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Histoire des salons de Paris (Tome 4/6)

by duchesse d' Laure Junot Abrantès · French · Gutenberg #44054 · 508,928 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire des salons de Paris (Tome 4/6)
    
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Title: Histoire des salons de Paris (Tome 4/6)

Author: duchesse d' Laure Junot Abrantès


        
Release date: October 27, 2013 [eBook #44054]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/44054

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
        the Online Distributed Proofreading Team at
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        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (TOME 4/6) ***

HISTOIRE DES SALONS DE PARIS.

TOME QUATRIÈME.




  L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

  FORMERA 6 VOL. IN-8º,

  Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.

  La 2e a paru le 11 janvier;
  La 3e paraîtra le 15 avril.

  Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront _franco_ l'ouvrage
  le jour même de la mise en vente.


  PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,
  Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12.




HISTOIRE DES SALONS DE PARIS


TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,

SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,

LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier;


par

LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.


TOME QUATRIÈME.




À PARIS,

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,

PLACE DU PALAIS-ROYAL.

M DCCC XXXVIII.




Au Public,

LE LIBRAIRE-ÉDITEUR.


Après avoir fait paraître les deux premiers volumes de l'HISTOIRE DES
SALONS DE PARIS, nous donnons aujourd'hui les tomes IV et V de cet
important ouvrage. Cette lacune que nous avons laissée dans la
publication est une circonstance trop inusitée, pour ne pas exiger de
notre part une explication; nous avons nous-même prié madame la
duchesse d'Abrantès d'intervertir l'ordre des volumes de cette
curieuse galerie, où figurent tous les personnages marquants dont la
connaissance peut intéresser la société de notre époque, parce que,
depuis que cette série de tableaux a été annoncée, on a, en quelque
sorte, voulu nous faire concurrence, en publiant un volume sous le
titre des SALONS CÉLÈBRES.

Bien que cette entreprise, qui s'est jetée en rivale à la traverse de
la nôtre, fût soutenue par une plume habile, nous n'avons pas craint
qu'elle diminuât le moins du monde l'accueil favorable qui a été fait
au livre de madame la duchesse d'Abrantès; mais il nous importait
qu'on ne parût pas nous devancer en marchant sur nos brisées, et que
des sujets traités avec des souvenirs complets et une spécialité
unique ne parussent après d'insuffisantes esquisses faites sur des
ouï-dire plus ou moins exacts.

C'est pour obvier à cet inconvénient que nous nous sommes mis en
mesure de ne pas faire attendre plus longtemps à nos nombreux
souscripteurs les principaux Salons de l'Empire. Et qui pouvait mieux
nous faire connaître le Salon de l'impératrice Joséphine, dans toutes
les phases de sa carrière si brillante et sa fin si triste, que la
femme qui, aux jours de toutes les grandeurs, consulaires et
impériales, s'est trouvée, par sa position, jetée dans les relations
intimes et publiques de cette famille, dont la haute fortune est une
des merveilles de notre histoire contemporaine?

Qui pouvait en effet nous apprendre, sur ces temps, plus de choses que
nous désirions savoir, que madame la duchesse d'Abrantès, qui dans son
Salon de gouvernante de la ville de Paris a reçu tous les étrangers
de marque, toutes les illustrations de l'Europe, que la puissance et
la gloire d'un règne sans pareil attiraient dans la capitale du grand
empire?

La troisième livraison de l'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS paraîtra
très-prochainement; elle se composera des tomes III et VI de la
collection. Le tome III contiendra les Salons célèbres du Directoire
et du Consulat, entre autres le Salon de _Barras_, le Salon de
_François de Neufchâteau_, le Salon de _madame Tallien_, _un bal des
victimes_, le Salon de _madame Récamier_, le Salon de _Lucien
Bonaparte_, comme ministre de l'intérieur (c'est le renouvellement de
la société en 1801 et 1802). Le tome VI contiendra le Salon du _prince
de Bénévent_, le Salon de _l'archi-trésorier_, le Salon des
_princesses de la famille impériale_, le Salon de _madame Regnault de
Saint-Jean-d'Angély_, le Salon de _madame Labriche_, au château du
Marais; le Salon du _comte de Demidoff_, le Salon de _madame Campan_,
etc., etc.

Voilà ce que nous pouvons promettre avec assurance au public; et nous
sommes trop jaloux de sa bienveillance pour ne pas tenir tous nos
engagements.

                                                          C. LADVOCAT.

  Ce 15 janvier 1838.




SALON DE MADAME DE MONTESSON,

À PARIS ET À ROMAINVILLE.


J'ai déjà parlé de l'influence de madame de Montesson à la Cour
consulaire. Elle était positive le 18 brumaire, et de ce jour elle ne
fit que prendre plus de consistance dans un lieu où le maître
reconnaissait que madame de Montesson pouvait beaucoup. Madame
Bonaparte avait bien pu parler _de ses relations de Cour_ dans les
premiers moments de son mariage à un homme qui ne connaissait ni
Versailles, ni les usages de son étiquette. Mais le fait réel est que
madame la vicomtesse de Beauharnais n'avait pas été présentée, et
qu'elle ignorait une foule de détails de peu d'importance peut-être,
mais immenses dans leur application au nouvel ordre de choses que
voulait établir Napoléon. Il s'en aperçut bientôt, lorsque son regard
d'aigle eut parcouru le cercle des choses possibles à tenter, et jugea
qu'il fallait un auxiliaire à Joséphine pour représenter
convenablement à côté de lui dans la première place du monde, en
attendant qu'un trône remplaçât le fauteuil consulaire. De la grâce ne
suffit pas pour être reine, non plus que pour être aimée; elle fait
plaire, mais ne va pas au-delà: c'est beaucoup dans la vie ordinaire
d'une femme, mais il faut plus pour une souveraine.--Napoléon, qui
comprenait tout, le comprit à merveille. Aussi voulut-il que madame
Bonaparte prît _des leçons_ de madame de Montesson. C'est madame
Bonaparte, qui ne gardait jamais un secret même à elle, qui me l'a
dit.

Personne, dans l'intimité de l'intérieur consulaire, ne pouvait mieux
en effet que madame de Montesson diriger la nouvelle maîtresse des
Tuileries dans son noviciat. Elle avait une grande connaissance des
usages de la Cour, quoiqu'elle n'y fût pas admise après son mariage
avec le duc d'Orléans[1].--Sa politesse était parfaite, quoique
toujours digne et convenable; sa conversation avait du charme; enfin
on trouvait qu'il y en avait beaucoup dans sa société, et sa maison
était alors la plus remarquable et même la seule qu'on pût citer à
Paris à cette époque. Je n'ai jamais entendu une autre opinion sur
elle, si ce n'est de la part de _ses deux beaux-fils_, MM. de
Saint-Albin et de Saint-Far; cette haine, car ils en avaient pour
elle, venait de loin. Ils avaient été fort irrités contre elle par son
mariage avec le duc d'Orléans. Ils prétendaient qu'il devait épouser
leur mère, qui lui avait donné trois enfants; or, cette mère était une
assez mauvaise danseuse de l'opéra et s'appelait autrefois
mademoiselle _Marquise_ (c'était _son nom de guerre_). Il était assez
difficile de faire entrer cela, même du côté gauche, dans la famille
des premiers princes du sang... Aussi n'en fit-on rien. On lui acheta
une belle terre, celle de Villemonble, tout à côté du Raincy, pour
conserver un peu de romanesque à la chose; c'était bien le moins,
puisqu'on ne la rendait pas légitime,--et puis on fit mademoiselle
Marquise _marquise de Villemonble_. Bien des gens trouvèrent que cela
avait l'air d'une mauvaise plaisanterie.--Mais la nouvelle châtelaine
s'en arrangea très-bien:--elle avait _de bonnes rentes_, comme disent
ces dames de l'opéra; elle donnait d'excellents dîners, eut une maison
fort bien montée, et si elle n'était pas au premier rang, elle fut au
moins pour les hommes une des bonnes maisons de Paris; et puis, la
manière dont elle avait été traitée l'autorisait _à laisser croire_
que peut-être elle était mariée secrètement avec le prince. Le soin
qu'il prit de ses trois enfants, les noms qu'il donna aux deux
garçons, noms toujours affectés avec de riches bénéfices aux bâtards
d'Orléans depuis qu'il n'y avait plus de Dunois,--tout cela pouvait
laisser croire que la jolie danseuse était devenue princesse,--elle ne
le disait pas, mais elle le laissait dire... Tel était l'état des
choses, lorsque le mariage du duc d'Orléans avec madame de Montesson,
public quoique secret, par toute l'insistance que mit le prince à
obtenir le consentement du Roi, vint renverser et détruire l'innocent
mensonge de mademoiselle Marquise, _marquise_ de Villemonble. Ses
fils, quoique parfaitement traités par madame de Montesson, ce dont
j'ai été témoin, n'en avaient aucune reconnaissance et parlaient fort
mal d'elle, surtout M. de Saint-Far. M. de Saint-Albin avait plus de
mesure que son frère. Il en avait pour cela, c'est-à-dire, car pour le
reste c'était encore plus extravagant; pour leur état de prêtre, par
exemple, la chose était inconcevable: c'était à croire qu'ils étaient
tous deux de la religion du royaume de Tonquin, plutôt que des prêtres
chrétiens.--C'était le seul reproche que madame de Montesson se permît
hautement de leur faire.

[Note 1: Mais elle avait été présentée comme marquise de
Montesson.--Sa conduite fut admirable par la suite. Lorsque Louis XVI
fut comme prisonnier aux Tuileries en 91 et 92, madame de Montesson
demanda et obtint _alors_ facilement la _permission_ d'aller faire sa
cour.--Louis XVI l'accueillit _comme sa cousine_, et fit souvent sa
partie de trictrac avec elle.--Je trouve la conduite de madame de
Montesson fort belle, car elle pouvait se rappeler qu'au temps du
bonheur elle avait été repoussée avec une sorte de mépris! mais loin
de là, elle oublia le passé et ne vit que le malheur présent de ceux
qu'elle fut consoler.]

Un jour que l'abbé de Saint-Far dînait chez moi et parlait de madame
de Montesson avec son amertume ordinaire, il ajouta, ce qu'il n'avait
pas encore dit:--Ce n'est qu'une comédienne, après tout, que cette
femme-là,--et une comédienne dans le monde comme sur son théâtre, où
elle jouait sans talent, tandis que _d'autres_ en avaient au moins.

--On sait que M. de Saint-Far avait fort peu d'esprit: ceci en est une
preuve. Or, il y avait ce jour-là chez moi un parent de M. d'Abrantès,
l'abbé Junot, ancien aumônier des Gardes Françaises et ami intime du
vieux duc de Biron. C'était un vieillard aimable et d'un esprit
doucement moqueur:

--Mon cher Saint-Far, dit-il à l'abbé, attaquant tout d'abord la
question, ta mère a dansé sur les planches d'un théâtre, ce qui est
fort diffèrent des planches du parquet d'un salon, mon ami.--Tout le
monde se mit à rire, et M. de Saint-Far demeura assez confus pour être
longtemps à recommencer.

Le premier Consul, qui connaissait les hommes, avait distingué dans
madame de Montesson de hautes qualités, pour ce qu'il désirait obtenir
d'elle. Il voulait, dès les premiers moments de son consulat, que _la
Cour des Tuileries_ (car il y avait déjà une Cour) fût organisée comme
celle de Louis XV, et madame de Montesson, avec ses anciennes
traditions, lui semblait faite pour la faire revivre; il voulait même
l'amener à accepter une charge qu'il aurait créée[2] pour elle.

[Note 2: On lui proposa la charge de surintendante, qu'elle refusa.]

Il est difficile aujourd'hui de se faire une idée bien juste de la
maison de madame de Montesson. C'était une réunion des plus étranges:
on y voyait des nobles qui n'avaient pas quitté la France, une grande
partie des émigrés rentrés,--des artistes, des femmes sévères et même
puritaines à côté de femmes galantes: tout cela était accueilli avec
la même bienveillance et la même politesse apparente; mais pour qui
connaissait le monde, et surtout la maîtresse du logis, on retrouvait
bientôt les nuances qui établissaient la ligne de démarcation.

On a cherché la cause du grand crédit de madame de Montesson auprès du
premier Consul; il avait deux sources: la première venait de ce que M.
le duc d'Orléans fut, dit-on, un jour à Brienne chez le cardinal de
Loménie et le comte de Brienne; et que se trouvant ainsi près de
l'école au moment de la distribution des prix, on demanda à M. le duc
d'Orléans de donner la couronne aux _lauréats_. Le prince en chargea
madame de Montesson, qui dit, à ce qu'on prétend, plusieurs mots
gracieux aux élèves en les couronnant, et entre autres à _Napoléon
Buonaparte_:

_Je souhaite, monsieur, qu'il vous porte bonheur._ Madame de Montesson
était déjà mariée à M. le duc d'Orléans à cette époque.

Avec le caractère assez fataliste de Napoléon, je ne suis pas étonnée
qu'il ait été porté à avoir comme une sorte de vénération pour madame
de Montesson. On connaît l'histoire du laurier de l'Isola Bella[3].

[Note 3: En allant à Marengo, le premier Consul alla visiter les îles
Borromées. Dans le jardin d'Isola Bella il y avait deux lauriers fort
beaux au milieu de beaucoup d'autres. Le général en chef prit un
canif, et dans l'écorce de l'un de ces jeunes arbres il grava le mot
BATTAGLIA... Il fut à Marengo et fut vainqueur; le souvenir de ce
laurier le poursuivit longtemps, et depuis à la Malmaison je l'ai
entendu le rappeler souvent; j'ai vu moi-même ce laurier à l'Isola
Bella. Je ne sais qui a gravé sur l'un des autres lauriers le mot
VITTORIA. Tous deux ont grandi... et maintenant les deux mots
_battaglia_ et _vittoria_ touchent presque aux cieux!...]

J'ai entendu dire, comme positif, que le premier Consul avait rendu à
madame de Montesson la pension que lui avait laissée M. le duc
d'Orléans[4]. Elle était de 150,000 francs:--c'est beaucoup, 150,000
francs; ce qui est certain, c'est qu'elle en avait une très-forte que
lui faisait le premier Consul; et sa déférence pour madame de
Montesson était plus prononcée que je ne l'ai vue pour personne.

[Note 4: On disait beaucoup plus, mais je ne le crois pas. M. de
Saint-Far, pour augmenter les torts de madame de Montesson, prétendait
qu'elle avait de grands revenus, et portait sa fortune à 300,000 fr.
de rentes. Je suis sûre du contraire.]

Elle avait dans M. de Saint-Far et M. de Saint-Albin deux ennemis bien
acharnés. Je ne puis dire à quel point cela était porté. Je les
entendais souvent parler de madame de Montesson dans des termes de
moquerie qu'il ne leur convenait pas d'employer. Ils prétendaient
qu'elle faisait toujours _la duchesse d'Orléans_. «Eh! pourquoi non?
dis-je un jour à M. de Saint-Far, le plus constant dans sa poursuite.
Si elle a été mariée à M. le duc d'Orléans, elle fait très-bien de
prendre le rang que la Cour lui avait injustement refusé.»

Il est de fait que madame de Montesson avait des coutumes qui, après
le temps de la Révolution, devaient sembler étranges; par exemple elle
ne se levait pour personne, ne rendait pas de visites, si ce n'est à
ceux qu'elle voulait favoriser; elle ne reconduisait jamais, excepté
pour témoigner qu'elle ne voulait plus revoir la femme qu'elle
reconduisait. Une femme amie de M. de Saint-Far, que je ne nommerai
pas parce qu'elle vit encore, connut madame de Montesson à Plombières,
où elle fut en 1803. Elle crut qu'il suffisait d'avoir rencontré
madame de Montesson aux eaux pour aller chez elle à Paris; la chose
déplut à la maîtresse de la maison, qui la reconduisit jusqu'à la
porte de son salon. L'autre, qui ne connaissait pas cette coutume
_princière_, raconta à son ami, M. de Saint-Far, ce qui lui était
arrivé, en ajoutant:--C'est extraordinaire, elle a été très-froide
d'abord, et puis, tout à coup, quand je m'en vais, elle me fait une
politesse qu'elle n'avait faite à personne. Elle m'a reconduite.

--Comment, dit Saint-Far, elle vous a reconduite?

--Oui, sans doute!

--Eh bien, n'y retournez pas!...--Et il lui expliqua la chose; cette
femme était furieuse!...

J'ai déjà dit que madame de Montesson était un personnage de
l'histoire, et maintenant que la famille d'Orléans compte parmi celles
de nos rois, c'est encore plus positif, puisqu'elle a épousé un de ses
princes. J'ai parlé d'elle comme femme aimable et remplie de talents
et à suivre, mais je ne l'ai pas montrée, comme je le vais faire, au
milieu des artistes qu'elle patronait, des malheureux émigrés qu'elle
secourait et faisait rentrer; entourée de jeunes femmes qu'elle
amusait en ayant une maison charmante; donnant aux étrangers les
premières fêtes qui furent données à Paris depuis la Révolution, et
recréant ainsi la société, ce que lui demandait le premier Consul. On
a prétendu qu'il ne lui avait même rendu sa pension qu'à cette
condition. Je n'en sais rien, mais ce que je sais, si cela est, c'est
qu'elle s'en acquittait bien.

On dit qu'elle avait été charmante, et on le voyait encore. Je ne l'ai
connue que fort âgée, et elle avait encore des dents admirables et un
teint vraiment extraordinaire. Elle était petite et point voûtée,
mais extrêmement maigre. Ses cheveux avaient été blonds, elle portait
alors _un tour_ châtain foncé. Ses yeux bleus, et de ce bleu foncé,
violet, ardoisé, qui donne un si doux regard, étaient toujours beaux.
J'ai connu même à cette époque plusieurs jeunes femmes qui enviaient
ses yeux. Quant à _sa tenue_ habituelle, j'ai déjà dit en parlant
d'elle ce qui la distinguait des autres femmes de son âge, cette
recherche de propreté exquise qui lui donnait une apparence jeune et
_attirante_. Toujours bien mise selon son âge, elle portait
habituellement une robe blanche fort élégante, mais de forme
convenable, dans l'été, et l'hiver une robe d'étoffe grise ou de
couleur sombre. Elle avait une particularité dont elle-même riait avec
nous, avec ses jeunes _femmes favorites_, comme elle nous appelait
trois ou quatre de la Cour consulaire[5]. C'était de changer en une
physionomie froide et réservée une figure naturellement bienveillante
et bonne; elle appelait cela avoir sa figure _ouverte_ ou _fermée_.

[Note 5: Elle fut toujours parfaite pour moi, et j'en ai eu la preuve
dans deux visites qu'elle me fit, l'une à l'époque de ma première
couche, où je faillis périr, et l'autre à la mort de ma mère.--Elle ne
faisait de visites À PERSONNE, si ce n'est à ceux qu'elle aimait et
qui lui plaisaient.]

Le salon de madame de Montesson à Paris et à Romainville, où elle est
morte, et où nous allions la voir souvent, avait une spécialité que
je n'ai jamais retrouvée nulle part après que nous l'eûmes perdue.
Elle avait, selon moi, une manière de causer plus intime et plus
bienveillante que madame de Genlis, qui, d'ailleurs, avait plus
d'esprit et surtout plus d'instruction qu'elle, mais qui était
ennuyeuse à l'âge de madame de Montesson, au point de la fuir, tandis
qu'on cherchait l'autre. Elle avait de la dignité et _du liant_
néanmoins dans la conversation, et puis les hommes de lettres étaient
heureux d'avoir son approbation. Ils n'étaient pas à l'aise auprès de
madame de Genlis. Ils craignaient toujours une envie déguisée, une
haine masquée derrière une approbation. Madame de Montesson ne voulait
jamais qu'on parlât politique chez elle, mais ce qu'elle exigeait
avant tout d'une personne qui lui était présentée, c'était un bon ton.
Je l'ai vue à cet égard d'une extrême rigueur, et me refuser de
recevoir un général, qui depuis est devenu maréchal, duc, et tout ce
qu'on peut être. C'était le général Suchet.

--Non, non, ma chère petite, me dit-elle lorsque je lui en parlai...
Je vous aime, mais je n'aime pas tous vos grands donneurs de coups de
sabre; votre général ne me convient pas...

--Mais, madame..., je vous assure qu'il ne jure pas comme le colonel
Savary...

Elle me regarda et se mit à rire.

--Vous êtes une maligne petite personne, me dit-elle... Ah! il ne jure
pas!... Eh bien, je crois, Dieu me pardonne, que je l'aimerais mieux
que ses révérences éternelles et ses compliments mielleux... Non, non,
il m'ennuierait...

Elle le refusa long temps; et puis le général Valence, qui lui
imposait sa volonté et qu'elle craignait peut-être plus qu'elle ne
l'aimait, lui amena le général Suchet l'année suivante; elle le reçut,
mais je réponds que ce fut malgré elle.

Sa maison était une des plus agréables que j'aie vues, jamais les
jeunes femmes et les jeunes gens ne s'y ennuyaient. Il y régnait un
ton parfait, et on s'y amusait au point de mieux aimer demeurer chez
madame de Montesson que d'aller à une fête bruyante, comme une fête de
ministre, par exemple...

Elle défendait les conversations qui _déchiraient_. Elle prétendait
_que c'était un orage qui ravageait tout, pour ne rien laisser après
lui que de mauvais fruits_.

Elle n'a pas été juste pour plusieurs personnes de sa famille, mais
que peut-on dire lorsqu'on ne sait pas tout? Madame de Genlis, qui a
tant écrit contre sa tante, à laquelle elle a refusé esprit, talents,
beauté, tout ce qui attire enfin, et qui a pourtant prouvé qu'elle
pouvait non-seulement attirer, mais attacher, madame de Genlis, si
elle a écrit, a sûrement parlé. Eh bien! quelle est celle de nous qui,
en apprenant qu'on la déchire incessamment, sera pour ses détracteurs
toujours également bonne et bienveillante!... S'il y en a, de pareils
caractères sont rares; et de plus, ils ne sont peut-être pas vrais
dans leurs démonstrations d'amitié. Quant à M. Ducrest, madame de
Montesson eut tort... Il était son neveu, avait une fille charmante et
dont la beauté toute naissante devait toucher le coeur de madame de
Montesson, ainsi que cette disposition aux talents que nous lui voyons
aujourd'hui[6]. Mais M. de Valence pouvait réparer la faute de sa
tante, et il ne l'a pas fait. Madame de Valence l'eût fait, si cela
eût dépendu d'elle, j'en ai l'assurance, car c'est une noble et
aimable femme.

[Note 6: Madame Georgette Ducrest. Elle chante à ravir et écrit
également bien. Je l'ai vue depuis à la Malmaison, d'où une jalousie
basse et même une haine envieuse l'ont ensuite exilée, à notre grand
regret.]

Madame de Montesson contait très-drôlement. Un jour, elle nous dit
comment M. le duc d'Orléans était devenu amoureux d'elle. On était à
Villers-Cotterets, et l'on chassait. Le duc d'Orléans était fort gros
déjà à cette époque; il faisait chaud; il voulut descendre de cheval
ou de calèche, je ne sais comment ils étaient, je crois pourtant
qu'ils étaient à cheval. Le duc d'Orléans, qui soufflait comme un
phoque, s'assit sur l'herbe dans le bois, et demanda la permission à
madame de Montesson, qui alors était fort jeune et fort jolie, d'ôter
son col et de déboutonner sa veste de chasse. En le voyant dans cet
équipage, madame de Montesson se mit à rire avec un tel abandon en
l'appelant: _Gros père..... bon gros père_, que le prince, qui avant
tout était fort gai, se mit à rire comme elle, mais avec cette
différence que sa rotondité faillit le faire étouffer; ce qui aurait
eu lieu si madame de Montesson ne lui avait frappé le dos comme on le
fait aux enfants qui ont la coqueluche.

M. le duc d'Orléans était alors lié avec madame ***; mais son
caractère jaloux n'allait pas du tout avec celui d'un homme l'opposé
du romanesque et de la passion... En voyant les jolies dents de madame
de Montesson paraître dans tout leur éclat, en riant avec abandon
comme elle venait de le faire, il l'aima tout de suite, et depuis ce
temps il ne l'a plus quittée que pour en faire sa femme, malgré la
passion de madame de Montesson pour M. de Guignes, passion dont
lui-même fut le confident. Madame de Genlis fut aussi confidente de
cette affection de madame de Montesson, qui eut de la confiance en
elle au point de lui dévoiler ses plus secrètes pensées;... ce qui
n'empêche pas qu'elle ne le raconte tout au long dans ses Mémoires, et
Dieu sait sous quel jour[7]!...

[Note 7: Madame de Genlis est souvent méchante, même pour quelques-uns
des siens.]

Une particularité à signaler en parlant des salons de Paris, et
surtout des salons de bonne compagnie, c'est que le premier grand bal
_particulier_ qui fut donné après la Révolution le fut[8] par madame
de Montesson, à l'occasion du mariage de mademoiselle Hortense de
Beauharnais. Il y eut huit cents personnes d'invitées. Tous les
étrangers de marque, et il y en avait beaucoup alors à Paris, y furent
invités. Le corps diplomatique était nombreux, car nous étions alors
en paix avec l'Europe!.. Quelle époque!...

[Note 8: Ma mère avait une trop petite maison pour que cela fût
remarqué, et madame de Caseaux ne recevait _qu'un parti_.]

Cette fête, ordonnée admirablement, fut comme un modèle que l'on
suivit ensuite. Les valets de pied poudrés, en bas de soie, en
livrée[9]; les valets de chambre en noir, la bourse[10] et la
poudre... Les fleurs en profusion sur l'escalier et dans les
appartements, l'abondance de lumières et surtout de bougies était une
des choses les plus frappantes de la fête. C'était toujours cette
partie d'un bal dont les femmes se plaignaient alors, parce que leur
toilette n'était pas assez vue. Aussi furent-elles contentes ce
soir-là.--La nouvelle mariée était charmante! Comme elle était jolie à
cette époque! Comme son spirituel et doux visage était en harmonie
avec sa taille svelte et gracieuse!... Elle portait habituellement au
bal une robe en manière de tunique longue, et par-dessus un _peplum_
soit blanc comme la robe, soit en couleur, et alors elle l'avait rose,
bleu ou lilas, brodé en argent. Cette petite tunique, ayant le peplum
par-dessus, lui donnait, en dansant, l'air d'une de ces Heures
d'Herculanum, d'après lesquelles au reste elle avait fait son
costume... mais sa physionomie était triste et abattue... Hélas! je
connaissais un autre coeur qui était aussi bien triste dans cette même
fête!... et qui, ainsi que celui de la nouvelle mariée, ne devait plus
connaître de vrai bonheur!...

