Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 1re partie
by Jean Froissart · French · Gutenberg #44453 · 530,267 chars · public domain (US)
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Title: Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 1re partie
1307-1340 (Depuis l'avénement d'Édouard II jusqu'au siége de Tournay)
Author: Jean Froissart
Editor: Siméon Luce
Release date: December 17, 2013 [eBook #44453]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/44453
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dans l'original, et dont l'abrévation n'est pas évidente ou non
courante, ont été mis en accolade dans cette version électronique:
verso v{o}, r{o} recto, Folio F{o}, folio f{o}, folios f{os} et XVI{m}
(seize mille).
CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE
PAR SIMÉON LUCE
TOME PREMIER
1307-1340
(DEPUIS L'AVÉNEMENT D'ÉDOUARD II JUSQU'AU SIÈGE DE TOURNAY)
Ire PARTIE
_Reproduction par le procédé anastatique exécutee en 1888_
[Illustration: logo]
A PARIS
CHEZ MME VE JULES RENOUARD
LIBRAIRE DE LA SOCIETÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE
RUE DE TOURNON, No 6
M DCCC LXIX
REPRODUCTION A CENT EXEMPLAIRES DE L'ÉDITION
ORIGINALE PAR LE PROCÉDÉ ANASTATIQUE DANNENBERG
EXTRAIT DU RÈGLEMENT.
ART. 14. Le conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les
personnes les plus capables d'en préparer et d'en suivre la
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l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une déclaration
du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter
d'être publié.
* * * * *
_Le Commissaire responsable soussigné déclare que l'Édition des_
CHRONIQUES DE J. FROISSART, _préparée par_ M. SIMÉON LUCE, _lui a paru
digne d'être publiée par la_ SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE.
_Fait à Paris, le 1er mai 1869._
_Signé_ L. DELISLE.
_Certifié_,
Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France,
J. DESNOYERS.
INTRODUCTION
AU PREMIER LIVRE
DES CHRONIQUES
DE
J. FROISSART.
DE L'IMPORTANCE DES CHRONIQUES DE FROISSART,
ET DU PLAN QUI A PRÉSIDÉ EN GÉNÉRAL A CETTE ÉDITION.
Froissart est un monde. Au triple point de vue historique, littéraire,
philologique, on pourrait même ajouter romanesque et poétique, le
chroniqueur de Valenciennes représente à peu près seul pour le commun
des lecteurs un siècle presque entier, et ce siècle est le
quatorzième, époque de transition et de crise, de décomposition et
d'enfantement où finit le moyen âge, où commencent véritablement les
temps modernes. Froissart n'a pas borné ses récits au pays qui l'a vu
naître et dont la langue est la sienne: il a raconté l'Angleterre
aussi bien que la France, la France de la Seine, de la Loire et de la
Garonne aussi bien que celle de l'Escaut et de la Meuse, l'Espagne et
le Portugal aussi bien que l'Italie; son œuvre intéresse à la fois,
quoiqu'à des degrés divers, toutes les nations qui jouaient au temps
où il a vécu un rôle plus ou moins marqué dans la civilisation
occidentale.
Au quatorzième siècle, les anciennes institutions tombaient en ruines,
et les institutions nouvelles n'avaient pas encore eu le temps de
s'asseoir: il ne restait debout que des individus isolés par la
féodalité, exaltés par l'idéal chevaleresque. Froissart a cédé à
l'influence de son temps, sans doute aussi à celle de son propre
génie, et il a fait aux individus une part énorme dans ses récits. De
là vient l'importance exceptionnelle, incomparable de son œuvre au
point de vue de la géographie et de la biographie: dans l'histoire de
l'Europe, telle qu'il l'a comprise et tracée, des milliers de familles
anciennes retrouvent leur propre histoire. Un pareil trésor est
d'autant plus précieux que la plupart de ces familles appartiennent à
la France et à l'Angleterre, c'est-à-dire aux deux plus grandes
nations dont s'honore l'humanité depuis la race grecque, aux deux
nations qui ont fondé la liberté et l'égalité sur le travail.
Très-indifférent, il faut bien l'avouer, aux recherches nobiliaires
proprement dites, nous pensons que l'amour des ancêtres, l'esprit de
famille, le sentiment d'étroite solidarité des générations qui se
succèdent est la source vive de toute vertu, la condition
indispensable de tout progrès durable. Aussi les Chroniques de
Froissart, considérées à ce point de vue, nous semblent-elles
avoir un caractère particulièrement vénérable; nous y voyons ce que
les Romains auraient appelé un temple international, un panthéon des
dieux lares: il sied d'autant plus à la France nouvelle d'honorer ces
dieux qu'elle leur rend désormais un culte exempt de toute exclusion
de caste non moins que d'idolâtrie.
Autant l'œuvre de Froissart est importante, autant il est difficile
d'en donner une bonne édition. Les Chroniques se divisent, comme on
sait, en quatre livres, qui forment autant d'ouvrages distincts, dont
chacun dépasse en étendue le plus grand nombre des compositions
historiques de l'antiquité et du moyen âge. Ces livres sont tellement
distincts que, dans le cas où le même manuscrit en contient plusieurs,
un éditeur des Chroniques a parfois besoin, à notre avis du moins,
d'étudier chacun d'eux à part, en faisant abstraction de ceux qui le
précèdent ou le suivent. Personne n'ignore que le classement préalable
des manuscrits par familles est le fondement indispensable de toute
édition qui veut revêtir un caractère scientifique, qui aspire à être
quelque peu solide et durable. Or, il peut arriver, il arrive que dans
le même manuscrit tel livre appartient à une famille, tel autre livre
à une autre famille. Il convient alors de suivre la méthode de
Jussieu; et, sans tenir compte d'une juxtaposition purement
matérielle, il faut tâcher de démêler dans chaque livre, sous des
apparences souvent trompeuses, les caractères génériques, essentiels,
afin de le classer dans la famille à laquelle ces caractères le
rattachent. Tel est le travail que nous avons entrepris pour les
manuscrits du premier livre des Chroniques et dont on trouvera le
résultat consigné dans cette introduction.
Il ne faut donc pas chercher ici des vues sur l'ensemble de l'œuvre
de Froissart; ce n'est pas le lieu d'exposer ces vues, et d'ailleurs
un volume y suffirait à peine. Il n'y faut pas chercher davantage,
pour les motifs qu'on vient d'indiquer, un classement des manuscrits
des quatre livres. A chaque jour suffit sa peine. La prudence autant
que la logique conseillait de suivre le précepte de notre Descartes et
de diviser les difficultés pour les mieux résoudre.
Ce qui pourra sembler étrange, c'est qu'aucun des éditeurs précédents,
fort nombreux pourtant, n'avait frayé la voie où nous avons dû le
premier nous engager; et le classement que nous allons soumettre au
public se recommandera, à défaut d'autre mérite, par son entière
originalité et par sa nouveauté. C'est à l'illustre Dacier que les
érudits sont redevables du travail le plus important qui ait été fait
jusqu'à ce jour sur Froissart, au point de vue des sources; mais ce
travail est une simple description, non un classement de la plupart
des manuscrits de notre Bibliothèque impériale et d'un certain nombre
de manuscrits étrangers[1]. Nous espérons compléter un jour le tableau
de Dacier et donner la description détaillée, minutieuse et pour ainsi
dire technique de tous les manuscrits de Froissart, sans exception,
ainsi que la bibliographie des éditions des Chroniques qui ont paru
soit en France, soit dans les autres pays; comme nous avons à
cœur de rendre ce travail aussi complet que possible, il a semblé
sage de le réserver avec le glossaire et les tables pour la fin de
notre édition.
[1] Buchon l'a publié d'après les notes de Dacier, _Chroniques_,
éd. du Panthéon, t. III, p. 376 à 394.
La tâche que nous nous proposons est autre et plus restreinte: si l'on
excepte quelques observations sur l'accentuation et la ponctuation qui
ont un caractère plus général, nous n'entretiendrons pour le moment le
lecteur que du premier livre. Distinguer et caractériser les diverses
rédactions de ce premier livre, fixer, s'il est possible, sinon leur
date précise, du moins l'ordre chronologique dans lequel elles se sont
succédé, distribuer et grouper par familles naturelles les manuscrits
qui appartiennent à chacune de ces rédactions: tel est le but
principal de l'introduction qui va suivre.
Cette introduction se compose de trois parties dont la première est
consacrée au classement des différentes rédactions et des divers
manuscrits du premier livre, la seconde à l'exposé du plan de
l'édition, la troisième enfin à quelques aperçus sur la valeur tant
historique que littéraire du premier livre et sur le génie de
Froissart.
PREMIÈRE PARTIE
DU CLASSEMENT DES DIFFÉRENTES RÉDACTIONS ET DES DIVERS MANUSCRITS DU
PREMIER LIVRE.
On compte trois rédactions du premier livre des Chroniques
profondément distinctes les unes des autres.
L'une de ces rédactions est celle que donnent tous les manuscrits
autres que ceux d'Amiens, de Valenciennes et de Rome; elle est
représentée par environ cinquante exemplaires: c'est pourquoi, en
attendant que nous ayons essayé de prouver qu'elle est la première en
date, nous l'appellerons provisoirement la rédaction _ordinaire_.
Une autre rédaction que nous considérons comme la seconde, s'est
conservée seulement dans les deux manuscrits d'Amiens et de
Valenciennes: nous la désignerons jusqu'à nouvel ordre par le
principal manuscrit qui la représente et nous la nommerons rédaction
d'_Amiens_.
Enfin, une dernière rédaction, que tout le monde s'accorde à regarder
comme la troisième, ne subsiste que dans le célèbre manuscrit de Rome.
Nous allons examiner successivement dans les trois chapitres suivants
chacune de ces rédactions.
CHAPITRE I.
DE LA PREMIÈRE RÉDACTION.
§ 1. _Quelle est la première rédaction?_
Froissart n'a pas pris soin de nous dire à quelle époque il a composé
soit la rédaction ordinaire, soit celle d'Amiens: cela étant, la
comparaison attentive du contenu de ces deux rédactions peut seule
nous éclairer sur leur date respective. Si l'on examine à ce point de
vue toute la partie de la rédaction ordinaire antérieure à l'année
1373, on voit qu'il n'y est fait mention d'aucun fait postérieur à
cette date. La mention la plus récente que l'on y puisse découvrir se
rapporte à la mort de Philippe de Hainaut[2], la célèbre reine
d'Angleterre, qui eut lieu le 15 août 1369. Il est vrai que l'on
rencontre cette mention dès les premiers chapitres; d'où il faut
conclure que la rédaction ordinaire, pour toute cette partie du
premier livre qui s'étend de 1325 à 1373, a été composée après 1369.
Les règles de la critique ne permettent pas, d'ailleurs, d'attribuer
ce passage à une interpolation, car on le retrouve dans tous les
manuscrits de la rédaction ordinaire _proprement dite_ qui offrent un
texte complet[3]. Si ce passage fait défaut dans les manuscrits
de la rédaction ordinaire _revisée_, c'est que, comme nous le verrons
plus loin, ces derniers manuscrits présentent pour le commencement du
premier livre une narration qui leur est propre[4].
[2] Voyez p. 233 de ce volume. Quand on ne trouvera dans les
notes que l'indication de la page, cette indication se rapporte
toujours au tome I de la présente édition.
[3] Ce passage manque dans le célèbre manuscrit de Breslau et
dans les manuscrits de la même famille désignés A 23 à 29 dans
nos variantes, parce que le texte du premier livre a été abrégé
dans ces manuscrits.
[4] Les manuscrits de la révision ne deviennent semblables aux
autres manuscrits de la rédaction ordinaire qu'à partir du § 11,
depuis ces mots: _Si singlèrent par mer_. Voyez p. 26.
La rédaction d'Amiens, au contraire, ne peut avoir été composée
qu'après 1376, puisqu'il est question, presque dès les premiers
folios[5] des deux manuscrits qui nous l'ont conservée, de la mort du
prince de Galles[6], le fameux Prince Noir, qui arriva le 8 juillet de
cette année. La supposition d'interpolation, outre qu'elle est
gratuite, ne serait pas plus admissible ici que dans le cas précédent
par la raison que le manuscrit d'Amiens, comme nous le montrerons dans
le chapitre II consacré à la seconde rédaction, semble à certains
indices avoir été copié servilement sur un exemplaire d'écriture
cursive assez illisible et, sinon autographe, au moins original.
[5] Cette mention se trouve au f{o} 20 du ms. d'Amiens qui se
compose de 208 folios et au f{o} 42 du ms. de Valenciennes qui
compte 123 folios.
[6] P. 349.
Il faut aussi prendre garde que Froissart, mentionné pour la première
fois comme curé des Estinnes-au-Mont[7] dans un compte du receveur de
Binche du 19 septembre 1373[8], _ne prend la qualité de prêtre dans le
prologue d'aucun des manuscrits de la rédaction ordinaire_[9], tandis
qu'il a grand soin de faire suivre son nom de ce titre dans les
deux manuscrits d'Amiens[10] et de Valenciennes: cette circonstance
donne lieu de croire que la rédaction ordinaire a été composée avant
1373 et par conséquent entre 1369 et 1373.
[7] Belgique, prov. Hainaut, arr. Thuin, cant. Binche, à 13 kil.
de Mons.
[8] _La cour de Jeanne et de Wenceslas_, par M. Pinchart, p. 68.
[9] P. 7 et 209 à 211.
[10] P. 209.
Ces déductions, déjà légitimes par elles-mêmes, n'acquerraient-elles
pas un degré d'évidence irrésistible si l'état matériel des manuscrits
de la rédaction ordinaire venait les confirmer, en d'autres termes si
le texte des exemplaires les plus anciens, les plus authentiques, les
meilleurs de cette rédaction s'arrêtait précisément entre 1369 et
1373? Or, cette supposition est la réalité même. Le premier livre se
termine entre ces deux dates, comme le § suivant l'exposera plus en
détail, dans les manuscrits de notre Bibliothèque impériale cotés
20356, 2655, 2641, 2642, ainsi que dans le manuscrit no 131 de sir
Thomas Phillipps, qui représentent incontestablement les cinq plus
anciens exemplaires de la rédaction ordinaire que l'on connaisse.
On est fondé à conclure de cet ensemble de faits que la rédaction
ordinaire a précédé celle d'Amiens: aussi, désormais, appellerons-nous
l'une première rédaction et l'autre seconde rédaction.
§ 2. _De la formation successive des diverses parties de la première
rédaction._
Un des caractères distinctifs de la première rédaction, c'est qu'elle
n'a pas été pour ainsi dire coulée d'un seul jet; on y distingue
aisément des soudures qui marquent comme des temps d'arrêt dans
le travail de l'auteur. La composition de cette rédaction paraît avoir
traversé trois phases distinctes que nous allons indiquer
successivement.
_Première phase._ Le point de départ de toute recherche sérieuse sur
la formation successive des diverses parties de la première rédaction
devra toujours être le passage suivant de Froissart:
«Si ay tousjours à mon povoir justement enquis et demandé du fait des
guerres et des aventures qui en sont avenues, et par especial depuis
la grosse bataille de Poitiers où le noble roy Jehan de France fut
prins, car devant j'estoie encores jeune de sens et d'aage. Et ce non
obstant si emprins je assez hardiement, moy yssu de l'escolle, à
dittier et à rimer les guerres dessus dites et porter en Angleterre le
livre tout compilé, si comme je le fis. Et le presentay adonc à très
haulte et très noble dame, dame Phelippe de Haynault, royne
d'Angleterre, qui doulcement et lieement le receut de moy et me fist
grant proffit[11].»
[11] Voyez p. 210 et cf. la note qui se rapporte à ce passage
dans le sommaire du prologue de la première rédaction.
Froissart dit quelque part qu'il était déjà en Angleterre en 1361[12].
Le livre que le jeune chroniqueur présenta à la reine d'Angleterre
devait donc contenir le récit des événements arrivés depuis la
bataille de Poitiers, c'est-à-dire depuis 1356 jusqu'en 1359 ou 1360.
Ce livre n'a pas été retrouvé jusqu'à présent, mais ce n'est pas une
raison pour révoquer en doute le témoignage si formel de Froissart. On
remarque d'ailleurs, à partir de 1350, une solution de continuité
tout à fait frappante, une véritable lacune dans la trame du premier
livre: n'est-il pas remarquable que cette solution de continuité finit
juste en 1356? Une telle lacune, comblée dans les manuscrits de la
première rédaction proprement dite à l'aide d'un insipide fragment,
n'indique-t-elle pas que la partie du premier livre qui s'arrête à
1350 et celle qui commence à 1356 étaient, malgré le raccord d'emprunt
qui les relie aujourd'hui, primitivement distinctes?
[12] _Chroniques de Froissart_ publiées par Buchon, éd. du
Panthéon, t. III, p. 333, col. 2.
Le livre que Froissart présenta à la reine d'Angleterre était-il écrit
en vers ou en prose? M. Kervyn de Lettenhove[13] a soutenu la première
opinion, M. Paulin Paris[14] a adopté la seconde. La réponse à cette
question dépend surtout de la place respective des deux mots _rimer_
et _dicter_ dans une phrase de Froissart citée plus haut: «.... Si
empris je assés hardiement, moy issu de l'escole, à _rimer et
ditter_[15] lez guerres dessus dictes....» Comme la leçon: _rimer et
dicter_ est fournie par 19 manuscrits qui appartiennent à 7 familles
différentes, tandis que la leçon: _dittier et rimer_ ne se trouve que
dans 13 exemplaires répartis entre 3 familles seulement, il semble, en
bonne critique, que l'opinion de M. Paulin Paris est plus probable que
celle de M. Kervyn de Lettenhove.
[13] Froissart, _Étude littéraire sur le quatorzième siècle_, par
M. Kervyn de Lettenhove, tome Ier, p. 52 et 53. Bruxelles, 1857,
2 vol. in-12.
[14] _Nouvelles recherches sur la vie de Froissart et sur les
dates de la composition de ses Chroniques_, par M. P. Paris, p.
14. Paris, 1860.
[15] Le texte de cette dernière leçon est emprunté au ms. de
notre Bibliothèque impériale coté 2655, f{o} 1 v{o}.
Le livre offert à Philippe de Hainaut en 1361, tel est le point de
départ, le germe qui nous représenterait, si nous le possédions,
la phase initiale de la composition du premier livre, et, par
conséquent, de l'œuvre entière de Froissart; c'est l'humble source
qui, se grossissant sans cesse d'une foule d'affluents, est devenue
cet immense fleuve des chroniques.
_Seconde phase._ On a dit plus haut que le texte du premier livre
s'arrête entre 1369 et 1373 dans un certain nombre d'exemplaires de la
première rédaction: c'est ce qui constitue la seconde phase de la
composition de cette rédaction. Les manuscrits dont il s'agit sont au
nombre de cinq: quatre sont conservés à notre Bibliothèque impériale
sous les nos 20356, 2655, 2641 et 2642; le cinquième appartient à sir
Thomas Phillipps, et il figure sous le no 131 dans le catalogue de la
riche collection de cet amateur. Ces manuscrits offrent un ensemble de
caractères qui doit les faire considérer comme les exemplaires les
plus anciens, les plus authentiques, les meilleurs de la première
rédaction: les règles de l'ancienne langue y sont relativement mieux
observées, les noms de personne et de lieu moins défigurés que dans
les copies plus modernes. Le texte s'arrête à la prise de la
Roche-sur-Yon, en 1369, dans le ms. 20356 et à la reddition de la
Rochelle, en 1372, dans les mss. 2655, 2641, 2642, ainsi que dans le
ms. 131 de sir Thomas Phillipps, à Cheltenham.
On pourrait ajouter à la liste qui précède le tome I d'un manuscrit de
notre Bibliothèque impériale, dont il ne reste aujourd'hui que le tome
II, coté 5006. Comme ce tome II est reproduit textuellement dans le
tome II d'un autre exemplaire, coté 20357, il y a lieu de croire que
le tome I, qui nous manque, se retrouve également dans le tome I de
cet autre exemplaire, coté 20356. L'empreinte du dialecte wallon
et la distinction du cas sujet et du cas régime, qui sont
très-marquées dans le texte du ms. 5006, attestent l'antiquité et
l'authenticité exceptionnelles de cette copie; et le tome I, si par
malheur il n'était perdu, nous offrirait certainement le plus ancien
exemplaire de la première rédaction.
Enfin, le premier livre, dans le manuscrit de notre Bibliothèque
impériale coté 86, ainsi que dans le célèbre exemplaire de la ville de
Breslau, semble aussi appartenir à la seconde phase de la deuxième
rédaction; car il est encore plus court que dans le ms. 20356, et ne
va pas au delà du siége de Bourdeilles en 1369. Il est vrai que les
manuscrits 86 et de Breslau sont relativement modernes et n'ont été
exécutés que pendant la seconde moitié du quinzième siècle; mais comme
ils appartiennent à des familles différentes et ne dérivent l'un de
l'autre en aucune façon, ils reproduisent sans doute un exemplaire
beaucoup plus ancien qu'on devrait alors considérer comme le spécimen
le moins étendu de la première rédaction.
Tous les manuscrits qu'on vient de mentionner sont d'ailleurs complets
dans leur état actuel; et s'ils coupent le premier livre plus tôt que
les autres exemplaires de la première rédaction, ils n'ont pourtant
subi aucune mutilation.
Quoique la coupure du premier livre soit toujours placée entre les
années 1369 et 1373, on aura remarqué qu'elle ne s'arrête pas au même
endroit dans les divers manuscrits indiqués plus haut; elle est fixée,
dans les mss. 86 et de Breslau, au siége de Bourdeilles; dans les mss.
5006 et 20356, à la prise de la Roche-sur-Yon; enfin dans les
mss. 2655, 2641, 2642 et 131 de sir Thomas Phillipps, à la reddition
de la Rochelle. Pendant le laps de temps qui s'est écoulé de 1369 à
1373, il est probable que Froissart a fait exécuter plusieurs copies
de son œuvre. Chacune de ces copies a dû naturellement s'enrichir de
ce que l'auteur avait trouvé le moyen d'ajouter à son récit dans
l'intervalle d'une copie à l'autre. Ne pourrait-on pas expliquer ainsi
les diversités de coupure que nous venons de signaler, diversités qui,
d'après cette hypothèse, correspondraient à autant de copies
successives, et, par suite, à une rédaction de plus en plus complète,
de plus en plus avancée? Les scribes qui ont exécuté ces copies
avaient sans doute l'ordre de transcrire tout ce que Froissart
pourrait rédiger tandis qu'ils accomplissaient leur besogne, et l'un
d'eux a accompli sa tâche avec une ponctualité si machinale, que les
mss. 2655, 2641, 2642 et 131 de sir Thomas Phillipps se terminent par
une phrase inachevée[16]. Il est très-remarquable, comme Dacier en a
fait l'observation[17], que les mss. 2641, 2642, 2655 et sans
doute[18] aussi le ms. 131 de sir Thomas Phillipps, malgré leur
ressemblance profonde, n'ont point été copiés cependant les uns sur
les autres: cela n'indiquerait-il pas que, sinon ces manuscrits, du
moins leurs prototypes, ont été exécutés par différents scribes
sur le texte original lui-même?
[16] Les derniers mots sont dans le ms. 2655 et le ms. 131 de sir
Thomas Phillipps: _esperons encore à nuit_, dans les mss. 2641 et
2642: _esperons encore_. Cf. _Chroniques_ dans Buchon, éd. du
Panthéon, t. I, p. 645.
[17] Voyez les notes de Dacier sur les mss. de Froissart
conservés à la Bibliothèque du Roi, dans Buchon, t. III, p. 384.
[18] Je dis sans doute, car j'ai fait exprès en 1868 le voyage de
Cheltenham pour étudier le ms. 131, et le malheur a voulu que sir
Thomas Phillipps n'ait pu le retrouver. C'est par M. Kervyn que
j'ai appris quels sont les derniers mots du ms. 131, et je
renouvelle ici publiquement au célèbre érudit belge mes
remerciments.
D'ailleurs, si la fin du premier livre a je ne sais quoi d'écourté et
d'un peu hâtif dans les exemplaires dont il s'agit, il faut peut-être
attribuer ce caractère moins encore à l'impatience des grands
seigneurs pour lesquels les copies ont été faites qu'au besoin
pressant que devait éprouver l'auteur de recevoir une rémunération
légitime de son travail. N'oublions pas, en effet, que la seconde
phase de la composition de la première rédaction correspond à une
période de la vie de Froissart où ce chroniqueur semble n'avoir eu, à
défaut de patrimoine, d'autres moyens d'existence que le produit de sa
plume. Le jeune protégé de Philippe de Hainaut venait de perdre par
suite de la mort de la bonne reine d'Angleterre arrivée le 15 août
1369 la position de clerc qu'il occupait auprès de cette princesse; il
avait dû revenir dans son pays, sans doute pour y chercher les
ressources assurées qu'il ne trouvait plus désormais au delà du
détroit. D'un autre côté, nous voyons par les comptes du duché de
Brabant[19] qu'il n'était pas encore curé des Estinnes-au-Mont en
1370; et peut-être ne fut-il pourvu de cet important bénéfice que
l'année même où il apparaît pour la première fois avec le titre de
curé, c'est-à-dire en 1373. Qui sait si des nécessités plus ou moins
impérieuses et le désir de se créer de nouveaux titres à une position
qui lui tint lieu de celle dont il venait d'être privé par la mort de
sa protectrice, qui sait, dis-je, si ces circonstances plus ou
moins difficiles ne sont pas venues se joindre dans une certaine
mesure à une vocation naturelle pour stimuler le génie de Froissart?
