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Le roman de la rose - Tome IV

by de Lorris Guillaume · French · Gutenberg #44713 · 521,565 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le roman de la rose - Tome IV
    
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Title: Le roman de la rose - Tome IV

Author: de Lorris Guillaume
        de Meun Jean


        
Release date: January 19, 2014 [eBook #44713]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/44713

Credits: Produced by Madeleine Fournier & Marc D'Hooghe


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LA ROSE - TOME IV ***
LE ROMAN

DE LA ROSE

PAR

GUILLAUME DE LORRIS

ET

JEAN DE MEUNG

_Édition accompagnée d'une traduction en vers_

Précédée d'une Introduction, Notices historiques

et critiques;

Suivie de Notes et d'un Glossaire

PAR

PIERRE MARTEAU

TOME IV


ORLÉANS

1879



[p. 002]
LE ROMAN DE LA ROSE




    XCI


    Comment Nature la subtille                        16553
    Forge toujours ou filz ou fille,
    Affin que l'humaine lignye
    Par son deffaut ne faille mye.


    Et quant ce serement fait orent,
    Si que tuit entendre le porent,
    Nature, qui pensoit des choses
    Qui sunt desouz le ciel encloses,
    Dedens sa forge entrée estoit,
    Où toute s'entente metoit
    A forgier singulières pieces
    Por continuer les espieces:
    Car les pieces tant les fet vivre,
    Que Mort ne les puet aconsivre[1],               Voir la note.
    [Jà tant ne saura corre après;
    Car Nature tant li va près,
    Que quant la Mort o sa maçuë
    Des pieces singulieres tuë
    Ceus qu'el trueve à soi redevables,
    (Qu'il i en a de corrumpables
    Qui ne doutent la Mort néant,
    Et toutevois vont dechéant,



    [p. 003]
    LE ROMAN DE LA ROSE




    XCI


    Comment Nature habilement                         16753
    Fille ou fils forge constamment,
    De crainte que l'humaine engeance
    Ne faille par sa négligence.


    Or comme ce serment fut fait,
    Que tous ouïrent clair et net,
    Nature, qui pensait aux choses
    Qui sont dessous le ciel encloses,
    Dedans sa forge se rendait
    Où sa cure toute mettait
    Une à une à forger les pièces
    Pour continuer les espèces;
    Car les pièces parfait si bien
    Que Mort contre elles ne peut rien[1].
    [En vain sa course elle accélère,
    Nature de si près la serre,
    Que si de sa masse la Mort
    Quelques pièces détruit d'abord
    Qu'elle trouve à soi redevables
    (Car il en est de corrompables
    Qui la Mort ne redoutent pas,
    Et toutefois vont pas à pas

    [p. 004]
    Et s'usent en tens et porrissent,                 16575
    Dont autres choses se norrissent);
    Quant toutes les cuide estreper,
    Nes puet ensemble conceper[2]:
    Que quant l'une par-deçà hape,
    L'autre par-delà li eschape.
    Car quant ele a tué le pere,
    Remaint-il fiz ou fille ou mere,
    Qui s'enfuient devant la Mort,
    Quant il voient celi jà mort.
    Puis reconvient iceus morir,
    Jà si bien ne sauront corir;
    N'i vaut médecines, ne veus.
    Donc saillent nieces et neveus
    Qui fuient, por eus deporter,
    Tant cum piez les puéent porter;
    Dont l'ung s'enfuit à la karole,
    L'autre au monstier, l'autre à l'escole,
    Li autre à lor marchéandises,
    Li autre as ars qu'il ont aprises,
    Li autre à lor autres deliz
    De vins, de viandes, de liz:
    Li autre, por plus tost foïr,
    Que Mort ne les face enfoïr,
    S'en montent sor lor grans destriers
    A tout lor sororés estriers.
    L'autre met en ung fust sa vie,
    Et s'enfuit par mer à navie,
    Et maine au regart des estoiles
    Ses nefz, ses avirons, ses voiles:
    L'autre, qui par veu s'umilie,
    Prent ung mentel d'ypocrisie,
    Dont en fuiant son penser cuevre,
    Tant qu'il apert dehors par uevre.

    [p. 005]
    S'usant, et par le temps pourrissent              16775
    Dont autres choses se nourrissent),
    Quand les croit toutes extirper
    Ne les peut ensemble attraper[2],
    Si bien que si l'une elle hape
    A droite, à gauche l'autre échappe.
    Car si le père elle détruit,
    Devant la Mort soudain s'enfuit
    Le fils ou la fille ou la mère
    Lorsque mort ils ont vu le père.
    Puis à leur tour devront mourir;
    En vain les verra-t-on courir,
    Rien n'y fait, vœux ni médecines.
    Lors donc nièces, neveux, cousines
    De fuir pour vivre et l'éviter,
    Tant que pieds les peuvent porter,
    Dont l'un s'enfuit à la karole,
    L'autre à l'église ou bien l'école,
    L'autre, selon ses appétits,
    Aux arts qu'il a jadis appris,
    Aux plaisirs, à sa marchandise,
    La luxure ou la gourmandise.
    D'autres sur leurs grands destriers
    Et sur leurs dorés étriers
    Montent, croyant ainsi plus vite
    De Mort éviter la poursuite;
    Sur un ais l'autre se blottit,
    En naviguant la mer franchit,
    Et mène à l'aspect des étoiles
    Sa nef, ses avirons, ses voiles.
    L'autre par vœux s'humiliant,
    D'hypocrisie un manteau prend
    Où tous ses pensers se tapissent
    Tant que ses actes le trahissent.

    [p. 006]
    Ainsinc fuient tuit cil qui vivent,               16609
    Qui volentiers la Mort eschivent.
      Mort qui de noir le vis a taint,
    Cort après tant que les ataint,
    Si qu'il i a trop fiere chace:
    Cil s'enfuient, et Mort les chace
    Dix ans, ou vingt, trente, ou quarante,
    Cinquante, soixante, septante,
    Voire octante, nonante, cent,
    Lors quanque tient va depeçant;
    Et s'il puéent outre passer,
    Cort-ele après sans soi lasser,
    Tant que les tient en ses liens,
    Maugré tous les phisiciens.
    Et les phisiciens méismes
    Onc nul eschapper n'en véismes,
    Par Hipocras ne Galien[3],
    Tant fussent bon phisicien.
    Rasis, Constantin, Avicenne[4]
    I ont lessiée la couënne:
    Et cels qui ne puent tant corre,
    Nes respuet riens de mort rescorre.
    Ainsinc Mort qui jà n'iert saoule,
    Glotement les pieces engoule:
    Tant les sieut par mer et par terre,
    Qu'en la fin toutes les enserre.
    Mès nes puet ensemble tenir
    Si qu'el ne puet à chief venir
    Des especes du tout destruire,
    Tant sevent bien les pieces fuire:
    Car s'il n'en demoroit fors une,
    Si vivroit la forme commune,
    Et par le Fenis bien le semble,
    Qu'il n'en puet estre deus ensemble.

    [p. 007]
    Ainsi vont tretous les humains                    16809
    Fuyant la Mort par cent chemins.
      Mort qui de noir se teint la face
    Les suit et leur donne la chasse
    Jusqu'à ce que les ait atteints,
    Car Mort pourchasse les humains
    Dix ans ou vingt, trente ou quarante,
    Cinquante, ou soixante, ou septante,
    Voire octante, nonante ou cent,
    Et s'en va tous les dépeçant;
    Et si quelques-uns elle en passe,
    Vite revient et ne se lasse
    Tant que les tienne en ses liens,
    Malgré tous les chirurgiens.
    Les médecins même ont beau faire,
    Nul ne peut à Mort se soustraire
    Par Hypocrate ou Gallien[3],
    Qui pourtant s'y connaissaient bien.
    Razis, Constantin, Avicène[4]
    Y ont tretous laissé leur couenne.
    Rien ne sert, hélas! de courir;
    Personne ne peut la Mort fuir.
    Ainsi Mort, qui n'est oncques soûle,
    Gloutement les pièces engoule
    Tant par terre et mer les poursuit
    Qu'en la fin toutes les saisit.
    Mais chacune si bien l'esquive
    Qu'à nulle heure la Mort n'arrive
    Toutes ensemble à les saisir
    Et d'un coup les anéantir.
    Car encor n'en restât-il qu'une,
    Resterait la forme commune;
    Par le Phénix la preuve en est
    Qui toujours seul vit et renaît.

    [p. 008]
      Tous jors est-il ung seul Fenis,                16643
    Et vit ainçois qu'il soit fenis
    Par cinq cens ans; au darrenier
    Si fait ung feu grant et plenier
    D'espices, et s'i boute et s'art,
    Ainsinc fait de son cors essart.
    Mès por ce que sa forme garde,
    De sa poudre, combien qu'il s'arde,
    Ung autre Fenis en revient,
    Où cil méismes, se Dé vient,
    Que Nature ainsinc resuscite,
    Qui tant à l'espece profite:
    Qu'ele perdroit du tout son estre,
    S'el ne faisoit cestui renestre,
    Si que se Mort Fenis devore,
    Fenis toutevois vis demore.
    S'el en avoit mil devorés,
    Si seroit Fenis demorés.
    C'est Fenis la commune forme,
    Que Nature ès pieces reforme,
    Qui du tout perduë seroit,
    Qui l'autre vivre ne lerroit.
    Ceste maniere néis ont
    Trestoutes les choses qui sont
    Desouz le cercle de la lune,
    Que s'il en puet demorer une,
    S'espece tant en li vivra,
    Que jà Mort ne la consivra.
    Mès Nature douce et piteuse,
    Quant el voit que Mort l'envieuse
    Entre li et corrupcion
    Vuelent metre à destruccion
    Quanqu'el trueve dedens sa forge,
    Tous jors martele, tous jors forge,

    [p. 009]
      Il n'est qu'un seul Phénix sur terre            16843
    Qui jusqu'à son heure dernière
    Vit cinq cents ans. En dernier lieu,
    Il fait d'épices un grand feu
    Et s'y jette, sans plus attendre,
    Pour réduire son corps en cendre;
    Mais l'espèce ne périt pas.
    De sa cendre, après son trépas,
    Un autre Phénix prend naissance,
    Ou le même, par l'ordonnance
    De Dieu; Nature ainsi refait
    L'espèce que Mort menaçait.
    Phénix, c'est la commune forme
    Que Nature toujours reforme
    Et qui bientôt disparaîtrait
    Si vif un autre ne restait.
    L'espèce perdrait tout son être
    S'elle ne le faisait renaître,
    Si bien que quand Phénix est mort,
    Phénix vivant demeure encor.
    Mille la Mort dévorât-elle,
    L'espèce est toujours éternelle.
    Ce privilége de même ont
    Tretoutes les choses qui sont
    Dessous le cercle de la lune;
    Pourvu que seule en demeure une,
    L'espèce se perpétûra,
    Et jamais Mort ne l'éteindra.
    Mais Nature douce et piteuse,
    Quand elle voit Mort l'envieuse,
    Qu'accompagne corruption,
    Vouloir mettre à destruction
    Les pièces qu'elle a dans sa forge,
    Alors elle martelle et forge

    [p. 010]
    Tous jors ses pieces renovele,                    16677
    Par generacion novele.
    Quant autre conseil n'i puet metre,
    Si taille emprainte de tel letre,
    Qu'el lor donne formes veroies
    En coinz de diverses monnoies,
    Dont Art faisoit ses exemplaires,
    Qui ne fait pas choses si voires.
    Mès par moult ententive cure,
    A genouz est devant Nature,
    Si prie et requiert, et demande,
    Comme mendians et truande,
    Povre de science et de force,
    Qui d'ensivre-la moult s'efforce,
    Que Nature li voille aprendre
    Comment ele puisse comprendre,
    Par son engin en ses figures,
    Proprement toutes créatures.
    Si garde comment Nature euvre,
    Car moult vodroit faire autel euvre,
    Et la contrefait comme singes;
    Mès tant est son sens nus et linges,
    Qu'il ne puet faire choses vives,
    Jà si ne sembleront naïves.
    Car Art, combien qu'ele se paine
    Par grant estuide et par grant paine,
    De faire choses quiex qu'el soient,
    Quiexque figures qu'eles aient,
    Paingne, taingne, forge, ou entaille
    Chevaliers armés en bataille,
    Sor biaus destriers trestous couvers
    D'armes yndes, jaunes, ou vers,
    Ou d'autres colors piolés,
    Se plus piolés les volés;

    [p. 011]
    Toujours sans interruption                        16877
    Nouvelle génération.
    Ne pouvant du reste mieux faire,
    En son empreinte elle les serre,
    Comme en ses coins le monnayeur,
    Et leur donne forme et couleur
    Propres, dont Art fait ses modèles
    Qui ne fait pas choses si belles.
    Car toujours, comme mendiant
    Devant Nature suppliant,
    De l'imiter moult il s'efforce,
    Ignorant qu'il est et sans force,
    Toujours, avec un soin jaloux,
    L'implore et prie à deux genoux
    Qu'elle lui veuille bien apprendre
    Ses secrets et faire comprendre,
    Pour reproduire en ses travaux
    Les objets qu'elle a faits si beaux.
    Il regarde comme elle opère,
    Car il voudrait telle œuvre faire,
    Mais en singe la contrefait.
    Tant simple et faible et vain il est
    Qu'il ne peut faire créature
    Vivante à l'égal de Nature.
    Car l'Art en un travail sans fin
    Se peine et s'étudie en vain
    A faire mainte et mainte chose,
    Quelque figure qu'il compose.
    Sur beaux destriers tout couverts
    D'ornements bleus, jaunes ou verts,
    Chevaliers armés en bataille
    Qu'il peigne, teigne, forge ou taille,
    Ou de tous sens bariolés
    Si plus colorés les voulez:

    [p. 012]
    Biaus oisillons en vers boissons,                 16711
    De toutes iauës les poissons;
    Et toutes les bestes sauvages
    Qui pasturent par ces boscages;
    Toutes herbes, toutes floretes,
    Que valetons et puceletes[5]
    Vont en printens ès bois coillir,
    Que florir voient et foillir;
    Oisiaus privés, bestes domesches,
    Baceleries, dances, tresches
    De beles dames bien parées,
    Bien portretes, bien figurées,
    Soit en metal, en fust, en cire,
    Soit en quelconque autre matire,
    Soit en tables, ou en parois,
    Tenans biaus bachelers as dois,
    Bien figurés et bien portrais;
    Jà por figure ne por trais
    Ne les fera par eus aler,
    Vivre, movoir, sentir, parler.
      Ou d'alquemie tant aprengne,
    Que tous metauz en color taingne,
    Qu'el se porroit ainçois tuer,
    Que les especes remuer,
    Se tant ne fait qu'el les ramaine
    A lor nature premeraine.
    Euvre tant cum ele vivra,
    Jà Nature n'aconsivra:
    Et se tant se voloit pener
    Qu'el les i séust ramener,
    Si li faudroit, espoir, science
    De venir à cele atrempance,
    Quant el feroit son elixir,
    Dont la forme devroit issir,

    [p. 013]
    Herbes verdoyantes, fleurettes                    16911
    Que varlets et que pucelettes[5]
    Vont au printemps ès-bois cueillir
    Quand elles viennent à fleurir:
    Oiseaux et bêtes domestiques,
    Jeux et plaisirs, danses rustiques,
    Beaux oiselets en verts buissons,
    En l'onde pure vifs poissons
    Et toutes les bêtes sauvages
    Qui pâturent par les bocages:
    Ou jouvenceaux beaux et courtois
    Et gracieux, tenant aux doigts
    Gentilles dames bien parées,
    Bien pourtraites, bien figurées:
    A nos yeux en vain, trait pour trait,
    Sur table ou mur il les pourtrait
    En métal, en bois, cire ou pierre,
    Soit même en toute autre matière;
    Il ne les fait d'eux-même aller,
    Vivre, mouvoir, sentir, parler.
      Qu'il apprenne tant d'alchimie
    Que tous métaux colore, allie,
    Il se pourrait avant tuer
    Que les espèces transmuer.
    S'il ne fait tant qu'il les ramène
    A leur nature primeraine,
    Qu'il travaille tant qu'il vivra,
    Jamais Nature il n'atteindra.
    Du reste, pour le pouvoir faire,
    Pour dans leur pureté première
    Ces métaux divers ramener,
    Il faudrait d'abord deviner
    Des proportions la science
    Pour obtenir la tempérance,

    [p. 014]
    Qui devise entr'eus lor sustances                 16745
    Par especiaus differences,
    Si cum il pert au defenir,
    Qui bien en set à chief venir.
    Neporquant c'est chose notable,
    Alquemie est ars véritable:
    Qui sagement en ovreroit,
    Grans merveilles i troveroit.
    Car comment qu'il aut des espieces,
    Au mains les singulieres pieces
    Qu'en sensibles euvres sunt mises,
    Sunt muables en tant de guises,
    Qu'el puéent lor compleccions,
    Par diverses digestions,
    Si changier entr'eus, que cis changes
    Les met souz especes estranges,
    Et leur tolt l'espece premiere.
    Ne voit-l'en comment de fogiere
    Font cil et cendre et voirre nestre,
    Qui de voirrerie sunt mestre,
    Par depuracion legiere?
    Si n'est pas li voirre fogiere,
    Ne fogiere ne rest pas voirre.
    Et quant espar vient en tonnoire,
    Si repuet-l'en sovent véoir
    Des vapeurs les pierres chéoir,
    Qui ne monterent mie pierres?
    Ce puet savoir li cognoissierres
    De la cause qui tel matire
    A ceste estrange espèce tire.
    Ci sunt especes très-changiées,
    Ou les pieces d'aus estrangiées
    Et en sustance, et en figure;
    Ceus par Art, ceste par Nature.

    [p. 015]
    Quand il fera son elixir,                         16945
    Dont le métal pur doit jaillir,
    Qui désagrége les substances
    Par spéciales différences,
    Comme à la fin bien il paraît
    A qui le mieux opérer sait.
    Et pourtant c'est chose notable,
    Alchimie est art véritable;
    Qui sagement l'étudierait
    Grand' merveilles y trouverait.
    Donc, quelles que soient les espèces,
    Isolément prises, les pièces
    Dont tous les corps sont composés
    Dans la Nature déposés,
    S'elles sont de nos sens palpables,
    En tant de façons sont muables,
    Qu'elles peuvent leurs unions,
    Par maintes transformations,
    Changer entre elles, et ces pièces
    Deviennent nouvelles espèces
    Perdant leur primitif aspect.
    Voyez du reste ce que fait
    Le verrier. De simple fougère,
    De la cendre il tire du verre
    Par légère épuration;
    Verre pourtant n'est pas buisson,
    Pas plus que fougère n'est verre.
    Et quand d'un éclair le tonnerre
    Éclate, souvent on peut voir
    Les pierres des nuages choir
    Qui pourtant ne sont pas de pierre.
    La cause qui telle matière
    Engendre aux nuages volants
    Seuls peuvent dire les savants.

    [p. 016]
    Ainsinc porroit des metaus faire                  16779
    Qui bien en sauroit à chief traire,
    Et tolir as ors lor ordure,
    Et metre-les en forme pure
    Par lor complexions voisines,
    L'une vers l'autre assés enclines;
    Qu'il sunt tretuit d'une matire,
    Comment que Nature les tire;
    Car tuit par diverses manieres,
    Dedens les terrestres minieres,
    De soufre et de vif-argent nessent,
    Si cum li livres le confessent.
    Qui se sauroit donc soutillier
    As esperiz apparillier,
    Si que force d'entrer éussent,
    Et que voler ne s'en péussent,
    Quant il dedens les cors entrassent,
    Mès que bien purgiés les trovassent,
    Et fust li sofres sans ardure,
    Por blanche ou por rouge tainture,
    Son voloir des metaus auroit
    Qui ainsinc faire le sauroit.
    Car d'argent vif fin or font nestre
    Cil qui d'alquemie sunt mestre;
    Et pois et color li ajoustent
    Par choses qui gaires ne coustent.
    Et d'or fin pierres precieuses
    Font-il cleres et aviveuses;
    Et les autres metaus desnuent
    De lor formes, si qu'il les muent

    [p. 017]
    Ce sont espèces très-changées                     16979
    Ou bien substances dégagées
    De certains corps, soit par notre art,
    Soit par Nature d'autre part.
      Ainsi pourrait des métaux faire
    Qui des corps les saurait extraire,
    Puis leur ordure aux ors tirer,
    Les réduire et les apurer
    Par affinités régulières
    A divers corps particulières.
    De matière une les ors sont,
    N'importe où Nature les fond.
    Et tous par diverses manières
    Dedans les terrestres minières
    Naissent de soufre et vif argent;
    La science ainsi nous l'apprend.
    Tel donc qui saurait, il me semble,
    Combiner les esprits ensemble
    Et les contraindre à se mêler,
    Sans pouvoir après s'envoler,
    Jusqu'à ce qu'aux corps ils entrassent,
    Pourvu qu'apurés les trouvassent,
    Et, du soufre l'ardeur domptant,
    Les colorer en rouge ou blanc,
    Aurait par telle connaissance
    Tous les métaux en sa puissance.
    Ainsi fin or de vif argent
    Font naître moult subtilement
    Par art, sans plus, nul ne le nie,
    Ceux qui sont maîtres d'alchimie,
    Puis lui donnent poids et couleur
    Par choses de mince valeur,
    Et d'or fin pierres précieuses
    Refont claires et lumineuses;

    [p. 018]
    En fin argent, par medecines                      16809
    Blanches et tresperçans et fines.
    Mès ce ne feroient cil mie
    Qui euvrent de sophisterie;
    Travaillent tant cum il vivront,
    Jà Nature n'aconsivront.

           *       *       *       *       *

    Nature qui tant est soutive,
    Combien qu'ele fust ententive
    A ses euvres que tant amoit,
    Lasse dolente se clamoit
    Et si parfondement ploroit,
    Qu'il n'est cuer qui point d'amor ait,
    Ne de pitié, qui l'esgardast,
    Qui de plorer se retardast:
    Car tel dolor au cuer sentoit
    D'ung fait, dont el se repentoit,
    Que ses euvres voloit lessier,
    Et du tout son penser cessier,
    Mès que tant solement séust
    Que congié de son mestre éust:
    Si l'en voloit aler requerre,
    Tant li destraint li cuers et serre.
    Bien la vous vosisse descrire,
    Mès mi sens n'i porroit soffire,
    Mi sens! qu'ai-ge dit? c'est du mains,
    Non feroit voir nus sens humains,
    Ne par vois vive, ne par notes,
    Et fust Platon ou Aristotes,
    Algus, Euclides, Tholomées[6],
    Qui tant orent de renommées
    D'avoir esté bon escrivain,
    Lor engin seroient si vain,

    [p. 019]
    Puis tous les métaux dépouillant                  17013
    De leurs formes, en vif argent
    Ils les changent par médecines
    Blanches, pénétrantes et fines.
    Ce ne peuvent les faux savants
    Les imposteurs, les charlatans;
    Qu'ils travaillent toute leur vie,
    Ils n'atteindront Nature mie.
      Nature donc se désolait
    Pour ses œuvres que tant aimait,
    Et déployait son industrie
    Pour les conserver à la vie.
    Mais si profondément pleurait
    Que nul cœur aimant ne serait
    Ni piteux, qui voyant la belle
    N'eût voulu pleurer avec elle;
    Car telle peine au cœur sentait
    D'un péché dont se repentait,
    Qu'elle avait perdu tout courage.
    Elle eût laissé là son ouvrage
    Si seulement elle eût pensé
    Que n'en fût son maître offensé.
    Peu s'en faut que ne l'en requière,
    Tant son cœur s'afflige et se serre.
    Volontiers la peindrais céans,
    Mais n'y suffirait tout mon sens.
    Mon sens! qu'ai-je dit? Ni par note
    Ni de vive voix, Aristote
    Ni Platon, ni nul sens humain
    Ne le pourrait, c'est bien certain.
    Algus, Euclide, Ptolémée[6]
    Qui tant avait de renommée
    D'avoir été bon écrivain,
    Déploierait son esprit en vain,

    [p. 020]
    S'il osoient la chose emprendre,                  16841
    Qu'il ne la porroient entendre,
    Ne Pymalion entaillier:
    En vain se porroit travaillier
    Parrasius, voire Apellés[7]
    Que ge moult bon paintre appellés[8],
    Biautés de li jamès descrivre
    Ne porroit, tant éust à vivre;
    Ne Miro, ne Policletus[9],
    Jamès ne sauroient cest us.




    XCII


    Comment le bon paintre Zeuxis
    Fut de contrefaire pensis
    La très-grant beaultè de Nature,
    Et à la paindre mist grant cure.


    Zeuxis néis par son biau paindre[10]
    Ne porroit à tel forme ataindre,
    Qui, por faire l'ymage au temple,
    De cinq puceles prist exemple,
    Les plus beles que l'en pot querre
    Et trover en toute la terre,
    Qui devant li se sont tenuës
    Tout en estant trestoutes nuës,
    Pour soi prendre garde à chascune,
    S'il trovast nul defaut en l'une,
    Ou fust sor cors, ou fust sor membre,
    Si cum Tules le nous remembre
    Où livre de sa Rétorique,
    Qui moult est science autentique.
    Mès ci ne péust-il riens faire
    Zeuxis, tant séust bien portraire,

    [p. 021]
    S'il osait la chose entreprendre,                 17047
    Tous ils n'y sauraient rien entendre,
    Ni Pygmalion la tailler.
    En vain se pourrait travailler
    Parrhasius; et même Appelle[7],
    Que pourtant bon peintre j'appelle[8],
    Tant pût-il vivre, sa beauté
    Ne pourrait peindre en vérité;
    Non plus Miron ni Polyclète[9]
    N'y parviendraient, je le répète.




    XCII


    Comment le bon peintre Zeuxis
    Entreprit d'imiter jadis
    La très-grand' beauté de Nature
    Et mit à la peindre grand' cure.


