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Histoire des salons de Paris (Tome 5/6)

by duchesse d' Laure Junot Abrantès · French · Gutenberg #44664 · 513,024 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire des salons de Paris (Tome 5/6)
    
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Title: Histoire des salons de Paris (Tome 5/6)

Author: duchesse d' Laure Junot Abrantès


        
Release date: January 14, 2014 [eBook #44664]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/44664

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
        the Online Distributed Proofreading Team at
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        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (TOME 5/6) ***

  HISTOIRE
  DES
  SALONS DE PARIS.


  TOME CINQUIÈME.




  L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS


  FORMERA 6 VOL. IN-8º,

  Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.

  La 2e a paru le 11 janvier;
  La 3e paraîtra le 15 avril.

  Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront _franco_ l'ouvrage
  le jour même de la mise en vente.


  PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,
  Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12.




  HISTOIRE
  DES
  SALONS DE PARIS


  TABLEAUX ET PORTRAITS
  DU GRAND MONDE,

  SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
  LA RESTAURATION,
  ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier;


  PAR

  LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.


  TOME CINQUIÈME.




  À PARIS,
  CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
  DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,
  PLACE DU PALAIS-ROYAL.

  M DCCC XXXVIII.




SALON

DE

L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE.


PREMIÈRE PARTIE.

MADAME BONAPARTE.


Toutes les personnes qui ont connu Joséphine peuvent sans doute
invoquer leurs souvenirs sur ce qui la concerne; mais dans le nombre
il en est cependant qui ressentent plus vivement la force de ces
mêmes souvenirs et peuvent les retrouver avec d'autant plus de
fidélité que ces mêmes personnes ont vécu près de la femme dont
on est aujourd'hui si désireux de connaître les actions, alors
qu'elle était la compagne aimée de l'homme du siècle. On veut
surtout connaître l'époque où la France, fatiguée à la suite d'un
long paroxysme de souffrances, s'était endormie et n'offrait plus à
l'étranger les immenses ressources _sociables_ qui l'attirent dans
notre beau pays plus que tous ses autres avantages. Alors Paris était
une vaste solitude dans laquelle d'anciens amis revenus de l'exil
osaient à peine se reconnaître. Ce n'était plus qu'en tremblant
qu'on se demandait à soi-même si l'on était toujours Français. Plus
de gaieté, plus de cette insouciance qui rendait à nos pères la vie
si facile, tout était devenu danger. On tremblait de parler; on
tremblait de se taire; le caractère français, jadis si confiant,
avait changé sa nature en une sombre inquiétude qui dévorait
l'existence; on était méfiant; et comment ne pas l'être, on avait été
si souvent trahi! Aussi, plus de réunions, plus de ces causeries, de
ces maisons ouvertes, où vingt personnes allaient chaque jour rire
et causer avant un souper joyeux; plus de société enfin! Plus de
société en France! cette société habituelle qui faisait notre vie!...
Aussi quel voile de deuil était jeté sur toutes les familles! il
semblait que la mort eût passé par cette ville jadis résonnant du
bruit des chansons, des bals et des fêtes. Était-ce bien la même
cité où les femmes ne s'occupaient que du soin d'être aimables et
aimées?... où les hommes, braves comme les Français l'ont toujours
été, n'en étaient pas moins soigneux de plaire, prévenants et
polis?... On ne voyait plus dans nos promenades, aux spectacles, que
de ridicules poupées, ayant même oublié le beau langage pour parler
un sot et ridicule idiome.--Les femmes elles-mêmes, oubliant ce
qu'elles se devaient, acceptaient aussi le titre très-justement donné
d'_incroyables_ et de _merveilleuses_... Quelle époque et quelle
complète déraison!

Ce fut alors que le 18 brumaire dissipa les premières ténèbres qui
enveloppaient la France ou du moins les plus épaisses... Alors nous
entrevîmes un horizon plus clair; il fut permis de se dire Français,
et à peine une année s'était-elle écoulée qu'on était de nouveau fier
de l'être. Alors on regarda autour de soi, on rappela ses souvenirs.
Pourquoi ne pas vivre comme vivaient nos pères? dirent ceux qui,
depuis leur retour de l'exil, languissaient isolés et n'osaient
appeler aucun ami autour d'eux... et de nouveau l'hospitalité des
châteaux ne fut plus un crime; on put se voir, se parler, se
communiquer ses pensées. L'amour de la sociabilité reprit ses droits,
et cette coutume si douce de se voir chaque jour, de se réunir,
redevint encore une fois l'existence de tout ce qui avait connu une
manière de vivre si excellente et si bien faite pour le bonheur.

Bonaparte, en arrivant au premier degré de ce pouvoir, qu'il sut
ensuite conquérir tout entier, comprit à merveille qu'il fallait
réorganiser le système _sociable_ pour arriver au système _social_;
il fit alors des efforts pour ramener les Français à un état
semblable à celui dans lequel ils vivaient avant la Révolution en le
bornant à la vie habituelle: ce n'était pas là qu'étaient les abus.

Quelques semaines après son _avénement_ au consulat, Bonaparte quitta
le Luxembourg pour venir habiter les Tuileries. Ce premier pas vers
le pouvoir absolu lui donna aussi la pensée de faire revivre cette
belle société de France dont les pays les plus lointains étaient
jadis fiers d'imiter jusqu'aux travers, car ces mêmes travers étaient
encore aimables. Bonaparte, tout en le souhaitant, comprit que ce
qu'on appelait l'_ancien régime alors_, pouvait seul apprendre _aux
siens_ ces belles manières et cette courtoisie si nécessaires à
la vie habituelle même la plus simple. Il le comprit et travailla
dans le sens utile pour acquérir à son parti les hommes de celui
que toute sa vie il avait combattu, car les temps étaient changés,
et Bonaparte premier Consul, préludant à l'Empire, n'était plus le
général Bonaparte combattant à Arcole pour la liberté de la France.
Il demeura toujours l'homme de la gloire, seulement il la comprit
autrement. Ce fut à cette époque du Consulat qu'il conçut et mit en
oeuvre son système de fusion, et les Tuileries devinrent un lieu de
réunion, non seulement dans le salon de madame Bonaparte, mais dans
les grands appartements du premier Consul. Il y eut d'abord un grand
mélange: cela devait être; on ignorait encore ce qu'on demanderait.
On voulait ensuite connaître de plus près cet homme qui préludait à
la souveraineté par une vie complète de gloire à trente ans, et qui
paraissait devoir dominer toutes les renommées passées, et faire
pâlir à côté de lui tous les conquérants du pouvoir. Ne repoussant
personne, accueillant tous les partis, quelque méfiance qu'il eût de
celui de Clichy et de celui du Manége, Bonaparte entra avec assurance
dans l'arène, où personne, au reste, n'osa descendre pour lui
disputer un prix qu'on jugeait bien ne pouvoir être obtenu que par
lui.

Bonaparte ne connaissait nullement la haute société de Paris, à
l'époque où il venait chez ma mère, lorsqu'avant la Révolution elle
le faisait sortir de l'école militaire au moment des vacances; il
était trop jeune alors pour apprécier le genre de société qui venait
chez elle; lorsque plus tard il fut assidu dans notre maison, après
la mort de mon père, il n'y avait personne à Paris; le salon le plus
fréquenté par la bonne compagnie était ou en deuil ou désert, et
quand le Directoire vint nous donner la parodie d'une cour, on sait
assez quel genre de courtisans les directeurs rassemblèrent autour
d'eux. Même Barras qui, par sa naissance[1], était bien capable
de connaître ceux qui devaient venir chez lui et traiter avec eux
de puissance à puissance. Bonaparte ne pouvait donc connaître que
par une tradition orale ce qu'on appelait _la bonne compagnie_ et
ce qu'il voulait avoir autour du trône, encore dans l'ombre, qu'il
édifiait déjà, et que devait, mais seulement pour quelque temps,
remplacer le fauteuil consulaire.

[Note 1: Les Barras étaient une de ces douze grandes familles de la
Provence, qui avaient, avec juste raison, de hautes prétentions à
une noblesse que peu de familles pouvaient leur disputer en France.
L'ancienneté des Barras était passée en proverbe: _Noble comme un
Barras_, disait-on en Provence; _les Barras sont aussi anciens que
nos rochers_, disaient les paysans.]

Madame Bonaparte pouvait lui être en cela d'un grand secours, mais
beaucoup moins cependant que Bonaparte ne se le figurait. Madame
Bonaparte n'avait jamais été présentée à la cour de Louis XVI.
Les Beauharnais étaient bien nés, bons gentilshommes, mais là
s'arrêtaient leurs droits pour la présentation. Quant à madame de
Beauharnais, elle ne fut même présentée qu'en 1789; elle n'était pas
noble, si ce n'est de cette noblesse des colonies que celle d'Europe
ne reconnaissait que lorsque la filiation était tellement positive
qu'on ne la pouvait nier. Sans doute madame de Beauharnais était une
femme _comme il faut_, pour me servir de l'expression voulue; mais
Bonaparte crut sa position beaucoup plus importante et capable de
diriger une opinion. Il revint ensuite là-dessus et j'en ai acquis
la preuve dans une conversation que j'eus avec lui-même avant le
divorce[2]. Mais il est certain qu'au moment du mariage il crut avoir
contracté une union avec une famille qui valait au moins celle des
Montmorency.

[Note 2: Étant un jour avec lui dans son cabinet[2-A], il me dit,
en me parlant de quelques amis intimes que j'avais dans le faubourg
Saint-Germain, et qu'il n'aimait pas alors:--Je ne crains pas _votre_
faubourg Saint-Germain... pas plus que _votre_ hôtel de Luynes...
je ne les crains pas plus que je ne les aime... et que je ne les
aimais lorsque je croyais que l'impératrice (Joséphine alors) était
elle-même un _gros bonnet_ parmi tout ce monde-là.]

[Note 2-A: C'est de cette conversation que lui-même rend compte dans
le _Mémorial de Sainte-Hélène_, et dans lequel il avoue lui-même
aussi que je le traitai comme _un petit garçon_.]

L'erreur se prolongea quelque temps sous le consulat, et le faubourg
Saint-Germain lui-même y contribua tout le premier. Chacun voulait
être rayé. On n'en était pas venu encore à écrire quatre lettres
dans une semaine pour avoir une clef de chambellan au haut de la
basque de son habit, mais on y préludait; on voulait rentrer dans sa
maison enfin, et pour cela on se faisait cousin, oncle, grand-oncle,
arrière-petit-cousin de la femme du premier Consul, car la parenté
était commune... Mais quoi qu'il en fût de ce que pensait Bonaparte
de cette foule qui se pressait déjà aux portes des Tuileries, il
voulut la juger par lui-même: ce fut alors qu'il donna les dîners de
trois cents couverts dans la galerie de Diane, où étaient admis tous
les partis et tout ce qui avait une position quelle qu'elle fût dans
l'État.

J'ai su par une voie qui pour moi ne peut être douteuse, que
Bonaparte regretta alors souvent d'être mal avec ma mère; il savait
que le fond de sa société était le faubourg Saint-Germain dans son
plus grand _purisme_; et les noms qui se prononçaient à la porte
du salon de ma mère en étaient la preuve; il chargea non-seulement
madame Leclerc[3] de faire une tentative pour renouer ses relations
avec ma mère, mais il en parla vivement à Junot et plusieurs fois il
m'insinua le désir qu'il en avait; mais ce fut inutilement. Ma mère
avait consenti à revoir le général Bonaparte le jour où elle donna
un bal au moment de mon mariage; elle consentit encore, _pour moi_,
à rendre une visite à madame Bonaparte; mais aucune instance ne put
vaincre sa répugnance; elle était bien malade d'ailleurs à cette
époque et déjà fort souffrante, et son refus fut positif.

[Note 3: Ce nom de madame Leclerc me rappelle un livre qui m'est
tombé sous la main l'autre jour, et qui s'intitule: _Mémoires d'une
Femme de qualité_, dont l'auteur est, dit-on, madame du C...., les
documents en sont tellement fautifs, que je parle ici de cet ouvrage
pour engager à le lire comme un livre spirituel et parfaitement
écrit, mais d'une telle inexactitude, que je recommande aussi de ne
pas s'y fier pour les renseignements qui concernent le Consulat et
l'Empire. C'est ainsi qu'on y voit toute une histoire, ou plutôt
un roman sur madame Leclerc (princesse Pauline), sur laquelle, en
vérité, il y a bien assez de choses vraies à dire. L'auteur lui
fait épouser le général Leclerc, la première année du Consulat,
tandis qu'elle l'a épousé à Milan, en 1796, cinq ans auparavant!...
Ils partirent tous deux pour Saint-Domingue, où le général Leclerc
mourut, en 1802 (au commencement); elle revint en Europe, et, en
1803, elle épousa le prince Borghèse. Mais ce n'est pas tout: on
fait du général Leclerc un _charmant et beau cavalier_... lui qui
était petit, chétif et de la plus insignifiante figure; si ce n'est
pourtant qu'il avait toujours l'air de méchante humeur, ce qui lui
faisait une expression comme une autre. Quant à être amoureuse du
général Leclerc, sa femme n'y a jamais songé: ce fut un mariage de
convenance, arrangé par Bonaparte, et accepté par l'ambition de
Leclerc. Tout ce qui a rapport à Madame-Mère est aussi peu vrai. J'ai
déjà réfuté tout ce qui frappait sur elle pour le reproche d'avarice,
et crois l'avoir fait de manière à convaincre. Je continuerai ici
pour son esprit. Jamais madame Lætitia (comme on l'appelait pour la
distinguer de sa belle-fille), n'a dit une parole inconvenante; et,
certes, tous les dialogues où elle entre en scène sont inconcevables
de bêtise, pour dire le mot. Quel est, ensuite, ce titre
d'_Impératrice-Mère_, qu'elle n'eut jamais? Si c'est une dérision, je
ne la comprends pas; si c'est une erreur, elle est trop forte. Mais
ce n'est pas seulement pour la famille Bonaparte que l'auteur s'est
mépris; il paraît qu'il n'aimait pas à suivre la publication des
bans: il fait marier le général Moreau avant le 18 brumaire et même
le retour d'Égypte, tandis qu'il s'est marié depuis. Il en est de
même de M. de Turenne (Lostanges); l'auteur des _Mémoires d'une Femme
de qualité_ le fait conduire sa femme chez madame Bonaparte, un mois
après le 18 brumaire. M. de Turenne n'était pas marié à cette époque;
ou, s'il l'était, sa femme n'allait pas aux Tuileries, et n'était pas
même à Paris. Quant à M. de Turenne, ce fut beaucoup plus tard qu'il
fut lui-même admis aux Tuileries.

Il en est de même d'une foule de détails sur lesquels le livre repose
en entier, et qui ne sont pas plus vrais. Aucun des personnages n'est
même ressemblant physiquement, quand il lui arrive de parler de leur
figure. C'est ainsi que madame Lætitia a, selon lui, la physionomie
PÉTULANTE, tandis que jamais visage ne fut plus calme et plus reposé:
ce fut même toujours son expression habituelle. L'auteur n'est pas
mieux instruit du reste. Il fait causer Hortense et Joséphine avec
madame de Nansouty, qui n'était pas mariée non plus alors, et qui,
d'ailleurs, n'a jamais articulé que de spirituelles et convenables
paroles: c'est une charmante personne, aussi aimable que bonne, toute
gracieuse et surtout n'ayant jamais rempli le rôle de _flatteuse_,
que lui donne si bénévolement l'auteur des _Mémoires_. Je lui fais
aussi le reproche d'être tout aussi mal instruit des choses frivoles
qui nous concernent. Je lui ferai donc observer que Leroy ne faisait
que des chapeaux et des modes à l'époque du Consulat. C'étaient
madame Germont et madame Raimbaud qui étaient les Camille et les
Palmyre de cette époque. Mesdames Bonaparte et Hortense se servaient
de préférence de madame Germont. Madame Raimbaud était la couturière
de madame Récamier, de madame Hainguerlot, de la société financière
élégante et rivale de celle des Tuileries. On n'a jamais dit non
plus _madame Despaux_,--toujours mademoiselle Despaux.--Son mari
s'appelait M. Hyxe, et était marchand de chevaux et non pas chef de
division à la guerre. Tout cela serait de peu d'importance, sans
doute, si le livre ne se composait d'autres choses; mais ces faits
liés ensemble par des conversations tenues par des personnages nommés
plus haut forment les quatre cents pages de ce volume, et il n'y a
même pas l'illusion.

C'est ainsi qu'on fait tenir à Rapp un propos qu'il ne peut avoir
dit: l'auteur des _Mémoires d'une Femme de qualité_ lui fait prendre
fort à coeur la première nouvelle du concordat (1802), et Rapp
s'écrie: «Pourvu qu'on ne fasse prêtres ni nos aides-de-camp ni
nos cuisiniers! J'en suis fâchée pour Rapp, car le mot est bien
pour un homme comme lui, mais il ne peut pas l'avoir dit. Rapp, à
l'époque du concordat, n'était que lieutenant-colonel, n'avait pas
d'aides-de-camp et l'était lui-même. Mais je ne puis relever toutes
les fautes. M. de Narbonne, que la _femme de qualité_ fait aller,
pendant le Consulat, aux Tuileries, n'y alla que sous l'Empire. Il
n'y avait pas non plus d'officiers du palais _chamarrés de cordons
et de croix_ sous le Consulat, en 1802; la Légion-d'Honneur ne fut
elle-même distribuée qu'en 1804. Jamais non plus on n'a annoncé
_Madame, femme du premier Consul_. Où l'auteur a-t-il été prendre
de pareilles histoires? C'est comme Junot arrêtant le colonel
Fournier!... et surtout le tutoyant! l'un est aussi peu vrai
que l'autre pour qui les aurait vus un moment ensemble--ils se
connaissaient à peine et ne s'aimaient pas du tout, ayant été sous la
bannière différente de l'armée du Rhin et de l'armée d'Italie.

L'affaire de Cerrachi est tout aussi faussement rapportée, comme on
peut le voir dans mes Mémoires et ceux de Bourrienne: ces derniers
sont vrais quand la passion ne le domine pas. L'auteur des _Mémoires
d'une Femme de qualité_ ne consulte même pas le _Moniteur_: il fait
arrêter Cerrachi le 9 novembre 1801, et il le fut le 25 octobre
1800; ce fut le général Junot, alors commandant de Paris, qui en
fut chargé, et non pas le général Lannes, qui, en sa qualité de
commandant de la garde, n'y avait que faire. J'ai une époque précise
pour me rappeler cette circonstance; mon contrat de mariage devait
être signé ce jour-là, et il ne le fut que le surlendemain, en
raison de cet événement; mais voilà ce qui arrive lorsque l'on fait
des livres avec des ouï-dire et des propos répétés. Des mémoires ne
doivent être faits que par des personnes ayant vu les acteurs du
drame qu'elles racontent. Sans cette condition observée, il arrive
qu'on parle des gens comme la _femme de qualité_ parle de M. de
Metternich, qu'elle représente avec une coiffure comme celle de
Mirabeau! Je ne fais aucune remarque; assez de personnes ont connu
ou seulement vu M. de Metternich, et se rappellent sa charmante
tournure; aussi je ne veux pas répondre là-dessus à la _femme de
qualité_, qui peut bien être de qualité, mais qui n'est pas toujours
exacte.

Je finirai ma critique en lui rappelant qu'elle devrait retrancher
dans une nouvelle édition ce qu'elle dit de Madame-Mère, «Madame
Lætitia, dit-elle dans le premier volume, faisait argent de tout
et se faisait payer pour chaque place qu'elle faisait obtenir.»
Ceci n'est plus une erreur, c'est une calomnie!... Je l'ai vu
seulement hier en parcourant ce volume dont on m'avait parlé, et je
déclare aussitôt que c'est une des plus odieuses calomnies que l'on
puisse élever contre quelqu'un dont l'honorable caractère, dans la
prospérité comme dans le malheur, aurait dû lui être une sauvegarde
contre une attaque de ce genre. Madame Lætitia a un caractère
noblement antique. Il faudrait un Plutarque pour la louer dignement.]

L'étiquette observée à ces dîners des _quintidis_ n'était celle
d'aucun temps ni d'aucune cour. En effet comment expliquer ce que le
chef d'un gouvernement pouvait vouloir faire de cette foule immense
rassemblée dans une même enceinte comme pour passer une revue!
Bonaparte, déjà souverain par sa volonté, ne l'était pas encore
cependant de fait; mais il voulait choisir ses courtisans tout en
essayant la royauté.

Comment ces pensées ne lui seraient-elles pas venues en effet?...
Je me rappelle l'enthousiasme qui animait Paris tout entier le jour
où il alla du Luxembourg aux Tuileries... Cette circonstance était
d'une immense importance pour Bonaparte... Les Tuileries!... cette
résidence royale! l'habitation de Louis XVI... de ce roi malheureux,
mais si bon, si excellent!... dont lui-même avait pleuré la mort...
Oui, cet événement était pour Napoléon d'une grande portée... Aussi
lorsque le 30 _pluviôse_ il se réveilla, sa première parole fut:
_Nous allons donc aujourd'hui coucher aux Tuileries!...._ Et il
répétait ce mot avec une sorte de joie en embrassant Joséphine.

--Ce jour du 50 pluviôse[4] est un jour remarquable dans l'histoire
de Napoléon. Il a fixé dans son âme la pensée de la royauté, qui
peut-être jusque là n'y avait fait qu'apparaître...

[Note 4: Ces détails ne se trouvent pas dans mes Mémoires, parce
que la place me manquait pour mettre un détail spécial pour chaque
événement.]

L'étiquette observée pour le cortége fut à peu près comme plus
tard celle des dîners des quintidis. On voulait une sorte de
représentation, et comme jusque-là le Directoire n'en permettait
aucune aux corps de l'État, aucun d'eux n'avait ce qui lui était
nécessaire. On vit donc le Conseil d'État aller dans des fiacres
dont les numéros étaient cachés par du papier de la couleur de la
caisse... Les ministres seuls avaient des voitures et des manières de
livrées... La véritable splendeur du cortége, c'était les troupes.
On y admirait surtout la beauté du régiment des guides ou chasseurs
de la garde, commandés par Bessières et Eugène, ce régiment dont le
premier Consul affectionnait tant l'uniforme...

La voiture du premier Consul était simple, mais attelée de six
chevaux blancs magnifiques. Ces chevaux rappelaient un beau
souvenir!... Ils avaient été donnés par l'Empereur d'Autriche au
général Bonaparte après le traité de Campo-Formio... Lorsque
cette circonstance fut connue du peuple, ce ne furent plus des
acclamations... ce furent des cris de délire et d'enthousiasme qui
retentissaient à l'autre extrémité de Paris... Cette pensée était
belle en effet lorsqu'on s'arrêtait sur elle... lorsqu'on voyait ce
jeune homme dont le courage et l'esprit habile avaient donné la paix
avec la gloire à la France, lorsqu'il n'avait encore que vingt-huit
ans!... Et lui, comme il était heureux ce même jour en écoutant ces
cris de joie et d'amour!... Il remerciait la foule enivrée avec un
sourire, un regard si doux, tout en s'appuyant sur un magnifique
sabre également don de l'Empereur d'Allemagne!.. mais en serrant la
riche poignée de cette arme, Bonaparte semblait dire à ce peuple: Ne
craignez point avec moi pour votre gloire, Français... Cette arme
me fut donnée pour avoir fait la paix... mais je saurai la tirer du
fourreau pour votre défense, si jamais on vous insulte...

Le premier Consul était dans le fond de la voiture à droite; sur le
devant était le troisième Consul, Lebrun. Cambacérès, comme second
Consul, était à côté du général Bonaparte; quant à madame Bonaparte,
elle était venue aux Tuileries avant le cortége. Il n'y avait encore
pour elle aucune ombre de royauté. Elle s'y était donc rendue avec
mademoiselle de Beauharnais, madame de Lavalette, madame Murat,
qui était déjà mariée, mais seulement depuis quelques jours, et
quelques autres femmes fort élégamment parées. Elle alla se mettre
aux fenêtres de l'appartement du Consul Lebrun, dans le pavillon de
Flore[5].

[Note 5: Aucune de nous n'était encore mariée à cette époque de la
translation du gouvernement du Luxembourg aux Tuileries; presque tous
les mariages se firent dans l'année.]

Une particularité assez remarquable fut ce qui arriva ce même jour,
au moment de l'entrée des consuls dans la cour des Tuileries. Cette
cour n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui; elle était entourée de
planches et fort mal disposée; deux corps-de-garde, qui avaient été
faits probablement à l'époque de la Révolution, existaient encore.
Ceci est simple; mais ce qui ne l'était pas, c'est une inscription
qu'on voyait sur celui de droite, ainsi conçue: LE 10 AOÛT 1792, LA
ROYAUTÉ EN FRANCE EST ABOLIE, ET NE SE RELÈVERA JAMAIS!....

Et elle entrait triomphante dans le palais des rois!... En voyant
cette inscription plusieurs soldats qui formaient la haie ne purent
retenir des exclamations vives, et plusieurs imprécations accablèrent
encore la royauté vaincue au 10 août... En les entendant, le premier
Consul sourit d'une si singulière manière, que ce sourire demeura
bien longtemps dans la mémoire de celui qui en fut témoin et qui me
l'a redit.

L'ironie qui anima la physionomie du premier Consul ne pouvait être
traduite par celui qui avait vu le sourire. Je crois en avoir trouvé
la raison dans la colère des soldats qui invectivaient la royauté,
tout en remplissant une fonction qui ne s'accorde qu'à cette même
royauté et qui est même une de ses prérogatives comme pour Dieu!...
c'est de former la haie!... Quoi qu'il en soit, les troupes se mirent
en bataille lorsqu'elles furent arrivées dans la cour; et dès que la
voiture fut arrêtée, le premier Consul en descendit rapidement, et
sauta plutôt qu'il ne monta à cheval; car alors, il était jeune et
leste, et aussi prompt à exécuter qu'à concevoir. Après lui descendit
Cambacérès, dont la grave personne ne se mettait en mouvement qu'avec
une lenteur qui contrastait d'une manière comique avec tous les
mouvements de celui qui marchait avant lui. Venait ensuite Lebrun,
dont l'énorme rotondité lui donnait déjà l'aspect d'un vieillard.
Les deux consuls laissèrent leur collègue passer les troupes en
revue. C'était pour eux chose étrangère à leurs habitudes, et ils
montèrent dans les appartements de réception: les ministres, le corps
diplomatique, le Conseil d'État les y attendaient.

