Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)
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The Project Gutenberg eBook of Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)
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Title: Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)
Author: Alfred de Vigny
Illustrator: Pierre-Georges Jeanniot
Release date: November 16, 2013 [eBook #44199]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ-MARS; OU, UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII (TOME 2 OF 2) ***
Note de transcription:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe n'a pas été harmonisée.
Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre.
PETITE BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
CINQ-MARS
OU
UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII
[Illustration: Jeanniot del. Héliogr. Dujardin.]
PETITE BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
CINQ-MARS
OU
UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII
PAR LE COMTE
ALFRED DE VIGNY
AVEC DEUX DESSINS DE JEANNIOT
_Reproduits en fac simile._
TOME SECOND
PARIS
G. CHARPENTIER | CALMANN LÉVY
ÉDITEURS
1882
CINQ-MARS
CHAPITRE XIV
L'ÉMEUTE
Le danger, Sire, est pressant et universel, et au delà de tous
les calculs de la prudence humaine.
MIRABEAU, _Adresse au Roi_.
«_Que d'une vitesse égale à celle de la pensée, la scène vole sur une
aile imaginaire_», s'écrie l'immortel Shakspeare avec le choeur de
l'une de ses tragédies, «_figurez-vous le roi sur l'Océan, suivi de
sa belle flotte; voyez-le, suivez-le_». Avec ce poétique mouvement
il traverse le temps et l'espace, et transporte à son gré l'assemblée
attentive dans les lieux de ses sublimes scènes.
Nous allons user des mêmes droits sans avoir le même génie, nous ne
voulons pas nous asseoir plus que lui sur le trépied des unités, et,
jetant les yeux sur Paris et sur le vieux et noir palais du Louvre,
nous passerons tout à coup l'espace de deux cents lieues et le temps de
deux années.
Deux années! que de changements elles peuvent apporter sur le front
des hommes, dans leurs familles, et surtout dans cette grande famille
si troublée des nations, dont un jour brise les alliances, dont une
naissance apaise les guerres, dont une mort détruit la paix! Nos yeux
ont vu des rois rentrer dans leur demeure un jour de printemps; ce
jour-là même un vaisseau partit pour une traversée de deux ans; le
navigateur revint; ils étaient sur leur trône: rien ne semblait s'être
passé dans son absence; et pourtant Dieu leur avait ôté cent jours de
règne.
Mais rien n'était changé pour la France en 1642, époque à laquelle nous
passons, si ce n'était ses craintes et ses espérances. L'avenir seul
avait changé d'aspect. Avant de revoir nos personnages, il importe de
contempler en grand l'état du royaume.
La puissante unité de la monarchie était plus imposante encore par le
malheur des États voisins; les révoltes de l'Angleterre et celles de
l'Espagne et du Portugal faisaient admirer d'autant plus le calme dont
jouissait la France; Strafford et Olivarès, renversés ou ébranlés,
grandissaient l'immuable Richelieu.
Six armées formidables, reposées sur leurs armes triomphantes,
servaient de rempart au royaume; celles du Nord, liguées avec la
Suède, avaient fait fuir les Impériaux, poursuivis encore par l'ombre
de Gustave-Adolphe; celles qui regardaient l'Italie recevaient dans
le Piémont les clefs des villes qu'avait défendues le prince Thomas:
et celles qui redoublaient la chaîne des Pyrénées soutenaient la
Catalogne révoltée, et frémissaient encore devant Perpignan, qu'il ne
leur était pas permis de prendre. L'intérieur n'était pas heureux, mais
tranquille. Un invisible génie semblait avoir maintenu ce calme; car le
Roi, mortellement malade, languissait à Saint-Germain près d'un jeune
favori; et le Cardinal, disait-on, se mourait à Narbonne. Quelques
morts pourtant trahissaient sa vie, et de loin en loin des hommes
tombaient comme frappés par un souffle empoisonné, et rappelaient la
puissance invisible.
Saint-Preuil, l'un des ennemis de Richelieu, venait de porter _sa tête
de fer_[1] sur l'échafaud, _sans honte ni peur_, comme il le dit en y
montant.
[1] Ce nom lui fut donné pour sa valeur et un caractère trop ferme,
qui fut son seul crime.
Cependant la France semblait gouvernée par elle-même; car le prince et
le ministre étaient séparés depuis longtemps: et, de ces deux malades,
qui se haïssaient mutuellement, l'un n'avait jamais tenu les rênes de
son Etat, l'autre n'y faisait plus sentir sa main; on ne l'entendait
plus nommer dans les actes publics, il ne paraissait plus dans le
gouvernement, s'effaçait partout; il dormait comme l'araignée au centre
de ses filets.
S'il s'était passé quelques événements et quelques révolutions durant
ces deux années, ce devait donc être dans les coeurs; ce devait être
quelques-uns de ces changements occultes, d'où naissent, dans les
monarchies sans base, des bouleversements effroyables et de longues et
sanglantes dissensions.
Pour en être éclaircis, portons nos yeux sur le vieux et noir bâtiment
du Louvre inachevé, et prêtons l'oreille aux propos de ceux qui
l'habitent et qui l'environnent.
On était au mois de décembre; un hiver rigoureux avait attristé Paris,
où la misère et l'inquiétude du peuple étaient extrêmes; cependant sa
curiosité l'aiguillonnait encore, et il était avide des spectacles que
lui donnait la cour. Sa pauvreté lui était moins pesante lorsqu'il
contemplait les agitations de la richesse; ses larmes moins amères
à la vue des combats de la puissance; et le sang des grands, qui
arrosait ses rues et semblait alors le seul digne d'être répandu,
lui faisait bénir son obscurité. Déjà quelques scènes tumultueuses,
quelques assassinats éclatants, avaient fait sentir l'affaiblissement
du monarque, l'absence et la fin prochaine du ministre, et, comme
une sorte de prologue à la sanglante comédie de la Fronde, venaient
aiguiser la malice et même allumer les passions des Parisiens. Ce
désordre ne leur déplaisait pas; indifférents aux causes des querelles,
fort abstraites pour eux, ils ne l'étaient point aux individus,
et commençaient déjà à prendre les chefs de parti en affection ou
en haine, non à cause de l'intérêt qu'ils leur supposaient pour le
bien-être de leur classe, mais tout simplement parce qu'ils plaisaient
ou déplaisaient comme des acteurs.
Une nuit surtout, des coups de pistolet et de fusil avaient été
entendus fréquemment dans la Cité: les patrouilles nombreuses des
Suisses et des gardes du corps venaient même d'être attaquées et de
rencontrer quelques barricades dans les rues tortueuses de l'île
Notre-Dame; des charrettes enchaînées aux bornes et couvertes de
tonneaux, avaient empêché les cavaliers d'y pénétrer, et quelques coups
de mousquet avaient blessé des chevaux et des hommes. Cependant la
ville dormait encore, excepté le quartier qui environnait le Louvre,
habité dans ce moment par la Reine et MONSIEUR, duc d'Orléans. Là, tout
annonçait une expédition nocturne d'une nature très grave.
Il était deux heures du matin; il gelait, et l'ombre était épaisse,
lorsqu'un nombreux rassemblement s'arrêta sur le quai, à peine
pavé alors, et occupa lentement et par degrés, le terrain sablé qui
descendait en pente jusqu'à la Seine. Deux cents hommes, à peu près,
semblaient composer cet attroupement; ils étaient enveloppés de grands
manteaux, relevés par le fourreau des longues épées à l'espagnole
qu'ils portaient. Se promenant sans ordre, en long et en large, ils
semblaient attendre les événements plutôt que les chercher. Beaucoup
d'entre eux s'assirent, les bras croisés, sur les pierres éparses du
parapet commencé; ils observaient le plus grand silence. Après quelques
minutes cependant, un homme, qui paraissait sortir d'une porte voûtée
du Louvre, s'approcha lentement avec une lanterne sourde, dont il
portait les rayons au visage de chaque individu, et qu'il souffla,
ayant démêlé celui qu'il cherchait entre tous: il lui parla de cette
façon, à demi-voix, en lui serrant la main:
--Eh bien, Olivier, que vous a dit M. le Grand[2]? Cela va-t-il bien?
[2] On nommait ainsi par abréviation le grand écuyer Cinq-Mars. Ce
nom reviendra souvent dans le cours du récit.
--Oui, oui, je l'ai vu hier à Saint-Germain; le vieux chat est bien
malade à Narbonne, il va s'en aller _ad patres_; mais il faut mener
nos affaires rondement, car ce n'est pas la première fois qu'il fait
l'engourdi. Avez-vous vu du monde pour ce soir, mon cher Fontrailles?
--Soyez tranquille, Montrésor va venir avec une centaine de
gentilshommes de MONSIEUR; vous le reconnaîtrez; il sera déguisé en
maître maçon, une règle à la main. Mais n'oubliez pas surtout les mots
d'ordre: les savez-vous bien tous, vous et vos amis?
--Oui, tous, excepté l'abbé de Gondi, qui n'est pas arrivé encore;
mais, Dieu me pardonne, je crois que le voilà lui-même. Qui diable
l'aurait reconnu?
En effet, un petit homme sans soutane, habillé en soldat des gardes
françaises, et portant de très noires et fausses moustaches, se glissa
entre eux. Il sautait d'un pied sur l'autre avec un air de joie, et se
frottait les mains.
--Vive Dieu! tout va bien; mon ami Fiesque ne faisait pas mieux.
Et se levant sur la pointe des pieds pour frapper sur l'épaule
d'Olivier:--Savez-vous que, pour un homme qui sort presque des pages,
vous ne vous conduisez pas mal, sire Olivier d'Entraigues? vous serez
dans nos hommes illustres, si nous trouvons un Plutarque. Tout est
bien organisé, vous arrivez à point; ni plus tôt, ni plus tard, comme
un vrai chef de parti. Fontrailles, ce jeune homme ira loin, je vous
le prédis. Mais dépêchons-nous; il nous viendra dans deux heures
des paroissiens de mon oncle l'archevêque de Paris; je les ai bien
échauffés, et ils crieront: _Vive Monsieur! vive la Régence! et plus
de Cardinal!_ comme des enragés. Ce sont de bonnes dévotes, tout à moi,
qui leur ont monté la tête. Le roi est fort mal. Oh! tout va bien, très
bien. Je viens de Saint-Germain; j'ai vu l'ami Cinq-Mars; il est bon,
très bon, toujours ferme comme un roc. Ah! voilà ce que j'appelle un
homme! Comme il les a joués avec son air mélancolique et insouciant!
Il est le maître de la cour à présent. C'est fini, le roi va, dit-on,
le faire duc et pair, il en est fortement question; mais il hésite
encore: il faut décider cela par notre mouvement de ce soir: _le voeu
du peuple!_ il faut faire _le voeu du peuple_ absolument; nous allons
le faire entendre. Ce sera la mort de Richelieu, savez-vous? Surtout,
c'est la haine pour lui qui doit dominer dans les cris, car c'est là
l'essentiel. Cela décidera enfin notre Gaston, qui flotte toujours,
n'est-ce pas?
--Eh! que peut-il faire autre chose? dit Fontrailles; s'il prenait une
résolution aujourd'hui en notre faveur, ce serait bien fâcheux.
--Et pourquoi?
--Parce que nous serions bien sûrs que demain, au jour, il serait
contre.
--N'importe, reprit l'abbé, la reine a de la tête.
--Et du coeur aussi, dit Olivier; cela me donne de l'espoir pour
Cinq-Mars, qui me semble avoir osé faire le boudeur quelquefois en la
regardant.
--Enfant que vous êtes! que vous connaissez encore mal la cour!
Rien ne peut le soutenir que la main du roi, qui l'aime comme son
fils; et, pour la reine, si son coeur bat, c'est de souvenir et non
d'avenir. Mais il ne s'agit pas de ces fadaises-là; dites-moi, mon
cher, êtes-vous bien sûr de votre jeune avocat que je vois rôder là?
pense-t-il bien?
--Parfaitement; c'est un excellent Royaliste; il jetterait le Cardinal
à la rivière tout à l'heure: d'ailleurs c'est Fournier, de Loudun,
c'est tout dire.
--Bien, bien; voilà comme nous les aimons. Mais garde à vous,
messieurs: on vient de la rue Saint-Honoré.
--Qui va là? crièrent les premiers de la troupe à des hommes qui
venaient. Royalistes ou Cardinalistes?
--_Gaston_ et _le Grand_, répondirent tout bas les nouveaux venus.
--C'est Montrésor avec les gens de MONSIEUR, dit Fontrailles; nous
pourrons bientôt commencer.
--Oui, par la corbleu! dit l'arrivant; car les Cardinalistes vont
passer à trois heures; on nous en a instruits tout à l'heure.
--Où vont-ils? dit Fontrailles.
--Ils sont plus de deux cents pour conduire M. de Chavigny, qui va voir
le vieux chat à Narbonne, dit-on; ils ont cru plus sûr de longer le
Louvre.
--Eh bien, nous allons leur faire patte de velours, dit l'abbé.
Comme il achevait, un bruit de carrosses et de chevaux se fit entendre.
Plusieurs hommes à manteaux roulèrent une énorme pierre au milieu du
pavé. Les premiers cavaliers passèrent rapidement à travers la foule
et le pistolet à la main, se doutant bien de quelque chose; mais le
postillon qui guidait les chevaux de la première voiture s'embarrassa
dans la pierre et s'abattit.
--Quel est donc ce carrosse qui écrase les piétons? crièrent à la fois
tous les hommes en manteau. C'est bien tyrannique! Ce ne peut être
qu'un ami du Cardinal de _La Rochelle_[3].
[3] Dans le long siège de cette ville, on donna ce nom à M. de
Richelieu pour tourner en ridicule son obstination à commander
comme général en chef et s'attribuer le mérite de la prise de la
Rochelle.
--C'est quelqu'un qui ne craint pas les amis du petit _le Grand_,
s'écria une voix à la portière ouverte, d'où un homme s'élança sur un
cheval.
--Rangez ces Cardinalistes jusque dans la rivière! dit une voix aigre
et perçante.
Ce fut le signal des coups de pistolet qui s'échangèrent avec
fureur de chaque côté, et qui prêtèrent une lumière à cette scène
tumultueuse et sombre; le cliquetis des épées et le piétinement des
chevaux n'empêchaient pas de distinguer les cris, d'un côté: «A bas le
ministre! vive le Roi! vive MONSIEUR et monsieur le Grand! à bas les
_bas rouges_!» de l'autre: «Vive Son Éminence! vive le grand Cardinal!
mort aux factieux! vive le Roi!» car le nom du Roi présidait à toutes
les haines comme à toutes les affections, à cette étrange époque.
Cependant les hommes à pied avaient réussi à placer les deux carrosses
à travers du quai, de manière à s'en faire un rempart contre les
chevaux de Chavigny, et de là, entre les roues, par les portières et
sous les ressorts, les accablaient de coups de pistolet et en avaient
démonté plusieurs. Le tumulte était affreux, lorsque les portes du
Louvre s'ouvrirent tout à coup, et deux escadrons des gardes du corps
sortirent au trot; la plupart avaient des torches à la main pour
éclairer ceux qu'ils allaient attaquer et eux-mêmes. La scène changea.
A mesure que les gardes arrivaient à l'un des hommes à pied, on voyait
cet homme s'arrêter, ôter son chapeau, se faire reconnaître et se
nommer, et le garde se retirait, quelquefois en saluant, d'autres
fois en lui serrant la main. Ce secours aux carrosses de Chavigny fut
donc à peu près inutile et ne servit qu'à augmenter la confusion. Les
gardes du corps, comme pour l'acquit de leur conscience, parcouraient
la foule des duellistes en disant mollement: «Allons, messieurs, de la
modération.»
Mais, lorsque les deux gentilshommes avaient bien _engagé le fer_ et se
trouvaient bien acharnés, le garde qui les voyait s'arrêtait pour juger
des coups, et quelquefois même favorisait celui qu'il pensait être de
son opinion; car ce corps, comme toute la France, avait ses Royalistes
et ses Cardinalistes.
Les fenêtres du Louvre s'éclairaient peu à peu, et l'on y voyait
beaucoup de têtes de femmes derrière les petits carreaux en losanges,
attentives à contempler le combat.
De nombreuses patrouilles de Suisses sortirent avec des flambeaux; on
distinguait ces soldats à leur étrange uniforme. Ils portaient le bras
droit rayé de bleu et de rouge, et le bas de soie de leur jambe droite
était rouge; le côté gauche rayé de bleu, rouge et blanc, et le bas
blanc et rouge. On avait espéré sans doute, au château royal, que cette
troupe étrangère pourrait dissiper l'attroupement; mais on se trompa.
Ces impassibles soldats, suivant froidement, exactement et sans les
dépasser, les ordres qu'on leur avait donnés, circulèrent avec symétrie
entre les groupes armés qu'ils divisaient un moment, vinrent se réunir
devant la grille avec une précision parfaite, et rentrèrent en ordre
comme à la manoeuvre, sans s'informer si les ennemis à travers lesquels
ils étaient passés s'étaient rejoints ou non.
Mais le bruit, un instant apaisé, redevint général à force
d'explications particulières. On entendait partout des appels, des
injures et des imprécations; il ne semblait pas que rien pût faire
cesser ce combat que la destruction de l'un des deux partis, lorsque
des cris, ou plutôt des hurlements affreux, vinrent mettre le comble
au tumulte. L'abbé de Gondi, alors occupé à tirer un cavalier par son
manteau pour le faire tomber, s'écria:--Voilà mes gens! Fontrailles,
vous allez en voir de belles; voyez, voyez déjà comme cela court! c'est
charmant, vraiment!
Et il lâcha prise et monta sur une pierre pour considérer la manoeuvre
de ses troupes, croisant ses bras avec l'importance d'un général
d'armée. Le jour commençait à poindre, et l'on vit que du bout de
l'île Saint-Louis accourait, en effet, une foule d'hommes, de femmes
et d'enfants de la lie du peuple, poussant au ciel et vers le Louvre
d'étranges vociférations. Des filles portaient de longues épées, des
enfants traînaient d'immenses hallebardes et des piques damasquinées
du temps de la Ligue; des vieilles en haillons tiraient après elles,
avec des cordes, des charrettes pleines d'anciennes armes rouillées
et rompues; des ouvriers de tous les métiers, ivres pour la plupart,
les suivaient avec des bâtons, des fourches, des lances, des pelles,
des torches, des pieux, des crocs, des leviers, des sabres et des
broches aiguës; ils chantaient et hurlaient tour à tour, contrefaisant
avec des rires atroces les miaulements du chat, et portant, comme un
drapeau, un de ces animaux pendu au bout d'une perche et enveloppé dans
un lambeau rouge, figurant ainsi le Cardinal, dont le goût pour les
chats était connu généralement. Des crieurs publics couraient, tout
rouges et haletants, semer sur les ruisseaux et les pavés, coller sur
les parapets, les bornes, les murs des maisons et du palais même, de
longues histoires satiriques en petits vers, faites sur les personnages
du temps; des garçons bouchers et mariniers portant de larges coutelas,
battaient la charge sur des chaudrons, et traînaient dans la boue un
porc nouvellement égorgé, coiffé de la calotte rouge d'un enfant de
choeur. De jeunes et vigoureux drôles, vêtus en femmes et enluminés
d'un grossier vermillon, criaient d'une voix forcenée: «_Nous sommes
des mères de famille ruinées par Richelieu: mort au Cardinal!_» Ils
portaient dans leurs bras des nourrissons de paille qu'ils faisaient le
geste de jeter à la rivière, et les y jetaient en effet.
Lorsque cette dégoûtante cohue eut inondé les quais de ses milliers
d'individus infernaux, elle produisit un effet étrange sur les
combattants, et tout à fait contraire à ce qu'en attendait leur patron.
Les ennemis de chaque faction abaissèrent leurs armes et se séparèrent.
Ceux de MONSIEUR et de Cinq-Mars furent révoltés de se voir secourus
par de tels auxiliaires, et, aidant eux-mêmes les gentilshommes du
Cardinal à remonter à cheval et en voiture, leurs valets à y porter les
blessés, donnèrent des rendez-vous particuliers à leurs adversaires
pour vider leur querelle sur un terrain plus secret et plus digne
d'eux. Rougissant de la supériorité du nombre et des ignobles troupes
qu'ils semblaient commander, entrevoyant, peut-être pour la première
fois, les funestes conséquences de leurs jeux politiques, et voyant
quel était le limon qu'ils venaient de remuer, ils se divisèrent pour
se retirer, enfonçant leurs chapeaux larges sur leurs yeux, jetant
leurs manteaux sur leurs épaules, et redoutant le jour.
--Vous avez tout dérangé, mon cher abbé, avec cette canaille, dit
Fontrailles, en frappant du pied, à Gondi, qui se trouvait assez
interdit; votre bonhomme d'oncle a là de jolis paroissiens!
--Ce n'est pas ma faute, reprit cependant Gondi, d'un ton mutin; c'est
que ces idiots sont arrivés une heure trop tard; s'ils fussent venus à
la nuit, on ne les aurait pas vus, ce qui les gâte un peu, à dire le
vrai (car j'avoue que le grand jour leur fait tort), et on n'aurait
entendu que la voix du peuple: _Vox populi, vox Dei_. D'ailleurs, il
n'y a pas tant de mal; ils vont nous donner, par leur foule, les moyens
de nous évader sans être reconnus, et, au bout du compte, notre tâche
est finie; nous ne voulions pas la mort du pécheur: Chavigny et les
siens sont de braves gens que j'aime beaucoup; s'il n'est qu'un peu
blessé, tant mieux. Adieu, je vais voir M. de Bouillon, qui arrive
d'Italie.
--Olivier, dit Fontrailles, partez donc pour Saint-Germain avec
Fournier et Ambrosio; je vais rendre compte à MONSIEUR, avec Montrésor.
Tout se sépara, et le dégoût fit sur ces gens bien élevés ce que la
force n'avait pu faire.
Ainsi se termina cette échauffourée, qui semblait pouvoir enfanter de
grands malheurs; personne n'y fut tué; les cavaliers, avec quelques
égratignures de plus, et quelques-uns avec leur bourse de moins, à
leur grande surprise, reprirent leur route près des carrosses par
des rues détournées; les autres s'évadèrent, un à un, à travers la
populace qu'ils avaient soulevée. Les misérables qui la composaient,
dénués de chefs de troupes, restèrent encore deux heures à pousser les
mêmes cris, jusqu'à ce que leur vin fût cuvé et que le froid éteignît
ensemble le feu de leur sang et de leur enthousiasme. On voyait aux
fenêtres des maisons du quai de la Cité et le long des murs le sage et
véritable peuple de Paris, regardant d'un air triste et dans un morne
silence ces préludes de désordre; tandis que le corps des marchands,
vêtu de noir, précédé de ses échevins et de ses prévôts, s'acheminait
lentement et courageusement, à travers la populace, vers le _Palais
de Justice_ où devait s'assembler le parlement, et allait lui porter
plainte de ces effrayantes scènes nocturnes.
Cependant les appartements de Gaston d'Orléans étaient dans une
grande rumeur. Ce prince occupait alors l'aile du Louvre parallèle
aux Tuileries, et ses fenêtres donnaient d'un côté sur la cour, et
de l'autre sur un amas de petites maisons et de rues étroites qui
couvraient la place presque en entier. Il s'était levé précipitamment,
réveillé en sursaut par le bruit des armes à feu, avait jeté ses pieds
dans de larges _mules_ carrées, à hauts talons, et, enveloppé dans
une vaste robe de chambre de soie couverte de dessins d'or brodés en
relief, se promenait en long et en large dans sa chambre à coucher,
envoyant, de minute en minute, un laquais nouveau pour demander ce qui
se passait, et s'écriant qu'on courût chercher l'abbé de La Rivière,
son conseil accoutumé; mais, par malheur, il était sorti de Paris.
A chaque coup de pistolet, ce prince timide courait aux fenêtres,
sans rien voir autre chose que quelques flambeaux que l'on portait en
courant; on avait beau lui dire que les cris qu'il entendait étaient en
sa faveur, il ne cessait de se promener par les appartements, dans le
plus grand désordre, ses longs cheveux noirs et ses yeux bleus ouverts
et agrandis par l'inquiétude et l'effroi; il était moitié nu lorsque
Montrésor et Fontrailles arrivèrent enfin, et le trouvèrent se frappant
la poitrine et répétant mille fois: «_Mea culpa, mea culpa._»
--Eh bien, arrivez donc! leur cria-t-il de loin, courant au-devant
d'eux; arrivez donc enfin! que se passe-t-il? que fait-on là? quels
sont ces assassins? quels sont ces cris?
--On crie: «Vive MONSIEUR.»
Gaston, sans faire semblant d'entendre, et tenant un instant la porte
de sa chambre ouverte, pour que sa voix pénétrât jusque dans les
galeries où étaient les gens de sa maison, continua en criant de toute
sa force et en gesticulant:
--Je ne sais rien de tout ceci et n'ai rien autorisé; je ne veux rien
entendre, je ne veux rien savoir; je n'entrerai jamais dans aucun
projet; ce sont des factieux qui font tout ce bruit: ne m'en parlez pas
si vous voulez être bien vus ici; je ne suis l'ennemi de personne, je
déteste de telles scènes...
Fontrailles, qui savait à quel homme il avait affaire, ne répondit
rien, et entra avec son ami, mais sans se presser, afin que MONSIEUR
eût le temps de jeter son premier feu; et, quand tout fut dit et la
porte fermée avec soin, il prit la parole:
--Monseigneur, dit-il, nous venons vous demander mille pardons de
l'impertinence de ce peuple, qui ne cesse de crier qu'il veut la mort
de votre ennemi, et qu'il voudrait même vous voir Régent si nous avions
le malheur de perdre Sa Majesté; oui, le peuple est toujours libre dans
ses propos; mais il était si nombreux, que tous nos efforts n'ont pu
le contenir: c'était le cri du coeur dans toute sa vérité; c'était une
explosion d'amour que la froide raison n'a pu réprimer, et qui sortait
de toutes les règles.
--Mais enfin, que s'est-il passé? reprit Gaston un peu calmé:
qu'ont-ils fait depuis quatre heures que je les entends?
--Cet amour, continua froidement Montrésor, comme M. de Fontrailles a
l'honneur de vous le dire, sortait tellement des règles et des bornes,
qu'il nous a entraînés nous-mêmes, et nous nous sommes sentis saisis de
cet enthousiasme qui nous transporte toujours au nom seul de MONSIEUR,
et qui nous a portés à des choses que nous n'avions pas préméditées.
--Mais enfin, qu'avez-vous fait? reprit le prince...
--Ces choses, reprit Fontrailles, dont M. de Montrésor a l'honneur de
parler à MONSIEUR, sont précisément de celles que je prévoyais ici même
hier au soir, quand j'eus l'honneur de l'entretenir.
