Le Tour de l'Espagne en Automobile
by Pierre Marge · French · Gutenberg #44543 · 381,834 chars · public domain (US)
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Title: Le Tour de l'Espagne en Automobile
Author: Pierre Marge
Release date: December 29, 2013 [eBook #44543]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE ***
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LE TOUR
DE L'ESPAGNE
en Automobile
DU MÊME AUTEUR:
=Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Monténégro.=--Lyon,
1905. A. Rey et Cie, éditeurs.
=Les Lacs italiens.=--Lyon, 1906. Waltener et Cie, éditeurs.
=Un voyage à Constantinople.=--Lyon, 1907. Waltener et Cie,
éditeurs.
PARIS TYP. PLON NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12599.
[Illustration: LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE]
PIERRE MARGE
LE TOUR
DE L'ESPAGNE
EN AUTOMOBILE
ETUDE DE TOURISME
_Ouvrage illustré de gravures dans le texte et hors texte
d'après des photographies de l'auteur_
[Illustration]
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE--6e
1909
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
Published 16 July 1909.
Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.
_A mon ami Adrien Pondeveaux, au compagnon de route, charmant et
dévoué, ces lignes sont dédiées._
Pierre MARGE.
LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE
Théophile Gautier, dans son _Voyage en Espagne_, a dit: «Il faut
visiter les pays dans leur saison violente; l'Espagne en été, la
Russie en hiver.»
Si tel est l'avis de l'éminent écrivain, qui fit en effet son voyage
en été, ce n'est certes pas celui de maints officieux qui, apprenant
que je partais pour la vieille Ibérie au mois d'août, n'ont pas
manqué de me dire:
--Mais vous êtes fou d'aller en Espagne en été; sachez que la chaleur
y est torride, insupportable.
--Qu'importe, nous nous vêtirons légèrement, ai-je répondu.
--Vous attraperez des insolations.
--Nous nous coifferons de larges panamas!
--Apprenez que dans ce pays les hôtels sont d'une saleté repoussante,
vous serez dévorés par les petites bêtes.
--Nous emporterons de la poudre insecticide!
--Les chemins y sont affreux, vous casserez votre automobile, vous ne
pourrez achever votre voyage.
--Les mauvaises routes me connaissent, mon auto ne se cassera pas et
dussé-je aller doucement, je passerai partout et finirai parfaitement
mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus tranquille.
C'est incroyable ce qu'avant chaque départ pour un de mes longs
voyages en automobile j'ai trouvé de gens--auxquels je ne demandais
rien du tout--qui se sont chargés de me prédire mille difficultés. On
dirait franchement que ceux qui restent aimeraient obliger à rester
ceux qui partent.
Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs obligeants au pied du
mur, leur profonde science s'évanouissait subitement. L'un d'eux me
disait:
--Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez pas passer, il n'y a point
de routes et sur les rivières point de ponts.
Moi qui avais déjà, sur place même, pris tous mes renseignements, je
répondis:
--Ah! bah! vous y êtes allé?
--Non, mais on m'a dit!......
Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés sur le sort qui nous
attendait en Espagne, je n'en continuais pas moins à faire tous mes
préparatifs et j'aspirais, avec une impatience fébrile, au moment
de me jeter dans cet océan de dangers qui m'était si gracieusement
promis. Je ne me dissimulais pas que c'était un voyage dur et
difficile que nous allions entreprendre, mais cette difficulté
sollicitait nos âmes ardentes de touristes; c'était du vrai sport
que nous allions faire, et puis, quels beaux pays, quelles contrées
curieuses nous attendaient!
Les renseignements minutieux que j'avais pris sur les lieux au moyen
des correspondants que je possède dans la Péninsule, les détails
abondants que j'avais obtenus du _Royal Automobile Club d'Espagne_,
dont je tiens à louer ici la si courtoise obligeance, m'avaient
démontré qu'en été seulement on peut parcourir la totalité des routes
espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile Gautier: on doit
voir le pays au moment où toutes leurs caractéristiques se trouvent
réunies; la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne m'abuse.
L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne. Donc je choisis le mois
d'août à dessein.
Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec des précautions
infinies. Je décidai de partir sur ma 100 chevaux «La Buire» afin
d'avoir toujours quelques bons chevaux de réserve dans les endroits
difficiles. J'emportais un arsenal de pièces de rechange, un magasin
d'approvisionnements divers, une colline de carbure, une fondrière
de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger bien garni était capable
d'assurer nos estomacs contre tous les risques de jeûne pendant au
moins vingt repas... on ne sait jamais où l'on sera obligé de faire
étape et je me rappelais certaine nuit passée jadis sans dîner au
sommet du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable bibliothèque,
contenant guides, cartes et plans, devait suppléer aux indications
qui pouvaient être absentes sur les routes espagnoles.
Dimanche, 11 août 1907.
Une claire fanfare me réveille et le soleil non moins clair me tire
de mon lit.
Nous étions arrivés la veille au soir dans cette cité de Montpellier,
toute gaie et si vibrante...
Les fenêtres de nos chambres donnent sur le quartier général; c'est
une sonnerie de clairons qui m'a réveillé. En m'habillant je vois le
général Bailloud sortir du quartier pour aller faire une promenade
à cheval: le Midi est calme maintenant et le commandant du corps
d'armée qui avait, hier encore, à réprimer l'émeute menaçante, peut à
présent prendre quelque repos.
Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du matin, le soleil darde
des rayons dignes d'éclairer les tropiques. Il va faire joliment
chaud aujourd'hui; tant mieux, notre entraînement n'en sera que plus
complet pour supporter les chaleurs d'Espagne qu'on m'a annoncées.
Diable! Mais nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si, à mesure
que nous descendrons dans le Sud, le thermomètre monte d'une manière
tant soit peu proportionnelle, nous serons très certainement rôtis à
point avant d'arriver à Tarifa.
A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier par une excellente
route. Il y a quelques années j'étais venu par ici et je me souviens
d'une déplorable voirie; il y a donc grand progrès, tant mieux!
La mer bientôt apparaît au loin sur la gauche, son bleu foncé tranche
vigoureusement sur l'azur légèrement embrumé du ciel déjà surchauffé.
La route est bordée de grands arbres, platanes et ormes dont
l'ombrage nous sert à propos et sous lesquels règne une opportune
fraîcheur. Mes compagnons de bord me félicitent d'avoir fait planter
là ces bienheureux végétaux. Ils me demandent si j'ai fait planter
aussi des arbres au bord des routes d'Espagne!...
_Pézenas_ est traversée sans arrêt; cette cité ne se signale guère à
l'attention du public que parce qu'elle a l'honneur d'être la patrie
de tous les commis voyageurs en vins.
La campagne est peu accidentée, à peine quelques ondulations et ce
ne sont que vignobles à droite, à gauche, en avant, en arrière. La
plante de Noé règne en souveraine absolue ici; tant que l'œil peut
voir, il ne distingue que les flots verts d'une mer de vignes.
_Béziers_ est une ville animée, gaie et toute blanche qui, vivant de
la vigne, surgit tout à coup au milieu des pampres. Du côté sud la
ville s'étage sur une colline couronnée par son antique cathédrale,
l'effet est très pittoresque.
Un peu après Béziers on traverse le canal du Midi, qui depuis des
années ronge son ambition de faire communiquer un océan avec une mer
et qui, en attendant de porter des cuirassés, porte des quantités de
barques chargées de tonneaux.
_Narbonne_: à midi, l'auto s'arrête devant l'hôtel de la Dorade,
où nous allons déjeuner. Narbonne! Marcellin Albert, le docteur
Ferroul, que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement que
se déroulait ici la sanglante épopée de la Vigne en révolte. A
voir cette cité si calme, cette ville à l'air mort, ces habitants
tranquilles, on ne dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues
et qu'un formidable soulèvement des vignerons faillit renverser le
gouvernement de la République!
La tête pleine de ces souvenirs, nous nous mîmes à table. Je ne sais
si ces idées tragiques nous coupaient l'appétit ou si réellement
la cuisine de l'hôtel de la Dorade était détestable, mais très
véridiquement nous fîmes un bien piètre repas.
Après déjeuner, nous constatons avec terreur que le soleil chauffe
de plus en plus; ce ne sont plus des rayons, mais bien des jets
de plomb fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer sur
nos malheureuses têtes. En route cependant, et cherchons dans le
mouvement de l'auto l'air qui manque totalement ici!
On passe non loin de _la Nouvelle_, le port de Narbonne. On sait que
Narbonne, au temps des Romains, capitale de la Gaule narbonnaise,
était aussi l'un des principaux ports de la Méditerranée; au
quatorzième siècle, son port s'étant ensablé, la ville perdit
sa qualité maritime. Depuis, elle a cherché, par la création de
ce nouveau port, à ressaisir quelques bribes de sa prosperité
d'autrefois, mais hélas! sans y parvenir.
A gauche la mer, les étangs.
Au loin une vapeur légère, une imprécise ligne bleuâtre qui se
dessine et se fixe peu à peu à mesure qu'on avance: ce sont les
_Pyrénées_.
La terre est rouge, les maisons sont rouges, les chèvres, d'une
espèce particulière, sont rouges, les chiens, les chats, rouges. Tout
est rouge ici, sauf la route qui est diablement blanche!
_Perpignan_, que nous effleurons seulement, nous apparaît assez
insignifiante. La vieille ville, située au bord de la _Têt_, a
cependant un certain air pittoresque. Elle est entourée de grands
ombrages sous lesquels les indigènes viennent narguer l'irritant
soleil de leur pays.
Puis une route étroite et détestablement entretenue nous rapproche
de plus en plus des Pyrénées; les vastes plaines de ce matin ont
fait place aux collines et aux ondulations qui font pressentir les
hautes montagnes dans lesquelles nous allons entrer tout à l'heure.
La monotonie est maintenant remplacée par l'intérêt qu'on rencontre
toujours dans les pays montagneux.
A partir de _Prades_, on sent qu'il y a quelque chose de changé dans
les mœurs et dans les gens; les habits, les types, ne sont plus
ceux que nous avons l'habitude de voir, on dirait que nous voyons
un nouveau peuple; c'est l'Espagne qui se rapproche et ces types
inconnus doivent avoir quelque chose d'espagnol!
_Villefranche-de-Conflent_ est un vrai spécimen de petite ville
du moyen âge avec ses triples murailles très bien conservées, ses
étroites maisons, ses tours, son château; assise au fond d'une gorge
étranglée, où coule la Têt, elle forme un spectacle extrêmement
curieux.
A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes, au milieu des
Pyrénées. La vallée va se resserrant à mesure que s'élève la route
aux flancs des monts; parfois on a des échappées sur les hauts
sommets des Pyrénées; c'est ainsi que subitement on voit apparaître
et disparaître le _Canigou_ majestueux. La grande chaleur de tantôt
a disparu et maintenant la brise fraîche des sommets nous caresse
délicieusement.
_Montlouis_, qui fut capitale de l'ancienne _Cerdagne française_,
est une insignifiante petite ville malgré la haute situation qu'elle
prétend occuper parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle est
dominée par sa forteresse, sans grande valeur stratégique.
On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle le _col de la Perche_
(1 577 mètres) on ne sait trop pourquoi car il ne ressemble en rien
à un col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue peut
maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit admirablement la chaîne
des Pyrénées.
_Bourg-Madame_[1] est le dernier village français. C'est ici que sont
les douanes, française en deçà du pont sur _la Raour_, espagnole
après le pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible, la
douane espagnole est déjà fermée. Nous nous répandons dans l'unique
hôtel de Bourg-Madame, l'_hôtel Salvat_, qui est d'une simplicité
que je qualifierai de patriarcale, parce que ce qui y fut mis à
notre disposition, chambres et nourriture, était dans un état
de perfectionnement qu'on ne pourrait retrouver qu'en remontant
jusqu'aux anciens peuples pasteurs.
[1] MONTPELLIER--BOURG-MADAME: 263 kilomètres.--J'indique les
distances kilométriques étape par étape. Les chiffres que je
publie sont rigoureusement exacts: ils ont été contrôlés jour par
jour au moyen d'un compteur kilométrique vérifié lui-même très
souvent. Les distances sont comptées du centre de la ville de
départ au centre de la ville d'arrivée pour plus d'exactitude.
En Espagne ce contrôle présentera un très réel intérêt, car les
cartes de ce pays sont souvent erronées.
Lundi, 12 août.
De l'autre côté de la frontière, tout près, _Puycerda_ dresse sa
silhouette escarpée d'ancienne ville fortifiée. C'est la capitale de
la _Cerdagne espagnole_.
Les formalités douanières pour l'entrée provisoire des automobiles en
Espagne sont ce que je connais de plus long, de plus compliqué et de
plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur n'ouvre qu'à partir
de 9 heures le matin (à l'heure espagnole, en retard d'environ vingt
minutes sur l'heure française) et s'empresse de se fermer à midi;
il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre à 3 heures et reste
généreusement ouvert jusqu'à 5 heures et demie. Vous voyez combien
le pauvre touriste doit faire un calcul de justesse pour viser et
traverser la frontière juste pendant les courts instants durant
lesquels elle se trouve ouverte.
Ignorant ces détails, nous avions, par suite d'un effort tout à fait
inaccoutumé, quitté nos lits depuis 6 heures du matin, car nous
aurions voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut donc sans
peine et avec une ponctualité digne du meilleur chronomètre, qu'à 9
heures précises nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur;
mais nous ignorions encore autre chose, c'est que, si l'heure
espagnole retarde sur l'heure française, les fonctionnaires espagnols
retardent d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh! nous n'étions
pas au bout de nos surprises et notre éducation de voyageurs en
Espagne avait encore grandement à apprendre pour être parfaite. A 9
heures et demie, le receveur arriva d'un pas mesuré et digne, comme
il sied à la fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement son
guichet.
Les formalités commencèrent, elles durèrent une heure!
Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les mains de ces douaniers
voraces? _Deux mille trente francs et soixante et dix centimes_; la
voiture fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs et le surplus
servit de caution pour les pneus de rechange à raison de trois francs
soixante-quinze centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis aux
énormités des douanes de tous les pays, j'avoue que je fus alors
quelque peu estomaqué devant un pareil chiffre.
Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie, nous quittions
Puycerda, libres de porter nos humanités où bon nous semblerait dans
ce curieux pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin, toutes
les barrières.
Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient s'élever devant
nous; à peine avions-nous commencé à monter sur la croupe des
Pyrénées, que soudain un écriteau portant ce simple mot _Obstaculo_
et quelques mètres après une chaîne tendue en travers de la route
nous obligent à stopper encore; moyennant six pesetas remises à un
gardien hargneux qui nous remit généreusement un reçu et qui nous
expliqua que cette somme était destinée à l'entretien de la route,
nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'_obstaculo_.
La route, de création récente, monte en nombreux virages et pendant
plus de 20 kilomètres, jusqu'au _col de Tosas_ (1 800 mètres),
d'où l'on a une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées. Sur
le versant qui regarde la France, les grands bois de sapins, les
prairies, les ruisseaux donnent au paysage une douceur infinie;
du côté espagnol, l'aspect est triste et sauvage, les flancs des
montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes blocs de rochers
détachés des crêtes encombrent les lits des torrents à peu près à sec.
Le col passé, on est définitivement en Espagne, on descend en longs
lacets vers la _Catalogne_. La route est assez bonne, son seul défaut
est d'être très poussiéreuse.
_Ribas_, où nous arrivons à midi pour déjeuner. La _Posada Rotlat_
est une petite auberge très propre, mais la chère y est espagnole,
c'est-à-dire maigre et peu soignée; on nous y servit un vin noir,
épais à couper au couteau et acétique, qui eût été mieux à sa place
dans la salade; il est vrai que dans celle-ci il y avait du vinaigre
qui eût fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta aussi un
certain saucisson noir et dur, fait avec je ne sais quelles choses
innommables, sur lequel s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais
les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien excellents!
Après cette ville, la route devient mauvaise, cahoteuse et très
poussiéreuse; le chemin de fer n'arrive encore que jusqu'à Ripoll
et de Ribas à Ripoll, l'important charroi de cette région minière
et agricole se fait par la route qu'il défonce déplorablement. J'ai
eu toutes les peines du monde pour dépasser une antique diligence
attelée de sept mules dont la vive allure soulevait plus de poussière
qu'en France dix autos.
Voici maintenant _Ripoll_, point terminus actuel d'un chemin de
fer venant de Barcelone; aussi après, la route redevient bonne. Le
paysage, toujours très grandiose, va s'abaissant progressivement.
Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots sont d'une humeur
charmante: pas ombrageux du tout, ils regardent sans crainte passer
l'auto; est-ce que cela durera?
Curieux contraste: hier soir, en France, les maisons et les gens
sentaient l'Espagne; aujourd'hui, en Espagne, tout a l'air français;
il est vrai que nous sommes en Catalogne et que les Catalans sont
pour le moins autant français qu'espagnols.
_Vich_ nous apparaît au commencement de la grande plaine qui précède
la mer; c'est une petite ville d'une dizaine de mille habitants,
sans grand intérêt en dehors d'un beau cloître gothique et d'une
bibliothèque capitulaire riche en nombreux manuscrits.
Une route passablement cahoteuse court à travers la plaine sans souci
des rivières qui n'ont pas de ponts. Nous dûmes ainsi passer quatre
gués; il est vrai que ces rivières n'avaient point d'eau non plus.
La route cesse totalement au bord des gués et l'on se fraye comme on
peut un passage au milieu du sable et des cailloux.
Pendant les 7 à 8 derniers kilomètres avant Barcelone, la route n'est
plus une route, c'est une poêle à marrons; les trous et les ornières,
les bosses et les cailloux occupent la totalité du sol sur lequel
on ne trouverait pas la plus petite partie plate; malgré l'allure
extrêmement réduite à laquelle nous marchons, la voiture saute et
cahote et mes passagers de l'arrière dansent une sarabande échevelée.
Avec cela une poussière intense que nous soulevons en nuages
compacts semble vouloir compléter l'apothéose de notre entrée dans la
capitale de la Catalogne.
Après avoir traversé des faubourgs sales, fourmillants de marmaille,
nous entrons dans une ville qui a extrêmement grand air. Une suite de
larges places et de beaux boulevards bordés de riches maisons nous
amènent à la _Plaza Cataluña_ où se trouve l'hôtel que nous avons
choisi. Il était exactement 6 heures du soir lorsque nous descendîmes
de voiture et que nos talons frappèrent pour la première fois les
pavés de _Barcelone_[2].
[2] BOURG-MADAME--BARCELONE: 168 kilomètres.--_Route_: assez
bonne dans les Pyrénées jusqu'à Ribas. Très mauvaise de Ribas
à Ripoll. Excellente de Ripoll à Vich. Médiocre après Vich et
horrible pendant les 8 derniers kilomètres avant Barcelone.
L'_Hotel Gran Continental_ où nous descendîmes est dans une des
meilleures situations, au centre de la ville, sur la grande et belle
place de Catalogne et à l'angle de la _Rambla_; cet hôtel est luxueux
et cher, mais d'une propreté douteuse.
Après une complète toilette et des ablutions répétées pour nous
débarrasser de la poussière et nous rafraîchir, nous allâmes faire
un copieux dîner à _la Maison Dorée_, établissement très chic de
la plaza Cataluña, où l'on mange d'excellente cuisine française,
puis nous voilà prenant possession de Barcelone par une première
reconnaissance pédestre autant que digestive.
Barcelone, c'est Marseille, c'est Gênes, mais en plus beau, plus
vaste, plus grandiose. Cette ville a énormément grand air, ses rues
sont belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses et
abondamment plantées de palmiers et de gros platanes, elles sont
animées et gaies. Je suis enthousiasmé par Barcelone! Les tramways,
très nombreux, sont élégants et commodes, ils filent rapidement et
sont toujours pleins. Les voitures de place sont propres et très bien
attelées. Enfin il y a déjà une ligne d'autobus, qui grimpent les
boulevards comme des météores.
Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est une ville absolument
moderne qui ne change pas l'habitué de Paris ou de Lyon. N'étaient la
langue espagnole et surtout le catalan qui résonnent à nos oreilles
inhabituées, nous nous croirions encore en France, tellement est
française l'allure générale de cette belle ville et de ses habitants.
Mardi, 13 août.
Barcelone est entièrement traversée par une succession rectiligne
de beaux boulevards qui s'appellent tous _Rambla_, de leur nom de
famille, mais dont le prénom change presque tous les 100 mètres. La
Rambla prend sur les quais du port, devant le monument de Christophe,
traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza Cataluña et va
se perdre dans la banlieue. La Rambla, comme son nom l'indique,
paraît-il, en espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent desséché
qu'on aurait comblé et dont on aurait fait la jolie artère actuelle.
C'est là que se concentre le principal de l'animation de la grande
ville, c'est de là que partent les rues aux beaux magasins, c'est
sous ses grands arbres qu'une foule toujours renouvelée va se
préserver des ardeurs du soleil catalan, c'est sur la Rambla que
journellement se tient cet interminable marché aux fleurs dans lequel
les promeneurs circulent au milieu des parfums.
Des boulevards, larges et bien tracés, entourent toute l'ancienne
ville; ils ont aussi un nom générique et un nom propre; leur nom
générique est _Ronda_, terme qui rappelle celui des Ring de Vienne et
qui, en effet, sert à désigner un même objet. Les Rondas de Barcelone
sont, comme les Ring de Vienne, les anciens fossés d'enceinte
comblés et transformés en boulevards lorsque la ville, en plein
développement, se trouva trop à l'étroit dans ses anciennes limites.
La _Cathédrale_ est un bel édifice gothique; malheureusement tous
les siècles contribuèrent à sa construction, en sorte que l'édifice
est un mélange un peu trop disparate de genres et de styles. L'effet
produit n'en est pas moins grandiose et impressionnant; en résumé,
la cathédrale de Barcelone est un des beaux monuments catholiques de
l'Espagne, pays où les catholiques ont construit beaucoup, souvent
très grand, mais rarement beau. Elle est accompagnée d'un cloître du
plus pur gothique de toute beauté.
Nous avons fait une agréable promenade dans les _Parque y Jardines de
la Ciudadela_, vastes jardins publics très ombragés qui renferment
une intéressante collection d'animaux sauvages; et nous sommes
revenus en passant le long des quais du port. Le _Port_ de Barcelone
est vaste et commode, sa superficie est supérieure à celle du port de
Marseille et presque égale à celle de Gênes; il y règne toujours une
très intense animation produite par la foule de navires qui viennent
y apporter leur tonnage.
A 4 heures du soir l'auto était amenée devant l'hôtel et nous
quittions Barcelone. La route, dès la sortie de la ville, est
fabuleuse, invraisemblable, jamais je n'avais rien vu de pareil:
c'est une succession ininterrompue de trous noyés par la poussière
dans lesquels l'auto plonge en aveugle, saute et s'agite comme un
navire balancé par les lames furieuses au milieu de la tempête. A
moins de vouloir rompre le châssis, on est obligé d'avancer à une
allure que ne désavouerait aucune tortue; de la première vitesse
ralentie au maximum, et malgré cela des débrayages et des coups de
freins à chaque pas. Enfin nous avançons tellement doucement que de
temps en temps j'éprouve l'horrible mortification de me voir dépasser
par des attelages de mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment
déplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants auraient eu, pour
une fois, raison? J'enrage! Enfin, nous verrons bien.
