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Le roman de la rose - Tome III

by de Lorris Guillaume · French · Gutenberg #44403 · 591,535 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le roman de la rose - Tome III
    
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Title: Le roman de la rose - Tome III

Author: de Lorris Guillaume
        de Meun Jean


        
Release date: December 10, 2013 [eBook #44403]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/44403

Credits: Produced by Marc D'Hooghe


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LA ROSE - TOME III ***
LE ROMAN DE LA ROSE

PAR

GUILLAUME DE LORRIS

ET

JEAN DE MEUNG

_Édition accompagnée d'une traduction en vers_

Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques;

Suivie de Notes et d'un Glossaire

PAR

PIERRE MARTEAU

TOME III

ORLÉANS

1878



     [p.002]
     LE ROMAN DE LA ROSE


     LVI





     [p.003]
     LE ROMAN DE LA ROSE


     LVI

     Comment l'Amant trouve Richesse                              10479.
     Qui le sentier garde sans cesse
     Par lequel prennent le château
     Ceux qui l'avoir ont grand et beau.

       Pensant à la Rose nouvelle,
     Près d'une claire fontenelle,
     En un délicieux pourpris,
     Dame honorable et belle vis,
     Gente de corps, belle de forme
     Prendre le frais dessous un orme.
     Seyait près d'elle son ami;
     Ne sais le nom de celui-ci,
     Mais la dame avait nom Richesse
     Qui moult était de grand' noblesse
     Et d'un sentier le seuil gardait,
     Mais toutefois dedans n'était.
     Vers eux céans je m'évertue
     Et tête basse les salue.
     Ils m'ont assez tôt mon salut
     Rendu; c'est tout ce qui m'échut.
     Car me répondit la première
     Richesse, par parole fière,




     [p.004]
     Richesce qui parla première,                                 10421.
     Me dist par parole moult fiere:

     _Richesse._

     Vez-ci le chemin, ge le gart.

     _L'Amant._

     Ha! dame, que Diex vous regart!
     Dont vous pri, mès qu'il ne vous poise,
     Que m'otroiés que par ci voise
     Au chastel de novel fondé,
     Que Jalousie a là fondé.

     _Richesse._

     Vassaus, ce ne sera pas ores,
     De riens ne vous congnois encores:
     Vous n'estes pas bien arrivés,
     Puisque de moi n'estes privés.
     Non pas espoir jusqu'à dix ans
     Ne serés-vous par moi mis ens;
     Nus n'i entre, s'il n'est des miens,
     Tant soit de Paris, ne d'Amiens.
     Bien i lais mes amis aler
     Karoler, dancier et baler:
     Si ont ung poi de plesant vie
     Dont nus sages hons n'a envie.
     Là sunt servi d'envoiseries,
     De treches et d'espingueries,
     Et de tabors et de vieles,
     Et-de rostruenges noveles,
     De gieuz de dez, d'eschez, de tables,
     Et d'autres gieuz moult delitables,


     [p.007]
     Jeux d'échecs, de dés et de tables,                          10527.
     Et mille jeux moult délectables.
     Là, cherchant prés, bocages frais,
     Aussi parés que perroquets,
     S'en vont varlets et damoiselles
     Conjoints par vieilles maquerelles;
     Puis reviennent ensemble au bain
     Se mettre en un même bassin,
     Chapelets de fleurs sur leurs têtes,
     Par belles chambres toujours prêtes,
     De Folle-Largesse en l'hôtel
     Qui les épuise bien et bel
     Tant qu'ils guérissent à grand' peine.
     Car moult cher leur fait l'inhumaine
     Payer son hospitalité,
     Et telle est sa rapacité,
     Qu'elle leur fait leurs terres vendre
     Sans qu'ils en puissent rien reprendre.
     Je les mène pleins de gaîté,
     Mais les ramène Pauvreté
     Froide et tremblante et toute nue;
     Le seuil je garde, elle l'issue.
     Jamais un seul ne défendrai,
     Tant soit-il sage ni lettré.
     Jusqu'au dernier sou tout y passe;
     Tous sont réduits à la besace.
     Je ne dis pas que cependant
     (Mais ce serait bien fort vraiment),
     S'ils me faisaient bonne figure,
     Je serais pour eux aussi dure
     Et ne les y ramènerais
     Souventes fois pour rien après;
     Mais sachez que plus ils y hantent,
     Et plus en la fin s'en repentent,




     [p.008]
     N'il ne m'osent véoir de honte,                              10481.
     Par poi que chascun ne s'afronte,
     Tant se courroucent, tant s'engoissent:
     Si les lais por ce qu'il me lessent.
     Si vous promet bien, sans mentir,
     Qu'à tart venrez au repentir,
     Se vous jà les piés i metés:
     Nus ours, quant il est bien betés,
     N'est si chetis, ne si alés,
     Cum vous serés s'ous i alés.
     Se Povreté vous puet baillier,
     El vous fera tant baaillier
     Sor ung poi de chaume ou de fain,
     Qu'el vous fera morir de fain[3],
     Qui jadis fu sa chamberiere,
     Et l'a servi de tel manière,
     Que Povreté par son servise,
     Dont Fain iert ardent et esprise,
     Li enseigna toute malice,
     Et la fist mestresse et norrice
     Larrecin le valeton lait:
     Ceste l'aleta de son lait,
     N'ot autre boulie à li pestre;
     Et se savoir volés son estre,
     Qui n'est ne souple ne terreus,
     Fain demore en un champ' perreus
     Où ne croist blé, buisson ne broce:
     Cist champ est en la fin d'Escoce,
     Si frois que por noient fust marbres.
     Fain, qui ne voit ne blé, ne arbres,
     Les erbes en errache pures
     As trenchans ongles, as dens dures;
     Mès moult les trueve cleres nées
     Por les pierres espês semées:




     [p.009]
     Et de honte n'osent me voir,                                 10561.
     Et pour un peu, de désespoir
     S'assommeraient, tant ils s'angoissent;
     Je les fuis parce qu'ils me laissent.
     Aussi je promets, sans mentir,
     Qu'à tard viendrez au repentir
     Si vous franchissez la barrière;
     Car nul ours, sous sa muselière,
     N'est si chétif et lâche et lourd
     Que vous ne serez au retour.
     Et si Pauvreté vous tenaille
     Sur son lit de foin ou de paille,
     Elle vous fera tant gémir,
     Que vous fera de faim mourir[3],
     Faim qui, jadis sa chambrière,
     La servit de telle manière,
     Que par son ardente âpreté
     Elle corrompit Pauvreté,
     Lui enseigna toute malice
     Et la fit maîtresse et nourrice
     De Larcin le valeton laid.
     Elle l'allaita de son lait
     Sans de bouillie autre le paître,
     Et si vous désirez connaître
     Cet être et faible et souffreteux:
     Faim demeure en un champ pierreux
     Où ne croît blé, feuille ni cosse;
     Ce champ est au fond de l'Ecosse
     Et plus que le marbre gelé.
     Faim, qui n'y voit arbre ni blé,
     De ses ongles herbes menues
     Arrache et de ses dents aiguës.
     Mais le gazon est mince et clair
     De ces rocs sur l'immense mer,




     [p.010]
     Et se la voloie descrivre,                                   10515.
     Tost en porroie estre delivre.
     Longue est, et megre et lasse et vaine,
     Grant soffrete a de pain d'avaine;
     Les cheveus a tous hériciés.
     Les yex crués en parfont gliciés,
     Vis pale et balievres sechies,
     Joes de rooille entechies;
     Par sa pel dure, qui vorroit,
     Ses entrailles véoir porroit.
     Les os par les illiers li saillent,
     Où trestoutes humors defaillent,
     N'el n'a, ce semble, point de ventre,
     Fors le leu qui si parfont entre,
     Que tout le pis à la meschine[4]
     Pent à la cloie de l'eschine.
     Ses dois li a créus maigresce,
     Des genous li pert la rondesce;
     Talons a haus, agus parens,
     Ne pert qu'el ait point de char ens,
     Tant la tient maigresce et compresse;
     La plantéureuse Déesse,
     Cerès qui fait les blés venir,
     Ne set là le chemin tenir;
     Ne cil qui ses Dragons avoie,
     Tritolemus n'i set la voie[5],
     Destinées les en esloingnent,
     Qui n'ont cure que s'entrejoingnent.
     La Déesce plantéureuse
     Et Fain la lasse dolereuse,
     Ne puéent onques estre ensemble
     Par Povreté qui les dessemble;
     Mès assés tost vous i menra
     Povreté quant el vous tenra,




     [p.011]
     Et si je la voulais décrire,                                 10595.
     Quelques mots me pourraient suffire:
     Son corps long, sec, voûté, malsain,
     A grand besoin d'un peu de pain;
     Face pâle et lèvre séchée,
     Sa joue est de rouille tachée
     Et ses cheveux tout hérissés,
     Et ses yeux noirs tout renfoncés;
     L'Œil pourrait, perçant sa peau dure,
     De ses entrailles voir l'ordure;
     Les os lui sortent par le flanc
     Tout vides de moelle et de sang;
     Ce semble, elle n'a point de ventre,
     Si ce n'est la place qui rentre,
     Et son double pis ballottant
     Au revers de l'échine pend;
     Par la maigreur ses mains grandissent
     Et ses genoux pointus saillissent;
     Ses talons hauts, étroits, aigus,
     Semblent de chair tout dépourvus,
     Tant chagrin, tant maigreur l'oppresse.
     Non, la plantureuse déesse
     Cérès, qui fait les blés venir,
     Par là ne peut chemin tenir;
     Conduisant ses dragons, lui-même
     Jamais n'y viendra Triptolême [5b],
     Car les destins ne veulent pas
     Qu'ensemble ils se joignent là-bas.
     Onc la déesse plantureuse
     Et Faim la pauvre malheureuse
     Ne s'allieront en vérité,
     Trop les divise Pauvreté.
     Mais Pauvreté bien assez vite
     Jusque-là vous fera conduite,




     [p.012]
     Se cele part aler volés                                      10549.
     Por estre oiseus si cum solés;
     Car à Povreté toutevoie
     Torne-l'en bien par autre voie
     Que par cele que je ci garde:
     Car par vie oiseuse et fetarde
     Puet-l'en à Povreté venir.
     Et s'il vous plesoit à tenir
     Cele voie que j'ai ci dite,
     Vers Povreté lasse et despite,
     Por le fort chastel assaillir,
     Bien porrés au prendre faillir.
     Mès de fain cuit-ge être certaine
     Que vous iert voisine prochaine;
     Car Povreté set le chemin
     Miex par cuer que par parchemin.
     Si sachiés que Fain la chétive,
     Est encores si ententive
     Envers sa Dame et si cortoise,
     Si ne l'aime-ele ne ne proise,
     S'est-ele par li soustenuë,
     Combien qu'ele soit lasse et nuë,
     Qu'el la vient toute jor véoir,
     Et se vet avec li seoir,
     Et la tient au bec, et la baise
     Par desconfort et par mésaise:
     Puis prent Larrecin par l'oreille
     Quant le voit dormir, si l'esveille,
     Et par destresce à li s'encline;
     Si le conseille et endoctrine
     Comment il les doit procurer
     Combien qu'il lor doie durer.
     Et Cuer-Failli à li s'accorde
     Qui songe toute jor la corde




     [p.013]
     Lorsque vous tiendra dans ses rets,                          10629.
     Si par hasard vous désirez
     Par là traîner votre paresse
     Comme soulez sans nulle cesse.
     Bien rencontre-t-on Pauvreté,
     Au surplus, d'un autre côté
     Que par ce sentier que je garde;
     Car par vie oiseuse et couarde
     On peut à Pauvreté venir,
     Et s'il vous plaisait à tenir
     Cette route que j'ai ci dite,
     Vers Pauvreté lâche et maudite,
     Pour le château-fort assaillir,
     Vous pourrez aisément faillir.
     Mais Faim sera, j'en suis certaine,
     Votre voisine fort prochaine,
     Car Pauvreté sait le chemin
     Mieux par cœur que par parchemin.
     Or sachez que Faim la chétive
     Est encore si attentive
     Envers sa dame, par semblant
     (Car point ne l'aime, et cependant
     Faim n'est que d'elle soutenue,
     Combien que soit piteuse et nue),
     Qu'elle la vient toujours revoir
     Et se vient avec elle asseoir,
     Et la tient au bec et la baise
     A grand déconfort et mésaise,
     Puis par l'oreille Larcin prend,
     L'éveille quand le voit dormant,
     De détresse vers lui s'incline,
     Et le conseille et l'endoctrine
     Comment il leur doit procurer
     De quoi leur misère endurer.




     [p.014]
     Qui li fait hericier et tendre                               10583.
     Tout le poil, qu'el ne voie pendre
     Larrecin son filz le tremblant,
     Se l'en le puet trover emblant.
     Mès jà par ci n'i enterrés,
     Aillors vostre chemin querrés.
     Car si le chemin volés sivre,
     De tout bien vous verrés délivre,
     Que ne m'avés pas tant servie
     Que m'amor aiés deservie.


     _L'Amant à Richesse._

     Dame, par Diex, se ge péusse,
     Volentiers vostre grâce eusse,
     Dès-lors que où sentier entrasse,
     Bel-Acueil de prison getasse,
     Qui léens est emprisonnés:
     Ce don, s'il vous plest, me donnés.

     _Richesse._

     Bien vous ai, dist-ele, entendu;
     Et sai que n'avés pas vendu
     Tout vostre bois gros et menu;
     Ung fol en avés retenu,
     Et sans fol ne puet nus hons vivre,
     Tant cum il voille Amor ensivre[6].
     Si cuident-il estre moult sage
     Tant cum il vivent en tel rage:
     Qu'en ne doit pas apeler vie
     Tel rage ne tel desverie;




     [p.015]
     Et Cur-Failli à Faim s'accorde,                             10663.
     Qui songe toujours à la corde
     Et craint que Larcin le tremblant,
     Son fils, ne soit surpris volant,
     Et céans ne soit mené pendre;
     Lors sent son poil dresser et tendre.
     Mais par ici point n'entrerez;
     Ailleurs votre chemin cherchez,
     Car si ce chemin voulez suivre,
     A votre avoir il faut survivre.
     Vous pouvez donc d'ici partir,
     Car aussi bien, pour conquérir
     Mon amour et ma courtoisie,
     Vous ne m'avez assez servie.

     _L'Amant à Richesse._

     Dame, par Dieu, si je pouvais,
     Votre amour volontiers aurais;
     Aussi je vous demande en grâce
     Que par votre sentier je passe
     Pour Bel-Accueil de sa prison
     Tirer, octroyez-moi ce don.

     _Richesse._

     J'entends bien, dit-elle, et n'ignore
     Que vendu n'avez pas encore
     Tout votre bois gros et menu.
     Un brin en avez retenu,
     Car toujours un brin de folie
     Conserve celui qu'Amour lie[6b],
     Et tant qu'il vit en tel tourment
     Il se croit sage assurément.




     [p.016]
     Bien le vous sot Raison noter,                               10609.
     Mès ne vous pot desasoter.
     Sachiés quant vous ne la créutes,
     Moult cruelment vous décéutes.
     Voire ains que Raison i venist,
     N'estoit-il riens qui vous tenist;
     N'onques puis riens ne me prisastes
     Dès-lors que par amors amastes;
     Qu'amans ne me vuelent prisier,
     Ains s'efforcent d'amenuisier
     Mes biens, quant ge les lor départ,
     Et les regietent d'autre part.
     Où déable porroit-l'en prendre
     Ce qu'uns Amans vodroit despendre?
     Fuiés de ci, lessiés m'ester.

     _L'Amant._

     Ge qui n'i poi riens conquester,
     Dolens m'en parti sans demore.
     La bele o son ami demore,
     Qui bien iert vestu et parés.
     Pensis m'en voir tous esgarés
     Par le jardin delicieus
     Qui tant ert bel et précieus,
     Cum vous avés devant oï;
     Mès de ce moult poi m'esjoï
     Qu'aillors ai mis tout mon pensé.
     En tous tens, en tous leus pensé
     En quel manière sans faintise
     Ge feroie miex mon servise:
     Que moult volentiers le féisse,
     Si que de riens n'i mespréisse;




     [p.017]
     Mais on ne peut appeler vie                                  10691.
     Telle rage et telle furie;
     Bien vous le sut Raison noter
     Sans pouvoir vous désassoter.
     Sachez que quand vous ne la crûtes
     Moult cruellement vous déçûtes.
     Voire avant que Raison y vînt
     N'était-il rien qui vous retînt,
     Et rien depuis ne me prisâtes
     Dès lors que par Amour aimâtes;
     Amants ne me veulent chérir,
     Mais ils s'efforcent d'amoindrir
     Mes biens, dès que je leur dispense,
     Et les gaspillent sans prudence.
     Où diable pourrait-on puiser
     Ce qu'un amant peut dépenser?
     Or partez, laissez-moi tranquille.

     _L'Amant._

     Voyant tout effort inutile,
     Triste aussitôt je suis parti.
     Je la laisse avec son ami
     A la belle et riche vêture.
     Pensif je vais à l'aventure
     Par le jardin délicieux
     Qui tant est bel et précieux,
     Comme vous l'ai dépeint naguère;
     Mais je ne m'en éjouis guère.
     Ailleurs mes pensers vont errants;
     Je pense en tous lieux, en tous temps,
     Comment je puis mon devoir faire
     Le mieux, d'une honnête manière.
     Moult volontiers je le ferai
     Et ma parole n'oublierai,




     [p.018]
     Car n'en créust de riens mes pris,                           10639.
     Se de riens éusse mespris.
     Moult se tint mes cuers, et veilla
     A ce qu'Amis me conseilla:
     Male-Bouche adez honoroie
     En tous les leus où gel' trovoie;
     De tous mes autres anemis
     Honorer forment m'entremis,
     Et de mon pooir les servi:
     Ne sai se lor gré deservi,
     Mès trop me tenoie por pris,
     Dont ge n'osoie le porpris
     Approchier si cum ge soloie,
     Car tous jors aler i voloie;
     Si fis ainsinc ma penitence
     Lonc-tens en tele conscience,
     Comme Diex set, car ge fesoie
     Une chose, et autre pensoie.
     Ainsinc m'entencion double ai,
     N'onc mès nul jor ne la doublai.
     Traïson me convint tracier
     Por ma besoigne porchacier.
     Onc traïstre n'avoie esté,
     N'encor ne m'en a nus reté.




     [p.019]
     Car je serais trop méprisable                                10723.
     Si d'un tel crime étais capable.
     Moult se tint mon cœur et veilla
     A ce qu'Ami me conseilla,
     Et dès lors toujours Malebouche
     J'honorais, ce monstre farouche,
     En tous les lieux où le trouvais.
     Pour tous mes ennemis j'avais
     Aussi, du moins en apparence,
     Cette même condescendance,
     De tout mon pouvoir les servais.
     M'en surent-ils gré? Je ne sais,
     Mais je n'avais d'autre ressource,
     N'osant plus diriger ma course
     Au pourpris comme je soulais,
     Et toujours aller y voulais!
     Ainsi je fis ma pénitence
     Longtemps en telle conscience,
     Comme Dieu sait; car je faisais
     Une chose, une autre pensais.
     Ainsi, jusque-là droiturière,
     Mon âme est double et mensongère,
     Trahison il me faut ourdir
     Si je veux à mes fins venir,
     Moi que nul n'a soupçonné d'être
     Jusqu'à ce jour menteur ni traître.




     [p.20]
     LVII

     Cy dit l'Amant d'Amours, comment                             10663.
     Il vint à lui legierement
     Pour lui oster sa grant douleur,
     Et lui pardonna sa foleur
     Qu'il fist quant escouta Raison,
     Dont il l'appela Sans-Raison.


     Quant Amors m'ot bien esprouvé,
     Et vit qu'il m'ot loial trouvé,
     De tel loiauté toutevoie
     Comme vers li porter devoie,
     Si s'aparust, et sor mon chief,
     En sozriant de mon meschief,
     Me mist sa main, et demanda
     Se j'ai fait quanqu'il commanda;
     Comment il m'est, et qu'il me semble
     De la Rose qui mon cuer emble;
     Si savoit-il bien tout mon fait;
     Car Diex set tout quanque hons fait.

     _Amours._

     Sunt fait, dist-il, tuit mi commans
     Que ge as fins amans commans,
     Qu'aillors nes voil-ge départir,
     N'il n'en doivent jà départir?

     _L'Amant._

     Ne sai, sire, mès fais les ai
     Au plus loiaument que ge sai.




     [p.21]
     LVII

     Cy dit l'Amant d'Amour, comment                              10749.
     Il vint à lui légèrement
     Pour terminer son agonie
     Et lui pardonna la folie
     Qu'il fit en écoutant Raison,
     Pourquoi l'appela Sans-Raison.


       Quand Amour après cette épreuve
     Eut de ma loyauté la preuve,
     Loyauté telle cependant
     Que lui devais par mon serment,
     Il m'apparut et sur ma tête,
     En souriant de ma défaite,
     Mit la main et me demanda
     Si je fis ce qu'il commanda,
     Comment je suis, ce que j'augure
     De la Rose qui me torture;
     Mais il savait bien tout mon fait;
     Car Dieu sait tout ce qu'homme fait.

     _Amour._

     Les commandements que je donne
     Aux fins amants, et qu'à personne
     Autre ne donne aucunement,
     As-tu suivi fidèlement?

     _L'Amant._

     Je ne sais; mais je puis le dire,
     J'agis en loyal amant, sire.




     [p.22]
     _Amours._

     Voire, mès trop par ies muable,                              10687.
     Ton cuer n'est mie bien estable,
     Ains est malement plain de doute,
     Bien en sai la vérité toute.
     L'autre jor lessier me vosis,
     Par poi que tu ne me tosis
     Mon hommage, et féis d'Oiseuse
     Et de moi plainte dolereuse;
     Et redisoies d'Esperance
     Qu'el n'iert pas certaine en science,
     Et por fox néis te tenoies
     Dont en mon servise venoies,
     Et t'acordoies à Raison:
     N'estoies-tu bien mavez hon?

     _L'Amant._

     Sire, merci! confés en sui,
     Si savés que pas ne m'en fui,
     Et fis mon lez, bien m'en sovient,
     Si comme faire le convient
     A ceus qui sunt en vostre hommage:
     Ne m'en tint pas sans faille à sage,
     Ains m'en reprist moult malement,
     Et me sermonna longuement,
     Et bien cuida par son preschier
     Vostre servise empéeschier
     Raison quant à moi fu venuë,
     Si ne l'en ai-ge pas créuë,
     Tant i séust mètre s'entente;
     Mès sans faille, que ge ne mente,
     Douter me fist; plus n'i a mès,
     Raison ne m'esmovra jamès




     [p.23]
     _Amour._

     Certes, mais tu es trop changeant,                           10773.
     Ton cœur n'est pas assez constant,
     Mais trop malement plein de doute,
     Bien en sais la vérité toute.
     L'autre jour me laisser voulais,
     Pour un peu ravi tu m'aurais
     Mon hommage, et tu fis d'Oyseuse
     Et de moi plainte douloureuse,
     Et d'Espérance tu disais
     Qu'elle n'est certaine jamais;
     Tu tenais pour un fol caprice
     De demeurer à mon service
     Et même à Raison te rendais;
     N'était-ce pas d'un cœur mauvais?

     _L'Amant._

     Sire, merci! Je le confesse.
     Mais vôtre je restai sans cesse,
     Et fis même, bien m'en souvient,
     Mon testament, comme il convient
     A ceux qui sont en votre hommage.
     Ne m'en tint pas, c'est vrai, pour sage,
     Mais m'en reprit moult malement
     Et me sermonna longuement
     Raison, quand à moi fut venue,
     Mais aussi je ne l'ai pas crue.
     Pourtant elle faillit mon cœur,
     Tant mit d'éloquence et d'ardeur,
     Arracher à votre service,
     Et, je le dis sans artifice,
     Douter me fit. Mais je promets
     De ne plus l'écouter jamais




     [p.24]
     A chose qui contre vous aille                                10717.
     Ne contre autre qui gaires vaille,
     Se Dieu plest, quoi qu'il m'en aviengne,
     Tant cum mes cuers à vous se tiengne,
     Qui bien s'i tendra, ce sachiés,
     S'il ne m'est du cors arrachiés.
     Forment néis, maugré m'en sai
     De tant qu'onques le me pensai,
     Et qu'audience li donné;
     Si pri qu'il me soit pardonné,
     Car ge, por ma vie amender,
     Si cum vous plest à commander,
     Voil, sans jamès Raison ensivre,
     En vostre loi morir et vivre.
     N'est riens qui de mon cuer l'efface,
     Ne jà por chose que je face,
     Atropos morir ne me doigne
     Fors en faisant vostre besoigne;
     Ains me prengne en méisme l'euvre
     Dont Venus plus volentiers euvre:
     Car nus n'a, de ce ne dout point,
     Tant de délit cum en ce point;
     Et cil qui plorer me devront,
     Quant ainsinc mort me troveront,
     Puissent dire: Biaus dous amis,
     Tu qui t'es en ce point là mis,
     Or est-il voirs, sans point de fable,
     Bien est ceste mort convenable
     A la vie que tu menoies,
     Quant l'ame avec ce cors avoies.

     _Le Dieu d'Amours._

     Par mon chief, or dis-tu que sage:
     Or voi-ge bien que mon hommage




     [p.25]
     (Contre vous combien qu'elle braille,                        10803.
     Ni contre autre, si peu qu'il vaille),
     Jamais, à Dieu tant qu'il plaira,
     Tant que mon cœur à vous sera
     Qui pour toujours à vous s'attache,
     Du corps à moins qu'on ne l'arrache!
     Mauvais gré, voire je me sai,
     Lorsqu'audience lui donnai,
     De l'avoir seulement ouïe.
     Pardonnez-moi, je vous en prie,
     Car pour mes péchés amender,
     Quoi qu'il vous plaise commander,
     Je veux, sans jamais Raison suivre,
     En votre loi mourir et vivre.
     N'est rien qui l'efface en mon cœur,
     Et pour moi le plus grand bonheur
     C'est qu'Atropos la mort m'envoie
     Tandis qu'à vous servir m'emploie,
     Emmi le travail savoureux
     Où Vénus se complaît le mieux;
     Car il n'est, je n'en ai doutance,
     De plus parfaite jouissance.
     Que ceux qui pleurer me devront
     Quand ainsi mort me trouveront,
     Puissent dire: Sans nulle fable
     Ta mort fut en tout point semblable
     A la vie, ami, que menais
     Quand l'âme avec ce corps avais!

