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Études sur l'Islam et les tribus Maures: Les Brakna

by Paul Marty · French · Gutenberg #44488 · 695,861 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Études sur l'Islam et les tribus Maures: Les Brakna
    
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Title: Études sur l'Islam et les tribus Maures: Les Brakna

Author: Paul Marty


        
Release date: December 22, 2013 [eBook #44488]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉTUDES SUR L'ISLAM ET LES TRIBUS MAURES: LES BRAKNA ***

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    Certaines abréviations sont facilement lisibles, comme VIe, Cie
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                           ÉTUDES SUR L'ISLAM
                                 ET LES
                             TRIBUS MAURES




               COLLECTION DE LA _REVUE DU MONDE MUSULMAN_


                               PAUL MARTY


                           ÉTUDES SUR L'ISLAM
                                 ET LES
                             TRIBUS MAURES


                               LES BRAKNA


                                 PARIS
                         ÉDITIONS ERNEST LEROUX
                        28, RUE BONAPARTE (VIe)

                                  1921




                      A MONSIEUR LE COLONEL GADEN

                        GOUVERNEUR DES COLONIES

           COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT GÉNÉRAL EN MAURITANIE


    _Respectueux hommage._
    PAUL MARTY.




LES BRAKNA




LIVRE PREMIER

=HISTOIRE GÉNÉRALE=




CHAPITRE PREMIER

LES ORIGINES. INVASIONS BERBÈRES (_Çanhadja_) ET ARABES (_Hassanes_)


J'ai donné dans mon ouvrage «L'Émirat des Trarza» les traditions
historiques et légendaires relatives au séjour dans la basse Mauritanie
du premier peuple que nous y voyons installé, à l'aurore de son
histoire, vers le dixième siècle: le peuple bafour.

On retiendra seulement que ce peuple, qu'il soit noir, comme le veulent
plusieurs traditions maures, ou d'extraction juive, comme le croit M.
Gaden, vit mettre un terme à son indépendance par la poussée des tribus
berbères çanhadja du Sud marocain. La plus grande partie de ces Bafour
descendit vers le fleuve Sénégal; ils le traversèrent et refoulèrent à
leur tour vers le sud, les peuples socé de la rive gauche du Sénégal.

D'autre part, certaines fractions bafour restèrent sur les lieux, après
avoir fait acte de soumission, et payèrent tribut aux vainqueurs.
Plusieurs lettrés maures affirment que ces Bafour asservis sont, dans
le Trarza, les actuelles fractions zenaga Id Rarla des Lemradin, et
dans le Brakna, les Ahel Ramouch, qui sont tantôt chez les Zombot du
Trarza et tantôt dans le Chamama du Brakna, les uns et les autres
tributaires des émirs. Il est plus vraisemblable que les Bafours
primitifs n'ont pas seuls donné naissance à ces fractions, d'ailleurs
métissées, mais qu'ils ont contribué par fusion avec des éléments
maures, à les former au cours des siècles.

Le mouvement almoravide a pour principaux effets d'introduire la race
berbère et la religion islamique jusqu'aux abords du fleuve Sénégal.
Désormais toute la région saharienne qui est au nord du fleuve, ou plus
exactement au nord du Chamama, devient le territoire des parcours des
berbères lemtouna et de leurs innombrables troupeaux. C'est le sort
du pays brakna actuel, comme celui du Trarza. Les tribus qui vivent à
la frange méridionale de la région saharienne vont, par leur contact
quotidien avec les Nigritiens, se teinter fortement de noir. Ceux-ci
remontaient d'ailleurs beaucoup plus haut qu'à l'heure actuelle,
n'ayant pas perdu le souvenir du temps où ils dominaient jusque dans
l'Agan et sans doute plus au nord encore. Dans ce Brakna toucouleur, à
chaque puits, à chaque oued, à chaque pâturage, à chaque lieu dit même,
le nom maure est accompagné d'un nom poular. De multiples traditions et
légendes locales y sont attachées, qui seraient des plus utiles pour
la reconstitution historique du pays et qu'il est regrettable de voir
disparaître à chaque génération.

    [Illustration: JEUNE FILLE BRAKNA.]

Au sud, c'est-à-dire entre les dernières dunes sahariennes et le
fleuve, dans cette zone d'inondation et de cultures qu'on appelle
le Chamama et où seuls les Mélaniens peuvent vivre et travailler,
l'élément noir continue à subsister; mais les relations avec ses
voisins blancs seront plus d'une fois tendues, et pratiquement ces
cultivateurs qui passent d'ailleurs le plus facilement du monde d'une
rive à l'autre, vivront dans un demi-état de dépendance, jusqu'au jour
où les invasions arabes viendront troubler cet équilibre politique et
social, chasser la majeure partie des Noirs vers le sud, asservir les
autres et accaparer les terres.

C'est Abou Bekr ben Omar qui, à la tête de bandes lemtouna, Djodala
et Messoufa, descendues du sud marocain par la sebkha d'Idjil, fit,
entre 1062 et 1087, la conquête de l'empire bafour précité. On retrouve
aujourd'hui, _sous ce même nom_, leurs descendants en basse Mauritanie:
les _Lemtouna_ dans le Brakna, l'Assaba et le Tagant; les _Guedala_
(ex-Djodala) dans le Tiris et le Brakna, où, comme on le verra, les
campements haratines des Oulad Abd Allah sont dénommés haratines Igdala.

Il y avait évidemment dans cette invasion berbère bien d'autres tribus
que les ancêtres des actuels campements guedala et lemtouna. Comme
on peut déjà le constater dans l'Afrique du Nord, après un siècle
d'occupation, certaines fractions des peuples envahisseurs se sont
accrues démesurément et ont fini par être désignées sous leur nom
propre, perdant ainsi leur nom général de tribu, et arrivant même
quelquefois à le remplacer chez les autres fractions.

En ce qui concerne le Brakna, il y a donc bien d'autres tribus que les
campements cités plus haut, qui soient d'origine berbère.

Il y a: 1º une grande partie des fractions tributaires, plus
spécialement appelées zenaga (ou lahma, «viande»; ou ashab, «gens»)
chez les guerriers, et telamides chez les marabouts; 2º toutes les
fractions proprement maraboutiques (zouaïa, tolba). On en verra la
liste plus loin de ces fractions qui sont aujourd'hui les seules
lettrées, se sont attribué, des origines, soit chérifiennes, soit
pour le moins arabes: c'est là une question de mode, une sorte de
snobisme universel dans le monde islamique, blanc ou noir. On ne
nie pas la plupart du temps provenir du haut pays marocain et être
d'origine lemtouna et çanhadja, mais on déclare qu'il ne faut pas
confondre ces tribus, berbères si l'on veut par leur habitat, avec les
autres tribus berbères, les vraies, les autochtones marocaines, les
Chleuh. Les Chleuh sont des aborigènes. Les Çanhadja-Lemtouna sont les
descendants de tribus arabes, immigrées d'Orient en Afrique du Nord,
les uns peu après l'hégire, les autres mêmes antérieurement à l'islam,
ce qui explique leur islamisation tardive. On donne comme cause de leur
établissement pré-islamique au milieu des Berbères que le roi Friqicha,
qui les avait à sa solde, les abandonna dans le Moghreb, au cours de
ses expéditions à travers le monde. Ces Arabes étaient fils de Tobbaa,
qui s'était enfui de chez ses frères d'Orient. Par ces explications
les plus intelligents d'entre les lettrés maures (Cheikh Sidia, par
exemple) espèrent concilier dans leur esprit leur indubitable origine
berbère marocaine et leur traditionnelle arrivée dans le Sahara
méridional avec les bandes d'Abou Bekr ben Omar, d'une part, et leur
vif désir de se rattacher, envers et contre tout, à une souche arabe
d'autre part. On trouvera développé plus loin, dans la notice consacrée
à chaque tribu, le récit légendaire de ces origines.

Quant à l'usage de parler zenaga, il est complètement tombé en
désuétude dans les tribus brakna. En dehors du Trarza, on ne le
trouve plus en Mauritanie. Mais le dialecte maure qui porte le nom
de hassania, c'est-à-dire langue des hassanes, Arabes des invasions,
et qui s'est substitué par droit de conquête à la langue zenaga a
été fortement marqué par l'empreinte de cette dernière langue. On
y trouvera plus spécialement une foule de noms de lieux, de flore,
de faune, des termes concernant la vie matérielle, etc., tous mots
constituant une onomastique spéciale au pays, et que les Arabes ont dû
emprunter aux tribus qu'ils trouvaient sur les lieux et soumettaient à
leur domination.

A tous ces titres et attendu que les traditions, forgées par les
zouaïa, pour se donner des origines chérifiennes, himyarites ou
qoreïchites, ne reposent sur aucune précision et leur sont contestées
formellement par les hassanes très souvent par leurs propres frères,
marabouts comme eux, on peut conclure que les tribus maraboutiques
maures sont pour la très grande majorité des Berbères, soit descendant
des hordes guerrières qui suivaient Abou Bekr ben Omar, ce qui
est admis par les intéressés mêmes chez les Medlich, Tendra et
Tadjakant (Trarza), chez les Dieïdiba (Brakna), chez les Ida Ou Aïch
(Tagant-Assaba), et chez les Mechdouf (Hodh), soit issus des familles
ou des individualités qui, par la suite, vinrent chercher fortune dans
la Mauritanie zenaguïa.

       *       *       *       *       *

A la fin du quatorzième siècle, se place un événement considérable qui
allait changer la face de la Mauritanie. Cet événement, générateur de
la situation actuelle, est l'arrivée dans l'Ouest saharien des bandes
d'origine arabe. Cette introduction de sémites, nomades guerriers et
pillards, dans un milieu berbère, devait être une cause de troubles;
et comme elle devait se renouveler, les immigrants, quoique moins
nombreux, allaient dompter les Berbères, leur imposer leurs conditions
et modifier leur état social.

Je ne reviendrai pas sur l'histoire des Arabo-hassanes. Elle a été
faite dans mon ouvrage «L'Émirat des Trarza» et avec plus de détails
encore dans «Les tribus maures du Sahel et du Hodh».

On retiendra seulement ceci: les groupements hassanes, qui, vers 1400,
envahissent la Mauritanie sont au nombre de deux, issus des deux fils
de Hassan: Oudeï et Delim.

De Delim sont issus les Oulad Delim, dont il n'y a pas lieu de
s'occuper ici.

C'est d'Oudeï que sont sorties les tribus hassanes qui peuplent le
Brakna, celles-là mêmes qui portent ce nom, à l'exclusion de toutes les
autres tribus maraboutiques zenaga ou haratines, qui peuvent habiter
les pays Brakna (trab brakna), mais ne sont pas dites telles. Voici ces
origines d'après les traditions générales et les généalogies données
universellement, à quelques variantes près. Ce tableau résume les
données de la tradition maure. Il établit la filiation arabe de ces
tribus, leur parenté avec leurs cousins du Sahara et leur rattachement
commun à Oudeï, fils de Hassan.

                               Hassân.
                                 |
   ______________________________|______________________________
  /                                                             \
                   |                             |           |
                 Oudeï.                        Delim,      Hamma,
     ______________|__________________        ancêtre     ancêtre
    |         |           |           |         des         des
  Marfar,   Rizg,     Mohammed.    Arrouq.    O. Delim.  Berabich.
  ancêtre   ancêtre       |           |
   des       des        Daoud,       Daoud,
  Merafra.  O. Rizg.  ancêtre des  ancêtre des
    |                 Oulad Daoud  Oulad Daoud
    |                  Mohammed.     Arrouq.
  Othman.
    |__________________________________________________
    |                            |           |         |
  Omran.                       Yahia,      Antar,   Rehhal,
    |                          ancêtre     ancêtre  ancêtre
    |___________                des         des      des
    |           |             O. Yahia     Oulad    Rehahla.
  Heddaj.    Mohammed,       ben Othman.   Nacer.
    |       ancêtre des
    |       O. Mohammed
    |     et des O. Mbarek.
    |_______________________
    |             |         |
  Barkenni,    Terrouz,  Khouaou,
  ancêtre des  ancêtre   ancêtre
  Brakna.        des     des Khouaouat
               Trarza.   (disparus).




CHAPITRE II

LA DOMINATION DES HASSANNES OULAD RIZG

(XVe SIÈCLE)


Le quinzième siècle paraît dominé: dans le Tiris et dépendances, par
les descendants et bandes de Rizg, fils d'Oudeï, fils de Hassan; dans
l'Adrar et le Hodh, par les descendants et bandes de Daoud, autre fils
d'Oudeï.

Les Oulad Rizg, comme les appelle la tradition, comprenaient les
campements de ses cinq fils, à savoir les Oulad Mezzouq, les Oulad Aïd,
les Djaafar, les Sekakna et les Rehamna (ou Rehamin), respectivement
issus ou dépendants de Mezzouq, Aïd, Djaafer, Sekkoun et Rahmoun, fils
de Bassin.

Des Oulad Rizg, il convient de dire que subsistent aujourd'hui dans le
Trarza, mais fort amoindries numériquement et politiquement, quelques
petites fractions, restées hassanes indépendantes: les Oulad Moussa,
les Oulad Beniouk, les Oulad Khalifa, les Oulad Ben Ali, qui marchent
dans le sillage des Oulad Ahmed ben Dâmân. Les autres: Oulad Aïd,
quelques tentes Bassin, sont fondus chez les Arroueïjat du Trarza, dans
diverses tribus du Brakna et du Gorgol, ou bien encore sont telamides
des Ahel Barik Allah; et enfin quelques tentes Rehamna et Zebeïrat
qui ont été réduites à la suite de guerres malheureuses, à l'état de
tributaires des Oulad Ahmed ben Dâmân. Ils sont guerriers néanmoins et
marchent en rezzou avec leurs suzerains.

Les Oulad Rizg et les Agcharat (ceux-ci sont des Oulad Daoud) étaient
appelés alors Arabes Regueïtat, c'est-à-dire, dans la terminologie
maure, Arabes qui occupent un territoire inhabité, sorte de zone
neutre, sise entre deux États auxquels elle n'appartient pas.

Cette explication philologique éclaire singulièrement le rôle qu'au
quinzième siècle les envahisseurs arabes, installés approximativement
dans l'Aftout, vont jouer, tant vis-à-vis des Berbères du Nord (Tiris
et Adrar) que des Noirs du Sud (Chemama, Gorgol et Tagant).

Aux Berbères du Nord, ils font sentir leur présence par de nombreux
pillages et par toute sorte d'avanies. J'en ai fait le récit dans
«L'Émirat des Trarza» et n'y reviendrai pas.

Cet effacement des Berbères paraît tout à fait regrettable. S'ils
avaient voulu résister fermement aux envahisseurs, leur nombre et leurs
richesses leur permettaient facilement de dompter ces quelques pillards
et de les rejeter au loin ou de les assimiler. La civilisation berbère,
pratique et progressiste, valait bien les coutumes arabes, négatives
ou oppressives, issus d'un nomadisme invétéré, impropre à toute
évolution sérieuse. Au point de vue économique, le Sahara occidental,
méthodiquement mis en valeur par la tenacité âpre et presque cupide
du Berbère, serait vraisemblablement beaucoup plus riche qu'il ne
l'est maintenant. Ce n'était pas seulement sur les tribus berbères que
s'exerçaient les pillages des hassanes. Les peuples noirs qui vivaient
à ce moment sur la rive droite du Sénégal et mettaient en valeur le
Chamama, le Gorgol et même le Tagant, avaient aussi à souffrir de leurs
déprédations.




CHAPITRE III

LA DOMINATION DES OULAD MBAREK

(XVIe SIÈCLE)


Pendant que les Oulad Rizg faisaient sentir leur prépondérance, une
autre branche, issue également d'Oudeï, se multipliait et allait
conquérir, vers la fin du quinzième siècle, la suprématie politique.
Il s'agit des Merafra, ainsi nommés parce qu'ils descendent de Marfar,
fils d'Oudeï, et frère par conséquent de Rizg et de Daoud.

Ces Merafra n'ont pas laissé un souvenir trop abhorré. Leur nom, passé
dans le langage courant, est synonyme aujourd'hui, chez les Tolba, de
«guerriers valeureux et relativement honnêtes».

Ils se présentent, dès le premier jour, sous la forme de deux bandes:
l'une composée de la famille et des amis et fidèles de Mohammed, fils
d'Omran, fils d'Othman, fils de Marfar. Ce sont les Oulad Mbarek.
L'autre composée des familles, amis et fidèles du frère de Mohammed,
le nommé Heddaj, fils d'Omran, fils d'Othman, fils de Marfar. Cette
dernière bande, commandée par les trois fils d'Heddaj: Terrouz,
Barkenni et Khaou, est encore immobilisée par les dissensions
intestines. Elle n'apparaîtra définitivement constituée en corps de
tribus, sous le nom de Trarza, Brakna et Khouaouat, qu'un siècle plus
tard, c'est-à-dire vers la fin du seizième siècle.

Au commencement de ce seizième siècle donc, la suprématie du Tiris
passe aux Oulad Mbarek. Ce n'est probablement pas sans résistance que
leurs cousins Oulad Rizg leur cédèrent la place. Ni l'histoire ni la
tradition n'en ont conservé le souvenir, de même qu'elles ne font pas
connaître si ces bandes de Merafra arrivaient alors en Mauritanie
en envahisseurs, ou si, venus un siècle plus tôt avec les premiers
hassanes, elles avaient crû et s'étaient formées sur les lieux mêmes.

De la domination des Oulad Mbarek pendant le seizième siècle, la
tradition zouaïa ne nous cite que quelques faits, visant naturellement
l'oppression qu'ils faisaient subir aux marabouts.

Je n'y reviendrai pas, en ayant fait le récit dans «L'Émirat des
Trarza».

Les Oulad Mbarek allaient passer, à la fin du seizième siècle,
au second plan de la scène politique du Tiris, en attendant que,
quelques années plus tard, ils émigrassent vers le Hodh, où ils
constituent aujourd'hui la tribu que l'on connaît. Cette chute
paraît résulter des intrigues et des ruses des zouaïa exaspérés qui
surent mettre aux prises le groupement des Oulad Mbarek et celui des
Trarza-Brakna-Khouaouat.

Les Yaqoubïïn, c'est-à-dire les deux actuelles tribus tachomcha:
Id Eqouïb et Ahel Barik Allah (Trarza), alors campés à Tin Mejouk,
allaient amener le dénouement en refusant de payer leur tribut. Ahmed
Doula, leur chef, dont la famille existe toujours, vint faire part à
Oudeïk, chef des Oulad Mbarek, de la décision de la tribu. Le «Chauve»,
surnom d'Oudeïk, prit aussitôt ses dispositions pour razzier les
rebelles. Ceux-ci, qui regrettaient leur attitude de révoltés, ainsi
qu'il résulte des paroles que leur adressa Ahmed Doula: «Mes discours
à Oudeïk nous ont grandement nui», s'étaient groupés autour du saint
vénéré, Habib Allah ben Yaqoub, et lui demandèrent le secours de ses
prières. C'est alors que l'on apprit l'attaque imminente du camp
d'Oudeïk par les guerriers Brakna: les Oulad zenaguïa. Oudeïk, qui
était précisément l'hôte du faqih Habib Allah, lui confia ses bagages
et partit au secours des siens. Le combat se livra à Aguiert; et Oudeïk
y fut tué par Al-Ograïra ben Al-Afna, dont la famille vit toujours dans
sa tribu des Oulad Abd Allah (Brakna). Les Zouaïa étaient sauvés.

Le faqih Habib Allah, qui est manifestement l'artisan de cette heureuse
diversion, n'eut garde d'oublier de renvoyer à la famille d'Oudeïk les
bagages qu'il avait en dépôt. Quant à la femme d'Oudeïk, Kartoufa,
à l'annonce de la mort de son mari, elle monta à son campement d'In
Saraïer sur un taïchot (balanites cogytiaca) et fit entendre sans trève
des gémissements. L'arbre en a gardé le souvenir, et fut dès lors
appelé le «Tichtaïa de Kartoufa».

Les Oulad Mbarek disparaissent de Mauritanie à la fin du seizième
siècle, et c'est à ce moment que s'élèvent les Trarza-Brakna dans la
région, qui depuis a porté leur nom.




CHAPITRE IV

LES ORIGINES DES BRAKNA


Le tableau généalogique ci-après, dégagé des branches collatérales,
permet de saisir d'un coup d'œil les origines des Brakna.

                        Hassan.
                          |
                        Oudeï.
                          |
                        Marfar.
                          |
                        Othman.
                          |
                        Omran.
                          |
                        Heddaj.
   _______________________|_________________________________
  /             début du quinzième siècle).                 \

          Barkenni,                        Terrouz,
      ancêtre des Brakna.              ancêtre des Trarza.
              |
           Mellouk.
              |
           Kerroum.
           ___|_________________________________________
          |                            |                |
    Abd Al-Jebbar.                 Abd Allah,       Al-Yatim,
      ____|___________            ancêtre des      ancêtre des
     |                |        _Oulad Abd Allah_.    _Litama_
  Mohammed, etc.    Ahmed,                           (Gorgol
  Biri, etc.      ancêtre des                       et Assaba).
  ancêtre des     _Oulad Ahmed_.
  _Oulad Biri_.

Au quinzième siècle, c'est-à-dire peu après l'arrivée des premiers
hassanes dans la haute Mauritanie, les fils de Heddaj: Barkenni et
Terrouz, qui conduisaient leur groupement d'envahisseurs, jusqu'alors
uni, durent se séparer à la suite de querelles intestines, nées à
propos de partage de butin.

Le groupe des fils et serviteurs de Barkenni, se développant au cours
du quinzième siècle, devait constituer le peuple Brakna, que nous
voyons apparaître à la fin du seizième siècle seulement. Les Trarza se
formaient de la même façon.

Trarza et Brakna dépouillent, comme il a été dit, les Oulad Mbarek de
leur suprématie et les repoussent vers l'est. Ils vont désormais et
jusqu'à nos jours rester chacun maître dans leur région.

Le quinzième siècle est approximativement rempli par les trois
générations: Barkenni, Mellouk fils de Barkenni, et Kerroum fils de
Mellouk, sur lesquels nous n'avons aucun renseignement.

Au début du seizième siècle, par les trois fils de Kerroum on voit se
constituer les tribus d'origine brakna: _a_) Abd Al-Jebbar donnera
naissance par son fils Ahmed aux _Oulad Ahmed_ et par son fils Biri
ould Mohammed aux _Oulad Biri_.

_b_) Abd Allah donnera naissance aux _Oulad Abd Allah_, qui sont les
seuls qui portent dans le langage courant des tribus le nom de Brakna.

_c_) Al-Yatim est l'ancêtre éponyme des _Litama_.

Il y a donc à l'heure actuelle quatre tribus véritablement brakna; les
Oulad Biri, les Oulad Ahmed, les Oulad Abd Allah, les Litama.

Les Oulad Biri habitent les confins du Trarza et du Brakna. Dans cette
marche neutre, ils ont subi l'influence des Trarza plus fortement
et sont, depuis un siècle, et sous notre régime même, compris dans
l'orbite trarza. Ils ont d'ailleurs versé dans le maraboutisme. Mais
ils n'ignorent pas leur origine brakna et à ce titre ont toujours
conservé avec ces tribus, et notamment avec les Oulad Ahmed, leurs
cousins plus immédiats, comme on le voit par le tableau précité, et
leurs voisins, des relations étroites de sympathie et d'alliance.

Les Litama ont appuyé vers l'est et, à demi assujettis par les Id Ou
Aïch, à demi fondus dans l'élément nègre, ils font aujourd'hui, sur les
bords du Sénégal et du Gorgol, figure de Zenaga.

Seuls les Oulad Abd Allah et les Oulad Ahmed sont restés vrais fils de
Barkenni, guerriers pillards, hassanes mécréants et chefs politiques du
pays à qui ils ont donné leur nom. Et encore seuls les Oulad Abd Allah
ont-ils conservé l'appellation de leur ancêtre éponyme, puisque seuls
ils sont dits «Brakna».

J'ai décrit dans mon «Émirat des Trarza», d'après le «Chiam az-Zouaïa»
les luttes engagées et menées à bien par les Brakna et Trarza contre
les Oulad Rizg, au début du dix-septième siècle. Les hassanes des
premières invasions furent soumis et asservis.

Les Zouaïa, qui avaient pour le moins soutenu les vaincus de leurs
sympathies, furent très affectés de leur défaite et, craignant des
représailles, eurent un moment la pensée de s'enfuir avec eux. Le
départ de l'Aroussi, le plus acharné de leurs ennemis, les rassura.
Ils restèrent donc, mais les discussions qui les agitèrent alors
provoquèrent un déclassement de tribus. Le «Chiam az-Zouaïa» donne la
liste de ces nouveaux groupements et, en ce qui concerne les Brakna,
signale que les Beni Iddan Abiaj, des Tachomcha, allèrent se joindre, à
cette date, aux Dieïdiba.

Les fils de Kerroum, qui, à la tête du groupement brakna et avec
l'assistance des Trarza, avaient réduit les Oulad Rizg, entendaient
bien chausser leurs bottes. Ils invitèrent donc les Berbères à
acquitter entre leurs mains les redevances coutumières. «Ceux-ci, dit
le «Chiam az-Zouaïa», mirent la plus tenace obstination dans leur refus
et finirent par avoir gain de cause.»

La chose paraît fort douteuse, mais ce qui est plus étrange encore,
c'est la prétention qu'affectent les Zouaïa d'avoir reçu des gages de
prix des hassanes. Al-Mokhtar, fils d'Abd Allah ben Kerroum, l'ancêtre
éponyme des Oulad Abd Allah (Brakna), était venu offrir un chameau
de choix à Al-Fadel (Sidi-l-Falli), fils de Mohammed ben Dîman. Il
fut rencontré par Ahmed ben Dâmân (Trarza), qui à sa vue s'empressa
de courir chez les siens et leur fit comprendre qu'il valait mieux
faire des cadeaux aux Zouaïa que de prélever sur eux des tributs. A la
suite de ce discours, les Oulad Dâmân se précipitèrent chez les Zouaïa
avec tellement de rapidité, qu'ils devancèrent les Oulad Abd Allah et
purent effectuer avant ceux-ci la remise de leurs présents. Le «Chiam
az-Zouaïa» ne manque pas de tirer la morale de ce récit: «Ce sont ces
bons procédés qui sont la cause de la situation élevée que les Oulad
Dâmân ont conservée jusqu'à ce jour: il leur faut donc honorer les
descendants de Sid Al-Fadel.»

