Le ménagier de Paris (v. 1 & 2)
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Title: Le ménagier de Paris (v. 1 & 2)
Author: Anonymous
Release date: October 29, 2013 [eBook #44070]
Language: French
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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.
LE
MÉNAGIER DE PARIS.
LE
MÉNAGIER DE PARIS,
TRAITÉ
DE MORALE ET D’ÉCONOMIE DOMESTIQUE
COMPOSÉ VERS 1393,
PAR UN BOURGEOIS PARISIEN,
CONTENANT
Des préceptes moraux, quelques faits historiques, des instructions
sur l’art de diriger une maison, des renseignemens sur la consommation
du Roi, des Princes et de la ville de Paris, à la fin du quatorzième siècle,
des conseils sur le
jardinage et sur le choix des chevaux; un traité de cuisine fort étendu,
et un autre non moins complet sur la chasse à l’épervier.
ENSEMBLE:
L’histoire de Grisélidis, Mellibée et Prudence par Albertan de Brescia (1246),
traduit par frère Renault de Louens; et le chemin de Povreté et de Richesse,
poëme composé, en 1342, par Jean Bruyant, notaire au Châtelet de Paris;
PUBLIÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS
PAR LA SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES FRANÇOIS.
TOME PREMIER.
[Illustration: colohpon LITTERIS PATRIÆQUE CARUS.]
A PARIS,
DE L’IMPRIMERIE DE CRAPELET,
RUE DE VAUGIRARD, 9.
M. D. CCC. XLVI.
Le _Ménagier de Paris_ a été imprimé aux frais et par les soins de
la Société des Bibliophiles françois. Il en a été tiré vingt-quatre
exemplaires sur _grand papier impérial de Hollande_, de la fabrique de
C. Honig, destinés aux membres résidens de la Société, plus trois cents
exemplaires en petit papier. Et étoient membres de la Société quand cet
ouvrage fut imprimé:
M. BÉRARD, receveur général des finances à Bourges.
M. le Comte ÉDOUARD DE CHABROL, ancien maître des
requêtes au Conseil d’État.
M. le Duc DE POIX[1], ancien ambassadeur de France en
Russie.
M. le Marquis DU ROURE, maréchal de camp, membre de la
Chambre des députés.
M. DE LA PORTE.
M. le Comte DE LA BÉDOYÈRE, ancien colonel de cavalerie.
M. le Comte DE SAINT-MAURIS, introducteur des
ambassadeurs.
M. COSTE, conseiller honoraire à la Cour royale de Lyon.
M. JÉRÔME PICHON, _Président_.
M. ARMAND CIGONGNE, ancien agent de change, _Trésorier_.
M. YEMENIZ, négociant à Lyon.
M. le Baron DU NOYER DE NOIRMONT, auditeur au Conseil
d’État.
M. LÉON TRIPIER, garde des Archives du domaine privé du
Roi.
M. le Marquis DE COISLIN.
M. le Comte DE CHARPIN-FOUGEROLLES.
M. le Comte LANJUINAIS, pair de France.
M. ERNEST DE SERMIZELLES.
M. LE ROUX DE LINCY, pensionnaire de l’Ecole des Chartes,
secrétaire.
M. BENJAMIN DELESSERT.
MADAME la Vicomtesse DE NOAILLES.
MADAME GABRIEL DELESSERT.
M. le Baron ERNOUF.
M. le Comte DE LABORDE, de l’Académie des inscriptions,
membre de la Chambre des députés.
M. PROSPER MÉRIMÉE, de l’Académie française, inspecteur
des monuments historiques.
M. AUGUSTE LE PRÉVOST, de l’Académie des inscriptions,
membre de la Chambre des députés.
MEMBRE HONORAIRE.
M. le Marquis DE CHATEAUGIRON, consul de France à Nice.
ASSOCIÉS ÉTRANGERS.
M. le Prince ALEXANDRE LABANOFF, aide de camp de S. M.
l’Empereur de Russie.
M. le Baron DE REIFFEMBERG, professeur de l’Université de
Louvain, etc.
M. l’Abbé COSTANZO GAZZERA, membre de l’Académie de
Turin.
[Illustration]
TABLE
DES PIÈCES PRÉLIMINAIRES, DISTINCTIONS, ARTICLES ET CHAPITRES
DU
MÉNAGIER DE PARIS.
TOME PREMIER.
PRÉLIMINAIRES.
LISTE DE LA SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES.
TABLE DES PIÈCES PRÉLIMINAIRES, DISTINCTIONS, etc.
NOTICE SUR M. LE DUC DE POIX, par M. L. V. D. N., membre
de la Société Page I
INTRODUCTION au _Ménagier_ XVII
INDICATION DÉTAILLÉE de quelques ouvrages ou documens
manuscrits et imprimés cités en abrégé dans l’Introduction
et les notes LXV
CORRECTIONS ET ADDITIONS LXXVII
TEXTE.
PROLOGUE DE L’AUTEUR 1
PREMIÈRE DISTINCTION.
ARTICLE PREMIER.
Saluer et regracier Dieu à son esveiller et à son lever, et
s’atourner convenablement 9
ARTICLE II.
S’accompagner convenablement 15
ARTICLE III.
Aimer Dieu, le servir et se tenir en sa grâce Page 16
De la messe, 17.--Contrition, 21.--Confession, 23.--Des
péchés mortels, 28.--Des sept vertus, 53.
ARTICLE IV.
Garder continence et vivre chastement 62
De Susanne, 64.--De Raymonde, 68.--De Lucrèce, 70.--Des
reines de France, 75, 76.
ARTICLE V.
Être amoureuse de son mari 76
D’Ève, 77.--De Sara, 78.--De Rachel, 84.--Du chien
Maquaire, 92.--Du chien de Niort, 93.
ARTICLE VI.
Être humble et obéissante à son mari 96
Histoire de Griselidis, 99.--Femme laissant noyer son mari,
126.--D’Ève, 128.--De Lucifer, 129.--D’une bourgeoise,
135.--Du bailly de Tournay, 139.--Des abbés et
des mariés, 145.--De madame d’Andresel, 148.--Des
maris de Bar-sur-Aube, 153.--D’une cousine de la femme
de l’auteur, 156.--De la Romaine, 158.
ARTICLE VII.
Être curieuse et soigneuse de la personne de son mari 168
Bons traitemens, 168.--Des puces, 171.--Des mouches, 173.
ARTICLE VIII.
Être discrète 177
De Papirius, 179.--De la femme qui pond un œuf, 180.--Des
mariés de Venise, 182.--D’un sage homme parisien
trompé par sa femme, 183.--D’un notable avocat, 185.
ARTICLE IX.
Reprendre doucement son mari dans ses erreurs 185
Histoire de Mellibée, 186.--De Jehanne la Quentine, 237.
TOME II.
SECONDE DISTINCTION.
ARTICLE PREMIER.
Avoir soin de son mesnage, diligence et persévérance 1
LE CHEMIN DE PAUVRETÉ ET DE RICHESSE, par Jean Bruyant 4
ARTICLE II.
Du jardinage 43
ARTICLE III.
Choisir varlets, aides et chambrières, et les mettre en œuvre 53
Jeune femme parlant grossièrement, 60.--Soins de la maison,
61.--Vie à la campagne, 62.--Recettes diverses, 65.--Des
domestiques, 70.--Des chevaux, 72.
ARTICLE IV.
Savoir ordonner dîner et soupers 80
Le fait des bouchiers et poulaillers, _ib._--Termes généraux de
cuisine, 87.--Dîners et soupers, 91.--Aucuns incidens servans
à ce propos (repas de l’abbé de Lagny, noces, etc.), 103.
ARTICLE V.
Commander, deviser et faire faire toutes manières de potaiges,
etc., et autres viandes 124
Termes généraux de cuisine, _ib._--Potages communs sans
espices et non lians, 134.--Potages qui sont à espices et non
lians, 147.--Potages lians de char, 158.--Potages lians
sans char, 171.--Rost de char, 177.--Pastés, 185.--Poisson
d’eaue doulce, 187.--Poisson de mer ront, 194.--Poisson
de mer plat, 201.--Œufs de divers appareils, 206.--Entremès,
fritures et dorures, 210.--Autres entremès, 224.--Saulces
non boulies, 229.--Saulces boulies, 232.--Buvrages
pour malades, 237.--Potages pour malades, 241.--Autres
menues choses qui ne sont de nécessité, 243.--Autres
menues choses diverses qui ne désirent point de chappitre,
262.
APPENDICE A L’ARTICLE V 273
Recettes d’Hotin, cuisinier de monseigneur de Roubais 275
TROISIÈME DISTINCTION.
ARTICLE II (ET UNIQUE).
Savoir nourrir et faire voler l’esprevier 279
Chiens espaignols, 281.--Éperviers niais, 285.--Plumage de
l’épervier, 292.--Affaitement de l’épervier, 295.--Vol des
champs, 301.--Chasse en août, 305.--Chasse en septembre,
310.--Épervier en mue, 311.--Épervier branchier et mué
de haie, 314.--Mué et hagart, 317.--Maladies de l’épervier,
319.--De l’autour, 321.--Autres oiseaux de proie,
323.--Maladies des oiseaux, 325.
TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES 327
SUPPLÉMENT AUX CORRECTIONS 380
NOTICE
SUR
M. JUSTE DE NOAILLES
PRINCE-DUC DE POIX
CHEVALIER DES ORDRES DU ROI, GRAND D’ESPAGNE DE PREMIÈRE CLASSE
ANCIEN AMBASSADEUR DE FRANCE EN RUSSIE
ANCIEN DÉPUTÉ, ETC.
MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES FRANÇAIS
NOTICE
SUR
M. LE DUC DE POIX[2].
Multis ille quidem flebilis occidit,
Nulli flebilior quam _mihi_.....
Horat., od. XXIV, l. I.
Il est des hommes que le monde ignore et qui passeraient inaperçus
grâce à l’excès de leur modestie, si leur mérite ne se révélait à
leur insu par l’utilité de leur vertu. Ces sortes de caractères ne se
manifestent que malgré eux au grand jour, leur sagesse les retient
dans la retraite, et beaucoup finissent, comme l’a dit quelque part
Montesquieu, _sans avoir déballé_. Ceux que les liens du sang ou
de l’amitié ont rapprochés d’eux, doivent au monde de les faire
connaître; c’est à la fois un encouragement pour la jeunesse et une
consolation pour l’âge avancé qu’un hommage rendu à ces existences à
la fois élevées et modestes, placées ainsi à la portée de toutes les
émulations. M. le duc de Poix était un modèle de ce genre de caractère.
L’auteur de cette notice lui tenait par les liens du devoir et de
l’affection: ayant eu le bonheur de jouir de son mérite dans l’intimité
la plus resserrée, il ose espérer que cet avantage lui vaudra celui de
le faire connaître avec plus de vérité que personne: c’est son seul
titre à l’indulgence de ceux qui le liront.
Juste-Antonin-Claude-Dominique de Noailles, prince-duc de Poix, naquit
à Paris le 8 août 1777, de parents tendres et chéris dont il était le
second fils. Son père le prince de Poix, fils aîné du vertueux maréchal
duc de Mouchy, mort sur l’échafaud en 1794, avait épousé la fille du
maréchal de Beauvau. Les vertus et les charmes de la princesse de Poix
ont enchanté tous ceux qui l’ont rencontrée et laissé une sorte de
culte dans les cœurs admis à son intimité. Elle s’occupa de l’éducation
de son second fils d’une façon toute particulière, et l’influence de
cette première partie de la vie du jeune Juste de Noailles s’étendit
sur le reste de son existence de manière à le modifier fortement:
elle le préserva de la gâterie presque inévitable à laquelle il était
condamné par position. Il ouvrit les yeux au milieu des dernières
prospérités de sa famille; lui et son frère, plus âgé que lui de six
ans, semblaient alors destinés aux plus hautes situations du pays.
Ces beaux jours durèrent peu: Juste de Noailles en connut pourtant
assez pour garder de précieux souvenirs de ces derniers moments de la
société française dont le salon de sa mère était peut-être le plus
parfait modèle. La princesse de Poix rassemblait autour d’elle un petit
cercle d’amis presque tous remarquables par des mérites divers, que sa
supériorité avait distingués dès son entrée dans le monde; quelques
femmes, ses amies de jeunesse, modèles d’esprit et de grâce, des hommes
attachés à la cour ou mêlés aux affaires et à la littérature, tous
réunis par le charme de son commerce, l’entouraient de soins que sa
mauvaise santé rendait consolants pour elle et doux pour ses amis. Le
prince de Poix, marié très-jeune et dans la plus haute faveur à la
cour, n’était pas un mari aussi sédentaire que son vénérable père, mais
il eut toujours le bon goût de préférer à tout la société de sa femme
et de ses amis.
Cette société, au début de notre terrible révolution, était de celles
qui non-seulement ne s’en effrayaient pas, mais dont les vœux et
les opinions favorisaient les premières manifestations du mouvement
réformateur. M. de La Fayette et la brillante jeunesse qui l’avait
suivi en Amérique, bien des grands seigneurs amis de Voltaire et
enthousiastes de Rousseau, beaucoup de courtisans dévoués à M. Necker,
tous ces esprits enflammés d’ardeur pour le bien, de désir des
réformes utiles, animés des plus généreux sentiments, se livraient
alors à de bien douces espérances et rêvaient la régénération de leur
pays, dût-elle se réaliser aux dépens de ces priviléges dont ils furent
les premiers à se dépouiller au profit de ceux qui devaient être leurs
bourreaux.
C’était là l’esprit du salon où le duc de Poix passa ces premières
années de la vie qui en décident presque toujours la tendance. La
princesse de Poix avait été nourrie par son père, le maréchal prince
de Beauvau[3], homme aussi vertueux qu’éclairé, dans le goût de la
littérature et les doctrines de la philanthrophie. Ses amis, MM. de
Lally-Tollendal, de Montesquiou, de La Fayette, Mmes d’Hénin,
de Tessé, de Lauzun prenaient comme elle le plus vif intérêt aux
débats politiques du moment. Le prince de Poix était des plus chauds
partisans de M. Necker; son frère le vicomte de Noailles prit une part
célèbre aux généreuses imprudences du 4 août. Enfin le jeune Juste
de Noailles fut entouré dès le berceau de sentiments et de principes
dont l’impression ne s’effaça jamais chez lui. Il les conserva au
travers de toutes les vicissitudes de nos cinquante dernières années;
tous ceux qui l’ont connu peuvent se rappeler que les enivrements de
l’empire, les illusions de la restauration et les agitations de 1830
le trouvèrent le même, c’est-à-dire un ami impartial de l’ordre et de
la liberté.
Les horreurs de la révolution le saisirent dans sa première jeunesse;
elles furent pour lui une précoce expérience et l’occasion de devoirs
touchants. Son père ayant eu le courageux instinct de rester jusqu’au
dernier moment près de son infortuné souverain, fut forcé après le 10
août de se cacher et bientôt après de s’enfuir: sa tête était mise à
prix. Le maréchal duc de Mouchy périt sur l’échafaud avec sa femme,
sa belle-fille et la mère et la grand’mère de cette dernière; le
reste de la famille avait réussi à quitter la France. La princesse
de Poix infirme avant l’âge et n’ayant pas voulu émigrer, resta donc
seule à Paris avec son fils cadet, dont la tendresse et les vertus
surent lui adoucir tant de maux. Leur vie était affreuse. Chaque
matin le journal leur annonçait la mort d’un parent ou d’un ami, et
chaque jour tous deux se préparaient à de derniers adieux. Juste de
Noailles, en présence de ces atrocités journalières, était soutenu
par des sentiments religieux déjà puissants, et qui prirent depuis
une teinte d’exaltation naturelle à son âge et dans sa situation. Un
vertueux prêtre bien connu avant la révolution par ses bonnes œuvres,
le respectable abbé de Fénélon, célébrait les saints mystères dans une
cave pour la consolation de quelques âmes fidèles. Le jeune Juste de
Noailles s’y rendit toujours exactement, plus d’une fois au péril de
sa liberté et presque de sa vie, jusqu’à ce que son vénérable directeur
eût payé ses vertus de sa tête. Au milieu de tant de maux, un goût
qui se développa en lui et qui ne le quitta plus, fut, si on peut le
dire, son délassement. C’était le goût des livres qui devint bientôt
une passion. Pouvant à peine disposer de l’argent nécessaire à son
entretien, il s’imposait de pénibles privations pour le satisfaire. Un
estimable libraire resté son ami jusqu’à sa mort, aimait à raconter
comment leur connaissance s’était faite en 1793, à une vente de livres
précieux. M. de Bure (c’était son nom) remarqua avec surprise et
intérêt un beau jeune homme de dix-sept ans, vêtu plus que modestement,
qui montrait des connaissances et une ardeur pour les livres que sa
situation ne lui permettait pas évidemment de satisfaire. Attiré par
ces apparences et sans savoir le nom du jeune amateur, M. de Bure lui
procura à un prix modéré les précieuses éditions qu’il désirait. Il
s’ensuivit un échange de bons procédés qui les attacha à jamais l’un à
l’autre. Mais comme les bonnes actions passaient pour M. de Poix avant
les beaux livres, il vendit sa chère collection sous le Directoire pour
payer une dette contractée par sa mère pendant la terreur.
Lorsque peu après ces horribles temps la France commença à respirer, la
jeunesse retrouva quelque mouvement et même de la gaieté, parce qu’elle
ne saurait s’en passer. Juste de Noailles se livra comme les autres
aux amusements qui réunissaient les lambeaux épars de la société dans
des associations souvent bizarres, mais curieuses à observer. Du milieu
de ce chaos sortaient quelques existences miraculeusement conservées,
et qui commençaient déjà à se faire remarquer; Juste de Noailles eut
le bonheur, dès cette première entrée dans le monde, de former des
liens d’amitié qui ne varièrent plus. Le plus intime fut avec Adrien de
Mun dont la famille de tout temps liée avec la sienne, s’y était plus
étroitement attachée depuis la révolution. L’esprit délicat et cultivé
de M. de Mun, son aimable caractère, ses mœurs élégantes l’eussent
fait remarquer en tout temps, mais quel n’était pas son charme dans ce
moment de désordre et de licence! Ces deux jeunes gens élevés dans des
goûts et des sentiments proscrits comme leurs familles, se serrèrent
étroitement l’un à l’autre, s’accordèrent une confiance sans bornes
et se suivirent dans toutes les phases de leur existence pendant
près de cinquante ans avec une persistance et une affection dont il
y a bien peu d’exemple chez les hommes. Leurs caractères différaient
tout juste assez pour les rendre le complément l’un de l’autre. M.
de Mun, aussi sage, mais moins grave que son ami, savait allier au
goût le plus délicat la plus folle gaieté. Un ami moins intime, mais
toujours cher et précieux à Juste de Noailles, ce fut le comte Molé,
dont la jeunesse à la fois aimable et sérieuse faisait prévoir son
brillant avenir. Ce peu de Français émigrés à l’intérieur y vivaient
modestement, contents seulement de ne plus souffrir, de pouvoir
espérer et de s’amuser n’importe comment ni avec qui. Les échappés de
la terreur se retrouvaient tout joyeux d’avoir survécu; les émigrés
rentraient progressivement; chacun arrangeait l’avenir à son gré. Enfin
le 18 brumaire vint absorber les espérances de tout le monde dans une
admiration générale bientôt accompagnée d’une soumission craintive qui
coupa court aux chimères, en réveillant les ambitions.
La princesse de Poix restait et fut toute sa vie un centre pour les
esprits distingués que le besoin de communication rassemble, quel que
soit l’état du pays. Les opinions libérales de Mme de Poix s’étaient
bien modifiées par la vue des crimes de la terreur; rien ne pouvait
la consoler de ce qu’elle appelait ses erreurs. La pensée qu’elle
avait pu applaudir aux premiers actes d’une révolution ensanglantée
par tant d’horreurs, lui laissait sinon des remords, du moins un
besoin d’ordre qui la soumettait plus aisément que ses autres amis au
despotisme qui pesa bientôt sur le pays. Le prince de Poix, toujours
dévoué au souvenir de ses rois, resta, comme son fils aîné, étranger
au nouvel ordre de choses. Son second fils ayant fait, en 1804, un
beau et noble mariage (il avait épousé Mélanie de Talleyrand-Périgord,
nièce du célèbre prince de Talleyrand), désira, dans l’intérêt de
sa descendance, rattacher son existence à celle d’un gouvernement
dont le chef lui avait inspiré un vif enthousiasme. Il obtint de
l’empereur la faculté de créer un majorat de comte; bientôt il fut
nommé chambellan, et sa femme fut dame du palais de l’impératrice
Marie-Louise. Ces diversités d’opinions n’altérèrent jamais l’union du
comte de Noailles et de ses parents. Mme de Poix, fidèle aux mêmes
sentiments que son époux et son fils aîné, mais avant tout mère sage
et tendre, réunissait autour d’elle tous les objets de son affection
dans les relations les plus douces. D’ailleurs les esprits justes
et les bons cœurs s’entendent toujours dans le désir du bien, sous
quelque forme qu’il se produise. La restauration eut les mêmes effets
dans cet intérieur uni et éclairé. Le comte de Noailles, heureux de
pouvoir servir à la fois son pays et les bienfaiteurs de sa famille,
dut à la bonté de Louis XVIII l’ambassade de Saint-Pétersbourg. Il fut
chevalier de l’ordre du Saint-Esprit, et la comtesse de Noailles dame
d’atour de Mme la duchesse de Berry. Le comte de Noailles porta dans
sa nouvelle carrière la droiture et la raison qui le caractérisaient.
Mais son goût le rappelait vers la vie de famille, et il saisit la
première occasion d’y rentrer, en se retirant des affaires presqu’en
même temps que le duc de Richelieu, dont il représentait la couleur
politique. Le roi permit alors au prince de Poix, élevé à la pairie
en 1814, de faire passer à son fils cadet la grandesse d’Espagne.
Depuis ce temps, l’éducation de ses enfants, le soin de ses affaires,
ceux qu’il rendait à une mère adorable et de plus en plus infirme,
remplirent presque exclusivement l’existence du comte de Noailles. Ses
seules distractions étaient son goût pour les livres et les devoirs de
la charité, seuls emplois qu’il se permît de son superflu. Il n’en fut
distrait qu’en 1827, où le département de la Meurthe le choisit pour un
de ses députés. Les sentiments qui l’avaient animé dès sa jeunesse le
suivirent sur les bancs de la chambre. Il y porta cet amour d’une sage
liberté, ce besoin de morale dans les institutions, qui caractérise
les honnêtes gens et les esprits éclairés de notre temps, et qui eût
soutenu tous les gouvernements qui se sont écroulés depuis cinquante
ans, si ces gouvernements les eussent sincèrement consultés. Plus tard,
la manière de voir du comte de Noailles le détourna de chercher une
nouvelle élection. Dévoué par reconnaissance à la maison de Bourbon,
mais se sentant en opposition avec la politique qu’elle adoptait, il en
attendait avec anxiété le fatal résultat. Les grâces dont sa famille
et lui-même avaient été comblés, lui firent un devoir de s’éloigner
de la cour après la révolution de 1830. Il rentra dans la retraite
en déplorant les malheurs de ses bienfaiteurs et en formant des vœux
pour la prospérité de son pays. Depuis ce temps, consacré plus que
jamais à ses liens intimes, il ne chercha plus de délassements que
dans les épanchements de sa tendre amitié pour le marquis de Mun,
et ses relations avec un petit cercle de connaissances anciennes,
choisies avec ce goût délicat et sûr qui était un des attributs de
son esprit. Ses livres devinrent plus que jamais sa jouissance et sa
consolation. Sa bibliothèque, une des plus célèbres de France, s’était
progressivement augmentée de précieuses acquisitions. Les heures qu’il
y passait lui semblaient des moments. Peu de semaines s’écoulaient sans
qu’il allât chez ses anciens amis, MM. de Bure, se tenir au courant des
nouvelles de la librairie. La Société des Bibliophiles, dont il fit
partie dès son origine, ne comptait pas de membre plus intéressé à ses
travaux; ceux dont il était chargé se faisaient reconnaître à un goût
aussi scrupuleux qu’éclairé.
Le duc de Poix[4] eut en 1834 le malheur de perdre sa mère; ce fut
un grand événement dans sa vie. Trouvant en elle, avec un sentiment
passionné pour lui, un mérite et des agréments restés sans rivaux, il
s’était livré, si on peut le dire, avec imprudence, à son affection
pour elle. Cette mère chérie était son amie intime, l’objet de ses plus
tendres soins, d’un goût qui tenait de l’admiration, et son conseil
dans toutes les choses de la vie. Comme elle avait conservé jusqu’à
son dernier jour ses facultés morales dans leur entier, elle trompait
sur son âge tout ce qui l’entourait; on jouissait avec imprévoyance du
charme de sa société, sans songer au vide profond que devaient laisser
des communications si charmantes. Tous ceux qui l’ont approchée l’ont
plus ou moins senti après elle. Qui dut en souffrir plus que ce fils
chéri, le bien-aimé de son cœur, la source des plus douces jouissances
de sa longue vie! La douleur du duc de Poix dura autant que son
existence; le souvenir de sa mère resta un culte caché qu’il ne sépara
plus d’aucune de ses impressions. Il voulut changer de vie après cette
irréparable perte, et faire désormais à la campagne sa principale
résidence. Ses beaux livres lui parurent alors une magnifique fantaisie
dont la valeur serait mieux employée en travaux utiles. Il s’en
défit en 1835. La vente eut lieu avec succès en Angleterre[5]. (Les
amateurs français ont eu depuis ce temps la consolation de s’assurer
que beaucoup des ouvrages rares qui s’y trouvaient sont rentrés dans
notre pays.) M. de Poix aimait pourtant trop l’étude et la littérature
pour se passer d’une bibliothèque. Il acquit celle de feu M. Duviquet
et l’augmenta successivement d’acquisitions moins brillantes que par
le passé, mais qui font cependant de cette seconde bibliothèque une
collection excellente dans tous les genres[6].