     _Le Dieu d'Amours._

     Par mon chef, tu parles en sage.
     Or je vois bien que mon hommage




     [p.26]
     Est en toi moult bien emploiés;                              10749.
     Tu n'es pas des faus renoiés,
     Des larrons qui le me renoient
     Quant il ont fait ce qu'il queroient.
     Moult est enterins tes corages,
     Ta nef vendra, quant si bien nages,
     A bon port, et gel' te pardon
     Plus par prière que par don,
     Car ge n'en voil argent ne or;
     Mès en leu de confiteor,
     Voil ains que tu vers moi t'acordes,
     Que tous mes commans me recordes:
     Car dix en tendra cist Rommans
     Entre deffenses et commans;
     Et se bien retenus les as,
     Tu n'as pas geté ambesas.
     Di-les.



     LVIII

     Comment l'Amant, sans plus attendre,
     Veult à Amours sa leçon rendre.


     _L'Amant._

               Volentiers. Vilenie
     Doi foïr, et que ne mesdie;
     Salus doi tost donner et rendre;
     A dire ordure ne doi tendre;
     A toutes femmes honorer
     M'estuet en tous tens laborer;
     Orgoil foïr; cointe me tiengne,
     Jolis et renvoisiés deviengne;




     [p.27]
     Est employé moult bien en toi;                               10833.
     Tu n'es pas de ces gens sans foi,
     De ces larrons qui me renient
     Sitôt qu'ils ont ce qu'ils envient.
     Ton cœur est pur; tu conduiras,
     Tant que si bien navigueras,
     Ta nef au port; je te pardonne,
     Ami, mais point ne te rançonne,
     Car je ne veux argent ni or;
     Mais au lieu de confiteor,
     Je veux qu'avec moi tu reprennes
     Mes leçons et que t'en souviennes
     Car dix en tiendra ce romans,
     Défenses et commandements.
     Et si les garde ta mémoire
     Fidèlement, tu peux m'en croire,
     Un jour mieux tu t'en trouveras
     Que si tu tournais les deux as.
     Dis-les.



     LVIII

     Ci l'Amant sans plus de façon
     D'Amour répète la leçon.


     _L'Amant._

                 Volontiers. Vilenie
     Je dois fuir; que point ne médie;
     A toutes femmes honorer
     Je dois en tous temps aspirer;
     A dire ordure ne dois tendre;
     Salut doit tôt donner et rendre;
     Orgueil fuir; bien mis me tenir;
     Aimable et joli devenir;




     [p.28]
     A larges estre m'abandoingne;                                10775.
     En ung seul leu tout mon cuer doingne.

     _Amours._

     Par foi, tu sés bien ta leçon,
     Ge n'en sui mès en soupeçon.
     Comment t'est-il?

     _L'Amant._

                         A dolor vif,
     Presque ge n'ai pas le cuer vif[7].

     _Amours._

     N'as-tu mes trois confors?

     _L'Amant._

                                Nennin;
     Dous-Regard fault, qui le venin
     Me seult oster de ma dolor
     Par sa très-doucereuse olor.
     Tuit trois s'enfoïrent, mès d'eus
     M'en sunt arrier venus les deus[8].

     _Amours._

     N'as-tu Esperance?

     _L'Amant._

                         Oïl, sire,
     Cele ne me lest desconfire:
     Car lonc tens est après tenuë
     Esperance une fois créuë.




     [p.29]
     Qu'à généreux être m'adonne;                                 10861.
     En un seul lieu tout mon cœur donne.

     _Amour._

     Ma foi, tu sais bien ta leçon,
     Et je n'ai plus aucun soupçon.
     Que ressens-tu?

     _L'Amant._

                      Douleur si vive
     Qu'à peine sens que mon cœur vive.

     _Amour._

     N'as-tu pas mes trois conforts?

     _L'Amant._

                                   Non.
     Doux-Regard n'ai qui le poison
     Otait de ma douleur affreuse
     Par sa saveur très-doucereuse.
     Tous trois s'étaient enfuis; mais d'eux
     En sont depuis revenus deux[8b].

     _Amour._

     N'as-tu pas Espérance?

     _L'Amant._

                            Oui, sire,
     Qui ne me laisse déconfire;
     Car lorsqu'en nos cœurs elle naît,
     Elle y reste longtemps.




     [p.30]
     _Amours._

     Où est la Rose?                                              10791.

     _L'Amant._

                       Elle est perdue.
     Jalousie l'a esperdue
     Par Male-Bouche le larron:
     Ne sai se jà vers li garron.

     _Amours._

     Bel-Acueil, qu'est-il devenus?

     _L'Amant._

     Il est en prison retenus,
     Li frans, li dous, que tant amoie.

     _Amours._

     Or ne t'en chaut, et ne t'esmoie,
     Encor l'auras plus, par mes iex,
     A ton voloir que tu ne siex,
     Dès que tu me sers loiaument,
     Mes gens voil mander erraument
     Por le fort chastel asségier.
     Li barons sunt fort et legier[9];
     Ains que nous partons mès du siège,
     Iert Bel-Acueil mis hors du piege.




     [p.31]
     _Amour._

                               Où est                             10877.
     La Rose?

     _L'Amant._

               Hélas! elle est perdue!
     A Jalousie elle est vendue
     Par Malebouche, et je ne sais
     Si l'en délivrerons jamais.

     _Amour._

     Où est Bel-Accueil à cette heure?

     _L'Amant._

     Dans sa dure prison il pleure,
     Le franc, le doux, que tant j'aimais.

     _Amour._

     Maintenant tes esprits remets,
     Ami, sois sans inquiétude;
     Car plus que n'en eus l'habitude,
     A ton vouloir seras heureux,
     Je te le jure par mes yeux.
     Puisque tu m'es resté fidèle,
     Mes barons il faut que j'appelle[9b]
     Pour le château-fort assiéger.
     Chacun est fort, vaillant, léger,
     Et devant que levions le siége
     Sera Bel-Accueil hors de piége.




     [p.32]
     LIX

     Comment Amours le bel et gent                                10807.
     Mande par ses lettres sa gent,
     Et les baille à un messagier
     Qui les prent sans faire dangier.


     Li Diex d'Amors sans terme metre
     De leu, ne de tens en sa letre,
     Toute sa baronie mande
     As uns prie, as autres commande
     Qu'il viengnent à son parlement.
     Tuit sunt venu sans contrement,
     Prest d'acomplir ce qu'il vorra,
     Selonc ce que chascun porra.
     Briément les nommerai sans ordre,
     Por plus tost à ma rime mordre.
       Dame Oiseuse la jardiniere
     I vint o la plus grant baniere;
     Noblece de cuer et Richece,
     Franchise, Pitié et Largece,
     Hardement, Honor, Cortoisie,
     Delit, Simplece et Compaignie,
     Séurté, Déduit, et Léesce,
     Joliveté, Biauté, Jonesce,
     Humilité et Pacience,
     Bien-Celer, Contrainte-Astenence
     Qui Faux-Semblant o li amaine;
     Sans li i venist-ele à paine.
     Cist i sunt o toute lor gent:
     Chascun d'eus ot moult le cuer gent,
     Ne mès Astenance-Contrainte
     Et Faus-Semblant à chiere feinte,




     [p.33]
     LIX

     Ci mande Amour pour la bataille                              10895.
     Ses barons, par lettres qu'il baille
     A maint rapide messager,
     Qui les porte d'un pied léger.


     Le Dieu d'Amours, sans terme mettre
     De lieu ni de temps dans sa lettre,
     Tous ses barons mande ardemment
     De venir en son parlement,
     Commande aux uns, les autres prie.
     Tous sont venus sans repartie
     Prêts à faire ce qu'il voudra,
     Selon ce que chacun pourra.
     Je vais vous les nommer sans ordre
     Pour plus tôt à ma rime mordre.
       C'était d'abord Franchise, Honneur,
     Richesse et Noblesse de cœur,
     Et Oyseuse la jardinière
     Avec la plus grande bannière.
     Puis venaient Largesse et Beauté,
     Bien-Celer, Courage et Bonté,
     Pitié, Simplesse et Compagnie,
     Amabilité, Courtoisie,
     Déduit, Liesse et Sûreté,
     Désir et Jeunesse et Gaîté,
     Humilité, puis Patience,
     Puis enfin Contrainte-Abstinence
     Que Faux-Semblant accompagna,
     Car sans lui nulle part ne va.
     Chacun toute sa gent amène,
     Riant visage, âme sereine.




     [p.34]
     Quelque semblant que dehors facent,                          10837.
     Barat en lor pensée bracent.

       Barat engendra Faus-Semblant
     Qui va les cuers des gens emblant;
     Sa mere ot non Ypocrisie
     La larronnesse, la honnie:
     Geste l'aleta et norri
     L'orde ypocrite au cuer porri,
     Qui traïst mainte region
     Par habit de religion.
     Quant li Diex d'Amors l'a véu,
     Tôt le cuer en ot esméu.

     _L'Amours._

     Qu'est-ce, dist-il? ai-ge songié?
     Di, Faus-Semblant, par quel congié
     Es-tu venus en ma présence?

     _L'Amant._

     Atant saut Contrainte-Astenence,
     Si prist Faus-Semblant par la main:.

     _Contrainte-Astenance._

     Sire, dist-ele, o moi l'amain,
     Si vous pri qu'il ne vous desplese,
     Maint honor m'a fait et maint ese.
     Cil me soustient, cil me conforte,
     S'il ne fust, de fain fusse morte;
     Si m'en devriés mains blasmer;
     Tout ne vueille-il les gens amer,




     [p.35]
     Seuls Abstinence et Faux-Semblant                            10925.
     Avaient l'air contraint et flottant;
     Car mensonge en leurs pensers brassent,
     Quelque semblant que dehors fassent.
       Mensonge engendra Faux-Semblant
     Qui va les cœurs des gens volant.
     Sa mère était Hypocrisie
     La laronnesse, la honnie,
     Qui trahit mainte région
     Par habit de religion;
     Sitôt qu'Amour porta la vue
     Sur lui, son âme en fut émue:

     _Amour._

     Qu'est-ce, dit-il, ai-je songé?
     Dis, Faux-Semblant, par quel congé
     Es-tu venu en ma présence?

     _L'Amant._

     Lors bondit Contrainte-Abstinence
     Et Faux-Semblant par la main prit:

     _Contrainte-Abstinence._

     Sire, c'est moi qui l'ai conduit,
     Dit-elle, et ne vous en déplaise;
     Maint honneur me fit et maint aise,
     Me vint en aide et me soutint,
     Sans lui fusse morte de faim.
     Excusez-moi, souffrez qu'il reste;
     Malgré que tretous il déteste,




     [p.36]
     S'ai-ge mestier qu'il soit amés                              10861.
     Et prodhons et sains hons clamés.
     Mes amis est, et ge s'amie,
     Si vient o moi par compaignie.



     LX

     Comment Amours dist à son ost
     Qu'il veult faire ung assault tantost
     Au chastel, et que c'est son vueil
     Pour hors en mettre Bel-Acueil.


     Or soit, dist-il, adonc parole
     A tous une brieve parole.
     Por Jalousie desconfire
     Qui nos Amans met à martire,
     Vous ai, dist-il, ci fait venir,
     Qui contre moi bée à tenir
     Ce fort chastel qu'ele a drecié,
     Dont j'ai forment le cuer blecié.
     Trop l'a fait fierement horder,
     Moult i convendra béhorder
     Ains que de nous puist estre pris.
     Si sui dolent et entrepris
     De Bel-Acueil qu'el i a mis,
     Qui tant avançoit nos amis.
     S'il n'en ist, ge sui mal-baillis,
     Puisque Tibulus m'est faillis [10],
     Qui congnoissoit si bien mes tesches,
     Por qui mort ge brisai mes flesches,
     Cassai mes ars, et mes cuiries
     Traïnai toutes desciries,
     Dont tant ai d'angoisses et teles,
     Qu'à son tombel mes lasses esles




     [p.37]
     J'ai grand besoin qu'il soit aimé                            10949.
     Et sage et saint homme clamé.
     C'est mon ami, je suis sa mie,
     Et nous venons de compagnie.



     LX

     Comment Amour dit à son ost
     Qu'il veut faire un assaut tantôt
     Au castel pour Bel-Accueil prendre
     Et sauf à la liberté rendre.


     Soit, dit-il. A l'ost réuni
     Lors brèvement il parle ainsi:
     Pour Jalousie or déconfire
     Qui nos amants met à martyre
     Je vous ai, dit-il, fait venir.
     Elle veut contre nous tenir
     La forte tour qu'elle a bâtie
     Dont j'ai l'âme toute meurtrie;
     Fièrement l'a fait renforcer,
     Et devant que de la forcer
     Nous livrerons bataille rude;
     Or grande est mon inquiétude
     Pour Bel-Accueil qu'elle y a mis
     Qui tant avançait nos amis.
     S'il ne sort de cette cellule,
     Que devenir? Hélas! Tibulle[10b]
     Est mort, qui si bien me connut,
     Pour qui jadis, quand il mourut,
     Je brisai mon arc et mes flèches
     Et mon gent carquois de peaux sèches,
     Pour qui telle angoisse endurai,
     Que sur sa tombe m'arrachai




     [p.38]
     Despenai toutes desrompuës,                                  10891.
     Tant les ai de duel debatuës,
     Por qui mort ma mere plora
     Tant, que presque ne s'acora;
     N'onc por Adonis n'ot tel paine,
     Quant li sanglers l'ot mors en l'aine,
     Dont il morut à grant hascie.
     Onques ne pot estre lascie
     La grant dolor qu'ele en menoit;
     Mès por Tibulus plus en oit:
     N'est nus qui pitié n'en préist,
     Qui por li plôrer nous véist.
     En nos plots n'ot ne frains, ne brides:
     Gallus[11], Catulus[12] et Ovides,
     Qui bien sorent d'amors traitier,
     Nous réussent or bien mestier;
     Mais chascuns d'eus gist mors porris.
     Vés ci Guillaume de Lorris,
     Cui Jalousie sa contraire
     Fait tant d'angoisse et de mal traire,
     Qu'il est en péril de morir
     Se ge ne pens du secorir.
     Cil me conseillast volentiers,
     Com cil qui miens est tous entiers,
     Et drois fust; car por li-méismes
     En ceste poine nous méismes
     De tous nos barons assembler
     Por Bel-Acueil toldre et embler.
     Mais il n'est pas, ce dit, si sage,
     Si seroit-ce moult grant dommage,
     Se si loial serjant perdoie,
     Com secorre le puisse et doie,
     Qu'il m'a si loiaument servi,
     Qu'il a bien vers moi deservi,




     [p.39]
     Des ailes les plumes rompues,                                10979.
     Tant les avais de deuil battues,
     Pour qui mort ma mère pleura
     Tant que presque elle en expira.
     Jamais elle n'eut telle peine
     Lorsque le sanglier dans l'aine
     Mordit Adonis son amant
     Dont il mourut en grand tourment.
     Jamais ne put être apaisée
     La douleur qui l'avait brisée;
     Eh bien, pour Tibulle son cœur
     Sentit encor pire douleur.
     Rien ne pouvait sécher nos larmes;
     Tous devant si dures alarmes
     De pitié se fussent émus.
     D'Ovide et Catulle[12b] et Gallus[11b]
     Si preux d'amour en la science,
     Nous serait chère l'assistance,
     Mais ils sont tous morts et pourris.
     Voici Guillaume de Lorris
     A qui la male Jalousie
     Fait tant de peine et d'avanie
     Qu'il est en péril de mourir,
     Si je ne vais le secourir.
     Son aide nous est toute acquise,
     Car il est mien en toute guise,
     Et c'est justice; car pour lui
     Nos barons à grand' peine ici
     Nous avons mandés de se rendre
     Pour Bel-Accueil ravir et prendre;
     Mais il se déclare impuissant:
     Je dois le secourir partant,
     Car ce serait moult grand dommage
     Si je perdais ami si sage




     [p.40]
     Que je saille et que je m'atour                              10925.
     De rompre les murs de la tour,
     Et du fort chastel asséoir
     A tout quanque j'ai de pooir.

       Et plus encor me doit servir,
     Car por ma grace deservir
     Doit-il commencier li Romans
     Où seront mis tuit mi commans,
     Et jusques-là le fournira
     Où il à Bel-Acueil dira,
     Qui languist ores en prison
     A dolor et sans mesprison:
     «Moult sui durement esmaiés
     Que entr'oblié ne m'aiés,
     Si en ai duel et desconfort,
     Jamès n'iert riens qui me confort,
     Se ge pers vostre bien-voillance,
     Car ge n'ai mès aillors fiance....»
     Ci se reposera Guillaume,
     Le cui tombel soit plain de baume,
     D'encens, de mirre et d'aloé,
     Tant m'a servi, tant m'a loé.
       Puis vendra Jehan Clopinel,
     Au cuer jolif, au cors isnel,
     Qui nestra sor Loire à Méun,
     Qui à saoul et à géun
     Me servira toute sa vie,
     Sans avarice et sans envie,
     Et sera si très-sages hon,
     Qu'il n'aura cure de Raison
     Qui mes oignemens het et blasme,
     Qui olent plus soef que basme;




     [p.41]
     Qui m'a si droitement servi.                                 11013.
     Bien il mérite mon appui,
     En récompense, et que m'efforce
     Du castel enlever par force
     Et rompre les murs de la tour,
     Tant que pourrai, sans nul séjour.
       Mieux encor il prendra ma cause,
     Car, pour ma gloire, il se dispose
     A commencer ce beau Rommans
     Où seront mes commandements
     Et jusque-là le doit écrire,
     A Bel-Accueil où par grande ire
     Il dit, qui languit en prison
     A grand' douleur et sans raison:
     «J'ai peur, et grande est ma souffrance.
     Que me mettiez en oubliance,
     J'en ai grand deuil et déconfort,
     Et je n'aurai jamais confort
     Si je perds votre bienveillance,
     Car ailleurs je n'ai d'espérance....»
     Guillaume expirera céans.
     Que son tombeau soit plein d'encens,
     D'aloès, de baume et de myrrhe,
     Tant m'a servi, chanté sa lyre!
       Puis viendra Jehan Clopinel
     Au cœur joyeux, gent damoisel,
     A Meung qui naîtra sur la Loire,
     Qui soir et matin à ma gloire,
     Qu'il soit repu, qu'il soit à jeun,
     Qu'il soit à Paris ou à Meung,
     Me servira toute sa vie
     Sans avarice et sans.envie,
     Et sera si sage et si bon
     Qu'il n'aura cure de Raison,




     [p.42]
     Et s'il avient, comment qu'il aille,                         10957.
     Qu'il en aucune chose faille,
     (Car il n'est pas homs qui ne peche,
     Tous jors a chascun quelque teche),
     Le cuer vers moi tant aura fin,
     Que tous jors, au mains en la fin,
     Quant en cope se sentira,
     Du forfet se repentira,
     Ne me vodra pas lors trichier.
     Cis aura le Roman si chier,
     Qu'il le vodra tout parfenir,
     Se tens et leu l'en puet venir:
     Car quant Guillaume cessera,
     Jehans le continuera
     Après sa mort, que ge ne mente,
     Ans trespassés plus de quarente,
     Et dira por la meschéance
     Por paor de desesperance,
     Qu'il ait de Bel-Acueil perduë
     La bien-voillance avant euë:
     «Et si l'ai-ge perdue, espoir,
     A poi que ne m'en desespoir:»
     Et toutes les autres paroles,
     Quequ'el soient, sages ou foles,
     Jusqu'à tant qu'il aura coillie
     Sus la branche vert et foillie
     La très-bele Rose vermeille,
     Et qu'il soit jor et qu'il s'esveille;
     Puis vodra si la chose espondre,
     Que riens ne s'i porra repondre.

       Se cil conseil metre i péussent,
     Tantost conseillié m'en éussent;




     [p.43]
     Qui mes remèdes hait et blâme                                11047.
     Plus doux que baume et que dictame;
     Et s'il advient que par malheur
     Parfois il tombe en quelque erreur
     (Car homme n'est qui ne faillisse,
     Toujours chacun a quelque vice),
     Le cœur vers moi tant aura fin
     Que toujours, au moins en la fin,
     Il fera, se sentant coupable,
     Aussitôt amende honorable
     Et ne voudra plus me tricher.
     Il aura le roman si cher,
     Qu'il voudra jusqu'au bout l'écrire
     Si ses jours y peuvent suffire.
     Et quand Guillaume cessera
     Lors Jehan le continuera
     Après sa mort, que je ne mente,
     Ans trépassés plus de quarante,
     Et dira dans sa grand' douleur,
     Brisé par l'angoisse et la peur
     De perdre en grand' désespérance
     De Bel-Accueil la bienveillance:
     «S'il m'est réservé de le voir,
     Oui, j'en mourrai de désespoir!»
     Et toutes les autres paroles
     De ce Roman sages et folles,
     Jusques à temps qu'il ait cueilli,
     Sur le rameau vert et fleuri,
     La très-belle Rose vermeille
     Et qu'il soit jour et qu'il s'éveille;
     Si bien tout il exposera
     Que rien d'obscur ne restera.
       Ils nous aideraient sans doutance,
     S'ils pouvaient, en cette occurrence;




     [p.44]
     Mès par celi ne puet or estre,                               10989.
     Ne par celi qui est à nestre;
     Car cil n'est mie ci presens.
     Si rest la chose si pesans,
     Que certes quant il sera nés,
     Se ge n'i viens tous empenés
     Por lire-li nostre sentence,
     Si tost cum il istra d'enfance,
     Ce vous os jurer et plevir
     Qu'il n'en porroit jamès chevir.
     Et por ce que bien porroit estre
     Que cis Jehans qui est à nestre,
     Seroit, espoir, empéeschiés,
     Si seroit-ce duel et péchiés
     Et domages as amoreus,
     Car il fera grans biens por eus,
     Pri-ge Lucina la déesse
     D'enfantement, qu'el doint qu'il nesse
     Sans mal et sans encombrement,
     Si qu'il puist vivre longuement:
     Et quant après à ce vendra
     Que Jupiter vif le tendra,
     Et qu'il devra estre abevrés,
     Dès ains néis qu'il soit sevrés,
     Des tonneaus qu'il a tous jors dobles,
     Dont l'ung est cler et l'autre trobles,
     Li uns est dous, et l'autre amer
     Plus que n'est suie, ne la mer,
     Et qu'il où bersuel sera mis,
     Por ce qu'il iert tant mes amis,
     Ge l'afublerai de mes esles,
     Et li chanterai notes teles,
     Que puis qu'il sera hors d'enfance
     Endoctriné de ma science,




     [p.45]
     Mais rien n'y peut ce jour l'aîné,                           11081.
     L'autre n'est pas encore né
     Et ne peut servir notre cause.
     Cependant si grave est la chose,
     Que certes, quand il sera né,
     Si je n'accours tout empenné
     Pour lui lire notre sentence
     Sitôt qu'il sortira d'enfance,
     Je puis jurer et garantir
     Qu'à bout il n'en saurait venir.
     Et comme bien pourrait-il être
     Que ce Clopinel qui doit naître
     Un jour aussi fût empêché,
     Ce serait grand deuil et péché
     Aux amoureux et grand dommage,
     Car cet homme vaillant et sage
     Plus tard pour eux grand bien fera.
     Aussi prié-je Lucina,
     De tout enfantement déesse,
     Que bien elle veille qu'il naisse
     Sans mal et sans encombrement
     Et puisse vivre longuement.
     Alors quand après sa naissance,
     Selon la divine ordonnance,
     Sitôt comme il sera sevré,
     L'aura Jupiter abreuvé
     De ses tonneaux à vertu double
     Dont l'un est clair et l'autre trouble,
     Dont l'un est doux et l'autre amer
     Plus que la suie ou l'eau de mer,
     Et qu'au berceau cet ami tendre
     Sera, dès qu'il pourra m'entendre,
     De mes ailes l'affublerai,
     Telles notes lui chanterai,




     [p.46]
     Il fléutera nos paroles                                      11023.
     Par quarrefours et par escoles,
     Selonc le langage de France,
     Par tout le regne en audience,
     Que jamès cil qui les orront,
     Des dous maus d'amer ne morront,
     Por qu'il le croient fermement;
     Car tant en lira proprement,
     Que tretuit cil qui ont à vivre,
     Devroient apeler ce livre
     Le miroer as amoreus,
     Tant i verront de biens por eus;
     Mès que Raison n'i soit créue,
     La chétive, la recréue.
     Por ce m'en voil ci conseillier,
     Car tuit estes mi conseillier.
     Si vous cri merci jointes paumes
     Que cis las dolereus Guillaumes
     Qui si bien s'est vers moi portés,
     Soit secorus et confortés.
     Et se por li ne vous prioie,
     Certes prier vous en devroie
     Au mains por Jehan alegier,
     Qu'il escrive plus de legier;
     Que cest avantage li faites.
     Car il nestra, g'en suis prophetes;
     Et por les autres qui vendront,
     Qui dévotement entendront
     A mes commandemens ensivre,
     Qu'il troveront escript où livre,
     Si qu'il puissent de Jalousie
     Sormonter l'engaigne et l'envie,
     Et tous les chastiaus despecier
     Qu'el osera jamès drecier.




     [p.47]
     Qu'aussitôt sorti de l'enfance,                              11115.
     Endoctriné de ma science,
     Nos chansons il flûte à son tour
     Par école et par carrefour
     Selon le langage de France,
     Par le royaume en audience.
     Lors jamais qui les ouïront
     Des doux maux d'amour ne mourront,
     Pourvu que fermement le croient.
     Car tous les hommes, quels qu'ils soient,
     Tous nos commandements verront
     Et tels conseils y puiseront,
     Que tous ceux qui veulent bien vivre
     Devraient appeler ce beau livre
     Le vrai miroir des amoureux,
     Tant y verraient de bien pour eux;
     Mais que n'y soit point écoutée
     Raison la lâche, l'hébétée.
     C'est pourquoi je m'adresse à vous,
     Car j'ai là mes conseillers tous.
     Merci vous crie à jointe paume
     Que cet infortuné Guillaume,
     Qui s'est vers moi bien comporté,
     Secouru soit et conforté.
     Et si ne vous faisais prière
     Pour lui, bien le devrais-je faire
     Au moins en faveur de Jehan
     Pour qu'il soit un jour moult savant.
     Que cette grâce lui soit faite
     (Car il naîtra, j'en suis prophète),
     Ainsi qu'aux amants qui viendront
     Et mes commandements liront,
     Pour qu'ils puissent de Jalousie
     Surmonter la haine et l'envie




     [p.48]
     Conseillés-moi quel là feron,                                11057.
     Comment nostre ost ordeneron,
     Par quel part miex lor porrons nuire,
     Por plus-tost lor chastel destruire.

     _L'Acteur._

     Ainsinc Amors à eus parole,
     Qui bien reçurent sa parole.
     Quant il ot sa raison fenie,
     Conseilla soi la baronnie;
     En plusors sentences se mistrent;
     Divers diverses choses distrent:
     Mès puis divers descors s'acordent,
     Au diex d'Amors l'acord recordent.