--Il ne s'agit pas de cela, interrompit Gaston; vous ne pourrez pas
dire que j'aie rien ordonné ni autorisé; je ne me mêle de rien, je
n'entends rien au gouvernement...
--Je conviens, poursuivit Fontrailles, que Votre Altesse n'a rien
ordonné; mais elle m'a permis de lui dire que je prévoyais que cette
nuit serait troublée vers les deux heures, et j'espérais que son
étonnement serait moins grand.
Le prince, se remettant peu à peu, et voyant qu'il n'effrayait pas
les deux champions; ayant d'ailleurs dans sa conscience et lisant
dans leurs yeux le souvenir du consentement qu'il leur avait donné
la veille, s'assit sur le bord de son lit, croisa les bras, et, les
regardant d'un air de juge, leur dit encore avec une voix imposante:
--Mais enfin, qu'avez-vous donc fait?
--Eh! presque rien, monseigneur, dit Fontrailles; le hasard nous a
fait rencontrer dans la foule quelques-uns de nos amis qui avaient
eu une querelle avec le cocher de M. de Chavigny qui les écrasait; il
s'en est suivi quelques propos un peu vifs, quelques petits gestes un
peu brusques, quelques égratignures qui ont fait rebrousser chemin au
carrosse, et voilà tout.
--Absolument tout, répéta Montrésor.
--Comment, tout! s'écria Gaston très ému et sautant dans la chambre; et
n'est-ce donc rien que d'arrêter la voiture d'un ami du Cardinal-Duc?
Je n'aime point les scènes, je vous l'ai déjà dit; je ne hais point
le Cardinal; c'est un grand politique, certainement, un très grand
politique; vous me compromettez horriblement; on sait que Montrésor est
à moi; si on l'a reconnu, on dira que je l'ai envoyé...
--Le hasard, répondit Montrésor, m'a fait trouver cet habit du peuple
que MONSIEUR peut voir sous mon manteau, et que j'ai préféré à tout
autre par ce motif.
Gaston respira.
--Vous êtes bien sûr qu'on ne vous a pas reconnu? dit-il; c'est que
vous sentez, mon cher ami, combien ce serait pénible... convenez-en
vous-même...
--Si j'en suis sûr, ô ciel! s'écria le gentilhomme du prince: je
gagerais ma tête et ma part du Paradis que personne n'a vu mes traits
et ne m'a appelé par mon nom.
--Eh bien, continua Gaston, se rasseyant sur son lit et prenant un air
plus calme, et même où brillait une légère satisfaction, contez-moi
donc un peu ce qui s'est passé.
Fontrailles se chargea du récit, où, comme l'on pense, le peuple jouait
un grand rôle et les gens de MONSIEUR aucun; et, dans sa péroraison,
il ajouta, entrant dans les détails:--On a pu voir, de vos fenêtres
mêmes, monseigneur, de respectables mères de famille, poussées par le
désespoir, jeter leurs enfants dans la Seine en maudissant Richelieu.
--Ah! c'est épouvantable! s'écria le prince indigné ou feignant de
l'être et de croire à ces excès. Il est donc bien vrai qu'il est
détesté si généralement? mais il faut convenir qu'il le mérite! Quoi!
son ambition et son avarice ont réduit là ces bons habitants de Paris
que j'aime tant!
--Oui, monseigneur, reprit l'orateur; et ici ce n'est pas Paris
seulement, c'est la France entière qui vous supplie avec nous de vous
décider à la délivrer de ce tyran; tout est prêt; il ne faut qu'un
signe de votre tête auguste pour anéantir ce pygmée, qui a tenté
l'abaissement de la maison royale elle-même.
--Hélas! Dieu m'est témoin que je lui pardonne cette injure, reprit
Gaston en levant les yeux; mais je ne puis entendre plus longtemps les
cris du peuple; oui, j'irai à son secours!...
--Ah! nous tombons à vos genoux! s'écria Montrésor s'inclinant...
--C'est-à-dire, reprit le prince en reculant, autant que ma dignité ne
sera pas compromise et que l'on ne verra nulle part mon nom.
--Et c'est justement lui que nous voudrions! s'écria Fontrailles, un
peu plus à son aise... Tenez, monseigneur, il y a déjà quelques noms à
mettre à la suite du vôtre, et qui ne craignent pas de s'inscrire, je
vous les dirai sur-le-champ si vous voulez...
--Mais, mais, mais... dit le duc d'Orléans avec un peu d'effroi,
savez-vous que c'est une conjuration que vous me proposez là tout
simplement?...
--Fi donc! fi donc! monseigneur, des gens d'honneur comme nous! une
conjuration! ah! du tout! une ligue, tout au plus; un petit accord pour
donner la direction au voeu unanime de la nation et de la cour: voilà
tout!
--Mais... mais cela n'est pas clair, car enfin cette affaire ne
serait ni générale ni publique: donc ce serait une conjuration; vous
n'avoueriez pas que vous en êtes?
--Moi, monseigneur? pardonnez-moi, à toute la terre, puisque tout le
royaume en est déjà, et je suis du royaume. Eh! qui ne mettrait son nom
après celui de MM. de Bouillon et de Cinq-Mars?...
--Après, peut-être, mais avant? dit Gaston en fixant ses regards sur
Fontrailles, et plus finement qu'il ne s'y attendait.
Celui-ci sembla hésiter un moment...
--Eh bien, que ferait MONSIEUR, si je lui disais des noms après
lesquels il pût mettre le sien?
--Ah! ah! voilà qui est plaisant, reprit le prince en riant; savez-vous
qu'au-dessus du mien il n'y en a pas beaucoup? Je n'en vois qu'un.
--Enfin, s'il y en a un, monseigneur nous promet-il de signer celui de
Gaston au-dessous?
--Ah! parbleu, de tout mon coeur, je ne risque rien, car je ne vois que
le Roi, qui n'est sûrement pas de la partie.
--Eh bien, à dater de ce moment, permettez, dit Montrésor, que nous
vous prenions au mot, et veuillez bien consentir à présent à deux
choses seulement: voir M. de Bouillon chez la Reine, et M. le grand
écuyer chez le Roi.
--Tope! dit MONSIEUR gaiement et frappant l'épaule de Montrésor, j'irai
dès aujourd'hui à la toilette de ma belle-soeur, et je prierai mon
frère de venir courre un cerf à Chambord avec moi.
Les deux amis n'en demandaient pas plus, et furent surpris eux-mêmes
de leur ouvrage; jamais ils n'avaient vu tant de résolution à leur
chef. Aussi, de peur de le mettre sur une voie qui pût le détourner
de la route qu'il venait de prendre, ils se hâtèrent de jeter la
conversation sur d'autres sujets, et se retirèrent charmés, en laissant
pour derniers mots dans son oreille qu'ils comptaient sur ses dernières
promesses.
CHAPITRE XV
L'ALCOVE
Les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes.
CHATEAUBRIAND.
Qu'il est doux d'être belle alors qu'on est aimée.
DELPHINE GAY.
Tandis qu'un prince était ainsi rassuré avec peine par ceux qui
l'entouraient, et leur laissait voir un effroi qui pouvait être
contagieux pour eux, une princesse, plus exposée aux accidents, plus
isolée par l'indifférence de son mari, plus faible par sa nature et
par la timidité qui vient de l'absence du bonheur, donnait de son côté
l'exemple du courage le plus calme et de la plus pieuse résignation,
et raffermissait sa suite effrayée: c'était la Reine. A peine endormie
depuis une heure, elle avait entendu des cris aigus derrière les portes
et les épaisses tapisseries de sa chambre. Elle ordonna à ses femmes
de faire entrer, et la duchesse de Chevreuse, en chemise et enveloppée
dans un grand manteau, vint tomber presque évanouie au pied de son lit,
suivie de quatre dames d'atours et de trois femmes de chambre. Ses
pieds délicats étaient nus, et ils saignaient, parce qu'elle s'était
blessée en courant; elle criait, en pleurant comme un enfant, qu'un
coup de pistolet avait brisé ses volets et ses carreaux, et l'avait
blessée; qu'elle suppliait la Reine de la renvoyer en exil, où elle se
trouvait plus tranquille que dans un pays où l'on voulait l'assassiner
parce qu'elle était l'amie de Sa Majesté. Elle avait ses cheveux dans
un grand désordre et tombant jusqu'à ses pieds: c'était sa principale
beauté, et la jeune Reine pensa qu'il y avait dans cette toilette moins
de hasard que l'on ne l'eût pu croire.
--Eh! ma chère, qu'arrive-t-il donc? lui dit-elle avec assez de
sang-froid; vous avez l'air de Madeleine, mais dans sa jeunesse, avant
le repentir. Il est probable que si l'on en veut à quelqu'un ici, c'est
à moi; tranquillisez-vous.
--Non, madame, sauvez-moi; protégez-moi! c'est ce Richelieu qui me
poursuit! j'en suis certaine.
Le bruit des pistolets qui s'entendit alors plus distinctement,
convainquit la Reine que les terreurs de Mme de Chevreuse n'étaient pas
vaines.
--Venez m'habiller, madame de Motteville, cria-t-elle.
Mais celle-ci avait perdu la tête entièrement, et, ouvrant un de ces
immenses coffres d'ébène qui servaient d'armoire alors, en tirait une
cassette de diamants de la princesse pour la sauver, et ne l'écoutait
pas. Les autres femmes avaient vu sur une fenêtre la lueur des torches,
et, s'imaginant que le feu était au palais, précipitaient les bijoux,
les dentelles, les vases d'or, jusqu'aux porcelaines, dans des draps
qu'elles voulaient jeter ensuite par la fenêtre. En même temps survint
Mme de Guémenée, un peu plus habillée que la duchesse de Chevreuse,
mais ayant pris la chose plus au tragique encore; l'effroi qu'elle
avait en donna un peu à la Reine, à cause du caractère cérémonieux et
paisible qu'on lui connaissait. Elle entra sans saluer, pâle comme un
spectre, et dit avec volubilité:
--Madame, il est temps de nous confesser; on attaque le Louvre, et tout
le peuple arrive de la Cité, m'a-t-on dit.
La stupeur fit taire et rendit immobile toute la chambre.
--Nous allons mourir! cria la duchesse de Chevreuse, toujours à
genoux. Ah! mon Dieu! que ne suis-je restée en Angleterre! Oui,
confessons-nous; je me confesse hautement: j'ai aimé... j'ai été aimée
de...
--C'est bon, c'est bon, dit la Reine, je ne me charge pas d'entendre
jusqu'à la fin; ce ne serait peut-être pas le moindre de mes dangers,
dont vous ne vous occupez guère.
Le sang-froid d'Anne d'Autriche et cette seconde réponse sévère
rendirent pourtant un peu de calme à cette belle personne, qui se
releva confuse, et s'aperçut du désordre de sa toilette, qu'elle alla
réparer le mieux qu'elle put dans un cabinet voisin.
--Dona Stephania, dit la Reine à une de ses femmes, la seule Espagnole
qu'elle eût conservée auprès d'elle, allez chercher le capitaine des
gardes: il est temps que je voie des hommes, enfin, et que j'entende
quelque chose de raisonnable.
Elle dit ceci en espagnol, et le mystère de cet ordre, dans une langue
qu'elles ne comprenaient pas, fit rentrer le bon sens dans la chambre.
La camériste disait son chapelet; mais elle se leva du coin de
l'alcôve où elle s'était réfugiée, et sortit en courant pour obéir à sa
maîtresse.
Cependant les signes de la révolte et les symptômes de la terreur
devenaient plus distincts au-dessous et dans l'intérieur. On entendait
dans la grande cour du Louvre le piétinement des chevaux de la garde,
les commandements des chefs, le roulement des carrosses de la Reine,
qu'on attelait pour fuir s'il le fallait, le bruit des chaînes de
fer que l'on traînait sur le pavé pour former les barricades en cas
d'attaque, les pas précipités, le choc des armes, des troupes d'hommes
qui couraient dans les corridors, les cris sourds et confus du peuple
qui s'élevaient et s'éteignaient, s'éloignaient et se rapprochaient
comme le bruit des vagues et des vents.
La porte s'ouvrit encore, et cette fois c'était pour introduire un
charmant personnage.
--Je vous attendais, chère Marie, dit la Reine, tendant les bras à la
duchesse de Mantoue: vous avez eu plus de bravoure que nous toutes,
vous venez parée pour être vue de toute la cour.
--Je n'étais pas couchée, heureusement, répondit la princesse de
Gonzague en baissant les yeux, j'ai vu tout ce peuple par mes fenêtres.
Oh! madame, fuyez! je vous supplie de vous sauver par les escaliers
secrets, et de nous permettre de rester à votre place; on pourra
prendre l'une de nous pour la Reine, et, ajouta-t-elle en versant une
larme, je viens d'entendre des cris de mort. Sauvez-vous, madame! je
n'ai pas de trône à perdre! vous êtes fille, femme et mère de rois,
sauvez-vous et laissez-nous ici.
--Vous avez à perdre plus que moi, mon amie, en beauté, en jeunesse,
et, j'espère, en bonheur, dit la Reine avec un sourire gracieux et
lui donnant sa belle main à baiser. Restez dans mon alcôve, je le
veux bien, mais nous y serons deux. Le seul service que j'accepte de
vous, belle enfant, c'est de m'apporter ici dans mon lit cette petite
cassette d'or que ma pauvre Motteville a laissée par terre, et qui
contient ce que j'ai de plus précieux.
Puis, en la recevant, elle ajouta à l'oreille de Marie:
--S'il m'arrivait quelque malheur, jure-moi que tu la prendras pour la
jeter dans la Seine.
--Je vous obéirai, madame, comme à ma bienfaitrice et à ma seconde
mère, dit-elle en pleurant.
Cependant le bruit du combat redoublait sur les quais, et les vitraux
de la chambre réfléchissaient souvent la lueur des coups de feu dont
on entendait l'explosion. Le capitaine des gardes et celui des Suisses
firent demander des ordres par dona Stephania.
--Je leur permets d'entrer, dit la princesse. Rangez-vous de ce côté,
mesdames; je suis homme dans ce moment, et je dois l'être.
Puis, soulevant les rideaux de son lit, elle continua en s'adressant
aux deux officiers:--Messieurs, souvenez-vous d'abord que vous répondez
sur votre tête de la vie des princes mes enfants, vous le savez,
monsieur de Guitaut?
--Je couche en travers de leur porte, madame; mais ce mouvement ne
menace ni eux ni Votre Majesté.
--C'est bien, ne pensez à moi qu'après eux, interrompit la Reine, et
protégez indistinctement tous ceux que l'on menace. Vous m'entendez
aussi, vous monsieur de Bassompierre; vous êtes gentilhomme; oubliez
que votre oncle est encore à la Bastille, et faites votre devoir près
des petits-fils du feu Roi son ami.
C'était un jeune homme d'un visage franc et ouvert.
--Votre Majesté, dit-il avec un léger accent allemand, peut voir que je
n'oublie que ma famille, et non la sienne.
Et il montra sa main gauche, où il manquait deux doigts qui venaient
d'être coupés.
--J'ai encore une autre main, dit-il en saluant et se retirant avec
Guitaut.
La Reine émue se leva aussitôt, et, malgré les prières de la princesse
de Guéménée, les pleurs de Marie de Gonzague et les cris de Mme de
Chevreuse, voulut se mettre à la fenêtre et l'entrouvrit, appuyée sur
l'épaule de la duchesse de Mantoue.
--Qu'entends-je? dit-elle; en effet, on crie: «Vive le Roi!... Vive la
Reine!»
Le peuple, croyant la reconnaître, redoubla de cris en ce moment, et
l'on entendit: «A bas le Cardinal! Vive M. le Grand!»
Marie tressaillit.
--Qu'avez-vous! lui dit la Reine en l'observant.
Mais, comme elle ne répondait pas et tremblait de tout son corps, cette
bonne et douce princesse ne parut pas s'en apercevoir, et prêtant la
plus grande attention aux cris du peuple et à ses mouvements, elle
exagéra même une inquiétude qu'elle n'avait plus depuis le premier nom
arrivé à son oreille. Une heure après, lorsqu'on vint lui dire que la
foule n'attendait qu'un geste de sa main pour se retirer, elle le donna
gracieusement et avec un air de satisfaction; mais cette joie était
loin d'être complète, car le fond de son coeur était troublé par bien
des choses et surtout par le pressentiment de la régence. Plus elle
se penchait hors de la fenêtre pour se montrer, plus elle voyait les
scènes révoltantes que le jour naissant n'éclairait que trop: l'effroi
rentrait dans son coeur à mesure qu'il lui devenait plus nécessaire de
paraître calme et confiante, et son âme s'attristait de l'enjouement
de ses paroles et de son visage. Exposée à tous ces regards, elle
se sentait femme, et frémissait en voyant ce peuple qu'elle aurait
peut-être bientôt à gouverner, et qui savait déjà demander la mort de
quelqu'un et appeler ses Reines.
Elle salua donc.
Cent cinquante ans après, ce salut a été répété par une autre
princesse, comme elle née du sang d'Autriche, et Reine de France. La
monarchie, sans base, telle que Richelieu l'avait faite, naquit et
mourut entre ces deux comparutions.
Enfin, la princesse fit refermer ses fenêtres et se hâta de congédier
sa suite timide. Les épais rideaux retombèrent sur les vitres
bariolées, et la chambre ne fut plus éclairée par un jour qui lui
était odieux; de gros flambeaux de cire blanche brûlaient dans les
candélabres en forme de bras d'or qui sortaient des tapisseries
encadrées et fleurdelisées dont le mur était garni. Elle voulut rester
seule avec Marie de Mantoue, et, rentrée avec elle dans l'enceinte que
formait la balustrade royale, elle tomba assise sur son lit, fatiguée
de son courage et de ses sourires, et se mit à fondre en larmes, le
front appuyé contre son oreiller. Marie, à genoux sur le marchepied
de velours, tenait l'une de ses mains dans les siennes, et sans oser
parler la première, y appuyait sa tête en tremblant; car, jusque-là
jamais on n'avait vu une larme dans les yeux de la Reine.
Elles restèrent ainsi pendant quelques minutes. Après quoi la
princesse, se soulevant péniblement, lui parla ainsi:
--Ne t'afflige pas, mon enfant, laisse-moi pleurer; cela fait tant de
bien quand on règne! Si tu pries Dieu pour moi, demande-lui qu'il me
donne la force de ne pas haïr l'ennemi qui me poursuit partout, et qui
perdra la famille royale de France et la monarchie par son ambition
démesurée; je le reconnais encore dans ce qui vient de se passer, je le
vois dans ces tumultueuses révoltes.
--Eh quoi! madame, n'est-il pas à Narbonne? car c'est le Cardinal
dont vous parlez, sans doute? et n'avez-vous pas entendu que ces cris
étaient pour vous et contre lui?
--Oui, mon amie, il est à trois cents lieues de nous, mais son génie
fatal veille à cette porte. Si ces cris ont été jetés, c'est qu'il
les a permis; si ces hommes se sont assemblés, c'est qu'ils n'ont
pas atteint l'heure qu'il a marquée pour les perdre. Crois-moi, je le
connais, et j'ai payé cher la science de cette âme perverse; il m'en
a coûté toute la puissance de mon rang, les plaisirs de mon âge, les
affections de ma famille, et jusqu'au coeur de mon mari; il m'a isolée
du monde entier; il m'enferme à présent dans une barrière d'honneurs
et de respects; et naguère il a osé, au scandale de la France entière,
me mettre en accusation moi-même; on a visité mes papiers, on m'a
interrogée; on m'a fait signer que j'étais coupable et demander pardon
au Roi d'une faute que j'ignorais; enfin, j'ai dû au dévouement et à la
prison, peut-être éternelle, d'un fidèle domestique[4], la conservation
de cette cassette que tu m'as sauvée. Je vois dans tes regards que tu
me crois trop effrayée; mais ne t'y trompe pas, comme toute la cour le
fait à présent, ma chère fille; sois sûre que cet homme est partout, et
qu'il sait jusqu'à nos pensées.
[4] Il se nommait Laporte. Ni la crainte des supplices, ni l'espoir
de l'or du Cardinal ne lui arrachèrent un mot des secrets de la
Reine.
--Quoi! madame, saurait-il tout ce qu'ont crié ces gens sous vos
fenêtres et le nom de ceux qui les envoient!
--Oui, sans doute, il le sait d'avance ou le prévoit; il le permet, il
l'autorise, pour me compromettre aux yeux du Roi et le tenir séparé de
moi; il veut achever de m'humilier.
--Mais cependant le Roi ne l'aime plus depuis deux ans; c'est un autre
qu'il aime.
La Reine sourit; elle contempla quelques instants en silence les traits
naïfs et purs de la belle Marie, et son regard plein de candeur qui
se levait sur elle languissamment; elle écarta les boucles noires qui
voilaient ce beau front, et parut reposer ses yeux et son âme en voyant
cette innocence ravissante exprimée sur un visage si beau; elle baisa
sa joue et reprit:
--Tu ne soupçonnes pas, pauvre ange, une triste vérité: c'est que le
Roi n'aime personne, et que ceux qui paraissent le plus en faveur sont
les plus près d'être abandonnés par lui et jetés à celui qui engloutit
et dévore tout.
--Ah! mon Dieu! que me dites-vous?
--Sais-tu combien il en a perdu? poursuivit la Reine d'une voix plus
basse et regardant ses yeux comme pour y lire toute sa pensée et y
faire entrer la sienne; sais-tu la fin de ses favoris? T'a-t-on conté
l'exil de Baradas, celui de Saint-Simon, le couvent de Mlle de La
Fayette, la honte de Mme de Hautefort, la mort de M. de Chalais, un
enfant, le plus jeune et le premier de tous ceux qui furent suppliciés,
proscrits ou empoisonnés, tous ont disparu sous un souffle, par un seul
ordre de Richelieu à son maître, et, sans cette faveur que tu prends
pour de l'amitié, leur vie eût été paisible; mais cette faveur est
mortelle, c'est un poison. Tiens, vois cette tapisserie qui représente
Sémêlé; les favoris de Louis XIII ressemblent à cette femme; son
attachement dévore comme ce feu qui l'éblouit et la brûle.
Mais la jeune duchesse n'était plus en état d'entendre la Reine; elle
continuait à fixer sur elle de grands yeux noirs, qu'un voile de larmes
obscurcissaient; ses mains tremblaient dans celles d'Anne d'Autriche,
et une agitation convulsive faisait frémir ses lèvres.
--Je suis bien cruelle, n'est-ce pas, Marie? poursuivit la Reine avec
une voix d'une douceur extrême et en la caressant comme un enfant dont
on veut tirer un aveu; oh! oui, sans doute, je suis bien méchante,
notre coeur est bien gros; vous n'en pouvez plus, mon enfant. Allons,
parlez-moi; où en êtes-vous avec M. de Cinq-Mars?
A ce mot, la douleur se fit un passage, et, toujours à genoux aux
pieds de la Reine, Marie versa à son tour sur le sein de cette bonne
princesse un déluge de pleurs avec des sanglots enfantins et des
mouvements si violents dans sa tête et ses belles épaules, qu'il
semblait que son coeur dût se briser. La Reine attendit longtemps la
fin de ce premier mouvement en la berçant dans ses bras comme pour
apaiser sa douleur, et répétant souvent:--Ma fille, allons, ma fille,
ne t'afflige pas ainsi!
--Ah! madame, s'écria-t-elle, je suis bien coupable envers vous; mais
je n'ai pas compté sur ce coeur-là! J'ai eu bien tort, j'en serai
peut-être bien punie! Mais, hélas! comment aurais-je osé vous parler,
madame? Ce n'était pas d'ouvrir mon âme qui m'était difficile; c'était
de vous avouer que j'avais besoin d'y faire lire.
La Reine réfléchit un moment, comme pour rentrer en elle-même, en
mettant son doigt sur ses lèvres.
--Vous avez raison, reprit-elle ensuite, vous avez bien raison, Marie,
c'est toujours le premier mot qu'il est difficile de nous dire, et cela
nous perd souvent: mais il le faut, et, sans cette étiquette, on serait
bien près de manquer de dignité. Ah! qu'il est difficile de régner!
Aujourd'hui, voilà que je veux descendre dans votre coeur, et j'arrive
trop tard pour vous faire du bien.
Marie de Mantoue baissa la tête sans répondre.
--Faut-il vous encourager à parler? reprit la Reine; faut-il vous
rappeler que je vous ai presque adoptée comme ma fille aînée; qu'après
avoir cherché à vous faire épouser le frère du Roi je vous préparais le
trône de Pologne? faut-il plus, Marie? Oui, il faut plus; je le ferai
pour toi: si ensuite tu ne me fais pas connaître tout ton coeur, je
t'ai mal jugée. Ouvre de ta main cette cassette d'or: voici la clef;
ouvre-la hardiment, ne tremble pas comme moi.
La duchesse de Mantoue obéit en hésitant, et vit dans ce petit coffre
ciselé un couteau d'une forme grossière dont la poignée était de fer
et la lame très rouillée; il était posé sur quelques lettres ployées
avec soin sur lesquelles était le nom de Buckingham. Elle voulut les
soulever, Anne d'Autriche l'arrêta.
--Ne cherche pas autre chose, lui dit-elle; c'est là tout le trésor
de la Reine... C'en est un, car c'est le sang d'un homme qui ne vit
plus, mais qui a vécu pour moi: il était le plus beau, le plus brave,
le plus illustre des grands de l'Europe; il se couvrit des diamants
de la couronne d'Angleterre pour me plaire; il fit naître une guerre
sanglante et arma des flottes, qu'il commanda lui-même, pour le bonheur
de combattre une fois celui qui était mon mari; il traversa les mers
pour cueillir une fleur sur laquelle j'avais marché, et courut le
risque de la mort pour baiser et tremper de larmes les pieds de ce lit,
en présence de deux femmes de ma cour. Dirai-je plus? oui, je te le dis
à toi, je l'ai aimé, je l'aime encore dans le passé plus qu'on ne peut
aimer d'amour. Eh bien! il ne l'a jamais su, jamais deviné: ce visage,
ces yeux, ont été de marbre pour lui, tandis que mon coeur brûlait et
se brisait de douleur; mais j'étais Reine de France...
Ici Anne d'Autriche serra fortement le bras de Marie.
--Ose te plaindre à présent, continua-t-elle, si tu n'as pas pu me
parler d'amour; et ose te taire quand je viens de te dire de telles
choses!
--Ah! oui, madame, j'oserai vous confier ma douleur, puisque vous êtes
pour moi...
--Une amie, une femme, interrompit la Reine; j'ai été femme par mon
effroi, qui t'a fait savoir un secret inconnu au monde entier; j'ai été
femme, tu le vois, par un amour qui survit à l'homme que j'aimais...
Parle, parle-moi, il est temps...
--Il n'est plus temps, au contraire, reprit Marie avec un sourire
forcé; M. de Cinq-Mars et moi nous sommes unis pour toujours.
