Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Madame Sans-Gêne, Tome 3

by Edmond Lepelletier · French · Gutenberg #43980 · 563,392 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Madame Sans-Gêne, Tome 3
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Madame Sans-Gêne, Tome 3

Author: Edmond Lepelletier
        Émile Moreau
        Victorien Sardou


        
Release date: October 19, 2013 [eBook #43980]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/43980

Credits: Produced by Claudine Corbasson, Clarity, Walt Farrell,
        Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team
        at http://www.pgdp.net (This book was produced from images
        made available by the HathiTrust Digital Library.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME 3 ***

    Note de transcription:

    L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
    typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
    corrections se trouve à la fin du texte.

    La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
    mineures.




MADAME

SANS-GÊNE




ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY




  _EDMOND LEPELLETIER_


  Madame

  Sans-Gêne


  ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE
  DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU

  [Illustration]

  * * *

  Le Roi de Rome


  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
  8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

  Tous droits réservés




MADAME

SANS-GÊNE


CINQUIÈME PARTIE[1]

LE ROI DE ROME




I

LE 20 MARS


Le 20 mars 1811, l'empereur Napoléon, au faîte de la puissance, à
l'apogée de la gloire, apparaissait dominateur en Europe, maître des
destinées du restant du monde, arbitre de la paix et de la guerre,
et rien ne semblait pouvoir ébranler son trône étagé sur cinquante
victoires, autour duquel les sabres glorieux des maréchaux illustres
et les baïonnettes terrifiantes des grenadiers formaient une haie
éblouissante et solide.

  [1] L'épisode qui précède a pour titre: _Madame Sans-Gêne.—La
  Maréchale._

Les rois consternés, les successeurs fictifs de Louis XVI, las
d'attendre une restauration de plus en plus improbable, oubliés du
peuple en leurs exodes prolongés, écartés par les monarques comme des
cousins ruinés et compromettants, les anciens conspirateurs proscrits,
pourchassés, démoralisés, renonçaient à leurs tentatives reconnues
vaines et s'engourdissaient dans une résignation découragée;—tous ces
ennemis de l'Empire, si abattus, si rampants, mais qui devaient se
redresser bientôt furieux et impitoyables, dans la vapeur sanglante des
désastres, alors n'avaient plus qu'un espoir, qu'une pensée: non plus
la chute violente du colosse, mais la mort soudaine de l'homme.

«Ah! si Napoléon pouvait mourir!» tel était le vœu farouche de tous
ceux que l'Empereur gênait. Un implacable et opiniâtre ennemi soufflait
cette espérance à toutes les oreilles favorables et propageait dans
chaque cour d'Europe la possibilité de cette éventualité.

Cet ennemi mortel, c'était le comte de Neipperg, et l'on verra dans les
pages qui vont suivre qu'il chuchotait ce présage sinistre jusque dans
le palais même de Napoléon, où Marie-Louise, sans épouvante comme sans
indignation, en recueillait la rumeur.

La mort de l'Empereur, c'était le centre de ralliement de toutes les
haines, de toutes les vengeances, de toutes les représailles et de
toutes les convoitises accumulées autour du nouveau Charlemagne.

Il n'avait pas d'héritier direct. Sa succession disputée
s'éparpillerait en des conflits féroces. De sanglantes funérailles
d'Alexandre livreraient l'Empire immense au partage. Les généraux, les
frères, les alliés de Napoléon se tailleraient une part dans la superbe
dépouille. La curée serait ouverte à tous et l'on viendrait de loin. La
mort de Napoléon, c'était pour les monarques vaincus la revanche, pour
les nations asservies la délivrance, la restauration redevenue possible
aux Bourbons abandonnés, effacés de la liste des rois.

La nouvelle que Marie-Louise donnerait prochainement un enfant à
l'Empereur anéantissait ces projets, détruisait ces espérances.

Encore une fois la fortune servait son persistant favori.

Le rêve de Napoléon s'accomplirait donc entièrement!

Véritablement n'était-il pas alors trop heureux, trop insolemment
heureux?

Victorieux partout, jouissant pour la première fois de la paix générale
avec confiance, n'ayant guère que l'épine de l'Espagne au pied, il
attendait avec une fiévreuse impatience la délivrance de l'Impératrice.

Malgré les soins les plus attentifs, Marie-Louise avait eu une
grossesse difficile.

A la minute suprême, l'angoisse s'établissait silencieuse et profonde
autour de son lit.

Corvisart, inquiet, fit appeler l'Empereur.

Le potentat qui avait introduit à sa cour une étiquette asiatique, et
qu'on n'approchait qu'avec un cérémonial rigoureux, ne craignit pas de
déférer sur-le-champ à l'invitation du premier médecin.

Sans chambellan, sans dame d'annonce, nu-tête et l'œil troublé, celui
qui n'avait pas eu un tressaillement de la face dans le cimetière
d'Eylau parut, visiblement démonté, sur le seuil de la chambre de
Marie-Louise:

—Sauvez la mère!... cria-t-il. Ne laissez pas périr ma Louise!...
Corvisart, sur votre tête, vous me répondez de la vie de
l'Impératrice!...

—Sire, j'essaierai de sauver aussi l'enfant... mais il faudra
peut-être recourir aux forceps.

Napoléon fit un geste douloureux, donnant pleins pouvoirs à l'homme de
science.

Puis avisant Dubois, accoucheur réputé et qui devait opérer la
délivrance, il remarqua son trouble:

—Gardez votre sang-froid, monsieur! Morbleu! ajouta-t-il avec une
rondeur familière, tel que s'il devait encourager ses grognards
marchant au feu, comportez-vous comme si vous étiez au lit d'une
paysanne!

Il se retira au bout d'un quart d'heure de contemplation anxieuse
et passionnée, après avoir pressé avec amour la main moite de
Marie-Louise, pâle et haletante sous ses dentelles dans le combat des
premières douleurs. Il rentra dans son cabinet, comptant les minutes,
nerveux, agité, incapable de tenir en place.

Non seulement il redoutait les complications de l'enfantement que
lui annonçait Corvisart, mais cette crainte pour la vie de l'enfant
s'accroissait d'inquiétudes cruelles pour le salut de la mère.

Il était de plus tourmenté, en admettant que les choses eussent un
heureux résultat, par l'incertitude du sort de la naissance: l'enfant
serait-il mâle, l'Empire allait-il avoir un Napoléon II? Une fille,
sans doute son cœur l'accueillerait avec plaisir, mais sa venue,
en première parturition, dérangerait ou, tout au moins, ajournerait
toutes ses combinaisons, toutes ses espérances. Et si la santé de
Marie-Louise, ébranlée par la naissance de cette fille, si son
organisme, secoué par cette délivrance laborieuse, ne lui permettait
plus d'être mère une seconde fois, c'était le retour à l'incertitude,
l'héritage impérial compromis ou dévolu à des mains trop débiles pour
le recueillir, pour le conserver...

Ah! le moment était lourd de préoccupations et l'attente poignante...

Comme un joueur qui, penché sur la table, guette le coup de cartes qui
doit le ruiner ou l'enrichir, Napoléon couvait de son œil d'homme de
proie la chambre de l'Impératrice, frémissant chaque fois que la porte
s'ouvrait pour les allées et venues des gens de service, tressaillant
au moindre bruit que son oreille percevait.

Il avait des fébrilités d'amant inquiet sous la fenêtre, guettant
l'aimée, redoutant la déception cruelle, et maudissant la lenteur des
minutes.

Pour distraire son impatience, il se dirigeait de temps à autre
vers l'une des croisées de son cabinet et regardait la foule énorme
stationnant dans le Carrousel, les yeux tournés avec avidité vers les
Tuileries.

Le peuple, comme lui, avait la fièvre.

Ce 20 mars 1811, l'anxiété planait aussi sur le pays, et les sujets
n'étaient pas moins impatients que le souverain de connaître ce que la
nature allait accomplir dans la chambre de l'accouchée.

La naissance du fils de l'Empereur semblait pour tout le monde le gage
de la paix, le maintien de la puissance française, la garantie de
l'avenir.

La majorité raisonnait ainsi. Les dissidents, pareillement, ne
cachaient pas l'importance qu'avait à leurs yeux l'événement qui se
préparait. Les ennemis de Napoléon, les partisans des princes, ceux
qui conspiraient avec les Chouans et préparaient dans l'ombre le
retour des Bourbons, espéraient que l'enfant ne naîtrait pas viable.
Les mauvaises nouvelles colportées dans la ville les réjouissaient.
Si l'enfant venait, par hasard, bien portant, ils souhaitaient, comme
consolation, que ce fût une fille. Un mâle déconcerterait leurs calculs
qui reposaient tous sur la mort brusque de Napoléon sans héritier, sans
successeur possible.

Les Philadelphes, dispersés, emprisonnés ou en exil, à l'approche de
la délivrance de l'Impératrice s'étaient concertés. Ceux qui étaient
libres avaient tout tenté pour se réunir.

Le 20 mars 1811, nous retrouvons les principaux d'entre eux attablés
dans un petit cabaret du Carrousel attenant à l'hôtel de Nantes.

Là, dans un étroit cabinet, le major Marcel, mis en liberté à la suite
de la démarche faite par Renée auprès de l'Empereur, causait avec
trois personnages différents par l'âge et par les allures, mais ayant
un air d'analogie visible: ce caractère professionnel qui permet aux
militaires, aux acteurs, aux ecclésiastiques de se reconnaître entre
eux, même sous des costumes pouvant dérouter l'observation.

Le premier, le plus jeune, se nommait Alexandre Boutreux. Il avait
vingt-huit ans. Natif d'Angers; frère d'un prêtre du séminaire de
Beauveau, près Saumur, il était précepteur dans une famille royaliste
et en relation avec des amis des princes et des personnages influents
de l'émigration.

Le second, rasé et de manières douces, comme Boutreux, mais avec plus
d'acuité dans le regard et de réserve dans le sourire, s'appelait
l'abbé Lafon. Il avait été condamné à Bordeaux comme chef d'une
association de jeunes gens très attachés au pape. L'abbé Lafon était un
ardent royaliste. Il avait trente-huit ans.

Le troisième personnage, petit, trapu, le teint bistré, dardait à
droite et à gauche des yeux noirs et perçants. Une barbe rude et noire
couvrait ses joues et son menton. C'était un moine espagnol nommé
Camagno. Une tête d'inquisiteur avec l'âme d'un bandit. Camagno était
un clérical violent. Il rêvait de recommencer la Vendée, et sa haine
contre Napoléon était surtout motivée par les persécutions dont le pape
avait été l'objet.

Ces trois conspirateurs donnaient à Marcel des renseignements sur
les efforts que faisaient les Philadelphes pour se reconstituer, à
Bordeaux, dans le Poitou et dans les régions de l'Est.

On n'attendait qu'une occasion, et le signal d'une insurrection serait
donné.

Tout en trinquant à leurs espérances, les quatre Philadelphes tendaient
l'oreille, attendant le canon qui devait annoncer la naissance de
l'enfant impérial.

Pour eux aussi cette nativité était importante. Napoléon sans
héritier serait plus vulnérable. Un fils, en consolidant le trône, en
apparaissant aux yeux de l'armée et du peuple comme l'héritier légal du
nom formidable de Napoléon, comme le continuateur de son œuvre, de sa
puissance, ôtait bien des chances de réussite aux plans des conjurés.

Ils achevaient d'échanger leurs vues et de formuler leurs projets,
quand un coup de canon retentit...

Une immense clameur s'éleva en même temps du Carrousel...

Mille poitrines anxieuses lançaient un confus rugissement où il y avait
de l'espoir, de l'acclamation, de la joie, du brouhaha instinctif et
dépourvu de son précis. On se détendait les nerfs, on se soulageait de
l'irritation de l'attente dans ce long et rauque murmure.

Le canon des Invalides avait parlé... l'enfant impérial était né!...

Était-ce un prince?... L'épée de Napoléon tombait-elle en quenouille?

Un second coup venait d'éclater, après un intervalle d'une minute...

Nouveau déchaînement sourd des assistants, coupé de cris brefs,
d'injonctions brutales.

—Taisez-vous!... faites silence!... Chut! Chut!... Vive l'Empereur!...

Troisième coup.

Dans le silence devenu presque général, où l'on ne percevait qu'une
suite continue de murmures, semblable à un jaillissement d'eau très
lointain, on entendit des voix qui comptaient et disaient:

—Trois!...

Marcel et ses compagnons s'étaient avancés sur le seuil pour mieux
entendre, pour suivre aussi les impressions des curieux.

A quelques pas d'eux se trouvaient deux hommes paraissant désireux
de ne pas attirer l'attention, car ils s'étaient placés derrière le
contrevent du cabaret, repoussé par la pression de la foule.

—Je connais cette figure... dit Marcel à voix basse à l'abbé Lafon, il
était des nôtres...

—Un traître?... un espion?

—Non!... un agent du comte de Provence... le marquis de Louvigné...
Il s'est séparé d'avec nous... lorsqu'il a su que notre but était le
rétablissement de la République...

—Oh! oh!... Malet n'a pas dit son dernier mot, fit l'abbé, et
j'espère bien, avec le père Camagno, lui faire accepter la royauté,
seul gouvernement possible en France... N'est-ce pas votre avis, mon
révérend?...

—Peu m'importe le nom du gouvernement que nous substituerons à celui
de Buonaparte, dit le moine d'un ton farouche, pourvu que ce pouvoir
rétablisse l'Église dans sa gloire...

—Je ne partage pas vos idées, mon père, dit alors Boutreux, en ce qui
concerne le retour d'un roi qui me paraît bien problématique...; je
crois que si Napoléon est enfin abattu par nous, c'est la République
qui s'impose!... mais, où je me retrouve d'accord avec vous, c'est que
j'entends que cette République soit non pas impie, mais chrétienne...
Jésus-Christ était républicain... croyez-moi, ne mêlez pas trop le pape
à nos affaires... l'Église française, voilà ce qu'il nous faudrait;
n'est-ce pas votre avis, major?

Marcel hocha la tête:

—Il faut la République universelle, dit-il, tous les peuples
frères!... plus de frontières!... la guerre abolie! La concorde
remplaçant la rivalité, l'échange libre des produits, et les idées
comme les marchandises affranchies des douanes, de l'autorité, du
fisc, de la police; voilà mon idéal, à moi, et voilà pourquoi je veux
renverser Napoléon! accentua-t-il avec une sombre exaltation.

Son visage d'apôtre s'illuminait alors d'une clarté douce. Ses yeux
prenaient une froide extase. Il semblait, grisé par son rêve, être déjà
le contemporain de cette société idéale, fondée par la fraternité avec
la paix pour régime, où les hommes de ce globe ne seraient plus que les
enfants d'une famille habitant la même maison.

Le canon continuait à tonner.

Et la rumeur grandissante de la foule accompagnait les salves, au
nombre encore mystérieux.

—Dix-sept!... ça approche, mon cher Maubreuil, dit M. de Louvigné à
son compagnon, assez haut pour être entendu de Marcel et de ses amis.

Ce compagnon du marquis de Louvigné, inquiétant personnage, avec ses
allures de chercheur de querelles et de coureur d'aventures, son œil
fauve et sa lèvre mince, mauvaise, murmura:

—Encore quatre minutes!... Ah! Napoléon, ton étoile va-t-elle enfin
s'éteindre!...

—Si, par malheur, nous avons encore quatre-vingt-quatre fois à
entendre ce maudit canon... si c'était un garçon qui naissait à
Bonaparte, quel parti devraient prendre nos princes, monsieur de
Maubreuil?

—Faire ce que j'ai toujours conseillé: supprimer le tyran...

—Ce n'est pas commode...

—Il suffit d'un bon poignard...

—Et d'un homme pour le manier...

—L'homme existe... il est prêt...

—Vous le connaissez?...

—Sans doute!... c'est moi!

Et une expression de haine féroce contracta la physionomie de cet
aventurier sinistre, Guerri, marquis d'Orvault, comte de Maubreuil,
qui reçut mission, par la suite, de Talleyrand et des Bourbons,
d'assassiner Napoléon avec ses frères Jérôme et Joseph, et aussi
d'enlever le roi de Rome et la reine de Westphalie,—l'un des
personnages les plus étranges et les plus infâmes de l'histoire
impériale.

—Vingt!... c'est le vingtième coup... murmuraient les voix de la
foule...

Un silence général écrasa tous les bruits, tous les chuchotements.

Le vingt et unième coup de canon était tiré...

L'artillerie des Invalides allait-elle demeurer muette, n'ayant plus
d'autre événement à annoncer? Les vingt et un coups réglementaires pour
la naissance d'une princesse étaient-ils accomplis?

Toutes les poitrines étaient oppressées. Il sembla que l'intervalle
fût plus prolongé, et déjà certains se disaient: «C'est tout! Napoléon
n'aura pas d'héritier...»

Mais une détonation éclate, suivie d'un immense hourra...

Quelques assistants hésitent à partager l'allégresse unanime. Ils
insinuent que peut-être l'on s'est trompé dans le compte des salves.
Ils espèrent encore que Napoléon n'aura pas le fils qu'il attend; mais
un autre coup de canon, puis un autre retentissent. Il n'y a plus à
douter: un enfant mâle est né.

Les acclamations, les cris, les chapeaux lancés en l'air, les
serrements de mains, les propos exubérants échangés, toute la joie
populaire se manifestait en ce jour unique de bonheur pour Napoléon.

Il avait éprouvé de cruelles émotions. L'effort pour les cacher à tous
l'avait brisé.

Après avoir dit à l'accoucheur Dubois qu'il s'en remettait à lui et
qu'il lui demandait de traiter l'Impératrice comme s'il eût à délivrer
une fermière, il s'était retiré et plongé dans un bain pour calmer sa
nervosité et prendre un peu de repos.

Dubois, avec sang-froid et habileté, s'était mis à seconder le travail
de la nature, dont la lenteur et le péril ne lui avaient pas échappé.

L'Impératrice, en proie aux grandes douleurs, gémissait, se tordait,
poussait de rauques geignements et, l'œil épouvanté devant le forceps
qu'approchait Dubois, criait qu'elle ne voulait pas, qu'elle comprenait
bien que l'Empereur avait ordonné qu'on la sacrifiât pour sauver son
héritier, ce qui était faux: Napoléon avait, comme on l'a vu, dans un
élan passionné, crié à Dubois, le prévenant des difficultés de ce
laborieux accouchement: «Avant tout, sauvez la mère!» Et Marie-Louise,
dans sa souffrance, lançait un regard sournois et haineux vers le
cabinet de son mari. On peut dire que cette torture de la maternité
influa sur ses sentiments, et qu'à partir de ce jour, Napoléon, qu'elle
n'avait jamais aimé, qui lui était apparu en épouvantail, en vilain
homme méchant et grossier, dans ses imaginations apeurées de jeune
princesse allemande, devint pour elle, en cet instant où sa sensibilité
se trouvait hyper-surexcitée, où son âme était endolorie comme sa
chair, un objet secret de répulsion et d'animosité. Quant à l'enfant
qui lui causait ces intolérables douleurs, elle ne l'aima jamais.
Cet infortuné dont toute la vie ne fut qu'un printemps court, morose
comme un automne pluvieux, devait végéter, orphelin de père et de mère
vivants. Les guerres, la France envahie à défendre, la captivité et
l'agonie lente dans une île lointaine empêchèrent le père d'embrasser
son fils. La mère était retenue au bras du comte de Neipperg et devait
avoir d'autres enfants à caresser.

Quand Dubois approcha les fers de l'utérus en travail, on alla de
nouveau chercher l'Empereur.

Napoléon, redevenu calme, maîtrisant son angoisse, assista à toute
l'opération. Il se penchait vers l'Impératrice en sueur, toute
frissonnante, poussant des sanglots saccadés, haletante, au supplice.
Il lui prenait le front dans ses mains; il l'embrassait doucement,
tendrement, craintivement; il lui murmurait à l'oreille d'affectueuses
paroles qu'elle n'entendait point ou qui ne pouvaient ni l'émouvoir, ni
lui donner l'énergie et la patience que la situation grave commandait.

L'accoucheur, cependant, avait commencé à introduire le forceps.
L'enfant se présentait par les pieds, il s'agissait de dégager la tête.

Un grand silence emplissait la chambre, où se trouvaient, avec
l'Empereur et Dubois, madame de Montesquiou, la garde veillant
l'Impératrice, madame de Montebello, première dame d'honneur, et madame
de Lucay, dame de service ce jour-là au palais, l'archichancelier
Cambacérès et Berthier, prince de Neufchâtel, ces derniers mandés comme
témoins.

Au dehors montait comme une rumeur marine, le murmure confus de la
foule s'animait sous l'attente de l'événement. De bouche en bouche,
d'oreille en oreille, de l'Impératrice aux salles des gardes, du
vestibule aux factionnaires, et de ceux-ci au public, la nouvelle
s'était répandue que les souffrances de l'Impératrice augmentaient et
que la naissance de l'enfant était périlleuse. On se taisait, de peur
d'accroître les douleurs de la mère et l'anxiété de l'Empereur.

Enfin Dubois, longtemps penché, se retira vivement, relevant sa tête
courbée; très pâle, il se tourna vers l'Empereur, tenant dans ses mains
une petite chose, pâle, informe, inerte et sanguinolente...

—Sire, c'est un garçon! dit-il à voix étranglée.

Un soupir de délivrance, où il y avait tout un grondement de joie
intérieure contenue, s'échappa de la poitrine du père.

Enfin!... la fortune ne l'abandonnait pas!... Il avait un héritier...
Le monde allait compter avec Napoléon II!...

Il fit un mouvement pour s'élancer vers le praticien et prendre son
enfant. Dubois l'arrêta d'un geste impatient, impérieux et, d'un regard
inquiet, il enveloppa le petit être toujours inerte, au corps violacé...

Il n'avait pas salué d'un de ces cris aigus, qui sont la diane de la
vie, sa venue à la lumière, cet enfant chétif, dont aucun membre ne
tressaillait et qui semblait un paquet de chair morte tiré du ventre
d'une mère mourante...

Napoléon éprouva subitement une contraction aiguë de tous ses nerfs. Il
avait compris la perplexité et le doute du médecin. Mordant ses lèvres,
crispant ses doigts, il s'efforça de conserver la sérénité impériale
dont il avait jusque-là fait montre. N'avait-il donc tant espéré que
pour désespérer davantage, et la fortune, comme pour le narguer, ne
lui avait-elle donné la vue de cet enfant si désiré que pour le lui
enlever aussitôt?

En silence, il suivait, l'œil fixe et sombre, tous les mouvements de
l'accoucheur s'appliquant à ranimer l'enfant.

«J'aurais préféré, dit-il plus tard, me retrouver dans le cimetière
d'Eylau!...»

Dubois, cependant, frictionnait le petit corps mou et décoloré; il
insufflait de l'air dans les poumons, en appuyant ses lèvres sur la
petite bouche immobile et froide; il tapotait doucement les reins et
berçait avec précautions le nouveau-né.

Sept minutes s'écoulèrent ainsi sans qu'un cri, sans qu'une
manifestation de la vie vînt rassurer le père torturé...

Tout à coup, la bouche de l'enfant s'entr'ouvrit et son premier cri,
aux oreilles de l'Empereur plus délicieux qu'une fanfare de triomphe,
s'éleva dans le silence angoisseux de la chambre...

L'héritier de l'Empire était vivant, bien vivant!...

Malgré toute sa force de concentration et tant de puissance
d'impénétrabilité, Napoléon ne put s'empêcher de pousser comme un
grognement de joie, farouche ainsi qu'un rugissement de fauve amoureux
et vainqueur.

Il saisit l'enfant qu'on venait d'emmailloter à la hâte, il se
précipita vers le salon voisin où attendaient tous les députés de
l'Empire, les maréchaux, les princes. Avec une ostentation brutale et
dans un accès de joie orgueilleuse et vulgaire, empereur satisfait et
père bien heureux, il présenta le nouveau-né en disant:

—Messieurs, voici le Roi de Rome!...

Puis, tandis qu'au signal parti du château, le bourdon de Notre-Dame
et les salves du canon des Invalides annonçaient la venue au monde
de Napoléon II, dans l'exaltation de son bonheur paternel et de son
triomphe de fondateur de dynastie, il accourut au balcon des Tuileries,
devant lequel, retenue par un simple cordeau, attendait la foule
immense...

Alors, comme un trophée, comme un signe de victoire et de glorieux
avenir, il éleva l'enfant impérial au-dessus de sa tête et le montra au
peuple...

Tels les premiers rois francs hissés sur le pavois, le fils de
Napoléon, au milieu des acclamations, dans le fracas de l'artillerie et
la sonorité des cloches, reçut l'investiture nationale.

Cette couronne vivante qui venait se superposer aux diadèmes impériaux
et royaux que déjà ceignait Napoléon fut saluée de ce cri encore
terrible pour l'ennemi, encore joyeux pour la France:

«Vive l'Empereur!...»

A peine fut-il couvert par les sourdes imprécations des rares partisans
des Bourbons, disséminés dans la foule. Le marquis de Louvigné et le
comte de Maubreuil s'éloignèrent rapidement de l'hôtel de Nantes, en
maudissant le sort trop favorable. Le major Marcel, l'abbé Lafon,
le moine Camagno et le précepteur Boutreux quittèrent peu après le
cabaret, mécontents, irrités, désappointés, et, hochant la tête avec
anxiété, ils se dirent:

—Allons à la maison de santé consulter Philopœmen... Cette naissance
va-t-elle changer ses plans?...

Et tous les quatre, de plus en plus pensifs et déconcertés, se
dirigèrent vers l'établissement du docteur Dubuisson, où était interné
le général Malet.

Nul ne prévoyait alors que la naissance du roi de Rome ne serait ni un
obstacle aux audacieux projets de Malet, ni une garantie de paix pour
la France.

Personne ne pouvait deviner la destinée malchanceuse et touchante de
cet enfant, que son père ne pourrait embrasser que tout petit et dont
la jeunesse devait s'étioler dans une prison royale, hors de cette
France dont on lui interdirait le langage, dont on lui cacherait la
gloire.

Les cloches sonnant à toutes volées, l'artillerie proclamant l'heureux
avènement, étourdissaient, grisaient, enivraient le peuple et la
cour; l'étranger s'inclinait, respectueux encore, devant cette faveur
nouvelle du destin.

Le comte de Provence, en Angleterre, murmurait avec un sourire
contraint, au reçu de la nouvelle: «Il est dit que je ne coucherai
jamais aux Tuileries.»

Le 20 mars 1811 fut le jour de triomphe, la date culminante de la vie
de Napoléon.

