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Histoire de Flandre (T. 4/4)

by Baron Joseph Marie Bruno Constantin Kervyn de Lettenhove · French · Gutenberg #44697 · 671,292 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de Flandre (T. 4/4)
    
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Title: Histoire de Flandre (T. 4/4)

Author: Baron Joseph Marie Bruno Constantin Kervyn de Lettenhove


        
Release date: January 18, 2014 [eBook #44697]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FLANDRE (T. 4/4) ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.




    HISTOIRE

    DE FLANDRE.




Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT.




    HISTOIRE DE FLANDRE

    PAR

    M. KERVYN DE LETTENHOVE

    TOME QUATRIÈME

    1453-1500.

    BRUGES BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR

    1874



HISTOIRE DE FLANDRE




LIVRE DIX-HUITIÈME

1453-1467.

    Nouveaux projets de croisade.
    Le Dauphin en Flandre.
    Discordes du duc Philippe et du comte de Charolais.


La maison de Bourgogne était parvenue par de longs efforts à maintenir
sa puissance; mais près de trois quarts de siècle s'étaient écoulés
sans qu'elle eût pu, réalisant ses projets ambitieux, asseoir d'une
manière stable son influence en France et revendiquer dans la patrie
des Robert et des Baudouin, vaincue et humiliée, la dictature de
l'Europe armée contre les infidèles. La bataille de Gavre permettra
aux ducs de Bourgogne de s'avancer désormais d'un pas moins incertain
vers le but qu'ils se proposent; en renversant les obstacles qui les
arrêtèrent pendant longtemps, elle nous ramène à Jean sans Peur et à
Philippe le Hardi, à l'expédition de Nicopoli de 1396, au banquet de
Lille de 1383.

C'est de nouveau à Lille qu'auront lieu les fêtes où le duc de
Bourgogne assemblera solennellement, comme son aïeul, les chevaliers
qui ont combattu sous sa bannière, en célébrant dans les mêmes
réjouissances les trophées du passé et ceux de l'avenir, les revers
des communes flamandes à Roosebeke et à Gavre et la croisade que le
duc Philippe espère conduire lui-même aux rives de la Propontide pour
effacer les tristes souvenirs de celle de Jean sans Peur.

Le 17 février 1453 (v. st.), tous les barons de la cour de Bourgogne
se trouvaient réunis au palais de Lille, lorsqu'au milieu des
splendides intermèdes préparés par les ministres les plus habiles des
plaisirs du duc, ils virent entrer une femme vêtue de deuil, assise
sur un éléphant qu'accompagnait un More de Grenade. Elle représentait
la sainte Eglise comme elle le déclara elle-même dans quelques vers où
elle peignit ses malheurs et ses périls en réclamant un généreux
appui.

Deux illustres dames parurent alors, précédées de Toison d'or, qui
portait un beau faisan, afin qu'un noble oiseau présidât, selon
l'usage, aux vœux qu'on allait faire. Le duc voua le premier aux
dames et au faisan qu'il irait en Orient combattre les infidèles. Tous
les chevaliers qui l'entouraient s'engagèrent par les mêmes serments.

Parmi ceux qui assistaient à ce banquet, le plus somptueux et le plus
fameux du quinzième siècle, se trouvait un homme sage qui déplorait
l'exagération de ce luxe et les folles dépenses qu'occasionnaient ces
fêtes. «Apprends, mon ami, lui répondit un des conseillers de
Philippe, que ces banquets et ces tournois, qui sont devenus de plus
en plus brillants, n'ont d'autre cause que la ferme volonté et le
désir secret du duc de parvenir ainsi plus aisément à exécuter ses
anciens projets. Le vœu qu'il a prononcé vient de les révéler.»

Le duc de Bourgogne avait, à diverses reprises, envoyé des chevaliers
lutter contre les flottes ottomanes dans les mers de l'Archipel et des
négociateurs préparer sur ces rivages éloignés l'apparition d'une
expédition plus considérable, destinée à arrêter les progrès menaçants
de Mahomet II. Depuis la pacification de la Flandre, rien ne
s'opposait plus à ce qu'il poursuivît les préparatifs de la croisade
si pompeusement annoncée, au banquet du Faisan, à tous les peuples
chrétiens. Le 24 mars 1453 (v. st.), il quitta Lille pour aller
visiter ses Etats de Bourgogne; de là il se rendit dans les cantons
suisses, où il reçut aussi grand accueil que s'il eût été l'Empereur
lui-même; puis il entra en Souabe par Constance et eut successivement
des entrevues avec le comte de Wurtemberg, les ducs de Bavière et
d'Autriche: enfin il arriva à Ratisbonne où allait s'assembler la
diète de l'Empire. L'empereur Frédéric III, qui s'était fait excuser
de ce qu'il ne pouvait pas aller lui-même l'y saluer, chargea de ce
soin ses ambassadeurs, et quand Philippe rentra dans ses Etats, il
avait conclu avec la plupart des princes allemands des alliances
avantageuses et conformes à ses vues.

Cette vaste confédération que préparait le duc de Bourgogne,
religieuse dans le but publiquement avoué, mais essentiellement
politique dans son principe et dans ses causes, n'embrassait pas
seulement les nombreuses principautés des rives du Rhin; elle devait,
plus près de ses Etats, renouer en un faisceau que rien ne pourrait
rompre toutes les intrigues qui depuis longtemps divisaient la France
et l'Angleterre. Le Dauphin élevait la voix vers le pape du fond de
l'apanage où depuis neuf ans il vivait isolé, pour obtenir la
permission de prendre part à la croisade comme gonfalonier de
l'Eglise. Le duc d'Alençon s'était rendu à Lille au moment même où s'y
tenait le banquet du Faisan et y avait eu une courte conférence avec
Philippe, tandis que des émissaires anglais arrivaient à Bruges pour
prendre part aux mêmes négociations. Lorsque le duc de Bourgogne
revint d'Allemagne, il conclut un autre traité avec le duc de Bourbon:
le mariage de l'une des filles de ce prince et du comte de Charolais,
déjà veuf de Catherine de France, devait en être le gage, et aussitôt
après un messager porta à Lille l'ordre de le célébrer immédiatement,
soit que l'on prévît l'opposition de la duchesse Isabelle qui eût
préféré une princesse anglaise, soit que l'on craignît que Charles VII
ne voulût maintenir le lien étroit qui unissait à sa maison l'héritier
de tant de puissantes seigneuries, en lui faisant épouser une autre de
ses filles.

Le duc de Bourgogne avait convoqué à Bruges les députés des Etats, et
l'un de ses conseillers les harangua en son nom. «Il siet bien de vous
réduire à mémoire, leur dit-il, que aultrefois sous l'empire
d'Alexius, ung sien prédécesseur d'immortel mémoire, le comte Bauduin
de Flandres, par sa vertu et haut emprinse, conquist en cas semblable
ceste noble cité de Constantinople sur les mescréans: si en doit mon
très redoubté seigneur avoir le cuer plus meu et affecté envers elle
pour cause d'icelui son prédécesseur, si glorieux prince, en qui
l'injure faite aujourd'hui redondde.» Ces discours étaient accueillis
avec peu d'enthousiasme: la croisade qu'ils annonçaient ne devait
retrouver ni l'austère piété de Baudouin de Constantinople, ni la
sublime éloquence de Foulques de Neuilly.

De Bruges le duc de Bourgogne se rendit en Hollande. Il y reçut de
Jean Rolin, cardinal de Saint-Etienne _in monte Cœlio_ et légat de
Calixte III, l'étendard de la guerre sainte, orné d'une croix rouge,
en mémoire de la passion de Notre-Seigneur. Le pape avait confirmé les
pouvoirs spéciaux des évêques de Toul et d'Arras, investis du droit
d'appeler les prêtres eux-mêmes à s'armer du glaive, non plus, comme
aux anciens jours, pour défendre le temple, mais pour le reconquérir;
il avait même permis au duc de Bourgogne, qu'il nommait le bouclier de
la foi, de disposer, pour les employer aux frais de la croisade, des
revenus de tous les bénéfices vacants dans le monde chrétien. Philippe
se plaisait à étaler aux regards surpris ses immenses richesses, sa
belle vaisselle, qui valait trente mille marcs d'argent, et son fameux
trésor qui contenait deux cent mille lions d'or; mais il avait trop
compté sur l'appui de ses alliés. Leurs complots, non moins menaçants
pour la paix des royaumes chrétiens que les progrès des infidèles, ne
pouvaient rester complètement ignorés, quelque pieux qu'en fût le
prétexte, et, au mois de mai 1456, l'on apprit tout à coup que le duc
d'Alençon avait été arrêté à Paris par l'ordre de Charles VII. On lui
fit subir divers interrogatoires, et il avoua non-seulement ses
relations avec le duc de Bourgogne, mais aussi une alliance secrète
avec les Anglais qui devaient débarquer à Calais, en Guyenne et en
Normandie. Le Dauphin, compromis par ces révélations, eut à peine le
temps de gagner les frontières de la Bourgogne, après avoir écrit à
son père «qu'il s'en alloit devers son bel oncle pour sçavoir son
intention sur son allée sur le Turc à la défense de la foi
catholique.»

Le Dauphin était arrivé à l'âge de trente-trois ans: toute sa vie
avait été pleine de dissimulation et d'intrigues. A seize ans, il
avait pris part à l'échauffourée de la Praguerie. A vingt ans, il
avait assisté à la prise de Dieppe, et, pour récompenser ses
compagnons, il les avait ramenés dans l'Ile-de-France, leur permettant
d'y rançonner les vignerons et les laboureurs. Aussi terrible dans ses
haines qu'habile à les cacher, impie dès sa jeunesse, mais devenu
bientôt superstitieux par je ne sais quel fol espoir de tromper la
Providence divine comme il trompait les hommes, il avait pu librement
développer ses défauts et ses vices dans la solitude de son apanage du
Dauphiné. «Il s'y contenoit, dit Chastelain, faisoit bonne chère,
amoit par amours, maintenoit gens d'armes, travailloit fort son peuple
et le duc de Savoie, son beau-père, ploioit tout à sa guise, mesmes
par armes et par haute main, et s'estoit mis en guerre à l'encontre de
tous les plus grans nobles de son pays, et les en avoit expulsez par
le conseil d'aucuns étrangers cypriens et de femmes qui le
gouvernoient.» La colère de son père était le seul frein qu'il connût:
l'habitude de se livrer à toutes ses volontés et d'employer tous les
moyens pour les exécuter, la lui faisait si vivement redouter, qu'il
en avait, ajoute le même historien, «une peur sauvage.»

Le Dauphin n'avait amené dans sa fuite qu'un petit nombre de ses
serviteurs, parmi lesquels on remarquait un valet de chambre flamand
nommé Jean Wast, qui lui servait de secrétaire. Le sire de Blamont, si
fameux par ses cruautés dans la guerre de Flandre, conduisit le prince
fugitif à Bruxelles, où il attendit quelques jours l'arrivée du duc de
Bourgogne, retenu en Hollande par les troubles d'Utrecht; mais quand
il le vit, il lui exprima vivement toute sa joie «et l'accola si
estroit, qu'à peine se pooit lessier couler à terre.»

Cependant Charles VII s'irritait vivement de cet asile accordé à un
fils rebelle, et se montrait peu disposé à écouter les explications
offertes par les sires de Croy et de Lalaing; il réunissait même aux
frontières du nord ses troupes d'archers et d'hommes d'armes qu'il
avait le premier organisées d'une manière stable et régulière, en leur
donnant une solde qui remplaçât le droit odieux du pillage, vaillantes
milices qui furent le modèle de toutes les armées modernes. Le duc
n'en persistait pas moins à alléguer le respect même qu'il portait à
la maison de France pour justifier sa conduite, et le Dauphin
déclarait que si l'hospitalité lui était refusée dans les Etats du duc
de Bourgogne, il irait réclamer celle des Anglais, «ennemis du royaume
de France, et que là il seroit soustenu et bienvenu.»

Philippe devait trouver la punition de son zèle à animer les querelles
du roi et de son fils, en voyant se développer les mêmes discordes
domestiques dans sa propre maison. Le comte de Charolais se plaignait
de la faveur illimitée dont jouissaient les sires de Croy; il avait eu
des démêlés avec eux au sujet de la succession de la dame de Béthune:
mais la haine qu'il leur portait n'éclata publiquement qu'au mois de
janvier 1456 (v. st.), peu de temps après le retour du duc Philippe de
Hollande.

Pendant l'absence du sire d'Auxy, premier chambellan du comte de
Charolais, les sires d'Aymeries et de Quiévraing se disputaient
l'honneur de le remplacer. Le dernier, fils de Jean de Croy, bailli de
Hainaut, s'appuyait sur l'influence que possédait sa maison, et un
jour, après la célébration de la messe, le duc appela lui-même le
comte de Charolais dans son oratoire, pour lui ordonner de choisir le
sire de Quiévraing, mais le jeune prince refusa de lui obéir. «Je sais
bien, lui disait-il, que vous vous laissez gouverner par les Croy,
mais vous ne pouvez pas exiger qu'ils me gouvernent aussi.» A ces
mots, le vieux duc changea de visage; il saisit une épée et en eût
frappé son fils, si celui-ci n'eût trouvé un asile dans les bras de sa
mère, qui se hâta de le conduire dans l'appartement du Dauphin. Rien
ne devait irriter davantage le duc de Bourgogne; il ne pouvait
souffrir qu'un prince étranger fût le témoin de ces dissensions
intérieures, et encore moins qu'on cherchât en lui un médiateur.
Aussi, lorsque le Dauphin se présenta pour intercéder en faveur du
comte de Charolais, Philippe oublia-t-il le respect qu'il lui avait
montré jusqu'à ce moment, pour repousser ses instances. «Assez,
monseigneur, lui répliquait-il, tenez-vous en vostre paix, je ferai
bien aveuc mon fils et aveuc la mère aussi, laquelle n'a de riens
amendé sa querelle.» En disant ces dures paroles ajoute Chastelain,
«se monstra tant fier et tant animé, que nul œil ne le regardast qui
n'en eust paor, mesmes le Daulphin.» Cependant le prince français
s'était jeté à genoux, nommant le duc «son père et son tout en ce
monde,» et le conjurant de pardonner à son fils. Philippe céda, mais
en versant des larmes. «Gardez-le bien, s'écria-t-il, mès jour que
vous vivrez après, ne moy aussi, vous ne me verrez de vos yeulz, or en
soit vostre volenté faite, mès la mienne demorra telle.» Et il sortit
en courant et se cachant la figure dans son manteau, de peur que l'on
ne remarquât son émotion. On le vit descendre dans le parc qui
touchait au palais de Bruxelles et entrer dans un pavillon où il
appela son valet de chambre, pour lui ordonner d'aller prévenir les
sires de Croy qu'ils se rendissent immédiatement à Halle; puis il se
fit amener un petit cheval, et s'éloigna en traversant les rues de
Bruxelles sans que personne le reconnût.

Il était déjà tard. Un froid brouillard mêlé de pluie avait succédé
aux gelées. Les chemins étaient mauvais, tantôt coupés par le cours
rapide des ruisseaux qu'avaient enflés les inondations, tantôt
couverts de mares profondes; mais le duc n'en poursuivait pas moins sa
route vers Halle, quoique la brume s'épaissît de moment en moment. La
nuit arriva: elle était si obscure que le duc n'apercevait rien à une
distance de six pas. Il s'était engagé dans une vaste forêt; son
cheval trébuchait sans cesse et s'enfonçait tour à tour dans la boue
ou dans les glaces qui, en certains endroits, avaient résisté aux
faibles rayons d'un soleil d'hiver. Le duc n'avait pris aucune
nourriture de toute la journée, et comme il n'avait pas changé de
costume depuis qu'il avait quitté son oratoire, le froid et l'humidité
pénétraient tous ses membres: les ronces qui arrêtaient son passage
ensanglantaient ses mains, et c'était en vain qu'il cherchait à
trouver sur le sol quelques traces qui lui eussent annoncé l'approche
d'une habitation. Il essaya de crier, et sa voix se perdit également
dans la solitude. Enfin, après de longues heures de souffrance et
d'anxiété, il découvrit vers minuit une chaumière où il s'adressa en
flamand à un pauvre paysan qui, prenant pitié de lui, alluma du feu
pour le réchauffer et lui apporta du pain, quelques oignons et un peu
de fromage. Ce laboureur ignorait quel était son hôte, car il
l'interrogea longuement sur son état et sur les motifs de son voyage,
comparant même parfois ses richesses à celles du duc de Bourgogne,
parce qu'il avait reçu du voyageur égaré un florin du Rhin. Philippe
le chargea de le conduire à Alsemberghe, chez un de ses anciens
veneurs, où il passa la fin de la nuit et une partie de la journée du
lendemain. Il se rendit ensuite au château de Genappe, et ce fut là
qu'un jeune chevalier nommé Philippe Pot, envoyé par le Dauphin à la
recherche du duc, le retrouva; mais Philippe se contenta de lui
répondre «que de ly ne feussent en soing, car s'en alloit en
Bourgogne, dequel lieu ne bougeroit d'un demi-an, et que si hardi que
homme des sien ne le suivist s'il n'estoit mandé, sur encourir son
indignation mortelle.» Cependant Philippe Pot parvint à, calmer peu à
peu l'irritation du duc de Bourgogne, en lui promettant que le Dauphin
s'engagerait à ne plus lui adresser aucune prière à l'avenir. Les
sires de Croy joignirent leurs instances aux siennes, et Philippe
consentit à rentrer à Bruxelles. Il conservait toutefois l'amer
souvenir de ce qui s'était passé, et son mécontentement éclatait en
plaintes violentes contre la duchesse de Bourgogne. Ce fut inutilement
qu'elle le supplia de lui pardonner son amour maternel et ses
inquiétudes pour un fils qui était son unique soutien sur une terre
étrangère: elle se vit réduite à quitter une cour somptueuse et
brillante pour aller vivre au milieu des bois, dans un couvent de
sœurs grises, à Nieppe, à l'ombre de ce château où Robert de Cassel
avait trouvé, au quatorzième siècle, un asile contre le ressentiment
de Louis de Nevers. Le comte de Charolais s'était déjà retiré à
Termonde. Le duc exigea qu'il se soumît à toutes ses volontés, et ne
lui pardonna qu'à cette condition qu'il congédierait deux officiers de
sa maison soupçonnés de l'avoir encouragé dans sa résistance:
c'étaient un jeune clerc qui s'appelait Guiot d'Ouzy et un ménestrel
bourguignon nommé Guillaume Biche. Guiot d'Ouzy se réfugia à Paris, où
la haine du duc Philippe fut jugée un titre suffisant pour le faire
admettre dans la maison de Charles VII; mais il est probable que, pour
se réconcilier avec le duc de Bourgogne, il lui servit d'espion.
Guillaume Biche s'était rendu également en France, et y remplissait le
même rôle en faveur du comte de Charolais, qui s'empressait
d'instruire le Dauphin de tout ce qu'il avait appris. Des malheurs
communs dont la source était la même n'étaient-ils pas un titre à une
confiance réciproque et à une mutuelle amitié?

L'influence du Dauphin, conspirateur menaçant pour la France en même
temps que médiateur pacifique dans les Etats du duc de Bourgogne,
augmentait de jour en jour. Au mois de février 1456 (v. st.), il tint
sur les fonts de baptême la fille du comte de Charolais à qui, en
mémoire de sa mère, la reine Marie d'Anjou, il donna le nom de Marie.
Philippe n'avait point voulu paraître à cette cérémonie, parce qu'il
trouvait dans le sexe de cet enfant je ne sais quel pressentiment de
la fin prochaine de sa dynastie. Nous raconterons plus tard comment le
Dauphin, devenu le roi de France Louis XI, protégea la jeune
princesse, qu'il avait juré au pied des autels de chérir et de
défendre.

Philippe avait accordé au Dauphin une pension de trente-six mille
livres avec le château de Genappe pour résidence. Il allait souvent
l'y voir et deviser joyeusement avec lui et les seigneurs de la cour
les plus célèbres par la vivacité de leur esprit et la fécondité de
leur imagination. Ce fut à Genappe que le Dauphin et le duc se plurent
à lutter avec les sires de la Roche, de Créquy, de Villiers, de
Fiennes, de Lannoy, de Mériadec, le prévôt de Watten et l'amman de
Bruxelles, à qui imiterait le mieux dans leur grâce, et surtout dans
leur licence, les tableaux du _Décaméron_ de Boccace. Nous ne
rappellerons toutefois les _Cent nouvelles nouvelles_ que pour y
rechercher la part qu'y occupent des données plus ou moins sérieuses
sur l'époque et sur le pays où elles furent écrites. A ce titre, il
faut citer _les trois damoiselles de Malines_, _le beau page de
Brabant_, _le docte clerc de Lille_, _l'aubergeon de la dame du
Hainaut_. La Flandre y est aussi représentée, notamment par «le conte
du chevalier, jeune bruyant jousteur, danceur et bien chantant,» qui
échoua dans ses amours à Maubeuge; celui du gentilhomme qui revêtit sa
robe sans manches pour aller recevoir le dernier adieu de sa mère est
déjà un récit plus grave; enfin il en est un qui, tout opposé aux
autres, est presque une leçon de morale et de vertu. Parmi les
chevaliers flamands qui tombèrent au pouvoir des infidèles à la
journée de Nicopoli, et qui ne périrent point sous le glaive des
bourreaux de Bajazet, la plupart payèrent rançon; mais il y en eut
toutefois plusieurs qui n'échappèrent aux douleurs du martyre que pour
être condamnés à l'esclavage. L'un de ceux-ci fut Nicolas Uutenhove.
Accablé des travaux les plus rudes, il regrettait amèrement sa patrie
et sa femme, «qui de tout son cueur l'aymoit et prioit Dieu
journellement que brief le peust revoir se encores il estoit vif, et
que s'il estoit mort, il voulsist par sa grâce ses péchez pardonner et
le mettre au nombre des glorieux martyrs qui, pour l'exaltation de la
sainte foy catholique, s'estoient volontairement offerts à mort
corporelle.» Neuf ans s'étaient écoulés sans qu'elle eût appris
quelque chose du sort de Nicolas Uutenhove, et sa famille ne cessait
de lui représenter qu'il était temps de mettre un terme à son veuvage.
Elle n'y consentit qu'à regret et bien que combattue par de secrets
remords; en effet, elle avait à peine accepté un nouvel époux depuis
six mois, lorsque le bruit du retour de Nicolas Uutenhove, qui avait
été racheté «par le moyen d'aulcuns chrestiens gentilshommes,» se
répandit «au pays d'Artois et de Picardie, où ses vertus n'estoient
pas moins congneues que en Flandres, d'où il estoit natif.» On en fut
bientôt instruit à Gand, et dès ce moment sa femme refusa toute
nourriture; ses larmes ne cessaient de couler, et elle expira le
troisième jour, en protestant que si elle avait été trop faible à
repousser des obsessions funestes, son cœur, du moins, n'avait jamais
été coupable. L'auteur de ce récit, qui fait oublier tous les autres,
tant il est simple et touchant, était le Dauphin Louis de France:
c'est le seul titre de sa reconnaissance pour un pays qui lui accorda
une généreuse hospitalité pendant le long séjour qu'il y fit avec le
duc de Bourgogne.

Ce fut vers les premiers jours de l'année 1457 que Philippe, pour
faire honneur au Dauphin, résolut de lui montrer ces fameuses cités
dont la puissance était si grande, disait le pape Pie II, qu'il
semblait qu'en elles seules résidât toute celle des ducs de Bourgogne.
Il se rendit avec lui de Bruxelles à Audenarde, d'Audenarde à
Courtray. Arrivés à une lieue de Bruges, le 4 avril vers le soir, ils
y trouvèrent les nobles et les magistrats qui les attendaient entourés
de huit cents marchands étrangers, richement vêtus de soie, de damas
et de velours. Les échevins complimentèrent d'abord le Dauphin, qui
leur répondit doucement: «Messeigneurs, je vous mercie de l'honneur
que vous me faites, et me sera bien vostre ville pour recommandée en
temps à venir.» Aux acclamations qui saluaient le duc se mêlaient
celles des marchands des _nations_; les uns criaient: «Vive Alphonse,
roi d'Aragon!» les autres répétaient: «Vive Henri, roi de Castille!»
et en même temps ils agitaient les torches qu'ils avaient prises avec
eux pour les allumer dès que la nuit serait venue. Leurs bruyantes
clameurs, leur nombre, ce mouvement même que la chute du jour ne
permettait de distinguer qu'imparfaitement, surprirent le Dauphin, peu
habitué aux grandes démonstrations des cités flamandes. Il crut
reconnaître dans ces paisibles marchands des gens de guerre; leurs
torches lui paraissaient des lances, «et durement, ajoute Chastelain,
le Dauphin en devint perplex et plein d'effroy, et cuidoit
certainement estre trahy, si s'en perçut le duc et devint tout honteux
mesmes, mès leur fit dire que, de par le diable, ils s'en allassent
tout coiement ou il les puniroit de corps.»

Le duc et le Dauphin assistèrent à Bruges aux joutes qui y avaient
lieu chaque année depuis le commencement du quatorzième siècle. Le
premier dimanche du carême, les bourgeois de Bruges se rendaient à
Lille pour prendre part aux fêtes de l'Epinette. Le second dimanche
après Pâques, ceux de Lille les suivaient à Bruges pour assister aux
joutes de la confrérie de l'Ours-Blanc. C'était sur la place du Marché
que les combattants, après s'être solennellement réunis à l'abbaye
d'Eeckhout, venaient rivaliser de force ou d'adresse. Trois prix
étaient donnés: une lance, un cor de chasse, un ours ciselé en argent.
Celui qui obtenait le premier devenait le chef de la confrérie, sous
le nom de forestier. La foule se pressait à ces joutes, et d'illustres
chevaliers ne dédaignaient pas d'y descendre dans l'arène. Mais ce qui
excita bien plus vivement l'admiration des deux princes, ce fut
l'imposante solennité de la procession du Saint-Sang à laquelle
accouraient de fort loin de nombreux pèlerins. Les Brugeois étalaient
à l'envi, dans les rues ornées de draperies rouges et blanches, et de
lanternes de mille couleurs, tout ce qu'ils possédaient de plus
précieux. Le Dauphin, en voyant une si grande multitude de peuple se
presser autour de lui, avait avoué qu'il ne croyait pas qu'il y en eût
autant dans toute la Flandre, et ses serviteurs ne se montraient pas
moins émerveillés du brillant spectacle qui frappait leurs regards: ce
qui donne lieu aux chroniqueurs de cette époque de remarquer combien
il était imprudent d'exciter ainsi la convoitise d'un prince
naturellement avide et ambitieux.