Il n'est pas impossible que les Brakna, comme les Trarza, aient fait
des cadeaux aux Zouaïa. La chose se passe encore de nos jours entre
deux pillages de campements tolba. Mais il est à croire que les
hassanes continuaient, malgré toute l'obstination des Berbères, à
prélever sur eux le tribut. On en trouvera la confirmation dans la
haine que Sid Al-Fadel, qui paraît avoir été à ce moment le personnage
maraboutique le plus en vue des Zouaïa, portait aux hassanes. «Je hais
les Merafra, disait-il; car ils extermineront mes descendants. Une
guerre terrible doit incessamment éclater entre eux.»

La prédiction n'allait pas tarder à se réaliser. Sid Al-Fadel
comprenait bien que les deux peuples arabes et berbères ne pouvaient
vivre ainsi sur le pied d'égalité, et puisque les Berbères,--son
peuple,--ne voulaient pas assurer leur défense, les armes à la main, il
fallait qu'ils s'inclinassent devant les guerriers.

Le «Chiam az-Zouaïa» signale un dernier trait: Sid Brahim, le chef
des Aroussiïn, n'avait pas abdiqué toute prétention sur les Zouaïa.
Du nord où il campait, il envoya un jour son fils Al-Habib, à la tête
d'une forte bande, prélever le tribut auquel il croyait avoir droit.
Les Zouaïa concentrèrent leur force à Tin Goufanin; mais plus confiants
dans la ruse que dans la force, ils demandèrent conseil à Lamin, fils
de Barik Allah. Ils lui promirent par tente un tribut d'une livre de
grain (moudd) et d'une mesure de beurre fondu, s'il les débarrassait
des hassanes. Le marabout prit quatre piquets, récita sur chaque piquet
un verset du Coran, et les planta aux quatre coins du rassemblement
tachomcha. Après quoi il ordonna aux jeunes gens d'aller galoper autour
de l'ennemi, cependant que l'un d'eux: Abd Allah ould Kadda, des Id
ag Jemouella, doué d'un organe sonore, poussait des commandements
retentissants, auxquels la troupe répondait par des acclamations
prolongées.

Il paraît que ce spectacle impressionna tellement les Aroussiïn, qu'ils
levèrent le camp et se retirèrent en fuyards.




CHAPITRE V

LA GUERRE DE BABBAH ET LES IMAMS BERBÈRES


Les graves événements qui allaient se dérouler en Mauritanie, vers
le milieu du dix-septième siècle, devaient bouleverser complètement
les tribus maures et établir d'une façon définitive les conditions
de la vie sociale telles que nos ancêtres les ont vues vers la fin
du dix-septième siècle, et telles que nous les voyons nous-mêmes
aujourd'hui.

A cette date, politiquement, les Berbères, sans opposer de résistance
militaire, essaient de tenir tête aux prétentions des hassanes, tantôt
par leur obstination implacable à refuser tout tribut, tantôt par des
offres de cadeaux, qui peuvent écarter momentanément l'orage en semant
la division chez l'ennemi.

La politique du grand marabout et imam, Nacer ad-Din, allait être le
signal de profondes modifications. Portés un instant au pinacle par la
volonté de fer de ce saint homme et unis sous sa baraka, les Berbères
faillirent triompher et exterminer les hassanes. La mort de Nacer
ad-Din, les divisions qui suivirent, réduisirent à néant leurs succès.
Ce sont là des aventures de marabouts, qui se sont renouvelées maintes
fois jusqu'à nos jours.

J'ai décrit longuement, dans _L'Émirat des Trarza_, la «guerre de
Babbah», comme l'appelle la tradition maure, ses diverses péripéties,
la fin de la lutte, ses conséquences. Il n'y a pas lieu d'y revenir ici.

Il suffit de rappeler que les tribus maraboutiques du Brakna ne
surent pas s'unir contre l'ennemi commun. Seuls les Dieïdiba semblent
s'être engagés à fond à la suite de l'imam national. Les autres ou se
désintéressèrent de la lutte, ou se prétendirent contraints de tenir
tête aux hassanes locaux. Les Brakna, au contraire, marchèrent en bloc
avec leurs cousins Trarza, fournirent des contingents et des subsides
et immobilisèrent leurs marabouts.

Les Dieïdiba, au cours de la lutte vers 1668, firent une fois bande
à part et faillirent provoquer une scission en élevant un anti-imam,
Nahoui ben Agd Abd Allah, contre Mounir ad-Din, frère de Nacer ad-Din
et cinquième imam. L'accord se fit et Mounir resta en titre, Nahoui
fut son Khalifa officiel. Il ne put malheureusement faire prévaloir
ses avis sur ceux de Mounir, jeune homme inexpérimenté, et tous deux
par bravade acceptèrent avec des forces inférieures le combat que leur
offraient les hassanes. Ils furent tués à Dokol, à 20 kilomètres en
amont de Dagana, et les troupes taillées en pièces (vers 1670).

On ne sait pas à quelle tribu appartenaient ce Nahoui, candidat
des Dieïdiba, et son frère Agd al-Mokhtar, qui fut le sixième et
dernier imam. Il paraît établi qu'ils étaient originaires d'une tribu
maraboutique du Brakna, probablement des Dieïdiba. C'est sur le
territoire brakna, en effet, que se déroulèrent les derniers incidents
de la lutte (1670-1674). L'imam fit d'abord des courses, souvent
heureuses, contre les Oulad Abd Allah, les Oulad Mbarek et les Litama.
Le suprême combat s'engagea à Tin Ifdadh, près d'Ouezzan, dans l'Agan
(Brakna septentrional). Agd Al-Mokhtar, son frère Imijen, et les
derniers guerriers zouaïa y périrent.

On connaît le traité de paix qui intervint, en 1674, à Tin Iefdadh. En
voici, d'après la tradition brakna, les trois principales clauses: 1º
Les Zaouïa donneront l'hospitalité à tous les Merafra qui viendront la
leur demander, et cette hospitalité durera au moins trois jours.

2º Les Zaouïa feront parvenir chez lui (_id est_, sans traîtrise et en
lui donnant des montures) tout hassani qui leur demandera son chemin.

3º Les hassanes auront droit au tiers de l'eau des puits, lors de
l'abreuve des animaux.

Les Dieïdiba comptèrent parmi les tribus les plus éprouvées, et se
virent affectés comme vassaux-marabouts aux Oulad Abd Allah mêmes.
Cette alliance a duré jusqu'à nos jours inclus. Les hassanes sont
restés fidèles à leurs tolba, comme ceux-ci l'étaient à leurs Arabes;
ils se sont mutuellement porté secours, au fil de leur histoire, et
l'occupation française les a fait fuir ensemble vers le nord, unis
jusque dans la chute de l'ancien régime.

On remarquera, en terminant, combien jusqu'à cette fin du dix-septième
siècle la berbérisation a été profonde dans la basse Mauritanie. La
plupart des noms de lieux et même de personnes sont des noms berbères.
Tout individu, à côté de son nom arabe, a son nom berbère ou zenagui,
sous lequel, dans le langage courant, il est plus généralement désigné.
La langue en usage est encore le berbère. Mais, avec la conquête
hassane, l'arabe va prendre le dessus et refouler insensiblement langue
et coutumes berbères. La langue berbère n'est plus parlée du tout
aujourd'hui sur le territoire brakna.




CHAPITRE VI

LA BRANCHE AÎNÉE DES ÉMIRS BRAKNA: OULAD NORMACH


C'est à cette date (deuxième moitié du dix-septième siècle) que se
constituait définitivement l'émirat des Brakna. Il est nécessaire de
donner tout d'abord le tableau généalogique des premiers Brakna de la
tente princière.

                             1. Abd Allah,
                      ancêtre des Oulad Abd Allah
                           (seizième siècle).
         ___________________________|_________________________
        |                 |        |         |         |      |
  2. Mohammed,          Bakar.  Mansour.  Mokhtar.  Naggad.  Eli.
  Dix-septième siècle.
        |_________________________________
        |                 |               |
  3. Normach,           Siyed,        Oubbeïch.
  ancêtre des          ancêtre
  Oulad Normach.     Oulad Siyed.

D'Abd Allah, l'ancêtre éponyme des Oulad Abd Allah, c'est-à-dire des
Oulad Normach et des Oulad Siyed, on ne sait presque rien. Il vécut au
seizième siècle, et eut six fils: Mohammed, Bakar, Mansour, Mokhtar,
Naggad et Eli.

Mohammed, son successeur, est le chef de la tente où va se fixer le
commandement pour plus d'un siècle dans la descendance de son fils aîné
Normach (1650-1766 environ), puis dans la descendance de son fils cadet
Siyed (1766-1903). Un troisième fils de Mohammed, Oubbeïch, a laissé
une postérité qu'on retrouve en partie chez les Normach, mais surtout
chez leurs tiab. Sa descendance est constituée en grande partie par les
Koumba et se trouve représentée par des femmes et par Eli ould Ahmed
ould Omar.

Bakar, deuxième fils d'Abd Allah, paraît avoir été un grand chef de
guerre. Il vécut au dix-septième siècle et on peut en induire de là que
c'est lui qui conduisit les Brakna à la guerre contre les marabouts;
mais la tradition est muette sur ce point. Il mourut en 1680. Sa
descendance ne comprend plus que deux tentes chez les Normach et une
tente chez les Oulad Ahmed.

De Mansour, troisième fils d'Abd Allah, la descendance, qui fut jadis
puissante et nombreuse, s'est fondue dans les campements de ses frères
et aussi chez les Oulad Siyed.

Celle de Mokhtar, quatrième fils d'Abd Allah, a disparu.

Celle de Naggad est actuellement en très grande partie chez les Tiab
Oulad Normach; une tente se trouve chez les Normach mêmes.

La postérité d'Eli, dernier fils d'Abd Allah, a émigré vers l'est. Elle
constitue l'actuelle tribu des Oulad Eli, qui nomadise sur le Gorgol et
dans l'Assaba.

Il faut maintenant revenir aux deux fils de Mohammed ould Abd Allah:
Normach et Siyed, ancêtres éponymes de leur descendance et double
branche qui fut successivement à la tête du Brakna.

Mais ici, pour pouvoir suivre jusqu'à nos jours le cours des événements
historiques, il faut avoir sous les yeux les tableaux généalogiques des
deux branches.

Branche aînée: les Oulad Normach.

                            3. _Normach_,
                       ancêtre des O. Normach.
                                  |
                      4. Heïba (Mohammed Al-Heïba),
                               † 1728.
                                  |
                       5. Ahmed (Ahmed Heïba).
                               † 1762.
                   _______________|_____________
                  |                             |
               6. Eli                       7. Ahmeïada,
          (entre 1762-1780).                 vers 1780.
         _______________________________________|
        |               |                       |
    Mohammed.     Mokhtar Cheikh.           Hiba, etc.
                        |          _____________|__________
                        |         |                        |
                     Brahim.   Mokhtar.                Mohammed.
     _____________________________|_____         __________|________
    |       |       |        |          |       |         |         |
  Brahim.  Hiba.  Bakar.  Mohammed.   Lobat,    Hiba.    Sidi   Mokhtar.
                                      chef               Ahmed.
                                      actuel.             |
                                                       Mohammed.


Branche cadette: les Oulad Siyed.

                           Siyed.
                             |
                       Seddoun (Brahim).
                     ________|__________
                    |                   |
            Aghrich (Mohammed).     M'Khaïtir.
                    |
                 Mokhtar.
         ___________|______________________________
        |                |                         |
        1.               2.                        |
  _Mohammed._      _Sidi Eli 1er_,           Sidi Mohammed.
  † vers 1800.     vers 1800 † 1818.        _______|_______________
        |                |                 |             |         |
        |                3.                4.            |         |
      Aghrich.    _Ahmeddou 1er_,    _Mokhtar Sidi_,  Mohamm.   Mokhtar.
                    1818 † 1841.         1842.           |         |
                         |                 |             |         |
                         7.                |             |         5.
                  _Sidi Eli II_,     Moh. Al-Habib.  Moh. Sidi.  _Moh._
                   1858 † 1893.            |             |      _Rajel._
                         |              Othman.      Mohammed.
                         |
            _____________|_______________________________________
           |             |          |       |         |          |
  8. _Ahmeddou II_,   Mokhtar,     Moh.   Bakar.   _Habib_,    Sidi
       1893-1903.      † 1884.    Krara.             chef    Mohammed,
     ______|_____________           |               actuel.    1903.
    |         |          |          |
    Ould   M'hammed.   Sidi      Mokhtar.
   Assas.             Bakar.
   † 1907.

Au sujet des règles de la dévolution du pouvoir, disons tout de suite
que la conception de l'hérédité avec partage n'a jamais été en vigueur
chez les Brakna. Ce fut en principe l'idée de l'hérédité par aînesse
qui domina, tempérée par l'usage, en vigueur dans les pays islamiques,
que le frère cadet ou l'oncle pouvait succéder à l'émir défunt. Ici, ce
dernier usage ne fut appliqué que dans le cas de minorité du fils de
l'émir précédent. Et encore son clan ne considérait-il le gouvernement
du collatéral que comme une régence, tout au plus un émirat
transitoire, car, dès sa majorité, le fils réclamait ses droits, et ses
partisans étaient tout de suite prêts à l'aider à les faire valoir.

Normach vécut approximativement vers la fin du dix-septième siècle. La
tradition rapporte qu'il prit part aux derniers événements du Cherr
Boubbah (1674). Son tombeau se trouve près de Mal. A cette date, les
Brakna, de l'aveu de tous les chroniqueurs et annalistes maures, sont
les maîtres politiques du pays et tous les autres hassanes gravitent
dans leur orbite. Les Trarza eux-mêmes devront attendre jusqu'à Ali
Chandora, pour se dégager de la suzeraineté politique des Brakna.

Vers cette époque, une tradition relate que les Brakna et les Id
Eïchelli furent en guerre. Ils se livrèrent un violent combat au rocher
de Tajala, en plein Amatlich, en 1689.

Le fils de Normach, Heïba, de son vrai nom Mohammed Al-Heïba, est à
cheval sur le dix-septième et le dix-huitième siècle. On ne sait que
peu de choses sur son compte.

Ali Chandora et Heïba eurent de nombreux démêlés. C'est à cette date
que les Trarza vont se dégager de la suprématie brakna, alors établie
sur tous les hassanes du Sud mauritanien.

Ali Chandora s'étant rendu à Fez, accompagné d'Abd Allah Maham, fils
d'Al-Qadi, le grand Cheikh Ida Ou Ali de Chingueti, y reçut l'accueil
le plus favorable du sultan et en ramena des contingents marocains qui
lui permirent d'abord de se rendre définitivement maître du Trarza et,
ensuite, de conquérir son indépendance vis-à-vis des Brakna.

Les Brakna, maîtres politiques de la région, furent défaits et
repoussés. Le P. Labat rapporte que leur émir, qui venait faire la
récolte de la gomme dans les bois d'acacia contestés et la vendait à
l'escale du Terrier-Rouge, fut assailli par Ali Chandora et s'enfuit
dans la direction du Rekiz (lac Cayar des Noirs). La tradition complète
ces victoires de l'émir trarza, en relatant que, par la suite, les
Brakna conclurent avec lui des traités d'alliance et de soumission.

Les hostilités devaient reprendre par la suite. Elles amenèrent la
mort d'Ali Chandora, qui s'était avancé à la poursuite des Brakna en
retraite jusqu'à Boghé. Certains disent qu'il aurait été tué dans un
combat livré à l'émir Heïba lui-même. D'autres qu'il fut empoisonné
dans la nuit qui suivit le combat. La tradition est unanime à relater
qu'il a été enterré un peu au-dessus de Boghé (le Dibango des
Toucouleurs), sur une dune où l'on montre encore son tombeau, ou du
moins l'emplacement de son tombeau, près d'un petit bosquet (1727).

Heïba ne devait pas tarder à le suivre dans la tombe. Le poème d'Ibn
Khalna dit qu'il mourut peu après le sultan Moulay Ismaïl et l'émir Ali
Chandora, soit donc vers 1728. Ce poème l'appelle «cheikh des Arabes,
chef des bandes, lion de la bourse, homme à la belle prestance». Son
tombeau est à Belaoua.

Il faut ajouter qu'une autre tradition affirme que ce Mohammed Al-Heïba
du poème n'est pas le chef normachi, mais le chef Oulad Eli, son
homonyme et contemporain.

Le fils et successeur de Heïba fut Ahmed. Par une contradiction
fréquente chez les Maures, son nom, Ahmed ould Al-Heïba, devint Ahomel
Heïba. Jusqu'alors, les Oulad Abd Allah avaient été à la tête de
la confédération merafra, c'est-à-dire des Arabes envahisseurs, de
la postérité de Marfar ould Oudeï ould Hassân. Cette confédération,
qui par son union et la solidarité de ses membres avait réalisé
la conquête de la Basse Mauritanie et l'asservissement des tribus
berbères, comprenait, outre les Trarza qui vivaient, depuis la fin des
hostilités, dans une quasi autonomie, les Brakna, les Oulad Mbarek, les
Oulad Ghouizi et les Oulad Nacer. Il est à peu près certain qu'avec
le temps, et dès la fin du dix-septième siècle, la prépondération des
Oulad Abd Allah, tente princière des Brakna, était devenue surtout
nominale.

Mungo-Park, qui passait dans le Sahel de Nioro en 1796, entendait
encore parler du haut prestige des «Il-braken».

C'est sous les règnes de Heïba et de son fils Ahomel que se produisit
la scission. De cette séparation est née la situation qui a duré
jusqu'à nos jours. Il y a deux versions au sujet de cette scission des
Merafra, l'une, maure, recueillie par Duboc, l'autre, toucouleure,
décrite par Siré Abbas; mais il est certain que cette scission ne fut
rendue possible que par les coups fâcheux qu'Eli Chandora porta au
prestige des Brakna.

D'après la version maure, ce fut Maham Mokhtar ould Nasri qui fut
l'auteur du conflit. Il s'y prit d'une façon originale.

La djemaa des zenaga, composée des parents de la mère de Maham Mokhtar,
refusa d'obéir à Ahomel Heïba. Pour les soumettre, ce dernier quitta
l'Adrar et vint avec de nombreux partisans à Baghdad, à environ 8
kilomètres de Tijikja, où nomadisait le campement révolté. Ahomel Heïba
était très orgueilleux et d'une susceptibilité rare.

Dès son arrivée, les zenaga, sur les conseils de Mokhtar, lui
envoyèrent une ambassade pour solliciter la paix; puis lui-même se
présenta alors à Ahomel Heïba, son cousin, avec quelques jeunes gens
des Merafra, et feignant d'être très mal avec les zenaga, demanda en
son nom et au nom de ses amis que les ambassadeurs leur soient remis
pour les tuer; avec insistance, il promit de leur payer le prix que
fixerait Ahomel Heïba, lui assurant qu'il ferait une bonne affaire.
Furieux que des membres de sa famille le croient capable d'agir ainsi,
navré que l'on ait à l'assimiler à un trafiquant, considérant qu'on lui
avait fait dans le Tagant la plus grande insulte qui pouvait être faite
à un homme de son rang, il jura de ne plus reparaître dans ce pays et
d'abandonner à leur sort les populations qui y habitaient.

Il rentra alors dans l'Adrar et les Merafra se divisèrent en
plusieurs branches ne reconnaissant plus l'autorité du successeur de
Barkenni. Chacun garda le nom de son ancêtre éponyme, qu'elle portait
déjà, à titre d'unité intégrante de la confédération, et devint, sous
ce nom, une tribu indépendante. On eut donc désormais les Oulad Abd
Allah (Brakna), les Oulad Mbarek, les Oulad Ghouizi, les Oulad Nacer.

Voici maintenant la version toucouleure, vue du côté du fleuve, et
telle qu'elle est rapportée par le distingué traditionnaliste Siré
Abbas. Elle diffère peu d'ailleurs de la version maure.

    Les Oulad Abd Allah (c'est-à-dire l'ensemble des Merafra désignés
    sous le nom de la tribu dirigeante) étaient les seigneurs
    du Chamama. Ils forçaient leurs voisins, tels que les Id Ou
    Aïch, à leur verser des tributs. Les Id Ou Aïch leur donnaient
    annuellement un poulain. Les Touabir, les Oulad Aïd et tous ceux
    de rang social modeste, qui vivaient auprès d'eux, étaient frappés
    de contributions. Cet état de choses dura jusqu'à la bataille
    d'Al-Hareïkat, localité du Tagant, à l'Est de Tijikja, et où se
    trouve depuis fort longtemps le tombeau d'Ilou Yaladi Diadé Padiq,
    père de Foullal. Cette bataille mit aux prises les Oulad Abd Allah
    et les Id Ou Aïch. Lorsque ceux-ci aperçurent qu'ils n'étaient pas
    de taille à lutter loyalement contre leurs adversaires, ils mirent
    en commun toutes leurs ruses et en usèrent pour les diviser. Cela
    leur porta bonheur. Les Oulad Al-Ghouizi et les Oulad Mbarek
    émigrèrent vers Nioro et Kayes. C'est alors que se produisit le
    conflit entre Oulad Eli et Oulad Yatim. A l'accord, qui régnait au
    sein des Oulad Abd Allah, se substitua une hostilité cordiale. Ils
    ne se mettaient d'accord que rarement et pour un laps de temps très
    court. Les Id Ou Aïch profitèrent de leurs discordes intestines
    pour s'affranchir de leur joug. C'est ainsi qu'ils cessèrent de
    payer le tribut annuel d'un poulain.

L'émir Ahmed Al-Hiba eut les relations suivantes avec le grand saint
des Oulad Dîman: Mohammed Al-Yadali, thaumaturge, orateur et fécond
écrivain.

Le griot-danseur de l'émir, ancêtre des actuels Ahel Manou, avait
composé un poème où il glorifiait son maître. Sous couleur de
commentaire d'un de ses propres poèmes, Mohammed Al-Yadali fit une
satire amère du poème du griot, reprenant les expressions de louange
exagérée qu'il avait employées pour l'émir, et les appliquant lui-même
au Prophète.

Quand il apprit ces faits, Ahmed Al-Hiba se fâcha et proféra des
menaces à l'encontre du poète. Mohammed Al-Yadali, qui ne tenait pas
à en attendre l'exécution, se hâta de venir trouver l'émir. Celui-ci
lui fit des reproches: «Comment peux-tu démarquer le poème qui m'a été
adressé? Comment oses-tu en détourner le sens sur un autre que moi? Tu
as fait là quelque chose de grave.» Le marabout répondit simplement:
«J'ai transporté vos louanges vers quelqu'un (Mahomet) qui est meilleur
que moi et que vous.»

La colère de l'émir tomba, et il lui fit don d'un chameau, s'engageant
à ce tribut en son nom et au nom de ses successeurs jusqu'au jour du
jugement dernier. Par la suite, leurs relations furent tout à fait
cordiales, et le poète dîmani composa à la louange d'Ahmed ould Heïba
et de sa maison une très élogieuse qacida[1].

  [1] La traduction de ce poème a été donnée dans le _Bulletin du
  Comité d'Études historiques de l' A. O. F._, 1920.

Les derniers jours d'Ahmed Al-Heïba furent encore agités par des luttes
entre les Oulad Ahmed, alliés aux descendants des Oulad Rizg et l'émir
Mokhtar ould Omar, des Trarza (vers 1758). Les Oulad Ahmed vaincus, et
qui s'étaient avancés en territoire trarza, furent refoulés vers les
pays brakna.

Les luttes intestines qui avaient déchiré la confédération merafra
allaient se produire au sein même des Oulad Abd Allah et amener leur
scission: 1º en les tribus Normach et Siyed, telles que nous les
trouvons aujourd'hui dans le Brakna; 2º en Oulad Eli et Litama, tels
que nous les trouvons dans le Gorgol et l'Assaba.

A Ahomel Heïba, mort en février 1762, d'après le poème d'Ibn Khalina,
et enterré à Nagué, dans l'Aoukar, succédèrent d'abord son fils aîné
Eli, ensuite son fils cadet Ahmeïada. Une autre tradition dit que
Ahmeïada est le fils, non le frère d'Eli. Le tombeau d'Eli se trouve à
Al-Qadra dans le Raag et celui d'Ahmeïada, à Tijam dans l'Agan.

C'est sous le commandement de ces deux chefs, c'est-à-dire dans les
années qui suivirent 1782, que se produisirent ces graves événements.
Jusqu'à cette époque, les Normach nomadisaient en hivernage près de
la Sebkha de Tidjiniakout, et autour de Talorza et d'Achamin, situé
à une journée de marche au nord de la Sebkha. La saison sèche les
amenait, comme la plupart des tribus dans le Tiris. Avec Ahmeïada, ils
se fixèrent dans l'Aftout pendant la saison sèche, et dans l'Agan,
pendant l'hivernage. Les luttes intestines qui éclatèrent à cette
date provoquèrent un exode plus méridional encore: les Oulad Eli, les
Oulad Al-Yatim et les Oulad Siyed allèrent s'installer à Guimi. Ils
se battirent entre eux, comme ils s'étaient battus avec les Oulad
Normach. Les Oulad Al-Yatim, commandés par Seïbouli, furent vaincus
et émigrèrent à l'est du Gorgol, dans la région qui depuis a pris
leur nom: le Litama. Les Oulad Eli les y suivirent peu après, et
s'installèrent auprès d'eux dans la vallée inférieure du Gorgol.

Les Normach et les Siyed, restés seuls en présence, se partagèrent le
pays: les premiers nomadisèrent dans la haute région entre Guimi et
l'Agan; les autres se fixèrent dans la partie méridionale du Brakna,
de Guimi au lac d'Aleg et jusque dans le Chamama. Cette division amena
l'indépendance des Siyed vis-à-vis des Normach. Leur chef, Mokhtar ould
Aghrich, entendit comme son père Aghrich l'avait déjà tenté, ainsi
qu'on le verra plus bas, être l'égal, à tous points de vue, de son
cousin Ahmeïada, et être l'émir des Oulad Siyed comme Ahmeïada était
l'émir des Oulad Abd Allah.

Mokhtar mourut, d'après Golberry, en 1766. C'est du moins ce qui
ressort de son texte. «En 1766, le chef des Brachknaz mourut, et Hamet
Moktar, son fils, devint, par droit de naissance et de succession,
chef et roi des deux tribus des Maures-Brachknaz et Darmanke.» Il se
pourrait d'ailleurs que cette succession vacante fût due, non à la mort
de Mokhtar, chef des Oulad Siyed, mais à celle d'Ahmeïada, chef des
Oulad Normach et émir des Brakna.

La chose est de peu d'importance d'ailleurs. Toujours est-il que c'est
en 1766, ou autour de cette date, que les chefs Oulad Siyed, branche
cadette de la dynastie, prennent définitivement figure d'émirs de
Brakna.