Le versant de la jeunesse, de la victoire, de l'ascension hardie
et puissante, était franchi:—après un court arrêt sur le sommet,
la descente lente, puis précipitée, la dégringolade, la chute, le
gouffre avec toute son horreur, Fontainebleau et le suicide entrevu,
la trahison, l'abdication, Sainte-Hélène et les outrages du geôlier
anglais, voilà ce qui était réservé au maître éphémère du monde, si
joyeux d'être père en cette matinée de confiance et d'espoir.




II

L'AGENT DES PRINCES


Le comte de Maubreuil, en quittant le marquis de Louvigné, lui avait
serré significativement la main, en lui disant:

—La fortune ne servira pas toujours Napoléon!... Nous nous reverrons,
marquis!...

M. de Louvigné hocha la tête et murmura:

—Je ne le pense pas... ou du moins pas de sitôt... Je pars...

—Et y a-t-il quelque indiscrétion à vous demander le motif de votre
voyage?

—Tant que Buonaparte sera là, dit le marquis en montrant le poing aux
Tuileries, je resterai éloigné de France... Oh! j'ai l'habitude de
l'exil, moi!

—Et vous allez?

—A Londres... auprès de nos maîtres légitimes...

Maubreuil parut réfléchir profondément.

Puis un sourire éclaira son visage tourmenté:

—Vous êtes accrédité, je le sais, auprès des princes, mon cher
marquis?... On vous écoute, là-bas? Parfois on vous consulte, je crois?

—Leurs Altesses Royales ont su apprécier mon dévouement dans
l'émigration... Le comte de Provence veut bien m'honorer d'une
bienveillance particulière et le comte d'Artois a daigné me confier
à plusieurs reprises des missions difficiles dont il m'a témoigné
satisfaction...

—Vous avez quelque peu conspiré, marquis?

—J'ai été de toutes les conspirations, monsieur, répondit vivement M.
de Louvigné... C'est ainsi que j'ai servi d'intermédiaire aux princes
avec MM. de Cadoudal, Pichegru, Fouché, Talleyrand, Moreau. Bernadotte,
notre dernier espoir, s'est singulièrement refroidi... Il travaille à
présent pour lui, le prince de Ponte-Corvo; c'est un ambitieux et un
ingrat!... il ne faut plus compter sur cet intrigant... Oh! les hommes
sûrs deviennent rares...

—Il s'en trouve d'autres... Fouché et Talleyrand seront toujours avec
ceux qui réussiront... Mais, je vous le disais tout à l'heure, en
écoutant ce maudit canon, il n'y a qu'un moyen, un seul, qui puisse
nous débarrasser de l'Empire...

—C'est d'en finir avec l'Empereur... Nous y avons pensé... nous avons
cherché...

—Mal! Usé, dangereux, trop incertain, le vieux moyen des conspirations
civiles et militaires... ces maladroits de Philadelphes, dont vous
êtes...

—Dont j'étais!... Je me suis retiré.

—Vous avez bien fait!... ils n'ont réussi qu'à se faire tuer à
l'ennemi, car on les postait aux endroits les plus dangereux...; les
plus favorisés se sont mis à l'abri dans les prisons... Il faut aborder
le tyran face à face et le frapper... Voilà mon moyen!... Voulez-vous
me faciliter l'occasion de le soumettre aux princes?...

—Vous avez un plan?

—J'en aurai un... Emmenez-moi à Londres...

—Je veux bien vous introduire auprès de Leurs Altesses, car vous me
paraissez un homme résolu...

—On me jugera à l'œuvre! dit froidement Maubreuil.

—Mais il demeure entendu que je ne sais rien; aujourd'hui, comme
demain, comme dans dix ans, j'ignore tout de vos projets... Vous
m'accompagnerez à Londres... vous êtes Français, vos sentiments de
fidèle sujet me sont connus, vous désirez être admis à l'honneur de
présenter vos hommages et vos vœux à vos souverains légitimes, je vous
donne l'introduction de leur hôtel, voilà tout... Vous ne m'aurez fait
part d'aucune de vos intentions... c'est bien convenu?

—Vous avez ma parole!...

—Vous la mienne.

—Quand partons-nous?

—Demain, si vous le voulez... J'ai remarqué aux alentours de mon logis
des figures suspectes et je ne tiens pas à être logé, aux frais du
tyran, à Bicêtre ou à Sainte-Marguerite...

—Marquis, je vais boucler ma valise et demain en route pour Calais...

—Dites-moi, monsieur de Maubreuil, vous haïssez donc bien Napoléon?
demanda M. de Louvigné, regardant avec attention l'aventurier.

—Oui, je le hais... et je veux me venger!... dit avec une énergie
terrible le comte de Maubreuil.

—Vous étiez pourtant presque de sa maison... N'aviez-vous pas
charge d'écuyer à la cour de son frère, ce Jérôme Bonaparte qu'il a
eu l'audace de faire roi de Westphalie... Ce faquin faire des rois!
n'est-ce pas une pitié! dit en haussant les épaules le marquis indigné.

—Ah! vous avez entendu raconter mon histoire?... fit avec un geste
cavalier Maubreuil... Oh! une aventure banale!... La reine m'avait
témoigné quelque bonté... Jérôme en prit de l'ombrage... Il conta sa
mésaventure conjugale à son frère; celui-ci, au lieu d'en rire et de
conseiller à ce mari malheureux la philosophie qui est de mise en
semblable occurrence, se fit le vengeur de l'honneur de Jérôme...
J'étais à la veille d'obtenir l'emploi fort avantageux de commissaire
aux frontières d'Espagne... Napoléon, d'un trait de plume, me ruina...:
il biffa mon nom sur sa liste de présentation et défendit qu'on lui
parlât de moi désormais... Je crois qu'il était jaloux pour son compte
et qu'il avait eu des intentions sur la reine de Westphalie... Pauvre
Catherine de Wurtemberg! Ah! je la plains bien... et c'est elle aussi
que je veux venger en abattant le maudit Corse!... Marquis, j'ai hâte
de mettre mon énergie et ma haine au service de nos princes!...

—Je vous y aiderai... mais soyons prudents... La police de Buonaparte
a des oreilles partout... Adieu, à demain, cour de l'hôtel des
Messageries...

—A demain!... Vive Dieu! marquis, quelle fortune inespérée que notre
rencontre et je ne trouve plus cette journée si détestable!...

—Vous pardonnez au roi de Rome d'être né?

—Le roi de Rome?... Oh! ce roitelet aussi aura son tour... Qu'il tombe
jamais entre mes mains!...

—Vous le tueriez aussi? dit M. de Louvigné impressionné par le ton
sinistre et l'éclair féroce luisant dans les prunelles de Maubreuil...

Et il ajouta entre ses dents, comme pris d'avance de pitié pour le
petit roi:

—Un enfant!... Vous ne reculez devant rien! Ah çà! vous êtes un homme
terrible!

—On le dit, fit le scélérat, joyeux comme d'un compliment, et avec un
rictus cruel, il murmura:

—L'enfant grandira... Le lion abattu, ce serait folie que de laisser
vivre le lionceau... A demain et bernique pour les agents du Corse!...

Cinq jours après cette entente, Maubreuil, sur la recommandation du
marquis de Louvigné, était introduit près du comte de Provence, qui
devait s'appeler un jour dans l'histoire: Louis XVIII.

Le futur roi de France habitait une élégante résidence du comté de
Buckingham, qu'on nommait Hartwell.

Là, dans tout le confort d'une demeure seigneuriale de la vieille
Angleterre, Stanislas-Xavier, comte de Provence, attendait, sans trop
de confiance, que la France, revenant de ses erreurs révolutionnaires,
chassât l'usurpateur et lui rendît la couronne de son frère Louis XVI.

Homme fin, esprit lettré, politique prudent, le comte de Provence ne se
dissimulait pas les difficultés d'une restauration.

Il avait si souvent entendu murmurer à ses oreilles des paroles de
découragement, il avait vu tant de lassitude se manifester dans son
entourage, qu'il n'écoutait plus que distraitement les rares pronostics
d'un retour prochain au palais des Tuileries que lui ronronnaient,
d'ailleurs sans grande conviction et comme un compliment commun et une
formule de politesse obligatoire, les fidèles royalistes, de plus en
plus clairsemés, venus dans sa solitude apporter leurs hommages rancis
et offrir leur épée rouillée.

Il assistait à l'enivrement de la France glorieuse. Le fracas des
victoires, sans l'étourdir, lui couvrait la voix des flatteurs
prédisant perpétuellement la chute de Napoléon.

Il ne croyait plus au succès des complots ou des rébellions. Il
dénombrait, sans tristesse, avec une philosophie résignée et un sourire
sceptique, les dévouements inutiles, les sacrifices d'existences
hardies. Il ne cherchait nullement à susciter des imitateurs à ces
vaillants partisans, les Cadoudal, les Frotté, dont la race d'ailleurs
lui semblait éteinte. Il n'accordait qu'une médiocre créance aux
projets des conspirateurs, ces maladroits qui se faisaient toujours
prendre avant d'agir ou dont les machines, fussent-elles infernales,
rataient infailliblement à l'instant favorable. Un moment il avait mis
quelque espoir dans ce maréchal Bernadotte qu'on lui avait dépeint
comme un intrigant et un adroit personnage, jalousant terriblement
Napoléon, prêt à le trahir et à disposer contre lui de son grand
commandement, de ses anciennes attaches avec les militaires restés
indépendants et de son prestige sur les rares républicains qui
respectaient en lui le général venu en civil au rendez-vous de
Bonaparte le matin du dix-huit brumaire. Bernadotte ne pouvait avoir la
prétention de ceindre la couronne. Cromwell renversé, il serait Monk et
rappellerait le roi légitime.

Mais ce rêve favorable s'évanouissait. Bernadotte avait coupé court
aux pourparlers engagés. On assurait qu'il cherchait, quelque part en
Europe, une principauté, peut-être un royaume, où, s'affranchissant de
toute sujétion vassale, de toute reconnaissance aussi envers Napoléon,
il s'attacherait plutôt à consolider son jeune trône en l'appuyant aux
vieilles monarchies.

Mais, pour l'époque présente du moins, il n'y avait rien à fonder
sur cet ambitieux sergent, devenu maréchal de l'Empire et prince de
Ponte-Corvo. Que pouvait lui donner, lui promettre même, le prince en
exil, dont les chances de retour apparaissaient si problématiques?

Et l'avisé comte de Provence se répétait, avec une grimace ironique,
les noms de tous ces anciens serviteurs de sa famille, les fils des
courtisans de Louis XV et de Louis XVI, les descendants des preux
héroïques, qui avaient peu à peu accepté des charges, des dotations,
des commandements, quelques-uns même de nouveaux titres nobiliaires de
ce gentillâtre corse devenu leur maître.

Alors, sans récriminer à haute voix, sans dénoncer les défaillances,
sans regretter les abandons, se sentant oublié des Français, dédaigné
des rois de l'Europe, traité avec égards, mais sans aucune promesse
d'appui, par l'Angleterre, Stanislas-Xavier, déjà obèse, répugnant
à tout exercice physique, dans l'attente du bon dîner qu'il allait
faire, car comme tous les Bourbons il était gros mangeur, s'enfonçait
tranquillement dans son fauteuil, ne pensait plus à la couronne, et
prenant son Horace, texte latin, édité par Elzévir et coquettement
relié, relisait une ode qu'il annotait dans la quiétude parfaite d'un
érudit revenu des affaires du monde.

Quand le marquis d'Orvault, comte de Maubreuil, lui eut été annoncé,
le comte de Provence, sans quitter son Horace ni déposer le crayon qui
lui servait à inscrire ses réflexions en notes marginales, se rehaussa
sur son fauteuil, remontant sa volumineuse corpulence, reprenant de la
majesté...

Puis, dévisageant dans une glace le personnage qu'on lui annonçait, il
murmura avec un plissement de lèvres ironique:

—Voilà une bonne figure de sacripant!...

Tandis que Maubreuil saluait et que M. de Blacas énumérait rapidement
les titres de ce Français, venu exprès en Angleterre pour déposer ses
hommages aux pieds de celui qu'il reconnaissait pour son souverain, le
comte de Provence se disait:

—On va encore me leurrer avec quelque complot de caserne, une
échauffourée de garnison!... Ce gentilhomme, qui semble avoir surtout
fréquenté les grands chemins, ou sera pris, fusillé, à moins qu'on ne
préfère le plonger dans quelque cachot bien lointain et bien ténébreux,
ou il s'échappera, et n'ayant pas réussi, n'aura rien à obtenir et
n'osera rien demander... Des deux façons je serai débarrassé de lui...
Je puis donc l'écouter, cela n'engage à rien et fait tant de plaisir à
mon dévoué Blacas!... J'aurais pourtant préféré mon tête-à-tête avec
Horace!...

Le duc Casimir de Blacas d'Aulps, descendant de ce fameux Blacas, ami
des troubadours, grand escrimeur, grand preneur de forteresses et
grand assaillant aussi des belles Provençales, était le confident,
l'ami, le secrétaire du comte de Provence. Il l'avait suivi partout,
à Coblentz, à Saint-Pétersbourg, à Londres, durant ses pérégrinations
de prince errant. Fidèle écuyer, Blacas se comparait souvent à Sancho
Pança, avec cette différence qu'il apparaissait maigre, efflanqué, le
visage ascétique et les yeux caves à côté de son royal maître offrant
au contraire la rotondité abdominale et la plénitude faciale du bon
gouverneur de Barataria.

Blacas était l'introducteur ordinaire des conspirateurs.

Il remplissait plus fréquemment ces fonctions que celles de chambellan
ou de maître des cérémonies auprès d'envoyés des souverains. Le prince
exilé ne recevait guère dans sa cour singulièrement réduite d'Hartwell.
Quelques intimes visiteurs, familiers de l'abandon, courtisans du
malheur, s'y rencontraient à de longs intervalles avec des gaillards
à mine suspecte, tannés, bistrés, balafrés, au visage recuit par les
soleils et gaufré par les bises, exhibant des certificats, montrant
parfois des blessures, qui racontaient leurs coups d'affût hasardeux
dans les marais du pays de Machecoul et leurs embuscades patientes
dans les halliers du Cotentin. Ces enfants perdus de la chouannerie
maudissaient la République et se vantaient d'en finir avec le
Bonaparte; ils offraient de recommencer la guerre des bois, assurant Sa
Majesté qu'il suffisait d'un signal pour soulever six départements de
l'Ouest et d'un homme énergique pour ramener le roi à Paris, à la tête
de bataillons fleurdelysés de paysans vainqueurs.

Invariablement, Sa Majesté ayant répondu que le moment lui paraissait
peu favorable à une descente sur les côtes normandes et qu'elle
préférait attendre, le visiteur se retirait, non sans avoir sollicité
quelque indemnité pour ses chevaux tués et ses bagages pillés par les
diables déchaînés des colonnes infernales.

L'audience se terminait ainsi: Blacas, tout en rechignant, versait
l'indemnité, et Stanislas-Xavier, se rencoignant dans son fauteuil,
reprenait son Horace et annotait les odes.

Ce jour-là cependant, la physionomie caractéristique de Maubreuil,
son allure décidée, ses traits durs, son nez d'oiseau de proie qui le
faisait ressembler au grand Condé, et la façon militaire dont il se
présentait, disposèrent favorablement le prince.

Il pensa: Peut-être cet homme-ci n'est-il pas un extravagant et un
chercheur de folles équipées, comme les autres; écoutons-le!...

Et avec le sourire qui lui était habituel, mais aussi en se
départant momentanément du scepticisme qui cuirassait son caractère,
Stanislas-Xavier indiqua d'un signe un siège à son visiteur.

Maubreuil s'inclina, ne s'assit pas et attendit que le prince lui
adressât la parole.

—Vous venez de Paris, monsieur? demanda le prétendant, se recueillant
et toussotant légèrement comme un prêtre s'apprêtant à confesser,
quelles nouvelles nous en apportez-vous? mauvaises, n'est-ce pas?

—Détestables, monseigneur!

—Le général Bonaparte est toujours victorieux, acclamé, populaire?...

—La fortune vient de le favoriser une fois encore, hélas! et la
naissance de cet enfant, qu'il désigne comme son héritier, semble
consolider son trône pourtant instable et chancelant...

—Vous jugez ainsi, monsieur, et je vous félicite de votre
clairvoyance: cet Empire, fondé sur la violence, sur l'abus de la
force, sur le mépris des libertés et des droits de la conscience
aussi, ne saurait durer; mais les Français, oublieux, ingrats et
séduits, sont loin d'avoir vos excellents sentiments...; les Français
ne se souviennent plus guère de leurs anciens rois et vous êtes une
exception, vous, monsieur, qui venez ici nous apporter dans l'exil
l'hommage de votre fidélité!... Oh! vous trouverez peu d'imitateurs,
ajouta le comte de Provence avec un sourire désabusé, et vous avez dû,
en traversant mon antichambre, vous apercevoir que les hôtes tels que
vous sont rares...

—Un événement brusque peut emplir ces salons d'une foule empressée!...

—Quel événement? je ne comprends pas bien...

—La mort de Bonaparte! dit Maubreuil d'une voix forte.

—Croyez-vous que cet événement, comme vous dites, soit de nature
à amener un tel changement?... Bonaparte a pour lui l'armée, une
administration considérable et que tout permet de supposer dévouée,
des maréchaux autour de lui, dont les épées protégeraient son fils,
son héritier... Êtes-vous donc d'avis, monsieur, que l'Empire soit
une œuvre fragile? Oseriez-vous affirmer qu'il n'y ait pour ses
institutions qu'une durée périssable comme l'existence de son auteur?...

—L'Empereur mort, l'Empire tombera en poussière, monseigneur! L'armée,
lasse de combattre et d'être transportée du sud au nord et des bords
du Tage aux rives de la Vistule, ne réclame que la paix, n'attend
que le repos... La mort de Napoléon lui donnera l'un sur-le-champ,
lui garantira l'autre dans l'avenir, en lui laissant dans le passé
la gloire... L'armée n'en exigera pas davantage. Les maréchaux,
divisés, jaloux, envieux, fatigués aussi, et dont la lassitude est à
la fois physique et morale, ne pourront s'entendre pour le partage de
l'autorité, en cas de régence. La plupart sont, plus que les soldats,
désireux de déposer enfin les armes. Ils ont des terres, des châteaux,
des femmes jeunes et veulent jouir des années de vigueur relative et de
santé fragile qui leur restent: ils n'iront pas follement se remettre
en selle et guerroyer contre l'Europe et peut-être contre les Français,
pour assurer au fils de Napoléon l'héritage disputé, impossible à
recueillir en entier, et qui doit revenir aux maîtres légitimes! Les
maréchaux, enchantés d'être traités par Votre Altesse Royale comme
des grands vassaux de la couronne, tout fiers de voir leur noblesse
de batailles reconnue l'égale de la noblesse de race,—car il faudra
bien admettre cette égalité,—seront les plus fermes soutiens de votre
trône restauré!... Quant à l'enfant qu'on appelle roi de Rome, il ne
pourra de son front débile supporter la couronne; il sera écrasé par le
nom même du soldat si longtemps redoutable dont il devra continuer les
aventures et les coups de force; ce ne sera qu'une ombre d'empereur,
qu'un fantôme de roi... Napoléon mort, personne, croyez-moi, prince,
n'oserait garantir qu'il puisse revivre sous les traits d'un bambin!...

—Vous avez peut-être raison, monsieur, dit le comte de Provence
réfléchissant profondément, et dont l'ironie fit place à une gravité
d'homme d'État: l'Empire tombera le jour où celui qui est tout, dans
cet immense État, ne sera plus debout... Mais comment l'abattre?... sa
santé semble vigoureuse... il est jeune encore, beaucoup plus jeune
que moi... Auriez-vous par hasard comme une intuition de cet événement
considérable et problématique, auquel vous faisiez allusion, et qui
amènerait le grand changement dans les destinées de la France que vous
me dites si vivement souhaiter?...

—Votre Altesse Royale a deviné, mais j'ai plus qu'une intuition...
c'est dans mon âme une certitude... il ne faudrait pour cela...

—Suffit, monsieur! dit vivement le comte de Provence. Il ne
m'appartient pas d'en entendre davantage. Je vis ici à l'écart,
paisible, loin des agitations de la politique, attendant sans
impatience un retour de la fortune, en tête à tête avec mon vieux
Blacas et mon Horace toujours jeune... Je ne veux pas m'occuper
d'événements incertains, désirables sans doute, mais dont il m'est
impossible de précipiter la venue... Si vous avez quelques espérances,
quelques notions permettant d'augurer leur réalisation plus ou
moins prompte, faites-en part à M. de Blacas... il s'intéresse à
ces hypothèses heureuses, lui; quant à moi, monsieur le comte, j'en
suis revenu, tout à fait revenu!... parlons donc d'autre chose, s'il
vous plaît?... Avez-vous vu jouer à Paris la tragédie de _Marius à
Minturnes_? il s'y trouve de fort beaux vers et je regrette de ne
pouvoir y applaudir Talma qui s'y est montré, m'a-t-on dit, admirable.

La conversation continua quelque temps sur des sujets indifférents,
puis le comte de Provence fit un mouvement comme pour indiquer que
l'audience était terminée et que l'annotation d'Horace le réclamait.

Maubreuil prit respectueusement congé.

M. de Blacas l'accompagna, et proposa de lui montrer les superbes
allées du parc.

Tous deux s'enfoncèrent sous les voûtes ombreuses de chênes
centenaires, sous lesquels bondissaient des daims gracieux et
craintifs.

Maubreuil, qui avait parfaitement compris la réserve du comte de
Provence, s'ouvrit tout entier au confident. Sans détour aucun il
fit part à M. de Blacas de ses sinistres projets. Il fallait tuer
l'Empereur et enlever le roi de Rome; alors, au milieu du désarroi
général, une restauration pourrait être tentée...

M. de Blacas l'écouta sans répugnance. Il n'osa pas donner son
approbation au complot. Il se contenta de ne pas dissuader l'aventurier
et de ne point témoigner d'indignation à l'audition de son infâme
projet. Visiblement, le comte de Provence et son secrétaire, peu
certains de la réussite, voulaient pouvoir se dégager de toute
connivence avec l'assassin, s'il échouait dans sa tentative criminelle.
Au fond du cœur ils souhaitaient son succès et ne le décourageaient
pas.

—Et que demandez-vous, monsieur de Maubreuil, pour vous-même? dit
Blacas au moment de quitter l'aventurier à la barrière du parc.

—Rien... que la reconnaissance de mon roi, le jour où, ma main ayant
délivré la France du tyran qui l'opprime, Sa Majesté viendra aux
Tuileries s'asseoir sur le trône de ses ancêtres!...

—Allez donc, monsieur, et que la divine Providence vous assiste!...
Votre entreprise est hardie, mais le Seigneur qui a encouragé Judith
frappant Holopherne, au milieu de son camp, et qui a soutenu Judas
Macchabée contre Antiochus, favorisera vos desseins... puisqu'ils ont
pour but la délivrance d'un peuple asservi, puisqu'ils ne tendent qu'à
la restitution au maître légitime de l'autorité usurpée par un bandit
qui est aussi un impie!... A l'honneur de vous revoir et au plaisir de
recevoir de vos nouvelles, monsieur le comte!...

Les deux hommes se saluèrent très cérémonieusement et se séparèrent.

Maubreuil, sur la route, en regagnant à pied son auberge, se dit assez
perplexe:

—Il fallait m'attendre à ces évasives façons!... Des paroles vagues,
des promesses en l'air, mais rien de précis, rien de net ni de
sincère!... ni un ordre franc, ni même une approbation claire!... Ah!
ils ont peur de se compromettre, les princes!... avec cela, pas un écu
tiré de leur bourse...

Il fit un geste d'insouciance, puis murmura avec une grimace:

—Voyons! je leur ai promis que l'Empereur avant peu serait mort... Ma
promesse a paru dérider notre Altesse ventrue et a fait sourire son
maigre écuyer, tous deux ont paru avoir confiance en moi... à présent
il s'agit de prouver que je n'ai pas parlé en gascon!... Bonaparte
est vivant et acclamé, comment m'y prendre pour qu'avant un mois il
soit mort et exécré?... Comment vais-je le faire mourir?... Bah!
entrons toujours à l'auberge et soupons avec tranquillité... les
idées me viendront en savourant le solide repas que l'hôtesse a dû
me préparer!... la bonne bedaine du prince m'a inspiré des idées de
gourmandise!...

Et Maubreuil, dégagé de tout souci, confiant dans son audace, sûr de
ses ressources, et assuré de trouver promptement le moyen de tuer
l'empereur Napoléon, pénétra de fort belle humeur dans la taverne du
Royal-Oak (Chêne-Royal), en criant dès le seuil, en mauvais anglais:

—Holà! mistress Betsy, le souper est-il prêt?... Allons! qu'on
m'apporte une coupe de vin des Canaries et que je le boive à votre
enseigne, charmante mistress Betsy, comme dit cet excellent sir John
Falstaff, le plus grand homme de toute votre Angleterre!...

—Sir John Falstaff? dites-vous, répondit l'hôtesse, je ne le connais
pas... Il vient pourtant beaucoup de lords et de baronnets, ici,
ajouta-t-elle en se rengorgeant, et elle précéda Maubreuil dans la
salle de la taverne, où nul souper ne fumait attendant le convive.




III

NAPOLÉON AU CHÊNE-ROYAL


Mistress Betsy Chestnut, la patronne de la taverne du Chêne-Royal, une
gaillarde à la poitrine rebondie comme une carène, haute comme un mât,
et dont la mâchoire saxonne s'avançait telle que des sabords braquant
l'artillerie d'une formidable dentition, devina le mécontentement du
gentleman français.

Elle s'excusa de n'avoir point servi le souper. La faute en était à son
mari, Billy Chestnut, excellent père de famille, très considéré dans la
paroisse, mais qui avait la fâcheuse habitude de s'enivrer chaque fois
qu'un hôte de distinction descendait au Chêne-Royal.

Cette occasion lui était fournie souvent, le séjour du comte de
Provence au château attirant nombre d'étrangers de distinction, et
aussi des Français, très aimables, très causeurs; ceux-ci venaient
régulièrement s'informer de la santé du comte, de ses habitudes,
des visiteurs qu'il recevait, et des lettres qu'il expédiait. Ces
Français-là, qui d'ailleurs semblaient ne pas vouloir indiscrètement
troubler la solitude du château et ne demandaient jamais à voir
l'Altesse exilée, faisaient beaucoup de dépenses; ils étaient presque
tous d'un caractère jovial et peu exigeants: ils se montraient
seulement désireux d'être renseignés très exactement sur tout ce qui
se passait dans la résidence du comte de Provence. Ils ne dédaignaient
pas de causer longuement avec les servantes pour être au courant des
moindres actions des princes royaux, et des plus petites particularités
de leur existence. Sans doute des Français bien attachés à leurs
souverains dans le malheur! conclut l'excellente Betsy.