     _Les Barons._

     Sire, font-il, acordé sommes
     Par l'acord de tretous vos hommes,
     Fors de Richesce solement,
     Qui a juré son serement
     Que jà ce chastel n'asserra,
     Ne jà, ce dist, cop n'i ferra
     De dart, de lance, ne de hache,
     Por homme qui parler en sache,
     Ne de nule autre arme qui soit,
     Et vostre emprise despisoit,
     Et s'est de nostre ost départie,
     Au mains quant à ceste partie,
     Tant a ce varlet en despit:
     Et por ce le blasme et despit,




     [p.49]
     Et tous les châteaux dépecer                                  11149
     Qu'elle osera jamais dresser.
     Conseillez-moi, que faut-il faire?
     Comment ordonner notre guerre?
     Quelle part vaut-il mieux presser
     Pour plus tôt le castel forcer?

     _L'Auteur._

     Il dit, et toute l'assistance
     L'accueillit avec bienveillance.
     Quand il eut fini ses raisons
     Se concertèrent les barons,
     En grand' discussion se mirent,
     Divers diverses choses dirent,
     Puis vers Amour de leur débat
     Rapportèrent le résultat.

     _Les Barons._

     Sire, font-ils, d'accord nous sommes
     Par l'accord de tretous vos hommes,
     Fors de Richesse seulement,
     Qui nous a juré par serment
     Que la tour jamais de sa vie
     Ne sera par elle assaillie,
     Que jamais nul, en vérité,
     Ne dira qu'elle y ait porté
     Coup de dard, de lance, de hache
     Ni d'autres armes qu'elle sache,
     Et furieuse rabaissait
     Notre entreprise, et soudain est
     De l'ost à grand fracas partie
     (Au moins quant à cette partie),




     [p.50]
     C'onques, ce dist, cil ne l'ot chiere,                       11083.
     Por ce li fait ele tel chiere:
     Si le het et hara dès or,
     Puisqu'il ne vuet faire tresor.
     Onc ne li fïst autre forfait,
     Vez-ci quanqu'il li a forfait.
     Bien dit sans faille qu'avant ier
     La requist d'entrer où sentier
     Qui Trop-Donner est apelez,
     Et la flatoit iluec de lez;
     Mès povres iert, quant l'en pria,
     Por ce l'entrée li véa:
     N'encor n'a pas puis tant ovré,
     Qu'un seul denier ait recovré
     Qui quites demorés li soit,
     Si cum Richece nous disoit:
     Et quant nous ot ce recordé,
     Sans li nous sommes acordé.
     Si trovons en nostre acordance,
     Que Faus-Semblant et Astenance,
     Avec tous ceus de lor baniere,
     Assaudront la porte derrière
     Que Male-Bouche tient et garde
     O ses Normans[13] que Mal-Feus arde!
     O eus Cortoisie et Largece,
     Qui là monstreront lor proece
     Contre la vielle qui mestrie
     Bel-Acueil par dure mestrie.

       Après, Délit et Bien-Celer
     Iront por Honte escerveler;
     Sor li lor ost assembleront,
     Et cele porte asségeront.




     [p.51]
     Tant ce valet lui fait dépit.                                11177.
     Elle le blâme, insulte et dit
     Qu'elle ne lui fut oncques chère;
     Pour ce lui fait si dure chère;
     Elle le hait et haïra
     Tant que trésor il ne fera.
     Nul grief contre lui n'oppose,
     Sinon cette futile cause:
     C'est qu'avant-hier il la priait,
     Nous dit-elle, et la suppliait
     De lui laisser franchir l'allée,
     Qui Trop-Donner est appelée;
     Mais, dès lors, que pauvre le vit
     L'entrée elle lui défendit.
     Ainsi, sans plus, conclut Richesse:
     «Croiriez-vous que, dans sa paresse,
     Il n'a jamais su, le manant,
     Amasser un denier vaillant!»
     Quand elle eut conté sa querelle,
     Nous nous accordâmes sans elle.
     Or voici quel est notre plan:
     Abstinence et son Faux-Semblant,
     Avec tous ceux de leur bannière,
     Assailleront l'huis de derrière
     Que Malebouche et ses Normands[13b]
     Gardent (Dieu brûle ces brigands!);
     Suivront Courtoisie et Largesse;
     Elles montreront leur prouesse
     A la Vieille qui Bel-Accueil
     Tourmente à grand douleur et deuil.
       Désir et Bien-Celer ensuite
     Iront pour mettre Honte en fuite;
     Leur ost contre elle assembleront
     Et cette porte assiégeront.




     [p.52]
     Contre Paor ont ahurté                                       11115.
     Hardement avec Séurté;
     Là seront o toute lor suite
     Qui ne sot onques riens de fuite.
     Franchise et Pitié s'offerront
     Contre Dangier, et l'asserront,
     Dont iert l'ost ordenée assés:
     Par ceus iert li chastiaus cassés,
     Se chascuns i met bien s'entente;
     Mès que Venus i soit présente,
     Vostre mère, qui moult est sage,
     Qu'ele set trop de cet usage:
     Ne sans li n'iert ce jà parfait
     Ne par parole, ne par fait:
     Si fust bon que l'en la mandast,
     Car la besoigne en amendast.

     _Amours._

     Seignors, ma mère la déesse,
     Qui ma dame est et ma mestresse,
     N'est pas du tout à mon desir,
     N'en fait pas quanque ge desir.
     Si seult-ele moult bien acorre,
     Quant il li plet, por me secorre
     A mes besoignes achever;
     Mès ne la voil or pas grever.
     Ma mere est: si la crieng d'enfance,
     Ge li port moult grant reverence:
     Qu'enfès qui ne crient pere et mere,
     Ne puet estre qu'il nel' compere.
     Et non porquant bien la saurons
     Mander, quant mestier en aurons;
     S'el fust si près, tost i venist,
     Que riens, ce croi, ne la tenist.




     [p.53]
     Contre Peur en grand équipage                                11211.
     Marcheront Sûreté, Courage,
     Entraînant leurs nombreux amis
     Qu'en fuite nul jamais n'a mis.
     Qu'à Pitié Franchise s'allie
     Pour assiéger de compagnie
     Danger enfin. Le château lors
     Succombera sous tant d'efforts,
     Si l'on agit avec entente.
     Mais que Vénus y soit présente,
     Votre mère, qui sage est tant
     Et si bien à ce jeu s'entend.
     Rien ne sera parfait sans elle
     Par hauts faits ni parole belle;
     Il serait bon qu'on la mandât
     Pour que mieux la besogne allât.

     _Amour._

     Seigneurs, ma mère la déesse,
     Qui ma dame est et ma maîtresse,
     N'est pas toute à mon bon plaisir
     Et ne fait pas tout mon désir.
     Jamais ne se fait-elle attendre,
     Quand il lui plaît, pour me défendre,
     Pour mes besognes achever;
     Mais je ne veux en abuser.
     Ma mère, je la crains d'enfance
     Et lui porte grand' révérence,
     Car fils qui ses parents ne craint
     S'en repent toujours à la fin.
     Nous pourrons pour notre querelle
     La mander s'il est besoin d'elle;
     Tant loin fût-elle, elle viendrait,
     Rien, je crois, ne la retiendrait.




     [p.54]
     Ma mere est de moult grant proesce,                          11147.
     Elle a pris mainte forteresce
     Qui coustoit plus de mil besens,
     Où ge ne fusse jà présens,
     Et si le me metoit l'en seure;
     Mès jà n'i entrasse nule eure,
     Ne ne me plust onques tel prise
     De forteresce sans moi prise:
     Car il me semble, que qu'en die,
     Que ce n'est fors marchéandie.
     Qui achapte un destrier cent livres,
     Paie-les, si en iert délivres;
     N'en doit plus riens au marchéant,
     Ne cil ne l'en redoit néant.
     Ge n'apele pas vente, don;
     Vente ne doit nul guerredon,
     N'i afiert graces ne merites;
     L'ung de l'autre se part tous quites.
       Si n'est-ce pas vente semblable:
     Car quant cil a mis en l'estable
     Son destrier, il le puet revendre,
     Et chetel ou gaaing reprendre;
     Au mains ne puet-il pas tout perdre,
     S'il se devoit au cuir aerdre:
     Li cuirs au mains li demorroit,
     Dont quelque chose avoir porroit;
     Et s'il a si le cheval chier,
     Qu'il le gart por son chevauchier,
     Tous jors iert-il du cheval sires.
     Mès trop par est li marchiés pires
     Dont Venus se vuet entremetre:
     Car nus n'i saura jà tant metre,
     Qu'il n'i perde tout le chaté
     Et tout quanqu'il a achaté;




     [p.55]
     Ma mère est de moult grand' prouesse;                        11243.
     Elle a pris mainte forteresse
     Plus de mille besans coûtant,
     Sans que même y fusse présent.
     On m'accusait l'avoir suivie,
     Mais je n'y entrai de ma vie;
     Car oncques ne me plut, ma foi,
     Forteresse prise sans moi.
     A mon avis, quoi qu'on en dise,
     Ce n'est pas une marchandise.
     Qui cent livres un destrier
     Achète, s'il l'a pu payer,
     Ne doit rien au marchand, tout comme
     Néant lui redoit l'autre, en somme.
     Je n'appelle pas vente un don;
     Or vente ne doit nul guerdon,
     Aucune grâce ne mérite,
     Et l'un de l'autre s'en va quitte.
       Pour l'autre vente, c'est bien pis;
     Car s'il a son destrier mis
     En l'étable, il le peut revendre,
     Et son bien, même un gain, reprendre.
     Au moins jamais tout il ne perd,
     Au pis aller le cuir lui sert,
     Comme il lui plaît il en dispose
     Et peut en tirer quelque chose.
     Et s'il a le cheval si cher
     Qu'il le garde pour chevaucher,
     Toujours est-il du cheval maître.
     Mais le marché pire doit être
     Lorsque c'est Vénus qui le fait;
     Car nul jamais assez n'y met,
     Qu'il ne perde et sa marchandise
     Et la somme d'argent remise;




     [p.56]
     L'avoir, le pris a li vendierres,                            11181.
     Si que tout pert li achatierres:
     Que jà tant n'i metra d'avoir
     Qu'il en puist seignorie avoir,
     Ne que jà puisse empéeschier
     Por donner, ne por préeschier,
     Que maugré sien autant n'en ait.
     Uns estranges, s'il i venoit,
     Por donner tant, ou plus, ou mains,
     Fust Bretons, Englois, ou Romains:
     Voire espoir tretout por noiant,
     Tant puet-il aler flaboiant.
     Sunt donc sage tel marchéans?
     Mès fol, chetif et meschéans,
     Quant chose à escient achetent,
     Où tout perdent quanqu'il i metent,
     Ne si ne lor puet demorer,
     Jà tant n'i sauront laborer.
     Neporquant jà nel' quier naier,
     Ma mère n'en seult rien paier.
     N'est pas si fole, ne si nice
     Qu'el s'entreméist de tel vice;
     Mès bien sachiés que tex la paie,
     Qui puis se repent de la paie,
     Quant Povreté l'a en destrece,
     Tout fut-il desciple Richece,
     Qui par moi rest en grant esveil,
     Quant el ne vuet ce que ge veil.
     Mès, par sainte Venus ma mere,
     Et par Saturnus son vieil pere
     Qui jà l'engendra jone touse,
     Mès non pas de sa femme espouse[14]...
     Encor vous vueil-ge plus jurer,
     Por miex la chose asséurer,




     [p.57]
     Chose et prix garde le vendeur                               11277.
     Si bien que tout perd l'acheteur.
     Tout son avoir dût-il y mettre,
     Celui-ci n'en sera seul maître.
     Il aura beau donner, prêcher,
     Jamais ne saurait empêcher
     Qu'autant et malgré lui n'obtienne
     Le premier étranger qui vienne,
     Qu'il soit Breton, Anglais, Romain,
     Qu'il ouvre autant, ou plus, la main,
     Ou moins; d'une belle parole
     Sans plus paiera, s'il sait son rôle.
     Sont-ils donc sages ces marchands?
     Non, mais fous, chétifs, imprudents,
     Quand à bon escient achètent
     Chose où tout perdent ce qu'ils mettent
     Et qui ne reste leur jamais
     Combien qu'ils se soient mis en frais.
     Toutefois, il est vrai, ma mère
     N'est pas de payer coutumière;
     Elle n'a pas l'esprit si sot
     De tomber en un tel défaut;
     Mais, sachez-le bien, tel la paie
     Qui regrette après sa monnaie,
     Quand Pauvreté l'étreint marri,
     Fût-il de Richesse l'ami,
     Qui contre moi sa peine toute
     Perd, quand je veux. Or qu'on m'écoute!
     Par ma mère sainte Vénus
     Et son vieux père Saturnus,
     Qui l'engendra grande et parfaite
     Et non par son épouse faite[14b]...
     Mais pour mieux la chose assurer,
     Je veux plus fièrement jurer:




     [p.58]
     Par la foi que doi tous mes freres                           11215.
     Dont nus ne set nommer les peres,
     Tant sunt divers, tant en i a,
     Que tous ma mere à soi lia,
     Encor vous en jure et tesmoing
     La palu d'enfer à tesmoing,
     Or ne bevré-ge de piment
     Devant ung an, se ge ci ment:
     Car des Diex savez la coustume,
     Qui en parjurer s'acoustume,
     N'en boit tant que l'an soit passés:
     Or en ai-ge juré assés.
     Mal-Baillis sui se m'en porjur,
     Mès jà ne m'en verrés parjur;
     Puis que Richece ci me faut,
     Chier li cuit vendre ce defaut.
     El le comperra, s'el ne s'arme
     Au mains d'espée ou de guisarme;
     Et puis qu'el ne m'ot pas hui chier,
     Dès lors qu'el sot que tresbuchier
     La forteresce et la tor dui,
     Mal vit ajomer le jor d'ui.
     Se ge puis riche homme baillier,
     Vous le me verrés si taillier,
     Qu"il n'aura jà tant mars ne livres,
     Qu'il n'en soit en brief tens délivres.
     Faillir li ferai ses deniers,
     S'il ne li sourdent en greniers;
     Si le plumeront nos puceles,
     Qu'il li faudra plumes noveles[16],
     Et le mettront à terre vendre
     S'il ne s'en set moult bien deffendre.
       Povre home ont fait de moi lor mestre,
     Tout ne m'aient-il de quoi pestre,




     [p.59]
     Par la foi que dois à mes frères                             11311.
     Dont nul ne peut nommer les pères,
     Tant sont divers, tant y en a
     A qui ma mère se lia,
     Par le Styx, la rivière impure
     De l'enfer, oui, je vous le jure,
     Et ne veux boire de piments
     Devant un an, si je vous ments
     (Car des Dieux sachez la coutume:
     A parjurer qui s'accoutume
     N'en boit de douze mois passés).
     Or, j'ai juré, je crois, assez;
     Malheur à moi si me parjure!
     Mais point ne me verrez parjure:
     Ah! Richesse nous laisse là!
     Eh bien! soit; mais cher le paiera!
     Oui, bien cher, à moins que ne s'arme
     De bonne épée ou de guisarme,
     Et puisqu'elle osa m'outrager,
     Quand sut que j'allais assiéger
     Le castel et la tour damnée,
     Mal vit lever cette journée!
     Si je puis riche homme tenir,
     Tant le veux pressurer, pétrir,
     Qu'eût-il des marcs à pleine bourse,
     J'en tarirai bientôt la source;
     En eût-il tous ses pleins greniers,
     J'épuiserai tôt ses deniers.
     Tant le plumeront nos pucelles
     Qu'il lui faudra plumes nouvelles[15b],
     Et lui feront jusqu'à son bien
     Vendre, s'il ne s'en défend bien!
       Pauvres ont fait de moi leur maître,
     Souvent n'ont-ils de quoi me paître,




     [p.60]
     Ne les ai-ge pas en despit;                                  11249.
     N'est pas prodons qui les despit.
     Moult est Richesce enfrume et gloute,
     Qui les viltoie, et chace et boute;
     Miex aiment que ne font li riche,
     Li aver, li tenant, li chiche,
     Et sunt, foi que doi mon ael,
     Plus serviable et plus lael.
     Si me soffit à grant planté
     Lor bon cuer et lor volenté.
     Mis ont en moi tout lor penser,
     A force m'estuet d'eus penser;
     Tous les méisse en grans hautesces,
     Se ge fusse Diex des richesces
     Ausinc cum ge sui Diex d'Amors,
     Tex pitié me font lor clamors.
     Si convient que cestui sequeure
     Qui tant en moi servir labeure:
     Car s'il des maus d'Amors moroit,
     N'apert qu'en moi point d'Amors oit.

     _Les Barons de l'Ost._

     Sire, font-il, c'est vérités
     Tretout quanqu'avés récités:
     Bien est li serement tenables
     Cum bons et fins et convenables,
     Que fait avés des riches hommes;
     Ainsinc iert-il, certains en sommes.
     Se riches homs vous font hommage,
     Il ne feront mie que sage:
     Que jà ne vous en parjurrés,
     Jà la poine n'en endurrës




     [p.61]
     Mais je n'ai contre eux nul dépit.                           11345.
     Pour moi l'homme qui les honnit
     N'est ni preux, ni juste, ni sage.
     Seule leur fait mauvais visage
     Richesse au cœur cruel et bas,
     Les chasse et ne les aide pas.
     Pauvres mieux aiment que les riches
     Pourtant, ces avares, ces chiches,
     Et, par la foi de mes aïeux,
     Sont plus loyaux, plus généreux.
     De bonne volonté constante
     Et de bon cœur je me contente.
     Puisqu'ils ont mis tout leur penser
     En moi, je dois à eux penser,
     Et les mettrais en grand' hautesses
     Si j'étais le Dieu des richesses,
     Comme je suis le Dieu d'Amours.
     Oui, je leur dois aide et secours,
     Car trop m'émeut leur plainte amère,
     Lui surtout, tant vers moi sincère;
     Et des maux d'Amours s'il mourait,
     Nul en moi d'amour ne verrait.

     _Les Barons de l'Ost._

     Sire, font-ils, bien est tenable
     Votre serment, bon, convenable
     Et juste. Oui, c'est vérité,
     Tretout ce qu'avez décrété
     Céans contre les riches hommes.
     Tel sera fait, certains en sommes,
     Et si jamais riche vous font
     Hommage, en fous ils agiront.
     Sire, ne soyez pas parjure,
     Pour ne pas endurer l'injure




     [p.62]
     Que piment en laissiés à boivre.                             11279.
     Dames, lor braceront tel poivre,
     Si puéent en lor laz chéoir,
     Qu'il lor en devra meschéoir.
     Dames si cortoises seront,
     Que bien vous en aquiteront:
     Jà n'i querés autres victaires;
     Car tant de blanches et de naires
     Lor diront, ne vous esmaiés,
     Que vous en tendrez apaiés.
     Jà ne vous en meslés sor eles;
     Tant lor conteront de noveles,
     Et tant lor movront de requestes
     Par flateries deshonnestes,
     Et lor donront si grans colées
     De baiseries, d'acolées,
     S'il les croient, certainement
     Ne lor demorra tenement
     Qui ne voille le mueble ensivre;
     Dont il seront primes delivre.
     Or commandés quanque vodrois[16],
     Nous le ferons, soit tors, soit drois.
     Mès Faus-Semblant de ceste chose
     Por vous entremetre ne s'ose:
     Car il dit que vous le haés,
     Ne set s'à honnir le baés.
     Si vous prions tretuit, biau Sire,
     Que vous li pardonnés vostre ire,
     Et soit de vostre baronnie
     Avec Astenence s'amie:
     C'est nostre acord, c'est nostre otroi.

     _Amours._

     Par foi, dist Amors, ge l'otroi:




     [p.63]
     De ne plus boire de piment.                                  11377.
     Oui, dames leur iront brassant
     Tel poivre, dans leurs lacs s'ils tombent,
     Qu'il faudra que tous y succombent;
     Si courtoises toutes seront
     Que bien vous en acquitteront;
     N'y cherchez pas d'autres victoires,
     Car tant de blanches et de noires
     Leur diront, tranquille soyez,
     Que pour content vous vous tiendrez.
     Ne vous en mêlez point; car elles
     Leur conteront tant de nouvelles,
     Leur donneront tels coups de bec,
     Accolades, baisers, avec
     Mille requêtes attendries
     Par déshonnêtes flatteries,
     Que nul bien fonds ne restera
     Et que le meuble tôt suivra;
     Tôt seront-ils dépouillés voire,
     S'ils veulent leurs sornettes croire.
     Or, commandez, et que fait soit
     Votre vouloir, soit tort, soit droit.
     Mais Faux-Semblant de cette chose,
     Pour vous, entremettre ne s'ose;
     Car, dit-il, vous le haïssez,
     Peut-être le honnir pensez.
     Tretous nous vous prions, beau sire,
     Que vous lui pardonniez votre ire.
     Daignez donc, c'est notre désir,
     Parmi vos barons l'accueillir
     Avec Abstinence sa mie.

     _Amour._

     A ce, dit Amour, me rallie;




     [p.64]
     Dès or veil qu'il soit de ma cort,                           11311.
     Ça viengne avant.

     _L'Acteur._

                         Et cil acort.



     LXI

     Comment le dieu d'Amours retient
     Faulx-Semblant, qui ses homs devient,
     Dont ses gens sont joyeulx et baulx,
     Quant il le fait roy des Ribaulx.


     Faus-Semblant, par tel convenant
     Seras à moi tout maintenant,
     Que tous nos amis aideras,
     Et que jà nul n'en greveras;
     Ains penseras d'eus eslevcr,
     Et de nos anemis grever.
     Tiens soit li pooirs et li baus,
     Tu seras mès rois des Ribaus[17],
     Ainsinc le vuet nostre chapitre.
     Sans faille tu es maus traïtre
     Et lerres trop desmesurés,
     Cent mile fois t'ies parjurés:
     Mès toutevois en audiance,
     Por nos gens oster de doutance,
     Commant-ge que tu lor enseignes,
     Au mains par generaus enseignes,
     En quel leu il te troveroient,
     Se du trover mestier avoient,
     Et comment l'en te congnoistra,
     Car grant sens en toi congnoistre a.




     [p.65]
     Désormais qu'il soit de ma cour.                             11409.
     Çà qu'il s'avance.

     _L'Auteur._

                   Et l'autre accourt.



     LXI

     Comment le Dieu d'Amours retient
     Semblant, qui son homme devient,
     Et le nomme chef de l'armée
     Qui toute en est fière et charmée.


     Par cet accord donc, Faux-Semblant,
     Tu seras à moi maintenant.
     Nos amis aideras sans cesse
     Et traiteras avee tendresse,
     Toujours jaloux d'eux élever
     Et de nos ennemis grever.
     A toi l'autorité suprême,
     Mes soldats dirige toi-même,
     Notre chapitre ainsi le veut.
     Mais nous n'ignorons pas, par Dieu,
     Que tu n'es qu'un ignoble traître.
     Cent mille fois et plus peut-être
     Tu t'es, à mon su, parjuré,
     Larron par trop démesuré!
     Mais toutefois en audience,
     Pour sortir nos gens de doutance,
     Tu vas nous dire incontinent,
     Tout au moins généralement,
     En quel lieu te tiens d'ordinaire
     S'il est besoin qu'on te requière,




     [p.66]
     Di nous en quel leu tu converses.                            11337.

     _Faulx-Semblant._

     Sire, j'ai mansions diverses
     Que jà ne vous quier reciter,
     S'il vous plest à m'en respiter;
     Car, se le voir vous en raconte,
     Avoir i puis domage et honte;
     Se mi compaignon le savoient,
     Sachiés de voir, il m'en haroient,
     Et m'en procurroient anui,
     S'onques lor cruauté connui:
     Car il vuelent en tous leus taire
     Vérité qui lor est contraire.
     Jà ne la querroient oïr,
     Trop en porroient mal joïr,
     Se ge disoie d'eus parole
     Qui ne lor fust plesante et mole:
     Car la parole qui les point,
     Ne lor abelist onques point,
     Se c'estoit néis l'évangile
     Qui les repréist de lor guile,
     Car trop sunt cruel malement.
     Si sai-ge bien certainement,
     Se ge vous en di nule chose,
     Jà si bien n'iert vostre Cort close
     Qu'il nel' sachent, combien qu'il tarde:
     Des prodes hommes n'ai-ge garde,
     Car jà sur eus riens n'en prendront
     Prodomme, quant il m'entendront;
     Mès cil qui sor soi le prendra,
     Por soupeçoneus se rendra




     [p.67]
     Comment l'on te reconnaîtrait,                               11435.
     Car te connaître bon serait.
     Dis-nous en quel lieu tu t'exerces.

     _Faux-Semblant._

     Sire, j'ai demeures diverses
     Et trop longues à recenser,
     Qu'il vous plaise m'en dispenser.
     Car vrai, si je vous le raconte
     Avoir y puis dommage et honte.
     Si le savaient mes compagnons,
     Je connais ces cruels larrons,
     Ils me déclareraient la guerre
     Et me feraient trop grand' misère.
     Car ils veulent taire en tous lieux
     Vérité mauvaise pour eux;
     Et si je disais d'eux parole
     Qui ne leur fût plaisante et molle,
     Ils en pourraient trop mal jouir;
     Vérité ne veulent ouïr.
     Car la parole qui les blesse
     Ne les contente point; serait-ce
     L'Évangile qui les reprît
     De leurs vices, trop grand dépit
     Ils en auraient, croyez-moi, sire,
     Et trop cruels sont en leur ire.
     Or je sais bien pertinemment
     Que si jamais, tant seulement,
     Je vous en dis la moindre chose,
     Ne sera votre Cour tant close
     Qu'ils ne le sachent tôt ou tard.
     Les bons, je sais, aucune part
     De tout ce que je pourrais dire,
     Ne prendront qui leur puisse nuire;




     [p.68]
     Qu'il ne voille mener la vie                                 11367.
     De Barat et d'Ypocrisie
     Qui m'engendrerent et norrirent.

     _Amours._

     Moult bonne engendréure firent,
     Dist Amors, et moult profitable,
     Qu'il engendrerent le déable.
     Mès toutevois, comment qu'il aille,
     Convient-il, dist Amors, sans faille,
     Que ci tes mansions nous nommes
     Tantost oians tretous nos hommes,
     Et que ta vie nous espoingnes:
     N'est pas bon que plus la respoingnes.
     Tout convient que tu nous descuevres
     Comme tu sers et de quelz euvres,
     Puisque céans t'ies embatus;
     Et, se por voir dire, ies batus,
     Si n'en ies-tu pas coustumiers,
     Tu ne seras pas li premiers.

     _Faulx-Semblant._

     Sire, quant vous vient à plaisir,
     Se g'en devoie mort gesir,
     Ge ferai vostre volenté;
     Car du faire grant talent é.

