balle inconnue. Cette perspective, surtout à l'âge
que j'avais, vingt ans à peine, lorsque par la surabondance de sève,
l'âme dans le naïf enthousiasme de la jeunesse se sent entraînée vers
les grandes choses, n'avait rien de fort gai, au contraire; mais si
j'errais maintenant dans des savanes sans fin, en compagnie d'un homme
rencontré par hasard, qui demeurait une énigme pour moi et m'imposait
presque sa volonté, pour m'abandonner au premier caprice, ou peut-être
à la première pression de la nécessité, cette loi de fer de la vie du
désert, je ne pouvais me plaindre; je ne devais accuser que moi, car
moi seul, contre tous, m'étais obstiné à mépriser les sages conseils et
les exhortations pleines de sens que l'expérience et l'intérêt avaient
engagé mes amis à me prodiguer à tant de reprises, pour me lancer comme
un fou dans cette existence vagabonde, que je commençais à peine depuis
quelques jours et qui déjà me paraissait si dure et si décolorée.
Lorsque plus tard je me rappelai ces premières impressions si navrantes
faites au moment où j'entrais à peine dans cette vie aventureuse,
qui devait pendant de si longues années être la mienne, je me pris
en pitié; c'est que le désert ne se révèle que peu à peu aux yeux de
celui qui le parcourt il faut l'étudier longtemps avant de comprendre
les beautés qu'il recèle dans son sein et d'éprouver les joies
inexprimables et les voluptés pleines d'une âcre saveur qu'il réserve à
ses adeptes seuls.
Mais, je le répète, lorsque ces idées tristes que plus haut j'ai
cherché à rendre, envahissaient mon cœur et le noyaient dans les flots
d'une navrante tristesse qui me conduisait presque au découragement,
c'est que je me sentais seul, isolé de tout homme de ma race, de
tout ami avec lequel je pusse laisser déborder le flot des pensées
qui montaient incessamment de mon cœur à mes lèvres, et que j'étais
contraint de renfermer au dedans de moi.
C'est que j'ignorais, alors que le seul ami d'un homme, c'est lui-même,
et que, dans les situations difficiles de la vie comme dans les plus
indifférentes, il ne doit se fier qu'à lui, et ne compter que sur
lui-même s'il ne veut être exposé aux trahisons de l'égoïsme, de
l'envie et de la peur, ces trois féroces ennemis qui rôdent sans cesse
autour de toute amitié pour la briser et la changer en haine.
Mais ma tâche a été rude en ce monde; Dieu en soit béni! J'ai
beaucoup souffert, par conséquent, beaucoup appris, et j'en suis
arrivé aujourd'hui à l'indifférence la plus sceptique pour les beaux
sentiments que parfois on cherche vainement à étaler devant moi. Je ne
demande pas à la nature humaine plus qu'elle ne peut donner, et mes
amis sont d'avance absous par moi du bien comme du mal qu'ils essayent
de me faire; aussi ne demandant rien et n'attendant rien de personne,
je suis parvenu à être sinon heureux, le bonheur, je le sais par
expérience, n'est pas fait pour l'homme, du moins tranquille, ce qui
pour moi est le point culminant où puisse atteindre l'ambition humaine
dans des conditions sociales où nous place la civilisation, qui n'est
et ne peut être que le résultat de notre organisation vicieuse et
incomplète.
Je fus tout à coup tiré de mes réflexions par une voix qui
m'interpellait d'un ton de bonne humeur.
Je me retournai vivement.
Don Torribio était près de moi, bien qu'il fût à cheval, je ne l'avais
pas entendu venir.
«Holà, caballero, me dit-il d'un ton joyeux, la pampa est belle au
lever du soleil, n'est-ce pas?
--En effet, répondis-je sans trop savoir ce que je disais.
--La nuit a-t-elle été bonne?
--Excellente, grâce à votre généreuse hospitalité.
--Bah! Ne parlons pas de cela, j'ai fait ce que j'ai pu,
malheureusement la réception a été assez mesquine; dame, les temps sont
durs, il y a seulement quatre ou cinq ans c'eût été autre chose, mais
vous le savez, à la guerre comme à la guerre; à celui qui fait tout le
possible, on ne doit pas demander davantage.
--Je suis loin de me plaindre, au contraire; mais vous revenez de
route, il me semble?
--Oui, j'ai été donner un coup d'œil à mes taureaux qui sont au
_pasto_; mais, ajouta-t-il, en levant les yeux au ciel et en calculant
mentalement la hauteur du soleil, il est temps de déjeuner; la señora
doit avoir tout préparé, et, sauf respect, ma course du matin m'a
singulièrement aiguisé l'appétit. Rentrez-vous avec moi?
--Je ne demande pas mieux; seulement, je ne; vois pas mon compagnon; il
me semble qu'il serait peu convenable à moi de ne pas l'attendre pour
déjeuner.»
Le gaucho se prit à rire.
«S'il n'y a que cela qui vous arrête, me dit-il, vous pouvez vous
mettre à table sans crainte.
--Il va revenir? demandai-je.
--Au contraire, il ne reviendra pas.
--Comment cela, m'écriai-je avec une surprise mêlée d'inquiétude, il
est parti?
--Depuis plus de trois heures déjà; mais remarquant combien ma
physionomie s'assombrissait à cette nouvelle, il ajouta aussitôt:
--Mais nous le reverrons bientôt, soyez tranquille.
--Vous l'avez donc vu, ce matin?
--Certes, nous sommes sortis ensemble.
--Ah! Il est à la chasse, sans doute?
--Probablement; seulement, qui sait quelle espèce de gibier il se
propose d'atteindre.
--Cette absence me contrarie beaucoup.
--Il voulait vous en parler avant que de monter à cheval; mais en y
réfléchissant, vous paraissiez si fatigué hier soir, qu'il a préféré
vous laisser dormir. C'est si bon le sommeil.
--Il reviendra sans doute bientôt?
--Je ne saurais le dire. Don Zèno Cabral est un homme qui n'a pas
l'habitude de raconter ses affaires au premier venu. Dans tous les cas,
il ne tardera pas beaucoup, nous le reverrons ce soir ou demain.
--Diable! Comment vais-je faire, moi qui comptais sur lui?
--Pourquoi donc?
--Mais pour m'enseigner la route que je dois suivre.
--Si ce n'est que cela, ce n'est pas un motif pour vous tourmenter;
il m'a recommandé de vous prier de ne pas quitter le rancho avant son
retour.
--Je ne puis cependant pas demeurer ainsi chez vous.
--Parce que?
--Dame, parce que je crains de vous gêner; vous n'êtes pas riche,
vous-même me l'avez dit; un étranger ne doit que vous causer de
l'embarras.
--Señor, répondit avec dignité le gaucho, les étrangers sont les
envoyés de Dieu; malheur à l'homme qui n'a pas pour eux les attentions
qu'ils méritent; quand même il vous plairait de demeurer un mois dans
mon humble rancho, je me trouverais heureux et fier de votre présence
dans ma famille. N'insistez donc pas davantage, je vous prie, et
acceptez mon hospitalité aussi franchement qu'elle vous est offerte.»
Que pouvais-je objecter de plus? Rien. Je me résignai donc à patienter
jusqu'au retour de don Zèno, et je retournai au rancho en compagnie du
gaucho.
Le déjeuner fut assez gai; les dames s'efforcèrent de réveiller ma
bonne humeur en me comblant de soins et d'attentions.
Aussitôt après le repas, comme don Torribio se préparait à monter à
cheval, car la vie d'un gaucho se passe à galoper de çà et de là pour
surveiller ses nombreux troupeaux, je lui demandai à l'accompagner; il
accepta. Je sellai mon cheval et nous partîmes au galop à travers la
pampa.
Mon but, en accompagnant le gaucho, n'était pas de faire une
promenade plus ou moins agréable, mais de profiter de notre isolement
pour le sonder adroitement et le faire causer sur mon compagnon,
qu'il paraissait fort bien connaître, de façon à obtenir certains
renseignements qui me permissent de me former une opinion sur
cet homme singulier, qui avait pour moi l'attrait d'une énigme
indéchiffrable.
Mais tous mes efforts furent vains, toutes mes finesses en pure perte,
le gaucho ne savait rien, ou, ce qui est plus probable, ne voulait rien
me dire; cet homme si communicatif et si enclin à raconter, d'une façon
souvent trop prolixe ses propres affaires, devenait d'une discrétion
à toute épreuve et d'un mutisme désespérant aussitôt que, par une
transition adroite, je mettais la conversation sur le compte de don
Zèno Cabral.
Il ne me répondait plus alors que par monosyllabes ou par cette
exclamation: _¿Quién sabe?_--qui sait,--à toutes les questions que je
lui adressais.
De guerre lasse, je renonçai à le presser davantage, et je me mis à lui
parler de ses troupeaux.
Sur ce point, je trouvai le gaucho disposé à me répondre, plus même
que je ne l'aurais désiré, car il entra avec moi dans des détails
techniques sur l'élève des bestiaux, détails que je fus contraint
d'écouter avec un apparent intérêt, et qui me firent trouver la journée
d'une interminable longueur.
Cependant, vers trois heures de l'après-midi, don Torribio m'annonça,
ce qui me causa une vive joie, que notre tournée était terminée, et
que nous allions reprendre le chemin du rancho, dont nous étions alors
éloignés de quatre ou cinq lieues.
Un trajet de cinq lieues, après une journée passée à galoper à
l'aventure, n'est qu'une promenade pour les gauchos montés sur les
infatigables chevaux de la pampa.
Les nôtres nous mirent en moins de deux heures en vue du rancho, sans
mouiller un poil de leur robe.
Un cavalier arrivait à toute bride à notre rencontre.
Ce cavalier, je le reconnus aussitôt avec un vif sentiment de joie,
était don Zèno Cabral; il nous eut bientôt rejoints.
«Vous voilà donc, nous dit-il en faisant ranger son cheval auprès des
nôtres; je vous attends depuis plus d'une heure. Puis, s'adressant à
moi: Je vous ménage une surprise qui, je le crois, vous sera agréable,
ajouta-il.
--Une surprise! m'écriai-je, laquelle donc?
--Vous verrez, je suis convaincu que vous me remercierez.
--Je vous remercie d'avance, répondis-je, sans chercher à deviner de
quel genre est cette surprise.
--Regardez, reprit-il en étendant le bras dans la direction du rancho
dont nous n'étions plus qu'à une centaine de pas.
--Mon guide! m'écriai-je en reconnaissant mon coquin d'Indien attaché
solidement à un arbre.
--Lui-même; que pensez-vous de cela?
--Ma foi! Cela me semble tenir du prodige; je ne comprends pas comment
vous avez pu le rencontrer aussi vite.
--Oh! Cela n'était pas si difficile que vous le supposez, surtout
avec les renseignements que vous m'aviez donnés; tous ces bribones
sont de la famille des bêtes fauves, ils ont des repaires dont ils ne
s'éloignent jamais et où, tôt ou tard, ils reviennent toujours; pour un
homme habitué à la pampa, rien n'est plus facile que de mettre la main
dessus; celui-ci surtout, se fiant à votre qualité de forastero et à
votre ignorance du désert, ne se donnait pas la peine de se cacher; il
voyageait tranquillement et à découvert, persuadé que vous ne songeriez
pas à le poursuivre; cette confiance l'a perdu, je vous laisse à penser
quelle a été sa frayeur, lorsque je l'ai surpris à l'improviste et que
je lui ai signifié péremptoirement qu'il m'accompagnât auprès de vous.
--Tout cela est fort bien, señor, répondis-je, je vous remercie de la
peine que vous avez prise; mais que voulez-vous que je fasse de ce
_pícaro_, à présent?
--Comment, s'écria-t-il avec étonnement, ce que je veux que vous en
fassiez, je veux que vous le corrigiez d'abord, et cela d'une façon
exemplaire dont il garde le souvenir; puis, comme vous l'avez engagé
pour vous servir de guide jusqu'au Brésil et qu'il a reçu d'avance
une partie du prix convenu, il faut qu'il remplisse son engagement
loyalement, ainsi qu'il a été fait.
--Je vous avoue que je n'ai pas grande confiance dans sa loyauté
future.
--Vous êtes dans l'erreur à cet égard, vous ne connaissez pas les
Indiens mansos--soumis;--celui-ci, une fois qu'il aura été corrigé,
vous servira fidèlement, rapportez-vous en à moi là-dessus.
--Je le veux bien; mais cette correction, quelle qu'elle soit, je vous
confesse que je me sens incapable de la lui administrer.
--Qu'à cela ne tienne! Voici notre ami don Torribio, qui n'a pas le
cœur aussi tendre que vous et qui se chargera de ce soin.
--Je ne demande pas mieux pour vous être agréable,» appuya don Torribio.
Nous arrivions en ce moment en face du prisonnier. Le pauvre diable,
qui savait sans doute ce qui le menaçait, avait l'air fort penaud et
fort mal à son aise; du reste, il était solidement attaché, le visage
tourné vers l'arbre.
Nous mîmes pied à terre.
Don Zèno s'approcha du prisonnier, pendant qu'avec un imperturbable
sang-froid don Torribio s'occupait à plier son _laço_ en plusieurs
doubles dans sa main droite.
«Écoute, _pícaro_, dit don Zèno à l'Indien attentif, ce caballero
t'a engagé à Buenos Aires; non seulement tu l'as lâchement abandonné
dans la pampa, mais encore tu l'as volé; tu mérites un châtiment,
ce châtiment, tu vas le recevoir. Don Torribio, mon cher seigneur,
veuillez, je vous prie, appliquer cinquante coups de laço sur les
épaules de ce bribon, et cela de façon à ce qu'il les sente.»
L'Indien ne répondit pas un mot, le gaucho s'approcha alors et avec la
conscience qu'il mettait à tout ce qu'il faisait, il leva son laço qui
retomba en sifflant sur les épaules du pauvre diable, où il traça un
sillon bleuâtre.
L'Indien ne fit pas un mouvement, il ne poussa pas un cri; on l'aurait
cru changé en statue de bronze tant il était immobile et indifférent à
force de volonté ou de stoïcisme.
Quant à moi, je souffrais intérieurement, mais je n'osais intervenir
convaincu de la justice de cette exécution sommaire.
Don Zèno Cabral comptait impassiblement les coups au fur et à mesure
qu'ils tombaient.
Au onzième le sang jaillit.
Le gaucho ne s'arrêta pas.
L'Indien, bien que ses chairs frissonnassent sous les coups de plus
en plus pressés, conservait son impassibilité de marbre. Malgré moi,
j'admirais le courage de cet homme, qui réussissait si complètement à
dompter la douleur et à retenir même le plus léger signe de souffrance,
bien qu'il dût en éprouver une atroce.
Les cinquante coups auxquels le guide avait été condamné par
l'implacable don Zèno lui furent administrés par le gaucho, sans qu'il
en manquât un seul; au trente-deuxième, malgré tout son courage,
l'Indien avait perdu connaissance; mais cela n'avait pas, malgré ma
prière, interrompu l'exécution.
«Arrêtez, dit enfin don Zèno, lorsque le nombre fut complet,
détachez-le.»
Les liens furent coupés, le corps du pauvre diable, que les cordes
seules soutenaient, tomba inerte sur le sable.
Le fils du gaucho s'approcha alors, frotta avec de la graisse de bœuf,
de l'eau et du vinaigre les plaies saignantes de l'Indien, lui rejeta
son poncho sur les épaules, puis il le laissa là.
«Mais cet homme est évanoui! m'écriai-je.
--Bah! Bah! fit don Zèno, ne vous en occupez pas, ces démons ont le
cuir dur; dans un quart d'heure, il n'y pensera plus; allons dîner.»
Cette froide cruauté me révolta. Cependant, je m'abstins de toute
observation et j'entrai dans le rancho; j'étais bien novice encore;
j'étais réservé à assister plus tard à des scènes près desquelles
celle-là n'était qu'un jeu d'enfant.
Après le dîner qui, contre l'habitude, se prolongea assez longtemps,
don Zèno ordonna au fils de don Torribio d'amener le guide.
Au bout d'un instant, il entra; don Zèno le fixa quelques secondes avec
attention, puis il lui adressa la parole en ces termes:
«Reconnais-tu avoir mérité le châtiment que je t'ai infligé?
--Je le reconnais, répondit l'Indien d'une voix sourde, mais sans la
moindre hésitation.
--Tu n'ignores pas que je sais où te trouver, quel que soit l'endroit
où tu te caches.
--Je le sais.
--Si, sur ma prière, ce caballero consent à te pardonner et à te
reprendre à son service, lui seras-tu fidèle?
--Oui, mais à une condition.
--Je ne veux pas de conditions de ta part, bribon, reprit durement don
Zèno, tu mérites le garrotte.»
L'Indien baissa la tête.
«Réponds à ma question.
--Laquelle?
--Seras-tu fidèle?
--Oui.
--Je le saurai; châtiment ou récompense, je me charge de régler ton
compte, tu entends?
--J'entends.
--Maintenant, écoute-moi, ton maître et toi vous partirez d'ici demain
au lever du soleil; il faut que dans neuf jours il soit à la _fazenda
do rio d'Ouro_. Tu la connais?
--Je la connais.
--Y sera-t-il?
--Il y sera.
--Pas d'équivoque entre nous, tu me comprends bien, je veux que ce
caballero soit rendu dans neuf jours à la fazenda do rio d'Ouro, en
bonne santé, libre, et sans qu'il manque rien à son bagage.
--J'ai promis, répondit froidement l'Indien.
--C'est bien, bois ce trago de caña pour te remettre des coups que tu
as reçus et va dormir.»
Le guide saisit la calebasse que lui tendait don Zèno, la vida d'un
trait avec une satisfaction visible et se retira sans ajouter une
parole.
Lorsqu'il fut sorti, je m'adressai à don Zèno, de l'air le plus
indifférent que je pus affecter.
«Tout cela est bel et bon, lui dis-je, mais je vous certifie, señor,
que malgré ses promesses, je n'ai pas la moindre confiance dans ce
drôle.
--Vous avez tort, señor, me répondit-il, il vous servira fidèlement,
non pas par affection, peut-être ce serait trop lui demander après ce
qui s'est passé, mais par crainte, ce qui vaut mieux encore; il sait
fort bien que s'il vous arrivait quelque chose, il aurait un compte
sévère à me rendre de sa conduite.
--Hum! murmurai-je, cela ne me rassure que médiocrement; mais pourquoi,
si, ainsi que vous me l'avez laissé entrevoir, vous vous rapprochez des
frontières brésiliennes, ne me permettez-vous pas de vous accompagner?
--C'était mon intention; malheureusement certaines raisons, inutiles
à vous faire connaître, rendent impossible l'exécution de ce projet;
cependant je compte vous voir à la fazenda do rio d'Ouro, où
probablement j'arriverai avant vous. Dans tous les cas, veuillez
y demeurer jusqu'à ce que je vous aie vu, et alors, peut-être, me
sera-t-il permis de reconnaître, ainsi que j'en ai le vif désir,
l'éminent service que vous m'avez rendu.
--Je vous attendrai, puisque vous le désirez, señor, répondis-je,
prenant bravement mon parti de ce nouveau contre-temps, non pas pour
vous rappeler l'événement auquel vous faites allusion, mais parce que
je serais heureux de faire avec vous une connaissance plus intime.»
Don Zèno me tendit la main, et la conversation devint générale.
Le lendemain au lever du soleil, je me levai, et, après avoir pris
affectueusement congé des hôtes qui m'avaient si bien reçus et que je
croyais ne jamais revoir, je quittai le rancho sans avoir pu dire adieu
à don Zèno Cabra, qui s'était éloigné bien avant mon réveil.