—Des espions de Napoléon! pensa Maubreuil, et il ajouta tout haut:
Est-ce qu'il est venu un de ces Français-là aujourd'hui, pour que votre
mari, miss Betsy, se soit enivré et que le souper tarde?

—Justement, sir, il y a là un gentleman, que je suppose Français... il
est accompagné de son domestique...

—Ah! fit Maubreuil désagréablement surpris, la police serait-elle
si vite à mes trousses, et Rovigo m'a-t-il déjà expédié un de ses
agents?... Bah! nous le verrons, ce limier, et s'il a le flair trop fin
ou les crocs trop longs...

Un geste expressif compléta la pensée du peu scrupuleux aventurier.

—Peut-on le voir, ce Français? demanda-t-il à l'hôtesse.

—Il est là dans la salle voisine... il se chauffe, en attendant
le souper... son domestique dort à l'écurie. Voulez-vous que je
l'appelle?...

—Je vais parler au maître... je saurai bien m'annoncer moi-même! dit
Maubreuil.

Et il poussa résolument la porte de la salle où se tenait, près de la
cheminée, le voyageur, des papiers à la main.

Maubreuil se disait: «Ou j'ai affaire à un agent de Rovigo lancé sur
mes talons, et alors il sait qui je suis; ou bien cet étranger est un
hobereau royaliste venu, par ferveur et peut-être par calcul, offrir
ses hommages au comte de Provence, par conséquent ne me connaissant
pas... Alors, inutile de me cacher...»

Il s'avança donc délibérément et salua avec aisance le voyageur,
un homme d'allure élégante, aux traits réguliers, paraissant la
quarantaine, et lui dit:

—Vous êtes Français, monsieur, m'a appris notre hôtesse; moi aussi...
Le hasard nous rassemblant si loin de notre pays, me ferez-vous la
grâce de partager mon souper, qui semble s'être fait attendre pour que
nous puissions nous attabler de compagnie. En faisant connaissance,
nous prendrons plus aisément patience... Je me nomme le comte de
Maubreuil...

L'étranger s'était soulevé à demi sur sa chaise. Il salua de la tête
et, ramassant précipitamment ses lettres qu'il semblait vouloir cacher
aux regards de cet inconnu, répondit avec politesse:

—J'accepte volontiers votre offre courtoise, monsieur; souper en votre
compagnie me sera fort agréable. Mais il faut tout d'abord que vous
sachiez que je n'ai pas l'honneur d'être votre compatriote: je suis
le comte de Neipperg, ministre plénipotentiaire de S. M. l'Empereur
d'Autriche... pour le moment en congé. Je voyage pour mon plaisir...

—Comme moi pour ma santé! répondit vivement Maubreuil qui ne crut pas
un instant à ce voyage d'un diplomate entrepris par plaisir, dans le
voisinage de la résidence des princes.

—Eh bien! monsieur, je me félicite du hasard qui nous fait nous
rencontrer, et je m'en rapporte à vous pour presser notre hôtesse, car
le voyage m'a aiguisé l'appétit...

—Je vais donner un coup d'œil aux fourneaux, gourmander Betsy et
réveiller, si je puis, son ivrogne de mari...

—Faites, monsieur; je finirai, en vous attendant, la lecture de ces
lettres... des lettres de famille que j'ai trouvées avant-hier à
Londres, ajouta négligemment Neipperg.

Maubreuil, en s'éloignant pour s'acquitter de la tâche de majordome
qu'il avait prise, murmura:

—Hum! ces lettres de famille sur ce grand papier, avec un aigle et
une couronne... du papier impérial!... elles me semblent suspectes!...
Ce prétendu comte de Neipperg appartiendrait-il à la famille de
Napoléon?...

Tout à coup Maubreuil se frappa le front et s'arrêtant, sur les marches
de la cour, d'où montait un ronflement sonore décelant la présence de
Billy Chestnut achevant de cuver la bienvenue du voyageur français, il
se dit:

—Imbécile que je suis!... je perds donc la mémoire, à présent!... Le
comte de Neipperg, parbleu! c'est ce diplomate autrichien dont les
gazettes de Londres et de La Haye ont tant parlé autrefois... il était
amoureux de Marie-Louise et il fut surpris, dit-on, dans sa chambre,
une nuit, par Napoléon... Ah! la rencontre est bonne, et, si, l'ale et
le whisky de notre hôtesse aidant, la langue démange à l'amoureux de
l'Impératrice de conter ce soir ses aventures galantes, il trouvera
une paire d'oreilles disposées à l'écouter!... Il ne doit pas aimer
Napoléon, non plus, cet amant évincé... nous pourrons peut-être nous
entendre!... Mais que diable vient-il faire ici? Bah! il me l'apprendra
ou je le devinerai... les coudes sur la table!...

Et, en ajournant au cours du souper les investigations qu'il se
proposait d'entreprendre, Maubreuil, pénétrant dans la cave, bouscula
l'hôte endormi, le ramena tout étonné au jour, et le poussa à la
cuisine d'une bourrade entre les omoplates. Il entreprit ensuite la
solide Betsy, il l'activa, l'éperonna, et finalement revint vers la
salle où l'attendait Neipperg, précédant triomphalement un énorme
roastbeef cuit à point, entouré d'une blanche couronne d'appétissantes
pommes de terre.

Les deux voyageurs se mirent en mesure de faire honneur au repas, qui
fut copieux et arrosé d'une ale excellente, servie dans de grandes
pintes de grès par l'honnête Billy Chestnut enfin dégrisé, prêt à
recommencer ses libations à l'arrivée de tout nouvel hôte que la
Providence enverrait au Chêne-Royal.

Les deux convives, s'observant, mesuraient leurs paroles et ne
parlaient que de sujets très généraux: la différence entre la vie
anglaise et l'existence qu'on menait en France et en Autriche, les
difficultés de se faire comprendre des postillons et des gens de
service qui, de leur côté, estropiaient leur idiome, supprimaient
des syllabes et mâchaient le commencement des mots pour se rendre
intentionnellement inintelligibles et forcer le montant des guides.
Puis on en vint à examiner les conditions de la paix et les
probabilités d'une guerre nouvelle. La Russie faisait des armements.
De son côté, Napoléon semblait guetter une occasion pour se remettre en
campagne...

C'était la première fois que le nom de Napoléon se trouvait prononcé.

Maubreuil surprit un éclair dans les yeux de Neipperg.

—Vous semblez ne pas admirer énormément Buonaparte? dit-il
tranquillement, en entamant le plum-pudding chaud et gras que mistress
Betsy venait de placer sur la table.

—Moi, je le hais! dit avec énergie Neipperg. Je ne sais, monsieur,
reprit-il plus froidement, si vous êtes ami ou ennemi de cet homme;
mais je suis en Angleterre, pays de liberté, et je ne saurais renfoncer
dans mon âme les sentiments que j'éprouve chaque fois que devant moi
l'on évoque le nom, la personne, les actes de ce monstre!...

—Vous pouvez donner libre cours à votre juste animosité, monsieur de
Neipperg; moi aussi je suis un ennemi de Napoléon... Est-ce que vous
avez eu personnellement à vous plaindre du tyran? demanda Maubreuil en
affectant une ignorance complète de l'aventure du palais de Compiègne,
dont l'amoureux de Marie-Louise avait été le piteux héros.

—Oui... dit avec effort Neipperg. Il m'a pris ce qui était plus que ma
vie...

—Votre patrie?... fit Maubreuil avec une naïveté bien jouée. Je
vous croyais Autrichien; seriez-vous Italien, Espagnol, Saxon,
Wurtembergeois, Hollandais ou Français?... L'Autriche, heureusement,
comme l'Angleterre, échappe encore à l'étreinte de ce vorace vautour
qui se donne pour un aigle!...

—Mon pays est jusqu'ici à l'abri de ses rapts, mais Napoléon m'a
humilié, répondit Neipperg... il m'a fait une de ces mortelles injures
qu'on ne pardonne pas... il m'a frappé au visage, il m'a fouetté les
épaules avec les aiguillettes de mon uniforme qu'il m'avait arrachées,
tandis que ses mamelucks me tenaient renversé...

—Frapper un gentilhomme tel que vous, un officier, un ambassadeur!...
c'était grave...

—Rien ne l'a arrêté... mais il m'a fait une insulte plus
irréparable... J'avais pu, en me dégageant, tirer mon épée... on m'a
désarmé à temps.

—Et vous êtes parvenu à échapper à ses mamelucks, à sa vengeance?

—Oui, il m'a fait grâce! dit Neipperg d'une voix sombre... je lui dois
la vie... on allait me fusiller... brusquement un secours m'est venu...
on m'a permis de m'évader et j'ai dû promettre à la personne qui
s'intéressait si fortement à moi de ne pas chercher à me venger, de ne
pas tenter de nettoyer dans le sang de Napoléon mon honneur souillé!...

—Vous tiendrez votre serment?...

—Oui... je le dois!... dit avec effort Neipperg. J'ai promis... et
devant témoin... encore!...

—Diable!... et ce témoin?...

—Une amie sans pareille... qui deux fois m'a sauvé la vie... la
meilleure et la plus brave des femmes aussi, dans le sens héroïque du
mot, la maréchale Lefebvre...

—Madame Sans-Gêne?... C'est elle qui a votre promesse de ne rien
entreprendre contre Napoléon?...

—Oui, c'est elle qui m'a arraché aux mamelucks de Napoléon, aux
policiers de Rovigo, aux grenadiers du peloton d'exécution que devait
fournir son mari... Je lui ai promis, je tiendrai! dit avec effort
Neipperg... Si jamais vous voyez la maréchale...

—Je la connais un peu; je compte aller lui rendre mes devoirs aussitôt
arrivé à Paris.

—Dites-lui bien que je n'ai pas oublié mon serment...

—Je m'acquitterai très volontiers de ce message, mais, reprit-il après
un court silence, la personne au nom de qui l'on a exigé de vous cette
promesse, elle du moins pourra vous en délier?...

—Non!... elle n'autorisera jamais un acte direct de moi contre
Napoléon... Hélas! pour moi surtout, la vie de cet homme est sacrée!...
dit avec accablement Neipperg.

Maubreuil pensa:

—Ce gaillard-là n'est pas l'homme qu'il me faut! Il déteste Napoléon,
plus que moi, pour d'autres motifs que moi... mais il a un fil à la
patte!... quand il faudrait marcher, il resterait en route... Parbleu!
Marie-Louise est là! il ne veut pas se rendre impossible en jetant
entre lui et sa belle impératrice le cadavre de l'ogre corse... Eh! eh!
grogna-t-il en souriant, M. de Neipperg voudrait sans doute succéder
à Napoléon... mais pas au même endroit que cet excellent comte de
Provence... C'est le lit impérial et non le trône qui l'attire... Après
tout, il a peut-être raison!... Les femmes, c'est aussi dangereux que
les conspirations, et c'est quelquefois plus agréable!... Ne pensons
plus à nous associer M. de Neipperg; ce n'est qu'un amoureux, et il n'y
a rien à entreprendre de sérieux en politique avec ses sensitifs-là...
Au beau moment ils s'évanouissent ou se tuent... J'agirai seul!...

Et Maubreuil, entamant avec énergie le plum-pudding succulent, dit à
Neipperg, toujours sombre:

—Versez-moi, comte, un bon verre de ce vigoureux whisky... nous en
arroserons le pudding de Betsy et, selon la vieille mode française,
nous choquerons nos verres à la chute, à la mort du tyran!...

—La mort est le secret de la Providence, mais la chute de Napoléon
dépend des hommes... Avant peu, nous y assisterons!...

—Vraiment?... délicieux, ce whisky! il brûle le gosier comme un
fer rouge... Ah! vous croyez que le Buonaparte n'en a pas pour
longtemps?... dit Maubreuil d'un ton dégagé.

—J'en suis sûr!... vous ne voyez donc pas ce qui se prépare?
L'Espagne est un volcan mal éteint qui de nouveau va faire éruption,
ensevelissant sous sa lave les meilleurs soldats de l'Empire...
L'Angleterre a appris au Portugal à combattre et à vaincre ces légions
réputées invincibles... l'Allemagne frémit, impatiente de chasser
l'étranger... les poètes soufflent à la jeunesse l'amour de la patrie
et le désir des vengeances... Napoléon va avoir bientôt devant lui,
non plus une soldatesque plus ou moins aguerrie, cherchant à retrouver
les secrètes tactiques du grand Frédéric, mais un peuple tout entier,
debout, courant aux armes, comme autrefois votre France de 1792...

—Ce sera dangereux!

—Ce sera terrible! Oh! le sublime spectacle! je l'attends... je le
prépare! dit avec une sorte de fièvre orgueilleuse Neipperg; mais cela
ne suffirait pas encore peut-être pour abattre le colosse.

—Que prévoyez-vous donc de plus?

—Un piège que Napoléon se tend à lui-même et où il tombera
infailliblement...

—Où est-il ce piège?

—Au Nord!

—La Russie?... Napoléon ferait-il cette folie?... Le pensez-vous?

—Elle est faite. Grisé par la gloire, la tête perdue comme les hommes
au bord de la cuve où fermente le vin, se croyant tout permis, tout
possible, le voilà tout prêt à provoquer l'empereur Alexandre...

—Son ancien ami? Mais S. M. Alexandre n'embrassa-t-elle pas Bonaparte
à Erfurt?

—C'était pour apprendre à l'étrangler. Le czar est un Oriental, il
sait se défendre avec la ruse. Napoléon, follement entraîné à propos
de ce pauvre prince d'Oldenbourg, injustement arrêté, s'est emporté,
en pleine réception, aux Tuileries, contre l'empereur Alexandre... il
a fait valoir devant Kouriakin, l'ambassadeur russe tout décontenancé,
sa force, son génie, son prestige... il a ridiculement lâché mille
vantardises... il a voulu faire peur de loin à l'ours du Nord... L'ours
l'attirera, en marchant à reculons jusqu'au fond de sa caverne, et là
le dévorera!...

—Vous jugez donc la guerre inévitable et devant se terminer par un
désastre?

—Oui... heureusement pour la France, bientôt délivrée, pour l'Europe,
débarrassée d'un cauchemar, pour le comte de Provence, avec qui j'ai
échangé de nouvelles espérances et qui redonnera à votre malheureuse
nation, avec la paix, le régime qui fit si longtemps son bonheur.

—Alors, vous serez vengé plus tôt que vous ne l'espériez? dit
Maubreuil; tous mes compliments...

—Oh! j'étais à bout de forces, s'écria nerveusement Neipperg...
cet homme triomphait trop!... Songez donc qu'à tout instant je l'ai
rencontré devant moi, me barrant la route, me blessant, m'accablant
de l'insolence de sa fortune... aux préliminaires de Léoben, à
Campo-Formio, où je me trouvais assistant M. de Cobentzel, plus tard à
Vienne, enfin, dernièrement, à une époque pour moi douloureuse...

—A Paris?

—Oui... à Paris, à Compiègne aussi, dit avec émotion M. de Neipperg,
partout j'ai rencontré Napoléon... Oh! je commençais à désespérer de
ma revanche! Je ne pouvais prévoir ni à quelle époque ni de quelle
façon il me serait permis de connaître la douceur de la vengeance;
et, savez-vous, fit en changeant brusquement d'attitude, en modifiant
le son de sa voix, en devenant presque gai, le morne diplomate qui se
mordait les lèvres de s'être montré si bavard, emporté par la haine, et
d'avoir ainsi déshabillé son âme devant cet inconnu, savez-vous, cher
monsieur, comment je la trompais, cette vengeance, toujours ajournée,
de quelle façon je forçais ma haine à patienter? Oh! c'est amusant et
vous en rirez de franc cœur avec moi!... Vous ne soupçonnez pas mon
moyen, mon invention drolatique, et peu majestueuse, j'en conviens;
mais avec Jupiter-Scapin, comme le faquin Joseph appelle son digne
frère, un peu de comédie est de mise et la farce est tolérée... Voyons,
trouvez-vous? devinez-vous?...

—Ma foi non!

—Eh bien! je vais vous apprendre mon tour... Oh! pour vous ce sera
pure folie, pour moi c'est une satisfaction profonde, un assouvissement
de tous les instants... Vous rirez peut-être... Cela me réjouira
d'avoir un spectateur pour ma pantalonnade, dont Napoléon est le
pitre!...

Et Neipperg, devenu tout à fait joyeux, de l'air d'un écolier achevant
une niche, se leva, ouvrit la porte et cria par deux fois:

—Napoléon!... Napoléon!...

—Est-il fou? pensa Maubreuil, ou bien est-ce le whisky de mistress
Betsy qui lui chauffe la tête?

—Vous allez voir... c'est fort plaisant! dit Neipperg se tournant vers
Maubreuil... Regardez!... écoutez!...

Alors, dans l'embrasure de la porte, se dessina une silhouette
étrange...

La lueur rougeâtre des bûches calcinées s'éteignant dans l'âtre, et
la flamme frissonnante des chandelles fumeuses dont le suif coulant se
figeait en stalactites jaunes sur le cuivre des flambeaux, éclairaient
l'apparition fantastique...

Sur le seuil, s'avançait lentement, un peu voûté, le front légèrement
incliné, les mains croisées derrière le dos, un homme enveloppé
de la redingote grise, coiffé du petit chapeau, avec l'habit vert
traditionnel, le gilet blanc, la culotte de casimir, les bottes... Rien
ne manquait à l'exactitude du costume.

—Pardieu! l'on dirait l'empereur Napoléon en personne! murmurait
Maubreuil surpris, et il ajouta en lui-même: L'amour aura rendu fou ce
galant Autrichien... Que diable signifie cette mascarade?...

—Vous n'avez pas tout vu, dit Neipperg avec un sourire où se mêlait
une expression vive de haine rayonnante, regardez bien, monsieur
de Maubreuil... Allons! Napoléon, fais la révérence à monsieur!
commanda-t-il ensuite du ton d'un montreur de bêtes.

L'apparition se décoiffa et fit deux ou trois profonds saluts de
théâtre.

Quand le personnage énigmatique eut remué la tête et que ses traits,
bien éclairés en face, apparurent dans leur réalité à Maubreuil,
celui-ci poussa un cri de stupéfaction:

—Oh! quelle ressemblance inouïe! murmura-t-il... Vraiment, si je ne
savais que nous sommes à la comédie et que vous m'offrez un spectacle
inattendu et curieux, monsieur le comte, je jurerais que l'empereur
Napoléon en personne se trouve présentement avec vous et moi au
Chêne-Royal...

—N'est-ce pas que ce misérable, ce coquin que j'ai ramassé dans
les bouges de Londres, mêlé aux pires voleurs et aux prostituées de
Whitechapel, ressemble à s'y méprendre à votre glorieux empereur?...
Avance un peu, drôle, dit Neipperg haussant la voix, puisque la
nature a fait de toi l'image vivante du scélérat couronné que je n'ai
pas encore traité comme il le mérite, approche, et qu'il subisse en
effigie, sur ta vile personne, le commencement du châtiment qui se
prépare pour lui... Allons! ton derrière, Napoléon!...

Et Neipperg, ivre de fureur, surexcité par sa passion, dans un coup
de folie que provoquait chez lui, chaque fois qu'elle se présentait,
l'apparition de son rival, se précipita sur l'infortuné sosie, qui
courbait comiquement les reins. Il lui appliqua alors un grand coup de
pied au derrière en répétant dans une obsession vindicative et brutale:

—Tiens, voilà ton salaire, Napoléon!... Misérable Napoléon... Lâche
Napoléon!... Tiens! Tiens! Voilà pour toi!...

Et il retomba épuisé, soulagé, dans son fauteuil.

Maubreuil, en assistant à cette scène où il y avait comme l'aberration
de la haine et de la colère, réfléchissait profondément.

Une idée étrange aussi, un projet vague mais attirant, se dessinait
dans son esprit inventif...

Il dissimula sous un sourire approbatif la combinaison, probablement
scélérate, qui se développait dans son cerveau.

L'homme cependant qui avait servi à tromper la jalouse animosité de
l'amoureux de Marie-Louise s'était redressé; comme un acteur qui, son
rôle fini, s'en vient avec ses camarades familièrement causer et boire,
déposant la couronne du roi ou le poignard du traître, il s'approcha
de la table, prit sans façon un gobelet, y versa une large lampée de
whisky, l'avala, et reposa le verre en disant à Neipperg:

—Votre Honneur a tapé un peu fort aujourd'hui... Votre Honneur était
en verve... C'est sans doute la présence de monsieur qui la disposait
si bien... Avec la permission de Votre Honneur, je prendrai un second
verre de whisky... et puis j'aurais grand besoin que Votre Honneur me
fît l'avance de ma guinée d'après-demain... celle d'hier était dans la
poche de mon gilet, en mauvais état sans doute, elle a dû tomber sur le
chemin... la guinée d'aujourd'hui, je l'avais mise par précaution dans
la poche de ma culotte... elle n'était probablement pas en meilleur
état, cette poche maudite, que celle du gilet, et ma seconde guinée
aura rejoint la première sur la route...

Neipperg, avançant le bras, fit un mouvement vague. Il n'écoutait pas
ce que lui débitait cet homme, méprisable sosie sur lequel il passait
sa colère et dérivait sa haine. Son explosion de fureur passée, il
redevenait sombre, un peu honteux de l'excentricité de sa vengeance
par procuration. Il se disait: Ce comte de Maubreuil va avoir une
singulière opinion de moi! Bah! J'avais besoin d'un témoin pour cette
petite exécution en effigie... Si d'aventure la chose s'ébruite, on se
moquera un peu de moi, à Paris et à Londres, on me traitera de fou, de
maniaque, mais on se moquera bien davantage de Napoléon!...

Et cette perspective rassurait Neipperg et ne lui faisait nullement
regretter l'incartade accomplie en la présence de Maubreuil.

L'aventurier cependant, qui n'avait pas cessé de fixer son regard sur
l'étonnant ménechme de l'Empereur, dit tout à coup, quand Neipperg eut
congédié le plastron après lui avoir donné la guinée qu'il implorait:

—Je vais vous faire une proposition, monsieur de Neipperg...

—Laquelle? dit celui-ci comme sortant d'un rêve.

—Il faut me céder Napoléon... votre Napoléon, bien entendu, ce drôle
enfin!

—Qu'en voulez-vous faire?... voudriez-vous lui administrer, vous
aussi, une correction qui soulage et permet de trouver le temps moins
long du châtiment effectif?

—Il y a beaucoup mieux...

—Quoi donc?...

—Permettez-moi de vous demander quelques semaines de crédit... Si vous
m'accordez votre Napoléon, oh! moyennant le remboursement d'une partie
de ce que son entretien et sa livrée vous ont déjà coûté, je vous donne
ma parole de gentilhomme que votre vengeance n'en ira que plus vite,
n'en sera que plus complète...

—Quel projet avez-vous donc?

—Je ne puis aujourd'hui vous l'expliquer... mais vous apprendrez
bientôt, comme tout l'univers, le résultat de l'entreprise que je vais
tenter avec l'aide de cet admirable coquin... Vous consentez, monsieur
le comte?...

—Emmenez-le donc, dit Neipperg, s'il peut contribuer à nous venger
du bandit corse... aussi bien je devais me séparer de ce ruffian dont
la nature a fait le jumeau de Napoléon... Je l'avais rencontré dans
une taverne infâme de Whitechapel où je cherchais à recruter quelques
gaillards sans scrupules pour parcourir les routes de France où
circulent les courriers...

—Ah! oui!... ces compagnons qui arrêtent les malles-postes, et vident
les sacoches contenant les dépêches sans négliger les envois d'argent
aux armées?... des gens précieux, bien qu'ils oublient trop souvent
de transmettre aux comités royalistes le numéraire saisi avec les
dépêches... Et ce garçon était de ces braves?

—Non pas!... Un simple grime, un acteur de bas étage, courant les
tavernes et, pour quelques shillings, distrayant les habitués de ces
repaires... Au cours de ses gambades et de ses chansons, il vint à
parodier l'allure et l'attitude de Napoléon... Bien qu'il se fût
barbouillé entièrement le visage de noir de fumée, je fus frappé
de sa ressemblance étrange, prodigieuse avec mon ennemi... l'idée
baroque me vint alors de l'engager à mon service: je lui achetai une
défroque rappelant celle de l'homme dont il portait sur sa face la
physionomie, et je m'amusai à le garder ainsi près de moi, durant mon
séjour en Angleterre... Je suis à la veille de repartir... je ne puis
dans le voyage que j'entreprends, et, surtout, dans le milieu où je
dois agir, traîner derrière moi un aussi compromettant portrait... Je
vous abandonne donc, très volontiers, mon cher comte, le peu honorable
Samuel Barker... puisse-t-il vous procurer, comme à moi, d'agréables
moments de satisfaction!... Mais il se fait tard et nos lits nous
attendent!

Et Neipperg se leva, après avoir tendu la main à Maubreuil.

—Merci, comte, de votre cadeau!... Oh! vous ne tarderez pas à avoir
des nouvelles de Samuel Barker... ce singulier acteur, dirigé par moi,
me paraît destiné à un véritable succès dramatique...

—Que comptez-vous donc lui faire jouer? sera-ce un personnage
comique?...

—Un rôle tragique...

—Diable!... vous m'intriguez! et Napoléon, pas ce coquin-ci, l'autre,
le vrai, le pire?...

—Oh! je ne l'oublie pas... D'autres que moi pensent aussi à lui. Il
y a en ce moment à Paris, dans les prisons, en province, dans divers
régiments, dit Maubreuil avec gravité, de braves jeunes gens exaltés
et quelques conspirateurs émérites qui attendent, eux aussi, la
délivrance de la France!... Ils tablent sur des projets audacieux, mais
impraticables ou dont la réussite paraît invraisemblable.

—Vous ne croyez pas au succès de ces conspirations militaires?

—Moi, pas du tout, répondit froidement Maubreuil. J'aurai plus de
fonds à faire sur cette guerre que vous prévoyez... La Russie est
un pays redoutable, inconnu, dont on ignore les forces réelles, les
ressources, les défenses... Vous avez peut-être de ce côté quelque
chance...

—C'est, si je ne me trompe, l'espoir du comte de Provence...

—Notre prince a aussi une autre espérance...