L'épouvantable chemin dure ainsi pendant environ 20 kilomètres,
jusqu'au delà de _Molins de Rey_, et je constaste qu'il nous fallu
2 heures pour faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomètres à
l'heure.
Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente même par
endroits et restera telle jusqu'à Tarragone.
On est assez éloigné de la mer qu'on ne voit que par aperçus
lointains. Voici quelques montagnes, une _sierra_ couverte de
vastes forêts de pins maritimes; la route monte dans la sierra,
l'on tournoie dans les airs sur de larges virages, la route grimpe
dru mais les innombrables chevaux de notre attelage ne font qu'en
rire, car, libérés désormais sur un sol excellent, ils courent pour
rattraper le temps perdu. La vue s'étend très jolie du haut de ces
montagnes qu'on ne tarde pas à redescendre.
C'est maintenant _Villafranca del Panades_, au bas de la sierra,
ville sale dont le nom indique sans nul doute qu'elle est dans la
panade; qu'on me pardonne ce mot quelque peu risqué, mais je n'ai
pu le retenir, il peint trop bien l'aspect délabré de cette triste
ville. Et cependant ce pays est riche et cultivé.
Dans la plaine, désormais, la route file au milieu de vignobles à
perte de vue; puis en rase campagne, on passe sous un superbe arc
romain qui annonce la proximité de l'antique Tarragone. Un peu plus
loin, tout au bord de la route nous nous arrêtons pour admirer le
tombeau des Scipions, vaste tombeau romain, très bien conservé, qui
servirait de sépulture aux deux frères Scipion tombés à Anitorgis.
C'est une imposante construction d'une dizaine de mètres de hauteur
et sur la façade de laquelle il reste une sculpture fort nette encore
représentant deux captifs.
Quelques kilomètres encore et nous faisons notre entrée dans
_Tarragone_[3]. Sur un beau boulevard ombragé de grands arbres, la
façade accueillante et sympathique de la _Fonda de Paris_ réunit tous
nos suffrages: nous descendons ici et nous avons bien fait, car nous
avons trouvé un hôtel propre et bien tenu.
[3] BARCELONE--TARRAGONE: 97 kilomètres.--_Route_: épouvantable
de Barcelone à Molins de Rey. Bonne ensuite jusqu'à Tarragone.
Mercredi, 14 août.
Levés de grand matin, nous commençons immédiatement la visite de
la ville. A travers un dédale de petites rues étroites et où le
soleil ne doit jamais descendre, nous gagnons la _Cathédrale_. La
cathédrale de Tarragone et son superbe cloître sont parmi les plus
beaux types de style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais
trop conseiller aux touristes qui viendront à Tarragone d'aller y
faire au moins une courte visite. L'église est sombre et austère,
on se sent réellement là dans le lieu des prières et des prières
espagnoles, c'est-à-dire les plus ferventes de toutes; comme dans
toutes les églises d'Espagne, là pas de chaises ni de prie-Dieu,
on s'agenouille sur les froides dalles; les femmes s'y étendent
les bras en croix et baisent dévotieusement le sol. A côté, le
cloître est une espèce d'antichambre, un promenoir riant et clair
et tournant autour d'un _patio_ rempli de verdure, dans lequel on
vient se reposer des prières et de la contrainte du lieu saint.
Le cloître de Tarragone est beau entre tous, ses fines arcades à
nervures sont comme aériennes et semblent suspendues au plafond
plutôt que le supporter; de riches fresques ornent ses murs et l'une
d'elles est particulièrement curieuse: c'est la _Procesion de las
ratas_, la procession des rats, qui représente une dévote troupe de
rats procédant gravement à l'enterrement de quelques chats, exemple
charitable bien digne d'êtres plus civilisés; mais voilà que la mort
des chats n'était qu'une ruse de guerre et que soudain les cadavres
ressuscitent et dévorent leurs trop complaisants fossoyeurs.
Après la cathédrale nous allons voir les _Murailles cyclopéennes_.
L'antique _Tarraco_ était une ville ibérienne déjà florissante aux
temps des conquêtes carthaginoise et romaine; ses primitifs habitants
l'avaient entourée d'une formidable ceinture de murailles qui existe
encore aujourd'hui sur près de 3 kilomètres de long. Les Romains, les
Wisigoths, puis les Arabes exhaussèrent et consolidèrent ensuite ces
murailles, de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est ibérienne,
ainsi qu'on le constate aisément en voyant les énormes blocs de roc
assemblés sans ciment qui constituent le pied des murs.
Tarragone est sur une hauteur dominant la mer, mais ses maisons
descendent jusqu'au port, qui est grand et bien abrité. Des quais,
en se retournant, on a une très jolie vue de la ville bâtie en
amphithéâtre.
Notre hôtel est situé à côté d'une caserne et cette coïncidence m'a
permis de constater que les soldats espagnols n'étaient nullement
ennemis du confortable; devant le corps de garde il y a toute
une collection de chaises, de fauteuils, de rocking-chairs dans
lesquels officiers, sous-officiers et soldats se prélassent d'un air
absolument satisfait.
A 9 heures du matin nous quittions le nouvel asile des Pères
chartreux expulsés de France, et soit dit en passant, il nous a été
impossible de découvrir exactement le lieu de la retraite où ils
fabriquent maintenant la «Tarragone»; c'est, paraît-il, dans un
bâtiment très quelconque, vers le port.
La route est bonne et nous filons à 50 à l'heure. La campagne alterne
en riches cultures, vignes et oliviers et en landes désertes où ne
croissent que genièvre, bruyères, aloès et palmiers nains. A mesure
qu'on avance, la flore se fait plus méridionale; les champs sont
bordés d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et d'aloès.
_Hospitalet_ est un petit village groupé auprès d'une grande bâtisse
à quatre tours, qui fut jadis un refuge pour les pèlerins et dont la
masse noire se découpe nettement au bord de la mer sur le bleu des
flots.
La route maintenant se fait accidentée: elle monte et redescend
continuellement la croupe des montagnes qui viennent mourir à la mer;
elle est bonne, mais coupée de dangereux caniveaux très saillants
et sur lesquels se racle parfois le ventre de l'auto; il faut aller
lentement et prudemment. Mais le paysage est grandiose; le chemin
tournoie sans cesse au milieu des montagnes arides animées seulement
de rares bergers au milieu de leurs troupeaux, le regard s'étend
parfois sur la mer sans limites et sur la droite se découpent de
hautes montagnes dont les cimes légèrement embrumées sont un signe
de la chaleur qui s'appesantit sur nos têtes. C'est très curieux,
il fait chaud, très chaud, mais nous ne souffrons nullement de
la chaleur: abrités sous le tendelet de la voiture, constamment
rafraîchis par la brise de la mer, nous bravons sans peine et soleil
et chaleur.
Nous pénétrons dans le large delta de l'_Ebre_, contrée fertile et
admirablement irriguée par le fleuve, dont les eaux sont constamment
puisées et déversées dans les champs par des roues élévatoires. Ces
roues élévatoires sont un reste de la civilisation mauresque: les
Arabes étaient d'habiles agronomes et pendant leur occupation toute
l'Espagne était arrivée à un degré de fertilité inconnu aujourd'hui.
Leurs roues élévatoires sont simples autant qu'ingénieuses;
imaginez-vous une grande roue munie de palettes comme une roue de
moulin, dont le bas trempe dans le lit du fleuve ou d'un canal
amenant l'eau du fleuve; en outre de ses palettes la roue porte sur
tout son pourtour des godets ou simplement des pots de terre destinés
à contenir l'eau à élever. Le courant du fleuve fait tourner la roue
au moyen de ses palettes et celle-ci en même temps élève ses pleins
godets d'eau qu'elle déverse en haut dans les conduites destinées
à l'irrigation des champs dont le niveau est au-dessus de celui du
fleuve.
C'est au milieu de cette riche campagne que nous trouvons la ville
de _Tortosa_. Il est 11 heures et nous nous arrêtons à la _Fonda de
Europa_ pour déjeuner. L'extérieur de cette auberge n'est nullement
engageant, aussi sommes-nous agréablement surpris en pénétrant
dans la salle à manger qui est propre, où il règne une délicieuse
fraîcheur et où nous mangeons de très bonnes choses. On nous avait
prédit des hôtels sales et une cuisine repoussante... ma foi
jusqu'ici l'impression est plutôt favorable.
Nous avons fait en déjeunant de consciencieuses études sur les vins
d'Espagne; pour ma part je les trouve très bons, mais un peu trop
riches et ma préférence reste encore acquise aux vins de France. J'ai
remarqué ici une curieuse façon de boire le vin assez employée dans
ce pays; on sert sur la table des carafes de vin de forme étrange:
un ventre très arrondi surmonté de deux longs goulots, un large
qui sert à remplir la carafe et un autre qui se termine en pointe
effilée et par lequel les Espagnols se versent directement le vin
dans le gosier, manière peu gracieuse de boire, mais qui a l'avantage
de supprimer le verre; il faut pour boire ainsi se livrer à une
gymnastique particulière qui doit demander un certain apprentissage;
je n'ai pas essayé de me servir de cet instrument, de peur de me
verser le vin partout ailleurs que dans la bouche.
Nous nous sommes munis à Tortosa d'_alcarazas_ que nous emporterons
dans la voiture pour avoir constamment de l'eau fraîche à notre
disposition; ce sont des poteries en terre poreuse qui ont la faculté
de rafraîchir l'eau dont on les remplit par un phénomène d'osmose et
d'auto-évaporation. Ces alcarazas sont partout employées en Espagne,
les paysans en emportent aux champs, les tables des cafés en sont
garnies, on en trouve dans les chambres des hôtels, on ne conçoit pas
d'autre manière de contenir l'eau potable et il est certain que leur
action est très efficace et que ces récipients fournissent toujours,
même en plein soleil, une eau parfaitement fraîche.
Après une courte sieste, nous repartons à 3 heures. Pour gagner
la campagne il faut tourner et retourner dans les petites rues
tortueuses de Tortosa, et pour arriver à trouver notre chemin
nous avons dû nous faire escorter par un indigène sans les sages
conseils duquel je crois bien que nous ne serions jamais sortis de
ce labyrinthe et que nous y tournerions jusqu'à la consommation des
siècles.
En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un large pont. La route
continue à être bonne mais à chaque instant on rencontre des torrents
et même de larges rivières qu'il faut passer à gué; il est vrai que
tous sont à peu près à sec. Tant par ces gués que par l'état général
de la route, je suis convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu
en cette saison, se trouverait à peu près impraticable à toute autre
époque.
Voici un village grouillant de population, c'est _Uldecona_. Nous
rencontrons maintenant de la couleur locale tant que nous avions pu
en souhaiter; les types se sont profondément modifiés et portent
désormais nettement marquée l'empreinte sarrazine, les vêtements sont
tout autres, les maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue;
nous voilà dans un pays réellement nouveau pour nous, nous ouvrons de
grands yeux, avides de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous
approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe de Valence et une
borne nous indique bientôt que nous venons de quitter la province de
Tarragone pour entrer dans celle de Castellon.
_Vinaroz_, est un joli petit port, bien posé au bord de l'eau, aux
maisons blanches, aux toits en terrasses: l'air tout à fait oriental.
_Benicarlo_: une très vieille ville restée ce qu'elle était il y a
plus de mille ans, c'est-à-dire arabe. Maisons basses et blanches
à terrasses, murs bien crépis derrière lesquels lèvent la tête
quelques gracieux palmiers; toute la population, basanée, noire, est
sur les portes; la marmaille est fourmilière, elle saute, piaille
et s'accroche à toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire
cortège. Je suis sûr qu'à un moment donné nous avons ainsi transporté
dans le village quinze à vingt passagers supplémentaires; nous ne
pûmes nous en débarrasser qu'en les cinglant à coups de lanières à
tour de bras. Avec cela la population nous est très sympathique,
les visages sourient à notre passage, la curiosité intense que nous
éveillons nous montre que par ici il doit passer bien peu de voitures
automobiles. Le costume pittoresque des Valenciens se porte encore:
_sombrero_ à larges bords, foulard sous le chapeau, chemise noire,
caleçons de toile large et flottant ou pantalon noir se terminant au
genou par des flots d'étoffe.
En sortant de la ville nous rencontrons une file de voitures qui
rentrent avant la nuit, elles sont toutes attelées de mules; c'est
un affolement général à l'apparition de l'auto: la file entière fait
demi-tour comme à l'entente d'un commandement admirablement exécuté,
puis tout se sauve au triple galop avant que nous ayons eu le temps
de revenir de notre stupeur. Cet affolement des animaux joint à la
curiosité des hommes nous confirme dans notre idée que la circulation
automobile doit être encore bien peu importante dans cette région.
La végétation change à mesure que nous avançons; elle se signale
maintenant par deux individus nouveaux: le palmier et l'oranger que
nos yeux de septentrionaux sont surpris de voir pousser en pleine
terre au bord de la route comme de vulgaires pommiers.
Le crépuscule se fait court à mesure que nous descendons dans le sud.
La nuit nous surprend tout à coup, une trentaine de kilomètres avant
Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel nous attend là-bas et
qu'il fait une nuit admirable, nous décidons de camper en plein air
comme une troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture nous
fournit le menu d'un excellent repas: thon à l'huile, sardines aux
tomates, truites de Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que
nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas et, s'il vous
plaît, du champagne forment la partie liquide d'un repas que n'eût
pas désavoué Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement le
dessert manquait et j'enrageais d'avoir commis un aussi impardonnable
oubli, lorsque nous nous souvînmes que notre campement était
établi au milieu des vignes: quelques minutes après de savoureux
raisins complétaient notre table, d'autant plus savoureux qu'ils
furent maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encore
tout un assortiment de couvertures, de plaids, de manteaux, de
pèlerines, qui furent rapidement transformés en matelas, draps,
oreillers et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous endormîmes
tranquillement, non loin du petit village d'_Oropesa_[4].
[4] TARRAGONE--OROPESA: 188 kilomètres.--_Route_: assez bonne,
mais souvent poussiéreuse. Caniveaux dangereux et plusieurs gués
entre Tarragone et Tortosa.
Jeudi, 15 août.
Un superbe lever du soleil sur la mer, toute proche, nous tire de nos
lits de plume où nous avions dormi sans la plus petite interruption.
Nous partons à 7 heures du matin, après un délicieux déjeuner dont
les vignes d'alentour firent encore les frais. On a bien raison de
dire que dans le crime il n'y a que le premier pas qui coûte: hier
nous hésitâmes avant de commettre notre premier vol... aujourd'hui
cela nous parut tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela
maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci. Il ne nous manquait
plus que cela pour être de vrais bohémiens: nous voilà complets à
présent!
La route est bonne, le temps est exquis, nous filons joyeusement au
milieu de vignobles immenses qui s'émaillent maintenant de rouge,
de bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des vendangeuses qui
cueillent le raisin; ma conscience bourrelée me suggère que notre vol
est connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever leurs fruits
pendant qu'il en reste encore.
Un crochet de la route dans les rochers et la mer maintenant vient
déferler à nos pieds. Au paysage calme de la riche campagne a succédé
tout à coup un petit coin de rocs et de vagues extrêmement sauvage,
puis c'est à nouveau les cultures riantes qui reprennent sans
interruption.
Dans une jolie baie, au bord d'une plage de sable fin, voilà
_Benicassim_, qui s'étale coquettement comme une baigneuse
nonchalamment couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel nom
bien arabe! La ville ne dément pas son nom, car ses petites maisons
carrées, resplendissantes de blancheur, qui sont groupées autour de
son dôme aux _azulejos_ brillants, lui donnent un aspect absolument
mauresque.
Décidément la curiosité des populations augmente dans des proportions
gigantesques; l'auto est signalé du plus loin que puissent apercevoir
les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes accourent faire
la haie sur notre passage.
A _Castellon de la Plana_ notre arrivée bouleversa littéralement la
ville; nous crûmes un instant qu'il y avait une émeute et nous eûmes
toutes les peines du monde à nous persuader que tout ce monde, toute
cette agitation, tout ce bruit étaient le résultat de notre présence.
Un café ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit de nous
arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir un peu et surtout pour
étudier toute cette curieuse population. Un cercle compact se forma
aussitôt autour de la voiture, on faillit prendre d'assaut le café où
nous nous étions réfugiés; non, quand j'y repense je crois toujours
avoir devant les yeux un tableau de guerre civile. Et cependant toute
pensée belliqueuse était bien loin de ces gens-là, car j'ai rarement
vu des populations qui nous fussent aussi sympathiques que celles de
toute la côte méditerranéenne de l'Espagne; ces Espagnols sont polis
à l'extrême mais sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables,
c'est un peuple agréable mais combien négligent des choses de la vie:
figés dans leur contemplation éternelle, arabes ils sont restés.
Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas venir me raconter que
l'Espagne se dépeuple; non, la chose n'est pas possible avec une
aussi prodigieuse quantité de moutards.
En sortant de Castellon nous constatons avec peine que la route est
devenue subitement exécrable; les trous, les abominables trous de
Barcelone ont réapparu et la poussière couvre le chemin d'une couche
digne des mauvaises routes d'Italie. Allons! reprenons la première
vitesse et les perpétuels débrayages! Avec un peu de philosophie
et beaucoup de patience, nous finirons bien par arriver à Valence!
Tout de même les cantonniers sont réellement trop négligents dans ce
satané pays; je voudrais bien en tenir un en ce moment; ce que je
le flanquerais avec plaisir le nez le premier dans sa poussière. Et
ça n'est pas assez de la mauvaise route, voilà, que le soleil s'en
mêle et qu'il nous arrose de rayons à fondre l'acier, peu à peu nous
cuisons, d'imposantes cascades coulent de nos fronts, de nos nez sur
les tapis de la voiture cependant que nos gosiers altérés remplacent
incessamment cette eau par des appels désespérés aux alcarazas.
Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons avec intérêt
la campagne que nous parcourons; des orangers à perte de vue; nous
sommes au milieu du pays des oranges, des «belles Valence» qu'en
hiver les marchands ambulants clament dans nos rues de France. Le
pays des oranges d'Espagne commence à Benicarlo, où nous passâmes
hier, et finit à _Dénia_, au sud de Valence; ce jardin des orangers
s'appelle _la Plana_ au nord, _la Ribera_ au milieu et _la Marina_
au midi. Les oranges de la Plana sont les moins bonnes, elles ont
un goût acide qui nuit à leur qualité; il s'en exporte cependant de
grandes quantités, sur Marseille principalement. Celles de la Ribera
sont beaucoup plus fines et plus douces; elles se vendent surtout à
Liverpool. La Marina produit les meilleures; ses arbres donnent en
outre d'abondantes moissons de feuilles et de fleurs dont on extrait
parfum, essences, boissons.
Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement à la route et
s'en vont loin, loin, loin, parallèles, interminables. En cette
saison les oranges ne sont pas mûres encore; on distingue dans le
feuillage de petits fruits verts qui seront dans quelques mois
les pommes d'or délicieuses. Parfois cependant nous apercevons de
grosses oranges, bien jaunes, qu'on a laissées sur l'arbre pour un
usage spécial sans doute; car c'est une singulière particularité de
l'orange de pouvoir rester sur l'arbre plusieurs mois encore après sa
complète maturité, alors que les autres fruits en général tombent ou
se dessèchent.
Ces fruits si doux qui nous viennent en France enveloppés dans de
délicats papiers de soie et dont nous nous régalons en hiver,
c'est donc sur ces arbres-là qu'on les récolte, ces arbres
qu'irrévérencieusement nous couvrons en passant d'une abondante
couche de poussière!
_Sagonte_, surmontée de sa colline aux murailles crénelées, apparaît
au bord du _Palancia_. Cette ville est un squelette aux maisons
décharnées qui ne rappelle que par le souvenir hélas! l'antique
métropole des Ibères, la _Saguntum_ des Romains, dont la résistance
acharnée aux armes d'Annibal est restée célèbre à tout jamais.
C'est la _Murviedro_ des Espagnols, nom qui descend de l'ancienne
appellation mauresque signifiant «vieilles murailles». Romains de
Scipion, Carthaginois d'Annibal, où êtes-vous? Y avait-il autant de
poussière ici de votre temps?
Et la route continue lamentablement trouée comme une écumoire pendant
que nous sautons comme des carpes dans une poêle et que les ressorts
plaintivement clament leurs malheurs sur des notes tantôt graves,
tantôt aiguës.
La campagne qui nous entoure est un véritable jardin dont le sol
rouge, irrigué par un système de canaux intelligemment disposés, est
couvert de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs; c'est la
_huerta_ de Valence.
Enfin! voici au loin des dômes couverts d'azulejos resplendissants,
c'est Valence; notre supplice touche à sa fin. De Castellon à Valence
il y a 68 kilomètres de route absolument défoncée sur laquelle,
tout en étant épouvantablement cahoté, on ne peut avancer à plus de
15 kilomètres à l'heure. Je vous prie de croire que c'est long, 68
kilomètres faits à cette allure et dans ces conditions.
Il est midi. Nous pénétrons dans _Valence_[5] en franchissant sur
un pont le rio _Turia_, à sec, comme une rivière espagnole qui se
respecte. Cela me rappelle que ce matin, parmi les gués que nous
avons passés, il y avait celui du rio _Secco_, encore plus à sec bien
entendu pour ne pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la porte
dite _Torres de Serranos_, colossale porte flanquée de deux énormes
tours en briques qui donnent à la ville un aspect féodal.
[5] OROPESA--VALENCE: 90 kilomètres.--_Route_: bonne d'Oropesa à
Castellon, épouvantable de Castellon à Valence.
C'est autour de Valence que j'ai trouvé les routes les plus
mauvaises de toute l'Espagne.
Nous descendons au _Grand-Hôtel_, calle de San Vincente; nous y
trouvons des chambres très propres, une cuisine tout simplement
exquise. Il règne dans la salle à manger une fraîcheur délicieuse
qui caresse voluptueusement nos épidermes saturés de soleil et
de poussière; ces Espagnols s'entendent admirablement à disposer
l'intérieur de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais. Avec
quelles délices, dès notre entrée à l'hôtel, malgré soif et faim,
nous sommes-nous délassés dans l'agréable chose qu'est toujours mais
qu'était surtout en la circonstance: un bain.
Les autos sont rares à Valence. Ce que ç'a été compliqué pour loger
notre voiture! Ici pas de garages; seulement un mécanicien réparateur
dont la boutique est archipleine avec une motocyclette et une de
Dion de 3 chevaux. Je réussis enfin à dénicher une remise dans
laquelle notre voiture ne put pénétrer qu'en lui faisant faire un
rétablissement sur une grosse pierre qui obstruait l'entrée.
Valence, la _Valencia del Cid_, a conservé un cachet mauresque très
marqué. Ville déjà prospère au temps des Ibères, puis sous les
Romains et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les Maures
en 714; elle devint, en 1021, la capitale d'un royaume sarrazin
indépendant, le royaume de Valence, qui comprenait toute la contrée
depuis l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu'à Alméria au sud. Les
Sarrazins lui donnèrent le summum de sa grandeur; pendant cinq
siècles Valence fut l'un des grands centres de la civilisation arabe
et l'heure de la décadence ne sonna pour elle, comme hélas! pour la
plupart des villes des Maures, que lorsqu'elle eut été définitivement
conquise par les catholiques. Les Arabes furent chassés de Valence
en l'an 1238 par Jacques Ier d'Aragon. Pendant la longue ère de
domination mauresque à Valence il faut cependant placer un court
intérim catholique, célèbre dans les fastes espagnoles, la conquête
temporaire de Valence par le Cid.
