Gutenberg · eo1.org

← catalogue

La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris

by George Sand · French · Gutenberg #43889 · 300,434 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris

Author: George Sand


        
Release date: October 5, 2013 [eBook #43889]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/43889

Credits: Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
        Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
        produced from images generously made available by the
        Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
        http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUPE; LUPO LIVERANI; LE TOAST; GARNIER; LE CONTREBANDIER; LA RÊVERIE À PARIS ***

  LA COUPE
  LUPO LIVERANI
  LE TOAST
  GARNIER--LE CONTREBANDIER
  LA RÊVERIE A PARIS

  PAR
  GEORGE SAND

  [Marque d'imprimeur: C L]

  PARIS

  CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
  ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
  RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
  A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

  1876
  Droits de reproduction et de traduction réservés




CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

OEUVRES COMPLÈTES DE GEORGE SAND

Format grand in-18.

  Les Amours de l'âge d'or                 1 vol
  Adriani                                  1 --
  André                                    1 --
  Antonia                                  1 --
  Autour de la table                       1 --
  Le Beau Laurence                         1 --
  Les Beaux Messieurs de Bois-Doré         2 --
  Cadio                                    1 --
  Césarine Dietrich                        1 --
  Le Château des Désertes                  1 --
  Le Château de Pictordu                   1 --
  Le Compagnon du tour de France           2 --
  La Comtesse de Rudolstadt                2 --
  La Confession d'une jeune fille          2 --
  Constance Verrier                        1 --
  Consuelo                                 3 --
  La Coupe                                 1 --
  Les Dames vertes                         1 --
  La Daniella                              2 --
  La Dernière Aldini                       1 --
  Le Dernier Amour                         1 --
  Les Deux Frères                          1 --
  Le Diable aux champs                     1 --
  Elle et Lui                              1 --
  La Famille de Germandre                  1 --
  La Filleule                              1 --
  Flamarande                               1 --
  Flavie                                   1 --
  Francia                                  1 --
  François le Champi                       1 --
  Histoire de ma vie                      10 --
  Un Hiver à Majorque.--Spiridion          1 --
  L'Homme de Neige                         3 --
  Horace                                   1 --
  Impressions et Souvenirs                 1 --
  Indiana                                  1 --
  Isidora                                  1 --
  Jacques                                  1 --
  Jean de la Roche                         1 --
  Jean Ziska.--Gabriel                     1 --
  Jeanne                                   1 --
  Journal d'un voyageur pendant la guerre  1 --
  Laura                                    1 --
  Lélia.--Metella.--Cora                   2 --
  Lettres d'un voyageur                    1 --
  Lucrézia Floriani.--Lavinia              1 --
  Mlle la Quintinie                        1 --
  Mlle Merquem                             1 --
  Les Maîtres mosaistes                    1 --
  Les Maîtres sonneurs                     1 --
  Malgrétout                               1 --
  La Mare au Diable                        1 --
  Le Marquis de Villemer                   1 --
  Ma Soeur Jeanne                          1 --
  Mauprat                                  1 --
  Le Meunier d'Angibault                   1 --
  Monsieur Sylvestre                       1 --
  Mont-Revêche                             1 --
  Nanon                                    1 --
  Narcisse                                 1 --
  Nouvelles                                1 --
  La Petite Fadette                        1 --
  Le Péché de M. Antoine                   2 --
  Le Piccinino                             2 --
  Pierre qui roule                         1 --
  Promenades autour d'un village           1 --
  Le Secrétaire intime                     1 --
  Les sept cordes de la Lyre               1 --
  Simon                                    1 --
  Tamaris                                  1 --
  Tévérino.--Leone Leoni                   1 --
  Théâtre Complet                          4 --
  Théâtre de Nohant                        1 --
  La Tour de Percemont.--Marianne          1 --
  L'Uscoque                                1 --
  Valentine                                1 --
  Valvèdre                                 1 --
  La Ville noire                           1 --

IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER A. CHAIX ET Cie,

RUE BERGÈRE 20, PARIS.--17105-5.




LA COUPE

FÉERIE


A MON AMI ALEXANDRE MANCEAU.

