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Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7)

by Paul Thureau-Dangin · French · Gutenberg #44710 · 1,209,479 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7)
    
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Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7)

Author: Paul Thureau-Dangin


        
Release date: January 19, 2014 [eBook #44710]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/44710

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        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET (VOLUME 7 / 7) ***

  HISTOIRE
  DE LA
  MONARCHIE DE JUILLET


  PAR
  PAUL THUREAU-DANGIN


  OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
  GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886


  DEUXIÈME ÉDITION

  TOME SEPTIÈME




  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
  RUE GARANCIÈRE, 10

  1892

  _Tous droits réservés_




  HISTOIRE
  DE LA
  MONARCHIE DE JUILLET




L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
traduction et de reproduction à l'étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en avril 1892.




DU MÊME AUTEUR:


     =Royalistes et Républicains.= Essais historiques sur des
     questions de politique contemporaine: I. _La Question de
     Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18 brumaire_; II.
     _L'Extrême Droite et les Royalistes sous la Restauration_; III.
     _Paris capitale sous la Révolution française_. _2e édition._ Un
     volume in-18.

       Prix                                                 4 fr.    »


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     =L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet.= Un vol.
     in-18.

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     =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Sept volumes in-8º.

       Prix de chaque volume                                8 fr.    »


(_Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT,
1885 et 1886._)


PARIS. TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.




HISTOIRE

DE LA

MONARCHIE DE JUILLET




LIVRE VII

LA CHUTE DE LA MONARCHIE

(1847-1848)




CHAPITRE PREMIER

UNE SESSION MALHEUREUSE.

(Mars-août 1847.)

     I. Ébranlement de la majorité. Les conservateurs progressistes.
     M. Duvergier de Hauranne et sa proposition de réforme
     électorale. Elle est repoussée à une grande majorité. La
     réforme parlementaire est écartée à une majorité moins
     forte.--II. Le gouvernement avait-il raison de se refuser
     absolument à toute réforme? Il est accusé d'un parti pris
     d'immobilité. Le Roi est pour beaucoup dans cette immobilité.
     Lassitude de M. Duchâtel. Il désire que le ministère cède
     la place à d'autres.--III. Échecs infligés par la Chambre à
     plusieurs ministres. On reconnaît la nécessité de remplacer
     trois d'entre eux. Affaiblissement résultant de cette crise
     partielle.--IV. La mauvaise récolte. Désordres amenés par
     la crainte de la disette. Embarras monétaires. Trouble jeté
     dans les affaires de chemins de fer. Contre-coup sur les
     finances de l'État. Conséquences politiques de ce malaise
     économique.--V. Projet de M. de Salvandy sur l'enseignement
     secondaire. Son avortement. M. de Montalembert et M. Guizot à
     la Chambre des pairs.--VI. L'apologétique révolutionnaire. Les
     histoires de MM. Louis Blanc et Michelet. Les _Girondins_ de
     Lamartine. État d'esprit de l'auteur. Caractère du livre. Effet
     produit par sa publication.--VII. La campagne de corruption.
     Premières révélations sur l'affaire Cubières. Dénonciations
     de M. de Girardin et débats qui en résultent. Vote des
     «satisfaits».--VIII. Mise en accusation de MM. Teste, Cubières,
     Pellapra et Parmentier. Le procès. M. Teste convaincu de son
     crime. Condamnation.--IX. Effet produit dans le public par le
     procès Teste. M. Guizot s'explique, à la Chambre des pairs, sur
     l'accusation de corruption.--X. La session finit tristement.
     Gémissement des amis du cabinet. Cause et caractère du mal.


I

La discussion de l'adresse, au début de la session de 1847,
avait été, pour le ministère, l'occasion d'un éclatant succès.
Non seulement il était sorti pleinement vainqueur du débat sur
les mariages espagnols, mais un amendement blâmant sa politique
intérieure avait été repoussé par 243 voix contre 130, et l'ensemble
de l'adresse adopté par 248 voix contre 84. Depuis 1830, aucun
ministère ne s'était vu à la tête d'une majorité aussi forte. M.
Guizot, qui, pendant tant d'années et à travers tant de vicissitudes,
avait travaillé à constituer cette majorité, se flattait d'avoir
enfin atteint son but. Au lendemain même de l'adresse, il écrivait à
l'un de ses ambassadeurs: «Le parti conservateur existe réellement
dans les Chambres, dans les collèges électoraux, dans le pays. Il
repose sur des intérêts puissants, sur les intérêts des positions
faites dans notre société actuelle et qui n'aspirent qu'à se
consolider; sur des convictions réfléchies, car ces intérêts ont
compris que notre politique seule peut les consolider; sur des
passions vives et publiques, suscitées par les luttes que cette
politique soutient depuis seize ans. Le parti conservateur est donc
et devient chaque jour davantage un parti d'action et de gouvernement
qui fait ses propres affaires et soutient sa propre politique,
attaché à cette politique par amour-propre comme par intérêt[1].»

[Note 1: Lettre à M. de Flahault, du 24 février 1847. (_Documents
inédits._)]

À peine M. Guizot avait-il eu le temps de se féliciter de ces
résultats qu'un incident se produisait, bien de nature à faire
douter de l'existence ou tout au moins de la solidité de sa majorité.
Le 22 mars 1847, la Chambre avait à élire un vice-président: il
s'agissait de remplacer M. Hébert qui venait d'être appelé aux
fonctions de garde des sceaux, vacantes par la mort de M. Martin du
Nord. Le candidat du ministère était M. Duprat. Après deux tours
de scrutin dans lesquels une partie des voix conservatrices se
détournèrent sur M. de Belleyme, M. Léon de Malleville, candidat de
l'opposition, l'emporta par 179 voix contre 178. Adversaire acharné
du cabinet, il s'était fait, à la tribune, une sorte de spécialité
des accusations de corruption; plusieurs fois déjà, il avait eu à ce
propos des prises avec M. Duchâtel; naguère, dans la discussion de
l'adresse, il avait été l'un des trois signataires de l'amendement
sur la politique intérieure, amendement repoussé à une forte majorité.

Cette nomination inattendue souleva un cri de triomphe dans la
gauche, tandis que les partisans du cabinet étaient dans une sorte
de stupeur. Le dépit des amis personnels de M. de Belleyme était
pour quelque chose dans ce soudain revirement; il ne suffisait pas à
l'expliquer. Dans la majorité conservatrice, issue des élections de
1846, la proportion des députés nouveaux était beaucoup plus grande
que de coutume; plusieurs, parmi eux, jeunes, ambitieux, n'avaient
nul goût à venir prendre rang à la queue des anciens, comme des
conscrits incorporés dans une armée déjà organisée; loin de se faire
solidaires de tous les partis pris, de tous les ressentiments, de
toutes les responsabilités de l'ancienne politique conservatrice,
ils rêvaient de la modifier, de lui imprimer leur marque, de lui
donner quelque chose de plus entreprenant, de plus novateur. Ils
s'appelaient eux-mêmes des «conservateurs progressistes». L'un
d'eux, le marquis de Castellane, avait annoncé, dès la discussion
de l'adresse, l'entrée en scène de «la fraction plus jeune du
parti conservateur», qui, disait-il, «apportait la fidélité des
anciens combattants, sans la passion des anciennes luttes», et il
la montrait, se faisant un «devoir» de réclamer des «réformes». Ce
que seraient ces réformes, les «progressistes» ne le savaient pas
bien encore; pour le moment, ils voulaient surtout faire comprendre
au gouvernement la nécessité de compter avec eux. Une élection de
vice-président, qui n'engageait qu'une question de personne, leur
avait paru une occasion favorable pour donner un avertissement de ce
genre. Aussi bien l'entrée dans le cabinet de M. Hébert, qui, comme
député et procureur général, personnifiait l'ancienne politique
en ce qu'elle avait de plus résistant[2], n'était pas plus pour
satisfaire leurs velléités novatrices, que le mot d'ordre donné par
le ministère, dans une élection de vice-président, ne convenait à
leurs prétentions d'indépendance.

[Note 2: Sur les circonstances dans lesquelles M. Hébert avait été
nommé procureur général, voir plus haut, t. V, p. 12.]

Cette attitude d'une partie de la majorité était d'autant plus
remarquée, que la même dissidence se manifestait, beaucoup plus
tranchée, hors du Parlement. La _Presse_ était depuis longtemps
l'un des organes, sinon les plus considérés, du moins les plus
répandus et les plus bruyants du parti conservateur; avec le
_Journal des Débats_, qu'elle jalousait, elle faisait émulation
de zèle ministériel, d'ardeur agressive contre l'opposition. Au
commencement de 1847, le propriétaire de ce journal, M. Émile de
Girardin, s'étant vu refuser par le gouvernement certaines faveurs,
notamment un titre de pair pour le général de Girardin dont il
passait pour être le fils naturel, la _Presse_ devint peu à peu
maussade, menaçante, ouvertement hostile. Son grief apparent était
la résistance du cabinet aux réformes, principalement aux réformes
économiques. Dès qu'elle entrevit dans la majorité des ferments de
scission, elle s'appliqua à les développer, à les envenimer, se
faisant le champion des dissidents, dépassant souvent de beaucoup
leur pensée, mais, par ce moyen, se flattant de les compromettre et
de les entraîner. Sans doute, le rédacteur en chef de la _Presse_
n'avait pas grande autorité morale; chacun devinait les dessous de
son évolution, et quand le _Journal des Débats_ voulait mortifier et
intimider les conservateurs en velléité d'indépendance, il affectait
de croire que M. de Girardin était leur chef. Mais ce n'en était
pas moins un polémiste actif, plein de ressources, en possession
d'un instrument puissant de publicité, ayant l'oreille d'une partie
de la bourgeoisie et, à tous ces titres, capable de faire beaucoup
de mal à ceux qu'il attaquait. Le cabinet avait déjà assez peu de
défenseurs parmi les journaux, pour qu'il ne fût pas indifférent
d'en voir passer un au camp adverse. Contre toutes les feuilles de
centre gauche, de gauche, de droite royaliste, il n'avait plus guère
à son service que le _Journal des Débats_, qui, malgré sa rédaction
et sa clientèle d'élite, ne pouvait faire tête, seul, à toute une
armée. Les statisticiens évaluaient à vingt mille le chiffre des
abonnés de la presse ministérielle, contre cent cinquante mille
qu'ils attribuaient à la presse opposante[3]. Une telle inégalité
était un danger grave, surtout dans une société où les révolutions
avaient détruit ou amoindri plusieurs des forces traditionnelles qui
servent d'ordinaire de point d'appui aux gouvernements. L'existence
d'une majorité parlementaire, issue d'un suffrage restreint, n'était
pas une compensation suffisante, et d'ailleurs qu'arriverait-il, si,
comme l'élection de M. de Malleville pouvait le faire craindre, cette
majorité venait à être ébranlée?

[Note 3: C'est le chiffre que répétera M. de Forcade en 1849.]

Le gouvernement devait être impatient de savoir exactement quelle
était l'étendue de cet ébranlement. Y avait-il dislocation
définitive, formation d'un nouveau tiers parti, ou n'était-ce qu'un
accident passager et réparable? Une occasion s'offrait à lui de
mettre les conservateurs à l'épreuve: immédiatement après l'élection
de son vice-président, la Chambre avait à discuter un projet de
réforme électorale.

Trop de bruit devait se faire, avant peu, autour de cette réforme,
pour qu'il n'importe pas d'en rappeler les antécédents et d'indiquer
ce qui la mettait dès lors plus en vue. On n'a pas oublié comment,
en 1840, sous le ministère de M. Thiers, les radicaux avaient tenté,
sans grand succès, il est vrai, de faire de l'agitation autour de la
réforme électorale[4]. Sous le ministère du 29 octobre, à la veille
des élections générales de 1842, la question fut reprise, cette fois
non plus seulement par les radicaux, mais au nom de tous les groupes
de gauche; une proposition déposée par M. Ducos, appuyée par MM.
Dufaure et de Lamartine, combattue par M. Guizot, fut écartée à 41
voix de majorité[5]. Pendant la législature suivante, de 1842 à 1846,
à peine trouve-t-on à signaler, en 1845, la proposition faite par un
député d'autorité fort médiocre, M. Crémieux; elle fut rejetée après
un débat sans importance. Dans la session de 1846, aux approches de
nouvelles élections générales, c'eût été le moment de poursuivre
une telle réforme, si on l'avait crue mûre; mais l'opposition était
alors absorbée par d'autres questions, notamment par la politique
étrangère; se croyant, chaque jour, sur le point de détacher une
partie de la majorité ministérielle, elle ne songeait pas à se
plaindre du mode de suffrage qui lui laissait de telles espérances.
Tout changea avec les élections de 1846. En face d'une majorité
ministérielle de plus de cent voix, ne croyant plus avoir rien à
attendre de la Chambre, les adversaires du cabinet s'en prirent au
système électoral qui venait de leur être si défavorable. À les
entendre, s'ils avaient été battus, ce n'était pas que l'opinion
leur fût contraire, c'était que le mode de scrutin ne permettait
pas à l'opinion de se manifester librement et sincèrement. Ainsi se
trouvèrent-ils conduits, moins par une impulsion venue du pays, que
par le dépit de leur impuissance parlementaire, à attribuer à la
question de la réforme électorale une importance qu'elle n'avait pas
encore eue.

[Note 4: Voir plus haut, t. IV, ch. II, § IX.]

[Note 5: Voir plus haut, t. V, ch. I, § IX.]

Dès le mois d'août 1846, dans une réunion du centre gauche, M.
Thiers, jusqu'alors mal disposé pour cette réforme, et qui plus
d'une fois avait laissé voir qu'elle était, à ses yeux, une
niaiserie, et une niaiserie dangereuse, se prononça ouvertement
pour que la question fût soulevée; il offrit même, aux acclamations
des assistants, agréablement surpris, d'en prendre l'initiative.
M. Duvergier de Hauranne, chargé de l'aider dans l'élaboration du
projet, y travailla activement pendant les vacances parlementaires;
aux approches de la session de 1847, il était en mesure de
communiquer aux chefs de la gauche et du centre gauche les résultats
de cette étude préliminaire. Mais, pendant ce temps, M. Thiers,
ayant cru trouver dans les mariages espagnols un terrain d'attaque
qu'il jugeait plus favorable et qui convenait mieux à ses habitudes,
avait été repris de ses répugnances contre la réforme électorale. Il
trouva à redire à tout ce qui était proposé; à peine admettait-il
l'augmentation du nombre des députés; d'accroître le nombre des
électeurs, il ne voulait pas entendre parler. On lui répondit de
la gauche et du centre gauche que la proposition était annoncée,
attendue, et que l'abandonner serait abdiquer aux mains du cabinet.
Plusieurs des opposants, d'ailleurs, ne jugeaient pas que les
mariages espagnols offrissent un moyen d'attaque bien avantageux,
et ils tenaient beaucoup à ne pas mettre tout leur enjeu sur cette
unique carte. Demeuré seul de son avis, M. Thiers ne put le faire
prévaloir; il en conçut une vive humeur contre ses alliés, qu'il
ne ménagea pas dans ses propos. Naturellement, il ne fallait plus
compter sur lui pour présenter le projet. M. Duvergier de Hauranne
s'en chargea à sa place et se donna à cette tâche, avec son
ardeur accoutumée. Dès le milieu de janvier 1847, il publiait une
longue brochure, presque un livre, sous ce titre: _De la Réforme
parlementaire et de la Réforme électorale_. Il ne se bornait pas
à y traiter la question spéciale, dans tous ses détails, avec une
netteté incisive. Craignant qu'elle ne suffit pas à échauffer le
public, il avait soin de la rattacher à un grief plus général,
celui qui avait servi à faire la révolution de 1830 et la coalition
de 1839: il dénonçait les entreprises du «pouvoir personnel». «Le
gouvernement représentatif est en péril, s'écriait-il au commencement
de sa brochure; ce n'est point, comme en 1830, la violence qui le
menace, c'est la corruption qui le mine.» Dans toute la suite de
son écrit, il en revenait toujours à accuser le pouvoir royal de
détruire le pouvoir parlementaire et de faire prévaloir «toutes les
idées, toutes les habitudes des gouvernements despotiques». «Reste
à savoir, ajoutait-il, s'il convient à la France de se prosterner,
en 1847, devant le principe qu'elle a vaincu en 1830.» Sans doute il
reconnaissait qu'on ne pouvait toucher à ces redoutables questions,
sans provoquer des «frémissements et des colères»; mais, à son avis,
«il eût été lâche de s'en laisser effrayer ou troubler». La brochure
de M. Duvergier de Hauranne fut un signal pour la presse opposante,
qui, ainsi munie d'arguments, commença sur ce sujet une polémique
assez vive. Enfin, le 6 mars, quand on crut l'opinion suffisamment
préparée, le projet fut déposé: il comportait l'abaissement du
cens à 100 francs et l'adjonction des «capacités», c'est-à-dire
environ deux cent mille électeurs de plus; en outre, le nombre
des députés était porté de quatre cent cinquante-neuf à cinq cent
trente-huit. Le changement ainsi proposé était vraiment peu de
chose, et il y avait une sorte de disproportion entre les arguments
employés et les conclusions auxquelles on aboutissait. C'est qu'au
fond, le centre gauche et même la gauche ne redoutaient pas moins
que la majorité conservatrice une extension considérable du droit
de suffrage. Quelques mois auparavant, M. Odilon Barrot, causant
avec M. Cobden qui s'étonnait qu'on s'agitât tant pour demander
si peu, déclarait que l'adjonction de deux cent mille électeurs
lui suffirait largement: il ne jugeait pas la masse du peuple mûre
pour exercer un droit de vote, et ne voyait de sécurité, pour le
gouvernement constitutionnel, que dans un suffrage très restreint[6].
Le gouvernement n'hésita pas à combattre le projet de M. Duvergier
de Hauranne, comme il avait combattu les projets présentés
précédemment sur le même sujet. Il essaya même d'écarter tout débat,
en obtenant des bureaux qu'ils n'autorisassent pas «la lecture»
de la proposition[7]. Il allait trop loin. Sur neuf bureaux, trois
refusèrent de le suivre jusque-là: il n'en fallait pas plus pour que
la question de prise en considération fût portée devant la Chambre.

[Note 6: JOHN MORLEY, _The Life of Richard Cobden_, t. I, p. 417.]

[Note 7: Le _Journal des Débats_ fit vivement campagne dans ce sens.
«La proposition n'est pas sérieuse, déclarait-il. Toute la question
est de savoir si la majorité se prêtera chrétiennement à entendre les
injures qu'on veut lui dire. Nous ne croyons pas, quant à nous, qu'il
soit nécessaire de pousser la mansuétude jusque-là.»]

C'était cette discussion qui se trouvait à l'ordre du jour, le 23
mars 1847, au lendemain de l'élection du vice-président. Le public
l'attendait avec une curiosité anxieuse, non à cause du fond de la
question, auquel, en dépit des efforts de l'opposition, il demeurait
toujours assez indifférent, mais à raison du doute que la nomination
de M. Léon de Malleville avait fait naître sur les dispositions de
la majorité. À défaut de M. Thiers, dont le silence fut remarqué,
de nombreux orateurs soutinrent la proposition, entre autres MM.
Duvergier de Hauranne, Billault, de Beaumont, Odilon Barrot. Ils
alléguèrent les vices du système électoral, l'étroitesse de sa base,
ses injustes exclusions, ses inégalités déraisonnables, la facilité
qu'il offrait à la corruption; ils montrèrent cette corruption
devenue générale et annulant de fait le gouvernement représentatif;
enfin, ils reprochèrent au gouvernement sa stérilité, son inertie, et
le mirent en demeure d'accomplir les progrès annoncés naguère par M.
Guizot dans le discours de Lisieux. Suivant sa coutume, M. Duchâtel,
dans sa réponse, développa de préférence les raisons pratiques: il
insista sur ce que rien n'indiquait, dans le pays, un désir de cette
réforme, et sur ce qu'une loi de ce genre ne pouvait être adoptée
qu'à la veille d'élections générales. M. Guizot prit les choses de
plus haut. Il exposa doctrinalement les avantages du système qui,
au lieu de «placer le droit électoral dans le nombre», le plaçait
dans la «capacité politique». Rencontrait-il, au cours de ses
développements, le suffrage universel, il l'écartait avec un dédain
superbe; à M. Garnier-Pagès, qui lui criait: «Son jour viendra», il
répondait: «Il n'y a pas de jour pour le suffrage universel;... la
question ne mérite pas que je me détourne, en ce moment, de celle qui
nous occupe.» Plus loin, s'adressant à ceux qui l'accusaient de ne
vouloir d'aucun progrès, il dissertait éloquemment sur les conditions
du «vrai progrès, qui n'était pas seulement un changement»; il
rappelait que, dans un régime de liberté «où toutes les idées,
toutes les ambitions sont en mouvement, où l'on demande trop, où
l'on veut avoir trop vite, où l'on pousse trop fort, la mission du
gouvernement était de marcher lentement, mûrement, de maintenir, de
contenir». Cet ordre d'idées le conduisait naturellement à s'occuper
de ceux des conservateurs qui se disaient «progressistes». La grosse
question du débat n'était-elle pas de savoir comment ils voteraient?
De la gauche, on leur avait fait plus d'une invite. Les paroles que
leur adressa M. Guizot furent moins une prière qu'une leçon, moins
une caresse qu'une réprimande. Il railla ces députés qui «voulaient
agir tout de suite, à l'entrée de cette législature, avant de la
bien connaître, avant de bien connaître leurs collègues, avant de
bien connaître le gouvernement près duquel ils agissaient, avant
de se bien connaître peut-être eux-mêmes»; il leur rappela que,
d'ordinaire, «les tiers partis ne tournaient pas à l'utilité du
pays, à la considération et à la force de ceux qui les composaient»;
puis il les mit en demeure, ou de «rester avec le gouvernement et de
marcher avec lui», ou de «passer dans les rangs de l'opposition». Il
professait, quant à lui, «qu'il valait mieux, pour le pays et pour le
cabinet, maintenir fermement cette politique avec une majorité moins
forte, que l'affaiblir pour conserver une majorité plus nombreuse».
Ce langage était, par plus d'un côté, mortifiant pour ceux auxquels
il était adressé, mais il leur en imposa. M. de Castellane, tout en
se plaignant avec amertume de «l'espèce de défi» que le ministre
avait porté à «certains membres», déclara que ses amis repousseraient
la prise en considération. La réforme électorale fut écartée par 252
voix contre 154. Jamais elle n'avait eu contre elle une aussi forte
majorité.

Le jour même où la Chambre se prononçait ainsi contre la réforme
électorale, le 26 mars 1847, M. de Rémusat déposait une proposition
de réforme parlementaire. C'était, pour le ministère, un second
défilé à franchir, plus difficile que le précédent. La réforme
parlementaire, qui tendait à exclure de la Chambre la plupart des
fonctionnaires, n'avait pas été proposée moins de dix-sept fois
depuis 1830; elle répondait à un mouvement d'opinion plus sérieux
et à un besoin plus réel que la réforme électorale; on ne pouvait
nier qu'il n'y eût là des abus qui, chaque jour, fournissaient
davantage matière aux critiques de l'opposition[8]. La discussion
sur la prise en considération s'ouvrit le 19 avril. M. de Rémusat
défendit son projet avec habileté. À défaut de M. Guizot, qui garda
le silence, M. Duchâtel et M. Hébert insistèrent, au nom du cabinet,
sur l'impossibilité de voter, dès le début d'une législature, une
proposition qui obligerait à de nouvelles élections, ou mettrait
en suspicion une Chambre appelée à siéger encore pendant cinq
ans. Les conservateurs progressistes allaient-ils être, dans ce
débat, aussi dociles et aussi timides que dans l'autre? M. Billault
s'efforça de piquer leur amour-propre par un mélange assez adroit de
caresses et d'épigrammes. Sur cet appel direct, M. de Castellane,
toujours disposé à se mettre en avant, prit la parole. «Tout le
monde reconnaît, dit-il, qu'il y a quelque chose à faire, même M.
le ministre de l'intérieur qui regarde la question comme une simple
question de limites. Si c'est une question de limites, qu'on nous
dise donc, à nous qui voulons sérieusement faire quelque chose, ce
qu'on veut faire, quand et comment on le voudra!... Y a-t-il une
époque précise de la législature actuelle où le ministère voudra
faire quelque chose? Encore une fois, qu'il nous le dise!» Tous les
yeux se tournèrent vers le banc des ministres: M. Guizot fit un
geste négatif. «Le ministère me dit non, reprit M. de Castellane;
je le savais d'avance, mais j'ai dû lui en faire la demande une
dernière fois. Eh bien donc, le ministère repoussant toute réforme
au fond, en principe, nous croyons, nous, qu'il y a opportunité à
voter tout à l'heure la prise en considération de la proposition de
M. de Rémusat.» Cette fois, la scission était ouverte. Au vote, le
ministère n'en conserva pas moins la majorité; mais cette majorité
fut assez notablement réduite: elle avait été de 98 voix sur la
réforme électorale; elle ne fut plus que de 49.

[Note 8: Voir ce qui a été déjà dit des arguments invoqués pour ou
contre cette réforme, t. IV, ch. II, § VI.]