     _L'Acteur._

     Faus-Semblant qui plus n'i atent,
     Commence son sermon atant,
     Et dist à tous en audience.




     [p.69]
     Car tel qui pour soi le prendrait                            11467.
     Soupçonner certes se ferait
     D'avoir voulu mener la vie
     De Mensonge et d'Hypocrisie,
     Qui me nourrit et m'engendra.

     _Amour._

     Beau travail, certe, elle fit là,
     Dit Amour, et moult profitable,
     Car, sûr, elle engendra le diable.
     Pourtant, quoi qu'il en soit, tantôt,
     Sans mentir, dit Amour, il faut
     Qu'ici tes demeures nous nommes,
     Ce pardevant tretous nos hommes,
     Et ta vie expose céans;
     Ne la cache pas plus longtemps.
     Il faut montrer de quelles uvres
     Tu sers et toutes tes manuvres,
     Puisque tu es ici venu;
     Et s'il t'advient d'être battu
     Cette fois, ce que n'aimes guère,
     Ce ne sera pas la première.

     _Faux-Semblant._

     Sire, quand je devrais mourir,
     Si tel est votre bon plaisir,
     Que votre volonté soit faite,
     Droit est qu'entier je m'y soumette.

     _L'Auteur._

     Faux-Semblant, lors, plus n'hésitant,
     Son sermon commence à l'instant,
     Et dit à tous en audience:




     [p.70]
     _Faulx-Semblant._

     Barons, entendés ma sentence.                                11392.
     Qui Faus-Semblant vodra congnoistre,
     Si le quiere au siecle ou en cloistre;
     Nul leu, fors en ces deus, ne mains:
     Mès en l'ung plus, en l'autre mains.
     Briefment, ge me vois osteler
     Là où ge me puis miex celer:
     C'est la celée plus séure
     Sous la plus simple vestéure.
     Religieus sunt moult couvers,
     Li seculer sunt plus ouvers.
     [Si ne voil-ge mie blasmer
     Religion, ne diffamer
     En quelque abit que ge la truisse:
     Jà religieus, que ge puisse,
     Humble et loial ne blasmerai,
     Neporquant jà ne l'amerai[18].]
       J'entens des faus religieus,
     Des felons, des malicieus
     Qui l'abit en vuelent vestir,
     Et ne vuelent lor cuers mestir.
     Religieus sunt trop piteus,
     Jà n'en verrés ung despiteus:
     Il n'ont cure d'orguel ensivre,
     Tuit se vuelent humblement vivre:
     Avec tex gens jà ne maindrai,
     Et se g'i mains, ge me faindrai.
     Lor habit porrai-ge bien prendre,
     Mès ainçois me lerroie pendre
     Que jà de mon propos ississe,
     Quelque chiere que g'i féisse.




     [p.71]
     _Faux-Semblant._

     Barons, écoutez ma sentence:                                 11494.
     Qui veut rencontrer Faux-Semblant,
     Dans le monde aille et par couvent.
     Ailleurs, nulle part, je n'opère,
     Mais à l'autre un séjour préfère.
     Bref, là je me vais installer,
     Où mieux me puis dissimuler,
     Et la cachette la plus sûre
     Est sous la plus simple vêture.
     Religieux sont moult couverts,
     Les laïques sont plus ouverts.
     [N'en concluons pas que je blâme
     Religion ni la diffame;
     Sous quelque habit que le verrai,
     Religieux ne blâmerai
     Humble et loyal, si j'en renconte,
     Mais point ne l'aimerai par contre[18].]
       J'entends les faux religieux,
     Les félons, les malicieux,
     Qui de l'habit seul se soucient
     Et leur cœur point ne mortifient.
     Les vrais sont doux, affectueux,
     Jamais n'en verrez d'orgueilleux;
     Ils n'ont nul souci d'orgueil suivre,
     Et tous veulent humblement vivre.
     Avec ceux-là ne resterai,
     Ou si j'y reste me feindrai.
     Bien saurai-je leurs habits prendre,
     Mais je me laisserai plutôt pendre
     Que d'oublier un seul instant
     Mon but, quel que soit mon semblant.




     [p.72]
     Ge mains avec les orguilleus,                                11423.
     Les veziés, les artilleus
     Qui mondaines honors convoitent,
     Et les grans besoignes esploitent,
     Et vont traçant les grans pitances,
     Et porchacent les acointances
     Des poissans hommes, et les sivent,
     Et se font povre, et si se vivent
     Des bons morciaus delicieus,
     Et boivent les vins précieus;
     Et la povreté vont preschant,
     Et les grans richesces peschant
     As saymes et as traïniaus:
     Par mon chief! il en istra maus.
     Ne sunt religieus, ne monde,
     Il font ung argument au monde
     Où conclusion a honteuse;
     Cist a robe religieuse,
     Donques est-il religieus.
     Cist argument est trop fieus,
     Il ne vaut pas ung coutel troine,
     La robe ne fait pas le moine.
     Neporquant nus n'i set respondre,
     Tant face haut sa teste tondre,
     Voire rere au rasoer de lanches,
     Qui Barat trenche en treze trenches[19]:
     Nul ne set si bien distinter,
     Qu'il en ose ung seul mot tinter;
     Tuit lessent vérité confondre,
     Por ce me vois là plus repondre.
     Mès en quelque leu que ge viengne,
     Ne comment que ge me contiengne,
     Nule riens fors Barat n'i chas;
     Ne plus que dam Tibers li chas[20]




     [p.73]
     Ceux qui mondains honneurs convoitent                        11525.
     Et les grand' besognes exploitent,
     Et vont grand' pitances flairant
     Et l'accointance recherchant
     Des puissants hommes et les suivent,
     Qui se font pauvres et qui vivent
     De bons morceaux délicieux,
     Et boivent les vins précieux,
     Et toujours la pauvreté prêchent,
     Et les grandes richesses pêchent
     A pleines saines et traîneaux,
     Voilà les miens, mes commensaux,
     Race impure, artificieuse,
     Ni pure, ni religieuse.
     Ils seront cause de grands maux!
     Partout ils vont prêchant ces mots
     A la conclusion honteuse:
     Tel a robe religieuse,
     Doncques il est religieux.
     Cet argument est vicieux
     Et ne vaut un couteau de troine,
     La robe ne fait pas le moine.
     Mais nul y répondre ne sut,
     Tant haut se tonde l'occiput,
     Ou rase du rasoir de lance
     Qui Fraude tranche en treize tranches[19b].
     Nul ne sait si bien discuter
     Qu'il en ose un seul mot tinter;
     Tous vérité laissent confondre.
     C'est pourquoi dedans leurs nids pondre
     Vous me voyez le plus souvent.
     Mais n'importe où me vais glissant
     Quelle que soit ma contenance,
     A rien, fors au mal, je ne pense.




     [p.74]
     Ne tent qu'à soris et à ras,                                 11437.
     N'entens-ge à riens fors qu'à Baras.
     Ne jà certes por mon habit
     Ne saurés o quex gens j'abit:
     Non ferés-vous, voir as paroles,
     Jà tant n'ierent simples ne moles.
     Les ovres regarder devés,
     Se vous n'avez les iex crevés;
     Car si'l font tel que il ne dient,
     Certainement il vous conchient,
     Quelconques robes que il aient,
     De quelconques estat qu'il soient,
     Soit clers, ou laiz, soit hons ou fame,
     Sires, serjant, bajasse ou dame.

     _L'Acteur._

     Tant qu'ainsinc Faus-Semblant sermonne,
     Amors de rechief l'araisonne
     Et dist, en rompant sa parole,
     Ausinc cum s'el fust fauce ou fole.

     _Le Dieu à'Amours._

     Qu'est-ce diable, es-tu effrontés!
     Quex gens nous as-tu ci contés?
     Puet-l'en trover religion
     En seculiere mansion?

     _Faux-Semblant._

     Oïl, Sire, il ne s'ensuit mie
     Que cil mainent mauvese vie,




     [p.75]
     Tout comme dam Thibert le chat[20b]                          11559.
     Ne rêve que souris et rat,
     Ainsi de même je ne songe
     Que fourberie et que mensonge,
     Et ce n'est point à mes habits
     Que vous connaîtrez qui je suis,
     Pas davantage à mes paroles
     Toujours simples et bénévoles;
     Les uvres regarder devez,
     Si vous n'avez les yeux crevés;
     Car ceux qui ne font ce qu'ils disent,
     Ils vous trompent, ils vous méprisent
     Ceux-là, quel que soit leur habit,
     Ou leur état ou leur crédit,
     Soit clerc, soit laïque, homme ou femme,
     Maître ou valet, servante ou dame.

     _L'Auteur._

     Ainsi sermonnait Faux-Semblant,
     Quand le Dieu d'Amours l'arrêtant,
     Lui coupa soudain la parole
     Qui lui semblait et fausse et folle.

     _Le Dieu d'Amours._

     Quel est donc ce diable effronté?
     Quel peuple nous as-tu conté?
     Religion ne hante guère
     Cependant maison séculière.

     _Faux-Semblant._

     Erreur, sire; il ne s'ensuit pas,
     Pour s'attacher aux mondains draps,




     [p.76]
     Ne que por ce lor ames perdent,                              11481.
     Qui as dras du siècle s'aherdent:
     Car ce seroit trop grand dolors.
     Bien puet en robes de colors
     Sainte religion florir:
     Maint saint a l'en véu morir,
     Et maintes saintes glorieuses,
     Dévotes et religieuses,
     Qui dras communs tous jors vestirent,
     N'onques por ce mains n'ensaintirent,
     Et ge vous en nommasse maintes;
     Mais presque tretoutes les saintes
     Qui par églises sunt priées,
     Virges chastes, et mariées
     Qui mainz biaus enfans enfanterent,
     Les robes du siècle portèrent,
     Et en cels méismes morurent,
     Qui saintes sunt, seront et furent;
     Néis les onze mile vierges
     Qui devant Diex tiennent lor cierges.
     Dont l'en fait feste par eglises,
     Furent es dras du siecle prises
     Quant elz reçurent lor martires:
     N'encor n'en sont-el mie pires.
     Bon cuer fait la pensée bonne,
     La robe n'i tolt, ne ne donne,
     Et la bonne pensée l'uevre
     Qui la religion descuevre:
     Ilec gist la religion
     Selonc la droite entencion.
       Qui de la toison dan Belin,
     En leu de mantel sebelin,
     Sire Ysangrin afubleroit,
     Li leu qui mouton sembleroit,




     [p.77]
     Que l'on mène mauvaise vie,                                  11585.
     Son âme perde et sacrifie,
     Car ce serait trop grand douleur.
     Bien peut en robe de couleur
     Fleurir la religion sainte;
     Car si l'on vit maint saint et sainte
     Dévotement pour elle agir
     Et glorieusement mourir,
     Qui draps communs toujours vêtirent
     Et pour ce moins ne s'ensaintirent,
     Il en est aussi d'autre part;
     Car les saintes pour la plupart
     Qui par églises sont priées,
     Vierges chastes ou mariées
     Et mères de maint bel enfant,
     Portaient mondain ajustement
     Dans lequel même elles moururent,
     Et saintes sont, seront et furent.
     Quand au martyre on les menait,
     Habillement mondain couvrait
     Aussi les onze mille vierges
     Qui devant Dieu tiennent leurs cierges.
     En nos temples nous les fêtons
     Et moins saintes ne les trouvons.
     Bon cœur pensée enfante bonne,
     Robe rien n'y prend ni ne donne;
     Bon penser fait bonne action
     Qui prouve la religion.
     Là, sans plus, Religion reste,
     Selon l'intention céleste.
       Si dans la peau de dam Bêlin,
     Au lieu de manteau zibelin,
     Isangrin s'affublait, le traître,
     Et restait avec agneaux paître,




     [p.78]
     S'il o les brebis demorast,                                  11515.
     Cuidiés-vous qu'il nes devorast?
     Jà de lor sanc mains ne bevroit,
     Mès plus tost les en decevroit:
     Jà n'en seroit mains familleus,
     Ne mains mals ne mains perilleus,
     Car, puisque ne le congnoistroient,
     S'il voloit fuir, eus le sivroient.
     S'il a gaires de tex loviaus
     Entre ces apostres noviaus,
     Eglise, tu es mal-baillie,
     Se ta cité est assaillie
     Par les chevaliers de ta table.
     Ta seignorie est moult endable.
     Se cil s'efforcent de la prendre
     Cui tu la baillie à deffendre.
     Qui la puet vers eus garentir?
     Prise sera sans cop sentir
     De mangonel, ne de perriere,
     Sans desploier au vent baniere;
     Et se d'eus ne la vués rescorre,
     Ainçois les lesse par tout corre,
     Lesses; mès se tu lor commandes.
     Dont n'i a fors que tu te rendes,
     Ou lor tributaires deviengnes
     Par pez faisant, et d'eus la tiengnes.
     Se meschief ne t'en vient greignor,
     Qu'il en soient du tout seignor.
     Bien te sevent ore escharnir,
     Par jor corent les murs garnir.
     Par nuit nes cessent de miner;
     Pense d'aillors enraciner
     Les entes où tu vués fruit prendre;
     Là ne te dois-tu pas atendre.




     [p.79]
     Croyez-vous que les mangerait                                11619.
     Le loup, qui mouton semblerait?
     Sous la peau qui mieux les dévoie,
     Il boirait leur sang à cœur joie,
     Non moins alors audacieux
     Ni moins félon et dangereux;
     Car, s'il fuyait, sans le connaître,
     L'agnelle encor suivrait le traître.
     Nombreux si sont tels louveteaux
     Parmi ces apôtres nouveaux,
     Sainte Église, tu es perdue,
     Si ta cité est combattue
     Par les chevaliers de ton ban.
     Ton pouvoir est bien chancelant
     Si ceux-là cherchent à la prendre
     A qui la donnas à défendre.
     Contre eux comment la garantir?
     Prise sera sans coup sentir
     De mangonneau ni de pierrière,
     Sans déployer au vent bannière.
     Si tu ne veux la secourir,
     Laisse-les tels partout courir,
     Laisse; mais si tu leur commandes,
     Tôt il faudra que tu te rendes
     Leur tributaire, faisant paix,
     Qu'ils t'imposeront à grand faix,
     Si pis encor ne font les traîtres
     Et de tout ne deviennent maîtres.
     Bien ils te savent endormir,
     Le jour courent les murs garnir,
     La nuit creusent profondes mines.
     Ailleurs enfonce les racines
     Que tu veux voir fructifier,
     Tu ne dois pas là te fier.




     [p.80]
     Mès atant pez, ci m'en retour,                               11549.
     N'en vueil plus ci dire à ce tour,
     Se ge m'en puis atant passer,
     Car trop vous porroie lasser.
       Mais bien vous vueil convenancier
     De tous vos amis avancier,
     Por quoi ma compaignie voillent;
     Si sunt-il mort, s'il ne m'acoillent,
     Et m'amie aussinc serviront,
     Ou jà par Dieu n'en cheviront:
     Sans faille traïstre sui-gié,
     Et por larron m'a Diex jugié.
     Parjurs sui, mès ce que j'afin,
     Set-l'en envis devant la fin,
     Car plusors par moi mort reçurent,
     Qui onc mon barat n'aperçurent,
     Et reçoivent et recevront,
     Qui jamès ne l'aparcevront.
     Qui l'aparcevra, s'il est sage,
     Gart s'en, ou c'iert son grant dommage.
     Mès tant est fort la decevance,
     Que trop est grief l'aparcevance:
     Car Prothéus, qui se soloit
     Muer en tout quanqu'il voloit.
     Ne sot onc tant barat, ne guile
     Cum ge fais; car onques en vile
     N'entrai où fusse congnéus,
     Tant i fusse oïs ne véus.




     [p.81]
     Mais suffit; ici je demeure.                                 11653.
     Assez j'en ai dit à cette heure
     Et puis sur le reste passer;
     Car trop pourrais-je vous lasser.
       Vos amis, si ma compaignie
     Veulent et servent bien ma mie,
     Réussiront, je m'en fais fort,
     Ou, par Dieu, pour eux c'est la mort!
     Amour l'a dit, je suis un traître,
     Pour larron il m'a fait connaître,
     Parjure suis; mais mon dessein
     Nul ne voit guère avant la fin,
     Car maints de moi la mort reçurent,
     Qui ma fourbe onques n'aperçurent,
     Et reçoivent et recevront,
     Qui jamais ne l'apercevront.
     Qui l'apercevra, s'il est sage,
     Qu'il s'en garde, je l'y engage,
     Ou cherche sa perdition.
     Mais l'erreur, la déception
     Est si puissante, que la vue
     Tout le monde a comme perclue.
     Car Prothéus, qui se changeait
     Céans en tout ce qu'il voulait,
     Ne fut si fourbe et si mobile
     Que moi; car dans aucune ville
     N'entrai où l'on m'ait reconnu,
     Combien m'y eût-on déjà vu.




     [p.82]
     LXII

     Comment le traîstre Faulx-Semblant                           11577.
     Si va les cuers des gens emblant,
     Pour ses vestemens noirs et gris,
     Et pour son viz pasle, amaisgris.


     Trop sai bien mes habiz changier,
     Prendre l'ung, et l'autre estrangier.
     Or sui chevalier, or sui moine,
     Or sui prélat, or sui chanoine,
     Or sui clerc, autre ore sui prestre,
     Or sui desciple, et or sui mestre,
     Or chastelain, or forestiers[21]:
     Briément, ge sui de tous mestiers.
     Or resui princes, or sui pages,
     Or sai parler tretous langages;
     Autre hore sui viex et chenus,
     Or resui jones devenus.
     Or sui Robers, or sui Robins,
     Or cordeliers, or jacobins.
     Si pren por sivre ma compaigne
     Qui me solace et acompaigne,
     (C'est dame Astenance-Contrainte),
     Autre desguiséure mainte,
     Si cum il li vient à plesir
     Por acomplir le sien desir.
     Autre ore vest robe de fame,
     Or sui damoiselle, or sui dame,
     Autre ore sui religieuse,
     Or sui rendue, or sui prieuse,
     Or sui nonain, or sui abbesse,
     Or sui novice, or sui professe;




     [p.83]
     LXII

     Comment le traître Faux-Semblant                             11681.
     S'en va le cœur des gens daubant
     Par sa grise et noire vêture
     Et sa pâle et maigre figure.


     Avec art me sais déguiser,
     Prendre un habit, l'autre laisser,
     Tantôt chevalier, tantôt moine,
     Tantôt prélat, tantôt chanoine,
     Ou châtelain, ou forestier[21b];
     Or bref, je suis de tout métier.
     Tantôt je suis clerc, tantôt prêtre,
     Tantôt disciple, tantôt maître,
     Une heure suis vieux et chenu,
     Une autre jeune revenu.
     Je sais parler en tout langage;
     Tantôt sui prince, tantôt page,
     Tantôt Robers, tantôt Robin,
     Ci cordelier, là Jacobin.
     Je prends, pour suivre ma compagne
     Qui m'éjouit et m'accompagne,
     Pour accomplir le sien désir.
     Comme elle veut, à son plaisir
     (C'est dame Contrainte-Abstinence),
     Mainte autre belle contenance.
     Robe de femme alors je vêts,
     Damoiselle ou dame me fais,
     Je suis religieuse une heure,
     L'heure d'après je suis prieure,
     Je vais par toutes régions
     Cherchant toutes religions,




     [p.84]
     Et vois par toutes régions                                   11607.
     Cerchant toutes religions.
     Mès de religion, sans faille,
     G'en pren le grain et laiz la paille;
     Por gens avugler i abit,
     Ge n'en quier sans plus que l'abit.
     Que vous diroie? en itel guise
     Cum il me plaist ge me desguise;
     Moult sunt en moi mué li vers,
     Moult sunt li faiz aux diz divers[22].
     Si fais chéoir dedans mes piéges
     Le monde par mes priviléges;
     Ge puis confesser et assoldre,
     (Ce ne me puet nus prélas toldre),
     Toutes gens où que ge les truisse;
     Ne sai prélas nul qui ce puisse,
     Fors l'apostole solement
     Qui fist cest establissement
     Tout en la faveur de nostre Ordre,
     N'i a prélat nul qui remordre,
     Ne grocier contre mes gens ose,
     Ge lor ai bien la bouche close;
     Mès mes trais ont aparcéus,
     Si n'en sui mès si recéus
     Envers eus si cum ge soloie,
     Por ce que trop fort les boloie.
     Mès ne me chaut comment qu'il aille,
     J'ai des deniers, j'ai de l'aumaille;
     Tant ai fait, tant ai sermonné,
     Tant ai pris, tant m'a-l'en donné
     Tout le monde par sa folie,
     Que ge maine vie jolie
     Par la simplece des prelas
     Qui trop fort redotent mes las.




     [p.85]
     Ici nonnain, ailleurs abbesse,                               11711.
     Ou bien novice, ou bien professe.
     Mais pour moi la religion
     N'est que mensonge et fiction.
     J'en prends le grain, laisse la paille;
     Pour dauber autrui, je m'y baille
     Et d'elle tire grand profit,
     Mais sans plus n'en prends que l'habit.
     Que vous dirai-je en telle guise?
     Comme il me plaît, je me déguise,
     Mes changements sont infinis,
     Mes faits contredisent mes dits[22b],
     Et je fais choir dedans mes piéges
     Le monde par mes priviléges.
     Je puis absoudre, confesser
     (Prélat ne s'y peut opposer)
     Tous les pécheurs que je rencontre.
     Nul prélat ne peut aller contre,
     Sinon le pape seulement
     Qui établit ce réglement
     En faveur de notre saint ordre;
     Nul prélat n'est qui puisse y mordre
     Ni murmurer contre mes gens,
     Le bec leur ai clos dès longtemps.
     Mais il n'est rien, las! qui ne s'use!
     Les gens trop fortement j'abuse
     Et suis maintenant trop connu,
     Et ne suis plus si bien reçu
     Qu'autrefois; mais comment qu'il aille,
     J'ai deniers, troupeaux, victuaille;
     Tant j'ai fait, tant j'ai sermonné,
     Tant j'ai pris et tant m'a donné
     Tout le monde par sa folie,
     Que je mène joyeuse vie




     [p.86]
     Nus d'eus à moi ne s'acompere,                               11641.
     Ne ne prent qu'il ne le compere:
     Ainsinc faiz-ge tout à ma guise
     Par mon semblant, par ma faintise.
     Mès, por ce que confès doit estre
     Chascun an chascuns à son prestre,
     Une fois, ce dist l'Escripture,
     Ains qu'on li face sa droiture:
     Car ainsinc le vuet l'Apostoile,
     L'estatut chascun de nous çoile
     Qui vint ça, si les enortons,
     Mès moult bien nous en déportons,
     Car nous avons ung priviliege
     Qui de plusors faiz nous aliege;
     Mès cestui mie ne taisons,
     Car assés plus grant le faisons
     Que l'Apostole ne l'a fait,
     Dont li hons, se pechiés a fait,
     S'il li plaist, il porra lors dire:
     En confession vous di, Sire,
     Que cil à qui ge fui confés,
     M'a alegié de tout mon fés;
     Absolu m'a de mes pechiés
     Dont ge me sentoie entechiés;
     Ne ge n'ai pas entencion
     De faire autre confession
     Ne n'en vueil ci plus reciter,
     Si m'en poés atant quiter,
     Et vous en tenez apaiés,
     Quelque gré que vous en aiés;
     Car se vous l'aviés juré,
     Ge n'en dout prélat ne curé
     Qui de confesser me contraingne,
     Autrement que ge ne m'en plaingne,




     [p.87]
     Par la simplesse des prélats                                 11745.
     Qui trop fort redoutent mes lacs.
     Nul d'eux contre moi ne s'essaie
     Et ne prend rien qu'il ne le paie.
     Aussi je fais tout mon content
     Par ma feintise et mon semblant.
     Mais si moult confessé doit être
     Tous les ans chacun par son prêtre,
     Selon l'Écriture, une fois,
     Pour jouir de tretous ses droits
     (Car ainsi l'ordonne le pape),
     Du statut nous rions sous cape;
     S'il en vient, nous les exhortons,
     Mais nous, bien nous en exemptons,
     Car nous avons un privilége
     Qui de plusieurs faix nous allége.
     Or, celui-ci point ne taisons;
     Au contraire nous renforçons
     Encor du pape l'ordonnance;
     Car tout pécheur peut d'assurance
     En faisant sa confession
     Dire sans hésitation:
     «Un tel m'a confessé naguère,
     M'a déchargé de tout, mon père,
     Absolu m'a de tout péché
     Dont je me sentais entaché,
     Et je ne veux pousser le zèle
     Jusqu'à confession nouvelle
     Venir aujourd'hui réciter;
     Veuillez donc céans m'acquitter,
     Et ceci vous doit moult suffire,
     Quelque raison qu'en puissiez dire,
     Car l'eussiez-vous cent fois juré,
     Je ne crains prélat ni curé




     [p.88]
     Car je m'en ai bien à qui plaindre.                          11675.
     Vous ne m'en poés pas contraindre,
     Ne faire force, ne troubler
     Por ma confession doubler:
     Ne si n'ai pas affeccion
     D'avoir double absolucion.
     Assés en ai de la premiere,
     Si vous quit cette darreniere;
     Desliés sui, nel' quier nier,
     Ne me poés plus deslier:
     Car cil qui le pooir i a,
     De tous liens me deslia.
     Et se vous m'en osés contraindre,
     Si que ge m'en aille complaindre,
     Jà voir juges emperiaus,
     Rois, prévos, ne officiaus
     Por moi n'en rendra jugement;
     Ge m'en plaindrai tant solement
     A mon bon confesseur novel,
     Qui n'a pas non frère Lovel,
     Mès frère Leus qui tout deveure,
     Combien que devant la gent eure:
     Que cil, jurer l'ose et plevir,
     Me saura bien de vous chevir.
     Car si vous saura atraper,
     Que ne li porrés eschaper
     Sans honte et sans diffamement,
     S'il n'a du vostre largement.
     Qu'il n'est si fox ne si entules,
     Qu'il n'ait bien de Rome des bules,
     S'il li plest, à vous tous semondre,
     Por vous travaillier et confondre
     Assés plus loing de deus jornées.
     Ses letres sunt à ce tornées,




     [p.89]
     Qui de confesser me contraigne,                              11779.
     Autrement que je ne m'en plaigne;
     Car vous ne me pouvez troubler
     Pour ma confession doubler,
     Ni faire force, ni contraindre,
     Ou je saurais à qui m'en plaindre:
     Or je n'ai pas l'intention
     D'avoir double absolution;
     Assez j'en ai de la première;
     Grâce vous fais d'une dernière:
     Car tel, qui le pouvoir en a,
     De tous liens me délia,
     Et si vous m'y vouliez contraindre
     Aussitôt je m'en irais plaindre:
     N'oseraient rois, officiaux,
     Prévôts, juges impériaux,
     Un jugement contre moi rendre;
     Car j'irais simplement l'apprendre
     A mon bon confesseur nouveau
     Qui n'a nom frère Louveteau,
     Mais frère Loup qui tout dévore,
     Combien que Dieu devant implore,
     Et lui n'aura qu'à l'affirmer
     Pour tôt votre bouche fermer.
     Si bien vous en fera rabattre
     Que ne vous en sauriez débattre
     Sans honte et sans diffamement
     S'il n'a du vôtre largement.
     Il n'est si fol qu'il n'articule
     Avoir de Rome quelque bulle,
     S'il lui plaît, pour vous travailler,
     Vous confondre et vous foudroyer
     Certes en moins de deux journées.
     Ses lettres sont si bien tournées




     [p.90]
     Qu'eles valent miex qu'autentiques                           11709.
     Communes, qui sunt si escliques,
     Que ne valent qu'à huit personnes.
     Tex letres ne sunt mie bonnes;
     Mès les soes à tous s'estendent
     Et à tous leus qui droit deffendent;
     Mès de vos drois n'a-il que faire,
     Tant est poissant, de grant affaire.
     Ainsinc de vous esploitera,
     Jà por priere nel' lera,
     Ne por defaute de deniers,
     Qu'assés en a en ses greniers:
     Car Chevance est ses senechaus,
     Qui d'aquerre est ardens et chaus,
     Et Porchas ses freres germains,
     Qui n'est pas de porchacier vains,
     Mès curieus trop plus d'assés,
     Por quoi il a tant amassés,
     Par ce est-il si haut monté,
     Que tous autres a sormonté.
     Et si m'aïst Diex et saint Jaques,
     Se vous ne me volés à Pasques
     Doner le Cors nostre Seigneur,
     Sans vous faire presse greigneur,
     Ge vous lairrai, sans plus atendre,
     Et l'irai tantost de li prendre;
     Car hors sui de vostre dangier,
     Si me vueil de vous estrangier.
     Ainsinc se puet cil confessier
     Qui vuet son provoire lessier;
     Et se le prestre le refuse,
     Ge sui prest que ge l'en encuse,
     Et de li pugnir en tel guise,
     Que perdre l'i ferai s'eglise.




