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Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799)

by Paul Gaffarel · French · Gutenberg #44356 · 677,670 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799)
    
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Title: Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799)

Author: Paul Gaffarel


        
Release date: December 5, 2013 [eBook #44356]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BONAPARTE ET LES RÉPUBLIQUES ITALIENNES (1796-1799) ***

BONAPARTE

ET LES

RÉPUBLIQUES ITALIENNES

(1796-1799)


PAR


PAUL GAFFAREL

Doyen de la Faculté des Lettres de Dijon




PARIS

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLÈRE ET Cie

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

108, Boulevard Saint-Germain, 108


1895

Tous droits réservés



À LA MÊME LIBRAIRIE


AUTRES OUVRAGES DE M. P. GAFFAREL

=Les Colonies françaises=. 1 vol. in-8º de la _Bibliothèque
d'histoire contemporaine_. 5e édition,1893. 5 fr.

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_Bibliothèque utile_. Broché, 60 cent.; cartonné à l'anglaise. 1 fr.


Évreux, Imprimerie de Charles Hérissey




AVANT-PROPOS


L'Italie, à la suite des campagnes de 1796 et 1797, a été comme
transformée par Bonaparte. Vieilles monarchies, républiques
aristocratiques ou démocratiques, principautés électives ou
héréditaires, il a, de sa tranchante épée, tout ébranlé, tout
bouleversé, tout modifié. Ses marches rapides dans la péninsule, ses
foudroyantes victoires, l'entrée dans les capitales ennemies, le
défilé des prisonniers, des drapeaux, des objets d'art, seule, cette
héroïque épopée a longtemps occupé l'imagination. On a peut-être eu
le tort de trop laisser de côté ce qu'on pourrait appeler la partie
intérieure de la question italienne. Les batailles ont fait oublier
les négociations et les coups de force les traités; et pourtant
l'histoire des républiques éphémères créées, renouvelées ou préparées
par Bonaparte présente un grand intérêt! Nous avons essayé, nous
n'osons dire de combler cette lacune, mais à tout le moins de réparer
cette omission, en présentant, dans un tableau rapide, l'histoire
de la création des cinq républiques improvisées par le conquérant.
Nous le verrons créer de toutes pièces la _République Cisalpine_;
détruire pour la reconstituer sous une forme démocratique la
_République Ligurienne_; renverser, mais cette fois pour la partager,
la _République Vénitienne_; enfin préparer les deux _Républiques
Romaine_ et _Parthénopéenne_. Tantôt il interviendra directement, et,
par une brusque décision, saura résoudre une situation compliquée;
tantôt ses confidents agiront seuls, mais sous sa haute direction.
Présent ou absent, sa main, sa lourde main, pèsera toujours dans la
balance. À lui, et rien qu'à lui, les contemporains reporteront la
responsabilité des événements. C'est donc lui qui, de près ou de
loin, sera toujours en scène.

Au moment où je ne sais quel souffle révolutionnaire passe de nouveau
sur l'Italie et menace d'ébranler, non pas l'unité italienne, mais
la monarchie piémontaise, peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt
d'évoquer des souvenirs déjà séculaires, et de montrer, par l'étude
du passé, que ce que firent les Italiens à la fin du XVIIIe siècle,
les Italiens pourraient bien le refaire à la fin du XIXe siècle.

                                                        PAUL GAFFAREL.




BONAPARTE ET LES RÉPUBLIQUES ITALIENNES




CHAPITRE PREMIER

FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE CISALPINE (1796-1797)

     La domination autrichienne dans le Milanais. -- Le parti
     national Italien. -- Fuite de l'archiduc Ferdinand. -- Entrée
     des Français à Milan. -- Organisation d'un gouvernement
     provisoire. -- Les premières déceptions. -- Les _extractions_
     et les réquisitions. -- Insurrection de Pavie. -- Répression
     de l'émeute. -- Brutalités et pillages. -- La guerre aux
     fournisseurs. -- Bonaparte à Mombello. -- Les modérés et les
     exaltés. -- Le journalisme et le théâtre. -- Le _Ballet du
     Pape_. -- Les fêtes patriotiques. -- Les derniers partisans de
     l'Autriche. -- Bonaparte se prononce en faveur des modérés.
     -- Les théoriciens politiques. -- Création de la république
     Cisalpine. -- Formation territoriale. -- Annexion de la
     Valteline. -- Prospérité apparente.


I

Depuis le traité d'Utrecht qui termina la guerre de Succession
d'Espagne, en 1713, l'Autriche[1], maîtresse du Milanais et du
Mantouan, était fortement campée dans l'Italie du nord. C'était
une occupation militaire plutôt qu'une prise de possession
véritable, car il existait, entre les Autrichiens et les Italiens
trop de différences dans les moeurs, les usages, la langue et les
institutions pour que jamais ces deux peuples pussent renoncer à leur
rivalité séculaire et se fondre en une race homogène. Les Autrichiens
étaient maîtres par le fait de la guerre, par la raison du plus fort,
et les Italiens avaient le sentiment de leur infériorité, mais la
compression brutale de l'Autriche n'avait pas encore éteint dans
les coeurs Italiens le souvenir de l'antique gloire et le désir de
la ressusciter. Il existait donc, dans les provinces italiennes de
l'Autriche, ce qu'on pourrait appeler, si l'expression n'était bien
moderne, un parti autonomiste, c'est-à-dire tout disposé à recouvrer
son indépendance nationale. Ce parti se composait surtout des
classes moyennes. Les négociants, les industriels, les propriétaires
aisés, les médecins, les professeurs en faisaient la force et le
nombre. Quelques descendants des vieilles familles aristocratiques
qui avaient ou dédaigné ou repoussé les faveurs de l'Autriche, les
Serbelloni, les Visconti, les Melzi, donnaient encore au parti
italien l'appui de leur influence. Le voisinage de la France, la
contagion des idées nouvelles[2], le vent de réformes sociales et
politiques qui soufflait alors sur l'Europe entière, avaient comme
enfiévré les espérances des patriotes, car on les désignait déjà
sous ce nom, mais ces espérances ils n'osaient encore les dévoiler
au grand jour; l'Autriche en effet surveillait attentivement toute
explosion de sentiments contraires aux intérêts de la dynastie, et,
bien que les gouverneurs de la Lombardie eussent reçu l'ordre de
traiter avec douceur les sujets italiens, ils étaient impitoyables
à l'égard de tous ceux qui paraissaient vouloir renverser le
gouvernement établi. On ne connaissait pas encore en Europe le
_carcere duro_ ou _durissimo_, plus tard illustré par Silvio Pellico,
mais on le pratiquait déjà, et, si quelque patriote était en quelque
sorte protégé par l'éclat de son nom ou de sa réputation, l'exil, à
défaut de la prison, avait vite raison du récalcitrant.

[Note 1: _Correspondance de_ BONAPARTE, t. I, II, III.--_Oeuvres de_
NAPOLÉON _à Sainte-Hélène_, campagnes d'Italie.--BOTTA, _Histoire
d'Italie de 1789 à 1814_.--CANTU, _Histoire des Italiens_ (t. XI de
la traduction française).--CUSANI, _Storia di Milano_.--BECCATINI,
_Storia del memorabile triennale governo francese e se dicente
Cisalpino_.--_Giornale storico del 1797 al 1806_.--_Compendio
della Storia patria della Republica Cisalpina_. (Les 38 volumes du
Giornale et les 9 volumes du Compendio se trouvent à la bibliothèque
Ambrosienne de Milan.)--BONFADINI. _La Republica Cisalpina e il
primo regno d'Italia_.--G. DE CASTRO. _Milano e la Republica
Cisalpina giusta la poesie, le caricature ed altre testimonianze dei
tempi_.--VERRI. _Storia del invasione dei Francesi nel Milanese_.
(Rivista cont. di Torino, juillet-août 1850.)]

[Note 2: L'Autriche les redoutait tellement qu'elle avait fait
traduire par Fontana le livre d'Arthur Young contre la France, et
avait commandé à l'abbé Soave un ouvrage, ou plutôt un pamphlet, où
les Français étaient représentés comme des cannibales.]

Le parti national italien à la fin XVIIIe siècle, vivait uniquement
d'espérances. Son opposition était surtout littéraire et, pour
ainsi dire, historique. Elle s'exprimait par des conversations
particulières ou de temps à autre par des articles de journaux, dont
les allusions discrètes n'étaient même pas comprises par tous les
lecteurs; aussi l'Autriche se souciait-elle très peu des innocentes
épigrammes d'un Parini, d'un Verri ou d'un Carli. Elle laissait
même à peu près toute liberté aux rédacteurs du journal _Il Caffee_
parfois savait leur fermer la bouche en leur accordant quelque grasse
sinécure. Soutenue par le clergé qui prêchait l'obéissance, par le
peuple qui suivait l'impulsion du clergé, par les fonctionnaires
qui tenaient à conserver leurs positions et enfin par cette masse
d'indifférents qui, sous n'importe quel régime, est toujours prête à
sacrifier sa liberté à son bien-être, l'Autriche se croyait à tout
jamais la maîtresse incontestée de la Lombardie. Elle riait même des
prétentions du parti italien, et se moquait de ceux qu'elle appelait
les Guelfes, comme si les espérances des patriotes eussent été aussi
hors de propos que cette appellation qui rappelait un autre âge.

Les Guelfes allaient pourtant avoir leur revanche, plus prompte
et plus complète qu'ils n'eussent osé l'espérer. On sait combien
fut terrible le réveil de l'Autriche, comment en quelques jours
fut détruit l'édifice dont elle croyait des fondements si solides,
comment la Lombardie tomba entre nos mains, et comment le parti
italien se vit tout à coup investi de la toute-puissance et à la
veille de réaliser ses plus secrets désirs. Voyons-les donc à
l'oeuvre ces patriotes. Quel usage feront-ils de cette victoire
inattendue? Comment les Français leurs alliés leur permettront-ils de
jouir de cette liberté improvisée?


II

Bonaparte venait d'imposer au Piémont l'armistice de Cherasco. Il
avait, par une manoeuvre hardie, occupé sans grande bataille la
moitié de la Lombardie et frappé sur Beaulieu un coup retentissant
au pont de Lodi. Le chemin de Milan lui était donc ouvert. Malgré
la présence d'une forte garnison autrichienne qui occupait encore
le château, la nouvelle de ces victoires avait été accueillie avec
plaisir par toutes les classes de la population, d'abord parce
que la gloire exerce une véritable fascination, ensuite parce que
le changement plaît toujours aux masses populaires. Les couleurs
nationales, vert, blanc et rouge, reparurent. Ce fut un certain
Carlo Salvadori, Espagnol d'origine, Italien de naissance, ancien
ami de Marat, qui osa le premier se montrer avec cette cocarde dans
les rues de Milan. Les écussons impériaux furent aussitôt lacérés ou
couverts de boue, et, lorsque l'archiduc Ferdinand, gouverneur de la
Lombardie[3], eut suivi la retraite de ses troupes, on afficha sur
la porte de son palais: _maison à louer, s'adresser au commissaire
Saliceti_. Ce dernier, ex-conventionnel, était le délégué du
Directoire chargé de toutes les opérations non militaires.

[Note 3: L'archiduc Ferdinand était accusé de spéculer sur les
grains. Le fameux peintre Gros fit sa caricature sous la forme d'un
cochon, dont un soldat français ouvrait le ventre, pour en extraire
le grain mal acquis. Il se vendit en un jour vingt mille exemplaires
de ce dessin. Voir STENDHAL, _Chartreuse de Parme_, § 1er.]

Une municipalité provisoire fut créée. Deux des rédacteurs du
_Caffee_ devinrent les chefs, Pietro Verri, un économiste distingué,
et le poète Parini, l'auteur du _Jour_, critique fine et mordante des
travers de l'époque. En même temps Melzi d'Eril que sa naissance,
ses richesses et son passé désignaient à cet honneur, fut député à
Bonaparte pour le prier d'entrer à Milan[4]. Melzi partit le 13 mai
1796 et s'avança jusqu'à Melegnano, où il rencontra le vainqueur
de Lodi. Le lendemain 14, Masséna entra avec l'avant-garde et
fut reçu aux portes de la ville par le comte Francesco Nava. Le
surlendemain Bonaparte fit son entrée[5]. Les grenadiers de Lodi
ouvraient la marche. Ils furent couverts de fleurs et reçus avec
des transports de joie. Les volontaires Polonais, commandés par
Dombrowsky, qui servaient en assez grand nombre dans notre armée,
reçurent aussi un accueil empressé, car les Milanais, avec cet
instinct de générosité et de délicate prévenance qui les a toujours
caractérisés, comprenaient qu'ils devaient, plus encore qu'aux
Français, de la reconnaissance à ces exilés volontaires qui, privés
de leur patrie, bravaient mille dangers pour leurs frères Italiens.
Nos soldats étonnèrent par leur aspect et leur tenue ceux qui se
rappelaient la raideur méthodique et la propreté scrupuleuse des
bandes autrichiennes. «Ils campaient sans tentes, écrivait un témoin
oculaire[6] et leur marche n'avait rien de compassé. Leurs habits
de couleurs diverses, étaient déchirés. Quelques-uns n'avaient pas
d'armes[7]. Peu ou point de canons. Chevaux démontés et mauvais.
Ils faisaient sentinelle assis. Au lieu d'une armée, on aurait dit
une population sortie audacieusement de son pays pour envahir les
contrées voisines. La tactique, l'art et la discipline cédaient
constamment à l'audace et à l'impétuosité nationale d'un peuple
qui combat de lui-même contre des automates contraints de se
battre par crainte du châtiment.» Quand parut le général en chef,
petit, pâle, au costume simple mais au regard ardent et au geste
impératif, l'impression fut profonde. Ce n'était pas seulement un
libérateur, c'était déjà un dominateur qui prenait possession de sa
première conquête. Quelques heures plus tard, Bonaparte recevait
à sa table, avec tous les généraux du corps expéditionnaire, les
principaux Milanais et il en faisait les honneurs avec une aisance
incroyable. Le même soir, dans un grand bal, il ouvrait les salons
de son quartier-général, on disait déjà son palais, aux belles
Milanaises[8], et tenait au milieu d'elles une cour véritable.
C'était la première de ces fêtes triomphales qui si souvent
marquèrent sa vie. Il y faisait comme l'apprentissage de sa grandeur
future, et, dès le premier jour, tout en marquant à chacun son rang
et sa place, il se maintenait au-dessus de tous.

[Note 4: On lui avait adjoint le décurion Giuseppe Resta.]

[Note 5: Lettre de Marmont à son père (Milan, 15 mai 1700) insérée
dans les _Mémoires_ du maréchal (t. I, p. 322). «Mon tendre père,
nous sommes aujourd'hui à Milan. Hier, nous y avons fait notre entrée
triomphale. Elle m'a donné l'idée de l'entrée à Rome des anciens
généraux romains, lorsqu'ils avaient bien mérité de la patrie. Je
doute que l'ensemble de l'action offrit un coup d'oeil, un spectacle
plus beau et plus ravissant. Milan est une très grande ville, très
belle et très peuplée. Les habitants aiment les Français a la folie,
et il est impossible d'exprimer toutes les marques d'attachement
qu'il nous ont données.»]

[Note 6: Verri, cité par CANTU, _Histoire des Italiens_, t. XI,
p. 01. Cf. les premières pages de la _Chartreuse de Parme_, par
STENDHAL. Ce n'est qu'un roman, mais qui, par la précision des
détails et l'exactitude des descriptions, vaut bien des livres
d'histoire.]

[Note 7: Dans sa _Vie de Napoléon_ (p. 127), Stendhal est revenu
sur ce dénuement de l'armée d'Italie. Il raconte que le lieutenant
Robert possédait pour toute chaussure des empeignes, mais dépourvues
de semelle. Deux officiers n'avaient à eux deux qu'un pantalon de
Casimir couleur noisette et une longue redingote croisée sur la
poitrine, plus trois chemises, le tout misérablement rapiécé. Ce fut
seulement à Plaisance que ces deux officiers, qui venaient de toucher
quelques pièces de monnaie sur leur solde arriérée, purent compléter
leur garde-robe.--Cf. _Moniteur_ du 7 juin 1796.]

[Note 8: On citait alors parmi ces Milanaises Mme Visconti, qui
inspira à Berthier une passion si persistante, Mme Grassini, qui aima
Bonaparte, Mme Lambert, jadis distinguée par l'empereur Joseph II,
Mme Monti, la femme du poète, Mme Ruge, femme d'un avocat qui plus
tard devint Directeur, Mme Pietra Grua Marini, femme d'un médecin,
etc.]

Au commencement de l'occupation française, les Milanais furent
tout à leurs nouveaux alliés[9]. Les classes moyennes croyaient
fermement que Milan deviendrait le noyau d'une Italie reconstituée
en puissante nation; le peuple toujours amoureux de changement et
qui s'abandonnait à la joie, les fonctionnaires et les nobles, les
prêtres eux-mêmes flattés par les prévenances de Bonaparte et comme
tirés de leur torpeur par ces grands mots de patrie et de liberté,
qu'on ne prononce jamais sans que vibrent les coeurs, toutes les
classes de la société en un mot témoignaient leur satisfaction
de la venue des Français. De toutes parts les municipalités se
constituaient et les Lombards attendaient avec impatience les
décisions de leurs nouveaux maîtres.

[Note 9: Il n'y eut qu'un seul homme, un acteur, Marchesi, qui eut
le courage de rester fidèle à ses opinions. Il refusa de chanter
au théâtre en l'honneur des Français. Voir ALFIERI, _Miso Gallo_,
ép. XXIV, note 36. Le général Dupuy lui intima l'ordre de quitter
Milan dans les vingt-quatre heures. Par grâce, Berthier lui permit
de rester enfermé dans une maison de campagne qui lui appartenait.
Pourtant, dès l'année suivante, Marchesi, qui se trouvait alors à
Gênes, ne refusa pas, dans l'opéra de Sauli intitulé: _Il Trionfo
della Liberta_, le rôle du dieu Mars combattant pour l'humanité
oppressée. Cf. MASI: _Parruche e Sanculotti_, p. 337. D'après BOTTA
(liv. VI, p. 430): «D'innombrables écrits furent publiés à la louange
de Bonaparte bien plus qu'à la louange de la liberté. Il faut le
dire, les Italiens se répandirent alors en adulations dégoûtantes.
Celui-ci l'appelait Scipion, cet autre Annibal, le républicain Ranza
le nommait Jupiter.»]

Ces décisions furent d'abord favorables. Il semble vraiment que
Bonaparte ait eu l'intention de rendre à cette malheureuse contrée,
tant de fois opprimée par l'étranger, son indépendance pleine
et entière. Italien d'origine, il songea à créer une république
italienne. C'est ainsi qu'il supprima la _giunta_ ou commission
extraordinaire établie à Milan le 9 mai par l'archiduc Ferdinand. Il
supprima également la chambre des décurions, mais garda le conseil
d'État de treize membres, qui devait exercer ses fonctions au nom de
la République Française et approuva la création des municipalités
provisoires[10]. Il forma également une garde nationale destinée
à concourir à la police et à la défense du pays et plus encore
à persuader aux Italiens qu'ils allaient désormais se gouverner
eux-mêmes. Il chercha même à se rendre populaire en flattant
les puissances de l'esprit, et en accueillant avec distinction
les artistes et les savants. «La pensée est devenue libre dans
l'Italie, écrivait-il au mathématicien Oriani[11]. Il n'y a plus
ni inquisition, ni intolérance, ni despotes. J'invite les savants
à se réunir, et à me proposer leurs vues sur les moyens qu'il y
aurait à prendre et les besoins qu'ils auraient pour donner aux
sciences et aux beaux-arts une nouvelle vie ... Le peuple Français
ajoute plus de prix à l'acquisition d'un savant mathématicien,
d'un peintre de réputation, d'un homme distingué, quel que soit
l'état qu'il professe, qu'à celle de la ville la plus riche et la
plus populeuse.» Belles paroles assurément mais prononcées pour la
galerie, car, au moment même où ses oreilles retentissaient encore du
bruit des compliments et des vivats dont on avait salué son entrée
à Milan, le surlendemain de sa réception triomphale, voici ce qu'il
écrivait au Directoire[12]: «Milan est très porté pour la liberté,
il y a là un club de 800 individus, tous avocats ou négociants. Nous
allons laisser exister les formes de gouvernement qui sont en usage;
nous changerons seulement les personnes qui, ayant été nommées par
Ferdinand, ne peuvent mériter notre confiance. Nous tirerons de ce
pays-ci vingt millions de contribution. Cette contrée est une des
plus riches de l'univers, mais entièrement épuisée par cinq années de
guerre. D'ici vont partir les journaux, les écrits de toute espèce
qui vont embraser l'Italie, où l'alarme est extrême. Si ce peuple
demande à s'organiser en république, doit-on le lui accorder? Voilà
la question qu'il faut que vous décidiez et sur laquelle il serait
bon que vous manifestassiez vos intentions. Ce pays-ci est beaucoup
plus patriote que le Piémont, il est plus près de la liberté.[13]»

[Note 10: Arrêté du 10 mai 1796.]

[Note 11: La municipalité de Milan comptait seize membres: Visconti,
Caccianini, Serbelloni, Lattuada, Bignami, Corbetta, Sopransi, Poro,
Verri, Pioltini, Sommariva, Sangiorgio, Crespi, Pelegata, Ciani,
Parea.]

[Note 12: _Correspondance_, t. I, p. 322 (Milan, 24 mai 1796). Cf.
lettre aux municipalités de Milan et de Pavie (Milan, 24 mai 1796.
_Corresp._, t. I, p. 323): «Je désire, Messieurs, que l'Université de
Pavie, célèbre à bien des titres, reprenne le cours de ses études.
Faites donc connaître aux savants professeurs et aux nombreux
écoliers de cette Université que je les invite à se rendre de
suite à Pavie, et à me proposer les mesures qu'ils croiront utiles
pour activer et redonner une existence plus brillante à la célèbre
Université de Pavie.»]

[Note 13: _Correspondance_, t. I, p. 286. Milan, 17 mai 1797.]

Rien donc n'est encore décidé dans l'esprit de Bonaparte. Les
Milanais seront ce que le Directoire voudra qu'ils deviennent. On
leur donnera des assurances vagues, des promesses sans précision,
mais on ne s'engagera pas avec eux, et en attendant le Milanais
deviendra une mine inépuisable et une officine de propagande
révolutionnaire. Les Lombards s'imaginaient qu'ils allaient restaurer
la patrie antique: ils ne seront entre les mains d'un vainqueur sans
scrupules que les instruments inconscients de ses futurs desseins.

Aussi bien l'heure des déceptions arriva bien vite. Dès le 19 mai
une proclamation annonçait aux Lombards que la France était disposée
à les considérer comme des frères, mais que ceux-ci leur devaient
un juste retour[14]. En conséquence on leur imposa une contribution
de vingt millions exigible sur-le-champ. Les considérants du décret
sont curieux à connaître: «Vingt millions de francs sont imposés
dans les différentes provinces de la Lombardie autrichienne; les
besoins de l'armée les réclament. Les époques des payements, qui
doivent être, autant qu'il sera possible, très rapprochées, seront
fixées par des instructions particulières. C'est une bien faible
rétribution pour des contrées aussi fertiles, si on réfléchit surtout
à l'avantage qui doit en résulter pour elles. La répartition eût pu
sans doute en être faite par des agents du gouvernement français; ce
moyen eût été légitime: la république française veut néanmoins s'en
départir, elle la délaisse à l'autorité locale, au congrès d'état;
elle lui indique seulement une base, c'est que cette contribution
doit individuellement frapper sur les riches, les gens véritablement
aisés, sur les corps ecclésiastiques ... c'est que la classe
indigente doit être ménagée.» Un arrêté du même jour, 19 mai[15],
portait nomination d'un agent à la suite de l'armée française en
Italie «pour _extraire_ et faire passer sur le territoire de la
République les objets d'art et de science qui se trouvaient dans les
villes conquises». Il est vrai que la spoliation devait être opérée
dans les formes, car, en vertu de l'article 3, «il ne pourra être
fait aucune _extraction_ sans en avoir été dressé procès-verbal et
sans être accompagné d'un membre d'une autorité reconnue par l'armée
française». On avait prévu jusqu'aux difficultés de l'_extraction_.
En vertu de l'article 5, «dans le cas où il serait impossible à
l'agent des transports de procurer les moyens d'enlèvement, les
commissaires des guerres et commandants des places les lui feront
fournir, et, au cas où il ne pourrait se les procurer par cette voie,
l'agent sera autorisé lui-même à requérir des chevaux et voitures
dans la ville où se feront les _extractions_». Or qu'entendait-on par
objets d'art ou de science? Le décret énumérait tableaux, statues,
manuscrits, machines, instruments de mathématiques, cartes, etc.,
ce qui comportait une singulière variété d'objets, étant donnée
surtout la bonne volonté de ceux qui étaient chargés d'interpréter
le décret. En effet, le jour même où paraissait le décret, étaient
_extraits_, pour être dirigés sur Paris, six tableaux de Luini,
Rubens, Giorgione, Lucas de Leyde, Léonard de Vinci, le Calabrese,
le carton de l'école d'Athènes par Raphaël, un vase étrusque, le
fameux manuscrit de Josèphe, le manuscrit de Virgile ayant appartenu
à Pétrarque, et un manuscrit qualifié de très curieux sur l'histoire
des papes, le tout enlevé à la Bibliothèque Ambrosienne de Milan,
sans préjudice d'un Titien et d'un Ferrari extraits d'alle Grazzie et
d'un Salvator Rosa extrait d'alla Vittoria[16].

[Note 14: _Correspondance_, t. I, p. 298.]

[Note 15: _Correspondance_, t. I, p. 300.]

[Note 16: _Correspondances_ t. I, p. 292. État des objets de sciences
et arts désignés par le général Bonaparte pour être emportés à Paris.]

