Gutenberg · eo1.org

← catalogue

L'oeuvre du comte de Mirabeau

by comte de Honoré-Gabriel de Riqueti Mirabeau · French · Gutenberg #44181 · 452,015 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: L'oeuvre du comte de Mirabeau

Author: comte de Honoré-Gabriel de Riqueti Mirabeau

Editor: Guillaume Apollinaire


        
Release date: November 14, 2013 [eBook #44181]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/44181

Credits: Produced by Laurent Vogel, Turgut Dincer and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
        http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU ***

[Note concernant la transcription

On a conservé l’orthographe de l’original, pour le texte français. On
a néanmoins corrigé les erreurs manifestes d’impression. Les citations
latines et surtout grecques ont dû être abondamment rectifiées,
l’original étant truffé d’erreurs au point d’en devenir inintelligible
(par exemple "Ex alii tui senta" au lieu de "Ex animi tui sententia")
voire imprononçable (par exemple δζαγομὸ ζφς pour τραγομόρφοι).]



    LES MAITRES DE L’AMOUR


    L’ŒUVRE
    du
    Comte de Mirabeau


    Erotika Biblion
    avec annotations du Chevalier de Pierrugues

    La Conversion, ou le Libertin de qualité

    Hic et Hec, ou l’art de varier les plaisirs de l’amour

    Le Rideau levé, ou l’Éducation de Laure

    Le Chien après les Moines.--Le Degré des âges du plaisir


    INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES
    PAR
    +GUILLAUME APOLLINAIRE+


    _Ouvrage orné d’un Portrait et d’un autographe hors texte_


    PARIS
    BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
    4, RUE DE FURSTENBERG, 4

    MCMXXI




    L’ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU


    ==_Il a été tiré de cet ouvrage_==
    10 exemplaires sur Japon Impérial=
    ==============1 à 10==============
    ====25 exemplaires sur Hollande===
    ==============11 à 35=============


    Droits de reproduction réservés
    pour tous pays, y compris la
    Suède, la Norvège et le Danemark.


[Illustration: MIRABEAU.]




INTRODUCTION


Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de la vie privée de
Mirabeau. Tout cela est trop connu.

Qu’il suffise de dire qu’Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau,
naquit le 9 mars 1749 au château du Bignon, dans le Gâtinais orléanais
(aujourd’hui Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il mourut
le samedi 2 avril 1791.

D’excellents historiens ont projeté un jour éclatant sur les amours du
grand tribun et de Sophie de Ruffey, la marquise de Monnier. On a donné
une très grande partie de la correspondance des deux amants[1].

On n’a pas encore osé livrer au public les détails libres qui abondent,
paraît-il dans les lettres de Mme de Monnier. Bon nombre de détails
aussi libres figurent dans celle de Mirabeau.

Arrêté le 14 mai 1777, l’amant de Sophie fut enfermé à Vincennes le 8
juin 1777 et n’en sortit que le 17 novembre 1780.

Le marquis de Sade était au donjon depuis le 14 janvier de la même
année. Mais Mirabeau semble avoir ignoré ce détail à cette époque et la
lettre adressée à M. Le Noir, le 1er janvier 1778, témoigne de cette
ignorance.

«... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi des crimes horribles
et pour qui une prison perpétuelle est une grâce que toute la bonté du
souverain pour leurs familles a eu peine à leur accorder, plusieurs
scélérats de cette espèce, dis-je, sont dans des forts où ils jouissent
de toute leur fortune, où ils ont une société très agréable et toutes
les ressources possibles contre le mal-être et l’ennui inséparable
d’une vie renfermée................................................

... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi non? La honte
n’est-elle pas personnelle? Le marquis de Sade, condamné deux fois
au supplice, et la seconde fois à être rompu vif, le marquis de Sade
exécuté en effigie; le marquis de Sade dont les complices subalternes
sont morts sur la roue, dont les forfaits étonnent les scélérats
même les plus consommés; le marquis de Sade est colonel, vit dans le
monde, a recouvré sa liberté et en jouit, à moins que quelque nouvelle
atrocité ne la lui ait ravie...

Vous me blâmeriez, Monsieur, si je m’avilissais jusqu’à mettre en
parallèle M. de Railli[3], M. de Sade et moi; mais je me ferais cette
question simple... De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes
sans doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon père; parce
qu’il est le seul que je ne puisse pas repousser et couvrir d’infamie.
Qu’il articule des faits et que ces faits me soient communiqués. Je
l’ai demandé cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu’il parle seul
pour changer de partie... Cependant, quelle différence de la situation
des monstres que j’ai cités à la mienne? Je suis dans la prison du
royaume la plus triste et la plus cruelle, à la considérer sous tous
les aspects (je parle de celle destinée aux gens de ma sorte); j’y
suis dans la plus extrême pénurie; dans l’isolement le plus absolu, je
dirais le plus affreux, si vous n’étiez venu à mon aide...»

Mais le marquis de Sade devait lui révéler sa présence et, le 28 juin
1780, Mirabeau écrit au premier commis de la police, l’agent Boucher,
qu’il appelait son bon ange[4]:

«... Monsieur de Sade a mis hier en combustion le donjon et m’a fait
l’honneur en se nommant et sans la moindre provocation de ma part,
comme vous le croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs.
J’étais, disait-il moins décemment, le giton de M. de R...[5] et
c’était pour me donner la promenade qu’on la lui ôtait. Enfin, il m’a
demandé mon nom afin d’avoir le plaisir _de me couper les oreilles à
sa liberté_.

La patience m’a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui d’un
homme d’honneur qui n’a jamais disséqué ni empoisonné des femmes, qui
vous l’écrira sur le dos, à coups de canne, si vous n’êtes pas roué
auparavant, et qui n’a de crainte d’être mis par vous en deuil sur la
grève[6]. Il s’est tu et n’a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous
me grondez, vous me gronderez, mais par Dieu, il est aisé de patienter
de loin, et assez triste d’habiter la même maison qu’un tel monstre
habite.»

Ces deux prisonniers, qui s’estimaient si peu, l’un traitant de _giton_
l’autre qui le considérait comme un monstre, devaient jouer un rôle
prépondérant dans l’histoire de l’émancipation sociale et morale de
l’humanité.

Tous les deux passaient le temps, en prison, à écrire surtout des
ouvrages licencieux.

Mirabeau a composé à Vincennes un grand nombre d’ouvrages:

_Des lettres de cachet et des prisons d’Etat_, 2 vol., _à Hambourg_
(Neufchâtel), en 1782.

_Elégies de Tibulle avec des notes et recherches de mythologie,
d’histoire et de philosophie; suivies des baisers de Jean Second;
traduction nouvelle adressée du Donjon de Vincennes par Mirabeau
l’aîné, à Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, chez Letourmy
jeune et Compagnie, et à Paris, chez Berry, rue S. Nicaise,
l’an 3 de l’Ere Républicaine_, 2 tomes, in-8º[7].

Il y a un troisième volume sans tomaison indiquée, avec ce titre:
_Contes et nouvelles adressés du Donjon de Vincennes, par Mirabeau, à
Sophie Ruffey. A Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie. A Paris,
chez Deroy, libraire, rue Cimetière-André, nº 15, l’an 4 de l’ère
républicaine_, avec cette épigraphe: _Nec si quid olim lusit Anacreon
delevit aetas_.

«La Chabeaussière, dit la _Biographie Michaud_, élevé avec Mirabeau,
lui avait fait don du manuscrit de cette traduction, à laquelle
il n’attachait aucune importance. Mirabeau se l’appropria en
l’enrichissant d’additions et remaniant le style. La Chabeaussière
revendiqua l’ouvrage lorsqu’il en vit le succès.»

M. Paul Cottin (_loc. cit._) dit que «La Chabeaussière paraît avoir
indûment réclamé la paternité» de cette traduction de Tibulle.

M. Gabriel Hanotaux possède, paraît-il, un important manuscrit
d’ouvrages de Mirabeau, écrit à Vincennes et recopiés par Sophie:
poèmes, traduction des _Métamorphoses d’Ovide_, _Essai sur la liberté
des anciens et des modernes_, etc.

Mirabeau écrivit aussi à Vincennes un traité de _l’Inoculation_, une
_grammaire_ et une _mythologie_ destinés à l’éducation de Mme de
Monnier.

Il traduisit aussi les contes de Boccace qu’il jugeait ainsi (_Lettre
à Sophie_ du 28 juillet 1780): «Je crois en général que Boccace a été
trop vanté; il a cependant du naturel et du comique. Mais quand on a lu
ce qu’a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses contes, soit dans les
mémoires de Gramont, on n’aime plus aucun conteur.»

Enfin, il y écrivit son _Erotika Biblion_ et ces ouvrages hardis que
M. Pierre Louys, dans sa préface d’_Aphrodite_, appelle _les romans de
Mirabeau_, c’est-à-dire _le Libertin de qualité_ et peut-être _Hic et
Haec_.

_Ma Conversion_ parut en 1783.

Cet ouvrage, d’un genre tout nouveau, fut bientôt remarqué[8]. C’était
la première fois sans doute que l’on faisait un personnage romanesque
de l’homme qui vit aux dépens des femmes. Le roman était animé; assez
grossier, il contenait des termes empruntés à l’argot spécial des
brelans et des tavernes. Le libertinage affectait à chaque page des
allures conquérantes. Don Juan levait des impôts dans le pays de
Tendre et blasphémait avec une liberté réaliste encore nouvelle dans
la littérature. Les _Mémoires secrets_ ne manquèrent point de signaler
un livre aussi scandaleux et la mention qui est faite des estampes qui
enrichissent le livre suffira à donner idée de l’ouvrage qu’on ne peut
guère résumer.

«_5 janvier 1785. Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F.,
c’est-à-dire par M. de _Riquetti_, comte de _Mirabeau_ fils.

Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprimé dès 1783, n’a
commencé à percer que vers la fin de l’année dernière. Il est, en
effet, de nature à ne se glisser que lentement et dans les ténèbres. Il
est précédé d’une _Épître dédicatoire à Monsieur Satan_. On peut juger
par ce début quel doit être le fond du livre. Le frontispice l’annonce
également. On y voit l’auteur à son bureau. _L’Amour_ et les _Trois
Grâces_, transformées en _trois Garces nues_, vers lesquelles il se
retourne, semblent guider sa plume. On dirait que le _Diable_, en face,
n’attend que le moment de recevoir l’hommage de cette production, et
_Mercure_ se dispose à la publier.

Au haut est un médaillon où l’on lit: _Ma Conversion_. Et au bas, pour
légende: _Auri sacra fames_. Cinq autres estampes enrichissent et
développent le sujet.

La première roule sur le début du héros, qui commence par une
financière payant bien. Il est peint l’excitant vigoureusement et ne
voulant la satisfaire que lorsque l’or paraît. Au bas, on lit: _Voyez
son cul, comme il bondit!_

La seconde a pour titre: _La dévote_, avec cette exclamation: _Ah! mon
doux Jésus!_ C’est le plaisir qui la lui arrache, on le juge à son
attitude avec son amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la
Vierge caractérisent une dévote.

_Agnès_ est la troisième estampe, et le mot: _Je déchire la nue_. C’est
une novice que le libertin introduit dans un couvent de débauche: en
lui donnant une leçon de musique, elle se précipite elle-même tout en
pleurs dans ses bras et est enf.....

_Elle vit du pays_ sert de légende à la quatrième. C’est une _Baronne
campagnarde_ qu’il éduque et à laquelle il apprend toutes les postures
et toutes les manières de le faire.

La dernière estampe peint une orgie effroyable, où brille un moine.
Elle est couverte d’un rideau qu’entr’ouvre le _Roué_. Plus bas est
une autre orgie fort enveloppée, qu’on suppose des tribades d’après sa
description, et le tout est terminé par ces mots: _Le rideau cache les
mœurs_.

On ne sait si l’ouvrage est réellement de celui qu’indiquent les
lettres initiales: mais malheureusement il est assez bien fait pour
qu’on soit tenté de le croire.»

_La Correspondance littéraire, philosophique et critique_, par
Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., émettait aussi des doutes sur
l’attribution qu’on faisait de _Ma Conversion_ à Mirabeau.

«_Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., avec figures en
taille-douce, première édition, dédiée à Satan. Nous ne nous permettons
de transcrire ici le titre de cet infâme livre que pour annoncer à nos
lecteurs que, quoique attribué au fils de M. le marquis de Mirabeau,
auteur de l’ouvrage sur _Les lettres de cachet et les prisons d’État_,
nous ne pouvons nous résoudre à croire qu’il soit de lui. C’est un code
de débauche dégoûtante, sans verve, sans imagination, et il ne paraît
pas croyable qu’un homme d’esprit ait avili sa plume à cet excès sans
laisser même soupçonner l’espèce d’attrait qui aurait pu séduire son
talent.»

Et M. Tourneux, qui a donné (Garnier, 1880) une édition de la
_Correspondance littéraire_, ajoute en note:

«Les initiales qui figurent sur l’une des éditions et que reproduit
Meister signifient: M. de Riquetti, comte de Mirabeau fils. Néanmoins,
il est très probable que le grand orateur n’a pas plus écrit _Ma
Conversion_ que les autres romans obscènes qu’on lui a attribués. On
ne peut porter à son actif que _l’Erotika Biblion_, dont il se déclare
implicitement l’auteur dans une lettre à Sophie de Monnier.»

Cependant, le doute n’est pas possible. Mirabeau a écrit aussi bien _Ma
Conversion_ que _l’Erotika Biblion_.

Les trois lettres du 21 février, du 5 et du 26 mars 1780 le démontrent
assez.

Le 21 février, Mirabeau écrit à Sophie:

«Ce que je ne t’envoie pas, c’est un roman tout à fait fou que je fais
et intitulé _Ma Conversion_. Le premier alinéa te donnera une idée du
sujet et t’apprendra en même temps quelle fidélité je te prépare:

    Jusqu’ici, mon ami, j’ai été un vaurien; j’ai couru les
    beautés; j’ai fait le difficile; à présent, la vertu rentre
    dans mon cœur; je ne veux plus ..... que pour de l’argent; je
    vais m’afficher étalon juré des femmes sur le retour et je
    leur apprendrais à jouer du ... à tant par mois.

Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble rien, amène de
portraits et de contrastes plaisants; toutes les sortes de femmes,
tous les états y passent tour à tour; l’idée en est folle, mais les
détails en sont charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de
me faire arracher les yeux. J’ai déjà passé en revue la financière, la
prude, la dévote, la présidente, la négociante, les femmes de cour, la
vieillesse. J’en suis aux filles; c’est une bonne charge et un vrai
livre DE MORALE.»

Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de son roman:

«Mon amie si bonne, nous sommes fort arriérés; mais je travaille
tant que, j’espère, nous aurons bientôt de l’argent. _Tibulle_ va
être livré, les _Contes_ et les _Baisers_ le sont; Boccace est entre
mes mains, et _Ma Conversion_ avance. Je fais, pour ce roman qui est
absolument neuf et qui, si j’étais libraire, ferait ma fortune, des
sujets d’estampes qui ne ressembleront à aucunes et seront, je m’en
flatte, très jolies. Comptez sur mes bontés, madame; je daignerai vous
réserver toujours quelques bons moments, et si je fais beaucoup pour ma
bourse, je ferai aussi _quelque chose_ pour mon cœur. Si tu veux passer
sur des mots un peu fermes et sur des peintures très libres, mais
très vraies de nos mœurs, de notre corruption, de notre libertinage,
je t’enverrai ce roman, qui est moins frivole que l’on ne croirait au
premier coup d’œil. Depuis les femmes de cour, qui y sont cavées à
fond, j’ai fini les religieuses et les filles d’opéra; j’en suis, par
occasion, aux moines; de là je me marierai, puis je ferai peut-être un
petit tour aux enfers (où je coucherai avec Proserpine) pour y entendre
de drôles de confessions..... Tout ce que je puis te dire, c’est que
c’est une folie singulièrement neuve et que je ne puis relire sans
rire.»

Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce à Sophie qu’il lui envoie _Ma
Conversion_:

«Quant au manuscrit que tu demandes, je l’envoie au bon ange, avec
prière de te le faire passer. Garde-le le moins que tu pourras. Je ne
puis y joindre ni la seconde partie, ni la feuille que j’ai retirée du
corps de l’ouvrage. Ce sont des choses de nature à ce que M. B... ne
puisse les passer.

Hélas! mon amie, c’est en prison qu’on a besoin de se battre les flancs
pour être gai et de se forcer à l’être. Sans cela, on serait bientôt
découragé et mort ou fou. Au reste, _Ma Conversion_ est beaucoup plus
plaisante que _Parapilla_[9]. C’est, sous une écorce très polissonne,
une peinture vivante et même assez morale de nos mœurs et de celles de
tous les États. Les femmes de cour, les religieuses et les moines y
sont surtout traités à souhait.»

P. Manuel, dans sa préface aux _Lettres de Mirabeau_ (_loc. cit._), dit
emphatiquement que l’amant de Sophie «fut réduit à broyer les couleurs
de l’Arétin. Et alors parut _Le Libertin de qualité_; on ne concevrait
pas comment un apôtre de la volupté, le disciple le plus ingénieux
qu’ait jamais eu Épicure, qui prêchait si bien que l’Amour perdrait
tout à être nu s’il était sale, et que la pudeur doit survivre même
à la chasteté, a pu employer les couleurs dégoûtantes du vice; si,
dupe de son imagination qui montrait à sa philanthropie, à travers des
sentiers fangeux, un but moral, il ne s’était pas persuadé à lui-même
que pour peindre les vices, il fallait les saisir sur le fait et que
pour apprendre à des courtisans et à des moines où était la gangrène,
la putridité de leurs mœurs, il fallait, sous peine de n’être pas lu,
parler le langage des bordels et des halles.

_Ma Conversion_ est l’image des débauches de _l’Ile de Caprée_.
Était-ce à lui de tenir le pinceau de Pétrone?

Tout au plus devait-il se permettre _l’Erotika Biblion_. Là, du moins,
avec toute l’érudition de l’Académie des sciences, il couvre des
exemples sacrés de l’antiquité les parties honteuses de nos modernes
Sardanapales.»


La même année que _Ma Conversion_ parut _l’Erotika Biblion_. Mirabeau
l’avait achevé en 1780. Le 21 octobre de cette année, il écrit à
Sophie: «... Je comptais t’envoyer aujourd’hui, ma minette bonne,
un nouveau manuscrit très singulier, qu’a fait ton infatigable
ami, mais la copie que je destine au libraire de M. B... n’est pas
finie; et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait l’interrompre pour
longtemps[10]. Ce sera pour la prochaine fois. Il t’amusera: ce sont
des sujets bien plaisants, traités avec un sérieux non moins grotesque,
mais très décent. Croirais-tu que l’on pourrait faire dans la Bible
et l’antiquité des recherches sur l’onanisme, la tribaderie, etc.,
etc., enfin sur les matières les plus scabreuses qu’aient traitées les
casuistes et rendre tout cela lisible, même au collet le plus monté et
parsemé d’idées assez philosophiques?»

Il faut noter en passant qu’_Errotika_ était une faute d’impression qui
persiste dans un certain nombre d’éditions de l’ouvrage.

Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu à M. Solar et a été
vendu 150 francs. Il était in-4º.

_L’Erotika Biblion_ est un monument d’impiété très singulier. C’est
le fruit des lectures de Mirabeau dans sa prison. Il y lisait avec
curiosité et non sans plaisir des ouvrages d’érudition sacrée,
d’exégèse biblique: «Avec les rognures des commentaires de Don
Calmet, dit un biographe, il composa _l’Erotika Biblion_, recueil de
gravelures, où sont signalés les écarts de l’amour physique chez les
différents peuples anciens et particulièrement chez les Juifs et dans
lequel, du moins, l’originalité compense l’obscénité de la matière.»

La première édition parut à Neufchâtel selon les uns, à Paris selon
d’autres. On a assuré qu’il ne se répandit que quatorze exemplaires
de la première édition, saisie en presque totalité par la police. Il
paraît que l’édition de 1792 fut également traquée, mais un certain
nombre d’exemplaires passa à l’étranger. Il en vint même à Rome et
le livre fut mis à l’index le 2 juillet 1794. Le décret qui condamne
l’ouvrage en traduit agréablement en latin le titre grec: «Erotika
Biblion, _id est_: Amatoria Bibliorum.»

A propos de _l’Erotika Biblion_, Lemonnyer[11] cite cet _Article
découpé d’un journal de l’époque_: «_20 août._ Il paraît un livre
nouveau dont le titre seul est effrayant: il porte _Errotika Biblion_.
A Rome, de l’imprimerie du Vatican, 1783, volume in-8º. Son objet est
de prouver que, malgré la dissolution de nos mœurs, les anciens étaient
beaucoup plus corrompus que nous, et l’auteur le fait méthodiquement et
par une comparaison suivie, à commencer depuis les Juifs compris, ce
qui s’établit à leur égard par des citations des livres saints qui ne
sont pas fort édifiantes. De là une érudition immense et les tableaux
les plus licencieux plus forts que ceux du _Portier des Chartreux_.

Ce livre est fort rare: on prétend qu’il n’y en a eu que quatorze
exemplaires distribués dans Paris, et que le reste a été saisi par la
police.» Lemonnyer cite encore un _autre article_:

«_28 novembre 1783._ _L’Errotika Biblion_ n’a qu’environ 18 feuilles
d’impression in-8º et est subdivisé en dix titres d’un seul mot, qui
ne sont pas plus intelligibles au commun des lecteurs. Ils formeront
comme autant de chapitres séparés, dont la liaison a peine à se
découvrir, mais dont le but général est assez celui indiqué de prouver
que les anciens nous surpassaient infiniment du côté de la corruption
des mœurs: ils sont, dans leur brièveté, remplis de recherches savantes
et même infiniment curieuses, qui rendent l’ouvrage aussi érudit
qu’agréable.

L’auteur, outre le talent de posséder parfaitement les langues mortes,
a celui d’écrire très bien la sienne, de plaisanter légèrement et de
singer souvent Voltaire; dans les tableaux très sales qu’il présente
parfois, il se sert toujours d’expressions honnêtes ou techniques; du
reste, il paraît fort versé dans l’art des voluptés et en donne des
leçons que lui envieraient les _Gourdans_ et les _Brissons_, en un mot
les plus experts en ce genre.

Les éditeurs annoncent dans un _avis_ qu’ils ont du même auteur
d’autres manuscrits du même mérite et d’un intérêt non moins piquant,
et ils promettent de les livrer incessamment au public; on ne peut que
le désirer avec avidité.»

La préface de l’édition de 1833, dite édition du chevalier de
Pierrugues (v. Essai bibliographique), contient un excellent résumé
de l’ouvrage. Ce résumé sous forme de commentaire ne saurait manquer
d’intéresser les curieux et amateurs de lettres.

Le voici:

«Dans le chapitre par lequel il ouvre son écrit immortel, Mirabeau,
avec cette finesse d’esprit et ce talent d’observation admirable,
ridiculise le système absurde de tous les sectateurs qui, marchant
sur les traces de Shackerley, prétendraient, comme le philosophe
Maupertuis, soutenir que le phénomène étonnant, cette bande circulaire
solide et lumineuse qui entoure à une certaine distance le globe ou
l’anneau de Saturne dans le plan de son équateur, que découvrit Galilée
en 1610, _était autrefois une mer; que cette mer s’est endurcie et
qu’elle est devenue terre ou roche; qu’elle gravitait jadis vers deux
centres et ne gravite plus aujourd’hui que vers un seul_.

Il sape ainsi par leur base les vaines théories des hommes sur les lois
de la nature, qu’ils nous présentent comme d’incontestables vérités
et qui, dans le fond, ne sont que les extravagantes rêveries de leur
cerveau.

Passant ensuite au chapitre de _l’Anélytroïde_, après avoir résumé en
peu de mots l’histoire merveilleuse de la création, dont il attaque
la physique avec cette justesse d’esprit qui lui est propre, il fait
ressortir, en critique judicieux, toutes les absurdités fabuleuses de
nos théologiens qui prétendent tout expliquer, parce qu’ils raisonnent
sur tout, et il démontre combien il est ridicule de soutenir, comme
les canonistes de toutes les époques, que tous les moyens propres à
faciliter la propagation de l’espèce humaine n’ont en eux-mêmes rien
que d’honnête et de décent, dès qu’ils conduisent à cette destination.

L’_Ischa_ nous étale avec pompe le chef-d’œuvre par lequel l’architecte
de l’univers a clos son sublime ouvrage, cette âme de la reproduction,
la femme, dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai,
combien elle est inférieure en puissance à l’homme, mais qu’une
éducation virile et libérale, au lieu d’une instruction nécessairement
superficielle qu’on lui donne aujourd’hui, assimilerait davantage à la
nature de l’homme, qu’elle égale en perfectionnement, et lui ferait
participer avec une parfaite égalité de droits à la jouissance de la
vie civile.