Le Dauphin passa plusieurs semaines à Bruges; il cherchait à s'y faire
aimer des habitants et étudiait avec soin leurs mœurs et leurs
institutions, les ressources de leur commerce et les richesses de leur
ville. Un jour, étant monté dans un petit batelet près de Bruges, il
tomba à l'eau et faillit se noyer; un autre jour, il profita d'une
partie de chasse pour aller visiter le port de l'Ecluse, encore si
florissant alors, que parfois l'on y voyait aborder dans une seule
journée cent cinquante navires.

Le Dauphin attendait à Bruges des nouvelles importantes de France. Un
complot avait été formé pour enlever le roi Charles VII du château de
Saint-Priest, en Dauphiné, au moment même où il donnait audience aux
ambassadeurs bourguignons, chargés de lui renouveler de mensongères
protestations de respect et de soumission; mais ce complot fut
découvert, et le duc de Bourgogne, prévoyant de plus en plus une
rupture complète, quitta la Flandre pour aller exhorter les habitants
de la Somme à lui rester fidèles, s'ils étaient attaqués par les
Français.

L'été s'écoula sans que rien justifiât ces craintes, et, dans les
derniers jours de l'automne, le duc retourna à Bruges; il y reçut,
pendant l'hiver, une députation des bourgeois de Gand, qui venaient
l'inviter à se rendre dans leur ville. Philippe feignit d'abord de se
montrer peu disposé à oublier les longues et sanglantes discordes qui
avaient précédé la paix de Grave: il leur avait même fait dire qu'ils
eussent à s'adresser au maréchal de Bourgogne, ce fameux sire de
Blamont, «l'homme du monde que Gantois aultrefois plus avoient hay;»
mais les députés de Gand annonçaient l'intention de réclamer la
médiation du Dauphin, comme les Brugeois avaient, à une autre époque,
invoqué celle du duc d'Orléans. Philippe en fut instruit; il n'eût pas
vu plus volontiers un prince étranger intervenir dans les soins de son
gouvernement que dans les discordes intérieures de sa maison, et il se
décida à recevoir lui-même les députés de Gand, en les faisant avertir
«que point ne se traveillassent de faire nulluy prier pour eulx, et
par faire aultrement, ils se reculleroient plus que ne s'avanceroient.»

Les députés de Gand s'efforcèrent de calmer le duc par leurs
discours. Ils lui représentèrent doucement que s'ils avaient «esté en
émoi,» ils n'avaient du moins jamais, comme les Brugeois en 1325 en et
1437, persécuté en «corps» le légitime seigneur du comté de Flandre.
L'évêque de Toul prit la parole pour leur répondre: il insista sur
l'audace et la durée de leur rébellion, et sur ce qu'il pouvait y
avoir de périlleux pour le duc de Bourgogne à aller se placer au
milieu de ceux qui, naguère encore, levaient leurs bannières contre la
sienne. «Les choses passées, disait-il, sont encore fresches, et n'y a
que quatre ans que les playes en saignoient encore. Nous espérons bien
que vous aultres et les gens de bien de la ville n'y entendez rien que
léaulté; mais quelle seurté peut-on avoir en une infinité d'aultres
rudes et meschans gens, malvais garssons, qui n'ont point d'honneur en
eulx, ne d'avoir, mès ont peut-estre esté contre monseigneur en
bataille, là, où, eulx fuians et desconfis, leurs pères, leurs frères,
leurs prochains amis et parens ont esté mors et tués, et ont perdu
maisons brullées, dont maintenant, par aventure, quant verroient cely
par qui ce leur avoit esté fait et le sauroient estre en leurs lacs et
leur fort, pensans à la vengeance de leur annuy, pourroient faire ung
assemblement par nuit et à l'heure quand lui et nous tous ses
seigneurs dormerions, porroient venir férir desus et contendre à tuer
tout, le maistre avec sa famille?... Or, est tout cler que Gand a
beaucoup de malvais garssons et de rudes et felles cœurs de gens...
Il y a nul de nous qui ne vousist bien que la chose se peust faire à
l'honneur de monseigneur et principalement à sa seurté, et savons bien
qu'il feroit bien quant il monstreroit visage de miséricorde et de
clémence à son peuple, et par espécial en une si noble et puissante
ville comme est Gand, une des plus belles et des puissantes du monde.»

Deux des députés de Gand, Matthieu de Gruutere et Jean Stoppelaere,
cherchèrent à justifier les Gantois, en démontrant qu'il n'existait
aucun sujet de crainte et d'inquiétude dans l'avenir. Quelle que fût
l'étendue de la ville de Gand, quelle que fût sa population, les
doyens, les jurés, les connétables, les centeniers et les dizeniers en
connaissaient tous les habitants, et exerçaient sur eux une si grande
influence que leurs serments garantissaient la fidélité, la soumission
et la paix de toute la cité. Pour assurer le succès de cette démarche,
ils offraient au duc vingt mille lions d'or; Philippe avait
constamment besoin de ressources considérables pour l'exécution de
ses vastes desseins. Il eût d'ailleurs jugé imprudent de faire revivre
le mécontentement des Gantois, au moment où une invasion hostile, de
Charles VII n'avait pas cessé d'être probable; il céda aux humbles
prières de leurs députés, et promit de se rendre au milieu d'eux le 6
avril 1458.

Quelques serviteurs du duc de Bourgogne l'avaient précédé à Gand pour
y étudier les dispositions des bourgeois, en même temps qu'ils
veilleraient aux préparatifs des fêtes qui devaient avoir lieu. Ils
reconnurent que tout était calme et paisible, et ne remarquèrent dans
les rues que de somptueuses tapisseries aux couleurs du duc, qui
étaient noir, gris et vermeil, ou de riches ornements d'or et
d'argent, dont quelques maisons étaient entièrement couvertes. Leurs
rapports avaient fait cesser toute inquiétude, lorsque le 27 mars ils
retournèrent précipitamment à Bruges; le même jour, un tremblement de
terre s'était fait sentir à Gand, et les moines de Saint-Pierre,
réunis dans leur église, prétendaient avoir entendu saint Bertulf
s'agiter violemment dans son tombeau, signe certain de grands
événements. Ce récit parvint jusqu'au Dauphin «et lui bouta telle
paour en la teste qu'il alla supplier le duc de renoncer à son projet;
mais Philippe consentit seulement à l'ajourner. Le maréchal de
Bourgogne, envoyé à Gand, revint bientôt annonçant que rien ne
légitimait la terreur des moines de Saint-Pierre, et l'entrée du duc
fut définitivement fixée au 23 avril. «Mès oncques le Daulphin ne se
voult changier de son opinion, dit Chastelain, tant l'avoit peur ahers
et ne l'eust sçu asseurer langue d'homme.»

Le 22 avril, le duc de Bourgogne avait passé la nuit à Eecloo; le
lendemain, il se rendit à Gand. Douze cents hommes d'armes et deux
cents archers le précédaient salade en tête, et il s'avançait lui-même
entouré d'une multitude de barons et de chevaliers appelés de la
Hollande, du Hainaut et de la Picardie; mais l'on ne remarquait ni
clercs ni prêtres à sa suite. Pour le rassurer davantage, les portes
de la ville avaient été ôtées de leurs gonds et les barrières avaient
été enlevées. Le bailli Arnould de Gouy et quatre échevins de chaque
banc, accompagnés de quatre cents bourgeois à cheval, vêtus de noir,
l'attendaient à Mariakerke. Plus loin se tenaient les doyens des
métiers et d'autres bourgeois qui s'inclinèrent humblement à son
arrivée; plus loin encore, les abbés de Saint-Pierre, de Saint-Bavon,
de Baudeloo, de Grammont, de Ninove, de Tronchiennes, le prévôt et
les chanoines de Sainte-Pharaïde, les membres du clergé et les
béguines qui chantaient en chœur le _Te Deum_.

Dans toutes les rues, de vastes échafauds fermaient les issues
étroites et sombres des quartiers habités par les ouvriers d'où eût pu
s'élancer inopinément quelque troupe de conspirateurs: on avait
cherché par les emblèmes dont ils étaient chargés à faire oublier les
motifs qui les avaient fait élever. Les Gantois avaient, comme les
Brugeois, choisi l'image d'Abraham sacrifiant son fils pour exprimer
leur obéissance: _Omnia quæ locutus est Dominus, faciemus_. Une jeune
fille, placée dans un élégant préau, appliquait au duc ces paroles de
Salomon: _Inveni quem diligit anima mea_. Tantôt on égalait sa gloire
à celle de César, tantôt l'on comparait sa clémence à celle de Pompée.
Ici on avait reproduit le discours des Israélites à Gédéon: _Dominare
nostri tu et filius tuus et filius filii tui_; ailleurs, on avait
écrit: _Utere servitio nostro sicut placuerit tibi_. On vit même un
homme, vêtu d'une peau de lion, dégradant le fier symbole de la
nationalité flamande, conduire le duc jusqu'à son hôtel en tenant la
bride de son cheval. Comme les temps étaient changés! Qu'était devenu
cet intraitable orgueil que l'on reprochait naguère à la cité de Gand
qui, même après le désastre de Gavre, était restée, au témoignage de
Chastelain, la plus puissante et la plus riche de l'Europe? «Y avoient
les trois quarts, dit Jacques Duclerq, de ceux qui le voyoient, qui
plouroient; et pareillement ceux de la compagnie du duc, pour
l'humilité qu'ils voyoient que ceux de la ville faisoient.»

La foule se pressait dans les rues et sur les places publiques pour
assister à ce spectacle; les uns s'arrêtaient autour des ménestrels
qui chantaient:

    Vive Bourgogne! est nostre cri;

les autres s'assemblaient au marché de la Poissonnerie, où l'on
voyait, dans un grand bassin, nager des tritons et des sirènes. Vers
le soir, ces divertissements continuèrent à la clarté des flambeaux;
le lendemain, il y en eut, «jusques en l'hostel de la ville,»
d'autres, non moins splendides, destinés à faire connaître au duc la
sincérité du repentir des Gantois. Ces fêtes se fussent prolongées
longtemps si le duc, remarquant que les assemblées du peuple
devenaient de jour en jour plus nombreuses, n'eût jugé prudent d'y
mettre un terme.

Au milieu de ces pompes, l'arrivée d'un huissier du parlement de Paris
vint arracher le duc de Bourgogne à l'enivrement de la puissance et de
la gloire.

En 1445, lors de la fameuse joute du sire de Lalaing et de Jean de
Bonifazio, un huissier du parlement avait paru dans le palais du duc,
au milieu d'un banquet solennel où siégeaient le duc d'Orléans et tous
les chevaliers de la Toison d'or, pour l'ajourner en personne à
répondre à la citation «d'un Dimence de Court, homme de non grand
estime.» Il était revenu peu après briser à coup de marteau les portes
de la tour de Lille pour délivrer un prisonnier en la présence du duc,
«qui oncques toutevoies ne se deslia en parler, jà soit-ce que emprès
lui en avoit aucuns qui volontiers l'eussent lancé en la rivière.»

Dix ans après, le parlement envoya de nouveau un huissier ordonner au
sire d'Antoing de rendre la liberté à la fille d'un bourgeois de Lille
que le duc lui avait ordonné de garder prisonnière jusqu'à ce qu'elle
consentît à épouser un archer de sa garde nommé Colinet de la
Thieuloie. Le duc se trouvait en ce moment en Hollande; le message
dont avait été chargé l'huissier du parlement l'irrita à tel point
que, sans se préoccuper des exercices religieux du carême et de
l'assemblée solennelle qu'il tenait aux grandes fêtes de l'année, il
s'embarqua secrètement à Rotterdam, malgré une tempête qui faillit
plusieurs fois engloutir sa barque; enfin, il aborda à l'Ecluse et
monta immédiatement à cheval pour se rendre dans le Hainaut, où il
annonça au sire d'Antoing que, quelque chose qui arrivât, il était
assez fort pour le protéger. Philippe s'indignait de ce que «lui qui
estoit prince de justice estoit ainssi mené par ceulx du parlement de
Paris, qui de ses subgez lui voloient oster la cognoissance et
l'auctorité, et venir par haute main exploiter en ses pays dont il
estoit souverain.» Cependant il feignit de se rendre aux prières et
aux larmes de la mère de la jeune fille, qui était venue le jour du
vendredi saint se jeter à ses pieds; mais les conseillers du
parlement, dont les ordres avaient été méconnus par le sire d'Antoing
et par le duc lui-même, adressèrent les plaintes les plus vives au
roi.

L'huissier du parlement, qui arriva à Grand en 1458, n'était pas
uniquement chargé d'inviter le duc de Bourgogne à siéger parmi les
juges du duc d'Alençon; il semblait que sa principale mission fût de
répéter au plus illustre et au plus indépendant des grands vassaux:
«Vecy le flayel de vostre extollacion fière que vous avez prise, qui
vous vient corrigier droit cy et pincier, et vous monstrer qui vous
estes.» Charles VII se souvenait que le duc de Bourgogne avait
repoussé sa médiation lors de la grande guerre de Gand: en même temps
qu'il lui rappelait ses devoirs et ses serments, il se plaisait à
répéter à ses sujets ce que Charles V disait aux barons bretons:
«Lequel vous vaut mieulx ou que vous souffriez le tort de vostre pays,
ou que vous souffriez le secours de droit du nostre?»

Le duc fut d'autant plus surpris de ce message, qu'en vertu du traité
d'Arras aucune citation personnelle ne pouvait lui être adressée: peu
lui importait, d'ailleurs, d'exercer les droits de pair du royaume,
s'ils devaient lui imposer l'obligation de s'associer aux rigueurs de
la justice royale contre un prince depuis longtemps son ami et son
allié secret. Il répondit à l'huissier du parlement qu'il regrettait
de ne pas avoir été prévenu plus tôt, afin de pouvoir se rendre à
l'assemblée de Montargis avec tout l'éclat qu'exigeait son rang de
doyen des pairs. «Je ne vis oncques le roy, disait-il, si voudroye
aller devers lui bien accompagné et le mieux que je pourroye.» Puis,
s'échauffant par degrés, il ajouta: «Quant est du roy, je ne me
plaings point de luy, mès de vous aultres ceulx du parlement, je me
plaings à Dieu et au monde des forfais, injures et rudesses que vous
m'avez fait et faites tous les jours, tant en mon honneur comme en mes
seigneuries, voluntairement et par haine, dont mon intention n'est
point de le souffrir plus, mès m'en vengeray une fois si je puis, et
prie à Dieu qu'il me donne tant vivre que j'en puisse prendre
vengeance à l'appétit de mon cuer. Je ne le dis pas droit cy que je ne
vueille bien qu'il leur soit rapporté, car vous-mesmes vous en estes
et à ceste cause le vous dis.»

Le héraut d'armes, Toison d'or, fut chargé par Philippe d'aller
exposer au roi de France qu'il désirait quelques délais, afin de se
présenter à Montargis «bien accompagnié pour lui faire honneur et
service,» et le duc lui avait dit, de sa propre bouche, que si l'on
demandait quelle compagnie il comptait y amener avec lui, il répondît
en son nom «qu'il y mèneroit quarante mille combattants pour servir le
roy se besoing en avoit, et jamès n'y entreroit à moins.»

Le duc, «qui s'estoit renforchié au double par la retraite du
Dauphin,» avait déjà mandé les hommes d'armes des fiefs et des
arrière-fiefs, ainsi que les arbalétriers des bonnes villes; il avait
fixé sa résidence à Lille, où il réunissait toute son artillerie,
lorsque Charles VII le dispensa de se rendre lui-même à Montargis. La
situation n'en restait pas moins grave; on n'ignorait pas que le
procès instruit contre le duc d'Alençon embrassait tous les complots
qui avaient succédé à celui de la Praguerie, «et tendoit le roy, dit
Chastelain, à donner fréeur au duc de Bourgogne, lequel il maintenoit
à son rebelle, et se ledit de Bourgogne eust esté attaint coupable
aveuque le duc d'Alenchon, il eust mis sus le lit de justice pour en
faire condempnation comme de l'aultre.» L'on avait trouvé, disait-on,
dans l'hôtel même du duc de Bourgogne, des vers où l'on plaçait dans
la bouche du roi de France ces menaces adressées à Philippe:

/*
    Lyon, les bras n'a pas si au desseure,
    Que par toy puisse un nouvel monde faire;
    Branle où tu veux, mais pense à ton affaire:
    Cent ans as creu, tout se paye en une heure.

Il est plus certain que Charles VII avait résolu de convoquer, pour
résister aux préparatifs du duc de Bourgogne, le ban et l'arrière-ban
du royaume, jusque dans les villes de la Somme cédées par le traité
d'Arras. La guerre semblait imminente. Le comte de Charolais se
montrait surtout plein d'enthousiasme et de zèle pour l'entreprendre.
«Je iray, disait-il dans le conseil, à tout ce qu'il plaira à moy
donner de gens jusques devant Paris, et de là jamès ne retourneray que
je n'aye traversé premier le royaume de l'un bout jusqu'à l'autre.» Le
duc de Bourgogne sourit en écoutant son fils: ce feu d'ardeur juvénile
avait ému son cœur paternel en lui rappelant qu'il avait été lui-même
dans sa jeunesse hardi et entreprenant. En ce moment, il oubliait
toutefois ses tardifs regrets de ne pas avoir combattu avec les
Français à Azincourt, pour applaudir aux sentiments hostiles que leur
portait l'héritier de ses Etats. Déjà le comte d'Etampes, l'évêque de
Toul et le maréchal de Bourgogne s'étaient rendus à Calais pour
traiter avec le comte de Warwick du renouvellement des trêves et
«d'aulcuns aultres secrez entendemens sur aultres grandes matières.»

Cependant le roi de France, apprenant les négociations entamées à
Calais, envoya de nombreux espions en Flandre et en Angleterre, et
bien que l'un d'eux, arrêté près de Gravelines, eût été conduit au
château de Lille par l'ordre du comte d'Etampes, leurs rapports furent
assez complets pour qu'il crût ne pas devoir témérairement commencer
la guerre. Le procès du duc d'Alençon fut ajourné de quelques mois;
lorsqu'on le reprit, on eut soin d'en écarter tous les témoignages qui
accusaient le Dauphin et le duc de Bourgogne. Il avait été établi, il
est vrai, que le duc d'Alençon avait lui-même fait un voyage à Lille,
et l'on affirmait qu'il avait chargé l'un de ses valets d'aller
chercher à Bruges une herbe fort rare destinée à empoisonner le roi de
France. On avait également saisi des lettres de créance accordées par
le Dauphin pour traiter avec les Anglais, mais l'on feignit de
révoquer en doute l'exactitude de ces dépositions et l'authenticité de
ces titres, et le duc d'Alençon fut seul frappé d'une sentence
capitale bientôt commuée en une détention perpétuelle au château
d'Aigues-Mortes.

Les dangers que Charles VII pouvait prévoir dans la formation d'une
ligue secrète contre lui se dissipaient peu à peu. Sa fermeté
effrayait ceux que sa clémence n'avait pu toucher.

Le Dauphin lui-même semblait hésiter dans l'opposition violente qu'il
faisait depuis longtemps à son père; car il avait profité de la
grossesse de la Dauphine pour lui écrire et pour protester de sa
soumission à ses volontés. Le motif de ce changement de conduite était
le bruit généralement répandu que l'on avait proposé dans le conseil
du roi de déclarer son frère Charles, duc de Berry, légitime héritier
de la couronne.

D'autres motifs éloignaient le duc de Bourgogne des complots auxquels
il avait pris si longtemps une part active. Au moment où le roi de
France décidait que si ses ordonnances et celles du parlement
continuaient à ne pas être observées en Flandre, il fallait y
contraindre par la force le duc de Bourgogne, Philippe relevait à
peine d'une longue maladie qui avait mis sa vie en péril. Le repos
était devenu nécessaire à sa santé, et les médecins qui l'avaient
suivi à Gand, où il se proposait de réclamer des Etats de Flandre
d'importants subsides, afin de commencer la guerre, l'avaient engagé à
ne songer qu'à y prolonger son séjour pour l'air «qui lui estoit
propre, car norry y avoit esté.» De plus, à mesure qu'il sentait ses
forces s'affaiblir, un secret remords le pressait de ne pas émousser
contre les chrétiens des armes qu'il avait promis de diriger contre
les nations païennes. On lui avait rapporté qu'au concile de Mantoue
le pape, comparant aux invasions des Huns et des Goths la marche des
Turcs vers la Hongrie, dernier rempart de la chrétienté, l'avait
publiquement menacé de la vengeance céleste s'il tardait plus
longtemps à exécuter son vœu. Sa maladie et les infirmités de sa
vieillesse, qui s'accroissaient tous les jours, lui parurent un nouvel
avertissement de Dieu irrité de le voir sacrifier si longtemps à
d'autres intérêts l'accomplissement de ses desseins contre les
infidèles.

L'expédition du duc de Bourgogne en Orient parut bientôt
invariablement arrêtée. Au mois de mai 1460, maître Antoine Hanneron,
qui fut depuis prévôt de Bruges, reçut de nouvelles instructions pour
aller en Allemagne poursuivre les négociations entamées l'année
précédente par Simon de Lalaing et réclamer, sinon le titre de roi de
Lotharingie, au moins la dignité de vicaire impérial, inséparable, aux
yeux de Philippe, de celle de chef de la guerre sainte.

Depuis longtemps, toutes les indications propres à assurer le succès
de la croisade avaient été réunies avec soin. Les sires de Wavrin et
de Lannoy, Bertrandon de la Broquière, Martin Vilain, Anselme Adorne,
s'étaient hâtés de soumettre au duc les relations de leurs voyages en
Orient, où ils décrivaient avec de longs détails chaque pays et chaque
ville qu'il leur semblait avantageux de s'efforcer de conquérir. Pour
les compléter, Jean Torzelo, chambellan de l'empereur de
Constantinople, lui avait fait remettre un exposé de la situation des
infidèles, où il évaluait leurs forces à cent mille cavaliers, en
insistant fortement sur l'appui que les chrétiens trouveraient contre
eux chez les princes de l'Albanie et de la Grèce. Un prêtre flamand,
créé évêque du Mont-Liban par le pape Calixte, y eût joint le concours
important des Maronites. L'empereur David de Trébisonde, à qui s'était
adressé le duc de Bourgogne, lui avait répondu, tant pour lui qu'au
nom du roi de Perse, du roi de Mingrélie, du duc de Géorgie et du
seigneur d'Arménie, en lui promettant de l'aider à délivrer l'Asie et
de le placer sur le trône de Jérusalem. Enfin, dans les premiers jours
de l'année suivante (14 mai 1461), une ambassade, envoyée par ces
princes de l'Orient, dont quelques-uns n'étaient pas même chrétiens,
arriva à Saint-Omer, où le duc avait tenu un chapitre de la Toison
d'or. Le discours qu'elle prononça commençait par ces mots: «Voici que
les mages sont venus de l'Orient vers l'étoile qu'ils ont aperçue à
l'Occident, c'est-à-dire vers vous, dont la puissance brille
aujourd'hui d'un si grand éclat jusqu'aux rivages de l'Orient, qu'elle
y éclaire les princes et les nations, et les guide vers vous qui êtes
la vraie image de Dieu.» Le duc de Bourgogne reçut avec joie cette
ambassade, et protesta de son désir de se montrer bientôt digne
d'aller relever au delà du Bosphore cette vieille bannière des Robert
et des Godefroi, que les Turcs redoutaient, disait-on, plus que cent
mille combattants.

D'étroites et stériles querelles domestiques vinrent bientôt rappeler
Philippe aux soins qu'exigeaient son gouvernement et la tranquillité
même de son palais. C'étaient de nouveau les différends sans cesse
renaissants du comte de Charolais et des sires de Croy. Le comte de
Charolais voyait de plus en plus avec jalousie l'influence d'Antoine
de Croy s'élever si haut qu'il avait partagé avec le duc de Bourgogne
l'honneur de tenir sur les fonts du baptême le fils aîné du Dauphin.
Depuis longtemps il s'était éloigné de la cour, où dominaient ses
ennemis, et vivait retiré dans une triste solitude au Quesnoy. Un
jour, il crut la devoir quitter pour aller à Bruxelles exposer à son
père, en la présence même du sire de Croy, tous ses griefs contre lui;
mais le duc ne voulut point l'écouter, et le comte de Charolais
s'éloigna plus irrité que jamais. A quel projet s'arrêta sa colère?
Quels furent les moyens qu'il se proposa pour enlever l'autorité au
sire de Croy? Il est difficile de préciser quelque chose à cet égard.
Nous savons, toutefois, que peu après le comte de Saint-Pol, cet
illustre feudataire aux sentiments douteux et incertains, qui avait,
en 1453, été en même temps l'un des chefs de l'armée bourguignonne et
l'un des médiateurs choisis par Charles VII, se rendit à Bourges,
chargé d'un message secret du comte de Charolais. Le jeune prince
annonçait, dit-on, l'intention «de mettre le sire de Croy hors de
l'hostel de son père,» et de chercher, s'il était réduit à fuir, un
asile dans le royaume de France. Il demandait seulement qu'on lui
accordât le commandement de l'expédition destinée à secourir la reine
d'Angleterre Marguerite d'Anjou, qui soutenait avec courage les droits
de la maison de Lancastre contre la rébellion du duc d'York. Le roi de
France lui fit répondre qu'il l'accueillerait volontiers dans ses
Etats, mais il déclarait aussi que «pour deux royaumes tels que le
sien il ne consentiroit un vilain fait,» et refusait de l'encourager
dans les moyens de violence qu'il voulait opposer aux volontés de son
père.