    Zeuxis, malgré tout son talent[10],
    A la peindre fut impuissant.
    Un jour donc il prit pour modèles
    Cinq jeunes filles les plus belles
    Qu'en tout le monde on pût trouver,
    Pour ses traits au temple graver.
    Elles se sont tretoutes nues
    Tout debout devant lui tenues,
    Afin qu'il pût les observer
    Et voir s'il leur pourrait trouver
    (Ainsi Tulle en sa Rhétorique,
    Qui moult est science authentique,
    Le rapporte), quelque défaut
    Sur les membres, le corps, la peau.
    Mais cependant rien ne put faire
    Zeuxis, si bien sût-il pourtraire

    [p. 022]
    Ne colorer sa portraiture,                        16871
    Tant est de grant biauté Nature,
    Zeuxis, non pas trestuit li mestre
    Que Nature fist onques nestre:
    Car or soit que bien entendissent
    Sa biauté toute, et tuit vosissent
    A tel portraiture muser,
    Ains porroient lor mains user,
    Que si très-grant biauté portraire;
    Nus, fors Diex, ne le porroit faire,
    Et por ce que, se ge poïsse,
    Volentiers au mains l'entendisse,
    Voire escrite la vous éusse,
    Se ge poïsse, ou ge séusse;
    Ge méismes i ai musé,
    Tant que tout mon sens i usé
    Comme fox et outrecuidiés,
    Cent tans plus que vous ne cuidiés.
    Car trop fis grant présumpcion,
    Quant onques mis m'entencion
    A si très-haute euvre achever,
    Qu'ains me poïst le cuer crever,
    Tant trovai noble et de grant pris
    La grant biauté que ge tant pris,
    Que par penser la compréisse
    Por nul travail que g'i méisse,
    Ne que solement en osasse
    Ung mot tinter, tant i pensasse.
    Si sui du penser recréus,
    Por ce m'en sui atant téus;
    Que quant ge plus i ai pensé,
    Tant ert bele que plus n'en sé.
    Car Diex, li biaus outre mesure,
    Quant il biauté mist en Nature,

    [p. 023]
    Et peindre avec habileté,                         17077
    Tant Nature est de grand' beauté.
    Oui, Zeuxis pas plus que nul maître
    Que jamais Nature ait fait naître,
    S'il s'en trouvait un pour l'oser,
    Avant pourrait ses mains user
    Que si très-grand' beauté pourtraire,
    (Nul fors Dieu ne le pourrait faire),
    Quand même il pourrait du penser
    Sa beauté tretoute embrasser.
    Moi-même je n'ai pu, sans feindre,
    Jusqu'à la concevoir atteindre,
    Et Nature vous décrirais
    Si je pouvais ou je savais.
    A cette tâche surhumaine
    J'ai cent fois plus perdu de peine,
    Comme un sot, comme un insensé,
    Que jamais ne l'eussiez pensé;
    Car c'était trop d'outrecuidance
    Que d'avoir conçu l'espérance
    De si très-haute œuvre achever.
    Avant le cœur m'eût pu crever
    Qu'en mon penser même comprisse,
    Pour nulle peine que je prisse,
    La très-grand' beauté que je vis,
    Tant noble était et de grand prix,
    Ni que seulement en osasse
    Un mot tinter, tant y pensasse.
    C'est pourquoi mon esprit vaincu,
    De guerre lasse, enfin s'est tu.
    Plus j'y pensais, tant était belle,
    Plus j'étais impuissant près d'elle;
    Car Dieu, la suprême beauté,
    Quand Nature il eut enfanté,

    [p. 024]
    Il en i fist une fontaine                         16905
    Tous jors corant et tous jors plaine,
    De qui toute biauté desrive;
    Mès nus n'en set ne fons ne rive:
    Por ce n'est droit que conte face
    Ne de son cors, ne de sa face
    Qui tant est avenant et bele,
    Cum flor de lis en mai novele;
    Rose sus rain, ne noif sor branche,
    N'est si vermeille ne si blanche.
    Si devroie-ge comparer,
    Quant ge l'os à riens comparer,
    Puisque sa biauté ne son pris
    Ne puet estre d'omme compris.]
      Quant ele oï ce serement,
    Moult li fu grant alegement
    Du grant duel qu'ele demenoit.
    Por decéue se tenoit,
    Et disoit:

    _Nature._

             Lasse! qu'ai-ge fait?
    Ne me repenti mès de fait
    Qui m'avenist des lors en ça
    Que cist biau monde commença,
    Fors d'une chose solement
    Où j'ai mespris trop malement,
    Dont ge me tiens trop à musarde:
    Et quant ma musardie esgarde,
    Bien est drois que ge m'en repente.
    Lasse fole! lasse dolente!
    Lasse! lasse cent mile fois!
    Où sera mès trovée fois?

    [p. 025]
    En elle fit une fontaine                          17111
    Toujours courante et toujours pleine
    D'où découle toute beauté.
    Et son lit, c'est l'immensité.
    Comment vouloir que conte fasse
    Ni de son corps, ni de sa face,
    Qui plus belle est, je vous le dis,
    Qu'en mai nouvelle fleurs de lys?
    Rose ni neige sur la branche
    N'est si vermeille ni si blanche,
    Et c'est un crime que d'oser
    A Nature chose opposer,
    Sa beauté puisqu'en nulle guise
    Ne peut être d'homme comprise.]
      Quand Nature ouït ce serment,
    Moult lui fut grand allégement
    Du deuil qui l'avait confondue.
    Elle se tenait pour déçue,
    Et disait:

    _Nature._

               Lasse, qu'ai-je fait?
    Céans à l'esprit, en effet,
    Il me revient une méprise,
    Une faute que j'ai commise,
    Il y a bien longtemps déjà,
    Quand ce beau monde commença,
    Et dont j'aurais dû, sans doutance,
    Dès longtemps faire pénitence.
    Oui, j'ai trop, dit-elle, péché,
    Et quand je songe à mon péché,
    Bien juste est que je m'en repente.
    Lasse folle, lasse dolente!

    [p. 026]
    Ai-ge bien ma poine emploiée?                     16935
    Sui-ge bien du sens desvoiée,
    Qui tous jors ai cuidé servir
    Mes amis por gré deservir,
    Et trestout mon travail ai mis
    En essaucier mes anemis?
    Ma debonnaireté m'afole.

    _L'Acteur._

    Lors a mis son prestre à parole,
    Qui celebroit en sa chapele,
    Mès ce n'ert pas messe novele,
    Car tous jors ot fait ce servise
    Dès qu'il fu prestres de l'église.
    Hautement, en leu d'autre messe,
    Devant Nature la déesse,
    Li prestres qui bien s'acordoit
    En audience recordoit
    Les figures représentables
    De toutes choses corrumpables
    Qu'il ot escrites en son livre,
    Si cum Nature les li livre.




    XCIII


    Comment Nature la déesse
    A son bon prestre se confesse,
    Qui moult doulcement luy enhorte
    Que de plus plourer se déporte.


    Genius, dist-ele, biau prestre
    Qui des leus estes diex et mestre,

    [p. 027]
    Lasse, lasse cent mille fois.                     17141
    De moi, c'en est fait, je le vois!
    Ai-je bien ma peine employée
    Et me suis-je assez dévoyée.
    Moi qui tout mon travail ai mis
    A exhausser mes ennemis,
    Croyant gagner, en récompense,
    De mes amis los et fiance?
    Victime suis de ma bonté.

    _L'Auteur._

    Lors à son prêtre a tout conté
    Officiant en sa chapelle;
    Mais ce n'était messe nouvelle,
    Car même service il faisait
    Depuis qu'en son église était.
    Hautement, au lieu d'autre messe,
    Devant Nature la déesse,
    Le prêtre, qui tout connaissait,
    En audience rappelait
    Les figures représentables
    De toutes choses corrompables,
    Comme Nature lui livrait,
    Et qu'en son livre il écrivait.




    XCIII


    Comment Nature la déesse
    A son bon prêtre se confesse,
    Qui l'exhorte moult doucement
    De sécher ses pleurs à l'instant.

    Génius, dit-elle, beau prêtre,
    De toutes créatures maître,

    [p. 028]
    Et selonc lor propriétés                          16961
    Toutes en euvre les metés,
    Et bien achevés la besoingne,
    Si cum à chascun li besoingne,
    D'une folie que j'ai faite,
    Dont ge ne me sui pas retraite,
    Mès repentance moult m'apresse,
    A vous m'en vuel faire confesse.

    _Genius._

    Ma dame, du monde roïne,
    Cui toute riens mondaine encline,
    S'il est riens qui vous griefve, en tant
    Que vous en ailliés repentant,
    Ou que néis vous plaise à dire,
    De quelconques soit la matire,
    Soit d'esjoïr, ou de doloir,
    Bien m'en poés vostre voloir
    Confesser trestout par lesir,
    Et ge tout à vostre plesir,
    Fet Genius, metre y vorrai
    Tout le conseil que ge porrai,
    Et celerai bien vostre affaire,
    Se c'est chose qui face à taire.
    Et se mestier avés d'assoldre,
    Ce ne vous doi-ge mie toldre,
    Mais lessiés ester vostre plor.

    _Nature._

    Certes, fet-ele, se ge plor,
    Biaus Genius, n'est pas merveille.

    _Genius._

    Dame, toutevois vous conseille

    [p. 029]
    Qui selon leurs propriétés                        17169
    Toutes en œuvre les mettez
    Et leur besogne achevez toute
    Lorsque suivent la droite route,
    Le remords me vient oppresser
    Et me veux à vous confesser
    D'une faute que j'ai commise
    Et qui ne me fut pas remise.

    _Génius._

    Reine du monde, il lui répond,
    Devant qui tout courbe le front,
    Si quelque chose vous tourmente
    Et dont votre cœur se repente,
    En moi vous pouvez vous fier;
    Ou s'il vous plaît me confier
    Quoi que ce soit, plaisir ou peine
    Vous pouvez, ma très-douce reine
    Vous confesser tout à loisir,
    Et moi, tout à votre plaisir,
    Je célerai bien votre affaire
    Si c'est chose qu'il faille taire,
    Fait Génius, et je ferai
    Pour vous tout ce que je pourrai
    S'il est besoin de vous absoudre,
    Je suis tout prêt à m'y résoudre,
    Mais avant tout ne pleurez plus

    _Nature._

    Las! dit-elle, beau Génius,
    Si je pleure, n'est pas merveille.

    _Génius._

    Dame, pourtant je vous conseille

    [p. 030]
    Que vous voilliez ce plor lessier,                16989
    Se bien vous volés confessier,
    Et bien entendre à la matire
    Que vous m'avés empris à dire:
    Car grans est, ce croi, li outrages,
    Que bien sai que nobles corages
    Ne s'esmuet pas de poi de chose:
    S'est moult fox qui trobler vous ose.
    Mès sans faille il est voir que fame
    Legierement d'ire s'enflame[11].                Voir la note
    [Virgiles méismes tesmoingne,
    Qui moult congnut de lor besoingne,
    Que jà fame n'iert tant estable,
    Qu'el ne soit diverse et muable,
    Et si rest trop ireuse beste.
    Salemon dist qu'onc ne fut teste
    Sor teste de serpent crueuse,
    Ne riens de fame plus ireuse;
    N'onc riens, ce dist, n'ot tant malice.
    Briefment, en fame a tant de vice,
    Que nus ne puet ses meurs pervers
    Conter par rimes, ne par vers:
    Et si dist Titus-Livius
    Qui bien congnut quex sunt li us
    Des fames, et quex les manieres,
    Que vers lor meurs nules prieres
    Ne valent tant comme blandices,
    Tant sunt decevables et nices,
    Et de flechissable nature.
    Si redist aillors l'Escriture
    Que de tout le femenin vice,
    Li fondement est avarice.
      Et quiconques dit à sa fame
    Ses secrez, il en fait sa dame.

    [p. 031]
    D'abord de vos larmes cesser,                     17197
    Et si voulez vous confesser,
    Exposez-moi donc tire à tire
    Tout ce que vous avez à dire.
    Grande est, je crois, votre douleur,
    Car bien sais-je que noble cœur
    Ne s'émeut pas de peu de chose.
    Bien fol est qui troubler vous ose.
    Avouons-le, femme pourtant
    S'emporte bien légèrement[11].
    [A Virgile je m'en réfère
    Qui moult connut leur caractère:
    Cœur de femme, dit-il, est changeant,
    Capricieux et inconstant.
    Femme est trop irascible bête;
    Et Salomon dit que sa tête
    Est pis que tête de serpent,
    Et qu'il n'est rien de plus méchant;
    Rien, dit-il, n'eut tant de malice;
    Bref, en la femme est tant de vice,
    Que nul ne peut ses us pervers
    Conter par rimes ni par vers.
    Tite-Live, qui leurs manières
    Savait et leurs mœurs tout entières,
    Dit que, pour les séduire, rien
    Ne réussit oncques si bien
    Que propos flatteurs et que fables,
    Tant frivoles et décevables
    Et tant fragiles sont leurs cœurs.
    Et l'Écriture ajoute ailleurs
    Que de tout le féminin vice
    Le fondement c'est l'avarice.
      Et quiconque à sa femme dit
    Ses secrets, dès lors s'asservit.

    [p. 032]
    Nus homs qui soit de mere nés,                    17023
    S'il n'est yvres ou forsenés,
    Ne doit à fame réveler
    Nule riens qui face à celer,
    Se d'autrui ne le vuet oïr.
    Miex vaudroit du païs foïr,
    Que dire à fame chose à taire,
    Tant soit loial ne débonnaire;
    Ne jà nul fait secré ne face,
    S'il voit fame venir en place:
    Car s'il i a peril de cors,
    El le dira, bien le recors,
    Combien que longuement atende;
    Et se nus riens ne l'en demande,
    Le dira-ele vraiement,
    Sans estrange amonestement:
    Por nule riens ne s'en teroit,
    A son avis morte seroit,
    Se ne li sailloit de la bouche,
    S'il i a peril ou reprouche.
    Et cil qui dit le li aura,
    S'il est tex, puis qu'el le saura,
    Qu'il l'ose après ferir ne batre,
    Une fois, non pas trois ne quatre,
    Jà si-tost ne la touchera,
    Cum ele li reprouchera,
    Mais ce sera tout en apert.
    Qui se fie en fame, il se pert,
    Et li las qui en li se fie,
    Savés-vous qu'il fait? il se lie
    Les mains, et se cope la geule[12]:
    Car s'il une fois toute seule
    Ose jamès vers li grocier,
    Ne chastoier, ne corrocier,

    [p. 033]
    Car aucun homme né de mère,                       17231
    S'il n'est ivre ou de sens n'a guère,
    Ne doit à femme révéler
    Nulle chose bonne à celer,
    S'il ne veut pas qu'elle soit sue,
    Tant soit sa loyauté connue.
    Mieux lui vaudrait le pays fuir
    Qu'à femme un secret découvrir;
    Que rien de secret il ne fasse
    Non plus, si vient femme en la place,
    Car en allât-il de ses jours,
    Elle ne se taira toujours
    Combien que longuement attende.
    Pas n'est besoin qu'on lui demande,
    Bien le dira-t-elle vraiment,
    Sans qu'on la prie, un beau moment.
    Pour rien au monde nulle femme
    Ne se tairait, non, sur mon âme;
    A son avis, morte serait,
    Si de la bouche son secret
    Ne lui sortait, dût-elle même
    Se jeter en péril extrême.
    Et celui qui livré l'aura,
    Une fois qu'elle le saura,
    S'il l'ose après férir ou battre
    Une fois, non pas trois ni quatre,
    Aussitôt qu'il la touchera,
    Lors elle lui reprochera
    Ouvertement à voix jolie;
    Car l'homme en femme qui se fie
    Se perd, et le malheureux, las!
    Savez-vous ce qu'il fait? les bras
    Il se lie et se clot la gueule[12],
    Car rien qu'une fois, une seule,

    [p. 034]
    Il met en tel peril sa vie.                       17057
    S'il a du fait mort deservie,
    Que par le col le fera pendre,
    Se li juge le puéent prendre;
    Ou murdrir par amis privés,
    Tant est à mal port arrivés.




    XCIV


    Cy dit, à mon intention[13],
    La meilleure introduction
    Que l'en peut aux hommes apprendre.
    Pour eulx bien garder et deffendre
    Que nulles femmes leurs maistresse;
    Ne soyent, quant sont jangleresses.


    Mès li fox, quant au soir se couche,
    Et gist lez sa fame en sa couche
    Où reposer ne puet ou n'ose,
    Qu'il a fait espoir quelque chose,
    Ou vuet par aventure faire
    Quelque murdre ou quelque contraire
    Dont il craint la mort recevoir,
    Se l'en le puet aparcevoir,
    Et se torne, plaint et sopire,
    Et sa fame vers soi le tire,
    Qui bien voit qu'il est à mesese,
    Si l'aplaingne et acole et bese,
    Et le couche entre ses mameles.

    _La Femme qui parle à son Mary._

    Sire, dist-ele, quex noveles?

    [p. 035]
    Si jamais il l'ose gronder,                       17265
    La châtier, la gourmander,
    Il risque fort son existence,
    Car s'il mérite la potence,
    Au juge elle le livrera,
    Haut et court pendre le fera,
    Ou par amis privés occire,
    Tant il prend des chemins le pire.




    XCIV


    Ci dit, à mon intention[13],
    La meilleure introduction
    Que l'on puisse aux hommes apprendre,
    Pour les garder et les défendre
    De fourbe maîtresse choisir
    Qui les puisse vendre et trahir.


    Mais quand le fol au soir se couche,
    Près de sa femme, dans sa couche,
    Où ne peut ni n'ose dormir
    (Car peut-être il vient d'accomplir
    Quelque méfait ou se dispose
    A quelque meurtre ou male chose,
    Dont il craint la mort recevoir
    Si l'on vient à l'apercevoir),
    Et se tourne et plaint et soupire.
    Lors vers soi sa femme l'attire,
    Qui bien voit qu'il a du chagrin,
    L'accole et le baise et le plaint,
    Et le couche entre ses mamelles.

    _La femme qui parle à son mari._

    Sire, lui dit, quelles nouvelles?

    [p. 036]
    Qui vous fait ainsinc sospirer,                   17083
    Et tressaillir et revirer?
    Nous sommes or privéement
    Ici nous dui tant solement
    Les personnes de tout le monde,
    Vous li premiers, ge la seconde,
    Qui miex nous devons entr'amer
    De cuer loial fin sans amer;
    Et de ma main, bien m'en remembre,
    Ai fermé l'uis de nostre chambre,
    Et les parois, dont miex les proise,
    Sunt espesses demie toise,
    Et si haut resunt li chevron,
    Que tuit séurs estre devon;
    Et si sommes loing des fenestres,
    Dont moult est plus séurs li estres
    Quant à nos secrez descovrir:
    Si ne les a pooir d'ovrir,
    Sans despecier, nus hons vivant
    Ne plus que puet faire li vent.
    Briefment cis leus n'a point d'oïe,
    Vostre vois ne puet estre oïe
    Fors que de moi tant solement;
    Por ce vous pri piteusement
    Par amor, que tant vous fiés
    En moi, que vous le me diés.

    _Le Mary._

    Dame, dist-il, se Dieu me voie,
    Por nule riens ne le diroie,
    Car ce n'est mie chose à dire.

    [p. 037]
    Qui vous fait ainsi soupirer                      17293
    Et tressaillir et revirer?
    Ne sommes-nous de tout le monde,
    Vous le premier, moi la seconde,
    Qui mieux nous devons entr'aimer
    De loyal cœur sans rien d'amer?
    Céans nous sommes, il me semble,
    Tous deux tant seulement ensemble,
    Et j'ai fermé, bien m'en souvient,
    Tous les huis de ma propre main;
    Épaisse d'une demi-toise,
    La muraille n'est pas sournoise,
    Et tant hauts je vois les chevrons,
    Qu'être tranquilles nous devons.
    Des fenêtres si loin nous sommes,
    A l'abri du regard des hommes,
    Que vous pouvez tout à loisir
    Votre secret me découvrir.
    N'ayez crainte qu'on nous entende;
    Sans bruit, à moins qu'il ne pourfende
    Ces gros murs, nul homme vivant
    Ne peut faire plus que le vent.
    Bref, ce lieu-ci n'a point d'ouïe;
    Votre voix ne peut être ouïe,
    Sinon de moi tant seulement.
    Aussi vous prié-je humblement,
    Par notre amour, d'avoir, beau sire,
    En moi fiance et tout me dire.

    _Le Mari._

    Dame, dit-il, par Dieu, jamais
    Pour rien je ne vous le dirais;
    Ce n'est pas une chose à dire.

    [p. 038]
    _La Femme._

    Avoi, dist-ele, biau douz Sire!                   17112
    M'avés-vous donc soupeçonneuse,
    Qui sui vostre loial espeuse?
    Quant par mariage assemblasmes,
    Jhesu-Crist, que pas ne trovasmes
    De sa grace aver ne eschar,
    Nous fist deus estre en une char;
    Et quant nous n'avons char fors une,
    Par le droit de la loi commune,
    N'il ne puet en une char estre
    Fors que uns cuers à la senestre:
    Tuit ung sunt donques li cuers nostre,
    Le mien avés, et ge le vostre:
    Riens ne puet donc où vostre avoir,
    Que li miens ne doie savoir.
    Por ce vous pri que le me dites,
    Par guerredon et par merites;
    Car jamès joie où cuer n'aurai
    Jusqu'à tant que ge le saurai;
    Et se dire nel' me volés,
    Ge vois bien que vous me bolés;
    Si sai de quel cuer vous m'amés,
    Qui douce amie me clamés,
    Douce seur et douce compaingne.
    A cui parés-vous tel chataingne?
    Certes se nel' me gehissiés,
    Bien pert que vous me traïssiés;
    Car tant me sui en vous fiée,
    Puis que m'éustes affiée,
    Que dit vous ai toutes les choses
    Que j'oi dedans mon cuer encloses.

    [p. 039]
    _La Femme._

    Hélas, dit-elle, beau doux sire,                  17324
    De votre femme en vil époux
    La loyauté soupçonnez-vous?
    Quand tous deux nous nous mariâmes,
    Jésus-Christ qu'envers nous trouvâmes
    De sa grâce si généreux,
    Nous fit être en une chair deux,
    Et puisque chair nous n'avons qu'une
    Par le droit de la loi commune,
    Nos deux cœurs, soyez-en certain,
    Doivent battre en un même sein;
    Tout un nos cœurs sont l'un et l'autre,
    Le mien avez et moi le vôtre.
    Rien ne peut donc le vôtre avoir
    Que le mien ne doive savoir.
    Dites-le moi, je vous en prie,
    Par amour et sans tromperie,
    Car jamais joie au cœur n'aurai
    Jusqu'à tant que je le saurai.
    Si vous refusez de le dire,
    C'est qu'alors vous me trompez, sire.
    Je sais de quel cœur vous m'aimez,
    Vous qui douce sœur me nommez,
    Douce compagne et douce amie.
    Or tels marrons ne cuisent mie
    Pour moi. Car si vous vous cachez,
    C'est qu'à me trahir vous cherchez,
    Moi qui vous dis tretoutes choses
    Pourtant, dedans mon cœur encloses!
    Du jour où nous fûmes unis,
    Tant fiée en vous je me suis,

    [p. 040]
    Si lessai por vous pere et mere,                  17143
    Oncles, neveus, serors et frère,
    Et tous amis et tous parens,
    Si cum il est or aparens.
    Certes moult ai fait mauvès change,
    Quant si vers moi vous truis estrange,
    Que ge plus aim que riens qui vive;
    Et tout ne me vaut une cive,
    Qui cuidiés que tant mespréisse
    Vers vous, que vos secrés déisse:
    C'est chose qui ne porroit estre;
    Par Jhesu-Crist le roi célestre,
    Qui vous doit miex de moi garder?
    Plaise-vous au mains regarder,
    Se de loiauté rien savés,
    La foi que de mon cors avés:
    Ne vous soffist pas bien cis gages,
    En volés-vous meillors hostages?
    Donc sui-ge des autres la pire,
    Se vos secrez ne m'osés dire.
    Ge voi toutes ces autres fames
    Qui sunt de lor hostiez si dames,
    Que lor maris en eus se fient
    Tant que tous lor secrez lor dient.
    Tuit à lor fames se conseillent,
    Quant en lor liz ensemble veillent,
    Et privéement se confessent,
    Si que riens à dire ne lessent;
    Et plus sovent, c'est chose voire,
    Qu'il ne font néis au provoire:
    Par eus-méismes bien le sai,
    Car maintes fois oï les ai;
    Qu'el m'ont tretuit recongnéu
    Quanqu'el ont oï et véu,

    [p. 041]
    Que j'ai laissé pères et mères,                   17355
    Oncles, neveux, et sœurs et frères,
    Tous mes amis, tous mes parents,
    Comme vous le voyez céans.
    J'ai peu gagné certes au change,
    Quand tant vers moi vous trouve étrange
    Vous que j'aime par dessus tout!
    Tout cela ne me vaut un clou,
    De moi tant puisqu'on se méfie
    Qu'un secret on ne me confie.
    Vous avez peur d'être trahi!
    Mais, roi du ciel, bon Jésus-Christ,
    Qui mieux que moi vous doit en garde
    Avoir? que votre cœur regarde,
    Et vous verrez, loyal époux,
    Que mon corps est tretout à vous,
    Et si ne vous suffit ce gage,
    Puis-je trouver meilleur otage?
    Près des autres suis-je si bas,
    Que vos secrets ne sache pas?
    Je vois toutes ces autres femmes,
    Qui si bien sont chez elles dames
    Que les secrets de leurs époux
    Au moins elles connaissent tous.
    Tous à leurs femmes se conseillent,
    Quand en leur lit ensemble veillent,
    Et se confessent privément
    Sans rien se taire aucunement,
    Et mieux, et plus souvent peut-être
    Qu'ils ne le font même à leur prêtre.
    D'elles-mêmes bien je l'apprends,
    Car maintes fois l'une j'entends
    Me raconter en confidence
    Ce qu'elle sait, ce qu'elle pense,

    [p. 042]
    Et tout néis quanqu'eles cuident,                 17177
    Ainsinc se purgent et se vuident.
    Si ne sui-ge pas lor pareille,
    Nule vers moi ne s'apareille,
    Car ge ne sui pas jangleresse,
    Vilotiere, ne tenceresse;
    Ains sui de mon cors prodefame,
    Comment qu'il aut vers Diex de l'ame.
    Jà n'oïstes-vous onques dire
    Que j'aie fait nul avoutire,
    Se li fol qui le vous conterent,
    Par mauvestié nel' controverent.
    Ne m'avés-vous bien esprovée?
    Où m'avés-vous fauce trovée?
      Après, biau Sire, regardés
    Comment vostre foi me gardés.
    Certes, malement mespréistes,
    Quant anel où doi me méistes,
    Et vostre foi me fiançastes:
    Ne sai comment faire l'osastes.
    S'en moi ne vous osés fier,
    Qui vous fist à moi marier?
    Por ce pri que la vostre fois
    Me soit sauve au mains ceste fois,
    Et loiaument vous asséure,
    Et promet et fiance et jure
    Par le benéuré saint Pierre,
    Que ce sera chose souz pierre.
    Certes moult seroie ore fole,
    Se de ma bouche issoit parole
    Dont éussiés honte et damage:
    Honte feroie à mon linage,
    C'onques nul jor ne diffamoi,
    Et tout premierement à moi.

    [p. 043]
    Tout ce qu'elle a pu voir, ouïr,                  17389
    Quand il lui plaît son cœur m'ouvrir.
    Mais point ne suis de ces bavardes,
    Ces hypocrites, ces paillardes;
    Vous n'allez pas me comparer
    A cela, j'ose l'espérer;
    Car de corps je suis prude femme,
    Et Dieu seul peut sonder mon âme.
    Or jamais vous n'avez appris
    Que j'aie adultère commis,
    Ou bien les fous qui le contèrent
    Par méchanceté l'inventèrent.
    M'avez-vous pu fausse trouver
    Quand il vous plut de m'éprouver?
      Et comment votre foi, beau sire,
    M'avez gardé, je vais le dire.
    Quand l'anneau me mîtes au doigt
    Et me promites votre foi,
    Vous étiez menteur et faussaire,
    Ne sais comment l'osâtes faire.
    Si n'osez en moi vous fier,
    Qui vous fit à moi marier?
    Qu'une fois, je vous en conjure,
    Votre foi soit sincère et pure,
    Et je vous jure désormais
    Et loyalement vous promets,
    Au nom du bienheureux saint Pierre,
    Que ce sera chose sous pierre.
    Il serait certe à moi bien sot,
    Si sortait de ma bouche un mot
    Dont vous eussiez honte et dommage.
    Je ferais honte à mon lignage
    Que ne déshonorai jamais,
    Que je sache, et j'en pâtirais,

    [p. 044]
    L'en seult dire, et voirs est sans faille,        17211
    Que trop est fox qui son nez taille,
    Sa face a tous jors deshonore:
    Dites-moi, se Diex vous secore,
    Ce dont vos cuers se desconforte,
    Ou se ce non, vous m'avés morte.