     [p.91]
     Que valent mieux que parchemins                              11813.
     Communs et qui sont si restreints
     Qu'ils ne sont bons qu'à huit personnes.
     Telles chartes ne sont pas bonnes;
     Mais son pouvoir à tous s'étend
     Partout où le droit on défend,
     Mais de vos droits n'a-t-il que faire,
     Tant est puissant, de grande affaire:
     Ainsi son droit exploitera
     Et jamais ne le laissera
     Ni pour prières, ni pour offres;
     Il a d'argent trop dans ses coffres.
     Car Chevance est son pourvoyeur
     Et Ruse sa germaine sœur,
     Toutes deux ardentes et chaudes
     D'acquérir. Ainsi par leurs fraudes
     Il a tant et tant amassé
     Que tous autres a surpassé.
     Aussi, Dieu m'assiste et saint Jacques,
     Si vous me refusez à Pâques
     Le saint corps de Notre-Seigneur,
     Sans plus de façons, cher pasteur,
     Vous laisserai, sans plus attendre,
     Et l'irai tantôt de lui prendre.
     Je suis à l'abri de vos coups,
     S'il me plaît me passer de vous.»
     Selon son gré donc se confesse
     Qui de côté son curé laisse;
     Et si le prêtre protestait,
     A l'accuser je suis tout prêt
     Et le punir en telle guise
     Qu'il perdra certes son église.
     Or de telle confession
     Qui comprend la conclusion;




     [p.92]
     Et qui de tel confession                                     11743.
     Entent la consécucion,
     Jamès prestres n'aura puissance
     De congnoistre la conscience
     De celi dont il a la cure.
     C'est contre la sainte Escripture
     Qui commande au pastour honeste
     Cognoistre la vois de sa beste.
     Mes povres fames, povres hommes,
     Qui de deniers n'ont pas grans sommes,
     Vueil-ge bien as prélas lessier,
     Et as curés por confessier,
     Car cil noient ne me donroient.

     _Le Dieu d'Amours._

     Porquoi?

     _Faux-Semblant._

              Par foi qu'il ne porroient,
     Comme chétives gens et lasses;
     Si que g'en ai les berbis grasses,
     Et li pastour auront les maigres,
     Combien que ce mot lor soit aigres.
     Et se prélaz osent groucier,
     Car bien se doivent correcier
     Quant il perdent lor grasses bestes,
     Tiex cop lor donrai sor les testes,
     Que lever i ferai tex boces,
     Qu'il en perdront mitres et croces.
     Ainsinc les ai tous corrigiés,
     Tant sui fort privilégiés.




     [p.93]
     Jamais prêtre n'aura puissance                               11847.
     De connaître la conscience
     De ceux qu'il doit administrer.
     C'est l'Évangile déchirer,
     Qui veut que le pasteur honnête
     Connaisse la voix de sa bête.
     Mais pourtant je veux bien laisser
     Curés et prélats confesser
     Pauvres femmes et pauvres hommes
     Qui de deniers n'ont pas grand' sommes;
     Ceux-là rien ne me donneraient.

     _Dieu d'Amours._

     Pourquoi?

     _Faux-Semblant._

                  Parce qu'ils ne pourraient;
     Ce sont chétives gens et lasses.
     Aussi je prends les brebis grasses
     Et les maigres laisse aux pasteurs,
     Combien qu'ils s'en plaignent d'ailleurs.
     Et si, perdant leurs grosses bêtes,
     Prélats osent lever leurs têtes
     Et gronder et se courroucer,
     De tels coups leur ferai baisser,
     J'y ferai lever telles bosses,
     Qu'ils en perdront mitres et crosses.
     Ainsi maint en ai corrigé,
     Tel privilége et force j'ai.




     [p.94]
     _L'Acteur._

     Ci se volt taire Faus-Semblant;
     Mès Amors ne fait pas semblant
     Qu'il soit ennoiés de l'oïr,
     Ains li dist, por eus esjoïr:

     _Le Dieu d'Amours._

     Di-nous plus especiaument,
     Comment tu sers desloiaument,
     Ne n'aies pas du dire honte:
     Car, si cum tes habis nous conte,
     Tu sembles estre uns sains hermites.

     _Faux-Semblant._

     C'est voirs, mès ge sui ypocrites.

     _Le Dieu d'Amours._

     Tu vas préeschant astenance.

     _Faux-Semblant._

     Voire voir, mès g'emple ma pance
     De bons morciaus et de bons vins,
     Tiex comme il affiert à devins[23].

     _Le Dieu d'Amours._

     Tu vas préeschant povreté.

     _Faux-Semblant._

     Voir, mès riche sui à planté;
     Mès, combien que povre me faingne,
     Nul povre ge ne contredaingne.




     [p.95]
     _L'Auteur._

     Ici Faux-Semblant se veut taire.                             11871.
     Mais à l'ouïr feint de se plaire
     Amour, et pour leur agrément:

     _Le Dieu d'Amours._

     Tes bons tours explicitement
     Conte-nous; point de fausse honte.
     Si j'en crois ce que l'habit conte,
     Tu dois être un hermite saint.

     _Faux-Semblant._

     C'est vrai, mais hypocrite plein.

     _Le Dieu d'Amours._

     Toujours vas prêchant l'abstinence.

     _Faux-Semblant._

     D'accord; mais je m'emplis la panse
     De bons vins et de bons morceaux,
     Comme il sied à moines dévots[23b].

     _Le Dieu d'Amours._

     Pauvreté tu prêches sans cesse.

     _Faux-Semblant._

     Certes; mais grande est ma richesse.
     Pauvre me fais, mais, pour finir,
     Nul pauvre je ne puis sentir.




     [p.96]
     J'ameroie miex l'acointance                                  11787.
     Cent mile tans du Roi de France,
     Que d'ung povre, par nostre Dame!
     Tout éust-il ausinc bonne ame.
     Quant ge voi tous nus ces truans
     Trembler, sor ces femiers puans,
     De froit, de fain crier et braire,
     Ne m'entremet de lor affaire.
     S'il sunt à l'Ostel-Diex porté,
     Jà n'ierent par moi conforté,
     Que d'une aumosne toute seule
     Ne me paistroient-il la geule,
     Qu'il n'ont pas vaillant une seche:
     Que donra qui son coutiaus leche?
     De folie m'entremetroie,
     Se en lit à chien saing querrole.
     Mès d'un riche usurier malade
     La visitance est bonne et sade:
     Celi vois-ge réconforter,
     Car g'en cuit deniers aporter;
     Et se la male mort l'enosse,
     Bien le convoi jusqu'à la fosse.
     Et s'aucuns vient qui me repraingne
     Porquoi du povre me refraingne,
     Savés-vous comment g'en eschape?
     Ge fais entendant par ma chape
     Que li riches est entechiés
     Plus que li povres de pechiés,
     S'a greignor mestier de conseil,
     Por ce i vois, por ce le conseil[26].
     Neporquant autresinc grant perte
     Reçoit l'ame en trop grant poverte,
     Cum el fait en trop grant richece,
     L'une et l'autre igaument la blece:




     [p.97]
     Cent mille fois du roi de France                             11887.
     Je préférerais l'accointance,
     Par notre Dame! eût-il autant,
     Ce pauvre, âme bonne et cœur grand;
     Car j'ai bien autre chose à faire
     Que d'entendre crier et braire
     De froid, de faim, tous ces truands,
     Transis sur leurs fumiers puants,
     Qui d'une aumône toute seule
     Ne sauraient repaître ma gueule!
     S'ils sont à l'Hôtel-Dieu portés,
     Par moi ne seront confortés.
     Que prendre à qui son couteau lèche,
     Et n'a vaillant sardine sèche?
     Graisse chercher au lit d'un chien,
     C'est folie et m'en garde bien.
     Mais d'un riche usurier malade
     Plus fructueuse est l'accolade;
     C'est lui que je vais conforter,
     Car deniers j'en compte apporter,
     Et si la male mort l'emporte,
     Jusqu'à la fosse je l'escorte.
     Et si me reproche un grincheux
     D'abandonner les malheureux,
     Savez-vous comment j'en échappe?
     Je fais comprendre par ma chappe
     Que les riches sont de péchés
     Plus que les pauvres entachés,
     Plus ont besoin qu'on les surveille,
     Aussi j'y vais et les conseille[24b]
     Pourtant trop grande pauvreté
     Est égale calamité,
     Pour l'âme, à trop grande richesse,
     Autant l'une et l'autre la blesse;




     [p.98]
     Car ce sunt deus extrémités                                  11821.
     Que richece et mendicités.
     Li moien a non Soffisance:
     Là gist des vertus l'abondance,
     Car Salemon tout au délivre
     Nous a escript en ung sien livre
     Des Paraboles, c'est le titre,
     Tout droit où trentiesme chapitre[25]:
     Garde-moi, Diex, par ta poissance,
     De richece et de mendiance.
     Car riches hons, quant il s'adrece
     A trop penser à sa richece,
     Tant met son cuer en sa folie,
     Que son créator en oblie.
     Cil que mendicité guerroie,
     De pechié comment le guerroie,
     Envis avient qu'il ne soit lierres
     Et parjurs, ou Diex est mentierres,
     Se Salemon dist de par lui
     La letre que ci vous parlui[26];
     Si puis bien jurer sans délai
     Qu'il n'est escript en nule lai,
     (Au mains n'est-il pas en la nostre)
     Que Jhesu-Crist, ne si apostre,
     Tant cum il alerent par terre,
     Fussent onques véus pain querre;
     Car mendier pas ne voloient.
     Ainsinc préeschier le soloient
     Jadis par Paris la cité
     Li mestre de divinité:
     Si péussent-il demander
     De plain pooir, sans truander;
     Car, de par Diex, pastor estoient,
     Et des ames la cure avoient:




     [p.99]
     C'est une double extrémité                                   11921.
     Que richesse et mendicité.
     Entre les deux est suffisance,
     Là gît des vertus l'abondance.
     Du reste, clairement le dit
     Salomon dans un sien écrit,
     Des Paraboles, c'est le titre,
     Tout droit au trentième chapitre[25]:
     Dieu, garde-moi dans ta bonté
     De richesse et mendicité!
     Car le riche, quand il se laisse
     Enorgueillir par sa richesse,
     Tant il affole alors son cœur
     Qu'en oubli met son créateur.
     Celui qui pauvreté guerroie
     Peut-il rester en bonne voie?
     Force, est qu'il devienne voleur
     Et parjure, ou Dieu est menteur,
     A Salomon si fut dictée
     Par lui la phrase ici notée.
     Je puis jurer sans contredit
     Qu'en aucuns livres n'est écrit
     (Du moins ce n'est pas dans les nôtres)
     Que Jésus-Christ ni ses apôtres,
     Toute la terre parcourant,
     N'allassent leur pain mendiant;
     Bien plus, ils en faisaient défense.
     Ainsi le prêchaient en substance
     Jadis par Paris la cité
     Les docteurs ès-divinité.
     Eux pourtant, sans truanderie,
     Pouvaient bien demander leur vie,
     Qui, de par Dieu, pasteurs étaient
     Et des âmes la cure avaient.




     [p.100]
     Néis après la mort lor mestre,                               11835.
     Recommencierent-il à estre
     Tantost laboréors de mains;
     De lor labor, ne plus ne mains,
     Recevoient lor sostenance,
     Et vivoient en pacience;
     Et se remanant en avoient,
     As autres povres le donnoient;
     N'en fondoient palès ne sales,
     Ains gisoient en maisons sales[27].
       Puissans hons doit, bien le recors,
     As propres mains, au propre cors,
     En laborant querre son vivre,
     S'il n'a dont il se puisse vivre,
     Combien qu'il soit religieus,
     Ne de servir Diex curieus:
     Ainsinc faire le li convient,
     Fors ès cas dont il me sovient,
     Que bien raconter vous saurai,
     Quant tens de raconter aurai.
     Et encor devroit-il tout vendre,
     Et du labor sa vie prendre,
     S'il est bien parfais en bonté:
     Ce m'a l'Escripture conté.
     Car qui oiseus hante autrui table,
     Lobierres est, et sert de fable.
     N'il n'est pas, ce sachiés, raison
     D'escuser soi par oraison:
     Car il convient en toute guise
     Entrelessier le Diex servise
     Por ses autres nécessités.
     Mangier estuet, c'est vérités,
     Et dormir, et faire autre chose,
     Nostre oroison lors, se repose:




     [p.101]
     Même après la mort de leur maître                            11955.
     Ils recommencèrent à être
     Ouvriers de leurs propres mains;
     De labeurs humbles et vilains
     Ils recevaient leur soutenance
     Et vivaient tous en patience,
     Et si de trop avaient pour eux
     Ils le donnaient aux malheureux,
     N'en fondaient ni palais ni salles
     Et demeuraient en maisons sales[27b].
       Homme fort doit, je le soutiens,
     De ses labeurs quotidiens,
     Avec ses bras, gagner son vivre,
     S'il n'a de biens assez pour vivre,
     Combien qu'il soit religieux
     Et de Dieu servir envieux.
     Telle est la règle universelle
     Sauf ès-cas que je me rappelle
     Et que bien vous conter saurai,
     Plus tard, quand le temps en aurai.
     Et encor devrait-il tout vendre
     Et du travail son vivre prendre,
     S'il était parfait en bonté:
     Ce m'a l'Écriture conté.
     Car d'autrui qui hante la table
     Est un larron et sert de fable.
     Mauvaise encore est la raison
     De s'excuser par oraison.
     Il faut, et ce n'est que justice,
     Délaisser de Dieu le service
     Pour toute autre nécessité;
     Manger faut-il, en vérité,
     Et dormir et faire autre chose,
     Notre oraison lors se repose.




     [p.102]
     Aussinc se convient-il retraire                              11889.
     D'oroison por son labor faire;
     Car l'Escripture s'i acorde
     Qui la vérité en recorde.
       Et si deffent Justiniens
     Qui fist nos livres anciens,
     Que nus hons, en nule maniere,
     Poissans de cors, son pain ne quiere,
     Por qu'il le truisse à gaaingnier;
     L'en le devroit miex mehaingnier,
     Ou en faire apperte justice,
     Que soustenir en tel malice.
     Ne font pas ce que faire doivent
     Cil qui tex aumosnes reçoivent,
     S'il n'en ont espoir priviliege
     Qui de la poine les aliege;
     Mais ne cuit pas qu'il soit éus
     Se li princes n'est décéus,
     Ne si ne recuit pas savoir
     Qu'il le puissent par droit avoir.
     Si ne fais-ge pas terminance
     Du prince ne de sa poissance,
     Ne par mon dit ne voil comprendre
     S'el se puet en tel cas estendre,
     De ce ne me doi entremette.
     Mès ge croi que selonc la letre
     Les aumosnes qui sont déuës
     As lasses gens povres et nuës,
     Fiebles et viez et mehaingniés,
     Par qui pains n'iert mes gaaingniés,
     Por ce qu'il n'en ont la poissance,
     Qui les mangüe en lor grevance,
     Il mangüe son dampnement,
     Se cil qui fist Adam ne ment.




     [p.103]
     Aussi devons-nous oublier                                    11989.
     Les oraisons pour travailler;
     Ainsi le comprend l'Écriture
     Qui enseigne vérité pure.
       Tel le défend Justinien
     Qui fit notre code ancien.
     Puissant de corps, dit-il, personne
     Ne devra demander l'aumône,
     Puisque son pain il peut gagner.
     Mieux vaut le battre et l'éloigner
     Ou en faire bonne justice,
     Que l'aider en telle malice.
     Ce n'est pas faire son devoir
     Qu'aumônes telles recevoir,
     A moins d'avoir un privilége
     Qui du châtiment vous protége.
     Or je ne pense pas savoir
     Qu'on le puisse par droit avoir;
     Donc il faut que soit par feintise
     Du roi la bonne foi surprise.
     Non pas qu'en rien je veuille, moi,
     Limiter le pouvoir du roi,
     Ni par ces mots faire comprendre
     Qu'il ne puisse à tels cas s'étendre,
     Car ceci discuter ne doi;
     Mais je pense selon la loi
     Que, les aumônes qui sont dues
     A faibles gens pauvres et nues,
     Vieillards infirmes, sans soutien,
     Qui ne peuvent gagner leur pain
     Parce qu'ils n'en ont la puissance,
     Ravir par male concurrence,
     C'est pourchasser son damnement,
     Si le père d'Adam ne ment.



     [p.104]
     Et sachiés, là où Diex commande                              11923.
     Que li prodons quanqu'il a vende,
     Et doint as povres et le sive,
     Por ce ne vuet-il pas qu'il vive
     De li servir en mendience:
     Ce ne fu onques sa sentence;
     Ains entent que de ses mains euvre,
     Et qu'il le sive par bonne euvre.
     Car saint Pol commanda ovrer
     As apostres por recovrer
     Lor necessités et lor vies,
     Et lor deffendoit truandies,
     Et disoit: «De vos mains ovrés,
     Jà sor autrui ne recorés.»
     Ne voloit que riens demandassent
     A quelque gens qu'il préeschassent,
     Ne que l'évangile vendissent:
     Ains doutoit que s'il requéissent,
     Qu'il ne tosissent en requerre;
     Qu'il sunt maint donéor en terre
     Qui por ce donnent, au voir dire,
     Qu'il ont honte de l'escondire,
     Ou le requerant lor ennuie,
     Si li donnent por qu'il s'enfuie.
     Et savés que ce lor prouffite?
     Le don perdent et la merite.
     Quant les bonnes gens qui ooient
     Le sermon saint Pol, li prioient
     Por Diex qu'il vosist du lor prendre,
     N'i vosist-il jà la main tendre;
     Mès du labor des mains prenoit
     Ce dont sa vie sostenoit.




     [p.105]
     Or, sachez-le, quand Dieu commande                           12023.
     Que tout son bien le sage vende
     Pour le suivre, ayant tout donné,
     Pour ce n'a-t-il pas ordonné
     Qu'on le servît par mendiance
     (Jamais ce ne fut sa sentence):
     Mais œuvre manuelle fît
     Et par bonne œuvre le suivît.
     Saint Paul à travailler convie
     Tous les apôtres, pour leur vie
     Soutenir avec dignité
     Et défend la mendicité:
     «Travaillez, dit-il aux apôtres,
     N'ayez jamais recours aux autres.»
     A la gent qui les écoutait,
     Qu'ils demandassent ne voulait,
     Ni que l'Évangile vendissent;
     Mais il redoutait qu'ils ne prissent,
     Bel et bien, tout en demandant.
     Car maints, et leurs corps défendant,
     Ne donnent, il faut bien le dire,
     Que pour la honte d'éconduire,
     Ou bien pour que le requérant
     Ennuyeux s'en aille à l'instant.
     L'aumône en rien ne leur profite,
     Car sont perdus don et mérite.
     Quand les bonnes gens qui venaient
     Saint Paul entendre le priaient,
     Pour Dieu, qu'il voulût du leur prendre,
     Onc n'y voulut-il la main tendre;
     Mais du labeur des mains gagnait
     Ce dont ses jours il soutenait.




     [p.106]
     _Amours._

     Di-moi donques comment puet vivre                            11955.
     Fors homs de cors qui Diex vuet sivre,
     Puis qu'il a tout le sien vendu,
     Et as povres Diex despendu,
     Et vuet tant solement orer
     Sans jamès de mains laborer.
     Le puet-il faire?

     _Faulx-Semblant._

                       Oïl.

     _Amours._

                               Comment?

     _Faux-Semblant._

     S'il entroit, selon le commant[28]
     Saint Augustin, en abbaie
     Qui fust de propre bien garnie,
     Si cum sunt ore cil blanc moine,
     Cil noir, cil reguler chanoine,
     Cil de l'Ospital, cil du Temple,
     Car bien puis faire d'eus exemple,
     Et i préist sa soutenance,
     Car là n'a point de mendiance:
     Neporquant maint moines laborent,
     Et puis au Diex service acorent;
     Et por ce qu'il fu grant discorde
     En ung tens dont ge me recorde,
     Sur l'estat de mendicité,
     Briefment vous iert ci recité




     [p.107]
     _Amours._

     Alors dis-moi comment peut vivre                             12055.
     Un homme fort qui Dieu veut suivre,
     Lorsqu'il a tout son bien vendu
     Et aux pauvres de Dieu rendu,
     Et tout entier à la prière
     Des mains ne veut nul travail faire.
     Le peut-il?

     _Faux-Semblant._

                Oui.

     _Amour._

                     Dis-moi comment.

     _Faux-Semblant._

     Comme saint Augustin l'entend[28b],
     En entrant dans une abbaye
     Qui soit de propre bien garnie,
     Comme chanoines séculiers,
     Moines blancs, noirs, hospitaliers,
     Ou bien encore ceux du Temple,
     Que puis bien prendre comme exemple.
     Pour vivre dans l'austérité;
     Ceci n'est pas mendicité.
     Maints moines au travail s'adonnent
     Néanmoins, qui Dieu n'abandonnent.
     Les Mendiants et leur état
     Furent cause d'un grand débat,
     En un temps dont j'ai souvenance.
     Je vais vous donner connaissance




     [p.108]
     Comment puet hons mendians estre                             11977.
     Qui n'a dont il se puisse pestre.
     Les cas en orrés tire-à-tire,
     Si qu'il n'i aura que redire,
     Maugré les felonnesses jangles;
     Car vérités ne quiert nus angles,
     Si porrai-ge bien comparer
     Quant onc osai tel champ arer.



     LXIII

     Faulx-Semblant dit cy vérité
     De tous cas de mendicité.


     _L'Acteur._

     Vez-ci les cas especiaus;
     Se li hons est si bestiaus
     Qu'il n'ait de nul mestier science,
     Ne n'en desire l'ignorance,
     A mendiance se puet traire
     Tant qu'il sache aucun mestier faire
     Dont il puisse sans truandie
     Loiaument gaaingnier sa vie;
     Ou s'il laborer ne péust
     Por maladie qu'il éust,
     Ou por viellece, ou por enfance,
     Torner se puet en mendiance;
     Ou s'il a trop, par aventure,
     D'acoustumée norreture
     Vescu délicieusement,
     Les bonnes gens communément
     En doivent lors avoir pitié,
     Et souffrir le par amitié




     [p.109]
     Comment on peut son pain quêter,
     Quand on n'a de quoi subsister.
     Les cas en verrez tire à tire,
     Et n'y sera rien à redire,
     Des méchants malgré les discours,
     Car vérité hait les détours.
     Nul mieux que moi ne peut le faire,
     Car bien labourai cette terre.



     LXIII

     Ci Faux-Semblant dit vérité
     Des cas où la mendicité
     Peut être seulement permise.