Tout faisait espérer à la famille et aux amis de M. le duc de Poix
qu’il leur serait, ainsi que l’avait été sa mère, conservé au delà du
terme ordinaire de la vie. Sa santé florissante, sa vie régulière,
cette paix de l’âme que la piété entretient chez ceux qui l’associent à
toutes leurs impressions, semblaient lui assurer une longue carrière.
Dieu en décida autrement: une courte et pénible maladie l’enleva le
1er août 1846, à l’âge de soixante-neuf ans. Ce fut une douleur et
une surprise pour tous ceux qui l’aimaient. Le chagrin en fut épargné
au marquis de Mun, mort deux ans avant son ami; sa famille resta seule
à le pleurer. Elle perdait en lui un chef respectable dont les aimables
qualités faisaient aimer la vertu. Malgré une modestie qui allait
peut-être jusqu’à l’excès, le respect s’attachait à lui et se répandait
sur ses entours, qu’il protégeait ainsi à son insu. Son influence
les dirigeait du fond de sa retraite, comme le lest d’un navire en
assure invisiblement la marche. Cette religieuse modestie était le
trait dominant du caractère de M. de Poix. Il ne lui arrivait de la
dominer que lorsque sa conscience lui faisait un devoir de professer
des sentiments honorables ou des opinions utiles; alors on trouvait
en lui la chaleur d’un homme de bien, sans respect humain comme sans
préjugés. Mais habituellement son plaisir favori était l’étude et les
communications qu’elle procure avec des esprits distingués. Nul ne
rendait une justice plus aimable au mérite d’autrui que M. de Poix; son
approbation flattait d’autant plus qu’il était doué d’un goût exquis,
peut-être trop développé par l’éducation, car les raffinements du goût
procurent plus de mécomptes que de jouissances; mais il ne dépend pas
de certains esprits choisis de se contenter de la médiocrité en rien,
et M. de Poix était de ceux qui cherchent sans relâche le mieux en
toute chose. Il était ingénieux dans sa bienfaisance, délicat dans ses
moindres attentions: ses manières à la fois douces et dignes étaient le
modèle d’une noble et sage élégance. Ses confrères, les bibliophiles,
n’en perdront pas plus le souvenir que des aimables procédés que tous
ont rencontrés en lui, et ils joindront de sincères regrets à la juste
douleur de sa famille et de ses amis.
V. D. N.
Membre de la Société des Bibliophiles français.
[Illustration]
LE MÉNAGIER DE PARIS.
INTRODUCTION.
Quand on étudie l’histoire de la régence et du règne de Charles V, de
ce beau règne si tristement précédé et si tristement suivi, on ne sait
lequel admirer davantage ou des succès politiques et militaires de ce
grand prince, ou du mouvement imprimé aux lettres et aux arts par son
intelligente et constante protection. Jeté au milieu d’un pays désuni
et factieux, attaqué victorieusement par un ennemi formidable, sans
argent, sans soldats, Charles s’entourant avec un discernement presque
surnaturel des hommes les plus habiles dans toutes les branches de
l’administration, se crée bientôt des ressources suffisantes; il trace
lui-même aux chefs de ses armées un plan de campagne qui doit ranimer
des troupes découragées et rendre impossibles à l’avenir les désastres
de Crécy et de Poitiers. Il sait trouver partout des alliés pour la
France et des ennemis pour l’Angleterre, et combat successivement et
heureusement son redoutable adversaire sur tous les points où il a un
intérêt ou un ami. Mais les combinaisons si variées et si complexes de
sa politique ne suffisent pas à l’activité de ce puissant génie. Après
avoir rendu à la France sa confiance en elle-même et son territoire, il
veut encore lui donner la supériorité de l’intelligence et des lettres,
et commence dans sa _librairie_ de la Tour du Louvre la réunion des
meilleures productions historiques et littéraires. Là encore il veut
être entouré d’esprits d’élite: il veut avoir Cicéron, Tite Live, saint
Augustin dans sa bibliothèque, comme il a du Guesclin, Sancerre et
Clisson dans ses armées, Bureau de La Rivière et Jean Le Mercier dans
son conseil, Arnault de Corbie et Pierre d’Orgemont dans son parlement.
Non content de recueillir les meilleurs ouvrages déjà connus, le Roi,
par sa munificence et souvent même par ses ordres exprès, oblige à
écrire tous ceux qui lui semblent capables de donner les meilleurs
traités d’une science ou d’un art quelconque. Aucun sujet, si humble
qu’il soit en apparence, n’échappe à son attention: sa sollicitude
paternelle descend dans tous les détails. Pendant que le chancelier
Pierre d’Orgemont écrit sous son inspiration une chronique modèle
de fidélité et d’exactitude historique[7], Charles ne dédaigne pas
d’engager lui-même le serviteur[8] d’un de ses maîtres des requêtes à
consigner dans un ouvrage spécial le fruit de son expérience sur l’art
d’élever et de diriger les troupeaux, et son _queux_ Taillevent[9],
comblé de ses bienfaits, donne sur la cuisine un traité imprimé et
consulté encore sous le règne de Henri IV.
Le _Ménagier de Paris_ est évidemment un des résultats du mouvement
littéraire du règne de Charles V et de la tendance qu’avoit alors
éprouvée chacun, par suite des encouragemens du roi, à écrire sur le
sujet qui lui plaisoit le plus et qu’il connoissoit le mieux. L’auteur
avoit vu tout le règne de ce grand prince, puisqu’il étoit à Melun en
1358[10], à Niort en 1373[11], et qu’il avoit connu Aubriot[12] dans sa
puissance, mais il n’écrivit que plusieurs années après l’avènement
de Charles VI. Il parle en effet du duc d’Orléans, qui ne peut être
Philippe de France, frère du roi Jean: 1º parce que ce prince, mort en
1372, ne seroit pas cité comme vivant dans un livre écrit après la
prise de Niort; 2º parce que l’auteur qui nomme[13] les ducs de Berry,
de Bourgogne et de Bourbon dans l’ordre de leur parenté avec le roi,
n’auroit pas, s’il eût écrit sous le règne de Charles V, placé l’oncle
du roi avant ses frères; 3º le duc d’Anjou, frère puîné de Charles V,
mort en 1384, auroit sans doute été nommé comme ses frères dans cette
énumération si elle eût été écrite avant l’année de sa mort; 4º il est
fait allusion dans le livre à une sédition que je crois avoir prouvé
être celle de 1382[14]. Si on admet donc (et il me semble impossible
de le nier) que le duc d’Orléans dont il est parlé dans le _Ménagier_
n’est pas Philippe frère du roi Jean, il ne peut être que Louis frère
de Charles VI, et comme ce prince, d’abord duc de Touraine, n’eut le
titre de duc d’Orléans que le 4 Juin 1392[15], il en résultera que le
_Ménagier_ ne peut avoir été écrit avant Juin 1392. Mais il ne sauroit
non plus être postérieur à Septembre 1394, car l’auteur parle des
juifs _qui sont en France_[16]: or les juifs furent chassés par une
ordonnance en date du 17 de ce mois qui fut promptement exécutée, mais
à laquelle il eût certainement fait quelque allusion en cet endroit de
son livre si elle eût même seulement été rendue lorsqu’il écrivoit.
Le _Ménagier de Paris_ fut donc écrit entre Juin 1392 et Septembre
1394, et rien dans le texte ne contredit cette date qui me semble
établie d’ailleurs sur des bases certaines. Ainsi l’auteur parle de
la maison de la reine et _des enfans_, et en effet Isabeau de Bavière
avoit en 1392 trois enfans[17]; ainsi encore il pourroit résulter d’un
passage du livre[18] que l’année où il fut écrit commençoit en Avril,
et les années 1392, 1393 et 1394 commencèrent toutes trois en Avril.
L’auteur étant assez âgé en 1358 pour avoir été admis dans la société
du seigneur d’Andresel, et ayant écrit de 1392 à 1394, devoit alors
toucher à la vieillesse. Il avoit cependant épousé depuis peu de temps
une jeune femme de quinze ans qui étoit de meilleure maison que lui,
d’une province différente et orpheline[19]. Elle lui avoit demandé
peu de jours après son mariage de ne pas la reprendre publiquement de
ses _décontenances et simplesses_, mais de réserver ses réprimandes
pour le soir ou tout autre moment dans lequel ils seroient seuls[20].
L’auteur, heureux des bonnes intentions de sa femme, pensa qu’il
valoit mieux prévenir ses fautes que d’avoir à les lui reprocher, et
fit à son usage un traité général des devoirs d’une femme mariée, avec
l’idée que cet ouvrage pourrait aussi être utile à ses filles et à ses
amies[21]. Il n’écrivit pas sans doute immédiatement après son mariage,
mais cependant il étoit assez nouvellement marié pour parler à diverses
reprises à sa femme de sa très-grande jeunesse[22] qui l’obligeoit
encore à tenir auprès d’elle une sorte de duègne ou gouvernante chargée
de l’aider et de la diriger dans l’administration de sa maison[23].
Cette différence d’âge a pu donner à ses conseils ce caractère de
tendresse paternelle et mélancolique qui s’y fait remarquer. Arrivé
au déclin de la vie, prévoyant avec une sage résignation que sa femme
doit lui survivre, et désirant qu’elle trouve après lui l’appui d’un
second époux, il veut qu’elle apporte à son successeur toute la vertu,
toute la douceur qu’il lui connoît, et aussi toute sa sensibilité,
toute sa délicatesse de jeune fille. «Une femme sage, lui dit-il,
doit avoir horreur du sang. Ne voyez jamais couler même celui d’un
agneau ou d’un pigeon; défendez à vos suivantes de prononcer jamais
devant vous les mots de _sang_ et de _sanglant_[24].» Il adopte avec
une sorte d’empressement cette idée d’un second mariage de sa femme,
parce que cette idée lui permet d’ôter à ses préceptes toute couleur de
défiance ou d’égoïsme, et il lui parle en toute occasion de _son mari
qui sera_. Quant à lui, il ne mérite que l’attention, que les égards
les plus ordinaires[25]. Raconte-t-il cette histoire de Grisélidis,
modèle touchant d’obéissance et de résignation excessive, il se hâte
de dire que cette histoire est trop cruelle et ne peut être vraie;
qu’il est loin de demander un dévouement, une abnégation qui ne sont
dus qu’à Dieu: «Aussi bien, dit-il avec un bonheur d’expression qu’on
remarque plus d’une fois dans son livre, _je ne suis pas marquis et
je ne vous ai pas prise bergère_[26].» Ailleurs, il prévoit le cas où
sa femme épouseroit après lui un homme dur et cruel, l’engage à ne
pas se plaindre des mauvais traitements qu’elle en recevroit: «Allez
en votre chambre, lui dit-il, pleurez à voix basse et plaignez-vous à
Dieu![27].»
De pareils sentimens font aimer l’auteur d’un livre, et on voudroit
pouvoir nommer l’homme qui réunissoit de si nobles et de si aimables
qualités. La profonde piété, l’extrême modestie de l’auteur du
_Ménagier_ l’ont sans doute empêché de se faire connoître. Il a bien
parlé de lui-même en plusieurs endroits de son livre, mais nous ne
pouvons tirer d’inductions solides de ces passages qu’à l’égard de sa
position: aucune n’est assez précise pour conduire à découvrir son nom.
On ne trouve dans le _Ménagier_ aucun trait qui indique le gentilhomme,
l’homme de guerre: on voit, au contraire, qu’il engage sa femme à ne
pas fréquenter les grands seigneurs dont la société _n’est afférente
ni convenable_ pour elle ni pour lui: ailleurs, il parle légèrement,
et seulement en passant, d’un plat compliqué et dispendieux, parce
que, dit-il, _ce n’est pas ouvrage pour le queux d’un bourgeois,
non mie d’un chevalier simple_[28]. Il est donc évident qu’il
appartenoit par sa naissance à la bourgeoisie, à cette bourgeoisie
éclairée, intelligente et riche dans laquelle se recrutoient l’Église,
le parlement et les finances; Charles V sut y trouver bien des
magistrats savans et intègres, bien des administrateurs habiles élevés
ultérieurement par lui à la noblesse et même à la dignité de chevalier:
nous rencontrerions probablement l’auteur du _Ménagier_ parmi ces
hommes éminens, si son nom ne nous étoit pas resté inconnu[29].
Il me paroît en effet certain que notre auteur fut mêlé d’une manière
active aux affaires politiques de son temps. Outre qu’il semble peu
croyable qu’un simple bourgeois occupé seulement d’affaires de commerce
ou de gestion de propriétés, ait pu avoir l’instruction littéraire
que prouvent les citations de l’auteur et le nombre des volumes de
sa bibliothèque[30], et qu’une sagesse reconnue de son temps[31],
qu’un mérite signalé à chaque page de son livre par l’élévation et la
justesse de ses idées, par la clarté et l’expression de son style,
aient pu échapper à l’attention de Charles V, il seroit assez étonnant
qu’un bourgeois étranger au gouvernement eût eu occasion de citer
Bureau de la Rivière, et surtout si souvent le duc de Berry[32].
Comment se seroit-il trouvé à Niort avec ce prince? Comment auroit-il
eu sur la cour, et notamment sur l’étiquette intime imposée par
d’importans scrupules aux reines de France, les renseignemens curieux,
uniques, qu’il nous a transmis[33]?
Mais à quelle partie du gouvernement l’auteur a-t-il pu appartenir?
Il étoit évidemment Parisien et habitoit ordinairement Paris; c’est
ce qui résulte de l’ensemble de son livre, et notamment des nombreux
passages relatifs au commerce d’approvisionnement de la capitale.
Enfin il parle de la punition de Paris en 1383, en homme qui avoit
vu par lui-même ces tristes circonstances. D’un autre côté, il avoit
voyagé; il avoit été en Beauce, en Picardie, à Niort, à Bar-sur-Aube,
à Chaumont, en Gascogne, à Beziers, en Flandres, et probablement à
Tournay qu’il cite plusieurs fois. On peut présumer de ces diverses
indications qu’il avoit été employé, à une époque antérieure, dans
les finances militaires (il me semble difficile qu’il se soit trouvé
à Melun en 1358, et surtout à Niort, en 1373, avec un autre emploi),
et qu’il avoit ensuite appartenu ou appartenoit encore lorsqu’il
écrivoit, à un corps judiciaire résidant à Paris et mêlé à la police,
au gouvernement de la ville, tel que le parlement et le Châtelet, dont
les membres étoient fréquemment envoyés comme commissaires dans les
provinces. Il me paroît d’ailleurs impossible d’attribuer à un homme
étranger à la magistrature le récit du repas donné par l’abbé de Lagny,
et surtout l’attention avec laquelle est remarquée l’étiquette qui y
fut observée entre le président, le procureur général et les avocats
du roi. Le chapitre si détaillé des noces de Jean Duchesne, procureur
au Châtelet[34]: la recommandation de porter l’épervier aux _plaids_
ou plaidoiries: le mélange de mots latins à certaines parties du
texte françois, mélange fréquemment usité dans les réquisitoires et
plaidoiries de ce temps: enfin les mots _et pour cause_ qui terminent
souvent des délibérations[35] du parlement et qui se trouvent placés à
la fin de quelques recettes du _Ménagier_, me semblent confirmer cette
opinion et lui donner un degré de probabilité qui, à mes yeux du moins,
approche de la certitude.
J’ajouterai que ce style gracieux, précis et énergique, que quelques
personnes pourraient regarder comme peu compatible avec la sécheresse
de la pratique, seroit plutôt une sorte de nouvelle preuve de la
profession que j’attribue à l’auteur. Les registres des plaidoiries
du parlement faits par les greffiers sur les discours, probablement
même sur des mémoires remis par les avocats, sont écrits, quand le
sujet le permet, avec une clarté, une grâce et un esprit tout à fait
remarquables[36] et qui me semblent rappeler le style du _Ménagier_
bien mieux que certains ouvrages écrits à la même époque par des savans
de profession. Ce doit être là le langage simple et expressif de la
bonne société parisienne à l’époque où vivoit l’auteur; on y reconnoît
déjà la précision et la clarté qui caractérisent notre langue. Ce style
si doux dans la belle prière à la Vierge et quand l’auteur n’est animé
que de sentimens tendres, si simple et si vrai lorsqu’il raconte des
scènes de la vie commune, prend une teinte énergique et sombre quand
il veut exprimer la douleur ou l’indignation. Tels sont les passages
où il raconte l’histoire de la bourgeoise qui sauva son mari[37], et
celui où il parle de ces exécuteurs testamentaires qui, choisis par les
morts comme leurs meilleurs amis, _mordent en leur char comme tirans,
et s’engraissent de leur sang et de leur substance_[38]; tel est dans
un autre genre le récit de sa conversation avec une cousine de sa
femme[39], et celui des récriminations des porte-faix[40]. Plusieurs
fois sa pensée est si nettement, si heureusement exprimée, qu’on se
demande si l’on auroit pu mieux dire, aux temps où notre langue avoit
atteint toute sa perfection[41].
Ce mérite de style qui existe aussi chez quelques autres écrivains
du XIVe siècle (rarement peut-être au même degré) est un témoignage
remarquable en faveur des lumières de cette époque, et c’est encore
là une des indications historiques intéressantes que renferme le
_Ménagier de Paris_. Ces indications n’y sont pas rares: on y trouve
à chaque page de ces traits caractéristiques qui peignent le siècle
et la nation; on y rencontre aussi fréquemment des renseignemens
historiques directs ou anecdotiques. La mention des cartes à jouer, la
plus ancienne que l’on connoisse avec celle du compte de l’argentier
Poupart[42], l’histoire du chien de Niort, celles du mari parisien
trompé, de la bourgeoise qui sauve son mari, du sire d’Andresel, de
l’avocat, de Jeanne la Quentine: les renseignemens sur l’étiquette
suivie par les reines, sur les occupations des femmes: l’article
relatif aux domestiques, les documens statistiques sur les boucheries
de Paris, documens dont je discuterai plus loin la valeur: les
descriptions de repas et fêtes nuptiales, dans lesquelles se trouvent
tant de détails sur les prix des objets nécessaires à la vie[43],
répandent dans l’ouvrage autant d’intérêt que de variété.
Cette diversité des sujets traités dans le _Ménagier_ semble même
extraordinaire, et l’on a peine à concevoir qu’un même homme ait réuni
des connoissances si différentes: mais s’il est certain que notre
auteur connoissoit à fond toutes les matières dont il a parlé, il n’est
pas moins vrai qu’il n’a pas écrit seul et sans le secours d’autres
livres toutes les parties de son ouvrage. Plusieurs fois il en prévient
le lecteur comme pour Grisélidis, l’histoire de Mellibée, le chemin
de Pauvreté et de Richesse[44], mais d’autres fois aussi ces emprunts
à des ouvrages étrangers se manifestent par des indications moins
précises. Ainsi, il me paroît évident que les parties du _Ménagier_ où
le texte est brusquement interrompu par une remarque critique, ne sont
pas de l’auteur, et que ces remarques qu’on ne sauroit attribuer à des
copistes attendu l’accord des trois manuscrits, se présentoient à son
esprit pendant qu’il transcrivoit certains ouvrages utiles au but qu’il
se proposoit. Telles sont sans doute plusieurs des recettes contenues
dans les articles II et III de la seconde distinction relatives au
jardinage, à l’enlèvement des taches[45] etc.
Cette observation s’applique surtout à la partie culinaire ou
_Viandier_ (articles IV et V de la seconde distinction), et il
me paroît impossible d’attribuer à l’auteur la composition première
du fond de ces articles. Assurément il connoissoit le sujet, et
la multiplicité des objections qu’il fait à son texte prouve
sa _compétence_, mais elle prouve en même temps sa position de
transcripteur et d’annotateur[46].
Quels sont les ouvrages ou les documens dont s’est servi l’auteur du
_Ménagier_ pour écrire cette partie de son livre[47]? On ne s’étonnera
pas que quelques-uns aient pu disparoître, mais il nous est permis
d’en reconnoître deux qu’il a certainement mis à contribution. Le
premier est le livre du célèbre Taillevent, écrit à une époque un
peu antérieure, et qu’il a dû nécessairement connoître; outre les
similitudes forcément existantes entre deux ouvrages écrits à la même
époque et sur le même sujet, similitudes que j’ai tâché de ne pas
confondre avec des emprunts et que je me suis dispensé de signaler,
le traité de Taillevent contient quelques recettes évidemment copiées
par l’auteur du _Ménagier_. Mais un beaucoup plus grand nombre de
ses recettes a été emprunté à un ouvrage dont la plus ancienne
édition connue, imprimée à Lyon en 1542, in-8º gothique, pour Olivier
Arnoullet, est intitulée _le Livre fort excellent de cuisine_, et
dont on connoît une réimpression faite à Paris pour la veuve de Jean
Bonfons, sans date (mais après 1566 et avant 1574)[48], de format
in-16, sous le titre de _Grand cuisinier de toutes cuisines_. C’est au
reste à l’auteur de ce dernier volume qu’il faut attribuer la rédaction
originale des recettes communes aux deux ouvrages, car on ne rencontre
dans le _Grand Cuisinier_ aucune des remarques critiques du _Ménagier_,
et l’ordre des recettes classées méthodiquement ici, n’est pas le même
dans le _Grand Cuisinier_. Or on ne sauroit croire que le premier
éditeur de cet ouvrage se soit donné la peine d’établir un système ou
un ordre quelconque, bon ou mauvais, dans son édition. Il est visible
qu’il imprimoit sans attention, sans soin, un manuscrit ancien tel
qu’il l’avoit sous les yeux, et le reproduisoit sans modification, sauf
les mots ou les phrases entières échappées à son incurie.
Les reproches que je fais ici au _Grand Cuisinier_ ne surprendront pas
les personnes versées dans la connoissance de nos anciens livres. Elles
savent que les anciennes éditions des textes classiques et religieux,
destinées aux hommes studieux et graves, étoient faites avec un soin
extrême, tandis que les romans, les poésies et tous autres ouvrages
françois moins sérieux (surtout ceux qu’on imprimoit après la mort
de leurs auteurs), destinés aux gens du monde ou au public vulgaire,
étoient édités avec une négligence excessive, au moins quant à la
correction du texte. Cette négligence est poussée à l’extrême dans
les éditions imprimées des deux ouvrages culinaires que je viens de
citer; aussi, quoiqu’ils m’aient été fort utiles pour éditer cette
partie du _Ménagier_, j’aurois bien désiré avoir à ma disposition un
manuscrit du _Grand Cuisinier_ ou _Livre fort excellent de cuisine_,
exempt des fautes de l’imprimé, mais il n’en existe pas, et je n’ai
eu cette facilité qu’à l’égard du Taillevent[49] dont on connoît deux
manuscrits, l’un à la Bibliothèque royale, l’autre à la Bibliothèque
Mazarine, présentant entre eux de très-grandes différences et différant
aussi tous deux, le second surtout, des imprimés.
Malgré la futilité apparente du sujet, je regarde la partie culinaire
du _Ménagier_ comme une des plus importantes du livre. La partie morale
est, il est vrai, très-bien écrite et très-riche en renseignemens
historiques, mais il existe quelques ouvrages analogues qu’on peut
placer à côté d’elle (le plus important est assurément celui de
Geoffroy de La Tour-Landry[50]). La partie matérielle du _Ménagier_ et
notamment _le Viandier_, beaucoup plus étendu et plus détaillé que
l’ouvrage de Taillevent, est absolument sans équivalent. Aussi ai-je
cru devoir apporter les soins les plus scrupuleux au travail assez
difficile et tout à fait nouveau qu’exigeoit de moi cette partie de
l’ouvrage.
La première impression qu’on éprouve en lisant _le Viandier_ est
l’étonnement de voir presque tous les mets assaisonnés de quantité
d’épices et d’herbes aromatiques. Une pareille complication
d’assaisonnemens, si opposée à la simplicité primitive de la nourriture
naturelle de l’homme, est-elle contemporaine de l’établissement des
monarchies modernes, ou faut-il la faire remonter au moins à ces
époques malheureuses où les Romains poussoient le luxe et la recherche
de leurs tables jusqu’aux raffinemens décrits par Pétrone? La réponse
à cette question n’est pas douteuse si l’ouvrage curieux qui porte le
nom d’Apicius Cœlius a été en effet écrit peu d’années après le règne
d’Héliogabale, comme le savant Lister me paroît l’avoir établi dans la
dissertation placée en tête de son édition de cet ouvrage[51]. S’il
en est ainsi, nous devons croire que la cuisine du moyen âge est la
même que celle de l’empire romain. Les Francs l’auront trouvée en
usage dans les Gaules devenues romaines de mœurs et d’habitudes, et
ils l’auront adoptée comme ils adoptèrent tant d’autres coutumes de
cette population soumise par eux, mais dans laquelle ils ne formoient
qu’une foible minorité. Si Lister eût connu l’ouvrage de Taillevent ou
la partie culinaire du _Ménagier_, il ne se seroit pas demandé comment
la cuisine moderne (celle qu’il voyoit de son temps) étoit devenue
si différente de l’antique, si simple en comparaison de celle-ci, et
surtout il n’auroit pas conclu qu’elle avoit été ainsi simplifiée
par suite de l’invasion des barbares qui auroient importé leurs
habitudes domestiques dans les pays conquis par eux. Taillevent et _le
Ménagier_ offrent tant de similitudes avec le traité d’Apicius en ce
qui concerne l’emploi des épices, qu’on pourrait croire l’_Apicius_
écrit au moyen âge, si des recettes de plats inconnus à nos ancêtres et
indiqués (non décrits) dans d’autres auteurs anciens, si les noms des
inventeurs de certains mets, qu’un faussaire n’eût pu, à l’époque où
remontent les manuscrits d’Apicius, appliquer avec sagacité, si enfin
l’opinion unanime des savans éditeurs de ce livre ne sembloient établir
suffisamment son antiquité.