Est-il vrai que tout finit par se compenser dans ce monde, et que les
fils un jour ou l'autre payent pour les pères? Certes nous frémissons
de colère à la pensée des vols, des pillages et des extorsions dont
nos villes ou nos châteaux ont souffert dans la terrible guerre de
1870-1871, et on rira longtemps de l'amour immodéré, de la sympathie
irrésistible qui poussaient les Allemands vers nos montres et nos
pendules; mais soyons avant tout impartiaux et reconnaissons que nous
avons peut-être fait pis encore en Italie à la fin du dernier siècle.
Que d'excès révoltants, que de pillages honteux! Nous ne parlons
seulement pas des tableaux et des statues, bien que le fait en
lui-même soit profondément regrettable, et que le triste exemple que
nous avons alors donné ait autorisé depuis bien des revendications
plus ou moins légitimes; mais, abstraction faite de tout amour-propre
national, avions-nous le droit de dépouiller les musées de Pavie
pour enrichir notre Jardin des plantes et notre cabinet d'histoire
naturelle? Étaient-ce vraiment des objets d'art et de science ces
armes héréditaires conservées dans les palais italiens, et que nos
officiers s'approprièrent sans scrupule? Que dire des chevaux de luxe
qui finirent par être compris dans les objets d'art? Nous lisons en
effet dans la correspondance de Bonaparte ces deux lettres étonnantes
adressées, la première[17] à Faypoult, ministre de France à Gênes, et
la seconde au Directoire: «Je vous choisirai deux chevaux parmi ceux
que nous requérons à Milan; ils serviront à vous dissiper des ennuis
et des étiquettes du pays où vous êtes. Je veux aussi vous faire
présent d'une épée[18].»--«Il part demain de Milan cent chevaux de
voiture, les plus beaux qu'on ait pu trouver dans la Lombardie: ils
remplaceront les chevaux médiocres qui attellent vos voitures.»

[Note 17: Milan, 21 mai 1796. _Corresp._, t. I, p. 312.]

[Note 18: Peschiera, 1er juin 1796. _Corresp._, t. I, p. 346.]

C'était le général en chef qui se conduisait ainsi. Il commençait
par deux chevaux et continuait par cent, et, le plus singulier,
c'est qu'il ne paraissait pas se douter de la vilenie de l'action
commise[19]. Est-ce donc qu'Alfieri[20] a raison quand il lance
contre le triomphateur cette terrible épigramme: «Je fais la guerre
en Italie et non le trafic ni le commerce, disait Godefroy, le chef
illustre et invincible. Je vole en Italie, et je n'y guerroie pas;
j'y cherche de l'or sonnant et non une gloire frivole, dit l'ignoble
capitaine gueux qui traîne après lui toute la ladrerie de Provence et
de Languedoc.»

  _Rubo in Italia, e non guerregio, cerco
  Oro sonante, e non frivola luce,_
  _Dice l'ignobil Capitan Pitocco,
  Ch'or dietro a se ne adduce
  Ladreria di Proenza, e Linguadocco!_

[Note 19: Cf. Lettre au Directoire (8 mai 1796.--_Correspondance_,
t. I, p. 291). «J'ai fait passer à Torlone pour au moins deux
millions de bijoux et d'argent en lingots, provenant de différentes
contributions. Ils attendront là jusqu'à ce que vous ayez donné des
ordres pour leur destination ultérieure.»]

[Note 20: ALFIERI, _Misogallo_, épigramme LXI. Traduction inédite
d'Hugues.]

Le Directoire pourtant trouvait qu'il fallait étendre plus loin
encore cette dénomination si commode d'objets d'art et de science. Il
écrivait à Bonaparte pour lui recommander des bois de construction
prêts à être embarqués, des chanvres de belle qualité, de la toile à
voile, et il terminait par ces étranges paroles: «Rendons l'Italie
fière d'avoir contribué aux progrès de notre marine.» Argent,
approvisionnements, produits de l'industrie et de l'agriculture,
rien n'échappait à l'oeil exercé des réquisiteurs, et ce système
de spoliation sans exemple dans l'histoire des nations modernes,
on le décorait sans pudeur du beau nom de patriotisme. L'Italie
était devenue une ferme qu'on exploitait sans pitié, et la guerre
n'était plus qu'une opération financière bien conduite. Bonaparte
ne s'en cachait pas, et il indiquait même le moyen de continuer
ces bénéfices: «Plus vous nous enverrez d'hommes, écrivait-il[21]
au Directoire, plus non seulement nous les nourrirons facilement
mais encore plus nous lèverons de contributions au profit de la
République. L'armée d'Italie a produit dans la campagne d'été
vingt millions à la République, indépendamment de sa solde et de
sa nourriture; elle peut en produire le double pendant la campagne
d'hiver, si vous nous envoyez en recrues et en nouveaux corps une
trentaine de mille hommes. Rome et toutes ses provinces, Trieste et
le Frioul, même une partie du royaume de Naples deviendront notre
proie; mais, pour se soutenir, il faut des hommes.»

[Note 21: Modène, 17 octobre 1796. _Corresp._, t. II, p. 58.]

Ces spoliations étaient en quelque sorte officielles. On les
avouait au grand jour. Elles avaient un semblant d'excuse: la
nécessité de vivre en présence de l'ennemi. Les patriotes italiens,
bien que désenchantés et vite revenus de leurs illusions, s'y
seraient peut-être résignés, mais une véritable fièvre de vol et
de pillage s'était abattue sur l'armée. Les généraux eux-mêmes
donnaient l'exemple, Masséna surtout dont les exactions sont restées
légendaires. Une nuée de fournisseurs, de commissaires, d'agioteurs
de toute espèce et de voleurs de toutes qualités s'était comme
emparé, à la suite de nos soldats, de cette malheureuse région.
Ne prétendaient-ils pas se faire nourrir par les habitants[22]?
Il fallut l'intervention directe du général en chef pour faire
disparaître cet abus: mais que de vexations quotidiennes! Que de
souffrances cachées! Ordres du jour sévères, exécutions même, rien
n'y faisait. C'était un mal invétéré. Il est vraiment regrettable
d'avoir à tracer ce triste tableau, mais la vérité a des droits
imprescriptibles, et c'est un mauvais service à rendre à ses
compatriotes que de leur cacher toutes les parties de l'histoire qui
ne leur sont pas favorables.

[Note 22: _Correspondance_, t. I, p. 295. Lettre de Bonaparte à la
municipalité de Milan.]

La conséquence immédiate de cette série de malversations et de
sévices fut une insurrection populaire. Il y avait à Milan un
mont-de-piété très riche, où l'on gardait soit des bijoux de famille,
soit divers objets précieux. On les conservait pour constituer
des dots ou pour former des réserves jusqu'au moment du mariage.
Bonaparte et Saliceti s'en emparèrent sans autre forme de procès.
Cette spoliation fut connue, et excita l'indignation générale. Les
Milanais coururent aux armes, mais le général Despinoy, prévenu à
temps, parcourut les rues avec de fortes patrouilles de cavalerie, et
dispersa les rassemblements.

Les choses se passèrent autrement dans la banlieue. Le 24 mai
on entendit le tocsin sonner avec fureur dans tous les villages
entre Milan et Pavie. Des paysans parcouraient la campagne par
bandes armées, et se jetaient sur nos détachements. Les bruits
les plus sinistres étaient répandus. Tantôt on apprenait que les
Anglais venaient d'entrer à Nice et que le prince de Condé avec
les émigrés se dirigeait par la Suisse sur Milan; tantôt c'était
Beaulieu qui reprenait l'offensive à la tête d'une armée de 60.000
hommes. Bonaparte se disposait alors à rentrer en campagne contre
l'Autriche. Or les insurgés menaçaient ses derrières et le prenaient
entre deux feux. Il était imprudent de s'avancer avant d'avoir
comprimé l'insurrection. D'heure en heure les mauvaises nouvelles
se succédaient au quartier général. Pavie s'était insurgée, et le
commandant français avait été fait prisonnier avec toute la garnison.
L'avant-garde des révoltés s'était même avancée jusqu'à Binasco, sur
la route de Milan. Milan grondait sourdement. La population était
hostile et menaçante. Elle semblait n'attendre qu'un signal pour se
déclarer. Les mécontents avaient renvoyé tous leurs domestiques,
sous prétexte de manque de ressources. C'étaient autant de recrues
pour l'insurrection. Déjà la garnison autrichienne qui occupait
encore la citadelle s'apprêtait à donner la main aux insurgés. Les
douaniers avaient pris les armes. La cocarde nationale avait été
foulée aux pieds. Les prêtres couraient la campagne et prêchaient
la guerre sainte contre les mécréants qui dépouillaient les églises
et ne respectaient pas la famille. C'était une Vendée italienne qui
s'organisait.

Bonaparte, inquiété par ces démonstrations hostiles, suspendit
aussitôt le mouvement commencé contre l'Autriche et rentra à Milan.
Le général Despinoy, qu'il avait nommé gouverneur de Milan, n'avait
pas attendu son retour pour essayer de réprimer l'insurrection.
Il avait contenu les Autrichiens dans la citadelle, lancé des
patrouilles dans toute la ville, et dispersé les mécontents qui
s'étaient déjà installés à la porte de Pavie afin de donner la main
aux insurgés. Lannes[23], envoyé contre eux, les rencontra à Binasco,
s'empara de ce petit village malgré leur résistance et ne fit aucun
quartier. Pendant ce temps, Bonaparte arrivait à Milan, ordonnait
l'arrestation de nombreux otages[24], faisait fusiller tous ceux
qu'on avait pris les armes à la main, et marchait sur Pavie. Il
s'était fait précéder de la proclamation suivante[25]: «Une multitude
égarée, sans moyens réels de résistance, se porte aux derniers excès
dans plusieurs communes, méconnaît la République et brave l'armée
triomphante de plusieurs rois. Ce délire inconcevable est digne
de pitié. On égare ce pauvre peuple pour le conduire à sa perte.
Le général en chef, fidèle aux principes qu'a adoptés la nation
française, qui ne fait pas la guerre aux peuples, veut bien laisser
une porte ouverte au repentir, mais ceux qui, sous vingt-quatre
heures, n'auront pas posé les armes et n'auront pas de nouveau prêté
serment d'obéissance à la République, seront traités comme rebelles;
leurs villages seront brûlés. Que l'exemple terrible de Binasco leur
fasse ouvrir les yeux. Son sort sera celui de toutes les villes et
villages qui s'obstineront à la révolte.»

[Note 23: ROSA. _Il sacco di Pavia_, 1797.--MUONI. _Binasco_, studi
storici, 1864.]

[Note 24: Ces otages, auxquels on joignit ceux de Pavie, furent jetés
en voiture, avec escorte de cavalerie, conduits à Tortone, puis à
Cuneo, et enfin à Nice. Ils revinrent les uns après les autres, mais
après avoir fait très humblement leur soumission. Voir G. DE CASTRO,
ouv. cit., t. I, p. 87-88.--Cf. _Correspondance_, t. I, p. 135.
Lettre de Bonaparte au général Despinoy.]

[Note 25: Proclamation aux habitants de la Lombardie, Milan, 25 mai
1796. _Correspondance_, t. I, p. 323.]

L'archevêque de Milan s'était chargé de porter cette proclamation
à Pavie. Il y fut très mal accueilli, et Bonaparte se vit obligé
de sévir. Plusieurs milliers de paysans s'étaient enfermés dans la
vieille cité gibeline, et faisaient mine de prolonger la résistance.
Bonaparte ordonna d'en enfoncer les portes à coups de canon, et
le général Dommartin pénétra avec ses grenadiers par la brèche
improvisée. Le massacre fut terrible. Tous ceux que l'on surprit dans
les caves ou sur les toits des maisons furent passés par les armes.
Les fuyards furent poursuivis à outrance et sabrés sans miséricorde.
Pendant plusieurs heures la ville fut livrée au pillage[26]. C'était
une atrocité depuis longtemps proscrite par les nations civilisées,
et encore Bonaparte eut-il l'art de la présenter comme un acte de
clémence. «Trois fois l'ordre de mettre le feu à la ville expira sur
mes lèvres, écrivit-il au Directoire[27], lorsque je vis arriver la
garnison du château qui avait brisé ses fers, et venait, avec des
cris d'allégresse, embrasser ses libérateurs. Je fis faire l'appel,
il se trouva qu'il n'en manquait aucun. Si le sang d'un seul Français
eût été versé, je voulais faire élever, des ruines de Pavie, une
colonne sur laquelle j'aurais fait écrire: Ici était la ville de
Pavie. J'ai fait fusiller la municipalité, arrêter deux cents otages,
que j'ai fait passer en France. Tout est aujourd'hui parfaitement
tranquille, et je ne doute pas que cette leçon ne serve de règle aux
peuples de l'Italie.»

[Note 26: Botta (VII, p. 473) reconnaît pour tant que les soldats se
contentèrent de voler, de violer et de brûler: ils ne tuèrent pas.
«N'oublions pas de dire que, parmi ces violations de la propriété,
ces insultes à la chasteté, le sang du moins ne rougit pas les mains
du vainqueur, sujet bien digne, je ne dirai pas de surprise, mais des
plus grands éloges, puisque le soldat trouvait à la fois impunité et
profit.»]

[Note 27: Lettre au Directoire, 1er juin 1796, _Correspondance_, t.
II, p. 34.--L'ordre avait été donné de respecter les bâtiments de
l'Université et les maisons des professeurs. Il fut scrupuleusement
exécuté.]

Afin de prévenir le retour de semblables émeutes, une proclamation
draconienne annonça qu'à l'avenir tous les villages insurgés
seraient brûlés, et les prisonniers fusillés. Les prêtres et les
nobles seront considérés comme otages et envoyés en France. Tous
les villages où sonnera le tocsin seront brûlés. Quand un Français
aura été assassiné, les villages sur le territoire duquel aura été
commis le crime, devront livrer l'assassin, ou sinon ils paieront
une amende égale au tiers de la contribution qu'ils payaient dans
une année. Tout détenteur d'armes et de munitions de guerre sera
fusillé, et sa maison brûlée. Tous les nobles ou riches «qui
seront convaincus d'avoir excité le peuple à la révolte, soit
en congédiant leurs domestiques, soit par des propos contre les
Français seront arrêtés comme otages, transférés en France et la
moitié de leurs revenus confisqués.» Les patriotes lombards, en
accueillant les Français, avaient espéré conquérir l'indépendance.
Tel était le régime d'arbitraire et de bon plaisir qu'on prétendait
leur imposer. Certes l'insurrection de Pavie devait être réprimée,
mais était-il nécessaire de la noyer dans le sang? Avait-on publié
que nos provocations, que nos spoliations iniques étaient la cause
principale de cette effervescence populaire? Ainsi que l'a écrit
un des historiens les plus récents de Napoléon[28], «huit jours
avaient suffi pour changer un peuple ami, connu par la douceur de
ses moeurs, et dont les sympathies pour la France allaient jusqu'à
l'enthousiasme, en une population défiante, hostile, irritée, que la
terreur seule empêchait de manifester ses véritables sentiments».

[Note 28: LANFREY, _Histoire de Napoléon 1er_, t. I.]


III

On s'en aperçut bien quand la fortune des armes sembla nous être
contraire, lorsque Wurmser, à la tête de 70.000 hommes, descendit
la vallée de l'Adige pour aller débloquer Mantoue et dispersa nos
avant-postes. À la nouvelle de ses premiers succès, les nobles,
les prêtres et tous les mécontents reprirent courage. De nombreux
émissaires furent envoyés dans les campagnes, porteurs d'écrits
injurieux et de billets diffamatoires contre la France. Ces menées
réussirent. À Casal Maggiore la petite garnison française fut
égorgée, et le commandant, qui s'était enfui en bateau avec sa femme
et son enfant, fut arrêté et impitoyablement fusillé. À Crémone, le
soulèvement fut général. L'arbre de la liberté fut conservé, mais
parce qu'on le destina à pendre les patriotes, et de véritables
listes de proscription furent dressées. Tous ceux qui refusèrent de
quitter la cocarde tricolore furent accablés de mauvais traitements.
Quelques-uns de nos partisans furent même poursuivis et massacrés. La
masse de la population néanmoins resta tranquille. On eût dit qu'elle
attendait pour se déclarer l'issue de la lutte engagée.

Les Lombards avaient eu raison d'attendre, car les victoires de
Lonato, Castiglione, Roveredo, Bassano, etc., dispersèrent les
renforts autrichiens, et nous consolidèrent dans notre conquête.
Bonaparte en sut gré aux Lombards, et leur témoigna sa satisfaction.
«Lorsque l'armée battait en retraite, écrit-il à la municipalité
de Milan[29], lorsque les partisans de l'Autriche et les ennemis
de la liberté la croyaient perdue sans ressource, lorsqu'il était
impossible à vous-mêmes de soupçonner que cette retraite n'était
qu'une ruse, vous avez montré de l'attachement pour la France et de
l'amour pour la liberté; vous avez déployé un zèle et un caractère
qui vous ont mérité l'estime de l'armée et vous mériteront la
protection de la République Française. Chaque jour votre peuple
se rend davantage digne de la liberté; il acquiert chaque jour de
l'énergie, il paraîtra sans doute un jour avec gloire sur la scène du
monde. Recevez le témoignage de ma satisfaction et du désir sincère
que forme le peuple français de vous voir libres et heureux.

[Note 29: Vérone, 9 août 1796. _Correspondance_, t. I, p. 533.]

En dépit de ces compliments et de ces promesses, et malgré le désir
peut-être alors sincère qu'éprouvait Bonaparte de donner la liberté
à un peuple italien, les faits démentaient cruellement les paroles.
Alors que le général en chef paraissait si bien disposé pour les
Lombards, ses lieutenants et surtout ses agents subalternes les
traitaient au contraire avec un sans-gêne révoltant. Plus que jamais
ce beau pays était ravagé et foulé aux pieds. Le général Despinoy,
que Bonaparte avait investi du commandement de Milan, avec la double
charge de s'emparer du château de cette ville que défendait encore
une garnison autrichienne, et de présider les séances du conseil
municipal, s'était acquitté de sa mission. Le château avait capitulé,
ce qui rendait difficile un retour offensif de l'Autriche, et les
conseillers municipaux avaient été présidés avec une implacable
dureté. Ils ne pouvaient prendre la moindre mesure, même la plus
inoffensive, sans l'assentiment de Despinoy[30]. On raconte même
qu'un jour il s'emporta jusqu'à frapper de son épée la table des
délibérations, et rappela aux municipaux tremblants qu'ils n'étaient
bons qu'à enregistrer les volontés du vainqueur, Parini saisissant
alors son écharpe tricolore, la lui tendit en s'écriant: «Vous feriez
bien mieux de la passer à notre cou et de nous étrangler avec.» Ainsi
qu'il arrive toujours, les inférieurs exagéraient l'attitude hautaine
et les procédés méprisants de leurs chefs. À Côme le Corse Valeri,
s'étant procuré une satire rédigée contre lui, rassembla dans la
cathédrale tous les hommes au-dessus de douze ans, et leur fit écrire
à chacun son nom afin que, par la confrontation des caractères, on
connût l'auteur du libelle. Ceci n'était que ridicule; mais que dire
des actes féroces et des facéties cruelles? Que dire des vexations
de chaque jour? Défense de se promener ou de sortir de la ville
sans passeport; défense d'exercer publiquement le culte catholique;
interception des journaux étrangers; violation du secret des lettres;
défense de porter des habits à l'ancienne mode[31], et le tout au nom
de la liberté. Ô liberté, que de crimes on commet en ton nom! disait
Mme Roland. Que d'absurdités et d'inconséquences, que de maladresses
et de turpitudes, pourrions-nous ajouter!

[Note 30: CUSANI. _Storia di Milano_, V, 10.]

[Note 31: Ordre. Milan, 13 juillet 1797. _Correspondance_, t. III,
p. 179: «Le général en chef, instruit que la tranquillité publique a
été un moment troublée à Milan, que l'on n'y a pas vu sans quelque
inquiétude des individus vêtus d'_habits dits carrés_, forme
d'habillement signalée dans l'opinion comme tenant à un parti, défend
à tout individu tenant à l'armée de porter des habits dits carrés,
sous peine d'être arrêté et puni comme perturbateur»]

Lorsque, pour la seconde fois, une nouvelle armée autrichienne,
commandée par Allvintzy, essaya, en novembre 1796, de débloquer
Mantoue, les ennemis de la France, et leur nombre avait
singulièrement grandi, crurent le moment venu de la vengeance et de
la réaction. Nos troupes, déconcertées par cette subite irruption
dans leurs lignes, furent un moment ébranlées. On crut en Italie à
leur prochaine défaite, et les mécontents s'apprêtèrent à profiter
de la victoire probable de l'Autriche. À Milan, à Pavie, à Crémone,
dans presque toutes les villes lombardes, bien qu'occupées par des
garnisons françaises, tous ceux qui regrettaient l'ancien régime,
tous ceux dont les déceptions égalaient les regrets, tressaillirent
d'espérance. Cette fois encore, la victoire se déclara en notre
faveur. Arcole et Tivoli achevèrent la ruine de l'Autriche et
affermirent la domination française. La Lombardie reçut le contre
coup de ces victoires. On la punit durement d'avoir osé manifester
son désir d'être traitée plus doucement qu'un pays conquis. Tous les
commandants de place nommés par Bonaparte rivalisèrent de dureté,
on dirait volontiers de tyrannie. Un comité de police générale fut
institué à Milan, qui déporta pour délit d'opinion, pour malveillance
supposée, pour services rendus à l'ancienne administration. La forme
avait changé; le fond restait le même. À la tyrannie autrichienne
était substituée la tyrannie française, d'autant plus odieuse qu'elle
se colorait du beau nom d'alliance. À l'archiduc avaient succédé
les généraux, les commissaires, et tous ces agents subalternes qui
redoublaient de sévérité pour prouver leur zèle, et aussi pour cacher
de scandaleuses malversations; car, plus que jamais, la Lombardie
était un marché ouvert, une grande agence de spéculations éhontées et
de vols scandaleux.

Au moins rendrons-nous cette justice à Bonaparte que les tripotages
financiers le dégoûtèrent promptement, il consentait bien à
exploiter, ou, comme il l'écrivait, à _faire produire_ les pays
conquis, mais dans l'intérêt de la République Française. Les voleries
des particuliers l'indignaient. Ce qu'il tolérait pour l'État, il
l'interdisait absolument pour les individus. Aussi déclara-t-il
la guerre aux pillards éhontés qui déshonoraient la victoire,
et cette guerre il la poursuivit sans relâche. À chaque page de
sa Correspondance éclate son mépris pour les agioteurs et les
tripoteurs d'affaires véreuses. Il finit par ordonner la création
d'une commission de cinq membres, sous la présidence du général
Baraguey d'Hilliers, et l'investit de pouvoirs extraordinaires pour
faire rendre gorge aux voleurs et les punir sévèrement. «Nous avons
conquis l'Italie, était-il dit[32] dans les considérants de cet
arrêté, pour améliorer le sort de ses peuples; nous y avons établi
des contributions pour assurer notre conquête, offrir à la patrie
une juste indemnité et aux soldats une récompense due à leur valeur;
mais jamais il n'a été dans l'intention du gouvernement français
d'autoriser les abus de toute espèce, les extorsions scandaleuses que
se sont permis plusieurs agents à la suite de l'armée. La loi, en les
rendant justiciables des conseils militaires, m'a imposé l'obligation
d'être leur accusateur; mais, au milieu des occupations immenses qui
absorbent tous mes moments, il m'est impossible de découvrir moi-même
la vérité dans ce labyrinthe de procès et les milliers de plaintes
qui me sont portées sur des objets aussi importants.»

[Note 32: Brescia, 30 août 1796. _Correspondance_, t. I, p. 573.]

C'est sans doute sur cette difficulté de démêler la vérité que
comptaient les voleurs officiels ou extraordinaires; car, malgré les
ordres impératifs de Bonaparte, malgré la commission des cinq, les
pillages et les tromperies continuèrent. Bonaparte dut se contenter
de dénoncer et de punir quand il prenait sur le fait. «Je m'occupe de
faire la guerre aux fripons écrivait-il au Directoire[33], j'en ai
fait juger et punir plusieurs. Je dois vous en dénoncer d'autres.»
Ce sont surtout les agents de la compagnie Flachat, les nommés La
Porte, Peragallo et Payan, qu'il semble poursuivre de sa haine. «Ce
n'est qu'un ramassis de fripons, écrivait-il, sans crédit réel, sans
argent et sans moralité. Je ne serai pas suspect pour eux, car je les
croyais actifs, honnêtes et bien intentionnés, mais il faut se rendre
à l'évidence.» Ils ont reçu quatorze millions, et n'ont payé que six
millions, et encore ont-ils fourni de mauvaises marchandises et opéré
des versements factices. «Ce ne sont pas des négociants, mais des
agioteurs comme ceux du Palais Royal.» Quant aux commissaires des
guerres, sauf Denniée, Mazade, Boinod, et deux ou trois autres, ce
sont tous des fripons. L'un, Gosselin, vend à 36 francs le foin qu'il
se procure pour 18. L'autre, Flach, vend à son profit une caisse
de quinquina donnée par le roi d'Espagne pour les soldats français
atteints par la fièvre; ceux-ci passent à leur compte des matelas et
des toiles fines donnés par la ville de Crémone pour les hôpitaux.
«Ils volent d'une manière si ridicule que, si j'avais un mois de
temps, il n'y en a pas un qui ne pût être fusillé.» Les agents de
l'administration valaient moins encore. L'un d'entre eux, Thévenin,
avait vendu à Bonaparte quelques beaux chevaux, et ne voulait
pas en recevoir le prix malgré les instances du général en chef,
espérant que ce dernier fermerait les yeux. Ce dernier visait moins
à la fortune qu'au pouvoir. Son ambition était plus haute. Aussi
repoussa-t-il avec indignation la complicité déshonnête de Thévenin.
«Faites-le arrêter, écrivait-il, retenez-le six mois en prison. Il
peut payer 500,000 écus de taxe de guerre en argent.» C'étaient
surtout les entrepreneurs de charrois[34], dont les exactions étaient
scandaleuses. Bonaparte en signale quelques-uns, Sonolet, Auzon,
Elie, Hartea, comme d'effrontés voleurs. Il aurait même voulu que
trois d'entre eux, Boekly[35], Chevilly et Descrivains, qui avaient
fait des versements factices, fussent condamnés à mort: mais ces
fripons avaient de hautes protections, même dans l'entourage immédiat
du général en chef[36], et ils échappèrent au châtiment qu'ils
méritaient si bien.