[Note 9: C'est-à-dire en bleu tout uni avec des boutons ayant le
chiffre.]

[Note 10: La bourse attachée au collet de l'habit; ce qui faisait que
la bourse demeurait au même lieu quand la tête tournait.]

Le premier Consul fut enchanté de cette fête; on en parla pendant
plus de quinze jours dans le salon des Tuileries... Aussi, dès que la
nouvelle de l'arrivée du roi d'Étrurie parvint à Napoléon, il dit à
Joséphine:--Il faut que madame de Montesson leur donne une fête, et
plus belle encore que celle pour le mariage de Louis... Ensuite elle
est leur parente!... leur cousine... Cela fera bien... très-bien même.

Les princes arrivèrent.--On sait ce qui en fut de ce voyage, et de
l'effet qu'il produisit. _Les princes d'Espagne_, comme les appelait
le peuple, formaient le plus drôle de couple qui ait jamais été offert
à la moquerie parisienne... Ils entrèrent à Paris à sept heures du
soir par une belle journée d'été, et traversèrent toute la ville avec
les mules à grelots, les voitures du temps de Philippe V, et des
visages de je ne sais quel pays et quel temps. Ils furent loger à
l'hôtel de l'ambassade d'Espagne, rue du Mont-Blanc, et Dieu sait dans
quel état ils le mirent! Le premier Consul, qui voulait qu'ils fussent
parfaitement reçus, les entoura de tout ce qui pouvait leur être
non-seulement agréable, mais de tout ce qui devait leur rappeler en
plus même le luxe royal de leurs palais; s'il les avait connus, il ne
se serait pas mis autant en peine[11].

[Note 11: Excepté l'Escurial, Saint-Ildephonse et Aranjuez, où encore
ce qui est luxe tient au pays ou bien aux tableaux que renferment les
_sitios_, il n'y a aucun luxe dans les ameublements ni dans le reste
du palais.]

Nous fûmes _toutes et par ordre_ faire notre cour à la Reine
d'Étrurie; elle me prit dans une belle amitié, parce que je parlais
l'italien. Elle parlait mal le français, et préférait cette langue.
C'était une femme d'esprit qui était à Paris dans une fausse position,
et le sentait péniblement malgré la faveur de Bonaparte qui leur
donnait une couronne. Elle comprit la position de son mari, lorsqu'il
allait à la Malmaison et traversait toute cette place de la
Révolution, sur laquelle étaient tombées quatre têtes de ses parents
les plus proches!... Car le Roi d'Étrurie était non-seulement Bourbon,
mais encore neveu de Marie-Antoinette[12], dont sa mère était la
propre soeur!... La Reine sentait tout cela, et malheureusement le
sentait pour deux; car son mari riait de tout et chantait. La Reine
était laide; elle était noire, petite, maigre, et ressemblait à sa
soeur, princesse du Brésil, excepté pourtant qu'elle était droite, et
que la régente était déjetée. Mais le malheur de la Reine d'Étrurie en
France, ce ne fut pas autant d'être laide que d'être ridicule.

[Note 12: Il était propre neveu de la Reine de France et de celle de
Naples; la duchesse de Parme était archiduchesse d'Autriche (Amélie).
Il y a d'elle un beau portrait à Versailles.]

Un jour, je fus chez elle de bonne heure pour l'emmener avec moi pour
voir différentes curiosités; entre autres, le cabinet de Lesage à la
Monnaie[13], et plusieurs magasins curieux. On me prévint que la Reine
ne pourrait sortir que dans une heure, mais qu'elle me priait d'entrer
où elle était. C'était la chambre de son fils: elle était penchée sur
le berceau de cet enfant qui avait, je crois, à peine trois ans. Elle
était pâle et triste; l'enfant avait eu des convulsions au milieu de
la nuit, et la pauvre mère s'était jetée hors de son lit à moitié
vêtue, pour soigner son enfant. Des secours prompts avaient été
donnés, et il s'était trouvé mieux vers le matin, mais il était encore
abattu et dormait: sa petite main tenait celle de sa mère; on voyait
qu'il s'était endormi en la regardant ou l'entendant..... Quelques
moments après il s'éveilla, et demandant à boire, ce fut à sa mère
qu'il s'adressa; pourtant il y avait là une foule de bonnes et de
femmes pour le servir..... Cette préférence pour sa mère me fit
prendre de la Reine une toute autre idée. Je laissai ceux qui ne la
connaissaient pas rire de ses ridicules, moi je l'aimai et l'estimai
pour ses qualités. C'est le sentiment que je lui ai toujours conservé,
et lorsque, depuis, je l'ai revue en Italie, je le lui ai témoigné
avec un nouveau sentiment d'intérêt pour ses derniers malheurs.

[Note 13: Ce cabinet fut légué par M. Lesage au Gouvernement, et je
pense qu'il a été donné au Jardin des Plantes, c'est-à-dire au Cabinet
d'Histoire naturelle. M. Lesage avait assemblé un cabinet de
minéralogie très-curieux et très-complet.]

Madame de Montesson, à qui j'avais dit un jour que j'avais trouvé la
Reine dans son jardin en robe de Cour (c'est-à-dire habillée, car le
costume de Cour n'était pas encore fait ni même arrêté), décolletée et
brodée en soie, de couleurs très-voyantes..... madame de Montesson lui
fit observer qu'elle ne devait pas porter son fils au plein soleil
dans le jardin, dans une parure comme celle qu'elle avait, parce que
des maisons voisines on pouvait la voir.

Elle se regarda dans une glace, et se mit à rire:

--Vraiment! dit-elle, vous avez raison... mais je n'y ai pas fait
attention un instant. Mon fils criait ensuite, et l'eussé-je vu, j'y
serais allée de même.

La Reine ayant appris que madame de Montesson était sa parente, fut
alors fort gracieuse pour elle; il semblait qu'elle voulût lui faire
oublier les duretés de Louis XV et de Louis XVI. Quant au Roi il
faisait ce qu'on lui disait. L'hôtel où il logeait (l'hôtel de
Montesson[14]) avait eu jadis une communication avec l'hôtel
qu'occupait quelquefois le duc d'Orléans, et où logeait alors madame
de Montesson. Cette communication avait été pratiquée dans une serre
chaude, mais ensuite condamnée. Le Roi, par le conseil de la Reine,
fit solliciter l'ouverture de cette porte, ce que s'empressa de faire
madame de Montesson qui mettait de la grâce à la moindre chose.

[Note 14: L'hôtel de Montesson est le même hôtel où eut lieu
l'horrible incendie du prince de Schwartzenberg.]

Pendant le séjour des princes de la maison de Bourbon à Paris, madame
de Montesson essuyait souvent de vives attaques dont elle rendait
compte en riant au premier Consul:

--Savez-vous ce qu'on m'a dit hier, Général?... Que vous étiez un
nouveau MONCK, et que vous alliez rappeler Louis XVIII.

Le Consul fit un mouvement.

--Et qu'avez-vous répondu, madame?

--Que je n'en croyais rien... Napoléon sourit, mais sans parler.

--Ils disent encore que les Bourbons qui sont ici sont venus appelés
par vous, pour servir d'avant-coureurs pour juger les esprits.

Napoléon sourit encore sans répondre. Cette fois il y avait de la
malice, a dit depuis madame de Montesson; mais toujours le même
silence.

--Et quand leur donnez-vous votre belle fête? dit-il enfin[15].

[Note 15: On voit que le duc de Rovigo ne dit pas vrai lorsqu'il dit
que le premier Consul fut de mauvaise humeur contre ceux qui furent à
cette fête. Au contraire, il y fit aller les officiers du château.]

--Mais, dans trois jours, Général. Toutes mes invitations sont
envoyées. J'aurai huit cent cinquante personnes... Me ferez-vous
l'honneur d'y paraître un moment?

--Sans doute, mais je ne puis m'y engager; mes moments, vous le savez,
ne sont pas donnés à la joie.

--Non certes... et heureusement pour la France!

Il sourit avec cette grâce, comme le disait madame de Montesson
elle-même, que sa soeur Pauline n'avait pas.

--En attendant, dit-il, je le mène ce soir aux Français, votre jeune
Roi.

--Dites le vôtre, Général.

  J'ai fait des rois et n'ai pas voulu l'être.

Madame de Montesson raconta cette conversation assez indifférente en
elle-même, mais remarquable, parce qu'elle avait prévu d'avance le
vers que le parterre devait saisir et dont il devait faire
l'application.

Le parterre en effet fit un tel bruit lorsque Talma, qui alors faisait
Philoctète, dit ce vers avec son talent habituel, que la salle pensa
s'écrouler... Napoléon fut-il content ou fâché de cette manière de
juger son action, je l'ignore: ce que je sais, c'est que le roi
d'Étrurie saluait à se rompre l'épine dorsale. Il n'a jamais compris,
je suis sûre, pourquoi ce fracas d'applaudissements.

Le fait est que le roi d'Étrurie était un homme ordinaire, toutefois
sans être imbécile, comme Bourrienne et Savary l'ont prétendu; mais
dans des temps difficiles un roi qui n'est qu'ordinaire est un mauvais
roi.

On lui fit d'admirables présents, des tapisseries des Gobelins, des
armes de la manufacture de Versailles, alors dirigée par Boutet, le
meilleur armurier de l'Europe à cette époque-là; des raretés de toute
espèce, des porcelaines de Sèvres admirables, entre autres un vase de
neuf pieds de hauteur avec le piédestal sur lequel il était monté.
J'ai entendu dire depuis à Sèvres même qu'il valait plus de 250,000
francs.

La belle fête de madame de Montesson eut lieu. Ce fut une vraie
féerie.--Si les femmes avaient eu les mêmes diamants et le même luxe
que sous l'empire, elle eût encore été plus belle; mais celle de nous
alors qui avait le plus de diamants en avait à peine pour 100,000 fr.
Qu'on juge de ce que fut plus tard le quadrille des Péruviens allant
au Temple du Soleil!--Il y avait dans ce quadrille pour plus
20,000,000 de diamants.

Mais, au bal de madame de Montesson, comme il n'y avait rien eu de
mieux jusque-là, nous en fûmes contentes et le trouvâmes charmant.
C'est à ce bal de madame de Montesson que, dansant avec le roi
d'Étrurie qui sautait avec une ardeur inconcevable, il me lança un
objet quelconque au visage qui me frappa fortement à la joue et
s'accrocha dans mes cheveux... Je fus d'abord étonnée... c'était une
de ses boucles de soulier!... il les _collait_ sur le soulier même
pour que l'ardillon ne grossît pas le pied... Cette manière de traiter
un pied avec coquetterie est bien étrange, mais enfin c'était encore
plus de goût que je ne l'aurais jugé susceptible d'en avoir.

Tous les ministres donnèrent une fête au Roi et à la Reine d'Étrurie.
Le ministre de la guerre, Berthier alors, leur en donna une différente
des autres[16]: c'était un bivouac. Il y eut un malheur qui pensa
avoir des suites; le Roi paria avec Eugène qu'il sauterait deux pieds
au-delà d'un des feux du bivouac. Eugène paria que non. Le Roi sauta;
Eugène avait raison... Le Roi tomba au beau milieu des flammes du feu
du bivouac. Il cria comme un brûlé, c'est le cas de le dire; il
secouait ses petites jambes auxquelles tenaient encore des flammèches,
qui roussirent tellement ses bas de soie qu'on fut obligé d'en envoyer
chercher d'autres; car, pour ceux de Berthier, il n'y fallait pas
songer. Autant aurait valu mettre une quille dans un baril.

[Note 16: Moustache, le fameux courrier de l'Empereur, y joua un
rôle.]

Mais une fête plus belle que celle de madame de Montesson fut celle
que M. de Talleyrand donna aux princes, non pas à cause de
l'ordonnance, mais en raison du local qui était plus propre à donner
une fête. Il avait alors Neuilly[17]. Tout fut organisé pour une
réunion, comme M. de Talleyrand savait en ordonner une, et nous eûmes
en effet une charmante soirée. Il y eut un improvisateur italien; ce
qui charma le Roi. Cet homme s'appelait Gianni; il était bossu et
effroyable, mais il avait du talent. Le Roi l'embrassa, ce qui amusa
fort toute la compagnie; l'Italien lui fit un compliment dont le Roi
ne sentit peut-être pas la beauté; car, ravi d'entendre parler sa
langue au milieu de cet enchantement de fête, il ne recueillit, comme
il le dit très-poétiquement lui-même, que l'euphonie des sons de la
patrie, _del patrio nido_. Gianni improvisait aussi chez madame de
Montesson, qui parlait très-purement l'italien quand elle osait le
parler avec des Italiens: le Roi lui-même en fut surpris. Ce fut la
Reine qui le lui apprit: tous deux ne voulaient plus lui parler
qu'italien, ce qui l'ennuyait fort.

[Note 17: Qui fut ensuite à la reine de Naples et puis à la princesse
Pauline, et que la reine de Naples réclame aujourd'hui, dit-on! mais
c'est une erreur... à quel titre?... l'avait-elle payé?... dans ce
cas, l'Empereur le lui a rendu, et ne l'eût-il pas fait, la couronne
de Naples soldait bien des comptes. Il paraît qu'avec elle, elle n'a
soldé que celui des rapports de famille.]

La fête de M. de Talleyrand finit par un magnifique feu d'artifice,
précédé d'un concert où Garat, Rode, Nadermann, Steibelt, madame
Branchu se firent entendre. Il y avait alors un commencement de goût
de bonne musique et de beaux arts, qui donnait de l'émulation à tout
ce qui se sentait du talent et avait l'âme poétique. M. de Talleyrand,
qui ne l'est pas extrêmement (poétique), le fut cependant dans
l'ordonnance de sa fête, et surtout pour son souper. Il fut servi sur
des tables dressées autour de gros orangers en fleur qui servaient de
surtout: des corbeilles charmantes pendaient aux branches et
contenaient des glaces en forme de fruits: c'était féerique. Le parc
était surtout ravissant à parcourir. Il était en partie éclairé par le
reflet de l'illumination du château, qui représentait la façade du
palais Pitti, à Florence, devenu le palais royal de l'Étrurie, et que
devaient habiter les nouveaux souverains. Ce fut, je crois, ce qu'on
fit alors pour Florence qui, plus tard, donna la pensée de faire une
représentation de Schoenbrunn pour la fête que la princesse Pauline
donna à Marie Louise, à l'époque du fatal mariage, dans ce même
Neuilly.

Un personnage remarquable était à cette fête, où il formait un étrange
contraste avec la figure étonnante du Roi d'Étrurie. C'était le prince
d'Orange, aujourd'hui Roi de Hollande. Il était alors jeune et de la
plus charmante tournure; sa figure était belle, et cette qualité de
_prince dépossédé_, de prince _desdichado_, lui donnait à nos yeux une
physionomie qui ajoutait à l'intérêt qu'il devait inspirer. Il fut
très-attentif pour madame de Montesson, et allait souvent chez elle
dans l'intimité habituelle. Il venait à ses dîners du mercredi, où
chacun fut toujours satisfait de son extrême politesse.

Ces dîners du mercredi étaient vraiment merveilleux pour l'extrême
recherche du service, surtout dans ce qui tenait à la science
_culinaire_. Pendant le carême surtout, la moitié du dîner était
maigre pour quelques ecclésiastiques, qui avaient conservé leurs
habitudes en même temps gourmandes et religieuses; et le dîner maigre
était si parfait, que j'ai vu souvent M. de Saint-Far faire maigre
pendant tout un carême... mais le mercredi seulement, il ne faut pas
s'y tromper.

La maison de madame de Montesson était fort brillante ces jours-là, et
fort intéressante par la variété des personnages qui animaient la
scène. On y voyait des gens de tous les partis, de tous les pays,
pourvu toutefois qu'ils eussent toutes les qualités requises pour être
admis chez madame de Montesson, surtout celle de faire partie de la
bonne compagnie. J'y voyais, entre autres personnes de l'_ancien
régime_, une femme que j'aimais à y rencontrer, parce qu'elle était
bonne pour les jeunes femmes et qu'elle me disait toujours du bien de
ma mère, qu'elle n'appelait que _la belle Grecque_; c'était madame la
princesse de Guémené[18].

[Note 18: Elle était fort gourmande. Un jour elle m'appela au moment
où l'on servait le café. Donnez-moi votre tasse, me dit-elle, et elle
y versa une forte pincée d'une poudre d'une couleur de cannelle, puis
ensuite elle me dit de boire. Mon café était délicieux. Je lui
demandai le nom de ce qu'elle y avait mis pour le transformer ainsi.
C'était une poudre de cachou préparée et venant de la Chine. Elle lui
avait été donnée par des missionnaires. Toutes les fois que M. de
Lavaupalière dînait avec la princesse de Guémené chez madame de
Montesson, il rôdait autour d'elle, au moment du café, d'une manière
tout à fait comique.]

Napoléon aimait madame de Montesson non-seulement pour toutes les
raisons que j'ai dites, mais parce qu'elle le comprenait dans ses
hautes conceptions, et qu'elle allait même jusqu'à les vanter et les
aider dans son intérieur et dans la société. C'est ainsi qu'elle
voulut le seconder lorsqu'à cette époque il se prononça fortement pour
que personne ne fût reçu aux Tuileries portant un tissu anglais ou de
l'Inde venu par l'Angleterre. Ce fut ce qui donna une si grande
activité à nos manufactures de la Belgique, de la Flandre et de la
Picardie. Madame de Montesson fut _presqu'un ministère_ pour Napoléon
dans cette circonstance. Était-ce flatterie ou conviction?... Je crois
que c'étaient ces deux sentiments réunis.

Quoi qu'il en soit, le premier consul aimait madame de Montesson et le
lui prouva par sa conduite bien plus que par une parole, et pour lui
c'était tout. Il était constamment aimable pour madame de Montesson;
toutes les fois qu'elle invitait madame Bonaparte à déjeuner dans son
hôtel de la rue de Provence, il l'engageait à n'y pas manquer, et
quelquefois lui-même s'y rendait.

C'était alors le temps où madame de Staël faisait les plus grands
efforts pour parvenir à captiver les bonnes grâces, apparentes au
moins, de Napoléon. Mais il la repoussait avec une rudesse et des
manières qui ne pouvaient être en harmonie avec aucun caractère, et
encore moins avec celui d'une femme comme madame de Staël.

Elle allait chez madame de Montesson quelquefois. Je ne sais si
c'était pour faire pièce à sa nièce, mais j'ai toujours vu madame de
Montesson fort gracieuse pour elle. Elle avait, à un degré supérieur,
le talent d'être aimable pour une femme lorsqu'elle le voulait; et
cela avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. C'était toute la
protection de la vieille femme accordée à la jeune, mais sans qu'elle
pût s'en effrayer; madame de Staël n'était plus jeune[19] alors, mais
sa position douteuse lui rendait l'appui de madame de Montesson
nécessaire, surtout auprès de madame Bonaparte et du premier Consul.
Elle y fut donc un matin et lui demanda de parler en sa faveur au
premier Consul.

[Note 19: Elle avait, à cette époque, 1802 ou 1801, trente-huit ans.
Elle mourut en 1817, âgée de cinquante-quatre ans.]

«Je sais qu'il ne m'aime pas, dit madame de Staël, et pourtant, que
veut-il de plus que ce qu'il trouve en moi? Jamais je n'admirai un
homme comme je l'admire. _C'est, selon moi, l'homme non-seulement des
siècles, mais des temps._


M. DE VALENCE.

Oui... vous avez bien raison... ma tante pense de même et moi aussi.


MADAME DE STAËL.

Mais que lui ai-je fait? Pourquoi tous les jours me menacer de ce
malheureux exil?...


M. DE VALENCE.

Ah! pourquoi!...


MADAME DE STAËL, vivement.

Vous le savez?...


M. DE VALENCE.

Mais...


MADAME DE STAËL impérativement.

Oui... oui... vous le savez et vous allez me le dire.


M. DE VALENCE.

C'est que vous voyez beaucoup trop les gens de tous les partis.


MADAME DE STAËL.

Comment!... Que voulez-vous dire?...


MADAME DE MONTESSON, après avoir lancé un coup d'oeil de reproche
à M. de Valence.

Ma belle, M. de Valence vous a dit légèrement une chose dont il n'est
pas sûr. C'est pourquoi le premier Consul est fâché contre vous.
Personne ne le peut dire... qui le sait?...


M. DE VALENCE, d'un ton piqué.

Ma tante, _je vous affirme et je répète_ que le premier Consul est
mécontent de ce que madame de Staël reçoit indifféremment tous les
partis.


MADAME DE STAËL, riant.

Eh bien, tant mieux! du même oeil il les peut observer tous, et du
même filet les prendre en un moment.


M. DE VALENCE.

Oui, si vous les receviez tous indifféremment et le même jour. Mais
vous en avez un pour chacun, et le premier Consul prétend..., et...
peut-être avec raison, que vous devenez alors, avec votre esprit
supérieur, _le chef_ de tous les partis contre lui.


MADAME DE STAËL, avec noblesse.

Voilà ce qu'on m'avait dit et ce que je ne voulais pas croire! Comment
peut-il ajouter foi à des rapports mensongers aussi absurdes!... Ah!..
si je pouvais le voir un moment... un seul moment!... Mais je ne puis
lui demander une audience que, peut-être, il me refuserait.


MADAME DE MONTESSON, sans paraître comprendre le regard de madame
de Staël.

Vous voyez trop souvent aussi, ma belle petite, des hommes qui font
profession d'être ses ennemis... Je ne dis pas dans votre salon,
lorsque vous recevez cent personnes, mais intimement... et
peut-être...


MADAME DE STAËL, sans paraître à son tour entendre madame de
Montesson.

Oui, si je pouvais voir le premier Consul, je suis certaine qu'il
serait bientôt convaincu de mon innocence... Une grande vérité doit
lui être caution ensuite de mon dévouement au gouvernement: c'est mon
désir ardent de demeurer à Paris... Oh! s'il m'entendait!

Et la femme éloquente souriait d'elle-même devant les belles paroles
qui surgissaient en foule de sa pensée, et qu'elle adressait dans son
âme à celui qui pouvait tout et ne voulait rien faire pour elle.

--Ne vient-il pas quelquefois chez vous? dit-elle enfin à madame de
Montesson.

Celle-ci, fort embarrassée, répondit en balbutiant. Madame de Staël
sourit avec dédain et fut prendre une fleur dans un vase, qu'elle
effeuilla brin à brin, en paraissant réfléchir avec distraction
relativement aux personnes qui étaient dans la même chambre qu'elle.
Puis, tout à coup, prenant congé de madame de Montesson, elle sortit
rapidement. M. de Valence courut après elle, mais elle l'avait
devancé; il arriva pour voir le domestique refermer la portière, et
aperçut la main de madame de Staël qui lui disait adieu en agitant son
mouchoir.

--Quelle singulière femme! dit M. de Valence en remontant chez madame
de Montesson. Pourquoi donc ne pas l'avoir engagée pour le déjeuner de
demain? demanda-t-il à sa tante, en s'asseyant de l'air le plus dégagé
dans une vaste bergère; c'était une belle occasion de la faire parler
au premier Consul.

--Est-ce que vous êtes fou! Comment, vous qui me connaissez, vous me
demandez pourquoi je ne donne pas au premier homme du royaume une
personne qui lui déplaît!... (En souriant.) Je me rappelle encore
assez de mon code de courtisan pour ne le pas faire...

--Avez-vous ma belle-mère[20]?

[Note 20: Madame de Genlis était belle-mère de M. de Valence; elle eut
deux filles, l'une d'une grande beauté, mariée à M. de La Woëstine; et
l'autre, jolie, gracieuse, charmante, mariée à M. de Valence, qui ne
la rendit pas aussi heureuse qu'elle le méritait.]

--Pas davantage. Je ne crois pourtant pas qu'elle lui soit désagréable
et surtout importune comme madame de Staël, mais n'importe; votre
belle-mère, mon cher Valence, est un peu ennuyeuse, nous pouvons dire
cela entre nous, et je veux que le premier Consul s'amuse chez moi. Il
aime les jolies femmes, et les femmes simples et agréables: votre
belle-mère et madame de Staël ne sont rien de tout cela... Parlez-moi
de Pulchérie[21]... à la bonne heure.

[Note 21: Pulchérie était madame de Valence, spirituelle et charmante
femme. Elle était encore fort jolie à cette époque.]

Le lendemain matin, dix heures étaient à peine sonnées que l'hôtel de
madame de Montesson était prêt à recevoir, même un roi.

--Écoutez donc, lui dit M. de Cabre, il ne s'en faut pas de
beaucoup...

Tout était préparé avec la plus grande élégance, et il y avait en
même temps beaucoup de luxe, mais ce luxe était si bien réparti,
tellement bien entendu, que rien ne paraissait superflu de cette
quantité d'objets d'orfèvrerie, de vermeil, et de superbes porcelaines
qui garnissaient la table. Le plus beau linge de Saxe, aux armes
d'Orléans[22] et parfaitement cylindré, était sur cette table, et
paraissait éclatant sous les assiettes de porcelaine de Sèvres, à la
bordure et aux écussons d'or; de magnifiques cristaux, des fleurs en
profusion: tout cet ensemble était vraiment charmant et imposant en
même temps, parce que cette profusion était entourée de ce qui
constate l'habitude de s'en servir.

[Note 22: Cette coutume était assez ordinaire dans les grandes
maisons; mais surtout dans les maisons royales et les maisons
princières.]

Vers midi et demi les femmes invitées commencèrent à arriver: madame
Récamier, madame de Rémusat, madame Maret, madame la princesse de
Guémené, madame de Boufflers, madame de Custine, cette belle et
ravissante personne, cette jeune femme à l'enveloppe d'ange, au coeur
de feu, à la volonté de fer, et tout cela embelli par des talents[23]
qui auraient fait la fortune d'un artiste;... madame Bernadotte, plus
tard reine de Suède, madame de Valence, et plusieurs autres femmes de
la société de madame de Montesson à cette époque, et de la cour
consulaire.

[Note 23: Madame de Custine, belle-fille du général de Custine; qui
mourut sur l'échafaud en 1793, était mademoiselle de Sabran.]

Heureuse comme une maîtresse de maison qui voit arriver tous ses
convives, et dont les préparatifs sont achevés, madame de Montesson
souriait à chacune des femmes annoncées avec une grâce bienveillante,
qui redoublait à mesure que l'heure s'avançait. Tout à coup un nom qui
retentit dans le salon la fit tressaillir... le valet de chambre
venait d'annoncer madame la baronne de Staël!... Quelque polie que fût
madame de Montesson, elle ne dissimula pas son mécontentement, et
madame de Staël put s'apercevoir que, certes, son couvert n'avait pas
été compris dans le nombre de ceux ordonnés... Madame de Montesson
espéra que le premier Consul ne viendrait pas. Il y avait une revue au
Champ-de-Mars, Junot venait de se faire excuser pour ce motif. Le
premier Consul pouvait donc être également retenu. Quoi qu'il en fût,
madame de Montesson prit sur elle pour ne pas témoigner son
mécontentement à madame de Staël, dont la démarche était au fait assez
extraordinaire, et elle la reçut très-froidement, sans ajouter un mot
aux paroles d'usage.