Les années peuvent s'écouler, mais jamais elles n'affaibliront la
force, le souvenir de pareils temps!... Le Carrousel entier était
couvert d'un peuple immense, dont les cris répétés allaient frapper
le ciel: _Vive le premier Consul!... vive le général Bonaparte!....._
Et ces masses pressées étaient formées d'ouvriers, de peuple méritant
vraiment ce beau nom, et le méritant alors par tout ce qu'il demande
de grand et de beau dans ses sentiments. Aux fenêtres des maisons
du Carrousel, à celles du Louvre, on voyait une foule de femmes
élégamment parées et portant le costume grec, qui alors était encore
à la mode. Ces femmes faisaient voler en l'air des écharpes de soie,
des mouchoirs... leur enthousiasme était un délire... Oh! quelle
journée pour Bonaparte!...

Mais une circonstance dont le souvenir, non seulement ne s'effacera
jamais de mon âme, et dont la puissance, je crois, sera toujours
aussi vive dans le coeur de tout Français ayant assisté à cette
journée, ce fut ce qui arriva au moment où le premier Consul vit
passer devant lui les drapeaux de plusieurs demi-brigades. Lorsque
le porte-drapeau de la 43e inclina celui qu'il portait devant son
général, on ne vit qu'un simple bâton surmonté de quelques lambeaux
criblés, mutilés par les balles, et noircis par la fumée de la
poudre... En l'apercevant au moment du salut, Napoléon parut frappé
de respect... Son noble visage prit une expression toute sublime; il
ôta son chapeau et s'inclina profondément avec une émotion visible
devant ces enseignes de la république, mutilées dans les batailles.
Celles de la 30e et de la 96e étaient dans le même état. En voyant
la troisième s'incliner devant lui, le premier Consul parut encore
plus ému que pour la 43e. On voyait que plus les preuves de notre
gloire se multipliaient à ses yeux, plus il était heureux et fier de
commander une armée dont les hauts faits parlaient un tel langage.
Son émotion avait sa source dans de hautes et nobles pensées, sans
doute; car, en ce moment, un rayon lumineux semblait entourer son
visage. Le peuple le vit et le comprit! Alors ce ne furent plus de
ces cris simplement animés de: Vive le premier Consul!... Ce fut une
explosion d'amour et de délire... Des masses entières s'ébranlaient
pour aller à lui; on voulait le voir de plus près, le contempler,
le toucher... Les femmes, les hommes, les enfants, les vieillards,
tous, tous voulaient aller à lui; tous articulaient des paroles
d'affection, tous poussaient des cris frénétiques d'amour et de
joie... Oh! qui donc pourrait dire qu'alors il n'était pas l'idole de
la France!

Madame Lætitia m'avait demandée à ma mère pour cette journée, et
j'étais avec elle et madame Leclerc à une fenêtre de l'hôtel de
Brionne[6] chez M. Benezeth... Quel souvenir que celui de cette mère,
dont le noble et beau visage était couvert de larmes de joie!... de
ces larmes qui effacent tout un passé de malheur, et font croire à
tout un avenir heureux.

[Note 6: L'hôtel de Brionne n'existe plus. Il était situé à la place
de la porte et du guichet des gens à pied, qui se trouvent près de
l'escalier pour aller chez le trésorier de la couronne. Madame Murat
alla y loger dès que son frère fut aux Tuileries, et elle y fit même
ses couches lorsque naquit le prince Achille, son fils aîné.]

Ceci me rappelle une circonstance que j'ai omise en parlant du 18
brumaire; elle montrera combien peu Bonaparte se laissait deviner par
les siens.

Le 19 brumaire de l'an VII, ma mère, qui était fort attachée, comme
on le sait, à la famille Bonaparte, et chez laquelle cette famille
tout entière passait sa vie, voyant l'inquiétude de son amie[7]
Lætitia, lui proposa de venir dîner avec nous, ainsi que madame
Leclerc, et puis ensuite d'aller ensemble à Feydeau, pour y voir un
fort joli spectacle, dans lequel jouaient Martin et Elleviou. Ces
dames acceptèrent: le dîner se passa tristement. Madame Lætitia était
inquiète sans savoir pourquoi, ou plutôt parce quelle le devinait.
Mais en véritable mère d'un grand homme, tout ce qu'elle éprouvait
demeurait au fond de son âme; et même avec ma mère, elle fut
silencieuse.

[Note 7: Madame Lætitia et ma mère avaient été élevées ensemble,
et cela dès l'enfance; les maisons de leurs mères se touchant
immédiatement; et, depuis, cette liaison s'était encore resserrée par
l'événement de la mort de M. Bonaparte le père dans la maison de ma
mère, à Montpellier.

M. Benezeth avait été ministre de l'intérieur; il était aussi fort
ami de ma famille, qu'il avait connue en Languedoc.]

Mon beau-frère, ami intime de Lucien, et qui ne le quitta pas dans
toute cette journée, était parti depuis le matin, et ses adieux
ne nous avaient pas rassurées, ma mère et moi; car nous aimions
tendrement Lucien, et ne pouvions nous dissimuler qu'il y avait
beaucoup à craindre dans les heures qui allaient s'écouler, quoique
nous ne sussions que très-imparfaitement ce qui se tenterait...
J'aimais Lucien et Louis comme des frères; et bien que je ne
comprisse pas la politique, j'en savais assez pour être au moins
inquiète; et pour moi, c'était souffrir.

Aucune nouvelle ne parvint d'une manière positive jusqu'à sept
heures. Alors ma mère demanda ses chevaux, et nous partîmes avec
madame Leclerc, madame Lætitia et mon frère Albert pour Feydeau.

Je ne me rappelle plus maintenant quelle était la pièce qu'on jouait
premièrement. Je n'ai gardé le souvenir que de celle qui terminait
le spectacle: c'était _l'Auteur dans son ménage_. Nous étions assez
calmes, et même presque gaies, car rien ne nous était parvenu.
Albert était sorti plusieurs fois et avait parcouru le foyer et les
corridors sans rien apprendre de nouveau; nous nous disposions à
écouter la dernière pièce, lorsque le rideau se lève avant le moment,
et l'acteur qui devait remplir le rôle principal se présente en robe
de chambre de piqué blanc, costume de ce rôle[8], et s'avançant sur
le devant de la scène, dit au public: _Citoyens, une révolution vient
d'avoir lieu à Saint-Cloud; le général Bonaparte a eu le bonheur
d'échapper au poignard du représentant Arena et de ses complices. Les
assassins sont arrêtés._

[Note 8: On jouait _l'Auteur dans son Ménage_, jolie petite pièce, je
crois, d'Hoffmann.]

Au moment où le mot, _vient d'échapper au poignard_, fut prononcé,
un cri perçant retentit dans la salle... Il partait de notre loge:
c'était madame Leclerc qui l'avait jeté, et qui était dans un état
vraiment alarmant. Elle sanglotait et ne pouvait pleurer; ses nerfs,
horriblement contractés, lui causaient des convulsions tellement
fortes, qu'Albert commençait à ne pouvoir la contenir. Madame
Lætitia était pâle comme une statue de marbre; mais quels que fussent
les déchirements de son coeur, on n'en voyait d'autre trace sur son
visage encore si beau à cette époque, qu'une légère contraction
autour des lèvres. Se penchant sur sa fille, elle prit ses mains, les
serra fortement, et dit d'une voix sévère:

«Paulette[9], pourquoi cet éclat? Tais-toi. N'as-tu pas entendu qu'il
n'est rien arrivé à ton frère?... Silence donc... et lève-toi; il
faut aller chercher des nouvelles.»

[Note 9: On lui donnait ce nom dans sa famille où personne ne
l'appelait Pauline. Nous l'appelions aussi Paulette.]

La voix de sa mère frappa plus madame Leclerc que toutes nos
consolations. Les miennes, d'ailleurs, étaient plutôt de nature à
l'alarmer qu'à la rassurer. Je craignais pour mes deux frères de
coeur, Lucien et Louis; et je pleurais tellement, que ma mère me
gronda tout aussi sévèrement que Paulette. Enfin nous pûmes partir.
Albert, que nous avions envoyé pour savoir si la voiture de ma mère
était arrivée, nous annonça qu'elle nous attendait. Il prit madame
Leclerc dans ses bras, et la porta, plutôt qu'il ne la conduisit,
à la voiture dans laquelle nous nous hâtâmes de monter; car on
sortait en foule du théâtre pour aller aux nouvelles; et plusieurs
personnes ayant reconnu ma mère et les femmes qui étaient avec nous,
disaient: «C'est la mère et la soeur du général Bonaparte!...» La
beauté incomparable de Paulette, qui était encore doublée, je crois,
par sa pâleur en ce moment, suffisait déjà bien assez pour attrouper
les curieux. Qu'on juge de l'effet que produisirent ce peu de mots:
_C'est la soeur du général Bonaparte!_

«Où voulez-vous aller? dit ma mère à madame Lætitia, lorsque son
domestique lui demanda ses ordres. Est-ce rue du Rocher[10], ou bien
rue Chantereine?

[Note 10: C'était alors dans cette maison, qui appartenait à Joseph,
que logeait madame Lætitia.]

--Rue Chantereine, répondit madame Lætitia, après avoir réfléchi un
moment. Joseph ne serait pas chez lui, et Julie ne saurait rien...

--Si nous allions rue Verte[11]?» dis-je à madame Lætitia.

[Note 11: Lucien logeait alors rue Verte, et je voulais que nous
fussions chez lui, pour avoir de ses nouvelles par sa femme.]

--Ce serait inutile. Christine[12] ne sait rien; et peut-être même
pourrions-nous l'alarmer... non, non, rue Chantereine.»

[Note 12: Première femme de Lucien.]

Nous arrivâmes rue Chantereine; mais il fut d'abord impossible
d'approcher de la maison. C'était une confusion à rendre sourd par le
fracas que faisaient les cochers en criant et en jurant; les hommes
à cheval arrivant au galop, et culbutant tout ce qui se trouvait
devant eux; des gens à pied, les uns demandant des nouvelles, les
autres criant qu'ils en apportaient... Et tout ce fracas, ce tumulte
au milieu d'une nuit de novembre, sombre et froide... Quelques hommes
de la bonne compagnie étaient parmi eux pour apprendre quelque chose;
car on racontait d'étranges événements qui, du reste, devaient
bientôt se réaliser. Dans le nombre de ces curieux malveillants se
trouvait Hippolyte de R..., l'un des habitués les plus intimes du
salon de ma mère. Il reconnut notre voiture; et ne voyant pas quelles
étaient les personnes qui étaient avec nous: «Eh bien! s'écria-t-il,
voilà de la belle besogne!... Votre ami Lucien, mademoiselle Laure,
poursuivit-il en s'adressant à moi, qu'il voyait contre la portière,
avec tout son républicanisme et sa colère contre notre club de
Clichy, vient de faire un roi de son frère le caporal.»

M. de Rastignac était fort près de la portière; je fus obligée
non-seulement de lui dire très-vivement de se taire, mais de frapper
sur sa main, car il n'entendait rien. Alors il reconnut madame
Lætitia et madame Leclerc qu'il voyait journellement chez ma mère, où
il passait sa vie ainsi que ses frères: cette vue le frappa tellement
qu'il s'en alla en courant. Ce n'était pas qu'il craignît; tout au
contraire son opinion était bien connue, et ses frères et lui ne
voulurent jamais accepter aucune place sous l'Empire.

Cependant notre voiture avançait; enfin nous parvînmes dans cette
allée qui précède la cour de la petite maison de la rue Chantereine
et nous arrivâmes devant le perron. Madame Lætitia envoya Albert pour
savoir si le général Bonaparte était revenu de Saint-Cloud. Au moment
où mon frère descendait de voiture un officier entrait au grand galop
dans la cour suivi de deux ordonnances. Les lumières du vestibule
nous le montrèrent et nous reconnûmes M. de Geouffre mon beau-frère,
qui dans cette journée avait été l'aide-de-camp de Lucien.

--Tout va bien! nous cria-t-il du plus loin qu'il nous vit!... et
il nous raconta les événements miraculeux de la journée... Tout
était fini. Il y avait une commission consulaire dont deux membres
du Directoire faisaient partie et le général Bonaparte était le
troisième.

--Voilà un brochet qui mangera les deux autres poissons, dit ma mère.

--Oh Panoria! dit madame Lætitia avec un accent de reproche, car à
cette époque elle croyait au républicanisme pur de son fils.

--Ma mère ne répondit pas, mais elle était convaincue. Madame
Bonaparte et madame Leclerc descendirent pour aller trouver Joséphine
et attendre la venue de Napoléon. Nous les laissâmes et revînmes chez
ma mère où nous trouvâmes vingt personnes qui l'attendaient comme
cela était toujours quand elle allait au spectacle; mais ce soir-là
on espérait des nouvelles et le cercle était doublé.

J'ai interverti l'ordre des choses pour rappeler ce fait. Il montre
combien peu étaient connus les projets de Bonaparte dans sa famille
même la plus intime, puisque sa mère et sa soeur bien-aimée étaient
aussi ignorantes de ce qui devait se passer le 19 brumaire que la
personne de Paris le moins avant dans son intimité.

Pour rejoindre l'époque où nous sommes maintenant, il faut nous
retrouver à l'une des fenêtres de l'hôtel de Brionne chez M. de
Benezeth, regardant la magnifique revue passée par le premier Consul
le 30 pluviôse de l'an VIII. Toutes les croisées ayant jour sur la
place et sur la cour étaient garnies de femmes élégamment parées et
dans ce costume grec qui était si gracieux porté par des femmes qui
se mettaient bien... et puis il allait à cet enthousiasme qui nous
agitait alors. Nous étions vraiment des femmes de Sparte et d'Athènes
en écoutant les récits de ces fêtes de gloire, de ces batailles où
notre noblesse prit et reçut son blason. Et puis comment croire à
cette tyrannie qui nous était prophétisée lorsqu'il parut une lettre
écrite à un sergent de grenadiers, par le premier _Consul lui-même_,
au moment de la distribution des sabres et des fusils d'honneur[13].
L'un des élus avait écrit à Bonaparte pour le remercier, et le
premier Consul lui répondit:

«J'ai reçu votre lettre, _mon brave camarade_, vous n'avez pas besoin
de me parler de vos actions. Je les connais, vous êtes un des plus
braves grenadiers de l'armée depuis la mort de Benezeth. Vous êtes
compris dans la distribution des cent sabres d'honneur que j'ai fait
distribuer. Tous les soldats de votre corps étaient d'accord que
c'était vous qui le méritiez davantage.

«Je désire beaucoup vous revoir; le ministre de la guerre vous envoie
l'ordre de venir à Paris.»

[Note 13: Les sabres et les fusils, les baguettes, les pistolets
d'honneur, furent une des premières institutions du Consulat. La loi
qui les créa fut rendue au Luxembourg. Ce fut à la même époque que
M. de Talleyrand fit observer au premier Consul que les journaux
devaient être limités. Déjà ils l'avaient été par l'influence du
directeur Sieyès, mais on ne trouva pas assez longue la coupure de
ses ciseaux, et l'on rendit un arrêté où il était dit:

Le ministre de la police ne laissera paraître pendant toute la durée
de la guerre que les journaux ci-après nommés:

  _Le Moniteur Universel._
  _Le Journal de Paris._
  _Le Bien-Informé._
  _Le Publiciste._
  _L'Ami des Lois._
  _La Clef du Cabinet._
  _Le Citoyen Français._
  _La Gazette de France._
  _Le Journal des Hommes Libres._
  _Le Journal du soir des frères Chaigneau._
  _Le Journal des Défenseurs de la Patrie._
  _La Décade Philosophique_ et les journaux s'occupant
        exclusivement des arts, etc.]

Cette lettre est un chef-d'oeuvre d'adresse. Comme il est habile de
reconnaître presque le droit aux soldats de désigner le plus brave
parmi eux! Et puis ce titre _de brave camarade_ accordé à un sergent.
Cette lettre, qui devait nécessairement courir dans tous les rangs de
l'armée, devait en même temps faire des amis et même des fanatiques à
la religion de Napoléon.

Le jeune homme à qui s'adressait cette lettre s'appelait _Léon Aune_;
il était sergent de grenadiers, je ne me rappelle plus dans quel
régiment.

Aussi nous étions sous le charme d'une pensée; c'est que le
gouvernement consulaire ramènerait avec lui les formes polies
d'autrefois, la sécurité, le bonheur, et en même temps qu'il
fonderait le règne de cette liberté toujours appelée, toujours
désirée et toujours inconnue: c'était un rêve sans doute, mais ne
rêve-t-on jamais?...

Madame Bonaparte était rayonnante de beauté le jour de cette revue
ainsi qu'Hortense, qui était vraiment charmante à cette époque de sa
vie, avec sa taille élancée, ses beaux cheveux blonds, ses grands
et doux yeux bleus et sa grâce toute créole et toute française à la
fois!... Elles étaient toutes deux aux fenêtres du troisième Consul
Lebrun, entourées d'une espèce de cour qu'il n'avait pas fallu
longtemps pour former.

Napoléon était un homme trop universel, son génie, qui embrassait
toutes choses, était trop vaste pour n'avoir pas jugé de quelle haute
importance il était pour son plan de rétablir l'ordre non-seulement
dans la vie politique et générale, mais dans la vie privée de
chaque famille. Ces familles formaient les masses après tout, et
Napoléon, tout en n'ayant pas de formes polies et gracieuses, savait
parfaitement les apprécier. Sans vouloir que les femmes eussent de
la puissance, il désirait cependant qu'elles prissent en quelque
sorte la conduite d'une partie des choses de ce monde. Il redoutait
des femmes comme madame de Staël; mais il comprenait tout le bien
que pouvait faire madame de Genlis ou quelqu'un dans ce genre. Il
redoutait le génie de la première comme un rival, tandis qu'il
aimait et recherchait l'esprit de l'autre comme un allié ami... en
tout ce qui concernait l'étiquette, la vie de société, ce qui tenait
enfin à l'existence du monde et à l'influence qu'elle exerce: tout
cela était pour le premier Consul et plus tard pour l'Empereur d'une
importance que pourront difficilement croire ceux qui ne l'ont pas
approché comme moi[14].

[Note 14: En voici une preuve. Napoléon ne cessait de me parler du
faubourg Saint-Germain, de mes amis, de leur opinion... et ce sujet
de conversation ne tarissait jamais jusqu'au moment où lui-même
s'entoura du faubourg Saint Germain, qui du reste ne demandait pas
mieux, et lorsque je vis toutes les nominations, qui se trouvent
encore au reste dans les almanachs des années 1808-9-10 et 11, je fus
peu surprise. Je m'y attendais.

C'était pour lui une chose de prévention; il ne comptait que sur tout
ce qui avait un nom pour former la cour. Je dirai là-dessus ce qui
m'est arrivé à mon retour de Lisbonne après mon ambassade, cela fera
juger de l'importance que l'Empereur attachait à tout ce qui tenait à
la _cour_.

Je n'avais vu l'Empereur qu'au cercle de la cour et il m'avait
seulement parlé comme à son ordinaire. Me trouvant de service un
dimanche, au dîner de famille où j'avais accompagné MADAME Mère,
je fus appelée dans un petit salon ou plutôt l'un des cabinets de
l'Empereur, où il se tenait souvent le dimanche après dîner pour
causer avec ses soeurs, sa mère et l'Impératrice. L'Empereur voulait
me faire causer sur le Portugal et sur la cour; je lui répondis
ainsi que sur l'Espagne, et la conversation fut tellement longue et
de son goût, que Madame voulant se retirer, il lui dit deux fois:
«Un moment, madame Lætitia.» Il appelait toujours sa mère ainsi
lorsqu'il était de bonne humeur; il disait même: _Signora Lætizia_.
Enfin, lorsqu'il eut assez causé et questionné, il se recueillit d'un
air sérieux et dit à l'Impératrice en me montrant à elle: «C'est
inconcevable comme elle a encore gagné depuis son séjour dans une
cour étrangère. Eh! ce n'est que là, dans le fait, qu'on sait ce que
c'est que le monde!... Je souris.--Pourquoi riez-vous, madame?--Parce
que Votre Majesté attribue à une influence qui est imaginaire, ce qui
peut lui plaire dans mes manières.--Comment? Que voulez-vous dire?»
Je continuai de sourire sans répondre.--«Eh bien, ne voulez-vous pas
me dire le sujet de votre gaieté?--C'est que je crois, sire, que je
puis en apprendre beaucoup plus en ce genre à ceux que vous croyez
mes maîtres que je ne recevrais de leçons d'eux.» Il fut étonné et
puis se mit à rire; mais il ne me croyait pas alors; il jugeait du
Portugal par dom Lorenço de Lima, qui était ambassadeur de Portugal à
Paris, et qui a les bonnes et parfaites manières d'un vrai don Juan
du temps de la Régence.--Le marquis d'Alorna, le comte Sabugal, tout
cela était très-bien, mais la cour!... c'était une parodie!]

Le salon de madame Bonaparte aux Tuileries, lorsqu'elle y vint le
30 pluviôse, n'était pas encore formé, quelque désir qu'en eût le
premier Consul. Madame de la Rochefoucault, petite bossue, bonne
personne, quoique spirituelle, et parente, je ne sais comment, de
madame Bonaparte; madame de la Valette, douce, bonne, toujours
jolie en dépit de la petite vérole et du monde qui la trouvait
encore trop bien malgré son malheur; madame de Lameth, sphérique et
barbue, deux choses peu agréables pour des femmes, mais bonne et
spirituelle, ce qui leur va toujours bien; madame Delaplace faisant
tout géométriquement, jusqu'à ses révérences pour plaire à son
mari; madame de Luçay, madame de Lauriston, bonne, toujours égale
dans son accueil et généralement aimée; madame de Rémusat, femme
supérieure et d'un grand attrait pour qui la savait comprendre;
madame de Thalouet qui se rappelait trop qu'elle avait été jolie et
pas assez qu'elle ne l'était plus; madame d'Harville, impolie par
système et polie par hasard, voilà les femmes qui formèrent d'abord
le cercle le plus habituel de Joséphine à l'époque du Consulat
_préparatoire_, ainsi que j'appelle le Consulat de l'année 1800 et
de 1801. Mais quelques mois après, les généraux qui entouraient le
premier Consul se marièrent et leurs femmes arrivèrent aux Tuileries
pour y préluder aux dames du palais. Alors ce qu'on pouvait appeler
la cour consulaire changea d'aspect. Toutes étaient jeunes et
plutôt jolies qu'autrement; car la jeunesse a du moins cet avantage
de n'avoir jamais une laideur entière; mais d'ailleurs, bien loin
de là, les jeunes femmes qui devenaient _les grandes dames_ de la
cour consulaire étaient même charmantes. Madame Lannes était alors
dans la fleur de cette beauté vraiment digne d'admiration, qui
du reste fut connue en Europe comme elle devait l'être. Madame
Lannes était bonne, elle avait un esprit juste et sans aigreur qui
me plaisait; nos maris étaient frères d'armes; nous nous convînmes
aussi, et depuis l'instant de notre entrée à la cour des Tuileries
jusqu'au moment où nous l'avons quittée, nos relations furent
toujours bienveillantes et amicales; venait ensuite madame Savary
(mademoiselle de Faudoas, parente de l'Impératrice); madame Savary
était une fort belle personne, mais ayant la malheureuse manie de ne
pas vouloir être brune, ce qui lui faisait faire des choses tout à
fait contraires à sa beauté; elle était bien faite, fort élégante,
quoique un peu poupée de la foire lorsqu'elle entrait dans un bal.
L'un des frères d'armes de nos maris s'était aussi marié, mais il
n'avait pas fait comme eux, en ce que les autres s'étaient presque
tous mariés par amour et avaient conséquemment épousé de jolies
femmes; mais lui avait pris pour sa compagne de route en ce monde une
de ces héritières à figure désagréable et peu courtoise... à figure
d'héritière enfin, car ce mot dit tout. Ce n'eût été que peu de chose
encore; mais le caractère accompagnait la désagréable figure et ne
la démentait en rien: impolie et violente, la jeune héritière ne fut
jamais aimée dans le monde ni dans son intérieur, où elle rendait son
mari malheureux, tandis qu'il méritait d'être le plus heureux des
hommes.

Madame Mortier, aujourd'hui duchesse de Trévise, n'avait rien du
portrait que je viens de tracer: elle avait au contraire une extrême
douceur et son commerce était si facile et si doux qu'on l'aimait en
la connaissant. Le général Mortier commandait alors la 1re division
militaire, et ses fréquents rapports avec Junot, qui était commandant
de Paris, me mettant à même de beaucoup voir madame Mortier, j'ai pu
me convaincre par moi-même de la vérité du portrait que j'en donne.

Une agréable femme aussi qui vint au milieu de nous vers ce temps-là,
ce fut madame Bessières (duchesse d'Istrie); elle était gaie, bonne,
égale, jolie, d'une politesse prévenante, de bonne compagnie,
ce qui faisait qu'on lui savait gré d'avance, parce qu'il était
visible qu'elle le faisait par un mouvement attractif: j'ai toujours
distingué et aimé madame Bessières, et depuis tant d'années écoulées,
sa vie noble et pure justifie le bien qu'on a toujours dit et pensé
d'elle.

Chaque jour notre cercle s'agrandissait; le premier Consul forçait au
mariage.

«Mariez-vous, disait-il à tous les officiers généraux, même aux
colonels; mariez-vous et recevez du monde. Ayez _un salon_.»

C'était son mot.

La société des Tuileries était donc alors la base sur laquelle
s'établissaient toutes celles qui se formaient à Paris; il y avait
bien de la confusion, et rarement un dîner, une grande réunion du
soir avaient lieu, sans qu'un événement plus ou moins plaisant prêtât
à rire aux bonnes âmes qui étaient appelées à ces premières fêtes
qui ressemblent bien peu à celles qui suivirent, non-seulement sous
l'Empire, mais dans les années 1802 et 1803.

La Malmaison était un lieu dans lequel on essayait tout ce qu'on
voulait faire passer comme innovation à ces coutumes vulgaires, qui
avaient pris d'autant plus d'empire sur nous pendant la Révolution,
qu'elles étaient faciles et peu gênantes; mais combien nous en avons
ri plus tard, lorsque toute l'étiquette fut imposée, non-seulement
aux habitants des Tuileries, mais à ceux de cette même Malmaison et
de Saint-Cloud! la Malmaison, surtout, qui ne retrouva jamais au
reste ses premiers beaux jours.