_Rodrigue de Bivar_, le valeureux chevalier _Le Cid Ruy Diaz
Campeador_, fut élevé à la cour du roi Don Ferdinand Ier, roi de
Castille et de Léon (1017-1057). La légende rapporte à la gloire
du Cid de nombreux exploits dont il aurait été le héros déjà sous
le règne de ce prince; le vieux roi Ferdinand avait fini par le
prendre comme unique conseiller, ce qui avait soulevé contre le Cid
de redoutables haines issues des jalousies des courtisans. Ce roi
don Ferdinand, au lieu de laisser ses états à l'aîné de ses fils,
les partagea en trois parts qu'il attribua à chacun de ses enfants,
dans la pensée louable mais maladroite de mieux pacifier l'Espagne
catholique. L'aîné, don Sanche, eut la Castille, la Navarre et
l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut mis à la tête de Léon et
des Asturies; enfin le troisième, don Garcie, eut pour sa part la
Galice et une partie du Portugal[6].
[6] _Chronique du Cid_; Séville, 1548.
Une pareille distribution, au lieu de pacifier les États du vieux
roi, y déchaîna au contraire, dès sa mort, de terribles guerres.
Les trois frères, qui voulaient chacun la totalité des États de
leur père, se livrèrent maintes batailles à la suite desquelles don
Sanche, l'aîné, qui avait l'appui du bras invincible du Cid, réduisit
à l'état de vassalité le royaume de don Garcie et s'empara de celui
de don Alphonse, qui fut obligé de s'enfuir et ne trouva un refuge
qu'auprès du roi maure de Tolède, Ali Maynon.
Le roi don Sanche ayant été assassiné pendant qu'il faisait le siège
de Zamora en 1077, don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient
toujours bien traité, pour monter sur le trône de Castille et de
Léon. La noblesse de Castille soupçonnait don Alphonse d'avoir
trempé dans le meurtre de son frère et le courageux Cid ne craignit
pas d'exprimer publiquement ce soupçon au nouveau roi, de sorte
que celui-ci fut contraint de jurer solennellement en l'église de
Sainte-Agathe à Burgos qu'il était innocent de toute participation à
ce meurtre, mais il en garda désormais une dure rancune contre le
Cid, rancune qui, en maintes occasions, fut habilement exploitée par
les courtisans contre le valeureux chevalier.
Le serment prêté, le Cid se rangea complètement du côté du roi et
mit sa brave épée à son service. Il se signala alors par de nombreux
combats glorieux que don Alphonse paya bientôt par la plus noire
ingratitude. Sous prétexte que le Cid, revenant d'une expédition,
avait pillé sur les territoires du roi de Tolède, l'ancien protecteur
de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu par ses courtisans,
le bannit de son royaume.
Le Cid partit avec de nombreux chevaliers, décidés à suivre sa
fortune, et une armée de plusieurs milliers d'hommes. Il laissa à
Bivar sa femme dona Chimène et ses filles. C'est maintenant que
s'ouvre la carrière la plus brillante du chevalier légendaire.
Le Cid exilé résolut de se tailler un royaume à la pointe de son épée
et soit par les armes, soit par la trahison et la ruse qui étaient
ses moyens de prédilection, il réussit, en effet, à conquérir sur les
Maures un véritable empire. Il vainquit le roi maure de Saragosse
qui fut contraint de se déclarer son vassal; il défit les troupes
arabes du roi de Dénia; il vainquit et fit même prisonnier le comte
de Barcelone don Raymond sur lequel il conquit sa fameuse épée
_Colada_. Dans ses chevauchées, le Cid vainquit encore les troupes
du roi d'Aragon, assiégea et enleva de nombreux châteaux mauresques,
razzia maintes villes arabes et porta sa gloire et ses richesses à un
si haut point que le roi don Alphonse ne put lui tenir rigueur plus
longtemps et, soit par reconnaissance pour le Cid qui, après chaque
nouvelle victoire, lui donnait une marque de vassalité, soit plutôt
parce qu'il avait besoin d'une aussi redoutable épée, lui accorda
pardon et honneurs.
Le Cid allait bientôt porter sa gloire à son apogée. Il vint mettre
le siège devant Valence. Après dix mois de siège acharné il s'en
empara... Mais j'aime mieux laisser la parole à l'historien arabe[7]:
«Il entra dans Valence l'an 488[8], en usant de fraude selon sa
coutume. Cette terrible calamité frappa comme un incendie toutes les
provinces de la péninsule et couvrit toutes les classes de la société
de douleur et de honte. La puissance de ce tyran alla toujours en
croissant, de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur les
contrées élevées, et qu'il remplit de crainte les nobles et les
roturiers. Quelqu'un m'a raconté l'avoir entendu dire dans un moment
où ses désirs étaient très vifs et son avidité était extrême: «Sous
un Rodrigue[9] cette péninsule a été conquise: mais un autre Rodrigue
la délivrera.»--Parole qui remplit les cœurs d'épouvante et qui fit
penser aux hommes que ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait
bien tôt. Pourtant cet homme, le fléau de son temps, était par son
amour pour la gloire, par la prudente fermeté de son caractère et par
son courage héroïque, un des miracles du Seigneur.»
[7] _Ibn Bassam, la Dakhirah_: trad. de M. Dozy.
[8] L'an 488 de l'hégire ou l'année 1087 de notre ère.
[9] C'est sous le roi goth Rodrigue de Tolède que les Maures
firent leur apparition en Espagne.
En véritable souverain, le Cid s'installa dans l'Alcazar et depuis
lors Valence s'appela Valencia del Cid.
Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai qu'après son
entrée dans Valence il envoya un message au roi don Alphonse pour
lui annoncer que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa
disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène, sa femme, et
ses filles et s'apprêta à régner en vrai roi. Mais d'autres combats
lui étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec une armée forte de
plus de deux cent mille hommes vint par mer mettre le siège devant
Valence pour la reprendre aux infidèles.
Après maints combats, le roi marocain fut repoussé avec de grandes
pertes et fut contraint de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce
fut au cours de ces batailles que le Cid conquit sa seconde et plus
fameuse épée: _Tizona_. Les Maures du Maroc revinrent quelques années
après en nombre plus considérable; le Cid les défit et les obligea de
nouveau à regagner leurs vaisseaux.
Le légendaire héros devait remporter la victoire même après sa
mort. Surpris par la maladie et sentant sa fin proche il donna ses
derniers ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants,
leur annonça que dans peu de jours il aurait cessé de vivre et qu'il
voulait que son corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps
possible après sa mort l'apparence de la vie; il leur apprit qu'il
avait reçu avis qu'une armée marocaine, plus puissante encore que
les premières, était en route pour venir assiéger Valence, et qu'il
voulait que sa présence et son nom, bien que mort, leur servissent à
remporter encore une fois la victoire. Il donna minutieusement toutes
ses instructions pour que sa dernière ruse réussît. Puis il mourut
laissant sa femme seule devant la redoutable perspective d'une
formidable invasion arabe.
La mort du Cid fut tenue absolument secrète. En effet, quelques jours
après une immense flotte apparut devant Valence, il en descendit
des nuées d'Arabes, commandés par trente-six rois et une reine, dit
la légende, qui vinrent battre les remparts de la ville comme les
flots de la mer. Suivant les ordres du héros défunt, celui-ci, armé
de pied en cap, son épée Tizona à la main, ayant sur les joues de
fausses couleurs de vie, fut solidement assujetti sur son cheval de
bataille et les troupes castillanes furent conduites au combat par
leur macabre chef. Il était écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait
toujours la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés
et leur flotte les remporta encore plus vite qu'elle ne les avait
apportés.
Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue longtemps cachée;
sans l'auréole de gloire du héros qui entraînait ses troupes à
la victoire et qui épouvantait les soldats arabes, la situation
devenait intenable pour sa veuve dans cette Valence que les Maures
s'acharnaient à vouloir reprendre. Sans coup férir, immédiatement
après la bataille, dona Chimène et tous les catholiques évacuaient
la ville et se retiraient en Castille, toujours accompagnés de
l'invincible chevalier porté par son cheval _Babieca_[10].
[10] En 1909.
Qu'on me pardonne cette longue digression sur le Cid, mais le héros
légendaire est si peu connu en général que j'ai cru bien faire en
puisant aux vieilles chroniques espagnoles les détails les plus
intéressants de sa glorieuse carrière. Peut-être la légende a-t-elle
grossi ou embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré que sa
vie fut à peu près telle que je viens de la tracer à grands traits
d'après des documents authentiques.
Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet, je demande la
permission de dire comment le Cid choisit et baptisa son fameux
cheval de bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain, un clerc
du nom de Peyre Pringos, de lui faire don d'un des nombreux poulains
qu'il possédait en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande,
Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient les juments et leurs
poulains; il les passait tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un
poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain:
«Je veux celui-ci.--Son parrain s'écria: _Babieca_ (_imbécile_)! vous
avez mal choisi.--Mais le Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et
aura nom _Babieca_. Et en effet ce cheval fut bon et fortuné, et sur
lui Mon Cid vainquit depuis en plusieurs batailles rangées[11].»
[11] _Chronique du Cid_, chap. 11.
Après l'évacuation de la ville par les Castillans, les Maures en
reprirent possession et pour deux siècles encore Valence participa au
rayonnement de l'admirable civilisation arabo-espagnole.
Dans la soirée, nous nous sommes rendus à l'_Alameda_, où nous avons
vu s'agiter tout ce que Valence compte d'élégances. Toute ville
espagnole, grande ou petite, a son _alameda_: c'est la promenade
publique, boulevard ou place, toujours copieusement ombragée, où la
population oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher du
soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement vaste: 800 mètres de
long; elle s'étend en dehors de la ville, de l'autre coté du rio
Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le Pont _del Real_, longue
construction à dix arches d'origine mauresque.
A la tombée de la nuit nous remarquâmes que tous les équipages se
dirigeaient vers un endroit commun, nous fîmes prendre au nôtre la
même direction et après avoir suivi une très longue avenue bordée
d'ombrages, nous nous trouvâmes au _Grao_, le port de Valence.
C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au Grao, fête religieuse,
fête de la Vierge. Nous avons le plaisir d'assister à une de ces
curieuses processions espagnoles pour lesquelles se déploie un luxe
inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue de prêtres et de cierges,
de bannières et de clercs; non, la procession est composée de toute
une série de sous-processions, de processions partielles, qui se
promènent indépendamment sur des itinéraires souvent différents
et qui ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à l'arrivée. On
voit passer la Sainte Vierge, grandeur naturelle, vêtue d'habits
d'une richesse fabuleuse, couchée sur des coussins de soie et
d'or et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée,
suivie, entourée de cierges et de lampions si nombreux, si grappés
qu'on dirait des arbres lumineux qui déambulent. Et cependant un
détachement de soldats suit, avec tambours qui battent une marche
lente et triste.
_Villanueva del Grao_ est un port tout à fait moderne, sûr et
bien aménagé; c'est de là que partent pour tous les pays d'Europe
mandarines, oranges, citrons et raisins.
Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants bains de mer y sont
installés et nous vîmes la mer fourmillante de baigneurs.
De retour à Valence, après un dîner délicat à l'hôtel, nous allâmes
nous installer dans un café de la _calle de la Paz_, la nouvelle et
la plus belle rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant
nous les Valenciennes, jolies sous la mantille. Les hommes sont ici
vêtus comme en France, et, ma foi, presque toutes les femmes aussi;
il y a très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une femme est
toujours plus jolie sous cette gracieuse coiffure que sous le chapeau.
Vendredi, 16 août.
Valence a un air bien spécial avec ses nombreux clochers brillant au
soleil et mêlant au bleu du ciel le bleu de leurs azulejos.
La cathédrale s'élève sur un emplacement qui supporta successivement:
un temple romain, une église wisigothe, une mosquée arabe. La
plupart des cathédrales espagnoles a été la résultante d'une
pareille succession sur un même emplacement. C'est un assez bel
édifice de style gothique du quatorzième siècle. Le clocher ou _Tour
du Miguelete_ est extrêmement original; une grosse tour trapue,
octogone, basse, qui semble détachée d'un rempart du moyen âge; au
sommet du clocher s'agite régulièrement _le Miguelete_, la cloche
de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation de la huerta.
C'est que cette huerta, la richesse de la ville et du pays, tient
une grande place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis, devant
la principale porte de la cathédrale, en plein air sur la place,
siège le _Tribunal de las Aguas_, vieille institution mauresque
qui subsiste encore de nos jours et qui est chargée de régler tous
les différends issus de l'irrigation de la huerta. Il y a peu
d'eau en Espagne; or dans la campagne de Valence on en tire tout
le parti possible, c'est une valeur précieuse, d'où contestations,
réglementations. Les Maures avaient admirablement utilisé le peu
d'eau de l'Espagne et su fertiliser tout ce pays; les Valencins ont
le mérite d'avoir conservé ces traditions et maintenu leur contrée
dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu de villes d'Espagne
ont eu la même intelligence!
Un des plus beaux monuments de Valence est la _Lonja de la Seda_,
le Palais de la Soie, construit sur l'emplacement de l'ancien
Alcazar arabe. C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le
plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,--la salle de la
Bourse,--il y a un hall immense supporté par une série de colonnes
aussi sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant de hardiesse
et d'harmonie. Nous sommes restés là à admirer, bouche bée, surpris
autant que charmés devant pareille merveille.
Non loin se trouve une des portes de la ville appelée _les Torres de
Cuarte_; deux énormes tours encadrent la porte et forment un ensemble
assez approchant des Torres de Serranos[12].
[12] Autre porte de Valence, par laquelle nous entrâmes hier.
Nous passâmes sous cette porte pour aller visiter le _Jardin
Botanique_ où se trouvent réunies une grande quantité d'essences
rares des pays chauds. Mais quel entretien déplorable, quelle
nonchalance vraiment espagnole! Les arbres ne sont jamais émondés,
les feuilles sèches couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont
effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les Espagnols sont ce
que je trouve de plus rapproché des Turcs et de la Turquie sous le
rapport du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont horreur du
geste inutile et pour eux les gestes qui peuvent procurer propreté,
commodité ou confort sont superflus!
En résumé, Valence est une ville assez jolie, agréable, curieuse
surtout, dont j'ai conservé bon souvenir et où je retournerai
volontiers. Il y fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes
boissons glacées, _bebidas helladas_, rafraîchissent très
suffisamment l'extérieur et l'intérieur du corps des habitants et des
touristes. Car il faut avouer que les Valencins sont admirablement
outillés pour se procurer la jouissance qui résulte naturellement
de la chaleur: boire très frais quand on a bien chaud, qu'y a-t-il
de meilleur? Certains établissements ne débitent que des boissons
glacées. C'est effrayant ce que nos corps, transformés en éponges,
absorbaient de bebidas helladas: _limon_, _naranja_, _fresa_,
_grosella_, _frambuesa_, _pina_, _zarzaparilla_, _bresquilla_,
_azahar_, _agraz_, _nectarsoda_.
C'est à Valence que j'ai commencé à être frappé par la lumineuse
clarté du ciel espagnol. Au milieu de la journée la lumière est si
intense qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux, blanc; on
dirait même que l'ombre n'existe pas, les reflets sont tellement
puissants qu'ils jettent de la clarté dans les ombres et que là où il
devrait y avoir du noir on voit quand même du blanc. Le bleu du ciel
est si pâle qu'il paraît blanc; ce dernier point est celui qui m'a
le plus frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il semble ne
faire qu'un avec le soleil.
Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on peut voir cela et je
m'applaudis encore d'avoir choisi cette époque pour faire mon voyage.
Il n'y a de réellement très chaudes que les heures qui avoisinent
midi; nous en avons fait l'expérience hier en arrivant à Valence. Je
ne veux pas dire que cela soit absolument insupportable, non; abrités
sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions affronter
toutes les chaleurs, mais pour notre plus grand bien-être, nous avons
décidé de voyager désormais autant que possible le soir.
C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui qu'à 6 heures
après midi.
En sortant de la ville, la route est à peu près aussi mauvaise que
pour y entrer, mais cela dure moins; au bout d'une vingtaine de
kilomètres on peut enfin rouler sans trop de secousses.
A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un des accotements du
chemin et les provisions sont extraites des coffres de la voiture. Ce
festin est vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite acclimatés
à la chaleur de ce pays, se donnent libre carrière au milieu des
provisions de toutes sortes que nous avons emportées.
Nous reprenons notre marche en avant dans une lumineuse nuit; on
distingue le paysage comme en plein jour!
_Alberique_ est traversée au milieu d'un concours de peuple immense
que la clarté de nos phares luisant de loin a rassemblé sur notre
passage et qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que ces petites
villes de la campagne de Valence sont donc peuplées!
Plus loin, la route franchit le _rio Jucar_, important cours d'eau
dont la masse scintille aux rayons de la lune. Puis la plaine a
disparu. Nous entrons dans une région montagneuse que nous ne
quitterons plus jusqu'à Alicante.
Nous voulons gagner Jativa pour y coucher, mais Jativa est sur une
autre route et n'est unie à celle que nous suivons en ce moment que
par un petit chemin; il faut ouvrir l'œil et soigneusement scruter
ces nocturnes parages afin de ne pas manquer la bifurcation. Sans un
complaisant indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger à
propos, nous l'aurions ratée à tous les coups, cette bifurcation qui
est traîtreusement cachée derrière un groupe de maisons et qui ouvre
l'accès d'un minuscule chemin que nous n'aurions jamais soupçonné
d'aller jusqu'à Jativa. Allons! pour être si petit, ce chemin n'en
est pas plus mauvais et ferait rougir de honte la route de Castellon
si elle pouvait venir se comparer à lui; nous roulons à belle allure
entre deux haies très rapprochées, lorsque soudain notre susdit
chemin fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de l'eau,--_le
rio Montesa_,--et saute brusquement sur l'autre rive; l'auto, docile,
avait plongé dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers
s'étaient trouvés de l'autre côté du rio avant d'avoir pu se douter
de ce qui venait de se passer.
Encore quelques kilomètres et c'est _Jativa_.
Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une vraie fête espagnole
composée de lumières qui illuminent la nuit et de pétards qui
déchirent les oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les rues de
clartés, nous apercevons des _patios_ éclairés à giorno où s'agitent
des escadrons de danseurs et de joueurs. De grands _casinos_, non
moins brillamment éclairés, sont remplis d'une foule joyeuse et
bariolée. Des places de plus en plus brillantes de lumières sont
noires d'une multitude qui entoure des baraques et divers jeux. On
n'a pas idée d'une pareille fête en France: Jativa est une ville de
dix mille âmes environ, la fête au milieu de laquelle nous venons de
tomber ne pourrait trouver d'égales que celles de nos plus grandes
villes, et encore!
Les maisons projettent la lumière par toutes leurs ouvertures; on
dirait que chacune d'elles est une succursale de la fête générale.
Voyons si la _fonda_ sera aussi brillante et surtout accueillante.
Il est minuit, nous ne désirons que des lits.
Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt il n'y en a plus! Par
suite de l'affluence d'étrangers venus ici pour la fête, les deux
fondas sont déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits sur
les billards!
Nous finissons par dénicher une _posada_ dans laquelle on nous offre
les lits demandés. Incrédules, nous allons nous assurer par nos
propres yeux que ces lits ne sont pas des chimères. Hélas! trois fois
hélas! nos lits sont de simples matelas posés sur la terre dure et
sale, au milieu d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de gens
qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La posada espagnole est à la
fonda ce que l'auberge de France est à l'hôtel, et avec quelque chose
en moins encore.
Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas assez accueillante
pour nous et malgré l'heure avancée nous décidons de nous priver de
l'hospitalité mitigée de la posada et de continuer jusqu'à Alcoy,
ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres.
L'âme pleine de ressentiment, nous quittons Jativa dont la masse
sombre et trouée de lumières éclatantes nous apparaît maintenant
accroupie au pied d'un énorme rocher couronné d'un château aux
murailles crénelées. Quelque temps la route tournoie dans la montagne
et nous montre l'inhospitalière ville qui continue son ironique fête.
Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau de la trop célèbre
famille des Borgia; il est vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en
donnant le jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet, l'un des
meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le meilleur par sa science du
dessin.
La route qui va de Jativa à Alcoy est tout simplement parfaite: sol
très bon, fort peu de poussière et, bien que serpentant sans cesse
dans la Sierra, pourvue de larges et excellents virages. D'après ce
qui m'a été donné de voir jusqu'ici en Espagne, si les routes sont
généralement très mauvaises aux abords des grandes villes, elles sont
fort praticables partout ailleurs; elles sont toujours d'une largeur
considérable, un bon tiers plus larges que nos routes françaises, et
filent en ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant souvent
les collines par une profonde tranchée qui supprime une montée ou
en atténue la pente. Dans les pays de montagne où les virages ne se
peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement établis et d'un
rayon bien plus grand que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer
à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement qui doivent
coûter horriblement cher, à seule fin d'avoir un tournant plus large.
Hormis l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à désirer,
j'ai constaté que les routes espagnoles étaient les mieux établies
de toutes celles que j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots
pourraient être supprimés avec un meilleur entretien!
Nous sommes arrivés à _Alcoy_[13] à 3 heures du matin.
[13] VALENCE--ALCOY: 115 kilomètres.--_Route_: très mauvaise de
Valence à Albérique. Médiocre d'Albérique à Jativa (un gué).
Bonne de Jativa à Alcoy.
Cette ville est construite bizarrement sur des roches, le long d'un
ravin escarpé, dans un amphithéâtre de roches. Avant de pouvoir
entrer dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on est
obligé de la contourner complètement: les lumières brillent dans la
nuit, toujours, et l'on n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser
quand, enfin, la route fait un brusque crochet pour prendre le pont
libérateur.
Nous ignorions où se trouvait la fonda quand nous avisâmes la petite
lanterne clignotante d'un _sereno_ que nous interrogeâmes et qui
obligeamment, son lourd trousseau de clefs à la main, nous précéda
sur la grande place de la ville où nous attendait la _Fonda del
Commercio_. Bien qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy,
l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne pouvoir nous donner
que de minuscules chambres au quatrième étage. Cela nous démontra du
moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur toute moderne.
[Illustration: ALCOY]
Samedi, 17 août.
Nous avons dormi à poings fermés dans nos petites boîtes élevées.
Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y a pas une de ses rues
qui ne soit en pente, et quelles pentes! Au fond de son ravin coule
le _Rio Serpis_ dont le cours régulier fait marcher de nombreuses
usines: fabriques d'allumettes, de papier à cigarettes, de drap, de
couvertures, et surtout de ce papier de soie dans lequel se plient
les «belles valences».
C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris de trouver au
fond de cette sierra rocailleuse et stérile. Les maisons sont hautes
et bien bâties, les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets
et pleins d'animation. C'est un gros centre industriel qui compte
plus de 30 000 habitants.