Plus énergique, mais non moins éloquent, c’est dans la _Tropoïde_ que
le talent inimitable de Mirabeau prend un nouvel essor pour s’élever
aux plus hautes pensées. Vivant dans un temps où la corruption d’une
cour offrait à la méditation du philosophe le tableau le plus saillant
et le plus hideux d’une dissolution sans exemple, il porte le flambeau
de l’investigation sur celle d’un peuple d’une autre époque beaucoup
plus reculée de nous, et les comparant ensemble, il démontre avec une
admirable vérité que l’espèce humaine, dont les facultés morales ont
une connexion si intime avec ses facultés physiques, est susceptible
d’une perfectibilité qui se développe par les lumières de l’observation
et de l’expérience et qui s’augmente successivement avec les progrès
de la civilisation. Il prouve que si des nuances plus ou moins
caractéristiques distinguent si diversement tous les peuples de la
terre, il faut l’attribuer à l’influence du sol qu’ils habitent et aux
institutions politiques qui leur sont imposées, soit par des despotes
qui les gouvernent d’après leurs vices et leurs vertus, soit par des
conquérants qui les modèlent sur leurs propres mœurs et les climats
qu’ils ont quittés.

Le _Thalaba_ nous fait voir l’homme dans toute la turpitude d’un vice
infâme, lorsque, subjugué par son tempérament, il ne puise pas assez de
forces dans son âme pour résister à un dérèglement qui non seulement le
dégrade à ses propres yeux, mais brise entre ses mains la coupe de la
vie, si pleine d’avenir, avant de l’avoir épuisée.

_L’Anandryne_ sert de pendant au tableau heureux du Thalaba et nous
représente, dans la femme, l’épouvantable vice qu’il a critiqué dans
l’homme.

Il nous fait voir dans quel degré d’abjection peut tomber un sexe
aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu’il a franchi les bornes de la
pudeur[12].

Après avoir établi d’une manière admirable que l’influence de la
reproduction de notre espèce étend ses droits sur tous les hommes en
général, que la violence de l’amour sous un climat constamment brûlant
n’est point la même que dans les pays septentrionaux, et que la nature
procède à la reproduction _par des moyens particuliers et propres à
chacun_, Mirabeau, par une transition heureusement amenée, critique,
dans l’_Akropodie_, une des institutions les plus bizarres et les plus
singulières que jamais tête d’homme ait enfantées, je veux dire la
circoncision. En passant en revue les motifs qui l’ont pu établir chez
les Orientaux, il démontre victorieusement qu’une observance religieuse
quelconque qui n’aurait pas pour base les lois de la morale et de la
nature ne peut servir qu’à tenir dans un avilissement perpétuel le
peuple qui la pratiquerait.

Le _Kadesch_ confirme ces réflexions et prouve avec évidence que
l’homme, une fois livré à ses désirs immodérés, à ses seules passions,
sans frein ni retenue, doit nécessairement s’avilir, au point de
méconnaître entièrement les sentiments de la pudeur et sa propre
dignité. Et conduisant comme dans un cloaque d’impuretés, il développe
dans _Béhémah_ cette triste vérité que l’homme, n’écoutant plus la
raison dont il est partagé, poussera bientôt ses folies jusqu’aux plus
monstrueuses insanies, et ombragera la nature en faisant injure à la
beauté, sans crainte de se ravaler au-dessous de la brute même.

Dans un chapitre de _l’Anoscopie_, Mirabeau nous expose au grand jour
l’homme, depuis le berceau du monde, toujours le jouet des adroits
charlatans qui, abusant sans pitié de sa crédulité et établissant
leur empire sur les qualités surnaturelles qu’ils affectent, mais
ne possèdent pas, ont prétendu dévoiler les secrets de l’avenir et
connaître ceux que le passé tient cachés dans son sein. Il en conclut
que le peuple sera la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les
yeux seront couverts du bandeau de l’ignorance et de la superstition.

Il couronne enfin son immortel ouvrage par la peinture énergique du
tableau hideux des mœurs de toute l’antiquité, et, les mettant en
parallèle avec les nôtres, il prouve combien la morale a fait de
progrès immenses aujourd’hui, par la raison infiniment simple que la
dépravation de l’homme est en raison du peu de développement de ses
qualités intellectuelles et que plus il sera éclairé sur la dignité de
son être et l’excellence de sa nature, moins il s’abandonnera à ses
funestes passions qui finissent par enfanter le malheur.


Si _Hic et Hec_ est réellement de Mirabeau, il faut croire qu’après
l’avoir confié à un libraire, l’amant de Sophie fit la défense qu’on le
publiât. Le grand tribun n’avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le
libraire conserva sans doute une copie du manuscrit et le fit paraître
après la mort de Mirabeau.

Ce charmant ouvrage n’est point indigne de l’auteur de l’_Erotika
Biblion_ et de _Ma Conversion_. Il s’agit des aventures d’un élève des
jésuites d’Avignon, qui après la dispersion de l’ordre est placé comme
précepteur dans une famille bourgeoise, mais riche et accueillante. Les
personnages appartiennent au monde ecclésiastique, à la noblesse. On
trouve quelques anecdotes charmantes. Ce petit roman licencieux a été
écrit avec une grâce et un esprit qui sont rares. Il a été pillé par
l’auteur de _Mylord Arsouille_[13] qui parut avant lui, mais une copie
de _Hic et Hec_ a pu fort bien tomber entre les mains du pamphlétaire
peu scrupuleux qui publia la médiocre relation des plaisirs de lord
Seymour, dont Mylord Arsouille était le surnom populaire.


_Le Rideau levé ou l’Éducation de Laure_ est une sorte d’_Emile_
concernant les demoiselles. Mirabeau n’est pas l’auteur de cet ouvrage,
qui aurait été écrit par un gentilhomme bas-normand, nommé le marquis
de Sentilly. L’auteur, qui avait sans doute décidé d’abord de faire
l’apologie de l’inceste, fut retenu bientôt par des considérations
qui n’ont point embarrassé certains romanciers modernes. Laure, dont
l’éducation morale aussi bien que sexuelle, doit être achevée par
son père, apprend bientôt que l’homme qu’elle appelle _mon papa_ n’a
en réalité avec elle aucun lien de parenté. C’était beaucoup trop de
pudeur. L’auteur le comprit vite et n’hésita pas à faire intervenir
plus loin l’inceste encore, mais sous l’aspect qui paraît moins
révoltant: l’inceste de frère et de sœur. _Le Rideau levé_ est un
ouvrage au-dessus de sa réputation.


_Le chien après les moines_ est une satire alertement versifiée, mais
fort insignifiante. La notice qui se trouve en tête de la réimpression
de 1869 contient ces lignes qui paraissent judicieuses:

«L’épître à la Guimard[14], pour glorifier son caractère charitable,
offre en tête une initiale qui ne s’applique pas trop bien au comte de
Mirabeau: par M. M... Nous ne serions pas éloigné de chercher plutôt
cet anonyme dans Mercier ou Théveneau de Morande.»


Le _Degré des âges du plaisir_ renferme quelques renseignements
anecdotiques. Cependant le titre laissait supposer quelque chose de
plus voluptueux. Mirabeau n’est pour rien dans cette élucubration
bizarre.

G. A.




ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE

sur les ouvrages qui font l’objet de ce recueil.


_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum excudit._--Ensuite
se trouve une vignette formée de divers attributs artistiques et
scientifiques. _A Rome, de l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII.
In-8º, IV-192 pp.

_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum excudit._--Ensuite
se trouve une vignette représentant deux amours ailés dont l’un tient
une gerbe et l’autre une harpe, auprès d’une urne. _A Rome, de
l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-192 pp.

_Errotika Biblion._--_Abstrusum excudit._--Ici se trouve un groupe
d’ornements typographiques disposés de façon à former une vignette. _A
Rome, de l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-188 pp. Il
paraît que cette contrefaçon fut faite à Mons par H. Hoyois.

_Errotika Biblion._--_En Kairô Ékatèron, abstrusum excudit._--Dernière
édition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue Neuve-des-Petits-Champs,
près celle de Richelieu, du grand Corneille, nº 146, 1792. In-8º de
176 pp.

_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum
excudit._--_Troisième édition. A Paris, chez tous les marchands de
nouveautés._--_An IX-1801._ Petit in-12 de IV-248 pages, avec un
portrait gravé par Mariage. (C’est celui qui a été reproduit dans le
présent recueil). Cette édition de l’_Errotika Biblion_ est la plus
jolie et la plus rare. On trouve des exemplaires portant: _par le
comte de Mirabeau, nouvelle édition corrigée sur un exemplaire revu
par l’auteur. Paris, Vatar-Jouannet, an IX_ (1801).

_Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle édition, revue et corrigée
sur un exemplaire de l’an IX, et augmentée d’une préface et de notes
pour l’intelligence du texte. Paris, chez les frères Girodet, rue
Saint-Germain-l’Auxerrois._ MDCCCXXXIII; avec les épigraphes: Εν
Καιρῶ ἐχάτηρον,--_Abstrusum excudit_, petit in-8º de XII-271 pp.
Une vignette polytipée sur le titre représente Jupiter balançant ses
carreaux. Edition très rare et estimée. Elle contient les notes dites
du chevalier Pierrugues, auteur du _Glossarium eroticum linguæ latinæ_
(Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau et dû en partie
à la collaboration du baron de Schonen, auteur de la _Dissertation sur
l’Alcibiade fanciuello a scuola_ de Ferrante Pallavicini.

Il y avait à Bordeaux un ingénieur du nom de Pierrugues, cependant il
n’est pas certain qu’il soit l’auteur des notes, et il se pourrait que
le nom véritable de celui-ci restât encore à dévoiler. En effet, les
définitions qui ont été ajoutées aux notes de Mirabeau sont différentes
et même moins précises que celles du _Glossarium_...

Cette édition est devenue très rare, parce que, croit-on, la presque
totalité des exemplaires fut brûlée pendant l’incendie de la rue
du Pot-de-Fer, où, le 13 décembre 1835, un fonds très important de
librairie fut détruit.

_Errotika Biblion..._ Édition publiée en Allemagne vers 1860.

_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur l’édition
originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX avec les notes de
l’édition de 1833 attribuées au Chevalier Perrugues. Bruxelles, chez
tous les libraires._ 1783-1868 (Poulet-Malassis), in-12 de XV-220
pages, avec un portrait d’après Sicardi, gravé par Flameng. Il y a une
introduction due sans doute à la plume de Brunet (de Bordeaux).

_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur
l’édition originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX, avec les
notes de l’édition de 1833, attribuées au Chevalier de Pierrugues et
un avant-propos par C. de Katrix. Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs,
1881._--Edition tirée à 500 exemplaires in-8º de XXIX-267 pages plus
2 ff. de table, avec une eau-forte de Chauvet, un portrait gravé par
Flameng sur la gravure de Copia d’après Sicardi et le fac-similé d’un
autographe de Mirabeau.

_Erotika Biblion._ Une édition a paru à Bruxelles vers 1885.

_Le Libertin de qualité, ou Ma conversion_ [par le Cte de Mirabeau]
Londres [imprimé à l’imprimerie clandestine de Malassis, à Alençon],
1783, pet. in-8º. Très rare.

_Le Libertin de qualité, ou Confidences d’un prisonnier de Vincennes_,
Stamboul [Paris], 1784, in-8º, fig.

_Le Libertin de qualité, par Mirabeau, nouvelle édition, ornée de huit
figures. A Paris, MDCCXC._ In-18.

_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte
de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l’Echelle, en
Suisse_, etc., 1791. In-8º de IV-192 pp. avec portrait, frontispice et
5 figures. Réimpression du _Libertin de qualité_.

_Le Libertin de qualité..._ Amsterdam, 1774 [Paris, 1830] avec 6 ou 12
figures gravées en taille-douce ou 12 lithographies. 2 vol. in-18 de
139 et 142 pp.

_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par le comte de Mirabeau.
Avec figures en taille-douce. Nouvelle édition. A Paris_, 1801 [1830].
2 tomes. in-12 avec 6 ou 12 figures gravées en taille-douce ou 12
lithographies.

_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte
de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l’Echelle, en
Suisse_, etc. 1791, in-18 avec un portrait. VI-199 pp. Réimpression du
_Libertin de qualité_. Ne pas confondre ces deux éditions avec certains
pamphlets dont le titre n’est pas très différent de celui-ci.

_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F.
(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783.
Londres_, 1783-1866, in-18, figures libres.

_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F.
(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783.
Londres_, 1783-1888, avec une rose sur le titre. In-18, 208 pp.

On a attribué à Mirabeau les ouvrages suivants:

_Le Chien après les M..._--Fascicule in-8 de 32 pp., vers 1782.

_Le Chien après les Moines, lu et approuvé par une bande de défroqués._
In-8º de format plus petit que le précédent.

_Le Chien après les moines, satire attribuée à Mirabeau. Réimpression
textuelle sur l’édition originale, sans lieu ni date (vers 1782),
augmentée d’une notice bibliographique. Genève, chez J. Gay et fils,
éditeurs, 1869._ On attribue aussi cette satire à Mercier ou à
Théveneau de Morande.

_Le Rideau levé ou l’Education de Laure_, avec cette épigraphe:

    _Retirez-vous, censeurs atrabilaires;
    Fuyez, dévots, hypocrites ou fous,
    Prudes, guenons, et vous, vieilles mégères,
    Nos doux transports ne sont pas faits pour vous._

Cythère (Alençon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de VI-98 et 122
pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gravés par Godard
père, d’Alençon.

_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure. Cythère_, MCCLXXXVIII, 2 vol.
in-12.

_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure..._ 1790, 2 vol. 122 et 154 pp.

_Le Rideau levé ou l’Education de Laure... an V._

_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure..._ 1800.

_Le Rideau levé ou l’Education de Laure_... Réimprimé sur l’édition de
1790 [vers 1830], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp., 12 fig. libres.

_Le Rideau levé ou l’Education de Laure... Londres_, 1788 [Paris, vers
1830], avec des lithographies.

_Le Rideau levé ou l’Education de Laure, par Honoré-Gabriel Riquetti,
comte de Mirabeau.--Edition revue sur celle originale de 1786 et ornée
de six figures libres, gravées d’après celles qu’on ajouta aux éditions
de 1786 et de 1790_; ici se trouve l’épigraphe de quatre vers (voir
plus haut).--_A Cythère.--MDCCCLXIV._ Le titre est imprimé en deux
couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp.

_Le Rideau levé_ aurait en réalité pour auteur un certain marquis de
Sentilly, gentilhomme bas-normand.

_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie,
recueilli sur des mémoires véridiques, par Mirabeau, ami des plaisirs.
A Paphos, de l’imprimerie de la Mère des amours._--1793, in-18, 8
figures.

_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
personnes de sexes différents, aux différentes époques de la vie.
Recueilli sur des Mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs,
suivi de l’Ecole des Filles ou la Philosophie des dames. Orné de
gravures et de chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très
connue, 1798._ 2 vol. in-16, 10 figures libres, coloriées. Bruxelles,
1863.

_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie,
recueilli sur des mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs.
A Paphos. De l’Imprimerie de la Mère des amours, 1793._ Avec, sur le
faux titre, l’indication qu’il s’agit d’une des _Réimpressions faites
exclusivement pour les membres de la Société des Bibliophiles de Bâle,
les Amis des Lettres et des Arts._ Vers 1870, in-18.

On a aussi attribué à Mirabeau l’ouvrage suivant, qui pourrait fort
bien être de lui. On reconnaît assez son style.

_Hic et hæc, ou l’Elève des RR. PP. Jésuites d’Avignon, orné de
figures. Berlin, 1798._ 2 tomes petit in-12. Les figures, assez bien
faites, sont galantes et non pas libres. Il y a à la deuxième partie
l’_anecdote reçue de Paris_ et lue par Mme Valbouillant (_Les
chevaux neufs_) qui manque dans les autres éditions.

_Hic et hec, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour et de la
volupté, enseigné par les R. P. Jésuites et leurs élèves. Douze
gravures. Londres, les marchands de nouveautés, 1815._ 2 tomes in-16.
Lithographies libres.

_Hic et hæc, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour... Londres_,
1788. Paris, 1830, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec 6 figures.

_Hic et hæc ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour..._ Belgique,
1863. 2 tomes in-16 avec 12 figures.

_Hic et Hec ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour... Au
Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très connue._ 2 tomes in-12, vers
1865.

_Hic et Hec ou l’Art des_ (sic) _varier les plaisirs de l’Amour.
Londres, chez tous les marchands de nouveautés_, 1870, avec sur la
couverture un encadrement typographique. 2 tomes en 1 vol. in-12 de 121
pp.




ÉROTIKA BIBLION




AVIS DES ÉDITEURS


_Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les lecteurs,
et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. Néanmoins
un autre n’aurait pu lui convenir: et si nous l’avons laissé en grec,
on en devinera aisément la raison._

_Les recherches savantes et infiniment curieuses de l’auteur rendent
cet ouvrage aussi érudit qu’agréable, et nous ne doutons pas de
l’accueil favorable qu’il recevra du public._

_Nous avons du même auteur deux autres manuscrits qui ont le même
mérite et qui sont autant intéressans que celui-ci; ils seront achevés
d’imprimer sous deux mois. Nous annoncerons à nos correspondans le
moment où ils devront sortir de presse. Nous mettrons dans l’exécution
typographique autant de correction et de goût que dans ce volume.
Nous ne pouvons en annoncer les titres que lorsqu’ils seront prêts à
paroître._

    N. B.--La présente édition de l’_Erotika Biblion_ est la
    reproduction de la première édition de 1783, elle a été revue
    sur celle de l’an IX. Les chiffres romains entre parenthèses
    renvoient aux annotations dites du chevalier de Pierrugues.
    Elles ont été insérées à la suite de l’_Erotika Biblion_.
    L’_Avis des éditeurs_ a paru en tête de la première édition.




ANAGOGIE


On sait[15] que parmi les découvertes innombrables des antiquités
d’Herculanum, les manuscrits ont épuisé la patience et la sagacité des
artistes et des savans. La difficulté consiste à dérouler des volumes à
demi consumés depuis deux mille ans par la lave du Vésuve. Tout tombe
en poussière à mesure qu’on y touche.

Cependant des minéralogistes hongrois, plus patiens que les Italiens,
plus exercés à tirer parti des productions qu’offrent les entrailles
de la terre, se sont offerts à la reine de Naples. Cette princesse,
amie de tous les arts, et savante dans celui d’exciter l’émulation, a
favorablement accueilli ces artistes: ils ont entrepris cet immense
travail.

D’abord ils collent une toile fine sur l’un des rouleaux; quand la
toile est sèche, on la suspend, et l’on pose en même tems le rouleau
sur un châssis mobile, pour le faire descendre imperceptiblement, à
mesure que le développement s’opère. Pour le faciliter, on passe un
filet d’eau gommée sur le volume avec la barbe d’une plume, et petit à
petit les parties s’en détachent pour se coller immédiatement sur la
toile tendue.

Ce travail pénible est si long que dans l’espace d’une année, à peine
peut-on dérouler quelques feuilles. Le désagrément de ne trouver le
plus souvent que des manuscrits qui n’apprenoient rien, alloit faire
renoncer à cette entreprise difficile et fastidieuse, lorsqu’enfin tant
d’efforts ont été récompensés par la découverte d’un ouvrage qui a
bientôt aiguisé le génie des cent cinquante académies de l’Italie[16].

C’est un manuscrit mozarabique, composé dans ces tems perdus ou
Philippe fut enlevé à côté de l’eunuque de Candace[17]; où Habacuc,
transporté par les cheveux[18], portoit à cinq cents lieues le dîner
à Daniel, sans qu’il se refroidît; où les Philistins circoncis
se faisoient des prépuces[19]; où des anus d’or guérissoient les
hémorrhoïdes[20]... (I). Un nommé Jérémie Shackerley, vrai croyant,
dit le manuscrit, profita de l’occasion.

Il avoit voyagé, et de père en fils, rien ne s’étoit perdu dans cette
famille, l’une des plus anciennes du monde, puisqu’elle conservoit des
traditions non équivoques de l’époque où les éléphants habitoient
les parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg produisoit
d’excellentes oranges; où l’Angleterre n’étoit pas séparée de la
France; où l’Espagne tenoit encore au continent du Canada, par cette
grande terre nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom chez les
anciens, mais dont l’ingénieux M. Bailly fait si bien l’histoire.

Shackerley voulut être transporté dans une des planètes les plus
éloignées qui forment notre système[21], mais on ne le déposa pas
dans la planète même, on le plaça dans l’anneau de Saturne. Cet orbe
immense n’étoit point encore tranquille. Dans les parties basses, des
mares profondes et orageuses, des courans rapides, des tournoiemens
d’eau, des tremblemens de terre presque continuels, produits par
l’affaissement des cavernes et par les fréquentes explosions des
volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumées, des tempêtes sans
cesse excitées par les secousses de la terre, et ses chocs terribles
contre les eaux de mer; des inondations, des débordemens, des déluges;
des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant les montagnes
et se précipitant dans les plaines, où ils empoisonnent les eaux; la
lumière offusquée par des nuages aqueux, par des masses de cendres,
par des jets de pierres enflammées que poussoient les volcans... Telle
étoit la situation de cette planète encore informe. L’anneau seul étoit
habitable. Beaucoup plus mince et déjà plutôt attiédi, il jouissoit
depuis longtems des avantages de la nature perfectionnée, sensible,
intelligente; mais on y appercevoit les terribles scènes dont Saturne
étoit le théâtre.

La forme et la construction de cet anneau parurent si singulières
à Shackerley, que rien dans l’univers ne lui avoit semblé aussi
étrange. D’abord notre soleil, qui est celui des habitans de ce pays,
étoit pour eux à peine la trentième partie de ce qu’il nous paroît.
Il formoit à leurs yeux l’effet que produit sur la terre l’étoile
du berger, quand elle est dans son plein. Mercure, Vénus, la terre
et Mars, n’y pouvoient point être discernés; on y doutoit de leur
existence. Jupiter seul s’y montroit, à peu de chose près, comme nous
le voyons; avec cette différence qu’il présentoit des phases comme la
lune nous en montre. Il en étoit de même de ses satellites; et de ce
concours de variétés uniformes, il résultoit des phénomènes curieux et
utiles. _Curieux_ en ce que l’on voyoit Jupiter en croissant, et ses
quatre petites lunes tantôt en croissant, tantôt en décours, ou les
unes à droite, et les autres se confondant avec la planète elle-même;
_utiles_, en ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec tout
son cortège; ce qui produisoit une multitude de points de contact,
d’immersions et d’émersions successives, qui ne laissoient rien
à désirer pour la régularité des observations. Ainsi la déduction
des parallaxes étoit calculée rigoureusement; en sorte que, malgré
l’éloignement de l’anneau, ou de Saturne ou du soleil, qui selon le
docte Jérémie Shackerley, n’est guère moins de trois cent treize
millions de lieues, on avoit fait plus de progrès en astronomie que sur
la terre, depuis une infinité de siècles.

Le soleil étoit faible, mais le défaut de sa chaleur, se compensoit par
celle du globe de Saturne, qui n’étoit pas attiédi. Cet anneau recevoit
de sa planète principale plus de lumière et de chaleur, que nous n’en
avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en lui-même, dans son centre,
ce globe de Saturne qui est neuf cents fois plus gros que la terre, et
il en étoit éloigné de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme les
trois quarts de la distance de la lune à la terre.

Autour de l’anneau et à de grandes distances, on voyoit cinq lunes qui
se levoient quelquefois toutes du même côté. Shackerley prétend qu’il
est impossible de se former une idée assez magnifique de ce spectacle.

Cet anneau si bien situé formoit comme un pont suspendu, un arc
circulaire; on voyageoit dans tout son contour; ainsi l’on faisoit de
loin le tour du globe de Saturne; mais de façon que le voyageur avoit
toujours ce globe du même côté.

La largeur de cet anneau n’est pas moindre que l’épaisseur de
notre globe; mais en même tems il est assez mince pour que cette
épaisseur disparoisse, quand il est vu de la terre. C’est ainsi que
semble la lame d’un couteau, quand on la fixe de loin par le plan
du tranchant. Shackerley n’ignoroit rien des phénomènes qu’on peut
connoître ici-bas; mais il s’attendoit à pouvoir se porter au moins à
califourchon sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise en
voyant que cette épaisseur si mince, qui disparoit à nos yeux, formoit
une distance aussi grande que celle de Paris à Strasbourg; car cet
exemple donnera plus vite et plus exactement l’idée de cette dimension,
que les mesures itinéraires employées par Shackerley, lesquelles ont
besoin de quelques milliers de commentaires in-folio, avant que d’être
incontestablement évaluées. Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes
sur ce bord intérieur et concave, que les politiques de notre globe
sauroient bien rendre un théatre sanglant et mémorable d’innombrables
glorieuses intrigues s’il étoit à leur disposition. Les habitans de
cette partie, que l’on peut appeler les antipodes du dos extérieur de
l’anneau, les habitans de l’intérieur, dis-je, avoient ce globe énorme
de Saturne suspendu sur leur tête; l’anneau repassoit par-dessus ce
globe, et par-delà l’anneau gravitoient les cinq lunes.