Du côté du gouvernement, on affecta de ne pas s'émouvoir de cette
diminution, et de voir là, pour la majorité, moins un affaiblissement
qu'un débarras. Le _Journal des Débats_ disait, avec une ironie plus
hautaine que prudente: «Les prétendus Christophe Colomb du parti
conservateur, qui sont las de ce vieux monde et vont à la recherche
du nouveau, ont librement donné cours à leur fantaisie; mais ils ont
pu voir que le ministère et cette pauvre majorité arriérée étaient
parfaitement en état de se passer d'eux... Puisqu'ils veulent courir
les aventures, il faut espérer qu'ils en rapporteront quelque
expérience. Il n'y a rien de tel que les voyages pour former la
jeunesse.» Il ajoutait, quelques jours plus tard: «Qu'ils aillent
dans l'opposition!... Nous ne leur reprocherons qu'une chose, c'est
d'y aller trop tard. Ils auraient dû s'apercevoir plus tôt qu'il y a
et qu'il y aura toujours un abîme entre le parti faiseur et le parti
conservateur.» Ces derniers mots s'adressaient plus particulièrement
à M. de Girardin, qui demandait, dans la _Presse_, que le pouvoir
passât des _parleurs_ aux _hommes d'affaires_.


II

Les considérations par lesquelles les ministres avaient combattu la
double réforme électorale et parlementaire, semblaient, par beaucoup
de côtés, parfaitement raisonnables. Néanmoins, à voir comment les
choses devaient tourner, on se prend à douter de l'opportunité de
la résistance, si justifiée que celle-ci parût sur le moment. En ce
qui touche notamment la présence des fonctionnaires dans la Chambre,
qu'eût-on compromis en s'engageant à résoudre cette question avant
la fin de la législature? C'eût été répondre au sentiment de la
majorité elle-même; car, parmi les députés qui avaient repoussé par
discipline la proposition de M. de Rémusat, la plupart n'hésitaient
pas à reconnaître que, sur ce point, «il y avait quelque chose à
faire[9]». Sans doute, il n'en était pas de même de l'extension
du droit de suffrage, qui soulevait beaucoup plus d'objections,
ne fût-ce que celle qui était tirée de l'indifférence manifeste
du public. Toutefois, que penser de la valeur de cette dernière
objection, quand on voit, dix mois après, l'état des esprits devenir
tel que, de l'aveu du même M. Guizot, cette réforme ne pourra plus
être évitée? Au lieu de s'exposer ainsi à la subir plus tard en
vaincu, n'eût-il pas été plus habile de s'en saisir tout de suite,
avant que les partis y eussent donné une importance factice, et de
tenter de l'accomplir quand on pouvait encore la limiter, en rester
le maître et en recueillir l'avantage? Dans ces conditions, le
corps électoral n'aurait pas été gravement modifié, et puis, quels
qu'eussent été les inconvénients d'une concession, ils auraient été
difficilement comparables aux dangers que la résistance devait si
rapidement faire naître.

[Note 9: M. de Viel-Castel écrivait sur son journal intime, à la
date du 25 avril 1847: «Lorsqu'on s'entretient en particulier
avec les conservateurs les plus prononcés, à peine en trouve-t-on
qui ne conviennent qu'il est urgent d'apporter une barrière à
l'envahissement progressif des fonctions publiques par les députés.
Seulement ils varient sur les mesures à prendre.» (_Documents
inédits._)]

Cependant, si le gouvernement se refusait absolument à entendre
parler d'aucune des deux réformes, il aurait peut-être eu un moyen
de les repousser sans trop de péril: c'eût été de mettre en avant
quelque autre projet qui fît diversion aux manoeuvres des partis
hostiles, occupât l'opinion, et amusât cette imagination populaire
que le pouvoir, en France surtout, ne laisse jamais impunément
sans aliment. La chose, il est vrai, était malaisée. On se butait
au dilemme que j'ai déjà plusieurs fois indiqué: d'une part, il
semblait nécessaire d'avoir égard à ce goût maladif du changement
que nos révolutions avaient éveillé dans l'esprit public; d'autre
part, ces mêmes révolutions avaient tant ébranlé la société, qu'on
avait peine à imaginer un changement qui fût sans péril. Quelque
difficile que fût ce problème, c'était la tâche du gouvernement de
tenter de le résoudre. En 1847, moins qu'à toute autre époque, il
pouvait s'y dérober: il se trouvait en face d'une Chambre nouvelle,
et qui, comme telle, devait être particulièrement désireuse de
faire du nouveau; il avait à contenter une majorité qui, se sentant
assurée de sa prépondérance numérique, cessant d'avoir à combattre
journellement pour son existence, n'était plus disposée à considérer
sa besogne comme accomplie, quand elle avait repoussé les attaques
et maintenu le _statu quo_. Ce que pourrait être l'oeuvre à laquelle
elle rêvait d'attacher son nom, elle eût été fort embarrassée de le
préciser; mais elle était toute prête à s'en prendre au ministère,
s'il ne la lui faisait pas accomplir. _A priori_ même et par le
seul fait de son grand âge, ce ministère vieux de plus de six ans
était suspect, aux yeux de cette Chambre née d'hier, d'avoir trop le
goût de l'immobilité et le besoin du repos. Un moment, au lendemain
des élections du 1er août 1846, on avait pu croire que M. Guizot
se rendait compte de ce que l'opinion attendait de lui; il avait
paru comprendre que, si sa grande victoire électorale pouvait être
interprétée comme une approbation du passé, elle lui créait pour
l'avenir des devoirs nouveaux; que le programme de résistance un
peu négative qui, depuis Casimir Périer, avait suffi aux jours de
péril, ne suffisait plus dans la sécurité du succès; qu'il fallait
rajeunir la vieille politique conservatrice. C'est alors que, le
2 août 1846, en s'adressant à ses électeurs de Lisieux, il avait
annoncé solennellement que, désormais, rassuré sur la paix extérieure
et l'ordre intérieur, il serait en mesure de donner satisfaction
au désir de mouvement et de réforme. «Toutes les politiques vous
promettent le progrès, avait-il dit dans une phrase devenue aussitôt
célèbre; la politique conservatrice seule vous le donnera[10].»
Mais quelques semaines ne s'étaient pas écoulées que les mariages
espagnols venaient donner une tout autre direction à sa pensée.
L'affaire avait été tout de suite assez compliquée, avait exigé
assez d'efforts pour absorber toute son attention. Convaincu que ce
qui suffisait à l'occuper et à le satisfaire suffisait également à
occuper et à satisfaire l'opinion, il n'avait plus jugé nécessaire
de préparer d'autre objet à l'activité parlementaire de la nouvelle
Chambre. C'est ainsi qu'au début de la session de 1847, en dehors
des questions étrangères, aucun projet considérable et de nature à
intéresser l'opinion ne s'était trouvé prêt à être déposé par le
gouvernement.

[Note 10: Voir plus haut, t. V, p. 29 et 30.]

Cette abstention, à laquelle s'était ajouté bientôt le _veto_
opposé par le ministère aux deux propositions de réforme, avait été
interprétée comme un parti pris d'inaction. De là, dans la majorité,
une surprise, une déception et bientôt un mécontentement, qui ne se
manifestaient pas seulement par quelques défections, mais aussi par
l'état d'esprit de ceux dont le vote n'avait pas failli. Au coeur
même du parti conservateur, divers symptômes trahissaient le doute,
l'esprit de critique, les tentations d'indiscipline, la lassitude
des vieilles luttes, le désir vague de quelque chose de nouveau. Ces
sentiments, qui éclataient sans ménagement dans les conversations de
couloirs, arrivaient parfois jusqu'à la tribune. Tel fut un incident
qui se produisit, le 27 avril 1847, au cours de la discussion des
fonds secrets. L'auteur en fut un député, naguère ardent ministériel,
M. Desmousseaux de Givré. Amené à se demander pourquoi la majorité
de cent voix, issue des élections de 1846, paraissait sur le point
de se diviser, il proclama que le mal venait de «l'inertie du
gouvernement», et il montra les ministres répondant sur toutes les
questions: «Rien, rien, rien!» Aussitôt répercutés, grossis par
les journaux opposants, ces mots: _Rien, rien, rien!_ eurent un
retentissement énorme. On affectait d'y voir le résumé exact de la
situation. Jamais, quand il défendait le ministère, M. Desmousseaux
de Givré n'avait ainsi occupé le public. La _Presse_ inscrivit les
trois mots en tête de ses colonnes, à la place où naguère elle avait
mis, comme épigraphe, la promesse de progrès faite par M. Guizot
dans son discours de Lisieux. Le _Journal des Débats_ ne contribuait
pas à calmer la polémique, quand il répliquait sur le même ton: «Le
parti conservateur, à son tour, n'a que trois mots à répondre aux
faiseurs utopistes: Rien, rien, rien! vous n'obtiendrez rien.»

L'immobilité qu'on reprochait à la politique du gouvernement n'était
pas imputable seulement au cabinet. Le Roi y avait plus de part
encore, et souvent c'était lui qui l'imposait à ses ministres.
Il avait alors soixante-quatorze ans. Son intelligence, bien que
toujours supérieure, se ressentait du poids de l'âge. Cette charge,
venant s'ajouter à celle d'un règne déjà long et toujours laborieux
et difficile, avait amené chez lui quelque fatigue et quelque
affaiblissement: de là, sa crainte du mouvement et du changement. Il
tâchait de se persuader que la France, ayant, elle aussi, traversé
beaucoup de vicissitudes, devait avoir le même goût. Il oubliait
que le pays n'avait pas vieilli avec lui, qu'il se rajeunissait
incessamment par l'avènement de générations nouvelles, oublieuses
des déceptions passées, ouvertes aux espérances, aux illusions,
impatientes d'agir à leur tour. Des malentendus de ce genre se
produisent quelquefois entre vieillards et jeunes gens. En outre,
Louis-Philippe était d'autant plus porté à écarter ou à ajourner les
problèmes sociaux et politiques soulevés autour de lui, que moins
que jamais il croyait possible d'y trouver une heureuse solution.
Son expérience, en s'allongeant, avait encore accru la part de
scepticisme et de désenchantement qui de tout temps s'était mêlée à
sa sagesse. Ses propos, qu'il n'avait pas, on le sait, l'habitude
de beaucoup mesurer, semblaient parfois d'un homme découragé qui se
sentait lié à une tâche impossible. «Tenez, disait-il un jour à M.
Guizot qui lui témoignait son habituel optimisme, je souhaite de
tout mon coeur que vous ayez raison; mais ne vous y trompez pas:
un gouvernement libéral en face des traditions absolutistes et
de l'esprit révolutionnaire, c'est bien difficile; il y faut des
conservateurs libéraux, et il ne s'en fait pas assez. Vous êtes les
derniers des Romains.» Un autre jour, il s'écriait, en se prenant
la tête dans les mains: «Quelle confusion! quel gâchis! Une machine
toujours près de se détraquer! Dans quel triste temps nous avons
été destinés à vivre[11]!» L'âge avait eu sur Louis-Philippe un
autre effet: il augmentait chez lui, en même temps que la défiance
des choses, la confiance en soi. Cette confiance, que lui avaient
justement donnée tant de difficultés surmontées, menaçait de tourner
en une obstination irritable et impérieuse qui tenait de la sénilité.
Admettait-il quelqu'un à lui parler, il n'écoutait guère que ce
qui rentrait dans ses idées; la contradiction l'impatientait sans
l'avertir. Il oubliait que le premier avantage de l'irresponsabilité
royale dans le régime constitutionnel est que le souverain peut,
sans se diminuer, se prêter à des politiques diverses, gouverner
avec des ministres de nuances opposées, et il menaçait, pour le cas
où l'on prétendrait modifier ce que, depuis longtemps, il appelait
assez imprudemment «son système», de se retirer au château d'Eu et
de remettre le gouvernement à la régence. Ceux qui approchaient le
Roi étaient péniblement surpris de voir qu'à la fin de 1846 et au
commencement de 1847, il faisait souvent allusion à cette abdication
possible. Le plus fâcheux était que ces boutades ne restaient pas
renfermées dans les Tuileries, et qu'il en arrivait quelque écho
dans les couloirs du palais Bourbon. Commentées sans bienveillance,
elles n'augmentaient pas le crédit parlementaire du cabinet, qu'on
semblait dès lors fondé à accuser d'être l'instrument trop docile du
«pouvoir personnel». Et surtout elles compromettaient le souverain,
le rendaient responsable d'une politique peu populaire, et, par
l'éventualité même qu'elles faisaient entrevoir, accoutumaient les
esprits à rêver d'autre chose que d'une simple crise ministérielle.

[Note 11: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 91.]

L'espèce d'inertie dont le gouvernement semblait alors si étrangement
affecté avait encore une autre forme. Ce qui manquait à la majorité,
ce n'était pas seulement la grande impulsion politique qu'il eût
appartenu au Roi et à M. Guizot de donner, c'étaient aussi les soins
de tous les jours. Cette partie de l'oeuvre ministérielle, la plus
modeste, mais non la moins utile sous un régime parlementaire, avait
été jusqu'alors accomplie avec beaucoup d'habileté par M. Duchâtel.
Sans cesse attentif aux dispositions générales de la Chambre et aux
dispositions particulières de chaque député, soigneux des hommes
autant que des choses, le ministre de l'intérieur avait su faire,
avec adresse et tact, sans dédain des petites précautions et des
petits moyens, ce qui était nécessaire pour raffermir les fidélités
douteuses, calmer les susceptibilités, désintéresser les ambitions,
prévenir les caprices, maintenir l'harmonie et la discipline. Le tour
pratique et la netteté judicieuse de son esprit, la sûreté de son
commerce, la facilité de son abord, la distinction de ses manières,
et jusqu'au prestige de sa grande fortune, tout chez lui convenait
à ce rôle. Telle avait été son action qu'aux yeux de plusieurs,
l'armée ministérielle lui appartenait plus qu'à M. Guizot. Après
les élections de 1846, en face d'une majorité accrue d'éléments si
divers, il était plus nécessaire encore que M. Duchâtel continuât
son travail: on l'avait entendu dire alors: «Nous avons cent
conservateurs nouveaux; il nous faudra trois mois pour les former.»
Et cependant, quand arriva la session de 1847, il ne se montra pas
pressé de s'occuper de cette «formation». Une sorte d'indolence,
qui était du reste le fond de sa nature, semblait avoir remplacé sa
vigilance et son activité d'autrefois. À peine le voyait-on à la
Chambre, et, coup sur coup, il prit des congés pour cause de maladie.

Sa maladie était réelle et se manifestait par des accès de fièvre
répétés. Mais n'y avait-il pas là aussi une fatigue plus politique
encore que physique, et comme une velléité de distinguer sa fortune
personnelle de celle du cabinet? On l'a beaucoup dit alors. On
prétendait que M. Duchâtel, gêné de l'impopularité et jaloux de
la prépondérance de M. Guizot, méditait de le supplanter et de
former, sans lui, un autre ministère conservateur, moins provocant
dans l'ordre des doctrines, quoique aussi rassurant pour les
intérêts; plus terne, mais plus solide, faisant en même temps moins
de bruit oratoire et plus d'affaires. Qu'autour du ministre de
l'intérieur on ait caressé quelque rêve de ce genre, c'est possible
et même probable; que le ministre personnellement se soit arrêté
à un semblable projet, rien ne le prouve. Il est à remarquer, au
contraire, que le principal intéressé, M. Guizot, a rendu après coup
un hommage éclatant à la fidélité de son collègue[12]. Seulement,
ce qui est incontestable, c'est que, depuis quelque temps, M.
Duchâtel estimait que le ministère, usé par sa durée même, ferait
bien de céder la place à des hommes nouveaux. Déjà, à la veille de
la session de 1845, on avait vu poindre chez lui cette idée[13].
Il y était revenu depuis, notamment à la fin de 1846, sous le coup
d'un vif mécontentement personnel: pour cause ou sous prétexte
d'urgence, la décision relative au mariage du duc de Montpensier
avait été prise entre le Roi, la Reine et M. Guizot, sans consulter
les autres membres du cabinet; fort blessé du procédé, M. Duchâtel
en fut d'autant plus porté à voir d'un oeil peu favorable la
décision ainsi prise[14]; pendant quelques jours, il fut à peu près
résolu à porter au Roi sa démission, qui eût forcément entraîné la
dislocation du cabinet tout entier; il y était poussé par des hommes
considérables dont il suivait volontiers les avis, entre autres par
le chancelier Pasquier, peu favorable, il est vrai, à M. Guizot; la
réflexion le fit reculer: il ne voulut ni causer une telle joie à
l'opposition, ni se faire soupçonner par les conservateurs d'obéir à
une susceptibilité mesquine. Un peu plus tard, lors de l'élection de
M. de Malleville comme vice-président, il laissa voir encore quelque
velléité de retraite, sans y insister beaucoup. En somme, il restait
à son poste, toujours correct et loyal, mais triste, inquiet, un peu
boudeur, ayant peu de coeur à sa besogne, et guettant l'occasion
d'une retraite toujours désirée.

[Note 12: M. Guizot s'est exprimé en ces termes, sur la tombe de
M. Duchâtel: «... En même temps qu'il faisait preuve de ces rares
qualités de l'esprit, il déployait la grande qualité du caractère; il
était un parfait homme d'honneur, dans l'acception la plus stricte
et la plus élevée du mot, constamment fidèle à ses opinions, à sa
cause, à ses amis, malgré les dissentiments particuliers qui naissent
quelquefois, entre amis, dans la vie politique.»]

[Note 13: Voir plus haut, t. V, p. 433, 434.]

[Note 14: «C'est jouer gros jeu pour peu de chose, disait M. Duchâtel
dans son intimité; c'est sacrifier à des satisfactions de famille
et à un éclat apparent les sérieux intérêts du pays... Se brouiller
avec l'Angleterre, à moins que l'honneur de la France ne le commande
impérieusement, jamais il n'y faut consentir, et aujourd'hui moins
que jamais. N'avons-nous pas assez de nos révolutionnaires, sans nous
mettre encore sur les bras tous ceux qu'elle peut lancer dans toutes
les parties du monde?» (Notice sur M. Duchâtel par M. Vitet.)]


III

La Chambre faillit faire payer cher au ministère la négligence dont
il usait à son égard. Le cheval auquel on laisse la bride sur le cou
a bien vite fait quelque sottise, même quand il n'est pas, de son
naturel, rétif ou violent. Coup sur coup, plusieurs des ministres
se trouvèrent mis en minorité dans les affaires de leur ressort
particulier, et parfois d'une façon assez mortifiante. Visiblement,
la majorité croyait pouvoir ne pas se gêner avec eux. Il lui était
d'autant moins difficile de leur faire sentir sa mauvaise humeur,
que, par l'effet d'une sorte d'indolence égoïste, les membres du
cabinet semblaient déshabitués de se prêter mutuellement appui.
Chacun d'eux se présentait séparément devant l'opposition, sans être
secondé par ses pairs, ni couvert par son chef. Situation pleine de
risques pour ceux qui manquaient d'adresse ou de prestige. M. Guizot
ne vit d'abord, dans les mésaventures de ses collègues, que des
accidents sans gravité: il lui semblait que les votes hostiles ne
portaient que sur des questions spéciales, et que, dût-on regarder
tel ou tel ministre comme assez grièvement atteint, il serait
bien temps, après la session, d'examiner s'il convenait de le
remplacer[15]. Mais cette sécurité ne dura pas. Vers la fin d'avril
et dans les premiers jours de mai, divers symptômes révélèrent, tout
d'un coup, que le cabinet entier avait été blessé et dangereusement
blessé par les coups frappés sur plusieurs de ses membres.

[Note 15: M. Génie, chef de cabinet de M. Guizot, écrivait, quelques
jours plus tard, à M. de Jarnac: «On savait bien qu'il y avait eu
quelques échecs personnels; que tout le monde ne s'en était pas
relevé; que deux, ou trois, ou quatre membres du cabinet étaient
blessés; mais on se faisait illusion sur la gravité des atteintes, et
l'on croyait qu'il serait possible de traverser la session sans le
modifier.» (Lettre du 13 mai 1847, _Documents inédits_.)]

M. Guizot, sentant un peu tardivement que le mal était dû en grande
partie à ce qu'il s'était tenu personnellement en dehors des débats,
saisit, le 6 mai, une occasion de se montrer à la tribune. M.
Billault venait, à propos des crédits supplémentaires, d'attaquer
l'ensemble de la politique extérieure. Avec une maîtrise supérieure
et un succès incontesté, M. Guizot passa en revue toutes les affaires
où notre diplomatie avait alors à agir. Il ne voulut pas terminer
son discours sans faire allusion aux difficultés parlementaires du
moment. Il reconnaissait que, «dans une Chambre nouvelle, il pouvait
y avoir, entre une majorité et un cabinet au fond d'accord, des
malentendus, des méprises et des embarras»; mais il se refusait à
voir là rien de grave et de profond. «Je pense, ajouta-t-il, que
ce n'est pas sur des embarras momentanés, sur des tentatives plus
ou moins habilement concertées ou voilées, qu'une scission se fait
entre une majorité et un gouvernement. Pour le compte du cabinet,
je n'hésite pas à dire qu'il ne voit, dans les convictions de la
majorité, rien qui contrarie les siennes. Si la majorité pensait
autrement à l'égard du cabinet, elle est parfaitement la maîtresse
de le lui témoigner, et il s'en apercevra sur-le-champ.» La majorité
applaudit. Le lendemain, l'un des collaborateurs de M. Guizot au
ministère des affaires étrangères, M. Désages, écrivait à M. de
Jarnac, notre chargé d'affaires à Londres. «Le ministre a eu hier,
à la Chambre, un immense succès. Ce succès a raffermi bon nombre
d'esprits un peu ébranlés. On a reconnu bien vite que la situation,
toute la situation appartenait encore à M. Guizot et n'appartenait
qu'à lui[16].»

[Note 16: Lettre du 6 mai 1847. (_Documents inédits._)]

M. Désages se faisait illusion sur l'effet du discours. Si grand
qu'eût été le succès oratoire de M. Guizot, il ne suffisait pas à
raffermir le cabinet tout entier. Bien au contraire, les lézardes
inquiétantes qui s'étaient produites dans l'édifice ministériel
s'élargissaient avec une telle rapidité que c'était à se demander
si un effondrement n'était pas imminent. Il n'y avait plus une
minute à perdre pour aviser. Les conservateurs éclairés se rendaient
compte que, pour échapper à une crise totale, force était de prendre
les devants et d'opérer spontanément un remaniement partiel. Deux
jours après le discours de M. Guizot, le 7 mai, le duc de Broglie,
écrivant à son fils, lui exposait comment l'«imprévoyance», le
«discrédit moral», la «nullité» de tel ou tel ministre rendaient
«une recomposition du ministère inévitable». «Ce qui l'a rendu plus
inévitable encore, ajoutait-il, c'est l'indolence du ministère en
général, quand il s'est vu à la tête d'une majorité de cent voix, et
la fantaisie de cette majorité qui, pour se divertir, s'est amusée à
déchiqueter, pièce à pièce, le ministère dans ses conversations, et
à procurer à trois ou quatre de ses membres des échecs consécutifs
sur quelques points de détail. Quoi qu'il en soit des causes, la
majorité est, en ce moment, en pleine dissolution, et le ministère,
par contre-coup, sans qu'il y ait, pour cela, la moindre raison, je
ne dis pas suffisante, mais le moindre prétexte. Il faut recomposer
le ministère et, par lui, la majorité[17].»

[Note 17: _Documents inédits._]

Une fois convaincus du péril dont ils ne s'étaient pas d'abord
doutés, le Roi et M. Guizot n'hésitèrent pas, pour alléger la nef
qui menaçait ainsi de sombrer en mer calme, à jeter par-dessus
bord les trois ministres qui paraissaient le plus compromis, celui
des finances, M. Lacave-Laplagne, celui de la guerre, le général
Moline Saint-Yon, et celui de la marine, l'amiral de Mackau: les
deux derniers consentirent à donner leur démission; le premier,
réfractaire au rôle de bouc émissaire, dut être destitué. Le plus
grave en cette affaire ne fut peut-être pas l'obligation où l'on
s'était trouvé subitement de sacrifier une partie des ministres;
ce fut la difficulté qu'on éprouva à les remplacer. Leur succession
fut offerte à divers personnages parlementaires qui la déclinèrent:
si bien que M. Guizot, comprenant la nécessité d'en finir très
vite, s'adressa à des fonctionnaires dévoués qui n'étaient même
pas à Paris, et imposa, par télégraphe, à leur dévouement,
l'acceptation des portefeuilles vacants. Tout put être ainsi conclu
en quarante-huit heures. Le 10 mai, le _Moniteur_ annonça que M.
Jayr, préfet de Lyon, était nommé ministre des travaux publics, en
remplacement de M. Dumon, qui devenait ministre des finances; que le
général Trézel, commandant la division militaire de Nantes, était
appelé au ministère de la guerre, et M. de Montebello, ambassadeur
à Naples, au ministère de la marine. Tous trois étaient pairs de
France. Le premier, qui avait fait sa carrière dans l'administration
préfectorale, était un administrateur habile; le second, soldat brave
et intègre, très estimé pour ses vertus et son caractère, avait eu
peu de bonheur dans sa vie militaire; c'est lui qui commandait lors
du désastre de la Macta; le troisième, fils aîné du maréchal Lannes,
avait occupé des postes diplomatiques secondaires, sans y trouver
l'occasion d'un rôle considérable; il avait détenu en outre, pendant
quelques jours, le portefeuille des affaires étrangères, dans le
ministère provisoire et incolore constitué le 31 mars 1839, à la
suite de la coalition. Aucun d'eux n'avait d'importance parlementaire
ni de signification politique bien déterminée.