Malgré les assurances réitérées de don Torribio et celles de don Zèno,
je ne me fiai que médiocrement à mon guide, et je lui ordonnai de
marcher devant moi, résolu à lui brûler la cervelle au premier geste
suspect de sa part.
[1] Le mot _pampa_ appartient à la langue Quichua (langue des Incas);
il signifie textuellement place, terrain plat, savane ou grande plaine.
IV
LA FAZENDA DO RIO D'OURO.
Mon voyage se continuait ainsi dans des conditions assez singulières,
livré dans un pays inconnu, loin de tout secours humain, à la merci
d'un Indien dont la perfidie m'avait été déjà surabondamment prouvée et
duquel je ne devais rien avoir de bon à attendre.
Cependant, j'étais bien armé, vigoureux, résolu; je partis dans d'assez
bonnes dispositions, convaincu que mon guide ne se hasarderait jamais
à m'attaquer en face et qu'en le surveillant avec soin je parviendrais
toujours à en avoir bon marché.
Du reste, je me hâte de constater que j'avais tort de supposer de
mauvaises intentions au pauvre Indien et que mes précautions furent
inutiles; don Torribio et don Zèno Cabral avaient dit vrai. La rude
correction infligée à mon Guaranis avait eu la plus salutaire influence
sur lui et avait entièrement modifié ses intentions à mon égard; nos
relations ne tardèrent donc pas à devenir des plus cordiales, et, fort
satisfait du résultat obtenu par les coups de fouet du gaucho, je me
réservai _in petto_, le cas échéant, de ne pas hésiter à employer le
même moyen pour rappeler au devoir les Indiens mansos avec lesquels le
hasard me mettrait en rapport.
Mon guide était devenu plus gai, plus aimable, et surtout plus causeur;
je profitai de cette modification, fort agréable pour moi, dans
son caractère, pour essayer de le sonder et lui adresser plusieurs
questions sur le compte de don Zèno Cabral.
Cette fois encore j'échouai complètement, non pas que l'Indien refusât
de me répondre, au contraire, mais par ignorance.
En résumé, voici tout ce que je parvins à apprendre après des questions
sans nombre et tournées de toutes les façons.
Don Zèno Cabral était fort connu et surtout fort redouté par tous
les Indiens qui vivent au désert et le parcourent incessamment
dans tous les sens; c'était pour eux un être étrange, mystérieux,
incompréhensible, dont le pouvoir était fort grand; nul ne connaissait
son habitation habituelle; il possédait presque le talent d'ubiquité,
car on l'avait souvent rencontré à des distances fort éloignées les
unes des autres presque à la même heure; les Indiens lui avaient
souvent tendu des pièges pour le tuer, sans jamais réussir à lui faire
la plus légère blessure; il avait su prendre une influence telle sur
leur esprit qu'ils le croyaient invulnérable et le regardaient comme un
être d'une essence beaucoup supérieure à la leur.
Souvent il disparaissait pendant des mois entiers sans qu'on sût ce
qu'il était devenu, puis, tout à coup on le voyait subitement campé au
milieu des tribus indiennes, sans qu'on comprit comment il était arrivé
là.
Au total, les Indiens, à part la crainte respectueuse qu'il leur
inspirait, lui avaient pour la plupart de grandes obligations. Nul
mieux que lui ne savait guérir les maladies réputées incurables
par leurs sorciers; instruit de tout ce qui se passait au désert,
souvent il avait sauvé de la mort des familles entières, perdues dans
les forêts sans vivres et sans armes; «aussi, ajouta mon guide, en
terminant, cet homme est-il pour nous un de ces génies puissants pour
le bien comme pour le mal, dont il vaut mieux ne pas s'entretenir de
peur de le voir subitement paraître et d'encourir sa colère.»
Ces renseignements, si je puis donner ce nom aux divagations craintives
et superstitieuses de mon guide, me laissèrent plus perplexe que je
ne l'étais auparavant sur le compte de cet homme, que tout semblait
conspirer à entourer à mes yeux d'une auréole mystérieuse.
Un mot prononcé, par hasard peut-être, par l'Indien éveilla davantage
encore si cela est possible la curiosité dévorante qui s'était emparés
de moi.
«C'est un Paulista,» m'avait-il dit à demi-voix en jetant autour de lui
des regards effarés, comme s'il redoutait que cette parole ne tombât
dans une oreille indiscrète et fût répétée à celui qu'elle intéressait.
A plusieurs reprises, pendant mon séjour à Buenos Aires, j'avais
entendu parler des _Paulistas_; les renseignements qu'on m'avait donnés
sur eux, bien que très incomplets et erronés pour la plupart, avaient
cependant excité ma curiosité à un tel point, qu'ils entraient pour
beaucoup dans ma résolution de me rendre au Brésil.
Les Paulistas ou Vicentistas, car ces deux noms leur sont
indistinctement appliqués par les historiens, fondèrent leur premier
établissement dans les vastes et magnifiques plaines de Piratininga.
Alors là, sous la direction intelligente et paternelle des deux
jésuites Anchieta et Nobrega, s'organisa une colonie à part dans la
colonie, une sorte de métropole demi barbare, qui dut à son courage une
prospérité et une influence toujours croissante, et dont les exploits,
si quelques jours on les raconte, formeront, j'en suis convaincu, la
partie la plus intéressante de l'histoire du Brésil.
Dans le Nouveau Monde, dès qu'on veut parler de progrès, d'abnégation
et de civilisation, il faut remonter aux jésuites dont les conquêtes
pacifiques, ont plus fait pour l'extinction de la barbarie que tous
les efforts réunis des aventuriers de génie, qui allèrent au seizième
siècle fonder en Amérique les puissances espagnole et portugaise.
Grâce à l'intervention des jésuites au Brésil, les Européens ne
dédaignèrent pas de s'allier avec ces fortes et belliqueuses races
indiennes, qui tinrent si longtemps en échec les Portugais et firent
parfois reculer la conquête.
De ces unions, il résulta une race guerrière, brave, endurcie à toutes
les fatigues, audacieuse surtout, qui, bien dirigée, produisit les
Paulistas, ces hommes auxquels on doit presque toutes les découvertes
qui se firent dans l'intérieur du Brésil et dont les prodigieuses
excursions et les téméraires exploits sont passés aujourd'hui à l'état
de légendes fantastiques dans les contrées mêmes qui en furent le
théâtre.
On a adressé plusieurs reproches sérieux aux Paulistas: on les a
accusés d'avoir, dès l'origine de leur colonie, montré un caractère
indomptable et indépendant, un dédain affecté pour les lois de la
métropole, un orgueil inouï vis-à-vis des autres colons; on a prétendu
que, sortis des rangs les plus turbulents et les plus corrompus des
aventuriers européens, ils avaient puisé dans leur origine et leurs
alliances indiennes un principe de cruauté et de mépris pour la vie des
autres hommes qui en faisait, non seulement des hôtes et des voisins
dangereux, mais encore des natures essentiellement insociables et
ingouvernables.
A ces accusations, les Paulistas ont donné le plus complet démenti.
La province de Saint-Paul, habitée et peuplée par eux seuls, est
aujourd'hui la plus civilisée, la plus industrieuse et la plus riche du
Brésil.
D'ailleurs notre avis, avis partagé du reste par beaucoup d'historiens,
est qu'à une nature indomptée il faut des hommes indomptables, et que
sur ce sol vierge que foulaient les Paulistas au milieu de ces nations
farouches, impatientes de toute sujétion, et qui préféraient mourir
que se soumettre à une domination étrangère qu'ils ne pouvaient et
ne voulaient pas comprendre, il fallait des organisations d'élite,
insensibles à toutes les faiblesses comme à tous les égoïsmes des
conventions sociales de la civilisation, et, pour cette raison,
capables d'accomplir de grandes choses.
En entendant à Buenos Aires parler ainsi des Paulistas avec un
enthousiasme d'autant plus vrai que les Espagnols sont de temps
immémorial les implacables ennemis des Portugais, et que cette haine,
née en Europe, se poursuit en Amérique avec une force décuplée par la
rivalité; je me sentais, malgré moi, entraîné vers ces hommes étranges,
à la puissante organisation, aux instincts aventuriers, qui avaient
conquis un monde à leur patrie et dont, malgré les modifications
apportées par le temps et la civilisation, j'espérais être assez
heureux pour retrouver debout quelque type attardé.
Aussi, à cette désignation de Paulista appliqué à l'homme qui m'était
apparu dans des circonstances si singulières et qui, pendant le peu
de temps que j'étais demeuré près de lui, s'était révélé à moi sous
des aspects si bizarres, si heurtés et si insaisissables, je sentis se
réveiller toute mon ardeur et je n'aspirai plus qu'à me rencontrer de
nouveau avec ce personnage pour lequel j'avais, dès le premier moment,
éprouvé une si vive sympathie.
Je pressai donc mon voyage le plus possible, d'autant plus que mon
guide m'avait appris que la fazenda do rio d'Ouro, où don Zèno Cabral
m'avait assigné rendez-vous, était située sur la frontière de la
province de Saint-Paul, dont elle était une des plus riches et des plus
vastes exploitations.
Afin d'atteindre plus vite le but de notre longue course, mon guide
m'avait, malgré les difficultés du chemin, fait suivre les rives
inondées du rio Uruguay.
Le quatrième jour, après notre départ du rancho, nous atteignîmes
l'aldéa de _Santa Ana_, première garde brésilienne en remontant le
fleuve.
La crue excessive du fleuve avait causé des ravages terribles dans ce
misérable village composé d'une douzaine de ranchos à peine; plusieurs
avaient été emportés par les eaux, le reste était menacé d'être
prochainement envahi; les pauvres habitants, réduits à la plus affreuse
détresse, campaient sur un monticule en attendant le retrait des eaux.
Cependant ces pauvres gens, malgré leur misère, nous reçurent de la
façon la plus amicalement hospitalière, se mettant à notre disposition
pour tout ce qu'ils pouvaient nous fournir et se désespérant de n'avoir
presque rien à nous donner.
Ce fut avec un indicible serrement de cœur et une profonde
reconnaissance que le lendemain, au lever du soleil, je quittai ces
bonnes gens qui nous comblèrent, à notre départ, de souhaits pour la
réussite de notre voyage.
Du reste, j'avais accompli le plus dur du trajet que j'avais à faire.
Je continuai d'avancer à travers un paysage charmant et accidenté;
trois jours après ma halte à Santa Ana, vers deux heures de
l'après-midi, à un angle de la route, je tournai subitement la tête,
et, malgré moi, je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration à l'aspect
inattendu de la plus délicieuse campagne que jamais j'aie contemplée.
Mon Guaranis, désormais complètement réconcilié avec moi, sourit avec
joie à cette manifestation enthousiaste. C'était à lui que je devais
cette splendide surprise qu'il me préparait depuis quelques heures
en m'obligeant à prendre, sous prétexte de raccourcir la route, des
sentiers perdus à travers des bois à peu près infranchissables.
Devant moi, presque à mes pieds, car je me trouvais arrêté sur le
sommet d'une colline assez élevée, s'étendait, encadrée dans un
horizon de verdure, formé par une ceinture de forêts vierges, une
campagne d'un périmètre d'une dizaine de lieues environ, dont, grâce à
ma position, mes regards saisissaient les moindres détails. Au centre à
peu près de cette campagne, sur une étendue de deux lieues, se trouvait
un lac aux eaux transparentes d'un vert d'émeraude; les montagnes
boisées et très pittoresques qui l'entouraient, étaient couvertes de
plantations aux places où des brûlis avaient été ménagés.
Nous étions à l'endroit où le Curitiba ou Guazu, fleuve assez
important, affluent du Parana que nous avions atteint, après avoir
traversé le _Paso de los infieles_, entre dans le lac. Ses bords
étaient garnis de grands buissons de savacous[1], de cocoboïs[2] et
d'amingas, sur les branches desquels étaient en ce moment perchées des
troupes de petits hérons. Ces oiseaux se tenaient suspendus au-dessus
de la surface de l'eau pour faire la chasse aux poissons, aux insectes
ou à leurs larves.
A l'entrée du Guazu, j'aperçus une île que mon guide m'assura avoir été
autrefois flottante; mais elle s'est peu à peu rapprochée de la rive
où elle s'est fixée. Formée primitivement par des plantes aquatiques,
la terre végétale s'y est amoncelée, et maintenant elle est couverte
de bois assez épais; puis au loin, au milieu d'une échappée entre
deux collines couvertes de forêts, j'aperçus un nombre considérable de
bâtiments s'élevant en amphithéâtre et dominés par un clocher aigu.
Au-dessous du flanc escarpé de la hauteur sur laquelle s'élevaient ces
bâtiments, le Guazu s'élançait en grondant par-dessus les obstacles que
lui opposaient des rochers abrupts et couverts d'un lichen verdâtre;
puis, se partageant en plusieurs bras, il allait se perdre après des
méandres sans nombre dans les sombres vallées qui s'étendaient à
droite et à gauche. Je ne pouvais détacher mes yeux du spectacle de
cette nature grande, sauvage et réellement imposante; je demeurais là
comme fasciné, ne songeant ni à avancer ni à reculer, tout à l'émotion
intérieure que j'éprouvais et oubliant tout pour regarder encore, sans
me rassasier jamais de cette vue splendide à laquelle rien ne peut être
comparé.
«Que c'est beau! m'écriai-je emporté malgré moi par l'admiration.
--N'est-ce pas? me répondit comme un écho le guide qui s'était tout
doucement rapproché.
--Comment nommez-vous ce magnifique pays?»
L'Indien me regarda avec étonnement.
«Ne le savez-vous pas, mi amo, me dit-il.
--Comment le saurais-je, puisque je viens ici aujourd'hui pour la
première fois.
--Oh! C'est que ce pays est bien connu, mi amo, reprit-il, de bien loin
on vient pour le voir.
--Je n'en doute pas, cependant je désirerais savoir son nom.
--Eh! Mais c'est l'endroit où nous nous rendons, mi amo; vous voyez
devant vous la fazenda do rio d'Ouro, il paraît que dans les anciens
jours toutes ces montagnes que vous voyez étaient remplies d'or et de
pierres précieuses.
--Et maintenant? demandai-je intéressé malgré moi.
--Oh! Maintenant, on ne travaille plus aux mines, le maître ne le veut
pas; elles sont comblées ou envahies par l'eau; le maître prétend qu'il
vaut mieux travailler la terre, et que c'est là le véritable moyen de
se procurer la richesse.
--Il n'a pas tort; comment se nomme l'homme bon qui raisonne d'une
façon aussi juste?
--Je ne sais pas, mi amo; on prétend que la fazenda et toutes les
terres qui en dépendent appartiennent à don Zèno Cabral; mais je
n'oserais l'assurer; du reste, cela ne m'étonnerait pas, car on raconte
de singulières choses sur ce qui se passe dans les _caldeiras_ que vous
voyez là-bas, ajouta-t-il en me désignant du doigt des trous ronds
en forme d'entonnoir, percés dans les rochers, lorsque le _Viraçao_
s'élève sur la surface du lac et en agite les eaux avec tant de
violence que les pirogues sont en danger de périr.
--Que raconte-t-on donc de si extraordinaire?
--Oh! Des choses effrayantes, mi amo, et que moi, qui suis un pauvre
Indien, je n'oserais jamais répéter à un señor comme vous.»
J'eus beau presser mon guide pour l'obliger à s'expliquer, je ne pus
en tirer que des interjections de frayeur accompagnées d'innombrables
signes de croix. De guerre lasse, je renonçai à l'interroger davantage
sur un sujet qui paraissait lui déplaire tant, et je changeai de
conversation.
«Dans combien de temps arriverons-nous à la fazenda? lui demandai-je.
--Dans quatre heures, mi amo.
--Croyez-vous que don Zèno sera déjà arrivé et que nous le
rencontrerons?
--Qui sait, mi amo; si le señor don Zèno veut être arrivé, il le sera;
sinon, non.»
Battu sur ce point comme sur le premier, je renonçai définitivement
à adresser à mon guide des questions auxquelles, comme à plaisir, il
faisait de si ridicules réponses, je me bornai à lui donner l'ordre du
départ.
Au fur et à mesure que nous descendions dans la vallée, le paysage
changeait et prenait des aspects d'un effet saisissant; je parcourus,
ainsi, sans m'en apercevoir, l'espace assez étendu qui me séparait de
la fazenda.
Au moment où nous commencions à gravir un sentier assez large et bien
entretenu qui conduisait aux premiers bâtiments, j'aperçus un cavalier
qui accourait vers moi à toute bride.
Mon guide me toucha légèrement le bras avec un frémissement de crainte.
«Le voyez-vous, mi amo? me dit-il.
--Qui? lui répondis-je.
--Le cavalier?
--Eh bien?
--Ne le reconnaissez-vous pas, c'est le seigneur don Zèno Cabral.
--Impossible!» m'écriais-je.
L'indien hocha la tête à plusieurs reprises.
«Rien n'est impossible au señor Zèno,» murmura-t-il à demi-voix.
Je regardai plus attentivement; je reconnus en effet don Zèno Cabral,
mon ancien compagnon de la pampa, il portait le même costume que lors
de notre rencontre.
Au bout d'un instant il fut près de moi.
«Soyez le bienvenu à la fazenda do rio d'Ouro, me dit-il joyeusement en
me tendant la main droite que je serrai cordialement; avez-vous fait un
bon voyage.
--Excellent, je vous remercie, quoique très fatigant; mais, ajoutai-je
en remarquant un léger sourire sur ses lèvres, bien que je ne me
donne pas encore pour un voyageur de votre force, je commence à
parfaitement m'habituer; d'ailleurs, l'aspect de votre admirable pays
m'a complètement fait oublier ma fatigue.
--N'est-ce pas qu'il est beau, me dit-il avec orgueil et qu'il mérite
d'être vu et apprécié même après les plus beaux paysages européens.
--Certes, d'autant plus qu'entre eux et lui toute comparaison est
impossible.
--Vous avez été satisfait de ce bribon, je suppose, dit-il en se
tournant vers le guide qui se tenait modestement et craintivement en
arrière.
--Fort satisfait; il a complètement racheté sa faute.
--Je le savais déjà, mais je suis content de l'entendre dire par vous,
cela me raccommode avec lui. Cours en avant, _pícaro_, et annonce notre
arrivée.»
L'Indien ne se fit pas répéter l'ordre qui lui était donné, il pressa
les flancs de son cheval et partit au galop.
«Ces Indiens sont de singulières natures, reprit don Zèno en le suivant
du regard, on ne peut les dompter qu'en les menaçant avec rudesse,
mais, somme toute, ils ont du bon, et avec de la volonté on parvient
toujours à en faire quelque chose.
--Vous exceptez sans doute, répondis-je en souriant, ceux qui voulaient
vous faire un si mauvais parti lorsque j'eus le plaisir de vous
rencontrer.
--Pourquoi donc cela? Les pauvres diables agissaient dans de bonnes
intentions au point de vue de leurs idées étroites, en cherchant à se
débarrasser d'un homme qu'ils redoutent et qu'ils croient leur ennemi,
je ne puis pas leur garder rancune pour cela.
--Vous ne craignez pas, en vous aventurant ainsi, d'être un jour
victime de leur perfidie?
--Il en sera ce qu'il plaira à Dieu! Quant à moi, j'accomplirai
jusqu'au bout la mission que je me suis imposée. Mais laissons cela;
vous resterez quelque temps avec nous, n'est-ce pas don Gustavio?