Ce fut la situation politique et géographique respective des deux
tribus qui amène ce curieux résultat. Les Européens de Saint-Louis,
tant Français qu'Anglais, tant de l'administration que du commerce,
s'habituèrent définitivement à traiter avec les Oulad Siyed, qui
commandaient les voies d'accès au fleuve dans cette région du Chamama,
et à les considérer comme les vrais et seuls maîtres du pays, à
l'exclusion des Normach, dont ils ignoraient l'existence ou qu'ils
considéraient comme une fraction soumise aux Oulad Siyed. L'émir des
Siyed fut pour eux le véritable émir du pays, et c'est à ce «sultan
des Brakna», Mohammed ould Mokhtar lui-même, que nous voyons les
Anglais payer, dès avant 1767, les coutumes annuelles et c'est avec lui
que le Gouverneur de Repentigny va conclure le premier traité que nous
avons conservé (1785). On comprend que les chefs Oulad Siyed ne firent
rien pour détromper les gens de Saint-Louis. On devine même qu'ils
aidèrent, de toutes leurs forces, à la confusion.

Par la suite et avec le temps, leur usurpation fut confirmée; la
prescription leur fut acquise à leurs propres yeux, aux yeux de
l'ensemble des tribus maraboutiques, et aux yeux mêmes ou peu s'en faut
des Oulad Normach. Ceux-ci en effet, dépossédés de leur commandement
depuis un siècle et demi, n'ont élevé, depuis notre occupation, que des
prétentions fort timides. Ils parlent de leur commandement comme d'une
chose fort lointaine, à proprement parler comme d'un droit historique
et périmé, souvenir glorieux du passé.


C'est à Aghrich que la tradition Brakna, déjà signalée par Faidherbe
en 1864, attribue l'honneur d'avoir noué officiellement les premières
relations commerciales avec les Français, d'avoir entamé et protégé la
traite de la gomme, et enfin de l'avoir canalisée par les escales du
Coq[2] et du Terrier Rouge[3]. Elles allaient devenir, pendant deux
siècles, les marchés nécessaires de la gomme du Brakna, et même, au
moins pour la première, le marché intermittent du Trarza, quand les
nombreuses guerres que nous dûmes entretenir avec cette confédération
guerrière amenèrent sa fermeture.

  [2] L'escale du Coq, sise à la pointe de l'île à Podor, à 10
  kilomètres en aval de Podor-Ville, était sur la rive gauche.
  C'était une escale commune aux Trarza et aux Brakna, quoique
  l'émir du Brakna en eût généralement la surveillance.

  [3] L'escale du Terrier-Rouge était spéciale aux Brakna. Elle
  était sise à 50 kilomètres en amont de Podor et sur la rive
  droite.

Le service que rendit ainsi Aghrich à son peuple, ou plutôt sans
doute la tradition diplomatique qui se créa chez nous de ne traiter
qu'avec ce prince, puis avec les membres de sa famille, qui se dirent
ses successeurs réguliers, et de ne donner qu'à celui-là les pièces de
guinée des coutumes, qui formaient le plus clair des revenus de l'émir,
contribuèrent puissamment, ainsi qu'il a été dit, à établir, d'une
façon définitive, la dévolution de l'émirat brakna. Cette dignité va se
perpétuer dans les Ahel Aghrich, les «Lakariches», comme les appellera
en 1824 René Caillié.

Les escales classiques, surtout le Coq, conservèrent leur importance
pendant tout le dix-huitième siècle. Quand en 1744, par l'initiative
de l'intelligent directeur de la Compagnie, David, les Français
s'installèrent à Podor, ce village devint l'escale officielle des
Brakna et le terrain neutre des négociations. Abandonnée quelques
temps, lors de l'occupation anglaise de Saint-Louis (1758) l'escale
reprit peu après, avec les Anglais mêmes, son importance et ne la
perdit plus. Le chef du village était, comme dit René Caillié (1824),
«Ministre du Roi» auprès de cette autorité française. Mais l'escale
réelle, le marché des transactions, où les navires jetaient l'ancre, où
se réunissaient traitants sénégalais et vendeurs maures, chefs Oulad
Abd Allah, marabouts locaux et délégués du grand Borom de Saint-Louis,
où seul pouvait s'effectuer la traite de la gomme et le commerce des
autres produits, était située au confluent terminal du fleuve et du
marigot de Doué, à ce Coq, célèbre pendant deux siècles dans nos
annales sénégalaises. Le dix-neuvième siècle, plus libéral dans la
réglementation économique, devait voir les transactions s'effectuer
d'un bout à l'autre du fleuve, et ces escales de l'ancien régime
dépérir et disparaître.

    C'est, au dire de Golberry, l'ancienne Compagnie des Indes qui
    avait fondé l'usage des coutumes annuelles, payées aux chefs
    maures, voisins du Sénégal, et aux princes, chefs et rois des
    nations noires, avec lesquelles le commerce exigeait des relations.

    Quand les Anglais devinrent maîtres du Sénégal par une suite des
    événements de la guerre de Sept ans, pour l'avantage de leur
    commerce, ils suivirent l'usage de faire des traités d'alliance
    et de bonne intelligence avec les princes maures et les princes
    nègres... Ils avaient une sorte de registre manuscrit qui contenait
    dans le plus grand détail les motifs, l'énumération et l'ordre des
    coutumes qu'on devait payer annuellement aux chefs de ces nations
    africaines, les époques où ces coutumes devaient être délivrées,
    des notes relatives à l'importance respective de ces chefs et de
    ces nations, des instructions sur les règles qu'il fallait suivre
    en délivrant ces coutumes, et des observations politiques sur le
    commerce de cette partie de l'Afrique.

On voit à quel point les Anglais, maîtres ès arts politiques,
poussaient leur documentation. Leur habileté dans l'action n'était pas
moindre. Ils ne dédaignaient pas les moyens d'agiter ces hordes des
Maures, de les animer l'une contre l'autre, de les balancer, de les
contenir et de leur inspirer réciproquement des jalousies.

Golberry, qui eut l'occasion d'avoir un de ces registres politiques
de l'administration anglaise «pendant le temps qu'ils ont possédé
le Sénégal, c'est-à-dire, depuis 1760 jusqu'en 1779», en a traduit
certains passages intéressants.

Voici le texte concernant le Brakna:

    Coutumes à payer à Hamet Moktar, chef des deux tribus maures de la
    famille Agrichy.

    Am-Hamet-Moktar est chef des tribus maures Ouled Abdallah,
    communément appelés Brachknaz et Darmanko, qui forment la famille
    Agrichy. Le commerce de la gomme avait engagé de payer annuellement
    des coutumes à ce roi maure; elles furent augmentées à l'époque,
    où l'on demanda la permission d'ériger un fort à Podhor, avec un
    village attenant, dont les habitants auraient autant de terres
    qu'ils croiraient nécessaire d'en cultiver dans les environs du
    fort.

    Cette coutume fut payée régulièrement jusqu'en 1765; alors les
    Français abandonnèrent le fort et le village. Mais en conséquence
    d'un accord fait avec Am-Hamet-Moktar, le fort de Podhor fut
    rétabli ainsi que le village, en 1772, avec les mêmes privilèges.

    A l'époque de ce rétablissement, il fut convenu que les coutumes
    que les Français étaient dans l'usage de payer au chef des Maures
    Brachknaz seraient aussi rétablies, mais que Hamet Moktar ne
    pourrait les réclamer qu'à commencer du mois d'août 1775, parce
    qu'alors seulement la reconstruction des forts et village de Podhor
    serait achevé.

    Le but de rétablissement de Podhor n'est pas seulement d'entretenir
    la bonne intelligence et le commerce avec les Maures brachknaz
    et darmanko, mais aussi d'acquérir par là, assez de poids et
    d'influence sur les Foulhas-Peuls, qui sont les habitants natifs
    de la contrée; prévenir les hostilités et les pillages qu'ils
    faisaient tous les jours sur le commerce des Blancs et autres
    marchands de l'île Saint-Louis du Sénégal: surtout pendant le
    voyage de Galam et au retour de ce voyage, les brigandages et les
    hostilités de ces nègres menaçaient de la perte entière du commerce
    dans ces districts.

    Cette circonstance prouve suffisamment l'importance et l'utilité
    de ce fort, l'avantage de son établissement et de son entretien,
    et des coutumes payées à Hamet Moktar pour la protection qu'il
    s'engage de donner à l'établissement de Podhor contre les Foulhas.

    Coutume annuelle qui sera payée au roi Hamed Moktar, chef de la
    famille Agrichy, aussi longtemps que subsisteront le fort et
    l'établissement de Podhor.

      Cinquante-quatre pièces de guinée,
      Huit pièces de silésie,
      Quinze ancres de poudre,
      Six fusils de traite,
      Deux cents pierres à fusil,
      Deux cents balles,
      Onze longues barre de fer,
      Douze filières de rassades,
      Trente piastres,
      Une livre de clous de girofle,
      Un coffre de bois avec un cadenas.

    On rendra aussi des honneurs aux rois et chef des Maures Trarshaz
    et Brachknaz, quand ils se rendront à l'île de Saint-Louis du
    Sénégal.

    Am-Hamet Mokhtar Agrichy, roi des Maures Brachknaz et Darmanko,
    sera salué de cinq coups de canon de la même batterie, en arrivant
    et en partant.

    Il est d'usage de nourrir certains chefs du continent aux dépens du
    roi, quand ils viennent à l'île du Sénégal, bien entendu qu'ils n'y
    restent que pour arranger quelque affaire avec le Gouverneur.

    C'est ainsi que tout était prévu et arrangé à l'égard de ces chefs
    maures avec lesquels il est important, pour l'avantage du commerce,
    de s'entretenir en bonne harmonie, et en bonne intelligence.

La forêt des gommiers, qui était reconnue officiellement aux Brakna,
était celle d'Al-Fatak, comme la forêt de Lebiar était celle des Id Ou
Al-Hadj (Darmanko), et la forêt du Sahel celle des Trarza. En réalité,
ces bois de gommiers n'étaient que les principales et plus riches
agglomérations d'acacias, et on faisait la cueillette de la gomme
un peu partout dans tous les boqueteaux d'«irouar» qui couvrent le
territoire de la Basse Mauritanie.




CHAPITRE VII

LA BRANCHE CADETTE DES ÉMIRS BRAKNA: OULAD SIYED


1.--_Mohammed ould-Mokhtar_ (1766, † vers 1800).

Mohammed ould-Mokhtar, petit-fils d'Aghrich, peut être considéré comme
le premier émir de la branche cadette des Oulad Abd Allah: les Oulad
Siyed. Il apparaît dans la tradition comme le successeur d'Ahmeïada,
fils ou petit-fils d'Ahomel Heïba, des Normach. C'est vers 1766 que se
produisit cette substitution.

Depuis deux générations déjà, les Oulad Siyed étaient établis entre le
lac d'Aleg et le fleuve. On sait par la tradition que Mokhtar, père de
Mohammed, a été enterré à Oumm Djeljel, près de Regba, et que Aghrich,
son grand-père, mort de maladie, a été enterré à Taboumlib, près
d'Ouezzan. Quant à Seddoum, père d'Aghrich, il fut tué au cours d'un
rezzou et fut enterré à Oumm Abboun, dans le Zemmour. Le tombeau de son
père, Siyed, l'ancêtre éponyme, se trouve dans l'Agan.

Les Oulad Siyed et, à l'occasion, les Oulad Normach se signalaient
par d'incessantes incursions dans le Fouta. Les _Chroniques_ de Siré
Abbas signalent une longue et cruelle guerre de sept ans que le Cheikh
Souleïman Bal et les derniers souverains de la dynastie de Tenguella
soutinrent contre les pillards Oulad Abd Allah, vers 1770.

Le document anglais précité, de 1767, donné par Golberry, relata qu'à
cette date déjà les coutumes sont payées à Mohammed ould Mokhtar.

Un peu plus tard, en 1785, quand les Anglais ont dû vider les lieux,
un document officiel français nous atteste à nouveau la présence de
Mohammed ould Mokhtar à la tête de l'émirat brakna.

Le 10 mai 1785, Mohammed ould Mokhtar, «roi», dit le texte français,
«sultan», dit le texte arabe, des Brakna, signait sous les auspices et
protection du gouverneur, comte de Repentigny, avec le sieur Durand,
directeur général de la Compagnie de Commerce du Sénégal, un traité
d'amitié et de réglementation de la traite de la gomme.

Il était réglé en substance dans cet acte, où le texte français déforme
toujours le nom de l'émir en «Ahmed Mokhtar»:

    _a_) La Compagnie a le droit d'établir un comptoir à Podor et
    d'autres comptoirs dans tout autre point du territoire d'Ahmed avec
    liberté entière de traite sur toutes matières.

    _b_) Ces établissements sont sous la sauvegarde spéciale de
    Mohammed Mokhtar.

    _c_) Suppression de tout commerce direct ou indirect avec les
    Anglais, avec gratification à l'émir chaque fois qu'il arrêtera une
    caravane allant chez les Anglais de Portendik.

    _d_) Promesses des bons offices de l'émir pour l'activité de la
    traite, la fixation du «kantar» au plus bas prix et à la plus haute
    mesure possible, l'aplanissement de toutes difficultés.

    _e_) Versement d'une coutume annuelle: 1º à l'émir (400 pièces de
    Guinée, 100 fusils fins, 200 barils de poudre de 2 livres, etc.,
    sans oublier une moustiquaire, plus une pièce de guinée par huit
    kantar mesures et conduits à bord; 2º à Sidi Eli, frère du roi (14
    pièces de guinée, etc.); 3º à la femme du roi (8 pièces de guinée,
    etc.); 4º à Fatma, sœur aînée du roi (4 pièces de guinée, etc.);
    5º à chacune des quatre jeunes sœurs de Mohammed Mokhtar et à sa
    fille (2 pièces de guinée); 6º au premier ministre (5 pièces de
    guinée, etc.); 7º pour les soupers de Sidi Ely et des marabouts
    qu'il loge chez lui (1 mouton et 2 bouteilles de mélasse); 8º pour
    sa suite (id). Tous ces objets payables un tiers au commencement de
    la traite, un tiers au milieu, et un tiers à la fin.

Le total des coutumes versées aux Brakna était évalué, en 1787, d'après
le livre de comptes de la Compagnie, à 5.598 livres.

L'émir Mohammed ould Mokhtar, allié aux Id Ou Aïch, soutint une lutte
implacable contre son voisin Eli Kouri du Trarza. Un combat violent,
dit Mohammed Youra, s'engagea près du puits d'In Temadhi (un peu avant
1786, année de la mort d'Eli). Les Trarza vaincus durent prendre
la fuite vers l'ouest. Après une course éperdue, ils arrivèrent à
Kheroufa, célèbre alors par un grand arganier. Rejoints en ce point
par Homeïada ben Ali, descendant d'Ahmed ben Dâmân, et par un parti
de guerriers, ils firent face à l'ennemi. Le sort changea. Les
Trarza reprirent le dessus et poursuivirent à leur tour les Brakna,
qui se hâtèrent de tourner bride vers l'est. La tradition rapporte
qu'au puits de Djefaïf les fugitifs rencontrèrent un campement de
tolba qui abreuvaient leurs bœufs. Un des guerriers brakna, fatigué
de cette course éperdue, sauta sur une vache pour continuer sa
route, mais celle-ci fit un bond et jeta à terre l'homme qui tomba
malencontreusement, montrant que, sous sa chemise, il n'y avait pas de
culotte, ce qui fit rire tout le monde.

La lutte devait prendre des proportions plus grandes encore par
l'entrée en scène des «Foulhas» (Toucouleurs sans doute), alliés des
Brakna. «Nous fûmes, en 1786, décrit Golberry, les témoins oisifs et
inutiles de l'explosion qui fermentait depuis plusieurs années.

    En 1785, Hamet-Mokhtar, roi des Brachknaz, homme à la fois lâche,
    orgueilleux et insolent, parce qu'il était soutenu par le roi des
    Foulhas, enleva la femme favorite d'Eli-Kouri, et sut si bien
    s'attacher cette femme qu'elle fit déclarer à son premier maître,
    qu'elle se séparait à jamais de lui.

    Les hostilités recommencèrent l'année suivante. Eli Kouri provoqua
    Mohammed ould Mokhtar. Le combat s'engagea, en octobre 1786, à 20
    lieues de Saint-Louis. Eli Kouri fut vaincu et tué.

    Le vainqueur Mohammed ould Mokhtar ne fut pas exempte de souci, car
    peu après le «Siratick-almami» attribuant la victoire à ses 400
    guerriers» prétendit faire la loi, non seulement aux Trarshaz, mais
    aussi aux Brachknaz, aux Darmanko, aux rois nègres ses voisins, et
    même aux Français du Sénégal.

Golberry constate encore en 1785-1787 «que les Darmanko (= Ida Ou
Al-Hadj, du Trarza), ont pour les Brakhknaz un attachement et une
déférence qui ne se sont jamais démentis; que leur chef témoignait le
plus grand respect pour Hamet-Mokhtar (Mohammed Mokhtar), chef des
Brachknaz, qu'il le reconnaissait comme «roi, comme général de la
nation, comme le père de la famille des Agrichys; que, dans toutes les
circonstances, les intérêts de ces deux tribus sont toujours réunis,
toujours compris dans les mêmes traités, et que le roi des Brachknaz
discute, agit, conclut tout seul pour ces tribus germaines, sans que
jamais il y ait aucune réclamation, aucune opposition de la part des
Maures Darmanko.»

Golberry qui a vu à peu près juste l'immigration des hassanes (les
Maures Oulad, comme il les appelle, oubliant le mot principal: Hassan)
fait venir ensemble du Nord les Brakna et les «Ouled El-Hadj». Ces
tribus, dit-il, «n'en formaient autrefois qu'une seule», ce qu'il
faut entendre non au sens des origines ethniques, puisque les Brakna
sont Arabes, et les Ida Ou Al-Hadj, Berbères, mais au sens de la
confédération d'une tribu guerrière et d'une tribu maraboutique. Mieux
encore, l'intérêt économique explique cette alliance du dix-huitième
siècle, qui a disparu par la suite. Golberry signale avec justesse
cette cause: «Ils s'attribuèrent la possession du territoire compris
entre celui des Trarchaz et le Ludamar, l'exploitation des forêts (de
gomme) d'Al-Fatack et d'El-Hiebar, ainsi que plusieurs mines de sel,
situées dans ces déserts de sable.

Mohammed ould Mokhtar eut les honneurs de la correspondance
qu'adressait régulièrement Boufflers à Mme de Sabran. Il est vrai
que la relation de Boufflers est loin d'être flatteuse pour l'émir
brakna et que si celui-ci avait pu se douter du jugement ironique du
Gouverneur, il aurait été moins ravi de l'entrevue. Mais peut-être
cette impression défavorable est-elle due à la chaleur de 50° Réaumur,
à l'ombre, que Boufflers eut à supporter, ayant eu l'idée fâcheuse
de faire son voyage au mois d'avril (1787). L'émir maure «lui parut
misérable et rapace».

Il dit encore: «C'est un homme fort puissant, mais fort doux et en même
temps fort dévot. Il n'aime que les femmes et les prêtres, et passe sa
vie le plus qu'il peut à Podor pour être loin de son camp, loin de ses
ennemis. Il habite une mauvaise chambre du fort avec une femme en titre
et trois ou quatre dames d'honneur qui en manquent de temps en temps,
livré aux conseils de ses marabouts qui lui laissent faire toutes ses
sottises et toutes ses fredaines, pourvu qu'il porte une centaine de
leurs petits scapulaires qu'ils appellent gris-gris, et qu'il fasse
par jour environ huit à dix prières ridicules sur une peau de mouton
qu'on étend à ses pieds. Le reste du temps, il converse--cela s'appelle
palabrer--sur les intérêts de sa prétendue couronne et le résultat de
tous ses palabres est de demander des présents et des secours qu'on
ne lui donne que le moins qu'on peut, d'emprunter au tiers et au
quart des étoffes, des fusils et d'autres marchandises, sous prétexte
d'une guerre à soutenir, mais qu'il donne par le fait à tout ce qui
l'entoure... Sa figure est assez belle; il ressemble à une sainte face
dont la couleur aurait beaucoup poussé au noir. Il est plutôt drapé
qu'habillé d'une manière très pittoresque, presque toujours en blanc.
Du reste, il a absolument la dégaine d'un roi fainéant et, qui plus
est, d'un roi mendiant.»

Les deux interlocuteurs échangèrent des cadeaux. Boufflers reçut
pour sa part un cheval du fleuve. Après quoi, il confirma l'alliance
traditionnelle et s'empressa de venir à Saint-Louis.

Le 29 mars 1793, an II de la République, un décret de la Convention
nationale interdit toute relation avec l'émir. En voici le texte:

    «La Convention nationale, voulant obtenir la réparation des
    vexations que Hamet Moktar, chef de la tribu des Maures
    braknas, s'est permises envers les Français qui sont allés dans
    ce pays pour faire la traite de la gomme, Décrète ce qui suit:

    «Article premier.--Il sera signifié à Hamet Mokhtar, chef de la
    tribu des Maures Braknaz, que la Nation française ne lui paiera
    plus aucune coutume, et cessera toute relation de commerce
    avec lui jusqu'à ce qu'il ait réparé les vexations qu'il s'est
    permises envers les Français et qu'il ait donné des otages, qui
    répondent de sa conduite pour l'avenir.

    «Art. II.--Il est défendu provisoirement à tout bâtiment
    français de faire aucune traite de gomme à l'escale qui est
    sous la domination d'Hamet Mokhtar; le conseil exécutif est
    autorisé à établir sur la rivière un bâtiment armé qui fera
    respecter cette défense.»

L'émir ne conçut aucune fierté de cette marque d'attention spéciale de
notre Convention nationale. Les démarches qu'il se hâta de faire et les
assurances qu'il donna pour l'avenir firent surseoir à ce décret, mais
l'exécution allait en être décidée quelques années plus tard.

En 1799, en effet,--une délibération du 14 ventôse, an 7, nous
l'atteste,--des envoyés d'Amar Koumba, émir des Trarza, se présentaient
devant le Commandant (Blanchet) et les principaux habitants du Sénégal
(Comié, Pellegrin, Pierre Dubois, Blandin fils, etc.), «assemblés en
la maison du Gouvernement», et informaient les Français de la part
de leur maître que l'émir Brakna se préparait à faire la guerre au
Sénégal et qu'il avait député son fils Aghrich à Amar Koumba pour lui
communiquer sa résolution et le presser de se joindre à lui. L'émir des
Trarza avait refusé, et la rupture des bonnes relations avec les Brakna
en était résultée.

Comme suite à cette délibération, Amar ould Koumba était remercié au
nom du Gouvernement français et recevait un «présent extraordinaire»,
tandis que Mohammed Mokhtar voyait mettre à exécution contre lui les
mesures hostiles prescrites par la Convention.

Mohammed Mokhtar disparaissait peu après (vers 1800).


2.--_Sidi Eli Ier_ (vers 1800, † 1810).

L'émir Mohammed ould Mokhtar fut remplacé, à sa mort, par son frère
Sidi Eli (vers 1800). C'est dans cette branche cadette que s'est
perpétué le commandement.

Les relations de Sidi Eli avec les Français furent cordiales. On le
voit intervenir en médiateur, au début de 1806, entre les Français et
le Fouta agité par la révolution musulmane. Ses bons offices aidèrent
à la conclusion du traité du 4 juin 1806, où il apparaît comme premier
ministre de l'almamy Abdoul-Qadir, «Roi des musulmans du Fouta».

Les préliminaires du traité portent en effet: «Au nom de Dieu et de S.
M. Impériale Napoléon Ier, paix, amitié et bonne intelligence entre
tous les habitants du Sénégal, et ceux du pays Fouta, qui seront tenus
de part et d'autre, après la ratification d'Almamy, de se conformer
aux conventions et règlements prescrits et arrêtés définitivement par
le général Blanchot, commandant pour S. A. M. I., d'une part, et de
l'autre par _Sidi Eli, fils de Mokhtar Agrisse, chef de la tribu_ des
Bracknas, chargé des pouvoirs d'Almamy...»

Pour reconnaître ces bons offices, le Gouvernement français lui versa,
pendant les deux années où il se maintint encore au Sénégal, «une
coutume d'honneur». Cette coutume devait être reversée à son fils
Ahmeddou dans le traité de 1819. Elle continua d'être payée jusqu'à
Faidherbe. On le trouvera en annexe dans l'état des coutumes de 1840,
donné à titre d'exemple.

Mais ce qui apparaît à cette heure, c'est que les Maures brakna,
tant guerriers que marabouts, après avoir considérablement aidé au
succès du parti torodo et de la révolution religieuse du Fouta (fin
du dix-huitième siècle), vont conserver pendant tout le dix-neuvième
siècle une influence considérable sur les dirigeants du peuple
toucouleur tant du Fouta occidental (Toro, Lao) que du Fouta oriental
(Yrlabé, Ebyabé, Bosséa).

On a conservé de Sidi Eli le traité passé, le 7 juin 1810, avec le
lieutenant-gouverneur Maxwell, représentant de l'autorité anglaise,
qui venait de conquérir le Sénégal. Ce traité est identique au traité
que passa le même jour le lieutenant-colonel Maxwell avec l'émir des
Trarza. Il est à remarquer que pour la première fois les émirs brakna y
reçoivent leur titre exact: «chef d'une tribu des Brakna», c'est-à-dire
les Oulad Siyed.

Les dispositions de ce traité sont beaucoup moins minutieuses que celle
des traités français. Le principe des coutumes est reconnu, mais la
liste en est dressée individuellement pour chaque bâtiment arrivant à
l'escale, après entente entre le capitaine et le subrécargue et le chef
maure. Une copie de cette liste reste entre les mains des deux parties
contractantes.

En l'absence de l'émir, c'est Mohammed Sidi, son premier ministre qui
le remplace.

A la disparition des Anglais, Sidi Eli s'empressa de renouer les
relations avec les Français. «Ma joie a été à son comble, écrivait-il
en 1817 au colonel Schmaltz, en apprenant votre arrivée au Sénégal»;
et il ajoutait immédiatement: «Remettez à mes envoyés la coutume que
les Français omirent de payer, lors de la prise du Sénégal par les
Anglais, ainsi que celle dont ces derniers s'emparèrent, l'année
passée, dans l'affaire du bâtiment de Fara Blondin.»


3.--_Ahmeddou Ier_ (1818-1841).

Ahmeddou Ier succéda à son père Sidi Eli, au début de 1818. Le tombeau
de ce dernier se trouve à Arroug, dans le Chamama.