--Pour toujours! s'écria la Reine; y pensez-vous? et votre rang, votre
nom, votre avenir, tout est-il perdu? Réserveriez-vous ce désespoir à
votre frère le duc de Rethel et à tous les Gonzague?
--Depuis plus de quatre ans j'y pense et j'y suis résolue; et depuis
dix jours nous sommes fiancés...
--Fiancés! s'écria la Reine en frappant ses mains; on vous a trompée,
Marie. Qui l'eût osé sans l'ordre du Roi? C'est une intrigue que je
veux savoir; je suis sûre qu'on vous a entraînée et trompée.
Marie se recueillit un moment et dit:
--Rien ne fut plus simple, madame, que notre attachement. J'habitais,
vous le savez, le vieux château de Chaumont, chez la maréchale
d'Effiat, mère de M. de Cinq-Mars. Je m'y étais retirée pour pleurer
mon père, et bientôt il arriva qu'il eut lui-même à regretter le sien.
Dans cette nombreuse famille affligée, je ne vis que sa douleur qui
fut aussi profonde que la mienne: tout ce qu'il disait je l'avais déjà
pensé, et lorsque nous vînmes à nous parler de nos peines, nous les
trouvâmes toutes semblables. Comme j'avais été la première malheureuse,
je me connaissais mieux en tristesse, et j'essayais de le consoler
en lui disant ce que j'avais souffert, de sorte qu'en me plaignant il
s'oubliait. Ce fut le commencement de notre amour, qui, vous le voyez,
naquit presque entre deux tombeaux.
--Dieu veuille, ma chère, qu'il ait une fin heureuse! dit la Reine.
--Je l'espère, madame, puisque vous priez pour moi, poursuivit
Marie; d'ailleurs, tout me sourit à présent; mais alors j'étais bien
malheureuse! La nouvelle arriva un jour au château que le Cardinal
appelait M. de Cinq-Mars à l'armée; il me sembla que l'on m'enlevait
encore une fois l'un des miens, et pourtant nous étions étrangers. Mais
M. de Bassompierre ne cessait de parler de batailles et de mort; je
me retirais chaque soir toute troublée, et je pleurais dans la nuit.
Je crus d'abord que mes larmes coulaient encore pour le passé; mais
je m'aperçus que c'était pour l'avenir, et je sentis bien que ce ne
pouvait plus être les mêmes pleurs, puisque je désirais les cacher.
Quelque temps se passa dans l'attente de ce départ; je le voyais tous
les jours, et je le plaignais de partir, parce qu'il me disait à chaque
instant qu'il aurait voulu vivre éternellement, comme dans ce temps-là,
dans son pays et avec nous. Il fut ainsi sans ambition jusqu'au jour
de son départ, parce qu'il ne savait pas s'il était... je n'ose dire à
Votre Majesté...
Marie, rougissant, baissait des yeux humides en souriant...
--Allons, dit la Reine, s'il était aimé, n'est-ce pas?
--Et le soir, madame, il partit ambitieux.
--On s'en est aperçu, en effet. Mais enfin il partit, dit Anne
d'Autriche soulagée d'un peu d'inquiétude; mais il est revenu depuis
deux ans et vous l'avez vu?
--Rarement, madame, dit la jeune duchesse avec un peu de fierté, et
toujours dans une église et en présence d'un prêtre, devant qui j'ai
promis de n'être qu'à M. de Cinq-Mars.
--Est-ce bien là un mariage? a-t-on bien osé le faire? je m'en
informerai. Mais, bon Dieu! que de fautes, que de fautes, mon enfant,
dans le peu de mots que j'entends! Laissez-moi y rêver.
Et, se parlant tout haut à elle-même, la Reine poursuivit, les yeux et
la tête baissés, dans l'attitude de la réflexion:
--Les reproches sont inutiles et cruels si le mal est fait: le passé
n'est plus à nous, pensons au reste du temps. Cinq-Mars est bien
par lui-même, brave, spirituel, profond même dans ses idées; je l'ai
observé, il a fait en deux ans bien du chemin, et je vois que c'était
pour Marie... Il se conduit bien; il est digne, oui, il est digne
d'elle à mes yeux; mais, à ceux de l'Europe, non. Il faut qu'il s'élève
davantage encore: la princesse de Mantoue ne peut pas avoir épousé
moins qu'un prince. Il faudrait qu'il le fût. Pour moi, je n'y peux
rien; je ne suis point la Reine, je suis la femme négligée du Roi. Il
n'y a que le Cardinal, l'éternel Cardinal... et il est son ennemi, et
peut-être cette émeute...
--Hélas! c'est le commencement de la guerre entre eux, je l'ai trop vu
tout à l'heure.
--Il est donc perdu! s'écria la Reine en embrassant Marie. Pardon, mon
enfant, je te déchire le coeur; mais nous devons tout voir et tout dire
aujourd'hui; oui, il est perdu s'il ne renverse lui-même ce méchant
homme, car le Roi n'y renoncera pas; la force seule...
--Il le renversera, madame; il le fera si vous l'aidez. Vous êtes comme
la divinité de la France; oh! je vous en conjure! protégez l'ange
contre le démon; c'est votre cause, celle de votre royale famille,
celle de toute votre nation...
La Reine sourit.
--C'est ta cause surtout, ma fille, n'est-il pas vrai? et c'est comme
telle que je l'embrasserai de tout mon pouvoir; il n'est pas grand, je
te l'ai dit; mais, tel qu'il est, je te le prête tout entier: pourvu
cependant que cet _ange_ ne descende pas jusqu'à des péchés mortels,
ajouta-t-elle avec un regard plein de finesse; j'ai entendu prononcer
son nom cette nuit par des voix bien indignes de lui.
--Oh! madame, je jurerais qu'il n'en savait rien!
--Ah! mon enfant, ne parlons pas d'affaires d'Etat, tu n'es pas bien
savante encore; laisse-moi dormir un peu, si je le puis, avant l'heure
de ma toilette; j'ai les yeux bien brûlants, et toi aussi peut-être.
En disant ces mots, l'aimable Reine pencha sa tête sur son oreiller
qui couvrait la cassette, et bientôt Marie la vit s'endormir à force
de fatigue. Elle se leva alors, et, s'asseyant sur un grand fauteuil
de tapisserie à bras et de forme carrée, joignit les mains sur ses
genoux et se mit à rêver à sa situation douloureuse: consolée par
l'aspect de sa douce protectrice, elle reportait souvent ses yeux sur
elle pour surveiller son sommeil, et lui envoyait, en secret, toutes
les bénédictions que l'amour prodigue toujours à ceux qui le protègent;
baisant quelquefois les boucles de ses cheveux blonds, comme si,
par ce baiser, elle eût dû lui glisser dans l'âme toutes les pensées
favorables à sa pensée continuelle.
Le sommeil de la Reine se prolongeait, et Marie pensait et pleurait.
Cependant elle se souvint qu'à dix heures elle devait paraître à la
toilette royale devant toute la cour; elle voulut cesser de réfléchir
pour arrêter ses larmes, et prit un gros volume in-folio placé sur une
table marquetée d'émail et de médaillons: c'était l'_Astrée_, de M.
_d'Urfé_, ouvrage _de belle galanterie_, adoré des belles prudes de
la cour. L'esprit naïf, mais juste, de Marie ne put entrer dans ces
amours pastorales; elle était trop simple pour comprendre les bergers
du Lignon, trop spirituelle pour se plaire à leurs discours, et trop
passionnée pour sentir leur tendresse. Cependant la grande vogue de ce
roman lui en imposait tellement qu'elle voulut se forcer à y prendre
intérêt, et, s'accusant intérieurement chaque fois qu'elle éprouvait
l'ennui qu'exhalaient les pages de son livre, elle le parcourut avec
impatience pour trouver ce qui devait lui plaire et la transporter:
une gravure l'arrêta; elle représentait la bergère Astrée avec des
talons hauts, un corset et un immense vertugadin, s'élevant sur la
pointe du pied pour regarder passer dans le fleuve le tendre Céladon,
qui se noyait du désespoir d'avoir été reçu un peu froidement dans
la matinée. Sans se rendre compte des motifs de son dégoût et des
faussetés accumulées de ce tableau, elle chercha, en faisant rouler
les pages sous son pouce, un mot qui fixât son attention; elle vit
celui de _druide_. --Ah! voilà un grand caractère, se dit-elle; je vais
voir sans doute un de ces mystérieux sacrificateurs dont la Bretagne,
m'a-t-on dit, conserve encore les pierres levées; mais je le verrai
sacrifiant des hommes: ce sera un spectacle d'horreur; cependant
lisons.
En se disant cela, Marie lut avec répugnance, en fronçant le sourcil et
presque en tremblant ce qui suit:
«[5]Le druide Adamas appela délicatement les bergers Pimandre, Ligdamon
et Clidamant, arrivés tout nouvellement de Calais: Cette aventure
ne peut finir, leur dit-il, que par extrémité d'amour. L'esprit,
lorsqu'il aime, se transforme en l'objet aimé; c'est pour figurer ceci
que mes enchantements agréables vous font voir, dans cette fontaine,
la nymphe Sylvie, que vous aimez tous trois. Le grand prêtre Amazis
va venir de Montbrison, et vous expliquera la délicatesse de cette
idée. Allez donc, gentils bergers; si vos désirs sont bien réglés, ils
ne vous causeront point de tourments; et, s'ils ne le sont pas, vous
en serez punis par des évanouissements semblables à ceux de Céladon
et de la bergère Galatée, que le volage Hercule abandonna dans les
montagnes d'Auvergne et qui donna son nom au tendre pays des Gaules;
ou bien encore vous serez lapidés par les bergères du Lignon, comme
le fut le farouche Amidor. La grande nymphe de cet antre a fait un
enchantement...»
[5] Lisez l'_Astrée_ (s'il est possible).
L'enchantement de la _grande nymphe_ fut complet sur la princesse,
qui eut à peine assez de force pour chercher d'une main défaillante,
vers la fin du livre, que le druide Adamas était une _ingénieuse
allégorie_, figurant le lieutenant général de _Montbrison, de la
famille des Papon_; ses yeux fatigués se fermèrent, et le gros livre
glissa sur sa robe jusqu'au coussin de velours où s'appuyaient ses
pieds, et où reposèrent mollement la belle Astrée et le galant Céladon,
moins immobiles que Marie de Mantoue, vaincue par eux et profondément
endormie.
CHAPITRE XVI
LA CONFUSION
Il faut, en France, beaucoup de fermeté et une grande étendue
d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir
ainsi à demeurer chez soi à ne rien faire. Personne, presque,
n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez
de fonds pour remplir le rôle du temps, sans ce que le vulgaire
appelle les _affaires_.
Il ne manque cependant à l'oisiveté du sage qu'un meilleur
nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille, s'appelât
travailler.
LA BRUYÈRE.
Pendant cette même matinée dont nous avons vu les effets divers chez
Gaston d'Orléans et chez la Reine, le calme et le silence de l'étude
régnaient dans un cabinet modeste d'une grande maison voisine du Palais
de Justice. Une lampe de cuivre d'une forme gothique y luttait avec le
jour naissant, et jetait sa lumière rougeâtre sur un amas de papiers
et de livres qui couvraient une grande table; elle éclairait le buste
de L'Hospital, celui de Montaigne, du président de Thou l'historien,
et du roi Louis XIII; une cheminée assez haute pour qu'un homme pût
y entrer et même s'y asseoir, était remplie par un grand feu brûlant
sur d'énormes chenets de fer. Sur l'un de ces chenets était appuyé le
pied du studieux de Thou, qui, déjà levé, examinait avec attention
les oeuvres nouvelles de Descartes et de Grotius; il écrivait, sur
son genou, ses notes sur ces livres de philosophie et de politique
qui faisaient alors le sujet de toutes les conversations; mais en ce
moment les _Méditations métaphysiques_ absorbaient toute son attention;
le philosophe de la Touraine enchantait le jeune conseiller. Souvent,
dans son enthousiasme, il frappait sur le livre en jetant des cris
d'admiration; quelquefois il prenait une sphère placée près de lui,
et, la tournant longtemps sous ses doigts, s'enfonçait dans les plus
profondes rêveries de la science; puis, conduit par leur profondeur
à une élévation plus grande, se jetait à genoux tout à coup devant le
crucifix placé sur la cheminée, parce qu'aux bornes de l'esprit humain
il avait rencontré Dieu. En d'autres instants, il s'enfonçait dans les
bras de son grand fauteuil de manière à être presque assis sur le dos,
et, mettant ses deux mains sur ses yeux, suivait dans sa tête la trace
des raisonnements de René Descartes, depuis cette idée de la première
méditation:
«Supposons que nous sommes endormis, et que toutes ces particularités,
savoir: que nous ouvrons les yeux, remuons la tête, étendons les bras,
ne sont que de fausses illusions...»
Jusqu'à cette sublime conclusion de la troisième:
«Il ne reste à dire qu'une chose: c'est que, semblable à l'idée de
moi-même, celle de Dieu est née et produite avec moi dès lors que
j'ai été créé. Et, certes, on ne doit pas trouver étrange que Dieu,
en me créant, ait mis en moi cette idée pour être comme la marque de
l'ouvrier empreinte sur son ouvrage.»
Ces pensées occupaient entièrement l'âme du jeune conseiller, lorsqu'un
grand bruit se fit entendre sous ses fenêtres; il crut que le feu d'une
maison excitait ces cris prolongés, et se hâta de regarder vers l'aile
du bâtiment occupée par sa mère et ses soeurs; mais tout y paraissait
dormir, et les cheminées ne laissaient même échapper aucune fumée qui
attestât le réveil des habitants: il en bénit le ciel; et, courant à
une autre fenêtre, il vit le peuple dont nous connaissons les exploits
se presser vers les rues étroites qui mènent au quai. Après avoir
examiné cette cohue de femmes et d'enfants, l'enseigne ridicule qui les
guidait, et les grossiers travestissements des hommes: «C'est quelque
fête populaire ou quelque comédie de carnaval», se dit-il; et s'étant
placé de nouveau au coin de son feu, il prit un grand almanach sur la
table et se mit à chercher avec beaucoup de soin quel saint on fêtait
ce jour-là. Il regarda la colonne du mois de décembre, et, trouvant au
quatrième jour de ce mois le nom de _sainte Barbe_, il se rappela qu'il
venait de voir passer des espèces de petits canons et caissons, et
parfaitement satisfait de l'explication qu'il se donnait à lui-même, se
hâta de chasser l'idée qui venait de le distraire, et se renfonça dans
sa douce étude, se levant seulement quelquefois pour aller prendre un
livre aux rayons de sa bibliothèque, et, après y avoir lu une phrase,
une ligne ou seulement un mot, le jetait près de lui sur sa table ou
sur le parquet, encombré ainsi de papiers qu'il se gardait bien de
mettre à leur place, de crainte de rompre le fil de ses rêveries.
Tout à coup on annonça, en ouvrant brusquement la porte, un nom
qu'il avait distingué parmi tous ceux du barreau, et un homme
que ses relations dans la magistrature lui avaient fait connaître
particulièrement.
--Eh! par quel hasard, à cinq heures du matin, vois-je entrer M.
Fournier? s'écria-t-il; y a-t-il quelques malheureux à défendre,
quelques familles à nourrir des fruits de son talent? a-t-il quelque
erreur à détruire parmi nous, quelques vertus à réveiller dans nos
coeurs? car ce sont là de ses oeuvres accoutumées. Vous venez peut-être
m'apprendre quelque nouvelle humiliation de notre parlement; hélas!
les chambres secrètes de l'Arsenal sont plus puissantes que l'antique
magistrature contemporaine de Clovis; le parlement s'est mis à genoux,
tout est perdu, à moins qu'il ne se remplisse tout à coup d'hommes
semblables à vous.
--Monsieur, je ne mérite pas vos éloges, dit l'avocat en entrant
accompagné d'un homme âgé, enveloppé comme lui d'un grand manteau: je
mérite au contraire tout votre blâme, et j'en suis presque au repentir,
ainsi que M. le comte du Lude, que voici. Nous venons vous demander
asile pour la journée.
--Asile! et contre qui? dit de Thou en les faisant asseoir.
--Contre le plus bas peuple de Paris qui nous veut pour chefs, et
que nous fuyons; il est odieux: la vue, l'odeur, l'ouïe et le contact
surtout sont par trop blessés, dit M. du Lude avec une gravité comique:
c'est trop fort.
--Ah! ah! vous dites donc que c'est trop fort? dit de Thou très étonné,
mais ne voulant pas en faire semblant.
--Oui, reprit l'avocat; vraiment, entre nous, M. le Grand va trop loin.
--Oui, il pousse trop vite les choses; il fera avorter nos projets,
ajouta son compagnon.
--Ah! ah! vous dites donc qu'il va trop loin? répondit, en se frottant
le menton, de Thou toujours plus surpris.
Il y avait trois mois que son ami Cinq-Mars ne l'était venu voir,
et lui, sans s'inquiéter beaucoup, le sachant à Saint-Germain, fort
en faveur et ne quittant pas le Roi, était très reculé pour les
nouvelles de la cour. Livré à ses graves études, il ne savait jamais
les événements publics que lorsqu'on l'y obligeait à force de bruit;
il n'était au courant de la vie qu'à la dernière extrémité, et donnait
souvent un spectacle assez divertissant à ses amis intimes par ses
étonnements naïfs, d'autant plus que, par un petit amour-propre
mondain, il voulait avoir l'air de s'entendre aux choses publiques, et
tentait de cacher la surprise qu'il éprouvait à chaque nouvelle. Cette
fois il était encore dans ce cas, et à cet amour-propre se joignait
celui de l'amitié; il ne voulait pas laisser croire que Cinq-Mars y
eût manqué à son égard, et, pour l'honneur même de son ami, voulait
paraître instruit de ses projets.
--Vous savez bien où nous en sommes? continua l'avocat.
--Oui, sans doute; poursuivez.
--Lié comme vous l'êtes avec lui, vous n'ignorez pas que tout
s'organise depuis un an...
--Certainement... tout s'organise... mais allez toujours...
--Vous conviendrez avec nous, monsieur, que M. le Grand est dans son
tort...
--Ah! ah! c'est selon; mais expliquez-vous, je verrai...
--Eh bien, vous savez de quoi on était convenu à la dernière conférence
dont il vous a rendu compte?
--Ah! c'est-à-dire... pardonnez-moi, je vois bien à peu près; mais
remettez-moi sur la voie...
--C'est inutile; vous n'avez pas oublié sans doute ce que lui-même nous
recommanda chez Marion de Lorme?
--De n'ajouter personne à notre liste, dit M. du Lude.
--Ah! oui, oui, j'entends, dit de Thou, cela me semble raisonnable,
fort raisonnable, en vérité.
--Eh bien, poursuivit Fournier, c'est lui-même qui a enfreint cette
convention; car, ce matin, outre les drôles que ce furet de Gondi nous
a amenés, on a vu je ne sais quel vagabond _capitan_ qui, pendant la
nuit, frappait à coups d'épée et de poignard des gentilshommes des deux
partis en criant à tue-tête. «A moi, d'Aubijoux! tu m'as gagné trois
mille ducats, voilà trois coups d'épée. A moi, La Chapelle! j'aurai
dix gouttes de ton sang en échange de mes dix pistoles»; et je l'ai
vu de mes yeux attaquer ces messieurs et plusieurs autres encore des
deux partis, assez loyalement, il est vrai, car il ne les frappait
qu'en face et bien en garde, mais avec beaucoup de bonheur et une
impartialité révoltante.
--Oui, monsieur, et j'allais lui en dire mon avis, reprit du Lude,
quand je l'ai vu s'évader dans la foule comme un écureuil; et riant
beaucoup avec quelques inconnus à figures basanées. Je ne doute
pas cependant que M. de Cinq-Mars ne l'ait envoyé, car il donnait
des ordres à cet Ambrosio, que vous devez connaître, ce prisonnier
espagnol, ce vaurien qu'il a pris pour domestique. Ma foi, je suis
dégoûté de cela, et je ne suis point fait pour être confondu avec cette
canaille.
--Ceci, monsieur, reprit Fournier, est fort différent de l'affaire de
Loudun. Le peuple ne fit que se soulever, sans se révolter réellement:
dans ce pays, c'était la partie saine et estimable de la population,
indignée d'un assassinat, et non animée par le vin et l'argent. C'était
un cri jeté contre un bourreau, cri dont on pouvait être l'organe
honorablement, et non pas ces hurlements de l'hypocrisie factieuse et
d'un amas de gens sans aveu, sortis de la boue de Paris et vomis par
ses égouts. J'avoue que je suis très las de ce que je vois, et je suis
venu aussi pour vous prier d'en parler à M. le Grand.
De Thou était fort embarrassé pendant ces deux discours, et cherchait
en vain à comprendre ce que Cinq-Mars pouvait avoir à démêler avec le
peuple, qui lui avait semblé se réjouir: d'un autre côté, il persistait
à ne pas vouloir faire l'aveu de son ignorance; elle était totale
cependant, car, la dernière fois qu'il avait vu son ami, il ne parlait
que des chevaux et des écuries du Roi, de la chasse au faucon et de
l'importance du grand veneur dans les affaires de l'État, ce qui ne
semblait pas annoncer de vastes projets où le peuple pût entrer. Enfin
il se hasarda timidement à leur dire:
--Messieurs, je vous promets de faire votre commission; en attendant,
je vous offre ma table et des lits pour le temps que vous voudrez. Mais
pour vous dire mon avis dans cette occasion, cela m'est difficile. Ah
çà, dites-moi un peu, on n'a donc pas fêté la Sainte-Barbe?
--La Sainte-Barbe! dit Fournier.
--La Sainte-Barbe! dit du Lude.
--Oui, oui, on a brûlé de la poudre; c'est ce que veut dire M. de Thou,
reprit le premier en riant. Ah! c'est fort drôle! fort drôle! Oui,
effectivement, je crois que c'est aujourd'hui la Sainte-Barbe.
Cette fois de Thou fut confondu de leur étonnement et réduit au
silence; pour eux, voyant qu'ils ne s'entendaient pas avec lui, ils
prirent le parti de se taire de même.
Ils se taisaient encore, lorsque la porte s'ouvrit à l'ancien
gouverneur de Cinq-Mars, l'abbé Quillet, qui entra en boitant un peu.
Il avait l'air soucieux, et n'avait rien conservé de son ancienne
gaieté dans son air et ses propos; seulement son regard était vif et sa
parole très brusque.
--Pardon, pardon, mon cher de Thou, si je vous trouble si tôt dans vos
occupations; c'est étonnant, n'est-ce pas, de la part d'un goutteux?
Ah! c'est que le temps s'avance; il y a deux ans je ne boitais pas;
j'étais, au contraire, fort ingambe lors de mon voyage en Italie; il
est vrai que la peur donne des jambes.
En disant cela, il se jeta au fond d'une croisée, et, faisant signe à
de Thou d'y venir lui parler, il continua tout bas:
--Que je vous dise, mon ami, à vous qui êtes dans leurs secrets; je les
ai fiancés il y a quinze jours, comme ils vous l'ont raconté.
--Oui, vraiment! dit le pauvre de Thou, tombant de Charybde en Scylla
dans un autre étonnement.
--Allons, faites donc le surpris! vous savez bien qui, continua l'abbé.
Mais, ma foi, je crains d'avoir eu trop de complaisance pour eux,
quoique ces deux enfants soient vraiment intéressants par leur amour.
J'ai peur de lui plus que d'elle; je crois qu'il fait des sottises,
d'après l'émeute de ce matin. Nous devrions nous consulter là-dessus.
--Mais, dit de Thou très gravement, je ne sais pas, d'honneur, ce que
vous voulez dire. Qui donc fait des sottises?
--Allons donc, mon cher! voulez-vous faire encore le mystérieux avec
moi? C'est injurieux, dit le bonhomme, commençant à se fâcher.
--Non, vraiment! Mais qui avez-vous fiancé?
--Encore! fi donc, monsieur!
--Mais quelle est donc cette émeute de ce matin?
--Vous vous jouez de moi. Je sors, dit l'abbé en se levant.
--Je vous jure que je ne comprends rien à tout ce qu'on me dit
aujourd'hui. Est-ce M. de Cinq-Mars?
--A la bonne heure, monsieur, vous me traitez en Cardinaliste; eh bien,
quittons-nous, dit l'abbé Quillet furieux.
Et il reprit sa canne à béquille et sortit très vite, sans écouter de
Thou, qui le poursuivit jusqu'à sa voiture en cherchant à l'apaiser,
mais sans y réussir, parce qu'il n'osait nommer son ami sur l'escalier
devant ses gens et ne pouvait s'expliquer. Il eut le déplaisir de
voir s'en aller son vieux abbé encore tout en colère, et lui cria:--A
demain! pendant que le cocher partait, et sans qu'il y répondît.
Il lui fut utile, cependant, d'être descendu jusqu'au bas des degrés
de sa maison, car il vit des groupes hideux de gens du peuple qui
revenaient du Louvre, et fut à même alors de juger de l'importance de
leur mouvement dans la matinée; il entendit des voix grossières crier
comme en triomphe:
--Elle a paru tout de même, la petite Reine!--Vive le bon duc de
Bouillon, qui nous arrive! Il a cent mille hommes avec lui, qui
viennent en radeau sur la Seine. Le vieux Cardinal de La Rochelle est
mort.--Vive le Roi! vive M. le Grand!
Les cris redoublèrent à l'arrivée d'une voiture à quatre chevaux dont
les gens portaient la livrée du Roi, et qui s'arrêta devant la porte
du conseiller. Il reconnut l'équipage de Cinq-Mars, à qui Ambrosio
descendit ouvrir les grands rideaux, comme les avaient les carrosses
de cette époque. Le peuple s'était jeté entre le marchepied et les
premiers degrés de la porte, de sorte qu'il lui fallut de véritables
efforts pour descendre et se débarrasser des femmes de la Halle, qui
voulaient l'embrasser en criant:
--Te voilà donc, mon coeur, mon petit ami! Tu arrives donc, mon mignon!
Voyez comme il est joli, c't amour avec sa grande collerette! Ça ne
vaut-il pas mieux que c't autre avec sa moustache blanche? Viens, mon
fils, apporte-nous du bon vin comme ce matin.
Henri d'Effiat serra en rougissant la main de son ami, qui se hâta de
faire fermer ses portes.
--Cette faveur populaire est un calice qu'il faut boire, dit-il en
entrant...
--Il me semble, répondit gravement de Thou, que vous le buvez jusqu'à
la lie.
--Je vous expliquerai ce bruit, répondit Cinq-Mars un peu embarrassé.
A présent, si vous m'aimez, habillez-vous pour m'accompagner à la
toilette de la Reine.
--Je vous ai promis bien de l'aveuglement, dit le conseiller; cependant
il ne peut se prolonger plus longtemps, en bonne foi...
--Encore une fois, je vous parlerai longuement en revenant de chez la
Reine. Mais dépêchez-vous, il est dix heures bientôt.