Qui croirait que, la première année du Consulat, on craignît d'être
attaqué sur la route de la Malmaison à Paris? Ne semble-t-il pas
entendre raconter une histoire du moyen âge lorsque la société
était encore dans l'enfance. Il est pourtant vrai que ces craintes
existaient; et, de plus, qu'elles étaient fondées... On redoutait
deux dangers: celui d'être compris dans une tentative sur le premier
Consul, et d'être attaqué par les voleurs qui étaient en grand
nombre, et on le savait, dans ces carrières qui, alors, étaient
ouvertes et se trouvaient à gauche de la route en venant de Paris
entre le Chant-du-Coq et Nanterre. Voici un fait assez curieux.

Nous répétions les _Folies amoureuses_ de Régnard; le premier Consul
avait demandé ce spectacle et le désirait beaucoup. Bourrienne,
qui jouait admirablement les rôles à manteaux, remplissait celui
d'Albert, moi celui d'Agathe, madame Murat, malgré son terrible
accent à cette époque de sa vie, celui de Lisette, monsieur
d'Abrantès celui d'Eraste, et monsieur Didelot, excellent dans
l'emploi des Monrose, faisait Crispin; mais la pièce était d'autant
plus difficile à faire marcher que nous avions des acteurs qui
jouaient si mal, qu'en vérité c'était la plus burlesque des
représentations que de les voir seulement à une répétition. Dugazon,
qui était mon répétiteur, me disait avec son cynisme ordinaire:

«Ah ça! pourriez-vous me dire quelle est la loi qui LA force à jouer
la comédie?»

Quoi qu'il en soit enfin, la pièce allait lentement et mal, parce
que, lorsqu'un principal rôle est rempli par une personne sans
mémoire, disant à contre-sens, ricanant lorsqu'elle se trompait, ce
qui arrivait souvent et n'était pas drôle du tout, ricanant pour
sourire, même lorsqu'il faut du sérieux, alors la pièce va mal et ne
va même pas du tout; en conséquence nous répétions, nous répétions,
nous répétions toujours, et nous ne nous en trouvions pas plus
avancés: enfin on déclara qu'on ne pouvait demeurer d'une manière
fixe à la Malmaison et qu'on viendrait répéter de Paris. Cela se fit
en effet. M. d'Abrantès avait une sorte de tilbury à deux chevaux,
dans lequel on faisait la route en moins d'une heure. Les chevaux
qui étaient attelés à cette petite voiture étaient d'une vitesse
extrême: surtout lorsque devant eux courait un piqueur qui faisait
ranger une multitude de petites charrettes de maraîchers retournant à
leurs villages vers le soir, à l'heure où nous revenions à Paris pour
dîner: on était alors à la fin de l'hiver.

Un jour, il était plus tard que jamais (ce qui était difficile),
parce que la répétition avait été encore plus mal que de coutume: il
était six heures; nous avions du monde à dîner et nous avions hâte
d'arriver à Paris; Junot pressait donc ses chevaux de la voix et du
fouet, et nous parcourions la route avec la rapidité du vent.

Maintenant, pour l'intelligence de ce qui va suivre, il faut savoir
que M. d'Abrantès avait alors une livrée exactement semblable à celle
du premier Consul, pour la couleur de l'habit, qui était verte. La
seule différence entre elles, c'est que la livrée du premier Consul
n'avait ni collet, ni parements d'une autre couleur, et que celle
de M. d'Abrantès en avait en drap cramoisi; mais on comprendra
facilement qu'au mois de mars, à six heures du soir, on puisse ne
voir d'abord à vingt pas que la couleur de l'habit du piqueur.
Derrière nous venait un petit groom également habillé de vert[15].

[Note 15: Il est évident que l'homme qui s'élança au-devant du
tilbury a été trompé par la couleur de la livrée et qu'il nous a pris
pour le premier Consul, qui revenait quelquefois seul, avec Joséphine
ou Bourrienne, n'ayant qu'un ou deux piqueurs. Depuis ce jour-là cela
n'arriva plus.

Cet événement ne se trouve pas rapporté dans mes Mémoires, parce
qu'alors on me dit que dans l'intérêt de l'Empereur il ne fallait pas
parler du grand nombre de tentatives faites contre lui: plus éclairée
moi-même depuis lors, je crois que la vérité _tout entière_ est ce
qui vaut le mieux touchant un homme comme Napoléon.]

Nous allions donc rapidement, ainsi que je l'ai dit, lorsque tout à
coup, au moment où nous passions devant les carrières qui existaient
alors entre le Chant-du-Coq et Nanterre, une masse quelconque vint se
jeter au-devant des chevaux, lorsqu'ils étaient lancés avec le plus
de vitesse... Ils s'arrêtèrent... Je poussai un cri, et M. d'Abrantès
articula quelques paroles violemment accentuées. Tout cela fut prompt
et n'eut que la durée d'un éclair. Lorsque le vertige produit par
la rapidité de la course et le choc que nous venions d'éprouver fut
dissipé, nous vîmes à côté du tilbury un grand homme couvert d'une
redingote très-ample, ayant sur la tête un chapeau rond qui lui
cachait le haut du visage. À quelques pas de la route, sur la droite,
on distinguait deux ou trois autres individus...

--«Qui êtes-vous?» dit M. d'Abrantès à l'homme qui était le plus près
de nous. Mais au lieu de nous répondre, le grand homme, après l'avoir
considéré aux dernières lueurs du crépuscule, s'écria:

--«Ce n'est pas le premier Consul!...

--Que lui vouliez-vous?» s'écria M. d'Abrantès, comme cet homme
s'éloignait à grands pas pour rejoindre ses compagnons.

L'homme s'arrêta, et fut quelques secondes avant de répondre; enfin
il se retourna et dit:

--«Lui remettre une pétition.»

Et lui et ses camarades disparurent dans la profondeur des carrières.

M. d'Abrantès réfléchit un moment; puis, appelant son groom:

--«Cours après, Étienne, lui dit-il, et donne-lui ordre de venir me
rejoindre à la Malmaison, où je retourne.»

En effet le piqueur, qui n'avait pu entendre, avait toujours galopé
et devait être loin. Cependant le groom le rejoignit.

Au moment où le général Junot allait faire tourner ses chevaux, il
s'arrêta.

--«Que diable peuvent-ils avoir jeté sous les jambes des chevaux?»
dit-il en se penchant pour mieux voir une grande masse brune qui
était sur la route...

C'était une immense bourrée. En la voyant nous fûmes étonnés qu'elle
n'eût pas fait trébucher les chevaux. M. d'Abrantès était dans une
extrême agitation.

--«Les misérables!...» s'écriait-il par moment.

Arrivés dans la cour, où déjà il y avait deux factionnaires à cheval,
deux hommes de la belle garde consulaire, Junot appela un valet
de pied pour demeurer auprès des chevaux, que ma main n'aurait pu
contenir en repos, et il fut trouver le premier Consul, qui, en
effet, était encore dans son cabinet.

Je demeurai à peu près dix minutes seule; au bout de ce temps,
j'entendis une voix m'appeler: c'était celle de Duroc.

--«Venez, me dit-il; le premier Consul veut vous parler...

--Eh mon Dieu! que me veut-il?...

--Je ne sais, mais venez.»

Il me fit faire le tour par le jardin, et j'entrai dans le cabinet du
premier Consul, sanctuaire impénétrable, où tant de grandes choses
furent conçues pour la gloire de la France.

Il était en ce moment dans la pièce faite comme une tente qui se
trouve encore sous la même forme, malgré l'horrible dégradation de la
maison... oh!... cette dégradation est la honte de la France!... Quel
est le peuple qui n'élèverait un monument à cette place!... Tous le
feraient... et nous!... Nous demeurons inactifs!...

Le premier Consul était avec Cambacérès, Bourrienne et Junot. Après
m'avoir introduite, Duroc allait se retirer: le premier Consul le
rappela.

--«Madame Junot, me dit Bonaparte avec une expression sérieuse, mais
dans laquelle il y avait de la bonté, je vous ai fait dire de venir
ici, pour que votre version puisse être une clarté de plus à celle de
Junot; car j'avoue que ce qu'il me dit me paraît bien étonnant.»

Je racontai la chose telle qu'elle venait de se passer, bien
certaine que Junot l'aurait racontée comme moi. Le premier Consul dit
à Cambacérès:

--«C'est bien cela!... Et cet homme prétendait avoir une pétition à
me remettre?

--En effet, il avait un papier plié à la main, dis-je; je l'ai vu
lorsqu'il était auprès de nous.

--Avez-vous distingué ses traits? me demanda Bonaparte.

--L'ensemble de sa personne, oui, général; mais pas du tout les
traits de son visage: son chapeau lui couvrait non seulement les
yeux, mais toute la partie supérieure de la figure.

--Et quelle est sa tournure?

--Celle d'un homme fort grand et maigre.

--Plus grand que Bourrienne?

--Oui. Mais ensuite je puis me tromper: il était tard et j'étais mal
placée pour juger de la proportion juste d'une taille.

Pour dire la vérité, je tremblais de frayeur en pensant que mon dire
allait peut-être faire arrêter un homme. Pour m'encourager, je devais
me dire que cet homme était un misérable et en voulait à la vie de
celui que nous adorions comme notre idole.

Le premier Consul me fit répéter l'histoire trois fois. Je ne me
servis que des mêmes termes chaque fois: cette exactitude lui fit
plaisir.

--«Écoutez, me dit-il en m'amenant par le bout de l'oreille à l'autre
bout de la chambre, gardez-vous bien de répéter un mot de tout cela
à Joséphine et à mademoiselle Hortense. Ceci est _une défense_,
entendez-vous bien; mais vous comprenez jusqu'où elle va?... Me
comprenez-vous, vous dis-je?...»

Je le regardai en silence, quoique je le comprisse: ce silence lui
donna de l'humeur.

--«Je veux parler de votre mère, de Lucien, de Joseph... En résumé,
je vous demande le silence pour la maison de la rue Sainte-Croix
comme pour toutes les autres; promettez-le-moi.

--Eh bien!... je vous le promets, général.

--Votre parole d'honneur!

--Ma parole d'honneur! répondis-je en riant de ce qu'il exigeait une
telle assurance de la part d'une femme.

--Pourquoi riez-vous? C'est mal. Donnez-moi votre parole, et sans
rire.

--Général, plus vous me recommanderez de ne pas rire, et moins
j'attraperai mon sérieux. Vous riez si peu, que cela doit vous
réjouir le coeur de voir rire.»

Il me regarda.

--«Vous êtes une singulière personne, dit-il... Ainsi vous
promettez...

--Je le promets...

--C'est bien! Allons dîner: vous resterez avec Junot.

--Mais, général, nous avons du monde...

--Eh bien! ils dîneront sans vous.»

Il appela Junot et lui parla un moment à l'oreille, et Junot écrivit
deux lettres que son piqueur porta sur l'heure à Paris.

--«Allons, dit le premier Consul, maintenant il faut dîner. Allez
tous dans le salon et ne parlez de rien. Je vous suis dans l'instant.

--Et que faudra-t-il que je dise pour motiver mon retour?»
m'écriai-je fort embarrassée de ma responsabilité. Mais Bonaparte
était déjà rentré avec M. d'Abrantès et Bourrienne dans son cabinet
intérieur[16], et Cambacérès, exact à l'ordre, comme s'il fût né
caporal, me disait à chaque instant, en me tirant par le bras:

«Allons donc au salon...»

[Note 16: Celui qui est au bout du château contre le petit pont.]

Et enfin il fit tant qu'il m'y entraîna presque de force.

Je peindrais difficilement la surprise dans laquelle tout le monde
fut de mon retour.

«Grand Dieu! que vous est-il donc arrivé?... Qu'est-il survenu?...

--Mais rien du tout que je sache, répondis-je: le premier Consul a
fait courir après le général Junot, pour qu'il revînt, et me voilà...

--Tant mieux, tant mieux! me dit Eugène; vous nous verrez répéter _le
Collatéral_?

--Oui, que nous ne savons pas, dit Hortense[17].

[Note 17: Elle devait faire le rôle de la Créole, mais je crois
qu'une grossesse l'en empêcha et que ce fut madame Davoust qui prit
le rôle, et qui jouait bien mal, autant que je puis me le rappeler.]

--Eh bien! elle passera sa soirée avec nous, reprit gracieusement
Joséphine[18]; il n'y pas grand mal de faire trêve un jour à une
répétition...

[Note 18: Le voyage de madame Bonaparte à Plombières n'avait pas eu
lieu à cette époque, et nous étions au mieux, le premier Consul et
moi. Qu'on voie le détail de cette scène, dont, au reste, le souvenir
l'a suivi à Sainte-Hélène, dans le quatrième volume de mes Mémoires,
1re édition.]

--Citoyen Cambacérès, auriez-vous faim? dit d'une voix forte le
premier Consul en entrant dans le salon appuyé sur le bras de Junot.

--Mais, général, il est permis de dire que oui, répondit Cambacérès,
et il montrait l'aiguille d'une magnifique pendule du temps de madame
Dubarry, qui marquait sept heures et demie.

--Bath! Qu'est-ce que fait l'heure?... Je suis levé depuis cinq
heures du matin, moi, eh bien! j'attends patiemment... tandis que
vous qui vous êtes levé, j'en réponds, à dix heures, vous vous
plaignez d'attendre une heure! qu'est-ce qu'une heure?

Les deux portes s'ouvrirent, et on annonça qu'on avait servi...

Le premier Consul passa le premier et _seul_. Cambacérès donna la
main à madame Bonaparte... tout le monde suivit sans aucun ordre. Le
premier Consul s'assit d'abord et nomma, pour être auprès de lui, sa
belle-fille et moi...

Le dîner fut gai; il y avait cependant de quoi être au moins
soucieux; M. d'Abrantès était pensif, Duroc également; quant à
Bourrienne il ne dînait jamais avec le premier Consul; il retournait
toujours à Ruel pour dîner, afin d'avoir à lui ce moment de liberté,
et le passer avec sa famille qu'il voyait à peine.

J'ai dit que le premier Consul était ce même jour d'une grande
gaieté, voulait-il éloigner toute pensée de ceux qui l'entouraient
d'un danger auquel il aurait échappé, ou voulait-il faire parvenir à
ceux qui le menaçaient combien la crainte pouvait peu sur son âme?
Qu'elle était la plus dominante de ces deux idées? Peut-être toutes
deux avaient-elles de la puissance sur son âme? je le croirais du
moins, parce qu'il me dit très-bas au moment où l'on allait se lever
de table:

--«Vous voyez que les méchants ne peuvent rien sur moi... ils n'ont
pas même le pouvoir de me faire craindre...

--Ah! lui répondis-je, ayez toujours de la confiance en Dieu! il vous
doit à la France pour son bonheur!

--Vraiment! le pensez-vous?

--N'est-ce pas ainsi que pensent tous les miens?.. tous ceux que
j'aime au moins?

--Ah! votre frère, votre mari... mais ensuite... votre beau-frère est
tout à Lucien... votre mère également n'aime que Lucien et Joseph...
mais moi, c'est différent...»

Je me retournai vers Eugène qui était à ma droite et je lui parlai de
son rôle. Il me répondit avec un sourire de malice qui ne disparut
pas de ses lèvres, lorsque abandonnant une phrase à peine commencée,
je me tournai subitement vers le premier Consul... C'est qu'il venait
de me pincer au bras gauche avec une telle violence que j'en eus le
bras encore noir quinze jours après...

--«Voulez-vous me faire l'honneur de me répondre, lorsque je vous
parle? me dit-il moitié fâché, moitié riant de voir ma figure
sérieuse qui voulait être en colère...

--Mais je vous ai dit, général, que jamais je ne vous répondrais
lorsqu'il serait question de ma mère parce qu'alors nous ne nous
entendons pas...

--C'est vrai; vous m'avez donné votre _ultimatum_ à ce sujet-là. À
propos de mère et de fille, voyez-vous souvent madame Moreau et la
famille Hulot?

--Non, général.

--Comment, non!

--Non, général.

--Comment! votre mère n'est pas très-liée avec madame Hulot?

--Jamais elle ne lui a parlé; et de plus, elles ne vont pas l'une
chez l'autre.

--Comment donc alors votre frère a-t-il dû épouser mademoiselle Hulot?

--Des amis communs en avaient eu la pensée mais mon frère ne voulut
pas revenir d'Italie pour conclure un mariage de convenance, quelque
jolie que fût la future, et les choses n'allèrent jamais plus loin.
En vérité j'admire, général, comme vous êtes bien informé!»

L'expression moqueuse avec laquelle je lui dis ce peu de mots lui fit
faire un mouvement:

--«Connaissez-vous madame Moreau? me demanda-t-il.

--Je l'ai vue dans le monde où nous allions ensemble comme jeunes
filles.

--N'est-elle pas fort habile en toutes choses?

--Oui, je sais qu'elle danse remarquablement: Steibelt, qui est mon
maître comme le sien, m'a dit qu'après madame Delarue-Beaumarchais
mademoiselle Hulot était la plus forte de ses écolières; elle peint
la miniature; elle sait plusieurs langues, et, de plus, elle est fort
jolie.

--Oh! de cela j'en puis juger comme tout le monde, et je ne le trouve
pas. Elle a une figure en casse-noisette, une expression méchante et
en tout une enveloppe déplaisante.»

Depuis qu'il était question de madame Moreau il parlait très-haut et
tout le monde écoutait: madame Bonaparte sourit, et avec sa bonté
ordinaire, car sa bonté, pour être banale, n'était pas moins de la
bonté, elle dit doucement:

--«Tu ne l'aimes pas, et tu es injuste.

--Sans doute je ne l'aime pas, et cela, par une raison toute simple,
c'est qu'elle me hait, ce qui est plus fort que de ne pas m'aimer;
et cela pourquoi?.. Elle et sa mère sont les deux mauvais anges de
Moreau: elles le poussent à mal faire... et c'est sous leur direction
qu'il fait toutes ses fautes... Qui croiriez-vous, dit le premier
Consul à Cambacérès, lorsqu'on fut de retour dans le salon, qui
croiriez-vous que Joséphine me donna l'autre jour pour convive à
dîner?... madame Hulot!... Madame Hulot!... à la Malmaison!

--Mais, dit madame Bonaparte, elle venait en conciliatrice, et...

--En conciliatrice!... Elle? madame Hulot?... Ma pauvre Joséphine, tu
es bien crédule et bien bonne, ma chère enfant!...»

Et prenant sa femme dans ses bras, il l'embrassa trois ou quatre fois
sur les joues et sur le front, et finit en lui pinçant l'oreille avec
une telle force qu'elle jeta un cri... Bonaparte poursuivit:

--«Je te dis que ce sont deux méchantes _femmelettes_, et que cette
dernière impertinence de madame Hulot mérite une correction. Bien
loin de là, voilà que tu l'accueilles et lui fais politesse.

--Qu'a-t-elle donc fait? se hasarda à demander Cambacérès qui
sommeillait dans un fauteuil, après avoir pris son café.

--Mon Dieu, dit madame Bonaparte, madame Moreau voulait voir
Bonaparte: elle est venue trois ou quatre fois aux Tuileries sans y
parvenir, et l'humeur s'en est mêlée...

--Et Joséphine, qui ne vous dit pas tout, ne vous dit pas aussi que
la dernière fois madame Hulot dit en se retirant: _Ce n'est pas
la femme du vainqueur d'Hohenlinden qui doit faire antichambre...
Les directeurs eussent été plus polis._ Ainsi madame Hulot regrette
le beau règne du Directoire, parce que le _chef de l'État_ ne peut
disposer du temps qu'il donne à des travaux sérieux pour bavarder
avec des femmes!... Et toi, tu es assez simple pour chercher à calmer
l'irritation que ces méchantes femmes ont éprouvée, et qui n'est
autre chose que de la colère!...»

Joséphine, qui s'était éloignée du premier Consul lorsqu'il lui avait
pincé l'oreille, revint auprès de lui et passant un bras autour de
son cou, elle posa sa tête gracieusement sur son épaule. Napoléon
sourit et l'embrassa. Il avait résolu d'être charmant ce jour-là, et
il le fut en effet.

--«Allons! s'écria-t-il... laissons tout cela et prenons une
vacance... il faut jouer. À quoi jouerons-nous? aux petits jeux?

--Non, non! s'écria-t-on de toutes parts.

--Eh bien! au vingt et un?... au reversi?

--Oui, oui! au vingt et un.»

On apporta une grande table ronde et nous nous mîmes tous autour.

--«Qui sera le banquier, demanda Joséphine, pour commencer?


LE PREMIER CONSUL.

Duroc, prends les cartes et tiens la banque; tu nous montreras
comment il faut faire.


MADAME BONAPARTE.

Mais je n'ai pas d'argent...


MADEMOISELLE DE BEAUHARNAIS.

Ni moi.


MADAME DE LAVALETTE.

Ni moi.


LE PREMIER CONSUL.

Mesdames, arrangez-vous, mais je ne veux pas jouer contre des jetons;
je ne veux pas jouer à crédit... Je fais mon jeu avec de l'or, et
si vous me gagnez je veux aussi vous gagner; demandez de l'argent à
vos maris... Lavalette, donne donc de l'argent à ta femme[19]... (Il
cherche dans ses poches, où jamais il n'avait d'argent.) Donne-moi de
l'argent, Duroc!... (Tout le monde se met à rire.) Riez... Tenez...

[Note 19: Émilie de Beauharnais, fille du marquis de Beauharnais,
beau-frère de Joséphine, dont la mère avait épousé un nègre.]

Le sérieux du premier Consul nous fit beaucoup rire, nous eûmes
bientôt devant nous ce qu'il fallait pour faire nos mises, et le jeu
commença; mais ce fut pour éveiller une nouvelle gaieté... Napoléon
trichait horriblement; il fit d'abord une mise modeste de cinq
francs... Duroc tira et donna les cartes: lorsque tout fut fait,
Napoléon avança la main après avoir regardé ses cartes.


LE GÉNÉRAL DUROC.

Voulez-vous une carte, mon général?


LE PREMIER CONSUL.

Oui. (Après avoir eu sa carte:) À la bonne heure au moins... voilà
qui est bien donné! Tu es un brave banquier, Duroc.

        Le général Duroc tirant pour lui sur quinze (car il
        devait croire que Bonaparte avait eu vingt et un) amène
        un neuf.

Ah!... perdu! j'ai vingt-quatre... Mon général, n'avez-vous pas vingt
et un?


LE PREMIER CONSUL.

Sans doute! sans doute!... paie-moi cinq francs!


MADAME BONAPARTE.

Voyons donc ton jeu, Bonaparte.


LE PREMIER CONSUL, retenant ses cartes.

Non, non!... Je ne veux pas que vous voyez à quel point je suis
téméraire... j'ai tiré sur dix-huit!...

        Madame Bonaparte insista et voulut prendre les cartes;
        Bonaparte résistait, tous deux riaient de leur lutte
        comme deux enfants.


LE PREMIER CONSUL.

Non, non! je n'ai pas _triché cette fois-ci_!... J'ai gagné
loyalement. Duroc, paie-moi ma mise... C'est bien... Je fais
paroli... (Il regarde son jeu.) Carte... c'est bien...


MADAME LAVALETTE.

Carte... un huit!... J'ai perdu. (Elle jette ses cartes.)


LE GÉNÉRAL DUROC.

À nous deux, mon général! (Il tire sur son jeu qui est douze et amène
un quatre... Il retire encore et amène un six.) J'ai perdu... Quel
point aviez-vous donc, mon général?...


LE PREMIER CONSUL, frappant ses mains l'une contre l'autre, et
s'agitant sur sa chaise.

Gagné! encore gagné!... Je montre mon jeu...

        Et fièrement il étala dix-neuf; il avait tiré
        _témérairement_, comme il le disait, sur quinze, et
        avait eu un quatre.

Je refais mon jeu, s'écria-t-il tout enchanté; et il mit de nouveau
cinq francs devant lui...


LE GÉNÉRAL DUROC, tirant et donnant les cartes, arrive au premier
Consul, qui, après avoir regardé son jeu, demande carte; il le
regarde quelque temps et en demande une autre... puis il dit:

C'est bien.

        Puis, tirant pour lui.

Vingt et un!... Et vous, mon général?...


LE PREMIER CONSUL.

Laisse-moi tranquille! voilà ton argent!...

        Il lui jeta tout son argent, mit ses cartes avec toutes
        les autres; et, en même temps, il se leva en disant:

Allons, c'est très-bien: en voilà assez pour ce soir.

Madame Bonaparte et moi, qui étions près de lui, nous voulûmes
voir quel jeu il avait d'abord. Il avait tiré sur seize, avait eu
ensuite un deux, et puis un huit, ce qui lui faisait vingt-six.
Nous rîmes beaucoup de son silence. Voilà ce qu'il faisait pour
_tricher_. Après avoir fait sa mise, il demandait une carte; si elle
le faisait perdre, il ne disait mot au banquier; mais il attendait
que le banquier eût tiré la sienne; si elle était bonne, alors
Napoléon jetait son jeu sans en parler, et abandonnait sa mise. Si au
contraire le banquier perdait, Napoléon se faisait payer en jetant
toujours ses cartes. Ces petites _tricheries_-là l'amusaient comme
un enfant... Il était visible qu'il voulait forcer le hasard de
suivre sa volonté au jeu comme il forçait pour ainsi dire la fortune
de servir ses armes. Après tout, il faut dire qu'avant de se séparer,
il rendait tout ce qu'il avait gagné, et on se le partageait. Je
me rappelle une soirée passée à la Malmaison, où nous jouâmes au
reversis. Le général Bonaparte avait toujours les douze coeurs. Je
ne sais comment il s'arrangeait. Je crois qu'il les reprenait dans
ses levées. Le fait est que lorsqu'il avait le quinola, il avait une
procession de coeurs qui empêchaient _de le forcer_. Notre ressource
alors était de le lui faire _gorger_. Quand cela arrivait, les rires
et les éclats joyeux étaient aussi éclatants que ceux d'une troupe
d'écoliers. Le premier Consul lui-même n'était certes pas en reste,
et montrait peut-être même plus de contentement qu'aucune de nous,
bien que la plus âgée n'eût pas plus de dix-huit ans à cette époque.