Il faisait, dès les premiers jours, la preuve de sa bonne volonté, en
offrant ses services au gouverneur, qui avait alors des difficultés
avec certaines tribus peul et avec des villages du Oualo. On lui fit
tenir des secours en armes et en munitions. Il passa le fleuve avec
quelques bandes et pilla plusieurs villages ennemis et par-dessus le
marché Nguik, qui nous était dévoué. Cette guerre s'accompagna de
pamphlets, suivant la coutume maure. A une satire, que nous n'avons
pas, et qui fut envoyée sur Sidi Eli aux gens de Nguik, ceux-ci
répondirent:

    Dieu lui-même a défendu aux malfaiteurs de se trouver face à face
    avec ses serviteurs.

    Eli s'il amène la destruction sur le pays de son père, doit être
    repoussé par les honnêtes gens.

    N'est-ce pas déjà assez qu'il ait été cause de la ruine de notre
    village et de celui de Ouadan?

    Nous, gens de Nguik, nous ne saurions être contents d'Eli si le
    Gouvernement n'en est pas content lui-même.

    Que lui et sa bande viennent dans notre village et nous les
    chasserons sans retard.

    Et pourquoi Nguik ne les chasserait-il pas? N'ont-ils pas amené la
    ruine sur Nguik?

Au même moment, des combats victorieux contre ses voisins Trarza:
Oulad Dâmân, Oulad Sassi, Ahel Attam asseyaient son influence et sa
réputation.

Le 20 mai 1819, Ahmeddou conférait à l'escale du Coq avec le colonel
Schmaltz, commandant pour le roi et administrateur du Sénégal et
dépendances. Un traité était signé le même jour.

Le préambule constate «la conduite juste et irréprochable, tenue par
Ahmeddou envers les traitants de Saint-Louis, le grand intérêt qu'il
a de se conserver en bonne intelligence avec les Français, et--ici
nous retrouvons Schmaltz et ses projets de colonisation agricole--les
immenses avantages, qui résulteraient infailliblement pour lui, son
pays et ses sujets, si le système de colonisation projeté sur la
rive gauche du fleuve, était en même temps exécuté sur le territoire
considérable et populeux qu'il possède sur la rive droite». Cette belle
prose coulait en vain, car elle n'est pas traduite dans le texte arabe
du traité.

Voici les principales dispositions de cet acte:

    _a_) Ahmeddou, «roi de la tribu des Bracknas», s'engage à favoriser
    par tous les moyens la traite de la gomme et tout autre commerce;

    _b_) Maintien des coutumes sur les bases anciennes;

    _c_) Ahmeddou s'engage à se conformer aux règlements, pris par
    le commandant pour empêcher la fraude, et à ne jamais arrêter ou
    suspendre la traite, avant d'en avoir référé au commandant et
    reçu sa réponse. Ces dispositions sont nouvelles et témoignent de
    l'emprise de plus en plus profonde de l'autorité française.

    _d_) Neutralité d'Ahmeddou dans les guerres au Sénégal;

    _e_) Ahmeddou «invite» (!) le commandant français à diriger sur son
    pays des sujets du roi de France pour y former, conjointement avec
    les siens des établissements de culture, comme ceux qui étaient
    alors tentés sur la rive gauche dans le Ouale;

    _f_) Cession à la France des territoires propres à la formation
    d'établissements agricoles;

    _g_) Autorisation de construire des forts et d'y mettre des
    garnisons;

    _h_) Maintien au fils de la coutume d'honneur versée au père, Sidi
    Eli.

Schmaltz professait pour Ahmeddou une grande estime et cherchait à
l'intéresser à ses plans de colonisation. Il écrit de lui au ministre,
le 27 mai 1820, alors que pourtant ses bonnes relations avec l'émir
sont déjà rompues. «Ce prince avait toujours paru distingué, parmi les
Maures, par des pensées plus grandes, une inclination toute favorable
à adopter les idées des Européens. Sa justice sévère et sa loyauté
avaient ramené l'ordre dans son escale et gagné la confiance des
traitants.»

Schmaltz signale encore que l'émir avait un «vif désir d'obtenir la
concession d'une nouvelle coutume annuelle, appartenant en propre à
l'aîné de ses enfants, et non divisible entre les princes comme le sont
les autres. Il espérait par ce moyen fixer la royauté dans sa famille,
en raison de la prépondérance que donneraient à l'héritier présomptif
les richesses dont il pourrait disposer.» On ne sait qui du courtisan
Schmaltz ou du cupide Ahmeddou eut, le premier, cette idée géniale.

Malgré ces bons rapports, malgré la nécessité qui s'imposait à
Ahmeddou, en guerre avec les Id Ou Aïch, de s'appuyer sur nous pour
éviter les défections de nombre de ses gens et pouvoir tenir tête à ses
ennemis, l'émir se laissa entraîner par les excitations religieuses et
xénophobes des «Foulhas». L'année précédente (1819), Schmaltz avait
créé le poste de «Baquel» et montré sa volonté de faire la traite dans
le haut fleuve, en s'en tenant rigoureusement aux termes des actes
passés avec les almamys du Fouta et sans autre condition. Les choses
s'envenimèrent très rapidement. Schmaltz, qui était venu en février
1820 à Podor, pour éclairer la situation et faire cesser les attaques
des convois, ne put rien obtenir et fut bientôt lui-même assailli.

Il croyait pouvoir compter sur Ahmeddou, avec qui il avait eu plusieurs
entrevues à Podor même, et qui l'avait assuré de son dévoûment. Il n'en
fut rien. Ahmeddou se laissa entraîner par l'exemple des Trarza et des
Poule-Toucouleurs qui, les premiers, sous la conduite de leur émir Amar
ould Mokhtar, non reconnu par nous, les autres sous le commandement
de l'almamy Siré, de Tierno Moli et de l'éliman Bou Bakar, tentaient
d'ameuter tout le pays contre nous, au lendemain de la réoccupation
de la colonie. On escomptait même la coopération du damel du Cayor.
Toutes ses bandes envahirent le Oualo, qui venait de conclure avec
nous un traité de commerce et d'amitié et dont le brak restait fidèle
à ses engagements. Une petite colonne marcha de Saint-Louis à leur
rencontre. Elle se renforça d'auxiliaires ouolofs, chassa les pillards
du Oualo, et envahit à son tour les abords du Fouta. Deux villages
furent détruits par l'artillerie de la flotille fluviale. Les Maures se
hâtèrent de repasser le fleuve. La paix fut conclue aussitôt avec les
Foutanké. Les pourparlers s'engagèrent avec les Trarza et les Brakna,
mais ce n'était plus Schmaltz qui les devait faire aboutir.

Le 25 juin 1821, un nouveau traité de commerce et d'amitié était signé
avec Ahmeddou. L'auteur en était le capitaine de vaisseau Le Coupé,
successeur de Schmaltz. Il y est dit en substance:

    _a_) Ahmeddou s'engage à favoriser par tous les moyens la traite de
    la gomme et tout autre commerce;

    _b_) Maintien des coutumes, versées tant par le commerce que par le
    Gouvernement, mais le payement en sera effectué à Saint-Louis à la
    fin de la traite. Pas de traite, pas de coutumes;

    _c_) En cas de difficultés entre la France et le Toro sénégalais,
    transfert de l'escale hors de la portée des Foutanké;

    _d_) En cas de discussion de l'émir avec un traitant, suspension
    de la traite pour ce seul commerçant. Règlement de la question par
    l'émir et l'assemblée des traitants;

    _e_) Neutralité des Brakna dans les guerres sénégalaises et
    reconnaissance de la propriété des habitants de Saint-Louis sur le
    Oualo;

    _f_) Projets d'établissement de culture, notamment de coton, dans
    le Chamama. Dispositions réciproques à ce sujet.

Ce traité scellait l'alliance de Saint-Louis et des Brakna. Il était
la récompense des services rendus par Ahmeddou, qui, sur les désirs du
gouverneur, avait attaqué le village de Dialmath, tué un homme, fait
prisonnier trois autres, et effectué un certain nombre de pillages.
L'éliman Bou Bakar était ainsi puni d'avoir arrêté un navire, qui
allait faire la traite à l'escale du Coq.

Les relations continuèrent, très inégales comme toujours, avec le chef
des Brakna. Le baron Roger en trace, le 28 août 1824, un portrait moins
flatteur que celui de Schmaltz: «Amedou, chef des Maures Braknas, est
du caractère le plus perfide, et pour l'avidité, il ne le cède à aucun
Maure. Il faut l'écouter, accueillir même ses propositions, en lui
promettant de riches récompenses, en cas de succès, mais on doit bien
se garder de rien lui délivrer d'avance, c'est un véritable escroc.»

Il constate en même temps que Sidi-Aïba, un des principaux chefs chez
les Brakna, esprit remuant, avide, menace d'abolir l'escale de Bakel,
qui fait depuis longtemps ombrage à celle des Brakna, soit qu'il
veuille favoriser celle-ci, soit qu'il ait le projet d'en établir une
pour son compte, soit qu'il cherche seulement à se faire acheter.
Il est accompagné et conseillé par un nommé Moksé, ancien ministre
disgracié de l'escale des Brakna, fripon, rusé, qui connaît bien les
Européens et qui peut faire beaucoup de mal.»

C'est peu après, en fin 1824, que René Caillié fit dans le campement
brakna le séjour qui devait le préparer à jouer son rôle de jeune
Égyptien dans la traversée de l'Afrique, de Boké à Tanger. Il arrivait
à Podor, le 29 août 1824, et en repartait immédiatement avec les
agents «de Hamet-Dou» qui revenaient de Saint-Louis, où ils avaient
touché les coutumes. Il s'installa misérablement dans le campement de
«Mohammed-Sidy-Mectar, grand marabout du roi et chef de la tribu des
Dhiédhiébe». Il venait en effet se mettre à l'école de ce saint homme,
dans le but, disait-il, de se convertir à l'Islam.

Après une visite, trop longue à son gré, à l'émir, dont le camp
«pouvait contenir à peu près 100 tentes et de 4 à 500 habitants»
il revint chez son marabout, s'arma d'une planchette à ânonner le
Coran, et à chanter les louanges du Prophète. Il vécut ainsi neuf
mois, bousculé par les uns, relativement bien traité par les autres,
s'entraînant inlassablement à la terrible aventure dans laquelle il
allait se jeter, et qui a fait de lui le premier de nos explorateurs
par l'énergie et la force du caractère.

Au début de mai 1825, s'étant rendu compte qu'il lui fallait des
subsides pour se constituer une façade respectable en tribu, il
descendit à Saint-Louis, et demanda un secours au gouverneur. Des
offres insuffisantes lui furent faites. La mort dans l'âme, Caillié dut
abandonner son double projet de retourner achever son éducation dans le
Brakna et de partir à travers le Sahara par Oualata et Tombouctou.

Ses compagnons brakna, comprenant alors qu'ils avaient été dupés par
son faux zèle pour la religion musulmane, l'abreuvèrent d'injures et
s'en retournèrent bredouilles.

René Caillié s'est plaint avec amertume--et non sans raison--de n'avoir
pas été soutenu par l'administration. Il faut reconnaître au moins que
celle-ci, à son insu, veilla sur lui pendant son équipée au Brakna, et
fit comprendre à Ahmeddou que ses sujets établis à Saint-Louis étaient
garants de la sécurité du voyageur.

Caillié a laissé au tome Ier de son «Journal» plusieurs chapitres
consacrés à l'ethnographie des Maures. S'ils souffrent, par le manque
de méthode habituel de l'auteur, de certains défauts littéraires, et
notamment d'une exposition convenable, ces renseignements n'en sont
pas moins d'une sincérité et d'une véracité parfaites. C'est peut-être
encore à l'heure actuelle ce qui a été écrit de plus juste et de plus
intéressant sur les mœurs et les coutumes maures.

Retenons simplement ici:

    Chacune de ces tribus (brakna, qu'il vient d'énumérer) a son
    chef particulier et indépendant. Hamet-Dou est reconnu roi par
    le Gouvernement français; c'est à lui que l'on paye les coutumes
    pour favoriser la traite de la gomme; il reçoit celles que payent
    les navires traitants; mais les marchandises qui en proviennent
    sont partagées entre tous les chefs et les princes, et ceux-ci les
    distribuent ensuite à leurs sujets. Les marabouts ne reçoivent rien
    des princes.

    Ces tribus se font souvent la guerre entre elles et peuvent
    l'entreprendre sans le consentement du roi. La couronne n'est
    héréditaire qu'autant que le roi laisse en mourant un fils majeur:
    s'il meurt sans enfants, et même s'il ne laisse que des fils
    mineurs, la couronne revient à son frère qui la conserve jusqu'à sa
    mort; alors, s'il y a eu des fils mineurs du roi précédent, l'aîné
    rentre dans ses droits et reprend la couronne de son père.

En 1834, l'état de guerre déclarée entre la France et les Ouolofs
de Fara Pinda dans le Oualo et les Trarza provoqua la fermeture des
escales du bas fleuve et un afflux considérable de caravanes maures
et de navires saint-louisiens à l'escale du Coq. Aussi une convention
particulière intervient-elle, le 5 mai 1834, entre Ahmeddou et le
capitaine Caillié, représentant du gouverneur, pour fixer la traite
de la gomme par des mesures spéciales à cette année-là. Les coutumes
furent prélevées sur la quantité de gomme traitée et non sur le
jaugeage des bâtiments (cf. annexe).

Cette année-là, la traite se fit sous forme d'association en
participation, et par parts égales conformément à une convention qui
fut adoptée par les habitants de Saint-Louis et approuvée par le
gouverneur (cf. annexe).

A ce sujet, il est intéressant de citer une lettre, écrite l'année
précédente (24 juin 1834) par le gouverneur de Saint-Germain «au
Commandant de l'escale des Braknas». Elle témoigne de l'insatiable
avidité des émirs maures et de l'incurable rivalité des traitants.

    Tâchez de faire comprendre à Ahmeddou qu'il ne m'est pas permis
    de faire ce que la loi défend (de lui faire des avances), et que
    ce qu'il demande est réellement contraire à ses intérêts. Invitez
    en même temps les traitants à lui refuser des avances payables en
    gomme.

    C'est là la véritable origine des mauvaises affaires qu'ils ont
    faites depuis nombre d'années. S'ils n'avaient pas l'imprévoyance
    de se lier par ses avances, ils seraient libres de changer
    d'escale, lorsqu'ils éprouvent des vexations et ils obligeraient
    par là les Maures à établir entre chaque escale, une rivalité
    de bons procédés au lieu de la rivalité d'extorsions qui existe
    aujourd'hui. Cette position, considérée dans ses résultats, est de
    beaucoup préférable à quelques minces profits qui se font sur les
    avances.

    Je ne saurais trop le répéter: les habitants de Saint-Louis seront,
    du jour qu'ils le voudront, les maîtres de la traite de la gomme,
    dont ils ne sont que des esclaves. Ils ont malheureusement fait
    choix du premier rôle: qu'ils l'abandonnent dès aujourd'hui.
    Le Gouvernement fait pour eux tout ce qui est en son pouvoir:
    conseils, assistance, protection; qu'ils fassent aussi quelque
    chose pour eux-mêmes.

Le correspondant du gouverneur, était le capitaine Caillié, qui,
commandant de l'escale du Coq et chargé des relations avec les Brakna,
y fit preuve des plus sérieuses qualités de curiosité documentaire,
d'adresse et de tact. Il inaugurait les éminents services que jusqu'en
septembre 1847, date de sa mort en rade de Gorée, il devait rendre à la
colonie, en qualité d'inspecteur mobile de la Traite et de directeur
des Affaires extérieures. Il n'eut pas déparé ces bureaux arabes qui
menaient alors, avec tant d'éclat, la politique indigène de l'Algérie;
on retrouve son action habile dans toutes les négociations avec les
chefs et les tribus maures, et il en manœuvre tous les fils à la fois.
Le souvenir de cet officier de talent est conservé par le nom d'une rue
de Dakar.

Un dernier traité devait être conclu avec Ahmeddou, le 9 mai 1839, par
les soins du capitaine de vaisseau, gouverneur Charmasson. Il avait
pour but de mettre fin aux violences exercées par les Brakna sur les
traitants saisis en fraude de gomme, hors des limites de l'escale du
Coq. Il comportait en substance:

    _a_) Tout traitant, surpris en fraude, sera tenu de payer la même
    coutume que le navire de même tonnage commerçant légalement à
    l'escale;

    _b_) Le navire fraudeur sera conduit au Coq ou à Dagana par les
    soins d'Ahmeddou;

    _c_) L'embargo ne pourra être mis et la coutume perçue que par le
    ministre de l'émir;

    _d_) Le bâtiment fraudeur, arrêté par les Français, sera envoyé
    d'office au Coq.

Les pillages commis par les Brakna seront remboursés par les soins de
l'émir au double de leur valeur.

A cette date également se place l'intervention du Gouvernement pour
obtenir des deux émirs trarza et brakna la cessation de leurs courses
dans le Diolof. Le bour voulut bien s'engager au payement d'un tribut
envers l'émir Mohammed Al-Habib, et le taux en fut fixé, en mai 1840,
à 200 bœufs, tous les deux ans, mais il ne voulut rien promettre à
Ahmeddou qu'il ne craignait pas. L'état d'hostilité se maintint ainsi
pendant plusieurs années. Mais cette solution partielle suffisait au
gouverneur, qui ne cherchait que la possibilité d'établir en paix un
poste à Mérinaghen.

Le long règne d'Ahmeddou (1818-1841), s'écoula non sans difficultés
avec les campements de la branche aînée. Elles commencèrent avec Ahmed,
fils aîné d'Ahmeïada, qui revendiquait le pouvoir pour les Oulad
Normach, et s'accentuèrent beaucoup plus avec son frère Mokhtar Cheikh
qui, à sa mort, pris sa succession politique.

Les hostilités durèrent plusieurs années et provoquèrent le jeu des
alliances ordinaires Brakna--Id Ou Aïch. Les Normach trouvèrent des
subsides et des partisans chez leurs alliés Abakak. Les Oulad Siyed
firent appel au concours des Chratit, dont Ahmeddou avait épousé
une fille. La victoire resta aux Oulad Siyed, et Mokhtar Cheikh
dut s'enfuir dans le Tassaguert, où il meurt vers 1835. Cette mort
n'arrêta d'ailleurs pas les hostilités. Ses frères continuèrent par
intermittence la lutte contre Ahmeddou, et celui-ci s'en plaignait
encore au gouverneur, en 1840, et lui demandait des secours.

Le combat le plus chaud de ces luttes intestines paraît avoir été celui
de Youga, que Bouvrel décrit en ces termes: «Les cousins d'Ahmeddou,
Mohammed-Sidi, Mbaoua, Ahmet-Sidi et Mokhtar, jaloux de ce que le roi
touchait les coutumes sans les partager avec eux, lui déclarèrent la
guerre et appelèrent à leur secours Mohammed Ould-Zoueïd Ahmed, cheikh
des Douaïch et père de Bakar. Les deux armées se rencontrèrent à Youaga
(non loin du marigot de Guet-nguérè), vaste plaine de dix lieues de
tour, sans arbres et parfaitement unie. La bataille dura trois jours,
et la victoire resta au parti d'Ahmeddou, malgré son infériorité
numérique. Il perdit 54 hommes, et les révoltés 98. Ces derniers
vaincus se réfugièrent dans le Tagant. On voit près de Youga le tombeau
d'un grand marabout, Moctar Ali, près duquel les marabouts brakna
viennent en pèlerinage chaque année.» On y voit aussi les tombes des
guerriers morts ce jour-là.

Ahmeddou mourut en 1841, involontairement empoisonné par sa femme,
Leïla ment Rassoul, du campement princier des Chratit (Id Ou Aïch).
Celle-ci ne lui ayant pas donné d'enfants, il avait épousé la fille
d'un de ses haratines, qui lui donna un fils. Ce fut Sidi Eli, qui
ne devait disparaître qu'en 1893, après avoir été mêlé, pendant un
demi-siècle, à l'histoire des Brakna et à notre politique. Or Leïla,
jalouse, comme il convient, de l'enfant de son mari et de la famille
de sa co-épouse, qui affichait une attitude blessante à son endroit,
résolut de faire disparaître ses adversaires. Elle versa du poison dans
la calebasse familiale, alors que son mari était absent. Mais par une
circonstance fâcheuse, il rentra impromptu et but le lait empoisonné
avec un de ses frères consanguins, son fils: Mohammed, et Al-Khedich,
son frère utérin, notable influent des Oulad Siyed. Tous décédèrent.
L'enfant, âgé de huit ans, et sa mère avaient échappé au danger.

Le long règne d'Ahmeddou avait popularisé ce prince dans le commerce
français installé à Saint-Louis. Entre 1840 et 1850, on voit un
trois-mâts, du port de Nantes, décoré du nom de «Roi Hameddou»
effectuer des transports constants entre la France et le Sénégal.


4.--_Mokhtar Sidi_ (1841-1843).

La mort d'Ahmeddou fut le signal de déchirements intérieurs chez
les Brakna. Une partie de la tribu, et notamment les Oulad Normach,
les Oulad Mançour et des campements Oulad Siyed, élurent un cousin
d'Ahmeddou, Mokhtar Sidi ould Sidi Mohammed, avec qui nous étions en
relations depuis plusieurs années, et qui protégeait l'escale de Gaë,
transportée ensuite à Cham. La plus grande partie des Oulad Siyed et
le reste des Brakna, guidés par Ndiak Mokhtar, vizir d'Ahmeddou Ier,
«un vilain homme» comme l'appelle le gouverneur Pajol et par Bou Bakar,
fils de Khodiéh, l'empoisonné, portèrent à l'émirat Mohammed Rajel ould
Mokhtar ould Sidi Mohammed, par conséquent, cousin aussi d'Ahmeddou et
neveu du précédent.

La lutte s'engagea aussitôt, et chaque parti chercha des alliances. Les
frères d'Ahmeddou et notamment Al-Hiba et Bakar, partisans de Mokhtar
Sidi, allèrent lui chercher du secours chez Mamadou Biram, almamy du
Fouta. Les Oulad Siyed n'attendirent pas l'arrivée des contingents
noirs. Ils se jetèrent sur Mokhtar Sidi et dispersèrent ses bandes,
puis, se retournant contre Bakar et Al-Hiba, qui arrivaient avec un
groupe de Toucouleurs, ils les battirent, refoulèrent les Toucouleurs
sur la rive gauche, tuèrent Bakar et mirent en fuite Al-Hiba.

Ces luttes intestines arrêtaient depuis deux ans la traite. Le
gouverneur p. i. Pageot des Neutières résolut d'y mettre fin, en
faisant disparaître du territoire brakna l'émir qui ne ralliait pas la
majorité des suffrages Oulad Siyed, tribu en qui nos relations d'un
siècle nous avaient habitués en quelque sorte à voir le corps électoral
du groupement. Une circonstance heureuse permet d'appréhender, sans
encombre, Mokhtar Sidi.

On venait d'apprendre le 27 janvier 1843 que le prince avait pillé
un cotre de Saint-Louis qui avait atterri non loin de son campement.
Caillié partit le soir même. Il se saisit de Mokhtar Sidi et l'emmena
à Saint-Louis. Quelques temps après, le gouverneur Bouet-Willaumez
fit instruire son affaire. Les griefs ne manquaient pas. Mokhtar Sidi
reconnut que c'était lui qui avait donné l'ordre de couper les routes
et d'intercepter les caravanes de gomme, parce que son rival était
maître de l'escale. Par ailleurs, le prince avait soulevé la haine
d'un certain nombre de traitants en dénonçant à Saint-Louis ceux qui
faisaient la traite clandestine de la gomme, et même en en poursuivant
quelques-uns devant les tribunaux. Il fut dès lors envoyé au Gabon, que
nous venions d'occuper l'année précédente, et interné au fort d'Aumale.
Il inaugurait ainsi la série des internements politiques dans cette
colonie, qui devait se perpétuer jusqu'à nos jours.

Cette mesure eut diverses conséquences. Sur les habitants de
Saint-Louis, elle produisit une impression profonde. Ils craignaient
une réaction des peuples riverains. Ils croyaient voir leur commerce
anéanti; l'inquiétude était à son comble. «Il n'en fut rien.»

Sur le fleuve, les conséquences furent assez inattendues. Les
partisans de Mokhtar furent dans la stupéfaction.

    Réunis aux chefs du Toro, dit une lettre du gouverneur p. i.
    Laborel, à la date du 28 juin 1844, ils restèrent plusieurs jours
    dans l'inaction la plus complète; un choc aussi violent les avait
    étourdis. Ils allaient enfin se décider à se réunir en conseil,
    lorsque l'arrivée de l'almamy parmi eux les détermina à attendre sa
    décision. Celui-ci, malgré tous ses efforts dans le Fouta (dont il
    était le chef), n'avait pu parvenir à entraîner ces peuples dans la
    querelle, et ne voulant point abandonner ses projets de vengeance,
    il s'était jeté dans le Toro, qu'il espérait encore soulever; là
    il mit tout en œuvre pour exciter la haine contre les Blancs et
    stimuler les partisans de Moctar. Mais au lieu de l'enthousiasme
    et du dévouement qu'il avait espéré il ne trouva qu'irrésolution
    et découragement. D'un autre côté l'air rassuré des Oulad Sihit[4]
    et les démonstrations imposantes du Sénégal leur inspiraient de
    sérieuses craintes.

      [4] C'est-à-dire des partisans de Mohammed Râjel, dont les Oulad
      Siyed constituaient la principale force.

    Il se détermina donc à essayer de la voie des négociations et
    m'écrivit une lettre dans laquelle, après avoir rejeté sur
    les Oulad Sihit toutes les causes de la guerre, il donnait à
    entendre qu'il ne serait plus éloigné d'entrer en arrangement. Un
    rendez-vous fut dès lors ménagé entre lui, M. le commandant Caille
    et les chefs maures. Mais, cette fois comme toujours, il n'eut
    aucun résultat par la duplicité de ce souverain.

    Quelques jours après, grâce à ses persévérants efforts, étant
    parvenu à retirer de leur engourdissement les chefs du Toro, il
    les entraîna avec lui sur le territoire de la Mauritanie. Là, il
    eut à soutenir un combat des plus vifs contre les Oulad Sihit qui
    le battirent complètement, lui tuèrent 113 hommes et lui firent 19
    prisonniers.

    Cet engagement a entraîné des événements importants et des plus
    heureux pour notre politique et notre commerce dans le fleuve:
    l'almamy dépossédé, et remplacé par un autre chef qui ne nous est
    pas hostile; l'orgueil de la rive gauche abattu pour longtemps;
    tous les peuples riverains épouvantés et demandant grâce.