[19] M. Pinchart, qui a publié des extraits de ces comptes, est
le savant qui aura le plus fait en ce siècle pour la biographie
positive de Froissart. Voyez sa brochure intitulée: _La cour de
Jeanne et de Wenceslas_, p. 68.
Dans cette seconde phase, l'auteur des Chroniques a dû plus ou moins
remanier l'essai présenté jadis à Philippe de Hainaut, et il a ajouté
à son œuvre primitive, d'une part, le récit des événements depuis
1325 jusqu'en 1356, de l'autre, la narration des faits survenus de
1359 ou 1360 à 1372. Il a puisé les matériaux de la partie antérieure
à 1356 soit dans la chronique de Jean le Bel soit dans ses propres
renseignements, tandis qu'il semble avoir composé la partie
postérieure à 1359 à peu près exclusivement d'après ses informations
personnelles.
Quand nous plaçons entre 1369 et 1373 la seconde phase de la
composition de la première rédaction, est-ce à dire que l'auteur des
Chroniques n'ait rien écrit au point de vue historique de 1359 ou 1360
à 1369? Telle n'est pas notre pensée. Froissart, qui a vécu pendant
cet intervalle à la cour d'Angleterre en qualité de clerc de la reine
Philippe, avait à un trop haut degré la passion de l'histoire pour ne
pas tirer parti d'une situation aussi favorable: il a dû recueillir
sans cesse des matériaux, prendre des notes, enregistrer des faits et
des dates. Ce rôle d'historiographe était même inhérent aux fonctions
du jeune clerc, comme le prouvent les paroles suivantes du maréchal
d'Aquitaine venant annoncer à Froissart en 1367 la naissance de
l'enfant qui fut plus tard Richard II: «Froissart, escripsez et mettez
en memoire que madame la princesse est accouchée d'un beau fil qui est
venu au monde au jour des Rois[20].» Lors donc qu'on fixe de 1369
à 1373 la seconde phase de la première rédaction, il faut entendre
seulement que la mise en œuvre définitive, la composition proprement
dite en un mot n'eut lieu qu'à cette date.
[20] _Chroniques de Froissart_ dans Buchon, édit. du Panthéon, t.
III, p. 369.
On vient de dire que Froissart a puisé les matériaux de la première
rédaction, pour la partie antérieure à 1356, dans la chronique de Jean
le Bel. Le prologue de cette rédaction contient les lignes suivantes
qu'on ne saurait trop méditer: «..... Je me vueil _fonder et ordonner_
sur les vraies croniques jadis faites et rassemblées par venerable
homme et discret monseigneur Jehan le Bel, chanoine de Saint Lambert
du Liège, qui grant cure et toute bonne diligence mist en ceste
matière et la continua tout son vivant au plus justement qu'il pot, et
moult lui cousta à acquerre et à l'avoir.» Et plus loin: «..... J'ay
emprinse ceste histoire à _poursuir_ sur l'ordonnance et fondation
devant dite.» Un autre passage de ce même prologue nous apprend que
Froissart avait raconté dans un premier essai historique les
événements survenus depuis la bataille de Poitiers; cet essai devait
s'arrêter à 1361, puisque nous savons que c'est l'année où il fut
présenté à la reine Philippe; d'où il suit que le mot _poursuir_ dans
la dernière phrase citée s'applique évidemment à la continuation de
cet essai jusqu'en 1369 ou 1372. Quant à la partie antérieure à 1356,
il est impossible d'exprimer plus clairement que par ces mots: _Je me
vueil fonder et ordonner_, toutes les obligations que notre
chroniqueur reconnaît devoir à Jean le Bel pour cette première partie.
Des trois rédactions du premier livre la première est certainement
celle où l'on trouve en général, de 1325 à 1356, le moins de
développements originaux et où l'on constate les emprunts les plus
nombreux, les plus serviles à la chronique du chanoine de Liége. Ces
emprunts à Jean le Bel abondent tellement dans la première rédaction
qu'on a plus vite fait d'y relever ce qui est original que ce qui
provient d'une source étrangère.
Dans le présent volume, notamment, cette rédaction, si l'on ne tient
pas compte d'une foule de modifications de détail, n'offre guère
d'autres additions un peu importantes et entièrement propres à
Froissart que les suivantes: entrevue du roi de France Charles le Bel
avec sa sœur Isabelle d'Angleterre[21];--voyage d'Édouard III en
France et prestation d'hommage de ce prince à Philippe de
Valois[22];--préparatifs d'une croisade projetée par le roi de
France[23];--combat de Cadsand[24];--divers incidents de la chevauchée
de Buironfosse: prise de Thun-l'Évêque par Gautier de Mauny[25]; sac
de Relenghes[26] et d'Haspres[27] par les Français, d'Aubenton[28] par
les Hainuyers. Si l'on excepte ces additions, tout ce qui reste de la
première rédaction est puisé plus ou moins intégralement dans la
chronique de Jean le Bel.
[21] P. 15 et 17, 220 et 221.
[22] P. 90 à 100.
[23] P. 114 à 118.
[24] P. 132 à 138.
[25] P. 154 à 156.
[26] P. 190 et 191.
[27] P. 194 à 196.
[28] P. 199 à 204.
Parfois même Froissart a transcrit mot à mot le texte du chanoine de
Liége. On peut citer comme exemple l'admirable récit des derniers
moments de Robert Bruce, la plus belle page peut-être de ce
volume[29]: la foi qui a fait les croisades n'a rien inspiré de plus
simple, de plus ému, de plus naïvement grand. Ni Villehardouin, ni
Joinville n'ont atteint cette hauteur d'éloquence où l'on sent passer
comme un souffle de la chanson de Roland. Malheureusement pour
Froissart, tout l'honneur de cette page incomparable revient à Jean le
Bel dont le chroniqueur de Valenciennes s'est contenté de reproduire
le récit sans y rien changer. On en peut dire autant du célèbre
passage où l'élévation de Jacques d'Arteveld[30] est racontée avec
tant de malveillance et de parti pris. Quel récit passionné, curieux
même dans ses erreurs et ses injustices! Comme il respire bien
l'étonnement, le dédain que dut éprouver la fière aristocratie des
bords de la Meuse pour l'insolente tentative du chef des vilains de
Flandre! C'est qu'en effet le véritable auteur du récit dont nous
parlons n'est pas Froissart, mais le noble chanoine de Liége qui,
n'allant à la messe qu'avec une escorte d'honneur de seize ou vingt
personnes[31], trouve bien impertinent cet Arteveld qui se fait
accompagner de soixante ou quatre-vingts valets! Deux des récits les
plus vantés de la première rédaction, l'épisode des amours d'Édouard
III et de la comtesse de Salisbury, la narration du siége de Calais,
sont aussi à peu près littéralement empruntés au galant et
chevaleresque chanoine. On s'étonne moins de ces emprunts quand on
admet comme nous que la rédaction où ils sont le plus fréquents et
surtout le plus serviles a précédé les autres.
[29] P. 77 à 79. Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, éd. Polain, t. I,
p. 79 à 81.
[30] P. 126 à 129. Cf. Jean le Bel, t. I, p. 127 à 129.
[31] Il faut lire dans J. de Hemricourt la description du train
de vie fastueux que menait le chanoine grand seigneur: «.... Ilh
n'alloit onkes les commons jours delle semaine alle eglize qu'ilh
n awist sauzo ou vingt personnes quy le conduysoient, tant de ses
proymes come de ses maynyes et de cheaz quy estoyent à ses dras.
Et quant c'estoit az jours solempnes, chilz quy estoyent à ses
dras le venoyent quère en son hosteit et le mynoyent alle eglize.
Sy avoit soventfois assy grant rotte après ly com après l'evesque
de Liège, car ilh avoit bin chinquante ou de moins quarante
parsiwans qui tos demoroient al dineir deleis ly....» _Miroir des
nobles de la Hasbaye_, par Jacques de Hemricourt, éd. de Salbray,
p. 158.
Sous quelle influence a été composée la première rédaction? Les
dernières lignes du prologue fournissent la réponse à cette question:
«.... à la prière et requeste d'un _mien chier seigneur et maistre
monseigneur Robert de Namur_, seigneur de Beaufort, à qui je vueil
devoir amour et obéissance, et Dieu me laist faire chose qui lui
puisse plaire![32]» Robert de Namur figure dans deux autres passages
de la première rédaction. Froissart nous apprend que «ce gentil et
vaillant chevalier,» neveu de Robert d'Artois dont il portait le nom,
au retour d'une croisade en Prusse et en Palestine, vint offrir ses
services à Édouard III pendant le siége de Calais en 1346[33]. Nous
retrouvons Robert de Namur dans les rangs des Anglais en 1369 à cette
chevauchée de Tournehem où il joue un rôle si brillant et dont il a dû
fournir à notre chroniqueur les détails très-circonstanciés[34].
Robert, qui toucha jusqu'à la mort d'Édouard III en 1377 une pension
de trois cents livres sterling sur la cassette de ce prince,
avait encore resserré les liens qui l'unissaient au parti anglais en
se mariant par contrat du 2 février 1354 à Élisabeth de Hainaut, sœur
de la reine d'Angleterre. Il n'est donc pas étonnant que le jeune
clerc de Philippe, revenu dans son pays après la mort de sa
bienfaitrice en 1369, ait trouvé des encouragements auprès d'un
personnage aussi chevaleresque et aussi dévoué à la cause anglaise que
Robert de Namur.
[32] P. 211.
[33] Ms. 2655, f{o} 154. Cf. Froissart de Buchon, éd. du
Panthéon, t. I, p. 259.
[34] Ms. 2655, f{os} 312 et 313. Cf. Froissart de Buchon, t. I, p.
593 à 595.
On a prétendu que Froissart n'est entré en relations avec Robert de
Namur qu'après 1373, à l'occasion du mariage de Marie de Namur, nièce
de Robert, avec Gui de Blois. La seule raison qu'on donne, c'est que
l'auteur du _Joli buisson de Jonèce_, poëme composé le 30 novembre
1373[35], n'a pas nommé Robert parmi ses protecteurs[36]. Quoiqu'il ne
faille pas demander à une œuvre de poésie légère une précision en
quelque sorte statistique et que l'on puisse signaler d'autres lacunes
dans la liste du _Joli buisson_, l'omission du nom de Robert de Namur
a néanmoins, on doit en convenir, quelque chose de frappant et de
caractéristique. Faut-il y voir un simple oubli analogue à celui
qu'allait commettre Froissart lorsqu'il dit:
Haro! que fai? Je me bescoce;
J'ai oubliiet le roy d'Escoce
Et le bon conte de Duglas[37].
L'auteur de la rédaction dédiée à Robert de Namur aurait-il été
peu satisfait de la récompense qu'il reçut de son travail, ou y
avait-il alors quelque brouille entre Robert et Gui, _le bon seigneur
de Beaumont_, pour lequel le poëte du _Joli buisson_, dès lors curé
des Estinnes, témoigne cette déférence particulière que l'on rend à
son maître et seigneur? Il serait téméraire de répondre à ces
questions. Ce qui est certain, c'est que, quoique la première
rédaction ait été composée à la requête de Robert de Namur, le nom de
ce seigneur a été omis ou plutôt supprimé dans le prologue de tous les
manuscrits revisés de cette rédaction, suppression bien plus
surprenante que l'omission relevée dans le _Buisson de Jonèce_. Et
pourtant on ne peut contester que les manuscrits où l'on trouve la
révision ne soient postérieurs à ceux qui ne la contiennent pas et où
l'on voit figurer le nom de Robert de Namur. A plus forte raison
serait-on mal fondé à tirer de l'omission de ce nom dans un poëme une
conclusion contre la date que nous avons assignée à la première
rédaction.
[35] Bibl. imp., ms. fr. coté 831, f{o} 161 v{o}.
[36] _Étude sur Froissart_, par M. Kervyn de Lettenhove, t. I, p.
242 et 243, en note.
[37] Bibl. imp., ms. fr. no 831, f{o} 157 v{o}.
D'après l'opinion que nous combattons, Froissart se serait attaché à
Robert de Namur de 1390 à 1392, et il faudrait reporter entre ces deux
dates la rédaction du premier livre, entreprise sous les auspices de
ce seigneur. Mais cette hypothèse est entièrement gratuite, en
opposition avec les faits les mieux établis et contraire à toute
vraisemblance. Froissart dit en termes formels dans le prologue du
troisième livre, composé précisément vers 1390, qu'il a pour maître et
seigneur Gui, comte de Blois: «Et pour ce je sires Jehans Froissars,
qui me sui ensoingnez et occupez de dicter et escripre ceste hystoire
_à la requeste et contemplacion de hault prince et renommé messire_
_Guy conte de Bloys, mon bon maistre et seigneur_[38]....» Depuis
le jour où notre chroniqueur, devenu dès 1373 curé des Estinnes, où
Gui de Châtillon possédait un fief dépendant de la seigneurie de
Chimay, s'attacha par un lien étroit à la fortune et même au service
de la maison de Blois, rien, absolument rien ne fait supposer que la
protection dont cette illustre maison ne cessa de l'entourer se soit
démentie un seul instant. Au contraire, dans le prologue du quatrième
livre, Froissart apparaît pour la première fois investi d'un canonicat
dont il était certainement redevable à la faveur du comte de Blois,
seigneur de Chimay. L'auteur des Chroniques s'intitule dans ce
prologue «presbiterien et chapelain à mon très cher seigneur dessus
nommé (Gui de Blois) et pour le temps de lors _tresorier et chanoine
de Chimay_ et de Lille en Flandres.» Un des plus récents biographes de
Froissart n'en a pas moins intitulé l'un des chapitres de son livre:
_Froissart chez Robert de Namur_[39]. Il est vrai que l'on se borne
dans ce chapitre à raconter divers incidents des dernières années de
la vie de Robert mort le 18 août 1392, incidents qui n'ont rien à
démêler ni avec la personne ni avec la vie du chroniqueur: on n'y
trouve pas un mot d'où l'on puisse inférer que le chapelain de Gui de
Blois ait vécu, comme on le prétend, de 1390 à 1392, auprès du
pensionnaire, du partisan dévoué des Anglais.
[38] Ms. de Besançon, t. II, f{o} 201.
[39] _Étude littéraire sur Froissart_, par M. Kervyn, t. I, ch.
XII, p. 242 à 246.
Le caractère essentiel, le trait distinctif de cette partie de la
première rédaction qui s'arrête entre 1369 et 1373 et qui a été
composée à la requête et sous les auspices de Robert de Namur,
c'est que l'influence anglaise y est beaucoup plus marquée que dans
les autres rédactions du premier livre et même que dans le reste des
Chroniques. Sans doute, Froissart est trop animé de l'esprit
chevaleresque pour ne pas rendre hommage à la générosité, à la
bravoure, à la grandeur, partout où il les voit briller; il n'en est
pas moins vrai qu'à la complaisance avec laquelle il s'étend sur les
événements où l'Angleterre a joué le beau rôle, à l'insistance qu'il
met à faire ressortir les prouesses des chevaliers du parti anglais,
on reconnaît aisément la prédilection de l'auteur pour la patrie
adoptive de Philippe de Hainaut. Au sujet des différends, des guerres,
des batailles qui, de 1325 à 1372, mirent aux prises la France et
l'Angleterre, la rédaction dédiée à Robert de Namur donne presque
toujours la version anglaise. On peut citer comme exemple le récit des
journées de Crécy et de Poitiers qui dans cette rédaction est fondé
principalement, suivant le témoignage de Froissart lui-même, sur le
témoignage des compagnons d'armes d'Édouard III et du Prince Noir.
Prise dans son ensemble, la rédaction faite pour Robert de Namur doit
être considérée avant tout comme un monument élevé par une âme
enthousiaste, par une main amie et pieuse à la gloire anglaise. Et
l'on voudrait attribuer une pareille œuvre au serviteur d'une maison
aussi française que celle des comtes de Blois, au chapelain de ce Gui
de Châtillon dont le père avait été tué à Crécy et qui, donné lui-même
en otage aux Anglais, n'avait obtenu sa mise en liberté que moyennant
une rançon ruineuse! Et l'on voudrait placer la composition de cette
œuvre vers 1390, c'est-à-dire à une époque où la gloire des
premières années du règne d'Édouard III était depuis longtemps
évanouie, où les superbes vainqueurs de Crécy et de Poitiers, après
les revers réitérés de leurs armes en France, en Espagne, en Écosse,
étaient réduits à trembler sous la menace d'une invasion française!
Combien il est plus naturel d'admettre la conclusion à laquelle nous
ont conduit des preuves non pas plus fortes, mais plus topiques et
plus précises, en faisant remonter la rédaction du premier livre
inspirée par Robert de Namur à cette période comprise entre 1369 et
1373 où quelques échecs partiels avaient à peine entamé le prestige de
la puissance anglaise, où l'on était encore sous l'éblouissement
produit par des victoires merveilleuses, où surtout l'ancien clerc de
la reine Philippe, qui venait de passer les huit plus belles années de
sa vie à la cour d'Édouard III, avait des raisons personnelles de
ressentir avec une vivacité particulière l'admiration générale!
Outre la partialité pour l'Angleterre que nous venons de signaler, on
remarque dans la première rédaction un caractère de jeunesse,
d'entrain belliqueux que n'offrent pas à un égal degré les rédactions
postérieures. On dirait que le souffle guerrier qui anime nos grands
poëmes du douzième siècle a passé tout entier dans cette rédaction.
Notre chroniqueur, il est vrai, a toujours aimé les descriptions de
combats, mais il y porte ici une verve, un éclat, une furie de pinceau
supérieure. Les récits des batailles de Crécy et de Poitiers, pour ne
rappeler que ceux-là, sont des chefs-d'œuvre qu'on n'a pas surpassés.
Froissart lui-même, lorsque plus tard il a voulu raconter de
nouveau ces mémorables journées, n'a plus retrouvé la largeur de
dessin, la vivacité de coloris, l'heureuse fougue qui distinguent
l'inspiration de la fleur de l'âge. Combien la seconde rédaction
écrite par un chapelain parvenu à la maturité reste sous ce rapport,
malgré des beautés d'un autre ordre, inférieure à la première! Dans
celle-ci, qui remonte à une période où l'auteur n'avait guère plus de
trente ans, on sent qu'une jeunesse ardente ajoute encore sa flamme
aux instincts d'une nature chevaleresque.
Qui sait si Froissart n'a pas eu le premier conscience de cette
supériorité de la première rédaction au point de vue qui devait le
plus toucher les lecteurs de son temps et si la préférence littéraire
de l'auteur n'est pas pour quelque chose dans la multiplicité des
copies de cette rédaction, dont quelques-unes ont été exécutées de son
vivant, tandis que la seconde rédaction, représentée par l'unique
exemplaire d'Amiens, dont le manuscrit de Valenciennes n'est qu'un
imparfait abrégé, demeurait isolée et inconnue dans les archives de ce
château de Chimay dont les maîtres l'avaient inspirée?
En résumé, la partie de la première rédaction antérieure à 1373,
composée par Froissart immédiatement après son retour d'Angleterre à
la demande de Robert de Namur, l'un des partisans les plus dévoués de
la cause anglaise, cette rédaction affecte un triple caractère: 1º
Pour la partie qui s'arrête à 1356, elle contient généralement moins
de développements originaux, elle fait des emprunts plus nombreux et
surtout plus serviles au texte de Jean le Bel que les deux rédactions
postérieures; 2º l'auteur y montre partout plus de sympathie,
d'admiration et même de partialité pour les Anglais que dans les
autres parties de ses Chroniques; 3º on y trouve, notamment dans les
récits de batailles, l'expression la plus brillante peut-être du génie
littéraire de Froissart.
_Troisième phase._ C'est après 1378 que se place la troisième phase de
la composition de la première rédaction. Froissart a continué dans
cette période le récit des événements de 1372 à 1378; il a fait cette
continuation à deux reprises et sous deux formes fort différentes.
L'une de ces continuations est plus sommaire, elle a un caractère en
quelque sorte provisoire, et l'on dirait parfois qu'elle a été
esquissée un peu au fur et à mesure des événements: c'est celle qui
caractérise la première rédaction _proprement dite_. L'autre
continuation qui semble avoir été écrite d'un seul jet, est une
révision de la première dont elle corrige les erreurs ou dont elle
enrichit le texte par des développements et même par des récits tout
nouveaux: c'est celle qui distingue la première rédaction _révisée_;
et elle forme, comme on le verra, une sorte de trait d'union entre la
première rédaction et la seconde où elle se retrouve aussi.
L'exemplaire le plus ancien de la continuation, qui appartient en
propre à la première rédaction proprement dite, pourrait bien être
offert par le beau manuscrit de Besançon où le premier livre s'étend
jusqu'à ces mots: «Adonc s'esmeut la guerre entre le roy de Portingal
et le roy Jehan de Castille qui dura moult longuement, si comme vous
orrés recorder avant en l'istore.» Le premier livre du manuscrit de
Besançon empiète ainsi sur les quarante-deux premiers chapitres du
second livre des autres manuscrits[40]. Plus tard sans doute, ces
quarante-deux chapitres furent reportés en tête du second livre, et
Froissart les remplaça en ajoutant à la fin du premier livre certains
développements qui manquent dans le manuscrit de Besançon. Ces
développements commencent après ces mots: «..... Laquelle fille estoit
convenancée au damoisel de Haynault, filz aisné du duc Aubert[41];»
ils se terminent ainsi: «..... et par toutes les marches sur le clos
de Costentin.» Les quatre ou cinq chapitres additionnels où sont
contenus ces développements marquent la fin du premier livre dans les
manuscrits de la première rédaction proprement dite.
[40] Cf. dans Buchon, t. II, p. 49.
[41] Ms. de Besançon, f{o} 371 v{o}. Le manuscrit de notre
Bibliothèque impériale coté 2649, reproduction généralement
fidèle de celui de Besançon, contient quelques lignes seulement
de plus que la partie de ce dernier manuscrit qui correspond au
premier livre des autres exemplaires de la première rédaction
proprement dite. Le manuscrit 2649 se termine à ces mots: «....
ains passèrent oultre et prindrent.» Cf. Froissart dans Sauvage,
édit. de 1559, t. I, p. 457, ligne 11.
Quant à la continuation qui distingue la première rédaction revisée,
si l'on excepte les manuscrits 5006 et 20357 où, comme on l'a fait
remarquer plus haut, cette continuation à partir de 1369 est comprise
dans le second livre, elle s'arrête dans le manuscrit 6477-6479 à ces
mots qui finissent le premier livre: «..... je parlerai plus à plain
quant j'en serai mieux informé[42];» la coupure est rejetée quatre ou
cinq chapitres plus loin dans le manuscrit de Mouchy-Noailles qui se
termine au siége de Bergerac et dont voici la dernière ligne: «.....
près receu un grant damage[43].»
[42] Cf. dans Buchon, t. I, p. 717, col. 2, fin du chap. 394.
[43] Cf. dans Buchon, t. II, p. 4, fin de la col. 1.
§ 3. _Des deux branches de la première rédaction:_ 1º _Première
rédaction proprement dite; 2º première rédaction révisée;--caractères
distinctifs de ces deux branches._
La division de la première rédaction en deux branches tire surtout,
ainsi qu'on vient de le voir, sa raison d'être de la partie du premier
livre postérieure à 1372. En effet, dans un certain nombre de
manuscrits de la première rédaction, le récit des événements, depuis
1372 jusqu'en 1377, comme aussi depuis 1350 jusqu'en 1356[44], est
tout autre et plus ample, plus développé que celui qu'on trouve dans
la partie correspondante des autres exemplaires de la même rédaction.
[44] Selon M. Kervyn, cette version plus originale, particulière
aux manuscrits de la première rédaction revisée pour les années
1350 à 1356, serait postérieure à 1388, époque du voyage de
Froissart en Béarn: «Elle est postérieure à 1388, dit-il,
_puisque Froissart y raconte les démêlés du sire d'Albret avec
les habitants de Capestang, d'après ce que ceux-ci lui dirent_.
Je la crois écrite vers 1391.» Froissart, t. I, p. 243 en note.
Voici le passage sur lequel s'appuie l'argumentation de M.
Kervyn: «_Depuis me fu_ dit qu'ils (il s'agit des habitants de
Capestang) laissèrent prendre leurs ostages....» Voyez Buchon,
éd. du Panthéon, t. I, p. 317. Froissart ne dit nullement dans ce
passage qu'il tient les détails qu'il va raconter de la bouche
même des habitants de Capestang; par conséquent il n'y a pas lieu
d'en conclure avec M. Kervyn que la version des manuscrits
revisés pour les années 1350 à 1356 est postérieure au voyage du
chroniqueur en Béarn en 1388 et a été écrite vers 1391.
Laquelle des deux branches dont il s'agit a précédé l'autre?
Évidemment, les manuscrits où la narration a le moins d'originalité et
d'ampleur doivent être considérés comme les plus anciens; les
exemplaires de cette branche, qui sont de beaucoup les plus
nombreux, constituent ce que nous avons appelé déjà dans le paragraphe
précédent la première rédaction _proprement dite_, par opposition aux
manuscrits où le récit a reçu plus de développement entre les dates
indiquées ci-dessus, qui forment la première rédaction _revisée_.
Il importe aussi de faire remarquer que le commencement du premier
livre diffère dans les deux branches de la première rédaction jusque
vers le milieu du paragraphe 11 de ce volume[45]. Au contraire, le
texte de ces dix premiers paragraphes est le même dans la seconde
rédaction que dans la première rédaction proprement dite.
[45] Voyez p. 26, l. 21. Le texte devient semblable dans les
manuscrits des deux branches après ces mots: _Si singlèrent par
mer_.