On voit comment était formé ce qu'on appelait alors _le salon_ de la
Malmaison, et la société du premier Consul et de madame Bonaparte.
Un an plus tard, cette société fut plus étendue. Duroc se maria,
et ce fut une femme de plus dans l'intimité de madame Bonaparte,
quoiqu'elle ne l'aimât pas beaucoup. La maréchale Ney vint ensuite,
mais elle c'était différent, tout le monde l'aimait. Elle était
bonne et agréable... Pendant cette année de 1802, on fut encore à la
Malmaison, quoiqu'on pensât déjà à Saint-Cloud. On s'amusait encore
à la Malmaison. Le premier Consul aimait à voir beaucoup de jeunes
et riants visages autour de lui; et quelque ennui que cette volonté
causât à madame Bonaparte, il lui en fallut passer par là, et, qui
plus est, il fallut dîner souvent en plein air. Il était assez égal
à nos figures de dix-huit ans de braver le grand jour et le soleil;
mais Joséphine n'aimait pas cela. Quelquefois aussi, après le dîner,
lorsque le temps était beau, le premier Consul jouait aux barres avec
nous. Eh bien! dans ce jeu il _trichait_ encore... et il nous faisait
très-bien tomber, lorsque nous étions au moment de l'attraper, ce qui
était surtout facile à sa belle-fille Hortense, qui courait comme
une biche. Une des grandes joies de ces récréations pour Napoléon,
c'était de nous voir courir sous les arbres, habillées de blanc. Rien
ne le touchait comme une femme portant avec grâce une robe blanche...
Joséphine, qui savait cela, portait presque toujours des robes de
mousseline de l'Inde... En général, _l'uniforme_ des femmes, à la
Malmaison, était une robe blanche.

Napoléon aimait avec passion le séjour de la Malmaison...[20] Aussi
l'a-t-il toujours affectionnée au point d'en faire le but positif de
ses promenades de distraction jusqu'au moment du divorce... Vers la
fin du printemps de 1802, il fut s'établir à Saint-Cloud.

[Note 20: Cela seul aurait dû rendre la Malmaison un lieu consacré
pour la France... Mais son intérêt devrait au moins éveiller sa
reconnaissance. Ne sait-on pas que c'est à la Malmaison que la
plupart de ces plans gigantesques, dont l'exécution nous transporte
d'admiration aujourd'hui, ont été conçus et tracés, lorsque Napoléon,
dont la France était la maîtresse adorée, voulait la rendre la plus
puissante et la plus belle entre les nations de l'univers?--Ces
quais, ces marchés, ces monuments, ces arcs de triomphe, qui donc a
décrété qu'ils seraient élevés, qu'ils seraient bâtis?--C'est lui...
Ces rues si larges, ces places, ces promenades, qui donc a dit que le
cordeau les tracerait? Toujours lui... oh! nous sommes ingrats!...]

«Les Tuileries sont une véritable prison, disait-il, on ne peut même
prendre l'air à une fenêtre sans devenir l'objet de l'attention de
trois mille personnes.»

Souvent il descendait dans le jardin des Tuileries, mais après la
fermeture des portes.

Avant d'aller à Saint-Cloud, et immédiatement après l'événement que
je viens de rapporter, les carrières de Nanterre furent fermées.
Je n'ai jamais su si la police avait trouvé les hommes qui avaient
arrêté notre voiture.

Le salon de Saint-Cloud, aussitôt qu'il fut ouvert, fut un salon
de souverain. Napoléon préluda dans cette maison de rois à une
souveraineté plus positive qu'au consulat à vie. Mais ce ne fut
pas à Saint-Cloud qu'il se fixa d'abord. Il ne pouvait quitter
cette Malmaison, où il avait été le plus glorieux, le plus grand
des hommes!... Il fit réparer le chemin de traverse qui mène de
Saint-Cloud à la Malmaison, pour pouvoir y aller dès qu'il lui
en prendrait fantaisie. Nous continuâmes à jouer la comédie à la
Malmaison, et nous y passâmes encore de beaux jours. Mais dès lors la
république n'était plus qu'une fiction, et le Consulat une ombre pour
couvrir une clarté qui bientôt devait être lumineuse, ou plutôt le
Consulat n'était plus qu'un souvenir historique.

Une particularité assez frappante, parce qu'elle eut lieu dans un
temps où Bonaparte ne proclamait pas ses intentions, ce fut l'ordre
qu'il donna, le lendemain de son arrivée aux Tuileries[21], d'abattre
les deux arbres de la liberté qui étaient plantés dans la cour. Ces
arbres n'étaient plus un symbole, à la vérité; ils n'étaient plus que
des simulacres, et Bonaparte le savait bien.

[Note 21: 30 pluviôse an VIII.]

Le consulat à vie montra de suite tout l'avenir.

Je vis arriver dans le salon de Saint-Cloud plusieurs personnes qui
n'étaient pas à la Malmaison. Dans ce nombre était la duchesse de
Raguse, alors madame Marmont. Elle avait été longtemps en Italie
avec son mari qui commandait l'artillerie de l'armée. Elle était
charmante, alors, non seulement par sa jolie et gracieuse figure,
mais par son esprit fin, gai, profond et propre à toutes les
conversations. Quoique plus âgée que moi de quelques années, elle
était encore fort jeune à cette époque, et surtout fort jolie.

Une nouvelle mariée vint aussi augmenter le nombre des jeunes et
jolies femmes de la cour de madame Bonaparte: ce fut madame Duchatel.
Charmante et toute grâce, toute douceur, ayant à la fois un joli
visage, une tournure élégante, madame Duchatel fit beaucoup d'effet.
Il y avait surtout un charme irrésistible dans le regard prolongé
de son grand oeil bleu foncé, à double paupière: son sourire était
fin et doux, et disait avec esprit toute une phrase dans un simple
mouvement de ses lèvres, car il était en accord avec son regard;
avantage si rare dans la physionomie et si précieux dans celle d'une
femme. Son esprit était également celui qu'on voulait trouver dans
une personne comme madame Duchatel.. En la voyant, je désirai d'abord
me lier avec elle. Elle eut pour moi le même sentiment; et, depuis ce
temps, je lui suis demeurée invariablement attachée par affection et
par attrait. Elle me rappelait, à cette époque où elle parut à notre
cour, ce que je me figurais d'une de ces femmes du siècle de Louis
XIV, tout esprit et toute grâce. Je ne m'étais pas trompée.

Dans ce même temps, où tous les yeux étaient fixés sur cette cour
consulaire qui se formait déjà visiblement, il survint un événement
qui arrêta définitivement la pensée de ceux qui pouvaient encore
douter: ce fut le mariage de madame Leclerc avec le prince Camille
Borghèse. Elle était ravissante de beauté, c'est vrai; mais le
prince Borghèse était jeune et joli garçon; on ne savait pas encore
l'étendue de sa nullité; et deux millions de rente, le titre de
princesse, furent comme une sorte d'annonce pour ceux qui voulaient
savoir où allait le premier Consul.

J'avais vu la princesse, avec laquelle j'étais intimement liée, ainsi
que ma mère, la veille du jour où elle devait faire _sa visite de
noce_ à Saint-Cloud. Elle détestait sa belle-soeur... mais la bonne
petite âme n'était pas, au reste, plus aimante pour ses soeurs. Aussi
quelle douce joie elle éprouvait en faisant la revue de sa toilette
du lendemain...

«Mon Dieu! lui disais-je, vous êtes si jolie!... Voilà votre
véritable motif de joie, voilà où vous les dominez toutes, voilà le
vrai triomphe.»

Mais elle n'entendait rien; et le lendemain, elle voulut écraser sa
belle-soeur surtout, car c'était sur elle que sa haine portait plus
spécialement: Hortense et sa soeur Caroline n'arrivaient qu'après.
Quant à Élisa...

«Oh! pour celle-là, disait-elle plaisamment, lorsque j'aurai la folie
d'en être jalouse, je n'aurai qu'à lui demander de jouer Alzire,
comme elle nous a fait le plaisir de le faire à Neuilly, et tout ira
bien.[22]»

[Note 22: Cette représentation à laquelle elle faisait allusion avait
eu lieu en effet à Neuilly, dans une maison où logeait Lucien et
qu'on appelait alors la Folie de Saint-James... Lucien faisait Zamore
et madame Bacciochi Alzire. On ne peut se figurer la tournure qu'elle
avait avec cette couronne de plumes _et le reste_. Mais ce n'était
rien auprès de la traduction et des gestes; aussi le premier Consul,
qui était venu accompagné de _la troupe_ de la Malmaison qui était
rivale de celle de Neuilly, dit-il à son frère et à sa soeur, après
la représentation, qu'ils avaient _parodié Alzire_ à merveille.]

Je me rendis à Saint-Cloud le même soir pour connaître la manière de
penser des deux camps. À peine fus-je arrivé que madame Bonaparte
vint à moi:

--«Eh bien! avez-vous vu la nouvelle princesse? on dit qu'elle est
radieuse!

--Ah! vous savez, madame, combien elle est jolie; c'est un être idéal
de beauté.

--Oh! mon Dieu! cela est tellement connu maintenant que la chose
commence à paraître moins frappante.

--On ne se lasse jamais d'un beau tableau, madame; ni de la vue d'un
chef-d'oeuvre! jugez lorsqu'il est animé!»

Madame Bonaparte n'avait aucun fiel; et si elle montrait tant
d'aigreur contre sa belle-soeur, ce n'était pas par envie; c'était
comme une habitude défensive et elle savait fort bien que madame
Leclerc n'était vulnérable que dans sa beauté; elle ne continua
donc pas la conversation presque hostile commencée entre nous: elle
connaissait d'ailleurs l'intimité qui existait entre nous et combien
ma mère aimait madame Leclerc; elle fut donc à merveille avec moi,
et loin de me montrer de l'humeur elle m'engagea à dîner pour le
lendemain.

--«Car c'est demain qu'elle doit faire _ici sa visite officielle_, me
dit madame Bonaparte... Je présume qu'elle se dispose à nous arriver
aussi resplendissante que possible... Savez-vous comment elle sera
mise, madame Junot, poursuivit-elle en s'adressant directement à moi.»

Je le savais; mais madame Borghèse ne m'aurait pas pardonné d'avoir
trahi un tel secret: je répondis négativement, et madame Bonaparte,
qui avait fait la question avec nonchalance comme n'y attachant
aucune importance, ne voulut pas insister, quelque persuadée qu'elle
fût que j'en étais instruite.

En arrivant le lendemain à Saint-Cloud, je fus frappée de la
simplicité de la toilette de madame Bonaparte; mais cette simplicité
était elle-même un grand art... On sait que Joséphine avait une
taille et une tournure ravissantes; à cet égard elle pouvait lutter,
et même avec succès, contre sa belle-soeur qui n'avait pas une grâce
aussi parfaite qu'elle dans tous ses mouvements... Connaissant
donc tous ses avantages, Joséphine en usa pour disputer au moins
la victoire à celle qui ne redoutait personne en ce monde pour sa
beauté, aussitôt qu'elle paraissait et montrait son adorable visage.

Madame Bonaparte portait ce jour-là, quoiqu'on fût en hiver, une robe
de mousseline de l'Inde, que son bon goût lui faisait faire, dès
cette époque, beaucoup plus ample de la jupe qu'on ne faisait alors
les robes, pour qu'elle formât plus de gros plis. Au bas était une
petite bordure large comme le doigt en lame d'or et figurant comme un
petit ruisseau d'or. Le corsage, drapé à gros plis sur sa poitrine,
était arrêté sur les épaules par deux têtes de lion en or émaillées
de noir autour... La ceinture, formée d'une bandelette brodée comme
la bordure, était fermée sur le devant par une agrafe comme les
têtes en or émaillées qui étaient aux épaules... Les manches étaient
courtes, froncées et à poignets comme on en portait dans ce temps-là,
et le poignet ouvert sur le bras était retenu par deux petits
boutons semblables aux agrafes de la ceinture. Les bras étaient nus:
Joséphine les avait très-beaux, surtout le haut du bras.

Sa coiffure était ravissante. Elle ressemblait à celle d'un camée
antique. Ses cheveux, relevés sur le haut de la tête, étaient
contenus dans un réseau de chaînes d'or dont chaque carreau était
marqué comme on en voit aux bustes romains, et était fait par une
petite rosace en or émaillée de noir. Ce réseau à la manière antique
venait se rejoindre sur le devant de la tête et fermait avec une
sorte de camée en or émaillé de noir comme le reste. À son cou était
un serpent en or dont les écailles étaient imitées par de l'émail
noir; les bracelets pareils, ainsi que les boucles d'oreilles.

Lorsque je vis madame Bonaparte, je ne pus m'empêcher de lui dire
combien elle était charmante avec ce nuage vaporeux formé par cette
mousseline[23], que bien certainement Juvénal eût appelée _une robe
de brouillard_ à plus juste titre que celles de ses dames romaines...
Et puis, cette parure lui allait admirablement... Voilà comment
Joséphine a mérité sa réputation de femme parfaitement élégante:
c'est en adaptant la mode à la convenance de sa personne. Ici elle
avait songé à tout!... même à l'ameublement du grand salon de Saint
Cloud, qui alors était bleu et or, et allait ainsi très-bien avec
cette mousseline neigeuse et cet or qui tous deux s'harmoniaient
parfaitement ensemble.

[Note 23: Je ne vois plus de ces mousselines dont je parle; les
pièces n'avaient que huit aunes, et la mousseline était si fine et
si claire que dans l'Inde on est obligé de la travailler dans l'eau
pour que les fils ne cassent pas. Le prix de ces mousselines était
exorbitant: je crois que la pièce de huit aunes revenait à six cents
francs.]

Aussitôt que le premier Consul entra dans le salon, où il arrivait
alors presque toujours, par le balcon circulaire, au moment où
l'on s'y attendait le moins, il fut frappé comme moi de l'ensemble
vraiment charmant de Joséphine. Aussi fut-il à elle aussitôt, et la
prenant par les deux mains, il la conduisit devant la glace de la
cheminée pour la voir en même temps de tous côtés, et l'embrassant
sur l'épaule et sur le front, car il ne pouvait encore se défaire
de cette habitude bourgeoise, il lui dit: «Ah! çà, Joséphine, je
serai jaloux! Vous avez des projets! Pourquoi donc es-tu si belle
aujourd'hui?

--Je sais que tu aimes que je sois en blanc... et j'ai mis une robe
blanche: voilà tout.

--Eh bien! si c'est pour me plaire, tu as réussi.»

Et il l'embrassa encore une fois.

--«Avez-vous vu la nouvelle princesse?» me demanda le premier Consul
à dîner.

Je répondis affirmativement, et j'ajoutai qu'elle devait venir le
soir même pour faire sa visite de noce à madame Bonaparte et lui être
présentée par son mari.

--«Mais c'est chose faite, dit le premier Consul... D'ailleurs
Joséphine est sa belle-soeur.

--Oui, général, mais elle est aussi femme du premier magistrat de la
France.

--Ah! ah! c'est donc comme étiquette que cette visite a lieu? et qui
donc en a tant appris à Paulette? ce n'est pas le prince Borghèse.»

Il dit ce mot avec une expression qui traduisait l'opinion qu'il
s'était déjà formée de cet homme, qui, tout prince qu'il était,
montrait plus de vulgarité qu'aucun _transtévérin_ de Rome[24].

[Note 24: Les Transtévérins ou hommes au-delà du Tibre sont
très-beaux, mais tout à fait communs. C'est dans les Transtévérines
que les peintres retrouvent encore les vraies madones de Raphaël.]

--«Ce n'est pas Paulette qui d'elle-même aura eu cette pensée...» Il
se tourna alors vers moi.

«Je suis sûr que c'est chez votre mère qu'on lui a dit cela?»

C'était vrai. C'était madame de Bouillé[25] qui le lui avait dit.
J'en convins, et la nommai au premier Consul...

[Note 25: Mère de madame de Contades. Elle entendait à ravir tout
ce qui tenait à l'étiquette de la cour. J'ai rapporté ce fait pour
montrer à quel point Bonaparte attachait de l'importance à ces sortes
de choses.]

--«J'en étais sûr,» répéta-t-il avec un accent de satisfaction qui
disait que certainement il aurait recours à cette noblesse, qu'il
n'aimait pas comme homme d'État, mais dont il ne pouvait se refuser
à reconnaître la nécessaire influence dans une société élégante, et
surtout dans une cour.

Quoiqu'on demeurât beaucoup plus de temps à table depuis qu'on y
était servi avec tout le luxe royal, il était à peine huit heures
lorsqu'on en sortit. Le premier Consul se promena quelque temps en
attendant sa soeur qu'il voulait voir arriver dans toute sa gloire de
princesse et de jolie femme; mais à huit heures et demie il perdit
patience et s'en fut travailler dans son cabinet.

Madame Borghèse avait préparé son entrée pour produire de l'effet.
Redoutant l'inégalité de son frère, qui souvent se mettait à table à
huit heures et demie, elle ne voulut prudemment arriver qu'à neuf
heures passées, ce qui lui fit manquer le premier Consul.

Elle avait voulu frapper depuis le vestibule jusqu'au salon, tous
deux inclusivement. Elle était venue dans une magnifique voiture
chargée des armoiries des Borghèses: cette voiture, attelée de six
chevaux, avait trois laquais portant des torches... un piqueur en
avant et un garçon d'attelage en arrière, l'un et l'autre ayant aussi
une torche, complétaient cette magnificence encore fort inconnue, en
France, pour la génération alors au pouvoir.

Lorsque le prince et la princesse arrivèrent à la porte du salon
consulaire, l'huissier, préludant à l'Empire, ouvrit les deux
battants et dit à haute voix:

«_Monseigneur_ le prince et madame la princesse Borghèse.»

Nous nous levâmes toutes à l'instant. Joséphine se leva aussi; mais
elle demeura immobile devant son fauteuil et laissa la princesse
avancer jusqu'à elle et traverser ainsi une grande partie du salon.
Mais la chose lui fut plutôt agréable qu'autrement, par une raison
que je dirai plus tard, et à laquelle on ne s'attend guère.

Elle était en effet _resplendissante_, comme elle l'avait annoncé:
sa robe était d'un magnifique velours vert, mais d'un vert doux
et point tranchant. Le devant de cette robe et le tour de la jupe
étaient brodés en diamants, non pas en _strass_, mais en _vrais_
diamants, et les plus beaux qu'on pût voir[26]. Le corsage et les
manches en étaient également couverts, ainsi que ses bras et son cou.
Sur sa tête était un magnifique diadème où les plus belles émeraudes
que j'aie jamais vues étaient entourées de diamants; enfin, pour
compléter cette magnifique parure, la princesse avait au côté un
bouquet composé de poires d'émeraudes et de poires en perles d'un
prix inestimable. Maintenant, qu'on se figure l'être fantastique
de beauté qui était au milieu de toutes ces merveilles, et on aura
une imparfaite idée encore de la princesse Borghèse entrant dans le
salon de Saint-Cloud le soir de _sa présentation_, comme elle-même le
disait!

[Note 26: _Le trésor_ de la famille Borghèse, comme eux-mêmes
l'appelaient, était estimé plus de trois millions. Madame Leclerc
avait déjà de beaux diamants à elle en propre, et le prince Borghèse
avait ajouté pour plus de trois cent mille francs à ceux de sa
famille pour ce mariage.]



Je connaissais et la toilette, et les trésors, et la beauté;
cependant, je l'avoue, je fus moi-même surprise par l'effet que
produisit la princesse à son entrée dans le salon. Quant à son mari,
il fut là ce qu'il fut toujours depuis, le premier chambellan de sa
femme...

Joséphine, après le premier moment d'étonnement causé par cette
profusion de pierreries qui ruisselaient sur les vêtements de sa
belle-soeur, se remit, et la conversation devint générale. On servit
des glaces, et alors il y eut un mouvement.

--«Eh bien! me dit la Princesse, comment me trouvez-vous?

--Ravissante! et jamais on ne fut si jolie avec autant de
magnificence.


LA PRINCESSE.

En vérité!


MADAME JUNOT.

C'est très-vrai.


LA PRINCESSE.

Vous m'aimez, et vous me gâtez...


MADAME JUNOT.

Vous êtes enfant!... Mais, dites-moi pourquoi vous êtes venue si tard?


LA PRINCESSE.

Vraiment, je l'ai fait exprès!... je ne voulais pas vous trouver à
table. Il m'est bien égal de n'avoir pas vu mon frère!... C'était
_elle_, que je voulais trouver et désespérer... Laurette, Laurette!
Regardez donc comme elle est bouleversée!... oh! que je suis contente!


MADAME JUNOT.

Prenez garde, on peut vous entendre.


LA PRINCESSE.

Que m'importe! je ne l'aime pas!... Tout à l'heure elle a cru me
faire une chose désagréable en me faisant traverser le salon; eh
bien! elle m'a charmée.


MADAME JUNOT.

Et pourquoi donc?


LA PRINCESSE.

Parce que la queue de ma robe ne se serait pas déployée, si elle
était venue au-devant de moi, tandis qu'elle a été admirée en son
entier.

Je ne pus retenir un éclat de rire; mais la Princesse n'en fut pas
blessée. Ce soir-là on aurait pu tout lui dire, excepté qu'elle était
laide...


LA PRINCESSE, regardant sa belle-soeur.

Elle est bien mise, après tout!... Ce blanc et or fait admirablement
sur ce velours bleu...

Tout à coup la Princesse s'arrête... une pensée semble la saisir;
elle jette les yeux alternativement sur sa robe et sur celle de
madame Bonaparte.


LA PRINCESSE, soupirant profondément.

Ah, mon Dieu! mon Dieu!


MADAME JUNOT.

Qu'est-ce donc?


LA PRINCESSE.

Comment n'ai-je pas songé à la couleur du meuble de salon!... Et
vous, vous, Laurette... vous, qui êtes mon amie, que j'aime comme ma
soeur (ce qui ne disait pas beaucoup), comment ne me prévenez-vous
pas?


MADAME JUNOT.

Eh! de quoi donc, encore une fois! que le meuble du salon de
Saint-Cloud est bleu? Mais vous le saviez aussi bien que moi.


LA PRINCESSE.

Sans doute; mais dans un pareil moment on est troublée, on ne sait
plus ce qu'on savait; et voilà ce qui m'arrive... J'ai mis une robe
verte pour venir m'asseoir dans un fauteuil bleu!

Non, les années s'écouleront et amèneront l'oubli, que je ne perdrai
jamais de vue la physionomie de la Princesse en prononçant ces
paroles... Et puis l'accent, l'accent désolé, contrit... C'était
admirable!


LA PRINCESSE.

Je suis sûre que je dois être hideuse! Ce vert et ce bleu... Comment
appelle-t-on ce ruban[27]? _Préjugé vaincu!..._ Je dois être bien
laide, n'est-ce pas?

[Note 27: Dans les premiers moments de la Révolution, on fit un ruban
où des raies vertes et bleues se mélangeaient.]


MADAME JUNOT.

Vous êtes charmante! Quelle idée allez-vous vous mettre en tête!


LA PRINCESSE.

Non, non, je dois être horrible! le reflet de ces deux couleurs doit
me tuer. Voulez-vous revenir avec moi à Paris, Laurette?


MADAME JUNOT.

Merci! j'ai ma voiture. Et vous, votre mari...


LA PRINCESSE.

C'est-à-dire que je suis toute seule.


MADAME JUNOT.

Comment? et votre lune de miel ne fait que commencer.


LA PRINCESSE, haussant les épaules.

Quelles sottises me dites-vous là, chère amie! Une lune de miel avec
cet IMBÉCILE-LA!... Mais vous voulez rire probablement?


MADAME JUNOT.

Point du tout, je le croyais; c'était une erreur seulement, mais
pas une sottise... Et puisque je ne dérangerai pas un tête-à-tête,
j'accepte, pour être avec vous d'abord, et puis pour juger si, en
effet tout espoir de lune de miel est perdu.

       *       *       *       *       *

La Princesse se leva alors majestueusement, et fut droit à madame
Bonaparte pour prendre congé d'elle; les deux belles-soeurs
s'embrassèrent en souriant!... Judas n'avait jamais été si bien
représenté.

Mais ce fut en regagnant sa voiture que la princesse fut vraiment un
type particulier à étudier... Elle ralentit sa marche lorsqu'elle
fut arrivée sur le premier palier du grand escalier, et traversa la
longue haie formée par tous les domestiques et même les valets de
pied du château avec une gravité royale toute comique; mais ce qu'on
ne peut rendre, c'est le balancement du corps, les mouvements de
la tête, le clignement des yeux, toute l'attitude de la personne.
Elle marchait seule en avant; son mari suivait, ayant la grotesque
tournure que nous lui avons connue, malgré sa jolie figure. Il avait
un habit de je ne sais quelle couleur et quelle forme, qu'il portait
à la Cour du Pape; et, comme l'épée n'était pas un meuble fort en
usage à la Cour papale, il s'embarrassait dans la sienne, et finit
par tomber sur le nez en montant en voiture. Le retour fut rempli par
de continuelles doléances de la Princesse sur son chagrin d'avoir mis
une robe verte dans un salon bleu.

Le lendemain nous nous trouvâmes chez ma mère, qui voulait avoir
des détails sur la présentation, et avec qui _Paulette_ n'osait pas
encore faire la princesse.

--«Ainsi donc, dit-elle à la Princesse, tu étais bien charmante!»

Et elle la baisait au front avec ces caresses de mère qu'on ne donne
qu'à une fille chérie.

--«Oh! maman Panoria[28], demandez à Laurette.»

[Note 28: Nom d'amitié qu'elle donnait à ma mère. Ce nom de Panoria
qui, au fait, était celui de ma mère, en grec signifie la plus
belle.]

Je certifiai de la vérité de la chose... Ma mère sourit avec autant
de joie que pour mon triomphe.

--«Mais, dit ma mère, il faut maintenant faire la princesse
avec dignité et surtout convenance, Paulette; et quand je dis
_convenance_, j'entends politesse. Tu es enfant gâtée, nous savons
cela. Ainsi, par exemple, chère enfant, vous ne rendez pas de visite;
cela n'est pas bien. Je ne me plains pas, moi, puisque vous êtes tous
les jours chez moi, mais d'autres s'en plaignent.»

La Princesse prit un air boudeur. Ma mère n'eut pas l'air de s'en
apercevoir, et continua son sermon jusqu'au moment où madame de
Bouillé et madame de Caseaux entrèrent dans le salon. On leur soumit
la question, et la réponse fut conforme aux conclusions de ma mère.