    _Genius._

    Lors li debaille et pis et chief,
    Et puis le baise de rechief,
    Et plore sor li lermes maintes,
    Entre les baiseries faintes.




    XCV


    Comment le fol Mary couart
    Se met dedans son col la hart,
    Quant son secret dit à sa Fame,
    Dont pert son corps, et elle s'ame.


    Adonc li meschéans li conte
    Son grant damage et sa grant honte,
    Et par sa parole se pent;
    Et quant dit l'a, si s'en repent;
    Mès parole une fois volée
    Ne puet plus estre rapelée.
    Lors li prie qu'ele se taise,
    Cum cil qui plus est à mesaise
    C'onques avant esté n'avoit,
    Quant sa fame riens n'en savoit.
    Et cele li redist sans faille
    Qu'el s'en taira, vaille que vaille.

    [p. 045]
    Au surplus, la première, sire.                    17423
    J'entends une vérité dire
    Souvent et bien la retenez:
    Fol est qui se coupe le nez;
    Sa face à toujours déshonore.
    A Dieu si vous croyez encore,
    Dites-moi ce dont vous souffrez,
    Ou sinon morte me verrez.

    _Génius._

    Lors sein et tête lui découvre,
    Déréchef de baisers le couvre,
    Et puis de pleurs l'inonde maints
    Au milieu de cent baisers feints.




    XCV


    Comment le fol mari couard
    Lui-même au col se met la hart,
    Quand son secret dit à sa femme,
    Dont perd son corps, elle son âme.


      Lors lui conte le malheureux
    Sa grand' honte, son cas affreux;
    Dès lors il a livré sa tête.
    A peine dit, il le regrette;
    Mais un mot, sitôt envolé,
    Ne peut plus être rappelé.
    Lors il priera qu'elle se taise,
    Car il est à plus grand mésaise
    Que jamais avant il n'était,
    Quand sa femme rien ne savait.
    Bien lui promet-elle sincère,
    Vaille que vaille, de se taire;

    [p. 046]
    Mès li chetis, que cuide-il faire?                17237
    Il ne puet pas sa langue taire,
    Or tent à l'autrui retenir!
    A quel chief en cuide-il venir?
    Or se voit la dame au deseure,
    Et set que de quelconques heure
    L'osera mès cil corrocier,
    Ne contre li de riens grocier;
    Mu le fera tenir et coi,
    Qu'ele a bien matire de quoi.
    Convenant, espoir, li tendra,
    Tant que corrous entr'eus vendra,
    Encore s'ele tant atent:
    Mès envis atendra jà tant
    Que moult ne li soit grant grevance,
    Tant aura le cuer en balance.
    Et qui les hommes ameroit,
    Cist sermon lor préescheroit,
    Qui bien fait en tous leus à dire,
    Por ce que chascuns hons s'i mire,
    Por eux de grant peril retraire.
    Si porroit-il, espoir, desplaire
    As fames qui tant ont de jangles;
    Mès vérités ne quiert nus angles.
      Biaus Seignors, gardés-vous des fames[14],
    Se vos cors amés et vos âmes;
    Au mains que jà si mal n'ovrés
    Que vos secrez lor descovrés,
    Que dedens vos cuers estuiés.
    Fuiés, fuiés, fuiés, fuiés,
    Fuiés, enfans, fuiés tel beste,
    Gel' vous consel et amoneste
    Sans décepcion et sans guile,
    Et notés ces vers de Virgile,

    [p. 047]
    Mais où pense-t-il en venir?                      17451
    Comment langue d'autrui tenir
    Quand on ne sait la sienne taire?
    Le chétif, que pense-t-il faire?
    Or la dame a pris le dessus
    Et sait bien qu'il n'osera plus
    Désormais lui chercher querelle,
    Ni lutter à nul jour contre elle.
    Muet le tiendra-t-elle et coi,
    Car elle a matière de quoi.
    Peut-être bien se taira-t-elle
    Jusqu'à la prochaine querelle,
    Si même elle attend jusque-là.
    Mais à grand' peine elle attendra,
    Et non sans cruelle souffrance,
    Tant aura le cœur en balance;
    Et qui les hommes aimerait,
    Ce sermon il leur prêcherait,
    Qui par tous lieux est bon à dire,
    Pour que chacun se puisse instruire
    Et ce grand péril éviter.
    Par contre, il pourrait exciter
    De toutes femmes la colère,
    Femmes à langue de vipère;
    Mais vérité fuit les détours.
      Beaux seigneurs, gardez-vous toujours[14],
    Si vous aimez vos corps, vos âmes,
    Beaux seigneurs, gardez-vous des femmes;
    Au moins gardez-vous bien jamais
    De leur dévoiler les secrets
    Cachés dans le fond de votre âme.
    Fuyez, fuyez, fuyez la femme,
    Enfants, telle bête fuyez;
    A ma parole vous fiez,

    [p. 048]
    Mès qu'en vos cuers si les fichiés,               17271
    Qu'il n'en puissent estre sachiés:
    Enfans qui coilliés les floretes,
    Et les freses fresches et netes,
    Ci gist li frois serpens en l'erbe[15]:
    Fuiés, enfans, car il enherbe
    Et empoisonne et envenime
    Tout homme qui de li s'aprime.
    Enfans qui les flors alés querre,
    Et les freses naissans sus terre,
    Li mau serpent refroidissant
    Qui se vet ici tapissant,
    La malicieuse coluevre
    Qui son venin repont et cuevre,
    Et le muce souz l'erbe tendre,
    Jusqu'à tant que le puisse espendre
    Por vous decevoir et grever,
    Pensés, enfans, de l'eschever.
    Ne vous i lessiés pas haper,
    Se de mort volés eschaper:
    Car tant est venimeuse beste
    Par cors, et par queuë, et par teste,
    Que se de li vous aprochiés,
    Tost vous troverés entechiés;
    Qu'el mort et point en traïson
    Quanqu'el ataint sans garison;
    Car de cesti venin l'ardure
    Nus triades n'en a la cure:
    Rien n'i vaut herbe ne racine,
    Sol foïr en est medicine.
      Si ne di-ge pas toutevoie
    (N'onc ne fu l'entencion moie)
    Que les fames chieres n'aiés,
    Ne que si foïr les doiés,

    [p. 049]
    Sans feinte comme à l'Évangile.                   17483
    Puis notez ces vers de Virgile,
    Et dedans vos cœurs les fichez
    Si bien qu'ils n'en soient arrachés:
    Enfants, qui cueillez les fleurettes
    Et les fraises fraîches et nettes,
    En l'herbe git le froid serpent[15].
    Fuyez, enfants, car de sa dent
    Il envenime, il empoisonne
    Quiconque auprès de lui buissonne.
    Enfants, qui les fleurs savourez
    Et les fraises dessus les prés,
    Le méchant serpent froid et sombre
    Qui rampe et se tapit dans l'ombre,
    Et la couleuvre emmi le thym
    Qui distille son noir venin
    Et le tient prêt sous l'herbe tendre,
    Jusqu'à ce que le puisse épandre
    Sur vous, pour vous faire mourir,
    Enfants, ne songez qu'à les fuir.
    Car tant est venimeuse bête
    Par le corps, la queue et la tête,
    Que si vous vous en approchiez,
    Soudain vous en seriez souillés.
    Enfants, évitez sa morsure,
    En nul remède n'y sais cure,
    Car elle mord en trahison
    Sans nul espoir de guérison;
    Rien n'y fait herbe ni racine;
    Je ne sais d'autre médecine
    Que de la fuir incontinent.
      De ce que j'ai dit ci-devant,
    N'allez pas toutefois déduire
    (Car ce jamais ne voulus dire,)

    [p. 050]
    Que bien avec eus ne gisiés;                      17305
    Ains commant que moult les prisiés,
    Et par raison les essauciés,
    Bien les vestés, bien les chauciés[16],
    Et tous jors à ce laborés,
    Que les servés et honorés
    Por continuer vostre espiece,
    Si que la mort ne la despiece;
    Mès jà tant ne vous y fiés,
    Que chose à taire lor diés.
    Bien soffrés que voisent et viengnent,
    La mesnie et l'ostel maintiengnent,
    S'el sevent à ce metre cure;
    Ou s'il avient par aventure
    Que sachent achater et vendre,
    A ce puéent-el bien entendre;
    Ou s'el sevent aucun mestier,
    Facent-le, s'el en ont mestier,
    Et sachent les choses apertes
    Qui n'ont mestier d'estre covertes.
    Mès se tant vous habandonnés
    Que trop de pooir lor donnés,
    A tart vous en repentirés,
    Quant lor malice sentirés.
    L'Escriture néis nous crie
    Que se la fame a seignorie,
    Ele est à son mari contraire,
    Quant el li voit riens dire ou faire.

           *       *       *       *       *

      Prenés-vous garde toutevoie
    Que l'ostel n'aille à male voie;
    Car l'en pert bien en meillor garde.
    Qui sages est, sa chose garde.

    [p. 051]
    Que femmes chères n'ayez point,                   17519
    Et que toutes fuyez au point
    De ne plus coucher avec elles.
    Aimez dames et damoiselles,
    Et par raison les exhaussez,
    Bien les vêtez, bien les chaussez,
    Et pour perpétuer l'espèce,
    Que la Mort constamment dépèce,
    Vous ne devez tous aspirer
    Qu'à les servir, les honorer;
    Mais jamais n'allez pour leur plaire
    Jusqu'à leur dire chose à taire.
    Laissez-les aller et venir
    Et toute la maison tenir
    S'elles savent y mettre cure.
    Ou s'il advient, par aventure,
    Qu'elles sachent vendre, acheter,
    Laissez-les donc se contenter;
    Et si le moindre métier savent,
    Maladroits ceux qui les entravent.
    Bref, elles peuvent se mêler
    De tout, sauf ce qu'il faut celer;
    Mais si vous faites l'imprudence
    De leur donner trop de puissance,
    Bientôt vous en repentirez,
    Quand leur malice sentirez.
    L'Écriture même confesse
    Que quand la femme est la maîtresse,
    Que dise ou fasse le mari,
    Elle se met encontre lui.
      Mais veillez que ne se dévoie
    La maison en mauvaise voie;
    On trompe le meilleur gardien.
    Le sage, lui, garde son bien.

    [p. 052]
    Et vous qui avés vos amies,                       17337
    Portés lor bonnes compaignies;
    Bien affiert qu'el sachent chascunes
    Assés des besoingnes communes.
    Mès se preus estes et senés,
    Quant entre vos bras les tenés,
    Et les acolés et baisiés,
    Taisiés, taisiés, taisiés, taisiés[17].
    Pensés de vos langues tenir,
    Car riens n'en puet à chief venir
    Quant des secrez sunt parçonieres,
    Tant sunt orguilleuses et fieres,
    Et tant ont les langues cuisans,
    Et venimeuses et nuisans.
    Mès quant les fox sunt là venu,
    Qu'il sunt entre lor bras tenu,
    Et que les acolent et baisent,
    Entre les gieus qui tant lor plaisent,
    Lors n'i puet riens avoir celé,
    Là sunt li secré revelé;
    Là se descuevrent li mari
    Dont puis sunt dolent et marri.
    Tuit encusent ci lor pensé,
    Fors li sage bien apensé.
      Dalida la malicieuse,
    Par flaterie venimeuse,
    A Sanson qui tant ert vaillans,
    Tant preus, tant fors, tant bataillans,
    Si cum el le tenoit forment
    Soef en son giron dormant,
    Copa ses chevex o ses forces,
    Dont il perdi toutes ses forces,
    Quant de ses crins le depela,
    Et tous secrez li révéla,

    [p. 053]
    Et vous qui avez vos amies,                       17553
    Faites-leur bonnes compagnies;
    Confiez-leur donc, au besoin,
    De quelques intérêts le soin.
    Mais êtes-vous prudent et sage?
    Lorsque pris d'amoureuse rage,
    Les accolez et les baisez,
    Taisez-vous, taisez-vous, taisez.
    Quand des secrets sont familières
    Tant sont orgueilleuses et fières,
    Que rien de bon n'en peut venir,
    Sachez donc vos langues tenir;
    Car leurs langues sont trop cuisantes
    Et venimeuses et nuisantes.
    Mais quand les fous sont là venus,
    Qu'ils sont entre leurs bras tenus,
    Qu'elles les accolent et baisent
    En mille jeux qui tant leur plaisent,
    Ils n'ont plus rien lors de celé,
    Et tout secret est révélé.
    Les sages seuls leurs pensers voilent,
    Les fous à l'envi les dévoilent;
    Là se trahissent les maris
    Dont puis sont dolents et marris.
      Dalila la malicieuse,
    Par sa caresse venimeuse,
    Tondit à Samson le vaillant,
    Le preux, le fort, le bataillant,
    Tous les cheveux avec ses forces,
    Dont il perdit toutes ses forces,
    Un jour que le tenait dormant
    En son giron paisiblement.
    Trop fol il fut quand à la belle,
    N'ayant rien de caché pour elle,

    [p. 054]
    Que li fox contés li avoit,                       17371
    Qui riens celer ne li savoit.
    Mès n'en vuel plus d'exemples dire,
    Bien vous puet ung por tous soffire.
    Salemon néis en parole,
    Dont ge vous dirai la parole
    Tantost, por ce que ge vous ain:
    De cele qui te dort où sain
    Garde les portes de ta bouche,
    Por foïr péril et reprouche[18].
    Cest sermon devroit préeschier
    Quicunques auroit homme chier,
    Que tuit de fames se gardassent,
    Si que jamès ne s'i fiassent.]
    Si n'ai-ge pas por vous ce dit,
    Car vous avés sans contredit
    Tous jors été loiale et ferme.
    L'Escriture néis afferme,
    Tant vous a donné Diex sens fin,
    Que vous estes sages sans fin.

    _L'Acteur._

    Genius ainsinc la conforte,
    Et de quanqu'il puet li enhorte
    Qu'el laist du tout son duel ester:
    Car nus ne puet riens conquester
    En duel, ce dist, ne en tristece:
    C'est une chose qui moult blece,
    Et qui, ce dist, riens ne profite.
      Quant il ot sa volenté dite,
    Sans plus faire longue prière,
    Il s'asiet en une chaiere

    [p. 055]
    Tous ses secrets il ne cela;                      17587
    Car tous elle les révéla,
    Et la traîtresse, la parjure,
    Le pela de sa chevelure.
    Or cet exemple vous suffit;
    Autant que tous seul il en dit.
    Et Salomon parle de même;
    Je vais, parce que je vous aime,
    Citer son précepte divin:
    «A celle qui dort sur ton sein
    Les portes de ta bouche accroche,
    Pour fuir et péril et reproche[18].»
    Oui, quiconque aurait l'homme cher
    Lui devrait ce sermon prêcher
    Que tous des femmes se gardassent
    Et que jamais ne s'y fiassent.]
    Mais ceci pour vous n'ai pas dit,
    Car vous avez, sans contredit,
    Toujours été loyale et pure.
    Du reste, affirme l'Écriture,
    Tant Dieu vous a donné sens fin
    Que vous êtes sage sans fin.

    _L'Auteur._

    Génius ainsi la conforte
    Et tant qu'il peut Nature exhorte
    A sa peine et ses pleurs tarir;
    Car nul ne peut rien obtenir
    Par deuil, dit-on, ni par tristesse.
    C'est une chose qui moult blesse
    Et qui jamais n'a profité.
      Quand il eut dit sa volonté,
    Sans plus faire longue prière,
    Il s'assied dedans une chaire

    [p. 056]
    De jouste son autel assise,                       17401
    Et Nature tantost s'est mise
    A genous devant le provoire.
    Mès sans faille, c'est chose voire,
    Qu'el ne puet son duel oblier,
    N'il ne l'en vuet jà plus prier,
    Qu'il i perdroit sa poine toute;
    Ains se taist, et la Dame escoute,
    Qui dit par grant devocion,
    En plorant, sa confession,
    Que ge ci vous aporte escrite
    Mot à mot si comme el l'a dite.




    XCVI


    Entendez icy par grant cure
    La confession de Nature.


    Cil Diex qui de bonté habonde,
    Quant il si bien fist ce biau monde.
    Dont il portoit en sa pensée
    La belle forme porpensée
    Tous jors en pardurableté
    Ains qu'ele éust dehors esté:
    Car là prist-il son exemplaire,
    Et quanqu'il li fu necessaire;
    Car s'il aillors le vosist querre,
    Il n'i trovast ne ciel ne terre,
    Ne riens dont aidier se péust,
    Que nule riens dehors éust.
    Car de noient fist tout saillir
    Cil à qui riens ne puet faillir;
    N'onc riens ne le mut à ce faire
    Fors sa volenté debonnaire,

    [p. 057]
    Près de l'autel, serein et doux.                  17619
    Et tantôt s'est mise à genoux
    Nature devant le bon prêtre.
    Mais las! il faut le reconnaître,
    Son deuil ne sait-elle oublier,
    Et lui ne l'en veut plus prier,
    Car il perdrait sa peine toute,
    Mais se tait et la dame écoute,
    Qui dit, par grand' dévotion,
    En pleurant, sa confession
    Qu'ici je vous rapporte écrite
    Mot à mot, comme elle l'a dite.




    XCVI


    Entendez ici par grand' cure
    La confession de Nature.


    Quand Dieu, qui est toute bonté,
    Fit le monde et l'immensité,
    Dont il portait en sa pensée
    La belle figure tracée,
    Toujours de toute éternité,
    Avant qu'elle eût parfaite été
    (C'est là qu'il puisa son modèle
    Et la matière originelle,
    Car ciel ni terre il n'eût trouvé,
    En vain eût-il tout observé,
    Ni rien dont chose pût éclore,
    Puisque rien n'existait encore;
    Car du néant fit tout jaillir
    Dieu à qui rien ne peut faillir.
    Et rien non plus ne lui fit faire
    Fors sa volonté débonnaire,

    [p. 058]
    Large, cortoise, sans envie,                      17431
    Qui fontaine est de toute vie.
    Et le fist au commencement
    D'une mace tant solement
    Qui toute ert en confusion,
    Sans ordre et sans distinccion:
    Puis la devisa par parties
    Qui puis ne furent departies,
    Et tout par nombres asomma,
    Et set combien en la somme a;
    Et par raisonnables mesures
    Termina toutes les figures,
    Et les fist en rondece estendre
    Por miex movoir, por plus comprendre,
    Selonc ce que movables furent,
    Et comprenables estre durent;
    Et les mist en leus convenables,
    Selonc ce qu'il les vit metables.
    Les legieres en haut volerent,
    Les pesans où centre avalerent,
    Et les moiennes où mileu.
    Ausinc sunt ordené li leu
    Par droit compas, par droite espace.
    Cis Diex méismes, par sa grace,
    Quant il i ot, par ses devises,
    Ses autres creatures mises,
    Tant m'ennora, tant me tint chiere,
    Qu'il m'establi sa chamberiere;
    Servir m'i laisse et laissera
    Tant cum sa volenté sera.
    Nul autre droit ge n'i reclame,
    Ains le merci quant il tant m'ame,
    Que si très povre damoisele
    A si grant maison et si bele.

    [p. 059]
    Large, courtoise et sans dépit,                   17649
    Source unique de ce qui vit),
    Il le fit à travers l'espace,
    D'abord seulement d'une masse
    Qui n'était que confusion,
    Sans ordre et sans distinction.
    Puis la divisa par parties,
    Qui puis ne furent désunies,
    Et tout par ordre les rangea,
    Et sait combien il y en a:
    Et par raisonnables mesures
    Termina toutes les figures
    Et les fit en un cercle asseoir
    Pour plus comprendre et mieux mouvoir,
    Selon ce que muables furent
    Et comprenables être durent,
    Puis mit en convenables lieux
    Selon que devaient être mieux.
    Les légères en haut volèrent,
    Lourdes au centre dévalèrent
    Et les moyennes au milieu.
    Ainsi le monde ordonna Dieu
    Par droit compas, par droit espace.
    Enfin quand il eut par sa grâce
    Tout le reste distribué
    Des créatures, à son gré,
    Tant il m'honora, me tint chère,
    Qu'il m'établit sa chambrière;
    Servir m'y laisse et laissera
    Tant que sa volonté sera.
    Nul autre droit je ne réclame,
    Mais le bénis de ce que dame
    Si pauvre ait, en toute saison,
    Si grande et si belle maison.

    [p. 060]
    Il si grant sire tant me prise,                   17465
    Qu'il m'a por chamberiere prise.
    Por chamberiere! certes vaire,
    Por connestable, et por vicaire[19],
    Dont ge ne fusse mie digne,
    Fors par sa volenté bénigne.
      Si gart, tant m'a Diex honorée,
    La bele chaéne dorée[20]
    Qui les quatre elemens enlace
    Tretous enclins devant ma face;
    Et me bailla toutes les choses
    Qui sunt en la chaéne encloses,
    Et commanda que ges gardasse,
    Et les formes continuasse;
    Et volt que toutes m'obéissent,
    Et que mes rieules ensivissent,
    Si que jamès nes obliassent,
    Ains les tenissent et gardassent
    A tous jors pardurablement.
    Si font-il voir communément:
    Toutes i metent bien lor cure,
    Fors une sole créature[21].
      Du ciel ne me doi-ge pas plaindre,
    Qui tous jors torne sans soi faindre,
    Et porte en son cercle poli
    Toutes les estoiles o li,
    Estincelans et vertueuses
    Sor toutes pierres précieuses.
    Va-s'en le monde déduiant,
    Commençant son cours d'orient,
    Et par occident s'achemine,
    Ne de torner arrier ne fine,
    Toutes les roës ravissant
    Qui vont contre li gravissant

    [p. 061]
    Lui, si grand sire, tant me prise                 17683
    Qu'il m'a pour chambrière prise.
    Sa chambrière! oui, par ma foi,
    Son connétable, son bras droit[19],
    Jamais je n'en eusse été digne,
    Fors par sa volonté bénigne.
      Voyez donc, je garde d'abord
    La belle chaîne aux anneaux d'or[20],
    Qui les quatre éléments enlace
    Tous inclinés devant ma face;
    Puis toute chose il me bailla
    Qu'emmi la chaîne il enferma
    Et voulut que je les gardasse
    Et les formes continuasse;
    Toutes me doivent obéir,
    Par mes lois se laisser régir
    Sans jamais en oubli les mettre,
    Mais les garder et s'y soumettre
    A toujours éternellement.
    Elles le font communément,
    Toutes y mettent bien leur cure,
    Fors une seule créature[21].
      Ainsi, du beau ciel, tout d'abord,
    Si je me plaignais, j'aurais tort,
    Lui qui toujours tourne sans feindre
    Et sans jamais mes lois enfreindre,
    Et porte en son cercle poli
    Les étoiles avecque lui,
    Plus brillantes, plus lumineuses
    Que toutes pierres précieuses.
    Son cours commence à l'orient;
    Il s'en va le monde égayant
    Et vers l'occident s'achemine,
    Et son cours oncques ne termine,

    [p. 062]
    Por son movement retarder;                        17499
    Mès ne l'en puéent si garder
    Que jà por eus corre si lans,
    Qu'il n'ait en trente-six mil ans[22],
    Por venir au point droitement
    Où Diex le fist premierement,
    Ung cercle acompli tout entier
    Selonc la grandeur du sentier
    Du zodiaque à la grant roë,
    Qui sor li d'une forme roë.
    C'est li ciex qui cort si à point,
    Que d'error en son cors n'a point.
    Aplanos por ce l'apelerent
    Cil qui point d'error n'i troverent:
    Car aplanos vaut en gregois
    Chose sans error en françois.
    Si n'est-il pas véu par homme
    Cis autres ciex que ge ci nomme;
    Mès Raison ainsinc le li prueve,
    Qui les desmonstroisons i trueve.
    Ne ne me plaing des sept planetes,
    Cleres et reluisans et netes
    Par tout le cors de soi chascune.
    Si semble-il as gens que la lune
    Ne soit pas bien nete ne pure,
    Por ce qu'el pert par leus oscure;
    Mès c'est par sa nature double,
    Qu'el pert par leus espesse et trouble.
    D'une part luit, d'autre part cesse,
    Por ce qu'ele est clere et espesse[23];
    Si li fait sa luor perir,
    Si que ne puet pas referir[24]
    La clere part de sa sustance,
    Les rais que li solaus i lance,

    [p. 063]
    Tretous les cercles ravissant                     17717
    Qui vont contre lui gravissant
    Afin d'attarder sa carrière.
    Mais, vains efforts! ils ont beau faire,
    Ils n'empêcheront à nul temps
    Qu'il n'ait en trente-six mille ans[22],
    Pour regagner la même place
    Où Dieu le créa dans l'espace,
    Un cercle accompli tout entier,
    Suivant la largeur du sentier
    Du zodiaque au cercle immense
    Qui, sans changer, sur lui s'avance.
    Le ciel marche si bien à point
    Que d'erreur en son cours n'a point.
    Aplanos pour ce l'appelèrent
    Ceux qui point d'erreur n'y trouvèrent;
    Car aplanos vaut en grégeois
    Chose sans erreur en françois.
    Oncques certes n'aperçut l'homme
    Cet autre ciel qu'ici je nomme,
    Mais le lui prouve ainsi Raison
    Par pure démonstration.
    Je ne me plains des sept planètes
    Non plus, claires, luisantes, nettes,
    Car chacune suit son droit cours.
    La lune semble certains jours,
    Il est vrai, ni nette, ni pure,
    Car sa face est parfois obscure;
    Mais sa double nature fait
    Qu'épaisse et trouble nous parait.
    Un jour elle luit, l'autre cesse;
    Elle est à la fois claire, épaisse[25];
    Tantôt fait sa lueur périr,
    Parce que ne peut réfléchir

    [p. 064]
    Ains s'en passent parmi tout outre:               17533
    Mès l'espesse luor demoustre
    Qu'el puet bien as rais contrester
    Por sa lumière conquester.
    Et por faire entendre la chose,
    Bien en puet-l'en, en leu de glose,
    A briez moz ung exemple metre,
    Por miex faire esclarcir la letre.