[Note 33: Milan, 12 octobre, 1796. _Correspondance_, t. II, p.
50.--Cf. lettre du 2 octobre (t. II, p. 29).]

[Note 34: en outre, ils se donnaient le genre d'être royalistes et
affichaient leurs espérances réactionnaires. «Les charrois sont
pleins d'émigrés, écrivait Bonaparte. Ils s'appellent Royal-charrois
et portent le collet vert sous mes yeux.» _Correspondance_, t. II, p.
51.]

[Note 35: Milan. 1er janvier 1797. _Correspondance_, t. II, p.
219. Lettre à Berthier: «Je demande que ces trois employés soient
condamnés à la peine de mort, ne devant pas être considérés comme de
simples voleurs, mais comme des hommes qui, tous les jours, atténuent
les moyens de l'armée.»]

[Note 36: Lettre du 12 octobre 1796 (t. II, p. 51): «Diriez-vous que
l'on cherche à séduire mes secrétaires jusque dans mon antichambre?»]

Le désordre continua, depuis la compagnie Flachat[37] qui volait
cinq millions à la fois, jusqu'aux simples gardes de magasins qui
grappillaient sur les fournitures, et tous ces vols, toutes ces
tromperies retombaient sur les malheureux Italiens. À vrai dire le
corps expéditionnaire tout entier, à l'exception de son chef et de
quelques officiers ou soldats, dont l'âme était trop bien située pour
accepter de pareils moyens de s'enrichir, l'armée française puisait
à pleines mains dans les trésors italiens. Certes les Lombards
faisaient un dur apprentissage de la liberté. Il était grand temps
pour eux qu'un ordre relatif s'établit. Heureusement l'Autriche fut
définitivement vaincue, et Bonaparte, qui lui avait imposé presque
sous les murs de Vienne les préliminaires de Leoben, revint à Milan
pour y jouir de sa gloire et organiser sa conquête.

[Note 37: Lettre à Garrau.--Modène, 16 octobre 1796.
_Correspondance_, t. II, p. 56. «De tous côtés, on réclame contre
la Compagnie Flachat; tous ses agents sont d'un incivisme si marqué
que je suis fondé à croire qu'une grande partie sert d'espions à
l'ennemi.»--Cf. Lettre au Directoire, Forli. 3 février 1797 (t. II,
p. 303): «Vous ne souffrirez pas que ces voleurs de l'année trouvent
leur refuge à Paris ... Si l'on ne trouve pas moyen d'atteindre la
friponnerie manifestement reconnue de ces gens-là, il faut renoncer
au règne de l'ordre, à l'amélioration de nos finances, et à maintenir
une armée aussi considérable en Italie.»]


IV

Malgré la tyrannie française, malgré les spoliations iniques de
nos agents, les patriotes italiens n'avaient pas désespéré. Ils ne
pouvaient croire que la France les rendrait à l'Autriche, et, au lieu
d'assurer leur indépendance, confirmerait leur servitude. Même aux
plus mauvais jours de l'occupation française, ils s'étaient toujours
comportés comme de sincères alliés. Non seulement ils avaient payé
toutes les contributions de guerre, mais encore ils avaient organisé
des régiments[38] et rendu à Bonaparte de réels services en tenant
garnison dans les places fortes et en lui servant de troupes de
réserves. Le général en chef leur avait à plusieurs reprises exprimé
sa satisfaction. Dès le mois de juin 1796, c'est-à-dire avant que
les grands coups n'eussent été portés contre les Autrichiens, avant
que la question militaire par conséquent n'eut été tranchée en notre
faveur, voici comment il s'exprimait sur le compte des Lombards dans
un rapport[39] au Directoire: «La municipalité de Milan, celle des
principales villes de la Lombardie m'ont manifesté le voeu d'envoyer
des députés à Paris. Le citoyen Serbelloni est à la tête. Il est
patriote, ce qui a produit ici un effet d'autant plus avantageux
qu'il jouit d'une grande considération, étant de la première famille
du Milanais, et fort riche. Ces députés ont manifesté leurs voeux
ici contre la maison d'Autriche. Ils savent qu'il n'y aurait plus
de sûreté pour eux dans un retour. La Lombardie est parfaitement
tranquille. Les chansons politiques sont dans la bouche de tout le
monde. L'on s'accoutume ici à la liberté. La jeunesse se présente en
foule pour demander du service dans nos corps; nous n'en acceptons
pas, parce que cela est contraire, je crois, aux lois: mais peut-être
serait-il utile de former un bataillon de Lombards, qui, commandés
par des Français, nous aiderait à contenir le pays. Je ne ferai rien
sur un objet aussi important et délicat sans vos ordres.»

[Note 38: Cf. _Correspondance_, 11 octobre 1796 (t. II, p. 45).--17
octobre 1796 (t. II, p. 59).--11 mai 1797 (t. III, p. 47).]

[Note 39: Milan, 11 juin 1796. _Correspondance_, t. I, p. 387.»]

Bonaparte n'avait donc pas encore d'idée bien arrêtée, mais
ses sympathies étaient visibles. Il ne demandait pas mieux que
d'utiliser[40] les bonnes dispositions des Lombards, sauf à les
récompenser de leur dévouement à la paix générale. Au fur et à
mesure que grandirent ses pensées, en même temps qu'augmentèrent ses
victoires, il comprit la nécessité de s'attacher les Lombards par les
liens de la reconnaissance et de l'intérêt, et ne cessa de prendre en
main leur cause, de les protéger contre les exactions de ses agents,
et de les rassurer sur l'avenir. Un peu avant Leoben, quand le bruit
commença à se répandre de la chute et du partage projeté de Venise,
les Lombards prirent peur, et envoyèrent une députation au général
victorieux. Ce dernier s'empressa de les rassurer: «Vous demandez des
assurances pour votre indépendance à venir, leur répondit-il[41],
mais ces assurances ne sont-elles pas dans les victoires que l'armée
d'Italie remporte chaque jour? Chacune de ces victoires est une ligne
de votre charte constitutionnelle. Les faits tiennent lieu d'une
déclaration par elle-même puérile. Vous ne doutez pas de l'intérêt et
du désir bien prononcé qu'a le gouvernement de vous constituer libres
et indépendants.» Depuis le jour de son entrée à Milan, Bonaparte
n'avait donc pas varié dans l'expression de ses désirs, et, bien
qu'il eût constamment refusé de prendre un engagement définitif, les
Lombards avaient le droit de compter sur lui.

[Note 40: Cf. Lettre du 8 octobre 1796 (_Correspondance_, t. II, p.
43) adressée à l'administration générale de la Lombardie: «J'approuve
le zèle qui anime le peuple de Lombardie. J'accepte les braves
qui veulent venir avec moi participer à notre gloire et mériter
l'admiration de la postérité; ils seront reçus par les républicains
français comme des frères qu'une même raison arme contre leur ennemi
commun. La liberté de la Lombardie, le bonheur de leurs compatriotes,
seront la récompense de leurs efforts et le fruit de la victoire.»]

[Note 41: À l'administration générale de la Lombardie. Lettre écrite
de Gratz, le 12 avril 1797. (_Correspondance_, t. II, p. 483.)]

Le moment était venu de réaliser ces promesses. Ce fut la grande
préoccupation de Bonaparte dès son retour à Milan. Comme il était par
sa famille et son origine à demi Italien, il chercha à satisfaire
les voeux et les aspirations des Italiens, non pas seulement pour
acquérir une facile popularité, mais parce que c'était réellement
une grande idée, féconde en résultats, que celle de créer dans la
péninsule des États libres, et intéressés à conserver l'alliance de
la nation qui leur aurait procuré l'indépendance. L'amitié certaine
de la Lombardie valait bien mieux pour la France que sa conquête. En
rendant la liberté aux Lombards, en les entourant du prestige d'une
révolution pacifique, non seulement les Français se délivraient de
l'embarras de tenir des garnisons sur les derrières de leur armée, et
se ménageaient de précieux auxiliaires, mais encore ils se voyaient
secondés par ceux qui autrement eussent été leurs ennemis. Bonaparte
ne l'ignorait pas. Il était donc parfaitement résolu à créer une
république indépendante; mais, avant de se prononcer d'une façon
définitive, il voulut étudier le terrain et se rendre compte de
l'état des esprits.

Telles n'étaient pas les intentions du Directoire. Il n'avait
autorisé la marche en avant de Bonaparte et l'occupation des
provinces italiennes de l'Autriche qu'avec l'arrière-pensée de les
restituer à titre de compensation territoriale contre la Belgique.
Aussi n'avait-il jamais consenti à prendre un engagement quelconque
vis-à-vis des Lombards. Bonaparte pensait autrement, et, comme il
n'était déjà plus de ceux auxquels un gouvernement régulier impose
des volontés, comme il se sentait indispensable et se souciait peu
des instructions les plus formelles, il ne tint aucun compte des
sentiments bien connus du Directoire, et résolut, cette fois encore,
de n'agir qu'à sa guise et au mieux de ses intérêts.

Il s'était installé à Montebello ou Mombello, près de Milan, dans un
magnifique palais qui devint aussitôt le centre des affaires et la
véritable capitale. Sa mère et sa femme l'y avaient rejoint, ainsi
que sa soeur Pauline, ses frères Joseph et Louis, et son oncle Fesch.
Ils l'aidaient à faire les honneurs de cette fastueuse résidence. On
eût dit la cour d'un souverain. L'étiquette la plus sévère régnait.
Le temps était passé des brusqueries jacobines. Aides de camp en
grande tenue, nombreux domestiques en livrée correcte, voitures de
gala, dîners en public, audiences solennelles et particulières, rien
ne manquait à Mombello. Le Napolitain Gallo, l'Autrichien Merfeldt
étaient ses hôtes habituels. Melzi, Serbelloni, et les chefs de
l'aristocratie milanaise, ainsi que les représentants de tous les
princes allemands ou italiens étaient accourus auprès de lui et le
sollicitaient avec plus d'ardeur qu'un souverain légitime. Dans son
cortège figuraient les généraux des autres armées de la République
attirés par sa réputation, des agents du Directoire qui saluaient
en lui leur maître futur, des savants[42] et des artistes qu'il
captivait par de gracieuses avances. «Ce n'était déjà plus le général
d'une république triomphante[43]. C'était un conquérant pour son
propre compte imposant ses lois aux vaincus.»

[Note 42: Lettre à Lalande, Milan, 5 décembre 1796 (_Correspondance_,
t. II, p. 138). Curieuse dissertation sur les avantages de
l'astronomie: «Partager une nuit entre une jolie femme et un beau
ciel, le jour à rapprocher ses observations et ses calculs me paraît
être le bonheur sur la terre.» Voir une autre lettre de Napoléon
à Lalande, directeur de l'Observatoire, qui lui avait recommandé
l'astronome Cagnoli: «Mombello, 10 juin 1797. (_Corresp._, t. III, p.
102): Si le célèbre astronome Cagnoli, ou quelqu'un de ses collègues,
avait été froissé par les événements affligeants qui se sont passés
dans cette ville (Vérone), je les ferais indemniser. Je saisirai
toutes les occasions pour faire quelque chose qui vous soit agréable,
et pour vous convaincre de l'estime et de la haute considération que
j'ai pour vous. Avant de finir, je dois vous remercier de ce que
votre lettre me mettra peut-être à même de réparer un des maux de la
guerre, et de protéger des hommes aussi estimables que les savants de
Vérone.»]

[Note 43: MIOT. _Mémoires_, t. I, p. 150.]

Les Lombards surtout, dont les destinées se réglaient alors,
entouraient l'heureux général et s'efforçaient de surprendre le
secret de ses résolutions; mais Bonaparte acceptait leurs avances,
les écoutait tous et restait impénétrable. Il voulait voir les partis
venir à lui.

Il y avait en effet déjà dans cette Lombardie, à peine émancipée
du joug autrichien, deux partis, les modérés et les exaltés. Les
modérés appartenaient à la bourgeoisie et aux nobles qui, dès le
début, s'étaient jetés dans nos bras. Serbelloni, Melzi, Visconti,
Contarini, Litta, Morosini, en étaient les chefs les plus marquants.
Les modérés croyaient sincèrement à l'avenir de la patrie italienne.
Ils acceptaient la domination française, mais comme une nécessité
temporaire[44]. Leur foi dans les destinées italiennes était
inébranlable, peut-être même un peu naïve. Les uns auraient accepté
le roi de Sardaigne comme souverain, car c'eût été le moyen d'arriver
plus vite à constituer une Italie une et indépendante; les autres se
seraient volontiers accommodés de Bonaparte. Il est certain que des
ouvertures lui furent faites en ce sens. On a conservé une lettre[45]
fort intéressante, qui sans doute n'est pas signée, mais qui ne peut
avoir été écrite que par un Italien très au courant de la politique
et des intrigues contemporaines. D'après l'auteur anonyme, Bonaparte
n'avait que trois partis à prendre: le premier, de retourner en
France et d'y vivre en simple citoyen, mais il ne convenait ni aux
circonstances ni au génie de Bonaparte; le second, de rentrer en
France à la tête de l'armée et de s'y poser en chef de parti, mais
c'était un coup d'État, et on n'osait le conseiller. Voici quel est
le troisième: «Formez de l'Italie un grand empire, que ce nouvel
État prenne un fort ascendant dans la balance de l'Europe, qu'il
tienne le milieu entre l'Empire et la France, et établisse entre ces
puissances un équilibre parfait, en se déclarant contre celle qui
voudrait opprimer l'autre. Soyez le chef de cet empire, gardez à
votre solde une grande partie de l'armée française pour contenir les
différents peuples et assurer l'exécution de ce plan. La France vous
devra l'éloignement de cette armée qu'elle ne pourrait entretenir
qu'avec peine, et dont l'esprit troublerait sa tranquillité. Elle
vous devra la paix et vous aurez mérité son estime et son admiration.
Soyez son plus fidèle allié.... Vous pouvez aussi devenir redoutable
par vos forces maritimes et disputer par la suite l'empire de la mer
aux Anglais, ou au moins les chasser entièrement de la Méditerranée.
Cette entreprise digne de vous, général, et dont je ne détaille pas
tous les avantages, qui vous frapperont au premier aperçu, est la
seule qui puisse mettre le sceau à votre gloire, ramener une paix
durable en France, procurer de la stabilité au gouvernement, et, en
vous élevant au faîte des grandeurs, vous faire encore bien mériter
de la patrie.» Certes la perspective qu'ouvrait à l'ambition de
Bonaparte l'auteur de cette lettre était vaste, mais il est probable
que les projets du général ne s'arrêtaient plus à la péninsule.
C'est à la France et non plus à l'Italie qu'il pensait. Sans doute
il aurait consenti à se faire de l'Italie comme un marche-pied, mais
pour monter plus haut. «J'ai entendu raconter au jeune et candide
Villetard, écrit Botta[46], que se promenant un jour à Montebello
avec Bonaparte et Dupuis, qui mourut général en Égypte dans la
révolte du Caire, Bonaparte, s'arrêtant tout à coup, leur dit: «Que
penseriez-vous si je devenais roi de France?» et que Dupuis, grand
républicain de profession, lui répondit: «Je serais le premier à
vous plonger un poignard dans le coeur.» Sur quoi Bonaparte se mit à
rire.» Le général riait, mais il ne parlait pas au hasard et cette
soudaine effusion cachait mal de secrètes pensées. Le premier rang,
même en Italie, ne lui convenait plus. Il ne le jugeait pas digne de
sa fortune et de son avenir, et, sans nul doute, dans ce jardin de
Montebello, songeait déjà au coup d'État qui devait lui donner la
suprême autorité en France.

[Note 44: C'est d'eux que Bonaparte parlait quand il écrivait au
Directoire (Milan, 20 octobre 1796, t. II, p. 28): «Le peuple de
la Lombardie se prononce chaque jour davantage, mais il est une
classe très considérable qui désirerait, avant de jeter le gant à
l'Empereur, d'y être invitée par une proclamation du gouvernement,
qui fût une espèce de garant de l'intérêt que la France prendra à ce
pays-ci à la paix générale.»]

[Note 45: DARU. _Histoire de Venise_. Pièces justificatives, t. VII,
p. 392.]

[Note 46: BOTTA. Ouv. cit., liv. XII, p. 46.]

Aussi bien, si Bonaparte ne se considérait pas comme l'homme de
l'Italie[47], les Italiens, de leur côté, même les modérés, ne
tenaient à lui que médiocrement. Quelques-uns d'entre eux, honteux
de leur asservissement, songeaient déjà à chasser les Français
d'Italie. C'étaient les chefs de la garde nationale lombarde, Lahoz,
Pino, Teulié, Birago. Ils avaient fondé une société secrète, dite des
_Rayons_, dont le but était la création d'une Italie non plus avec le
secours de l'étranger, mais exclusivement par les forces italiennes.
Peu à peu cette société s'étendra et ses opinions finiront par
s'imposer. C'est déjà le parti national, ce qu'on pourrait appeler la
Jeune Italie.

[Note 47: Bonaparte connaissait parfaitement la situation, si l'on en
juge par cette lettre, par lui adressée au Directoire, le 28 décembre
1796: «Il y a en ce moment-ci en Lombardie trois partis: 1º celui qui
se laisse conduire par les Français; 2º celui qui voudrait la liberté
et montre même son désir avec quelque impatience; 3º le parti ami des
Autrichiens et ennemi des Français. Je soutiens et j'encourage le
premier, je contiens le second et je réprime le troisième.»]

Quant aux exaltés, ils se composaient de tous ceux qui, dans la
sincérité de leur coeur, ou par misérable calcul d'intérêt personnel,
s'imaginaient qu'il était de bon goût de copier les exagérations
jacobines. Quelques bourgeois, ou plutôt quelques boutiquiers, des
ouvriers, de petits fonctionnaires, et la tourbe des déclassés
appartenaient à ce parti. Les journalistes qui se grisaient
eux-mêmes au cliquetis de leurs périodes en constituaient la force
apparente. Ils prêchaient avec ardeur la démocratie ou plutôt la
démagogie, grand mot ronflant, système dont ils ne comprenaient
seulement pas les obligations. Pour eux toute contrainte était une
gène, toute obéissance un abus. Aussi plaignaient-ils comme un
martyr tout citoyen frappé par la loi, comme une victime quiconque
était obligé soit de payer un impôt, soit de ne pas satisfaire ses
désirs. Un journal de Milan, _le Thermomètre Politique_, était
devenu le principal de leurs organes. C'est là qu'agitaient les
esprits par leurs articles furibonds, Salvadori, Lattanzi, Salfi,
Poggi et Abamonti. «Habiles dans les luttes de la révolution[48],
mais non dans les combats de la liberté, ils déployaient du talent,
là où il fallait du caractère. Avec la même audace qu'ils avaient
montrée pour renverser les premières barrières, ils foulaient aux
pieds les principes et les moeurs, et abusaient de la liberté
jusqu'à l'outrage.» Toute une littérature républicaine sortait de
ces officines milanaises: _Notions démocratiques_[49] _à l'usage
des Écoles normales; Pensées d'un républicain sur le bonheur public
et privé; Doctrine des Anciens sur la liberté; De la souveraineté
du peuple; Un républicain jadis noble aux anciens nobles._ Ces
pamphlets, aussi médiocres pour le fond que détestables pour la
forme, étaient imprimés à un nombre considérable d'exemplaires, et
lus avec avidité. De Milan ils se répandaient dans l'Italie entière.
Il est vrai que Milan était devenu comme l'asile des réfugiés
italiens, romains, napolitains, modènais ou vénitiens, qui tous,
comme de juste, étaient venus y grossir les rangs des exaltés. On
citait parmi eux deux prêtres qui avaient abjuré, le métaphysicien
Poli et Melchior Gioja, le savant statisticien; Tambroni un érudit,
Beccatini un historien, Custodi un économiste. Le médecin Rasori,
l'architecte Romain Barbieri, et le savant commentateur des douze
Tables, Valoriani, se signalaient parmi les plus fougueux adversaires
de l'ancien régime. Un jeune improvisateur Romain, Gianni, mêlait
à de furibondes attaques contre les tyrans de plates adulations
en l'honneur du héros libérateur de l'Italie. Le Vénitien Foscolo
travaillait à sa tragédie de _Tieste_, et prenait du service dans
l'armée lombarde. C'était surtout dans les clubs, plus encore
que dans les journaux, que ces Lombards ou Italiens, donnaient
carrière à leur exaltation. Tantôt ils se contentaient d'émettre
des propositions simplement absurdes, partage des propriétés, taxe
progressive sur les comestibles, ateliers nationaux, etc., tantôt ils
discréditaient par d'insolentes bravades la liberté et la République.
Aujourd'hui ils demandaient la permanence de la guillotine, demain
le massacre de tous les pères et de toutes les mères appartenant
à la noblesse, afin que leurs enfants fussent élevés dans les
nouveaux principes[50]. Ils proposaient encore de brûler le Vatican,
ou bien de jeter les Bourbons de Naples dans le Vésuve, ou bien
encore de disperser les cendres de la famille royale piémontaise,
déposées à la Superga, et de les remplacer par celles des patriotes
immolés. Dans ces clubs, et spécialement dans celui qui s'était
pompeusement intitulé _Société de l'instruction publique_, la fureur
révolutionnaire atteignait son paroxysme. Cette société n'avait-elle
pas inscrit dans son programme: destruction de toutes les religions,
renversement de tous les trônes[51].

[Note 48: CANTE. _Histoire des Italiens_, liv. XI, p. 67.]

[Note 49: _Nozioni democratiche per uso della scuole
normali.--Pensieri di un republicano sulla pubblica et privata
félicita.--Elementi republicani, par Cavriani.--Dottrina degli
antichi sulla liberta.--Della sovranita del popolo.--Un republicano
che fu nobile agli ex nobili._]

[Note 50: Voir B. GIOVIO. _La conversione politica o lettere ai
Francesi. Corresp. 1799_, let. XIV.--cf. GIOVANNI DE CASTRO, ouv.
cit., p. 129.]

[Note 51: BECCATINI, ouv. cité, I, 23. «Distruggere tutte le
religioni existenti nel nostro piccolo globo, rovesciare tutti i
troni d'Europa.»]

Bonaparte n'éprouvait pour ces démagogues qu'une sympathie médiocre.
«Soyez sûr, écrivait-il à Greppi[52], qu'on réprimera cette poignée
de brigands, presque tous étrangers à Milan, qui croient que la
liberté est le droit d'assassiner, qui ne peuvent pas imiter le
peuple français dans les moments de courage et les élans de vertus
qui ont étonné l'Europe; mais qui chercheraient à renouveler les
scènes horribles produites par le crime, et qui sont l'objet éternel
de la haine et du mépris du peuple français.»

[Note 52: _Correspondance_, II, 132 (25 novembre 1796).]

La masse du peuple au contraire se laissait prendre à ces folles
déclamations. Les ardentes philippiques des journalistes et des
clubistes trouvaient un écho retentissant dans toutes les grandes
villes. Le théâtre[53] lui-même devenait une école de corruption, ou
tout au moins une arène politique dont se servaient les exaltés pour
répandre leurs bizarres conceptions[54]. C'est ainsi qu'à Modène, dès
le mois de décembre 1795, en présence du grand-duc Hercule, et à une
représentation de la _Cléopâtre_ de Nasolini, de mauvais plaisants
firent entendre le chant du coq, allusion transparente à la prochaine
venue des Français. Quelques mois plus tard, et dans cette même
ville, on représentait le _Fénelon_ de Chénier traduit par Salfi,
l'_Alexandre VI_ du modènais Gidotti, et deux pièces déplorablement
ennuyeuses d'un certain Giambattista Nasi, dont il suffit de citer
les titres pour comprendre l'inspiration: _L'Aristocratie vaincue par
la persuasion_, et le _Républicain se connaît à ses actes_[55]. À
Bergame, Salfi fait représenter _Virginie de Brescia_, où l'on voit
un patriote tuer sa fille séduite par un tyran.

[Note 53: ERNESTO MASI. _Parruche e sanculotti nel secolo_ XVIII.
Milan 1886. Voir pages 271-344. Il teatro Giocobino in Italia.--Cf.
PAGLICI-BROZZI: _Sul Teatro giacobino e antigiacobino in Italia,_
1796-1805, Milan, 1887.--MARCELLIN PELLET. _Le théâtre de la
Cisalpine_ (Revue politique et littéraire, 21 avril 1888).]

[Note 54: Il n'est que juste de reconnaître que les partisans de
l'ancien régime avaient donné le mauvais exemple. En 1791, avait été
représenté à Milan _Il Cagliostro_, par Natale Boriglio; en 1792,
_Voltaire muore come un disperato in Parigi_ par le même; en 1793,
_la Morte di Luigi XVI_, par Tommasso de Terni; en 1794, _la Morte di
Maria Antonietta d'Austria_, par le même, etc.]

[Note 55: Voici le titre exact de ces rhapsodies, auxquelles
Pindemonte n'hésitait pourtant pas à reconnaître une grande valeur.
Il les appelait «l'eccellente lezione di morale republicana». 1º
_E meglio una volta che mai, ossia l'aristocratia vinta della
persuasione_.--2º _Il republicano si conosce alle azioni, ossia lo
secolo dei buoni costume_.]