--«Vous voilà une grande dame, lui dirent-elles, _par votre alliance
avec le prince Borghèse_. Il faut donc être ce qu'étaient les grandes
dames de la Cour de France. Ce qui les distinguait était surtout
une extrême politesse. Ainsi donc, rendre les visites qu'on vous
fait, reconduire avec des degrés d'égards pour le rang de celles qui
vous viennent voir; ne jamais passer la première lorsque vous vous
trouvez à la porte d'un salon avec une femme, votre égale ou votre
supérieure, ou plus âgée que vous; ne jamais monter dans votre
voiture avant la femme qui est avec vous, à moins que ce ne soit une
dame de compagnie; ne pas oublier de placer chacun selon son rang
dans votre salon et à votre table; offrir aux femmes qui sont auprès
du Prince, deux ou trois fois, des choses à votre portée pendant
le dîner; être prévenante avec dignité; enfin, voilà votre code de
politesse à suivre, si vous voulez vous placer dans le monde.»

Au moment où ces dames parlèrent de ne pas monter la première dans la
voiture, je souris; ma mère, qui vit ce sourire, dit à Paulette:

--«Est-ce que, lorsque tu conduis Laurette dans ta voiture, tu montes
avant elle?»

La Princesse rougit.

--«Est-ce que hier, poursuivit ma mère plus vivement, cela serait
surtout arrivé?»

La Princesse me regarda d'un air suppliant; elle craignait beaucoup
ma mère, tout en l'aimant.

--«Non, non, m'empressai-je de dire; la princesse m'a fait la
politesse de m'offrir de monter avant elle.

--C'est que, voyez-vous, dit ma mère, ce serait beaucoup plus sérieux
hier qu'un autre jour. Ma fille et vous, Paulette, vous avez été,
comme vous l'êtes encore, presque égales dans mon coeur, comme vous
l'êtes dans le coeur de l'excellente madame Lætitia. Vous êtes donc
soeurs, pour ainsi dire, et soeurs par affection. Je ne puis donc
supporter la pensée qu'un jour Paulette oubliera cette affection,
parce qu'on l'appelle Princesse et qu'elle a de beaux diamants et
tout le luxe d'une nouvelle existence. Mais cela n'a pas été... tout
est donc au mieux.

--Mais, reprit doucement Paulette en se penchant sur ma mère et
s'appuyant sur son épaule, je suis soeur du premier Consul!... je
suis...

--Quoi! qu'est-ce que soeur du premier Consul?... Qu'est-ce que la
soeur de Barras était pour nous?

--Mais ce n'est pas la même chose, maman Panoria!

--Absolument de même pour ce qui concerne l'étiquette. Ton frère a
une dignité temporaire; elle lui est personnelle; et même, pour le
dire en passant, elle ne devrait pas lui donner le droit de prendre
la licence de ne rendre aucune visite. Il est venu au bal que j'ai
donné pour le mariage de ma fille, et _il ne s'est pas fait écrire
chez moi_.»

J'ai mis avec détail cette conversation pour faire juger de l'état où
était la société en France, à cette époque: d'un côté, elle montrait
et observait toujours cette extrême politesse, cette observance
exacte des moindres devoirs; de l'autre, un oubli entier de ces mêmes
détails dont se forme l'existence du monde, et la volonté de les
connaître et de les mettre en pratique. On voit que ma mère, malgré
toutes les secousses révolutionnaires par lesquelles la société
avait été ébranlée, s'étonne que le général Bonaparte, même après
les victoires d'Italie, d'Égypte et de Marengo, sa haute position
politique, ne se _fût pas fait écrire chez elle_, après y avoir passé
la soirée.

--«Mais il est bien grand, lui disait Albert, pour la calmer
là-dessus.

--Eh bien! qu'importe? Le maréchal de Saxe était bien grand aussi...
et il faisait des visites[29].»

[Note 29: Ma mère avait connu l'Empereur tellement enfant, que, pour
elle, la gloire du vainqueur de l'Italie et la haute position du
premier magistrat de la république n'étaient pas aussi éblouissantes
que pour les autres. Je me suis souvent demandé, connaissant sa
manière de voir et son opinion très-tranchée pour un autre ordre de
choses, comment elle aurait pris l'Empire.]

La société de Paris, au moment de la transition de l'état
révolutionnaire, c'est-à-dire de la République à l'Empire, était
donc divisée, comme on le voit, et sans qu'aucune des diverses
parties prît le chemin de se rejoindre à l'autre. Ce qui contribuait
à maintenir cet état était le défaut de maisons où l'on reçût
habituellement. On le voyait, mais peu, dans la Cour consulaire;
toutes les femmes étaient jeunes, et beaucoup hors d'état d'être
maîtresses de maison autrement que pour en diriger le matériel. On
allait à Tivoli voir le feu d'artifice et se promener dans ses jolis
jardins; on allait beaucoup au spectacle; on se donnait de grands
dîners, pour copier la Cour consulaire, où les invitations allaient
par trois cents les quintidis; on allait au pavillon d'Hanovre, à
Frascati, prendre des glaces en sortant de l'Opéra, tout cela avec
un grand luxe de toilette et sans que l'on y prît garde encore; on
allait à des concerts où chantait Garat, qui alors _faisait fureur_,
et la vie habituelle se passait ainsi. Mais la société ne fut pas
longtemps dans cet état de suspension. 1804 vit arriver l'Empire;
et, du moment où il fut déclaré, un nouveau jour brilla sur toute la
France; tout y fut grand et beau; rien ne fut hors de sa place, et
l'ordonnance de chaque chose fut toujours ce qu'elle devait être.




DEUXIÈME PARTIE.

L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE.


C'était le 2 décembre 1809; l'anniversaire du couronnement et de
la bataille d'Austerlitz devait être célébré magnifiquement à
l'Hôtel-de-Ville. L'Empereur avait accepté le banquet d'usage, et
la liste soumise à sa sanction par le maréchal Duroc, à qui je la
remettais après l'avoir reçue de Frochot, avait été arrêtée; et tous
les ordres donnés pour la fête, qui fut, ce qu'elle avait toujours
été et ce qu'elle est encore à l'Hôtel-de-Ville, digne de la grande
cité qui l'offre à son souverain.

Quelques jours avant, l'archi-chancelier, qui ne faisait guère de
visites, me fit l'honneur de me venir voir. J'étais alors fort
souffrante d'un mal de poitrine qui n'eut heureusement aucune suite,
mais qui alors me rendait fort malade. Je crachais beaucoup de sang,
et j'avais peur de ne pouvoir aller à l'Hôtel-de-Ville pour remplir
mon devoir. L'archi-chancelier était soucieux. Je lui parlai des
bruits de divorce... Le Prince me répondit d'abord avec ambiguïté, et
puis finit par me dire qu'il le croyait _sûr_.

--«Ah, mon Dieu! m'écriai-je, et quelle époque fixez-vous à cette
catastrophe? car je regarde la chose comme un malheur, surtout si
l'Empereur épouse une princesse étrangère...

--C'est ce que je lui ai dit.

--Vous avez eu ce courage, monseigneur?...

--Oui, certes; je regarde le bonheur de la France comme intéressé
dans cette grande question.

--Et l'Impératrice, comment a-t-elle reçu cette nouvelle?...

--Elle ne fait encore que la pressentir; mais il y a quelqu'un qui
prendra soin qu'elle soit instruite...»

Je regardai l'archi-chancelier comme pour lui demander un nom; mais
avec sa circonspection ordinaire, et déjà presque fâché d'avoir
été si loin, il porta son regard ailleurs que sur les miens, et
changea d'entretien. Ce ne fut que longtemps après que j'acquis la
connaissance de ce qui avait motivé ses paroles en ce moment de crise
où chacun craignait pour soi la colère terrible de l'Empereur.

Soit qu'il fût excité par les femmes de la famille impériale, qui
ne savaient pas ce qu'elles faisaient lorsqu'elles voulaient changer
de belle-soeur; soit qu'il voulût malgré l'Empereur pénétrer dans
son secret, se rendre nécessaire, et forcer sa confiance, il est
certain que Fouché avait pénétré jusqu'à l'Impératrice, et lui avait
apporté de ces consolations perfides, qui font plus de mal qu'elles
ne laissent de douceur après elles. Mais le genre d'émotion convenait
à Joséphine; elle était femme et créole! deux motifs pour aimer les
pleurs et les évanouissements. Malheureusement pour elle et son
bonheur, Napoléon était un homme, et un grand homme... deux natures
qui font repousser les larmes et les plaintes: Joséphine souffrait,
et Joséphine se plaignait; il est vrai que cette plainte était bien
douce, mais elle était quotidienne et même continuelle, et l'Empereur
commençait à ne pouvoir soutenir un aussi lourd fardeau.

À chaque marque nouvelle d'indifférence, l'Impératrice pleurait
encore plus amèrement. Le lendemain, sa plainte était plus amère, et
Napoléon, chaque jour plus aigri, en vint à ne plus vouloir supporter
une scène qu'il ne cherchait pas, mais qu'on venait lui apporter.

Un jour l'Impératrice, après avoir écouté les rapports de madame
de L..., de madame de Th..., de madame de L..., de madame Sa..., et
d'une foule de femmes en sous-ordre, avec lesquelles surtout elle
aimait malheureusement à s'entretenir de ses affaires, l'impératrice
reçut la visite de Fouché. Fouché, en apparence tout dévoué aux
femmes de la famille impériale, leur faisait des rapports plus ou
moins vrais, mais qu'il savait flatter leurs passions ou leurs
intérêts. Joséphine était une proie facile à mettre sous la serre du
vautour: aussi n'eut-il qu'à parler deux fois à l'Impératrice, et il
eut sur elle un pouvoir presque égal à celui de ses amis, lui qui
n'arrivait là qu'en ennemi.

Il y venait envoyé par les belles-soeurs surtout, qui, poussées
par un mauvais génie, voulaient remplacer celle qui, après tout,
était bonne pour elles, leur donnait journellement à toutes ce qui
pouvait leur plaire, et tâchait de conjurer une haine dont les
marques étaient plus visibles chaque jour. Fouché, qui joignait à
son esprit naturel et acquis dans les affaires une finesse exquise
pour reconnaître ce qui pouvait lui servir, en avait découvert une
mine abondante dans les intrigues du divorce. Être un des personnages
actifs de ce grand drame lui parut une des parties les plus
importantes de sa vie politique. Faible et facile à circonvenir, il
comprit que Joséphine était celle qui lui serait le plus favorable:
aussi dirigea-t-il ses batteries sur elle.

Il commença par lui demander si elle connaissait les bruits de
Paris... Joséphine, déjà fort alarmée par le changement marqué des
manières de l'Empereur avec elle, frémit à cette question et ne
répondit qu'en tremblant qu'elle se doutait bien d'un malheur, mais
qu'elle n'était sûre de rien.

Fouché lui dit alors que tous les salons de Paris, comme les cafés
des faubourgs, ne retentissaient que d'une nouvelle: c'était que
l'Empereur voulait se séparer d'elle.

--«Je vous afflige, madame, lui dit Fouché; mais je ne puis vous
céler la vérité; Votre Majesté me l'a demandée: la voilà sans
déguisement et telle qu'elle me parvient.»

Joséphine pleura.--«Que dois-je faire? dit-elle.

--Ah! dit l'hypocrite, il y aurait un rôle admirable dans ce drame,
si madame avait le courage de le prendre: son attitude serait bien
grande et bien belle aux yeux de toute l'Europe, dont en ce moment
elle est le point de mire.

--Conseillez-moi, dit Joséphine avec anxiété...

--Mais il est difficile... Il faut beaucoup de courage.

--Ah! croyez que j'en ai eu beaucoup depuis deux ans!... Il m'en a
fallu davantage pour supporter le changement de l'Empereur que je
n'en aurai peut-être besoin pour sa perte.

--Eh bien! madame, il faut le prévenir, il faut écrire au Sénat...
Il faut vous-même demander la dissolution de ces mêmes liens que
l'Empereur va briser à regret sans doute; mais la politique le lui
ordonne... Soyez grande en allant au-devant[30]; le beau côté de
l'action vous demeure, parce que le monde voit toujours ainsi le
dévouement.»

[Note 30: Ces détails sont positifs.]

Étourdie par une aussi étrange proposition, Joséphine fut d'abord
tellement étonnée qu'elle ne put répondre au duc d'Otrante; sa nature
était trop faible; elle n'avait pas une élévation suffisante dans
l'âme pour comprendre une obligation d'elle-même dans ce sacrifice.
Aussi fondit-elle en larmes et ne répondit que par des gémissements
étouffés à la proposition de Fouché.

Celui-ci, désespéré de cette tempête qu'aucune parole raisonnable
ne pouvait apaiser, essaya enfin de la calmer en lui parlant de son
empire sur l'Empereur, de son ancien amour pour elle, amour et empire
à lui bien connus, mais autrefois; et en faisant cette observation
à l'Impératrice le personnage était bien aise de savoir à quoi s'en
tenir sur l'état présent des choses... Mais Joséphine pleurait et ne
répondait rien. C'était un enfant gâté pleurant sur un jouet brisé,
plutôt qu'une souveraine devant un sceptre et une couronne perdus.
Cependant Fouché n'abandonnait pas facilement la partie commencée, et
il revint de nouveau en parlant à Joséphine de l'amour de l'Empereur
pour elle.

--«Il ne m'aime plus, dit la pauvre affligée... Il ne m'aime plus!...
Maintenant quand il est à l'armée, il ne m'écrit plus des lettres
brûlantes de passion comme les lettres d'Italie et d'Austerlitz. Ah!
monsieur le duc, les temps sont bien changés!... Tenez: vous allez en
juger.»

Elle se leva, fut à un meuble en bois des Indes précieusement monté
et formant un secrétaire tout à la fois et un lieu sûr pour y placer
des objets précieux. Elle y prit plusieurs lettres qui ne contenaient
que quelques lignes à peine lisibles. Le duc d'Otrante s'en empara
aussitôt et y jetant les yeux avant que l'Impératrice les lui eût
traduites en lui expliquant les signes hiéroglyfiques plutôt que
les lettres qui voulaient passer pour de l'écriture, il vit qu'en
effet l'Empereur était bien changé pour l'Impératrice. Ces lettres
ne contenaient qu'une même phrase insignifiante par elle-même; il
y en avait de Bayonne, d'Espagne, d'Allemagne lors de la campagne
de Wagram... Ces dernières lettres étaient toutes récentes... J'ai
vu, depuis, ces preuves du changement de l'Empereur, et elles me
frappèrent avec une vive peine comme tout ce qui détruit. Je ne crois
pas que Fouché en ait été affecté comme moi; mais il l'était d'une
autre manière: il regardait ces lettres et relisait la même phrase
plusieurs fois. Cet examen lui présentait, je crois, l'Empereur
sous un nouveau jour dont, je pense, il n'avait été jamais éclairé:
c'était l'Empereur se contraignant à faire une chose qui visiblement
lui déplaisait, et on n'en pouvait douter en lisant ces lettres...


«À L'IMPÉRATRICE, À BORDEAUX.

                                             »Marac, le 21 avril 1808.

»Je reçois ta lettre du 19 avril. J'ai eu hier le prince des Asturies
et sa Cour à dîner. _Cela m'a donné bien des embarras_[31]. J'attends
Charles IV et la reine.

»Ma santé est bonne. Je suis bien établi actuellement à la campagne.

»Adieu, mon amie, je reçois toujours avec plaisir de tes nouvelles.

                                                           »NAPOLÉON.»

[Note 31: Que pouvait-il entendre par ces paroles? De quel embarras
parle-t-il; il ne communiquait jamais un plan ni même un projet
politique à Joséphine, dont il connaissait la discrétion.]


«À L'IMPÉRATRICE, À PARIS[32].

                                         »Burgos, le 14 novembre 1808.

»Les affaires marchent ici avec une grande activité. Le temps est
fort beau. Nous avons des succès. Ma santé est fort bonne.

                                                           »NAPOLÉON.»

[Note 32: Ces lettres sont copiées sur celles _originales_, fournies
par la reine Hortense, à qui elles sont revenues après la mort de
l'Impératrice.]


«À L'IMPÉRATRICE, À STRASBOURG.

                                         »Saint-Polten, le 9 mai 1809.

»Mon amie, je t'écris de Saint-Polten[33]. Demain je serai devant
Vienne: ce sera juste un mois après le même jour où les Autrichiens
ont passé l'Inn et violé la paix.

»Ma santé est bonne, le temps est superbe et les soldats sont gais:
il y a ici du vin.

»Porte-toi bien.

»Tout à toi:

                                                           »NAPOLÉON.»

[Note 33: La poste avant Vienne.]


En parcourant ces lettres, dont la suite était semblable à ce que je
viens de citer, le duc d'Otrante sourit en son âme; car sa besogne
lui paraissait maintenant bien faite. Il lui était démontré que
l'Empereur voulait le divorce, et que tous les obstacles que lui-même
paraissait y apporter n'étaient qu'une feinte à laquelle il serait
adroit de ne pas ajouter foi par sa conduite, si on paraissait le
faire en apparence. Joséphine suivait son regard à mesure qu'il
parcourait ces lettres sur lesquelles elle avait elle-même souvent
pleuré. Fouché les lui rendit en silence.

--«Eh bien? lui dit-elle...

--Eh bien! madame, ce que je viens de voir me donne la conviction
entière de ce dont j'étais déjà presque sûr.»

Joséphine sanglota avec un déchirement de coeur qui aurait attendri
un autre homme que Fouché.

--«Vous ne voulez pas en croire mon attachement pour vous, madame;
et pourtant Dieu sait qu'il est réel. Eh bien! voulez-vous prendre
conseil d'une personne qui vous est non-seulement attachée, mais qui
peut être pour vous un excellent guide dans cette très-importante
situation? Je l'ai vue dans le salon de service: c'est madame de
Rémusat.

--Oui! oui!... s'écria Joséphine.»

Et madame de Rémusat fut appelée.

C'était une femme d'un esprit et d'une âme supérieurs que madame de
Rémusat. Lorsque Joséphine ne se conduisait que d'après ses conseils,
tout allait bien; mais quand elle en demandait à la première personne
venue de son service, les choses devenaient tout autres. Madame de
Rémusat joignait ensuite à son esprit et à sa grande connaissance du
monde un attachement réel pour l'Impératrice.

En écoutant le duc d'Otrante elle pâlit, car, tout habile qu'elle
était, elle-même fut prise par la finesse de l'homme de tous les
temps. Elle ne put croire qu'une telle démarche fût possible de la
part d'un ministre de l'Empereur, si l'Empereur lui-même ne l'y avait
autorisé. Cette réflexion s'offrit à elle d'abord, et lui donna de
vives craintes pour l'Impératrice. Fouché la comprit; et cet effet,
qu'il ne s'était pas proposé, lui parut devoir être exploité à
l'avantage de ce qu'il tramait.

--«Ce que vous demandez à sa majesté est grave, monsieur le duc...
Je ne puis ni lui conseiller une démarche aussi importante, ni l'en
détourner, car je vois...»

Elle n'osa pas achever sa phrase, car _ce qu'elle voyait_ était assez
imposant pour arrêter sa parole.

--«J'ai fait mon devoir de fidèle serviteur de sa majesté, dit le duc
d'Otrante. Je la supplie de réfléchir à ce que j'ai eu l'honneur de
lui dire: c'est à l'avantage de sa vie à venir.»

Et il prit congé de l'Impératrice, en la laissant au désespoir.
Madame de Rémusat resta longtemps auprès d'elle, tentant vainement de
la consoler; car elle-même était convaincue que l'Empereur lui-même
dirigeait toute cette affaire. Dès que Joséphine fut plus calme, elle
lui demanda la permission de la quitter, pour aller, lui dit-elle,
travailler dans son intérêt.

C'était chez le duc d'Otrante qu'elle voulait se rendre.

«Cet homme est bien fin, ou plutôt bien rusé, se dit-elle; mais une
femme ayant de bonnes intentions le sera pour le moins autant que
lui...»

Mais elle acquit la preuve qu'avec un homme comme Fouché il n'y
avait aucune prévision possible.... Et elle sortit de chez lui aussi
embarrassée qu'en y arrivant.

Cependant la position était critique; il devenait d'une grande
importance de suivre les conseils de Fouché, si ces _conseils_
étaient des ordres de l'Empereur. Madame de Rémusat le croyait
fermement, et toutefois n'osait le dire à Joséphine. Celle-ci le
sentait instinctivement, mais n'osait s'élever entre la dame du
palais, alors son amie, et elle-même, dans ces moments de confiance
expansive, qui étaient moins fréquents cependant depuis cette
visite du duc d'Otrante. Car il semblait à ces deux femmes que de
parler d'une aussi immense catastrophe, c'était admettre sa réalité
immédiate.

--«Mon Dieu! disait Joséphine, que faire? donnez-moi du courage!»

Et elle pleurait.

--«Madame, lui disait madame de Rémusat, que votre majesté se
rappelle que le duc d'Otrante lui a répété souvent que l'Empereur
n'aimait pas les scènes ni les pleurs!»

Alors Joséphine n'osait plus provoquer une explication entre elle et
l'Empereur. Un mur de glace, qui devait devenir d'airain, commençait
déjà à s'élever entre eux. Fouché a été peut-être la cause la plus
immédiate du divorce de Napoléon, en amenant entre les deux époux ce
qui n'avait jamais existé: une froideur et un manque de confiance
dont mutuellement chacun se trouva blessé. L'Empereur avait beaucoup
aimé Joséphine. L'amour n'existait plus; mais après l'amour, quel
est le coeur qui ne renferme pas un sentiment profond d'amitié pour
la femme qui nous fut chère?... Et Napoléon était fortement dominé
par le sentiment qui l'avait autrefois attaché à sa femme... Qui
sait ce qui pouvait résulter d'une explication où elle lui aurait
plutôt proposé l'adoption d'un de ses enfants naturels, tous deux des
garçons, et son propre sang, enfin[34]!

[Note 34: Le comte Valesky,--le comte Léon.]

Mais il ne fut rien de tout cela... L'Impératrice garda le silence.
Madame de Rémusat ne laissa rien transpirer de tout ce qui se
préparait, et la chose marchait vers sa fin sans aucune opposition.

Fouché revit souvent l'Impératrice et madame de Rémusat. Il fallait
suivre une marche pour laquelle des conseils étaient nécessaires.
Madame de Rémusat, convaincue que tout se faisait par ordre de
l'Empereur, suivait les avis de Fouché; et la pauvre Joséphine, au
désespoir, ne savait comment il se pouvait que Napoléon fût devenu
tout à coup si peu confiant pour elle...

Le duc d'Otrante avait conseillé, comme le moyen le plus digne,
d'écrire une lettre au Sénat, dans laquelle l'Impératrice
reconnaissant que l'Empereur se devait avant tout à la nation qu'il
gouvernait, et devant assurer sa tranquillité à venir par une
succession qui devait lui donner l'assurance de n'être pas troublée
dans les temps futurs, déclarerait qu'il fallait que pour cet effet
l'Empereur eût des fils à présenter à la France, et que, n'étant pas
assez heureuse pour pouvoir lui en donner, elle descendait d'un trône
qu'elle ne pouvait occuper, pour laisser la place à une plus heureuse.

Tel était le texte de la lettre que l'Impératrice devait écrire au
Sénat avant de partir pour la Malmaison. Elle ne devait pas dire un
mot qui pût faire présumer son dessein, et laisser une lettre d'adieu
à l'Empereur.

Le matin même du jour où le brouillon de cette lettre, ou plutôt du
message au Sénat, eut été donné par Fouché à Joséphine, madame de
Rémusat fut témoin d'une scène si cruelle; elle vit un tel désespoir
dans cette femme résignée à se donner elle-même le coup de couteau
qui l'égorgerait, que des réflexions très-sérieuses vinrent se
mêler à son chagrin... Pour la première fois il lui parut étrange
que l'Empereur, qui lui témoignait constamment de l'estime et de
l'intérêt, ne lui eût jamais parlé de toute cette affaire, où il
savait qu'elle prenait une grande part, s'il savait quelque chose.

Une fois que le doute apparaît dans une affaire quelle qu'elle
soit, il devient presque aussitôt une certitude, si jamais il ne
s'est offert à vous. Madame de Rémusat devint inquiète sans oser le
témoigner à Joséphine, mais se promettant bien qu'elle ne ferait
rien sans un plus ample informé. Elle s'attendait à une démarche de
l'Empereur dans cette même journée, puisque c'était le lendemain
matin, à neuf heures, que le message de l'Impératrice devait être
porté au Sénat par M. d'Harville ou M. de Beaumont; mais la journée
s'écoula, et pas un mot, pas une action même la plus indifférente, ne
parut indiquer que l'Empereur sût la moindre chose du grand acte de
dévouement de l'Impératrice... Ce silence éclaira madame de Rémusat,
et lui fit voir que Joséphine était la victime de quelque machination
infernale... La soirée se passa comme le jour entier; et lorsque
Joséphine rentra dans son appartement intérieur, elle avait reçu de
l'Empereur le même bonsoir que chaque jour.

--«Ah! dit-elle à madame de Rémusat, je ne pourrai jamais écrire
cette lettre!...»

Et elle lui montrait le brouillon de sa lettre au Sénat!...

--«Madame veut-elle me permettre de lui demander une faveur?
Veut-elle me promettre de ne point envoyer, de ne pas écrire même
cette lettre, avant que je me sois rendue près d'elle?»

Joséphine le lui promit avec d'autant plus de plaisir que, pour elle,
c'était un répit de quelques heures; et madame de Rémusat prit congé
d'elle en l'engageant à se calmer.

«Non, se dit-elle en traversant les salons de l'appartement de
Joséphine, non, cela est impossible!... L'Empereur ne peut être assez
dur pour ne donner aucun réconfort à cette infortunée, au moment où
il lui enlève une couronne et son amour. Non, cela ne se peut!...
l'Empereur ne sait rien.»

Et sans aller joindre sa voiture, elle monta l'escalier du pavillon
de Flore, et s'en fut au salon de service. C'était, je crois,
Lemarrois qui était de service. Je laisse à penser quel fut son
étonnement en voyant madame de Rémusat au milieu de leur bivouac.

--«Ce n'est pas pour vous que je viens, leur dit-elle... Il faut que
je voie l'Empereur. Allez lui demander cinq minutes d'audience.

--Mais il est couché.

--C'est égal. IL FAUT que je le voie, il le faut absolument.»

Lemarrois fut frapper à la porte de l'Empereur, et lui dit le message
de madame de Rémusat.

--«Madame de Rémusat! à cette heure! Que peut-elle vouloir?... Mais
j'ai envie de dormir; dites-lui, Lemarrois, de revenir demain matin,
à sept heures, ou à huit au plus tard.»

Lemarrois rapporta cette réponse à madame de Rémusat, qui dit à
son tour: «Je ne puis m'en aller. C'est la gloire, le salut de
l'Empereur... Allez lui dire, mon cher général, que ce n'est pas pour
moi que je le veux voir... que c'est pour lui-même.»