L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir les auberges
espagnoles sous un jour très honorable: nos chambres étaient petites
mais absolument propres; nous venons de déjeuner d'exquise façon.
Après une journée très bien employée à visiter la ville, nous nous
mettons en route pour Alicante à 4 heures du soir.
La manière de voyager que nous avons inaugurée hier est décidément la
meilleure. En partant à la fin de la journée, au moment où les rayons
du soleil ne frappent plus qu'obliquement, nous jouissons d'une
agréable température et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée.
De cette façon nous pouvons être obligés de marcher un peu la nuit,
mais la lune et les étoiles rivalisent pour nous éclairer et nous
faire voir distinctement le paysage.
Nous avons remarqué que les soirées sont beaucoup plus fraîches que
les matinées. Il y a le soir, à partir de 4 heures, une agréable
brise qui est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le soleil est
levé, la chaleur commence.
Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très bien construite
et bonne comme sol, s'élève en lacets dans la _Sierra de Vivens_.
Elle serpente dans des montagnes arides et blanches qui ont un grand
cachet de sauvagerie. Mais voici que le soleil se cache derrière
de gros nuages et qu'il fait frais; puis le brouillard s'élève et
pendant plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer de brumes.
Comme c'était agréable, après les chaleurs de ces jours derniers!
Ce délicieux brouillard, qui se déposait sur nos personnes en fines
gouttelettes froides, nous faisait une impression exactement
semblable à celle qu'on éprouve en savourant une boisson glacée. Nous
avions même presque froid, par instants. Je me rappelle qu'alors
nous avons rencontré sur le chemin une compagnie de promeneurs; les
femmes avaient,--comme toutes les Espagnoles--des éventails; eh bien!
à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard froid, ces Espagnoles
s'éventaient!
Le brouillard s'est dissipé mais la route monte toujours, nous
atteignons ainsi le _Col de la Carrasquetta_, d'où l'on a une très
belle vue sur cette région de montagnes.
L'on redescend maintenant aux flancs de la sierra par des lacets
sans nombre. Au loin l'on distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en
rapproche, celle-ci se cache derrière les collines déplumées qui
couvrent Alicante.
_Jijona_, à droite de la route, apparaît avec toutes ses maisons
étagées sur le pied de la montagne et groupées autour d'un vieux
château maure. Devant elle s'étend une riche campagne où poussent des
oliviers par légions innombrables. L'on traverse le bas de la ville
qui paraît importante et assez riche.
Dans cette région les montagnes sont absolument nues, sans aucune
végétation, mais les plaines paraissent très fertiles et sont bien
cultivées.
En approchant d'Alicante, à cause du plus grand charroi, la route se
fait moins bonne.
Enfin l'on débouche subitement au bout du quai d'_Alicante_[14],
jusque-là complètement cachée par des collines. La brusque apparition
de la mer et de la ville mauresque aux blanches maisons plates et aux
immenses palmiers fait une surprise vive et agréable.
[14] ALCOY--ALICANTE: 53 kilomètres.--_Route_: assez bonne (un
peu poussiéreuse).
Il est 5 heures et demie du soir.
Nous avons choisi l'_Hotel Reina Victoria_, tout neuf, récemment
ouvert par une société franco-espagnole qui se propose d'en monter
de semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. Comme hôtel,
voilà le modèle du genre, on ne pourrait trouver mieux en France,
ni même en Suisse. Il est extrêmement confortable, muni de tous les
perfectionnements les plus modernes, très propre, le service y est
parfait et par-dessus tout il est placé dans une admirable situation,
le long de ce quai de palmiers qui nous enchanta dès notre arrivée.
Ajoutez à cela qu'on y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut,
en plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue.
Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple rangée de palmiers,
est le lieu de promenade des habitants; c'est là qu'au déclin du
jour on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, écouter la
musique militaire qui joue dans un grand kiosque et boire des bebidas
helladas dans les nombreux cafés ou cercles.
Après notre dîner nous avons naturellement été aussi sous les
palmiers faire tout ce qu'y faisaient les indigènes. Nos têtes
d'étrangers étaient l'objet de tous les regards; nos regards avaient
encore plus à faire pour dévisager tous ces types curieux.
J'ai fait deux remarques importantes au cours de cette promenade: 1º
j'ai été frappé par la grande quantité d'aveugles qui circulent ici
en vendant des billets de loterie. Pourquoi tant d'aveugles? Je ne
sais. Quant aux billets de loterie, c'est une fureur en Espagne; on
en vend partout: au café, au bureau de tabac, chez le perruquier,
dans la rue, partout on est importuné par des gens qui veulent
absolument vous vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent
tous gagner le gros lot; 2º la grande distraction des élégants qui
passent leur temps assis à des terrasses de cafés, sans prendre
aucune consommation, est de faire cirer leurs souliers toutes les
demi-heures, même s'ils n'ont pas fait un seul mouvement entre deux
cirages!
Les femmes en mantille sont déjà un peu plus nombreuses ici qu'à
Valence. Heureusement! Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient
leur inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme
féminin en Espagne: toutes les Espagnoles de toutes les classes,
depuis les plus nobles jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont
elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours. A l'église,
elles prient avec ferveur, elles sont à genoux sur la pierre froide,
elles se prosternent et baisent la terre, mais en même temps elles
ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, elles
s'éventent... nous l'avons constaté hier au sommet de la Sierra; à la
promenade, au café où elles vont plus librement qu'en France, chez
elles, partout, elles s'éventent. Et quelle dextérité! Quel doigté!
L'éventail, comme un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche,
vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne reste pas une
minute en repos.
Dimanche, 18 août.
Alicante m'a plu énormément.
C'est une ville gaie et animée où il fait chaud, mais avec le
tempérament d'une continuelle brise de mer. Ce doit être un délicieux
séjour d'hiver pour les malades.
[Illustration: LE QUAI D'ALICANTE]
La ville s'étend au bord de la mer entre des collines jaunes et nues
et la quadruple rangée de dattiers de son grand quai. Ses maisons
sont blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne un air
mauresque et le sang arabe qu'on perçoit circuler dans les veines de
la plupart de ses habitants achève l'impression et nous fait voir
l'Espagne au temps des Maures.
Les hommes ont le teint basané, les cheveux noirs, le nez sémite et
les dents blanches, visibles dans un perpétuel sourire: l'air très
arabe.
Les femmes ont des corps onduleux et souples, sont généralement de
taille moyenne, ont de grands yeux noirs mourants, mais sont toutes
fardées outrageusement.
L'on a une vue d'ensemble très réussie de la ville en allant se
promener au bout de la jetée du port: on voit alors toutes ses
blanches maisons derrière la raie verte des palmiers et le fond du
tableau est formé par les collines jaune uni dominées par le château
de _Santa-Barbara_. Tout ce spectacle se détache avec la vigueur
particulière à ces climats sur le ciel presque blanc, tranchant avec
le bleu sombre de la mer.
Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le _muscat_ et
_malvoisie_ sont des fruits divins. Les vins, si célèbres, qu'ils
produisent sont succulents, mais chauds, chauds!
A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne devant l'hôtel; il
nous faut partir. C'est avec regret que je dis adieu à Alicante.
Jamais je ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne sais
quand j'y reviendrai, mais je sais bien que j'y reviendrai!
Les environs immédiats d'Alicante au sud sont arides et désolés.
C'est un désert de sable, de dunes et des montagnes pelées. Cette
désolation ne manque pas de charme ni de poésie; à cette heure
du jour, le soleil à son déclin colore en rose pâle tous les
vallonnements de ce pays, qui prend alors des allures irréelles de
rêve.
La route, médiocre d'abord, se fait bonne après quelques kilomètres,
mais pour rester toujours très poussiéreuse.
A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît: ce sont d'abord
quelques vignes, puis oliviers, mûriers et figuiers montrent leurs
pauvres feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière.
Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon une vaste forêt,
mais une forêt à l'aspect bizarre et inhabituel; en s'approchant,
on reconnaît des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche. Quelques
instants après l'auto pénètre au milieu des géants du désert apportés
là du fond de l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle. La
route traverse la forêt dont les arbres immenses nous entourent de
toutes parts. Leurs fûts interminables s'élancent gracieusement vers
le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le proverbe arabe:
«dans le feu du ciel» pendant que leurs pieds baignent dans l'eau
bienfaisante.
Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante récolte enrichit
la région. Au milieu de la forêt s'élèvent d'endroit en endroit de
blanches maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se teintent
de rose. Un véritable coin d'Afrique!
Les innombrables canaux qui amènent l'eau aux palmiers sont bordés de
cotonniers et de grenadiers. La route elle-même est suivie par deux
haies de grenadiers dont les fruits savoureux nous annoncent la ville
merveilleuse que nous verrons dans quelques jours.
[Illustration: ELCHE]
_Elche_ s'élève au milieu de la forêt africaine; c'est elle-même
une ville africaine dont l'aspect est entièrement arabe et dont les
habitants ont le type mauresque singulièrement accusé. Ses petites
maisons carrées à minuscules fenêtres semblent arrachées de quelque
paysage d'Afrique; ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles
étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées. Il est juste
d'ajouter que la plupart d'entre elles sont effectivement d'anciens
temples mahométans et que les autres ont été construites dans le même
style, tellement les goûts de la civilisation mauresque s'étaient
puissamment implantés dans ce pays.
La grande forêt cesse un peu après Elche, mais le pays reste riche et
bien cultivé. Les palmiers, moins serrés, ne sont plus forêt, mais
forment des groupes gracieux qui se détachent sur l'horizon avec une
netteté surprenante. C'est incroyable ce qu'en ce pays de lumière les
moindres détails du paysage tranchent avec vigueur sur le ciel.
_Crevillente_ est un village qui--si la chose est possible--a un
air encore plus arabe qu'Elche. Son groupe de maisons mauresques
étagées sur une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché,
les majestueux palmiers qui l'entourent et se penchent gracieusement
au-dessus des terrasses comme pour y surprendre les ébats des femmes
des harems, qui, hélas! ont disparu, sa population bronzée à en être
presque noire, et hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas
l'Afrique?
Puis, toujours des palmiers et des palmiers.
La route, bien que couverte d'une épaisse couche de poussière, est
excellente et l'on roule vite sous les arbres à dattes étonnés de
voir passer une voiture mécanique là où défilèrent jadis de brillants
cavaliers maures.
On arrive ainsi à _Orihuela_, ville importante bâtie au milieu d'une
huerta dont la fécondité fut de tous temps proverbiale; quand je dis
une ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, car rien ne
rappelle la ville ici, ou tout au moins la ville à l'européenne;
c'est un ramassis de maisons agglomérées sans ordre sur une vaste
étendue, pressées étroitement les unes contre les autres pour se
faire de l'ombre et au milieu desquelles nous dûmes chercher notre
chemin pendant plus d'une demi-heure. C'est un réseau inextricable de
rues tournant sans cesse. Il nous fallut faire monter un gamin sur
l'auto pour nous tirer d'embarras.
Le crépuscule est venu brusquement pendant nos recherches. Il est
tout à fait nuit lorsque nous nous retrouvons en rase campagne.
C'est l'heure du dîner. Nous établissons notre campement sous le
dôme majestueux d'un groupe de grands palmiers, au milieu des aloès
aux feuilles redoutables, et nous dînons joyeusement dans un cadre
africain, tels les membres d'une caravane saharique dans une oasis.
Ne riez pas, la comparaison ne me paraît nullement risquée; pour
qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement de supposer
que les 100 chevaux de notre auto se sont transformés en autant de
chameaux. Cela ferait même une très respectable caravane!
Après dîner, sous un lumineux clair de lune, nous filions sur l'étape
fixée pour le coucher.
Nous arrivions bientôt à _Murcie_[15] où l'_Hotel Universal_ nous
ouvrit ses portes. Cet hôtel est bon, les chambres y sont vastes et
propres, on y mange bien; il est très cher, comme tous les hôtels
d'Espagne, mais comme dans tous les hôtels d'Espagne on a le droit de
discuter et de rabattre ce qui dépasse son écorchement normal. C'est
une grande bâtisse située sur la place _San-Francisco_ et au bord de
la _Segura_, rivière qui arrose Murcie avec de l'eau!
[15] ALICANTE--MURCIE: 84 kilomètres.--_Route_: assez bonne, mais
poussiéreuse.
Lundi, 19 août.
Nous sommes dans la ville réputée comme la plus chaude de toute
l'Espagne: cependant, quand nous descendons de nos chambres, vers 9
heures du matin, nous trouvons la température supportable, bien que
le soleil brille dans tout son éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il
fait frais serait assurément de l'exagération, mais en définitive, on
peut très bien se faire à ce climat. Dès qu'on est à l'ombre on est
parfaitement bien, surtout qu'on se met naturellement aussi le plus
près possible de boissons glacées qui vous aident à faire la nique à
Phébus. Par exemple, celui-ci se rattrape vigoureusement lorsqu'on
est obligé de s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons sont
de véritables morsures.
Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous allons faire une
promenade dans la ville.
Une grande _cathédrale_ à façade rococo frappe tout d'abord nos
regards; son clocher est une haute tour de 146 mètres de haut qui
se voit de très loin dans le pays et dont la forme et l'allure très
spéciales caractérisent la ville. Murcie se reconnaît de loin, comme
Florence, par son clocher.
Nous avons été ensuite dans la vieille église de l'_Ermita de Jésus_
pour y voir les fameuses sculptures sur bois, la principale curiosité
de Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues de bois sculpté
et peint qu'on promène dans la ville pour les processions de la
semaine sainte et qui ont leur domicile habituel dans les différentes
chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute l'Espagne on fait avant
Pâques de très grandes processions qui sont de longs défilés
d'emblèmes, bannières, cierges et lampions, et surtout de statues
habillées figurant des scènes du Nouveau Testament. Les statues sont
généralement de très grande valeur et celles de Murcie sont les plus
remarquables de toute l'Espagne. Elles sont horriblement lourdes;
l'une d'elles, la Cène, Jésus et ses douze apôtres et la table autour
de laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes; elle
exige vingt-huit hommes robustes pour la porter à la procession.
Les riches familles de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner
à grands frais la sainte table qui doit parcourir les rues de leur
ville: les fruits les plus exquis et les plus rares, les viandes les
plus succulentes, les pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués
sont déposés devant Jésus et devant ses disciples; le poids de tous
ces mets surcharge encore les épaules des porteurs; il est vrai qu'il
est d'usage que ceux-ci, après la dislocation de la procession, se
partagent entre eux les succulentes victuailles, ce qui fait que,
malgré le poids et la fatigue, les habitants de Murcie se battent
pour avoir l'honneur de porter la sainte Cène.
C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme effet sculptural avec
le bois: une douceur dans les traits, un moelleux, une vérité qu'à
mon avis, on retrouve bien plus difficilement dans le marbre. Ces
sculptures étant peintes, l'effet est encore plus saisissant,
puisque les deux arts, sculpture et peinture se trouvent réunis dans
la même œuvre.
Les statues polychromes de Murcie sont l'œuvre du sculpteur espagnol
_Zarcillo_, du dix-huitième siècle, l'un des maîtres de la sculpture
espagnole et le premier dans son genre.
Le _Malecon_ est la principale promenade de la ville: c'est une vaste
esplanade qui longe la Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur
la fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence d'ombrage
se fait réellement par trop sentir et nous fait fuir avant que nos
yeux se soient tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur était
offert.
N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est un pays où l'on
voit de belles choses. Cette côte méditerranéenne, que nous
suivons presque depuis la frontière, est admirable, l'intérêt y
est constamment soutenu. Barcelone, Tarragone, Tortosa, Valence,
Alicante, Murcie, toutes ces villes sont curieuses, intéressantes,
originales; les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant
attrait. Depuis notre entrée en Espagne notre curiosité n'a pas eu un
instant de repos, nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on voit
dans ce pays est nouveau, le spectacle se renouvelle constamment, on
ne se lasse jamais.
Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne
d'Espagne!
Et cependant, c'est bien la région la moins visitée. Pourquoi?
Je n'en sais rien. Je ne sais pourquoi on semble ignorer comme à
dessein une aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée.
Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville, Cordoue et Grenade,
il s'imagine avoir vu toute l'Espagne et précipitamment retourne
en France. Je tiens à déclarer que les régions que nous parcourons
depuis notre entrée sont dignes, autant que n'importe quelle autre,
d'éveiller l'admiration des touristes et je présume qu'aucune autre
ne peut présenter un intérêt aussi soutenu.
Dans un fiacre orné d'un opportun parasol, nous avons été ensuite
faire un tour dans la banlieue remplie de jardins aux plantes
exotiques; une quantité de petites maisons carrées au milieu de la
verdure, derrière des murs tout blancs... il en sort l'inévitable
marmaille, mais ici avec une particularité bien frappante: garçons
et filles jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart,
absolument nus... on se croirait chez les sauvages. Sans aucune
espèce de honte, ça circule dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils
ont la peau tellement roussie par le soleil que leur nudité semble
presque un particulier accoutrement.
Nous sommes rentrés en ville en passant devant la _Plaza de Toros_,
vaste construction de briques en forme d'arènes romaines.
A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien à l'abri du soleil,
sous la capote entièrement déployée.
On traverse la huerta par une belle route bien entretenue et plantée
de grands beaux platanes sous lesquels l'ombre est complète. Au bout
d'un certain nombre de kilomètres les ombrages cessent, la route
reste bonne mais surchargée de poussière. Cette poussière empêche
de marcher bien vite, et c'est un véritable regret, car ces routes
espagnoles, si droites, si larges, si plates, permettraient de folles
vitesses si leur entretien était tant soit peu meilleur. Lorsque
l'Espagne aura pris la détermination de recharger ses routes au
cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront un peu plus
longtemps chaque jour, son admirable réseau de routes deviendra le
plus beau champ qu'on puisse rêver pour les courses d'automobiles.
Nous traversons _Totana_ sous un soleil brûlant; nos gosiers sont
desséchés par la poussière. Une espèce de garçon de café traverse la
rue devant l'auto, portant des verres de limonade à la neige sur un
plateau; stopper, descendre, enlever plateau et verres des mains du
garçon ahuri est l'espace d'un éclair et avant que le pauvre homme
soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons glacées étaient
déjà au tréfonds de nos estomacs.
A partir de Totana, la poussière devient réellement indiscrète; il
y en a tellement qu'elle nous envahit dans la voiture, les roues en
soulèvent des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil. Je
crois bien qu'en ce moment nous sommes en train de battre le record
de toutes les poussières!
On passe à gué de nombreux et larges cours d'eau... de poussière,
devrais-je dire, car l'eau y est remplacée par une profondeur de
cette sale poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux
moyeux. Ce sont bien de véritables passages à gué dans lesquels la
poussière joue tous les rôles de l'eau.
La belle huerta de Murcie est finie; par ici c'est la campagne aride
et desséchée. Les palmiers ont à peu près disparu faute d'eau;
la route est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie aux
feuilles difformes armées de mille petites pointes. Ces plantes
grasses portent des fruits savoureux que nous goûtons avec
plaisir. Mais il faut prendre quelques précautions pour ne pas
faire connaissance avec la morsure de leurs aiguilles; l'un de mes
passagers, trop pressé de goûter ces fruits, en fit la cuisante
expérience.
D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie s'étendent le long de
la route; on fait une véritable culture de cet arbre bizarre dont les
fruits donnent lieu à un assez important trafic.
La vigne et l'olivier résistent avec une louable ténacité; tous deux
conservent une large place dans la culture de ces terres.
Voici des jardins, voici une nouvelle huerta, de la verdure, de
grands palmiers et, au milieu, féeriquement étagée sur la pente d'une
colline que domine un grand château mauresque, traversée par le _rio
Guadalantin_, _Lorca_, importante ville maure de 60 000 habitants.
Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son paysage, semble
détachée de la terre d'Afrique et apportée ici, nous est apparue
au milieu d'un coucher de soleil colorant le firmament de toutes
les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances irréelles, qui
sembleraient impossibles si on ne les avait vues. Le ciel était bleu,
vert, violet, améthyste, par larges tranches successives auxquelles
succédaient en se rapprochant du soleil des jaunes, des roses, des
grenats d'une chaleur de ton impossible à décrire; au centre, le fier
château mauresque se détachait sur l'incendie d'un rouge d'apothéose.
Plus loin, au delà de la campagne à nouveau dépouillée, voilà
enfin _Puerto de Lumbreras_, petit village que nous guettions
soigneusement, parce que c'est ici que bifurque notre route. A
gauche, nous irions sur Alméria; à droite c'est la route que nous
prenons, c'est la direction de Grenade.
Notre nouvelle route, excellente, pénètre dans les sierras.
Mais il est nuit, il faut dîner. La région sauvage où nous sommes
conviendra admirablement pour y établir notre camp.
Vous vous demandez sans doute pourquoi nous prenions aussi souvent
nos repas en pleine campagne, au lieu de nous arrêter dans les
auberges des villes que nous traversions. Cette question est
parfaitement juste et je vais y répondre.
Nous avions pour cela deux raisons: la première était que, souvent,
nous ne trouvions pas sur notre chemin des villes assez civilisées
pour que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer grande
confiance et nous voulions, si possible, garder la bonne opinion que
nous nous étions faite jusque-là des hôtels espagnols. La seconde
raison était moins péremptoire; après y avoir goûté, cette vie de
bohémiens, ces campements en plein air, avaient acquis pour nous un
tel charme que nous ne pouvions plus nous en passer. Ah! si nous
avions été ainsi moins bien que dans les hôtels, il est probable
que ce goût aurait bientôt disparu, mais sous ce ciel si pur, avec
les délicieuses et abondantes provisions que nous avions emportées
dans la voiture, munis d'eau toujours fraîche dans nos alcarazas,
que pouvions-nous désirer de mieux et quel hôtel eût pu mieux nous
satisfaire?
Nous avons établi notre campement sur un petit monticule qui domine
la route; la table.. oui, nous avons une table et un service
complet... la table, dis-je, est dressée, l'argenterie et le cristal
(tout ça en aluminium) étincèlent aux lumières déversées par les
lanternes de l'auto et chacun prend part au festin.
Des muletiers qui passent avec leurs _recuas_ de mules en chantant de
lentes mélopées au rythme arabe s'interrompent brusquement, ahuris au
spectacle qui s'offre à leur vue, s'arrêtent quelques instants, puis
reprennent leur chemin en hochant la tête, pas très sûrs d'avoir bien
vu et se croyant sous le coup d'une hallucination.
Les choses les meilleures doivent avoir une fin, surtout les dîners
en plein air lorsqu'on a encore une assez longue route à faire et
qu'on ne sait ce que vous réserve le chemin inconnu. A nouveau donc,
les explosions de l'auto troublèrent le silence de ces lieux déserts
et nous reprîmes notre route.
Longtemps, on côtoie un large torrent à sec dans un paysage aride et
désert; peu à peu la route se met à monter, insensiblement d'abord,
puis par rampes qui se font plus fortes à mesure qu'on avance. On a
abandonné le torrent desséché, on tourne et retourne dans les bas
échelons des sierras aux maigres végétations.
Nous passons ainsi à _Velez Rubio_ et nous montons toujours. A la
chaleur de tout à l'heure a fait place une douce fraîcheur: Ah! qu'il
fait bon rouler ainsi dans la nuit claire!