—Il vous l'a confiée?...

—Je l'ai devinée...

—Et de quelle nature?...

—Impossible même de vous en donner l'ombre d'une idée... Sachez
cependant que pour la réaliser,—oh! je n'ai pas encore dans ma tête
tout le plan de la pièce,—mais votre Samuel Barker y aura un rôle
important qu'il remplira, j'en suis sûr, consciencieusement... d'autant
plus qu'il n'en saura le premier mot!... Bonne nuit, monsieur de
Neipperg, et merci de l'instrument que vous venez de me confier en la
personne du très peu recommandable Sam Barker...

—Un instrument, dites-vous?

—Oh! une partie d'instrument tout au plus!... Quelque chose comme la
gaine dissimulant le poignard... Encore une fois merci, et _good night,
mylord_!...

—Vraiment, ce comte de Maubreuil est plus excentrique, plus fou
que moi!... Parfait gentleman d'ailleurs et détestant cordialement
Napoléon, murmura Neipperg, regardant l'aventurier s'éloigner dans le
corridor, précédé du digne Billy Chestnut passablement gris, et portant
un candélabre avec un balancement inquiétant, comme si le plancher de
l'auberge eût été le pont d'un navire.

Et Neipperg ajouta en pénétrant dans sa chambre:

—Que diable veut-il faire de ce faux Napoléon?




IV

MAMAN QUIOU


Le roi de Rome était né au milieu des acclamations de l'armée et
des bons souhaits du peuple, auxquels répondaient sourdement des
imprécations et des appels à la mort, dans les rangs des royalistes et
des agents de l'Angleterre.

Quelques républicains, du genre de Malet, maudissaient la venue de cet
enfant qui consolidait l'édifice impérial.

Mais l'immense majorité de la nation éprouvait joie et confiance
en voyant Napoléon, radieux, tenir dans ses bras, comme un nouveau
trophée de gloire et d'espérance, ce fils qui pour lui devait s'appeler
Napoléon le Désiré.

La félicité paternelle n'étourdit pas Napoléon au point de lui faire
négliger l'éducation toute spéciale de son héritier. On dut le préparer
dès le plus jeune âge au rôle d'empereur qu'il lui faudrait un jour
tenir, quand son père ne serait plus là et qu'il s'agirait de contenir
vingt peuples alliés, rassemblés sous les aigles françaises, lorsqu'il
lui appartiendrait d'administrer l'Europe des bouches de l'Escaut aux
confins des steppes de la Dalmatie, et de maintenir, avec la paix, les
conquêtes et la gloire dans la succession du moderne Charlemagne. O
rêves magnifiques! ô splendeurs illusoires d'un mirage menteur, entrevu
à côté de ce berceau, où, dans les dentelles, dormait celui qu'on
supposait encore l'héritier désigné de la moitié du globe.

Une gouvernante fut donnée au jeune prince. Elle se trouvait être une
femme de rare mérite, madame de Montesquiou,—_maman Quiou_, comme
l'appelait le petit roi en son parler enfantin.

Madame de Montesquiou n'eut pas l'heur de plaire à Marie-Louise.
Celle-ci réservait toutes ses faveurs à madame de Montebello, dont elle
avait utilisé la complaisance lors de l'aventure de Neipperg, et la
veuve de Lannes était jalouse de la gouvernante.

Bonne, attentive, dévouée, madame de Montesquiou remplaça Marie-Louise
auprès du fils de Napoléon, car l'Impératrice n'eut jamais qu'une
affection fort modérée pour son enfant. Elle le voyait à peine dix
minutes par jour et encore trouvait-elle le moyen d'effrayer et de
faire crier le bébé, lorsqu'elle venait l'embrasser en descendant
de cheval, balançant sur sa grosse tête un lourd panache de plumes
d'autruche.

La véritable mère du roi de Rome fut maman Quiou.

Elle s'était efforcée de réprimer le caractère volontaire et irritable
de son pupille, subissant la formidable hérédité paternelle. Des
consignes sévères avaient été données pour que le jeune prince ne pût
jamais sortir sans être accompagné de sa gouvernante.

Un matin que l'enfant blond accourait seul vers le cabinet de
l'Empereur, il trouva la porte fermée.

—Ouvrez-moi! je veux voir papa!... dit-il avec un petit ton impératif
à l'huissier qui répondit:

—Sire, je ne puis ouvrir à Votre Majesté...

—Pourquoi cela? je suis le petit roi!

—Mais Votre Majesté est toute seule, je ne puis lui ouvrir!

Le jeune Napoléon ne dit rien. Ses yeux se remplirent de larmes. Il
attendit, immobile, madame de Montesquiou, qu'il avait devancée dans
sa course. Quand la gouvernante arriva, il lui saisit la main et dit à
l'huissier:

—Ouvrez, maintenant! le petit roi le veut!...

Alors l'huissier, s'inclinant, ouvrit la porte à deux battants et
annonça:

—Sa Majesté le roi de Rome!...

Il entra, tout impressionné, dans le cabinet impérial et courut se
jeter dans les bras de son père.

Le conseil finissait. Il y avait là tous les ministres.

Napoléon, bien qu'ému à l'approche de son fils, se contint, prit un air
sévère et dit:

—Vous n'avez pas salué, Sire!... Allons! saluez ces messieurs!...
Les Français ne voudraient jamais de vous pour leur empereur si vous
manquiez de politesse!...

L'enfant rougit, s'arrêta, et de sa petite main envoya un gracieux
baiser aux ministres.

L'Empereur, dont le sourire remplaça la sévérité apparente, prit alors
le petit roi dans ses bras et dit à ses ministres:

—J'espère, messieurs, qu'on ne dira pas que je néglige l'éducation de
mon fils... Il sait très bien sa civilité puérile et honnête...

Le roi de Rome alors expliqua le motif de sa brusque venue.

Il se promenait dans le jardin des Tuileries avec sa gouvernante, à
l'heure du conseil, quand une femme en deuil, accompagnée d'un jeune
garçon à peu près de son âge, vivement s'était approchée malgré les
gardes et avait fait tendre par son enfant une pétition que le petit
roi avait prise.

—Remettez cela à l'Empereur, avait dit la femme; c'est de la part de
la veuve d'un de ses soldats!...

La sensibilité du prince avait été émue par l'aspect de cette mère
et de cet enfant aux sombres vêtements, et il avait grande hâte de
remettre la pétition à son père.

—Tiens, papa, dit-il avec gravité, le salut aux ministres accompli,
voilà ce que m'a donné pour toi un petit garçon dans le jardin. Il
est habillé tout en noir. Son papa a été tué à la guerre et sa maman
demande une pension... je la lui ai promise!...

—Ah! mon gaillard, tu donnes déjà des pensions, toi!... Diable!
tu commences de bonne heure!... Enfin, c'est accordé... là, es-tu
content?...

Et Napoléon, serrant son fils contre sa poitrine, l'embrassa longuement.

A l'époque où reprend notre récit, le roi de Rome n'est pas encore
en âge de solliciter et d'obtenir des pensions pour ses protégés. Ce
n'est qu'un bel enfant blond, promenant sa royauté en cheveux bouclés,
dans une petite calèche traînée par des moutons habilement dressés par
Franconi, à la grande joie des promeneurs des Tuileries.

Au retour de la promenade, la gouvernante, qui savait que l'Empereur,
lorsqu'il avait un instant de libre, ne manquait jamais de lui faire
signe pour qu'elle lui amenât son fils, qu'il caressait avec effusion,
et qu'il gardait auprès de lui durant quelques instants, prolongea son
attente sous les fenêtres du cabinet impérial.

Napoléon, tout en dictant à son secrétaire Méneval, allait et venait,
de la cheminée à la fenêtre de la pièce, selon son habitude.

Il aperçut la gouvernante, et, aussitôt, interrompant la dictée, il lui
fit signe de monter.

Après avoir étreint avec amour son fils, l'Empereur fit un signe comme
pour congédier madame de Montesquiou et son pupille, puis il se tourna
vers Méneval pour reprendre la dictée.

La gouvernante, bien qu'ayant parfaitement compris l'intention de
l'Empereur, ne bougea pas. Après avoir confié le roi de Rome à l'une
des femmes de service, qu'elle savait à la portée du cabinet impérial,
elle demeura silencieuse, immobile, droite, un peu comme en faction.

Surpris, Napoléon fronça d'abord le sourcil, puis dit avec brusquerie:

—Voyons, maman Quiou, que se passe-t-il? Votre élève n'est-il pas
sage?... Non? ce n'est pas cela? Avez-vous donc quelque chose à me
demander? Eh bien! parlez!... je suis pressé et je ne sais pas deviner
ce qui s'agite dans la cervelle des femmes...

La gouvernante, un peu troublée, fit d'abord une grande révérence, puis
dit avec quelques balbutiements:

—Sire, j'ai reçu ce matin la visite de madame la duchesse de Dantzig,
qui m'a priée de solliciter une grande faveur de Votre Majesté!...

—La maréchale Lefebvre désire une grâce de moi?... Parbleu! n'est-elle
pas assez grande personne pour la demander elle-même? Lui faut-il des
ambassadrices, à présent, ou bien est-ce que je lui fais peur?... On ne
la nomme donc plus la Sans-Gêne? Oh! oh! elle a peur de quelque chose,
cette luronne?... voilà qui me surprend... Alors, ajouta l'Empereur,
c'est donc bien grave?...

—Non, Sire, mais la maréchale a craint d'importuner Votre Majesté!...
et puis elle assure que vous ayant déjà demandé une grande faveur, elle
craint d'être trop indiscrète.

—Vraiment?... la duchesse de Dantzig est une excellente femme que
j'aime beaucoup... Je ne partage pas du tout, à son égard, les
sentiments railleurs des gens de ma cour qui se moquent de ses façons
un peu rondes, par trop familières, j'en conviens... Dame! c'est une
vaillante fille du peuple que j'ai connue autrefois, dans ma jeunesse,
et qui a bravement fait son service sur les champs de bataille...
Elle écorche, il est vrai, la langue française, ses expressions
pittoresques sentent le faubourg et la caserne plus que le faubourg
Saint-Germain et l'Académie, c'est encore exact. Elle ne se tient pas
très correctement assise dans un salon, et dans son manteau de cour
ses jambes s'embarrassent... je le reconnais avec tout le monde ici.
N'importe! Je l'estime, cette bonne maréchale, et j'entends que tout
le monde, à ma cour comme ailleurs, ait pour elle les plus grands
ménagements, les plus absolus respects... Il ferait beau voir, reprit
l'Empereur, s'animant et semblant s'adresser à Méneval, mais se parlant
à lui-même, qu'on osât se montrer plus délicat que moi pour les
manières, et plus difficile que je ne veux l'être pour le bon ton des
femmes de mes meilleurs serviteurs... Lefebvre, je le lui ai déjà dit,
a peut-être eu tort de se marier sergent, mais je lui ai pardonné...
A elle aussi, la bonne Sans-Gêne, j'ai promis d'oublier qu'elle avait
été blanchisseuse... A présent, maman Quiou, faites-nous vite connaître
cette mission... Que désire la duchesse de Dantzig?

—Sire, son fils adoptif, le commandant de hussards Henriot, se marie.

—Ce brave officier qui m'a pris Stettin avec un peloton de cavaliers?
Oh! je ne l'ai pas oublié. Et qui épouse-t-il?

—La fille d'un officier des armées de la République, sous les ordres
duquel le maréchal Lefebvre, alors sergent, avait servi.

—Le nom de cet officier?

—Beaurepaire.

—Il fut de mes amis! dit vivement l'Empereur. Il a défendu
héroïquement Verdun et s'est donné la mort, dit-on, plutôt que de
rendre la ville dont il avait la garde. S'il avait survécu, je l'eusse
fait comte et général. Ma foi! je suis bien aise de cette alliance.
Voilà une famille qui se fonde sur de glorieux souvenirs. A quand le
mariage?

—Après-demain, Sire... Je dois servir de mère à Alice de Beaurepaire,
qui est orpheline, et la duchesse de Dantzig a espéré que Votre Majesté
consentirait à signer au contrat...

—J'accepte! dit avec bonne humeur l'Empereur. Assurez la maréchale
Lefebvre de ma présence... Nous assisterons à la cérémonie... Mais j'y
pense, la duchesse de Dantzig ne doit pas être loin d'ici... ni votre
jeune fiancée non plus?... Toutes deux doivent attendre près d'ici une
réponse...

—Votre Majesté a deviné juste.

—La duchesse de Dantzig n'est pas seulement une énergique et bonne
femme, digne du brave soldat dont elle a partagé les peines et la
gloire, c'est aussi une femme intelligente, qui comprend à demi-mot
et sait la conduite qu'il convient de tenir dans les circonstances
embarrassantes... Ma foi! non, ce n'est pas une sotte... je le lui
ai dit à elle-même, fit l'Empereur se souvenant de son intervention
adroite durant cette nuit de Compiègne, qui avait failli devenir
tragique, où Neipperg fut par lui surpris et envoyé au peloton
d'exécution, la maréchale Lefebvre, ajouta-t-il en souriant; a craint
de se trouver déplacée à ma cour... elle a pris trop à la lettre
peut-être certaines observations par moi faites à son mari au sujet
de sa tenue, de ses allures... volontairement elle s'est retirée dans
son château de Combault, ne voulant pas s'exposer aux railleries des
personnages de ma cour et aux façons méprisantes de leurs hautaines
épouses qui ne la valent certes pas... je lui sais grand gré de cette
déférence pour ce désir que je n'avais pas même exprimé... je veux lui
en témoigner, moi-même, toute ma satisfaction... Allez, Montesquiou,
allez me chercher la duchesse de Dantzig et la fiancée du brave
commandant Henriot... je me souviens parfaitement de ma promesse de
signer à son contrat, je la tiendrai... vous, Méneval, achevez cette
note à M. de Lauriston: il faut en finir avec les atermoiements et les
finasseries de mon cher cousin l'empereur Alexandre!...

Et Napoléon, dont la voix s'était enflée et avait repris le ton de
l'irritation, continua la dictée de sa dépêche à son ambassadeur auprès
du czar, tandis que Montesquiou courait chercher la duchesse de Dantzig
et Alice de Beaurepaire...

—Ah! c'est vous, madame Sans-Gêne! dit, avec une jovialité qu'il
savait prendre quelquefois, l'Empereur allant au-devant de la
maréchale, un peu inquiète, malgré les assurances de madame de
Montesquiou, sur l'accueil qui lui était réservé. Eh bien! vous me
boudez donc?

—Non, Sire, répondit Catherine, regardant bien en face son empereur,
vous savez bien que Lefebvre et moi nous nous ferions pour vous hacher
menu comme chair à pâté... Mais voyez-vous, l'air de la campagne nous
est recommandé... Moi, ça n'allait pas, oh! mais pas du tout, dans vos
salons...; à Combault, je suis dans mon élément: il y a des paysans qui
nous aiment, des anciens soldats qui admirent mon Lefebvre comme ayant
été partout, sous la mitraille, à vos côtés, et puis je vis au milieu
des vaches, des moutons, des prairies, des arbres, qui ne valent pas
les beaux sapins de mon Alsace, mais enfin nous les préférons, Lefebvre
et moi, à vos antichambres et à vos _collidors_ tout dorés...

—Corridors! souffla madame de Montesquiou.

—Eh bien! oui, vos couloirs, reprit Catherine, ne comprenant pas bien
l'observation... Moi, j'en avais assez de faire le pied de grue à la
porte de votre salon... ça ne m'empêchait pas de vous aimer, Sire... de
près comme de loin vous êtes notre empereur, et puis, soyez tranquille,
le jour où vous lui ferez signe, Lefebvre ne sera pas long à graisser
ses bottes et à venir vous rejoindre... Mais, quand on ne se bat pas,
vous n'avez pas besoin de lui, n'est-ce pas? Qu'est-ce que vous en
feriez à Paris, d'un vieux grognard comme lui... vous pouvez bien me
le laisser, pas vrai?... Il plante ses choux à présent, auprès de moi.
Mais que vous lui disiez: Ici, Lefebvre... on va encore se frotter sur
la Vistule, sur le Danube, au tonnerre de... pardon! enfin, Votre
Majesté comprend bien ce que je veux dire... eh bien! il ne sera pas
long à me tirer sa révérence, à oublier son jardinage, et à vous
répondre: Présent! quand vous crierez: En avant!...

—Oui, dit l'Empereur toujours souriant, gardez-le, soignez-le,
aimez-le, dorlotez-le, mon brave Lefebvre!... profitez du bon temps
présent, ma chère duchesse!... et, d'une voix plus grave, il ajouta:
Peut-être aurai-je en effet bientôt besoin de vous enlever encore une
fois votre mari...

—Alors, on va se battre, Sire? demanda vivement Catherine.

—Je n'en sais rien et personne non plus, répondit l'Empereur; moi, je
veux la paix... sera-t-on de mon avis en Europe? L'Angleterre intrigue
toujours et le czar est mal conseillé... Madame la duchesse, ne parlez
de rien jusqu'à nouvel ordre. Inutile d'inquiéter votre mari... Cette
lettre qu'écrit Méneval, fit-il en désignant d'un coup d'œil son
secrétaire, contient une demande. Nous verrons la réponse qui sera
faite... Dans cette dépêche, il y a la paix ou la guerre!...

—Ah! vraiment? murmura Catherine dont le front s'assombrit. Et elle
lança un regard à Méneval, penché sur sa petite table et recopiant la
lettre dictée à paroles hachées par Napoléon.

Elle ne pouvait comprendre que ce bout de papier, avec ces pattes de
mouches dessus, contînt si grave résolution. Et elle avait presque
l'envie de courir à Méneval et de lui dire: Ah çà! fiston, tu ne vas
pas écrire de bêtises et nous brouiller avec l'empereur de Russie!

Napoléon, cependant, examinait attentivement Alice de Beaurepaire,
timide colombe effarouchée baissant les yeux sous le perçant regard de
l'aigle.

—Et c'est cette jolie personne, reprit-il avec une certaine
hésitation, qui va devenir l'épouse du commandant Henriot?... Vraiment,
ce commandant est un trop heureux gaillard!...

S'approchant alors de la jeune fille avec sa rapidité et sa brusque
décision, il lui prit la tête à deux mains, approcha de ses lèvres en
feu le front rougissant d'Alice, y déposa un baiser et dit:

—Ce baiser tout paternel vous portera bonheur, mademoiselle... vous
êtes d'une ancienne famille je crois. Élégante, belle et douce, vous
serez une femme charmante... il faudra venir à ma cour... je vous
ferai inviter aux réceptions de l'Impératrice... Je vous reverrai
après-demain, mademoiselle, à votre contrat!... Madame la duchesse, et
vous, maman Quiou, retirez-vous... Méneval n'a pas fini sa lettre, et
le courrier, ce bon Moustache, s'impatiente, tout botté dans la cour!

Les deux femmes s'inclinèrent cérémonieusement, et il sembla à Alice,
qui avait salué moins majestueusement, que l'Empereur continuait à lui
sourire et ne la quittait pas des yeux.

Madame de Montesquiou, après avoir reconduit la maréchale Lefebvre et
Alice jusqu'au bas de l'escalier dominant la terrasse des Tuileries
auprès du quai, se disposa à rentrer dans ses appartements.

L'audience impériale lui avait donné un peu de fièvre. Napoléon
troublait tous ceux qui l'approchaient. Elle résolut de faire encore
deux tours de promenade avant de rentrer.

Au moment où elle embrassait Catherine Lefebvre s'apprêtant à monter en
voiture, il lui sembla qu'un homme, grand, de haute mine, le chapeau
enfoncé sur les yeux, portant une redingote à pèlerine, s'était
éloigné du valet de pied de la duchesse, avec lequel il paraissait
avoir lié conversation. Que pouvait vouloir cet inconnu bien mis? Il
semblait s'être embusqué non loin de la porte particulière par laquelle
sortait l'Empereur dans ses courses privées quand il courait la ville
incognito. Avait-il de mauvais desseins? Un instant, la gouvernante fut
sur le point de signaler au factionnaire cet équivoque observateur.

Tout à coup elle crut s'apercevoir que cet inconnu lui faisait un signe
discret d'intelligence.

Elle tressaillit, n'osa pas avancer, cherchant à dévisager à distance
le personnage.

Celui-ci s'était rapproché rapidement. Il souleva légèrement le rebord
de son feutre, et dit, d'une voix teintée d'ironie:

—Vous ne me reconnaissez pas, chère madame?... la disgrâce change donc
bien les gens?

—M. de Maubreuil! s'écria madame de Montesquiou, témoignant une vive
surprise de la rencontre.

Elle avait autrefois connu l'aventurier. Bien que son âge et son
caractère la missent à l'abri de toute tentative de séduction,
Maubreuil lui avait fait une cour assez assidue, par passe-temps, par
cupidité peut-être, car à cette époque la gouvernante devait recueillir
d'un oncle descendant des d'Artagnan, et royaliste ultra, un riche
héritage qui lui fut d'ailleurs retiré en raison de son adhésion à
l'Empire. Ayant repoussé les hommages du peu scrupuleux adorateur, elle
avait cependant conservé à son endroit une assez favorable inclination.
Quelle femme n'est flattée d'être désirée, n'eût-elle aucune prétention
et nul goût amoureux?

Elle n'accueillit donc point durement Maubreuil, s'informant des
péripéties de son existence depuis la défaveur dont il s'était trouvé
l'objet à la suite de ses intrigues à la cour du roi de Westphalie.
L'aventurier fit un récit plus ou moins véridique de son séjour à
l'étranger, se gardant bien de manifester le sentiment de haine qu'il
portait à Napoléon. Il s'enquit seulement de la duchesse de Dantzig,
dont il avait reconnu la livrée, témoignant d'un grand désir de la voir
en particulier; il avoua qu'un ami très cher à la duchesse, avec lequel
il s'était entretenu en Angleterre, l'avait chargé d'une commission
pour elle, et qu'il souhaitait la remplir au plus vite.

Madame de Montesquiou, parfaitement rassurée sur les intentions
de celui qu'elle avait pris, dans le premier étonnement, pour un
conspirateur aposté, passa aussitôt de la réserve inquiète à la grande
confiance. Elle offrit à son ancien adorateur de le présenter à la
duchesse de Dantzig. Malheureusement, celle-ci quittait Paris et
retournait dans sa terre de Combault.

Maubreuil remercia et répondit qu'il attendrait le retour à Paris de la
duchesse.

—C'est que la maréchale Lefebvre demeurera peut-être longtemps dans
son domaine, dit madame de Montesquiou, de plus en plus décidée à
obliger Maubreuil. Et elle ajouta: Pourquoi ne vous rendriez-vous pas
à Combault? On y célèbre un mariage. A une cérémonie de ce genre, les
présentations sont aisées. D'ailleurs, je serai là...

—Je n'ai guère besoin d'aller aux champs, dit Maubreuil, déclinant
avec un sourire l'offre qu'il jugeait sans intérêt. Il ne voulait
aborder la maréchale Lefebvre que pour obtenir d'elle, en se
servant du nom et de l'amitié de Neipperg, quelque intelligence
avec Marie-Louise. Il pensa que madame de Montesquiou suffirait. La
gouvernante des enfants de France, qu'il avait sous la main, qui se
mettait à sa disposition, pourrait, aussi bien que la maréchale,
lui faciliter une entrevue avec Marie-Louise. Une fois admis auprès
de l'Impératrice, il s'efforcerait de gagner sa confiance, il se
dirait l'ami, l'envoyé du comte de Neipperg, il parlerait de l'amour
persistant de l'absent, et si Marie-Louise ne se montrait point
courroucée, s'il n'était pas chassé aux premières allusions, si elle
semblait l'écouter avec intérêt, le reste le regardait... Introduit
dans la place, il saurait manœuvrer... On était bien venu à bout
d'Henri IV, avec l'aide consciente ou non de Marie de Médicis! Pour
l'instant, la nécessité ne lui apparaissait nullement d'aller relancer
à vingt lieues de Paris la maréchale Lefebvre: madame de Montesquiou le
conduirait à la chambre de l'Impératrice, et de là, à la poitrine de
Napoléon, il n'y aurait qu'une porte à ouvrir, qu'un rideau à écarter...

Et son sourire, plus satisfait, plus gracieux, accompagna son refus
d'aller à Combault.

—Vous avez tort, dit madame de Montesquiou, plus désireuse peut-être
qu'elle n'osait se l'avouer de retrouver la compagnie de Maubreuil,
Lefebvre et la maréchale sont d'excellentes gens qui nous recevront
avec tout leur cœur... et puis la fête sera fort belle, l'Empereur a
promis d'y assister...

Maubreuil, si maître qu'il fût de lui-même, ne pût s'empêcher de
pousser un cri de surprise:

—Comment, Napoléon sera présent à ce mariage?... il se dérangera!...
Lui, à Combault?

—Il l'a promis...

—Quel intérêt peut-il avoir à ce déplacement fatigant, lui si
profondément égoïste, si insensible aux joies comme aux douleurs des
peuples, des individus aussi?...

—Oh! ne dites pas de mal de l'Empereur! s'écria vivement madame de
Montesquiou, effrayée, regardant du côté du factionnaire, immobile,
indifférent, considérant vaguement sa guérite.

Maubreuil haussa légèrement les épaules.

—Je m'étonne simplement, dit-il, reprenant son sang-froid, que
Napoléon quitte son palais, ses affaires, ses plaisirs même, dans
le seul but de signer, dans un village, au contrat d'un simple chef
d'escadron avec une orpheline sans situation, sans aïeux, dont la
généalogie et l'apparentage ne pourront donner à sa cour récente ce
lustre d'ancien régime qu'il recherche.

—Mademoiselle Alice de Beaurepaire est la fille du vaillant défenseur
de Verdun...

—Hum! petite noblesse, toute petite... Est-elle jolie au moins, la
fiancée?

—Charmante!... Sa Majesté, qui vient de l'entrevoir, à l'instant même,
dans son cabinet, ne la quittait pas des yeux... Je ne voudrais pas, à
mon tour, calomnier Sa Majesté, mais il me semble que les beaux yeux de
la fiancée ont été pour quelque chose, pour beaucoup peut-être, dans la
précieuse décision de l'Empereur.

Maubreuil avait la pensée prompte. C'était un gaillard de coups de main
et coups de tête également rapides.

—J'irai à ce mariage, dit-il brusquement... je compte sur vous,
excellente amie, pour me faciliter les présentations...

—Venez donc, dit avec bonne humeur madame de Montesquiou, je suis
bien heureuse de vous avoir décidé... un jour de fête, les souverains
ont l'âme généreuse: peut-être rentrerez-vous en grâce auprès de
l'Empereur... après tout, votre crime n'était-il pas bien grand?...