C'était une solution, mais une solution peu brillante. M. de
Viel-Castel notait dans son journal intime, à la date du 11 mai:
«Le sentiment de l'affaiblissement moral du cabinet, par suite
de la modification qu'il vient d'éprouver et des incidents qui
l'avaient précédée, est universel[18].» Deux jours plus tard, M.
Génie, chef du cabinet de M. Guizot, écrivait à M. de Jarnac:
«Le ministère, qui comptera bientôt sept années de durée, était
remarquable en ce qu'aucune scission n'avait éclaté dans son sein;
les remplacements qui ont eu lieu depuis 1842 avaient des causes
connues et inévitables: les uns étaient morts; les autres étaient
notoirement dans un état grave de maladie[19]. Ici, rien de tout
cela; le vent de la Chambre des députés emporte trois ministres; les
ministres restants l'ont senti, l'ont vu et ont cédé... La majorité
conservatrice s'est émue, inquiétée. La petite fraction de cette
majorité qui, depuis six mois, cherche à prendre de l'importance,
a considéré ce résultat comme un succès, mais comme un succès
insuffisant[20].» Ce n'était pas seulement dans l'intimité que les
amis du cabinet constataient l'atteinte portée à son prestige. Le
_Journal des Débats_ le déplorait publiquement, et ce lui était
une occasion de faire l'examen de conscience du gouvernement. «Le
ministère, disait-il le 12 mai, n'a pas déployé assez d'activité
et de vigilance depuis la discussion de l'adresse. Il a cru que
la majorité lui était acquise; il l'a pour ainsi dire abandonnée
à elle-même... La Chambre n'a pas été gouvernée.» Quelques jours
plus tard, on lisait dans la chronique politique de la _Revue des
Deux Mondes_: «Un ministère qui, de l'aveu des représentants de
l'opposition, était, il y a trois mois, maître incontesté du champ
de bataille, a perdu, peu à peu, une partie des avantages de cette
situation; il s'est trouvé un beau jour compromis, sérieusement
menacé. Était-ce par quelque triomphe imprévu de l'opposition? Non;
s'il a été harcelé d'une façon périlleuse, c'est par ses propres
amis; c'est d'eux qu'il a reçu des atteintes et des blessures.»

[Note 18: _Documents inédits._]

[Note 19: Voici, en effet, quelles avaient été les modifications
ministérielles depuis le 29 octobre 1840: M. Lacave-Laplagne avait
remplacé, en 1842, M. Humann, décédé; en 1843, l'amiral Roussin avait
remplacé l'amiral Duperré, qui se retirait pour cause de santé; il
avait lui-même, au bout de quelques mois, cédé la place à l'amiral de
Mackau; dans la même année, une question toute personnelle, nullement
politique, avait fait remplacer M. Teste par M. Dumon; en 1845, M.
Villemain, malade, avait été remplacé par M. de Salvandy, et le
maréchal Soult, fatigué, avait remis le portefeuille de la guerre
au général Moline de Saint-Yon. Enfin, au commencement de 1847, M.
Hébert avait remplacé M. Martin du Nord, décédé.]

[Note 20: Lettre du 13 mai 1847. (_Documents inédits._)]

Tels paraissaient être l'ébranlement et le malaise laissés par
cette crise partielle, que l'opposition crut le moment favorable
pour tenter de la transformer en une crise totale. Le 14 mai, M.
Odilon Barrot interpella le ministère sur les modifications qui
venaient d'être apportées à sa composition. La gauche comptait
sur les divisions de la majorité et, tout spécialement, sur le
ressentiment de M. Lacave-Laplagne, qu'elle caressait maintenant,
après l'avoir fort vilipendé tant qu'il était au pouvoir. On avait eu
soin de préparer à l'avance, pour le cas de victoire, un ministère
Molé-Dufaure. Tous ces calculs furent trompés. M. Guizot, prévenu par
ses amis du trouble des esprits, fut prudent et habile; évitant les
chausse-trapes où M. Barrot se flattait de le faire tomber, il ne dit
rien qui pût blesser les ministres congédiés et fit surtout appel à
l'union des conservateurs contre l'opposition. M. Lacave-Laplagne,
de son côté, eut le bon goût et le bon sens de ne pas faire le jeu
de la gauche; gardant une grande réserve sur ce qui le concernait,
il engagea, lui aussi, la majorité à demeurer unie et protesta de sa
fidélité conservatrice. Les néo-progressistes, qu'on avait dit être
prêts à une levée de boucliers, se tinrent cois. Ainsi déçue dans
toutes ses espérances, l'opposition fut réduite à battre en retraite
assez piteusement. L'issue de ce débat rendit à M. Guizot sa sécurité
un peu dédaigneuse, et, quelques jours après, il écrivait à M.
Rossi, son ambassadeur à Rome: «Je ne vous dis rien de nos affaires
intérieures. Point de danger réel; les embarras et les ennuis d'une
Chambre nouvelle; les anciens un peu fatigués; les nouveaux pas
encore dressés; des fantaisies peu profondes, mais très vaniteuses;
des ambitions peu puissantes, mais très remuantes; l'alliance
momentanée des chimères honnêtes et des prétentions intéressées[21].»

[Note 21: Lettre du 28 mai 1847. (_Documents inédits._)]


IV

Quelque déplaisants que fussent les accrocs inattendus de la
machine parlementaire, le pays s'en fût distrait et consolé
assez facilement, s'il eût trouvé ailleurs des satisfactions
d'un ordre plus positif. On sait que la politique l'intéressait
beaucoup moins qu'autrefois, et que, de plus en plus, il paraissait
surtout préoccupé de ses intérêts matériels. Il venait précisément
de traverser une période de grande prospérité commerciale et
industrielle[22]; il en avait joui, et ce n'avait pas été pour
le ministère conservateur le moindre titre à la faveur publique
que d'avoir présidé à un tel développement de richesse. Or voici
qu'au commencement de 1847, cette prospérité faisait place à une
crise économique, dont le public souffrait plus encore que de
l'inconsistance de la majorité et de l'émiettement du cabinet.

[Note 22: Cf. plus haut, t. VI, ch. II.]

Cette crise avait pour cause première un accident dont le
gouvernement ne pouvait être responsable; c'était la mauvaise récolte
de 1846. On s'en ressentait d'autant plus que l'année 1845, ayant
été médiocre, n'avait pas laissé d'excédents de grains. Le mal
nous avait pris un peu à l'improviste. Un mois avant la moisson,
on croyait à de beaux résultats; tout avait été compromis par la
chaleur et la sécheresse excessives des dernières semaines. Les
entraves de la législation douanière et l'imperfection des moyens
de transport ne permettaient pas alors de parer aussi facilement
et aussi promptement qu'on le fait aujourd'hui aux insuffisances
de la production nationale. D'ailleurs, plusieurs des pays voisins
de la France n'avaient pas été plus favorisés. Il se produisit
donc, à la fin de 1846, un renchérissement des céréales qui alarma
aussitôt le public. Les imaginations effrayées se voyaient déjà aux
prises avec la disette. Le ministre du commerce, M. Cunin-Gridaine,
mal informé par ses enquêtes administratives, crut d'abord à une
panique non justifiée, et publia, le 16 novembre 1846, une circulaire
aux préfets, destinée à rassurer les esprits. Mais l'optimisme
ministériel ne pouvait prévaloir contre un fait trop réel: le blé
manquait. Le gouvernement comprit, un peu tardivement, qu'il était
en face d'un danger grave qui exigeait de promptes mesures. Une
ordonnance royale autorisa l'admission en franchise des grains
étrangers; les conseils municipaux furent invités à suspendre
également les droits d'octroi; dans les ports, la police sanitaire
reçut ordre de réduire notablement les quarantaines pour les
bâtiments apportant du blé; le département de la guerre et celui
de la marine décidèrent d'acheter toute leur consommation hors de
France; les fourgons de l'artillerie furent employés à transporter
dans l'intérieur du pays les provisions qui s'accumulaient sur les
quais des ports. Ces remèdes étaient malheureusement insuffisants;
d'ailleurs, il y avait eu du temps perdu; l'hiver était venu, rendant
les charrois plus difficiles. Le prix de la farine montait toujours.
Paris et, à son exemple, de nombreuses communes s'imposèrent de
lourdes dépenses pour maintenir à un prix normal le pain consommé par
les indigents. Sur plusieurs points, des chantiers et des ateliers
furent ouverts par l'État et les municipalités, en vue de fournir
du travail aux malheureux. La charité privée, comme toujours, fit
plus encore que l'assistance officielle. Malgré tout, la misère
était grande. Dans le centre de la France, elle se trouvait encore
augmentée par suite des inondations extraordinaires qui avaient porté
le ravage et la ruine sur les bords de la Loire et de ses affluents.
Le chiffre inaccoutumé des retraits opérés dans les caisses d'épargne
révélait la détresse des classes pauvres: il dépassait de plus de
trente millions celui des versements. En même temps que les corps
souffraient, les esprits se troublaient, les passions fermentaient.
De graves désordres éclatèrent dans les départements de l'Ouest et
du Centre. Des paysans et des ouvriers s'opposaient par la violence
à la circulation des grains, pillaient les bateaux ou les voitures
dans lesquels on les transportait, les greniers où on les conservait,
envahissaient les marchés, et prétendaient forcer les propriétaires
à vendre leur récolte à un certain prix. De véritables bandes de
mendiants terrorisaient les fermes isolées. Sur plusieurs points, le
sang coula; des scènes atroces eurent lieu dans l'Indre, à Buzançais
et à Bélâbre, où plusieurs maisons furent saccagées et deux
propriétaires massacrés. On eût dit qu'un vent de jacquerie soufflait
sur la France. Le gouvernement se montra ferme. Il demanda des
crédits pour augmenter l'effectif des divisions territoriales et être
ainsi présent en force partout où des désordres pourraient éclater.
Près de cinq cents individus, poursuivis devant les tribunaux, furent
frappés de peines diverses. La cour d'assises de l'Indre, entre
autres, prononça, à raison des faits de Buzançais et de Bélâbre,
plusieurs condamnations aux travaux forcés et trois condamnations à
mort, qui furent aussitôt exécutées. La presse radicale ne manqua pas
de s'apitoyer sur les victimes de la justice bourgeoise. Sous le coup
de cette répression sévère, le désordre matériel disparut, mais non
sans laisser quelque malaise dans les esprits, irritation chez les
uns, inquiétude chez les autres.

Par un enchaînement fatal, la crise des subsistances avait amené une
crise monétaire. L'encaisse métallique de la Banque de France était
tombée de 252 millions à 80 et même bientôt à 57. Cette diminution
vraiment inquiétante tenait principalement aux masses d'argent
qu'il avait fallu sortir de France pour payer les blés achetés en
Russie et ailleurs. Elle tenait aussi à ce que d'autres pays, non
moins éprouvés par la disette, étaient venus chercher à Paris le
métal précieux dont ils étaient à court. Un relèvement du taux de
l'escompte semblait s'imposer. La Banque, désirant vivement l'éviter,
essaya de plusieurs autres remèdes, par exemple d'achats de lingots à
Londres; tous furent impuissants; l'encaisse baissait toujours. Dès
lors, il n'était plus possible d'hésiter, et l'escompte fut porté à 5
pour 100. Cette mesure produisit tout d'abord sur le marché un effet
de gêne et d'inquiétude; les affaires en furent entravées, le crédit
resserré; mais elle eut un bon résultat au point de vue monétaire; au
15 mars, l'encaisse était remontée à 110 millions. À cette époque,
il est vrai, la Banque recevait un secours fort inattendu dont j'ai
déjà eu occasion de parler: 50 millions en numéraire lui étaient
remis par le Czar, pour acheter des rentes françaises[23]. La France
rentrait ainsi en possession de l'argent que nos importateurs de
grains avaient récemment envoyé en Russie. Rien ne pouvait venir
plus à propos pour l'aider à sortir de ses embarras monétaires. On
comprend le calcul du Czar: il était le premier intéressé à nous
mettre à même de continuer des achats dont son pays profitait, et
il devait s'attendre que cet argent reprendrait bientôt le chemin
d'Odessa.

[Note 23: Sur cet incident et sur l'impression qu'il causa dans le
monde politique, voir plus haut, t. VI, p. 329.]

Le trouble jeté sur le marché se fit surtout sentir dans les affaires
de chemins de fer, où, depuis quelques années, la spéculation était
singulièrement surexcitée[24]. Plus on avait été aveugle dans ses
engouements, plus on était prompt à la panique; plus on s'était
engagé témérairement, plus la ruine menaçait d'être grande. On vit
s'effondrer le cours des actions, non seulement de celles qui avaient
été évidemment surfaites par l'agiotage, mais aussi de celles qui
représentaient une valeur sérieuse. Les souscripteurs se refusaient
à compléter leurs versements. Sur beaucoup de lignes, les travaux
étaient interrompus ou allaient l'être. Si quelques compagnies, comme
celle du chemin de fer du Nord, étaient de force à supporter cette
bourrasque, plusieurs menaçaient de sombrer, notamment celles qui,
dans l'affolement des dernières années, avaient consenti des rabais
excessifs. À bout de ressources, elles imploraient de l'État un peu
d'aide ou tout au moins une atténuation de leurs charges. Leur ruine
eût gravement retardé et compromis la construction des chemins de
fer; or, il n'y avait déjà eu que trop de temps perdu: en ce moment
même, quand il s'agissait de transporter les grains dont on avait un
besoin si urgent, la France voyait bien ce qu'il lui en coûtait de
n'avoir pas encore un réseau ferré un peu complet; le gouvernement
fut donc amené à faire voter une série de lois qui, sous diverses
formes, portaient secours à plusieurs des compagnies en détresse.
Avec ces expédients, on parvint, tant bien que mal, à écarter
quelques-unes de leurs difficultés financières, mais sans les rendre
florissantes: le temps seul devait effacer le discrédit moral que les
déboires d'une spéculation imprudente faisaient peser sur ce genre
d'affaires.

[Note 24: Voir plus haut, t. VI, p. 32 à 36.]

Tant de crises avaient nécessairement leur contre-coup sur les
finances publiques. On se rappelle qu'à la fin de la session de
1846, elles paraissaient en bon état: le ministère se félicitait
de les avoir dégagées des embarras que lui avait légués le cabinet
du 1er mars[25]. Quelques mois s'écoulent, et voici qu'à la suite
de la mauvaise récolte, les embarras renaissent: le terrain qu'on
croyait avoir gagné semble perdu. C'est d'abord l'équilibre du budget
ordinaire, si laborieusement reconquis en 1844 et 1845, après quatre
années de déficit, qui est de nouveau compromis. D'une part, les
dépenses s'accroissaient des secours donnés aux populations éprouvées
par la disette et les inondations, du prix beaucoup plus élevé dont
il fallait payer l'alimentation des armées de terre et de mer, enfin
des augmentations d'effectif jugées nécessaires pour maintenir
partout l'ordre[26]. D'autre part, le rendement des impôts indirects,
qui, depuis quelque temps, avait accusé une progression annuelle de
24 millions en moyenne, faiblissait sous le coup du malaise général;
sans doute, l'élan était tel que le ralentissement ne se faisait
pas tout de suite sentir, et que le résultat total de 1846, malgré
la crise des derniers mois, faisait encore ressortir, par rapport
à 1845, une augmentation de 19 millions; mais, dans les premiers
mois de 1847, le déchet était considérable: ce n'était pas seulement
un arrêt; c'était un recul marqué. Accroissement des dépenses,
diminution des recettes, il y avait là une double cause de déficit:
ce déficit était pour le budget ordinaire de 1846, de 45 millions; il
s'annonçait beaucoup plus fort pour 1847[27].

[Note 25: Voir plus haut, t. VI, ch. II, § III.]

[Note 26: Ces deux dernières causes élevèrent le budget de la guerre
de 302 millions, qui était le chiffre de 1845, à 331 en 1846, et à
349 en 1847, et le budget de la marine de 114 millions, chiffre de
1845, à 130 en 1846 et 133 en 1847.]

[Note 27: Le déficit du budget ordinaire de 1847 devait être de 109
millions; il eût été plus fort encore, sans l'amélioration notable
qui se produira dans la seconde moitié de l'année.]

La crise n'avait pas une influence moins fâcheuse sur le budget
extraordinaire. On sait quel avait été le système établi par la loi
du 11 juin 1842, pour les dépenses de chemins de fer, et étendu
depuis à beaucoup d'autres dépenses: prévues pour plus d'un milliard,
effectuées pour environ 400 millions, ces dépenses avaient été
laissées provisoirement à la charge de la dette flottante, jusqu'au
jour où l'extinction des découverts budgétaires permettrait d'y
appliquer les réserves de l'amortissement[28]. Au commencement de
1846, on croyait ce moment arrivé: la liquidation du passé paraissait
terminée; les découverts accumulés de 1840 à 1844 allaient être
éteints et même laisser libre, sur les 77 millions composant les
réserves de l'amortissement en 1846, une somme de 57 millions qui
pourrait être affectée aux travaux publics. Mais, pour cela, il
fallait que l'équilibre du budget ordinaire, rétabli en 1845, ne
fût pas de nouveau détruit. Le retour du déficit faisait évanouir
ces espérances, bouleversait ces calculs, et ajournait indéfiniment
l'échéance où les réserves de l'amortissement seraient disponibles.
Or, comme les grands travaux n'étaient pas, ne pouvaient pas être
complètement interrompus,--on avait prévu de ce chef, en 1847, une
dépense de 197 millions,--ils retombaient à la charge de la dette
flottante, qui se trouvait notablement grossie: de 400 millions,
chiffre qu'elle avait atteint en janvier 1846, elle s'élevait à 600
millions et menaçait d'atteindre presque 700 millions à la fin de
1847.

[Note 28: Voir plus haut, t. VI, p. 44 et 45.]

C'était beaucoup pour l'époque, d'autant que, par l'effet de la
crise, les ressources qui alimentaient d'ordinaire cette dette
flottante devenaient moins abondantes et moins faciles. Elles
étaient de deux natures: les unes qui venaient spontanément au
Trésor: avances des receveurs généraux, dépôts des communes et
des établissements publics, portion non consolidée des fonds des
caisses d'épargne; les autres que le Trésor, au contraire, allait
chercher par l'émission des bons royaux. La première catégorie de
ces ressources se trouvait notablement réduite par les retraits
opérés dans les caisses d'épargne, par les dépenses que les communes
s'imposaient pour abaisser le prix du pain et ouvrir des ateliers
de charité, et en général par tous les besoins d'argent nés de la
disette, des inondations et du mauvais état des affaires. Dès lors,
force était de demander davantage à l'émission des bons du Trésor.
Une loi du 20 juin 1847 autorisa le ministre des finances à porter
cette émission de 210 à 275 millions. Mais, au moment où il fallait
émettre un plus grand nombre de bons, ceux-ci, toujours par l'effet
de la crise, se plaçaient plus difficilement; le crédit de l'État,
sans être ébranlé, se ressentait des embarras du marché; dès le mois
d'avril 1847, le ministre des finances était obligé d'élever à 5 pour
100 l'intérêt des bons du Trésor; ce ne fut qu'au mois d'août suivant
qu'il jugea possible de le ramener à 4 1/2. Tous ces faits mettaient
davantage en lumière l'inconvénient d'une dette flottante trop
considérable, et le gouvernement était amené à chercher les moyens de
la réduire. Un seul s'offrait à lui: consolider une partie de cette
dette, en la transformant en dette perpétuelle. Dans ce dessein, il
se fit autoriser, par une loi du 8 août 1847, à contracter, quand
il jugerait le moment favorable, un emprunt de 350 millions. On
verra plus tard dans quelles conditions et dans quelle mesure les
circonstances permettront de réaliser cet emprunt.

Le ministère ne pouvait chercher à dissimuler cet état embarrassé des
finances: plus d'une fois, au cours de la session, il s'en expliqua
franchement, sans découragement, mais non sans mélancolie. Il avait
soin d'en bien marquer l'origine accidentelle, de faire tout remonter
à la mauvaise récolte et aux inondations. Les commissions du budget,
de leur naturel un peu sévères et maussades, appuyèrent plus encore
sur ce qu'elles appelaient «les tristes aspects» des exercices de
1846 et de 1847; elles ne contestaient pas que les fléaux survenus
à la fin de 1846 n'en fussent une des causes; mais, à leur avis,
ce n'était pas la cause unique; il y avait aussi de la faute du
gouvernement, qui, dans l'enivrement des années prospères, était
allé trop vite, avait voulu tout faire à la fois, et qui avait eu
le tort plus grave encore de ne pas prévoir les mauvais jours[29].
Ce reproche contenait une part de vérité. Non sans doute qu'il
eût été loisible au gouvernement de se soustraire à l'obligation,
très lourde et très périlleuse en effet, de tout faire à la fois:
ni l'exécution des chemins de fer, ni la conquête de l'Algérie
n'eussent pu être retardées ou ralenties, sans qu'il en coûtât
plus cher encore au pays; et si l'on y avait ajouté les dépenses
militaires, suite de l'alerte de 1840, la faute n'en était pas au
ministère du 29 octobre. Son tort était ailleurs: il consistait à
avoir adopté, pour l'exécution des grands travaux, des combinaisons
financières supposant la persistance d'un ciel sans nuage; on ne
s'était pas assez précautionné contre les accidents possibles. Défaut
de prévoyance qui, sans être la cause première et principale de la
crise, avait contribué à la rendre, quand elle était survenue, plus
sensible et plus troublante. Des finances moins engagées eussent
mieux supporté le coup de la disette et des inondations.

[Note 29: Voir les rapports de M. Bignon sur le budget des dépenses,
et celui de M. Vuitry sur le budget des recettes, à la Chambre des
députés. Voir aussi le rapport de M. d'Audiffret, à la Chambre des
pairs.]

On voit combien nombreuses et graves étaient, pour les fortunes
privées et pour la fortune publique, les conséquences de la mauvaise
récolte de 1846. Rarement un simple accident climatérique avait
produit une telle succession de contrecoups. Le mal, d'ailleurs,
n'était pas spécial à la France; il s'étendait à tous les pays où les
blés avaient manqué. En Angleterre, il sévissait plus rudement encore
que chez nous. Sous le coup d'une disette qui, en Irlande, prenait,
suivant l'expression de lord John Russell, le caractère d'une «famine
du treizième siècle», les finances du Royaume-Uni, très florissantes
pendant les années précédentes, étaient devenues tout à coup fort
embarrassées. De très gros déficit succédaient brusquement à de gros
excédents. Le rendement des impôts baissait de 37 millions, pendant
le premier trimestre de 1847. L'ébranlement du crédit faisait tomber
les consolidés de 93 à 79 1/2. La Banque royale, effrayée du vide
de ses caisses, hésitait à escompter les meilleurs papiers. Une
véritable panique se produisait chez les actionnaires des compagnies
de chemins de fer. Les faillites se multipliaient. Toutes les
transactions étaient suspendues. En somme, le désordre économique
semblait d'autant plus désastreux que le pays avait été surpris
au milieu d'un mouvement d'affaires plus actif et plus compliqué,
dans une fièvre de spéculation plus intense. La crise n'était pas
seulement plus aiguë qu'en France, elle devait durer plus longtemps:
au milieu de 1847, quand on voyait déjà chez nous les signes d'un
retour de prospérité, le mal ne diminuait pas outre-Manche: bien au
contraire, il menaçait de s'aggraver encore.

La pensée des embarras plus grands de l'Angleterre ne suffisait pas
à consoler le public français de ses propres déboires. Il demeurait
surpris, inquiet, triste d'avoir vu se voiler si rapidement une
prospérité dont il s'était fait une agréable et fructueuse habitude.
L'opposition ne manquait pas d'exploiter cette humeur et tâchait
de la tourner en grief contre le gouvernement. Naguère, quand les
intérêts matériels avaient pleine satisfaction, elle avait imaginé
de reprocher au cabinet d'en être trop préoccupé; maintenant qu'ils
étaient en souffrance, elle l'accusait de les avoir compromis,
et elle ne se trompait pas en croyant ce second moyen d'attaque
plus efficace que le premier. Aussi avec quel entrain passionné
s'appliquait-elle à rendre plus douloureux et plus irritants les
malaises du pays! On eût dit que dans chaque symptôme fâcheux
qu'elle pouvait enregistrer, elle voyait une bonne fortune. Le tort
ainsi fait non seulement au ministère, mais à la monarchie, fut
considérable: parmi les causes complexes de cette maladie de l'esprit
public qui fut le prodrome de la révolution de Février et qui la
rendit possible, il faut évidemment faire une certaine part à la
crise économique, née de la mauvaise récolte de 1846.


V

Obligé, par la situation embarrassée des finances, d'ajourner
certaines réformes économiques qui eussent, du moins au début,
diminué les recettes du Trésor[30], le gouvernement aurait dû
chercher, ce semble, à compenser cette immobilité forcée dans l'ordre
des progrès matériels, par une activité plus féconde pour ce qui
regardait le progrès moral. Une occasion s'offrait à lui: c'était la
question toujours pendante de la liberté d'enseignement[31], question
plus large que son étiquette; car, en réalité, elle renfermait le
plus important des problèmes qui s'imposent aux hommes politiques du
dix-neuvième siècle, celui du rapprochement à opérer entre l'État
moderne et l'Église antique, entre la liberté et la foi. Un calme
relatif s'était fait sur ce sujet, après les luttes si vives des
années précédentes. Le moment paraissait venu de conclure une sorte
de concordat, de pacifier définitivement les esprits par un nouvel
édit de Nantes.