La première rédaction revisée et la seconde offrent deux traits
communs d'une importance capitale: elles remplacent l'une et l'autre,
entre 1350 et 1356, le fragment d'emprunt de la première rédaction
proprement dite, par une version originale et plus développée qui,
sans être identique dans les deux rédactions, présente du moins
beaucoup d'analogie. En outre, le texte plus complet et meilleur que
donne la première rédaction revisée pour la partie comprise entre 1372
et 1377, se retrouve intégralement dans la seconde rédaction. Des
ressemblances aussi caractéristiques, aussi considérables entre celle
des branches de la première rédaction qui a été écrite la dernière, et
la seconde rédaction confirment d'une manière frappante la date plus
récente que nous avons assignée à la composition de celle-ci. En
effet, supposer, comme on l'a fait, que la première rédaction
proprement dite est postérieure à la seconde rédaction, c'est supposer
que Froissart a substitué de gaieté de cœur, 1º de 1350 à 1356, un
fragment emprunté et insipide à une version plus originale dont il
était l'auteur; 2º de 1372 à 1377, un texte imparfait à un texte plus
complet et meilleur, en un mot, à un texte revisé. Une telle hypothèse
n'est-elle pas contraire à la vraisemblance?
§ 4. _De la première rédaction proprement dite;--classement des
manuscrits de cette rédaction._
Les manuscrits de la première rédaction sont extrêmement nombreux; on
en compte environ cinquante, tandis que la seconde n'est représentée
que par les deux exemplaires d'Amiens et de Valenciennes, et la
troisième par le texte unique de Rome. Une disproportion aussi énorme
peut être considérée comme un argument de plus en faveur de la
priorité de la rédaction qui compte un si grand nombre de copies, car
il tombe sous le sens que des trois rédactions, c'est la première en
date qui a dû être le plus tôt et le plus souvent reproduite.
L'expérience enseigne que, dans ce cas, l'avantage reste quelquefois
au premier occupant; mais cela est surtout vrai lorsqu'il s'agit d'une
transcription aussi longue et aussi coûteuse que celle du premier
livre des Chroniques. Serait-il téméraire d'attribuer, en partie du
moins, à l'apparition plus tardive des seconde et troisième rédactions
la rareté vraiment singulière des exemplaires qui les représentent?
Des cinquante manuscrits de la première rédaction, plus de quarante
appartiennent à la première rédaction proprement dite; il reste
six mss. seulement de la première rédaction revisée. Encore faut-il
comprendre parmi ces six un ms. où le premier livre presque tout
entier est perdu, un simple fragment et un abrégé.
On a prévenu le lecteur qu'il ne devait pas chercher ici une
description des manuscrits; diverses raisons ont fait renvoyer cette
description à la fin de l'édition. Le tableau sommaire qu'on trouvera
ci-dessous n'en a pas moins coûté à l'éditeur plus de six mois de
travail; il a nécessité de lointains voyages et des recherches sans
nombre. Il a présenté d'autant plus de difficultés qu'il est
impossible de grouper les manuscrits par familles, en se fondant sur
les caractères saillants, extérieurs et pour ainsi dire matériels de
ces mss. L'éditeur avait, au début de son travail, nourri cette
illusion; mais il a dû y renoncer après bien des tâtonnements et de
vains efforts. Ainsi, il semble au premier abord que les manuscrits où
le premier livre est coupé au même endroit et se termine beaucoup plus
tôt que dans les autres, doivent être rattachés à la même famille; et
pourtant il est tel cas où l'on s'égarerait infailliblement en suivant
cette méthode. Le ms. de Besançon, par exemple, ne contient pas trois
ou quatre chapitres qui terminent le premier livre dans les mss. 2649,
2663, 2674, etc., et néanmoins il appartient à la même famille que ces
derniers exemplaires. Au contraire, le ms. de notre Bibliothèque
impériale coté 86 et le ms. de Breslau finissent l'un et l'autre le
premier livre au siége de Bourdeilles, en 1369; ce qui n'empêche pas
ces copies de se rattacher à deux familles différentes.
Écartant donc ces apparences trompeuses et ces analogies purement
superficielles, il a fallu pénétrer plus avant pour essayer de saisir
les caractères vraiment génériques qui sont les _variantes du texte_.
On comprend tout ce qu'une pareille tâche exige de comparaisons
minutieuses et combien ces comparaisons sont difficiles lorsqu'elles
doivent porter sur d'énormes manuscrits souvent fort éloignés les uns
des autres! Heureusement, un fil conducteur nous a guidé dans ce
dédale: ce fil, nous l'avons trouvé dans les titres des chapitres qui,
provenant uniquement du fait des copistes, constituent un indice à peu
près sûr de l'identité des variantes et par suite de la communauté
d'origine des manuscrits où ces intitulés ajoutés au texte sont
semblables. Conformément à cette méthode, on n'a rangé dans la même
famille que les manuscrits dont le texte présente des modifications
identiques qui leur sont exclusivement propres et que l'on ne retrouve
point dans les autres. Toutefois, une exception a été admise en faveur
de certains exemplaires qui, tout en offrant généralement les mêmes
variantes que ceux auxquels on les a réunis, se distinguent cependant
de ceux-ci par des différences plus ou moins notables, sans qu'on
puisse d'ailleurs les rattacher à une autre famille. Ces manuscrits
excentriques ont été joints à ceux dont ils se rapprochent le plus;
seulement, on les a laissés en dehors de l'accolade pour bien marquer
leur singularité.
MSS. DE LA PREMIÈRE RÉDACTION
PREMIÈRE CLASSE.
MSS. DONT LE TEXTE EST COMPLET.
Mss. A 1 == ms. de la bibl. de la ville de Besançon.
{A 2 == ms. 2649[46].
{A 3 == ms. 2663.
1re famille. {A 4 == ms. 2674.
{A 5 == ms. 6471.
{A 6 == ms. de la bibl. royale de la Haye.
{A 7 == ms. 2655.
{A 8 == ms. 2641.
2e famille. {A 9 == ms. 2642.
{A 10 == ms. 131 de sir Thomas Phillipps, à Cheltenham.
{A 11 == ms. 2640.
3e famille. {A 12 == ms. 2675.
{A 13 == ms. 2657.
{A 14 == ms. de la bibl. de la ville d'Arras.
{A 15 == ms. 6474.
4e famille. {A 16 == ms. de lord Ashburnham, à Ashburnham-Place.
{A 17 == ms. de la bibl. de l'Université de Leyde.
{A 18 == ms. 2662.
5e famille. {A 19 == ms. no 67 du fonds Arundel au British Museum.
[46] Les manuscrits désignés simplement par un chiffre
appartiennent à notre Bibliothèque impériale. Il faut ajouter à
la liste ci-jointe, le bel exemplaire du premier livre conservé
dans la bibliothèque du château de Branitz (Prusse).
Malheureusement, il ne nous a pas été donné de voir, d'étudier
nous-même ce manuscrit; et les renseignements transmis par Son A.
le prince de Puckler-Muskau ne nous ont pas permis de le
comprendre dans notre classement.
PROPREMENT DITE == MSS. A.
SECONDE CLASSE.
MSS. DONT LE TEXTE EST PLUS OU MOINS ABRÉGÉ.
{A 20 == ms. 86.
1re famille. {A 21 == ms. de la bibl. de la ville de Berne.
{A 22 == ms. du fonds de la bibl. royale au British
Museum.
{A 23 == ms. 2643.
{A 24 == ms. 2665 à 2667.
2e famille. {A 25 == ms. 15486.
{A 26 == ms. 144 de la bibl. de l'Arsenal, à Paris.
{A 27 == ms. de la bibl. de la ville de Saint-Omer.
{A 28 == ms. de la bibl. de la ville de Carpentras.
{A 29 == ms. de la bibl. de la ville de Breslau.
{A 30 == ms. 2651.
3e famille. {A 31 == ms. de la bibl. de la ville de Tours.
{A 32 == ms. de la bibl. de la ville de Toulouse.
{A 33 == ms. du musée Hunter, à Glasgow.
TROISIÈME CLASSE.
FRAGMENTS.
{A 34 == ms. 2677.
{A 35 == ms. 2647.
{A 36 == ms. Laud misc. 745 de la bibl. Bodléienne, à Oxford.
A 37 == ms. de la bibl. de la ville de Rouen.
QUATRIÈME CLASSE.
ABRÉGÉS PROPREMENT DITS.
A 38 == ms. 5005.
A 39 == ms. HF 145 de la bibl. de l'Arsenal.
A 40 == ms. de la bibl. royale de Bruxelles.
Dans ce tableau comme dans tout le cours de notre édition, la première
rédaction proprement dite est désignée par la lettre A suivie d'un
chiffre qui varie pour chacun des manuscrits de cette rédaction.
La première classe comprend les manuscrits où le texte du premier
livre est reproduit intégralement; non qu'il n'y manque çà et là des
mots ou même des membres de phrase, mais ces lacunes résultent de
l'inadvertance des copistes et n'ont pas le caractère de suppressions
systématiques.
Dans la première famille de cette classe, le ms. de Besançon a[47] été
mis à part, non-seulement à cause de son antiquité exceptionnelle,
mais encore parce que le premier livre, s'il s'étend beaucoup plus
loin dans cet exemplaire que dans les cinq congénères, manque en
revanche des trois ou quatre chapitres qui le terminent dans ces
derniers mss.
[47] Mon ami, M. A. Castan, a publié une excellente étude sur le
ms. de Saint-Vincent de Besançon. _Bibl. de l'École des Chartes_,
t. XXVI, p. 114 à 148. Buchon croyait ce manuscrit égaré si non
perdu; M. Castan ne l'a pas seulement retrouvé, il a éclairci
toutes les questions qui s'y rattachent.
La seconde famille (mss. A 7 à 10[48]) comprend les copies à la fois
les moins étendues et les plus anciennes du premier livre; ces
manuscrits ont cela de très-particulier qu'ils ne semblent pas dériver
les uns des autres et ne présentent pas toujours les mêmes variantes.
[48] Sur la manière dont se terminent ces manuscrits, voyez ce
qui a été dit plus haut, p. XIII et XIV, XXVII et XXVIII.
Les troisième, quatrième et cinquième familles de la première classe
(mss. A 11 à 19) sont plus modernes que les deux familles
précédentes; et un certain nombre d'additions des mss. A 11 à 19, mais
surtout des mss. A 11 à 14, ne doivent provenir que du fait des
copistes.
La seconde classe embrasse les manuscrits où le texte est tantôt
complet, tantôt plus ou moins abrégé. Dans les exemplaires de cette
classe, les lacunes, les abréviations, au lieu d'être comme dans ceux
de la première une exception due à la distraction d'un scribe,
deviennent la règle; et ce système de suppressions s'étend à toutes
les parties, on pourrait presque dire à tous les chapitres du texte.
La première famille de la seconde classe (mss. A 20 à 22) dérive de la
première famille de la première classe (mss. A 1 à 6).
Le texte est encore plus abrégé dans les mss. A 23 à 28 que dans les
mss. A 20 à 22.
Si dans la deuxième famille de la seconde classe le ms. de Breslau a
été mis en dehors de l'accolade, c'est qu'à partir de 1340 le texte y
est plus développé et offre certains détails qu'on ne trouve pas dans
les autres mss. de la même famille.
Les simples fragments du premier livre sont rangés dans la troisième
classe. Les mss. 34 à 36, qui sont la reproduction les uns des autres,
ne contiennent que le commencement du premier livre; le texte,
d'ailleurs complet, de ces mss. s'arrête à la mort de Philippe de
Valois en 1350. Quant au ms. de Rouen, découvert et signalé pour la
première fois par M. Delisle, on n'y trouve que des chapitres
détachés.
Les mss. A 38 à 40, qui composent la quatrième classe, renferment le
même résumé des quatre livres des Chroniques abrégés chapitre par
chapitre; le premier livre est divisé dans ce résumé en 167 chapitres.
§ 5. _De la première rédaction revisée;--classement des manuscrits de
cette rédaction._
La première rédaction revisée, comparée à la première rédaction
proprement dite, présente trois différences caractéristiques: 1º le
texte des onze premiers paragraphes du premier livre est différent
dans les deux rédactions; 2º de 1350 à 1356, la première rédaction
revisée substitue un récit plus ample au fragment fort sec que la
première rédaction proprement dite offre pour la même période; 3º de
1372 à 1378, le texte de la première rédaction proprement dite est
revisé et développé dans la première rédaction appelée pour cette
raison _revisée_.
Ces deux dernières différences sont tout à l'avantage de la première
rédaction revisée et prouvent surabondamment, comme nous l'avons dit
plus haut, qu'elle a été composée après la première rédaction
proprement dite sur laquelle elle constitue un progrès notable. Il
n'en est pas ainsi de la première différence: on trouve dans les
manuscrits de la branche plus ancienne un meilleur texte que dans ceux
de la branche plus moderne. Serait-ce pour cette raison qu'il a été
reproduit dans la seconde rédaction de préférence à celui de la
première rédaction revisée?
Suivant une remarque déjà faite, les manuscrits de Froissart sont
d'autant plus nombreux que la rédaction qu'ils représentent est plus
ancienne. Le nombre des exemplaires de la première rédaction
revisée confirme cette observation. Cette rédaction ne compte
aujourd'hui que trois manuscrits complets; mais notre Bibliothèque
impériale en possède un quatrième exemplaire dont malheureusement le
tome I, qui contenait la plus grande partie du premier livre, ne se
retrouve plus. L'Anglais Johnes, qui vivait au commencement de ce
siècle et dont il paraît que la riche collection a péri dans un
incendie, devait aussi avoir en sa possession au moins un manuscrit de
la rédaction dont il s'agit, puisqu'il a signalé et publié le premier
certaines variantes propres à cette rédaction[49]; et la bonne leçon
de 1350 à 1356, renvoyée en appendice à la fin du ms. du fonds Arundel
67 au British Museum, avait peut-être été extraite au quinzième siècle
des manuscrits qui plus tard ont appartenu au châtelain de Hafod. On
arrive ainsi pour la première rédaction revisée à un total de cinq
manuscrits au moins contre quarante de la première rédaction
proprement dite, deux de la seconde, un seulement de la troisième.
[49] Voyez l'édition imprimée par Johnes en son château d Hafod
en 1803, formats in-4º et in-8º. Johnes est également l'auteur
d'une traduction anglaise des _Mémoires de la Curne de
Sainte-Palaye sur Froissart_, qui parut à Londres en 1801. Notre
chroniqueur a su toujours inspirer de belles passions à nos
voisins; espérons que Johnes aura des successeurs.
Mss. DE LA PREMIÈRE RÉDACTION REVISÉE == Mss. B.
B 1 == ms. 6477 à 6479[50].
{B 2 == (t. I manque); t. II coté 5006 (du f{o} 1 au f{o} 104).
{B 3 == ms. 20356 et 20357[51] (du f{o} 1 au f{o} 81 v{o}).
B 4 == ms. de Mouchy-Noailles, à Mouchy-le-Châtel.
B 5 == ms. du fonds Arundel 67 au British Museum (du f{o} 358 au
f{o} 373).
B 6 == ms. 10144 (du f{o} 422 au f{o} 532 et du f{o} 809 au
f{o} 886).
[50] Dans ce tableau, comme dans le précédent, les manuscrits
désignés par un simple chiffre appartiennent à notre Bibliothèque
impériale.
[51] Ce manuscrit, qui provient du fonds de Gaignières, est
toujours appelé dans les variantes du texte de ce volume: _Ms. de
Gaignières_. Dans les volumes suivants, il sera désigné sous la
rubrique B3, le ms. 6477 à 6479 sous la rubrique B1, le ms. de
Mouchy-Noailles sous la rubrique B4.
Dans le tableau qui précède et dans le cours de cette édition, de même
que la lettre A désigne la première rédaction proprement dite, la
lettre B correspond à la première rédaction revisée dont les divers
manuscrits sont indiqués par les chiffres qui suivent B.
A défaut du tome I aujourd'hui perdu du manuscrit B2, le manuscrit B1,
le plus ancien de beaucoup et le meilleur de la branche dont il fait
partie, a été adopté comme texte du premier livre; et l'on exposera
plus loin les raisons qui ont dicté ce choix[52].
[52] Voyez le chapitre I de la seconde partie de cette
introduction.
Les mss. B2 et B3 offrent le même texte, plus ancien dans le ms. B2,
plus moderne dans le ms. B3 qui n'est qu'une copie du premier;
voilà pourquoi ces deux mss. ont été réunis par une accolade. Une main
postérieure a pris à tâche de faire disparaître du ms. B2, en grattant
ou en ajoutant des lettres à certains mots, une empreinte wallonne
très-caractérisée ainsi que les signes usités dans notre ancienne
langue pour marquer la distinction du cas sujet et du cas régime qui
est encore généralement observée dans ce précieux ms. Il est fâcheux
que nous ne connaissions pas la date précise de l'exécution du ms. B3:
nous saurions ainsi à quelle époque la fameuse règle de l's est
devenue, non-seulement une lettre close, mais encore un objet de
scandale pour ceux qui faisaient copier ou copiaient les manuscrits.
Ce qui prouve, malgré la différence de l'orthographe, que le ms. B3 a
été copié sur le ms. B2, c'est que la plupart des notes marginales du
t. II coté 5006 se trouvent reproduites sur les marges du t. II de
l'exemplaire provenant du fonds de Gaignières coté 20357.
Les mss. B1, B2-3 et B4 ont cela de particulier qu'aucun des trois n'a
été copié sur l'un des deux autres[53]; en d'autres termes, chacun
d'eux a sa valeur propre et indépendante. La rareté relative des
exemplaires de la première rédaction revisée rend cette circonstance
doublement précieuse.
[53] Sur la manière dont se termine le premier livre dans les
divers manuscrits de la première rédaction revisée, voyez plus
haut la fin du § 2, p. XIII et XIV, XXVII et XXVIII.
Comme le ms. du British Museum fonds Arundel no 67 appartient à la
première rédaction proprement dite, il ne donne pour la partie du
premier livre comprise entre 1350 et 1356 que le sec fragment qui
caractérise les exemplaires de cette branche. Mais une note placée en
marge du ms., au feuillet 173, renvoie à la leçon plus ample propre à
la première rédaction revisée que le copiste du ms. Arundel avait sans
doute connue trop tard pour l'insérer dans le corps du texte. Cette
note est conçue en ces termes: «Après ceste presente rubriche de rouge
coumensant: _Coument le roy Phelippe de France trespassa_, fault seize
feiles lesquelx vous trouverez au dernier du livre. Et coumence la
rubriche de rouge: _Du chapelet de perles que le roy Edouart
d'Angleterre donna_....» Le fragment du ms. Arundel figure sous la
rubrique B5 dans le tableau des mss. de la première rédaction revisée
et sera désigné ainsi dans notre édition.
On conserve à notre Bibliothèque impériale sous le numéro 10144 un
abrégé du premier livre tellement original qu'on pourrait le
considérer presque comme une quatrième rédaction. Cet abrégé se
termine par l'_explicit_ suivant: «Che sont les croniques de
Froissart. Cest croniques escript Bertoulet Lebrun, archiés de corps
de Phelippe duc de Bourgoigne, que Dieu absol! et le commencha au Noel
mil CCCLXXVII[54]; et furent fait quinze jours devant le Saint Jehan
Baptiste en sievant. Et priés à Dieu pour luy, et il pri[er]a à Dieu
pour vout (sic) et pour tous vos amis. Et avoit le dit Bertoulet
soissante trois ans quant il furent parfait.» Le caractère
paléographique du ms. 10144 s'accorde bien avec la date de 1477 que le
copiste a voulu écrire, et l'orthographe de ce ms. sent, comme on
vient de le voir, son archer d'une lieue. D'ailleurs, rien dans le
contenu de cet abrégé n'autorise à mettre en doute l'authenticité de
l'exemplaire unique qui nous l'a conservé. Il porte comme tous les
bons manuscrits des Chroniques une forte empreinte de dialecte wallon;
et il rectifie ou complète parfois heureusement les autres rédactions
du premier livre[55].
[54] Le copiste doit avoir oublié un C. Ces mots: _que Dieu
absol_ ne peuvent se rapporter qu'à Philippe le Bon, duc de
Bourgogne, mort à Bruges le 14 juin 1467.
[55] Notre édition est la seule où l'on ait utilisé ce précieux
abrégé.
Le ms. 10144 contient, du feuillet 423 au feuillet 532, pour les
années 1350 à 1356, le même texte, mais plus abrégé, que les mss. de
la première rédaction revisée. Il renferme aussi, à partir du feuillet
809, pour les années 1372 à 1375, un sommaire de la version
particulière à ces mêmes manuscrits. Ces deux circonstances nous ont
déterminé à le classer sous la rubrique B6 parmi les exemplaires de la
première rédaction revisée.
CHAPITRE II.
DE LA SECONDE RÉDACTION;--MANUSCRITS D'AMIENS ET DE
VALENCIENNES;--CARACTÈRES DISTINCTIFS DE CETTE RÉDACTION.
La seconde rédaction ne nous est parvenue que dans les deux manuscrits
d'Amiens et de Valenciennes.
Le manuscrit d'Amiens[56] est le seul qui représente la seconde
rédaction d'une manière complète; il contient le premier livre
tout entier de 1325 à 1377 et se termine par la même phrase que le ms.
de notre Bibliothèque impériale 6477 à 6479, le plus ancien texte
aujourd'hui conservé de la première rédaction revisée: «En ce temps se
faisoit une grant assamblée de gens d'armes en le marce de Bourdiaux
au mandement dou ducq d'Anjou et du conestable, car il avoient une
journée arestée contre les Gascons englès de laquelle je parlerai plus
plainement quant j'en seray mieux enfourmez.»
[56] Grand in-fol. vélin de 208 feuillets. Le texte est disposé
sur deux colonnes dont chacune a soixante lignes. Ecriture de la
première moitié du quinzième siècle.
Le manuscrit de Valenciennes[57] renferme seulement la partie du
premier livre qui embrasse le récit des événements de 1325 à 1340.
Sauf l'addition d'un chapitre où Froissart décrit la cérémonie
d'investiture d'Édouard III comme vicaire de l'Empire[58], le
manuscrit de Valenciennes n'est, malgré de nombreuses variantes de
détail, qu'un abrégé de la partie correspondante de la seconde
rédaction; et si cet abrégé n'a pas été rédigé d'après le manuscrit
d'Amiens lui-même, comme la reproduction de certaines fautes qui ne
peuvent provenir que de la distraction du copiste de ce dernier
manuscrit le fait supposer[59], du moins il a été certainement exécuté
d'après un modèle commun.
[57] In-4º papier de 123 feuillets. Le texte est disposé sur une
seule colonne. Écriture de la fin du quinzième siècle.
[58] P. 425 à 427 de ce volume.
[59] Voyez la note de la p. 329.
Les armes de la maison de Croy, écartelées de Craon et de Luxembourg,
qui sont inscrites en tête du premier feuillet du ms. d'Amiens,
donnent lieu de croire que ce ms. a été exécuté pour Jean de Croy,
comte de Chimay, conseiller et chambellan de Philippe le Bon, duc
de Bourgogne, mort à Valenciennes en 1472. On lit également entre les
jambages de la première lettrine du ms. de Valenciennes la signature
autographe d'un Croy; il y a lieu de supposer par conséquent que
l'exemplaire avait appartenu à ce seigneur avant de faire partie de la
bibliothèque de la ville où est né Froissart. On voit que les deux
manuscrits d'Amiens et de Valenciennes ont la même origine. D'un autre
côté, la seconde rédaction, certainement postérieure à 1376, a dû être
composée, comme nous le verrons tout à l'heure, à l'instigation et
sous les auspices de Gui de Châtillon, II du nom, comte de Blois,
_seigneur de Chimay et de Beaumont, ses deux résidences de
prédilection_. Or, les châteaux de Chimay et de Beaumont passèrent
plus tard aux Croy: il n'est donc pas étonnant que les deux
exemplaires, qui nous restent de la seconde rédaction, portent le nom
et les armes de cette illustre famille. N'y a-t-il pas entre tous ces
faits une liaison et une harmonie frappantes?
Au point de vue de la langue, on remarque d'ailleurs une ressemblance
notable entre les deux exemplaires qui nous restent de la seconde
rédaction. La notation wallonne de l'article féminin: _le_ pour _la_
est commune aux manuscrits d'Amiens et de Valenciennes; elle est
toutefois plus usitée dans le premier que dans le second. Un autre
trait caractéristique de l'orthographe wallonne, qui consiste à
remplacer par un double _w_, le _b_, le _v_ ou l'_u_ étymologique de
certains mots, par exemple dans e_w_ist, de_w_ist, pe_w_ist[60] et
même à ajouter parfois entre deux voyelles un double _w_
parasite, ce trait apparaît seulement dans le manuscrit d'Amiens. En
revanche, tous les exemples de _leur_ employé adverbialement pour _là
où_, relevés jusqu'à ce jour par l'éditeur, appartiennent à l'abrégé
de Valenciennes[61].
[60] P. 244, dernière ligne, 264, 277, 281, 297, 308, 383, etc.
Le manuscrit 6477-6479, auquel nous avons emprunté le texte du
premier livre et où l'empreinte wallonne est aussi très marquée,
offre parfois la même particularité. Voyez p. 19, l. 17.
[61] «.... si qu'ilz ne seurent dedens deux jours _leur_ il
estoient.» f{o}o 9 v{o}.--«.... liiez sur une esquielle _leur_
tout le peuple le veoient.» f{o} 12 v{o}.