—Napoléon ignore ce que j'ai fait, ou du moins ce qu'on a pu me
reprocher à la cour de Westphalie.

—Alors, tout est pour le mieux, rendez-vous donc à Combault... et si
vous n'avez pas de honte à donner le bras à une douairière telle que
moi, je vous ferai visiter toutes les agréables choses que renferme ce
domaine...

—J'irai, je vous le promets, et nous ferons des promenades
sentimentales... comme autrefois!...

—Voulez-vous bien vous taire, vilain moqueur! dit en riant madame de
Montesquiou... Allons! à Combault!... je compte sur vous... Adieu! il
faut que j'aille retrouver mon petit roi...

Et maman Quiou, rajeunie par le souvenir des galanteries discrètes de
jadis, enchantée de sa rencontre avec Maubreuil pour lequel elle avait
conservé une affection quasi-maternelle,—toujours les sacripants ont
été adorés des femmes vertueuses,—remonta joyeuse, légère comme à
trente ans, l'escalier des Tuileries.

Maubreuil, dont le voyage projeté avait modifié les plans, s'éloignait
en songeant:

—Bonaparte doit vouloir posséder cette jolie fiancée!... Dubois,
Corvisart, tous les médecins, à la suite des couches difficiles de
Marie-Louise, lui ont ordonné un peu de modération; il est sans doute
encore épris de sa femme, mais elle, qui ne l'aime guère, profite de
l'ordonnance calmante... Privé de femmes en ce moment, n'osant à sa
cour se donner de nouveau quelque lectrice, craignant de s'engager en
une fâcheuse liaison avec une dame du palais, ne voulant pas, de peur
d'une indiscrétion dans les gazettes qu'on lit à Vienne, commander à
Constant de retourner flâner dans les théâtres et de lui amener, au
petit entresol des Tuileries, la superbe Georges, la belle Bourgoing,
l'opulente Grassini, ou quelque autre reine de la scène, Bonaparte
se jettera avidement sur cette jeune chair tentante... Une fraîche
épousée, cela ne l'arrêtera guère, au contraire! la robe nuptiale le
séduira... le lieu est propice... dans un château, à la campagne, au
milieu du relâchement d'une noce joyeuse, un souverain est plus libre,
moins surveillé...

Maubreuil s'arrêta. Sa physionomie s'éclaira d'un reflet mauvais, et il
continua:

—Dans ce domaine vaste, mal gardé, courant le guilledou, la nuit,
Bonaparte cherchant la volupté peut trouver la mort... Oh! oui!...
j'irai à Combault et j'emmènerai avec moi Samuel Barker... son masque
de sosie peut servir!...




V

LE MARIAGE D'HENRIOT


Dans le grand salon du château de Combault, le contrat de mariage
d'Henriot et d'Alice fut signé.

L'Empereur, comme il l'avait promis, y assista, accompagné de Duroc et
de quelques autres officiers de sa cour.

Alice, ravissante dans son costume blanc, rayonnait de bonheur.

Henriot, bien heureux aussi, ne quittait des yeux sa jeune épousée
que pour adresser des regards chargés de reconnaissance au maréchal
Lefebvre et à la duchesse de Dantzig, dont les physionomies franches
et bonnes témoignaient de la vive satisfaction qu'ils éprouvaient, en
voyant enfin unis les deux enfants qui avaient grandi côte à côte,
et dont le sommeil avait été bercé par le bruit du canon. La joie du
marié était encore accrue par le brevet de colonel d'un régiment de
chasseurs, que l'Empereur venait de lui faire tenir, comme cadeau de
noces.

Après la cérémonie, Lefebvre et la maréchale emmenèrent les jeunes
fiancés et quelques invités de choix dans le parc du château de
Combault.

Là, dans ce beau domaine, que Lefebvre avait reçu de l'Empereur, des
réjouissances et des fêtes populaires commençaient qui durèrent pendant
plusieurs jours.

On mangea formidablement et l'on versa de multiples rasades à la santé
de l'Empereur, du roi de Rome, des jeunes époux. Bien entendu, Lefebvre
et la maréchale ne furent pas oubliés.

A l'une des tables dressées devant le château, sur la pelouse, et
où des paysans étaient attablés, un homme mince, long, dépassant de
la tête tous les convives, pérorait, environné d'un cercle de têtes
curieuses, d'oreilles penchées, de bouches béantes.

Il portait une longue redingote bleue à boutons de métal, strictement
boutonnée, et était coiffé d'un bicorne campé de travers. Un bout de
ruban rouge était passé dans sa boutonnière.

Une haute et forte canne était accrochée par une martingale de cuir à
l'un des boutons de sa redingote.

Par moments il se levait de table, décrochait sa canne et lui faisait
accomplir de prestigieux moulinets qu'il accompagnait de trois
ou quatre cris de: «Vive l'Empereur!... Vive le maréchal! Vive la
duchesse!...»

Puis, satisfait, calmé, il replaçait sa canne au bouton, reprenait sa
place à table et se remettait à manger, à boire et à pérorer, objet de
l'admiration de toute sa cour d'hommes champêtres.

L'un des convives se risqua à l'interpeller:

—Alors, comme ça, m'sieu La Violette, dit ce civil considérant avec
une stupéfaction narquoise l'un des héros de la grande armée, vous y
avez parlé à l'Empereur?...

—Comme je te parle, naïf croquant!...

—Et quoi qu'il vous a dit, l'Empereur, m'sieu La Violette?...

—D'abord, appelez-moi gouverneur!... Ne savez-vous pas, bons
villageois, paisibles naturels de la Queue-en-Brie, de Tournan et
autres lieux, que j'ai l'honneur d'être le gouverneur de ce château
de Combault, seigneurerie du maréchal Lefebvre, duc de Dantzig... ne
l'oubliez pas... A présent, vous voulez savoir ce que l'Empereur il m'a
dit?...

—Oui! oui! crièrent les paysans.

—Eh bien... une fois... il m'a trouvé à un endroit où il faisait
chaud, et cependant c'était en hiver, le 15 novembre 1796... j'avais
quinze ans de moins, les enfants!...

—Vous étiez aussi grand, m'sieu La Vio... pardon! m'sieu le
gouverneur? dit le paysan qui avait interrogé l'ancien tambour-major.

—Un peu plus, conscrit!... Pour lors, nous nous trouvions à patauger
dans des marais du côté de Vérone, en Italie.

—C'est loin l'Italie?...

—Oui... beaucoup plus loin encore! Les Autrichiens nous entouraient,
ils voulaient nous faire régaler les sangsues des marais... Alvinzy,
l'Autrichien, n'attendait plus qu'un renfort de 40,000 hommes pour nous
tomber dessus... alors qu'est-ce que fait le général?...

—Napoléon?... pas vrai, m'sieu le gouverneur?

La Violette regarda de travers son interrupteur:

—Oui, le général Bonaparte, devenu notre Empereur... homme rustique,
tu sauras que bien qu'il y ait d'autres généraux et qu'il y ait encore
d'autres empereurs dans le monde, quand on dit le général, c'est
Bonaparte que ça veut dire, et quand on dit l'Empereur tout court,
c'est Napoléon dont on a parlé... Allons! encore un verre de vin, pour
arroser la leçon, et écoute la suite de l'histoire... A la santé du
maréchal!...

La rasade avalée, La Violette reprit:

—Le général nous dit donc: «Mes enfants, nous n'avons pas le nombre
pour nous... il faut avoir la malice... tous ces marais sont traversés
de chaussées, où une colonne d'hommes énergiques peut résister
et passer... l'ennemi, bien plus fort que nous, perdra l'avantage
numérique, obligé de se serrer au lieu de déployer ses bataillons...
enfilons ces mauvais chemins-là... vous voyez ce village là-bas,
il s'appelle Arcole... je veux y aller déjeuner: en avant, les
enfants!...» et nous voilà partis!...

—Arcole?... c'est là où il y avait un pont? demanda l'un des voisins
de La Violette.

—Et un fameux!... il était défendu par quarante pièces de canon,
sans compter les tirailleurs, la cavalerie, la réserve... Bref, quand
nous y arrivons, un feu du diable nous accueille... les plus solides
commencent à vaciller... la fusillade et la mitraille couvrent le pont
d'une pluie de balles. Impossible d'avancer!... c'était terrible et
surprenant, ce pont vide, tout environné de fossés, où personne n'osait
passer... Augereau ne savait que faire pour enlever ses troupes, quand
tout à coup un grand brouhaha s'élève à la tête du pont... C'est le
général Bonaparte qui arrive... Aussitôt il s'informe... il voit par
ses yeux le danger, l'hésitation des soldats, la bataille perdue...
alors il descend de cheval et crie: «—Un drapeau!... Qu'on m'apporte
un drapeau!...» On lui apporta le drapeau de la 32e demi-brigade... Il
porta à ses lèvres l'étoffe sacrée, puis, saisissant l'étendard par la
hampe, il s'élança sur le pont, en criant: En avant!... On le suivit,
pêle-mêle... en désordre, ivres, furieux, aveugles et fous, nous
allions!... On courait sur le pont, enveloppés d'une pluie de balles...
Le drapeau déployé au-dessus de la tête de Bonaparte semblait la voile
d'un bateau battu par la tempête... Lannes, Bon, Muiron s'étaient jetés
au-devant du général pour essayer de le protéger de leurs corps...
Muiron, son aide de camp, tomba frappé d'une balle qui lui était
destinée... C'est alors que je m'avançai...

La Violette fit une pause. Il semblait recueillir ses souvenirs et
chercher un mot qui lui échappait. Bientôt il reprit:

—Ah! voilà!... Muiron était tué, Lannes s'était jeté à droite vers
Bonaparte, pour parer de sa poitrine la fusillade qui venait de la
gauche du pont... De ce côté-là le général n'était pas protégé... je
me trouvais avec mes tapins, des enragés, des gamins de dix-huit ans,
toujours au premier rang... quelquefois plus près encore de l'ennemi...
et, ma foi! pour soutenir le général, je faisais battre la charge à
tour de bras... Voyant Muiron tomber, je me précipite vers le général
et je me redresse... derrière moi, il était à l'abri... l'avantage de
la taille... vous comprenez?... c'est alors que le général m'a parlé...

Comme un artiste qui prend des temps et pose ses effets, La Violette
s'arrêta, promenant sur son auditoire un regard dominateur...

—Or donc, reprit La Violette, satisfait de l'attentif silence qui
l'environnait, le grand homme il me dit comme cela, au milieu de
la pétarade: «Imbécile...—oui, je crois bien que c'est imbécile
qu'il a dit, on n'entendait pas très bien à cause de la fusillade
endiablée—baisse-toi donc, tu vas te faire tuer?...» Alors, je lui
répondis, en faisant les marques de respect dues aux supérieurs: «Mon
général, je suis là pour ça... si je suis tué, on battra la charge sans
moi; mais si vous étiez tué, vous, qui donc battrait les Autrichiens?»

—C'était bien dit... et qu'est-ce qu'il a répondu, le général?... fit
le paysan qui avait questionné La Violette.

—Rien..., il n'a pas eu le temps... Une furieuse décharge d'artillerie
nous jetait tous dans le marais, en démolissant une partie du pont...
Oh! ce que nous barbotions dans la vase, mes enfants!... mais c'est
égal, je faisais toujours battre la charge à mes petits tambours, et
le général tenait toujours son drapeau déployé au-dessus de sa tête...
On a fini par le passer tout de même ce diable de pont, et l'on a
culbuté Alvinzy dans les marais où il voulait nous donner comme pitance
aux sangsues!... Voilà, mes amis, la première fois que j'ai causé à
Napoléon... Nous avons ensuite parlé ensemble à la bataille d'Iéna...
à Dantzig... à Friedland... et ça n'est pas fini, j'espère bien que
ça n'est pas fini!... dit La Violette en cherchant autour de lui
l'assentiment des paysans pour ses pronostics belliqueux.

Un certain silence avait suivi ses dernières paroles. L'un des paysans,
nommé Jean Sauvage, fermier du maréchal Lefebvre, robuste cultivateur
approchant de la quarantaine, en levant son verre en signe d'amitié,
dit à La Violette:

—A la vôtre, gouverneur! Je bois à un brave, à un vrai Français,
et nous autres paysans de la Brie, nous avons la prétention d'être
de notre pays... Nous avons écouté votre beau récit, et croyez bien
que notre cœur bat au souvenir de tous ces grands combats dont vous
avez été l'un des acteurs... Bonaparte, au pont d'Arcole, a été d'une
bravoure téméraire... Il a entraîné l'armée, lui, dont la place n'est
pas en première ligne, dans les combats, et qui a autre chose à faire
que de risquer sa vie comme un simple soldat; il a montré qu'il savait,
à l'occasion, risquer sa peau et braver la mort stupide... Nous
l'admirons donc comme général, nous l'aimons comme Empereur... Mais
nous commençons à trouver qu'il a suffisamment acquis de gloire comme
cela et qu'il est temps de se reposer sur ses lauriers... Voilà notre
sentiment, à nous autres, cultivateurs briards, monsieur le gouverneur
La Violette.

—Et vous avez raison, mes amis, de vouloir le maintien de la paix!
dit une voix forte derrière eux; j'espère que rien ne viendra plus vous
arracher à vos champs, à vos foyers...

C'était Lefebvre qui, ayant au bras Alice, la future mariée, conduisait
ses invités à travers la prairie, où les tables dressées et les
tonneaux défoncés donnaient l'aspect d'une joyeuse kermesse des pays
flamands.

La Violette s'était levé en reconnaissant la voix du maréchal.

Il se mit au port d'armes avec sa canne et grogna:

—Alors on ne se battra plus?... On est donc rouillé?

—Que grommelles-tu dans ta moustache? dit Lefebvre. La France, mon
vieux La Violette, a acquis assez de gloire pour ne plus vouloir
chercher de nouvelles occasions de victoires. A tenter trop la fortune,
on risque de tout perdre... Je crois que l'Empereur, dont tous les
désirs sont satisfaits, qui vient d'éprouver la grande joie d'être père
et dont la dynastie est désormais à l'abri des éventualités et des
revers, comprendra qu'il est temps de donner à son peuple le repos, la
tranquillité, les bienfaits de la vie paisible et laborieuse... C'est
d'ailleurs le sentiment de tous les compagnons d'armes de Sa Majesté...
Qu'il consulte ses maréchaux, il verra bien que personne ne veut plus
la guerre!

—Parbleu! grogna La Violette, mal convaincu, tous les maréchaux sont
devenus gras comme des chanoines... ils ont des châteaux, des fermes,
de l'argent, ils ne demandent qu'à jouir de tout cela, à loisir...
enfin!... la consigne est de désarmer, allons! vive la paix!... vivent
la joie et les pommes de terre!...

Et La Violette fit tournoyer sa canne avec une vélocité où il y avait
du dépit et de l'ironie.

Jean Sauvage, le paysan qui avait déjà parlé, reprit la parole:

—Monsieur le maréchal a raison, dit-il, quand il déclare, lui, un
vaillant, lui, un héros, qu'il est sage de laisser souffler la France
et qu'il est temps de suspendre le fusil au râtelier... Si l'on
consultait le pays, encore plus que les maréchaux, il voudrait la
paix... Puisse la naissance du fils de l'Empereur nous l'accorder!

A ce moment, la maréchale Lefebvre, à qui le commandant Henriot donnait
le bras, s'avança en tendant la main à Jean Sauvage:

—Bien dit, garçon!... Tu es paysan, moi je suis aussi une fille de la
terre, je sais combien c'est douloureux pour ceux qui l'ont cultivée
de voir un champ foulé par les chevaux, piétiné par les hommes,
labouré par les roues de l'artillerie... Je sais aussi qu'après la
guerre, les souverains se réunissent et se font mille fêtes entre eux,
tandis qu'on pleure dans les villages et que des femmes en deuil
s'agenouillent devant des croix représentant des fosses lointaines,
des tombes inconnues, en Espagne, en Moravie, en Pologne... Oui, vous
avez raison, mes amis, de vouloir la paix, mais soyez assurés qu'un
peuple qui s'amollit est bien vite obligé de subir la pire des guerres,
celle qu'on lui impose, qu'il fait à contre-cœur, sans élan ni
enthousiasme...

Elle s'arrêta un instant, puis continua, plus animée:

—L'Europe, en ce moment, est traversée par des courants souterrains
menaçants. Une explosion brusque peut avoir lieu d'un instant à
l'autre... Napoléon est toujours redouté des rois de l'Europe, mais il
en est haï aussi... Pour eux, il est le soldat audacieux qui a fondé
un trône non seulement sur la victoire, mais aussi sur la Révolution
française... il est le champion de l'égalité, cette chose odieuse aux
monarques du droit divin... il n'y a qu'en France qu'il est possible de
voir maréchal et duc un paysan comme Lefebvre, maréchale et duchesse
une paysanne comme moi, qu'on nommait jadis la Sans-Gêne!... Mes amis,
réjouissons-nous d'avoir la paix, profitons de ses bienfaits, mais ne
tremblez pas le jour où il faudra reprendre le fusil... vous devrez
tous peut-être avant peu l'armer, non plus pour acquérir de la gloire
et grandir encore le nom de Napoléon, mais pour préserver votre champ
et sauver la patrie!...

Jean Sauvage se leva, et, solennel, se découvrant, dit alors d'une voix
forte:

—Madame la maréchale, et vous tous qui êtes ici, célébrant le mariage
du commandant Henriot, le fils adoptif de notre maître aimé, qui a
conduit à la victoire plusieurs d'entre nous, bien haut nous le disons,
nous faisons tous des vœux pour l'Empereur et pour le roi de Rome,
nous espérons qu'il saura maintenir à la France son rang dans le monde
et lui garder ses frontières de la République... mais nous désirons,
nous, les humbles, les petits, les travailleurs des champs, qui formons
la grande masse de la nation, ne plus entendre le son du canon que pour
célébrer les joyeux événements... nous souhaitons que la France puisse
enfin cesser d'être un camp tout assourdi du fracas des armes... le
sang de notre jeunesse a assez coulé sur cent champs de bataille...
N'est-ce pas, les enfants? ajouta-t-il, en se tournant vers les
paysans, cherchant leur approbation, et tous s'écrièrent:

—Oui! oui!... c'est bien cela!... Jean Sauvage, tu as raison!...

—Mais si nous voulons la paix, il faut que l'Empereur sache bien
que nous ne sommes pas de mauvais citoyens, reprit Jean Sauvage avec
assurance. Le jour où, par malheur, la victoire nous abandonnerait,
le jour où l'ennemi, prenant sa revanche, viendrait, comme autrefois,
jusque dans nos demeures insulter à nos courages inutiles, le jour
où à notre tour nous connaîtrions les humiliations de la défaite et
les horreurs de l'invasion, alors, j'en fais le serment, ici, devant
vous, monsieur le maréchal, nous nous lèverions tous en masse, nous
abandonnerions nos chevaux, nos sillons, nos femmes, nos enfants,
et chacun de nous ferait alors son devoir... nous montrerions aux
envahisseurs étonnés ce que peuvent les paysans de France courant aux
fourches!...

—Je transmettrai à l'Empereur vos vœux et vos patriotiques paroles,
mon ami, dit Lefebvre d'une voix émue... mais j'espère qu'il ne sera
jamais nécessaire de vous les rappeler... Nous avons nos sabres et nos
fusils pour repousser l'ennemi, si jamais il osait se présenter par
ici; gardez vos fourches pour remuer le foin, vos fléaux pour battre le
grain!... Au revoir, Jean Sauvage! mes amis, plaisir et bonne santé à
tous!...

Et le maréchal s'éloigna avec ses invités, au milieu des acclamations
réitérées des paysans.

Catherine Lefebvre cependant, bien qu'impressionnée par l'attitude et
par les paroles de Jean Sauvage, car elle sentait que ce paysan briard
exprimait les craintes, les pressentiments et les alarmes de tous les
Français, voulut dissiper les inquiétudes qui s'étaient répandues parmi
les invités.

—Venez faire un tour dans les galeries du château! dit-elle gaiement.
On ne vous a pas tout fait voir, et nous avons, comme tout seigneur,
notre galerie des ancêtres à montrer!... Allons, Henriot, donne le
bras à ta fiancée; moi, je m'en vais avec Lefebvre, bras dessus, bras
dessous, comme autrefois...

—Comme toujours, ma bonne Catherine! répondit Lefebvre, offrant avec
empressement son bras à sa femme.

Et tous deux, guidant le cortège des invités, comme à une noce
villageoise, montèrent processionnellement le perron du château.

Là, après avoir parcouru vestibules, salons d'honneur, chambres de
gala et salles à manger de grande réception, la maréchale conduisit le
cortège vers une galerie, sur la porte de laquelle était peinte une
épée à coquille simple, épée ancienne, de simple garde ou de sergent,
croisée d'un bâton de maréchal avec une couronne ducale et un chapeau
de vivandière au-dessus, armoiries singulières et naïves.

On entra. La pièce était nue. Une série d'armoires fermées garnissait
seulement les murailles.

Catherine ouvrit la première de ces armoires.

Accrochée, une robe de toile, à petits bouquets fanés, pendait auprès
d'un jupon court, surmontée d'un bonnet à barbes de dentelles.

—Mon costume de blanchisseuse, celui que je portais quand je connus
Lefebvre, dit avec simplicité la maréchale. Ah! c'était l'époque où
l'on prenait les Tuileries d'assaut, où l'on chassait les tyrans!

—Et où tu me faisais sauver la vie à un chevalier du poignard! ajouta
Lefebvre à mi-voix.

—Chut! dit Catherine montrant Henriot, tu sais bien qu'on ne doit
parler ni ici, ni chez l'Empereur, de celui qui n'est plus pour nous
qu'un ami, mort depuis longtemps... Ah! reprit-elle à haute voix, en
ouvrant la seconde armoire, voici mon uniforme de cantinière, celui que
je portais à Verdun, à Fleurus... Tenez, regardez la déchirure produite
par la baïonnette d'un Autrichien...

Tous les invités s'approchèrent et contemplèrent avec une curiosité
respectueuse le costume qui évoquait tant de combats passés, la
blessure de Catherine et la gloire de son mari.

—Cette troisième armoire, continua Catherine, poursuivant le voyage
à travers son passé, contient ma belle robe de maréchale, lorsque je
fus au camp de Boulogne où Lefebvre reçut de la main de l'Empereur la
plaque de grand-aigle de la Légion d'honneur...

On fit quelques pas.

—Passons à d'autres vêtements qui rappellent de grands souvenirs,
dit-elle... Voici ma robe de sacre... mon manteau de cour, pour ma
présentation à l'Impératrice..., ma pelisse de voyage lorsque j'allai
retrouver Lefebvre à Dantzig!...

Elle énumérait ainsi successivement tous ses costumes qu'elle avait
conservés pieusement, en ouvrant successivement les placards où ces
témoins de sa vie avaient été alignés et rangés.

Arrivant enfin à une dernière armoire, Catherine dit en souriant:

—Nous regarderons celle-ci tout à l'heure... au tour de la défroque de
Lefebvre à présent!...

Et, comme elle l'avait fait pour elle, successivement, elle fit
voir l'uniforme de garde-française qu'avait porté Lefebvre avant la
Révolution, son sabre de lieutenant de la garde nationale au 10 août,
son costume de voltigeur au 13e léger, puis son uniforme de général,
quand il avait remplacé Hoche à l'armée de la Moselle, son habit de
sénateur, son grand uniforme de maréchal de France...

Les broderies ternies, les passementeries fanées, les brûlures faites
par la poudre, les trous témoignant du passage d'une lance russe ou
d'un sabre autrichien, faisaient de ce vestiaire domestique comme le
musée de la gloire, le reliquaire de la piété patriotique...

Tous les assistants étaient émus et nul ne songeait à railler, quand,
ouvrant la dernière armoire qu'elle avait réservée, Catherine offrit à
leurs regards deux costumes de paysans alsaciens, l'un d'homme, l'autre
de femme:

—Avec ces humbles vêtements, Lefebvre et moi nous voulons être
enterrés, dit-elle... cette jupe, je l'ai portée paysanne, cette blouse
fut celle de Lefebvre quand il était au moulin, dans son village...
avec ces modestes habits nous irons dormir ensemble pour toujours!...

—Oui... c'est mon vœu le plus cher! dit Lefebvre; vous le voyez, mes
amis, voilà nos armoiries à nous et nos galeries d'aïeux!... L'Empereur
nous a faits duc et duchesse, nous sommes restés ce que nous étions...
et quand on enterrera Lefebvre, le soldat, et Catherine, la cantinière,
dépouillés alors de leurs dignités, de leurs habits de cour, nous
voulons qu'on dise d'eux tout simplement:

—Lefebvre et sa femme, la Sans-Gêne, n'avaient point de portraits
généalogiques à montrer... leurs parchemins c'étaient leurs habits de
travail ou de combat... ce n'étaient point des descendants, eux, ce
furent des ancêtres!...




VI

L'EMPEREUR AMOUREUX


Pendant la visite à l'armoire aux reliques domestiques que Lefebvre et
Catherine avaient dirigée, Napoléon s'était retiré dans le pavillon
séparé mis à sa disposition par ses hôtes.

Il avait annoncé son intention de passer la nuit sous le toit
hospitalier de Lefebvre et de ne retourner que le lendemain matin à
Paris, après la cérémonie religieuse qui devait être célébrée dans la
chapelle du château.

Un service de courriers et d'estafettes avait été organisé, et
l'Empereur, qui avait emmené son secrétaire Méneval, continuait à
expédier ses affaires courantes. Il travaillait partout et partout se
trouvait chez lui.

Jusqu'à l'heure du dîner, l'Empereur parut distrait. Il s'informait
de l'heure. Il marchait fiévreusement dans la pièce qui lui servait
de cabinet, ouvrant brusquement la porte du salon voisin comme s'il
devait y rencontrer quelqu'un d'attendu et la refermant avec la même
vivacité, ainsi qu'à la suite d'une fausse joie, montrant un éclair de
désappointement dans les yeux.

Son secrétaire s'apercevait de son impatience, mais il ne pouvait en
deviner la cause. Il attribuait aux nouvelles équivoques reçues de la
cour de Russie la visible inquiétude de Napoléon.

A la fin, comme n'y tenant plus, l'Empereur s'écria:

—En voilà assez pour cette après-midi, Méneval... vous pouvez vous
retirer et prendre votre part des réjouissances que prodigue le duc de
Dantzig à l'occasion du mariage de son pupille, le colonel Henriot...
Amusez-vous, Méneval, c'est de votre âge... et puis une fête nuptiale
dispose toujours à la gaieté!...