C'est surtout à Bologne et à Milan que les auteurs dramatiques se
donnent toute licence et dépassent toute mesure. Un jeune Bolonais,
Luigi Zamboni, avait, en 1794, formé le projet de soustraire sa
ville natale à l'oppression des légats pontificaux. Un étudiant, de
Rolandis di Castel-Alfeo, qui s'échappait la nuit de son couvent
pour assister aux conciliabules, fut son premier affidé. Dénoncés
et vendus, ces deux jeunes gens furent jetés dans les prisons du
légat et périrent l'un, Zamboni, en prison, l'autre, de Rolandis,
sur le gibet. Le châtiment était excessif. Les Bolonais conservèrent
le souvenir de ces premiers martyrs de la liberté[56]. En 1797 ils
recueillirent leurs cendres et leur élevèrent une colonne triomphale.
Un poète Bolonais, Luigi Giorgi, composa en leur honneur une tragédie
intitulée, _Au temps des légat et des Pistrucci_. C'est une violente
satire dirigée contre l'auditeur Pistrucci, le principal auteur de
la condamnation des patriotes, contre le cardinal légat Vincenti,
l'archevêque Gianneti, les gonfaloniers et les sénateurs. Cette
tragédie est supérieure aux pièces de circonstance. Il s'y rencontre
même des scènes à la Shakspeare, lorsque par exemple on pénètre
dans le cabinet du légat, au moment où il lit et signe la sentence
de mort de Rolandis, ou bien au dénouement, lorsque les victimes
de la tyrannie pontificale font appel aux Français[57]. «Et vous,
s'écrie le docteur Veridici, vous qui devez veiller sur les destinées
du peuple pouvez-vous être jugés? Un légat _a latere_ peut-il
soutenir un perfide?--Le Légat: retirez-vous! Auditeur: faites-le
arrêter.--L'archevêque: «Oui, oui, faites-le arrêter. Quelle est donc
cette manière de parler?--Pistrucci: approchez, brigand.--Veridici:
Hélas! Ô ciel! Voici que descendent des Alpes les destructeurs de
la tyrannie. Avancez, ô Français, et vengez l'humanité offensée.» À
Bologne fut encore représentée en 1797, la _Rivoluzione, commedia
patriotica_. On y voyait un noble, tyran de sa principauté, mais
chassé par le peuple et condamné à mort. Au moment où il est conduit
les yeux bandés, sous l'arbre de la liberté, pour être fusillé, il
est sauvé par un autre noble, qui aime sa fille, mais qui s'est
converti aux nouveaux principes. L'ex-tyran renonce aussitôt à ses
erreurs, et tous chantent un hymne en l'honneur de l'arbre de la
liberté.

  _Sorgi, felce pianla, sorgi beati segno,
  Caro, ed eterno segno di nostra liberta!
  Eviva Bonaparte! viva la liberta._

[Note 56: AUGUSTO AGLEBERT. _I primi martiri della liberta italiana._
Une complainte fut composée en leur honneur. En voici deux couplets:

  O di nostra liberta
  Primi martiri ed eroi,
  Questo a voi, cantiamo a voi
  Inno sacro alla pieta.

  L'innocente vostro sangue
  Avia, presto, avia vendetta
  E tremonte già l'aspette
  La Romana crudeltà.]

[Note 57: _I tempi dei Legati e dei Pistrucci_, acte III, scène
XXIII.--Io, o cielo ... Etieni anche sull Alpi i distruttori dei
tiranni? Avanzateei, o Francesi, e vendicate l'offesa umanita.»]

À Milan Jean Pindemonte, l'auteur des _Bacchanales de Rome_, avait
donné une «composition tragi-comico-ridicule», dont le titre est
perdu, mais des prêtres et des nonnes en costume y parodiaient les
cérémonies du culte, et, comme les représentations étaient gratuites,
elles furent suivies par un nombreux public. C'est encore à Milan
que fut représenté le _Mariage du Moine_ par Ranza. L'auteur avait
donné comme sous-titre: «drame révolutionnaire à représenter pour
l'instruction des chrétiens dans tous les théâtres de l'Italie
régénérée», mais c'était une singulière instruction qu'il prétendait
donner. On assiste en effet au conclave de 1774, aux intrigues des
cardinaux Bernis et Fantuzzi, aux scandaleuses orgies des aspirants
à la tiare. Les candidats finissent par se jeter à la tête plats
et vaisselle, et les valets se partagent les reliefs du feslin, en
essayant de remettre d'aplomb leurs maîtres tombés sous la table.

On trouvera sans doute que Ranza avait donné libre carrière à sa
verve aristophanesque. Il fut pourtant dépassé par l'auteur d'un
ballet, également représenté à Milan: Salfi, un des rédacteurs du
_Thermomètre_, était l'auteur ou du moins le parrain de ce livret,
dont la paternité doit, paraît-il, être attribuée à un certain
Lefèvre, qui fut plus tard persécuté par le clergé milanais, et
mourut dans la misère à Paris. Il est intitulé le _Ballet du Pape
ou le général Colli à Rome[58]_. L'affiche du spectacle, qui devait
être joué en grande pompe à la Scala, était accompagnée de ce curieux
commentaire[59]: «ce ballet annonce le régime de la raison. Il n'est
pas inventé à plaisir, il est comme la reproduction des faits et des
caractères qui forment la très intéressante histoire de ce qui s'est
passé tout récemment à Rome. On pourra vérifier l'exactitude de tous
les détails, qu'il importe de faire connaître au grand public, en
parcourant la collection du _Thermomètre Politique_ de la Lombardie.
Puisse ce commencement de la vérité réduire en cendres l'imposture
et le fanatisme, et faire triompher la religion et la paix. Salut et
fraternité.

[Note 58: _Il ballo del Papa, ossio il generale Colli a Roma_.]

[Note 59: GIOVANNI DE CASTRO, ouv. cit., p. 120. Cf. MASI. _Parruche
e sanculotti_, p. 272.]

À la première nouvelle du scandale qui se préparait, l'archevêque de
Milan essaya d'intervenir. Il écrivit même à Bonaparte. On répondit
à cette démarche si digne et si naturelle par un sermon antipapal
prononcé à l'église San Lorenzo. En même temps on répandit dans le
peuple des libelles injurieux contre la Papauté: _Le credo du pape
pour deux sous, la bulle de Pie VI, la conversion du Pape, Dialogue
dans le Paradis entre frère Locatelli, théologien de la cathédrale,
et saint Charles Borromée_, etc. En sorte que l'opinion était
singulièrement excitée quand arriva le jour de la représentation
(premier jour du carême de 1797).

La scène représente la salle du Consistoire à Rome. On y discute les
articles de paix proposés par la France. Le général des Dominicains,
qui parait grand partisan des réformes, et tout pénétré de l'esprit
des temps nouveaux, démontre par un avant-deux expressif la nécessité
de se conformer aux ordres de Bonaparte. Le général des Jésuites
lui répond par un autre pas de caractère, et décide le pape à la
résistance. Puis, remplaçant la danse par le chant, tous ensemble se
disposent à festoyer et sans la moindre transition et uniquement

  Per rendere la gioja palese,
  D'un bel canto patrioto francese,
  L'aria interno faccian risonar!

Ce chant, accommodé sur un air italien emprunté à l'_Astuta in amore_
de Fioraventi, est à tous le moins médiocre:

  D'âge en âge, de race en race,
  Que le plus brillant souvenir
  Porte jusqu'au sombre avenir
  Les prodiges de notre audace.
  Que nos neveux, leurs enfants,
  Par nous à jamais triomphants,
  Nous doivent leur indépendance!
  Que le monde brise ses fers!
  Et que ce jour cher à la France
  Soit la fête de l'univers.

Tous les assistants l'accueillirent pourtant avec enthousiasme, et
répétèrent le refrain en criant _Vive la France! Vive l'Italie!_ Un
spectateur malintentionné s'avisa pourtant de crier _Vive la Denise!_
Nous dirions aujourd'hui _Vive la Marianne!_

Au second acte nous sommes transportés au Vatican. Les nièces du
pape, les princesses Braschi et Santa Croce, remplissent de leurs
intrigues et de leurs amours le palais pontifical, et le malheureux
Pie VI joue entre ces deux créatures le rôle d'un Géronte berné et
conspué. Au troisième acte, sur la place Saint-Pierre, on vient
d'apprendre les victoires françaises. Aussitôt le pape prend le
bonnet de la liberté, et, avec les membres du sacré collège, danse
quelques pas fort vifs, afin de mieux montrer ses belles jambes,
dont, parait-il, il était fort vain. Tous les personnages ainsi
tournés en ridicule étaient vivants et les acteurs avaient emprunté
leurs costumes et, autant que possible, leur physionomie. Il est
certes difficile d'imaginer une bouffonnerie plus impie.

Aussi bien une sorte de fièvre d'irréligion semblait s'être emparée
de la population. Depuis qu'un cercle avait été installé dans
l'église de la Rose[60], chaque ville avait dû convertir en club
une de ses églises, et c'est dans ces assemblées que se débitaient
les insanités les plus criantes. Ce n'étaient pas seulement des
déclamations plus ou moins retentissantes contre le fanatisme ou la
superstition. Tantôt une jeune fille proposait son coeur et sa main
à celui qui lui apporterait la tête du pape[61]; tantôt un échappé
des galères romaines, comme le qualifient les écrits du temps[62],
un certain Lattanzi, vomissait d'obscènes imprécations contre le
Christ et ses ministres[63]. Un jour[64] un jeune capucin renonçait
à ses voeux et suspendait sa robe brune, en guise de trophée, aux
branches de l'arbre de la liberté. Un professeur de théologie, un
sexagénaire, le père Aprini, assistait à un banquet donné en son
honneur, et dansait la carmagnole. On ne se contentait pas d'abolir
le nom des saints, qu'on remplaçait par des héros grecs ou romains,
on interdisait encore toute manifestation extérieure du culte. Il
est vrai qu'en pleine rue toutes les manifestations anticatholiques
étaient tolérées: ainsi on mettait la corde au cou d'une statue de
saint Ambroise, et on la traînait ignominieusement dans la rue.
Une littérature anticatholique, immonde et sans esprit, avait été
improvisée. _Prières à réciter matin et soir par les chrétiens en
l'honneur de la très sainte et très bienheureuse liberté; Confession
d'un Jacobin aux pieds au pape; Pater noster patriotique, Credo
patriotique;_ cette dernière prière commençait ainsi: Je crois à la
République française, et à son fils le général Bonaparte.

[Note 60: FUMAGALLI. _L'ultimà messa celebrata nello chiesa della
Rosa_, 1851.]

[Note 61: CUSANI. _Storia di Milano_, V, 54.]

[Note 62: _Scapatto al remo e al tiberin capestro_.]

[Note 63: _Milano in uniformo republicano, ossia Ribattezamento delle
porte, piazze, contrade, Milan_, sans date, cité par DE CASTRO, 129.]

[Note 64: CUSANI. _Storia di Milano_, V, 54.]

Les exaltés se livraient aussi aux caprices de leur imagination
à propos des fêtes dites patriotiques. Ils débutèrent par des
plantations d'arbres de la liberté. Bientôt chaque quartier de Milan
eut le sien. On en planta jusque dans la cour du séminaire. De la
ville la mode passa dans les villages, et ce ne fut qu'une longue
suite de fêtes, de danses et de festins qui se prolongèrent pendant
plusieurs mois. D'ordinaire, un poète improvisait des vers pour la
circonstance. Le faiseur le plus réputé était un certain Gerolamo
Costa[65], mais ses poésies brillent par le mauvais goût aussi bien
que par le dédain le plus absolu des règles de la prosodie. Il se
contente d'accommoder le _Ça ira_ au goût italien et de célébrer plus
ou moins platement l'alliance franco-italienne:

  _Alore cantem uni de scià et delà
  La Carmagnola cout el sa-irà.
  Viva, viva pur i Francès
  Lun el ciar de stij paès!_

Après les plantations des arbres de la liberté, ce fut le tour
des anniversaires. Grande fête le 5 juillet 1796 dans le Jardin
public. Nouvelle fête en septembre pour célébrer la fondation de
la république française. On avait pour la circonstance converti en
amphithéâtre la place du Dôme. Au centre avait été dressé l'autel
de la patrie. Un char triomphal, traîné par six chevaux et couvert
d'emblèmes allégoriques, portait une jeune femme qui figurait la
liberté, entourée d'enfants couronnés de guirlandes. Des inscriptions
rappelaient le nom de tous les régiments qui avaient pris part à
la campagne[66]. Le cortège défila devant Joséphine Bonaparte,
qui assistait à la cérémonie du haut d'un des balcons du palais
Serbelloni, et, quand il arriva sur la place du Dôme, on inaugura
solennellement un arbre de la liberté; mais les décharges répétées de
l'artillerie, qui accompagnaient la cérémonie, brisèrent les vitraux
de la cathédrale, perte irréparable pour l'art.

[Note 65: GIOVANNI DE CASTRO, ouv. cit., p. 92.]

En février 1797, à propos des victoires de Bonaparte, une grande fête
fut encore célébrée à Milan. Il y eut aussi des défilés de chars
emblématiques, puis des banquets publics, et des distributions de
vivres. Sur le soir, à la Porte Orientale, grand feu d'artifice. La
liberté immola l'aristocratie dans des flammes, vertes et rouges de
Bengale, et un aigle empenné, qui commençait à voler, fut bientôt
réduit en cendres par la foudre des artificiers.

[Note 66: MINOLA, _Diario_ 1796.--CUSANI, _Storia di Milano_, V, 51.]

Mis en goût[67] par ces fêtes, qui exaltaient les esprits, et, à
ce qu'ils croyaient du moins, répandaient l'amour des institutions
républicaines, les exaltés n'hésitèrent pas à célébrer les
anniversaires les plus sinistres de la révolution française; par
exemple, celui de l'exécution de Louis XVI. Ils avaient, pour la
circonstance, composé divers écriteaux et les portaient gravement sur
la poitrine. _Il fulmine colga tutti i re in un fascio.--Il coltello
di Bruto possa spaventare gli Schiavi di Cesare e gli imitatori
di Antonio.--Al popolo che sente una volta la sua indipendenza,_
etc. Les maladroits s'imaginaient qu'ils sauvaient la patrie par
ces imprécations contre des tyrans qui n'existaient pas, et ces
cérémonies symboliques, dont ils comprenaient seuls le sens caché.
Ainsi, le 16 octobre 1797[68], pour célébrer la mort de la reine de
France, on brûla sur la place du Dôme des livres de droit canon,
quelques bulles pontificales, une histoire de la guerre d'Italie par
Bolzani, quelques journaux hostiles rédigés par Taglioretti, Motta,
Polini, et deux grandes gravures représentant l'une la tiare papale,
l'autre l'aigle à deux têtes. Les organisateurs de cet autodafé
s'imaginaient sérieusement qu'ils portaient ainsi un coup mortel à
l'ancien régime. Ce sont sans doute les mêmes personnages, grotesques
à force d'être naïfs, qui s'avisèrent tout à coup de trouver un air
menaçant à la statue du roi Philippe II, qui, depuis deux siècles
se dressait sur la place des Marchands. Ils lui coupèrent la tête
et la remplacèrent par celle de Brutus, le héros du jour. Ils lui
enlevèrent son sceptre et lui mirent entre les mains l'inscription
suivante: _All'ipocrisia di Filippo II succéda la virtù di Marco
Junio Bruto!_

[Note 67: GIOVANNI DE CASTRO, ouv. cit., p. 101.]

[Note 68: MINOLA, _Diario 1797_.]


V

Pendant ce temps, les partisans secrets de l'Autriche s'organisaient,
et les modérés, que dégoûtaient ces excès, sans se rapprocher
d'eux, commençaient à craindre de s'être inutilement compromis. Ces
partisans de l'Autriche n'étaient pas nombreux, mais ils avaient
de l'influence par leurs richesses. En outre, ils avaient, dans
les campagnes par leurs tenanciers, et dans les villes par leurs
domestiques, une véritable clientèle. Au jour du danger, ils
pouvaient devenir redoutables. L'un d'entre eux, Gambanara, n'avait
pas hésité à payer de sa personne. Il était descendu dans la rue,
lors de l'insurrection de Binasco et de Pavie. D'autres restaient
enfermés dans leurs palais et se contentaient d'y forger péniblement
de lourdes épigrammes contre les Français et de les imprimer
eux-mêmes pour ne mettre personne dans la confidence, comme le comte
Pertusati, dont un historien contemporain, Giovanni de Castro, a fait
connaître l'oeuvre informe et décousue, mais malicieuse[69]. D'autres
enfin s'étaient retirés dans leurs châteaux[70], correspondaient
mystérieusement avec l'Autriche, et attendaient le moment d'assouvir
leurs rancunes.

[Note 69: L'oeuvre principale de Pertusati se nomme _Meneghin_,
c'est-à-dire Polichinelle, _sott' ai Francesi_. M. de Castro en a
donné plusieurs extraits dans son _Milano e la Republica cisalpina_
(1879). Sur Pertusati on peut encore consulter: CENNI, _sulla vita et
sugli scritti del conte F. Pertusati_. Milan, 1823.]

[Note 70: Voir dans la _Chartreuse de Parme_, de Stendhal, le curieux
portrait du comte del Dongo, enfermé dans son château de Grianta.]

Entre les modérés dont il devait ranimer la bonne volonté, les
exaltés dont il méprisait les tendances[71], mais dont il appréciait
le zèle, et les partisans de l'ancien régime qu'il affectait de
mépriser, mais dont il surveillait les démarches, le rôle de
Bonaparte eût été difficile s'il n'eût, depuis longtemps, pris son
parti. Homme de guerre et de discipline, il sentait d'instinct
que la modération seule donnerait à la Lombardie une forme de
gouvernement qui allierait la force à la liberté. Les excès de la
démagogie le dégoûtaient, et il ne se cachait pas pour le dire. À
maintes reprises, il avait exprimé son mépris à propos de certains
articles du _Thermomètre politique_. Il avait interdit les attaques
furibondes contre la religion, contre le pape, et spécialement
contre le roi de Sardaigne, dont il appréciait la dignité et la
solidité. Les élucubrations de Lattanzi avaient le privilège de
l'agacer. Il finit par en ordonner la suppression. Il se prononça
même très catégoriquement en faveur des modérés, et leur envoya,
le 10[72] décembre 1796, une sorte de manifeste qui eut un grand
retentissement. Il engageait les Lombards à l'union. «Je suis bien
aise, ajoutait-il, de saisir ces circonstances pour détruire des
bruits répandus par la malveillance. Si l'Italie veut être libre, qui
pourrait désormais l'en empêcher?... Réprimez surtout le petit nombre
d'hommes qui n'aiment la liberté que pour arriver à une révolution;
ils sont ses plus grands ennemis; ils prennent toute espèce de
figure pour remplir leurs desseins criminels ... Vous pouvez, vous
devez être libres sans révolutions, sans courir les chances et sans
éprouver les malheurs qu'a éprouvés le peuple français. Protégez les
propriétés et les personnes, et inspirez à vos compatriotes l'amour
de l'ordre et des vertus guerrières qui défendent et protègent les
républiques et la liberté.» Ces sages conseils étaient fort goûtés
par le parti modéré, mais ils déplaisaient d'autant aux exaltés.
Seulement, comme Bonaparte était le maître, on n'osait protester,
mais les exaltés commençaient à trouver sa domination pesante. Les
modérés, au contraire, se rapprochaient de plus en plus du général,
disposés à toutes les concessions pour se l'attacher d'une façon
définitive. Aussi bien le général n'allait pas tarder à se prononcer
en leur faveur.

[Note 71: Curieuse lettre de Bonaparte à Talleyrand, 20 septembre
1797 (_Correspondance_, t. III, p. 342): «Que l'on ne s'exagère
pas l'influence des prétendus patriotes Piémontais Cisalpins et
Génois; et que l'on se convainque bien que, si nous retirions d'un
coup de sifflet notre influence morale et militaire, tous ces
prétendus patriotes seraient égorgés par le peuple. Il s'éclaire, il
s'éclairera tous les jours davantage, mais il faut le temps et un
long temps.»]

[Note 72: Lettre au Congrès d'État de la Lombardie.
(_Correspondance_, t. II, p. 157.)]

Un jour, l'ambassadeur de France à Florence, Miot[73], vint trouver
Bonaparte à Mombello, et eut avec lui et Melzi une conversation
singulière, dont nous retrouvons le souvenir dans les intéressants
mémoires de ce diplomate. «Il faut à la nation, disait-il à Miot en
parlant de la France, un chef illustre par la gloire et non par des
théories de gouvernement, des phrases et des discours d'idéologues
auxquels le pays n'entend rien. Quant à votre pays, Melzi, il y
a encore moins qu'en France d'éléments de républicanisme, et il
faut encore moins de façons avec lui qu'avec tout autre. Vous le
savez mieux que personne. Nous en ferons tout ce que nous voudrons;
mais le temps n'est pas encore venu. Il faut céder à la fièvre du
moment. Nous allons avoir ici une ou deux républiques de notre
façon. Monge nous arrangera cela.» Ce qu'il appelait la fièvre du
moment, c'étaient les ordres du Directoire qui voulait imposer à
tous les États conquis la constitution française, et jeter dans le
même moule pour ainsi dire des pays différents par les usages et
les institutions. Bonaparte ne se sentait pas encore assez fort
pour résister au Directoire, mais il entendait prendre une prompte
revanche, et, comme il le disait à Miot dans ce même entretien, qui
vraiment semble arrangé après coup et pour les besoins de la cause,
tant Bonaparte s'y montra stupéfiant d'impudence dans la candeur de
ses aveux: «Je ne voudrais quitter l'Italie que pour aller jouer en
France un rôle à peu près semblable à celui que je joue ici, et le
moment n'est pas encore venu. La poire n'est pas mûre!»

[Note 73: MIOT. _Mémoires_, t. I, p. 175.]

En attendant l'heureux moment de la maturité de ses désirs, Bonaparte
se décida à faire en Italie l'essai de ses théories de gouvernement,
et s'occupa sérieusement d'organiser la future République. Sans
avoir un penchant décidé pour telle ou telle forme de gouvernement,
Bonaparte aurait voulu une administration concentrée et énergique.
Bien qu'il ne crût pas, comme les métaphysiciens constitutionnels
de l'époque, que l'art de gouverner les peuples fût une science
abstraite, qui ne dépendait ni du temps ni des lieux, il pria son ami
Talleyrand de lui envoyer, pour l'aider de leurs conseils, les hommes
qui passaient pour avoir médité sur les divers systèmes politiques.
Talleyrand lui proposa Siéyès. «Par la réputation dont il jouit,
lui écrivait-il, il est propre à remplir avec succès une place de
membre du Directoire exécutif. Il est d'ailleurs tellement compromis
avec les Autrichiens qu'il est une des personnes de l'opinion de
laquelle nous devons être les plus sûrs.» Bonaparte parait n'avoir
jamais éprouvé pour Siéyès qu'une sympathie médiocre. Il goûtait
peu les théories et les qualifiait volontiers d'utopie. Pourtant
la réputation de Siéyès était si bien établie qu'il crut devoir
remercier Talleyrand de son choix, et lui annonça que Siéyès serait
le bienvenu en Italie[74]. «Je crois effectivement comme vous que sa
présence serait aussi nécessaire à Milan qu'elle aurait pu l'être
en Hollande, et qu'elle l'est à Paris. Malgré notre orgueil, nos
mille et une brochures, nous sommes très ignorants dans la science
politique morale ... Croyez que vous me ferez un sensible plaisir si
vous pouvez contribuer à faire venir en Italie un homme dont j'estime
les talents et pour qui j'ai une affection toute particulière.» Il
est vrai que, dans la même lettre, tout en débitant ces compliments,
Bonaparte esquissait un plan de constitution, où il donnait tous
les pouvoirs et tous les droits au chef de l'État au détriment des
assemblées législatives, et il se plaignait «des[75] mille lois de
circonstances qui s'annulent toutes seules par leur absurdité et
qui nous constituent une nation sans lois avec trois cents in-folio
de lois». Siéyès qui tenait à réserver sa réputation et songeait à
appliquer ses théories constitutionnelles non pas en Italie mais en
France, comprit qu'il jouerait un jeu dangereux en essayant d'imposer
ses volontés au vainqueur de l'Italie. Il remercia donc Talleyrand et
ne quitta point Paris.

[Note 74: Lettre à Talleyrand. Passariano, 10 septembre 1797.
_Correspondance_, t. III, p. 313.]

[Note 75: Id. _Id._]

Talleyrand avait aussi songé à Benjamin Constant[76]: «C'est un homme
à peu près de votre âge, avait-il écrit à Bonaparte, passionné pour
la liberté, d'un esprit et d'un talent en première ligne. Il a marqué
par un petit nombre d'écrits d'un style énergique et brillant, pleins
d'observations fines et profondes. Son caractère est ferme et modéré.
C'est un républicain inébranlable et libéral.» Bonaparte n'avait
attendu ni Siéyès qu'il devait retrouver au 10 brumaire, ni Benjamin
Constant, qu'il n'appellera à lui qu'en 1815, pour régler le sort des
Milanais. Il chargea un comité italien[77] de préparer un projet de
constitution. Le plus célèbre de ces législateurs était un Tyrolien,
longtemps professeur à Pavie, le père Grégorio Fontana. Ce savant
aurait voulu se dérober, mais Bonaparte tenait à donner à la future
constitution l'autorité de son nom. Fontana se résigna et se mit au
travail. Ce fut peine inutile. Les injonctions du Directoire étaient
formelles, et Bonaparte ne permettait la discussion que pour la
forme. Il fut donc résolu que la nouvelle République jouirait d'une
constitution calquée sur la constitution française, c'est-à-dire
que le pouvoir exécutif serait confié à cinq directeurs assistés de
ministres et le pouvoir législatif à un corps législatif de 40 à 60
Anciens et à un grand conseil de 120 Jeunes. En outre la République
serait divisée en départements et administrée comme l'était la
France. Par prudence, et pour la première fois, Bonaparte se réserva
de désigner les premiers directeurs, législateurs ou fonctionnaires.
Ses choix furent heureux. Les cinq directeurs furent Serbelloni, un
des plus grands seigneurs de l'Italie, le savant médecin Moscati,
et trois citoyens réputés pour leur modération, Alessandri Paradisi
et le Ferrarais Costabile Containi. Sommariva fut désigné comme
secrétaire du Directoire. Au ministère de la guerre fut appelé
Birago, à celui des finances Ricci, à celui de la justice Luosi, à
celui des affaires étrangères Testi, à celui de la police Porro.
Dans les conseils entrèrent tous ceux qui s'étaient fait un nom par
leurs sentiments républicains, par les services rendus à la patrie ou
par leur dévouement à Bonaparte. Sauf de rares exceptions, c'était
assurément l'élite de l'Italie qui arrivait aux affaires[78]. Qu'il
nous suffise de citer parmi ces ouvriers de la première heure Melzi,
Cicognara, Martinego, Fenaroli, Lecchi, Pallavicini, Arese, Colonna,
Bossi le poète, Mascheroni le mathématicien, Lamberti, Cavedoni,
Guglielmini, Somaglia, et le jeune Romain Gianni, que Bonaparte
récompensa de ses éloges emphatiques en lui donnant droit de cité
dans la première république italienne.