L’usage immodéré des épices s’est prolongé jusqu’au règne de Henri
IV, sans que le système de la cuisine françoise ait beaucoup
varié[52]; c’est du moins ce qu’on peut conclure de la réimpression
de Taillevent en 1602, d’où il résulte qu’alors ses recettes étoient
encore employées. Mais la simplicité paroît s’être introduite dans
la préparation des alimens sous le règne de Louis XIII[53]. Entre
le Taillevent réimprimé en 1602, et le _Cuisinier françois_ de
François Pierre dit la Varenne[54], imprimé en 1651, il n’y a aucune
analogie[55]. Cette profonde modification ne peut-elle être attribuée
en partie à la baisse du prix des épices, amenée par la multiplication
des relations commerciales? Pour beaucoup d’hommes, le plus grand
plaisir de la possession est d’avoir ce que les autres désirent
inutilement. Quand les épices ont pu paroître sur toutes les tables, et
quand leur emploi n’a plus été une preuve de luxe et de richesse, on a
peut-être cessé de les estimer autant, et leur usage a été de plus en
plus restreint.
Outre l’intérêt général que la partie culinaire du _Ménagier_ a de
commun avec l’Apicius et le Taillevent, cette partie présente en outre,
sur l’ordre et le service des repas, des détails bien curieux, propres
à éclaircir divers passages de nos historiens et aussi de quelques
ouvrages littéraires[56]. Ces détails ont manqué à Legrand d’Aussy qui,
faute de les connoître, a donné peu de renseignemens sur cette partie
importante du sujet qu’il traitoit. On peut suppléer à cette omission
et se figurer le cérémonial et l’ordre d’un grand repas en examinant
et rapprochant entre eux certains passages de l’article IV (p. 114 et
suiv.).
L’auteur nous apprend d’abord que les différentes provisions
nécessaires à l’alimentation, confiées habituellement à la surveillance
des _écuyers de cuisine_, étoient choisies, marchandées et payées
par un ou plusieurs de ces officiers assistés des _queux_ ou
cuisiniers[57]. Les mets préparés par les queux étoient, en attendant
le moment du service, posés par les aides des écuyers sur un dressoir
placé dans la cuisine. C’est de là qu’ils étoient portés sur les tables.
Représentons-nous maintenant une vaste salle tendue de tapisseries ou
d’autres étoffes brillantes. Les tables sont recouvertes de nappes
à franges, jonchées d’herbes (odoriférantes?); une d’entre elles,
dite _grande table_, est destinée aux personnes les plus notables.
Les convives sont conduits à leurs places par deux maîtres d’hôtel
qui leur apportent à laver[58]. La grande table est garnie par un
maître d’hôtel, de salières d’argent, de gobelets couverts dorés pour
les plus grands personnages, de cuillers et de quartes[59] d’argent.
Les convives mangent (au moins certains mets) sur des tranchoirs
ou grandes tartines de gros pain[60] jetés ensuite dans des vases
dits _couloueres_[61]. Pour les autres tables, le sel est placé dans
des morceaux de pain[62] creusés à cet effet par des officiers dits
_porte-chappes_[63]. Dans la salle est un dressoir garni de vaisselle
et de différentes espèces de vins; deux écuyers placés auprès de ce
dressoir donnent aux convives des cuillers propres, leur versent le
vin qu’ils demandent, et retirent de la table la vaisselle salie;
deux autres écuyers font porter les vins au dressoir de salle: un
valet placé sous leurs ordres est uniquement occupé à tirer le vin
des tonneaux[64]. Les plats formant trois, quatre, cinq ou même six
services dits mets[65] ou assiettes, sont apportés par des valets et
deux écuyers _des plus honnêtes_. (Dans certains repas de noces, le
marié marchoit devant,[66] avec eux.) Les plats sont posés sur les
tables par un _asséeur_[67] assisté de deux serviteurs. Ces derniers
enlèvent les restes et les remettent aux écuyers de cuisine qui doivent
les mettre à part et les conserver. Après les mets ou assiettes, les
tables sont couvertes de nouvelles nappes, et l’entremets est alors
apporté. Ce service, le plus brillant du repas[68], se compose de plats
sucrés, de gelées de couleur avec armoiries, etc., puis d’un cigne, de
paons ou de faisans revêtus de leurs plumes, ayant le bec et les pattes
dorés, et placés au milieu de la table sur une sorte d’estrade[69]. A
l’entremets qui ne figure pas dans tous les menus, et à son défaut,
au dernier mets ou service, succède la _desserte_ (compotes, fruits,
_dessert_[70]); _l’issue_[71] ou sortie de table, composée le plus
souvent d’ypocras et d’une sorte d’oublie dite _mestier_, ou, en été,
l’ypocras étant hors de saison à cause de sa force, de pommes, de
fromages, et quelquefois encore d’autres pâtisseries et sucreries[72].
Le _boute-hors_ (vin et épices) termine le repas; on se lave les
mains, on dit les grâces, puis on passe dans la _chambre de parement_
ou salon. Les domestiques succèdent alors aux maîtres et dînent après
eux. On apporte ensuite aux convives du vin et les _épices de chambre_
(dragées, sucre rosat, écorces d’oranges confites, etc. V. p. 122, 265
et 274), et chacun se retire alors chez lui.
Il existe encore dans cette partie du _Ménagier de Paris_ un passage
dont l’importance seroit bien grande si l’on pouvoit être assuré
de son exactitude. Je veux parler du commencement de l’article
IV, dans lequel se trouve le relevé statistique de la consommation
de Paris. Selon l’auteur, cette consommation, en y comprenant les
animaux tués pour les maisons du roi et des princes, s’élevoit à
l’époque où il écrivoit à 30,316 bœufs; 188,552 moutons; 30,794 porcs,
et 19,604 veaux[73]. Ce passage sembleroit pouvoir fournir un nouvel
élément propre à déterminer le chiffre de la population parisienne à
la fin du XIVe siècle, mais les renseignemens donnés en cet endroit
du _Ménagier_ sont-ils exacts? Je ne m’arrêterai pas à une première
difficulté, celle que je remarque au sujet du nombre des bouchers de
la grande boucherie que l’auteur fixe à dix-neuf. Quoiqu’un boucher
pût tenir et tînt quelquefois, mais assez rarement, plusieurs étaux,
il me paroît difficile que les 32 étaux de la grande boucherie fussent
tenus par 19 bouchers seulement. Mais, en outre, est-il croyable que la
boucherie de Saint-Germain, composée de 19 étaux (13 bouchers, suivant
l’auteur), ne fournît par semaine à la consommation de Paris que 6
bœufs, 2 veaux et 18 porcs de plus que la boucherie du Temple, composée
de deux étaux seulement? On peut concevoir que l’auteur ne nomme
pas la boucherie de Saint-Benoît, destinée peut-être exclusivement
au chapitre[74]; mais comment ne cite-t-il pas celle de Saint-Éloi,
établie en 1358, et qui approvisionnant le riche quartier Saint-Paul,
devoit nécessairement avoir un important débit? Comment a-t-il négligé
celle de Saint-Marcel, ou s’il l’a confondue à dessein avec celle de
Sainte-Geneviève, pourquoi n’en prévient-il pas le lecteur[75]? Comment
enfin, est-il en désaccord avec lui-même, à deux lignes de distance,
sur la consommation du duc de Berry[76]? (_douze_ puis _seize_ bœufs,
80 puis 160 moutons). Cette variation est d’autant plus surprenante
qu’un doute, puis une vérification annoncés par l’auteur font compter
le lecteur sur des chiffres exacts et certains.
Je crois que les observations précédentes sont des présomptions graves
contre la fidélité de ces renseignemens statistiques[77], mais il est
encore des difficultés d’un autre genre qui s’opposeroient à ce qu’ils
pussent être consultés sûrement pour la fixation du chiffre de la
population parisienne. Il est certain qu’à la fin du xive siècle
l’abstinence de viande aux jours maigres étoit plus généralement et
plus strictement observée qu’aux époques où la population de Paris
nous est connue, et qui pourroient servir de termes de comparaison.
Nous ignorons si les bœufs amenés alors à Paris étoient plus ou
moins pesans qu’aujourd’hui; nous ignorons en outre combien de
livres de viande pouvoit consommer annuellement chaque habitant de
Paris, car la consommation individuelle augmente ou diminue d’une
manière très-sensible en raison inverse du prix des denrées[78],
et le chiffre actuel de cette consommation, fort inférieur à celui
qu’elle atteignoit en 1789, ne sauroit servir de base pour la fin
du XIVe siècle[79]. Enfin l’extrait d’un arrêt du
Parlement (t. II, p. 82 dans la note), dans lequel il
est dit que Guillaume de Saint-Yon vendoit vers 1380 dans trois étaux
pour 200 livres parisis de viande par semaine est loin de concorder
avec les calculs de l’auteur, et réduiroit de beaucoup le nombre des
animaux abattus par semaine à la grande boucherie, même en tenant
compte du produit de la vente des peaux, du suif, etc.
La partie culinaire du _Ménagier_ termine l’ouvrage dans les trois
manuscrits qui nous sont connus. Cependant l’auteur avoit annoncé dans
son prologue une troisième et dernière distinction devant contenir: 1º
des demandes d’ébatement répondues par le sort des dés, par _rocs_ et
par _rois_[80]; 2º un traité de la chasse à l’épervier; 3º des demandes
subtiles à trouver ou à deviner, et fondées sur l’arithmétique. De ces
trois articles nous n’avons que celui qui est relatif à la chasse,
encore est-il placé dans la seconde distinction, à la fin de l’article
III et après le traité des chevaux. Il semble étonnant que l’auteur qui
dans tout son livre suit avec une exactitude scrupuleuse la division
qu’il a annoncée dans son prologue, l’ait négligée aussi complétement
pour cet article. Est-ce donc à lui qu’il faut attribuer cette sorte de
transposition? Cet article est-il le seul de la troisième distinction
qu’il ait écrit? Les événemens ou la mort ont pu l’interrompre dans
son travail et l’empêcher d’écrire les deux autres articles de la
IIIe distinction, et le traité de la chasse ainsi isolé a pu être
placé par les personnes qui recueillirent le _Ménagier_ après le
traité des chevaux auquel il se lioit assez naturellement. Il seroit
encore possible que l’auteur eût renoncé, depuis qu’il avoit écrit son
prologue, à traiter les deux autres articles comme moins utiles à son
but, et qu’il eût lui-même interverti l’ordre annoncé, ou enfin que ces
deux articles, terminés par lui comme le deuxième, eussent été perdus;
j’avoue que ces deux dernières hypothèses me paroissent moins probables
que la première. J’ai cru, à tout hasard, devoir suivre dans cette
édition l’ordre annoncé dans le prologue, et j’ai renvoyé à la fin du
livre cet article unique de la troisième distinction.
Il est certain que les deux autres articles, relatifs à des sujets
plus intimes et peu connus jusqu’ici, auroient été plus curieux pour
nous que le traité de la chasse, mais on comprend que l’auteur ait
pu s’occuper de préférence de ce dernier sujet. A l’époque où il
écrivoit, la chasse à l’épervier (et même celle au faucon, quoique
plus dispendieuse), n’exigeant pas la quantité d’hommes et de chevaux
nécessaires à la vénerie, étoit un des divertissemens favoris de la
société moyenne[81] et passoit pour être particulièrement convenable
aux femmes. Cette chasse se faisoit souvent par une nombreuse société
de chasseurs et de chasseresses rangés en ligne, et jouissant avec
orgueil des succès de leurs oiseaux. L’auteur du _Roi Modus_ qui
écrivoit vers 1360 parle à deux reprises avec enthousiasme des plaisirs
que procuroit cette chasse. _C’est un déduit_, dit-il, _que chascun
puet faire de soy avecques dames et damoiselles.... et doit avoir la
dame aucun qui lui puisse baillier son esprevier quand il aura prins
l’aloé ou la pertrix.... Dieux! comme c’est beau déduit, c’est plaisant
déduit que de veoir prendre une aloé à l’estourse à bon esprevier!_[82]
Gaces de La Bugne, premier chapelain des rois Philippe de Valois, Jean
II, Charles V et Charles VI, que j’ai eu plus d’une fois occasion de
citer dans ce livre[83], après avoir déterminé le train nécessaire à
un _épreveteur_, l’engage à chercher un bon pays et des compagnons,
car il auroit été regrettable, selon lui, de chasser seul. Il lui
fait donc trouver belle et bonne compagnie de chevaliers et d’écuyers
_qui n’ont pas à sommes deniers_ (qui ne sont pas très-riches), de
dames et de damoiselles, et lui fait faire avec eux une chasse dont le
détail a beaucoup de rapports avec certains endroits de cet article du
_Ménagier_. Il regarde ce divertissement comme bien plus convenable
pour les femmes que la vénerie. «Le déduit de chiens, s’écrie-t-il,
peut-il donner de tels plaisirs aux dames qu’aussitôt on ne médise
d’elles? Une grande dame qui voudroit conserver sa réputation ne
piqueroit pas des éperons au travers des bois, des buissons et des
haies, et n’iroit pas avec plaisir tuer cerfs, loups ou sangliers. Aux
hommes appartiennent tels faits![84]»
Au reste, à cette époque où la distinction des rangs très-marquée
dans la législation et aussi, en général, dans les alliances de
familles, l’étoit peut-être moins que de nos jours dans les relations
de la vie privée, la chasse à l’épervier n’étoit pas la seule usitée
par les bourgeois. La chasse à l’oiseau en général, fauconnerie ou
autourserie, étoit une des occasions qui réunissoient le plus souvent
des personnes de conditions différentes. Gaces de La Bugne en donne
un exemple intéressant. Il raconte fort agréablement comment des gens
qu’il appelle _de moyen état_, mais parmi lesquels il se compte lui,
chapelain du roi, ainsi que des chevaliers (il y avoit en outre des
chanoines, des écuyers ou simples gentilshommes et des bourgeois),
firent ensemble une partie de chasse à l’oiseau qui dura une semaine.
Ils avoient vingt oiseaux et voloient tous les jours au moins jusqu’à
midi. Alors ils venoient dîner ensemble à une hôtellerie, et le repas
se passoit joyeusement, sans médire du prochain et sans convoiter les
richesses d’autrui. Après dîner, la chasse recommençoit jusqu’au souper
qui étoit plantureusement servi[85].
L’auteur du _Ménagier_ avoit sans doute sur la convenance et l’agrément
de la chasse à l’épervier la même opinion que Gaces de La Bugne,
et c’est là ce qui l’aura déterminé à parler avec détail de cette
chasse. Son traité est très-complet et au moins égal en mérite à la
partie du _Modus et Ratio_ relative au même sujet. Il ne me paroît pas
s’être servi[86] de ce dernier livre, trop répandu cependant à la fin
du XVIe siècle pour qu’il ne l’ait pas rencontré.
Cependant les deux ouvrages étant presque contemporains et traitant
le même sujet, plusieurs passages du _Modus_ m’ont été utiles pour
éclaircir ou compléter cette partie du _Ménagier_. J’ai aussi mis
à contribution, dans ce double but, les autres anciens ouvrages de
fauconnerie, pensant que cet article, à cause de l’obscurité d’un art
aujourd’hui si peu connu[87], demandoit à être éclairci avec plus de
détail que les autres.
* * * * *
Quand on a lu le _Ménagier de Paris_, on se demande comment un pareil
ouvrage a pu rester quatre cent cinquante ans sans avoir été connu, ou
plutôt sans avoir été cité. Quant à moi, l’existence de ce précieux
monument historique m’a été révélée seulement par la vente des livres
de M. Huzard[88]. Un manuscrit sur papier du _Ménagier_ figuroit au nº
662 de la première partie du catalogue de cette remarquable collection.
L’examen rapide que j’en fis à l’exposition me fit pressentir le mérite
du livre, et me donna un vif désir d’en devenir possesseur. Le volume
m’ayant été adjugé, je me convainquis en le lisant de l’utilité qu’il
y avoit à le publier. Je crus, à cet effet, nécessaire de rechercher
s’il en existoit d’autres manuscrits. Je n’en trouvai de mentionnés
que sur les catalogues des ducs de Bourgogne, publiés par M. Barrois
dans sa _Bibliothèque protypographique_[89]. Les catalogues des
Bibliothèques du Roi et de l’Arsenal ne portent aucune indication du
_Ménagier_: je pensai donc que l’un des manuscrits de Bourgogne, sinon
les deux, pouvoit se trouver à la Bibliothèque royale de Bruxelles,
et je demandai à M. le baron de Reiffenberg, auteur de tant de
savantes publications historiques et associé étranger de la Société
des Bibliophiles françois, de vouloir bien m’éclairer sur ce point.
Sa réponse, par suite de diverses circonstances, ne m’étant parvenue
qu’après plusieurs mois, je crus pendant quelque temps qu’il falloit
renoncer à l’espoir de découvrir un autre manuscrit du _Ménagier_, et
quoique le mien présentât d’assez notables défectuosités, la Société
des Bibliophiles décida sur ma proposition, dans sa séance du 14 mai
1845, qu’elle donneroit une édition de ce livre, et me chargea de
préparer cette édition sur mon manuscrit, le seul que nous pussions
alors nous procurer. Mais quelques jours plus tard un de mes amis,
connu par quantité de savans travaux historiques, me communiqua un
manuscrit sur vélin du _Ménagier_, contenant 173 feuillets in-folio,
paroissant écrit dans la première moitié du XVe siècle et orné au
commencement d’une miniature reproduite dans cette édition[90]. Je
reconnus bientôt que ce volume, qui ne porte pas les armoiries des
ducs de Bourgogne étoit cependant, sans aucun doute, le premier des
deux portés aux inventaires de 1467 et 1487, et indiqué sous les nos
836 et 1758 de la _Bibliothèque protypographique_[91], et qu’il avoit
certainement servi de modèle au copiste du mien. Ce manuscrit, le plus
ancien des trois que j’ai eus à ma disposition, est désigné dans le
cours de mon travail sous le nom de Ms. A.
Peu de temps après, M. le baron de Reiffenberg m’écrivoit de son
côté qu’un des manuscrits des ducs de Bourgogne existoit en effet à
Bruxelles, et m’envoyoit en même temps un exemplaire de _l’Annuaire
de la Bibliothèque royale de Belgique pour 1843_[92], dans lequel
se trouve, p. 33, un excellent article de lui sur cet exemplaire
du _Ménagier de Paris_. La Société des Bibliophiles fit alors des
démarches actives pour obtenir la communication de ce précieux volume
que M. de Theux, ministre de l’intérieur de Belgique, voulut bien lui
accorder, sous la garantie de M. le marquis de Rumigny, ambassadeur de
France à Bruxelles.
Ce manuscrit sur vélin, que j’ai désigné sous la lettre B, paroît
postérieur de quelques années au précédent. Le premier feuillet est
orné d’un C initial en or et en couleur, au centre duquel on voit,
comme dans la miniature du Ms. A, l’auteur donnant ses instructions
à sa femme. Ce feuillet est entouré de trois côtés (en tête, au fond
et en queue) d’une bordure d’arabesques en or et en couleur dans
laquelle se trouve au bas de la page l’écusson de Philippe dit le
Bon ou de Charles le Téméraire, ducs de Bourgogne. Il contient 193
feuillets de format in-folio. La description donnée du second manuscrit
de Bourgogne dans les inventaires de 1467 et 1487 établit que le
manuscrit de Bruxelles est le même que celui porté aux nos 1202 et
1759 de la _Bibliothèque protypographique_. Il a été fait avec soin
par un écrivain intelligent mais peut-être trop disposé à corriger les
endroits qui lui sembloient défectueux; plusieurs corrections ont en
outre été faites après coup. Il n’a pas été copié sur le manuscrit A
et en reproduit un autre: il fournit en effet trop de variantes pour
qu’on puisse les attribuer seulement au copiste. Il a probablement
été exécuté pour Philippe le Bon, mais le Ms. A qui ne porte pas
d’armoiries a pu appartenir à d’autres propriétaires avant d’entrer
dans la bibliothèque de Bruges.
L’auteur du _Ménagier_ étoit trop connu du duc de Berry[93] pour avoir
appartenu au parti bourguignon à Paris, et pour qu’on suppose qu’un
des manuscrits de Bourgogne soit la copie de quelque autre plus ancien
offert par l’auteur au duc Philippe le Hardi ou à son fils Jean sans
Peur. Un semblable hommage auroit plutôt été fait au duc de Berry, mais
on ne voit pas figurer _le Ménagier_ sur l’inventaire des livres et
autres objets mobiliers de ce prince dressé après son décès. On peut
raisonnablement croire qu’un exemplaire de cet ouvrage aura été trouvé
chez un de ces bourgeois riches et considérés qui perdirent la vie ou
au moins leurs biens lors de l’entrée des Bourguignons à Paris en 1418,
et qu’il aura été apporté alors au duc de Bourgogne par un de ses agens
ou partisans.
* * * * *
J’ai dit plus haut que le manuscrit de M. Huzard, qui m’appartient
aujourd’hui et que j’ai désigné sous la lettre C, avoit été copié sur
le Ms. A. Outre la conformité presque parfaite des deux textes, j’en
ai une preuve bien manifeste. Il existe et il existoit évidemment
dans le Ms. A avant qu’il eût été revêtu de sa reliure actuelle, une
transposition de deux feuillets par suite de laquelle le traité de
l’épervier et le passage relatif aux boucheries de Paris se trouvent
mêlés l’un à l’autre et se coupent réciproquement. L’écrivain du Ms. C
a copié ce qu’il avoit sous les yeux, sans voir quelle étoit la cause
du désordre de son texte, et le même mélange existe dans sa copie,
mais sans transposition, c’est-à-dire que le sens est interrompu au
milieu de deux pages et non entre la fin d’un verso et le commencement
d’un recto, comme dans le Ms. A. Pour rendre ce désordre un peu moins
choquant, il a ajouté dans un endroit deux mots qui ne me semblent
cependant pas atteindre ce résultat. Cet écrivain, évidemment Flamand,
a en outre laissé dans sa copie de nombreuses traces du dialecte qu’il
parloit, écrivant souvent _commenche_ pour _commence_, _cousant_ pour
_couchant_, _franchois_ pour _françois_, _cheulx_ pour _ceulx_, etc. On
peut aussi lui reprocher d’avoir oublié quelques membres de phrases; il
a cependant fait au texte cinq ou six corrections assez heureuses et
tout à fait nécessaires au sens.
Le manuscrit C contient 280 feuillets de papier _in-folio parvo_
assez négligemment mais lisiblement écrits, et semble remonter au
commencement du règne de Louis XI. La première lettre renferme un
écusson parti, au premier de gueules au chevron d’hermines, et au
second d’hermines au chef de gueules; ces armoiries sont celles des
maisons de Ghistelles[94] et de Roubais[95]. D’après les règles de
l’art héraldique, les femmes doivent porter un écu parti, au premier
des armes de leur mari, et au second des leurs[96]; cet écusson devroit
donc être celui d’une demoiselle de Roubais mariée à un Ghistelles;
mais malgré les recherches les plus attentives, je n’ai pas trouvé
qu’une semblable alliance ait eu lieu à l’époque où mon manuscrit
fut écrit, tandis que Pierre (ou Réné)[97] seigneur de Roubais,
fils de Jean mort en 1449, et d’Agnès de Lannoy, né à Herzelles le
1er août 1415 et mort le 7 juin 1498, avoit épousé Marguerite de
Ghistelles, fille de Jean sieur de Bockède, Lauderburg, etc., et de
Charyte de Gand-Vilain, née le 14 octobre 1415 et morte le 17 octobre
1498[98]. Suivant le dossier de Roubais au Cabinet généalogique, ils
n’eurent qu’une fille nommée Isabelle, dame de Roubais et d’Herzelles,
femme de Jacques de Luxembourg, sieur de Richebourg[99], et morte
en 1502. Si l’on admet que l’écrivain a pu commettre une erreur
(erreur très-rare mais qui n’est cependant pas sans exemple[100]), et
placer les premières celles de ces armoiries qu’il devoit mettre les
secondes, l’attribution du volume à Marguerite de Ghistelles paroîtra
bien fondée. M. de Roubais, fils d’un premier chambellan des ducs
de Bourgogne, et attaché lui-même à leur service[101], avoit toute
facilité pour faire copier un manuscrit de la bibliothèque de ces
princes. Une autre circonstance vient encore ajouter à la probabilité
de cette conjecture: dans une espèce d’appendice[102] qui est propre à
mon manuscrit, on trouve des recettes qui sont dites avoir été envoyées
par un certain Hotin, cuisinier _qui fut à Monseigneur de Roubais_.
Ces mots indiquent des rapports intimes, à l’époque où ils ont été
tracés, entre la famille de Roubais et le propriétaire de ce volume
écrit d’ailleurs par un Flamand et d’après un manuscrit des ducs de
Bourgogne; il ne me paroît donc pas possible d’attribuer l’écusson
de la lettre initiale du Ms. C à d’autres familles qu’à celles de
Ghistelles et de Roubais, et par suite, attendu les renseignemens
fournis par les généalogies de ces deux familles, à une autre personne
qu’à Marguerite de Ghistelles, dame de Roubais.
Ce dernier exemplaire n’étant qu’une reproduction du Ms. A, n’a eu
qu’une très-médiocre importance pour mon travail d’éditeur. J’ai pris
les variantes qu’il offroit, seulement lorsque le sens les justifioit
complétement, et j’ai toujours en ce cas indiqué en note leur origine;
mais lorsque l’un des Mss. A et B, presque également beaux et soignés,
contenoit une faute évidente corrigée dans l’autre, j’ai pris la
meilleure leçon, et je n’ai en général donné la variante en note que
quand la leçon adoptée pouvoit laisser quelque doute dans l’esprit
du lecteur. Plus d’une fois j’ai trouvé dans ces deux manuscrits des
fautes qui me sembloient faciles à reconnoître et même à corriger,
mais ces deux volumes ayant été écrits hors de la présence et même
sans doute après la mort de l’auteur, j’ai cru qu’un ou plusieurs
mots propres à changer le sens apparent de la phrase pouvoient avoir
été omis, et je n’ai fait que proposer en note la correction, sans
l’insérer dans le texte. Au reste, la copie faite sur le Ms. C, a été
collationnée sur les Mss. A et B, et les premières épreuves de chaque
feuille l’ont été de nouveau sur le Ms. B comparé au Ms. A toutes les
fois qu’il étoit en désaccord avec l’épreuve. J’ose donc espérer que le
texte du _Ménagier_ contiendra peu de fautes graves et sera au moins
sans omissions.