Joséphine aimait beaucoup ce genre de fête du matin; elle y était,
comme partout dès lors, la première; et pourtant cette heure de la
journée excluait toute pensée d'une gêne plus grande que celle
qu'impose toujours le grand monde; et puis on évitait l'ennui que
donne la durée d'une fête du soir. Après le déjeuner, lorsque le temps
le permettait, tout le monde allait au bois de Boulogne; mais, chez
madame de Montesson, cela n'arrivait jamais, quelque temps qu'il fît,
parce qu'elle avait toujours soin de remplir les heures de manière à
les faire oublier.

Une élégante d'aujourd'hui trouverait sans doute étrange une toilette
de cette époque, comme nos petites-filles trouveront certainement
celles de nos jours ridicules pour un _déjeuner-dîner_ comme celui de
madame de Montesson. Les plus attentives à suivre la mode d'alors
portaient une longue jupe de percale des Indes d'une extrême finesse,
ayant une demi-queue, et brodée tout autour. Les dessins les plus
employés par mademoiselle Lolive[24] étaient des guirlandes de
pampres, de chêne, de jasmins, de capucines, etc. Le corsage de cette
jupe était détaché; il était fait en manière de _spencer_: cela
s'appelait un _canezou_. Mais celui-là était à manches _amadices_, et
montant au col; le tour et le bout des manches étaient également
brodés. Le col avait pour garniture ordinairement du point à
l'aiguille ou de très-belles malines: nous ne connaissions pas alors
le _luxe_ des tulles de coton, non plus que la _magnificence_ des
fausses pierreries!... ce qui peut se traduire ainsi: _Luxe et
pauvreté!_... deux mots qui, joints ensemble, forment la plus terrible
satire d'un temps et d'un peuple!... Sur la tête on avait une toque de
velours noir, avec deux plumes blanches; sur les épaules un très-beau
châle de cachemire de couleur tranchante. Quelquefois on attachait un
beau voile de point d'Angleterre, rejeté sur le côté, à la toque de
velours noir, et la toilette était alors aussi élégante que possible,
et ne pouvait être imitée par votre femme de chambre; d'autant que la
femme ainsi habillée portait au cou, suspendue par une longue chaîne
du Mexique, une de ces montres de Leroy que toutes les mariées, dans
une grande position, trouvaient toujours dans leur corbeille; on avait
donc ainsi une toilette toute simple et qui pourtant, avec la robe, le
cachemire, la toque et la montre, se montait encore à une somme
très-élevée[25]. D'autres toilettes étaient encore remarquées. On
voyait des robes de cachemire, des redingotes de mousseline de l'Inde
brodées à jour et doublées de soie de couleur; en général, on portait
peu, et même point d'étoffes de soie le matin.

[Note 24: Mesdemoiselles Lolive et de Beuvry étaient à cette époque
les lingères les plus renommées; elles furent ensuite lingères de la
cour; mais elles étaient déjà un peu vieilles, et avaient été lingères
de nos mères.--Plus tard ce fut Minette qui prit leur place dans la
mode pour être lingère des jeunes femmes. Elle faisait des choses
charmantes, unissant le goût le plus recherché au plus grand luxe.
C'est chez elle que j'ai vu une robe de _percale_, et par conséquent
du matin, du prix de 2,500 francs.]

[Note 25: Une toilette comme je viens de la décrire pouvait revenir à
6 ou 8,000 francs. Un beau cachemire coûtait au moins 1,500 ou 2,000
fr.--Ces canezous très-brodés, 4 ou 500 fr., en raison de la dentelle
qui était autour du col, et presque toujours en malines, valenciennes,
et souvent en point d'Angleterre ou point à l'aiguille.--Le voile,
1,000 fr., et souvent bien au-delà lorsqu'il était dans une corbeille
de mariage.--La montre, 2,000 fr.--La toque, 200 fr., etc. On voit que
la chose allait vite.]

Madame Bonaparte arriva vers une heure; sa toilette était charmante.
Elle portait une robe de mousseline de l'Inde doublée de marceline
jaune-clair, et brodée _en plein_ d'un semé de petites étoiles à jour;
le bas de la robe était une guirlande de chêne; son chapeau était en
paille de riz, blanche, avec des rubans jaunes et un bouquet de
violettes: elle était charmante mise ainsi. Elle était suivie de
madame Talouet, de madame de Lauriston et de madame Maret. La cour
consulaire se formait déjà.

--Je vous annonce une visite, dit-elle en riant à madame de
Montesson... J'osais à peine y compter ce matin; Bonaparte m'a fait
dire[26] tout à l'heure de le précéder, et qu'il me suivait dans un
quart d'heure... Mais qu'avez-vous? demanda-t-elle plus bas à madame
de Montesson en lui voyant un air abattu, contrastant avec son air et
son état de contentement à elle-même, et les préparatifs de fête qui
donnaient un aspect joyeux à toute la maison.

[Note 26: Le premier Consul ne voulait jamais avoir l'air d'aller en
aucun lieu par _invitation_... les demandes eussent été trop
fréquentes, et beaucoup n'auraient même pas pu être refusées par lui.]

--Ah! rien absolument, dit madame de Montesson... rien du tout qu'une
grande joie de vous voir... et que redouble la nouvelle que vous venez
de m'apprendre...

--Bonaparte est allé au Champ-de-Mars pour y passer la revue d'un
régiment qui part demain de Paris..., mais il ne tardera pas...

Madame de Montesson ne répondait qu'avec distraction à tout ce que
lui disait madame Bonaparte, ses yeux se portaient avec inquiétude
vers un groupe qui était à l'extrémité du salon et d'où sortaient
parfois des éclats d'une voix retentissante, mais cependant si
harmonieusement accentuée qu'elle avait le pouvoir d'émouvoir
l'âme..., et vivement... M. de Valence était dans le groupe, formé
seulement par plusieurs hommes qui, après avoir salué madame
Bonaparte, écoutaient la personne qui parlait sans modérer le ton de
sa voix. C'était une singularité déjà à cette époque, car on
commençait à ne s'asseoir et à parler devant tout ce qui venait des
Tuileries qu'avec la permission donnée... Madame Bonaparte en fut
frappée...

--Je connais cette voix, dit-elle à madame de Montesson... oui!...
c'est elle!...

--Ah! ne m'en parlez pas! répondit la désolée maîtresse de la
maison... Sans doute c'est elle...; c'est madame de Staël!...

--Mais, dit Joséphine avec l'accent d'un doux reproche qu'elle ne put
retenir, vous savez que Bonaparte ne l'aime pas, et je vous avais dit
que _peut-être_ il viendrait!...

--Eh! sans doute je le sais... mais que puis-je à cela?... Demandez à
M. de Valence ce qui s'est passé hier!... elle était chez moi, et
témoigna le plus vif désir de voir le premier Consul; je gardai le
silence; elle me demanda s'il ne venait pas souvent chez moi. Je
répondis laconiquement oui, sans ajouter autre chose, dans la crainte
qu'elle ne me demandât trop directement de venir ce matin...; mais il
paraît qu'elle n'avait pas besoin d'invitation... Je l'ai reçue
très-froidement, et, contre mon habitude, j'ai même été presque
impolie. Si vous m'en croyez, vous serez également peu prévenante avec
elle. C'est la seule manière de lui faire comprendre qu'elle est de
trop ici.

Quelque bonne que fût Joséphine, c'était une cire molle prenant toutes
les formes; dans cette circonstance, d'ailleurs, elle comprit que le
premier Consul serait, ou fâché de trouver là madame de Staël, ou bien
dominé par elle, et alors exclusivement enlevé à tout le monde, parce
que madame de Staël était prestigieuse et magicienne aussitôt qu'on
voulait l'écouter dix minutes. Aussi Joséphine la redoutait-elle plus
que la femme la plus jeune et la plus jolie de toutes celles qui
l'entouraient.

Quand la brillante péroraison fut terminée, le groupe s'ouvrit, et
madame de Staël s'avança vers madame Bonaparte, qui la reçut avec une
telle sécheresse d'accueil, que madame de Staël, peu accoutumée à de
semblables façons, elle toujours l'objet d'un culte et d'une
admiration mérités au reste, fut tellement ébouriffée de ce qui lui
arrivait, qu'elle recula aussitôt de quelques pas et fut s'asseoir à
l'extrémité du salon... En un moment son expressive physionomie, son
oeil de flamme exprimèrent une généreuse indignation...; un sourire de
dédain plissa les coins de sa bouche; et une minute ne s'était pas
écoulée, qu'elle se trouvait élevée de cent pieds au-dessus de celles
qui voulaient l'humilier et ne savaient pas qu'elle était, non pas
leur égale, mais leur supérieure d'âme et de coeur comme elle l'était
de toutes par l'esprit.

--Bonaparte tarde bien longtemps, dit Joséphine... Un grand bruit de
chevaux se fit entendre au même instant... c'était lui!...

Il descendit de cheval et monta rapidement...; en moins de quelques
secondes il fut au milieu du salon, salua madame de Montesson,
s'approcha de la cheminée, jeta un coup d'oeil vif et prompt autour de
l'appartement, puis, s'approchant de Joséphine, il passa un bras
autour de sa taille, si élégante alors, et l'attirant à lui il allait
l'embrasser; mais une pensée le frappa, sans doute, et il l'entraîna
dans la pièce suivante en disant à madame de Montesson:

--Cette maison est-elle à vous, madame?

Madame de Montesson courut après lui pour lui répondre, mais sans que
personne suivît, et tout le monde demeura dans le salon.

Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se rappeler qu'un
moment avant, madame de Staël avait été au-devant de madame Bonaparte
et en avait été fort mal reçue. Dans sa première surprise, elle avait
été s'asseoir sur un fauteuil tellement éloigné de la partie habitée
du salon qu'elle paraissait, dans cette position, être là comme pour
montrer une personne en pénitence. À l'autre extrémité, vingt jeunes
femmes très-parées, jolies, gaies, et portées naturellement à se
railler de ce qu'elles ont l'habitude de craindre aussitôt que la
possibilité leur en est offerte; derrière elles des groupes d'hommes
parlant bas, témoignant de l'intérêt en apparence pour la position
pénible d'_une femme_...; mais... ce mot était répété avec
intention..., tandis que d'autres disaient, avec le rire de la
sottise:

--Une femme!... Oh! non sans doute!... demandez-le lui à elle-même;
elle vous dira qu'elle est un homme, tant son âme a de force!... Oh!
je ne suis pas étonné que le premier Consul ne l'aime pas.

Madame de Staël _comprenait_ ces discours sans les entendre; mais elle
voyait chaque parole se traduire sur la physionomie de ce monde né
méchant et que sa nouvelle vie sociale rendait plus méchant encore.
Son oeil d'aigle avait percé sans peine la nuit profonde de
l'insuffisance de tout ce qui souriait à une position pénible, qui
pourtant pouvait en un moment devenir celle de l'un d'eux.

Mais cependant, quelque forte qu'elle fût sur elle-même, madame de
Staël ressentit bientôt l'effet magnétique de tous ces yeux dirigés
sur elle. C'était un cauchemar pénible dont elle voulut rompre le
charme: elle se souleva, mais ne put accomplir sa volonté et retomba
sur sa chaise.

En ce moment, on vit une apparition presque fantastique traverser
l'immense salon à la vue de tous. C'était une jeune femme charmante et
belle, une Malvina aux blonds cheveux, aux yeux bleu foncé, aux formes
pures et gracieuses. Elle traversa légèrement le salon et fut
s'asseoir à côté de la pauvre délaissée. Cette démarche, dans un
moment où tout le monde demeurait immobile et l'abandonnait, toucha
vivement madame de Staël.

--Vous êtes bonne autant que belle, dit-elle à la jeune femme.

Cette jeune femme était madame de Custine[27]. Son esprit était
charmant comme sa personne; elle connaissait peu madame de Staël, mais
elle comprenait tout ce qui était supérieur, et madame de Staël était
pour elle un être représentant tout ce que ce siècle devait produire
de grand. Lorsque sa pensée s'arrêtait sur ces grandes choses que
pouvait produire sa patrie, alors, artiste par le coeur comme elle
l'était par l'esprit, on voyait flamboyer son oeil toujours si doux et
si velouté, sa bouche rosée ne s'ouvrait plus que rarement, et son
ensemble était poétique. En voyant la plus belle de nos gloires
littéraires recevoir un coup de pied comme une impuissante
démonstration de l'inimitié envieuse, elle sentit au coeur une
indignation profonde, et sur-le-champ elle alla s'asseoir à côté de
madame de Staël.

[Note 27: Mère du marquis de Custine, dont on va publier un voyage en
Espagne, qui continuera à justifier tout ce que le beau talent de
l'auteur promettait dans ses _Souvenirs de voyage en Italie et en
Angleterre_. Je connais plusieurs parties de ce voyage en Espagne,
admirables de vérité, de description, de chaleur de style, et
également belles par la richesse et la profondeur des pensées. M. de
Custine est un homme dont l'époque littéraire sera fière. Un talent
comme le sien est rare aujourd'hui; au milieu de cette foule de
choses, de productions de mauvais goût, on jouit en lisant un ouvrage
qui, par la pureté du style et la haute portée des pensées, vous
reporte aux beaux temps de notre littérature. J'ai porté ce jugement
lorsque M. de Custine publia _le Monde comme il est_, admirable
ouvrage qui grandira comme il le mérite, car il restera. Mon sentiment
est le même aujourd'hui qu'alors, seulement il est plus positif, parce
que le temps l'a confirmé.]

--Oui, lui répéta celle-ci, vous êtes bonne autant que belle...

--Pourquoi? demanda madame de Custine en rougissant; car sa simplicité
habituelle l'éloignait toujours de ce qui faisait effet.

--Pourquoi? répondit vivement madame de Staël... Comment! vous me
demandez pourquoi je vous dis que vous êtes bonne? Mais c'est pour
être venue auprès de moi, pour avoir traversé cet immense salon au
bout duquel je suis venue m'asseoir comme une sotte... Vraiment, vous
êtes plus courageuse que moi.

Madame de Custine rougit de nouveau jusqu'au front, et devint comme
une rose.

--Et cependant, dit-elle d'une voix dont le timbre ressemblait à une
cloche d'argent, cependant je suis d'une telle timidité, que je ne
saurais vous en raconter des effets, car vous vous moqueriez de moi.

--Me moquer de vous! dit madame de Staël, d'une voix attendrie et en
lui pressant la main... ah! jamais! À compter de ce jour, vous avez
une soeur.

Et ses beaux yeux humides s'arrêtaient avec complaisance sur la
ravissante figure de madame de Custine, pour achever de s'instruire
dans la connaissance de cette charmante femme... Dans ce moment,
madame de Staël avait complètement oublié où elle était, le premier
Consul, madame de Montesson, madame Bonaparte et son salut presque
froid...

--Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle à madame de Custine.

--Delphine.

--Delphine!... Oh! le joli nom! J'en suis ravie!... Delphine... C'est
que cela ira à merveille!...

Madame de Custine ne concevait pas pourquoi son nom inspirait tant de
contentement à madame de Staël...

Celle-ci la comprit.

--Je vais faire paraître un roman, ma belle petite; et ce roman, je
veux qu'il s'appelle comme vous..... Je lui aurais donné votre nom,
même s'il eût été différent... Oui, il sera votre filleul,
ajouta-t-elle en riant..... et il y aura aussi quelque chose qui vous
rappellera cette journée[28].

[Note 28: C'est pour rappeler cette matinée et la démarche de madame
de Custine que madame de Staël a placé dans _Delphine_ la scène qui se
passe chez la Reine, lorsque tout le monde abandonne Delphine et que
madame de R*** va auprès d'elle.]

Dans ce moment, le premier Consul rentra dans le salon. En voyant
madame de Staël, dont madame de Montesson n'avait pas osé lui parler
non plus que Joséphine, il alla vers elle, et lui parla longtemps; il
ne fut pas gracieux, mais poli, et même plus qu'il ne l'avait été
jusque-là avec madame de Staël... Elle était au ciel. Ceux qui l'ont
connue savent comme elle était impressionnable, et avec quelle
facilité on la ramenait à soi. La bonté de son coeur était si
admirable qu'elle lui donnait une bonhomie toute niaise de crédulité;
ce qui, avec son beau génie, formait un de ces contrastes qu'on
admire.

--Ah! général, que vous êtes grand! dit-elle au premier Consul.....
Faites que je dise que vous êtes bon avec la même conviction.

--Que faut-il pour cela?

--Ne jamais parler de m'exiler.

--Cela dépend de vous..... et puis dans tous les cas _vous ne seriez
pas exilée; les exils et les lettres de cachet_ ont été abolis par la
Révolution.

--Ah! dit madame de Staël d'un air étonné... et qu'est-ce donc que le
18 fructidor?.... Une promenade à Sinnamari... Le lieu était mal
choisi, car l'air y est mauvais!...

Le premier Consul fronça le sourcil..... Il n'aimait pas que madame
de Staël parlât politique, et surtout avec lui. Il s'éloigna
sur-le-champ.

Madame de Staël comprit aussitôt sa faute, ou plutôt sa _bêtise_,
comme elle-même le dit le soir à M. de Narbonne, qu'elle rencontra
chez le marquis de Luchesini.

--Je suis toujours la même, lui dit-elle; j'ai parfois un peu plus
d'esprit qu'une autre, et puis dans d'autres moments je suis aussi
niaise que la plus bête... Aller lui parler du 18 fructidor!... à
lui!.. lui qui peut-être bien l'a dirigé[29], quoiqu'il fût de l'autre
côté des Alpes... mais qui de toute manière doit au fond du coeur
aimer une révolution qui lui a permis de faire, lui chef militaire,
une autre révolution avec des baïonnettes, puisque les magistrats du
peuple, les Directeurs, en avaient agi ainsi avec les représentants de
la nation.....

[Note 29: C'était à cette époque une opinion assez répandue que le
général Bonaparte avait instruit et envoyé Augereau pour faire le 18
fructidor.]

Le premier Consul ne voulut cependant montrer aucune humeur de cette
conversation, qui, toute rapide qu'elle avait été, avait pu être
entendue par les personnes qui étaient près de lui. Il s'approcha de
madame de Montesson, causa avec elle sur une foule de sujets, et
finit par lui demander s'il était vrai que M. le duc d'Orléans[30]
jouât très-bien la comédie.

[Note 30: Monseigneur le duc d'Orléans, grand-père du roi.]

--Très-bien les rôles de rondeur et de gaieté. M. le duc d'Orléans
n'aurait pas bien joué les rôles de Fleury, ni ceux de Molé; son
physique d'ailleurs s'y opposait[31]; mais les rôles dans le genre de
ceux que je viens de citer étaient aussi bien et même peut-être mieux
remplis par lui qu'ils ne l'étaient souvent à la Comédie Française. On
jouait souvent dans ses châteaux, car il aimait fort ce
divertissement; aussi avait-il un théâtre dans presque toutes ses
habitations. Nous avions beaucoup de théâtres particuliers dans les
châteaux de nos princes et même à Paris. Outre celui de Sainte-Assise,
il y en avait un à Chantilly, où madame la duchesse de Bourbon et M.
le prince de Condé jouaient admirablement. Il y en avait aussi un à
l'Île-Adam, chez M. le prince de Conti; mais là je ne crois pas,
malgré le soin que le prince mettait à ce que sa maison fût une des
plus agréables de France, que la partie dramatique fût aussi soignée
que le reste.

[Note 31: M. le duc d'Orléans était très-gros, et n'aurait pas pu, en
effet, jouer un rôle où il aurait fallu de l'élégance dans la
tournure.]

--Qu'est-ce donc qu'un théâtre sur lequel le duc d'Orléans aurait
joué la comédie _avec les comédiens français_?... Ce n'est pas
Sainte-Assise.

--Ah! vous avez raison, général..... c'était sur un théâtre que M. le
duc d'Orléans avait fait construire, ou au moins réparer, dans sa
maison de Bagnolet. On y joua pour la première fois _la Partie de
chasse d'Henri IV_, par Collé. Ce fut Grandval qui fit Henri IV, et,
je dois le dire, M. le duc d'Orléans qui remplit le rôle de Michaud.

Le premier Consul sourit avec cette malice qui rendait son sourire
charmant, lorsqu'il était de bonne humeur. Il avait voulu amener
madame de Montesson à dire que le duc d'Orléans jouait avec Grandval;
mais c'était une époque où l'on était peu soigneux des convenances de
rang, et où le Roi s'appelait _La France_[32].

[Note 32: 1760 ou 1761.--C'était l'époque qui commença les turpitudes
de la fin du règne de Louis XV.]

Madame de Montesson vit le sourire... Elle ne dit rien..., mais une
minute après elle appela Garat, qui était à l'autre bout du salon, et
lui dit, avec cette grâce charmante qu'elle mettait toujours dans une
demande pour faire de la musique chez elle ou bien une lecture:

--Qu'allez-vous nous chanter, Garat?... avez-vous ici quelqu'un de
force à chanter un duo de Gluck avec vous?

Garat sortit un moment sa tête de l'immense pièce de mousseline dans
laquelle il était enseveli et qui lui servait de cravate; puis il prit
un lorgnon qui ressemblait à une loupe, et promena longtemps ses
regards sur l'assemblée avant de répondre; probablement que l'examen
ne fut pas favorable, car il secoua tristement la tête et laissa
tomber lentement cette parole:

--Personne.

--J'en suis fâchée, dit madame de Montesson; vous auriez chanté ce
beau duo que vous avez dit souvent avec la Reine... car vous chantiez
souvent avec elle, n'est-ce pas?

Garat souleva la tête une seconde fois, cligna de l'oeil, et joignant
ses petites mains, dont l'une était estropiée, comme on sait, il dit
avec un accent profondément touché et toujours admiratif:

--Oh! oui!... Pauvre princesse!... comme elle chantait faux!

Madame de Montesson sourit aussi à son tour, mais d'une manière
imperceptible, car elle était avant tout la femme du monde et celle
des excellentes manières. Elle avait voulu prouver au premier Consul
que le duc d'Orléans n'était pas le seul prince qui eût joué avec des
artistes, puisque la reine de France chantait dans un concert devant
cinquante personnes avec un homme qui se faisait entendre dans un
concert payant.

Napoléon n'aimait pas Garat. Cependant comme il aimait le chant, et
que Garat avait vraiment un admirable talent, il l'écouta avec plus
d'attention qu'il ne l'avait fait jusque-là, et même il lui fit
répéter une romance que Garat chantait admirablement et dont la
musique est de Plantade!

  Le jour se lève, amour m'inspire,
  J'ai vu Chloé dans mon sommeil;
  Je l'ai vue, et je prends ma lyre, etc.

Mais le Consul n'eut pas la même patience pour Steibelt. Celui-ci
arrivait à Paris et désirait vivement se faire entendre de l'homme
dont le nom remplissait non-seulement l'Europe, mais le monde habité.
Madame de Montesson lui demanda de venir à l'un de ses déjeuners, et
ce même jour il y était venu. Ce fut donc avec une grande joie qu'il
se mit au piano. Il joua d'abord une introduction improvisée
admirable, qui à elle seule était une pièce entière; mais il tomba
dans sa faute ordinaire; il entreprit toute une partition; il commença
la belle sonate à madame Bonaparte, une de ses plus belles
compositions, sans doute, mais qui ne finit pas. Le premier Consul
fit assez bonne contenance pendant l'introduction et la première
partie de la sonate; mais à la reprise de la seconde, il n'y put
tenir. Il se leva brusquement, prit congé de madame de Montesson en
lui baisant la main, ce qui était rare pour lui, murmura quelques mots
sur ses occupations, et sortit saluant légèrement à droite et à
gauche, en entraînant Joséphine, qui le suivait en mettant ses gants,
rajustant son châle et disant adieu en courant à madame de Montesson.

--Il est charmant, s'écria madame de Montesson toute ravie du
baisement de main. N'est-ce pas, Steibelt, qu'il est charmant?

--Charmant? dit le Prussien furieux!... charmant? dites plutôt que
c'est un Vandale!... demandez à Garat.

Mais Garat avait été écouté; on lui avait même redemandé sa romance,
et il dit non-seulement comme les autres:--Il est charmant...; mais il
ajouta, avec cette expression importante que nous lui avons tous
connue, et qui rendait si drôle sa figure de singe:

_C'est un grand homme!_

Mais où madame de Montesson eut une maison peut-être encore plus
agréable qu'à Paris, ce fut à Romainville. Elle s'ennuya bientôt de
Paris; elle y eut quelques désagréments. On ne peut servir tout le
monde, quelque crédit qu'on ait; et ceux qui ne réussissent pas par
votre moyen sont mécontents et vous accusent: ce fut ce qui arriva à
madame de Montesson. Elle eut de plus des cabales de théâtre qui
vinrent lui donner de l'ennui.

Mademoiselle Duchesnois voulut débuter aux Français[33]. Chaptal, qui
prétendait se connaître en figures, prononça qu'un aussi laid visage
ne pourrait jamais réussir, et refusa ou du moins éluda l'ordre de
début. On en parla à madame de Montesson; elle avait joué la comédie
trop souvent et trop bien pour ne pas porter intérêt à une jeune
personne qui annonçait du talent, car elle promettait alors ce qu'elle
n'a pas donné, tandis que mademoiselle Georges a été depuis, comme
alors, bien au-dessus d'elle.

[Note 33: Alors on ne disait pas _la Comédie Française_, on disait
_les Français_.]