[Note 76: Cité par BARANTE. _Histoire du Directoire_, t. II, p. 505.]

[Note 77: Lettre de Bonaparte au Directoire, 8 mai 1797 (_Corresp._,
t. III, p. 30): «Je fais rédiger ici, par quatre comités différents,
toutes les lois militaires, civiles, et administratives qui doivent
accompagner la Constitution. Je ferai pour la première fois tous
les choix, et j'espère que, d'ici à vingt jours, toute la nouvelle
République Italienne sera parfaitement organisée, et pourra marcher
toute seule.»]

[Note 78: Curieuse lettre de Bonaparte, au Directoire, 8 mai 1797
(_Corresp._, t. III, p. 30): «Mon premier acte a été de rappeler
tous les hommes qui s'étaient éloignés craignant les suites de la
guerre. J'ai engagé l'administration à concilier tous les citoyens et
à détruire toute espèce de haine qui pourrait exister. Je refroidis
les têtes chaudes et j'échauffe les froides. J'espère que le bien
inestimable de la liberté donnera à ce peuple une énergie nouvelle
et le mettra dans le cas d'aider puissamment la République française
dans les guerres futures que nous pourrons avoir.»]

Ces changements furent annoncés aux Lombards par une de ces
proclamations retentissantes, comme Bonaparte savait les rédiger: «La
République Cisalpine, leur disait-il, était depuis longtemps sous
la domination de la maison d'Autriche. La République française a
succédé à celle-ci par droit de conquête: elle y renonce dès ce jour
et la République Cisalpine est libre et indépendante. Reconnue par la
France et par l'Empereur, elle le sera bientôt par toute l'Europe.
Le Directoire de la République française, non content d'avoir
employé son influence et les victoires des armées républicaines pour
assurer l'existence politique de la République Cisalpine, porte plus
loin sa sollicitude. Convaincu que, si la liberté est le premier
des biens, une révolution entraîne à sa suite les plus terribles
des fléaux, il donne au peuple cisalpin sa propre constitution,
le résultat des connaissances de la nation la plus éclairée de
l'Europe. Du régime militaire le peuple cisalpin doit donc passer à
un régime constitutionnel.... Depuis longtemps il n'existait plus de
République en Italie, le feu sacré de la liberté y était étouffé, et
la plus belle partie de l'Europe vivait sous le joug des étrangers.
C'est à la République Cisalpine à montrer au monde, par sa sagesse,
par son énergie, par la bonne organisation de ses armées, que
l'Italie moderne n'a pas dégénéré et qu'elle est encore digne de la
liberté[79].»

[Note 79: Proclamation aux Lombards, Mombello, 29 juin 1797.
(_Correspondance_, t. III, p. 152.)]

Quelques jours plus tard, le 9 juillet, était célébrée en grande
pompe l'inauguration de la République[80]. Dans l'immense enceinte
du Lazaret, devenu le Champ de la Confédération, se réunissaient
les députés de toutes les communes et plus de 400 000 Italiens en
habits de fête. Les détonations de l'artillerie et le carillon des
cloches annonçaient la cérémonie[81]. L'archevêque de Milan célébrait
une messe solennelle sur l'autel de la patrie, et bénissait les
drapeaux. Serbelloni, le président du Directoire, prononçait une
pompeuse harangue et prêtait le premier serment de fidélité à la
Constitution et à la République. Le serment était répété par les
voix enthousiastes de la foule. Puis commençaient les danses et les
réjouissances qui se succédaient jusqu'au lendemain. En souvenir de
la fête, on décrétait l'érection de huit pyramides quadrangulaires,
dont les inscriptions rappelleraient le nom des braves qui avaient
succombé ou des citoyens qui s'étaient sacrifiés pour leur nouvelle
patrie.

[Note 80: Cf. le très curieux programme d'une fête célébrée plus
tard, le 14 juillet 1797. (_Correspondance_, t. III, p. 179.)]

[Note 81: On composa sur cette cérémonie divers écrits satiriques:
_L'imperatore, l'arciduca e il conte di Wilzek (1797). L'arciduca
Ferdinando spectatore incognito alla gran festa della federazione
e dialogo fra lui e Carpanino_(1797).--De nombreux sonnets furent
également improvisés. On les conserve à la bibliothèque Ambrosienne.
Cf. DE CASTRO, I, 160.]

Le jour même on ordonnait la fermeture de la _Société d'Instruction
publique_. Sans doute les membres de cette Société l'avaient
compromise par leurs exagérations et leurs bravades, mais, au moment
où l'on prodiguait les assurances de liberté, n'était-ce pas rappeler
durement aux Cisalpins qu'en dépit des protestations de Bonaparte le
régime militaire durait toujours[82].

[Note 82: Cf. divers ordres de police pour la Cisalpine (_Corresp._,
III, 18) contre les étrangers, même les Français, astreints à se
faire inscrire à la police;--contre tous les citoyens non militaires
porteurs de cocarde;--contre les Italiens, non Cisalpins, qui
porteraient indûment les couleurs italiennes, etc.]


VI

Il est vrai de reconnaître que, si Bonaparte se souciait peu de
ménager les intransigeants Milanais, et si, d'un autre côté, il
ne tenait pas grand compte des constitutions, il se préoccupait
des réformes sociales. Son oeuvre personnelle fut l'introduction
en Italie de l'égalité par l'abolition des privilèges féodaux,
de la dîme, des fidéicommis, des majorats, par la déclaration
d'admissibilité de tous les citoyens aux emplois publics. Pourtant,
bien qu'il bouleversât si complètement l'ancien régime, il s'efforça
de rattacher aux institutions nouvelles ceux qui en souffraient le
plus, les nobles et les prêtres, car il se défiait de la foule, ou
plutôt des meneurs de la foule. Par instinct il se ralliait au grand
parti: conservateur il n'était révolutionnaire que par nécessité. Ses
avances furent accueillies avec empressement. Grâce à cette habile
modération, tous ceux qui par caractère ou par tradition eussent été
les ennemis les plus acharnés de la jeune République, devinrent au
contraire les premiers intéressés à la soutenir. Bonaparte espérait
ainsi donner à ce nouvel état toutes les garanties de la stabilité,
et lui assurer le bienfait des réformes sociales de notre Révolution,
tout en lui épargnant les agitations qui avaient troublé la France
depuis 1789.

Une question fort importante à régler était celle des frontières
de la nouvelle République, et du nom qu'elle porterait. Il n'y
avait aucune difficulté pour les anciennes provinces autrichiennes,
Milanais et Mantouan. L'Autriche avait renoncé à tous ses droits
sur ces provinces. Elles devaient donc appartenir, par le fait même
de cette cession, à la nouvelle République: mais réduites à leurs
seules forces, ces deux provinces n'auraient pas été capables de
vivre ou tout au moins de se défendre, et les patriotes italiens,
dans leurs aspirations unitaires, rêvaient déjà de faire de cet
État comme le noyau de la future Italie, libre et indépendante des
Alpes à l'Isonzo et à la mer Ionienne. Des annexions territoriales
étaient donc nécessaires. Une petite République avait été formée
aux dépens du duc de Modène et du Pape: la République Cispadane.
Cette république conserverait-elle son autonomie, ou se fondrait
elle avec la république Lombarde? Bonaparte connaissait l'égoïsme
municipal des cités italiennes. Comme il ne se souciait guère de
créer dans la péninsule un État trop puissant, il aurait voulu que
la Cispadane vécût à part, et que la Lombardie formât une autre
république également indépendante sous le nom de Transpadane. Mais
à Milan, comme à Bologne, à Modène, on comprenait l'importance et
la nécessité de l'union. Transpadans et Cispadans portaient le même
uniforme, et se battaient sous le même drapeau. L'opinion publique
se prononça avec tant de force que Bonaparte ne crut pas devoir
s'opposer à cette manifestation patriotique. Il déclara donc, avec
l'assentiment du Directoire, que les deux Républiques se fondraient
en une seule, qui porterait le nom de République Cisalpine. On avait
bien pensé à lui donner le nom de République Lombarde, mais les
Lombards n'avaient jamais été que des usurpateurs. On avait également
voulu lui donner le nom de République Italienne: c'était même le voeu
le plus général: mais on était alors en paix avec les rois de Piémont
et de Naples, avec le duc de Parme, avec la Toscane. On craignait, en
ressuscitant ce nom, de réveiller trop de souvenirs, de soulever trop
d'espérances, et on adopta la dénomination de République Cisalpine,
qui ménageait toutes les susceptibilités.

Un nouvel et important accroissement de territoire fut donné à la
Cisalpine aux dépens de Venise. Nous raconterons plus loin la chute
et le partage de cette infortunée République, dont le seul crime fut
de ne pas avoir été à la hauteur de sa vieille réputation, et qui
fut sacrifiée aux convoitises de ses voisins, et aux implacables
exigences d'une diplomatie sans ménagements et sans scrupules. Il
nous suffira de rappeler ici que, lors du partage des dépouilles
vénitiennes, la Cisalpine hérita de toutes les villes en deçà
du Mincio, Bergame, Côme, Brescia, Peschiera, etc. Sa frontière
orientale fut de la sorte portée au lac de Garde et au Mincio. Peu à
peu la Cisalpine s'arrondissait et devenait importante.

Avant de quitter l'Italie, Bonaparte fit un dernier cadeau à
l'État qu'il avait fondé, et qu'il semblait affectionner. Une
petite vallée suisse, la Valteline, était à la merci de magistrats
ignorants, les podestats, qui, ayant acheté leurs charges, ne
cherchaient qu'a recouvrer avec usure l'argent qu'elles avaient
coûté. Aussi la justice était-elle vénale, et les abus tolérés. On
pouvait se racheter de tout crime, sauf d'homicide qualifié, et,
comme les procès étaient une source de profits, les podestats non
seulement cherchaient à découvrir des délits, mais encore à en faire
commettre. Ils avaient à leur service de malheureuses créatures, qui
pratiquaient la séduction et dénonçaient ensuite leurs complices. Ils
provoquaient encore des tumultes, pour avoir occasion de confisquer
des propriétés ou de prononcer des amendes.

Or la Valteline appartient géographiquement à l'Italie, car elle
forme la vallée supérieure de l'Adda. Tout ce qu'il y avait dans
le pays de citoyens honnêtes et instruits, dégoûtés de la tyrannie
des podestats, voulait secouer le joug de la Suisse. Le voisinage
de la Cisalpine acheva de provoquer un mécontentement général. Des
troubles éclatèrent, et bientôt l'émeute prit le caractère d'une
guerre sociale, car les paysans de la vallée avaient à se venger
de plusieurs siècles de contrainte et d'humiliations. Les cantons
suisses intervinrent pour rétablir leur domination. L'Autriche qui
avait des partisans dans la vallée, entre autres la puissante famille
des Planta, éleva des prétentions. Aussitôt Bonaparte, averti du
danger par les amis héréditaires de la France, la famille de Salis,
se fit appeler par les paysans en qualité de médiateur, et prononça
en leur faveur contre les Grisons et indirectement contre l'Autriche.
Seulement il outrepassa, suivant son habitude, les pouvoirs qui lui
avaient été conférés, et, malgré le désir exprimé par ses protégés
de continuer à faire partie de la confédération helvétique à l'état
de canton libre, déclara qu'ils étaient annexés à la Cisalpine[83].
Il y eut quelques protestations, quelques soulèvements même, mais
bientôt tout rentra dans le calme, car Murat avait été envoyé pour le
rétablir à la tête d'une forte brigade et ces Cisalpins, de par la
grâce de Bonaparte et sans volonté nationale, s'habituèrent à leur
qualité de membres de la première République fondée par la France.

[Note 83: Lettre de Bonaparte aux chefs des trois ligues Grises.
Milan, 11 novembre 1797. _Corresp._, t. III, p. 433.]

L'annexion de la Valteline reculait jusqu'aux Alpes la frontière
septentrionale de la Cisalpine. Défendue à l'est par le lac de Garde,
le Mincio et l'Adriatique, à l'ouest par les Apennins et le Tessin,
au centre de la péninsule, maîtresse des plaines les plus riches et
des vallées les plus fertiles, entourée d'états alliés ou sujets de
la France, la Cisalpine semblait n'avoir rien à craindre. Ce fut
alors qu'on la divisa en vingt départements, et un certain nombre de
districts. Dans chaque district des municipalités librement élues
administraient les affaires locales. Les affaires d'un intérêt plus
général étaient confiées aux administrateurs des départements. Les
départements furent ainsi dénommés: Olona (Milan); Tessin (Pavie),
Lario (Côme), Verbano (Varèse), Montagne (Lecco), Serio (Bergame),
Adda et Oglio (Sondrio), Mela (Brescia), Benaco (Desenzano), Mincio
(Mantoue), Adda (Lodi), Crostolo (Reggio), Panaro (Modène), Alpes
Apuanes (Massa), Reno (Bologne), Pô supérieur (Cento), Pô inférieur
(Ferrare), Liamone (Faenza), Rubicon (Rimini).

Les institutions ne suffisaient pas. Il fallait encore et surtout
retremper les caractères. Bonaparte espéra qu'en accoutumant les
Italiens à la noble carrière des armes il leur inspirerait des
sentiments d'honneur et l'amour de la gloire. Des gardes nationales
furent partout organisées[84]. Des régiments de ligne se formèrent
peu à peu. Les légions polonaises de Dombrowsky s'enrôlèrent sous
les drapeaux de la nouvelle République et de nombreux officiers
français obtinrent l'autorisation de mettre leur expérience militaire
au service de la jeune armée Italienne. Dès ce jour les moeurs
se modifièrent. L'esprit national se forma. On remarqua que les
enfants, au lieu de jouer à la chapelle, eurent des jeux militaires,
et que les jeunes gens fréquentèrent non plus les sacristies ou
les boudoirs, mais les manèges et les salles d'armes. Le théâtre
lui-même, qui longtemps avait tourné en ridicule la pusillanimité
italienne, retentit de chansons guerrières et patriotiques, et les
femmes, ces arbitres suprêmes de l'opinion, repoussèrent les hommages
qui leur étaient offerts par d'autres que des patriotes éprouvés.

[Note 84: Proclamation de Bonaparte. Milan, 14 mai 1797
(_Correspondance_, t. III, p. 47). «C'est à vous qu'il appartient
de consolider la liberté de votre pays. C'est le soldat qui fonde
les républiques: c'est le soldat qui les maintient. Sans armée,
sans force, sans discipline, il n'est ni indépendance politique, ni
liberté civile. Quand un peuple entier est armé et veut défendre sa
liberté, il est invincible.» Suit le projet d'organisation des gardes
nationales.]

Heureux de ce changement dont il était en grande partie l'auteur[85],
Bonaparte n'aurait pas voulu revenir en France avant de voir reconnue
par l'Europe entière la nouvelle République. Visconti avait été
nommé ambassadeur à Paris. Il fut reçu en audience publique le 27
août 1797, et adressa au Directoire un discours emphatique qui lui
valut une réponse pompeuse et ampoulée. Les chefs du gouvernement
lui promirent la protection de la France, et comme l'Autriche, qui
n'avait pas encore signé le traité de Campo-Formio, montrait peu
d'empressement et faisait mine de reprendre les hostilités, ils
profitèrent de l'occasion pour lancer contre elle de retentissantes
menaces. Marescalchi avait été envoyé comme ambassadeur à Vienne.
L'Autriche différa sa reconnaissance. Elle prétendit que le traité
définitif n'était pas encore signé, et que d'ailleurs la nouvelle
République n'était pas encore libre, puisque son territoire était
occupé par des soldats étrangers. Évidemment l'Autriche se réservait.
Il fallut se contenter de ces mauvaises raisons, et attendre son
consentement pour des jours meilleurs. L'Espagne, Parme, le roi de
Naples, le grand-duc de Toscane, le roi de Sardaigne, la République
Ligurienne et le Pape lui-même, liés à la France par des traités
ou menacés par ses armées, s'inclinèrent devant le fait accompli,
et envoyèrent leur reconnaissance. L'Angleterre et la Russie, qui
n'avaient pas déposé les armes, protestèrent par leur silence.

[Note 85: Bonaparte ne se faisait pourtant pas illusion sur son
oeuvre, si du moins on en juge par cette lettre à Talleyrand
(Passariano, 7 octobre 1797, t. III, p. 370): «Je n'ai point eu,
depuis que je suis en Italie, pour auxiliaire l'amour des peuples
pour la liberté et l'égalité, ou du moins cela a été un auxiliaire
très faible. Mais la bonne discipline de notre armée, le grand
respect que nous avons tous eu pour la religion, que nous avons porté
jusqu'à la cajolerie pour ses ministres; de la justice; surtout une
grande activité et promptitude à réprimer les malintentionnés et à
punir ceux qui se déclaraient contre nous, tel a été le véritable
auxiliaire de l'armée d'Italie. Voilà l'historique. Tout ce qui est
bon à dire dans des proclamations, des discours imprimés sont des
romans.»]

La Cisalpine n'en était pas moins reconnue par la moitié de l'Europe
et directement soutenue par la France. Elle occupait une solide
position militaire. Tout semblait devoir annoncer à ces trois ou
quatre millions d'Italiens, pour la première fois depuis des siècles
libres et réunis, une ère nouvelle de prospérité et de grandeur. Déjà
les patriotes italiens oubliaient les spoliations du début pour rêver
un avenir glorieux. Peu à peu disparaissaient les mauvais souvenirs,
les blessures se fermaient, l'ordre renaissait; l'université de Pavie
avait rouvert ses cours longtemps interrompus[86]. Hélas! cette
prospérité était trompeuse; ces jours de paix n'étaient qu'une trêve
passagère. À peine Bonaparte était-il rentré en France que tous les
abus recommençaient, et qu'à la période de l'organisation succédait
la période de l'anarchie.

[Note 86: Proclamation de Bonaparte au peuple Cisalpin. Milan, 11
novembre 1797. _Corresp._, t. III, p. 431.]




CHAPITRE II

LA RÉPUBLIQUE LIGURIENNE

     Gênes et la décadence de l'aristocratie. -- Politique de
     neutralité désarmée. -- Violations de territoire. -- Affaire
     de la _Modeste_. -- Mission de Bonaparte à Gênes en 1794.
     -- Intrigues de Girola et de Drake. -- Affaire des fiefs
     impériaux. -- Les Barbets. -- Sac d'Arquata. -- Affaire de
     Santa Margarita. -- Ménagements calculés de Bonaparte. -- Les
     démocrates et les aristocrates. -- Émeute du 23 mai 1797. --
     Écrasement des démocrates. -- La mission de Lavalette. -- Le
     traité de Mombello. -- Les excès des démagogues. -- Révolte du 4
     septembre. -- Batailles d'Albaro et de San Benigno. -- Création
     de la République Ligurienne.


En 1796, lorsque les Français descendirent en Italie, ils y
trouvèrent deux républiques, jadis puissantes et glorieuses, mais
dont la décadence était alors irrémédiable.

Venise et Gênes, unies dans la bonne, comme dans la mauvaise fortune,
n'avaient plus que les apparences de la force et ne se soutenaient
que par leur antique réputation. De ces deux républiques, nos
généraux détruisirent et partagèrent la première. C'est un des
épisodes les plus douloureux de notre histoire contemporaine. Sous
prétexte de transformer la seconde, ils ne lui laissèrent qu'une
ombre d'indépendance. C'est un des chapitres les moins glorieux de
l'histoire de la domination française en Italie.

Gênes était devenue de bonne heure un centre important de commerce.
Bâtie au fond du golfe qui porte son nom, à l'endroit où les
Apennins s'infléchissent brusquement dans la direction du sud-est
pour former l'Italie péninsulaire, à mi-chemin, par conséquent,
entre l'Italie du Nord et l'Italie du Sud, Gênes s'élève en
amphithéâtre sur les gradins arides et brûlés des premières sommités
de l'Apennin, entre les deux petites vallées de la Polcevera et du
Bisagno. Sa grande prospérité commence avec les croisades. Elle
profite alors des routes nouvelles ouvertes au commerce par les
guerres saintes et étend sa domination en Italie sur cette longue
et étroite bande de terrain, resserrée entre les Alpes Maritimes
et les Apennins d'un coté, la Méditerranée de l'autre, qu'on est
convenu d'appeler la rivière de Gênes. En Orient, comme elle aide
les empereurs de Constantinople dans leurs entreprises, elle est
récompensée par d'importants privilèges. Les faubourgs de Pera et
Galata à Constantinople lui appartiennent. Sur tous les points de
l'Archipel, elle se fait céder des stations avantageuses: Scio,
Métélin, Ténédos, Smyrne. Les rois de Chypre lui paient tribut. Au
fond de la mer Noire, elle s'empare de Caffa et d'Azow, et accapare
le commerce de l'Inde par la mer Caspienne. Ce qu'on a nommé depuis
les échelles du Levant lui appartient. Quelques-uns de ses hardis
capitaines s'engagent même dans l'Océan Atlantique et arborent le
pavillon de Saint-Georges sur quelques îles et certains points
de la côte africaine. Cette prospérité se soutint du XIe au XIVe
siècle. Gênes humilie ses rivales; elle comble le port de Pise;
elle menace Venise jusque dans ses lagunes; elle occupe la Corse;
elle envoie ses négociants s'emparer des Canaries; en un mot, elle
devient la puissance prépondérante en Italie et presque dans la
Méditerranée. Mais, au lieu de continuer à diriger vers la mer et
vers le commerce l'exubérante activité et l'ardeur intelligente de
ses citoyens, Gênes s'abîme dans les discordes intestines. Lorsque
la découverte de l'Amérique, en transportant de la Méditerranée à
l'Océan le commerce du monde, les frappa d'un coup terrible; lorsque
les Turcs, en s'emparant de Constantinople, leur enlevèrent leurs
comptoirs orientaux; les Génois, au lieu de se tourner dans une autre
direction, ne surent plus que s'entretuer dans les rues de leur
capitale, et à la glorieuse période des conquêtes d'outre-mer et des
grandes guerres contre les puissances rivales succéda la triste et
lamentable période des dissensions municipales et des guerres civiles.

Nous ne pouvons entrer ici dans le détail de ces luttes séculaires.
Il nous suffira de rappeler que deux partis, les démocrates et les
aristocrates, se disputeront longtemps le pouvoir à Gênes. À la
tête des démocrates étaient les Fregosi et les Adorni. Les chefs de
l'aristocratie se nommaient les Doria, Spinola, Grimaldi, Fieschi,
etc. Ce furent les aristocrates qui l'emportèrent définitivement.
Ils réussirent à fonder un gouvernement qui leur assurait la
perpétuité du pouvoir. Quatre cent trente-sept familles de noblesse,
dite nouvelle et vingt-huit familles de noblesse dite ancienne,
c'est-à-dire quatre cent soixante-cinq familles, étaient inscrites
au livre d'or, et se partageaient entre elles le pouvoir et les
honneurs, à l'exclusion absolue des bourgeois et du peuple. Un grand
conseil composé de quatre cents membres et un petit conseil de
cent membres, le petit conseil ou Sénat élu par le Grand Conseil,
délibéraient en commun sur les lois, les impôts et les douanes.
Huit Gobernatori ou gouverneurs choisis parmi les Sénateurs étaient
investis du pouvoir exécutif; enfin un Doge choisi parmi les huit
Gobernatori représentait la Nation. Ses pouvoirs étaient bisannuels,
ainsi que ceux des Gobernatori; mais il pouvait être réélu.

Pendant que l'aristocratie génoise, dans son maladroit égoïsme,
ne songeait qu'à maintenir sa domination, peu à peu tombaient les
derniers débris de l'empire colonial. Réduite au rôle honteux de
cliente de l'Espagne, Gênes, qui, jadis, était surnommée la Superbe,
subissait humiliations sur humiliations. En 1684, Louis XIV la
faisait bombarder et forçait le Doge à lui présenter en personne les
excuses de la République. En 1746, les Autrichiens s'en emparaient et
la traitaient en ville conquise. En 1768, la Corse se soulevait, et
Gênes, qui ne pouvait même plus la dompter, était forcée de la vendre
à la France. Ainsi s'affaiblissent et disparaissent les États que
les préoccupations de la politique intérieure et les déchirements de
la guerre civile absorbent au point qu'ils négligent leurs intérêts
extérieurs.