Charles VII, vieux et malade, frémissait à la pensée de tout ce qui
pouvait lui rappeler ses propres malheurs; ils touchaient à leur
terme. Le bruit courait que le Dauphin, las de consulter des
astronomes sur l'époque de sa mort, cherchait à la hâter, et qu'il
avait déjà corrompu son médecin, maître Adam Fumée. Selon une version
assez douteuse, Charles VII, voulant épargner ce crime à son fils,
s'abstint de toute nourriture jusqu'à ce qu'il expirât, au milieu des
gémissements de ses serviteurs et des larmes de son peuple, le 22
juillet 1461.

Les premiers actes du nouveau roi de France justifièrent cette
accusation: il combla de présents ceux qui lui annoncèrent la mort de
son père, défendit que l'on portât son deuil et fit élargir maître
Adam Fumée qui avait déjà été chargé de chaînes. Philippe s'était hâté
de le faire féliciter sur son avénement par le sire de Croy, en lui
annonçant l'intention de l'accompagner jusqu'à Reims avec l'armée
qu'il avait depuis longtemps réunie. L'occasion semblait favorable
pour rétablir en France la tutelle du duc de Bourgogne, telle que Jean
sans Peur l'avait exercée sous le règne de Charles VI. «Mon bel oncle,
objectait vivement Louis XI au sire de Croy, a-t-il quelqu'un à
redouter, puisqu'il est avec moi et moi avec lui? Comment! ne suis-je
point roi? De qui doit-il avoir peur? Mon bel oncle ne peut-il pas se
remettre entre mes mains avec la confiance que je lui ai montrée en
m'abandonnant aux siennes?»

Néanmoins, quel que fût son mécontentement secret, il était réduit à
dissimuler; il venait d'emprunter au duc de Bourgogne de fortes sommes
d'argent dont il avait grand besoin, et dans son désir de faire croire
à la sincérité de sa reconnaissance pour des services qu'il allait
bientôt oublier, il affectait de nommer sans cesse le duc Philippe son
père et son sauveur. Dans toutes les villes où il s'arrêtait avec lui
en s'acheminant vers la cité de Reims, il lui faisait offrir les clefs
aussi bien qu'à lui-même et l'associait à tous les honneurs de la
royauté. A la cérémonie du sacre, Philippe s'assit à côté du trône, au
même rang que le roi de France, et ce ne fut qu'après l'avoir armé
chevalier et avoir placé la couronne fleurdelisée sur son front qu'il
lui rendit hommage, comme étant trois fois pair du royaume, dans la
forme suivante: «Mon très-redoubté seigneur, je vous fais hommage
présentement de la duché de Bourgogne, des comtés de Flandres et
d'Artois, et de tous les pays que je tiens de la noble couronne de
France, et vous tiens à seigneur, et vous en promets obeyssance et
service; et non pas seulement de celles que je tiens de vous, mais de
tous mes autres pays que je ne tiens point de vous, et d'autant de
seigneurs et de nobles hommes, de gens de guerre, et d'autres qui y
sont, que j'en pourray traire. Je vous promets faire service avec mon
propre corps tant que je vivray, avec tout ce que je pourray finer
d'or et d'argent.» Ce fut de nouveau au milieu de l'armée
bourguignonne que Louis XI fit, peu de jours après, son entrée
solennelle à Paris. Les archers du comte d'Etampes le précédaient, et
tous les nobles dont il était entouré étaient des chevaliers
étrangers. C'étaient, entre autres, les sires de Croy, de Commines, de
Hornes, de Toulongeon, de Brimeu, de Lalaing, de la Gruuthuse, de la
Hamaide, de Borssele, de Wavrin, de Harnes, de Moerkerke, de
Miraumont. L'humble apparence du roi, qui chevauchait sur un petit
cheval, la tête couverte d'un simple chaperon noir à la mode
allemande, rehaussait davantage la pompe de Philippe, qui étalait dans
cette cérémonie tous ses diamants et tous ses joyaux: les acclamations
populaires semblaient ne s'adresser qu'à lui, et lorsque ce brillant
cortége traversa le quartier des Halles, on entendit un boucher
s'écrier: «O franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu dans
la ville de Paris: il y a longtemps que vous n'y êtes venu, quoique
vous y fussiez fort désiré.»

Louis XI eût vivement souhaité de pouvoir persuader au duc Philippe de
rompre les trêves qu'il avait conclues avec les Anglais; c'eût été le
moyen le plus sûr d'affaiblir son intervention prépondérante dans les
affaires de France. Mais Philippe n'oublia pas combien l'alliance de
la Flandre et de l'Angleterre était nécessaire à la prospérité de ses
Etats; il était d'ailleurs contraire à toute guerre, dont le résultat
infaillible eût été de retarder l'expédition qu'il projetait depuis si
longtemps contre les infidèles. «Je vois bien comment vont les choses,
disait-il, on cherche déjà à s'opposer à mon voyage!» Il repoussa les
insinuations de Louis XI, et tenta de lui rappeler qu'en d'autres
temps il avait obtenu du pape la dignité de gonfalonier de la
croisade.

Un splendide banquet avait été préparé à l'hôtel d'Artois; le duc de
Bourgogne y réunit autour de lui les ducs d'Orléans, de Bourbon et de
Clèves, les comtes de Charolais, de Savoie, d'Angoulême, de Nevers,
d'Etampes, de Montpensier, de Laval, de la Marche, de Vendôme,
d'Harcourt, de Tancarville, de Saint-Pol, de Dunois, de Luxembourg.

On y attendait le roi; dès qu'il y aurait paru, l'éléphant conduit par
le More de Grenade y eût porté la Religion en habits de deuil: elle
eût adressé à tous les convives un appel qu'ils n'auraient pu
repousser, afin qu'ils renouvelassent les vœux du Faisan. Le roi se
serait trouvé solennellement engagé en présence de toute la noblesse
par les mêmes serments et aurait bientôt été réduit à opter entre la
honte d'un parjure et celle de devoir accepter jusqu'en Asie la
supériorité du duc de Bourgogne, à peu près roi en France et unique
chef de la croisade en Orient. Louis XI reçut l'avis de ce qui se
préparait: il allégua un prétexte et ne se rendit point au banquet du
duc de Bourgogne.

Cependant Philippe prolongeait son séjour dans la capitale du royaume;
bien qu'il parlât souvent de son départ et qu'il y songeât quelquefois
en remarquant combien s'était refroidie l'amitié de son hôte de
Genappe, il ne pouvait s'y résoudre.

Louis XI ne vit qu'un moyen de l'engager à quitter Paris, ce fut de
lui en donner l'exemple; mais «comme il estoit ingénieux et actif en
plusieurs choses et que la vivité de son engien lui faisoit fantasier
maintes besognes,» il voulut imposer en même temps silence aux bruits
qui couraient sur ces divisions secrètes; il convoqua donc les
échevins et les docteurs de l'université à l'hôtel d'Artois et s'y
rendit lui-même. «Voici, leur dit-il, mon cher oncle; c'est la
personne du monde à qui je dois le plus et de qui je tiens ma vie, ma
couronne et tout ce que je possède. Mon cher oncle partira bientôt
pour ses Etats; je pars moi-même pour la Touraine. Je vous prie de
vouloir bien faire une procession générale pour que vous priiez tous
pour lui et pour moi, ainsi que pour le salut de ce royaume qui repose
en grande partie entre ses mains.»

Le lendemain, Louis XI s'éloigna de Paris. Le duc de Bourgogne se
décida bientôt à l'imiter: les troubles de Thionville réclamaient sa
présence dans le Luxembourg.

Le comte de Charolais était resté seul en France. Louis XI avait jugé
utile de se l'attacher en flattant son orgueil, et en lui racontant
qu'il avait appris pendant son séjour en Brabant que les sires de Croy
avaient proposé au duc d'enfermer son fils dans une prison. Ce qu'il
avait été lui-même pour le duc de Bourgogne, le comte de Charolais
pouvait à son tour l'être pour lui. Rien n'était plus aisé que de
réveiller ces discordes intérieures dont il avait vu l'origine et les
progrès. Soit qu'elles appelassent sa médiation amiable, soit qu'elles
réclamassent un jour son intervention armée, elles devaient dans l'un
et l'autre cas favoriser l'accroissement de sa puissance. Guillaume
Biche, que nous avons vu naguère exilé par le duc de Bourgogne pour
avoir excité son fils contre lui, était l'agent de ces intrigues entre
le roi de France et le comte de Charolais. De tous les sujets du duc
il n'y en avait que trois que Louis XI eût depuis son avénement au
trône élevés à des fonctions importantes dans le royaume: c'étaient
Guillaume Biche, à qui il avait donné le gouvernement du Soissonnais,
un valet de chambre du duc, qu'il nomma capitaine du château de
Vincennes, et un riche marchand italien de Bruges qu'il créa général
des finances. Le plus puissant était Guillaume Biche. Les huissiers et
les sergents d'armes avaient reçu l'ordre de le laisser pénétrer dans
la chambre du roi à toute heure de la nuit et du jour. Louis XI se
promenait souvent avec lui en le tenant par le bras, et l'associait
même à ses plus secrètes aventures.

Le comte de Charolais écoutait volontiers les propositions du roi de
France. Au retour d'un pèlerinage qu'il avait fait à Saint-Claude, il
s'arrêta à Tours: Louis XI continuait à distinguer le comte de
Charolais parmi tous les princes du sang, et un jour qu'il s'était
égaré à la chasse il se montra tellement inquiet de sa disparition
qu'il jura de ne prendre aucune nourriture avant qu'il eût été
retrouvé: le lendemain, il lui donna le gouvernement de la Normandie
avec une pension de trente-six mille livres. C'était le chiffre de la
pension qu'il recevait lui-même à Genappe du duc de Bourgogne.

Cependant le comte de Charolais semblait peu reconnaître cette extrême
générosité d'un monarque naturellement égoïste et avare; il était né
trop ambitieux pour songer à sacrifier ses intérêts à ceux d'un prince
étranger, trop orgueilleux pour se laisser imposer le rôle humiliant
que le Dauphin avait accepté à Genappe. Au milieu même de la cour du
roi de France, il opposait ses propres intrigues à toutes celles qui
l'entouraient. Tandis que Louis XI et le duc Philippe favorisaient le
duc d'York, il s'alliait secrètement au duc de Somerset, l'un des
chefs du parti du roi Henri VI. On craignait même qu'il ne profitât de
l'arrivée du duc de Bretagne, qui avait été mandé à Tours, pour
chercher à ressusciter la grande ligue féodale qui avait été autrefois
formée contre Charles VII. Louis XI fit si bien pour la prévenir
qu'il persuada au comte de Charolais de ne pas tarder plus longtemps à
visiter les provinces septentrionales de la France, où il lui
permettait de jouir des prérogatives de la royauté, notamment de celle
de rendre la liberté aux prisonniers.

A peine le comte de Charolais était-il retourné au Quesnoy qu'il
apprit que son père était gravement malade à Bruxelles; il s'y rendit
aussitôt et ne quitta plus le chevet de son lit. On avait appelé près
du vieux duc de Bourgogne les médecins les plus célèbres de cette
époque, Barthélemy Cazal, de Venise, Luc Alexandre, de Milan, Pierre
de Herlain, de Savoie, Dominique, de Genève, et un chirurgien du
royaume d'Arménie qui portait le nom assez triste de Jean sans Pitié;
mais ils conservaient peu d'espoir de le guérir, et des processions
solennelles eurent lieu pour implorer du ciel le rétablissement de sa
santé, non-seulement dans toutes les villes de ses Etats, mais aussi à
Paris et à Londres. Enfin sa situation s'améliora, et dès qu'il se
sentit un peu mieux, le comte de Charolais, qui l'avait entouré des
soins les plus assidus, recouvra quelque influence près de lui; mais
l'usage qu'il en fit prouva que son caractère ne s'était pas modifié,
car il continuait à se montrer dur et inflexible dans ses volontés.
Roland Pype, trésorier de Flandre, avait été autrefois le receveur
général de ses finances; il avait même été privé de ses fonctions avec
tant de rudesse que dans son désespoir il aurait attenté à ses jours
si sa famille n'eût constamment veillé sur lui dans sa maison de
Bruges. Ce n'était point assez: au plus fort de la maladie du duc, le
comte de Charolais lui manda qu'il se présentât sans délai à Bruxelles
pour rendre compte des deniers qu'il avait eus en dépôt. Roland Pype
obéit: on ignore quel fut l'accueil que lui fit le comte de Charolais;
mais peu de jours après, on le trouva noyé au fonds d'un puits où il
s'était précipité. Il fallut cacher au duc, qui l'aimait beaucoup, ce
triste événement.

La convalescence de Philippe était pénible et lente; ses médecins
venaient de lui ordonner de couper sa chevelure, et il avait prescrit
à tous les nobles de suivre son exemple. Depuis longtemps, le clergé
s'élevait contre l'usage de porter les cheveux si longs «qu'ils
empeschoient le visage et les yeux,» usage qu'il jugeait déshonorant
parce qu'il semblait emprunté aux femmes. En 1105, le comte de
Flandre, Robert de Jérusalem, célébrait les fêtes de Noël à
Saint-Omer, lorsque l'évêque d'Amiens, saint Godefroi, annonça qu'il
ne recevrait d'offrandes que de la part des nobles qui portaient les
cheveux courts: tous ceux qui se trouvaient présents saisirent
aussitôt, à défaut de ciseaux, leurs glaives et leurs poignards pour
faire tomber leur longue chevelure. En 1462, l'empressement des nobles
à s'en dépouiller était plus douteux, et messire Pierre de Hagenbach
fut chargé d'employer la force afin de les y contraindre, moins pour
favoriser la réforme des mœurs que pour cacher davantage les
infirmités d'un prince bientôt septuagénaire.

Philippe se rendit lui-même dans les principales villes de Flandre
pour remercier les bourgeois de leurs prières et de leurs processions,
et pour leur montrer qu'il avait repris toutes ses forces. Sa
magnificence était toujours la même, car il voulait que rien ne parût
changé ni en lui ni autour de lui, et les chroniqueurs citent
notamment l'entrée solennelle qu'il fit à Bruges «comme une chose de
moult grand triomphe impossible à croire à ceux qui ne l'ont veue.»
Ardent Désir et Bon Vouloir, messagers des Brugeois, s'étaient rendus
au devant de lui: la nacelle qui le portait sur le canal de Damme
était un jardin planté d'arbustes et de fleurs qu'escortaient une
foule de bateaux richement ornés par les marchands étrangers, où l'on
entendait tour à tour les douces et riantes harmonies des tambourins
et les détonations, aussi bruyantes que le tonnerre, des veuglaires et
des canons. A l'entrée de la ville s'élevait une tour d'où l'on vit
tout à coup s'abaisser un pont-levis. C'était la résidence de dame
Vénus. Près de là, on remarquait Pâris dont le regard téméraire
jugeait la beauté de trois déesses: allégories qui rappelaient au duc
de Bourgogne les faciles amours de ses jeunes années, sans lui en
rendre la vigueur, l'énergie, les espérances et les illusions.

Au sein même de ces fêtes, les tristes préoccupations des intérêts
politiques veillaient comme un remords dans l'esprit du vieux prince.
Il commençait à peine à reprendre la direction des affaires quand on
lui annonça que Louis XI venait de défendre qu'on allât acheter le sel
en Bourgogne. «C'est ma récompense, répondit-il, d'avoir soutenu celui
qui ne cherche qu'à me détruire.» Peu après, le roi de France lui
envoya une ambassade pour lui faire connaître son intention d'appuyer
par les armes les droits de la maison de Lancastre et le prier de
permettre que le comte de Charolais prît le commandement de son armée.
Le duc refusa encore cette fois de renoncer à ses trêves avec le duc
d'York, et fit répondre qu'il maintiendrait ses relations avec
l'Angleterre aussi bien que ses prédécesseurs, qui, moins puissants
que lui, ne les avaient jamais abandonnées.

Louis XI, en offrant au comte de Charolais un commandement qu'il avait
autrefois ambitionné, se proposait un double but: non-seulement il
voulait troubler sa réconciliation avec son père, mais il espérait
aussi qu'en l'appelant en France, il s'assurerait un précieux otage
qui garantirait la fidélité future de la maison de Bourgogne. La
récente maladie de Philippe lui avait fait comprendre combien il était
important qu'au moment de sa mort son unique héritier se trouvât entre
ses mains.

Cependant, lorsqu'il vit que cette démarche restait sans succès, il
adopta une politique toute différente, et par une suite de ce système
qui le portait sans cesse à corrompre les hommes dont il pouvait avoir
besoin, il se lia tout à coup par un pacte secret aux sires de Croy
que naguère il accusait si vivement. L'influence qu'ils conservaient
sur la vieillesse du duc Philippe lui paraissait devoir mieux servir
ses projets que l'amitié inégale du comte de Charolais, et il n'hésita
pas à la sacrifier publiquement pour se faire de cette rupture même un
grief contre lui: il supprima d'abord la pension qu'il lui avait
accordée, puis il se prit à désirer de le voir mort, puisqu'il ne
devait pas le voir captif.

A la cour du duc de Bourgogne vivait un ancien serf de Saint-Jean de
Losne qui était parvenu au rang de premier valet de chambre. Son nom
était Jean Coustain. Ambitieux, cupide, rude, impie, orgueilleux, il
exerçait sur l'esprit de Philippe autant d'ascendant que ses plus
célèbres conseillers: riche de dix mille florins de rente, anobli et
créé chevalier, il avait acquis la seigneurie de Navilly; puis il
avait acheté à Jean de Vos la vaste terre de Lovendeghem. Ses armes
étaient d'argent à trois molettes d'or: écu de métaux tel qu'il
convenait à un noble de fortune. Sa femme Isabeau Mache-Foing avait
paru au banquet du Faisan avec les plus illustres dames de la cour;
leur fils, déjà grand bailli de Thielt, avait osé élever ses
prétentions jusqu'à mademoiselle de Boussut, qui avait refusé Charles
de Poitiers, de la maison des comtes de Valentinois. Un autre de leurs
fils avait obtenu la main d'Anne de Baenst, qui épousa quelques années
plus tard, en secondes noces, le bâtard Philippe de Brabant. Toute la
famille de Jean Coustain jouissait près du duc de la même faveur; son
frère Humbert Coustain, sommelier du corps, avait été anobli comme
lui; sa sœur Agnès était l'une des nombreuses maîtresses de Philippe.
Les Mache-Foing n'étaient pas moins puissants. Si Jean Coustain avait
combattu à Gavre aux côtés du duc de Bourgogne, Philippe Mache-Foing
avait été l'un des prisonniers épargnés à la bataille de Nicopoli avec
Jean sans Peur; d'abord simple valet de chambre, puis garde des joyaux
avec son frère Monnot Mache-Foing qui s'était fait nommer maire de
Dijon, il avait porté si haut son opulence et sa fortune qu'il avait
fait bâtir à ses frais dans cette ville l'église de Saint-Jean.

Au commencement de l'année 1462, Jean Coustain se rendit en Bourgogne
parce que ce pays avait des relations plus fréquentes avec les
habitants de la Lombardie, fameux par leurs poisons et leurs
maléfices. Son premier soin fut de s'y adresser à une courtisane
savoyarde attachée à la secte des Vaudois, qu'entretenait un pauvre
écuyer nommé Jean de Vy: il lui demanda quelle était la manière la
plus prompte de parvenir à son but lorsqu'on voulait la mort d'un
homme; il ajouta que le prénom de celui qu'il voulait perdre était
Charles. Cette femme consentit à préparer un poison, et Jean de Vy le
remit à Jean Coustain, ne doutant point que sa complicité ne devînt
pour lui une source de richesses, comme Jean Coustain le lui avait
fait espérer. Cependant plusieurs mois s'écoulèrent sans qu'il vît
cette promesse se réaliser, et, de plus en plus impatient d'en
recueillir le fruit, il résolut de se rendre lui-même à Bruxelles.
Jean Coustain s'était déjà assuré les moyens de faire réussir ses
projets; il ne restait qu'à accomplir le crime. Il se croyait assez
puissant pour qu'il n'y eût pour lui aucun danger à repousser avec
mépris l'écuyer bourguignon. Jean de Vy, pour se venger, alla tout
révéler à Tristan de Toulongeon et à Pierre de Hagenbach, et leur
montra même des lettres de Jean Coustain; le comte de Charolais,
aussitôt instruit de ces révélations, courut au palais raconter ce
qu'il avait appris. Ce complot sembla toutefois émouvoir peu le
vieillard, qui permit à peine à son fils de faire surveiller Coustain
pendant la nuit et de le faire arrêter le lendemain; mais il s'irrita
de ce que les sires de Toulongeon et de Hagenbach ne l'avaient pas
prévenu le premier et les disgracia. Le lendemain était un dimanche;
le duc alla chasser les daims dans le parc de Bruxelles; Jean Coustain
était avec lui, et il se contenta de lui dire qu'il se préparât à
accompagner le sire d'Auxy. Jean Coustain se retira, dîna et se rendit
aussitôt après à l'oratoire où le duc entendait la messe. Trouvant la
porte fermée, il frappa si rudement qu'on la lui ouvrit. «Me voici,
dit-il insolemment au duc, que voulez-vous que je fasse? Où
irai-je?--Je vous ai dit, répliqua Philippe, que vous alliez avec le
sire d'Auxy là où il vous mènera.--Vraiment, continua Coustain, est-ce
tout? et qu'aurai-je de mon service? Par la mort! digne beau sire,
j'ai bien employé mon temps. Il me vaudrait mieux avoir servi un
porcher.» Et il se retira tandis que Philippe répétait à voix basse:
«Jehan! Jehan! je t'ai nourri trop gras!»

Ce ne fut que lorsque le sire d'Auxy, arrivé aux portes de Bruxelles,
donna l'ordre de lier Jean Coustain que celui-ci pâlit et commença à
douter de sa puissance. On le conduisit au château de Rupelmonde, où
l'on enferma également Jean de Vy, qui, bien que moins coupable que
lui, devait partager son sort. Le comte de Charolais se rendit bientôt
dans leur prison et s'empressa de donner l'ordre que Jean Coustain fût
décapité, de crainte que le duc ne se laissât émouvoir de pitié pour
un serviteur qu'il chérissait plus que les autres. Jean Coustain se
trouvait déjà dépouillé de ses vêtements et prêt à être livré au
bourreau, quand il demanda à pouvoir parler au comte de Charolais. Ses
révélations furent longues, on ignore ce qu'elles continrent;
seulement ceux qui y assistaient de loin remarquèrent que le comte de
Charolais changeait de visage et faisait souvent le signe de la croix,
comme frappé d'étonnement et de stupeur, «pourquoy on doubtoit qu'il
n'eust dict chose qui feust pleine de mal de lui ou d'autrui.»

Jean Coustain était ce valet de chambre du duc que Louis XI avait, dès
les premiers jours de son règne, créé capitaine du château de
Vincennes. Ce fut à Paris que son complice, Gilles Courbet, chanoine
d'Arras, trouva un refuge. Dès ce jour, le dissentiment du comte de
Charolais et de Louis XI devint plus profond: Philippe se montrait
seul disposé à oublier ce complot. Louis XI venait de lui céder ses
prétentions sur le Luxembourg, et l'on vit bientôt la sœur et la
femme de Coustain retrouver toute leur faveur près de lui: il lui
était toujours difficile de supporter longtemps l'esprit altier et
ambitieux de son fils; mais il n'en secouait le joug que pour retomber
sous celui des sires de Croy. Ce fut l'un d'eux, le sire de Chimay,
qu'il chargea d'aller se plaindre au roi de France d'une ordonnance
récemment publiée, qui défendait toute relation avec le roi Edouard
d'York.

Les questions soulevées par la lutte des deux factions qui divisaient
l'Angleterre étaient celles où le duc Philippe s'éloignait le plus de
la politique de Louis XI. Edouard IV était aimé des communes
flamandes. Il avait lui-même annoncé son couronnement à leurs échevins
par des lettres remplies de témoignages de déférence et d'amitié, et
depuis lors il n'avait pas cessé de se montrer favorable à leurs
intérêts. Les sympathies de la Flandre restaient toujours la règle du
système commercial que devait se tracer le duc de Bourgogne.
L'ambassade du sire de Chimay avait été sans résultats, mais la
fortune, presque constamment favorable à Philippe, renversait au même
moment les desseins qu'avait formés en Angleterre la politique rivale
de Louis XI. Le parti d'York triomphait, et vers la fin du mois de
juillet 1463, Marguerite d'Anjou, abordant à l'Ecluse avec son fils,
le prince de Galles, vint chercher un refuge dans les Etats du prince
qui avait été longtemps son plus terrible ennemi. N'ayant pour se
couvrir que les vêtements que tant de fatigues avaient mis en
lambeaux, obligée d'emprunter à son sénéchal Pierre de Brezé, presque
aussi pauvre qu'elle, quelques deniers pour acheter du pain, elle
était réduite, comme la veuve de Charles Ier au Louvre, à se cacher
dans l'ombre et dans le silence pour éviter les outrages publics. Le
peuple, toujours cruel pour le malheur, l'avait accueillie avec des
imprécations et des menaces. Que de tristes rapprochements se
présentèrent à l'esprit de Marguerite, si sa pensée remonta à l'époque
où la dynastie dont elle défendait les droits avait eu la Flandre pour
berceau! Près de ce même port où elle abordait plaintive et désolée
pour invoquer la générosité d'un prince dont les Lancastre avaient
reçu l'aïeul dans leur hôtel de Londres, alors qu'il partageait la
captivité du roi Jean, Edouard III avait vaincu Béhuchet, Barbavara et
leurs quarante mille soldats, et c'était aussi à l'Ecluse que, dans
tout l'éclat de ses victoires, il avait présenté un autre prince de
Galles aux députés des bonnes villes, accourus pour protester de leur
zèle et de leur fidélité.

Marguerite, qui s'appuyait d'un sauf-conduit qu'elle avait autrefois
demandé, envoya sans délai au duc Philippe un chevalier nommé messire
Jean Carbonnel, pour le supplier de lui accorder une entrevue.
Philippe était allé en pèlerinage à Boulogne. Il répondit avec douceur
à l'envoyé de la reine d'Angleterre, et l'assura que si la maladie de
sa sœur la duchesse de Bourbon ne l'avait pas retenu, il se serait
empressé d'aller au devant de l'illustre princesse. Il chargea du soin
de la complimenter Philippe de la Roche, chevalier de la Toison d'or,
qui passa plus tard à la cour de Louis XI, et fut, en 1484, l'orateur
le plus populaire des états de Tours. Le sire de la Roche trouva
Pierre de Brezé à Bruges, et l'accompagna à l'Ecluse, où il engagea
Marguerite à ne pas entreprendre un voyage pénible et plein de dangers
à cause du voisinage des Anglais.