           *       *       *       *       *

      Si cum li voirres tresparens,
    Où li rais s'en passent par ens,
    Qui par dedens ne par derriere.
    N'a riens espés qui les refiere,
    Ne puet les figures monstrer,
    Quant riens n'i puéent encontrer
    Li rais des yex qui les retiengne,
    Par quoi la forme as yex reviengne,
    Mès plonc ou quelque chose espesse
    Qui les rais trespasser ne lesse,
    Qui d'autre part metre vorroit,
    Tantost la forme retorroit,
    Ou s'aucuns cors polis i ere,
    Qui poïst referir lumiere,
    Et fust espés d'autre ou de soi,
    Retorroit-ele, bien le soi:
    Ainsinc la lune en sa part clere,
    Dont est resemblable à l'espere,
    Ne puet pas les rais retenir,
    Par quoi luor li puist venir,
    Ains passent outre, mès l'espesse
    Qui passer outre ne les lesse,
    Ains les refiert forment arriere,
    Fait à la lune avoir lumiere:

    [p. 065]
    Les rais que le soleil lui lance                  17751
    La claire part de sa substance,
    Car ils passent tout au travers;
    Par contre l'épaisse, au revers,
    Prouve que les rais elle arrête,
    Et par là son éclat conquête.
    Pour vous faire comprendre mieux,
    En guise de glose je veux,
    En deux mots, un exemple mettre
    Pour bien faire éclaircir la lettre.
      Voyez le verre transparent;
    Quand le soleil le va perçant,
    S'il n'a rien, devant ni derrière,
    D'épais qui fixe la lumière,
    Il ne peut figures montrer,
    Quand les rais des yeux rencontrer
    N'y peuvent rien qui les retienne,
    Par quoi la forme aux yeux revienne.
    Mais du plomb, ou maint corps épais
    Qui ne laisse passer les rais,
    Qu'en l'autre face quelqu'un pose,
    Reproduite il verra la chose:
    Ou bien prenez un corps poli
    Mat de lui-même ou par autrui,
    Qui réfléchisse la lumière,
    La chose y verrez nette et claire.
    Ainsi la lune, astre inégal,
    Est, de même que le cristal,
    D'un côté transparente et claire,
    Tout en ayant forme de sphère,
    Et les rais ne peut retenir
    D'où lueur lui puisse venir,
    Outre ils passent; de l'autre épaisse,
    Outrepasser les rais ne laisse,

    [p. 066]
    Por ce pert par leus lumineuse,                   17565
    Et par leus semble tenebreuse.

           *       *       *       *       *

      Et la part de la lune oscure
    Nous représente la figure
    D'une trop merveilleuse beste;
    C'est d'ung serpent qui tient sa teste
    Vers occident adès encline,
    Vers orient sa queue afine;
    Sor son dos porte ung arbre estant,
    Ses rains vers orient estant;
    Mès en estendant les bestorne,
    Sor ce bestornéis sejorne
    Uns hons sor ses bras apuiés,
    Qui vers occident a ruiés
    Ses piez et ses cuisses andeus,
    Si com il pert au semblant d'eus.
      Moult font ces planetes bonne euvre,
    Chascune d'eles si bien euvre,
    Que toutes sept point ne sejornent;
    Par lor douze maisons s'en tornent[25],
    Et par tous les degrez s'en corent,
    Et tant cum doivent i demorent.
    Et por bien la besoingne faire,
    Tornans par movement contraire,
    Sor le ciel chascun jor acquierent
    Les porcions qui lor afierent
    A lor cercles enteriner,
    Puis recommencent sans finer,
    En retardant du ciel le cors,
    Por faire as élemens secors:
    Car s'il pooit corre à délivre,
    Riens ne porroit desouz li vivre.

    [p. 067]
    Mais arrière les réfléchit                        17785
    Et vivement à nos yeux luit:
    Ainsi parfois est lumineuse
    Et parfois semble ténébreuse.
      Le côté de la lune épais
    A nos yeux présente les traits
    D'une trop merveilleuse bête.
    C'est un long serpent qui sa tête
    Toujours incline à l'occident,
    Sa queue expire à l'orient;
    Sur son dos un arbre il supporte,
    Qui ses rameaux au levant porte
    En les retournant à l'envers,
    Et séjourne sur le revers
    Appuyé sur ses bras, un homme,
    Quelque chose comme un fantôme,
    Ses pieds et ses cuisses ruant
    A la fois contre l'occident.
      Moult font ces planètes bonne œuvre,
    Et chacune si bien manœuvre,
    Que toutes sept, sans séjourner,
    Par leurs douze maisons tourner[25]
    Voit-on, sans rester en arrière,
    Gravir les degrés de la sphère,
    Et, pour leur œuvre bien mener,
    Dans le contraire sens tourner.
    Puis sur le ciel chaque jour prennent
    Les portions qui leur reviennent
    Pour leur cercle entier accomplir,
    Puis recommencent sans finir.
    Du ciel ainsi le cours retardent
    Et les éléments sauvegardent;
    Car à sa guise, s'il courait,
    Rien sous lui vivre ne pourrait.

    [p. 068]
      Li biaus solaus qui le jor cause,               17597
    Qui est de toute clarté cause,
    Se tient où mileu comme rois,
    Trestous reflamboians de rois:
    Où mileu d'aus a sa maison,
    Ne ce n'est mie sans raison,
    Car Diex li biaus, li fors, li sages,
    Volt que fust ilec ses estages:
    Car s'il plus bassement corust,
    N'est riens qui de chaut ne morust;
    Et s'il corust plus hautement,
    Froit méist tout a dampnement.
    Là départ sa clarté commune
    As estoiles et à la lune,
    Et les fait aparoir si beles,
    Que la Nuit en fait ses chandeles,
    Au soir, quant ele met sa table,
    Por estre mains espoentable
    Devant Acheron son mari
    Qui moult en a le cuer mari,
    Qu'il vosist miex sans luminaire
    Estre avec la Nuit toute naire,
    Si cum jadis ensemble furent,
    Quant de premier s'entrecongnurent,
    Que la Nuit en lor drueries
    Conçut les trois forceneries
    Qui sont en enfer justicieres,
    Gardes felonesses et fieres.
    Mès toutevois la Nuit se pense,
    Quant el se mire en sa despense,
    En son celier, ou en sa cave,
    Que trop seroit hideuse et have,
    Et face auroit trop tenebreuse,
    S'el n'avoit la clarté joieuse

    [p. 069]
      Le beau soleil qui le jour cause,               17819
    Qui est de toute clarté cause,
    Comme un roi se tient au milieu
    Flamboyant de rais et de feu.
    Au milieu d'eux splendide il trône,
    Et ce n'est pas sans raison bonne,
    Car Dieu, le sage et tout-puissant,
    Marqua sa place au firmament.
    Car si plus basse était sa course,
    Chaud brûlerait tout sans ressource,
    Et s'il courait plus hautement,
    Froid tuerait tout pareillement.
    Ses feux il prodigue à chacune
    Des étoiles, comme à la lune,
    Et tant les fait belles que Nuit
    Pour ses chandelles les choisit,
    Au soir, quand elle met sa table,
    Pour être moins épouvantable
    Devant Achéron son mari,
    Qui moult en a le cœur marri,
    Et voudrait, sans lumière voire,
    Être avec sa Nuit toute noire,
    Comme ils se trouvèrent jadis
    Quand d'abord ils s'étaient unis,
    Et quand de leurs galanteries,
    Nuit concevait les trois Furies,
    Ces justicières de l'enfer,
    Au cœur impitoyable et fier.
    Mais toutefois Nuit de se dire,
    Quand dans sa cave elle se mire,
    Dans son cellier, dans son buffet,
    Que trop hideuse elle serait,
    Et face aurait trop ténébreuse,
    N'était la clarté si joyeuse

    [p. 070]
    Des cors du ciel reflamboians                     17631
    Parmi l'air obscurci raians,
    Qui tornoient en lor esperes,
    Si cum l'establi Diex li peres.
    Là font entr'eus lor armonies[26],
    Qui sunt causes des melodies
    Et des diversités de tons,
    Que par acordance metons
    En toutes manieres de chant:
    N'est riens qui par celes ne chant,
    Et muent par lor influences
    Les accidens et les sustances
    Des choses qui sunt souz la lune;
    Par lor diversité commune
    S'espoissent li cler élément,
    Cler font les espés ensement;
    Et froit, et chaut, et sec, et moiste,
    Tout ainsinc cum en une boiste,
    Font-il à chascuns cors venir,
    Por lor pez ensemble tenir;
    Tout soient-il contrariant,
    Les vont-il ensemble liant;
    Si font pez de quatre anemis,
    Quant si les ont ensemble mis
    Par atrempance covenable
    A complexion raisonnable,
    Por former en la meillor forme
    Toutes les choses que ge forme.
    Et s'il avient que soient pires,
    C'est du deffault de lor matires.

           *       *       *       *       *

      Mès qui bien garder i saura[27],
    Jà si bonne pez n'i aura,

    [p. 071]
    Des astres du ciel flamboyants                    17853
    Dans l'air obscurci rayonnants,
    Et qui s'en vont emmi leur sphère
    Tournoyants, comme Dieu le père
    L'a dans sa sagesse établi.
    Là tous, à travers l'infini,
    Ils font entre eux leurs harmonies[26]
    Qui sont cause des mélodies
    Et des diversités de tons
    Que par accordance mettons
    En tous nos chants, et sans lesquelles
    Ne peuvent être chansons belles.
    Par leur influence les corps
    Ils corrigent et leurs rapports,
    Et tout ce qui vit sous la lune
    Par leur diversité commune,
    Épais font les clairs éléments
    Et font les épais transparents;
    Le froid, le chaud, le sec, le moite,
    Tout ainsi comme en une boîte,
    Ils font à chaque corps venir
    Pour leur paix ensemble tenir,
    Et, si contraires qu'ils nous semblent,
    Ils les joignent et les assemblent.
    Amis font ces quatre ennemis,
    Quand ils les ont ensemble mis,
    Par tempérance convenable
    A complexion raisonnable,
    Pour en l'état parfait former
    Tout ce que je dois transformer,
    Et quand une chose est mal faite
    C'est qu'est sa matière imparfaite.
      Mais qui bien regarder saura[27]
    Onc si bon accord n'y verra

    [p. 072]
    Que la chalor l'umor ne suce,                     17663
    Et sans cessier gâte et manjuce
    De jor en jor, tant que venuë
    Soit la mort qui lor est déuë
    Par mon droit establissement,
    Se Mort ne lor vient autrement,
    Qui soit par autres cas hastée,
    Ains que l'umor soit dégastée.
    Car, jà soit ce que nus ne puisse
    Par medicine que l'en truisse,
    Ne par riens que l'en sache ongier,
    La vie du cors alongier,
    Se sai-ge bien que de legier
    La se puet chascuns abregier.
    Car mains acorcent bien lor vie
    Ains que l'umor soit defaillie,
    Par eus faire noier ou pendre,
    Ou par quelque peril emprendre,
    Dont ains qu'il s'en puissent foïr,
    Se font ardoir, ou enfoïr;
    Ou par quelque meschief destruire,
    Par lor faiz folement conduire,
    Ou par lor privés anemis
    Qui mains en ont sans coupe mis
    Par glaive à mort, ou par venins,
    Tant ont les cuers faus et chenins;
    Ou par chéoir en maladies
    Par maus governemens de vies,
    Par trop dormir, par trop veillier,
    Trop reposer, trop traveillier,
    Trop engressier, et trop sechier,
    Car en tout ce puet-l'en pechier;
    Par trop longuement géuner,
    Par trop de deliz aüner,

    [p. 073]
    Que la chaleur toujours n'épuise                  17887
    L'humeur, et ne suce et tamise,
    De jour en jour, jusqu'au moment
    Où Mort vient qui les corps attend,
    A leur naturelle échéance,
    A moins que Mort ne la devance
    Par quelque hâtif accident
    Avant complet épuisement.
    Car au pouvoir n'est de personne,
    Par médecine que l'on donne,
    Ni par baume, ni par onguent,
    D'allonger la vie un instant,
    Tandis que chacun au contraire
    Peut mettre fin à sa carrière.
    Avant que l'humeur n'ait son cours
    Fini, maints abrégent leurs jours,
    Et courent se noyer ou pendre,
    Ou quelque péril entreprendre,
    Et devant que leurs jours finir,
    Se font brûler ou enfouir,
    Ou par quelque accident détruire,
    Pour n'avoir pas su se conduire,
    Ou par leurs mortels ennemis,
    Qui peut-être en ont déjà mis
    Maintes fois, sans raison ni trève,
    Bien d'autres à mort par le glaive,
    Les embûches et le poison,
    Tant le cœur ont lâche et félon.
    D'autres meurent de maladie
    Pour avoir mal réglé leur vie,
    Pour trop dormir, pour trop veiller,
    Trop reposer, trop travailler,
    Trop engraisser, trop maigrir même
    (La conséquence en est la même),

    [p. 074]
    Par trop de mesaises avoir,                       17697
    Trop esjoïr, et trop doloir;
    Par trop boivre, par trop mangier,
    Par trop lor qualité changier,
    Si cum il pert méismement
    Quant il se font soudainement
    Trop chaut avoir, trop froit sentir,
    Dont à tard sunt au repentir;
    Ou par lor coustumes muer,
    Qui moult de gens refait tuer,
    Quant sodainement les remuent;
    Maint s'en griévent et maint s'en tuent.
    Car les mutacions sodaines
    Sunt trop à Nature grevaines,
    Si qu'il me font en vain pener
    D'eus à naturel mort mener.
    Et jà soit ce que moult mesfacent,
    Quant contre moi tel mort porchacent,
    Si me poise-il moult toutevoies,
    Quant il demorent entre voies,
    Comme chetis et recréans,
    Vaincuz par mors si meschéans[28],
    Dont bien se péussent garder,
    S'il se vosissent retarder
    Des outrages et des folies
    Qui lor font acorcir lor vies
    Ains qu'il aient atainte et prise
    La bonne que ge lor ai mise.

    [p. 075]
    Ou pour trop longuement jeûner,                   17921
    Aux plaisirs trop s'abandonner,
    Trop avoir de douleur, de joie,
    De la misère être la proie,
    Ou pour trop boire ou trop manger,
    Ou pour trop brusquement changer,
    Comme on voit en mainte occurrence,
    Quand ils se font par imprudence
    Trop chaud avoir, trop froid sentir,
    Dont plus tard sont au repentir,
    Ou pour changer leurs habitudes,
    Ce sont là changements trop rudes
    Et qui font maintes gens périr,
    Au moins grièvement pâtir.
    Car tous ces changements rapides
    Sont trop à Nature perfides,
    Si bien qu'ils me font trop peiner
    Pour jusqu'à la fin les mener.
    Or combien que ceux-ci me fassent
    Grand deuil, quand telle mort pourchassent,
    J'ai trop grand' peine toutefois
    Lorsqu'en chemin rester les vois
    Chétifs, languissants, pitoyables,
    Vaincus par les mœurs déplorables
    Dont bien se pouvaient-ils garder,
    S'ils avaient voulu s'écarter
    Des grands excès et des folies
    Qui leur font abréger leurs vies,
    Avant d'avoir atteint et pris
    Le but que j'avais pour eux mis.

    [p. 076]
    XCVII


    Comment Nature se plaint cy                       17725
    Des deuils qu'ils firent contre luy.


    Empedocles mal se garda[29],
    Qui tant ès livres regarda,
    Et tant ama Philosophie,
    Plains, espoir, de melancolie,
    C'oncques la mort ne redouta,
    Mès tout vif el feu se bouta,
    Et joinz piez en Ethna sailli,
    Por monstrer que bien sunt failli
    Cil qui la mort vuelent douter,
    Por ce s'i volt de gré bouter.
    N'en préist or ne miel, ne sucre,
    Ains eslut ilec son sepucre
    Entre les sulphureux boillons.
    Origenes, qui les coillons[30]
    Se copa, moult poi me prisa,
    Quant à ses mains les encisa,
    Por servir en devocion
    Les dames de religion,
    Si que nus souspeçon n'éust
    Que gesir o eles péust.
    Si dit-l'en que les destinées
    Lor orent tex mors destinées,
    Qui tel éur lor ont méu
    Dès lors qu'il furent concéu,
    Et qu'il pristrent lor nacions
    En teles constellacions,
    Que par droite nécessité,
    Sans autre possibilité,

    [p. 077]
    XCVII


    Comment se plaint ici Nature                      17951
    Du deuil que pour l'homme elle endure.


    Empédocle mal se garda[29];
    Tant les livres il regarda
    Et tant aima philosophie,
    Que tout plein de mélancolie
    La mort oncques ne redouta,
    Mais tout vif pieds joints se jeta
    Dans l'Etna, brûlantes abîmes,
    Montrant combien pusillanimes
    Sont ceux qui redoutent la Mort.
    Pour ce le fit; mais il eut tort;
    Car il n'en prit ni miel ni sucre,
    Mais choisit sans plus son sépulcre
    Emmi les sulfureux bouillons.
    Origène, qui les couillons[30]
    Se coupa, m'insultait de même,
    Quand il se mutilait lui-même
    Pour servir en dévotion
    Les dames de religion,
    Et dissuader les fidèles
    Qu'il eût pu coucher avec elles.
    Or dit-on bien, c'est que le sort
    Pour eux assignait telle mort,
    Car écrite est la destinée
    D'une personne aussitôt née;
    C'est qu'eut lieu leur conception
    Sous telle constellation,
    Qu'en dépit de la résistance,
    Combien soit dure la sentence,

    [p. 078]
    C'est sans pooir de l'eschever,                   17755
    Combien qu'il lor doie grever,
    Lor convient tel mort recevoir:
    Mès ge sai bien tretout de voir,
    Combien que li ciel i travaillent,
    Qui les meurs naturiex lor baillent
    Qui les enclinent à ce faire,
    Qui les font à cele fin traire
    Par la matiere obeissant,
    Qui lor cuer va si flechissant.
    Si puéent-il bien par doctrine,
    Par norreture nete et fine,
    Par sivre bonnes compaignies
    De sens et de vertuz garnies,
    Ou par aucunes medicines
    Por qu'el soient bonnes et fines,
    Et par bonté d'entendement,
    Procurer qu'il soit autrement,
    Por qu'il aient, comme senés,
    Lor meurs naturez refrenés.
    Car quant de sa propre nature
    Contre bien et contre droiture
    Se vuet homme, ou fame atorner,
    Raison l'en puet bien destorner,
    Por qu'il la croie solement;
    Lors ira la chose autrement.
    Car autrement puet-il bien estre,
    Que que facent li cors celestre
    Qui moult ont grant pooir sans faille,
    Por que Raison encontre n'aille.
    Mès n'ont pooir contre Raison,
    Car bien set chascuns sages hon
    Qu'il ne sunt pas de Raison mestre,
    N'il ne la firent mie nestre.

    [p. 079]
    Et par droite nécessité,                          17981
    Sans autre possibilité,
    Devait ainsi finir leur vie.
    Mais la fatalité je nie.
    Tout ce que peut faire le ciel,
    C'est leur donner mœurs et cœur tel
    Qu'ils soient enclins à faire chose
    Qui de leur trépas soit la cause,
    Par la matière dominés
    Dont les cœurs sont esclaves nés.
    Mais tous ils peuvent par doctrine,
    Éducation nette et fine,
    Par un bon commerce d'amis
    De sens et de vertus garnis,
    Ou par aucunes médecines,
    Pourvu que soient bonnes et fines,
    Et par bonté d'entendement
    Obtenir qu'il soit autrement.
    Il suffit que sages se tiennent
    Et leurs mœurs natives refrènent.
    Oui, car Raison peut détourner
    Homme ou femme, lorsque tourner
    Il veut de sa propre nature
    Contre bien et contre droiture;
    Qu'il l'écoute tant seulement,
    Lors ira la chose autrement;
    Car autrement peut-il bien être.
    Les astres qui nous ont vu naître
    Ont, c'est vrai, grand pouvoir sur nous,
    Mais Raison les domine tous.
    Contre elle nulle est leur puissance;
    Car ne tenant d'eux sa naissance,
    A leur joug point ne se soumet
    Raison, le sage bien le sait.

    [p. 080]
      Mès de soldre la question                       17789
    Comment predestinacion[31]
    De la divine prescience,
    Pleine de toute porvéance,
    Puet estre o volenté délivre,
    Fort est as gens laiz à descrivre;
    Et qui vodroit la chose emprendre,
    Trop lor seroit fort à entendre,
    Qui lor auroit néis soluës
    Les raisons encontre méuës.
    Mais il est voirs, que qu'il lor semble,
    Que s'entre-soffrent bien ensemble;
    Autrement cil qui bien feroient,
    Jà loier avoir n'en devroient,
    Ne cis qui de pechier se paine
    Jamès n'en devroit avoir paine,
    Se tele estoit la vérité
    Que tout fust par necessité:
    Car cil qui bien faire vorroit,
    Autrement faire ne porroit;
    Ne cil qui le mal vorroit faire,
    Ne s'en porroit mie retraire:
    Vosist ou non, il le feroit,
    Puisque destiné li seroit.
      Et si porroit bien aucun dire,
    Por desputer de la matire,
    Que Diex n'est mie decéus
    Des faiz qu'il a devant séus;
    Dont avendront-il sans doutance
    Si cum il sunt en sa science;
    Mès il set quant il avendront,
    Comment et quel chief il tendront:
    Car s'autrement estre péust,
    Que Diex avant ne le séust,

    [p. 081]
      Mais ce qui confond le vulgaire,                18015
    C'est d'allier de façon claire
    Le libre arbitre de Raison
    Et la prédestination[31]
    De la divine prescience
    Pleine de toute prévoyance.
    Et qui la chose entreprendrait
    A peine entendre lui ferait,
    Une fois toutes réfutées
    Les raisons encontre objectées.
    On ne peut nier tout d'abord
    Qu'elles vivent en bon accord;
    Car autrement la bienfaisance
    Nul droit n'aurait à récompense,
    Si telle était la vérité
    Que tout fût par nécessité;
    Pas plus que ne serait blâmable
    D'aucune faute le coupable,
    Puisque tel qui le bien ferait
    Autrement faire ne pourrait,
    Ni tel qui le mal voudrait faire
    Ne pourrait au mal se soustraire,
    Bon gré, malgré le mal ferait
    Qui prédestiné lui serait.
      Il est vrai que maints pourraient dire
    Pour ce mien argument détruire:
    «Non, Dieu jamais ne s'est déçu,
    Et le fait qu'il a préconçu
    Doit advenir tel, sans doutance,
    Qu'il l'avait en sa connaissance;
    Car il sait quand il adviendra,
    Comment, quelle fin il aura.
    Car autrement s'il pouvait être
    Qu'avant Dieu ne pût tout connaître,

    [p. 082]
    Il ne seroit pas tous-poissans,                   17823
    Ne tous bons, ne tous congnoissans,
    N'il ne seroit pas soverains,
    Li biaus, li douz, li premerains;
    N'il ne sauroit nés que nous fommes[32],
    Ains cuideroit avec les hommes
    Qui sunt en douteuse créance,
    Sans certaineté de science.
    Mès tel error en Diex retraire,
    Ce seroit déablie à faire:
    Nus hons ne la devroit oïr
    Qui de Raison vosist joïr.
    Dont convient-il par vive force,
    Quant voloir d'omme à riens s'efforce,
    De quanqu'il fait qu'ainsinc le face,
    Pense, die, voille ou porchace:
    Donc est-ce chose destinée
    Qui ne puet estre destornée,
    Dont se doit-il, ce semble, ensivre
    Que riens n'ait volenté délivre.

           *       *       *       *       *

      Et se les destinées tiennent
    Toutes les choses qui aviennent,
    Si cum cist argument le prueve,
    Par l'aparence qu'il i trueve,
    Cil qui bien euvre, ou malement,
    Quant il ne puet faire autrement,
    Quel gré l'en doit dont Diex savoir,
    Ne quel poine en doit-il avoir?
    S'il avoit juré le contraire,
    N'en puet-il autre chose faire.
    Donc ne feroit pas Diex justice
    De bien rendre et de pugnir vice.

    [p. 083]
    Il ne serait pas tout-puissant                    18049
    Ni tout bon, ni tout connaissant,
    Ni de tout le souverain maître,
    Source de tout ce qui doit naître;
    Il ne pourrait même savoir
    Ce qu'il nous plairait de vouloir[32],
    Et compterait avec les hommes
    Douteux, ignorants que nous sommes,
    Sans certitude et sans savoir.
    Telle erreur en Dieu concevoir,
    Lors diront-ils, n'en doutez mie,
    Ce serait trop grand' diablerie
    Qu'oncques nul ne devrait ouïr
    Qui de raison voudrait jouir.
    Donc quand un homme quelque chose
    Veut faire, quoi qu'il se propose
    Ou dise, ou pense, malgré lui
    Il faudra qu'il le fasse ainsi;
    Donc c'est chose prédestinée
    Qui ne peut être détournée,
    Et clairement vous pouvez voir
    Que nul n'a son libre vouloir.»
      Or donc, si le destin s'impose
    Dans l'avenir à toute chose,
    Comme le prouve l'argument
    (En apparence évidemment),
    Qui le bien ou le mal préfère,
    Quand il ne peut autrement faire,
    Quel gré Dieu lui doit-il savoir?
    Quelle peine en doit-il avoir?
    Se fût-il juré le contraire,
    Autre chose il ne saurait faire.
    Dieu serait injuste en rendant
    Le bien, le vice punissant.

    [p. 084]
    Car comment faire le porroit?                     17855
    Qui bien regarder i vorroit,
    Il ne seroit vertus, ne vices,
    Ne sacrefier en calices,
    Ne Diex prier riens ne vaudroit,
    Quant vices et vertus faudroit;
    Ou se Diex justice faisoit,
    Cum vices et vertus ne soit,
    Il ne seroit pas droituriers,
    Ains clameroit les usuriers,
    Les larrons et les murtriers quites,
    Et les bons et les ypocrites
    Tous peseroit à pois oni.
    Ainsinc seroient bien honi
    Cil qui d'amer Diex se travaillent,
    S'il à s'amor en la fin faillent;
    Et faillir les i convendroit,
    Puisque la chose à ce vendroit
    Que nus ne porroit recovrer
    La grâce Diex por bien ovrer.
      Mès il est droituriers sans doute,
    Car bontés reluit en li toute;
    Autrement seroit en defaut
    Cil en cui nule riens ne faut.
    Donc rent-il, soit gaaing ou perte,
    A chascun selonc sa deserte;
    Donc sunt toutes euvres meries,
    Et les destinées peries
    (Au mains si cum gens laiz entendent),
    Qui toutes choses lor presentent,
    Bonnes, males, fauces et vaires,
    Par avenemens necessaires;
    Et franc voloir est en estant,
    Que tex gens vont si mal traitant.