Malgré de nombreuses exceptions dues à l'influence, à la prépondérance
croissantes du dialecte français, l'emploi du _ch_ à la place du _ç_
doux français et du _c_ dur au lieu du _ch_ français, commun à
l'origine aux dialectes picard, wallon et même normand, est encore
assez général dans les manuscrits d'Amiens et de Valenciennes avec
cette différence que le changement du _ç_ doux en _ch_ est beaucoup
plus fréquent dans le premier de ces manuscrits, et l'usage du _c_ dur
plus marqué et plus étendu dans le second. Ainsi, on lit d'ordinaire:
_ch_ité[62], pourvean_ch_e[63] dans le ms. d'Amiens et: _c_ité[64],
pourvean_c_e[65] dans le ms. de Valenciennes; en retour, le ms. de
Valenciennes écrit: wi_q_uet[66] et clo_q_ue[67] là où l'on trouve
dans le ms. d'Amiens: gui_ch_et[68], clo_c_e[69] ou clo_ch_e[70]. Le
ms. d'Amiens substitue même parfois un _ch_ au _c_ dur picard comme
dans: pour_ch_achier[71] ou au _c_ dur français, par exemple, dans:
_ch_ouchièrent[72]; mais ce sont là des exceptions, ainsi que le
prouvent d'autres passages où les mots cités figurent sous la forme
ordinaire, et ces exceptions doivent sans doute être mises sur le
compte de l'allitération[73].
[62] P. 253.
[63] p. 277.
[64] Ms. de Valenciennes, f{o} 12 v{o}.
[65] _Ibid._, f{o} 18 v{o}.
[66] P. 446.
[67] p. 485 et 490.
[68] p. 445.
[69] p. 490.
[70] p. 485.
[71] P. 221: «.... acquerre et pourchachier amis et
confortans....» _Pourchachier_ est une forme wallonne du français
actuel _pourchasser_.
[72] P. 333: «.... il chouchièrent grant foison d'arbres et de
bois....» _Chouchier_ est une forme vraiment étrange qui pourrait
bien être l'équivalent de _couchier_.
[73] En attendant le glossaire qui doit être joint à cette
édition, c'est ici l'occasion de signaler aux philologues le mot
_kecke_ dans le passage suivant du ms. d'Amiens: «.... chiaux de
se _kecke_ ensanglantés....» Voyez page 264. M. Kervyn a lu:
_sieute_. OEuvres de Froissart, _Chroniques_, t. II, p. 123.
C'est bien le sens, mais _sieute_ n'est pas dans le manuscrit.
La seconde rédaction présente deux particularités par où elle se
rapproche tour à tour des deux branches de celle qui l'a précédée:
ainsi les onze paragraphes du commencement du premier livre jusqu'au
départ d'Isabelle pour l'Angleterre en 1326 sont semblables dans les
manuscrits d'Amiens et de Valenciennes et dans ceux de la première
rédaction proprement dite, tandis que de 1372 à 1377 le texte plus
ample qui caractérise les exemplaires de la première rédaction revisée
est reproduit dans le ms. d'Amiens. Cette dernière ressemblance est
importante au plus haut point et mérite une attention spéciale: elle
tend à prouver tout à la fois, pour le dire en passant, que la
première rédaction revisée et la seconde rédaction sont l'une et
l'autre postérieures à la première rédaction proprement dite.
Pour toute la partie du premier livre, comprise entre le retour
d'Isabelle en Angleterre en 1326 et la reddition de la Rochelle en
1372, les première et seconde rédactions offrent encore çà et là des
parties communes; on peut dire néanmoins qu'entre ces deux dates la
seconde rédaction est profondément distincte de la première dans
le fond aussi bien que dans la forme.
On a vu dans le chapitre précédent que la première rédaction s'est
formée successivement et par parties. Il ne semble pas qu'il en ait
été ainsi de la seconde; du moins on ne distingue dans le ms. d'Amiens
aucune trace de ces lacunes, de ces sutures si visibles dans les
exemplaires de la première.
A quelle date a été composée la seconde rédaction? La réponse à cette
question a été faite plus haut[74], mais il importe de reproduire ici
textuellement les deux passages des manuscrits d'Amiens et de
Valenciennes qui ont dicté cette réponse. On lit dans le ms. d'Amiens:
«Et puis fu chils enfez prinche de Gallez et très bons, hardis et
entreprendans chevaliers et qui durement et fierement guerria tant
qu'il vesqui; _mès il mourut dès le vivant le roy son père_, ensi
comme vous orez en ceste histoire[75].» F{o} 20. Ce passage se
retrouve en abrégé dans le ms. de Valenciennes: «.... et fist en
France et ailleurs moult de beaux fais d'armes, et _mourut josne du
vivant son père_[76].» F{o} 42. Ainsi dès les premiers feuillets des
manuscrits d'Amiens et de Valenciennes il est fait mention de la mort
du prince de Galles qui eut lieu en 1376: on est forcé d'en conclure
que la seconde rédaction n'a pu être composée qu'après cette date.
[74] Voyez chap. I, § 1, p. VII à IX.
[75] P. 349.
[76] P. 349, en note.
Rien n'autorise à supposer que le passage dont il s'agit est le
résultat d'une interpolation; outre que cette supposition serait
gratuite, un détail matériel du manuscrit d'Amiens la rend tout à fait
inadmissible. Les premiers feuillets de ce ms. présentent un
caractère particulier qui frappe le lecteur: la plupart des noms
propres y sont laissés en blanc[77] ou bien ils sont affreusement
estropiés. On y lit, par exemple: «Phelippes de _Valeur_[78]» pour
«Phelippes de Valois.» Ces lacunes ou ces erreurs grossières sont
d'autant plus étranges qu'on les rencontre seulement dans les premiers
feuillets et que le manuscrit est du reste exécuté avec beaucoup de
soin. On parvient à les expliquer en supposant que le copiste avait
sous les yeux un brouillon en écriture cursive plus ou moins illisible
dont il n'avait pas encore l'habitude quand il a écrit ces premiers
feuillets: il a deviné d'abord plutôt qu'il n'a lu les mots
ordinaires; les noms propres sont les seuls que le contexte n'aide pas
à déchiffrer, c'est pourquoi il les a estropiés ou laissés en blanc;
puis, il s'est vite accoutumé à ce grimoire, il en a trouvé la clef,
et alors les lacunes et les bévues monstrueuses ont disparu presque
entièrement de sa copie. En même temps que ces lacunes attestent chez
le copiste le désir de reproduire servilement et scrupuleusement le
modèle, elles font supposer que ce modèle était un autographe ou du
moins un original en caractères tracés à la hâte sous la dictée de
Froissart, car l'écriture des manuscrits de cette époque exécutés à
loisir par des scribes proprement dits est généralement plus ou moins
posée et dans tous les cas très-lisible.
[77] Voyez nos variante, p. 211, 213, 217, etc. Les lacunes du
manuscrit d'Amiens ont été comblées à l'aide du texte de
Valenciennes.
[78] P. 211, l. 14.
Cette explication est trop naturelle pour ne s'être pas déjà
présentée à l'esprit des érudits qui ont examiné le manuscrit
d'Amiens. «Le manuscrit d'Amiens, dit M. Rigollot, a été _copié avec
beaucoup de scrupule, peut-être sur un manuscrit autographe_; on
remarque sur le premier feuillet que plusieurs mots sont restés en
blanc, probablement parce que le copiste n'avait pu les lire sur les
premières pages de l'original qui auront été plus usées que les
autres[79].» On ne saurait donc attribuer à une interpolation le
passage qui mentionne dès les premiers feuillets des manuscrits
d'Amiens et de Valenciennes la mort du Prince Noir; d'où il suit, pour
le répéter encore une fois, que la seconde rédaction est dans toutes
ses parties postérieure à 1376.
[79] Mémoire sur le manuscrit de Froissart de la ville d'Amiens
et en particulier sur le récit de la bataille de Crécy, par M.
Rigollot, dans le t. III des _Mémoires de la société des
antiquaires de Picardie_, p. 133, en note.
Cette date de 1376 nous amène à l'époque où les liens les plus étroits
qui unissaient Froissart au pays adoptif de Philippe de Hainaut, à la
patrie du Prince Noir, sont désormais rompus; c'est aussi le temps où
la France se relève grâce à la sagesse de Charles V, à l'épée de
Duguesclin et fait reculer de jour en jour ses envahisseurs. Lorsque
l'auteur des Chroniques composa de 1369 à 1373 la partie de sa
première rédaction antérieure à ces deux dates, il venait de passer
huit années à la cour d'Angleterre; il avait entendu raconter par des
chevaliers de cette nation les victoires qui avaient porté si haut la
gloire d'Édouard III, notamment celles de Crécy et de Poitiers: enfin
le récit même qu'il entreprenait lui était commandé, il a soin de nous
le dire dans le prologue, par ce Robert de Namur qui, entré au service
du roi son beau-frère depuis le siége de Calais en 1346,
combattait encore dans les rangs des Anglais à la chevauchée de
Tournehem en 1369. Qui s'étonnerait après cela que Froissart ayant
vécu si longtemps dans un pareil milieu et resté soumis à la même
influence nous ait donné presque toujours dans sa première rédaction
la version anglaise des grands événements de cette période et entre
autres du siége de Calais, des batailles de Crécy et de Poitiers! Qui
ne comprend que le peintre a pu sans parti pris faire prédominer la
couleur anglaise dans ses tableaux! Comme cette couleur se présentait
seule sous sa palette, elle est venue pour ainsi dire d'elle-même
s'empreindre sur la toile.
Mais après 1376 nous trouvons le curé des Estinnes, le poëte de
Wenceslas, le chapelain du comte de Blois placé dans un tout autre
milieu, soumis à des influences bien différentes. Wenceslas de
Luxembourg, duc de Brabant, était fils de cet héroïque roi de Bohême
qui avait voulu, quoique aveugle, se faire tuer à Crécy en combattant
pour la France. «Wenceslas, dit excellemment M. Pinchart, quoique
d'origine allemande, avait reçu, comme ses prédécesseurs, une
éducation toute française. Il introduisit au palais de Bruxelles bien
des changements calqués sur la cour des rois de France qu'il avait
souvent visitée: entre autres voyages qu'il y fit, Jeanne et lui
furent présents au sacre de Charles V à Reims en 1364; _ils avaient
même pour ce prince une affection telle qu'ils portèrent le deuil à sa
mort_[80].»
[80] _Études sur l'histoire des arts au moyen âge_, par Pinchart,
p. 17 et 18.
La cour de Gui II de Châtillon était encore plus propre que celle de
Wenceslas à dépayser les affections, les préventions de l'ancien clerc
de la reine Philippe et à diminuer l'ascendant de ses souvenirs
anglais. Champenoise d'origine et chevaleresque entre toutes,
l'illustre maison de Châtillon à laquelle appartenait Gui était
vraiment deux fois française. Le père de Gui, Louis de Châtillon avait
succombé à Crécy sous les coups des Anglais; et sa mère, Jeanne de
Hainaut était la fille unique de Jean de Hainaut qui, rallié à la
France, s'était tenu constamment aux côtés de Philippe de Valois dans
la désastreuse journée du 26 août 1346. Gui lui-même avait été donné
en otage au roi d'Angleterre à l'occasion de la mise en liberté du roi
Jean; et pour se racheter il avait dû céder par un contrat passé à
Londres le 15 juillet 1367 son comté de Soissons à Enguerrand, sire de
Coucy. Fait plus tard chevalier pendant une croisade contre les païens
de la Prusse, Gui s'était joint en 1370 aux ducs de Berry et d'Anjou
et avait pris part en Guyenne à la guerre contre les Anglais; en 1382
enfin il commandait l'arrière-garde de l'armée française à Roosebecke.
Écrite certainement après 1376 et probablement de 1376 à la fin de
1383, époque où mourut Wenceslas et où Froissart fut attaché
définitivement au service de Gui de Blois, la seconde rédaction a été
composée dans le milieu, sous la double influence que nous venons
d'indiquer; et si l'auteur ne l'a pas fait précéder d'une dédicace
comme il en avait mis une dans le prologue de la première, ne
serait-ce point parce qu'il lui répugnait de manifester une préférence
entre deux puissants protecteurs dont il avait également à se louer et
qui avaient prodigué l'un et l'autre à son œuvre leurs
encouragements[81]?
Toutefois, c'est la veine poétique du rimeur du Méliador que le
romanesque Wenceslas semble avoir surtout favorisée et récompensée,
tandis que Gui de Blois mieux inspiré encouragea avec une prédilection
singulière le génie narratif et historique du chroniqueur. Une foule
de passages de la seconde rédaction que l'on chercherait vainement
dans la première trahissent la sympathie de Froissart pour la maison
de Blois. Ainsi, dès les premières lignes du prologue des manuscrits
d'Amiens et de Valenciennes, notre chroniqueur cite parmi les plus
vaillants chevaliers de France «messires _Carles de Blois_[82]» dont
il n'avait fait nulle mention dans la rédaction dédiée à Robert de
Namur. Il dira plus loin en parlant de ce même Charles de Blois qu'il
était «le mieux et le plus grandement enlinagiés en Franche et qui le
plus y avoit de prochains de tous costés et de bons amis,» et l'on
voit en comparant les deux rédactions que cette phrase a été ajoutée
dans le récit composé après 1376.
[81] Un extrait des comptes du receveur de Binche, publié par M.
Pinchart, constate que, le 25 juillet 1382, le duc de Brabant fit
don d'une somme de dix francs valant douze livres dix sous «à
messire Jehan Froissard, curet de Lestinnez ou Mont, _pour un
livre qu'il fist pour monseigneur_.» Qui sait si ce livre n'était
pas un exemplaire de la seconde rédaction du premier livre?
[82] Les mots: _Carles de Blois_ que le copiste n'avait sans
doute pas pu lire ont été laissés en blanc dans le manuscrit
d'Amiens, mais nous les avons restitués à l'aide du manuscrit de
Valenciennes.
Est-ce à dire que l'auteur des Chroniques soit allé jusqu'à altérer la
vérité par dévouement pour une famille qu'il aimait? Ce serait ne pas
rendre justice à l'inspiration vraiment large et chevaleresque
qui a dicté les récits de Froissart: il a protesté d'avance contre une
telle supposition. «[Qu'on ne dise pas que je aye eu la noble
histoire] corrompue par la faveur que je aye eu au conte Gui de Blois
qui le me fist faire et qui bien m'en a payé tant que je m'en
contempte, pour ce qu'il fut nepveu et si prouchains que filz au conte
Loys de Blois, frère germain à saint Charles de Blois qui, tant qu'il
vesqui, fut duc de Bretaigne. Nennil vrayement! Car je n'en vueil
parler fors que de la verité et aler parmy le trenchant, sans
coulourer l'un ne l'autre. Et aussi le gentil sire et conte, qui
l'istoire me fist mettre sus et ediffier, ne le voulsist point que je
la feisse autrement que vraye[83].» Il y a, si nous ne nous trompons,
dans ces paroles plus et mieux qu'une simple affirmation, il y a
l'accent profond de la sincérité.
[83] Ms. de Besançon, t. II, f{o} 333. Les premiers mots omis
dans le ms. de Besançon ont été restitués à l'aide des mss. de
notre Bibliothèque impériale, qui appartiennent à la même
famille.
[84] La forme Lestinnes, qui paraît être une abréviation de les
Estinnes, est seule usitée dans les documents du quatorzième
siècle.
[85] Nous devons l'indication détaillée de cet acte, conservé aux
Archives du Nord, dans le fonds de la Chambre des Comptes, carton
B744, à l'obligeance de MM. Desplanque, Mannier et Losfeld. Voyez
l'_Inventaire sommaire des archives du Nord_, t. I, p. 130 et
131.
Froissart ne prend le titre de prêtre que dans la seconde rédaction,
et l'on sait par un compte du receveur de Binche qu'il était curé des
Estinnes dès 1373; mais ce que personne n'a fait encore remarquer
jusqu'à ce jour, c'est qu'un fief important situé aux Estinnes ou à
Lestinnes[84], suivant l'orthographe du quatorzième siècle, localité
dont le nom s'est conservé dans les deux villages des Estinnes-au-Mont
et des Estinnes-au-Val, appartenait, lorsque Froissart en fut curé, à
Gui de Blois. En effet, nous voyons par un acte daté du 6 novembre
1336[85] que Jean de Hainaut se dessaisit en faveur de Jeanne sa
fille unique, à l'occasion du mariage de celle-ci avec Louis de
Châtillon, seigneur d'Avesnes, fils aîné du comte de Blois, de
plusieurs parties de la terre de Chimay, et notamment «de tout chou
entirement qu'il a à _Lestinnes, ou tierroit et ès appartenances_.»
Or, Lestinnes dont il s'agit ici ne peut être que les Estinnes et non
Lessines[86], car la terre et seigneurie de Lessines avait été cédée
depuis quelques mois seulement à Guillaume, comte de Hainaut, en
faveur duquel Willaume de Mortagne, sire de Dossemer, ber ou baron de
Flandre, s'était déshérité de la dite seigneurie au mois d'avril
1336[87]. On sait, d'un autre côté, qu'après la mort de Louis de
Châtillon, frère aîné de Gui, en 1372, la seigneurie de Chimay et ses
dépendances échurent à ce dernier, déjà pourvu de la terre de Beaumont
en vertu d'un acte de partage du 27 avril 1361 entre lui et ses deux
frères, Louis et Jean[88]. Il faut donc prendre à la lettre les vers
suivants du _Buisson de Jonèce_ écrit en 1373 où Froissart énumérant
ses protecteurs dit au sujet de Gui de Blois:
Et ossi mi signeur de Blois
Loys, Jehan et Gui; des trois
Moult acointés jà un tamps fui
_Et especiaument de Gui_
_Et encor le sui tous les jours;
Car dalès li gist mes sejours:
C'est li bons sires de Biaumont
Qui m'amonneste et me semont_[89].
[86] Lessines, Belgique, prov. Hainaut, arr. Thuin, chef-lieu de
canton.
[87] En vertu d'une transaction datée du 13 mai 1363, une rente
de deux mille livres fut donnée par le comte de Hainaut à titre
d'apports d'Elisabeth de Hainaut, mariée à Robert de Namur en
1354; et cette rente fut constituée «sur les terres d'Estrew
(Estreux), de Chièvre et de Lessine.» _Hist. généal._, par le P.
Anselme, t. II, p. 748.
[88] _Histoire de la maison de Chastillon-sur-Marne_, par André
du Chesne, p. 166 et 167. Paris, 1621, in-fol.
[89] Bibl. imp., ms. fr. 831, f{o} 157 v{o}.
On a dit que Froissart obtint le bénéfice des Estinnes grâce à l'appui
dévoué d'un de ses amis, Gérard d'Obies, prévôt de Binche, qui était
en même temps le confident le plus intime du duc Wenceslas[90]. Mais
si la collation de ce bénéfice était réservée au chapitre de Cambrai,
Gui, en sa qualité de seigneur de Chimay et probablement de Lestinnes
ou des Estinnes, devait avoir le droit de présentation: il est donc
naturel de voir dans la nomination de Froissart à une cure alors
importante le premier gage de cette faveur dont le comte Gui ne cessa
de l'entourer, et il ne faut pas s'étonner si la seconde rédaction où
se révèle l'influence toute française de la maison de Blois, a été
composée pendant le séjour du chroniqueur aux Estinnes.
[90] _Étude littéraire sur Froissart_, par M. Kervyn, t. I, p.
101.
Cette influence est manifeste dans le récit des grandes affaires entre
Français et Anglais telles que les journées de Crécy et de Poitiers.
Dans sa première rédaction écrite immédiatement après son retour
d'Angleterre avec des matériaux recueillis en grande partie dans ce
pays, dédiée en outre à Robert de Namur alors engagé dans le parti
d'Édouard III, Froissart avait raconté les mémorables journées des 26
août 1346 et 19 septembre 1356 surtout d'après le témoignage des
chevaliers anglais; il a pris soin d'en prévenir loyalement le
lecteur. Mais lorsque l'auteur des Chroniques entreprit et acheva
la seconde rédaction, il vivait depuis longtemps, par ses relations
avec Wenceslas et surtout avec Gui de Châtillon, dans un milieu
essentiellement français. Comme nous le disions tout à l'heure, Jean
de Bohême, père de Wenceslas, et Louis de Châtillon, père du comte de
Blois, étaient morts tous les deux à Crécy pour les fleurs de lis; le
grand-père maternel de Gui, Jean de Hainaut avait marché dans cette
journée aux côtés du roi de France, et Froissart dans sa seconde
rédaction rappelle à plusieurs reprises cette circonstance: «Et cils
qui se tenoit che jour le plus prochains dou roy, c'estoit messires
Jehans de Haynnau, car li dis roys l'avoit retenu dallez lui pour
deviser et ordonner par son conseil en partie de ses ennemis[91].» Et
plus loin: «Adonc estoit dallez le roy messires Jehans de
Haynnau[92]....» Une fois curé des Estinnes, Froissart, invité à la
table du duc de Brabant et du comte de Blois son seigneur, dut se
trouver presque tous les jours en compagnie de chevaliers qui avaient
combattu à Crécy sous la bannière de Jean de Bohême, de Louis de
Châtillon ou de Jean de Hainaut, mais tous dans les rangs français; il
leur entendit raconter avec cette conviction chaleureuse propre aux
témoins oculaires une version de la bataille à laquelle ils avaient
assisté qui différait pour certains détails de sa première narration:
sans prendre garde à ces différences, il rapporta dans la seconde
rédaction le récit des chevaliers du parti français avec la même
fidélité qu'il avait reproduit dans la première le témoignage des
gens d'armes du parti anglais. On en peut dire autant de la bataille
de Poitiers. Froissart, après avoir adopté dans le travail dédié à
Robert de Namur la version anglaise de cette journée fameuse, y a
substitué dans le remaniement postérieur à 1376 la version française.
[91] Ms. d'Amiens, f{o} 93 v{o}.
[92] Ibid.
Or il y avait un chroniqueur qui, longtemps avant Froissart, avait
aussi donné la version française des journées de Crécy et de Poitiers,
et en général de tous les événements postérieurs à l'année 1345,
époque où Jean de Hainaut, d'abord attaché à la cause anglaise,
s'était rallié au parti de la France: ce chroniqueur, c'était Jean le
Bel. On sait par J. de Hemricourt que le belliqueux chanoine de Liége
«fut delle hosteit monsseigneur Jehan de Haynnau, saingnor de Beamont
et de Cymay[93].» Jean le Bel, d'ailleurs, a pris soin de nous dire,
notamment en ce qui concerne la bataille de Crécy, qu'il raconte cette
bataille d'après le témoignage de Jean de Hainaut et des chevaliers
qui combattirent aux côtés du seigneur de Beaumont: «Je l'ay escript
au plus prez de la vérité, ainsy que je l'ay ouy recorder à mon
seigneur et amy messire Jehan de Haynaut, que Dieu absoulle, de sa
propre bouche, et à dix ou à douze chevaliers et compaignons de son
hostel qui furent en la presse avecques le proeu et gentil roy de
Bohesme, auxquelz les chevaulx furent tuez dessoubs eulx; et si l'ay
aussy ouy recorder en telle manière à plusieurs chevaliers anglès et
d'Alemaigne qui furent là de l'aultre partie[94].» Il n'est donc pas
surprenant que le récit de Jean le Bel et celui de Froissart dans
la seconde rédaction se ressemblent: ils dérivent d'une source
commune. Peut-être, du reste, le curé des Estinnes-au-Mont, qui de
1325 à 1360 s'est souvent inspiré de son devancier dans ses deux
premières rédactions, a-t-il mis à profit la chronique du chanoine de
Liége pour la narration de la journée de Crécy, quoiqu'il ait disposé
les faits dans un ordre tout différent.
[93] _Miroir des nobles de la Hasbaye_, éd. de Salbray, p. 158.
[94] _Les vrayes chroniques de messire Jehan le Bel_, publiées
par M. L. Polain, t. II, p. 89.
Nous arrivons ici à l'origine même de l'erreur regrettable qui a fait
considérer jusqu'à présent le texte d'Amiens comme la première en date
des rédactions du premier livre. Dans une dissertation sur la bataille
de Crécy publiée en 1840[95], feu M. Rigollot a eu l'honneur de
signaler le premier à l'attention des érudits le précieux manuscrit
d'Amiens et de montrer son caractère profondément original.
Malheureusement, il borna son examen au récit de la catastrophe qui
intéressait particulièrement son patriotisme picard; il supposa avec
sagacité que ce récit est beaucoup plus rapproché de Jean le Bel dans
la rédaction nouvelle que dans celle des imprimés: il en conclut avec
une certaine apparence de raison que le manuscrit qu'il avait sous les
yeux nous a conservé le plus ancien texte du premier livre. Adoptée
par des savants aussi considérables que MM. de Cayrol, L. Polain et
Kervyn de Lettenhove, l'opinion de M. Rigollot est devenue la base de
la belle édition du premier livre des Chroniques qui a paru sous les
auspices de l'Académie royale de Belgique.
[95] _Mémoires de la société des antiquaires de Picardie_, t.
III, p. 132 à 184. A la dissertation de M. Rigollot est joint un
très-bon travail de M. de Cayrol.
Cette opinion a un défaut capital: elle repose sur une étude
incomplète, restreinte presque à un seul point; et par conséquent la
conclusion que l'on en tire n'est pas légitime. La publication
intégrale de la chronique du chanoine de Liége, très-postérieure à la
dissertation de M. Rigollot, a prouvé que si l'épisode de la bataille
de Crécy est plus voisin du texte de Jean le Bel dans la seconde
rédaction que dans les autres, il s'en faut de beaucoup que l'on en
puisse dire autant de l'ensemble du premier livre. C'est une
particularité que présente seule, pour les raisons indiquées plus
haut, la partie comprise entre 1345 et 1356, et même dans cette partie
l'on rencontre plus d'une exception. Que l'on prenne par exemple dans
le récit du siége de Calais qui succède immédiatement à la narration
de la journée de Crécy le célèbre épisode du dévouement des six
bourgeois où l'humiliation des Français sert à faire ressortir la
pitié généreuse de la reine d'Angleterre ainsi que la clémence finale
d'Édouard III: on verra que Froissart, qui dans sa première rédaction
avait emprunté à peu près mot pour mot cet épisode à Jean le Bel, ne
l'a pas reproduit dans la seconde.