[Note 30: Telles furent notamment la réforme postale et la réduction
de l'impôt du sel, qui étaient vivement désirées par la Chambre.]

[Note 31: Voir plus haut, t. V, ch. VIII.]

Comme j'ai déjà eu plusieurs fois occasion de l'indiquer, M. Guizot
personnellement comprenait l'importance de la liberté d'enseignement
et était disposé à l'accorder. Il en avait pris l'engagement
solennel, dans son discours du 31 janvier 1846[32]. Il n'était pas,
du reste, sans s'apercevoir que, même au point de vue politique, le
«parti catholique» commençait à devenir une force avec laquelle il
fallait compter. Aux élections générales de 1846, M. de Montalembert,
imitant la tactique par laquelle M. Cobden venait de faire triompher
en Angleterre la liberté commerciale, avait donné comme mot d'ordre
à ses amis de se tenir en dehors des questions débattues entre le
ministère et l'opposition, et de porter l'appoint souvent décisif de
leurs voix au candidat, quel qu'il fût, qui prendrait un engagement
en faveur de la liberté d'enseignement. Sans doute, dans ce rôle
tout nouveau pour eux, les catholiques s'étaient montrés novices,
incertains, ignorants de leur force et de leur nombre. Toutefois,
ils avaient contribué à l'échec de plusieurs de leurs adversaires,
avaient fait triompher quelques-uns de leurs plus chauds amis,
entre autres M. de Falloux, et, parmi les élus d'opinions diverses,
ils en comptaient cent quarante-six qui s'étaient prononcés pour
la liberté religieuse. Bien que, parmi ces promesses de candidats,
toutes ne fussent pas également sincères et solides, c'était un grand
changement par rapport à la Chambre précédente, où les intérêts
religieux n'étaient pour ainsi dire pas représentés. Les catholiques
ne s'endormirent pas sur ce succès relatif; ils lancèrent des
pétitions qui, dès les premiers mois de 1847, réunissaient plus de
cent mille signatures. Ainsi stimulé, le ministère ne pouvait se
dérober. Le 12 avril 1847, M. de Salvandy déposa le projet promis.

[Note 32: Voir plus haut, t. V, p. 578.]

L'exposé des motifs n'était pas, comme celui de M. Villemain en 1844,
un plaidoyer contre la liberté d'enseignement; tout au contraire,
avec la pompe chaleureuse qui lui était habituelle, M. de Salvandy y
proclamait le droit de la famille, condamnait le monopole, rendait
hommage à l'action de la religion dans l'éducation et reconnaissait
tout ce qu'avaient de légitime les préoccupations du clergé en
semblable matière. Malheureusement, la loi elle-même ne répondait
pas à ce préambule. Ses dispositions, bien que plus conciliantes que
celles du projet de 1844, étaient beaucoup moins larges et libérales
que le projet de 1836, chaque jour plus regretté par les catholiques.
Si M. de Salvandy n'était pas aussi exigeant que M. Villemain pour
les certificats et grades imposés à qui voulait enseigner, il l'était
cependant assez pour que ces conditions équivalussent souvent à
une interdiction. Si, pour certaines répressions, il substituait
les tribunaux à l'Université, il donnait à celle-ci des droits
considérables de surveillance, de direction et de juridiction sur
les établissements libres, lui accordait jusqu'au pouvoir de désigner
tous les livres de classe, et maintenait le certificat d'études.
S'il posait le principe d'un grand conseil de l'instruction publique
plus large que le conseil royal de l'Université, il faisait, dans ce
conseil, une part dérisoire aux éléments non universitaires. Enfin,
s'il n'obligeait plus les professeurs à déclarer eux-mêmes qu'ils ne
faisaient point partie d'une congrégation religieuse, il maintenait
contre les membres de ces congrégations l'interdiction d'enseigner.
En même temps, il proposait sur l'instruction primaire une loi à
laquelle on reprochait de diminuer les libertés concédées en 1833,
et, à propos de projets préparés par lui sur l'enseignement du droit
et de la médecine, il disait à ceux qui réclamaient la liberté de
l'enseignement supérieur: «Le gouvernement n'est pas préparé au fait,
et il nie le droit.»

On était loin des espérances qu'avaient fait concevoir aux
catholiques les sentiments personnels de M. de Salvandy et surtout le
mémorable discours de M. Guizot. Aussi l'abbé Dupanloup, si disposé
qu'il fût à la conciliation, publiait-il une critique nette et ferme,
bien que toujours courtoise, du projet sur l'instruction secondaire.
Le comité pour la défense de la liberté religieuse disait, dans
une de ses circulaires: «Jamais l'attente publique n'a été plus
complètement trompée. On nous avait promis la liberté, on ne nous en
donne même pas le semblant... Cette loi ne peut ni ne doit satisfaire
aucune opinion, pas plus les partisans du monopole que les amis de
la liberté. Il n'est peut-être personne en France, excepté M. le
comte de Salvandy lui-même, qui puisse voir là une bonne loi et une
solution définitive.» Et la circulaire déclarait, en terminant, que
«la lutte devait être reprise avec plus d'énergie que jamais». Le
comité multiplia en effet ses appels, pour ramener l'armée catholique
au combat. Son insistance même révélait qu'il rencontrait quelque
inertie. Était-ce lassitude d'une lutte déjà bien longue pour des
hommes dont le tempérament n'était pas militant? Était-ce difficulté
de se remettre en train, après le désarroi que la mission de M. Rossi
et l'intervention de la cour romaine avaient jeté, en 1845, parmi les
catholiques? Était-ce certitude qu'avec les progrès déjà faits, le
succès final n'était qu'une question de temps, et que, tôt ou tard,
le gouvernement se déciderait de lui-même à faire le dernier pas?
Était-ce répugnance à augmenter les embarras d'un ministère déjà
affaibli, et dont la chute livrerait le pouvoir à M. Thiers, plus
engagé que jamais avec les partis révolutionnaires? Toujours est-il
qu'on ne parvenait pas à exciter un mouvement pareil à celui de 1844.
Ce n'était pas seulement l'épiscopat, mais aussi une partie des
laïques qui se tenaient à l'écart.

Pour avoir mécontenté les catholiques, M. de Salvandy n'avait pas
satisfait leurs adversaires. À peine le projet connu, le _Journal
des Débats_, le _Constitutionnel_ et le _National_ ne l'attaquèrent
pas moins que l'_Univers_. Ces hostilités se firent jour dans la
Chambre. Le ministre s'y était cru d'abord sûr de la victoire: dans
la nomination de la commission, il était parvenu à faire passer, sur
neuf membres, sept ministériels, dont cinq fonctionnaires; mais,
fidèle à l'esprit de son projet, il avait écarté ceux de ses amis
qui étaient nettement partisans de la liberté d'enseignement. Dès
lors, les commissaires se trouvèrent accessibles aux suggestions
des ennemis du clergé: poussés d'un côté par M. Thiers, de l'autre
par le _Journal des Débats_, qui, dans ces questions, appuyait
presque toujours l'opposition, ils en vinrent à faire échec au
ministre, modifièrent le projet dans un sens restrictif, et notamment
rétablirent l'obligation pour tout professeur d'affirmer qu'il
n'était pas membre d'une congrégation. Les travaux de la commission
se résumèrent dans un rapport rédigé par M. Liadières et déposé le 24
juillet. Ce rapport, tout imprégné de préoccupations voltairiennes,
était sur plus d'un point la contradiction de l'exposé des motifs de
M. de Salvandy. Aussitôt mis en pièces par M. de Montalembert, dans
un écrit d'une ironie terrible, il ne devait pas être plus discuté
que ne l'avait été celui de M. Thiers. Une fois encore, l'effort
tenté pour résoudre le problème de la liberté d'enseignement
aboutissait à un avortement.

M. Guizot devait être le premier à en gémir. Dans les derniers
jours de la session, à la Chambre des pairs, M. de Montalembert
reprocha vivement au ministère d'avoir été, sur cette question,
comme sur toutes les autres, impuissant à tenir ses promesses de
réformes; puis, rappelant le malaise et le trouble des esprits, il
s'écria, en s'adressant directement à M. Guizot: «Qu'y a-t-il de plus
infirme dans ce pays? Vous l'avez proclamé avec plus d'éloquence
que personne, avec une éloquence incomparable: c'est l'état des
âmes; c'est elles qui ont besoin qu'on leur prêche le dévouement,
le désintéressement, la pureté; c'est l'éducation morale de ce
pays qui est, sinon à refaire, du moins à modifier et à épurer
profondément. Et comment vous y prendrez-vous? C'est une banalité
que de le dire, vous ne pouvez vous y prendre sérieusement que par
cette forte discipline des âmes et des consciences qui se trouve
dans la religion. Et comment fortifieriez-vous son action?... Par la
liberté que nous garantissent et nous promettent la Charte, le bon
sens et la raison; par la liberté du dévouement, du désintéressement
et de la charité. Qu'avez-vous fait pour assurer cette liberté?
Rien.» Et l'orateur demandait comment M. Guizot, avec ses doctrines
personnelles, avec les exemples que lui donnaient alors les hommes
d'État anglais, «s'était résigné à passer au pouvoir sans y laisser
une seule trace de son dévouement à la liberté religieuse». La
réponse du ministre eut un accent particulier. Plus que jamais on
put entrevoir dans ses paroles comme un hommage à la cause défendue
par son contradicteur et un regret d'être obligé, par situation,
à la combattre. Il commença par «remercier M. de Montalembert
du caractère de la lutte qu'il venait d'ouvrir». Bien loin de
contester ce que l'orateur catholique avait dit sur la nécessité de
développer la liberté et la foi religieuses: «Je pense comme lui,
s'écria-t-il, que, pour toutes les maladies morales de la société,
c'est le premier des remèdes et celui auquel le gouvernement doit
avant tout son appui.» Il promit d'aider la liberté religieuse à
conquérir ce qui lui manquait encore: s'il n'avait pas fait plus
dans cet ordre d'idées, c'était parce qu'il avait dû tenir compte de
préventions qu'il espérait bien voir disparaître un jour; puis il
disait à M. de Montalembert, d'un ton qui n'était pas celui dont il
combattait ses autres adversaires: «Vous méconnaissez bien souvent
l'état et la pensée du pays... Si vous aviez le gouvernement entre
les mains, si vous sentiez les difficultés contre lesquelles il faut
lutter,--permettez-moi de vous le dire, vous êtes un homme sincère,
un homme de courage,--eh bien! je suis convaincu que vous ne feriez
ni plus ni autrement que les ministres qui siègent sur ces bancs;
ou, si vous faisiez autrement, vous perdriez à l'instant même, ou
vous compromettriez pour bien longtemps la cause et les intérêts
qui vous sont chers. Le pays est susceptible et malade à cet égard,
depuis plus longtemps et pour plus longtemps que vous ne croyez. Il
y a un mal profond dans l'état du pays, au fond de ses idées sur
la religion, sur les rapports de la religion avec la politique,
de l'Église avec l'État... Encore une fois, prenez patience; ayez
plus de confiance dans nos institutions, et dans la liberté, et
dans le gouvernement, et dans le temps. Oui, il y a encore à faire
pour ramener le pays à des idées plus justes, à des influences plus
salutaires, à des influences qui pénètrent dans les âmes; cela se
fera, avec la prudence que nous y apportons, avec le temps que nous y
mettons.»

Il y avait une part de vérité dans ce que disait M. Guizot: l'état
d'esprit, non seulement de l'opposition, mais des conservateurs,
était un obstacle sérieux à sa bonne volonté. M. de Montalembert,
comme il arrive d'ordinaire aux opposants, ne tenait pas assez compte
des difficultés que rencontrait le pouvoir. Mais il est certain aussi
que le ministre eût pu montrer plus de résolution, de hardiesse,
en un mot, gouverner davantage. S'il avait lu dans l'avenir, il en
aurait compris la nécessité, non dans l'intérêt des catholiques, mais
dans celui de la monarchie elle-même; car c'est à elle qu'allait
manquer, pour s'honorer par cet acte de justice, le temps duquel le
ministre attendait, avec une confiance fondée, le plein triomphe
de la liberté religieuse. Quoi qu'il en soit, n'est-il pas évident
qu'une cause ainsi combattue était une cause moralement victorieuse?
De ces paroles ministérielles, qui sont comme les _novissima verba_
du gouvernement de Juillet dans ces questions, ressortait un aveu
solennel que le succès des idées défendues par M. de Montalembert
était désirable et qu'il était certain dans un délai plus ou moins
éloigné. Comment se produirait le dénouement, dès ce moment prévu?
Par quels moyens triompherait-on des derniers obstacles? Combien
faudrait-il de temps? Les politiques les plus clairvoyants eussent
été embarrassés de le préciser. On voyait le but devant soi: mais
les derniers détours de la route qui y conduisait échappaient aux
regards. C'est le moment que choisit d'ordinaire la Providence pour
intervenir, par des coups inattendus, brouillant tous les calculs
humains, brusquant les transitions, mûrissant en quelques instants
les solutions qui semblaient encore exiger de longues années.


VI

Tandis que le gouvernement ne réussissait pas à accomplir une
réforme qui eût contribué à redresser les esprits et à relever les
âmes, ses ennemis déployaient au contraire, dans tous les ordres
d'idées, une activité malfaisante. Au commencement de 1847, des
écrivains considérables, M. Louis Blanc, M. Michelet et surtout M.
de Lamartine, publiaient, simultanément et avec grand fracas, des
livres tendant à glorifier le drame sanglant de 1792 et de 1793[33].
C'était un pas de plus dans la réhabilitation déjà commencée, sous la
Restauration, par MM. Thiers et Mignet. Parmi les oeuvres historiques
qui comptaient et qui se faisaient lire du grand public, rien n'avait
encore été écrit d'aussi audacieusement révolutionnaire. Depuis
lors, sans doute, d'autres ouvrages ont exalté les pires terroristes,
mais ils n'ont eu ni le même retentissement, ni la même action;
bien au contraire, les oeuvres les plus considérables publiées sur
la Révolution, pendant le second Empire ou la troisième République,
ont témoigné d'une réaction dont les livres de M. Quinet, de M. de
Tocqueville et de M. Taine marquent en quelque sorte les étapes
successives. On peut donc fixer aux premiers mois de 1847 l'apogée
de ce que le feu duc de Broglie appelait «l'apologétique du régime
révolutionnaire». Il semble qu'à cette date, les néo-girondins et
les néo-montagnards aient été avertis par une sorte de mot d'ordre
mystérieux, que le moment était venu de tenter un grand effort pour
surprendre la conscience du public et s'emparer de son imagination.
Survenant après des années de tranquillité, cet effort n'était pas le
contre-coup de la révolution de la veille; c'était l'avant-coureur de
la révolution du lendemain.

[Note 33: Voir plus haut, t. V, ch. III, § II.]

M. Louis Blanc et M. Michelet entrent d'abord en scène: ils font
paraître le premier volume de leur _Histoire de la Révolution_,
l'un le 6, l'autre le 13 février 1847; la suite devait venir
ultérieurement[34]; mais ce début suffisait à révéler le caractère
de l'oeuvre. On comprend qu'un tel sujet ait attiré M. Louis Blanc,
qui, dès ses débuts, avait pris position comme journaliste radical,
historien antimonarchiste et docteur en socialisme[35]. Quant à
M. Michelet, l'espèce de vertige furieux où venait de le jeter sa
campagne contre les Jésuites, le goût qu'il y avait contracté de la
popularité mauvaise[36], ne lui laissaient plus la sérénité d'esprit
nécessaire pour continuer régulièrement l'histoire de France,
commencée par lui aux jours où il n'était qu'un savant tout occupé à
fouiller le passé, un artiste appliqué à le faire revivre. De là,
le parti subit et étrange qu'il prend, après avoir fini le règne de
Louis XI, de sauter trois siècles et de passer tout de suite à la
Révolution. Sur ce nouveau terrain, il pourra demeurer en contact
avec les passions au milieu desquelles il a vécu depuis quelques
années, et il retrouvera cet applaudissement de la foule dont sa
vanité surexcitée ne sait plus se passer[37].

[Note 34: Le second tome de M. Louis Blanc paraîtra le 31 octobre
1847, et l'ouvrage, qui ne comprend pas moins de douze volumes, ne
sera complet qu'en 1862. Le second tome de M. Michelet sera publié
le 20 novembre 1847, et l'ensemble de l'ouvrage, comprenant sept
volumes, sera terminé en 1853.]

[Note 35: Cf. plus haut, t. VI, ch. III, § VI.]

[Note 36: Cf. plus haut, t. V, ch. VIII, § VI.]

[Note 37: On ne peut pas prendre au sérieux l'historiette rapportée
par M. Michelet, en 1869, pour expliquer sa résolution. Il raconte
que, visitant un jour la cathédrale de Reims, il avait vu, à
l'extérieur de l'une des tours, une guirlande de suppliciés, tous
hommes du peuple. «Je ne comprendrai pas les siècles monarchiques,
s'écria-t-il à cette vue, si d'abord, avant tout, je n'établis en moi
l'âme et la foi du peuple.» Et ce fut sous cette inspiration qu'il
se décida soudainement à entreprendre l'histoire de la Révolution
française.]

Si les deux historiens se proposent d'exalter toute la Révolution,
ils ont cependant des doctrines fort différentes et au fond ne
s'entendent guère mieux que leurs héros respectifs, Robespierre et
Danton. M. Louis Blanc commence par affirmer d'un ton superbe que
«l'histoire de la Révolution n'a pas encore été écrite». Demeuré
sophiste dogmatique et superficiel, habitué à plier les faits à
ses théories arbitraires, il prétend tout résumer dans la lutte de
la fraternité socialiste qui est le bien, contre l'individualisme
bourgeois qui est le mal. La fraternité, qu'il fait remonter jusqu'à
Jean Huss, Étienne Marcel et la Ligue, et dont le _Contrat social_
de Rousseau a été l'Évangile, lui paraît personnifiée, pendant la
Révolution, par les jacobins, les montagnards, le comité de salut
public, et principalement par Saint-Just et Robespierre, apôtres et
martyrs de ce principe; l'individualisme, dérivé de la Réforme et de
Voltaire, est représenté par les constituants, les girondins et les
dantonistes. Le 9 thermidor est la date lamentable, celle à laquelle
a avorté la Révolution. Les crimes ne gênent pas M. Louis Blanc; il
s'en tire par des phrases de rhéteur sur ces hommes «insensibles à la
peur, supérieurs aux remords», qui, «par un dévouement sans exemple
et sans égal, ont mis au nombre de leurs sacrifices leurs noms voués,
s'il le faut, à une infamie éternelle»; il les loue d'avoir «épuisé
l'épouvante, rendu la terreur impossible par son excès même», et
se plaint de «l'ingrate pusillanimité» qui a fait «voiler leurs
statues». Son idéal, c'est la dictature révolutionnaire et niveleuse.

M. Michelet n'est pas de sang-froid quand il aborde l'histoire de
cette Révolution qui est pour lui l'objet de tout amour, de tout
culte, de toute foi, la source de toute lumière, le «soleil de
justice», le «mystère de vie». N'attendez pas de lui, en semblable
matière, la méthode, la critique, le calme de l'historien. Il ne
se possède pas. Sa main est convulsive, son esprit en proie à une
surexcitation fiévreuse. L'art même s'en ressent. Les divagations
lyriques ou élégiaques abondent. À côté de pages merveilleuses où
le drame populaire revit avec un éclat radieux ou terrible, des
incohérences, des disproportions énormes, le tout au gré d'une
fantaisie passionnée. Comme il vient d'être en lutte avec le clergé,
il salue surtout dans la Révolution l'antichristianisme; entre
toutes les haines qui bouillonnent dans ce livre, haines des rois,
des riches, des bourgeois, des Anglais, celle qui domine de beaucoup
est la haine des prêtres. À ses yeux, le héros de la Révolution, ce
n'est pas tel ou tel homme, c'est la force collective, anonyme, qui
a tout soulevé, tout brisé, et à laquelle il se plaît à donner le
premier rôle. Il l'appelle le peuple, le peuple infaillible, dont
il partage, au fur et à mesure des événements, les émotions, les
troubles, les terreurs, les colères. Cette idée de l'infaillibilité
du peuple lui fait légitimer toutes les violences, toutes les
cruautés de la foule. L'émeute, d'ailleurs, le fascine: vient-elle
à passer devant lui, il la suit en chantant la Marseillaise. Sur
les crimes individuels, sa conscience semble d'abord garder un peu
plus de liberté de jugement; mais, le plus souvent, ses velléités de
réprobation finissent par s'évanouir devant la théorie des crimes
nécessaires. Ne fait-il pas, d'ailleurs, d'étranges distinctions?
S'il se prononce contre les jacobins, il se proclame montagnard; s'il
n'aime pas Robespierre, il exalte Danton et réhabilite Chaumette. Et
puis, à mesure qu'il avancera, il s'échauffera au feu des passions
qu'il évoque, si bien qu'à la fin son inquiétude sera d'avoir été
trop sévère pour «les hommes héroïques qui, en 93 et 94, soutinrent
la Révolution défaillante», et que son récit du 9 thermidor sera tout
à la gloire de Saint-Just et de Robespierre. Il s'attendrira sur les
coeurs sensibles des terroristes, sur la bonté du cordonnier Simon
envers Louis XVII. Par contre, tout est calculé pour supprimer la
compassion à laquelle ont droit les victimes. L'historien omet ce qui
les rendrait intéressantes, ou même les calomnie pour tâcher de les
rendre odieuses. Ne parle-t-il pas avec amertume, en quelque endroit,
de ce spectre de la pitié qui, sortant du fond de tant de tombeaux,
s'élève contre le génie de la Révolution et lui barre le chemin? Son
histoire est faite précisément pour chasser ce spectre.

Si importants que fussent les livres de M. Louis Blanc et de
M. Michelet, ils n'eussent eu à eux seuls qu'une action assez
restreinte. Bien autre fut le retentissement de l'_Histoire
des Girondins_ par M. de Lamartine: d'autant que celui-ci ne
se borna pas, comme les deux précédents, à entrer en matière
par la publication d'un premier volume, mais qu'il fit paraître
coup sur coup, du 20 mars au 12 juin 1847, les huit tomes de son
ouvrage. On n'a pas oublié sous l'empire de quels sentiments M.
de Lamartine avait solennellement annoncé, en 1843, qu'il passait
à l'opposition[38]. Depuis lors, il avait tourné les forces de
son éloquence, sinon contre la monarchie dont il ne se déclarait
pas encore l'adversaire, du moins contre «la politique du règne».
Malgré l'éclat de sa parole, il ne rencontrait dans la gauche
parlementaire, pas plus qu'il ne l'avait trouvée naguère au centre,
l'occasion du rôle extraordinaire auquel aspirait son ambition
à la fois immense et vague. Il demeurait un isolé[39]. S'il
s'étonnait d'être ainsi méconnu, il ne doutait pas pour cela de sa
destinée. Dès le 10 février 1843, il annonçait à un de ses amis
qu'avant cinq ans il serait maître de la France. «Souvenez-vous-en,
ajoutait-il, et moquez-vous de ceux qui se moquent de moi. Je ne
suis rien, mais les situations, en politique comme à la guerre, sont
toutes-puissantes. Or, j'ai l'oeil qui sait les voir de loin, et
le pied qui ose hardiment s'y poser[40].» À défaut de l'importance
qu'on lui refusait dans la Chambre et dans les partis classés, il
se plaisait à regarder croître son prestige et son influence dans
le pays même. «J'ai maintenant, écrivait-il, des forces extérieures
au Parlement, toujours plus grandes et fanatiques. Je ne suffis
pas aux audiences, aux adresses... Preuve que je touche la fibre
où elle devient sensible[41].» Et plus tard: «Je ne suffis pas aux
enthousiasmes[42].» Ce n'était pas là seulement ce que M. Doudan
appelait alors «les effroyables explosions de vanité» de M. de
Lamartine[43]. J'ai déjà eu occasion de noter que tout n'était pas
illusion dans l'idée qu'il se faisait de sa popularité[44]. Quel
était son but? Il ne le précisait pas: mais, évidemment, moins
il trouvait de place pour lui dans le jeu régulier de la machine
parlementaire, plus il rêvait de je ne sais quelle grande crise qui
le porterait au sommet, en abaissant tous ceux qui ne prenaient pas
maintenant au sérieux ses prétentions politiques. S'il se faisait
encore quelque scrupule d'appeler ouvertement ce bouleversement, il
se plaisait à le regarder venir[45]. «Je n'ai rien à faire qu'à
attendre, écrivait-il à un ami, le 24 décembre 1846. Le Roi est
fou; M. Guizot est une vanité enflée; M. Thiers, une girouette;
l'opposition, une fille publique; la nation, un Géronte. Le mot
de la comédie sera tragique pour beaucoup.» Il était, du reste,
prêt à toutes les audaces, à toutes les témérités. «Il brûle de se
compromettre», disait alors de lui M. Cousin[46].

[Note 38: Voir t. V, chap. III, § III.]

[Note 39: On trouve les aveux suivants, à toutes les pages de sa
correspondance: «Je suis mal vu; on a peur de moi...--Le monde ne
veut pas de moi...--Je n'ai pas un adhérent...--On ne veut pas de
moi.» (Lettres du 2 février, du 14 juillet 1844; du 22 juin et du 29
octobre 1845.)]