--Deux ou trois jours seulement,» répondis-je. Le visage de mon hôte se
rembrunit subitement à cette déclaration.
«Vous êtes bien pressé? me dit-il.
--Nullement; je suis, au contraire, absolument maître de mon temps.
--Alors pourquoi vouloir nous quitter si vite?
--Dame, répondis-je, ne sachant trop que dire, je crains de vous gêner.»
Don Zèno Cabral me posa amicalement la main sur l'épaule, et me
regardant attentivement pendant une minute ou deux:
«Don Gustavio, me dit-il, quittez une fois pour toutes ces façons
européennes qui ne sont pas de mise ici; on ne gêne pas un homme comme
moi, dont la fortune s'élève à plusieurs millions de piastres, qui est
maître après Dieu d'un territoire de plus de trente lieues carrées et
qui commande à plus de deux mille individus blancs, rouges et noirs;
en acceptant franchement l'hospitalité que cet homme vous offre
loyalement comme à un ami et à un frère, on lui fait honneur.
--Ma foi, répondis-je, mon cher hôte, vous avez une façon de prendre
les choses qui rend un refus tellement impossible, que je me mets
complètement à votre discrétion; faites de moi ce que bon vous semblera.
--A la bonne heure, voilà qui est parler à la française, sans ambages
et sans réticences; mais rassurez-vous, je n'abuserai pas de la
latitude que vous me donnez en vous conservant malgré vous auprès de
moi; peut-être même, si vos idées vagabondes vous tiennent toujours
au cœur, vous ferai-je d'ici quelques jours une proposition qui vous
sourira.
--Laquelle? m'écriai-je vivement.
--Je vous le dirai; mais, chut! Nous voici arrivés.»
En effet, cinq minutes plus tard nous entrâmes dans la fazenda entre
une double haie de domestiques rangés pour nous recevoir et nous faire
honneur.
Je ne m'étendrai pas sur la façon dont l'hospitalité me fut offerte
dans cette demeure réellement princière.
Quelques jours s'écoulèrent pendant lesquels mon hôte chercha par tous
les moyens à me distraire et à me faire agréablement passer le temps.
Cependant, malgré tous ses efforts pour paraître gai, je remarquai
qu'une pensée sérieuse le préoccupait; je n'osais l'interroger
craignant de lui paraître indiscret, seulement j'attendais avec
impatience qu'il me fît une ouverture qui me permît de satisfaire ma
curiosité en lui adressant quelques questions que j'avais incessamment
sur les lèvres et que je retenais à grand-peine.
Enfin, un soir, il entra dans ma chambre; un domestique dont il était
accompagné portait plusieurs liasses énormes de papiers.
Après avoir fait déposer ces papiers sur une table et renvoyé le
domestique, dont Zèno s'assit près de moi, et après un instant de
réflexion:
«Don Gustavio, me dit-il, je vous ai parlé d'une expédition à laquelle
j'avais l'intention de vous associer, n'est-ce pas?
--En effet, répondis-je, et je suis prêt à vous suivre, don Zèno.
--Je vous remercie, mon ami; mais avant que d'accepter votre
consentement, laissez-moi vous donner quelques mots d'explication.
--Faites.
--L'expédition dont il s'agit est des plus sérieuses; elle est dirigée
vers des contrées inconnues qui n'ont été que rarement et à de longs
intervalles foulées par les pieds des blancs; nous aurons des obstacles
presque infranchissables à surmonter, des dangers terribles à courir;
malgré les précautions prises par moi pour assurer notre sûreté, je
dois vous avouer que nous risquons de trouver la mort au milieu des
hordes de sauvages qu'il nous faudra combattre; moi, mon sacrifice est
fait, j'ai mûrement réfléchi et pesé avec soin dans mon esprit toutes
les chances de réussite ou d'insuccès que nous devons rencontrer.
--Et vous partez?
--Je pars, oui, parce que j'ai les plus sérieux motifs pour le faire;
mais vous, votre position n'est pas la même, je ne me reconnais pas
le droit de vous entraîner à ma suite dans une tentative désespérée,
dernier coup d'une partie commencée depuis longues années et dont le
résultat doit, à part votre amitié pour moi, vous demeurer indifférent.
--Je partirai avec vous, don Zèno, quoi qu'il advienne, mon parti est
pris, ma résolution ne changera pas.»
Il garda un instant le silence.
«C'est bien, me dit-il enfin d'une voix émue, je n'insisterai pas
davantage; plusieurs fois nous avons, entre nous, parlé des Paulistas,
vous m'avez demandé des renseignements sur eux, ces renseignements
vous les trouverez dans ces notes que je vous laisse; lisez-les
attentivement, elles vous apprendront les motifs de l'expédition que je
tente aujourd'hui; si lorsque vous aurez lu ces notes, la cause que
je défends vous paraît encore juste et que vous consentiez toujours à
m'accorder votre concours, je l'accepterai avec joie. Adieu, vous avez
trois jours devant vous pour apprendre ce qu'il vous faut savoir; dans
trois jours nous nous séparerons pour ne plus nous revoir, ou nous
partirons ensemble.»
Don Zèno Cabral se leva alors, me serra la main et quitta la chambre.
Trois jours après je partis avec lui.
Ce sont ces notes, mises en ordre par moi, suivies de l'expédition à
laquelle je pris part, que le lecteur va lire aujourd'hui; je n'ai
usé que de la précaution de changer certains noms et certaines dates,
afin de ne pas blesser la juste susceptibilité de personnes encore
existantes et dignes, sous tous les rapports, de la considération dont
elles sont entourées au Brésil; mais, à part ces légères modifications,
les faits sont de la plus rigoureuse exactitude, je pourrais, au
besoin, fournir des preuves à l'appui de leur véracité.
J'ai aussi jugé nécessaire de complètement m'effacer dans la dernière
partie du récit pour laisser à cette histoire, dont je fais à son
tour juge le lecteur, toute sa couleur et tout son cachet de sauvage
et naïve grandeur. Puisse-je avoir réussi à intéresser ceux qui me
liront, en leur faisant connaître des mœurs si différentes des
nôtres, qui s'effacent tous les jours sous la pression incessante de
la civilisation et bientôt n'existeront plus que dans le souvenir de
quelques vieillards, tant le flot du progrès monte rapidement, même
dans les contrées les plus éloignées.
[1] Cancroma cochlearia.
[2] Ardea virescens.
PROLOGUE
EL DORADO
I
O SERTÃO.
Le 25 juin 1790, vers sept heures du soir, une troupe assez nombreuse
de cavaliers déboucha subitement d'une étroite ravine et commença à
gravir un sentier assez roide tracé, ou plutôt à peine indiqué, sur
le flanc d'une montagne formant l'extrême limite de la sierra de
Ibatucata, située dans la province de São Paulo.
Ces cavaliers, après avoir traversé le rio Parana-Pane, se préparaient
sans doute à franchir le rio Tieti, si, ainsi que semblait l'indiquer
la direction qu'ils suivaient, ils se rendaient dans le gouvernement de
Minas Gerais.
Bien vêtus pour la plupart, ils portaient le pittoresque costume
de Sertanejos et étaient armés de sabres, pistolets, couteaux et
carabines; leur lasso pendait roulé, attaché par un anneau au côté
droit de leur selle.
Nous ferons remarquer que les bolas, cette arme terrible du gaucho
des pampas de la Banda Oriental, sont complètement inusitées dans
l'intérieur du Brésil.
Ces hommes, au teint hâlé, à la mine hautaine, fièrement campés sur
leurs chevaux, la main reposant sur leurs armes, prêts à s'en servir,
et leurs regards incessamment fixés sûr les taillis et les buissons
afin d'éclairer la route et d'éventer les embuscades, offraient aux
rayons obliques et sans chaleur du soleil couchant, au milieu de cette
nature majestueuse et sauvage, une ressemblance frappante avec ces
troupes d'aventuriers paulistas qui, au seizième et au dix-septième
siècle, semblaient conduits par le doigt de Dieu pour tenter ces
explorations téméraires qui devaient donner de nouvelles contrées à la
métropole et finir par refouler dans leurs impénétrables forêts les
tribus guerrières et insoumises des premiers habitants du sol.
Cette ressemblance était rendue plus frappante encore, en songeant au
territoire que traversaient en ce moment les cavaliers, territoire
aujourd'hui habité seulement par des blancs et des métis nomades,
chasseurs et pasteurs pour la plupart, mais qui alors était encore
parcouru par plusieurs nations indiennes, rendues redoutables par leur
haine instinctive pour les blancs et qui, considérant, non sans quelque
apparence de raison, cette terre comme leur appartenant, faisaient une
guerre sans pitié aux Brésiliens, les attaquant et les massacrant
partout où ils les rencontraient.
Les cavaliers dont nous parlons étaient au nombre de trente, en
comptant les domestiques affectés à la surveillance d'une dizaine de
mules chargées de bagages et qui, en cas d'attaque, devaient se joindre
à leurs compagnons dans la défense générale, et pour cette raison
étaient armés de fusils et de sabres.
A quelque distance en arrière de cette première troupe en venait une
seconde, composée d'une douzaine de cavaliers au milieu desquels se
trouvait un palanquin hermétiquement fermé, porté par deux mules.
Ces deux troupes obéissaient évidemment au même chef, car lorsque la
première fut parvenue au point culminant de la montagne, elle s'arrêta
et un cavalier fut détaché afin de presser l'arrivée de la seconde.
Les hommes de la deuxième troupe affectaient une certaine tournure
militaire et portaient le costume des _soldados da conquista_; ce
qui, au premier coup d'œil, pour une personne au fait des mœurs
brésiliennes, laissait deviner que le chef de la caravane était non
seulement un personnage riche et puissant, mais encore que son voyage
avait un but sérieux et hérissé de périls.
Malgré la chaleur du jour qui finissait en ce moment, ces soldats se
tenaient droits en selle et portaient, sans en paraître nullement
incommodés, l'étrange accoutrement sans lequel ils n'entreprennent
jamais une expédition, c'est-à-dire la cuirasse nommée _gibao de
armas_, espèce de casaque rembourrée en coton et piquée, qui descend
jusqu'aux genoux, défend aussi les bras et les préserve, mieux que
toute autre armure, des longues flèches indiennes.
Comme, lorsqu'ils poursuivent les sauvages dans les forêts, ils sont
contraints d'abandonner leurs chevaux avec lesquels ils ne pourraient
pénétrer dans les forêts vierges, ils ont au côté une espèce de grande
serpe nommée _facão_, qui leur sert à trancher les lianes et à s'ouvrir
un passage; ils ont en outre chacun une espingole ou un fusil sans
baïonnette qu'ils ne chargent ordinairement qu'avec du gros plomb à
cause de la presque impossibilité de diriger une balle avec certitude
dans ces inextricables fouillis de verdure rendus plus épais encore par
la disposition bizarre des branches et l'enchevêtrement des lianes.
Ces soldats sont extrêmement redoutés des Indiens et des nègres marron
qu'ils ont surtout mission de traquer et de surprendre. Indiens
eux-mêmes pour la plupart ou métis, ils connaissent à fond toutes les
ruses des sauvages, luttent constamment de finesse avec eux et ne leur
font jamais qu'une guerre d'embuscade.
Ils sont fort estimés dans le pays à cause de leur courage, de leur
sobriété et de leur fidélité à toute épreuve; aussi la présence d'une
douzaine d'entre eux dans la caravane était-elle un indice certain de
la position élevée qu'occupait dans la société brésilienne le chef de
l'expédition ou du moins de la troupe de voyageurs.
La caravane s'était arrêtée, avons-nous dit, sur le point culminant de
la montagne; de cette hauteur la vue planait de tous les côtés à une
distance considérable sur un magnifique paysage de forêts, de vallées
accidentées traversés par d'innombrables cours d'eaux, mais pas une
maison, pas une hutte ne venait animer cette splendide et sauvage
nature; c'était bien le sertão, c'est-à-dire le désert dans toute sa
majestueuse et abrupte splendeur.
Les voyageurs, peu sensibles aux attraits du magique kaléidoscope qui
se déroulait devant eux, et, d'ailleurs, fatigués d'une longue route
faite à travers des chemins presque impraticables, tandis qu'un soleil
torride déversait à profusion ses rayons incandescents sur leurs têtes,
se hâtèrent d'installer leur campement de nuit.
Tandis que quelques-uns d'entre eux déchargeaient les mules et
entassaient les ballots, d'autres dressaient une tente au milieu de
ce camp improvisé; les plus vigoureux faisaient un abatis d'arbres
centenaires destinés à servir de retranchements provisoires, et les
derniers allumaient les feux destinés aux apprêts du repas du soir,
feux que devaient être entretenus toute la nuit, afin d'éloigner les
bêtes fauves.
Lorsque le campement fut complètement installé, un cavalier de
haute mine, de vingt-huit à trente ans au plus, dont les manières
aristocratiques, le regard fier et la parole brève dénotaient
l'habitude du commandement, donna l'ordre de faire approcher le
palanquin qui, jusqu'à ce moment, était demeuré arrêté en dehors dès
lignes, toujours entouré de son escorte.
Le palanquin s'avança aussitôt jusqu'auprès de la tente et s'ouvrit; le
rideau de la tente s'agita, puis il retomba sans qu'il fût possible de
savoir à quel sexe appartenait la personne que renfermait le palanquin
et qui venait de le quitter; le palanquin s'éloigna aussitôt. Les
soldados, qui avaient probablement reçu antérieurement une consigne
sévère, entourèrent, à portée de pistolet, la tente de laquelle ils ne
laissèrent approcher personne.
Le chef de la caravane, après avoir assisté à l'exécution de l'ordre
qu'il avait donné se retira sous une tente un peu plus petite, dressée
a quelques pas de la première, et, se laissant tomber sur un siège, il
ne tarda pas à se plonger dans de profondes réflexions.
Ce cavalier, ainsi que nous l'avons dit était un homme de vingt-huit à
trente ans, aux traits fins et aristocratiques, d'une beauté et d'une
délicatesse presque féminines; sa physionomie, douce et affable au
premier aspect, perdait cependant cette apparence dès qu'on l'étudiait
avec soin, pour prendre une expression de méchanceté railleuse et
cruelle qui inspirait la crainte et presque la répulsion; ses grands
yeux noirs avaient un regard vague qui ne se fixait que rarement; sa
bouche, garnie de dents d'une éclatante blancheur, surmontée d'une fine
moustache noire cirée avec soin, ne s'entr'ouvrait que pour laisser
filtrer entre ses lèvres un peu minces, un sourire ironique qui en
relevait légèrement les coins. Tel qu'il était cependant, pour des yeux
superficiels c'était un admirable cavalier rempli de noblesse et de
séduisante désinvolture.
A peine était-il depuis une vingtaine de minutes seul sous sa tente,
si absorbé en lui-même qu'il semblait avoir non seulement oublié les
fatigues d'une longue journée passée tout entière à cheval, mais
encore le lieu où il se trouvait, que le rideau de la tente se souleva
doucement pour livrer passage à un homme qui, après s'être assuré
par un regard circulaire que le cavalier dont nous avons esquissé
le portrait était bien seul, fit deux pas dans l'intérieur, ôta son
chapeau et attendit respectueusement que celui auquel il se présentait
lui adressât la parole.
Ce personnage formait avec le premier le plus complet et le plus brutal
contraste; c'était un homme jeune encore, aux formes musculeuses,
aux traits anguleux, à la physionomie basse, cruelle et chafouine,
empreinte d'une expression de méchanceté sournoise; son front bas et
déprimé, ses yeux gris, ronds, profondément enfoncés sous l'orbite et
assez éloignés l'un de l'autre, son nez long et recourbé, ses pommettes
saillantes, sa bouche grande et sans lèvres lui donnaient une lointaine
ressemblance avec un oiseau de proie de l'espèce la moins noble; sa
tête monstrueuse, supportée par un cou gros et court, était enfoncée
entre deux épaules d'une largeur démesurée; ses bras mal attachés, mais
recouverts de muscles énormes, lui donnaient une apparence de force
brutale extraordinaire, mais dont l'aspect général avait quelque chose
de repoussant. Cet individu, qu'il était facile de reconnaître tout de
suite pour un métis _mamaluco_[1], portait le costume des Sertanejos,
mais ce costume cependant fort élégant et surtout fort pittoresque,
loin de relever sa tournure et de dissimuler sa laideur, ne servait
pour ainsi dire qu'à la rendre plus visible.
Plusieurs minutes s'écoulèrent sans que le jeune homme parût
s'apercevoir de la présence de son singulier visiteur; celui-ci,
fatigué sans doute de cette longue attente, et désirant la faire cesser
au plus vite, ne trouva pas de moyen plus efficace que celui de laisser
tomber sur le sol la lourde carabine sur laquelle il s'appuyait.
Au bruit retentissant de l'arme sur les pierres, le jeune homme
tressaillit et releva brusquement la tête. Reconnaissant alors l'homme
qui se tenait devant lui, immobile et roide comme une idole indienne,
il passa à plusieurs reprises la main sur son front comme pour en
chasser des pensées importunes, dissimula un mouvement de dégoût et,
affectant de sourire;
«Ah! C'est vous, Malco Díaz? lui dit-il.
--Oui, monsieur le marquis, c'est moi, répondit le mamaluco d'une voix
basse et à demi étouffée.
--Eh bien! Que me voulez-vous encore?
--Eh! fit l'autre avec un ricanement sourd, la réception que me fait
Votre Seigneurie n'est guère caressante. Voilà deux jours que je ne
vous ai parlé.
--Je n'ai pas besoin, je le suppose, de me gêner avec vous, à quoi bon
me gêner? N'êtes-vous pas à ma solde, et par conséquent mon serviteur?
reprit le marquis avec une nuance de hauteur, destinée sans doute à
rappeler à son interlocuteur la distance que les convenances sociales
établissaient entre eux.
--C'est juste, répondit l'autre, un serviteur est un chien et il doit
être traité comme tel, cependant, vous connaissez le proverbe: _A bom
jogo boa volta_[2].
--Faites-moi grâce de vos stupides proverbes, je vous prie, et
dites-moi sans plus de détours ce qui vous amène,» répondit le jeune
homme avec impatience.
Le mamaluco fixa sur le marquis un regard d'une expression sinistré.
«Au fait, reprit-il, votre Seigneurie a raison, mieux vaut en finir
tout de suite.
--J'attends!
--Je viens régler mes comptes avec vous, señor; voilà tout en deux mots.
--Hein! fit le jeune homme, régler vos comptes, qu'est-ce à dire,
_velhaco?_
--Velhaco ou non, monsieur le marquis, je désire régler avec vous.
--Je ne vous comprends pas, expliquez-vous, mais soyez bref, je vous
prie, je n'ai pas de temps à perdre à écouter vos _pataratas._
--Je ne demande pas mieux, monsieur le marquis, bien que ce ne soient
pas des patarata, ainsi qu'il vous plaît de le dire.
--Voyons, au fait.
--Eh bien! Le fait, le voici, Seigneurie, je me suis engagé avec vous
pour deux mois, à Rio Janeiro, afin de vous servir de guide, moyennant
quatre onces espagnoles par mois, ou, si vous le préférez, cent six
mille reis[3], n'est-il pas vrai, Seigneurie!
--Parfaitement, seulement vous oubliez, maître Malco Díaz, que vous
avez reçu sur votre demande, avant de quitter Rio Janeiro ...
--Un mois d'avance, interrompit le mamaluco, je me le rappelle très
bien, au contraire, Seigneurie.