Si l'explication de nos contradicteurs était fondée, la ressemblance
plus grande, la parenté plus étroite qu'ils signalent entre la
chronique de Jean le Bel et la rédaction d'Amiens, au lieu de se
borner à un assez petit nombre d'événements postérieurs à 1345,
devrait s'étendre aussi à la période qui précède cette date, mais il
n'en est rien. Au contraire, avant 1346 la seconde rédaction est
beaucoup plus originale, elle fait des emprunts moins fréquents et
surtout moins serviles à Jean le Bel que la première. A la différence
de celle-ci qui n'est souvent que la copie littérale du texte du
chanoine de Liége, l'auteur de la seconde ne reproduit presque jamais
un passage du modèle sans l'écourter ou bien sans le critiquer et
surtout sans noyer l'emprunt au milieu d'additions originales plus ou
moins importantes qui parfois ne s'accordent pas avec ce qui est de
provenance étrangère.
Toutefois, le caractère distinctif, essentiel de cette dernière
rédaction, c'est la quantité, l'étendue, l'importance des
développements absolument originaux qu'on y rencontre et dont il n'y a
pas la moindre trace dans la rédaction antérieure. C'est là le fait
capital qu'il importe de mettre dans tout son jour et de bien établir,
parce qu'il est de nature à répandre la plus vive lumière sur la date
respective des deux rédactions.
On pourra mesurer en quelque sorte l'importance des additions
originales qui appartiennent en propre à la seconde rédaction par un
rapprochement matériel, par un simple coup d'œil jeté sur ce premier
volume. On a adopté pour le texte, comme il a été dit plus haut, la
première rédaction, et l'on a renvoyé en appendice à la fin de chaque
volume les parties ajoutées dans les seconde et troisième rédactions
en y joignant, pour simplifier le travail du lecteur, les variantes
extraites des divers manuscrits de la première rédaction. D'où il suit
que, si l'on excepte ces dernières variantes qui sont très-courtes et
ne portent que sur des mots ou des membres de phrase, l'énorme
appendice du présent volume, par exemple, se compose tout entier
d'additions originales tirées soit de la seconde, soit de la troisième
rédaction. Or, _le tiers environ de cet appendice est fourni
par les manuscrits d'Amiens et de Valenciennes, c'est-à-dire par la
seconde rédaction_.
La narration des campagnes d'Écosse de 1333 à 1336, qui ne forme dans
la première rédaction que quatre paragraphes très-courts[96], ne
remplit pas moins de trente pages dans la seconde[97]. Le long épisode
de la guerre de Gascogne en 1338 et 1339, qui semble être l'œuvre
tout à fait personnelle de Froissart et occupe onze pages de nos
variantes[98], ne se trouve que dans la seconde rédaction.
[96] P. 103 à 114.
[97] P. 313 à 315, 316 à 319, 321, 322, 329 à 336, 341 à 352.
[98] P. 377 à 388.
Le récit relatif à l'élévation de Jacques d'Arteveld et à la révolte
des Flamands, offre en petit une image exacte de la manière différente
dont Froissart a procédé dans ses trois rédactions. Dans la première
il se contente de reproduire littéralement le texte de Jean le Bel,
sans y rien ajouter, sans en rien retrancher[99]. Dans la seconde, il
conserve encore la version hostile et partiale du chanoine de
Liége[100], mais il y ajoute d'importants développements[101] où les
causes économiques des troubles de Flandre sont exposées avec plus
d'impartialité, une profonde intelligence politique, une ampleur
vraiment magistrale. Enfin dans la troisième rédaction, le chanoine de
Chimay supprime définitivement le passage emprunté à Jean le Bel pour
y substituer des détails entièrement originaux et une appréciation
vraiment personnelle; il y appelle Jacques d'Arteveld «hauster homme,
sage et soutil durement[102].»
[99] P. 126 à 129.
[100] P. 395 et 396.
[101] P. 388 à 393.
[102] P. 394 et 395.
Froissart mentionne à plusieurs reprises Jean le Bel dans la
seconde rédaction, et l'on a voulu voir dans ces mentions répétées,
qui font défaut dans la première, un indice des obligations plus
étroites que l'auteur de la seconde aurait eues envers le chanoine de
Liége. Comment n'a-t-on pas vu que dans les passages dont il s'agit,
le chroniqueur de Valenciennes n'a d'autre but que de constater les
additions, les développements, les corrections qu'il a apportées au
texte de son devancier? Au sujet du siége de Tournai, par exemple, où
la seconde rédaction s'est enrichie d'une foule de détails qu'on
chercherait en vain dans Jean le Bel et dans la première rédaction,
Froissart n'oublie pas de prendre acte de cette addition: «Si comme je
vous recorde, che siège durant devant Tournay, avinrent pluisseurs
avenues et grans fès d'armes tant en France comme en Gascoingne et en
Escoche, qui ne sont mie à oubliier, car ainssi l'ai je proummis à
messires et mestres ou coummenchement de mon livre que tous les biaux
fès d'armes dont j'ai le memore et le juste infourmation je les
remeteray avant, _jà soit ce que messires Jehans li Biaux, en ses
cronikes, n'en fait mies de tous mention_. Mès ungs homs ne puet mies
tout scavoir, car ces gerres estoient si grandes et si dures et si
enrachinées de tous costés que on y a tantost oubliiet quelque cose,
qui n'y prent songneusement garde[103].»
[103] Ms. d'Amiens, f{o} 46 v{o}.
Le récit de la guerre de Bretagne, où Charles de Blois et Louis de
Châtillon, le premier oncle, et le second père du comte de Blois,
jouèrent un rôle si considérable, est infiniment plus complet dans la
seconde rédaction que dans la première, à plus forte raison que
dans la chronique de Jean le Bel. Aussi Froissart n'éprouve-t-il aucun
embarras à rappeler que le point de départ de son propre travail a été
l'essai du chanoine de Liége; on dirait qu'il cherche à provoquer une
comparaison qui ne peut que lui être favorable. «Pluiseur gongleour et
enchanteour en place ont chanté et rimet lez guerres de Bretagne et
corromput par leurs chançons et rimes controuvées le juste et vraie
histoire, dont trop en desplaist à monsseigneur Jehan le Biel, qui le
_commencha_ à mettre en prose et en cronique et à moy sire Jehan
Froissart qui loyaument et justement l'ay poursuiwi à mon pooir, car
leurs rimmes et leurs canchons controuvees n'ataindent en riens la
vraie matère, mès velle ci comme nous l'avons faite et rachievée par
le grande dilligensce que nous y avons rendut, car on n'a riens sans
fret et sans penne. Jou sire Jehans Froissars, dairains venus depuis
monsseigneur Jehan le Bel en cel ouvraige, ai ge allé et cherchiet le
plus grant partie de Bretaingne, et enquis et demandé as seigneurs et
as hiraux les gerrez, les prises, les assaux, les envaies, les
batailles, les rescousses et tous les biaux fès d'armes qui y sont
avenut, mouvant sur l'an de grasse mil CCCXL, poursieuwans jusquez à
le dairainne datte de ce livre, tant à la requeste de mes dis
seigneurs et à ses fraix que pour me plaisance acomplir et moy fonder
sus title de verité, et dont j'ay estet grandement recompenssé[104].»
[104] Ms. d'Amiens, f{o} 52.
Tout le monde connaît le fameux épisode des amours d'Édouard III et de
la comtesse de Salisbury, et l'on sait maintenant qu'il est emprunté
textuellement à Jean le Bel. Froissart a supprimé seulement ce
qui est relatif au viol de la comtesse par le roi d'Angleterre. Il est
vrai que notre chroniqueur n'en nomme pas moins le chanoine de Liége
dans la seconde rédaction, mais il ne le nomme que pour le critiquer
et le redresser. D'ailleurs, par les détails tout nouveaux qui
embellissent ici le récit primitif, notamment par la délicieuse partie
d'échecs, Froissart a trouvé le moyen de surpasser un modèle qu'on eût
pu croire inimitable: il peut donc cette fois évoquer le souvenir de
son devancier sans que son originalité ait rien à souffrir, sa gloire
rien à redouter du parallèle. «.... voirs est que messire Jehans li
Biaux maintient par ses cronickes que li roys englès assés
villainement usa de ceste damme et eult, ce dist, ses vollentez si
comme par forche: dont je vous di, se Dieux m'aït, que j'ai moult
repairiet et converssé en Engleterre, en l'ostel dou roy principaument
et des grans seigneurs de celui pays, mès oncques je n'en oy parler en
nul villain cas[105].»
[105] Ms. d'Amiens, f{o} 83 v{o}.
La conclusion à tirer de ces citations, c'est que si l'auteur des
Chroniques mentionne plus souvent Jean le Bel dans la seconde
rédaction, ce n'est point parce qu'il a plus d'obligations au chanoine
de Liége dans cette rédaction que dans les autres, c'est, au
contraire, parce qu'il y est plus original que dans la première, et se
croit, par conséquent, plus en état de soutenir avantageusement la
comparaison avec son devancier: on ne cite jamais si volontiers ses
prédécesseurs et ses émules que lorsqu'on est sûr de les avoir
surpassés.
Du reste, Froissart avait marqué avec tant de force dans le prologue
de la première rédaction, toute l'étendue de ses obligations envers
Jean le Bel, qu'il a cru sans doute pouvoir se dispenser d'y revenir
dans le cours de cette rédaction: «.... je me vueil _fonder et
ordonner_ sur les vraies chroniques jadis faites et rassemblées par
venerable homme et discret monseigneur Jehan le Bel, chanoine de Saint
Lambert du Liége, qui grant cure et toute bonne diligence mist en
ceste matière et la continua tout son vivant au plus justement qu'il
pot, et moult lui cousta à acquerre et à l'avoir. Mais quelque fraiz
qu'il y eust ne fist, riens ne plaingny, car il estoit riches et
puissans, si les povoit bien porter, et de soy mesme larges,
honnourables et courtois, et qui le sien voulentiers despendoit[106].»
[106] P. 210.
Combien est différent le langage que tient l'auteur des Chroniques
dans la seconde rédaction! Au lieu du bel éloge qu'on vient de lire,
c'est à peine s'il accorde ici à son prédécesseur une mention de deux
lignes dont la sécheresse a quelque chose d'un peu dédaigneux: «Voirs
est que messires Jehans li Biaux, jadis canonnes de Saint Lambert de
Liège, _en croniza à son temps auqune cose_[107].» Froissart fait
ensuite ressortir avec une insistance marquée tout ce qu'il lui en a
coûté pour donner à son œuvre un caractère original: «Or ay je che
livre et ceste histoire _augmenté_ par juste enqueste que j'en ay fait
en travaillant par le monde et en demandant as vaillans hommes,
chevaliers et escuyers, qui les ont aidiés à acroistre, le verité des
avenues, et ossi à aucuns rois d'armes et leurs mareschaus, tant en
Franche comme en Engleterre où j'ay travillié apriès yaux pour
avoir la verité de la matère...._ mout de paine et de travail en euch
en pluiseurs mannierres ainchois que je l'euisse compillé ne acompli,
tant que de le labeur de ma teste et de l'exil de mon corps_; mais
touttes coses se acomplissent par plaisance et le bonne dilligence que
on y a, ensi comme il apparra avant en cest livre.»
[107] P. 209.
CHAPITRE III.
DE LA TROISIÈME RÉDACTION;--MANUSCRIT UNIQUE DE LA BIBLIOTHÈQUE
DU VATICAN;--CARACTÈRES DISTINCTIFS DE LA TROISIÈME RÉDACTION.
La troisième rédaction n'est représentée que par un manuscrit unique
conservé aujourd'hui à la bibliothèque du Vatican et qui dans nos
variantes est toujours désigné sous la rubrique: _Ms. de Rome_.
Cette troisième rédaction ne comprend que le tiers environ du premier
livre; et le récit s'arrête à la mort de Philippe de Valois en 1350.
Il est vrai que la phrase tronquée: _les trieuves est_, qui termine le
manuscrit de Rome, indique qu'il ne nous est pas parvenu dans son
entier; mais trois feuillets seulement en ont été retranchés, comme le
prouve la souche encore très-apparente de ces feuillets: il faut en
conclure que le manuscrit de Rome n'a jamais dépassé l'étendue qu'il
avait avant la mutilation des trois derniers feuillets.
On a prétendu que le manuscrit de Rome, dont l'écriture est de la
première moitié du quinzième siècle, avait appartenu à Jean de
Moreuil; malheureusement c'est une pure hypothèse qui ne s'appuie
sur aucune preuve solide. Il n'en est pas moins vrai que ce manuscrit
offre tous les caractères intrinsèques et extrinsèques d'authenticité.
Un certain nombre de notes marginales, dont l'écriture semble presque
aussi ancienne que celle du texte, présentent les caractères du
dialecte wallon le plus prononcé[108]: on est ainsi fondé à croire que
le manuscrit de Rome a d'abord appartenu à quelque habitant du pays où
est mort Froissart.
[108] On lit: «_le_ roine», f{o} 5 r{o}; «_le_ fille», f{o} 21
v{o}; «_le_ bataille de Cassiel», f{o} 25 v{o}; «_le_ mort dou
conte», f{o} 26 r{o}; «_le_ chevallerie dou conte Guillaume»,
f{o} 40 r{o}; «_le_ bataille de Gagant», f{o} 41 r{o}, «_le_
bataille de Cre_ch_y», f{o} 117 v{o}.
De plus, le texte lui-même a gardé dans maint passage l'empreinte de
ce dialecte wallon qui caractérise, comme nous l'avons dit, les
manuscrits les meilleurs, les plus anciens, les plus authentiques des
deux premiers livres des chroniques. Comme cette empreinte a
généralement disparu dans les deux éditions successives données par le
savant M. Kervyn, à qui revient du reste l'honneur insigne d'avoir
appelé le premier l'attention sur le manuscrit de Rome, on me
permettra d'appuyer par plusieurs citations une assertion aussi
importante que nouvelle: _le_ carge[109],--_le_ ost[110],--_le_
porte[111],--il vinrent devant la ville de Bristo, qui est forte
assés; si _le_ assegièrent[112],--la barge par ceuls meismes qui _le_
menoient.... fu ramenée[113],--_le_ propre anée[114]. Un autre trait
caractéristique qui dénote aussi l'origine wallonne du texte de Rome,
c'est la fidélité remarquable avec laquelle la distinction du cas
sujet et du cas régime est souvent observée dans un manuscrit qui
ne date pourtant, comme nous le verrons tout à l'heure, que des
premières années du quinzième siècle. On peut citer tel passage où _li
abbes_ du nominatif latin _ábbas_ est employé au sujet, et l'_abbet_
ou l'_abbé_, formé sur l'accusatif _abbátem_, au régime; il n'y a dans
la page et pour le mot dont il s'agit qu'une infraction à la règle, et
encore elle est douteuse[115].
[109] P. 234 de ce volume.
[110] P. 236.
[111] P. 239.
[112] P. 243.
[113] P. 245.
[114] P. 247.
[115] P. 239 et 240.
L'examen du texte lui-même se joint aux caractères extrinsèques du
manuscrit de Rome pour établir la parfaite authenticité de la
troisième rédaction. Froissart s'y met plus d'une fois en scène.
Lorsqu'il raconte que Jean Chandos fut fait chevalier de la main
d'Édouard III à Buironfosse, le chroniqueur n'oublie pas d'ajouter
qu'il tient ce détail de Chandos lui même[116]. Ailleurs, il évoque le
souvenir de son voyage d'Écosse en 1365 qui dura trois mois[117]; il
parle du séjour qu'il fit au mois de septembre 1366 au château de
Berkeley[118] et de ses excursions à travers l'Angleterre en compagnie
d'Édouard Spenser: «Et pluisseurs fois avint que, quant je cevauchoie
sus le pais avoecques lui, car les terres et revenues des barons
d'Engleterre sont par places et moult esparses, il m'appelloit et me
dissoit: «Froissart, veés vous celle grande ville à ce haut
clochier?»--Je respondoie: «Monsigneur, oil: pourquoi le dittes
vous?»--«Je le di pour ce: elle deuist estre mienne, mais il i ot une
male roine en ce pais, qui tout nous tolli[119].» De même qu'Édouard
Spenser reconnaissait de loin les domaines confisqués sur sa famille à
la hauteur de certains clochers, qui ne reconnaîtrait à ce
dialogue vif et pittoresque le prince des chroniqueurs, sire[120] Jean
Froissart?
[116] P. 471.
[117] P. 269.
[118] P. 247.
[119] P. 257.
[120] Froissart se donne à la fin du prologue de la première
rédaction revisée (voyez p. 7) le titre de sire; il semble
toutefois reconnaître implicitement qu'il n'y avait pas droit,
car il ajoute aussitôt ce correctif: _qui tant me voet honnerer_.
On sait en effet que la qualification de _sire_ ou _messire_,
appliquée parfois aux clercs à titre gracieux, était plus
particulièrement réservée aux gentilshommes; mais il y a une
noblesse innée, personnelle, qui s'impose en dépit de toutes les
conventions sociales: qui posséda jamais cette noblesse à un plus
haut degré que le chroniqueur de Valenciennes?
A quelle date a été composée la troisième rédaction? Il suffit, pour
trouver la réponse à cette question, de lire, entre beaucoup d'autres,
le passage suivant relatif à la belle Jeanne de Kent, femme du Prince
Noir et mère de l'infortuné Richard II: «Celle jone damoiselle de Qent
estoit cousine germainne dou roi Edouwart d'Engleterre; et fu en son
temps la plus belle dame de tout le roiaulme d'Engleterre et la plus
amoureuse; mais TOUTE _sa generation vint à povre conclusion_ par les
fortunes de ce monde qui sont moult diversez, ensi que vous orés
recorder avant en l'istore[121].» Ces lignes renferment une allusion
évidente à la fin malheureuse de Richard II et sont par conséquent
postérieures à l'année 1400, date de la mort de ce prince.
[121] P. 304.
C'est ici l'occasion de signaler le trait caractéristique qui
distingue, au point de vue historique, la troisième rédaction de
celles qui l'ont précédée. Il est impossible de lire cette rédaction
sans être frappé de la gravité, de la sévérité inaccoutumées, quoique
souvent justes et parfois profondes, des réflexions de Froissart sur
le caractère et les institutions du peuple anglais; et comme les
événements relatifs à l'Angleterre tiennent une très-grande place dans
le premier livre, le récit des faits déjà racontés dans les première
et seconde rédactions revêt dans la troisième, sous l'influence que
nous indiquons, une physionomie toute nouvelle. «Englès, dit quelque
part le chroniqueur, sueffrent bien un temps, maiz en la fin il paient
si crueusement que on s'i puet bien exempliier, ne on ne puet jeuer à
eulz. Et se lieuve et couce uns sires en trop grant peril qui les
gouverne, car jà ne l'ameront ne honneront, se il n'est victorieus, et
se il n'ainme les armes et la guerre à ses voisins, et par especial à
plus fors et à plus riches que il ne soient[122].» Ailleurs, Froissart
fait observer que les habitants de Londres ont été, sont et seront
toujours les plus puissants de toute l'Angleterre[123]. Il ajoute dans
un autre endroit que, lorsque les Londriens s'entendent, nul ne leur
peut résister. Grâce aux richesses dont ils disposent et au nombre de
gens d'armes qu'ils peuvent mettre sur pied, ils sont plus forts que
tout le reste de l'Angleterre[124]. Quelques pages plus loin, le
chroniqueur prête à ces mêmes habitants de Londres les paroles
suivantes: «... Nous n'avons que faire d'un roi endormit ne pesant,
qui trop demande ses aises et sez deduis. Nous en ocirions avant un
demi cent, tout l'un apriès l'autre, que nous n'euissions un roi à
nostre seance et volenté[125].» Les Anglais sont ombrageux et croient
plus volontiers le mal que le bien[126]. Ils sont défiants et ils
rompent le lendemain une convention à laquelle ils ont souscrit la
veille[127]. Le roi d'Angleterre doit consulter ses sujets et
obtenir leur consentement avant de conclure aucun traité de paix ou de
guerre avec une puissance étrangère[128]. Les Anglais ne savent ne
veulent ni ne peuvent rester longtemps en paix; il leur faut la
guerre, n'importe sous quel prétexte, et ils y portent une passion,
une aptitude extrêmes[129]. Il n'y a pas sous le soleil de peuple plus
orgueilleux et plus présomptueux que le peuple anglais[130]. Il faut
que le roi d'Angleterre obéisse à ses sujets et fasse tout ce qu'ils
veulent[131]. Enfin, Froissart, après avoir rapporté un jugement
très-sévère des Écossais sur les Anglais, s'associe à ce jugement dans
les termes suivants: «Ensi disoient les Escoçois, et non pas euls tant
seullement, mais toutes aultres nations, qui congnoissent la nature et
condition des Englois; car, desous le solel, ne sont gens plus
perilleus ne mervilleus à tenir, ne plus divers que sont Englois. Ils
sont de belles aquintises et de biau samblant; mais nulz qui sages
est, n'i doit avoir trop grant fiance[132].»
[122] P. 214.
[123] P. 224.
[124] P. 243.
[125] P. 249.
[126] P. 294.
[127] P. 306.
[128] P. 307, 319 et 327.
[129] P. 312.
[130] P. 321.
[131] P. 337.
[132] P. 338.
Que nous sommes loin de l'admiration presque sans réserve pour
l'Angleterre et les Anglais qui éclate dans tant de pages de la
seconde et surtout de la première rédaction! Si un changement analogue
s'était produit dans les sentiments de Froissart à l'égard des autres
nations, on pourrait attribuer une sévérité aussi insolite à ce
désenchantement, fruit amer de l'expérience de la vie, que les années
apportent d'ordinaire avec elles; mais il n'en est rien. Notre
chroniqueur continue d'apprécier comme par le passé les Flamands,
les Allemands, les Français; on dirait même que sa sympathie pour la
France, plus marquée dans la seconde rédaction que dans la première,
s'est encore accrue dans le texte de Rome. D'où vient donc cette
sévérité exceptionnelle à l'endroit des Anglais qui distingue la
troisième rédaction? Ah! c'est qu'entre cette dernière et celles qui
l'ont précédée il y a l'abîme profond, sanglant qu'ont creusé les
troubles de la fin du règne de Richard II. Ce prince, qui avait si
bien accueilli notre chroniqueur lors de son dernier voyage en
Angleterre, n'était-il pas le fils du Prince Noir, n'était-il pas
surtout le petit-fils de la bonne reine Philippe de Hainaut, cette
auguste bienfaitrice dont son ancien clerc adora le souvenir jusqu'à
son dernier jour[133]. Lorsqu'on fut informé sur le continent de la
déposition, puis de la mort de Richard, ainsi que des scènes cruelles
qui précédèrent et suivirent ces deux tragiques événements, Froissart
dut se sentir frappé dans les plus chers souvenirs de sa jeunesse,
dans ses plus vives affections; il dut éprouver une indignation égale
à sa surprise. Nul doute que la troisième rédaction ne nous apporte
dans les passages indiqués plus haut comme un écho de ces
sentiments[134].
[133] Voyez p. 286 de ce volume en quels termes touchants
Froissart parle de Philippe de Hainaut: «Et tant comme elle
vesqui, li roiaulmes d'Engleterre eut grasce, prosperité, honnour
et toutes bonnes aventures; ne onques famine ne chier temps de
son resgne n'i demorèrent.» Ce passage appartient à la troisième
rédaction, et Froissart était chanoine de Chimay lorsqu'il
écrivit ce bel éloge de sa bienfaitrice.
[134] Froissart avait toujours eu des tendances aristocratiques;
mais nulle part il ne les accuse avec plus de force que dans la
troisième rédaction, où le dédain pour les vilains est parfois
poussé jusqu'à l'injustice et même jusqu'à l'insulte. Il dit des
Flamands qui combattirent à Cassel (voyez p. 300): «Toutes fois
Dieus ne volt pas consentir que li signeur fuissent là desconfi
de tel _merdaille_.» Il faut plaindre Froissart d'avoir qualifié
avec une telle grossièreté ces braves communiers flamands qui se
firent tuer avec tant de courage. Lorsqu'il écrivit ces lignes,
les excès de la populace anglaise étaient sans doute présents à
sa pensée et ne lui inspiraient que du dégoût pour ce peuple dont
il était pourtant sorti, comme Jeanne d'Arc allait bientôt en
sortir. C'est l'éternelle histoire: on fait expier au peuple les
fautes et les crimes de la populace.
Au point de vue littéraire, la troisième rédaction ne présente pas un
caractère moins frappant que sous le rapport historique; et si, pour
le fonds des idées, la sévérité des jugements sur le peuple anglais
est le trait distinctif de cette rédaction, le but principal, on
pourrait dire, exclusif de Froissart, en ce qui concerne la forme,
semble avoir été d'effacer toute trace des emprunts parfois serviles,
textuels, qu'il avait faits à Jean le Bel dans les rédactions
antérieures. Voilà pourquoi l'on ne retrouve dans le texte de Rome ni
le fameux passage relatif à Jacques d'Arteveld ni le célèbre épisode
des amours d'Édouard III et de la comtesse de Salisbury, ni tant
d'autres morceaux où le chroniqueur de Valenciennes se contentait de
reproduire plus ou moins littéralement dans ses deux premières
rédactions le récit du chanoine de Liége. Voilà pourquoi, alors même
qu'il emprunte dans sa troisième rédaction le fond et la matière à
Jean le Bel, il a bien soin de modifier assez profondément la forme
pour lui donner un caractère vraiment original, au risque de lui faire
perdre quelquefois, comme il est arrivé, par exemple, dans le récit
des derniers moments de Robert Bruce, quelque chose de sa valeur
littéraire[135]. Voilà pourquoi enfin, à partir de la bataille de
Crécy, la troisième rédaction se rapproche plus de la première que de
la seconde, parce qu'à partir de la même date, la seconde, comme on
l'a dit plus haut, est souvent moins originale et fait plus d'emprunts
que la première à la chronique du chanoine de Liége.