[Note 40: Lettre du 10 février 1843.]

[Note 41: Lettre de 1844.]

[Note 42: Lettre d'avril 1846.]

[Note 43: Lettre du 19 septembre 1845. (X. DOUDAN, _Mélanges et
lettres_, t. II, p. 74.)]

[Note 44: Un observateur clairvoyant et désintéressé, M.
Sainte-Beuve, notait en 1846: «L'autorité de Lamartine, auprès des
esprits réfléchis, n'a pas gagné dans ces dernières années; il n'a
pas même acquis grand crédit au sein de la Chambre, malgré toute son
éloquence; mais, au dehors et sur le grand public vague, son renom
s'étend et règne de plus en plus; il le sait bien, il y vise, et bien
souvent, quand il fait ses harangues à la Chambre, qui se montre
distraite ou mécontente, ce n'est pas à elle qu'il s'adresse, c'est
à la galerie, c'est aux gens qui demain le liront. _Je parle par la
fenêtre_, dit-il expressivement.» (_Notes et Pensées, Causeries du
lundi_, t. XI, p. 458.)]

[Note 45: «Ce pays est mort, écrit-il le 7 juillet 1845; rien ne peut
le galvaniser qu'une crise. Comme honnête homme, je la redoute; comme
philosophe, je la désire.»]

[Note 46: Voici en quelles circonstances fut tenu ce propos. Un
libraire en quête d'un article sur Jésus-Christ, pour je ne sais
quelle publication, était venu le demander à M. Cousin. Celui-ci
refusa. L'éditeur se retirait désolé; il avait déjà descendu
plusieurs marches de l'escalier, lorsque M. Cousin, se penchant
sur la rampe, rappela l'éditeur et lui dit gaiement: «Allez voir
Lamartine: il vous le fera; il brûle de se compromettre.» (_Souvenirs
sur Lamartine_, par Charles ALEXANDRE, p. 5 et 6.)]

Est-ce par suite de ce désir de «se compromettre» que, dès 1843, à
peine passé à gauche, il avait formé le projet d'écrire un livre
sur les Girondins? Ses opinions nouvelles étaient sans doute pour
beaucoup dans le choix d'un pareil sujet. Toutefois, ce livre
n'avait pas été prémédité tel qu'il finit par être écrit: dans la
pensée première de l'auteur, il devait réagir contre les histoires
fatalistes ou apologétiques de la Révolution. Mais M. de Lamartine
eut bientôt oublié son dessein d'être le juge de la Révolution,
et n'en fut plus que le chantre; il s'était échauffé, la plume en
main, comme font certains orateurs à la tribune, fièvre littéraire
autant que politique, entraînement de dramaturge non moins que
passion de tribun. Par moments, sans doute, il s'arrêtait inquiet,
et, pressentant l'influence possible d'un tel livre, il demandait à
quelques-uns de ses confidents: «Si vous aviez une révolution dans
la main, l'ouvririez-vous[47]?» Le scrupule ne tenait pas longtemps
devant l'ivresse de l'artiste, devant l'irritation de l'opposant,
devant l'impatience du joueur téméraire appelant l'inconnu, pour y
trouver la revanche de ses déboires présents. Loin donc de refermer
la main, il l'ouvrait toute grande, et les feuillets incendiaires
s'en échappaient avec une effrayante rapidité.

[Note 47: RONCHAUD, _La Politique de Lamartine_, t. I, p. LIX.]

Il avait suffi à M. de Lamartine de parcourir superficiellement
quelques Mémoires, de jeter les yeux sur quelques documents inédits,
de causer avec quelques acteurs de la Révolution ou avec leurs fils,
pour improviser, en dix-huit mois, huit volumes. Aussi rien dune
histoire sérieuse et complète: des disproportions encore plus énormes
que chez M. Michelet; les épisodes qui lui plaisaient développés sans
mesure, tandis que les événements les plus considérables étaient
omis; les faits altérés, les dates transposées avec une fantaisie
souveraine; tout subordonné à l'effet littéraire et dramatique;
beaucoup de portraits, fort brillants de couleur, mais dessinés
d'invention, représentant les personnages, non tels qu'ils avaient
été, mais tels que l'auteur les voyait, ou plutôt tels qu'il se
voyait en eux, car, dans sa pensée, c'est lui qui était en scène;
sous les masques les plus divers, sous celui de Mirabeau comme sous
celui de Vergniaud, on retrouve toujours ce que M. Sainte-Beuve
appelle «le profil de Jocelyn-tribun». Jamais l'imagination ne s'est
jouée avec un pareil sans-gêne de faits historiques récents. «Il a
élevé l'histoire à la hauteur du roman», disait Alexandre Dumas; tel
autre faisait observer que c'était machiné comme un feuilleton; les
plus polis parlaient d'épopée: personne ne pouvait y reconnaître
une histoire. Mais quelle vie! quel souffle! quelle poésie! Que de
morceaux charmants ou superbes! Comment ne pas être ébloui par cette
langue de pourpre et d'or à laquelle on ne pouvait reprocher qu'un
excès de richesse! Et si le drame n'était pas vrai, combien du moins
il était pathétique!

Quant aux idées, on a pu dire «qu'il y en avait pour tous les goûts».
L'auteur vibre et résonne à chaque souffle qui passe; il s'attendrit
ou s'irrite, tantôt avec les uns, tantôt avec les autres, et il
paraît entièrement possédé par l'émotion du moment. Lorsque, au
gré de ces impressions successives, son point de vue change, il ne
s'attarde pas à revenir sur ses pas pour corriger ce qu'il a écrit
la veille et rétablir une sorte d'harmonie; de là des contradictions
dont il est le seul à ne pas s'étonner. Essaye-t-il de conclure, la
splendeur de la phrase ne parvient pas à cacher ce que la pensée a
de flottant et d'incohérent. Toutefois, ce qui finalement se dégage
du livre, c'est la glorification de la Révolution entière, de la
Révolution sainte et nécessaire, dont l'idée est si grande et si
lumineuse qu'elle rejette dans l'ombre les accidents secondaires, les
erreurs et les crimes des hommes qui en ont été les instruments. Le
sang versé finit même par ne plus être aux yeux de l'auteur que la
condition mystérieuse de la germination de cette idée. Et puis, s'il
ne refuse pas sa pitié aux victimes, quels sont les bourreaux qu'il
n'a pas tour à tour exaltés! Au début, ses héros sont les girondins;
à la fin, il passe aux montagnards, à Robespierre et à Danton. Lui
qui certes ne voudrait pas imiter ces monstres ni les proposer comme
modèles, il aboutit à les idéaliser tous, jette sur leurs laideurs le
voile magique de sa poésie et tâche de leur donner je ne sais quoi
de surhumain qui ne permette plus de leur appliquer la mesure de la
morale ordinaire[48].

[Note 48: M. de Lamartine, causant avec M. de Carné, quelques
mois après la publication des _Girondins_, lui disait: «Si l'on
m'applaudit, c'est que j'accomplis une oeuvre de tardive justice;
c'est que, sans faire l'apologie ni des crimes ni des criminels,
ainsi qu'on m'en accuse, je montre que nos malheurs n'ont pas été
perdus pour l'humanité, et que les principaux acteurs du drame,
cédant parfois à la violence de leurs passions, mais pénétrés de la
foi qui fait les martyrs, ont poursuivi des vérités fécondes, en
y risquant jusqu'à l'honneur de leur mémoire. S'il a pu m'arriver
de les grandir, c'est que j'ai cherché à saisir toujours les idées
sous les hommes, et cela beaucoup moins dans l'intérêt de la
renommée de ceux-ci qu'au profit de la Révolution, dont la cause est
désormais inséparable de celle de la France.» (_Correspondant_ du 10
décembre 1873.)--Plus tard, en 1861, M. de Lamartine, reconnaissant
tardivement le péril et l'injustice de son oeuvre, a fait son
_meâ-culpâ_ dans la _Critique de l'Histoire des Girondins_.]

Le livre produisit un grand effet, et son apparition prit les
proportions d'un événement. La première édition fut tout de suite
épuisée. Le public haletant se jetait sur chaque volume, à mesure
qu'il était mis en vente, et le dévorait fiévreusement. À Londres, M.
Greville notait sur son journal: «L'_Histoire des Girondins_ est le
plus grand succès de librairie qu'on ait vu depuis plusieurs années.»
Aucun roman-feuilleton n'avait davantage passionné la curiosité de
la foule, ne s'était à ce point emparé de son imagination. On ne
parlait pas d'autre chose dans les salons comme dans les ateliers. La
société d'alors, aussi peu clairvoyante, en cette circonstance, que
naguère au sujet des _Mystères de Paris_, était la première à grandir
la fortune d'un livre qui devait lui être si funeste[49].

[Note 49: Voir, par exemple, une lettre de M. Doudan du 26 mars 1847
(_Mélanges et lettres_, t. II, p. 115), et une _Lettre parisienne_ du
vicomte DE LAUNAY (Mme de Girardin), en date du 4 avril 1847 (t. IV,
p. 237).]

M. de Lamartine n'avait pas eu pleine conscience, en écrivant son
histoire, de la secousse qu'elle allait imprimer aux esprits.
Toutefois, il n'était pas homme à s'étonner d'un succès, ni à se
troubler d'une responsabilité. Le soir même du jour où les deux
premiers volumes ont été lancés, le 20 mars 1847, il écrit à un
ami: «J'ai joué ma fortune, ma renommée littéraire et mon avenir
politique sur une carte, cette nuit. J'ai gagné. Les éditeurs m'ont
écrit, à minuit, que jamais, en librairie, un succès pareil n'avait
été vu... C'est surtout le peuple qui m'aime et qui m'achète...
J'ai vu des prodiges de passion pour les _Girondins_... Des femmes
les plus élégantes ont passé la nuit pour attendre leur exemplaire.
C'est un incendie.» L'écrivain jouit, s'enivre de cette popularité.
Il voit dans l'écho que rencontre sa parole le signe que la France,
jusque-là endormie, s'éveille, et qu'enfin les temps sont venus. La
grande crise dont le rêve l'avait toujours hanté, mais qui n'était
qu'une vision lointaine et vague, lui semble se rapprocher et prendre
corps. Lui qui, naguère encore, se défendait de poursuivre autre
chose qu'une réforme, il se plaît à entendre dire que son livre
«sème partout le feu dur des révolutions[50]». N'est-il pas dès lors
assuré, en cas de bouleversement, d'y jouer le premier rôle? Il ne
contredit ni ne se défend, quand quelque interlocuteur lui montre le
peuple prêt à l'acclamer président de la république[51]. Sans doute,
il ne forme aucun projet précis, ne noue aucune conspiration; mais il
se familiarise de plus en plus avec l'idée d'un événement formidable
qui fera de lui l'arbitre souverain des destinées de la France et de
l'Europe; il se tient prêt à développer hardiment sa voile au vent
d'orage qu'il sent monter à l'horizon.

[Note 50: Lettre du 20 mars 1847.]

[Note 51: Conversation avec M. Sainte-Beuve, rapportée par M. DE
MAZADE. (_Revue des Deux Mondes_, 15 octobre 1870, p. 599.)]

Qui oserait dire, après l'événement, que M. de Lamartine s'exagérait
l'action de son livre? Il a fait, pour ainsi dire, entrer l'idée
révolutionnaire, toute parée de sa poésie, dans cette imagination
populaire que le gouvernement bourgeois avait eu le tort de laisser
vide. Sous ce rapport, son influence a été beaucoup plus considérable
et plus néfaste que celle de MM. Michelet et Louis Blanc. Ceux-ci
ont pu augmenter l'audace, échauffer le fanatisme des jacobins;
l'auteur des _Girondins_ a habitué, attiré à la révolution ceux qui
en étaient les adversaires naturels et qui, avant lui, en avaient
peur et horreur. Aussi est-ce devenu un lieu commun de dire que
cette publication a été l'une des causes de la révolution du 24
février. Ce n'est pas la seule fois qu'on peut relever de semblables
responsabilités à la charge de la littérature. Un ancien membre de
la Commune de 1871, l'auteur des _Réfractaires_, M. Jules Vallès,
cherchant comment ses pareils étaient devenus des révolutionnaires,
les appelait les _victimes du livre_, et au premier rang des livres
dont «l'odeur chaude» les avait ainsi «grisés» et «jetés dans la
mêlée», il nommait l'_Histoire des Girondins_.


VII

Il y avait pour la monarchie de Juillet quelque chose de plus
dangereux encore que la réhabilitation et la glorification de la
Révolution: c'était ce qui tendait à déconsidérer la monarchie
elle-même. L'opposition travaillait, de toutes ses forces, à
cette déconsidération, en reprenant, plus violemment que jamais,
l'accusation de «corruption» autour de laquelle elle avait déjà
commencé, dans la session de 1846, à faire grand bruit[52]. Tout
lui servait pour ce dessein, même des incidents particuliers qui, en
d'autres temps, eussent été considérés comme de simples faits divers.
Découvrait-on quelques malversations à la direction des subsistances
de Rochefort ou à la manutention militaire de Paris; dirigeait-on
des poursuites pour prévarication contre certains fonctionnaires
algériens; deux candidats étaient-ils condamnés, sur l'initiative du
ministère public, pour avoir acheté les votes de leurs électeurs,
l'opposition prétendait aussitôt généraliser ces faits: à l'entendre,
c'étaient les signes d'une corruption partout tolérée ou même
encouragée par le gouvernement. Malheureusement, elle allait avoir de
bien autres scandales à exploiter.

[Note 52: Voir plus haut, t. VI, ch. I, § III.]

À la fin d'avril 1847, le tribunal de la Seine était saisi d'un
procès intenté par M. Parmentier, directeur des mines de Gouhenans
(Haute-Saône), à plusieurs de ses coïntéressés, parmi lesquels était
le général Despans-Cubières, pair de France, ancien ministre de la
guerre. Le procès en lui-même était peu sérieux, et n'avait été fait
que pour mettre au jour des lettres écrites par le général Cubières,
à un moment où la société de Gouhenans sollicitait du gouvernement la
concession d'une mine de sel. La première de ces lettres, datée du
14 janvier 1842, était ainsi conçue: «Mon cher monsieur Parmentier,
tout ce qui se passe doit faire croire à la stabilité de la politique
actuelle et au maintien de ceux qui la dirigent. Notre affaire
dépendra donc des personnes qui se trouvent maintenant au pouvoir...
Il n'y a pas un moment à perdre. Il n'y a pas à hésiter sur les
moyens de nous créer un appui intéressé dans le sein même du conseil.
J'ai les moyens d'arriver jusqu'à cet appui; c'est à vous d'aviser
aux moyens de l'intéresser... Dans l'état où se trouve la société
de Gouhenans, ce ne sera pas chose aisée que d'obtenir l'unanimité
et l'accord, quand il s'agit d'un sacrifice. On se montrera sans
doute très disposé à compter sur notre bon droit, sur la justice de
l'administration, et cependant rien ne serait plus puéril. N'oubliez
pas que le gouvernement est dans des mains avides et corrompues,
que la liberté de la presse court risque d'être étranglée sans bruit
l'un de ces jours, et que jamais le bon droit n'eut plus besoin de
protection.» Suivaient, à des dates rapprochées, plusieurs autres
lettres où le général Cubières insistait sur sa proposition première,
puis faisait connaître qu'on n'avait pas été satisfait de la somme
d'abord offerte, qu'on exigeait davantage, et pressait M. Parmentier
de céder sans retard à ces exigences. Aucun ministre n'était nommé;
mais chacun pouvait se rendre compte qu'à cette date le titulaire du
ministère des travaux publics était M. Teste, devenu depuis président
de chambre à la cour de cassation.

On conçoit quelle fut l'émotion du public, quand, le 2 mai 1847, ces
lettres se trouvèrent reproduites par tous les journaux; on conçoit
également le parti que l'opposition voulut aussitôt en tirer. Quant
au cabinet, il n'eut pas un instant d'hésitation: dès le lendemain, 3
mai, le ministre des travaux publics, M. Dumon, déclara, en réponse à
une interpellation de M. Muret de Bord, que la concession des mines
de Gouhenans avait été régulièrement faite, mais que le gouvernement,
pour calmer de trop vives alarmes, allait demander à la justice
d'examiner si cette concession avait été obtenue par de coupables
manoeuvres. Une ordonnance royale du 6 mai saisit la cour des pairs,
seule compétente pour juger un de ses membres, et renvoya devant
elle le général Cubières, prévenu de corruption et d'escroquerie.
Deux jours auparavant, devant cette même assemblée, M. Teste avait
désavoué, dans les termes les plus énergiques, toute participation
aux faits dénoncés.

Il n'y avait qu'à attendre en silence les résultats d'une instruction
ouverte avec une si honnête promptitude. Mais cela n'eût point fait
l'affaire de l'opposition. Ne voyant là qu'un scandale à exploiter,
elle s'appliqua à entretenir, à aviver l'émotion, et surtout à
faire croire qu'il ne s'agissait pas d'un méfait particulier et
exceptionnel. M. Crémieux renouvela une proposition déjà votée
en 1844 par la Chambre des députés et écartée par la Chambre des
pairs; il s'agissait d'édicter une sorte de suspicion générale,
également outrageante pour le Parlement et pour l'administration, et
d'interdire aux membres des deux Chambres de s'intéresser dans les
concessions de travaux publics,--chemins de fer ou autres,--accordées
par le gouvernement. Après une séance orageuse[53], remplie
de dénonciations personnelles, et d'où il ressortit que, dans
les conseils d'administration des chemins de fer, les députés
opposants étaient aussi nombreux que les ministériels, la prise en
considération fut votée; le ministère ne s'y était pas opposé; il
était résolu à combattre la proposition au fond, mais il estimait
que, pour dissiper tant de vapeurs malsaines, un débat approfondi
serait plus utile que nuisible. En fait, la proposition ne devait
jamais venir en discussion.

[Note 53: 10 mai 1847.]

Après M. Crémieux, ce fut le tour de M. Émile de Girardin, plus
difficile encore à prendre au sérieux dans ce rôle de vengeur
de la conscience publique. On sait quels griefs tout personnels
l'avaient jeté récemment dans l'opposition. Il crut trouver dans
un fait de presse l'occasion de prendre à parti le cabinet. M.
Solar et M. Granier de Cassagnac avaient fondé, en 1845, à grand
fracas de réclames, l'_Époque_, journal à très bon marché, qui
tâcha de se faire une place par le caractère agressif et tapageur
de son conservatisme. Après avoir dévoré beaucoup d'argent et
vécu d'expédients plus ou moins honorables, ce journal venait de
disparaître au commencement de 1847, en laissant ses gérants engagés
dans des procès d'assez fâcheux aspect. M. de Girardin se mit alors à
raconter, dans la _Presse_, toutes sortes d'histoires où il montrait
les propriétaires de l'_Époque_, à court d'argent, battant monnaie
avec le crédit dont ils jouissaient auprès des ministres; M. de
Girardin ajoutait, et là était la gravité de son assertion, que les
ministres avaient connu, toléré, secondé ce trafic. Il parlait,
entre autres, d'un privilège de théâtre pour l'obtention duquel
100,000 francs avaient été versés dans la caisse de l'_Époque_, d'une
promesse de pairie vendue 80,000 francs, de marchés du même genre
faits pour des lettres de noblesse, des croix d'honneur, etc., etc.

La Chambre des pairs, émue de l'allégation relative à la promesse
de pairie et y voyant une atteinte à sa dignité, eut l'idée assez
bizarre de citer M. de Girardin à sa barre. C'était ouvrir la
porte à bien des débats. En effet, le prévenu étant membre de la
Chambre des députés, il fallait que celle-ci délibérât d'abord
s'il lui convenait d'autoriser les poursuites. Il paraissait
impossible que M. de Girardin ne profitât pas de cette première
délibération pour justifier ses accusations. La gauche, qui y
comptait, se montrait disposée à le soutenir chaleureusement. Le
débat s'engage le 17 juin. Le public, affriandé par l'espoir d'un
scandale, remplit, à s'étouffer, toutes les tribunes de la Chambre.
À la surprise générale, M. de Girardin se montre tout d'abord peu
empressé à remplir son rôle d'accusateur. Il faut que, de toutes
parts, des bancs de la majorité comme de ceux de la gauche, on le
mette itérativement en demeure, pour qu'il se décide à prendre la
parole. Il renouvelle alors ses accusations, en ajoute même une plus
extraordinaire encore, celle d'une promesse faite aux maîtres de
poste, moyennant 1,200,000 fr., d'un projet de loi favorable à leurs
intérêts; seulement, arrivé au moment de donner ses preuves, il feint
de redouter le scandale et propose que la Chambre se forme en comité
secret. M. Duchâtel s'élève aussitôt avec indignation contre cette
manoeuvre hypocrite; il déclare que le gouvernement ne craint pas
la pleine lumière, qu'il la veut au contraire, et, après une scène
tumultueuse, il contraint M. de Girardin à retirer sa demande. Voilà
donc ce dernier au pied du mur; il va vider son dossier. La curiosité
et l'émotion sont au comble. Mais quelle déception! L'accusateur
n'apporte pas l'ombre d'une preuve ou même d'une indication; il
se borne à répéter ses affirmations ou s'abrite derrière quelque
petit journal satirique. La stupeur est grande dans les rangs de la
gauche, où l'on se sent tout honteux d'être associé à une si piteuse
campagne. La tâche du ministère est singulièrement simplifiée. À des
preuves, il lui eût fallu répondre par des preuves contraires; pour
détruire un oui, il lui suffit d'y opposer un non. M. Duchâtel le
prononce avec une netteté, une assurance, un sang-froid, que fait
encore ressortir l'embarras de son contradicteur. Le point le plus
délicat était l'affaire du privilège de théâtre: le ministre ne
nie pas le versement de 100,000 francs qui a été en effet établi
par des débats judiciaires, mais il affirme que l'administration
et ses intermédiaires y ont été tout à fait étrangers. Sur toutes
les autres questions, sa dénégation est absolue. L'excellent effet
de ce discours est complété par quelques mots de M. Guizot: M. de
Girardin, à défaut de preuves sur la promesse de pairie négociée par
l'_Époque_, s'était fait fort d'établir qu'un fauteuil de pair avait
été offert au général de Girardin sous la condition que la _Presse_
cesserait son opposition; M. Guizot riposte par un coup droit, en
lisant une lettre, vieille de plusieurs années, par laquelle M. Émile
de Girardin offrait lui-même de modifier la ligne de son journal, si
son père était appelé à siéger au Luxembourg. En somme, la déroute
du dénonciateur est complète. Le public oublie même ce qu'il reste
d'un peu suspect dans certaines affaires, comme celle du privilège
de théâtre, pour voir seulement le contraste entre les énormités
que M. de Girardin s'était engagé à démontrer et l'impuissance
misérable dont il vient de faire preuve. «Il y a bien longtemps,
écrit un observateur au sortir de cette séance, que le ministère
n'avait obtenu un triomphe pareil; sa position en est évidemment
raffermie[54].» Le _Journal des Débats_ exulte. La _Presse_ balbutie.
Les feuilles de gauche, contraintes à avouer l'humiliante défaite de
leur allié, sont réduites, pour se consoler, à soutenir que, si M. de
Girardin n'a pas prouvé ses assertions, le ministère est loin d'avoir
établi victorieusement son innocence.

[Note 54: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

Ensuite du vote de la Chambre des députés qui a autorisé les
poursuites, M. de Girardin comparaît, le 22 juin, devant la Chambre
des pairs. Aussi déférant à l'égard de la haute assemblée qu'il
a été injurieux pour les ministres, il proteste n'avoir jamais
voulu porter atteinte à son honneur, et rappelle qu'il l'a toujours
défendue contre ses ennemis. Cette attitude lui vaut l'indulgence
des juges, et il est renvoyé des fins de la citation. Naturellement,
il se sert aussitôt de la décision des pairs pour se relever de
la fâcheuse posture où l'a laissé la discussion à la Chambre des
députés, et il reprend, dans son journal, le verbe plus haut que
jamais: à l'entendre, son acquittement est la condamnation du
gouvernement et suffit à prouver que ses accusations étaient fondées.
Il ose même, le 25 juin, au cours de la discussion du budget, traiter
de nouveau la question, à la tribune du palais Bourbon. Il répète
la plupart de ses dénonciations; s'il en abandonne quelques-unes,
comme le roman des maîtres de poste, il en imagine de nouvelles. Ce
ne sont toujours que de pures affirmations, sans rien à l'appui.
La gauche elle-même ne peut feindre de croire que la preuve ait
été faite; mais, dit-elle, on est en face de deux affirmations qui
se contredisent, et, pour savoir où est la vérité, il faut que le
gouvernement saisisse la justice, en poursuivant M. de Girardin,
ou que la Chambre ordonne une enquête parlementaire. Le ministère
n'a nulle envie de se prêter à des mesures dont le premier résultat
serait de prolonger le scandale; et surtout il sait trop ce dont
le jury est capable, pour mettre son honneur entre ses mains. M.
Duchâtel répond donc que, dans une affaire toute politique, il ne
comprend pas d'autre juge que la Chambre; il ajoute qu'une enquête
ne peut être proposée là où il n'y a pas même un commencement de
preuve, une raison de douter. Il réitère, en outre, sur tous les
points, les dénégations les plus péremptoires. Sa parole est aussitôt
confirmée par un témoignage qui ne laisse pas de produire de l'effet
sur la Chambre: M. Benoist Fould, désigné par plusieurs journaux
comme celui avec lequel aurait été négociée la promesse de pairie,
prend la parole pour opposer un démenti solennel et catégorique à
tout ce qui a été raconté. M. de Girardin n'en revient pas moins à la
charge. La séance n'est plus qu'une mêlée confuse, tumultueuse, où se
croisent les démentis et les outrages. Pour retrouver une pareille
scène, il faudrait remonter jusqu'à cette journée où l'opposition
jetait à la face de M. Guizot son voyage à Gand: encore, en 1844, y
avait-il moins de boue remuée. À la fin, la Chambre lassée, écoeurée,
indignée, se décide à fermer la bouche au calomniateur: elle vote, à
la majorité énorme de deux cent vingt-cinq voix contre cent deux, un
ordre du jour ainsi conçu: «La Chambre, satisfaite des explications
données par le gouvernement, passe à l'ordre du jour.»