     _L'Auteur._

       Puisqu'il faut que je les précise,
     Voici tous les cas spéciaux:
     D'abord les pauvres idiots
     Qui n'ont de nul métier science;
     Victimes de leur ignorance,
     Ceux-là peuvent bien mendier
     Jusqu'à ce qu'ils sachent métier
     Dont puissent sans truanderie
     Loyalement gagner leur vie;
     Tel qui travailler ne peut plus
     Par le mal, par les ans perclus,
     Ou l'enfant dans son âge tendre,
     Peuvent sans honte la main tendre;
     Tel qui trop vécut en son temps
     Pour son malheur, les bonnes gens,
     Par pitié pour son infortune,
     Souffrir le peuvent sans rancune




     [p.110]
     Mendier et son pain querir,                                  12005.
     Non pas lessier de fain morir.
     Ou s'il a d'ovrer la science,
     Et le voloir et la poissance,
     Prest de laborer bonnement,
     Mès ne trueve pas prestement
     Qui laborer faire li voille
     Por rien que faire puisse ou soille,
     Bien puet lors en mendicité
     Porchacier sa nécessité;
     Ou s'il à son labor gaaingne,
     Mès il ne puet de sa gaaingne
     Soffisamment vivre sor terre,
     Bien se puet lors metre à pain querre,
     Et d'uis en huis partout tracier
     Por le remenant porchacier:
     Ou s'il vuet por la foi deffendre
     Quelque chevalerie emprendre,
     Soit d'armes, ou de lectréure[29],
     Ou d'autre convenable cure,
     Se povreté le va grevant,
     Bien puet, si cum j'ai dit devant,
     Mendier tant qu'il puisse ovrer
     Por ses estovoirs recovrer,
     Mès qu'il ovre des mains itiex,
     Non pas de mains esperitiex,
     Mès de mains du cors proprement,
     Sans metre i double entendement.
     En tous ces cas et en semblables,
     Se plus en trovés raisonnables
     Sor ceus que ci présens vous livre.
     Qui de mendiance vuet vivre,
     Faire le puet, non autrement,
     Se cil de Saint-Amor ne ment,




     [p.111]
     Mendier et son pain quérir                                   12105.
     Sans le laisser de faim mourir;
     Tel qui d'un travail a science
     Et le vouloir et la puissance,
     Prêt à travailler bonnement,
     Mais ne trouve, pour le moment,
     De ce qu'il sait faire, personne
     Un peu d'ouvrage qui lui donne,
     Peut aussi par mendicité
     Combattre la nécessité;
     Encor l'ouvrier qui se livre
     Au travail, mais sans pouvoir vivre,
     En suffisance, de son gain,
     Peut certes mendier son pain,
     Pour le reste, de porte en porte,
     Quérir, tant qu'aux siens le rapporte;
     Celui qui, la foi défendant,
     Noble mission entreprend
     Ou autre glorieuse cure,
     Chevalier d'arme ou de lecture[29b],
     Si pauvreté le va grevant,
     Peut aussi, comme ai dit devant,
     Mendier jusqu'à ce qu'il puisse
     Travail trouver qui le nourrisse,
     Mais je dis labeurs manuels
     Et non travaux spirituels,
     Des mains de son corps, pour mieux dire,
     Sans autre entendement déduire.
     En mendiant qui vivre veut
     En ces cas et d'autre le peut,
     Que mes exemples ne prévoient,
     En tant que raisonnables soient;
     Mais il ne le peut autrement,
     Si le bon Saint-Amour ne ment,




     [p.112]
     Qui desputer soloit et lire,                                 12039.
     Et préeschier ceste matire
     A Paris, avec les devins:
     Jà ne m'aïst ne pains ne vins,
     S'il n'avoit en sa vérité
     L'acord de l'Université
     Et du pueple communément,
     Qui ooient son preschement.
     Nus prodons de ce refuser
     Vers Diex ne se puet escuser.
     Qui grocier en vodra, si grouce,
     Qui correcier, si s'en corrouce,
     Car ge ne m'en teroie mie
     Se perdre en devoie la vie,
     Ou estre mis, contre droiture,
     Comme saint Pol, en chartre oscure,
     Ou estre bannis du roiaume
     A tort, cum fu mestre Guillaume[30]
     De Saint-Amor, qu'Ypocrisie
     Fist essilier, par grant envie.
       Ma mere en essil le chaça;
     Le vaillant homme tant braça
     Por Vérité qu'il soustenoit;
     Vers ma mere trop mesprenoit,
     Por ce qu'il fist ung novel livre
     Où sa vie fist toute escrivre,
     Et voloit que je renoiasse.
     Mendicité et laborasse,
     Se ge n'avoie de quoi vivre;
     Bien me voloit tenir por ivre,
     Car laborer ne me puet plaire,
     De laborer n'ai-ge que faire:
     Trop a grant paine en laborer;
     J'aim miex devant les gens orer,




     [p.113]
     Qui discuter cette matière                                   12139.
     Savait, lire et prêcher en chaire
     Avec les docteurs de Paris.
     Pain et vin me soient interdits,
     S'il ne convainquit tout le monde
     Par son éloquence profonde,
     Et n'acquit en sa vérité
     L'accord de l'Université.
     Nul qui cet accord lui refuse
     N'aura par devant Dieu d'excuse;
     En grogne, ma foi, qui voudra
     Et s'en courrouce à qui plaira;
     Pour moi je ne m'en tairai mie,
     En dussé-je perdre la vie
     Ou contre droiture me voir,
     Comme saint Paul, en cachot noir
     Plonger, ou bien de ce royaume
     A tort bannir comme Guillaume[30b]
     De Saint-Amour, qu'exiler fit
     Ma mère par trop grand dépit.
       Tant fit ma mère Hypocrisie
     Au vaillant homme d'avanie,
     Pour Vérité qu'il soutenait,
     Qu'il fut chassé; car il avait
     Trop dévoilé d'Hypocrisie
     Dans un nouveau livre la vie,
     Et me voulait voir renier
     Mendicité pour travailler,
     Si je n'avais pas de quoi vivre.
     Il me prenait, certes, pour ivre,
     Car le travail ne me plaît point
     Et de travail n'ai nul besoin.
     J'aime mieux draper ma rouerie
     Du manteau de Papelardie,




     [p.114]
     Et affubler ma renardie                                      12073.
     Du mantel de Papelardie.

     _Le Dieu d'Amours._

     Qu'est-ce, diable! quiex sunt ti dit?
     Qu'est-ce que tu as ici dit?

     _Faux-Semblant._

     Quoi?

     _Amours._

           Grans desloiautés apertes.
     Donc ne criens-tu pas Diex?

     _Faux-Semblant._

                                   Non, certes,
     Qu'envis puet à grant chose ataindre
     En ce siecle, qui Diex vuet craindre:
     Car li bon qui le mal eschivent,
     Et loiaument du lor se vivent,
     Et qui selonc Diex se maintiennent,
     Envis de pain à autre viennent.
     Tex gens boivent trop de mesaise:
     N'est vie qui tant me desplaise.
     Mès esgardés cum de deniers
     Ont usurier en lor greniers,
     Faussonnier et terminéours[31]
     Baillif, prevoz, bediaus, maiours,
     Tuit vivent presque de rapine,
     Li menus pueple les encline,
     Et cil comme leus les deveurent;
     Tretuit sor les povres gens queurent:
     N'est nus qui despoillier nes vueille,
     Tuit s'afublent de lor despueille,




     [p.115]
     Et devant le monde prier,                                    12173.
     Car c'est trop dur de travailler.

     _Le Dieu d'Amours._

     Que nous dis-tu là, vilain diable,
     Avec ta morale exécrable?

     _Faux-Semblant._

     Quoi donc?

     _Amours._

                     Impudence sans nom!
     Ne crains-tu pas Dieu?

     _Faux-Semblant._

                             Certes, non.
     Nul ne peut à grand' chose atteindre
     En ce monde qui Dieu veut craindre;
     Car ceux qui ne font que le bien,
     Qui loyaux vivent de leur bien
     Et qui selon Dieu se maintiennent,
     Bien vite au pain des autres viennent,
     Boivent trop de fiel, de douleur,
     Et j'ai telle vie en horreur.
     Mais voyez comme l'or en foule
     Aux greniers des usuriers coule.
     Faux monnayeurs, banqueroutiers[31b],
     Archers, prévôts, baillis, guerriers,
     Tous presque vivent de rapine,
     Et le peuple à leurs pieds s'incline.
     Eux le dévorent comme loups,
     Sur pauvres gens se jettent tous,
     Sans échauder tout vifs les plument,
     Tretous de leur substance hument,




     [p.116]
     Tretuit de lor sustances hument,                             12097.
     Sans eschauder tous viz les plument.
     Li plus fors le plus fiéble robe:
     Mès ge qui vest ma simple robe,
     Lobans lobés et lobéors,
     Robe robés et robéors.
     Par ma lobe entasse et amasse
     Grans tresors en tas et en masse,
     Qui ne puet por riens afunder;
     Car, se g'en fais palais funder,
     Et acomplis tous mes déliz
     De compaignies en délitz,
     De tables plaines d'entremez,
     (Car ne voil autre vie mès),
     Recroist mes argens et mes ors:
     Car, ains que soit vuis mes tresors,
     Deniers me viennent à resours:
     Ne fais-ge bien tumber mes hours?
     En aquerre est toute m'entente,
     Miex vaut mes porchas que ma rente.
     S'en me devoit tuer ou batre,
     Si me voil-ge par tout embatre.

     _Amours._

     Tu sembles sains hons.

     _Faulx-Semblant._

                           Certes voire.
     Ordener me fis à provoire,
     Sui le curé de tout le monde
     Si cum il dure à la réonde.
     Par tout vois les ames curer,
     Nulz ne puet mès sans moi durer,




     [p.117]
     Ne cherchent qu'à les dépouiller                             12197.
     Et des dépouilles s'affubler.
     Le plus fort le faible dérobe,
     Mais moi qui vêts ma simple robe,
     Trompant et trompés et trompeurs,
     Je vole et volés et voleurs.
     Par ma fourbe j'amasse, entasse
     Grands trésors en tas et en masse
     Qui ne sauraient s'évanouir,
     Car j'en fais des palais bâtir
     Et satisfais mes fantaisies,
     Vidant en belles compagnies
     Tables couvertes d'entremets;
     Je n'aurai vie autre jamais.
     Mes ors et mes argents pullulent,
     Toujours mes deniers s'acccumulent,
     Jamais n'est vide mon trésor.
     Me sais-je faire un heureux sort?
     Acquérir est ma seule entente,
     Et mieux vaut mon gain que ma rente.
     Dût-on me battre ou me tuer,
     Je veux partout m'insinuer.

     _Amour._

     Tu sembles un saint homme!

     _Faux-Semblant._

                                   Oui, maître,
     Car je me fis ordonner prêtre;
     Partout vais les âmes curer
     Et nul sans moi ne peut durer.
     Je suis curé de tout le monde,
     Et tous m'accueillent à la ronde;




     [p.118]
     Et préeschier et conseillier,                                12125.
     Sans jamès de mains traveillier;
     De l'Apostole en ai la bule
     Qui ne me tient pas por entule.
     Si ne querroie jà cessier
     Ou d'empereors confessier,
     Ou rois, ou dux, ou bers, ou contes,
     Mès de povres gens est-ce hontes.
     Je n'aim pas tel confession,
     Se n'est par autre occasion;
     Ge n'ai cure de povre gent,
     Lor estât n'est ne bel, ne gent.
     Ces empereris, ces duchesses,
     Ces roïnes, et ces contesses,
     Ces hautes dames palasines,
     Ces abéesses, ces béguines[32],
     Ces baillives, ces chevalieres,
     Ces borgoises cointes et fieres,
     Ces nonains et ces damoiseles,
     Por que soient riches ou beles,
     Soient nuës ou bien parées,
     Jà ne s'en iront esgarées.
     Et por le sauvement des ames
     J'enquiers des seignors et des dames,
     Et de trestoutes lor mesnies,
     Les propriétés et les vies,
     Et lor fais croire et metz ès testes
     Que lor prestres curez sunt bestes
     Envers moi et mes compaignons,
     Dont j'ai moult de mauvès gaignons[35]
     A qui ge suel, sans rien celer,
     Les secrés des gens réveler;
     Et eus ausinc tout me revelent,
     Que riens du monde ne me celent.




     [p.119]
     On me voit prêcher, conseiller,                              12225.
     Sans jamais des mains travailler,
     Car du pape, qui, le crédule,
     M'estime fort, j'ai bonne bulle.
     Partout je cherche sans cesser
     Un empereur à confesser,
     Un roi, duc ou baron ou comte,
     Mais pauvres gens, c'est une honte!
     Point n'aime leur confession,
     A moins de rare occasion,
     Car je n'ai des pauvres gens cure.
     Leur état n'est, je vous assure,
     Ni beau, ni gai, ni séduisant;
     Mais je n'en dirai pas autant
     Des impératrices, duchesses,
     Reines, baronnes et comtesses
     Et grandes dames de palais.
     Abbesses, béguines, jamais[32b],
     Ni ballives, ni chevalières,
     Ni bourgeoises coquettes, fières,
     Belles et riches, ni nonnains,
     Ni damoiselles, de nos mains,
     Ou sans chemise ou moult parées,
     Ne sauraient sortir égarées.
     Et pour leur salut je m'enquiers
     Des dames et des chevaliers
     Et de toute leur compagnie,
     Quels sont leurs biens, quelle est leur vie,
     Et leur fais croire, tant leur dis,
     Qu'au prix de moi, de mes amis,
     Leurs curés ne sont que des bêtes.
     Mes amis sont gens fort honnêtes[33b]
     A qui je vais, sans rien céler,
     Les secrets des gens révéler;




     [p.120]
     Et por les felons aparçoivre                                 12159.
     Qui ne cessent des gens déçoivre,
     Paroles vous dirai jà ci
     Que nous lisons de saint Maci,
     C'est assavoir l'evangelistre,
     Au vingt et troisième chapistre[34];
     Sor la chaiere Moysi,
     Car la glose l'espont ainsi,
     C'est le testament ancien,
     Sistrent Scribe et Pharisien,
     (Ce sunt les fauces gens maudites
     Que la letre apele ypocrites),
     Faites ce qu'il sermonneront,
     Ne faites pas ce qu'il feront.
     De bien dire n'ierent jà lent,
     Mès de faire n'ont-il talent.
     Il lient as gens décevables
     Griés faiz qui ne sunt pas portables,
     Et sor lor espaules lor posent,
     Mais o lor doi movoir nes osent.

     _Amours._

     Porquoi non?

     _Faulx-Semblant._

                   Par foi, qu'il ne vuelent,
     Car les espaules sovent suelent
     As portéors des faiz doloir,
     Por ce fuient-il tel voloir.
     S'il font euvres qui bonnes soient,
     C'est por ce que les gens les voient.




     [p.121]
     Eux d'autre part tout me révèlent                            12259.
     Et rien au monde ne me cèlent.
     Pour les félons apercevoir
     Toujours prêts aux gens décevoir,
     Oyez la parole subtile
     Qu'en son vingt-troisième évangile[34b];
     Écrivit le grand saint Matthieu.
     Ainsi parle l'homme de Dieu:
     «Las! sur la chaire de Moïse
     (Telle est sa parole précise
     Dans le Testament ancien),
     Siégent Scribe et Pharisien
     (Ce sont les fausses gens maudites
     Qu'il désigne par hypocrites);
     Faites, dit-il, ce qu'ils diront;
     Ne faites pas ce qu'ils feront.
     Des lèvres moult bien vous enseignent,
     Mais leurs dits pratiquer ne daignent:
     Ils attachent les pauvres gens
     A des fardeaux par trop pesants,
     Et sur leurs épaules les posent,
     Eux qui du doigt les toucher n'osent.

     _Amour._

     Pourquoi non?

     _Faux-Semblant._

                     Ils ne veulent pas;
     Car aux porteurs souvent les bras
     Sous un tel faix de douleur plient,
     C'est pourquoi telle peine ils fuient.
     S'ils font œuvre qui bonne soit,
     Ce n'est que parce qu'on les voit,




     [p.122]
     Lor philateres eslargissent[35],                             12185.
     Et lor fimbries agrandissent,
     Et des sieges aiment as tables
     Les plus haus, les plus honorables,
     Et les premiers es sinagogues,
     Cum fiers et orguilleus et rogues,
     Et ament que l'en les salue
     Quant il trespassent par la rue,
     Et vuelent estre apelé mestre,
     Ce qu'il ne devroient pas estre:
     Car l'évangile vet encontre,
     Qui lor déloiauté démonstre.
       Une autre coustume ravons
     Sor ceus que contre nous savons;
     Trop les volons forment haïr,
     Et tuit par accort envaïr.
     Ce que l'ung het, li autres héent,
     Tretuit à confondre le béent,
     Se nous véons qu'il puist conquerre
     Par quelque engin honor en terre,
     Provendes ou possessions,
     A savoir nous estudions
     Par quele eschiele il puet monter;
     Et por li miex prendre et donter,
     Par traïsons le diffamons
     Vers ceus, puis que nous ne l'amons.
     De s'eschiele les eschilons
     Ainsinc copons, et l'essillons
     De ses amis, qu'il n'en saura
     Jà mot, que perdus les aura.
     Car s'en apert les grevions,
     Espoir blasmés en serions,
     Et si faudrions à nostre esme;
     Car se nostre entencion pesme




     [p.123]
     Leurs philatères élargissent[35]                             12287.
     Et les franges en agrandissent,
     A table ils prennent les tréteaux
     Les plus marquants et les plus hauts,
     Et les premiers aux synagogues
     Marchent fiers, orgueilleux et rogues,
     Et dans la rue ils sont contents
     Lorsque s'inclinent les passants
     Devant eux et leur disent: maître?
     Ce qui ne devrait pas être,
     Car l'Évangile le défend
     Qui leur déloyauté reprend.
      Voici ce que nous soulons faire
     Encor contre notre adversaire.
     Nous ne songeons qu'à le haïr,
     Et tous ensemble l'assaillir;
     Car ce qu'un hait, tous le haïssent
     Et pour le confondre s'unissent.
     Si nous voyons par quel moyen
     Il peut avoir honneur, soutien,
     Rentes, possessions, hautesse,
     Nous nous étudions sans cesse
     Par quelle échelle il peut monter,
     Et pour mieux l'abattre et dompter,
     Voilons nos passions haineuses
     Par nos manœuvres ténébreuses.
     De l'échelle les échelons
     Ainsi coupons et l'isolons
     De ses amis, sans qu'il s'en doute;
     Tous les perdra sans y voir goutte.
     Car face à face l'attaquer
     Serait nous faire critiquer
     Et manquer notre but sans doute;
     Voyant notre manœuvre toute,




     [p.124]
     Savoir cil, il s'en deffendroit,                             12219.
     Si que l'en nous en reprendroit.
       Grant bien se l'ung de nous a fait,
     Par nous tous le tenons à fait,
     Voire par Diex s'il le faignoit,
     Ou sans plus vanter s'en daignoit
     D'avoir avanciés aucuns hommes,
     Tuit du fait parçoniers nous sommes,
     Et disons, bien savoir devés,
     Que tex est par nous eslevés.
     Et por avoir des gens loenges,
     Des riches hommes, par losenges,
     Empetrons que letres nous doignent
     Qui la bonté de nous tesmoignent,
     Si que l'en croie par le munde
     Que vertu toute en nous habunde;
     Et tous jors povres nous faignons,
     Mès comment que nous nous plaignons,
     Nous sommes, ce vous fais savoir,
     Cil qui tout ont sans riens avoir.
     Ge m'entremet de corretages,
     Ge faiz pais, ge joing mariages,
     Sor moi preng execucions,
     Et vois en procuracions:
     Messagiers sui et fais enquestes
     Qui ne me sunt pas moult honestes,
     Les autrui besoignes traitier
     Ce m'est ung trop plesant mestier;
     Et se vous avés riens à faire
     Vers ceus entor qui ge repaire,
     Dites-le moi, c'est chose faite,
     Si-tost cum la m'aurés retraite,
     Por quoi vous m'aiés bien servi,
     Mon service avés deservi.




     [p.125]
     Notre ennemi s'en défendrait,                                12321.
     Et chacun nous en reprendrait.
       Si l'un de nous fit oeuvre pie,
     Par nous bien vite elle est grossie;
     Voire, par Dieu, s'il la feignait,
     Ou, sans plus, vanter se daignait
     D'avoir obligé quelques hommes,
     Tous ses associés nous sommes,
     Et crions, comme vous savez,
     Que tels furent par nous sauvés;
     Et pour capter la confiance
     Des grands, à force d'insistance,
     Nous obtenons bons parchemins
     Qui font de nous autant de saints,
     Si bien qu'on croit parmi le monde
     Que vertu toute en nous abonde;
     Toujours pauvres nous nous feignons,
     Mais combien que tous nous ayons
     Ainsi coutume de nous plaindre,
     A ne pas la vérité feindre,
     Nous sommes, vous le fais savoir,
     Gens qui tout ont sans rien avoir.
     Puis je me mêle de courtages,
     Raccommodements, mariages,
     Sur moi prends exécutions
     Et vais en procurations;
     Messager suis et fais enquêtes
     Le plus souvent rien moins qu'honnêtes;
     J'éprouve un bonheur inouï
     A voir aux besognes d'autrui;
     Enfin, si vous avez affaire
     Auprès des gens chez qui j'opère,
     Parlez; sitôt dit, sitôt fait,
     Vous serez servis à souhait,




     [p.126]
     Mès qui chastier me vodroit,                                 12253.
     Tantost ma grace se todroit:
     Je n'aim pas homme ne ne pris
     Par qui ge sui de riens repris.
     Les autres voil-ge tous reprendre,
     Mès ne voil lor reprise entendre:
     Car ge qui les autres chasti,
     N'ai mestier d'estrange chasti.
       Si n'ai mès cure d'ermitages:
     J'ai laissié desers et bocages,
     Et quit à saint Jehan-Baptiste
     Du desert, et manoir et giste.
     Trop par estoie loing gités.
     Es bors, ès chastiaus, ès cités
     Fais mes sales et mes palès,
     Où l'en puet corre à plains eslès;
     Et di que ge sui hors du monde,
     Mès ge m'i plonge et m'i afonde,
     Et m'i aése, et baigne et noë
     Miex que nus poissons de sa noë.
     Ge sui des valez Antecrist,
     Des larrons dont il est escript
     Qu'il ont habiz de saintéé,
     Et vivent en tel faintéé;
     Dehors semblons aigniaus pitables,
     Dedens sommes leus ravissables,
     Si avirons-nous mer et terre,
     A tout le monde avons pris guerre,
     Et voulons du tout ordener
     Quel vie l'en i doit mener.
     S'il i a chastel ne cité
     Où bogres soient récité,
     Néis s'il ierent de Melan,
     Car aussinc les en blasme-l'en:




     [p.127]
     Car moult votre service prise,                               12355.
     Mon amitié vous est acquise.
     Mais qui me corriger voudrait
     Mes faveurs s'aliénerait,
     Tous les autres je veux reprendre
     Sans oncques nul reproche entendre,
     Car si d'en faire j'ai pouvoir,
     Point n'ai besoin d'en recevoir.
       J'ai peu de goût pour les bocages,
     Les déserts et les hermitages,
     Je laisse à saint Jean ses déserts,
     Ses rochers et ses gîtes verts,
     C'est par trop loin chercher son gîte.
     En châteaux et cités j'habite,
     J'y fais des salles, des palais,
     A l'aise où l'on circule en paix;
     Je dis qu'au monde je renonce,
     Et je m'y plonge et m'y enfonce,
     J'y nage et plonge de nouveau,
     Plus heureux que poisson dans l'eau.
     De l'Antechrist valet parjure,
     C'est de moi que dit l'Écriture:
     «Il a l'habit de sainteté,
     Mais ne vit que d'iniquité.»
     Dehors nous semblons agneaux doux,
     Dedans nous sommes d'affreux loups,
     Nous parcourons et mer et terre,
     Partout à tous faisons la guerre,
     Et voulons de tout ordonner
     Quelle vie on y doit mener.
     Ainsi lorsqu'en castel habite,
     Ou cité, quelque sodomite
     (Fut-il encore de Milan
     Où fleurit ce joli talent),




     [p.128]
     Ou se nus homme oultre mesure                                12287.
     Vent à terme ou preste à usure,
     Tant iert d'aquerre curieus,
     Ou s'il iert trop luxurieus,
     Ou lerres, ou simoniaus,
     Soit prevost ou officiaus,
     Ou prélas de jolive vie,
     Ou prestres qui tiengne s'amie,
     Ou vielles putains hostelieres,
     Ou maqueriaus ou bordelieres,
     Ou repris de quiexconques vice
     Dont l'en devroit faire justice:
     Par tretous les sainz que l'en proie,
     S'il ne se deffent de lamproie,
     De lus, de saumon ou d'anguile,
     S'en le puet trover en la vile,
     Ou de tartes, ou de flaons,
     Ou de fromages en glaons,
     Qu'ausinc est-ce moult bel joel;
     Ou la poire de cailloel,
     Ou d'oisons gras, ou de chapons
     Dont par les geules nous frapons;
     Ou s'il ne fait venir en haste
     Chevriaus, connis lardés en paste,
     Ou de porc au mains une longe,
     Il aura de corde une longe
     A quoi l'en le menra bruler,
     Si que l'en l'orra bien uler
     D'une grant liue tout entor:
     Ou sera pris et mis en tor,
     Por estre à tous jors enmurés,
     S'il ne nous a bien procurés,
     Ou sera pugni du meffait,
     Plus espoir qu'il n'aura meffait.




     [p.129]
     Ou si quelqu'un outre mesure                                 12389.
     Vend à terme ou prête à usure,
     Tant est d'acquérir curieux,
     Ou s'il est trop luxurieux,
     Ou prélat de joyeuse vie,
     Prêtre qui vive avec sa mie,
     Prévôt ou juge official
     Qui soit voleur ou déloyal,
     Ou vieille putain hôtelière
     Ou maquerele ou bordelière,
     Ou vaurien de vices souillé
     Qui devrait être châtié:
     Oui, par tous les saints que l'on prie!
     S'il ne sait défendre sa vie
     A grand renfort de brocheton,
     De lamproie, anguille ou saumon
     {Si l'on en peut trouver en ville),
     Tartes, flans, ou gâteaux par mille,
     Ou fromages de crême blancs
     En leurs paniers si séduisants,
     Ou s'il ne fait venir en hâte
     Chevreaux, lapins lardés en pâte,
     Poulardes grasses et chapons,
     Que par la gueule nous passons,
     Ou la poire de cailloèle,
     Ou de porc large tranche et belle,
     La corde au col on l'enverra
     Brûler, si bien qu'on l'entendra
     Hurler une lieue à la ronde,
     Ou bien en cellule profonde,
     Dans une tour, pour y mourir,
     S'il ne songe à nous bien garnir;
     De notre haine ainsi victime
     Plus que ne méritait son crime.




     [p.130]
       Mais cil, se tant d'engin avoit                            12321.
     Qu'une grant tor faire saurait[36],
     Ne li chausist jà de quel pierre,
     Fust sans compas, ou sans esquierre,
     Néis de motes ou de fust,
     Ou d'autre-riens queque ce fust,
     Mès qu'il éust léans assés
     De biens temporex amassés,
     Et dreçast sus une perriere
     Qui lançast devant et derriere,
     Et des deus costés ensement
     Encontre nous espessement,
     Tex cailloz cum m'oés nomer,
     Por soi faire bien renomer,
     Et gitast à grans mangoniaus
     Vins en bariz ou en tonniaus,
     Ou grans sas de centaine livre,
     Tost se porroit véoir délivre;
     Et s'il ne trueve tex pitances,
     Estudit en équipolances,
     Et lest ester leus et fallaces,
     S'il n'en cuide aquerre nos graces;
     Ou tel tesmoing li porterons,
     Que tout vif ardoir le ferons,
     Ou li donrons tel pénitence
     Qui vaudra pis que la pitance[37].