Le lecteur remarquera sans doute que l’orthographe employée dans le
_Ménagier_ varie; par exemple, qu’on y voit successivement _pongnée_ et
_poignée_, _aultre_ et _autre_, _tartre_ et _tarte_, etc. Je le prie
de ne pas attribuer ces différences à ma négligence. L’orthographe
étant variable dans chacun des manuscrits que j’avois sous les yeux,
je n’ai pas cru devoir la rendre uniforme et donner une régularité de
mon fait à un livre qui pourra être consulté par quelques personnes
sous le rapport linguistique. Quant à la ponctuation qui ne figure que
d’une manière très-incomplète et souvent fautive (surtout quant aux
barres représentant les virgules) dans les anciens manuscrits, j’en ai
sobrement usé, dans la pensée qu’on lui ôte souvent de sa valeur et
même toute signification en la multipliant à l’excès.
Cet ouvrage ne devant pas être lu seulement par des personnes
versées dans notre histoire et notre ancienne littérature, j’ai cru
nécessaire de donner, à la suite de cette introduction, une indication
détaillée des ouvrages ou documens cités en abrégé dans le cours
de mes notes, avec une notice succincte de leur contenu quand ils
étoient généralement peu ou mal connus. La table des matières qui
termine l’ouvrage sera, je l’espère, d’une utilité plus générale. Je
dois prévenir le lecteur que je ne l’ai pas faite aussi détaillée
pour la partie morale du _Ménagier_ que pour la partie matérielle. Je
l’ai surtout abrégée pour l’_Histoire de Mellibée_ et _le Chemin de
pauvreté_, qui ne sont pas de l’auteur du livre et y figurent comme
épisodes. _Le Viandier_ m’a fourni un très-grand nombre de mots; je
n’ai cependant porté à la table les noms des animaux, des végétaux et
des mets que lorsque l’endroit indiqué donnoit sur eux quelques détails
susceptibles d’être consultés, ou offroit quelque intérêt. J’ai donné
aussi dans cette table au moins deux fois chacun des plats cités dans
les _menus_ parce qu’il pouvoit être utile de faire connoître à quel
moment du repas se servoit tel ou tel mets, et aussi parce que certains
plats ne sont nommés que là.
Il me reste maintenant à remercier les personnes qui m’ont aidé de
leurs conseils, et surtout par la communication ou l’indication
des pièces utiles à consulter. Je dois d’abord citer M. Paris, de
l’Académie des inscriptions, dont l’amitié m’est si précieuse, et M.
Dessalles, des Archives du royaume. Je nommerai aussi M. Léon Tripier
qui a collationné avec moi la plus grande partie du premier volume;
M. d’Arcy que j’ai eu occasion de mentionner dans une de mes notes,
et qui m’a en outre rendu le service de collationner _le Chemin de
pauvreté_ sur le manuscrit du Roi nº 7201; je citerai encore M. Duclos,
de la section judiciaire des Archives du royaume. Enfin, l’_Histoire de
Mellibée_ a été collationnée par M. Borel d’Hauterive sur le manuscrit
du Roi nº 7072^{3.3}.
JÉRÔME PICHON.
Paris, 27 mai 1847.
INDICATION DÉTAILLÉE
DE QUELQUES OUVRAGES OU DOCUMENS,
MANUSCRITS OU IMPRIMÉS,
Cités en abrégé dans l’Introduction et les notes du _Ménagier de
Paris_[103].
Albéric de Trois-Fontaines.
Chronique attribuée à Albéric, moine de l’abbaye de
Trois-Fontaines au XIIIe siècle, et imprimée
dans les _Accessiones historicæ_ de Leibnitz. Leipsick, 1698, et
Hanovre, 1700, in-4º. Voir sur cette chronique l’excellent article
de la Bibliothèque historique de la France, T. II, nº 16,803.
Anselme (le Père).
C’est le premier auteur de l’Histoire généalogique des grands
officiers de la couronne, revue et augmentée par les Pères Ange
et Simplicien. Je cite la dernière et la plus complète édition de
Paris, 1726, en 9 vol. in-folio.
Arch. du Roy., reg. K. 220, 1.
Registre déposé à la section historique des Archives du Royaume,
contenant les comptes du duc de Berry pour les années 1370, 1373,
etc.
Arcussia (d’).
La fauconnerie de Charles d’Arcussia de Capre, seigneur
d’Esparron, divisée en dix parties. Paris, Jean Houzé, 1627,
in-4º, fig.
C’est la meilleure édition de cet excellent ouvrage.
La _Fauconnerie du roi_ forme la VIe partie.
La _Conférence des fauconniers_ en est la VIIe.
Le _Discours de chasse_ (ou _Convy pour l’assemblée des
fauconniers_), précédé d’un titre spécial daté de 1627, forme la
VIIIe partie.
La Xe et dernière partie se compose des _Lettres de Philoïerax
à Philofalco_, avec titre daté de 1626.
Ce livre, formé de parties imprimées en différentes années et
souvent mal reliées, est difficile à collationner.
Ayala (Pedro Lopez de).
De la Caça de las Aves et de sus plumajes et dolencias et
medecinamientos (por Pedro Lopez de Ayala). Ms.
Ce Traité de fauconnerie, dédié à Gonzalo de Meña, évêque de
Burgos, fut écrit vers 1386 par Pedro Lopez de Ayala, grand
chancelier de Castille, alors prisonnier en Portugal par suite de
la bataille d’Aljubarota. L’auteur avoit été en France; il parle
de Charles V, du duc de Bourgogne, du comte de Tancarville, de
Bureau de la Rivière; il cite aussi beaucoup de grands personnages
espagnols.
Je parlerai ailleurs avec plus de détail de ce Traité instructif
et curieux. Il n’a jamais été imprimé: on en trouve d’assez
copieuses citations (mais non textuelles) dans la _Caça
d’Altaneria_ de Diogo Fernandez Ferreira; Lisboa, 1616, in-4º,
volume écrit en portugais, qui n’est au reste guère plus facile à
trouver que les manuscrits d’Ayala.
Il y a à la Bibliothèque royale un manuscrit de l’ouvrage d’Ayala
(nº 8166, in-4º), bien écrit, mais incomplet de la fin. Je possède
celui qui étoit, en 1803, à la vente de Laserna-Santander, et, en
1843, à celle de M. Huzard. Il est complet et un peu plus ancien
que celui du Roi.
Bibliothèque des Théreuticographes, 1763.
Cette _Bibliothèque_, qui n’est pas un ouvrage sans mérite, est
des frères Lallemant, libraires de Rouen, et forme le premier
volume de l’École de la chasse aux chiens courans de Le Verrier de
la Conterie. Rouen, 1763, 2 vol. in-8º.
Bouchet(G.).
Recueil de tous les oiseaux de proye qui servent à la vollerie
et fauconnerie, par G. B.; à Poitiers, par Eng. de Marnef et les
Bouchetz frères.
Ce Recueil est le dernier des trois ajoutés par de Marnef et les
Bouchet à leur édition de 1567 de la Fauconnerie de Franchières.
Guillaume Bouchet s’en avoue l’auteur dans une dédicace qui
se lit en tête de quelques exemplaires de cette édition. Le
plus grand nombre des exemplaires contient une dédicace toute
différente, et signée d’Enguilbert de Marnef.
Breuil (Du).
Théâtre des antiquités de Paris. 1612, in-4º, fig.
Le nom de l’auteur doit être écrit _du Breul_.
Bruyère Champier.
De Re cibaria libri XXII, Jo. Bruyerino Campegio Lugdun authore.
Lugduni, 1560, in-8º.
Calendrier des bergers.
L’édition de ce livre curieux et bizarre que je cite, et dont je
possède un exemplaire provenant de M. Huzard, est celle imprimée
par Guiot Marchant le 18 avril 1493, qui est très-certainement la
même que celle décrite dans le Manuel du libraire comme pouvant
être du 18 avril 1488, et encore certainement la même que celle
dont un magnifique exemplaire sur vélin existe à la Bibliothèque
du Roi. J’en ai acquis la preuve en comparant mon exemplaire à
celui de la Bibliothèque royale. La marque de Guiot Marchant a été
recouverte par une miniature, et la souscription supprimée.
Champollion, II, 254.
Louis et Charles, ducs d’Orléans. Paris, 1844. 2 vol. in-8º.
Chevaleureux, comte d’Artois.
Le livre du très-chevalereux comte d’Artois et de sa femme. Paris,
Techener, 1837, in-4º, figures.
Chevalier de La Tour.
Voy. l’introduction, et sur les éditions imprimées de ce livre, le
Manuel du libraire, T. I, p. 649.
J’ai cité cet ouvrage d’après une copie que j’ai fait faire du
manuscrit du Roi nº 7403.
Christine de Pisan.
Le Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V.
Imprimé dans les tomes I et II de la collection des Mémoires pour
servir à l’histoire de France, par Michaud et Poujoulat.
Chroniques de saint Denis, CXII.
Les grandes chroniques de France, selon qu’elles sont conservées
en l’église de Saint-Denis, publiées par M. Paulin Paris. Paris,
Techener, 1838. 6 vol. in-12 ou 1 vol. in-fol. (CXII est
le chiffre du chapitre.)
Collect. Leber, XIX, 35.
Collection des meilleures dissertations, notices, etc., relatifs
à l’histoire de France, par MM. Leber, J.-B. Salgues et J. Cohen.
Paris, 1826-42. 20 vol. in-8º.
Corrozet, éd. de 1543.
La Fleur des antiquités, singularitez et excellences de Paris.
Paris, Pierre Sergent, 1543. in-16.
J’ai publié l’année dernière, dans le Bulletin du bibliophile
de Techener, une notice sur cette édition de Corrozet; elle est
précieuse à cause d’une liste des rues de Paris par tenans et
aboutissans qu’elle contient; on y a ajouté, en outre, presque
tout l’opuscule intitulé _les Rues et Églises de Paris_.
Crescens.
_Le Livre des prouffits champestres_, par Pierre de Crescens, de
Boulogne-la-Grasse, traduit du latin par ordre de Charles V. Je
me suis servi de l’édition de Galliot du Pré, de 1533, et aussi
d’un manuscrit sur papier que je possède de cet ouvrage, et qui
appartenoit en 1486 à Jean Budé, audiencier de France.
Dit des Pays.
Voir le Manuel du libraire. J’ai consulté l’édition de cet ouvrage
imprimée à la suite du _Dialogue du mondain et du célestin_.
In-16, gothique.
Duchesne Montmorency.
Histoire généalogique de la maison de Montmorency et de Laval, par
André Duchesne. Paris, 1624, in-fol.
Pr. signifie _Preuves_.
Entretiens de Colbert avec Bouin.
Entretiens de M. Colbert avec Bouin, fameux partisan, sur
plusieurs affaires curieuses. Cologne, 1701, 3 parties en un vol.
in-12.
Ouvrage de Sandras de Courtilz. Ce Bouin, dont le nom s’écrivoit
_Bauyn_, étoit de la famille des Bauyn d’Angervilliers et de
Pereuse.
Félibien.
Histoire de la ville de Paris, composée par D. Michel Félibien,
reveue, augmentée, mise au jour par D. G. A. Lobineau. Paris,
Desprez, 1725. 5 vol. in-fol.
Frédéric II (l’empereur).
Reliqua librorum Friderici II imperatoris de arte venandi cum
avibus; annotationes addidit suas Jo. Gott. Schneider. Lipsiæ,
1788-9. 2 vol. in-4º, fig.
Outre le manuscrit dont je vais parler, je me suis servi de cette
édition, qui ne contient rien de plus, quant au texte, que celle
de 1596, mais qui est préférable à cause des excellentes notes
de Schneider. Il est fâcheux que ce savant n’ait pas pu donner
le texte entier de l’ouvrage. On en connoît maintenant deux
manuscrits complets, l’un donné à la Bibliothèque Mazarine par M.
Leblond; l’autre (du XVe siècle), que j’ai fait
venir d’Italie en 1837, m’appartient depuis cette époque.
Ce Traité est le plus étendu et le plus curieux que nous ayions
sur les oiseaux de proie. Il seroit à désirer qu’on en donnât une
édition complète.
G. C.
Ces lettres désignent l’ouvrage intitulé: _le Grand Cuisinier de
toutes cuisines_.
Gaces de la Bugne.
C’est le poëme connu sous le titre de _Livre des déduits_,
commencé en 1359 à Redefort en Angleterre, et achevé à Paris
entre 1373 et 1377 (après la promotion de Pierre d’Orgemont à
la dignité de chancelier, et avant la mort du roi Édouard III
d’Angleterre), par Gaces de la Bugne, premier chapelain des rois
Philippe de Valois, Jean II, Charles V et Charles VI, trésorier
de Saint-Francbourg de Senlis, et curé de Molissent, au diocèse
de Chartres (où il ne résidoit pas). Il paroît être mort au
commencement de 1384, d’après des renseignemens contenus dans les
registres du parlement, et que je développerai ailleurs.
Je le nomme _de la Bugne_, et non _de la Bigne_ ou _de la Vigne_,
comme on le fait habituellement, parce que son nom est constamment
écrit ainsi dans les registres du parlement où il figure six ou
sept fois.
Gaces de la Bugne est cité dans le Père Anselme (T. VIII, p. 227)
sous le nom de _Gaces de Chantepie_; mais il n’a jamais été nommé
ainsi. Il dit lui-même dans son poëme qu’il sortoit des familles
de la Bugne, d’Aigneaux, de Clinchamp et de Buron, et ne fait
aucune mention de celle de Chantepie.
Le Père Anselme ou ses continuateurs auront cru sur parole la
personne qui disoit _conserver_ son livre.
J’ai travaillé sur l’édition de son ouvrage imprimée à Paris à la
suite de Gaston Phébus, par Antoine Vérard, in-fol. gothique, sans
date. Les lettres indiquent les cahiers ou feuilles d’impression,
et les chiffres le rang que tient dans le cahier le feuillet cité.
Godefroy (Denis).
Histoire de Charles VI, roi de France, par Jean Juvénal des
Ursins, archevesque de Rheims, augmentée de plusieurs mémoires,
etc., par Denis Godefroy. Paris, de l’Imprimerie royale, 1653,
in-fol.
Grand cuisinier de toutes cuisines.
Voy. l’Introduction, p. XXXIII.
Hist. des grands officiers de la Couronne.
Voy. Anselme (le P.).
Inventaire de R. Picque, archevêque de Rheims en 1389. Reims, 1842,
in-12.
Ce curieux document fait partie des Mélanges publiés par la
Société des Bibliophiles de Reims. Malheureusement il n’a pas été
édité très-correctement.
J. Reg. 147, 36 (ou autres chiffres).
Registres du Trésor des Chartes. Le premier chiffre est celui du
registre; le second celui de la pièce.
La lettre J. avec un seul numéro (note sur le sire d’Andresel)
indique un carton du Trésor des Chartes.
Section historique des Archives du Royaume.
Jugés, XXXII, 94.
Arrêts rendus au civil par le parlement de Paris. Le chiffre
romain indique le registre; le chiffre arabe est le numéro de
l’arrêt dans l’année indiquée.
Section judiciaire des Archives du royaume.
Juv. des Ursins, in-fol.
Voyez Godefroy (Denis).
K. 52, 3.
Registre ou plutôt cahier contenant des comptes de la maison du
duc d’Anjou.
Section historique des Archives du royaume.
K. reg. 55.
Comptes de la reine Marie d’Anjou, femme de Charles VII.
Section historique des Archives du royaume.
Lebeuf, X, 260.
C’est l’Histoire du diocèse de Paris par ce savant abbé. Paris,
1754-8. 15 vol. in-12. Tome X, page 260.
Legrand d’Aussy.
Histoire de la vie privée des François; nouvelle édit., avec des
notes par J.-B.-B. de Roquefort. Paris, 1815. 3 vol. in-8º.
Maison réglée d’Audiger, 1692.
La Maison réglée et l’Art de diriger la maison d’un grand seigneur
et autres. Paris, Legras, 1692. In-12.
Le sieur Audiger, auteur de cet ouvrage rare qui est resté
inconnu à Legrand d’Aussy, avoit servi la comtesse de Soissons,
le président de Maisons, Colbert, le duc de Saint-Aignan, etc.
Son livre contient beaucoup de particularités curieuses, et on
y trouve, entre autres choses, le détail des attributions des
différens domestiques, et le relevé de la dépense annuelle d’une
grande, puis d’une médiocre maison. Louis XIV est même en scène
dans ce livre, et on ne voit pas sans étonnement la facilité avec
laquelle on abordoit ce prince. Un des endroits les plus curieux
de _la Maison réglée_ est celui où l’auteur raconte avec grands
détails qu’il présenta au roi, le 18 janvier 1660, une caisse de
petits pois.
Matinées.
Plaidoieries civiles prononcées aux audiences du matin du
parlement de Paris. Le plus ancien registre est de l’année 1395.
Section judiciaire des Archives du royaume.
Modus.
Le Livre du roy Modus et de la royne Racio. Nouvelle édition, avec
une préface par Elzéar Blaze. Paris, 1839. Grand in-8, fig.
J’ai cité cette édition, parce qu’elle est la meilleure de ce
livre précieux. Elle laisse néanmoins beaucoup à désirer, attendu
qu’elle est imprimée dans un caractère soi-disant gothique tout
à fait de fantaisie et à peu près illisible, qu’elle contient
beaucoup de fautes, et est absolument sans notes. Mais elle vaut
encore mieux que les anciennes éditions si rares et si chères, et
elle est d’ailleurs la seule qu’on puisse se procurer à un prix
modéré.
Il est fâcheux que l’éditeur n’ait pas donné en même temps _le
Songe de Pestilence_, espèce de suite mystique du Modus, composée
vers 1372, et imprimée très-incorrectement en 1506 sous le titre
de _Modus et Ratio de divine contemplation_. J’ai cité le _Songe
de Pestilence_ d’après une copie que j’en ai faite sur le beau
manuscrit du Roi 632^{13}, lequel devra servir de base à toute
nouvelle édition du Roi Modus.
Morais.
Le véritable Fauconnier, par messire C. de Morais, chevalier,
seigneur de Fortille, cy-devant chef du héron de la grande
fauconnerie. Paris, Quinet, 1683. In-12.
Plaidoieries civiles;--Plaidoieries criminelles du parlement.
Registres contenans les plaidoieries prononcées au civil (ou au
criminel) devant le parlement.
Les plus anciens remontent à 1364 pour les plaidoiries civiles, et
à 1387 pour les plaidoiries criminelles.
Section judiciaire des Archives du royaume.
Plan de tapisserie.
Plan en perspective de la ville de Paris (au commencement du
XVIe siècle), gravé par Dheulland en 1756,
d’après un autre gravé plus anciennement, qui appartenoit alors
à l’abbaye de Saint-Victor. Ce dernier plan étoit le même qu’un
autre représenté sur une tapisserie provenant de la maison de
Guise, et acquise par la ville de Paris, sous la prévôté de M.
Turgot.
Plan de Turgot.
Plan de Paris commencé l’année 1734, dessiné et gravé sous les
ordres de messire Michel Étienne Turgot, prévôt des marchands,
achevé en 1739, levé par L. Bretez, gravé par Cl. Lucas, et écrit
par Aubin. 1 vol. in-folio-atlantico de 21 feuilles.
Quadragésimal spirituel.
Voir, sur les éditions de ce livre bizarre, le Manuel du libraire,
T. III, p. 881. Je me suis servi de l’édition de Jehan Janot,
in-4º gothique.
R. 122 (ou 123).
Je cite ainsi, dans ma note sur la punition de Paris en 1383,
les registres du Trésor des Chartes portant les nos 122 et
123, etc., dont j’ai parlé au commencement de cette même note. Le
second chiffre est celui de la pièce.
Recueil manuscrit des épitaphes de Paris.
Il y a plusieurs copies manuscrites de ce Recueil (fait
au XVIIe siècle) dans les bibliothèques
particulières. Le plus beau et le plus complet est à la
Bibliothèque du Roi (Cabinet généalogique). Je me suis servi d’un
exemplaire en 3 vol. in-4º, qui fait partie de mon cabinet. J’ai
vu plusieurs exemplaires de ce Recueil où manquoient les épitaphes
de l’église Saint-Séverin.
Reg. du parlement, plaid. civ.
Voy. _Plaidoieries civiles_.
Rues et églises de Paris.
Les rues et églises de Paris, avec la dépense qui se fait chacun
jour, etc., In-4º gothique. Voy. _Corrozet_.
Sainte-Aulaire.
La fauconnerie de François de Saincte-Aulaire, sieur de La Renodie
en Périgort, gentilhomme Lymosin. Paris, 1619. In-4º.
L’auteur de ce livre très-rare dit que son ouvrage a été revu en
manuscrit par le connétable de Luynes.
Sauval.
Antiquités de Paris. Paris, 1724. 3 vol. in-fol.
Secousse.
Mémoires pour servir à l’histoire de Charles II, roi de Navarre.
Paris, Durand, 1758.--Recueil de pièces servant de preuves aux
mémoires, etc. Paris, 1755. 2 vol. in-4º.
Songe de Pestilence.
Voy. _Modus_.
Table des Mémoriaux de la chambre des comptes.
Ces tables sont déposées aux Archives du royaume, et renvoient aux
mémoriaux qui n’existent plus depuis les incendies du Palais. Il
reste cependant quelques pièces recopiées sur des expéditions ou
sur des copies _vidimées_ prêtées par des particuliers depuis les
incendies, et aussi différens exemplaires d’extraits des mémoriaux
faits à diverses époques pour des magistrats.
Taillevent.
Voir, sur les manuscrits connus de cet ouvrage, l’introduction, p.
XXXV.
Quand je cite le Taillevent imprimé, je parle de la première des
éditions du XVe siècle décrite par M. Brunet,
dont je possède le seul exemplaire connu (celui de MM. Baron et
Huzard).
Trésor de dom Villevieille.
Extraits de chartes, cartulaires et autres documens historiques
recueillis par dom Villevieille, et classés par noms de famille.
Ce précieux recueil est aujourd’hui au Cabinet généalogique
(partie de la Bibliothèque royale confiée à la surveillance si
compétente et si éclairée de M. Léon Lacabane).
Trésor de santé.
Le Thrésor de Santé, ou Message de la vie humaine, divisé en
dix livres, lesquels traictent de toutes sortes de viandes et
breuvages; faict par un des plus célèbres et fameux médecins de ce
siècle. Lyon, J. A. Huguetan, 1616, in-8º.
Il doit exister des exemplaires de cette édition avec la date de
1607, car le dernier feuillet porte: _A Lyon, de l’imprimerie
d’Estienne Servain_, 1607.
Il résulte des termes de la dédicace de cet ouvrage, adressée
par le libraire à M. de Villars, premier président au parlement
de Dombes, que l’auteur avoit dans ces matières une longue
expérience _qui l’avoit approché_ (comme médecin?) _de la première
et plus chère personne de ce royaume_ (du roi?), et n’avoit
pas voulu être nommé dans l’édition qu’il supposoit devoir
être faite de son livre. Il semble qu’il étoit mort lorsque le
libraire écrivoit sa dédicace, et je crois cet ouvrage composé au
XVIe siècle. Il est curieux et rare, et n’a pas
été connu de Legrand d’Aussy.
Trésor des chartes, 90, 131.
Ces mots signifient: Registre 90 du Trésor des Chartes, pièce 131.
Trésor de Vénerie.
Poëme écrit en 1394 par messire Hardouin de Fontaines, chevalier,
seigneur de Fontaines-Guérin en Anjou. Je compte donner
incessamment une édition avec notes très-détaillées de cet ouvrage
intéressant pour l’histoire de la fin du XIVe
siècle, et aussi pour la province d’Anjou.
Plusieurs feuilles sont déjà imprimées.
Variétés historiques.
Variétés historiques, physiques et littéraires, ou recherches d’un
savant, etc. Paris, Nyon, 1752. 6 parties en 3 tomes in-12.
Recueil de dissertations déjà imprimées dans des journaux du
temps, et qui ne sont pas toutes du même auteur, comme le titre
précédent pourroit le faire croire, mais bien de Lebeuf, Boucher
d’Argis et autres.
Venette (le carme Jean de), continuateur de Nangis.
M. Géraud, dans l’édition qu’il a donnée, pour la Société de
l’Histoire de France, des _Chroniques de G. de Nangis et ses
continuateurs jusqu’en 1368_, Paris, 1843-5, 2 vol. in-8º, me
semble avoir bien prouvé que le carme Jean de Venette étoit
l’auteur de la dernière continuation de Nangis.
Viandier.
Je cite sous ce nom les articles 4 et 5 de la troisième
distinction, excepté quand je parle du _Viandier de Taillevent_;
dans ce cas, c’est l’ouvrage de Guillaume Tirel. Voy. _Taillevent_
dans cette liste, et l’Introduction, p. XXXII.
CORRECTIONS ET ADDITIONS.
Tome I, page 3, ligne 1, au lieu de _au tel_, lisez _autel_ (pareil).
Page 4, note, au lieu de _dix-huit_, lisez _dix-sept_.
Page 71, note sur les jeux.