Quoi qu'il en soit, madame de Montesson se passionna pour le talent de
mademoiselle Duchesnois, qui était laide à renverser. Le moyen,
quelque esprit qu'elle eût, de se douter que c'était M. de Valence qui
lui _imposait_ mademoiselle Duchesnois!... Comme elle était loin de
cette pensée, elle voulut, à son tour, employer son crédit pour
_imposer_ mademoiselle Duchesnois aux Parisiens. Elle fit donc
promettre à madame Bonaparte de venir entendre mademoiselle
Duchesnois en petit comité. On invita cent cinquante personnes, plus
de deux cents s'y trouvèrent. Chaptal était du nombre. Il pensait
comme beaucoup de gens qu'un beau ou un joli physique est une
condition, sinon première, au moins très-importante pour réussir sur
le théâtre. C'était un homme d'esprit sur lequel on faisait des mots
qu'on croyait bons et qui n'étaient que de pauvres sottises. Il avait
de la science et de la bonté, et, en surplus de sa science, il avait
de l'esprit. Mademoiselle Duchesnois, avec sa grande bouche, sa
maigreur osseuse, car alors elle était maigre et sans forme, avec sa
laideur enfin, lui parut avoir raison lorsqu'elle disait:

  Soleil, je viens te voir pour la dernière fois.

et il jugea inutile de la faire mentir en la faisant revenir pour le
répéter. En conséquence, il lui refusa un ordre de début. Voilà
pourquoi madame de Montesson sollicita madame Bonaparte d'entendre la
jeune débutante chez elle, et fit prier par elle M. Chaptal d'y venir.
Le moyen de refuser la reine de France, car Joséphine l'était déjà!...
Chaptal vint donc chez madame de Montesson, où nous entendîmes
mademoiselle Duchesnois dans _Phèdre_, et, je crois, dans
_Clytemnestre_ et dans _Didon_...

--Que ferez-vous? dis-je à Chaptal, lorsque après avoir écouté la
débutante on se mêla pour causer.

Il me regarda en souriant.

--Je parie que vous m'avez deviné, me dit-il.

--Mais non... J'ai fort bonne opinion de votre fermeté...

--Vraiment!... mais le moyen!... mettez-vous à ma place... tenez,
voyez plutôt.

En effet, nous vîmes s'avancer vers nous madame Bonaparte, donnant le
bras à madame de Montesson, qui, pour cette grande attaque, avait
quitté son canapé et son tabouret[34], et, tenant mademoiselle
Duchesnois par la main, venait solliciter le fameux ordre de début...

[Note 34: Madame de Montesson savait sans doute, par les Mémoires de
Saint-Simon et ceux de Dangeau, que les princesses se couchaient sur
leur lit pour ne pas reconduire lorsque l'étiquette était douteuse.
Pour trancher la difficulté, madame de Montesson était sur un canapé,
les pieds posés sur un tabouret et les jambes recouvertes d'un
couvrepied. Cette attitude admettait un état qui l'empêchait de se
lever et conséquemment de reconduire. Elle ne reconduisait que madame
Bonaparte et madame Louis, quelquefois aussi la princesse Pauline:
celle-ci exigea qu'elle ne le fît pas, mais elle le voulait faire.
J'ai déjà parlé de cette coutume de la maison de madame de Montesson.]

--Et la protégée de madame Louis Bonaparte? dis-je à Chaptal...

--Oh! qu'elle est belle! s'écria-t-il comme transporté à ce seul
souvenir!

--Et comme elle est bonne dans les moments de force de son rôle! vous
ne pouvez pas la refuser si celle-ci débute.

--Vous avez raison... Eh bien! toutes deux débuteront.

Ces dames arrivèrent alors auprès de nous... Madame de Montesson
demanda, madame Bonaparte appuya et Chaptal accorda ce qu'il ne
pouvait au fait pas refuser à madame Bonaparte, qui, par instinct,
n'aimait pas mademoiselle Georges, rivale de mademoiselle Duchesnois,
que mademoiselle Raucourt avait amenée chez madame Louis, où je
l'admirai le lendemain de la soirée de madame de Montesson.

--_N'est-ce pas_, me dit mademoiselle Raucourt avec son accent de
Léontine dans _Héraclius_, ou de Cléopâtre dans _Rodogune_, _n'est-ce
pas que voilà un bel outil de tragédie?..._

Le fait est qu'elle était superbe, et que son talent, très-beau dans
cette première époque de sa vie, est devenu un des plus remarquables
de notre temps: c'est le dernier soupir de la bonne tragédie.
Mademoiselle Raucourt lui avait donné les bonnes traditions, et elle
les a conservées...

Madame de Montesson voulut quitter Paris, et comme sa fortune lui
permettait d'avoir une maison à elle, elle en acheta une charmante à
Romainville; mais elle était trop petite, il fallut l'agrandir. Elle
fit bâtir, et ce qu'elle ordonna fut d'un goût si parfait, que tout le
monde voulut connaître cette charmante chaumière ou moulin, comme elle
l'appelait, et bientôt elle eut plus de monde qu'à Paris.

J'ai déjà dit qu'elle peignait admirablement les fleurs; elle voulut
en élever d'aussi belles que celles du Jardin des Plantes, pour lui
servir de modèles. Elle fit donc construire une serre à Romainville:
cette serre servit ensuite de modèle pour celle de la Malmaison[35];
elle communiquait à la chambre à coucher de madame de Montesson par
une glace sans tain. Au milieu, était une rotonde dans laquelle on
déjeunait tous les matins. Il y avait souvent des personnes qui ne
pouvaient pas venir plus tard et venaient déjeuner à Romainville, et
puis l'entourage de madame de Montesson était fort nombreux. Elle
avait ses deux nièces, dont l'une, madame de Valence, était encore
charmante, et jolie, et gracieuse, autant que femme peut l'être...;
l'autre, madame Ducrest, chantait à merveille. On faisait
d'excellente musique à Romainville; madame Robadet, dame de
compagnie de madame de Montesson, était très-forte sur le piano et
l'une des premières élèves de Steibelt. Dès qu'il fut arrivé à
Paris, il fut attiré dans cette maison et contribua à l'agrément du
salon de madame de Montesson. C'était une aimable femme que madame
Robadet[36]; elle formait, avec la famille nombreuse de madame de
Montesson, le fond et le noyau de la société qu'on était toujours
sûr de trouver à Romainville. Tout cela se groupait autour de la
maîtresse de la maison, sans chercher à faire un effet exclusif, et
pour l'aider seulement à rendre sa maison plus agréable[37],
quoique parmi elles il y en eût qui pouvaient le faire avec
certitude de succès; mais la pensée n'en venait pas... Il y avait
donc à Romainville madame de Valence, encore jolie à faire tourner
une tête, et madame Ducrest, nièces toutes deux de madame de
Montesson; les deux filles de madame de Valence[38], parfaitement
élevées, polies, et faisant déjà présumer ce qu'elles sont devenues,
des femmes parfaites; mademoiselle Ducrest (Georgette), jolie comme
un ange et fraîche comme un bouton de rose... Voilà ce qui formait
le fond de la société habituelle de madame de Montesson; il faut y
ajouter les dames de La Tour[39], amies malheureuses pour qui elle
fut une providence... Les plus habituées ensuite étaient madame
Récamier, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély... Madame Bonaparte
y allait aussi souvent qu'elle le pouvait, ainsi que la princesse
Borghèse. J'y allais aussi, mais je fus à Arras alors, ce qui me
rendit moins assidue. On y voyait aussi presque toujours madame de
Fontanges[40], fille de M. de Pont; et puis encore madame de
Custine, mademoiselle de Sabran, cette belle et ravissante personne,
dont le dévouement, aussi grand que son courage et sa beauté, fit
impression sur un peuple en délire, et ne put toucher des juges qui,
pour la satisfaire, n'avaient qu'à écouter la justice!...

[Note 35: La serre de la Folie de Saint-James, à Neuilly, avait été
faite sur ce plan bien avant toutes deux.]

[Note 36: Madame Robadet, dame de compagnie de madame de Montesson,
fut toujours attentive à lui plaire, mais n'en fut pas récompensée
comme elle aurait dû l'être à la mort de madame de Montesson. Elle fut
à peu près oubliée dans le testament, si elle ne le fut pas
tout-à-fait. J'ai contribué pour ma part, et sans qu'elle l'ait su,
peut-être, à lui faire avoir une place de dame de compagnie en Italie.
Madame Robadet était une aimable femme.]

[Note 37: J'ai vu des exemples de ce que je viens de citer, pas plus
tard que l'hiver dernier. C'était dans un salon où il y avait beaucoup
de monde; la maîtresse de la maison se levait pour aller parler à
quelqu'un à l'extrémité du salon; elle trouvait sa place auprès de la
cheminée prise, cette place qui est toujours un lieu réservé, ainsi
que tout le monde sait. Cette ridicule usurpation se fit plusieurs
fois de suite; il fallut que la maîtresse de la maison le dît enfin,
pour qu'on ne retombât plus dans cette faute.]

[Note 38: Qui depuis épousèrent, l'une M. de Celles, préfet de Nantes,
l'autre le maréchal Gérard. Toutes deux sont faites pour servir de
modèle comme filles, comme épouses et comme mères. Madame de Celles
est morte à Rome en 1825.]

[Note 39: Madame de La Tour était mademoiselle de Polastron et soeur
de la duchesse Jules de Polignac.]

[Note 40: Madame la marquise de Fontanges, fille de l'ancien intendant
de Metz, était une charmante personne et jolie comme un ange; sa fille
Delphine a depuis épousé M. Onslow (Georges), qui possède un si beau
talent pour la composition de musique dramatique.

Madame de Fontanges et son père, M. de Pont, étaient aussi des amis
intimes de ma mère. M. de Pont était avec M. de Valence et César
Ducrest, lorsque ce malheureux jeune homme fut tué par une bombe, au
feu d'artifice tiré pour la paix avec l'Angleterre: M. de Pont eut le
bras cassé à plus de soixante-six ans. Il était l'ami le plus intime,
après M. de Valence, de madame de Montesson.]

On voyait encore chez madame de Montesson toutes les étrangères ayant
une spécialité de fortune, de rang ou de beauté: la marquise de
Luchesini[41], la marquise de Gallo[42], madame Visconti, la duchesse
de Courlande, madame Divoff, madame Demidoff, la princesse Dolgorouki
et la belle madame Zamoïska[43], et une foule de Françaises et
d'étrangères dont les noms m'échappent.

[Note 41: Femme du ministre de Prusse.--C'était une énorme Prussienne,
très-bonne femme du reste.]

[Note 42: Ambassadrice de Naples.]

[Note 43: Soeur du prince Czartorinsky.]

J'ai dit que madame de Montesson ne sortait pas. Sa santé, presque
détruite, en était encore plus la cause que l'étiquette, contre
laquelle plusieurs personnes se révoltaient. À l'époque dont je parle
surtout (en 1804), elle souffrait cruellement de douleurs aiguës qui
lui ôtaient presque ses facultés. Un jour cependant, quelles que
fussent ses souffrances, elle prouva combien madame de Genlis avait
tort en l'accusant de manquer de coeur[44]. Elle était plus accablée
que de coutume, et retirée dans l'intérieur de son appartement; elle
était entourée de ses femmes, qui empêchaient le moindre bruit de
parvenir à elle... Tout à coup, elle entend la voix de madame de La
Tour, de son amie, qui, au milieu de sanglots étouffés, suppliait la
femme de chambre de garde auprès de la malade de la laisser entrer...
Madame de Montesson, émue de ce qu'elle entend, sonne, et donne
l'ordre de laisser entrer madame de La Tour.

[Note 44: Madame de Genlis a été pour madame de Montesson comme
beaucoup de gens sont envers les grands parents, c'est-à-dire ingrats,
du jour où celui qui a longtemps fait s'arrête. Alors ce parent a tous
les défauts; il a d'abord les siens, et puis toutes ses qualités qui
se sont changées en défauts. Bienheureux qu'elles ne deviennent pas
des vices!]

--Ah! mon amie, ma seule amie, venez à notre secours! s'écrie madame
de La Tour, en tombant à genoux près de son lit... Mes neveux vont
périr si vous ne les secourez pas!... Vous seule le pouvez; car vous
avez tout pouvoir sur madame Bonaparte, et madame Bonaparte peut tout
à son tour sur le général Bonaparte[45].

[Note 45: Madame de La Tour se serait crue coupable d'appeler
l'Empereur par son nom.]

Et madame de La Tour apprend à son amie ce qu'elle ignorait, n'ayant
lu aucun journal depuis le matin, la conspiration de Georges et le
danger de MM. de Polignac.

Madame de Montesson, dont l'esprit rapide comprit sur-le-champ le
danger des accusés, ne perd pas un moment à délibérer; elle sonne,
donne l'ordre de mettre ses chevaux et demande une robe.

--Mais vous êtes malade, mon amie!... vous souffrez cruellement...
vous ne pouvez aller à Paris... Je ne vous demandais qu'un billet pour
madame Bonaparte!

--Un billet n'est point assez éloquent lorsqu'il s'agit de la vie
d'un homme, lui répondit madame de Montesson... Il faut que je voie
non-seulement Joséphine, mais l'Empereur!...

--Mais vous avez la fièvre! s'écrie madame de La Tour, qui venait de
serrer sa main.

--Eh bien! je n'en parlerai que mieux et plus vivement, dit-elle en
souriant et en montrant des dents encore superbes...

Et une demi-heure n'était pas encore écoulée depuis l'entrée de madame
de La Tour dans sa chambre, qu'elle était sur le chemin de
Saint-Cloud.

En arrivant, elle fut aussitôt introduite auprès de Joséphine; elle
lui demanda avec instance, avec larmes, la grâce de MM. de Polignac et
de M. de Rivière[46].

[Note 46: On a dit vulgairement que MM. de Polignac avaient été tous
deux condamnés à mort; c'est une erreur. M. Armand le fut, mais non
pas M. Jules. Il fut condamné à deux ans de prison; il n'eut pas de
lettres de grâce comme les autres.]

--Hélas! répondit Joséphine, que puis-je pour eux?

--Tout! dit avec force madame de Montesson; car vous avez un motif
puissant pour exiger de l'Empereur qu'il vous accorde les trois têtes
qu'il veut faire tomber. C'est sa propre gloire que vous voulez
sauver avec elles!... Que veut-il?... être roi!... Eh bien! veut-il
aussi que nos voeux, qui seront toujours pour lui, soient refoulés
dans nos coeurs par cet acte de cruauté?... Veut-il que les marches du
trône où il monte soient teintes du sang innocent?...

--Mais ils sont coupables! dit doucement Joséphine.

--Non, ils ne sont pas coupables! dit madame de Montesson, avec une
force que lui donnait la fièvre qu'elle avait et l'émotion de son âme.
Non, ils ne sont pas coupables!... Quels serments ont-ils prêtés?...
quelle est la foi jurée qu'ils ont violée?... Toujours fidèles à leur
souverain, ils sont rentrés en France pour ses intérêts; c'est vrai...
Eh bien! qu'on les surveille... qu'on les enferme... Mais pas de
mort!... pas de sang versé!... Mon Dieu! la France n'en a-t-elle pas
assez vu couler?...

Et, tout épuisée de l'effort qu'elle venait de faire, elle retomba sur
le canapé d'où elle s'était levée, entraînée par son agitation.

--Calmez-vous, lui dit Joséphine en l'embrassant, vous me faites
rougir de mes craintes. Je parlerai... Bonaparte m'entendra... et je
vous jure qu'il faudra qu'il me donne la grâce de MM. de Polignac, ou
je n'aurai plus d'affection pour lui. Vous m'ouvrez les yeux!... Sans
doute, ils ne sont pas aussi coupables que ce Moreau!...

--Oh! lui, je vous l'abandonne!... quoiqu'à vrai dire, il faudrait que
la première action de votre héros, dans la route nouvelle que sa
gloire lui a frayée, fût tout entière grande et généreuse. Ah!
Joséphine! la clémence est si belle dans un souverain!...

--Je vous promets de faire tout ce que je ferais pour sauver mon
frère... Reposez-vous sur moi.

--Ne pourrais-je le voir? demanda madame de Montesson.

--Je vais le savoir, dit Joséphine avec empressement, et peut-être
charmée d'avoir un auxiliaire aussi puissant avec elle.

Elle revint au bout de quelques minutes l'air tout abattu.--Je ne puis
le voir _moi-même_, dit-elle... Partez; mais comptez sur moi.

Madame de Montesson revint à Romainville dans un état digne de pitié.
Sa fièvre avait redoublé par la crainte de ne pas réussir, et de
rapporter une parole de mort dans cette famille désolée[47], au lieu
de la joie qu'elle lui avait promise... En arrivant, elle vit accourir
madame de La Tour et sa fille.--Espérez!...«leur cria-t-elle du plus
loin qu'elle put se faire entendre. Il lui semblait que cette
espérance ne serait pas vaine...

[Note 47: Junot et moi nous étions alors à Arras, et Murat était
gouverneur de Paris. J'ai vu Junot se féliciter, avec un bonheur dont
des paroles ne peuvent donner l'idée, de s'être trouvé loin de Paris
dans un pareil moment.--Si je m'y fusse trouvée, toutefois, j'aurais
été aussi une des premières auprès de l'Empereur.--Madame de La Tour
était l'amie de ma mère, comme je l'ai déjà dit, ainsi que la famille
Polastron, à Toulouse.]

On a dit une foule de versions sur cette affaire de MM. de Polignac;
le fait réel est celui que je raconte. On a mis sur le compte de
Murat, de Savary, de l'impératrice, le salut des accusés. Ce fut
madame de Montesson, ce fut elle qui sauva M. de Polignac, M. de
Rivière et M. d'Hozier[48]. Murat, qui alors était gouverneur de
Paris, dit seulement à l'Empereur: _Soyez clément, et vous sèmerez
pour recueillir_.

[Note 48: Il ne faut pas confondre M. d'Hozier avec M. Bouvet de
Lozier, aussi accusé dans cette affaire de Georges. M. Bouvet de
Lozier ne courait aucun risque, sa prompte franchise avait assuré sa
vie.]

Mais ces paroles furent dites _pour tous les accusés_, et même pour
Moreau, Coster de Saint-Victor, M. d'Hozier et les autres. Quant à
Savary, ce qu'il fit fut pour plaire à sa femme et satisfaire son
amour-propre, parce qu'il était allié de très-près, par madame
Savary, aux Polignac; mais quand il vit se froncer le sourcil
impérial, il se retira au fond de sa coquille pour s'y tenir
tranquille. Ce fut, je le répète, madame de Montesson qui sauva MM. de
Polignac et de Rivière.

L'espérance que madame de Montesson avait rapportée à ses amies ne fut
pas d'abord réalisée... La condamnation fut prononcée... En
l'apprenant, madame de Montesson oublia de nouveau toutes ses
souffrances; elle ne sentit plus qu'une seule douleur, celle de ces
femmes qui pleuraient et sanglotaient dans ses bras, l'appelant à leur
aide et lui criant qu'elles n'espéraient qu'en elle.

--Mon Dieu! mon Dieu! disait madame de Montesson tandis que sa voiture
roulait rapidement vers Saint-Cloud, prêtez-moi un accent _qui le_
persuade; car ce n'est que de _lui seul_ que j'attends quelque pitié.

Elle avait raison; elle savait qu'autour des rois, et Napoléon l'était
déjà par le fait[49], il n'y a que trop de gens perfides dont la
volonté d'exécution outre-passe toujours l'intention de punir du
maître.

[Note 49: Il était empereur depuis le 4 mai 1804; on était alors en
juin.]

--J'ai parlé, lui dit Joséphine aussitôt qu'elle l'aperçut, mais j'ai
peu d'espoir... Il est plus irrité cette fois que je ne l'ai vu encore
pour des conspirations, même celle de la machine infernale, où, sans
ce pauvre Rapp, Hortense et moi nous sautions en l'air, _sans compter_
madame Murat[50]... Je lui ai parlé avec l'intérêt que je devais
mettre à une aussi importante affaire, et je crains...

[Note 50: Malgré sa vive préoccupation, madame de Montesson fut
frappée d'une façon risible en entendant ce mot si comique dans une
circonstance de vie et de mort.--On sait que madame Bonaparte n'aimait
aucune de ses belles-soeurs, et madame Murat était, dans le temps où
nous sommes maintenant, l'une de celles qu'elle aimait le moins.--Le
jour de la machine infernale, madame Murat était en effet dans la
voiture de madame Bonaparte avec mademoiselle de Beauharnais[50-A].
Elles ne furent sauvées toutes trois que parce que Rapp, qui pourtant
ne s'entendait guère à la toilette des femmes, s'avisa, en descendant
l'escalier, de trouver que le châle de madame Bonaparte n'allait pas
avec la robe, ou je ne sais quelle autre partie de l'habillement.
Madame Bonaparte, qui allait immédiatement après le Consul, se serait
trouvée dans l'explosion, tandis qu'elle ne se trouva qu'à une grande
distance. M. d'Abrantès échappa à la mort également ce jour-là par un
hasard miraculeux.]

[Note 50-A: Ou sa voiture suivait celle de sa belle-soeur, je n'ai pas
la chose bien présente; je crois cependant qu'elle était avec madame
Bonaparte. Comme, depuis que madame Murat est à Paris, je ne la vois
pas et n'ai aucun rapport avec elle, je n'ai pu le savoir d'elle. Si
cette conduite de ma part paraît étonnante, qu'on se rappelle celle de
madame Murat!... Elle n'est quelque chose aujourd'hui en France que
pour des amis personnels: tout ce qui porte le souvenir de l'Empereur
au coeur doit se rappeler le traité de la cour de Naples en 1814!...
Qui le provoqua?... lorsqu'on songe à ce que pouvait la force de
l'armée napolitaine dans les affaires de cette époque, pour ou contre
l'Autriche, on s'étonne et l'on s'irrite à la fois en voyant une
personne qui avait la prétention de savoir régner presque avant celle
de plaire, ne savoir être ni reine, ni soeur. Comment put-elle croire
UN MOMENT que les couronnes posées sur des fronts fraternels par la
main de Napoléon y demeureraient un jour après la chute de la
sienne?... Les insensés!... ils ne furent rois que par le vertige qui
entoure les trônes au moment du danger!...

Quant à l'amitié particulière qui existait entre nous dans notre
jeunesse assez intimement pour nous tutoyer, il y a longtemps que les
liens en ont été brisés par madame Murat elle-même. Ma fidélité et mon
dévouement au nom de l'Empereur, à sa mémoire... rendent témoignage
pour moi de ce que j'aurais été pour sa soeur si elle-même eût
toujours été ce qu'elle devait être. Cet attachement et ce dévouement
ont survécu à l'éclat du soleil impérial... La duchesse de Saint-Leu,
le prince de Canino, le comte de Survilliers, tout ce qui reste de
cette illustre et malheureuse famille est dans mon coeur et pour
toujours!...]

--Mais je veux le voir! s'écria madame de Montesson... Joséphine,
faites que je le voie, et vous serez un ange.

--Vous le verrez, mon amie!... vous le verrez, calmez-vous... mais, au
nom de vous-même, si vous voulez parvenir à son âme, ne me faites pas
craindre ce qu'il _appelle des scènes_. Je le connais, et je sais que
c'est le moyen de n'arriver à rien... calmez-vous.

--Eh! puis-je être calme!... si vous saviez quelle douleur, quelle
désolation j'ai laissée derrière moi...

--Mais soyez tranquille, au moins en apparence... Attendez-moi... je
reviens dans un moment.

Et Joséphine partit en courant... À cette époque elle était svelte
encore, et sa taille avait ce charme qu'elle a conservé si longtemps.

Quelques minutes après, elle revint précipitamment;... sa figure,
toujours bonne et gracieuse, était ravissante en ce moment.

--Venez, venez! s'écria-t-elle en offrant son bras à madame de
Montesson et l'entraînant vers le cabinet de l'Empereur; il veut bien
vous voir!... c'est d'un heureux augure.

Madame de Montesson le pensait aussi, et cette pensée lui donna des
forces pour parcourir l'espace assez grand qu'il y avait entre la
chambre de Joséphine et le cabinet de Napoléon; mais à peine fut-elle
entrée dans ce cabinet et eut-elle regardé Napoléon, que tout espoir
s'évanouit de nouveau, et ce ne fut qu'en tremblant qu'elle entra dans
l'appartement... Napoléon se promenait rapidement dans la chambre,
ayant encore son chapeau sur sa tête, qu'il n'ôta même pas à l'entrée
de madame de Montesson.

--Eh bien, madame, lui dit-il assez brusquement... vous aussi vous
vous liguez avec mes ennemis!... vous venez me demander leur vie quand
ils ne rêvent que ma mort!... quand ils la cherchent et veulent me la
faire trouver jusque dans l'air que je respire!... Ils me rendent
craintif... moi!... oui... ils m'empêchent de sortir, parce que je
redoute que la moitié de Paris ne soit victime de leur barbarie... ce
sont des monstres!...

Madame de Montesson ne répondit rien... l'Empereur s'irrita de son
silence:

--Vous n'êtes pas de mon avis, à ce qu'il paraît, madame?... dit-il
avec amertume.

Elle baissa les yeux.


NAPOLÉON.

Vous ne voulez pas me faire l'honneur de me répondre?


MADAME DE MONTESSON.

Que puis-je vous dire, Sire?... vous êtes ému, vous êtes surtout
offensé... et vous ne m'entendriez pas. Ce que je puis seulement vous
affirmer, c'est que j'ai l'horreur du sang, même de celui d'un
coupable!... Jugez ce que je pense de ceux qui veulent faire couler le
vôtre!!!...


NAPOLÉON, se rapprochant d'elle.

Pourquoi donc alors, si vous avez de l'amitié pour moi, venez-vous
intercéder pour des hommes qui me tueront demain, si tout à l'heure je
leur fais grâce?...


MADAME DE MONTESSON.

Non, Sire; on vous a trompé. MM. de Polignac peuvent avoir une pensée
unique, absolue, qui régit leur vie et les guide dans tout ce qu'ils
font et ce qu'ils disent. Ils veulent le retour des princes, comme le
général Berthier, le général Junot voudraient le vôtre en pareille
circonstance; mais ils ne sont pas _assassins_. Ils ont pu employer un
homme à qui tous les moyens sont bons; mais eux, ils sont incapables
d'imaginer et encore moins d'exécuter une infamie.


JOSÉPHINE allant à lui et l'embrassant sur le front.

Que t'ai-je dit, mon ami?... tu vois que madame de Montesson te parle
comme moi!... Que t'ai-je dit encore? que MM. de Polignac seraient à
l'avenir liés par la reconnaissance s'ils te doivent leur vie!


MADAME DE MONTESSON.

Ajoutez à cette considération, qui est immense, que vous êtes dans un
moment, Sire, où vous devez marquer par votre clémence plus que par la
sévérité... Cette époque à laquelle vous êtes parvenu, vous savez que
je vous l'ai presque prédite[51]; en faveur de cette prédiction...
soyez toujours mon héros!... soyez plus, soyez l'ange protecteur de la
France!... qu'on dise de vous _seul_ ce qu'on n'a dit encore d'aucun
souverain:--_Il fut vaillant comme Alexandre et César, et bon comme
Louis XII_.