[135] P. 289 de ce volume. Froissart, qui ne tenait pas de
première main le récit de cette admirable scène, n'a pas atteint
la grandeur simple du chanoine de Liége, comme on le verra en
comparant la première rédaction (p. 79 à 81), reproduction pure
et simple du texte de Jean le Bel, à la narration originale qui
lui a été substituée dans la troisième (p. 289).
On sait que le texte de Jean le Bel, qui s'arrête au mois d'avril
1361, prend, notamment dans la partie comprise entre 1350 et 1356, le
caractère d'un abrégé chronologique que Froissart avait en partie
reproduit dans sa première rédaction proprement dite. Mais comme, d'un
côté, notre chroniqueur avait remplacé cet abrégé dans la première
rédaction revisée ainsi que dans la seconde par un récit original et
plus ample, comme, d'un autre côté, il nous apprend lui-même qu'il
avait commencé à voler de ses propres ailes à partir de la bataille de
Poitiers en 1356, il suit de là que, pour réaliser pleinement la
pensée qui semble avoir présidé à sa troisième rédaction, c'est-à-dire
pour se débarrasser de tous les emprunts faits à Jean le Bel, le
chanoine de Chimay n'avait à remanier son premier livre que jusqu'en
1350. Aussi, nous pensons que, sans la regrettable mutilation qui nous
a privés des trois derniers feuillets du manuscrit de Rome, nous
aurions ce manuscrit dans son entier et tel que Froissart a voulu le
transmettre à la postérité, en le faisant suivre pour le reste du
premier livre de l'une de ses deux rédactions antérieures ou plus
probablement d'un choix fait entre les diverses parties de ces deux
rédactions. En d'autres termes, le texte du Vatican n'est
nullement, comme on l'a cru jusqu'à ce jour, une ébauche imparfaite,
une œuvre inachevée; c'est un tout complet auquel son auteur a mis la
dernière main et auquel il ne manque que ce qu'un caprice destructeur
y a enlevé.
M. Kervyn de Lettenhove pense comme nous que le manuscrit de Rome ne
devait guère aller plus loin que 1350; mais il suppose que c'est la
mort qui a empêché Froissart de poursuivre son travail.
«Malheureusement, dit-il, le manuscrit du Vatican est incomplet. Les
derniers feuillets ont été détruits, et ce qui nous en a été conservé
ne donne que le règne de Philippe de Valois. Le texte allait-il
beaucoup plus loin? J'en doute, car, _vers la fin, je crois découvrir
dans la rédaction certains symptômes d'épuisement et de lassitude. Les
chapitres deviennent très-courts._ Le récit, loin d'être développé
comme dans d'autres parties de ce texte, n'offre plus que le résumé de
ce que nous connaissons, et nous avons bien le droit de nous demander
si le jour où fut suspendu le travail du chroniqueur, ne fut pas aussi
celui où l'on creusa à Chimay cette tombe que l'on ne retrouve
plus[136].»
[136] _Le premier livre des Chroniques de Jehan Froissart_,
préface, p. XII et XIII. Bruxelles, 1863, 2 vol. in-8º.
Ces symptômes d'épuisement et de lassitude sont incontestables, si on
ne lit le texte de Rome que dans les deux éditions qu'en a données M.
Kervyn; mais l'honneur de Froissart nous oblige à dire que ces
éditions ne reproduisent pas fidèlement le manuscrit; et depuis le
feuillet 100 surtout jusqu'au feuillet 152 et dernier, il n'y a
presque pas de page où des mots, des lignes, souvent des phrases
entières n'aient été omises par le savant éditeur belge ou plutôt par
ses copistes. Il serait trop long d'énumérer toutes ces lacunes; il
suffira, pour prouver notre assertion, de mettre en regard, dans un
certain nombre de passages, le texte publié par M. Kervyn et le texte
réel que nous avons copié nous-même, comme c'était notre devoir
rigoureux, sur le manuscrit.
TEXTE DE M. KERVYN.
«Et avoit en ceste nove ville dou roi (il s'agit d'une ville
fondée par Édouard III pour y loger son armée pendant le siége de
Calais), toutes coses necessaires, apertenans à un host.
Quant messires Jehans de Viane fu venus en Calais, et il ot veu
le siège et comment les Englois estoient amasé, ensi que pour
demorer vint ou trente ans là devant au siège, et il ot fait
visiter la poissance des vivres qui estoient en la ville, il en
fist un jour widier et partir plus de XXVIIe, hommes, femmes et
enfans, pour alegerir la ville.
Quant chil peuples issi hors premierement de Calais, auquns
Englois quidièrent, quant il les veirent issir, que il les
venissent courir sus. Si se assamblèrent à l'encontre de euls les
archiers, et les fissent requler jusques ens ès fossés de la
ville. Là i ot, entre ces Englois, auquns preudommes piteus, qui
congueurent tantos que ce n'estoient pas gens pour faire nul
contraire. Si fissent cesser les aultres de euls courir sus, et
lor demandèrent où il aloient. Il respondirent que on les avoit
bouté hors de Calais pour tant que il cargièrent trop la ville,
et aloient ailleurs à l'aventure querir lor mieuls. Ces nouvelles
vinrent au roi d'Engleterre qui, meus en pité, les fist entrer en
l'oost, et commanda que tout et toutes fuissent bien disné[137].»
[137] _OEuvres de Froissart, publiées sous les auspices de
l'Académie royale de Belgique. Chroniques_, t. V, p. 87 et 88.
Bruxelles, 1868 in-8º.
TEXTE DU MANUSCRIT.
«Et avoit en ceste nove ville dou roi toutes coses necessaires
apertenans à un hoost _et[138] plus encores, et place ordonnée
pour tenir marchiet le merquedi et le samedi. Et là estoient
halles de draps et de merchiers et aussi estas de bouciers et de
boulengiers. Et de toutes coses on i pooit recouvrer aussi
largement comme à Bruges ou à Londres, et tavernes de tous vins
de Grenate, de Grec, de Malevisie, de Rivière, de vins de
Gascongne, de Poito, de France et de Rin, bons cabarès et bien
pourveus de chars, de volilles, de poissons. Et lor venoient de
Flandres les marceandises toutes prestes de Hollandes, de
Zellandes et d'Alemagne, et tout par mer. Et en i avoit là
pluisseurs ouvriers juponniers, parmentiers, corduaniers,
peletiers, cabareteur, fourniers et tavreniers qui i gissoient
assés mieuls à lor plaisance et pourfit que donc que il fuissent
chiés leur. Et furent bien courouciet qant li sièges se desfist
et que Calais fut conquise, car il perdirent le flour de lor
wagnage._
[138] Les passages soulignés sont ceux qui manquent dans
l'édition de M. Kervyn.
Qant mesires Jehans de Viane fu venus en Calais et il ot veu _et
consideré_ le siège et comment les Englois estoient amasé ensi que
pour demorer vint ou trente ans là devant au siège, et il ot fait
viseter la poisanee des vivres qui estoient en la ville, il en fist un
jour widier et partir plus de vint sept cens honmes, fenmes et enfans,
pour alegerir la ville. Qant chil peuples issi hors premierement de
Calais _tous en blancs qamises et portoient confanons de moustiers en
signe de humelité_, auquns Englois quidièrent, qant il les veirent
issir, que il les venissent courir sus. Si se assamblèrent à
l'encontre de euls les archiers, et les fissent requler jusques ens ès
fossés de la ville. Là i ot entre ces Englois auquns preudonmes
piteus, qui congneurent tantos que ce n'estoient pas gens pour faire
nul contraire. Si fissent cesser les aultres de euls courir sus, et
lor demandèrent où il aloient. Il respondirent que on les avoit bouté
hors de Calais, pour tant que il cargoient trop la ville _et le
foulloient de vivres, et en aloient_ ailleurs à l'aventure querir lor
mieuls _ensi que povres gens qui avoient tout perdu sans nul
recouvrier_. Ces nouvelles vinrent au roi d'Engleterre _et as
signeurs que chils povres peuples de Calais estoit là ensi à merchi.
Li rois_, meus en pité, les fist entrer en l'oost, et conmanda que
tout et toutes fuissent bien disné.» F{o} 124 v{o}.
TEXTE DE M. KERVYN.
«Quant la congnissance en fu venue au duch de Normendie comment
messires Gautiers de Mauni estoit pris et mis en prison, si en fu
durement courouchiés[139].»
[139] _OEuvres de Froissart_, t. V, p. 104.
TEXTE DU MANUSCRIT.
«Qant la congnisance en fu venue au duch de Normendie conment
messires Gautiers de Mauni, _sus se asegurance et sauf-conduit,
avoit celle painne et desplaisance que_ estoit pris et mis en
prison _en Chastellet là où on met et boute les larrons_, si en
fu durement courouchiés.» F{o} 126 v{o}.
TEXTE DE M. KERVYN.
«Plus n'en i ot à celle table, et là sus la fin dou disner on
presenta à messire Gautier de Mauni de par le roi moult rices
jeuiauls d'or et d'argent et furent mis devant lui sus la table,
et qui les avoit aportés, ce furent li sires de Biaujeu et
messires Carles de Montmorensi. Apriès la table, encores estoient
li jeuiel sus la table[140].»
[140] Ibid., p. 106.
TEXTE DU MANUSCRIT.
«Plus n'en i ot à celle table, et là sus la fin dou disner, on
presenta à messire Gautier de Mauni, de par le roi, moult rices
jeuiauls d'or et d'argent, et furent mis _et assis_ devant lui
sus la table. Li chevaliers, _qui fu moult sages et moult
honnerables, remercia grandement ceuls qui jeuiauls_ avoient
aportés: ce fu li sire de Biaujeu et mesire Carle de Montmorensi.
_Qant li heure vint de lever la table_, encores estoient li
jeuiel sus la table.» F{o} 127 v{o}.
TEXTE DE M. KERVYN
«Quant il furent venus jusques à là, il asallirent la ville et le
prisent d'asaut, mais au chastiel ne porent il riens faire, et
vinrent devant Marant, à quatre lieues de la Rocelle, mais il le
trouvèrent si fort que point n'i tournèrent pour le asallir, et
passèrent oultre, et puis vinrent à Lusignan et ardirent la
ville, mais au chastiel il ne fourfissent riens, et laissièrent
derrière euls Pons en Poito et Saintes, mais pourtant que elles
estoient fortes et bien pourveues, il n'i livrèrent nuls assaus
et vinrent à Taillebourc sus la Charente.[141]»
[141] _OEuvres de Froissart_, t. V, p. 111.
TEXTE DU MANUSCRIT.
«Qant il furent venu jusques à là, il asallirent la ville et le
prisent d'asaut, mais au chastel ne porent il riens faire, _car
il est trop fors et s'est bien gardés tous jours par usage, pour
tant que il fait frontière sus la Giane, et puis chevauchièrent
deviers Aunai et conquissent ville et chastiel et puis Surgières
et Benon_. Et vinrent devant Marant à quatre lieues de la
Rocelle, mais il le trouvèrent si fort que point n'i tournèrent
pour le asallir et passèrent oultre et puis vinrent à Luzegnen et
ardirent la ville, mais au chastiel il ne fourfissent riens et
laissièrent derière euls Pons en Poito et Saintes; mais pour tant
que elles estoient fortes et bien pourveues, il n'i livrèrent
nuls assaus, _et laissièrent Niorth et Chiset et point n'i
asalirent_, et vinrent à Taillebourc sus la Carente.» F{o} 128.
TEXTE DE M. KERVYN.
«Ensi orent en ce temps les Englois et les Gascons la chité de
Poitiers et i furent quatre jours, et quant il se departirent,
tout cargiet d'or et d'argent, de draps[142]...»
[142] Ibid., p. 116.
TEXTE DU MANUSCRIT.
«Ensi orent en ce temps les Englois et les Gascons la chité de
Poitiers, _et i fissent che que il vorrent. Elle fu toute
courue, et grandement i pourfitèrent les Englois et i
sejournèrent quatre jours._ Et qant il se departirent tout
cargiet d'or et d'argent, de draps....» F{o} 128 v{o}.
TEXTE DE M. KERVYN.
«Quant li rois de France et ses consauls veirent que li rois
d'Engleterre et les Englois estoient aresté devant Calais, si en
furent moult courouchié. Si jetèrent lor visée li
Franchois[143]....»
[143] _OEuvres de Froissart_, t. V, p. 122.
TEXTE DU MANUSCRIT.
Qant li rois de France et ses consauls veirent que li rois
d'Engleterre et les Englois estoient aresté devant Calais _et
tellement fortefiiet et ordonné que on ne lor pooit porter
contraire ne damage ne lever le siège, car de perdre telle ville
que Calais est, ce pooit estre trop grandement au blame et ou
prejudice dou roiaulme de France et par especial des marces et
frontières de Piqardie_, si en furent moult courouchié. Si
jeterent lor visée li François....» F{o} 129.
TEXTE DE M. KERVYN.
«Le lettres vinrent, et messires Godefrois, qui estoit dalès le
roi d'Engleterre, fu moult resjois et dist: «Sire, madame la
roine d'Engleterre est une vaillans femme: c'est une noble paire
de vous deus. Dieus est en vostres oevres et mains. Perseverés
tousjours avant: vous venrés à chief ou en partie de vostre
entente et calenge; et se vous avés, ensi que vous auerés, celle
ville de Calais, vous auerés un grant avantage et porterés les
clefs dou roiaulme de France à vostre ceinture, et à bonne heure
passai la mer pour vous; car considerés le biau voiage que vous
avés fait et desconfi vostre ennemis.»--«Godofroi, dist li rois,
vous dittes verité, et je sui grandement tenus, et aussi est tous
mes roiaulmes de rendre graces à Dieu que ce nous a
envoyet[144].»
[144] Ibid., p. 141.
TEXTE DU MANUSCRIT.
«Le[s] lettres _escriptes et seelées, honme bien esploitant
furent cargiet de faire ce message et se missent à voie et
chevaucièrent tant quoitousement de nuit et de jour que il
vinrent à Douvres. Et tantos entrèrent en un vassiel et furent
oultre de une marée, et vinrent deviers le roi premierement, et
baillièrent lors lettres de par la roine. Li rois les ouvri et
lissi tout au lonc. Et qant il ot entendu toute la substance de
la lettre et la prise dou roi d'Escoce, son serouge et son
adversaire, et l'ordenance de la bataille et les noms des mors et
des pris, des honmes d'onnour qui à la bataille avoient esté, et
conment Jehans de Copelant, esquiers de Northombrelande, l'avoit
pris et le tenoit en un chastiel, et ne le voloit rendre à nul
honme ne fenme ne à la roine sa fenme meismement, et toutes ces
coses et nouvelles la roine li specifioit clerement, vous devés
savoir que il ot grant joie; et appella tantos mesire Godefroi de
Harcourt qui estoit dalès lui, et li lissi les lettres tout au
lonch. De ces nouvelles fu mesires Godefrois moult resjois et
dist_: «Sire, madame la roine d'Engleterre est une vaillans
fenme: c'est une noble paire de vous deus. Dieus est en vostres
oevres et mains. Perseverés tousjours avant: vous venrés à chief
ou en partie de vostres ententes et calenge. Et se vous avés,
ensi que vous auerés, celle ville de Calais, vous auerés un grant
avantage et porterés les clefs dou roiaulme de France à vostre
çainture. Et à bonne heure passai la mer pour vous, _car je vous
ai resvilliet; à très grant painne vous amenai je par de deçà_.
Considerés le biau voiage que vous avés fait et desconfi vostres
ennemis. _Et d'autre part et tout une saison vostre fenme a eu
une telle journée pour lui que pris le roi d'Escoce et toute la
fleur de celi roiaulme. Jamais de vostre eage ne se releveront
les Escoçois. Vostres coses vous viennent à plain et pur
souhet._»--«Godefroi, dist li rois, vous dittes verité. Et je sui
grandement ténus, et aussi est tous mes roiaulmes, de rendre
graces à Dieu qui ce nous a envoiiet.» F{o} 132 v{o}.
M. Kervyn de Lettenhove, personne ne le niera après avoir lu ce qui
précède, n'a pas tout à fait tort de voir dans la dernière partie des
deux éditions dont l'érudition lui est redevable de nombreux symptômes
d'épuisement et de lassitude; seulement, ce sont des symptômes de
l'épuisement et de la lassitude de ses copistes, dont l'honorable
savant, qui est l'un des plus vifs admirateurs de l'auteur des
Chroniques, regrettera certainement d'avoir rendu Froissart
responsable.
Une phrase résumera tout ce chapitre. La troisième rédaction où, d'une
part, la pitié pour Richard II perce à chaque page sous forme de
jugements sévères portés sur le peuple anglais, où, d'autre part, une
narration vraiment originale au moins dans la forme a été substituée à
toute la partie du premier livre empruntée plus ou moins servilement à
Jean le Bel dans les rédactions antérieures, la troisième rédaction,
dis-je, est un monument de la reconnaissance affectueuse en même temps
que de l'honnêteté littéraire de Froissart.
SECONDE PARTIE.
DE L'ÉDITION DU PREMIER LIVRE.
CHAPITRE I.
DU CHOIX DU TEXTE.
Froissart ne se recommande pas seulement par l'importance historique
du monument dont nous lui sommes redevables, il est encore un de nos
écrivains les plus aimables et les plus naïvement originaux. Les
moyens d'information et de vérification dont un chroniqueur, si
consciencieux qu'il fût, pouvait disposer avant l'invention de
l'imprimerie étaient fort imparfaits, tandis que la critique a
maintenant sous la main des instruments de contrôle de toute sorte.
Aussi, les progrès de l'érudition tendent, il faut bien en convenir, à
diminuer la valeur purement historique de l'œuvre de Froissart: on
peut, on doit même y relever, soit dans les noms de lieu ou de
personne, soit dans les dates, soit dans le récit des faits,
d'innombrables erreurs, en prenant garde toutefois de ne pas faire
sonner trop haut ces faciles triomphes, sous peine de tomber dans un
pédantisme qui ne serait pas exempt de niaiserie. Froissart historien
est condamné à vieillir, et il ne reste debout que par parties. Seul,
Froissart écrivain, Froissart peintre du détail des mœurs, est
toujours jeune; et l'on peut dire qu'il défie les atteintes du temps
et de la critique.
Tenir compte de ce double aspect, littéraire et historique, de
l'œuvre de Froissart, et ne sacrifier, s'il est possible, aucun des
deux à l'autre, telle est la première, l'indispensable condition que
doit remplir une bonne édition des Chroniques.
Il y a une méthode qui consiste à découper plus ou moins
arbitrairement le premier livre par chapitres et à publier les uns à
la suite des autres les petits fragments des diverses rédactions qui
correspondent à chacun de ces chapitres. Dans ce système, le lecteur
voit se succéder sans cesse par morceaux des textes différents et
souvent contradictoires qui viennent rompre presque à chaque page le
fil du récit dont ils troublent en même temps l'unité morale. Une
édition ainsi comprise est d'une exécution relativement facile, mais
elle a un inconvénient capital: elle rend Froissart à peu près
illisible, elle enlève à ce chroniqueur le bénéfice d'une narration
homogène, limpide, courante, et le dépouille dans une certaine mesure
de ce charme littéraire qui constitue la part la plus brillante, la
plus durable de sa gloire. D'ailleurs, un si bizarre mélange, on
dirait presque, une telle macédoine, qui peut plaire à des esprits
préoccupés avant tout du solide et du copieux, n'aurait que peu de
chances de recevoir un accueil favorable, en France du moins, où l'on
porte jusque dans l'érudition un goût moins robuste peut être que dans
d'autres pays. Enfin, ne serait-il pas regrettable, pour ne pas dire
imprudent, de présenter au public un travail qui ferait double emploi
avec l'édition si pleine d'ampleur, publiée sous les auspices de
l'Académie de Belgique? Il a fallu, du reste, des considérations aussi
puissantes pour qu'on se décidât à rejeter une méthode que recommande
l'imposante autorité de M. le baron Kervyn de Lettenhove.
A défaut d'une combinaison satisfaisante de tout point que l'on a
vainement cherchée, on a dû se contenter du système suivant qui a
semblé le moins mauvais: on a adopté comme texte l'une des trois
rédactions du premier livre, et l'on a renvoyé en appendice à la fin
de chaque volume les variantes des autres rédactions qui ajoutent
quelque chose à ce texte au point de vue des faits historiques.
Des trois rédactions, quelle est celle qui avait le plus de titres à
devenir le texte de cette édition?
On doit supposer que la dernière en date, c'est-à-dire la troisième
était dans la pensée de Froissart une édition définitive de son
premier livre; car on ne s'expliquerait pas autrement pourquoi ce
chroniqueur aurait pris la peine de remanier encore une fois son
œuvre. Aussi, cette rédaction mériterait sans nul doute la
préférence, si elle était complète; mais elle ne comprend qu'un tiers
environ du premier livre et s'arrête à la fin du règne de Philippe de
Valois. On ne pouvait donc la choisir comme texte sans emprunter à une
autre rédaction la partie postérieure à 1350: on a repoussé cette
combinaison pour ne pas retomber dans l'inconvénient d'un texte
composite que l'on voulait éviter à tout prix.
La seconde rédaction a sur la troisième l'avantage d'embrasser le
premier livre dans son entier. Toutefois, nous avons la preuve que
l'auteur de cette seconde rétractation ne la considérait pas comme
la forme définitive de son premier livre, qu'elle n'était pas ce
qu'il eût désiré qu'elle fût: cette preuve, c'est le fait même d'une
rédaction postérieure à la seconde qui la fournit. On ne voit pas, en
effet, pourquoi Froissart, parvenu sur le seuil de la vieillesse, s'il
avait été pleinement satisfait de la seconde, aurait repris la plume
pour écrire la troisième.
Il a semblé qu'à tout prendre ce qu'il y avait de mieux à faire,
c'était de choisir comme texte la première rédaction. Les seconde et
troisième rédactions, longtemps ensevelies dans les archives de
quelques grandes familles, avaient dormi dans un oubli complet jusqu'à
nos jours: on ne connaît que deux manuscrits de la seconde et qu'un
seul de la troisième. La première rédaction, au contraire, a joui aux
quatorzième et quinzième siècles d'une vogue immense, attestée encore
aujourd'hui par les cinquante manuscrits qui nous en restent, ainsi
que par les nombreuses éditions qui datent des premiers temps de
l'imprimerie. Or, la vogue d'un livre s'ajoute à sa valeur intrinsèque
pour le recommander à l'attention de la postérité, parce que cette
vogue qui ne peut s'expliquer que par une certaine affinité entre la
nature de l'ouvrage, les opinions, les passions, les tendances de
l'auteur et celles de ses contemporains, est un indice précieux des
mœurs et du génie d'une époque. De plus, il ne faut pas perdre de vue
qu'on lit toujours le texte d'un livre avant les variantes: ne
convient-il pas dès lors de demander ce texte à celle des trois
rédactions qui a précédé les deux autres?
Rien n'est plus curieux que d'étudier dans les trois rédactions du
premier livre les modifications de toute sorte que Froissart a
successivement apportées au récit des mêmes événements; rien n'est
plus piquant que de rechercher, soit dans la vie du chroniqueur, soit
dans l'histoire de son temps, la cause de ces modifications. Mais ces
recherches ne peuvent être sûres et ces comparaisons fécondes que si
les diverses rédactions apparaissent au lecteur dans l'ordre où elles
se sont succédé chronologiquement: une considération aussi grave,
aussi puissante, aurait suffi pour faire adopter comme texte la
première rédaction; et si l'ordre chronologique que nous avons adopté
est exact, la conformité à cet ordre assure à notre édition un
avantage inappréciable qu'on ne trouve dans aucune autre.
La première rédaction revisée, qui a été choisie de préférence à la
première rédaction proprement dite, offre d'ailleurs, de 1372 à 1377,
le même texte que la seconde; elle a, suivant une remarque déjà faite,
moins d'originalité et de développement que cette dernière de 1325 à
1345; en revanche, elle est souvent plus complète et parfois
supérieure au point de vue littéraire pour toute la partie du premier
livre comprise entre 1345 et 1372.
Le manuscrit de la Bibliothèque impériale coté 6477 à 6479 = B1
renferme sans contredit le plus ancien et le meilleur des trois
exemplaires complets qui nous restent de la première rédaction
revisée; le choix de ce manuscrit comme texte du premier livre de
notre édition était donc naturellement indiqué. L'empreinte du
dialecte wallon, qui est très-marquée dans B1, pourra dérouter un peu
le lecteur; mais c'est un signe non douteux d'antiquité et
d'authenticité, un trait caractéristique qui distingue les meilleurs
manuscrits des deux premiers livres des Chroniques[145].