Suivant l’auteur d’un article fort intéressant et bien fait,
inséré dans le _Magasin pittoresque_ de février 1847, p. 67, sur
un volume très-rare (intitulé: _les trente-six Tableaux contenant
tous les jeux qui se peurent jamais inventer..._ Paris, Nicolas
Prévost, 1589, in-4º oblong, aujourd’hui en ma possession), le jeu
de _pince-mérille_ étoit analogue à celui de _Je te pince sans
rire_. On pinçoit le bras en disant: _Mérille_ ou _Morille_. La
partie de l’estampe du volume original qui me paroît représenter
le jeu de _pince-mérille_, est ainsi composée: trois jeunes filles
sont assises: un garçon les regarde, et penché vers elles, a la
main gauche sur leurs genoux ou au moins tout près. Sa main droite
est étendue comme pour repousser ou éloigner quelqu’un. Il tourne
le dos à un cinquième joueur placé à distance, qui, le poing
gauche sur la hanche et la main droite en avant, montre un ou
plusieurs doigts, comme pour indiquer un nombre aux jeunes filles.
Tome I, page 76, _Item_ l’en dit aussi que les roynes.... jamais ne
baiseront hommes.
Cependant la noblesse, qui s’est en général toujours rapprochée
le plus possible des mœurs de la cour, avoit des principes tout
différens. En 1395, Jeanne de Champflory, femme de Pierre de
Couveignon, écuyer, plaidant contre son mari, dont elle étoit
séparée de fait, disoit qu’il étoit devenu jaloux d’elle, _pour
ce que, par manière des nobles, elle baisoit ses parens_ (_Plaid.
civiles_, X, 500 et 604, vº). Henri Estienne cite encore, dans son
_Apologie pour Hérodote_ (1735, I, 81), un passage des sermons
de Menot, relatif au même usage: «Si madamoiselle, dit-il, est
en l’église, et arrive quelque gentillastre, il faut (_pour
entretenir les coustumes de noblesse_), encore que ce soit à
l’heure qu’on est en la plus grande dévotion, qu’elle se lève
parmi tout le peuple, et qu’elle le baise bec à bec. _Ad omnes
diabolos talis modus faciendi!_» Cette mode ne fut cependant pas
toujours universelle. Sauval raconte (II, 465), qu’une dame de
Blois, faisant hommage d’un fief, refusa de baiser son suzerain
à la bouche, comme c’étoit la coutume entre le seigneur et le
vassal. Il en résulta un procès que le suzerain perdit, et il fut
décidé que l’hommage étoit valable.
Tome I, page 131, ligne 1, au lieu de _serait_, lisez _seroit_.
Page 137, note sur Gilles Labat.
Gilles Labat est dit procureur _général_ au parlement dans les
lettres de rémission qu’il obtint en 1383: j’ai remarqué, t. II,
p. 104, qu’il ne pouvoit avoir eu cette qualité et qu’il n’étoit
très-probablement alors que procureur au parlement, comme il
l’étoit encore en 1385 (et en 1397). Je crois pouvoir expliquer
maintenant comment Gilles Labat, qui n’étoit évidemment que
_procureur_ au parlement, est qualifié de procureur _général_
dans un acte émané de la chancellerie, et qu’il est difficile
de supposer fautif. Autrefois le mot _procureur_ signifioit
simplement _fondé de pouvoirs_, et on trouve à chaque instant
des gens de toutes qualités comparoissant, signant, etc., comme
_procureurs_ de leurs amis. La qualité de _général_ ajouté au
mot procureur signifioit, dans certains cas, que le mandataire
étoit chargé de toutes les affaires du mandant; mais elle
pouvoit signifier aussi, quand elle s’appliquoit à un procureur
au parlement ou au Châtelet, qu’il étoit par état et non par
occasion procureur ou mandataire _en général_. Cette assertion me
paroît justifiée par le passage suivant d’une plaidoirie de 1394,
qui s’applique, il est vrai, aux procureurs au Châtelet, mais
qui permet de supposer que les procureurs au parlement, placés
dans une position supérieure, pouvoient bien aussi recevoir,
dans quelques occasions, l’épithète de _général_. Leur nombre
étant d’ailleurs illimité, on conçoit que cette épithète leur
ait été encore plus utile qu’aux procureurs au Châtelet (limités
à quarante), pour se distinguer des procureurs ou mandataires
spéciaux:
«Toutes les cours qui ressortissent (au Châtelet) se gouvernent
selon le stille de chastelet, et pour ce les procureurs qui sont
_procureurs générals_ léans, qui ne font que fait de procuration
devant le prévost, sont advocas ès cours subjetes... En 1378
ou environ, en Chastelet n’avoit point de nombre (_limité_) de
procureurs, et pour ce que plusieurs inconvéniens s’ensuivoient
pour la multiplication, par le roy fu ordené qu’il n’y aroit en
Chastelet que quarante _procureurs généraulx_. Ce fit messire
Hugues Aubriot, et a duré quinze ans.»
Au reste, les procureurs au Châtelet et au Parlement étoient plus
habituellement dits _procureurs_ que procureurs généraux (voir
ci-après remarque sur la page 116, nº 3). Le procureur général est
ordinairement nommé le _procureur général du Roi_, et, le plus
souvent, le _procureur du Roi_.
Page 140, note sur le bailli de Tournay, au lieu de _Il est assez
difficile_, etc., lisez:
Il me semble que le bailli de Tournay, dont parle ici l’auteur du
_Ménagier_, doit être messire Tristan du Bos, personnage assez
important au XIVe siècle, et premier bailli
de Tournay. Il avoit d’abord été bailli de Lille, mais il fut
rappelé lors du mariage du duc de Bourgogne, et fait bailli de
Vermandois. En 1383, il fut envoyé par le Roi à Tournay avec le
comte de Sancerre et autres réformateurs, et nommé alors bailli
de cette ville. Il est dit dans une plaidoierie de novembre 1385
que «le bailli de Tournay étoit du conseil du roi et _sages homs_,
et avoit gouverné plusieurs bailliages,» ce qui s’applique bien
à messire Tristan du Bos, bailli de Lille, puis de Vermandois,
et mentionné plusieurs fois (le 6 novembre 1392, etc.) comme
assistant aux séances du Parlement, où viennent les princes et
le grand conseil. Je crois que c’est bien lui qui figure en
qualité de maître des requêtes dans l’ordonnance de Vernon en date
de février 1388-9 sur l’organisation de la maison du roi. Les
requêtes de l’hôtel suivant partout le roi, il semble difficile
qu’il ait pu cumuler l’emploi de maître des requêtes avec celui
de bailli de Tournay, et il y a lieu de croire qu’il fut nommé
maître des requêtes en même temps qu’Henry Le Mazier (voy. p. 140)
fut nommé bailli de Tournay. Il paroît au reste avoir plus marqué
comme magistrat que comme militaire, car les habitans de Tournay,
pour prouver qu’ils pouvoient bien se défendre sans bailli royal,
disoient en février 1394-5 que messire Tristan ayant voulu arrêter
un certain Louis Despiés hors de Tournay, avoit vu massacrer
les Tournisiens qui l’accompagnoient, et avoit été obligé de
se réfugier dans le clocher de Wertaing. Dix mille habitans de
Tournay avoient été, en armes, le tirer de là pour l’honneur
du roi, puis arrêter Louis Despiés, et brûler la ville qui lui
avoit donné asile. En 1395, il étoit prévôt de l’église d’Arras
(_Plaid. civiles_, X, 483, 515). Messire Tristan du Bos ayant été
longtemps bailli de Tournay et étant souvent venu à Paris, avoit
nécessairement eu occasion de se rencontrer avec l’auteur du
_Ménagier_, magistrat comme lui, ainsi que je crois l’avoir prouvé
dans l’introduction. Il étoit encore maître des requêtes le 12
novembre 1400 (_Matinées_ III), et plaidoit, en mars 1400-1, pour
la terre de Beaucamp, mouvante du seigneur de Heilly, qu’il avoit
achetée en 1398.
Page 149, note sur le Sire d’Andresel.
Des lettres de rémission, accordées en avril 1361 à Jean de Melun
seigneur de la Borde le Vicomte, lettres qui se trouvent dans le
registre LXXXIX du _Trésor des Chartes_ (pièce nº
755) et qui m’ont été signalées par M. Grésy, font connoître la
nature de la rémission accordée à Jean d’Andresel, et donnent en
même temps de nouveaux détails sur sa position et sa conduite en
1359. Il est dit dans ces lettres que Jean d’Andresel, capitaine
général de Brie, avoit soudoyé un certain nombre de gens d’armes,
pour résister aux Anglois et Navarrois; mais que la supériorité
des forces ennemies, et les grands frais qu’entraînoit la réunion
d’un corps aussi considérable l’avoient décidé à le dissoudre,
et à renvoyer les gens d’armes dans leurs garnisons. Il avoit
ordonné, du consentement des habitans du pays, que les gens
d’armes seroient payés de leurs gages au moyen d’un subside levé
par feu dans le pays de Brie, l’impôt payé par chaque localité
étant spécialement et directement affecté au payement d’un corps
désigné d’avance; chaque garnison devoit se tenir prête à marcher
au premier ordre. On conçoit qu’un pareil arrangement ait donné
lieu à plusieurs désordres, à plusieurs violences de la part des
gens d’armes quand l’imposition ne leur étoit pas régulièrement
payée; c’est ce qui étoit arrivé à Jean de Melun pour les
troupes sous ses ordres, et il me paroît évident que la lettre
de rémission accordée à Jean d’Andresel devoit avoir (comme je
l’avois pressenti) un semblable motif.
On trouve dans Rymer (éd. de 1830 T. III), plusieurs pièces
intéressantes sur le séjour de Jean d’Andresel en Angleterre. Il
promit d’abord, avec les autres otages, le 20 février 1361-2, sur
son honneur et état de chevalerie, d’être loyal otage au roi
d’Angleterre, de taire ses secrets, de demeurer dans une ville ou
cité quelconque, et de n’en sortir qu’avec la permission du roi,
sauf qu’il lui étoit permis d’en sortir le matin pour s’ébattre,
et d’y rentrer au soleil couchant.
Le 13 mai 1363, Jean d’Andresel, étant aux Jacobins de Londres,
reçut licence et congé d’aller en France _pour aucunes grosses
besognes touchant la paix_. Il promit à cette occasion de ne
pas s’armer contre l’Angleterre pendant le séjour qu’il alloit
faire en France, _et de remettre son corps en otage en la cité de
Londres_ au plus tard le jour de la Toussaint. Ce fut au reste
malgré le roi Jean qu’il obtint cette mission. Ce prince avoit
écrit le 26 janvier au roi d’Angleterre, de Villeneuve-lès-Avignon
où il étoit alors, qu’il avoit vu le traité fait entre
l’Angleterre d’une part, et le duc d’Orléans, ses enfans et son
conseil de l’autre, et qu’il le confirmoit, sauf qu’il désiroit
voir délivrer Pierre d’Alençon, le comte Dauphin d’Auvergne
et le sire de Coucy, au lieu du comte de Grantpré, du sire de
Clere et du _sire d’Andresel_. Le roi d’Angleterre ayant refusé
cet échange, le roi lui écrivoit encore, le 13 mars[104], qu’il
confirmoit le traité malgré son refus, mais qu’il n’auroit pas cru
_que de si petit de chose il lui dût faillir_.
Froissart a dit que plusieurs des otages du roi Jean n’exécutèrent
pas loyalement leurs promesses. Je ne sais si ce reproche est
fondé pour quelques-uns, mais il ne sauroit, en tout cas,
s’appliquer au sire d’Andresel. C’est ce que prouve la pièce
suivante en date du 16 juin 1365, qui prononce la mise en liberté
définitive de Jean d’Andresel dans des termes bien honorables pour
sa loyauté:
«Le Roy, au noble homme Johan sire d’Andresel, salutz. Par
contemplation de nostre très-cher et très-amé frère le duc
d’Orliens, veuilliantz faire à vous faveur, desport, et grace
espécial, de nostre certeine science nous confessons que vous avez
bien et loialment tenuz par devers nous hostage depuis le temps
que vous nous estoiez baillée parmy la paix.
«Et des ore nous vous délivrons pleinement dudit hostage, et vous
quitons et absolvons par ces présentes lettres de toutes promesse,
foits, seremens, obligations et convenances que fait nous avez à
cause dudit hostage.
«Et volons et consentons et nous pleist que vous soietz des ore en
avant francs de vostre persone comme quites et délivres à plein
dudit ostage.
«Promettans par nostre foy et serement les choses dessusdites
et chascune d’icelles tenir et garder, et noun venir encontre:
toutes autres obligations, promesses, convenances... faites à
nous et à nos heirs par ladite paix et quantque est compris ès
lettres sur ceo faites demourants toutdis en leur effect, force et
vertu; asqueles, quant as choses qui ne touchent vostre présente
délivrance, nous ne volons que aucun préjudice se puisse faire en
temps à venir à cause de cestes nos letres.
«Qui furent faites et donnés à nostre chastel de Wyndesore, le
16e jour de juyn, l’an de grâce mil trois cent soixante et
quint, et de nostre règne le trente neofisme.» (_Rymer_, _éd.
1830_, t. III, p. 604, 685, 694, 700 et 774.)
Tome I, page 171. Supprimez la note 1.
Voir sur les tranchoirs les nombreux passages indiqués à la table.
Tome I, pages 173 et 174, note sur les verrières.
Quoique le verre fût relativement d’un assez haut prix à la fin du
XIVe siècle, il me paroît étonnant que l’auteur
du _Ménagier_, évidemment riche, n’ait pas eu de fenêtres vitrées.
M. Champollion a cité dans ses _d’Orléans_ (IIIe partie, p.
13), divers documens desquels il résulte qu’un panneau de verre
neuf coûtoit 4 sols le pied (quarré?) quand il étoit peint
simplement (portant une devise), et 3 sols 6 deniers quand il
étoit sans aucun ornement. En tenant compte de la dépréciation de
l’argent, 3 sols six deniers ne peuvent pas représenter plus de 7
francs de notre monnoie. Il semble donc que c’étoit une dépense
abordable pour les fortunes moyennes. En 1395, Idete des Marès,
femme en premières noces de maître Jean de Fontaines (voir T. II,
p. 119), et, en secondes, de Jean Thomas, et fille du célèbre
Jean des Marès décapité en 1383, louoit 20 francs par an une
maison dans laquelle il y avoit des fenêtres vitrées (voir mon
_Mémoire sur les Maillotins_). Comment donc l’auteur du _Ménagier_
se contentoit-il de parchemin?
Tome I, page 174, ligne 1, Table dréciées.
Les tables étoient donc alors seulement posées sur des tréteaux.
Tome I, page 221, note 1re, sans doute l’auteur du _Liber de amore_.
Je n’ai cependant pas trouvé ces passages dans le _Livre d’amours
auquel est relatée la grant amour et façon par laquelle Pamphille
peut jouyr de Galathée, et le moyen qu’en fist la maquerelle_.
Paris, Vérard, 1494, in-fol.--Les passages cités dans le
_Ménagier_ doivent donc être tirés d’un des autres auteurs cités
dans le Manuel du Libraire au mot _Pamphile_.
Tome II, page 32, vers 1, Et de ceulx qui vestent les rois.
On lit dans Christine de Pisan, p. 93 de l’édition Poujoulat:
«Il rencontra un de ces ribaulz _vestus d’une roiz_ qui par chemin
souloyent aler.»
L’auteur de la traduction qui est au bas de la page a rendu ce mot
par _blouse_. Je ne sais sur quoi il a fondé cette interprétation.
Tome II, page 38, colonne 1, vers 22,.... en el.
Dans ce lieu, là dedans.
Tome II, page 59, ligne 20,.... de males sanglantes fièvres.
L’épithète de sanglant étoit fréquemment employée dans les
invectives, sans qu’on puisse bien s’en expliquer le motif.
C’est ainsi qu’on voit dans le récit d’une querelle de Pierre de
Lesclat, célèbre conseiller au parlement et confident du duc de
Berry, avec Raoul Drobille, procureur au parlement, ce dernier
dire à Pierre: _Je ne doubte toy ne ton povoir! un sanglant é....
en ta gorge!_ Je crois que c’est de là qu’est restée l’expression
d’_injure sanglante_.
Tome II, page 64, ligne 12, Par engins d’aisselles.
Ce doit être sans doute le piége connu sous le nom de
_quatre-de-chiffre_.
Tome II, page 73, ligne 6, Ne bube ne malen.
Peut-être faut-il lire _mal en_ (mal dedans, _malum intùs_).
Tome II, page 89, ligne 7, D’autre part, de l’eaue.
Mettez deux points après _l’eaue_.
Tome II, page 90, ligne 21, La saison des truites commence en....
Suppléez _mars ou mai_, suivant ce qui est dit p. 190.
Tome II, pages 94 et 97.
Les menus VI et XII sont les mêmes, à quelques variantes près.
Tome II, page 96, menu X.
C’est un dîner de poisson et non de chair, et ce menu est, à
très-peu de chose près, le même que le XXIVe.
Tome II, page 99, menu XV, Brouet lardé.
Peut-être est-ce une faute pour _bouli lardé_.
_Ib._ Cine (cygne).
Ce pourroit être civé.
Tome II, page 100, menu XVI, Drois au persil.
On appeloit _droits_, en fait de venaison, certains morceaux
recherchés qu’on mettoit à part pour le seigneur ou maître
d’équipage quand on défaisoit le cerf.
Tome II, page 103, n. 1.
Au lieu de _gros poisson salé_, lisez: marsouin, dit encore en
anglois _purpoise_. Voy. p. 198.
Tome II, pages 104 et 105, note sur l’abbé de Lagny.
J’ai encore vu un abbé de Lagny assistant à l’ouverture du
parlement le 2 janvier 1387-8.
L’abbé nommé dans le _Ménagier_ ne peut être le second (Pierre
II) cité dans la _Gallia christiana_. Il est parlé en effet,
dans une plaidoierie du 18 mai 1391, du prieur de Saint-Thibaut,
_à présent_ abbé de Lagny. Ces mots indiquent que ce prieur étoit
devenu abbé en 1390 ou 91. L’abbé de Lagny vivant en 1379 n’étoit
donc plus à la tête de cette abbaye en 1396.
Tome II, page 113, note sur la Pierre-au-Lait.
La position que j’ai assignée à ce lieu est confirmée par deux
passages des comptes de la prévôté de Paris donnés par Sauval
(III, 279 et 348), dans lesquels cet emplacement est dit tenir à
la ruelle Jean Lecomte (rue Trognon, comme l’a dit Jaillot,--voir
Corrozet, 1543,--et non rue d’Avignon, comme l’a cru M. Géraud),
et faire face à la ruelle du porche Saint-Jacques. Remarquons
encore que cette position est encore la même que celle indiquée
par Jaillot pour la fin du XVIIIe siècle (Voy.
Paris sous Philippe le Bel, p. 257).
Il est parlé à plusieurs reprises de la Pierre-au-Lait dans les
contes d’Eutrapel. Noël du Fail, auteur de ce curieux ouvrage,
dit que c’étoit de son temps un lieu mal hanté et habité par des
escrocs (fº 42 de l’éd. de 1585). Il appelle aussi échevins de la
_Pierre-au-Lait_ des gens habiles à tricher au jeu.
Tome II, page 116, hôtel de Beauvais.
Sauval a dit, t. II, p. 109, qu’il ignoroit où étoit l’hôtel des
évêques de Beauvais. Il paroît qu’il le découvrit depuis, car
on lit au tome III de ses _Antiquités de Paris_, p. 260, dans
les comptes de la prévôté de Paris que cet hôtel étoit rue du
_Meurier_ (du franc mûrier). Cette rue étant parallèle et à peu de
distance de celle des Billettes, il y a lieu de croire que l’hôtel
de Beauvais avoit des portes sur chacune de ces rues.
Tome II, page 116, note 3.
Ce Jean Duchesne est qualifié procureur général (et ailleurs
_procureur_; voy. p. LXXVIII) au Châtelet, dans un
arrêt du 5 février 1400-1, qui confirma une sentence du prévôt
de Paris dont il avoit appelé. Il avoit demandé à rembourser,
moyennant 42 florins à l’écu, 60 sous ou 3 livres de rente qu’il
payoit annuellement à Louis Blanchet, seigneur de la Queue en Brie
et premier secrétaire du roi, sur une maison avec dépendances
qu’il avoit à Romainville.
Tome II, p. 118, note 3.
Ajoutez: Le Ms. du roi, fonds latin, 4641 B, contient la
bénédiction et le formulaire du cérémonial usités en cette
occasion; je les donne ici, quoiqu’ils puissent se trouver dans
d’anciens ouvrages liturgiques.
«_Bénédictio thalami ad nuptias et als._ (aliàs?)
«Benedic, Domine, thalamum hunc et omnes habitantes in eo, ut
in tua voluntate permaneant, requiescant et multiplicentur in
longitudinem dierum. Per Christum, etc.
«_Tunc thurificet thalamum in matrimonio, postea sponsum et
sponsam sedentes vel jacentes in lecto suo. Benedicentur dicendo_:
«Benedic, Domine, adolescentulos istos; sicut benedixisti Thobiam
et Sarram filiam Raguelis, ita benedicere eos digneris, Domine,
ut in nomine tuî vivant et senescant, et multiplicentur in
longitudinem dierum. Per Christum, etc.
«Benedictio Dei omnipotentis, Patris et Filii et Spiritus sancti
descendat super vos et maneat semper vobiscum. In nomine Patris,
etc.»
Tome II, p. 119, l. 20, Maître Jean de Fontaines.
C’est sans doute le gendre du célèbre Jean des Marès. (Voir
ci-dessus remarque sur la page 173 du tome I.)
Tome II, p. 129, l. 10.
Supprimez la virgule après _Nota_.
Tome II, page 134, note 1.
_Élire_ ne peut signifier ici _écosser_, puisqu’il s’agit de vieux
pois, mais bien _choisir_, _éplucher_.
Tome II, page 139, ligne 9, L’en connoît les fèves des marais.... et
les fèves des champs, etc.
Je pense que les fèves des champs sont les _haricots_
d’aujourd’hui, désignés encore quelquefois sous le nom de _fèves_.
Tome II, p. 154, note 3.
Lisez _feuillet_ d IV vº, au lieu de _feuille_, etc.
Tome II, p. 181, l. 26, le Saupiquet.
Il y avoit en 1401, à Melun, une prison dite _Saupiquet_, (sans
doute par une allusion facétieuse à cette sauce) _dans laquelle on
ne se pouvoit tourner_ (Matinées III, 68).
Tome II, page 181, note 2.
Ajoutez: Ou jaunie par la cuisson? L’acception la plus ordinaire
du mot tanné est celle de _couleur de tan_ (feuille morte).
Tome II, p. 202, note 3, sur le mot _auques_, au lieu de _presque_
lisez _aussi_.
Tome II, page 251, n. 5, Et des poales à Villedieu.
Ce bourg de Normandie est encore nommé sur les cartes
_Villèdieu-les-poëles_. Il y a à la Bibliothèque royale
(Manuscrits) d’anciens statuts des poëliers de Villedieu.
Tome II, p. 253, n. 5, Dans une curieuse chanson....
Voici le dernier couplet qui paroît avoir été omis par une méprise
de l’imprimeur dans les _Chroniques de Saint-Denis_:
L’an mil CCC IIIxx,
La veille de la Chandeleur,
Par les clers et maistres divins
Fus emprisonnés à douleur.
Je croy souvent mues couleur
Quant ne pues aler çà ne là;
_Envis muert qui apris ne l’a_.
On trouve à la suite de cette pièce deux rondeaux relatifs à
l’infortuné prévôt.
_Rondel à responce H. Aubriot._
Cent mil fois je vous mercy
De vostre vraie escripture.
Semblant me monstrez d’amer, cy:
Cent mil, etc.
Mais je ne puis trouver mercy,
L’université m’est trop dure:
Cent mil, etc.
_Autre Rondel._
Je croy bien que c’est par mon vice
Que Dieu cy durement m’acule.
Oncques-mais d’homme ne vy ce;
Je crois bien, etc.
Car je ressemble à l’escrevisse:
Quand je cuide aler je recule.
Je crois bien, etc.
Tome II, page 318, note 4, ligne 9, Suivoient en volant les chiens
pendant la quête.
Cette remarque ne s’applique qu’au vol des champs, ou chasse de la
perdrix, car, pour d’autres chasses, celles au héron ou au milan
par exemple, cela se passoit différemment. On en peut voir le
détail dans d’Arcussia.
Tome II, page 322, note 4.
Ajoutez: Ou peut-être comme on l’a expliqué au commencement de ce
traité.
Tome II, TABLE.
A l’article: _Additions faites au_, etc., ajoutez: _b_, 245.--Aux
articles AUBRIOT, _Sa maison_ et AYALA,
ajoutez: _b_, 380.--Ajoutez: _b_, 381, aux articles BOS
(Tristan du), _Flandres_ et FROISSART, et _b_, 382, à
_Estampes et à Gingembre_.--Après BOILEAU, etc., ajoutez:
BONAMY, cité, _b_, 380.
(Voir page 380 du tome II, un _supplément aux corrections_).
[Illustration]
LE MÉNAGIER DE PARIS.
PROLOGUE.