Le général Lemarrois revint avec l'ordre d'introduire madame de
Rémusat. Elle trouva Napoléon coiffé d'un madras tourné autour
de la tête et couché dans un petit lit qu'il affectionnait
particulièrement... Il fit signe à madame de Rémusat de s'asseoir
sur une chaise qui était auprès de lui... Elle était émue, et ce
fut avec un violent battement de coeur qu'elle raconta brièvement à
l'Empereur ce qui devait se passer le lendemain... À mesure qu'elle
parlait, l'Empereur prenait, quoique couché, une de ces attitudes qui
n'étaient qu'à lui et en lui, comme il avait un sourire unique, un
regard unique.

--«Mais quel peut être son but? s'écria-t-il enfin...

--Évidemment il en a un, Sire: celui de vous plaire peut-être en
allant au-devant de votre volonté... Car il ne peut avoir que
celui-là...

--Mais, interrompit Napoléon, si vous avez pu m'accuser un moment,
vous ne le croyez plus maintenant, madame, j'espère, dit-il d'une
voix plus sévère!... je n'aime pas les détours... et je suis l'homme
de la vérité, parce que je suis fort avant tout.»

Madame Rémusat expliqua à l'Empereur comment elle était venue à lui.

--«C'est parce que j'ai vu que Votre Majesté l'ignorait, lui
dit-elle...

--Cette pauvre Joséphine! dit Napoléon, comme elle a dû souffrir!...

--Ah, Sire!... vous ne pourrez jamais avoir la mesure des peines qui
ont torturé son âme pendant ces jours qui viennent de s'écouler...
et peut-être votre majesté appréciera-t-elle le silence que
l'Impératrice a gardé.»

Pour qui connaissait Joséphine comme l'Empereur, c'était un
compliment cherché par celle qui était son guide et son conseil.
Aussi Napoléon, qui ne voulait pas mettre encore ses projets au jour,
eut-il soin de reporter à madame de Rémusat l'obligation presque
entière du silence de l'Impératrice...

--«Et comment l'avez-vous laissée? lui demanda-t-il.

--Au désespoir et prête à se mettre au lit; j'ai recommandé à ses
femmes de ne la point quitter dans la crainte d'un accident, mais
elle s'est obstinée à vouloir demeurer seule... Elle va passer une
triste et cruelle nuit.

--Allez vous reposer, madame de Rémusat: vous devez en avoir
besoin... Bonsoir, demain nous nous reverrons; croyez que je
n'oublierai jamais le service que vous m'avez rendu ce soir.»

Et la congédiant d'une main, il tira de l'autre sa sonnette avec
violence...

«Ma robe de chambre, dit-il d'une voix brève à Constant qui était
accouru...»

Il se donna à peine le temps de l'attacher: il prit un bougeoir
et commença à descendre les marches d'un très-petit escalier qui
conduisait aux appartements inférieurs et qui donnait dans son
cabinet. Ce cabinet avait été jadis l'oratoire de Marie de Médicis.

À mesure que Napoléon descendait cet escalier, il éprouvait une
émotion dont il était en général peu susceptible; mais la conduite
de Joséphine l'avait touché profondément. Cette résignation dans
une femme couronnée par lui, et qui devait s'attendre à mourir sur
le trône où lui-même l'avait placée, lui parut digne d'une haute
récompense... Un moment, une pensée lui traversa l'esprit, mais elle
eut la durée d'un éclair... et avant que sa main eût touché le bouton
de la porte, il n'apportait plus que des consolations.

Comme il approchait de la chambre à coucher, il entendit des plaintes
et des sanglots; c'était la voix de Joséphine. Cette voix avait
un charme particulier, et l'Empereur en avait souvent éprouvé les
effets. Cette voix lui causait une telle impression, qu'un jour,
étant premier Consul, après la parade passée dans la cour des
Tuileries, en entendant les acclamations non-seulement du peuple dont
la foule immense remplissait la cour et la place, mais de toute la
garde, il dit à Bourrienne:

«Ah! qu'on est heureux d'être aimé ainsi d'un grand peuple! ces cris
me sont presque aussi doux que la voix de Joséphine.»

Comme il l'aimait alors!

Mais dans ce temps-là cette voix harmonieuse n'avait à moduler que
des paroles heureuses, et maintenant elle s'éteignait dans la
plainte et la douleur... Son charme eût été bien plus puissant si
elle n'avait pas rappelé qu'elle prouvait un tort; quel est l'homme,
quelque grand qu'il soit, qui veuille qu'on lui prouve QU'IL A
TORT?...

Napoléon souffrit cependant d'une vive angoisse au coeur en entendant
cette plainte douloureuse; il ouvrit doucement la porte et se trouva
dans la chambre de Joséphine qui sanglotait dans son lit, ne se
doutant pas de la venue de celui qui s'approchait d'elle.

--«Pourquoi pleures-tu, Joséphine?» lui dit-il en prenant sa main.

Elle poussa un cri.

--«Pourquoi cette surprise? ne m'attendais-tu pas? ne devais-je pas
venir aussitôt que j'ai su que tu souffrais? Tu sais que je t'aime,
mon amie, et qu'une douleur n'est jamais infligée volontairement par
moi à ton âme.»

Joséphine, à la voix de Napoléon, s'était levée sur son séant, et
croyait à peine ce qu'elle entendait et voyait à la lueur incertaine
de la lampe d'albâtre qui était près de son lit... L'Empereur la
tenait dans ses bras encore toute tremblante de sa surprise et de son
émotion en écoutant ces paroles d'amour qui, depuis si longtemps,
n'avaient frappé son oreille... Accablée sous le poids de tant de
vives impressions, elle retomba sur l'épaule de Napoléon et pleura de
nouveau avec sanglots, oubliant sans doute que l'Empereur n'aimait
pas ces sortes de scènes prolongées.

--«Mais pourquoi pleures-tu toujours, ma Joséphine? lui dit-il
cependant avec douceur. Je viens à toi pour t'apporter une
consolation, et tu continues à te désespérer comme si je te donnais
une nouvelle douleur. Pourquoi donc ne pas m'entendre?

--Ah! c'est que j'ai au coeur un sentiment qui m'avertit que le
bonheur ne me revient que passagèrement... et que... tôt ou tard!...

--Écoute! dit Napoléon en la rapprochant de lui et la serrant contre
son coeur, écoute-moi, Joséphine! tu m'es infiniment chère; mais
la France est ma femme, ma maîtresse chérie aussi... Je dois donc
écouter sa voix lorsqu'elle me demande une garantie; et qu'elle
veut un fils de celui à qui elle s'est si loyalement donnée... Je
ne puis donc répondre d'aucun événement, ajouta-t-il en soupirant
profondément; mais, quoiqu'il arrive, Joséphine, tu me seras toujours
chère, et tu peux y compter! Ainsi donc plus de larmes, mon amie,
plus de ce désespoir concentré qui m'afflige et te tue. Sois la
compagne d'un homme sur lequel l'Europe a les yeux en ce moment;
sois la compagne de sa gloire, comme tu es celle de son coeur... et
surtout fie-toi à moi!»

Cette explication, franchement donnée par l'Empereur, devait
suffire à Joséphine; peut-être la paix se serait-elle rétablie
entre eux: mais, pour elle, c'eût été trop de modération... Et huit
jours n'étaient pas écoulés que les mêmes bouderies et les mêmes
tracasseries avaient recommencé.

Un jour j'étais de service auprès de Madame-Mère; on était en
automne[35]... J'attendais que Madame descendît de chez elle... Elle
occupait en ce moment les salons du rez-de-chaussée, parce qu'on
réparait quelque chose dans l'appartement du premier. J'étais assise
à côté de la fenêtre, et je lisais; tout à coup j'entends frapper un
coup très-fort au carreau de la porte vitrée donnant sur le jardin.
Je regarde, et je vois l'Empereur, enveloppé dans une redingote verte
fourrée, comme si l'on eût été au mois de décembre: il était entré
par la porte donnant sur la rue de l'Université... Duroc était avec
lui.

[Note 35: Et même à la fin; il faisait déjà froid. J'arrivais des
Pyrénées, et l'Empereur revenait d'Allemagne après la campagne de
Wagram.]

Je me levai aussitôt et fus ouvrir moi-même la porte.

--«Comment, c'est vous qui me rendez ce service? dit l'Empereur. Où
sont donc vos chambellans,... vos écuyers?...»

Je répondis que Madame avait permis à M. le comte de Beaumont de
s'absenter pour deux jours, et que M. de Brissac, étant malade, ne
devait venir qu'à deux heures.

--«Alors M. de Laville doit prendre le service... Vous êtes exacte,
vous, madame _la Gouverneuse_[36]... C'est bien... Je ne le croyais
pas... On me disait que vous étiez toujours malade... Puis-je voir
Madame?»

[Note 36: C'était ainsi qu'il m'appelait lorsqu'il y avait peu de
monde, et même les jours de fête, à l'Hôtel-de-Ville lorsqu'il était
de bonne humeur.]

Je lui dis que j'allais l'avertir de l'arrivée de Sa Majesté.

--«Non, non, restez ici avec Duroc, je m'annoncerai moi-même.»

Et il monta chez sa mère, où il demeura plus d'une heure. Tandis
qu'ils causaient ensemble, Duroc et moi nous parlions aussi de cette
visite, on peut le dire, extraordinaire, car l'Empereur allait peu
chez sa mère et ses soeurs, si ce n'est pourtant la princesse Pauline.

--«Il y a de l'orage dans l'air, me dit Duroc; la question du divorce
s'agite plus vivement que jamais. L'Impératrice, qui jamais au
reste n'a compris sa véritable position, n'a pas même cette seconde
vue qui vient aux mourants à leur dernière heure... Aucune lueur ne
lui montre le péril de la route où elle s'engage. Chaque jour elle
redouble d'importunités auprès de l'Empereur, comme si un coeur se
rattachait par conviction de paroles! C'est absurde!

--Vous avez une vieille rancune, mon ami! lui dis-je en riant.

--Ah! je vous jure que je ne suis pas coupable _de ce crime-là_ bien
positivement! Jamais l'Impératrice n'aura à me reprocher d'avoir aidé
à sa chute... mais... je ne l'empêcherai pas.»

Ce mot m'étonna; Duroc était si bon, si parfait pour ceux qu'il
aimait, que j'ignorais, moi, jusqu'à quel point le ressentiment
pouvait acquérir de force dans son âme. Je le regardai, et, lui
serrant la main, je lui demandai où en étaient les affaires
positivement; car, me rappelant la cause de l'inimitié qui existait
entre Duroc et Joséphine, j'en savais assez pour le comprendre.

--«Tout est à peu près terminé, me dit-il; la résolution de
l'Empereur a cependant fléchi ces jours derniers; mais la maladresse
de l'Impératrice a tout détruit... D'abord, des plaintes sans nombre
d'une foule de marchands, qui sont parvenues à l'Empereur, l'ont
fortement aigri... et puis, il y a eu hier une histoire qui est
vraiment étonnante, et dans laquelle je crois que Madame-Mère se
trouve mêlée... L'Empereur a voulu s'en éclaircir, et il est venu
lui-même chez Madame, au lieu de lui écrire...» Et voici ce que Duroc
me raconta:

Une femme, une revendeuse à la toilette, espèce de personne assez
douteuse, avait été bannie du château, parce que, disait l'Empereur,
il ne convient pas à l'Impératrice d'acheter un bijou qui ait été
porté par une autre, ou même fait pour une autre. À cela on avait
répondu que cette femme ne venait que pour les femmes de chambre!

«Que les femmes de chambre aillent hors du château faire leurs
affaires, avait dit l'Empereur; je ne veux pas que _des revendeuses à
la toilette_ mettent le pied _chez moi_...»

Depuis cet ordre, exprimé et donné avec un accent qui ne permettait
aucune réplique, les femmes de cette sorte ne revenaient plus aux
Tuileries. L'Empereur s'en occupait beaucoup... Il demandait souvent
si on avait pris quelqu'une de _ces friponnes_, et alors, si elles
avaient été chassées comme elles le méritaient.

La veille de ce même jour, l'Empereur avait été chasser à
Fontainebleau. Vers midi la chasse tourna mal, le temps devint
mauvais, et l'Empereur, ne voulant pas continuer, donna l'ordre de
préparer ses voitures, et revint à Paris. Mais, par un soin qu'une
pensée intérieure éveilla sûrement, et qui probablement avait rapport
à l'Impératrice, il descendit de voiture à l'entrée de la cour,
défendit qu'on battît aux champs, et entra dans le château sans qu'on
eût avis de son arrivée. Comme le jour commençait à tomber, on ne le
vit pas entrer, et il pénétra chez l'Impératrice comme un Espagnol du
temps d'Isabelle, au moment où certes elle s'y attendait le moins.

On connaît le goût ou plutôt la passion insensée de Joséphine pour
les tireuses de cartes et toutes les affaires de _nécromancie_.
Napoléon s'en était d'abord amusé, puis moqué; et enfin il avait
compris que rien n'était plus en opposition avec la majesté
souveraine que ces petitesses d'esprit et de jugement qui vous
asservissent à des êtres si bas et si vils, que vous rougissez de les
admettre dans votre salon, même pour n'y faire que leur métier. Mais
Joséphine, tout en promettant de ne plus faire venir mademoiselle
Lenormand, l'admettait toujours chez elle dans son intimité, la
comblait de présents et faisait également venir tous les hommes et
toutes les femmes qui savaient tenir une carte _de Taro_. Il y avait
alors à Paris un homme dans le genre de mademoiselle Lenormand.
Cet homme s'appelait Hermann; il était Allemand, et logeait dans
une maison presque en ruines au faubourg Saint-Martin, dans une rue
appelée la rue _des Marais_. Cet homme avait une étrange apparence.
Il était jeune, il était beau, et montrait un désintéressement
extraordinaire dans la profession qu'il paraissait exercer: Joséphine
parla un jour de cet homme devant l'Empereur, et vanta son talent,
qui lui avait été révélé par deux femmes qui en racontaient des
merveilles. L'Empereur ne dit rien; mais, deux jours après, il dit
à l'Impératrice: «Je vous défends de faire venir cet Hermann au
château. J'ai fait prendre des informations sur cet homme, et il y a
des soupçons contre lui.»

Joséphine promit; mais la défense stimula son désir de voir M.
Hermann, et elle le fit venir précisément ce même jour où l'Empereur
était à Fontainebleau. Il était donc établi chez Joséphine au moment
où Napoléon y pénétra!... et quelle était la troisième personne?...
la revendeuse à la toilette!...

La colère de l'Empereur fut terrible!... Il faillit tuer cet homme...
Et, allant comme la foudre à l'Impératrice, il lui dit en criant et
en levant la main sur elle:

--Comment pouvez-vous ainsi violer mes ordres!... et comment vous
trouvez-vous avec de pareilles gens?...»

L'Impératrice avait une crainte de l'Empereur qu'on ne peut
apprécier, à moins d'en avoir été témoin... Pétrifiée de sa venue,
tremblante des suites de cette scène, elle ne put que balbutier:
«C'est madame Lætitia qui me l'a adressée...»

Et, de sa main, elle indiquait la femme qui s'était blottie dans
les rideaux de la fenêtre, et semblait moins grosse que le ballot
de châles qui n'était pas encore ouvert, tant la peur la faisait se
replier sur elle-même.

--«Comment cet homme se trouve-t-il en ce lieu? poursuivit Napoléon
continuant son enquête, et sans s'arrêter à ce qu'avait dit Joséphine
sur Madame-Mère.

--C'est madame qui l'a amené avec elle,» dit Joséphine en lançant
un coup d'oeil du côté de la femme qui, j'en suis sûre, faisait des
voeux pour sortir vivante du palais. Quant à l'homme, il se redressa
de toute la hauteur de sa taille, et dit avec un accent de fermeté,
qui frappa l'Empereur:

--«En venant dans le palais impérial de France, je ne croyais pas y
courir le risque de ma vie ou de ma liberté. J'ai obéi à l'appel qui
m'a été adressé; j'ai voulu dévoiler l'avenir à celle qui croit à
la _science_, et je ne me reprocherai pas de lui avoir refusé mon
secours. Quant à vous, Sire, vous feriez mieux de consulter les
astres que de les braver.»

En écoutant cet homme, dont la figure remarquablement belle ne
témoignait aucune frayeur en se trouvant ainsi dans l'antre du lion
et sous sa griffe terrible, Napoléon le regarda avec une sorte de
curiosité difficilement éveillée en lui.

--«Qui donc es-tu? demanda-t-il à Hermann... et que fais-tu dans
Paris?

--Ce que je fais, vous le savez déjà (et il montrait de la main
ses cartes de Taro encore sur la table); ce que je suis est plus
difficile à dire; moi-même, le sais-je? Qui se connaît?...»

L'Empereur fronça fortement le sourcil, et marcha aussitôt vers
l'étranger. Celui-ci soutint l'examen que Napoléon dirigea sur
toute sa personne avec un sang-froid et une fermeté remarquables.
L'Empereur ne proféra pas une parole; mais il sortit de la chambre
aussitôt, et fit demander le maréchal Duroc.

«Que cette femme soit mise à l'instant hors du palais,» lui dit-il
en rentrant avec lui dans la chambre de l'Impératrice qu'il trouva
immobile, à la même place où il l'avait laissée.

Et Napoléon désignait la femme aux châles...

--«Comment êtes-vous venu ici? demanda-t-il à Hermann.

--Je suis venu avec madame, répondit l'Allemand.»

L'Empereur fit un mouvement, puis il dit à Duroc d'exécuter ce qu'il
lui avait ordonné.

--«Je fis sortir cette femme, poursuivit Duroc, qui me racontait ce
que je viens de dire, et j'emmenai le jeune Allemand avec moi. C'est
un homme fort remarquable.

--Qu'est-il donc devenu?

--Mais, me dit Duroc en souriant, que voulez-vous qu'on en ait fait?»

Et son oeil avait une expression singulière en me regardant; il y
avait presque du reproche.

--«Dès que vous vous en êtes chargé, mon cher maréchal, je le
maintiens aussi en sûreté, et même bien plus que dans ma propre
maison.»

Duroc prit ma main, et je serrai la sienne, comme en expiation de la
pensée tacitement supposée qui avait fait élever entre nous comme
un fantôme, mais aussi qui s'était évanouie de même.... Singulière
époque!...

Duroc acheva l'histoire en me disant qu'au lieu d'écrire à
Madame-Mère, qui aurait été forcée d'employer un secrétaire pour
lui répondre, l'Empereur avait préféré venir chercher lui-même ses
renseignements. Il était donc en ce moment occupé à questionner sa
mère sur la femme aux châles et le jeune et beau sorcier.

Il y avait au moins une heure que l'Empereur était chez Madame,
lorsque nous le vîmes rentrer dans le salon où nous étions: il
paraissait agité et il était fort pâle... Il me dit bonjour en
traversant rapidement le salon, ouvrit lui-même la porte donnant
sur le jardin, et, faisant signe à Duroc de le suivre, il disparut
presque aussitôt par la porte de la rue de l'Université.

Cette apparition à cette heure de la journée, et ce que j'en savais,
tout cela me troublait malgré moi. Je restais là immobile, sans
songer à refermer cette porte, quoiqu'un vent froid soufflât sur moi,
lorsque je sentis une petite main se poser sur mon épaule: c'était
Madame.

Sa belle physionomie, toujours si calme, paraissait altérée comme
celle de son fils. Je l'aimais avec une grande tendresse, à laquelle
se joignait un profond respect. Je lui connaissais tant de vertus,
tant de hautes et sublimes qualités, en même temps que je savais
toute la fausseté des accusations qu'un public bavard et méchant
répétait sans savoir seulement ce qu'il disait, comme toujours. Je
fus donc affectée du changement que je remarquai sur sa physionomie,
et je pris la liberté de le lui dire. Elle était parfaitement bonne
pour moi; aussi me raconta-t-elle l'histoire de la veille, que je
ne savais que très-sommairement par Duroc. Madame me dit qu'on
croyait être certain que cet homme, cet Hermann, était un espion
très-actif et très-remarquable comme intelligence, envoyé en France
par l'Angleterre. Je ne pus retenir une exclamation... Un espion
de l'Angleterre dans le palais des Tuileries!... dans la chambre
de l'Impératrice!... Voilà ce que la discrétion de Duroc m'avait
caché... Cela ne me surprit pas.

--«Vous concevez,» me dit Madame, «ce que j'ai dû éprouver lorsque
l'Empereur me questionna sur une vendeuse de châles, _que j'avais_,
MOI, recommandée à l'Impératrice, ainsi qu'un homme qui devait lui
parler des destinées de l'Empereur!...»

Madame hésita un moment... puis elle ajouta:

--«J'avais d'abord dit à l'Empereur que j'avais en effet adressé
cette femme et cet homme à l'Impératrice... Elle m'en avait suppliée;
et moi qui croyais qu'il ne s'agissait que de couvrir une nouvelle
folie, voulant cacher ce qui pouvait amener une querelle, je lui
avais promis de faire ce qu'elle souhaitait...»

Et Madame, voyant l'expression curieuse de mon visage, probablement,
me dit que le matin, à sept heures, elle avait été réveillée par un
message _secret_ de l'Impératrice. C'était une lettre dans laquelle
elle suppliait sa belle-mère de dire à l'Empereur que la femme aux
châles avait été envoyée par elle à l'Impératrice.

--«Je l'ai dit d'abord pour maintenir la paix,» poursuivit
Madame-Mère; «mais lorsque l'Empereur me dit que sa vie était
peut-être intéressée dans cette affaire, je ne vis plus que lui, et
je lui confessai que je n'étais pour rien dans ce qui s'était passé
hier aux Tuileries...»

Madame était accablée par cette longue conversation avec l'Empereur.
Il paraît qu'il avait ouvert son coeur à sa mère avec l'abandon d'un
fils, et qu'il avait montré des plaies saignantes... Madame était
indignée. Je voulus excuser l'Impératrice, mais Madame m'imposa
silence...

--«J'espère,» me dit-elle, «que l'Empereur aura le courage cette
fois de prendre un parti que non-seulement la France, mais l'Europe,
attend avec anxiété: son divorce est un acte nécessaire[37].»

[Note 37: Tous ces détails ne pouvaient trouver place dans mes
mémoires, qui étaient déjà bien longs. Je ne mis que le fait du
divorce, sur lequel d'ailleurs, et par égard, j'avais alors les mains
liées.]

Madame dit cette dernière parole avec une force et une conviction
qui me firent juger que l'Impératrice Joséphine était perdue.

Ce que je viens de raconter se passait, comme je l'ai dit, le 5 ou le
6 de novembre 1809.

Madame me recommanda le secret. Je lui jurai que jamais une parole
dite par elle ne serait révélée par moi, et j'ai tenu ma promesse. Je
ne jugeai pas à propos, même, de lui dire que j'avais su la première
partie de ce drame; car c'était plus qu'une histoire, _c'était de
l'histoire_!...

Mais, quel que fût mon attachement pour l'Impératrice, sa conduite
me parut de nature à être blâmée. Eh quoi! cette famille qu'elle
accusait elle-même de son malheur, elle venait la solliciter
pour cacher des fautes qui devaient nécessairement être la plus
forte partie des accusations qu'on devait former contre elle pour
déterminer l'Empereur à s'en séparer! Il n'y avait là ni dignité, ni
rien même qui pût motiver l'intérêt qu'elle réclamait de nous. Je
le sentais avec peine; car Joséphine, quoique faible et se laissant
aisément dominer par tout ce qui l'approchait, avait néanmoins des
qualités attachantes. Elle était gracieuse comme une enfant gâtée...
C'était la _câlinerie_ créole tout entière, lorsqu'elle voulait
nous conquérir ou se placer dans une position qu'on lui refusait.
Aussi je souffrais de la pensée de son éloignement. Je savais ce
qu'elle était; j'ignorais ce qui nous serait donné. C'était une
nouvelle étude à faire, me disais-je. Hélas!... c'était presque un
pressentiment!

Le soir du même jour je trouvai, en rentrant chez moi, un petit mot
de madame de Rémusat, dans lequel elle me priait _instamment_ de lui
dire le moment où je la pourrais voir... Il était alors onze heures
et demie. Je regardai la date du billet: il portait 6 heures du soir.
Je combinai tout ce que je savais avec ce qui s'était passé, et je
conclus que madame de Rémusat, amie encore plus que dame du palais de
Joséphine, avait calculé qu'en raison de l'attachement de Madame-Mère
pour moi, j'étais la personne la plus influente à employer là-dedans.
On avait appris la visite du matin à l'hôtel de _Madame_; et son
importance avait tout à coup grandi en quelques heures... mais on
ne savait pas que j'étais de service... Mon silence, alors, devait
paraître étrange... Mes chevaux étaient à peine dételés: je donnai
l'ordre de les remettre à la voiture, et je fus à l'instant chez
madame de Rémusat... On sortait de chez elle, et elle-même venait
de sonner sa femme de chambre, pour se mettre au lit, lorsqu'on
m'annonça. Elle me fit aussitôt entrer dans sa chambre à coucher, et
son premier mot fut un remerciement; car elle avait appris dans la
soirée par le sénateur Clément de Ris que j'étais de service auprès
de Madame.

--«Cela n'en est que mieux pour nous, me dit-elle...» Et tout
aussitôt elle entra en matière.

Je ne m'étais pas trompée: c'était _un message voilé_ de
l'Impératrice. Madame de Rémusat, très-dévouée à Joséphine, crut
peut-être que son amitié pourrait lui donner le pouvoir d'abuser
sur la vérité; mais pour cela, il eût fallu ne pas connaître
non-seulement la cour, mais l'intérieur de la famille impériale,
comme intérieur privé.

--«Madame peut beaucoup sur l'Empereur,» me dit madame de Rémusat...
«Vous pouvez beaucoup sur elle... vous pouvez _tout_. J'ai quelque
crédit sur l'Impératrice, assez enfin pour être son garant pour
toutes les promesses qu'elle pourra faire. Le prince Eugène sera
là pour soutenir sa mère; la reine Hortense donnera à nos efforts
un appui certain, celui de ses enfants... L'archi-chancelier est
aussi contre le divorce: voyez à quelle belle association vous vous
unissez.»

J'ai déjà dit combien j'aimais le visage de madame de Rémusat: ses
yeux, en ce moment, étaient admirables. Ils étincelaient du feu
du sentiment; car elle aimait l'impératrice Joséphine, madame de
Rémusat... et sa conduite envers elle fut toujours noble et dictée
par le coeur.