GEORGE SAND.


  «Il y a trois choses que Dieu ne peut point ne pas accomplir: ce qu'il
  y a de plus avantageux, ce qu'il y a de plus nécessaire, ce qu'il y a
  de plus beau pour chaque chose.»

(_Mystère des Bardes_, tr. 7.)


LIVRE PREMIER

I

L'enfant du prince a voulu se promener bien haut sur la montagne, et son
gouverneur l'a suivi. L'enfant a voulu voir de près les belles neiges et
les grandes glaces qui ne fondent jamais, et son gouverneur n'a pas osé
l'en empêcher. L'enfant a joué avec son chien au bord d'une fente du
glacier. Il a glissé, il a crié, il a disparu, et son gouverneur n'a pas
osé se jeter après lui; mais le chien s'est élancé dans l'abîme pour
sauver l'enfant, et le chien aussi a disparu.

II

Pendant des minutes qui ont paru longues comme des heures, on a entendu
le chien japper et l'enfant crier. Le bruit descendait toujours et
allait s'étouffant dans la profondeur inconnue, et puis on a vainement
écouté: la profondeur était muette. Alors les valets du prince et les
pâtres de la montagne ont essayé de descendre avec des cordes; mais ils
n'ont vu que la fente verdâtre qui plongeait toujours plus bas et
devenait toujours plus rapide.

III

Ils y ont en vain risqué leur vie, et ils ont été dire au prince ce
qu'ils avaient fait. Le prince les a fait pendre pour avoir laissé périr
son fils. On a tranché la tête à plus de vingt nobles qui pouvaient
avoir des prétentions à la couronne et qui avaient bien certainement
signé un pacte avec les esprits de la montagne pour faire mourir
l'héritier ducal. Quant à maître Bonus, le gouverneur, on a écrit sur
tous les murs qu'il serait brûlé à petit feu, ce que voyant, il a tant
couru qu'on n'a pu le prendre.

IV

L'enfant a eu bien peur et bien froid dans les profondeurs du glacier.
Le chien n'a pu l'empêcher de glisser au plus bas; mais, le retenant
toujours par sa ceinture, il l'a empêché de glisser trop vite et de se
briser contre les glaces. Entraîné par le poids de l'enfant, il a tant
résisté qu'il a les pattes en sang et les ongles presque arrachés.
Cependant il n'a pas lâché prise, et quand ils ont enfin trouvé un creux
où ils ont pu s'arrêter, le chien s'est couché sur l'enfant pour le
réchauffer.

V

Et tous deux étaient si las qu'ils ont dormi. Quand ils se sont
réveillés, ils ont vu devant eux une femme si mince et si belle qu'ils
n'ont su ce que c'était. Elle avait une robe aussi blanche que la neige
et de longs cheveux en or fin qui brillaient comme des flammes répandues
sur elle. Elle a souri à l'enfant, mais sans lui parler, et, le prenant
par la main, elle l'a fait sortir du glacier et l'a emmené dans une
grande vallée sauvage où le chien tout boiteux les a suivis.

VI

Cachée dans un pli profond des montagnes, cette vallée est inconnue aux
hommes. Elle est défendue par les hautes murailles de granit et par les
glaciers impénétrables. Elle est horrible et riante, comme il convient
aux êtres qui l'habitent. Sur ses flancs, les aigles, les ours et les
chamois ont caché leurs refuges. Dans le plus profond, la chaleur règne,
les plus belles plantes fleurissent; les fées y ont établi leur séjour,
et c'est à ses soeurs que la jeune Zilla conduit l'enfant qu'elle a
trouvé dans les flancs glauques du glacier.