Enfin les habitants de l’intérieur voyoient leur droite et leur gauche,
comme nous voyons les nôtres sur la terre; mais l’horizon de devant,
ainsi que celui de derrière, étoient bien différens de ceux que nous
appercevons ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau de vue à
cause de la courbure de notre globe; dans l’anneau de Saturne, cette
courbure est en sens contraire: elle s’élève au lieu de s’abaisser;
mais comme l’anneau entoure Saturne à la distance de cinquante mille
lieues, il en résulte que cet anneau, en forme de bourrelet, a au moins
cinq cent mille lieues de circonférence. Sa courbure s’élève donc
imperceptiblement. L’horizon qui s’abaisse sur notre terre, paraît
_plan_ à l’œil l’espace de quelques lieues; puis il s’élève un peu; les
objets diminuent; distincts d’abord, ils finissent par se confondre:
on n’apperçoit plus que les masses; enfin cette terre s’élève dans
le lointain à des distances énormes toujours en se _menuisant_; au
point que cet anneau, par les illusions de l’optique, finit en l’air,
devient à l’œil de la largeur de notre lune, et s’apperçoit à peine
dans la partie qui se trouve sur la tête de l’observateur; car elle
est pour lui à plus du double de la distance de la lune à la terre,
c’est-à-dire, à deux cent mille lieues à peu près.

J’omets les phénomènes multipliés que produisent tous ces corps
suspendus par leurs éclipses respectives; Shackerley les connoissoit
sur la terre et les avoit bien jugés.

Leur ciel étoit comme le nôtre, nulle différence pour toutes les
constellations; mais un nombre infini de comètes remplissoit l’espace
immense et incalculable qui se trouvoit entre Saturne et les étoiles
qu’on soupçonnoit les plus voisines.

Comme l’attraction du globe de Saturne balançoit en partie celle de
l’anneau, la pesanteur y étoit très diminuée; on y marchoit sans effort
et le moindre mouvement transportoit la masse; comme une personne
qui se baigne et ne peut déplacer que le pareil volume d’eau qu’elle
occupe, s’y meut par des impulsions insensibles.

Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s’effleurer; ils
s’approchoient sans pression, tout y étoit presque aérien; les
sensations les plus délicates se perpétuoient sans émousser les
organes. On conçoit que cette manière d’être influoit beaucoup sur le
moral des habitants de l’arc planétaire. Aussi l’une des merveilles
qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilité des êtres qui
meubloient cet étrange anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens
qui nous sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes avances
dans l’appareil de tous ces grands corps, pour s’arrêter à cinq sens
dans la composition de ceux qu’elle avoit destinés à jouir de tous ces
spectacles.

Ici l’embarras de Shackerley devint énorme. Il avoit assez de
connoissances pour saisir et tracer les grands effets de ces corps
variés et suspendus; il échoua quand il voulut peindre des êtres
animés. Aussi ne trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique
toute la clarté, tous les détails que l’on conçoit à cet égard. Au
moins les _Abbandonati_ de Bologne, les _Resvegliati_ de Gênes, les
_Addormentati_ de Gubio, les _Disingannuti_ de Venise, les _Acagiati_
de Rimini, les _Furfurati_ de Florence, les _Lunatici_ de Naples, les
_Caliginosi_ d’Ancône, les _Insipidi_ de Pérouse, les _Mélancholici_
de Rome, les _Extravaganti_ de Candie, les _Ebrii_ de Syracuse, etc.,
etc., qui tous ont été consultés, ont renoncé à rendre la traduction
plus claire. Il est vrai que l’inquisition civile et religieuse entrent
peut-être pour quelque chose dans leur embarras.

Cependant il faut être juste: rien n’est plus difficile à donner que
l’explication d’un sens qui nous est étranger. On a des exemples
d’aveugles nés qui, par le secours des sens qui leur restoient, ont
fait des miracles de cécité. Eh bien! l’un d’entr’eux, chimiste,
musicien, apprenant à lire à son fils, ne peut pas trouver une autre
définition du miroir que celle-ci: «_C’est une machine par laquelle
les choses sont mises en relief hors d’elles-mêmes._» Voyez combien
cette définition, que les philosophes qui l’ont approfondie trouvent
très-subtile et même surprenante[22], est cependant absurde. Je
ne connois point d’exemple plus propre à montrer l’impossibilité
d’expliquer des sens dont on est dépourvu; et cependant toutes les
affections et les qualités morales dérivent des sens; c’est par
conséquent sur les observations qui leur sont relatives que l’on
pourroit uniquement fonder ce qu’il y auroit à dire sur le moral de ces
êtres d’une espèce si différente de la nôtre.

Au reste, il faut espérer que l’habitude où nos voyageurs et nos
historiens nous ont mis de leur voir négliger ou même omettre ce qui
n’a trait qu’aux mœurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs
indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport d’une haute
antiquité, sans lequel on ne voudroit peut-être pas croire un mot de
ce qu’il a dit; car il étoit pour ses contemporains, et à bien des
égards il est encore pour nous à peu près dans le cas d’un homme, qui
n’auroit vu qu’un jour ou deux, et qui se trouveroit confondu chez un
peuple d’aveugles; il faudroit certainement qu’il se tût, ou on le
prendroit pour un fol puisqu’il annonceroit une foule de mystères,
qui n’en seroient à la vérité que pour le peuple; mais tant d’hommes
sont _peuple_, et si peu sont philosophes, qu’il n’y a pas de sûreté à
n’agir, à ne penser, à n’écrire que pour ceux-ci.

Shackerley a fait cependant quelques observations, dont voici les plus
singulières.

Il s’aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne ne s’effaçoit
point. Les pensées se communiquoient parmi eux sans paroles et sans
signes. Point d’idiome; par conséquent, rien d’écrit, rien de déposé;
et combien de portes fermées aux mensonges, aux erreurs! Ces détails
prodigieux, innombrables qui nous énervent, leur étoient inconnus. Ils
avoient toutes les facilités possibles pour transmettre leurs idées,
pour donner une rapidité inconcevable à leur exécution, pour hâter
tous les progrès de leurs connoissances: il sembloit que dans cette
espèce privilégiée tout s’exécutât par instinct et avec la célérité de
l’éclair.

La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuoit avec infiniment
plus de fidélité, d’exactitude et de précision que par les moyens
compliqués et infinis que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à
aucun genre de certitude.

Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure perte sur la terre:
dans l’anneau elles formoient une atmosphère toujours agissante à
des distances considérables, et ces émanations dont Shackerley n’a
pu donner une idée qu’en les comparant à ces atomes qu’on distingue
à l’aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces
émanations, dis-je, répondoient à toutes les houppes nerveuses du
sentiment de l’individu. Semblables aux étamines des plantes, aux
affinités chimiques, elles _s’enlaçoient_ dans les émanations d’un
autre individu, lorsque la sympathie s’y rencontroient; ce qui, comme
on peut aisément le concevoir, multiplioit à l’infini des sensations
dont nous ne pouvons nous former qu’une image très infidèle. Elles
rendoient, par exemple, les jouissances de deux amans semblables à
celles d’Alphée qui, pour jouir d’Aréthuse, que Diane venoit de changer
en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin de s’unir plus intimement
à son amante, en mêlant ses ondes avec les siennes.

Cette cohésion vive et presque infinie de tant de molécules
sensibles, produisoit nécessairement dans ces êtres un esprit de
vie que Shackerley exprime par un mot mozarabe, que l’académie des
_Innamorati_ a traduit par le mot _électrique_, quoique les phénomènes
de l’électricité ne fussent point connus dans ces temps reculés.

Tout dans ces contrées abondoit sans culture, et tellement, que les
propriétés y seroient devenues à charge autant qu’inutiles. On sent
qu’où il n’y a point de propriété, il y a bien peu d’occasions de
disputes, d’inimitiés, et que la plus parfaite égalité politique règne,
à supposer même qu’il faille à de tels êtres un système politique. Je
ne conçois pas ce qui pourroit les troubler, puisque leurs besoins sont
plutôt prévenus que satisfaits, si la saveur du désir ne leur manque
point et qu’ils n’aient rien à craindre du poison de la satiété.

Dans l’anneau de Saturne, les connoissances se transmettoient par
l’air à des distances très considérables, par la même voie que se
transmet la lumière du soleil, laquelle nous vient, comme on sait,
en sept minutes. Une inspiration ou un souffle différemment modifié
suffisoit pour communiquer une pensée. De là résultoit un concours
admirable dans les populations infinies qui, par cette intelligence,
cette harmonie universellement répandue dans tout l’anneau, ne
s’occupoient que de leur bonheur commun, lequel n’étoit jamais en
contradiction avec celui d’aucun individu.

Ces êtres si surprenans, surtout pour les hommes, jouissoient ainsi
d’une paix éternelle et d’un bien-être inaltérable. Les arts qui
tendent au bonheur et à la conservation de l’espèce, étoient aussi
perfectionnés qu’il soit possible de l’imaginer et même de le désirer;
et l’on n’y avoit pas la moindre idée de ces arts destructeurs enfantés
par la guerre. Ainsi les habitans de l’anneau n’avoient point passé par
ces alternatives de raison et de démence, qui ont si prodigieusement
mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talens dans la science
funeste de faire celui-ci, loin d’être admirés chez eux, n’y étoient
pas même connus. Les plaisirs stériles ou factices n’y régnoient pas
plus que le faux honneur, et l’instinct de ces êtres fortunés leur
avoit appris sans effort ce que la triste expérience de tant de siècles
nous enseigne encore vainement, je veux dire que la véritable gloire
d’un être intelligent est la science, et la paix son vrai bonheur.

Voilà ce qu’une lecture rapide m’a permis de retenir du voyage de
Shackerley, qu’Habacuc, à la fin de son voyage, reprit par les cheveux
et déposa en Arabie d’où il l’avoit enlevé. Quand le développement et
la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés, je me propose
d’en donner à l’Europe savante une édition non moins authentique que
celle des livres sacrés des Brames, que M. Anquetil a incontestablement
rapportés des bords du Gange; car j’ose me flatter de savoir presque
aussi bien le _mozarabique qu’il sait le zend ou le pelhvi_.




L’ANÉLYTROÏDE


La Bible est sans contredit l’un des livres les plus anciens et les
plus curieux qui existent sur la terre.

La plupart des objections sur lesquelles se fondent les personnes qui
ne peuvent croire que Moïse ait été un interprète divin, me paroissent
très-insuffisantes. Rien n’a été, par exemple, plus tourné en ridicule
que la physique des livres saints, laquelle en effet paroît très
défectueuse. Mais on ne pense point à l’état de cette science dans
les premiers âges, pour lesquels enfin il falloit que ce livre fût
intelligible. La physique étoit alors ce qu’elle seroit encore si
l’homme n’eût jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une voûte
d’azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent être les astres les
plus considérables; le premier produit toujours la lumière du jour et
le second celle de la nuit. Il les voit paroître ou se lever d’un côté,
et disparoître ou se coucher de l’autre, après avoir fourni leur course
et donné leur lumière pendant un certain espace de temps. La mer semble
de même couleur que la voûte azurée, et l’on croit qu’elle touche au
ciel lorsqu’on la regarde de loin. Toutes les idées du peuple ne
portent et ne peuvent porter que sur ces trois ou quatre notions; et
quelques fausses qu’elles soient, il falloit s’y conformer pour se
mettre à sa portée.

Puisque la mer paroît dans le lointain se réunir au ciel, il étoit
naturel d’imaginer qu’il existoit des eaux supérieures et des eaux
inférieures, dont les unes remplissoient le ciel et les autres la mer;
et que pour soutenir les eaux supérieures, il existoit un firmament;
c’est-à-dire, un appui, une voûte solide et transparente, au travers de
laquelle on appercevoit l’azur des eaux supérieures.

Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse:

«Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu’il sépare les
eaux d’avec les eaux; et Dieu fit le firmament et sépara les eaux qui
étoient sous le firmament de celles qui étoient au-dessus du firmament,
et Dieu donna au firmament le nom de ciel... Et à toutes les eaux
rassemblées sous le firmament le nom de mer.»

Il est évident que c’est à ces idées qu’il faut rapporter: 1º les
cataractes du ciel, les portes, les fenêtres du firmament solide, qui
s’ouvrirent lorsqu’il fallut laisser tomber les eaux supérieures pour
noyer la terre.

2º L’origine commune des poissons et des oiseaux, les premiers
produits par les eaux inférieures, les oiseaux par les eaux
supérieures, parce qu’ils s’approchent dans leur vol de la voûte
azurée, que le peuple n’imagine pas être élevée beaucoup plus que les
nuages.

De même, ce peuple croit que les étoiles sont attachées à la voûte
céleste comme des clous: plus petites que la lune, infiniment plus
petites que le soleil. Il ne distingue les planètes des étoiles fixes
que par le nom d’_errantes_. C’est sans doute par cette raison qu’il
n’est fait aucune mention des planètes dans tout le récit de la
création. Tout y est représenté relativement à l’_homme vulgaire_,
auquel il ne s’agissoit pas de démontrer le vrai système de la nature,
et qu’il suffisoit d’instruire de ce qu’il devoit à l’Être suprême,
en lui montrant ses productions comme bienfaits. Toutes les vérités
sublimes de l’organisation du monde, si l’on peut parler ainsi, ne
doivent paroître qu’avec le temps, et l’Être souverain se les réservoit
peut-être, comme le plus sûr moyen de rappeller l’homme à lui, lorsque
sa foi, déclinant de siècles en siècles, seroit timide, chancelante
et presque nulle; lorsqu’éloigné de son origine, il finiroit par
l’oublier; lorsqu’accoutumé au grand spectacle de l’univers, il
cesseroit d’en être touché, et oseroit d’en méconnoître l’Auteur. Les
grandes découvertes successives rafermissent, agrandissent l’idée
de cet Être infini dans l’esprit de l’homme. Chaque pas qu’on fait
dans la nature produit cet effet, en rapprochant du Créateur. Une
vérité nouvelle devient un grand miracle, plus miracle, plus à la
gloire du grand Être, que ceux qu’on nous cite, parce que ceux-ci,
lors même qu’on les admet, ne sont que des coups d’éclat que Dieu
frappe immédiatement et rarement; au lieu que dans les autres il se
sert de l’homme même pour découvrir et manifester ces merveilles
incompréhensibles de la nature, qui, opérées à _tout instant_, exposées
_en tout temps et pour tous les temps_ à sa _contemplation_, doivent
rappeler incessamment l’homme à son Créateur, non-seulement par le
spectacle actuel, mais encore par ce développement successif.

Voilà ce que nos théologiens ignorans et vains devroient nous
apprendre. Le grand art est de lier toujours la science et la nature,
avec celle de la théologie, et non de faire heurter sans cesse des
choses saintes et la raison, les croyans fidèles et les philosophes.

Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés (I),
ce sont les interprétations forcées, que notre amour-propre, si
orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère a voulu donner
à tous les passages que nous ne pouvons expliquer. De là sont nés
les sens figurés, les idées singulières et indécentes, les pratiques
superstitieuses, les coutumes bizarres, les décisions ridicules ou
extravagantes dont nous sommes inondés. Toutes les folies humaines se
sont étayées tour-à-tour des passages rebelles aux interprètes, qui
s’évertuent, s’obstinent et ne doutent de rien; comme si l’Être suprême
n’avoit pas pu donner à l’homme des vérités, qu’il ne devoit connoître,
savoir, approfondir, que dans les _siècles à venir_. Du moment où
vous admettez que la Bible est faite pour l’univers, songez que l’on
fait aujourd’hui bien des choses que l’on ignoroit il y a quarante
siècles et que dans quarante mille autres années, on saura des faits
que nous ignorons. Pourquoi donc vouloir juger par anticipation? Les
connoissances sont graduelles et ne se développent que par une marche
insensible, que les révolutions des empires et de la nature retardent
ou ralentissent. Or l’intelligence de la Bible, qui existe depuis un
si grand nombre de siècles, qu’il y a bien peu de choses à citer
d’une aussi haute antiquité, demande peut-être encore un long période
d’efforts et de recherches.

L’un des articles de la Genèse qui a singulièrement aiguisé l’esprit
humain (II), c’est le verset 27 du chapitre I:

«Dieu créa _l’homme_ à son image, il _les_ créa mâle et femelle.»

Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé Adam androgyne;
car au verset suivant (verset 28), il dit à Adam: «Croissez et
multipliez-vous; remplissez la terre.»

Ceci fut opéré le sixième jour; ce n’est que le septième que Dieu créa
la femme; ce que Dieu fit entre la création de l’homme et celle de la
femme est immense. Il fit connoître à Adam tout ce qu’il avoit créé:
animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent devant Adam.

«Adam les nomma tous: et le nom qu’Adam donna à chacun (III) des
animaux est son nom véritable.»[23]

«Adam appela donc tous les animaux d’un nom qui leur étoit propre,
tant les oiseaux que les bêtes, etc.»[24]

Jusqu’ici la femme n’a point paru; elle est incréée; Adam est toujours
hermaphrodite. Il a pu croître seul et se multiplier.

Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a pu réunir en lui les
deux sexes, il suffit de réfléchir sur ce que peuvent être ces jours
dont l’Écriture parle; ces six jours de la création, ce _septième
jour_ du repos, etc.

On ne peut être que véritablement affligé, que presque tous nos
théologiens, tous nos mangeurs d’images abusent de ce grand, de ce
saint nom de Dieu; on est blessé toutes les fois que l’homme le
profane et qu’il prostitue l’idée du premier Être, en la substituant à
celle du phantôme de ses opinions. Plus on pénètre dans le sein de la
nature, et plus on respecte profondément son Auteur; mais un respect
aveugle est superstition; un respect éclairé est le seul qui convienne
à la vraie religion, et pour entendre sainement les premiers faits
que l’interprète Divin nous a transmis, il faut, ainsi que l’observe
l’éloquent Buffon, recueillir avec soin ces rayons échappés de la
lumière céleste. Loin d’offusquer la vérité, ils ne peuvent qu’y
ajouter un nouveau degré de splendeur.

Cela posé, que peut-on entendre par les six jours que Moïse désigne
si précisément, en les comptant les uns après les autres, sinon _six
espaces de temps_, six _intervalles_ de durée? Ces espaces de temps
indiqués par le nom de _jours_, faute d’autres expressions, ne peuvent
avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu’il s’est passé
successivement trois de _ces jours_ avant que le soleil ait été créé.
Ces jours n’étoient donc pas semblables aux nôtres, et Moyse l’indique
clairement en les comptant du _soir au matin_; au lieu que les jours
solaires se comptent et doivent se compter du _matin au soir_. Ces six
jours n’étoient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux entr’eux; ils
étoient proportionnés à l’ouvrage. Ce ne sont donc que _six espaces
de tems_. Donc Adam ayant été créé hermaphrodite le sixième jour, et
la femme n’ayant été produite qu’à _la fin du septième_, Adam a pu
procréer en lui-même et par lui-même tout le tems qu’il a plu à Dieu de
placer entre ces deux époques.

Cet état d’androgénéité n’a pas été inconnu aux philosophes du
paganisme, à ses mythologues, ni aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu
qu’Adam fut créé homme d’un côté, femme de l’autre; composé de deux
corps que Dieu ne fit que séparer. Ceux-là, comme Platon, l’ont fait de
figure ronde, d’une force extraordinaire; aussi la race qui en provint
voulut déclarer la guerre aux dieux.--Jupiter, irrité, les voulut
détruire.--Mais il se contenta d’affaiblir l’homme en le dédoublant, et
Apollon étendit la peau qu’il noua au nombril... De là le penchant qui
entraîne un sexe vers l’autre par l’ardeur qu’ont les deux moitiés pour
se rejoindre et l’inconstance humaine, par la difficulté qu’a chaque
moitié de rencontrer sa correspondante. Une femme nous paroît-elle
aimable? nous la prenons pour cette moitié avec laquelle nous
n’eussions fait qu’un tout; le cœur nous dit: la voilà, c’est elle;
mais à l’épreuve, hélas! trop souvent ce ne l’est point.

C’est sans doute d’après quelques-unes de ces idées que les Basilitiens
et les Carpocratiens prétendirent que nous naissions dans l’état
de nature innocente, tels qu’Adam au moment de la création, et par
conséquent devant imiter sa nudité. Ils détestoient le mariage,
soutenoient que l’union conjugale n’auroit jamais eu lieu sur la terre
sans le péché; regardoient la jouissance des femmes en commun comme
un privilège de leur rétablissement dans la justice originelle, et
pratiquoient leurs dogmes dans un superbe temple souterrain, échauffé
par des poëles, dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes;
là, tout leur étoit permis, jusqu’aux unions que nous nommons adultère
et inceste, dès que l’ancien ou le chef de leur société avoit prononcé
ces paroles de la Genèse: _Croissez et multipliez_.

Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième siècle; il prêchoit
ouvertement que la fornication et l’adultère étoient des actions
méritoires; et les plus fameux d’entre ces sectaires furent appellés
les _Turlupins_ en Savoie. Plusieurs savans font remonter l’origine
de ces sectes à Muacha mère d’Afa, roi de Juda, grande prêtresse de
Priape: c’est dater de loin, comme on voit.

Cette double vertu d’Adam paroît encore avoir été indiquée dans la
fable de Narcisse qui, épris de l’amour de lui-même, veut jouir de son
image, et finit par s’assoupir en échouant à l’ouvrage[25].

Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les jouissances contre notre
nature actuelle, ont donné lieu à une grande question; à savoir: _an
imperforata mulier possit concipere?_ «Si une fille imperforée peut se
marier?»

On conçoit que les PP. Cucufe et Tournemine, savans jésuites, ont
approfondi cette question, et qu’ils ont été pour l’affirmative;
l’œuvre de Dieu, disent-ils, ne peut en aucun cas exister d’une manière
contraire aux fins de la nature; une fille privée de la vulve en
apparence, doit donc trouver dans l’anus des ressources pour remplir
le vœu de la reproduction, la première et la plus inséparable des
fonctions de notre existence.

Cucufe et Tournemine ont été attaqués; cela devoit être; mais le savant
Sanchez (IV), Espagnol, qui a étudié trente ans de sa vie ces questions
_assis sur un siège de marbre_, qui ne mangeoit jamais ni poivre, ni
sel, ni vinaigre, et qui, quand il étoit à table pour dîner, tenoit
toujours ses pieds en l’air[26], Sanchez a défendu ses confrères avec
une éloquence dont on ne croiroit pas une pareille matière susceptible.
Néanmoins la jalousie contre les jésuites a été si puissante, que
les papes ont fait un cas réservé aux jeunes filles qui tenteroient
cette voie faute d’autres; jusqu’à ce que Benoît XIV, éclairé par les
découvertes de la faculté de chirurgie de Paris, a levé le cas réservé,
et permis l’usage de la _parte-poste_ dans le sens des pères Cucufe et
Tournemine.

En effet, M. Louis, secrétaire perpétuel de l’académie de chirurgie,
a soutenu, en 1755, la question sur les bancs; il a prouvé que les
anélytroïdes pouvoient concevoir, et des faits consignés dans sa
thèse, imprimée avec privilège, le démontre. Malgré cette authenticité
le parlement ne manqua pas de dénoncer la thèse de M. Louis, comme
contraire aux bonnes mœurs. Il fallut que ce grand et non moins
ingénieux et malin chirurgien recourût aux casuites à la Sorbonne;
alors il montra facilement que le parlement prononçoit sur une
question, qui n’est pas plus de sa compétence que l’émétique. Et le
parlement ne donna aucune suite à la dénonciation.

Il est résulté de tout cela une vérité très-importante pour la
propagation de l’espèce humaine, et non moins singulière pour le
commun des lecteurs: c’est que beaucoup de jeunes femmes stériles
sont autorisées, et doivent même en conscience tenter les deux voies,
jusqu’à ce qu’elles se soient assurées de la véritable route que le
Créateur a mise en elles.




L’ISCHA


Marie Schurmann a proposé ce problême: _L’étude des lettres
convient-elle à une femme?_

Schurmann soutient l’affirmative, veut que la femme n’excepte aucune
science, pas même la théologie, et prétend que le beau sexe doit
embrasser la science universelle, parce que l’étude donne une sagesse
qu’on n’achète point par les secours dangereux de l’expérience; et que
lors même qu’il en coûteroît quelque chose à l’innocence, il seroit à
propos de passer pardessus de certaines réserves, en faveur de cette
prudence précoce, qui d’ailleurs se trouvera fécondée par l’étude, dont
les méditations affoiblissent ou redressent les penchans vicieux, et
diminuent le danger des occasions.