--Que demandez-vous, alors?
--Dame, je demande le reste.
--Comment le reste, pour quelle raison, s'il vous plaît?
--Oh! Pour une raison bien simple, Seigneurie, c'est que notre marché
expirant demain à dix heures du matin, je préfère régler avec vous ce
soir que de vous causer ce dérangement pendant la marche.
--Comment, y a-t-il déjà si longtemps que nous sommes en route?
--Calculez, Seigneurie.
--En effet, tout autant,» reprit-il tout pensif.
Il y eut un assez long silence, le jeune homme le rompit brusquement
et, relevant la tête en même temps qu'il regardait le métis bien en
face.
«Ainsi, vous désirez me quitter, Malco Díaz, lui dit-il d'un ton plus
amical que celui qu'il avait employé jusqu'alors.
--Mon engagement n'est-il pas terminé, Seigneurie?
--Effectivement, mais vous pouvez le renouveler.»
Le mamaluco hésita, son maître ne le quittait pas du regard; il parut
enfin prendre une résolution.
«Tenez, Seigneurie, dit-il, laissez-moi vous parler franchement.
--Parlez.
--Eh bien! Vous êtes un grand seigneur, un marquis, c'est vrai; moi
je ne suis qu'un pauvre diable auprès de vous, bien petit et bien
infime; cependant, tout misérable que vous me supposez, il est un bien
inappréciable pour moi, bien que j'ai commis la sottise d'aliéner une
fois.
--Et ce bien, c'est....
--Ma liberté, Seigneurie, mon indépendance, le droit d'aller et de
venir, sans rendre à personne compte de mes pas, de parler sans avoir
besoin de mesurer mes paroles et de choisir mes expressions; je
reconnais humblement que je ne suis pas né pour être domestique. Que
voulez-vous, nous autres, nous sommes ainsi faits, que nous préférons
la liberté avec la misère à la richesse avec l'esclavage; c'est
stupide, je le sais, mais c'est comme cela.
--Avez-vous tout dit.
--Tout, oui, Seigneurie.
--Mais vous n'êtes pas domestique, vous me servez de guide, voilà tout.
--C'est vrai, Seigneurie; mais souvent, malgré vous, vous oubliez le
guide pour ne songer qu'au domestique, et moi, je ne puis m'habituer à
être, traité de cette façon; mon orgueil se révolte malgré moi, je sens
mon sang bouillonner dans mes veines, et je crains que la patience ne
m'échappe.»
Un sourire de mépris erra sur les lèvres du jeune homme.
«Ainsi, répondit-il, le motif que vous me donnez est le seul qui vous
pousse à me quitter?
--C'est le seul, Seigneurie.
--Mais, si fort satisfait de vos services, je vous proposais cinq
quadruples au lieu de quatre, vous accepteriez sans doute?»
Un éclair de convoitise jaillit de l'œil voilé du mamaluco, mais
aussitôt il s'éteignit.
«Pardonnez-moi, Seigneurie, dit-il, je refuserais.
--Même si je vous en offrais six?
--Même si vous m'en offriez dix.
--Ah!» fît le marquis en se mordant les lèvres. Il était évident que
le jeune homme était en proie à une sourde colère, qu'il ne renfermait
qu'avec peine.
«Quand comptez-vous nous quitter? dit-il.
--Lorsque Votre Seigneurie me le permettra.
--Mais si j'exigeais que vous demeurassiez avec nous jusqu'à demain
matin dix heures?
--Je resterais, Seigneurie.
--C'est bien, dit le jeune homme d'un ton d'indifférence, je vois que
c'est un parti pris de votre part.
--Oh! Complètement, Seigneurie.
--Je vais donc vous payer immédiatement ce que je reste vous devoir;
vous serez libre ensuite de vous éloigner à l'instant si bon vous
semble.»
Le mamaluco fit un geste ressemblant à un remerciement, mais il ne
prononça pas une parole.
Le jeune homme tira plusieurs pièces d'or d'une bourse et les présenta
au métis.
«Prenez,» dit-il.
Malco avança la main, mais se ravisant aussitôt:
«Pardon, Seigneurie, dit-il, mais vous vous trompez.
--Moi! Comment cela?
--Dame! Vous ne me devez que quatre onces, il me semble.
--Eh bien?
--Vous m'en donnez huit.
--Je vous donne quatre onces parce que je vous les dois, et j'en ajoute
quatre autres parce que, avant de vous quitter, je veux vous donner une
preuve de ma satisfaction pour la façon dont vous avez rempli votre
devoir pendant le temps que vous êtes demeuré à mon service.»
Une seconde fois le mamaluco hésita, mais faisant un violent effort
sur lui-même et reculant d'un pas comme s'il eût voulu échapper à la
fascination exercée sur lui par la vue du métal, il posa, bien qu'avec
une répugnance visible, quatre des pièces d'or sur un coffre, en
répondant d'une voix étranglée par une émotion intérieure:
«Je vous suis fort reconnaissant, Seigneurie, mais je ne saurais
accepter un aussi riche cadeau.
--Pourquoi donc, s'il me plaît de vous le faire, Malco, ne suis-je pas
le maître de disposer de ce qui m'appartient et de vous témoigner ma
satisfaction?
--Oui, Seigneurie, vous êtes libre de faire cela, mais je vous répète
que je n'accepterai pas.
--Au moins, vous me donnerez l'explication de cette énigme, car si je
ne me trompe pas sur votre compte, vous n'êtes pas autrement organisé
que les autres hommes, et vous aimez l'or.
--Oui, Seigneurie, lorsqu'il est loyalement gagné, mais je ne suis pas
un mendiant, pour accepter une rémunération à laquelle je reconnais
n'avoir aucun droit.
--Ces sentiments vous font honneur, répondit le jeune homme avec une
mordante raillerie; je vous en félicite, je retire ma proposition.»
Il reprit alors les quatre pièces d'or, les fit un instant sauter dans
sa main, puis il les remit dans sa bourse.
«Maintenant, nous sommes quittes.
--Oui, Seigneurie.
--Et nous nous séparons bons amis?
--Bons amis.
--Passez-vous la nuit au camp?
--Je suis jusqu'à demain aux ordres de Votre Seigneurie.
--A mon tour, je vous remercie, señor Malco, nos affaires sont
terminées maintenant à notre satisfaction mutuelle, rien ne vous
retient plus près de moi, je vous laisse donc libre de partir quand
cela vous plaira.
--Alors, puisque mon cheval est encore sellé, je profiterai de votre
permission, Seigneurie.
--Ah! Ah! Il paraît que vous aviez prévu le cas?»
Le mamaluco, malgré son impudence, tressaillit imperceptiblement.
«Maintenant, adieu, reprit le jeune homme; vous êtes libre, grand bien
vous fasse; seulement comme, ainsi que vous l'avez dit vous-même, nous
nous séparons amis, tâchons de demeurer toujours dans les mêmes termes.
--Je ne vous comprends pas, Seigneurie.
--Souvenez-vous du proverbe que vous m'avez cité au commencement de
notre entretien, et faites-en votre profit; sur ce, bon voyage.»
Et il ordonna du geste au mamaluco de se retirer. Celui-ci, fort mal à
son aise sous le regard inquisiteur du marquis, ne se fit pas répéter
l'invitation; il salua gauchement et sortit de la tente.
Il alla prendre son cheval, qu'il avait attaché à quelques pas à un
piquet, se mit en selle et s'éloigna d'un air pensif, descendant au
petit trot la montagne dans la direction du sertão, à l'entrée duquel
la caravane avait établi son bivouac.
Lorsqu'il fut assez éloigné pour ne pas craindre d'être vu, il fit un
brusque crochet sur la droite et retourna sur ses pas, en évitant avec
le plus grand soin de donner l'éveil aux sentinelles brésiliennes.
«Diable d'homme! murmurait-il à voix basse, tout en surveillant
attentivement les buissons et les halliers de crainte de surprise, il
est évident qu'il se doute de quelque chose; je n'ai pas un instant à
perdre, car, je le connais, si je me laisse prévenir, je suis un homme
perdu; oui, mais je ne me laisserai pas prévenir, l'affaire est trop
belle pour que je ne mette pas tous mes soins à la conduire à bonne
fin; nous verrons qui l'emportera de moi ou de ce beau seigneur musqué.»
Faisant alors vigoureusement sentir l'éperon à son cheval, le mamaluco
lui fit prendre le galop, et il ne tarda pas à disparaître dans
l'obscurité; car, pendant son entretien avec son ancien maître, la nuit
était tombée et d'épaisses ténèbres couvraient la terre.
Cependant, aussitôt que le mamaluco eut quitté la tente, le marquis se
leva avec un geste de colère et de menace, mais, se laissant presque
aussitôt retomber sur son siège:
«Non, dit-il d'une voix sourde, donnons-lui le temps de s'éloigner,
laissons-lui une sécurité complète; le traître ne me croit pas aussi
bien informé. Oh! Je me vengerai cruellement de la contrainte que je me
suis imposée devant lui! Une preuve! Une seule! Mais cette preuve il me
la faut, je veux l'avoir!»
Il se leva de nouveau, souleva le rideau de la tente, et jeta un regard
au dehors; la plus grande tranquillité, le calme le plus complet
régnaient dans le camp, le marquis appela alors à deux reprises
différentes, d'une voix contenue:
«Diogo! Diogo!»
A cet appel, qu'il semblait attendre, un homme s'approcha presque
immédiatement.
«Me voilà, dit-il.
--Entrez vite,» reprit le marquis.
Cet homme était le chef des soldados da conquista, il entra.
Le rideau de la tente retomba derrière lui.
[1] On donne ce nom aux métis nés d'un blanc et d'une Indienne, et
_vice versa._
[2] A beau jeu, beau retour.
[3] Le reis est une monnaie fictive, cette formidable somme fait,
argent de France, environ 340 francs seulement.
II
TAROU-NIOM[1].
De tous les Indiens du Nouveau Monde, les aborigènes du Brésil sont
ceux qui ont défendu le plus opiniâtrement leur indépendance et lutté
avec le plus d'acharnement contre l'envahissement de leur territoire
par les blancs. Aujourd'hui encore cette guerre commencée aux premiers
jours de la conquête se continue aussi implacable des deux parts, sans
que l'issue s'en puisse prévoir autrement que par l'entière destruction
de la race infortunée si déplorablement spoliée par les Européens.
Nous croyons nécessaire, pour l'intelligence de cette histoire,
d'entrer dans quelques détails sur les mœurs de ces nations dont
beaucoup n'existent plus aujourd'hui et dont les autres ne tarderont
pas, à moins d'un miracle, à disparaître à jamais de la surface du
globe.
L'histoire des origines américaines est encore aujourd'hui un mystère;
une seule chose, à notre avis, est maintenant prouvée, c'est que la
population de l'Amérique opérée graduellement et sur plusieurs points
l'a été par des races différentes, qui elles-mêmes ont asservi, ainsi
que le démontrent d'anciens monuments, ceux de Palenque entre autres,
dont la date est plus ancienne que les plus vieux monuments égyptiens,
ont asservi, disons-nous, une race autochtone dont il n'est plus
possible aujourd'hui de découvrir l'origine, mais qui avait atteint un
état de civilisation avancée.
Des grandes nations indiennes qui couvraient le sol du Brésil à
l'époque de la conquête, la plupart, telles que les _Tapuyas_, les
_Tubaïaras_, les _Tupinambas,_ les _Tumoyos_, les _Tupiniquins_, les
_Aymorès_, et tant d'autres trop nombreuses pour être citées, sont
détruites ou réduites à un trop petit nombre pour continuer à former
un corps de nation; elles se sont fondues les unes dans les autres;
et, tout en se retirant pas à pas devant les blancs, elles ont formé
des confédérations afin de résister plus facilement à l'envahissement
de leur territoire, et ont ainsi donné naissance aux tribus qui,
aujourd'hui, continuent la guerre.
Les principales nations existant aujourd'hui au Brésil sont les
Botocudos ou Botocudis, descendants des Aymorès, dont ils ont conservé
presque toutes les coutumes, entre autres celle de s'introduire dans
la lèvre inférieure un disque de bois, de jade vert ou de coquillage
large souvent de deux ou trois pouces.
Viennent ensuite les _Patachos_, les _Machacelis_, les _Malalis_, les
_Maconis_, les _Camacans_ (ceux-ci sont civilisés), les _Mucunis_, les
_Panhames_, les _Capochos_, et beaucoup d'autres encore, mais moins
importantes, et qui sont plutôt de simples tribus que des nations. Ces
Indiens, indépendants presque tous et menant la vie nomade, se sont
réservé dans les déserts et les forêts vierges du Brésil des repaires
inexpugnables d'où ils bravent presque avec impunité la puissance
portugaise.
Bien que toujours en guerre entre eux, car le plus futile prétexte leur
suffit pour, s'entre-détruire, cependant ils oublient leur haine et se
liguent ensemble dès qu'il s'agit d'attaquer les blancs; aussi sont-ils
tellement redoutés des Portugais que ceux-ci les traquent comme des
bêtes fauves et les exterminent sans pitié, lorsque, ce qui est rare à
cause de leur finesse et de leur astuce poussées à un degré fabuleux,
ils réussissent à les surprendre.
Le principal reproche adressé par les historiens anciens, comme par les
modernes, aux Indiens est celui d'anthropophagie.
Malheureusement, malgré les énergiques dénégations des Indiens,
cette coutume horrible ne peut pas être mise en doute. Depuis le
malheureux Hans Staden, prisonnier au seizième siècle des Tupinambas
et auquel son maître, le féroce Koniam-Bèbè, disait avec d'affreuses
menaces qu'il avait déjà dévoré cinq Européens, jusqu'à aujourd'hui
l'anthropophagie s'est conservée parmi les indigènes du Brésil.
Cette épouvantable coutume n'est pas pour eux le résultat du manque
d'aliments; ils mangent par goût, et quelquefois par vengeance,
la chair humaine. Souvent, après une bataille, ils dévorent leurs
prisonniers, réservant seulement les têtes qu'ils momifient et
conservent comme trophées.
Cependant, pour être juste, nous constaterons ici que quelques tribus,
sept ou huit, peut-être, ont toujours su se garder de cette affreuse
coutume et sont demeurées pures de ce crime.
Au fur et à mesure que nous avancerons dans notre récit, nous donnerons
des détails plus circonstanciés sur les mœurs singulières et bizarres
des nations brésiliennes, mœurs à peu près ignorées en France.
Cependant elles sont d'autant plus intéressantes à connaître, que
dans un jour prochain elles n'existeront plus qu'à l'état de légende,
à cause des progrès incessants de la civilisation qui amèneront
l'extinction complète de la race aborigène dans ces contrées, de même
que dans toutes les autres parties du nouveau monde.
A une dizaine de lieues environ du plateau où la caravane dont nous
avons précédemment parlé avait campé pour la nuit, le même jour, un peu
avant le coucher du soleil, dans une vaste clairière située sur la
rive gauche du Rio Paraguay, à l'entrée d'une _catinga_ ou forêt basse
assez étendue, trois hommes assis sur des troncs d'arbres morts et
renversés sur le sol avaient entre eux une conversation fort animée.
Ces personnages, bien qu'il fût facile au premier coup d'œil de les
reconnaître pour Indiens, appartenaient cependant sinon à des races, du
moins à des nations complètement distinctes.
Le premier, autant qu'on pouvait le supposer, car l'âge des Indiens est
extrêmement difficile à préciser, était un homme qui paraissait avoir
atteint le milieu de la vie, c'est-à-dire trente-cinq à quarante ans;
sa taille était haute et bien proportionnée, ses membres vigoureux
et bien attachés montraient une grande vigueur; ses traits réguliers
auraient été beaux s'ils n'eussent été défigurés par des peintures
et des tatouages bizarres, incisés à la pointe du diamant; mais, en
l'examinant avec soin, on voyait briller dans ses yeux une finesse qui
dénotait une intelligence peu commune; la noblesse de ses gestes et sa
contenance fière et hautaine donnaient à toute sa personne un cachet de
grandeur sauvage parfaitement en harmonie avec le sombre et mystérieux
paysage dont il était le centre.
Le costume de cet Indien, quoique fort simple, ne manquait cependant ni
de grâce, ni d'élégance; le bandeau d'un rouge vif, dans lequel étaient
fichées quelques plumes d'aras et qui lui ceignait la tête dont les
cheveux étaient rasés comme ceux des religieux franciscains, dénonçait
non seulement sa nationalité de Guaycurus, mais encore sa qualité de
chef; un collier en dents de jaguar entourait son cou, un poncho aux
couleurs voyantes était jeté sur ses épaules, son large caleçon de cuir
tombant au genou était serré aux hanches par une ceinture en peau de
tapir dans laquelle était passé un long coutelas; ses jambes étaient
protégées contre les morsures des serpents par des bottes faites avec
le cuir des jambes de devant d'un cheval, enlevé d'une seule pièce, et
tout chaud encore, entré comme un fourreau, de sorte que ce cuir, en se
séchant, avait pris la forme des membres qu'il devait préserver.
Outre le couteau pendant à sa ceinture, le chef guaycurus avait posé
sur le sol, auprès de lui, un carquois de quatre pieds de long, en peau
de tapir, rempli de flèches; un arc de palo d'_arco_ poli et luisant,
d'une force et d'une dimension peu communes, gisait près du carquois et
à portée de sa main; appuyée contre un palmier, se trouvait une énorme
lance, longue d'au moins quinze pieds et armée d'un fer tranchant,
garni à son extrémité inférieure d'une touffe de plumes d'autruche.
Le second Indien était à peu près du même âge que son interlocuteur;
les traits de son visage, malgré la peinture et les tatouages qui les
défiguraient, étaient beaux, et sa physionomie, douée d'une extrême
mobilité; il était vêtu et armé comme le premier; seulement, à la
coiffure faite avec le cocon fibreux et élastique de la fleur du
palmier ubassa, qui lui couvrait le sommet de la tête, il était facile
de le reconnaître pour un chef payagoas, nation presque aussi puissante
que celle des Guaycurus, et qui a avec elle une origine commune, bien
que souvent elles soient en guerre l'une contre l'autre.
Le dernier Indien était un pauvre diable, à demi nu, maigre,
courbé, d'une apparence timide et maladive: un esclave, selon toute
probabilité; il se tenait craintivement hors de portée de voix des deux
chefs, dont il surveillait les chevaux qu'il était chargé de garder.
Ces chevaux, peints comme leurs maîtres de différentes couleurs,
n'avaient pour tout harnachement qu'une selle grossière, garnie
d'étriers de bois, recouverte d'une peau de tapir, et à droite et à
gauche de laquelle pendaient un lasso et les redoutables bolas; en
guise de bride, ils n'avaient qu'une corde filée avec les fibres de
l'ananas sauvage.
Au moment où nous mettons en scène ces trois personnages, le chef
guaycurus parlait, tout en fumant une espèce de calumet fait de
feuilles de palmier roulé, écouté avec la plus sérieuse déférence par
l'autre chef, qui se tenait debout devant lui, appuyé nonchalamment sur
sa longue lance.
«L'homme que mon frère Emavidi-Chaimè m'a annoncé ne vient pas, dit-il,
le soleil descend rapidement sous la terre; plusieurs heures se sont
écoulées depuis que j'attends au rendez-vous; que pense le chef des
Payagoas?
--Il faut attendre encore; l'homme viendra; il a promis: bien que
dégénéré, ce n'est point une face pâle; il a dans les veines quelques
gouttes du sang des Tupis.»