VII

Quand l'enfant a vu les ours passer près de lui, il a eu peur, et le
chien a tremblé et grondé; mais la fée a souri, et les bêtes sauvages se
sont détournées de son chemin. Quand l'enfant a vu les fées, il a eu
envie de rire et de parler; mais elles l'ont regardé avec des yeux si
brillants qu'il s'est mis à pleurer. Alors Zilla, le prenant sur ses
genoux, l'a embrassé au front, et les fées ont été en colère, et la plus
vieille lui a dit en la menaçant:

VIII

«Ce que tu fais là est une honte: jamais fée qui se respecte n'a caressé
un enfant. Les baisers d'une fée appartiennent aux colombes, aux jeunes
faons, aux fleurs, aux êtres gracieux et inoffensifs; mais l'animal
impur et malfaisant que tu nous amènes souille tes lèvres. Nous n'en
voulons point ici, et, quant au chien, nous ne le souffrirons pas
davantage. C'est l'ami de l'homme, il a ses instincts de destruction et
ses habitudes de rapine; reconduis ces créatures où tu les as prises.

IX

Zilla a répondu à la vieille Trollia: «Vous êtes aussi fière et aussi
méchante que si vous étiez née de la vipère ou du vautour. Ne vous
souvient-il plus d'avoir été femme avant d'être fée, et vous est-il
permis de haïr et de mépriser la race dont vous sortez? Quand, sur les
derniers autels de nos antiques divinités, vous avez bu le breuvage
magique qui nous fit immortelles, n'avez-vous pas juré de protéger la
famille des hommes et de veiller sur leur postérité?»

X

Alors la vieille Trollia: «Oui, j'ai juré, comme vous, de faire servir
la science de nos pères au bonheur de leurs descendants; mais les hommes
nous ont déliées de notre serment. Comment nous ont-ils traitées? Ils
ont servi de nouveaux dieux et nous ont appelées sorcières et démons.
Ils nous ont chassées de nos sanctuaires, et, détruisant nos demeures
sacrées, brûlant nos antiques forêts, reniant nos lois et raillant nos
mystères, ils ont brisé les liens qui nous unissaient à leur race
maudite.

XI

»Pour moi, si j'ai jamais regretté de m'être, par le breuvage magique,
soustraite à l'empire de la mort, c'est en songeant que j'avais perdu le
pouvoir de la donner aux hommes. Autrefois, grâce à la science, nous
pouvions jouer avec elle, la hâter ou la reculer. Désormais elle nous
échappe et se rit de nous. L'implacable vie qui nous possède nous
condamne à respecter la vie. C'est un grand bien pour nous de n'être
plus forcées de tuer pour vivre; mais c'est un grand mal aussi d'être
forcé de laisser vivre ce que l'on voudrait voir mort.»

XII

En disant ces cruelles choses, la vieille magicienne a levé le bras
comme pour frapper l'enfant; mais son bras est retombé sans force; le
chien s'est jeté sur elle et a déchiré sa robe, souillée de taches
noires qu'on dit être les restes du sang humain versé jadis dans les
sacrifices. L'enfant; qui n'a pas compris ses paroles, mais qui a vu son
geste horrible, a caché son visage dans le sein de la douce Zilla, et
toutes les jeunes fées, ont ri follement de la rage de la sorcière et de
l'audace du chien.

XIII

Les vieilles ont tancé et injurié les jeunes, et tant de paroles ont été
dites que les ours en ont grogné d'ennui dans leurs tanières. Et tant de
cris, de menaces, de rires, de moqueries et d'imprécations ont monté
dans les airs, que les plus hautes cimes ont secoué leurs aigrettes de
neige sur les arbres de la vallée. Alors la reine est arrivée, et tout
est rentré dans le silence, car la reine des fées peut, dit-on, retirer
le don de la parole à qui en abuse, et perdre la parole est ce que les
fées redoutent le plus.

XIV

La reine est jeune comme au jour où elle a bu la coupe, car, en se
procurant l'immortalité, les fées n'ont pu ni se vieillir ni se
rajeunir, et toutes sont restées ce qu'elles étaient à ce moment
suprême. Ainsi les jeunes sont toujours impétueuses ou riantes, les
mûres toujours sérieuses ou mélancoliques, les vieilles toujours
décrépites ou chagrines. La reine est grande et fraîche, c'est la plus
forte, la plus belle, la plus douce et la plus sage des fées; c'est
aussi la plus savante, c'est elle qui jadis a découvert le grand secret
de la coupe d'immortalité.