    [p. 085]
    Car comment le pourrait-il faire?                 18083
    Pour celui qui bien considère,
    Vertu ni vice ne serait;
    Donc prier Dieu rien ne vaudrait,
    Ni sacrifier en calice,
    S'il n'y avait vertu ni vice.
    Et quand Dieu justice rendrait,
    Vice et vertu s'il ne comptait,
    Il ferait certes fausse route,
    Car il tiendrait quittes, sans doute,
    Usuriers, meurtriers, larrons;
    Les hypocrites et les bons
    Pèserait en même balance,
    Et frapperait par ignorance
    Ceux qui, cultivant son amour,
    A la fin failliraient un jour.
    Et certe ils n'en seraient pas cause,
    Puisqu'à ce point viendrait la chose
    Que nul, pour sa grâce obtenir,
    A son gré ne pourrait agir.
      Mais Dieu est juste sans nul doute,
    Car en lui bonté reluit toute;
    Autrement faillirait celui
    Qui pourtant jamais n'a failli.
    Il rend au juste, à l'hypocrite,
    A chacun selon son mérite;
    Donc tous les actes sont payés,
    Et sont tous les destins niés
    Comme les entend le vulgaire,
    Qui, par une loi nécessaire,
    Tout leur impute sans raison,
    Soit vrai, soit faux, mauvais ou bon,
    Et la libre volonté reste
    Que cette gent si fort moleste.

    [p. 086]
      Mès qui revoldroit oposer,                      17889
    Por destinées aloser,
    Et casser franche volenté,
    (Car maint en ont esté tenté);
    Et diroit de chose possible,
    Combien qu'el puisse estre faillible,
    Au mains quant ele est avenuë,
    S'aucuns l'avoit devant véuë,
    Et déist, tel chose sera,
    Ne riens ne l'en destornera,
    N'auroit-il pas dit verité?
    Donc seroit-ce nécessité.
    Car il s'ensieut, se chose est vaire,
    Donques est-ele nécessaire
    Par la convertibilité
    De voir et de nécessité:
    Donc convient-il qu'el soit à force,
    Quant nécessité s'en efforce.
    Qui sor ce respondre vorroit,
    Eschaper comment en porroit?
    Certes il diroit chose vaire,
    Mès non pas por ce nécessaire:
    Car comment qu'il l'ait ains véuë,
    La chose n'est pas avenuë
    Par nécessaire avenement,
    Mès par possible solement.
    Car s'il est qui bien i regart,
    C'est nécessité en regart,
    Et non pas nécessité simple:
    Si que ce ne vaut une guimple,
    Et se chose à venir est vaire,
    Donc est-ce chose nécessaire;
    Car tele vérité possible
    Ne puet pas être convertible

    [p. 087]
      Mais pour la libre volonté                      18117
    Détruire (dont maint fut tenté),
    Et la fatalité défendre,
    J'en vois autre argument répandre,
    Chose possible discutant,
    Quoique incertaine cependant,
    Jusqu'à ce que soit advenue:
    «Or si quelqu'un, l'ayant prévue,
    Disait: Telle chose sera,
    Et rien ne l'en détournera;
    Ne serait-ce vérité claire
    Que c'était chose nécessaire?
    Donc sont une, en réalité,
    Certitude et nécessité,
    D'où l'on doit forcément conclure
    Qu'est nécessaire chose sûre;
    Car rien n'est sûr absolument
    Qui n'advient nécessairement.»
    Pour ce bel argument confondre,
    Voici ce qu'il faudrait répondre:
    Qu'il ait dit chose sûre, bon,
    Mais pour ce nécessaire, non.
    Car malgré qu'il l'ait bien prévue,
    La chose n'est pas advenue
    Par nécessaire avènement,
    Mais par possible seulement.
    Car, pour peu que ma glose on suive,
    C'est nécessité relative
    Et non pure nécessité;
    Donc c'est folie en vérité
    Que chose qui se doive faire
    Soit absolument nécessaire.
    Or si possible vérité,
    Avec pure nécessité

    [p. 088]
    Avec simple nécessité,                            17923
    Si comme simple vérité:
    Si ne puet tel raison passer
    Por franche volenté casser.
      D'autre part, qui garde i prendroit,
    Jamès as gens ne convendroit
    De nule chose conseil querre,
    Ne faire besoingnes en terre:
    Car porquoi s'en conseilleroient,
    Ne besoingnes por quoi feroient,
    Se tout iert avant destiné
    Et par force déterminé?
    Por conseil, por euvres de mains,
    Jà n'en seroit ne plus ne mains,
    Ne miex ne pis n'en porroit estre,
    Fust chose née ou chose à nestre,
    Fust chose faite ou chose à faire,
    Fust chose à dire ou chose à taire.
    Nus d'aprendre mestier n'auroit,
    Sans estuide des ars sauroit
    Quanqu'il saura, s'il estudie,
    Par grant travail toute sa vie.
    Mès ce n'est pas à otroier,
    Donc doit-l'en plainement noier
    Que les euvres d'umanité
    Aviengnent par nécessité:
    Ains font bien ou mal franchement
    Par lor voloir tant solement;
    N'il n'est riens fors eus, au voir dire,
    Qui tel voloir lor face eslire,
    Que prendre ou laissier les poïssent,
    Se de raison user vosissent.
      Mès or seroit fort à respondre
    Por tous les argumens confondre

    [p. 089]
    Ni vérité toute absolue                           18151
    Ne peut être oncques confondue,
    Tel argument ne peut passer
    Pour le libre arbitre casser.
      D'autre part, pour qui bien raisonne,
    Jamais sur la terre personne
    Ne voudrait nul projet bâtir,
    A nul travail s'assujettir.
    Car pourquoi tant de peine prendre,
    Tant de vains projets entreprendre,
    Si tout était prédestiné
    Et par force déterminé?
    Soit chose née ou chose à naître,
    Ni mieux, ni pis n'en pourrait être,
    Ni plus, ni moins, et nos projets,
    Nos efforts ne mûraient jamais
    Soit chose faite ou chose à faire,
    Soit chose à dire ou chose à taire.
    Nul besoin d'apprendre il n'aurait;
    Des arts sans étude il saurait
    Ce qu'il saura s'il étudie,
    Par grand travail, toute sa vie.
    Mais ce point ne peut s'octroyer;
    Donc on doit pleinement nier
    Que jamais aucune œuvre humaine
    Par nécessité pure advienne.
    Bien ou mal, l'homme librement
    Agit, de son gré seulement,
    Et fors lui, rien n'est, à vrai dire,
    Qui tel vouloir lui fasse élire:
    Il peut le prendre ou le laisser
    De sa raison s'il veut user.
      Mais on aurait trop à répondre
    Pour tous les arguments confondre

    [p. 090]
    Que l'en puet encontre amener.                    17957
    Maint se voldrent à ce pener,
    Et distrent, par sentence fine,
    Que la prescience devine
    Ne met point de nécessité
    Sor les euvres d'umanité:
    Car bien se vont aparcevant,
    Por ce que Diex les sot devant,
    Ne s'ensieut-il pas qu'il aviengnent
    Par force, ne que tex fins tiengnent;
    Mès por ce qu'eles avendront
    Et tex chief ou tex fin tendront,
    Por ce les set ains Diex, ce dient.
    Mès cist mauvesement deslient
    Le neu de ceste question:
    Car qui voit lor entencion
    Et se vuet à raison tenir,
    Li fait qui sunt à avenir,
    Se cist donnent voire sentence,
    Causent en Diex la prescience,
    Et la font estre nécessoire.
    Mès moult est grant folie à croire
    Que Diex si foiblement entende,
    Que son sens d'autrui fait despende;
    Et cil qui tel sentence sivent,
    Contre Diex malement estrivent,
    Quant vuelent par si fabloier
    Sa prescience afébloier.
    Ne Raison ne puet pas entendre
    Que l'en puisse à Diex riens aprendre:
    N'il ne porroit certainement
    Estre sages parfaitement,
    S'il ert en tel defaut trovés,
    Que cis cas fust sor li provés.

    [p. 091]
    Que l'on peut encontre amener.                    17185
    Or maints s'y voulurent peiner,
    Et dirent, par sentence fine,
    Que la prescience divine
    N'implique point nécessité
    Pour les œuvres d'humanité.
    Ce n'est pas parce que l'a sue
    Dieu devant, ou qu'il l'a prévue,
    Que doit telle chose advenir,
    Ou de telle façon finir;
    C'est parce qu'il faut qu'elle arrive
    Et que telle marche elle suive
    Que Dieu le sait auparavant.
    Ceux-là tranchent mauvaisement
    La question. Pour l'âme fine
    Qui leur intention devine
    Et se veut à raison tenir,
    Tretout ce qui doit advenir,
    Si véritable est leur sentence,
    En Dieu cause la prescience
    Qui tout rend nécessaire alors.
    Mais fol est de croire dès lors
    Que Dieu si faiblement entende
    Que son sens d'un autre dépende,
    Et telle thèse soutenir,
    C'est Dieu mauvaisement honnir;
    C'est amoindrir sa prescience
    Par vains discours, vaine science,
    Et Raison ne peut concevoir
    Que Dieu puisse par nous savoir.
    Si cette chose était prouvée
    Contre sa science éprouvée,
    Il ne pourrait certainement
    Être sage parfaitement.

    [p. 092]
    Donc ne vaut riens ceste response,                17991
    Qui la Diex prescience esconse,
    Et repont sa grant porvéance
    Soz les ténebres d'ignorance,
    Qu'el n'a pooir, tant est certaine,
    D'aprendre riens par euvre humaine:
    Et s'el le pooit, sans doutance,
    Ce li vendroit de non-poissance,
    Qui rest dolor à recenser,
    Et pechiés néis du penser.
      Li autre autrement en sentirent,
    Et selonc lor sens respondirent,
    Et s'acorderent bien sans faille
    Que des choses, comment qu'il aille,
    Qui vont par volenté délivre,
    Si comme eleccion les livre,
    Set Diex quanqu'il en avendra,
    Et quel fin chascune tendra,
    Par une adicion legiere,
    C'est assavoir en tel maniere
    Cum eles sunt à avenir;
    Et vuelent par ce sostenir
    Qu'il n'i a pas nécessité,
    Ains vont par possibilité,
    Si qu'il set quel fin eus feront,
    Et s'eus seront ou non seront.
    Tout si set-il bien de chascune,
    Que de deus voies tendra l'une:
    Ceste ira par négacion,
    Ceste par affirmacion,
    Non pas si terminéement
    Que n'aviengne espoir autrement:
    Car bien puet autrement venir.
    Se franc voloir s'i vuet tenir.

    [p. 093]
    Donc rien ne vaut telle sentence,                 18219
    Qui de Dieu voile la science,
    Et sa Providence obscurcit
    De l'ignorance sous la nuit.
    Elle ne peut, tant est certaine,
    Apprendre rien par œuvre humaine;
    Car (chose horrible à prononcer,
    Péché rien que de le penser!)
    S'elle le pouvait, sans doutance,
    Cela lui viendrait d'impuissance.
      D'autres pensèrent autrement,
    Et d'après eux voici comment
    Il faut comprendre la matière.
    Pour accorder chaque manière,
    Ils dirent que, dans tous les cas,
    De toutes choses ici-bas
    Qui de notre volonté naissent,
    Puis à notre gré vont et cessent,
    Dieu sait tout ce qu'il adviendra
    Et quelle fin chacune aura
    Par une addition légère:
    Or c'est assavoir la manière
    Comme elles doivent advenir.
    Ils veulent par là soutenir
    Qu'il sait la fin de toute chose,
    Si ce sera, pour quelle cause,
    Non de toute nécessité,
    Mais bien par possibilité.
    Ce qu'il sait, c'est que chose toute
    Prendra par l'une ou l'autre route:
    Ce sera par négation
    Ou bien par affirmation;
    Mais non de si définitive
    Façon, que par l'autre n'arrive,

    [p. 094]
      Mais comment osa nus ce dire,                   18025
    Comment osa tant Diex despire,
    Qu'il li donna tel prescience,
    Qu'il n'en set riens fors en doutance,
    Quant il n'en puet aparcevoir
    Determinablement le voir?
    Car quant d'un fait la fin saura,
    Jà si séuë ne l'aura,
    Quant autrement puet avenir.
    S'il li voit autre fin tenir
    Que cele qu'il aura séuë,
    Sa prescience iert decéuë,
    Comme mal certaine, et semblable
    A opinion decevable,
    Si comme avant monstré l'avoie.
    Li autre alerent autre voie,
    Et maint encor à ce se tiengnent,
    Qui dient des faiz qui aviengnent
    Ça jus par possibilité,
    Qu'il vont tuit par nécessité
    Quant à Diex, non pas autrement:
    Car il set terminéement
    De tous jors, et sans nule faille,
    Comment que de franc voloir aille,
    Les choses ains que faites soient,
    Quelcunque fin que eles oient,
    Et par science nécessoire;
    Sans faille il dient chose voire,
    De tant que tuit à ce s'acordent,
    Et por verité le recordent,
    Qu'il a nécessaire science,
    Et de tous jors, sans ignorance,

    [p. 095]
    Puisque rien n'est exécuté                        18253
    Que par la libre volonté.
      Mais comment osa-t-on ce dire
    Et Dieu tellement circonscrire
    Que son immense entendement
    Ne sache que douteusement,
    Puisqu'avant ne saurait connaître
    Absolument ce qui peut être?
    Car d'un fait quand la fin saura
    Jamais si sûr il n'en sera
    Qu'advenir autrement ne puisse.
    S'il advient que ce fait finisse
    Autrement qu'il l'aura prévu,
    Lors son savoir sera déçu
    Comme impuissant, et tout semblable
    A opinion décevable
    Comme céans vous l'ai prouvé.
    Pour finir, d'autres ont trouvé
    Une autre voie où maints se tiennent,
    Disant: Tous les faits qui adviennent
    Ci-bas par possibilité
    Arrivent par nécessité,
    Mais pour Dieu seul, souverain maître
    Car toujours il devra connaître
    Absolument, rien excepté,
    Malgré la libre volonté,
    Choses avant que ne soient nées,
    Comment qu'elles soient terminées,
    Il le sait par nécessité.
    Ceux-là disent la vérité.
    Car il est au moins une chose
    Qui sans discussion s'impose
    Et qu'on admet pour vérité:
    C'est que, de toute éternité,

    [p. 096]
    Set-il comment iront li fait.                     18057
    Mès contraignance pas n'i fait,
    Ne quant à soi, ne quant as hommes:
    Car savoir des choses les sommes,
    Et les particularités
    De toutes possibilités,
    Ce li vient de la grant poissance
    De la bonté de sa science,
    Vers qui riens ne se puet repondre.
    Et qui voldroit à ce respondre
    Qu'il mete ès fais necessité,
    Il ne diroit pas vérité;
    Car por ce qu'il les set devant,
    Ne sont-il pas, de ce me vant,
    Ne por ce qu'il sunt puis, jà voir
    Ne li feront devant savoir.
    Mès por ce qu'il est tous poissans,
    Tout bien et tout mal congnoissans,
    Por ce set-il du tout le voir,
    Si que riens nel' puet decevoir.
    Riens ne puet estre qu'il ne voie,
    Et por tenir la droite voie,
    Qui bien voldroit la chose emprendre,
    Qui n'est pas legiere à entendre,
    Ung gros exemple en porroit metre
    As gens laiz qui n'entendent letre:
    Car tex gens vuelent grosses choses,
    Sans grant sostiveté de gloses.

           *       *       *       *       *

      S'uns hons par franc voloir faisoit
    Une chose, quelle qu'el soit,
    Ou du faire se retardast,
    Por ce que se l'en l'esgardast,

    [p. 097]
    Il a nécessaire science,                          18287
    Et que, sans la moindre ignorance,
    Il sait comment tout sera fait.
    Mais contrainte aucune n'y met,
    Ni quant à soi, ni quant aux hommes.
    Car savoir des choses les sommes
    Et les particularités
    De toutes possibilités
    Lui vient de la grande puissance
    De la bonté de sa science,
    Que rien ne saurait abuser.
    Et tel qui pourrait m'opposer
    Qu'aux faits nécessité Dieu donne
    Se tromperait, ne vous étonne;
    Ce n'est pas parce qu'il les sait
    Qu'ils seront, pas plus que ce n'est
    Parce que les faits doivent être
    Un jour, qu'il les pourra connaître;
    Mais parce qu'il est tout puissant,
    Tout bien et tout mal connaissant,
    Rien ne peut être qu'il ne voie;
    De tout la vérité flamboie
    Pour lui, rien ne le peut tromper.
    Mais droit au but je vais couper:
    Si quelqu'un voulait entreprendre
    De faire au vulgaire comprendre
    Ce point savant, prendre pourrait
    Un gros exemple clair et net,
    Car gens lourds veulent grosses choses
    Sans grand' subtilité de gloses.
      Si de sa propre volonté
    Dedans son cœur a médité
    Quelqu'un de faire quelque chose,
    Soit qu'il la fasse, soit qu'il n'ose,

    [p. 098]
    Il en auroit honte et vergoingne,                 18089
    Tel porroit estre la besoingne;
    Et uns autres riens n'en séust
    Devant que cil faite l'éust,
    Ou qu'il l'éust lessiée à faire,
    S'il se volt miex du fait retraire:
    Cil qui la chose après sauroit,
    Jà por ce mise n'i auroit
    Nécessité ne contraingnance;
    Et s'il en éust la science
    Ausinc bien éue devant,
    Mès que plus ne l'alast grevant,
    Ains le séust tant solement,
    Ce n'est pas empéeschement
    Que cil n'ait fait, ou ne féist
    Ce qui li pléust ou séist,
    Ou que du faire ne cessast,
    Se sa volenté li lessast,
    Qu'il a si franche et si délivre,
    Qu'il puet le fait foïr ou sivre.

           *       *       *       *       *

      Ausinc Diex, et plus noblement,
    Et tout déterminablement
    Set les choses à avenir,
    Et quel chief el ont à tenir,
    (Comment que la chose puist estre
    Par la volenté de son mestre
    Qui tient en sa subjeccion
    Le pooir de l'eleccion,
    Et s'encline à l'une partie
    Par son sens ou par sa folie):
    Et set les choses trespassées,
    Ains qu'eles fussent compassées,

    [p. 099]
    Et reste un moment indécis                        18321
    Parce qu'il craint d'être surpris,
    Et d'en avoir honte et vergogne
    Ce sera possible besogne.
    Mettons que personne n'en sût
    Rien, avant que faite il ne l'eût,
    Ou bien qu'il l'eût laissée à faire,
    Si s'en abstenir il préfère:
    Tel qui la chose après saurait,
    Jamais pour ce mis n'y aurait
    Nécessité ni contraignance,
    Et s'il en avait connaissance
    Par aventure, un peu devant,
    Sans s'y opposer cependant,
    Pour, sans plus, le savoir d'avance,
    Il n'empêcherait pas, je pense,
    Que ne fit l'autre, ou n'eût pas fait
    A son gré ce qui lui plaisait,
    Où se dispensât de le faire
    Selon sa volonté plénière,
    Car franc et libre est son penser;
    Il peut le fait suivre ou laisser.
      Mais Dieu de plus noble manière,
    Plus absolue et plus entière,
    Connaît les choses à venir
    Et comme elles doivent finir,
    Comment que la chose puisse être
    Par la volonté de son maître,
    Qui sa détermination
    Tient toute en sa sujétion
    Et s'incline à l'une partie
    Par son bon sens ou sa folie.
    Dieu sait aussi les faits passés,
    Avant qu'ils ne soient compassés;

    [p. 100]
    Et de ceus qui les faiz cesserent                 18121
    Set-il, s'à faire les laisserent
    Por honte, ou por autre achoison,
    Soit raisonnable ou sans raison,
    Si cum lor volenté les maine.
    Car ge sui tretoute certaine
    Qu'il sunt de gens à grant planté
    Qui de mal faire sunt tenté:
    Toutevois à faire le laissent,
    Dont aucuns en i a qui cessent
    Por vivre vertueusement,
    Et por l'amor Diex solement,
    Qu'ils sunt de meurs bien acesmé;
    Mès cil sunt moult à cler semé.
    L'autre qui de pechier s'apense,
    S'il n'i cuidoit trover deffense,
    Toutevois son corage donte
    Por paor de poine ou de honte.
    Tout ce voit Diex apertement
    Devant ses yex presentement,
    Et toutes les condicions
    Des faiz et des entencions.
    Riens ne se puet de li garder,
    Jà tant ne saura retarder;
    Car jà chose n'iert si loingtaingne,
    Que Diex devant soi ne la tiengne
    Ausinc cum s'ele fust presente:
    Demeurt dix ans, ou vingt, ou trente,
    Voire cinq cens, voire cent mile,
    Soit en foire, à champ ou à vile,
    Soit honeste, ou desavenant,
    Si la voit Diex dès maintenant
    Ainsinc cum s'el fust avenuë:
    Et de tous jors l'a-il véuë

    [p. 101]
    Et ceux qui certains faits laissèrent,            18355
    Il sait bien qu'ils s'en dispensèrent
    Par honte, ou par autre sujet,
    Par raison, ou par intérêt,
    Comme leur volonté les mène.
    Car je suis tretoute certaine
    Qu'il est de gens grand' quantités
    Qui du mal faire sont tentés,
    Toutefois à faire le laissent.
    Aucuns j'en sais même qui cessent
    Pour vivre vertueusement,
    Pour l'amour de Dieu seulement.
    (Mais ces âmes si bien formées
    Elles sont bien claires semées!)
    L'autre enfin qui pense au péché,
    Sûr de n'être point empêché,
    Ses passions toutefois dompte
    Par peur de remords et de honte.
    Tout cela Dieu voit clairement
    Devant ses yeux présentement
    Et les conditions, les causes,
    Des intentions et des choses.
    Rien ne se peut de lui garder,
    Le moment aura beau tarder;
    Car il n'est chose si lointaine
    Que Dieu devant soi ne la tienne
    Comme s'il l'avait là céans.
    Fût-ce dans dix, vingt ou trente ans,
    Voire cinq cents, voire cent mille,
    Fût-ce en foire, aux champs, à la ville,
    Honnête ou vile, clairement,
    Oui, Dieu la voit tout maintenant
    Comme s'elle était advenue;
    Et de toujours même il l'a vue

    [p. 102]
    Par demonstrance véritable                        18155
    En son miroer pardurable,
    Que nus, fors li, ne set polir,
    Sans riens à franc voloir tolir.
    Cis miroers, c'est li méismes
    De qui commencement préismes.
      En ce biau miroer poli
    Qu'il tient et tint tous jors o li,
    Où tout voit quanqu'il avendra,
    Et tous jors present le tendra,
    Voit-il où les âmes iront
    Qui loiaument le serviront,
    Et de ceus ausinc qui n'ont cure
    De loiauté, ne de droiture,
    Et lor promet en ses idées
    Des euvres qu'il oront ovrées,
    Sauvement ou dampnacion:
    C'est la predestinacion,
    C'est la prescience divine,
    Qui tout set et riens ne devine,
    Qui seult as gens sa grace estendre,
    Quant il les voit à bien entendre;
    Ne n'a pas por ce sozplanté
    Pooir de franche volenté.
    Tuit homme euvre par franc voloir,
    Soit por joïr, ou por doloir,
    C'est sa présente vision:
    Car qui la diffinicion
    De pardurableté deslie,
    Ce est possession de vie
    Qui par fin ne puet estre prise
    Trestoute ensemble sans devise.
      Mès de ce monde l'ordenance,
    Que Diex, par sa grant porvéance,

    [p. 103]
    Écrite en un signe formel                         18389
    Dedans son miroir éternel.
    Ce miroir, c'est lui, son essence
    De qui nous avons pris naissance,
    Que nul fors lui ne sait polir,
    Sans rien au franc vouloir ravir.
      En ce miroir clair et limpide
    Et qui toujours en lui réside,
    Il voit tout ce qu'il adviendra
    Et toujours présent le tiendra.
    Il voit de tous ceux qui n'ont cure
    De loyauté ni de droiture
    Ou qui loyaux le serviront,
    Où les âmes un jour iront,
    Et leur promet en ses pensées
    Selon leurs œuvres compassées,
    Ou salut ou damnation.
    C'est la prédestination,
    C'est la prescience divine
    Qui tout sait et rien ne devine;
    Mais qui n'a jamais supplanté
    Pourtant la libre volonté,
    Tout en soulant sa grâce étendre
    A ceux qu'il voit au bien entendre.
    Tout homme agit par franc vouloir,
    Soit pour jouir, soit pour douloir;
    C'est là sa vision présente,
    Car pour qui le vrai sens commente
    De ce grand mot l'Éternité,
    C'est la vie en l'immensité,
    A tout jamais intransmissible
    Et sans aucune fin possible.
      Dieu pourtant ordonne, établit
    Et jusqu'au bout mène et conduit

    [p. 104]
    Volt establir et ordener,                         18189
    Ce convient-il à fin mener,
    Quant as causes universeles;
    Celes seront par force teles
    Cum eus doivent en tous tens estre;
    Tous jors feront li cors celestre
    Selonc lor révolucions,
    Toutes lor transmutacions,
    Et useront de lor puissances
    Par nécessaires influances
    Sor les particulieres choses
    Qui sunt ès élemens encloses,
    Quant sor eus lor rais recevront
    Si cum recevoir les devront.
    Car tous jors choses engendrables
    Engendreront choses semblables,
    Ou feront lor commixions
    Par naturex complexions,
    Selonc ce qu'el auront chascunes
    Entr'eus proprietés communes;
    Et qui devra morir, morra,
    Et vivra tant comme il porra.
    Et par lor naturel desir
    Voldront li cuers des uns gesir
    En oiseuses et en delices,
    Cist en vertus, et cist en vices.
      Mès par aventure li faiz
    Ne seront pas tous jors si faiz
    Comme li cors du ciel entendent,
    Se les choses d'eus se deffendent,
    Qui tous jors lor obéiroient,
    Se destornées n'en estoient;
    Ou par cas, ou par volenté,
    Tous jors seront-il tuit tenté

    [p. 105]
    De tout ce monde l'ordonnance                     18423
    Par sa très-grande Providence
    Quant aux rapports universels;
    Ceux-ci seront par force tels
    Comme en tout temps ils doivent être.
    Les astres feront à la lettre,
    Selon leurs révolutions,
    Toutes les transmutations,
    Et dessus chacune des choses
    Dedans les éléments encloses,
    Quand leurs rais elles recevront
    Comme recevoir les devront,
    Ils useront de leurs puissances
    Par nécessaires influences.
    Car qui devra mourir mourra
    Et vivra tant comme il pourra,
    Et toujours choses engendrables
    Engendreront choses semblables,
    Ou feront leurs combinaisons
    Par naturelles unions,
    Selon qu'elles auront chacunes
    Ensemble affinités communes;
    Et, par leur naturel désir,
    Voudront les cœurs des uns jouir
    En la paresse et les délices,
    Dans les vertus ou dans les vices.
      Mais d'aventure tous les faits
    Ne seront pas toujours parfaits
    Comme les astres les entendent,
    Si d'eux les êtres se défendent,
    Qui toujours leur obéiraient
    Si détournés ils n'en étaient.
    Les cas, leur volonté contraire
    Souvent les pousse à satisfaire

    [p. 106]
    De ce faire où li cuers encline,                  18223
    Qui de traire à tel fin ne fine
    Si cum à chose destinée:
    Ainsinc otroi-ge destinée,
    Que ce soit disposicion
    Sous la prédestinacion
    Ajoustée as choses movables,
    Selonc ce qu'el sunt enclinables.
      Ainsinc puet estre homs fortunés
    Por estre, dès lors qu'il fu nés,
    Preus et hardis en ses affaires,
    Sages, larges et debonnaires,
    D'amis garnis et de richeces,
    Et renommés de grans proeces,
    Ou par fortune avoir perverse.
    Mès bien se gart où il converse;
    Car tost porroit estre empeschiés,
    Ou par vices, ou par pechiés,
    S'il sent qu'il soit avers et chiches,
    Car tex hons ne puet estre riches.
    Contre ses meurs par raison viengne,
    Et soffisance à soi retiengne;
    Prengne bon cuer, donne et despende
    Deniers et robes et viande,
    Mès que de ce son non ne charge,
    Que l'en nel' tiengne por fol large.
    Si n'aura garde d'avarice
    Qui d'entasser les gens atice,
    Et les fait vivre en tel martire,
    Qu'il n'est riens qui lor puist soffire;
    Et si les avugle et compresse,
    Que nul bien faire ne lor lesse,
    Et lor fait toutes vertus perdre,
    Quant à li se vuelent aerdre.