Cependant Marguerite insista, et obtint de Philippe qu'il la recevrait
dans la ville de Saint-Pol. Elle se rendit donc à Bruges, où le comte
de Charolais lui prêta cinq cents écus, revêtit le costume qu'aurait
porté en voyage une simple femme de la suite de quelque noble dame, et
s'achemina vers la cour du duc, avec son sénéchal, sur un de ces
grands chariots que les habitants du pays couvrent d'une large toile
blanche, aussi noble et aussi fière dans son malheur que lorsqu'elle
s'asseyait sur un trône. Le prince de Galles était resté à Bruges,
«partie, dit l'historiographe des ducs de Bourgogne, par nécessité de
non le povoir furnir, partie pour non mettre le pays en adventure pour
le poix de sa personne.»

Les Anglais essayèrent vainement d'enlever Marguerite à Béthune.
Échappant à leurs embûches, elle arriva à Saint-Pol, où le duc
Philippe l'invita à un pompeux banquet. «Et, disoit-on, lors que comme
l'ymage du duc entre toutes autres gens se monstroit seigneurieuse
pour homme, où qu'oncques se trouvast, pareillement l'ymage de la
royne avec son maintenir se monstra pour femme un des beaulx
personnages du monde représentant dame. Et en effect, moult estoit
belle dame et entière pour lors et digne de hault regard, nonobstant
que povre et austère fortune lui povoit estre cause assez de lui
amoindrir ses manières ès quelles toutes voies oncques ne varia; ains
venue aveucques trois femmes, aveucques un chariot passager, se
comporta et monstra telle comme quand soloit tenir le sceptre à
Londres en main redoutée.» Philippe se borna toutefois à accorder
quelques secours en argent à la reine d'Angleterre, ainsi qu'aux ducs
d'Exeter et de Somerset, qu'on avait vus, pendant plusieurs jours,
errer mendiant et pieds nus à travers la Flandre.

Une escorte plus nombreuse accompagnait Marguerite lorsqu'elle revint
à Bruges. Le comte de Charolais se plut à l'entourer d'honneurs
pendant son séjour «dans cette fameuse ville de Bruges, dont toutes
nations font mémoire.» Une joute qui devait avoir lieu au mois
d'octobre, à l'abbaye de Saint-André, avait appelé de toutes parts un
grand nombre de chevaliers, parmi lesquels on distinguait le bâtard de
Bourgogne, Philippe de Crèvecœur, Pierre de Waes, Guillaume de Saulx,
Morelet de Renty et le jeune marquis de Ferrare. Le duc de Gueldre
s'était également rendu à Bruges pour y attendre sa fiancée, Catherine
de Bourbon. De somptueux banquets se succédèrent sans interruption, et
tel était le respect que le comte de Charolais montrait à la princesse
exilée, qu'on le vit refuser de s'approcher de l'aiguière qui était
présentée à la reine d'Angleterre, comme si son infortune n'eût rien
enlevé à son sang de son éclat et de sa dignité.

Avant de quitter Bruges, Marguerite, touchée des soins du comte de
Charolais, essaya inutilement de le réconcilier avec son père. Leurs
divisions devenaient de plus en plus violentes. Le duc avait donné
l'ordre d'arrêter un secrétaire du comte de Charolais, nommé Antoine
Michel; mais son fils le fit délivrer, et se retira en Hollande en
état de rupture ouverte. «Les termes que longtemps on m'a tenu en
court et maintes choses que j'y voy non à souffrir,» disait-il au
sénéchal de Brezé, dans un langage trop vif et trop énergique pour
qu'il soit permis de l'affaiblir en le traduisant «m'ont fait quérir
eslonge d'icelle; là où si d'avanture proufit vient, ou auculn grand
bien, il chiet en la charge de deux ou trois et de moy n'est
cognoissance. Les trois mettent main et ongle en tout; et sans que
riens ne leur échappe, ne se peuvent de rien assouvir. Monseigneur est
tout bon et trop bon pour eux; mès me doulte que sa bonté trop entière
ne lui contourne en dommage à la fin, comme j'en vois les approches et
les exemples plusieurs, là où on l'endort et enyvre en souppés en
miel, dont le déboire sera amer, et en luy pignant la teste et
dodiminant de douce main, on lui coupe les cheveux et désempare-on le
chief, et tout ce faict-on finalement pour complaire à aultry et soy
avancer, et pour me faire plus feble en hoirie quand ce viendroit à
respondre contre aultruy orgueil.»

Les craintes du comte de Charolais n'étaient que trop fondées. La
puissance des seigneurs de Croy augmentait de jour en jour. Dans tous
les Etats du duc s'étendaient leurs seigneuries: ils possédaient dans
les Pays-Bas Ath, Chièvres, le Rœulx, Beaumont, Chimay et Condé; en
France, Landrecies et Avesnes. On disait que le duc allait leur
donner le comté de Namur. Ils disposaient également des comtés de
Luxembourg et de Boulogne. Le sire de Chimay était bailli du Hainaut;
son frère était grand maître d'hôtel du roi de France et grand
sénéchal de Normandie. Leur neveu, le sire de Lannoy, était gouverneur
de Hollande et de Zélande. Aussi valait-il mieux, disait-on, servir
les Croy que le duc lui-même. Toute cette puissance, ils l'employaient
à favoriser Louis XI. C'était inutilement que le comte de Charolais
engageait le roi de France à ne pas insister sur le rachat des villes
de la Somme; il avait même chargé d'un message à ce sujet Guillaume
Biche, l'ancien intermédiaire de ses intrigues avec Louis XI, n'osant
se rendre lui-même auprès de lui, «attendu qu'on lui avoit dit que
s'il venoit devers le roy, le roi le feroit prendre et le bailleroit à
monsieur de Bourgogne.» Louis XI fit peu d'attention à cette démarche,
car le sire de Croy venait d'arriver à Paris pour lui annoncer que,
malgré la longue résistance du duc, il l'avait déterminé à restituer
les cités importantes qui lui avaient été données en gage par le
traité d'Arras pour une somme de quatre cent mille écus d'or. De peur
que Philippe ne regrettât son imprudence, le roi de France se hâta de
lui faire parvenir un payement de deux cent mille écus d'or, par des
ambassadeurs chargés d'offrir en même temps au duc de Bourgogne «de
l'ayder, secourir et favoriser de tout son pouvoir à l'encontre de
monsieur de Charolois.» Vers la fin du mois de septembre 1463, il alla
lui-même faire effectuer le second payement, entre les mains du duc
Philippe, à son château d'Hesdin. Il y accusa de nouveau le comte de
Charolais. Les Croy se plaisaient à appuyer toutes ses plaintes, et,
malgré les pleurs de la duchesse, leurs paroles aveuglaient si
complètement le vieux prince, qu'il sacrifiait ses propres intérêts à
ceux de Louis XI, par haine contre son fils.

Louis XI mettait toute son habileté en œuvre pour flatter Philippe et
lui faire oublier ses griefs. Plus le duc de Bourgogne était fier et
somptueux, plus il se montrait humble et simplement vêtu, à tel point,
dit Chastelain, «qu'il cachoit sa couronne de millions d'or vaillant,
soubs un chappelet de six gros.»--«Si j'avais dix royaumes, disait-il
au duc, et Dieu m'a donné plus que je ne vaux, je voudrais vous les
remettre, comme au prince le plus illustre et le plus sage du monde.»
Il fit si bien que le duc consentit sans difficulté à recevoir les
monnaies d'or et d'argent apportées à Hesdin par le roi de France,
dès que leur valeur eut été reconnue par deux changeurs de Bruges. Ce
fut ainsi que Louis recouvra les villes des bords de la Somme, qui
avaient été séparées du royaume pendant plus d'un quart de siècle. Le
sire de Croy en reçut le gouvernement, qui valait vingt-quatre mille
francs par an. Le sire de Lannoy fut, de plus, créé capitaine
d'Amiens, d'Arras, de Hautbourdin et de Doulens.

Tant de bienfaits frappèrent enfin le duc de Bourgogne. On l'entendit
s'écrier: «Croy, Croy, il est difficile de bien servir deux maîtres!»

Cependant Louis XI s'applaudissait de ses succès et se disait: «Il
faut que j'aie le comté de Boulogne, l'Artois et toute la Picardie.
Mon bel oncle a reçu beaucoup d'argent, mais ce qu'il m'a cédé vaut
encore plus.» Il essaya d'abord d'obtenir le comté de Boulogne, et
chargea le sire de la Tour, qui s'en prétendait le légitime héritier,
de le réclamer en vertu des droits de sa naissance; mais ces démarches
restèrent sans résultat.

Louis XI, échouant de ce côté, ne se décourageait point. Depuis
longtemps, on répandait le bruit que le duc allait déshériter son
fils; on disait aussi que son projet de croisade n'était pas
abandonné. Un jour que le roi de France chassait avec Philippe dans la
forêt de Crécy, il s'empressa de profiter de ces rumeurs pour y
trouver l'occasion de poursuivre ses desseins. «Bel oncle, lui dit-il,
vous avez entrepris une chose glorieuse et sainte: puisse Dieu vous la
laisser accomplir! Je vois avec joie à cause de vous l'honneur qui en
reviendra à votre maison, et si je l'avais entreprise moi-même, je
placerais toute ma confiance en vous et vous constituerais le régent
de mon royaume; je remettrais tout entre vos mains; j'espère que vous
ferez de même, car vous ne pourriez mieux mettre votre confiance en
personne. En ce qui touche notre beau-frère de Charolais, par la
pasque Dieu, ne doutez pas que je ne le mène à raison; qu'il soit en
Hollande ou en Frise, je saurai bien le réduire. Qu'en dites-vous, bel
oncle?--Ha! monseigneur, répondit Philippe retrouvant l'ancienne
habileté de ses luttes avec le roi de France, je vous remercie de vos
belles paroles, mais il n'est point nécessaire que vous vous occupiez
d'aussi méchantes affaires que celles que j'ai avec mon fils; ce
serait trop vous abaisser. Avec l'aide de Dieu, j'en viendrai bien à
bout sans donner des soucis à un aussi grand prince que vous.»

Le roi insistait. «Monseigneur, continua Philippe, mon fils est mon
fils. Quelle que soit sa position actuelle, je sais bien que, lorsque
le moment en viendra, il fera ce que je voudrai. Et quant à ce qui
touche mes terres, je les confierai, à mon départ, à Dieu et à bonne
garde. Autre chose ne ferai!» Louis XI ne put rien obtenir de plus
satisfaisant, et prit peu après congé du duc.

Il était vrai que Philippe songeait de plus en plus à la croisade. Ni
la jalousie de Louis XI, ni ses querelles avec son fils ne pouvaient
l'en éloigner. Il se rendit d'Hesdin à Bruges pour en presser les
préparatifs. Déjà on avait acheté des armes et réuni des
approvisionnements. On avait fixé le nombre d'hommes que devait
fournir chaque fief. On avait même, sans se préoccuper du tort grave
qui en résultait pour les relations commerciales, retenu tous les
navires qui se trouvaient dans le port de l'Ecluse, comme si
l'expédition eût été prête à mettre à la voile. Les nobles qui
devaient en faire partie avaient reçu l'ordre de se réunir à Bruges le
15 décembre. L'évêque de Tournai et Simon de Lalaing, qui étaient
revenus depuis peu de l'Italie, leur annoncèrent dans un long discours
que le pape avait fort loué les projets du duc et que rien ne
s'opposait plus à leur accomplissement: le sire d'Halewyn, au nom des
nobles de Flandre, et le sire de Viefville, pour ceux de Picardie, y
répondirent en protestant de leur zèle, et le duc ajouta lui-même que
sa flotte se réunirait au port d'Aigues-Mortes, consacré par le pieux
souvenir du roi Louis IX.

Cependant, au moment de s'éloigner de ses Etats, Philippe comprit que
l'exil de son fils pouvait être contraire à la stabilité de sa
puissance. Il ordonna au bâtard de Bourgogne d'aller le trouver en
Hollande, où il se consolait de sa mauvaise fortune en nouant de
secrètes intrigues avec le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et le
comte de Saint-Pol; la duchesse se rendit elle-même à Berg-op-Zoom,
pour le supplier de ne pas réduire son père à une résolution extrême
qui pourrait lui enlever son héritage.

La gravité de la situation préoccupait tous les esprits: les bonnes
villes de Hollande, prenant l'initiative d'une médiation qui pouvait
avoir ses périls, s'adressèrent les premières aux états de Flandre
pour leur exposer combien il était important d'assurer la paix de
l'avenir avant d'aborder les chances incertaines de la croisade: elles
demandaient qu'une entrevue eût lieu à Bruges entre le duc et son
fils, et les engageaient à envoyer leurs députés se jeter aux genoux
du vieux prince pour qu'il pardonnât au comte de Charolais. Les états
de Flandre s'adressèrent à leur tour aux bonnes villes de Brabant de
Hainaut, et elles promirent de s'associer à leur démarche.

Le comte de Charolais n'avait pas quitté Berg-op-Zoom, et continuait à
réclamer des garanties dans une réconciliation que le duc Philippe ne
voulait admettre qu'accompagnée d'une soumission complète et de l'aveu
de son repentir et de ses torts. Lorsqu'il apprit que son père avait
convoqué les états de tous ses pays «de par deçà» pour qu'ils se
trouvassent le 9 janvier à Bruges, il résolut aussitôt de s'assurer
leur appui, et leur écrivit pour les inviter à se rendre le 3 janvier
à Anvers, afin qu'il eût le loisir de prendre leurs conseils; mais
Philippe ne vit dans cette lettre qu'un nouvel outrage à l'autorité
paternelle, et défendit qu'on y obéît, attendu qu'il appartenait au
prince seul de réunir les états, et qu'il était bien résolu à ne point
permettre qu'ils intervinssent dans les soins de son gouvernement ou
dans ses démêlés avec son fils. Il était trop tard; les députés des
états étaient déjà arrivés à Anvers. Le comte de Charolais leur exposa
tous les méfaits des sires de Croy, qui l'avaient fait priver de sa
pension et reléguer dans l'exil. Il ajouta que le duc Philippe
songeait à la fois à remettre le gouvernement de tous ses Etats au
sire de Chimay, notoirement vendu à Louis XI, et à confier la garde de
la Hollande et de la Zélande au roi Edouard d'Angleterre. Il les
suppliait d'intercéder en sa faveur auprès du duc pour qu'il le reçût
dans ses bonnes grâces et ne confiât point, à son départ, des
provinces si florissantes à des mains étrangères.

Sur ces entrefaites, on apprit tout à coup que Louis XI était arrivé à
Tournay: après avoir passé tout l'hiver à Abbeville pour suivre les
événements, il avait jugé utile de s'avancer jusqu'aux frontières de
Flandre, afin de soutenir l'influence des sires de Croy. Le duc, loin
de secouer leur tutelle, vanta leurs services à l'assemblée des états
qui se réunit à Bruges, et, tout en démentant les bruits d'après
lesquels on le montrait prêt à abandonner le soin de ses nombreuses
seigneuries aux rois de France et d'Angleterre, il annonça qu'il les
laisserait en bonnes mains pendant son voyage. Il se montra, du reste,
fort mécontent de ce que les états s'étaient rendus à Anvers et les
congédia.

Les députés des états voyaient leurs craintes s'accroître: ils se
réunirent spontanément à l'hôtel de ville, le 11 janvier 1463 (v.
st.), et y résolurent d'aller s'excuser près du duc de leur déférence
aux désirs du comte de Charolais, et de recourir en même temps aux
plus humbles prières pour qu'il modérât sa colère contre son fils.
L'évêque de Tournay leur fit obtenir le lendemain une audience, et
l'abbé de Cîteaux porta la parole en leur nom devant le duc de
Bourgogne. Il loua la noblesse de sa personne et la splendeur de sa
maison; elle était telle, disait-il, que les discordes qui
affligeaient les pays étrangers respectaient l'asile de la paix et du
bonheur, de la sagesse et de la gloire, et que toutes les nations
souhaitaient de se trouver sous sa protection. Il exprimait l'espoir
que puisque partout on le citait comme le modèle des bons princes, ses
sujets seraient les premiers à éprouver sa bonté et sa clémence; et
après avoir excusé les états de leur voyage à Anvers, en alléguant
leur ignorance de la défense du duc, il le supplia d'oublier les torts
du comte de Charolais, afin qu'on retrouvât un jour sous son fils le
sage gouvernement dont ils avaient joui sous son propre règne.

Philippe consentit à pardonner aux états; mais il se plaignait
vivement du comte de Charolais et jurait sur sa foi qu'il n'y avait
jamais rien eu de vrai dans les projets qu'on lui attribuait. «Ce
sera, disait-il, la dernière volonté que j'aurai jamais.» Il n'en
exigeait pas moins que son fils se soumît à ses ordres et lui donnât
une première preuve de son respect et de son obéissance en éloignant
de lui tous les conseillers qui l'entouraient.

Cependant le comte de Charolais était arrivé à Gand; les députés des
états s'y rendirent avec l'évêque de Tournay, l'abbé de Cîteaux et les
sires de Goux et de Lalaing. L'abbé de Cîteaux exposa, dans un docte
discours, les volontés du duc; aussitôt après, l'évêque de Tournay
s'agenouilla devant le jeune prince en ajoutant quelques belles
remontrances. Mais le comte de Charolais, qui ne l'aimait pas, se
hâtait peu de le relever et lui témoignait publiquement son
ressentiment. «Monseigneur, dit le prélat, ce n'est point comme
serviteur de votre père, mais comme évêque, que je viens calmer de
longues discordes et rétablir la paix et l'union.»

Le comte de Charolais demanda aux députés des états s'il était vrai
que l'abbé de Cîteaux eût parlé en leur nom. Leur réponse ayant été
affirmative, il les remercia de leurs bonnes intentions et leur
raconta toutes les insultes des sires de Croy. «Ils avaient cherché,
prétendait-il, à le faire périr en recourant à l'appui infâme des
sorciers; ils s'étaient vantés qu'ils avaient neuf cents chevaliers
ou écuyers prêts à les servir jusqu'à la mort, que tout l'Artois leur
obéissait, et que c'était en vain que le comte de Charolais
chercherait à leur opposer ses Flamands et ses Brabançons.» Enfin,
après avoir décrit aux députés des états les dangers qui le
menaceraient s'il se livrait entre les mains de ses ennemis, il
termina en leur demandant conseil.

Les députés des états se retirèrent: après une demi-heure de
délibération, ils allèrent tous se jeter aux genoux du comte de
Charolais, et le pressèrent de se réconcilier avec son père afin
d'écarter les malheurs dont ses États héréditaires étaient menacés.
L'on pouvait espérer que Dieu, exerçant les prières de leurs
nombreuses populations, continuerait à le protéger, et que son père
éprouverait tant de joie de le revoir qu'il serait le premier à le
défendre.

Le comte de Charolais se soumit à la décision des députés des états,
les priant seulement de vouloir bien l'accompagner. A une petite
distance de Bruges, il rencontra Adolphe de Clèves, le bâtard de
Bourgogne et les échevins, qui s'étaient rendus au devant de lui, et
se dirigea avec eux vers l'hôtel du duc, où il s'agenouilla trois fois
devant son père; puis il chercha à se disculper des torts qu'on lui
imputait. «De toutes vos excuses, interrompit le duc, je sais bien ce
qui est; mais puisque vous êtes ici venu à merci, soyez-moi bon fils,
je vous serai bon père.» En disant ces mots, il le prit par la main;
peu de jours après, le duc de Bourgogne partit pour Lille, où les
états avaient reçu l'ordre de se réunir le 8 mars 1463 (v. st.).

Louis XI, déjà prévenu par Antoine de Croy de ce qui s'était passé à
Bruges, avait aussi quitté Tournay pour se rendre à Lille; autant
désirait-il voir le duc se croiser lorsqu'il songeait à remettre sa
puissance aux mains des sires de Croy, autant eût-il redouté de le
voir exécuter son projet depuis que rien ne s'opposait plus au vœu
populaire qui soutenait le comte de Charolais. Par une tactique toute
nouvelle, il réussit à persuader au duc qu'il ferait bien d'ajourner
son voyage à l'année suivante, promettant de lui envoyer à cette
époque dix mille combattants qu'il entretiendrait à ses dépens pendant
quatre mois. Le roi Edouard d'Angleterre annonçait aussi qu'il
joindrait aux pèlerins qu'amènerait l'archevêque de Canterbury un
secours en archers. Toutes ces espérances flattaient l'ambition de
Philippe, à qui elles montraient les rois empressés à l'accepter pour
chef de la grande ligue des peuples chrétiens qui étaient appelés à
délivrer l'Orient.

Le duc fit part de sa résolution aux états. Il ajouta que s'il n'était
pas mort ou malade, il aurait franchi les frontières des infidèles
avant les fêtes de la Saint-Jean 1465. Du reste, pour ne point manquer
aux engagements qu'il avait pris vis-à-vis du pape, il se proposait de
charger le bâtard de Bourgogne de conduire, sans retard, deux mille
combattants dans les mers de la Propontide.

L'un des hommes les plus illustres de ce siècle par sa science et son
génie, Æneas Sylvius Piccolomini, avait ceint la tiare romaine sous le
nom de Pie II. A la vue des profondes divisions qui déchiraient
l'Europe et des rapides progrès du mahométisme qui s'avançait jusqu'au
Danube et semblait du rivage de la Grèce menacer déjà l'Italie, il
avait senti renaître en lui la sublime énergie d'Urbain II. Sa voix
puissante, qui convoquait aux périls de la guerre sainte les nobles et
les bourgeois, les riches et les pauvres, retentissait dans toute
l'Europe. Il ne cessait de condamner les lenteurs du duc de Bourgogne,
qui cherchait à s'excuser sur ce qu'il ne pouvait point, seul entre
tous les princes, entreprendre la croisade, et il déclarait qu'en même
temps pontife et roi, il serait le premier à l'y suivre. «Le pontife
romain, aidé des Vénitiens et des Hongrois, accompagné du duc de
Bourgogne, aidé par le roi de France, peut, disait-il, détruire la
nation des Turcs. Les croisés n'accourront-ils point lorsqu'on
apprendra qu'il part lui-même avec le sacré collége des cardinaux? et
l'argent pourrait-il lui manquer, quand on saura qu'il est résolu à
offrir non-seulement ses trésors, mais son propre sang pour le nom de
Jésus-Christ?» Pour ranimer le zèle de Philippe, il ajoutait que
l'empereur avait résolu de lui accorder le titre de roi avec le
vicariat impérial sur la France et sur tous les pays situés au delà du
Rhin. D'autres lettres pontificales s'adressaient aux nombreuses
populations des Etats du duc de Bourgogne. Tous les dimanches, dans
tous les villages de la Flandre, les prêtres lisaient du haut de la
chaire la bulle de la croisade. A Gand, un moine de l'ordre des
Jacobins, nommé Nicolas Bruggheman, prêcha la guerre sainte dans une
procession générale de l'église de Saint-Jacques; une multitude
immense se pressait autour de lui, sur ce marché du Vendredi, où tant
de fois des voix éloquentes avaient ému et transporté des imaginations
ardentes et passionnées. L'enthousiasme de la foi se réveillait de
toutes parts. Comme au onzième siècle, le peuple se réunissait par
troupes de dix, vingt ou quarante personnes, qui se dirigeaient vers
les Alpes, sans chefs, sans armes, sans argent; plus de vingt mille
hommes quittèrent ainsi les Etats du duc, et bientôt trois cent mille
pèlerins saluèrent les murailles de Rome. A mesure qu'ils arrivaient,
le pape les envoyait au port d'Ancône.

Ce fut le 21 mai, deuxième jour de la Pentecôte, que le bâtard de
Bourgogne, après avoir pris la croix la veille, s'embarqua à l'Ecluse.
Le sire de Boussut, messire Simon de Lalaing et ses deux fils, et
plusieurs autres chevaliers, faisaient partie de cette expédition.
Trois cent trente croisés y représentaient la commune de Gand. Le duc
de Bourgogne s'était rendu à l'Ecluse pour voir ses vaisseaux mettre à
la voile vers ces mers éloignées, où, malgré sa vieillesse, il
espérait encore pouvoir bientôt les rejoindre. Ayant appris que le roi
de Hongrie, effrayé des désordres qui avaient signalé en 1396 la
marche des croisés, était peu disposé à les laisser passer par ses
Etats, il avait renoncé au projet de suivre la route signalée par les
revers de Jean sans Peur, et ses ambassadeurs venaient de conclure
avec Bernard Justiniani une convention par laquelle les Vénitiens
s'engageaient à transporter ses hommes d'armes en Orient, de même que
jadis ils avaient reçu sur leurs navires les chevaliers de Baudouin de
Constantinople.