Il cherchait ses mots, comme s'il avait une question à poser qui
l'embarrassait. Il reprit bientôt, tandis que le secrétaire rassemblait
ses papiers, bouchait l'écritoire et serrait dans un portefeuille
fermant à clef les notes et les originaux de la correspondance:

—Tout le monde ici semble être fort joyeux... Le bal sera animé...
il me semble qu'il y a de fort jolies femmes... Avez-vous remarqué la
mariée, Méneval, elle m'a paru fort piquante?...

—C'est une des plus charmantes femmes qui se puisse trouver à votre
cour, Sire, et le colonel Henriot a fait bien des jaloux...

—Ah! vous la trouvez jolie?... c'est aussi mon avis, dit l'Empereur
avec vivacité, puis aussitôt, sur le même ton, désireux de cacher
une impression secrète, en profond comédien qu'il était, même dans
l'intimité, dissimulant même avec ses plus dévoués serviteurs: Avant de
vous retirer, dit-il, préparez-moi donc, mon cher Méneval, un ordre...
c'est pour un officier que je puis d'un moment à l'autre envoyer à
Paris au ministère de la Guerre afin d'en rapporter le portefeuille F
contenant les états de situation des troupes cantonnées dans la région
de la Baltique...

—Voici l'ordre, Sire, dit Méneval... il n'y a plus qu'à y inscrire le
nom de l'officier que Votre Majesté veut envoyer...

—Laissez-le en blanc... signez par ordre et remettez-moi ce papier...
A présent, vous pouvez vous retirer... Ah! envoyez-moi Constant!

Le secrétaire se retira et Constant, en habit noir, l'allure
obséquieuse et l'air câlin, se présenta devant son maître, qui lui
ordonna de l'habiller.

Constant, fort au courant des habitudes de Napoléon, car il était à son
service depuis le Consulat, se dirigea vers le cabinet de toilette,
y prit une savonnette, un rasoir, un petit miroir et sur un réchaud
à esprit-de-vin fit chauffer l'eau pour la barbe. Ces préparatifs
accomplis en silence, il s'approcha de Napoléon et commença à le
dévêtir. Il fallait l'habiller, le brosser, le peigner comme un enfant.
Il ne touchait à rien et se laissait faire passivement. On eût dit un
automate bien réglé. Sa pensée fatiguait loin durant cette inertie
physique.

Quand l'eau commença à chanter dans la bouilloire, Constant, sur la
pointe du pied, se dirigea vers la porte du cabinet, l'entr'ouvrit, fit
un signe muet.

Une ombre haute apparut, raide, se mouvant lentement. L'ombre portait
un turban avec aigrette, des pantalons larges, une veste ronde, le
cimeterre lui pendait au côté et deux pistolets à pommeaux d'or
luisaient à sa ceinture de soie filigranée d'or.

C'était Roustan, le fidèle mameluck,—dont la fidélité, d'ailleurs,
comme celle des maréchaux, ne devait pas persister dans les jours de
malheur. Cet Oriental, comblé de bienfaits par son maître, qui avait en
lui la plus grande confiance, qui ne s'en remettait qu'à lui du soin de
sa sécurité, ne voulut pas se déranger après l'abdication. Le climat
de l'île d'Elbe ne convenait pas à sa santé. Et puis les Bourbons lui
offraient un bureau de loterie. Il le négocia avec fruit et se rendit
en Angleterre. Là il se fit voir pour de l'argent. Wellington, qui
s'était déjà donné la peu noble satisfaction d'acheter l'ancienne
maîtresse de Napoléon, la Grassini, ne manqua pas d'offrir le spectacle
du mameluck de l'Empereur, aux fêtes qu'il donnait à l'aristocratie
anglaise en l'honneur de Waterloo. A partir du déclin, quand la roue
de la fortune tourna et que l'Empereur descendit la pente vertigineuse
de la défaite, on ne rencontre plus dans son entourage que des âmes
lâches et des faces de traîtres. Roustan, esclave géorgien, musulman
fataliste et soumis à la religion du plus fort, eut pourtant une excuse
à sa trahison, que ne sauraient invoquer les maréchaux gavés et les
courtisans repus qui mordirent si cruellement la main prisonnière
qu'ils avaient si patiemment, si complaisamment léchée alors qu'elle
tenait encore le sceptre et l'épée. On est presque tenté d'atténuer la
perfidie des Anglais en évoquant celle de certains Français, quand les
jours noirs furent venus et que l'étoile impériale eut définitivement
disparu du ciel d'Europe.

Mais, au château de Combault, Roustan n'avait aucune idée de sa
future défection. Qui l'eût prédit se serait exposé à la fureur du
mameluck. Il servait ponctuellement et aveuglément son maître. Jamais
il ne s'écartait de lui et les assassins devaient s'attendre à le
trouver sur leur passage. La nuit, il couchait en travers de la porte
de l'Empereur. Maubreuil n'avait pas négligé ce vigilant gardien du
seuil, et c'est pourquoi il s'était précautionné, dans un but encore
mystérieux, de son auxiliaire Samuel Barker, le sosie napoléonien,
susceptible de tromper Roustan et d'égarer sa vigilance.

S'approchant de Constant qui portait la savonnette, Roustan prit le
petit miroir et le maintint, applique vivante, devant l'Empereur.
Celui-ci, debout, saisit alors le rasoir que Constant lui présenta
tout ouvert et repassé. Napoléon se rasait lui-même. Il procéda
avec rapidité à l'opération. Puis il se précipita vers le cabinet
de toilette, se débarbouilla, se lava les mains, polit ses ongles
et revint se confier aux soins de Constant. Celui-ci lui ôta alors
sa chemise, son gilet de flanelle, et lui frotta tout le corps avec
de l'eau de Cologne. Ce massage terminé, le valet de chambre allait
lui passer son caleçon et sa culotte, quand, le repoussant, Napoléon
s'élança vers la cheminée, y jeta impatiemment deux énormes bûches, en
disant:

—Ah çà! maître drôle, vous voulez donc me faire mourir de froid!

Et il lui pinça l'oreille, selon son habitude, aux moments de belle
humeur.

L'Empereur était excessivement frileux. Il lui fallait du feu dans tous
ses appartements, même pendant l'été. En toute saison on le voyait
charger son lit, la nuit, de chaudes couvertures. Les souffrances du
froid durant la campagne de Russie furent pour lui insupportables et en
quelque sorte paralysèrent son activité et congelèrent son génie.

Égayé par la flamme claire qui jaillissait de l'âtre ravivé, Napoléon
pinça de nouveau l'oreille de son valet de chambre, en disant:

—Vous allez me faire beau aujourd'hui... je désire plaire!...

Et un sourire, où il y avait plus d'ironie que de contentement de
soi, glissa entre ses lèvres. Il connaissait trop les hommes, les
femmes aussi, pour ne pas savoir que ces soins d'élégance étaient
superflus. N'était-il pas l'Empereur? Pour parure il avait sa gloire,
son attrait était dans sa puissance. Mais, avec un grand désordre et
une indifférence complète pour le luxe personnel, Napoléon avait le
goût du costume spécial, des vêtements peu ordinaires, le signalant
aux regards, et le faisant se détacher, simple, sans galon ni
passementerie, sur le fond d'or de ses généraux et de ses courtisans.
L'orgueil flottait dans les pans de la modeste redingote grise et
rien que la forme inusitée de son petit chapeau sans plumet ni ganse
révélait son soin de paraître différent, même par la coiffure, des
autres hommes.

Constant acheva donc d'habiller son maître. Il lui mit aux pieds de
légères chaussures, lui passa un gilet de flanelle, sa chemise, puis
lui enfila des bas de soie blancs sur un caleçon de toile très fine.
Renonçant ce jour-là à la culotte de casimir blanc qu'il portait
avec des bottes à l'écuyère, Napoléon désira mettre un pantalon à
l'anglaise, très collant, de casimir blanc avec de petites bottes qui
lui montaient au milieu du mollet. Elles étaient éperonnées, ces bottes
de salon, avec de mignons éperons d'argent, presque invisibles. Ensuite
Constant lui ajusta un col en soie noire, une cravate de mousseline,
un gilet rond de piqué blanc; l'habit de chasseur que portait
ordinairement Napoléon était tout prêt. Il le repoussa et demanda un
habit de colonel de grenadiers de sa garde, qu'il mettait plus rarement.

—Le colonel Henriot, dit-il, sera en chasseur, moi en grenadier, cela
fera une différence...

Et son énigmatique sourire reparut sur ses lèvres.

Il ajouta presque aussitôt, comme incapable de se contenir, et
d'empêcher les paroles qui se pressaient dans sa gorge de s'échapper...

—Elle est fort gentille la jeune épousée... Qu'en dites-vous, maître
Constant?

Le valet de chambre qui comprenait à demi-mot, quand son maître,
désireux de donner quelques instants à l'amour, lui désignait quelque
beauté de la cour qu'il songeait à honorer de ses hommages, fit une
grimace où il y avait de l'étonnement et un blâme discret.

—Votre Majesté a fort bon goût, dit-il d'un ton doucereux... cette
jeune femme est vraiment digne d'attirer les regards... et dans toute
autre circonstance je suis assuré que Votre Majesté n'aurait qu'à
lui témoigner de la bonté pour qu'elle s'efforçât de reconnaître
sur-le-champ la haute faveur qui lui serait réservée... Mais
aujourd'hui... ici, dans ce château, la veille même de son mariage...
je crois qu'il vaut mieux que Votre Majesté tourne ses regards et son
attention ailleurs...

—Alors, vous croyez inutile toute démarche? demanda l'Empereur
naïvement, un peu honteux, comprenant parfaitement les très plausibles
objections de son valet de chambre.

—Je crois que Votre Majesté perdrait ses hommages... au moins pour le
moment, répondit nettement Constant.

Et il ajouta aussitôt:

—Si Votre Majesté est désireuse de prendre quelques distractions, il
y a ici nombre de dames qui seront fort heureuses de dédommager leur
empereur de cette petite déconvenue et de lui faire prendre patience...

Et, avec la familiarité qui était permise à Constant, introducteur
ordinaire des amoureuses de Napoléon dans le petit entresol des
Tuileries, où jadis logeait Bourrienne et qui communiquait par un
couloir sombre avec la chambre officielle, le valet de chambre, Mercure
en titre, se hâta de dire:

—Il y a en ce moment à Combault madame de Rémusat... madame de Luçay...

Napoléon fit un geste d'impatience.

—Laissez ces dames coqueter avec mon aide de camp... Voyons! suis-je
prêt?... ma toilette est achevée... Eh bien! prenez ce flambeau... le
dîner est servi et l'on m'attend depuis longtemps!...

Constant, voyant ses offres de galants services refusées, demeura
surpris du ton de l'Empereur. Il prit le flambeau en hochant la tête et
précéda Napoléon dans la pièce où l'attendait l'officier de service. Il
murmurait, avec sa profonde expérience des boutades amoureuses de son
maître:

—Le colonel Henriot fera bien de monter la garde, cette nuit, à la
porte de sa fiancée, s'il veut demain la conduire à l'autel dans sa
robe nuptiale!

Au dîner qui fut somptueux et longuement servi, on remarqua avec
la plus grande surprise que l'Empereur demeura, jusqu'au troisième
service, à table, lui qui se levait d'ordinaire aussitôt les premiers
plats servis.

Il prolongea le dîner, lançant au grand maréchal, placé auprès d'Alice
de Beaurepaire, des questions et des regards qui s'adressaient surtout
à sa jolie voisine.

Duroc répondait de son mieux, facilitant le manège de l'Empereur
qu'il n'avait pas tardé à surprendre. Tous les généraux, tous les
courtisans de Napoléon étaient un peu ses pourvoyeurs. Lorsqu'il
avait jeté son dévolu sur quelque dame réputée aimable, susceptible
d'être, entre deux dépêches, entre deux audiences, presque entre deux
portes, honorée de l'amour instantané et tout physique dont il était
en ces occasions capable, c'était à qui s'empresserait de deviner, de
favoriser, de devancer les désirs du maître. Les maris, indirectement,
par leur surveillance molle, encourageaient leurs femmes à l'auguste
adultère; les amants, négligeant leurs maîtresses, les poussaient à
une si flatteuse trahison; les pères laissaient orgueilleusement leurs
filles s'égarer du côté du canapé impérial. Ces élégants proxénètes
portaient, les uns, des titres sonores de la plus vieille aristocratie
française; les autres, des noms retentissants que la victoire avait
blasonnés; mais tous, également inconscients et asservis, ne pensaient
qu'à se montrer complaisants domestiques. Constant avait des ducs et
des maréchaux pour collègues dans le service du petit entresol.

Ceux qui ont reproché à Napoléon son immense orgueil, son dédain
des sentiments ordinaires de l'humanité et le souverain mépris des
hommes qui perçait dans ses actes, dans ses paroles, dans ses regards,
n'ont-ils pas vu que les choses autour de lui justifiaient le dédain
et l'orgueil? Quant au mépris, les hommes qui l'approchaient ne le
sollicitaient-ils pas? Quel homme résisterait au désir de se trouver
grand au milieu d'une foule agenouillée? Durant quinze années de
vraie puissance, Napoléon ne vit autour et devant lui que des nuques
inclinées. Patience! viennent l'Anglais, le Prussien, le Russe et
l'Autrichien enfin victorieux, et toutes ces échines courbées se
redresseront, les anoblis d'hier avec les hobereaux de jadis iront
faire la courbette devant le ventre de Louis XVIII, et, pour faire
oublier leurs services d'alcôve et leurs fonctions d'antichambre, tous
ces auxiliaires de Constant s'efforceront de reléguer bien loin, dans
l'Afrique australe, celui dont la vue seule évoquerait leur ancienne
domesticité.

Le charme qu'éprouvait visiblement l'Empereur en la présence de la
fiancée d'Henriot, à la ronde des courtisans et des dignitaires, par
des clins d'yeux significatifs, des coudes poussés, des toussements
étouffés, et des prises de tabac offertes avec malice et acceptées
d'un air entendu, bien vite fut signalé, constaté et commenté; seul,
Lefebvre, très occupé par ses devoirs de maître de maison, comme le
futur mari, ne s'était aperçu de rien. Cécité naturelle. Ordre logique.

Mais la préoccupation de Napoléon, si visible quand Duroc se penchait
vers Alice, semblant lui traduire la pensée d'amour et de convoitise
qui jaillissait en éclairs des yeux si vifs, si étranges de son
maître, puis l'embarras inattendu que témoignait l'amoureux despote
quand il adressait directement la parole à la fiancée d'Henriot, tout
ce manège révélateur n'avait pas échappé à la maréchale.

Elle frémissait d'impatience. Sous la table ses pieds agités et nerveux
se heurtaient, comme des cymbales sourdes, rythmant sa nervosité.
Elle sentait le sang empourprer ses joues. Elle aurait voulu se
lever, lâcher ses convives, intervenir, parler, et avec le sans-façon
dont elle avait fait montre deux ou trois fois, dans des entrevues
mémorables, apostropher Napoléon, lui reprocher son dessein, l'en
détourner, et, avec audace, comme lors de la terrible scène de nuit du
palais de Compiègne, où il s'était agi de sauver Neipperg, préserver
l'honneur d'Alice et garder à Henriot le cœur de sa femme. Oh! elle
savait bien ce qu'il fallait dire! Elle connaissait l'art de prendre
Napoléon, de le surprendre surtout. Mais il fallait l'aborder, se
trouver face à face avec lui. Et l'étiquette la clouait sur sa chaise,
devant l'Empereur. Elle mâchonnait avec rage son pain, sans toucher
aux plats qu'on lui passait et, par moments, pour se soulager, elle
décochait des regards furieux à Lefebvre, qui, ne comprenant rien à
l'émotion de sa femme, roulait autour de lui de gros yeux ahuris et se
disait avec inquiétude:

—Est-ce que j'aurais, sans m'en apercevoir, lâché quelque sottise?...
L'Empereur n'a pourtant pas son air des mauvais jours... jamais,
au contraire, il ne m'a paru de meilleure humeur... Pourquoi donc
Catherine me regarde-t-elle ainsi? Pour sûr il y a quelque chose, mais
quoi?...

Cette sérénité impériale qu'il constatait le rassurait un peu.
Pourtant, il ne parvenait pas à deviner le motif qui rendait Catherine
si visiblement irritée. Oh! il la connaissait bien, sa bonne femme!
Il ne se trompait jamais à sa physionomie. «Elle a mis son bonnet de
travers, ce matin! murmurait-il; gare la bourrasque!» Et il se faisait
tout doux, tout gentil, laissant passer la trombe et grêler l'averse.
Mais quel accroc à la réception, quelle anicroche, quel contretemps
avaient pu troubler ainsi la maréchale? Tout ne se passait-il pas
admirablement? Les invités se montraient ravis, la fête bien ordonnée
n'attirait que des compliments, et l'Empereur souriait. Qui diable
avait dérangé, en une si belle journée, le bonnet ou plutôt le diadème
à plumes de la Sans-Gêne!... Et cette anxiété gâtait au bon maréchal sa
satisfaction de maître de maison, sa joie de voir l'Empereur content.

Le dîner s'acheva sans que le pauvre Lefebvre eût trouvé la cause de la
tempête qu'il voyait fondre sur lui.

Voulant éviter une explication devant ses invités, car il savait de
longue date que rien n'arrêtait Catherine quand elle avait une chose
sur le cœur, et qu'il s'agissait de répandre ce trop-plein, il se
glissa derrière les courtisans empressés autour de l'Empereur debout,
adossé à la cheminée, tenant à la main la tasse de café brûlant que
venait de lui tendre Alice, la joue en feu, les yeux brillants.

La jeune épousée avait compris, elle, sinon la colère de la maréchale,
du moins la vive impression ressentie par Napoléon, à son aspect. Le
grand maréchal avait d'ailleurs facilité par ses très brèves mais très
nettes confidences, chuchotées au cours du dîner, l'explication des
regards, des soupirs et des attitudes aimables de l'Empereur.

Le café pris, Napoléon passa dans le petit salon qui lui avait été
réservé, et où personne ne pouvait pénétrer sans avoir été appelé.

Tout le monde s'était écarté. L'Empereur fit signe à Duroc de le suivre.

Après quelques minutes d'entretien loin des regards et des oreilles, on
vit reparaître le grand maréchal.

Il semblait chercher quelqu'un dans la foule brillante des uniformes et
des robes décolletées.

Catherine, alors, quitta brusquement madame de Montesquiou, qui lui
présentait un des invités, le comte de Maubreuil. Elle n'avait pas
perdu de vue le grand maréchal qui disparaissait avec l'Empereur. Elle
voulait savoir les instructions confidentielles que le duc de Frioul
avait pu recevoir.

—Que complotent-ils là tous les deux? pensa-t-elle. Pour sûr, il
s'agit d'Alice!... Ah! mais ça ne se passera pas comme cela!... je suis
là, moi! je veille et Napoléon ne me fait pas peur!...

Quand elle vit Duroc, traversant le salon, se diriger vers le fauteuil
où se tenait Alice, ayant auprès d'elle Henriot, elle n'y put tenir...
elle jeta à Maubreuil et à la gouvernante cette brève excuse:

—Pardon!... un mot urgent à dire au duc de Frioul!...

Puis elle marcha droit vers Duroc. Mais celui-ci, déjà, s'était éloigné
du fauteuil d'Alice. Empoignant Henriot sous le bras, il l'avait
entraîné vers le petit salon de l'Empereur.

Déconcertée, Catherine prit une résolution brusque. Quittant à son tour
le salon comme si quelque ordre intérieur à donner l'eût appelée à
l'improviste, elle passa dans la salle à manger, gagna un couloir qui
contournait les grands appartements et s'approcha, sur la pointe des
pieds, d'une petite porte qui donnait accès dans le salon réservé.

—Ça n'est pas très digne ce que je fais là, d'écouter aux portes,
murmura-t-elle en retroussant sa traîne qui l'embarrassait; si l'on me
surprenait, on me prendrait pour une camériste... Mais la fin justifie
les moyens, comme me disait l'autre jour Talleyrand à qui je reprochais
une de ses canailleries... Présentement, il s'agit de sauver Alice...
sans parler de ce pauvre Henriot qui ne se doute guère de l'aigrette
que Duroc veut lui planter sur le front... Tant pis! je saurai à quoi
m'en tenir, au moins!...

Et se penchant, anxieusement, fiévreusement, elle colla son oreille au
panneau...

L'Empereur parlait:

—Vous allez partir cette nuit même, disait-il de son ton saccadé...
vous pourrez continuer à faire votre cour à votre charmante fiancée...
D'ailleurs, il est inutile que personne ici sache la mission que
je vous confie, et votre absence peut être inaperçue. La fête sera
vraisemblablement terminée dans une heure, chacun sera rentré chez
soi... et vous pourrez vous mettre en route sans être remarqué... Vous
avez bien compris?

—Parfaitement, Sire! répondit une voix que la maréchale reconnut pour
être celle d'Henriot.

—Une de mes voitures attend tout attelée sous la remise... vous la
prendrez... Le duc de Frioul vous conduira... Combien faut-il d'ici
Paris, Duroc?

—Avec les chevaux de Votre Majesté, quatre heures! dit une autre voix
qui était celle du grand maréchal.

—Bien. Colonel Henriot, reprit l'Empereur, vous vous rendrez
directement au ministère de la Guerre... Vous vous ferez remettre
par l'officier de service au cabinet le portefeuille F, coté nº 26,
contenant diverses pièces et états, avec une série de cartes...
L'étui est en maroquin et porte les indications suivantes:
Varsovie—Vilna—Vitepsk... vous le reconnaîtrez facilement... Je
compte sur vous!

—Sire, je ferai de mon mieux...

—Vous me rapporterez ce portefeuille, en grande hâte... Vous serez de
retour demain dans les premières heures de la matinée, je pense... Je
regrette—ajouta Napoléon avec une inflexion de voix plus douce, qui
surprit Catherine et lui arracha cette exclamation: «Ah! le coquin!
comme il l'enjôle!»—de vous éloigner à la veille de votre heureuse
union, mais une absence d'aussi courte durée ne saurait que vous rendre
plus agréable le retour. Vous reviendrez demain assez tôt pour conduire
votre jolie fiancée à l'autel, plus dispos, plus satisfait, ayant servi
votre Empereur, et vous justifierez ainsi la confiance que je mets en
vous et le nouveau grade que vous venez d'obtenir...

—Sire! pour vous on va au bout du monde!...

—Très bien!... mais je ne vous demande pour le moment que d'aller
jusqu'à Paris... ce n'est qu'à dix lieues d'ici... Ah! prenez cet
ordre... il vous donnera l'accès du ministère... A demain, colonel!

Et l'Empereur, ayant remis à Henriot l'ordre qu'il avait fait préparer
par Méneval, congédia le jeune officier, fier de la mission qui lui
était accordée, ravi de la faveur que lui témoignait le souverain, et
dont il était bien éloigné de soupçonner la véritable cause.

La maréchale, ayant surpris cet entretien, s'était redressée, le visage
empourpré, le cœur battant, en proie à une de ces violentes explosions
qui lui avaient valu jadis, dans le quartier Saint-Roch et aux camps
avec Lefebvre, sa réputation et son sobriquet.

Elle avait éloigné son oreille de la cloison, Napoléon ayant alors
parlé à voix basse à Duroc, qui s'était bientôt retiré pour faire
place à M. de Narbonne, aide de camp de service, donnant à l'Empereur
des renseignements sur l'attitude, dans les salons de Paris, de
l'ambassadeur de Russie, et relatant les propos qu'il avait tenus dans
un dîner où assistait Talleyrand.

Il n'y avait plus rien à entendre. Elle en savait assez, beaucoup trop
même.

—Mille bombes! grommela-t-elle en se campant le poing sur la hanche,
retrouvant une de ses attitudes de cantinière de Sambre-et-Meuse, au
milieu du corridor sombre et désert, comme si elle se fût adressée
à un auditeur invisible, non! cela ne se passera pas ainsi!... Il ne
sera pas dit que cet imbécile d'Henriot se trouvera jobardé comme cela
la veille de ses noces... Il n'y a vu que du feu, l'innocent, à cette
histoire de portefeuille... Heureusement, je veille au grain, moi!...
Mais que faire? Avertir Henriot, c'est amener du bruit, peut-être
rompre le mariage... et puis, il a l'air si content, ce garçon,
pourquoi lui faire de la peine... Qu'il ignore tout, cela vaudra
mieux... c'est Alice qu'il faut avertir...

Elle avait fait quelques pas; elle se ravisa, s'arrêta...

—Non! Alice n'a pas à savoir ce que je ferai... les jeunes femmes sont
coquettes, légères, inconscientes, elles ne s'aperçoivent que lorsqu'il
est trop tard, des imprudences commises... elle aime certainement
Henriot... mais l'empereur est si puissant!... peut-être est-elle
flattée de son attention... Quelle femme aurait l'énergie de lui
résister?...

Un sourire éclaira sa physionomie bouleversée, et ses traits irrités
s'adoucirent:

—Moi, ça m'est arrivé, c'est vrai!... fit-elle en se dandinant, mais
ça ne compte pas!... je ne suis pas une femme, moi, j'ai servi aux
grenadiers... Cette mauviette d'Alice n'a pas de force... si elle tombe
dans les pattes de l'Empereur, elle est prise... La prévenir, c'est
la pousser droit au piège... Non! j'agirai seule; mais comment?...
Henriot ne doit pas partir sur-le-champ, l'Empereur lui a recommandé
d'attendre... J'ai une heure devant moi, au moins; c'est suffisant...
j'vas toujours prévenir Lefebvre!

Et, retroussant cavalièrement sa longue jupe de riche lampas de Lyon,
Catherine parcourut vivement le couloir, passa dans la salle à manger,
traversa plusieurs salons, interrogeant, demandant si l'on avait vu le
maréchal.

A la fin, dans l'embrasure d'une fenêtre, elle découvrit Lefebvre
causant avec cet ancien écuyer du roi de Westphalie, M. de Maubreuil,
dont elle avait si brusquement quitté la compagnie après que madame de
Montesquiou le lui eut présenté.

Elle s'approcha vivement, s'efforçant de masquer sous un air riant son
anxiété, et s'adressant à Maubreuil:

—Vraiment, monsieur, je joue de malheur avec vous... il y a un
instant, je fus forcée de vous quitter pour une affaire... d'intérieur,
très urgente... Vous comprenez cela, n'est-ce pas? avec tant de monde
à recevoir en présence de Sa Majesté, et vous m'aurez certainement
excusée... Je vous retrouve ici, mais voici qu'il faut que je vous
enlève le maréchal, interrompant votre conversation... Mon Dieu! vous
me pardonnerez cette fois encore; un jour comme celui-ci, des maîtres
de maison ne s'appartiennent pas!...