Chère seur, pour ce que vous estant en l’aage de quinze ans et
la sepmaine que vous et moy feusmes espousés, me priastes que je
espargnasse à vostre jeunesse et à vostre petit et ygnorant service
jusques à ce que vous eussiez plus veu et apris; à laquelle appresure
vous me promectiez de entendre songneusement et mectre toute vostre
cure et diligence pour ma paix et amour garder, si comme vous disiez
bien saigement par plus sage conseil, ce croy-je bien, que le vostre,
en moy priant humblement en nostre lit, comme en suis recors, que pour
l’amour de Dieu je ne vous voulsisse mie laidement corrigier devant
la gent estrange ne devant nostre gent aussy, mais vous corrigasse
chascune nuit ou de jour en jour en nostre chambre et vous ramentéusse
les descontenances ou simplesses de la journée ou journées passées et
vous chastiasse se il me plaisoit, et lors vous ne fauldriez point à
vous amender selon ma doctrine et correction et feriez tout vostre
povoir selon ma voulenté, si comme vous disiez. Si ay tenu à grant
bien et vous loe et sçay bon gré de ce que vous m’en avez dit et m’en
est depuis souventes fois souvenu. Et sachez sur ce, chère seur,
que tout quanques je sçay que vous aiez fait puis que nous fusmes
mariés jusques cy et tout quanques vous ferez en bonne intention m’a
esté et est bon et me plaist et m’a bien pleu et plaira. Car vostre
jeunesse vous excuse d’estre bien saige et vous excusera encores en
toutes choses que vous ferez en intention de faire bien et sans mon
desplaisir. Et sachiez que je ne pren pas desplaisir, mais plaisir,
en ce que vous aurez à labourer rosiers, à garder violettes, faire
chappeaulx, et aussi en vostre dancer et en vostre chanter et vueil
bien que le continuez entre nos amis et nos pareilz et n’est que bien
et onnesteté de ainsi passer l’aage de vostre adolescence féminine,
toutesvoies sans désirer ne vous offrir à repairier en festes ne dances
de trop grans seigneurs, car ce ne vous est mie convenable, ne afférant
à vostre estat, ne au mien. Et quant au service que vous dictes que
vous me feriez voulentiers plus grant que vous ne faictes se vous le
sceussiez faire et que je le vous apreigne, sachez, chère seur, qu’il
me souffist bien que vous me faciez au tel service comme vos bonnes
voisines font à leurs mariz qui sont pareilz à nous et de nostre estat
et comme vos parentes font à leurs mariz de pareil estat que nous
sommes. Si vous en conseillez privéement à elles et après leur conseil
si en faictes ou plus ou moins selon vostre vouloir. Car je ne suis
point si oultrecuidé à ce que je sens de vous et de vostre bien que
ce que vous en ferez ne me souffise assez et de tous autres services
aussi, mais que il n’y ait barat, mesprisement ou desdaing, mais de ce
vous gaittiez. Car jasoit-ce, belle seur, que je congnoisse bien que
vous soiez de greigneur lignaige que je ne suis, toutesvoies ce ne vous
garantiroit mie, car, par Dieu, les femmes de vostre lignaige sont si
bonnes que sans moy et par elles mesmes seriez-vous asprement corrigée
se elles le savoient par moi ou autrement; mais en vous ne fais-je
point de doubte; je suis tout asseuré de vostre bien. Et toutesvoies,
jasoit-ce, comme j’ay dit, que à moy ne appartiengne fors un petit de
service, si vouldroie-je bien que vous sceussiez du bien et de l’onneur
et de service à grant planté et foison et plus que à moy n’appartient,
ou pour servir autre mary se vous l’avez après moy, ou pour donner
plus grant doctrine à vos filles, amies ou autres, se il vous plaist
et en ont besoing. Et tant plus saurez, tant plus d’onneur y aurez et
plus loés en seront vos parens et moy aussi et autres entour qui vous
aurez esté nourrie. Et pour vostre onneur et amour, et non mie pour
moy servir, (car à moy ne convient mie service fors le commun, encores
sur le moins) ayant piteuse et charitable compassion de vous qui
n’avez, de long temps a, père ne mère, ne icy aucunes de vos parentes
près de vous, ne à qui de vos privées nécessités vous puissiez avoir
conseil ne recours fors à moy seul pour qui vous avez esté traicte de
vostre parenté et du païs de vostre nativité, ay pensé plusieurs fois
et intervalles se je peusse ou sceusse trouver de moy mesmes aucune
généralle introduction légière pour vous aprendre et par laquelle,
sans moy donner telle charge comme dessus est dit, par vous mesmes
vous peussiez introduire parmy vostre paine et labour. Et à la fin me
semble que se vostre affection y est telle comme vous m’avez monstré le
semblant par vos bonnes paroles, il se peut acomplir en ceste manière,
c’est assavoir que une leçon générale vous sera par moy escripte, et à
vous baillée sur trois distinctions contenans dix-neuf[105] articles
principalment.
LA PREMIÈRE DISTINCTION.
La première distinction d’icelles trois est nécessaire pour acquérir
l’amour de Dieu et la salvacion de vostre âme et aussi nécessaire pour
acquérir l’amour de vostre mary et donner à vous en ce monde la paix
que l’en doit avoir en mariaige. Et pour ce que ces deux choses, c’est
assavoir la salvacion de l’âme et la paix du mary, sont les deux choses
plus principalment nécessaires qui soient, pour ce sont-elles mises cy
premièrement. Et contient icelle première distinction neuf articles.
Le premier article parle de saluer et regracier Nostre Seigneur et sa
benoite mère à vostre esveillier et à vostre lever et de vous atourner
convenablement.
Le second article est de vous accompaigner convenablement, aler à
l’église, eslire place, vous saigement contenir, oïr messe et vous
confesser.
Le tiers article est que vous amez Dieu et sa benoite mère et
continuellement les servez et vous mectez et tenez en leur grâce.
Le quart article est que vous gardez continence et vivez chastement à
l’exemple Susanne, Lucresse et autres.
Le quint article que vous soiez amoureuse de vostre mary (soit moy ou
autre) à l’exemple de Sarre, Rébecque, Rachel.
Le sixiesme article que vous soiez à lui humble et obéissant à
l’exemple de Grisilidis, de celle qui ne voult rescourre son mary de
noyer, et la mère Dieu qui respondit _fiat_, etc., de Lucifer, du
puys, du bailly de Tournay, des religieux et des mariés, de madame
d’Andresel, de Chaumont, de la Romaine.
Le septiesme que vous soiez curieuse et songneuse de sa personne.
Le huitiesme que vous soiez taisant pour celer ses secrets à l’exemple
de Papire, de celle qui pont huit eufz, de celle de Venise, de celle
qui revint de Saint Jaques et de l’advocat.
Le neuviesme et derrenier article est que se vostre mary s’essoie
de foloyer ou foloye, que sans rigueur mais doulcement, saigement
et humblement vous l’en retrayez comme Mellibée et dame Jehanne la
Quintine.
LA SECONDE DISTINCTION.
La seconde distinction est nécessaire pour le prouffit du mesnage
acroistre, acquérir amis et sauver le sien; pour secourir soy et aider
contre les males fortunes de la vieillesse à venir, et contient six
articles.
Le premier article est que vous aiez soing de vostre mesnaige,
diligence et persévérance et regard au labour: mectez peine à y prendre
plaisir et je feray ainsi d’autre part afin d’advenir au chastel dont
il est parlé.
Le second article est que au moins vous prenez vostre esbatement et
vous sachiez aucun peu congnoistre en curtilliage et jardinaige, enter
en la saison et garder roses l’iver.
Le tiers article est que vous sachiez choisir varlets, portefais,
aides ou autres fortes gens pour faire les dures besongnes qui d’eure
en autre se pevent achever et aussi laboureurs, etc. Et en oultre
cousturiers, cordouaniers, boulengiers, pasticiers, etc. Et par
espécial varlets et chambrières d’ostel embesongner à grains tribler
et remuer, robes nectier, éventer et essorer, commander à vos gens de
penser des brebis, des chevaulx: garder et garir vins.
Le quart article est que vous, comme souverain maistre de vostre
hostel, sachiez ordonner disners, soupers, mès et assietes, congnoistre
le fait du bouchier, du poullaillier et savoir congnoistre les espices.
Le quint article que vous sachiez commander, ordonner, deviser et faire
faire toutes manières de potaiges, civés, saulses et toutes autres
viandes; idem pour malades.
LA TROISIÈME DISTINCTION.
La troisiesme distinction est de jeux et esbatemens aucunement plaisans
pour avoir contenance et manière de parler et tenir compaignie à gens
et contient trois articles.
Le premier article est tout de demandes d’esbatemens qui par le sort
des dez, par rocs et par roys sont avérées et respondues par estrange
manière.
Le deuxiesme article est de savoir nourrir et faire voler l’esprivier.
Le tiers article est d’aucunes autres demandes qui regardent compte et
nombre et sont subtilz à trouver ou à deviner[106].
[Illustration]
LE MÉNAGIER DE PARIS.
PREMIÈRE DISTINCTION.
ARTICLE PREMIER.
Le commencement et premier article de la première distinction parle de
adourer et du lever; lequel vostre lever doit estre entendu matin. Et
matin, en l’entendement que l’en peut prendre selon la matière dont
nous avons à traictier, est dit de matines. Car ainsi comme entre nous
gens ruraulx disons le jour depuis l’aube du jour jusques à la nuit, ou
du soleil levant jusques à soleil couchant, les clercs qui prennent
plus subtillement dient que c’est le jour artificiel; mais le jour
naturel qui tousjours a vint quatre heures se commence à mienuit et
fine à la mienuit ensuivant. Et pour ce que j’ay dit que matin est dit
de matines, je l’entens avoir dit pour ce que adonc sonnent les matines
pour faire relever les religieux pour dire matines et loenges à Dieu,
et non mie pour ce que je vueille dire que vous, belle seur, ne les
femmes qui sont mariées, vous doiez lever à celle heure. Mais je le
vueille bien avoir dit pour ce que se à ycelle heure vous oez sonner
matines vous louez adont et saluez Nostre Seigneur d’aucun salut,
prière ou oroison avant ce que vous vous rendormez; car à ce propos
sont cy après propres oroisons ou prières. Car, soit à celle heure de
matin ou au matin du jour, j’ay cy escript deux oroisons pour vous
à dire à Nostre Seigneur, et deux autres à Nostre Dame propres pour
esveiller ou lever. Et premier s’ensuit celle de mienuit par laquelle,
en ycelle disant, vous regraciez Nostre Seigneur de ce que de sa grâce
il vous a donné venir jusques à celle heure. Et direz ainsi:
Gracias ago tibi, Domine, etc.
C’est à dire en françois: Beau sire Dieu tout puissant qui es un seul
en Trinité, qui estois, es et seras en toutes choses Dieu benoist par
les siècles, je te rens grâce de ce que tu m’as daigné trespasser
dès le commencement de ceste nuit jusques aux heures matinaulx, et
maintenant je te requiers que tu me daignes, par ta sainte miséricorde,
ce jour trespasser sans peschié, tellement que au vespre je te puisse
comme à mon Dieu et à mon Seigneur regracier, adourer et donner salut.
Item s’ensuit l’autre oroison à Nostre Seigneur en disant:
Domine, sancte pater, etc.
C’est à dire en françois: Beau sire Dieu tout puissant et père
pardurable qui m’as donné parvenir au commencement de ceste journée par
ta saincte vertu, garde moy d’encourir en aucun péril, si que je ne
puisse décliner à aucun mortel péchié, et que par ton doulx atrempement
ma pensée soit adrécée à ta saincte justice et voulenté faire.
Item s’ensuit les deux oroisons à Nostre Dame, et premièrement:
Sancta Maria, mater Domini, etc.
C’est à dire en françois: Marie, sainte mère de Nostre Seigneur
Jhesu-Crist, ès mains de ton benoit filz et de toy commandé-je huy et
tout temps mon âme, mon corps et mon sens. Sire, garde moy de tous
vices, de tous péchiés et de toute temptacion d’ennemy et me délivre
de tous périlz. Sire doulx Jhesu-Crist, aide moy et me donne santé
d’âme et de corps, donne moy voulenté de bien faire, en ce siècle
vivre justement et bien persévérer. Octroie moy rémission de tous mes
péchiés. Sire, sauve moy en veillant, garde moy en dormant afin que je
dorme en paix et veille en toy en la gloire de paradis.
Item s’ensuit l’autre oroison à Nostre Dame qui est toute en françois:
O très certaine espérance, dame deffenderesse de tous ceulx qui s’y
attendent! Glorieuse vierge Marie, je te prie maintenant, que en icelle
heure que mes yeulx seront si aggravés de l’obscureté de la mort que
je ne pourray veoir la clarté de ce siècle, ne me pourray mouvoir la
langue pour toy prier ne pour toy appeller et que mon chiétif cuer qui
est si foible tremblera pour la paour des ennemis d’enfer et sera si
angoisseusement esbahis que tous les membres de mon corps defondront en
sueur pour la peine de l’angoisse de la mort, lors, dame très doulce et
très piteuse, me daignes regarder en pitié et moy aidier à voir avec
toy la compaignie des anges et aussi la chevalerie de paradis, et que
les ennemis troublés et espoventés de ton secours ne puissent avoir
aucun regart, présumpcion ou souspeçon de mal à l’encontre de moy,
ne aucune espérance ou puissance de moy traire ou mettre hors de ta
compaignie. Mais, très débonnaire dame, te plaise lors à souvenir de
la prière que je te fais orendroit, et reçoy m’âme en ta benoite foy,
en ta garde et en ta deffense, et la présente à ton glorieux filz pour
estre vestue de la robe de gloire et accompaignée à la joieuse feste
des anges et de tous les sains. O dame des anges! O porte de paradis!
O dame des patriarches, des prophètes, des apostres, des martirs, des
confesseurs, des vierges et de tous les sains et sainctes! O estoille
de matin plus resplendissant que le soleil et plus blanche que la noif!
Je joing mes mains et eslieve mes yeulx et fléchis mes genoulz devant
toy! Dame très débonnaire, pour icelle joie que tu eus quant ta sainte
âme se parti de ton corps sans doubte et sans paour et fut portée
présens les anges et archanges et en chantant présentée à ton glorieux
filz et receue et hébergée en la joie pardurable, je te prie que tu
me secoures et me viengnes au devant en icelle heure qui tant fait à
doubter. Quant la mort me sera si près, dame, soies à m’âme confort
et refuge et entens curieusement à la garder, si que les ennemis très
crueux d’enfer qui tant sont horribles à veoir ne me puissent mettre
au devant les péchiés que j’ay fais, mais iceulx soient premièrement à
ta prière à moy pardonnés et effaciés par ton benoit enfant, et soit
mon âme par toy, très doulce dame, présentée à ton benoit fils et à
ta prière mise à la possession du repos pardurable et de la joie qui
jamais ne fauldra! Amen.
Ces oroisons povez-vous dire à matines, ou à vostre esveillier du
matin, ou à l’un et à l’autre, en vous levant et vestant, et après
vostre vestir, tout est bien, et que ce soit à jeun et avant toute
autre besongne. Mais pour ce que j’ay dit en vous vestant, je vueil
en cest endroit un petit parler de vestemens. Sur quoy, chère
seur, sachiez que se vous voulez ouvrer de mon conseil, vous aurez
grant regard et grant advis aux facultés et puissances de vous et
de moy selon l’estat de vos parens et des miens entour qui vous
aurez à fréquenter et repairier chascun jour. Gardez que vous soiez
honnestement vestue, sans induire nouvelles devises et sans trop ou pou
de bouban. Et avant que vous partiez de vostre chambre ou ostel aiez
paravant avisé que le colet de vostre chemise, de vostre blanchet ou
de vostre coste ou surcot[107] ne saillent l’un sur l’autre, comme il
est d’aucunes yvrongnes, foles ou non sachans qui ne tiennent compte de
leur honneur ne de l’onnesteté de leur estat ne de leurs maris, et vont
les yeulx ouvers, la teste espoventablement levée comme un lyon, leurs
cheveulx saillans hors de leurs coiffes, et les colez de leurs chemises
et cottes l’un sur l’autre et marchent hommassement et se maintiennent
laidement devant la gent sans en avoir honte. Et quant l’en leur en
parle, elles s’excusent sur diligence et humilité et dient qu’ils
sont si diligens, labourieuses et si humaines qu’elles ne tiennent
compte d’elles, mais elles mentent: elles tiennent bien si grant
compte d’elles que s’elles estoient en une compaignie d’onneur, elles
ne vouldroient mie estre moins servies que les sages leurs pareilles
en lignaige, ne avoir moins des salutacions, des inclinacions, des
réverences et du hault parler que les autres, mais plus, et si n’en
sont pas dignes quant elles ne scevent garder l’onnesteté de l’estat,
non mie seulement d’elles, mais au moins de leurs maris et de leur
lignaige à qui elles font vergongne. Gardez donc, belle seur, que vos
cheveulx, vostre coiffe, vostre cueuvrechief et vostre chapperon[108]
et le surplus de vos atours soient bien arengéement et simplement
ordenés et telement que aucuns de ceulx qui vous verront ne s’en
puissent rire ne moquer, mais doit-l’en faire de vous exemple de bon
arroy, de simplesse et de honnesteté à toutes les autres; et ce vous
doit souffire quant à ce premier article.
LE SECOND ARTICLE.
Le second article dit que à l’aler en ville ou au moustier vous
accompaigniez convenablement selon vostre estat et par espécial avec
preudes femmes et fuiez compaignie souspeçonneuse et jamais femme
souspeçonneuse ne approchiez, ne ne souffrez en vostre compaignie; et
en alant ayant la teste droite, les paupières basses et arrestées et
la veue droit devant vous quatre toises et bas à terre, sans regarder
ou espandre vostre regard à homme ne à femme qui soit à destre ou à
senestre, ne regarder hault, ne vostre regard changer en divers lieux
muablement, ne rire, ne arrester à parler à aucun sur les rues. Et
se vous estes venue à l’église, eslisez un lieu secret et solitaire
devant un bel autel ou bel ymaige, et illec prenez place et vous y
arrestez sans changer divers lieux, ne aler çà ne là[109], et aiez la
teste droite et les bolièvres tousjours mouvans en disant oroisons ou
prières. Aiez aussi continuellement vostre regart sur vostre livre ou
au visaige de l’imaige sans regarder homme ne femme, peinture ne autre
chose, et sans papelardie ou fiction, ayez le cuer au ciel et aourez
de tout vostre cuer; et en faisant ainsi oyez messe chascun jour et
vous confessez souvent; et s’ainsi le faites et persévérez, honneur
vous sourdra et tout bien vous vendra. Et ce que dit est dessus doit
souffire quant à ce commencement, car les bonnes preudes femmes entour
qui vous repairerez, les bons exemples que vous prendrez à elles tant
par leurs fais comme par leur doctrine, les bons vieulz prestres saiges
et preudomes à qui vous vous confesserez et le bon sens naturel que
Dieu vous a donné vous attraira et donra le remenant quant à ce second
article.
LE TIERS ARTICLE.
Le tiers article dit que vous devez amer Dieu et vous tenir en sa
grâce. Sur quoy je vous conseille que incontinent et toutes oeuvres
laissées, vous vous désistez de boire ou mangier à nuit ou vespre, se
très petit non, et vous ostez de toutes pensées terriennes et mondaines
et vous mettez et tenez alant et venant en un lieu secret, solitaire
et loing de gens et ne pensez à riens fors à demain bien matin oïr
vostre messe, et après ce rendre compte à vostre confesseur de tous vos
péchiés par bonne, meure et attrempée confession. Et pour ce que ces
deux choses d’oïr messe et de confession sont aucunement différans,
nous parlerons premièrement de la messe et secondement de la confession.
Et quant est de la messe, chère seur, sachiez que la messe a plusieurs
dignités en drois estas ou degrés dont il nous convient parler et vous
esclarcir. Et premièrement, après ce que le prestre est revestu et
dit son _Confiteor_ et mis en bon estat, il commence sa messe: et ce
appelle-l’en _l’Introite_ de la messe; c’est le commencement ou entrée
de la messe, ouquel endroit doit lors chascun homs et chascune femme
refraindre ses pensées endroit lui et qu’il ne pense à chose mondaine
qu’il ait oncques mais veue ne oye, car quant li homs ou la femme est
au moustier pour oïr le service divin, son cuer ne doit mie estre en
sa maison ne ès champs, ne ès autres choses mondaines et si ne doit
mie penser ès choses temporelles, mais à Dieu proprement, seulement
et nuement, et à lui prier dévotement. Après _l’Introïte_ chantée ou
dicte, l’en dit par neuf fois: _Kirie eleison, Christe eleison_, en
signifiance qu’il y a en paradis neuf paires d’anges que l’en dit
_gérarchies_, et de chascune paire ou gérarchie viennent à celle messe
une quantité et non mie toute l’ordre, mais de chascune une partie. Si
doit chascun prier à ces sains anges qu’ils prient pour lui à Nostre
Seigneur, en disant: O vous, sains anges, qui descendez de la gloire
au Sauveur, pour lui ministrer et servir en terre, priez lui qu’il nous
pardonne nos péchiés et nous envoie sa grâce.
Après, dit-on _Gloria in excelsis Deo_; lors doit-on louer doulcement
Nostre Seigneur en disant: Très doulx Dieu, glorieux et honnourés
soiez-vous, loés soiez-vous, benoit soiez-vous, adourés soiez-vous,
etc. Après dit-on les oroisons des Sains et de Nostre Dame. Si doit-on
prier à la très doulce mère Dieu et aux Sains qu’ils prient pour
nous, en disant: Très glorieuse mère Dieu qui estes moienne entre
vostre doulz fils et les pécheurs repentans, priez pour moy à vostre
enfant, et vous, benois Sains de qui on fait mémoire, aidiez moy et
priez avec la dame des anges que Dieu par sa grâce me pardoint mes
forfais et enlumine mon cuer de sa grâce. Après ce, dit-on l’_Épitre_
qui est ainsi comme donner remembrance que un messaige vient qui
apporte lettres faisans mencion que le sire de tout le monde viendra
prouchainement. Après ce chante-l’en le _grée_[110] ou l’_alléluye_
ou le _traict_ en karesme et dit-on la _séquence_: c’est démonstrance
que ce sont les ménestriers qui viennent devant et monstrent que le
Seigneur est jà sur le chemin, et qui cornent pour resjoïr les cuers de
ceulx qui attendent et ont espérance en la venue du souverain Seigneur.
Après lit-on l’_Euvangille_; c’est adonc la plus vraie et prouchaine
messaigerie: car ce sont les bannières, les pannons et l’estendart qui
monstrent certainement que adoncques le Seigneur est près, et lors
se doit chascun taire et soy tenir droit, mettre s’entente à oïr et
retenir ce que l’Euvangille dit, car ce sont les propres paroles que
Nostre Seigneur dist de sa bouche et lesquelles paroles nous enseignent
à vivre, se nous voulons estre de la mesnie à icellui souverain
Seigneur. Et pour ce doit estre chascun curieux et ententif à oïr
icelles paroles de l’Euvangille et à icelles retenir. Après fait-on
l’offrande en laquelle on doit offrir en la main du prestre aucune
chose en signifiance que l’en offre son cuer à Dieu, en disant: Sainte
Trinité, recevez mon cuer que je vous offre: si le faites riche de
vostre grâce. Et en ce disant doit-l’en bailler son offrande. Après ce,
quant le prestre se retourne de l’autel il dit que l’en prie pour lui:
si en doit-l’en diligemment prier, car il entre en nos besongnes et
fait oroisons pour nous.
Après ce, dit le prestre: _Per omnia secula seculorum_: Et puis:
_Sursum corda_. C’est à dire: levez vos cuers à Dieu. Et le clerc et
les autres respondent: _Habemus ad Dominum_: nous les avons à Nostre
Seigneur. Dont doit-l’en appareillier et avoir son oeil au prestre.
Après ce, chante-l’en la louenge des anges, c’est assavoir: _Sanctus,
sanctus, sanctus_. Dont descendent les anges pour appareillier,
avironner et garder la table sur laquelle Dieu descendra et par
son seul regard repaistra ses amis et adonc entend-l’en à veoir
sa venue et se doit-l’en appareillier ainsi comme bons amoureux
subgiez s’appareillent quant le Roy entre en sa cité, et le doit-l’en
amoureusement et en grant joie de cuer regarder et recevoir, et en le
regardant regracier sa venue et luy donner louenges et salus, et en
pensée et à basse voix lui faire ses requestes pour obtenir rémissions
et pardons des meffais passés; car il vient çà bas pour trois choses:
l’une, pour tout pardonner, se nous en sommes dignes; la deuxiesme pour
nous donner sa grâce, se nous le savons requérir; la tierce pour nous
retraire du chemin d’enfer.
Après est la _Paternostre_ qui nous enseigne que nous le devons
appeller père et lui prier qu’il nous pardonne nos meffais ainsi comme
nous pardonnons à nos malfaiteurs les leurs, et aussi lui prions qu’il
ne nous laisse point péchier ne estre temptés, mais nous délivre de
mal; _amen_. Après on dit _Agnus Dei_ par trois fois et prie-l’en à
Dieu qu’il ait mercy de nous et qu’il nous donne paix; qui peut estre
entendu paix entre le corps et l’âme, que le corps soit obéissant à
l’âme: ou paix entre nous et nos adversaires; et pour ce prent-l’en
la paix. Après chante-l’en le _post-communion_ et alors on doit dire
et déprier Nostre Seigneur qu’il ne se vueille mie retraire de nous,
ne nous laissier comme orphelins et sans père. Après dit-l’en les
derrenières oroisons et adonc se doit-on retraire et recommander à
la benoite vierge Marie et à elle requerre qu’elle vueille déprier
son benoit chier enfant qu’il vueille demourer avec nous. Et quant
tout est dit et achevé et le prestre dévestu, adonc doit-l’en icellui
Seigneur remercier de ce qu’il nous a donné sens et entendement d’avoir
oy sa benoite messe et veu son benoit sacrement qui donne remembrance
de sa benoite nativité et de sa benoite passion et de sa benoite
résurrection, et luy requérir qu’en persévérant au surplus, il nous
doint vraye et parfaicte rémission. Et adoncques, chère seur, vous
mettez toute seule, les yeux enclins à la terre, le cuer au ciel,
pensez de tout vostre cuer très ententivement et cordialment à tous
vos péchiés pour vous en deschargier et délivrer à celle heure. Mais
pour vous adviser dès maintenant comment ce sera fait adonc, je vous en
traicteray un petit selon se que j’en sçay et croy.