    Un autre résultat non moins important que les précédents, obtenu
    par l'exemple terrible qui vient d'être donné à ces barbares, c'est
    que les Trarzas, dont vous connaissez l'esprit remuant, avaient
    manifesté quelques intentions peu amicales, et qu'à cette nouvelle
    ils se sont empressés de rentrer dans l'ordre.

Quant à Mokhtar Sidi, il allait encore faire parler de lui pendant
plusieurs années. Le 13 septembre 1844, il s'évadait du fort d'Aumale
avec ses deux ministres, ses compagnons de captivité et, qui mieux est,
avec les trois soldats noirs, ses gardes. Il fut obligé de réintégrer
le poste peu après, n'ayant évidemment rencontré qu'hostilité chez les
sauvages et fétichistes populations noires gabonaises. Mais au poste
même, mué en fervent musulman, il avait «en sa qualité de marabout, dit
un rapport de l'époque, pris un grand ascendant sur le personnel noir
du comptoir».

La surveillance sévère qu'on exerça sur lui déjoua dès lors toute
manœuvre, mais en mars 1845, on apprenait avec émotion à Saint-Louis
qu'un de ses parents était allé à Bathurst pour «réclamer la protection
anglaise et solliciter un passage pour aller au Gabon voir ce roi
déchu. J'ignore ce qui lui a été répondu, dit le gouverneur Thomas,
mais je ne doute pas que si nos voisins peuvent nous jouer un
mauvais tour, ils le feront de tout cœur. Si les deux Gouvernements
s'entendent, il n'en est pas ainsi des particuliers surtout ici où
la concurrence commerciale amène des rivalités continuelles.» Et
Thomas fait part de ses craintes de voir les Anglais continuer leurs
manœuvres, soit du côté de Portendick, soit par le Ouli, afin de
brouiller les Maures entre eux, et, à la faveur de ces dissensions,
d'attirer la gomme à eux, jusqu'à l'interné du fort d'Aumale. Caillié
venant de mourir quelques mois auparavant à Gorée, Mokhtar espéra sa
liberté et fit connaître son sort par des moyens inconnus à Paris.
Sans tarder, le 5 mai 1848, Schœlcher, sous-secrétaire d'état aux
Colonies, écrivait au Commissaire du Gouvernement à Saint-Louis,
la lettre ci-après, où l'on trouve avec l'idéologie et la grande
éloquence des hommes du temps un peu de ce robuste bon sens français,
qui heureusement ne perd jamais ses droits et permet de s'arrêter à la
limite des sottises.

    Citoyen Commissaire,

    Depuis le mois de juin 1844, le chef maure Mokhtar Sidy est détenu
    au Gabon comme prisonnier politique. Je sais que son arrestation,
    opérée avec des circonstances que je regarde comme une violation du
    droit des gens, a inspiré aux populations du Fouta des haines et
    des défiances, auxquelles il faut certainement attribuer une partie
    des agressions qu'elles ont depuis lors si souvent exercées sur les
    traitants et les navires du Sénégal.

    La République ne gouverne que par des principes d'honneur et de
    loyauté. Il lui importe de montrer qu'elle n'approuve pas des actes
    de cette nature et qu'elle en répudie la solidarité. Ce sera faire
    en même temps de la bonne politique, car nous témoignerons ainsi
    aux indigènes que ce gouvernement entend pratiquer envers eux les
    principes de justice et de loyauté qu'il leur demande à eux-mêmes
    de représenter dans leurs relations avec lui.

    Je suis instruit d'ailleurs que Mokhtar Sidy tient au Gabon une
    conduite louable et se montre supérieur par son caractère au
    malheur qui l'a frappé.

    Je décide que ce chef maure sera reconduit au Sénégal et qu'il y
    sera laissé en toute liberté, sauf à user envers lui de moyens
    avouables pour le combattre et le vaincre, s'il essaye de fomenter
    contre notre commerce et nos intérêts de nouvelles coalitions.

    Je ne fixe pas d'ailleurs de termes précis pour l'exécution
    de cette mesure de réparation, vous laissant à en apprécier
    l'opportunité. Mais si un ajournement, qui dépasserait la fin de
    l'année, vous paraissait indispensable, vous auriez à me rendre
    compte immédiatement de vos motifs et à prendre de nouveau mes
    ordres.

Bien avant la fin de l'année, les hommes de la Révolution avaient
disparu, et l'on n'entendit plus parler de Mokhtar Sidi. Comme la
tradition ne relate pas son retour dans le Brakna, il est probable
qu'il a dû mourir de sa belle mort au Gabon.

Quant à Mohammed Râjel, il avait été, dès 1843, reconnu officiellement
comme émir, mais sans préjudice des droits du jeune Sidi Eli ould
Ahmeddou Ier, qui, à sa majorité, devait entrer en possession du
commandement de son père.


5.--_Mohammed Râjel_ (1842-1851).

Mohammed Râjel ould Mokhtar était le neveu et rival de Mokhtar Sidi.
Son règne se passa à batailler contre ses concurrents Normach, et
surtout contre le grand émir des Trarza, Mohammed Al-Habib.

Un des frères du Terrouzi, Ahmed Leïgat, dont l'influence était
considérable, et qui d'ailleurs était l'aîné de Mohammed Al-Habib, mais
n'avait pas revendiqué ses droits, lors de la mort de leur père, avait
conçu le projet de détrôner son frère. Il y était d'ailleurs poussé par
les Français, qui pensaient faire ainsi échec à l'émir des Trarza. Il
put rallier à sa cause Mohammed Râjel, qui était aussi notre allié et
à la tête des bandes Siyed que lui donna le chef berkenni, il attaqua
Mohammed Al-Habib. Celui-ci, soutenu par des contingents ida ou ali, le
battit non sans peine, et pour en finir trouva plus expédient de faire
assassiner, vers 1850, par les Euleb, Ahmed Leïgat, qui s'était réfugié
dans l'Adrar. Il entreprit par la suite des campagnes contre les Brakna
et contre l'Adrar, pour les punir de l'appui prêté au rebelle.

Dans le Brakna, il avait tenté, une première fois, d'introniser son
protégé Mohammed Sidi, qu'il avait rasé de ses propres mains (1845).

Voici d'après Caillié, le récit de cette aventure et de ses projets:

    Mohammed El-Habib, roi des Trarzas, fit un voyage chez les
    Bracknas, sous prétexte d'engager les Oulad-Bellis, ses
    tributaires, à rentrer dans leurs pays, qu'ils avaient quitté
    l'année dernière, à la suite de trois assassinats qu'ils avaient
    commis. Dans ce voyage, il s'arrêta quelques jours chez les Oulad
    Hamed où se trouvait le neveu du traître, Mactar Sidy, jeune homme
    âgé d'environ quinze ans. Sur la simple demande du chef des Oulad
    Hamed (auquel sans doute il ne manqua pas d'en insinuer adroitement
    l'idée) et de quelques mécontents, partisans de l'ex-roi, il promit
    de le soutenir comme roi des Bracknas. Il chargea ensuite deux
    cavaliers de son escorte de conduire son élu chez les Oulad Sihit
    et les Arralines, nos alliés, de les informer de son intention et
    de leur intimer l'ordre de le reconnaître pour leur roi.

    Les chefs des Oulad Sihit protestèrent aussitôt contre la conduite
    de Mohamed El-Habib et se rendirent auprès de lui, pour lui
    signifier qu'il eût à se mêler des affaires de son pays et à ne
    point s'occuper de ce qui se passait chez eux.

    Les partisans du neveu de Moctar-Sidy, ayant appris que les Oulad
    Sihit et les Arralines étaient chez le roi des Trarzas, s'y
    rendirent aussi pour défendre leurs droits, et aujourd'hui le bruit
    court que les deux partis n'ayant pu s'entendre, ils se préparent à
    la guerre.

    Que doit-on augurer de cette conduite du Roi des Trarzas et quel
    est son but en agissant ainsi? Soutiendra-t-il son ouvrage et
    aurait-il la prétention de s'ériger en potentat sur les autres
    puissances du fleuve et de leur imposer des rois à son gré?

    Les combinaisons vont plus loin: ses sollicitations réitérées
    auprès du Gouvernement français pour obtenir une escale à Gaé, les
    promesses et propositions fallacieuses, qu'il a faites l'année
    dernière aux Oulad Sihit mêmes, afin de les brouiller avec Mohammed
    Rajel, tout démontre jusqu'à l'évidence qu'il cherche à faire
    naître de nouveaux troubles à l'escale du Coq dont il médite
    depuis longtemps la ruine et qu'il veut à toute force nous faire
    abandonner pour en ouvrir une chez lui.

L'émir trarza dut rentrer chez lui, cette fois sans avoir pu arriver à
ses fins.

Au début de mai 1846, le gouverneur p. i. Houbé visitait les escales du
fleuve. Il était accompagné de l'inspecteur du Génie, des directeurs
du Génie, des Ponts et Chaussées et de l'Artillerie, du Préfet
apostolique, de M. Alsace, membre du Conseil d'administration. Il ne
put voir Mohammed Al-Habib, malgré son vif désir. Il tenait en effet à
«essayer d'effacer de son souvenir par une bonne réception la fâcheuse
impression laissée dans l'esprit des Maures par l'arrestation du roi
des Braknas». En revanche, il put joindre facilement Mohammed Râjel.
«N'diack Mokhtar, ministre du roi des Braknas, raconte-t-il, était à
Podor, avec quelques autres personnages. Nous les prîmes à bord et nous
nous dirigeâmes vers Mao. Le camp des Maures bracknas était établi sur
la rive droite. Le roi vint à bord avec sa suite: plusieurs femmes de
princes et de marabouts les suivirent. J'eus avec le roi et le ministre
une conférence dont je fus pleinement satisfait. Je leur fis au nom du
roi des Français les cadeaux d'usage. Je leur parlai d'aller visiter
le camp et je rejetai la proposition qu'ils me firent de rester à bord
comme otages. Nous débarquâmes donc tous, précédés de la fanfare et de
ma petite escorte. Après un quart d'heure de marche, nous parvînmes
dans le camp; nous nous assîmes sur les nattes au milieu d'une
nombreuse et bruyante assistance. Puis, à la nuit, nous retournâmes à
bord. Le roi Mohammed Râjel nous envoya un bœuf, un mouton et du lait.
Nous redescendîmes le fleuve, emmenant avec nous N'diack Mokhtar et sa
suite, que nous déposâmes à Podor.»

L'année 1848 vit un déclassement d'alliances et une intervention
française très prononcée dans les affaires maures.

Le jeune Sidi Eli, fils d'Ahmeddou Ier, avait alors une douzaine
d'années. Trop jeune pour remplacer son père, à sa mort (1841), il
avait été écarté du trône jusqu'à ce qu'il fût en âge de régner, mais
tous les tributaires du pays lui appartenaient et la plus grande partie
des campements lui était attachée, en souvenir de son père. On a vu
que Mokhtar Sidi avait été éliminé en 1843. Quant à Mohammed Râjel, il
n'était qu'un fantoche. Sa conduite, qui ne lui avait guère jusque-là
valu qu'une très mince considération, lui attira les haines des Oulad
Siyed, à la suite de son alliance avec l'émir des Trarza, et de la
guerre qu'il mena contre eux.

Craignant que le jeune Sidi Eli ne cherchât, un jour ou l'autre, à lui
enlever le principal, il cherchait à s'en débarrasser, mais Sidi Eli
était élevé, loin de l'émir Brakna, par Ould Leïgat, frère de Mohammed
Al-Habib et parent maternel de l'enfant. A la suite des différends qui
éclatèrent entre les deux princes trarza, Ould Leïgat se réfugia chez
les Brakna, dans la tribu des Oulad Siyed, où il avait de nombreux
parents par sa femme. Il amenait avec lui le fils d'Ahmeddou. Mohammed
Al-Habib saisit ce prétexte pour donner suite à ses projets d'invasion
et demanda à la tribu de chasser son frère. De son côté Mohammed Râjel,
effrayé de voir Sidi Eli au sein même des Brakna, s'unit à l'émir des
Trarza pour attaquer les Oulad Siyed, ses propres parents et sujets.

Au début de mai 1849, la mehalla trarza entrait sur le territoire
des Oulad Siyed et les acculait au fleuve, au confluent du marigot
de Doué. Les Brakna se préparaient à une résistance énergique, quand
leurs zenaga Arallen les abandonnèrent dans la nuit du 10 au 11 mai,
et passèrent dans le camp ennemi, où se trouvaient avec Mohammed Râjel
tous leurs troupeaux. La situation des Oulad Siyed était désespérée.
Ils furent sauvés par «le citoyen commissaire Du Chateau», qui, à
la nouvelle de l'invasion trarza, était accouru avec trois bateaux
au secours des Brakna. «Je n'avais d'autre but dit-il lui-même, que
de conserver la concurrence, si utile à notre commerce, entre la
nation des Brakna et celle des Trarza. Avant tout, il importait au
Sénégal que l'une de ces deux nations ne fût pas absorbée par l'autre.
L'existence de toutes les deux est plus qu'utile à nos intérêts; elle
est indispensable.»

Le commissaire en était si convaincu qu'il était résolu à intervenir
par les armes, s'il le fallait, et qu'il n'hésita pas, dans la nuit du
10 au 11 mai, à faire débarquer des troupes pour tenter une diversion
favorable aux Oulad Siyed. Cette manifestation en imposa à Mohammed
Al-Habib qui n'osa pas attaquer les Brakna.

Ceux-ci, conduits par Bou Bakar ould Khoddich, protecteur du jeune
Sidi Eli, et par Ould Leïgat, demandèrent alors à Du Chateau de
faciliter leur passage sur la rive gauche. C'est ce qu'il fit bien
volontiers, sauvant ainsi la vie à toute la tribu Oulad Siyed. Le même
jour, hommes, femmes, enfants, tentes, troupeaux, étaient sur la rive
sénégalaise, à l'abri, sinon de tout danger, du moins d'un massacre
immédiat.

Les deux troupes remontèrent alors le fleuve, chacune sur sa rive, les
Brakna s'éloignant autant que possible du territoire trarza, les Trarza
guettant les premiers dans l'espoir de les mettre en pièces, le jour
où, tôt ou tard, ils devraient repasser le fleuve pour rentrer sur la
rive maure. Quant à Du Chateau, considérant que son rôle n'était pas
fini, tant que Mohammed Al-Habib ne serait pas rentré chez lui, il
remontait avec sa flotille le fleuve Sénégal, sous prétexte d'aller
palabrer à Podor avec les chefs du Fouta, et empêchait ainsi par sa
seule présence tout engagement d'une rive à l'autre du fleuve.

Les Oulad Siyed ne firent que passer à Podor, mais avant de continuer
leur route sur Guidé et Mokhtar Salam, où, disaient-ils, ils étaient
assurés de trouver protection, ils demandèrent à Du Chateau de prendre
sur ses bateaux tous les enfants. Les gens de Podor, qui ne doutaient
pas du sort que leur réservaient Trarza, Toucouleurs et Peul, pour
avoir donné asile aux Brakna, firent aussi embarquer leurs enfants, et
en outre leurs femmes, au total 300 personnes. Quant aux Brakna, ils
avaient juré entre les mains de Bou Bakar Khoddich qu'aucune de leurs
femmes ne serait embarquée, afin de mourir en les défendant, s'il le
fallait.

Tout le monde se remit en marche; à peine Podor était-il évacué que
les flammes s'élevaient de partout. Toucouleurs et Peul venaient d'y
mettre le feu, puis attaquaient les Oulad Siyed qui leur infligèrent
des pertes et continuèrent leur route. Ils retrouvaient le soir même,
13 mai, à Mokhtar Salam, leurs familles, déposées là par Du Chateau.

Cependant celui-ci, ayant immédiatement viré de bord, revint à l'escale
du Coq, avec son vapeur, y prit Eliman Bou Bakar, chef du Dimar, dont
l'intervention allait lui être utile auprès des chefs du Toro, et alla
jeter l'ancre à Yatal, où, en face de la mehalla trarza, se constituait
une forte bande toucouleure et peul. Les Trarza se préparaient à
passer le fleuve, et tous devaient marcher contre les Oulad Siyed pour
les exterminer.

Mohammed Al-Habib ayant demandé alors une entrevue à Du Chateau,
celui-ci la refusa, disant que dans le pays Brakna, il n'avait rien à
régler avec le roi des Trarza, et qu'il le verrait, s'il le voulait,
lors du passage à son escale. «Ce refus, puis l'arrivée du «Basilic»,
le second aviso de la flotille, jetèrent le trouble dans l'esprit des
Trarza, qui, se considérant hors de chez eux, se sentaient déjà moins
de courage. En 24 heures, toute la mehalla se débandait et rentrait sur
le territoire trarza, suivie de près par son émir. Les gens du Fouta,
gagnés par le palabre, se dispersaient à leur tour.

Quant à Mohammed Râjel, il montait humblement à bord et reconnaissait
ses torts.

Les Oulad Siyed étaient sauvés; ils ne pardonnèrent pas à Mohammed
Râjel sa conduite indigne, et les conflits recommencèrent, mais
localisés cette fois au Brakna. Pour le soustraire à tout danger,
et l'élever dans des sentiments de loyalisme et d'amitié envers les
Français, Du Chateau se fit remettre le jeune Sidi Eli et pourvut à
son éducation, à Saint-Louis, dans l'espérance que le jeune homme
«n'oublierait pas tout à fait les soins dont il était l'objet, les
services qui lui étaient rendus et la protection que le Sénégal lui
avait accordée, alors qu'il était fugitif et malheureux». On le
retrouvera plus tard, sous le nom de Sidi Eli II.

Mohammed Al-Habib ne pardonna pas à Mohammed Râjel sa défection. En
1851, avec l'aide de contingents ouolofs et toucouleurs, il renversa
cet émir, et le remplaça par Mohammed Sidi neveu de l'émir déchu.

Nos relations avec Mohammed Râjel furent généralement courtoises. Ce
chef, s'étant plaint à plusieurs reprises que de nombreux commerçants
fissent la traite de la gomme, hors des escales ordinaires du fleuve,
à leur retour de Galam, contrairement aux arrêtés en vigueur, le
gouverneur réunit une Commission syndicale, le 15 février 1846. De
l'interrogatoire des traitants signalés, il résulta, ce qui n'était
pas flatteur pour eux, que «si tous ou la majeure partie d'entre eux,
ne se sont pas livrés à cette traite illicite, c'est qu'ils n'ont
point trouvé de marchands de gomme, ou bien parce qu'ils manquaient de
marchandises, ou bien encore parce qu'ils n'ont pas pu s'arranger avec
les Maures.»

Le commerce est, à cette date, très florissant. Le commandant Caillié
signalait, le 8 mars, qu'il avait été traité depuis le début du mois:

    35.855 kilos de gomme au Coq.
    18.220  ----    ----  aux Trarza.
     1.029  ----    ----  aux Darmankour.

Le montant des bâtiments était de 184, dont 51 au Coq, 56 aux Trarza,
et 17 à l'escale des Darmankour.

Ces bonnes dispositions de Mohammed Râjel ne l'empêchaient pas de faire
quelquefois l'important. A trois mois de l'humiliation rapportée plus
haut, il avait, en bon Bédouin, l'outrecuidance d'écrire au gouverneur
qui avait usé de l'intermédiaire de commerçants: «J'ai succédé à
Ahmeddou, comme Ahmeddou a succédé aux anciens rois. Le bien appartient
à celui qui exerce l'autorité, et c'est aux Oulad Agrich, dont je suis
le chef et représentant depuis sept ans; vous ne devez vous occuper que
du roi et c'est à lui que vous devez payer. Le reste ne vous regarde
pas.» (4 août 1848.)

Son autorité ne s'étendit guère d'ailleurs qu'au gros des Oulad Siyed
et aux Oulad Ahmed.


6.--_Mohammed Sidi_ (1851-1858).

Mohammed Sidi était un autre neveu de ce Mokhtar Sidi qu'en 1842
l'autorité française avait déporté au Gabon pour ramener le calme dans
le Brakna. Avec son cousin Mohammed Al-Habib, fils de Mokhtar Sidi, il
s'était réfugié auprès de l'émir des Trarza qui s'était chargé de leur
éducation et les poussa par la suite contre Mohammed Râjel, son ennemi.
Comme Mohammed Al-Habib n'était qu'un enfant, ce fut Mohammed Sidi qui
rallia définitivement les suffrages de l'émir des Trarza et des Brakna
dissidents.

Mohammed Sidi, prétendant pendant tout le commandement de Mohammed
Râjel, erra sans cesse des Id Ou Aïch aux Trarza en quête de secours.
En avril 1847, son mariage avec une fille d'Ahmeddou Ier enfla son
parti de campements fidèles à l'ancien émir. C'est le signal de sa
fortune. A plusieurs reprises, il vint attaquer son rival. En août
1848, notamment, à la tête de contingents trarza il atteignit le camp
de Mohammed Râjel et le pillait. Les deux chefs furent blessés: le
premier, d'une balle qui lui emporta deux doigts de la main, l'émir
d'une balle dans le pied. L'émir fut complètement défait.

A partir de cette date, l'autorité de Mohammed Sidi s'accroît. Mohammed
Râjel, sur les instances du Sénégal, est contraint de lui céder le
tiers des coutumes. Dès l'année suivante l'autorité française le traite
comme un véritable «Roi», suivant ses propres prétentions. Il est salué
quand il vient à l'escale de salves de coups de canon et y perçoit les
coutumes.

En 1850, une intervention en faveur de Mohammed Râjel fut tentée par le
gouverneur. Pour faire échec aux bandes alliées de Mohammed Al-Habib et
de Mohammed Sidi, il établit un camp d'instruction à Podor, y fit venir
quelques troupes et s'y transporta de sa personne. Il put se rendre
compte ainsi de la faiblesse de l'émir, que soutenait Ahmed Leïgat, le
frère révolté de Mohammed Al-Habib, et dut abandonner sa cause.

Mohammed Sidi ne devait toutefois être complètement débarrassé de
son rival qu'en 1851, date où son allié Mohammed Al-Habib, émir des
Trarza, battit et mit en fuite Mohammed Râjel.

Le commandement de Mohammed Sidi devait, comme il convient, être agité
par les agressions d'un nouveau prétendant: Sidi Eli, fils d'Ahmeddou
Ier, qui, parvenu à la majorité, entendait recueillir la succession de
son père. A la tête de ses partisans siyed et normach, il se heurta à
plusieurs reprises aux bandes siyed et Oulad Ahmed, de l'émir.

Allié de Mohammed Al-Habib, son principal soutien, Mohammed Sidi ne
nous fut jamais très sympathique. Il persécuta notamment les pourognes
du fleuve, à qui il reprochait leur attachement aux Noirs et à la
France. Aussi fonda-t-on, à plusieurs reprises, des espoirs sur son
rival, Sidi Eli, et lui vint-on en aide dans ses luttes contre l'émir.

Dès avril 1853, on profita d'une brouille de l'émir avec Mohammed
Al-Habib pour faire proclamer Sidi Eli, qui jusque-là avait été
soutenu d'abord par Ahmed Leïgat, son oncle par alliance, puis, après
l'assassinat de celui-ci par les bandes qui marchaient à sa suite.
Mohammed Sidi, abandonné par tous, sauf par le chef d'une fraction
siyed: Mokhtar ould Amar, s'enfuit jusque dans l'Adrar. Sidi Mborika,
fils de Mohammed Al-Habib, le poursuivit plusieurs jours sans pouvoir
l'atteindre. Cette année-là, Sidi Eli toucha les coutumes, au Coq.

Ce ne fut d'ailleurs qu'un intermède. Aussitôt Mohammed Al-Habib rentré
chez lui, Mohammed Sidi revint dans le Brakna, la lutte reprenait entre
les deux prétendants, quand les marabouts ramenèrent provisoirement la
paix. L'émir gardait son titre de «roi» et renouait son alliance avec
Mohammed Al-Habib. Sidi Eli gardait le commandement de quelques tribus.

Les hostilités entre les deux chefs reprenaient en 1854. La politique
active de Faidherbe dans les affaires maures l'amenait, dès la fin de
l'année, à prendre parti pour Sidi Eli, que les chefs toucouleurs de
Podor lui avaient présenté, contre Mohammed Sidi, allié des Trarza.

Il lui écrivait, le 15 novembre 1855, ainsi qu'aux principaux chefs des
Brakna, cette lettre habile:

    Je désire vivement que Sidi Eli vienne à bout de Mohammed Sidi,
    ce captif de Mohammed El-Habib, qui ruine les Brakna pour faire
    plaisir aux Trarza.

    Les Français et Brakna ont été des amis de tout temps contre les
    Trarza, excepté dans ces dernières années parce que Mohammed
    El-Habib, qui est très fier, était parvenu à tromper les Français.
    Il est temps de rétablir les choses sur l'ancien pied.

    Le fils d'Ahmédou doit être l'ami des Français comme son père. Et
    qu'il fasse comprendre à tous les Brakna qu'ils doivent se réunir
    pour former une nation forte et puissante et qui ne soit pas à la
    merci de ses voisins.

    Que Sidi Eli pousse vivement Mohammed Sidi et vienne s'établir près
    de Podor. Qu'il demande l'appui des gens de Toro qui sont nos amis.

    Nous allons entrer avec une armée chez les Trarza; nous nous
    placerons de manière que les Trarza ne puissent pas empêcher la
    traite des Brakna à Podor. Si Sidi Eli s'arrange avec moi, qu'il
    vienne à Podor ou à bord d'un bateau, quand il voudra, pour qu'on
    le salue et qu'on le reconnaisse comme roi des Brakna. C'est lui
    qui recevra tous les cadeaux pendant la traite.

    L'année dernière, j'ai donné plus de 25.000 francs à Mohammed
    Sidi et ce n'était qu'une partie de ce que je voulais lui donner,
    puisque mon intention est de faire cadeau, tous les ans, au roi des
    Brakna d'une pièce par mille livres de gomme.

    Mais Mohammed El-Habib a forcé son tributaire de lui en donner
    la plus grande partie et d'empêcher des Brakna de continuer leur
    commerce.

    Les Trarza sont déjà dans la plus grande misère. Nous allons
    achever à les ruiner cette année.

    Que Sidi Eli s'entende avec les chefs raisonnables de son peuple et
    qu'il me réponde par une bonne lettre pour que nous puissions nous
    arranger.

    Si nous nous arrangeons, je te donnerai des fusils et de la poudre
    et j'enverrai un vapeur au-dessus de Podor.