[Note 51: La faveur dont jouissait madame de Montesson ne venait pas,
comme on le croyait, de madame Bonaparte, mais de Napoléon lui-même.
Un jour, le duc d'Orléans était à Brienne avec madame de Montesson,
alors sa femme; le prince fut invité à donner les prix aux élèves de
l'école militaire, et ce fut madame de Montesson que le prince chargea
de ce soin, et qui les couronna. En donnant le laurier à _Napoleone
Buonaparte_, elle lui dit: _Je souhaite qu'il vous porte bonheur_.
Cette phrase, dite sans aucune pensée directe, fit impression sur le
jeune homme couronné; et plus tard, lorsqu'il fut au pouvoir, il se
rappela madame de Montesson et fut doublement heureux en la retrouvant
liée avec Joséphine. Et son amitié pour elle se ressentit beaucoup de
la pensée de Brienne, à laquelle d'ailleurs elle faisait très-souvent
allusion.]


NAPOLÉON, d'une voix plus douce.

Mais je ne suis pas roi!... je ne suis, comme empereur, que le premier
magistrat de la république.


MADAME DE MONTESSON, souriant.

Vous êtes tout ce que vous voulez et vous serez aussi tout ce que vous
voudrez... Enfin, comme premier magistrat de votre république, comme
vous l'appelez, vous pouvez faire grâce, et il faut la faire.


NAPOLÉON.

Et qui me garantira non-seulement ma vie, mais celle de tout ce qui
m'entoure, si je fais grâce?


MADAME DE MONTESSON.

La parole d'honneur des condamnés qu'ils ne violeront jamais, j'en
suis garant.


NAPOLÉON.

Vous connaissez mal ceux dont vous répondez, madame, à ce qu'il me
paraît; MM. de Polignac sont des hommes d'honneur, sans doute, mais
ils regarderont la parole donnée comme un serment prêté sous les
verrous, et ils s'en feront relever par le pape.


JOSÉPHINE.

Eh bien! si tu crains qu'ils ne soient pas assez forts contre leur
volonté dominante, garde-les sous des verrous; mais pas de mort, mon
ami..., pas de mort!


MADAME DE MONTESSON se levant et allant à lui en lui prenant la
main.

Sire!... que faut-il faire? Faut-il vous conjurer à genoux?... Sauvez
M. de Polignac... sauvez les accusés; sauvez-les tous!... oh! je vous
supplie!...

Et elle plia le genou au point de toucher la terre; Napoléon la releva
précipitamment et la contraignit presque de se rasseoir.


NAPOLÉON.

Vous m'affligez... car, en vérité, je ne puis vous accorder la vie de
tous ces hommes, pour qui le repos de la France n'est rien, et qui se
jouent du sang de ses fils comme de celui d'une peuplade sauvage.


JOSÉPHINE.

Bonaparte[52], je t'ai déjà bien prié... je te prierai tant qu'il y
aura de l'espoir... mais, si tu me refuses, je ne t'aimerai plus...

[Note 52: Elle ne lui donnait jamais le nom de Napoléon, ni en lui
parlant, ni loin de lui. Elle disait toujours Bonaparte, et plus tard,
en parlant de lui, l'Empereur. Mais elle fut très-longtemps à prendre
l'habitude de ce dernier nom... et en lui parlant alors, elle lui
disait: Mon ami.]


NAPOLÉON l'embrassant.

Mais puisque tu m'aimes, comment peux-tu me demander la grâce de ces
hommes qui non-seulement, je le répète, veulent ma mort, mais le
bouleversement de la France?


MADAME DE MONTESSON avec douceur.

Ce n'est pas ce qu'ils veulent.


NAPOLÉON.

Eh! madame, peuvent-ils espérer autre chose? L'agitation
révolutionnaire que j'ai tant de peine moi-même à contenir se
soumettrait-elle à une main inhabile? On n'improvise pas un
gouvernement, madame, et les passions populaires ne répondraient plus
aujourd'hui à leur colère royaliste contre la Révolution et la
République... Cependant, tout en accusant MM. de Polignac et de
Rivière de ramener des troubles peut-être plus sanglants que ceux de
93, je les trouve moins coupables que des généraux républicains...
des hommes comme Moreau (sa voix devint tremblante), Pichegru!... qui
vont serrer la main, comme frères, au chouan Georges!...

Il se laissa aller sur un canapé... Il était pâle et semblait avoir le
frisson; ses lèvres étaient blêmes et toute sa physionomie
bouleversée. Madame de Montesson fut alarmée et fit un mouvement; mais
Joséphine lui fit signe de demeurer tranquille, et, s'approchant de
Napoléon, elle lui prit les mains, les serra dans les siennes, puis
elle l'embrassa, lui parla bas longtemps, et peu à peu le calme revint
sur la belle physionomie de l'Empereur. Mais madame de Montesson dit
ensuite qu'elle avait eu peur lorsque ses yeux s'étaient fermés et
qu'il était tombé sur le canapé. Oui, reprit-il en se levant et
marchant très-vite, en partie dans la chambre et en partie dans le
jardin[53]... ces hommes de la France sont plus coupables que des
serviteurs de la famille de Louis XVI, de ce malheureux Louis XVI!...
Mais Moreau... le vainqueur d'Hohenlinden!... lui, devenir un
conspirateur!... Il me croit jaloux[54] de lui! et pourquoi, grand
Dieu!... Ma portion de renommée est assez belle; je n'ai besoin de
nulle autre pour la rendre plus brillante... Et si Dieu me prend en
faveur, j'espère bien en mériter une aussi élevée qu'il y en a sous le
ciel!...

[Note 53: Cette scène, que je tiens en entier de M. de Valence et de
madame de Montesson, me fut confirmée depuis par l'impératrice
Joséphine; elle avait intérêt à laisser croire qu'elle avait obtenu la
grâce à elle seule, mais, comme je savais la vérité, elle n'osa pas
l'altérer devant moi.]

[Note 54: C'est ici le lieu de parler de la manière dont on comprend
le mot _jalousie_: il paraît qu'il y a de certaines gens qui voient ce
sentiment en autrui lorsqu'ils le sentent en eux-mêmes, comme ceux qui
ont la jaunisse et voient tout jaune. J'ai entendu souvent des hommes
qui, après avoir rimé vingt vers, prétendaient que Victor Hugo et
Dumas étaient jaloux d'eux!... J'ai vu pareille stupidité dans
beaucoup de femmes relativement à madame de Genlis et à madame de
Staël!... madame de Staël, le plus beau génie de son époque après M.
de Châteaubriand! J'ai entendu la même parole sur madame Sand, le plus
beau talent de notre temps! De qui serait-elle jalouse, elle, bon
Dieu?... aussi ne l'est-elle pas.--De qui Napoléon eût-il été
jaloux?... lui dont la tête penchait sous le poids des couronnes, et
qui, sans quitter celle de laurier, allait les surmonter toutes par
celle de Charlemagne, comme lui-même avait surpassé sa gloire.]

--Eh bien! donc, dirent les deux femmes en même temps en se mettant
presque à genoux, soyez clément pour MM. de Polignac... commuez la
peine... mais pas de mort!... Oh! pas de mort!...

--Demain tu viendras me parler pour Moreau, dit Napoléon à
Joséphine!... Croiriez-vous, dit-il ensuite à madame de Montesson,
qu'après avoir été le but des impertinences de la femme pendant quatre
ans, elle a été plus qu'importune pour obtenir la grâce entière du
mari?... Elle est vraiment bonne, ma Joséphine. Et l'attirant à lui,
il l'embrassa avec une profonde émotion.

--Et moi, dit madame de Montesson, il me faut aussi vous embrasser
pour vous remercier.


NAPOLÉON étonné, mais souriant.

Me remercier! et de quoi?


MADAME DE MONTESSON.

Mais de la grâce de mes amis! Ne venez-vous pas de le dire?...
N'avez-vous pas reconnu que Moreau était plus coupable qu'eux?...


NAPOLÉON.

Sans doute.


MADAME DE MONTESSON.

Eh bien! s'il en est ainsi, vous ne pouvez pas condamner les uns quand
vous faites grâce au plus criminel...


NAPOLÉON la regardant.

Eh! qui vous dit, madame, que je ferai grâce à quelqu'un?


MADAME DE MONTESSON.

Mon coeur qui vous connaît et qui m'assure que vous ne voulez pas
faire condamner Moreau... Il ne le sera pas.


JOSÉPHINE.

Mon ami... grâce!... grâce!...


MADAME DE MONTESSON.

Allons, dites ce mot-là!... il vous fera du bien.


NAPOLÉON.

Mais je ne puis la faire entière cette grâce..... il me faut une
garantie, et je ne puis l'avoir que dans la liberté de ces
messieurs.....


MADAME DE MONTESSON l'embrassant avec affection[55].

[Note 55: Elle était naturellement très-froide et peu expansive; elle
avait même habituellement une dignité qui donnait de la crainte aux
jeunes femmes qu'on lui présentait.]

Ah! merci! merci!.... vous êtes bon! vous êtes aussi bon que vous êtes
grand!....


JOSÉPHINE l'embrassant aussi très-émue.

Merci, mon ami!.... merci!.... Voilà une belle journée!.... elle doit
aussi être belle pour toi!...


NAPOLÉON.

Mais que dans leur prison ils soient circonspects; pas d'intrigues....
pas de complots.


MADAME DE MONTESSON avec assurance.

Je réponds d'eux... (_Elle va vers l'Empereur, mais sans crainte._) En
parlant _des accusés_... j'ai entendu _tous les accusés_ pour la cause
royale.


NAPOLÉON très-vivement.

Non, madame..... En vous accordant, ainsi qu'à Joséphine, la vie de M.
de Polignac et de M. de Rivière, je n'ai entendu et compris que ces
deux noms; les autres doivent subir leur sort.


MADAME DE MONTESSON.

Même M. d'Hozier?....


NAPOLÉON.

M. d'Hozier comme les autres.


JOSÉPHINE.

Mon ami!....


NAPOLÉON frappant du pied avec colère.

On a bien raison de dire qu'un homme d'état ne devrait jamais laisser
approcher une femme de son cabinet!.... Que me voulez-vous toutes
deux?... Vous me tourmentez depuis une heure pour obtenir une chose
qui peut-être me sera fatale!.... Dieu veuille qu'un jour vous ne vous
rappeliez pas cette conversation avec effroi!


MADAME DE MONTESSON.

Dieu protége les rois cléments, et nous ne nous la rappellerons que
pour vous en aimer davantage... Mais, je vous en conjure, donnez-moi
la vie de M. d'Hozier.


NAPOLÉON.

Vous l'aimez donc beaucoup?


MADAME DE MONTESSON.

Moi! du tout, je ne le connais pas[56].

[Note 56: Je crois qu'en effet elle ne le connaissait pas du tout.]


NAPOLÉON.

Eh bien! pourquoi donc alors vouloir arrêter le cours de la loi?....


MADAME DE MONTESSON.

Que vous importe?.... Allons, accordez-moi sa grâce!... je vous
en conjure!... Hélas! pour vous-même, je voudrais vous voir
signer une amnistie pleine et entière. Ainsi, par exemple,
M. de Saint-Victor.....


NAPOLÉON l'interrompant avec une sorte de hauteur.

Ah! pour celui-là, je vous demande de ne pas aller plus loin! M. de
Saint-Victor est sans doute un brave homme; mais il est du nombre de
ces conspirateurs qui ruinent une cause, quand ils y entrent comme
associés actifs..... C'est un homme bien dangereux[57]... et il a fait
bien du mal à tous les siens!... Il doit mourir!... (ajouta-t-il après
un long silence et comme répondant à une voix intérieure.) Nous ne
sommes plus au temps des Brutus.

[Note 57: M. Coster de Saint-Victor était fanatique pour ses rois
comme un Romain de l'ancienne Rome l'était pour sa république. Pendant
tout le procès il fit constamment des réponses inconcevables, et
toujours bravant les juges et l'autorité... Souvent il dédaignait de
répondre, et en tout Napoléon avait raison: il fit beaucoup de mal à
sa cause par l'obstination qu'il apportait quelquefois dans ses
réponses... Du reste loyal, brave, et brave chevaleresquement...
L'infortuné périt avec le plus noble courage, et sur l'échafaud, au
moment où sa tête tombait, il criait encore: Vive le Roi!]


MADAME DE MONTESSON.

Je ne connais M. de Saint-Victor que de nom, ainsi que M. d'Hozier;
mais des rapports intimes existent entre ce dernier et moi par des
amis communs: voilà pourquoi je tiens tant à le sauver.


NAPOLÉON.

Eh bien! soit: je vous le donne encore..... (_se reprenant_)
c'est-à-dire j'en parlerai avec Cambacérès et le grand-juge; car je
n'ai pas pouvoir à moi seul.....

Madame de Montesson quitta Saint-Cloud tellement heureuse d'avoir
obtenu ce qu'elle voulait, qu'elle ne souffrait plus...

--Victoire! cria-t-elle du plus loin qu'elle aperçut ses amies
désolées qui accouraient à elle.... Victoire!--Et elle leur annonça ce
que l'Empereur venait de faire.

--C'est un homme qui veut mériter ce qu'il cherche à obtenir, dit M.
de Valence... et ce n'est pas moi qui lui serai un empêchement.

Telle fut la véritable histoire de MM. de Polignac[58]. Je ne sais
s'ils en sont instruits; mais la voici telle qu'elle me fut racontée
par la principale actrice de ce drame intéressant et confirmée par la
seconde.

[Note 58: On croit généralement que M. Jules de Polignac avait été
condamné à mort; c'est une erreur, il ne le fut jamais qu'à deux ans
de détention.]

Nous remarquâmes, en parlant de cette conspiration et du jugement des
accusés, qu'ils montrèrent dans cette circonstance le même courage
insouciant que toute la noblesse a constamment prouvé pendant le temps
de la Révolution.--M. de Rivière, à qui je reproche trop de ferveur
pour son parti peut-être, fut pendant ce procès l'homme de cour
d'autrefois... C'était M. de Narbonne se battant avec un bouton de
rose dans la bouche, et qui, le laissant[59] tomber, se penche, le
ramasse, mais sans cesser de croiser le fer, se relève, reprend
aussitôt son avantage et désarme son adversaire.--M. de Rivière
faisait des vers. Un jour, se trouvant au tribunal et apercevant
madame de La Force parmi ses nombreux amis, ayant à côté d'elle
mademoiselle de La Ferté[60], il fit ce couplet, et l'ayant écrit au
crayon, il le lui fit passer:

  En prison est-on bien ou mal?
  On est mal, j'en ai maint exemple.
  On est mal au bureau central;
  On est encor plus mal au Temple.
  À l'Abbaye on n'est pas mieux,
  Car d'en sortir chacun s'efforce.
  Le prisonnier le plus heureux,
  C'est le prisonnier _de la Force_.

Chanter sous le couteau; comme c'est français!...

[Note 59: Ce fut à M. de Narbonne (le comte Louis de Narbonne) que ce
fait arriva.]

[Note 60: Qui depuis est devenue duchesse de Rivière. C'est un beau
caractère de femme. C'est le dévouement, la tendresse, tout ce qu'une
âme de femme renferme, mais ce que souvent elle n'a pas le courage de
donner. Mademoiselle de La Ferté eut ce courage; honneur à elle!]

La conduite de madame de Montesson dans cette circonstance fut connue,
mais moins peut-être qu'elle n'aurait dû l'être en raison de sa
modestie. On parla beaucoup dans le monde de la vie de MM. de Polignac
sauvée par Joséphine, mais voici la vraie version. Sans doute que les
MM. de Polignac l'ont su, ainsi que M. de Rivière, et que leur
reconnaissance aura payé celle qui ne faisait en cela que servir ses
amis et sauver la vie d'un homme.

La santé de madame de Montesson, qui, à cette époque, était déjà
perdue, parut reprendre un peu de mieux par la joie qu'elle vit autour
d'elle. Madame de La Tour remerciait Dieu chaque soir et le priait
pour cette âme parfaite qui lui avait conservé tout ce qui lui restait
d'une soeur bien-aimée.... Madame de Montesson, heureuse du bonheur de
ses amis, jouissait de son ouvrage, et pendant toute l'année 1804
elle fut encore assez bien pour donner de l'espoir. Sa maison de
Romainville, toujours ouverte, était plus que jamais le rendez-vous de
tout ce qui arrivait à Paris en gens distingués, et de cette belle
fleur de bonne compagnie française dont il y avait encore alors un bon
nombre en France... Remplie de reconnaissance, attachée d'amitié à
l'Empereur, elle prit une part positive à tout ce qui lui arriva dans
les années qui s'écoulèrent entre la grâce de MM. de Polignac et le
jour où elle mourut. L'arrivée du Pape, les événements immenses qui se
groupaient autour de Napoléon pour prouver qu'il ne pouvait être servi
par la fortune qu'en raison de sa gigantesque destinée, trouvaient en
elle une amie pour les faire valoir. Elle l'aimait de coeur, enfin,
ainsi que Joséphine et plusieurs des généraux attachés à l'Empereur.
M. d'Abrantès y allait beaucoup lorsqu'il était à Paris. J'y voyais
aussi le maréchal Pérignon, mais pas très-souvent. Duroc y allait
aussi;--Savary jamais. Madame de Montesson le détestait...

Mais la santé de madame de Montesson s'altéra au point que Hallé, que
je voyais souvent, et qui à cette époque était mon médecin, me dit
qu'elle était fort mal. On lui fit quitter Romainville et elle revint
à Paris, mais dans un état désespéré. Madame de Genlis eut alors une
conduite admirable et à laquelle il faut rendre justice. Madame de
Montesson était riche; elle avait même une immense fortune, et elle
laissait sa nièce travailler la nuit pour gagner sa subsistance.
Peut-être avait-elle pour se conduire ainsi des motifs que
j'ignore[61], cela se peut;--je le veux croire même pour l'excuser...
mais madame de Genlis ne devait pas moins en ressentir la blessure.
Aussitôt qu'elle apprit le danger de madame de Montesson, elle laissa
un ouvrage pour lequel elle avait un dédit assez fort si elle ne le
livrait pas pour un jour fixé, et elle consacra ses journées entières
à sa tante, partant de l'Arsenal, où elle logeait alors, pour aller
chez la malade dans la Chaussée-d'Antin, à dix heures du matin, pour
n'en revenir qu'à dix heures du soir!... Pendant ses journées de
souffrance, madame de Montesson avait constamment sa tête, et comme
ses douleurs n'étaient pas fort aiguës, madame de Genlis lui faisait
la lecture pendant quatre et cinq heures... Le jour de sa mort,
sentant sa fin approcher, elle demanda elle-même les sacrements... sa
nièce les lui vit recevoir et pria avec le clergé... À peine les
prêtres étaient-ils partis, que l'agonie commença... Cachée derrière
le rideau du lit de la mourante, madame de Genlis priait tout bas et
sans qu'elle pût entendre les prières des agonisants que sa nièce
disait pour elle!... Aussitôt qu'elle fut expirée, madame de Genlis,
fort émue et toute en pleurs, tira le rideau, et, tombant à genoux
près du corps de cette parente à un degré si intime qui avait oublié
au moment extrême qu'elle laissait la fille de sa soeur dans un état
malheureux, elle pria longtemps pour elle... puis, se relevant, elle
lui ferma les yeux; alluma deux cierges qu'elle mit auprès de son lit,
et fit chercher à Saint-Roch, paroisse de madame de Montesson, un
prêtre, qu'elle établit dans la chambre mortuaire pour dire les
prières des morts auprès du corps.

[Note 61: Lorsqu'on voit une personne naturellement bonne se conduire
sévèrement envers des parents très-proches, que le public ne se presse
pas de lui donner tort; il est probable qu'elle n'en a aucun.]

Pendant la maladie de madame de Montesson, un page de l'Empereur ou de
l'Impératrice allait tous les jours savoir des nouvelles de la malade,
et en apprenant sa mort, Napoléon ordonna qu'elle reçût les honneurs
qu'une princesse recevrait. Elle fut exposée, pendant UNE SEMAINE,
dans une chapelle ardente à Saint-Roch, chose qui n'avait jamais lieu,
pas plus qu'aujourd'hui, au reste, pour une personne du monde.

Une circonstance dramatique eut lieu au moment où le corps descendait
les vingt-cinq marches de Saint-Roch, pour être déposé sur le
corbillard qui devait le porter à Seine-Assise, où il devait être
enterré près du duc d'Orléans. Au moment où l'on descendait le
cercueil, escorté de plus de cent personnes qui lui faisaient cortége,
un autre convoi s'arrêtait au bas de l'escalier de l'église, et les
deux cercueils se croisèrent dans leur marche funèbre. La dernière
arrivée était mademoiselle Marquise, autrefois danseuse de l'Opéra,
adorée jadis de M. le duc d'Orléans, qu'elle avait rendu père de M. de
Saint-Far, de M. de Saint-Albin et de madame de Brossard. M. le duc
d'Orléans l'avait aimée avec passion, l'avait faite marquise de
Villemomble...; et puis il avait aimé madame de Montesson et abandonné
la mère de ses fils. Et ces deux femmes, jadis rivales, jalouses et
vindicatives, se retrouvaient ainsi sur le seuil du cimetière, de ce
lieu où s'éteignent toutes les passions!... Le même _requiem_ était
chanté sur leur bière, les mêmes tentures drapaient l'église pour leur
fête de mort, et les mêmes cierges brûlaient pour l'éclairer.




SALON

DE

MADAME DE GENLIS,

À L'ARSENAL.


Lorsqu'après dix ans d'exil, madame de Genlis revit la France, elle
n'eut pas d'abord la pensée d'avoir un salon, ni de pouvoir même de
longtemps former une société intime dont l'agrément devait remplacer
tout ce que les malheurs révolutionnaires avaient enlevé à chacun.
Rien ne peut se comparer à ce qu'on voyait alors en France: la France,
qui, peu d'années avant, se disait avec orgueil la reine des nations
civilisées pour tout ce qui est élégance et bon goût! Ce qu'on
appelait _le monde_ n'était qu'une bigarrure mal composée même, et qui
n'offrait à l'oeil qu'un assemblage choquant des couleurs les plus
opposées. _Le monde_, ou plutôt la société de cette époque, était une
réunion de parvenus à la fortune par des fournitures à l'armée, ou par
l'agiotage au perron, ou par d'autres moyens moins honorables et moins
_industriels_. Pendant nos temps calamiteux de la Révolution, une
seule route s'était offerte pour conduire à un noble but: c'était
l'armée; parler de gloire à des Français, c'est flatter leur passion
favorite, c'est leur parler selon leur coeur. Aussi les hommes de
toutes les classes répondirent-ils à cet appel, et la France fut
défendue et puis ensuite sauvée par ces mêmes hommes qui ne s'étaient
d'abord levés que pour former une barrière de leurs corps à
l'étranger, qui voulait nous envahir... Les _parvenus_ par ce noble
chemin furent toujours différents des autres; et cela fut de tout
temps. La Rochefoucauld dit: «_L'air bourgeois se perd rarement à la
Cour, il se perd toujours à l'armée_.» Aussi était-ce une chose
remarquable à voir, que les fils d'une famille dont le père et la mère
restés à Paris avaient fait leur fortune par les causes que j'ai
dites. Les enfants, sans avoir eu d'autres maîtres que les dangers,
une vue continuelle des hommes dans toutes les positions,
rapportaient dans la maison paternelle une attitude aisée et souvent
même agréable, tandis que le père et la mère étaient demeurés comme
devant leur comptoir...

Les plus insupportables de ces parvenus à la fortune de l'époque
révolutionnaire, c'étaient les fournisseurs de l'armée. Je n'en
excepte qu'un; mais aussi celui-là est tout à fait à part, c'est M.
Collot. Il est lui-même un type d'esprit et de manières courtoises et
polies... Mais il y a longtemps que j'ai parlé de lui dans ce sens, en
disant ce que j'en pense et ce que j'en connais...

Paris offrait alors lui-même dans son ensemble, comme ville, un coup
d'oeil étrange et terrible à la fois pour l'infortuné qui le revoyait
après quinze ans d'exil!... S'il voulait faire une course dans la
ville, il ne retrouvait plus son chemin... Les rues ne portaient plus
leur ancien nom... Ceux des hôtels, gravés jadis sur des plaques de
marbre ou de pierre, étaient effacés et mutilés, tandis que dans
chaque carrefour il reculait en frémissant devant une dalle de marbre
noir, sur laquelle il voyait gravées en lettres d'or ces paroles
faites pour un peuple LIBRE: _La liberté, la fraternité_ OU LA MORT!
ou bien: _Lois et actes_ de l'autorité publique[62].

[Note 62: Il y eut longtemps en France jusque sur les arbres des
grandes routes... sur des rochers, de pareilles inscriptions.]

Un émigré venait de rentrer; c'était un ami de ma famille. Un jour, il
arrive chez ma mère les yeux pleins de larmes.

--Qu'avez-vous? lui dit-elle...

Le malheureux ne pouvait parler. Enfin il nous dit que dans une petite
rue près de Saint-Roch, il était entré, pour éviter la pluie, chez un
marchand de bric à brac, et que là, parmi de vieux cadres tout
mutilés, abîmés, il avait retrouvé le portrait de son père, de son
frère et celui de sa femme...: son frère avait péri sur l'échafaud!...

À chaque pas, à cette époque, on trouvait le burlesque s'alliant au
terrible!...

Les femmes ne pouvaient alors remédier au mal qui s'était introduit
dans ce qu'on appelait _la société_: car enfin, depuis surtout la
rentrée des émigrés, elle se recomposait d'elle-même. Mais le mélange
forcé était plus insupportable encore que la solitude. Les femmes des
parvenus haïssaient tout naturellement une conversation intéressante,
parce qu'elles y étaient étrangères. Continuellement occupées
d'étiquette, point sur lequel elles étaient encore plus ignorantes que
sur tout le reste, elles marchandaient une révérence et comptaient les
visites; ce qui était simple, parce quelles devaient craindre à chaque
moment qu'on se rappelât leur basse origine, et très-souvent plus que
cela, et qu'alors on ne voulût leur manquer. J'ai vu longtemps encore
à la Cour impériale de ces pauvretés, de ces _mièvreries_ qui
élevaient des querelles sur une visite plus ou moins longue, plus ou
moins différée...

La conversation même la plus simple se ressentait, comme on doit le
croire, de l'état de la société à cette époque. Madame de Genlis,
femme élégante et surtout difficile dans tout ce qui tient à la grande
et même l'excessive recherche du langage, souffrait plus qu'un autre
de ce bouleversement complet. Un jour, elle voit arriver chez elle,
rue d'Enfer, où elle demeura avant d'aller à l'Arsenal, une femme dans
une voiture fort élégante, attelée de deux beaux chevaux, et conduite
par un cocher dont la mise eût paru étrange sans un petit nègre encore
plus ridicule, qui était complètement habillé en Maure, et qui n'avait
pas plus de trois pieds de haut: c'était ce personnage qui ouvrait et
fermait la portière.