Une faute plus grave encore, commise par les Génois, fut de se
désintéresser des brûlantes questions politiques qui agitèrent
l'Europe à la fin du XVIIIe siècle. Placés entre la France qui
cherchait à répandre au loin son influence, le Piémont qui ne
demandait qu'à annexer leur territoire afin de devenir du jour au
lendemain puissance maritime et l'Autriche, devenue leur voisine
directe par le Milanais et indirecte par la Toscane, les Génois
auraient dû, pour assurer leur indépendance, équiper une armée ou
tout au moins une flotte qui leur aurait permis de faire respecter
leur pavillon. Ainsi que les Vénitiens, ils s'imaginèrent, bien à
tort, que leur position leur imposait la nécessité de garder la
neutralité et la neutralité désarmée. Certes, à ne considérer que les
apparences, ils ne pouvaient que gagner à cette politique, puisque
les Français, les Autrichiens et les Piémontais allaient les employer
forcément comme intermédiaires pour toutes leurs transactions, et
que les négociants génois, en devenant les fournisseurs attitrés
des belligérants, réaliseraient des gains énormes. Au point de vue
strictement commercial, leurs calculs étaient fondés; mais il n'y
a pas en ce monde que sa bourse à ménager: l'honneur national et
l'indépendance territoriale ne sont pas des mots vides de sens.
Les Génois en feront bientôt la dure expérience! Il était évident
que si les négociants génois allaient profiter, pour s'enrichir,
de la guerre entre la France et l'Autriche, ces deux puissances se
réserveraient d'agir à leur guise ou pour ou contre Gênes. Que si au
contraire, dès le début des opérations, les Génois avaient prouvé
par d'imposantes manifestations qu'ils étaient résolus à maintenir
l'indépendance et l'intégrité de leur territoire, non seulement ils
auraient à leur aise continué leur commerce avec les belligérants,
mais encore la France ou l'Autriche auraient cherché à se procurer
leur alliance, même au prix des plus lourds sacrifices. Ils ne le
firent pas. Les préoccupations mercantiles les aveuglèrent. Ils
allaient expier leur politique insensée, d'abord par une série
d'humiliations, et, en second lieu, par la perte de leur indépendance.

Dans les premières années de la guerre, de 1792 à 1796, Gênes
crut d'abord n'avoir qu'à se féliciter de ne pas sortir de la
neutralité. Elle fournissait également aux besoins des Français et
des Austro-Piémontais, et s'enrichissait par le commerce; mais, peu à
peu, les belligérants se rapprochèrent. Les Français étaient déjà à
Nice et à Monaco, les Piémontais menaçaient Gavi, et les Autrichiens
occupaient les principaux défilés des montagnes. Le territoire avait
été souvent violé. À la première occasion, les belligérants, sans se
soucier de Gênes, n'hésiteraient pas à occuper tous les points à leur
convenance.

Dès le 8 mars 1793, Tilly, chargé d'affaires de la France à Gênes,
recevait de la Convention les instructions suivantes: «Il est
vraisemblable que nous serons forcés d'emprunter le territoire de
Gênes pour envoyer des troupes en Piémont. La république de Gênes,
dont les frontières sont couvertes de troupes sardes et autres à la
solde du roi de Sardaigne, serait sans doute fondée à requérir notre
assistance pour opposer à ces troupes des forces suffisantes pour se
garantir d'une action présumée, etc.»

Notre consul à Gênes, La Cheize, partageait cette manière de voir.
Le 25 août 1793, il demandait au Comité de Salut public d'envahir
la Lombardie en passant par le territoire génois[87]. Un officier
de l'armée du Rhin émettait le même avis. Les Autrichiens et les
Sardes, de leur coté, passaient continuellement sur le territoire, et
les Anglais croisaient avec leur flotte tout le long de la Rivière,
et n'attendaient qu'une occasion pour s'emparer d'un des ports de
la côte, peut-être même de la capitale. C'était le cas ou jamais
pour Gênes de mettre sous les armes la vaillante population de ses
côtes et de faire garder par ses braves montagnards les défilés
impraticables des Apennins qui lui appartenaient encore; mais
d'immenses capitaux génois circulaient en France ou en Autriche. On
hésitait à prendre une détermination virile. Ces hésitations et cet
égoïsme allaient être sévèrement châtiés.

[Note 87: Mémoire servant d'instructions pour le citoyen
Tilly.--Projet d'une diversion imprévue en Italie et en Allemagne.
Ces deux mémoires, conservés aux Archives nationales, ont été
analysés par IUNG: _Bonaparte et son temps_, t. I, p. 419.]

Une frégate française, _la Modeste_, et deux tartanes, sorties de
Toulon et poursuivies par l'escadre anglaise qui observait les côtes
de Provence, avaient réussi à s'esquiver et avaient trouvé un refuge
dans le port de Gênes. Trois vaisseaux anglais, commandés par le
capitaine Man de Bedfort, sans tenir compte de la neutralité génoise,
entrèrent à leur suite dans le port, et, malgré les protestations
officielles des commandants génois, les prirent et regagnèrent la
haute mer avec leur capture. C'était un insolent défi! Au temps
des Doria, les forts auraient ouvert un feu destructeur contre les
Anglais, ou du moins les vaisseaux génois auraient à tout prix essayé
de reprendre la frégate et les tartanes. Mais le temps était passé
des actes héroïques. Les Génois ne surent que s'incliner devant le
fait accompli. À la première nouvelle de cet acte inqualifiable,
Tilly avait protesté: «Le chargé d'affaires de la République
française apprend qu'il vient de se commettre une atrocité contre
ceux de sa nation. Il demande si la République de Gênes continue
de vouloir la paix ou commence la guerre avec celle de France, en
souffrant que les propriétés soient envahies et les Français égorgés
dans son port et sous ses yeux.» Robespierre jeune et Ricord, les
deux Commissaires de la Convention à l'armée d'Italie, envoyaient
un ultimatum à Gênes, dès le 13 octobre, et donnaient l'ordre à nos
régiments de s'apprêter à une marche en avant[88]. «Vous jugerez
probablement, écrivait Robespierre jeune au Comité de Salut public,
que nous ne devons plus négocier longuement et tortueusement avec la
finesse italienne. Mettez tout votre zèle et vos lumières à conduire
les affaires génoises à un terme heureux et prompt. Vous presserez
le ministre de la guerre pour qu'il tourne toute son attention de
ce côté. Si nous avions dix mille hommes, nous serions à Turin ou à
Gênes en moins de trois semaines.»

[Note 88: IUNG, ouv. cit., t. I, p. 416.]

Ce qui augmentait encore les griefs de la France contre Gênes, c'est
que le gouvernement oligarchique nous était notoirement hostile.
Ainsi que l'observait Tilly, «nous sommes hors d'état de rien offrir
aux oligarques qui puisse les disposer favorablement pour nous,
puisqu'ils n'ambitionnent que l'accroissement de la richesse et du
pouvoir, et que notre pénurie et nos principes ne nous permettent de
satisfaire ni à leur cupidité ni à leur ambition. Nous ne devons, par
conséquent, pas espérer obtenir la majorité, ni dans le Sénat, ni
dans les Collèges composés d'hommes riches, cupides et ambitieux».
Gênes était même devenu un foyer d'intrigues antifrançaises. Quelques
émigrés remuants, Cazalès, de Nailhac, de Marignan, avaient même
réuni un corps de douze à quinze cents déserteurs et promettaient
leur concours armé à l'agent anglais Drake, qui agissait en maître
de la situation. Il paraîtrait même que le chargé d'affaires de
Gênes à Paris, Mazzucone, profitait de sa situation pour envoyer des
renseignements secrets qui permettaient aux coalisés de combiner
leurs opérations et d'inquiéter nos agents en Italie. Tous ces griefs
exigeaient une réparation. Robespierre jeune était donc parfaitement
fondé à envoyer un ultimatum à Gênes.

À nos légitimes réclamations, les Génois n'avaient qu'à répondre par
une déclaration de guerre. On s'y attendait à la Convention. On s'y
attendait d'autant plus que Drake, l'agent anglais, menait grand
bruit à Gênes et annonçait[89] l'entrée de la flotte anglaise dans
le port pour concourir à la défense ou une attaque immédiate en cas
d'accommodement avec la France.

[Note 89: «Il s'agit de savoir si la République de Gênes veut ou ne
veut point renvoyer de ses États le nommé Tilly et tous les autres
agents ou suppôts de la Convention soi-disant nationale ... et la
remise des propriétés de la France à Gênes ... sinon le blocus aura
lieu, et la destruction du commerce de Gênes sera complète.» Cité par
IUNG, t. I, 417.]

Ces menaces intempestives servirent nos intérêts. Les Génois
entamèrent une négociation pour nous payer une indemnité. Ils
ordonnèrent à Drake et à ses vaisseaux de quitter le port (11
novembre), expulsèrent les déserteurs et quelques émigrés, entre
autres Cazalès, et remplacèrent, à Paris, Mazzucone par Boccardi.
Cinq semaines plus tard[90], le 22 décembre 1793, un traité de
neutralité était signé entre les deux Républiques. La satisfaction
était donc aussi complète que possible; mais cette humiliation
ne devait pas être la seule. Gênes avait livré le secret de sa
faiblesse. On en abusa bientôt, et elle apprit à ses dépens ce qu'il
en coûte à un état d'abdiquer sa dignité et de sacrifier son honneur
à ses intérêts.

[Note 90: C'est sans doute à ce moment et probablement dans les
bureaux de Tilly que fut composée, à Gênes, une chanson contre les
Anglais, dont M. Boccardi, le savant professeur de l'Université de
Gênes, cite le couplet suivant dans ses _Imbreviature di Giovanni
Scriba:_

  Les Génois avaient dit entre eux:
  Les Anglais sont de f... gueux;
  Ne dansons désormais
  Aucun pas anglais;
  Dansons la Carmagnole,
  Vive le son, vive le son!
  Vive le son du canon!]

Le général Bonaparte, alors attaché à l'armée d'Italie, fut chargé,
en juillet 1794, d'infliger à Gênes une de ces humiliations qui
allaient constituer son histoire pour ainsi dire quotidienne. Gênes,
malgré la paix signée avec la France, continuait à ne pas cacher
ses mauvaises dispositions. Elle était comme le rendez-vous de
nos déserteurs. En outre, on y avait établi un dépôt de ces faux
assignats qu'on fabriquait avec si peu de scrupules en Angleterre.
Enfin les Autrichiens ne demandaient même plus l'autorisation de
passer sur son territoire, et, pour faciliter leurs opérations
militaires, ils faisaient construire un grand chemin de Céva à
Savone, sous le couvert de quelques négociants génois. Robespierre,
qui détenait encore le pouvoir, était au courant de la situation. Le
14 juin 1794, il écrivait à un certain Buchot[91]: «Le gouvernement
génois déploie les moyens les plus perfides pour nuire à la
République française. Il est nécessaire de montrer du caractère avec
ce gouvernement. Il ne peut nous être favorable que par la crainte.
Il faut donc, loin de chercher à le flatter ou à le gagner, exiger
de lui des marques éclatantes d'estime pour la République et pour
ses armées.» Ce fut sans doute pour exiger ces «marques éclatantes
d'estime» que Robespierre jeune et Ricord[92] chargèrent Bonaparte
d'une mission militaire pour Gênes. Le général devait se plaindre
de la construction de la grande route de Céva à Savone. «Il dira
à ce gouvernement que la République française n'a pas pu voir
indifféremment le passage accordé sur le territoire de la République
de Gênes à des hordes de brigands non enrégimentés, que les
montagnards de la Rivière eussent repoussés, si l'on n'eût paralysé
leur bonne volonté.»

[Note 91: Lettre citée par IUNG, t. I, 433.]

[Note 92: Instructions de Ricord à Bonaparte (IUNG, t. I, 437).]

Bonaparte quitta Nice le 11 juillet. Il était accompagné par son
frère Louis, par Marmont, Junot et Songis. Arrivé à Gênes dans la
nuit du 15 au 16, il voyait Tilly et lui remettait la note destinée
au secrétaire d'État. Le Doge ne résista que pour la forme. Il
donna toutes les satisfactions désirables, promit qu'on cesserait
de travailler à la route de Céva à Savone et s'engagea à observer
la plus stricte neutralité. Le 3 septembre, il publiait même
l'ordonnance suivante: «Toujours ferme dans le système salutaire
que nous avons adopté d'une parfaite neutralité dans la guerre
actuelle, nous croyons que, en conséquence de ce même système,
tous les habitants de l'est de la Sérénissime république doivent
s'abstenir de prendre aucune part dans les opérations des puissances
belligérantes ou de leurs armées. Nous défendons par conséquent à qui
que ce soit de servir, travailler ou assister, sur la réquisition
des commandants ou officiers d'aucune de ces armées, pour le
transport d'armes, artillerie, munitions, réparation de chemins ou
pour la construction de fortifications, sous peine de l'indignation
publique.» Il était difficile d'obtempérer avec moins de dignité à
des injonctions plus raides, mais Gênes n'en était plus à compter
avec les blessures d'amour-propre, et ces ménagements lamentables ne
devaient pourtant pas la sauver.

Lorsque Bonaparte revint en Italie, en 1796, mais cette fois en
qualité de général en chef, il n'avait pas encore, à l'égard de
Gênes, d'idée politique bien arrêtée. Tantôt il penchait vers la
modération, et demandait instamment qu'on renouvelât les traités de
neutralité; tantôt il conseillait l'intervention directe et au besoin
l'annexion. «Notre position avec Gênes est critique, écrivait-il
au Directoire, le 28 mars 1796[93] ... le gouvernement de Gênes a
plus de tenue et de force qu'on ne croit. Il n'y a que deux partis
avec lui: prendre Gênes par un coup de main prompt, mais cela est
contraire à vos intentions et au droit des gens; ou bien vivre en
bonne amitié, et ne pas chercher à leur tirer leur argent, qui est
la seule chose qu'ils estiment.» Mais dès qu'il eut remporté ses
premières victoires, le jeune vainqueur changea de ton et prit une
autre attitude. Sans hésitation, il écrivit[94] à notre représentant
à Gênes pour lui recommander la plus grande fermeté: «Dites bien au
gouvernement génois que la République française protégera Gênes et la
mettra à l'abri des entreprises de ses ennemis, mais que malheur aux
hommes perfides, puissants dans ce gouvernement, qui cherchent depuis
longtemps à altérer l'union des deux nations et à se coaliser. S'ils
manquent à ce qu'ils doivent au premier peuple du monde, bientôt ses
ennemis ne seront plus, et je dirigerai mon armée selon la conduite
qu'on aura tenue.»

[Note 93: CORRESPONDANCE, I, 110.]

[Note 94: _Id._, 10 avril 1796, I, 120. Cf. lettre du 26 avril
au Directoire (I, 180): «Quant à Gênes, vous serez le maître de
prescrire ce que vous voulez qu'on fasse. Il serait bon, pour
l'exemple, que vous exigiez de ces messieurs quelques millions. Ils
se sont conduits d'une manière horrible à notre égard.»--_Id._, 20
avril, t. II, 207.]

Ces menaces épouvantèrent les Génois. Il y avait alors à Gênes,
comme dans presque toutes les cités italiennes, deux partis
opposés: les démocrates, qui s'appuyaient sur la France, et les
aristocrates, qui comptaient sur l'Autriche et sur l'Angleterre.
Les premiers appartenaient à la bourgeoisie; ils n'avaient aucune
part au gouvernement, et n'en désiraient que davantage les victoires
de la France, qui auraient été comme le prélude de l'introduction
des principes français et par conséquent de leur participation aux
affaires publiques. Les seconds étaient à la tête des affaires et
ne cherchaient qu'a s'y maintenir: aussi ne désiraient-ils que les
victoires des alliés, qui les confirmeraient dans la possession de
leurs privilèges héréditaires. Pendant toute l'année 1796, selon
que la fortune des armes sembla vacillante ou que la victoire
au contraire se déclara en notre faveur, il y eut déplacement
d'influence entre les deux partis. Les ambassadeurs des puissances
belligérantes essayaient de faire pencher l'opinion de leur côté.
À Tilly, révoqué le 4 septembre 1794, avaient succédé Villars,
puis Faypoult de Maisoncelle. Ce dernier avait fait ses études à
l'école militaire de Mézières, d'où il était sorti avec le grade de
lieutenant du génie. De bonne heure il se prononça pour les opinions
nouvelles. Ses qualités solides et son caractère conciliant lui
valurent de nombreuses amitiés. Roland le nomma chef de division au
ministère de l'intérieur et Garat lui confia plus tard les délicates
fonctions de secrétaire général à ce même ministère. Faypoult s'était
toujours strictement renfermé dans les devoirs de sa place. Frappé
par le décret qui proscrivait tous les nobles, il dut chercher en
province un asile ignoré et ne sortit de sa retraite qu'après le
9 thermidor. Nommé ministre plénipotentiaire à Gênes, il y joua
bientôt un rôle prépondérant, et devint le chef avoué des démocrates.
Bonaparte le tenait en haute estime. Plusieurs des lettres de la
Correspondance lui sont adressées[95]. En toute occasion, il s'ouvre
à lui de ses projets, et lui confie ses plus secrets desseins.
Faypoult en effet allait devenir entre ses mains un merveilleux
instrument de désorganisation.

[Note 95: Ces lettres sont remarquables par le ton de confiance et
d'intimité qui y règne. Voir notamment lettre du 1er avril 1797,
_Correspondance_, t. I, p. 120.]

Les ambassadeurs de l'Autriche et de l'Angleterre se nommaient
Girola et Drake. L'un et l'autre haïssaient la France de toute
l'ardeur de leurs convictions, et ils mettaient au service de leur
haine une énergie incomparable et une activité inouïe. Drake est
ce même ministre anglais qui plus tard se rendit célèbre par les
machinations et les complots perpétuels qu'il trama contre le premier
consul. Son collègue Girola et lui s'efforçaient de donner du coeur
aux aristocrates. Ils les engageaient à sortir de la neutralité,
et leur promettaient, en cas de déclaration de guerre contre la
France, les secours immédiats de leurs gouvernements respectifs.
Comme l'aristocratie génoise, effrayée par les victoires répétées
de Bonaparte, n'osait se prononcer ouvertement contre la France,
ils essayèrent de lui forcer la main. Drake inventa et colporta de
fausses nouvelles. À l'entendre, tantôt les Français avaient été
anéantis par Wurmser ou par Allvintzy, il venait d'en recevoir la
nouvelle officielle; tantôt au contraire ils étaient victorieux,
et marchaient sur Gênes, disposés à s'en emparer. Tout d'abord on
ajouta foi à ces mensonges intéressés; mais Drake en fut bientôt
pour ses frais d'imagination, et, à l'exception de quelques nobles
qui ne demandaient qu'à se laisser convaincre, il ne réussit qu'à
exciter des sourires d'incrédulité. Il voulut alors parler de haut,
et menaça Gênes de la bloquer, si elle persistait dans la neutralité.
Ces menaces étaient sérieuses, car la flotte de Nelson croisait dans
la rivière de Gênes, et, au premier signal de l'ambassadeur, pouvait
arriver devant la ville; mais Gênes était en état de repousser
une attaque de vive force. Depuis l'affaire de _la Modeste_, les
forts qui l'entouraient avaient été mis en état de défense, des
mercenaires avaient été enrôlés, et les milices bourgeoises avaient
reçu des armes. Les menaces de Drake ne firent pas plus d'impression
que ses mensonges, et les Génois continuèrent à rester neutres.

L'ambassadeur d'Autriche, Girola, procéda avec plus d'habileté. Ses
intrigues, adroitement conduites, faillirent jeter Gênes dans les
bras de l'Autriche. Il existait à cette époque, enclavés dans le
territoire de la République, un certain nombre de cantons, qu'on
appelait les fiefs impériaux, véritables principautés qui étaient
censées dépendre directement de l'Autriche, et sur lesquelles par
conséquent Girola avait pleine et entière autorité. Les principaux
de ces fiefs[96] impériaux étaient Arquata, Tortone, Massa, Carrare
et la Lunigiane. Girola voulut en faire des centres de résistance
à l'influence française, et, couvert qu'il était par la neutralité
génoise, non seulement il y appela tous les mécontents, mais aussi
y réunit des soldats autrichiens, surtout les prisonniers qui
parvenaient à s'échapper, leur envoya des armes, de l'argent, et
organisa sur les derrières de l'armée française un ardent foyer
de réaction. Un noble génois, le marquis de Spinola, possédait
d'importantes propriétés dans l'un de ces fiefs, à Arquata. Gagné
par Girola qui lui promettait monts et merveilles en cas de
réussite, il souleva plusieurs milliers de paysans, et fit de sa
seigneurie d'Arquata le centre de l'insurrection[97]. Ce mouvement
pouvait, en s'étendant, devenir dangereux. Déjà tous nos traînards
étaient assassinés, nos courriers arrêtés et maltraités, les petits
détachements qui rejoignaient l'armée insultés et menacés. Quatre à
cinq mille paysans bloquaient même dans le Montferrat quelques-unes
de nos garnisons. Le général d'artillerie Dujard venait d'être tué,
et les assassins, protégés par la connivence du Sénat de Gênes, se
vantaient publiquement, à Novi et dans d'autres localités, du nombre
de leurs victimes[98].

[Note 96: Deux de ces fiefs repoussèrent toutes les ouvertures de
Girola. Pour les récompenser, Bonaparte leur accorda une sorte
d'immunité. «Il n'y sera frappé aucune réquisition, à moins d'ordres
particuliers. Défense sera faite par le général en chef de l'armée
d'Italie, aux différents employés de la République française, de
donner aucune espèce d'ordre dans ces susdits fiefs.» Tortone, 13
juin 1796. _Correspondance_, t. I, p. 307.]

[Note 97: Lettre de Bonaparte au Directoire, le 11 juin 1796.
_Corresp._, I, 415. «Les grands chemins de Gênes à Novi ont été
couverts de nos courriers et de nos soldats assassinés. Les
assassins, protégés dans la République, se vantaient publiquement ...
du nombre d'hommes qu'ils avaient assassinés. On espérait que tant de
raisons d'inquiétude ralentiraient notre marche et nous obligeraient
à affaiblir notre corps d'armée.»]

[Note 98: Voir dans la _Correspondance_ un rapport en date de
Tortone, 13 juin 1796: «Le général en chef porte plainte à la
commission militaire contre le seigneur d'Arquata, M. Augustin
Spinola, comme étant le chef de la rébellion qui a eu lieu à
Arquata, où il a été assassiné plusieurs soldats, déchiré la cocarde
tricolore, pillé les effets de la République, et arboré l'étendard
impérial.... Il demande que la commission militaire le juge
conformément aux lois militaires....»]

Aussi bien il est bon de rappeler que, de tout temps, dans les
montagnes de la Ligurie, se sont maintenues des bandes armées,
véritables brigands comme il s'en rencontre encore dans quelques
cantons de Grèce ou de Sicile, qui pillaient amis ou ennemis, et,
sûrs de l'impunité à cause de la faiblesse ou de l'apathie de Gênes
ou du Piémont, étaient arrivés à se constituer régulièrement. On les
nommait les _Barbets_. Profitant des circonstances pour couvrir du
beau nom de zèle politique leurs vols éhontés, les Barbets s'étaient
posés comme les défenseurs de l'indépendance nationale. Deux de
leurs chefs, Ferronne et Contino, prétendus champions de la cause
patriotique, mais en réalité simples mercenaires soudoyés par Girola,
s'étaient joints aux bandes insurgées dans les fiefs impériaux, et
rendaient difficiles les communications de Bonaparte avec la France.
À plusieurs reprises, Faypoult s'était plaint au Sénat de Gênes
de l'appui secret qu'il prêtait à ces insurgés et à ces bandits.
On lui avait promis justice, mais les déprédations continuaient.
Bonaparte résolut d'en finir; il avait eu un instant l'intention
de faire arrêter Girola en pleine ville de Gênes[99], mais il ne
se crut pas encore assez fort pour braver aussi ouvertement la
République, et préféra user de son droit et disperser les Barbets
et leurs singuliers alliés. Le général Garnier, qui était à Nice,
se mit à la tête d'une colonne mobile, tomba à l'improviste sur les
Barbets, et tua leurs deux chefs, Ferrone et Contino; mais leur
entière destruction était impossible dans ce pays accidenté et
qu'ils connaissaient admirablement. Néanmoins leurs bandes furent
désorganisées, et le brigandage réduit à des attaques isolées.

[Note 99: Lettre de Bonaparte à Faypoult (7 juin 1796).
_Correspondance_, t. I, p. 375: «... Je suis instruit que le ministre
de l'Empereur à Gênes excite les paysans à la révolte et leur fait
passer de la poudre et de l'argent. Si cela est, mon intention est de
le faire arrêter dans Gênes même.»]

Restaient les fiefs impériaux. Bonaparte chargea le général Lannes
de les réduire. Un ordre du jour impitoyable fut rédigé. Toutes
les communes qui n'amèneraient pas immédiatement à Tortone trois
députés avec les procès-verbaux de prestation d'obéissance à la
France, seraient traitées en ennemies; tous les seigneurs qui, dans
les cinq jours, ne se rendraient pas de leurs personnes à Tortone
pour y prêter serment, auraient leurs propriétés confisquées. Tous
ceux qu'on trouverait nantis d'armes et de munitions seraient
fusillés. «Toutes les cloches qui auront servi à sonner le tocsin
seront descendues du clocher et brisées; vingt-quatre heures après
le reçu du présent ordre, ceux qui ne l'auront pas fait, seront
réputés rebelles et le feu sera mis à leur village[100].» Lannes
exécuta sans rémission ces ordres draconiens. Il enferma tous les
conseillers municipaux des sept à huit villages compromis, et leur
annonça froidement qu'ils allaient être fusillés, si, dans un quart
d'heure, ils ne donnaient pas la liste des assassins de leur village.
Cette liste fut donnée. Une colonne mobile était aussitôt formée, les
assassins saisis, et, sans autre forme de procès, fusillés devant
leurs maisons. Arquata osa résister. Lannes s'en empara, et passa
tous les révoltés au fil de l'épée. Quant au village, il fut brûlé.

[Note 100: Ordre du jour du 11 juin 1790. _Corresp._, I, 101.
On peut rapprocher du cet ordre du jour la lettre du 16 juin
(_Correspondance_, I, 410) adressée au gouverneur de Novi: «Vous
donnez refuge aux brigands, les assassins sont protégés sur votre
territoire; il y en a aujourd'hui dans tous les villages. Je vous
requiers de faire arrêter tous les habitants des fiefs impériaux qui
se trouvent aujourd'hui sur votre territoire. Vous me répondrez de
l'exécution de la présente réquisition. Je ferai brûler les villes et
les maisons qui donneront refuge aux assassins ou ne les arrêteront
pas.»]