À voir les termes de la motion et le chiffre des voix, la victoire
du gouvernement était complète; jamais il n'avait eu une majorité
si forte. Et cependant cette discussion n'en laissait pas moins
une impression fâcheuse. C'est le caractère redoutable et perfide
de certaines accusations qu'il est dangereux d'avoir à se défendre
contre elles, alors même qu'on parvient à en triompher. Et puis, s'il
était bien prouvé que M. de Girardin ne méritait aucun crédit, il
l'était moins que tout eût été irréprochable, sinon dans les actes
du gouvernement, du moins auprès de lui. L'un des amis du cabinet,
le même qui croyait la partie gagnée après la séance du 17 juin,
écrivait, le soir du débat: «On ne s'entretient qu'avec tristesse
de la scandaleuse séance. Les ministériels, tout en se félicitant
du vote qui l'a terminée, reconnaissent que la situation qui avait
rendu un vote indispensable est pénible, fâcheuse pour le pouvoir et
le pays[55].» Aussi les journaux de l'opposition affectaient-ils de
croire que le gouvernement sortait de là tout couvert de boue; ils
le montraient fuyant honteusement la lumière d'un débat judiciaire
et arrachant à la majorité, qui ne le lui avait donné qu'à regret,
un vote purement politique. S'emparant de la formule même de l'ordre
du jour, ils faisaient du mot «satisfaits», une sorte de sobriquet
injurieux dont ils prétendaient flétrir nominativement tous ceux qui
venaient de se rendre, par leur vote, solidaires de la corruption
ministérielle.

[Note 55: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]


VIII

Le lendemain même du jour où la Chambre des députés s'efforçait d'en
finir avec les dénonciations de M. Émile de Girardin, la Chambre
des pairs prenait, ensuite de l'instruction ouverte sur les faits
révélés par les lettres du général Cubières, une décision qui allait
fournir de bien autres armes aux exploiteurs de scandales. Cette
instruction, menée avec autant d'habileté que de conscience par le
chancelier Pasquier, n'avait pas duré moins de six semaines. On
s'y était montré résolu à ne rien laisser dans l'ombre. «Il faut,
disait le rapporteur, M. Renouard, sonder de telles plaies d'une
main courageuse; l'opinion publique ne s'égare pas quand on lui
dit tout.» Certains points étaient apparus tout de suite assez
nettement: on se rendait compte de la difficulté que, à raison de
ses fâcheux antécédents, la société de Gouhenans avait dû éprouver
à obtenir la concession qu'elle désirait; on trouvait trace de la
proposition faite par le général Cubières de lever ces difficultés
en remettant cent mille francs au ministre, du consentement donné à
cette proposition par M. Parmentier, le directeur de la société, de
la part prise à ces démarches par l'un des actionnaires, M. Pellapra.
Mais il était une autre question sur laquelle on hésita davantage, à
cause de sa gravité même et de l'obscurité dont elle parut d'abord
enveloppée: la corruption, évidemment préméditée, voulue, concertée,
avait-elle été en fait accomplie? Les cent mille francs avaient-ils
été remis au ministre? M. Teste, qui dès le début avait été entendu
comme témoin, devait-il passer au rang des accusés? On voyait bien
que M. Parmentier avait remis à M. Pellapra vingt-cinq actions
pour le couvrir de la somme qu'il se chargeait de verser aux mains
du ministre; mais on voyait aussi que, plus tard, en le menaçant
de faire du scandale, le même M. Parmentier avait contraint M.
Pellapra à lui restituer ces actions. Fallait-il en conclure que rien
n'avait été payé au ministre? C'était la thèse de M. Parmentier,
qui expliquait ainsi la répétition de ses titres. Toutefois, les
correspondances saisies, notamment les lettres nombreuses échangées,
pendant plusieurs années, entre MM. Pellapra et Cubières, ne
concordaient pas avec cette allégation; elles supposaient, au
contraire, que le versement des cent mille francs avait été fait;
il en ressortait même qu'après la restitution des actions à M.
Parmentier, M. Pellapra, ne voulant pas supporter seul la perte
de la somme versée, avait obtenu du général Cubières la promesse
de l'indemniser jusqu'à concurrence de cinquante mille francs.
Ces preuves finirent par convaincre le chancelier et les pairs
instructeurs de la culpabilité de M. Teste: ils ne reculèrent pas
devant la douloureuse obligation de le mettre en cause. Le 26 juin,
conformément à leur avis et aux réquisitions du procureur général, la
cour, statuant en chambre du conseil, décida la mise en accusation
de MM. Teste, Cubières, Pellapra et Parmentier. Quinze jours étaient
donnés à la défense pour se préparer.

Les quatre accusés étaient d'importance fort inégale. Le public ne
s'intéressait pas à M. Parmentier, un de ces faiseurs d'affaires
sans scrupules, qu'on n'est jamais étonné de voir finir en police
correctionnelle. M. Pellapra lui-même, bien que riche capitaliste
et ancien receveur général, n'était pas celui qui attirait le plus
l'attention. Ce qui causait une émotion extrême, c'était de voir
sous le coup d'une accusation déshonorante deux pairs de France;
anciens ministres, parvenus aux premiers rangs, l'un de l'armée,
l'autre de la magistrature. M. Cubières, né en 1786, avait eu de
brillants états de service sous l'Empire; sous-lieutenant à dix-sept
ans, colonel à vingt-cinq, il avait été couvert de blessures à
Waterloo; en 1832, lors de l'occupation d'Ancône, il avait été
chargé d'une mission politique délicate; en 1840, il avait reçu de
M. Thiers le portefeuille de la guerre. On comprend mal qu'un tel
passé ait conduit le général à se faire complice des tripotages
d'un Parmentier; mais, de moeurs légères, avide d'argent, il s'était
laissé prendre par la fièvre de spéculations alors régnante. Quant
à M. Teste, qui avait soixante-sept ans en 1847, c'était un grand
vieillard, légèrement courbé par l'âge, encore vigoureux, avec une
belle figure, une physionomie grave et un peu triste; homme à la
fois de travail et de plaisir, ayant beaucoup de talent, très peu de
principes. Sa vie avait été fort mouvementée. Né, dans les environs
de Nîmes, d'un père engagé dans le mouvement de 1789 et de 1792, il
avait traversé, pendant son enfance et son adolescence, les violentes
péripéties de l'époque révolutionnaire. Sous l'Empire, il devint vite
l'un des avocats les plus renommés du Midi. Compromis pour avoir
accepté des fonctions sous les Cent-jours, il ne fut pas proscrit en
1815, mais prit de lui-même le parti de s'établir en Belgique; il
paraît avoir été de ceux qui, par haine des Bourbons, rêvaient alors
de pousser le prince d'Orange au trône de France. Ce ne fut qu'après
1830 qu'il rentra dans sa patrie: on le vit alors, à cinquante ans,
entreprendre de se faire, à Paris, une position d'avocat et se
pousser bientôt à la tête du barreau, par son éloquence sobre et
puissante, par sa science du droit et son intelligence des affaires;
en 1838, il obtenait les honneurs du bâtonnat. Presque aussitôt après
son retour en France, il avait été élu député; mais, comme beaucoup
d'avocats, il était loin d'avoir retrouvé, à la Chambre, les mêmes
succès de parole et la même importance qu'au Palais de justice. Sans
convictions, paraissant apporter au milieu des luttes politiques
une sorte d'indifférence ennuyée, un moment mêlé au tiers parti qui
convenait à l'état flottant et incertain de ses opinions, il finit
par accepter d'être le porte-parole habituel et en quelque sorte
l'avocat parlementaire du maréchal Soult. Ce rôle un peu subalterne
ne lui fut pas sans profit. Le maréchal lui fit une place dans son
cabinet du 12 mai 1839, et, en 1840, exigea pour lui, de M. Guizot
qui ne s'en souciait guère, le portefeuille des travaux publics.
On le lui retira en décembre 1843, sans qu'aucune raison politique
fût donnée de cette mesure. Rien de précis sans doute n'avait été
découvert; mais, devant certains bruits qui circulaient dans le
monde financier, on ne s'était pas soucié de laisser plus longtemps
à M. Teste le maniement des grandes affaires de chemins de fer.
Malheureusement, par une faiblesse trop fréquente en pareil cas,
les ministres ne crurent pas possible de se séparer d'un collègue
sans lui donner une compensation; il fut fait pair de France, grand
officier de la Légion d'honneur, et, ce qui était plus grave encore,
président de chambre à la cour de cassation.

Les accusés n'avaient pas été mis en état d'arrestation provisoire.
Leur position sociale semblait une garantie suffisante contre
une fuite qui eût été l'aveu de leur culpabilité. Cependant,
l'avant-veille du jour fixé pour les débats, M. Pellapra, ne se
sentant pas de force à affronter la lutte et l'angoisse des audiences
publiques, disparut. M. Teste, au contraire, fit remettre au Roi
cette lettre digne et habile: «Sire, je dois à Votre Majesté, en
retour d'un dévouement dont je me suis efforcé de multiplier les
preuves, la dignité de pair de France et l'honneur de siéger dans la
plus haute magistrature du royaume, comme l'un de ses présidents.
J'aborde demain une épreuve solennelle, avec la ferme confiance
d'en sortir sans avoir rien perdu de mes droits à l'estime publique
et à celle de Votre Majesté. Mais un pair de France, un magistrat,
qui a eu le malheur de traverser une accusation de corruption, se
doit à lui-même de se retremper dans la confiance du souverain qui
lui a conféré ce double caractère. Je dépose entre les mains de
Votre Majesté ma démission de la dignité de pair de France et celle
des fonctions de président à la cour de cassation, pour n'être
défendu, dans les débats qui vont s'ouvrir, que par mon innocence.»
L'innocence, en effet, n'eût pas parlé un autre langage.

Les audiences commencèrent le 8 juillet. La curiosité du public
était très surexcitée, et, malgré la chaleur, il y eut grande
affluence au palais du Luxembourg. La première séance, consacrée
tout entière à la lecture des pièces, fut sans intérêt. Mais, dans
la soirée, le bruit se répandit que des documents compromettants
pour M. Teste se trouvaient aux mains d'un député, M. de Malleville.
Celui-ci, mandé par M. Pasquier, lui remit la copie de lettres
échangées entre le général Cubières et M. Pellapra; ces lettres
se rapportaient aux arrangements conclus par ces deux personnages
après la restitution des vingt-cinq actions à M. Parmentier; le
général y faisait assez triste figure; on l'y voyait essayer, par des
menaces de scandale, de se soustraire à l'engagement pris par lui de
supporter sa part des cent mille francs, mais pas une des lettres
qui n'impliquât la réalité du payement fait au ministre. Comment ces
pièces étaient-elles en la possession de M. de Malleville? Il fut
bientôt évident que c'était le général Cubières qui les lui avait
fait parvenir par une voie détournée. Le système de défense de M.
Parmentier, en cela favorable à M. Teste, tendait à faire croire
que MM. Cubières et Pellapra n'avaient rien déboursé pour obtenir
la concession, et qu'ils avaient essayé de garder pour eux la somme
destinée au ministre. Le général avait un moyen d'écarter cette
imputation, plus déshonorante encore que toutes les autres: c'était
de prouver que les cent mille francs avaient été payés; seulement,
du même coup, il se reconnaissait coupable du crime de corruption.
Impatient de faire voir qu'il n'était pas un escroc, sans s'avouer
trop ouvertement corrupteur, il prit un moyen terme, et, tout en
évitant encore de se découvrir personnellement, il voulut faire
arriver indirectement aux juges des pièces établissant la réalité
du versement. Devant cette révélation qui aggravait la situation de
M. Teste, M. Pasquier crut nécessaire d'empêcher qu'il ne suivît
l'exemple de M. Pellapra. Le soir même, il le fit arrêter, ainsi que
les deux autres accusés. Certains indices donnèrent depuis à supposer
que la précaution n'avait pas été superflue, et que M. Teste était
sur le point de s'enfuir.

La seconde audience s'ouvrit par l'interrogatoire du général
Cubières. Celui-ci s'y montra singulièrement embarrassé; il voulait
bien qu'on crût à la vérité des faits établis dans les pièces
communiquées par M. de Malleville, mais il ne se souciait pas d'en
faire lui-même la déclaration. Spectacle pénible que celui de ce
vieux soldat qui, sous la pression de l'accusation, balbutiait de
maladroites échappatoires, s'embrouillait et se perdait au milieu de
ses mensonges, faisait, malgré lui, des demi-aveux qu'il cherchait
ensuite à reprendre, sans qu'une seule fois le péril de son honneur
lui arrachât un cri du coeur. Cette attitude piteuse contrastait avec
le sang-froid de M. Teste, qui intervint plusieurs fois au cours
de l'interrogatoire de son coaccusé, mettant habilement en lumière
tout ce qui pouvait lui servir, jetant des doutes sur ce qui lui
nuisait, aussi libre d'esprit et de parole que s'il n'eût rempli là
qu'un rôle d'avocat. M. Parmentier, questionné ensuite, persista
plus que jamais à accuser MM. Pellapra et Cubières d'avoir abusé de
sa confiance en supposant une dépense qu'ils n'avaient pas faite.
Restait l'interrogatoire de M. Teste, qui fut renvoyé au jour suivant.

Entre temps, le général Cubières, se découvrant davantage, fit
remettre directement à M. Pasquier l'original des lettres dont M. de
Malleville avait communiqué la copie. Chaque jour donc, un nouveau
fait venait augmenter les charges pesant sur M. Teste. Celui-ci,
cependant, n'en paraissait ni embarrassé, ni abattu. Il soutint son
interrogatoire avec une force d'esprit et de corps étonnante chez
un homme de son âge. Jamais sa parole n'avait été plus prompte,
plus ferme. Ses réponses étaient autant de plaidoiries, souvent
éloquentes, toujours habiles. Pas une accusation à laquelle il
ne fit tête. Était-il serré de trop près, se sentait-il touché,
avec quelle vigueur il se retournait et fonçait sur l'assaillant!
C'était lui qui raffermissait, qui ranimait ses avocats, notamment
M. Paillet, dont le visage trahissait l'embarras et l'angoisse de
conscience. Ni le président ni le procureur général ne parvinrent
à le faire se départir du système qu'il avait arrêté d'avance. Des
gens, disait-il en substance, s'étaient concertés pour lui demander
une concession; son collègue, M. Cubières, son ancien client, M.
Pellapra, l'en avaient entretenu; rien là que de très naturel. La
concession avait été accordée après une instruction régulière. Que
s'était-il passé depuis? Les associés avaient pu faire entre eux des
arrangements, échanger des actions, s'accuser de dol, d'escroquerie.
Il ne connaissait rien de ces tristes affaires, n'en voulait rien
connaître, et s'indignait qu'on prétendît y mêler un ministre du Roi.
Lui opposait-on les pièces récemment produites, cette correspondance
échangée entre le général Cubières et M. Pellapra, d'où ressortait si
clairement la réalité du versement des cent mille francs, il ne se
démontait pas; il donnait à entendre que M. Pellapra avait abusé de
la crédulité du général et avait gardé pour lui l'argent. Il estimait
sans doute que l'accusé absent était le moins dangereux à charger, et
que sa fuite rendait plausibles les accusations portées contre lui.

M. Pellapra était-il donc aussi hors d'état de se défendre que le
supposait M. Teste? Avant son départ, prévoyant que, pour échapper
à l'accusation d'escroquerie, il pourrait avoir intérêt à avouer et
à démontrer lui-même la réalité de la corruption, il avait remis à
sa femme un dossier dont elle devait user en cas de nécessité. Après
l'interrogatoire de M. Teste, madame Pellapra jugea le moment venu
de remplir le mandat que lui avait donné son mari. Le matin même
de la quatrième audience (12 juillet), elle adresse au chancelier
un certain nombre de pièces, toutes tendant à établir que les cent
mille francs ont été effectivement payés; les plus importantes
étaient des notes constatant diverses opérations financières de M.
Pellapra, entre autres un placement en bons du Trésor qui paraissait
bien destiné à solder l'engagement pris envers le ministre. À la
lecture de ces documents, si accablants qu'ils paraissent, M. Teste
ne faiblit pas. Il se débat contre l'accusation qui l'enveloppe et le
presse. Avec une étonnante présence d'esprit, il arguë de certaines
obscurités des notes financières, pour jeter du doute sur leur sens.
Acculé au bord de l'abîme, il se raidit, dans un suprême effort, pour
ne pas y tomber. Des témoins ont été cités, afin de donner quelques
éclaircissements sur les papiers qui viennent d'être communiqués à
la cour. C'est d'abord M. Roquebert, le notaire de M. Pellapra; la
considération dont il jouit augmente la valeur de son témoignage.
Toutes les explications qu'il fournit sur les notes de son client
en font ressortir la portée accusatrice. Le procureur général lui
pose alors cette question: «M. Pellapra vous a-t-il parlé des cent
mille francs donnés à M. Teste?» Tous les regards se tournent vers
M. Roquebert: celui-ci garde le silence pendant quelques instants;
son angoisse est visible; des larmes remplissent ses yeux; enfin, il
se décide à répondre: «M. Pellapra m'a dit qu'il avait donné cent
mille francs à M. Teste.» L'émotion du témoin est extrême; il fait
effort pour retenir des sanglots qui bientôt éclatent. M. Teste,
naguère si prompt à discuter les témoignages, ne trouve à adresser
à M. Roquebert que cette question insignifiante: «À quelle époque
M. Pellapra vous a-t-il fait cette confidence?--En 1844», répond
le témoin. M. Teste n'ajoute rien; il se sent vaincu. Sa pâleur
est affreuse; il s'essuie le front; ses traits, qui se décomposent
avec une effrayante progression, trahissent l'agonie de son âme; en
quelques instants, il vieillit de dix ans. Les assistants considèrent
ce drame avec une émotion poignante. L'écrasement devait être
plus complet encore. Commission rogatoire a été donnée à un juge
d'instruction pour vérifier au ministère des finances s'il n'a pas
été fait, aux dates indiquées par les notes de M. Pellapra, des
acquisitions de bons du Trésor, soit pour lui, soit pour le compte
de M. Teste. Avant la fin de l'audience, le président est en mesure
de communiquer à la cour le résultat de ces vérifications; elles
confirment toutes les indications de M. Pellapra; elles établissent
notamment que ce dernier a touché, le 12 septembre 1843, divers bons
montant à 94,000 francs, et que, ce même jour, M. Charles Teste,
député, fils du ministre, a versé au Trésor, contre un seul bon, la
somme de 95,000 francs. Le silence dans lequel est écoutée cette
lecture, et qui se prolonge quelque temps après qu'elle a été finie,
montre l'impression produite. M. Teste se borne à demander copie de
ce document, et il ajoute: «J'ai à m'informer de l'opération qui me
paraît être personnelle à mon fils.»

Au sortir de l'audience, M. Teste est si affaissé qu'il lui faut
être soutenu par deux personnes pour regagner la prison. Il dîne
cependant avec son fils et ses avocats. Les convives partis et les
portes fermées, il saisit de chaque main des pistolets de poche,
qui très probablement lui ont été apportés par son fils, et il se
tire simultanément deux coups, l'un dans la bouche, l'autre au
coeur: le premier ne part pas, parce que le renversement de l'arme
a fait tomber la capsule; l'autre ne produit qu'une contusion; la
balle, au lieu de pénétrer dans le corps, a roulé à terre. Les
gardiens accourent au bruit. M. Pasquier est prévenu. M. Teste se
laisse soigner sans témoigner d'une grande émotion, et, désirant un
livre, demande un roman d'Alexandre Dumas, _Monte-Cristo_. Certaines
personnes ont supposé que cette tentative de suicide n'avait été
qu'une comédie: ce n'était pas l'opinion du chancelier.

Le lendemain, M. Teste écrivait au président de la cour des pairs:
«Les incidents de l'audience d'hier ne laissent plus de place à la
contradiction en ce qui me concerne, et je considère, à mon égard, le
débat comme consommé et clos définitivement. J'accepte d'avance tout
ce qui sera fait par la cour, en mon absence. Elle ne voudra sans
doute pas, pour obtenir une présence désormais inutile à l'action
de la justice et à la manifestation de la vérité, prescrire contre
moi des voies de contrainte personnelle, ni triompher par la force
d'une résistance désespérée.» Ce n'était pas le gémissement d'un
coupable qui se repent; c'était le découragement d'un joueur qui
reconnaît avoir perdu la partie. Jusqu'au bout, il apparaissait que
le sens moral manquait absolument à cet homme. La loi n'y faisant
pas obstacle, le procès se continua en l'absence de M. Teste. La
cinquième audience fut remplie par le réquisitoire du procureur
général et les plaidoiries des avocats. La délibération en chambre
du conseil, sur l'application des peines, ne dura pas moins de
quatre jours; des efforts furent tentés pour atténuer le châtiment
du général Cubières. M. Teste fut condamné à la dégradation civique,
94,000 francs d'amende et trois années d'emprisonnement; MM. Cubières
et Parmentier, à la dégradation civique et 10,000 francs d'amende;
les 94,000 francs déposés au Trésor furent confisqués au profit des
hospices. Quelques jours après, M. Pellapra se présentait devant
la cour et était condamné aux mêmes peines que MM. Cubières et
Parmentier[56].

[Note 56: M. Teste vécut encore quelques années, après sa sortie de
prison; il mourut en 1854. Le général Cubières obtint de la cour
de Rouen, le 17 août 1852, un arrêt de réhabilitation, rendu par
application de l'article 619 du Code d'instruction criminelle, et
mourut l'année suivante. M. Parmentier ne survécut que six mois à sa
condamnation.]


IX

Le public avait suivi avec une émotion chaque jour croissante les
péripéties de ce drame judiciaire. Le peuple n'était pas moins occupé
que les salons et les cercles politiques des révélations produites
devant la Chambre des pairs, et l'impression qu'il en ressentait
était loin d'être saine et rassurante. Rien n'était mieux fait
pour aider aux passions socialistes que tant de sophistes et de
tribuns travaillaient alors à répandre chez les ouvriers. Au cours
même du procès, un incident de rue permit d'entrevoir à quel point
étaient ainsi excités contre les riches le mépris et la colère des
pauvres. Le 5 juillet, le duc de Montpensier donnait à Vincennes,
pour l'inauguration du polygone d'artillerie, une fête brillante à
laquelle fut convié tout ce qu'il y avait alors à Paris de haute
société mondaine et officielle. Pendant une partie de la soirée,
défilèrent, à travers le quartier et le faubourg Saint-Antoine,
des équipages remplis de femmes en grande toilette et d'hommes en
uniformes brodés. De tels spectacles n'éveillent ordinairement que de
la curiosité dans les foules populaires. Cette fois, les ouvriers,
rangés en haie des deux côtés de la rue, avaient une figure sombre,
menaçante; ils accueillaient chaque voiture par des railleries, des
huées. «À bas les voleurs!» tel était le cri qui dominait. D'autres
ajoutaient: «Le peuple n'a pas de pain, pendant que ces coquins-là
s'amusent!» Plusieurs de ceux qui furent témoins de cette scène
en rapportèrent une impression de surprise inquiète. Peu de jours
après, M. Duvergier de Hauranne, se trouvant avec M. Recurt, ancien
président de la société des Droits de l'homme, et qui connaissait
bien le quartier Saint-Antoine où il exerçait la médecine, lui
demanda si le parti républicain avait été pour quelque chose dans
la manifestation faite contre les invités du duc de Montpensier.
«Pour rien du tout, répondit M. Recurt, et je vous avoue que nous en
avons été aussi effrayés que vous.» Puis, après avoir insisté sur le
caractère socialiste de cet incident: «Il y a là, ajoutait-il, un
travail, un danger auquel on ne songe pas assez. Ce que je puis vous
affirmer, c'est que la manifestation dont vous me parlez est la plus
grave que j'aie vue. Si nous l'avions voulu, il nous était facile de
la tourner en émeute, peut-être en révolution[57].»