L’éducation des femmes est si négligée chez tous les peuples, même chez
ceux qui passent pour les plus policés, qu’il est bien étonnant qu’on
en compte un aussi grand nombre de célèbres par leur érudition et leurs
ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres de Boccace, jusqu’aux
énormes _in-4º_ du minime Hilarion Coste, nous avons en ce genre un
grand nombre de nomenclatures; et Wolf a donné un catalogue des femmes
célèbres, à la suite des fragmens des illustres Grecques, qui ont écrit
en prose[27]. Les Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de
l’Europe moderne ont eu des femmes savantes.

Il est donc étonnant que divers préjugés contre la perfectibilité des
femmes se soient établis sur le prétendu rapport de _l’excellence de
l’homme sur la femme_. Plus on approfondit ce fait si singulier (car il
l’est infiniment que l’objet de l’adoration des hommes soit par-tout
leur esclave), plus on remarque qu’il est principalement fondé sur le
droit du plus fort, l’influence des systèmes politiques, et sur-tout
celle des religions; car le christianisme est la seule qui conserve à
la femme, d’une manière nette et précise, tous les droits de l’égalité.

Je n’ai nulle envie de recommencer les discussions que Pozzo a peu
galamment appelées paradoxes dans son ouvrage intitulé: _La femme
meilleure que l’homme_. Mais il est si naturel, quand on considere le
prix de ce don du ciel qu’on appelle la beauté, de se pénétrer de cette
vive et touchante image, qu’on en devient bientôt enthousiaste: et
lorsqu’on lit ensuite les livres saints, on n’est plus étonné que la
femme soit le complément des œuvres de Dieu; qu’il ne l’ait produite
qu’après tout ce qui existe; comme s’il avoit voulu annoncer qu’il
alloit clore son ouvrage sublime par le chef-d’œuvre de la création.
C’est dans ce point de vue, plus religieux que philosophique peut-être,
que je veux considérer la femme.

Ce n’est pas avec impétuosité que l’univers a été créé. Il a été fait
à plusieurs fois, afin que son merveilleux ensemble prouvât que si la
volonté seule du grand Être étoit la règle, il étoit le Maître de la
matière, du temps, de l’action et de l’entreprise. L’éternel Géomètre
agit sans nécessité, comme sans besoin; il n’est jamais ni contraint,
ni embarrassé. On voit, pendant les six espaces de la création, qu’il
tourne, façonne, meut la matiere sans peine, sans efforts; et quand
une chose dépend d’une autre, quand, par exemple, la naissance et
l’accroissement des plantes dépendent de la chaleur du soleil, ce n’est
que pour indiquer la liaison de toutes les parties de l’univers, et
développer sa sagesse par ce merveilleux enchaînement.

Mais tout ce qu’enseigne la Bible sur la création de l’univers n’est
rien en comparaison de ce qu’elle dit sur la production du premier être
raisonnable. Jusqu’ici tout a été fait à commandement; mais quand il
s’agit de créer l’homme, le système change, et le langage avec lui. Ce
n’est plus cette parole impérieuse et subite; c’est une parole plus
réfléchie et plus douce, quoique moins efficace; Dieu tient un conseil
en lui-même, comme pour faire voir qu’il va produire un ouvrage qui
surpassera tout ce qu’il a créé jusqu’alors. _Faisons l’homme_, dit-il.
Il est évident que Dieu parle à lui-même. C’est une chose inouïe dans
toute la Bible, qu’aucun autre que Dieu ait parlé de lui-même en nombre
pluriel: _Faisons_. Dans toute l’écriture, Dieu ne parle ainsi que deux
ou trois fois; et ce langage extraordinaire ne commence à paroître que
lorsqu’il s’agit de l’homme.

Cette création faite, il se passe un temps considérable avant que ce
nouvel être, à double sexe, reçoive le souffe de vie; ce n’est qu’à la
septième époque. Adam a existé longtemps dans l’état de pure nature,
et n’ayant que l’instinct des animaux; mais quand le souffle lui fut
inspiré, Adam se trouvant le roi de la terre, il usa de sa raison, et
_nomma toutes choses_.

Voilà donc deux créations bien distinctes: celle de l’homme, celle de
son esprit; et c’est ici seulement que paroît la femme. Elle n’est
pas créée du néant comme tout ce qui a précédé; elle sort de ce qui
existoit de plus parfait; il ne restoit plus rien à créer; Dieu extrait
d’Adam le plus pur de son essence, pour embellir la terre de l’être
le plus parfait qui eut encore paru; de celui qui complétoit l’œuvre
sublime de la création.

Le mot dont le législateur hébreu se sert pour exprimer cet être,
revient à _virago_[28], que le François ne peut pas traduire, que le
mot _femme_ n’exprime point, et qui ne peut se sentir que par l’idée
de _puissance de l’homme_. Car _vir_ signifie homme, et _ago_ j’agis.
Autrefois on disoit _vira_[29], et non _virago_. Mais les Septante ont
prétendu que par le mot _vira_ le sens de l’hébreu n’étoit pas rendu,
ils ont ajouté _ago_[30].

Je ne m’étonne donc point que Schurmann relève autant la condition du
beau sexe, et s’indigne contre les sectes qui la dépriment. La parabole
dont l’écriture se sert en formant la femme de la côte d’Adam, n’a
d’autre objet que celui de montrer que cette nouvelle créature ne fera
qu’un avec la personne de son mari, qu’elle est son âme et son tout. La
tyrannie du sexe fort a pu seule altérer ces notions d’égalité.

Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme, puisque les
anciens associèrent les deux sexes à la divinité: voilà ce qui est
bien constaté indépendamment de tout système sur la mythologie. Si les
païens mettoient l’homme dès le moment de sa naissance sous la garde
de la puissance, de la fortune, de l’amour et de la nécessité, car
c’est là ce que veulent dire _Dynamis, Tyché, Eros et Ananché_, ce
n’étoit probablement qu’une allégorie ingénieuse pour exprimer notre
condition: car nous passons notre vie à commander, à obéir, à désirer
et à poursuivre. Autrement, c’eût été confier l’homme à des guides bien
extravagans; car la puissance est la mère des injustices, la fortune
celle des caprices; la nécessité produit les forfaits, et l’amour est
rarement d’accord avec la raison.

Mais quelque enveloppés que puissent être les dogmes du paganisme,
il n’y a point de doutes sur la réalité du culte des divinités
principales, et celui de Junon, femme et sœur du maître des dieux,
fut un des plus universels et des plus révérés. Cette épithete de
_femme_ et de _sœur_ montre assez sa toute-puissance: celle qui donne
les loix peut les enfreindre. Ce secret célèbre et non moins commode
de recouvrer sa virginité en se baignant dans la fontaine Canathus au
Péloponese, étoit une preuve des plus frappantes de ce pouvoir qui
légitime tout chez les dieux, comme chez les hommes. Le tableau des
vengeances de Junon, exposé sans cesse sur les théâtres, propageoit
la terreur qu’inspiroit cette formidable déesse. L’Europe, l’Asie,
l’Afrique, les peuples barbares[31] comme les policés, l’honorèrent et
la craignirent à l’envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse,
fière, jalouse, partageant le gouvernement du monde avec son époux,
assistant à tous ses conseils, et redoutée de lui-même.

Un hommage si universel qui n’est pas sans doute le plus flatteur que
l’on ait rendu à la beauté faite pour séduire et non pour effrayer,
prouve du moins que dans les idées des premiers hommes le trône du
monde fut partagé entre les deux sexes[32]. Un écrivain illustre, du
siècle passé, a été plus loin; il n’a pas fait difficulté de dire que
cette prééminence de Junon sur les autres dieux étoit la véritable
force d’où provenoient les excès d’adoration où des chrétiens sont
tombés envers la sainte Vierge. Erasme lui-même a prétendu que la
coutume de saluer la Vierge en chaire, après l’exorde du sermon, venoit
des anciens. En général, les hommes cherchent à joindre aux idées
spirituelles du culte, des idées sensibles qui les flattent, et qui
bientôt après étouffent les premières. Ils rapportent, et sont bien
forcés de rapporter tout à leurs idées; puisqu’ils ne peuvent saisir
qu’en raison de ces idées; or ils savent qu’en tout pays on ne tire
de la boue et de l’affection des rois rien autre chose que ce qu’ont
résolu leurs ministres; ils croient Dieu bon, mais mené, et envisagent
la cour céleste sur le modèle des autres. De là le culte de la Vierge
bien plus approprié à l’esprit humain que celui du grand Être; aussi
inexplicable qu’incompréhensible.

Aussi lorsque le peuple d’Éphese eut appris que les pères du concile
avoient décidé que l’on pourroit appeler la Vierge _Sainte_, il fut
transporté de joie. Dès-lors on rendit à la Mère de Dieu des hommages
singuliers; toutes les aumônes furent pour elle, et J.-C. n’eut
plus d’offrandes. Cette ferveur n’a jamais cessé entièrement. Il y
a en France trente-trois cathédrales dédiées à la Vierge, et trois
métropolitaines. Louis XIII lui consacra sa personne, sa famille, son
royaume. A la naissance de Louis XIV il envoya le poids de l’enfant en
or à Notre-Dame de Lorette, qu’on peut, sans impiété, croire s’être
très-peu mêlée de la grossesse d’Anne d’Autriche.

Quelque chose de plus singulier que tout cela, c’est que dans le second
siècle de l’église, on fit le Saint-Esprit du sexe féminin. En effet,
_rouats touach_, qui en hébreu veut dire _esprit_, est féminin, et ceux
qui furent de ce sentiment s’appelèrent les _Eliésaïtes_.

Sans donner aucun prix à cette opinion erronée, je remarquerai que les
Juifs n’ont jamais eu d’idées du mystère de la Trinité. Les apôtres
mêmes ont été fortement persuadés du dogme de l’unité de Dieu sans
modifications; ce n’est que dans les derniers momens que J.-C. leur
a révélé ce mystère. Or, quand Dieu a voulu envoyer sur la terre
l’une des trois personnes de la Trinité, il pouvoit l’envoyer sans
l’incarner; il pouvoit envoyer la personne du Père, ou du Saint-Esprit,
comme du Fils; il pouvoit l’incarner dans un homme comme dans une
fille. Le choix divin semble une sorte de préférence ou d’attention
pour la femme. J.-C. a eu une mère, il n’a point eu de père. La
première personne à qui il parla fut la Samaritaine; la première à
laquelle il se montra après sa résurrection fut Marie-Madeleine, etc.
(I). Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une prédilection
bien honorable à leur sexe.

Mais l’hommage vraiment flatteur pour lui, l’invention vraiment
utile pour les sociétés, seroit que l’on trouvât les moyens les plus
propres à rendre la beauté, la récompense de la vertu, à l’en animer
elle-même, pour que tous les hommes fussent excités à faire le bien
de leurs frères, et par les plaisirs de l’âme et par ceux des sens,
pour que toutes les facultés dont l’Être suprême a doué notre espèce,
concourussent à nous faire aimer les justes et bienfaisantes loix. Il
n’est pas absolument impossible d’arriver un jour à ce but, si vivement
désiré par le patriotisme, par la sagesse, par la raison; mais Dieu,
combien nous en sommes loin encore!




LA TROPOÏDE


La dépravation des mœurs, la corruption du cœur humain, les égaremens
de l’esprit de l’homme sont des textes tellement rebattus par nos
rigoristes, que l’on croiroit que le siècle actuel est l’abomination
de la désolation; car la langue françoise ne fournit aucune expression
énergique que nos sermoneurs ne nous prodiguent. Cependant si l’on veut
jeter un coup-d’œil impartial sur les siècles passés, sur ceux-là même
qu’on nous offre pour modèles, je doute que l’on trouve beaucoup à
regretter. Nos manières et nos mœurs, par exemple, valent bien celles
du peuple de Dieu; et je ne sais ce que diroient nos déclamateurs,
s’ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale que celle qui se
rapproche du beau siècle des patriarches.

Je veux que les loix de Moïse aient été sages, justes, bienfaisantes;
mais ces loix assises sur le tabernacle et dont le but paroît avoir été
de lier la société des Hébreux entr’eux par la société de l’homme avec
Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple élu, chéri, préféré, étoit
bien plus infirme que tout autre, comme nous le montrerons dans la
suite de cet article.

On ne réfléchit point assez que tout est relatif. Aucun établissement
ne peut marcher selon l’esprit de son institution, s’il n’est dirigé
par la loi du devoir, qui n’est autre chose que le sentiment de ce
devoir. Le véritable ressort de l’autorité est dans l’opinion et dans
le cœur des sujets; d’où il suit que rien ne peut suppléer aux mœurs
pour le maintien du gouvernement: il n’y a que les gens de bien qui
sachent administrer les loix; mais il n’y a que les honnêtes gens qui
sachent véritablement leur obéir. Car outre qu’il est très-facile de
les éluder, outre que ceux dont elles sont l’unique conscience sont
très loin de la vertu et même de la probité, celui qui brave les
remords sait braver les supplices, châtimens bien moins longs que le
premier, auquel on peut d’ailleurs toujours espérer d’échapper. Mais
quand l’espoir de l’impunité suffit pour encourager à enfreindre la
loi, ou quand on est content pourvu qu’on l’ait éludée, l’intérêt
général n’est plus celui de personne, et tous les intérêts particuliers
se réunissent contre lui; les vices ont alors infiniment plus de
force pour énerver les loix, que les loix pour réprimer les vices. On
finit par n’obéir au législateur qu’en apparence. A cette époque, les
meilleures loix sont les plus funestes, puisque si elles n’existoient
pas, elles seroient une ressource que l’on auroit encore. Foible
ressource cependant! Car les loix plus multipliées sont plus méprisées
et de nouveaux surveillans deviennent autant de nouveaux infracteurs.

L’influence des loix est donc toujours proportionnelle à celle des
mœurs; c’est une vérité connue et incontestable; mais ce mot de _mœurs_
est bien vague et demanderoit une définition.

Les mœurs sont et doivent être très variables d’une contrée à
l’autre, absolument relatives à l’esprit national et à la nature du
gouvernement. Le caractère des administrateurs y influe beaucoup aussi,
et c’est dans tous ces rapports qu’il faut les envisager. Si le prix
de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si les hommes vils
sont accrédités, les dignités prostituées, le pouvoir ravalé par ses
dispensateurs, les honneurs déshonorés, il est certain que la contagion
gagnera tous les jours, que le peuple s’écriera en gémissant: _mes maux
ne viennent que de ceux que je paie pour m’en garantir_: et que pour
s’étourdir il se précipitera dans la corruption que l’on provoquera de
toutes parts pour étouffer ses murmures.

Si au contraire les dépositaires de l’autorité dédaignent l’art
ténébreux de la corruption et n’attendent leurs succès que de leurs
efforts, et la faveur publique que de leurs succès, les mœurs seront
bonnes et suppléeront au génie du chef; car plus _l’esprit public_
a de ressorts et moins les talens sont nécessaires. L’ambition même
est mieux servie par le devoir que par l’usurpation, et le peuple,
convaincu que ses chefs ne travaillent que pour son bonheur, les
dispense par sa docilité de travailler à l’affermissement du pouvoir.

J’ai dit que les mœurs devoient être relatives à la nature du
gouvernement; c’est donc encore sous ce point de vue qu’il faut en
juger. En effet, dans une république qui ne peut subsister que par
l’économie, la simplicité, la frugalité, la tolérance, l’esprit
d’ordre, d’intérêt, d’avarice même, doit dominer, et l’État sera en
danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre les mœurs.

Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté sera regardée
comme un si grand bien, et comme un bien toujours si menacé que toute
guerre, toute opération entreprise pour la soutenir, pour étendre ou
défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de contradicteurs.
Le peuple sera fier, généreux, opiniâtre; et la débauche et le luxe le
plus effréné n’énerveront pas l’esprit public.

Dans une monarchie très absolue, qui seroit le plus sévère, le plus
complet des despotismes, si le beau sexe n’y donnoit pas le ton; la
galanterie, le goût de tous les plaisirs, de toutes les frivolités
est tout naturellement et sans danger le caractère national; et les
déclamations vagues sur ces imperfections morales sont vides de sens.

Ceci posé, examinons rapidement si nos mœurs et quelques-uns de nos
usages comparés avec ceux de plusieurs grands peuples, doivent paroître
si détestables[33].

On voit au premier coup d’œil dans le lévitique à quel degré le
peuple juif étoit corrompu. On sait que ce mot _lévitique_ vient de
_Lévi_, qui étoit le nom de la tribu séparée des autres, comme étant
spécialement consacrée au culte; d’où sont venus les lévites ou
prêtres, et l’habillement d’aujourd’hui qui porte ce nom, sans être un
monument bien authentique de notre piété. Moïse traite dans ce livre
des consécrations, des sacrifices, de l’impureté du peuple, du culte,
des vœux, etc.

J’observerai en passant que la forme de la consécration chez les
Hébreux étoit singulière. Moïse fit son frère Aaron grand-prêtre. Pour
cet effet il égorgea un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit
sur l’extrémité de l’oreille droite d’Aaron et sur ses pouces droits.
Si l’on voyoit aujourd’hui le cardinal de Rohan consacrer dans la
chapelle l’évêque de Senlis, et lui porter avec le doigt du sang tout
chaud sur le bout de l’oreille[34], on ne pourroit guère s’empêcher de
se rappeler la gravure de l’abbé Dubois sous la régence; on le voyoit
à genoux aux pieds d’une fille qui prenoit de ce sale écoulement qui
affligent les femmes tous les mois, pour lui en rougir la calotte et le
faire cardinal.

Tout le chapitre XV du lévitique ne roule que sur la gonorrhée à
laquelle les Hébreux étoient fort sujets. La gonorrhée et la lèpre
n’étoient pas leurs moins désagréables impuretés: et ils en avoient
assez de réelles, sans en créer tant d’imaginaires. Par exemple, une
femme étoit plus impure pour avoir mis au monde une fille plutôt qu’un
garçon[35]. Voilà une singularité aussi peu raisonnable que bizarre.

Les Hébreux forniquoient avec les démons sous la forme des chèvres[36];
ces démons mal appris usoient là d’une vilaine métamorphose.

Un fils couchoit avec sa mère et prêtoit _main-forte_ à son père[37]:
nous ne portons pas encore à ce degré l’amour filial. Un frère voyoit
sans scrupule sa sœur dans la plus profonde intimité[38].

Un grand-père habitoit avec sa petite-fille[39]. Ce qui n’étoit pas
très-anacréontique.

On couchoit avec sa tante[40], avec sa bru[41], avec sa
belle-sœur[42], ce n’étoient là que peccadilles; enfin on jouissoit de
sa propre fille[43].

Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch[44], puis on trouva
que cette semence inanimée n’étoit pas digne de la statue; on finit par
lui offrir en sacrifice l’enfant tout venu.

Les hommes se servoient de femmes entr’eux[45] comme les pages du
régent.

Ils usoient de toutes les bêtes[46] et le beau sexe se faisoit servir
par les ânes, les mulets, etc.[47]. Ce qui étoit d’autant plus
mal-honnête que l’on paroissoit avoir formé la tribu des prêtres de
manière à intéresser les femmes mal pourvues. On ne recevoit point
lévites les boiteux, les bossus, les chassieux, les lépreux; ceux qui
avoient le nez trop petit, tors, etc., il falloit un beau nez[48].

On voit par cet échantillon ce qu’étoient les mœurs du peuple de Dieu;
il est certain qu’on ne peut les comparer à nos manières. Mais il ne me
paroît pas que d’après cette esquisse d’un parallèle, qu’on pourroit
pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant à se récrier sur ce qui se
passe de nos jours.

Les esprits forts ne sont guère moins exagérateurs en parlant de nos
coutumes superstitieuses, que les prédicateurs en invectivant contre
nos vices. Nous avons le triste avantage de n’avoir été surpassés par
aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais les délires de la
superstition ont été portés plus loin dans d’autres religions.

On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui sur une natte attendent
en l’air que la lumière céleste vienne investir leur ame. On ne voit
point d’énergumenes prosternés qui frappent du front contre terre pour
en faire sortir l’abondance; de pénitens immobiles et muets comme
la statue devant laquelle ils s’humilient. On n’y voit point étaler
ce que la pudeur cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de
sa ressemblance; ou se voiler jusqu’au visage, comme si l’ouvrier
avait horreur de son ouvrage; nous ne tournons point le dos au midi à
cause du vent du démon; nous n’étendons pas les bras à l’orient pour
y découvrir la face rayonnante de la divinité; nous n’appercevons
pas, du moins en public, de jeunes filles en pleurs meurtrir leurs
attraits innocens, pour appaiser la concupiscence, par des moyens qui
le plus souvent la provoquent; d’autres étalant leurs plus secrets
appas attendre et solliciter dans la posture la plus voluptueuse les
approches de la divinité; de jeunes hommes pour amortir leurs sens
s’attacher aux parties naturelles un anneau proportionné à leurs
forces; quelques-uns arrêter la tentation par l’opération d’Origène, et
suspendre à l’autel les dépouilles de cet horrible sacrifice... Nous
sommes assurément bien éloignés de tous ces écarts.

Que diroient nos déclamateurs, si des bois sacrés plantés auprès
de nos églises comme autour de leurs temples, étoient le théatre de
toutes les débauches? si l’on obligeoit nos femmes à se prostituer, au
moins une fois, en l’honneur de la divinité? Et l’on peut juger si la
dévotion naturelle au beau sexe lui permettoit, au tems ou c’étoit la
coutume, de s’en tenir là.

S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu[49], que l’on voyait au
Capitole des femmes qui se destinoient aux plaisirs de la divinité
dont elles devenoient communément enceintes; il se peut que chez nous
aussi plus d’un prêtre desserve plus d’un autel; mais du moins il ne
se déguise pas en dieu. L’illustre père de l’église que je viens de
citer ajoute dans le même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que
si la religion couvre chez les modernes bien des séductions, le culte
des anciens n’étoit pas du moins aussi décent que le nôtre. En Italie,
dit-il, et surtout à Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit
en procession des membres virils sur lesquels la matrone la plus
respectable mettoit une couronne. Les fêtes d’Isis étoient tout aussi
décentes.

S. Augustin donne au même endroit une longue énumération des divinités
qui présidoient au mariage. Quand la fille avoit engagé sa foi, les
matrones la conduisoient au dieu Priape (I) dont on connoît les
propriété surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune mariée sur le
membre énorme du dieu: là on ôtoit sa ceinture et l’on invoquoit
la déesse _Virginiensis_. Le dieu _Subigus_ soumettoit la fille aux
transports du mari. La déesse _Préma_ la contenoit sous lui pour
empêcher qu’elle ne remuât trop. (On voit que tout étoit prévu, et
que les filles romaines étoient bien disposées.) Enfin venoit la
déesse _Pertunda_, ce qui revient à Perforatrice, dont l’emploi,
dit S. Augustin, étoit d’ouvrir à l’homme le sentier de la volupté.
Heureusement cette fonction étoit donnée à une divinité femelle; car,
comme le remarque très judicieusement l’évêque d’Hippone, le mari
n’auroit pas souffert volontiers qu’un dieu lui rendît ce service, et
qu’il lui donnât du secours dans un endroit où trop souvent il n’en a
pas besoin.

Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins décentes que celles-là?
Et pourquoi exagérer nos torts et nos foiblesses? Pourquoi porter la
terreur dans l’âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des
maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons
casuistes sont plus accommodans que cela! Lisez entre tant d’autres le
jésuite Filliutius, qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu’à
quel degré peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir
criminels. Il décide, par exemple, qu’un mari a beaucoup moins à se
plaindre, lorsque sa femme s’abandonne à un étranger d’une manière
contraire à la nature, que quand elle commet simplement avec lui un
adultère et fait le péché comme Dieu le commande; _parce que_, dit
Filliutius, _de la premiere façon on ne touche pas au vase légitime,
sur lequel seul l’époux a des droits exclusifs_... O qu’un esprit de
paix est un précieux don du ciel!




LE THALABA


Un des plus beaux monumens de la sagesse des anciens, est leur
gymnastique (I). C’est par-là sur-tout qu’ils paraissent avoir été plus
curieux de prévenir que de punir. Grande science en politique! Les
ennemis, disoient les Athéniens, sont faits pour punir les crimes, les
citoyens, pour maintenir les mœurs. De là l’attention prévoyante et
salutaire sur l’éducation de la jeunesse. La premiere explosion des
passions et leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus fortes
secousses; il lui faut une éducation mâle, mais dont l’âpreté soit
adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former
des hommes. Or, il n’y a que les exercices du corps, où se trouve cet
heureux mélange de travail et d’agrément, dont la partie constante
occupe, amuse, fortifie le corps et par conséquent l’âme.

Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les dernières classes
de la société sont toujours assez stimulées par le besoin, pour ne pas
redouter l’engourdissement de l’oisiveté et la mollesse qui en est la
suite. Mais les riches en sont presqu’inévitablement la proie, si une
institution universelle et publique ne les soumet pas à une éducation
active, qui soit un foyer continuel d’émulation, et une digue contre
ce qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs abus, tend
sans cesse à énerver. Les sentimens énergiques et généreux germent
rarement dans des corps affoiblis, et l’âme d’un Spartiate seroit bien
mal logée dans le corps d’un Sybarite. Aussi tous les peuples féconds
en héros ont été ceux dont l’éducation martiale, les institutions
fortes, la gymnastique perfectionnée et dirigée selon les vues
politiques du gouvernement, aiguisoient l’émulation et la vigueur.

Ces institutions précieuses sont presqu’oubliées aujourd’hui. A Paris,
par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistrées à la police
pour éduquer la jeunesse; mais il n’y a pas dans cette immense capitale
une seule bonne académie où l’on puisse apprendre à monter à cheval;
aucun exercice, si ce n’est l’escrime, la danse et la paume, n’y sont
pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez nuisibles. Il suit de
là et de bien d’autres causes, que je ne prétends point énumérer, que
nos passions, ou plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n’avons guère
de passions) l’emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale.

Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui qui porte
un sexe vers l’autre. Cet appétit nous est commun avec tout ce qui
est créé, animé ou non animé. La nature a veillé en mère tendre et
prévoyante, à la conservation de tout ce qui existe. Mais il est
arrivé parmi les hommes, ces êtres par excellence, qui le plus souvent
ne paroissent doués d’intelligence que pour en abuser, ce qu’on n’a
jamais remarqué parmi les autres animaux: c’est de tromper la nature
en jouissant du plaisir attaché à la propagation de l’espèce, et en
négligeant le but de cet attrait: ainsi nous avons séparé la fin des
moyens; et l’impulsion de la nature prolongée par les efforts de notre
imagination, nous a pressés, sans égard pour les temps, les lieux,
les circonstances, les usages, le culte, les coutumes, les lois,
toutes les entraves enfin que l’homme s’est données; elle n’a pas
consulté davantage le costume des états et des âges, car les vieillards
deviennent continens, mais rarement chastes.

Cette maniere d’éluder les fins de la nature a eu différens principes;
la superstition qui, de son masque hideux, a couvert presque tous nos
vices et nos folies; diverses causes morales; la philosophie même.

Des hérétiques en Afrique s’abstenoient de leurs femmes et leur
pratique distinctive étoit de n’avoir aucun commerce avec elles. Ils
se fondoient, 1º sur ce qu’Abel étoit mort vierge, et prirent le nom
d’Abéliens, 2º sur ce que S. Paul prêchoit qu’il falloit être avec sa
femme comme si l’on n’en avoit point[50]. Aucun délire superstitieux
ne sauroit étonner; mais l’abus de la philosophie à cet égard est bien
singulier, c’est l’ouvrage des cyniques.

Il est bizarre que des hommes instruits et d’une raison exercée, ayant
voulu transporter dans la société les mœurs de l’état de nature, qu’ils
n’aient point apperçu, ou qu’ils se soient peu souciés du ridicule
qu’il y avoit à affecter parmi des hommes corrompus et délicats, la
rusticité des siècles de l’animalité. Des femmes même séduites par
une philosophie si grotesque, ou plutôt par l’amour qu’inspiroient
les auteurs de cette doctrine[51] lui sacrifierent cette honte, cette
pudeur mille fois plus enracinée dans le cœur des femmes que la
chasteté même.

Tant qu’il ne s’agissoit que du devoir conjugal, les cyniques avoient
du moins quelques sophismes à alléguer. Mais quand Diogène, qui
déraisonnoit avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond
de son tonneau, quels purent être ses sophismes? L’orgueil de braver
les préjugés et l’espèce de gloire que l’homme esclave en tout et
toujours ami de l’indépendance, y attache, furent apparemment les
vrais motifs. L’ombre du secret, de la honte, des ténèbres lui auroit
attiré des dénominations injurieuses, des persécutions; son impudence
l’en garantit. Comment imaginer qu’un homme pense qu’il y ait du mal à
faire et à dire ce qu’il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre
un homme qui vous dit froidement: «C’est un besoin très impérieux; je
suis heureux de trouver en moi-même ce qui porte les autres hommes
à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout le monde m’eût
ressemblé, Troie n’aurait pas été prise, ni Priam égorgé sur l’autel
de Jupiter.» Ces raisons et beaucoup d’autres paroissent avoir séduit
quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche plus à le justifier
qu’à le condamner. Il est vrai que la mythologie avoit en quelque sorte
consacré l’onanisme. On racontoit que Mercure ayant eu pitié de son
fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, éperdu d’amour
pour une maîtresse[52] dont il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet
insipide soulagement que Pan apprit ensuite aux bergers.

Ce qui est plus singulier que l’indulgence de Galien, c’est celle de
la fameuse Laïs qui prodiguoit à Diogène, à ce Diogène souillé par tant
de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grèce auroit payées
au poids de l’or et qui trompa pour lui l’aimable et sage Aristippe.
Peut-être s’il lui fût arrivé la même aventure qu’à cette fille qui,
ayant trop long-temps fait attendre le cynique, trouva qu’il s’étoit
passé d’elle et n’en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle
montrée plus sévere contre l’onanisme?

On sait d’où vient ce mot _onanisme_: _Onan_ dans l’Écriture sainte
répandoit sa semence sur la terre[53]; mais ses raisons pouvoient
être préférables à celles de Diogène. Juda eut de Sué trois fils:
Her, Onan et Séla. Il voulut postérité; il s’y prit singulièrement,
mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her à Thamar;
Her étant mort sans enfants, Juda voulut qu’Onan couchât avec sa
belle-sœur, à condition que ses enfants s’appelleroient Her du nom
de l’aîné. Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature, chaque
fois qu’il couchoit avec Thamar, il commençoit par répandre de côté
sa libation. Il mourut. Juda fit épouser à Thamar son troisième fils
Séla, qui mourut encore sans enfans. Juda s’obstina et se chargea de
la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il engrossa sa
fille, de manière qu’elle conçut deux jumeaux. Le premier présenta sa
main sur laquelle la sage-femme noua un ruban d’écarlate, comme devant
être l’aîné, mais ce petit bras se retira et l’autre enfant parut le
premier; d’où il fut appelé Pharès[54].

Les pères voient la figure de Noé dans Pharès; Noé, représentation de
J.-C. qui a paru comme le petit bras, et dont le corps ne devoit naître
que pour la nouvelle loi. Mais ce que les pères voient de plus clair
à tout cela, c’est que par l’aventure de la semence qu’Onan déposoit de
côté, J.-C. se trouve né de Ruth étrangère, Rahab courtisane, Bethsabée
adultere et Thamar incestueuse du pere à la fille[55]. Mais revenons.

On voit que l’onanisme est, sinon consacré, du moins étayé par de
grands et antiques exemples.

Les causes morales qui le provoquent le plus communément, sont ou
la crainte de donner la vie à des êtres, qui par des circonstances
particulières seroient malheureux, ou celle des contacts vénéneux; car
on croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne fait aucune
impression sur les parties du corps qui sont revêtues de la peau toute
entiere; mais seulement sur celles qui en sont dépourvues.

Ces circonstances et beaucoup d’autres poussant à ne céder à ce
sentiment si vif, qui porte l’homme à la propagation de lui-même,
qu’en négligeant le but de la nature, les moyens de la tromper sont
devenus passion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d’autres. Le
sommeil provoque aux célibataires les songes les plus voluptueux;
l’imagination aiguisée et flattée par ces illusions décevantes, qui
conduisent à une réalité mutilée, mais aussi dépourvue des inconvéniens
qui rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet, a embrassé
avec ardeur cette manière de donner le change à ses désirs. Les deux
sexes rompant en quelque sorte les liens de la société, ont imité
ces plaisirs auxquels ils se refusoient à regret et les remplaçant
par leurs propres efforts, ils ont appris à se suffire. Ces plaisirs
isolés et forcés sont devenus une passion violente par la commodité
de l’assouvir, qui a tourné à son profit la force de l’habitude, si
puissante sur l’humanité. Alors ils sont devenus très-dangereux, tant
qu’ils n’ont été déterminés que par le besoin, quand une imagination
plus voluptueuse que bouillante les a produits. Aucun accident n’en a
été la suite; il n’y a point eu de mal physique à ce penchant et la
morale en certains cas auroit pu lui montrer quelque indulgence[56].
Les anciens juges, peut-être peu scrupuleux, mais juges philosophes,
pensoient que lorsqu’on le contenoit dans ces bornes, on ne violoit
pas la continence. Galien soutient, comme on a vu, que Diogène qui
recouroit publiquement à ce secours, étoit fort chaste; il n’usoit de
cette pratique, dit-il, que pour éviter les inconvéniens de la semence
retenue.

Mais il est bien rare que dans ce qu’on accorde aux sens on garde un
juste milieu. Plus on se livre à ses désirs, plus on les aiguise; plus
on leur obéit, plus on les irrite. Alors l’ame enivrée de molesse et
continuellement absorbée dans des idées voluptueuses, détermine sans
cesse les esprits animaux à se porter au siège de la jouissance. Les
parties qui produisent le plaisir deviennent plus mobiles par les
attouchemens répétés, plus dociles aux écarts de l’imagination; les
érections deviennent continuelles, les pollutions fréquentes et la
disperdition de la vie excessive.

Il arrive trop souvent que la passion dégénere en fureur. Les objets
qui lui sont analogues et l’alimentent se présentent sans cesse à
l’esprit; or, on ne peut croire à quel point cette attention à un
seul objet énerve, affoiblit. D’ailleurs cette situation des parties
de la génération entraîne, même sans pollution, une très-grande
dissipation des esprits animaux. Les érections sont trop rapprochées,
lors même qu’elles ne sont pas suivies de l’évacuation de la semence,
épuisent prodigieusement. Il y a en ce genre des exemples frappans et
incontestables. Il faut encore observer que l’attitude des onanistes ne
contribue pas peu à l’affoiblissement qui résulte de leurs opérations
solitaires et à l’irritabilité des organes. La nature ne peut jamais
perdre ses droits, ni laisser outrager impunément ses loix. Des
jouissances partagées, même excessives, seront plutôt supportées
par elle, qu’un stratagême stérile par lequel on s’efforce de la
contraindre. La satisfaction de l’esprit et du cœur aide une prompte
réparation des pertes que les délires de l’imagination occasionnent et
ne peuvent jamais remplacer.

Mais la morale est toujours foible contre la passion. Quand ce goût
bizarre a été connu, on s’est beaucoup plus occupé à perfectionner
ce qui pouvoit le satisfaire, qu’à réfléchir sur ce qui pourroit le
réprimer; et l’on a senti que les deux sexes s’aidant mutuellement,
devoient rapprocher davantage la jouissance isolée, des charmes d’une
jouissance mutuelle.

Cet art singulier fut cultivé de tout tems et l’est encore dans la
Grèce. Il y est d’usage de s’assembler après les repas. On se couche en
rond sur un grand tapis; tous les pieds sont dirigés vers le centre, où
dans la maison froide on établit un trépied qui porte un brasier. Un
second tapis vous recouvre jusqu’aux épaules: là les jeunes Grecques
trouvent le moyen de se déchausser sans qu’on s’en aperçoive et rendent
aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup de femmes
s’aquittent très-gauchement avec leurs mains.

En effet, ce talent n’est pas donné à toutes. Quelques-unes en ont fait
à Paris une étude particulière, après une expérience consommée et une
multitude d’essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble émulation
de prétendre à une réputation en ce genre, ont grand soin d’aller
prendre des leçons; mais toutes n’y réussissent pas. Il est certain
qu’il s’offre ici des difficultés de plus d’un genre.

Il ne s’agit pas d’un sentiment que l’être de la fille transmette; elle
ne fait que le provoquer. Ce n’est pas une sensation qu’elle communique
par l’impulsion de son corps; c’est une sensation que l’homme doit
goûter en lui-même par l’imagination de cette fille, et qui ne devient
exquise qu’autant qu’elle peut par son art prolonger la jouissance. Ce
plaisir s’éteint avec l’acte parce que l’homme jouit seul. Les délices
du plaisir de la nature, au contraire, précedent et suivent l’union
intime des amans. La fille qui préside à la jouissance partielle, ne
doit donc s’occuper qu’à amener, exciter, entretenir une situation
qui lui est étrangère, puis à la suspendre, à en retarder l’effet
loin de l’accélérer, bien moins encore de le provoquer. Toutes ces
caresses doivent être modifiées avec des nuances infiniment délicates;
la complaisante prêtresse ne peut pas s’abandonner à ces transports
bouillans qu’elle se permettroit si elle étoit unie au sacrificateur.

On sent bien que ce procédé ne sauroit avoir lieu vis-à-vis de
ces jeunes gens fougueux que leur impétuosité entraîne, et qui ne
recherchent dans ces sortes de jouissances que la convulsion du
plaisir; il ne peut servir qu’à ceux en qui, dans un âge mûr, le grand
feu du tempéramment se trouve amorti et l’imagination plus exercée:
ils veulent jouir du plaisir avec toutes les sensations et les nuances
qu’offre ce genre de volupté.

Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez les femmes, une
très grande variété de tempérament; quelques-uns sont d’une lasciveté
que l’on ne sauroit exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se
contenir et ont le gland recouvert, conservent une salacité digne des
anciens satyres: la raison en est simple: le gland qui forme le siège
de la volupté, s’entretient dans un état de sensibilité exquise, par le
séjour continuel de la liqueur lymphatique qui le lubrifie, au lieu
qu’il devient dur et calleux avec l’âge chez ceux qui l’ont découvert,
qu’on a circoncis ou qui ont naturellement le prépuce plus court; car
chez eux cette liqueur préparatoire qui s’échappe existe en pure perte.

Or une fille instruite dans l’art du Thalaba, ne se conduira pas avec
un homme de cette classe comme avec un autre. Figurez-vous les deux
acteurs nus dans une alcove entourée de glaces et sur un lit à pente
suivie; la fille adepte évite d’abord avec le plus grand soin de
toucher les parties de la génération: ses approches sont lentes, ses
embrassements doux, les baisers plus tendres que lascifs, les coups de
langue mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses membres
pleins de grace et de molesse; elle excite des doigts un léger prurit
sur les bouts des tetons; bientôt elle aperçoit que l’œil devient
humide; elle sent que l’érection est par-tout établie; alors elle porte
légèrement le pouce sur l’extrémité du gland qu’elle trouve baigné de
sa liqueur lymphatique; de cette extrémité le pouce descend doucement
sur la racine, revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle
suspend ensuite, si elle s’aperçoit que les sensations augmentent avec
trop de rapidité; elle n’emploie alors que des titillations générales;
et ce n’est qu’après les attouchements simultanés et immédiats de la
main, puis des deux, et les approches de tout son corps, que l’érection
devenant trop violente, elle juge l’instant dans lequel il faut laisser
agir la nature ou l’aider, ou la provoquer pour arriver au but: parce
que le spasme qui s’établit dans l’homme devient si vif et l’appétit
sensitif si violent, qu’il tomberoit en syncope si l’on n’y mettoit fin.

Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce ton de jouissance,
il faut que cette fille s’oublie pour étudier, suivre et saisir toutes
les nuances de volupté que l’ame du Thalaba parcourt, pour user des
raffinemens successifs qu’exigent ces accroissemens de jouissance
qu’elle a fait naître. On ne parvient ordinairement à quelque degré de
perfection dans cet art, que par un tact fin, par un toucher précis,
qui dans ces occasions sont les seuls et véritables juges... Mais qui
le fera du résultat de cette œuvre de volupté...? Sera-ce Martial, le
licentieux Martial?... Je l’entends s’écrier:

    _Ipsam crede tibi naturam dicere rerum,
    Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est[57]._
    La nature elle-même et t’arrête et te crie:
    Ce que répand ta main eût mérité la vie.

Cela est beau et vrai: cependant les poëtes ne font pas autorité dans
les choses qui doivent être décidées par la raison.

Le principe général et peut-être unique de morale, est que _mal est
ce qui nuit_. L’adultere n’est pas si loin de la nature, et est un
beaucoup _plus grand mal_ que l’onanisme. Celui-ci ne sauroit être
dangereux qu’à la jeunesse, quand il altere sa santé; mais il peut
souvent être très-utile à la morale; la perte d’un peu de sperme
n’est pas en soi un plus grand mal, n’en est pas même un si grand
que celle d’un peu de fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus
grande partie en est destinée par la nature même à être perdue. Si
tous les glands devenoient des chênes, le monde seroit une forêt où
il seroit impossible de se remuer. Enfin, je dirois à Martial: _vous
n’approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse_; _car_
Istud quod vagina, pontice, perdis homo est. _Si vous la laissiez ainsi
jeûner, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce
qui est un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que peut être un
mari avant qu’elle fut accouchée; ce qui en est un assez petit._




L’ANANDRINE


Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers peres avoient les
deux sexes et naissoient hermaphrodites pour accélérer la propagation;
mais qu’après un certain tems écoulé, la nature cessa d’être aussi
féconde, à l’époque où les substances végétales ne suffirent plus à
notre nourriture, et où les hommes commencèrent à user de la viande.

Il est d’abord certain, et nous l’avons vu dans ces mélanges[58],
qu’Adam fut créé avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne, mais
l’écriture ne dit point si dans ce miracle Adam perdit l’un de ses
attributs. La Genese ne s’expliquant donc point d’une maniere précise
sur ce sujet, le systême des rabbins a conservé long-temps un grand
nombre de sectateurs.

On a soutenu un systême mitigé, qui a semblé à quelques-uns plus
vraisemblable. C’est qu’il y avait trois sortes d’êtres dans le premier
âge du monde: les uns mâles, les autres femelles; d’autres mâles et
femelles tout ensemble; mais que tous les individus de ces trois
especes avoient chacun quatre bras et quatre pieds, deux visages
tournés l’un vers l’autre et posés sur un seul cou, quatre oreilles,
deux parties génitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient
courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur insolence, leur
audace les firent dédoubler, mais il en résulta un grand inconvénient;
chaque moitié tâchoit sans cesse de se réunir à l’autre, et quand elles
se rencontroient, elle s’embrassoient si étroitement, si tendrement,
avec un plaisir si délicieux, qu’elles ne pouvoient plus se résoudre
à se séparer; plutôt que de se quitter, elles se laissoient mourir de
faim.

Le genre humain alloit périr; Dieu fit un miracle: il sépara les sexes
et voulut que le plaisir cessât après un court intervalle, afin que
l’on fît autre chose que de rester collés l’un à l’autre. Il est arrivé
de là, et rien n’est plus simple, que le sexe femelle, séparé du sexe
mâle, a conservé un amour ardent pour les hommes, et que le sexe mâle
aspire sans cesse à retrouver sa tendre et belle moitié.

Mais il est des femmes qui aiment d’autres femmes? Rien de plus naturel
encore; ce sont des moitiés de ces anciennes femelles qui étoient
doubles. De même certains mâles, dédoublement d’autres mâles, ont
conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n’y a rien là d’étrange,
quoique ces couples d’hommes réunis et désunis paroissent bien moins
intéressans. Voyez combien quelques connoissances de plus ou de moins
doivent donner de plus ou de moins de tolérance! Je souhaite que ces
idées en imposent aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer des
autorités graves; car ce systême dont la source est dans Moïse, a été
très-étendu par le sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal à
Paris, a fait sur cette matière de vastes commentaires, auxquels ont
travaillé avec succès _Mercerus_ et _Quinquebze_, lecteurs du roi en
hébreu.

On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les vers originaux de
Louis Leroi.

    Au premier âge que le monde vivoit,
    D’herbe, de gland, trois sortes y avoit
    D’hommes; les deux, tels qu’ils sont maintenant,
    Et l’autre double étoit; s’entretenant
    Ensemblement tant mâle que femelle.
    Il faut penser que la façon fut belle;
    Car le grand Dieu qui vivre les faisoit,
    Faits les avoit, et bien s’y connoissoit.
    De quatre bras, quatre pieds et deux têtes,
    Etoient formées ces raisonnables bêtes;
    Le reste vaut mieux pensée que dite,
    Et se verroit plutôt peinte qu’écrite.
    Chacun étoit de son corps tant aise,
    Qu’en se retournant il se trouvoit baisé;
    En étendant ses bras on l’embrassoit;
    Voulant penser on le contrepensoit.
    En soi voyoit tout ce qu’il vouloit voir,
    En soi trouvoit tout ce qu’il falloit avoir.
    Jamais en lieu, ses pieds porté ne l’eussent,
    Que quand et lui ses passe-tems ne fussent.
    Si de son bien lui plairoit mal user,
    Facile étoit envers soi s’excuser.
    De lui n’étoit fait ni rapport ni compte,
    Ne connoissoit honnesteté ni honte.
    Si de son cœur sortoient simples désirs,
    Il y entroit tant de doubles plaisirs;
    Qu’en y pensant chacun est incité
    A maintenir que la félicité
    Fut de tel temps, et le siecle doré.

Antoinette Bourignon, dans sa préface du _Nouveau ciel_, adopte aussi
ce systême, qui paroît de nature à être regretté du beau sexe. Elle
attribue au péché ce triste dédoublement et dit qu’il a défiguré dans
les hommes l’œuvre de Dieu; et qu’au lieu d’hommes qu’ils devroient
être, ils sont devenus des monstres de nature, divisés en deux sexes
imparfaits, impuissans à produire seuls leurs semblables, comme se
reproduisent les plantes, qui sont bien plus favorisées et parfaites
en cela que l’espèce humaine, condamnée à ne se propager que par la
réunion momentanée de deux êtres qui, s’ils éprouvent alors quelques
délices, ne peuvent achever ce grand œuvre de la reproduction qu’avec
tant de douleurs.

Quoi qu’il en soit de ces idées, on a vu encore de nos jours des
phénomenes analogues qui portent à croire que la tradition de Moïse
n’est pas une chimère. L’un des plus étonnans est celui d’un moine à
Issoire, en Auvergne, où le cardinal de Fleury fit exiler, en 1735, le
garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine avoit les deux sexes; on lit dans
le couvent ces vers à son sujet:

    J’ai vu vif, sans fantôme,
          Un jeune moine avoir
    Membre de femme et d’homme,
          Et enfant concevoir.
    Par lui seul en lui-même,
          Engendrer, enfanter,
    Comme font autres femmes,
          Sans outils emprunter.

Cependant les registres du couvent portent que ce moine ne s’engrossa
point lui-même; il n’avoit pas été tout à la fois agent et patient.
Il fut livré à la justice et détenu jusqu’à sa délivrance. Néanmoins
le registre ajoute ces mots remarquables: «ce moine appartenoit à
monseigneur le cardinal de Bourbon; il avoit les deux sexes, et de
chacun d’iceux s’aida tellement, qu’il devint gros d’enfans.»

Je sais que l’on peut insinuer une différence entre l’hermaphrodite
proprement dit et l’androgyne. L’androgyne et l’hermaphrodite, pure
invention des Grecs qui vouloient et savoient tout embellir, ont été
célébrés ainsi à l’envi par tous les poëtes qui en faisoient des
descriptions charmantes, tandis que les artistes les représentoient
sous les formes les plus agréables et les plus propres à réveiller les
sentimens de la volupté. Pandore ne réunissoit que les perfections de
son sexe. L’hermaphrodite réunit toutes les perfections des deux sexes.
C’est le fruit des amours de Mercure et de Vénus, comme l’indique
l’étymologie du nom[59]. Or Vénus étoit la beauté par excellence.
Mercure, à sa beauté personnelle, joignoit l’esprit, les connoissances
et les talens. On se forme l’idée d’un individu en qui toutes ces
qualités se trouvent rassemblées, et on aura celle de l’hermaphrodite,
tels que les Grecs ont voulu le représenter. Les androgynes, au
contraire, sous la véritable acception de leur nom, ne sont que des
participans aux deux sexes, que l’on n’a nommés hermaphrodites que
parce que les anciens avoient feint que le fils de Mercure et de Vénus
avoit les deux sexes. Mais il n’en est pas moins vrai que comme il
y a eu de tous tems des femmes qui ont tiré un grand parti de cette
conformité androgyne, elles ont su la rendre précieuse. Lucien, dans
un de ses dialogues, instruit deux courtisanes, dont l’une dit à
l’autre: _J’ai tout ce qu’il faut pour contenter tes désirs_; à quoi
celle-ci répond: _Tu es donc hermaphrodite[60]?_ S. Paul reproche
ce vice aux femmes romaines[61]. On a peine à croire ce qu’on lit
dans Athénée sur les excès de ce genre, commis par ces femmes[62].
Aristophane, Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien et Clément
d’Alexandrie les ont désignés d’une manière plus ou moins directe, et
Sénèque les accable d’une effroyable imprécation[63].