En ce moment, la réconciliation du duc de Bourgogne et du comte de
Charolais permettait de détourner les regards des embarras de la
situation intérieure pour les porter vers ces glorieux pèlerinages où
l'on avait vu six cent mille croisés fouler les bords de l'Oronte ou
la vallée de Rephaïm; mais ces rêves ne devaient pas être de plus de
durée que la réconciliation qui en était la base. Les sires de Croy
retrouvèrent assez d'influence pour que le duc de Bourgogne refusât de
rétablir la pension du comte de Charolais, qui retourna en Hollande en
même temps qu'ils ramenaient au château d'Hesdin le vieux prince, que
Louis XI se hâta d'aller rejoindre. Le roi de France cherchait sans
cesse à enlacer le duc dans ses astucieux projets. Ce n'était point
assez qu'il eût recouvré les villes de la Somme, il voulait profiter
de ce premier succès pour se faire restituer également les
châtellenies de Lille, de Douay, et d'Orchies, moyennant le payement
des sommes qui avaient été stipulées dans l'éventualité du rachat de
ces châtellenies: le duc était toutefois trop sage pour retomber deux
fois dans la même faute. Il répondit que lorsque Philippe le Hardi
avait épousé Marguerite de Male, le roi de France avait disposé de
Lille, de Douay et d'Orchies pour lui et ses hoirs mâles, de manière à
ce qu'il n'y eût lieu à ce droit de retour que s'ils venaient à
manquer. Toutes ces tentatives du roi étaient plus favorables au comte
de Charolais que la soumission même du jeune prince, trop prompt, même
lorsqu'il cédait, à se laisser emporter par son caractère ardent et
impétueux. Philippe avait déclaré, l'année précédente, qu'il ne
rendrait jamais au comte de Charolais sa pension que du plein gré du
roi de France. Eclairé davantage sur les desseins de Louis XI, il
n'hésita pas à lui annoncer que voyant les malheurs que ces divisions
pouvaient entraîner, cédant d'ailleurs aux vœux de ses Etats et au
mouvement de son cœur paternel, il était disposé à écouter les
prières de son fils. Il ajoutait que, quoiqu'il pût bien le faire sans
sa permission, il le priait de ne pas manquer à la promesse qu'il lui
avait faite d'y consentir. Ces paroles plaisaient peu à Louis XI; il
cherchait à les combattre en se plaignant longuement du comte de
Charolais, notamment de son alliance secrète avec le duc de Bretagne.
Malgré tous ses efforts, le duc persistait dans son opinion, et le roi
prit congé de lui pour se rendre à Rouen; mais il ne fit dans cette
ville qu'un court séjour et revint presque aussitôt en Artois. Les uns
disaient que c'était afin de pouvoir entamer plus facilement, grâce à
la médiation du duc, des négociations avec le roi Edouard d'York;
d'autres prétendaient que le roi avait appris des astrologues qu'un
grand danger menacerait le duc pendant le mois de septembre, et qu'il
voulait se tenir prêt à se saisir aussitôt du château d'Hesdin et de
toutes les richesses qui y étaient déposées.

Louis XI devait plus d'une fois se laisser tromper par le vain calcul
des constellations. Les dangers qu'elles annonçaient ne se
présentèrent point: la croisade seule languissait et s'éteignait sans
combats et sans gloire. Le sire de Toulongeon et le protonotaire de
Bourbon avaient été envoyés à Rome pour s'excuser des retards qu'elle
subissait sans cesse. Le pape les chargea de supplier leur maître d'y
mettre un terme, et écrivit lui-même au duc de Bourgogne: «Le bruit
s'est répandu dans l'univers que l'illustre et puissant duc de
Bourgogne a résolu, d'accord avec le pontife romain, de faire la
guerre aux Turcs; la Grèce aspire à la liberté, et déjà la terreur
s'est emparée des infidèles. Telle est la puissance de votre nom.
Mais que deviennent votre honneur et le soin de votre renommée? La
maison de France n'a-t-elle pas toujours placé sa gloire avant toute
autre considération? Si vous ne venez point, nous n'en irons pas moins
en Orient. Personne ne pourra dire: Le pape Pie a pris un engagement
et ne l'a pas tenu; il a annoncé son départ et il n'est pas parti.
Nous partirons, nous nous embarquerons, nous aborderons au milieu des
ennemis, nous lutterons pour faire triompher le nom du Christ. Rien ne
nous retiendra, ni notre vieillesse, ni la roideur de nos membres
affaiblis par la goutte. Nous savons que nous devons mourir, et nous
ne croyons pas pouvoir mieux finir notre vie qu'en combattant pour la
cause du Sauveur.» Pie II n'avait que deux galères; mais sa résolution
restait inébranlable, et il quitta Rome, placé dans une litière dont
les cardinaux fermaient les rideaux, afin de lui épargner le spectacle
de la foule nombreuse des pèlerins, qui, tristes et découragés, se
préparaient à regagner leurs foyers. A peine était-il arrivé à
Castello-Phiano qu'il apprit que le duc de Bourgogne réclamait de
nouveaux délais: on lui annonça au même moment que les Turcs avaient
envahi l'Etat de Raguse. Enfin il parvint à Ancône, se fit porter au
bord de la mer, salua d'un œil mourant la flotte vénitienne, qu'on
signalait au loin, et rendit le dernier soupir. La guerre sainte
expirait avec Pie II sur la plage de l'Adriatique, entre le port de
Bari, d'où était parti Robert de Jérusalem, et le port de Venise, où
s'était embarqué Baudouin de Constantinople.

La flotte du bâtard de Bourgogne s'était dirigée vers le détroit de
Gibraltar. Si elle ne s'avança pas jusqu'aux Açores, qui reçurent vers
cette époque le nom d'Iles flamandes, à cause des colons envoyés dans
ces îles par la duchesse de Bourgogne, qui les avait reçues de son
neveu, le roi Alphonse de Portugal, elle ne s'arrêta du moins à
Marseille qu'après avoir délivré, sur les côtes de l'Afrique, la ville
de Ceuta, assiégée par les Mores. La peste avait enlevé le bailli de
Dijon, les deux fils du sire de Lalaing et près de cinq cents hommes
d'armes. Il ne restait presque plus rien des cent mille écus d'or qui
avaient été puisés dans le trésor du duc, pour entretenir cette
expédition pendant une année entière. La nouvelle de la mort du pape
vint augmenter le découragement des croisés bourguignons; ils
n'espéraient plus trouver des alliés qui les soutiendraient. Venise,
naguère si zélée, ne cachait plus sa froideur; le duc de Milan
n'agissait point, et le bâtard de Bourgogne, non moins étranger à la
pieuse ardeur des premiers croisés qui plaçaient le martyre au-dessus
de la victoire, obtint de pouvoir retourner en Flandre. Plus fidèles à
leurs serments, Frédéric de Witthem et Pierre de Waes continuèrent
leur voyage vers l'Orient, où ils acquirent, dit Olivier de la Marche,
grand honneur; car «ce n'estoit pas peu de chose après l'armée rompue
de soutenir la guerre contre les infidèles.» Les trois cent trente
croisés de Gand les avaient accompagnés, et ils se signalèrent par le
même courage: quand, revenus dans leurs foyers, il y déposèrent, dans
l'église de Saint-Jean, leur bannière au lion d'argent, ils
rapportaient avec eux, en témoignage de l'accomplissement de leur
vœu, des lettres où le pape Paul II et le doge de Venise déclaraient
qu'ils avaient pénétré à trois cents lieues dans le pays des
Sarrasins, conquis des villes et des châteaux, livré de nombreux
combats. Nommons parmi ces héros, derniers représentants de la Flandre
aux croisades: Sohier Van den Bossche, Pierre Uutermeere, Laurent
Uutenhove, Liévin de Coppenolle, Matthieu Meussone, Pierre Vande
Kerckhove, Gilles de Vaernewyck. Quelques moines s'étaient associés à
leur expédition. Un rosaire fixé par des coquilles et un bâton de
palmier distinguaient, au milieu des hommes d'armes, ces disciples
obscurs des Adhémar de Monteil et des Pierre l'Ermite.

Le bâtard de Bourgogne avait laissé son artillerie à Avignon; mais ce
fut en vain qu'il chercha à répandre le bruit que le duc Philippe
n'attendait que le printemps pour prendre lui-même les armes contre
les infidèles: personne n'y ajouta foi, et la croisade, que le génie
de Pie II ne soutenait plus, se trouva réduite aux exploits isolés de
deux chevaliers et de quelques bourgeois de Gand. Il n'appartenait
point au duc de Bourgogne de lever, pour la défense de la chretienté,
cette bannière de Godefroi de Bouillon que n'avait jamais souillée le
souffle impur des passions humaines. Il semblait d'ailleurs que lors
même que les promesses de Philippe eussent été sincères, les intrigues
du roi de France dussent sans cesse s'opposer à ce qu'il les
accomplît.

Au moment où les sires de Croy obtenaient l'ordre de rappeler en
Flandre l'expédition du bâtard de Bourgogne, Olivier de la Marche
arrivait à Hesdin: il accourait de la Hollande pour révéler au duc les
perfides desseins de Louis XI qui, ne croyant pas avoir assez fait en
combattant dans les projets de croisade la transmission immédiate de
l'autorité au comte de Charolais, avait osé chercher, dans une
odieuse tentative, les moyens de la rendre à jamais impossible.
Pendant que le comte de Charolais se tenait à Gorcum, on apprit qu'un
étranger s'était montré dans une taverne; on remarqua qu'il
interrogeait les habitants du pays sur les habitudes du jeune prince,
sur le navire avec lequel il allait en mer et sur le nombre des
serviteurs qu'il prenait avec lui lorsqu'il allait se promener, soit
le matin, soit le soir. On l'avait même vu s'approcher du château et
examiner la force des murailles. Le comte de Charolais n'hésita pas à
le faire arrêter, et on le contraignit à avouer qu'il était le bâtard
de Rubempré et qu'il était parti, sur un vaisseau monté par cinquante
hommes, du port du Crotoy, dont son frère était gouverneur. Lorsqu'on
lui demanda le but de son voyage, il varia dans ses réponses: tantôt
il prétendait qu'il allait en Ecosse ou qu'il en revenait; d'autres
fois, il disait qu'il allait voir l'une des filles d'Antoine de Croy,
qui avait épousé le vicomte de Montfort, l'un des plus puissants
seigneurs de Hollande. Enfin on obtint des révélations plus complètes,
et bien que le comte de Charolais ne les eût point rendues publiques,
on racontait tout haut que Louis XI s'était rendu à Abbeville pour
présider aux préparatifs de cette expédition secrète, et qu'il avait
chargé le bâtard de Rubempré de se saisir du comte de Charolais ou de
le mettre à mort s'il ne réussissait à l'emmener. Peut-être
convient-il de rappeler que ce gouverneur du port du Crotoy avait
épousé Jacqueline de Croy, et que Louis XI, lors de son exil, l'avait
délivré des prisons de Gand, où il avait été conduit à la requête des
sergents de Charles VII, comme prévenu de meurtre. Il s'en était
toujours montré reconnaissant, «et à vray dire, ajoute Chastelain, il
sembloit droitement l'homme pour faire un coup périlleux.»

Lorsque la nouvelle de l'arrestation du bâtard de Rubempré parvint à
Louis XI, il se montra fort mécontent. «Je ne sais quel est ce bâtard,
répondit-il à ceux qui en parlaient en sa présence, ni ce qu'on en
veut dire; il n'est pas à moi; je ne l'ai jamais vu, je ne lui ai
jamais parlé; j'ignore ce qu'il a voulu faire, qui l'a dirigé et fait
agir; on peut m'en accuser, mais j'y suis complètement étranger.» Il
manda également près de lui les députés de Tournay et des villes de la
Somme, et leur fit la même déclaration. Cependant il fit écrire par le
sire de Montauban, amiral de France, au sire de Croy, pour qu'il
cherchât à mettre un terme à tous les bruits que propageait
l'indignation publique et obtînt la liberté du bâtard de Rubempré.
«Mon ami, répondit le sire de Croy au messager du sire de Montauban,
rapporte ces lettres à ton maître, et dis-lui qu'il est trop tard pour
que je puisse m'en mêler. Qui l'a brassé le boive; bien lui fasse!»

Louis XI avait résolu de rétablir lui-même la situation politique
qu'il avait compromise, et l'un de ses secrétaires, nommé maître
Georges Havart, arriva à Hesdin au moment où l'on venait d'envoyer
l'ordre de livrer à la justice les prisonniers de Gorcum, pour
prévenir le duc que le roi se proposait de se rendre près de lui le
surlendemain. Le duc apprit le même jour que le roi de France,
renonçant à ses usages si modestes et si humbles, comptait amener
toute sa grande garde avec lui, dans une ville où il n'y avait pas un
seul homme d'armes bourguignon; il était à table, lorsqu'il reçut des
lettres du comte de Charolais qui confirmaient ses soupçons et
l'invitaient à ne pas rester à Hesdin. Les seigneurs de sa cour et
tous les gens de son hôtel étaient livrés aux mêmes inquiétudes; les
Croy seuls semblaient confiants et joyeux. Cependant, vers minuit, le
duc fit appeler son valet de chambre et lui ordonna de tout faire
préparer dès le point du jour pour son départ. Il n'avait prévenu de
son dessein ni les seigneurs de Croy, ni le sire de Lannoy, ni
l'évêque de Tournay; leur étonnement fut grand quand ils virent le duc
quitter Hesdin, emportant avec lui ses trésors les plus précieux. «Ha!
le mauvais partement, monseigneur, que vous avez fait aujourd'hui!
disait le sire de Croy au duc; tous les princes de France vont se
réunir au roi pour vous faire la guerre!» Le duc répondit qu'il n'en
avait garde, et les sires de Croy n'osèrent pas insister, car ils
sentaient bien que leur crédit diminuait. Le retour du comte de
Charolais allait y porter les derniers coups. Le peuple manifestait
plus vivement que jamais sa sympathie pour ses malheurs; les nobles
s'empressaient autour de lui, prévoyant qu'il allait recouvrer
l'autorité à laquelle sa naissance lui donnait des droits trop
longtemps méconnus, et lorsqu'il rentra à Lille, il était accompagné
de sept à huit cents chevaliers et écuyers, parmi lesquels on
remarquait le duc de Bourbon, qui l'avait rejoint à Gand, le comte de
Marle, le comte de Brienne, le fils du prince d'Orange, le seigneur de
Fiennes, son frère Jean de Luxembourg, et la plupart des hauts barons
de Flandre et de Hainaut.

Louis XI suivait attentivement les événements, et continuait à
dissimuler. Changeant toutefois de système, il déclara aux députés
des villes de la Somme que le bâtard de Rubempré avait agi par ses
ordres, mais que le but de son voyage était de s'emparer, non du comte
de Charolais, mais du vice-chancelier de Bretagne, qui devait revenir
d'Angleterre par la Hollande. Il était absurde, disait-il, qu'on
prétendît qu'avec si peu de gens il eût pu songer à enlever un prince
toujours entouré d'un grand nombre de serviteurs. Le duc de Bourgogne
l'avait, d'ailleurs, comblé de trop de bienfaits pour qu'il en eût
conçu la pensée.

Une ambassade solennelle fut chargée d'aller reproduire, en présence
de Philippe, ces douteuses et vagues explications. Elle se composait
du comte d'Eu, du chancelier de France et de l'archevêque de Narbonne,
et fut reçue par le duc, le 6 novembre 1464, en présence du comte de
Charolais et des principaux seigneurs de la cour. Le chancelier répéta
la fable sur le vice-chancelier de Bretagne; puis il ajouta: «Le roi
sait assez que le comte de Charolais ne l'aime point, ce dont il
ignore la cause..... Il ne lui a pas suffi d'arrêter injustement un
serviteur du roi, mais il a fait répandre dans tout le pays le bruit
que le bâtard de Rubempré avait été envoyé par le roi pour s'emparer
de sa personne, même en employant vis à-vis de lui la force et la
violence. Olivier de la Marche, qu'il avait chargé de vous instruire
des mauvais desseins qu'il imputait au roi, a semé, partout où il est
passé, les mêmes bruits. C'est pourquoi le roi, qui est innocent de ce
complot et qui n'en a jamais eu la pensée, comme il l'affirme sur sa
parole de roi, se peut bien plaindre amèrement du comte de Charolais,
qui ne se contente pas d'arrêter son serviteur, mais qui attaque aussi
sa réputation et son honneur. Bien plus, afin de diffamer la personne
du roi par tout l'univers, le comte de Charolais l'a fait accuser dans
les chaires de la ville de Bruges où se réunissent les marchands des
dix-sept royaumes chrétiens... Le roi demande deux choses: que vous
fassiez mettre le bâtard de Rubempré en liberté et que vous lui
livriez le sire de la Marche, et avec lui les prêtres qui l'ont
publiquement accusé à Bruges.» A ces mots, le comte de Charolais
interrompit l'orateur. «Ce n'est pas la volonté du roi, s'écria-t-il,
qui m'empêchera de faire alliance avec monseigneur de Bretagne, et je
veux bien que le roi sache que si j'avais pour moi Dieu et mon père,
je ne craindrais pas de le combattre.» Le roi, reprit le chancelier,
ne nous a point chargés de nous adresser au comte de Charolais.» Le
duc ayant ordonné à son fils de laisser continuer maître Philippe de
Morvilliers, le comte de Charolais obéit; mais ses traits altérés
révélaient à tous les yeux le ressentiment qui l'agitait.

Le duc répondit lui-même au discours du chancelier de France; il dit
en riant que si son fils était trop prompt à s'effrayer, il ne pouvait
tenir ce défaut que de sa mère, sans cesse jalouse de le voir aimer
d'autres dames. Il ajouta que le bâtard de Rubempré avait été arrêté
en Hollande, pays où il était seigneur de la terre et de la mer sans y
connaître d'autre souverain que Dieu, et promit que, bien que ses
crimes précédents fussent connus, ses juges l'épargneraient s'il était
innocent de celui qu'on lui reprochait actuellement. Il justifia aussi
la conduite d'Olivier de la Marche et allégua que, prince séculier, il
restait étranger à tout ce qui se rapportait à l'Eglise. «Messieurs,
ajouta Pierre de Goux, l'un des conseillers du duc, comme chacun doit
l'entendre, monseigneur qui est ici ne tient pas tout du roi de
France. Il est vrai qu'il tient de lui le duché de Bourgogne, les
comtés de Flandre et d'Artois, mais il possède hors du royaume
d'autres seigneuries, telles que les duchés de Brabant, de Luxembourg,
de Limbourg, de Lothier, les comtés de Bourgogne, de Hainaut, de
Hollande, de Namur, et plusieurs autres pays dont la plupart ne
relèvent que de Dieu seul.»--Cependant, interrompit le chancelier,
quoiqu'il soit le seigneur de tous ces pays, il n'est pas roi.»
Philippe, entendant ces paroles, éleva la voix: «Je veux bien que
chacun sache que si je l'avais voulu je l'eusse été.» Il faisait ainsi
allusion à l'époque du traité d'Arras, où, s'égalant en puissance et
en indépendance à Charles VII, il ne lui avait laissé que la
supériorité de son titre royal. Deux jours après, le comte de
Charolais lut publiquement sa justification, qu'il avait composée seul
et sans l'aide de ses conseillers: elle était éloquente et fière, et
le duc lui-même avoua qu'il ne croyait pas son fils si sage et si
habile.

Dans ces circonstances, les amis des sires de Croy les engageaient à
chercher à se réconcilier avec le jeune prince, dont le triomphe
semblait assuré; mais les Croy s'y refusèrent, disant qu'ils
n'abandonneraient pas le service du roi de France pour celui du comte
de Charolais. Une longue habitude, joug pesant que secouent rarement
les vieillards, semblait leur promettre qu'ils ne tarderaient pas à
rétablir leur influence: en effet, dès que le comte de Charolais eut
quitté Lille, ils retrouvèrent leur autorité: le duc Philippe voyait
en eux d'anciens serviteurs qui avaient partagé tous ses efforts et
toutes ses luttes, et lors même qu'il n'ignorait pas qu'ils le
trahissaient, il le leur pardonnait en souvenir du zèle avec lequel
ils l'avaient servi autrefois.

A peu près à la même époque, tandis que le bâtard de Rubempré voyait
s'instruire son procès à Gorcum, on arrêtait, près de Montreuil, un
marchand brugeois nommé Pierre Puissant, qui paraissait être
l'instrument de quelque intrigue pour chasser les Anglais de Calais.
Ses premiers aveux, en confirmant ces soupçons, accusaient le roi de
France lui-même; mais Louis XI, craignant de voir naître, vis-à-vis
des Anglais, des embarras semblables à ceux que l'affaire du bâtard de
Rubempré lui créait près du duc de Bourgogne, se hâta de le faire
chercher par le prévôt de ses maréchaux, «qui estoit le plus diligent
et le plus vif esprit et le plus fin du royaulme, le chastie-fol du
roy, ne craignant rien à servir son maître.» Tristan l'Ermite se
rendit en deux jours et demi de Rouen à Montreuil, et conduisit Pierre
Puissant devant le conseil du roi, où fut appelé Robert Nevil,
serviteur du comte de Warwick. Comme il était aisé de le prévoir,
Pierre Puissant démentit sa première confession, «deschargeant le roy
Loys et chargeant d'autres bien grans.» Louis XI avait fait remettre
le texte de sa déclaration à Robert Nevil; il eût même voulu lui
confier le soin de ramener son prisonnier à Montreuil; mais Robert
Nevil s'en excusa en remontrant «qu'il n'y avoit homme deçà la mer qui
l'osast prendre,» et dès qu'il apprit que le roi de France se
proposait de le faire conduire par Tristan l'Ermite à Calais, il se
hâta d'adresser au lieutenant de cette ville une lettre où, après
l'avoir exhorté à ne pas laisser le prévôt des maréchaux approcher des
remparts à demi détruits par une inondation, il ajoutait: «Ne prenez
point maistre Pierre Puissant, car il est bourgeois de Bruges, et le
fauldroit rendre honteusement, car tous ceulx de l'estape seroient
arrestés.»

Philippe reconnaissait que les immunités et les priviléges d'une cité
commerciale ne lui permettaient point de soumettre à l'examen de son
autorité les discours prononcés dans les chaires de Bruges. Robert
Nevil écrivait au lieutenant du roi d'Angleterre à Calais, pour lui
recommander de respecter la liberté d'un bourgeois de la même ville.
Quelle était donc la puissance de cette vieille industrie flamande
qui survivait aux guerres et aux révolutions, également respectée des
princes et des rois?

Hors de ces cités fameuses, dont la vie calme et paisible n'a laissé
que trop peu de traces dans l'histoire de ce temps, tout restait
intrigues, luttes et discordes. Au-dessus du vieillard affaibli par
l'âge et les infirmités, et ne se réveillant qu'à l'aspect des périls
les plus menaçants, s'agitait la rivalité du roi de France et du comte
de Charolais. Le premier cherchait à amener, par l'influence des Croy,
le duc de Bourgogne à faire la guerre au duc de Bretagne, et en même
temps il laissait espérer aux Anglais la cession de la Normandie et de
la Guyenne, afin de pouvoir librement détruire, l'une après l'autre,
les maisons de Bourbon, de Bretagne, d'Orléans, d'Anjou, et enfin la
maison de Bourgogne elle-même. Le second s'alliait à tous ceux que
menaçait la politique de Louis XI, et n'attendait, pour faire succéder
en France la guerre publique aux complots secrets, que le signal d'une
première victoire obtenue à la cour de son père sur les sires de Croy.

L'occasion favorable que le comte de Charolais attendait se présenta
bientôt; le 2 mars 1464 (v. st.), le duc Philippe devint si gravement
malade que l'on crut que sa fin était proche. Le comte de Charolais
était alors à Bruxelles près de lui; il profita aussitôt de l'absence
des sires de Croy pour s'emparer de la direction des affaires, et créa
de nouveaux capitaines dans tous les châteaux soumis à leur autorité.
Le 8 mars, le duc, se trouvant un peu mieux, confirma tout ce que son
fils avait fait et lui abandonna le gouvernement de ses Etats.
Cependant les intrigues du sire de Quiévraing, fils aîné du sire de
Chimay, réussirent à renverser l'ouvrage du comte de Charolais, et dès
le lendemain, le duc révoqua ce qu'il avait fait la veille. La colère
du comte de Charolais ne connut plus de bornes; dans un manifeste
adressé aux bonnes villes, il déclara les Croy ses ennemis et défendit
de les aider. Il menaça de sa vengeance le sire de Quiévraing s'il ne
s'éloignait point: celui-ci, qui avait été jadis la première cause des
querelles du duc et de son fils, alla se jeter aux genoux de Philippe
et lui raconta ses périls. L'indignation du vieux prince fut si vive
qu'il se plaça, un épieu à la main, à la porte de son hôtel, en disant
qu'il voulait voir si son fils oserait venir tuer ses serviteurs. A
peine parvint-on à l'apaiser; le sire de Quiévraing jugea, néanmoins,
prudent de s'éloigner: une autorité fondée sur le caprice d'un prince
septuagénaire et malade, autorité que la mort pouvait briser chaque
jour, ne lui paraissait plus assez sûre.

Dès ce moment, le comte de Charolais reprend tous les soins du
gouvernement, et, la veille de Pâques 1465 (13 avril), le duc se
réconcilie publiquement avec lui. Douze jours après, le duc de
Bourgogne fait reconnaître, dans une assemblée générale des états de
Flandre, de Brabant, d'Artois et de Hainaut, son fils pour son
héritier, en lui donnant le commandement de l'armée destinée à envahir
la France. Le comte de Charolais, n'ayant plus rien à redouter des
sires de Croy, se trouve enfin face à face avec Louis XI, prêt à lui
opposer toute la puissance des ducs de Bourgogne et toutes les
discordes qui divisent la France. La ligue qu'il a depuis longtemps
préparée s'organise rapidement: elle comprend le duc de Berry, frère
du roi, les ducs de Bretagne, de Bourbon, d'Alençon, de Nemours, de
Calabre, les comtes de Saint-Pol, de Dammartin, d'Armagnac, de Dunois;
le comte de Warwick a été chargé de se rendre en Flandre pour y
adhérer.

Le 15 mai 1465, le comte de Charolais réunissait au Quesnoy les plus
nobles chevaliers de Flandre, de Hainaut, de Brabant, de Hollande; le
4 juin, il traversait la Somme. Nesle, Roye et Montdidier ouvrirent
leurs portes: Saint-Denis n'opposa pas de résistance. Les communes,
dont les priviléges étaient étouffés; la noblesse, dont les services
étaient méconnus; le clergé, dont les favoris de Louis XI
envahissaient les dignités, considéraient le comte de Charolais comme
leur libérateur. Le 16 juillet, les Bourguignons attaquent l'armée du
roi dans une plaine qu'on nomme le champ de Pleurs, près de la tour de
Montlhéry: après avoir assisté à une mêlée confuse où les deux partis
prennent la fuite, après avoir vu tomber autour de lui les sires
d'Ongnies, de Hamme, de Lalaing, le comte de Charolais, blessé
lui-même à la gorge et à la poitrine, campe au milieu des morts sur le
champ de bataille. Enfin, dans les premiers jours d'octobre, se
conclut à Conflans ce fameux traité qui, en anéantissant l'autorité
royale au profit d'une féodalité nouvelle, devait toutefois être plus
utile au roi qu'aux princes, pour lesquels il fut une source de
divisions et de jalousies. Au-dessus du roi se plaçait un conseil de
trente-six membres choisi par les représentants du clergé, de la
noblesse et des communes, chargé de satisfaire aux plaintes des grands
et du peuple. Le comte de Charolais recouvrait les villes de la Somme
et recevait le comté de Guines. Le duc de Berry obtenait pour apanage
la Normandie; le comte de Saint-Pol était créé connétable; le duc de
Nemours, capitaine de l'Ile-de-France. Toutes les confiscations
prononcées par le roi étaient annulées.