--J'y vais avec vous, dit de Thou en le faisant entrer dans son
cabinet, où se trouvaient le comte du Lude et Fournier.
Et il passa lui-même dans un autre appartement.
CHAPITRE XVII
LA TOILETTE
Nous allons chercher, comme dans les abîmes, les anciennes
prérogatives de cette Noblesse qui, depuis onze siècles, est
couverte de poussière, de sang et de sueur.
MONTESQUIEU.
La voiture du Grand-Écuyer roulait rapidement vers le Louvre, lorsque,
fermant les rideaux dont elle était garnie, il prit la main de son ami,
et lui dit avec émotion:
--Cher de Thou, j'ai gardé de grands secrets sur mon coeur, et croyez
qu'ils y ont été bien pesants; mais deux craintes m'ont forcé au
silence: celle de vos dangers, et, le dirai-je, celle de vos conseils.
--Vous savez cependant bien, dit de Thou, que je méprise les premiers,
et je pensais que vous ne méprisiez pas les autres.
--Non; mais je les redoutais, je les crains encore; je ne veux point
être arrêté. Ne parlez pas, mon ami, pas un mot, je vous en conjure,
avant d'avoir entendu et vu ce qui va se passer. Je vous ramène
chez vous en sortant du Louvre; là, je vous écoute, et je pars pour
continuer mon ouvrage, car rien ne m'ébranlera, je vous en avertis; je
l'ai dit à ces messieurs chez vous tout à l'heure.
Cinq-Mars n'avait rien dans son accent de la rudesse que supposeraient
ces paroles: sa voix était caressante, son regard doux, amical et
affectueux, son air tranquille et déterminé dès longtemps; rien
n'annonçait le moindre effort sur soi-même. De Thou le remarqua et en
gémit.
--Hélas! dit-il en descendant de sa voiture avec lui.
Et il le suivit, en soupirant, dans le grand escalier du Louvre.
Lorsqu'ils entrèrent chez la Reine, annoncés par des huissiers vêtus
de noir et portant une verge d'ébène, elle était assise à sa toilette.
C'était une sorte de table d'un bois noir, plaquée d'écaille, de
nacre et de cuivre incrustés, et formant une infinité de dessins
d'assez mauvais goût, mais qui donnaient à tous les meubles un air
de grandeur qu'on y admire encore; un miroir arrondi par le haut, et
que les femmes du monde trouveraient aujourd'hui petit et mesquin,
était seulement posé au milieu de la table; des bijoux et des colliers
épars la couvraient. Anne d'Autriche, assise devant et placée sur un
grand fauteuil de velours cramoisi à longues franges d'or, restait
immobile et grave comme sur un trône, tandis que dona Stephania et
Mme de Motteville donnaient de chaque côté quelques coups de peigne
fort légers, comme pour achever la coiffure de la Reine, qui était
cependant en fort bon état, et déjà entremêlée de perles tressées
avec ses cheveux blonds. Sa longue chevelure avait des reflets d'une
beauté singulière, qui annonçaient qu'elle devait avoir au toucher la
finesse et la douceur de la soie. Le jour tombait sans voile sur son
front; il ne devait point redouter cet éclat, et en jetait un presque
égal par sa surprenante blancheur, qu'elle se plaisait à faire briller
ainsi; ses yeux bleus mêlés de vert étaient grands et réguliers, et
sa bouche, très fraîche, avait cette lèvre inférieure des princesses
d'Autriche, un peu avancée et fendue légèrement en forme de cerise, que
l'on peut remarquer encore dans tous les portraits de cette époque. Il
semble que leurs peintres aient pris à tâche d'imiter la bouche de la
Reine, pour plaire peut-être aux femmes de sa suite, dont la prétention
devait être de lui ressembler. Les vêtements noirs, adoptés alors
par la cour et dont la forme fut même fixée par un édit, relevaient
encore l'ivoire de ses bras, découverts jusqu'au coude et ornés d'une
profusion de dentelles qui sortaient de ses larges manches. De grosses
perles pendaient à ses oreilles et un bouquet d'autres perles plus
grandes se balançait sur sa poitrine et se rattachait à sa ceinture.
Tel était l'aspect de la Reine en ce moment. A ses pieds, sur deux
coussins de velours, un enfant de quatre ans jouait avec un petit
canon qu'il brisait: c'était le Dauphin, depuis Louis XIV. La duchesse
Marie de Mantoue était assise à sa droite sur un tabouret, la princesse
de Guéménée, la duchesse de Chevreuse et Mlle de Montbazon, Mlles de
Guise, de Rohan et de Vendôme, toutes belles ou brillantes de jeunesse,
étaient placées derrière la Reine, et debout. Dans l'embrasure d'une
croisée, MONSIEUR, le chapeau sous le bras, causait à voix basse avec
un homme d'une taille élevée, assez gros, rouge de visage et l'oeil
fixe et hardi: c'était le duc de Bouillon. Un officier, d'environ
vingt-cinq ans, d'une tournure svelte et d'une figure agréable, venait
de remettre plusieurs papiers au prince; le duc de Bouillon paraissait
les lui expliquer.
M. de Thou, après avoir salué la Reine, qui lui dit quelques mots,
aborda la princesse de Guéménée et lui parla à demi-voix avec une
intimité affectueuse; mais, pendant cet aparté, attentif à surveiller
tout ce qui touchait son ami, et tremblant en secret que sa destinée ne
fût confiée à un être moins digne qu'il ne l'eût désiré, il examina la
princesse Marie avec cette attention scrupuleuse, cet oeil scrutateur
d'une mère sur la jeune personne qu'elle choisirait pour compagne de
son fils; car il pensait qu'elle n'était pas étrangère aux entreprises
de Cinq-Mars. Il vit avec mécontentement que sa parure, extrêmement
brillante, semblait lui donner plus de vanité que cela n'eût dû être
pour elle et dans un tel moment. Elle ne cessait de replacer sur
son front et d'entre-mêler avec ses boucles de cheveux les rubis qui
paraient sa tête, et n'égalaient pas l'éclat et les couleurs animées
de son teint: elle regardait souvent Cinq-Mars, mais c'était plutôt
le regard de la coquetterie que celui de l'amour, et souvent ses yeux
étaient attirés vers les glaces de la toilette, où elle veillait à la
symétrie de sa beauté. Ces observations du conseiller commencèrent à
lui persuader qu'il s'était trompé en faisant tomber ses soupçons sur
elle, et surtout quand il vit qu'elle semblait éprouver quelque plaisir
à s'asseoir près de la Reine, tandis que les duchesses étaient debout
derrière elle, et qu'elle les regardait souvent avec hauteur.--Dans ce
coeur de dix-neuf ans, se dit-il, l'amour serait seul, et aujourd'hui
surtout: donc... ce n'est pas elle.
La Reine fit un signe de tête presque imperceptible à Mme de Guéménée
après que les deux amis eurent parlé à voix basse un moment avec
chacun; et, à ce signe, toutes les femmes, excepté Marie de Gonzague,
sortirent de l'appartement sans parler, avec de profondes révérences,
comme si c'eût été convenu d'avance. Alors la Reine, retournant son
fauteuil elle-même, dit à MONSIEUR:
--Mon frère, je vous prie de vouloir bien venir vous asseoir près de
moi. Nous allons nous consulter sur ce que je vous ai dit. La princesse
Marie ne sera point de trop, je l'ai priée de rester. Nous n'aurons
aucune interruption à redouter d'ailleurs.
La Reine semblait plus libre dans ses manières et dans son langage;
et, ne gardant plus sa sévère et cérémonieuse immobilité, elle fit aux
autres assistants un geste qui les invitait à s'approcher d'elle.
Gaston d'Orléans, un peu inquiet de ce début solennel, vint
nonchalamment s'asseoir à sa droite, et dit avec un demi-sourire et
un air négligent, jouant avec sa fraise et la chaîne du Saint-Esprit
pendante à son cou:
--Je pense bien, madame, que nous ne fatiguerons pas les oreilles
d'une si jeune personne par une longue conférence; elle aimerait mieux
entendre parler de danse et de mariage, d'un électeur ou du roi de
Pologne, par exemple.
Marie prit un air dédaigneux; Cinq-Mars fronça le sourcil.
--Pardonnez-moi, répondit la Reine en la regardant, je vous assure
que la politique du moment l'intéresse beaucoup. Ne cherchez pas à
nous échapper, mon frère, ajouta-t-elle en souriant, je vous tiens
aujourd'hui! C'est bien la moindre chose que nous écoutions M. de
Bouillon.
Celui-ci s'approcha, tenant par la main le jeune officier dont nous
avons parlé.
--Je dois d'abord, dit-il, présenter à Votre Majesté le baron de
Beauvau, qui arrive d'Espagne.
--D'Espagne? dit la Reine avec émotion; il y a du courage à cela. Vous
avez vu ma famille?
--Il vous en parlera, ainsi que du comte-duc d'Olivarès. Quant au
courage, ce n'est pas la première fois qu'il en montre; vous savez
qu'il commandait les cuirassiers du comte de Soissons.
--Comment! si jeune, monsieur! vous aimez bien les guerres politiques!
--Au contraire, j'en demande pardon à Votre Majesté, répondit-il, car
je servais avec les _princes de la Paix_.
Anne d'Autriche se rappela le nom qu'avaient pris les vainqueurs de la
Marfée, et sourit. Le duc de Bouillon, saisissant le moment d'entamer
la grande question qu'il avait en vue, quitta Cinq-Mars, auquel il
venait de donner la main avec une effusion d'amitié, et, s'approchant
avec lui de la Reine:--Il est miraculeux, madame, lui dit-il, que cette
époque fasse encore jaillir de son sein quelques grands caractères
comme ceux-ci (et il montra le Grand-Écuyer, le jeune Beauvau et M. de
Thou): ce n'est qu'en eux que nous pouvons espérer désormais, ils sont
à présent bien rares, car le grand niveleur a passé sur la France une
longue faux.
--Est-ce du Temps que vous voulez parler, dit la Reine, ou d'un
personnage réel?
--Trop réel, trop vivant, trop longtemps vivant, madame, répondit le
duc plus animé; cette ambition démesurée, cet égoïsme colossal, ne
peuvent plus se supporter. Tout ce qui porte un grand coeur s'indigne
de ce joug, et dans ce moment, plus que jamais, on entrevoit toutes les
infortunes de l'avenir. Il faut le dire, madame; oui, ce n'est plus le
temps des ménagements: la maladie du Roi est très grave; le moment de
penser et de résoudre est arrivé, car le temps d'agir n'est pas loin.
Le ton sévère et brusque de M. de Bouillon ne surprit pas Anne
d'Autriche; mais elle l'avait toujours trouvé plus calme, et fut un
peu émue de l'inquiétude qu'il témoignait: aussi, quittant le ton de la
plaisanterie qu'elle avait d'abord voulu prendre:
--Eh bien, quoi? que craignez-vous, et que voulez-vous faire?
--Je ne crains rien pour moi, madame, car l'armée d'Italie ou Sedan me
mettront toujours à l'abri; mais je crains pour vous-même, et peut-être
pour les princes vos fils.
--Pour mes enfants, monsieur le duc, pour les fils de France?
L'entendez-vous, mon frère, l'entendez-vous? et vous ne paraissez pas
étonné?
La Reine était fort agitée en parlant.
--Non, madame, dit Gaston d'Orléans fort paisiblement; vous savez que
je suis accoutumé à toutes les persécutions; je m'attends à tout de la
part de cet homme; il est le maître, il faut se résigner.
--Il est le maître! reprit la Reine; et de qui tient-il son pouvoir, si
ce n'est du Roi! et, après le Roi, quelle main le soutiendra, s'il vous
plaît! qui l'empêchera de retomber dans le néant? sera-ce vous ou moi?
--Ce sera lui-même, interrompit M. de Bouillon, car il veut se faire
nommer régent, et je sais qu'à l'heure qu'il est il médite de vous
enlever vos enfants, et demande au Roi que leur garde lui soit confiée.
--Me les enlever! s'écria la mère, saisissant involontairement le
Dauphin et le prenant dans ses bras.
L'enfant, debout entre les genoux de la Reine, regarda les hommes qui
l'entouraient avec une gravité singulière à cet âge, et, voyant sa mère
tout en larmes, mit la main sur la petite épée qu'il portait.
--Ah! monseigneur, dit le duc de Bouillon en se baissant à demi pour
lui adresser ce qu'il voulait faire entendre à la princesse, ce n'est
pas contre nous qu'il faut tirer votre épée, mais contre celui qui
déracine votre trône; il vous prépare une grande puissance, sans doute;
vous aurez un sceptre absolu; mais il a rompu le faisceau d'armes qui
le soutenait. Ce faisceau-là, c'était votre vieille Noblesse, qu'il
a décimée. Quand vous serez roi, vous serez un grand roi, j'en ai le
pressentiment; mais vous n'aurez que des sujets et point d'amis, car
l'amitié n'est que dans l'indépendance et une sorte d'égalité qui
naît de la force. Vos ancêtres avaient leurs _pairs_, et vous n'aurez
pas les vôtres. Que Dieu vous soutienne alors, monseigneur, car les
hommes ne le pourront pas ainsi sans les institutions. Soyez grand;
mais surtout qu'après vous, grand homme, il en vienne toujours d'aussi
forts; car, en cet état de choses, si l'un d'eux trébuche, toute la
monarchie s'écroulera.
Le duc de Bouillon avait une chaleur d'expression et une assurance qui
captivaient toujours ceux qui l'entendaient; sa valeur, son coup d'oeil
dans les combats, la profondeur de ses vues politiques, sa connaissance
des affaires d'Europe, son caractère réfléchi et décidé tout à la fois
le rendaient l'un des hommes les plus capables et les plus imposants
de son temps, le seul même que redoutât réellement le Cardinal-Duc. La
Reine l'écoutait toujours avec confiance, et lui laissait prendre une
sorte d'empire sur elle. Cette fois elle fut plus fortement émue que
jamais.
--Ah! plût à Dieu, s'écria-t-elle, que mon fils eût l'âme ouverte à vos
discours et le bras assez fort pour en profiter! Jusque-là pourtant
j'entendrai, j'agirai pour lui; c'est moi qui dois être et c'est moi
qui serai régente, je n'abandonnerai ce droit qu'avec la vie: s'il
faut faire une guerre, nous la ferons, car je veux tout, excepté la
honte et l'effroi de livrer le futur Louis XIV à ce sujet couronné!
Oui, dit-elle en rougissant et serrant fortement le bras du jeune
Dauphin; oui, mon frère, et vous, messieurs, conseillez-moi: parlez,
où en sommes-nous? Faut-il que je parte? dites-le ouvertement. Comme
femme, comme épouse, j'étais prête à pleurer, tant ma situation était
douloureuse; mais à présent, voyez, comme mère je ne pleure pas; je
suis prête à vous donner des ordres s'il le faut!
Jamais Anne d'Autriche n'avait semblé si belle qu'en ce moment, et cet
enthousiasme qui paraissait en elle électrisa tous les assistants, qui
ne demandaient qu'un mot de sa bouche pour parler. Le duc de Bouillon
jeta un regard rapide sur MONSIEUR, qui se décida à prendre la parole.
--Ma foi, dit-il d'un air assez délibéré, si vous donnez des ordres,
ma soeur, je veux être votre capitaine des gardes, sur mon honneur;
car je suis las aussi des tourments que m'a causés ce misérable, qui
ose encore me poursuivre pour rompre mon mariage, et tient toujours
mes amis à la Bastille ou les fait assassiner de temps en temps; et
d'ailleurs je suis indigné, dit-il en se reprenant et baissant les yeux
d'un air solennel, je suis indigné de la misère du peuple.
--Mon frère, reprit vivement la princesse, je vous prends au mot, car
il faut faire ainsi avec vous, et j'espère qu'à nous deux nous serons
assez forts; faites seulement comme M. le comte de Soissons, et ensuite
survivez à votre victoire; rangez-vous avec moi comme vous fîtes avec
M. de Montmorency, mais sautez le fossé.
Gaston sentit l'épigramme; il se rappela son trait trop connu, lorsque
l'infortuné révolté de Castelnaudary franchit presque seul un large
fossé et trouva de l'autre côté dix-sept blessures, la prison et la
mort, à la vue de MONSIEUR, immobile comme son armée. Dans la rapidité
de la prononciation de la Reine, il n'eut pas le temps d'examiner si
elle avait employé cette expression proverbialement ou avec intention;
mais dans tous les cas, il prit le parti de ne pas le relever, et en
fut empêché par elle-même, qui reprit en regardant Cinq-Mars:
--Mais, avant tout, pas de terreur panique: sachons bien où nous en
sommes. Monsieur le Grand, vous quittez le Roi; avons-nous de telles
craintes?
D'Effiat n'avait pas cessé d'observer Marie de Mantoue, dont la
physionomie expressive peignait pour lui toutes ses idées plus
rapidement et aussi sûrement que la parole; il y lut le désir de
l'entendre parler, l'intention de faire décider MONSIEUR et la Reine;
un mouvement d'impatience de son pied lui donna l'ordre d'en finir et
de régler enfin toute la conjuration. Son front devint pâle et plus
pensif; il se recueillit un moment, car il sentait que là étaient
toutes ses destinées. De Thou le regarda et frémit, parce qu'il le
connaissait; il eût voulu lui dire un mot, un seul mot; mais Cinq-Mars
avait déjà relevé la tête et parla ainsi:
--Je ne crois point, madame, que le Roi soit aussi malade qu'on vous
l'a pu dire; Dieu nous conservera longtemps encore ce prince, je
l'espère, j'en suis certain même. Il souffre, il est vrai, il souffre
beaucoup; mais son âme surtout est malade, et d'un mal que rien ne peut
guérir, d'un mal que l'on ne souhaiterait pas à son plus grand ennemi
et qui le ferait plaindre de tout l'univers si on le connaissait.
Cependant la fin de ses malheurs, je veux dire de sa vie, ne lui sera
pas donnée encore de longtemps. Sa langueur est toute morale; il se
fait dans son coeur une grande révolution; il voudrait l'accomplir et
ne le peut pas: il a senti depuis longues années s'amasser en lui les
germes d'une juste haine contre un homme auquel il croit devoir de
la reconnaissance, et c'est ce combat intérieur entre sa bonté et sa
colère qui le dévore. Chaque année qui s'est écoulée a déposé à ses
pieds, d'un côté les travaux de cet homme, et de l'autre ses crimes.
Voici qu'aujourd'hui ceux-ci l'emportent dans la balance; le Roi voit
et s'indigne: il veut punir; mais tout à coup il s'arrête et le pleure
d'avance. Si vous pouviez le contempler ainsi, madame, il vous ferait
pitié. Je l'ai vu saisir la plume qui devait tracer son exil, la
noircir d'une main hardie, et s'en servir pour quoi? Pour le féliciter
par une lettre. Alors il s'applaudit de sa bonté comme chrétien; il se
maudit comme juge souverain; il se méprise comme Roi; il cherche un
refuge dans la prière et se plonge dans les méditations de l'avenir;
mais il se lève épouvanté, parce qu'il a entrevu les flammes que mérite
cet homme, et que personne ne sait aussi bien que lui les secrets de sa
damnation. Il faut l'entendre en cet instant s'accuser d'une coupable
faiblesse et s'écrier qu'il sera puni lui-même de n'avoir pas su le
punir! On dirait quelquefois qu'il y a des ombres qui lui ordonnent de
frapper, car son bras se lève en dormant. Enfin, madame, l'orage gronde
dans son coeur, mais ne brûle que lui; la foudre n'en peut pas sortir.
--Eh bien, qu'on la fasse donc éclater! s'écria le duc de Bouillon.
--Celui qui la touchera peut en mourir, dit MONSIEUR.
--Mais quel beau dévoûment! dit la Reine.
--Que je l'admirerais! dit Marie à demi-voix.
--Ce sera moi, dit Cinq-Mars.
--Ce sera nous, dit M. de Thou à son oreille.
Le jeune Beauvau s'était rapproché du duc de Bouillon.
--Monsieur, lui dit-il, oubliez-vous la suite?
--Non, pardieu, je ne l'oublie pas! répondit tout bas celui-ci. Et
s'adressant à la Reine:--Acceptez, madame, l'offre de M. le Grand, il
est à portée de décider le Roi plus que vous et nous; mais tenez-vous
prête à tout, car le Cardinal est trop habile pour s'endormir. Je
ne crois pas à sa maladie, je ne crois point à son silence et à son
immobilité, qu'il veut nous persuader depuis deux ans; je ne croirais
point à sa mort même, que je n'eusse porté sa tête dans la mer, comme
celle du géant de l'Arioste. Attendez-vous à tout, hâtons-nous sur
toutes choses. J'ai fait montrer mes plans à MONSIEUR tout à l'heure;
je vais vous en faire l'abrégé: je vous offre Sedan, madame, pour
vous et messeigneurs vos fils. L'armée d'Italie est à moi; je la fais
rentrer s'il le faut. M. le Grand-Écuyer est maître de la moitié du
camp de Perpignan; tous les vieux huguenots de La Rochelle et du Midi
sont prêts au premier signe à le venir trouver: tout est organisé
depuis un an par mes soins en cas d'événements.
--Je n'hésite point, dit la Reine, à me mettre dans vos mains pour
sauver mes enfants s'il arrivait quelque malheur au Roi. Mais dans ce
plan général vous oubliez Paris.
--Il est à nous par tous les points: le peuple par l'archevêque, sans
qu'il s'en doute, et par M. de Beaufort, qui est son roi; les troupes
par vos gardes et ceux de MONSIEUR, qui commandera tout, s'il le veut
bien.
--Moi! moi! oh! cela ne se peut pas absolument! je n'ai pas assez de
monde et il me faut une retraite plus forte que Sedan, dit Gaston.
--Mais elle suffit à la Reine, reprit M. de Bouillon.
--Ah! cela peut bien être, mais ma soeur ne risque pas autant qu'un
homme qui tire l'épée. Savez-vous que c'est très hardi ce que nous
faisons là?
--Quoi! même ayant le Roi pour nous? dit Anne d'Autriche.
--Oui, madame, oui, on ne sait pas combien cela peut durer: il faut
prendre ses sûretés, et je ne fais rien sans le traité avec l'Espagne.
--Ne faites donc rien, dit la Reine en rougissant; car certes je n'en
entendrai jamais parler.
--Ah! madame, ce serait pourtant plus sage, et MONSIEUR a raison, dit
le duc de Bouillon; car le comte-duc de San-Lucar nous offre dix-sept
mille hommes de vieilles troupes et cinq cent mille écus comptant.
--Quoi! dit la Reine étonnée, on a osé aller jusque-là sans mon
consentement! déjà des accords avec l'étranger!
--L'étranger, ma soeur! devions-nous supposer qu'une princesse
d'Espagne se servirait de ce mot? répondit Gaston.
Anne d'Autriche se leva en prenant le Dauphin par la main, et,
s'appuyant sur Marie:
--Oui, MONSIEUR, dit-elle, je suis Espagnole; mais je suis petite-fille
de Charles-Quint, et je sais que la patrie d'une reine est autour de
son trône. Je vous quitte, messieurs; poursuivez sans moi; je ne sais
plus rien désormais.
Elle fit quelques pas pour sortir, et, voyant Marie tremblante et
inondée de larmes, elle revint.
--Je vous promets cependant solennellement un inviolable secret, mais
rien de plus.
Tous furent un peu déconcertés, hormis le duc de Bouillon, qui, ne
voulant rien perdre de ses avantages, lui dit en s'inclinant avec
respect:
--Nous sommes reconnaissants de cette promesse, madame, et nous n'en
voulons pas plus, persuadés qu'après le succès vous serez tout à fait
des nôtres.
Ne voulant plus s'engager dans une guerre de mots, la Reine salua un
peu sèchement, et sortit avec Marie, qui laissa tomber sur Cinq-Mars un
de ces regards qui renferment à la fois toutes les émotions de l'âme.
Il crut lire dans ses beaux yeux le dévouement éternel et malheureux
d'une femme donnée pour toujours, et il sentit que, s'il avait jamais
eu la pensée de reculer dans son entreprise, il se serait regardé comme
le dernier des hommes. Sitôt qu'on quitta les deux princesses:
--Là, là, là, je vous l'avais bien dit, Bouillon, vous fâchez la Reine,
dit MONSIEUR; vous avez été trop loin aussi. On ne m'accusera pas
certainement d'avoir faibli ce matin; j'ai montré, au contraire, plus
de résolution que je n'aurais dû.
--Je suis plein de joie et de reconnaissance pour Sa Majesté, répondit
M. de Bouillon d'un air triomphant; nous voilà sûrs de l'avenir.
Qu'allez vous faire à présent, monsieur de Cinq-Mars?
--Je vous l'ai dit, monsieur, je ne recule jamais; quelles qu'en
puissent être les suites pour moi, je verrai le Roi; je m'exposerai à
tout pour arracher ses ordres.
--Et le traité d'Espagne!
--Oui, je le...
De Thou saisit le bras de Cinq-Mars, et, s'avançant tout à coup, dit
d'un air solennel:
--Nous avons décidé que ce serait après l'entrevue avec le Roi qu'on le
signerait; car, si la juste sévérité de Sa Majesté envers le Cardinal
vous en dispense, il vaut mieux, avons-nous pensé, ne pas s'exposer à
la découverte d'un si dangereux traité.
M. de Bouillon fronça le sourcil.
--Si je ne connaissais M. de Thou, dit-il, je prendrais ceci pour une
défaite; mais de sa part...
--Monsieur, reprit le conseiller, je crois pouvoir m'engager sur
l'honneur à faire ce que fera M. le Grand; nous sommes inséparables.
Cinq-Mars regarda son ami, et s'étonna de voir sur sa figure douce
l'expression d'un sombre désespoir; il en fut si frappé qu'il n'eut pas
la force de le contredire.
--Il a raison, messieurs, dit-il seulement avec un sourire froid,
mais gracieux, le Roi nous épargnera peut-être bien des choses; on est
très fort avec lui. Du reste, monseigneur, et vous, monsieur le duc,
ajouta-t-il avec une inébranlable fermeté, ne craignez pas que jamais
je recule; j'ai brûlé tous les ponts derrière moi: il faut que je
marche en avant; la puissance du Cardinal tombera ou ce sera ma tête.
--C'est singulier! fort singulier! dit MONSIEUR; je remarque que tout
le monde ici est plus avancé que je ne le croyais dans la conjuration.
--Point du tout, MONSIEUR, dit le duc de Bouillon; on n'a préparé que
ce que vous voudrez accepter. Remarquez qu'il n'y a rien d'écrit, et
que vous n'avez qu'à parler pour que rien n'existe et n'ait existé;
selon votre ordre, tout ceci sera un rêve ou un volcan.