Chère seur, veulliez de par moy sur ce savoir que quiconques soit
homme ou femme qui vueille à droit ses péchiés confesser au sauvement
de l’âme de lui ou d’elle, il doit savoir que trois choses lui sont
nécessaires; c’est assavoir, contriction, confession et satisfacion;
et doit-il ou elle savoir que contriction requiert douleur de cuer en
grans gémissemens et repentances et convient que en grant contriction
et très humblement le pécheur requière pardon et mercy et déprie
très affectueusement nostre créateur et souverain Seigneur qu’il lui
vueille pardonner ce en quoy il l’a peu courroucier et offendre. Et
sache le pécheur que sans contriction sa prière ne vault riens, puis
qu’il ait sa pensée et son cuer ailleurs. Et, chère seur, vous en povez
prendre exemple par un à qui l’en promist donner un cheval pour dire
une _paternostre_, mais qu’il ne pensast autre part, et en disant la
_paternostre_, il se pensa se cellui qui lui donnoit le cheval lui
laisseroit la selle, et ainsi le maleureux perdit tout. Ainsi est-il
de celui qui déprie Nostre Seigneur et ne pense point à sa prière ne à
cellui qu’il déprie, et si a jà, par aventure, fait telle chose dont il
a desservi à estre pendu au gibet d’enfer et si s’endort en ce péchié
et n’en tient compte, et s’il estoit jugié en ce chétif monde par un
petit prévost à estre pendu au gibet de fust ou de pierre, ou à paier
une grosse amende qui est moins, et il cuidoit reschapper pour avoir
contriction, pour plourer et pour prier le prévost ou juge, comment
il le prieroit de bon cuer, en grans pleurs, en gémissemens et grans
contrictions de cuer sans penser autre part, et il ne peut mie plourer
ne prier du cuer le grant seigneur, son souverain et son créateur qui
des haultes fenestres de sa pourvéance où il est lassus voit toute
l’affection du cuer d’icellui pécheur! Et si scet bien le pécheur que
icellui Seigneur est si piteux et si miséricors que pour très petite
prière, mais qu’elle fust de cuer contrict et repentant, il aroit
tout pardonné; voire mesmes se la sentence estoit jà donnée contre le
pécheur, et fust ores icellui pécheur condempné à mort, or puet icellui
souverain tout rappeller et quicter, et il n’est prévost ne juge par
deçà qui pour plourer ne pour prière que le condempné sceust faire,
peust rappeller le jugement qu’il auroit fait contre lui. Or regardez
doncques, belle seur, quelle comparoison est cy! Et encores est-ce pis,
car quant un homs est condempné à mort par le souverain juge, puis
qu’il ne rappelle sa sentence, c’est à entendre que la peine de sa
mort est perpétuelle et pardurable, et quant il est condempné par un
prévost, la peine de sa mort ne dure que un moment; dont, belle seur,
n’est-il point de comparoison ne entre la puissance des juges, ne entre
la peine des jugemens. Et pour ce vault-il mieulx, belle seur, plourer
et avoir contriction et adrécier sa prière à cellui qui a puissance
souveraine et absolue que à cellui qui n’a puissance fors que ordonnée
et sur certaine forme qu’il ne peut passer. Car icellui juge souverain
est cellui qui à la fin nous examinera et jugera. Et adonc, belle seur,
quel compte lui rendrons-nous des biens de fortune et de nature qu’il
nous a bailliés en garde et nous avons tout folement despendu et mis à
nostre usaige et à nostre délit, sans en avoir riens baillié ne aumosné
à lui ne aux souffreteux honteux et paciens qui pour l’amour et ou nom
de lui nous en ont demandé? Se en ce cas il nous argue de larrecin, que
nous l’avons en ce desrobé, que respondrons-nous? Item de nostre âme
sa fille qu’il nous bailla saine et nette, sans tache et sans ordure,
laquelle nous avons empoisonnée par les buvraiges du péché mortel, se
il nous argue de murtre, en disant que nous avons tué sa fille que il
nous avoit baillié en garde, quelle deffence arons-nous? Item de nostre
cuer, nostre corps qui est le chastel dont il nous avoit baillié la
garde et nous l’avons livré à son ennemy, c’est le Déable d’enfer,
quelle excusacion arons-nous? Certes, belle seur, je ne voy mie que,
se la benoite vierge Marie sa mère ne nous sequeurt comme advocate,
que par le bon jugement d’icelui souverain juge nous ne soions pugnis
et enchaînés au gibet d’enfer pardurablement comme larrons, comme
murtriers et comme traictres, se les chaudes larmes de la contriction
de nostre cuer ne chassent l’ennemy hors de nous en nostre présente
vie; mais ce se puet ainsi légièrement faire comme l’eaue chaude chasse
le chien de la cuisine.
Après la contriction vient la confession qui a six condicions, ou
elle ne vault riens. La première condicion de confession est que
la confession soit faicte sagement: c’est à dire sagement en deux
manières, qui est à entendre que le pécheur ou pécheresse eslise
confesseur saige et preudomme. Et donc le pécheur doit avoir exemple
et regart à ce que toute créature malade convoite sa santé, et pour sa
santé recouvrer et avoir, désire plus à trouver le meilleur phisicien
que le moins bon. Et doit icellui pécheur avoir regard que, puis que
créature doit désirer la santé du corps qui est estour lourgable[111]
et trespassable, par plus forte raison doit-il curer[112] de la noble
âme qui est ordonnée à recevoir le bien perpétuel ou le mal pardurable.
Et pour ce doit eslire très bon, très saige et très excellent phisicien
pour recouvrer tantost la santé de l’âme qui est bléciée et malade,
car s’il en prent un à l’aventure qui ne lui sache donner le remède de
sa garison, il s’ensuit mort. Et vous le véez par exemple, car quant
un aveugle maine l’autre, ce n’est pas de merveille se ils chéent tous
deux en une fosse; dont doit le pécheur ou pécheresse faire pourvéance
d’un très saige et très clervoyant conseillier qui de tous ses péchiés
lui sache donner remède et conseil et qui sache discerner entre l’un
péchié et l’autre pour remède donner et que icellui confesseur ait
toute sa pensée et son entente à oyr et concevoir ce que le pécheur
lui dira, et aussi qu’il ait puissance d’absoldre. Et lors doit
icellui pécheur estre avisé et avoir pensé par avant longuement et
ententivement à tous ses péchiés, comme j’ay devant dit, pour savoir
les tous dire et compter par ordre, et par membres et par poins les
deviser à son confesseur et conseillier, et doit avoir douleur au cuer
de ce qu’il fist le péchié et grant paour de la vengence de Nostre
Seigneur, grant honte et grant repentence d’iceulx péchiés et avoir
ferme espérance et voulenté certaine de soy amender et de jamais au
péchié non retourner, mais les haïr comme venin, et avoir désir de
voulentiers recevoir pour sa garison et santé recouvrer et faire
joyeusement la pénitence que le confesseur lui vouldra enchargier.
La seconde condicion de confession est que si tost que l’en est cheu
en péchié l’en s’en doit hastivement et tost confesser. Car tu ne scez
quant Dieu te touldra la parole et la santé, et pour ce est-il bon que
on s’en confesse souvent. Les truans le preuvent assez qui de jour en
jour et de heure en heure monstrent leurs plaies aux bonnes gens pour
avoir nouvelle aumosne; les bléciés monstrent de jour en jour leurs
navreures aux mires pour avoir chascun jour hastif et nouveau remède
de garison; aussi doit le pécheur tantost monstrer et descouvrir son
péchié pour avoir nouveau remède et plus plénière miséricorde.
La tierce condicion de confession est que on se doit du tout
entièrement confesser et tout descouvrir à une fois et convient
monstrer et ouvrir au mire toute la plaie; il convient tout dire en
très grant humilité et repentence et n’en riens oublier ne laissier
derrière, et quelque gros morcel qui y soit, il convient qu’il passe
oultre le neu de la gorge. Et se l’orgueilleux cuer du pécheur ne le
veult endurer, face le signe de la croix devant sa bouche afin que
l’ennemy qui lui estoupe les conduis de la parolle s’en aille; et
adonc le pécheur se contraigne à dire l’ort péchié qui tue son âme,
car s’il atent plus, il l’oubliera par son attente, et ainsi ne s’en
confessera jamais et par ce demourra en tel péril que pour cause de ce
péchié où il sera demouré et dont il ne luy aura souvenu il ne fera
jamais bien qui ne lui soit estaint vers Dieu, s’il n’y met sa grâce.
Regardez doncques quel pardon il pourra jamais impétrer par jeûnes, par
aumosnes, ne par travail de pèlerinaiges qu’il face, quand il n’est
confès entièrement? Regardez comment il qui n’est vray confès, comment
osera-il recevoir son créateur, et s’il ne le reçoit, comment il se
déçoit et en quel péril il se met? Par aventure il cele à celle fois
icellui péchié cuidant s’en confesser une autre fois bien brief, et
il ne regarde mie qu’il est en la puissance de Dieu de lui tollir la
parole quant il lui plaira, ou de le faire morir soudainement quant il
vouldra. Ores s’ainsi est, il sera dampné par sa négligence et au jour
du jugement il ne sara sur ce que respondre.
La quarte condicion de confession est que l’en se doit ordonnéement
confesser et dire ses péchiés par ordre et selon ce que la théologie
les met, et doivent estre mis l’un après l’autre sans trehoigner[113]
ne entreveschier[114], ne mettre le derrière devant, sans riens polir
ne farder, sans lui deffendre et sans autruy accuser. Et doit le
pécheur dire la condicion du péchié, comment il le pensa, quelle fut la
cause et le mouvement de son penser, comment depuis il a pourchacié,
fait, dit, ou fait faire, le temps, le lieu, pourquoy et comment il le
fist: se le péchié qu’il fist est selon nature ou s’il est fait contre
nature, s’il le fist sachamment ou ygnorament, et doit icellui pécheur
dire tout ce qui par icellui, les circonstances et dépendances peut
grever son âme.
La quinte condicion est que on doit confesser tous ses péchiés à une
fois, et à un confesseur et non pas à plusieurs confesseurs. L’en ne
doit pas partir ses péchiés en deux parties pour dire l’une partie à
un confesseur et l’autre partie à un autre, car la confession ainsi
malicieusement faite ne seroit pas valable, mais seriez plus grant
pécheur en tant comme vous mectriez paine de enginier vostre confesseur
qui représente la personne de Nostre Seigneur Jhesu-Crist.
La sixiesme condicion est que on se doit confesser dévotement, et
très humblement avoir les yeulx vers la terre en signe de honte et
de vergongne que l’en a de son péchié, et la pensée et le regart du
cuer au ciel, car vous devez penser que vous parlez à Dieu et devez
adrécier vostre cuer et vos parolles à lui, et à lui requérir pardon et
miséricorde. Car c’est cellui qui voit tout le parfont de la voulenté
de vostre cuer, ne le prestre n’y a fors que l’oreille.
Or avez-vous oy, chère seur, comment on se doit confesser; mais sachiez
qu’il y a cinq choses qui empeschent confession; c’est assavoir: honte
de confesser le péchié, mauvaise paour de faire grant pénitance,
espérance de longuement vivre, et despérance de ce que l’en a si grant
plaisir au péchié qu’on ne s’en puet partir ne repentir, et se pense-on
que pour riens se confesseroit-on pour tantost rencheoir; et de ce
c’est la mort.
Après la confession vient satisfacion que on doit faire selon
l’arbitrage et le conseil du sage confesseur, qui se fait en trois
manières; c’est assavoir en jeûne, en aumosne ou en oroison selon ce
que vous orrez cy après.
Je avoie ci-devant dit que à vous confesser vous estoient nécessaires
trois choses: c’est assavoir contriction, confession et satisfaction,
ores vous ay-je monstré et enseigné de mon povoir qu’est contricion,
et en après qu’est confession et comment elle se doit faire, et vous
ay un petit touchié des cinq choses qui l’empeschent moult, auxquelles
vous aurez regart et en aurez souvenance s’il vous plaist, quant temps
et lieu sera; et au derrain vous ay monstré qu’est satisfacion. Or
vous monstreray-je pour prendre vostre advis[115] en quoy vous povez
avoir péchié; et prendrons premièrement les noms et les condicions
des sept péchiés mortels qui sont telement mauvais que auques[116]
tous les péchiés qui sont s’en dépendent, et les appelle-l’en mortels
pour la mort à quoy l’âme est traicte quant l’ennemi peut le cuer
embesongnier à l’ouvraige d’iceulx. Et aussi, pour vous d’ores-en-avant
contregarder d’iceulx péchiés, vous monstreray et enseigneray les noms
et la puissance des sept vertus qui sont contraires aux sept péchiés
dessusdis et sont propres médicine et remède contre iceulx péchiés
quant le péchié est jà advenu, et si contraires à iceulx péchiés que
tantost que la vertu vient, le péchié s’enfuit du tout.
Et premièrement s’ensuivent les noms des vices desquels vous vous povez
confesser se vous y avez erré, et les noms des vertus sont après, pour
icelles vertus continuer par vous d’ores-en-avant:
Orgueil est le péchié, la vertu contraire est Humilité.
Envie est le péchié, la vertu contraire est Amitié.
Ire est le péchié, la vertu contraire est Débonnaireté.
Paresse est le péchié, la vertu contraire est Diligence.
Avarice est le péchié, la vertu contraire est Largesse.
Gloutonnie est le péchié, la vertu contraire est Sobriété.
Luxure est le péchié, la vertu contraire est Chasteté[117].
Or avez-vous oy cydessus les noms des sept péchiés mortels et aussi des
sept vertus qui donnent remède, or orrez-vous la condicion d’iceulx
péchiés de l’un après l’autre et premièrement des sept péchiés, et à la
fin d’iceulx trouverez les vertus qui aux péchiés sont contraires et
les condicions d’icelles vertus.
Orgueil est la racine et commencement de tous autres péchiés. Le péchié
d’orgueil a cinq branches. C’est assavoir: inobédience, jactence,
ypocrisie, discorde et singularité.
Inobédience est la première branche, et par celle la personne pert
Dieu et laisse ses commandemens et en désobéissant à Dieu elle fait la
voulenté de la char, et acomplist ce que son cuer désire contre Dieu et
contre raison; et tout ce vient d’orgueil.
La seconde branche qui vient d’orgueil est jactence; c’est quant la
personne est haulsée et eslevée par orgueil ou des biens ou des maulx
qu’elle a fais ou fait ou pourroit faire. Mais bien et mal, ces deux
choses ne viennent pas de nous. Car le bien que créature fait vient
de Dieu qui est bon et de sa grâce, et le mal vient de la mauvaise
condicion de créature et de sa mauvaise nature, pour ce que elle se
trait à la condicion de l’ennemy qui est mauvais. Et certes quant
personne fait bien, pour ce qu’il vient de la bonne pourvéance de Dieu
qui est bon, il en doit avoir l’onneur et la gloire, et la personne
faisant bien en doit avoir le prouffit; et du mal nous devons haïr
l’ennemy qui nous attrait et maine à ce par orgueil.
La tierce branche qui vient d’orgueil est ypocrisie; ypocrisie est
quant la personne fait semblant par dehors qu’elle est pleine de vertus
par dedens et qu’elle fait et dit plus de biens qu’elle ne fait. Et
quant elle voit que l’en cuide qu’elle soit bonne, elle y prent grant
plaisir et vaine gloire. Vaine gloire est le denier au Déable dont il
achète toutes les belles denrées en la foire de ce monde et les denrées
sont les biens que Dieu a donné à homme et à femme, c’est assavoir
les biens de nature, les biens de fortune et les biens de grâce. Les
biens de nature viennent du corps et sont beauté, bonté, bon langaige,
bon sens pour entendre, bon engin pour retenir. Les biens de fortune
sont richesses, haultesses, honneurs et prospérités; et les biens de
grâce sont vertus et bonnes oeuvres. Tous ces biens vend l’orgueilleux
au Déable pour le faulx denier de vaine gloire. Tous ces biens abat
le vent de vaine gloire. Et dois savoir que en ces biens de grâce qui
sont vertus et bonnes oeuvres, comme dit est, est l’omme ou femme par
le Déable tempté en trois manières. L’une quant la créature s’esjoïst
des biens qu’elle fait; l’autre quant la créature aime à estre loée
de ses oeuvres, et la tierce quant la créature fait les biens en
intencion d’avoir le los et d’estre tenu pour preudomme. Et teles
personnes ypocrites ressemblent l’ort fumier lait et puant que l’en
cuevre de drap d’or et de soie pour ressembler estre plus honnoré et
mieulx prisié. Ainsi se cuevrent tels ypocrites qui mettent la bonne
couverture dehors en intencion d’acquérir amis pour avoir plus grant
bien ou plus grant office qu’ils n’ont et dont ils ne sont dignes, et
tel bien que autruy posside qui plus en est digne que eulx. Et de ce
advient souvent qu’ils désirent et pourchassent la mort de cellui qui
tient l’office à quoy ils béent et ainsi deviennent mauvais murtriers.
Quant il advient qu’ils vivent longuement en telle espérance et n’en
pevent venir à chief, ains meurent en celle folle bée[118] où ils
frisent[119] et ardent tous en tel convoiteux espoir, ils chéent tout
droit ou font de la paelle[120] ou le Déable fait les fritures d’enfer.
Ainsi leur bienfait est perdu et ne leur vault pour ce qu’ils le font
en male intencion. Hélas! faulse monnoie dont vient ceste[121] Et ceste
troisième branche d’ipocrisie vient d’orgueil.
La quarte branche qui vient d’orgueil si est discorde ou contencion.
C’est à dire quant une personne ne se veult acorder au fait et au dit
des autres personnes et si veult que ce qu’il dit ou fait soit tenu
pour ferme et vray, soit voir[122] ou mensonge, et ce que autre et plus
sage de luy dira soit de nulle value; et tout ce fait vient d’orgueil.
La quinte branche qui vient d’orgueil si est singularité; c’est à
dire quant la personne fait ou dit ce que nul autre ne saroit dire
ou faire et veult surmonter et estre singulier en dis et en fais
excellentement en tout, dont il se fait haïr et pour ce dit-l’en que
orgueilleux ne sera jà sans plait[123], et non est-il. Et tout ce vient
d’orgueil, c’est assavoir inobédience, jactence, ypocrisie, discorde,
et singularité.
Le pécheur ou pécheresse doit commencer sa confession en ceste manière:
Sire qui estes vicaire et lieutenant de Dieu, je me confesse à Dieu
le tout puissant et à la benoite vierge Marie et à tous les Sains de
paradis, et à vous, chier père, de tous mes péchiés lesquels j’ay fais
en moult de manières. Premièrement d’orgueil: j’ay esté orgueilleux ou
orgueilleuse et ay eu vaine gloire de ma beauté, de ma force, de ma
louenge, de mon excellent aournement, et de l’abilité de mes membres
et en ay donné matière et exemple de péchier à moult de hommes et de
femmes qui me regardoient si orgueilleusement et quant je véoie que on
me regardoit je considéroie la puissance que mes successeurs auroient
en leur temps, et aussi ma puissance, ma richesse, mon estat, mes amis
et mon lignaige, et comme il me sembloit que nul ne povoit à moy de
toutes ces choses que j’ay cy devant dictes[124], et par ce péchié
d’orgueil je suis cheu ou cheue ès branches[125].
La première branche d’orgueil si est inobédience; car par orgueil
j’ay désobéy à Dieu et ne luy ay pas porté honneur ne révérence comme
à mon créateur qui m’a fait ou faicte et ma donné les biens de grâce
de nature et de fortune dont j’ay méserré[126] et mal usé et les ay
mis et despendus en mauvais usaiges comme en vanités et honneurs du
monde, sans lui recongnoistre ou mercier, ne pour luy aux povres riens
donner, ains les ay eu en desdaing et en despit et pour ce qu’ils me
sembloient tous deffigurés et tous puans je ne les laissoie aprouchier
de moy, ains me tournoie de l’autre part, afin que je ne les véisse.
Je n’ay pas porté honneur ne révérence à mes amis qui sont de mon sang
et de ma char, espécialment à mes père et mère et les prédécesseurs
dont je suis venu, à mes frères et seurs naturels, à mon mary et autres
bienfaicteurs et souverains, ne à mes autres frères et seurs d’Ève
et d’Adam, car je n’ay nul autre prisié fors moy tant seulement. Et
quant on m’a voulu monstrer mon bien et corrigier de mon mal quant je
l’ay eu fait, je ne l’ay voulu souffrir, ains ay eu en indignacion et
en despit ceulx qui m’ont ce monstré et leur ay esté pire après et
plus fel que devant, et leur en ay mis sus blasme et vilenie grande en
derrière d’eulx; j’ay sur eulx parlé vilainement, et tout ce m’est venu
d’orgueil et de sa branche de inobédience.
Par jactence, qui est la seconde branche d’orgueil, j’ay diligemment
escouté le maldire d’autruy et si l’ay creu et voulentiers raconté
ou plus vilain entendement[127]. Et aucune fois, pour vengence ou
pour mal, ay-je dit sur autruy ce dont je ne sçavoie riens. Je me
suis eslevé ou eslevée et vanté de mes maulx que j’avoie fais et dis
et y prenoie grant gloire. Et se on disoit aucune chose de moy qui
appartenist à sens, à bon los, ou beauté et on le deist en ma présence
et à mon ouie et que ce ne fust à moy, je ne me excusoie pas, qu’il ne
feust en moy, ains me taisoie pour moy accorder et m’y délictoie et
prenoie grant plaisance. Je me suis eslevé ou eslevée et ay eu orgueil
des grans despens que j’ay aucune fois fais et des grans oultraiges et
superfluités, comme de viandes grandes et oultrageuses, comme à donner
grans mengiers et belles chambres, assembler grans compaignies, donner
joyaulx aux dames et aux seigneurs et à leurs officiers ou ménestriers
pour estre alosé[128] d’eulx et pour dire de moy que je fusse noble et
vaillant et large; certes de povres créatures ne me chaloit-il[129]
rien. Certes, Sire, j’ay affermé aucunes choses estre vrayes de quoy je
n’estoie mie certain et ce faisoie-je pour plaire aux gens présens qui
devant moy estoient et en parloient et tout ce ay-je fait par jactence.
Par ypocrisie, je me suis faint le saint home ou sainte femme et
monstré grant semblant de l’estre et mis grant peine de en acquérir le
nom devant les gens, et toutesvoies ne me suis-je point tenu de péchier
et d’en faire assez quant j’ay veu que je l’ay peu faire couvertement
et en repostaille[130], et certes aussy ay-je fait du bien aux povres
et des pénitences devant les gens plus pour en avoir leur nom[131] et
leur louenge que pour la grâce de Dieu. Et aussi par plusieurs fois
monstroie-je par dehors d’estre en voulenté de tel bien faire dont mon
cuer n’avoit voulenté, et ce faisoie-je pour avoir le nom du peuple,
jasoit-ce que je sceusse bien que c’estoit fait au desplaisir de mon
créateur. Et aussi me suis-je offert à moult de gens de faire telle
chose pour eulx dont je n’avoie nul talent ne nul corage, et oultre je
tenoie[132] de moy mesmes moult de biens qui n’y estoient mie, et se
aucun peu en y avoit, il ne me souvenoit ne me vouloit souvenir qu’il
venist de Dieu, si comme j’ay dit devant, ne à Dieu n’en savoie-je nul
gré; et tout ce faisoie-je par ypocrisie avec grant orgueil.
J’ay esté ferme en discorde et en contencion, qui est la quarte branche
d’orgueil. Car se je commençasse à soustenir aucune chose ou le fait
d’aucune personne, pour soustenir son bien ou pour destruire un autre,
où je me mectoie en grant peine de la défendre ou confondre, feust
droit ou tort, j’ay en injuriant autruy raconté aucune fois aucunes
choses mensongières et les ay affermées estre vraies pour faire à
aucunes gens leur gré et leur faire plaisir; j’ay par despit esmeu
aucunes fois aucunes personnes à ire, à courroux et à discorde dont
moult de maulx venoient aucunes fois depuis; et d’autres ay-je fait
jurer, parjurer et fait mentir, et par les discordes que j’ay mues et
les mensongières paroles que j’ay dictes estre vraies et affermées et
fait jurer et affermer, j’en ay plusieurs personnes moult scandalisées
et courroucées par ma désordonnance. Quant je me suis aucune fois
confessé, en ma confession je me suis excusé et mectoie mon excusation
premièrement, et après coulouroie en ma faveur la cause de mon péchié,
ou je mectoie ma deffaulte sur une autre personne et disoie qu’elle
avoit fait la faulte de laquelle j’estoie le plus coulpable, ne je
ne m’encusoie pas, ains disoie: _tel me le fist faire et je ne m’en
donnoie garde_, et en celle manière disoie-je pour moy excuser de mes
péchiés lesquels me sembloient trop griefs, et oultre je laissoie
et taisoie les grans et orribles péchiés, et encores des petis et
des légiers que je disoie ne disoie-je mie les circonstances qui
estoient appartenans à iceulx péchiés, si comme les personnes, le
temps et le lieu, etc. J’ay longuement demouré en mon péchié et par
longue demeure je suis cheue ès autres mortels péchiés. A l’un de mes
confesseurs[133], et à l’autre qui par aventure me plaisoit mieulx, je
disoie les autres plus grans péchiés en intencion d’estre de luy moins
corrigié et avoir maindre pénitence pour la familiarité que j’avoie
avec luy ou qu’il povoit avoir en moy. J’ay désiré vaine gloire en
quérant les honneurs et estre pareil aux plus grans ès vestemens, ès
autres choses aussi, et ay eu gloire d’estre des haultes personnes
honnoré, d’avoir leur grâce, estre haultement saluée et que honneur et
grant révérence me fust portée pour ma beauté, pour ma richesse, pour
ma noblesse, pour mon lignaige, pour estre joliement acesmée[134], pour
moult bien chanter, dancer et doulcement rire, jouer et parler. J’ay
voulu et souffert estre la plus honnorée partout: j’ai esté preste
à oïr divers instrumens et mélodies, enchantemens, as parties[135]
et autres plusieurs jeux qui sont gouliardois[136], désordonnés et
lesquels n’estoient pas de Dieu ne de raison, car je rioie et me tenoie
moult orgueilleusement et en grant esbatement. J’ay voulu avoir et
user de vengence et avoir punicion de ceulx que j’ay seulement pensé
qu’ils m’avoient voulu mal ou mal fait et en ay voulu avoir haultement
et estroitement mon désir acompli, feust tort ou droit, sans les
espargner, ne avoir d’eulx aucune mercy, et ce, chier père, ay-je fait
par mon orgueil et m’en repens; si vous en requier pardon et pénitence.