Elle ponctua son congé d'une belle révérence, pour indiquer à Maubreuil
que l'entretien était terminé. En même temps qu'elle tirait la jambe
et qu'elle tendait le buste selon les principes savants enseignés par
maître Despréaux pour les saluts de cérémonie, elle faisait des signes
réitérés à Lefebvre pour lui indiquer de s'en aller, lui aussi, de la
rejoindre à l'écart.

Maubreuil, avec une grave politesse, se hâta de répondre que c'était
à lui d'être excusé, importunant ses hôtes au milieu d'une réception.
Il ne disait d'ailleurs au maréchal que des choses qui pouvaient être
ajournées. On reprendrait, dans un moment plus propice, la conversation.

—Oui, cher monsieur, nous reparlerons de votre étrange, de votre
invraisemblable conviction, dit Lefebvre avec son ordinaire bonhomie;
croirais-tu, ma chère, que M. le comte de Maubreuil, qui revient
de Londres, est persuadé que nous allons avoir la guerre avec la
Russie?... Voyons! est-ce croyable?... est-ce que l'empereur Alexandre
n'est pas l'ami, l'admirateur, l'élève, comme il l'a dit, de notre
Empereur?... Alexandre ne jure que par Napoléon... D'abord, je les ai
vus s'embrasser, moi, à Erfurt!...

—Ah! monsieur prévoit une guerre avec les Russes?... M. de Maubreuil
pourrait être meilleur prophète que tu ne le crois! répondit Catherine
d'un ton sérieux. Les paroles de Napoléon, lors de l'audience aux
Tuileries, lui revenaient à la mémoire.

—Pardonnez-moi, madame la duchesse, reprit Maubreuil avec une grâce
parfaite, je ne veux pas attrister votre fête par des présages
fâcheux... j'espère me tromper, et M. le maréchal me pardonnera de
l'avoir retenu pour de si incertaines conjectures...

Et, saluant Lefebvre, il s'avança vers Catherine et très bas lui dit:

—C'est à vous, surtout, madame la duchesse, que je désirais parler...
Je suis envoyé par M. de Neipperg, qui est à Londres... Où et quand
puis-je vous voir, loin des indiscrets?... Ce que j'ai à vous dire a de
l'importance et ne doit pas être entendu ni deviné ici... Nous sommes
trop près...

Et Maubreuil, d'un coup d'œil, désigna le salon réservé à Napoléon.

Au nom de Neipperg, la maréchale avait tressailli. Elle soupçonnait
quelque nouvelle intrigue dont Marie-Louise était l'objet.

Inquiète, elle dit rapidement, à voix basse, à Maubreuil:

—M. de Neipperg n'est pas à Paris, au moins?...

—Non, madame, je l'ai laissé à Londres... il se disposait à se rendre
à Saint-Pétersbourg, avec une mission de son gouvernement.

—Vous me rassurez!... Eh bien, monsieur le comte, pour que nous
puissions parler librement de notre ami, allez m'attendre dans mon
appartement... j'irai vous rejoindre aussitôt que l'Empereur se sera
retiré...

—Votre appartement? dans quelle partie du château se trouve-t-il? Il
est inutile que je m'informe. On pourrait s'étonner de ma présence à
cette heure tardive chez vous...

—Il est facile de vous orienter... Mon boudoir, où je vous prierai de
vouloir bien prendre patience jusqu'à ce que je vous rejoigne, donne
sur le salon où sont exposés les cadeaux et la corbeille de noces de
la mariée... vous le traverserez... Ah! reprit en riant la maréchale,
n'allez pas vous tromper au moins et pénétrer chez la jeune épousée...
D'ailleurs, je vais vous y faire conduire!...

La maréchale fit signe à un valet de pied et lui donna une brève
instruction. Maubreuil, après avoir salué profondément, suivit ce
domestique. Son sourire mauvais des jours de grandes coquineries avait
reparu sur ses lèvres minces.

Catherine prit alors son mari par le bras et l'emmena vers la fenêtre:

—Écoute, lui dit-elle, il y a du nouveau...

—Quoi?... la guerre avec la Russie?...

—Il ne s'agit pas de cela pour le moment.. mais d'Henriot... d'Alice...

—Est-ce qu'ils sont malades... ou brouillés?

—C'est bien pis! l'Empereur trouve Alice à son goût... il la veut...

—Diable!... une drôle d'idée qu'il a là, par exemple, l'Empereur!

—Tu trouves cela une drôlerie, toi! s'écria Catherine dardant des yeux
furibonds sur Lefebvre, qui recula, intimidé.

—Mais qu'est-ce que tu veux que j'y fasse! dit-il, en haussant les
épaules, est-ce qu'il me consulte sur ses amours, l'Empereur?... est-ce
que je peux l'empêcher de se toquer d'Alice, moi?...

—Non!... mais tu peux, tu dois te mettre entre lui et Alice... C'est
la femme d'Henriot, Lefebvre, ce sont nos deux enfants... Nous est-il
possible de ne pas les défendre contre le malheur qui les menace?...

—C'est-à-dire les défendre contre l'Empereur!...

—Tu hésites... tu as donc peur, toi, Lefebvre!...

—Oui... j'ai peur... tu sais bien de qui? Il n'y a que lui, en Europe,
qui soit capable de me faire cet effet-là... Aussi, quand je le vois,
je ne suis jamais à mon aise, quoique je l'aime bien... Rien qu'en
me regardant, tu sais, avec ses yeux!...il me retourne la peau, cet
homme-là!... enfin, je ne me vois pas du tout empêchant Napoléon de
prendre une ville ou une femme si ça lui plaît... Non! Catherine, je
me fourrerais dans un caisson, plutôt que d'oser dire: «Sire, vous ne
ferez pas cela!...» D'abord, il m'enverrait promener...

—Eh bien! moi, je le lui dirai... et il ne m'enverra pas du tout où tu
dis...

—Tu auras cette audace?

—Pardine! oui, je l'aurai... Avec cela que je ne lui ai pas déjà parlé
plusieurs fois à l'Empereur... il ne m'a jamais empêchée de lui dire ce
que je pensais, moi!...

Lefebvre regarda sa femme avec une admiration mélangée de stupeur,
comme on contemplerait un audacieux explorateur qui va entrer dans le
gîte d'un lion ou descendre dans un volcan en éruption.

—Prends garde, au moins, de ne pas me brouiller avec l'Empereur!
recommanda-t-il, fort inquiet sur la démarche de Catherine.

La maréchale leva à deux reprises son épaule gauche et dit:

—Tu n'es qu'un imbécile!

—Tu parles comme Napoléon! murmura Lefebvre en recevant ce compliment.

Mais déjà Catherine l'avait planté là, car elle venait de voir un
mouvement se produire dans la foule des invités vers le petit salon:
l'Empereur allait probablement se retirer, il fallait saisir le moment
et lui parler, seule, face à face, bravement.

C'est au gîte qu'il fallait aborder le lion.




VII

SANS-GÊNE EMBRASSE NAPOLÉON


L'Empereur accueillit gracieusement la maréchale. Il était tout à fait
dans ses bonnes lunes. Il la félicita sur l'ordonnance de sa fête
et lui adressa même un compliment, qui, en d'autres moments, l'eût
particulièrement flattée, sur sa bonne grâce et son excellente façon de
recevoir ses hôtes.

Comme Napoléon débitait ses agréables propos, en manière de congé, tout
en faisant signe à Duroc de commander son service pour la rentrée dans
ses appartements, la maréchale, avec un léger tremblement dans la voix,
lui dit:

—Sire, vous êtes trop bon de nous témoigner votre satisfaction... Nous
avons fait ce que nous avons pu, Lefebvre et moi, pour vous offrir une
hospitalité qui ne fût pas trop indigne de vous...

—Et vous avez réussi en tout point, madame la duchesse!

—Merci, oh! merci!... mais, écoutez-moi, à présent, Sire, fit-elle
d'une voix de suppliante, j'ai une grâce à vous demander...

—Une grâce? dit l'Empereur surpris, et laquelle?... parlez!...

—Sire, je n'ose..., j'ai si grande crainte d'offenser Votre Majesté...

—Est-ce donc si grave que cela?... Voyons, finissons-en! de quoi
s'agit-il?...

—Du colonel Henriot, Sire!

La voix de Catherine tremblait en prononçant ce nom.

Elle regarda, avec angoisse, l'Empereur, dont les sourcils s'étaient
contractés.

Il n'avait plus du tout sa bonne physionomie des jours contents et la
lune avait changé.

—Eh bien! qu'y a-t-il pour le colonel Henriot?... Vous l'avez
peut-être vu se mettre en route?... avez-vous besoin de lui?... ce
n'est pas vous qui l'épousez, que je sache!

—Non, Sire, c'est mademoiselle Alice de Beaurepaire, mon Alice, que
j'aime comme ma fille... C'est le bonheur d'Henriot que je défends,
c'est peut-être la vie d'Alice que je viens vous demander, à genoux,
Sire!... grâce!... soyez bon! soyez généreux!...

—Que voulez-vous dire? Auriez-vous, dans l'étourdissement de cette
fête, perdu un peu de ce jugement que je me plaisais à reconnaître et à
louer en vous, duchesse? fit l'Empereur, légèrement troublé et cachant
sa confusion sous une brusquerie ironique.

—J'ai toute ma raison et Votre Majesté sait trop bien que, s'il y a
une folie quelque part, ce n'est pas moi qui suis à la veille de la
commettre...

—Vous êtes bien audacieuse de me parler ainsi... Qui vous en a donné
le droit?

—Vous, Sire!... Oh! écoutez-moi!... vous êtes grand, vous êtes
puissant... la terre vous admire... tout le monde est à vos genoux et
nul n'ose braver la moindre de vos volontés... Pour tout l'univers
vos désirs sont des ordres, et vos fantaisies ne trouvent que des
complaisants... Seule, je risque votre colère en vous disant ce que
personne n'aurait le courage de formuler en votre présence...

—Non, personne, en vérité, n'aurait cette audace, cette insolence!...
mais continuez, je veux savoir jusqu'où ira votre impertinence... vous
vous croyez donc tout permis, madame?...

—Sire, je puise ma témérité dans l'amour que j'ai pour vous, pour
votre gloire... J'ai pénétré vos desseins... je sais que vous avez
conçu une passion... est-ce bien une passion? c'est un caprice, une
curiosité d'un instant, j'en suis certaine... Oh! ne vous abandonnez
pas à cette fantaisie... puisque vous pouvez tout, commandez à
vous-même... ne vous laissez pas entraîner quand vous êtes assez fort
pour ne point céder à ce qui gouverne les autres hommes!... Que Votre
Majesté ne change pas une journée de joie en une longue suite d'années
de deuil... Alice est une innocente et douce jeune fille, Henriot
un bon soldat, un de vos dévoués serviteurs, il l'a prouvé, Sire;
ne faites pas à tous deux leur malheur, et après les avoir comblés
de votre faveur, ne les accablez pas du poids de votre volonté...
respectez le bonheur de ces deux jeunes gens, Sire, vous le devez, et
vous le pouvez!

—Cette femme est folle, en vérité! grommela Napoléon, un peu
décontenancé.

Et, pour se remettre, il tira sa tabatière et y puisa nerveusement
deux larges pincées de tabac, qui, en s'éparpillant, atteignirent la
maréchale et la firent éternuer:

—A vos souhaits! dit machinalement Napoléon, continuant à remuer son
tabac.

—Merci, et vous pareillement, Sire! répondit Catherine, et, reprenant
aussitôt le fil de sa supplique, elle retraça, avec émotion, la
naissance hasardeuse des deux enfants, leur enfance côte à côte dans
un berceau qui souvent reposait sur l'affût d'un canon... Ils avaient
été bercés par la fusillade de l'armée de Sambre-et-Meuse, et Henriot
avait tenu un fusil avant d'avoir perdu ses dents de lait... Alice,
séparée de lui, l'avait retrouvé au cours de la glorieuse campagne
d'Allemagne... leurs amours d'enfance s'étaient ravivées et le mariage
avait été décidé après la victoire... L'Empereur n'avait-il pas promis
de signer au contrat de ce jeune officier, qui lui avait pris la
ville de Stettin avec un peloton de cavaliers?... Tant de grâce, de
jeunesse, de vaillance devaient inspirer à l'Empereur un sentiment de
bienveillance et de protection, les jeunes gens en étaient dignes...
Venu dans ce château, que tenaient de sa bonté deux anciens serviteurs,
un soldat des premiers jours comme Lefebvre, une amie des heures de
jeunesse, comme sa femme, Napoléon ne pouvait y payer son hospitalité
par le désespoir et le déshonneur...—Sire, vous n'infligerez pas ce
châtiment à votre vieille Sans-Gêne de maudire l'inspiration qu'elle
eut de solliciter de vous l'honneur de votre présence au mariage de
ceux qu'elle considère comme ses deux enfants!... termina-t-elle, en se
jetant aux pieds de l'Empereur.

—Relevez-vous, duchesse!... on pourrait vous surprendre dans cette
posture, car j'attends le duc de Frioul, et cette situation ferait
naître de fâcheux commentaires... on se demanderait quelle grâce je
pouvais refuser à la femme de mon vieux camarade Lefebvre...

Et avec gravité, l'œil redevenu clair, le front reprenant sa sérénité,
Napoléon aida Catherine à se relever.

L'espoir donnait de l'aplomb à la maréchale. Elle sentait qu'elle avait
trouvé le moyen d'émouvoir l'Empereur et que sa cause se trouvait à
moitié gagnée. Elle résolut de revenir à la charge. Le cœur, comme le
fer, demande à être battu quand il est chaud.

—En renonçant à cette amourette, qui détruirait le bonheur de deux
êtres dignes de votre protection, Sire, vous ne vous montrerez pas
seulement humain et bon, vous serez en même temps habile et prévoyant...

—Que voulez-vous dire, duchesse? des menaces, à présent?...

—Non... des avis tout au plus, Sire!... Vous êtes au faîte de
la puissance et vous ne trouvez autour de vous que louanges et
acclamations; mais votre trône, si solide qu'il soit, est sapé par la
trahison... Dans toutes ces foules dorées qui s'inclinent et vous font
cortège, je devine bien des langues qui mentent, bien des regards qui
luisent faux, et plus d'une échine qui n'attend qu'une circonstance
pour se redresser... Vous avez le talon sur la tête de ces serpents
chamarrés, et pas un n'ose mordre, mais qu'un événement se produise...

—Vous voulez parler de ma mort?... dit avec calme Napoléon... Oh!
j'y suis préparé... oui, quand je ne serai plus là, tous ceux que j'ai
contenus, dominés, écrasés peut-être, se relèveront pleins de venin...
et mon fils aura à se défendre contre eux... Eh bien! après?... qu'y
voulez-vous faire et où tend ce langage irrespectueux, que je pardonne
à cause de l'intention, mais que je ne saurais entendre plus longtemps?

—Au nom de votre enfant, Sire, ne découragez pas, ne blessez pas vos
meilleurs serviteurs... Croyez-vous que si vous me repoussez, si malgré
tout, vous donnez suite à vos desseins, le bruit ne se répandra pas de
cette aventure et qu'elle n'aura pas pour conséquence la désaffection
d'un certain nombre de ceux qui déjà, peut-être, regardent par delà les
frontières en cherchant un prétexte, une excuse à des défections, à des
trahisons que vous ne soupçonnez pas, Sire, mais que nous devinons,
que nous voyons, que nous savons, Lefebvre et moi, parce que nous vous
aimons!...

—Vous savez des trahisons et vous ne me nommez pas les traîtres!

—Votre Majesté ne me croirait pas si je lui donnais les noms...

—Parbleu! je vois où vous voulez en venir... Fouché, Talleyrand...
toujours les mêmes!... J'ai les oreilles rebattues de dénonciations
contre eux! fit avec impatience Napoléon.

—Je souhaite que l'avenir ne se charge pas de justifier les courageux
dénonciateurs, répondit Catherine avec fermeté; mais, Sire, considérez
qu'il y a aussi vos généraux, vos anciens compagnons d'armes. Beaucoup
parmi ceux-ci sont las de vous suivre sur tous les champs de bataille
où vous les menez; d'autres sont fatigués de toujours voir remettre au
lendemain le moment où ils pourront jouir tranquillement de ce qu'ils
ont acquis, de ce qu'ils ont entassé dans leurs poches, dans leurs
châteaux, où ils sont comme des voyageurs descendus à l'hôtellerie
entre deux chevauchées... Enfin, il en est qui, pour se justifier
d'une impatience qui déjà se lit dans leurs yeux, ne craignent pas de
répandre sur vous mille bruits calomnieux; des gazetiers sans scrupules
les reproduisent dans des feuilles que vos ennemis se prêtent et se
disputent à Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg... Oh! n'allez
pas fournir un nouveau virus à ces plumes empoisonnées!...

—Vous êtes bien osée de me parler ainsi, dit l'Empereur, faisant un
pas vers Catherine en dardant sur elle son œil fixe et terrible, mais
j'aime la franchise, et votre sermon, quoique rude, peut me profiter...
Oui, je sais qu'il s'imprime et qu'il se colporte à l'étranger des
libelles infâmes où l'on me dépeint souillé de tous les crimes, où
j'apparais comme un monstre ajoutant l'inceste à l'assassinat, et
complétant l'adultère par des sauvageries dignes de ce fou qui
écrivit _Justine_ et pour la délivrance duquel les Parisiens ont pris
la Bastille... Vous avez peut-être raison! Je dois tenir compte des
trahisons qui rampent autour de moi, dans l'ombre, des pamphlétaires
qui me diffament dans toutes les cours de l'Europe... il me faut aussi
garder précieusement pour mon fils l'amitié et la fidélité de mes
braves, de ceux qui ne m'ont marchandé ni la fatigue, ni la souffrance,
ni parfois leur vie... Comme je ne veux pas, reprit Napoléon après
une brève interruption, faisant un geste de protestation comme pour
mieux convaincre, que vous, duchesse, votre mari, et les autres vieux
soutiens de ma couronne vous puissiez conserver le moindre doute sur
mes intentions... je vais donner l'ordre au capitaine Henriot de ne pas
se rendre à Paris, cette nuit, comme il devait le faire pour un service
commandé... Il restera dans cette maison, puisque ce contre-ordre vous
fait si grand plaisir; sous le même toit que sa fiancée, il passera
cette nuit précédant son union... ainsi aucun soupçon ne pourra
effleurer cette femme, aucun doute ne saurait pénétrer dans l'âme de ce
vaillant officier... Est-ce bien ce que vous voulez, duchesse?

—Ah! Sire, vous êtes grand et vous êtes bon!...

—Attendez! ce n'est pas tout... Ma présence à la cérémonie de demain
est inutile... Elle pourrait être pénible... pour moi! car cette jeune
mariée est bien séduisante, duchesse, et bien dangereuse...

—Sire, ce n'est pas de sa faute.

—Sans doute, dit l'Empereur se reprenant à sourire, mais le danger,
pour ceux qui s'y trouvent exposés, n'en est pas moins certain... Il
est des périls en face desquels le courage consiste à fuir... ou du
moins à ne pas accepter le combat... Vous avez compris? la mission
d'Henriot se rapportait aux plus grands intérêts de l'État... vous
savez à présent ma résolution, j'espère que vous la tiendrez secrète?...

—Oui, Sire... d'autant plus facilement me tairai-je, que j'ignore tout
à fait le secret que Votre Majesté m'ordonne de garder...

—Vraiment?... Le colonel Henriot avait pour mission de rapporter
du ministère de la Guerre un portefeuille dont j'ai besoin de
consulter le contenu avant d'expédier un courrier à M. de Pradt, à
Varsovie... Eh bien! ce portefeuille, Henriot restant ici n'aura
pas à me l'apporter... comme Mahomet à la montagne, je vais aller
au portefeuille... Avez-vous compris, cette fois? Je pars... je ne
reverrai plus cette redoutable et charmante épousée en présence de
laquelle je ne répondrais pas que tinssent les bonnes résolutions
que vous me faites prendre, duchesse!... C'est donc entendu!... Mon
départ, justifié par d'importantes nouvelles reçues dans la nuit, ne
saurait surprendre personne... il n'inspirera aucune fâcheuse réflexion
sur votre excellente hospitalité, ma chère maréchale, ni sur mes
sentiments à l'égard de votre mari... Ma présence toute la journée aux
fêtes, aux réjouissances que vous avez si bien su organiser tous deux,
fera passer sur mon absence demain; je devais d'ailleurs me mettre en
route après une rapide apparition à la chapelle... Vos jeunes gens se
marieront peut-être plus joyeusement sans moi... Allez donc, rassurée
et heureuse! ne craignez rien sur le bonheur de votre enfant adoptif...
et pour que vous n'ayez plus cette nuit aucune inquiétude, aucune
arrière-pensée, allez me chercher le colonel Henriot... je veux lui
retirer moi-même sa mission et, afin qu'il ignore tout et ne prenne pas
ce contre-ordre pour une disgrâce, je désire en personne lui renouveler
mes bons souhaits!...

Catherine regardait avec ahurissement l'Empereur, ne pouvant encore
s'imaginer avoir si complètement gagné son cœur.

L'Empereur jouissait de sa surprise et de sa joie.

—Eh bien! ma bonne Sans-Gêne, dit-il alors, est-ce que vous êtes
contente de moi?...

—Ah! Sire!... Ah! mon Empereur, si je ne me retenais pas...

—Que feriez-vous donc?

—Sire, je vous sauterais au cou et je vous embrasserais!...

—Bah!... Nous sommes seuls... personne ne saurait trouver à redire et
Lefebvre ne sera pas jaloux... Puisque le cœur vous en dit, ne vous
gênez pas, duchesse!

Et Napoléon, dans un de ces accès de bonne et familière humeur qui lui
survenaient assez fréquemment, tendit ses bras à Catherine qui s'y
précipita...

—Maintenant, duchesse, dit-il en se dégageant et en lui pinçant
le lobe de l'oreille, allez vite chercher le colonel Henriot et
envoyez-moi Duroc...

La maréchale revint presque aussitôt, la physionomie décontenancée.

Le grand maréchal l'accompagnait.

—Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Napoléon.

—Sire, vous avez fait appeler le colonel Henriot, mais il vient de
partir... Selon les ordres de Votre Majesté, il roule depuis vingt-cinq
minutes sur la route de Paris... Il va être onze heures et demie,
ajouta Duroc.

—C'est juste!... nous avons bavardé avec la duchesse de Dantzig et le
temps a passé... Duroc, faites galoper sur-le-champ un de mes guides,
qu'il rejoigne ma voiture et qu'il fasse rebrousser chemin au colonel
Henriot... sa mission est terminée... Quant à nous deux, nous allons
nous glisser, mon cher duc, à la faveur des ombres de la nuit, nous
quitterons sans bruit ce château et nous cheminerons jusqu'au village,
incognito, ainsi que le calife Haroun-al-Raschid en compagnie de son
fidèle vizir Giaffar, qui parcourait les rues de Bagdad endormie...
Duchesse, vous direz à Roustan qu'il nous amène une des voitures
de Lefebvre sur la route de la Queue-en-Brie... nous monterons
tranquillement dans le carrosse, avec Roustan sur le siège à côté du
cocher, et, tandis qu'on nous croira paisiblement endormis ici dans nos
lits, nous trotterons vers les barrières de Paris... Au petit jour, je
surprendrai l'Impératrice aux Tuileries, elle sera ravie!... Adieu,
duchesse! tous mes compliments d'hôte très satisfait... En route,
Duroc; madame la maréchale va couvrir notre retraite!...

Et il sortit vivement, suivi de Duroc, par la petite porte à travers
laquelle Catherine, espionnant, avait surpris l'entretien avec Henriot.

—Ah! comment ne pas l'aimer, cet homme-là! s'écria Catherine, encore
sous le coup de l'admiration; ce qu'il a fait là, c'est plus beau
qu'une bataille... Mille bombes! on voudrait avoir dix existences pour
lui en faire cadeau!...

Et elle envoya, en signe d'adieu, deux gros et expressifs baisers
à travers la porte, discrètement refermée sur les pas de Napoléon,
s'éloignant au bras du grand maréchal.




VIII

LE RETOUR D'HENRIOT


Napoléon quittant Alice, comme il l'avait décidé, mais non sans un
regret mélangé de dépit qu'il se garda bien de manifester à Duroc, la
jeune fille, préservée d'un danger qu'elle n'avait qu'entrevu, pouvait
se donner tout entière à la joie d'appartenir le lendemain à son époux.

Cette union, si longtemps désirée, enfin avec le jour s'accomplirait.
Encore quelques tours d'aiguille sur le cadran de la grande horloge
du château de Combault et elle serait la femme de son ami d'enfance,
devenu un vaillant jeune homme, un des brillants officiers de
l'Empereur, un colonel à qui peut-être était réservée la gloire
des Lasalle, des Nansouty, des Murat,—pourquoi, comme Lasalle, ne
deviendrait-il pas général? Était-il impossible même qu'il fût un jour
roi comme Murat, qui l'était déjà, comme Soult, qui avait failli
l'être, comme Bernadotte qui le serait bientôt? Reine?... Et pourquoi
pas? Est-ce qu'il y avait quelque chose d'interdit à l'espoir, à
l'ambition, sous Napoléon?

Alice, tout en disant qu'il était improbable que son rêve pût atteindre
ces hauteurs éblouissantes, se souvenait que les plus audacieuses
suppositions étaient permises aux jeunes filles qui épousaient des
officiers comme son Henriot. Ainsi que dans les contes de fées,
l'Empereur, magicien surhumain, changeait en manteaux de cour les
sarraux, en couronnes les bonnets de paysannes, et les chaumières en
palais. Dès qu'il touchait de son sceptre un meunier comme Lefebvre,
une bergerie comme la maison natale de Catherine, il faisait de la
bergerie un château, et du meunier un duc. Voilà qui dépassait les
prodiges des bonnes fées de Perrault!

Et Alice ajoutait, à peu près comme Catherine:

—Qu'il est puissant, qu'il est bon, l'Empereur! Qu'on est fier de le
servir! Qu'on est heureux de l'aimer!...