[145] Ce manuscrit, chef-d'œuvre de la calligraphie de la fin du
quatorzième siècle, semble avoir appartenu à quelque membre de la
famille flamande des Berthout, seigneurs de Grammene, dont on
voit les armes: D'ARGENT _à trois pals de gueules_, sur le
feuillet de garde placé en tête du premier volume. Sur les armes
des Berthout, seigneurs de Grammene, voyez Butkens, _Trophées de
Brabant_, édit. de 1724, t. I, p. 319. Les Berthout de Grammene
étaient une branche cadette de l'illustre et puissante famille
des Berthout, avoués de Malines, qui portaient: D'OR _à trois
pals de gueules_. On peut lire sur ces derniers le beau mémoire
de M. Félix van den Branden de Reeth, couronné par l'Académie de
Belgique, 1844, in-4º de 195 pages.
On rencontre ça et là dans le manuscrit B1 des lacunes et de mauvaises
leçons; on a comblé ces lacunes et corrigé ces leçons défectueuses à
l'aide des autres manuscrits de la première rédaction revisée, en
ayant soin d'indiquer au bas de la page les manuscrits qui ont fourni
ces restitutions, et de mettre entre parenthèses les mots ou les
passages empruntés.
Le manuscrit B1, comme tous les exemplaires vraiment anciens, n'a pas
de titres de chapitres. Le texte y est divisé en alinéas dont le
commencement est marqué par des lettres capitales alternativement
rouges et bleues. Cette division a été, sauf de très-rares exceptions,
scrupuleusement maintenue; seulement, les alinéas du manuscrit B1
forment autant de paragraphes dans notre édition.
La loi que s'est imposée l'éditeur de faire lui-même toutes ses copies
et collations, a permis d'apporter au texte, déjà publié tant de fois,
de la première rédaction, des améliorations vraiment imprévues. Comme
on s'est abstenu d'avertir le lecteur par des notes placées au bas des
pages, c'est ici le lieu de citer au moins un exemple de ces
corrections. Dans le récit de la bataille de Cassel, tous les éditeurs
qui nous ont précédé ont lu ainsi le passage suivant: «.... onques _de
tous ces XVI{m} Flamens n'en escapa_ NUL, et fu leur chapitainne mors.
Et si ne seut onques nuls de ces signeurs nouvelle li uns de l'autre,
jusques adont qu'il eurent tout fait; et onques _des XV{m} Flamens qui
mors y demorèrent_, n'en recula uns seuls[146]....» Ces lignes
renferment une contradiction flagrante qui aurait dû rendre la leçon
suspecte et éveiller la défiance des éditeurs. Il est clair, en effet,
que si quinze mille Flamands seulement sur seize mille sont morts,
Froissart n'a pas pu dire dans la phrase précédente qu'il n'en est pas
échappé un seul. Dacier semble avoir aperçu cette contradiction, et
c'est sans doute pour tourner la difficulté que le savant éditeur
avait substitué le chiffre de seize mille morts[147] aux quinze mille
du texte; mais aucun manuscrit n'autorise cette substitution. On
trouvera pour la première fois dans notre édition ce passage restitué
tel que Froissart a dû l'écrire: «.... onques de tous ces seize mille
Flamens n'en escapa MIL[148]....» Du reste, nous avons corrigé sur ce
point les éditions antérieures sans y viser le moins du monde; et
grande a été notre surprise lorsque nous avons vu que tous nos
prédécesseurs avaient mal lu le passage dont il s'agit. Ce curieux
exemple prouve une fois de plus que dans les travaux d'érudition il
faut tout faire soi-même. M. Jourdain faisait de la prose sans le
savoir: en ne confiant à personne le soin de transcrire et de
collationner les manuscrits, le plus humble corrige parfois les
erreurs des autres sans s'en douter.
[146] _OEuvres de Froissart_, publiées sous les auspices de
l'Académie de Belgique, par M. le baron Kervyn de Lettenhove,
_Chroniques_, t. II, p. 223.
[147] _Chroniques de Froissart_, édit. de Dacier, p. 50. Buchon a
suivi Dacier ici comme partout. Voyez l'édition du Panthéon, t.
I, p. 40.
[148] Froissart et les autres chroniqueurs du quatorzième siècle
ont singulièrement exagéré les pertes des Flamands à Cassel.
Notre ami, M. Mannier a publié les noms des victimes dont le
nombre ne dépassa guère 3000. Voyez _Les Flamands à la bataille
de Cassel_. Paris, A Aubry, 1863.
CHAPITRE II.
DES VARIANTES.
Les variantes comprennent tout ce qui, dans les différentes rédactions
et les divers manuscrits, ajoute quelque chose au texte au point de
vue historique. La nature, le nombre de ces variantes qui, pour le
premier livre du moins, dépassent presque toujours en étendue, et
souvent en importance, le texte lui-même, les a fait renvoyer en
appendice à la fin de chaque volume, où elles sont distribuées par
paragraphes correspondant à ceux du texte et selon l'ordre
chronologique des rédactions.
A désigne la première rédaction proprement dite; B la première
rédaction revisée; les chiffres placés après A et B indiquent les
divers manuscrits qui appartiennent à ces deux rédactions.
La mention: _Ms. d'Amiens_ équivaut à la seconde rédaction, ainsi
nommée du principal manuscrit qui la représente; cette mention
s'applique, non-seulement au manuscrit d'Amiens, mais encore à celui
de Valenciennes, qui n'est le plus souvent qu'un abrégé du
premier, et dont le texte s'arrête au siége de Tournai, en 1340. Ce
manuscrit offre néanmoins quelques additions que l'on trouvera dans
notre appendice; et toutes les fois que les leçons par où il diffère
de l'original ont semblé plus ou moins intéressantes au point de vue
historique, on les a recueillies avec soin et placées au bas de la
page comme variantes du texte d'Amiens.
La rubrique: _Ms. de Rome_ correspond à la troisième rédaction que le
manuscrit unique de la Bibliothèque du Vatican nous a conservée.
En tête de chaque variante figure l'indication du manuscrit qui l'a
fournie, et dont le feuillet est marqué après cette variante. Ce soin
constant de renvoyer au feuillet, plus indispensable pour les
manuscrits, quoique moins usité, que l'indication de la page pour les
imprimés, est une petite innovation de l'éditeur.
Si plusieurs manuscrits donnent la même variante, on s'impose la tâche
de les indiquer tous; et dans ce cas le feuillet de la variante se
rapporte toujours au manuscrit indiqué le premier et d'après lequel a
été établi le texte de cette variante. Vous lisez, par exemple: «_Mss.
A_ 7, 18, 19, 23 à 35: ce roi Philippe nommé Beau de France. F{o} 2
v{o}[149].» Le f{o} 2 v{o} est celui du manuscrit A 7 d'où la variante
est tirée; et si vous vous reportez au paragraphe[150] consacré au
classement des manuscrits A, vous y voyez que A 7 désigne le ms. de la
Bibliothèque impériale coté 2655. Avec ce système, on ne publie pas
une seule variante sans en faire connaître la provenance; or il
est très-intéressant pour l'historien comme pour le philologue de se
rendre un compte exact de cette provenance.
[149] P. 217.
[150] Voyez la première partie de cette Introduction, chap. I, §
4, p. XXXIV.
Ce serait, qu'on ne l'ignore pas, se méprendre étrangement que de voir
dans cette énumération de tous les manuscrits qui reproduisent la même
variante un vain étalage d'érudition. Une leçon a plus ou moins de
valeur selon le nombre, l'ancienneté, l'authenticité des manuscrits
qui la fournissent. Relever cette leçon sans indiquer tous les
exemplaires où on la trouve, c'est ne faire que la moitié de la tâche;
c'est produire un témoignage sans offrir au public les moyens de
l'apprécier et de le contrôler.
Notre édition ne donne que les variantes _historiques_, mais on a
compris le mot _historique_ dans son sens le plus large, comme on
pourra s'en convaincre si l'on jette un regard sur l'énorme appendice
de ce volume. Les variantes relatives aux dates, aux noms de lieu et
de personne, qui sont historiques au premier chef, ont été l'objet
d'une attention toute spéciale. On a pris soin de recueillir les
leçons même défectueuses, toutes les fois qu'elles modifient
essentiellement la forme d'un nom. Bref, on a rejeté seulement les
variantes de pure forme, celles qui n'auraient ajouté au texte ni un
fait ni un détail nouveau. Du reste, les philologues n'y perdront
rien, car les mots et les tournures plus ou moins remarquables sont
réservés pour le glossaire qui doit embrasser tous les manuscrits et
toutes les variantes sans exception.
Le but qu'on s'est proposé, en ne publiant que les variantes
historiques, a été moins d'économiser du temps et de l'espace que
d'éviter les répétitions et surtout de dégager nettement, de bien
mettre en lumière ce qui appartient en propre à chaque rédaction. Tel
est en effet le principal avantage du système adopté dans cette
édition: il permet de comparer et de mesurer matériellement, de
toucher pour ainsi dire du doigt les différences que les diverses
rédactions du premier livre présentent entre elles. L'œuvre de
Froissart ressemble à ces forêts où les arbres sont si rapprochés et
si touffus qu'ils portent un ombrage trop épais; pour faire pénétrer
davantage le jour et circuler la lumière dans les profondeurs de cette
forêt, nous y avons percé des avenues, nous en avons élagué les
broussailles et les branchages parasites.
On sera peut-être surpris de ne pas trouver ici un certain nombre de
variantes d'un intérêt historique qui figurent dans l'édition de
Dacier d'où elles ont sans doute passé dans celle de M. Kervyn de
Lettenhove; mais il y avait une bonne raison de ne les pas reproduire:
elles sont fausses. Il convient de citer quelques exemples à l'appui
d'une assertion qui ne manque pas de gravité. La leçon: «huit[151]»
dans l'édition de Dacier, p. 40, et dans celle de M. Kervyn, t. II, p.
168 au bas de la page; la leçon: «quatre cens» Dacier, p. 42 et M.
Kervyn, t. II, p. 177; la leçon: «mars» Dacier, p. 57 et M.
Kervyn, t. II, p. 234 en note; la leçon: «neuf» Dacier, p. 64 et
Kervyn, t. II, p. 273 en note; ces leçons et une foule d'autres dont
il serait fastidieux de donner le détail, doivent être le résultat de
mauvaises[152] lectures, car on n'a pu les retrouver dans aucun des
nombreux manuscrits du premier livre; et pourtant tous ceux que Dacier
et M. Kervyn ont compulsés ont été mis à contribution. L'illustre
académicien français semble avoir commis la faute grave de laisser à
des copistes le soin de recueillir les variantes de son édition: il
n'y a donc pas lieu de s'étonner si les erreurs abondent dans cette
partie de son travail. La reproduction de ces erreurs dans la belle
publication de M. Kervyn est un peu plus difficile à comprendre:
peut-être faut-il l'expliquer en supposant que l'érudit belge a cru
pouvoir emprunter des variantes garanties par le nom de Dacier, sans
les soumettre à un contrôle préalable.
[151] Une note de Dacier relative à ce passage prévient le
lecteur que la leçon «huit» est, non une restitution pure et
simple, mais une correction de l'éditeur. L'édition de Dacier
dont il s'agit ici, commencée avant 1789, était en cours de
publication lorsque la Révolution vint l'interrompre, et elle ne
fut jamais reprise par son auteur; il n'en reste que des bonnes
feuilles dont le beau caractère fait le plus grand honneur aux
presses de l'Imprimerie royale. Notre exemplaire compte 632
pages, et il a été acheté à la vente du cabinet de feu
Champollion-Figeac.
[152] Le lecteur voudra bien remarquer qu'on s'est abstenu dans
le cours de l'édition de signaler les fautes commises par les
précédents éditeurs. Ici, force nous était de critiquer les
autres, si nous ne voulions laisser croire qu'un certain nombre
de variantes véritablement historiques ont été omises dans notre
relevé. Il n'en est pas moins vrai que nous n'avons aucun goût,
Dieu merci, pour ce genre de besogne. Qui sait d'ailleurs si
notre paresse n'y trouve pas son compte?
CHAPITRE III.
DU SOMMAIRE.
Le texte et les variantes forment deux parties qui, bien que
distinctes par leur place respective, n'en sont pas moins
inséparables; et si on les compare, les rapports qu'elles
soutiennent se présentent sous un double aspect: tantôt, et c'est le
cas le plus ordinaire, les variantes n'ajoutent au texte que des faits
de détail et des développements plus complets; tantôt au contraire, la
seconde et la troisième rédaction, qui ont fourni la majeure partie
des variantes du premier livre, présentent de foncières différences,
non-seulement entre elles, mais encore avec le texte, c'est-à-dire
avec la première rédaction. Dans ce dernier cas, il n'y a évidemment
rien autre chose à faire, même dans un sommaire, qu'à résumer les
rédactions différentes en les publiant les unes à la suite des autres
et selon l'ordre chronologique. Mais dans le premier cas, dans le cas
où les variantes enrichissent le texte plutôt qu'elles ne le
démentent, où les diverses rédactions, loin de se contredire, se
complètent, il y a lieu d'assigner au sommaire un rôle vraiment
important et jusqu'à un certain point original.
Il suffit de parcourir superficiellement l'ensemble de ce volume pour
être frappé de la multitude innombrable de détails précieux disséminés
çà et là, mais qui risquent d'échapper par leur éparpillement à
l'attention des érudits eux-mêmes. Combien il serait désirable qu'il
fût fait un choix, un triage intelligent de tout ce que l'on rencontre
d'intéressant, soit dans le texte, soit dans les variantes! Combien il
serait commode de trouver résumée, condensée dans une narration unique
la matière historique éparse dans les diverses rédactions!
Le but principal de notre sommaire est précisément de répondre à ce
besoin. C'est une tâche délicate, ardue, nécessairement imparfaite
comme toute besogne composite, pleine de difficultés de plus d'un
genre qu'on ne se flatte nullement d'avoir surmontées; mais l'utilité
et la commodité qui doivent résulter d'un pareil travail rendront le
lecteur, on l'espère du moins, indulgent pour les fautes inévitables
de l'exécution.
Notre sommaire ne pouvait atteindre le but proposé sans prendre des
développements relativement considérables. Aussi a-t-il le caractère
d'une traduction à peu près littérale dans tous les passages que leur
importance rend dignes d'une attention plus spéciale. Un cadre aussi
large a permis en outre d'identifier presque tous les noms de lieu et
de restituer les noms de personne sous leur forme moderne. Lorsqu'il
s'agit de noms peu connus ou d'identifications et de restitutions plus
ou moins sujettes à controverse, on a placé des notes au bas des pages
pour expliquer et, s'il y a lieu, justifier la solution que l'on a
adoptée. On a souligné les noms que l'on n'a pu parvenir à identifier
afin d'appeler sur ces petits problèmes l'attention d'érudits plus
spéciaux et plus compétents. Il n'a été apporté du reste au texte de
Froissart que de très-légères et très-rares corrections de détail qui
modifient çà et là un prénom, un nom ou une date, et ces corrections
sont toujours mises entre parenthèses. Ainsi conçu, notre sommaire ne
tient sans doute pas lieu d'un glossaire ou de tables géographique et
onomastique; mais il aidera peut-être à attendre avec moins
d'impatience ce complément indispensable de notre édition. Ce n'est
pas encore la critique, mais c'est déjà l'élucidation aussi complète
que possible du premier livre des Chroniques.
Ce sommaire est divisé en un certain nombre de chapitres dont chacun
comprend une série de faits qui se relient entre eux et présentent un
caractère d'unité véritable. Ces chapitres pourraient donner lieu à
autant de dissertations critiques qui seraient destinées, dans une
publication en quelque sorte parallèle, à compléter et à contrôler
l'œuvre de Froissart à l'aide de tous les documents contemporains,
imprimés ou manuscrits. Dans ces dissertations, on poserait à propos
de chacun des chapitres du sommaire, et l'on essayerait, s'il était
possible, de résoudre les trois questions suivantes: 1º Froissart
a-t-il puisé son récit dans un autre chroniqueur, ou l'a-t-il tiré de
son propre fonds? 2º Quelles modifications ont été apportées au récit
primitif dans les rédactions successives du premier livre? 3º Enfin,
quelle est la part de la vérité et celle de l'erreur dans le texte des
Chroniques? Ces dissertations critiques permettraient de rassembler et
de grouper en quelque sorte toute la matière historique du quatorzième
siècle autour de l'œuvre de Froissart: les témoins si nombreux et si
divers de cette curieuse époque seraient entendus tour à tour, mais
c'est le chroniqueur de Valenciennes qui conduirait le chœur.
CHAPITRE IV.
DE L'ORTHOGRAPHE, DE LA PONCTUATION ET DE L'ACCENTUATION.
L'orthographe du texte comme des variantes est la reproduction fidèle
des manuscrits. On attache tant de prix à cette fidélité qu'on n'a
reculé devant aucun voyage, aucune dépense, aucun sacrifice pour
l'obtenir. Il n'y a pas dans ce volume et il n'y aura pas, s'il plaît
à Dieu, dans les volumes suivants une seule ligne qui n'ait été copiée
ou collationnée par l'éditeur lui-même; et c'est là certainement le
principal titre qui recommandera notre édition à l'indulgence des
juges impartiaux.
Cette fidélité littérale devait être ici d'autant plus recherchée
qu'il y a plusieurs bonnes raisons de ne rien entreprendre pour le
texte de Froissart qui rappelle, par exemple, le beau travail de
correction et de restitution fait récemment sur Joinville par notre
vénéré maître M. Natalis de Wailly. D'abord, les manuscrits du premier
livre, d'après lesquels on a établi le texte proprement dit ainsi que
la plus grande partie des variantes, sont à peu près contemporains de
l'époque où vivait l'auteur; ensuite, il ne nous reste de Froissart
aucun manuscrit, sinon autographe, au moins incontestablement
original, qui puisse fournir à la critique le solide point d'appui que
le savant auteur des _Éléments de Paléographie_ a trouvé dans les
chartes émanées de la chancellerie de Joinville. On peut ajouter que,
quand même ce manuscrit qui nous manque existerait, il ne devrait être
considéré comme un criterium sûr que pour une certaine période,
car qui sait si les différentes phases de la vie errante et vagabonde
du chroniqueur n'ont pas amené des modifications successives et
correspondantes dans sa langue ou du moins dans son orthographe? Ces
observations s'appliquent aussi bien aux poésies de Froissart qu'à sa
prose. Il est vrai que la rime garantit contre les altérations des
scribes la phonétique des syllabes finales de chaque vers ou du moins
permet de la restituer sûrement; mais qui nous dit que le
versificateur n'a pas en certains cas modifié plus ou moins son
orthographe ordinaire pour les besoins de la rime? Il faut aussi faire
la part de ce qu'il doit y avoir de factice dans la langue de ces
poëmes de cour. Il est certain, toutefois, que l'on retrouve dans le
célèbre manuscrit des poésies de Froissart conservé à la Bibliothèque
impériale le bizarre mélange de formes wallonnes et françaises, tantôt
conformes, tantôt contraires aux règles anciennes, qui distingue la
prose du chroniqueur.
Quoi qu'il en soit, il y a une raison plus haute et pour ainsi dire
plus philosophique de ne point tenter la correction des fautes, des
irrégularités qu'on retrouve, non-seulement dans les divers manuscrits
des Chroniques, mais encore dans tous les textes qui datent de la même
époque: supprimer ces fautes, en effet, ce serait enlever à la langue
du chroniqueur de Valenciennes son caractère réel, historique, le
trait distinctif qui la recommande surtout à l'attention des savants
et qui fait des Chroniques un monument d'une incomparable importance
pour les philologues aussi bien que pour les lettrés et les érudits
appliqués à l'observation des événements.
Tout se tient dans ce vaste organisme qui compose la vie des sociétés,
et la décadence de la langue accompagne toujours celle des
institutions et des mœurs. C'est là l'un des faits les mieux établis
et en même temps l'un des enseignements les plus graves que puisse
offrir l'étude du passé; mais jamais cette vérité n'a été plus
éclatante qu'en France au quatorzième siècle. A cette époque,
l'organisation féodale, après avoir atteint son apogée dans les
siècles précédents, est déjà en pleine dissolution, et la
centralisation monarchique, qui doit aboutir au despotisme de Louis
XI, de Richelieu et de Louis XIV, vient à peine d'essayer ses forces
sous Philippe le Bel et n'a pas encore réussi à se constituer: la
société, ainsi qu'il arrive toujours dans ces temps de crise, est en
proie à la confusion, au désordre, à tous les maux de l'anarchie. Il
se produit alors un phénomène bien digne d'être médité et approfondi.
Sous l'influence de causes diverses, la langue du quatorzième siècle
en général, celle de Froissart en particulier, revêt le même caractère
mixte, bâtard, de transition que l'époque dont elle est l'expression,
que la société qui la parle: comme cette société, elle est pleine de
désordre, d'irrégularités, d'incohérences, parce que tantôt elle suit
les règles de l'ancien français, et tantôt elle s'en affranchit pour
prendre le caractère qu'a conservé le français moderne. D'ailleurs, si
la royauté, qui tend depuis longtemps à absorber les pouvoirs locaux,
est loin encore d'avoir atteint ce but à l'époque de Froissart;
l'idiome de l'Ile-de-France, de son côté, quoiqu'il pénètre et altère
de plus en plus, à la même époque, les dialectes des autres provinces,
ne les a pas néanmoins supplantés; il en résulte un pêle-mêle
provisoire qui, se régularisant peu à peu, doit devenir un jour la
langue définitive. Un éditeur des Chroniques commettrait donc une
étrange méprise s'il ne reproduisait pas avec un soin scrupuleux ces
irrégularités, ces incohérences, ce pêle-mêle. Il ne pourrait les
corriger sans fausser la réalité, sans rompre, par conséquent, avec la
méthode scientifique, pour tomber dans la pure fantaisie; autant
vaudrait supprimer l'histoire.
Il ne s'agit ici, bien entendu, que des fautes qui proviennent de
l'état général, et pour ainsi dire organique de la langue; quant à
celles qui ne peuvent être attribuées qu'à la négligence ou à la
distraction des copistes, et qui ont, comme on dirait en pathologie,
le caractère de lésions purement superficielles et accidentelles, un
éditeur intelligent, consciencieux, n'a pas seulement le droit, il a
le devoir strict de les effacer et de les corriger[153].
[153] La distinction capitale que nous essayons de marquer ici
s'applique, du moins dans une certaine mesure, aux ouvrages de la
décadence grecque et latine aussi bien qu'à ceux qui représentent
la décomposition de l'ancien français. On n'a pas tenu peut-être
un compte suffisant de cette distinction lorsqu'on a publié, au
seizième siècle et même de nos jours, certains auteurs de la
basse latinité ou de la basse grécité. C'est surtout en matière
de langage, ce perpétuel _devenir_, que la méthode naturaliste et
scientifique, propre à notre siècle, doit remplacer l'abus du
dogmatisme classique.
Le caractère mixte, composite de la langue de Froissart est d'autant
plus sensible dans le premier livre, que les meilleurs, les plus
importants manuscrits de ce livre sont écrits en dialecte wallon. Or,
on sait que l'une des particularités de ce dialecte, c'est qu'il a
maintenu plus longtemps que les autres la distinction du cas sujet et
du cas régime, fondamentale dans l'ancien français. Un passage de
ce volume offre un curieux exemple de cet archaïsme. Dans ce passage,
_abbes_ du nominatif _abbas_, est toujours employé au cas sujet, et
_abbet_, formé sur l'accusatif _abbatem_, au régime[154].
[154] Voyez p. 168, lignes 16 et 28.
La ponctuation a été l'objet d'une attention toute spéciale, et l'on
peut dire que ce détail, en apparence infime, donne à notre édition un
aspect entièrement nouveau. Qui ne se rappelle avoir vu dans les
éditions antérieures, ces phrases vraiment interminables dont les
divers membres, enchaînés ensemble par la conjonction _et_
indéfiniment répétée, s'embarrassent et s'entravent en quelque sorte
les uns les autres? Toutes les fois que le sujet est sous-entendu en
tête d'une phrase, comme il arrive d'ordinaire si ce sujet est un
pronom, les précédents éditeurs n'ont presque jamais placé devant
cette phrase un point; dans ce cas, ou bien ils se sont abstenus de
tout signe de ponctuation, ou bien ils n'ont mis qu'un point et
virgule, ou même qu'une simple virgule. L'éditeur de ce volume a suivi
d'autres errements: il a remplacé très-souvent par des points les
virgules dont on avait un peu abusé jusqu'à ce jour, de telle sorte
que là où le texte ne formait naguère qu'une seule phrase, le lecteur
en trouvera maintenant quatre ou cinq. Outre que cette innovation
s'appuie sur l'autorité de quelques manuscrits anciens[155], elle a
l'avantage d'imprimer au récit une allure plus dégagée, plus facile,
plus rapide, plus conforme, en un mot, au véritable génie de
Froissart. Si l'on prend la peine de comparer sous ce rapport les
dernières éditions, on verra que le système de ponctuation adopté dans
la nôtre change complétement et peut-être heureusement la physionomie
du texte des Chroniques.
[155] On peut citer notamment le manuscrit de la Bibl. imp., coté
6477 à 6479 = B1 d'après lequel a été établi le texte du premier
livre et où la fin de chaque phrase est marquée par des points.
On sait qu'il n'y a pas trace de nos signes d'accentuation dans les
manuscrits; cette absence d'accents, tels du moins que nous les
entendons aujourd'hui, donne lieu à certaines difficultés quand il
s'agit d'imprimer d'anciens textes français. Les Allemands, qui
ignorent la mesure et ne s'arrêtent pas volontiers aux moyens termes,
ont mis récemment à la mode l'orthographe dite diplomatique; ils
publient les monuments de notre vieille langue, en les calquant pour
ainsi dire, et sans y ajouter le moindre signe d'accentuation. On a
rejeté dans cette édition un système aussi absolu, et l'on a fait
usage des accents, du moins dans une certaine mesure; mais _le lecteur
est expressément prévenu qu'on n'entend engager, par l'emploi ou la
nature de ces accents, aucune question de prononciation_. Si l'on a
mis, par exemple, un accent aigu, grave ou circonflexe sur une
voyelle, on ne prétend pas dire que cette voyelle se prononçait de
telle façon plutôt que de telle autre; on veut simplement indiquer
qu'elle n'était pas muette.