Les hermaphrodites parfaits sont à présent très-rares; ainsi il paroît
que la nature ne produit plus de ces hommes androgynes; mais il faut
convenir que l’on remarque fréquemment des effets de ces dédoublemens
que nous venons d’expliquer: de tout tems et dans l’antiquité la plus
reculée, comme dans les siècles plus voisins de nos jours, on a vu la
passion la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce sévere Lycurgue,
qui rêva des choses si bizarres et si sublimes, faisoit représenter
publiquement des jeux qu’on appeloient _gymnopédies_, où les jeunes
filles paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches, les
enlacemens les plus lascifs leur étoient enseignés. La loi punissoit de
mort les hommes qui auroient été assez téméraires pour les approcher.
Ces filles habitoient entr’elles jusqu’à ce qu’elles se mariassent:
le but du législateur étoit apparemment de leur apprendre l’art de
sentir, qui embellit beaucoup celui d’aimer; de les instruire de
toutes les nuances de sensations que la nature indique ou dont elle
est susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de manière à
tourner un jour au profit de l’espece humaine tous les raffinemens
qu’elles s’enseignoient mutuellement. Enfin, on leur apprenoit à être
amoureuses avant d’avoir un amant; car on est amoureuse sans amour,
comme on assure quelquefois qu’on aime sans être amoureuse. N’a pas du
tempérament qui veut; n’aime pas qui veut: c’est une morale de ce genre
que Lycurgue a développée dans ses loix: c’est cette morale qu’Anacréon
a éparpillée dans ses immortels badinages comme les feuilles de la
rose. Qui se seroit attendu à trouver Anacréon et Lycurgue dans les
mêmes principes? Sapho, avant le poëte de Theos, les avoit réduits en
systême pratique et en avoit décrit les symptômes. O quelle peintre
et quelle observatrice étoit cette belle dévorée de tous les feux de
l’amour!

Cette Sapho, qui n’est guere connue que par les fragmens de ses poésies
brûlantes et ses amours infortunés, peut être regardée comme la plus
illustre des tribades (I). On compte du nombre de ses tendres amies
les plus belles personnes de la Grece[64], qui lui inspirèrent des
vers. Anacréon assure qu’on y trouve tous les symptômes de la fureur
amoureuse. Plutarque apporte un de ces morceaux de poésie en preuve que
l’amour est une fureur divine qui cause des enthousiasmes plus violens
que ne l’étoient ceux de la prêtresse de Delphes, des Bacchantes et
des prêtres de Cybele; qu’on juge quelle flamme brûloit le cœur qui
inspiroit ainsi[65]!

Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, les sacrifia à
l’ingrat Phaon qui la réduisit au désespoir. N’auroit-il pas mieux valu
pour elle continuer à poursuivre des conquêtes que les familiarités
facilitées par la conformité du sexe, les sûretés qu’il procure et
l’ascendant de son esprit devoient lui rendre si aisées? D’autant
qu’elle étoit douée de tous les avantages que l’on peut desirer dans
cette passion, à laquelle la nature sembloit l’avoir destinée; car elle
avoit un clitoris si beau, qu’Horace donnoit à cette femme célèbre
l’épithete de _muscula_; c’est dire en françois, _femme hommesse_.

Il paroît que le collège des _Vestales_ peut être regardé comme le plus
fameux serrail de tribades qui ait jamais existé, et l’on peut dire
que la secte Anandryne a reçu dans la personne de ces prêtresses les
plus grands honneurs. Le sacerdoce n’étoit pas un de ces établissemens
vulgaires, humbles et foibles dans leur commencemens, que la piété
hasarde et qui ne doivent leur succès qu’au caprice. Il ne se montre
à Rome qu’avec l’appareil le plus auguste: vœu de virginité, garde
du palladium, dépôt et entretien du feu sacré[66], symbole de la
conservation de l’empire, prérogatives les plus honorables, crédit
immense, pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été payé cher
par la privation absolue de ce bonheur, auquel la nature appelle tous
les êtres, et les supplices affreux qui attendoient les vestales, si
elles succomboient à sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacité
des passions, comment y seroient-elles échappées sans les ressources
de Sapho, tandis qu’on leur laissoit la liberté la plus dangereuse, et
que leur culte même les appelloit à des idées si voluptueuses? Car on
sait que les vestales sacrifioient au dieu _Fascinus_, représenté sous
la forme du _Thallum Égyptien_, il y avoit des cérémonies singulières,
observées dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du
membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le feu sacré qu’elles
entretenoient étoit sensé se propager dans tout l’empire par les voies
véritablement vivifiantes, mais qu’un tel objet de contemplation
étoit peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes filles vouées à la
virginité!

On voit que les tribades anciennes avoient d’illustres modeles. L’abbé
Barthelemi, dans ses antiquités palmyreniennes, cite les habits
qu’elles affectoient en public: c’étoient, selon lui[67], l’_enomide_
et la _callyptze_. L’_énomide_ serroit étroitement le corps et laissoit
les épaules découvertes. Quant à la _callyptze_ on ne la connoît que
par son nom, comme la _crocote_, la lobbe _tarentine_, l’_anobolé_,
l’_encyclion_, la _cécriphale_ et les tuniques teintes en couleurs
ondoyantes qui désignoient assez bien cette ardeur des tribades qui
appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans jamais se
tarir. Elles arboroient ces vêtements suivant les situations dans
lesquelles elles se trouvoient. La callyptze étoit pour le public
extérieur; elles portoient l’énomide lorsqu’elles recevoient du monde
dans leur intérieur; la tarentine servoit dans les voyages; la crocote
étoit pour le boudoir, lorsqu’elles étoient dans un exercice solitaire;
l’anobolé pour la tribaderie de tête-à-tête; la cécriphale pour les
rendez-vous nocturnes; l’encyclion pour tenir cercle licentieux; les
tuniques teintes pour les grandes confrairies, les orgies; et la
couleur de la tunique annonçoit l’office dont la tribade qui la portoit
étoit chargée pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa couleur
ondoyante particuliere.

Il est certain cas où la tribaderie a été conseillée par des physiciens
très-savans. On sait que David ne recouvra sa chaleur que par des
femmes qui tribadoient pardessus son corps. Quant à Salomon, il
n’employoit, sans doute, ses trois milles concubines qu’à faire
exécuter en sa présence des évolutions en grand. De nos jours la
chaleur idiopathique se restitue dans le corps humain par les jeux
d’une multitude de femmes, au milieu desquelles s’établit celui qui
veut recouvrer ses forces. Ce remede étoit conseillé par Dumoulin
toujours avec succès. On sait qu’aussi-tôt que le malade ressentoit les
effets idiopathiques de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser
rasseoir et raffermir l’incandescence qui paroissoit se montrer;
autrement il en seroit résulté un effet contraire. Ce systême est
fondé sur ce que l’homme n’a besoin que de la présence de l’objet pour
ressentir l’espece de chaleur dont il s’agit, laquelle le meut plus ou
moins fortement, selon qu’il est plus ou moins débilité. En général,
la fréquence des accès de cette chaleur vivifiante dure autant et plus
que les forces de l’homme. C’est une des suites de la faculté de penser
et de se rappeller subitement certaines sensations agréables à la seule
inspection des objets qui les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui
disoit _que si les animaux ne faisaient l’amour que par intervalles,
c’est qu’ils étoient des bêtes_, disoit un mot bien plus philosophique
qu’elle ne pensoit.

Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès sont nuisibles;
ils énervent au lieu d’exciter. Il arrive aussi quelquefois, à force
de recherches, des aventures singulières et funestes dans ces sortes
d’exercices. Il y a peu de temps qu’à Parme une fille accoutumée à
tribader avec sa bonne amie, se servit d’une grosse aiguille à tête
d’ivoire de la longueur d’un doigt, qui dans les secousses fit fausse
route et tomba dans la vessie de Domenica. Elle n’osa déclarer son
aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte à goutte; au bout
de cinq mois il s’étoit déjà formé une pierre autour de l’aiguille que
l’on tira par les voies ordinaires. Dans les couvens, vastes théatres
de tribaderie, il est arrivé beaucoup d’événements pareils; ici c’est
un cure oreille, là un pessaire; dans un autre un affiquet, ou un canon
de seringue; ailleurs une fiole d’eau de la reine d’Hongrie, pour la
laisser distiller goutte à goutte; une petite navette de tisseran, un
épis de bled qui monte de soi-même, qui chatouille le vagin, et que
la pauvre nonnette ne peut plus retirer, etc. On feroit un volume de
pareilles anecdotes.

M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les plus fameuses tribades
de l’univers sont les Chinoises; et comme en ce pays les femmes de
qualité marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs suspendus.
Ces hamacs sont faits de soie plate à mailles de deux pouces en quarré;
le corps y est mollement étendu, les tribades se balancent et s’agitent
sans avoir la peine de se remuer. C’est un grand luxe des Mandarins,
que d’avoir dans une salle, au milieu des parfums, vingt tribades
aériennes qui s’amusent sous ses yeux.

Le serrail du grand-seigneur n’a pas d’autre but; car que feroit
un seul homme de tant de beautés? Quand le sultan blasé se propose
de passer la nuit avec une de ses femmes, il se fait apporter son
sorbet au milieu de la pièce des Tours (All’hachi); c’est ainsi qu’on
la nomme. Les murs sont couverts de peintures les plus lascives; à
l’entrée de cette pièce on voit une colombe d’un côté et une chienne de
l’autre, par où l’on sort; symbole de volupté et de lubricité.

Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs qui décrivent les
trente beautés de la belle Hélène, et dont M. de Saint-Priest a envoyé
dernièrement un fragment avec ces détails: ce fragment a été traduit
par un François du quartier de Péra[68].

Je n’essayerai point de traduire ces vers en françois; ils n’ont pas
été faits par un poëte. Ce calcul arithmétique, ces trente qualités
coupées gravement trois à trois, glaceroient toute verve. On ne calcule
point les charmes qu’on adore; on s’enivre, on brûle, on les couvre de
baisers; ce n’est qu’alors qu’on est intéressant; la belle qui verroit
compter par ses doigts les attraits dont elle est ornée, prendroit le
calculateur pour un sot et feroit elle même une pauvre figure. Il y en
a plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi! lorsqu’on voit Hélène
nue, a-t-on la tête si nette?[69]... Mais les Turcs ne sont pas galans.

Le sultan arrive dans cette salle, où les muets ont tout fait préparer.
Il s’accroupit dans un angle d’où il rase la terre pour voir les
attitudes sous un angle favorable; il fume trois pipes et pendant le
tems qu’il y emploie, ce que l’Asie produit de plus parfait paroît
nu dans cette salle. Elles s’accouplent d’abord suivant le tableau de
la belle Hélene, puis se mêlent et diversifient les groupes et les
postures dont les murs leur offrent les modeles qu’elles surpassent
par leur agilité. Il y a entre autres dans ce sallon voluptueux sept
tableaux de Boucher, dont un représente des fictions d’après le
Caravage; et le dernier sultan les faisoit exécuter en naturel d’après
le peintre des graces. O, si l’on employoit autant d’efforts à former
les mœurs qu’à les corrompre, à créer les vertus qu’à exciter les
désirs, que l’homme auroit bientôt atteint le degré de perfection dont
la nature est susceptible!




L’AKROPODIE


La nature travaille à la reproduction des êtres par des voies bien
diverses; elle a voulu que l’espèce humaine se renouvellât par
le concours de deux individus semblables par les traits les plus
généraux de leur organisation et destinés à y coopérer par des moyens
particuliers et propres à chacun. Aussi l’essence d’un sexe ne se
borne point à un seul organe, mais s’étend par des nuances plus ou
moins sensibles à toutes les parties. La femme, par exemple, n’est
point femme par un seul endroit; elle l’est par toutes les faces sous
lesquelles elle peut être envisagée; on diroit que la nature a tout
fait en elle pour les graces et les agrémens, si l’on ne savoit qu’elle
a un objet plus essentiel et plus noble. C’est ainsi que dans toutes
les opérations de la nature, la beauté naît d’un ordre qui tend au
loin; et qu’en voulant faire ce qui est bon, elle fait nécessairement
en même temps ce qui plaît.

Voilà la loi générale, à laquelle ne dérogent les modifications
particulières, qu’autant que les passions, les goûts, les mœurs, soumis
à un rapport direct avec les législations et les gouvernemens, mais
toujours subordonnés à la constitution physique dominante dans tel
ou tel climat, s’écartent plus ou moins de la nature contrariée par
l’homme. Ainsi dans les pays chauds, des habitans rembrunis, petits,
secs, vifs, spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux,
plus précoces et moins beaux que ceux des pays froids. Les femmes y
seront plus jolies et moins belles; l’amour y sera un désir aveugle,
impétueux, une fièvre ardente, un besoin dévorant, un cri de la nature.
Dans les pays froids cette passion, moins physique et plus morale, sera
un besoin très-modéré, une affection réfléchie, méditée, analysée,
systématique, un produit de l’éducation. La beauté et l’utilité, ou
toutes les beautés et les utilités ne sont donc point connexes: leurs
rapports s’éloignent, s’affoiblissent se dénaturent; la main de l’homme
contrarie sans cesse l’activité de la nature; quelquefois aussi nos
efforts hâtent sa marche.

Par exemple, la loi respective de l’amour physique des pays
septentrionaux et des méridionaux est très-atténuée par les
institutions humaines. Nous nous sommes entassés en dépit de la
nature dans des villes immenses; et nous avons ainsi changé les
climats par des foyers de notre invention dont les effets continuels
sont infiniment puissants. A Paris, dont la température est bien
froide en comparaison même de nos provinces méridionales, les filles
sont plutôt nubiles que dans les campagnes même voisines de Paris.
Cette prérogative, plus nuisible qu’utile peut-être, annexée à cette
monstrueuse capitale, tient à des causes morales, lesquelles commandent
très-souvent aux causes physiques; la précocité corporelle est due à
l’exercice précoce des facultés intellectuelles, qui ne s’aiguisent
guère avec le temps qu’au détriment des mœurs. L’enfance est plus
courte; l’adolescence hâtive devient héréditaire; les fonctions
animales et l’aptitude à les exercer s’exaltent (car se perfectionnent
ne seroit pas le mot) de génération en génération. Or les dispositions
corporelles et les facultés de l’ame sont entr’elles dans un rapport
qui peut être transmis par la génération. Grande vérité qui suffit
pour faire sentir de quelle importance seroit pour les sociétés une
éducation bien conçue!

C’est sur-tout peut-être sur le sexe séduisant qu’il faudrait
travailler; car chez presque toutes les nations policées, avec
l’apparence de l’esclavage, il commande en effet au sexe dominateur.
Il y a des femmes, et en très grand nombre, chez qui les effets de la
sensibilité augmentent le ressort de chaque organe tant cet être, pour
lequel la nature a fait des frais inconcevables, est perfectible! Les
spasmes vénériens qui constituent l’essence des fonctions du sexe,
les libations fécondes sont plus susceptibles encore d’être envisagés
moralement que méchaniquement. Elles dépendent sans doute de la plus ou
moins grande sensibilité de ce centre merveilleux[70] qui se réveille
ou s’assoupit périodiquement. Mais quelle influence n’a-t-il pas
aussi sur toutes les parties de l’être! Si le plaisir y existe, l’âme
sensitive, agréablement émue, semble vouloir s’étendre, s’épanouir
pour présenter plus de surface aux perceptions. Cette intumescence
répand par-tout le sentiment délicieux d’un surcroît d’existence;
les organes montés au ton de cette sensation s’embellissent, et
l’individu entraîné par la douce violence faite aux bornes ordinaires
de son être, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Substituez le
chagrin au plaisir, l’ame se retire dans un centre qui devient un
noyau stérile, et laisse languir toutes les fonctions du corps; et
de même que le bien-être et le contentement de l’esprit produisent
la joie, l’épanouissement de l’âme, la vivacité, l’embellissement du
corps, la satisfaction, le sourire, la gaieté, ou la douce et tendre
joie de la sensibilité, et ses voluptueuses larmes et ses embrassemens
énergiques, et ses transports brûlans ressemblans à l’ivresse; de même
la peine d’esprit et ses inquiétudes rétrécissent l’âme, abattent le
corps, enfantent les douleurs morales et physiques, et la langueur
et l’accablement et l’inertie.--Il ne seroit donc ni fol ni coupable
celui qui, à l’exemple d’un despote Asiatique, mais par d’autres
motifs, proposeroit aux philosophes et aux législateurs la recherche de
nouveaux plaisirs et crieroit: «_Epicure étoit le plus sage des hommes.
La volupté est et doit être le mobile tout-puissant de notre espece._»

Il y a des variétés dans les êtres créés, qui seroient incroyables si
l’on pouvoit combattre les résultats d’observations suivies, réitérées,
authentiques[71], mais la physique éclairée doit être le guide éternel
de la morale. Et voilà pourquoi presque toutes les loix coercitives
sont mauvaises. Voilà pourquoi la science de la législation ne peut
être perfectionnée qu’après toutes les autres.

Mais l’homme, qui est le plus grand ennemi et le plus grand partisan,
le plus grand promoteur et la plus remarquable victime du despotisme,
a voulu dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout réformer.
De là cette foule de loix si injustes et si bizarres, ces institutions
inexplicables, ces coutumes de tout genre. A leur place, en tel tems,
dans telles circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la nature
a voulu propager, prolonger sans égard aux lieux et aux circonstances.
La circoncision est selon nous une des plus singulières qu’il ait
imaginées.

Plusieurs peuples l’ont pratiquée pour des fins utiles dans l’ordre
de la nature, et cela est simple et sage. D’autres l’ont admise sans
besoin, comme une observance religieuse, et cela paroît fol. Les
Égyptiens l’ont regardée comme une affaire d’usage, de propreté, de
raison, de santé, de nécessité physique. En effet, on prétend qu’il y
a des hommes qui ont le prépuce si long, que le gland ne pourroit pas
se découvrir de lui-même; d’où il résulteroit une éjaculation baveuse
qui seroit un inconvénient considérable pour l’œuvre de la génération.
Cette raison en est une assurément pour diminuer un prépuce de cette
nature. Mais que ce prépuce ait été un objet en grande vénération chez
le peuple choisi de Dieu, voilà ce qui me semble très singulier.

En effet, le sceau de la réconciliation, le signe de l’alliance,
le pacte entre le Créateur et son peuple, c’est le prépuce
d’Abraham[72], prépuce qui devoit être racorni; car Abraham avoit
quatre-vingt-dix-neuf ans quand il se fit cette coupure; il opéra
de même sur son fils, sur tous les mâles, etc. La femme de Moïse
circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et elle se brouilla
avec son époux qui ne la revit plus[73]. Cette cérémonie n’étoit alors
regardée que comme une figure; car on parle des fruits circoncis[74],
de la circoncision du cœur, etc.[75]. Et elle fut suspendue pendant
tout le temps que les Israélites furent dans le désert. Aussi Josué
à la sortie du désert fit circoncire un beau jour tout le peuple. Il
y avoit quarante ans qu’on n’avoit coupé de prépuces; on en eut deux
tonnes tout d’un coup[76].

Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien plus, on maria pour
des prépuces. Saül promit sa fille à David et demande cent prépuces de
douaire[77]. David qui étoit héroïque et généreux ne voulut pas être
borné dans ce magnifique don et apporta à Saül deux cents prépuces[78]
puis il épousa Michol; on la lui voulut contester; mais il forma sa
demande en règle, et l’obtint pour sa collection de prépuces[79].

Ils ont excité de grandes querelles ces prépuces. On ne regarda pas
seulement la circoncision comme un sacrement de l’ancienne loi, en
ce qu’elle étoit un signe de l’alliance de Dieu avec la postérité
d’Abraham; on voulut que ce bout de peau qu’on retranchoit du membre
génital, remît le péché originel aux enfans. Les pères ont été divisés
à ce sujet. S. Augustin, qui soutenoit cette opinion, a contre lui
tous ceux qui l’ont précédé, et depuis lui, S. Justin, Tertullien,
S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort plausible.
Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien aux femmes? Le péché originel
les entache tout comme les hommes; on devroit même en bonne justice
leur couper plus qu’à ceux-ci; car sans la curiosité d’Ève, Adam
n’auroit pas péché.

Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d’après M. Huet, qu’il n’étoit
rien moins qu’évident que l’on ne circoncit pas les femmes. En effet,
Huet sur Origène, dit positivement qu’on circoncit presque toutes les
Égyptiennes[80], on leur coupoit une partie du clitoris qui nuiroit à
l’approche du mâle; d’autres subissent la même opération par principe
de religion, pour réprimer les effets de la luxure, parce que les
chatouillemens et l’irritation sont moins à craindre quand le clitoris
est moins proéminent.

Paul Jove et Munster assurent que la circoncision est en usage pour les
femmes chez les Abyssins. C’est même dans ce pays et pour ce sexe une
marque de noblesse; aussi ne la donne-t-on qu’à celles qui prétendent
descendre de Nicaulis, reine de Saba. La circoncision des femmes est
donc très indécise, et les érudits ne peuvent encore s’exercer.

Une opération très-embarrassante devoit être quand il falloit couper,
où il ne restoit rien à retrancher. Par exemple, comment opéroit-on sur
les peuples qui, circoncis par propreté ou par nécessité, se faisoient
Juifs, de sorte qu’il falloit les circoncire encore une fois pour
l’alliance? Il paroît qu’alors on se contentoit de tirer de la verge
quelques gouttes de sang à l’endroit où le prépuce avoit été découpé;
et ce sang s’appeloit _le sang de l’alliance_; mais il falloit trois
témoins pour que cette cérémonie fût authentique, parce qu’il n’y avoit
plus de prépuce à montrer.

Les Juifs apostats s’efforçoient, au contraire, d’effacer en eux les
marques de la circoncision et de se faire des prépuces. Le texte des
Macchabées y est formel. _Ils se sont fait des prépuces et ont trompé
l’alliance[81]._ S. Paul, dans la première épître aux Corinthiens,
semble craindre que les Juifs convertis au christianisme n’en usent de
même! _Si dit-il, un circoncis est appelé à la nouvelle loi, qu’il ne
se fasse point de prépuce[82]._

Saint Jérôme, Rupert et Haimon nient la possibilité du fait et croient
que la trace de la circoncision est ineffaçable; mais les pères Conning
et Coutu ont soutenu dans le droit et dans le fait que la chose étoit
possible; dans le droit par l’infaillibilité de l’Écriture, dans le
fait par les autorités de Galien et de Celse qui prétendent qu’on peut
effacer les marques de la circoncision. Bartholin[83] cite Œgnielte
et Fallope qui ont enseigné le secret de supprimer cette marque dans
la chair d’un circoncis. Buxtorf le fils, dans sa lettre à Bartholin,
confirme ce fait par l’autorité même des Juifs: de plus, la matiere
étant trop grave pour que des hommes religieux voulussent y laisser
quelques doutes, les PP. Conning et Coutu ont éprouvé sur eux-mêmes la
pratique indiquée par les médecins que nous venons de citer.

La peau est extensible par elle-même à un degré qu’on auroit peine
à croire, si celle des femmes dans la grossesse et les vêtemens
faits avec la tunique des êtres animés, n’en étoient des exemples
journaliers. On voit souvent des paupieres se relâcher, ou s’alonger
exorbitamment. Or la peau du prépuce est exactement semblable à celle
des paupieres.

Ceci bien reconnu, les PP. Conning et Coutu se firent d’abord
légitimement circoncire, et quand la racine de leur prépuce fut
consolidée, ils y attacheront un poids, tel qu’ils purent le supporter
sans causer aucun éraillement. La tension imperceptible et les linimens
d’huile rosat le long de la verge, faciliterent l’alongement de la
peau, au point qu’en quarante-trois jours Conning gagna sept lignes un
quart. Coutu qui avoit la peau plus calleuse n’en put donner que cinq
lignes et demie. On leur avoit fait une boëte de fer-blanc doublée et
attachée à la ceinture pour qu’ils pussent uriner et vaquer à leurs
affaires. Tous les trois jours on visitoit l’extension, et les peres
visiteurs, nommés commissaires _ad hoc_, dressoient registres de
l’arrivée du nouveau prépuce de Conning, à peu près comme on fait au
Pont-Royal pour la crûe de la Seine.