Le vieux duc sentit son cœur s'ouvrir aux émotions de la joie
paternelle en revoyant son fils qui, avant de rentrer à Bruxelles,
venait d'ajouter à ses palmes de Montlhéry celles d'une expédition
contre les Liégeois; mais le comte de Charolais le quitta bientôt pour
accomplir le vœu qu'il avait fait d'aller à pied, en pèlerinage, à
Notre-Dame de Boulogne: il traversa Gand, Bruges et Saint-Omer,
accueilli partout par les acclamations populaires. De Boulogne, il se
rendit aux bords de la Somme. Pendant qu'il combattait les Liégeois,
secrètement excités par des conseils étrangers, Louis XI avait
reconquis la Normandie et entamé des négociations avec les Anglais. Le
comte de Charolais se préparait à ramener ses bannerets en France
lorsque Liége prit de nouveau les armes, et il fallut recommencer la
guerre pour étouffer cette seconde insurrection, que termina le sac de
Dinant, où une population tout entière disparut au milieu des flammes,
sous les ruines du foyer paternel qu'elle avait été impuissante à
défendre. Déjà le comte de Charolais avait adressé au roi de France
une lettre où l'on remarquait ces paroles: «Monseigneur, il est vray
qu'aucun parlement a esté tenu entre vos gens et ceux du roi
d'Angleterre, et tellement besongné que vous estes content, dont j'ay
esté adverty, de leur bailler le pays de Caux, Rouen et les villes qui
y sont comprises, leur aider à avoir Abbeville et la conté de
Ponthieu, et outre plus avoir avec eux certaines alliances contre moy
et mon pays..... Monseigneur, de ce qui peut me toucher, il me semble
que vous pourriez mieulx vouloir le mien demourer en ma main que
d'estre cause de le mettre ès mains des Englois: pourquoy je vous
supplie, monseigneur, que ne veuillez vous y quonsentir, mais faire
cesser le tout.»

Pendant que le comte de Charolais prenait de plus en plus la direction
des affaires, la santé de son père continuait à décliner, et avec elle
son intelligence, jadis si élevée et si profonde. Le duc Philippe
passait toutes ses journées dans une petite chambre où il aiguisait
des aiguilles, retrempait de vieilles lames ou réunissait des débris
de vitrages. Cet atelier le suivait partout, et là se bornaient toutes
les occupations d'un prince naguère encore l'arbitre du monde
chrétien. Une attaque d'apoplexie, dont il avait été frappé l'année
précédente dans un accès de colère contre les trésoriers qui ne
payaient pas la solde de ses hommes d'armes, avait surtout contribué à
épuiser ses forces, et ses médecins suivaient avec inquiétude les
rapides progrès de ses infirmités, lorsque le vendredi 12 juin 1467,
il fut pris de vomissements violents. Le dimanche suivant, tous les
symptômes s'aggravèrent, et l'on fit avertir le comte de Charolais,
qui accourut aussitôt de Gand; mais il trouva, à son arrivée, son père
abandonné de ses serviteurs qui attendaient sa mort. Déjà il ne
parlait plus, et ce même jour, lundi 15 juin, entre neuf et dix heures
du soir, il rendit le dernier soupir.

Philippe était âgé de soixante et onze ans; son règne avait duré près
d'un demi-siècle, et devait être le plus glorieux de la domination
bourguignonne. Non-seulement il avait réuni de nombreux Etats à
l'héritage de Jean sans Peur, mais il avait eu aussi la gloire de
vaincre la Flandre par les armes, et de cicatriser les plaies de la
guerre par le développement pacifique du commerce et des arts. Tel
avait été l'éclat de ses triomphes, telle avait été la renommée de sa
puissance, qu'il avait, disait-on, refusé trois fois l'Empire, et l'on
ajoutait que les Milanais et les Génois n'attendaient que son
assentiment pour arborer sa bannière au delà des Alpes. «Je m'ose fier
en la miséricorde de Dieu, dit Chastelain en racontant sa mort, et n'y
a qu'une seule chose qui m'en donne peur: c'est la très-extrême et
très-abondante mondaine félicité qu'il a eue et obtenue tout son
vivant, en toute acquiescence de fortune et de souhait de cuer, plus
qu'oncques homme... Il a été glorieux au monde, béat et plein de
bénédiction en terre, cler et fulgent en fortune, riche de tout
honneur, et le plus hault en renommée, qui fust en longs ans. Tous
roys de son temps l'ont préféré en tiltre devant eux; les cieux l'ont
magnifié de leurs graces, et les hommes l'ont solemnisé en ses vertus.
Orient et Occident, à la croisure du ciel, tout souffloit en ses
voiles.»

De magnifiques obsèques furent célébrées dans l'église de Saint-Donat.
De chaque côté du cortége funèbre s'avançaient seize cents hommes
tenant des torches à la main et vêtus de deuil, quatre cents pour son
fils, autant pour la ville de Bruges, autant pour les corps de
métiers, autant pour le pays du Franc. Au milieu d'eux marchaient neuf
cents nobles ou riches bourgeois, seize prélats les suivaient; puis
s'avançaient les rois d'armes, le comte de Joigny, le sire de Créquy,
le marquis de Ferrare, les sires de Boussut, de Borssele, de Commines,
de Breda et de Grimberghe, les bâtards de Bourgogne et de Brabant. Les
comtes de Nassau et de Buchan, le bâtard Baudouin de Bourgogne et le
sire de Châlons soutenaient le poêle sur quatre lances. Jacques de
Bourbon et Adolphe de Clèves menaient le deuil; toute l'église de
Saint-Donat était tendue de drap noir, et le nombre des cierges qui
brûlaient sous les nefs était si considérable, que la chaleur
contraignit les assistants à briser les vitraux où les pieuses images
des apôtres et des saints vénérés par le peuple semblaient s'incliner
au-dessus de lui pour le bénir.

Au delà de ces derniers hommages, de ces pompes sans lendemain,
l'humble niveau de la mort attendait le duc de Bourgogne pour le
réunir, aux pieds du souverain Juge, aussi bien à ses adversaires,
pour lesquels il s'était montré cruel et impitoyable, qu'à ses
serviteurs et à ses amis, qui avaient proclamé ses bienfaits en
effaçant le surnom de Philippe l'_Asseuré_ pour le remplacer par celui
de Philippe le Bon.




LIVRE DIX-NEUVIÈME.

1467-1476.

    Charles le Hardi ou le Terrible.
    Rivalité du duc de Bourgogne et du roi de France.
    Sédition à Gand.--Résistance de l'esprit communal.
    Batailles de Granson, de Morat et de Nancy.


Le prévôt de Watten, fameux astrologue, avait déclaré que le fils du
duc Philippe serait exposé aux plus terribles coups du sort et aux
plus grands malheurs.

L'horoscope du successeur de Charles VII était tout différent: il
annonçait qu'après avoir été en butte aux attaques jalouses de ses
vassaux, il terminerait sa vie au sein de la puissance et de la
prospérité.

Charles lutta contre la mauvaise fortune qu'on lui avait prédite en la
heurtant de front et en cherchant à la violenter comme Alexandre
violenta la pythie: dès sa jeunesse, la mer ne lui semblait jamais
plus belle que lorsqu'elle lui opposait les flots furieux d'une
tempête.

Louis XI attendit au contraire la bonne fortune qui lui était promise
en aplanissant ses voies par tous les moyens qui étaient en son
pouvoir.

Charles voulait réédifier le passé par le droit de ses victoires;
dernier représentant du principe féodal, il répétait qu'issu de
Charlemagne, il ne pouvait reconnaître la supériorité des héritiers de
Hugues Capet, et ne voyait dans les siècles qui l'avaient précédé que
les fabuleuses traditions qui retraçaient les aventures des Lancelot
et des Gauvain. Le roi de France, plus prudent, comprenait qu'en
politique un système suivi avec habileté et persévérance est plus fort
qu'une armée, et c'était à pas lents et mesurés qu'il marchait à la
conquête de l'avenir. Immolant la noblesse, depuis longtemps de plus
en plus affaiblie, aux rancunes envieuses et anarchiques de la
démocratie, il espérait placer plus haut la royauté en l'élevant sur
des ruines, et brisait l'épée des chevaliers qui protégeaient au
dehors la puissance de la monarchie, en même temps qu'il confisquait
les libertés communales qui au dedans la consolidaient en la modérant:
épreuve dangereuse où l'Etat entier, se résumant en un seul homme,
abdiquera, pour grandir, décliner et mourir avec lui, cette longue vie
des institutions qui devient plus sainte et plus forte, consacrée par
les siècles.

Charles et Louis étaient doués tous les deux d'un esprit actif et
entreprenant, mais leurs caractères bien différents devaient sans
cesse les mettre en opposition dans leurs efforts vers le but que se
proposait leur ambition. Charles, sombre, morne, triste, véhément dans
ses longues harangues, hostile aux conseils les plus sages, méprisait
les nobles et les bourgeois de Flandre, à qui son père avait dû son
salut à la journée de Mons-en-Vimeu, pour s'entourer de bannerets
étrangers, vils condottieri qu'une insatiable cupidité porta tour à
tour à le servir et à l'abandonner. Au séjour des villes et des
châteaux il préférait celui de la tente, «à l'exemple du lion, lequel,
quand il se trouve chassé, ne quiert point les bois, mais se boute en
plein champ.» Sur ce point, il ressemblait peu à son père, et, loin
d'imiter les vices que celui-ci cherchait vainement à justifier par
cette maxime, «que par estre bien des dames il estoit force qu'il fust
bien des hommes que communément les dames gouvernent,» il ne voulait
point de femmes dans son palais. La duchesse de Bourgogne elle-même
était reléguée à Male ou à Tronchiennes pendant qu'il habitait Bruges
ou Gand, et Wielant remarque «qu'il avoit fait du logis des dames en
sa maison la chambre du conseil et la chambre des finances, disant que
le conseil et les finances séoient mieulx estre entour et près de luy
que femmes.» On ne le vit pas non plus encourager les récits
licencieux qui formèrent le livre des _Cent nouvelles nouvelles_, mais
il prenait plaisir «en histoires romaines des faits de Jules-César, de
Pompée, d'Hannibal et de tels autres grands et hauts hommes lesquels
il vouloit ensuivre.» Pour abréger ce portrait, nous ajouterons que
Charles était généreux quand la colère ne l'aveuglait point, loyal
bien que sans amis, compatissant quoiqu'il fût parfois inflexible
jusqu'à la cruauté, par un sentiment profond de justice qui le portait
à ne jamais repousser la plainte légitime du pauvre. Si nous comparons
le roi de France au duc de Bourgogne, nous trouvons un prince perfide
et dissimulé dans la vie publique, corrompu dans la vie privée,
opposant au fer de ses ennemis le poison, le poignard et la trahison,
et ne mêlant à ses succès aucune de ces grandes qualités qui font
excuser les fautes et quelquefois même les crimes. L'un a les défauts
des premiers temps du moyen-âge dans lesquels la civilisation n'a rien
adouci, rien corrigé. L'autre a déjà tous les vices des époques de
démoralisation où l'intrigue est une arme plus redoutable que la
force. Enfin, il semble que tous les deux, par un mutuel contraste,
durent peu de chose à ceux dont ils tenaient la vie. Louis XI fut à
Genappe le disciple de Philippe l'_Asseuré_, «qui vouloit toutes
matières difficiles estre vidées par expédiens.» Chastelain offre au
duc Charles, «qui demandoit toujours la rigueur,» le roi de France
Charles VII pour modèle.

Pour apprécier la politique extérieure du duc Charles, il ne faut
jamais oublier que sous l'influence des discordes domestiques, dont il
avait été le témoin et la victime, il avait appris à haïr la France,
patrie des ancêtres de son père, et à aimer l'Angleterre, où sa mère
se vantait de compter Edouard III parmi ses aïeux.

Le 19 juin, quatre jours après la mort du duc Philippe, Charles,
écrivant à Louis XI, s'abstient de le nommer son souverain seigneur,
et allègue l'exemple même du roi de France, qui ne donne pas ce titre
à l'Empereur, dont relève le Dauphiné.

Le 15 juillet, il renouvelle l'alliance qu'il avait conclue l'année
précédente avec le roi d'Angleterre.

La situation dans laquelle se trouvait l'héritage du duc Philippe au
moment où il le recueillit légitimait les plus hautes espérances.
L'ordre régnait dans toutes les provinces et jamais prince n'avait
laissé à son successeur un trésor plus considérable: on l'évaluait,
dit Olivier de la Marche, «à deux millions d'or en meubles seulement,
savoir quatre cens mille escus comptants, soixante-douze mille marcs
d'argent en vaisselle, sans les riches tapisseries, les riches bagues,
la vaisselle d'or garnie de pierreries et sa librairie moult grande et
moult bien étoffée.» Les sires de Croy, qui pendant longtemps avaient
excité contre le duc Charles la haine de son père, s'inclinaient
humblement devant lui, et les communes flamandes, qui l'avaient chéri
«comme fils de prince,» paraissaient disposées à saluer avec joie son
avénement. En voyant descendre le vainqueur de Gavre au tombeau, elles
se flattaient d'y voir disparaître avec lui les rigueurs qui avaient
signalé son triomphe, et attendaient leur liberté du jeune prince,
dont elles avaient elles-mêmes défendu la liberté, alors qu'elle était
menacée et opprimée comme la leur par des ennemis communs; elles
devaient bientôt apprendre que si le comte de Charolais s'était senti
assez faible pour rechercher leur appui, le duc de Bourgogne se
croyait trop puissant pour en avoir jamais besoin.

Charles avait quitté Bruges pour se rendre à Gand, où devait avoir
lieu son inauguration solennelle. Une cour nombreuse l'accompagnait,
et il avait pris avec lui le trésor de son père. Selon l'usage, il
coucha à Zwinarde, et le lendemain il entra à Gand. Toutes les rues
étaient tendues de tapisseries, toutes les places ornées de somptueux
échafauds, où l'on représentait d'ingénieux mystères. Les bourgeois,
confiants dans l'avenir, avaient multiplié à l'envi les symboles de
leurs espérances et de leur allégresse. Non-seulement ils se
souvenaient de l'affection qu'ils avaient témoignée au duc Charles
pendant ses malheurs, mais ils croyaient aussi que la restitution
complète de leurs franchises était prochaine, qu'ils avaient le droit
de la réclamer, et que Charles, en la leur octroyant, ne remplirait
qu'un devoir. Dès la porte de la ville, le nouveau duc de Bourgogne
trouva sept cent quatre-vingt-quatre bannis auxquels il pardonna; près
d'eux se tenait un frère prêcheur, maître Nicolas Bruggheman, le
célèbre orateur de la croisade de 1464, qui l'exhorta dans son
discours à modérer les rigoureuses conditions du traité de Gavre.
Lorsqu'après avoir entendu la messe à l'abbaye de Saint-Pierre, et
avoir juré à Saint-Jean le maintien des priviléges des Gantois, il se
rendit à l'Hoog-huys, au Marché du Vendredi, pour recevoir le serment
du peuple, les doyens, les échevins et les plus notables habitants
s'agenouillèrent en le suppliant de rendre à la ville de Gand
l'ancienne autorité qu'elle exerçait sur la châtellenie et d'autres
droits qu'elle avait perdus en 1453. Le duc de Bourgogne leur fit
répondre qu'il désirait que ces demandes lui fussent remises par
écrit, et qu'il ferait connaître son intention à cet égard dans le
délai de trois jours.

Avant que ces trois jours fussent écoulés, une manifestation
imprudente vint compromettre le résultat que les hommes sages
espéraient atteindre par leur respect et leur modération. Un grand
nombre de bourgeois s'étaient rendus à Houthem pour accompagner la
châsse de saint Liévin que l'on devait rapporter le 29 juin des lieux
où se consomma son martyre à ceux où l'abbé Florbert lui avait jadis
offert un asile. C'étaient, la plupart, des jeunes gens appartenant
aux corps de métiers, animés de passions ardentes qu'avaient nourries
les récits de l'ancienne puissance de Gand; ils s'entretenaient les
uns les autres de leur espoir de la voir renaître bientôt pour
affermir de nouveau l'avenir de la patrie, quand l'un d'eux saisit,
dans la boutique de l'un des marchands réunis à la kermesse d'Houthem,
quelques haubergeons destinés à servir de jouet aux enfants. «Par le
sang et les plaies de Notre-Seigneur, s'écria-t-il bruyamment,
quoiqu'on nous ait défendu de porter des haubergeons, nous en portons
maintenant, le voie qui veut; ils deviendront plus tard de plomb et
d'acier. Laissez faire: tel rit aujourd'hui fort haut qui passera la
nuit prochaine moins gaiement. Gand est dans la gueule des loups et de
ces méchants larrons qui nous dévorent les poumons et le foie et
s'engraissent de nos biens pour les mettre dans leurs sacs. On boit,
on mange, on vole ce que nous possédons: ce qui est pis, le prince
n'en sait rien; mais puisqu'il est maintenant à Gand, il ne l'ignorera
plus longtemps.» Mille voix applaudirent, et ce fut en répétant ces
plaintes et ces discours que les bourgeois de Gand reconduisirent dans
leur ville la célèbre châsse de saint Liévin. Déjà ils étaient arrivés
au Marché aux Grains où s'élevait l'aubette des commis chargés de
prélever les taxes sur le blé. Ils dirigèrent aussitôt la châsse de ce
côté, et commencèrent à démolir le bureau de la gabelle en disant que
saint Liévin ne se détournait jamais de sa route. La châsse passa sur
ses ruines, et ils voulurent tous en conserver quelques débris, sinon
comme une relique, du moins comme un souvenir de leur audace et de
leur succès. Leur enthousiasme s'accroissait d'heure en heure, et
quand ils parvinrent au Marché du Vendredi, ils saisirent l'un des
drapeaux qui ornaient la châsse du pieux apôtre du septième siècle, et
l'arborèrent comme un étendard. «Tuez, tuez, criaient-ils avec une
nouvelle énergie, tuez tous ces paillars mangefoies (_leverheeters_),
ces larrons desroubeurs de Dieu et du monde, qui tant ont vescu à
nostre piteux dammage.» Ils désignaient par ces mots les magistrats et
les officiers du duc qui trouvaient dans la levée des impôts le
prétexte de nombreuses exactions, et qui étaient allés récemment à
Bruges pour y presser le duc de ne jamais consentir à ce qu'ils
fussent abolis.

Cependant le duc de Bourgogne tarde peu à apprendre ce qui se passe;
il réunit ses chevaliers et ses archers, demande son cheval et jure
par saint George qu'il ira interroger de près les Gantois sur ce
qu'ils veulent. «Monseigneur, au nom de Dieu, s'écria le sire de la
Gruuthuse, modérez-vous; votre vie et les nôtres dépendent de votre
prudence. En un instant, selon ce que vous ferez, nous serons sauvés
ou tous perdus. Si vous conservez votre sagesse et votre sang-froid,
vous obtiendrez tout ce que vous voudrez avec de belles paroles. Vous
avez vu jadis les terribles séditions des Gantois au temps du duc,
votre père, qui souffrit beaucoup et finit par tout pardonner. Envoyez
vers eux quelqu'un qui leur demande en votre nom ce qu'ils désirent;
faites-leur promettre que vous écouterez volontiers leurs plaintes et
que vous y ferez droit. Ne vous conduisez point autrement, je vous en
supplie; vous ferez ainsi des Gantois ce que vous voudrez.--Eh bien,
répondit Charles, allez voir le premier quelles sont leurs intentions,
je vous suivrai.»

Le sire de la Gruuthuse était sage et éloquent; le peuple de Gand
l'aimait autant que celui de Bruges: il harangua avec douceur les
bourgeois et les hommes de métiers rassemblés au Marché du Vendredi,
les engageant à se retirer chez eux, et leur remontrant qu'ils avaient
un nouveau prince, bon pour les petits comme pour les grands, et
disposé à leur rendre justice. «Il n'était point honorable pour eux,
ajoutait-il, de s'insurger à sa première entrée, et de venir ainsi, le
lendemain du jour où ils l'avaient solennellement reçu, le saluer avec
des bâtons ferrés.»--«Sire de la Gruuthuse, répondirent tous ceux qui
étaient là, nous sommes prêts à mourir et à vivre avec notre prince.
Nous n'avons aucun mauvais dessein, ni contre lui, ni contre les
siens: ils sont aussi en sûreté que l'enfant dans le sein de sa mère;
nous nous dévouerions pour eux; nous n'en voulons qu'à ces mauvais
larrons qui volent monseigneur et nous; qui trompent monseigneur par
leurs mensonges et leurs faux rapports; qui sucent notre sang et se
rient de notre misère. Ce serait grand'pitié si monseigneur ne les
punissait et ne faisait droit à nos plaintes, car, nous vous le
disons, la faim peut réduire les brebis les plus dociles à devenir des
loups furieux. Monseigneur ne peut pas souffrir que nous soyons ainsi
traités, et il sera juste vis-à-vis d'eux comme vis-à-vis de nous qui
sommes son peuple.»

«Mes enfants, reprit alors le sire de la Gruuthuse, apaisez-vous et
restez en paix, par la sainte passion de Dieu! Je vais aller vers le
duc intercéder en votre faveur, lui raconter vos bonnes paroles, et
lui exposer que vous n'en voulez qu'aux magistrats dont vous vous
plaignez. Je vous assure que monseigneur vous rendra justice et vous
assistera. Mais, pour l'honneur de Dieu, restez en paix jusqu'à mon
retour, et, quelque chose qui arrive, comptez sur moi.»

Le sire de la Gruuthuse se hâta de rejoindre le duc; il lui représenta
l'irritation du peuple qui se pressait, couvert d'armures de fer, sous
les bannières des métiers; il lui peignit la foule s'assemblant dans
toutes les rues et roulant comme un flot immense vers le théâtre de
l'émeute. A ce récit, Charles frémissait de colère et souhaitait
d'être loin de Gand, afin de ne pas devoir ployer devant des vilains.
«Car vous dis bien, ajoute Chastelain, que quelque nouvel seigneur
qu'il estoit, si portoit-il en couvert courage une haulte extrême
volonté de non se souffrir fouler par nulles voies, ains de porter
l'espée si roide et si ague que le monde trembleroit devant ly s'il
pooit vivre.» Sans attendre plus longtemps, il monta à cheval en robe
noire, et se dirigea vers le Marché du Vendredi, suivi de ses archers
qui s'avançaient l'arc bandé. A la vue du peuple, sa fureur redoubla:
«Mauvaises gens! s'écria-t-il, que vous faut-il. Pourquoi vous
agitez-vous?» Et d'un petit bâton qu'il tenait à la main, il commença
à frapper à droite et à gauche. «Frappez, monseigneur! répondit le
peuple sans s'écarter, nous sommes vos enfants, nous le souffrirons
volontiers, pourvu que ce soit vous seul qui nous frappiez.» Il se
trouva toutefois dans cette multitude agitée un homme qui se souvint
de la _mer rouge_ de Gavre, où Charles avait combattu à côté de son
père, et le fer d'une pique se croisa avec le bâton dont le duc venait
de le toucher: le danger était grand. «Là il n'y avoit ne archier, ne
noble homme, tant feust asseur, qui ne tremblast de peur et qui n'eust
volu estre en Inde pour sauveté de sa vie et souverainement pour le
jeune prince qu'ils réputoient estre venu là doloreusement en sa
mort.»

Le sire de la Gruuthuse n'hésita plus à exercer sur le duc de
Bourgogne l'autorité que lui assuraient ses longs services et sa haute
vertu. «Qu'allez-vous faire? dit-il au duc d'une voix énergique.
Voulez-vous par votre témérité nous faire égorger tous à notre grande
honte, sans que nous puissions nous défendre? Ne comprenez-vous pas où
vous êtes? Ne voyez-vous pas que votre vie et la nôtre tiennent moins
qu'à un fil de soie? Pourquoi aller exciter par vos menaces et vos
paroles une semblable multitude qui ne fait pas plus de cas ou
d'estime de vous que du moindre d'entre nous? Par la mort de Dieu! si
vous êtes content de mourir, pour moi je n'en ai nulle envie, car il
vous est facile de ramener la paix et de sauver votre honneur. Ce
n'est point ici le moment de montrer votre courage, songez plutôt à
apaiser ce pauvre peuple égaré. Descendez de cheval, au nom de Dieu,
et haranguez-le; vous vous illustrerez par votre prudence, et tout ira
bien.»