Le Guaycurus hocha à plusieurs reprises la tête d'un air de dédain.
«Quel est le nom de cette homme? reprit-il.
--Tarou-Niom le connaît? Il a Une fois déjà traité avec lui; c'est un
mamaluco. Son nom est Malco Díaz.
--Je l'ai vu,» dit laconiquement le chef en penchant d'un air pensif la
tête sur sa poitrine.»
Il y eut un silence de quelques instants; ce fut le Guaycurus qui le
rompit.
«Mon frère Emavidi-Chaimè a-t-il vu jamais, dit-il d'une voix sourde,
les jaguars s'attaquer entre eux et se faire la guerre?
--Jamais, répondit le chef payagoas.
--Alors, pourquoi le chef croit-il à la bonne foi de cet homme? Le sang
indien, s'il lui en reste quelques gouttes, est tellement mêlé dans
ses veines avec celui des blancs et des noirs, qu'il a perdu toute sa
vigueur et n'est plus qu'une eau rougeâtre sans qualité efficace.
--Mon frère parle bien, ses paroles sont justes, aussi n'est-ce pas sur
la bonne foi de ce mamaluco que je compte.»
Tarou-Niom leva la tête.
«Sur quoi donc alors? demanda-t-il.
--Sur sa haine, d'abord, et ensuite ...
--Ensuite?...
--Sur son avarice.»
Le chef guaycurus réfléchit un instant.
«Oui, reprit-il enfin, c'est à ces deux sentiments seuls qu'on doit
s'adresser lorsqu'on veut s'allier à ces chiens sans foi; mais ce
mamaluco n'est-il pas un Paulista?
--Non, c'est au contraire un Sertanejo.
--Les blancs, n'importe à quelle classe ils appartiennent sont toujours
mauvais; quelle garantie ce Malco a-t-il donnée au capitão des Payagoas?
--La meilleure que je pusse désirer; son fils, qu'il avait chargé de me
porter son message, est venu dans mon village avec deux esclaves noirs;
un esclave est reparti, mais l'autre est demeuré avec l'enfant, entre
les mains de mes guerriers.
--Bon, répondit Tarou-Niom avec un geste de satisfaction, je reconnais
à ce trait la prudence de mon frère Emavidi-Chaimè; si le père est un
traître, l'enfant mourra.
--Il mourra.»
Le silence régna de nouveau pendant un laps de temps assez long entre
les deux interlocuteurs.
Le soleil avait complètement disparu, l'ombre couvrait la terre, les
ténèbres enveloppaient comme d'un linceul funèbre la forêt où se
trouvaient les deux hommes; déjà, dans les profondeurs inexplorées du
désert, de sourds rugissements commençaient à retentir et annonçaient
le réveil des hôtes sinistres de la nuit.
L'esclave qui était un Indien mundrucus, sur l'ordre de son maître
Tarou-Niom, le capitão des Guaycurus, car les Indiens de cette nation
ont adopté les titres portugais, rassembla du bois sec, en forma une
espèce de bûcher entre les deux chefs et y mit le feu, afin que la
lueur éloignât les bêtes fauves.
«Il est bien tard, dit encore le Guaycurus.
--La route est longue pour venir ici, répondit laconiquement le
Payagoas.
--Le mamaluco a-t-il expliqué à mon frère pour quelle raison il
désirait le concours de ses guerriers et des miens.
--Non, Malco est prudent, un esclave peut trahir la confiance de son
maître et vendre son secret à un ennemi; le mamaluco se réserve de
nous instruire lui-même de l'affaire qu'il nous veut proposer; mais je
connais Malco depuis longtemps déjà, et je sais que jusqu'à un certain
point nous aurions tort de ne pas nous fier à lui.
--Bon! répondit le chef avec hauteur; à moi, que m'importe cet homme?
Je ne suis venu que sur l'invitation de mon frère; je sais que lui ne
me trahira pas, cela me suffit.
--Je remercie mon frère Tarou-Niom de son opinion sur moi; depuis
longtemps déjà je lui suis dévoué.»
En ce moment, on entendit un bruit éloigné, léger, presque
insaisissable d'abord, mais qui se rapprocha rapidement et ressembla
bientôt au grondement d'un tonnerre lointain.
Les deux Indiens prêtèrent l'oreille pendant quelques secondes, puis
ils échangèrent un sourire.
«C'est le galop d'un cheval, dit Tarou-Niom.
--Dans quelques minutes, il sera ici.»
Les chefs ne s'étaient pas trompés, c'était en effet le galop furieux
d'un cheval qui arrivait avec une extrême rapidité.
Bientôt les branches se brisèrent, les buissons s'écartèrent sous
l'effort puissant du poitrail d'un cheval lancé à toute course, et un
cavalier bondit dans la clairière.
Arrivé à deux pas des guerriers, il arrêta court sa monture, sauta à
terre et abandonna la bride à l'esclave, qui s'en empara et conduisit
le noble animal auprès des deux autres qu'il surveillait déjà.
Le cavalier, qui n'était autre que le mamaluco que nous avons déjà
présenté au lecteur dans la tente du marquis, salua les Indiens et
s'assit en face d'eux.
«Mon ami a bien tardé, lui dit au bout d'un instant le Payagoas.
--C'est vrai, capitão, répondit Malco en essuyant du revers de la main
droite son front couvert de sueur; depuis longtemps déjà j'aurais dû
être ici; mais cela m'a été impossible: mon maître a campé dans un lieu
plus éloigné que je ne le supposais, et, malgré mon vif désir d'être
exact au rendez-vous que je vous avais assigné, il m'a été impossible
de venir plus tôt.
--Bon; ce n'est rien, puisque voilà le Sertanejo. Quelques heures de
perdues ne sont rien, si l'affaire qu'il nous veut proposer est bonne.
--Bonne, je la crois telle; d'ailleurs, vous la jugerez; êtes-vous
toujours résolus de rompre la trêve que, il y a sept lunes, vous avez
conclue avec les blancs?
--Que fait cela au Sertanejo? répondit sèchement le Guaycurus.
--J'ai besoin de le savoir avant de vous expliquer ce qui m'amène.
--Que le guerrier parle, des capitãos l'écoutent; ils jugeront de la
franchise de ses paroles.
--Fort bien. Voici pourquoi je vous ai de prime abord adressé cette
question: je sais la loyauté que vous apportez dans toutes vos
transactions, même avec les blancs, malgré la haine que vous avez pour
eux; si vous consentiez, comme on vous en prie, je le sais depuis
quelques jours, à prolonger la trêve, je n'aurais rien à vous proposer,
par la raison toute simple que vous refuseriez, j'en suis convaincu
d'avance, de m'accorder votre concours contre des gens avec lesquels
vous seriez en paix et que nulle considération ne vous persuaderait de
trahir. Vous voyez que je vous parle loyalement.»
Ces paroles, qui témoignaient du respect des Indiens pour la foi jurée
et de l'honnêteté qu'ils apportent dans leurs relations avec leurs
mortels ennemis, furent, malgré l'éloge qu'elles renfermaient, écoutées
froidement et presque avec indifférence par les deux chefs.
«Deux soleils déjà se sont écoulés, répondit fièrement le Guaycurus
depuis que j'ai fait signifier aux Paulistas la rupture de la trêve.»
Malco Díaz, si maître qu'il fût de lui-même, ne put contenir un geste
de satisfaction à cette déclaration si nette et si péremptoire.
«Ainsi, vous avez recommencé la guerre? dit-il.
--Oui, répondit simplement l'Indien.
--Alors, tout est bien, fit le métis.
--J'attends, reprit le Guaycurus.
--La nuit s'avance, le Sertanejo n'est pas venu aussi vite au
rendez-vous que lui-même a donné, pour parler de choses futiles aux
puissants capitãos, ajouta le Payagoas.»
Malco Díaz sembla se recueillir pendant quelques minutes, puis il
reprit la parole.
«Je puis compter sur mes frères? dit-il en jetant aux Indiens un regard
de vipère sous ses sourcils croisés.
--Nous sommes des guerriers, que le mamaluco s'explique; si ce qu'il
veut faire peut être avantageux à la guerre qui recommence, nous le
servirons en nous servant nous-mêmes, répondit Tarou-Niom, en éteignant
un sourire de mépris entre ses lèvres serrées.»
Le métis connaissait trop bien les Indiens pour ne pas comprendre
l'intention ironique des paroles prononcées par le chef guaycurus.
Cependant, il sembla ne pas avoir saisi cette intention, et il reprit
d'un ton dégagé:
«Je vous amène une caravane nombreuse, d'autant plus facile à
surprendre que n'ayant point la moindre méfiance et croyant que la
trêve existe toujours, elle marche presque sans se garder.
--Ah! firent les deux Indiens.
--Oui, reprit Malco, je suis d'ailleurs d'autant plus certain de ce que
j'avance, que depuis deux lunes, c'est-à-dire depuis le jour où cette
caravane a quitté _Nelherohy_[2], c'est moi qui lui ai servi de guide.
--Bon, ainsi le doute n'est pas possible? dit le Guaycurus.
--En aucune façon.
--Et vers quel pays se dirige cette caravane?
--Elle ne compte s'arrêter que lorsqu'elle aura atteint le rio San
Lourenço.»
Malco Díaz comptait beaucoup, pour la réussite de ses projets, sur
l'effet produit par cette révélation; en effet, le rio San Lourenço
est situé au cœur du pays habité et possédé par les Guaycurus; mais il
se trompa: les deux chefs demeurèrent froids et immobiles, et il fut
impossible d'apercevoir sur leurs visages impassibles la moindre trace
d'émotion.
«Ces hommes sont des Paulistas? demanda Tarou-Niom.
--Non, répondit nettement le métis.»
Les deux chefs échangèrent un regard.
Malco Díaz surprit ce regard.
«Mais, reprit-il, bien qu'ils ne soient pas Paulistas, cependant ce
sont pour vous des ennemis.
--Peut-être, fit le Payagoas.
--Est-il ami celui qui entre dans un pays pour s'emparer des richesses
qu'il renferme sans l'autorisation des véritables maîtres de ce pays?
--Telle est la pensée du chef de cette caravane? demanda Tarou-Niom.
--Non seulement sa pensée, mais encore son but bien arrêté.
--Que pense de cela le Sertanejo?
--Moi?
--Oui.
--Qu'il faut l'en empêcher,
--Fort bien, mais quelles sont les richesses dont ces hommes prétendent
s'emparer?
--L'or et les diamants qui sont dans le pays.
--Ils savent donc qu'il y en a?»
Le métis sourit avec ironie.
«Non seulement ils le savent, dit-il, mais encore ils connaissent si
bien tous les gisements, qu'ils peuvent s'y rendre sans guide.
--Ah! firent les deux Indiens en couvrant le métis d'un regard
scrutateur.
--C'est comme cela, fit-il, sans se déconcerter.
--Et qui donc les a si bien instruits des richesses de notre pays?
demanda le Guaycurus.
--Moi, répondit effrontément Malco.
--Toi! s'écria Tarou-Niom, alors tu es un traître.»
Le mamaluco haussa les épaules.
«Un traître, fit-il avec ironie, suis-je donc un des vôtres, moi?
Est-ce que j'appartiens à votre nation? M'avez-vous confié ce secret
en me défendant de le révéler? Je l'ai découvert, je l'ai divulgué,
c'était mon droit.
--Mais alors, si tu as vendu ton secret à ces hommes, pourquoi nous les
dénonces-tu aujourd'hui?
--Cela est mon affaire et me regarde seul; quant à vous, voyez s'il
vous convient de laisser des étrangers pénétrer chez vous.
--Écoute, dit sévèrement Tarou-Niom, tu es bien l'homme que désigne
ta couleur, c'est-à-dire un faux blanc, tu vends tes frères; nous ne
chercherons pas à découvrir quel motif assez sérieux te pousse à cette
indigne trahison; c'est un compte à régler entre toi et ton honneur,
cette trahison nous est avantageuse, nous en profiterons. Quel prix
exiges-tu? Réponds, et sois bref.»
Le métis fronça les sourcils à cette rude apostrophe, mais se remettant
aussitôt:
«Peu de chose, dit-il, le droit de prendre le prisonnier qui me
conviendra et de le choisir sans que nul s'y puisse opposer.
--Soit, il sera fait ainsi.
--Alors, vous acceptez?
--Certes; seulement, comme d'après ton propre aveu ces gens ignorent
la rupture de la trêve, et qu'il ne serait pas loyal de les attaquer à
l'improviste, nous les ferons avertir de se tenir sur leurs gardes.»
Un éclair de fureur jaillit des yeux du métis, mais il s'éteignit
aussitôt.
«Et si après cet avertissement ils renonçaient à leur projet?
demanda-t-il.
--Alors ils seraient libres de se retirer sans craindre d'être
inquiétés dans leur retraite, répondit sèchement le Guaycurus.»
Malco Díaz fit un geste de fureur; mais, au bout d'un instant, un
sourire railleur plissa ses lèvres.
«Oh! murmura-t-il, ils se feront tuer tous avant de reculer d'un pas.
[1] En botocoudo, _tarou_, soleil; _niom_, venir: soleil levant.
[2] Nom donné à Rio de Janeiro par les Indiens Tupinambas, et
qui signifie littéralement eau cachée. Le nom de Rio de Janeiro,
c'est-à-dire Rivière de Janvier, a une origine toute religieuse. Nous
citons ce fait, parce qu'il consacre une grave et sérieuse erreur
géographique. D'après Rocha Pitta, lorsque les Portugais commandés
par Mem de Sâ, repoussèrent les Français de Villegagnon de la baie de
Gambara, où ils s'étaient établis, ils virent soudain apparaître un
jeune homme, éclatant de lumière, qui combattit avec l'armée portugaise
et lui donna la victoire; ils crurent si bien reconnaître en lui saint
Sébastien dont le nom avait été imposé à l'héritier présomptif de la
couronne de Portugal qu'ils le donnèrent à la ville nouvelle dont les
murs ne tardèrent pas à s'élever et qu'ils appelèrent en conséquence
São Sebastião; quant au nom de Rio de Janeiro plus généralement usité,
il vient simplement de ce que cette baie magnifique fut découverte le
15 du mois de janvier; malheureusement, ainsi que nous l'avons dit
déjà, cette dénomination consacre une grave erreur, par la raison toute
simple que la baie de Rio de Janeiro n'est pas formée par un fleuve,
et les Indiens avaient raison en lui donnant le nom de Nelherohy,
c'est-à-dire eau cachée.
III
LE MARQUIS DE CASTELMELHOR.
L'homme que le marquis avait appelé immédiatement après son entrevue
avec le mamaluco, et qu'il avait aussitôt fait entrer dans sa tente,
était petit, trapu, mais bien fait et nerveux; âgé d'une quarantaine
d'années au plus, il avait atteint le point culminant du développement
des forces humaines.
Indien de pure race, il portait sur son visage intelligent, que
ne défiguraient ni tatouages ni peinture, les traits distinctifs,
bien qu'un peu effacés, de la race mogole; ses yeux noirs, vifs et
bien ouverts, son nez droit, sa bouche grande, ses pommettes un peu
saillantes, lui formaient une physionomie qui, sans être belle, ne
manquait pas d'un certain charme sympathique, tant elle respirait
l'audace et la franchise, mêlées à la finesse inhérente à sa race.
Ainsi que nous l'avons dit, il commandait les quelques soldados da
conquista attachés à la caravane.
Le capitão, car tel est le titre qu'il portait, salua respectueusement
le marquis et attendit qu'il lui plût de lui adresser la parole.
«Asseyez-vous, Diogo, lui dit avec bonté le marquis, nous avons à
causer longuement ensemble.»
L'Indien s'inclina et s'assit modestement sur l'extrême bord d'un siège.
«Vous avez vu l'homme qui est sorti de cette tente il n'y a qu'un
instant, n'est-ce pas? reprit le marquis en entrant du premier coup
dans le cœur de la question.
--Oui, Excellence, répondit le capitão.
--Et sans doute vous l'avez reconnu?»
L'Indien sourit sans autrement répondre.
«Bien; que pensez-vous de lui?»
Le capitão fit tourner avec embarras son feutre entre ses mains, en
baissant les yeux pour éviter le regard que le marquis fixait sur lui.
«De qui, Excellence? dit-il.
--De l'homme dont je vous parle et que vous connaissez bien.
--Dame! Excellence, reprit-il, j'en pense ce que vous en pensez
vous-même probablement.
--Je vous demande votre opinion, senhor don Diogo, afin de juger si
elle se rapporte à la mienne.
--Eh! Eh! fit l'Indien en hochant la tête.
--Ce qui signifie....
--Que cet individu est un traître, puisque vous exigez absolument que
je le dise, Excellence.
--Ainsi, vous aussi vous croyez à une trahison de sa part?
--Dame! Excellence, pour parler franchement, car c'est une explication
franche que vous me demandez, n'est-ce pas?
--Certes!
--Eh bien! Je suis convaincu que ce mamaluco maudit nous mène tout
doucement à quelque traquenard qu'il a préparé de longue main sous nos
pas, et dans lequel il nous fera tomber au moment où nous y penserons
le moins.
--Ceci est fort sérieux, savez-vous? répondit le marquis d'un air
rêveur.
--Très sérieux, en effet, Seigneurie; Malco est un Sertanejo, et, dans
la langue du désert, _sertão_ est le synonyme de trahison.
--Eh bien! Je vous l'avoue, capitão, les soupçons que vous émettez en
ce moment sur notre guide ne m'étonnent pas: ils m'étaient, depuis
quelques jours, venus à moi-même.
--Je suis heureux, Excellence, de vous voir partager mon opinion;
seulement, permettez-moi de vous dire que je n'ai pas de soupçons.
--Comment, vous n'avez pas de soupçons? s'écria le marquis avec
surprise.
--Non, j'ai une certitude.
--Une certitude! Et vous ne m'en avez rien dit jusqu'à présent.
--Excellence, c'est toujours une chose fort sérieuse que de dénoncer
un homme et de l'accuser, lorsque surtout on n'a à l'appui de cette
accusation à montrer aucune preuve matérielle; j'ai une certitude
morale, oui, mais il me serait impossible de prouver ce que j'avance en
ce moment devant vous.»
Le marquis laissa tomber sa tête sur la poitrine et demeura silencieux
pendant quelques instants.
«Mais, reprit-il, cette certitude morale dont vous me parlez se base
sur des indices quelconques?
--Oh! Les indices ne manquent pas, Excellence; malheureusement, ces
indices paraîtraient bien futiles si je les révélais à des personnes
qui ne fussent pas prévenues; voilà pourquoi je me suis abstenu de vous
rien dire avant que vous m'interrogeassiez.
--Peut-être avez-vous eu raison d'agir ainsi, don Diogo, mais
maintenant la position est changée; c'est moi qui de mon propre
mouvement vous ai demandé cet entretien; la situation dans laquelle
nous nous trouvons est critique, elle peut le devenir davantage encore,
ne craignez donc pas de vous expliquer nettement avec moi.
--Je le ferai, puisque vous le désirez, Seigneurie; d'ailleurs, quoi
qu'il arrive, j'ai pour moi la conviction de faire mon devoir, et cela
me suffit, quand même Malco parviendrait à prouver à Votre Excellence
que je ne lui ai pas dit la vérité.
--Vous n'avez rien à redouter du senhor Malco.
--Tout violent et tout méchant qu'il est, Seigneurie, répondit le
capitão avec une certaine animation, je ne le crains pas, et il le sait
bien; cette fois-ci n'est pas la première où nous avons eu maille à
partir ensemble; déjà à diverses reprises nous nous sommes mesurés et
nos griffes se sont trouvées de même longueur.