       Jà ne les congnoistrés as robes[38]
     Les faus traistres plains de lobes:
     Lor faiz vous estuet regarder,
     Se vous volés d'eus bien garder;
     Et se ne fust la bonne garde
     De l'Université qui garde




     [p.131]
     Mais si tant d'esprit il avait                               12423.
     Que grande tour faire saurait,
     Et de n'importe quelle pierre,
     Sans compas même et sans équerre,
     Fût-ce de mottes ou de bois
     Ou d'autres choses à son choix,
     Et de temporelle chevance
     Bien la garnît en abondance,
     Et dessus un pierrier dressât
     Qui derrière et devant lançât
     Et par côtés, de cent manières,
     Sur nous une grêle des pierres
     Que m'avez entendu nommer,
     Pour se bien faire renommer,
     Et jetât du haut des murailles
     Gros sacs d'écus, vins en futailles,
     A grands coups de ses mangonneaux,
     Il pourrait braver nos assauts;
     Mais s'il n'a pas telle pitance,
     Que l'équivalent il nous lance
     S'il veut nos grâces acquérir,
     Et point n'essaie à nous servir
     De lieux communs et verbiages,
     Ou contre lui tels témoignages
     Un beau jour nous déposerons
     Que brûler tout vif le ferons,
     Ou lui donnerons pénitence
     Qui vaudra pis que la pitance[37b].
       A l'habit ne reconnaîtrez[38b]
     Jamais ces traîtres exécrés;
     A leurs lacs qui se veut soustraire
     Leur actes seuls qu'il considère;
     Car si n'eût l'Université,
     Gardienne de la Chrétienté,




     [p.132]
     La clef de la Crestienté,                                    12353.
     Tout éust esté tormenté,
     Quant par mauvese entencion,
     En l'an de l'incarnacion
     Mil et deus cens cinc et cinquante,
     (N'est hons vivant qui m'en démente)
     Fut baillé, c'est bien chose voire,
     Por prendre commun exemploire
     Ung livre de par le Déable,
     C'est l'Evangile pardurable[39],
     Que li sainz Esperiz menistre,
     Si cum il aparoit au tistre;
     Ainsinc est-il entitulé,
     Bien est digne d'estre brulé.
     A Paris n'ot homme ne fame
     Où parvis, devant Nostre-Dame[40],
     Qui lors avoir ne le péust
     A transcrire, s'il li pléust:
     Là trovast par grant mesprison
     Mainte tele comparaison.
     Autant cum par sa grant valor
     Soit de clarté, soit de chalor,
     Sormonte li solaus la lune
     Qui trop est plus troble et plus brune,
     Et li noiaus des nois la coque:
     (Ne cuidiés pas que ge vous moque,
     Sor m'ame, le vous di sans guile):
     Tant sormonte ceste Evangile
     Ceus que li quatre evangelistres
     Jhesu-Crist firent à lor tistres.
     De tex comparoisons grant masse
     I trovast-l'en, que ge trespasse.
       L'Université, qui lors iere
     Endormie, leva la chiere;




     [p.133]
     Tant fait bonne garde naguère,                               12457.
     Ils eussent tous défait sur terre,
     Quand par mauvaise intention,
     En l'an de l'Incarnation
     Mille deux cent cinq et cinquante
     (Nul homme n'est qui me démente),
     Chacun le sait, fut exposé,
     Pour être par tous copié,
     Un livre dicté par le diable.
     C'est l'Évangile pardurable[39b]
     Que, soi-disant, le Saint-Esprit
     Inspira, le titre le dit
     Tout au long sur le frontispice;
     Le brûler eût été justice.
     Alors à Paris qui voulut
     Pour le transcrire avoir le put,
     Devant l'église Notre-Dame[40],
     Sur le parvis, soit homme ou femme.
     Dans ce livre, à grand' méprison,
     Mainte horrible comparaison
     On pouvait lire: «Autant la lune
     Près du soleil est pâle et brune,
     Autant il la passe en valeur,
     Soit de clarté, soit de chaleur,
     Et le noyau des noix la coque
     (Ne croyez pas que je vous moque,
     Sur mon âme, j'y lus ceci),
     Autant cet Évangile-ci
     Surpasse en valeur les quatre autres,
     Ceux qu'écrivirent les apôtres.»
     Que je meure si n'y trouvons
     Quantité de telles raisons.
       L'Université stupéfaite,
     Qui dormait lors, leva la tête,




     [p.134]
     Du bruit du livre s'esveilla,                                12387.
     N'onc puis gaires ne someilla;
     Ains s'arma por aller encontre,
     Quant el vit cel horrible monstre,
     Toute preste de bataillier,
     Et du livre as juges baillier.
     Mès cil qui là le livre mistrent,
     Saillirent sus et le repristrent,
     Et se hasterent d'el repondre
     Car il ne savoient respondre
     Par espondre, ne par gloser
     A ce qu'en voloit oposer
     Contre les paroles maldites
     Qui en ce livre sunt escriptes.
     Or ne sai qu'il en avendra,
     Ne quel chief cis livres tendra;
     Mès encor lor convient atendre
     Tant qu'il le puissent miex deffendre.
       Ainsinc Ante-crist atendrons,
     Tuit ensemble à li nous rendrons:
     Cil qui ne s'i vodront aerdre,
     La vie lor convendra perdre.
     Les gens encontre eus esmovrons
     Par les baraz que nous covrons,
     Et les ferons desglavier,
     Ou par autre mort devier,
     Puisqu'il ne nous vodront ensivre,
     Qu'il est ainsinc escript où livre
     Qui ce raconte et segnefie:
     Tant cum Pierres ait seignorie,
     Ne puet Jehans monstrer sa force.
     Or vous ai dit du sens l'escorce
     Qui fait l'entencion repondre:
     Or vous en voil la moele espondre.




     [p.135]
     Du bruit du livre s'éveilla                                  12491.
     Et depuis lors ne sommeilla,
     Mais, prenant les armes, terrible
     Marcha contre ce monstre horrible
     Qui l'osait ainsi batailler,
     Pour le livre aux juges bailler;
     Mais ceux qui le livre là mirent
     Sautèrent sus et le reprirent
     Pour le cacher hâtivement,
     Car jamais n'eussent su comment
     Soutenir les raisons maudites
     Qui dans ce livre sont écrites.
     Or ne sais ce qu'il adviendra
     Ni quelle fin ce livre aura,
     Mais ils jugent prudent d'attendre
     Tant qu'ils le puissent mieux défendre.

       Ainsi l'Antechrist attendrons;
     Tous ensemble à lui nous rendrons;
     A ceux qui ne voudront le suivre
     Il faudra renoncer à vivre,
     Car nous soulèverons contre eux
     Tous les gens superstitieux
     Par notre insigne fourberie
     Et leur arracherons la vie
     Soit par le fer, soit autrement,
     Pourvu qu'ils meurent, simplement
     Pour n'avoir pas voulu nous suivre.
     Car voici ce que dit ce livre
     Qui nous explique tout cela:
     «Tant que Pierre dominera
     Ne peut Jehan montrer sa force.»
     Ceci n'est que du sens l'écorce




     [p.136]
     Par Pierre voil le Pape entendre,                            12421.
     Et les clers seculiers comprendre
     Qui la loi Jhesu-Crist tendront,
     Et garderont et deffendront
     Contre tretous empeschéors:
     Et par Jehan les preschéors:
     Qui diront qu'il n'est loi tenable
     Fors l'Evangile pardurable,
     Que li Sains-Esperiz envoie
     Por metre gens en bonne voie.
     Par la force Jehan entent
     La grace dont se va vantant
     Qui vuet peschéors convertir
     Por eus faire à Dieu revertir.
     Moult i a d'autres déablies
     Commandées et establies
     En ce livre que ge vous nomme,
     Qui sunt contre la loi de Romme,
     Et se tiennent à Ante-Crist,
     Si cum ge truis où livre escript.
     Lors commanderont à occierre
     Tous ceus de la partie Pierre;
     Mès jà n'auront pooir d'abatre,
     Ne por occirre, ne por batre
     La loi Pierres, ce vous plevis,
     Qu'il n'en démore assés de vis
     Qui tous jors si la maintendront,
     Que tuit en la fin i vendront.
     Et sera la loi confonduë
     Qui par Jehan est entenduë.
     Mès or ne vous en voil plus dire,
     Que trop i a longue matire;




     [p.137]
     Qui fait l'intention cacher;                                 12523.
     Or j'en vais la moelle arracher.
       Par Pierre, il faut le Pape entendre,
     Et les clercs séculiers comprendre
     De la loi du Christ défenseurs,
     Et par Jehan tous les prêcheurs
     Qui diront qu'il n'est loi tenable
     Fors l'Évangile pardurable
     Que nous envoya l'Esprit-Saint
     Pour mettre gens en droit chemin.
     La force de Jehan veut dire
     La grâce que ce livre inspire
     A qui veut pécheurs convertir
     Pour les faire à Dieu revenir.
     En ce livre que je vous nomme,
     Contre la sainte loi de Rome
     Sont bien d'autres commandements
     Du diable hideux instruments
     Et qui tous l'Antechrist soutiennent,
     Comme en ce livre ils en conviennent.
     Lors diront d'occire céans
     De Pierre tous les partisans;
     Mais ils auront beau tuer, battre,
     Jamais ils ne pourront abattre
     La loi de Pierre; malgré tout
     Bien assez resteront debout,
     Et sera la loi confondue
     Qui par Jehan est entendue;
     Car ceux-là tant se maintiendront
     Qu'à leurs fins toujours ils viendront
     Or sur ce point dois-je me taire,
     Car trop longue en est la matière;
     Mais si ce livre fût passé,
     Au faîte je serais placé,




     [p.138]
     Mès se cis livres fust passés,                               12453.
     En greignor estat fusse assés;
     S'ai-ge jà de moult grans amis
     Qui en grant estat m'ont jà mis.
       De tout le monde est empereres
     Baras mes sires et mes peres;
     Ma mere en est empereris.
     Maugré qu'en ait Sains-Esperis,
     Nostre poissant lignage regne:
     Nous regnons ore en chascun regne,
     Et bien est drois que nous regnons,
     Que trestout le monde fesnons,
     Et savons si les gens déçoivre,
     Que nus ne s'en set aparçoivre;
     Ou qui le set aparcevoir,
     N'en ose-il descovrir le voir.
     Mès cil en l'ire Diex se boute,
     Quant plus de Diex mes freres doute;
     N'est pas en foi bons champions
     Qui crient tex simulacions,
     Ne qui vuet poine refuser
     Qui puist venir d'eus encuser.
     Tex hons ne vuet entendre à voir,
     Ne Diex devant ses yex avoir;
     Si l'en pugnira Diex sans faille.
     Mès ne m'en chaut comment qu'il aille,
     Puisque l'amor avons des hommes;
     Por si bonnes gens tenus sommes,
     Que de reprendre avons le pris,
     Sans estre de nulli repris.
     Quex gens doit-l'en donc honorer,
     Fors nous qui ne cessons d'orer
     Devant les gens apertement,
     Tout soit-il darriers autrement?




     [p.139]
     Car j'ai déjà d'amis grand' foule                            12557.
     D'où mon puissant état découle.

       De tout le monde est empereur
     Mensonge mon père et seigneur,
     L'impératrice c'est ma mère.
     Quoique l'Esprit-Saint puisse faire,
     Sur tous les royaumes s'étend
     Notre lignage omnipotent,
     Et ce n'est vraiment que justice,
     Puisqu'au gré de notre caprice
     Si bien savons gens décevoir
     Que nul n'y sut jamais rien voir,
     Ou s'il le voit, se tait et n'ose
     Au grand jour dévoiler la chose.
     Mais Dieu méprise le cœur vain
     Qui plus que Dieu mes frères craint;
     De la foi champion indigne,
     Sous un tel joug qui se résigne,
     Et qui, pouvant les accuser
     Et les punir, s'ose excuser.
     Sa voix de Dieu n'est entendue,
     Il détourne de lui sa vue,
     Et certe un jour le punira.
     Au fait, arrive que pourra,
     Puisque l'amour avons des hommes,
     Puisque pour si bons tenus sommes
     Que de reprendre avons le droit
     Sans que nul nous touche du doigt!
     A qui doit-on honneur, largesse,
     Fors à nous qui prions sans cesse
     Devant les gens ouvertement,
     Derrière en fût-il autrement?




     [p.140]
       Est-il greignor forsenerie                                 12487.
     Que d'essaucier chevalerie,
     Et d'amer gens nobles et cointes
     Qui robes ont gentes et jointes?
     S'il sunt tex gens cum il aperent,
     Si net cum netement se perent,
     Que lor diz s'acort à lor fais,
     N'est-ce grant duel et grans sorfais,
     S'il ne vuelent estre ypocrite?
     Tel gens puist estre la maudite!
     Jà certes tiex gens n'amerons,
     Mès Beguins à grans chaperons[41]
     As chieres pasles et alises,
     Qui ont ces larges robes grises
     Toutes fretelèes de crotes,
     Hosiaus froncis et larges botes
     Qui resemblent borce à caillier:
     A ceux doivent princes baillier
     A governer eus et lor terre,
     Ou soit par pais, ou soit par guerre.
     A ceus se doit princes tenir
     Qui vuet à grant honor venir;
     Et s'il sunt autres qu'il ne semblent,
     Qu'ainsinc la grâce du monde emblent,
     Là me voil embatre et fichier,
     Por décevoir et por trichier.
     [Si ne voil-ge pas por ce dire[42]
     Que l'en doie humble habit despire,
     Por quoi dessous orgoil n'abit:
     Nus ne doit haïr por l'abit
     Le povre qui s'en est vestus;
     Mès Diex nel' prise deus festus,
     S'il dist qu'il a lessié le monde,
     Et de gloire mondaine habonde,




     [p.141]
     Est-il pire forcennerie                                      12589.
     Que d'exalter chevalerie
     Et d'aimer ces nobles, ces grands
     Aux habits coquets et brillants?
     Si tels ils sont comme ils paraissent
     Et nobles comme ils le professent,
     Leurs dits si confirment leurs faits,
     N'est-ce grand deuil et grand excès?
     Si telle engeance être hypocrite
     Ne daigne, qu'elle soit maudite!
     Jamais telle gent n'aimerons;
     Mais Béguins à grands chaperons[41b]
     Que l'on voit partout sur la terre
     Cheminer le visage austère
     Et plat, les traits longs, amaigris
     Et drapés dans leur manteau gris
     Haché de vermine et de crottes,
     Chausses tombant dessus leurs bottes
     Ainsi que filets à cailler.
     A ceux-là doit prince bailler
     A gouverner toute sa terre
     Et lui, soit en paix, soit en guerre,
     A eux se doit prince tenir
     Qui veut à grand honneur venir.
     Ils sont tout autres qu'on ne pense;
     Mais des gens ont la confiance,
     Donc avec eux me veux ficher
     Pour mieux décevoir et tricher.
     [Je ne veux pas par là vous dire[42b]
     Que l'on doive humble habit proscrire
     S'il ne couvre un cœur orgueilleux.
     On ne doit pas le malheureux
     Mépriser pour sa pauvre mise;
     Mais Dieu deux fétus ne le prise




     [p.142]
     Et de delices vuet user.                                     12521.
     Qui puet tel beguin escuser,
     Tel papelart, quant il se rent,
     Puis va mondains déliz querant,
     Et dist que tous les a lessiés,
     S'il en vuet puis estre engressiés?
     C'est li mâtins qui gloutement
     Retorne à son vomissement.]
     Mès à vous n'osé-ge mentir,
     Car se ge péusse sentir
     Que vous ne l'aparcéussiés,
     Là menchoigne où poing éussiés,
     Certainement ge vous boulasse:
     Jà por pechié ne le lessasse;
     Si vous poré-ge bien faillir,
     S'ous m'en deviés mal baillir[43].

     _L'Acteur._

     Le Diex sorrist de la merveille,
     Chascuns s'en rist et s'en merveille,
     Et dient: Ci a biau sergent,
     Où bien se doivent fier gent.

     _Le Dieu d'Amours._

     Faulx-Semblant, dist Amors, di-moi.
     Puisque de moi tant t'aprimoi,
     Qu'en ma cort si grant pooir as,
     Que rois des ribaus i seras,
     Me tendras-tu ma convenance?




     [p.143]
     S'il dit que le monde a quitté,                              12623.
     Et poursuit d'une autre côté
     Délices et gloire mondaine.
     Quand il se fait moine, sans peine
     Pour des plaisirs mondains jouir,
     Quand il dit qu'il les veut tous fuir
     Et pourtant nul ne se refuse,
     Tel papelard n'a pas d'excuse.
     C'est le chien qui gloutonnement
     Retourne à son vomissement.]
     Ne croyez pas que vous je leurre;
     Car si j'avais pu croire une heure
     Que vous n'eussiez rien aperçu,
     Vous auriez les poings dans ma glu
     Déjà, je vous le certifie;
     Pour rien mon rôle je n'oublie.
     Aussi de moi gardez-vous bien,
     Traître suis, je vous en prévien[43b].

     _L'Auteur._

     Le Dieu sourit de la merveille;
     Chacun s'en rit, s'en émerveille
     Et dit: Vrai, c'est un beau sergent
     En qui peut se fier la gent.

     _Le Dieu d'Amour._

     Faux-Semblant, dit Amour, de grâce
     Puisque t'ai mis en telle place
     Et qu'en ma cour tel pouvoir as
     Que chef des troupes y seras
     Me tiendras-tu ma convenance?




     [p.144]
     _Faulx-Semblant._

     Oïl, gel' vous jure et fiance;                               12546.
     N'onc n'orent sergent plus leal
     Vostre pere ne vostre eal.

     _Amours._

     Comment! c'est contre ta nature.

     _Faulx-Semblant._

     Metés-vous en à l'aventure;
     Car se pleges en requerés,
     Jà plus aséur n'en serés,
     Non voir, se g'en bailloie ostages,
     Ou letres, ou tesmoings, ou gages.
     Car, à tesmoing vous en apel,
     L'en ne puet oster de sa pel
     Le leu, tant qu'il soit escorchiés,
     Jà tant n'iert batu ne torchiés.
     Cuidiés-vous que ne triche et lobe,
     Por ce se ge vest simple robe,
     Sous qui j'ai maint grant mal ovré?
     Ja par Diex mon cuer n'en movré;
     Et se j'ai simple chiere et coie,
     Que de mal faire me recroie?
     M'amie Contrainte-Astenance
     A mestier de ma porvéance:
     Pieçà fust morte et mal-baillie,
     S'el ne m'éust en sa baillie;
     Lessiés-nous li et moi chevir.




     [p.145]
     _Faux-Semblant._

     Oui, je vous jure obéissance,                                12650.
     Et votre père n'eut féal,
     Ni vos aïeux, aussi loyal.

     _Amour._

     Comment? c'est contre ta nature.

     _Faux-Semblant._

     Mettez-vous-en à l'aventure;
     Car si caution requerez,
     Jamais plus certain n'en serez
     Quand je vous baillerais otage,
     Voire écrit, ou témoin, ou gage.
     On peut gratter, battre, hacher
     Un loup, à moins de l'écorcher,
     A vous-même je m'en rapporte,
     De sa peau croyez-vous qu'il sorte?
     Parce que simple habit je vêts
     Sous lequel j'ai fait maint excès,
     Croyez-vous que tromper je cesse,
     Que, par Dieu, mon cœur je redresse,
     Et sous mon air patriarchal
     Je renonce à faire le mal?
     Ma chère Contrainte-Abstinence
     A besoin de ma prévoyance;
     Elle fût morte dès longtemps,
     La malheureuse, je le sens,
     Si je n'avais toujours près d'elle
     Été son pourvoyeur fidèle.
     Elle et moi laissez-nous agir.




     [p.146]
     _Amours._

     Or soit: ge t'en croi sans plevir.                           12570.

     _L'Acteur._

     Et li lerres ens en la place,
     Qui de traïson ot la face
     Blanche dehors, dedans nercie,
     Si s'agenouille et l'en mercie.
     Donc n'i a fors de l'atorner:
     Or à l'assaut sans séjorner,
     Ce dist Amors apertement.
     Dont s'arment tuit communément
     De tex armes cum armer durent.
     Armé sunt: et quant armé furent,
     Si saillent sus tuit abrivé.
     Au fort chastel sunt arrivé,
     Dont jà ne béent à partir
     Tant que tuit i soient martir,
     Ou qu'il soit pris ains qu'il s'en partent,
     Lor batailles en quatre partent:
     Si s'en vont as quatre parties
     Si cum lor gens orent parties,
     Por assaillir les quatre portes
     Dont les gardes n'ierent pas mortes,
     Ne malades, ne pareceuses,
     Ains erent fors et viguereuses.




     [p.147]
     _Amour._

     Or soit, fais selon ton désir.                               12676.

     _L'Auteur._

     Et le larron reste en la place.
     Il avait d'un traître la face
     Noire dedans, blanche dehors.
     Faux-Semblant à genoux alors
     Se prosterne et l'en remercie.
     Or donc, sans plus de causerie,
     Dit Amour, sus, préparons-nous
     A l'assaut! Et sur l'heure tous
     De s'armer comme s'armer durent.
     Armés sont. Et quand armés furent,
     Se sont, en bataille pressés,
     Jusqu'au fort castel avancés,
     Et s'en retourner ne désirent
     jusqu'à ce qu'en luttant expirent,
     Ou qu'il tombe sous leurs efforts.
     Se partageant en quatre corps,
     Chacun marche vers la partie
     Qui fut à ses gens répartie,
     Les quatre portes assaillir,
     Dont les gardes n'ont de mourir
     Envie et ne sont paresseuses,
     Mais moult fortes et vigoureuses.



     [p.148]
     LXIV

     Comment Faulx-Semblant cy sermone                            12593.
     De ses habitz, et puis s'en torne,
     Luy et Abstinence-Contrainte,
     Vers Male-Bouche, tout par feinte.


     Or vous dirai la contenance
     De Faus-Semblant et d'Astenance,
     Qui contre Male-Bouche vindrent.
     Entr'eus deus un parlement tindrent
     Comment contenir se devroient,
     Et se congnoistre se feroient,
     Ou s'il iroient déguisié.
     Si ont par acort devisié
     Qu'il s'en iront en tapinage
     Ausinc cum en pelerinage,
     Cum bonne gent piteuse et sainte.
     Tantost Astenance-Contrainte
     Vest une robe cameline[44].
     Et s'atorne comme beguine,
     Et ot d'ung large cuevrechief,
     Et d'ung blanc drap covert le chief:
     Son psaltier mie n'oblia.
     Unes patenostres i a
     A ung blanc laz de fil penduës
     Qui ne li furent pas venduës:
     Données les li ot uns freres
     Qu'ele disoit qu'il ert ses peres,
     Et le visitoit moult sovent
     Plus que nul autre du covent;
     Et il sovent la visitoit,
     Maint biau sermon li recitoit.




     [p.149]
     LXIV

     Comment s'affuble Faux-Semblant                              12699.
     Et s'en retourne incontinent
     Avec Abstinence-Contrainte
     Vers Malebouche tout par feinte.


       Or vous dirai l'agissement
     D'Abstinence et de Faux-Semblant,
     Qui contre Malebouche vinrent.
     Entre eux deux un conseil ils tinrent
     Comme il leur convenait se mettre,
     Savoir s'ils se feraient connaître
     Ou bien s'ils iraient déguisés.
     D'accord ils se sont avisés
     De s'en aller en tapinage,
     Comme gens en pèlerinage,
     L'air doucereux, humble et dévot.
     Contrainte-Abstinence aussitôt
     S'atourna comme une béguine;
     Elle prit robe cameline[44b],
     Et puis d'un large couvre-chef
     Et d'un blanc drap couvrit son chef,
     Et son psaultier n'oublia mie.
     Un chapelet de comédie
     Avait à blanc cordon pendu,
     Qui ne lui fut oncques vendu;
     Le lui donna jadis un frère,
     Qu'elle disait être son père,
     Et qu'elle visitait souvent
     Plus que nul autre du couvent.
     De son côté, brûlant de zèle.
     Il visitait souvent la belle




     [p.150]
     Jà por Faus-Semblant ne lessast                              12623.
     Que sovent ne la confessast;
     Et par si grant dévocion
     Faisoient lor confession,
     Que deus testes avoit ensemble
     En ung chaperon, ce me semble.

       De bele taille la devis,
     Mès ung poi fu pale de vis;
     El resembloit, la pute lisse,
     Le cheval de l'Apocalypse,
     Qui senefie la gent male
     D'ypocrisie tainte et pale:
     Car ce cheval sor soi ne porte
     Nule color, fors pale et morte.
     D'itel color enlangorée
     Iert Astenance colorée;
     De son estat se repentoit,
     Si cum ses vis representoit.
     De larrecin ot ung bordon[45]
     Qu'el reçut de Barat por don,
     De triste pensée roussi:
     Escharpe ot plaine de soussi.
     Quant el fu preste, si s'en torne
     Faus-Semblant, qui bien se ratorne,
     Et aussi cum por essoier,
     Vestuz les dras frere Sohier.
     La chiere ot moult simple et piteuse,
     Ne regardéure orguilleuse
     N'ot-il pas, mès douce et peisible:
     A son col porroit une bible.
     Après s'en va sans escuier,
     Mès por ses membres apuier




     [p.151]
     Et lui faisait maint beau sermon.                            12729.
     Que Faux-Semblant en fût ou non
     Content, toute était son entente
     A confesser sa pénitente,
     Et par si grand' dévotion
     Ils faisaient leur confession,
     Que deux têtes avaient ensemble
     En un chaperon, ce me semble.
       De belle taille je la vis,
     Mais un peu pâle à mon avis;
     Elle semblait, la chaude lice,
     Le cheval de l'Apocalypse,
     Symbole de tous ces cafards
     Aux visages teints et blafards;
     Car ce cheval sur soi ne porte
     Nulle couleur fors pâle et morte.
     Ce langoureux et morne fond
     Teignait son visage et son front,
     Et cette créature blême
     Semblait honteuse d'elle-même.
     De larcin était son bourdon[45b],
     Que lui donna Mensonge en don,
     Plein de tristes pensers, de peine,
     A l'écharpe de soucis pleine.
     Ailleurs, comme pour essayer
     La robe de frère Soyer,
     Faux-Semblant s'en vêt et s'atourne,
     Et vers Abstinence retourne.
     Il a les traits humbles, piteux;
     Son regard n'est point orgueilleux,
     Mais doux au contraire et paisible,
     Et pend à son col une bible.
     Seul il s'en va sans écuyer,
     Mais, pour ses membres appuyer,




     [p.152]
     Ot ausinc cum par impotence                                  12655.
     De traïson une potence;
     Et fist en sa manche glacier
     Ung bien tranchant rasoer d'acier,
     Qu'il fist forgier à une forge
     Que l'en apele cope-gorge,
     Tant va chascun et tant s'aprouche,
     Qu'il sunt venu à Male-Bouche
     Qui à sa porte se séoit.
     Tretous les trespassans véoit,
     Les pelerins choisist qui viennent,
     Qui moult humblement se contiennent.



     LXV

     Com Faulx-Semblant et Abstinence
     Pour l'Amant s'en vont sans doubtance
     Saluer le faulx Male-Bouche
     Qui des bons souvent dit reprouche.