Pendant ce temps, Murat se présentait de la part de Bonaparte au
Sénat de Gênes. Il était chargé par lui de donner des explications
sur l'exécution d'Arquata. Le choix du négociateur était prémédité.
Bonaparte avait pris la précaution de s'expliquer sur ce point
avec Faypoult: «Si vous présentiez ma lettre, lui avait-il écrit,
il faudrait quinze jours pour avoir réponse, et il est nécessaire
d'établir une communication plus prompte, qui électrise davantage
ces messieurs.» Or, le bouillant et impétueux Murat était fort
capable d'_électriser_ les sénateurs génois. Il entra à Gênes
comme dans une ville conquise, annonça qu'une commission militaire
avait fait justice des principaux insurgés, et demanda, en outre,
que le Sénat expulsât immédiatement l'ambassadeur Girola, punît
Spinola de sa coupable conduite en confisquant ses biens et en
prononçant son exil, enfin changeât les gouverneurs dont les
sentiments étaient notoirement hostiles à la France. Si le Sénat
éprouvait quoique velléité de résistance, Murat avait reçu l'ordre
de menacer les Génois d'une punition exemplaire. Voici, du reste,
les quelques passages de la lettre de Bonaparte qu'il était chargé
de leur lire[101]: «Pour l'avenir, je vous demande une explication
catégorique. Pouvez-vous, ou non, purger le territoire de la
République des assassins qui le remplissent? Si vous ne prenez pas
des mesures, j'en prendrai. Je ferai brûler les villes et les
villages où sera commis l'assassinat d'un seul Français et les
maisons qui donneraient asile aux assassins. Je punirai le magistrat
négligent qui aura transgressé le premier les principes de la
neutralité en accordant asile aux brigands.»

[Note 101: _Correspondance_, 16 juin 1796, I, 405.]

Pour mieux appuyer ces menaces, Bonaparte écrivait en même temps à
Faypoult[102] en lui annonçant sa prochaine arrivée à la tête des
régiments victorieux de l'Autriche. Certes, l'aristocratie génoise
aurait eu le droit de repousser de pareilles prétentions; mais elle
eut peur d'engager avec le jeune conquérant une lutte dont l'issue
n'était que trop facile à prévoir. Elle se soumit à toutes ses
exigences. Non seulement la commission militaire française fonctionna
librement sur le territoire génois, mais encore Spinola reçut un
ordre d'exil, et l'ambassadeur d'Autriche Girola fut prié de sortir
immédiatement de Gênes et de la République génoise.

[Note 102: _Correspondance_ t. I, p. 453. Roverbella, 5 Juillet 1796:
«Si la République de Gênes continue de se conduire comme elle aurait
dû ne jamais cesser de le faire, elle évitera les malheurs qui sont
prêts à tomber sur elle. Il nous faut quinze millions d'indemnité
pour les bâtiments que, depuis cinq ans, elle laisse prendre sur sa
côte... Mes troupes sont en marche. Avant cinq jours j'aurai 18,000
hommes sous Gênes.»]

Girola ne renonça pas à la lutte. Il s'était réfugié dans la vallée
de la Scrivia, au château de Santa Margarita et continuait à y
ourdir de nouvelles intrigues contre la France. Peu à peu, les
débris des Barbets et des bandes d'Arquata se groupèrent autour de
lui (juin-juillet 1796). Wurmser, informé de ce rassemblement, et
comptant sur une diversion, lui fit passer des armes et des officiers
instructeurs. Santa Margarita fut comme le rendez-vous des déserteurs
et des prisonniers de guerre évadés. Un prêtre, Coirazza, excitait
jusqu'au fanatisme ces bandes inexpérimentées; Malaspina, le seigneur
du château, leur prêtait l'appui de son nom et de ses richesses.
Enfin le résident anglais à Gênes, Drake, vint les rejoindre à la
suite d'une affaire assez étrange. Les Anglais, renouvelant leur
triste exploit de _la Modeste_, venaient de s'emparer d'une tartane
française dans la rade génoise de San Pietro d'Arena. Les Génois
avaient essayé cette fois de défendre leur neutralité en tirant
contre les vaisseaux anglais quelques coups de canon. Nelson avait
aussitôt demandé satisfaction, et, comme il ne l'avait pas obtenue,
comme au contraire les Génois avaient provisoirement fermé tous
leurs ports aux Anglais, il s'en vengea en occupant l'île génoise
de Capraja. Aussitôt Drake reçut l'ordre de quitter le territoire.
Il n'obéit qu'à moitié, car il rejoignit Girola à Santa Margarita
(septembre). Cette fois, Bonaparte, qui était au courant de toutes
ces menées, résolut d'agir. Le commandant français de Tortone cerna
le château, mais des souterrains existaient, dont on n'avait pas
connaissance, et par lesquels s'enfuirent Girola, Drake, Coirazza,
Malaspina, en un mot tous ceux qu'on avait espéré surprendre, et le
brigandage continua.

Bonaparte ne se faisait pas illusion sur les sentiments de
l'aristocratie génoise à l'égard de la France. Vainqueur il était
assuré de sa docilité; vaincu, il se savait à l'avance dévoué aux
rancunes patriciennes. Or, comme il avait l'intention bien arrêtée
de négliger tous les sujets de mécontentement que lui fourniraient
les États secondaires, il ne voulut pas brusquer la situation. Tant
que le duel engagé avec l'Autriche ne serait pas terminé à son
avantage[103], il entendait avoir toutes ses forces en main, et,
par conséquent ne pas en distraire une partie contre Gênes, Rome ou
Naples, non pas qu'il ne fut à l'avance persuadé de l'issue de la
lutte, mais il se proposait d'agir suivant les occasions, sauf à
faire naître ces occasions. Sa correspondance avec Faypoult est très
instructive à cet égard. Il ne lui dissimule pas son mépris[104] pour
l'aristocratie génoise, et lui fait part à plusieurs reprises de son
projet de la renverser; mais, comme il ne sent pas encore le terrain
solide, il ne veut s'engager qu'en toute sécurité. Il prescrit donc
au ministre de France d'entretenir avec le Sénat génois une querelle
toujours ouverte, de telle sorte qu'on puisse ou l'assoupir ou en
faire un _casus belli_, suivant les circonstances. «Je connais trop
bien l'esprit du perfide gouvernement de Gênes[105], lui écrivait-il
de Bologne le 22 juin 1796, pour ne pas avoir prévu la réponse qu'il
aurait faite. Voilà donc deux sujets de plainte. Tenez querelle
ouverte sur l'un et l'autre sujet.» La lettre[106] du 11 juillet
1796 est plus explicite encore: «Le temps de Gênes n'est pas encore
venu, pour deux raisons: 1º parce que les Autrichiens se renforcent
et que bientôt j'aurai une bataille; vainqueur, j'aurai Mantoue, et
alors une simple estafette à Gênes vaudra la présence d'une armée;
2º les idées du Directoire exécutif sur Gênes ne me paraissent pas
encore fixées. Il m'a bien ordonné d'exiger la contribution, mais
il ne m'a prescrit aucune opération politique. Je lui ai expédié un
courrier extraordinaire avec votre lettre, et je lui ai demandé des
ordres, que j'aurai à la première décade du mois prochain. «D'ici ce
temps-là, oubliez tous les sujets de plainte que nous avons contre
Gênes. Faites-leur entendre que vous et moi nous ne nous en mêlons
plus, puisqu'ils ont envoyé M. de Spinola à Paris.... N'oubliez
aucune circonstance pour faire renaître l'espérance dans le coeur
du Sénat de Gênes, et l'endormir jusqu'au moment du réveil...
enfin, citoyen ministre, faites en sorte que nous gagnions quinze
jours, et que l'espoir renaisse ainsi que la confiance entre vous
et le gouvernement génois, afin que, si nous étions battus, nous le
trouvions ami[107].»

[Note 103: Voir _Correspondance_ de Bonaparte, II, 33 (2 octobre
1796): «Il est une autre négociation qui devient indispensable:
c'est un traité d'alliance avec Gênes.» _Id._, II, 42--(8 octobre):
«Environné de peuples qui fermentent, la prudence veut qu'on se
concilie celui de Gênes jusqu'à nouvel ordre.»--_Id._, II, 46--(11
octobre): «Je reviens à mon principe en vous engageant à traiter
avant un mois avec Gênes.»]

[Note 104: Curieuse lettre du 15 juin 1796, adressée par Bonaparte à
Faypoult: «Nous avons établi beaucoup de batteries sur la rivière de
Gênes. Il en faudrait vendre aujourd'hui les canons et les munitions
aux Génois, afin de ne pas avoir à les garder, et de pouvoir
cependant les trouver en cas de besoin.» Est-il possible de traiter
avec plus de désinvolture un gouvernement étranger!]

[Note 105: _Correspondance_, t. I, p. 421. Consulter, à propos de
ces ménagements calculés, le très intéressant article de M. Ludovic
Sciout: _la République française et la République de Gênes_.(Revue
des Questions Historiques, janvier 1880.)]

[Note 106: _Correspondance_, t. I, p. 472.]

[Note 107: Malgré ces protestations intéressées, Bonaparte avait déjà
sa résolution arrêtée au sujet de Gênes. Voici, en effet, ce qu'il
écrivait à Faypoult, dès le 20 juillet 1796, au sujet d'un incident
vulgaire, d'une bataille des rues (_Correspondance_, t. I, p. 487):
«Je suis aussi indigné qu'il est possible de la conduite insolente
et ridicule de la populace de Gênes. Je ne m'attendais certes pas à
un événement aussi extravagant; cela hâtera le moment.... Au reste,
peut-être n'est-il pas mauvais que ces gens-là se donnent des torts:
ils les paieront tous à la fois.»]

Un autre motif engageait encore Bonaparte à ménager Gênes pour
le moment. Cette ville était en effet devenue le grand marché
d'approvisionnement de nos troupes. De plus, les banquiers génois
étaient nos complaisants intermédiaires pour toutes les gigantesques
opérations financières[108] qui étaient la conséquence de l'invasion
française. Enfin les fournisseurs et les agioteurs qui avaient eu
confiance en Bonaparte, et lui avaient donné les moyens d'entrer en
campagne, avaient à Gênes des intérêts considérables engagés. Haller,
Cerfbeer, Collaud, Flachat et plusieurs autres, avaient besoin
d'une ville neutre pour y préparer et y brasser leurs affaires. Le
gouvernement, lui-même, avait besoin d'un marché financier à l'abri
de toute surprise. C'est à Gênes par exemple que se concentrait
l'argent des contributions de guerre, et c'est de Gênes que partait
l'argent nécessaire pour l'entretien de nos armées. Gênes était, en
outre, devenue comme le quartier général de ceux de nos agents ou de
nos officiers que Bonaparte avait chargés de reprendre la Corse aux
Anglais. C'est de Gênes que partait le chef d'escadron Bonnelles[109]
avec des armes et de l'argent pour nos partisans en Corse; à Gênes
encore que résidaient les citoyens Broccini et Paravicini, chargés
de se ménager une correspondance avec les patriotes corses; c'est un
banquier génois, Balbi, qui fournissait les fonds pour l'achat des
armes et l'entretien des espions. Pour tous ces motifs divers, et
jusqu'à nouvel ordre, la neutralité génoise devait donc être et fut
respectée. Lorsque nos victoires répétées sur l'Autriche eurent jeté
l'Italie tout entière aux bras de Bonaparte, lorsque le signataire
des préliminaires de Leoben se fut installé dans sa fastueuse
résidence de Mombello pour y régler à son aise les affaires de la
péninsule, tout changea de face. Il n'y avait plus alors besoin de
dissimulation ou de ménagements. Dès le 6 juillet 1796[110], au
plus fort de la lutte contre l'Autriche, Bonaparte avait écrit au
Directoire, et au confident de ses secrets desseins, à Carnot, pour
leur soumettre un projet de reconstitution de la République génoise.
Il s'agissait d'expulser un certain nombre de familles suspectes de
sympathies autrichiennes, et de confier le pouvoir aux amis de la
France. «Si vous approuvez ce projet-là, ajoutait-il en forme de
conclusion, vous n'avez qu'à m'en donner l'ordre, et je me charge
des moyens pour en assurer l'exécution.» Or le moment semblait venu
d'exécuter ce projet, et les Génois, par un inexplicable aveuglement,
vinrent, pour ainsi dire, au-devant de Bonaparte, et lui fournirent
l'occasion que d'ailleurs il eût fait naître.

[Note 108: _Correspondance_, Lettre à Faypoult, du 11 juillet 1796
(t. I, p. 472): «Faites passer promptement à Tortone tout ce qui se
trouve chez M. Balbi. L'intention du Directoire est de réunir tout à
Paris pour faire une grande opération financière. J'y ferai passer
trente millions.» Cf. lettres du 22 juin 1796 (t. I, p. 421).--Du 17
juin 1796, au général Meynier (t. I, p. 412).]

[Note 109: _Correspondance_, Milan, 21 mai 1796. I, 310. _Id._, I,
311.--_Id._]

[Note 110: _Correspondance_. Lettre du 6 juillet 1796, datée de
Roverbella: «Je pense, comme le ministre Faypoult, qu'il faudrait
chasser de Gênes une vingtaine de familles qui, par la constitution
même du pays, n'ont pas le droit d'y être, vu qu'elles sont
feudataires de l'Empereur ou du roi de Naples; obliger le Sénat à
rapporter le décret qui bannit de Gênes huit ou dix familles nobles;
ce sont celles qui sont attachées à la France et qui ont, il y a
trois ans, empêché la République de Gênes de se coaliser. Par ce
moyen-là, le gouvernement de Gênes serait composé de nos amis, et
nous pourrions d'autant plus y compter que les nouvelles familles
bannies se retireraient chez les coalisés, et dès lors les nouveaux
gouvernants de Gênes les craindraient comme nous craignons chez nous
le retour des émigrés.»]

On sait que deux partis se divisaient la ville, les démocrates
soutenus par la France, et les aristocrates encouragés par
l'Autriche. Les victoires de la France, la chute de l'aristocratique
Venise, les réformes radicales accomplies par Bonaparte d'abord dans
la Cispadane, puis dans la Cisalpine, avaient comme exaspéré les
espérances et les convoitises des démocrates. Ils avaient pour chef
le pharmacien Morando, républicain de l'école jacobine, sincèrement
convaincu de la nécessité d'une révolution pour obtenir la liberté,
dont il s'était créé un idéal fantastique, d'ailleurs, honnête
et loyal, admirable instrument d'anarchie que maniaient à leur
guise un certain Philippe Doria, qui n'avait que le nom de commun
avec la famille patricienne des Doria, et surtout un Napolitain
réfugié, Vitaliani, éloquent, aimable, persuasif, et qui tramait
sous le couvert de l'ambassade française la ruine de l'état, qui
lui donnait l'hospitalité. Parmi les plus zélés jacobins génois
figuraient aussi Jean-Baptiste Serra[111] et son frère Jean-Charles.
Jean-Baptiste s'était rendu à Paris dans l'été de 1792 et y était
devenu l'ami de Robespierre. Au _Moniteur_ du 17 octobre 1792 on peut
lire une longue lettre rédigée par lui où il dénonce l'existence à
Gênes d'un comité autrichien et ne cache pas ses sympathies pour
la France. Un de leurs amis, Gaspare Sauli, avait également voyagé
en France, s'y était lié avec le frère de Robespierre, et avait, à
diverses reprises, essayé de prêcher à Gênes les nouveaux principes
français. Arrêtés une première fois en 1793 par les inquisiteurs
d'état, et durement traités par eux, Serra et Sauli avaient été
relâchés grâce au ministre de France; mais ils n'avaient pas oublié
leur captivité, et avaient juré de se venger. Aussi bien ils
avaient trouvé de puissants protecteurs. Faypoult leur était tout
dévoué. Saliceti, commissaire civil du Directoire, était venu tout
exprès s'installer à Gênes, et passait tout son temps avec eux. La
boutique de Morando, une arrière-salle du Grand Café sur la piazza
des Bianchi, et le palais de l'ambassade française étaient devenus
les lieux de réunion habituels des démocrates. Ils y conspiraient
au grand jour, et, plus le terme approchait, plus ils se croyaient
sûrs du succès, et agissaient presque à découvert. Un soulèvement
populaire était imminent, d'autant plus dangereux que les conjurés
se sentaient soutenus par la France. L'aristocratie génoise, de son
côté, ne voulut pas succomber sans essayer de lutter. À la propagande
démocratique elle répondit par la propagande réactionnaire. Les
riverains de la Polcevera et du Bisagno reçurent des armes. Les
montagnards des Apennins promirent de les seconder. À Gênes, les deux
puissantes corporations des charbonniers et des portefaix, menacées
par les démocrates dans l'exercice de leurs privilèges, jurèrent de
les maintenir en exterminant leurs ennemis. Des deux côtés en un mot
ou s'apprêtait à la lutte. L'aristocratie se crut même assez forte
pour prendre les devants. Elle créa des inquisiteurs d'état avec des
pouvoirs très étendus, et ces derniers ordonnèrent l'arrestation de
Vitaliani. Aussitôt Faypoult le réclame comme couvert par l'immunité
de l'ambassade, et le gouvernement génois a l'insigne faiblesse de le
relâcher. Il eut honte pourtant de cette incroyable condescendance,
et ordonna l'arrestation de deux autres démocrates connus par
l'exaltation de leurs sentiments. Ce fut comme l'étincelle qui mit le
feu aux poudres.

[Note 111: MARCELLIN PELLET. La Révolution de Gênes en 1797.--Cf.
ACH. NERI. _Un giornalista della rivoluzione genovese (Illustrazione
Italiana, fév. 1887_).--BELGRANO, _Imbreviature di Giovanni Scriba_
(1882).]

Le 21 mai 1797, plusieurs centaines de démocrates marchèrent sur le
palais Ducal en hurlant la _Marseillaise_. Ils réclamaient la mise
en liberté des deux détenus. Chemin faisant leur nombre augmenta;
mais les Sénateurs leur répondirent avec fermeté que justice serait
faite. Comme une garde imposante les défendait; comme d'un autre côté
les démocrates ne se sentaient ni assez forts ni assez bien armés
pour engager tout de suite les hostilités, ils feignirent d'agréer
les explications des Sénateurs, et se rendirent ensuite au palais
de France. Le rôle de Faypoult était tout indiqué. Il aurait dû se
renfermer dans son caractère officiel, et engager les démocrates à
se disperser; mais il avait semé la discorde depuis trop longtemps
pour ne pas récolter la révolte. Il répondit donc aux démocrates
qu'il appuierait leurs réclamations auprès du Sénat, et, en effet,
quand deux sénateurs, Durrazzo et Cataneo, vinrent le prier de
déclarer qu'il ne protégeait pas les démocrates, il les exhorta à
modifier leur constitution et à rendre la liberté aux détenus. Le
ministre de France avouait donc qu'il prenait une part effective
à la conspiration, et la France, en sa personne, travaillait au
renversement de l'antique constitution.

Faypoult se croyait, plus encore qu'il ne l'était, le maître de la
situation. Il s'imaginait pouvoir exciter et retenir à son gré le
parti démocratique. «Toujours est-il, écrivait-il à Bonaparte[112],
qu'en voilà assez pour créer un fil avec lequel il sera facile de
mener les conseils, les collèges, et la réformation inévitable de
Gênes, avec l'accélération ou le retardement de vitesse qui nous
conviendra ... pour qu'il soit notoire que la France, étrangère à
l'organisation politique d'un peuple ami et indépendant, ne s'en sera
mêlée que comme protectrice de la tranquillité de ce peuple.» Il se
trompait: les fureurs populaires étaient déchaînées, et la révolution
allait commencer.

[Note 112: Lettre citée par BOTTA, t. II, p. 451.]

Certains du succès depuis que l'ambassadeur de France s'était
compromis en leur promettant officiellement son concours, les
démocrates passèrent la nuit du 21 au 22 dans le délire de la joie,
et dans l'attente de prochains désordres. Un certain nombre de
Cisalpins et quelques Français se joignirent à eux. Les uns et les
autres portaient la cocarde tricolore. Aux cris de vive le peuple!
vive la liberté! ils se portèrent au palais de France, pendant que
quelques-uns d'entre eux s'emparaient de la Darse, de l'Arsenal, du
pont Royal, du fort de la Lanterne, et des portes Saint-Thomas et
Saint-Bénigne. Ils eurent le tort de se porter aux prisons de la
Malpaga, réceptacle immonde de débiteurs et de faillis, délivrèrent
les prisonniers, leur donnèrent des armes, et les associèrent à leur
entreprise. Les condamnés du bagne furent aussi déchaînés, et c'est
avec cette escorte de voleurs et d'assassins qu'ils publièrent à
grand bruit le renversement de l'aristocratie, la liberté de Gênes,
l'abolition des taxes pour les pauvres, la déchéance des anciens
magistrats et la nomination de leurs successeurs.

Le Sénat, surpris par cette brusque attaque, ne savait quel parti
prendre. Les citoyens fidèles au gouvernement légitime restaient
inactifs. Effarés, hors d'état de prendre une détermination, ils
députèrent deux d'entre eux à Faypoult, en le priant de s'interposer.
Faypoult ne demandait pas mieux. Il trouvait déjà que ses amis les
démocrates allaient trop loin, et il avait appris avec peine la
délivrance des faillis et des forçats. Il engagea donc les sénateurs
à se résigner aux événements, et à réformer la Constitution dans
un sens démocratique. Quatre d'entre eux furent aussitôt désignés
pour s'entendre avec un nombre pareil de délégués du peuple sur les
changements à opérer; mais il était déjà trop tard!

Les démocrates, surexcités par leur premier succès, ne voulaient
plus d'un accommodement. Ils réclamaient l'abolition complète de
tous les privilèges et la chute absolue de l'aristocratie. Déjà même
ils entouraient en armes le palais du Gouvernement et s'apprêtaient
à en enfoncer les portes à coups de canon, et à imposer de la sorte
leurs volontés aux sénateurs. Mais la populace d'une grande ville est
toujours assez nombreuse pour que chaque parti y recrute à sa guise
des adhérents. L'aristocratie comptait parmi le peuple de nombreux
partisans, surtout parmi les charbonniers et les portefaix; les
premiers, rudes montagnards habitués aux privations dans leurs ventes
de l'Apennin; les autres, robustes compagnons vivant au grand air
sur les quais de Gênes. Excités par le clergé qui avait ordonné des
prières de quarante heures, et moitié par haine pour les novateurs,
moitié par amour de la religion qu'ils croyaient outragée, les deux
corporations coururent aux armes aux cris de vive Marie! vive la
religion! Ceux des membres de l'aristocratie qui n'avaient pas encore
perdu tout courage, descendent aussitôt dans la rue, et prennent le
commandement de ces bandes improvisées, qu'ils conduisent au combat.
La mêlée fut atroce dans ces rues étroites, surchauffées par un
soleil ardent, surtout à l'Arsenal et au pont Royal, où Doria se
battit avec une vaillance digne d'une cause meilleure. Les démocrates
furent enfin battus, et la réaction commença. Le cadavre de Doria,
frappé à la tête des siens, fut longtemps l'objet des outrages de ces
furieux. Faypoult, qui avait essayé d'arrêter le massacre, fut couché
en joue, et il eût été tué sans une garde de cent hommes, que lui
envoya le Doge. La maison du consul de France, La Cheise, fut pillée,
et quelques Français mis à mort, entre autres Ménard, commissaire
de la marine. Ce qui exalta la fureur du parti victorieux, c'est
qu'on trouva dans la boutique de Morando des listes de proscription
préparées à l'avance d'après les règles des conspirations classiques,
et des lettres, beaucoup plus compromettantes, qui prouvaient les
rapports des révolutionnaires avec l'ambassade de France.

Une scène burlesque marqua cette triste journée du 23 mai. Les
démocrates avaient donné la liberté à un Turc esclave, et lui avaient
appris à crier vive le peuple! Ce Turc tombe entre les mains d'une
troupe de charbonniers qui, l'entendant crier vive le peuple! le
maltraitent horriblement et le forcent à crier vive Marie! Ramené,
dans la confusion du combat, au milieu des démocrates, ce partisan
improvisé de la Vierge est aussitôt par eux roué de coups. Le
malheureux, meurtri, effaré, ne comprenant plus rien aux événements,
disait que les chrétiens étaient devenus fous, et il avait raison!

Force était donc restée à la loi, au gouvernement établi, et les
démocrates, malgré l'appui secret de la France et leurs premiers
succès, étaient réduits à fuir la vengeance des patriciens: mais
l'incertitude où se trouvait le Sénat sur la manière dont Bonaparte
recevrait ces nouvelles le jetait dans une grande perplexité. Le Doge
lui écrivit une lettre pleine de soumissions et d'excuses au sujet du
meurtre des Français. Bonaparte avait été déjà informé par Faypoult
de ces graves événements, et il lui avait répondu[113] sur-le-champ
en lui enjoignant de quitter Gênes dans les vingt-quatre heures, si
le Gouvernement ne lui accordait pas toutes les satisfactions qu'il
exigeait. Il envoya en même temps son aide de camp Lavalette, avec
une lettre insolente adressée au Doge, et qu'il devait lire en plein
Sénat. Quand Lavalette se présenta à Faypoult pour lui faire part de
sa mission, ce dernier lui objecta que jamais étranger n'avait paru
devant le Sénat présidé par le Doge. «Il serait bien plus étrange,
répondit l'aide de camp, qu'un ordre du général Bonaparte ne fût
pas exécuté. Je me rendrai dans une heure au palais, et j'entrerai
au Sénat sans m'occuper des formes de l'étiquette.» En effet, une
demi-heure après, Lavalette était introduit, et, le sabre au côté,
le poing sur la hanche, il donnait lecture de la lettre suivante,
qui mérite d'être citée dans son intégralité, comme donnant la note
exacte de la jactance française et de la faiblesse italienne, aux
temps troublés dont nous avons essayé de retracer l'histoire[114].