[Note 57: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Les condamnations prononcées par la cour des pairs ne mirent pas fin
à l'émotion. Sans doute, à raisonner de sang-froid, le gouvernement,
par sa promptitude à saisir la justice, par la rigueur inflexible
avec laquelle avaient été conduite l'instruction et dirigés les
débats, venait de montrer qu'il n'avait rien de suspect à cacher, et
que personne ne ressentait plus que lui l'horreur de la corruption.
Aucune des investigations poursuivies pendant plusieurs semaines, des
pièces saisies, des dénonciations provoquées, aucun des témoignages
reçus n'avait fait entrevoir, dans l'administration française, en
dehors du ministre accusé, la plus petite trace de prévarication:
tous les fonctionnaires, sauf un, sortaient absolument intacts de
cette redoutable épreuve. Et même, à voir la pauvreté de M. Teste,
qui n'avait pas de quoi payer entièrement son amende, ne devait-on
pas conclure, ou bien qu'il n'avait pas cherché d'autres occasions de
faire argent de ses fonctions, ou que nos moeurs et nos institutions
avaient singulièrement entravé ses desseins malhonnêtes? Un régime
où la concussion n'avait pas pu être plus lucrative n'était certes
pas corrompu. D'ailleurs, l'émotion ressentie, le scandale produit,
ne suffisaient-ils pas à prouver que la prévarication était alors un
fait bien exceptionnel? Il est des temps et des pays où le cas de M.
Teste eût laissé les esprits beaucoup plus calmes. En somme, tout
montrait qu'il n'y avait pas là autre chose qu'un crime individuel,
un accident isolé. Mais l'opposition s'inquiétait peu de raisonner
juste et de juger avec équité. Ayant entrepris d'établir que le
gouvernement était corrompu et corrupteur, elle n'avait pu, jusqu'à
présent, mettre la main sur aucune preuve sérieuse; elle était
bien obligée de s'avouer l'avortement ridicule et misérable des
dénonciations de M. de Girardin; dans de pareilles circonstances, un
ministre solennellement convaincu de prévarication, c'était une bonne
fortune qu'elle saisissait avec une sorte d'empressement et de joie
cyniques. Elle affecta de voir là le symptôme d'un état général et la
justification de toutes les accusations qu'elle n'avait pu prouver.
«La France, disait un de ses journaux, a maintenant des preuves
incontestables de cette dégradation morale si souvent signalée dans
les hautes régions du pouvoir[58].»

[Note 58: _National_ du 18 juillet 1847.]

Ce langage ne trouvait malheureusement que trop d'échos. Divers
sentiments, de valeur différente, y aidaient: indignation sincère des
honnêtes gens, plaisir malsain que les petits ont à mal penser des
grands, facilité des esprits simples à accepter, sans y regarder de
près, certaines généralisations. Dès le lendemain de la condamnation,
un observateur que j'aime à citer à cause de son exactitude, écrivait
dans son journal intime: «Ce procès laisse dans les âmes un profond
sentiment d'angoisse et de tristesse;... on sent que la position du
pouvoir est ébranlée.» Il ajoutait, quelques jours plus tard: «Il
est impossible de le méconnaître: le procès a porté un coup très
grave à la considération du gouvernement. Au lieu d'y voir la preuve
qu'en France il y a une justice même pour les coupables de l'ordre
le plus élevé, et que les délits, punis avec tant de rigueur, ne
sont pas apparemment passés dans nos moeurs d'une manière absolue,
on en conclut que la corruption est universelle dans le monde
officiel, ceux qui viennent d'être condamnés ayant été seulement
plus malheureux ou plus maladroits que les autres. C'est ainsi qu'on
raisonne dans le peuple, toujours disposé à considérer les riches et
les puissants comme autant de pillards et d'oppresseurs; c'est ainsi
qu'en jugent les provinces, dont l'esprit jaloux et crédule accueille
si facilement tout ce qui tend à incriminer Paris et l'administration
centrale[59].»

[Note 59: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

M. Guizot était habitué à supporter les outrages des partis, à lutter
contre les préventions et les injustices de l'opinion. Mais, cette
fois, l'attaque prenait un tel caractère qu'il en était presque
découragé. Écrivant à M. le duc de Broglie, il ne pouvait retenir
ce gémissement: «J'ai grand besoin de repos, moralement encore plus
que physiquement. Ma lassitude est extrême de cette lutte continue
contre toutes les pauvretés et les bassesses humaines, tantôt pour
les combattre, tantôt pour les ménager[60].» Toutefois, si las et si
dégoûté qu'il fût, il ne voulut pas laisser finir la session sans
s'expliquer sur ce cri de corruption qui retentissait partout. Il
le fit, le 2 août, à la tribune de la Chambre des pairs, pendant la
discussion du budget. Suivant son habitude, ce fut en s'élevant à
d'éloquentes généralités qu'il tenta d'avoir raison des attaques. Il
expliqua tout d'abord que s'il n'en avait pas parlé plus tôt, c'est
qu'il avait «confiance dans l'empire de la vérité», et qu'il était
convaincu que les accusations non fondées finissaient toujours par
«tomber d'elles-mêmes». Puis, après avoir rappelé que Washington,
lui aussi, avait été indignement calomnié, il ajoutait: «Tout homme
qui entre un peu avant dans la vie publique peut s'attendre aux
calomnies, aux outrages; mais aussi il peut s'attendre à l'oubli
des injures et des calomnies, s'il a réellement mérité l'estime de
ses concitoyens. De notre temps, je le répète, les honnêtes gens
peuvent être tranquilles; les malhonnêtes gens ne doivent jamais
l'être. Et s'il y a un lieu dans lequel on puisse prononcer une
telle parole, c'est dans cette enceinte. Comment! on parle de
corruption! On dit,--car c'est là le grief le plus exploité,--qu'il
n'y a de justice que contre les faibles, que contre les pauvres;
que les puissants et les riches échappent à l'action des lois! On
dit cela, et, si ces paroles entraient dans cette enceinte et la
traversaient, elles recevraient, à chaque pas, un démenti de tous
ces bancs!... Messieurs, on se fait, sur le pays aussi bien que
sur le gouvernement, les plus fausses idées. Il n'est pas vrai que
le pays soit corrompu. Le pays a traversé de grands désordres; il
a vu le règne de la force, et souvent de la force anarchique; il
en est résulté un certain affaiblissement, je le reconnais, des
croyances morales et des sentiments moraux; il y a moins de force,
moins de vigueur, et dans la réprobation et dans l'approbation
morales. Mais la pratique dans la vie commune du pays est honnête,
plus honnête qu'elle ne l'a peut-être jamais été. Le désir, le
désir sincère de la moralité dans la vie publique, comme dans la
vie privée, est un sentiment profond dans le pays tout entier. Pour
mon compte, au milieu de ce qui se passe depuis quelque temps, au
milieu--il faut bien appeler les choses par leur nom,--au milieu du
dégoût amer que j'en ai éprouvé, je me suis félicité de voir mon
pays si susceptible, si ombrageux, si méfiant. Ce sentiment rendra
aux croyances, aux principes de moralité, cette fermeté qui leur
manque de nos jours. Voulez-vous me permettre de vous dire comment
nous pouvons y contribuer d'une manière efficace? Nous croyons trop
vite à la corruption et nous l'oublions trop vite... Soyons moins
soupçonneux et plus sévères. Tenez pour certain que la moralité
publique s'en trouvera bien.» Noble et beau langage, mais où il est
facile de discerner un profond accent de tristesse. C'est que M.
Guizot ne se faisait pas grande illusion sur l'efficacité immédiate
de sa parole. «Je parlais, a-t-il dit lui-même plus tard, pour ma
propre satisfaction et mon propre honneur, plutôt que dans l'espoir
de dissiper les mauvaises impressions qui agitaient alors l'esprit
public[61].»

[Note 60: Lettre du 8 juillet 1847. (_Lettres de M. Guizot à sa
famille et à ses amis_, p. 249.) Plus tard, après la révolution de
Février, le 15 avril 1848, M. Guizot, revenant sur son état d'esprit
à la fin de la session de 1847, écrivait à M. de Barante: «J'étais
très fatigué, moralement surtout, fatigué et triste, non que je
prévisse ce qui est arrivé, mais je me sentais engagé dans une lutte
que le succès aggravait au lieu d'y mettre fin, indéfiniment aux
prises avec les erreurs vulgaires et les passions basses. Je me
relève de ce pénible état d'âme.» (_Documents inédits._)]

[Note 61: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 44.]


X

Voilà donc ce qu'était devenue cette session qui avait semblé d'abord
promettre au ministère une destinée si facile et si brillante. Quel
changement depuis l'éclatant triomphe des élections de 1846 et de la
discussion de l'adresse au commencement de 1847! Jamais on n'avait vu
des vainqueurs perdre aussi rapidement le fruit de leurs victoires.
Une sorte de malchance avait accumulé, en quelques mois, toutes
sortes de maux: ébranlement de la majorité, dislocation du cabinet,
crise économique, perversion de l'esprit public par la littérature
révolutionnaire, enfin et surtout cette série de scandales
perfidement exploités. Tel était le contraste entre les espérances
du début et les tristesses de la fin, que tous en étaient frappés.
Les opposants n'étaient pas naturellement les moins empressés à le
mettre en lumière. Tandis que M. de Montalembert montrait, avec
une gravité douloureuse, la majorité, à l'origine «si triomphante,
tout à coup épuisée, dévorée par je ne sais quel mal intérieur qui
l'a jetée fatiguée, impuissante, au milieu de toutes les misères
de la plus petite politique qu'on ait jamais vue[62]», M. Thiers
s'écriait, avec une malice triomphante: «Si quelque chose pouvait me
réjouir, ce serait l'abaissement croissant de ces ministres de la
contre-révolution; ils sont comme un vaisseau qui a une voie d'eau
et qu'on voit s'enfoncer de minute en minute[63].» Les amis mêmes du
cabinet ne cachaient pas leur désappointement et leur inquiétude. Un
député dévoué à M. Guizot, l'un des «satisfaits», M. d'Haussonville,
publiait un article où, dénonçant le mal de la situation, il s'en
prenait au ministère qui n'avait pas su «gouverner la majorité[64]».
Le chroniqueur politique de la _Revue des Deux Mondes_, alors
conservateur, constatait «qu'une sorte de découragement semblait
s'être emparé des intelligences, qu'une inquiétude sourde agitait
les imaginations»; et il ajoutait: «Si nous avons la satisfaction de
voir que l'ordre matériel n'a pas reçu d'atteintes,... sommes-nous
dans toutes les conditions de cette sécurité morale qui n'est pas
un des moindres besoins de la société[65]?» Il n'était pas jusqu'au
_Journal des Débats_ qui n'en vînt à proclamer que «la session
n'avait pas été bonne». «Encore une semblable, disait-il, et non
seulement le ministère, mais le parti conservateur n'y résisterait
pas.» Puis, après avoir constaté que «le ministère s'était
présenté, devant la Chambre, sans idée arrêtée, sans projets bien
mûris, soucieux seulement de gagner du temps», et que «la majorité
inexpérimentée, n'ayant reçu de direction de personne, s'était livrée
à ses fantaisies», il insistait sur le mal fait par les récents
scandales. «Depuis six semaines, disait-il, le public n'a eu, pour
aliment de sa curiosité, que les débats d'un lamentable procès et ces
questions personnelles que fait toujours naître l'oisiveté politique.
On ne lui a rebattu les oreilles que d'accusations infamantes,
de soupçons odieux; on ne lui a donné que des scènes de police
correctionnelle ou de cour d'assises. L'opposition a profité de ces
tristes circonstances; elle n'a rien négligé pour jeter dans les
âmes la tristesse et le découragement, pour faire croire que notre
gouvernement tout entier n'était que désordre, que laisser-aller,
que corruption; et, jusqu'à un certain point, il faut le reconnaître,
elle a réussi à ébranler l'opinion[66].» Cet aveu, fait par l'organe
du ministère, des fautes passées et du péril présent, eut un grand
retentissement, d'autant que la presse de gauche ne manqua pas d'y
faire écho, en l'interprétant comme un cri de détresse.

[Note 62: Discours du 2 août 1847 à la Chambre des pairs.]

[Note 63: Lettre du 25 juin 1847, adressée à M. Panizzi.]

[Note 64: _De la situation actuelle_, par M. D'HAUSSONVILLE, _Revue
des Deux Mondes_ du 1er juillet 1847.]

[Note 65: Livraison du 1er août 1847.]

[Note 66: Articles du 28 et du 31 juillet 1847.]

Quand les amis du cabinet parlaient ainsi tout haut, devant le grand
public, que ne disaient-ils pas tout bas, dans leurs épanchements
intimes? M. de Viel-Castel écrivait dans ses notes journalières:
«La session qui vient de se terminer est assurément la plus triste
et la plus étrange qu'on ait vue depuis 1830. Sans donner aucune
force à l'opposition, sans surtout la mettre en mesure de s'emparer
de la direction des affaires, elle a constaté, dans la majorité
conservatrice, un état d'impuissance, d'atonie, de découragement,
qui ressemble au marasme, et elle a frappé le cabinet d'une
déconsidération telle que, même en l'absence d'adversaires capables
de le remplacer au pouvoir, on se demande s'il pourra le garder.
C'est un grand problème que de savoir comment il se relèvera de cet
abaissement[67].» M. de Barante, après avoir observé l'état des
esprits dans son département, croyait devoir envoyer à M. Guizot ces
renseignements et ces avertissements: «Je n'ai pas à vous apprendre
que les conservateurs, ceux mêmes qui professent pour vous confiance
et admiration, sont sous une impression de tristesse et d'inquiétude
sans malveillance; les déclamations haineuses des journaux n'ont pas
beaucoup agi sur eux, mais il y a évidemment une réaction contre
ce soin des intérêts privés, ces complaisances et ces ménagements
pour les personnes, ces distributions de faveurs et d'emplois, et
surtout cette faiblesse pour les exigences des députés, qui ont été
plus ou moins nécessaires pour composer une majorité. Je ne prends
pas ces blâmes et ces voeux au pied de la lettre. Si on se jetait
passionnément dans une réforme puritaine, on n'irait pas loin sans
trébucher. Vous avez cependant à prendre un autre aspect, non point
avec jactance, mais tranquillement et de manière que le public
s'en aperçoive... Vous y songerez, malgré tant de grandes affaires
extérieures qui doivent vous occuper. Le moment est critique, il
exige une extrême prudence[68].» Tout en donnant ces utiles conseils
à M. Guizot, M. de Barante n'était pas cependant des esprits un
peu courts qui attribuaient le mal de la situation uniquement à
certaines maladresses ou à quelques petits abus trop facilement
tolérés; il savait bien que ces maladresses et ces abus n'étaient pas
en rapport avec l'effet produit. «Nous pouvons, écrivait-il à un de
ses parents, nous tirer tant bien que mal des embarras et des périls
actuels. On les exagère beaucoup. Il y en a qui sont accidentels et
passagers. Mais ce qui est plus général, plus profond, c'est l'état
moral des sociétés européennes: tant d'amour de la liberté, un tel
fanatisme d'égalité, une si grande ardeur d'intérêt privé, la haine
ou le mépris de l'autorité; et tout cela, sans aucun contrepoids de
convictions religieuses ou d'habitudes morales: voilà le mal que
nous avons vu croître depuis soixante ans. L'expérience des dix-huit
dernières années est même plus remarquable. Nous avons obtenu ce que
nous voulions, ou plutôt ce que nous avions cru vouloir; nous avons
réussi à conserver l'ordre intérieur et la paix; nous avons joui de
la prospérité; et nous sommes en disposition moins sensée, moins
honnête, moins rassurante que le 30 juillet 1830. Ce sont de tristes
réflexions, de funestes conjectures pour l'avenir. Pourtant tout est
calme; chacun souhaite l'ordre et le repos; l'esprit de conservation
a une majorité évidente; mais les calculs de l'intérêt ne sont pas
une base solide; la moindre affection désintéressée serait plus
rassurante[69].» Ces réflexions d'un ami de la monarchie de Juillet
n'étaient malheureusement que trop fondées, et elles méritent de
servir de conclusion à la mélancolique histoire de cette session.
Dans le mal moral qu'il signale, est la seule explication suffisante
de l'étonnant revirement qui s'était produit en si peu de mois. En
effet, quelque dangereux que fussent par eux-mêmes les accidents
qu'une étrange fatalité avait multipliés pendant la première moitié
de 1847, ils n'eussent pas été à ce point malfaisants, s'ils fussent
survenus dans un corps social à peu près sain. La vérité est qu'en
dépit de certaines apparences, ce corps était gravement malade. Ce
n'était pas impunément que, depuis soixante ans, il avait subi la
secousse de tant de révolutions.

[Note 67: _Journal inédit de M. de Viel-Castel_, 11 août 1847.]

[Note 68: Lettre de M. de Barante à M. Guizot, du 8 septembre 1847.
(_Documents inédits._)]

[Note 69: Lettre du même à M. d'Houdetot, en date du 25 septembre
1847. (_Documents inédits._)]




CHAPITRE II

LA CAMPAGNE DES BANQUETS.

(Juillet-décembre 1847.)

     I. L'opposition veut provoquer dans le pays une agitation sur
     la question de la réforme. Alliance des dynastiques et des
     radicaux. On décide de lancer une pétition et d'organiser
     un banquet.--II. Le banquet du Château-Rouge. Les discours.
     Omission du toast au Roi.--III. Banquet de Mâcon offert à M. de
     Lamartine, pour célébrer le succès des _Girondins_. Le cri de la
     réforme paraît être sans écho dans le pays.--IV. Assassinat de
     la duchesse de Praslin. Effet produit sur l'opinion. Suicide du
     duc de Praslin. Rapport de M. Pasquier. Tristesse et inquiétude
     générales. Pressentiments de révolution. M. Guizot président
     du conseil.--V. Les banquets deviennent plus nombreux à partir
     de la fin de septembre. Caractère factice de cette agitation.
     Les radicaux prennent de plus en plus la tête du mouvement.
     Manifestations socialistes. Certains opposants se tiennent
     à l'écart. Attitude de M. Thiers.--VI. M. Ledru-Rollin au
     banquet de Lille. M. Barrot obligé de se retirer. Les opposants
     dynastiques continuent cependant leur campagne. Banquets
     d'extrême gauche. Les dynastiques, maltraités par les radicaux
     extrêmes, sont abandonnés par les radicaux parlementaires. Le
     banquet de Rouen. Impossibilité de continuer la campagne. Elle
     est interrompue par l'ouverture de la session. Conclusion.


I

L'intervalle entre les sessions était d'ordinaire, au moins pour la
politique intérieure, une époque de calme, de silence, une sorte de
morte-saison. Il n'en devait pas être ainsi dans la seconde moitié
de 1847. Bien au contraire, l'opposition prétendait employer les
loisirs que lui laissaient les vacances parlementaires, à provoquer,
par toute la France, une grande agitation en faveur de la «réforme».
Pour trouver l'idée première de cette campagne, il faut remonter
à près d'un an en arrière, au lendemain des élections générales
d'août 1846. Un des adversaires du cabinet, rencontrant alors
un ami de M. Guizot, dans les couloirs de la Chambre, lui avait
dit: «Vous êtes les plus forts, c'est évident; votre compte est
exact, je l'ai vérifié. Ici, plus rien à faire, plus rien à dire
pour nous; nos paroles seraient perdues. Nous allons ouvrir les
fenêtres[70].» À cette époque même, le hasard d'un voyage amenait
à Paris Richard Cobden, le grand agitateur anglais, le fondateur
de la «Ligue» qui venait, après une campagne de plusieurs années,
d'imposer aux pouvoirs publics d'outre-Manche l'abolition des lois
contre l'importation des céréales. Les députés de l'opposition
l'entourèrent aussitôt, non pour prêter l'oreille à ses prédications
libre-échangistes, mais pour se faire faire par lui une sorte de
cours d'«agitation». M. Cobden se prêta à leur enseigner comment
on soulevait l'opinion au moyen de pétitions, de souscriptions, de
réunions, de banquets[71]. Ces entretiens ne contribuèrent pas peu
à confirmer les opposants français dans leur dessein d'agir hors
de la Chambre: l'exemple de la «ligue» anglaise ne leur donnait
pas seulement confiance dans le succès; il les rassurait sur la
correction constitutionnelle d'une telle conduite; comment avoir
scrupule d'imiter ce qui était d'usage normal et fréquent sur
la terre classique du régime parlementaire? On ne songeait pas
à se demander si la France, avec son passé de révolutions et sa
monarchie encore mal assise, pouvait supporter tout ce que supportait
l'Angleterre. M. Cobden lui-même, en donnant les renseignements qui
lui étaient demandés, avait été loin d'approuver l'entreprise en vue
de laquelle on les lui demandait. Ayant appris, en effet, de ses
interlocuteurs, qu'il s'agissait seulement de réclamer l'adjonction
de deux cent mille électeurs, il se montra stupéfait qu'on recourût
à des moyens si extraordinaires, qu'on mît en branle une si grosse
machine, pour obtenir un si piètre résultat[72].

[Note 70: Notice de M. Vitet sur M. Duchâtel.]

[Note 71: J'ai déjà eu l'occasion de noter que, dès avant cette
époque, M. de Montalembert, mieux au courant que la plupart de ses
compatriotes de ce qui se passait en Angleterre, s'était inspiré
des exemples de M. Cobden et de sa ligue pour organiser le parti
catholique. (Voir plus haut, t. V, p. 485.)]

[Note 72: John MORLEY, _The Life of Richard Cobden_, t. I, p. 417.]

Au premier moment, probablement à cause de la diversion produite
par les mariages espagnols, aucune suite ne fut donnée au projet
d'agitation[73]. On ne s'occupa de le mettre à exécution qu'après
le rejet, par la Chambre, en mars et avril 1847, des propositions
de réforme électorale et parlementaire. La principale objection
faite par les ministres dans la discussion, objection en effet
assez fondée, avait été tirée de l'indifférence du pays. On estima
que, pour y avoir réponse, il fallait provoquer à tout prix quelque
émotion populaire. Par quel moyen? C'était le cas de se rappeler les
leçons de M. Cobden. La question fut l'objet de plusieurs conférences
entre les chefs de l'opposition. On y proposa tout d'abord une
pétition. Les députés ne pouvaient en prendre l'initiative, puisqu'il
s'agissait de faire croire à un mouvement spontané de l'opinion.
Ils se mirent alors en rapport avec un comité que nous avons déjà
vu à l'oeuvre aux élections de 1846, le _Comité central électoral
de Paris_; celui-ci se montra disposé à donner son concours. Une
réunion eut lieu en mai, chez M. Odilon Barrot: les députés y étaient
représentés par MM. Duvergier de Hauranne et de Malleville, du
centre gauche; par MM. O. Barrot et de Beaumont, de la gauche; par
MM. Carnot et Garnier-Pagès, de l'extrême gauche; le Comité central,
par MM. Pagnerre, Recurt, Labélonye et Biesta. Il fut décidé, séance
tenante, que le Comité central prendrait l'initiative de l'agitation
réformiste, et, pour commencer, M. Pagnerre reçut mission de rédiger
le projet de pétition.

[Note 73: Les meneurs ne perdaient pas cependant de vue ce projet.
M. Duvergier de Hauranne y faisait allusion dans la brochure qu'il
publia, en janvier 1847, sous ce titre: _De la réforme parlementaire
et de la réforme électorale_. «Au point où les choses en sont
venues, disait-il, il serait insensé de rien attendre de la majorité
parlementaire. C'est au pays qu'il convient de parler.» Et il
expliquait la légitimité de cet «appel à l'opinion du dehors contre
l'opinion du dedans». Gourmandant la mollesse de ses amis, il leur
rappelait comment, en Angleterre, l'agitation extérieure avait imposé
la réforme électorale en 1831, la réforme commerciale en 1846; il
leur proposait l'exemple des hommes politiques d'outre-Manche,
sachant quitter «leur vie de château si splendide, si séduisante,
pour parcourir les comtés, pour présider les réunions publiques,
pour assister aux banquets politiques, pour éclairer, pour ranimer
toujours et partout l'opinion». «Si O'Connell, ajoutait-il, pendant
le cours de sa longue vie, fût resté muet et oisif, croit-on qu'il
eût arraché aux préjugés, à l'orgueil anglais, l'émancipation
catholique d'abord, et bientôt sans doute l'égalité des deux peuples?
Si Villiers, Cobden, Bright se fussent bornés à quelques discours en
plein parlement, croit-on qu'ils eussent fait capituler le ministère
et soumis, réduit l'aristocratie territoriale?... Ce sont là les
vraies moeurs, les vraies habitudes du gouvernement représentatif.
Ces moeurs, ces habitudes sont-elles les nôtres, à nous qui
n'avons pas même su opposer nos banquets d'opposition aux banquets
ministériels de MM. Guizot, Duchâtel et Lacave-Laplagne?»]

Comme on le voit par le nom de ses délégués, le Comité central était
républicain. Cela n'avait pas empêché les représentants du centre
gauche et de la gauche dynastique de réclamer son concours. Depuis
longtemps, ils s'étaient habitués à l'idée d'une alliance avec le
parti radical. M. Duvergier de Hauranne l'avait professée hautement
dans sa brochure sur la _Réforme électorale et parlementaire_[74].
Quelques jours après, pour mettre sa théorie en pratique, il s'était
chargé de négocier, au nom de ses amis, une sorte de traité de paix
avec M. Marrast, rédacteur en chef du _National_; l'entrevue avait
eu lieu chez M. Edmond Adam; le plénipotentiaire du centre gauche y
avait obtenu du journaliste radical qu'il cessât ses attaques contre
M. Thiers, et qu'il appuyât dans une certaine mesure la campagne de
réforme. L'entente des députés avec le Comité central n'était que le
développement logique de l'accord ébauché, quelques mois auparavant,
entre M. Duvergier de Hauranne et M. Marrast.