Quand la maréchale, après l'avoir reconduite dans la chambre où elle
devait dormir sa dernière nuitée de jeune fille, l'eut laissée à
ses rêveries et à ses préoccupations de future épouse, sa songerie
se reporta, non sans une sensible et vaniteuse satisfaction, sur la
personne de l'Empereur. Durant cette journée de fête, qu'il avait été
aimable, empressé, galant presque! On le disait parfois si bourru, si
impatient, si brutal même, avec les femmes. Auprès d'elle, il n'avait
eu que paroles douces, et qu'agréables compliments...

Alice faisait ainsi son examen de minuit, la fenêtre ouverte, dans
l'attente où elle se trouvait d'Henriot qui devait, comme chaque soir,
venir lui murmurer quelques doux propos d'amour avant de regagner son
logis. Elle regardait les grands arbres du parc dont la ligne noire,
barrant l'extrémité du jardin, se trouvait éclairée en diagonale
par les clartés venues des chambres du château. Elle reprenait un à
un, l'œil perdu vers le fond sombre du parc, les menus faits de la
journée. Elle se souvenait, non sans un peu d'orgueil, que l'Empereur
avait même poussé fort loin pour elle l'amabilité. Ce que les yeux
si expressifs du souverain semblaient lui exprimer avec une certaine
réserve: qu'il la trouvait jolie et que si elle n'était pas destinée à
ce brave Henriot, il la courtiserait, le grand maréchal le lui avait
plus nettement formulé.

Usant d'une franchise assez embarrassante, le duc de Frioul lui avait
demandé, adoucissant par un sourire la brutalité de la sollicitation,
si elle consentirait à venir retrouver l'Empereur, cette nuit-là même,
dans son appartement. Sa Majesté avait tant de choses à lui dire!
Elle craignait de s'entretenir trop longuement avec elle, devant les
invités du maréchal Lefebvre qui ne perdaient jamais de vue un colloque
impérial. Oh! Sa Majesté n'avait d'autre intention que de lui présenter
plus librement ses hommages et de mieux lui témoigner tout le plaisir
qu'elle lui ferait, quand, devenue l'épouse du colonel Henriot, elle
viendrait aux Tuileries ou à Saint-Cloud animer de sa grâce et de sa
jeunesse les réceptions impériales.

Elle avait ri de la singularité de la proposition, considérée comme
un badinage, et d'un refus, donné en riant, elle s'était excusée de
ne pouvoir accorder à Sa Majesté l'entretien qu'elle lui faisait
l'honneur de demander. Si les curiosités en éveil et les malignités
en suspens avaient à s'exercer lorsque l'Empereur se montrait galant
et attentif en public auprès d'une jeune femme, c'était offrir aux
médisants une trop belle et trop vraisemblable occasion que d'accepter
un rendez-vous de Sa Majesté. Sûre d'elle-même, défendue par l'amour
qu'elle éprouvait pour celui qui allait être son mari, Alice n'avait
pas pris très au sérieux le langage de Duroc. Elle n'en avait même
pas saisi complètement la portée. Son âme innocente, sa pensée pure,
n'allaient pas au delà d'une galanterie verbale, d'une conversation
enjouée avec des compliments et des fadeurs, une distraction sans
gravité, sans danger non plus, que l'Empereur voulait prendre après les
solennités de la journée. On disait qu'il avait parfois de ces désirs
de la causerie en tête à tête avec des jeunes femmes, et qu'il avait
ainsi fait appeler plusieurs fois, soit des princesses de sa famille,
la reine Hortense, la grande-duchesse Stéphanie, voire de simples dames
de la cour, madame de Brignole, madame de Luçay, pour s'entretenir et
deviser avec elles à l'issue de cérémonies religieuses ou de longues
réceptions diplomatiques.

Elle ne soupçonnait donc nullement le coup de désir qui avait un
instant fouetté les sens de Napoléon. Sa pensée de pauvre petite
colombe ignorante du danger n'allait pas jusqu'à supposer la convoitise
de l'aigle.

En lui, elle n'avait vu innocemment que l'homme aimable, non
l'amoureux. Peut-être n'entrait-il pas dans son esprit que Napoléon pût
devenir un amoureux?

Duroc, penché vers elle, à l'issue du dîner, lui avait pourtant murmuré
une parole assez étrange:

—Prenez garde, mademoiselle, avait-il dit d'un ton presque sérieux, ce
que l'Empereur veut, il le veut fortement, et toujours il l'obtient...
Si vous ne venez pas à lui, comme il vous y invite par mon entremise,
eh bien! Sa Majesté est capable de se déranger cette nuit afin de vous
trouver, seule, dans votre chambre... Or, cela peut faire scandale et
occasionner à Sa Majesté plus d'un ennui... Réfléchissez, mademoiselle,
soyez bonne autant que vous êtes jolie... soyez aussi intelligente et
discrète!...

Elle avait ri franchement à l'idée du grand maréchal: son annonce d'une
visite nocturne de Napoléon ne l'effraya nullement, et sa réponse fut
donnée, en manière de plaisanterie:

—Eh bien! moi, monsieur le duc, je ne me dérangerai pas... Dites bien
à Sa Majesté que j'attendrai qu'elle me fasse l'honneur de me rendre
visite, sur le coup de minuit, comme un héros de roman!...

Duroc avait alors salué et, tout satisfait de cette réponse, qu'il
prenait pour formelle, s'était éloigné afin de remplir l'office de
sa charge de grand maréchal. Alice n'avait plus guère pensé, dans le
tourbillon de la fête, à cette supposition de l'Empereur venant frapper
à la porte de sa chambre, en pleine nuit.

Cette conversation lui revenait, à présent, dans la paix
rafraîchissante de la soirée silencieuse. Elle s'en trouvait plus
impressionnée. Elle comparait certaines attitudes, elle se remémorait
les regards significatifs de Napoléon. Évidemment, à ce dîner, il ne
la regardait pas de la même façon que les autres convives. Pour elle,
ses yeux si beaux, si étrangement lumineux parfois, s'étaient illuminés
d'une clarté qu'ils n'avaient point quand ils se fixaient par exemple
sur la maréchale Lefebvre ou sur madame de Montesquiou. Elle commençait
à deviner une partie de la vérité...

Une rougeur pudique l'envahit. Était-il possible que l'Empereur
l'aimât? Avait-il donc pu penser qu'elle trahirait Henriot, qu'elle
renoncerait à son amour?...

Cette découverte la troubla. En même temps elle éprouva comme un
sentiment nouveau de défiance et presque de dédain pour cet Empereur
qu'elle voyait jusqu'alors si haut, si grand, si au-dessus des
mesquines passions des hommes. Napoléon amoureux d'elle, cela ne la
grandissait pas et le diminuait, lui.

Toute son âme se repliait, froissée. L'Empereur se dressait devant
son imagination sous un aspect inattendu. C'était une autre crainte,
que celle qu'il avait coutume d'inspirer à tout le monde, qui alors
s'empara d'elle.

Si Duroc avait dit vrai? Si cette plaisanterie de la visite nocturne,
qu'elle avait reçue en riant, se transformait en tentative sérieuse?
Que ferait-elle? Que répondrait-elle? Lui faudrait-il appeler? Si
l'Empereur insistait pour être reçu? S'il voulait, par hasard,
pénétrer de force chez elle, qu'arriverait-il? Ce qu'elle savait de
son caractère violent, de son habitude de voir tout obstacle s'abîmer
devant lui, autorisait toutes les hypothèses, suscitait toutes les
anxiétés...

La nuit avançait. Une à une les bandes de lumières balafrant la rangée
d'arbres du parc s'étaient fondues dans le noir large et profond
du massif. Un mur de ténèbres, à droite, à gauche, se dressait. La
dernière chambre éclairée aux étages supérieurs du château était
devenue sombre. Seule, Alice veillait dans le silence impressionnant de
cette nuit sans lune.

De nouveau elle dirigea un regard inquiet vers le parc...

En même temps elle tendit l'oreille...

Il lui semblait avoir entendu marcher...

Avec une angoisse croissante elle murmura:

—On dirait qu'on s'approche... Oh! mon Dieu! Si c'était l'Empereur!...

On pouvait du perron, en se haussant à l'aide de la barre d'appui,
enjamber la croisée et pénétrer dans sa chambre.

Elle voulut alors fermer la fenêtre, mais elle s'arrêta, se disant:

—Je suis folle!... Personne ne peut venir, personne autre
qu'Henriot... Comment n'est-il pas déjà venu?... Chaque soir, avant
de se retirer dans sa chambre, il vient ainsi me dire quelques douces
paroles qui me font faire des rêves charmants et me mettent de la joie
dans mon sommeil... Il devrait déjà être là... Mais la maréchale m'a
prévenue que l'Empereur lui avait donné un ordre à porter... de là
sans doute son retard... Je dois l'attendre. Que croirait-il s'il
trouvait ma fenêtre close et ma lampe éteinte quand il sera de retour
au château?... Il ne saurait tarder, puisqu'il n'a dû se rendre, m'a
dit la maréchale, qu'à la ville voisine... Comme il serait triste s'il
voyait que je n'ai pas eu la patience de veiller une heure en pensant à
lui...

Et résolument, elle revint vers la fenêtre, et s'accoudant sur l'appui,
elle continua à interroger la nuit, auscultant le silence, scrutant
l'ombre de son clair regard. Elle se dit alors, riant presque et moins
effrayée:

—J'étais folle avec mes terreurs! personne ne viendra qu'Henriot...
et puis, si l'Empereur se présentait, eh bien! c'est Henriot qui
le recevrait et je ne crois pas que Sa Majesté soit d'humeur à se
priver de sommeil pour causer devant une fenêtre avec un colonel de
hussards!...

Elle riait tout à fait et se retrouvait pleinement rassurée...

Tout à coup le sourire s'arrêta sur ses lèvres et devint une grimace
effrayée, ses doigts se crispèrent sur l'appui de la fenêtre; elle
voulait bouger, puis se réfugier dans la chambre; ses jambes, molles
et vacillantes, se perdaient sous elle; elle essaya de crier, sa voix
s'étrangla dans sa gorge...

Elle renversa son buste en arrière, la main toujours cramponnée à
l'appui...

Un homme—qu'elle reconnut avec un redoublement d'effroi,—ne
portait-il pas le petit chapeau et un habit de colonel de chasseurs, le
costume ordinaire bien connu du souverain?—cherchait à escalader la
fenêtre, sans parler.

Elle sentait l'évanouissement la gagner. Ce seul mot, comme un reproche
et comme une plainte, s'échappa de ses lèvres décolorées:

—Sire...

Mais aussitôt la voix lui revint avec la force...

Ses yeux brillaient, tout son visage contracté sous l'épouvante se
détendait dans un accès subit de joie...

Elle cria, joyeuse:

—Henriot!... Henriot!

Un cri sourd, une exclamation gutturale suivirent cet appel.

Elle vit s'effondrer sous la fenêtre le petit chapeau et l'habit de
chasseurs disparaître.

Puis quelque chose de sombre, de confus qui s'esquivait, qui
s'évanouissait dans la nuit.

Henriot était devant elle, hagard, le sabre dégainé...

Il demeurait comme anéanti et, d'un œil affolé, considérait la fenêtre
ouverte et la place d'où venaient de s'échapper le petit chapeau et
l'habit de chasseur...

Alice, encore toute bouleversée, le regardait, ne comprenant rien à son
attitude:

—Henriot!... Mon Henriot! dit-elle doucement.

En entendant son nom, celui-ci parut tiré d'un rêve.

Il remit avec rage son sabre dans le fourreau et, montrant le poing à
la fenêtre où se penchait Alice l'attendant, l'implorant:

—Salope! cria-t-il.

Et dans cet outrage immérité ayant craché son désespoir, sa fureur et
l'affolement de son amour trahi, éperdu, vaguement épouvanté de son
action comme d'un parricide, car c'était l'Empereur qu'il pensait avoir
frappé, Henriot bondit dans l'épaisseur des ombres du parc. Son pas et
sa silhouette bientôt se perdirent dans la profondeur noire, tandis
qu'Alice, inanimée, tombait sur le carreau de sa chambre, auprès de la
fenêtre béante à la nuit.




IX

L'AMOUR ET LA HAINE


Dans le massif bordant la terrasse du château, à vingt mètres environ
du cercle lumineux que traçait sur le sable, devant la chambre d'Alice,
la lampe, seule clarté perçant les ténèbres du parc, un homme penché se
tâtait les membres, se palpait la poitrine.

Cet examen corporel consciencieusement accompli, il poussa un soupir de
satisfaction:

—Allons! je m'en tire pas trop mal pour cette fois, murmura-t-il en
anglais, rien de cassé!... J'ai cru que ce sacré hussard allait me
fendre comme une bûche, quand j'ai vu son sabre briller sur ma pauvre
tête et comme un fléau sur le grain s'abattre... Je l'ai vraiment
échappé belle!... Il tapait comme un diable, le hussard... Ah! ce n'est
pas toujours comique de jouer les empereurs Napoléon à la ville! Que je
regrette mes bonnes et joyeuses tavernes de la cité!...

Et l'étrange personnage qui, vêtu de l'uniforme de colonel de
chasseurs, coiffé du petit chapeau, avait tenté d'escalader la fenêtre
d'Alice, le digne Samuel Barker, le sosie de Napoléon emprunté par
Maubreuil à M. de Neipperg, se trouvant complètement rassuré, sifflota
un air de gigue. Puis, après s'être orienté du regard, il se dit:

—Les coups de sabre doivent se payer à part... le patron ne m'avait
pas dit qu'il y eût des estafilades à recevoir... je les lui mettrai
sur la note... Mais à présent il faudrait filer d'ici... _By God!_
(par Dieu!) que j'ai soif!... ce combat m'a desséché la gorge...
je donnerais une des vingt livres que m'a promises le patron pour
un grog... un simple grog au whisky... pour moins que cela!... je
donnerais de grand cœur cette livre, et c'est pourtant difficile et
parfois dangereux à gagner une livre!... oui, une guinée, pour une
méchante pinte d'ale!... Mais, pas la moindre taverne dans ce damné
pays! et la nuit est plus noire que le fond de ma poche!...

Samuel Barker fit quelques pas en avant, au hasard, puis il s'arrêta,
un léger frisson aux jambes. Il avait cru entendre marcher.

—Est-ce que le hussard reviendrait? pensa-t-il, le hussard avec son
sabre; cela n'entre point dans nos conventions... Le mieux est de
déguerpir d'ici au plus vite!...

Et il chercha à retrouver son chemin dans la nuit. Il allait tâtonnant
les charmilles, palpant la rondeur des troncs en bordure de l'allée.

—Ah! voilà l'arbre où j'ai caché ma défroque, se dit-il, en
s'approchant d'un gros orme, au pied duquel se trouvait un paquet de
vêtements.

Il ôta rapidement l'habit de chasseur et la culotte blanche, et il
endossa une longue houppelande à pèlerine.

—Me voilà transformé... méconnaissable, je pense! reprit-il avec
satisfaction... et s'il était possible de me voir dans cette ombre, je
ne pourrais discerner en moi présentement l'ex-empereur des Français
qui, tout à l'heure, affrontait les coups de sabre du hussard...
Oh! ces coups de sabre! ils me faisaient aimer les honnêtes, les
inoffensifs coups de pied de mon ancien patron, le digne gentleman
autrichien, M. de Neipperg... mais je suis redevenu Samuel Barker, le
bon Sam, le joyeux Sam, le camarade Sam... je défie qui que ce soit de
prétendre que j'ai jamais eu la moindre accointance avec celui qu'on
nomme Napoléon... voilà tout ce qu'il reste du Napoléon que j'étais!...

Et Sam poussa du pied avec dédain l'uniforme, la culotte et le petit
chapeau qui lui avaient servi à jouer le rôle que Maubreuil lui avait
assigné dans la comédie, à dénouement sinistre, qu'il avait charpentée.

Sam allait s'éloigner tranquillement, mais il se ravisa.

—Le patron, se dit-il, m'avait bien recommandé de laisser, quelque
part dans la chambre de la demoiselle, le petit chapeau... je n'ai pas
eu le temps... Le sabre du hussard m'en a empêché... Que faire?

Le complice inconscient de Maubreuil réfléchit un instant.

—Pourquoi fallait-il abandonner ce petit chapeau dans la chambre? Je
n'en sais rien, se dit-il, assez perplexe, sans doute une lubie du
patron... Il m'avait aussi ordonné de jeter dans la pièce d'eau, qui
se trouve près d'ici, sur la droite, m'a-t-il indiqué, le costume de
chasseur, et la culotte de casimir blanc de mon emploi... ma foi! je
vais envoyer le tout dans la mare... tant pis pour le petit chapeau!...
Il n'y a plus qu'à trouver l'endroit...

Ramassant les vêtements qui complétaient l'illusion napoléonienne de
son masque, Samuel Barker lentement, sous les grands arbres de l'allée,
chercha la pièce d'eau. Après quelques tours et détours il entendit le
clapotis d'un ruisseau formé par le trop-plein de l'étang. Guidé par
le bruit de l'eau se déversant dans une rigole, il se dirigea vers le
petit lac qui s'étendait au milieu d'une vaste pelouse. Là, se postant
sur une passerelle qui le surmontait à son extrémité, il lança, lesté
d'une pierre, le paquet de vêtements dans l'eau, et s'en fut, avec la
conscience heureuse du serviteur ayant correctement fait son ouvrage et
bien gagné son salaire.

—Le patron m'a prescrit de me rendre à Brie-Comte-Robert, en marchant
toujours sur la route, reprit-il, une fois qu'il eut rejoint la grande
allée du parc... là, je trouverai de l'argent et un passeport à
l'auberge du Soleil-d'Or... bien!... mais il faut d'abord sortir de ce
maudit parc... Ah! j'aperçois un mur, pas trop élevé, fait à souhait
pour l'escalade... voilà le moment de me souvenir des leçons d'évasion
gymnastique qui me furent données par cet honorable voleur de Newgate,
vétéran des prisons d'Angleterre...

Et Sam, de plus en plus satisfait, son petit sifflement d'air de gigue
aux lèvres, s'apprêta à grimper lestement sur la crête de la muraille...

Déjà il avait levé le genou gauche et empoigné d'une main le rebord du
pignon avec agilité, tandis que son pied droit, s'enlevant de terre,
allait se poser sur une aspérité du mur, quand une poigne solide
s'abattit sur lui. Il se sentit enlever ou plutôt arracher du mur, en
même temps qu'une voix forte s'écriait:

—Nom de nom! Qu'est-ce que tu fiches là, toi, à cette heure-ci?...

Sam avait roulé à trois mètres. Il se releva, tout abasourdi, en
baragouinant un juron en anglais:

—Un goddam! redit la même voix, un espion des Anglais, sans doute? Ah!
nous allons voir ta frimousse, écrevisse de mer!...

Samuel Barker s'était rapidement remis. Il avait une certaine frayeur
des sabres, des lances, des baïonnettes, et généralement de toutes
les choses perforantes et saillantes; mais une lutte avec les armes
naturelles ne lui répugnait point. Il avait appris à boxer avec les
voleurs de Londres et se piquait d'une certaine force dans l'art
de tambouriner un adversaire, après l'avoir pris en chancellerie,
c'est-à-dire en lui maintenant la tête serrée sous le bras, offrant
ainsi une surface inerte où faire rouler les coups de poing.

Dans l'ombre, il avait reconnu que son antagoniste ne portait aucun
sabre, et, de plus, qu'il était d'une très haute taille, un désavantage
à la boxe. La partie était donc plus qu'agréable. Sam estima qu'il ne
devait point reculer et qu'il y allait de son honneur d'accepter le
combat qui lui était offert. Il ne pouvait d'ailleurs guère le refuser.
L'homme qui l'avait assailli, et si rudement descendu de la crête
du mur, lui barrait le passage et marchait sur lui pour le saisir à
nouveau.

Sam, qui avait interrompu l'air de gigue, se remit à siffler; l'aplomb
lui était revenu. Il se campa résolument sur ses jambes arquées,
arrondit les coudes, espaça ses poings et, au moment où l'homme
s'approchait de lui, avec l'intention visible de le prendre au collet,
il détendit, comme un ressort qu'on fait jouer, son avant-bras et
détacha deux très beaux coups de poing qui atteignirent en poitrine
l'assaillant et le firent trébucher.

Celui-ci poussa un grognement:

—Nom de nom! tu cognes dur, mon bon goddam!... Attends un peu, je vais
t'apprendre, moi, la boxe nationale des Français, la savate, ou, si tu
aimes mieux, le chausson... Attention! J'annonce la gueule!... Pare-moi
celui-là!...

Et, pirouettant, en même temps qu'il gouaillait ainsi l'Anglais,
l'homme lançait son pied avec vitesse et appliquait sa semelle, comme
un emplâtre, sur la bouche et le nez de Samuel Barker.

Le sang jaillit et Sam, étourdi, tomba.

—C'est ce que nous appelons le coup de figure... l'as-tu compris?
reprit le grand diable qui avait rompu et s'était remis en garde, se
tenant sur la défensive; j'ai peut-être tapé un peu fort, mais j'avais
annoncé la tête, il fallait parer, et puis, tu n'avais pas négligé
tes poings non plus, et si je n'avais pas le coffre aussi solide...
Ah! bien! quoi qu'il y a... tu ne te relèves pas?... Ce n'est pas une
frime, par hasard?... Vrai! tu ne bouges pas?... Mille cartouches!
c'est donc sérieux?...

Et vivement il s'approcha de Sam qui, inerte sur le sol, poussait de
sourds gémissements.

Il le secoua sans brutalité. Sa voix s'était adoucie.

—Mais, qu'as-tu?... remets-toi!... un peu de vigueur...

—Grâce!... Pardon!... balbutia Sam en gémissant.

—Tu n'as pas besoin de demander grâce... tu as ton compte... Jamais La
Violette, ex-tambour-major des grenadiers de la Garde, n'a frappé un
ennemi à terre, entends-tu bien? Allons, goddam, lève-toi!...

Et La Violette—car c'était le brave régisseur du château de Lefebvre
qui, faisant par prudence une ronde du côté du pavillon, qu'il croyait
encore occupé par l'Empereur, avait surpris Samuel Barker escaladant le
mur—après s'être penché de nouveau vers l'Anglais, à qui, en échange
de son assaut de boxe, il avait donné une si formidable leçon de
chausson, grommela:

—Allons! bon!... tu ne peux pas te lever, à présent... je ne t'ai
pourtant pas démoli les pattes?... Eh bien! tant pis! puisque je t'ai
abîmé comme cela, je vais essayer de te réparer ta façade... Ça ne sera
rien, va! Les coups à la tête, ça ne compte pas... j'en ai reçu huit
ou neuf pour ma part, dont un coup de lance à Eylau, un éclat d'obus
à Wagram et un coup de couteau à Tarragone... et ça ne se voit pas
trop... Allons! laisse-toi faire, je vais te convoyer... Ah! j'en ai
assez trimballé des camarades qui étaient plus mal arrangés que toi...
n'aie donc pas peur et cramponne-toi à mon cou...

Alors La Violette, avec cette générosité qui est coutumière au soldat
français, saisit Samuel Barker évanoui et l'emporta jusqu'à son logis.

Là, le concierge et sa femme, éveillés par les appels retentissants
de La Violette, soignèrent l'Anglais; on lui lava la figure qui était
toute saignante, l'hémorragie du nez ayant été abondante, et l'on
disposa un bandeau sur ses joues tuméfiées.

La Violette surveillait ce pansement. Il avait examiné de près les
plaies. Il avait constaté avec plaisir qu'il n'y avait aucune blessure
sérieuse. Une forte contusion devant avoir pour seule conséquence le
nez grossi et l'œil poché, voilà toute l'avarie de Samuel Barker.

—Elle te reconnaîtra pas de sitôt, la belle à laquelle tu allais sans
doute conter fleurette, dit La Violette en riant, quand Sam ranimé
commença à ouvrir les yeux et à se reconnaître.

Sam parlait très difficilement le français, mais il le comprenait.

Revenu de sa stupeur, rassuré par les bons traitements dont il se
voyait l'objet, il se reprenait à réfléchir et se demandait quelle
explication il pourrait fournir de sa présence dans le parc, au
pied d'un mur à moitié enjambé, quand son adversaire, après l'avoir
soigné, l'interrogerait. Il était traité en malade, mais, guéri, on
le considérerait comme un prisonnier. Pour pouvoir sortir de cette
maison, pour s'en aller, sans être inquiété ni suivi, pour regagner
cette auberge du Soleil-d'Or, à Brie-Comte-Robert, où se trouvaient les
vingt-cinq livres qui lui étaient destinées, il fallait donner un motif
à sa promenade nocturne dans le parc de Combault. La phrase que venait
de lancer La Violette, il la ramassa. N'était-ce pas la plus plausible,
la meilleure des explications qu'une escapade amoureuse? Si l'on
admettait qu'il venait d'une bonne fortune et cherchait à s'esquiver,
devant quelque mari en éveil, il était hors de tout soupçon. Les
Français admettent volontiers les histoires d'amour et sont pleins
d'indulgence pour les amants en péril.

Il essaya donc de sourire, sous les bandages qui s'entre-croisaient sur
sa face, et baragouina, en s'efforçant de placer un doigt sur sa bouche
aux lèvres gonflées, dans la pose classique du dieu du silence:

—Pas parler... rien dire!... mari... là-bas!...

La Violette rit de bon cœur:

—Tu as beau t'exprimer comme un nègre, mon vieux goddam... sois
tranquille! je ne te trahirai pas!... Ah! mon gaillard, tu venais
faire tes farces au château... tu as ravagé le cœur d'une des femmes
de chambre de madame la maréchale, je parie! Serait-ce la grosse
Augustine... ou la petite Mélanie?...

Sam multipliait les gestes de dénégation et replaçait son doigt barrant
les lèvres en répétant:

—Rien dire... Mari!... Pas parler!...

—Dors, repose-toi, refais-toi du sang! continua La Violette avec
bonhomie, je t'ai dit que tu n'avais rien à craindre... Garde ton
secret et guéris ta bobine, car tu ne ferais pas de conquêtes en ce
moment, mon bon goddam!... tu es blessé, tu as posé les armes, tu es un
vrai frère, pour moi!... tu peux rester ici tant que tu voudras... Tant
que ta binette sera comme une poire tapée... on te soignera bien...
Quoique vous autres, Englische, vous soyez féroces, à ce qu'on dit,
pour les camarades qui moisissent là-bas sur vos pontons!...

Samuel Barker fit un signe désespéré pour témoigner qu'il était
profondément innocent de ce qui se passait sur les atroces bagnes
insulaires.

La Violette le rassura encore une fois, et, boutonnant sa redingote
d'uniforme à brandebourgs, sortit pour reprendre et achever sa ronde
interro

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/43980