Il est donc bien constaté que la Bible a dit vrai pour les hommes; mais
Conning et Coutu n’ont pas eu la même satisfaction pour les femmes.
Aucune ne voulut permettre qu’on lui attachât un poids au clitoris; en
sorte qu’il n’en est point aujourd’hui qui s’en fasse couper, ni par
crainte de l’approche de l’homme (car il y a des expédiens qui sauvent
tout inconvénient, comme on comprend bien)[84] ni en signe d’alliance,
parce qu’il est de fait qu’elles s’allient toutes sans avoir besoin
d’aucune diminution. On est bien loin aujourd’hui de s’affliger de la
proéminence d’un clitoris... O que ce progrès des arts est énorme en ce
siècle!

On sait que les Turcs coupent la peau et n’y touchent plus, au lieu
que les Juifs la déchirent et guérissent plus facilement; au reste,
les enfans de Mahomet mettent le plus grand cérémonial dans cette
opération. En 1581 Amurat III voulant faire circoncire son fils
aîné, âgé de quatorze ans, envoya un ambassadeur à Henri III, pour
le prier d’assister à la cérémonie du prépuce qui devoit se célébrer
à Constantinople au mois de mai de l’année suivante: les ligueurs
et sur-tout leurs prédicateurs prirent occasion de cette ambassade
pour appeler Henri III _le roi Turc_, et lui reprocher qu’il étoit le
parrain du grand-seigneur.

Les Persans circoncisent à l’âge de treize ans en l’honneur d’Ismaël;
mais la méthode la plus singulière en ce genre est celle qui se
pratique à Madagascar. On y coupe la chair à trois différentes
reprises; les enfans souffrent beaucoup, et celui des parens qui se
saisit le premier du prépuce coupé, l’avale.

Herrera dit que chez les Mexicains, où d’ailleurs on ne trouve aucune
connoissance du mahométisme ni du judaïsme, on coupe les oreilles et le
prépuce aux enfans aussi-tôt après leur naissance, et que beaucoup en
meurent.

Voilà ce que l’on peut citer de plus remarquable sur cette matiere.
On ignore si la crainte du frottement et l’irritation qui en est une
suite, privoit les Juifs de la commodité de porter ce que nous appelons
des culottes; mais il est sûr que les Israélites n’en portoient pas; en
quoi nos capucins non réformés ont imité le peuple de Dieu. Cependant
comme les érections auroient pu embarrasser dans certaines cérémonies,
il étoit enjoint de se servir alors d’un chauffoir[85] pour contenir
les parties génitales. Aaron en reçut l’ordre.

Je m’apperçois, en finissant ce morceau, que l’histoire des prépuces
n’est pas très-anacréontique; mais quand on veut s’instruire dans les
livres saints, comme c’est assurément le devoir de tout chrétien, il
faut avoir le goût robuste; car on y trouve des passages infiniment
plus fermes qu’aucun de ceux que j’ai cités. Lorsque, par exemple, on
voit le roi Saül poursuivant David venir décharger son ventre[86] dans
une caverne au fond de laquelle ce dernier étoit caché, et celui-ci
arriver bien doucement et couper avec la plus grande dextérité le
derrière du vêtement de Saül, puis aussitôt que le roi est parti,
courir après lui pour lui démontrer qu’il auroit pu l’empaler aisément,
mais qu’il étoit trop brave pour le tuer par derrière; quand on voit
cela, dis-je, on s’étonne. Mais lorsque passant d’étonnement en
étonnement on voit tour-à-tour sur ce vaste et saint théâtre, des
hommes qui se nourrissent de leurs excrémens[87] et boivent de leur
urine[88]; Tobie que de la fiente d’hirondelle aveugle[89]; Esther qui
se couvre la tête de tout ce qu’il y de plus sale au monde[90]; les
paresseux qu’on lapide avec de la bouse de vache[91]; Isaïe réduit à
manger les plus hideuses évacuations du corps humain[92]; des riches
qui _embrassoient des immondices_[93], d’autres qu’on aspergeoit dans
le temple même, avec cette matière fécale; enfin Ézéchiel qui étendoit
sur son pain cet étrange ragoût[94], lequel, Dieu, par un miracle, qui
ne paroît pas à tout le monde digne de sa bonté, convertit en fiente de
bœuf[95]... Quand on voit tout cela, on ne s’étonne plus de rien.

[Illustration: Cachet de Mirabeau]

[Illustration: Autographe de MIRABEAU

Lettre d’envoi de la suite de son travail sur la Prusse]




KADHESCH


La puissance des loix dépend presqu’uniquement de leur sagesse, et la
volonté publique tire son plus grand poids de la raison qui l’a dictée.
C’est pour cela que Platon regarde comme une précaution très-importante
de mettre toujours à la tête des édits un préambule raisonné, qui en
montre la justice en même temps qu’il en expose l’utilité.

En effet, la première loi est de respecter les loix. La rigueur des
châtiments n’est qu’une vaine et coupable ressource, imaginée par
des esprits étroits et de mauvais cœurs, pour substituer la terreur
au respect qu’ils ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque
universelle et non démentie par la plus vaste expérience, que les
supplices ne sont nulle part aussi fréquens que dans les pays où
ils sont terribles; de sorte que la cruauté des peines désigne
infailliblement la multitude des infracteurs, et qu’en punissant tout
avec la même sévérité, l’on force les coupables qui le plus souvent
ne sont que les foibles, à commettre des crimes pour échapper à la
punition de leurs fautes.

Le gouvernement n’est pas toujours maître de la loi; mais il en est
toujours le garant, et que de moyens n’a-t-il pas pour la faire aimer!
Le talent de régner n’est donc pas infiniment difficile à acquérir; car
il ne consiste qu’en cela. J’entends bien qu’il est encore plus aisé de
faire trembler tout le monde quand on a la force en main; mais il est
très-facile aussi de gagner les cœurs; car le peuple a appris depuis
bien longtemps de tenir grand compte à ses chefs de tout le mal qu’ils
ne lui font point, à les adorer quand il n’en est pas haï.

Quoi qu’il en soit, un imbécile obéi peut comme un autre punir les
forfaits; le véritable homme d’État sait les prévenir. C’est sur les
volontés plus que sur les actions qu’il cherche à étendre son empire.
S’il pouvoit obtenir que tout le monde fît bien, que lui resteroit-il à
faire? Le chef-d’œuvre de ses travaux seroit de parvenir à rester oisif.

C’est donc une grande maladresse que la jactance et l’abus du pouvoir;
le comble de l’art est de le déguiser (car tout pouvoir est désagréable
à l’homme) et surtout de ne pas savoir seulement employer les hommes
tels qu’ils sont, mais de parvenir à les rendre tels qu’on a besoin
qu’ils soient. Cela est très possible; car les hommes sont à la longue
tels que le gouvernement les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il
modele tout à son gré, et quand j’entends un homme d’État dire: _je
méprise cette nation_, je lève les épaules et réponds en moi-même: _et
toi, je te méprise de n’avoir pas su la rendre estimable_.

C’est là le grand art des anciens qui paroissent nous avoir été aussi
supérieurs dans les sciences morales que nous l’emportons sur eux dans
les sciences physiques. Tout leur but étoit de diriger les mœurs, de
former des caractères, d’obtenir de l’homme que pour faire ce qu’il
doit, il lui suffit de songer qu’il le doit faire. O, quel mobile
d’honneur, de vertu, de bien-être, seroit la législation perfectionnée
ainsi sur un seul principe! Les loix anciennes étoient tellement le
fruit de hautes pensées et de grands desseins, le produit du génie, en
un mot, que leur influence a survécu aux mœurs des peuples pour qui
elles étoient faites. Combien long-tems, par exemple, n’a pas duré le
préjugé imprimé par les anciens législateurs sur les mariages stériles?

Moïse ne laissa guère aux hommes la liberté de se marier ou non.
Lycurgue nota d’infamie ceux qui ne se marioient pas. Il y avoit même
une solemnité particulière à Lacédémone, où les femmes les produisoient
tout nus aux pieds des autels, leur faisoient faire à la nature une
amende honorable, qu’elles accompagnoient d’une correction très-sévère.
Ces républicains si célèbres avoient poussé plus loin les précautions
en publiant des réglemens contre ceux qui se marieroient trop tard[96]
et contre les maris qui n’en usoient pas bien avec leurs femmes[97].
On sait quelle attention les Égyptiens et les Romains apportèrent à
favoriser la fécondité des mariages.

S’il est vrai qu’il y eut dans les premiers âges du monde des femmes
qui affectoient la stérilité, comme il paroît par un prétendu fragment
du prétendu livre d’Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui
en fissent profession; mais les apparences n’y sont rien moins que
favorables. Il étoit sur-tout alors nécessaire de peupler le monde.
La loi de Dieu et celle de la nature imposoient à toutes sortes de
personnes l’obligation de travailler à l’augmentation du genre humain;
et il y a lieu de croire que les premiers hommes se faisoient une
affaire principale d’obéir à ce précepte. Tout ce que la Bible nous
apprend des patriarches, c’est qu’ils prenoient et donnoient des
femmes, c’est qu’ils mirent au monde des fils et des filles, et puis
moururent, comme s’ils n’avoient eu rien de plus important à faire.
L’honneur, la noblesse, la puissance consistoient alors dans le nombre
des enfans; on étoit sûr de s’attirer par la fécondité une grande
considération, de se faire respecter de ses voisins, d’avoir même une
place dans l’histoire. Celle des Juifs n’a pas oublié le nom de _Jaïr_,
qui avoit trente fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les
noms de _Danaüs_ et d’_Égyptus_, célèbres par leurs cinquante fils et
leurs cinquante filles. La stérilité passoit alors pour une infamie
dans les deux sexes et pour une marque non équivoque de la malédiction
de Dieu. On regardoit au contraire comme un témoignage authentique de
sa bénédiction d’avoir autour de sa table un grand nombre d’enfans.
Ceux qui ne se marioient pas étoient réputés _pécheurs contre nature_.
Platon les tolère jusqu’à l’âge de trente-cinq ans; mais il leur
interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier rang dans
les cérémonies publiques. Chez les Romains, les censeurs étoient
spécialement chargés d’empêcher cette sorte de vie solitaire[98].
Les célibataires ne pouvoient ni tester ni rendre témoignage[99]: la
religion aidoit en ceci la politique; les théologiens païens les
soumettoient à des peines extraordinaires dans l’autre vie, et dans
leur doctrine le plus grand des malheurs étoit de sortir de ce monde
sans y laisser des enfans; car alors on devenoit la proie des plus
cruels démons[100].

Mais il n’est point de loix qui puissent arrêter un désordre
idéal; aussi malgré les injonctions des législateurs, on éludoit
très-communément dans l’antiquité les fins de la nature. L’histoire
ne dit point comment ni par qui commença l’amour des jeunes garçons,
qui fut si universel. Mais un goût si particulier, et en apparence si
bizarre, l’emporta sur les loix pénales, bursales, infamantes, etc.,
sur la morale, sur la saine physique. Il faut donc que cet attrait ait
été très-impérieux. Mais cette passion bizarre a une origine qui m’a
paru très-singulière: je crois que l’impuissance dont la nature frappe
quelquefois, se confédéra avec des tempéramens effrénés pour l’affermir
et la propager. Rien de plus simple.

L’impuissance a toujours été une tache très-honteuse. Chez les
Orientaux, les hommes marqués de ce sceau de réprobation eurent le
titre flétrissant d’_eunuques du soleil_, d’_eunuques du ciel, faits
par la main de Dieu_. Les Grecs les appelloient _invalides_. Les loix
qui leur permettoient les femmes, permettoient aussi à ces femmes de
les abandonner. Les hommes condamnés à cet état équivoque, qui dut être
très-rare dans les commencemens, également méprisés des deux sexes, se
trouvèrent exposés à plusieurs mortifications qui les réduisirent à
une vie obscure et retirée; la nécessité leur suggéra différens moyens
d’en sortir et de se rendre recommandables. Dégagés des mouvemens
inquiets de l’amour étranger, et, au physique, de l’amour-propre, ils
s’assujettirent aux volontés des autres, et furent trouvés si dévoués,
si commodes, que tout le monde en voulut avoir. Le plus atroce des
despotismes en augmenta bientôt le nombre; les pères, les maîtres,
les souverains s’arrogèrent le droit de réduire leurs enfans, leurs
esclaves, leurs sujets à cet état ambigu; et le monde entier, qui dans
le commencement ne connoissoit que deux sexes, fut étonné de se trouver
insensiblement partagé en trois portions à peu près égales.

La bizarrerie, la satiété, le libertinage, l’habitude, des motifs
particuliers, une philosophie affectée ou téméraire, la pauvreté, la
cupidité, la jalousie, la superstition concoururent à cette révolution
singulière; la superstition, dis-je, car les opérations les plus
avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles ont été imaginées
par des fanatiques atrabilaires, qui dictent des loix tristes, sombres,
injustes, où la privation fait la vertu et la mutilation le mérite.

Les Romains fourmilloient d’eunuques. En Asie et en Afrique on s’en
sert encore aujourd’hui pour garder les femmes; en Italie cette
atrocité n’a pour objet que la perfection d’un vain talent (I). Au Cap
les Hottentots ne coupent qu’un testicule, pour éviter, disent-ils, les
jumeaux. Dans beaucoup de pays les pauvres mutilent pour éteindre leur
postérité, afin que leurs malheureux enfans n’éprouvent pas un jour la
double misère et de périr de faim et de voir périr les leurs. Il y a
bien des sortes d’eunuques!

Quand on ne pense qu’à perfectionner la voix, on n’enlève que les
testicules; mais la jalousie dans sa cruelle méfiance retranche toutes
les parties de la génération: cette effroyable opération est très
dangereuse; on ne peut la faire avec une sorte de succès qu’avant la
puberté; encore y a-t-il beaucoup de danger: passé quinze ans, à peine
en réchappe-t-il un quart. Aussi ces sortes d’impuissants se vendent
cinq et six fois jusqu’à vingt-deux mille de ces infortunés. Quelle
horrible plaie faite à l’humanité! Les plus fameux sont Éthiopiens; ils
sont si hideux que les jaloux les paient au poids de l’or.

Les impuissans absolus se qualifient d’_eunuques aqueducs_, parce
qu’étant dépourvus de la verge qui porte le jet au-dehors, ils sont
obligés de se servir d’un conduit de supplément, faute de ne pouvoir
lancer le jet comme les femmes dont la vulve a tout son ressort. Ceux
au contraire qui ne sont privés que des testicules, jouissent de toute
l’irritation que donnent les désirs, et peuvent en un sens se dire très
puissans (sur-tout lorsqu’ils n’ont été opérés qu’après que leur organe
a reçu tout son développement[101] mais avec cette triste exception
que, ne pouvant jamais se satisfaire, l’ardeur vénérienne dégénere chez
eux en une espece de rage; ils mordent les femmes qu’ils liment avec
une précieuse continuité.

On voit que cette sorte d’eunuques a le double avantage de servir sans
risque aux plaisirs des femmes et aux goûts dépravés des hommes.
Autrefois tous les garçons de la Géorgie se vendoient aux Grecs, et les
filles garnissoient les serrails. On comprend que l’on trouvoit dans
ce beau climat autant de Ganymedes que de Vénus; et si quelque chose
pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l’a pas, ce seroit
sans doute l’incomparable beauté de ces modeles.

On comprend aujourd’hui, comme on sait, par le mot de _péché contre
nature_ tout ce qui a rapport à la non-propagation de l’espece, et
cela n’est ni juste, ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la
ville de l’Ecriture, est bien différente, par exemple, d’une simple
pollution. Quoique ce goût bizarre que l’on a compris avec tant
d’autres dans le mot général _mollities_ ait été généralement répandu
dans les pays les plus policés, l’histoire ne cite rien d’aussi fort
que ce qui est rapporté dans l’Ecriture. Toutes les villes de la
Pentapole en étoient tellement infestées qu’aucun étranger n’y pouvoit
paraître qu’il ne fût en proie à leurs désirs. Les deux anges qui
vinrent visiter Loth furent à l’instant assaillis par une multitude
de peuple[102]. En vain Loth leur prostitua ses deux filles: ce
singulier acte de vertu hospitalière ne lui réussit pas. Il falloit
aux Sodomistes des derrières mâles[103]; et les anges n’échappèrent
que grâce à cet aveuglement subit qui empêcha ces libertins de se
reconnoître les uns les autres.

Cet état ne dura pas longtemps; car en douze heures de tems tout fut
consumé par la pluie de soufre, au point que Loth et ses filles,
retirés dans une antre, crurent que le monde venoit de périr par le
feu, comme il avoit lors du déluge péri par l’eau; et la crainte de
ne plus avoir de postérité détermina ces filles, qui ne comptoient
apparemment pas sur les fruits de leur prostitution récente, à en tirer
au plus vite de leur pere. L’aînée se dévoua la première à ce piteux
office; elle se coucha sur le bon homme Loth, qu’elle avoit enivré, lui
épargna toute la peine de ce sacrifice offert à l’amour de l’humanité,
et le consomma sans qu’il s’en aperçût[104]. La nuit suivante sa sœur
en fit autant; et le bon Loth qui paroît avoir été facile à tromper et
dur à réveiller, réussit si bien dans ces actes involontaires, que ses
filles mirent au monde neuf mois après cette aventure, deux garçons,
Moab, chef de la nation des Moabites[105], et Ammon, chef des Ammonites.

On sait, indépendamment du témoignage formel de S. Paul[106], que
les Romains porterent très-loin ces excès de la pédérastie; mais
ce que ce grand apôtre dit de remarquable, c’est que les femmes
préféroient de beaucoup le plaisir contre nature à celui qu’elles
provoquent.--_Et fœminæ imitaverunt naturalem usum in eum usum qui
est contra naturam_; c’est dans le vingt-sixième verset du chapitre
cité au bas de la page qu’on lit ces paroles; et le verset suivant a
fourni au Caravage l’idée de son _Rosaire_, qui est dans le Musæum du
grand-duc de Toscane. On y voit une trentaine d’hommes étroitement liés
(_turpiter ligati_) en rond, et s’embrassant avec cette ardeur lubrique
que ce peintre sait répandre dans ses compositions libertines.

Au reste, la pédérastie a été connue sur tout le globe; les voyageurs
et les missionnaires en font foi. Ceux-ci rapportent même un cas de
sodomie triple qui a embarrassé et aiguisé la sagacité du docteur
Sanchez: le voici.

Marc Paul avoit décrit, dans sa Description géographique, imprimée en
1566, les hommes à queue du royaume de Lambri. Struys avoit parlé de
ceux de l’isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l’isle Mindors,
voisine de Manille. Tant d’autorités se trouverent plus que suffisantes
pour déterminer des missionnaires jésuites à entreprendre de préférence
des conversions dans ce pays-là. Ils ramenèrent en effet de ces hommes
à queue, qui par un prolongement du coccyx portaient vraiment des
queues de sept, huit et dix pouces, susceptibles, quant à la mobilité,
de tous les mouvemens que l’on aperçoit dans la trompe de l’éléphant.
Or l’un de ces hommes à queue se coucha entre deux femmes, dont l’une
ayant un clitoris considérable, se posta de la tête aux pieds et
plaça en pédéraste son clitoris, tandis que la queue de l’insulaire
fournissoit sept pouces au vase légitime: l’insulaire qui étoit
complaisant se laissa faire, et pour occuper toutes ses facultés il
approcha de l’autre femme et en jouit comme la nature y invite... Il y
avoit là assurément de quoi exercer les talens du prince des casuistes.

Sanchez distingua: «Pour la première, dit-il, sodomie double
quoiqu’incomplete dans ses fins, parce que ni la queue ni le clitoris
ne pouvant verser la libation, ils n’opèrent rien contre les voies de
Dieu et le vœu de la nature; quant à la seconde, fornication simple.»

J’imagine que de pareilles queues auroient plus d’un genre d’utilité à
Paris, où le goût des pédérastes, quoique moins en vogue que du tems de
Henri III, sous le règne duquel les hommes se provoquoient mutuellement
sous les portiques du Louvre, fait des progrès considérables. On
sait que cette ville est un chef-d’œuvre de police; en conséquence
il y a des lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens qui
se destinent à la profession sont soigneusement enclassés; car les
systêmes réglementaires s’étendent jusques là. On les examine; ceux
qui peuvent être agens et patiens, qui sont beaux, vermeils, bien
faits, potelés, sont réservés pour les grands seigneurs, ou se font
payer très-cher par les évêques et les financiers. Ceux qui sont privés
de leurs testicules, ou en terme de l’art (car notre langue est plus
chaste que nos mœurs) qui n’ont pas le _poids du tisserand_, mais
qui donnent et reçoivent forment la seconde classe; ils sont encore
chers parce que les femmes en usent, tandis qu’ils servent aux hommes.
Ceux qui ne sont plus susceptibles d’érections tant ils sont usés,
quoiqu’ils aient tous les organes nécessaires au plaisir, s’inscrivent
comme _patiens purs_ et composent la troisième classe: mais celle qui
préside à ces plaisirs, vérifie leur impuissance. Pour cet effet on
les place tout nus sur un matelas ouvert par la moitié inférieure; deux
filles le caressent de leur mieux, pendant qu’une troisième frappe
doucement avec des orties naissantes le siège des désirs vénériens.
Après un quart d’heure de cet essai, on leur introduit dans l’anus
un poivre long rouge qui cause une irritation considérable; on pose
sur les échauboulures produites par les orties de la moutarde fine de
Caudebec, et l’on passe le gland au camphre. Ceux qui résistent à ces
épreuves, et ne donnent aucun signe d’érection servent comme patiens
à un tiers de paie seulement... O qu’on a bien raison de vanter le
progrès des lumieres dans ce siecle philosophe!




BÉHÉMAH


DE LA BESTIALITÉ.--Ce titre répugne à l’esprit et flétrit l’ame.
Comment imaginer sans horreur qu’un goût aussi dépravé puisse exister
dans la nature humaine, lorsqu’on pense combien elle peut s’élever
au-dessus de tous les êtres animés? Comment se figurer que l’homme
ait pu se prostituer ainsi? Quoi, tous les charmes, tous les délices
de l’amour, tous ses transports... il a pu les déposer aux pieds d’un
vil animal! Et c’est au physique de cette passion, à cette fievre
impétueuse qui peut pousser à de tels écarts, que des philosophes
n’ont pas rougi de subordonner le moral de l’amour! _Le physique seul
en est bon_[107], ont-ils dit.--Eh bien, lisez Tibulle et puis courez
contempler ce physique dans les Pyrénées où chaque berger a sa chevre
favorite; et quand vous aurez assez observé les hideux plaisirs du
montagnard brutal, répétez encore: _en amour le physique seul est bon_.

Un sentiment très philosophique peut engager à fixer un moment ses
regards sur un sujet aussi étrange, parce que ce sentiment donnant
la force d’écarter toutes les idées que l’éducation, les préjugés,
et l’habitude nous inculquent tour à tour, indique plus d’une vue à
diriger, plus d’une expérience à faire, dont les résultats pourroient
être utiles et curieux.

La forme particuliere par laquelle la nature a distingué l’homme et
la femme, prouve que la différence des sexes ne tient pas à quelques
variétés superficielles; mais que chaque sexe est le résultat peut-être
d’autant de différences qu’il y a d’organes dans le corps humain,
quoiqu’elles ne soient pas toutes également sensibles. Parmi celles
qui sont assez frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont
l’usage et la fin ne sont pas bien déterminés. Tiennent-elles au sexe
essentiellement, ou sont-elles une suite nécessaire de la disposition
des parties constituantes[108]? La vie s’attache à toutes les formes,
mais elle se maintient plus dans les unes que dans les autres. Les
productions monstrueuses humaines vivent plus ou moins; mais celles
qui le sont extrêmement périssent bientôt. Ainsi l’anatomie, éclairée
autant qu’il seroit possible, pourroit décider jusqu’à quel point
on peut être monstre, c’est-à-dire, s’écarter de la conformation
particuliere à son espece, sans perdre la faculté de se reproduire, et
jusqu’à quel point on peut l’être sans perdre celle de se conserver.
L’étude de l’anatomie n’a pas même encore été dirigée sur ce plan,
pour lequel on pourroit mettre à profit cette erreur de la nature,
ou plutôt cet abus de ses désirs et de ses facultés qui portent à la
bestialité.

Les productions monstrueuses d’animaux différens conservent une
conformation particuliere aux deux especes, en perdant insensiblement
la faculté de se reproduire. Les productions monstrueuses de l’humanité
nous apprendroient en outre jusqu’à quel point l’ame raisonnable _se
transmet ou se débrouille_, si l’on peut parler ainsi, d’avec l’ame
sensitive. Il est singulier que la physique ait dédaigné ces recherches.