Nous voici enfin en _Andalousie_. A Velez Rubio nous avons déjà
reconnu un notable changement dans les costumes des gens et remarqué
les grilles ouvragées et bombées des fenêtres. Peu après cette ville
on entre dans un paysage grandiose et sauvage: la route suit la
vallée du _Chirivel_, bornée à droite et à gauche par deux hautes
sierras dont les sommets se découpent nettement sous la lumière de
la lune; ce sont, à droite, la _sierra de Cullar_, à gauche, la
_sierra de las Estancias_. Longtemps, on file ainsi entre les grandes
montagnes, sans rencontrer âme qui vive, en plein désert et l'on va
vite, car la route est bonne et la lune éclaire la campagne comme
s'il faisait jour.
La route si bonne que nous suivons est toute nouvelle, trop nouvelle,
car elle n'est pas entièrement achevée: brusquement elle cesse en
plein désert. Perplexe, je descends de voiture, je vais inspecter le
sol: à la bonne route qui a fini là fait suite un mauvais chemin sur
lequel on peut cependant rouler; notre carte détaillée nous confirme
la chose par une ligne pointillée qui prend un peu avant Cullar de
Baza et qui continue assez longtemps après. En avant donc sur le
mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore passer, mais voici
que lui prend la fantaisie de descendre, alors il ne descend pas, il
tombe et nous tombons avec lui au milieu d'une espèce de village de
troglodytes, dans lequel il y a autant d'habitations creusées dans le
roc et dans la terre que de maisons. Ce village est _Cullar de Baza_.
Cullar de Baza est bien le village le plus sauvage que j'aie jamais
vu, au milieu d'une région désertique, au fond d'un pays perdu;
c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés. Eh! bien,
Cullar de Baza est éclairé à la lumière électrique! Dans la suite,
il m'a été donné de remarquer très fréquemment qu'en Espagne et
plus particulièrement en Andalousie, la province cependant sauvage
par excellence, on fait un emploi presque général de la lumière
électrique. Je dirai même qu'on en abuse tellement que, dans le plus
petit village, on voit une profusion de lampes à ampoules qui brûlent
toute la nuit, dans les rues et dans les maisons. Et pourtant les
chutes d'eau sont rares; dans presque tous les cas, cette électricité
doit être faite avec des machines à vapeur et coûter fort cher.
Le vieux chemin continue tant bien que mal, surtout mal. Mais ses
fantaisies sont nombreuses. Voici d'abord un caniveau, mais un
caniveau si profond qu'il barre complètement la route; tout le monde
descend et chacun se met au travail; les uns vont chercher des
pierres, les autres de la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux
canal à l'endroit où devront passer les roues, enfin, après une
demi-heure de labeur, nous franchissons ce mauvais pas.
A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin qui plonge dans une
rivière qui a de l'eau. Prudemment, je vais reconnaître le gué: il y
a 50 à 60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le chemin descend
à pic la berge de la rivière, disparaît sous l'eau, réapparaît pour
regrimper à pic l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie
d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout en pleine nuit.
La lune vient de se cacher!
Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau genre. Imaginez-vous
une tranchée creusée au milieu du chemin, avec deux rebords pour
maintenir l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur et les
deux dos d'âne chacun 30 centimètres de haut. Quand les roues avant
sont descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure de l'auto
touche sur les rebords et sous peine d'avaries graves il est tout
à fait impossible d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au
travail une seconde fois, creuser le sol, abattre les rebords,
combler la tranchée et ça n'allait pas vite, car nous n'avions pas
affaire à de la terre meuble, mais bien à du remblai durci, aussi
résistant que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure nous
passâmes enfin.
Puis ce sont des montées et des descentes qui varient entre 20 et 25
pour 100, des virages invraisemblables, des endroits où le chemin
se perd dans la lande et semble finir là. C'est la vieille route
espagnole dans toute son horreur, la route d'il y a cinquante ans,
décrite par Théophile Gautier et heureusement à peu près disparue
aujourd'hui. Nous n'avons trouvé, en effet, que deux exemples de ces
chemins en Espagne, et sur de courts trajets.
Voici enfin la dernière farce que nous réservait le vieux chemin: il
arrive au bord du confluent d'une série de cinq ou six petits rios
qui, par leur réunion forment _la Guadiana menor_; ces divers rios
non encore réunis tiennent un espace de terrain considérable, presque
un kilomètre. Vous croyez peut-être que le chemin se serait détourné
un peu pour traverser d'un bloc tous les rios, après le confluent,
c'est-à-dire par un gué de largeur normale? Pas du tout, la route
vous plante là au bord du premier rio et il faut les traverser tous
successivement... les rares charrettes adoptent chacune un itinéraire
différent au milieu de ce dédale, il y a plus de vingt traces de
roues, laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur et
circuler en aveugles au milieu des sables, de l'eau, des broussailles
et de la boue. On finit par atteindre la terre ferme après s'être
cru perdu vingt fois. Mais là, où est le chemin? Naturellement nous
n'avons pu arriver juste à l'endroit où il reprend... il faut donc le
chercher le long de la berge. Enfin, le voilà, plus de 100 mètres
en amont, quelques sauts encore dans le sable et nous roulons sur le
sale chemin, qui nous semble un lit de roses à côté des lits des rios.
Non loin, la nouvelle route reprend. Depuis quelques kilomètres je
l'apercevais sur notre gauche, mais inachevée, impraticable encore,
et ce qui m'avait le plus chagriné, c'est que pendant nos errements
dans les lits des rios, j'avais entrevu un instant un magnifique pont
en construction qui lui est destiné. Enfin ce pont et cette route,
bientôt achevés, éviteront aux automobilistes qui passeront dans
quelque temps la désagréable traversée des sources de la Guadiana
Menor!
Désormais en bonne route, nous atteignons rapidement _Baza_, l'étape:
il est une heure du matin.
_Baza_ est une petite ville d'environ dix mille habitants; le
choix du gîte sera vite fait, il n'y a qu'une auberge: _la fonda
Granadina_. Voilà enfin une véritable auberge andalouse, sale,
simple, rudimentaire, où l'on mange mal et où l'on dort encore moins
bien. On nous coucha dans des chambres où pendant une bonne partie
de la nuit se livra une bataille acharnée entre les membres de notre
caravane, d'une part, et d'autre part les puces de l'hôtel que
nous prétendions déloger. La victoire, longtemps disputée, resta
finalement entre les... pattes des puces.
Ah! j'allais oublier de parler de la remise qu'on mit à notre
disposition pour loger l'auto; elle était vaste, la porte en était
haute et large, mais au milieu de l'ouverture il y avait une pierre,
scellée dans le sol, haute de plus de 30 centimètres, l'auto dut
passer la nuit dehors, devant la porte de sa remise!
Je me souviendrai longtemps de Baza[16].
[16] MURCIE--BAZA: 176 kilomètres.--_Route_: assez bonne en
général, mais extrêmement poussiéreuse de Murcie à Puerto de
Lumbreras. Bonne de Puerto de Lumbreras à Cullar de Baza.
Vieille route dangereuse pendant 6 à 7 kilomètres après Cullar,
caniveaux, deux grands gués. Bonne en arrivant à Baza.
Mardi, 20 août.
Notre sommeil avait été rudimentaire, notre déjeuner de midi tout
aussi rudimentaire. Les puces avaient fait court le premier, le
second était immangeable. On nous servit une _tortilla_ (omelette)
aux champignons, qui était certainement très proche parente des
omelettes emplumées de don Quichotte, et une viande assez semblable
à celle que j'avais vu pétrir lentement par les lions du jardin
zoologique de Barcelone.
Nous avons quitté sans regrets cet inhospitalier pays, à 3 heures du
soir.
Dès la sortie de Baza la route s'élève vivement au flanc d'une
montagne calcaire totalement aride. La vue embrasse la petite ville
noyée dans son oasis au milieu d'une plaine désolée. Puis on atteint
les hauts plateaux sur lesquels on roule longuement; ces régions
élevées sont aussi arides que la plaine d'où nous avons surgi. La
route se poursuit, assez bonne, en ligne généralement droite, faisant
seulement de temps en temps de longs crochets pour descendre dans
d'étroites vallées où se réfugie la seule végétation de ces lieux.
A peu près pas de maisons, sauf dans la roche quelques cavernes
habitées par des gitanos.
On descend enfin dans la large vallée où coule le _rio Guadix_. Le
paysage change brusquement d'aspect, d'aride et jaune il devient
verdoyant et cultivé, de désert il se fait habité.
_Guadix_, au bord de la rivière du même nom, est joliment étagée
au pied des hautes sierras dans sa verdoyante vallée. Chaque fois
que dans ces régions on rencontre de la verdure, on la trouve plus
fraîche, plus verte qu'ailleurs par suite du contraste avec la
désolation des déserts d'où l'on sort.
Guadix compte environ 10 000 habitants. La route ne pénètre pas dans
la ville, qu'elle laisse à mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps
surmontée de son _Alcazaba_ mauresque.
De Guadix à Grenade la route moderne n'existe pas encore, c'est
l'ancienne route des diligences avec sa menace perpétuelle du
terrible imprévu. Cette route nous a donné beaucoup de mal et si tous
les kilomètres avaient été semés d'autant de difficultés que celles
que nous avons dû vaincre pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix,
il nous aurait fallu plusieurs jours pour franchir les 55 kilomètres
qui séparent cette ville de Grenade.
Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio Guadix, la route est
barrée à chaque pas par de larges et profonds caniveaux servant à
l'arrosage des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux ces fossés
qui traversent le chemin, sont difficiles à franchir; l'un d'eux,
qui se trouvait au sommet d'une véritable arête, nous a d'abord paru
infranchissable et, en effet, aux premières tentatives l'insuccès fut
complet: le volant du moteur buttait contre l'arête. Il nous fallut
travailler comme cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous
étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après une heure de travaux
savants de terrassements qu'il nous fut possible de passer de
l'autre côté de l'obstacle.
Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui exigèrent des travaux du
même genre.
Nous avons rencontré ensuite une large rivière qu'il fallut passer à
gué, mais ce gué avait cela de bien spécial qu'au lieu de traverser
le lit du cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que nous
suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près d'un kilomètre. L'auto
n'était plus une voiture, mais bien un élégant yacht qui naviguait en
un fleuve et qui se balançait gracieusement au gré des vagues. Enfin
notre navigation prit fin et nous remontâmes sur l'autre rive.
On atteint alors une contrée absolument désolée: des montagnes de
terres ou de calcaire rougeâtre, nues, où ne poussent que quelques
rares figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être complètement
retirée. Eh bien! non, cette région est cependant peuplée: de tous
côtés on n'aperçoit que des trous dans les parois des montagnes et de
ces trous le bruit de l'auto fit sortir une nuée de sauvages, grands
et petits, mâles et femelles; c'étaient des _gitanos_. J'arrêtai
ma voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'œil nous fûmes
entourés d'un grand nombre d'exemplaires de cette race dont on ne
connaît guère les origines, qui s'est essaimée sur divers points
d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur chacun de ces points
d'élection et qui s'est gardée intacte de tout mélange de sang
étranger.
Ce sont de beaux humains, tous très bronzés; les hommes ont un air
mâle, les femmes de splendides yeux qui font plaisir à voir. Ils
n'étaient nullement farouches, leurs relations avec nous pendant
notre courte entrevue furent essentiellement cordiales. Mais l'odeur
particulière à leur race flaire désagréablement à nos narines
septentrionales: nous les quittâmes.
Ces gitanos des cavernes sont une des grandes curiosités de
l'Espagne; plus tard on nous en montra dans la banlieue de Grenade,
mais les plus intéressants de tous sont ceux que nous venions de
voir, dans ce paysage sauvage, dans ce coin ignoré, au fond des
montagnes.
Nous sommes dans _la sierra de Jarana_. Après avoir été navigateurs
nous nous transformons en aéronautes: l'auto, comme un ballon bien
plus que comme une voiture, s'élève rapidement le long des murailles
abruptes qui forment les flancs de cette sierra. La comparaison
est juste: sur cette route invraisemblable qui monte presque sans
interruption à 25 pour 100, on ne peut dire qu'on roule, tellement
on a une impression nette d'ascension; on s'élève littéralement
dans les airs, on se sent soulevé verticalement, on monte, on monte,
on monte. Mais les caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la
route est excellent, la machine s'élève en ronronnant comme un gros
bourdon.
Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations notables, c'est le
désert des hautes sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans
toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait derrière une
arête vive en lançant mille rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous
descendions nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable
garde-manger de la voiture assura de façon aussi parfaite que
d'habitude le menu de ce repas; au dessert, plusieurs bouteilles
de champagne lancèrent aux échos des montagnes leurs joyeuses
détonations, très certainement inhabituelles en ces lieux désolés qui
semblent appartenir à l'empire de la Mort.
Cette traversée des grandes sierras du sud produit un effet
saisissant... au clair de lune l'impression est plus frappante
encore! Après dîner, notre marche reprise, nous voilà escaladant
de nouveau et toujours escaladant. La route procède comme les
kangourous, par bonds. Le sol est heureusement parfait, il le sera
jusqu'à Grenade. On suit d'étroites vallées, très encaissées entre
des parois à pic; suivant les caprices du chemin, on est tantôt
à mi-hauteur, tantôt dans le fond du gouffre avec là-haut, tout
là-haut, un tout petit coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au
sommet des à-pic pendant que dans le trou noir gronde sourdement
le torrent. Il y a de l'eau par là, toujours de l'eau dans ces
hautes montagnes, il fait frais, il fait bon. De temps en temps, sur
notre gauche, une coupée dans les falaises qui laisse voir un grand
triangle de ciel épinglé d'étoiles ou l'un des sommets de la _sierra
Nevada_ avec son diadème de neiges éternelles.
Une fois la route éprouve le besoin de changer de côté: vite elle se
précipite au fond du ravin, traverse à gué le torrent et regrimpe au
flanc de l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait encore
beaucoup d'eau... il doit être absolument impossible de passer là
après la moindre pluie.
Enfin voici la descente sur Grenade. Mon Dieu! que ces anciens
Espagnols qui construisirent cette ancienne route aimaient donc les
pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une échelle. Ah! il
ne faut pas longtemps pour être vidé des hauteurs où nous venons
d'évoluer, dans la ville des derniers rois maures! Il était 10 heures
du soir lorsque, trouvant enfin un sol horizontal, un joli boulevard
tout neuf, nous stoppions à _Grenade_[17] devant l'_Hôtel de Paris_.
[17] BAZA--GRENADE: 104 kilomètres.--_Route_: bonne de Baza à
Guadix. Après Guadix dangereux caniveaux et deux gués. Excellente
dans la sierra de Jarana, mais pentes ultra-rapides et un gué.
L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un quartier neuf comme
lui, mais tout près du centre de la ville. Il donne sur un agréable
boulevard et s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques.
Il est parfait sous tous les rapports, sauf pour ce qui concerne
le service. Ah! pour le service, n'oublions pas que nous sommes en
Andalousie et que les Andalous sont les gens les plus fainéants
de la terre! En arrivant devant l'hôtel, la foule des domestiques
accourt... et regarde mon mécanicien descendre nos bagages de la
voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il faut les déposer;
enfin, comme je m'impatiente, le même, toujours aimable, me suggère
que je pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je n'ai pas eu la
force de me fâcher.
Mercredi, 21 août.
Le premier mouvement que fait le touriste en arrivant à Grenade est
d'aller visiter l'_Alhambra_. Ce fut aussi ce que nous fîmes avant
toute autre chose.
Le voyageur qui a entendu proclamer maintes fois les splendeurs de
l'Alhambra est bien surpris de constater que ce palais, dont les
merveilles ont été comparées aux féeriques descriptions des _Mille
et Une Nuits_, a l'air extérieurement d'un vieux château fort se
dressant au sommet d'une colline boisée.
Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui sont comme dorés par
le soleil et les ans, qui n'a--vue de la ville--que le mérite
de couronner pittoresquement sa colline, est intérieurement une
merveille de décoration poussée aux dernières limites de la finesse
et du goût. C'est un écrin grossier cachant la plus riche et la plus
belle collection de pierres précieuses!
Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent l'Alhambra. Car
il n'y a guère plus d'un demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre
la justice qui lui était due et qu'un courant définitif d'attention
s'est porté sur le monument le plus précieux qui nous reste de la
civilisation arabe, la plus puissante et la plus développée qu'ait
jamais connue la chaude Ibérie.
Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une colline aux flancs
couverts de verdure et dont le sommet, étalé en large plateau, est
entièrement occupé par l'_Alhambra_. D'un côté la pente s'incurve
en un étroit vallon rempli de grands arbres et remonte aussitôt à
l'autre colline supportant _les Tours Vermeilles_. Du côté qui longe
la vallée du _Darro_ la paroi est à peu près à pic: les murs du
palais arabe bordent immédiatement le précipice et dominent de très
haut toute la ville. De Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur
sa colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se trouve, on a
une vue différente du pittoresque palais. De là-haut on jouit d'une
admirable vue sur Grenade.
C'est par le vallon ombreux qui se cache entre la colline de
l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles qu'on monte au palais des
califes.
De la _plaza Nueva_ part une étroite rue, _la calle de Gomeres_, dont
la pente roide, entre de curieuses maisons à balcons grillés, conduit
à la Porte des Grenades (_Puerta de las Granadas_). Cette porte doit
son nom à trois grenades sculptées à sa partie supérieure; elle fut
édifiée par les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès
qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la verdure et les frais
ombrages qui remplissent le vallon. Ici, c'est un enchantement pour
le voyageur qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts, et
se trouve subitement dans cette oasis.
La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages; les arbres qui,
serrés, croissent dans le val, ont été jusqu'au niveau des collines
chercher leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de
prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur, en même temps que la
fraîcheur, un calme et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables
courent rapides sur la pente et bruissent dans leurs rigoles de
cailloux pointus. Des feuilles, de la verdure, de l'ombre, de l'eau
à profusion dans un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les
roi maures pour entourer leur palais. De toutes parts on voit jaillir
des sources murmurantes, l'eau coule sans cesse sous la feuillée...
mais je crois que je me répète... non, je raconte ce que j'ai vu.
On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint, qui est un très
gracieux édifice Renaissance construit par _Pedro Machuca_, le même
artiste qui érigea la porte des Grenades sous laquelle nous avons dû
passer tout à l'heure. L'empereur hispano-germanique affectionnait,
paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons ses traces à chaque
pas. Il voulait embellir et aménager pour lui-même l'ancien séjour
des princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement pas
toujours d'heureux effets et les merveilles arabes eussent gagné à
rester uniques et pures en leur splendeur.
Nous voici maintenant à côté des murailles de l'Alhambra; laissant à
gauche _la Porte de la Justice_, grande tour d'aspect complètement
féodal, qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj en 1348
et qui était la porte extérieure du palais sous laquelle les rois
maures auraient rendu la justice, nous arrivons sur _la Plaza de las
algives_, devant la façade du palais mauresque.
Au milieu de la place il y a un large puits communiquant avec
des citernes et auprès duquel un préposé vend aux touristes le
traditionnel verre d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est
effectivement d'un goût très agréable.
En fait de palais arabe, la première chose qui frappe les regards
en arrivant sur cette place est la façade imposante du palais de
Charles-Quint. L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait
l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui. Pour cela, il
démolit une partie--heureusement peu importante--des dépendances
arabes et fit édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de
Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il choque. Il faut
cependant avouer qu'exécuté suivant les admirables lignes de la
renaissance italienne, il constitue un pur chef-d'œuvre de goût,
de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en immense cour
circulaire, bordée d'une élégante colonnade, au milieu de laquelle
devaient se donner des tournois et surtout des courses de taureaux.
Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut encore le même Pedro
Machuca qui fournit les plans du palais, mais le principal artisan en
a été le grand artiste qui avait nom _Alonso Berruguete_.
La façade du palais arabe se remarque à peine. Les habitations
mauresques n'avaient aucune décoration extérieure: des murs nus,
crépis, sans fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur,
toutes les ouvertures donnaient sur les élégants patios. Quand on
pénètre, l'impression, plus subite, n'en est que plus forte.
D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de Grenade des
descriptions après lesquelles il n'y a rien à dire. Lisez surtout
Théophile Gautier et vous connaîtrez le palais aussi bien que moi.
Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais pas d'en essayer
une nouvelle description, si timide puisse-t-elle être. Mais je
voudrais dire cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette
succession de merveilles.
C'est d'abord la _Cour des Myrtes_ avec son immense bassin pour
le bain des odalisques: les odalisques devaient obligatoirement
savoir nager, car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte
chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent verdissent
encore l'eau de leurs reflets. C'est la célèbre _Cour des Lions_
avec son entourage de fluettes colonnettes de marbre; au milieu,
la Fontaine des Lions produit un effet bizarre. Je trouve que ces
lions ressemblent un peu trop à des chiens: ce sont des sculptures
d'origine phénicienne qui furent trouvées par les Arabes dans des
fouilles et adaptées par eux telles quelles à leur fontaine.
Autour de ces cours, des arcs arabes, finement ciselés, travaillés
avec une quantité de détails et de minuties qui tiennent du prodige,
à jour comme de la dentelle, donnent accès en des salles de féerie.
La _Salle des Abencérages_, la _Salle de la Justice_, la _Salle
des Ambassadeurs_, dans la grosse _Tour de Comares_, la _Salle des
Deux-Sœurs_, les différentes salles des bains, l'ancienne mosquée,
la _Salle de los Mocarabes_, le _Mirador de la Favorite_ avec ses
trois délicieuses fenêtres d'où l'on a une si admirable vue sur
Grenade, tout en bas, _le Boudoir de la Reine_,... tout cela est d'un
palais de fées.
[Illustration: ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES]
Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques, mosaïques aux
tons d'émail inimitables, porcelaines vernies aux chaudes nuances
fondues, bois sculptés et incrustés de nacre, plafonds travaillés
en microscopiques détails, alvéoles, pendentifs, plâtres ajourés et
brodés à l'infini, couleurs vives qui semblent peintes d'hier, bleu,
rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe a pu produire dans
les contes des _Mille et Une Nuits_ se trouve reproduit là en une
réalité qui tient du songe.
On croirait visiter un musée d'orfèvrerie.
L'Alhambra est un palais de dentelles... une fête de la dentelle dans
le ciel!
C'est le summum de la civilisation arabe, non pas la civilisation
forte et vigoureuse de la conquête, mais le génie sensuel, recherché
et brillant de l'apogée qui précède la décadence; c'est l'expression
du dernier éclat, toujours plus vif, d'un peuple qui va déchoir.
Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline de l'Alhambra
au-dessus de la ville s'élève l'ancienne citadelle arabe:
l'_Alcazaba_, d'où l'on a la vue d'ensemble de Grenade la plus
réussie. On tourne le dos au palais, la ville se déroule comme
un plan en relief, en avant, à droite et à gauche. L'extrémité
effilée de la colline où nous sommes entre comme un éperon au
cœur de la cité. A notre gauche, le val ombreux par lequel nous
sommes montés ici; il est barré à son extrémité inférieure par une
muraille crénelée, mauresque, aux tons fauves de pain doré, qui relie
l'Alcazaba aux Tours Vermeilles et qui est percée de la Porte des
Grenades. A gauche toujours, de l'autre côté du vallon, s'élève une
nouvelle colline qui s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus
des maisons et dont le bout est couronné par les Tours Vermeilles,
_Torres Bermejas_, grande construction mauresque, ancien château
fort. Au-delà, descendant et s'étalant ensuite dans la plaine, la
foule des maisons du quartier d'_Antequeruela_, construit par les
Maures qui se réfugièrent à Grenade après la chute des autres empires
arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à pic nous surplombons
l'étroite vallée où coule le _rio Darro_, la rivière bienfaisante
de Grenade dont les eaux dérivées plus haut dans les montagnes et
canalisées alimentent fontaines et ruisselets de l'Alhambra et de
la ville; de l'autre côté de la rivière, nouvelle colline couverte
de maisons: l'_Albaycin_, l'ancienne ville mauresque. Enfin, devant
nous, dominée par la masse éléphantesque de la cathédrale, la ville
de la plaine, la Grenade proprement dite, dont les maisons se soudent
à droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles d'Antequeruela.
Tout cela, si près, apparaît nettement à nos yeux, les rues découpent
les pâtés de maisons qui ressortent en relief, les places ombragées
tranchent en vert au milieu du rouge des toitures, le rio Darro,
couvert sur un long parcours, disparaît avant la _plaza Nueva_ pour
ne réapparaître qu'après l'_Alameda_ et bientôt se jeter dans le _rio
Génil_ émergeant de sa verdoyante vallée.
Grenade est admirablement située au pied des derniers contreforts
des hautes sierras du sud, dont les cimes neigeuses et les rivières
toujours vives lui assurent en tous temps une agréable fraîcheur.
Devant elle s'étend une vaste plaine, _la Véga_, riche et fertile,
grande oasis au seuil du désert andalou.
La fertilité de la Véga est artificiellement entretenue par une
irrigation bien comprise, bienfait posthume des Maures disparus.
Comme dans les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie, comme
dans toutes les riches huertas qui entourent les villes de la côte
méditerranéenne, l'irrigation des terres est réglée méthodiquement
à son de cloche. La Tour du Guet, _Torre de la Vela_, située dans
l'Alcazaba, porte à son sommet une énorme cloche de 12 tonnes, la
_Campana de la Vela_, qui sonne les heures d'irrigation de la Véga.
Derrière l'Alhambra, après une légère dépression, sur les pentes plus
élevées qui montent au _Silla del Moro_[18] s'élève le tout gracieux
_Palais du Généralife_[19]. C'était une résidence d'été des sultans
et surtout des sultanes. C'est là que la légende place les amoureux
rendez-vous de la favorite de Boabdil, le dernier des rois maures.
La décoration intérieure du Généralife rappelle les splendeurs des
salles de l'Alhambra, mais ici tout est plus coquet, plus mignard,
c'est l'élégante maison de campagne et non plus l'imposant et
fastueux palais officiel. Des fenêtres finement ciselées procurent
une vue inoubliable: l'abîme du ravin du Darro, l'Albaycin, les
collines percées de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables
maisons à miradores, au loin l'immense Véga, voilà ce qu'on voit à
ses pieds avec la netteté caractéristique de l'atmosphère andalouse.
Et sur la gauche, en se penchant un peu, on découvre l'Alhambra qui,
un peu en contre-bas, apparaît en entier sur sa colline.
[18] Éminence que couronne une ancienne mosquée transformée en
chapelle.
[19] En arabe _Djennat al Rif_ ou maison de l'Architecte.
Ce palais aurait été construit par l'un des architectes de
l'Alhambra pour son usage personnel, puis aurait fait retour à la
couronne.
Mais le grand charme, le charme reposant et doux, du Généralife est
procuré par ses jardins. N'oublions pas que nous sommes ici dans
une maison de campagne où les arbres et les plantes doivent jouer
le premier rôle. Le parc et les jardins sont encore, paraît-il,
tels qu'ils étaient au temps des Maures; en parcourant les grandes
allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de légende vous montent
au cerveau... à chaque tournant on s'attend à voir apparaître la
silhouette gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de gaze, ou la
forte carrure d'un Maure bronzé et barbu sous le burnous blanc. Tout
ce que l'imagination mauresque a pu rêver en matière de jardins s'est
donné ici librement carrière: allées bordées de véritables murailles
de cyprès, de carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers
sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense bassin reposant sous
les fleurs et les jets d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété
de plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur ombre calme ce
séjour de la paix et du repos le plus raffiné.
Au cours de la promenade dans ces méandres on passe devant une
petite grotte où bruissent vivement des eaux bouillonnantes: c'est
l'arrivée des eaux captées par les Maures dans la sierra pour le
bien-être de ces lieux.
Notre visite à l'Alhambra et au Généralife avait duré des heures
et des heures. Nous ne pouvions quitter ces palais de rêve, si
dissemblables de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos
différents voyages mais si charmants, si coquets, si frêles et si
menus. Il nous fallut cependant redescendre à Grenade que nous ne
connaissions pas encore et où nous avions beaucoup à voir.
Confortablement installés dans un landau traîné par deux vigoureux
petits chevaux andalous, nous avons été parcourir les ruelles
tortueuses de l'Albaycin. C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit
dès la plus haute antiquité un village couronner son faîte; d'abord
ibère, puis romain, il est aujourd'hui à peu près démontré que ce
village s'appelait _Garnata_, d'où est venu Grenade, connaissance
qui fait disparaître la légende donnant aux Maures le parrainage
de la ville; on a, en effet, longtemps prétendu que les Arabes
l'avaient ainsi baptisée pour la première fois par suite de la
vague ressemblance que présentent avec les quartiers ouverts d'une
grenade les trois collines de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours
Vermeilles. Il est certain que pour une âme quelque peu poétique,
la ville, avec ses toits rouges, sa verdure et ses trois collines
vives aux flancs roses, rappelle assez à l'esprit une grenade que la
maturité vient de faire éclater; malheureusement cette comparaison
arrive trop tard, puisque la ville s'appelait déjà ainsi à une époque
où rien ne pouvait justifier le rapprochement.
C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent d'abord les Arabes, c'est
là que leurs premiers princes eurent leur palais, car ce ne fut que
plus tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans l'Albaycin que
l'aristocratie mauresque habita constamment; ce fut donc aussi la
véritable Grenade des Maures.
L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré par les anciens
murs arabes et conserve des quantités de maisons édifiées au temps
des califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture typique.
On dirait que ces maisons ont été construites hier: ce climat tout de
soleil, où l'humidité n'arrive jamais à saturer complètement l'air,
est essentiellement conservateur; les maisons ne disparaissent qu'à
la condition qu'on les démolisse; pour démolir il faut travailler et
l'on sait que l'Andalou professe pour le travail la plus religieuse
des horreurs. Le soleil dore les vieilles constructions et leur donne
des tons chauds, des vivacités de couleurs dont on ne peut se faire
une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons les moins solides
durent éternellement. Aussi voit-on nombre de villes et de villages
espagnols qui paraissent de construction assez récente, qui cependant
ont l'air absolument arabe et qui arabes sont réellement, car ce sont
les maisons des anciens Maures que le soleil a si bien conservées
jusqu'à nous.
Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant la _Plaza de toros_
conduit au _couvent de la Chartreuse_, célèbre par la richesse inouïe
de sa décoration, mais aussi par le mauvais goût qui y présida.
En voyageurs consciencieux nous nous fimes conduire auprès des
gitanos qui habitent des cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au
flanc de la colline qui borde le Darro en remontant après l'Albaycin.
Ces gitanos de Grenade, civilisés, apprêtés, habitués à recevoir
les étrangers, sont en somme assez peu intéressants; ce sont des
bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes après Guadix, dans la
Jarana, libres et sauvages, vivant encore comme il y a des siècles,
étaient autrement curieux.
A la fin de la journée nous nous répandîmes dans la ville, au moment
où la circulation se fait intense et où l'on peut le mieux faire ses
petites observations.
La Grenade moderne, la ville des rois catholiques, s'étend dans la
plaine au bas des trois collines. Son centre est autour de l'immense
cathédrale; c'est là que sont les rues les plus animées, le milieu du
mouvement qui va aussi s'étendant au sud dans les beaux quartiers et
les promenades qui bordent le rio Génil.
J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de l'eau, arrosent
Grenade: le _rio Darro_ dont les flots, souvent bien réduits par les
nombreux emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit ravin qui
sépare les collines de l'Alhambra et de l'Albaycin et le rio _Génil_
qui longe la ville sans y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent
des neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne de la
sierra Nevada.
La promenade élégante et animée de Grenade se fait sur la _Carrera
du Génil_ à laquelle fait suite l'_Alameda_ ou promenade d'hiver
et que prolongent les beaux ombrages qui sont au bord du Génil: le
_paseo del Salon_ et le _paseo de la Bomba_. C'est une suite de lieux
charmants où l'œil peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du soir,
assis à la terrasse d'un élégant café situé sur la carrera du Génil,
devant d'excellentes bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à
loisir admirer la beauté du coup d'œil que présente alors Grenade:
la haute _sierra Nevada_ (montagne neigeuse) dresse à l'horizon son
imposante barrière; dans la transparence si pure du ciel andalou elle
paraît toute proche, elle semble dominer immédiatement la ville, on
pourrait presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la main;
les filets de neige de ses sommets se colorent en rose aux derniers
rayons du soleil... Quel délicieux contraste de voir de la neige
en ces pays brûlants! Si nous abaissons nos regards, le spectacle
autour de nous n'est pas moins curieux: toute la population grenadine
circule à présent sur la promenade; les sveltes Andalouses passent
gracieuses, sans chapeaux, un seul œillet rouge sang dans leur
chevelure noire, au milieu du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont
guère plus du costume national que le _sombrero_ à bords plats, noir
ou gris; quelques toreadors, ou mieux _toreros_ comme on doit dire
ici, passent fringants en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux
aisselles; avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des allures
efféminées de bellâtres et se redressent comme des conquérants.
Les Andalous ne portent généralement pas la barbe, leurs figures
entièrement rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître,
leurs pommettes très saillantes, leur donnent des airs simiesques
assez cocasses.
Des _gitanas_ aux corps souples de bêtes se faufilent dans la foule,
exerçant mille commerces: bonne aventure, billets de loterie, boîtes
d'allumettes, menus objets permis ou prohibés et laissent après elles
l'âcre odeur de leur race.
Fièrement campés sur leur selle, des jeunes gens chics se promènent à
cheval. Les chevaux andalous sont admirables: petits, vigoureux mais
sveltes, longue queue et longue crinière, la tête fière, l'œil de
feu, toujours piaffant, toujours caracolant ils ne font pas mentir
leur race; ils sont les descendants non dégénérés de ces chevaux
fougueux que les Maures amenèrent avec eux d'Arabie.
Et dans le brouhaha de la foule qui circule, un cri, incessamment
répété, domine le bruit: _agua! agua!_ ce sont les marchands d'eau.
Eh! oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en Andalousie,
c'est un commerce très intense, on ne peut faire un pas sans
rencontrer un marchand d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en
a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui transporte son
liquide dans une alcaraza et qui n'a qu'un seul verre pour toute sa
clientèle, jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses épaules un
grand récipient de fer-blanc enjolivé de moulures de cuivre et qui a
une ceinture toute garnie de verres comme une cartouchière. Il y en a
même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter leur matériel par un
grave bourricot.
Tout ce monde se promène ou reste dans les cafés jusqu'à une heure
très avancée de la nuit. Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât
aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages que nous avons
traversés en pleine nuit, nous avons toujours rencontré, à n'importe
quelle heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade c'est encore
pire; il est vrai que dans la journée la sieste est générale pendant
plusieurs heures.
Jeudi, 22 août.
Pour éprouver une seconde fois le plaisir que procure la visite de
l'Alhambra, ce matin nous remontions au palais merveilleux édifié par
les souverains nassérides.
Nous avons recommencé notre visite cour par cour, salle par salle,
n'omettant aucun détail, nous arrêtant à toutes les beautés et cela
nous a paru plus magnifique encore qu'hier.
Que de patience il a fallu à ces artistes arabes pour composer les
dessins enchevêtrés et compliqués des moules avec lesquels ils
imprimèrent dans les plâtres encore frais des murs les délicats
ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien de temps de labeur
lent et minutieux représentent ces stucs fouillés et ajourés comme
de la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra Nevada dont ils
ont tiré ces colonnettes divines et ces chapiteaux, ces arcs, ces
galeries dignes d'un palais céleste!
Et encore, tout cela est considérablement délabré. Songez que la
restauration et l'entretien de ce précieux monument n'ont commencé
qu'au siècle dernier. L'Alhambra charme non seulement par ses
merveilles encore existantes, mais aussi par l'évocation de celles
qui ont disparu et qu'on aime à se représenter par la pensée. Je
revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les peintures
étaient encore fraîches, quand les ors scintillaient aux murs et
aux plafonds, quand les fontaines jaillissaient dans les salles et
dans les cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs de Cordoue
ornaient les murs à hauteur d'homme, quand d'épais tapis d'Orient, de
fins coussins de soie dissimulaient les dallages de marbre, quand une
infinité de lampes de cuivre, d'argent ou d'or éclairaient les salles
en brûlant des huiles parfumées... Cela a existé; en douterait-on,
que ce qui reste démontre l'existence du passé disparu. Non,
l'imagination arabe ne trouvait pas que dans l'irréel de ses contes
les brillantes descriptions qui souvent nous laissèrent incrédules,
ces choses ont réellement existé ici et la plus fastueuse description
des _Mille et Une Nuits_ ou des _Mille et Un Jours_ peut parfaitement
correspondre à ce qu'était l'Alhambra de Grenade au temps de sa
splendeur.
Dans la salle des Deux Sœurs--qui doit son nom à deux grandes dalles
de marbre de son sol, exactement semblables--on voit l'admirable
_Vase de l'Alhambra_, grande poterie arabe du quatorzième siècle qui
est surtout remarquable par les dessins émaillés qui l'ornementent.
Ces dessins représentent des figures d'animaux. Ainsi, malgré la
défense formelle du Coran de représenter des figures animés, les
derniers Arabes d'Espagne ne craignaient pas d'aller à l'encontre des
commandements du redoutable Livre Saint. C'était un signe certain
d'affaiblissement de la forte religion qui avait amené la conquête
de l'Espagne par les Maures et cet affaiblissement préludait à
l'expulsion prochaine.
Grenade n'apparut que très tard dans l'histoire des Maures. On sait
que les Arabes s'emparèrent de l'Espagne en l'an 711, après avoir
défait _Rodrigue_, ledernier roi wisigoth. Toute la péninsule
arabisée obéit pendant trois siècles au seul calife résidant à
Cordoue. En 1031 l'unité s'écroula tout d'un coup et l'Espagne
mauresque fut partagée en une quantité de petits royaumes obéissant
à des califes distincts. Grenade, comme les autres grandes villes,
devint aussi capitale d'un royaume arabe. Dans le courant du
même onzième siècle, de nouveaux Arabes venant du Maroc, les
_Almoravides_, rétablirent pour un court temps l'unité mauresque de
l'Espagne avec Séville pour capitale. Cette unité ne dura guère, de
nouvelles dissensions favorisèrent la _reconquête_ castillane et
peu à peu, morceau par morceau, l'Espagne échappa aux Arabes pour
retourner entre les mains de ses anciens propriétaires, les Goths ou
mieux les Castillans, qui depuis des siècles attendaient dans les
montagnes du Nord l'occasion favorable pour chasser les envahisseurs.
En 1250 les catholiques avaient reconquis toute l'Espagne, sauf
le seul royaume de Grenade qui devint alors le refuge de tous les
Maures fuyant leurs foyers détruits. Pendant deux siècles et demi
le royaume de Grenade brilla du plus vif éclat; c'est pendant
cette période, sous la dynastie des souverains nassérides, que
Grenade parvint à l'apogée de sa civilisation. Ce sont eux qui
construisirent l'Alhambra. Hélas! la destinée de Grenade devait être
la même que celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne.
Les dissensions intérieures, les luttes des partis furent la cause
de sa chute plus encore que la force ou le courage des armées
catholiques. Le dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (_el Rey
chico_), descendant dégénéré des anciens Arabes, fut contraint de
remettre la ville aux rois catholiques Ferdinand et Isabelle en 1492.
Boabdil et les derniers Arabes d'Espagne retournèrent au Maroc d'où
étaient venus sept siècles auparavant leurs pères conquérants... Ils
emportaient avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne!
Après les musulmans, les catholiques. Allons visiter la _cathédrale_.
Ce colossal monument fut commencé en 1523, c'est-à-dire très peu
de temps après la prise de Grenade. Il comprend réellement trois
parties distinctes: le _Sagrario_, élevé sur l'emplacement de la
grande mosquée des Maures, la _Capilla Real_ (la chapelle royale)
qui renferme deux superbes mausolées, celui des rois catholiques
(_los reyes catolicos_) Ferdinand et Isabelle et celui de Philippe
le Beau et de Jeanne la Folle, et enfin la _cathédrale_ proprement
dite. Ces trois édifices ne forment extérieurement qu'un seul tout;
intérieurement ils communiquent ensemble, mais des grilles obligent
à sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles portes, car il y a
trois sacristains et par suite trois étrennes!
L'impression que j'ai retirée de ma visite à la cathédrale est la
suivante: avec le temps, l'argent et les matériaux qu'on a employés
à élever cet édifice, on aurait pu, en Italie ou en France, faire un
admirable chef-d'œuvre; ici on n'est arrivé qu'à faire quelque chose
de colossal, d'énorme, de fantastiquement grand, mais du plus insigne
mauvais goût!
Toute la soirée nous avons erré dans les rues en quête
d'observations. Les maisons à étroites fenêtres munies de grilles à
gros barreaux recourbés dans lesquels on peut se loger comme en une
cage, leurs miradores placés sur les toits et où l'on doit être si
bien pour contempler les belles nuits étoilées de l'Andalousie, leurs
frais patios entr'aperçus de la rue au fond de l'ombre mystérieuse
des couloirs; les allures conquérantes des Andalous sous le sombrero,
la grâce et la souplesse des femmes avec leurs châles à franges,
leurs grands peignes et leurs mantilles; tout cela est d'un peuple
réellement différent du nôtre.
Mais ici comme partout la couleur locale se perd. On voit de
nouvelles rues où toutes les maisons semblent apportées de France
et nombre de Grenadines cachent leurs beaux cheveux noirs sous des
chapeaux encore plus énormes que ceux de nos compatriotes!
Vendredi, 23 août.
Tout a été réglé et préparé hier soir, car nous partons de grand
matin.
Que ces Espagnols sont donc voleurs! On a dit beaucoup de mal du
climat, des routes et des hôtels d'Espagne, autant de légendes
qu'il convient de dissiper, mais ce qui est incontestable, c'est la
voracité avec laquelle les commerçants de ce pays se jettent sur les
malheureux étrangers qui ont quelque chose à leur acheter ou quelque
service à leur demander.
A Valence on nous a demandé 50 pesetas pour poser douze rivets à la
tôlerie de l'auto. A Murcie nous avons contraint l'hôtelier à nous
rabattre 25 pesetas sur sa note qui s'élevait à 110 pesetas. Enfin
ici, dans une boutique ayant vaguement l'allure d'un garage, on m'a
demandé 108 pesetas pour avoir brasé un tube d'échappement et fourni
pour icelui quelques mètres de cordelette d'amiante. J'ai rabattu 48
pesetas sur cette fantastique note et j'estime avoir payé 40 pesetas
de trop. Après ce règlement amiable, j'ai cru devoir, dans son propre
intérêt, mettre le patron de la boutique en garde contre de pareilles
exagérations qui ne pouvaient encourager les étrangers à venir
visiter son beau pays. L'animal m'a répondu textuellement ceci: «Je
ne compte pas sur les étrangers pour manger mon pain!»... La voilà
bien la fierté espagnole!
Il fait encore nuit, il est 4 heures du matin, l'auto démarre
doucement et file dans les vieilles rues pour sortir de la ville.
Adieu Grenade!
Nous roulons dans la Véga sur une très bonne route bordée d'arbres;
de temps en temps des ruisseaux qui brillent sous les rayons blancs
de la lune nous rappellent que nous sommes dans un pays béni où il y
a encore de l'eau.
La lune lentement se couche, sa face est pleine d'horribles grimaces,
on dirait une sorcière qui traverse les airs pour se rendre à quelque
Sabbat, là-bas dans les monts désolés. L'aube va paraître. La crête
de la Nevada s'est couverte de sang et bientôt le globe lumineux en
jaillit irradiant d'or le manteau de pourpre de la montagne.
Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant allégrement les
premiers échelons de _la sierra del Anuar_; derrière nous la riche
Véga étale au jour naissant sa luxuriante végétation et nous lui
lançons un dernier adieu, ainsi qu'à la Nevada, ainsi qu'à Grenade
qui se perd, éloignée, dans les brumes de l'aurore.
_Alcala la Real_, avec ses maisons que le soleil a uniformément
teintées en ocre brillant, apparaît au sommet d'une colline pointue.
Nous passons dans le bas quartier qui, peu à peu, s'éveille;
de graves petits ânes andalous entourent une vieille fontaine
renaissance ornée d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans
se soucier de l'automobile qui s'est arrêtée derrière eux. Ces ânes
d'Espagne m'ont toujours vivement intéressé; ce sont des sages entre
les sages; leur philosophie inépuisable les accompagne sans cesse
dans leur modeste et pénible carrière. Soumis à leur maître parce
qu'ils savent que toute révolte serait vaine et rudement châtiée, ils
s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de meilleur dans leur vie de
pauvres _burros_ et pour ne faire que le travail le plus strictement
nécessaire. Vous ne les verrez jamais s'effrayer au passage de
l'auto: ce serait faire une série de mouvements qu'ils ont reconnus
parfaitement inutiles et qu'ils laissent à ces grandes bêtes de mules
ou à ces écervelés de chevaux. Ils s'en vont tout droit, de leur
petit pas menu, par le chemin le plus court, ne s'arrêtant que pour
happer un chardon qui leur a paru sympathique ou pour goûter un peu
au chargement qu'ils ont sur les épaules si celui-ci est comestible.
Quand on les voit trottiner avec leurs petites mines graves, on
suppose, avec quelque raison, qu'ils méditent sur la manière
d'effectuer avec le moins de fatigue le travail exigé.
Depuis que nous avons quitté la Véga, une seule culture défile devant
nos yeux lassés par cette uniformité; l'olivier, rien que l'olivier
aux feuilles tristes, toujours l'olivier à l'ombre transparente.
Des champs de l'arbre à huile s'étendent à perte de vue, descendent
au fond des ravins, escaladent les collines, en rangs bien alignés,
comme des bataillons en manœuvre.
_Priego_, au milieu des vallons couverts d'oliviers, ne présente rien
de bien remarquable, si ce n'est que l'on commence à s'apercevoir
d'un notable changement dans le caractère des habitants. Jusqu'ici
nous n'avions traversé que des populations sympathiques, même dans
l'Andalousie de Grenade. Nous pénétrons à présent dans la véritable
Andalousie: pauvre, sale, hargneuse et sauvage. Les mules elles-mêmes
se font ici plus méchantes et peureuses!