Après s’ensuit le péchié d’envie, lequel descent d’orgueil. En envie
a cinq branches. C’est assavoir: haine, machinacion, murmuracion,
détraction et estre lié[137] du mal d’autruy et courroucié du bien
d’autruy. Envie est née du péchié d’orgueil, car quant une personne
est orgueilleuse elle ne veult avoir nul pareil semblable à lui, ains
a envie se aucun autre est le plus hault ou aussi hault que lui en
aucune chose, ou en aucuns biens, ou grâces, ou en sciences, ou qu’elle
vaille mieulx que lui, et pour ce elle l’a en grant haine et la het et
s’efforce tousjours de impétrer[138] la louenge et le bien d’autruy
par sa parole et par son blasme: et c’est la première branche d’envie.
La seconde branche d’envie si est machinacion: c’est à dire quant une
personne porte mauvaises paroles d’aucunes personnes par envie et
recorde mal de l’une personne à l’autre par mauvaises acoustumances en
apetissant le bien d’autruy et en accroissant le mal.
La tierce branche est murmuracion: c’est à dire que le cuer murmure de
ce que plus grant maistre de lui lui commande, ou que on ne lui dit ou
de ce que on ne lui fait pas ainsi comme aux autres, ou elle n’en ose
parler.
La quarte branche d’envie si est détraction: c’est à dire quant une
personne dit mal et parle en derrière et dit ce qu’il scet de lui et ce
qu’il ne scet pas, et qu’il contreuve et pense comment il pourra dire
chose par quoy il pourra nuire et grever celluy de qui il parle, et
quant il oit mal dire de cellui, il aide à son povoir de le accroistre
et exaulcer, et de ce parle moult griefment quant il voit son point,
pour ce qu’il scet qu’il ne le peut en nulle manière plus dommagier et
scet qu’il ne lui peut restituer sa bonne renommée qu’il luy oste, et
ainsi lui mesmes se met à mort.
La quinte branche si est d’avoir joie du mal d’autruy ou de son
empeschement et destruire à son povoir le bien quand il scet qu’il doit
venir à autruy, et de ce bien il est triste et dolent. Et de toutes
ces choses tu dois dire en ta confession: Sire, en toutes ces choses
que j’ay cy devant nommées j’ay moult grandement péchié; car, de mon
cuer je l’ay pensé, et de mon mauvais couraige je l’ay fait, et de ma
faulse bouche je l’ay dit et semé partout où j’ai peu, et se je ay bien
dit de lui ou d’un autre, je l’ay dit faintement et par faintise, et
toutesvoies m’en suis-je mocqué; voire et de ceulx de qui je deusse le
bien et l’onneur garder et le peusse bien avoir fait se je voulsisse,
je l’ay trestourné et converti à mal; et, quant je véoie qui mal en
disoit je me mectoie et aloie avec, et me consentoie au mal dire et
affermer à mon povoir du cuer, de la bouche et du corps. Et tout, chier
père, ay-je fait par mon envie et m’en repens, si vous en requier
pardon.
Après envie vient le péchié d’ire qui descent d’envie. Ou péchié d’ire
a cinq branches, c’est assavoir: haine, contencion, présumpcion,
indignacion et juracion. Haine est quant aucune personne ne puet mectre
autruy en sa subjection ou qu’elle ne puet commander et suppéditer
cellui qu’elle vouldroit bien comme plus grant de lui et en vouldroit
avoir la seignourie et la subjection, elle en est dolente et courroucée
et en a le cuer enflé. C’est la première branche d’ire. La seconde
branche d’ire si est quant en parlant la personne a le cuer enflé à
mal faire et dire et quant elle parle laidement et désordonnéement
par ire contre aucun autre. La tierce branche de ire si est quant
par parler meslées et batailles viennent et dissencions, et lors
la personne doit penser se aucuns de son costé ou d’autre ont esté
grevés de chevance ou de corps par ses paroles; car en ce cas seroit
la personne cause de tout le mal qui seroit advenu. La quarte branche
de ire si est quant par ton ire tu as esmeu Dieu par jurer. La quinte
branche de ire si est quant par ton ire tu as esmeu et fait esmouvoir
les autres à courroux, et de ce tu te dois confesser ainsi: Sire, j’ay
le nom de Dieu parjuré par mon ire, et de Dieu mauvaisement parlé et
de la benoite vierge Marie sa doulce mère et de tous les Sains de
paradis; j’ay eu indignacion contre autres personnes, et par mon ire
leur ay véé[139] ma parole; monseigneur mon père et madame ma mère ay
par mon ire courrouciés et despiteusement à eulx parlé et par ire les
ay mal regardés et désiré la fin de leurs jours; aux povres ay moult
despiteusement parlé et par mon ire les ay appellé truans. Sire, j’ay
par mon ire esmeu plusieurs à jurer moult vilainement et de moult
vilains sermens; mes serviteurs et moult d’autres ay-je fait esmouvoir
à courroux et les ay esmeus à mal faire. Et ay moult de fois pensé à
moy vengier de ceulx que je hayoie et voulentiers les meisse à mal
quant je les avoie à contrecuer se je peusse. Grant pièce et long temps
ay-je esté en haine, dont je me repens, et pour ce, chier père, je vous
en requier pardon et pénitence.
Après si est le péchié de paresse qui est le quart péchié mortel duquel
si naist et descent oysiveté qui est lait blasme et laide tache en
personne qui vueille estre bonne. Car il est dit en l’Euvangille que au
jour du jugement toute personne oyseuse aura à rendre compte du temps
qu’elle aura perdu par son oysiveté. Or est grant merveille quelle
défense les oyseux auront, quant devant Dieu ils seront accusés. En un
autre lieu en L’Euvangille il est dit que la vie du corps oyseux est
ennemi mortel à l’âme et monseigneur saint Jérosme dit ceste auctorité:
fay toujours aucune chose afin que l’ennemy ne te treuve oyseux; car il
est coustumier de ceulx qui sont oyseux mectre en ses euvres et en ses
besongnes. Et monseigneur saint Augustin dit ou livre de l’Euvre des
moines que nulle personne puissant de labourer ne doit estre oyseux.
Ce seroit trop longue chose de réciter les dis de tous les saiges
hommes qui blasment oysiveté et paresse.
Le péchié de paresse a six branches. La première branche si est
négligence, la seconde rancune, la tierce charnalité, la quarte vanité
en cuer, la quinte branche désespéracion, la sixiesme est présumpcion.
Négligence c’est quand l’en aime et craint si peu Dieu et en souvient
si peu que parce que on n’en tient ainsi comme nul compte, l’en ne fait
nul bien pour lui ne pour son amour, et de ce faire est-l’en paresseux
et négligent et l’en n’est mie paresseux de quérir son plaisir et ses
aises. Certes c’est grant péchié que d’estre paresseux de bien faire.
Car il est trouvé en l’Escripture que se une personne n’avoit onques
péchié, ne jamais ne péchast, et elle ne feist aucun bien mais laissast
ainsi passer le temps, elle pourroit aller en enfer; et ceste première
branche de négligence naist de paresse.
La seconde branche si est quant une personne a rancune en son cuer
contre un autre, et pour la mauvaise voulenté qu’elle a à luy,
s’applique à vengence et en ce s’endort et crout[140], et en délaisse à
faire ses pénitences, ses aumosnes et autres biens. Car tousjours ceste
personne rancuneuse pense à grever celluy qu’elle het, et de jour et
de nuit y met toute sa pensée; ainsi délaisse à faire le bien qu’elle
doit, et c’est la seconde branche qui est en paresse.
La tierce branche de paresse si est charnalité. Charnalité si est quant
l’en quiert le désir de la char, comme dormir en bons lits, reposer
longuement, gésir grandes matinées, et au matin quant l’en est bien
aise en son lit et l’en oit sonner la messe, l’en n’en tient compte et
se tourne-l’en de l’autre costé pour rendormir, et telles gens lâches
et vaines ont plus chier perdre quatre messes que une sueur ou un
somme; et c’est la tierce branche de paresse.
La quarte branche de paresse si est vanité: c’est à dire quant une
personne scet bien qu’elle est en péchié et elle est de si vain cuer
qu’elle ne se peut ou ne vuelt ou ne daigne retourner à Dieu par
confession et par dévocion, ains pense et promet tousjours à lui-mesme
de amender sa vie de jour en autre, et si ne se corrige point, ains est
paresseux et négligent de soi retourner et ainsi ne lui chault de faire
aucun bien et les commandemens de Dieu, si comme bonne personne le doit
faire et garder; et c’est la quarte branche de paresse.
La quinte branche si est désespéracion; c’est une manière de péchié que
Dieu het moult et quiconques est pris en ce péchié il est dampné si
comme Judas qui en désespérance se pendit, car il cuidoit tant avoir
fourfait envers Dieu que jamais ne peust impétrer de lui miséricorde,
et quiconques meurt en ce péchié et n’a point d’espérance de la
miséricorde de Dieu il pèche contre le Saint Esperit et contre la bonté
de Dieu; et pour ce en nulle manière on ne doit cheoir en ce péchié
de désespérance ne y demourer. Car se tu chiez et fais un très grand
péchié comme d’ardre maisons et ardre les biens de saincte église par
force qui est sacrilége, tu fais pis que tous les sept péchiés mortels,
mais encores dis-je que la miséricorde de Dieu est plus grande à
pardonner. Toutesvoies, se tu te veulx confesser et faire pénitence et
à Dieu retourner, voire se tu avoies fait plus de maulx que langue ne
pourroit dire, ne cuidier, ne cuer penser, si trouveroies-tu en lui
miséricorde; et c’est la quinte branche de paresse.
La sixiesme branche si est présumpcion: c’est quant une personne est
si oultrecuidiée et si orgueilleuse qu’elle croit que pour péchié
qu’elle eust fait, ne pourroit faire, elle ne pourroit estre dampnée;
et telles gens sont d’opinion telle qu’ils dient que Dieu ne les a
pas fais pour estre dampnés. Et ils doivent savoir que Dieu ne seroit
pas juste s’il donnoit paradis aussi bien à ceulx qui ne l’aroient
point desservi que à ceulx qui l’aroient desservi. Ce ne seroit pas
justement jugié que autant en emportast l’un que l’autre, car s’il
estoit ainsi, l’en ne feroit jamais bien, puisque autel guerdon auroit
cellui qui ne serviroit point Nostre Seigneur, comme cellui qui le
serviroit. Certes ceulx qui ainsi le croient pechent contre la bonne
justice de Dieu, contre sa bénignité et sa doulceur. Car combien qu’il
soit plain de miséricorde, si comme j’ay dit devant, si est-il juste
justicier, et chacun si est fait pour servir icelluy créateur et pour
faire sa voulenté, et ainsi peut-l’en avoir et desservir le royaume de
paradis et autrement non, car qui de son service faire est négligent et
paresseux, il peche. Et pour ce, tu qui es paresseux te dois confesser
des branches de paresse et dire ainsi. Sire, j’ay aussi erré en toutes
les branches de paresse; par ma négligence ou service de Dieu ay esté
lent, paresseux et négligent en la foy et curieusement pensé de l’aise
de ma charongne, et ce que j’ay ouy de l’Escripture je ne l’ay pas
retenu ne mis à oeuvre par ma paresse. Après, je n’ay pas rendu grâce
à Dieu, si comme je deusse, des biens espirituels et temporels qu’il
ma donnés et envoiés, et oultre je n’ay pas servi Dieu si comme je
deusse, selon les grâces et les vertus qu’il m’a données. Je n’ay pas
dit ne fait les biens que je peusse avoir dit ou fait et ay esté lent
et paresseux ou service de Nostre Seigneur et ay servi et ay esté
curieux ou service mondain, et aussi j’ay plus servi à moi et à ma char
et y ay mis plus grant entente que ou service de mon doulx créateur.
J’ay esté moult oyseux longuement, dont moult de maulx et mauvaises
pensées et cogitacions me sont venues.
Après tu dois dire en toi confessant que quant on chantoit la messe,
ou aucune heure, ou quant tu estoies en dévocion, ou en disant tes
heures, tu estoies en vaine cogitacion et mauvaises pensées lesquelles
ne te povoient proufiter, ains te nuisoient à ton sauvement. Et pour
ce tu dois dire ainsi: Sire, et quand je apercevoie ces choses, je
ne retournoie pas à Dieu ne me rapaisoie à lui si comme je deusse.
Et oultre, Sire, quant l’en disoit et faisoit le service de Dieu je
jengloie et disoie paroles oyseuses et de telles qui n’appartenoient
pas de parler à l’église. Sire, j’ay dormi en l’église quant les autres
prioient Dieu. Sire, aucune fois je ne me suis pas confessé quant ma
conscience me remordoit et ramentevoit mon mal, et mesmement quant
j’avois lieu et espace et temps convenable je ne me disposoie pas à
ce, ains disoie en mon couraige, par ma paresse, tu le feras bien
une autre fois ou une autre sepmaine, ou une autre journée, et par
telles attentes et négligences je oublioie moult de péchiés; après
par négligence et par paresse ay-je oublié à faire mes pénitences
enjointes. Je n’ay pas monstré bon exemple à mes gens. Car par ma
très déshonneste conversacion à qui ils prenoient garde pour ce que
j’estoie leur souverain, je les mectoie en cause de péchier. Sire, et
quand j’ay ouy mes gens jurer vilainement, je ne les ay pas reprins ne
corrigiés, ains les ay escoutés et l’ay laissié passer par ma paresse.
Après, Sire, quant je venoie à confesse je ne m’estoie point par avant
advisée de mes péchiés que je devoie dire, ne n’y avoie point pensé;
ains quant je me départoie de ma confession je me trouvoie plus plaine
de péchiés que devant et de plus grans, et n’avoie point de diligence
de retourner à mon confesseur, ains passoie ainsi le temps; et tout ce
me faisoit paresse en quoy j’ay demouré et m’y suis tenu dont je me
repens; et pour ce, chier père, je vous en requier pardon et pénitence.
Après le péchié de paresse est avarice. Avarice est soi estroitement
tenir, escharcement despendre, avec volenté désordonnée et ardeur de
acquérir les biens de ce monde à tort ou à droit, ne peut chaloir
comment, et toutesvoies la raison de la personne scet bien se l’en fait
ou bien ou mal. Certes avarice a moult d’escoliers, comme exécuteurs de
testamens qui enrichissent et retiennent les biens des mors qui telle
amour leur monstrèrent à leur fin qu’ils les esleurent comme les plus
espéciaulx pour avoir la cure du remède de leur salut, et après leur
mort ils mordent en leur char comme tirans et s’engraissent de leur
sang et de leur substance: tels gens sont escoliers d’avarice. Aussi
en sont mauvais seigneurs qui par grosses amendes tolent la substance
de leurs povres subjets; hosteliers et marchans qui vendent leurs
choses oultre le juste pris et ont faulx pois et faulses mesures; faulx
plaideurs qui par plait et par barat font dégaster aux gens simples le
leur et les tourmentent ès cours des grans seigneurs tellement et si
longuement qu’ils ont d’eulx leur désir comment qu’il soit. Avarice,
comme dit est, est née de paresse; quant une personne est paresseuse et
négligente de faire ou ouvrer ce qui est de nécessité pour son corps
soustenir et ce qui lui est proufitable et par icelle paresse il laisse
et pert à acquérir sa substance, pour refournir sa faculté[141] lui
vient convoitise de rapine et voulenté de retenir l’autruy injustement
et sans raison. Se tu es riche et puissant et tu as assez et largement
et te doubtes que ton avoir ne te doie faillir et pour ce tu ne donnes
quant il est temps et nécessité aux povres, ou quant tu ne rens ce que
tu as de l’autruy, soit par emprunt ou autrement, mauvaisement acquis,
tu peches en avarice.
Avarice a sept branches: la première si est larrecin, la seconde
rapine, la tierce fraude, la quarte décepcion, la quinte usure, la
sixiesme hazart et la septiesme simonie.
Larrecin est quant une personne injustement et de nuit prent aucune
chose sans le sceu et contre la voulenté de cellui à qui la chose est;
et c’est la première branche d’avarice.
La seconde branche d’avarice si est rapine; c’est quant une personne
ravit aucune chose de l’autruy, et quant il l’a, il ne la veult rendre
ou envoier à cellui à qui elle doit estre, ains par avarice le retient
et recelle pour ce qu’elle lui plaist, et s’il l’oït demander par
aventure, si ne la veult-il enseignier, ains la recelle et la muce que
nul ne la puisse trouver.
La tierce branche d’avarice si est fraude: c’est quant une personne,
par décepcion, par barat ou frauduleusement en l’achat ou vente d’une
chose dit mensonges à la personne de qui elle veult acheter ou vendre,
en lui faisant faulx entendre et que la chose vaille mieulx ou plus
qu’elle ne fait.
La quarte branche d’avarice si est décepcion: c’est à dire quant une
personne monstre par dehors à aucun chose de belle apparence et le mal
n’appert mie et il le laisse et ne le dit mie et dit et afferme et jure
que la chose est bonne et vraie, et il scet bien qu’il n’est pas ainsi.
Et ainsi font faulx marchans qui mectent le plus bel et le meilleur
dessus et le pire dessoubs et jurent que tout est bon et loyal, et
ainsi est décepcion, car ils déçoivent les gens et font faulx seremens.
La quinte branche d’avarice si est usure: c’est à dire quant une
personne preste son argent pour en avoir plus grant somme pour la
longue tenue, ou vent son blé ou son vin plus chier par ce qu’il donne
long terme, et ainsi de toutes autres marchandises desquelles je me
passe quant à présent, car c’est moult longue chose que de usure et
moult mauvaise.
La sixiesme branche d’avarice si est le hazart: si est quant on joue
aux dés pour gaigner l’argent d’autruy et y a moult de barat, de
convoitise, d’avarice et de décepcion, si comme faulsement compter et
d’argent prester pour gaigner, comme prester douze deniers pour treize;
et en tels jeux sont fais moult de seremens et de mauvais comme de
jurer Dieu et Nostre Dame et tous les Sains de paradis, et sont fais et
dis moult de maulx: pour ce s’en doit-l’en garder.
La septiesme branche d’avarice si est simonie: c’est à dire quant les
sacremens de sainte église sont vendus ou achetés ou les prébendes
des églises, et tels péchiés viennent de clercs et de religieux et
viennent aussi de mal païer les dismes et de pénitences mal faictes et
mal garder les commandemens de sainte église et de mal distribuer ce
qui doit estre donné pour Dieu.
Le Déable fait six commandemens à l’avaricieux: le premier, que il
garde très bien le sien; le second, qu’il ne le preste sans acquest,
ne n’en face bien devant sa mort; le tiers, qu’il mengeusse tout seul,
ne ne face courtoisie ne aumosne; le quart, qu’il restraigne sa mesnie
de boire et de mengier; le quint, qu’il ne face miectes ne relief; le
sixiesme, qu’il entende diligemment à acquérir pour ses hoirs.
De toutes ces choses de quoi ta conscience te juge tu t’en dois
confesser, et de tout ce dont tu te sens coulpable et qui regarde le
péchié d’avarice, et dire l’un après l’autre par l’ordonnance que
dessus, et à la fin, dois dire: Sire, chier père, de tout ce que je
vous ay dit que j’ay péchié ou péchié d’avarice, je m’en repens très
grandement et vous en requier pardon et pénitence.
Après le péchié d’avarice vient le péchié de gloutonnie qui est
parti en deux manières: l’une est quant l’en prent des viandes trop
habondamment, et l’autre de parler gouliardeusement et oultrageusement.
Le péchié de trop boire et de trop mengier est le plaisir au Déable.
On treuve en l’Euvangille que Dieu donna povoir au Déable d’entrer ou
ventre des pourceaulx pour leur gloutonnie et le Déable y entra et les
mena en la mer et les fist noïer; ainsi entre-il ou corps des gloutons
qui mainent vie déshonneste, et les boute en la mer d’enfer. Dieu
commande à jeuner, et la gloute dit: _Je mengeray_. Dieu commande à
aler au moustier et matin lever, et la gloute dit: _Il me fault dormir;
je fus hier yvre. Le moustier n’est pas lièvre, il me attendra bien._
Quant elle est à quelque peine levée, savez-vous quelles sont ses
heures? Ses matines sont: _Ha! de quoi burons-nous? Y a-il rien d’hier
soir?_ Après dit ses laudes ainsi: _Ha! nous beumes hier bon vin!_
Après dit ses oroisons ainsi: _La teste me deult; je ne seray mais
aise jusques j’aye beu_. Certes telle gloutonnie met femme à honte,
car elle en devient ribaude, gouliarde et larronnesse. La taverne si
est le moustier au Déable où ses disciples vont pour le servir et où
il fait ses miracles[142]; car quant les personnes y vont, ils vont
drois et bien parlans, saiges et bien atrempés et advisés, et quant ils
reviennent ils ne se pevent soustenir et ne pevent parler: ils sont
tous fols et tous enragiés et reviennent jurant, battant et desmentant
l’un l’autre.
L’autre partie du péchié de la bouche est folement parler en moult
de manières, dire paroles oyseuses, vantance, louenge, parjuremens,
contens, murmuracion, rébellion, blasmes. Tu ne auras jà dicte si
petite parole dont il ne te conviengne rendre compte devant Dieu.
Hélas! que tu en dis à prime[143] dont il ne te souvient à tierce.
Parlers oyseux sont comme les bates du molin qui ne se pevent taire;
les venteres et les pestrins ne parlent que de soy.
Ce péchié de gloutonnie qui, comme dit est, est parti en deux parties,
a cinq branches. La première branche si est quant une personne mengue
avant qu’elle ne doit, c’est à dire trop matin, ou avant qu’elle ait
dit ses heures, ou avant qu’elle ait esté au moustier et qu’elle ait oy
la parole de Dieu et ses commandemens; car créature doit avoir sens et
discrécion qu’elle ne doit pas mengier avant l’eure de tierce, se ce
n’est pour cause de maladie ou de foiblesse ou pour aucune nécessité
qui à ce le contraigne.
La seconde branche de gloutonnie si est quant une personne mengue plus
souvent qu’elle ne doit et sans nécessité. Car, si comme l’Escripture
dit: Mengier une fois le jour est vie d’ange, et mengier deux fois le
jour est vie humaine, et trois fois ou quatre ou plusieurs est vie de
beste et non pas de créature humaine.
La tierce branche de gloutonnie si est quant une personne boit et
mengue tant le jour qu’il luy en est de pis, par quoy elle est yvre et
prent une maladie dont il lui convient aler couchier au lit et est très
griefve.
La quarte branche de gloutonnie si est quant une personne mengue si
gloutement d’une viande qu’elle ne la mache point, ains l’engloutit
ainsi comme toute entière et plus tost qu’elle ne doit, si comme dit
l’Escripture de Esaü qui fut le premier né de tous ses frères qui se
hasta si de mengier que peu s’en failli qu’il ne se estrangla.
La quinte branche de gloutonnie si est quant une personne quiert viande
délicieuse tant soit chière[144], et se peut bien faire à moins et
soy restraindre pour plus aidier à un povre ou à deux ou à plusieurs.
Et c’est un péchié de quoy nous trouvons en l’Euvangille du mauvais
riche qui estoit vestu de pourpre, lequel riche mengeoit chascun jour
si largement des viandes et nul bien n’en vouloit faire au povre
ladre, et de luy trouvons qu’il fut dampné pour ce qu’il vesquit trop
délicieusement et n’en donna point pour Dieu si comme il devoit. Et
de ces choses cy devant dictes tu te dois ainsi confesser: Sire, de
toutes ces choses et de moult d’autres manifestement et souventes fois
j’ay péchié et fait moult d’autres péchier et fait par ma cause faire à
autres. J’ay maintes fois beu sans soif, par quoy mon corps en estoit
péris et pis ordonné et mal disposé, et par ce j’estoie abandonnée à
parler plus largement et plus désordonnéement et faisoie les autres
péchier qui prenoient par moy et avec moy plus largement des biens
qu’ils ne faisoient se je ne feusse; de viandes aussy ay-je mengié
sans faim et sans nécessité et maintes fois que je m’en peusse bien
passer à moins, et tant en prenoie que mon corps en estoit aucunes fois
grevé et nature en estoit en moy plus endormie, plus foible et plus
lasche à bien faire et à bien ouir, et tout ce venoit par le péchié de
gloutonnie ou quel j’ay péchié comme j’ay dit, et pour ce, chier père,
je m’en repens et vous en demande pardon et pénitence.
Après est le péchié de luxure qui est né de gloutonnie, car quant la
meschant personne a bien beu et mengié et plus qu’elle ne doit, les
membres qui sont voisins et près du ventre sont esmeus à ce péchié
et eschauffés, et puis viennent désordonnées pensées et cogitacions
mauvaises, et puis du penser vient-on au fait. Et ce péchié de luxure
si a six branches.
La première si est quant un homme pense à une femme ou la femme à
l’homme, et la personne a en celle pensée grant plaisance et s’y
délicte grandement et y demeure longuement, et par longue demeure la
char s’esmeut à délectation; non pourtant elle ne pécheroit point
pour le premier esmouvement qui vient soudainement, se la personne
contraignoit son couraige à y obvier et remédier, mais quant la
personne n’y résiste ne contrarie si tost qu’elle devroit ou pouroit,
ne elle n’a pas en voulenté ne en pensée de tourner son couraige
autre part, ne de y résister, ains s’y délicte et demeure
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