--Mais elle ne pouvait arriver à aucun résultat avec ses nouvelles
combinaisons, qu'elle me montrait comme _certaines_. Je savais _trop
bien_ la véritable volonté des gens dont elle venait de me parler,
pour m'engager d'un pas dans la route qu'elle me montrait comme si
sûre. D'un autre côté, je ne pouvais parler; cependant je crus de mon
devoir de l'éclairer sur la véritable position de l'Impératrice...
Elle m'écouta en femme de coeur et d'esprit, recueillit avec soin ce
que je lui laissai voir, ne chercha nullement à me pénétrer sur le
reste, et en tout se montra à moi comme une femme qui était faite
pour être aimée et estimée.

Elle me parla de la tentative de l'Impératrice auprès de sa
belle-mère, ainsi que de l'histoire de la veille.

--«Si j'eusse été près d'elle, au lieu de cette sotte de madame de
***, me dit-elle, ni l'une ni l'autre n'aurait eu lieu, je vous le
jure! Mais _le salon_ de l'Impératrice, vous le savez, est composé
non-seulement de ses dames du palais, mais de beaucoup d'autres
femmes, qui lui donnent d'abord des conseils à leur profit, puis
ensuite d'autres conseils qui sont perfides pour elle... Voilà ce
que nous détruirions; et j'ai la parole de l'Impératrice qu'elle me
seconderait dans ce travail.»

Nous demeurâmes ainsi jusqu'à deux heures du matin... Madame
de Rémusat espérant m'amener à une conviction qui était que,
l'Impératrice pouvait encore occuper le trône à côté de Napoléon;
et moi, trop instruite de ce _qui était_, pour me laisser aller à
une crédulité impossible. Enfin, nous nous séparâmes; mais avant de
quitter madame de Rémusat, je m'engageai de bon coeur à parler à
Madame, et d'essayer de changer sa manière de voir sur cette affaire
du divorce...

Je le fis en effet; mais que pouvaient quelques vagues contre
un rocher profondément attaché à la terre?... et telle était
malheureusement la volonté de la famille de Napoléon relativement au
divorce.

C'est au milieu de ces agitations que nous atteignîmes le 2 décembre
1809... Pendant le peu de jours qui s'écoulèrent entre ces deux
journées, je fus assidue à faire ma cour à l'Impératrice. Sa
tristesse était visible; et, loin de la cacher, elle la montrait
même, en l'augmentant; ce qui donnait une humeur très-marquée à
l'Empereur. Joséphine m'engagea deux fois à déjeuner pendant cette
époque, remarquable pour elle, qui précéda immédiatement son malheur.
Après déjeuner, il y avait toujours un cercle fort nombreux, et une
foule de femmes que Joséphine y admettait, en vérité on ne sait pas
pourquoi. C'est en vain que madame d'Arberg, madame de Rémusat, lui
répétaient, chaque matin, combien cela déplaisait à l'Empereur...
Elle promettait, et recommençait le lendemain...

--Ah! me disait-elle dans l'une de ces conversations que nous eûmes
dans une sorte de tête-à-tête, si je promets une fois, _à présent_,
de faire tout ce que veut l'Empereur, je n'y manquerai pas...

Elle tenait en ce moment sous son bras un petit loup blanc, de ces
chiens qu'on appelle _chiens de Vienne_. Je ne pus m'empêcher de lui
dire, en le lui montrant: Ah, madame!... Elle me comprit, car elle ne
me répondit pas.

Ce fait de la vie de Joséphine ne doit pas être omis en parlant de
son salon, où ces malheureux chiens jouaient un très-ennuyeux rôle...
Elle avait auprès d'elle, en se mariant avec Napoléon, deux horribles
Carlins, les plus laids, les plus hargneux, les plus insociables que
j'aie connus... Ces chiens n'aimaient pas même leur maîtresse; ils
aboyaient bien incessamment après tout ce qui s'approchait d'elle,
mais pas à autre fin que de déchirer un bras, une main, une jambe, ou
tout au moins une robe. Les couleurs voyantes étaient en défaveur
auprès de _Carlin_ et de _Carline_; tels étaient les noms des deux
petits monstres... Le corps diplomatique avait toujours une provision
de gimblettes et de sucre d'orge dans ses poches... Le cardinal
Caprara, nonce du Pape, avait un reste de jambes qu'il voulait
sauver; en conséquence, il faisait des bassesses auprès de messieurs
les tyrans, qui, connaissant bientôt leur empire, faisaient d'abord
un chamaillis de désespérés dès qu'ils le voyaient... parce que pour
les faire taire il leur jetait du sucre d'orge, des friandises, comme
à des enfants, et n'en avait pas moins les jambes dévorées par les
féroces bêtes; ce qu'on ne voyait pas, grâce à ses bas rouges. Mais
il le sentait, lui...

Quelquefois ces malheureux chiens causaient une rumeur inusitée dans
un palais de souverain. Un jour je fus témoin de ce fait.

Chacun de nous ayant survécu à l'Empire se rappelle encore sûrement
madame la comtesse de La Place, femme du sénateur, du géomètre... et,
dès que son nom est présent à la mémoire, on se rappelle aussi, sans
doute, ses mille et une révérences, ses mines, ses _grâces_, et tout
ce qui enfin en faisait une personne un peu différente des autres.
C'était elle qui répondait, lorsqu'on lui demandait où était M. de La
Place:

--_Il est avec sa compagne fidèle... la géométrie!_

Enfin, telle qu'elle était, elle n'en était pas moins dame
d'honneur de la grande-duchesse de Toscane, lorsque celle-ci était
_seulement_ princesse de Lucques. Madame de La Place partait donc
un jour et quittait Paris pour aller faire six mois de service en
Italie, et venait prendre les ordres de l'Impératrice pour celle
de ses belles-soeurs qui lui voulait le moins de mal parce qu'elle
avait plus d'esprit que les autres... Joséphine le savait; aussi
voulut-elle ajouter verbalement quelques mots à sa lettre, et
appela-t-elle madame de La Place auprès d'elle, en lui montrant
une place sur son canapé pour lui parler avec plus de facilité.
Madame de La Place y parvint de révérence en révérence, et s'assit
sur le bord du sopha. Cela fut bien pendant le premier moment du
discours de Joséphine; mais, voulant dire un mot plus bas et plus
près, la comtesse s'avança sur le bord du canapé et se pencha vers
l'impératrice. Il y avait ce jour-là plus de quarante personnes
dans le salon jaune... et, pour dire la vérité, presque tous les
yeux étaient fixés sur la personne favorisée... Tout à coup la
comtesse pousse un cri perçant, s'élance du canapé, et vient bondir
au milieu du salon, en tenant à deux mains une partie d'elle-même
qu'heureusement elle avait très-charnue, mais que le vieux carlin
avait mordue avec une telle rage que la robe et la jupe étaient en
lambeaux. La maudite bête, non contente d'avoir mordu une comtesse
aussi irrévérencieusement, s'était élancée après elle, et faisait des
cris et des hurlements inhumains. La pauvre femme souffrait et tenait
à deux mains la partie blessée, tout en répétant avec sa voix douce
et polie à l'Impératrice, qui lui disait: _mon Dieu! ils vous ont
fait bien du mal?_...

--_Non, madame!... Non, du tout!... au contraire_, ce qu'on dit enfin
quand on se laisse tomber... vous savez...

La chose n'était que risible ce jour-là, parce que entre la vilaine
bête et la patiente il y avait je ne sais combien de jupons; mais
quand le hargneux animal mordait quiconque passait à portée de ses
dents, la chose devenait plus ennuyeuse. Napoléon l'avait éprouvé...
Naturellement distrait par les hautes pensées qui l'occupaient, il
arriva que pendant longtemps il fut la principale victime de ces
horribles bêtes; mais tel était alors son affection pour Joséphine,
qu'il ne voulut pas lui demander un sacrifice qu'elle devait
naturellement lui offrir. Napoléon ne parla jamais de noyer Carlin
et Carline, et même il poussa la bonté jusqu'à faire venir pour
Joséphine un de ces petits loups, de ces chiens appelés vulgairement
_chiens de Vienne_, pour remplacer le défunt, car le monstre Carlin
s'endormit plein de jours comme une créature honnête et sortit de
ce monde ainsi que Carline. Joséphine avait là une belle occasion
pour faire preuve de générosité: elle ne connaissait pas le chien de
Vienne; il le fallait renvoyer: elle n'en eut pas le courage; et il y
eut de nouveau un autre pouvoir à flatter; car il est de fait qu'un
moyen de faire parvenir une pétition favorablement à l'Impératrice,
était d'en charger le chien lorsqu'on pouvait gagner un huissier
de la chambre, ou une dame d'annonce. Alors on plaçait la pétition
dans le collier du chien qui apportait le papier aux pieds de sa
maîtresse. J'ai vu trois exemples de ce que je dis là; et la chose
réussir!...

Eh bien! jamais l'Impératrice Joséphine n'a eu assez de force sur
elle-même, pour éloigner d'elle un objet aussi peu dans sa vie qu'un
chien inconnu!... et quand elle se refusa à éloigner le chien de
Vienne, elle répondit à madame de Rémusat:

--«Je prouve par là mon pouvoir sur l'Empereur à ceux qui en
doutent!... voyez s'il en a dit un mot!..

Que peut-on faire pour une personne qui connaît aussi peu sa
position, et ne comprend pas que la patience n'est jamais plus
grande que lorsque la chose devient indifférente? L'amour n'est
importun _que lorsqu'il aime_.»

L'Allemagne tout entière arrivait à Paris pour cet hiver de
1809; nous avions l'ordre de recevoir, de donner des fêtes, de
grands dîners, des chasses, et tout ce qu'on pouvait faire pour
montrer aux étrangers ce qu'était la France... Plus on faisait de
projets pour que l'hiver fût splendidement magnifique et que notre
hospitalité laissât des souvenirs profonds dans la mémoire des rois
et des princes allemands, et plus l'Impératrice était triste. On
voyait qu'une parole avait jeté du trouble dans cette âme... Il y
avait quelquefois, le matin, chez elle, jusqu'à quarante femmes;
ordinairement elle causait... provoquait elle-même, alimentait
la conversation: maintenant elle était quelquefois morose et
continuellement mélancolique; elle me faisait une peine profonde, car
je l'aimais tout en reconnaissant qu'elle avait souvent tort.

Le prince Eugène était à Paris; il n'avait pas amené la vice-reine,
qui, à ce qu'on disait, était charmante; il causait volontiers avec
moi lorsque nous nous trouvions ensemble: c'était surtout chez sa
soeur que nous parlions de ce qui l'occupait. Il aimait sa mère
avec une extrême tendresse et ne pouvait supporter cette idée du
divorce, et ce fut agité des plus tristes pensées qu'il arriva à
Paris, pour y remplir ses funestes fonctions en cette circonstance
d'archi-chancelier d'État...

Voilà les événements qui avaient précédé ce jour du 2 décembre de
l'année 1809, dont j'ai parlé au commencement de ce _discours sur
l'Impératrice_ Joséphine, comme aurait dit Brantôme...

La reine de Naples était attendue pour cette fête de
l'Hôtel-de-Ville; je fus, la veille, faire ma cour à la reine
Hortense; elle me parut frappée d'un pressentiment terrible; je
n'osai pas la rassurer, car j'étais moi-même inquiète et ne savais
comment lui montrer un avenir moins sombre que celui qu'elle
redoutait...

Dans les trois jours qui avaient précédé cette fête, j'avais remis la
liste des dames qui devaient venir recevoir l'Impératrice avec moi
à la porte de l'Hôtel-de-Ville. Cette liste avait été lue dans le
salon de Joséphine, et je me rappelle que plusieurs remarques assez
critiques furent faites en entendant nommer quelques noms; deux dames
attachées à l'impératrice, surtout, firent sur madame Thibon, femme
du sous-gouverneur de la Banque, des réflexions que l'Impératrice
aurait dû réprimer. Hélas! savait-elle ce qui lui arriverait quelques
jours plus tard en face de cette même femme dont la tournure pouvait
prêter à rire, ce que d'ailleurs je ne trouvais pas, mais qui était
sûre au moins de son état et de sa position.

Le 2 décembre, je m'habillai de bonne heure pour me trouver à
l'Hôtel-de-Ville, avant celle fixée pour la venue de l'Impératrice.
Je trouvai une chambre dans laquelle il y avait un bon feu, ce dont
je remerciai Frochot, car le froid était très-vif et le temps sombre.
Il y avait du malheur dans l'air! À trois heures, je vis arriver le
comte de Ségur, le grand-maître des cérémonies, il était conduit par
Frochot, et ne savait pas où celui-ci le menait. Quelque impassible
que fût sa physionomie, il était en ce moment visiblement ému, et
ce qu'il avait à me dire paraissait lui être pénible. On sait que
M. de Ségur avait de l'affection pour l'impératrice Joséphine, qui,
elle-même, aimait beaucoup son esprit aimable et ses bonnes manières.

--«Savez-vous ce qui arrive?... me dit-il aussitôt que nous fûmes
dans une embrasure de fenêtre, et loin de plusieurs femmes qui
étaient dans la pièce où nous nous trouvions. Un malheur des plus
grands.

--Qu'est-ce donc? demandai-je à mon tour tout effrayée.

--Je vous apporte l'ordre de l'Empereur de ne pas aller au-devant de
l'Impératrice!»

Je demeurai d'abord stupéfaite; puis, revenant à moi, je dis à M. de
Ségur, en avançant la main:

--«Voyons cet ordre.

--Mais je n'ai rien d'écrit!.. Comment voulez-vous qu'on écrive
pareille chose?

--Et comment voulez-vous, lui dis-je à mon tour, lorsque j'ai une
mission _officielle_ de l'Empereur à remplir, comment irai-je m'en
exempter sur une simple parole verbale, pour être ensuite chargée de
tout ce que pourrait produire et amener une semblable démarche?»

M. de Ségur me regarda un moment sans me répondre, puis il me dit:

--«Je crois que vous avez raison... Je retourne au château; je vais
parler au maréchal Duroc.»

Il partit, en effet, et revint au bout d'un quart d'heure, porteur
d'un mot de Duroc[38], qui me disait que l'Empereur, pour empêcher
le cérémonial d'être aussi long pour son arrivée à l'Hôtel-de-Ville,
autorisait tout ce qui pouvait simplifier l'arrivée de l'Impératrice,
qui précédait l'Empereur ordinairement de quelques minutes. En
conséquence, l'Impératrice _ne serait pas reçue ce jour-là par les
Dames de la ville de Paris_!.. Et devait aller SEULE, avec son
service, de sa voiture à la salle du trône.

[Note 38: J'ai cette lettre.]

En lisant cet étrange billet, je ne pus m'empêcher de lever les yeux
sur M. de Ségur. Il était sérieux et paraissait même péniblement
affecté.

--«Qu'est-ce donc que cette mesure, lui dis-je enfin? Il ne me
répondit qu'en levant les épaules et par un regard profondément
touché...

--Que voulez-vous, me dit-il, les conseils ont eu leur effet et pour
cela il n'a fallu que quelques heures.

Je le compris. Hélas! je savais par moi-même que le Vésuve faisait du
mal à d'autres qu'à ceux qui demeuraient à Portici... Je le savais
déjà et je devais bientôt en avoir une nouvelle preuve.

--«Mais, que faire? demandai-je à M. de Ségur.

--Que puis-je vous conseiller! me dit-il. Je crois cependant,
poursuivit-il après un long silence, que vous devez monter dans
la salle du trône, faire placer vos dames, dont les places sont
réservées ainsi que la vôtre, pour ne pas faire de trop grands
mouvements lorsque l'Impératrice sera une fois placée.»

J'étais désolée; il y avait une intention tellement marquée au coin
de la méchanceté dans cet ordre, que j'y reconnus en effet une autre
volonté que celle de l'Empereur. Cependant il fallut obéir. Je dis à
ces dames, à madame Fulchiron entre autres, qui avait un ascendant
assez marqué sur beaucoup de femmes dans la banque et dans le haut
commerce de Paris, ce qui venait de m'être ordonné; et, sans faire
aucune réflexion, car elles eussent été trop fortes pour peu qu'un
mot eût été prononcé, nous nous dirigeâmes vers la salle du trône,
où nos places étaient réservées auprès du trône et de l'Impératrice.
Notre arrivée causa un mouvement général, et c'était, au reste, ce
qu'on voulait. Parmi l'immense foule qui remplissait non-seulement
la salle Saint-Jean, mais tous les appartements qu'il nous fallut
traverser, il y avait les soeurs, les mères, les cousines, les amies
des femmes nommées pour accompagner l'Impératrice. Toutes se disaient
depuis qu'elles étaient arrivées:

--«Nous allons voir arriver l'Impératrice avec son cortége; ma fille
est avec elle... ma fille est du cortége... Voyez-vous, madame, cette
dame avec une robe rose _et une guirlande nakarat_... cette dame qui
_est si bien mise_?... c'est ma fille...»

Et cette phrase était répétée par les personnes intéressées à
chacun de ses voisins... On pense combien l'étonnement fut suivi
d'un mécontentement général, lorsqu'on vit arriver le cortége ne
suivant personne. Il me vint en tête ensuite un mensonge que je n'eus
malheureusement pas la présence d'esprit de dire aussitôt que le
billet me parvint. C'était d'annoncer que l'Impératrice était malade
et ne venait pas; et, lorsqu'elle serait arrivée, de faire circuler,
que s'étant trouvée mieux, elle était venue. Mais je n'en fis rien,
malheureusement; et, lorsque j'entendis battre aux champs et que
le mouvement général annonça son arrivée, je ne puis dire ce que
j'éprouvai... Elle entra dans la salle du trône, conduite par Frochot
et son seul service!... Elle était non-seulement abattue, mais ses
yeux étaient remplis de larmes que ses paupières retenaient avec
peine; à chaque pas qu'elle faisait, on voyait que ses pas étaient
chancelants. La malheureuse femme, dans cette manière tacite de lui
annoncer que l'heure de son infortune allait enfin sonner, voyait se
réaliser et se former en malheur certain ce qu'elle redoutait depuis
plusieurs années. Elle souriait en saluant à mesure qu'elle avançait
vers le trône, mais ce sourire avait une expression déchirante.
Je fus au moment d'éclater lorsqu'elle fut près de moi... Elle me
regarda et me sourit avec une attention marquée. Elle comprit tout
ce qu'il y avait pour elle dans mon coeur dans un tel moment, et ce
regard y répondit avec l'expression la plus entière du malheur et
d'une résignation qui redoublait la pitié qu'inspirait cette femme
couronnée de fleurs, chargée de pierreries, et dont l'âme, en cette
heure terrible, était plus saignante d'une blessure qui jamais ne
se devait fermer, qu'aucune des femmes qui étaient dans cette vaste
enceinte... Et pourtant elle était assise sur un trône!... mais
quelle est la femme qui peut dire: Je ne souffre pas!... Sans doute,
mais quelles souffrances pouvaient égaler celles de Joséphine, au
moment où, en montant les marches du premier trône du monde alors,
l'infortunée se dit:

--«C'est la dernière fois que je m'y asseoirai!...»

Lorsqu'elle y fut, a-t-elle dit ensuite, elle reprit un peu de force;
mais il était temps, car ses jambes se dérobaient sous elle!... Elle
promena lentement ses yeux sur cette foule, dont les regards étaient
attachés sur elle... et de nouveau son coeur se serra. Elle comprit
que même son sourire était interprété dans cette triste journée, et
ne put s'empêcher de dire en son coeur, avec amertume, qu'on aurait
pu du moins lui épargner cette scène cruelle... Mais on voulait, au
contraire, qu'elle y remplît un rôle!...

Enfin, on battit aux champs... c'était l'Empereur!... Il monta
rapidement, arriva dans la salle du trône et marcha d'abord, sans
s'arrêter, vers le fauteuil qui était à côté de l'Impératrice... Ce
fut alors qu'il eut visiblement un mouvement fort singulier, pour
lui surtout qui n'était facilement atteint par aucune émotion;
et certes, pour le drame qui se jouait en ce moment, il y avait
longtemps qu'il y était préparé... Mais au moment où il venait
de lancer, au milieu des habitants de Paris, la nouvelle presque
certaine de l'événement important qu'on prévoyait depuis longtemps,
sans croire qu'il serait jamais réalisé, il éprouva sans doute
une impression qui le maîtrisa au moment de revoir Joséphine...
Il redoutait peut-être une scène, un évanouissement, des larmes
impossibles à retenir... On le vit tout à coup s'arrêter pour parler
je ne sais à quelle femme, et il demeura ainsi quelques secondes...
C'était, je n'en doute pas, pour calmer l'agitation de son âme et les
battements de son coeur... Combien je souffrais aussi, pendant qu'il
se dirigeait vers le trône! Il était suivi de la reine de Naples, de
Murat, de M. d'Abrantès, de Frochot et de tout son service.... Il
portait l'uniforme de la garde, non pas celui des guides; il y avait
longtemps qu'il l'avait abandonné. Il portait celui de la garde;
l'habit bleu à revers blancs. Cet habit ne lui allait pas aussi bien
que l'autre, mais il le préférait alors; et, dans cette journée, je
ne fus pas fâchée de le lui voir, car l'autre me l'aurait rappelé
trop vivement aux jours du bonheur de l'infortunée dont les larmes
retombaient en silence sur son coeur et devaient le brûler!...

La reine de Naples était arrivée le matin même!.. elle n'avait pas
perdu de temps, comme on le voit, pour renouveler connaissance
avec la bonne ville de Paris... Je l'examinai attentivement
lorsqu'elle entra dans cette salle où quelques années avant (trois
ans seulement), elle avait été la véritable reine de la fête qu'on
donna dans l'Hôtel-de-Ville pour le mariage de son frère le roi de
Westphalie; alors elle n'était encore que grande duchesse de Berg...
mais elle fut la véritable personne à qui la fête était dédiée. On
aurait voulu retrouver sur son front de femme l'expression d'un coeur
de femme... une émotion enfin... un signe qui dît à un être qui
l'aurait comprise dans cette foule immense: _Je me souviens!_... mais
tout demeura de marbre; alors il était indifférent, en effet, que ce
front devînt plus ému... La campagne d'Iéna était terminée et la paix
de Wagram faisait espérer une longue paix.

La fête fut presque lugubre; ce fut en vain que l'Empereur fit
plusieurs fois le tour de la salle Saint-Jean et de l'immense
vaisseau formé par la cour transformée en salle de bal... Ce fut en
vain que l'Impératrice le suivit en adressant un mot aimable à chaque
femme... Ce qu'elle faisait, au contraire, amena ce qu'on voulait
éloigner... une sorte d'impression pénible éclata. L'Impératrice
était fort aimée dans Paris; on lui trouvait ce qu'elle avait, en
effet, une grande douceur, une bonté qui était vraie et n'avait que
le défaut d'une grande banalité; mais rien n'égalait sa grâce dans
ces fêtes publiques de la ville, et chaque mot qu'elle adressait aux
femmes les plus obscures par leur position sociale, portait avec lui
une douceur et un tel attrait, qu'elle était vraiment aimée par ce
qu'on appelait les masses en général de la ville de Paris. La reine
de Naples, au contraire, n'était pas aimée... On lui trouvait de la
raideur, de la sécheresse, et c'était vrai; à la cour, elle avait
un ricanement perpétuel qui était odieux et impatientant au dernier
point, si je peux mettre ces deux mots ensemble... et comme elle
avait peu d'esprit, rien ne venait compenser chez elle la perte de
sa beauté, qui déjà, en 1809 et 1810 la quittait. Elle n'avait au
reste jamais eu que de la fraîcheur et une fort belle peau; une fois
cette fraîcheur perdue, il ne restait qu'une femme fort ordinaire,
si elle n'eut pas été reine. Murat, au contraire, avait une urbanité
qui voulait jouer au chevalier du treizième siècle, ce qui, au fait,
était toujours de la bonté. Il y avait dans cet homme du ridicule;
mais, pourtant, il était bon, et lorsque Napoléon fut abandonné plus
tard par lui, il n'aurait pas fait cette indigne action si sa femme
ne l'y eût pas excité. Je le sais à n'en pouvoir douter.

Le jour de cette fête, Murat était fort beau: il portait l'habit de
sa garde; habit blanc, avec les revers amarante et les brandebourgs
en or, formant comme une cuirasse d'or sur sa poitrine, sur laquelle
brillaient en même temps plusieurs ordres en diamant, au milieu
desquels on voyait étinceler l'étoile de la Légion-d'Honneur. Murat
était radieux; il allait à chaque femme renouveler les hommages
qu'il leur rendait lorsqu'il n'était encore que le général Murat, et
cela avec une bonté qui dégageait sa démarche de toute apparence de
ridicule. Derrière lui marchait un homme que la mort a aussi frappé
depuis, et qui, à cette époque, était parfaitement beau: c'était le
duc de Lavauguyon..... De la taille du Roi à peu près, mais beaucoup
plus élégant cependant de tournure et de manières, d'une beauté de
traits plus positive, il se faisait remarquer par la noblesse de
sa tenue et la manière dont il portait sa tête... Son habit était
le même que celui du Roi, et, de loin, on pouvait s'y tromper, si
l'on n'avait pas connu la différence qui existait dans la tournure
des deux hommes. Le duc de Lavauguyon était grand seigneur dans
l'acception véritable du mot; et Murat, malgré ses broderies, ses
panaches et toutes ses parures, qui ressemblaient à des soins de
femme, ne put jamais imiter autre chose qu'un roi de théâtre, un roi
de Franconi, comme on le disait à cinquante pas de lui.

Deux hommes, qui le connaissaient depuis bien des années, me dirent
un jour:

--«Vous seriez bien étonnée si je vous racontais que Murat, dont la
valeur si brillante est aujourd'hui une renommée établie et mérite
tant de l'être, a faibli pourtant un jour devant l'ennemi, et que cet
homme si brave a eu peur.

--Peur! lui! Murat! m'écriai-je; allons donc!