Cette dame, qui elle-même était une caricature par sa mise, portait
une robe d'une forme outrée et absurde. Sur sa tête était un
très-petit chapeau de velours avec deux plumes tombantes. Elle se fit
annoncer sous le nom de madame DE Privas.

En entendant ce nom qui promettait quelque chose, madame de Genlis se
leva et fit deux pas au-devant d'elle.


MADAME PRIVAS.

Vous devez être _joliment_ surprise de me voir, n'est-ce pas? _Eh
bien! qu'est-ce que vous faites donc! rasseyez-vous donc!_...


MADAME DE GENLIS, avançant un fauteuil à la dame.

Veuillez vous asseoir, madame...


MADAME PRIVAS, s'asseyant lourdement dans la bergère.

Tiens, que c'est drôle! vous dites MADAME! vous ne dites pas
_citoyenne_, vous!... vous avez bien raison! Au reste, je l'avais
parié avec M. Privas, je lui ai dit: Je te parie six francs que la
citoyenne Genlis me dira MADAME; il a parié que non, parce qu'il
prétend que vous avez peur.


MADAME DE GENLIS, souriant doucement.

Mais comment M. de Privas, que je n'ai pas l'honneur de connaître, me
fait-il celui de juger ainsi mes sentiments les plus intimes?


MADAME PRIVAS.

Oh! il vous connaît bien, allez, lui!..... tiens! qu'est-ce que c'est
donc que tout ça?...

Et elle se mit à retourner et à remuer tout ce qui était sur la table
de madame de Genlis... Il y avait, entre autres choses, un charmant
livre de la forme de nos albums d'aujourd'hui, dans lequel madame de
Genlis peignait alors une guirlande de fleurs allégoriques ou plutôt
emblématiques. Elle avait fait un langage des fleurs. Il y a aussi, je
crois, une nouvelle d'elle[63] qui a donné l'idée à M. Révéroni de
Saint-Cyr de faire son roman de _Sabina d'Herfeld_. Madame de Genlis
fut alarmée pour le sort de ses fleurs, et puis elle voulait savoir ce
qui lui valait une visite aussi étrange.

[Note 63: Les fleurs funéraires.]

--Permettez-moi, madame, lui dit-elle en refermant doucement le livre,
de vous prier de ne point toucher à cet ouvrage. Il n'est point
terminé et pourrait s'effacer... et puis... mon temps est bien
limité... il n'est même pas à moi.


MADAME PRIVAS.

Vraiment!... pauvre chère dame!... voyez-vous bien! cette chienne de
révolution!... c'est ce que je dis toute la journée à M. Privas!...
là, une dame comme il faut, une dame comme vous, qui a roulé _su_ l'or
et _su_ l'argent..., en être réduite là, à travailler pour vivre!...
Ah! mon Dieu! mon Dieu!...


MADAME DE GENLIS, presque impatientée.

J'ai l'honneur de vous faire observer, madame, que c'est pour cette
raison que mon temps est pris par mon travail... Puis-je savoir ce qui
me procure l'avantage de vous voir?


MADAME PRIVAS, la regardant avec admiration.

Comme vous parlez bien!... voilà comme je voudrais parler!... c'est ce
que je dis toute la journée à M. Privas. Il a été longtemps à le
comprendre, mais j'ai gagné la bataille.

Madame de Genlis sourit doucement: en effet, madame Privas paraissait
réunir toutes les conditions nécessaires pour remporter la victoire
dans une lutte à coups de poing. Elle avait une taille au-dessus de la
médiocre: son embonpoint très-prononcé, ses bras et ses mains surtout,
d'un volume respectable dans un combat, devaient lui assurer la
victoire... Son visage eût été joli (car elle était encore jeune et
ses traits étaient agréables), s'il avait eu une expression
quelconque; mais elle n'en avait jamais aucune et sa bouche souriait
constamment pour montrer des dents assez jolies, ou plutôt même sans
motifs. Ses yeux étaient bleus, et, avec ou sans regard, ils
paraissaient toujours immobiles. Son nez était bien fait, la forme de
son visage agréable, ses cheveux d'une jolie couleur: eh bien! tout
cela ne lui servait à rien. On aurait même autant aimé qu'elle fût
laide, parce qu'elle aurait peut-être eu de l'esprit. Mais on va voir
que ce n'était pas l'intention qui lui manquait.

Elle continuait à regarder madame de Genlis avec une expression
admirative vraiment comique, et finit par amuser madame de Genlis,
qui, ainsi que toutes les personnes d'esprit, vit d'abord le côté
plaisant de la chose. Dans le même moment, la femme de chambre de
madame de Genlis annonça M. Millin.


MADAME DE GENLIS, lui tendant la main, et lui faisant un signe
d'intelligence en lui indiquant la dame étrangère.

Je suis bien aise de vous voir, mon ami....... et vous attendais avec
une vive impatience... ma copie est prête, nous n'avons qu'à
l'assembler.


M. MILLIN, ne comprenant pas très-bien et croyant qu'il s'agit
d'une lecture.

Eh bien! je ne vois pas ce qui s'oppose à ce que la lecture se fasse
tout de suite... Madame en est-elle?...


MADAME PRIVAS.

Une lecture!... certainement que j'en suis!... C'est-il beau ça!...
une lecture!...


MADAME DE GENLIS.

Je vois, madame, avec regret que je suis forcée de vous prier
d'abréger votre visite qui m'honore, sans doute, mais à laquelle je ne
puis donner l'attention qu'elle mérite, étant obligé de lire à M.
Millin un ouvrage de moi, auquel vous ne prendriez aucun plaisir... et
puisque vous ne voulez pas me dire le motif pour lequel vous êtes
venue me chercher dans ma retraite, je suis forcée...


MADAME PRIVAS.

Eh là! là! comme elle s'emporte donc, cette petite dame! Eh bien!
voyons! soyez donc gentille! on ne veut pas vous faire de mal... au
contraire... voilà l'histoire. Mon mari et moi nous sommes de bonnes
gens... nous sommes riches... très-riches même... M. Privas,
voyez-vous, a vendu des farines aux armées... il a eu des fournitures
dans un bon temps, le temps _où le blé manquait_... il a eu des
protecteurs... on l'a payé, enfin... et bien payé aussi. Nous sommes
riches, et riches en honnêtes gens.


MILLIN, à demi-voix.

Oui, comme des accapareurs! Oh! les voleurs!


MADAME DE GENLIS.

Enfin, madame...


MADAME PRIVAS.

M'y voilà!... m'y voilà!... comme vous êtes vive!... m'y voilà!...
Vous saurez donc que M. Privas et moi nous aimons beaucoup le monde,
mais le beau monde... Nous voulons tenir maison, recevoir, nous faire
honneur de notre belle fortune, enfin; et pour cela il me faut
quelqu'un qui sache ce que c'est que la belle société, voyez-vous...
Moi j'aime les gens comme il faut. _Je n'aime pas ces parvenus qui se
donnent des tons_, comme si nous n'étions pas tous de la _même
farine_. J'ai lu les _Veillées du Château_, j'ai lu _Adèle et
Théodore_, et j'ai dit à M. Privas: Voilà _la dame_ qu'il nous faut...
et alors, voyez-vous, je suis venue moi-même, pour vous expliquer que
vous gagnerez plus gros avec nous qu'avec vos livres, et que vous
serez heureuse, parce que vous entendez bien que je ne vous
tyranniserai pas... Voulez-vous accepter, chère madame?


MADAME DE GENLIS.

Je suis fort sensible, madame, à l'obligeance de votre offre, mais je
ne puis y répondre.


MADAME PRIVAS, stupéfaite.

Vous me refusez!


MADAME DE GENLIS.

Croyez que je n'en suis pas moins sensible à votre bonté pour moi,
madame; mais j'ai l'honneur de vous dire que je ne puis accepter.


MADAME PRIVAS.

Mais pourquoi? Songez donc que nous vous donnerons douze mille francs
par an, si vous voulez venir vivre avec nous. L'hiver, nous occupons
un bel hôtel dans la rue Saint-Dominique; et l'été, nous le passons
tout entier dans une superbe terre que M. Privas vient d'acheter en
Bourgogne, près d'Autun.


MADAME DE GENLIS, avec émotion.

Près d'Autun!... C'est dans les environs d'Autun qu'est le château qui
appartenait à mon père, et où j'ai passé mon enfance!... Mais, encore
une fois, madame, recevez mes remerciements, sans chercher à ébranler
ma résolution; elle est positivement arrêtée, et pour vous éviter
toute insistance, je dois vous dire que jamais je ne sacrifierai ma
liberté; je suis et _veux_ rester indépendante: voilà mon dernier
mot.


MADAME PRIVAS.

Hé bien! vous avez tort: vous seriez toujours indépendante, parce que
vous auriez en nous des amis... _et écoutez donc, voyez-vous_, des
amis qui ont cinq millions de fortune, c'est beau, ça!...


MADAME DE GENLIS.

Tous vos efforts, madame, en me prouvant que vous avez la bonté de
tenir à moi, me donnent encore plus de regrets... Mais, je vous le
répète, la chose ne peut avoir lieu.


MADAME PRIVAS.

Mon Dieu! vous n'êtes pas raisonnable!


MILLIN, avec impatience.

Pardieu! madame, c'est vous qui ne l'êtes guère! Voilà une heure que
Madame vous répète qu'elle ne veut pas aller avec vous, et vous ne la
comprenez pas!


MADAME PRIVAS, regardant Millin de travers.

Hé bien! qu'est-ce que _c'est donc_? De quoi se mêle-t-il, ce
monsieur? Est-il votre parent, ma chère dame?... (_Elle regarde Millin
alternativement avec madame de Genlis._) Écoutez, voyez-vous, si vous
êtes habitués à vivre ensemble, nous prendrons _le cousin_ avec nous!
oh! mon Dieu! je suis bien sûre que M. Privas ne me désavouera pas.


MILLIN, éclatant de rire.

Eh? non! non... nous sommes amis, bons amis; mais pas du tout
_cousins_, comme vous l'entendez!...


MADAME DE GENLIS, plus sérieusement et en se levant.

Toute prolongation de conversation à ce sujet est tout à fait
superflue. J'ai eu l'honneur de vous répondre, madame, et n'ai plus
rien à vous dire.


MADAME PRIVAS, se levant aussi.

Eh bien! donc, adieu, ma bonne dame! Je m'en vais bien affliger M.
Privas, car il se faisait une fête de vous voir, le cher homme; et...
puisqu'il faut vous le dire, le château de Saint-Aubin est bien connu
de lui, allez!... il a demeuré sur les terres de votre père, M.
Privas.


MILLIN, tout en se promenant.

Il a peut-être été son meunier!...


MADAME PRIVAS.

Eh bien! s'il l'a été, qu'est-ce que ça vous fait?... Allons, bonjour,
madame, je m'en vais bien fâchée de ne pas vous emmener; si vous vous
ravisez, écrivez-moi: voilà mon adresse...

Elle mit sur la table un morceau de vilain carton avec son nom et son
adresse grossièrement imprimés, et faisant une belle révérence à
madame de Genlis, elle sortit en n'adressant qu'une inclination de
tête à Millin... Madame de Genlis et lui la virent monter dans sa
voiture, où l'enferma le petit nègre, qui, par parenthèse, s'appelait
Othello, en l'honneur de Talma probablement, dont ce rôle était alors
le triomphe. Lorsqu'elle fut dans sa voiture, madame Privas cria d'une
voix forte:

--À la maison!...

Ce que le petit Maure répéta en fausset.

Après le départ de cette femme, madame de Genlis croisa ses mains,
puis, les laissant retomber:

Eh quoi! dit-elle, la France en est-elle à ce point, que la fortune et
les biens de tant de malheureux qui souffrent dans l'exil et la
pauvreté, tant d'héritiers des victimes massacrées, soient dans les
mains de telles gens!... Cinq millions! ainsi cette femme a deux cent
cinquante mille livres de rentes!... peut-être le château de mon père,
tandis que je travaille pour vivre... Voilà donc le résultat de la
Révolution!...

Elle tomba rêveuse sur une chaise, et y demeura assez longtemps sans
que Millin la troublât. Il comprenait trop bien sa dernière
exclamation[64]. Il dit enfin:

--Oui, ce serait une bien triste besogne que celle d'avoir provoqué la
révolution, si elle n'avait pas eu d'autres résultats que celui de
tuer et de ruiner les légitimes propriétaires pour enrichir les
intrigants..... oui, ce serait en effet bien triste!

[Note 64: Millin était fort royaliste. L'empereur, qui le savait, ne
l'aimait pas; et deux fois, sans l'inquiète amitié et les démarches de
ses amis, il aurait été privé de sa place, qui était sa seule
fortune!...]

Madame de Genlis se leva et marcha quelque temps assez agitée; puis
lorsqu'elle se rassit, elle était calme, et reprit la conversation sur
madame Privas avec une grande liberté d'esprit.

--Comment l'avez-vous refusée sans réfléchir? lui dit Millin. Songez
donc, douze mille francs! et cette femme paraissait tenir tellement à
vous qu'elle en eût donné quinze et même vingt pour vous avoir.

--Et moi, jamais je ne sacrifierai ma chère liberté à une fortune,
quelle qu'elle soit; et puis, savez-vous bien que cinquante mille
francs ne paieraient pas l'ennui de vivre avec une pareille femme!...
Est-il donc vrai que beaucoup de ces parvenus soient ainsi?

Dans ce moment, on annonça M. de Valence.

--Tenez, dit Millin, voici quelqu'un qui pourra vous donner là-dessus
tous les renseignements possibles.

--Sur quoi? dit M. de Valence.


MILLIN.

Sur la société d'aujourd'hui... Madame de Genlis est surprise du ton
qui règne maintenant dans le monde, et, pour dire la vérité, elle a
grandement raison.


M. DE VALENCE.

Sans doute elle a raison d'en être choquée; mais elle a tort d'en être
surprise. C'est une conséquence toute naturelle du long bouleversement
qui a mis la France sens dessus dessous... Comment pouvez-vous être
_étonnée_ de cela? répéta-t-il en se tournant vers sa belle-mère.


MADAME DE GENLIS.

Que les choses se soient dérangées, je le conçois; mais qu'elles aient
pris cette attitude et cette couleur, tandis que parmi ces parvenus,
et même dans leurs amis, il y a tant de gens comme il faut, voilà ce
qui m'étonne, et en même temps me choque. Ainsi, par exemple, je
dînais l'autre jour chez ma tante[65], qui, je le croyais, devait
avoir conservé les anciens usages: pas du tout; elle aussi a sacrifié
à la mode et aux exigences de l'époque. De son temps et du mien, car
nous sommes contemporaines, nous ne mettions pas d'hommes à côté de
nous à table. Le maître et la maîtresse de la maison choisissaient
entre eux les quatre femmes les plus distinguées de l'assemblée et les
engageaient à se mettre à côté d'eux[66], et tout cela sans faire de
scène. On était poli pour celles qu'on distinguait, et l'on ne
désobligeait personne. Maintenant ce n'est plus cela: non-seulement le
maître de la maison vient avec beaucoup de bruit prendre la femme _la
plus considérable_, et lui fait traverser le salon devant toutes les
autres, à qui elle marchera sur les pieds, si elle ressemble à ma
marchande de farine de tout à l'heure... mais ce n'est pas tout, il
lui faut encore _un second_: il appelle alors l'homme le plus élevé en
grade après lui, pour enfermer la pauvre femme qui est à sa droite
entre deux ennuyeux qu'elle aurait évités, si elle eût été libre.

[Note 65: Madame de Montesson.]

[Note 66: Madame de Genlis ne dit ici que ce qui est. Autrefois les
femmes, lorsque le maître d'hôtel avait annoncé le dîner, sortaient
toutes les premières du salon: celles qui étaient le plus près de la
porte passaient les premières en se faisant quelques compliments, mais
qui n'entravaient pas la marche. Les hommes passaient ensuite, et à
table on se plaçait selon ses goûts et sa convenance. Quelquefois le
maître de la maison mettait _auprès de lui_ les deux femmes les plus
importantes.]


M. DE VALENCE.

Sans doute, _cela était_; et cela n'est plus. Les usages sont des lois
tant qu'ils conviennent; le jour où d'autres exigences nécessitent
d'autres usages, eh bien! ils s'établissent et remplacent les
anciens... Mon Dieu!... c'est la marche commune. L'origine de ce dont
vous parliez tout à l'heure remonte beaucoup plus loin que les
derniers temps de la révolution. Cet usage de placer des femmes en
leur faisant une politesse marquée date, au contraire, de celui des
assemblées. Il fallait souvent flatter un député: pour l'acquérir à
son parti, on plaçait alors sa femme à côté de soi, au grand
mécontentement de dix autres; mais l'esprit de parti ne transige pas,
et avec la politesse moins qu'avec toute autre chose. Les femmes ont
appelé les hommes à côté d'elles dans le même but.


MADAME DE GENLIS.

Vous avez admis chez vous une coutume anglaise, tout aussi mal
appliquée à nos manières que beaucoup d'autres: c'est celle de laver
ses mains et de rincer sa bouche à table. En Angleterre, c'est une
chose simple, parce que les femmes se lèvent de table au dessert;
mais, pour nous, je trouve cela choquant au dernier point, de voir un
homme faire sa toilette à côté de moi.


M. DE VALENCE.

Je suis de votre avis: aussi vous avez dû voir que chez votre tante
toute cette toilette se fait sur des buffets où les femmes trouvent ce
qui leur est nécessaire, ainsi que les hommes..... En général, la
maison de madame de Montesson est citée, je vous le dirai, comme la
meilleure de Paris.


MILLIN, avec un accent profondément touché.

Oh!... cela est vrai; on y fait d'abord les meilleurs dîners que j'aie
mangés de ma vie. Je raisonnais de cela l'autre jour avec M. de Pont,
qui trouvait avec Lavaupalière que les dîners du mercredi, surtout en
carême, étaient ce qu'il avait jamais compris de plus parfait.


M. DE VALENCE.

Permettez-moi, mon cher Millin, de vous faire observer que ce n'est
pas seulement par ses bons dîners que ma tante se fait autant aimer
dans le monde; cela est bon pour Lavaupalière et madame de Guémené.


MILLIN.

Mais qui dit le contraire? ce n'est certes pas moi, qui suis si
heureux de l'entendre causer elle-même de toutes les sciences et des
arts aussi bien que les artistes et les savants eux-mêmes qu'elle
rassemble chez elle.

Madame de Genlis sourit, mais sans faire une observation.


M. DE VALENCE.

Oui; le premier Consul me disait l'autre jour qu'il serait le plus
heureux des hommes, _ravi_, _charmé_[67], si madame de Montesson
voulait être de la société la plus intime et la plus habituelle de
madame Bonaparte.

[Note 67: M. de Valence parle ainsi parce que de son temps c'était la
manière de s'exprimer: on était ou _charmé_, ou _ravi_, ou
_désespéré_, et souvent c'était de ne pas rencontrer ou de rencontrer
quelqu'un. Cette façon de parler était surtout singulière lorsqu'on
faisait une narration dans laquelle on faisait, comme ici M. de
Valence, intervenir Napoléon qui était surtout le plus concis des
hommes.]


MADAME DE GENLIS.

C'est-à-dire sa dame de compagnie!... en effet, cela plairait à
Bonaparte, la duchesse douairière d'Orléans!...


M. DE VALENCE.

Quoi qu'il en soit, il l'aime fort et vient chez elle, lorsqu'il ne va
nulle part que chez des élus.

Dans le moment entrèrent, d'abord M. de Choiseul-Gouffier et puis
Radet, M. de La Harpe[68], M. de Cabre[69], M. Fiévée, qui alors
faisait de charmantes nouvelles dans la _Bibliothèque des romans_; il
était auteur de cette jolie petite histoire, _la Dot de Suzette_: je
dis histoire, car jamais en la lisant je ne puis me persuader que ce
soit un roman, tant il y a de vérité et de naturel. Puis vint encore
M. Marigné, auteur de charmants vers qu'il ne lisait que dans
l'intimité.

[Note 68: Il ne fut exilé que quelque temps après.]

[Note 69: Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au parlement de
Paris, homme de beaucoup d'esprit, le plus grand _puriste_ que j'aie
connu. Il avait un esprit qui pouvait ne pas plaire en tout, en ayant
beaucoup.]

--Que je vous fasse mon compliment, dit M. de Cabre à madame de Genlis
en lui baisant la main, quel adorable petit miracle vous nous avez
donné! jamais rien de plus suave, de plus pur, de plus ravissant n'est
sorti de la plume d'une femme! Comment donc ne me l'aviez-vous pas
envoyé? comment au moins ne m'aviez-vous pas présenté à _Mademoiselle
de Clermont_, si les convenances s'opposaient à ce que vous me la
donnassiez?

--Le fait est, dit M. de La Harpe, que l'on peut vous faire un
compliment sans craindre d'être accusé de fadeur. _Mademoiselle de
Clermont_ est un diamant _sans une_ tache. _C'est mon opinion_,
ajouta-t-il en s'asseyant avec une assurance qui voulait être modeste,
et qui trahissait néanmoins l'homme dont la vanité n'a pas eu de
concurrent, si son talent en a eu beaucoup.

Plusieurs personnes survinrent, et la conversation se soutint avec le
charme que pouvaient y apporter les nouveaux venus: c'étaient M. de
Talleyrand, M. de Fontanes, M. et madame d'Harville, M. de
Caulaincourt, celui que j'appelais alors _mon petit père_, ses deux
fils, qui, malgré leur jeunesse, étaient tous deux connus dans l'armée
pour deux hommes de haute espérance... Comme leur père était fier de
leur avenir!... Pauvre père!--Tous deux morts!... et quelles morts!...

Il était rare que la conversation fût hostile en apparence chez madame
de Genlis; elle connaissait trop les formes du bon goût pour ne pas
savoir que rien n'est plus contraire à la bonne grâce d'une femme que
cette manière acerbe avec laquelle quelques-unes accueillent
aujourd'hui les productions des autres[70]. Il y a de l'_envie_, et
l'envie donne tant de laideur à un visage de femme!... tant de
fausseté au sourire!... tant d'aigreur à la voix!... tant d'amertume
au regard!...

[Note 70: À cette époque, on aurait trouvé peu convenable qu'on fût
trop hostile contre les ouvrages d'une femme; mais le champ était
libre, et M. de Feletz l'a prouvé avec madame de Staël: elle fut
souvent péniblement affectée par les feuilletons du _Journal des
Débats_. Que de lignes fines et spirituelles ont été insérées dans le
_Journal de l'Empire_ (le même journal que les Débats) sur le petit
nuage de Corinne! Ce petit nuage a suffi pour déranger quelquefois la
paix littéraire de l'auteur. Mais pour faire de l'esprit sur un défaut
sans arriver à l'injure, il faut de l'_esprit_ et de l'_esprit_ de
critique.--On ne l'a pas parce qu'on rêve qu'on l'a. La critique
haineuse est non-seulement une entrave à l'esprit, mais à la raison,
sans laquelle on ne peut écrire, même un feuilleton.--Les
personnalités sont odieuses, presque toujours injustes, et, ce qui est
plaisant à observer, toujours inutiles à la critique. Qu'est-ce que
tout cela prouve? répondait Beaumarchais dans ce fameux mémoire que
les Goëzman l'avaient contraint d'écrire. Qu'est-ce que cela
prouve?... et il ajoutait des pages qu'il n'eût pas écrites sans la
polémique ouverte par ses ennemis.--Ce qui lui fit dire un jour: Mes
ennemis m'ont forcé de me sauver sur un piédestal.]

Madame de Genlis n'avait aucun de ces défauts en parlant; lorsqu'elle
écrivait, elle se laissait aller trop vivement contre madame de Staël.
À cette époque, on parlait dans le monde d'un roman que faisait
madame de Staël et dont elle faisait des lectures chez elle en petit
comité ou bien chez ses amis intimes.


MADAME DE GENLIS, avec curiosité.

Sait-on le titre de ce nouvel ouvrage?


M. DE CABRE.

Pas encore... mais j'en ai entendu quelques passages avant-hier qui
m'ont charmé.


MADAME DE GENLIS, souriant.

Et votre approbation est d'un bien grand prix!--Mais comment ne
savez-vous pas le titre?... Si j'avais assez de confiance en des amis
pour leur lire un ouvrage, cette confiance n'aurait aucune
restriction.


M. DE TALLEYRAND, qui a longtemps écouté sans parler.

Mais si elle ne sait pas encore quel nom elle donnera à son roman!...


M. DE LA HARPE.

Comment, elle ne sait pas quel ouvrage elle fait?


M. DE TALLEYRAND, froidement et sans élever la voix.

Je n'ai pas dit cela; j'ai dit qu'elle ne savait pas quel nom elle
donnerait à ses lettres[71].

[Note 71: Les quatre premiers volumes de la _Correspondance littéraire
avec le grand-duc de Russie_. Ces quatre premiers volumes parurent à
cette époque, et l'impression, bien plus soignée que celle des autres,
fut surveillée par La Harpe lui-même avant son exil.]


MADAME DE GENLIS.

Ah! ce sont des lettres?


M. DE TALLEYRAND.

Oui, et admirables.


M. DE LA HARPE.

Il est à désirer que cet ouvrage ne contienne pas l'expression des
doctrines de l'auteur, car elles sont subversives de tout ordre et
même de quelque partie de la morale.


MADAME DE GENLIS, souriant doucement.

Vous n'avez pas toujours pensé ainsi...


M. DE LA HARPE, avec humilité.

Peut-être. Je ne m'en défends pas.

Pendant ce dernier colloque, M. de Talleyrand s'était levé et avait
été à la cheminée, où il avait pris un immense flacon rempli d'eau de
miel d'Angleterre, et commença à le jeter sur ses mains et sur son
habit.


M. DE CABRE.

M. de La Harpe, savez-vous que votre livre fait un bruit
épouvantable?...


M. DE LA HARPE, SOURIANT.

Vraiment!... mais j'en suis charmé, malgré le grand mot qui doit me
troubler; mais pourquoi ce bruit?...


M. DE CABRE.

Comment! cette foule de personnages de toute espèce, tant morts que
vivants, qui paraissent dans ce livre comme dans une galerie de
portraits et qui, certes, ne sont pas flattés.


M. DE LA HARPE.

Eh bien! les morts ne diront rien apparemment; et je parle des vivants
comme s'ils étaient morts... ou peu s'en faut... qu'avez-vous à dire?


M. DE CABRE.

Moi, rien du tout... Cependant, ne craignez-vous pas que les vivants
ne crient pour leur compte et pour celui des morts?....... J'entends
d'ici un bruit...