Mohammed Al-Habib répondait à cette diplomatie par un coup de maître.
Il provoqua, au début de 1856, une grande conférence sous les auspices
du grand Cheikh Sidïa, à Tindaouja. Une réconciliation générale
intervint entre l'émir du Trarza, l'émir de l'Adrar et leurs différents
chefs insoumis. L'émir du Brakna, Mohammed Sidi, y apparut aussi et
donna son assentiment à la coalition maure, qui se préparait contre les
Français. En revanche, notre ami, Sidi Eli, dont les sentiments étaient
connus, ne fut pas convoqué.

Faidherbe n'attendit pas l'offensive. Par une proclamation en date du
9 février 1856, il interdisait toute communication avec les Brakna,
«qui ne voulaient pas se séparer de Mohammed Al-Habib» et attaquait
directement cet émir. Par la suite, il chercha, suivant sa propre
expression, «à tirer parti des dissensions qui se manifestaient chez
les Brakna, pour les détacher de l'alliance des Trarza», et pour faire
échec à Mohammed Sidi qui créait des difficultés le long du fleuve et
devant Podor.

Il installa, à cet effet, un camp à Koundy, à une lieue au nord de
Podor, et y mit une garnison d'un bataillon d'infanterie et d'une
section d'artillerie. De ce camp, ses troupes devaient incursionner
pendant plusieurs années chez les Trarza et les Brakna.

    A la fin de mars 1856, le gouverneur se rendit lui-même à Koundy
    où il eut une entrevue avec Sidi Eli, à la suite de laquelle
    les troupes du camp se joignirent aux Maures Brakna révoltés
    contre leur roi Mohammed Sidi et pénétrèrent dans l'intérieur.
    Il s'ensuivit quelques engagements heureux pour nos armes, qui
    cimentèrent l'alliance avec Sidi Eli et donnèrent à ce dernier une
    plus grande autorité sur ses partisans.

Dans ces différentes affaires, les Guedala, les Id Eïlik, les Tanak
perdirent 4.000 moutons, des bœufs et un certain nombre d'hommes,
dont le fils du Cheikh des Tanak. Des prisonniers furent faits et
conduits à Podor. Sidi Eli restait en selle. En juin, on voulut, pour
en finir, aller enlever, en face de Mbamam, le camp de Mohammed Sidi,
défendu par les Oulad Ahmed; mais le commandant de Podor, chargé de
cette opération, fut mal secondé par Sidi Eli et ne réussit pas. Sidi
Eli n'embrassait en effet notre cause qu'avec une certaine mollesse,
se souvenant qu'à diverses reprises, antérieurement, les Français
l'avaient compromis, puis abandonné pour faire leur paix avec Mohammed
Al-Habib.

Cet échec eut quand même un heureux résultat. Mohammed Sidi, inquiet,
se retira vers le nord, et allait rejoindre son allié, vaincu, Mohammed
Al-Habib.

L'année suivante, les hostilités recommencèrent. Mohammed Sidi, que
l'émir du Trarza avait employé auprès de ses amis Toucouleurs pour
les gagner à sa cause, parcourut le Fouta, et rentra bredouille. Il
prit part à toutes les luttes des Trarza contre les Français ou leurs
alliés, et s'attaqua notamment avec des contingents Oulad Ahmed, mais
sans grand succès, à son concurrent. La tradition a conservé les
noms de plusieurs de ces combats qui se succédèrent de 1855 à 1858:
Morliyet, Foni, Lefar, Mbargou, au-dessus de Kaédi, Diabdiola, Djiguéti
Monadji dans l'Oued, et à Kindelak, au nord-est du lac Rokiz.

Mohammed Sidi avait avec lui les Oulad Ahmed et une partie des Oulad
Siyed, les Normach, les Oulad Eli et les Touabir.

A l'extérieur, chacun des deux partis brakna trouvait pour auxiliaire
chacun des deux partis qui, de semblable manière, divisait les Id Ou
Aïch. Sidi Eli s'appuyait sur les Chratit et Mohammed Sidi sur les
Abakak. Flanqué de son éternel tuteur, Sidi, fils de Mohammed Al-Habib,
il allait implorer le secours de l'émir Bakkar, des Id Ou Aïch.

Ce fut un coup de main des Oulad Ahmed qui amena la paix générale.
Lassés de cette guerre incessante, travaillés par Bakkar, chef des
Id Ou Aïch, qui venait de conclure un traité avec nous, ils firent
alliance avec les Oulad Dâman des Trarza, qui étaient en instance de
soumission, et lâchant Mohammed Sidi, décampèrent vers l'est. L'émir,
dont ils étaient la principale force, eut recours à Mohammed Al-Habib
pour les ramener à l'obéissance. Les deux chefs marchèrent à leur
rencontre, mais les Oulad Ahmed, nullement intimidés, n'attendirent
pas leur venue et les surprirent une nuit, tuant Mokhtar ould Omar,
chef d'une moitié des Siyed, et plusieurs guerriers de Mohammed Sidi,
et faisant prisonniers quelques Trarza qu'ils mutilèrent atrocement et
renvoyèrent à Mohammed Al-Habib.

C'était la fin. Les deux émirs demandaient la paix. Avec les Trarza
elle fut signée en mai 1858. Elle entraîna celle des Brakna, conclue le
10 juin.

L'émir Mohammed Sidi restait en place, mais comme on prévoyait qu'il
était à la merci d'un coup heureux de son rival, le Gouvernement
concluait avec tous les deux le traité de commerce et d'amitié, qu'il
venait de passer avec l'émir des Id Ou Aïch, Bakkar ould Soueïd Ahmed,
et qui allait constituer sur le fleuve le régime «des escales» qui a
duré jusqu'à notre occupation effective.

Sidi Eli, lâché partiellement par les Français, eut recours à la
perfidie, arme accoutumée des Maures. Il annonce officiellement sa
soumission. Mohammed Sidi l'accepta, lui fit un accueil bienveillant,
dans le secret espoir de s'en débarrasser lui-même et scella la
réconciliation générale des Brakna par de grandes réjouissances
(novembre 1858). Quelques jours plus tard, au cours d'une promenade,
Sidi Eli tuait d'un coup de feu l'émir Mohammed Sidi. Il se faisait
immédiatement reconnaître chef des Brakna par ses partisans
enthousiastes, dans le silence apeuré du camp adverse; et épousait sans
retard Garmi, veuve de sa victime. Elle devait être la mère d'Ahmeddou,
le dernier émir et notre adversaire de 1903-1908.

Il y a, en marge de ces intrigues et aventures, une figure curieuse à
signaler: c'est celle de Mokhtar Ndiak, premier ministre des différents
émirs brakna, qui se succédèrent de 1840 à 1875. Il assurait à sa
façon l'esprit de suite et la continuité de la politique brakna, en
précipitant la chute des émirs, mais en maintenant soigneusement sa
personne en place. Il s'annonce dans l'histoire comme le brillant
prédécesseur de celui qui, chez les Trarza voisins, allait porter
pendant un demi-siècle (1860-1910) cet art de la politique à sa plus
haute expression: Khayarhoum.

Le traité, conclu le 10 juin 1858, avec chacun des deux émirs brakna,
comportait les dispositions principales suivantes:

    _a_) «Le roi des Brakna» reconnaît la protection de la France sur
    les provinces sénégalaises du Dinar et du Ouolof et s'engage à
    empêcher les courses de ses tribus sur cette partie de la rive
    gauche.

    _b_) Rétablissement des relations commerciales. La traite de la
    gomme se fera toute l'année par les escales de Podor, Saldé... Le
    commerce de tous autres produits est libre.

    _c_) Création d'un droit d'une pièce de guinée pour 600 kilos de
    gomme traité à Saldé (c'est-à-dire environ 3 p. 100). Ce droit est
    perçu par le Gouvernement français et versé à l'émir.

    _d_) Neutralité absolue du chef brakna dans le commerce entre ses
    sujets et les traitants.

    _e_) Droit pour les Français de couper du bois chez les Brakna sans
    payer de redevance.

Un acte additionnel à ce traité devait intervenir le 5 juin 1879. On le
verra un peu plus tard.

Pendant tout ce temps, ce régime a fonctionné normalement et sans trop
de heurts. Une seule difficulté s'est souvent présentée, touchant
le versement intégral de la coutume aux émirs. A maintes reprises,
l'avis officiel suivant, ou un avis semblable, parut à Saint-Louis:
«Il ne peut y avoir de crédit dans les opérations commerciales avec
ces peuples (maures) qu'aux risques et périls de ceux qui le leur
accordent. L'administration a déjà déclaré et déclare que ce crédit
n'engagera jamais pour elle la question politique.»

Malgré ces déclarations formelles, elle céda souvent, soit en
consentant des avances aux émirs, toujours quémandeurs, soit en leur
faisant des retenues pour payer des créanciers, qui attendaient
vainement le paiement de leurs factures ou pour garantir de pillages
commis par les tribus.

On se doute que les règlements de comptes furent épineux dans ces
conditions et que les émirs, souvent furieux et toujours mécontents, se
livreront plus d'une fois à des représailles tant sur les caravanes de
gommes que sur les traitants du fleuve.


7.--_Sidi Eli II_ (1858, † 1893).

Sidi Eli ould Ahmeddou prenait, en décembre 1858, par l'assassinat, le
principat de son père que sa jeunesse l'avait empêché d'occuper, en
1841, à la mort d'Ahmeddou. Sa mère étant une hartanïa des Oulad Siyed.

Son commandement allait s'étendre sur une durée de trente-cinq ans,
sans que nous ayons jamais eu à nous plaindre sérieusement de lui.

Les relations avec le nouvel émir débutèrent toutefois par une certaine
friction. En juin 1859, des bandes brakna passèrent le fleuve et
pillèrent plusieurs villages du Diolof. Invité à faire rendre gorge à
ses gens, et impuissant à s'exécuter, Sidi Eli se vit attaquer dans
son campement par une colonne volante que dirigeait le commandant
Faron. Pris avec tout son monde et son bagage, il dut se soumettre et
restituer les gens, bêtes et meubles capturés ou pillés; il jura en
outre d'observer et faire observer plus fidèlement le traité signé
l'année précédente.

C'est ici que se place le voyage de l'enseigne de vaisseau Bourrel
et du lieutenant Alioun Sal, des spahis sénégalais. Ils partirent
ensemble, le 12 juillet 1860, de Podor et arrivèrent peu après
au campement de l'émir qui comprenait environ «onze cents tentes
appartenant aux Oulad Siid, aux Oulad-Mansour, aux Ahratin-Oulad-Siid
et aux Ahratin-Tanak.» Ils y passèrent environ trois mois, au cours
desquels Bourrel prit de nombreuses notes et étudia le pays et les
gens, tandis qu'Alioun Sal entretenait sa tâche de réconcilier Sidi
Eli avec les Oulad Normach et Ahmed, toujours rebelles à l'autorité
émirale. Il y parvint au moins en apparence, car Brahim ould Ahmeïada
fit porter des paroles de paix à l'émir, et celui-ci accepta ses offres
et «envoya un beau cheval à Brahim comme témoignage «d'amitié».

Ensuite, Alioun continuait sur le Tagant, où l'appelait une autre
mission, tandis que Bourrel rentrait à Podor, en visitant les
campements maraboutiques.


La maladresse de l'émir, se greffant sur l'animosité de l'émir terrouzi
Sidi Mborika, allait lui attirer des difficultés sérieuses avec les
Trarza. En fin 1860, il envoya une mission à Sidi Mborika qui venait
de succéder à son père Mohammed Al-Habib. Cette mission était dirigée
par un Zenagui du nom de Khaïna ould Baabba, qui ne montra dans ses
fonctions diplomatiques qu'une grossièreté inouïe dans cette société
maure si policée. Sidi le fit arrêter et garder à vue, mais Khaïna,
enfourchant une jument de pur sang de l'émir, s'enfuit à toute hâte.
Les pourparlers n'aboutissant pas, Sidi arma ses gens et marcha en
personne contre les Brakna. Il trouva aussitôt des partisans sur place,
car les Oulad Normach et les Oulad Ahmed n'avaient pas pardonné à Sidi
Eli l'assassinat de Mohammed Sidi. Eli dut prendre la fuite. Il offrit
des concessions, renvoya la jument, menaça des foudres de son allié le
Gouvernement français. Rien n'y fit.

Sidi Mborika avait, en effet, contre Sidi Eli un motif de haine
inexpiable. On sait que son père Mohammed Al-Habib avait fait tuer son
frère Ahmed Leïgat. Or, le fils d'Ahmed Leïgat, cousin par conséquent
de Sidi Mborika, avait épousé la tante de Sidi Eli, et avait été
placé par ce dernier chez les Chratit, du parti de Rassoul, allié de
Sidi Eli et ennemi des Trarza. Ce jeune homme commençait à grandir et
manifestait des projets ambitieux et surtout des desseins de vengeance,
qui n'étaient pas sans inspirer de l'inquiétude au fils de celui qui
avait fait tuer son père.

Pour aller jusqu'au bout de son plan, Sidi Mborika devait détrôner Sidi
Eli, et le remplacer par une de ses créatures. C'est ce qu'il fit en
proclamant sa chute et en faisant reconnaître à sa place un cousin de
l'émir renversé: Mohammed Al-Habib ould Mokhtar Sidi, le fils même de
cet émir que l'autorité française avait déporté au Gabon en 1842.

Voici en quels termes Sidi Mborika annonçait cette transformation
politique au commandant de Podor. Ils prouvent bien quel était l'état
de nos relations avec les Maures, sous l'ancien régime:

    Il ne faut pas chercher à vous mettre au-dessus de moi. Ecoutez
    ce que je vous dis, et vous, commandant, faites-le savoir à M.
    Faidherbe. Dites-vous que vous êtes des commerçants, qui cherchez
    à échanger vos marchandises. Vous avez besoin de quelqu'un qui
    surveille les chemins des marchands, qui vendent la gomme et toutes
    les productions de ce pays. Il vous faut un homme qui puisse
    chasser les pillards, qui soit intelligent, puissant et sache se
    faire obéir des sujets. Moi, je ne veux qu'améliorer le pays et
    empêcher les troubles. Pour cela je ne vois rien de mieux à faire
    que de nommer Mohammed Al-Habib. Dès que ma lettre vous sera
    parvenue, faites avec lui ce que vous faisiez avec les anciens
    princes, qui protégeaient les chemins. Soyez franchement son ami,
    et lui et moi, nous serons tout à fait vos amis.

    Il faut savoir que je suis entièrement de son parti dans cette
    circonstance. Si vous êtes content et acceptez ce que je vous dis,
    nous aussi, nous serons satisfaits de vous. Si vous n'acceptez pas
    ce que nous venons de vous dire, nous serons irrités contre vous.

Cette belle épître ne convainquit pas Faidherbe. Sidi, au dire de
celui-ci, employa alors un moyen machiavélique pour nous brouiller
avec Sidi Eli. On avait eu le tort, en 1863, pendant la guerre avec le
Fouta, d'exciter les Brakna contre les Toucouleurs, alors nos ennemis.
Les Brakna ne demandaient pas mieux que de reprendre leurs anciennes
habitudes de pillage sur la rive gauche et, par suite, Sidi parvint
facilement même, en 1863, à engager une partie des sujets de Sidi Eli,
et principalement les Oulad Ahmed, à exercer leurs pillages à main
armée, même dans les environs de Podor. Sidi Eli, qui retenait à peine
ses plus fidèles sujets, ne put rien faire pour réprimer ceux qui lui
résistaient ouvertement.

Ne voulant pas aider à la réussite du projet de l'émir des Trarza,
en rendant Sidi Eli responsable de ces pillages, et ne pouvant pas,
d'un autre côté, laisser ces pillages et ces assassinats impunis,
le gouverneur donna l'ordre au commandant de Podor de s'emparer des
principaux coupables, s'il en trouvait l'occasion; c'est ce qui fut
fait, et deux d'entre eux, tributaires des Oulad Siyed, convaincus
d'avoir pris part à tous les vols et assassinats faits dans la banlieue
de Podor, furent fusillés.

Malgré cet exemple, les Oulad Ahmed enlevèrent encore, quelques
jours après, les troupeaux de Mao. Sidi Eli se mit immédiatement à
leur poursuite, et leur fit dire que s'ils ne rendaient pas tout de
suite les troupeaux, il allait leur faire la guerre. En effet, le 13
avril, il attaqua leurs camps, mais cette attaque ayant été faite sans
ensemble, fut repoussée, et le parti de Sidi Eli essuya des pertes
importantes. Pendant qu'une partie de son armée était ainsi mise en
déroute, une autre bande, chargée d'enlever le camp où se trouvaient
les femmes et les bagages, surprenait le chef des Oulad Ahmed, Biram,
le tuait, ainsi que plusieurs autres personnages importants, et faisait
des prises assez considérables.

Les Oulad Ahmed firent alors appel aux Trarza qui se préparèrent à
intervenir.

L'émir Sidi Eli tergiversa, batailla, n'aboutit à rien.

Cette situation se traduisit par une anarchie épouvantable. La rive
gauche du Sénégal ne tarda pas à en sentir les fâcheux effets. Des
bandes d'aventuriers s'abattaient en rezzous sur les villages du Toro
et les pillaient. Ce fut le sort de Dyouldé-diabé, Laboudou, Gamagué,
Diatal, Eidi, Guédé, Foudéa, Nasli, Diambo, et de plusieurs campements
de Peul Odabé.

Toutes nos récriminations ne servaient de rien, parce que Sidi Eli
était dans l'impuissance de réprimer les brigandages tant de ses
amis que de ses ennemis. «Ce n'est que peu de chose, disait-il en
juillet 1863, et j'ai fait tout ce qu'on peut faire en pareil cas
tant en amendes qu'en menaces de mort. Ceux qui craignaient cette
dernière peine se sont sauvés... Quant aux Toucouleurs de Podor (les
plaignants), je ne demande à Dieu que de les éviter, et qu'il ne leur
arrive aucun accident. Au premier tort, ils courent vers le commandant
et me font payer les dégâts. Au surplus, eux-mêmes ne cherchent qu'à me
brouiller avec les Français.»

Du 1er janvier 1862 à la fin novembre 1863, il était ainsi enlevé 2.500
bœufs et plusieurs milliers de têtes de petit bétail.

L'émir Sidi Mborika, mettant à exécution ses projets, apparaissait à
nouveau dans le Brakna, après avoir écrit au gouverneur une lettre dans
laquelle il protestait de ses bonnes intentions, et où il déclarait
n'intervenir dans les affaires des Brakna que pour rétablir l'ordre, en
substituant à un chef impuissant un chef fort et respecté; il pénétra
sur le territoire des Brakna, et fit sa jonction avec les Oulad Ahmed.

Le gouverneur, voulant faire encore une tentative en faveur du roi des
Brakna, écrivit à Sidi la lettre suivante:

    J'ai reçu votre lettre. Vous me dites que vous voulez intervenir
    dans les affaires des Brakna pour assurer la tranquillité du
    pays, pour le bien général. Si cela est vrai, il ne nous sera pas
    difficile de nous entendre, car nous aussi nous ne voulons que le
    bien général. Mais comment entendez-vous obtenir ce résultat? On
    nous dit que vous voulez pour cela nommer Mohammed Al-Habib roi
    des Brakna, je ne crois pas que cela soit le moyen d'arranger les
    affaires. Mohammed Al-Habib est un homme qui n'a pas l'habitude du
    commandement; il n'a ni richesse, ni partisans; il ne peut même pas
    habiter le pays des Brakna; les Oulad Ahmed seuls consentiraient
    à le reconnaître et ils sont tout à fait incapables de rétablir
    l'ordre chez les Brakna. Si vous ne leur aviez accordé votre
    protection et votre aide, ils se seraient déjà sauvés dans le
    désert. Tous les Brakna sont d'accord avec Sidi Eli, excepté les
    Oulad Ahmed. Il est donc bien certain que Mohammed Al-Habib ne
    pourrait pas gouverner les Brakna, quand même vous le nommeriez.
    Il y aurait bientôt toute espèce de désordres et c'est à vous,
    naturellement, que nous serions obligés de nous en prendre.

    Vous voyez donc bien que vous allez entreprendre une affaire qui
    vous créera indubitablement des embarras sérieux d'où il pourra
    résulter une chose que nous ne désirons, ni vous ni moi, la guerre
    entre nous! J'ai reçu de France beaucoup de chevaux et de soldats,
    je n'ai jamais eu autant de forces à ma disposition. S'il survient
    des désordres dans le fleuve, je ne pourrai pas faire autrement que
    d'employer ces forces à rétablir l'ordre. Il y aurait un moyen plus
    simple et plus facile d'arranger les affaires que de suivre cette
    politique dangereuse: ce serait de vous entendre avec Sidi Eli. Si
    vous voulez, je vous ferai entrer en communication avec ce chef; je
    l'engagerai à vous accorder ce qui est juste dans une conférence
    que vous pourriez avoir ensemble et où assisterait un envoyé de moi.

Après la réception de cette lettre et arrivé à hauteur d'Aléibé, le
roi des Trarza fit faire des ouvertures à Sidi Éli, en lui disant que
quelques cadeaux arrangeraient l'affaire, et qu'il ne demandait pas
mieux que de le laisser roi des Brakna et de s'en retourner chez lui.
Sidi attendait les résultats de cette proposition, avant de s'aventurer
davantage dans le pays, lorsque le bruit s'étant tout à coup répandu
parmi ses troupes que le gouverneur arrivait pour lui couper la
retraite; il y eut une débandade générale, et il opéra en deux jours
son retour sur le territoire des Trarza.

Sidi Éli s'était réfugié à Tébékout (Saldé), où il avait jadis
ouvert une escale et placé comme chef son ami Mohammed ould Heïba,
chef des Oulad Éli et maître du Rag, à qui il abandonnait le tiers
de ses coutumes. Il revint sur la rive droite, regroupa ses bandes
Siyed, Mansour et Éli, qui ne l'avaient pas abandonné, et assisté de
contingents toucouleurs, mis à sa disposition par l'almamy du Fouta,
notre allié, il recommença à batailler.

Dans les derniers mois de 1864 enfin, les Français, lassés de ces
dissensions, qui portaient un coup fâcheux au commerce, réussirent à
concilier les deux adversaires. Sous la haute autorité de Faidherbe,
les délégués des deux émirs: Chems Mohameden Fal, des Ida Ou Al-Hadj,
et Ahmed ould Braïk pour le Trarza, Djeddna et Rachid pour le Brakna,
signèrent un traité de paix entre les deux confédérations (cf. en
annexe).

Sidi Éli, se reconnaissant incapable de lutter contre son rival,
achetait la paix au prix d'importants sacrifices: il s'engageait «à
verser au roi des Trarza une indemnité de 250 pièces de guinée, ou leur
valeur en bœufs». Il consentait à ce qu'un quart des droits perçus à
son profit sur le commerce de la gomme à Podor fût payé à l'émir des
Trarza.

Moyennant ces concessions, Sidi Mborika s'engageait à laisser les
caravanes se diriger librement soit sur Podor, soit sur Dagana, et à
assurer la sécurité des routes. Il reconnaissait Sidi Éli comme émir
des Brakna et nouait amitié avec lui. Le prétendant Mohammed Al-Habib,
abandonné de son protecteur, vint chercher asile chez les Oulad Dâmân
du Trarza. Par la suite, il devait rentrer chez l'émir Ahmeddou, fils
de Sidi Éli, et y finir tranquillement ses jours († vers 1900).

La disparition du prétendant ne ramena pas d'ailleurs le calme complet
chez les Brakna. Les Normach revendiquaient toujours le droit de
choisir dans leur campement princier l'émir de la confédération. Les
Oulad Siyed entendaient conserver ces droits, acquis par prescription
depuis un siècle. La lutte recommença donc et se poursuivit de longues
années. Les Oulad Ahmed, par tradition d'indiscipline et d'anarchie, se
joignirent aux Normach et aggravèrent le désordre. Ils furent même, la
plupart du temps, les seuls adversaires des Oulad Siyed.

Voici, par exemple, ce qu'ils écrivaient astucieusement au gouverneur
du Sénégal:

    Si nous avons volé vos bœufs et ceux de vos amis ce n'était point
    pour rompre notre ancienne amitié. Notre ancienne amitié a été
    cause de la guerre qui a eu lieu autrefois entre les Trarza et les
    Brakna. Les Trarza ont été chassés et nous aussi. Alors nous nous
    sommes déterminés à voler dans le pays le plus que nous avons pu
    pour y porter le trouble et forcer Sidi Eli, par restitutions, à
    perdre le revenu qu'il pouvait recevoir des Blancs et des Noirs.
    A présent, nous sommes revenus dans le pays pour nous mettre
    d'accord avec les Oulad Seïd. Ils sont venus nous trouver à Aleïbé
    pour renouveler notre amitié. Ils se sont entendus avec les Oulad
    Normach pour nous trahir.

    Nous nous sommes sauvés; on nous a poursuivis et on nous a rejoints
    dans un endroit qu'on appelle Chaïd (vis-à-vis d'Alod). Nous
    ne pouvions aller plus loin et avons été obligés d'accepter la
    bataille. Nous les avons repoussés et poursuivis toute une journée:
    nous en avons tué une quarantaine. Dieu nous a protégés contre leur
    nombreuse armée, composée de tous les Oulad Beïd, de tous les Oulad
    Normach, du chef des Oulad Eli, Mohammed ould Eïba et d'une partie
    des Touabir. Maintenant nous envoyons vers vous pour renouveler
    l'amitié qui existait entre nous, et nous attendons que vous en
    fassiez autant.

    La preuve que nous avons toujours été vos amis, c'est que nous
    n'avons pas cessé de surveiller le chemin des gommiers. Depuis que
    nous avons dû quitter le pays jusqu'à présent, nous n'avons jamais
    souffert qu'un de nous fît du mal aux marchands de gomme.

    Les caravanes du haut pays ont toujours passé près de nous en
    allant et en revenant et jamais nous ne leur avons rien exigé ou
    pillé.

Des combats aux issues les plus diverses se succédèrent pendant une
dizaine d'années. Sidi Éli, appuyé sur Mohammed ould Heïba, chef des
Oulad Éli de Kaëdi, et sur les Toucouleurs du Fouta, nos alliés,
finit par avoir raison de ses adversaires. Les Id Ou Aïch s'étaient
partagés, suivant leur antique alliance, entre les deux camps et
prirent part à plusieurs de ces rencontres. Après les combats des
Maye-Maye et de Khaleïfi, Sidi Éli fut définitivement victorieux à
Doffa, dans l'Oued (vers 1873).