Le duc promena ses regards autour de lui; l'irritation semblait se
calmer. Les bateliers, les bouchers et les poissonniers s'avançaient
pour le protéger. «Monseigneur, lui disaient-ils, rassurez-vous et
n'ayez nulle crainte; personne n'osera vous faire le moindre mal.» Ils
le conduisirent jusqu'à l'Hoog-huys, et là, de l'une des fenêtres,
entouré du sire de la Gruuthuse, de son chancelier et d'autres
chevaliers, il s'adressa au peuple en flamand. «Mes enfants, Dieu vous
garde et vous sauve! Je suis votre prince et naturel seigneur qui vous
vient visiter pour que ma présence ramène la paix. Je vous prie de
vouloir bien vous conduire avec modération. Tout ce que je pourrai
faire pour vous sans blesser mon honneur, je le ferai, et je vous
accorderai tout ce qui sera en mon pouvoir; mais veuillez vous retirer
en paix.»--«_Wel gekomen! wel gekomen!_ répondirent les bourgeois,
soyez le bienvenu, monseigneur, nous sommes tous vos enfants, et nous
vous remercions de votre bonté envers nous.» Le silence succède à ces
paroles; ils soulèvent la châsse de saint Liévin et se préparent à la
rapporter à l'église de Saint-Bavon. Soudain de cette foule
tumultueuse s'élèvent de pieux cantiques; l'émeute s'est apaisée, et
déjà l'étendard qui en fut le signal s'incline et s'éloigne, lorsqu'un
bourgeois de Gand, nommé Hoste Bruneel, s'écrie: «Arrêtez, mes amis,
arrêtez! si nous nous séparons, on viendra nous saisir l'un après
l'autre pour nous faire mourir.»--«Arrêtez! arrêtez!» répètent les
Gantois, et leurs clameurs confuses portent au duc leurs plaintes
contre ses officiers: «Monseigneur, nous vous prions de nous faire
raison de ces _leverheeters_ qui ruinent notre ville, nous réduisent à
mendier notre pain, et sont la plupart de méchante origine et de
mauvaise extraction. Nous les avons vus pauvres aventuriers, et
maintenant, avec ce qu'ils nous dérobent, ils sont devenus des
seigneurs; ils achètent terres et grands états avec nos propres
deniers, et ils cherchent à faire croire au pauvre peuple que c'est
vous qui les retenez, ce qui n'est pas vrai. Nous vous supplions
d'écouter nos plaintes.»

Au même moment, Bruneel paraît à la fenêtre où se tient le duc. Sans
se laisser troubler par la présence du prince et de ses chevaliers, il
frappe de son gantelet de fer sur la fenêtre, et demande qu'on
l'écoute: «Mes frères, vous voulez que les magistrats de cette ville
qui volent le prince et vous, soient enfin punis, n'est-il pas
vrai?--Oui, oui, s'écria le peuple.--Vous voulez qu'on abolisse les
gabelles, n'est-ce pas là ce que vous demandez?--Oui, oui, répondit le
peuple.--Vous voulez qu'on ouvre les portes qui ont été fermées et
qu'on vous permette de nouveau d'avoir des bannières comme
autrefois?--Oui, oui, continua la foule.--Vous voulez qu'on vous rende
vos châtellenies, vos chaperons blancs, vos anciens usages, n'est-il
pas vrai?» Les acclamations de la multitude redoublèrent. Bruneel se
tourna alors vers le duc. «Monseigneur, lui dit-il, voilà en peu de
mots les réclamations que tout ce peuple vous présente pour que vous y
fassiez droit. C'est en son nom que je parle, car vous l'avez entendu
approuver tout ce que j'ai dit. Veuillez donc m'excuser de ce que j'ai
fait pour le peuple et pour son bien.»

Charles, dominé par le sentiment de son impuissance et d'une cruelle
nécessité, gardait le silence. Louis de la Gruuthuse, plus calme,
répondit à Bruneel qu'au lieu de monter près du prince pour
l'instruire des remontrances du peuple, il eût mieux fait de les
exposer de la place: il promit d'ailleurs que l'on y ferait droit, et
Charles put se retirer. Lorsqu'il passa devant l'hôtel de ville où
plusieurs échevins s'étaient réunis, il les regarda sans les saluer et
sans leur adresser la parole; un peu plus loin, il traversa les débris
de la maison de la cueillette, et sa colère semblait de plus en plus
violente quand il rentra dans son hôtel.

Cependant la cloche de Saint-Jacques, sonnant à pleine volée,
convoquait la commune au Marché du Vendredi: tous les métiers s'y
assemblaient avec leurs bannières depuis longtemps préparées en
secret. Ils restèrent en armes pendant toute la nuit, et de vives
acclamations ne cessaient de saluer la résurrection de leurs libertés
et des glorieux symboles qui en avaient partagé les luttes et le
deuil. On attendait impatiemment d'heure en heure la réponse du duc
aux demandes que lui avaient remises, au nom des Trois Membres de la
ville, Jacques de Raveschoot et Baudouin Rym. A huit heures du matin,
le sire de la Gruuthuse vint annoncer que le duc de Bourgogne avait
peu dormi, et qu'il serait impossible de connaître sa décision avant
trois heures. Ce moment arriva sans que l'on apprît quelque chose de
plus satisfaisant, et le peuple faisait entendre de vifs murmures,
lorsque Nicolas Triest parvint à le calmer en l'assurant qu'on ne
tarderait pas à recevoir de bonnes nouvelles. En effet, quelques
instants après, maître Jean Petitpas, secrétaire du duc de Bourgogne,
parut accompagné des sires de Commines, de la Gruuthuse, de Maldeghem,
et déclara que le duc supprimait toutes les gabelles, révoquait toutes
les amendes imposées par la paix de Gavre, autorisait la restitution
des bannières et la réouverture des portes condamnées par le même
traité, rendait aux métiers le droit d'élire leurs doyens, et
chargeait une commission d'enquête d'instruire contre Pierre
Huereblock et les autres _leverheeters_. Le duc avait également promis
d'oublier les désordres de la veille. Aussitôt après, la châsse de
saint Liévin rentra dans le monastère de Saint-Bavon, et le peuple
déposa les armes pour courir aux portes qu'il lui était permis de
démurer.

Charles avait délibéré longtemps avant de céder; son premier soin
avait été de faire sortir de la ville les trésors qu'il y avait
apportés avec lui; mais il craignait qu'on ne voulût retenir comme
otage sa fille Marie, alors âgée de dix ans, et son orgueil avait
fléchi à la pensée des périls qui pouvaient menacer un enfant.
Peut-être, lorsqu'il eut réussi à se retirer avec tous les siens à
Termonde, songea-t-il à révoquer des concessions qui lui avaient en
quelque sorte été arrachées par la violence. Il trouva toutefois le
Brabant non moins agité que la Flandre; toutes les communes s'y
étaient confédérées, et le duc de Bourgogne ne crut pouvoir mieux
prévenir leur insurrection qu'en confirmant à Bruxelles, par une
charte du 28 juillet 1467, les priviléges qu'il avait accordés pour
apaiser celle des Gantois.

Quelques jours avaient suffi pour ébranler le vaste édifice de la
domination bourguignonne. L'habileté de Louis XI, qui présidait à
toutes les intrigues et se préparait à profiter de toutes les émeutes,
trouva bientôt dans un petit-fils de Philippe le Hardi l'instrument
propre à détruire la puissance fondée par son aïeul. Ce fut le comte
de Nevers, que nous avons vu se signaler, en 1452, sous le nom de
comte d'Etampes, dans la guerre contre les Gantois, mais qui depuis,
émule de Jean Coustain, s'était déshonoré en demandant, comme lui, aux
sortiléges des inspirations non moins criminelles et non moins
ténébreuses; il n'hésita pas à se déclarer de nouveau l'implacable
ennemi de Charles, en revendiquant le duché de Brabant et en s'alliant
aux Liégeois. Le duc de Bourgogne, ayant pacifié la grande cité de
Gand et celle de Bruxelles, qui n'était pas «de même pois,» avait déja
porté toutes ses forces vers les rives de la Meuse; mais les bourgeois
de Liége se croyaient assez redoutables pour braver sa puissance. Huy
leur avait ouvert ses portes, et ils comptaient sur l'appui du roi de
France. Une malheureuse expérience devait, à plusieurs reprises,
apprendre aux Liégeois que si Louis XI était toujours prêt à favoriser
leurs insurrections de ses intrigues, il ne devait jamais les soutenir
de ses armées. Il se borna à charger le comte de Saint-Pol, devenu
l'un de ses serviteurs les plus zélés, d'aller inviter le duc de
Bourgogne à ne pas les attaquer. Ce fut, on pouvait le prévoir, une
démarche inutile. Charles ne voulut point écouter les ambassadeurs
français: «Je morrai en l'entreprise, leur répondit-il, ou je les aray
au fouet de leur extrême perdicion et ruyne, ne jamès joye n'aray en
cuer jusques je m'en verrai vengié. N'y a ne roy, ne empereur pour qui
j'en face aultre chose.» Il ne restait à Louis XI qu'à s'assurer le
prix d'une neutralité qu'il était bien résolu à ne pas observer; il y
mit tour à tour diverses conditions, tantôt la rupture de l'alliance
que le duc de Bourgogne avait conclue avec les Anglais dès les
premiers jours de son règne, alliance à laquelle la Castille venait
d'adhérer, tantôt la restitution des villes de la Somme, tantôt
l'abandon du duc de Bretagne. Le duc s'inquiétait peu de ces messages
de Louis XI, et ce qui l'irritait le plus, c'était qu'ils avaient été
confiées à maître Jean Van den Driessche, cet huissier du conseil
condamné en 1446 à l'exil par les échevins de Gand, et chargé en 1451
de leur signifier les menaces du duc; de nouveau banni en 1460, mais
déjà rentré à Gand en 1463, où il fit arrêter, malgré les priviléges
de la ville, un fils de Daniel Sersanders. Or Jean Van den Driessche
n'avait reconnu la générosité et les bienfaits de la maison de
Bourgogne qu'en se retirant près de Louis XI qui l'avait créé
trésorier de France. Charles l'accueillit avec mépris et se contenta
de lui répondre: «Des menaces du roy je me donne peu de soing. Pour
chose qu'il me face mander, ne par vous, ne par aultre, je ne
laisserai mon emprise. Si le roy s'y veut trouver, si s'y trouve, les
champs sont aux hommes.» Il était déjà à cheval, à la tête de son
armée, lorsque les envoyés du roi tentèrent inutilement un dernier
effort. Charles se borna à leur recommander de respecter le duc de
Bretagne. «Les Liégeois sont réunis, leur dit-il; je m'attends à avoir
la bataille avant trois jours: si je la perds, vous en ferez à votre
guise; mais aussi, si je la gagne, vous laisserez en paix les
Bretons.»

Jean Van den Driessche était allé rejoindre les Liégeois. Sa présence
ne les empêcha point d'être défaits complètement à la bataille de
Brusthem, et elle contribua peut-être à rendre plus sévère la sentence
dictée par le vainqueur. Les Liégeois perdirent leurs priviléges,
leurs murailles, leur juridiction, et le célèbre _Perron_, qu'ils
considéraient comme leur palladium, leur fut enlevé pour être porté à
Bruges, au milieu de la Bourse, où s'assemblaient les marchands
étrangers. Une inscription qui rappelait cet événement y fut placée.
Liége devait y trouver le souvenir de ses malheurs; la Flandre, la
prophétie de ceux que lui réservait l'avenir.

      Gentis et invictæ gloria nuper eram.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Desine sublimes vultus attollere in auras.
      Disce meo casu perpetuum esse nihil.

Bien que quelques Gantois et quelques Brugeois, sous les ordres de
Pierre Metteneye et de Jean Nieulant, eussent concouru avec les sires
de Ghistelles, de Saemslacht et d'Uutkerke, à la journée de Brusthem,
les communes flamandes s'étaient généralement montrées peu disposées à
s'associer à la guerre contre les bourgeois de Liége. Elles avaient
laissé le camp du duc manquer d'approvisionnements, et lorsqu'elles
avaient été invitées à faire prendre les armes à tous les feudataires
sans distinction, l'influence des Gantois leur avait fait refuser leur
assentiment à une mesure qu'ils jugeaient injuste et odieuse. D'autres
difficultés s'étaient élevées relativement aux monnaies. Gand persista
dans sa résistance, même après que Charles de Bourgogne, à peine
rentré dans son camp de Saint-Trond, eut adressé aux quatre membres de
Flandre une lettre où il se plaignait en termes sévères de
l'inexécution de ses ordonnances, leur prescrivant de s'y conformer
dorénavant «tellement, ajoutait-il, qu'il ne nous soit jà besoing de
aultrement y pourvoir, car il nous déplairoit, se, par faulte de bonne
obéissance, nous estions contraints faire le contraire de ce que nous
avons tousjours désiré: ce que en votre défault ferions.»

Cependant la gravité de la situation politique, telle qu'elle
résultait des démêlés du duc de Bourgogne et du roi de France,
semblait rendre ces menaces moins sérieuses, en les subordonnant aux
conditions incertaines d'un avenir éloigné. Charles voulait se venger
de Louis XI; il s'était uni au duc de Bretagne et au duc d'Alençon
pour le combattre; en même temps, quoiqu'il eût coutume de répéter
qu'il était le plus proche héritier de la maison de Lancastre, et
malgré l'affection particulière qu'il lui avait toujours portée, il
cherchait à former une alliance étroite avec la dynastie d'York, à
laquelle la couronne d'Angleterre semblait définitivement assurée.
Elle devait être confirmée par son mariage avec une sœur d'Edouard
IV. Il eût été imprudent de rompre avec les communes de Flandre, au
moment d'aborder la guerre contre le roi de France. Charles avait
besoin de leurs hommes d'armes; il avait besoin de leurs trésors. Un
mandement fut bientôt publié en Flandre pour que tous les hommes
astreints au service militaire s'assemblassent à Saint-Quentin le 16
décembre, et, peu de jours après, les états de Flandre furent
convoqués à Termonde. Le chancelier leur exposa que le duc Charles
avait droit à des aides: d'abord, pour son récent avénement; ensuite,
pour son prochain mariage avec Marguerite d'York; en dernier lieu, à
cause de la guerre qu'il avait soutenue contre les Liégeois. Ce fut
ainsi qu'il demanda successivement à la Flandre un million de ridders,
au Brabant trois cent mille lions.

Les états de Flandre s'étaient ajournés au 24 janvier; après d'assez
longues délibérations, ils accordèrent au duc le subside qu'il
demandait; les villes du Brabant s'y soumirent à leur exemple. Le
Hainaut accorda également une aide considérable. Le duc s'était rendu
lui-même à Mons; mais il avait déjà été contraint, par les retards qui
contrariaient ses négociations avec ses alliés, d'accepter de
nouvelles trêves, et il jugea utile d'en profiter pour faire
reconnaître son autorité dans ses divers Etats. Il se dirigea donc de
Mons vers Lille, et, le 9 avril, veille du dimanche des Rameaux, il
fit solennellement son entrée à Bruges, après avoir pardonné à tous
les bannis qui n'avaient point pris part à des séditions. Il semblait
qu'il cherchât à se concilier l'affection des Brugeois, qui avaient
été toujours plus favorables à ses intérêts que les autres membres de
Flandre, et on l'entendit répondre à leurs acclamations, en criant:
_Noël!_ comme eux. L'évêque de Tournay et les chanoines de Saint-Donat
le conduisirent à la cathédrale, où, selon un ancien usage, il tira
l'épée en signe de protection pour la religion; puis il se dirigea
vers la grande salle de l'hôtel des échevins, où il reçut, en échange
de ses serments, celui des hooftmans et des doyens assemblés sur la
place du Bourg. A cette occasion, la commune de Bruges offrit au duc
deux images habilement ciselées, qui représentaient saint George et
sainte Barbe. Le 19 avril 1468, le duc jura de respecter les
priviléges du Franc. Puis, après s'être éloigné quelques jours pour
aller prêter les mêmes serments à Damme, à l'Ecluse et en Zélande, il
tint, le 8 mai, à l'église de Notre-Dame, son premier chapitre de la
Toison d'or, où il reçut, parmi les nouveaux chevaliers, Philippe de
Savoie, qui avait été longtemps le prisonnier de Louis XI. Les mêmes
motifs politiques avaient fait citer à ce chapitre le comte de Nevers,
et les sires de Lannoy et de Croy. Le comte de Nevers refusa de
comparaître, et se contenta de renvoyer son collier. Aussi, lorsque le
moment d'appeler son nom pour l'offrande arriva, Toison d'or se leva,
alla arracher son écusson, et le jeta à ses pieds, en le remplaçant
par un tableau noir où il était dit qu'il n'avait pas répondu à la
citation qui lui avait été adressée et qu'il avait manqué aux lois de
l'honneur et aux devoirs de la foi chrétienne. Les sires de Croy et de
Lannoy, plus courageux, se rendirent à Bruges. Mais le duc ne voulut
point, malgré toutes leurs justifications, leur permettre d'assister à
la réunion de l'ordre, soit en personne, soit par procureur. Ils
obtinrent seulement que leur écusson ne serait point enlevé, et qu'à
l'appel de leur nom, Toison d'or les représenterait à l'offrande.

Dans ce même chapitre où fut condamné le comte de Nevers, où furent
repoussés les sires de Croy et de Lannoy, les chevaliers, tenus,
suivant l'usage, de s'avertir mutuellement de ce qui paraissait
manquer à leur perfection morale, remontrèrent au duc de Bourgogne:

«Que mondict seigneur, saulf sa bénigne correction et révérence, parle
parfois un peu aigrement à ses serviteurs, et se trouble aucunes fois
en parlant des princes;

«Qu'il prend trop grande peine, dont fait à doubter qu'il en puist pis
valoir en ses anciens jours;

«Que quand il fait ses armées, lui pleust tellement drechier son
faict, que ses subjectz ne fuissent plus ainsi travaillez, ne foulez,
comme ils ont esté par cy-devant;

«Qu'il veuille estre bénigne et attrempé, et tenir ses pays en bonne
justice;

«Que les choses qu'il accorde et dit, lui plaise entretenir et estre
véritable en ces paroles;

«Que le plus tard qu'il pourra, il veuille mettre son peuple en
guerre, et qu'il ne le veuille faire sans bon et meur conseil.»

Derniers souvenirs des temps de la féodalité, où le prince n'était que
le premier parmi ses égaux, _primus inter pares_.

Quelle que fût la splendeur de la solennité de la Toison d'or, le duc
réservait toute sa magnificence pour les fêtes de son prochain mariage
avec Marguerite d'York. Il venait d'organiser sa maison avec un luxe
si merveilleux, qu'on ne saurait chercher ailleurs un tableau plus
fidèle de la puissance de la maison de Bourgogne, peu d'années avant
sa chute. Il avait, en même temps, réglé l'administration des affaires
publiques. Le lecteur nous permettra d'entrer dans quelques détails à
cet égard.

L'administration se divisait en trois branches: la justice, la guerre
et les finances.

Le conseil de la justice se composait du chancelier, d'un évêque
vice-chancelier, de quatre membres, tous chevaliers, de huit maîtres
des requêtes, de quinze secrétaires. Le duc, jaloux de rendre justice
à l'homme faible comme à l'homme puissant, tenait des audiences
publiques, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi. Assis sur
un fauteuil tapissé de drap d'or, au milieu de ses écuyers, de ses
chambellans et de ses pages, il permettait au dernier de ses sujets de
venir lui apporter ses réclamations. Deux maîtres des requêtes, un
huissier, un secrétaire, se tenaient à genoux devant lui pour les lire
et inscrire la décision qui les terminait.

A l'exemple de Louis XI, il avait créé un prévôt des maréchaux à qui
il transmettait ses ordres pour les procès criminels. Ce prévôt des
maréchaux, nommé Maillotin du Bac, exerçait avec rigueur une
juridiction que les communes de Flandre n'avaient jamais confiée qu'à
leurs propres magistrats, jugeant que ce n'était point trop qu'il
fussent choisis dans leur sein pour avoir le droit de décider de ce
que l'homme a de plus précieux, de son honneur et de sa vie.

Pour «la justice à main forte,» c'est-à-dire pour la guerre, quatre
chevaliers étaient chargés de soumettre leurs rapports au duc.

L'administration des finances était surtout digne d'éloges par l'ordre
sévère qui y régnait. «Et avoit, dit Chastelain, commission de ce sous
le duc Philippe, ce renommé et grand homme en richesse et en sens,
Piètre Bladèlin, gouverneur sur toutes les finances des pays du duc,
maistre de l'espargne et le plus haut en crédence que l'on vît
oncques, combien que celle crédence n'estoit pas au gré de tous, car
moult de nobles et non nobles s'en doloient: il recevoit et retailloit
sur uns et sur autres, et sur les receveurs des deniers il escrivoit
de si près, qu'à peine ne lui pooient riens estordre; il estoit
maistre d'ostel du duc, un des quatre trésoriers de l'ordre de la
Toison d'or, riche des biens de fortune oultre mesure, et n'estoit que
ung bourgeois de Bruges... Ung bien y avoit qui estoit grand, car il
dressa le fait du duc merveilleusement bien, et là où il avoit plaie
et deschirement par finances, trouva manière de les radouber et de les
saner. Et touchant tous vivres que marchands livroient à cour, tous
les fit acheter à argent comptant et les marchans contenter sans
criée: en quoy il fit honneur à la maison et à son maistre salut. Si
le cognut très-bien le duc et pour ceste cause avecques aultres lui
donna-t-il celle haute autorité; car certes sages hom estoit et de
grand poix, belle personne et de belles mœurs, et le plus diligent et
de grand labeur en ce qu'avoit à faire que l'on congneust.» Bladelin
avait été chargé par le duc Philippe de la direction de toutes les
dépenses relatives à son projet de croisade; il employa ses richesses
à bâtir une ville, Middelbourg, où il fit établir, par des ouvriers
venus de Dinant, une _batterie_ qui obtint des priviléges du roi
d'Angleterre, Edouard IV.

Pierre Bladelin vivait encore en 1468. A cette époque, la chambre des
finances comprenait deux protonotaires ecclésiastiques et deux
chevaliers. Le duc Charles examinait avec soin leur gestion, et se
réservait le soin de compter l'or, car bien qu'il aimât le luxe, il
était extrêmement avare.

Le trésorier des guerres payait les hommes d'armes. Les dépenses
montaient communément par an à neuf cent soixante mille livres.

L'argentier était chargé des dons extraordinaires, et des frais des
habillements du duc. Son budget s'élevait à deux cent mille livres.

Le maître de la chambre aux deniers disposait des appointements des
divers serviteurs du duc. Ils dépassaient quatre cent mille livres.
C'est là que se réunissaient toutes les dépenses qui répandaient si
loin la renommée des richesses de la maison de Bourgogne.

Les grands pensionnaires étaient six ducs et douze princes, comtes ou
marquis. Quarante-quatre autres personnages de même rang recevaient
des pensions à peu près semblables.

Cent trente chevaliers accompagnent tour à tour le duc comme
chambellans. Le grand maître d'hôtel, le premier maître d'hôtel, les
clercs d'office, les sommeliers, les suivent. Si le duc est entouré de
six médecins et de quatre chirurgiens, il a aussi avec lui seize
écuyers, illustres damoiseaux qui escortent le prince à cheval, et lui
tiennent compagnie dans sa chambre. «Les uns chantent, les autres
lisent romans et nouvelletés, les autres devisent d'armes et d'amours,
et font au prince passer le temps en gracieuses nouvelles.»

Le duc confie à son garde de joyaux ses pierreries qui valent un
million d'or, et sa vaisselle qui vaut cinquante mille marcs. Il a
quarante valets de chambre, cinquante panetiers, cinquante échansons,
cinquante écuyers tranchants, et un si grand nombre de serviteurs
chargés de fonctions diverses, qu'on ne peut même songer à les
énumérer.

Les envoyés du pape, ceux des rois d'Angleterre et d'Aragon, ceux des
ducs de Normandie, de Calabre et de Bretagne, avaient accompagné le
duc Charles à Bruges. On y vit bientôt arriver l'ambassade du roi de
France, chargée de faire un dernier effort pour maintenir la paix.
Elle était dirigée par le comte de Saint-Pol, qui avait été autrefois
l'ami et le confident du duc Charles, et Louis XI espérait qu'à ce
titre, il obtiendrait tout ce qu'il demanderait; mais la mission même
dont il était investi et la confiance de Louis XI, qui venait de lui
faire épouser une sœur de la reine, ne lui permettaient plus
d'invoquer ces souvenirs d'un dévouement éteint et d'une amitié
effacée: son orgueil et son faste devaient réveiller plus vivement le
ressentiment qu'il allait braver.

Ce fut peu de jours après les fêtes de la Toison d'or que le comte de
Saint-Pol fit son entrée à Bruges. Il traversa toute la ville en se
rendant à son hôtel: six trompettes le précédaient. Il était suivi
d'un nombre semblable de pages et de plusieurs nobles attachés à sa
personne. On portait devant lui une épée nue, comme s'il eût été le
duc lui-même. La foule se pressait à ce spectacle, étonnée de l'audace
du connétable qui, bien que sujet du duc de Bourgogne, osait se
présenter ainsi dans la ville même où il résidait. Charles en fut
bientôt instruit, et on l'entendit jurer par saint George qu'il
saurait punir son insolence.

Le comte de Saint-Pol chercha en vain à s'excuser en alléguant, pour
sa justification, que ce qu'il avait fait, ce n'était point comme
comte de Saint-Pol, mais comme officier souverain de la couronne, et
qu'il en avait le droit, même en présence du roi, et dans toute
l'étendue du royaume de France, dont Bruges faisait partie. Le duc
continuait à s'en montrer fort mécontent, et les Brugeois eux-mêmes en
étaient si irrités, que le connétable crut devoir prendre le prétexte
d'un pèlerinage à Notre-Dame d'Ardenbourg pour quitter Bruges, cette
fois sans escorte et sans trompettes.

Les fêtes des noces du duc n'étaient plus éloignées, et les Brugeois,
témoins de leurs splendides apprêts, s'abandonnaient à la joie et à
l'allégresse, quand on vit arriver dans leur ville les députés de Gand
qui accouraient, vêtus de deuil, pour saisir une occasion si favorable
de fléchir le ressentiment du duc de Bourgogne. Mais ils n'obtinrent
la confirmation de leurs lois communales qu'après des modifications
qui mutilaient les derniers débris de leurs franchises qu'avait
respectés le traité de Gavre. Une nouvelle charte municipale du 13
juillet 1468 leur enleva le droit d'élire leurs échevins, qui devaient
désormais, comme dans les autres villes de la Flandre, être choisis
par des commissaires du prince, et celui de réunir la collace réduite
à une assemblée de deux ou trois cents bourgeois désignés par le
bailli, qui pouvait seul les convoquer: elle supprima leur antique
organisation en trois membres distincts formés des _viri hæreditati_,
des tisserands et des petits métiers. Ce n'était même qu'en les payant
fort cher qu'ils avaient obtenu ces stériles priviléges, qui ne leur
offraient que l'ombre de ceux dont ils déploraient la perte.

La main sévère du duc de Bourgogne, si redoutée des bourgeois de Gand,
s'appesantissait au même moment sur la noblesse, qui l'aimait peu.