--Je n'attachais pas à mes paroles le sens que vous leur prêtez,
senhor, vous n'avez rien à redouter de Malco Diaz, par la raison toute
simple qu'il n'est plus à mon service et qu'il a quitté le camp pour ne
plus y revenir, sans doute.
--Comment, Seigneurie, s'écria l'Indien avec étonnement, vous l'avez
congédié?
--Non pas, c'est lui-même, de son plein gré qui nous a abandonnés à
nous-mêmes.»
Le capitão fronça les sourcils en hochant la tête à plusieurs reprises.
«Votre Excellence a eu tort de le laisser partir; lorsqu'on tient en
son pouvoir un coquin de cette trempe, on ne le lâche pas.
--Que pouvais-je faire? Son engagement était terminé, il a refusé de
le renouveler ou seulement de le prolonger de quelques jours, j'ai été
contraint de consentir à son départ.
--C'est juste, Excellence, pardonnez-moi; cet homme était libre, vous
ne pouviez pas le retenir; c'est égal, en pareil cas, moi je n'aurais
pas agi ainsi, surtout après les soupçons que vous m'avez dit avoir
sur lui.
--Je sais bien que j'ai eu tort; malheureusement je n'avais aucun
prétexte à lui donner, aucune raison plausible à faire valoir pour
l'arrêter, cela aurait produit un scandale que j'ai voulu éviter; si
j'avais échoué cela aurait probablement précipité la catastrophe qui
sans doute nous menace.
--Oui, oui, tout cela est vrai; mais, croyez-moi, Seigneurie, si
Malco nous a aussi brusquement quittés, c'est qu'il avait de fortes
raisons pour cela, qu'il nous a sans doute conduits juste au point où
il voulait nous faire arriver, et qu'il a près d'ici des affidés avec
lesquels il prépare notre perte.
--Je le crois comme vous, don Diogo; mais quels sont ces affidés? Où
sont-ils embusqués? Voilà ce que je ne saurais dire, et cependant ce
qu'il serait fort important pour nous de savoir, et cela le plus tôt
possible.»
Le capitão sourit avec finesse.
«Seuls les oiseaux et les poissons ne laissent pas de traces de leur
passage, dit-il; si adroit que soit un homme, on peut toujours, en s'en
donnant la peine, découvrir sa piste.
--Ainsi, vous vous feriez fort de savoir où cet homme s'est retiré?
--Parfaitement, Excellence; malgré les précautions dont il a entouré sa
fuite et le soin qu'il a pris pour cacher sa piste, je suis certain de
la découvrir en moins d'une heure, et cela d'autant plus facilement
que depuis longtemps déjà je le surveille et que j'ai étudié ses
habitudes.
--Malheureusement, avant de rien entreprendre, il nous faut attendre
le lever du soleil, et la nuit lui suffira pour se mettre à l'abri de
notre atteinte.
--Pourquoi attendrions-nous jusqu'à demain, Excellence? Je vous prie de
me pardonner d'oser vous interroger.
--Dame, il me semble que pour découvrir une piste, serait-elle même
très bien indiquée, la première condition est d'y voir clair, et en ce
moment nous sommes enveloppés de ténèbres d'autant plus épaisses que la
nuit est sans lune.
--Ceci est de peu d'importance, Seigneurie, répondit en souriant le
capitão; pour un homme accoutumé, ainsi que je le suis, à parcourir le
désert à toute heure et dans tous les sens, les ténèbres n'existent pas.
--Ainsi, s'écria le marquis avec un vif mouvement de satisfaction, si
je vous ordonnais de monter à cheval?...
--J'y monterais à l'instant, Seigneurie.
--Et vous me rapporteriez des nouvelles?
--Cela ne fait pas de doute, ne suis-je pas un Indien moi-même,
Excellence, un Indien civilisé, il est vrai, mais cependant j'ai
conservé assez de la sagacité qui distingue la race à laquelle
j'appartiens, pour ne pas craindre d'échouer dans une démarche qui,
quoiqu'elle vous semble très difficile à mener à bien, n'est pourtant
pour moi qu'un jeu d'enfant.
--Puisqu'il en est ainsi, don Diogo, mettez-vous donc en selle le plus
tôt possible, et allez, au nom du ciel; j'attends votre retour avec la
plus vive impatience.
--Avant le lever du soleil, je reviendrai, soyez sans inquiétude,
Excellence, et avec de bonnes nouvelles; mais j'ai besoin que vous me
laissiez conduire cette affaire à ma guise.
--Agissez comme vous le voudrez, capitão, je m'en rapporte à votre
finesse et à votre loyauté.
--Je ne tromperai pas votre attente, Seigneurie,» répondit le capitão
en se levant.
Le marquis l'accompagna jusqu'au rideau de la tente, puis il
revint s'asseoir; mais, après quelques minutes de réflexion, il se
leva brusquement, sortit et se dirigea à grands pas vers la tente
mystérieuse dont nous avons déjà eu occasion de dire quelques mots,
et dans laquelle il entra après s'être fait reconnaître par les
sentinelles qui avaient été, sur son ordre exprès, chargées de veiller
sur elle.
Cette tente, beaucoup plus vaste que celle dressée pour le marquis,
était divisée en plusieurs compartiments par des murailles de toile
ingénieusement adaptées, et ressemblait plutôt, pour le luxe et le
confort, à une habitation disposée pour durer plusieurs mois, qu'à un
campement éphémère de quelques heures.
Le compartiment dans lequel s'était introduit le marquis était
garni de sofas: un tapis recouvrait le sol, et une lampe d'argent
curieusement ciselée, posée sur un meuble, répandait une lumière douce
et mystérieuse.
Une jeune négresse d'une vingtaine d'années, à la mine éveillée et à
la tournure friponne, s'occupait, à l'entrée du marquis, à agacer un
magnifique ara posé sur un perchoir de bois de rose, où il était retenu
par une chaîne d'or attachée à l'une de ses pattes.
La négresse, sans interrompre l'occupation dans laquelle elle
semblait se complaire, et tout en faisant pousser à l'oiseau des cris
discordants, se pencha nonchalamment vers le marquis, en se tournant
à demi de son côté par un mouvement rempli d'une suprême insolence,
laissa filtrer un regard railleur entre ses longs cils et attendit
qu'il lui adressât la parole.
Le marquis, sans paraître remarquer l'attitude hostile arborée par
l'esclave, fit quelques pas vers elle et, la touchant légèrement du
doigt:
«Phœbé, lui dit-il en espagnol, vous plairait-il de remarquer ma
présence?
--Que me fait votre présence à moi, señor marqués, répondit-elle en
haussant légèrement les épaules.
--A vous, rien, Phœbé, c'est vrai, aussi n'est-ce pas pour vous que
je suis venu, mais pour votre maîtresse, à laquelle je vous prie
d'annoncer sans plus de retard ma présence.
--A cette heure?
--Pourquoi pas?
--Parce que doña Laura, fatiguée à ce qu'il paraît par le long trajet
qu'il lui a fallu faire aujourd'hui, s'est retirée en m'ordonnant
de ne laisser personne parvenir jusqu'à elle, et que, selon toute
probabilité, elle s'est immédiatement livrée au repos.»
Une rougeur fébrile envahit le visage du marquis, ses sourcils se
froncèrent à se joindre; il fît un geste de colère, mais, comprenant
sans doute le ridicule d'une scène avec une esclave qui accomplissait
un ordre donné, il se maîtrisa aussitôt et, s'inclinant avec un sourire:
«C'est bien, dit-il en haussant avec intention légèrement la voix,
votre maîtresse est libre chez elle d'agir à sa guise; je ne me
permettrai pas d'insister davantage, seulement cet entretien que depuis
quelques jours elle me refuse avec une si grande obstination, je saurai
là contraindre à me l'accorder.»
A peine avait-il prononcé ces paroles qu'un rideau fut soulevé, et doña
Laura entra dans le salon:
«Vous me menacez, je crois, don Roque de Castelmelhor,» dit-elle d'une
voix incisive et fière.
Et s'adressant à la jeune esclave:
«Retire-toi, Phœbé, ajouta-t-elle; mais ne t'éloigne pas assez pour
que, si j'avais besoin de toi, tu ne pusses accourir aussitôt.»
Phœbé baissa la tête, jeta un dernier regard au marquis et sortit du
salon.
«Maintenant, señor caballero, reprit doña Laura dès que l'esclave eut
disparu, parlez, je vous écoute.»
Le marquis s'inclina respectueusement devant elle.
«Pas avant, señorita, que vous ayez daigné prendre un siège.
--A quoi bon? Mais, ajouta-t-elle avec intention, si cette preuve
de condescendance de ma part doit abréger cette entrevue, j'aurais
mauvaise grâce de ne pas vous obéir.»
Le marquis se mordit les lèvres, mais il ne répondit pas.
Doña Laura alla s'asseoir sur le sofa le plus éloigné, et, croisant
d'un air ennuyé les bras sur la poitrine, tout en fixant sur son
interlocuteur un regard hautain:
«Parlez donc maintenant, je vous prie, dit-elle, Phœbé ne vous a pas
menti, caballero, je suis extrêmement fatiguée, et l'obligation dans
laquelle je suis d'obéir à vos ordres a pu seule me contraindre à vous
recevoir.»
Ces paroles furent _sifflées_, si nous pouvons employer l'heureuse
expression d'un vieil auteur, du bec le plus affilé qui se puisse
imaginer et doña Laura pencha sa tête sur un coussin en dissimulant à
demi un bâillement.
Mais la résolution du marquis était prise de ne rien voir et de ne rien
comprendre; il s'inclina en signe de remercîment et se prépara à parler.
Doña Laura avait seize ans; elle était toute gracieuse et toute
mignonne; sa taille hardiment cambrée avait cette désinvolture que
possèdent seules les femmes espagnoles; sa démarche était empreinte
de cette nonchalante langueur si remplie de voluptueuses promesses
dont les Hispano-Américaines ont dérobé le secret aux Andalouses. Ses
longs cheveux châtain foncé tombaient en boucles soyeuses sur ses
épaules d'une blancheur éclatante; ses yeux bleus et rêveurs semblaient
refléter l'azur du ciel et étaient couronnées par des sourcils noirs
dont la ligne pure était tracée comme avec un pinceau; son nez droit
aux ailes roses et mobiles, sa bouche petite et charmante, qui laissait
en s'entr'ouvrant paraître le double chapelet de ses dents de perles,
lui complétaient une beauté rendue plus suave et plus noble encore par
la finesse et la transparence de son épiderme, sous lequel on voyait
circuler un sang riche et généreux.
Vêtue de gaze et de mousseline de même que toutes les créoles, la
jeune fille était ravissante, blottie sur son sofa, comme le _beija
flor_ dans le calice d'une fleur; en ce moment surtout qu'une colère
contenue et maîtrisée à grand-peine faisait palpiter son sein virginal
et couvrait ses joues d'un incarnat fébrile, doña Laura avait en elle
quelque chose de séduisant et de majestueux à la fois qui imposait le
respect et commandait presque la vénération.
Don Roque de Castelmelhor, malgré le parti pris et l'intention formelle
qu'il avait laissé deviner, ne put résister au charme puissant de cette
beauté si noble et si pure; son regard se baissa devant celui de la
jeune fille tout chargé de haine et presque de mépris, et ce fut d'une
voix légèrement émue qu'il entama cet entretien auquel il paraissait
attacher tant de prix.
«Nous avons atteint señorita, dit-il, après des fatigues extrêmes, la
limite des contrées civilisées du Brésil; car, si je ne me trompe,
la route que maintenant il nous faut suivre, s'enfonce dans des
déserts où, avant nous, quelques hardis explorateurs seulement ont osé
s'aventurer; je crois donc que le moment est venu de nous expliquer
franchement et de bien établir notre situation vis-à-vis l'un de
l'autre.»
Doña Laura sourit avec dédain, et, l'interrompant du geste:
«Cette situation, caballero, dit-elle avec amertume, est cependant on
ne peut plus claire et surtout on ne peut plus nette, je vous éviterai,
si vous le désirez, l'embarras d'entrer dans certains détails en vous
les rappelant moi-même.... Oh! Ne m'interrompez pas, fit-elle avec
vivacité, car le jeune homme essayait de lui couper la parole, voici le
fait en deux mots: mon père, Don Zèno Álvarez de Cabral, descendant de
l'un des plus illustres conquistadores de ce pays, réfugié aux environs
de Buenos Aires pour des motifs que j'ignore, mais qui sans doute vous
importent peu, donna l'hospitalité à un voyageur égaré qui, vers le
milieu de la nuit, pendant un orage effroyable se présenta à la porte
de son hacienda; ce voyageur c'était vous, señor, vous, descendant
d'une race non moins illustre que la nôtre, puisqu'un de vos ancêtres
a été gouverneur du Brésil pour le roi. Le nom du marquis don Roque de
Castelmelhor offrait à mon père toutes les garanties d'honneur et de
loyauté qu'il pouvait désirer, vous fûtes donc reçu par l'exilé, non
pas comme un étranger, non pas même comme un compatriote, mais comme un
ami, comme un frère. Notre famille devint la vôtre; tout cela, n'est-il
pas vrai? Répondez-moi, señor.
--Tout cela est vrai, señorita, répondit le marquis, dominé, malgré
lui, par l'accent de la jeune fille.
--Je vois avec plaisir que vous avez, à défaut d'autre qualité, la
franchise, señor, reprit ironiquement la jeune fille. Je continue:
dépouillée de tous ses biens, ma famille, exilée depuis près d'un
siècle du pays découvert par un de ses ancêtres, ne vivait que
difficilement et ne parvenait à conserver son rang, au milieu de la
population étrangère parmi laquelle le sort la contraignait à vivre,
qu'en se livrant à l'élève des bestiaux sur une grande échelle et en
faisant valoir des terres acquises péniblement sur la limite du désert.
Vous vous étiez présenté à mon père comme une victime des intrigues
politiques des gens entre les mains desquels le roi de Portugal a
délégué ses pouvoirs; cette raison suffisait pour que notre maison
devînt la vôtre et que mon père ne conservât pas de secrets pour vous;
il en était un cependant dont, malgré toute votre adresse, il vous fut
impossible d'obtenir la révélation; c'est que de la découverte de ce
secret dépendait la fortune à venir de sa famille, si, ainsi que mon
père l'espérait, le roi lui permettait un jour de rentrer au Brésil;
ce secret que mon père, mon frère et moi nous savions seuls, par
quels moyens étiez-vous arrivé, sinon à le découvrir entièrement, du
moins à le pénétrer assez pour que votre convoitise et votre avarice
s'éveillassent au point de vous faire trahir vos bienfaiteurs, voilà ce
que je ne chercherai pas à expliquer; la bassesse humaine a des replis
dans lesquels il ne saurait me convenir de fouiller; bref, vous qui,
pendant plusieurs mois, aviez vécu dans notre intimité sans paraître
m'honorer de la moindre attention, me traitant plutôt en enfant qu'en
jeune fille, et ne m'accordant que cette politesse banale dont
l'éducation vous faisait un devoir, je remarquai que tout à coup vos
manières avaient complètement changé à mon égard et que vous me faisiez
une cour assidue. Folle et rieuse enfant, comme je l'étais alors, cela
m'étonna, sans cependant me toucher; vos attentions, loin de me plaire,
me fatiguaient. Vous voyez que moi aussi je suis franche, caballero.
--Continuez, señorita, répondit en souriant le marquis, depuis
longtemps déjà je connais votre franchise, il me reste à apprendre si
vous poussez aussi loin la perspicacité.
--Vous ne tarderez pas à en juger, señor, reprit-elle ironiquement;
peut-être vos soins et vos attentions auraient obtenu le résultat que
vous en espériez, et en serais-je arrivée, sinon à vous aimer, du moins
à m'intéresser à vous, mais malheureusement, ou heureusement pour moi,
je ne tardai pas à voir clair, sinon dans votre cœur, du moins dans
votre pensée. Emporté par l'insatiable avarice qui vous dévorait, et
vous dévore sans doute encore, vous vous étiez, à plusieurs reprises,
laissé aller devant moi à me parler de toute autre chose que de votre
feint amour.
--Oh! Señorita! exclama le marquis avec un geste de dénégation.
--Oui, reprit-elle avec une amère raillerie, je sais que vous êtes un
comédien consommé, et qu'il ne tiendrait qu'à moi, aujourd'hui encore,
de croire à cette passion dont vous faites un si grand étalage;
malheureusement les faits sont là, péremptoires et sans réplique, pour
donner un éclatant démenti à vos paroles.»
La jeune fille fit une pause de quelques secondes comme pour laisser au
marquis la facilité de lui répondre, mais celui-ci, loin de le faire,
se mordit les lèvres avec dépit et courba la tête.
Doña Laura sourit.
«La façon brutale dont vous m'avez enlevée traîtreusement au mépris
de toutes lois divines et humaines, lorsque mes dédains réitérés vous
eurent fait acquérir la certitude que je vous avais deviné, est pour
moi la preuve la plus évidente de l'odieuse machination dont j'ai été
la victime; si vous m'aimiez réellement, rien ne vous était plus facile
que de demander ma main à mon père; pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
--Vous-même, señorita, n'aviez-vous pas répondu par un refus à la
demande que j'avais eu l'honneur de vous adresser, répondit le marquis
avec un accent de sarcasme caché.
--Certes, mais je ne suis qu'une jeune fille, répondit-elle avec
animation, une enfant, vous-même l'avez dit, qui s'ignore soi-même et
qui ne sait encore ni ce qu'elle aime ni ce qu'elle hait. Cette demande
en mariage ne devait donc en aucune façon, et surtout au point de vue
des convenances, m'être adressée à moi, mais à mon père seul, ou, à
son défaut, à mon frère; mais non, vous aviez un autre but: ce mariage
n'était qu'un prétexte pour vous emparer des immenses richesses que
vous convoitez. En ce moment, vous n'oseriez me soutenir en face le
contraire.
--Qui sait? murmura-t-il d'un air railleur.
--Aussi vous avez préféré me faire tomber dans un guet-apens, m'enlever
à ma famille, que ma disparition plonge dans le plus profond désespoir,
et me forcer à vous suivre, moi, pauvre enfant innocente et sans
défense, prisonnière au milieu des bandits dont vous êtes le chef, au
fond d'horribles déserts.
--Depuis que, selon votre expression, señorita, je vous ai si
brutalement enlevée à votre famille, me suis-je conduit envers vous
autrement que doit le faire un gentilhomme de mon nom et de ma race!
N'ai-je pas, au contraire, toujours été pour vous l'esclave le plus
dévoué et le plus attentif; ne vous ai-je pas, autant que le permettent
les circonstances difficiles où je me trouve, entourée des soins les
plus assidus et du respect le plus profond.
--C'est vrai, répondit-elle en éclatant d'un rire nerveux, de cela je
dois convenir, mais quelle est la cause de ces soins et de ces respects?
--L'amour le plus sincère et le plus ...
--Assez de mensonges, señor, s'écria-t-elle avec violence, votre
premier mot, en entrant sous cette tente, vous a trahi malgré vous!
--Señora!
--Vous vous croyez arrivé dans les parages du pays diamantaire
découvert par un de mes ancêtres, et vous voulez essayer d'obtenir
enfin de moi, par persuasion ou peut-être par violence, car l'avarice
vous aveugle, la révélation du secret que vous vous imaginez que je
possède! Osez me soutenir le contraire.»
IV
UN NOBLE BANDIT.