--C'est la vérité: il n'était alors que chef de bataillon; c'était
en Italie, à Mantoue... Il reçut un ordre de prendre deux compagnies
et d'aller débusquer un corps plus nombreux que le sien; mais, comme
depuis le commencement de la campagne l'armée d'Italie ne faisait
pas autre chose que de se battre contre un corps plus fort que ceux
qu'elle opposait, la chose ne fut pas l'objet d'une réflexion; mais
Murat _eut peur_ et n'avança pas; au contraire, _il recula_. Cette
affaire, que le général en chef sut le même jour, lui donna longtemps
de la prévention contre Murat; et ce furent madame Bonaparte et
madame Tallien qui le firent nommer général de brigade, lorsqu'il
apporta au Directoire les drapeaux de je ne sais plus quelle
bataille. L'Empereur revint ensuite sur le compte de Murat, parce que
celui-ci effaça le souvenir de Mantoue par tant d'actions glorieuses
que celle-là ne servit plus que pour prouver ce qu'on dit depuis
longtemps: c'est que l'homme le plus brave ne peut pas dire que
jamais il n'a eu peur.»

J'ai raconté ce fait, pour dire que Murat avait de grandes
obligations à Joséphine, obligations qu'il ne reconnut que par une
sorte d'ingratitude, au moment du divorce. Mais cet homme, qui
n'avait plus d'amour pour sa femme, et qui avait les intrigues les
plus fortes pour éloigner même l'apparence de l'affection entre
eux (et l'on sait par des gens qui, certes, étaient bien instruits
qu'à Naples les scènes les plus violentes avaient lieu entre eux),
eh bien! cette femme qu'il n'aimait plus le dominait au point que,
dînant avec eux dans ce voyage, lorsqu'ils eurent quitté le pavillon
de Flore pour l'Élysée, après le départ du Roi de Saxe, j'entendis
plusieurs fois la Reine imposer silence à Murat pendant le dîner[39].
Nous n'étions à la vérité que nous quatre, Murat et la Reine, moi
_et mon mari_. N'est-ce pas que c'était une singulière partie que
celle-là?...

[Note 39: Le sujet de la contestation était l'opinion plus que
tranchée qu'avait la Reine sur la famille de Naples exilée en Sicile;
Murat reprenait sa femme sur des mots trop durs dits par elle sur la
reine Caroline et le roi Ferdinand!... elle le fit taire!...]

Le duc de Lavauguyon[40] est mort d'une manière plus douloureuse
qu'une autre pour ses amis; il souffrait si cruellement depuis
plusieurs années qu'on n'a pas pu regretter la vie pour lui; mais
ceux qui l'aimaient, ceux qui avaient pour lui l'amitié que je lui
portais, ont regretté de le voir quitter le monde et la vie sans leur
laisser un adieu et un souvenir presque; et sa mort, pour ainsi dire
subite, a doublé le deuil de sa perte dans le coeur de ses amis.

[Note 40: Le malheureux duc de Lavauguyon était tombé dans un marasme
complet, quelques années avant sa mort. Il ne voyait plus que moi et
son beau-frère le prince de Beaufremont, lorsqu'il était à Paris:
la plus tendre amitié m'attachait à lui, et j'ai cherché, par tous
les moyens que cette même amitié peut inspirer, à détourner de sa
pensée de funestes projets qui prenaient quelquefois une telle action
sur lui, que je le retenais de force pour dîner avec moi, ou pour
prolonger une conversation qui pût le distraire. Que de fois, j'ai
mis de pieuses fraudes en oeuvre, afin de détourner un orage dont
les effets me faisaient trembler!... Alors cet homme que j'avais
vu si brillant et si heureux... cet homme que j'avais connu si
pénétré, surtout de son bonheur, n'était plus qu'un faible enfant,
pleurant devant des souvenirs..... Oh! de quelles scènes cruelles
j'ai été témoin!... Quelles douleurs j'ai vues dans cette âme;
quelles blessures profondes!... Mais une vérité que je dois dire,
c'est que jamais, dans aucun temps, il n'a démenti son affection pour
Murat; jamais il n'a pu soutenir que je misse, dans une page de mes
mémoires, un mot qui pût faire penser qu'il m'avait dit quelque chose
contre Murat. On me croira un ingrat, me répétait-il!... Enfin, pour
calmer sa tête qui s'échauffait pour la moindre chose, je fis une
note dans laquelle je disais que je ne tenais mes renseignements,
en aucune manière, de M. le duc de Lavauguyon, quoique je le visse
souvent. Tout ce qu'il m'a révélé et confié au reste est en grande
partie au moins de nature à être caché plutôt qu'à être publié.
C'était un homme profondément malheureux que le duc de Lavauguyon, et
il n'était pas fait pour l'être. Il avait de l'âme et du coeur, et
ce ne fut qu'après avoir été violemment frappé par le sort qu'il a
été en hostilité, comme il l'était, avec ses meilleurs amis. Dans les
dernières années de sa vie, il ne voyait que moi et son beau-frère;
encore choisissait-il, de préférence, les heures où j'étais seule.
Lorsqu'il perdit son beau-frère, je crus qu'il mourrait avec lui.

«Je n'ai plus que vous,» m'écrivait-il le lendemain de cette mort.
«Mon Dieu! ne soyez pas malade, car mon affection porte le malheur
avec elle!... Je frappe de mort tout ce que j'aime!...»

Et c'est moi qui lui ai survécu!

Il aimait Murat avec une telle tendresse, que jamais il ne voulait
me permettre de parler de lui en plaisantant; et un jour il faillit
attaquer de propos une personne de ma société, qu'il trouva chez moi,
et qui parla légèrement de Murat.

«J'ai un regret qui devient chaque jour un remords, me disait-il...
c'est d'avoir trompé Murat!... J'ai trompé cet homme, en partageant
une affection avec lui. C'est indigne à moi.»

La première fois qu'il me dit ce que je viens de rapporter, je crus
qu'il voulait rire; car certes il savait bien qu'il n'était pas
le seul!... mais pas du tout, la chose était des plus sérieuses.
Non-seulement il la répéta _sans varier_; mais j'ai dix lettres de
lui, dans lesquelles il me le rappelle. Le curieux de cela, c'est que
la femme était devenue pour lui un être odieux!...

Il me racontait qu'un jour, étant à Naples, il était auprès de cette
femme (elle logeait au palais). Son valet de chambre de confiance
vint l'avertir que le roi le demandait... Aussitôt M. de Lavauguyon
s'élança dans un escalier dérobé qui conduisait à une galerie
commune, de laquelle il pouvait facilement regagner son appartement;
mais, à l'instant où il y arrivait, le roi y arrivait de son côté. Il
était pâle, agité. Une pensée instinctive lui révélait qu'il était
trahi... Il s'élança sur le duc, et, saisissant le bouton de sa
redingote, il lui dit d'une voix étouffée:

--«D'où venez-vous, monsieur?

--Je ne puis le dire à Votre Majesté, répondit le duc avec fermeté.

--Je veux le savoir.»

Le duc ne répondit rien.

--«Je le sais,» s'écria Murat furieux!

Le duc le regarda fixement:--«Non, sire, vous ne le savez pas et vous
ne le saurez jamais.»

Le roi se frappa le front, et retourna dans son appartement...

--«Si vous saviez tout ce que j'ai souffert pendant que cet homme,
qui avait tant fait pour moi, était là, comme un juge, pour me
reprocher ma perfidie!... Il aurait été vengé s'il l'avait pu voir...
Eh bien! croiriez-vous, poursuivit le duc de Lavauguyon, que lorsque
je racontai cette entrevue terrible à cette femme, elle ne comprit
pas que le dramatique de cette scène était tout entier dans la
perfidie dont elle et moi nous nous rendions coupables?

--Oh! lui dis-je, je vous comprends, moi!... et plus que vous ne le
pouvez croire!... J'ai aussi mes souvenirs!..

--Oui!... et comme ceux du duc de Lavauguyon, ils sont ineffaçables,
c'est-à-dire qu'à côté s'élève une pensée de vengeance. Si, jusqu'à
cette heure, le mal qui fut fait ne fut reconnu que par le silence,
c'est que j'ai obéi à la voix de Dieu, qui commande l'oubli des
injures. Il est des êtres qui lassent toutes les patiences...]

Je lui ai parlé de la conduite de Murat envers Joséphine, et il m'a
confirmé dans la pensée que j'avais déjà, qui était que sa femme
avait considérablement aidé à mettre Murat dans le parti ennemi;
j'ajouterai même que, dînant chez moi un jour avec le duc de Valmy,
il disculpa totalement Murat d'être l'unique auteur du traité avec
l'Autriche.

Quoi qu'il en fût, ce même soir de la fête de l'Hôtel-de-Ville, je
vis tout ce qui allait résulter de ce qui s'annonçait; et l'arrivée
de la reine de Naples me parut du plus mauvais augure pour Joséphine.

La chaleur était étouffante dans toutes les salles de
l'Hôtel-de-Ville, quelque grandes qu'elles fussent. L'Empereur qui
souffrait de rester en place dans cette triste journée parlait
beaucoup plus souvent aux femmes.

On aurait dit qu'il voulait commencer son rôle d'Impératrice; car,
pendant le temps qui devait s'écouler entre le départ de l'ancienne
et l'arrivée de la nouvelle Impératrice, il devait être chargé, à
lui seul, du poids tout entier de la couronne... Il venait de faire
une de ces tournées, et c'était toujours un mouvement extraordinaire
que cela occasionnait, en raison de la foule qui l'entourait. Dans
l'un de ces moments, je me trouvai debout et absolument derrière
l'énorme corps de M. de Ponté, chambellan de l'Empereur. Je lui criai
qu'il m'étouffait; mais il était si grand que pour faire arriver mes
paroles à son oreille, il eût fallu un porte-voix; bien loin donc de
s'éloigner, je le sentis tout à coup _s'asseoir_ pour ainsi dire sur
ma poitrine. Je poussai un cri et m'évanouis tout à fait.

On me porta dans l'appartement intérieur de Frochot, où sa femme de
charge vint me soigner; mais je fus trop malade pour rentrer dans la
salle de bal: je m'enveloppai dans ma pelisse, et retournai chez moi.
J'ignore donc comment la fête fut terminée; mais j'ai su par ceux de
mes amis qui s'y trouvaient que rien d'extraordinaire ne s'y passa
jusqu'au départ de la cour.

L'Impératrice fut au désespoir; et, en rentrant aux Tuileries, les
larmes qu'elle avait si longtemps contenues coulèrent en abondance.
Elle avait passé sa vie à redouter un malheur comme celui du divorce;
et pourtant la faiblesse de son caractère le lui montrait toujours
impossible.... et maintenant elle frémissait devant ce même malheur,
à présent qu'elle le voyait se dresser devant elle comme un fantôme,
menaçant et au moment de frapper.

Malgré ce qui s'était passé à l'Hôtel-de-Ville, Joséphine et
l'Empereur n'eurent aucune explication: depuis longtemps elle et
lui en étaient à les redouter... Elles étaient funestes à tous
deux. Napoléon détestait tout ce qui faisait _scène_; et Joséphine,
soit dans la croyance qu'une femme est plus intéressante quand elle
pleure, soit que ce fût naturellement, ne pouvait dire une parole
sans fondre en larmes; et l'Empereur, alors, devenait furieux
contre elle et contre lui-même... Quelque terreur que lui inspirât
l'Empereur, cependant, Joséphine comprenait qu'il lui fallait parler;
mais jamais elle n'osait ouvrir cette petite porte qui conduisait
à son cabinet!... Elle avait une extrême peur de l'Empereur; et je
vais en donner une preuve, qui est plutôt le fait d'une enfant que
d'une souveraine, ou d'une femme prochainement destinée à l'être.
Le fait que je vais citer s'est passé dans l'année qui précéda le
couronnement.

Foncier[41], le bijoutier à la mode de l'époque de mon mariage,
avait la clientèle non-seulement de l'Empereur, mais aussi de
Joséphine. On ne portait pas une chaîne, un bijou, quel qu'il fût,
qui ne sortît de la boutique de Foncier... Il avait en outre de
très-belles choses que madame Bonaparte lui achetait fort souvent. Un
jour il lui apporte des perles tellement belles, que voilà la pauvre
Joséphine dans le plus cruel état. Ces perles lui tournaient la tête;
mais le moyen d'aller parler _perles_ à Bonaparte!... Il aurait
répondu comme Louis XVI: J'aime mieux un vaisseau. Avec l'argent des
perles, l'Empereur aurait eu un bataillon de 500 hommes; les perles
coûtaient 500,000 fr.--Joséphine n'osa donc rien dire de ces perles
si désirées; mais elle ne crut pas devoir être aussi discrète avec
Bourrienne; Bourrienne, homme vénal, et qui reçut son congé pour
des motifs graves, comme le savent ceux qui approchaient alors des
Tuileries. Eh bien! il arrangea l'affaire. On fit je ne sais quel
arrangement pour que Berthier fît payer à la guerre un fripon qui
n'aurait été payé que dans dix ans, à cent pour cent de perte, et
qui le fut intégralement tout de suite; aussi, en reconnaissance,
il donna un million: ce million fut partagé je ne sais comment. Ce
que je sais, c'est que le collier passa des magasins de Foncier dans
l'écrin de Joséphine. Mais ce n'était rien de l'y avoir fait venir;
il fallait le pouvoir porter; et cela était difficile avec Napoléon,
dont la mémoire était terrible de lucidité pour ces sortes de choses.

[Note 41: Foncier et Marguerite. Ils étaient à côté de Biennais,
le singe violet. Foncier avait beaucoup de goût, mais il était
horriblement cher. Sa famille était fort nombreuse et fort unie. Sa
belle-soeur était madame Jouanne, bonne et digne femme que je voyais
beaucoup à Versailles, et pour qui j'avais une sincère amitié, ainsi
que pour son mari qui est le plus honnête et le meilleur des hommes.
Elle était mère de madame Alexandre Doumerc, cette femme spirituelle
qui chantait si bien, et qui était si agréable. Madame Jouanne est
morte. C'est sa fille qui occupe sa maison de Versailles avec son
père.]

--«Mon Dieu!» disait-elle à madame de Rémusat, qui était dans
la confidence, c'est-à-dire de l'embarras de mettre les perles
(Joséphine la connaissait trop bien pour lui parler de la façon dont
elles avaient été payées)... «Mon Dieu!» lui disait Joséphine, «je
ne sais comment faire pour porter ces perles... Bonaparte me ferait
une scène!.. et pourtant c'est le présent d'un père, à qui j'ai fait
avoir la grâce de son fils.»

C'était dans de pareilles occasions que l'Impératrice était
étonnante. Elle croyait que nous prenions tout cela pour vérité...
Madame de Rémusat ne répondit rien; mais elle observa que, pour une
cause aussi juste, aussi belle, le premier Consul ne dirait que peu
de choses.

--«Non, non!» s'écriait Joséphine toute tremblante; «non, non!... Oh!
je frémis d'y penser!...»

Cependant il fallut prendre un parti. Voilà celui que conseilla
Bourrienne, vrai Figaro, ayant toujours un expédient tout prêt.
Madame Bonaparte mit les belles perles de Foncier, et se présenta
hardiment, un jour d'opéra, devant le premier Consul. Napoléon
aimait beaucoup les perles: c'était, avec une robe blanche, ce qu'il
préférait pour une femme. Aussitôt qu'il vit Joséphine avec ces
belles perles, il fut à elle, et, l'embrassant, comme toujours alors,
aussitôt qu'il la voyait:--«Comme tu es magnifique! lui dit-il...
Qu'est-ce donc que ces belles perles?... Ma foi, on les dirait fines,
tant elles _ont de l'Orient_.

--Mais,» répondit madame Bonaparte, «elles sont fines aussi, et tu
les connais... tu les a vues cent fois!...

--Moi?...» Et le premier Consul, stupéfait, regardait alternativement
et sa femme et les perles.

--«Sans doute! ce sont les perles que la république cisalpine m'a
données.

--Pas possible!

--C'est la vérité... Tiens, demande à Bourrienne et à madame de
Rémusat...» Celle-ci s'inclina mais sans dire un mot. Bourrienne ne
fut pas aussi avare de paroles: il dit effrontément et même avec
un sourire ironique «qu'en effet c'était la république cisalpine
qui avait donné les perles;» et il ajoutait, en racontant ensuite
l'histoire à Hambourg et à Altona:

--«Je le crois bien que c'est la république cisalpine qui avait donné
les perles... Elles ont été payées avec l'argent d'une fourniture
mal régularisée par Berthier, et que, maintenant, la république
cisalpine va payer.»

Napoléon, tout en disant: «C'est bien étonnant!» crut à la république
cisalpine, et les perles demeurèrent... Bientôt elles se fondirent
dans tous les bijoux de la couronne de France, et devinrent un des
joyaux les moins précieux de l'écrin impérial.

Une autre fois il s'agissait, pour Joséphine, de déclarer toutes ses
dettes. Jamais elle ne voulait convenir de la totalité de la somme.

--«Il me _tuerait_!» criait-elle toute désespérée; «il me _tuerait_!»
Et jamais elle ne voulut que Duroc le déclarât à l'Empereur.

--«Je paierai sur _mes économies_,» dit-elle.

Cette colère, en effet, était terrible à affronter... Cependant,
deux jours après le 2 décembre, elle se résolut à parler à
l'Empereur. Elle prit conseil de madame de Rémusat, d'abord, et, à
celle-là, son conseil fut bon. Son avis était pour le silence, mais,
malheureusement, le salon de Joséphine renfermait une foule de gens,
et surtout de femmes, qui lui étaient funestes. Madame de Rémusat le
lui dit; mais voyant qu'elle ne voulait rien écouter, elle rentra
chez elle fort attristée. Joséphine, après avoir rassemblé toutes
ses forces, monta en tremblant le petit escalier qui conduisait
à l'oratoire[42] d'Anne d'Autriche!.. En approchant elle entendit
parler... Le coeur lui battit..; elle n'osait pas redescendre..; elle
n'osait pas entrer... Cependant elle s'y hasarda et frappa un faible
coup...

[Note 42: Il formait le premier cabinet particulier de l'Empereur.]

--«Entrez!» dit Napoléon... L'Impératrice recula devant la figure
qui se présenta à elle à côté de l'Empereur:... c'était Fouché;...
c'était son mauvais génie; la malheureuse femme le savait!

En voyant Joséphine, l'Empereur fronça le sourcil; mais il ne la
renvoya pas... Il dit au contraire:

--«C'est bien! duc d'Otrante... Revenez ce soir; nous achèverons
cette conférence.»

Fouché se retira en jetant sur Joséphine un regard de méchanceté
satisfaite; car entre eux désormais c'en était venu à la mort, ou
tout au moins à la perte de l'un d'eux. Ce qui est étrange, c'est que
l'Impératrice, qui toujours a parlé de Fouché comme de son ennemi,
n'a jamais donné une cause de cette haine. Elle disait seulement
qu'elle lui était inculquée par ses belles-soeurs; voilà tout!

--«Que me voulez-vous?» demanda Napoléon à Joséphine.

Le ton glacial dont il lui fit cette demande la mit aussitôt en
situation, et elle fondit en larmes... Elle demanda à l'Empereur
_pourquoi il voulait la quitter_? «Ne sommes-nous pas heureux!»
dit-elle.

--«Heureux! s'écria Napoléon!... Heureux!... Mais le dernier commis
d'un de mes ministères est plus heureux que moi!... Heureux! est-ce
donc une moquerie que vous faites!... Pour être heureux, il ne
faudrait pas être tourmenté par votre jalousie insensée comme je
le suis!... Chaque fois que je parle au cercle à une jeune femme
agréable ou jolie, je suis certain d'avoir dans mon intérieur le plus
terrible des orages... Heureux! répétait-il... Oui, je l'ai été...
Je serais même peut-être demeuré éternellement dans cette position,
me rappelant assez notre amour pour n'en pas chercher un autre;
mais quand l'enfer est venu remplacer la paix; lorsque la jalousie,
la méfiance et la colère sont venues s'asseoir à mon foyer pour en
chasser le bonheur et le repos, alors j'ai cherché, en effet, une
autre vie... J'ai prêté l'oreille à la voix de mes peuples, qui
me demandent une garantie; j'ai vu que je sacrifiais de hauts et
puissants intérêts à des chimères, et j'ai cédé...

--Ainsi donc, tout est fini?» dit Joséphine d'une voix brisée...

--«J'ai dû cimenter, je le répète, le bonheur de mes peuples;
pourquoi m'avoir amené vous-même à voir un intérêt avant le vôtre;
croyez que je souffre plus que vous peut-être..; car c'est moi qui
vous afflige...»

Mais Joséphine n'écoutait aucune consolation; la parole de l'Empereur
ne frappait son oreille qu'avec un son: _il faut nous séparer!_...
Bientôt elle tomba sans connaissance aux pieds de Napoléon.

En voyant cette femme qu'il avait tant aimée, qu'il aimait encore,
gisant à ses pieds sans aucun sentiment, l'Empereur eut un moment de
remords... Il la souleva; elle était pâle et froide, son coeur ne
battait plus. Je l'ai crue morte,» dit-il le même soir à Duroc!...
Enfin, voyant qu'elle ne revenait pas à elle-même, il entr'ouvrit
la porte de son cabinet et regarda dans le salon de service: par
un hasard singulier, il ne s'y trouvait en ce moment que M. de
Beausset[43]; l'Empereur l'appela.

[Note 43: M. le marquis de Beausset, neveu de l'archevêque de
Beausset, homme de grand esprit et d'une mémoire la plus rare qui ait
existé jamais.]

--«Pouvez-vous porter l'Impératrice dans vos bras,» lui dit
l'Empereur, «et la descendre chez elle?»

Pour comprendre le burlesque à côté du drame, il faut connaître
M. le marquis de Beausset; (je ne parle ici ni de son amabilité
ni de sa bonté, mais seulement de sa personne): il est absolument
sphérique; et c'est un homme non-seulement très-gros, mais avec un
si énorme abdomen et des bras si courts, que d'emporter Joséphine
était pour lui un événement. Il y tâcha cependant, et, au bout de
plusieurs efforts, il parvint à l'enlever dans ses bras; mais il
fallait qu'elle et lui la portant dans ses bras pussent passer par
ce petit escalier dans lequel l'Impératrice elle-même avait peine à
se retourner. Cependant il s'engagea dans le chemin périlleux, et
commença à descendre doucement; mais qu'on se figure le tourment de
M. de Beausset lorsqu'il entendit tout à coup une voix doucement lui
dire:

--«Prenez garde, vous me blessez avec votre habit et la garde de
votre épée.»

C'était en effet la poignée de son épée, qui entrait dans l'épaule
de l'Impératrice, et devait la blesser cruellement, ainsi que la
broderie de l'habit. M. de Beausset le comprit et voulut retirer
la malencontreuse épée; mais, dans ce mouvement, il faillit tomber
avec son fardeau; alors l'Empereur accourut. Il fit remonter M.
de Beausset, et, prenant les pieds de l'Impératrice, _toujours
évanouie_, il descendit le premier, aidant ainsi M. de Beausset.

Le désespoir de l'Impératrice fut horrible. L'Empereur, résolu
maintenant d'effectuer le projet de divorce, eut alors une fermeté
toute romaine. Je me sers de ce mot parce que je suis certaine
qu'elle n'a été mise à l'épreuve que par la plus grande majorité des
opinions qui l'entouraient. Je suis certaine que jamais Napoléon
n'aurait divorcé sans ses soeurs et sa famille.

Ce fut à cette époque que nous reçûmes une invitation pour aller à
une chasse à Grosbois, chez le prince de Neufchâtel. Le temps était
très-froid; nous y fûmes le matin déjeuner. Berthier était très-bon
avec tous les défauts qu'on lui a connus, et, parmi eux, on ne
voyait pas encore celui de trahir un jour son bienfaiteur!... aussi
l'aimions-nous; et, lorsque je voulus refuser, à cause du froid
excessif qu'il faisait, mon mari s'y opposa. Joséphine était à cette
chasse, mais d'une tristesse profonde; et l'Empereur, affectait une
gaieté qu'il n'éprouvait certes pas, la chose était facile à voir. Il
y avait à peu près vingt femmes de priées pour la chasse, et autant
pour le soir. La chasse fut gaie en apparence; on se plaça comme on
voulut dans les calèches, et la chose n'en fut que mieux. J'étais
avec madame Duchatel, cette femme si excellente et si parfaite, et
d'un esprit si charmant. Je passai ainsi une des matinées plus
agréables que j'eusse passées depuis longtemps. La conversation ne
tarit jamais avec madame Duchatel: elle comprend tout, répond à tout,
et provoque en même temps une causerie féconde en reparties: il est
plus facile d'avoir de l'esprit que d'en faire avoir aux autres.

La seule chose qui nous parut bizarre dans cette journée où tout fut
à merveille, du reste, ce fut la manière dont nous fûmes logées; on
nous avait prévenu à l'avance que nous ne pouvions mener qu'un nombre
de femmes de chambre pour nous toutes; cela était gênant parce qu'il
fallait nécessairement se r'habiller pour le dîner. On avait pris un
espace très-considérable pour le service actif de l'Impératrice; de
manière que le service d'honneur se trouva logé de la plus ridicule
façon: nous étions dix dans la même chambre...; enfin, nous nous en
tirâmes tant bien que mal, et notre toilette s'en ressentit fort peu,
en résumé, malgré les éclats de rire que nous faisions au milieu de
la confusion générale.

Après le dîner, Berthier avait imaginé de faire venir les acteurs de
quelques petits théâtres. Jusque-là c'était bien, et son intention
était louable; mais Berthier était gauche avant tout, et il était un
peu comme la duchesse de Mazarin; il le prouva ce jour-là, comme tous
les autres... Il devait lire la pièce, qu'on jouait chez lui, devant
l'Empereur; il n'en fit rien. Qu'arriva-t-il? que Brunet, à qui il ne
fallait pas demander d'avoir des procédés, choisit une des pièces où
il faisait le plus rire; _Cadet-Roussel, maître de déclamation_. Dans
cette malheureuse pièce, Cadet-Roussel parle à chaque instant de la
nécessité où il se voit de divorcer avec sa femme, parce qu'il _veut
avoir des descendants ou des ancêtres_.

Au premier mot de cette pièce, l'Empereur, soit qu'il la connût,
soit qu'il sût ce qu'elle contenait, fronça le sourcil, puis se mit
à rire, comme s'il n'y eût aucune application à faire; mais Berthier
était à lui seul une comédie entière... Aussitôt qu'il eut compris sa
faute, il devint de mille couleurs, et cela en un seul instant!...
Il y avait sur son visage un tel désappointement, qu'il fallait rire
en le regardant. On sait qu'il mangeait beaucoup ses ongles...: ce
fut à eux qu'il s'en prit ce soir-là. Il travaillait ses doigts et
les mettait en sang!... pour faire surtout comprendre le comique
de sa position, il faut dire qu'il était placé contre le théâtre,
et de ma

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