--Allons, allons, je suis content, puisqu'il en est ainsi, dit Gaston;
occupons-nous de choses plus agréables. Grâce à Dieu, nous avons un
peu de temps devant nous: moi j'avoue que je voudrais que tout fût déjà
fini; je ne suis point né pour les émotions violentes, cela prend sur
ma santé, ajouta-t-il, s'emparant du bras de M. de Beauvau: dites-nous
plutôt si les Espagnoles sont toujours jolies, jeune homme. On vous dit
fort galant. Tudieu! je suis sûr qu'on a parlé de vous là-bas. On dit
que les femmes portent des vertugadins énormes! Eh bien, je n'en suis
pas ennemi du tout. En vérité cela fait paraître le pied plus petit et
plus joli; je suis sûr que la femme de don Louis de Haro n'est pas plus
belle que Mme de Guéménée, n'est-il pas vrai? Allons, soyez franc, on
m'a dit qu'elle avait l'air d'une religieuse. Ah!... vous ne répondez
pas, vous êtes embarrassé... elle vous a donné dans l'oeil... ou bien
vous craignez d'offenser notre ami M. de Thou en la comparant à la
belle Guéménée. Eh bien, parlons des usages: le roi a un nain charmant,
n'est-ce pas? on le met dans un pâté. Qu'il est heureux, le roi
d'Espagne! je n'en ai jamais pu trouver un comme cela. Et la Reine, on
la sert à genoux toujours, n'est-il pas vrai? oh! c'est un bon usage;
nous l'avons perdu; c'est malheureux, plus malheureux qu'on ne croit.
Gaston d'Orléans eut le courage de parler sur ce ton près d'une
demi-heure de suite à ce jeune homme, dont le caractère sérieux ne
s'accommodait point de cette conversation, et qui, tout rempli encore
de l'importance de la scène dont il venait d'être témoin et des grands
intérêts qu'on avait traités, ne répondit rien à ce flux de paroles
oiseuses: il regardait le duc de Bouillon d'un air étonné, comme pour
lui demander si c'était bien là cet homme que l'on allait mettre à
la tête de la plus audacieuse entreprise conçue depuis longtemps,
tandis que le prince, sans vouloir s'apercevoir qu'il restait sans
réponses, les faisait lui-même souvent, et parlait avec volubilité en
se promenant et l'entraînant avec lui dans la chambre. Il craignait
que l'un des assistants ne s'avisât de renouer la conversation terrible
du traité; mais aucun n'en était tenté, sinon le duc de Bouillon qui,
cependant, garda le silence de la mauvaise humeur. Pour Cinq-Mars il
fut entraîné par de Thou, qui lui fit faire sa retraite à l'abri de ce
bavardage, sans que MONSIEUR eût l'air de l'avoir vu sortir.
CHAPITRE XVIII
LE SECRET
Et prononcés ensemble, à l'amitié fidèle
Nos deux noms fraternels serviront de modèle.
A. SOUMET, _Clytemnestre_.
De Thou était chez lui avec son ami, les portes de sa chambre refermées
avec soin, et l'ordre donné de ne recevoir personne et de l'excuser
auprès des deux réfugiés s'il les laissait partir sans les revoir; et
les deux amis ne s'étaient encore adressé aucune parole.
Le conseiller était tombé dans son fauteuil et méditait profondément.
Cinq-Mars, assis dans la cheminée haute, attendait d'un air sérieux et
triste la fin de ce silence, lorsque de Thou, le regardant fixement et
croisant les bras, lui dit d'une voix sombre:
--Voilà donc où vous en êtes venu! voilà donc les conséquences de
votre ambition! Vous allez faire exiler, peut-être tuer un homme,
et introduire en France une armée étrangère; je vais donc vous voir
assassin et traître à votre patrie! Par quel chemin êtes-vous arrivé
jusque-là? par quels degrés êtes-vous descendu si bas?
--Un autre que vous ne me parlerait pas ainsi deux fois, dit froidement
Cinq-Mars; mais je vous connais, et j'aime cette explication; je
la voulais et je l'ai provoquée. Vous verrez aujourd'hui mon âme
tout entière, je le veux. J'avais eu d'abord une autre pensée, une
pensée meilleure peut-être, plus digne de notre amitié, plus digne de
l'amitié, l'amitié, qui est la seconde chose de la terre.
Il élevait les yeux au ciel en parlant, comme s'il y eût cherché cette
divinité.
--Oui, cela eût mieux valu. Je ne voulais rien dire; c'était une tâche
pénible, mais jusqu'ici j'y avais réussi. Je voulais tout conduire sans
vous, et ne vous montrer cette oeuvre qu'achevée; je voulais toujours
vous tenir hors du cercle de mes dangers; mais, vous avouerai-je ma
faiblesse? J'ai craint de mourir mal jugé par vous, si j'ai à mourir:
à présent je supporte bien l'idée de la malédiction du monde, mais non
celle de la vôtre: c'est ce qui m'a décidé à vous avouer tout.
--Quoi! et sans cette pensée vous auriez eu le courage de vous cacher
toujours de moi! Ah! cher Henri, que vous ai-je fait pour prendre ce
soin de mes jours? Par quelle faute avais-je mérité de vous survivre,
si vous mouriez? Vous avez eu la force de me tromper durant deux années
entières; vous ne m'avez présenté de votre vie que ses fleurs; vous
n'êtes entré dans ma solitude qu'avec un visage riant, et chaque fois
paré d'une faveur nouvelle? ah! il fallait que ce fût bien coupable ou
bien vertueux!
--Ne voyez dans mon âme que ce qu'elle renferme. Oui, je vous ai
trompé; mais c'était la seule joie paisible que j'eusse au monde.
Pardonnez-moi d'avoir dérobé ces moments à ma destinée, hélas! si
brillante. J'étais heureux du bonheur que vous me supposiez; je faisais
le vôtre avec ce songe; et je ne suis coupable qu'aujourd'hui en venant
le détruire et me montrer tel que j'étais. Écoutez-moi, je ne serai
pas long: c'est toujours une histoire bien simple que celle d'un coeur
passionné. Autrefois, je m'en souviens, c'était sous la tente, lorsque
je fus blessé: mon secret fut près de m'échapper; c'eût été un bonheur
peut-être. Cependant que m'auraient servi des conseils? je ne les
aurais pas suivis; enfin, c'est Marie de Gonzague que j'aime.
--Quoi! celle qui va être reine de Pologne?
--Si elle est reine, ce ne peut être qu'après ma mort. Mais écoutez:
pour elle je fus courtisan; pour elle j'ai presque régné en France, et
c'est pour elle que je vais succomber et peut-être mourir.
--Mourir! succomber! quand je vous reprochais votre triomphe! quand je
pleurais sur la tristesse de votre victoire!
--Ah! que vous me connaissez mal si vous croyez que je sois dupe
de la Fortune quand elle me sourit; si vous croyez que je n'aie pas
vu jusqu'au fond de mon destin! Je lutte contre lui, mais il est le
plus fort, je le sens; j'ai entrepris une tâche au-dessus des forces
humaines, je succomberai.
--Eh! ne pouvez-vous vous arrêter? A quoi sert l'esprit dans les
affaires du monde?
--A rien, si ce n'est pourtant à se perdre avec connaissance de cause,
à tomber au jour qu'on avait prévu. Je ne puis reculer enfin. Lorsqu'on
a en face un ennemi tel que ce Richelieu, il faut le renverser ou en
être écrasé. Je vais frapper demain le dernier coup; ne m'y suis-je pas
engagé devant vous tout à l'heure?
--Et c'est cet engagement même que je voulais combattre. Quelle
confiance avez-vous dans ceux à qui vous livrez ainsi votre vie?
N'avez-vous pas lu leurs pensées secrètes?
--Je les connais toutes; j'ai lu leur espérance à travers leur feinte
colère; je sais qu'ils tremblent en menaçant: je sais qu'ils sont déjà
prêts à faire leur paix en me livrant comme gage; mais c'est à moi
de les soutenir et de décider le Roi: il le faut, car Marie est ma
fiancée, et ma mort est écrite à Narbonne.
C'est volontairement, c'est avec connaissance de tout mon sort que
je me suis placé ainsi entre l'échafaud et le bonheur suprême. Il me
faut l'arracher des mains de la Fortune, ou mourir. Je goûte en ce
moment le plaisir d'avoir rompu toute incertitude. Eh quoi! vous ne
rougissez pas de m'avoir cru ambitieux par un vil égoïsme comme ce
Cardinal? ambitieux par le puéril désir d'un pouvoir qui n'est jamais
satisfait? Je le suis, ambitieux, mais parce que j'aime. Oui, j'aime,
et tout est dans ce mot. Mais je vous accuse à tort; vous avez embelli
mes intentions secrètes, vous m'avez prêté de nobles desseins (je m'en
souviens), de hautes conceptions politiques; elles sont belles, elles
sont vastes, peut-être; mais, vous le dirai-je? ces vagues projets
du perfectionnement des sociétés corrompues me semblent ramper encore
bien loin au-dessous du dévouement de l'amour. Quand l'âme vibre tout
entière, pleine de cette unique pensée, elle n'a plus de place à donner
aux plus beaux calculs des intérêts généraux; car les hauteurs mêmes de
la terre sont au-dessous du ciel.
De Thou baissa la tête.
--Que vous répondre? dit-il. Je ne vous comprends pas; vous raisonnez
le désordre, vous pesez la flamme, vous calculez l'erreur.
--Oui, reprit Cinq-Mars, loin de détruire mes forces, ce feu intérieur
les a développées; vous l'avez dit, j'ai tout calculé; une marche lente
m'a conduit au but que je suis prêt d'atteindre. Marie me tenait par la
main, aurais-je reculé? Devant un monde je ne l'aurais pas fait. Tout
était bien jusqu'ici: mais une barrière invisible m'arrête: il faut
la rompre, cette barrière; c'est Richelieu. Je l'ai entrepris tout à
l'heure devant vous, mais peut-être me suis-je trop hâté: je le crois à
présent. Qu'il se réjouisse; il m'attendait. Sans doute il a prévu que
ce serait le plus jeune qui manquerait de patience; s'il en est ainsi,
il a bien joué. Cependant, sans l'amour qui m'a précipité, j'aurais été
plus fort que lui, quoique vertueux.
Ici, un changement presque subit se fît sur les traits de Cinq-Mars; il
rougit et pâlit deux fois, et les veines de son front s'élevaient comme
des lignes bleues tracées par une main invisible.
--Oui, ajouta-t-il en se levant et tordant ses mains avec une force
qui annonçait un violent désespoir concentré dans son coeur, tous
les supplices dont l'amour peut torturer ses victimes, je les porte
dans mon sein. Cette jeune enfant timide, pour qui je remuerais des
empires, pour qui j'ai tout subi, jusqu'à la faveur d'un prince (et
qui peut-être n'a pas senti tout ce que j'ai fait pour elle), ne peut
encore être à moi. Elle m'appartient devant Dieu, et je lui parais
étranger; que dis-je? il faut que j'entende discuter chaque jour,
devant moi, lequel des trônes de l'Europe lui conviendra le mieux,
dans des conversations où je ne peux même élever la voix pour avoir une
opinion, tant on est loin de me mettre sur les rangs, et dans lesquels
on dédaigne pour elle les princes de sang royal qui marchent encore
devant moi. Il faut que je me cache comme un coupable pour entendre à
travers les grilles la voix de celle qui est ma femme; il faut qu'en
public je m'incline devant elle! son amant et son mari dans l'ombre,
son serviteur au grand jour! C'en est trop; je ne puis vivre ainsi; il
faut faire le dernier pas, qu'il m'élève ou me précipite.
--Et, pour votre bonheur personnel, vous voulez renverser un État!
--Le bonheur de l'État s'accorde avec le mien. Je le fais en passant,
si je détruis le tyran du Roi. L'horreur que m'inspire cet homme est
passée dans mon sang. Autrefois, en venant le trouver, je rencontrai
sur mes pas son plus grand crime, l'assassinat et la torture d'Urbain
Grandier; il est le génie du mal pour le malheureux Roi, je le
conjurerai: j'aurais pu devenir celui du bien pour Louis XIII; c'était
une des pensées de Marie, sa pensée la plus chère. Mais je crois que je
ne triompherai pas dans l'âme tourmentée du Roi.
--Sur quoi comptez-vous donc? dit de Thou.
--Sur un coup de dés. Si sa volonté peut cette fois durer quelques
heures, j'ai gagné; c'est un dernier calcul auquel est suspendue ma
destinée.
--Et celle de votre Marie!
--L'avez-vous cru! dit impétueusement Cinq-Mars. Non, non! s'il
m'abandonne, je signe le traité d'Espagne et la guerre.
--Ah! quelle horreur! dit le conseiller; quelle guerre! une guerre
civile! et l'alliance avec l'étranger!
--Oui, un crime, reprit froidement Cinq-Mars; eh! vous ai-je prié d'y
prendre part?
--Cruel! ingrat! reprit son ami, pouvez-vous me parler ainsi? ne
savez-vous pas, ne vous ai-je pas prouvé que l'amitié tenait dans mon
coeur la place de toutes les passions? Puis-je survivre non seulement à
votre mort? mais même au moindre de vos malheurs! Cependant laissez-moi
vous fléchir et vous empêcher de frapper la France. O mon ami! mon
seul ami! je vous en conjure à genoux, ne soyons pas ainsi parricides,
n'assassinons pas notre patrie! Je dis nous, car jamais je ne me
séparerai de vos actions; conservez-moi l'estime de moi-même, pour
laquelle j'ai tant travaillé; ne souillez pas ma vie et ma mort que je
vous ai vouées.
De Thou était tombé aux genoux de son ami, et celui-ci, n'ayant plus
la force de conserver sa froideur affectée, se jeta dans ses bras en
le relevant, et, le serrant contre sa poitrine, lui dit d'une voix
étouffée:
--Eh! pourquoi m'aimer autant, aussi? Qu'avez-vous fait, ami? Pourquoi
m'aimer? vous qui êtes sage, pur et vertueux; vous que n'égarent pas
une passion insensée et le désir de la vengeance; vous dont l'âme est
nourrie seulement de religion et de science, pourquoi m'aimer? Que
vous a donné mon amitié? que des inquiétudes et des peines. Faut-il à
présent qu'elle fasse peser des dangers sur vous? Séparez-vous de moi,
nous ne sommes plus de la même nature; vous le voyez, les cours m'ont
corrompu: je n'ai plus de candeur, je n'ai plus de bonté: je médite le
malheur d'un homme, je sais tromper un ami. Oubliez-moi, dédaignez-moi;
je ne vaux plus une de vos pensées, comment serai-je digne de vos
périls?
--En me jurant de ne pas trahir le Roi et la France, reprit de Thou.
Savez-vous qu'il y va de partager votre patrie? savez-vous que si vous
livrez nos places fortes, on ne vous les rendra jamais? savez-vous
que votre nom sera l'horreur de la postérité? savez-vous que les mères
françaises le maudiront, quand elles seront forcées d'enseigner à leurs
enfants une langue étrangère? le savez-vous? Venez.
Et il l'entraîna devant le buste de Louis XIII.
--Jurez devant lui (et il est votre ami aussi!), jurez de ne jamais
signer cet infâme traité.
Cinq-Mars ferma les yeux, et, avec une inébranlable ténacité, répondit,
quoique en rougissant:
--Je vous l'ai dit: si l'on m'y force, je signerai.
De Thou pâlit et quitta sa main; il fit deux tours dans sa chambre,
les bras croisés, dans une inexprimable angoisse. Enfin il s'avança
solennellement vers le buste de son père, et ouvrit un grand livre
placé au pied; il chercha une page déjà marquée, et lut tout haut:
_Je pense donc que M. de Ligneboeuf fut justement condamné à mort
par le parlement de Rouen pour n'avoir pas révélé la conjuration de
Catteville contre l'Etat._
Puis, gardant le livre avec respect ouvert dans sa main et contemplant
l'image du président de Thou, dont il tenait les Mémoires:
--Oui, mon père, continua-t-il, vous aviez bien pensé, je vais être
criminel, je vais mériter la mort; mais puis-je faire autrement? Je ne
dénoncerai pas le traître, parce que ce serait aussi trahir, et qu'il
est mon ami, et qu'il est malheureux.
Puis, s'avançant vers Cinq-Mars en lui prenant de nouveau la main:
--Je fais beaucoup pour vous en cela, lui dit-il; mais n'attendez rien
de plus de ma part, monsieur, si vous signez ce traité.
Cinq-Mars était ému jusqu'au fond du coeur de cette scène, parce qu'il
sentait tout ce que devait souffrir son ami en le repoussant. Il prit
cependant encore sur lui d'arrêter une larme qui s'échappait de ses
yeux, et répondit en l'embrassant:
--Ah! de Thou, je vous trouve toujours aussi parfait; oui, vous me
rendez service en vous éloignant de moi, car si votre sort eût été lié
au mien, je n'aurais pas osé disposer de ma vie, et j'aurais hésité
à la sacrifier s'il le faut; mais je le ferai assurément à présent;
et, je vous le répète, si l'on m'y force, je signerai le traité avec
l'Espagne.
CHAPITRE XIX
LA PARTIE DE CHASSE
On a bien des grâces à rendre à son étoile quand on peut quitter
les hommes sans être obligé de leur faire du mal et de se
déclarer leur ennemi.
CH. NODIER, _Jean Sbogar_.
Cependant la maladie du Roi jetait la France dans un trouble que
ressentent toujours les Etats mal affermis aux approches de la mort des
princes. Quoique Richelieu fût le centre de la monarchie, il ne régnait
pourtant qu'au nom de Louis XIII, et comme enveloppé de l'éclat de ce
nom qu'il avait agrandi. Tout absolu qu'il était sur son maître, il le
craignait néanmoins; et cette crainte rassurait la nation contre ses
désirs ambitieux, dont le Roi même était l'immuable barrière. Mais, ce
prince mort, que ferait l'impérieux ministre? où s'arrêterait cet homme
qui avait tant osé? Accoutumé à manier le sceptre, qui l'empêcherait de
le porter toujours, et d'inscrire son nom seul au bas des lois que seul
il avait dictées? Ces terreurs agitaient tous les esprits. Le peuple
cherchait en vain sur toute la surface du royaume ces colosses de la
Noblesse aux pieds desquels il avait coutume de se mettre à l'abri dans
les orages politiques, il ne voyait plus que leurs tombeaux récents;
les Parlements étaient muets, et l'on sentait que rien ne s'opposerait
au monstrueux accroissement de ce pouvoir usurpateur. Personne n'était
déçu complétement par les souffrances affectées du ministre: nul
n'était touché de cette hypocrite agonie, qui avait trop souvent trompé
l'espoir public, et l'éloignement n'empêchait pas de sentir partout le
doigt de l'effrayant parvenu.
L'amour du peuple se réveillait aussi pour le fils d'Henri IV; on
courait dans les églises, on priait, et même on pleurait beaucoup.
Les princes malheureux sont toujours aimés. La mélancolie de Louis
et sa douleur mystérieuse intéressaient toute la France, et, vivant
encore, on le regrettait déjà, comme si chacun eût désiré de recevoir
la confidence de ses peines avant qu'il n'emportât avec lui le grand
secret de ce que souffrent ces hommes placés si haut, qu'ils ne voient
dans leur avenir que leur tombe.
Le Roi, voulant rassurer la nation entière, fit annoncer le
rétablissement momentané de sa santé, et voulut que la cour se préparât
à une grande partie de chasse donnée à Chambord, domaine royal où son
frère, le duc d'Orléans, le priait de revenir.
Ce beau séjour était la retraite favorite du Roi, sans doute parce que,
en harmonie avec sa personne, il unissait comme elle la grandeur à la
tristesse. Souvent il y passait des mois entiers sans voir qui que ce
fût, lisant et relisant sans cesse des papiers mystérieux, écrivant des
choses inconnues, qu'il enfermait dans un coffre de fer dont lui seul
avait le secret. Il se plaisait quelquefois à n'être servi que par un
seul domestique, à s'oublier ainsi lui-même par l'absence de sa suite,
et à vivre pendant plusieurs jours comme un homme pauvre ou comme un
citoyen exilé, aimant à se figurer la misère ou la persécution pour
respirer de la royauté. Un autre jour, changeant tout à coup de pensée,
il voulait vivre dans une solitude plus absolue; et, lorsqu'il avait
interdit son approche à tout être humain, revêtu de l'habit d'un moine,
il courait s'enfermer dans la chapelle voûtée; là, relisant la vie de
Charles-Quint, il se croyait à Saint-Just, et chantait sur lui-même
cette messe de la mort qui, dit-on, la fit descendre autrefois sur
la tête de l'empereur espagnol. Mais, au milieu de ces chants et de
ces méditations mêmes, son faible esprit était poursuivi et distrait
par des images contraires. Jamais le monde et la vie ne lui avaient
paru plus beaux que dans la solitude et près de la tombe. Entre ses
yeux et les pages qu'il s'efforçait de lire, passaient de brillants
cortèges, des armées victorieuses, des peuples transportés d'amour; il
se voyait puissant, combattant, triomphateur, adoré; et, si un rayon
du soleil, échappé des vitraux, venait à tomber sur lui, se levant
tout à coup du pied de l'autel, il se sentait emporté par une soif du
jour ou du grand air qui l'arrachait de ces lieux sombres et étouffés;
mais, revenu à la vie, il y retrouvait le dégoût et l'ennui, car les
premiers hommes qu'il rencontrait lui rappelaient sa puissance par
leurs respects. C'était alors qu'il croyait à l'amitié et l'appelait à
ses côtés; mais à peine était-il sûr de sa possession véritable, qu'un
grand scrupule s'emparait tout à coup de son âme: c'était celui d'un
attachement trop fort pour la créature qui le détournait de l'adoration
divine, ou, plus souvent encore, le reproche secret de s'éloigner trop
des affaires d'Etat; l'objet de son affection momentanée lui semblait
alors un être despotique, dont la puissance l'arrachait à ses devoirs;
il se créait une chaîne imaginaire et se plaignait intérieurement
d'être opprimé; mais, pour le malheur de ses favoris, il n'avait pas
la force de manifester contre eux ses ressentiments par une colère
qui les eût avertis; et, continuant à les caresser, il attisait, par
cette contrainte, le feu secret de son coeur, et le poussait jusqu'à la
haine; il y avait des moments où il était capable de tout contre eux.
Cinq-Mars connaissait parfaitement la faiblesse de cet esprit, qui ne
pouvait se tenir ferme dans aucune ligne, et la faiblesse de ce coeur,
qui ne pouvait ni aimer ni haïr complètement; aussi la position du
favori, enviée de la France entière, et l'objet de la jalousie même
du grand ministre, était-elle si chancelante et si douloureuse, que,
sans son amour pour Marie, il eût brisé sa chaîne d'or avec plus de
joie qu'un forçat n'en ressent dans son coeur lorsqu'il voit tomber le
dernier anneau qu'il a limé pendant deux années avec un ressort d'acier
caché dans sa bouche. Cette impatience d'en finir avec le sort qu'il
voyait de si près hâta l'explosion de cette mine patiemment creusée,
comme il l'avait avoué à son ami; mais sa situation était alors celle
d'un homme qui, placé à côté du livre de vie, verrait tout le jour y
passer la main qui doit tracer sa damnation ou son salut. Il partit
avec Louis XIII pour Chambord, décidé à choisir la première occasion
favorable à son dessein. Elle se présenta.
Le matin même du jour fixé pour la chasse, le Roi lui fit dire qu'il
l'attendait à l'escalier du Lis; il ne sera peut-être pas inutile de
parler de cette étonnante construction.
A quatre lieues de Blois, à une heure de la Loire, dans une petite
vallée fort basse, entre des marais fangeux et un bois de grands
chênes, loin de toutes les routes, on rencontre tout à coup un château
royal, ou plutôt magique. On dirait que, contraint par quelque lampe
merveilleuse, un génie de l'Orient l'a enlevé pendant une des mille
nuits, et l'a dérobé aux pays du soleil pour le cacher dans ceux du
brouillard avec les amours d'un beau prince. Ce palais est enfoui comme
un trésor; mais à ses dômes bleus, à ses élégants minarets, arrondis
sur de larges murs ou élancés dans l'air, à ses longues terrasses qui
dominent les bois, à ses flèches légères que le vent balance, à ses
croissants entrelacés partout sur les colonnades, on se croirait dans
les royaumes de Bagdad ou de Cachemire, si les murs noircis, leur
tapis de mousse et de lierre, et la couleur pâle et mélancolique du
ciel, n'attestaient un pays pluvieux. Ce fut bien un génie qui éleva
ces bâtiments; mais il vint d'Italie et se nomma le Primatice; ce fut
bien un beau prince dont les amours s'y cachèrent; mais il était Roi,
et se nommait François Ier. Sa salamandre y jette ses flammes partout;
elle étincelle mille fois sur les voûtes, et y multiplie ses flammes
comme les étoiles d'un ciel; elle soutient les chapiteaux avec sa
couronne ardente; elle colore les vitraux de ses feux; elle serpente
avec les escaliers secrets, et partout semble dévorer de ses regards
flamboyants les triples croissants d'une Diane mystérieuse, cette
Diane de Poitiers, deux fois déesse et deux fois adorée dans ces bois
voluptueux.
Mais la base de cet étrange monument est comme lui pleine d'élégance
et de mystère: c'est un double escalier qui s'élève en deux spirales
entrelacées depuis les fondements les plus lointains de l'édifice
jusqu'au-dessus des plus hauts clochers et se termine par une lanterne
ou cabinet à jour, couronnée d'une fleur de lis colossale, aperçue de
bien loin; deux hommes peuvent y monter en même temps sans se voir.
Cet escalier seul lui semble un petit temple isolé; comme nos églises,
il est soutenu et protégé par les arcades de ses ailes minces,
transparentes, et, pour ainsi dire, brodées à jour. On croirait que la
pierre docile s'est ployée sous le doigt de l'architecte; elle paraît,
si l'on peut le dire, pétrie selon les caprices de son imagination.
On conçoit à peine comment les plans en furent tracés, et dans quels
termes les ordres furent expliqués aux ouvriers; cela semble une pensée
fugitive, une rêverie brillante qui aurait pris tout à coup un corps
durable; c'est un songe réalisé.
Cinq-Mars montait lentement les larges degrés qui devaient le conduire
auprès du Roi, et s'arrêtait plus lentement sur chaque marche à mesure
qu'il approchait, soit dégoût d'aborder ce prince, dont il avait à
écouter les plaintes nouvelles tous les jours, soit pour rêver à
ce qu'il allait faire, lorsque le son d'une guitare vint frapper
son oreille. Il reconnut l'instrument chéri de Louis et sa voix
triste, faible et tremblante, qui se prolongeait sous les voûtes; il
semblait essayer l'une de ses romances qu'il composait lui-même, et
répétait plusieurs fois d'une main hésitante un refrain imparfait. On
distinguait mal les paroles, et il n'arrivait à l'oreille que quelques
mots d'_abandon_, d'_ennui du monde_ et de _belle flamme_.