Après des détours sans nombre dans _la sierra de Cabra_, on arrive
à la petite ville de _Cabra_, sur le _rio Cabra_... quel pays de
chèvres!
Depuis Grenade jusqu'ici la route a été excellente, parfaite, unie
comme un billard. C'est que toute cette région renferme quelque peu
d'eau. En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas toujours très
remarquables, si ce n'est par la poussière, cela provient surtout du
manque d'eau. Si nos meilleures routes françaises traversaient des
pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte de pluie pendant huit
mois sur douze, des pays où règne constamment une intense chaleur,
des pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les rechargements, je
ne leur donnerais pas deux ans pour devenir exactement semblables aux
plus mauvaises routes de par ici.
A partir de Cabra le chemin devient cahoteux et plein de poussière.
Voici _Aguilar_ dont les maisons blanches renvoient en lueurs
aveuglantes les brûlants rayons du soleil. Des paysans en
pittoresques costumes andalous rentrent des champs, des enfants nus
piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges et en corsages
enjolivés jettent des couleurs crues sur le blanc des murs. Costumes
d'un autre âge, habitations d'il y a plusieurs siècles. C'est
l'Espagne des campagnes et des villages qu'il faut voir. Dans les
grandes villes, la vie, les mœurs, les costumes deviennent de jour
en jour plus semblables à ceux des autres villes d'Europe. Mais dans
la campagne tout s'est attardé dans les anciens usages; là seulement
on peut contempler une humanité pittoresque qui donne l'idée de
l'Espagne de jadis.
Nous voilà dans la région désolée qui entoure Cordoue: de la terre,
de la terre rouge à perte de vue et une chaleur sèche de four à
chaux. Aussi loin que l'œil peut voir sur le pays ondulé, on
n'aperçoit plus un seul arbre.
_Fernan Nunes_, curieux village de petites maisons blanches qui se
sont rangées des deux côtés de la route comme pour nous regarder
passer avec les yeux de leurs étroites fenêtres grillées.
D'ici à Cordoue la route est très mauvaise et d'une allure jusque-là
inconnue: des cailloux épars sur le sol dur, jetés çà et là comme
exprès, fuyant sous les roues, s'échappant comme des balles, frappant
sur la tôlerie avec des détonations de pistolet. A mesure qu'on
avance ils se font plus nombreux et plus pressés, bientôt c'est une
couche épaisse comme un empierrage tout frais, mais ici permanent.
Les pneus sont à rude épreuve, les arêtes vives des pierres les
incisent, les déchiquettent, on sent avec douleur qu'ils s'en
vont par petits morceaux. Lorsqu'en France nous avons à traverser
un de ces lits de cailloux frais que les ingénieurs mettent si
gracieusement à notre disposition sur toute la largeur du chemin,
il n'est pas d'injures que nous ne proférions ni de plaintes que
nous n'exhalions; ici il faut ainsi rouler des kilomètres et des
kilomètres et toute plainte serait superflue.
Après l'ascension d'une dernière colline de terre, la route
plonge dans une vaste plaine. Au loin un mince fil d'argent: _le
Guadalquivir_, une large tache blanche tout au bord: _Cordoue_[20].
[20] GRENADE--CORDOUE: 185 kilomètres.--_Route_: très bonne
jusqu'à Cabra. Très mauvaise en approchant de Cordoue.
On arrive au bord du fleuve juste en face de la vieille métropole
religieuse des Maures, de la ville sainte qui essaya de supplanter La
Mecque et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant aux mains
des _ghiaours_ catholiques. On traverse le Guadalquivir sur un pont
défendu par une ancienne porte fortifiée, _la Calahorra_. Ce pont fut
construit par les Arabes, c'est un ouvrage monumental de plus de 200
mètres de long, de seize arches, assis sur des fondements romains.
Cordoue fut, en effet, une ville romaine importante, capitale de la
province d'Espagne Ultérieure; elle donna le jour au poète Lucain et
aux deux Sénèques.
Mais je m'aperçois que je m'arrête bien longtemps sur le pont du
Guadalquivir. Notre auto y fit aussi une station prolongée malgré la
chaleur accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve on jouit de
la plus belle vue panoramique de la ville.
De l'autre côté du Guadalquivir, Cordoue s'aligne le long de la rive.
Au premier plan l'immense mosquée, surmontée du clocher et du dôme de
la cathédrale, additions catholiques; à côté d'elle, et à sa gauche,
la porte de la ville. _Puerta del Puente_, porte du Pont: deux
colonnes doriques élevées au seizième siècle sur l'emplacement de
l'ancienne porte arabe (la _Bib Alcantara_), juste en face du pont.
A droite et à gauche les maisons arabes qui suivent les rivages et
montent insensiblement la pente douce sur laquelle s'étage la ville.
A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins arabes sont encore
assez bien conservés.
Vue ainsi, Cordoue est entièrement arabe; rien ne rappelle en elle
notre civilisation. Ses maisons étroitement enchevêtrées ne laissent
percevoir aucune rue, aucune artère de quelque largeur. Cordoue est
restée figée dans sa forme d'il y a mille ans, Cordoue ne possède
que d'étroites ruelles; autour de la ville seulement on peut trouver
des promenades et quelques boulevards. Connaissant ce détail, nous
ne nous sommes pas risqués à introduire notre longue voiture dans le
labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont aux piétons et aux
_burros_, nous remontons la rive du fleuve le long des murs de la
mosquée et en contournant la ville nous finissons par découvrir une
rue un peu plus large que les autres qui nous amène devant l'_hôtel
Suisse_, signalé partout comme le meilleur de Cordoue.
C'est aujourd'hui que nous avons constaté la température la plus
élevée jusqu'ici. Pour une fois que nous avons fait exception à la
règle que nous nous étions fixée de ne pas voyager au milieu de la
journée, nous avons bien réussi! Nous sommes arrivés à l'hôtel à
midi, bouillants de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'à
remplacer par de frais liquides les pertes éprouvées par notre
évaporation prolongée. Notre couvert est mis dans un _patio_ bien
aéré, le menu est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi?
L'hôte, la bouche en cœur, nous répond que la glace qui se consomme
à Cordoue est amenée une fois par jour de Séville par le train;
or, aujourd'hui, le train n'est pas arrivé, Cordoue n'aura pas de
glace; c'est abasourdissant! Voilà une ville de 50 000 mille âmes
qui possède la température sénégalienne que l'on sait, elle n'a
même pas une machine à glace, elle fait venir sa glace de Séville,
c'est-à-dire de 150 kilomètres, et si le train reste en panne,--ce
qui arrive en Espagne,--ou si le glacier de Séville manque le départ,
tout le monde est obligé de boire chaud pendant vingt-quatre heures.
Cordoue est une ville morte au centre d'un pays défunt.
Jadis la campagne qui l'environne, _la Campina_, admirablement
irriguée par les Maures, était fertile et verdoyante; c'est
aujourd'hui un désert où l'on ne voit que quelques maigres champs de
blé, pas un arbre, pas un brin de verdure et qui doit sa stérilité
aux chrétiens comme Cordoue leur doit sa décadence, sa ruine.
Il y a mille ans, Cordoue était arabe. Ville sainte qui mérita le
nom de La Mecque d'Occident, capitale de toute l'Espagne mauresque,
métropole de l'érudition arabe où accouraient les étudiants de tous
les points d'Europe, au centre d'un pays dont la fertilité était
alors proverbiale, Cordoue devint en l'an 1000 la première ville
d'Europe et la plus peuplée: 300 000 habitants.
En 1236 les catholiques _reconquistadores_ mirent fin à sa brillante
fortune. Plus fanatiques, plus maladroits surtout que les Arabes,
les Castillans ne surent utiliser le précieux instrument qui venait
de leur échoir. Les Maures avaient autrefois respecté la croyance
des chrétiens vaincus; les chrétiens vainqueurs ne surent tolérer
l'islam, et l'Inquisition eut bientôt fait de purger la ville et
la campagne de ceux qui avaient apporté la richesse, de ceux qui
l'emportèrent avec eux.
Après le départ des Arabes, Cordoue meurt subitement,... cadavre elle
est encore aujourd'hui. Elle a actuellement environ 50 000 habitants
qui se perdent dans son grand squelette comme un corps trop maigre en
un trop vaste habit.
Jamais je n'ai été frappé aussi vivement qu'ici par les propriétés
conservatrices du climat espagnol. La Cordoue d'à présent est
exactement celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles qui
furent construites par les Maures, ses rues étroites et tortueuses
sont les mêmes que parcouraient les Arabes au temps des califes. Les
Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe après dix siècles,
reconnaîtraient leur ville, rentreraient dans leurs maisons, comme
s'ils en étaient sortis d'hier seulement.
Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifiée? Il n'y a que deux causes
de transformation pour les villes: l'humidité destructrice et la
pioche des démolisseurs. Ici l'humidité n'existe pas: les maisons
peuvent se conserver intactes indéfiniment. Pourquoi démolir si
l'on n'a pas à reconstruire? Les nouveaux quartiers sont le propre
des villes qui se développent; ici, au contraire, il y a déjà trop
de maisons pour le nombre des habitants, point n'est besoin d'en
construire de nouvelles.
Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y voit guère que des
maisons inhabitées et des mendiants. C'est à croire que tous ses
habitants mendient; ils nous suivaient en troupe compacte, tendant
la main; à chaque carrefour nous étions assaillis par de nouvelles
supplications, souvent nous devions écarter des bras quémandeurs
qui nous barraient littéralement le chemin. J'ai vu des gens très
proprement vêtus me demander _cinco centimos_.
Mais Cordoue a sa mosquée, qui vaut toute une ville.
L'exquise fleur de l'art arabe, bien que détériorée par le champignon
chrétien poussé en son milieu, n'en est pas moins encore une des
merveilles du monde.
La grande mosquée de Cordoue est l'expression de la civilisation
arabe, vigoureuse et croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le
résultat de cette même civilisation, devenue raffinée et sceptique.
C'est un asile, vaste comme la religion de Mahomet, où la
demi-obscurité et la fraîcheur invitent au repos et à la prière.
Une forêt infinie de gracieuses colonnes continuant la forêt
d'orangers et de palmiers du délicieux patio qui la précède. C'est
l'épanouissement de l'art arabe dans toute son uniforme beauté.
C'est une heureuse union de la légèreté, du goût et de la grâce avec
l'immensité. C'est la compréhension si nette qu'avaient les Arabes de
tout ce qui touche à l'embellissement de la vie.
L'édifice est bâti, paraît-il, d'après la même idée que celle
qui présida à la construction des mosquées égyptiennes. C'est
la simplicité même, des rangs de colonnes également distantes,
symétriquement disposées, suivant la longueur comme dans le sens de
la largeur. Ces colonnes, réunies entre elles par des arcs arabes
allant régulièrement de l'une à l'autre, supportent un plafond
uniforme: plat et en bois précieux richement incrusté à l'origine,
remplacé par d'horribles voûtes depuis la domination castillane. On
conçoit qu'un pareil monument n'a pas de limites, qu'il peut être
incessamment agrandi. C'est ce qui eut lieu pour la grande mosquée
de Cordoue; elle fut construite en plusieurs fois par les califes
omyades, sans que les parties ajoutées successivement altèrent en
rien l'harmonie générale.
Il y a là des colonnes de tous les styles et de toutes les formes. Il
y en a de tous les matériaux: porphyre, marbres de diverses nuances,
jaspe, granit, vert antique. Cette diversité, loin de nuire, ajoute
encore au charme qui se dégage de la forêt de pierres.
Les deux _mibrabs_ qui subsistent sont deux purs chefs-d'œuvre.
Le dernier en date représente l'arc arabe parfait, il est orné de
mosaïques inappréciables. L'autre est une fine dentelle dont les
sculptures sur stuc rappellent assez certains ornements de l'Alhambra.
On met à jour, en ce moment, des chapelles latérales dont les fines
ciselures, jusque-là cachées sous un déplorable plâtras, semblent
tenir plus du tissu que de la pierre, tellement elles sont légères,
aériennes... on dirait qu'en soufflant dessus on va les voir osciller.
Soit qu'on s'attarde aux détails, soit qu'on se plaise à contempler
la perspective unique au monde de toutes les colonnes allant se
perdre dans l'obscurité mystérieuse des profondeurs, on ne peut
s'arracher au charme qui vous étreint dans cet ancien temple de
l'islam.
Je crois qu'on y resterait des journées entières si l'on n'en était
chassé par la horde sale et puante des mendiants et des sacristains
qui en ont fait leur tanière.
Malgré l'enthousiasme qu'on ressent à voir cette chose admirable,
l'impression qu'il me semble que tout le monde éprouverait, comme je
l'ai éprouvée, est un vague sentiment de tristesse. Et qui ne serait
attristé au spectacle du vandalisme qui a fait trouer les plafonds,
détruire les arcs gracieux, abattre les fines colonnades du milieu de
la mosquée pour y encastrer une cathédrale colossale et de mauvais
goût? D'un mauvais goût plus frappant encore par la lourde richesse
dont l'église est ornée et la simple beauté de ce qui reste de la
mosquée.
Beaucoup de gens ont crié à la profanation en voyant à Grenade le
palais de Charles-Quint élevé sur la colline de l'Alhambra à la place
d'une partie du palais des rois Maures. Je ne partage pas absolument
leur avis, d'abord parce que le palais de l'Empereur est de l'art
le plus pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de détruire qu'une
faible partie des bâtiments mauresques dont la disparition n'a
nullement nui à la beauté de ceux qui restent.
Mais à Cordoue, c'est bien une véritable profanation qui eut lieu,
un acte de pure barbarie qui a fait détruire à jamais l'harmonie
du chef-d'œuvre d'une civilisation qui n'est plus. Et ce même
Charles-Quint, auquel l'autorisation de construire la cathédrale
au milieu de la mosquée avait été surprise, contemplant un jour
l'irréparable, dit ceci aux chanoines atterrés: «Si j'avais su ce
que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas fait, car ce que vous
construisez là se trouve partout et ce que vous aviez auparavant
n'existe nulle part dans le monde.»
Samedi, 24 août.
La seule animation de Cordoue s'est réfugiée au _Paseo del Gran
Capitan_, promenade ainsi nommée en souvenir du fameux général
Gonzalve de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples en 1495
et que ses compatriotes, les Espagnols, surnommèrent le _Grand
Capitaine_. C'est un grand et large boulevard planté d'orangers et
de palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels. Les habitants
de Cordoue viennent, le plus nombreux possible, s'y promener aux
heures fraîches de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin de
faire croire que leur ville est encore habitée! On y rencontre des
Andalouses... bien moins jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont
ici des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas voir armés
d'escopettes et de _navajas_!
La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette nuit en un orage
bienfaisant, une abondante pluie a rafraîchi l'atmosphère et
maintenant que le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a point
trop chaud; allons, le climat de l'Espagne n'est pas si terrible
qu'on le prétend en France!
L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis. Il y a de la glace!...
Il paraît que le train de Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre
légende française représentant les hôtels espagnols comme au-dessous
de tout ne se vérifie toujours pas.
A 4 heures du soir, en route pour Séville.
Il faut redescendre au bord du Guadalquivir, retraverser le vieux
pont des Arabes, refaire pendant une quinzaine de kilomètres la route
par laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des collines nues qui
forment de ce côté le bord de la vallée du grand fleuve andalou,
nous trouvons la bifurcation de la route de Séville. C'est toujours
l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore que celui d'hier.
Avec un peu d'eau cette route si large pourrait être excellente,
malheureusement il n'y en a point, le Guadalquivir est trop loin.
Les cailloux restent éternellement en suspens, les charrettes,
trop rares, ne peuvent les enfoncer et se contentent d'y creuser
de profondes ornières... Les ornières dans les cailloux, c'est une
affaire bien particulière, je vous prie de le croire! Il y a 40
kilomètres comme cela, en première vitesse tout le temps.
On rencontre très peu de voitures. En Andalousie, on va
principalement à cheval, à mule ou à âne. Les chevaux andalous
sont très beaux, ils forment avec leurs cavaliers de fort jolies
silhouettes.
Et l'on va, montant et descendant d'éternels mamelons grillés par le
soleil. Pas un arbre, la terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au
printemps le sol se couvre de quelques moissons, le reste du temps
c'est le spectacle désolant du vide infini.
_La Carlota_, le dernier village de la province de Cordoue, maisons
basses et blanches régulièrement alignées le long du chemin.
On passe ensuite dans la province de Séville; aussitôt la route
devient bonne. Du haut d'une colline, voici qu'on distingue une ville
toute blanche: c'est _Ecija_, qu'on a surnommée _la poêle à frire de
l'Andalousie_; c'est dire que le soleil doit y être particulièrement
caressant!
La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui vient de Grenade,
qui a beaucoup d'eau et qui fait tourner plusieurs moulins arabes
bien conservés; mais elle est située au fond d'une véritable
cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés lui renvoient
consciencieusement tous les rayons solaires; elle a tout ce qu'il
faut pour frire!
La ville est confite dans son ancienneté, mais pas comme Cordoue;
ce n'est pas un cadavre, elle est coquette et animée. Ses basses
maisons, aux fenêtres munies de grilles ouvragées comme autant de
petits chefs-d'œuvre, sont serrées les unes contre les autres;
ses rues, larges de deux pas, ne laissent pas aller les rayons du
soleil jusqu'au sol... Elles se défendent de leur mieux. Toutes les
murailles sont peintes de blanc ou de couleurs claires et riantes.
Une quantité de clochers effilés, hauts, pointus, semblables à des
minarets, dépassent les toits, s'élancent vers le ciel.
Une population pittoresque, qui a conservé une bonne partie des
anciens costumes andalous, circule ou séjourne dans les rues étroites
où nous avons juste la place de passer avec notre voiture.
Après, on se retrouve dans la campagne sauvage.
_Luisiana_ est un pauvre _pueblo_ autour duquel ne poussent que
de chétifs palmiers nains dans l'immensité des champs où pâturent
comme ils peuvent de grands troupeaux de taureaux de combat. Ces
brutes lèvent la tête à notre approche et nous regardent passer
avec des airs ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira
peut-être de spectacle dans quelques jours. Nous les voyons là bien
tranquilles; dans l'arène ils seront furieux et fous!
La route escalade une haute colline rouge, derrière le sommet de
laquelle se cache _Carmona_. Après un dernier virage, l'auto, lancée
comme une balle, se rue dans la ville apparue tout à coup; c'est
une véritable surprise: du désert on a sauté dans la vie. La ville
était réellement embusquée au dernier tournant de la route, son
apparition inopinée nous a fait peur. Un coup de frein et les chevaux
assagis passent sous une belle porte, au delà de laquelle s'agite une
population compacte et remuante.
_Carmona_ est une vieille ville: au temps des Romains elle s'appelait
_Carmo_. A peu de distance des constructions actuelles, on a
découvert une importante nécropole romaine renfermant une grande
quantité de tombeaux, bien conservés, très intéressants à visiter.
Elle fut aussi une ville arabe florissante; avec son alcazar
mauresque, sa tour carrée qui ressemble à la Giralda de Séville, ses
maisons basses, elle a conservé, comme tant de ses sœurs, un air
absolument arabe, une allure de famille, les traits des ancêtres.
On sort de Carmona en passant sous un portique mauresque très bien
conservé et très grandiose.
Nous trouvons alors une route, oh! une route comme on n'en voit
qu'en approchant des grandes villes. C'est Séville qui s'annonce:
poussière, ornières et trous, il nous reste une quarantaine de
kilomètres à faire là-dedans. Bah! je réduis considérablement
l'allure et nous n'en sommes pas moins gais pour cela.
De misérables villages s'allongent de temps en temps au bord de la
route; ils ont toujours et toujours l'air arabe. Quelle puissante
empreinte les Maures ont laissée sur cette Espagne! A chaque instant
on s'attend à voir sortir des Arabes des maisons et s'épandre dans
les petites rues en troupe bariolée et remuante. C'est que ces
villages, ces maisons mystérieuses, ces voûtes sombres, ces fenêtres
étroites et rares ont été créés par eux et pour eux.
Le Maure a été le cerveau le plus puissant qui habita la péninsule
après les Romains. Il fut surtout l'être le mieux adapté au pays et à
son climat. Il disposa l'Espagne à son usage: son génie plane encore
au-dessus de son ancien séjour.
L'Espagne fut arabe.
Le Maure parti, son empreinte resta éternelle; tout resta lui: les
villes, les maisons, même les usages et même les habitants chez
lesquels son sang se reconnaît encore.
L'Espagne est restée arabe.
Au moment où le soleil se couchait avec la célérité qui le
caractérise à cette latitude, nous traversions _Alcala de Guadaira_,
petite ville où semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers
de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un moulin dans chacune des
maisons; on entend de toutes parts un continuel ronron de cylindres
écrasant les grains.
C'est ici que prend la route qui va sur Cadix, la route que nous
viendrons chercher bientôt.
Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons et sautons dans les
trous de la route. Le compteur marque 143 kilomètres; nous sommes
donc tout près de _Séville_. En effet, voici venir au-devant de nous
quelque chose de très éclairé; c'est un tramway, et électrique,
s'il vous plaît! Un long boulevard solitaire, puis des maisons
de banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards éclairés,
animés, des boulevards de grande ville, une rue, une large place
plantée de luxuriants palmiers et sur laquelle une foule intense,
sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque à musique; une
autre rue, étroite celle-là, laissant à peine passer la voiture, et
enfin nous stoppons devant l'_Hôtel de Madrid_[21].
[21] CORDOUE--SÉVILLE: 149 kilomètres.--_Route_: très mauvaise
dans la province de Cordoue, bonne ensuite jusqu'à Carmona,
détestable de Carmona à Séville.
Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville, est vaste et
luxueux. Les chambres en sont peu confortables, la cuisine y
est assez bonne; le service, fait par un personnel andalou, est
détestable. Un grand patio, planté de beaux palmiers entourant une
fontaine, où l'on prend agréablement son café en rêvassant dans des
fauteuils d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous les patios
espagnols; c'est là un secret que je n'ai jamais pu pénétrer, que
cette brise fraîche qui vous caresse toujours délicieusement dans
les patios, même en plein midi. Une salle à manger de style arabe à
colonnettes et à ciselures sur stuc qui rappelle l'Alhambra évoque
aux estomacs les délices des festins mauresques, mais la mine
renfrognée des garçons qui circulent autour des tables et leurs
inattentions indélicates vous enlèvent rapidement le supplément
d'appétit qui était résulté de cette vision.
Dimanche, 25 août.
Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue l'Andalousie sale et
Séville l'Andalousie riche.
Séville représente la grande cité, remuante, gaie, bruyante. Elle est
commerçante et industrielle. Sa situation au bord du Guadalquivir,
que le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour les navires,
en fait aussi une ville maritime. Des rues animées, de vastes
boulevards, beaucoup de places, de belles promenades bien ombragées,
d'immenses jardins publics où les palmiers et les orangers poussent
avec l'exubérance de ce climat, de l'eau en abondance, en font un
agréable séjour au milieu du désert andalou.
Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui, comme Cordoue,
c'est à la fois la cité de jadis et la ville du présent, c'est la
ville maure qui a résisté au dissolvant catholique et qui, pleine de
vigueur, a su rester capitale.