    [p. 107]
    Les inclinations du cœur,                         18457
    Et tant ils y mettent d'ardeur
    Qu'on dirait chose destinée.
    Je définis la destinée:
    Une prédestination
    Que mainte disposition
    De nos cœurs rend modifiable
    Envers tout ce qui est muable.
      Ainsi l'homme peut être heureux,
    Qu'il soit, dès sa naissance, preux,
    Garni d'amis, de grand' richesses,
    Renommé par ses grand' prouesses,
    En ses affaires sérieux,
    Et débonnaire, et généreux,
    Soit que Fortune lui soit dure.
    Mais que ses pas bien il mesure,
    Car tôt pourrait être empêché
    Soit par vice, soit par péché,
    S'il sent qu'il soit avare ou chiche;
    Tel homme ne peut être riche.
    Que, ses mœurs la Raison guidant,
    Du nécessaire il soit content,
    Et de bon cœur donne et dépense
    Deniers, robes, pain, subsistance,
    Sans s'égarer, par vanité,
    Jusqu'à la prodigalité.
    Mais que l'avarice il méprise
    Qui d'entasser les gens attise,
    Et tant les aveugle et soumet
    Que nul bien faire ne permet,
    Et les fait vivre en tel martyre
    Que rien ne leur saurait suffire
    Et toute vertu leur ravit
    Quand l'avarice les séduit.

    [p. 108]
    Ainsinc puet hons, se moult n'est nices,          18257
    Garder soi de tous autres vices,
    Ou soi de vertus destorner,
    S'il se vuet à mal atorner:
    Car Frans-Voloirs est si poissans,
    S'il est de soi bien congnoissans,
    Qu'il se puet tous jors garentir,
    S'il puet dedens son cuer sentir
    Que Pechiés vueille estre ses mestres,
    Comment qu'il aut des cors celestres.
    Car qui devant savoir porroit
    Quex faiz le ciel faire vorroit,
    Bien les porroit empéeschier;
    Car s'il voloit si l'air sechier
    Que toutes gens de chaut morussent,
    Et les gens avant le séussent,
    Il forgeroient maisons nueves
    En moistes leus, ou près des flueves,
    Ou grans cavernes crueseroient,
    Et souz terre se muceroient,
    Si que du chaut n'auroient garde.
    Ou s'il ravient, combien qu'il tarde,
    Que par aigue aviengne deluges,
    Cil qui sauroient les refuges,
    Lesseroient tantost les plaingnes,
    Et s'enfuieroient ès montaingnes;
    Ou feroient si fors navies,
    Qu'il i sauveroient lor vies
    De la grant inundacion,
    Cum fist jadis Deucalion
    Et Pirra, qui s'en eschaperent
    Par la nacele où il entrerent,
    Qu'il ne fussent des floz hapé.
    Et quant il furent eschapé,

    [p. 109]
    Ainsi peut l'homme, en sa sagesse,                18491
    Se garder de toute faiblesse,
    Ou des vertus se détourner
    S'il se veut vers le mal tourner,
    Car de soi s'il a connaissance,
    Franc-Vouloir a tant de puissance
    Qu'il se peut toujours garantir,
    S'il peut en soi-même sentir
    Quand le péché son cœur relance,
    Et braver des cieux l'influence.
    Car qui savoir avant pourrait
    Ce que le ciel faire voudrait,
    Lui-même s'y pourrait soustraire.
    Car si le ciel tant l'atmosphère
    Séchait que tout de chaud mourût,
    Mais que l'homme devant le sût,
    Celui-ci ferait maisons neuves
    En moites lieux, ou près des fleuves,
    Ou grand' cavernes creuserait
    Et sous terre se cacherait,
    Si bien que du chaud n'aurait cure.
    Ou s'il prévoyait d'aventure
    Qu'advint un grand déluge d'eaux,
    Tous un refuge en lieux plus hauts
    Cherchant, sans plus s'en mettre en peine,
    Quitteraient ausssitôt la plaine
    Et courraient gravir les rochers,
    Ou feraient, habiles nochers,
    Vite des navires immenses
    Qui sauveraient leurs existences
    De la grande inondation,
    Comme jadis Deucalion
    Et Pyrrha, qui bien échappèrent,
    Par la nacelle où ils entrèrent,

    [p. 110]
    Qu'il vindrent au port de salu,                   18291
    Et virent plaines de palu
    Parmi le monde les valées,
    Quant les mers s'en furent alées,
    Et qu'el mont n'ot seignor ne dame,
    Fors Deucalion et sa fame,
    Si s'en alerent à confesse
    Au temple Themis la déesse,
    Qui jugoit sor les destinées
    De toutes choses destinées.




    XCVIII


    Comment, par le conseil Themis,
    Deucalion tous ses amis,
    Luy et Pyrra la bonne dame,
    Fit revenir en corps et ame.


    Agenoillons ilec se mistrent,
    Et conseil à Themis requistrent
    Comment il porroient ovrer
    Por lor lignage recovrer.
    Themis, quant oï la requeste,
    Qui moult estoit bonne et honeste,
    Lor conseilla qu'il s'en alassent,
    Et qu'il après lor dos gitassent
    Tantost les os de lor grant mere.
    Tant iert ceste response amere
    A Pirra, qu'el la refusoit,
    Et contre le sort s'escusoit
    Qu'el ne devoit pas depecier
    Les os sa mere, ne blecier,

    [p. 111]
    Qu'ils ne fussent des flots happés.               18525
    Et quand ils furent échappés,
    Quand les mers s'en furent allées
    Dessinant toutes les vallées
    De marais pleines jusqu'au bord,
    Sains et saufs touchèrent au port.
    Mais ne voyant homme ni femme,
    Lors Deucalion et sa dame,
    A confesse tout déconfits,
    Furent au temple de Thémis
    Qui des choses prédestinées
    Jugeait toutes les destinées.




    XCVIII


    Avec Pyrrha la bonne dame,
    Ci fait revenir corps et ame
    Deucalion tous ses amis,
    D'après le conseil de Thémis.


      Lors à genoux tous deux se mirent
    Et conseil à Thémis requirent
    Comment ils pourraient bien ouvrer
    Pour leur lignage recouvrer.
    Thémis entendant leur requête
    Qui moult était bonne et honnête,
    Leur conseilla de s'avancer
    Et derrière leur dos lancer
    Tantôt les os de leur grand'mère.
    Tant trouvait la réponse amère
    Pyrrha qu'elle s'y refusait
    Et contre le sort s'excusait,
    Disant: «C'est trop blesser ma mère
    Que dépecer ses os sur terre,»

    [p. 112]
    Jusqu'à tant que Deucalion                        18319
    Li en dist l'exposicion.
    N'estuet, dist-il, autre sens querre,
    Nostre grant mere, c'est la terre,
    Les pierres, se nomer les os,
    Certainement ce sunt les os:
    Après nous les convient giter
    Por nos lignages susciter.
    Si cum dit l'ot, ainsinc le firent,
    Et maintenant hommes saillirent
    Des pierres que Deucalion
    Gitoit par bonne entencion;
    Et des pierres Pirra, les fames
    Saillirent en corps et en ames,
    Tout ainsinc cum dame Themis
    Lor avoit en l'oreille mis,
    C'oncques n'i quistrent autre pere.
    Jamès ne sera qu'il n'en pere
    La durté en tout le lignaige.
    Ainsinc ovrerent comme saige
    Cil qui garantirent lor vie
    Du grant déluge par navie.
    Ainsinc cil eschaper porroient
    Qui tel déluge avant sauroient.
      Ou se Herbout devoit saillir,
    Qui si féist les blés faillir,
    Que gens de fain morir déussent,
    Por ce que point de blé n'éussent,
    Tant en porroient retenir,
    Ains que ce péust avenir,
    Deus ans devant, ou trois ou quatre,
    Qui bien porroit la fain abatre
    Tous li pueples gros et menus,
    Quant li Herbout seroit venus,

    [p. 113]
    Jusqu'à tant que Deucalion                        18555
    Lui en fit l'explication:
    «Tel est le sens, dit-il, ma chère,
    Notre grand'mère, c'est la terre,
    Et les pierres, je vous le dis,
    Ce sont ses os, à mon avis,
    Qu'il nous faut jeter par derrière
    Pour notre lignage refaire.»
    Lors donc, comme dame Thémis
    Leur avait en l'oreille mis,
    Ensemble tous les deux ils firent,
    Et maintenant hommes saillirent
    Des pierres que Deucalion
    Jetait par bonne intention;
    De Pyrrha saillirent les femmes
    Toutes vives de corps et d'âmes.
    Tels sont des humains les parents
    Qui transmirent à leurs enfants
    Leur dureté d'âges en âges.
    Adonc ouvrèrent comme sages
    Ceux-ci qui leurs jours par vaisseau
    Garantirent de la grande eau;
    Ainsi tous feraient, sans doutance,
    S'ils le pouvaient savoir d'avance.
      Si famine devait venir,
    Qui si bien fit les blés faillir,
    Que gens de faim tous mourir dussent,
    De blé pour ce que point ils n'eussent,
    Ils en pourraient tant retenir
    Avant qu'elle put advenir,
    Deux ans devant, ou trois, ou quatre,
    Que le peuple pourrait abattre
    La faim, peuple gros et menu,
    Quand le manque serait venu,

    [p. 114]
    Si cum fist Joseph en Egipte,                     18353
    Par son sens et par sa mérite,
    Et faire si grant garnison,
    Qu'il en porroient garison
    Sans fain et sans mesese avoir:
    Ou s'il pooient ains savoir
    Qu'il déust faire outre mesure
    En yver estrange froidure,
    Il metroient avant lor cures
    En eus garnir de vestéures,
    Et de bûches à charretées
    Por faire feu en cheminées,
    Et joncheroient lor maisons,
    Quant vendroit la froide saisons,
    De bele paille nete et blanche,
    Qu'il porroient prendre en lor granche,
    Et clorroient huis et fenestres,
    Si en seroit plus chaut li estres,
    Ou feroient estuves chaudes,
    En quoi lor baleries baudes
    Tuit nuz porroient demener,
    Quant l'air verroient forcener,
    Et geter pierres et tempestes,
    Qui tuassent as champs les bestes,
    Et grans flueves prendre et glacier.
    Jà tant nes sauroit menacier
    Ne de tempestes, ne de glaces,
    Qu'il ne risissent des menaces,
    Et karoleroient léans
    Des periz quites et réans:
    Bien porroient l'air escharnir,
    Si se porroient-il garnir.
    Mès se Diex n'i faisoit miracle
    Par vision ou par oracle,

    [p. 115]
    (Comme fit Joseph en Égypte                       18589
    Par son bon sens et son mérite),
    Et si bonne provision
    Pour tretoute la nation
    A rassembler si bien entendre,
    Qu'ils pussent l'abondance attendre
    Sans faim et sans mésaise avoir.
    Ou s'ils pouvaient avant savoir
    Que dût sévir outre mesure
    En hiver étrange froidure,
    Ils mettraient leurs cures avant
    A se garnir de vêtement
    Et de bûches à charretées
    Pour faire feux en cheminées,
    Et puis joncheraient leur maison,
    Quand viendrait la froide saison,
    De belle paille blanche et saine
    Qu'ils prendraient en leur grange pleine,
    Cloraient les fenêtres et l'huis
    Pour que plus chaud fût le logis,
    Ou feraient étuves chauffées
    Où pendant les longues veillées
    Tout nus pourraient danses mener
    Quand l'air ils verraient forcener,
    Et jeter pierres et tempêtes
    Qui dans les champs tueraient les bêtes,
    Et grands fleuves prendre et glacer.
    L'air aurait beau les menacer
    Et de tempêtes et de glaces,
    Ils se riraient de ses menaces
    Et karoleraient au dedans
    De périls quittes et chantants,
    Bien pourraient railler les tempêtes
    Et meure en sûreté leurs têtes.

    [p. 116]
    Il n'est hons, de ce ne dout mie,                 18387
    S'il ne set par astronomie
    Les estranges condicions,
    Les diverses posicions
    Des cors du ciel, et qu'il regart
    Sor quel climat il ont regart,
    Qui ce puisse devant savoir
    Par science ne par avoir.
      Et quant li cors a tel poissance,
    Qu'il fuit des ciex la destrempance[33],
    Et lor destorbe ainsinc lor euvre,
    Quant encontre eus ainsinc se queuvre,
    Et plus poissant, bien le recors,
    Est force d'ame que de cors:
    Car cele meut le cors et porte,
    S'el ne fust, il fust chose morte.
    Miex donc et plus legierement,
    Par us de bon entendement,
    Porroit eschiver Franc-Voloir
    Quanque le puet faire doloir,
    N'a garde que de riens se duelle,
    Por quoi consentir ne s'i vuelle,
    Et sache par cuer ceste clause,
    Qu'il est de sa mesaise cause.
    Foraine tribulacion
    N'en puet fors estre occasion,
    N'il n'a des destinées garde.
    Se sa nativité regarde,
    Et congnoist sa condicion,
    Que vaut tel prédicacion?
    Il est sor toutes destinées,
    Jà si ne seront destinées.
      Des destinées plus parlasse,
    Fortune et cas déterminasse,

    [p. 117]
    Mais, sans un miracle divin,                      18623
    Ou sans un oracle certain,
    Nul homme n'est, n'en doutez mie,
    S'il ne sait par astronomie
    Des astres les conditions
    Et l'objectif de leurs rayons,
    Qui le puisse savoir d'avance,
    Ni par avoir, ni par science.
      Or si le corps peut seul braver
    Impunément et entraver
    Des cieux la fatale influence,
    Contre eux se gardant par avance,
    Donc plus puissants sont les ressorts
    De l'âme certes que du corps,
    Puisqu'elle meut le corps et porte;
    Sans elle il serait chose morte.
    Mieux donc et plus facilement,
    Par us de bon entendement,
    Le libre arbitre peut se rire
    De tout ce qui lui pourrait nuire,
    Et nul droit n'a de se douloir,
    Puisqu'avant se devait pourvoir.
    Qu'il sache par cœur cette clause,
    Qu'il est de sa mésaise cause,
    Et sur d'autres qu'il aurait tort
    De rejeter son déconfort.
    Que des destins donc il n'ait garde;
    Si sa nativité regarde
    Et connaît sa condition,
    Que vaut telle prédiction?
    Il est dessus les destinées
    Tant soient-elles prédestinées.
      Longtemps encor j'en parlerais
    Et maints cas déterminerais,

    [p. 118]
    Et bien vosisse tout espondre,                    18421
    Plus oposer et plus respondre,
    Et mains exemples en déisse;
    Mès trop longuement i méisse
    Ains que g'éusse tout finé.
    Bien est aillors déterminé:
    Qui nel' set, à clerc le demande,
    Qui li lise si qu'il l'entende.
    N'encor, se taire m'en déusse,
    Jà certes parlé n'en éusse,
    Mès il afiert à ma matire,
    Car mes anemis porroit dire,
    Quant ainsinc m'orroit de li plaindre,
    Por ses desloiautés estaindre,
    Et por son Creator blasmer,
    Que gel' vuelle à tort diffamer:
    Qu'il méismes sovent seult dire
    Qu'il n'a pas franc voloir d'eslire,
    Car Diex, par sa prevision,
    Si le tient en subjeccion,
    Qui tout par destinée maine,
    Et l'uevre et la pensée humaine,
    Si que s'il vuet à vertu traire,
    Ce li fait Diex à force faire:
    Et s'il de mal faire s'efforce,
    Ce li refait Diex faire à force,
    Qui miex le tient que par le doit,
    Si qu'il fait quanque faire doit,
    De tout pechié, de toute aumosne,
    De bel parler et de ramposne,
    De loz et de détraccion,
    De larrecin, d'occision,
    Et de pez et de mariages,
    Soit par raison, soit par outrages.

    [p. 119]
    Exposant tout et tire à tire                      18657
    Ce qu'entends dire et contredire,
    Et maints exemples en dirais;
    Mais trop longuement m'étendrais
    Avant d'épuiser la matière
    Expliquée ailleurs tout entière.
    Qui ne le sait cherche un savant,
    S'il ne peut l'apprendre en lisant.
    Certes, si j'avais pu m'en taire,
    Oncques n'en eusse parlé guère,
    Mais il le faut pour mon sujet.
    Car mon ennemi lors dirait
    Pour ses déloyautés restreindre
    (M'oyant ainsi de lui me plaindre),
    Et, pour son créateur blâmer
    Qu'à tort je le veux diffamer.
    Voire souvent, je l'entends dire
    Qu'il ne peut Franc-Vouloir élire,
    Car Dieu, par sa prévision,
    Tant le tient en sujétion,
    Que toute fatalement mène
    Et l'œuvre et la pensée humaine,
    Au point que si bien faire il veut
    De force lui fait faire Dieu,
    Et si de mal faire il s'efforce
    Dieu lui refait faire de force,
    Qui mieux le tient que par le doigt,
    Si bien qu'il fait tout ce qu'il doit,
    De vol aussi bien que d'aumône,
    De parole mauvaise ou bonne,
    De louange ou détraction,
    De larcin ou d'occision,
    Et de paix et de mariage,
    Soit par raison, soit par outrage;

    [p. 120]
    Ainsinc, dist-il, convenoit estre,                18455
    Ceste fist Diex por cestui nestre.
    Ne cis ne pooit autre avoir
    Par nul sens, ne par nul avoir;
    Destinée li estoit ceste.
      Et puis se la chose est mal faite,
    Que cis soit fox, ou cele fole,
    Quant aucuns encontre parole,
    Et maudit ceus qui consentirent
    Au mariage et qui le firent,
    Il respont lors li mal senés:
    A Diex, fet-il, vous en prenés,
    Qui vuet que la chose ainsinc aille,
    Tout ce fist-il faire sans faille.
    Lors conferme par serement
    Qu'il ne puet aler autrement.
    Non, non, ceste response est fauce,
    Ne sert pas la gent de tel sauce
    Li vrais Diex qui ne puet mentir,
    Qu'il les face à mal consentir.
    D'eus vient le fol apensement
    Dont naist li maus consentement
    Qui les esmuet as euvres faire
    Dont il se déussent retraire.
    Car bien retraire s'en péussent,
    Mès que sans plus se congnéussent.
    Lor creator lors reclamassent,
    Qui les amast, se il l'amassent:
    Car cis seus aime sagement
    Qui se congnoist entierement.
    Sans faille toutes bestes muës,
    D'entendement vuides et nuës,
    Se mécongnoissent par Nature[54]:
    Car, s'il éussent parléure

    [p. 121]
    Car il devait en être ainsi.                      18691
    Dieu fit celle pour celui-ci,
    Non pas une autre, mais cette une;
    Rien n'y pouvait sens ni fortune;
    Tel était son destin fatal.
      Or que l'affaire tourne mal,
    Et que durant le mariage
    L'un ou l'autre de folle rage
    Soit pris, si quelqu'un il entend,
    Contre la chose s'irritant,
    Maudire ceux qui consentirent
    Au mariage et qui le firent,
    L'insensé lors incontinent:
    «A Dieu, dit-il, prenez-vous-en
    Qui voulut qu'ainsi fût la chose;
    Lui seul de tout ceci fut cause.»
    Puis il confirme par serment
    Qu'il n'en saurait être autrement.
    Non! non! cette réponse est fausse;
    Aux gens ne sert pas telle sauce
    Qu'il les fasse au mal consentir,
    Le vrai Dieu qui ne peut mentir.
    D'eux seuls vient la male pensée
    D'où nait l'espérance insensée
    Qui les pousse au mal accomplir
    Et qu'ils pourraient d'eux-mêmes fuir.
    Pour que s'en détourner ils pussent,
    Ils suffirait qu'ils se connussent.
    Qu'ils s'adressent au Créateur;
    S'ils l'aiment, ils auront son cœur.
    Car celui-là sagement aime,
    Sans plus, qui se connaît soi-même.
    Les animaux muets et nus,
    D'intelligence dépourvus,

    [p. 122]
    Et raison por eulx s'entr'entendre,               18489
    Qu'il s'entrepéussent aprendre,
    Mal fust as hommes avenu.
    Jamès li biau destrier crenu
    Ne se lesseroient donter,
    Ne chevaliers sor eus monter;
    Jamès buef sa teste cornuë
    Ne metroit à jou de charruë:
    Asnes, mulez, chamel por homme
    Jamès ne porteroient somme:
    Oliphans sor sa haute eschine,
    Qui de son nez trompe et buisine,
    Et s'en paist au soir et au main,
    Si cum uns hons fait de sa main:
    Jà chien ne chat nel' serviroient,
    Car sans homme bien cheviroient:
    Ours, leus, lyons, liépars et sangler
    Tuit vodroient homme estrangler:
    Li raz néis l'estrangleroient,
    Quant au berseuil le troveroient:
    Jamès oisel por mal apel
    Ne metroit en peril sa pel,
    Ains porroit homme moult grever
    En dormant por les yex crever.
    Et s'il voloit à ce respondre
    Qu'il les cuideroit tous confondre,
    Por ce qu'il set faire arméures,
    Heaumes, haubers, espées dures,
    Et set faire ars et arbalestes,
    Ausinc feroient autres bestes.
    Ne r'ont-il singes et marmotes
    Qui lor feroient bonnes cotes
    De cuir, de fer, voire porpoins?
    Il ne demorroit jà por poins;

    [p. 123]
    Se méconnaissent par nature[34];                  18725
    Car s'ils avaient, je vous assure,
    Parole et penser, et savoir,
    Pour se connaître et pour vouloir,
    Triste serait l'humain partage.
    Jamais le destrier sauvage
    Ne se serait laissé dompter
    Ni par son cavalier monter,
    Le bœuf n'eût sa tête cornue
    Pliée au joug de la charrue.
    Jamais mulet, âne, chameau
    N'eût pour l'homme porté fardeau.
    L'éléphant à la haute échine,
    Qui de son nez trompe et bruine
    Et s'en pait du soir au matin
    Comme un homme fait de sa main,
    Le chien, ni le chat, pour son maître
    N'eût voulu l'homme reconnaître.
    Ours, lion, tigre, sanglier,
    Tous voudraient l'homme exterminer.
    Les rats en feraient leur pâture
    En son lit, par la nuit obscure;
    Et l'oiselet pour nul appeau
    Ne mettrait en péril sa peau,
    Mais s'en viendrait, pour nuire à l'homme,
    Lui crever l'œil pendant son somme.
    Et s'il répondait à ceci
    Qu'il les croit tous à sa merci,
    Puisqu'il sait façonner armures,
    Haumes, hauberts et lances dures,
    Arbalètes et javelots,
    Ainsi feraient les animaux.
    N'ont-ils pas singes et marmotes
    Qui leur feraient de bonnes cotes

    [p. 124]
    Car ceulx ovreroient des mains,                   18523
    Si n'en vaudraient mie mains;
    Et porroient estre escrivain.
    Il ne seroient jà si vain
    Que tretuit ne s'asostillassent
    Comment as armes contrestassent,
    Et quiexques engins referoient
    Dont moult as hommes greveroient:
    Néis puces et orillies,
    S'eles s'ierent entortillies
    En dormant dedens lor oreilles,
    Les greveroient à merveilles:
    Paous néis, sirons et lentes,
    Tant lor livrent sovent ententes,
    Qu'il lor font lor euvres lessier,
    Et eus flechir et abessier,
    Ganchir, torner, saillir, triper,
    Et dégrater, et défriper,
    Et despoiller et deschaucier,
    Tant les puéent-il enchaucier.
    Mouches néis, à lor mengier,
    Lor mainent sovent grant dangier,
    Et les assaillent ès visaiges,
    Ne lor chaut s'il sunt rois ou paiges.
    Formis et petites vermines
    Lor feroient trop d'ataïnes,
    S'il ravoient d'eus congnoissance:
    Mès voirs est que ceste ignorance
    Lor vient de lor propre nature.
    Mès raisonnable créature,
    Soit mortex hons, soit divins anges,
    Qui tuit doivent à Diex loanges,
    S'el se mescongnoist comme nices,
    Ce defaut li vient de ses vices

    [p. 125]
    De cuir, de fer, voire pourpoints?                18759
    Pourquoi ne feraient-ils des points
    Aussi bien que lui, toute somme,
    Puisqu'ils ont des mains comme l'homme?
    Ils pourraient même être écrivains,
    Et ne seraient jamais si vains
    Que tretous ne s'industriassent
    Comment aux armes bataillassent,
    Et mille et mille engins feraient
    Dont l'homme à leur tour grèveraient.
    Jusqu'à la puce, au perce-oreille
    Qui les grèverait à merveille
    S'il se faufilait tortillant
    Par son oreille, en son dormant.
    Et le pou, le ciron, du reste,
    La punaise tant le moleste,
    Tant lui livre de durs assauts
    Qu'elle le fait par mille sauts
    Bondir et laisser son ouvrage,
    Tourner, gambader avec rage,
    Se gratter et se tortiller,
    Se déchausser, se dépouiller,
    Se courber, se tordre l'échine.
    La mouche même, si taquine,
    Souvent, quand il prend son manger,
    Lui fait courir maint grand danger,
    Et le chatouillant au visage,
    D'un roi se rit comme d'un page.
    Les vermisseanx et les fourmis
    Lui feraient aussi trop d'ennuis
    S'ils avaient de soi connaissance.
    Donc on voit que cette ignorance
    De leur nature est bien le fruit.
    Mais l'être raisonnable, lui,

    [p. 126]
    Qui le sens li troble et enivre:                  18557
    Car il puet bien Raison ensivre,
    Et puet de franc voloir user:
    N'est riens qui l'en puist escuser.
    Et por ce tant dit vous en ai,
    Et tex raisons i amenai,
    Que lor jangles vueil estanchier,
    N'est riens qui les puist revanchier.