A partir de cette date, s'il rencontre encore de l'opposition chez ces
irréductibles ennemis, son autorité émirale n'est plus contestée. Les
luttes devaient d'ailleurs reprendre avec une certaine intensité, soit
en 1880 contre les Trarza, soit en 1885 contre les Oulad Normach et
Ahmed, et leurs alliés Abakak (Id Ou Aïch). On les verra plus bas.

En 1879, les escales vivaient toujours sous le régime du traité de
1858. «Après vingt et un ans de paix profonde entre les deux nations,
comme dit le préambule, le moment semble venu d'introduire dans leurs
relations commerciales des modifications en rapport avec les liens
d'amitié des deux peuples. Un acte additionnel fut donc signé, le 5
juin 1879, par le capitaine Louis, représentant du gouverneur Brière de
L'Isle, et l'émir Sidi Éli.

Il y est dit en substance:

    _a_) Il n'y a plus d'escales. Le commerce de la gomme et de tous
    autres produits est libre; il se fera à terre ou à bord, dans les
    anciennes escales ou partout ailleurs.

    _b_) La coutume proportionnelle est supprimée. Elle est remplacée
    par une indemnité fixe, payée par quarts au moment de la traite.

    _c_) Neutralité absolue de l'émir des Brakna dans le domaine
    commercial.

Une convention, passée le 22 mai 1880, réglait l'indemnité fixe, restée
indéterminée dans l'acte additionnel. La quotité en était de 1.600
pièces de guinée filature, dont 400 étaient distraites au projet de
Mohammed ould Heïba, chef des Oulad Éli et de l'escale de Tébékout
(Saldé).

Une autre convention, en date du 13 août 1886, fixait cette quotité
à 2.000 pièces, dont un quart pour le chef de l'escale de Tébékout
(Saldé), Sidi Ahmed, qui dans l'intervalle avait succédé à son père
Mohammed Heïba.


Des incursions des Oulad Dâmân en 1878-1879 faillirent rallumer la
guerre entre Trarza et Brakna. Les bons offices du gouverneur, d'une
part, et l'intercession du Cheikh Sidia Baba, qui faisait ainsi ses
premières armes, d'autre part, ramenèrent la concorde. L'affaire fut
réglée par indemnités.

Il en fut de même de plusieurs incursions de Toucouleurs sur des
tribus maraboutiques, et notamment les Tagnit, alors dépendant du
Brakna. L'émir, qui nous savait en délicatesse avec les gens de Dibango
(Aleïba), offrit de faire nos affaires en faisant les siennes. Il
voulait se jeter sur ces Toucouleurs et les piller. L'affaire se régla
par transaction.

En 1881, Sidi Éli engagea son ami Mohammed ould Heïba, chef des
Oulad Éli, à s'interposer entre les Français et Abdoul Boubakar,
chef des Bosséa, qui se posait en révolté. De plus, il adressait
à Abdoul lui-même une lettre pressante pour l'engager à faire la
paix. Il lançait en même temps une proclamation dans le Bosséa «pour
faire comprendre aux habitants que la paix avec les Français était
indispensable pour la tranquillité et le bien-être de leur pays».

En 1885, Sidi Éli se retrouve pris entre les Trarza et les Id Ou
Aïch. Du côté des Trarza et par la pression de Saint-Louis, l'affaire
s'aplanit presque aussitôt. Éli Diombot, émir des Trarza, se dit
exaspéré contre son voisin brakna, qui utiliserait contre lui ou tout
au moins laisserait utiliser (notamment par les pillards Oulad Siyed)
les secours que les Français lui font passer à l'usage des Toucouleurs
du Bosséa. En réalité, il veut rétablir sa popularité en baisse, en
conduisant ses hassanes au pillage. Il est d'ailleurs non moins fâché
contre les Français, qui «donnent la liberté aux captifs, gardent ses
tributaires (Taghredient) sur leur territoire et autorisent les gens du
Cayor et du Baol à garder les biens de ses sujets, qui meurent dans ces
provinces.» Encore qu'il eût déclaré «qu'il ne supporterait pas cela
tant qu'il aurait la tête sur son cou», il finit par s'amadouer devant
les menaces que proféra le gouverneur à l'annonce des premiers pillages
sur les Oulad Tari.

Mais avec les Id Ou Aïch, les affaires allèrent plus loin. Une bande
d'Abakak, alliés des Oulad Normach, envahit le Brakna oriental sous
la conduite de Nabra (de son vrai nom Brahim), fils naturel de l'émir
Bakkar ould Soueïd Ahmed. Les campements prirent la fuite, tandis que
Mokhtar, fils aîné de Sidi Éli, organisait la résistance et demandait
naturellement le secours des Chratit, ennemis des Abakak. Il se mit à
la tête de bandes siyed et de quelques Oulad Ahmed; mais, repoussé, il
dut prendre la fuite et fut tué au cours de la poursuite par Nabra.

A cette nouvelle, Sidi Éli lança son second fils Ahmeddou sur les
envahisseurs. Nabra, qui à l'instar du poète arabe chantait: «Ce n'est
pas à mes ancêtres que je dois ma gloire, mais à moi-même. C'est moi
qui suis un ancêtre. Je suis Brahim ould Brahim», reçut la troupe
brakna à coups de feu. Le combat resta indécis et, suivant la coutume
maure, on se sépara sans résultat.

Nabra finit par rentrer dans sa tribu. Sidi Éli, rasséréné, prit alors
l'offensive lui-même, et surprit et razzia les partisans de Nabra dans
le Fori. L'affaire en resta là.

Notre alliance avec Sidi Éli joua en 1891, lors des difficultés qui
s'élevèrent entre le Gouvernement français et Amar Saloum, émir des
Trarza. Il soutint de toutes ses forces Ahmed Saloum II ould Ali
Diembot, rival suscité à Amar Saloum par les Français. Il aida à son
triomphe en lui envoyant un groupe de partisans, commandé par son fils
Ahmeddou.

Cette assistance devait assurer d'excellentes relations, de ce jour
et jusqu'à notre arrivée, entre Trarza et Brakna. Elles eurent leur
consécration par le mariage du nouvel émir des Trarza avec la fille
de Sidi Éli: Fatma. Cette union, si heureuse de ce côté, devait par
ailleurs être funeste à Ahmed Saloum, car sa première femme Myriam
ould Brahim, jalouse, se retira dans son campement des Oulad Ahmed ben
Dâmân, et cette fraction ne tarda pas à passer au parti de Sidi ould
Mohammed Fal, rival de l'émir.

Sidi Éli ne devait pas voir ces difficultés de son gendre. Il mourut
en 1893, sur les bords du fleuve, à Lehroud, en face de Mafou. Il fut
immédiatement et sans difficulté remplacé par son fils aîné Ahmeddou.


8.--_Ahmeddou II_ (1893-1903).

Ahmeddou II ould Sidi Éli était âgé de 40 ans environ à son avènement.
Il était complètement inféodé aux Oulad Siyed de par ses origines
paternelles et de par ses attaches maternelles: sa mère était en effet
une Siyedïa, Garmi ment Ahmed Fal. Par elle, Ahmeddou se trouvait être
le frère utérin de Mohammed, fils posthume de l'émir Mohammed Sidi ould
Mohammed.

Vers 1878, l'émir Sidi Éli avait fait épouser à son fils Ahmeddou
Moumina, fille de son allié Mohammed ould Heïba, chef des Oulad Éli et
protecteur des escales de Tébékout (Saldé) et de Kaédi. Il en eut un
fils, Sidi Éli, généralement connu sous le sobriquet d'Ould Assas, du
nom de sa nourrice.

Moumina, nouvelle Aliénor d'Aquitaine, allait par ses mariages
successifs semer la brouille pendant plusieurs années dans cette partie
du Sud mauritanien.

En 1883, elle déserta le domicile conjugal et se réfugia chez son
père à Kaédi. Puis, en vraie fille de hassane et sans attendre la
répudiation, elle épouse Nabra, fils naturel de l'émir des Id Ou
Aïch, qu'on a vu plus haut et qui, outre l'avantage de sa stature
gigantesque, avait, aux yeux de la vindicative Moumina, le bénéfice
du meurtre de Mokhtar, frère de son ex-mari. Ahmeddou, indigné, la
répudia aussitôt. L'intrigante ne fut pas étrangère aux luttes qui se
déroulèrent alors entre Brakna et Id Ou Aïch.

Quelques années plus tard, Moumina revint à ses premières amours; elle
lâcha Nabra, réintégra le «Mahsar» des Brakna et eut l'adresse de se
faire épouser une deuxième fois par Ahmeddou. Après divers incidents
conjugaux, un nouveau divorce intervint, et Moumina, rendue à la
liberté, s'empressa d'aller faire le malheur d'un homme d'Église, le
Kounti Sidi Amar ould Sidi-l-Mokhtar, des Ahel Cheikh.

Cette fugue ne dura pas. La princesse mésalliée revint, un an après,
dans le campement d'Ahmeddou, y épousa son frère Mohammed Al-Habib,
brouilla quelque temps les deux frères, fut répudiée à nouveau, et
finalement, ses charmes étaient désormais inopérants, se retira dans le
campement de son fils Ould Assas: elle y est morte en 1917, à Touizit,
dans le Chamama.

Pour en finir avec les aventures conjugales de l'émir Ahmeddou, il
reste à dire qu'il épousa, en mai 1899, la nièce de Rassoul, chef
des Chratit: Fatma ment Cheikh ould Éli. Il n'en eut qu'une fille:
Garmi, aujourd'hui revenue avec sa mère chez les Chratit. Il répudia,
peu après, cette Fatma et depuis cette date ne vécut plus qu'avec
des filles de ses haratines et captifs, notamment Diouldé, ancienne
captive enlevée au chef des Oulad Normach, et qui a suivi Ahmeddou en
dissidence; Ziza ment Haboub, ancienne captive enlevée aux Oulad Ahmed,
mariée actuellement à Soumaïla, détenu de droit commun à Aleg; et enfin
Ment Baba, Toucouleure. Il en a eu plusieurs enfants: Mohammed, né
vers 1899, Bakar, né vers 1900.

Ahmeddou, autant par son caractère fourbe que par la faiblesse de son
autorité ou plutôt de ses moyens, devait nous causer jusqu'en fin 1903,
date de l'occupation de son pays, toutes sortes de désagréments.

Dans le courant de l'année 1890, le gouverneur Clément Thomas avait
fait dénoncer à Sidi Éli la convention de 1886 fixant à 1.500 pièces
de guinée le taux de l'indemnité fixe, remplaçant les droits de sortie
sur les gommes. 1.000 de ces 1.500 pièces furent accordées à l'émir des
Trarza et il n'en resta que 500, que Sidi Éli ne voulut point accepter.
Cette mesure avait été prise, parce qu'au cours de la traite des
dernières années, il avait été constaté que Sidi Éli était complètement
impuissant à maintenir la sécurité de l'escale. Il n'avait plus aucune
autorité sur les tribus rattachées à son groupe, il ne pouvait se
faire obéir même par ses sujets directs. Il laissait faire, si même il
n'encourageait pas les pillages sans nombre par les gens de son propre
camp.

Durement atteint par cette réduction de sa rente, Sidi Éli fit de
grands efforts pour arriver à rétablir son autorité. La situation
restait néanmoins tendue, quand il mourut. Avec son fils Ahmeddou, que
l'administration contribua à faire accepter pacifiquement aux tribus,
et qui, plus jeune et plus actif, paraissait inspirer confiance, on
revint à l'ancien état de choses. On visa à affermir son autorité sur
les Oulad Normach et Oulad Ahmed; on renforça le commandement de ses
représentants; on exécuta loyalement les conditions du traité du 12
décembre 1891, conclu d'ailleurs avec lui-même, représentant son père,
et qui accordait à l'émir brakna une indemnité fixe de 1.000 pièces de
guinée filature.

On pensa en même temps utiliser sa vigueur et sa prétendue bonne
volonté, en le liguant avec les Ahel Sidi Mahmoud, fâchés de se voir
coupé les routes de Bakel par les Id Ou Aïch, et en jetant un fort
rezzou de ces deux tribus sur le camp de Bakkar ould Soueïd Ahmed,
émir des Id Ou Aïch, qui avait offert l'hospitalité à nos trois
irréductibles ennemis sénégalais: Abdoul Boubakar, chef du Bosséa; Ali
Bouri Ndiaye, bourba du Diolof, et Amadou Chékou, marabout agitateur.

Toute cette politique fut vaine, et Ahmeddou opposa la force d'inertie,
chère aux Maures. Il fallut en arriver à retenir sur ses coutumes la
rançon des pillages commis par ses gens, ce qui évidemment ne fit
qu'augmenter le nombre des razzias et nous brouiller périodiquement
avec Ahmeddou. En mai 1895, dans son indignation, il ferme brutalement
l'escale de Podor. Le voyage inopiné du Directeur des Affaires
politiques Merlin lui fit perdre contenance, et il rouvrit aussitôt
l'escale.

La grande aventure du principat d'Ahmeddou fut la lutte qui éclata
entre les Dieïdiba, marabouts classiques des Oulad Biri, marabouts,
cousins et alliés des Oulad Ahmed. Par le jeu des alliances
traditionnelles et des haines invétérées, la plupart des tribus trarza
et brakna, tant guerrière que maraboutique, allaient en être troublées.
N'étaient notre présence et l'influence acquise par notre politique
dans les affaires maures, des luttes interminables eussent à nouveau
ensanglanté les confins trarza-brakna. Elles restèrent localisées aux
Oulad Biri et aux Dieïdiba.

Déjà, sous Cheikh Sidïa Al-Kabir, vers 1860, un incident fâcheux, mais
qui n'avait pas d'autre importance que celle des menus faits de la vie
de tribus voisines, était venu mettre à l'épreuve les bons rapports
antérieurs des Oulad Biri et des Dieïdiba. Un individu des Oulad Falli,
Mohammed ould Abd El-Fattah, s'étant pris de querelle avec des zenaga
Dieïdiba, marcha contre eux à la tête de ses gens, les surprit et en
tua seize. Sur l'intervention de Bakkar ould Soueïd Ahmed, émir des Id
Ou Aïch, qui était aussi par indivis suzerain des zenaga tués, Cheikh
Sidïa Al-Kabir consentit à payer la dïa, qui fut fixée à 16.000 pièces
de guinée. L'affaire n'eut donc pas d'autres suites.

Vers 1890, des contestations au sujet de trois points d'eau, Bou
Talhaïa, Hasseï Al-Afia et Aredekkel, dans l'Amechtil, dont les deux
tribus revendiquaient la propriété, remirent le feu aux poudres. La
question s'aggravait encore du fait de contestations similaires sur
les terrains de la Dabaye du Chamama. De 1890 à 1900, il se livra une
multitude de petits combats, dont il serait fastidieux de donner le
détail.

Il suffit de retenir que les hassanes des deux pays prirent
respectivement parti pour leurs marabouts. L'émir du Trarza, Ahmed
Saloum Ier, son parent, Sidi Ahmed ould Bou Bakar Siré, et surtout les
guerriers Oulad Dâmân et Euleb, marchèrent avec les Oulad Biri. L'émir
du Brakna, Ahmed ould Sidi Éli, avec ses gens Oulad Abdallah et ses
alliés toucouleurs Aleïbé du Chamama, combattaient pour les Dieïdiba.
Ces passes d'armes peu sérieuses entre gens qui faisaient parler la
poudre sans conviction, et cherchaient surtout à vivre aux crochets des
Tolba, sous prétexte de les défendre, furent plus d'une fois fâcheuses
pour les Oulad Biri. Le Cheikh faillit être enlevé en 1896 dans son
camp d'Aouadane, et ne dut son salut qu'à la valeur de ses élèves
noirs, qui se jetèrent avec fureur sur les bandes Dieïdiba et Oulad
Siyed et les exterminèrent.

L'intervention de l'autorité française amenait une série de tractations
entre les belligérants: d'abord la paix est conclue, au moins en
principe, en novembre 1896, à Boïdel Barka, entre les chefs trarza
et brakna. Le 29 janvier suivant, les délégués des deux tribus
maraboutiques signent à Podor une déclaration, qui énonce qu'aucune
réparation ne sera accordée de part et d'autre pour les dégâts
respectivement commis. Sous les auspices du gouverneur général, une
convention est passée, à Saint-Louis, le 9 février 1897 entre les deux
émirs, assistés de leurs ministres et conseillers.

Les actes antérieurs précités y sont confirmés: Podor est reconnu
escale brakna, sous l'autorité d'Ahmeddou, mais avec liberté
commerciale pour tous les Maures du Trarza. Les deux émirs s'engagent
à faire sérieusement la police de leurs tribus. Ahmeddou enfin
autorise les Oulad Biri à habiter et à cultiver sur le territoire des
Brakna qu'ils occupaient précédemment. Il les autorise notamment à se
réinstaller à Dabaye (marigot de Morghen ou de Koundi).

Une nouvelle convention voulut consacrer avec plus de force encore,
en 1898, les accords établis l'année précédente[5]. Mais pour éviter
les difficultés qui avaient surgi, les terrains litigieux de Dabaye
furent déclarés neutres et placés sous la surveillance spéciale de
l'administrateur de Podor. Pendant ce temps, les Toucouleurs de la rive
gauche passaient sur le fleuve et mettaient les terrains en valeur.
Il fut impossible d'obtenir des uns et des autres la bonne volonté
nécessaire à des concessions réciproques. Ils ne voulurent même plus se
voir: Ahmeddou refusa de rendre visite à un marabout. Cheikh Sidïa ne
voulut point se rendre au campement d'Ahmeddou pour éviter de s'y faire
assassiner.

  [5] Pour les textes français de ces deux conventions de 1897 et
  1898 entre Trarza et Brakna, Cf. «L'Émirat des Trarza (Annexes)»,
  par Paul Marty, _in_ collection de la _Revue du Monde Musulman_.

La lutte continua donc de plus belle entre les tribus; elle finit
pourtant par tourner à l'avantage, au moins apparent, des Oulad Biri,
en ce qui concerne les puits du nord. Les Dieïdiba vaincus durent
évacuer, vers la fin de 1899, l'Amechtil et l'Aoukeïra, mais ils
prirent leur revanche en y venant piller, les années suivantes, les
campements biri, de sorte que ceux-ci à leur tour durent abandonner
les puits litigieux et se concentrer dans l'Aoukeïra. Non entretenus,
ces puits tombèrent bientôt en ruines. En 1903, assurés de l'appui
de Coppolani et profitant de l'état de l'insoumission de Dieïdiba,
qui ne pouvaient ainsi faire valoir leurs droits, Cheikh Sidïa fit
réoccuper le territoire abandonné et remettre les puits en état. La
soumission des Dieïdiba allait en 1904, soulever à nouveau le conflit.
Ils demandèrent sans tarder à entrer en possession de leurs puits. Les
Oulad Biri protestèrent, et comme l'affaire traînait en longueur, les
combats recommencèrent de toutes parts, entre haratines et captifs
d'abord, puis entre zenaga, et enfin entre marabouts.

Les autorités des cercles Trarza et Brakna allaient mettre un terme à
ces luttes et procéder à un accord entre les tribus.

Sous les auspices du capitaine Gerhardt, commandant le cercle du
Trarza, un arrangement fut conclu, le 7 février 1912, entre Sidi
El-Mokhtar, cheikh des Oulad Biri et Mostafa ould Khalifa ould Ouadia,
principal notable des Dieïdiba, délégués par eux à ces fins. Le droit
de propriété des puits a été reconnu aux Dieïdiba, mais les deux tribus
auront la jouissance de l'eau, suffisamment abondante pour contenter
tout le monde. Satisfaits de n'avoir pas cédé à leurs adversaires
et d'avoir tous à moitié gain de cause, les indigènes ont promis
réciproquement de ne pas apporter de gêne à l'exercice de leur droit de
jouissance commune; et depuis 1912, ils paraissent avoir tenu parole.

Ahmeddou eut encore à intervenir à plusieurs reprises dans les
dissensions intestines, qui déchirèrent les Touabir, de 1896 à 1900.
A la mort du cheikh de la fraction Anouazir, Cheikh ould Hammadi,
sa succession politique fut disputée entre son fils Hamdel Khalifa
et le chef de la famille rivale Neïbat. L'affaire avait d'autant
plus d'importance que les Anouazir sont les fractions princières de
la tribu, et que leur chef est pratiquement le chef de la tribu. La
querelle se maintint peu de temps circonscrite aux deux rivaux: le jeu
des alliances et des haines réciproques amena successivement du côté de
Hamdel Khalifa une partie des autres Touabir, et notamment les Oulad
Al-Kohol, puis Sidi Ahmed ould Mohammed ould Heïba, ex-chef des Oulad
Eli de Kaédi, révoqué par nous; du côté d'Ahmed Neïbat, le reste des
Touabir et notamment les Oulad Yora, puis M'hammed, chef en fonctions
des Oulad Eli, rival du premier. A partir de 1897, le conflit est
général, et des rencontres se produisent à chaque occasion.

L'émir des Id Ou Aïch, Bakkar, eut la sagesse de ne pas se laisser
entraîner dans le conflit, en arguant que les uns et les autres étant
ses tributaires, il n'avait pas à prendre parti en faveur des uns ou
des autres. Mais Ahmeddou sollicité à plusieurs reprises, et qui avait
d'abord refusé, se laissa tenter par les cadeaux de guinée des Oulad
Al-Kohol. Il envoya un contingent à leur secours. Les Oulad Yora firent
marcher la cavalerie de Saint-Georges et leurs guerriers, de sorte
que leurs ennemis, y compris la bande d'Ahmeddou, furent complètement
défaits à Segar. Ils laissaient plus de 100 morts sur le terrain.

L'honneur d'Ahmeddou était engagé: il manifesta l'intention de réduire
à merci les révoltés, ce qui valut immédiatement à ceux-ci le concours
de ses ennemis Normach et Oulad Ahmed. Ses bandes, commandées par
Mohammed Krara, son frère, et Ould Assas, son fils, et composées de
Siyed et de Dieïdiba, marchèrent contre les Oulad Yora, en juillet
1901. Ceux-ci, intimidés prirent la fuite. L'affaire en resta là et
Hamdel Khalifa fut reconnu chef des Touabir.

A la fin du dix-neuvième siècle, à la veille de notre occupation, la
situation politique était la suivante: Les Oulad Siyed dominaient de
Zouireth Mohammed (près Dagana) jusque vers Boghé et dans l'intérieur,
jusqu'à Aleg et Chogar. Ils protégeaient surtout les Dieïdiba, les
Tolba Tanak, les Hijaj et les Kounta-khol Bekkaï.

Les Oulad Normach commandaient sur le fleuve, vers Cascas et la région
de Mal. Ils protégeaient les Id Eïlik, les Soubak, les Ahel Taleb
Mohammed, les Tiab Ould Normach, les Meterambin et les Kounta Ahel Sidi
Amar.

Les Oulad Ahmed descendaient quelquefois jusqu'à Boghé et commandaient,
vers Chogar, l'Akel et l'Agan, ils protégeaient les Oulad Biri, les
Ahel Gasri les Draouat. Les Oulad Eli (O. Abdallah aussi) commandaient
vers Kaëdi et le Raag, et protégeaient les Lemtouna, les Toumodek et
les Hijaj de l'est.

Les Ahel Souid Ahmed (Id Ou Aïch) faisaient sentir leur influence
jusqu'à Guimi, Mal, l'Agueïlat et protégeaient surtout les Tâgât, les
Torkoz, les Id ag Jemouella et les Kounta Oulad Bou Sif.

En fait, chaque tribu maraboutique faisait elle-même sa police
intérieure et extérieure, et ne faisait intervenir les guerriers que
lorsqu'elle ne pouvait pas faire autrement.

Les guerriers pillaient sans vergogne amis et ennemis, prenaient de
force ce qu'on ne voulait pas leur donner, tandis que leurs haratines
et leurs zenaga volaient sans cesse. Les plus voleurs étaient les
haratines Oulad Siyed et le zenaga Arallen (région de Podor), et les
Touabir (Khat).

On ne pouvait approcher du fleuve sans être volé. La meilleure police
était faite par les Ahel Souid Ahmed, qui, voulant se réserver
le monopole du pillage, châtiaient impitoyablement les zenaga,
Hassanes Oulad Talha, Oulad Bou Sif marabouts et autres pillards qui
rançonnaient leurs gens.

Le principat d'Ahmeddou allait prendre fin en décembre 1903 par
l'occupation française.

Dès 1902, et tout en poursuivant sa politique d'apprivoisement en
tribu, Coppolani avait installé un fort à Regba à la limite des pays
trarza et brakna, et un autre à Boghé au débouché sur le fleuve du pays
brakna. Il avait entamé avec Ahmeddou des relations pleines d'espoir.
Malheureusement les sympathies qui l'attachaient à Cheikh Sidïa étaient
une forte cause de défiance pour les Dieïdiba marabouts et conseillers
de l'émir et de ses Oulad Siyed. Coppolani prit son congé en France
dans l'été 1903. Pendant son absence, divers traitants, intéressés au
maintien de l'anarchie, donnèrent à l'émir les plus mauvais conseils et
firent donner les Dieïdiba. Il arriva qu'Ahmeddou, moitié par crainte,
moitié par esprit de résistance, rassembla ses fidèles et ses haratines
et fit décider l'alliance avec les Id Ou Aïch. Il partit aussitôt les
retrouver. C'est peu après que Coppolani allait prononcer sa déchéance
et confisquer ses biens au profit du Trésor (décembre 1903).




CHAPITRE VIII

L'OCCUPATION FRANÇAISE


Arrivé à Boghé en fin novembre 1903, Coppolani apprenait qu'Ahmeddou
réunissait ses contingents à Aleg, et s'apprêtait à s'unir aux Id Ou
Aïch pour nous combattre, malgré toutes les promesses de dévouement
faites antérieurement.

Toutes les tribus religieuses armées, et notamment les Dieïdiba,
suivaient ce mouvement concerté avec notre vieil ennemi, l'émir Bakkar,
des Id Ou Aïch. Toutefois et par opposition de principe, les Oulad
Normach et une partie des Oulad Ahmed, dont les chefs étaient venus à
Boghé saluer le gouverneur général, de passage au début de l'année,
demeuraient fidèles à leurs engagements.

En présence de cette situation et pour arrêter des incursions certaines
vers le fleuve, Coppolani activait l'exécution de son programme
d'occupation du pays brakna, simple acte préliminaire de l'occupation
de Tagant.

Le 1er décembre 1903, il quittait Boghé, accompagné du résident du
pays brakna, du commandant des troupes du Tagant et d'un détachement
de spahis. Par la mare de Sarak, il était sur les bords cultivés du
lac Aleg, le 3. Aucun incident ne s'était produit sur la route. Une
fraction importante des Dieïdiba, rencontrée le lendemain au cours
d'une reconnaissance, et campée sur la rive opposée du lac, apprit
à la colonne la fuite d'Ahmeddou, de ses hassanes, et du reste des
Dieïdiba vers Chogar.