Le jeune favori haussa les épaules en écoutant:
--Quel nouveau chagrin te domine? dit-il; voyons, lisons encore une
fois dans ce coeur glacé qui croit désirer quelque chose.
Il entra dans l'étroit cabinet.
Vêtu de noir, à demi couché sur une chaise longue, et les coudes
appuyés sur des oreillers, le prince touchait languissamment les cordes
de sa guitare; il cessa de fredonner en apercevant le Grand-Écuyer, et,
levant ses grands yeux sur lui d'un air de reproche, balança longtemps
sa tête avant de parler; puis, d'un ton larmoyant et un peu emphatique:
--Qu'ai-je appris, Cinq-Mars? lui dit-il; qu'ai-je appris de votre
conduite? Que vous me faites de peine en oubliant tous mes conseils!!
vous avez noué une coupable intrigue; était-ce de vous que je devais
attendre de pareilles choses, vous dont la piété, la vertu, m'avaient
tant attaché!
Plein de la pensée de ses projets politiques, Cinq-Mars se vit
découvert et ne put se défendre d'un moment de trouble; mais,
parfaitement maître de lui-même, il répondit sans hésiter:
--Oui, Sire, et j'allais vous le déclarer; je suis accoutumé à vous
ouvrir mon âme.
--Me le déclarer! s'écria Louis XIII en rougissant et pâlissant comme
sous les frissons de la fièvre, vous auriez osé souiller mes oreilles
de ces affreuses confidences, monsieur! et vous êtes si calme en
parlant de vos désordres! Allez, vous mériteriez d'être condamné aux
galères comme un Rondin; c'est un crime de lèse-majesté que vous avez
commis par votre manque de foi vis-à-vis de moi. J'aimerais mieux que
vous fussiez faux-monnayeur comme le marquis de Coucy, ou à la tête des
croquants, que de faire ce que vous avez fait; vous déshonorez votre
famille et la mémoire du maréchal, votre père.
Cinq-Mars, se voyant perdu, fit la meilleure contenance qu'il put, et
dit avec un air résigné:
--Eh bien, Sire, envoyez-moi donc juger et mettre à mort; mais
épargnez-moi vos reproches.
--Vous moquez-vous de moi, petit hobereau de province? reprit Louis; je
sais très bien que vous n'avez pas encouru la peine de mort devant les
hommes, mais c'est au tribunal de Dieu, monsieur, que vous serez jugé.
--Ma foi, Sire, reprit l'impétueux jeune homme, que l'injure avait
choqué, que ne me laissiez-vous retourner dans ma province que vous
méprisez tant, comme j'en ai été tenté cent fois? je vais y aller,
je ne puis supporter la vie que je mène près de vous; un ange n'y
tiendrait pas. Encore une fois, faites-moi juger si je suis coupable,
ou laissez-moi me cacher en Touraine. C'est vous qui m'avez perdu
en m'attachant à votre personne; si vous m'avez fait concevoir des
espérances trop grandes, que vous renversiez ensuite, est-ce ma faute
à moi? Et pourquoi m'avez-vous fait Grand-Écuyer, si je ne devais pas
aller plus loin? Enfin, suis-je votre ami ou non? et si je le suis,
ne puis-je pas être duc, pair et même connétable, aussi bien que M. de
Luynes, que vous avez tant aimé parce qu'il vous a dressé des faucons?
Pourquoi ne suis-je pas admis au conseil? j'y parlerais aussi bien que
toutes vos vieilles têtes à collerettes; j'ai des idées neuves et un
meilleur bras pour vous servir. C'est votre Cardinal qui vous a empêché
de m'y appeler, et c'est parce qu'il vous éloigne de moi que je le
déteste, continua Cinq-Mars en montrant le poing comme si Richelieu eût
été devant lui; oui, je le tuerais de ma main s'il le fallait!
D'Effiat avait les yeux enflammés de colère, frappait du pied en
parlant, et tourna le dos au Roi comme un enfant qui boude, s'appuyant
contre l'une des petites colonnes de la lanterne.
Louis, qui reculait devant toute résolution, et que l'irréparable
épouvantait toujours, lui prit la main.
O faiblesse du pouvoir! caprice du coeur humain! c'était par ces
emportements enfantins, par ces défauts de l'âge, que ce jeune homme
gouvernait un roi de France à l'égal du premier politique du temps. Ce
prince croyait, et avec quelque apparence de raison, qu'un caractère si
emporté devait être sincère, et ses colères même ne le fâchaient pas.
Celle-ci, d'ailleurs, ne portait pas sur ces reproches véritables, et
il lui pardonnait de haïr le Cardinal. L'idée même de la jalousie de
son favori contre le ministre lui plaisait, parce qu'elle supposait de
l'attachement, et qu'il ne craignait que son indifférence. Cinq-Mars
le savait et avait voulu s'échapper par là, préparant ainsi le Roi
à considérer tout ce qu'il avait fait comme un jeu d'enfant, comme
la conséquence de son amitié pour lui; mais le danger n'était pas si
grand; il respira quand le prince lui dit:
--Il ne s'agit point du Cardinal, et je ne l'aime pas plus que vous;
mais c'est votre conduite scandaleuse que je vous reproche et que
j'aurai bien de la peine à vous pardonner. Quoi! monsieur, j'apprends
qu'au lieu de vous livrer aux exercices de piété auxquels je vous ai
habitué, quand je vous crois au _Salut_ ou à l'_Angelus_, vous partez
de Saint-Germain et vous allez passer une partie de la nuit... chez
qui? oserai-je le dire sans péché? chez une femme perdue de réputation,
qui ne peut avoir avec vous que des relations pernicieuses au salut de
votre âme, et qui reçoit chez elle des esprits forts; Marion de Lorme,
enfin! Qu'avez-vous à répondre? Parlez!
Laissant sa main dans celle du Roi, mais toujours appuyé contre la
colonne, Cinq-Mars répondit:
--Est-on donc si coupable de quitter des occupations graves pour
d'autres plus graves encore? Si je vais chez Marion de Lorme, c'est
pour entendre la conversation des savants qui s'y rassemblent. Rien
n'est plus innocent que cette assemblée; on y fait des lectures qui se
prolongent quelquefois dans la nuit, il est vrai, mais qui ne peuvent
qu'élever l'âme, bien loin de la corrompre. D'ailleurs vous ne m'avez
jamais ordonné de vous rendre compte de tout; il y a longtemps que je
vous l'aurais dit si vous l'aviez voulu.
--Ah! Cinq-Mars, Cinq-Mars! où est la confiance? N'en sentez-vous pas
le besoin? C'est la première condition d'une amitié parfaite, comme
doit être la nôtre, comme celle qu'il faut à mon coeur.
La voix de Louis était plus affectueuse, et le favori, le regardant
par-dessus l'épaule, prit un air moins irrité, mais seulement ennuyé et
résigné à l'écouter.
--Que de fois vous m'avez trompé! poursuivit le Roi; puis-je me fier
à vous? ne sont-ce pas des galants et des damerets que vous voyez chez
cette femme? N'y a-t-il pas d'autres courtisanes?
--Eh! mon Dieu, non, Sire; j'y vais souvent avec un de mes amis, un
gentilhomme de Touraine, nommé René Descartes.
--Descartes! je connais ce nom-là; oui, c'est un officier qui se
distingua au siège de la Rochelle, et qui se mêle d'écrire; il a une
bonne réputation de piété, mais il est lié avec des Barreaux, qui est
un esprit fort. Je suis sûr que vous trouvez là beaucoup de gens qui
ne sont point de bonne compagnie pour vous; beaucoup de jeunes gens
sans famille, sans naissance. Voyons, dites-moi, qu'y avez-vous vu la
dernière fois?
--Mon Dieu! je me rappelle à peine leurs noms, dit Cinq-Mars en
cherchant les yeux en l'air; quelquefois, je ne les demande pas...
C'était d'abord un certain monsieur, monsieur Groot, ou Grotius, un
Hollandais.
--Je sais cela, un ami de Barneveldt; je lui fais une pension.
Je l'aimais assez, mais le Card... mais on m'a dit qu'il était
religionnaire exalté...
--Je vis aussi un Anglais, nommé John Milton: c'est un jeune homme qui
vient d'Italie et retourne à Londres; il ne parle presque pas.
--Inconnu, parfaitement inconnu; mais je suis sûr que c'est encore
quelque religionnaire. Et les Français, qui étaient-ils?
--Ce jeune homme qui a fait le _Cinna_, et qu'on a refusé trois fois à
l'_Académie éminente_; il était fâché que du Ryer y fût à sa place. Il
s'appelle Corneille...
--Eh bien, dit le Roi en croisant les bras et en le regardant d'un air
de triomphe et de reproche, je vous le demande, quels sont ces gens-là?
Est-ce dans un pareil cercle que l'on devrait vous voir?
Cinq-Mars fut interdit à cette observation dont souffrait son
amour-propre, et dit en s'approchant du Roi:
--Vous avez bien raison, Sire; mais, pour passer une heure ou deux
à entendre d'assez bonnes choses, cela ne peut pas faire de tort;
d'ailleurs, il y va des hommes de la cour, tels que le duc de Bouillon,
M. d'Aubijoux, le comte de Brion, le cardinal de La Valette, MM. de
Montrésor, Fontrailles; et des hommes illustres dans les sciences,
comme Mairet, Colletet, Desmarets, auteur de l'_Ariane_; Faret, Doujat,
Charpentier, qui a écrit la belle _Cyropédie_; Giry, Bessons et Baro,
continuateur de l'_Astrée_, tous académiciens.
--Ah! à la bonne heure, voilà des hommes d'un vrai mérite, reprit
Louis; à cela il n'y a rien à dire; on ne peut que gagner. Ce sont des
réputations faites, des hommes de poids. Çà! raccommodons-nous, touchez
là, enfant. Je vous permettrai d'y aller quelquefois, mais ne me
trompez plus; vous voyez que je sais tout. Regardez ceci.
En disant ces mots, le Roi tira d'un coffre de fer, placé contre le
mur, d'énormes cahiers de papier barbouillé d'une écriture très fine.
Sur l'un était écrit _Baradas_, sur l'autre, _d'Hautefort_, sur un
troisième, _La Fayette_, et enfin _Cinq-Mars_. Il s'arrêta à celui-là,
et poursuivit:
--Voyez combien de fois vous m'avez trompé! Ce sont des fautes
continuelles dont j'ai tenu registre moi-même depuis deux ans que
je vous connais; j'ai écrit jour par jour toutes nos conversations.
Asseyez-vous.
Cinq-Mars s'assit en soupirant, et eut la patience d'écouter pendant
deux longues heures un abrégé de ce que son maître avait eu la patience
d'écrire pendant deux années. Il mit plusieurs fois sa main devant sa
bouche durant la lecture; ce que nous ferions tous certainement s'il
fallait rapporter ces dialogues, que l'on trouva parfaitement en ordre
à la mort du Roi, à côté de son testament. Nous dirons seulement qu'il
finit ainsi:
--Enfin, voici ce que vous avez fait le 7 décembre, il y a trois jours:
je vous parlais du vol de l'émerillon et des connaissances de vénerie
qui vous manquent; je vous disais, d'après la _Chasse royale_, ouvrage
du roi Charles IX, qu'après que le veneur a accoutumé son chien à
suivre une bête, il doit penser qu'il a envie de retourner au bois,
et qu'il ne faut ni le lancer ni le frapper pour qu'il donne bien dans
le trait; et que, pour apprendre à un chien à bien se rabattre, il ne
faut laisser passer ni couler de faux-fuyants, ni nulles sentes, sans y
mettre le nez.
Voilà ce que vous m'avez répondu (et d'un ton d'humeur, remarquez bien
cela): «Ma foi, Sire, donnez-moi plutôt des régiments à conduire que
des oiseaux et des chiens. Je suis sûr qu'on se moquerait de vous et
de moi si on savait de quoi nous nous occupons.» Et le 8... attendez,
oui, le 8, tandis que nous chantions vêpres ensemble dans ma chambre,
vous avez jeté votre livre dans le feu avec colère, ce qui était une
impiété; et ensuite vous m'avez dit que vous l'aviez laissé tomber:
péché, péché mortel; voyez, j'ai écrit dessous: _Mensonge_, souligné.
On ne me trompe jamais, je vous le disais bien.
--Mais, Sire...
--Un moment, un moment. Le soir, vous avez dit du Cardinal qu'il avait
fait brûler un homme injustement et par haine personnelle.
--Et je le répète, et je le soutiens, et je le prouverai, Sire; c'est
le plus grand crime de cet homme que vous hésitez à disgracier et qui
vous rend malheureux. J'ai tout vu, tout entendu moi-même à Loudun:
Urbain Grandier fut assassiné plutôt que jugé. Tenez, Sire, puisque
vous avez là ces Mémoires de votre main, relisez toutes les preuves que
je vous en donnai alors.
Louis, cherchant la page indiquée et remontant au voyage de Perpignan à
Paris, lut tout ce récit avec attention en s'écriant:
--Quelles horreurs! comment avais-je oublié tout cela? Cet homme me
fascine, c'est certain. Tu es mon véritable ami, Cinq-Mars. Quelles
horreurs! mon règne en sera taché. Il a empêché toutes les lettres de
la Noblesse et de tous les notables du pays d'arriver à moi. Brûler,
brûler vivant! sans preuves! par vengeance! Un homme, un peuple ont
invoqué mon nom inutilement, une famille me maudit à présent! Ah! que
les rois sont malheureux!
Le prince en finissant jeta ses papiers et pleura.
--Ah! Sire, elles sont bien belles les larmes que vous versez, s'écria
Cinq-Mars avec une sincère admiration: que toute la France n'est-elle
ici avec moi! elle s'étonnerait à ce spectacle, qu'elle aurait peine à
croire.
--S'étonnerait! la France ne me connaît donc pas?
--Non, Sire, dit d'Effiat avec franchise, personne ne vous connaît;
et moi-même je vous accuse souvent de froideur et d'une indifférence
générale contre tout le monde.
--De froideur! quand je meurs de chagrin; de froideur! quand je me
suis immolé à leurs intérêts? Ingrate nation! je lui ai tout sacrifié,
jusqu'à l'orgueil, jusqu'au bonheur de la guider moi-même, parce que
j'ai craint pour elle ma vie chancelante; j'ai donné mon sceptre à
porter à un homme que je hais, parce que j'ai cru sa main plus forte
que la mienne; j'ai supporté le mal qu'il me faisait à moi-même, en
songeant qu'il faisait du bien à mes peuples: j'ai dévoré mes larmes
pour tarir les leurs; et je vois que mon sacrifice a été plus grand
même que je ne le croyais, car ils ne l'ont pas aperçu; ils m'ont
cru incapable parce que j'étais timide, et sans force parce que je me
défiais des miennes; mais n'importe, Dieu me voit et me connaît.
--Ah! Sire, montrez-vous à la France tel que vous êtes: reprenez
votre pouvoir usurpé; elle fera par amour pour vous ce que la crainte
n'arrachait pas d'elle; revenez à la vie et remontez sur le trône.
--Non, non, ma vie s'achève, cher ami; je ne suis plus capable des
travaux du pouvoir suprême.
--Ah! Sire, cette persuasion seule vous ôte vos forces. Il est temps
enfin que l'on cesse de confondre le pouvoir avec le crime et d'appeler
leur union génie. Que votre voix s'élève pour annoncer à la terre
que le règne de la vertu va commencer avec votre règne; et dès lors
ces ennemis que le vice a tant de peine à réduire tomberont devant
un mot sorti de votre coeur. On n'a pas encore calculé tout ce que la
bonne foi d'un roi de France peut faire de son peuple, ce peuple que
l'imagination et la chaleur de l'âme entraînent si vite vers tout ce
qui est beau, et que tous les genres de dévouement trouvent prêt. Le
Roi votre père nous conduisait par un sourire; que ne ferait pas une de
vos larmes! Il ne s'agit que de nous parler.
Pendant ce discours, le Roi, surpris, rougit souvent, toussa et donna
des signes d'un grand embarras, comme toutes les fois qu'on voulait lui
arracher une décision; il sentait aussi l'approche d'une conversation
d'un ordre trop élevé, dans laquelle la timidité de son esprit
l'empêchait de se hasarder; et, mettant souvent la main sur sa poitrine
en fronçant le sourcil, comme ressentant une vive douleur, il essaya de
se tirer par la maladie de la gêne de répondre; mais, soit emportement,
soit résolution de jouer le dernier coup, Cinq-Mars poursuivit sans se
troubler, avec une solennité qui en imposait à Louis. Celui-ci, forcé
dans ses derniers retranchements, lui dit:
--Mais, Cinq-Mars, comment se défaire d'un ministre qui depuis dix-huit
ans m'a entouré de ses créatures?
--Il n'est pas si puissant, reprit le Grand-Écuyer; et ses amis seront
ses plus cruels adversaires si vous faites un signe de tête. Toute
l'ancienne ligue des _princes de la Paix_ existe encore, Sire, et
ce n'est que le respect dû au choix de Votre Majesté qui l'empêche
d'éclater.
--Ah! bon Dieu! tu peux leur dire qu'ils ne s'arrêtent pas pour moi; je
ne les gêne point, ce n'est pas moi qu'on accusera d'être Cardinaliste.
Si mon frère veut me donner le moyen de remplacer Richelieu, ce sera de
tout mon coeur.
--Je crois, Sire, qu'il vous parlera aujourd'hui de M. le duc de
Bouillon; tous les Royalistes le demandent.
--Je ne le hais point, dit le Roi en arrangeant l'oreiller de son
fauteuil, je ne le hais point du tout, quoique un peu factieux.
Nous sommes parents, sais-tu, cher ami (et il mit à cette expression
favorite plus d'abandon qu'à l'ordinaire)? sais-tu qu'il descend de
saint Louis de père en fils, par Charlotte de Bourbon, fille du duc
de Montpensier? sais-tu que sept princesses du sang sont entrées dans
sa maison, et que huit de la sienne, dont l'une a été reine, ont été
mariées à des princes du sang? Oh! je ne le hais point du tout; je n'ai
jamais dit cela, jamais.
--Eh bien, Sire, dit Cinq-Mars avec confiance, MONSIEUR et lui vous
expliqueront, pendant la chasse, comment tout est préparé, quels sont
les hommes que l'on pourra mettre à la place de ses créatures, quels
sont les mestres-de-camp et les colonels sur lesquels on peut compter
contre Fabert et tous les Cardinalistes de Perpignan. Vous verrez que
le ministre a bien peu de monde à lui. La Reine, MONSIEUR, la Noblesse
et les Parlements sont de notre parti, et c'est une affaire faite dès
que Votre Majesté ne s'oppose plus. On a proposé de faire disparaître
Richelieu comme le maréchal d'Ancre, qui le méritait moins que lui.
--Comme Concini! dit le Roi. Oh! non, il ne le faut pas.. je ne le veux
vraiment pas... Il est prêtre et cardinal, nous serions excommuniés.
Mais, s'il y a une autre manière, je le veux bien: tu peux en parler à
tes amis, j'y songerai de mon côté.
Une fois ce mot jeté, Louis s'abandonna à son ressentiment, comme
s'il venait de le satisfaire et comme si le coup eût déjà été porté.
Cinq-Mars en fut fâché, parce qu'il craignait que sa colère, se
répandant ainsi, ne fût pas de longue durée. Cependant il crut à ses
dernières paroles, surtout lorsque après des plaintes interminables
Louis ajouta:
--Enfin, croirais-tu que depuis deux ans que je pleure ma mère,
depuis ce jour où il me joua si cruellement devant toute ma cour en
me demandant son rappel quand il savait sa mort, depuis ce jour, je
ne puis obtenir qu'on la fasse inhumer en France avec mes pères? Il a
exilé jusqu'à sa cendre.
En ce moment Cinq-Mars crut entendre du bruit sur l'escalier: le Roi
rougit un peu.
--Va-t-en, dit-il, va vite te préparer pour la chasse; tu seras à
cheval près de mon carrosse; va vite, je le veux, va.
Et il poussa lui-même Cinq-Mars vers l'escalier et vers l'entrée qui
l'avait introduit.
Le favori sortit; mais le trouble de son maître ne lui était point
échappé.
Il descendait lentement et en cherchait la cause en lui-même, lorsqu'il
crut entendre le bruit de deux pieds qui montaient la double partie
de l'escalier à vis, tandis qu'il descendait l'autre; il s'arrêta,
on s'arrêta; il remonta, il lui semblait qu'on descendait; il savait
qu'on ne pouvait rien voir entre les jours de l'architecture, et se
décida à sortir, impatienté de ce jeu, mais très inquiet. Il eût voulu
pouvoir se tenir à la porte d'entrée pour voir qui paraîtrait. Mais à
peine eut-il soulevé la tapisserie qui donnait sur la salle des gardes,
qu'une foule de courtisans qui l'attendait l'entoura, et l'obligea
de s'éloigner pour donner les ordres de sa charge, ou de recevoir des
respects, des confidences, des sollicitations, des présentations, des
recommandations, des embrassades, et ce torrent de relations graduelles
qui entourent un favori, et pour lesquelles il faut une attention
présente et toujours soutenue, car une distraction peut causer de
grands malheurs. Il oublia ainsi à peu près cette petite circonstance
qui pouvait n'être qu'imaginaire, et, se livrant aux douceurs d'une
sorte d'apothéose continuelle, monta à cheval dans la grande cour,
servi par de nobles pages, et entouré des plus brillants gentilshommes.
Bientôt MONSIEUR arriva suivi des siens, et une heure ne s'était pas
écoulée, que le Roi parut, pâle, languissant et appuyé sur quatre
hommes. Cinq-Mars, mettant pied à terre, l'aida à monter dans une
sorte de petite voiture fort basse, que l'on appelait _brouette_, et
dont Louis XIII conduisait lui-même les chevaux très dociles et très
paisibles. Les piqueurs à pied, aux portières, tenaient les chiens
en laisse; au bruit du cor, des centaines de jeunes gens montèrent à
cheval, et tout partit pour le rendez-vous de la chasse.
C'était à une ferme nommée l'Ormage que le Roi l'avait fixé, et toute
la cour, accoutumée à ses usages, se répandit dans les allées du
parc, tandis que le Roi suivait lentement un sentier isolé ayant à sa
portière le Grand-Écuyer et quatre personnages auxquels il avait fait
signe de s'approcher.
L'aspect de cette partie de plaisir était sinistre: l'approche de
l'hiver avait fait tomber presque toutes les feuilles des grands chênes
du parc, et les branches noires se détachaient sur un ciel gris comme
les branches de candélabres funèbres; un léger brouillard semblait
annoncer une pluie prochaine; à travers le bois éclairci et les tristes
rameaux, on voyait passer lentement les pesants carrosses de la cour,
remplis de femmes vêtues de noir uniformément[6], et condamnées
à attendre le résultat d'une chasse qu'elles ne voyaient pas; les
meutes donnaient des _voix_ éloignées, et le cor se faisait entendre
quelquefois comme un soupir; un vent froid et piquant obligeait chacun
à se couvrir; et quelques femmes, mettant sur leur visage un voile ou
un masque de velours noir pour se préserver de l'air que n'arrêtaient
pas les rideaux de leurs carrosses (car ils n'avaient point de glaces
encore), semblaient porter le costume que nous appelons _domino_.
[6] Un édit de 1639 avait déterminé le costume de la cour. Il était
simple et noir.
Tout était languissant et triste. Seulement quelques groupes de jeunes
gens, emportés par la chasse, traversaient comme le vent l'extrémité
d'une allée en jetant des cris ou donnant du cor; puis tout retombait
dans le silence, comme, après la fusée du feu d'artifice, le ciel
paraît plus sombre.
Dans un sentier parallèle à celui que suivait lentement le Roi,
s'étaient réunis quelques courtisans enveloppés dans leur manteau.
Paraissant s'occuper fort peu du chevreuil, ils marchaient à cheval à
la hauteur de la brouette du Roi, et ne la perdaient pas de vue. Ils
parlaient à demi-voix.
--C'est bien, Fontrailles, c'est bien; victoire! Le Roi lui prend le
bras à tout moment. Voyez-vous comme il lui sourit? Voilà M. le Grand
qui descend de cheval et monte sur le siége à côté de lui. Allons,
allons, le vieux matois est perdu cette fois!
--Ah! ce n'est rien encore que cela! n'avez-vous pas vu comme le Roi
a touché la main à MONSIEUR? Il vous a fait signe, Montrésor; Gondi,
regardez donc.
--Eh! regardez! c'est bien aisé à dire; mais je n'y vois pas avec
mes yeux, moi; je n'ai que ceux de la foi et les vôtres. Eh bien,
qu'est-ce qu'ils font? Je voudrais bien ne pas avoir la vue si basse.
Racontez-moi cela, qu'est-ce qu'ils font?
Montrésor reprit:
--Voici le Roi qui se penche à l'oreille du duc de Bouillon et qui lui
parle... Il parle encore; il gesticule, il ne cesse pas. Oh! il va être
ministre.
--Il sera ministre, dit Fontrailles.
--Il sera ministre, dit le comte du Lude.
--Ah! ce n'est pas douteux, reprit Montrésor.
--J'espère que celui-là me donnera un régiment, et j'épouserai ma
cousine! s'écria Olivier d'Entraigues d'un ton de page.
L'abbé de Gondi, en ricanant et regardant au ciel, se mit à chanter un
air de chasse:
Les étourneaux ont le vent bon,
Ton ton, ton ton, ton taine, ton ton.
... Je crois, messieurs, que vous y voyez plus trouble que moi, ou
qu'il se fait des miracles dans l'an de grâce 1642; car M. de Bouillon
n'est pas plus près d'être premier ministre que moi, quand le Roi
l'embrasserait. Il a de grandes qualités, mais il ne parviendra pas,
parce qu'il est tout d'une pièce; cependant j'en fais grand cas pour sa
vaste et sotte ville de Sedan; c'est un foyer, c'est un bon foyer pour
nous.
Montrésor et les autres étaient trop attentifs à tous les gestes du
prince pour répondre, et ils continuèrent:
--Voilà M. le Grand qui prend les rênes des chevaux et qui conduit.
L'abbé reprit sur le même air:
Si vous conduisez ma brouette,
Ne versez pas, beau postillon,
Ton ton, ton ton, ton taine, ton ton.
--Ah! l'abbé, vos chansons me rendront fou! dit Fontrailles; vous avez
donc des airs pour tous les événements de la vie?
--Je vous fournirai aussi des événements qui iront sur tous les airs,
reprit Gondi.
--Ma foi, l'air de ceux-ci me plaît, répondit Fontrailles plus bas;
je ne serai pas obligé par MONSIEUR de porter à Madrid son diable
de traité, et je n'en suis point fâché; c'est une commission assez
scabreuse: les Pyrénées ne se passent point si facilement qu'il le
croit, et le Cardinal est sur la route.
--Ah! ah! ah! s'écria Montrésor.