           *       *       *       *       *

      Mès por m'entencion porsivre,
    Dont ge voldroie estre délivre
    Por ma dolor que g'i recors,
    Qui me troble l'ame et le cors,
    N'en vueil or plus dire à ce tor,
    Vers les ciex arrier m'en retor,
    Qui bien font quanque faire doivent
    As créatures qui reçoivent
    Les célestiaus influances,
    Selonc lor diverses sustances.
    Les vens font-il contrarier,
    L'air enflamber, braire et crier,
    Et esclaircir en maintes pars
    Par tonnoirres et par espars,
    Qui taborent, timbrent et trompent
    Tant que les nuës se desrompent
    Par les vapors qu'il font lever.
    Si lor fait les ventres crever
    Li chalor et li movemens,
    Par orribles tornoiemens,
    Et tempester et giter foudres,
    Et par terre eslever les poudres,

    [p. 127]
    Qu'il soit humain ou qu'il soit ange,             18793
    Qui tous doivent â Dieu louange,
    Quand il se méconnaît, le sot,
    De ses vices vient ce défaut
    Qui ses sens trouble et qui l'enivre;
    Car il peut, s'il veut, Raison suivre
    Et de son libre arbitre user;
    Rien n'est qui l'en puisse excuser.
    Or si j'ai sur le libre arbitre
    Tant discouru dans ce chapitre,
    C'est pour sa fourbe démasquer,
    Sans qu'il y puisse répliquer.
      Mais pour, bon Génius, parfaire
    Ma résolution première.
    Et guérir mon âme et mon cœur
    De leur trop cuisante douleur,
    Sur ce sujet je veux me taire
    Et revenir aux cieux arrière,
    Qui toujours, eux, font leur devoir
    Vers tout ce qui doit recevoir
    Les sidérales influences,
    Selon les diverses substances.
    Ils font les vents contrarier,
    L'air enflammer, bruire et crier,
    Et font édaircir l'atmosphère,
    En maintes parts, par le tonnerre
    Et par les éclairs, qui soudain
    Frappent dessus leur tambourin,
    Qui roulent, qui grondent, qui trompent,
    Tant qu'enfin nuages se rompent
    Par les vapeurs qu'il font lever.
    Car le ventre ils leur font crever
    Et tempêter et jeter foudres,
    Et par terre élever les poudres

    [p. 128]
    Voire tors et clochiers abatre,                   18587
    Et maint viel arbre tant debatre
    Que de terre en sunt errachié,
    Jà si fort n'ierent atachié,
    Que jà racines riens lor vaillent,
    Que tuit envers à terre n'aillent,
    Ou que des branches n'aient routes,
    Au mains une partie ou toutes.

           *       *       *       *       *

      Si dist-l'en que ce font déables
    A lor croz et à lor chaables,
    A lor ongles, à lor havez;
    Mès tex diz ne vaut deus navez.
    Qu'il en sunt à tort mescréu.
    Car nule riens n'i a éu,
    Fors les tempestes et li vent,
    Qui si les vont aconsivant:
    Ce sunt les choses qui lor nuisent.
    Ceus versent blez, et vignes cuisent,
    Et flors et fruiz d'arbres abatent,
    Tant les tempestent et debatent,
    Qu'il ne puéent es rains durer,
    Tant qu'il se puissent méurer.
    Voire plorer à grosses lermes
    Refont-il l'air en divers termes;
    S'en ont si grant pitié les nuës,
    Que s'en despoillent toutes nuës,
    Ne ne prisent lors ung festu
    Le noir mantel qu'el ont vestu:
    Car à tel duel faire s'atirent,
    Que tout par pieces le descirent;
    Si li aident à plorer,
    Cum s'en les déust acorer,

    [p. 129]
    En maint horrible tournoîment,                    18827
    Par la chaleur, le mouvement:
    Voire tours et clochers abattre
    Et maints vieux arbres tant débattre
    Que de terre ils sont arrachés;
    Jamais ne seront attachés
    Si fort, que racines ne cassent
    Et qu'à l'envers ils ne trépassent,
    Ou ne soient, en partie au moins,
    Leurs rameaux rompus et disjoints.
      Or ceci font, dit-on, les diables,
    Avec leurs crocs, avec leurs câbles
    Et leurs ongles et leurs crochets.
    Mais tel dit ne vaut deux navets,
    Et c'est à tort qu'on le suppose;
    Car il n'y a rien autre chose
    Que les tempêtes et le vent
    Qui de près se vont poursuivant;
    Voilà les choses qui leur nuisent.
    Ils versent blés, les vignes cuisent,
    Et sur les arbres fleurs et fruits
    Si fort, devant qu'ils soient mûris,
    Tempêtent, ballottent et meuvent,
    Qu'aux rameaux tenir plus ne peuvent;
    A grosses larmes voire ils font
    L'air pleurer par si dur affront;
    Pitié si grande en ont les nues
    Que s'en dépouillent toutes nues,
    Et ne prisent lors un fétu
    Le noir manteau qu'ont revêtu.
    Car à tel deuil faire conspirent
    Que tout par pièces le déchirent,
    Et comme si les éventrer
    L'on devait, l'aident à pleurer,

    [p. 130]
    Et plorent si parfondement,                       18619
    Si fort et si espessement,
    Qu'el font les flueves desriver,
    Et contre les champs estriver,
    Et contre les forez voisines
    Par lor outrageuses cretines,
    Dont il convient sovent perir
    Les blez et le tens encherir,
    Dont li povres qui les laborent,
    L'esperance perduë plorent.
    Et quant li flueves se desrivent,
    Li poissons qui lor flueve sivent,
    Si cum il est drois et raisons,
    Car ce sunt lor propres maisons,
    S'en vont, comme seignor et maistre,
    Par champs, par prez, par vignes paistre,
    Et s'esconcent contre les chesnes,
    Delez les pins, delez les fresnes,
    Et tolent as bestes sauvaiges
    Lor manoirs et lor heritaiges;
    Et vont ainsinc partout nagant,
    Dont tuit vis s'en vont enragant
    Bacus, Cerès, Pan, Cibelé,
    Quant si s'en vont atropelé
    Li poissons à lor noéures,
    Par lor delitables pastures:
    Et li Satirel et les Fées
    Sunt moult dolent en lor pensées,
    Quant il perdent par tex cretines
    Lor délicieuses gaudines.
    Les Nimphes plorent lor fontaines,
    Quant des flueves les trovent plaines,
    Et sorabondans et covertes,
    Comme dolentes de lor pertes;

    [p. 131]
    Et lors, profondément navrées,                    18861
    Déversent larmes si serrées
    Qu'elles font fleuves dériver,
    Puis contre les champs se ruer
    Et les forêts avoisinantes,
    En cataractes mugissantes
    Qui souvent font aux champs périr
    Les blés, et les temps renchérir,
    Et laboureurs, à cette vue,
    Pleurent l'espérance perdue.
    Lors les poissons s'en sont allés,
    Emmi les fleuves dérivés,
    Chacun comme seigneur et maître,
    Par prés, par champs, par vignes paître,
    Comme il est justice et raison,
    Puisque le fleuve est leur maison,
    Et se cachent contre les chênes,
    Près des sapins et près des frênes,
    Usurpant aux hôtes des bois
    Leurs biens, leurs manoirs et leurs toits,
    Et sur terre ainsi partout nagent,
    Dont à l'envi tout vifs enragent
    Cybèle, Pan, Bacchus, Cérès,
    Quand ils aperçoivent serrés
    Les poissons, en épaisses bandes,
    A travers les bois et les landes
    Et leurs pacages ravissants,
    Naviguer, s'ébattre en tous sens;
    Et les satyres et les fées
    Sont moult dolents en leurs pensées,
    Voyant baignés de flots vaseux
    Leurs bocages délicieux.
    Les nymphes pleurent leurs fontaines
    Quand des fleuves les trouvent pleines,

    [p. 132]
    Et li folet et les dryades                        18653
    R'ont les cuers de duel si malades,
    Qu'ils se tiennent trestuit por pris,
    Quant si voient lor bois porpris,
    Et se plaingnent des Diex des fluéves
    Qui lor font vilenies nuéves,
    Tout sans desserte et sans forfait,
    C'onc riens ne lor aient forfait.
    Et des prochaines basses viles
    Qu'il tiennent chetives et viles,
    Resunt li poissons ostelier.
    N'i remaint granche ne celier,
    Ne leu si vaillant ne si chier,
    Que partout ne s'aillent fichier;
    As temples vont et as eglises,
    Et tolent à Dieu ses servises,
    Et chacent des chambres oscures
    Les Diex privés et lor figures.

           *       *       *       *       *

      Et quant revient au chief de piece
    Que li biau tens le lait despiece,
    Quant as ciex desplaist et anuie
    Tens de tempeste et tens de pluie,
    L'air ostent de tretoute s'ire,
    Et le font resbaudir et rire;
    Et quant les nues raparçoivent
    Que l'air si resbaudi reçoivent,
    Adonc se rejoïssent-eles,
    Et por estre avenans et beles,
    Font robes après lor dolors,
    De moult desguisées colors,
    Et metent lor toisons sechier
    Au biau soleil plesant et chier,

    [p. 133]
    Et leur lit ainsi maculé,                         18895
    De vase et de flots inondé.
    Et les folets et les dryades
    Ont les cœurs de deuil si malades
    Qu'ils se tiennent tretous pour pris,
    Voyant leurs bosquets envahis,
    Et se plaignent des dieux des fleuves
    Qui leur font violences neuves,
    Et sans raison, et sans forfait,
    Ne leur ayant oncques mal fait.
    Lors des prochaines basses villes
    Qu'ils tiennent pour chétives, viles,
    Hôtes deviennent les poissons.
    Partout, granges, celliers, maisons,
    Demeures saintes, respectées,
    Sont de ces intrus visitées;
    Aux temples des dieux immortels,
    Ils profanent tous les autels
    Et chassent des chambres obscures
    Les dieux privés et leurs figures.
      Et lorsque vient le temps serein
    Dissiper le mauvais enfin,
    Lorsqu'aux cieux déplaît et ennuie
    Temps de tempête et temps de pluie,
    A l'air ils ôtent son courroux
    Pour revoir son sourire doux.
    Quand les nuages s'aperçoivent
    Que l'air si réjoui reçoivent,
    Adonc se réjouissent-ils,
    Et pour être avenants, gentils,
    Se font, leurs douleurs oubliées,
    Robes de couleurs variées,
    Et mettent leurs toisons sécher
    Au beau soleil plaisant et cher,

    [p. 134]
    Et les vont par l'air charpissant                 18685
    Au tens cler et resplendissant;
    Puis filent, et quant ont filé,
    Si font voler de lor filé
    Grans aguillies de fil blanches,
    Ausinc cum por coudre lor manches.
    Et quant il lor reprent corage
    D'aler loing en pelerinage,
    Si font ateler lor chevaus,
    Montent et passent mons et vaus,
    Et s'en fuient comme desvans[35]:
    Car Eolus li diex des vens,
    (Ainsinc est cis diex apelés)
    Quant il les a bien atelés,
    Car il n'ont autre charretier
    Qui sache lor chevaus traitier,
    Lor met es piez si bonnes eles,
    Que nus oisiaus n'ot onques teles.
    Lors prent li air son mantel inde,
    Qu'il vest trop volentiers en Inde,
    Si s'en afuble, et si s'apreste
    De soi cointir et faire feste,
    Et d'atendre en biau point les nuës,
    Tant qu'eles soient revenuës,
    Qui por le monde solacier,
    Ausinc cum por aler chacier,
    Ung arc en lor poing prendre seulent,
    Ou deux ou trois, quant eles veulent,
    Qui sunt apelés ars celestre,
    Dont nus ne set, s'il n'est bon mestre
    Por tenir des regars escole,
    Comment li solaus les piole,
    Quantes colors il ont, ne queles,
    Ne porquoi tant, ne porquoi teles,

    [p. 135]
    Les cardent d'une main rapide                     18929
    Emmi le temps clair et splendide,
    Puis filent, et quand de filer
    Cessent, du rouet font voler
    Grandes aiguilles de fil blanches,
    Tout comme s'ils cousaient leurs manches,
    Et s'il leur plaît d'aller soudain
    En pèlerinage lointain,
    Lors font atteler leurs cavales,
    Et comme des fous, par rafales,
    Monts et vaux volent franchissants;
    Car Éole, le dieu des vents
    (C'est ainsi ce dieu qu'on appelle)
    Quand leurs cavales il atelle
    (Car il n'ont autres charretiers
    Qui soigner sachent leurs coursiers),
    Leur met aux pieds si bonnes ailes
    Que nul oiseau n'en eut de telles.
    L'air alors son bleu manteau prend
    Qu'en l'Inde il revêt si souvent,
    Et s'en affuble et bien s'apprête
    A se parer et faire fête,
    En attendant de jour en jour
    Des blancs nuages le retour,
    Qui lors, pour réjouir la terre,
    Comme s'ils voulaient chasse faire,
    Prennent soudain un arc au poing,
    Ou deux, ou trois, s'il est besoin
    (C'est l'arc-en-ciel, son nom l'indique),
    De qui nul ne sait, en optique
    S'il n'est maître passé, comment
    Le soleil les va colorant,
    Ce qu'ils ont de couleurs, ni quelles,
    Ni pourquoi tant, ni pourquoi telles,

    [p. 136]
    Ne la cause de lor figure.                        18719
    Il li convendroit prendre cure
    D'estre desciples Aristote,
    Qui trop miex mist Nature en note
    Que nus hons puis le teus Caym.
    Alhacen li niés Hucaym[36],
    Qui ne refu ne fox, ne gars,
    Cis fist le livre des Regars.
    De ce doit cil science avoir,
    Qui vuet de l'arc en ciel savoir,
    Car de ce doit estre jugierres
    Clerc naturex et cognoissierres,
    Et sache de géométrie,
    Dont nécessaire est la mestrie
    Au livre des Regars prover;
    Lors porra les causes trover
    Et les forces des miréoirs
    Qui tant ont merveilleus pooirs,
    Que toutes choses très-petites,
    Letres gresles, très-loin escrites,
    Et poudres de sablon menuës,
    Si grans, si grosses sunt véuës,
    Et si près mises as mirens,
    Que chascuns les puet choisir ens;
    Que l'en les puet lire et conter
    De si loing que, qui raconter
    Le voldroit, et l'auroit véu,
    Ce ne porroit estre créu
    D'omme qui véu ne l'auroit,
    Ou qui les causes n'en sauroit:
    Si ne seroit-ce pas créance,
    Puisqu'il en auroit la science.
    Mars et Venus qui jà pris furent
    Ensemble où lit où il se jurent,

    [p. 137]
    Ni de leur forme la raison.                       18963
    Il lui faudrait prendre leçon
    Et disciple être d'Aristote
    Qui mieux mit la nature en note
    Que nul homme depuis Caïn,
    Ou d'Halacen, neveu d'Hucain [36],
    Qui n'était pas fou, mais logique,
    Et qui fit le Traité d'optique.
    De ceci doit science avoir
    Qui veut de l'arc-en-ciel savoir
    La nature, car pour en être
    Bon juge, il faut à fond connaître
    La géométrie, et cet art
    Est l'absolu point de départ
    Pour prouver ces splendides choses.
    Lors il pourra trouver les causes,
    Et puis les forces des miroirs
    Qui tant ont merveilleux pouvoirs,
    Que toutes choses très-petites,
    Lettres grêles très-loin écrites,
    Atomes de sablons menus,
    Et si grands et si gros sont vus,
    Et de si près, ne vous déplaise,
    Qu'on peut les distinguer à l'aise,
    Et qu'on peut les lire et compter
    De si loin, que, qui raconter
    Voudrait la chose et l'aurait vue,
    Elle ne pourrait être crue
    D'homme qui point ne la verrait
    Et qui les causes n'en saurait:
    Et ce ne serait pas croyance
    Simple, en ce cas, mais bien science.
    Mars et Vénus, qui furent pris
    Tous deux ensemble au lit jadis,

    [p. 138]
    S'il, ains que sor le lit montassent,             18753
    En tex miréor se mirassent,
    Mès que les miréors tenissent
    Si que le lit dedens véissent,
    Jà ne fussent pris ne liés
    Es laz soutis et déliés
    Que Vulcanus mis i avoit,
    De quoi nuz d'eus riens ne savoit:
    Car s'il les éust fait d'ovraigne
    Plus soutile que fil d'araigne,
    S'éussent-il les laz véus,
    Si fust Vulcanus decéus,
    Car il n'i fussent pas entré;
    Car chascuns laz plus d'ung grand tré
    Lor parust estre gros et lons,
    Si que Vulcanus li felons,
    Ardans de jalousie et d'ire,
    Jà ne provast lor avoltire,
    Ne jà li Diex riens n'en séussent,
    Se cil tex miréors éussent:
    Car de la place s'en foïssent,
    Quant les laz tendus i véissent,
    Et corussent aillors gesir
    Où miex celassent lor desir;
    Ou féissent quelque chevance
    Por eschever lor meschéance,
    Sans estre honniz ne grevés.
    Di-ge voir, foi que me devés,
    De ce que vous avés oï?

    _Genius._

    Certes, dist li Prestres, oï.

    [p. 139]
    Avant que sur le lit montassent,                  18997
    En tels miroirs s'ils se mirassent,
    N'eussent été pris ni liés
    Aux lacs subtils et déliés
    Qu'y mit Vulcain par méfiance,
    Dont nul d'eux n'avait connaissance.
    Car si, leurs miroirs accordants,
    Ils avaient vu le lit dedans,
    Sa trame eût-il moult effilée,
    Voire autant que fil d'araignée,
    Les lacs ils eussent aperçu,
    Et Vulcain eût été déçu.
    Point ne se fussent mis en cage,
    Car chaque fil comme un cordage
    Semblé leur eût et gros et long,
    Si bien que Vulcain le félon,
    Ardent de haine et de colère,
    N'eût pu prouver leur adultère,
    Et les dieux n'en eussent rien su,
    Si tels miroirs ils avaient eu.
    Car ils eussent quitté la place,
    Voyant les lacs à la surface,
    Et s'en fussent allés coucher
    Ailleurs, où leur désir cacher,
    Combinant quelque ruse sûre
    Pour fuir toute mésaventure,
    Sans être honnis ou grevés.
    Par la foi que vous me devez,
    Or donc, dites-moi, je vous prie,
    Si la chose qu'avez ouïe,
    Beau prêtre, est bien la vérité.

    _Génius._

    Oui, dit le prêtre avec bonté,

    [p. 140]
    Ces miréors, c'est chose voire,                   18783
    Lor fussent lors moult necessoire:
    Car aillors assembler péussent,
    Quant le péril i congnéussent;
    Ou à l'espée qui bien taille,
    Espoir Mars li diex de bataille,
    Se fust si du jalous venchiés,
    Que ses laz éust destranchiés:
    Lors li péust à bon éur
    Rafaitier sa fame aséur
    Où lit, sans autre place querre.
    Ou près du lit néis à terre.
    Et se par aucune aventure
    Qui moult fust felonnesse et dure
    Dam Vulcanus i sorvenist
    Lors néïs que Mars la tenist,
    Venus qui moult est sage dame,
    (Car trop a de barat en fame)
    Se, quant l'uis li oïst ovrir,
    Péust à tens ses rains covrir,
    Bien éust excusacions
    Par quiexque cavillacions,
    Et contrevast autre ochoison
    Por quoi Mars vint en sa maison;
    Et jurast quanque l'en vosist,
    Si que ses prueves li tosist,
    Et li féist à force croire
    C'onques la chose ne fu voire:
    Tout l'éust-il néis véuë,
    Déist-ele que la véuë
    Li fust oscurcie et troblée,
    Tant éust la langue doblée
    En diverses plicacions
    A trover escusacions.

    [p. 141]
    Oui, ce miroir, c'est chose claire,               19029
    Leur eût été bien nécessaire.
    Car ailleurs, voyant le danger,
    Ils eussent pu se rencontrer,
    Ou de son glaive, qui bien taille,
    Se fût Mars, le dieu de bataille,
    Si bien du jaloux revanché,
    Que tous ses lacs il eût tranché,
    Et sans chercher d'autre repaire,
    Au lit, ou même auprès, à terre,
    Sa maîtresse il eût contenté
    Tout à son aise, en sûreté.
    Alors si par quelque aventure
    Moult félonesse et moult trop dure,
    Fût là survenu dam Vulcain,
    Quand même en ses bras Mars la tint,
    Vénus, qui moult est sage dame
    (Car trop de vice est en la femme),
    Si ses reins, oyant l'huis ouvrir,
    Elle avait à temps pu couvrir,
    Vénus, dis-je, n'eût point d'excuse
    Manqué, les eût sauvés par ruse,
    Jusqu'à prochaine occasion
    De revoir Mars en sa maison,
    Et fait de force à l'autre croire
    Que le fait n'était pas notoire
    Et juré ce qu'on eût voulu,
    Tant que lui s'avouât vaincu.
    L'eût-il même de ses yeux vue,
    Elle soutiendrait que sa vue
    Était troublée assurément,
    Si bien sa langue en un moment,
    En mille détours, mille ruses,
    Femme plie à trouver excuses

    [p. 142]
    Car riens ne jure, ne ne ment                     18817
    De fame plus hardiement;
    Si que Mars s'en alast tous quites.

    _Nature._

    Certes, sire Prestres, bien dites
    Comme preus et cortois et sages.
    Trop ont fames en lor corages
    Et soutilités et malices
    (Qui ce ne set, fox est et nices),
    N'onc de ce ne les escuson.
    Plus hardiement que nuz hon
    Certainement jurent et mentent,
    Méismement quant el se sentent
    De quexque forfait encolpées:
    Jà si ne seront atrapées
    En cest cas especiaument:
    Dont bien puis dire loiaument,
    Qui cuer de fame aparcevroit,
    Jamès fier ne s'i devroit;
    Non feroit-il certainement,
    Qu'il l'en mescherroit autrement.

    _L'Acteur._

    Ainsinc s'acordent, ce me semble,
    Nature et Genius ensemble.
    Si dist Salemon toutevois,
    Puisque par la vérité vois,
    Que benéurés hons seroit
    Qui bonne fame troveroit.

    _Nature._

    Encor ont miréors, dist-ele,
    Mainte autre force grant et bele:

    [p. 143]
    (Car rien ne jure ni ne ment                      19063
    Plus que la femme hardiment),
    Si bien que Mars s'en allât quitte.

    _Nature._

    Sire prêtre, avez chose dite
    Courtoise et bonne et sans erreur.
    Trop ont les femmes en leur cœur
    De subtibilité, de malice
    (Qui ne le sait est trop novice),
    Ce n'est moi qui les défendrai.
    Plus effrontément, je le sai,
    Que nul homme les femmes mentent
    Et jurent, surtout quand se sentent
    En soupçon de quelque forfait;
    Bien fin qui les attraperait,
    Surtout en semblable aventure.
    D'où je puis franchement conclure:
    Qui cœur de femme à nu verrait
    Jamais fier ne s'y devrait,
    Et serait voire, eût-il beau faire,
    Trompé de quelque autre manière.

    _L'Auteur._

    Ainsi donc s'accordent sans plus
    Tous deux Nature et Génius.
    Toutefois Salomon ajoute,
    Pour dire la vérité toute,
    Que bien heureux l'homme serait
    Qui bonne femme trouverait.

    _Nature._

    Miroirs ont encore, dit-elle,
    Mainte autre force grande et belle;

    [p. 144]
    Car choses grans et grosses mises                 18845
    Très-près, semblent de loing asises,
    Fust néis la plus grant montaingne,
    Qui soit entre France et Sardaingne,
    Qu'el i puéent estre véuës
    Si petites et si menuës,
    Qu'envis les porroit-l'en choisir,
    Tant i gardat-l'en à loisir.
      Autre mirail par verités
    Monstrent les propres quantités
    Des choses que l'en i regarde,
    S'il est qui bien i prengne garde.
      Autre miréor sunt qui ardent
    Les choses, quant eus les regardent,
    Qui les set à droit compasser
    Por les rais ensemble amasser,
    Quant li solaus reflamboians
    Est sus les miréors roians.
    Autre font diverses ymages
    Aparoir en divers estages,
    Droites, belongues et enverses,
    Par composicions diverses;
    Et d'une en font-il plusors nestre
    Cil qui des miréors sunt mestre;
    Et font quatre iex en une teste,
    S'il ont à ce la forme preste.
    Si font fantosmes aparens
    A ceus qui regardent par ens;
    Font les néis dehors paroir
    Tous vis, soit par aigue, ou par air;
    Et les puet-l'en véoir joer
    Entre l'ueil et le miroer,
    Par les diversités des angles.
    Soit li moiens compoz ou sangles,

    [p. 145]
    Car les objets grands et gros mis                 19091
    Tout près semblent si loin assis,
    Fût-ce la plus grande montagne
    Qui soit entre France et Sardaigne,
    Qu'à les regarder à loisir
    A peine on les pourrait choisir,
    Tant sont toutes les choses vues
    Si petites et si menues.
      D'autres miroirs, par vérités,
    Montrent les propres quantités
    Des choses que l'on y regarde
    S'il est qui bien y prenne garde.
      D'autres miroirs sont maintenant
    Qui brûlent ce qu'on met devant
    Quand on les règle et les assemble
    Pour les rais amasser ensemble,
    Quand le soleil reflamboiant
    Est sur les miroirs rayonnant.
    D'autres font diverses images
    Apparaître en divers étages,
    Droites, oblongues, à l'envers,
    Par maints arrangements divers.
    Souvent d'une fait plusieurs naître
    Celui qui des miroirs est maître,
    Montre fantômes grimaçants
    A ceux qui regardent dedans,
    Mettant quatre yeux en une tête,
    Si pour cela la forme est prête.
    Puis les fait tout vivants mouvoir
    Entre notre œil et le miroir
    Par la combinaison des lignes
    Et des angles, sous mille signes,
    Dans l'eau, dans l'air, vifs ou posés,
    Par engins simples, composés,

    [p. 146]
    D'une matire ou de diverse,                       18879
    En quoi la forme se reverse,
    Qui tant se va montepliant,
    Par le moien obediant
    Qui vient as iex aparissans,
    Selon les rais ressortissans,
    Qu'il si diversement reçoit,
    Que les regardéors deçoit.
      Aristote néis tesmoigne,
    Qui bien sot de ceste besoigne,
    (Car toute science avoit chiere)
    Uns hons, ce dist, malades iere,
    Si li avoit la maladie
    Sa véuë moult afoiblie,
    Et li airs iert oscurs et trobles,
    Et dit que par ces raisons dobles
    Vit-il en l'air de place en place,
    Aler par devant soi sa face.
    Briément, mirail, s'il n'ont ostacles,
    Font aparoir trop de miracles.
    Si font bien diverses distances,
    Sans miréors, grans decevances,
    Sembler choses entr'eus lointaines
    Estre conjointes et prochaines;
    Et sembler d'une chose deus,
    Selonc la diversité d'eus,
    Ou six de trois, ou huit de quatre,
    Qui se vuet au véoir esbatre,
    Ou plus ou mains en puet véoir,
    Si puet-il ses yex asséoir,
    Ou plusors chose sembler une,
    Qui bien les ordene et aüne.
    Néis d'ung si très petit homme,
    Que chascuns à nain le renomme,

    [p. 147]
    De matière unique ou diverse,                     19125
    En quoi la forme se reverse
    Et tant se va multipliant
    D'un engin à l'autre passant,
    Qu'enfin à la vue étonnée
    Tant arrive dénaturée
    Par tous les rais qu'elle reçoit,
    Que les observateurs déçoit.
      Aristote même l'expose,
    Qui connaissait à fond la chose
    (Car toute science il aimait).
    Il dit: «Malade un homme était,
    Et telle était sa maladie:
    Il avait la vue affaiblie,
    Et l'air lui semblait trouble et noir;
    Aussi, dit-il, croyait-il voir,
    Pour ces raisons, de place en place,
    Aller par devant lui sa face.»
    Bref, les miroirs font à nos yeux,
    Lorsque, pour arrêter leurs feux,
    Ne s'interposent les obstacles,
    Apparaître trop de miracles.
    Les distances même souvent
    Nous vont sans miroir décevant,
    Et nous font voir choses lointaines
    Ensemble jointes et prochaines,
    D'un objet semblent faire deux
    Par la diversité des lieux,
    Ou six de trois, ou huit de quatre;
    Qui se veut du spectacle ébattre,
    Selon que ses yeux fixera,
    Plus ou moins en apercevra,
    Jusqu'à plusieurs choses en une,
    S'il sait bien ordonner chacune.