M. DE LA HARPE.

Du bruit!... Vraiment, voilà bien de quoi m'effrayer!... Ne vous
rappelez-vous plus le temps où le bruit que faisait la littérature
française aux quatre coins de Paris retentissait dans toute l'Europe?
Je n'ai pas la prétention de faire des mémoires, comme Jean-Jacques,
sur tout ce que j'ai vu et entendu; mais, en temps et lieu, je
pourrais bien m'amuser du souvenir de ces bruyantes époques, ne fût-ce
que pour faire voir que ce grand fracas ne fait jamais beaucoup
mal...: il en reste à peine quelque chose dans les oreilles des
curieux, et même des intéressés. Depuis longtemps, pour moi, a succédé
autour de moi un bruit d'une autre espèce!... (M. de La Harpe poursuit
d'un ton sombre et comme inspiré.) Voilà que j'entends même dans les
intervalles de silence... Quant au bruit dont vous me parlez
aujourd'hui, je ne sais plus ce que c'est.


M. DE FONTANES.

Ah! parce que vous ne dites rien, vous croyez que les autres se
taisent!....... parce que depuis _le grand fructidor_ on n'a pas lu
une ligne de vous dans les journaux, vous ne vous doutez pas que ceux
qui vous y attaquent n'y sont que plus à leur aise?


M. DE LA HARPE.

Tant mieux pour eux et pour moi! rien n'est plus commode pour ces
gens-là que de parler tout seuls, et pour moi de n'en rien savoir...
Si je les lisais, cela me donnerait peut-être de la colère... il vaut
mieux tout ignorer; après tout, ils n'ont pas au fond de mauvaises
intentions. Seulement, ils sont quelquefois tellement pressés de
parler, qu'ils n'attendent pas même à savoir ce qu'ils ont à dire. Ce
n'est pas pour critiquer plutôt une chose qu'une autre, c'est
démangeaison de faire des phrases..... Il m'est tombé sous la main il
y a peu de jours, et sans la chercher, une vieille feuille du temps où
je donnais mes séances du lycée, et dans laquelle l'auteur _croit_
rendre compte de l'une de ces séances bien plus pour approuver que
pour contredire. Il ne manque pas d'esprit, mais il n'est pas
réfléchi, et c'est de la meilleure foi du monde sans doute qu'il me
fait dire et faire précisément tout le contraire de ce que j'ai fait
et dit... Mais (ici M. de La Harpe devient plus modéré et plus humble
de nouveau) je lui pardonne, ainsi qu'à ceux qui, me réfutant le livre
à la main, et sachant fort bien ce qu'ils faisaient, ont affecté de
combattre ce que jamais je n'ai écrit et m'ont opposé ce qu'ils
prenaient dans mon propre ouvrage[72]... Pourquoi s'en étonnerait-on?
Cela est plus ou moins dans tous les temps: cela est du _métier_, pour
dire le mot. Mais je vous le répète: tout cela fait peu de bruit et
encore moins d'effet... Avez-vous vu souvent de ces feuilles du jour
avoir un lendemain?... Mon ami, ce n'est pas dans les journaux, ce
n'est pas dans des brochures, des extraits, qu'on ira chercher ce que
j'ai pensé: c'est dans mes ouvrages eux-mêmes... C'est là aussi qu'il
conviendra de consigner, quand il en sera temps, ce qui est fait pour
caractériser la critique et la littérature de nos jours.

[Note 72: On dirait que celui qui attaquait M. de La Harpe est un
frère de celui qui m'a fait l'honneur d'un feuilleton si véridique,
comme critique, dans le numéro du 9 septembre dernier de la _Gazette
de France_. J'ai répondu avec des faits à ce que ce monsieur disait
sur les miens; mais j'ai été plus concise dans ce qui me concerne,
quoique cependant j'eusse beau jeu pour répondre victorieusement.
Voici une des omissions que j'ai faites dans ma réponse au feuilleton.
Je répare ici cet oubli pour donner encore un exemple de la mauvaise
foi d'une critique de ce genre.

L'auteur du feuilleton, pour prouver que je ne suis VRAIE EN RIEN,
disait, comme on le sait, que j'avais _quatre-vingt-trois ans, et que
j'étais de la communion de l'abbé Châtel_! et pour fortifier ces
belles assertions, il disait encore:

«Enfin, madame d'Abrantès sait si peu ce dont elle parle, qu'elle
prend Christophe de Beaumont pour Élie de Beaumont, et elle confond
l'archevêque et l'avocat.»

Je connais peut-être mieux l'histoire et les noms des archevêques de
Paris que le monsieur du feuilleton; mais je ne le lui prouverai pas
autrement que par _un mot_; ce qui suffit pour ce qu'il avance. Le
voici: il le trouvera dans mon _Histoire des Salons_, tome Ier, page
298, Salon de monseigneur de Beaumont:

«La masse du clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot
surtout était désigné comme indigne du nom de chrétien. À la tête de
ces prêtres exaltés, était _Christophe_ de Beaumont, archevêque de
Paris, etc.»

Et voilà ce qu'on appelle de la critique!...

La phrase que je cite est la première du Salon de monseigneur de
Beaumont, où je parle de lui; et dans le courant de ce même Salon, je
ne dis pas un mot qui puisse donner lieu à l'erreur.]


M. MILLIN.

Eh vraiment! voilà ce qui soulève déjà une foule de gens qui ne se
promettent rien de bon de la figure qu'ils feront dans votre galerie.


M. DE LA HARPE, avec une satisfaction qu'il veut cacher, mais
avec une sorte d'humilité.

Mon Dieu! pourquoi me craindre? que puis-je maintenant en ce monde?...
Peut-être si je continue ce que j'ai commencé, raconterai-je des
choses qui pourront égayer l'instruction...., car il ne faut
s'occuper du mal que pour en tirer du bien... Cependant je serai
très-mesuré, et bien des gens seront tout étonnés de n'avoir rien à
démêler avec moi,... à moins cependant qu'ils ne se formalisent de mon
silence, ce qui n'est pas impossible.


MADAME DE GENLIS.

Et dans quels termes parlez-vous de l'empereur de Russie dans votre
ouvrage?...


M. DE LA HARPE.

Mais j'aurais pu le louer avec toute liberté, car vous vous rappelez,
madame, l'opinion que le comte du Nord laissa de lui lorsqu'il visita
la France; ce qu'on en disait alors qu'il y avait une voix publique,
car on était parfaitement libre, et voyez comme il règne
aujourd'hui... Mais je ne pouvais le louer ainsi en face, puisqu'il me
comblait de marques de bonté..... La reconnaissance peut rendre
suspecte la vérité.


M. DE TALLEYRAND.

Vous devez alors avoir toute satisfaction sur ce qui le concerne, car
son éloge est aujourd'hui partout... Les papiers publics en sont
remplis.


M. DE LA HARPE, souriant.

Raison de plus pour ne pas m'en mêler.


MILLIN.

Eh! pourquoi donc?...


M. DE LA HARPE.

Parce que je dirais du bien de lui autrement que les autres, et
aujourd'hui je ne le veux pas. Vous vous rappelez tous qu'à chacune
des _révolutions_ de notre _révolution_, il semblait qu'il n'y eût en
France qu'une seule voix dans ce qu'on entendait, un seul esprit dans
ce qu'on lisait, et vous savez pourquoi. Après le _18 fructidor_, s'il
eût été à propos que j'écrivisse, j'aurais écrit, mais j'aurais tout
dit. J'aurais été à mon aise... J'aurais dit ce que personne n'a même
dit encore... C'est ma méthode. Voyez-en la preuve dans l'écrit sur le
mot _fanatisme_, publié sous ce même Directoire entre deux
proscriptions!... et cherchez ailleurs dans le même temps ce qu'on
trouve là, et qu'on fut si étonné d'y lire. Les temps sont bien
changés; grâces à Dieu! mes principes ne le sont pas. Je reconnais des
circonstances qui prescrivent le silence: je n'en connais pas qui
puissent dicter mes paroles.


M. DE CHOISEUL.

Mais vous nous parlez là de vos principes comme s'ils n'avaient jamais
changé...; et ceux que vous aviez quand vous _étiez philosophe_?


M. DE LA HARPE.

Ah! monsieur! et vous aussi vous parlez cette langue! Vous appelez
principes le mépris de ce qu'on ne connaît pas!..... Permettez-moi de
vous faire observer que ce que vous venez de dire équivaut à ceci:
«_Vous aviez d'autres principes quand vous n'en aviez point._» Depuis
quand la déraison et l'ignorance sont-elles des principes, si ce n'est
pour cette espèce de _philosophes_ qui n'en a jamais eu d'autres?
Heureusement vous n'êtes pas philosophe de cette façon-là.


M. DE CHOISEUL.

Dieu m'en préserve! mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, c'est
de vous; et je vous dirai franchement qu'on ne comprend pas comment
vous vous en êtes tiré.


M. DE LA HARPE.

On le verra; et si d'avance on ne le comprend pas, c'est que comme
vous on suppose ce qui n'est pas, et ce n'est pas la première fois.
Premièrement, si j'ai été philosophe, ou, pour parler français,
incrédule, ceux qui m'ont connu savent si j'étais animé de cet esprit
de prosélytisme qui était celui de la secte, et dont je me suis
toujours moqué.--Voltaire m'a souvent reproché de n'avoir pas le _zèle
de la maison du Seigneur_. Est-ce ma faute, à moi, si un monde né
depuis vingt ans parle tous les jours de notre ancien monde comme des
siècles antédiluviens? Les jeunes aristarques sont surtout curieux à
cet égard, et ils me font souvent sourire de pitié en me faisant
_élève_ de Diderot.


MADAME DE GENLIS.

Mais enfin, sans avoir le zèle de vos confrères, il était alors fort
naturel pour vous de vous laisser aller à l'habitude de parler
légèrement _au moins_ de ce que vous révérez aujourd'hui.


M. DE LA HARPE.

Ma correspondance avec le grand-duc était toute littéraire, et de plus
je savais qu'il n'aimait pas qu'on parlât d'un objet de cette
importance avec légèreté; l'avertissement était sérieux et
authentique. Ce fut assez pour me tracer une route que j'ai toujours
suivie.--Il n'y a rien d'un chrétien, mais aussi rien d'un impie. On y
voit l'ami des philosophes, mais non pas leur flatteur.


M. DE TALLEYRAND.

Ainsi nous pouvons espérer de lire en 1801 votre correspondance comme
elle fut écrite de 1774 jusqu'en 89?


M. DE LA HARPE.

S'il en était autrement, la chose serait mauvaise pour le public et
pour moi. Ces lettres n'auraient plus leur caractère originel... tout
y serait factice. Je me suis même défendu d'effacer quelques opinions
que je regarde maintenant comme des erreurs. _Mais pour obvier à
tout_, je les réfute dans quelques notes.


M. DE CABRE.

Ah! vous avez aussi des notes? y en a-t-il beaucoup?


M. DE LA HARPE.

Peu. Il en fallait quelques-unes; mais elles sont en petit nombre et
courtes.


M. DE CABRE.

Rétractez-vous quelques jugements sur des auteurs?


M. DE LA HARPE.

Je ne crois pas. Je vous l'ai dit, je suis de bonne foi.--Je suis un
rapporteur intègre et de conscience. Je sais bien qu'on m'a donné le
surnom de _Contempteur_[73], mais j'ai trouvé ma récompense en voyant
mes _conclusions_ ratifiées à la cour souveraine du public, avec le
grand sceau du temps.

[Note 73: M. de La Harpe rappelait lui-même fort souvent qu'on lui
avait donné ce nom de _Contempteur_, et cela avec orgueil.]


MILLIN.

Prenez garde; vous allez rouvrir les blessures de l'amour-propre...


M. DE LA HARPE.

Rouvrir!... est-ce qu'elles se ferment jamais!


M. DE CABRE.

Je vois un autre danger, car vous n'ignorez pas que depuis longtemps
tout est danger pour vous.


M. DE LA HARPE.

Lequel?


M. DE CABRE.

Eh! mon ami, celui de parler de soi... car dans un ouvrage du genre de
celui que vous publiez, vous devez souvent parler de vous, sous peine
d'être accusé de manquer à votre devoir d'écrivain qui doit tenir ce
qu'il a promis... Pour beaucoup d'autres cela eût été facile... mais
vous...


M. DE LA HARPE.

J'ai tâché de m'acquitter de ce devoir le plus succinctement possible
et avec un laconisme purement historique. Je dis les faits, parce
qu'il les faut dire; si je m'y trouve mêlé, ce n'est pas ma faute; et
s'il m'arrive de jouir de quelques succès, ils sont donnés à l'amitié
qui les partage; car enfin mon ouvrage sera lu par mes amis, tout
autant que par mes ennemis. Quant aux gens qui se trouvent bien plus
blessés du bien que je dis de leurs ennemis que du mal que je dis de
leurs amis, que puis-je pour eux?


M. DE FONTANES.

Ah! rien, je le sais... mais cela ne rassure pas mon amitié, au
contraire... C'est bien dommage qu'on ne puisse pas réconcilier
l'amour-propre avec la vérité!


M. DE LA HARPE.

Mon ami, cela ne se peut pas, parce que la vérité est bonne et
l'amour-propre mauvais.


MADAME DE GENLIS.

Monsieur de La Harpe a bien raison. Mais observez cependant que le mal
de l'amour-propre a ses nuances et ses degrés comme tout autre;
l'orgueil d'étouffer la vérité par la force oppressive est le crime de
l'amour-propre et le plus grand des crimes imaginables. C'est celui de
la révolution pendant douze ans; il suffirait à lui seul pour
expliquer à la raison les peines éternelles, quand elles ne seraient
pas article de foi... (_on rit_) sans doute; la vanité, c'est-à-dire
l'orgueil des petites choses, n'est proprement que la sottise de
l'amour-propre... Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir
été, comme de nos jours, tant éprouvé dans les grandes choses, on se
cabre encore pour les petites.


M. DE TALLEYRAND.

Ah!... c'est que la sottise est une maladie incurable.


M. DE LA HARPE.

Tant pis pour elle...


M. DE CABRE.

Hum!... elle peut alors devenir méchante...


M. DE LA HARPE.

Eh bien, après tout, que peuvent-ils dire ou faire qui n'ait été fait
et dit?


M. DE CABRE.

Vraiment, ils sont bien embarrassés pour se répéter les uns les
autres, ou bien encore de se répéter eux-mêmes!


M. DE LA HARPE.

Ils n'ont jamais fait autre chose, même ce pauvre Marmontel... Au
surplus, si la critique m'a peu affecté lorsque je commençais à
écrire, que sera-ce maintenant que je suis au moment de déposer ma
plume? En faisant ce livre, j'ai eu un but principal, c'est de cela
qu'il s'agit. Ce recueil pourra peut-être tenir sa place parmi les
mémoires du temps par les événements qui le rendront curieux et utile;
c'est, si je l'ose dire, une sorte de monument qui paraît au milieu
des ruines, non pas celui d'une génération, transmis à la suivante
pour se reconnaître plus ou moins dans ses pères, mais celui d'un
monde qui n'existe plus, dont une partie a péri, et dont l'autre se
survit à elle-même, puisque personne n'est plus ce qu'il était!... Ah!
quel sujet de réflexion!... En vérité, ceux qui ne lisent pas pour
réfléchir feraient bien mieux de ne pas lire.


M. DE CABRE, se levant et allant à M. de La Harpe, lui dit tout bas:

Enfin, qu'il en soit ce que Dieu aura résolu... mais j'en suis fort
occupé.


M. DE LA HARPE.

Merci, mon ami; moi, je suis tranquille.


M. DE CABRE, indiquant qu'il va sortir.

Venez-vous?


M. DE LA HARPE.

Non, je reste. J'ai quelque chose à dire à madame de Genlis.


M. DE CABRE, souriant avec intention.

Eh! eh! je me rappelle que vous en étiez bien amoureux en 17... 17...


M. DE LA HARPE.

Ne cherchez pas si loin dans le passé, étant aussi près d'elle, car il
y a bien des années de cela!... Adieu, mon ami, M. de Fontanes et M.
de Talleyrand vous attendent.

Tout le monde se retira insensiblement, et quelque longue qu'eût été
la visite de M. de La Harpe, il la prolongeait encore. Enfin,
lorsqu'ils furent seuls, il s'approcha de madame de Genlis, et lui
dit:

--Je vous ai peut-être étonnée en parlant comme je viens de le faire.

--Vraiment non, répondit madame de Genlis; car, si vous vous le
rappelez, je vous ai prédit ce qui vous est arrivé.

--Oui, j'étais, en effet, plutôt incrédule par _genre_ que par
conscience; la grandeur de la religion, la beauté de sa morale me
frappaient bien, mais je n'avais pas la force d'aller à elle. Enfin
dans sa miséricorde Dieu vint à moi... Dieu, _l'unique but de notre
vie!... Dieu! dont je ne m'étais éloigné que par orgueil et par
l'attrait de la volupté._

Il soupira profondément; puis, comme paraissant vouloir repousser un
sentiment trop puissant qui le voulait dominer en ce moment, il
poursuivit:

--Vous savez combien je vous ai aimée... et bien plus, dans tous les
temps j'ai rendu justice à votre beau caractère... et lorsque
j'entendais les accusations les plus indignes vous accabler: Non,
m'écriais-je, c'est faux! elle est pure, elle est digne de respect...
_Alors, je disais combien je vous avais aimée, et comment vous m'aviez
toujours résisté!..._

--Vraiment, dit en souriant madame de Genlis, j'ai beaucoup de
remerciements à vous faire pour une aussi _victorieuse_ justification.
J'en suis profondément reconnaissante.

--Eh bien! que ce soit le commencement d'une tendre et solide amitié
entre nous! Il faut que vous soyez _des nôtres_. Écoutez; un jour de
la semaine, je reçois le soir; nous nous rassemblons _pour causer_;
quelques amis, et voilà tout; on prend une tasse de thé, et l'on se
retire avec l'espoir d'une pareille _séance_ de confiance et d'amitié.
Voulez-vous me promettre d'y venir?

Madame de Genlis le promit, mais, par une sorte d'instinct, elle fit
cette promesse vaguement, et finit par le congédier après une visite
qui avait duré trois heures. Elle prit quelques renseignements sur les
réunions de M. de La Harpe et sut qu'il recevait en effet toutes les
semaines, mais beaucoup plus de monde qu'il ne l'avait dit; on y était
vingt-cinq ou trente personnes, et _cette séance d'amitié_, comme il
l'appelait, n'était autre chose qu'un _bureau d'esprit_ et un
_conciliabule_ mystique et politique. Cette ordonnance et cette
distribution, cet emploi du temps par un homme qui savait très-bien
comment la bonne société arrangeait ses heures, parurent étranges à
madame de Genlis; elle n'y fut pas. Il lui écrivit qu'elle était _des
leurs_; ce mot-là la confirma dans la pensée que ces réunions
pouvaient avoir un mauvais but; elle n'y fut pas davantage. Peu de
temps après, effectivement, M. de La Harpe fut exilé dans un village à
quelques lieues de Paris pendant plusieurs mois, et revint ensuite
mourir ici, vieux, infirme et malheureux. Ce fut, au reste, une
injustice; son âge et ses talents devaient lui être une sauvegarde,
même avec des torts.

Vers ce même temps, madame de Genlis fut elle-même obligée de quitter
Paris, mais volontairement. Elle avait fait beaucoup d'ouvrages[74]
depuis son arrivée à Paris; mais elle avait une maison plus
considérable qu'elle ne la pouvait supporter. C'était Casimir; c'était
Stéphanie Alyon, _jeune filleule_ de madame de Genlis, fille de M.
Alyon, l'un des hommes attachés à l'éducation de Bellechasse: elle
avait quatorze ans; puis une autre jeune fille, une Allemande nommée
Helmina, dessinant, faisant des vers: celle-ci avait dix-sept ans, et
elle était charmante.

[Note 74: Depuis son arrivée en France, elle avait donné un autre
volume des _Annales de la vertu_, une nouvelle méthode d'enseignement,
un livre d'Heures pour les enfants, une nouvelle édition du _Petit La
Bruyère_.]

Madame de Genlis fut à Versailles, puis le quitta, dit-elle, parce que
son neveu César Ducrest ayant été tué dans une fête nationale, le
chagrin qu'elle en ressentit la fit revenir à Paris, bien qu'elle fût
à merveille à Versailles[75].

[Note 75: César Ducrest, fils du chancelier du duc d'Orléans, qui
était frère de madame de Genlis. Il était avec M. de Pont, ami de
madame de Montesson et ancien intendant de Metz. M. de Pont voulut
voir la fête, c'est-à-dire le feu d'artifice[75-A], du plus près
possible; en conséquence il monte sur un petit bateau dans lequel le
suivent M. Ducrest et une autre personne dont j'ai oublié le nom. Une
bombe d'artifice, lancée en l'air et qui ne prit pas, retomba et
éclata dans leur bateau; le malheureux César Ducrest fut tué, et M. de
Pont eut le bras cassé et fut très-mal pendant longtemps. J'avoue que
je concevrais que madame de Genlis eût quitté Versailles pour venir à
Paris, si son neveu était mort à Versailles; mais revenir au contraire
dans la ville où il avait péri, c'est ce que je ne comprends guère.
Madame de Genlis me donne ici une nouvelle preuve de ce que j'ai vu en
elle; elle ne faisait rien comme personne, et pourtant elle n'était ni
originale, ni amusante, ce qui est pourtant une condition des gens qui
ne sont pas comme les autres.]

[Note 75-A: Pour un 1er vendémiaire.]

Ce fut alors qu'elle vint habiter l'Arsenal. Elle avait là un fort bel
appartement contigu à la bibliothèque, que lui donna M. Chaptal, alors
ministre de l'Intérieur, avec une grâce parfaite, aussitôt qu'elle
l'eut demandé.

Étant à Versailles, elle travaillait avec une assiduité remarquable et
fort estimable, lorsqu'on réfléchit que c'est pour élever des enfants
malheureux enfin qu'elle avait ce courage..... Un jour M. de Cabre et
Millin furent la voir et lui firent des reproches de _sa déraison_;
deux jours après Millin reçut d'elle des vers dont j'ai retenu les
suivants:

  Et malade et souffrant, un malheureux auteur,
    Languissamment assis à son pupitre,
    En gémissant composait une épître
      Sur la gaîté, sur le bonheur.
    Dans le moment arrive son docteur,
    Qui, mécontent de le voir à l'ouvrage,
      L'exhorte à devenir plus sage,
      Si de ses maux il veut guérir.
  Hélas! répond l'auteur en poussant un soupir,
  Ce conseil est très-bon, que ne puis-je le suivre!
  Je ne travaille pas, ami, pour mon plaisir.
  Croyez-moi, ce n'est pas la gloire qui m'enivre.
      Qui mieux que moi saurait jouir
      Des charmes d'un heureux loisir!...
  Mais je suis obligé de me tuer pour vivre.

M. Fiévée, qui voyait souvent alors madame de Genlis, ayant appris sa
triste position, voulut contribuer à l'adoucir. Au moment où madame de
Genlis était dans la rue d'Enfer, M. Fiévée était en prison pour cause
politique; on prétend qu'il était en correspondance directe avec Louis
XVIII. Moi je crois que c'est une calomnie, si j'en juge par _ce que
je sais_ de la manière dont il fut ensuite avec le premier Consul et
l'Empereur. Mais enfin alors il était en disgrâce. Madame de Genlis
employa le crédit de ses amis et de ses parents, car il est à croire
que ce fut M. de Talleyrand, ou madame de Montesson[76] et M. de
Valence, qui, étant tous fort en crédit à cette époque, lui rendirent
ce bon office. Quoi qu'il en soit, M. Fiévée témoigna noblement sa
reconnaissance à madame de Genlis. Connaissant tout ce qu'elle
souffrait, sachant qu'aucun des siens, ainsi qu'elle-même, n'avait
sollicité une pension du Gouvernement, il résolut de le faire pour
elle. Il avait bien prouvé que son arrestation était injuste et qu'il
n'était pas en correspondance avec Louis XVIII; car presque
_immédiatement_ après sa sortie de prison, il fut en correspondance
avec le premier Consul, ce qui est un peu différent de Louis XVIII.
Quelle que fût, au reste, la manière dont il correspondait, quel que
fût le sujet de ses lettres, il est bien certain qu'il n'y avait pas
dedans une phrase qui voulût dire que Napoléon Bonaparte fût un
usurpateur.

[Note 76: Madame de Montesson avait un immense crédit sur madame
Bonaparte (Joséphine), et le premier Consul avait pour elle une grande
considération. Je suis même convaincue que la faveur de madame de
Genlis depuis vint de sa tante.]

M. Fiévée, étant donc en correspondance avec le premier Consul, lui
parla avec intérêt de madame de Genlis. Napoléon comprenait à ravir
toutes les convenances de ce genre. À peine connut-il la position
d'une personne aussi distinguée, qu'il donna des ordres; et un matin
on annonça à madame de Genlis M. de Rémusat, venant de la part du
premier Consul.

--_Madame_, lui dit M. de Rémusat, _le premier Consul vient seulement
d'apprendre votre pénible position; s'il l'eût connue dès le moment de
votre arrivée en France, il l'aurait fait cesser à l'instant même...
Ce qu'il peut faire maintenant, c'est de vous demander ce qui peut
vous rendre heureuse. Veuillez le dire, et ce que vous demanderez vous
sera accordé sur-le-champ[77]._ «Comme mes premiers mouvements sont
toujours romanesques, dit madame de Genlis, je refusai en disant que
mon travail me suffisait et que je ne demandais rien.»

[Note 77: Ce furent les propres paroles de Napoléon. _Madame_, dit M.
de Rémusat, _j'ai l'honneur de vous faire observer que ce sont les
propres expressions du premier Consul_.]

Ce fut à l'Arsenal que madame de Genlis donna _Madame la duchesse de
la Vallière_, _Madame de Maintenon_ et _Madame de Montespan_; mais
_Madame de la Vallière_ est supérieure aux deux autres, qui respirent
l'ennui; _Madame de la Vallière_, quoique remplie de fautes comme
roman historique, en ce qu'il ne peint nullement le siècle de Louis
XIV tel qu'il est, tel que nous le peignent Mademoiselle, la grande
Mademoiselle, et tous les autres mémoires, et surtout Saint-Simon. Ce
qui a fait errer madame de Genlis, c'est son admiration pour les
mémoires de Dangeau. Sans doute ils sont bons; mais toutes les idées
de M. de Dangeau étaient mesquines et étroites. Il a dû
nécessairement donner une couleur semblable à tout ce qu'il décrit:
c'est ce qui arrive lorsqu'on _calque_ des événements au lieu d'écrire
des souvenirs[78].