C'est à Séville que les traditions et les costumes nationaux se
sont le mieux conservés. Ici est le foyer de la tauromachie: Séville
a même créé une école de Toreros. Nulle part en Espagne plus qu'à
Séville on n'a le goût du clinquant et du geste matamore; mieux qu'en
tout autre endroit, on a ici le spectacle de la véritable Espagne
_flamenco_.
Le mot _flamenco_ a voulu désigner tout ce que le caractère espagnol
a récolté de bizarre dans le mariage du sang goth avec le sang maure.
Flamenco, c'est la frénésie du peuple, c'est la passion du clinquant,
du cri, de la bestialité; c'est _la folie espagnole_. Flamenco sont
les courses de taureaux, les danses populaires, les déhanchements
obscènes aux castagnettes et aux tambourins; flamenco les combats de
coqs, la vantardise et les fanfaronnades, et les danses des gitanas,
et les œillades des cigarières, et les effets de torse des toreros,
tout cela est flamenco!
Cette disposition particulière de caractère est générale chez
l'Espagnol, mais elle est portée à son degré le plus élevé chez
l'Andalou. Ce dernier forme le peuple le plus pittoresque qui se
puisse voir, mais de loin surtout; de près, c'est une population
sale, fainéante et désagréable, dont on a vite assez.
Les Andalous ont un aspect et une démarche caractéristiques. Tous
sous le sombrero national, leur maigreur, leur ventre rentrant et
leurs fesses jetées en arrière, leur figure entièrement rasée, en
font la copie exacte des toreadors que nous avons tous vus en France
aux courses de taureaux..., c'est qu'aussi la majorité des toreros
sont Andalous.
Les Sévillannes sont généralement petites et vives; grands yeux noirs
qu'elles ne tiennent pas dans leurs poches; petits pieds, corps
souple, démarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles portent leurs
cheveux collés aux tempes. Celles qui n'ont pas encore arboré le
chapeau circulent en cheveux avec la mantille ou bien seulement un
œillet rouge ou un ruban de couleur vive au milieu du front ou sur
la tempe. Elles sortent surtout le soir, après les heures brûlantes;
dans la journée elles restent paresseusement dans le délicieux patio
que possède toute maison d'Andalousie.
Le _patio_ est le centre de la vie dans ces pays chauds. C'est une
cour ménagée au milieu de la maison; dallée de marbre, entourée de
colonnes supportant une galerie vitrée qui longe le premier étage,
elle communique avec toutes les pièces du rez-de-chaussée. Un
velarium protège le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant
dans une vasque centrale le rafraîchit, des plantes exotiques
l'égayent. Un couloir le fait communiquer avec la rue où une grille
à jour, souvent de très belle serrurerie, n'empêche pas les regards
des passants de pénétrer dans ce frais intérieur. C'est une cour qui
est surtout un appartement, un appartement commun où l'on se tient la
plus grande partie du temps.
L'origine de Séville est ancienne. Ville ibère, puis romaine, elle
devrait, d'après la légende, son nom actuel au souvenir d'une
aventure arrivée à Jules César. Quittant l'antique Hispalis (nom
primitif de Séville) pour se rendre à Rome, César trouva au sortir
de la ville une vieille femme en haillons qui l'arrêta et qui, se
disant sybille, l'adjura à grands cris de ne pas aller dans la ville
éternelle où l'attendait le poignard de l'assassin. Jules César
passa outre, mais quand il fut tombé sous les coups de Brutus, on se
souvint de la prophétie et l'on donna à la ville le nom de _Civitas
Sibillæ_, ville de la Sybille, d'où serait venu Séville.
Séville fut conquise par les Maures en 712; elle participa en
première ligne à leur brillante civilisation et fut même quelque
temps capitale de l'Espagne arabe, après le démembrement du califat
de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des catholiques en l'an 1248,
mais des événements heureux la préservèrent de la ruine qui s'était
appesantie sur la plupart des cités arabes après la reconquête.
Elle fut assez longtemps résidence de la cour qui y entretint ainsi
un mouvement et un commerce qui lui furent profitables. Enfin la
découverte de l'Amérique amena d'immenses richesses dans son port qui
pour longtemps fut l'un des plus florissants de l'Europe.
Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue sa Mosquée, Séville a son
Alcazar.
L'_Alcazar_ de Séville n'est pas un aussi précieux monument de
la civilisation arabe, car il fut en grande partie refait par
les Castillans; il n'en est pas moins œuvre authentique, ses
restaurations étant le fait d'artistes arabes employés dans ce but
par les princes catholiques. Le roi légendaire de Séville, _Pierre
le Cruel_ (1350-1369), fut le principal restaurateur de l'Alcazar;
son successeur Henri II[22] contribua aussi pour beaucoup à la
réédification de l'ancien palais des rois maures. Enfin Isabelle
la Catholique, puis Charles-Quint continuèrent et terminèrent les
travaux, toujours avec le concours des Maures et de leurs derniers
descendants espagnols.
[22] Henri II ou _Henri de Transtamare_ était le demi-frère de
Pierre Ier le Cruel. Avec l'appui des Français de Duguesclin, il
réussit à s'emparer du trône de Castille sur lequel Pierre avait
largement mérité son surnom par des cruautés sans nombre. Henri
de Transtamare vainquit son frère qui, dans la bataille, perdit à
la fois la couronne et la vie.
L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques, est celui d'une
forteresse. Rien n'éveille l'idée des splendeurs de l'intérieur,...
les jardins, les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de très
hautes murailles.
A l'intérieur c'est un peu la même chose que ce que nous avons vu à
l'Alhambra, mais plus homogène, car c'est un palais et non une série
de palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux sont mieux
conservés mais moins harmonieux, moins fins: on sent que c'est plutôt
de la copie d'art que de l'art proprement dit.
Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux enchantés où se
plaisaient les califes et leurs favorites, ont été profondément
modifiés par Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un séjour
qui donne une idée de ce que pourrait être le Paradis de Mahomet.
Nous errâmes longtemps dans ces _délices des rois mau-au-au-res_.
Orangers aux fruits d'or, longs boulevards de myrtes odorants, allées
de buis taillés comme le marbre, interminables palmiers portant
là-haut, tout là-haut, des quantités de grappes de dattes qui seront
mûres en novembre, bananiers, eucalyptus, cactus, verveines, rosiers
et caroubiers, allées ombreuses, fontaines jaillissantes, kiosques de
repos, tout est conçu, exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le
repos du corps, la satisfaction des sens.
Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent[23], la
_cathédrale_ est du gothique dans toute sa puissante beauté. Cette
fois, voilà une œuvre catholique espagnole qui est de bon goût.
C'est simple et gracieux et cependant gigantesque; la cathédrale
de Séville est un des plus vastes édifices gothiques religieux qui
soient au monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée d'une
coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula plusieurs fois, est
pleine d'ombre mystérieuse; la lumière y arrive pâle et tamisée
par d'étroits vitraux qui sont de pures merveilles. Les courbes
gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les larges colonnes vont
se perdre dans l'obscurité du sommet formant comme un ciel brumeux
et imprécis au-dessus du chœur de la _capilla mayor_. Il faudrait
des heures et des heures pour voir comme il le mérite l'intérieur de
cette cathédrale qui est un véritable et précieux musée de peinture
et de sculpture.
[23] Les Espagnols ont appelé _style mudéjar_ la forme de l'art
arabe qui fleurit encore pendant de longues années après la
reconquête catholique.
Extérieurement, la masse énorme semble un peu lourde, mais à son côté
la _Giralda_ produit un effet si superbe!
La Giralda est un ancien minaret arabe devenu clocher catholique.
Jadis la grande mosquée de Séville étalait ses splendeurs sur
l'emplacement où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la tour
du muezzin fut conservée par les Castillans qui ornèrent son sommet
d'une statue de la Foi, mobile sur un pivot, formant girouette
(_giraldillo_) et qui a donné son nom à la tour. La Giralda est
le plus beau monument mauresque de Séville, elle date du douzième
siècle, au temps de la domination des _almohades_ de Barbarie. Elle a
près de 100 mètres de haut et de très loin dans la campagne signale
au voyageur la capitale de l'Andalousie.
Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans la journée, pendant
la grosse chaleur, on voit peu de monde dans les rues, dès que le
soleil commence à se coucher, Sévillans et Sévillannes s'empressent
de quitter leurs maisons et s'épandent sur les boulevards et sur
les places. La nuit tombée, on reste stupéfait de voir l'animation
vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points importants de la
cité. Bien que Séville soit grande et peuplée, on se demande d'où
peut bien sortir tout ce monde-là! Alors les musiques militaires ou
civiles commencent leurs concerts, les cinématographes en plein air
crépitent et balbutient, chanteurs et chanteuses braillent sur des
estrades de planches, les castagnettes retentissent et les danses
commencent. Il faut avoir vu soi-même pareille animation pour s'en
faire une exacte idée. Hier au soir, en arrivant, nous crûmes qu'il
y avait fête à Séville; pas du tout, c'est tous les soirs de l'année
comme cela!
_Majos_ et _Majas_ s'en vont côte à côte dans la foule crapuleuse
et hurlante. Sévillans et Sévillannes de marque, qui toute la
journée s'étaient tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios,
arborent chapeaux et mantilles, montent dans leurs équipages et vont
interminablement faire la navette sur le _paseo de las Delicias_,
immense boulevard ombreux et toujours bien arrosé qui longe le
Guadalquivir depuis l'ancienne tour mauresque de l'Or jusqu'au parc
Marie-Louise.
Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense animation règne
joyeuse et bourdonnante.
Lundi, 26 août.
Nous aurions vivement désiré visiter la fameuse Manufacture de Tabacs
de Séville. Nous apprîmes avec regret que la visite n'était pas
autorisée en été, car alors, par suite de la chaleur, les cigarières
y travaillent à peu près nues, motif qui ne fit qu'augmenter
singulièrement les regrets de mon ami Adrien!
Dans la journée, les rues et les places les plus larges, et par suite
les plus exposées aux rayons du soleil, sont à peu près désertes.
Toute l'animation de Séville se concentre alors dans l'étroite
_calle de las Sierpes_. C'est la rue des affaires, des banques, des
cafés et des cercles. Interdite aux voitures, couverte d'immenses
tentes ou _toldos_ allant d'une maison à l'autre et qui la protègent
complètement des rayons solaires, elle semble alors le rendez-vous
de tout Séville depuis le négociant, le courtier, l'employé qui s'y
rendent pour leurs affaires, l'élégant désœuvré qui va au cercle, la
jolie Sévillanne qui parcourt curieusement les magasins, le flâneur
qui s'installe au café, les toreros qui ne trouvent plus que là des
gens pour admirer leurs effets de torse et de fesses, les majas en
quête d'amoureux, les sauvages paysans andalous venus en leurs
retardataires mais si pittoresques costumes pour vendre quelque
récolte, les vieilles duègnes fardées et horribles accomplissant
une louche commission, les cigarières qui toutes à la tâche ne
sont retenues par aucune heure fixe à la manufacture, les gitanas,
les gamins et, par-dessus tout, les mendiants qui suivent toujours
la foule et enfin jusqu'aux touristes comme nous qui viennent
curieusement regarder ce peuple bigarré qui s'agite.
Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes, c'est que tout
le monde se gratte, mais se gratte perpétuellement... les habitants
de Séville doivent être infestés de petites bêtes! Les pauvres
touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire, finirent
par se gratter aussi!
Après un déjeuner que je dois proclamer exquis, nous avons quitté
_l'Hôtel de Madrid_, à 3 heures du soir. L'auto nous emporte
maintenant vers l'extrême-sud de l'Espagne: Cadix, Algésiras,
Gibraltar. Primitivement je comptais aller de Grenade à Malaga,
Gibraltar et Cadix, puis de là atteindre Séville, mais il me fallut
changer mon itinéraire. A Grenade, j'appris en effet que la route
nouvelle n'était pas encore achevée entre Malaga et Gibraltar et que
la vieille, la route aux surprises dont nous nous serions cependant
accommodés, était momentanément coupée irrémédiablement sur
plusieurs points. Je fus donc obligé de prendre le nouvel itinéraire
suivant: Grenade, Cordoue, Séville, Cadix et Gibraltar pour revenir
ensuite de Gibraltar à Séville. Cela allongeait notre parcours de 200
kilomètres environ, mais sur le total nous n'en étions pas à cela
près!
Il faut refaire jusqu'à _Alcala de Guadaira_ la mauvaise route par
laquelle nous sommes arrivés. A Alcala, on prend à droite la route
royale de Madrid à Cadix; celle-ci est immédiatement meilleure,
quoique bien raboteuse encore.
On atteint assez rapidement _Utrera_, grand pueblo à l'air cossu,
mais dont la voirie est réellement trop insuffisante: on fait de
véritables plongeons successifs dans de grands trous situés bien au
milieu des rues. Mais dès la sortie de la petite ville on trouve une
route lisse comme un tapis où l'on roule vivement; il y a bien de
loin en loin quelques caniveaux, mais on peut réellement faire de la
vitesse.
Le pays, un vrai désert, est longuement vallonné. On circule au
milieu des plantes désertiques, on ne rencontre âme qui vive, pas
le moindre village, pas même des chemineaux. De temps en temps de
grandes _manadas_ de taureaux. Nous avons dû traverser un de ces
troupeaux qui avait envahi la route; aucune des redoutables bêtes ne
manifesta d'hostiles intentions à notre égard. S'ils avaient voulu
cependant, leurs cornes effilées seraient entrées dans le radiateur
comme dans du beurre!
En approchant de Jerez la route redevient défoncée, mais sur quelques
kilomètres seulement. Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a
pas énormément de vignobles autour de la ville dont les caves sont
si célèbres, des champs incultes surtout et beaucoup de figuiers de
Barbarie.
Nous traversons _Jerez_ sans nous y arrêter; la ville, jolie et
riche, mérite une visite, aussi nous proposons-nous d'y faire étape
au retour.
Un peu après la sortie de la ville, on trouve un carrefour où de
nombreuse routes s'en vont dans toutes les directions sans qu'aucun
poteau indicateur puisse montrer la bonne; après nous être renseignés
auprès d'indigènes que la charitable Providence avait placés là tout
exprès, nous prenons franchement à gauche la direction de Cadix. Les
Espagnols de là-bas prononcent _Cadi_ avec une intonation naïve qui
nous amusait beaucoup chaque fois que nous avions à les interpeller
pour demander notre chemin.
Toujours la campagne nue; aucun arbre ne vient rompre la monotonie
du désert. On ne rencontre que quelques rares paysans montés sur de
petits _burros_, qu'ils excitent de leur continuel: _arrea, arrea_.
Sur la route très bonne, l'auto glisse silencieuse et douce.
Sur la droite, le soleil vient de plonger sous l'horizon, laissant
derrière lui une lueur pourpre d'incendie; subitement c'est la nuit,
sans transition on a passé du jour à l'obscurité, de la lumière
éclatante à la nuit sombre et sans lune.
Au morne silence de tout à l'heure a succédé un vague grondement,
plutôt un murmure, et des émanations âcres, mais agréables, nous
viennent par bouffées: c'est l'Océan tout proche qui s'annonce.
Nous arrivons à l'entrée d'une ville brillamment éclairée,
c'est _Puerto de Santa-Maria_: une ville toute en longueur, une
interminable rue resplendissante de lumières, très animée, mais
encore plus mal pavée; nous n'en finissons pas de traverser cette
ville sans fin et quand nous arrivons au bout, un habitant interrogé
nous annonce que nous nous sommes trompés, et que pour aller à
Cadix, _Cadi_, il aurait fallu tourner à gauche avant l'entrée de la
ville. Très bien! il nous faut maintenant refaire en sens inverse
l'interminable rue aux pavés pointus parsemés de trous, jusqu'au
commencement de la ville où nous trouvons effectivement la bonne
route.
_Puerto de Santa-Maria_ est une des villes curieuses et bien
spéciales qui se sont établies en couronne autour de la baie de
Cadix. C'est une ville importante de 20 000 habitants et riche de
caves qui sont presque aussi célèbres que celles de Jerez. Elle est
située au bord du _Rio Guadalete_ et à son embouchure dans l'Océan,
ou mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre commode et
bien abritée. C'est une ville antique; ses habitants s'honorent de
descendre d'une colonie grecque qui vint s'établir là plusieurs
centaines d'années avant Jésus-Christ.
En sortant de la ville on traverse un grand pont sur le Guadalete,
d'où l'on découvre, le jour, toute la première partie de la baie
de Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas la mer nous
apercevons au loin, au delà des flots, une vaste illumination qui
semble suspendue dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout
de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous sommes arrivés,
nous avons encore à contourner toute l'immense baie, puis à suivre
l'étroite bande de terre au bout de laquelle Cadix est comme à
l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore une heure ou deux
suivant l'état de la route.
Celle-ci continue cependant toujours très roulante.
_Puerto-Real_, autre ville, autre port de la baie dont les habitants
prétendent à une noblesse encore plus ancienne que celle de Puerto de
Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le _Portus Gaditanus_. Malgré
leur antique descendance, les gens de cette ville entretiennent
déplorablement le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect des
œuvres ancestrales et laissent-ils subsister religieusement les
travaux des Grecs et des Romains sans vouloir y toucher? Franchement
le pavé de ce pueblo n'a pas dû être refait depuis de longues années
avant Jésus-Christ! Il y a des trous où un enfant se tiendrait
caché, l'auto saute dedans pendant que geignent les ressorts et que
soupirent les pneus.
Après Puerto-Real la route devient mauvaise. Cliché habituel: trous
et poussière.
En mer les lumières de Cadix scintillent toujours. Elles semblent
fuir; nous nous en éloignons en effet; tant que nous n'aurons pas
atteint et contourné le fond de la baie, nous tournerons le dos à
notre but.
Enfin voici la bifurcation de la route qui continue sur Algésiras;
brusquement nous revenons à droite, nous passons au milieu de marais
salants aux émanations violentes et caractéristiques, traversons
un pont et quelques vieilles fortifications qui défendaient jadis
l'_Isla de Leon_ dans laquelle nous sommes maintenant et voilà les
lumières d'une nouvelle ville.
C'est _San-Fernando_ qui continue la série des ports de la baie.
Ville de près de 30 000 habitants, animée et bruyante et comme ses
sœurs très brillamment éclairée.
Puis nous roulons sur l'étroite jetée qui relie Cadix à la terre
ferme. C'est une digue de près de 15 kilomètres de long, battue des
deux côtés par les flots de l'Océan, et qui s'avance dans l'eau,
hardiment, jusqu'à la petite île sur laquelle trône Cadix. L'Océan
gronde autour de nous, ses vagues qui se heurtent dans la nuit
rejaillissent jusque sur la route. De temps en temps la blancheur de
quelques flots écumeux apparaît dans les ténèbres. Le vent du large
souffle par rafales humides. Nous avançons tout doucement sur un sol
horriblement défoncé, vers la ville de l'Océan qui brille devant nous.
A notre arrivée Cadix a l'air en fête comme toutes les villes
espagnoles du sud; dès la nuit venue, fête perpétuelle, fête de la
fraîcheur, de l'air pur et de la nuit!
Il faut circuler dans un dédale interminable de minuscules rues dans
lesquelles deux voitures ne pourraient passer de front, que dis-je,
une seule voiture, la nôtre, passe difficilement et l'on est obligé
de prendre toutes sortes de précautions pour ne pas frotter les
garde-boue aux murailles.
On arrive cependant sur la _plaza de la Constitucion_, assez large et
ombragée, au milieu de laquelle se trouve l'_Hôtel de Cadix_ qui a eu
l'honneur de réunir tous nos suffrages[24].
[24] SÉVILLE--CADIX: 164 kilomètres.--_Route_: détestable de
Séville à Alcala; médiocre d'Alcala à Utrera; très bonne d'Utrera
à Puerto-Real, sauf pendant quelques kilomètres avant Jerez;
mauvaise de Puerto-Real à Cadix.
Cet hôtel est simple, mais très bon et nullement andalou quant
au service. Le patron et son personnel sont d'une complaisance
à laquelle nous n'étions plus habitués et qui nous surprend
agréablement.
Mardi, 27 août.
_Cadix_ est dans une situation unique et bien curieuse. Cette ville,
dont la fondation remonte à la plus haute antiquité puisque les
Phéniciens en jetèrent les premières bases plus de mille ans avant
Jésus-Christ, est construite sur un roc en plein Océan; son étroit
territoire n'est relié à la côte d'Espagne que par une mince et
longue jetée où ne trouvent place que la route et le chemin de fer.
De tous côtés l'Atlantique vient battre ses murailles de ses vagues
verdâtres. L'étroit espace dont les habitants disposaient les a
obligés, pour ménager la place, à construire en hauteur, ce qui a
fait que dans ce pays où l'on a l'habitude de ne voir que des maisons
aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples étages, s'est faite une
physionomie bien à elle. Toutes ses habitations n'en ont pas moins
tenu à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios et leurs
miradores, leurs patios où les heures du jour se passent nonchalantes
et fraîches, leurs miradores d'où l'on contemple l'enchantement des
nuits étoilées sur l'Océan sans limites.
Cadix a encore un aspect spécial à cause de la peinture de toutes ses
maisons: jaune clair, rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel
badigeon blanc.
Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de la mer, une ville qui
charme le regard: c'est une ville plaisante, pittoresque, jolie,
c'est un admirable coup d'œil; aussi les Espagnols, voulant exprimer
son brillant aspect, l'ont-ils surnommée _la Taza de plata_, la tasse
d'argent.
Cette ville a une histoire curieuse, une histoire de hauts et de
bas, d'ères de prospérité suivies de périodes de misère. Ce fut
toujours un entrepôt de marchands, riche quand le commerce allait
bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient. On peut dire
encore que ce fut la ville des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci
qu'elle dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour servir
d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils allaient chercher dans les
Gaules et jusqu'en Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui
furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent par le même
commerce; ils lui donnèrent en plus la qualité de port de guerre et
y formèrent de nombreuses flottes. Sous les empereurs romains, Cadix
était parvenue à un degré de prospérité qui la classait parmi les
villes les plus riches de l'empire. Les invasions barbares, puis
l'arrivée des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est ruinée et
dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine définitive; la découverte de
l'Amérique la galvanisa tout à coup. L'or des nouvelles possessions
espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient sans cesse
les galions. Le commerce des métaux précieux qui l'avait fait naître
la ressuscita et l'amena rapidement à un degré de prospérité qu'elle
n'avait peut-être pas connu lors de sa splendeur antique. La perte
progressive des colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu son
trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa dernière colonie; Cadix
depuis lutte courageusement pour conserver quelques bribes de son
ancien commerce, mais malgré son aspect brillant c'est une ville qui
va toujours s'appauvrissant.
Le _Port_ est situé du côté de la baie de Cadix. Des grandes jetées,
où s'amarrent maintenant de trop peu nombreux navires, on a une fort
intéressante vue sur la ville. Cadix, la jolie _ciudad_, a ainsi très
grand air avec ses maisons bien construites et la belle architecture
de ses monuments qui se détachent sur le ciel laiteux.
Une agréable promenade est celle qui consiste à faire entièrement le
tour de la ville par le chemin qui court sur ses murailles. Cadix est
ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan, de murs très élevés
au-dessus du flux et du reflux de la marée; on peut faire ainsi un
tour complet pendant lequel la vue profite d'un sp
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