Dans la loge des portiers de l'hôtel du duc, se trouvait enfermé un
jeune homme de vingt-quatre ans qui, à la suite d'une querelle de jeu,
avait commis un meurtre sans apaiser les parents de la victime. Le
duc l'avait fait arrêter; mais l'illustre damoiseau semblait ne rien
craindre, et passait gaiement les journées dans sa prison. Son père,
Arnould de la Hamaide, seigneur de Condé, appartenait à l'une des plus
puissantes maisons des Etats du duc. Il vint, suivi de la plupart des
nobles du Hainaut, intercéder en faveur de son fils. Ils rappelèrent
sa jeunesse et le courage qu'il avait montré à la bataille de
Montlhéry. «Si à point et à l'heure, répondit le duc, vous eussiez
contenté les parents de la victime, et empêché ses plaintes de venir
jusqu'à moi, vous eussiez peut-être obtenu sans moi ce que je ne puis
plus vous accorder sans eux. Je ne puis faire taire le sang de leur
frère qui crie vers moi. C'est à eux d'en réclamer la vengeance, à moi
de la leur accorder, en observant une justice que je ne puis leur
refuser. Cependant, contentez leur famille, je verrai ensuite ce que
j'ai à faire.» Ces paroles ranimèrent l'espoir du sire de la Hamaide.
Il se hâta d'apaiser la famille de la victime, afin qu'elle vînt
elle-même demander la grâce du meurtrier; mais Charles ne répondit que
par quelques paroles obscures, et l'on assurait qu'en annonçant que le
coupable payerait son crime de sa vie, il s'était lié par un serment à
saint George, serment auquel il ne manquait jamais.

Cependant, on attendait chaque jour l'arrivée de Marguerite d'York à
l'Ecluse. La duchesse Isabelle et mademoiselle Marie de Bourgogne s'y
étaient rendues pour la recevoir. Le duc, fatigué de son long séjour à
Bruges, résolut de les y rejoindre. Avant son départ, il manda près
de lui l'écoutète. «Ecoutète, lui dit-il, je vous ordonne d'aller
cette nuit chercher, chez mon portier, le bâtard de Condé, et de le
conduire à la prison de la ville. Demain, à onze heures, pour autant
que vous me craigniez, vous le ferez exécuter selon l'usage qu'on
observe pour les criminels condamnés à mourir, car tel est mon
plaisir.»--«Monseigneur, répliqua humblement l'écoutète troublé,
j'obéirai à votre volonté et à vos ordres, et j'atteste Dieu que vous
ne me trouverez point en faute; mais il m'est pénible de voir qu'un
gentilhomme si jeune, si beau, et de si illustre origine, n'ait pu
toucher votre miséricorde.»--«Vous avez entendu ce que je vous ai dit,
interrompit sévèrement le duc, faites ce que je vous ordonne, et ne
vous inquiétez point du reste.»

Cette même nuit, l'écoutète alla chercher le bâtard de la Hamaide, et
lui annonça la cruelle sentence du duc Charles; mais, en même temps,
il en prévint ses amis pour qu'ils tentassent un dernier effort pour
le sauver. Le sire de Harchies monta aussitôt à cheval, et se dirigea
à bride abattue vers l'Ecluse. Tandis que le sire de Condé, indigné de
voir le duc méconnaître ses longs services, faisait enlever de son
hôtel l'écu de ses armes, et se retirait dans ses terres, les
préparatifs du supplice s'achevaient sur la place du Bourg. Déjà
l'heure fatale était arrivée: le sire de Harchies ne revenait point;
tout annonçait qu'il avait échoué dans sa tentative. Néanmoins
l'écoutète, au péril de sa vie, dépassait l'heure marquée par le duc,
espérant encore quelque acte de clémence. Enfin, vers les deux heures
de l'après-midi, le prisonnier monta sur un chariot qui parcourut
lentement les rues de la ville. Jamais la figure du bâtard de la
Hamaide n'avait paru plus gracieuse; à voir l'élégant et riche
habillement qu'il avait revêtu, on eût cru qu'il se préparait à des
fêtes nuptiales, et ses longs cheveux blonds ne semblaient se reposer
sur ses épaules que comme un voile destiné à cacher les pleurs amers
qu'il répandait. Tous les bourgeois prenaient pitié de lui; les
magistrats eux-mêmes mêlaient leurs larmes aux siennes, et l'on
entendait les femmes s'écrier, en le voyant passer: «Sauvez-le et
donnez-le-nous pour époux!» Il arriva enfin à la place du Bourg, et
là, en simple pourpoint de soie, il adressa au peuple quelques paroles
touchantes. Il déclara avoir pleine foi et parfaite espérance en Dieu
et en la sainte vierge Marie, et il ajouta que cette mort ignominieuse
que Dieu lui envoyait à la fleur de la jeunesse lui faisait espérer
qu'il le recevrait en sa miséricorde; puis il se mit à genoux, et se
laissa bander les yeux... Quelques instants après, l'on enleva, au
milieu des sanglots de la multitude, ses restes sanglants pour les
porter au gibet de Saint-Bavon.

Ce fut seulement alors que le sire de Harchies reparut à Bruges. Ses
prières avaient touché la vieille duchesse de Bourgogne. Elle avait
promis d'intercéder auprès de son fils; mais le duc était allé se
promener en mer. Pendant longtemps, on ne put le retrouver; et,
lorsqu'on parvint à le rejoindre, il ne consentit à pardonner au
bâtard de la Hamaide, que parce qu'il savait que sa clémence ne
pouvait être que stérile. Il ne s'était pas trompé.

C'était la justice de la ville, et non celle du prévôt des maréchaux,
qui avait dirigé toute cette procédure. Le duc avait voulu donner un
terrible exemple de sa justice aux nobles qui l'entouraient, en même
temps qu'aux marchands des divers pays du monde résidant à Bruges. Ce
qui était un frein pour les uns était une garantie pour les autres.
Peut-être y fut-il aussi porté par des motifs secrets qui n'ont point
laissé de traces dans l'histoire de ce siècle si fécond en sombres et
mystérieuses intrigues.

A ce drame lugubre succèdent les réjouissances les plus éclatantes, et
des fleurs cachent le pavé humide de sang de cette place du Bourg,
théâtre des supplices et des fêtes, qu'entourent, d'un côté, l'hôtel
des échevins, où les comtes de Flandre viennent prendre possession de
l'autorité; de l'autre, la basilique de Saint-Donat, où le martyre
place une autre couronne sur leur front.

Marguerite d'York, accompagnée d'une suite nombreuse, arriva le 25
juin 1468 à l'Écluse et elle y reçut le lendemain, à l'hôtel de Gui de
Baenst, la visite du duc de Bourgogne. «Ils avoient devisé longuement
ensemble en plusieurs gracieux devis,» lorsque le sire de Charny
s'approcha du duc, en lui disant: «Monseigneur, puisque Dieu vous a
amené cette noble dame au port de salut et à votre désir, il me semble
que vous ne devez point vous retirer sans montrer la bonne affection
que vous avez pour elle, et que vous devez en ce moment la fiancer.»
Aussitôt après eut lieu la cérémonie des fiançailles.

Le 2 juillet, Marguerite d'York se rendit en bateau à Damme, où elle
épousa, le lendemain, le duc Charles, en présence des archevêques
d'York et de Trèves, des évêques de Salisbury, de Liége, de Metz,
d'Utrecht, de Tournay, de Cambray, de Sarepte et de Térouane. De là,
la jeune duchesse de Bourgogne se dirigea vers Bruges, vêtue d'une
longue robe blanche, que fermait, au haut de la gorge, un large
collier d'or, et portant une brillante couronne sur le front. Onze
cents chevaux suivaient sa litière ornée de marguerites et de lacs
d'amour, quand elle entra par la porte de Sainte-Croix dans la vaste
enceinte de la ville, ornée d'arcs de triomphe et d'échafauds où l'on
avait figuré des allégories empruntées à la Bible. Ici c'était
l'histoire d'Adam et d'Eve: plus loin, quelques versets du Cantique
des cantiques. Des colombes voltigeaient autour de Marguerite, tandis
que de jeunes filles semaient au-dessus de sa tête des feuilles de
rose. Le duc et la duchesse assistèrent à une joute sur la place du
Marché. Elle était close de tous les côtés. Près des halles, on voyait
un arbre doré et un géant que conduisait un nain. La reine de l'île
Inconnue annonçait qu'elle promettait ses bonnes grâces à celui qui
pourrait la délivrer des mains du bâtard de Bourgogne, qui avait réglé
cette fête d'après une vision que lui avait envoyée, disait-il, la
déesse Vénus, en se réservant à lui-même le nom de chevalier de
l'Arbre d'or.

Lorsque quelques lances eurent été rompues, un splendide banquet fut
servi à l'hôtel du duc. Rien ne surpassa les richesses qui y furent
étalées, et plusieurs entremets y rappelèrent la joie avec laquelle le
peuple accueillait l'hymen du duc et d'une princesse anglaise. Ce fut
d'abord une licorne qui portait un léopard. Ce léopard tenait d'une
main la bannière d'Angleterre, de l'autre, une marguerite. Un maître
d'hôtel la prit, et la remit à genoux au duc, en lui disant:
«Très-excellent, très-haut et très-victorieux prince, le fier et
redouté léopard d'Angleterre vous fait présent d'une noble
marguerite.»

A la licorne succéda un énorme lion aux griffes redoutables, et tout
d'or (c'était l'emblème de la Flandre puissante et riche); il portait
la naine de mademoiselle de Bourgogne, vêtue en bergère. Sa gueule
s'ouvrit par un habile ressort, et il chanta une élégante ballade:

    Bien vienne la belle bergère
    De qui la beauté et manière
    Nous rend soulas et espérance!
    Bien vienne l'espoir et la fiance
    De cette seigneurie entière!
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    C'est la source, c'est la minière
    De nostre force grande et fière;
    C'est nostre paix et asseurance;
    Dieu louons de telle alliance;
    Crions, chantons à lie chère:
            Bien vienne!

Le lendemain, il y eut une autre joute où brillèrent les sires de
Château-Guyon, de Visen et de Fiennes, et un second banquet, aussi
splendide que le premier, où furent représentés les douze travaux
d'Hercule, source féconde de préceptes moraux.

    Hercules se trouva assailli des lyons;
    Trois en occit en l'heure ainsi que nous trouvons.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Plus trouvons ces faits grands, plus avant les lisons.
    Les trois lyons terribles par Hercules vaincus,
    C'est le monde, la chair et le diable de plus.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Or soyons bataillans des glaives de vertus.

Le mardi 5 juillet, les sires de Luxembourg, d'Argueil et d'Halewyn
descendirent dans la lice. Antoine d'Halewyn obtint le prix, qui était
une verge d'or. Mais ce qui vint donner un plus grand intérêt à ces
joutes, ce fut la présence d'un chevalier bourguignon, qui avait pris
le nom du Chevalier esclave, et qu'une demoiselle errante menait
captif à sa suite. Il fit demander aux dames la permission de prendre
part au tournoi. Sa lettre était ainsi conçue:

«Très-excellente et très-redoutée dame, et vous, princesses, dames et
damoiselles, plaisir vous soit de savoir qu'un chevalier esclave, né
du royaume d'Esclavonie, est arrivé en cette noble ville sous la
conduite d'une damoiselle errante au pouvoir de laquelle il est placé
par la volonté de sa dame. Il est vrai, très-illustres princesses, que
le chevalier esclave a toute sa vie servi et honoré une dame
d'Esclavonie qui, sans l'accepter pour serviteur, lui accordait
néanmoins quelque espérance. Cependant le mal d'amour, si longtemps
nourri dans son cœur, lui a fait éprouver plus d'angoisses et de
peines qu'il n'en pouvait souffrir; et, par une espérance désespérée,
il osa, mais en vain, requérir d'elle miséricorde, grâce et guerdon
d'amour. Plein de déplaisir et de rage, il s'était retiré au milieu
des bois, des roches et des montagnes où, pendant neuf mois, il ne
vécut que de regrets, de soupirs et de larmes, lorsque la dame,
reconnaissant son ingratitude, lui envoya une damoiselle errante,
chargée de lui dire que les biens d'amour doivent être mérités par de
longs travaux et de longues souffrances; que plus ils coûtent, plus on
s'y attache, et que de tous les péchés d'amour, le plus grand est le
désespoir. Elle lui conseillait de voyager et de chercher à oublier sa
tristesse, et lui proposait de l'accompagner pendant un an entier,
afin de pouvoir raconter à sa dame ses diverses aventures. Le
chevalier l'a crue volontiers, et bien que, né au pays d'Esclavonie,
il ignore les usages de ces contrées, il s'est souvenu comment
plusieurs païens et le preux Saladin lui-même, étant venus au royaume
de France pour acquérir louanges et vertus, y avaient été si
honorablement accueillis que leurs successeurs infidèles révèrent
encore ce royaume plus que tous les autres Etats chrétiens. Il a
entendu surtout célébrer la puissance et les vertus de l'illustre
maison de Bourgogne. C'est guidé par cette damoiselle errante qu'il
s'est rendu ici, où, pour sa première aventure, il a trouvé la noble
emprise du chevalier à l'Arbre d'or, et il vient vous supplier de lui
permettre d'y prendre part.»

Cette lettre était signée: «_le Chevalier esclave_.» La joute confirma
peu ce qu'elle annonçait, car le Chevalier esclave, après avoir fait
le tour de la lice, suivi de quatre nobles hommes vêtus selon l'usage
d'Esclavonie, se retira sans combattre. Jacques de Luxembourg,
Philippe de Poitiers, Claude de Vaudrey, le remplacèrent. Philippe de
Poitiers se fit conduire sur la place du Marché par une jeune fille
qui était vêtue de satin, et qui montait un cheval dont les
mouchetures figuraient l'hermine; elle était admirablement belle, et
on la nommait _la Dame blanche_.

Le jeudi joutèrent le comte de Solms, le bâtard Baudouin de Bourgogne
et le sire de Renty. On continua à représenter au banquet les travaux
d'Hercule.

Le vendredi, Adolphe de Clèves jouta contre le comte de Scales, le
comte de Roussy et le sire de Rochefaye.

Le samedi et le dimanche, Philippe de Poitiers garda le pas contre le
comte de Woodeville, frère de la reine d'Angleterre, le marquis de
Ferrare, et les sires de Ligne, de Harchies, de Crèvecœur, de
Ternant, de Carency et de Contay.

Le lundi suivant, le duc de Bourgogne termina les joutes, en rompant
quelques lances avec Adolphe de Clèves. Aussitôt après on enleva la
loge des juges, et le tournoi commença. Tous ceux qui avaient pris
part aux joutes, et le duc lui-même aussi bien que les autres,
parurent sur des chevaux harnachés de velours violet sur lequel était
brodé un arbre d'or. Le comte de Joigny se présenta avec vingt-cinq
chevaliers pour les combattre. On remarquait parmi ceux-ci les sires
de Commines, d'Aymeries, d'Humières, les deux bâtards d'Auxy, un
Anglais du nom de Talbot, et deux bourgeois de Bruges, Pierre
Metteneye et Pierre Stalins.

Là s'arrêtèrent les fêtes. La peste venait de se déclarer avec une
grande violence à Bruges. Adrien de Borssele y avait succombé, et l'on
prétendait que les gardiens des lazarets, impatients de s'enrichir par
le fléau, infectaient, par la communication des dépouilles des
pestiférés, les sources, les puits et jusqu'à l'eau bénite des
églises.

Le duc de Bourgogne s'était rendu en Hollande où il ne comptait faire
qu'un court séjour. Les trêves qu'il avait accordées à Louis XI
étaient près d'expirer, et leur terme devait être le signal de
l'effroyable conflagration où Charles voulait précipiter la monarchie
française pour se venger de ses intrigues et de son hostilité. Il
semblait que l'on fût revenu à la triste et fatale époque du traité de
Troyes. Une convention relative aux secours mutuels que le roi
d'Angleterre et le duc de Bourgogne se promettaient envers et contre
tous, _super mutuis auxiliis contra et adversus omnes et singulos_,
avait été conclue le 24 février 1467 (v. st.), et l'évêque de Bath,
chancelier d'Angleterre, en réclamant au mois de mai d'importants
subsides du parlement, avait annoncé que les ducs de Bourgogne et de
Bretagne offraient leur appui pour dompter la rébellion de Louis,
usurpateur des droits que la victoire avait attribués à Henri V.

Cependant le roi de France opposait sa prudence et ses ruses à
l'ardente impétuosité de ses ennemis, et tandis que l'archevêque de
Lyon allait par son ordre porter au duc Charles des félicitations peu
sincères sur son mariage avec Marguerite d'York, des forces
considérables envahissaient la Bretagne; Charles l'apprit en Hollande,
et ordonna aussitôt que ses hommes d'armes s'assemblassent au Quesnoy.

Il était trop tard: les ducs de Normandie et de la Bretagne, surpris
et vaincus, avaient été réduits à demander la paix. Charles ne pouvait
compter sur eux, mais il avait juré par saint George que, dût le roi
de France venir le combattre avec toute sa puissance, il ne reculerait
jamais, et il continuait sa marche vers Péronne avec une armée de
seize ou dix-huit mille Flamands et Picards réunis à la hâte.

Si le roi de France eût attaqué en ce moment les Bourguignons, leur
position eût été précaire. Le comte de Dammartin le pressait de
profiter d'une occasion si favorable. «Maugré en ait ma vie, disait
chacun au camp français, depuis le plus petit page jusqu'aux
capitaines des compagnies, que veulent donc ces ducs de Bourgogne qui
menacent toujours le roi leur souverain? Ils ne cessent d'agiter le
royaume et d'abaisser le pouvoir royal. Maudite soit leur race,
quoiqu'elle ait son origine à l'ombre des fleurs de lis! N'ont-ils pas
introduit les Anglais en France, chassé le roi légitime de ses Etats,
assiégé ses villes et ravagé ses pays? N'ont-ils pas outragé le roi
Charles et arraché par violence les fleurons de sa couronne? Race
maudite et exécrable! Pourquoi le duc Charles veut-il attaquer le roi
et dévaster ses Etats? N'est-ce pas assez que déjà une fois il ait
planté ses bannières devant Paris? Insurrection semblable à celle qui
fit précipiter Lucifer dans l'enfer et qui, nous l'espérons, y mènera
Charles, ce maudit allié des Anglais, cet orgueilleux et perfide
rebelle. Veut-il ceindre la couronne et porter le sceptre en main?
N'a-t-il pas assez de seigneuries et de domaines? Les cités de Gand et
de Bruges ne lui suffisent-elles point? Veut-il avoir aussi Paris?
Puisse la foudre l'écraser! Plût à Dieu que le roi nous permît de nous
venger de lui, de brûler et de piller tout ce qui lui appartient, de
mettre à mort tous ceux qui lui obéissent!»

Le connétable combattit presque seul l'avis du comte de Dammartin. La
situation de ses domaines, placés sur les frontières des Etats des
deux princes rivaux, lui faisait comprendre que la victoire de l'un ou
de l'autre pouvait être dangereuse pour lui, et il était d'autant plus
favorable à la paix qu'il espérait en être l'arbitre.

Cependant le roi hésitait: un jour, il expédiait des émissaires à
Liége pour y préparer une révolte; le lendemain, il envoyait au duc
soixante mille écus d'or pour l'apaiser. Mécontent du mauvais succès
de ses ambassades, peu porté d'ailleurs à une guerre où la moindre
défaite eût pu rallier contre lui tous les anciens confédérés de la
ligue du Bien public, il arriva à penser qu'il ferait bien de voir
lui-même le duc de Bourgogne, car il présumait assez de son habileté
pour croire qu'il obtiendrait aisément, sans l'intervention de ses
capitaines et de ses négociateurs, les concessions que les
circonstances semblaient devoir imposer à son ennemi: la plus
importante devait être la restitution des villes de la Somme.

Une entrevue eut lieu à Péronne vers le milieu du mois d'octobre 1468.
Tandis que le roi cherchait à y suppléer à la lenteur de ses
ambassadeurs, ceux qu'il avait envoyés à Liége, loin de mériter ce
reproche, agissaient avec plus d'activité que le roi ne l'eût désiré.
L'insurrection se levait à leur voix, et à peine Louis XI était-il
depuis quatre jours à Péronne qu'on vint annoncer au duc que les
Liégeois s'étaient portés à Tongres, et s'étaient emparés de leur
évêque et de leur gouverneur, le sire d'Humbercourt: le bruit courait
qu'ils les avaient massacrés. Les mêmes messagers racontaient que les
ambassadeurs français guidaient les Liégeois: ils les avaient vus, ils
les nommaient. La fureur du duc fut extrême: tantôt il voulait faire
enfermer le roi dans la tour où Charles le Simple avait été retenu par
Herbert de Vermandois; tantôt il songeait à convoquer les princes et
à partager avec eux, en reconstituant la féodalité du dixième siècle,
les avantages de la captivité du roi. Enfin un de ses chambellans
parvint à le calmer. Ce chambellan était Philippe de Commines, et ce
fut grâce à sa médiation que Charles consentit à signer le traité qui
confirmait les conventions autrefois arrêtées à Arras et à Conflans.

Louis XI, qui eût pu triompher les armes à la main, avait espéré que
cette entrevue de Péronne lui tiendrait lieu de victoire: elle ne
devait être un trophée que pour le prince qui, bien que seul intéressé
à la désirer, n'était pas celui qui l'avait proposée.

Au point de vue politique, le traité de Péronne est une œuvre
incomplète et mutilée. Les gages que Charles réclame pour lui-même
sont insuffisants; il obtient encore moins pour ses anciens alliés, et
ne fait même rien pour l'Angleterre, qui a déjà réuni sur ses rivages
une armée placée sous les ordres du comte de Scales; mais nous y
rencontrons quelques clauses nouvelles qui ne peuvent être omises dans
un travail consacré à l'histoire de la Flandre.

Toutes les conventions commerciales conclues entre la Flandre et
l'Angleterre sont ratifiées. De plus, le roi de France rappelle que
«les ambassadeurs de monseigneur de Bourgogne ont fait doléances des
appellations que l'on reçoit sur les appointements et les jugements
faits par les quatre principales lois de Flandre, contre les lois et
priviléges dudit pays, en troublant sur ce mon dit sieur de Bourgogne,
mêmement au fait de la marchandise sur laquelle icelui pays de Flandre
est principalement fondé,» et il déclare que l'appel au parlement ne
sera plus reçu.

Le roi renonce également à l'appel des jugements rendus par les autres
magistratures, non-seulement en Flandre, mais aussi dans les
châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, «attendu que les dites
châtellenies, de leur première et ancienne condition, on esté de la
comté de Flandres et depuis que le roi les a tenues, en faisant et
traitant le mariage de feu le grand duc Philippe, bisayeul de mon dit
sieur de Bourgogne, elles furent réunies et rejointes au dit comté de
Flandres pour tenir par le dit comte en un seul fief avec le dit
comté.»

Les conseillers du roi de France essayaient parfois de présenter
quelques remontrances; on leur répondait: «Il le faut, monseigneur le
veut.»

Ce n'était point assez. Le duc de Bourgogne exigea que le roi de
France l'accompagnât dans son expédition contre les Liégeois révoltés
à son instigation. On vit Louis XI prendre lui-même la croix de
Saint-André, et tandis que les Liégeois criaient: «Vive le roi de
France!» le roi de France leur répondait: «Vive Bourgogne!» Ce ne fut
qu'après avoir subi toutes ces humiliations, et avoir été le témoin de
la condamnation d'une ville si utile et si dévouée à ses intérêts, que
Louis XI recouvra la liberté, en prenant l'engagement de rejoindre le
duc l'année suivante en Bourgogne, engagement qu'il jurait secrètement
de ne pas tenir.

Ces succès si éclatants et si inespérés échauffèrent l'orgueil de
Charles. Lorsque dans son triomphe il eût arboré ses bannières sur les
ruines de la cité épiscopale des bords de la Meuse, il se souvint
qu'il existait aux bords de l'Escaut une autre cité qui avait joui du
spectacle de sa faiblesse et de son humiliation, et bien qu'il l'eût
récemment amnistiée par l'octroi de nouveaux priviléges, il forma le
projet de détruire Gand comme il avait détruit Liége, afin que le même
crime reçût le même châtiment: il prit même plaisir à entretenir de
ses rêves de vengeance les députés de Gand qui allèrent le féliciter à
Bruxelles sur la défaite des Liégeois. A ce bruit, les échevins, les
doyens et mille des plus notables bourgeois de Gand se réunirent dans
la salle de la Collace. Il se communiquèrent, vivement émus, les
tristes nouvelles qu'ils venaient de recevoir, et élurent
immédiatement des députés chargés de conjurer, par la soumission la
plus complète aux volontés du duc, les malheurs dont ils se voyaient
menacés. Ils comprenaient bien que les clefs de leur ville étaient à
Liége, et ce fut à des conditions presque semblables qu'ils
traitèrent, humbles et suppliants comme il convient à des vaincus, et
prêts à abdiquer leur puissance et leur liberté pour racheter leurs
vies, leurs foyers et leurs biens.

Si quelque bourgeois excite une sédition, ou s'il s'en rend complice
en ne se présentant point sous l'étendard du prince pour la combattre,
il sera banni après avoir été attaché au pilori et après avoir eu la
langue percée d'un fer rouge.

Si quelque métier prend part à une sédition, il perdra ses franchises
et le droit d'exister comme métier.

Les Gantois renonceront au célèbre privilége de Philippe le Bel du
mois de novembre 1301, et désormais le duc de Bourgogne pourra faire
procéder comme il le jugera convenable au renouvellement de leur
magistrature.

Ils remettront toutes leurs bannières; les portes condamnées par le
traité de Gavre seront de nouveau fermées, et les assemblées où l'on
discutera les intérêts de la ville ne comprendront plus que les
échevins, les grands doyens et les anciens magistrats.

Le duc de Bourgogne exigea de plus que les échevins, les doyens et les
jurés, se rendissent à pied à Bruxelles pour réitérer cet acte de
soumission en sa présence en lui restituant leurs bannières et le
privilége de 1301.

Le 8 janvier 1468 (v. st.), les échevins et les cinquante-deux doyens
des mé

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