[Note 78: Je regardais un jour le tableau de Gérard représentant Louis
XIV tenant par la main le duc d'Anjou, en disant: _Messieurs, voilà le
roi d'Espagne_,--et j'étais étonnée que le tableau sorti de l'atelier
d'un homme de génie fût aussi froid. Madame Aubert, ma fille, après
l'avoir regardé, trouva le motif du peu de charme de ce tableau.
C'est, me dit-elle, que toutes les figures sont _copiées_ sur des
émaux et des profils, du moins en grande partie. Cette remarque est
très-fine et très-juste.]

Madame de Genlis fut très-fière d'un suffrage qui lui arriva par une
voie détournée et lui porta une véritable joie d'auteur au coeur. Elle
avait une amie, très-spirituelle personne, madame Élisabeth de Bon,
auteur de plusieurs ouvrages qui dans le temps furent assez connus;
elle écrivit à madame de Genlis le billet que voici:

«Je vous dirai, _mon ange_, que le premier Consul a lu _Madame de la
Vallière_ avant-hier, et qu'il l'a lue tout d'un trait, sans pouvoir
la quitter, et qu'il a pleuré... C'est un fait positif; car c'est M.
de Fontanes qui me l'a dit et qui le tient du premier Consul lui-même.
Marigné prétend que je vous envoie les larmes du Consul, et que cela
vaut mieux que des vers. Le fait est que cela m'a fait un plaisir
extrême.

«Adieu, vous que j'adore et pour qui je donnerais ma vie.

                                                          «ÉLISABETH.»

Madame Élisabeth de Bon, qui signe à la manière des reines et des
princesses souveraines, comme on voit, devait écrire des lettres bien
passionnées à vingt ans, à en juger par la chaleur de son amitié dans
un âge plus avancé. Madame de Sévigné est bien froide, même dans son
amour maternel, qui est quelquefois exagéré dans son expression, à
côté des paroles brûlantes de madame de Bon.

Quoi qu'il en soit de madame de Bon, qui du reste était fort aimable,
madame de Genlis fut touchée au coeur de cet éloge. _Je fus
enchantée_, dit-elle elle-même, d'obtenir le suffrage de celui qui
était _le plus grand capitaine de son siècle, d'avoir fait pleurer
l'homme qui venait de rétablir l'ordre, la religion et la paix, et
d'arracher mon pays à l'anarchie_.

Elle fit aussitôt un impromptu _en vers_ et l'envoya à madame de Bon
pour le faire remettre au premier Consul. Madame de Bon[79] était à
cette époque _fort intimement_ liée avec M. d'Abrantès, et ce fut
_lui_ qui fut chargé de donner ces vers au premier Consul, et non pas
M. de Fontanes, comme je l'ai vu je ne sais plus où.

[Note 79: Madame de Bon était fort agréable de figure et de tournure;
elle avait un petit garçon ravissant de beauté. M. d'Abrantès me
l'amena un jour, et je crus voir un Amour de l'Albane animé: c'était
un être idéal. Je lui demandai comment il se nommait? «_Bon_ et
_Beau_, me répondit-il, en levant sur moi les plus beaux yeux que
j'eusse encore vus.» Et cette réponse fut faite avec une naïveté
charmante. Il avait, je crois, trois ou quatre ans.]

Madame de Genlis était devenue une personne non-seulement supérieure
dans la littérature courante, mais sa place était désormais marquée au
premier rang de l'époque littéraire où elle écrivait. Mais je crois
que cette place eût été de tous points plus noblement conquise, si
elle avait moins crié après ses ennemis. Madame de Staël a eu plus de
détracteurs que madame de Genlis, et madame de Staël a toujours gardé
un noble silence; une fois ou deux dans tout le cours de sa vie
littéraire elle répondit, je crois, et encore parce que son père était
attaqué. Mais madame de Genlis répondait dans des brochures qu'elle
faisait imprimer exprès, et surtout écrites avec de l'acrimonie et de
l'humeur, ce qui éternisait la querelle... Elle se plaignait surtout
de plagiats qui étaient un peu rêvés[80]. Ainsi, par exemple, elle se
plaint de ce que M. A. Duval a fait de _la Curieuse_, une comédie du
_Théâtre d'éducation_, son drame d'_Édouard en Écosse_. Quel rapport y
a-t-il entre une petite fille qui mérite d'avoir un bonnet d'âne pour
écouter aux portes, un jeune homme qui se cache pour un duel, je
crois; et une femme d'un parti, qui voit devant elle, dans sa demeure,
le chef du parti ennemi, le dernier des Stuarts, couvert de haillons
et lui demandant du pain!... Cette situation est une des plus
tragiques, une des plus touchantes qu'on puisse mettre à la scène, et
d'ailleurs M. Duval avait devant lui le livre de l'histoire dans
lequel il pouvait facilement prendre son sujet sans se faire de
querelle et sans soumettre son imagination à une sorte de torture pour
former son sujet à la position d'un autre plan, dans lequel il ne se
trouve d'ailleurs d'autre ressemblance que deux hommes qui se
cachent... Ceci me rappelle une histoire qui me fut racontée par M.
Lenormand d'Étiolles, qui en savait et en faisait de bonnes et _de
salées_, comme dit Saint-Simon.

[Note 80: C'est encore comme celui que madame de Genlis reproche à
madame Cottin; elle dit que c'est son roman des _Voeux téméraires_ qui
lui a donné l'idée de _Malvina_. Il faut qu'elle se soit trompée en
citant ce roman. Il n'y a pas le moindre rapport entre les deux
ouvrages. Malvina est une femme qui n'est pas une inconnue dans le
château de la tante d'Edmond: Edmond lui est infidèle, elle devient
folle, et meurt de douleur. Rien n'est semblable.]

M. Lenormand était au spectacle un jour, loin de Paris. Je crois que
c'était à Marseille. Il était assis à côté d'un homme fort bien en
apparence, mais qui pleurait à verse depuis que le rideau était levé.

--Que peut donc avoir cet original-là? se disait M. Lenormand... Si on
donnait quelque chose qui fût de nature à l'attrister, à la bonne
heure. Mais que diable peut lui faire ce qu'on joue là?

On donnait _Oedipe à Colone_.

Enfin les exclamations du monsieur et ses sanglots augmentèrent à un
tel point, que M. Lenormand crut devoir intervenir, et il demanda au
monsieur si affligé ce qui le faisait ainsi pleurer.

--Hélas! monsieur, une parfaite similitude dans ma situation, une fois
en ma vie, avec le malheureux roi de Thèbes!...

--Eh quoi!... auriez-vous eu le malheur de tuer monsieur votre
père?... Et M. Lenormand se recula du monsieur!...

--Oh! non, non! monsieur; mon père est mort de sa très-belle mort, à
soixante-seize ans... un beau vieillard, ma foi!...

--Mais alors, monsieur... vous avez donc été assez infortuné pour...
pour épouser madame votre mère?

--Eh! du tout, monsieur!... Mais en allant une fois en diligence de
Marseille à Toulon (ici les sanglots redoublèrent), nous fûmes arrêtés
par une des troupes de voleurs qui désolaient alors la Provence, et
tellement dévalisés, que pour gagner Toulon, dont nous étions encore à
huit ou dix lieues, il me fallut implorer la charité publique. Depuis
ce temps, je ne puis voir ce bon roi de Thèbes s'en allant aussi par
les chemins pour demander l'aumône, sans faire le triste rapprochement
de nos deux positions... hi! hi! hi! hi!...

Et les sanglots recommencèrent.

La plainte du plagiat, pour _Édouard en Écosse_, copié sur _la
Curieuse_, est de même force.

.... Un jour M. de Lavalette écrivit à madame de Genlis en lui
demandant un rendez-vous important pour ses intérêts; madame de Genlis
lui indiqua le jour suivant[81].

[Note 81: Ce ne fut que dans une conversation entre Lavalette et
madame de Genlis qu'eut lieu l'accord définitif pour la
correspondance. Madame de Genlis ne répondit pas clairement à la
lettre de Lavalette. Il fut un matin chez elle et traita la chose
comme je la rapporte.]

M. de Lavalette, aussi bon que spirituel, gai jusqu'à la folie,
bouffon même quelquefois, lorsqu'il était avec ses amis, était
pourtant un homme fort habile et parlant de hautes affaires avec le
sérieux qui leur convient. En arrivant chez madame de Genlis, il
était aussi grave que le sujet qu'il venait traiter avec elle.

--Madame, lui dit-il, le premier Consul n'existe plus; l'Empereur lui
a succédé. Tout vous démontre jusqu'à l'évidence que la famille à
laquelle vous avez consacré bien gratuitement, au reste, les plus
belles années de votre vie, ne reviendra plus en France. Celui qui la
gouverne aujourd'hui ne veut pas qu'un nom illustré comme le vôtre
demeure entouré de privations; votre pays vous doit une vie heureuse.
Parlez, madame; que vous faut-il pour qu'elle le soit?

--J'ai déjà fait une réponse à M. de Rémusat, dit madame de Genlis.

--Cette réponse n'est point vraie, permettez-moi ce démenti, madame;
l'Empereur sait, en outre, que votre santé souffre beaucoup de l'excès
de travail auquel vous vous livrez. Encore une fois, faites une
demande, que voulez-vous?

--Je répondrai toujours de même, dit en riant madame de Genlis.

--Eh bien! dit en souriant à son tour M. de Lavalette, voyons si votre
obstination résistera à cette proposition. L'Empereur vous demanda de
lui écrire tous les quinze jours... Il aime votre manière d'écrire.

--Eh! d'où la connaît-il?

--Il la connaît, enfin, que vous importe; acceptez-vous?

Madame de Genlis réfléchit un moment.

--J'accepte, dit-elle enfin; j'accepte et même avec joie. Je suis sûre
que cette correspondance ne peut qu'être bonne à tous deux.

--Et moi, dit M. de Lavalette, j'ai une joie tout aussi vive en vous
annonçant que l'Empereur vous prie d'agréer une pension _de 12,000
francs_. Elle vous sera payée comme vous le voudrez; et si vous n'y
avez aucune répugnance, ce paiement passera par mes mains.

Madame de Genlis accepta, et la correspondance commença. Elle avait
lieu tous les mois, quelquefois tous les quinze jours. Le sujet en
était toujours moral, politique, ou pieux; souvent sur la manière dont
il fallait tenir sa cour. Madame de Genlis fit à cet égard beaucoup de
bien à l'Empereur lui-même. Avec lui, il n'y avait qu'à mettre l'index
sur l'entrée d'une route conduisant à un bon résultat; il la
parcourait avec un succès que nul autre n'aurait eu. Ce que madame de
Genlis lui dit relativement au luxe ne fut pas perdu pour lui, et ce
fut, sans doute, le lendemain du jour où il reçut une lettre d'elle
sur ce sujet, qu'il nous disait à toutes:

Mesdames, _je veux_ que vous receviez. _Soyez grandes dames_,
surtout!... Soyez grandes et point mesquines dans vos dépenses pour
vos habits, votre maison, vos ameublements. Point, ou du moins
très-peu de ces mousselines anglaises qui entravent l'exécution de mon
système continental en donnant au goût, à la mode un autre moyen de se
nourrir. Beaucoup de soieries pour chaque saison. Du velours pour
l'hiver, du satin; et puis, du taffetas pour l'été. D'abord, vous
serez conséquentes; ensuite vous aurez de belles étoffes bien épaisses
pour le temps de la neige, et des étoffes légères pour les temps
chauds où il faut de l'air autour de soi.

L'empereur mit, à dater de ce moment, une grande importance à ce que
toute la cour fût somptueuse et magnifique, non-seulement sur un
point, mais sur tous.

Un jour l'empereur s'étant assis à côté de moi à un bal chez la
princesse Caroline, pendant une contredanse dans laquelle je ne
dansais pas, il me demanda si je connaissais madame de Genlis; je lui
dis que oui.

--Vous a-t-elle écrit?--Jamais, Sire.--Eh bien! elle est encore plus
spirituelle en écrivant. Ses lettres ont de la gaîté, en même temps
qu'une raison solide et éclairée: _il est seulement dommage qu'elle
ne soit pas plus naturelle_.

L'époque où madame de Genlis reprenait une sorte d'influence, qu'elle
eut, au reste, le bon esprit de tenir secrète, était fort belle pour
notre gloire littéraire. On a beaucoup dit que le temps de l'Empire
avait _donné de toutes les gloires, excepté celle de la pensée_. Cela
n'est pas tout à fait juste; car il me semble qu'une nation qui peut
donner à la renommée autant de noms que la nôtre à cette époque est
encore remarquable par la pensée comme par la gloire. Châteaubriand,
madame de Staël, madame de Genlis, Delille, Bonald, Michaud, Arnault,
Fontanes, Picard, Duval, et tant de poëtes agréables, font, à eux
tous, une preuve sans réplique. Et dans les arts: David, Gérard,
Girodet, Gros, Lethière, Robert Lefèvre, Isabey, Augustin,
Godefroy[82], Desnoyers, Méhul, Lesueur, Boïeldieu, Cherubini; et dans
les sciences, Berthollet, Cuvier, Fourcroy, Lacépède, etc.

[Note 82: Cet artiste, doué d'un grand talent qu'on admire encore plus
particulièrement dans _la Bataille d'Austerlitz_, qu'il a gravée
d'après le tableau de Gérard, ainsi que _la Psyché_ et _l'Ossian_ du
même auteur, demande en vain la croix sans pouvoir l'obtenir depuis
dix ans! C'est un artiste renommé, qui est encore plein de verve, et
qui grave en ce moment _la Bataille de Marengo_ pour que _la Bataille
d'Austerlitz_ ait un pendant... Croirait-on qu'on a répondu sous le
ministère de M. Gasparin à un artiste aussi honorable: Vous ne
produisez plus!--Mais vous ne donnez donc de récompenses qu'aux
talents à venir? et vous ne récompensez jamais le _certain_, celui qui
a déjà fait ses preuves. Le tableau d'après lequel M. Godefroy fait
_la Bataille de Marengo_ est de lui-même... Voilà l'homme qui ne
produit plus!...]

À cette liste, déjà nombreuse, combien je pourrais ajouter de noms
vraiment remarquables et faits pour tenir leur place dans une
nomenclature de ce genre! Mais madame de Genlis les connaissait bien,
et ce fut eux qu'elle appela, avec beaucoup de ceux que je viens de
nommer, pour reformer, _refaire_ son salon. Le cardinal Maury venait
alors de rentrer en France, et allait très-souvent chez madame de
Genlis.

Alors elle prit un jour; ce fut le samedi. Ce jour était le plus
commode pour beaucoup d'hommes qui avaient des places plus ou moins
importantes, mais qui toutes occupaient; et le dimanche donnait du
repos en n'obligeant pas à se lever trop tôt. Ce calcul me frappa
lorsque Millin me le fit remarquer.

Un jour, madame de Genlis reçut une lettre fort singulière; cette
lettre, très-bien écrite, sur de joli papier fort élégant, avait pour
signature le nom de _Jeanneton_; elle témoignait un vif désir de
suivre une correspondance, et indiquait une adresse qui, évidemment,
n'était pas la véritable.

Madame de Genlis, entraînée par une sorte de charme répandu dans cet
écrit, répondit à cette lettre... Une autre vint encore, et reçut
aussi une réponse... Enfin la correspondance dura dix-huit mois. Un
jour, madame de Genlis voulut enfin causer avec _son anonyme_.--Eh
bien, nous causerons, lui dit l'étrange personne, mais vous ne me
verrez pas.

Et la conversation se fit à travers une cloison.

Un jour, c'était pendant le séjour de madame de Genlis à l'Arsenal, on
vint lui dire qu'une jeune paysanne lui apportait des fleurs de la
part de mademoiselle Jeanneton; madame de Genlis sourit.--Faites
entrer, dit-elle.

Elle vit arriver une jeune paysanne, d'une taille charmante, mince,
élancée, portant le costume complet de paysanne, mais évidemment fait
avec des étoffes moins grossières que celles des vraies paysannes.
Elle avait son petit bavolet exactement placé sur le haut de sa tête,
et son chignon bien lissé. Une belle croix d'or avec un coeur tenait à
son cou par un velours qui faisait juger de l'étonnant éclat du cou de
cygne de la fille des champs. Ses bras, d'une blancheur également
éblouissante, ainsi que ses mains, étaient tous deux d'une forme
parfaite. Elle portait des fleurs dans ses bras et dans son tablier
d'indienne, et un petit garçon la suivait, chargé d'une innombrable
quantité de pots et de caisses contenant des plantes très-rares.
L'ambassadrice de mademoiselle Jeanneton se mit en devoir de placer
les fleurs coupées dans des vases de porcelaine qu'elle demanda à
madame de Genlis.

--Pourquoi n'est-elle pas venue elle-même? dit celle-ci à la petite
paysanne.


LA PAYSANNE.

Dame! j'savons pas, moi!


MADAME DE GENLIS.

Comment!... serait-elle malade?


LA PAYSANNE.

Nenni, nenni, elle n'est pas malade, et vous aime ben, allez!...


MADAME DE GENLIS.

Et votre village est-il loin d'ici?


LA PAYSANNE, embarrassée.

Not' village! quoiqu' ça vous fait donc, ça... mais non, qu'il n'est
pas loin... par là... du côté de Bièvre... de Jouy.


MADAME DE GENLIS.

Ah! ah! je connais une grande dame qui possède une belle terre pas
bien loin de cet endroit.


LA PAYSANNE.

Qui donc ça?


MADAME DE GENLIS.

Madame de Chevreuse, à Dampierre.


LA PAYSANNE, vivement.

Mais ce n'est pas à elle! c'est à sa belle-mère. Et, ajouta-t-elle en
levant les yeux et les mains au Ciel, Dieu puisse-t-il l'en faire
jouir encore longtemps!

Dans ce moment, la paysanne avait laissé tomber l'énorme gerbe de
fleurs qu'elle tenait, et elles se répandirent toutes autour d'elle.
Dans cette attitude, elle était charmante, et recevait encore un
reflet de beauté de l'expression qui s'était répandue sur son front,
et de là sur tout son visage. Bientôt elle s'aperçut que madame de
Genlis la fixait avec attention, et elle rougit, ce qui l'embellit
encore... Elle voulut cependant toujours soutenir son incognito, et
tout en continuant de placer les fleurs dans les vases, elle dit:

--Dame! voyez-vous, j'avons dit ça comme ça, moi... parce que,
voyez-vous, c'est une brave dame tout d'même que la vieille
douairière, comme ils la nomment, et que j'sommes presque de ses
terres.


MADAME DE GENLIS, avec intention.

Ah! ah! la jeune dame est donc méchante?


LA PAYSANNE, vivement.

Non, non!... alle n'est pas méchante... un brin tant seulement; mais
la vieille est ben bonne aussi!


MADAME DE GENLIS.

Est-elle jolie, la jeune?


LA PAYSANNE.

Non, alle n'est pas laide, c'est tout[83]... Ah çà, v'là qu'est fini.
Bonjour, madame... vot' servante.

[Note 83: Ermesinde de Narbonne (Narbonne Fritzlar ou Narbonne Pelet)
était une jeune personne charmante d'élégance et de distinction dans
ses manières. Elle avait un grand éclat dans la physionomie, et le
premier coup d'oeil jeté sur elle lui faisait trouver de la beauté.
Elle était rousse, mais elle s'était fait raser la tête et portait une
perruque artistement faite. Madame de Chevreuse était la seule jeune
femme de son époque qui, par son insouciance de bon goût, rappelât les
manières d'un autre temps. Elle avait des partisans fanatiques comme
je n'en ai vu à aucune femme à la mode depuis elle.]


MADAME DE GENLIS.

Un moment, ma chère enfant; vous avez été bien gentille, il faut
maintenant vous reposer... asseyez-vous.


LA PAYSANNE.

Oh, j'n'oserai jamais!...


MADAME DE GENLIS, souriant.

Eh bien! figurez-vous un moment que vous êtes madame de Chevreuse, et
asseyez-vous près.


LA PAYSANNE, rougissant et se détournant pour s'en aller.

Comment, comment! qu'est-ce donc que ça veut dire?...


MADAME DE GENLIS.

Que vous êtes reconnue, ma chère Jeanneton; et que je vous demande de
faire cesser un mystère qui est une entrave à cette amitié que vous
êtes assez bonne pour m'accorder, et que je vous rends avec une
tendresse de mère.


LA PAYSANNE, après avoir hésité quelque temps.

Eh bien! oui, vous avez raison; il ne faut pas plus longtemps résister
à la tentation d'une causerie d'amitié avec une personne comme vous.

Et madame de Chevreuse, car c'était elle en effet, redevint elle-même.
Elle n'avait jamais cessé de l'être; elle se croyait parfaitement
déguisée, parce qu'elle portait un bonnet et une jupe de paysanne, et
qu'elle disait: _J'allions_, _j'venions_; mais ses mains blanches, ses
bras délicats et polis comme de l'ivoire, sa démarche et sa tournure
si parfaitement élégantes, la douceur de son organe, tout cela formait
un trop grand contraste avec le rôle qu'elle jouait pour qu'elle pût
le remplir longtemps... Elle jouait en effet la comédie; mais elle
était comme un premier rôle remplissant sans illusion, et par
conséquent fort mal, un autre rôle hors de son genre. C'était une
charmante personne... j'en parlerai plus loin.

La manie de connaître madame de Genlis gagnait tout le monde. Anatole
de Montesquiou, que nous voyons aujourd'hui si raisonnable comme père
de famille et comme homme du pays, si bien enfin dans tout ce qu'il
est et ce qu'il fait, Anatole de Montesquiou était tout jeune homme
alors, et il voulait aussi connaître madame de Genlis. Au lieu de
chercher quelqu'un qui le conduisît chez elle, car elle avait _un
jour_ (le samedi), il aima mieux prendre un moyen presque
_impossible_. Il s'en alla chez Maradan, éditeur de presque tous les
livres de madame de Genlis, et lui demanda de lui donner des épreuves
d'imprimeur, pour qu'il les portât à madame de Genlis, comme le garçon
de l'imprimerie; Maradan s'y refusa. Mieux conseillé par une seconde
réflexion, Anatole de Montesquiou s'adressa tout simplement à madame
de Lascours pour faire la connaissance de madame de Genlis, et madame
de Lascours lui donna tout simplement à dîner avec elle. Ce fut alors
que se forma cette amitié qui sut résister à trois révolutions, et
qui, au moment de la mort de madame de Genlis, était une de ses plus
douces consolations: c'est qu'elle avait placé son affection sur un
noble coeur, un généreux caractère. Anatole de Montesquiou est un
homme qui peut avoir à la fois l'orgueil de la bonté et celui de
l'esprit.

Il est étrange que madame de Genlis ait été aussi souvent attaquée par
l'anonyme. Une personne connue maintenant par plusieurs ouvrages
littéraires était fort jeune à l'époque dont je parle: c'est madame de
Brady. Elle était belle et spirituelle; elle écrivit à madame de
Genlis, et aussi sous un nom supposé, en lui donnant une adresse qui
n'était pas la sienne. Cette étrange correspondance dura près d'une
année.

En deux ans de temps voilà trois personnes d'un nom connu qui prennent
la voie romanesque de l'anonyme avec une vieille femme, pour
converser avec elle. À sa place, je m'en serais fâchée, moi; j'aurais
pu penser qu'on me prenait pour une femme à ridicules prétentions de
sentiments.

Le moment le plus brillant pour le salon de madame de Genlis fut
pendant son séjour à l'Arsenal. Elle voyait alors une foule d'hommes
spirituels et de femmes remarquables, qui contribuaient tous à
l'agrément de ses soirées: les uns jouaient des proverbes, les autres
les composaient; on faisait de la musique, et alors Casimir jouait de
la harpe. Dans d'autres soirées, un auteur estimé, comme
Millevoye[84], disait une pièce de vers, à laquelle sa diction
touchante, sa figure si parfaitement en accord avec ses vers et sa
mélancolique nature, qui n'était, hélas! qu'un instinct d'avenir,
donnaient un charme encore plus profond. Une autre fois, Dussault
venait lire un feuilleton inédit du _Journal de Paris_, écrit avec
tout son talent. Le lendemain, M. le comte de Sabran[85] disait
plusieurs de ses fables; ses fables, dont quelques-unes peuvent
rivaliser avec celles du grand fabuliste. M. de Sabran dit également
d'une manière admirable non-seulement les vers qu'il fait, mais ceux
de nos grands maîtres: il dit Molière et Racine à ravir. Venait
ensuite, pour apporter son tribut à la ruche, M. Briffaut, très-jeune
alors, mais qui montrait déjà un talent remarquable. M. de Cabre[86],
ami fort intime de madame de Genlis, était un homme fort instruit, et
cependant fort _aimable_ dans l'acception positive de ce mot. Il
contait bien, et faisait parfois de jolis vers. En voici qu'il composa
étant jeune encore, mais _abbé_, pour répondre à la demande de faire
le portrait d'une femme belle et charmante. Ce fut un impromptu:

  Pourquoi me demander ce que c'est qu'une femme,
  À moi, dont le destin est d'ignorer l'amour!
  De l'aveugle affligé vous déchirerez l'âme,
  Si vous lui demandez ce que c'est qu'un beau jour!

[Note 84: Millevoye, mort trop tôt pour son beau talent, fut enlevé
aux lettres et à ses amis inconsolables de sa perte en 1822.]

[Note 85: C'est M. le comte Elzéar de Sabran, dont j'ai parlé dans le
Salon de madame de Polignac, et qui joua devant le roi et la reine le
rôle d'Oreste dans _Iphigénie en Tauride_, tandis que sa soeur
remplissait celui d'Iphigénie. Cette soeur fut depuis madame de
Custine.]

[Note 86: M. Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au Parlement.
Il était abbé, mais pas prêtre ordonné; il portait seulement le petit
collet. Il est oncle de madame la comtesse Alexandre de Laborde.]

Parmi les femmes littéraires qui fréquentaient habituellement le salon
de madame de Genlis, on peut bien placer madame Victorine de
Chastenay, qui a enrichi notre littérature de plusieurs romans
remarquables de la littérature anglaise, et dont l'esprit charmant est
si bien venu dans une agréable causerie. Il y avait aussi madame la
comtesse de Beaufort-d'Hautpoul, auteur de jolies poésies et de
_Zilia_, agréable petit conte; madame Kennem, connue par plusieurs
ouvrages distingués; madame de Vannoz, poëte charmant, et _presque_
rivale de Delille dans le petit poëme de _la Conversation_; madame de
Choiseul (princesse de Bauffremont). Celle-ci est une personne que
j'ai pu juger par moi-même, et dont l'esprit avait, en effet, dû être
apprécié par une femme comme madame de Genlis, qui se connaissait,
certes, bien en esprit aimable, et surtout en esprit de société; et
madame de Choiseul est plus que cela, c'est une personne supérieure.
Je juge ainsi une femme lorsque je trouve de la bonté dans son esprit.

Chez madame de Genlis, on voyait encore madame Élisabeth 

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