[Note 113: _Correspondance_, t. III, p. 75. Mombello, 27 mai 1797:
«Les puissances de l'Italie se joueront-elles donc toujours de notre
sang? Je vous requiers, si, vingt-quatre heures après que mon aide de
camp aura lu la présente lettre au Doge, les conditions n'en sont pas
remplies dans tous ses détails, de sortir sur-le-champ de Gênes et de
vous rendre à Tortone. Je crois qu'il est nécessaire de prévenir les
Français établis à Gênes, qui auraient des craintes, qu'ils cherchent
à se mettre en sûreté. Puisque l'aristocratie veut nous faire la
guerre, il vaut mieux qu'elle se déclare actuellement que dans toute
autre circonstance. Elle ne vivra pas dix jours.»--Cf. nouvelle
lettre à Faypoult, du 29 mai 1797 (_Corresp._, III, 80).--Cf. la
lettre écrite au Directoire, de Mombello, le 30 mai 1797, pour le
mettre au courant de l'émeute du 21-23 mai, et lui annoncer une
sévère répression, T. III, p. 81: «Les petites puissances d'Italie
sont accoutumées depuis sept ans à vilipender les Français, à les
laisser assassiner dans les rues et à n'avoir pour eux aucune espèce
de considération ni de justice. Ce ne sera que par des exemples
sévères, que par une attention soutenue du Gouvernement français
pour faire punir les hommes qui, dans les différents États, prêchent
la populace contre nous, que l'on parviendra à revêtir les citoyens
français des mêmes égards que l'on a eus pour les sujets des autres
puissances.» LAVALETTE. _Mémoires_.]

[Note 114: _Correspondance_, t. III, p. 75, Mombello, 27 mai
1797.--Cf. t. III, p. 84, Lettre du 1er juin 1797, adressée au
Directoire pour lui annoncer qu'il va «faire peur» au Gouvernement
génois, et lettre du 3 juin (t. III, p. 90) où il rend compte de la
mission de Lavalette.]

«Sérénissime Doge, j'ai reçu la lettre que votre Sérénité s'est donné
la peine de m'écrire. J'ai tardé à y répondre jusqu'à ce que j'aie
reçu les renseignements sur ce qui s'était passé à Gênes, et dont
votre Sérénité m'a donné la première nouvelle. Je suis affligé et
sensiblement affecté des malheurs qui ont menacé et menacent encore
la République de Gênes. Indifférente à vos discussions intérieures,
la République française ne peut pas l'être aux assassinats, aux
voies de fait de toute espèce qui viennent de se commettre dans
vos murs contre les Français. La ville de Gênes intéresse sur tant
de points la République française et l'armée d'Italie, que je me
trouve obligé de prendre des mesures promptes et efficaces pour y
maintenir la tranquillité, y protéger les propriétés, y conserver les
communications, et assurer les nombreux magasins qu'elle contient.
Une populace effrénée et suscitée par les mêmes hommes qui ont fait
brûler la _Modeste_, aveuglée par un délire qui serait inconcevable,
si l'on ne savait que l'orgueil et les préjugés ne raisonnent pas,
après s'être assouvie du sang français, continue encore à maltraiter
tous les citoyens français portant la cocarde tricolore.

«Si, vingt-quatre heures après la réception de la présente lettre,
que je vous envoie par un de mes aides de camp, vous n'avez pas mis à
la disposition du ministre de France tous les Français qui sont dans
vos prisons; si vous n'avez pas fait arrêter les hommes qui excitent
le peuple de Gênes contre les Français; si enfin vous ne désarmez
pas cette populace, qui sera la première à se tourner contre vous
lorsqu'elle comprendra les conséquences terribles de l'égarement où
vous l'avez entraînée; le ministre de la République française sortira
de Gênes et l'aristocratie aura existé.

«Les têtes des sénateurs me répondront de la sûreté de tous les
Français qui sont à Gênes, comme les États entiers de la République
me répondront de leurs propriétés.

«Je vous prie, du reste, de croire aux sentiments d'estime et à la
considération distinguée que j'ai pour la personne de votre Sérénité.»

Tel était le langage superbe et injurieux de Bonaparte à un
gouvernement respectable par son antiquité, et au chef d'un peuple
brave et généreux. Il y eut un moment de fureur, mais trop court,
dans l'assemblée. Les vieux souvenirs des temps héroïques se
réveillèrent. _Ci batteremo_. Eh bien! nous nous battrons! s'écria
un sénateur: mais cet appel aux nobles passions du coeur humain
resta sans écho. Au contraire, on eût dit que les sénateurs génois
avaient peur du courage de l'un d'entre eux, car ils ne songèrent
plus qu'à obéir. Lavalette alla lui-même délivrer les prisonniers
français qui s'attendaient à être massacrés, et les fit conduire par
des officiers génois jusqu'à l'hôtel de l'ambassade, à travers les
rangs pressés d'une foule qui commençait à trembler de son audace.
Il demanda et obtint l'élargissement des prisonniers cisalpins, qui,
pourtant, étaient venus tout exprès à Gênes pour y renverser le
gouvernement, et avaient été pris les armes à la main. Enfin, il fit
procéder au désarmement général. Le Sénat se prêta sans résistance
à cette dernière mesure, car il craignait de se trouver à la merci
d'un soulèvement populaire. Il promit même une gratification de deux
livres à tous ceux qui reporteraient leurs armes au dépôt militaire;
mais, quand il fallut livrer à la vengeance de Bonaparte Grimaldi
et Spinola, les inquisiteurs d'État qui pourtant n'avaient fait
que leur devoir en essayant de soutenir le gouvernement établi;
quand il fallut se résigner à la honte d'abandonner Cataneo, le
sénateur qui s'était mis à la tête des charbonniers et des portefaix,
l'humiliation fut profonde, et les regrets amers. Il est vrai que
tout le monde avait le sentiment de l'impuissance absolue de la
République. Deux divisions françaises[115] étaient déjà en marche
contre Gênes. Le temps était passé de la résistance. Les patriciens
génois s'inclinèrent devant la force brutale, et acceptèrent toutes
les exigences de ce vainqueur sans combat.

[Note 115: Lettre de Bonaparte au Directoire, Mombello, 1er Juin 1797
(_Corresp._, t. III, p. 81) «Aujourd'hui arrivent à Tortone 3 à 4,000
hommes que j'y ai envoyés. Je les ferai soutenir au besoin par les
8,000 Piémontais qui sont à Novare, comme nous en sommes convenus
avec l'envoyé du roi de Sardaigne.»]

Aussi bien le but principal de ces menaces n'était pas la libération
de quelques détenus ou l'emprisonnement de trois magistrats. Dans
la pensée de Bonaparte, ce n'étaient là que les côtés secondaires
de la question. Ce qu'il voulait surtout, c'était un changement
de gouvernement, c'était la substitution de la démocratie à
l'aristocratie. Ses agents, Faypoult surtout, insistaient auprès du
Sénat génois et l'engageaient à faire des concessions démocratiques,
et à ouvrir une porte aux idées de réforme, s'ils ne voulaient
être entraînés par elles. Ces exhortations, vivement présentées,
produisirent un effet immédiat. À la vérité, le plus grand nombre des
Sénateurs redoutaient ces concessions, qui ne leur rapporteraient
que mépris et persécutions; l'exemple de Venise les terrifiait.
Quelques-uns d'entre eux pensaient au contraire qu'une réforme
était indispensable, et ils l'aimaient mieux, rédigée par Bonaparte
qu'imposée par la faction démocratique. Le Sénat restait donc
indécis, et il se complaisait dans cette incertitude, suivant
l'habitude de tous les gouvernements séniles qui s'attachent à tout
prix au _statu quo_. Mais les divisions françaises de Rusca et de
Serrurier s'approchaient de Gênes. D'autres troupes s'ébranlaient
de Crémone pour les appuyer en cas de besoin. Les démocrates[116],
encouragés par la présence de nos troupes, relevaient la tête, et
déjà reprenaient confiance. À Finale, à Savone, à Porto-Maurizio,
ils avaient déjà planté des arbres de liberté, en sorte que, menacés
par un parti puissant, entourés de soldats étrangers, harcelés
par les agents du Directoire ou les lieutenants de Bonaparte, les
sénateurs génois n'avaient même plus la liberté de délibérer. Ils se
résignèrent donc à envoyer à Bonaparte trois d'entre eux, Cambiaso,
Carbonaro et Serra, trois patriotes éclairés et fort estimés. En
même temps, ils expédièrent à Paris Rivarola, en lui recommandant,
puisqu'il fallait se plier à la nécessité, de faire en sorte que
l'ancienne forme de gouvernement subît le moins d'altération
possible, et surtout de sauvegarder l'intégrité du territoire.

[Note 116: Lettre de Bonaparte au Directoire, Mombello, 3 juin 1797
(_Correspondance_, t. III, p. 90): «Mon aide de camp Lavalette a
trouvé le peuple de Gênes extrêmement divisé. Les charbonniers et les
portefaix ameutés, payés et armés par le Sénat, paraissent animés au
dernier point contre les Français; le reste du peuple, spécialement
les négociants et les marchands, extrêmement bien disposés pour la
République Française, dont ils espèrent quelques modifications dans
leur gouvernement.»]

C'était à Mombello, plus encore qu'à Paris, que devaient être
fixées les destinées de la République génoise. Les négociations ne
traînèrent pas en longueur, car les idées de Bonaparte se trouvèrent
en harmonie avec celles des négociateurs génois. Bonaparte acceptait
la démocratie, mais la démagogie lui répugnait. Homme de guerre et
de discipline, il cherchait avant tout à maintenir l'ordre: aussi
penchait-il vers les idées modérées et confiait-il volontiers
la direction des affaires à ceux qui, par raison plutôt que par
sympathie, acceptaient les réformes et raisonnaient leur adhésion. Le
5 juin fut signé un traité provisoire[117]. Le gouvernement devait
appartenir dorénavant au peuple tout entier, et non plus seulement
aux nobles, c'est-à-dire que le dogme de la souveraineté nationale
était proclamé. Le pouvoir législatif était confié à deux Chambres de
300 et de 500 membres; le pouvoir exécutif à 12 sénateurs présidés
par un Doge. À partir du 14 juin[118], un gouvernement provisoire de
22 membres, sous la présidence du Doge, serait institué pour ménager
la transition, et une commission spéciale réglerait les détails de
la nouvelle Constitution. Des articles spéciaux garantissaient le
libre exercice de la religion catholique, la franchise du port de
Gênes, la dette publique et la banque de Saint-Georges. La France
accordait en outre le respect du territoire, et, sauf indemnité pour
les Français insultés ou lésés dans les journées du 22 et du 23 mai,
amnistie pleine et entière. Certes, ces modifications étaient de tous
points excellentes, car le principe de l'égalité devant la loi était
admis, les privilèges surannés disparaissaient, mais le principe
de l'autorité était respecté et la licence comprimée. Pourtant les
exaltés du parti démocratique ne se contentèrent pas de ces réformes.

[Note 117: Les conditions en sont énumérées dans la _Correspondance_,
t. III, p. 94.]

[Note 118: Lettre du 7 juin 1797 adressée au Doge, pour l'avertir que
la convention est signée et lui communiquer la liste du gouvernement
provisoire de vingt-deux membres (_Correspondance_, t. III, p. 109).
Même date, lettre à Faypoult (III, 102).]

La nouvelle du traité de Mombello ne fut connue à Gênes que le 14
juin. Les rues et les places publiques sont aussitôt encombrées
par la foule, qui pousse des cris de joie en apprenant la chute de
l'aristocratie. Des arbres de liberté sont dressés sur les places
publiques[119]. Les cocardes tricolores sont également arborées.
Quelques dames avaient préparé des bonnets à trois couleurs,
qu'elles appelaient bonnets de liberté: elles les distribuèrent aux
démocrates, qui s'en parèrent avec bonheur. Morando ne se sentait
plus d'aise. Vitaliani haranguait la multitude, et l'excitait à crier
vive la liberté! Bientôt commencèrent les excès, car l'imitation
servile des tragi-comédies jacobines prévalut. La foule, guidée par
Morando et Vitaliani, se porta au palais Ducal, afin de brûler le
livre d'or, soigneusement déposé dans une chambre d'où il ne sortait
que pour recevoir l'inscription d'une famille récemment anoblie. Ce
n'était à vrai dire qu'une sorte d'almanach de la noblesse. On s'en
empara après avoir brisé toutes les portes, et on le brûla sur la
place d'Acqua Verde. On descendit même jusqu'à la puérilité; car on
perça à coups de baïonnette ou de sabre cet emblème innocent. En
même temps le peuple brûla la chaise à porteur du Doge, l'urne au
scrutin du Sénat, et quelques instruments à l'usage des patriciens.
On croyait ainsi tuer l'aristocratie[120].

[Note 119: Voir la relation adressée par un certain Poggi, dans le
style emphatique de l'époque, à la Société d'instruction populaire
de Milan: «Le peuple entier nageait dans les douceurs réservées
aux purs républicains, si l'on en excepte le brutal oligarque qui,
accroupi dans un coin secret, mordait peut-être la poussière restée
veuve de son or fatal, semé mal à propos. Tout à coup la voix sonore
de la Renommée annonce que, dans le quartier du Pré, le peuple dans
l'ivresse a planté le premier arbre de liberté. Ce fut une voix
créatrice. Dans un instant on vit des arbres se dresser sur chaque
place. Gênes parut un bois, car plus de cent furent plantés dans
un jour.» Ce morceau ridicule est cité par CANTU: _Histoire des
Italiens_, t. XI, p. 98.]

[Note 120: Poggi, cité par Cantu (_ut supra_, p. 69), raconte
ainsi, dans son absurde phraséologie, cette cérémonie d'expiation:
«Les cendres furent livrées au vent, qui les emporta sur la mer
Tyrrhénienne pour les confondre avec celles du livre d'or naguère
brûlé sur les lagunes Adriatiques, et là, sur les ailes d'autres
vents, elles furent transportées au gouffre profond de l'Achéron!»]

Une action autrement blâmable fut de renverser et de briser, dans
la cour du palais Ducal, la statue d'André Doria, élevée par la
reconnaissance des anciens Génois à la mémoire et aux vertus de ce
citoyen éminent. On en suspendit la tête et les bras à l'arbre de la
liberté, et les autres morceaux furent jetés dans les égouts[121].
Que présageaient aux vivants les outrages dirigés contre les morts
illustres, et l'oubli des services éminents rendus à la patrie?
Bonaparte, et cet acte l'honore, rougit de cette lâcheté et rappela
les Génois au sentiment de la pudeur en leur adressant la lettre
suivante: «Citoyens, j'apprends avec le plus grand déplaisir que,
dans un moment de chaleur, l'on a renversé la statue d'André Doria.
André Doria fut grand marin, et homme d'État. L'aristocratie était
la liberté de son temps. L'Europe entière envie à votre ville le
précieux avantage d'avoir donné le jour à cet homme célèbre. Vous
vous empresserez, je n'en doute pas, à relever sa statue. Je vous
prie de vouloir m'inscrire pour supporter une partie des frais que
cela occasionnera, et que je désire partager avec les citoyens les
plus zélés pour la gloire et pour le bonheur de votre patrie[122].»

[Note 121: _Correspondance_, t. III, p. 134, Mombello, 10 juin 1797.
Au gouvernement provisoire de Gênes.--Cf. _Giornale Ligustico_, an
XIV, fas. 3-4 1887. A. N. _La statue et une médaille d'André Doria_.]

[Note 122: Cf. La curieuse lettre du 10 juin 1797, adressée au
gouvernement provisoire, et renfermant, avec un appel à la concorde,
des conseils de modération et de prudence (t. III, p. 131).]

Aussi bien Bonaparte s'inquiétait de l'opinion publique et prenait à
son égard des ménagements infinis. Il écrivait[123] à Faypoult, en
le priant d'engager Poussielgue, qui maniait facilement la plume, à
composer une relation de la révolution de Gênes: «Ce n'est que parce
que les patriotes et les gens sages n'écrivent jamais, ajoutait-il,
que l'on livre l'opinion à un tas de misérables stipendiés qui la
pervertissent et tuent l'esprit public.» Une pareille invitation
était un ordre auquel se conforma Poussielgue. Il composa donc la
relation de la révolution de Gênes, et en envoya un exemplaire à
Bonaparte qui le remercia de son attention, et écrivit tout de
suite à Faypoult en le priant d'acheter pour son compte cinq cents
exemplaires, non pas tant pour encourager l'auteur que pour répandre
un écrit qui expliquait et justifiait son intervention à Gênes.
Ingénieux et précis dans ses instructions, il recommandait en même
temps à Faypoult de distribuer ces cinq cents exemplaires de façon
à contenter tout le monde: «Vous m'en enverrez directement cent,
lui disait-il[124], et cent autres au citoyen Girardin, libraire au
Palais-Royal, sans aucune espèce de lettre d'envoi. Je vous prie
d'envoyer les trois cents autres à tous nos ministres en Europe,
à tous les ministres des affaires étrangères des gouvernements
italiens, aux membres les plus marquants de tous les partis du
conseil des Cinq Cents, des Deux Cent Cinquante, au Congrès des
Grisons, aux principaux cantons de la Suisse, et à nos principaux
consuls en Espagne.»

[Note 123: _Correspondance_, t. III, p. 270. 9 septembre 1797.]

[Note 124: _Correspondance_, t. III, p. 227.]

La liberté était donc proclamée à Gênes. Il fallait maintenant en
régler l'exercice. Les vingt-deux membres du gouvernement provisoire
avaient été choisis avec soin par Bonaparte parmi les hommes les plus
connus pour leurs opinions modérées, et les plus estimés pour leurs
talents. Serra, Cambiaso, Pareto, Corvetto, Maglione et Ruzzo en
étaient les membres les plus influents. Ils publièrent un manifeste
adroit, où, tout en remerciant Bonaparte de sa bienveillance et
les nobles génois de leurs généreux sacrifices, ils exhortaient
les citoyens à la concorde, et leur annonçaient d'importantes
améliorations.

Les principales villes du littoral s'associèrent volontiers au
mouvement démocratique, et envoyèrent des adresses de félicitations.
Les anciens fiefs impériaux renoncèrent même à leur précaire
indépendance[125], et demandèrent à faire partie intégrante de
la république. Peu à peu les esprits s'apaisaient. Tout semblait
indiquer, après cette première effervescence populaire, une ère de
paix et de liberté sous le patronage de la France. Les conseils
municipaux s'organisèrent et on travailla à rédiger la Constitution;
mais la bonne union ne dura pas longtemps, et de nouveaux troubles
éclatèrent à propos de cette Constitution.

[Note 125: Lettre de Bonaparte à Faypoult, datée de Mombello, 27 juin
1797 (t. III, p. 152), à propos de la réunion des fiefs impériaux.
L'article 11 du traité secret de Campo-Formio confirme l'annexion
des fiefs impériaux: «Sa Majesté l'Empereur ne s'oppose pas à ce que
la République française a fait des fiefs impériaux en faveur de la
République Ligurienne. Sa Majesté réunira ses bons offices à ceux
de la République française pour que l'Empire germanique renonce aux
droits de suzeraineté qu'il pourrait avoir en Italie, et spécialement
sur les pays qui font partie des Républiques Cisalpine et Ligurienne,
ainsi que sur les fiefs impériaux.»]

Un des vingt-deux membres du gouvernement provisoire, l'évêque
de Noli, Solari, était un des plus ardents disciples du fameux
réformateur toscan, Ricci. Il fit décider que l'autorisation du
gouvernement serait nécessaire pour conférer les ordres sacrés, et
pour recevoir, dans les couvents, des moines ou des religieuses:
mesures très sages assurément, mais qui portaient un coup à
la domination du clergé. De plus, Serra fit décréter que des
missionnaires, envoyés par le gouvernement, prêcheraient, pendant ou
après le service divin, la démocratie au peuple. Or, le clergé génois
tenait à ses privilèges et son influence. Menacé par les réformes de
l'évêque Solari, choqué par les innovations à tout le moins étranges
de Serra, il se prononça résolument contre la nouvelle République,
et, comme il était encore très puissant, surtout dans les campagnes,
le nombre des ennemis de la démocratie s'accrut encore dans de fortes
proportions.

Quant aux nobles, ils n'avaient pas attendu les réformes de la
Commission des vingt-deux pour se prononcer énergiquement. Contenus,
il est vrai, par le voisinage de l'armée française, ils n'osaient
entrer en lutte ouverte, mais les principaux d'entre eux, les
Spinola, Durazzo, Doria et Grimaldi, n'attendaient qu'une occasion
favorable pour recouvrer leurs privilèges. Comme ils conservaient
encore une nombreuse clientèle, ils entretenaient l'incertitude dans
les esprits et la haine contre le nouvel ordre de choses.

À cette opposition latente, mais sérieuse, du clergé et de la
noblesse, se joignait le mécontentement des gros négociants,
inquiétés dans leur commerce par les rapines des Barbaresques,
rapines d'autant plus fâcheuses que la France avait garanti la marine
génoise contre leurs attaques. Enfin et surtout, la présence des
troupes et des généraux français contribuait à aigrir les esprits,
car elle démontrait ou bien que l'indépendance génoise n'était qu'un
vain mot, ou bien que Bonaparte se défiait des Génois. Aussi les
ennemis du nouveau régime se prévalaient-ils de la présence d'une
armée française pour proclamer la ruine et la servitude de la patrie.
Ils annonçaient que les forteresses de Savone et de San Remo, les
seuls remparts de l'indépendance génoise du côté de la France,
allaient être détruites. Ils faisaient remarquer qu'on dégarnissait
l'arsenal. La noblesse, le clergé et leurs nombreux partisans
fomentaient ces dispositions ennemies. Tout semblait indiquer un
prochain soulèvement.

En effet la révolte éclata le 4 septembre, à la nouvelle de
l'arrestation, par ordre du gouvernement provisoire, de quelques
nobles, notoirement connus par leur opposition. Les paysans
s'armèrent, et, pleins de fureur, marchèrent contre Gênes. Le général
Duphot[126], à la tête d'une division française et des démocrates
génois, se présenta au-devant des insurgés. Une bataille sanglante
s'engagea dans le faubourg d'Albaro. Les paysans, fanatisés par le
moine Pezzuolo et un certain Marc Antoine, résistèrent avec énergie;
mais la discipline et la science militaire triomphèrent du nombre et
du fanatisme. Les révoltés s'enfuirent à la débandade.

[Note 126: Duphot était à Gênes depuis le 12 août. Voir lettres de
Bonaparte à Faypoult (_Correspondance_, t. III, p. 232) et à Berthier
(III, 231).]

À peine la sédition du Bisagno était-elle apaisée, que de nouveaux
bruits de guerre se firent entendre dans la Polcevera. Une multitude
armée, beaucoup plus nombreuse que dans le Bisagno, s'empara par
surprise du fort de l'Éperon qui domine Gênes, et occupa la seconde
enceinte de murailles, à l'exception de la batterie de San Benigno.
L'effroi s'empara du gouvernement. La garnison était faible, des
signes de rébellion commençaient à se manifester à l'intérieur, et la
reddition de la ville semblait inévitable.

Duphot, qui revenait du Bisagno, ranima tous les courages, et
conduisit ses soldats à une nouvelle bataille. Le combat dura
quatre heures et fut vivement disputé. Chassés de leurs positions,
les paysans de la Polcevera prirent la fuite, poursuivis par les
démocrates, qui leur tuèrent beaucoup de monde et entassèrent dans
les prisons de Gênes plusieurs centaines de captifs.

La double victoire d'Albaro et de San Benigno suffit pour arrêter
toute explosion nouvelle. Tout rentra dans le repos, mais c'était
un calme menaçant, celui de la terreur et nullement celui de la
fidélité. La vengeance en effet suivit de près la victoire. Un
conseil de guerre condamna à mort une douzaine de paysans, d'autres
furent envoyés aux galères. Quant à Bonaparte, comme ces troubles,
sans l'inquiéter, l'irritaient, il résolut de sévir, et envoya le
général Lannes à Gênes pour l'occuper militairement. «J'ai été très
étonné, écrivait-il à Faypoult[127], d'apprendre le soulèvement des
paysans de la montagne. J'ai bien reconnu là le caractère italien,
dont il faut toujours se méfier. Le gouvernement provisoire est un
peu jeune. Il est trop confiant. J'ai envoyé hier des ordres pour
que le général Lannes, avec une colonne mobile, se rendît à Tortone,
où il sera à votre disposition. J'ai envoyé également le général
Casabianca avec des sous-officiers d'artillerie et ce que demandait
le général de Gênes. Qu'on punisse sévèrement les auteurs de cette
insurrection, sans quoi on recommencera toujours, et vous sentez
combien, surtout pour une ville de commerce, cela fait mauvais effet.
Au reste, j'espère qu'au moyen de précautions[128] qu'on prendra, et
de l'esprit de défiance qu'on montrera, de pareils événements ne se
renouvelleront plus.»

[Note 127: _Correspondance_, t. III, p. 276.--Passariano, 9 septembre
1797.--Cf. Lettre à Faypoult, du 10 septembre (t. III, p. 281) pour
se plaindre de la faiblesse du gouvernement provisoire génois,
et demander l'envoi d'otages à Milan.--Lettre au gouvernement de
Gênes (10 sept.).--_Corresp._, III, p. 285: «Agissez avec force;
faites désarmer les villages rebelles; faites arrêter les principaux
coupables; faites remplacer les mauvais prêtres, chassez les curés,
ces scélérats qui ont ameuté le peuple et armé le bon paysan contre
sa propre cause, etc.»]

[Note 128: Voir, dans la _Correspondance_ (t. III, p. 284.
Passariano, 10 septembre 1797), la curieuse lettre adressée par
Bonaparte à l'archevêque de Gênes, pour le remercier d'une pastorale
pacifique: «J'ai cru entendre un des douze apôtres. C'est ainsi que
parlait saint Paul. Que la religion est respectable lorsqu'elle a des
ministres comme vous! Véritable apôtre de l'Évangile, vous inspirez
le respect, vous obligez vos ennemis à vous estimer et à vous
admirer; vous convertissez même l'incrédule. Pourquoi faut-il qu'une
Église qui a un chef comme vous ait de misérables subalternes qui ne
sont pas animés par l'esprit de charité, de paix?» et les conseils
de modération qu'il adressa quelques jours plus tard (Passariano, 6
octobre, t. III, p. 366) au gouvernement provi

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