Coppolani leur envoyait aussitôt des émissaires spéciaux pour les
inviter à ne pas quitter le pays. Mais Ahmeddou poussé par ses deux
neveux, deux fils de Bakkar et un certain nombre d'Id Ou Aïch, arrêtait
ces émissaires, groupait ses haratines, quelques contingents Dieïdiba,
Oulad Ahmed et autres dissidents, au total 400 fusils environ, et,
la nuit du 8 au 9 décembre, se jetait sur le camp des envahisseurs.
Toutes les précautions avaient été prises. Après une vive fusillade,
les agresseurs furent repoussés, laissant quelques morts et quelques
blessés sur le terrain. De notre côté, nous avions un tirailleur et
quelques porteurs blessés et deux goumiers tués. Quelques chevaux de
spahis, effrayés par les feux de salve, avaient cassé leurs entraves
et pris la fuite. Dès l'aube, le commandant des troupes, faisant une
reconnaissance aux environs, rencontrait quelques Oulad Siyed, en tuait
trois et chassait les autres. Il désarmait le campement des Dieïdiba
précités et le faisait installer près du poste pour avoir guides et
moyens de transport sous la main.

Cette agression d'Ahmeddou, commise surtout à l'instigation des Id Ou
Aïch, fut le principal fait d'armes de l'occupation du Brakna.

Quelques jours plus tard, le capitaine Chauveaux mettait fin à toute
récidive en surprenant à Chogar, à 40 kilomètres d'Aleg, le campement
d'Ahmeddou et en mettant en déroute ses bandes hassanes.

L'action politique de Coppolani s'exerça aussitôt sur les tribus
religieuses. Les premiers, les Kounta, ennemis invétérés des Id Ou
Aïch, vinrent à lui, et promirent de les combattre en liaison avec lui,
dès qu'il s'avancerait vers l'est.

C'est à cette date que fut créé le poste d'Aleg avec toutes les
précautions défensives d'usage. Sis sur une hauteur et habilement
fortifié, il était, pour ainsi dire, imprenable. Au point de vue local,
il domine tout le pays brakna et permet la surveillance de toute la
région, comprise entre Aleg, Boutilimit, Podor et Boghé. Au point de
vue politique, il est placé sur la bifurcation des routes du Tagant,
situé à 6 jours au nord-est. Ils constituait en plus, à cette date, un
excellent bastion sur le flanc des Id Ou Aïch.

La mission de Tagant prit sans plus tarder la direction du nord-est.
Les tribus zouaïa du Brakna, déjà ralliés lui firent ses envois entre
Boghé et Aleg.

Quant à Ahmeddou, il n'abandonnait pas toute résistance. Dans une
conférence tenue à Agadel, près d'Acheram, et à laquelle participèrent
Ahmeddou, Bakkar et leurs fils, le plan de campagne suivant fut arrêté:

Les Id Ou Aïch rallieraient tous leurs tributaires et tenteraient
l'enlèvement du poste d'Aleg, où ils se fortifieraient solidement. Puis
deux colonnes iraient, l'une à Gueïlat, à l'est de la région du moyen
Mounguel, l'autre à Mbout. Elles s'y installeraient sur des positions
retranchées, afin de s'opposer à la pénétration française. L'occupation
de Mbout paraît avoir été à ce moment la grande crainte de Bakkar,
et il joua de cette inquiétude pour rallier définitivement à lui les
Chratit, toujours frondeurs à l'égard des Abakak, et les Oulad Aïd.

Ce plan de campagne n'aboutit pas. La mission d'organisation du Tagant
se mit en marche, accompagnée d'un goum où l'on voit figurer, à côté
des chefs trarza, plusieurs chefs brakna: Bakar ould Ahmeïada, chef
des Normach; Biram ould Himeïmed, chef des Oulad Ahmed, et enfin Sidi
Ahmed ould Heïba, chef des Oulad Eli, de Kaëdi. C'était sur leur propre
territoire que les Id Ou Aïch devaient sauver l'honneur de leur nom.

La mission arrivait à Mal, le 1er février, et y installait un poste
fortifié semblable à celui qu'elle venait d'établir à Mouit. Sis à 70
kilomètres à l'ouest d'Aleg et à 80 kilomètres au nord de Kaédi, Mal
réunissait des condition excellentes pour la surveillance du fleuve et
la centralisation des moyens nécessaires au départ de la mission et à
l'organisation même du plateau central du Tagant. La région, couverte
de lougans, offre des ressources en bestiaux et en cultures. C'est un
plateau boisé que traverse un important marigot terminé par un lac de
40 kilomètres de circonférence, où existe toujours une eau limpide, de
qualité excellente.

Les tribus religieuses Id ag Jemouella, Torkoz, Touabir, Toumodok,
Lemtouna, Tâgât, Hejaj, et des campements divers, etc., vinrent
aussitôt faire leur soumission et demander la protection française. Les
Oulad Ahmed, au nombre de 600 fusils, suivirent le mouvement et sur la
demande de Coppolani, s'installèrent aux environs de Mal. Plusieurs
autres fractions religieuses, retirées entre Mal et la falaise, et
qui attendirent notre installation à Mal pour en faire autant, se
décidèrent quelques jours plus tard, et échappèrent non sans peine à la
surveillance des guerriers Id Ou Aïch.

Ceux-ci, excités maintenant par Ahmeddou, qui sentait la partie lui
échapper définitivement, projetèrent d'attaquer soit Mal, soit Mouit.
Ils commencèrent par des escarmouches et finirent par investir Mouit
dans la nuit du 16 au 17 février, au nombre de plusieurs milliers.
Ahmeddou menait le bal. Ils furent repoussés avec des pertes sérieuses
et se retirèrent au pied de la falaise du Tagant.

En même temps, Coppolani n'oubliait pas de faire intervenir puissamment
l'influence de ses amis marabouts. Cheikh Sidïa vint le trouver
dans son campement, et par sa présence, ses palabres, ses lettres,
contribua fortement à mettre fin à cette campagne de guerre sainte, qui
commençait à prendre naissance sur le haut fleuve et dans certaines
tribus. Par lui encore et pour satisfaire leur haine nationale, les
Kounta du Brakna et de Tagant, même quelques fractions Ahel Sidi
Mahmoud, la plupart des campements Chrattit, quelques Tadjakant
se rapprochaient des Français, ou tout au moins promettaient leur
neutralité.

Le Brakna pouvait dès lors être considéré, sinon comme entièrement
pacifié, au moins comme suffisamment en main pour permettre de passer
à la deuxième partie du programme, ou tout au moins de l'amorcer:
l'occupation du Tagant. Aussi, dès le 9 mars 1904, la mission se
mettait-elle en branle vers la falaise. Un détachement quittait Mal
sous la direction même de Coppolani; un autre détachement commandé par
le capitaine Payn et comprenant plusieurs chefs toucouleurs: Abdoulaye
Kane, Samba, etc., partait de Mouit, à la même date. Ils faisaient
leur jonction le 11, et le 14 atteignaient à Gour Mal les nombreux
campements hassanes et tolba qui, sous la direction d'Ahmeddou et
d'Othman ould Bakkar, cheminaient vers le Nord-Est pour se réfugier
dans les montagnes de l'Assaba. A l'approche de la colonne, les
guerriers prirent le devant; les marabouts revinrent sur leurs pas avec
de nombreux troupeaux. Par l'humanité de Coppolani, qui fit prendre des
hausses supérieures aux distances appréciées, les pertes des ennemis
furent minimes.

La colonne rentrait, dès le lendemain, sur le territoire brakna, en en
ramenant les habitants.

Le 13 juillet 1904, 120 tentes Oulad Siyed, c'est-à-dire à peu près
toute la tribu princière,--nobles et haratines--venait faire, sous la
conduite de Mohammed Krara, frère de l'émir, sa soumission à Boghé.
Ils avaient, dans leur fuite, subi des fatigues énormes et étaient
complètement épuisés. Une quinzaine de personnes étaient mortes de
faim. Mohammed Krara, Abd El-Jelil, chef des marabouts Dieïdiba,
qui demandait aussi l'aman, et Cheikh Fal arrivaient peu après à
Saint-Louis. Ils apportèrent la soumission du Brakna.

Une contribution de guerre de 500 bœufs et de 1.000 fr. leur fut
infligée: elle fut répartie ainsi:

    Oulad Siyed               102 bovins
    Id ag Fara Brahim         120  ----    3.848 francs
    Id ag Fara                 93  ----    1.987  ----
    Zemarig                    99  ----    2.115  ----
    Ahel Mohammed Othman        5  ----      320  ----
    Tabouit                    60  ----    1.282  ----
    Ahel Negza                 21  ----      448  ----

Désormais le Brakna reprenait sa vie normale. Les hostilités y étaient
closes; tous revinrent en foule travailler ou faire travailler dans le
Chamama. Les derniers irréductibles n'étaient plus que des dissidents.

Les vaincus--qui étaient les seuls hassanes--n'acceptaient pas
toutefois sans résistance morale le nouvel état de choses. Voici, à
titre d'échantillon, la protestation qu'ils adressaient, en fin 1905,
au représentant du Gouvernement français.

    Quoique non producteurs, nous tenions presque tout le commerce
    entre nos mains. Nous faisions les opérations nous-mêmes ou par
    l'intermédiaire de marabouts complaisants, qui recevaient pour
    leur salaire un quart de la valeur de la vente. Les acheteurs
    étaient les dioula du Diolof ou du Cayor, les marabouts trarza et
    les traitants du fleuve. A part un peu de gomme, la région trop
    pauvre fournissait peu au commerce; nous étions donc approvisionnés
    par de fructueuses razzias et par les caravanes venues du Nord.
    Les principaux articles de vente, et l'on peut dire les seuls,
    étaient les animaux pillés (bœufs, chameaux, chevaux, moutons) et
    les captifs. En 1903, les Tadjakant, les Larlal, les Ida Ou Ali
    et les Kounta ont versé sur le marché brakna plus d'un millier de
    captifs, par convois qui atteignaient parfois le chiffre de 200.
    Ce trafic était d'un bon rapport pour tous: vendeurs, acheteurs
    et commissionnaires et l'on a le droit de se plaindre de votre
    surveillance et de votre contrôle pour en empêcher le retour.

Quant aux irréductibles et aux pillards du Nord, ils se signalaient
encore par quelques petits coups de mains, tels les Oulad Bou Sba,
qui s'emparèrent notamment d'un convoi de munitions entre Aleg et Mal,
razzièrent les Kounta de Chogar et en s'en retournant pillèrent, près
de Mal, les troupeaux des tribus maraboutiques. D'autres Bou Sba,
ceux-là nos amis, leur donnèrent la chasse. A signaler encore, à la
lisière des territoires trarza et brakna, à 30 kilomètres au nord-est
de Podor, l'attaque nocturne du poste de Ragba par un rezzou que
dirigeait le fils de Mokhtar Oummou, des Oulad Dâmân (Trarza), dans
l'intention de venger son frère, tué quelque temps auparavant par une
de nos bandes toucouleures. Cette attaque fut facilement repoussée.

Ahmeddou, presque seul, demandait l'hospitalité à son allié Bakkar, et
se retirait dans les campements Abakak de l'Assaba.

Bakkar pressé entre la mission, qui préparait sa marche vers le
Tagant, et les tribus Kounta et Oulad Nacer des confins du Sahel, qui
le harcelaient, ne tarda pas à faire des offres de soumission. Elles
ne devaient toutefois pas aboutir immédiatement, car la marche de la
mission fut arrêtée et l'occupation du Tagant fut ajournée à la saison
sèche suivante. Pendant ce temps, Ahmeddou avec ses guerriers Siyed
et ses marabouts Dieïdiba se tenaient dans l'expectative dans les
campements Abakak.

Le meurtre de Coppolani et les événements qui agitèrent en 1905, et
surtout en 1906, le Tagant purent sembler à Ahmeddou et à son fils
Ould Assas une occasion de revanche. Ils comptèrent parmi les plus
bouillants guerriers du Chérif, Moulay Dris, envoyé par le Maroc pour
tenir l'étendard de la guerre sainte et cimenter l'union des tribus
rebelles. Ils prirent une part active au siège de Tijikja.

En outre, Bakkar ould Ahmeïada, chef des Normach se laissait séduire
par les paroles sucrées du Chérif et de son entourage, et faisait
défection en novembre 1906.

Cette défection se produisait à la suite d'un essai de règlement assez
intempestif, effectué par l'administration entre les Normach et les
Kounta-Ahel Sidi-l-Mokhtar.

A la suite d'une agression, en 1904, des Normach contre les Kounta,
un tribunal composé de trois cadis, condamna les premiers au paiement
d'un certain nombre de «dïa». La saisie des biens fut opérée, mais
un reliquat restait dû à Sidi Amar, chef des Kounta, qui ne cessait
de réclamer le paiement intégral de la somme fixée. Les deux tribus,
ennemies entre elles, essayaient à tout instant de se nuire. La
situation toujours très tendue fut dénouée brutalement, en octobre
1906, par une nouvelle agression des Normach contre les Kounta. Une
véritable bataille fut livrée, et de part et d'autre quelques individus
restèrent sur le carreau. Bakkar prit immédiatement la brousse et alla
donner son adhésion au Chérif.

Ainsi par sa proximité du Tagant, le Brakna subissait, en fin 1906, une
répercussion assez sensible des incidents de Tijikja.

En novembre, les Oulad Normach dissidents faisaient une incursion
sur le fleuve et pillaient le troupeau du village de Cascas. Le 16
décembre, ils s'emparaient de trois troupeaux de bœufs, appartenant
aux Peul de Falcandé et tuaient un indigène. En même temps, une bande
de dissidents fort mêlée tentait d'enlever le troupeau du poste de
Ragba, mais était repoussée avec pertes. Les gens de Bakkar pillaient
peu après les campements Id Eïlik, et notamment celui de leur chef Tig
ould Moïn, qui avait présidé le tribunal des cadis précité.

En même temps, un petit mejbour d'Oulad Ahmed dissidents, commandé
par Seneïba, ex-chef de la tribu, pénétrait sur le territoire brakna.
Rencontré par une reconnaissance entre Chogar et Digguet-Memmé, il
s'enfuyait sans accepter le combat.

Ould Assas et sa bande inauguraient cette série de pillages par
lesquels il allait se signaler pendant deux ans. Il opérait plusieurs
razzias aux environs d'Aguiert, pillait un courrier à Digguet-Memmé, et
enlevait des troupeaux aux Touabir M'haïmdat et aux Soubak.

En même temps, le consortium de nos grands ennemis: Ahmeddou ex-émir
des Brakna, Mohammed Mokhtar, chef des Kounta du Tagant et Othman ould
Bakkar, émir des Id Ou Aïch, écrivait à Cheikh Sidia et à Mohammed
Saloum III ould Brahim, émir des Trarza, pour les inviter à évacuer le
pays trarza et à se joindre à eux-mêmes ou tout au moins à les laisser
attaquer en toute liberté les Français et leurs partisans.

Il n'est pas jusqu'aux Id Ou Aïch qui ne se missent de la partie. A la
tête d'un rezzou d'Ahel Soueïd Ahmed et d'Oulad Talha, Deï ould Bakkar,
frère d'Othman précité, entrait dans le Brakna par la passe de Tizigui.
Il enlevait à Melga, à 20 kilomètres à peine de Mal, un troupeau de 300
bœufs et de 1.200 moutons aux Id ag Jemouella.

Cette recrudescence de mejbour était due à la dissémination forcée des
ennemis, provoquée par l'arrivée à Tagant de la colonne de secours
Michard et par le besoin impérieux où se trouvaient les dissidents de
se ravitailler.

Peu de tribus maraboutiques firent dissidence. Il n'y eut guère que
quelques campements Messouma et Torkoz. Ils se hâtèrent d'ailleurs de
demander l'aman, dès que la colonne Michard eut dispersé rebelles et
ennemis du Tagant. Les conditions qui leur furent imposées comprenaient
principalement le paiement d'une amende de guerre proportionnée à leurs
ressources, le désarmement partiel, et la reddition de toutes les armes
à tir rapide.

L'histoire du Brakna se résume à dater de cette heure, dans la
nomenclature des rezzous et contre-rezzous dont il est le champ
d'opérations. Puis peu à peu les chefs de bandes sont tués, meurent
en exil ou font leur soumission. Le calme s'accroît. A partir de
1910, quand l'Adrar est définitivement pacifié, on peut dire que la
tranquillité générale n'est plus troublée.

Voici les principaux faits de cette période; chez les Noirs riverains
du Sénégal d'abord.

Le 1er février 1908, le chef du canton du Démette signalait qu'une
troupe de Maures avait pillé à trois reprises le village de Gorel,
situé entre Dinetiou et Dara (Podor), et était disposée à se jeter sur
Boghé ou Thiénel; que quatre indigènes avaient été tués ou blessés, et
que d'autres engagements avaient lieu, notamment à Gallol, depuis une
huitaine de jours.

La venue d'Ould Assas et d'une bande de 40 guerriers maures et
pourognes était également signalée; un pillage d'une centaine de
vaches et d'un millier de moutons était commis sur des Peul du canton
d'Edy, qui avaient passé le fleuve pour mener leurs troupeaux dans les
pâturages de la rive droite.

D'autre part, à Boghé, on annonçait successivement le pillage d'un
village de cultures près de Chabou: le passage d'Ould Assas dans les
campements des Dieïdiba, aux environs d'Aleg, et l'attaque, le 27
janvier, du village de Gorel.

A la suite de ces attaques et pillages, suivis de meurtres qui
provoquèrent parmi la population sédentaire des bords du fleuve une
profonde émotion, des mesures immédiates furent prises pour exercer une
active police dans le pays.

Le peloton de spahis, commandé par le lieutenant Corrart des Essarts,
reçut l'ordre de se rendre à Boghé et d'exécuter des reconnaissances
dans la région troublée.

En outre, quelques fusils 74 distribués dans les villages les plus
exposés aux pillages devaient permettre aux habitants de repousser les
attaques éventuelles des petits groupes armés.

A ce moment, Bakkar ould Ahmeïada, chef dissident des Oulad Normach,
était également signalé dans la région nord de Boghé. Après diverses
tentatives infructueuses de recherches des «Mejbour», le lieutenant
des Essarts réussissait à tomber, le 27 février, à la mare de Sarrak
(située à 40 kilomètres au nord de Boghé), sur la bande d'Id Ou Aïch et
d'Oulad Talha commandée par Ould Assas et la mettait en pleine déroute.

Ould Assas fut grièvement blessé et passa plusieurs mois pour mort.
Recueilli et soigné par les Dieïdiba, il fut reconduit, sur la fin de
sa guérison dans l'Adrar. Le cadavre pris pour le sien, sur le champ
de bataille, était celui d'un indigène des Euleb. Trente autres Maures
restaient sur le terrain. Un noir blessé et fait prisonnier était
ramené à Boghé. Cet indigène n'était autre que l'artilleur bambara qui
avait déserté en 1904, après avoir tiré sur son chef, le lieutenant
Coupaye; il avait porté les armes contre nous en diverses circonstances
notamment, contre les détachements français qui ont sillonné le Tagant
en 1905.

Le combat de la mare de Sarrak eut une importance politique
considérable et ramena le calme dans la région du Chamama.

Dès lors, la présence des spahis n'étant plus d'une nécessité urgente
à Boghé, le peloton reçut l'ordre d'exécuter une tournée de police
dans le cercle du Brakna pour consolider par cette manifestation les
résultats obtenus.

En même temps, les prises importantes faites sur les tribus dissidentes
du Gorgol, à Mbout, permirent de rendre aux habitants des villages
riverains du Sénégal une partie des biens qui leur avaient été enlevés
par les bandes d'Assas. Un millier de moutons furent ainsi répartis à
Podor entre les indigènes qui avaient été les plus éprouvés.


Les pillages, commis sur les _populations maures_, étaient moins
importants que ceux dont les indigènes du Sénégal étaient victimes.

Les Id ag Jemouella avaient, le 2 janvier 1907, un troupeau de 60
bœufs enlevé, à 4 kilomètres du poste de Mal; les Rahahla, campés
dans le Chamama, à proximité des Dabaï et attaqués par la bande des
Trarza dissidents Oulad Ahmed ben Dâmân, avaient deux hommes tués et
un blessé; les Tâgât, réfugiés à 150 mètres du poste d'Aguiert, se
voyaient enlever leurs troupeaux par les Oulad Bou Sba; ces derniers
purent être rejoints par une reconnaissance qui reprit les biens volés,
après avoir tué un des pillards.

D'autre part, le chef des Oulad Normach dissidents, Bakkar ould
Ahmeïada, attaquait vers la fin de janvier, les Toumoudek de
Sidi-l-Mokhtar; les Touabir M'haïmdat, accourus au secours du
campement, contribuèrent à repousser cette attaque dans laquelle furent
tués 9 hommes: le propre frère de Bakkar, Omar Bou Salif, du côté des
Oulad Normach, et 8 Toumodek et Touabir.

Quelque temps après, il pillait le village de Mbagne (mai 1907).
Énergiquement poursuivi par le lieutenant Chabre, il est atteint à
Chagour, mais peut encore échapper, abandonnant toutefois une grande
partie de son butin.

Après quelques exploits de ce genre, et notamment le pillage dans
la région du Mal, le 8 novembre 1907, d'un campement Torkoz qui eut
18 hommes tués et se vit enlever un nombreux bétail, Bakkar était
assassiné dans la nuit du 30 décembre par un de ses hommes, à la
suite d'une altercation violente. 4 hommes de sa bande rentraient
immédiatement à Aleg et faisaient leur soumission.

Le ralentissement des rezzous et surtout l'occupation de plus en plus
efficace du Tagant permirent à ce moment-là la suppression des petits
postes du début. C'est ainsi que Guimi et Aguiert disparaissent en fin
1906; Mal, en septembre 1907.

A la même date, on envisagea un instant l'évacuation d'Aleg et le
transfert de la capitale du Brakna à Chogar. On trouvait Aleg placé
dans de mauvaises conditions hygiéniques, et surtout hors du centre
géométrique des tribus principales. Le choix se portait sur Chogar,
mieux placé pour l'administration des nomades, sis à une vingtaine de
kilomètres des meilleures zones de pâturage du cercle, où les chameaux
peuvent séjourner toute l'année et à 4 jours du fleuve seulement.
De plus, la nature très boisée des environs offre en abondance des
matériaux de construction. Ce projet fut ajourné, et malgré qu'il ait
été repris plusieurs fois, n'a jamais abouti.

Le 4 juin 1908, un convoi de ravitaillement, montant vers Aleg, est
attaqué à Azlat par quelques dissidents, conduits, a-t-on dit, par
Seneïba. Ils tuèrent les mulets à coups de couteaux et fusillèrent
l'interprète noir et plusieurs gardes qui s'étaient laissés surprendre.

En novembre 1908, Cheikh vint à Aleg pour saluer le colonel Gouraud,
Commissaire du Gouvernement, et palabrer avec les tribus.

En fin décembre 1908, et au début de 1909, Ahmeddou fait une apparition
dans le Brakna et jusque dans le Chamama pour entraîner la dissidence
des tribus, et surtout des Oulad Ahmed. Pourchassé, il ne put donner
suite à son projet et s'enfuit.

Par la suite, on voit Hobeïb, frère d'Ahmeddou, incursionner aussi dans
le Brakna et se faire donner, mi de gré, mi de force, des cadeaux par
les marabouts ou les Toucouleurs. Il est plusieurs fois mis à mal par
les gens d'Eliman Abou.

Le retour de l'Adrar de la colonne Gouraud, en décembre 1909, amena la
soumission à peu près générale de tous les chefs rebelles du Trarza
et du Brakna: Ould Deïd, Isselmou ould Mokhtar Oummou, Ahmed ould
Bou Bakar, Lobat ould Ahmeïada, Sidi Ahmed ould Bou Bakkar, etc., se
présentent soit à Boutilimit, soit à Aleg par des chassés-croisés
plus ou moins habiles, et déposent les armes. Il ne restait plus en
dissidence que Seneïba, qui revenait à son tour quelques semaines plus
tard, et l'émir Ahmeddou, qui, irréductible jusqu'au bout, s'enfonçait
vers le sud marocain.

Le 1er juillet 1910, un groupe de pillards enlevait près d'Aguiert 70
chameaux aux Tâgât, et le lendemain pillait une caravane de dioula à
Lekfotar et brûlait les correspondances enlevées d'un courrier.

Le lieutenant Bourguignon rattrapait les pillards à la passe de
Tizigui, reprenait marchandises et chameaux enlevés et tuait 2
pillards. La leçon fut salutaire; elle amena leur soumission presque
immédiatement à Chingueti.

Peuple heureux, le Brakna n'a désormais plus d'histoire.


Le cercle du Brakna fut constitué dans sa première forme par un
arrêté du Gouverneur général du 26 décembre 1905; il était formé des
anciennes régions de Mal et de Regba, auxquelles fut jointe la partie
de l'ancienne région de Gorgol, située sur la rive droite de cet oued.
Le chef-lieu en fut Aleg, avec deux résidences annexes: Boghé et Mal.

Le cercle devait être remanié et délimité par l'arrêté du Gouverneur
général, en date du 26 décembre 1912. Il était borné au nord par le
cercle de Tagant, à l'est par le Gorgol, à l'Ouest par le Trarza, au
sud par le fleuve Sénégal, le séparant de la colonie du même nom. Il
comprenait en cet état le Brakna proprement dit, ou territoire des
Maures, avec Aleg comme chef-lieu, et le Chamama, zone d'inondation du
Sénégal, peuplé de Noirs (Toucouleurs), avec Boghé comme chef-lieu.
Aleg restait la capitale du cercle.

Un arrêté du 30 juin 1918 a partagé le cercle en deux nouveaux cercles,
calqués sur ces deux régions géographiques: le premier, qui conserve
son nom de Brakna, est le cercle Maure et reste soumis à un officier
(Aleg); le second, qui prend le nom de Chamama, est un cercle Noir, et
se trouve désormais commandé par un administrateur (Boghé). Nul doute
qu'un avenir prochain ne mette fin à ce partage inutile, et même fort
gênant, et ne ramène les choses en leur état antérieur.

Le Brakna maure actuel comprend quatre grandes régions naturelles;
_l'Amechtil_, pays des grandes dunes et des puits profonds. Le sol,
surtout sablonneux, est partout très perméable--_L'Agan_, région de
dunes et de roc

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