--Ah! ah! dit Olivier.
--Eh bien, quoi? ah! ah! dit Gondi; qu'avez-vous donc découvert de si
beau?
--Ma foi, pour le coup, le Roi a touché la main de MONSIEUR; Dieu soit
loué, messieurs! Nous voilà défaits du Cardinal: le vieux sanglier est
forcé. Qui se chargera de l'expédier? Il faut le jeter dans la mer.
--C'est trop beau pour lui, dit Olivier; il faut le juger.
--Certainement, dit l'abbé; comment donc! nous ne manquerons pas de
chefs d'accusation contre un insolent qui a osé congédier un page;
n'est-il pas vrai?
Puis, arrêtant son cheval et laissant marcher Olivier et Montrésor, il
se pencha du côté de M. du Lude, qui parlait à deux personnages plus
sérieux, et dit:
--En vérité, je suis tenté de mettre mon valet de chambre aussi dans
le secret; on n'a jamais vu traiter une conjuration aussi légèrement.
Les grandes entreprises veulent du mystère; celle-ci serait admirable
si l'on s'en donnait la peine. Notre partie est plus belle qu'aucune
que j'aie lue dans l'histoire; il y aurait là de quoi renverser trois
royaumes si l'on voulait, et les étourderies gâteront tout. C'est
vraiment dommage; j'en aurais un regret mortel. Par goût, je suis
porté à ces sortes d'affaires, et je suis attaché de coeur à celle-ci,
qui a de la grandeur; vraiment, on ne peut pas le nier. N'est-ce pas,
d'Aubijoux? n'est-il pas vrai, Montmort?
Pendant ces discours, plusieurs grands et pesants carrosses, à six
et quatre chevaux, suivaient la même allée à deux cents pas de ces
messieurs; les rideaux étaient ouverts du côté gauche pour voir le Roi.
Dans le premier était la Reine: elle était seule dans le fond, vêtue
de noir et voilée. Sur le devant était la maréchale d'Effiat, et aux
pieds de la Reine était placée la princesse Marie. Assise de côté, sur
un tabouret, sa robe et ses pieds sortaient de la voiture et étaient
appuyés sur un marchepied doré, car il n'y avait point de portières,
comme nous l'avons déjà dit; elle cherchait à voir aussi, à travers
les arbres, les gestes du Roi, et se penchait souvent, importunée du
passage continuel des chevaux du prince Palatin et de sa suite.
Ce prince du Nord était envoyé par le roi de Pologne pour négocier de
grandes affaires en apparence, mais, au fond, pour préparer la duchesse
de Mantoue à épouser le vieux roi Uladislas VI, et il déployait à la
cour de France tout le luxe de la sienne, appelée alors _barbare_ et
_scythe_ à Paris, et justifiait ces noms par des costumes étranges
et orientaux. Le Palatin de Posnanie était fort beau, et portait,
ainsi que les gens de sa suite, une barbe longue, épaisse, la tête
rasée à la turque, et couverte d'un bonnet fourré, une veste courte
et enrichie de diamants et de rubis; son cheval était peint en rouge
et chargé de plumes. Il avait à sa suite une compagnie de gardes
polonais habillés de rouge et de jaune, portant de grands manteaux à
manches longues qu'ils laissaient pendre négligemment sur l'épaule.
Les seigneurs polonais qui l'escortaient étaient vêtus de brocart d'or
et d'argent, et l'on voyait flotter derrière leur tête rasée une seule
mèche de cheveux qui leur donnait un aspect asiatique et tartare aussi
inconnu de la cour de Louis XIII que celui des Moscovites. Les femmes
trouvaient tout cela un peu sauvage et assez effrayant.
Marie de Gonzague était importunée des saluts profonds et des grâces
orientales de cet étranger et de sa suite. Toutes les fois qu'il
passait devant elle, il se croyait obligé de lui adresser un compliment
à moitié français, où il mêlait gauchement quelques mots d'espérance et
de royauté. Elle ne trouva d'autre moyen de s'en défaire que de porter
plusieurs fois son mouchoir à son nez en disant assez haut à la Reine:
--En vérité, madame, ces messieurs ont une odeur sur eux qui fait mal
au coeur.
--Il faudra bien raffermir votre coeur, cependant, et vous accoutumer à
eux, répondit Anne d'Autriche, un peu sèchement.
Puis tout à coup, craignant de l'avoir affligée:
--Vous vous y accoutumerez comme nous, continua-t-elle avec gaieté; et
vous savez qu'en fait d'odeurs je suis fort difficile. M. Mazarin m'a
dit l'autre jour que ma punition en purgatoire serait d'en respirer de
mauvaises et de coucher dans des draps de toile de Hollande.
Malgré quelques mots enjoués, la Reine fut cependant fort grave, et
retomba dans le silence. S'enfonçant dans son carrosse, enveloppée
de sa mante, et ne prenant en apparence aucun intérêt à tout ce qui
se passait autour d'elle, elle se laissait aller au balancement de
la voiture. Marie, toujours occupée du Roi, parlait à demi-voix à la
maréchale d'Effiat; toutes deux cherchaient à se donner des espérances
qu'elles n'avaient pas, et se trompaient par amitié.
--Madame, je vous félicite; M. le Grand est assis près du Roi; jamais
on n'a été si loin, disait Marie.
Puis elle se taisait longtemps, et la voiture roulait tristement sur
des feuilles mortes et desséchées.
--Oui, je le vois avec une grande joie; Le Roi est si bon! répondait la
maréchale.
Et elle soupirait profondément.
Un long et morne silence succéda encore; toutes deux se regardèrent et
se trouvèrent mutuellement les yeux en larmes. Elles n'osèrent plus se
parler, et Marie, baissant la tête, ne vit plus que la terre brune et
humide qui fuyait sous les roues. Une triste rêverie occupait son âme;
et, quoiqu'elle eût sous les yeux le spectacle de la première cour de
l'Europe aux pieds de celui qu'elle aimait, tout lui faisait peur, et
de noirs pressentiments la troublaient involontairement.
Tout à coup un cheval passa devant elle comme le vent; elle leva
les yeux, et eut le temps de voir le visage de Cinq-Mars. Il ne la
regardait pas; il était pâle comme un cadavre, et ses yeux se cachaient
sous ses sourcils froncés et l'ombre de son chapeau abaissé. Elle
le suivit du regard en tremblant; elle le vit s'arrêter au milieu du
groupe des cavaliers qui précédaient les voitures, et qui le reçurent
le chapeau bas. Un moment après, il s'enfonça dans un taillis avec l'un
d'entre eux, la regarda de loin, et la suivit des yeux jusqu'à ce que
la voiture fût passée; puis il lui sembla qu'il donnait à cet homme
un rouleau de papiers en disparaissant dans le bois. Le brouillard
qui tombait l'empêcha de le voir plus loin. C'était une de ces brumes
si fréquentes aux bords de la Loire. Le soleil parut d'abord comme
une petite lune sanglante, enveloppée dans un linceul déchiré, et se
cacha en une demi-heure sous un voile si épais, que Marie distinguait à
peine les premiers chevaux du carrosse, et que les hommes qui passaient
à quelques pas de lui semblaient des ombres grisâtres. Cette vapeur
glacée devint une pluie pénétrante et en même temps un nuage d'une
odeur fétide. La Reine fit asseoir la belle princesse près d'elle
et voulut rentrer; on retourna vers Chambord en silence et au pas.
Bientôt on entendit les cors qui sonnaient le retour et rappelaient
les meutes égarées; des chasseurs passèrent rapidement près de la
voiture, cherchant leur chemin dans le brouillard et s'appelant à haute
voix. Marie ne voyait souvent que la tête d'un cheval ou un corps
sombre sortant de la triste vapeur des bois, et cherchait en vain à
distinguer quelques paroles. Cependant son coeur battit; on appelait
M. de Cinq-Mars. _Le Roi demande M. le Grand_, répétait-on; _où peut
être allé M. le Grand-Écuyer?_ Une voix dit en passant près d'elle:
_Il s'est perdu tout à l'heure_. Et ces paroles bien simples la firent
frissonner, car son esprit affligé leur donnait un sens terrible. Cette
pensée la suivit jusqu'au château et dans ses appartements, où elle
courut s'enfermer. Bientôt elle entendit le bruit de la rentrée du Roi
et de MONSIEUR, puis, dans la forêt, quelques coups de fusil dont on ne
voyait pas la lumière. Elle regardait en vain aux étroits vitraux; ils
semblaient tendus au dehors d'un drap blanc qui ôtait le jour.
Cependant à l'extrémité de la forêt, vers Montfrault, s'étaient égarés
deux cavaliers; fatigués de chercher la route du château dans la
monotone similitude des arbres et des sentiers, ils allaient s'arrêter
près d'un étang, lorsque huit ou dix hommes environ, sortant des
taillis, se jetèrent sur eux, et, avant qu'ils eussent le temps de
s'armer, se pendirent à leurs jambes, à leurs bras et à la bride de
leurs chevaux, de manière à les tenir immobiles. En même temps une voix
rauque, partant du brouillard, s'écria:
--Etes-vous Royalistes ou Cardinalistes? Criez: Vive le Grand! ou vous
êtes morts.
--Vils coquins! répondit le premier cavalier en cherchant à ouvrir les
fontes de ses pistolets, je vous ferai pendre pour abuser de mon nom!
--_Dios el Senor!_ cria la même voix.
Aussitôt tous ces hommes lâchèrent leur proie et s'enfuirent dans les
bois; un éclat de rire sauvage retentit, et un homme seul s'approcha de
Cinq-Mars.
--_Amigo_, ne me reconnaissez-vous pas? C'est une plaisanterie de
Jacques, le capitaine espagnol.
Fontrailles se rapprocha et dit tout bas au Grand-Écuyer:
--Monsieur, voilà un gaillard entreprenant; je vous conseille de
l'employer; il ne faut rien négliger.
--Ecoutez-moi, reprit Jacques de Laubardemont, et parlons vite. Je ne
suis pas un faiseur de phrases comme mon père, moi. Je me souviens que
vous m'avez rendu quelques bons offices, et dernièrement encore vous
m'avez été utile, comme vous l'êtes toujours, sans le savoir; car j'ai
un peu réparé ma fortune dans vos petites émeutes. Si vous voulez, je
puis vous rendre un important service: je commande quelques braves.
--Quel service? dit Cinq-Mars; nous verrons.
--Je commence par un avis. Ce matin, pendant que vous descendiez de
chez le Roi par un côté de l'escalier, le père Joseph y montait par
l'autre.
--O ciel! voilà donc le secret de son changement subit et inexplicable!
Se peut-il? un Roi de France! et il nous a laissés lui confier tous nos
projets!
--Eh bien! voilà tout! vous ne me dites rien? Vous savez que j'ai une
vieille affaire à démêler avec le capucin.
--Que m'importe?
Et il baissa la tête, absorbé dans une rêverie profonde.
--Cela vous importe beaucoup, puisque, si vous dites un mot, je vous
déferai de lui avant trente-six heures d'ici, quoiqu'il soit à présent
bien près de Paris. Nous pourrions y ajouter le Cardinal, si l'on
voulait.
--Laissez-moi: je ne veux point de poignards, dit Cinq-Mars.
--Ah! oui, je vous comprends, reprit Jacques, vous avez raison: vous
aimez mieux qu'on le dépêche à coups d'épée. C'est juste, il en vaut la
peine, on doit cela au rang. Il convient mieux que ce soient des grands
seigneurs qui s'en chargent, et que celui qui l'expédiera soit en passe
d'être maréchal. Moi je suis sans prétention; il ne faut pas avoir trop
d'orgueil, quelque mérite qu'on puisse avoir dans sa profession: je ne
dois pas toucher au Cardinal, c'est un morceau de Roi.
--Ni à d'autres, dit le Grand-Écuyer.
--Ah! laissez-nous le capucin, reprit en insistant le capitaine Jacques.
--Si vous refusez cette offre, vous avez tort, dit Fontrailles; on n'en
fait pas d'autres tous les jours. Vitry a commencé sur Concini, et
on l'a fait maréchal. Nous voyons des gens fort bien en cour qui ont
tué leurs ennemis de leur propre main dans les rues de Paris, et vous
hésitez à vous défaire d'un misérable? Richelieu a bien ses coquins, il
faut que vous ayez les vôtres; je ne conçois pas vos scrupules.
--Ne le tourmentez pas, lui dit Jacques brusquement; je connais cela,
j'ai pensé comme lui étant enfant, avant de raisonner. Je n'aurais pas
tué seulement un moine; mais je vais lui parler, moi.
Puis, se tournant du côté de Cinq-Mars:
--Écoutez: quand on conspire, c'est qu'on veut la mort ou tout au moins
la perte de quelqu'un... Hein?
Et il fit une pause.
--Or, dans ce cas-là, on est brouillé avec le bon Dieu et d'accord avec
le diable... Hein?
«_Secundo_, comme on dit à la Sorbonne, il n'en coûte pas plus, quand
on est damné, de l'être pour beaucoup que pour peu... Hein?
«_Ergo_, il est indifférent d'en tuer mille ou d'en tuer un. Je vous
défie de répondre à cela.
--On ne peut pas mieux dire, docteur en estoc, répondit Fontrailles en
riant à demi, et je vois que vous serez un bon compagnon de voyage. Je
vous mène avec moi en Espagne, si vous voulez.
--Je sais bien que vous y allez porter le traité, reprit Jacques,
et je vous conduirai dans les Pyrénées par des chemins inconnus aux
hommes; mais je n'en aurai pas moins un chagrin mortel de n'avoir pas
tordu le cou, avant de partir, à ce vieux bouc que nous laissons en
arrière, comme un cavalier au milieu d'un jeu d'échecs. Encore une
fois, monseigneur, continua t-il d'un air de componction en s'adressant
de nouveau à Cinq-Mars, si vous avez de la religion, ne vous y refusez
plus; et souvenez-vous des paroles de nos pères théologiens, Hurtado
de Mendoza et Sanchez, qui ont prouvé qu'on peut tuer en cachette son
ennemi, puisque l'on évite par ce moyen deux péchés: celui d'exposer
sa vie, et celui de se battre en duel. C'est d'après ce grand principe
consolateur que j'ai toujours agi.
--Laissez-moi, laissez-moi, dit encore Cinq-Mars d'une voix étouffée
par la fureur; je pense à d'autres choses.
--A quoi de plus important? dit Fontrailles; cela peut être d'un grand
poids dans la balance de nos destins.
--Je cherche combien y pèse le coeur d'un Roi, reprit Cinq-Mars.
--Vous m'épouvantez moi-même, répondit le gentilhomme; nous n'en
demandons pas tant.
--Je n'en dis pas tant non plus que vous croyez, monsieur, continua
d'Effiat d'une voix sévère; ils se plaignent quand un sujet les trahit:
c'est à quoi je songe. Eh bien, la guerre! la guerre! Guerres civiles,
guerres étrangères, que vos fureurs s'allument! puisque je tiens la
flamme, je vais l'attacher aux mines. Périsse l'État, périssent vingt
royaumes s'il le faut! il ne doit pas arriver des malheurs ordinaires
lorsque le Roi trahit le sujet. Écoutez-moi.
Et il emmena Fontrailles à quelques pas.
--Je ne vous avais chargé que de préparer notre retraite et nos secours
en cas d'abandon de la part du Roi. Tout à l'heure je l'avais pressenti
à cause de ses amitiés forcées, et je m'étais décidé à vous faire
partir, parce qu'il a fini sa conversation par nous annoncer son départ
pour Perpignan. Je craignais Narbonne; je vois à présent qu'il y va se
rendre comme prisonnier au Cardinal. Partez, et partez sur-le-champ.
J'ajoute aux lettres que je vous ai données le traité que voici; il est
sous des noms supposés, mais voici la contre-lettre; elle est signée
de MONSIEUR, du duc de Bouillon et de moi. Le comte-duc d'Olivarès ne
désire que cela. Voici encore des _blancs_ du duc d'Orléans que vous
remplirez comme vous le voudrez. Partez, dans un mois je vous attends à
Perpignan, et je ferai ouvrir Sedan aux dix-sept mille Espagnols sortis
de Flandre.
Puis marchant vers l'aventurier qui l'attendait:
--Pour vous, mon brave, puisque vous voulez faire le _capitan_, je
vous charge d'escorter ce gentilhomme jusqu'à Madrid; vous en serez
récompensé largement.
Jacques, frisant sa moustache, lui répondit:
--Vous n'êtes pas dégoûté en m'employant! vous faites preuve de tact
et de bon goût. Savez-vous que la grande reine Christine de Suède m'a
fait demander, et voulait m'avoir près d'elle en qualité d'homme de
confiance! Elle a été élevée au son du canon par le _Lion du Nord_,
Gustave Adolphe, son père. Elle aime l'odeur de la poudre et les
hommes courageux: mais je n'ai pas voulu la servir parce qu'elle est
huguenote et que j'ai de certains principes, moi, dont je ne m'écarte
pas. Ainsi, par exemple, je vous jure ici, par saint Jacques, de faire
passer monsieur par les ports des Pyrénées à Oloron aussi sûrement
que dans ces bois, et de le défendre contre le diable s'il le faut,
ainsi que vos papiers, que nous vous rapporterons sans une tache ni
une déchirure. Pour les récompenses, je n'en veux point; je les trouve
toujours dans l'action même. D'ailleurs, je ne reçois jamais d'argent,
car je suis gentilhomme. Les Laubardemont sont très anciens et très
bons.
--Adieu donc, noble homme, dit Cinq-Mars, partez.
Après avoir serré la main à Fontrailles, il s'enfonça en gémissant dans
les bois pour retourner au château de Chambord.
CHAPITRE XX
LA LECTURE
Les circonstances dévoilent pour ainsi dire la royauté du génie,
dernière ressource des peuples éteints. Les grands écrivains...
ces rois qui n'en ont pas le nom, mais qui règnent véritablement
par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus
par les événements auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres
et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils
disparaissent en laissant à l'avenir des ordres qu'il exécutera
fidèlement.
F. DE LAMENNAIS.
A peu de temps de là, un soir, au coin de la place Royale, près d'une
petite maison assez jolie, on vit s'arrêter beaucoup de carrosses et
s'ouvrir souvent une petite porte où l'on montait par trois degrés
de pierre. Les voisins se mirent plusieurs fois à leurs fenêtres pour
se plaindre du bruit qui se faisait encore à cette heure de la nuit,
malgré la crainte des voleurs, et les gens du guet s'étonnèrent et
s'arrêtèrent souvent, ne se retirant que lorsqu'ils voyaient auprès de
chaque voiture dix ou douze valets de pied, armés de bâtons et portant
des torches. Un jeune gentilhomme, suivi de trois laquais, entra en
demandant mademoiselle de Lorme; il portait une longue rapière ornée
de rubans roses; d'énormes noeuds de la même couleur, placés sur ses
souliers à talons hauts, cachaient presque entièrement ses pieds, qu'il
tournait fort en dehors, selon la mode. Il retroussait souvent une
petite moustache frisée, et peignait avant d'entrer, sa barbe légère et
pointue. Ce ne fut qu'un cri lorsqu'on l'annonça.
--Enfin le voilà donc! s'écria une voix jeune et éclatante; il s'est
bien fait attendre, cet aimable des Barreaux. Allons, vite un siège;
placez-vous près de cette table, et lisez.
Celle qui parlait était une femme de vingt-quatre ans environ, grande,
belle, malgré des cheveux noirs très crépus et un teint olivâtre.
Elle avait dans les manières quelque chose de mâle qu'elle semblait
tenir de son cercle, composé d'hommes uniquement; elle leur prenait
le bras assez brusquement en parlant avec une liberté qu'elle leur
communiquait. Ses propos étaient animés plutôt qu'enjoués; souvent
ils excitaient le rire autour d'elle, mais c'était à force d'esprit
qu'elle faisait de la gaieté (si l'on peut s'exprimer ainsi); car sa
figure, toute passionnée qu'elle était, semblait incapable de se ployer
au sourire; et ses yeux grands et bleus, sous des cheveux de jais, lui
donnaient d'abord un aspect étrange.
Des Barreaux lui baisa la main d'un air galant et cavalier; puis il
fit avec elle, en lui parlant toujours, le tour d'un salon assez
grand où étaient assemblés trente personnages à peu près; les uns
assis sur de grands fauteuils, les autres debout sous la voûte de
l'immense cheminée, d'autres causant dans l'embrasure des croisées,
sous de larges tapisseries. Les uns étaient des hommes obscurs, fort
illustres à présent; les autres, des hommes illustres, fort obscurs
pour nous, postérité. Ainsi, parmi ces derniers, il salua profondément
MM. d'Aubijoux, de Brion, de Montmort, et d'autres gentilshommes très
brillants, qui se trouvaient là pour juger; serra la main tendrement
et avec estime à MM. de Monteruel, de Sirmond, de Malleville, Baro,
Gombauld, et d'autres savants, presque tous appelés grands hommes
dans les annales de l'Académie, dont ils étaient fondateurs, et
nommée elle-même alors tantôt l'_Académie des beaux esprits_, tantôt
l'_Académie éminente_. Mais M. des Barreaux fit à peine un signe de
tête protecteur au jeune Corneille, qui parlait dans un coin avec un
étranger et un adolescent qu'il présentait à la maîtresse de la maison
sous le nom de M. Poquelin, fils du valet de chambre tapissier du Roi.
L'un était Molière, et l'autre Milton[7].
[7] Milton passa en cette année même à Paris, en retournant
d'Italie en Angleterre. (Voyez _Teland's Life of Milton_.)
Avant la lecture que l'on attendait du jeune sybarite, une grande
contestation s'éleva entre lui et d'autres poètes ou prosateurs du
temps; ils parlaient entre eux avec beaucoup de facilité, échangeant de
vives répliques, un langage inconcevable pour un honnête homme qui fût
tombé tout à coup parmi eux sans être initié, se serrant vivement la
main avec d'affectueux compliments et des allusions sans nombre à leurs
ouvrages.
--Ah! vous voilà donc, illustre Baro! s'écria le nouveau venu; j'ai
lu votre dernier sixain. Ah! quel sixain! comme il est poussé dans le
galant et le tendre!
--Que dites-vous du Tendre? interrompit Marion de Lorme. Avez-vous
jamais connu ce pays? Vous vous êtes arrêté au village de Grand-Esprit
et à celui de Jolis-Vers, mais vous n'avez pas été plus loin. Si
monsieur le gouverneur de Notre-Dame de la Garde veut nous montrer sa
nouvelle carte, je vous dirai où vous en êtes.
Scudéry se leva d'un air fanfaron et pédantesque, et, déroulant sur
la table une sorte de carte géographique ornée de rubans bleus, il
démontra lui-même les lignes d'encre rose qu'il y avait tracées.
--Voici le plus beau morceau de la _Clélie_, dit-il; on trouve
généralement cette carte fort galante, mais ce n'est qu'un simple
enjouement de l'esprit, pour plaire à notre petite _cabale_
littéraire. Cependant, comme il y a d'étranges personnes par le
monde, j'appréhende que tous ceux qui la verront n'aient pas l'esprit
assez bien tourné pour l'entendre. Ceci est le chemin que l'on doit
suivre pour aller de _Nouvelle Amitié_ à _Tendre_; et remarquez,
messieurs, que comme on dit Cumes sur la mer d'Ionie, Cumes sur la
mer Tyrrhène, on dira _Tendre-sur-Inclination_, _Tendre-sur-Estime_
et _Tendre-sur-Reconnaissance_. Il faudra commencer par habiter les
villages de _Grand-Coeur_, _Générosité_, _Exactitude_, _Petits-Soins_,
_Billet-Galant_, puis _Billet-Doux_!...
--Oh! c'est du dernier ingénieux! criaient Vaugelas, Colletet et tous
les autres.
--Et remarquez, poursuivait l'auteur, enflé de ce succès, qu'il faut
passer par _Complaisance_ et _Sensibilité_, et que, si l'on ne prend
cette route, on court le risque de s'égarer jusqu'à _Tiédeur_, _Oubli_,
et l'on tombe dans le lac d'_Indifférence_.
--Délicieux! délicieux! galant _au suprême_! s'écriaient tous les
auditeurs. On n'a pas plus de génie!
--Eh bien, madame, reprenait Scudéry, je le déclare chez vous: cet
ouvrage, imprimé sous mon nom, est de ma soeur; c'est elle qui a
traduit _Sapho_ d'une manière si agréable. Et, sans en être prié, il
déclama d'un ton emphatique des vers qui finissaient par ceux-ci:
L'amour est un mal agréable[8]
Dont mon coeur ne saurait guérir;
Mais quand il serait guérissable,
Il est bien plus doux d'en mourir.
[8] Lisez la _Clélie_, t. I.
--Comment! cette Grecque avait tant d'esprit que cela? Je ne puis le
croire! s'écria Marion de Lorme; combien Mlle de Scudéry lui était
supérieure! Cette idée lui appartient; qu'elle les mette dans _Clélie_,
je vous en prie, ces vers charmants; que cela figurera bien dans cette
histoire romaine!
--A merveille! c'est parfait, dirent tous les savants: Horace, Arunce
et l'aimable Porsenna sont des amants si galants!
Ils étaient tous penchés sur la carte de Tendre, et leurs doigts se
croisaient et se heurtaient en suivant tous les détours des fleuves
amoureux. Le jeune Poquelin osa élever une voix timide et son regard
mélancolique et fin, et leur dit:
--A quoi cela sert-il? est-ce à donner du bonheur ou du plaisir?
Monsieur ne me semble pas bien heureux, et je ne me sens pas bien gai.
Il n'obtint pour réponse que des regards de dédain, et se consola en
méditant _les Précieuses ridicules_.
Des Barreaux se préparait à lire un sonnet pieux qu'il s'accusait
d'avoir fait dans sa maladie; il paraissait honteux d'avoir songé un
moment à Dieu en voyant le tonnerre, et rougissait de cette faiblesse;
la maîtresse de la maison l'arrêta:
--Il n'est pas temps encore de dire vos beaux vers; vous seriez
interrompu; nous attendons M. le Grand-Écuyer et d'autres
gentilshommes; ce serait un meurtre que de laisser parler un grand
esprit pendant ce bruit et ces dérangements. Mais voici un jeune
Anglais qui vient de voyager en Italie et retourne à Londres. On m'a
dit qu'il composait un poëme, je ne sais lequel; il va nous en dire
quelques vers. Beaucoup de ces messieurs de la Compagnie Eminente
savent l'anglais; et, pour les autres, il a fait traduire, par un
ancien secrétaire du duc de Buckingham, les passages qu'il nous lira,
et en voici des copies en français sur cette table.
En parlant ainsi, elle les prit et les distribua à tous ses érudits.