     Encliné l'ont moult humblement;
     Astenance premierement
     Le salue, et de li va près;
     Faus-Semblant le saluë après,
     Et cil eus: mès onc ne se mut,
     Qu'il nes douta, ne ne cremut:
     Car quant véus les ot où vis,
     Bien les congnut. Ce li fu vis
     Qu'il congnoissoit bien Astenance,
     Mès n'i sot riens de contraignance,
     Ne savoit pas que fust contrainte
     Sa laronnesse vie fainte;




     [p.153]
     Il tient, comme par impotence,                               12763.
     De trahison une potence,
     Et dans sa manche il a glissé
     Un rasoir d'acier aiguisé,
     Qu'il fit forger en une forge
     Que l'on appelle coupe-gorge.
     Ainsi, tous deux clopin-clopant,
     Ils s'en allèrent cheminant,
     Tant que du castel s'approchèrent,
     Et Malebouche rencontrèrent
     Qui sur sa porte se tenait
     Et tous les passants regardait.
     Il voit nos pèlerins qui viennent,
     Qui moult benoîtement se tiennent.



     LXV

     Comme Abstinence et Faux-Semblant
     S'en vont, pour le bien de l'Amant,
     Saluer le faux Malebouche
     Si traître aux bons et si farouche.


       Salué l'ont moult humblement;
     Abstinence premièrement
     Lui souhaite la bienvenue,
     Faux-Semblant après le salue.
     Il leur rendit tôt leur salut;
     Mais confiant point ne se mut,
     Car de prime abord leur figure
     Lui revint; il crut d'aventure
     Qu'Abstinence il connaissait bien
     Et de suspect n'aperçut rien,
     Ignorant qu'à ce point fût feinte
     Sa contenance douce et sainte,




     [p.154]
     Ains cuidoit qu'el venist de gré;                            12683.
     Mès el venoit d'autre degré,
     Et s'ele de gré commença,
     Failli li gré dès lors en ça.
     Semblant ravoit-il moult véu,
     Mais faus ne l'ot pas congnéu:
     Faus iert-il, mès de fausseté
     Ne l'éust-il jamais reté:
     Car li Semblant si fort ovroit,
     Que la fausseté li covroit;
     Mès s'avant le congnéussiés,
     Qu'en ses dras véu l'éussiés,
     Bien jurissiés le Roi celestre
     Que cil qui devant soloit estre
     De la dance li biaus Robins,
     Or est devenus Jacobins.
     Mès sans faille, c'en est la somme,
     Li Jacobin sunt tuit prodomme:
     Mauvesement l'ordre tendroient,
     Se tel menesterel estoient[46];
     Si sunt cordelier et barré[47],
     Tout soient-il gros et quarré,
     Et sachent tuit li autres freres[48],
     N'i a cel qui prodons n'apere.
     Mès jà ne verrés d'aparence
     Conclurre bonne conséquence,
     En nul argument que l'en face,
     Se default existence efface:
     Tous jors i troverés sophime
     Qui la conséquence envenime,
     Se vous avés sotilité
     D'entendre la duplicité.




     [p.155]
     Croyant en toute bonne foi                                   12793.
     Cet appareil de bon aloi.
     Mais ce n'était que comédie;
     S'elle fut sincère en sa vie,
     Jadis lorsqu'elle commença,
     Sa vertu guère ne dura.
     Moult souvent il avait vu l'autre;
     Pour lui, c'était un bon apôtre,
     Et jamais il n'eût soupçonné
     Ce papelard de fausseté,
     Qui si bien fardait sa figure
     Que le masquait son imposture.
     Mais qui, avant de l'avoir vu
     Sous ce costume, l'eût connu,
     Bien jurerait, par Dieu le maître,
     Que ce roué qui soulait être
     De la danse le beau Robin,
     Était devenu Jacobin.
     Car, il faut l'avouer, en somme,
     Tout Jacobin est honnête homme;
     Leur saint ordre ils rabaisseraient
     Si tels charlatans se montraient[46b].
     De même Cordeliers et Carmes[47b]
     Ventrus, carrés et pleins de charmes
     Dont nul n'y a, chacun le sait[48b],
     Qui d'un saint l'apparence n'ait.
     Mais oncques ne doit l'apparence
     Conclure à bonne conséquence.
     Si vous avez subtilité
     D'entendre la duplicité,
     Pour nul argument que l'on fasse,
     Sans s'arrêter à la surface,
     Cherchez quelque défaut voilé;
     Toujours votre esprit ébranlé




     [p.156]
       Quant li pèlerins venu furent                              12715.
     A Male-Bouche où venir durent,
     Tout lor hernois moult près d'eus mistrent,
     Delez Male-Bouche s'assistrent,
     Qui lor a dit: Or ça venés,
     De vos noveles m'aprenés,
     Et me dites quel achoison
     Vous amaine en ceste maison.

     _Abstinence-Contrainte._

     Sire, dist Contrainte-Astenence,
     Por faire nostre pénitence
     De fin cuer net et enterin
     Sommes ci venu pelerin:
     Presque tous jors à pié alons,
     Moult avons poudreus les talons;
     Si sommes endui envoié
     Parmi cest pueple dévoié
     Donner exemple et préeschier
     Por les péchéors péeschier;
     Autre peschaille ne volons,
     Et por Diex, si cum nous solons,
     L'ostel vous volons demander;
     Et por vostre vie amander,
     Mès qu'il ne vous déust desplaire,
     Nous vous vodrions ci retraire
     Ung bon sermon à brief parole.

     _L'Acteur._

     Adonc Male-Bouche parole:




     [p.157]
     En tirera la conséquence                                     12827.
     Qu'il faut mépriser l'apparence.
       C'est Malebouche qu'ils cherchaient;
     Voyant qu'à leur but ils touchaient,
     Tout leur harnais près d'eux ils mirent
     Et tôt à ses côtés s'assirent.
     Lors il leur dit: «Or çà, venez,
     De vos nouvelles m'apprenez,
     A quelle heureuse circonstance
     Dois-je donc votre connaissance?»

     _Contrainte-Abstinence._

     Vous voyez ci deux pèlerins
     Voyageants, cœurs loyaux et fins,
     Pour faire notre pénitence,
     Répondit Contrainte-Abstinence.
     A pied presque toujours allons
     Et moult poudreux sont nos talons.
     En ce pays Dieu nous envoie
     Vers ce peuple qui se dévoie,
     Pour l'exemple offrir et prêcher
     Et tous les pécheurs repêcher,
     Nous ne cherchons point d'autre pêche.
     Au nom de Dieu, qui nous dépêche,
     Le logis venons demander
     Et votre existence amender;
     Mais voudrions céans vous faire,
     Certains de ne pas vous déplaire,
     En peu de mots un bon sermon.

     _L'Auteur._

     Adonc Malebouche répond:




     [p.158]
     _Male-Bouche._

     L'ostel, dist-il, tel cum véés,                              12741.
     Prenés, jà ne vous iert nées,
     Et dites quanqu'il vous plaira,
     G'escouterai que ce sera.

     _Abstinence-Contrainte._

     Grant merci, Sire.

     _L'Acteur._

                     Adonc commence
     Premierement dame Astenence:



     LXVI

     Comment Abstinence reprouche
     Les paroles à Male-Bouche.


     Sire, la vertu premeraine,
     La plus grant, la plus soveraine
     Que nus hons mortiex puisse avoir
     Par science ne par avoir,
     C'est de sa langue refrener.
     A ce se doit chascun pener,
     Qu'adès vient-il miex qu'en se taise
     Que dire parole mauvaise;
     Et cil qui volentiers l'escoute,
     N'est pas prodoms, ne Diex ne doute.
     Sire, sor tous autres pechiés
     De cestui estes entechiés.
     Une trufle pieçà déistes,
     Dont trop malement mespréistes,




     [p.159]
     _Malebouche._

     Notre maison, dit-il, est vôtre,                             12855.
     Prenez-la, n'en cherchez point d'autre,
     Et parlez tant qu'il vous plaira,
     J'écouterai ce que sera.

     _Contrainte-Abstinence._

     Grand merci, sire.

     _L'Auteur._

                       Alors commence
     La première dame Abstinence:



     LXVI

     Comment Abstinence reprend
     Malebouche le médisant.


       Sire, la vertu primeraine
     La plus grand', la plus souveraine
     Qu'ici-bas mortel puisse avoir
     Ou par science ou par avoir,
     Est à qui sa langue refrène.
     Que vers ce but chacun se peine,
     Car se taire vaut cent fois mieux
     Que dire un mot pernicieux,
     Et tel qui volontiers l'écoute
     N'est pas sage et Dieu ne redoute.
     Plus que pas un de ce péché,
     Sire, vous êtes entaché;
     Or naguère un mensonge dîtes,
     Par quoi trop malement honnîtes




     [p.160]
     D'ung varlet, qui ci repairoit;                              12763.
     Vous déistes qu'il ne queroit
     Fors que Bel-Acuel décevoir;
     Ne déistes pas de ce voir,
     Ains en mentistes, se Dé vient,
     N'il ne va mès ci, ne ne vient,
     N'espoir jamès ne l'i verrés.
     Bel-Acueil en rest enserrés,
     Qui avec vous ci se jooit
     Des plus biaux geus que il pooit,
     Le plus des jors de la semaine,
     Sans nule pensée vilaine.
     Or ne s'ose mès solacier,
     Le varlet avés fait chacier,
     Qui se venoit ici déduire.
     Qui vous esmut à li tant nuire,
     Fors que vostre male pensée
     Qui mainte mençonge a pensée?
     Ce mut vostre fole loquence
     Qui bret et crie, et noise et tence,
     Et les blasmes as gens eslieve,
     Et les desonore et les grieve
     Por chose qui n'a point de prueve,
     Fors d'aparence, ou de contrueve.
     Dire vous os tout en apert
     Qu'il n'est pas voir quanqu'il apert.
     Si rest pechiés de controver
     Chose qui fait à réprover;
     Vous méismes bien le savés,
     Por quoi plus grant tort en avés;
     Et neporquant il n'i fait force,
     Il n'i donroit pas une escorce
     De chesne, comment qu'il en soit:
     Sachiés que mal n'i pensoit,




     [p.161]
     Un varlet qui ci demeurait.                                  12877.
     Vous avez dit qu'il ne cherchait
     Hormis qu'à Bel-Accueil séduire;
     Ce n'était pas vérité, sire.
     Par Dieu, vous en avez menti,
     Car onc ne va ni vient ici,
     Jamais ne l'y verrez du reste,
     Et Bel-Accueil en prison reste
     Qui avec vous ci se jouait
     Des plus gentils jeux qu'il pouvait,
     Tretous les jours de la semaine,
     Sans nulle intention vilaine.
     Or il n'ose plus s'amuser;
     Le varlet avez fait chasser
     Qui se venait ici déduire.
     Qui donc vous poussait à lui nuire,
     Sinon votre mauvais instinct
     Qui a brassé mensonge maint?
     Maudit votre fol bavardage,
     Qui brait et crie et tance et rage,
     Et ne songe qu'aux gens honnir,
     Les déshonorer, les salir,
     Prônant comme chose accomplie
     L'apparence ou la calomnie!
     Or je le dis et le soutien
     L'apparence ne prouve rien;
     C'est donc grand péché que de dire
     Chose qui puisse aux autres nuire,
     Et vous-même bien le savez,
     Partant plus grand tort en avez.
     Et néanmoins il n'y fait force,
     Et ne donnerait une écorce
     Pour qu'il en fût différemment.
     Nul mal il n'y pensait vraiment,




     [p.162]
     Car il i alast et venist,                                    12797.
     Nule essoigne ne le tenist.
     Or n'i vient mès, n'il n'en a cure,
     Se n'est par aucune aventure,
     En trespassant, mains que li autre,
     Et vous gaitiés lance sus fautre
     A ceste porte sans sejor;
     Là muse musart toute jor.
     Par nuit et par jor i veilliés,
     Par droit néant vous traveilliés.
     Jalousie, qui s'en atent
     A vous, ne vous vaudra jà tant;
     Si rest de Bel-Acueil damages,
     Qui sans riens acroire est en gages,
     Sans forfait en prison demore:
     Là languist li chetis, et plore.
     Se vous n'aviés plus meffait
     Où monde que cestui forfait,
     Vous déust-l'en, ne vous poist mie,
     Bouter hors de ceste baillie,
     Metre en chartre, ou lier en fer,
     Vous en irez où puis d'enfer,
     Se vous ne vous en repentés.

     _Malle-Bouche._

     Certes, dist-il, vous i mentés;
     Mal soiés-vous ores venu.
     Vous ai-ge por ce retenu,
     Por moi dire honte et ledure?
     Par vostre grant malaventure
     Me tenissiés-vous por bergier;
     Or alés aillors herbergier,




     [p.163]
     Mais allait, venait d'ordinaire                              12911.
     Sans plus songer à nulle affaire.
     Plus n'y vient, si ce n'est, je crois,
     Par hasard encor quelquefois,
     En passant et moins que personne.
     Aussi, franchement, je m'étonne
     Comment sans cesse l'il au guet
     Vous attendez lance en arrêt
     Tretout le monde en cette place
     (Dieu sait pourtant ce qu'il en passe!)
     Jour et nuit ainsi vous veillez
     Et pour rien vous vous fatiguez.
     Jamais ne paiera Jalousie
     Pour son bien telle frénésie.
     Mais triste est de Bel-Accueil voir
     En gage pris sans rien devoir;
     L'innocent en prison demeure,
     Là languit le chétif et pleure.
     Plût à Dieu que n'eussiez méfait
     Au monde plus que ce forfait!
     On vous devrait, ne vous déplaise,
     Décharger du soin qui vous pèse,
     Mettre en prison, charger de fers,
     Car vous irez au puits d'enfers
     Si ne venez à repentance.

     _Malebouche._

     Vous mentez, dit-il, d'assurance;
     Mal soyez-vous ici venus!
     Vous ai-je pour ce retenus,
     Pour me faire une telle injure?
     A votre grand' malaventure
     Vous m'avez pris pour un berger,
     Or allez ailleurs héberger.




     [p.164]
     Qui m'apelés ci mentéor:                                     12827.
     Vous estes dui enchantéor
     Que m'estes ci venu blasmer,
     Et por voir dire, mesamer.
     Alés-vous ore ce querant?
     A tous les déables me rent,
     Et vous, biau Diex, me confondés,
     S'ains que cis chastiaus fust fondés,
     Ne passerent jor plus de dis
     Qu'en le me dist, et gel' redis,
     Et que cil la Rose besa,
     Ne sai se plus s'en aésa;
     Porquoi me féist-l'en acroire
     La chose, s'el ne fust voire?
     Par Diex, ge dis et redirai,
     Et croi que jà n'eu mentirai,
     Et cornerai à mes buisines,
     Et as voisins et as voisines,
     Comment par ci vint et par là.

     _L'Acteur._

     Adonques Faus-Semblant parla:



     LXVII

     Comment Malle-Bouche escouta
     Faux-Semblant, qui tost le mata.


     Sire, tout n'est pas évangile
     Quanque l'en dit aval la vile:
     Or n'aiés mie oreilles sordes,
     Et ge vous pruef que ce sunt bordes[49].
     Vous savés bien certainement
     Que nus n'aime enterinement,




     [p.165]
     Vous qui me venez à cette heure                              12943.
     Honnir jusque dans ma demeure,
     Voire me traiter de menteur,
     Vous faites métier d'enchanteur.
     Au fait, que voulez-vous prétendre?
     A tous les diables me veux rendre,
     Et vous, beau Dieu, me confondez,
     Si, avant tous ces murs fondés,
     Ne passa plus d'une semaine
     Que j'appris de façon certaine
     Qu'un baiser de la Rose il prit;
     Ne sais si plus il en jouit.
     Pourquoi me l'eût-on fait accroire
     Si le fait n'eût été notoire?
     Par Dieu, je dis et cornerai
     (Et ce faisant ne mentirai),
     A grand bruit, non pas en sourdine,
     A chacun voisin et voisine,
     Comment il vint par ci par là.

     _L'Auteur,_

     Lors ainsi Faux-Semblant parla:



     LXVII

     Comment Malebouche écouta
     Faux-Semblant qui tôt le mata.


     Sire, tout n'est pas évangile
     Ce qu'on dit en bas par la ville,
     Ce sont bourdes pures; ouvrez.
     Sans plus l'oreille et le verrez.
     Est-il besoin que je le die?
     Vous le savez, nul n'aime mie




     [p.166]
     Por tant qu'il le puisse savoir,                             12855.
     Tant ait en li poi de savoir,
     Homme qui mesdie de lui.
     Et si rest voirs, s'onques le lui,
     Tuit amant volentiers visitent
     Les leus où lor amors habitent;
     Cis vous honore, cis vous aime,
     Cis son très-cher ami vous claime:
     Cis par-tout là où vous encontre,
     Belle chiere et lie vous monstre,
     Et de vous saluer ne cesse.
     Si ne vous fait pas ci grant presse,
     N'estes pas trop par lui lassés;
     Li autre i viennent plus assés.
     Sachiés, se ses cuers l'en pressast,
     A la Rose, il s'en apressat,
     Et ci sovent le véissiés,
     Voire prové le préissiés,
     Qu'il ne s'en péust pas garder,
     S'en le déust tout vif larder:
     Il ne fust or mie en ce point.
     Donc sachiés qu'il n'i bée point;
     Non fait Bel-Acueil vraiement,
     Tant en ait-il mal paiement.
     Par Diex, s'andui bien le vosissent,
     Maugré vous la Rose coillissent.
     Quant du valet mesdit avés
     Qui vous aime, bien le savés,
     Sachiés, s'il i éust béance,
     Jà n'en soiés en mescreance,
     Jamès nul jor ne vous amast,
     Ne ses amis ne vous clamast;
     Et vosist penser et veillier
     Au chastel prendre et essillier,




     [p.167]
     L'homme qui dit du mal de lui,                               12971.
     S'il advient qu'il en soit instruit,
     Tant peu qu'il ait d'intelligence.
     Puis d'avoir lu j'ai souvenance
     Qu'amoureux visitent toujours
     Les lieux où gîtent leurs amours.
     Or lui, partout où vous rencontre,
     Visage aimable et gai vous montre,
     Vous honore et vous aime aussi,
     Vous nomme son très-cher ami
     Et de vous saluer ne cesse.
     Il ne vous fait pas grande presse
     Et ne vous a jamais lassé,
     D'autres y viennent plus assé.
     Si son cœur battait pour la Rose,
     Il y viendrait bien, je suppose,
     Et souvent ici le verriez,
     Voire prouvé le prendriez;
     Dût-il brûler tout vif, quand même
     Il voudrait voir l'objet qu'il aime.
     En vint-il jamais en ce point?
     Nenni; donc il n'y songe point
     Et Bel-Accueil pas davantage,
     A qui par grand deuil et dommage
     Vous le faites trop cher payer.
     Par Dieu, s'ils voulaient essayer,
     Tous deux auraient, n'en doutez mie,
     Malgré vous la Rose cueillie.
     Quand du varlet médit avez
     Qui vous aime, bien le savez,
     Jamais, ayez-en l'assurance,
     Si telle fût son espérance,
     Nul jour il ne vous eût aimé,
     Ni son ami partout clamé.




     [p.168]
     S'il fust voirs, car il le séust,                            12889.
     Qui que soit dit le li éust.
     De soi le pooit-il savoir,
     Puis qu'accès n'i poïst avoir
     Si cum avant avoit éu?
     Tan tost l'éust aparcéu.
     Or le fait-il tout autrement,
     Donc avés-vous outréement
     La mort d'enfer bien deservie,
     Qui tel gent avés aservie.

     _L'Acteur._

     Faus-Semblant ainsinc le li prueve.
     Cil ne set respondre à la prueve,
     Et voit toutevois aparance,
     Près qu'il n'en chiet en repentance,
     Et lor dit:

     _Malle-Bouche._

                Par Diex, bien puet estre:
     Semblant, ge vous tiens à bon mestre,
     Et Astenance moult à sage:
     Bien semblés estre d'ung corage.
     Que me loés-vous que je face?

     _Faulx-Semblant._

     Confez serés en ceste place,
     Et ce pechié sans plus dirés,
     De cestui vous repentirés;
     Car ge sui d'Ordre, et si sui prestre,
     De confessier le plus haut mestre




     [p.169]
     Il n'eût songé qu'au castel prendre,                         13005.
     Démolir et réduire en cendre,
     Si c'était vrai, car il l'apprit,
     Qui que ce soit qui le lui dît.
     C'était du reste assez visible,
     Puisqu'est céans inaccessible
     Le lieu qu'il visitait avant,
     Bien l'eût-il aperçu partant.
     Or il fait juste le contraire.
     La mort d'enfer, male vipère,
     Vous avez donc bien mérité
     Pour l'avoir tant persécuté.

     _L'Auteur._

     Faux-Semblant ainsi le lui prouve,
     Et lui qui réponse ne trouve
     A l'évidence alors se rend,
     Si bien que déjà se repent
     Et dit:

     _Malebouche._

              Par Dieu, c'est vrai peut-être;
     Semblant, je vous tiens pour bon maître
     Et Abstinence votre sœur
     Pour sage; on dirait un seul cœur.
     Voyons, que faut-il que je fasse?

     _Faux-Semblant._

     Confessez-vous en cette place;
     Ce péché sans plus me direz
     Et puis vous en repentirez.
     Car moi, je suis ordonné prêtre,
     Des confesseurs le plus haut maître




     [p.170]
     Qui soit, tant cum li mondes dure;                           12913.
     J'ai de tout le monde la cure.
     Ce n'ot onques prestres curés,
     Tant fust à s'eglise jurés;
     Et si ai, par la haute Dame,
     Cent tans plus pitié de vostre ame,
     Que vos prestres parochiaus,
     Jà tant n'iert vostre especiaus.
     Si rai-ge ung moult grant avantage,
     Prélat ne sunt mie si sage
     Ne si letré de trop com gié.
     J'ai de divinité congié,
     Voire par Diex, pieçà l'éu,
     Por confessier m'ont esléu
     Li meillor qu'en puisse savoir
     Par mon sens et par mon savoir.
     Se vous volés ci confessier,
     Et ce pechié sans plus lessier,
     Sans faire-en jamès mencion,
     Vous aurés m'asolucion.



     LXVIII

     Comment la langue fut coupée,
     D'un rasouer, non pas d'une espée,
     Par Faulx-Semblant à Male-Bouche,
     Dont il cheut mort comme une souche.


     _L'Acteur._

     Male-Bouche tantost s'abesse,
     Si s'agenoille et se confesse,




     [p.171]
     Qui soit dans l'univers entier;                              13031.
     Sur tout le monde dois veiller.
     Ce ne sont pas, quoi qu'on en dise,
     Voués tant soient-ils à l'Église
     Par serment, vos pauvres curés
     Qui sont de tels droits honorés;
     Et j'ai, par notre sainte Dame,
     Cent fois plus pitié de votre âme
     Que ces chétifs paroissiens,
     Leurs pouvoirs ne valent les miens.
     Et j'ai sur eux grand avantage,
     Car il n'est de prélat si sage
     Ni si lettré comme je suis.
     Docteur de l'Église depuis
     Moult longtemps, à me reconnaître
     On se plaît pour le plus grand maître
     A confesser qu'on puisse voir,
     Pour mon grand sens et mon savoir.
     Ouvrez-moi votre conscience;
     Repentez-vous de votre offense,
     Et plus n'en sera mention
     Après mon absolution.



     LXVIII

     Comment d'un rasoir Faux-Semblant,
     Et non d'un glaive, prestement
     Coupe la langue à Malebouche
     Qui tombe mort comme une souche.


     _L'Auteur._

     Lors Malebouche se baissa,
     A deux genoux se confessa




     [p.172]
     Car verais repentans ja iert,                                12939.
     Et cil par la gorge l'aiert,
     A deus poins l'estraint, si l'estrangle
     Si li a toluë la jangle;
     La langue à son rasoer li oste.
     Ainsinc chevirent de lor oste,
     Ne l'ont autrement enossé,
     Puis le tumbent en ung fossé;
     Sans deffense la porte quassent,
     Quassée l'ont, outre s'en passent.
     Si troverent leans dormans
     Trestous les sodoiers Normans,
     Tant orent béu à guersai[50].
     Du vin que ge pas ne versai:
     Eus méismes l'orent versé
     Tant que tuit furent enversé:
     Ivres et dormans les estranglent,
     Jà ne seront mès tex qu'il janglent.



     LXIX

     Comment Faulx-Semblant, qui conforte:
     Maint Amant, passa tost la porte
     Du chastel, avecques sa mie,
     Aussi Largesse et Courtoisie.


     Ez-vous Cortoisie et Largece
     La porte passent sans parece:
     Si sunt là tuit quatre assemblé,
     Repostement et en emblé.
     La vielle qui ne s'en gardoit,
     Qui Bel-Acueil pieça gardoit,
     Ont tuit quatre ensemble véuë:
     De la tor estoit descenduë,




     [p.173]
     Vraiment repentant de sa faute.                              13059.
     Semblant à la gorge lui saute,
     Son caquet rabat à deux poings
     En l'étranglant, ni plus ni moins,
     Et sa langue du rasoir ôte.
     Après avoir ainsi leur hôte
     Sans plus de façon terrassé,
     Ils le jettent dans le fossé,
     Sans défense la porte cassent
     Et, quand fut cassée, outrepassent.
     Tretous étaient léans dormants
     Ivres-morts les soudards normands;
     A tire-larigot tant burent[50].
     De vin, que tous renversés furent;
     Ce n'est pas moi qui leur versai,
     Eux-mêmes se l'étaient versé.
     En leur sommeil il les égorgent,
     Crainte n'est que mensonges forgent.



     LXIX

     Comment avecque son amie
     Et puis Largesse et Courtoisie,
     Passe la porte Faux-Semblant
     Qui reconforte maint amant.


     Soudain Courtoisie et Largesse
     La porte passent sans paresse;
     Ils se sont tous quatre assemblés,
     Puis en silence faufilés.
     Ensemble ils ont la Vieille vue
     Du haut de sa tour descendue,
     Qui Bel-Accueil léans gardait.
     De rien elle ne se doutait




     [p.174]
     Si s'esbatoit parmi le baile;                                12969.
     D'un chaperon en leu de vaile,
     Sor sa guimple ot covert sa teste.
     Contre li corurent en heste,
     Si la vous assallent tuit quatre.
     El ne se volt pas faire batre,
     Quant les vit tous quatre assemblés:

     _La Vieille._

     Par foi, dist-ele, vous semblés
     Bonne gent, vaillant et cortoise:
     Or me dites, sans faire noise,
     Si ne me tiens-ge pas por prise,
     Que querez en ceste porprise.

     _Les quatre respondent:_

     Por prise, douce mere tendre!
     Nous ne venons pas por vous prendre,
     Mès solement por vous véoir;
     Et s'il vous puet plaire et séoir,
     Nos cors offrir tout plenement
     A vostre douz commandement,
     Et quanque nous avons vaillant,
     Sans estre à nu

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