C'est ici évidemment affaire d'empirisme, non de logique et de
science. La commodité, l'agrément du lecteur, qui nécessite cet
empirisme et le justifie, doit passer avant toute autre considération.
Employer les accents toutes les fois qu'ils sont consacrés par l'usage
et que le texte y peut gagner quelque chose en clarté, et ne les
admettre que dans ce cas; tel est le double principe qui domine
le système d'accentuation adopté par l'éditeur.
En vertu de ce principe, on a conservé les accents que l'orthographe
moderne a pris l'habitude de mettre sur certains mots qui sont
parfaitement semblables d'aspect et ne laissent pas néanmoins d'avoir
une acception différente, par exemple, sur _à_ préposition et _où_
adverbe, afin de les distinguer pour l'œil de _a_ verbe et de _ou_
conjonction; en revanche, on a supprimé les signes d'accentuation que
l'usage actuel inscrit sur les voyelles initiales ou intérieures d'un
grand nombre de vocables, comme dans p_é_n_é_trer, r_é_v_é_ler,
_é_ternel, _â_creté, parce que ces signes n'ajoutent absolument rien à
la clarté de la phrase. L'accent n'a été maintenu sur la voyelle que
dans les syllabes qui portaient en latin l'accent tonique, sur la
finale dans esper_é_, am_é_, dont les prototypes sont sper_á_tus,
am_á_tus, sur la pénultième dans esp_è_re, _ai_me, premi_er_re, qui
correspondent à sp_é_rat, _á_mat, prim_á_ria.
Il importe de faire remarquer que, dans ces deux derniers exemples,
comme du reste dans tout le cours de notre édition, l'accent ne
surmonte la pénultième ni dans _ai_me ni dans premi_er_re, quoique
d'après le principe posé tout à l'heure cette pénultième doive être
accentuée. C'est que la notation _ai_ dans le premier de ces mots et
le redoublement de la consonne _r_ dans le second équivalent à notre
accent: là où l'orthographe moderne aurait écrit _è_me, là où elle
écrit premi_è_re, l'orthographe ancienne écrivait presque toujours
_ai_me, elle écrivait souvent premi_er_re. En conservant cette
orthographe archaïque, avec sa valeur propre au point de vue de
l'accentuation, partout où il la trouve observée dans les
manuscrits, l'éditeur n'a fait que se conformer au système actuel qui
admet les mêmes anomalies: tandis que nous mettons aujourd'hui
l'accent sur la pénultième suivie d'une muette dans première,
fid_è_le, esp_è_ce, n'écrivons-nous pas sans accent, mais avec le
redoublement de la consonne v_er_re, cru_el_le, par_es_se, selon les
errements de l'orthographe ancienne?
TROISIÈME PARTIE.
DE LA VALEUR HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE DU PREMIER LIVRE.
CHAPITRE I.
DE LA PARTIALITÉ ET DE LA SINCÉRITÉ DE L'AUTEUR DES CHRONIQUES.
Froissart a donné à ses récits le titre qui leur convient réellement
en les appelant des Chroniques: c'est ce qu'il ne faut pas perdre un
seul instant de vue lorsqu'on veut l'apprécier équitablement, car on
ne saurait sans injustice demander à un écrivain autre chose que ce
qu'il a voulu faire. S'entourer de tous les renseignements, peser tous
les témoignages, les contrôler les uns par les autres, essayer d'y
démêler la part de la vérité et celle de l'erreur: c'est le devoir,
c'est l'honneur de l'historien vraiment digne de ce beau nom.
Froissart n'eut jamais une ambition aussi élevée, et l'on peut ajouter
qu'il eut raison de ne pas l'avoir. Le clerc de la reine Philippe, le
curé des Estinnes-au-Mont, le chapelain de Gui de Blois vécut toujours
dans une position plus ou moins subalterne qui ne lui assurait pas
l'indépendance absolue ni peut-être les ressources matérielles
indispensables de son temps pour se placer dans les conditions où
l'histoire proprement dite peut éclore et fleurir. En outre, la
plus grande partie de ses Chroniques est consacrée à la narration des
événements contemporains; or il est impossible, quand il s'agit de
faits trop rapprochés, d'atteindre l'harmonie de la composition, la
justesse des proportions par où se manifeste, dans la forme en même
temps que dans le fond, cet esprit de justice distributive qui est
l'âme de l'histoire. Pour atteindre ou plutôt pour poursuivre sûrement
un but si difficile, la prudence commande d'attendre que les
événements se soient massés dans la perspective des siècles. Soit donc
que Froissart ait obéi à la nécessité, soit qu'il ait suivi son
instinct, soit même, si l'on veut, qu'ayant surtout égard à sa
commodité, il ait cédé à des calculs plus ou moins égoïstes, on ne
serait nullement fondé à lui reprocher, dès l'instant où il
s'appliquait au récit des faits contemporains, de n'avoir écrit que
des Chroniques.
Les obligations qui incombent à l'annaliste sont beaucoup moins
sévères et moins étroites que celles auxquelles est astreint
l'historien véritable. Enregistrer pour ainsi dire au jour le jour les
événements les plus marquants tels qu'il les entend raconter autour de
lui: là se borne la tâche modeste du chroniqueur. Aussi, tandis que la
sincérité de l'historien ne va pas sans l'impartialité et sans la
critique judicieuse des divers témoignages, il suffit au chroniqueur,
pour être sincère, de ne pas transmettre un écho trompeur, mensonger,
des bruits d'alentour: la fidélité de la reproduction est tout ce que
l'on attend de sa bonne foi.
A ce point de vue, qui est le seul équitable, on doit rendre hommage à
la sincérité de Froissart. Dans les récits qu'il fait de première
main, on admire généralement, avec la fidélité en quelque sorte
minutieuse de certains détails, cette fidélité plus haute et vraiment
supérieure qui reproduit jusqu'à la couleur des temps et des lieux,
jusqu'au geste et à l'accent des personnages et qui est le privilége
des grands artistes.
Non-seulement le chroniqueur n'a pas besoin, comme l'historien, de
concilier, de fondre dans une harmonie générale les diverses parties
de son œuvre, mais encore il n'est pas tenu à la rigueur de mettre
d'accord les récits différents qu'il donne du même fait, pourvu qu'il
rapporte fidèlement dans chacun d'eux ce qu'il a entendu raconter. En
d'autres termes, plus heureux que l'historien qui doit s'efforcer de
dégager la vérité, l'annaliste n'a qu'à transmettre exactement
l'information telle qu'il l'a reçue, si incomplète, si partiale
qu'elle puisse être, pour s'acquitter envers son lecteur.
Froissart a largement usé et parfois, il faut bien en convenir, un peu
abusé de ces immunités du genre inférieur qu'il avait adopté. Avec un
courage, une persévérance infatigables, il a composé à d'assez longs
intervalles trois rédactions de son premier livre profondément
distinctes les unes des autres, mais il paraît n'avoir jamais songé à
faire ce qu'on appellerait aujourd'hui la critique comparée de ces
différentes rédactions. Il ne tente nulle part de les confronter, de
les rapprocher ou de les opposer entre elles. Qu'elles se confirment
ou qu'elles se contredisent, on dirait que peu lui importe. Il raconte
le même événement une seconde, une troisième fois, avec une allure
aussi dégagée et sans plus de souci de ses récits antérieurs que
quelqu'un qui y serait complétement étranger. Cette habitude est
constante, et l'on ne peut guère citer comme exception qu'un curieux
passage du manuscrit de Rome, c'est-à-dire de la troisième rédaction
où Froissart, non content d'adopter une version tout à fait contraire
à celle qu'on trouve dans les deux rédactions précédentes, prend la
peine de reproduire sa première version pour la contredire et y
opposer le démenti le plus formel[156].
[156] Cf. la page 221 des variantes, lignes 1 à 14 avec la p. 18,
lignes 24 à 30 du texte.
On n'aurait le droit d'adresser des reproches à l'auteur des
Chroniques que s'il avait voulu donner le change sur le caractère
borné, exclusif, intéressé et par suite plus ou moins partial des
témoignages qui ont servi de base à ses récits. Ne semble-t-il pas
avoir prévu cette objection lorsque, dans la première rédaction, avant
de raconter la bataille de Crécy, il prévient loyalement le lecteur
qu'il est surtout redevable de sa narration à des chevaliers du parti
anglais? «Il n'est nulz homs, tant fust presens à celle journée, ne
euist bon loisir d'aviser et ymaginer toute la besongne ensi que elle
ala, qui en seuist ne peuist imaginer ne recorder le verité,
especialement de le partie des François, tant y eut povre arroy et
ordenance en leurs conrois. _Et ce que j'en sçai, je le seuch_ LE PLUS
_par les Englès qui imaginèrent bien leur couvenant_[157].» Au
contraire, l'auteur de la seconde rédaction fait douter de sa parfaite
bonne foi quand, après avoir décrit la journée de Crécy dans un
tableau dont les traits principaux trahissent une origine purement
française, il ajoute néanmoins les lignes suivantes: «... Si
comme cil le tesmoingnent qui y furent _tant d'ung lés comme de
l'autre_, et par lesquelx le pure verité en est escripte[158].» Mais
ces cas sont rares, et d'ordinaire nul défaut de sincérité ne vient
altérer la fidélité pure et simple de reproduction qui recommande les
Chroniques, alors même que l'auteur a composé sa narration sous la
dictée de témoins intéresses, par conséquent avec un caractère de
partialité plus ou moins notoire.
[157] Ms. 6477, f{o} 187 v{o}.
[158] Ms. d'Amiens, f{o} 93.
Il ne faudrait pas se méprendre sur le caractère habituel des
variantes plus ou moins importantes qu'on remarque entre les diverses
rédactions. Ce n'est pas précisément que Froissart dise blanc dans
l'une après avoir dit noir dans l'autre: ce qui ressort surtout de ces
divergences, c'est que les témoins dont le chroniqueur a
successivement reproduit la version, placés dans des camps opposés,
ont envisagé le même fait d'un point de vue différent. L'infatigable
auteur des trois rédactions du premier livre visait sans doute
beaucoup moins à représenter toutes les faces de la réalité historique
qu'à plaire aux maîtres et seigneurs dont il a recueilli les bienfaits
tour à tour; mais qu'importe, puisque, si, comme nous le croyons, il a
été chaque fois un narrateur aussi fidèle que partial, le résultat est
le même pour la postérité! Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un
son, dit le proverbe. Froissart a frappé à toutes les cloches et nous
fait entendre ainsi tous les sons. Son premier livre si riche, si
touffu, avec ses rédactions différentes et parfois contradictoires,
avec ses variantes infinies, rappelle tout à fait ces carillons fameux
des Flandres qui ébranlent les airs par une cadence à la fois si
variée et si profonde. Seulement, à la différence des carillonneurs de
Bruges ou d'Anvers, l'auteur des Chroniques n'essaye pas de fondre
sous son clavier tant de timbres, tant de bruits divers: il se
contente de les noter fidèlement pour les transmettre à la postérité,
laissant à celle-ci le soin d'en dégager cette harmonie de l'histoire
qui s'appelle la vérité.
Cette fidélité de reproduction a été d'autant plus facile à Froissart
qu'il ne paraît animé d'aucun sentiment de haine contre quelqu'un ou
contre quelque chose: il ignore toute espèce de fanatisme; il n'est
obsédé d'aucune de ces passions de caste ou de nationalité qui
offusquent la vue et troublent le jugement. S'il n'avait eu soin de
nous dire qu'il fut prêtre, on l'aurait deviné difficilement en lisant
ses Chroniques[159]; né dans les rangs du peuple, il se préoccupe de
la noblesse outre mesure et montre pour elle une complaisance, une
indulgence parfois excessive; s'il aime avec une tendresse
particulière et vraiment filiale le Hainaut sa patrie, une
prédilection si naturelle ne le rend point injuste pour les autres
pays. A le bien prendre, notre chroniqueur porte en son âme un
idéal qui est l'unique objet de son culte, qui lui dicte ses jugements
sur les faits ainsi que sur les individus: cet idéal, moins étroit que
le patriotisme, presque aussi ardent que la foi religieuse, c'est
l'esprit chevaleresque.
[159] Il est curieux de comparer sous ce rapport Froissart aux
chroniqueurs des siècles précédents: le curé des Estinnes, le
chanoine de Chimay, est beaucoup plus dégagé des préoccupations
ecclésiastiques qu'un Villehardouin ou un Joinville, par exemple;
il a davantage ce qu'on peut appeler _l'esprit laïque_, cet
esprit qui a dispensé la France au seizième siècle de se faire
protestante, et auquel la Révolution française doit ce qu'elle a
de sain, la partie malsaine ayant été recueillie dans l'héritage
de la centralisation monarchique. Il faut juger l'arbre par ses
fruits: la France, animée de cet esprit large, qui est l'une des
faces de son génie, a joui de la _liberté religieuse_ dans les
mœurs aussi bien que dans les lois avant les pays de l'Europe
qui ont embrassé la Réforme.
Cet esprit chevaleresque, qui a constitué tout à la fois l'une des
grandeurs et l'une des faiblesses du moyen âge en général et du
quatorzième siècle en particulier, est aussi la source des meilleures
qualités et des défauts les plus saillants qu'on remarque dans les
Chroniques. Si, comme on l'a dit plus haut, Froissart néglige de
mettre de l'unité dans ses diverses rédactions, c'est qu'évidemment,
malgré la curiosité naturelle de son esprit, il n'attache qu'un prix
assez médiocre aux circonstances accessoires, aux détails de la
narration: ce qui l'intéresse, ce qui l'émeut, ce qui le passionne
par-dessus tout, c'est l'idéal même qui a été le principe vivifiant
des hauts faits qu'il raconte, c'est-à-dire la chevalerie. Aussi, l'on
remarquera que notre chroniqueur s'écarte volontiers de sa réserve
habituelle pour juger les faits ou les hommes et manifester ses
propres sentiments si l'honneur chevaleresque est sérieusement en jeu,
et dans ce cas on peut avoir toute confiance en son impartialité.
C'est en effet la gloire du quatorzième siècle, de ce siècle
d'ailleurs si misérable, que l'esprit magnanime, héroïque de la
chevalerie, y exerça dans l'opinion sinon dans les actes un empire
incontesté et reconnu de tous. En s'inspirant de cet esprit, un
chroniqueur placé comme Froissart dans une position dépendante pouvait
prononcer un jugement sévère sur tel ou tel grand personnage sans
encourir la disgrâce des protecteurs puissants qui se trouvaient
plus ou moins directement atteints par ce jugement. Pour s'en
convaincre, il suffit de lire plus loin ce que Froissart dit à
plusieurs reprises de la déloyauté de Jean III duc de Brabant envers
Philippe de Valois, déloyauté dont un brave chevalier nommé Léon de
Crainhem fut si honteux d'avoir été l'instrument qu'il en mourut. Rien
assurément ne forçait notre chroniqueur à emprunter à Jean le Bel le
récit de cette vilaine action; et pourtant dans ses deux premières
rédactions, composées à une époque où il avait tout intérêt à ménager
la fille de Jean III, Jeanne, femme de Wenceslas, dont il recevait
annuellement les bienfaits, il a fait ressortir, il a flétri avec une
certaine insistance la mauvaise foi du père de la duchesse de
Brabant[160]. Appliquées aux jugements rendus à ce point de vue élevé,
les protestations d'indépendance[161] que l'auteur des Chroniques a
pris soin de renouveler dans les diverses parties de son ouvrage,
méritent une entière créance. Robert de Namur, Wenceslas, Gui de Blois
étaient, comme Froissart lui-même, trop animés de l'esprit de leur
temps pour avoir seulement l'idée d'exercer une influence, une
pression quelconque sur leur protégé en ce qui touche à la chevalerie
et à l'honneur chevaleresque.
[160] P. 151, 161, 437, 438. Cf. Jean le Bel, éd. de M. Polain,
t. I, p. 149 et 150.
[161] Voyez plus haut, p. LIV.
Lors donc que Froissart a varié dans ses sentiments, dans ses
jugements soit sur les individus, soit sur les peuples, on peut être
sûr qu'il a modifié sa manière de voir en toute liberté, en toute
sincérité. Rien n'est plus curieux à cet égard que le changement
qui s'est opéré dans les dispositions de notre chroniqueur à l'endroit
des Anglais: après les avoir admirés d'abord presque sans réserve,
notamment dans la première rédaction de son premier livre, il finit
par les juger dans la troisième rédaction de ce même livre avec la
sévérité la plus perspicace. On se rendra aisément compte de ce
changement si l'on se rappelle ce que nous disions tout à l'heure, à
savoir que l'auteur des Chroniques se place toujours, pour juger les
peuples aussi bien que les individus, au point de vue de la
chevalerie.
La première rédaction où Froissart exalte surtout les Anglais, a été
composée, comme on l'a vu plus haut, de 1369 à 1373. A cette époque,
Froissart venait de passer huit années à la cour d'Édouard III comme
clerc de Philippe de Hainaut, sa compatriote et sa protectrice, qui
l'avait comblé de faveurs. Toutefois, on se tromperait sans nul doute
en attribuant seulement à la reconnaissance personnelle l'enthousiasme
pour l'Angleterre qui éclate à toutes les pages de la première
rédaction: cet enthousiasme a une autre cause plus noble encore et
surtout plus désintéressée. La première rédaction ne comprenait, du
moins sous sa seconde forme, que la partie du règne d'Édouard III
antérieure à 1373, et l'on sait que cette brillante période, signalée
par les victoires de Crécy et de Poitiers, marque l'apogée de la
gloire et de la puissance anglaise. Durant le même temps, la noblesse
normande, transplantée de l'autre côté du détroit, lutta d'esprit
chevaleresque non moins que de courage avec la noblesse française; et
quand on vit le jeune vainqueur de Poitiers servir à table son
royal prisonnier, un tel acte de courtoisie souleva l'admiration de
l'Europe entière. Comment Froissart, l'historien, j'allais dire, le
chantre de la chevalerie, n'aurait-il pas ressenti, lui aussi, pour
l'Angleterre d'Édouard III et du Prince Noir, un enthousiasme qui ne
fut jamais ni plus légitime ni plus universel?
Tout était bien changé lorsque, trente ans plus tard, notre
chroniqueur, devenu chanoine de Chimay, entreprit d'écrire la
troisième rédaction de son premier livre. L'infortuné Richard II,
dépouillé de sa couronne par un usurpateur, venait de périr
misérablement après avoir subi les plus indignes traitements; et
Froissart avait dû éprouver une profonde douleur en voyant disparaître
dans la personne de ce prince, qui l'avait si bien accueilli lors de
son dernier voyage en Angleterre, le petit-fils de Philippe de
Hainaut, le fils du Prince Noir, le rejeton d'une dynastie qu'il
aimait[162]. D'ailleurs, comme ces tempêtes qui soulèvent jusqu'à la
surface les monstres endormis au sein des mers, les troubles
précurseurs de la déposition, de la mort de Richard avaient mis à nu
et pour ainsi dire déchaîné ce fond d'égoïsme effréné, indomptable,
barbare au besoin, que recouvre d'ordinaire le flegme de la race
anglo-saxonne. A partir de ce moment, il est visible que l'Angleterre
cesse d'apparaître à notre chroniqueur comme la terre chevaleresque
par excellence. Froissart se dégoûte du pays des Lancastre et de leurs
sicaires sous l'empire du même sentiment qui le remplissait naguère
d'admiration pour la patrie des Chandos; et s'il continue de rendre
justice dans sa troisième rédaction aux fortes qualités de la nation
anglaise, on s'aperçoit aisément qu'il ne lui accorde plus comme
autrefois sa sympathie.
[162] Justice a été rendue à Richard II par un digne compatriote
de Froissart, M. H. Wallon dans son beau livre intitulé: _Richard
II, Épisode de la rivalité de la France et de l'Angleterre_.
Paris, Hachette, 1864, 2 vol. in-8º. Un art discret est mis dans
cet ouvrage au service d'une science approfondie, d'une
conviction pleine de chaleur contenue; le passé y est étudié pour
lui-même, et l'on n'y trouve aucune de ces allusions par où les
_partisans_ déguisés en historiens mettent ce qu'ils appellent
l'amorce aux passions de leurs contemporains. Aussi le livre de
M. Wallon a-t-il échappé à la mode, mais en revanche il ne se
fanera pas.
Il est une nation au sujet de laquelle les sentiments de Froissart
n'ont jamais varié: c'est la nation allemande pour laquelle il laisse
percer partout l'aversion la plus profonde. Il importe d'autant plus
de constater ici ce fait qu'on y trouve l'occasion de signaler un
trait saillant du caractère de notre chroniqueur qui n'est pas une des
moindres garanties de sa sincérité, je veux dire le désintéressement.
Il n'y eut jamais d'âme plus française que celle de Froissart, parce
qu'il n'y eut jamais d'âme plus chevaleresque et plus désintéressée.
Admirer le courage, l'honneur, la générosité, la magnificence, la
beauté et faire partager, en les racontant dignement, cette admiration
à la postérité: tel semble avoir été le but dominant du chroniqueur
d'un bout à l'autre de sa carrière; le souci de sa personne, de ses
intérêts ne paraît avoir joué dans sa vie qu'un rôle tout à fait
secondaire. Froissart sait joindre, comme les génies vraiment
français, à l'activité féconde, à l'inspiration créatrice, au labeur
tenace, l'esprit de désintéressement et l'absence de préoccupation
personnelle, tandis que dans d'autres pays, l'égoïsme plus ou moins
âpre des artistes hors ligne est presque toujours le principal ressort
de leur force. Il ne faut donc pas s'étonner si l'auteur des
Chroniques juge sévèrement les Allemands et s'il saisit toutes
les occasions d'exprimer cette sévérité. Ce qu'il leur reproche avec
insistance, c'est d'être dévorés d'une convoitise insatiable, c'est de
présenter dans leur caractère un mélange inouï d'insolence et de
platitude, c'est de faire prendre en dégoût les qualités mêmes qui les
distinguent, en les mettant toujours au plus offrant et dernier
enchérisseur[163]. Du reste, le mépris pour la bassesse et la vénalité
tudesques n'est pas moins marqué dans la chronique de Jean le
Bel[164]. Cet esprit désintéressé, chevaleresque, constituait
évidemment, dès le quatorzième siècle, une sorte de courant moral qui
creusera toujours, qu'on ne l'oublie pas, un fleuve cent fois plus
large et plus profond que le Rhin entre l'Allemagne et la France de
l'Escaut ou de la Meuse. Toutefois, Jean le Bel et Froissart ont
peut-être conclu un peu vite du particulier au général; ils se
seraient montrés plus justes en admettant des circonstances
atténuantes: l'âpreté au gain est le défaut des races laborieuses et
intelligentes, mais pauvres. Quant à la servilité obséquieuse, elle
est la dépravation du penchant le plus profond, le plus
caractéristique des natures germaniques qui les porte à l'enthousiasme
en présence de toutes les manifestations de la force. L'Allemagne est
essentiellement naturaliste: elle n'a pas seulement le génie, elle a
le culte de la force. La France, au contraire, est humaine par
excellence: sans doute elle est loin de manquer de ce génie de la
force sans lequel il n'y a point de grande race, mais elle y joint
une adoration de la faiblesse, du malheur qui va parfois jusqu'à
je ne sais quelle folie sublime. Aussi, je le dis avec une conviction
moins ardente que raisonnée, le jour où notre généreuse nation
disparaîtrait de la scène du monde, c'est le cœur même de l'humanité
qui aurait cessé de battre.
[163] P. 395, 437, 449. On retrouvera des passages analogues et
plus significatifs encore dans tous les volumes de cette édition.
[164] Voyez Jean le Bel, édit. Polain, t. I, p. 122, 125, 133.
Soit que l'on compare les diverses rédactions du premier livre au
point de vue de leurs ressemblances, soit qu'on les confronte sous le
rapport de leurs divergences, on voit que l'esprit désintéressé,
chevaleresque de Froissart et la fidélité, sinon l'impartialité de ses
récits, ressortent victorieusement de cette comparaison. Les limites
imposées à cette Introduction ne permettent pas d'entreprendre ici un
pareil travail qui trouverait mieux sa place dans les dissertations
critiques dont le plan a été esquissé plus haut[165]. Cette
publication, on peut le dire dès maintenant, confirmera pleinement, au
point de vue de la sincérité des sentiments et des jugements, le
témoignage que Froissart se rend à lui-même, lorsqu'il dit dans le
prologue de la première rédaction revisée: «.... J'ai ce livre
hystoriiet et augmenté.... à le relation et conseil des dessus dis,
_sans faire fait, ne porter partie, ne coulourer plus l'un que
l'autre_, fors tant que li biens fais des bons, de quel pays qu'il
soient, qui par proèce l'ont acquis, y est plainnement veus et
cogneus, car _de l'oublier ou esconser, ce seroit_ PECHIÉS[166]....»
[165] Voyez la seconde partie de cette Introduction, chap. III,
p. XCVIII.
[166] P. 1 et 2.
CHAPITRE II.
DE L'EXACTITUDE RELATIVE DE FROISSART.
La conscience de Froissart n'est pas moins incontestable que sa bonne
foi; mais, de même que celle-ci n'empêche pas toujours la partialité,
la conscience de l'auteur des Chroniques n'exclut point, hélas! un
fréquent défaut de critique. Il serait souverain
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