[Note 74: Dans cette brochure, M. Duvergier de Hauranne précisait
ainsi sur quel terrain pouvait se faire l'alliance: «Les radicaux
pensent que, dans une société démocratique comme la société
française, le pouvoir royal et le pouvoir parlementaire ne peuvent
exister à la fois, et que l'un doit nécessairement tuer l'autre;
ils pensent, dès lors, que la monarchie constitutionnelle doit
périr, non par les tentatives violentes de ses ennemis, mais par
ses propres fautes, par ses propres imperfections, par ses propres
impossibilités. Les constitutionnels nient qu'il en soit ainsi, et
soutiennent que, sans dépouiller le pouvoir royal de ses justes
prérogatives, le pouvoir parlementaire, une fois établi, peut très
bien prendre sa place et se faire respecter. Il y a là, entre les
constitutionnels et les radicaux, une question dont l'avenir seul
est juge. Mais, pour qu'elle puisse se juger, il est une condition
préliminaire: c'est que le pouvoir royal n'absorbe pas le pouvoir
parlementaire, que celui-ci se ranime au sein d'une majorité
indépendante et libérale. Constitutionnels et radicaux ont donc
provisoirement le même intérêt et doivent avoir le même but.»]

La rédaction du projet de pétition n'était pas sans difficulté:
entre les radicaux qui poursuivaient ouvertement le suffrage
universel et les dynastiques qui s'en tenaient à une très légère
augmentation du nombre des électeurs, il y avait un abîme. M.
Pagnerre se tira d'affaire en ne sortant pas des thèses négatives sur
lesquelles seules une apparence d'accord était possible; il dénonça
très violemment les vices de la loi électorale et en demanda la
«réforme», sans indiquer aucunement ce qu'elle devrait être. Comme le
disait un commentateur, la pétition «laissait ainsi place à toutes
les adhésions et à toutes les espérances». Le projet fut approuvé
sans difficulté, dans une réunion tenue chez M. Odilon Barrot, vers
la fin de mai. Ce ne fut pas la seule décision prise. Le sentiment
général des meneurs était qu'une simple pétition ne suffirait pas à
remuer un pays qui, visiblement, s'intéressait peu à la réforme: il
fallait trouver un moyen d'agitation plus efficace. Après en avoir
discuté plusieurs, on s'arrêta à l'idée d'un banquet offert aux
députés par le Comité central et les électeurs de Paris. Qui avait eu
le premier cette idée? L'initiative en a été revendiquée tantôt pour
les députés, tantôt pour le Comité central[75]. Peut-être y avait-on
pensé simultanément des deux côtés. D'ailleurs, il n'y avait pas là
d'invention vraiment nouvelle; le procédé était connu. Sans remonter
au banquet que l'association _Aide-toi, le ciel t'aidera_, avait
offert, en avril 1830, aux 221, n'avait-on pas vu déjà, en 1840, les
radicaux entreprendre une campagne de banquets réformistes[76]? Quoi
qu'il en soit, le principe du banquet fut admis par tous. La seule
inquiétude exprimée fut que l'indifférence du public n'exposât les
promoteurs à un insuccès un peu ridicule. Les questions d'exécution
furent renvoyées à une réunion ultérieure, celle du 8 juin, où l'on
appela les rédacteurs des journaux opposants. Il y fut décidé que
le banquet offert à tous les députés réformistes aurait lieu dans
les premiers jours de juillet, avant que la session fût close et
que les députés eussent quitté Paris. Pour écarter les risques de
désordre, il fut stipulé que les électeurs seraient seuls admis,
que la cotisation serait fixée au chiffre relativement élevé de dix
francs, et que les toasts seraient arrêtés à l'avance. Il était
convenu qu'en cas de succès, on provoquerait d'autres banquets dans
les départements, pendant les vacances parlementaires. Le Comité
central, qui s'emparait de plus en plus de l'autorité exécutive,
se chargea de propager la pétition et d'organiser le banquet. Ses
membres ne laissaient pas que de s'étonner de l'aveuglement avec
lequel les députés de l'opposition dynastique se livraient à eux. Un
jour, sortant avec MM. Carnot, Biesta, Labélonye et Garnier-Pagès,
d'une réunion chez M. Odilon Barrot, M. Pagnerre se demandait comment
ses propositions relatives au banquet avaient été si facilement
acceptées par les modérés: «Ces messieurs, disait-il, voient-ils
bien où cela peut les conduire? Pour moi, je confesse que je ne le
vois pas clairement; mais ce n'est pas à nous, radicaux, de nous en
effrayer[77].»

[Note 75: À entendre M. Garnier-Pagès, présent à toutes ces réunions,
c'est M. Pagnerre qui aurait, le premier, songé à un banquet.
(_Histoire de la révolution de 1848_, 2e édit., t. I, p. 98.) M.
Duvergier de Hauranne, qui avait pris à ces préliminaires une part
peut-être plus active encore, affirme, au contraire, que le banquet
fut proposé par les députés. (_Notes inédites._) M. Élias Regnault,
qui fut secrétaire du Comité central, affirme que l'idée du banquet
fut mise en avant par M. Duvergier de Hauranne. (_Histoire du
gouvernement provisoire_, p. 19.)]

[Note 76: Voir plus haut, t. IV, ch. II, § IX.]

[Note 77: GARNIER-PAGÈS, _Histoire de la révolution de 1848_, t. I,
p. 100.]


II

Le public accueillit d'abord froidement le projet de banquet.
Vainement les journaux battaient-ils le rappel, vainement les députés
et les membres du Comité central allaient-ils faire de la propagande
sur place dans les divers quartiers, vainement mettait-on en branle
les comités d'arrondissement, les adhésions ne venaient que fort
lentement. «Nous étions assez embarrassés, a confessé plus tard
l'un des promoteurs, et, plus d'une fois, nous regrettâmes d'avoir
entrepris une oeuvre aussi difficile.» Cependant, après s'être
démené pendant plusieurs semaines, on finit par recruter, dans tout
Paris, un nombre suffisant de convives et l'on s'occupa de chercher
un local: le choix s'arrêta sur le Château-Rouge, jardin public où
se donnaient des bals d'un caractère peu sévère. Le jour fut fixé
au 7 juillet, puis, par suite de certaines difficultés, remis au
9. Les audiences du procès Teste-Cubières devaient commencer le 8:
les meneurs comptaient sur cette coïncidence pour échauffer les
esprits. Ils firent faire par le propriétaire du Château-Rouge une
déclaration à la préfecture de police: rien de plus; le banquet étant
donné dans un local privé, ils estimaient n'avoir pas besoin de
demander à l'administration l'autorisation exigée pour les réunions
publiques. Le gouvernement, bien que convaincu que la législation
lui donnait le droit d'empêcher de semblables réunions, ne voulut
pas user de rigueur. «Nous résolûmes, dit à ce propos M. Guizot
dans ses Mémoires, de laisser à la liberté de réunion son cours, et
d'attendre, pour combattre le mal, qu'il fût devenu assez évident et
assez pressant pour que le sentiment du public tranquille réclamât
l'action du pouvoir en faveur de l'ordre menacé.»

Le 9 juillet au soir, douze cents convives, appartenant en général
aux opinions avancées, se trouvaient réunis au Château-Rouge. Sur
les cent cinquante-quatre députés, classés par leurs votes comme
réformistes, et auxquels des invitations avaient été adressées,
quatre-vingt-six étaient présents. L'ordre matériel ne fut pas
troublé. Le temps était beau. La musique jouait la _Marseillaise_ et
autres «chants de la Révolution», dont la foule, massée aux abords
du jardin, répétait les strophes. Des toasts nombreux, arrêtés à
l'avance, furent portés soit par les députés, soit par les membres
du Comité central. Il semblait malaisé de tenir un langage qui
répondît à la fois aux sentiments des républicains et à ceux des
dynastiques. «Ce qu'il faut, avait dit un de ces derniers, c'est un
discours radical très modéré et un discours centre gauche très vif.»
Ce programme fut à peu près rempli, surtout dans sa seconde partie.
Les républicains se bornèrent généralement à parler de la réforme:
toutefois, un de leurs orateurs, M. Marie, tint à bien marquer que
ses amis et lui n'abandonnaient rien de leurs convictions, et que
leurs voeux allaient au delà d'une simple modification de la loi
électorale. «Mais, ajoutait-il, à chaque jour son oeuvre, et, pour
arriver sûrement au but, il ne faut pas trop se presser... Nous nous
associons à l'oeuvre qui commence, au parti qui la développera,
bien assurés que, lorsqu'il s'agira d'achever la conquête, nous
trouverons, à notre tour, pour alliés, tous ceux à qui nous nous
allions nous-mêmes aujourd'hui.» Un autre républicain, membre
du Comité central, parla de 1792 et de 1793, «cette époque si
calomniée et qui, grâce au ciel, trouve tous les jours de nouveaux
et illustres défenseurs». Les députés de la gauche et du centre
gauche ne s'effarouchèrent pas de cette évocation jacobine; leur
seule préoccupation paraissait être de se montrer plus agressifs
que personne contre le gouvernement. M. Barrot proclama que la
révolution de Juillet était systématiquement faussée, trahie, depuis
dix-sept ans. «Y a-t-il aujourd'hui des incrédules? s'écriait-il. Les
scandales sont-il assez grands? Le désordre moral qui menace cette
société d'une dissolution entière ne se manifeste-t-il pas par des
désordres assez éclatants? Il n'y a que deux moyens de gouverner
les hommes: ou par les sentiments généreux, ou par les sentiments
égoïstes. Le gouvernement a fait son choix: il s'est adressé aux
cordes basses du coeur humain.» Après avoir longtemps continué sur
ce ton, il finissait par émettre le voeu que «la France refît, sous
le glorieux drapeau de la révolution de Juillet, ce qu'elle avait
manqué en 1830». À la véhémence déclamatoire de M. Odilon Barrot
succéda l'âpreté incisive de M. Duvergier de Hauranne. Celui-ci
rappelait les dernières heures de la Restauration, l'attentat
réactionnaire accompli par la royauté d'alors, l'union victorieuse de
tous les libéraux, dynastiques ou non, contre cette royauté, et il
trouvait là de grandes ressemblances avec la situation de 1847. «La
Restauration, disait-il, pour arriver à son but, aimait à prendre les
grandes routes et à faire beaucoup de tapage. Le pouvoir actuel, plus
modeste, recherche les sentiers détournés et chemine à petit bruit.
En d'autres termes, ce que la Restauration voulait faire par les
menaces, par la force, le pouvoir actuel veut le faire par la ruse et
par la corruption. On ne brise plus les institutions, on les fausse;
on ne violente plus les consciences, on les achète. Pensez-vous que
cela vaille mieux? Je suis d'un avis tout contraire. Pour la liberté,
le danger est le même, si ce n'est plus grand, et la moralité court
risque d'y périr avec la liberté. Aussi, regardez-vous comme de
purs accidents tous ces désordres, tous ces scandales, qui viennent
chaque jour porter la tristesse et l'effroi dans l'âme des honnêtes
gens? Non, messieurs, tous ces désordres, tous ces scandales ne sont
pas des accidents, c'est la conséquence nécessaire, inévitable, de
la politique perverse qui nous régit, de cette politique qui, trop
faible pour asservir la France, s'efforce de la corrompre.» L'orateur
faisait amende honorable pour avoir soutenu, pendant plusieurs
années, un tel gouvernement; «mais, ajoutait-il, soldat de la
dernière heure, je ne serai pas le moins résolu; je veux la réforme,
parce que je ne veux, sous aucun titre et sous aucune forme, le
gouvernement personnel». MM. de Beaumont et de Malleville ne furent
pas plus modérés.

Il y avait dans ce banquet quelque chose de plus grave encore que ce
qu'on y disait; c'était ce qu'on n'y disait pas. Entre tant de toasts
portés à la «souveraineté nationale», à la «révolution de 1830», à la
«réforme», aux «députés», au «Comité central», à la «ville de Paris»,
à l'«amélioration du sort des classes laborieuses», etc., etc., on
cherchait vainement un toast au Roi. Ce toast n'eût pourtant pas été
omis dans cette Angleterre, des exemples de laquelle on prétendait
s'autoriser. Les dynastiques n'auraient-ils pas dû y tenir d'autant
plus que le parti républicain prenait une part considérable à la
manifestation? Cependant, ils ne l'avaient pas proposé au moment de
dresser la liste des toasts. Deux jours avant le banquet, un député
de Paris, M. Malgaigne, avait écrit au Comité pour demander que cette
omission fût réparée et en faire la condition de son concours. Sous
prétexte que tout était arrêté, on ne lui avait même pas répondu.


III

La session parlementaire devait se prolonger encore pendant plusieurs
semaines; tant que les députés étaient ainsi retenus à Paris, il ne
pouvait être question de provoquer en province des manifestations
semblables à celle du Château-Rouge. Le banquet qui eut lieu à Mâcon,
le 18 juillet, ne se rattachait nullement à l'agitation réformiste:
offert à M. de Lamartine par ses compatriotes et électeurs, il avait
pour objet de célébrer le succès de l'_Histoire des Girondins_. La
cérémonie ne fut pas sans éclat. Au dire des comptes rendus amis,
les assistants étaient près de six mille, dont trois mille convives.
Au moment des toasts, un orage éclata, déchirant en partie la toile
de la tente et menaçant de faire écrouler la charpente. Ce fut au
bruit du tonnerre et du vent, à la lueur des éclairs, que M. de
Lamartine prit la parole. Un tel cadre plaisait à son imagination: il
se figurait être le Moïse de la révélation démocratique, au milieu
des foudres d'un nouveau Sinaï[78]. Il parla longtemps, en rhéteur
magnifique, avec une étonnante richesse d'images, sans serrer de près
aucune idée. Fort occupé de soi, il se comparait à Hérodote couronné
aux jeux Olympiques, et présentait la publication des _Girondins_
comme le principal événement du jour. «Mon livre, ajoutait-il en
s'adressant à ses auditeurs, avait besoin d'une conclusion; c'est
vous qui la faites.» Que voulait-il dire par là? En dépit de ses
protestations contre toute pensée «factieuse», ce qui ressortait de
son discours, comme naguère de son histoire, c'était l'exaltation
de la révolution. Il dressait un réquisitoire véhément contre toute
la politique du règne, à laquelle il reprochait d'avoir été la
négation des principes de cette révolution. Dans une autre partie de
son discours, il faisait du malaise des esprits une peinture qui ne
répondait que trop au sentiment d'une partie du public. «J'ai dit,
il y a quelques années, à la tribune, s'écriait-il, un mot qui a
fait le tour du monde et qui m'a été mille fois rapporté depuis par
tous les échos de la presse; j'ai dit un jour: La France s'ennuie!
Je dis aujourd'hui: La France s'attriste!... Qui de nous ne porte sa
part de la tristesse générale? Un malaise sourd couve dans le fond
des esprits les plus sereins; on s'entretient à voix basse, depuis
quelque temps; chaque citoyen aborde l'autre avec inquiétude; tout le
monde a un nuage sur le front. Prenez-y garde, c'est de ces nuages
que sortent les éclairs pour les hommes d'État, et quelquefois aussi
les tempêtes. Oui, on se dit tout bas: Les temps sont-ils sûrs?
Cette paix est-elle la paix? Cet ordre est-il l'ordre?» Il montrait
ensuite le gouvernement devenu une «grande industrie», «l'esprit de
mercantilisme et de trafic remontant des membres dans la tête», la
«Régence de la bourgeoisie aussi pleine d'agiotage, de concussion,
de scandales, que la Régence du Palais-Royal», la nation «affligée
et humiliée» de «l'improbité des pouvoirs publics», épouvantée par
«les tragédies de la corruption», et alors, d'un ton fatidique, à
cette France qui avait connu «les révolutions de la liberté et les
contre-révolutions de la gloire», il faisait entrevoir ce qu'il
appelait d'un mot vraiment meurtrier, «la révolution du mépris».

[Note 78: M. Doudan écrivait plaisamment à ce sujet, le 27 juillet
1847: «Dans l'ordre de la déclamation, cet homme est le père des
fleuves. Il a fait feu supérieur contre un orage épouvantable et une
pluie diluvienne. Le tonnerre a dû se retirer tout mouillé et bien
attrapé d'avoir trouvé son maître.»]

Quel effet ne devaient pas avoir de telles paroles sur un public
encore tout ému des scandales du procès Teste! Quant à l'orateur,
il sortait de là peut-être plus échauffé encore que l'auditoire.
L'ivresse et le vertige qui l'avaient peu à peu gagné, tandis qu'il
écrivait les _Girondins_, s'en trouvaient accrus. L'orage au milieu
duquel il venait de parler et qu'il se flattait d'avoir dominé par
son éloquence, lui apparaissait comme le symbole de la tempête
révolutionnaire qui, dans sa pensée, devait servir de cadre à son
exaltation politique. Plus que jamais, il était prêt à se jeter, les
yeux fermés, dans l'inconnu. «Nous commençons une grande bataille, la
bataille de Dieu, lisons-nous dans une de ses lettres. On me l'écrit
de toutes parts et dans toutes les langues. Je suis l'horreur des uns
et l'amour des autres... Quant à moi, je ne recule pas. Je me dévoue
à Dieu et aux hommes pour Dieu. Il faut que quelques-uns se brûlent
la main; je serai ce _Mucius Scævola_ de la raison humaine, s'il le
faut[79].»

[Note 79: Lettre du 17 août 1847.]

Bien qu'étrangers à la réunion de Mâcon, les promoteurs de
l'agitation réformiste ne pouvaient qu'être heureux de son
retentissement et se sentaient ainsi confirmés dans leur projet
d'organiser des banquets en province. Aussi bien, à la fin de
juillet, avec la clôture des travaux de la Chambre des députés[80],
le moment paraissait venu de réaliser ce projet. Mais autre chose
était de rêver, à Paris, entre meneurs, d'une grande agitation;
autre chose, de trouver par toute la France des gens disposés à se
mettre en mouvement. Vainement le Comité central envoyait-il, le
1er août, à tous ses correspondants, une circulaire où, après avoir
vanté le banquet du Château-Rouge, il les engageait à en organiser
de semblables dans leurs arrondissements, à peu près personne ne
parut, sur le premier moment, disposé à répondre à cet appel; le cri
de la réforme ne trouvait pas d'écho. Les ministres, rassurés par
cette indifférence, se flattaient que le pays était retombé dans le
calme plat qui était l'état ordinaire des vacances parlementaires. M.
Duchâtel écrivait à M. Dupin, le 15 août: «Il n'y a rien de nouveau;
c'est le moment où tout dort[81].» Trois jours ne s'étaient pas
écoulés que ce sommeil était tragiquement interrompu.

[Note 80: La Chambre des députés finit ses travaux le 26 juillet. La
clôture officielle de la session ne fut, il est vrai, prononcée que
le 9 août, pour laisser le temps à la Chambre des pairs de voter le
budget.]

[Note 81: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 384.]


IV

Le 18 août, à quatre heures et demie du matin, dans un hôtel du
faubourg Saint-Honoré, les domestiques du duc de Choiseul-Praslin
sont réveillés par des secousses violentes imprimées aux sonnettes
qui communiquent avec l'appartement de la duchesse. Accourus
précipitamment, ils perçoivent à travers les portes fermées de cet
appartement comme le bruit d'une lutte. Quand, après plusieurs
tentatives infructueuses, ils parviennent à y pénétrer, ils trouvent,
étendu sur le parquet, vêtu d'une seule chemise, le cadavre de leur
maîtresse. Le désordre des meubles, les traces de sang partout
imprimées témoignent que la victime s'est débattue. La justice est
aussitôt avertie; dès ses premières constatations, il lui apparaît
avec évidence que le mari est l'auteur du meurtre.

Descendant d'une race illustre, âgé de quarante-deux ans, le duc de
Choiseul-Praslin était chevalier d'honneur de la Reine et pair de
France; la duchesse, qui avait deux ans de moins, était la fille
unique du maréchal Sébastiani; elle avait apporté une fortune
considérable à son mari. L'union, contractée alors que les deux
époux étaient encore très jeunes, avait paru d'abord heureuse; neuf
enfants en étaient nés. La duchesse, très pieuse, intelligente, d'âme
élevée, de coeur tendre, de nature ardente, portait à son mari un
amour passionné, exigeant. Le duc, après y avoir répondu pendant
quelque temps, finit par s'en fatiguer. D'un tempérament vulgairement
libertin, il se mit à courtiser les caméristes et les gouvernantes.
Les plaintes jalouses de sa femme ne firent que l'aliéner davantage.
Jusqu'en 1841, cependant, rien qui différât beaucoup de ce qui
se passait dans plus d'un ménage. À cette époque, entra dans la
maison, comme gouvernante des enfants, une demoiselle Deluzy,
habile, dominatrice, intrigante, qui ne fut pas longue à s'emparer
complètement du coeur et de l'esprit du duc et de ses enfants. La
duchesse, absolument supplantée, tenue à l'écart, condamnée à vivre
en étrangère au milieu de sa propre famille, journellement outragée
dans ses affections et dans sa dignité, en était réduite à exhaler
sa douleur, soit dans des lettres qu'elle écrivait à son mari pour
tâcher de le ramener, soit dans des notes intimes que la justice
découvrit après sa mort. Le scandale devint tel, que le vieux
maréchal Sébastiani crut devoir intervenir. Devant la menace d'une
séparation, le duc, qui avait besoin de la fortune de sa femme,
consentit, en juillet 1847, à éloigner Mlle Deluzy; mais il ne rompit
pas pour cela avec elle. Une correspondance s'établit entre eux; il
allait la voir et lui menait ses filles. Quant à sa femme, il la
détestait d'autant plus qu'elle l'avait contraint à cette séparation.
«Jamais il ne me pardonnera, écrivait la duchesse sur son journal;
l'avenir m'effraye; je tremble en y songeant.» Se rendait-elle compte
que, dès ce moment, le misérable avait décidé de la tuer? Il tâtonna
pendant quelques semaines, ébaucha divers projets, et enfin, pendant
un voyage à Paris, consomma son crime, au sortir d'une visite faite à
Mlle Deluzy.

La première mesure à prendre par les autorités judiciaires semblait
être de faire conduire en prison l'homme que tout désignait comme
l'assassin. Le procureur général, M. Delangle, se crut empêché de
prendre cette mesure, par l'article 29 de la Charte[82]. À son avis,
un pair ne pouvait être emprisonné qu'en vertu d'un mandat délivré
par la Chambre haute. Or, cette Chambre n'était pas réunie: il
fallait, pour la convoquer et la saisir, une ordonnance royale, et
le Roi était à Eu; si vite qu'on procédât, ces formalités exigeaient
plusieurs jours. Devant de telles conséquences, le chancelier, M.
Pasquier, exprima tout de suite l'avis très net que la magistrature
devait, en attendant, décerner le mandat d'arrêt et prendre toutes
les décisions nécessaires pour assurer la répression. «Tant que le
droit exceptionnel n'est pas encore en mesure d'agir, disait-il, le
droit commun conserve son empire.» Il alla jusqu'à offrir d'assumer
seul toute la responsabilité et de signer le mandat en sa qualité
de président. Ce fut vainement. Le procureur général s'obstina dans
son scrupule constitutionnel, et, jugeant une arrestation régulière
impossible, il se borna à faire garder à vue le meurtrier dans ses
appartements.

[Note 82: Cet article portait: «Aucun pair ne peut être arrêté que de
l'autorité de la Chambre et jugé que par elle en matière criminelle.»]

Aussitôt répandue dans le public, la nouvelle du crime y produisit
une émotion extraordinaire. En tout temps, elle eût fort troublé
les esprits; elle devait le faire plus encore au lendemain du
procès Teste. C'était un réveil et une aggravation de tous les
sentiments mauvais, dangereux, que ce procès avait fait naître
dans le peuple. «La foule, écrivait sur le moment même un témoin,
ne cesse de stationner devant l'hôtel où le crime a été commis.
Elle est très irritée, très disposée à craindre qu'on ne veuille
sauver l'assassin, parce qu'il est noble et riche. Elle tient de
détestables propos contre les classes élevées[83].» La décision prise
par le parquet de laisser l'accusé chez lui n'était pas faite pour
dissiper les soupçons. D'ailleurs, l'esprit de parti s'appliquait
à aviver et à exploiter cette émotion. Si jamais crime fut le
résultat d'une perversion tout individuelle où la politique n'avait
pas de part, c'était bien celui-là. Les feuilles de M. Thiers, le
_Constitutionnel_ en tête, ne s'ingéniaient pas moins à trouver là
un argument contre ce qu'ils appelaient «la politique corruptrice du
ministère». Quant aux journaux démocratiques, ils saisissaient cette
occasion d'exciter la haine et la colère du peuple; ils affectaient
de voir dans MM. Teste et Cubières le type de nos hommes politiques,
et dans le duc de Praslin celui de nos grands seigneurs. Quelques-uns
d'entre eux se livraient à de tels excès de langage et dissimulaient
si peu leurs conclusions factieuses, qu'ils étaient saisis et que le
jury les condamnait.

[Note 83: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

Cependant le gouvernement hâtait, autant qu'il le pouvait, la
constitution de la Chambre des pairs en cour de justice. L'ordonnance
royale, signée à Eu le 19 août, parvenait le 20 au chancelier, qui
aussitôt ordonnait d'amener l'accusé dans la prison du Luxembourg:
telle était l'excitation de la foule, qu'on dut procéder de nuit à
cette translation. Mais ce n'était plus qu'un moribond qui était
ainsi remis à la garde de la cour des pairs. En effet, aussitôt
qu'il avait vu son crime découvert, le duc avait profité de ce
qu'on

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