On s'assit, et l'on fit silence. Il fallut quelque temps pour décider
le jeune étranger à parler et à quitter l'embrasure de la croisée, où
il semblait s'entendre fort bien avec Corneille. Il s'avança enfin
jusqu'au fauteuil placé près de la table; il semblait d'une santé
faible, et tomba sur ce siège plutôt qu'il ne s'y assit. Il appuya son
coude sur la table, et de sa main couvrit ses yeux grands et beaux,
mais à demi fermés et rougis par des veilles ou des larmes. Il dit ses
fragments de mémoire; ses auditeurs défiants le regardaient d'un air de
hauteur ou du moins de protection; d'autres parcouraient nonchalamment
la traduction de ses vers.
Sa voix, d'abord étouffée, s'épura par le cours même de son harmonieux
récit; le souffle de l'inspiration poétique l'enleva bientôt à
lui-même, et son regard, élevé au ciel, devint sublime comme celui du
jeune évangéliste qu'inventa Raphaël, car la lumière s'y réfléchissait
encore. Il annonça dans ses vers la première désobéissance de l'homme,
et invoqua le Saint-Esprit, qui préfère à tous les temples un coeur
simple et pur, qui sait tout, et qui assistait à la naissance du Temps.
Un profond silence accueillit ce début, et un léger murmure s'éleva
après la dernière pensée. Il n'entendait pas, il ne voyait qu'à travers
un nuage, il était dans le monde de sa création; il poursuivit.
Il dit l'esprit infernal attaché dans un feu vengeur par des chaînes
de diamants; le Temps partageant neuf fois le jour et la nuit aux
mortels pendant sa chute; l'obscurité visible des prisons éternelles
et l'océan flamboyant où flottaient les anges déchus; sa voix tonnante
commença le discours du prince des démons: «Es-tu, disait-il, es-tu
celui qu'entourait une lumière éblouissante dans les royaumes fortunés
du jour? Oh! combien tu es déchu!... Viens avec moi... Et qu'importe
ce champ de nos célestes batailles? tout est-il perdu? Une indomptable
volonté, l'esprit immuable de la vengeance, une haine mortelle, un
courage qui ne sera jamais ployé, conserver cela, n'est-ce pas une
victoire?»
Ici un laquais annonça d'une voix éclatante MM. de Montrésor et
d'Entraigues. Ils saluèrent, parlèrent, dérangèrent les fauteuils,
et s'établirent enfin. Les auditeurs en profitèrent pour entamer dix
conversations particulières; on n'y entendait guère que des paroles
de blâme et des reproches de mauvais goût; quelques hommes d'esprit,
engourdis par la routine, s'écriaient qu'ils ne comprenaient pas, que
c'était au-dessus de leur intelligence (ne croyant pas dire si vrai),
et par cette fausse humilité s'attiraient un compliment, et au poëte
une injure: double avantage. Quelques voix prononcèrent même le mot de
_profanation_.
Le poëte, interrompu, mit sa tête dans ses deux mains et ses coudes
sur la table pour ne pas entendre tout ce bruit de politesses et de
critiques. Trois hommes seuls se rapprochèrent de lui: c'étaient un
officier, Poquelin et Corneille; celui-ci dit à l'oreille de Milton:
--Changez de tableau, je vous le conseille; vos auditeurs ne sont pas à
la hauteur de celui-ci.
L'officier serra la main du poëte anglais, et lui dit:
--Je vous admire de toute la puissance de mon âme.
L'Anglais, étonné, le regarda et vit un visage spirituel, passionné et
malade.
Il lui fit un signe de tête, et chercha à se recueillir pour continuer.
Sa voix reprit une expression très douce à l'oreille et un accent
paisible; il parlait du bonheur chaste des deux plus belles créatures;
il peignit leur majestueuse nudité, la candeur et l'autorité de leur
regard, puis leur marche au milieu des tigres et des lions qui se
jouaient encore à leurs pieds; il dit aussi la pureté de leur prière
matinale, leurs sourires enchanteurs, les folâtres abandons de leur
jeunesse et l'amour de leurs propos si douloureux au prince des démons.
De douces larmes bien involontaires coulaient des yeux de la belle
Marion de Lorme: la nature avait saisi son coeur malgré son esprit; la
poésie la remplit de pensées graves et religieuses dont l'enivrement
des plaisirs l'avait toujours détournée, l'idée de l'amour dans la
vertu lui apparut pour la première fois avec toute sa beauté, et elle
demeura comme frappée d'une baguette magique et changée en une pâle et
belle statue.
Corneille, son jeune ami et l'officier étaient pleins d'une silencieuse
admiration qu'ils n'osaient exprimer, car des voix assez élevées
couvrirent celle du poëte surpris.
--On n'y tient pas! s'écriait des Barreaux: c'est d'un fade à faire mal
au coeur!
--Et quelle absence de gracieux, de galant et de belle flamme! disait
froidement Scudéry.
--Ce n'est pas là notre immortel d'Urfé! disait Baro le continuateur.
--Où est l'_Ariane_? où est l'_Astrée_? s'écriait en gémissant Godeau
l'annotateur.
Toute l'assemblée se soulevait ainsi avec d'obligeantes remarques, mais
faites de manière à n'être entendues du poëte que comme un murmure
dont le sens était incertain pour lui; il comprit pourtant qu'il ne
produisait pas d'enthousiasme, et se recueillit avant de toucher une
autre corde de sa lyre.
En ce moment on annonça le conseiller de Thou, qui, saluant
modestement, se glissa en silence derrière l'auteur, près de Corneille,
de Poquelin et du jeune officier. Milton reprit ses chants.
Il raconta l'arrivée d'un hôte céleste dans les jardins d'Éden, comme
une seconde aurore au milieu du jour; secouant les plumes de ses ailes
divines, il remplissait les airs d'une odeur ineffable, et venait
révéler à l'homme l'histoire des cieux; la révolte de Lucifer revêtu
d'une armure de diamant, élevé sur un char brillant comme le soleil,
gardé par d'étincelants chérubins, et marchant contre l'Éternel. Mais
Emmanuel paraît sur le char vivant du Seigneur, et les deux mille
tonnerres de sa main droite roulent jusqu'à l'enfer, avec un bruit
épouvantable, l'armée maudite confondue sous les immenses décombres du
ciel démantelé.
Cette fois on se leva, et tout fut interrompu, car les scrupules
religieux étaient venus se liguer avec le faux goût; on n'entendait
que des exclamations qui obligèrent la maîtresse de la maison à se
lever aussi pour s'efforcer de les cacher à l'auteur. Ce ne fut pas
difficile, car il était tout entier absorbé par la hauteur de ses
pensées; son génie n'avait plus rien de commun avec la terre dans ce
moment; et, quand il rouvrit ses yeux sur ceux qui l'entouraient,
il trouva près de lui quatre admirateurs dont la voix se fit mieux
entendre que celle de l'assemblée.
Corneille lui dit cependant:
--Écoutez-moi. Si vous voulez la gloire présente, ne l'espérez pas d'un
aussi bel ouvrage. La poésie pure est sentie par bien peu d'âmes; il
faut, pour le vulgaire des hommes, qu'elle s'allie à l'intérêt presque
physique du drame. J'avais été tenté de faire un poëme de _Polyeucte_;
mais je couperai ce sujet: j'en retrancherai les cieux, et ce ne sera
qu'une tragédie.
--Que m'importe la gloire du moment! répondit Milton; je ne songe
point au succès: je chante parce que je me sens poëte; je vais où
l'inspiration m'entraîne; ce qu'elle produit est toujours bien. Quand
on ne devrait lire ces vers que cent ans après ma mort, je les ferais
toujours.
--Ah! moi, je les admire avant qu'ils ne soient écrits, dit le jeune
officier; j'y vois le Dieu dont j'ai trouvé l'image innée dans mon
coeur.
--Qui me parle donc d'une manière si affable? dit le poëte.
--Je suis René Descartes, reprit doucement le militaire.
--Quoi! monsieur! s'écria de Thou, seriez-vous assez heureux pour
appartenir à l'auteur des _Principes_?
--J'en suis l'auteur, dit-il.
--Vous, monsieur! mais... cependant... pardonnez-moi... mais...
n'êtes-vous pas homme d'épée? dit le conseiller rempli d'étonnement.
--Eh! monsieur, qu'a de commun la pensée avec l'habit du corps? Oui, je
porte l'épée, et j'étais au siège de La Rochelle; j'aime la profession
des armes, parce qu'elle soutient l'âme dans une région d'idées nobles
par le sentiment continuel du sacrifice de la vie; cependant elle
n'occupe pas tout un homme; on ne peut pas y appliquer ses pensées
continuellement: la paix les assoupit. D'ailleurs on a aussi à craindre
de les voir interrompues par un coup obscur ou un accident ridicule
et intempestif; et si l'homme est tué au milieu de l'exécution de son
plan, la postérité conserve de lui l'idée qu'il n'en avait pas, ou en
avait conçu un mauvais; et c'est désespérant.
De Thou sourit de plaisir en entendant ce langage simple de l'homme
supérieur, celui qu'il aimait le mieux après le langage du coeur; il
serra la main du jeune sage de la Touraine, et l'entraîna dans un
cabinet voisin avec Corneille, Milton et Molière, et là ils eurent
de ces conversations qui font regarder comme perdu le temps qui les
précéda et le temps qui doit les suivre.
Il y avait deux heures qu'ils s'enchantaient de leurs discours, lorsque
le bruit de la musique, des guitares et des flûtes, qui jouaient des
menuets, des sarabandes, des allemandes et des danses espagnoles que
la jeune Reine avait mises à la mode, le passage continuel des groupes
de jeunes femmes et leurs éclats de rire, tout annonça qu'un bal
commençait. Une très jeune et belle personne, tenant un grand éventail
comme un sceptre, et entourée de dix jeunes gens, entra dans leur
petit salon retiré, avec sa cour brillante, qu'elle dirigeait comme une
reine, et acheva de mettre en déroute les studieux causeurs.
--Adieu, messieurs, dit de Thou: je cède la place à mademoiselle de
Lenclos et à ses mousquetaires.
--Vraiment, messieurs, dit la jeune Ninon, vous faisons-nous peur? vous
ai-je troublés? vous avez l'air de conspirateurs!
--Nous le sommes peut-être plus que ces messieurs tout en dansant! dit
Olivier d'Entraigues qui lui donnait la main.
--Oh! votre conjuration est contre moi, monsieur le page, répondit
Ninon, tout en regardant un autre chevau-léger et abandonnant à un
troisième le bras qui lui restait, tandis que les autres cherchaient à
se placer sur le chemin des oeillades errantes; car elle promenait sur
eux ses regards brillants comme la flamme légère que l'on voit courir
sur l'extrémité des flambeaux qu'elle allume tour à tour.
De Thou s'esquiva sans que personne songeât à l'arrêter, et descendait
le grand escalier, lorsqu'il y vit monter le petit abbé de Gondi, tout
rouge, en sueur et essoufflé, qui l'arrêta brusquement avec un air
animé et joyeux.
--Eh bien! Eh bien! où allez-vous donc? laissez aller les étrangers
et les savants, vous êtes des nôtres. J'arrive un peu tard, mais notre
belle Aspasie me pardonnera. Pourquoi donc vous en allez-vous? est-ce
que tout est fini?
--Mais il paraît que oui; puisque l'on danse, la lecture est faite.
--La lecture, oui; mais les serments? dit tout bas l'abbé.
--Quels serments? dit de Thou.
--M. le Grand n'est-il pas venu?
--Je croyais le voir; mais je pense qu'il n'est pas venu ou qu'il est
parti.
--Non, non, venez avec moi, dit l'étourdi, vous êtes des nôtres,
parbleu! il est impossible que vous n'en soyez pas, venez.
De Thou, n'osant refuser et avoir l'air de renier ses amis, même pour
des parties de plaisirs qui lui déplaisaient, le suivit, ouvrit deux
cabinets et descendit un petit escalier dérobé. A chaque pas qu'il
faisait, il entendait plus distinctement des voix d'hommes assemblés.
Gondi ouvrit la porte. Un spectacle inattendu s'offrit à ses yeux.
La chambre où il entrait, éclairée par un demi-jour mystérieux,
semblait l'asile des plus voluptueux rendez-vous; on voyait d'un côté
un lit doré, chargé d'un dais de tapisseries, empanaché de plumes,
couvert de dentelles et d'ornements; tous les meubles, ciselés et
dorés, étaient d'une soie grisâtre richement brodée, des carreaux
de velours s'étendaient aux pieds de chaque fauteuil sur d'épais
tapis. De petits miroirs, unis l'un à l'autre par des ornements
d'argent, simulaient une glace entière, perfection alors inconnue,
et multipliaient partout leurs facettes étincelantes. Nul bruit
extérieur ne pouvait parvenir dans ce lieu de délices; mais les gens
qu'il rassemblait paraissaient bien éloignés des pensées qu'il pouvait
donner. Une foule d'hommes, qu'il reconnut pour des personnages de
la cour ou des armées, se pressaient à l'entrée de cette chambre et
se répandaient dans un appartement voisin qui paraissait plus vaste;
attentifs, ils dévoraient des yeux le spectacle qu'offrait le premier
salon. Là dix jeunes gens debout et tenant à la main leurs épées nues,
dont la pointe était baissée vers la terre, étaient rangés autour d'une
table: leurs visages tournés du côté de Cinq-Mars annonçaient qu'ils
venaient de lui adresser leur serment; le Grand-Écuyer était seul,
devant la cheminée, les bras croisés et l'air profondément absorbé dans
ses réflexions. Debout près de lui, Marion de Lorme, grave, recueillie,
semblait lui avoir présenté ces gentilshommes.
Dès que Cinq-Mars aperçut son ami, il se précipita vers la porte qu'il
ouvrait, en jetant un regard irrité à Gondi, et saisit de Thou par les
deux bras en l'arrêtant sur le dernier degré:
--Que faites-vous ici? lui dit-il d'une voix étouffée, qui vous amène?
que me voulez-vous? vous êtes perdu si vous entrez.
--Que faites-vous vous-même? que vois-je dans cette maison?
--Les conséquences de ce que vous savez; retirez-vous, vous dis-je; cet
air est empoisonné pour tous ceux qui sont ici.
--Il n'est plus temps, on m'a déjà vu; que dirait-on si je me retirais?
je les découragerais, vous seriez perdu.
Tout ce dialogue s'était dit à demi-voix et précipitamment; au dernier
mot, de Thou, poussant son ami, entra, et d'un pas ferme traversa
l'appartement pour aller vers la cheminée.
Cinq-Mars, profondément blessé, vint reprendre sa place, baissa
la tête, se recueillit, et, relevant bientôt un visage plus calme,
continua un discours que l'entrée de son ami avait interrompu:
--Soyez donc des nôtres, messieurs; mais il n'est plus besoin de tant
de mystères; souvenez-vous que lorsqu'un esprit ferme embrasse une
idée, il doit la suivre dans toutes ses conséquences. Vos courages
vont avoir un plus vaste champ que celui d'une intrigue de cour.
Remerciez-moi: en échange d'une conjuration, je vous donne une
guerre. M. de Bouillon est parti pour se mettre à la tête de son
armée d'Italie; dans deux jours, et avant le Roi, je quitte Paris pour
Perpignan; venez-y tous, les Royalistes de l'armée nous y attendent.
Ici, il jeta autour de lui des regards confiants et calmes; il vit
des éclairs de joie et d'enthousiasme dans tous les yeux de ceux
qui l'entouraient. Avant de laisser gagner son propre coeur par la
contagieuse émotion qui précède les grandes entreprises, il voulut
s'assurer d'eux encore, et répéta d'un air grave:
--Oui, la guerre, messieurs, songez-y, une guerre ouverte. La Rochelle
et la Navarre se préparent au grand réveil de leurs religionnaires,
l'armée d'Italie entrera d'un côté, le frère du Roi viendra nous
joindre de l'autre: l'homme sera entouré, vaincu, écrasé. Les
Parlements marcheront à notre arrière-garde, apportant leur supplique
au Roi, arme aussi forte que nos épées; et, après la victoire, nous
nous jetterons aux pieds de Louis XIII, notre maître, pour qu'il
nous fasse grâce et nous pardonne de l'avoir délivré d'un ambitieux
sanguinaire et de hâter sa résolution.
Ici, regardant autour de lui, il vit encore une assurance croissante
dans les regards et l'attitude de ses complices.
--Quoi! reprit-il, croisant ses bras et contenant encore avec effort
sa propre émotion, vous ne reculez pas devant cette résolution qui
paraîtrait une révolte à d'autres hommes qu'à vous? Ne pensez-vous
pas que j'aie abusé des pouvoirs que vous m'aviez remis? J'ai porté
loin les choses; mais il est des temps où les rois veulent être servis
comme malgré eux. Tout est prévu, vous le savez. Sedan nous ouvrira ses
portes, et nous sommes assurés de l'Espagne.
Douze mille hommes de vieilles troupes entreront avec nous jusqu'à
Paris. Aucune place pourtant ne sera livrée à l'étranger; elles auront
toutes garnison française, et seront prises au nom du Roi.
--Vive le Roi! vive l'Union! la nouvelle Union, la sainte Ligue!
s'écrièrent tous les jeunes gens de l'assemblée.
--Le voici venu, s'écria Cinq-Mars avec enthousiasme, le voici, le plus
beau jour de ma vie! O jeunesse, jeunesse, toujours nommée imprévoyante
et légère de siècle en siècle! de quoi t'accuse-t-on aujourd'hui? Avec
un chef de vingt-deux ans s'est conçue, mûrie, et va s'exécuter la
plus vaste, la plus juste, la plus salutaire des entreprises. Amis,
qu'est-ce qu'une grande vie, sinon une pensée de la jeunesse exécutée
par l'âge mûr? La jeunesse regarde fixement l'avenir de son oeil
d'aigle, y trace un large plan, y jette une pierre fondamentale; et
tout ce que peut faire notre existence entière, c'est d'approcher de ce
premier dessein. Ah! quand pourraient naître les grands projets, sinon
lorsque le coeur bat fortement dans la poitrine? L'esprit n'y suffirait
pas, il n'est rien qu'un instrument.
Une nouvelle explosion de joie suivait ces paroles, lorsqu'un vieillard
à barbe blanche sortit de la foule.
--Allons, dit Gondi à demi-voix, voilà le vieux chevalier de Guise qui
va radoter et nous refroidir.
En effet, le vieillard, serrant la main de Cinq-Mars, dit lentement et
péniblement, après s'être placé près de lui:
--Oui, mon enfant, et vous, mes enfants, je vois avec joie que mon
vieil ami Bassompierre sera délivré par vous, et que vous allez venger
le comte de Soissons et le jeune Montmorency... Mais il convient à la
jeunesse, tout ardente qu'elle est, d'écouter ceux qui ont beaucoup
vu. J'ai vu la Ligue, mes enfants, et je vous dis que vous ne pourrez
pas prendre cette fois, comme on fit alors, le titre de _sainte
Ligue_, _sainte Union_, de _Protecteurs de saint Pierre_ et _Piliers
de l'Église_, parce que je vois que vous comptez sur l'appui des
_huguenots_; vous ne pourrez pas non plus mettre sur votre grand sceau
de cire verte un trône vide, puisqu'il est occupé par un roi.
--Vous pouvez dire par deux, interrompit Gondi en riant.
--Il est pourtant d'une grande importance, poursuivit le vieux Guise
au milieu de ces jeunes gens en tumulte, il est pourtant d'une grande
importance de prendre un nom auquel s'attache le peuple; celui de
_Guerre du bien public_ a été pris autrefois, _Princes de la paix_
dernièrement; il faudrait en trouver un...
--Eh bien, la _Guerre du Roi_, dit Cinq-Mars...
--Oui, c'est cela! _Guerre du Roi_, dirent Gondi et tous les jeunes
gens.
--Mais, reprit encore le vieux ligueur, il serait essentiel aussi de se
faire approuver par la Faculté théologique de Sorbonne, qui sanctionna
autrefois même les _haut-gourdiers_ et les _sorgueurs_[9], et remettre
en vigueur sa deuxième proposition: qu'il est permis au peuple de
désobéir aux magistrats et de les pendre.
[9] Termes des ligueurs.
--Hé! chevalier, s'écria Gondi, il ne s'agit plus de cela; laissez
parler M. le Grand; nous ne pensons pas plus à la Sorbonne à présent
qu'à votre saint Jacques Clément.
On rit, et Cinq-Mars reprit:
--J'ai voulu, messieurs, ne vous rien cacher des projets de MONSIEUR,
de ceux du duc de Bouillon et des miens, parce qu'il est juste qu'un
homme qui joue sa vie sache à quel jeu; mais je vous ai mis sous
les yeux les chances les plus malheureuses, et je ne vous ai pas
détaillé nos forces, parce qu'il n'est pas un de vous qui n'en sache
le secret. Est-ce à vous, messieurs de Montrésor et de Saint-Thibal,
que j'apprendrai les richesses que MONSIEUR met à notre disposition?
Est-ce à vous, monsieur d'Aignan, monsieur de Mouy, que je dirai
combien de jeunes gentilshommes ont voulu s'adjoindre à vos compagnies
de gens d'armes et de chevau-légers, pour combattre les Cardinalistes?
combien en Touraine et dans l'Auvergne, où sont les terres de la
maison d'Effiat, et d'où vont sortir deux mille seigneurs avec leurs
vassaux? Baron de Beauvau, vous ferai-je redire le zèle et la valeur
des cuirassiers que vous donnâtes au malheureux comte de Soissons,
dont la cause était la nôtre, et que vous vîtes assassiner au milieu
de son triomphe par celui qu'il avait vaincu avec vous? Dirai-je à ces
messieurs la joie du Comte-Duc[10] à la nouvelle de nos dispositions,
et les lettres du Cardinal-Infant au duc de Bouillon? Parlerai-je
de Paris à l'abbé de Gondi, à d'Entraigues, et à vous, messieurs,
qui voyez tous les jours son malheur, son indignation et son besoin
d'éclater? Tandis que tous les royaumes étrangers demandent la paix,
que le cardinal de Richelieu détruit toujours par sa mauvaise foi
(comme il l'a fait en rompant le traité de Ratisbonne), tous les ordres
de l'État gémissent de ses violences et redoutent cette colossale
ambition, qui ne tend pas moins qu'au trône temporel et même spirituel
de la France.
[10] D'Olivarès, comte-duc de San-Lucar.
Un murmure approbateur interrompit Cinq-Mars. On se tut un moment, et
l'on entendit le son des instruments à vent et le trépignement mesuré
du pied des danseurs.
Ce bruit causa un instant de distraction et quelques rires dans les
plus jeunes gens de l'assemblée.
Cinq-Mars en profita, et levant les yeux:
--Plaisirs de la jeunesse, s'écria-t-il, amours, musique, danses
joyeuses, que ne remplissez-vous seuls nos loisirs! que n'êtes-vous
nos seules ambitions! Qu'il nous faut de ressentiments pour que nous
venions faire entendre nos cris d'indignation à travers les éclats de
joie, nos redoutables confidences dans l'asile des entretiens du coeur,
et nos serments de guerre et de mort au milieu de l'enivrement des
fêtes de la vie!
Malheur à celui qui attriste la jeunesse d'un peuple! Quand les rides
sillonnent le front de l'adolescent, on peut dire hardiment que le
doigt d'un tyran les a creusées. Les autres peines du jeune âge lui
donnent le désespoir, et non la consternation. Voyez passer en silence,
chaque matin, ces étudiants tristes et mornes, dont le front est
jauni, dont la démarche est lente et la voix basse; on croirait qu'ils
craignent de vivre et de faire un pas vers l'avenir. Qu'y a-t-il donc
en France? Un homme de trop.
Oui, continua-t-il, j'ai suivi pendant deux années la marche insidieuse
et profonde de son ambition. Ses étranges procédures, ses commissions
secrètes, ses assassinats juridiques, vous sont connus: princes, pairs,
maréchaux, tout a été écrasé par lui; il n'y a pas une famille de
France qui ne puisse montrer quelque trace douloureuse de son passage.
S'il nous regarde tous comme ennemis de son autorité, c'est qu'il ne
veut laisser en France que sa maison, qui ne tenait, il y a vingt ans,
qu'un des plus petits fiefs du Poitou.
Les Parlements humiliés n'ont plus de voix; les présidents de Mesmes,
de Novion, de Bellièvre, vous ont-ils révélé leur courageuse mais
inutile résistance pour condamner à mort le duc de La Valette?
Les présidents et conseils des cours souveraines ont été emprisonnés,
chassés, interdits, chose inouïe! lorsqu'ils ont parlé pour le Roi ou
pour le public.
Les premières charges de justice, qui les remplit? des hommes infâmes
et corrompus qui sucent le sang et l'or du pays. Paris et les villes
maritimes taxées; les campagnes ruinées et désolées par les soldats,
sergents et gardes du scel; les paysans réduits à la nourriture et à
la litière des animaux tués par la peste ou la faim, se sauvant en pays
étranger: tel est l'ouvrage de cette nouvelle justice. Il est vrai que
ces dignes agents ont fait battre monnaie à l'effigie du Cardinal-Duc.
Voici de ses pièces royales.
Ici le grand écuyer jeta sur le tapis une vingtaine de doublons en
or où Richelieu était représenté. Un nouveau murmure de haine pour le
Cardinal s'éleva dans la salle.
--Et croyez-vous le clergé moins avili et moins mécontent? Non. Les
évêques ont été jugés contre les lois de l'État et le respect dû à
leurs personnes sacrées. On a vu des corsaires d'Alger commandés par un
archevêque. Des gens de néant ont été élevés au cardinalat. Le ministre
même, dévorant les choses les plus saintes, s'est fait élire général
des ordres de Cîteaux, Cluny, Prémontré, jetant dans les prisons les
religieux qui lui refusaient leurs voix. Jésuites, Carmes, Cordeliers,
Augustins, Jacobins ont été forcés d'élire en France des vicaires
généraux pour ne plus communiquer à Rome avec leurs propres supérieurs,
parce qu'il veut être patriarche en France et chef de l'Église
gallicane.
--C'est un schismatique, un monstre! s'écrièrent plusieurs voix.
--Sa marche est donc visible, messieurs; il est prêt à saisir le
pouvoir temporel et spirituel; il s'est cantonné, peu à peu, contre
le Roi même, dans les plus fortes places de la France; saisi des
embouchures des principales rivières, des meilleurs ports de l'Océan,
des salines et de toutes les sûretés du royaume; c'est donc le Roi
qu'il faut délivrer de cette oppression. _Le Roi et la Paix_ sera notre
cri. Le reste à la Providence.
Cinq-Mars étonna beaucoup toute l'assemblée et de Thou lui-même par ce
discours. Personne ne l'avait entendu jusque-là parler longtemps de
suite, même dans les conversations familières; et jamais il n'avait
laissé entrevoir par un seul mot la moindre aptitude à connaître les
affaires publiques; il avait, au contraire, affecté une insouciance
très grande aux yeux même de ceux qu'il disposait à servir ses projets,
ne leur montrant qu'une indignation vertueuse contre les violences du
ministre, mais affectant de ne me
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