La partie constitutive de notre être, qui nous différencie
essentiellement de la brute, est ce que nous appellons l’ame. Son
origine, sa nature, sa destinée, le lieu où elle réside sont une
source intarissable de problêmes et d’opinions. Les uns l’anéantissent
à la mort; les autres la séparent d’un tout auquel elle se réunit
par réfusion, comme l’eau d’une bouteille qui nageroit et que l’on
casseroit se réuniroit à la masse. Ces idées ont été modifiées à
l’infini. Les Pythagoriciens n’admettoient la réfusion qu’après des
transmigrations; les Platoniciens réunissoient les ames pures, et
purifioient les autres dans des nouveaux corps. De là les deux especes
de métempsycoses que professoient ces philosophes.

Quant aux discussions sur la nature de l’ame, elles ont été le vaste
champ des folies humaines, folies inintelligibles à leurs propres
auteurs. Thalès prétendoit que l’ame se mouvoit en elle-même; Pithagore
qu’elle étoit une ombre pourvue de cette faculté de se mouvoir en
soi-même. Platon la définit une substance spirituelle se mouvant par un
nombre harmonique. Aristote, armé de son mot barbare d’_entéléchie_,
nous parle de l’accord des sentimens ensemble. Héraclite la croit une
exhalaison; Pithagore un détachement de l’air; Empédocle un composé
des élémens; Démocrite, Leucide, Epicure un mélange de je ne sais quoi
de feu, de je ne sais quoi d’air, de je ne sais quoi de vent, et d’un
autre quatrieme qui n’a point de nom. Anaxagore, Anaximene, Archelaüs
la composoient d’air subtil; Hippone d’eau; Xénophon d’eau et de terre;
Parménide de feu et de terre; Boëce de feu et d’air. Critius la plaçoit
tout simplement dans le sang; Hippocrate ne voyoit en elle qu’un esprit
répandu par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du vent; et
Critolaüs, tranchant ce qu’il ne pouvoit dénouer, la supposoit une
cinquième substance.

Il faut convenir qu’une pareille nomenclature a l’air d’une parodie; et
l’on croiroit presque que ces grands génies se jouoient de la majesté
de leur sujet, en voyant que le résultat de leurs méditations étoient
des définitions aussi ridicules, si en lisant les plus célèbres
modernes, on étoit plus éclairé sur cette matiere que les rêveries des
anciens. Ce qui résulte de plus remarquable de leurs opinions en ce
genre, c’est que jamais on n’avoit eu jusqu’à nos dogmes modernes la
moindre idée de la spiritualité de l’ame, quoiqu’on la composât de
parties infiniment subtiles[109]. Tous les philosophes l’ont crue
matérielle, et l’on sait ce que presque tous pensoient de sa destinée.
Quoi qu’il en soit, les folies théoriques, les hypothèses même
ingénieuses ne nous instruiront jamais autant que le pourroient des
expériences physiques bien dirigées.

Ce n’est pas que je croie qu’elles puissent nous apprendre, ni quelle
est la nature de l’ame ni le lieu où elle réside; mais les nuances de
ses dégradations peuvent être infiniment curieuses et c’est le seul
chapitre de son histoire qui paroisse nous être abordable.

Il seroit infiniment téméraire de décider que les brutes ne pensent
point, bien que le corps ait indépendamment de ce qu’on appelle l’ame,
le principe de la vie et du mouvement. L’homme lui-même est souvent
machine: un danseur fait les mouvements les plus variés, les plus
ordonnés dans leur ensemble, d’une manière très-exacte, sans donner
la moindre attention à chacun de ces mouvements en particulier. Le
musicien exécuteur est à peu près de même: l’acte de la volonté
n’intervient que pour déterminer le choix de tel ou tel air. Le branle
donné aux esprits animaux, le reste s’exécute sans qu’il y pense; les
gens distraits, les somnambules sont souvent dans un véritable état
d’automates. Les mouvemens qui tendent à conserver notre équilibre,
sont ordinairement très-involontaires; les goûts et les antipathies
précedent dans les enfans le discernement. L’effet des impressions du
dehors sur nos passions, sans le secours d’aucune pensée, par la seule
correspondance merveilleuse des nerfs et des muscles, n’est-il pas
très-indépendant de nous? Et ces émotions toutes corporelles répandent
cependant un caractère très-marqué sur la physionomie qui a une
sympathie toute particulière avec l’ame.

Les animaux considérés dans un simple point de vue mécanique,
fourniroient donc déjà un grand nombre de solutions à ceux qui leur
refusent le don de la pensée; et il ne seroit pas très-difficile
de prouver qu’une grande partie de leurs opérations même les plus
étonnantes ne la nécessitent pas. Mais comment concevoir que de
simples automates s’entendent, agissent de concert, concourent à un
même dessein, correspondent avec les hommes, soient susceptibles
d’éducation? On les dresse, ils apprennent; on leur commande, ils
obéissent; on les menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent;
enfin, les animaux nous offrent une foule d’actions spontanées, où
paroissent les images de la raison et de la liberté; d’autant plus
qu’elles sont moins uniformes, plus diversifiées, plus singulieres,
moins prévues, accommodées sur le champ à l’occasion du moment; il
en est de même qui ont un caractère déterminé, qui sont jaloux,
vindicatifs, vicieux.

Ou de deux choses l’une, ou Dieu a pris plaisir à former les bêtes
vicieuses et à nous donner en elles des modèles très-odieux, ou elles
ont comme l’homme un péché originel qui a perverti leur nature. La
premiere proposition est contraire à la Bible, qui dit que tout ce qui
est sorti des mains de Dieu étoit bon et fort bon. Mais si les bêtes
étoient telles alors qu’elles sont aujourd’hui, comment pourroit-on
dire qu’elles fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu’un singe
soit malfaisant, un chien envieux, un chat perfide, un oiseau de proie
cruel? Il faut recourir à la seconde proposition et leur supposer un
péché originel; supposition gratuite et qui choque la raison et la
religion.

Ce n’est donc point encore une fois par des raisonnemens théoriques
que l’on peut tracer la ligne de démarcation entre l’homme et la bête.
Notre ame a trop peu de points de contact pour qu’il soit facile,
même à la physique, de pénétrer jusqu’à elle, d’effleurer seulement
sa substance et sa nature; on ne sait où fixer son siege. Les uns
ont prétendu qu’elle est dans un lieu particulier d’où elle exerce
son empire. Descartes a voulu la grande pinéale; Vicussens le centre
ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le corps calleux; d’autres les
corps cannelés. Le climat, sa température, les alimens, un sang épais
ou lent, mille causes purement physiques forment des obstructions qui
influent sur sa manière d’être; ainsi en poussant les suppositions on
varieroit les effets à l’infini, et l’on montreroit par les résultats,
comme il suit assez de l’expérience, qu’il n’y a guere de tête, quelque
saine qu’elle puisse être, qui n’ait quelque tuyau fort obstrué.

Le curieux, l’intéressant, l’utile, seroient donc de savoir jusqu’à
quel point un être dégradé de l’espece humaine par sa copulation avec
la brute, peut être plus ou moins raisonnable; c’est peut être la seule
manière d’assiéger la nature qui puisse en ce genre lui arracher une
partie de son secret; mais pour y parvenir il auroit fallu suivre les
produits, leur donner une éducation convenable et étudier avec soin ces
sortes de phénomenes. On auroit probablement tiré de cette opération
plus d’avantage pour le progrès des connoissances humaines que des
efforts qui apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui enseignent
les mathématiques à un aveugle, etc.; car ceux-ci ne nous montrent
qu’une même nature, un peu moins parfaite dans son principe, en ce que
le sujet est privé d’un ou deux sens et qu’on a perfectionnée; au lieu
que le fruit d’une copulation avec la brute, offrant, pour ainsi dire,
une autre nature, mais entée sur la première, éclairciroit plusieurs
des points dont le développement a tant occupé tous ces êtres pensans.

Il est difficile de mettre en doute qu’il n’ait existé des produits
de la nature humaine avec les animaux, et pourquoi n’y en auroit-il
point? La bestialité étoit si commune parmi les Juifs qu’on ordonnoit
de brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient commerce avec
les animaux[110], et voilà ce qui, selon moi, est bien étrange; je
conçois comment un homme rustique ou déréglé, emporté par la fougue
d’un besoin ou les délires de l’imagination, essaie d’une chèvre, d’une
jument, d’une vache même; mais rien ne peut m’apprivoiser avec l’idée
d’une femme qui se fait éventrer par un âne. Cependant un verset du
Lévitique[111] porte: _La bête quelle qu’elle soit_. D’où il résulte
évidemment que les Juives se prostituoient _à toute espèce de bête
indistinctement_; voilà ce qui est incompréhensible.

Quoi qu’il en soit, il paroît certain qu’il a existé des produits de
chevres avec l’espèce humaine. Les satyres, les faunes, les égypans,
toutes ces fables en sont une tradition très-remarquable. _Satar_
en arabe signifie _bouc_; et le bouc expiatoire ne fut ordonné par
Moyse que pour détourner les Israélites du goût qu’ils avoient
pour cet animal lascif[112]. Comme il est dit dans l’Exode qu’on ne
pouvoit voir la face des dieux, les Israélites étoient persuadés que
les démons se faisoient voir sous cette forme[113], et c’est là le
Φάσμα τραγου dont parle Jamblique. On trouve dans Homère de ces
apparitions. Manethon, Denis d’Halicarnasse et beaucoup d’autres
offrent des vestiges très remarquables de ces productions monstrueuses.

On a ensuite confondu les incubes et les succubes avec les véritables
produits. Jérémie parle de _faunes suffocans_[114] (I). Héraclite a
décrit les satyres qui vivoient dans les bois[115] et jouissoient en
commun des femmes dont ils s’emparoient. Edouard Tyson a traité dans
le même genre des pigmées, des cynocéphales, des sphinx; ensuite il
décrit les orang-outang et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des
singes qui se rapprochent absolument de l’espèce humaine; car un bel
orang-outang, par exemple, est plus beau qu’un laid Hottentot. Munster
sur la Genèse et le Lévitique a fait le τραγομόρφοι tous ces monstres
et a trouvé des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham Seba
admet des ames à ces faunes[116], desquels il paroît qu’on ne peut
guère contester l’existence.

Nous n’avons rien d’aussi positif, il est vrai, sur les centaures et
les minotaures; mais il n’y a pas plus d’impossibilité à ce qu’ils
aient été qu’à l’existence des produits d’autres espèces[117]. Dans
le siècle passé il fut beaucoup question de l’homme cornu que l’on
présenta à la cour. On connoît l’histoire de la fille sauvage,
religieuse à Châlons, qui vit encore, et qui pourroit très-bien avoir
quelque affinité avec les habitans des bois. Feu M. le Duc avoit à
Chantilly un orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer.
Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les monstres d’Afrique.
Il paroît que cette partie du monde que l’on ne connoît que bien peu,
est le théâtre le plus ordinaire de ces copulations contre nature; il
faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, plus excessive
dans ces contrées, qu’en aucun autre endroit du globe, parce que le
centre de l’Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des mers
que les terres des autres parties du monde situées dans des latitudes
semblables. Les accouplements monstrueux y doivent donc être assez
communs et ce seroit là la véritable école des altérations, des
dégradations[118] et peut-être du _perfectionnement_ physique de
l’espèce humaine. Je dis du _perfectionnement_; car qu’est-ce qu’il y
auroit de plus beau dans les êtres animés que la forme du centaure, par
exemple?

Notre illustre Buffon a déjà fait en ce genre tout ce qu’un
particulier, qui n’est pas riche, peut se permettre. Nous avons la
suite de ces variétés dans les especes de chiens, les accouplemens
de différentes especes d’animaux, l’histoire des produits de mulets,
découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand homme ne nous a pas
donné ses expériences sur les mélanges des hommes avec les bêtes, et
c’est ce qu’il faudroit imprimer, afin qu’il fût possible de suivre ses
grandes vues, et qu’en perdant un si beau génie, nous ne perdissions
par la suite de ses idées.

La bestialité existe plus communément qu’on ne croit en France, non par
goût, heureusement, mais par besoin. Tous les pâtres des Pyrénées sont
bestiaires. Une de leurs plus exquises jouissances est de se servir des
narines d’un jeune veau qui leur lèche en même temps les testicules.
Dans toutes ces montagnes peu fréquentées, chaque pâtre a sa chèvre
favorite. On sait cela par les curés basques. On devroit, par la voie
de ces curés, faire soigner ces chèvres engrossées et recueillir leurs
produits. L’intendant d’Auch pourroit aisément parvenir à ce but, sans
faire révéler des confessions[119] (abus de religion atroce dans tous
les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux par
ces curés; le curé demanderoit à son pénitent _sa maîtresse_ qu’il
remettroit au subdélégué de l’endroit sans révéler le nom de l’_amant_.
Je ne vois pas quel inconvénient il y auroit, à tourner au profit du
progrès des connoissances humaines, un mal que l’on ne sauroit guère
empêcher.




L’ANOSCOPIE


On sait que dans tous les siecles, les jongleurs, les charlatans,
devins, médecins, politiques ou philosophes (car il en est de toutes
ces sortes) ont eu plus ou moins d’influence. La nature de l’homme,
sans cesse ballottée entre le désir et la crainte, offre tant
d’hameçons à l’usage de ceux qui établissent leur crédit ou leur
fortune sur la crédulité de leurs semblables, qu’il y a toujours pour
eux quelque heureuse découverte à faire dans l’océan sans bornes des
sottises humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir les vieilles
fascinations, les folies surannées, cet appât est si bien proportionné
à l’avidité ignorante et grossière du peuple, auquel il est surtout
destiné, que son effet est infaillible, quelqu’ignorans et mal-adroits
que puissent être les professeurs de l’art si facile de tromper les
hommes. La philosophie et la physique expérimentale plus cultivées, en
détrompent sans doute un grand nombre; mais celui où le progrès des
connoissances humaines peut pénétrer, sera toujours de beaucoup le plus
petit.

Le mot de _devin_ se trouve très-souvent dans la Bible; ce qui justifie
l’ancienne remarque qu’il n’y a eu parmi les auteurs sacrés que peu
ou point de philosophes. Moyse défend gravement de consulter les
devins. «La personne, dit-il, qui se détournera après les devins et
les sorcieres en _paillardant_ avec eux, je mettroi ma face contre
la sienne[120].» Il y a plusieurs classes de sorciers indiquées dans
l’Écriture.

_Chaurnien_ en hébreu signifioit sages. Mais cette expression étoit
fort équivoque et susceptible des diverses acceptions de _sagesse
vraie, sagesse fausse, maligne, dangereuse, affectée_. Ainsi dans tous
les tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles pour faire
servir les apparences de la sagesse à leurs intérêts, au succès de
leurs passions, et pour détourner l’étude, la science et le talent du
seul emploi qui les honore; je veux dire la recherche et la propagation
de la vérité.

Les _Mescuphins_ étoient ceux qui devinoient dans des choses écrites
les secrets les plus cachés; les tireurs d’horoscopes, les interprètes
des songes, les diseurs de bonne aventure manœuvroient ainsi.

Les _Carthumiens_ étoient les enchanteurs; par leur art ils fascinoient
les yeux et sembloient opérer des changemens fantastiques ou véritables
dans les objets et dans les sens.

Les _Asaphins_ usoient d’herbes, de drogues particulières et du sang
des victimes pour leurs opérations superstitieuses.

Les _Casdins_ lisoient dans l’avenir par l’inspection des astres:
c’étoient les astrologues de ce tems-là.

Ces honnêtes gens qui ne valoient assurément pas nos Comus étoient en
fort grand nombre; ils avoient dans les cours des plus grands rois de
la terre un crédit immense; car la superstition qui a si bien servi
le despotisme, l’a toujours soumis à ses lois, et du sein de cette
confédération terrible qui a ourdi tous les maux de l’humanité, le
triomphe de la superstition a toujours jailli, les ministres de la
religion étoient trop habiles pour se dessaisir d’aucune des parties de
leur pouvoir: ils conservèrent avec soin tout ce qui avoit trait à la
divination; ils se donnèrent en tout pour les confidens des dieux, et
ceignirent aisément du bandeau de l’opinion des hommes qui ne savoient
pas même douter, science qui est à peu près la dernière dont l’homme
s’instruise.

De tous les peuples qui ont rampé sous le joug de la superstition, nul
n’y fut plus soumis que les Juifs; on recueilleroit dans leur histoire
une infinité de détails sur leurs pratiques folles et coupables. La
grace que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophètes pour les
instruire de sa volonté, devenoit pour ces hommes grossiers et curieux
un piège auquel ils n’échappoient pas. L’autorité des prophetes, leurs
miracles, le libre accès qu’ils avoient auprès des rois, leur influence
dans les délibérations et les affaires publiques, les faisoient
tellement considérer par la multitude, que l’envie d’avoir part à ces
distinctions, en s’arrogeant le don de prophétie devenoit une passion
dévorante, en sorte que si l’on a dit de l’Égypte que tout y étoit
_dieu_, il fut un tems où l’on pouvoit dire de la Palestine que tout
y étoit _prophète_: il y en eut sans doute plus de faux que de vrais;
on n’ignore pas même que les Juifs avoient des enchantemens et des
philtres particuliers pour inspirer le don de prophétie dans lesquels
ils faisoient usage de sperme humain, de sang menstruel, et de tout
plein d’autres choses aussi inutiles que dégoûtantes à avaler; mais
les miracles sont une chose si aisée à opérer aux yeux du peuple,
et la pieuse obscurité des discours, le ton apocalyptique, l’accent
enthousiaste sont si imposans, que les succès furent très-partagés
entre les vrais et les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts
et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et parvinrent à
élever autel contre autel.

Moïse lui-même nous dit dans l’Exode que les enchanteurs de Pharaon ont
opéré des miracles vrais ou faux; mais que lui, envoyé du Dieu vivant
et soutenu de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considérables
qui ont grièvement affligé l’Égypte, parce que le cœur de son roi
était endurci. Nous devons le croire religieusement, et surtout nous
applaudir de n’en avoir pas été spectateurs. Aujourd’hui que l’illusion
des joueurs de gobelets, tout ce que la mécanique peut avoir de plus
propre à surprendre, à induire en erreur, les étonnans secrets de la
chimie, les prodiges sans nombre qu’ont opérés l’étude de la nature
et les belles expériences qui chaque jour levent une petite partie du
voile qui couvre ses opérations les plus secretes; aujourd’hui, dis-je,
que nous sommes instruits de tout cela jusqu’à un certain point, il
seroit à craindre que notre cœur ne s’endurcît comme celui de Pharaon;
car nous connoissons infiniment moins le démon que les secrets de la
physique; et, comme on l’a remarqué, il semble que, grace au goût de la
philosophie qui nous investit et franchit peu à peu les barrières mêmes
jusqu’ici les plus impénétrables, l’empire du démon va tous les jours
en déclinant.

Peut-être feroit-on un ouvrage assez curieux que l’histoire détaillée,
autant qu’elle peut l’être, des augures, des artifices, des prophetes,
de leurs manœuvres, des divinations de toute espèce, décrites ou
dévoilées par l’œil sévère et perspicace d’un philosophe. Mais de
toutes celles qu’il pourroit exposer aux yeux dessillés des nations,
il n’en seroit pas de plus bizarre que celle qui sauva d’une triste
catastrophe une société fameuse par son zèle pour la propagation de la
foi, et qui, trop persuadée que cette foi suffisoit pour pénétrer dans
les ténebres de l’avenir, contracta avec une légèreté fort imprudente
un engagement qu’elle n’auroit pu remplir, sans le secours fortuit d’un
horoscope très-étrange.

Un essaim de Jésuites envoyé à la Chine y prêchoit la vraie religion,
lorsqu’une sécheresse effroyable sembla destiner cet empire à n’être
plus qu’un vaste tombeau; les Chinois alloient périr et avec eux les
Jésuites, vainement invoqués par le despote, sans un miracle qu’ils
pressentirent avec une merveilleuse sagacité, et qui a rendu à jamais
cette société fameuse dans ces contrées désolées. Un poète moderne
a raconté cette anecdote d’une manière plus piquante que nous ne le
saurions faire, et nous nous bornerons à transcrire ses vers, sans
approuver ses licences.

    Fiers rejetons du fameux Loyola,
    Dont Port-Royal a foudroyé l’école;
    Vous que jadis sans cesse harcela
    Le grand Pascal, étayé de Nicole;
    Vous qui, de Rome usant les arsenaux,
    Fîtes frapper du fatal anathème,
    Pour soutenir votre lâche système,
    Les Augustins, sous le nom des Arnaud.
    Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,
    A tant de fois éprouvé la férule,
    Et qui voyant dans ses puissans écrits,
    Des Molina les sentimens proscrits;
    Contre son livre, au benin Clément onze,
    Fîtes pointer le redoutable bronze.
    Vous qui dans la Chine alliez à la fois,
    Confucius et Dieu mort sur la croix;
    Et dont le culte équivoque et commode,
    Rapporte à Dieu celui d’une pagode.
    De la morale éternels corrupteurs;
    Qui du salut élargissez la voie,
    Et qui, guidant par des chemins de fleurs,
    Les pénitens que le ciel vous envoie,
    Au champ de Dieu ne semez que l’ivroie.
    Des grands du siecle adroits adulateurs;
    Vils artisans de mensonge et de fourbe,
    De qui le dos sous l’iniquité courbe;
    Qui démasqués et par-tout reconnus,
    Etes pourtant par-tout les bien venus;
    (Car il n’est lieux de l’un à l’autre pôle,
    Où Dieu merci n’ayez le premier rôle.)
    Dites-nous donc, par quel puissant moyen,
    Vous trouvez l’art d’en imposer aux autres,
    Et de coëffer la mître des apôtres,
    Chez l’infidèle et le peuple chrétien?
    Si l’on en croit vos longs martyrologes,
    Où le mensonge a tracé vos éloges,
    L’Inde rougit du sang de nos martirs:
    Sur un trépied vous rendez des oracles;
    Et le païen avide de miracles,
    Les voit éclore au gré de ses desirs.
    L’aride mort au teint livide et blême,
    Lâche sa proie à votre voix suprême;
    Par vous le sang qu’elle a coagulé,
    Dans les vaisseaux a de nouveau coulé,
    A l’ordre seul d’un petit taumaturge,
    L’air de vapeurs ou se charge ou se purge;
    Et vous avez à vos commandemens,
    Le vent, la foudre et tous les élémens.
    A ce propos on m’a fait certain conte,
    Mes révérends, qu’il faut que je vous conte.
    A Lima, dans Golconde, où la terre en son sein,
    De ses sablons forme la riche pierre,
    Dont le poli réfléchit la lumiere
    En cent façons; étoit un jeune essaim
    D’Ignatiens, qui dans l’âme indienne,
    Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.
    Tous les beaux fils qu’a l’Inde sur son bord,
    Etoient, par eux catéchisés d’abord.
    Les Cordeliers qu’ils avaient pour annexe,
    De leur côté baptisoient le beau sexe.
    Tout alloit bien; et leur apostolat
    Fructifioit, moyenant ce partage,
    Si, que de Dieu, le nouvel héritage
    Alloit croissant avec beaucoup d’éclat.
    Là le démon qu’en figure de bronze,
    Fait adorer l’ignorance du bonze;
    Graces aux fils d’Ignace et de François,
    Alloit perdant tous les jours de ses droits.
    L’Ignatien à ces nouvelles plantes,
    Distribuoit les graces suffisantes,
    Si largement que l’efficace là
    Glanoit après les fils de Loyola
    Petitement. Quoi qu’il en soit, les drôles,
    Par maints bons tours, maintes belles paroles,
    Passoient pour saints, se faisoient vénérer
    Du peuple Indien qu’ils savoient attirer.
    Le bruit en vint jusqu’au roi de Golconde:
    Ce prince étoit un vieux païen fieffé,
    Qui de son diable étoit si fort coëffé,
    Qu’il n’encensoit que cet esprit immonde,
    Il vouloit voir ces apôtres nouveaux,
    Que de son diable on disoit les rivaux.
    Bien croyoit-il entendre des oracles,
    Et comme Hérode aller voir des miracles.
    Nos révérends, le crucifix en main,
    Lui prêchent Dieu, mort pour le genre humain,
    En déclamant contre le simulacre
    De Satanus. Le roi dont la bile âcre
    Jà s’échauffoit à leurs beaux plaidoyers,
    Leur dit: messieurs, quand aux dieux on insulte,
    Et qu’on annonce un singulier culte;
    Encor faut-il de preuves l’étayer.
    Depuis six mois la sécheresse afflige
    Tout mon royaume; et votre zèle exige
    Que de ce Dieu vous obteniez de l’eau.
    Si dans trois jours vous n’en faites répandre,
    Comme imposteurs je vous ferai tous pendre:
    Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau
    Représenter à l’absolu monarque,
    Que ce seroit tenter le Tout-Puissant:
    Nous connoîtrons, dit

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/44181