Il y eut, après cette accusation si énergiquement formulée par la jeune
fille, quelques minutes d'un silence funèbre sous la tente.
Au dehors, le vent fouettait les arbres et faisait s'entrechoquer leurs
branches avec des grincements sinistres ressemblant à des plaintes
humaines.
Les feuilles tourbillonnaient dans l'air et retombaient en grésillant
sur les buissons; à de courts intervalles, la note lugubre de la
chouette cachée dans le creux des rochers s'élevait, répétée de loin
en loin comme un morne écho; des rumeurs vagues et sans nom passaient,
emportées sur l'aile de la brise, mourant pour renaître sans cesse,
ajoutant encore à la mystérieuse horreur de cette nuit sombre et sans
lune, dont les ténèbres épaisses imprimaient aux objets une apparence
fantastiquement funèbre.
Le marquis s'était levé, les bras croisés derrière le dos, la tête
penchée sur la poitrine; il marchait à grands pas dans la tente, en
proie à une agitation intérieure, qu'il faisait de vains efforts pour
dissimuler.
Doña Laura, à demi couchée sur le sofa, la tête rejetée en arrière,
le suivait d'un regard fixe et moqueur, attendant avec une inquiétude
secrète l'explosion prochaine de cette colère qu'elle n'avait pas
craint d'exciter, redoutant, sans nul doute, les conséquences que
pourraient avoir pour elle les paroles cruellement vraies qu'elle
s'était laissé emporter à prononcer; mais trop fière pour consentir à
une rétractation, et ne voulant pas que son visage révélât, à l'ennemi
qu'elle avait bravé et au pouvoir duquel elle se trouvait, les terreurs
dont elle était en ce moment assaillie.
Enfin, au bout de quelques minutes, qui parurent un siècle à la jeune
fille, le marquis s'arrêta en face d'elle et releva la tête.
Son visage était pâle, mais ses traits avaient repris leur apparence
insouciante et railleuse; seul, un léger tressaillement nerveux de
ses sourcils, indice chez lui d'une colère furieuse maîtrisée à
grand-peine, témoignait des efforts qu'il lui avait fallu faire pour se
dompter et reprendre sa puissance sur lui-même.
Ce fut d'une voix douce, harmonieuse et exempte d'émotion qu'il reprit
l'entretien si brusquement rompu.
«Je vous ai laissée, n'est-ce pas, señorita, dit-il, parler sans vous
interrompre; j'ai, dans cette circonstance,--vous me rendrez au moins
cette justice,--fait preuve, non seulement de patience, mais encore de
bon goût; en effet, ajouta-t-il avec un sourire ironique qui glissa à
travers ses lèvres contractées et vint frapper la jeune fille au cœur
d'un douloureux pressentiment; à quoi bon discuter un fait accompli?
Rien de ce que vous direz ne changera votre position actuelle, vous
êtes en mon pouvoir; nulle puissance humaine ne parviendra à modifier
mes intentions sur vous; cet entretien que j'aurais désiré laisser se
dérouler dans des conditions plus amicales peut-être, vous-même, de
votre plein gré, l'avez placé sur le terrain brûlant où il se trouve
en ce moment; qu'il soit fait selon votre volonté; j'accepte la lutte
aussi franchement que vous me la présentez. Expliquons-nous donc une
fois pour toutes, afin de bien nous comprendre et de ne plus revenir
sur un sujet qui, sous tant de rapports, doit nous être à tous deux si
pénible.»
Il s'arrêta, la jeune fille appuya coquettement sa tête sur sa main
droite et, le couvrant d'un regard où le mépris et la raillerie se
mêlaient à un degré extrême, elle lui répondit d'une voix nonchalante
et ennuyée:
«Vous commettez une grave erreur, caballero, si je dois après ce qui
s'est passé entre nous vous donner encore ce titre; cet entretien,
auquel vous tenez tant, je m'en soucie fort peu; en vous voyant, mon
indignation longtemps contenue a débordé malgré moi, j'ai voulu vous
prouver que je n'étais pas votre dupe, et que je connaissais aussi
bien que vous les projets chimériques que vous caressez au fond de
votre cœur, voilà tout. Maintenant que je me suis expliquée clairement
et sans ambages, je vous laisserai parler tout autant que cela vous
plaira, puisqu'il m'est impossible de vous imposer silence et que
je suis condamnée à vous entendre; seulement, je vous en préviens
d'avance, afin de vous éviter des frais d'éloquence inutiles, quoi que
vous me disiez, quelles que soient les menaces que vous me fassiez,
vous n'obtiendrez pas de moi l'honneur d'une réponse; maintenant,
parlez ou retirez-vous, à votre choix, l'un m'est aussi indifférent que
l'autre.»
Le marquis se mordit les lèvres avec tant de violence que le sang en
jaillit; mais, reprenant son apparente insouciance, il répondit en
ricanant:
«En vérité, señorita, cette résolution est bien arrêtée dans votre
esprit? Vous ne daignerez pas me répondre? Je serai privé d'entendre
résonner à mon oreille l'harmonieuse musique de votre voix si douce?
Voilà qui est cruel; mais qui sait, peut-être parviendrai-je à éveiller
votre curiosité ou à faire vibrer une des fibres secrètes de votre cœur
la sympathie a une si grande puissance, alors, malgré vous, j'en suis
convaincu, vous manquerez à votre héroïque serment.
--Essayez, répondit-elle en souriant avec dédain, l'occasion est belle
pour me donner un démenti.
--Je n'aurai garde de la laisser échapper, señorita.»
Le marquis approcha une butaca, la plaça à quelques pas, juste en face
de la jeune fille, s'assit et, prenant une pose remplie de grâce et de
nonchalance, il continua d'un ton aussi paisible que s'il eût entamé
une causerie intime:
«Señorita, dit-il, vous avez parfaitement, je dois en convenir, défini
notre position respective; ce secret que vous possédez m'a été révélé
par hasard par un ancien serviteur de votre famille qui, soit dit
entre parenthèse, me l'a vendu fort cher; c'est donc avec l'intention
la plus formelle d'obtenir les renseignements indispensables à la
réussite de mes plans que je me suis présenté à votre père. Vous
voyez que j'imite votre franchise.... Le temps de la dissimulation
est passé entre nous.... L'heure est arrivée de nous parler à cœur
ouvert. J'ai semblé, il est vrai, pendant les premiers jours ne vous
accorder qu'une médiocre attention, ce qui n'est pas un de mes moindres
griefs à vos yeux; car, je l'avoue, votre beauté est éclatante, votre
intelligence supérieure, et vous êtes une femme désirable sous tous
les rapports, comme beaucoup d'hommes seraient heureux d'en rencontrer
une pour passer leur vie avec elle; mais je n'avais pas entrepris
un aussi long voyage pour en perdre les fruits dans une amourette.
Je ne vous aimais pas, et, pour tout vous dire, je ne vous aime pas
davantage aujourd'hui. Une femme comme vous, si ravissante que vous
soyez, ne saurait me convenir: votre caractère a trop de rapports
avec le mien; tous deux nous sommes trop fiers, trop jaloux de notre
liberté, trop désireux d'imposer notre volonté, pour qu'il existe entre
nous la moindre sympathie et que la vie en commun nous soit possible.
J'ai essayé d'abord sur votre père et sur votre frère les moyens de
séduction dont je disposais; malheureusement, tous mes efforts ont été
inutiles, ma diplomatie perdue, et ce n'est qu'en désespoir de cause
que je me suis adressé à vous; je vous aurais épousée probablement
si vous aviez consenti à m'accorder votre main: pardonnez-moi cette
franchise brutale; mais, résolu à m'emparer du trésor que je convoite,
j'aurais, pour m'en assurer la possession, accompli ce que je regarde
comme le sacrifice le plus grand, c'est-à-dire l'acte d'aliéner à tout
jamais ma liberté en faveur d'une femme que je n'aimais pas. Vous-même,
señorita, avez pris soin de me sauver de ce suicide moral en répondant
par un refus formel à la demande que je vous adressais, recevez ici,
señorita, l'expression de mes remercîments les plus sincères.»
La jeune fille s'inclina avec un sourire moqueur, et elle frappa dans
ses mains à deux ou trois reprises. Presque aussitôt le rideau fut
soulevé, et l'esclave parut.
«Phoebé, lui dit doña Laura, comme probablement je ne pourrai prendre
que fort tard le repos dont j'ai besoin, et que je sens malgré moi
s'appesantir mes paupières et le sommeil me gagner, sers-moi le
_maté_, mon enfant, et apporte-moi en même temps quelques _papelitos_,
peut-être que ces deux excitants combinés et pris à forte dose
triompheront de la somnolence qui m'accable et me permettront d'écouter
les charmants discours du señor marquis aussi longtemps qu'il lui
plaira de me les continuer.»
L'esclave sortit en riant, et le marquis demeura un instant atterré
devant le sang-froid superbe de la jeune fille et son héroïque
indifférence.
Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles les deux
interlocuteurs s'observèrent silencieusement, puis le pas léger de
la négresse se fit de nouveau entendre, et elle reparut tenant dans
ses mains un plateau d'argent sur lequel se trouvaient le _maté_, des
cigarettes en paille de maïs et un _braserito_ d'argent plein de feu.
Phoebé présenta le maté à sa maîtresse, et fit un mouvement pour se
retirer.
«Demeure, chica, lui dit doña Laura, ce que le señor marquis a à me
dire encore ne doit pas être assez sérieux pour que toi, née sur
l'habitation de mon père, tu ne puisses l'entendre.»
La jeune servante posa sur une table le plateau qu'elle tenait, et vint
incontinent se coucher aux pieds de sa maîtresse, en échangeant avec
elle un sourire moqueur qui redoubla encore, si cela est possible, la
rage du marquis; cependant il ne fit pas la moindre observation et ne
laissa rien paraître de l'effet produit sur lui par cette nouvelle
raillerie.
«Soit, dit-il en s'inclinant, je continuerai devant votre esclave,
señorita; peu m'importe qui m'entende et qui m'écoute; d'ailleurs,
rassurez-vous, je n'ai plus que quelques mots à dire, puis je vous
laisserai libre de vous livrer au repos si tel est votre désir.»
Doña Laura aspirait son maté sans s'occuper en aucune façon des paroles
du marquis.
«Tu ne mets jamais assez de sucre dans le maté, chica, dit-elle,
celui-ci est amer; mais peut-être n'en vaudra-t-il que mieux pour me
tenir éveillée.
--Je vous disais donc, señorita, continua imperturbablement le marquis,
que, repoussé par vous, mais ne voulant pas renoncer à des projets
depuis longtemps mûris et arrêtés dans mon esprit, j'avais enfin résolu
de vous enlever. Chez un homme de mon caractère, une résolution prise
est immédiatement exécutée. Je ne vous ennuierai pas du récit des
moyens employés par moi pour réussir à tromper l'inquiète vigilance
et la sollicitude de votre famille. Puisque vous êtes ici seule, en
mon pouvoir, à plusieurs centaines de lieues de la résidence de votre
père, c'est que non seulement j'ai réussi à vous faire tomber dans le
piège tendu par moi sous vos pas, mais encore à si bien égarer les
soupçons de ceux qui s'intéressent à votre sort, qu'ils ne savent même
pas encore aujourd'hui quelle direction il leur faudrait prendre pour
retrouver vos traces.
--Décidément, Phoebé, ce maté est trop amer, dit la jeune fille en
repoussant la tasse; donne-moi une cigarette.»
L'esclave obéit.
«Maintenant, señorita, continua le marquis toujours impassible,
j'arrive au but de cet entretien dont tout ce qui a été dit jusqu'à
présent n'est en quelque sorte que la préface, préface un peu longue
peut-être, mais que vous me pardonnerez, car elle était indispensable
pour que je fusse bien compris de vous. Je vous ai enlevée, cela est
vrai, mais rassurez-vous: tant que vous demeurerez sous ma garde,
votre honneur sera sauvegardé, je vous en donne ma foi de gentilhomme.
Vous souriez, vous avez tort. Je suis honnête à ma manière. Jamais,
quoiqu'il arrive, je n'abuserai de votre position, autrement que pour
obtenir de vous la révélation du secret que vous vous obstinez sans
raison à garder. Que vous importe la connaissance de ce riche gisement
de diamants, puisque jamais, ni vous, ni aucun des membres de votre
famille vous ne serez en position de l'exploiter; il est donc inutile
entre vos mains. Pourquoi moi que tout favorise, qui en ce moment
peux ce que je veux, n'en profiterais-je pas? Dieu n'a pas créé de
telles richesses pour qu'elles demeurent éternellement enfouies. À
l'or et au diamant il faut le soleil, comme à l'homme il faut l'air.
Réfléchissez; toute dénégation de votre part serait inutile. Donnez-moi
les indications exactes que j'attends de vous, et immédiatement je
vous rends, non seulement la liberté, mais encore je m'engage à vous
faire remettre saine et sauve, sans que votre honneur puisse être
suspecté, aux mains de votre famille, si longue que soit la distance
qui nous sépare d'elle actuellement. Si bizarre que vous paraisse cette
proposition, elle est sérieuse pourtant, et mérite, il me semble,
d'être par vous prise en considération. Réfléchissez-y bien, il s'agit,
pour vous de tout votre bonheur à venir que vous jouez en ce moment par
un point d'honneur mal compris. Votre père ou votre frère seraient ici
qu'ils vous ordonneraient eux-mêmes de parler, j'en suis convaincu, et,
de retour près d'eux, ils vous absoudront avec joie, en vous revoyant,
d'avoir manqué à votre parole; répondez-moi un mot, un seul: «Oui,» et
à l'instant vous êtes libre.»
Le marquis fit une pause. Doña Laura demeura muette, elle semblait ne
pas avoir entendu.
Don Roque fit un geste de dépit.
«Vous vous obstinez, señorita, reprit-il avec une certaine animation,
vous avez tort; vous jouez, je vous le répète, votre avenir et votre
bonheur futur en ce moment, mais je veux être de bonne composition
avec vous. Faites bien attention à ce que je vais vous dire, señorita,
je vous laisse jusqu'à demain, à l'heure du départ, pour me donner une
réponse catégorique.
--Une autre cigarette, Phoebé, interrompit doña Laura en haussant les
épaules.
--Prenez-y garde, s'écria don Roque avec une irritation mal contenue.
Prenez-y garde, señorita, il faut en finir une fois pour toutes avec
ces continuelles dénégations.»
La jeune fille se leva, fit un pas vers le marquis, le toisa un instant
de la tête aux pieds en le couvrant pour ainsi dire d'un regard chargé
de tout le mépris qu'elle éprouvait pour lui, et, se tournant vers
Phoebé immobile et muette à ses côtés:
«Viens, chica, lui dit-elle en appuyant la main sur son épaule, la nuit
est fort avancée, il est temps de nous retirer et de nous livrer au
sommeil; le sommeil fait oublier.»
Et sans accorder un regard de plus au marquis, muet et stupéfié de
cette audacieuse initiative, la jeune fille quitta le salon.
Malgré lui, le marquis demeura un instant immobile à la place qu'il
occupait, les yeux opiniâtrement fixés sur le rideau dont les plis
conservaient encore une dernière et presque insensible vibration. Tout
à coup, il se redressa, passa sa main sur son front moite de sueur,
et, lançant un regard de haine du côté où doña Laura avait disparu:
«Oh! s'écria-t-il d'une voix étouffée par la fureur, de combien de
tortures payerai-je tant d'insultes.»
Il quitta la tente en chancelant comme un homme ivre.
L'air froid de la nuit en frappant son visage lui fît éprouver un
indicible soulagement; peu à peu ses traits se rassérénèrent, le calme
rentra dans son esprit; un ironique sourire plissa ses lèvres minces,
et il murmura à demi-voix, tout en se dirigeant à grands pas vers sa
tente:
«Insensé que je suis de m'emporter ainsi contre une folle enfant; que
me font en réalité, ses insultes et ses mépris? Ne suis-je pas le
maître de briser son orgueil! Patience! Patience! Ma vengeance, pour
être longue à arriver, ne la frappera que plus cruellement et ne sera
que plus terrible.»
Le plus profond silence régnait dans le campement. Sauf les sentinelles
qui veillaient sur la sûreté commune, tous les Brésiliens dormaient du
sommeil le plus calme, étendus çà et là autour des feux à demi éteints,
on n'entendait d'autre bruit que celui de la brise sifflant à travers
les arbres et la note plaintive de la chouette qui parfois se mariait
aux hurlements lointains des bêtes fauves en quête d'une proie.
Le marquis rentra dans sa tente. Après avoir relevé la mèche d'une
lampe dont la lueur tremblotante éclairait faiblement les objets
environnants, don Roque approcha un escabeau d'un ballot qui lui
servait de table, et sortant de sa poitrine, un papier jauni et maculé,
sur lequel était grossièrement dessiné, par une main inhabile, une
espèce de plan informe, il se mit à l'étudier avec le plus grand soin
et ne tarda pas à être complètement absorbé par les réflexions que sans
doute ce plan suggérait.
La nuit tout entière s'écoula ainsi, sans que le marquis quittât la
position qu'il avait prise et sans que ses yeux se fermassent un seul
instant.
C'est que ce plan, tout informe et incomplet qu'il paraissait être,
était celui du pays diamantaire qui recélait les incalculables
richesses si ardemment convoitées par le jeune homme, et que,
commençant à pressentir la possibilité d'un refus de la part de la
jeune fille, refus contre lequel viendraient se briser, comme sur un
roc, toutes les combinaisons élaborées avec tant de soin par lui, il
cherchait, en redoublant de soin dans l'étude de ce plan, à éluder
cette difficulté et à trouver, sans secours étranger, cette riche proie
qui menaçait de lui échapper et dont la pensée seule lui brûlait le
cœur.
Mais ce plan fait de mémoire longtemps après avoir vu le pays, et
ce, d'une façon superficielle, par un homme ignorant, ne pouvait
malheureusement être que d'un faible secours au marquis; il le sentait
malgré lui, et cette certitude redoublait sa fureur.
Mais que faire à une femme plus qu'il avait fait à doña Laura? Comment
vaincre sa résistance et la contraindre à parler? Si profondément
corrompu, si complètement vicieux que fût le marquis, cependant il
était gentilhomme de haute race, il restait encore en lui quelque
chose de sa noble origine, et quels que fussent les projets de
vengeance qu'il recélât dans sa pensée contre cette frêle créature qui
s'obstinait à lui tenir tête, il y avait des moyens dont la seule idée
le faisait frémir et devant lesquels il reculait avec horreur, tant
il lui répugnait d'en arriver à des violences matérielles, lâchetés
honteuses, indignes de lui.
Depuis plus de trois heures déjà le soleil était levé; le marquis,
toujours plongé dans ses réflexions, n'avait pas semblé s'apercevoir du
retour de la lumière, lorsque le galop d'un cheval, qui se rapprochait
rapidement, lui fit subitement relever la tête.
Au même instant, le rideau de la tente fut soulevé et le capitão entra.
L'Indien était couvert de poussière, ses traits enflammés et son front
inondé de sueur témoignaient de la vélocité de la course qu'il venait
d'accomplir.
«Ah! C'est vous, Diogo, s'écria le marquis en l'apercevant, soyez le
bienvenu. Quoi de nouveau?
--Rien, Excellence, répondit le capitão.
--Comment rien, est-ce que vous n'auriez pu parvenir à découvrir la
piste de ce Malco?
--Pardonnez-moi, Excellence, j'ai suivi au contraire cette piste
pendant plus de trois heures.