    [p. 148]
    Font-il paroir as yex véans                       18913
    Qu'il soit plus grans que dix géans,
    Et pert par sus les bois passer,
    Sans branche plaier ne quasser,
    Si que tuit de paor en tremblent;
    Et li géant nain i ressemblent
    Par les yex qui si les desvoient,
    Quant si diversement les voient.

           *       *       *       *       *

      Et quant ainsinc sunt décéu
    Cil qui tex choses ont véu,
    Par miréors ou par distances,
    Qui lor ont fait tex demonstrances,
    Si vont puis au pueple et se vantent,
    Et ne dient pas voir, ains mentent,
    Qu'il ont les déables véus,
    Tant sunt ès regars decéus.
    Si font bien oel enferme et troble
    De sengle chose sembler doble,
    Et paroir où ciel doble lune,
    Et deux chandeles sembler une.
    N'il n'est nus qui si bien regart,
    Qui sovent ne faille en regart,
    Dont maintes choses jugié ont
    D'estre moult autre que ne sont.
      Mès ne voil or pas metre cure
    En ci déclairier la figure
    Des miréors, ne ne dirai
    Comment sunt reflechi li rai,
    Ne lor angles ne voil descrivre,
    Tout est aillors escrit en livre;
    Ne porquoi des choses mirées
    Sunt les images remirées

    [p. 149]
    Voire elles font aux regardants                   19159
    Sembler plus haut que dix géants
    Un homme, un si très-petit homme
    Que chacun pour nain le renomme,
    A croire qu'il s'en va passer
    Par sus bois sans branche casser,
    Si bien que tous de peur en tremblent;
    Géants d'autre part nains leur semblent.
    Or tous sont par leurs yeux trompés,
    Selon qu'ils sont des rais frappés.
      Et quand les miroirs ou distances,
    Aux si trompeuses apparences,
    Quelques-uns ont ainsi déçu,
    Ceux qui telles choses ont vu
    Lors s'en vont au peuple et se vantent,
    Et ne disent pas vrai, mais mentent,
    Disant qu'ils ont les diables vus,
    Tant ils sont par leurs yeux déçus.
    Ainsi fait l'œil malade et trouble
    Simple chose paraître double,
    Deux chandelles une sembler
    Et deux lunes au ciel briller.
    Aucuns ne sont, si clair qu'ils voient,
    Que leurs yeux souvent ne dévoient,
    D'où jugé maintes choses ont
    Être tout autres que ne sont.
      Mais je ne veux pas mettre cure
    A dépeindre ici la figure
    Des miroirs, non plus les façons
    Dont sont réfléchis les rayons,
    Ni leurs angles ne veux décrire
    Qu'ailleurs en maint livre on peut lire,
    Ni pourquoi les objets mirés
    Ne sont que reflets renvoyés

    [p. 150]
    As yex de ceus qui là se mirent,                  18945
    Quant vers les miréors se virent[37];
    Ne les leus de lor aparences,
    Ne les causes des decevances;
    Ne ne revoil dire, biau prestre,
    Où tex ydoles ont lor estre,
    Ou des miréors, ou defores;
    Ne ne recenserai pas ores
    Autres visions merveilleuses,
    Soient plesans ou dolereuses,
    Que l'en voit avenir sodaines;
    Savoir mon s'eles sunt foraines,
    Ou sans plus en la fantasie,
    Ce ne déclairerai-ge mie;
    N'il ne le convient ore pas,
    Ainçois les lais et les trespas
    Avec les choses devant dites
    Qui jà n'ierent par moi descrites:
    Car trop y a longue matire,
    Et si seroit grief chose à dire,
    Et moult seroit fort à entendre.
    S'il ert qui le séust aprendre
    As gens lais especiaument,
    Qui lor diroit généraument,
    Si ne porroient-il pas croire
    Que la chose fust ainsinc voire,
    Des miréors méismement,
    Qui tant euvrent diversement,
    Se par estrumens nel' véoient,
    Se clercs livrer les lor voloient,
    Qui séussent par démonstrance
    Ceste merveilleuse science.
    Ne des visions les manières,
    Tant sunt merveilleuses et fieres,

    [p. 151]
    Dans les yeux de ceux qui se mirent               19193
    Quand vers les miroirs ils se virent[37],
    Ni les causes, ni les raisons
    Des semblants et déceptions.
    Je ne dirai non plus, beau prêtre,
    Où ces images ont leur être,
    Dans les miroirs ou en dehors;
    Je ne décrirai point dès lors
    Autres visions merveilleuses,
    Soit plaisantes, soit douloureuses
    Qui adviennent soudainement:
    Si elles sont réellement
    Ou sans plus en la fantaisie,
    Ce ne déclarerai-je mie,
    Car ce n'est pas ici le cas.
    Mieux vaut les laisser, n'est-ce pas,
    Avec les choses devant dites
    Que je n'ai pas non plus décrites,
    Car trop étendu le sujet
    Et trop difficile serait
    A dire, et trop fort à entendre.
    Si quelqu'un le voulait apprendre
    Au vulgaire spécialement,
    Et parlât généralement,
    Personne dans son auditoire
    Ne voudrait telle chose croire
    Des miroirs en particulier
    Au mérite si singulier,
    Si par palpable démontrance
    Cette merveilleuse science
    En même temps il n'expliquait
    Par instruments qu'il produirait.
    Ni des visions les manières,
    Tant sont merveilleuses et fières,

    [p. 152]
    Ne porroient-il otroier,                          18979
    Qui les lor voldroit desploier,
    Ne quex sunt les decepcions
    Qui viennent par tex visions,
    Soit en veillant, soit en dormant,
    Dont maint s'esbahissent forment:
    Por ce les vueil ci trespasser,
    Ne si ne vueil or pas lasser
    Moi de parler, ne vous d'oïr:
    Bon fait prolixité foïr.
      Si sunt fames moult envieuses[38],
    Et de parler contrarieuses,
    Si vous pri qu'il ne vous desplaise,
    Por ce que du tout ne m'en taise,
    Se bien par la vérité vois;
    Tant en vuel dire toutevois,
    Que maint en sunt si decéu,
    Qui de lor liz se sunt méu,
    Et se chaucent néis et vestent,
    Et de tout lor harnois s'aprestent,
    Si cum li sen commun someillent,
    Et tuit li particulier veillent:
    Prennent bordons, prennent escharpes,
    Ou piz, ou faucilles, ou sarpes,
    Et vont cheminant longues voies,
    Et ne sevent où toutevoies;
    Et montent néis es chevaus,
    Et passent ainsinc mons et vaus,
    Par seches voies, ou par fanges,
    Tant qu'il viennent en leus estranges.
    Et quant li sen commun s'esveillent,
    Moult s'esbahissent et merveillent.
    Quant puis à leur droit sens reviennent,
    Et quant avec les gens se tiennent,

    [p. 153]
    Nul ne saurait leur inculquer,                    19227
    Tant les voulût-il expliquer,
    Ni les déceptions cruelles
    Qui viennent par visions telles,
    Soit en veillant, soit en dormant,
    Dont maint s'ébahit grandement.
    Aussi, c'est pourquoi je les passe,
    De peur qu'à la fin je ne lasse
    Moi de parler et vous d'ouïr,
    Car bon fait prolixité fuir.
      Or sont femmes moult ennuyeuses
    Et de trop parler envieuses.
    Mais si tout ce clairement vois,
    Je vous prie encore une fois,
    Pour que de tout point ne me taise,
    Que de m'ouïr ne vous déplaise.
    Maints sont par vision séduits
    Tant qu'ils se lèvent de leurs lits,
    Et se chaussent même et se vêtent
    Et de tout leur harnais s'apprêtent,
    Car chez eux le sens commun dort,
    Et seul veille leur fol transport.
    Lors prenant bourdons et écharpes
    Ou pieux, ou faucilles, ou sarpes[39],
    Ils s'en vont bien loin cheminant
    Sans savoir où, le plus souvent,
    Et même enfourchant leur monture
    Par monts, par vaux, à l'aventure,
    Franchissent marais, secs chemins,
    Tant qu'ils gagnent pays lointains;
    Et quand leur sens commun s'éveille
    Moult s'ébahit et s'émerveille.
    Puis revenus à leur droit sens,
    Quand se trouvent avec les gens,

    [p. 154]
    Si tesmoignent, non pas por fables,               19013
    Que là les ont porté déables
    Qui de lor ostiex les osterent,
    Et il méismes s'i porterent.
      Si rest bien sovent avenu,
    Quant aucuns sunt pris et tenu
    Par aucune grant maladie,
    Si cum il pert en frenisie,
    Quant il n'ont gardes sofisans,
    Ou sunt seus en ostiex gisans,
    Qu'il saillent sus et puis cheminent,
    Et de tant cheminer ne finent,
    Qu'il truevent aucuns leus sauvages,
    Ou prez, ou vignes, ou boscages,
    Et se lessent ilec chéoir.
    Là les puet-l'en après véoir
    Se l'en i vient, combien qu'il tarde,
    Por ce qu'il n'orent point de garde,
    Fors gent espoir fole et mauvese,
    Tous mors de froit et de mesese;
    Ou quant sunt néis en santé,
    Voit-l'en de tex à grant planté,
    Qui mainte fois, sans ordenance,
    Par naturel acoustumance,
    De trop penser sunt curieus,
    Quant trop sunt melencolieus,
    Ou paoreux outre mesure,
    Qui mainte diverse figure
    Se font paroir en eus-méismes,
    Autrement que nous ne déismes[40]
    Quant de miréors parlions,
    Dont si briefment nous passions,
    Et de tout, ce lor semble lores
    Qu'il soit ainsinc por voir defores.

    [p. 155]
    Ils jurent que ce ne sont fables,                 19261
    Que là les ont portés les diables
    Qui les ont de leurs lits ôtés;
    Mais eux-mêmes s'y sont portés.
      Ainsi par grande maladie
    Et par extrême frénésie
    Quand quelqu'un est pris et tenu,
    Moult souvent est-il advenu,
    Si garde insuffisante veille
    Ou tout seul chez lui s'il sommeille,
    Qu'il se lève et va cheminant
    Et devant lui chemine tant
    Qu'il trouve quelque lieu sauvage,
    Ou prairie, ou vigne, ou bocage,
    Où se laisse exténué choir.
    Et là peut-on après le voir,
    Lorsque d'accourir trop on tarde,
    Pour n'avoir pas fait bonne garde,
    Ou l'avoir mis en folle main,
    Expirant de froid et de faim.
    Et maintes fois sans maladie,
    Par naturelle frénésie,
    Ne voyons-nous pas quantité
    De gens, en très-bonne santé,
    Qui sont par trop mélancoliques,
    Pensifs, soucieux, extatiques,
    Voire outre mesure peureux,
    Eux-mêmes se frapper les yeux
    Et l'esprit de mainte figure
    Étrange, de même nature
    Que celles dont céans parlions
    Quand des miroirs nous dissertions;
    Mais ils les prennent pour réelles
    Et vivantes et naturelles.

    [p. 156]
      Cil qui par grant devocion                      19047
    En trop grant contemplacion,
    Font aparoir en lor pensées
    Les choses qu'il ont porpensées,
    Et les cuident tout proprement
    Véoir defors apertement,
    Et ce n'est fors trufle et mençonge,
    Ainsinc cum de l'omme qui songe,
    Qui voit, ce cuide, en sa présence
    Les esperituex sustance,
    Si cum fist Scipion jadis,
    Qui vit enfer et paradis,
    Et ciel et air, et mer, et terre,
    Et tout quanque l'en i puet querre;
    Il voit estoiles aparair,
    Et voit oisiaus voler par air,
    Et voit poissons par mer noer,
    Et voit bestes par bois joer,
    Et faire tours et biaus et gens;
    Et voit diversetés de gens,
    Les uns en chambre solacier,
    Les autres voit par bois chacier,
    Par montaignes et par rivieres,
    Par prez, par vignes, par jachieres;
    Et songe plaiz et jugemens,
    Et guerres et tornoiemens,
    Et baleries et karoles,
    Et ot vieles et citoles,
    Et flere espices odoreuses,
    Et goute choses savoreuses,
    Et gist entre les bras s'amie,
    Et toutevois n'i est-il mie;
    Ou voit Jalousie venant,
    Ung pestel à son col tenant,

    [p. 157]
      Tel qui, par grand' dévotion,                   19295
    En trop grand' contemplation,
    Fait apparaître en ses pensées
    Les choses qu'il a pourchassées,
    Et les cuide voir proprement
    Devant ses yeux ouvertement
    (Mais tout cela n'est que mensonge,
    Ainsi comme l'homme qui songe,
    Qui prend ce qu'il voit pour réel
    Quand ce n'est que spirituel,
    Comme Scipion, dit l'histoire,
    Vit le ciel dans toute sa gloire,
    Et la mer, et la terre et l'air
    En tous détails, jusqu'à l'enfer),
    Tel donc voit étoiles paraître,
    Les animaux dans les bois paître,
    Les oiseaux dans l'air voyager
    Et poissons par la mer nager:
    Il voit leurs tours, leur gentillesse,
    Il voit encore en grand' liesse,
    Chez eux diversité de gens,
    D'autres par les forêts chassants,
    Par montagnes et par rivières,
    Par prés, par vignes, par jachères:
    Il songe plaids et jugements,
    Guerres, tournois, trépignements,
    Et bals, et rondes et karoles,
    Entend guitares et violes,
    Goûte savoureux aliments
    Et flaire épices odorants,
    Ou gît dans les bras de sa mie,
    Et de cela rien n'est-il mie:
    Ou voit Jalousie accourant,
    Un bâton à son col tenant,

    [p. 158]
    Qui provés ensemble les trueve                    19081
    Par Male-Bouche qui contrueve
    Les choses ains que faites soient,
    Dont tuit Amant par jor s'effroient.
    Car cil qui fins Amans se clament,
    Quant d'amors ardemment s'entr'ament,
    Dont moult ont travaus et anuis,
    Qui se sunt de nuit endormis
    En lor lit où moult ont pensé,
    (Car les propriétés en sé)[41]
    Si songent les choses amées,
    Que tant ont par jor réclamées,
    Ou songent de lor aversaires
    Qui lor font anuis et contraires.
    Ou s'il sunt en mortex haïnes,
    Corrous songent et ataïnes,
    Et contens o lor anemis
    Qui les ont en haïne mis
    Es choses à guerre ensivables,
    Par contraires ou par semblables.
    Ou s'il resunt mis en prison
    Par aucune grant mesprison,
    Songent-il de lor délivrance,
    S'il en sunt en bonne esperance;
    Ou songent ou gibet ou corde,
    Que li cuers par jor lor recorde;
    Ou quiexques choses desplesans,
    Qui ne sunt mie hors, mès ens,
    Si recuident-il por voir lores
    Que ces choses soient defores,
    Et font de tout ou duel ou feste,
    Et tout portent dedens lor teste,
    Qui les cinc sens ainsinc deçoit
    Par les fantosmes qu'il reçoit,

    [p. 159]
    Qui prouvés ensemble les trouve                   19329
    Par Malebouche qui controuve
    Les actes avant qu'ils soient faits
    Et rend les amants inquiets.
    Car amants qui fins se proclament,
    Quand d'un ardent amour s'enfiamment,
    Dont ont grand deuil et grands ennuis,
    Quand au lit seront endormis
    Où leur esprit moult souffre et pense
    (Je le sais par expérience)[41],
    Ils songent à l'objet aimé
    Qu'ils ont le jour tant réclamé,
    Ou pensent à leurs adversaires
    Qui tant leur font peines amères.
    Ou s'ils sont en mortel courroux,
    Toute la nuit leur cœur jaloux
    Ne rêve que haine et vengeance,
    Querelles, combats à outrance,
    Avec leurs mortels ennemis
    Qui les ont tant en haine mis,
    Et combinent comme à la guerre
    Manœuvre semblable ou contraire.
    Ou s'ils sont jetés en prison
    Pour aucun crime ou trahison,
    Ils songent à leur délivrance,
    S'ils en sont en bonne espérance,
    Ou bien rêvent corde et gibet
    Qui le jour les inquiétait,
    Ou quelque chose déplaisante
    En eux-mêmes qui les tourmente,
    Et s'imaginent voir alors
    Les choses paraître au dehors,
    Et font de tout ou deuil ou fête,
    Et tout portent dedans leur tête,

    [p. 160]
    Dont maintes gens par lor folie                   19115
    Cuident estre par nuit estries
    Errans avecques dame Habonde[42],
    Et dient que par tout le monde
    Li tiers enfant de nacion
    Sunt de ceste condicion.
    Qu'il vont trois fois en la semaine
    Si cum destinée les maine;
    Et par tous ces ostex se boutent,
    Ne clés ne barres ne redoutent,
    Ains s'en entrent par les fendaces,
    Par chatieres et par crevaces,
    Et se partent des cors les ames,
    Et vont avec les bonnes Dames
    Par leus forains et par maisons,
    Et le pruevent par tiex raisons:
    Que les diversités véuës
    Ne sunt pas en lor liz venuës,
    Ains sunt lor ames qui laborent,
    Et par le monde ainsinc s'en corent;
    Et tant cum il sunt en tel oirre,
    Si cum il font as gens acroire,
    Qui lor cors bestorné auroit,
    Jamès l'ame entrer n'i sauroit.
    Mès trop a ci folie orrible,
    Et chose qui n'est pas possible:
    Car cors humains est chose morte
    Sitost cum l'ame en soi ne porte;
    Donques est-ce chose certaine
    Que cil qui trois fois la semaine
    Ceste maniere d'oirre sivent,
    Trois fois muirent, trois fois revivent
    En une semaine méismes:
    Et s'il est si cum nous déismes,

    [p. 161]
    Qui les cinq sens ainsi déçoit                    19363
    Par les fantômes qu'elle voit.
    Maintes gens même, en leurs folies,
    La nuit, pensent être génies
    Avecque dame Habonde errants[42],
    Et disent que de tous enfants
    Les troisièmes par la naissance
    Sont tretous de semblable essence:
    Qu'en la semaine ils vont trois fois
    Du destin écoutant la voix,
    Par toutes les maisons se boutent,
    Ni clés ni barres ne redoutent,
    Mais dessus passent ou dessous
    Par chatières, fentes et trous;
    Que de leurs corps partent les âmes
    Qui vont avec les bonnes dames
    Par lieux publics et par maisons
    Et disent pour toutes raisons:
    «Que les choses diverses vues
    Ne sont pas en leurs lits venues;
    Donc leurs âmes s'en vont ainsi
    De par le monde, à grand souci.»
    Ils ne s'en tiennent pas là voire,
    Mais veulent faire aux gens accroire
    Que si le corps on retournait
    Jamais l'âme n'y rentrerait.
    Mais c'est une folie horrible,
    Et chose qui n'est pas possible,
    Car de l'homme le corps est mort
    Certes sitôt que l'âme en sort.
    Donc est-ce une chose certaine
    Que si par trois fois la semaine
    Ce voyage l'âme faisait,
    Trois fois mourrait et revivrait

    [p. 162]
    Dont resuscitent moult souvent                    19149
    Li desciples de tel convent[43].

           *       *       *       *       *

      Mais c'est bien terminée chose,
    Et bien l'os reciter sans glose,
    Que nus qui doie à mort corir,
    N'a que d'une mort à morir,
    Ne jà ne resuscitera
    Tant que ses jugemens sera,
    Se n'ert miracle especial
    De par le Diex celestial,
    Si cum de saint Ladre lison,
    Car ce pas ne contredison.
    Et quant l'en dit d'autre partie
    Que quant l'ame s'est departie
    Du cors ainsinc desaorné,
    S'el trueve le cors bestorné,
    El ne set en li revenir:
    Qui puet tel fable sostenir?
    Qu'il est voirs, et bien le recors,
    Ame desevrée de cors,
    Plus est aperte, et sage et cointe,
    Que quant ele est au cors conjointe,
    Dont el sieut la complexion
    Qui li troble s'entencion:
    Dont est miex lors par li séuë
    L'entrée que ne fu l'issuë:
    Par quoi plus tost la troveroit,
    Jà si bestorné ne seroit.

           *       *       *       *       *

      D'autre part, que li tiers du monde
    Aille ainsinc avec dame Habonde,

    [p. 163]
    Le corps dans la même semaine,                    19397
    Et si c'est vrai, qu'on en convienne,
    Les disciples de ce savant
    Système renaissent souvent[43].
      C'est une indiscutable chose,
    Et je l'ose affirmer sans glose,
    Que nul qui doive à mort courir
    N'a que d'une mort à mourir,
    Et jamais, à moins d'un miracle
    De Dieu qui lève cet obstacle,
    Jamais ne ressuscitera
    Tant que pour lui subsistera
    Son jugement. Or Dieu l'accorde
    Parfois dans sa miséricorde,
    Comme saint Lazare lisons,
    Ce que nous ne contredisons,
    Et lorsqu'on dit, d'autre partie,
    Que quand l'âme s'est départie
    Du corps ainsi tout désorné,
    S'elle le trouve retourné,
    Elle n'y peut rentrer ensuite,
    Qui donc telle fable débite?
    C'est certain et pas n'en démords,
    Ame qui se sèvre du corps
    Est plus subtile et déliée
    Que quand était au corps liée,
    Dont subit la complexion
    Qui trouble son intention.
    Donc est mieux lors par elle sue
    La porte que n'était l'issue,
    Par quoi plus tôt la trouverait
    Quand le corps voire on tournerait.
      D'autre part, que le tiers du monde
    Ainsi coure avec dame Habonde,

    [p. 164]
    Si cum foles vielles le pruevent                  19179
    Par les visions qu'eles truevent,
    Dont convient-il sans nule faille
    Que tretous li mondes i aile,
    Qu'il n'est nus, soit voire ou mençonge,
    Qui mainte vision ne songe,
    Non pas trois fois en la semaine,
    Mès quinze fois en la quinzaine,
    Ou plus, ou mains par aventure,
    Si cum la fantasie dure.
    Ne ne revoil dire des songes,
    S'il sunt voirs, ou s'il sunt mençonges,
    Se l'en les doit du tout eslire,
    Ou s'il sunt du tout à despire:
    Porquoi li uns sunt plus orribles,
    Plus bel li autre et plus paisible,
    Selonc lor apparicions
    En diverses complexions,
    Et selonc lor divers corages
    Des meurs divers et des aages:
    Ou se Diex par tex visions
    Envoie revelacions,
    Ou li malignes esperiz,
    Por metre les gens en periz,
    De tout ce ne m'entremetrai,
    Mès à mon propos me retrai.
      Si vous di donques que les nuës,
    Quant lasses sunt et recréuës
    De traire par l'air de lor flesches,
    Et plus de moistes que de seiches,
    Car de pluies et de rousées
    Les ont trestoutes arrousées,
    Se Chalor aucune n'en seiche,
    Por traire quelque chose seiche,

    [p. 165]
    (Si les vieilles nous en croyons                  19431
    Contant leurs folles visions),
    Il faut vraiment, vaille que vaille,
    Qu'à son tour tout le monde y aille,
    Puisque tous, à tort ou raison,
    Nous leurre mainte vision,
    Non pas trois fois en la semaine,
    Mais quinze fois en la quinzaine,
    Ou moins, ou plus, tant qu'en l'esprit
    Le phénomène se produit.
    Je ne dirai non plus des songes
    S'ils sont vérités ou mensonges,
    Si l'on les doit du tout priser,
    S'ils sont du tout à mépriser,
    Pourquoi les uns sont plus horribles,
    D'autres plus beaux ou plus paisibles,
    Selon les apparitions
    Et selon les complexions,
    Les mœurs diverses, les usages,
    Les circonstances et les âges;
    Si Dieu par telles visions
    Veut faire révélations,
    Ou bien l'esprit malin, le traître,
    Pour les gens en grand péril mettre.
    De tout ce ne m'occuperai,
    Mais à mon propos reviendrai.
      Je vous disais donc que les nues,
    Lorsqu'elles sont lasses, rompues
    De lancer leurs flèches en l'air
    Plus moites que sèches, c'est clair,
    Puisque de pluie et de rosées
    Les ont tretoutes arrosées
    (Si n'en sèche aucune Chaleur
    Des traits de sa brûlante ardeur),

    [p. 166]
    Si destendent lor ars ensemble,                   19213
    Quant ont trait tant cum bon lor semble.
    Mès trop ont estranges manieres
    Cilz ars dont traient ces archieres,
    Car toutes lor colors s'en fuient,
    Quant en destendant les estuient;
    Ne jamès puis de cels méismes
    Ne retrairont que nous véismes;
    Mès s'el vuelent autre fois traire,
    Noviaus arz lor convient refaire,
    Que li solaus puist pioler;
    Nes convient autrement doler.
      Encore ovre plus l'influance
    Des ciex, qui tant ont grant poissance
    Par mer, et par terre, et par air;
    Les cometes font-il parair[44],
    Qui ne sunt pas es ciex posées,
    Ains sunt parmi l'air embrasées,
    Et poi durent puis que sunt faites,
    Dont maintes fables sunt retraites.
    Les mors as princes en devinent
    Cil qui de deviner ne finent;
    Mès les cometes plus n'aguetent,
    Ne plus espessement ne gietent
    Lor influances ne lor rois
    Sor povres hommes que sor rois,
    Ne sor rois que sor povres hommes:
    Ainçois euvrent, certains en sommes,
    Où monde sor les regions,
    Selonc les disposicions
    Des climaz, des hommes, des bestes
    Qui sunt as influances prestes
    Des planetes et des estoiles,
    Qui greignor pooir ont sor eles.

    [p. 167]
    Tirant tant comme bon leur semble,                19465
    Leurs arcs détendent lors ensemble.
    Mais ils sont par trop singuliers
    Ces arcs dont tirent ces archers,
    Dont toutes les couleurs s'effacent
    Quand dans leurs étuis les replacent.
    Du reste, ils ne tireront plus
    Des mêmes arcs qui furent vus;
    Car pour nouvelles flèches traire,
    Nouveaux arcs il leur faudra faire
    Que le soleil puisse parer,
    Car lui seul peut les décorer.
      Mieux encore agit l'influence
    Des cieux qui tant ont grand' puissance
    Par l'air et la terre et la mer.
    Ils font comètes enflammer[44]
    Qui ne sont pas aux cieux posées,
    Mais en l'air couren

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