--Alors, vous devez avoir des nouvelles?
--J'en ai, oui Excellence, mais non pas, sans doute, celles que vous
attendez.
--Expliquez-vous, mon ami, j'ai la tête un peu fatiguée, et je ne suis
nullement en train de deviner des énigmes.
--Voici le fait en deux mots, Excellence. Après avoir, ainsi que je
vous l'ai dit, suivi pendant environ trois heures sans dévier d'une
ligne la piste de Malco, piste, soit dit à son honneur, parfaitement
embrouillée et à laquelle tout autre que moi se serait inévitablement
laissé tromper, tant elle était habilement faite, je suis arrivé sur
la lisière d'une forêt où je n'hésitai pas à entrer; absorbé par le
soin que je prenais de ne pas m'écarter de cette piste endiablée, je ne
songeai pas à veiller autour de moi, de sorte que j'allai tout droit
donner dans un campement indien.
--Un campement d'Indiens si près de nous! s'écria le marquis avec
surprise.
--Mon Dieu oui, Excellence.
--Mais d'Indiens mansos, sans doute.
--Non pas, Excellence; d'Indiens bravos, au contraire, et des plus
bravos de cette contrée encore.
--Hum! Déjà.
--Oui; je me trouvai donc subitement face à face avec trois Indiens,
dont l'un était un Guaycurus, l'autre un Payagoas; quant au troisième
c'était tout simplement un esclave Mondurucu.
--Oh! Oh! Voilà qui est sérieux pour nous.
--On ne peut plus sérieux, Excellence.
--Et comment vous êtes-vous sorti de ce guêpier?
--De la manière la plus simple du monde, Excellence; ces sauvages ont
de l'honneur, à leur façon s'entend; bien que mon uniforme leur révélât
à l'instant qui je suis, c'est-à-dire un de leurs ennemis les plus
acharnés, cependant ils m'accueillirent amicalement, et m'invitèrent à
m'asseoir près de leur feu.
--Cela est étrange, murmura le marquis.
--Pas autant que cela doit sembler aux personnes qui ne connaissent
pas les mœurs de ces barbares, Excellence. Voyant qu'ils me recevaient
ainsi, j'acceptai franchement leur invitation et je m'assis près d'eux;
mon but était de les faire causer, ce à quoi je réussis complètement.
--Ah! Ah! Et que vous dirent-ils?
--Ils m'apprirent que Malco les était venu trouver quelques heures
avant moi, qu'il s'était longuement entretenu avec eux et qu'il leur
avait appris votre présence, le nombre d'hommes dont vous disposiez et
jusqu'à l'endroit juste où vous aviez assis votre camp pour la nuit.
--Le misérable! Le double traître! s'écria le marquis avec colère.
--Je partage entièrement votre opinion, Excellence; cette révélation,
je vous l'avoue, me donna fort à réfléchir, et me mit dans un grand
embarras dont je ne savais comment sortir, lorsque les Indiens
eux-mêmes me fournirent les moyens de faire une retraite honorable.
--Comment cela?
--Le chef Guaycurus m'annonça avec courtoisie que la trêve conclue avec
les blancs était rompue depuis deux jours.
--Oh! exclama le marquis, quelle fatalité! Echouer si près du but.
--Permettez-moi d'achever, Excellence.
--Parlez, parlez.
--Le chef ajouta que probablement, comme depuis longtemps déjà
vous aviez quitté les plantations, vous ignoriez cette rupture; en
conséquence, il n'était pas juste d'abuser de votre bonne foi en vous
attaquant.
--Ah! fit le marquis, en respirant avec force, et alors?
--Alors, comme ils ne veulent pas manquer aux lois sacrées de
l'hospitalité, ils vous accordent deux jours pour sortir de leur
territoire.
--Hein! s'écria le marquis, que ces dernières paroles replongeaient
plus profondément dans la perplexité dont un instant il avait cru
sortir, que me dites-vous donc là, Diogo?
--La vérité la plus stricte, Excellence, sur mon honneur!
--Je vous crois, mon ami, je vous crois; mais achevez, de grâce.
--Oh! Je n'ai plus grand-chose à ajouter, sinon qu'ils m'ont averti que
dans le cas où vous refuseriez d'accepter cette condition, vous seriez
inévitablement attaqué au bout des quarante-huit heures convenues.
--Et de Malco, ils ne vous ont rien dit de plus?
--Pas un mot, Excellence.
--De sorte que vous ignorez complètement où se cache ce misérable?
--Absolument, Excellence; j'ai cru que ce que m'avait appris le chef
Guaycurus était d'une assez grande importance pour que vous désiriez en
être instruit le plus tôt possible; aussi je suis revenu à franc étrier.
--Vous avez bien fait, mon ami, je vous remercie.»
Le marquis fît quelques pas dans la tente en marchant avec agitation;
puis, revenant vers le capitão:
«Dans une circonstance semblable, lui demanda-t-il, comment
agiriez-vous?
--Moi, Excellence?
--Oui, mon ami, que feriez-vous?
--Je n'hésiterais pas, Excellence.
--Ah!
--Je battrais en retraite.
--Battre en retraite, jamais! Devant de tels barbares, ce serait une
honte.»
Le capitão hocha la tête.
«Alors nous serons massacrés jusqu'au dernier.
--Vous le croyez?
--J'en suis convaincu, Excellence; vous ne savez pas ce que sont les
Guaycurus; moi je les connais depuis longtemps déjà.
--N'importe, je pousserai en avant! Vous ne m'abandonnerez pas.
--Moi, Excellence, mon devoir est de vous suivre; partout où vous irez,
je vous suivrai. Qu'est-ce que cela me fait d'être tué, cela ne doit-il
pas m'arriver tôt ou tard?
--Répondez-vous de vos hommes?
--De ceux-là, oui; mais non pas des vôtres.
--Je suis sûr des miens,
--Alors, nous partons?
--Dans une heure.
--Et nous poussons en avant?
--Oui, quand même il nous faudrait passer sur le ventre de tous ces
bandits.
--Alors, à la grâce de Dieu! Excellence, j'ai bien peur que nous ne
revenions pas.»
Et après avoir salué respectueusement le jeune homme, le capitão se
retira d'un pas aussi tranquille et aussi insouciant que s'il n'était
pas certain d'avance que l'ordre qui lui était donné équivalait à une
condamnation à mort.
Lorsqu'il fut seul, le marquis demeura un instant immobile; puis,
frappant du pied avec rage et lançant au ciel un regard de défi:
«Oh! s'écria-t-il d'une voix étranglée, ces diamants maudits, je les
aurai, dussé-je pour m'en emparer marcher dans le sang jusqu'à la
ceinture!»
V
A TRAVERS LE DÉSERT.
Pendant que, d'après ses ordres, le capitão dos soldados da conquista
faisait lever le camp et charger les mules, préparant tout pour un
départ immédiat, le marquis, en proie à une agitation terrible,
marchait à grands pas dans sa tente, maudissant la fatalité qui
semblait s'attacher à ses pas et s'obstiner à détruire ses plus
adroites combinaisons, éloignant constamment de lui, lorsque déjà il
croyait le tenir, le riche trésor qu'il convoitait; trésor qui, depuis
qu'il s'était mis à sa recherche, lui avait coûté tant de fatigues et
d'ennuis de toutes sortes, et pour lequel il avait, pendant un laps de
temps si long, bravé des périls immenses et presque perdu son honneur.
Soudain, il s'arrêta en se frappant le front: une idée subite avait
traversé son cerveau en l'illuminant d'un radieux éclair; il déchira
une page de ses tablettes, écrivit quelques mots à la hâte, plia le
papier et le remit à un esclave en lui ordonnant de le porter de sa
part à doña Laura Antonia de Cabral.
Comptant probablement beaucoup sur le résultat que produirait sa
missive sur l'esprit de la jeune fille, le marquis, entièrement
rasséréné, s'occupa avec ardeur à hâter les préparatifs du départ.
La journée était splendidement belle, le soleil s'était levé radieux
à l'horizon dans des flots de pourpre et d'or, la brise matinale
rafraîchissait doucement l'atmosphère et les oiseaux craintivement
blottis sous la feuillée chantaient à pleine gorge leur joyeuse chanson.
Au loin s'étendait, encadré dans de hautes montagnes couvertes
d'impénétrables forêts, le sertão que les Brésiliens se préparaient à
traverser et qui, vu du point où ils avaient campé, leur apparaissait
comme un immense tapis de verdure, coupé dans tous les sens par
d'innombrables cours d'eaux, qui miroitaient aux rayons du soleil et
semblaient des fleuves de diamants.
Tout était joie et bonheur dans cette nature si calme et si
majestueuse, que la main de l'homme n'avait pas encore déformée et qui
était demeurée telle qu'elle était sortie des mains du Créateur.
Les esclaves noirs, les chasseurs métis et les soldats indiens
qui composaient la caravane subissaient, malgré eux, l'influence
magnétique de cette délicieuse matinée et semblaient avoir oublié leurs
fatigues et leurs périls passés pour ne plus songer qu'à l'avenir
qui leur apparaissait si doux et si rempli de séduisantes promesses;
c'était en riant, en chantant et en causant gaiement entre eux qu'ils
s'acquittaient de la rude tâche de lever le camp.
Seul, malgré tous ses efforts pour feindre, sinon la joie, du moins
l'insouciance, le marquis restait sombre et pensif; c'est que, brûlé
par la honteuse passion de l'or, son cœur recélait de terribles
tempêtes et demeurait insensible aux magnifiques harmonies de la
nature, qui agissaient si puissamment sur les organisations abruptes
mais honnêtes des Indiens et des nègres.
Cependant, les chevaux étaient sellés, les mules avaient repris leur
charge, les tentes roulées étaient placées sur une charrette traînée
par plusieurs bœufs. Doña Laura était montée dans son palanquin, qui
s'était immédiatement refermé sur elle; on n'attendait pour se remettre
en route que l'ordre du marquis.
Don Roque se promenait à l'écart, absorbé dans ses pensées; il semblait
avoir oublié que tout était prêt pour le départ et que le moment était
venu d'effectuer la descente de la montagne pour entrer dans le désert.
Depuis quelques minutes, le capitão qui avait présidé avec activité et
intelligence à la levée du camp, tournait d'un air embarrassé autour
de son chef, dont il cherchait à attirer l'attention; mais tous ses
efforts étaient en pure perte, le marquis ne prenait aucunement garde
à lui, enfin le capitão se hasarda à lui toucher légèrement le bras.
Don Roque tressaillit à cet attouchement et fixant un regard
interrogateur sur le capitão:
«Que me voulez-vous, don Diogo? lui demanda-t-il sèchement.
--Excellence, répondit-il, on n'attend plus que votre bon plaisir pour
se mettre en marche.
--S'il en est ainsi, partons à l'instant, répondit-il en faisant un
mouvement pour aller prendre son cheval, qu'un esclave tenait en bride
à quelques pas.
--Pardon, Excellence, reprit l'Indien en l'arrêtant respectueusement;
mais, avant que vous donniez l'ordre de la marche, j'aurais, si vous le
permettez, quelques importantes observations à vous soumettre.
--A moi? s'écria le marquis en le regardant bien en face.
--A vous, oui, Excellence, répondit froidement l'Indien.
--Est-ce une nouvelle trahison dont je suis menacé, reprit-il avec un
sourire amer, et me voulez-vous abandonner vous aussi, don Diogo, comme
votre camarade Malco.
--Vous êtes doublement injuste à mon endroit, Excellence, répondit
nettement l'Indien, je n'ai pas l'intention de vous abandonner, et
Malco n'a jamais été ni mon ami, ni mon camarade.
--Si j'ai tort, ce qui est possible, excusez-moi, don Diogo, et venez
au fait, je vous prie; le temps se passe, nous devrions être partis
depuis longtemps déjà.
--Quelques minutes de plus ou de moins ne signifient rien, Excellence,
nous arriverons toujours assez vite où nous allons, soyez tranquille.
--Que voulez-vous dire? Expliquez-vous.
--Ce que déjà j'ai eu l'honneur de vous dire ce matin, Seigneurie, que
pas un de nous ne reviendra de cette expédition, et que tous nous y
laisserons nos os.»
Le marquis fit un geste d'impatience.
«Est-ce donc pour me répéter ces sinistres prédictions que vous
m'arrêtez ainsi? s'écria-t-il en frappant du pied.
--Nullement, Excellence, je ne me reconnais le droit ni de contrôler
vos actes, ni de contrarier vos projets, je vous ai averti, voilà tout;
malgré l'avertissement que j'ai cru devoir vous donner, vous voulez
pousser en avant, soit, cela ne me regarde plus, je suis à vos ordres,
je vous obéis.
--Vous n'avez pas, je l'espère, soufflé mot à qui que ce soit des
lubies absurdes qui vous trottent dans la cervelle.
--A quoi bon, Seigneurie, révéler sans votre autorisation ce que vous
nommez des lubies et que moi j'appelle des certitudes? Les soldats
placés sous mes ordres et les chasseurs métis savent aussi bien que
moi ce qui les attend dans le désert qui se déroule à nos pieds, je
n'avais donc rien à leur apprendre; quant à vos esclaves, à quoi bon
les effrayer d'avance? Ne vaut-il pas mieux les laisser dans la plus
complète ignorance? Peut-être à l'heure du danger, lorsqu'ils se
verront en face de la mort, puiseront-ils dans cette ignorance même la
force de se faire bravement tuer? Car, je le répète, pour échapper,
cela nous est impossible.»
Le marquis fronça les sourcils et se croisant les bras avec colère:
«Voyons, reprit-il d'une voix contenue, mais que l'émotion faisait
légèrement trembler, finissons-en, Diogo.
--Je ne demande pas mieux, Excellence.
--Parlez, mais soyez bref; je vous répète que le temps s'écoule et que
déjà, depuis une heure, nous devrions être en route.»
Le capitão se gratta le front d'un air embarrassé, mais semblant tout à
coup prendre un parti décisif:
«Voici ce dont il s'agit, Excellence, dit-il: jusqu'à présent nous
avons traversé des pays civilisés ou à peu près, où nous ne courrions
d'autres dangers que ceux ordinaires, c'est-à-dire les morsures des
bêtes fauves ou celles des reptiles, mais aujourd'hui, ce n'est plus la
même chose.
--Eh bien?
--Dame, vous comprenez, Excellence, nous allons dans quelques minutes
entrer sur le territoire des peaux-rouges, les Indiens bravos ne sont
pas tendre pour les blancs et les gens civilisés, il va nous falloir
user de la plus grande prudence pour nous défendre des pièges et des
embuscades qui nous attendent à chaque pas, car nous serons en pays
ennemi. Je sais bien, ajouta-t-il avec une naïveté pleine de bonhomie
d'autant plus terrible qu'elle provenait d'une intime conviction,
que toutes ces précautions ne serviront à rien et n'aboutiront qu'à
prolonger notre existence de quelques jours seulement; mais enfin nous
aurons en mourant cette satisfaction d'avoir tout fait pour tirer le
meilleur parti d'une position désespérée.
--Où voulez-vous en venir avec ces interminables préambules? répondit
le marquis auquel l'abnégation si franche de ce pauvre diable arracha,
malgré sa colère et ses préoccupations personnelles, un pâle sourire.
--A ceci, Excellence; vous êtes un grand seigneur, vous, expert dans
toutes les choses de la vie des villes, mais, pardonnez-moi de vous le
dire, d'une complète ignorance de l'existence du désert, des embûches,
des dangers qu'il recèle et des moyens à employer pour se défendre
des uns et éviter les autres. Je crois, donc, avec tout le respect
que je vous dois, Excellence, qu'il serait bon que vous me permissiez
d'assumer sur moi seul, à partir d'aujourd'hui, la responsabilité de la
marche de la caravane, que vous me la laissassiez diriger à ma guise;
en un mot, que vous me remissiez le commandement. Voilà, Excellence,
ce que je désirais vous dire et pourquoi j'ai pris la liberté de vous
arrêter.»
Le marquis demeura quelques instants silencieux, les yeux fixés sur
le visage calme et loyal du capitão indien, comme s'il eût voulu lire
jusqu'au fond de son cœur ses plus secrètes pensées.
Celui-ci supporta sans se troubler le regard qui pesait sur lui.
«Ce que vous me demandez est fort grave, don Diogo, répondit enfin
le marquis d'un air pensif; la trahison m'entoure de toutes parts;
les hommes sur lesquels je me croyais le plus en droit de compter ont
été les premiers à m'abandonner; vous-même, vous considérez cette
marche en avant comme une folie et semblez assiégé des plus sombres
pressentiments; qui me prouve, pardonnez-moi à mon tour de vous parler
aussi franchement; qui me prouve que vous ne voulez pas me tromper et
que votre feint dévouement à ma personne ne cache pas un piège.
--Excellence, je ne vous en veux pas des soupçons qui s'élèvent contre
moi dans votre esprit, je les trouve, au contraire, tout naturels. Vous
êtes un Portugais d'Europe, et à cause de cela vous ignorez bien des
choses de ce pays, celle-ci entre autres que les soldados da conquista
sont tous des hommes éprouvés, choisis avec le plus grand soin, et
que, depuis la formation de ce corps, il ne s'y est pas rencontré un
traître, je ne vous dis pas cela pour moi, vous me connaissez à peine
depuis quelques jours, et vous n'avez pas encore été en situation de me
mettre à l'épreuve, mais la manière loyale dont je vous ai parlé, les
choses que je vous ai dites auraient dû provoquer, sinon votre entière
confiance en moi, du moins le commencement de cette confiance.
--Oui, je sais que depuis hier toutes vos démarches ont été loyales,
toutes vos actions franches; vous voyez que je vous rends justice.
--Pas assez encore, Excellence; vous me jugez avec vos connaissances
acquises au point de vue de la vie civilisée et non à celui du désert;
donc, vous commettez, malgré vous, de graves erreurs; permettez-moi
de vous faire une simple observation, qui, je le crois, vous semblera
juste.
--Parlez.
--Nous sommes à cinquante lieues au moins de la ville la plus
prochaine, à quelques lieues seulement d'Indiens ennemis qui nous
guettent et n'attendent qu'une occasion pour nous assaillir.
--C'est vrai, murmura le marquis tout pensif.
--Bien, vous me comprenez, Excellence; maintenant, supposons que je
sois un traître.
--Je n'ai pas dit cela.
--Pas positivement, c'est vrai; mais vous m'avez donné à entendre que
je pouvais en être un. Eh bien! Je l'admets pour un instant: rien ne
me serait plus facile que de vous abandonner à vous-même ici où nous
sommes; de partir avec mes soldats, et, croyez-le, Excellence, vous
seriez aussi irrémissiblement perdu que si je vous livrais demain ou un
autre jour aux Indiens; car il vous serait matériellement impossible de
retourner aux habitations et d'échapper au moindre des mille dangers
qui vous enveloppent et dont, sans vous en douter, vous formez le
centre.»
Le marquis pâlit et laissa tomber avec découragement sa tête sur la
poitrine; la logique du raisonnement du capitão l'avait frappé en plein
cœur, en lui prouvant son impuissance et la grandeur du dévouement de
cet homme qu'il accusait, et qui faisait si noblement le sacrifice de
sa vie pour le servir.
Il lui tendit la main et, s'inclinant devant lui:
«Pardonnez-moi mes injustes soupçons, don Diogo, lui dit-il, mes doutes
sont dissipés pour toujours; j'ai foi en vous, agissez à votre guise,
sans même me consulter, si vous le jugez nécessaire; je vous jure, sur
ma parole d'h
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