XV

«Trollia, dit-elle, ta colère n'est qu'un bruit inutile. Les hommes
valent ce qu'ils valent et sont ce qu'ils sont. Haïr est contraire à
toute sagesse. Mais toi, Zilla, tu as été folle d'amener ici cet enfant.
Avec quoi le feras-tu vivre? Ne sais-tu pas qu'il faut qu'il respire et
qu'il mange à la manière des hommes? Lui permettras-tu de tuer les
animaux ou de leur disputer l'oeuf, le lait et le miel, ou seulement les
plantes qui sont leur nourriture? Ne vois-tu pas qu'avec lui tu fais
entrer la mort dans notre sanctuaire?

XVI

--Reine, répond la jeune fée, la mort ne règne-t-elle donc pas ici comme
ailleurs? Avons-nous pu la bannir de devant nos yeux? et de ce que les
fées ne la donnent pas, de ce que l'arome des fleurs suffit à leur
nourriture, de ce que leur pas léger ne peut écraser un insecte, ni leur
souffle éthéré absorber un atome de vie dans la nature, s'ensuit-il que
les animaux ne se dévorent ni ne s'écrasent les uns les autres?
Qu'importe que, parmi ces êtres dont la vie ne s'alimente que par la
destruction, j'en amène ici deux de plus?

XVII

--Le chien, je te le passe, dit la reine; mais l'enfant amènera ici la
douleur sentie et la mort tragique. Il tuera avec intelligence et
préméditation, il nous montrera un affreux spectacle, il augmentera les
pensées de meurtre et de haine qui règnent déjà chez quelques-unes
d'entre nous, et la vue d'un être si semblable à nous, commettant des
actes qui nous sont odieux, troublera la pureté de nos songes. Si tu le
gardes, Zilla, tâche de modifier sa terrible nature, ou il me faudra te
le reprendre et l'égarer dans les neiges où la mort viendra le
chercher.»

XVIII

La reine n'a rien dit de plus. Elle conseille et ne commande pas. Elle
s'éloigne et les fées se dispersent. Quelques-unes restent avec Zilla et
l'interrogent. «Que veux-tu donc faire de cet enfant? Il est beau, j'en
conviens, mais tu ne peux l'aimer. Vierge consacrée, tu as jadis
prononcé le voeu terrible; tu n'as connu ni époux ni famille; aucun
souvenir de ta vie mortelle ne t'a laissé le regret et le rêve de la
maternité. D'ailleurs l'immortalité délivre de ces faiblesses et
quiconque a bu la coupe a oublié l'amour.

XIX

--Il est vrai, dit Zilla, et ce que je rêve pour cet enfant n'a rien qui
ressemble aux rêves de la vie humaine: il est pour moi une curiosité, et
je m'étonne que vous ne partagiez pas l'amusement qu'il me donne. Depuis
tant de siècles que nous avons rompu tout lien d'amitié avec sa race,
nous ne la connaissons plus que par ses oeuvres. Nous savons bien
qu'elle est devenue plus habile et plus savante, ses travaux et ses
inventions nous étonnent; mais nous ne savons pas si elle en vaut mieux
pour cela et si ses méchants instincts ont changé.

XX

--Et tu veux voir ce que deviendra l'enfant des hommes, isolé de ses
pareils et abandonné à lui-même, ou instruit par toi dans la haute
science? Essaie. Nous t'aiderons à le conduire ou à l'observer.
Souviens-toi seulement qu'il est faible et qu'il n'est pas encore
méchant. Il te faudra donc le soigner mieux que l'oiseau dans son nid,
et tu as pris là un grand souci, Zilla. Tu es aimable et douce, mais tu
as plus de caprices que de volontés. Tu te lasseras de cette chaîne, et
peut-être ferais-tu mieux de ne pas t'en charger.»

XXI

Elles parlaient ainsi par jalousie, car l'enfant leur plaisait, et plus
d'une eût voulu le prendre. Les fées n'aiment pas avec le coeur, mais
leur esprit est plein de convoitises et de curiosités. Elles s'ennuient,
et ce qui leur vient du monde des hommes, où elles n'osent plus pénétrer
ouvertement, leur est un sujet d'agitation et de surprise. Un joyau, un
animal domestique, une montre, un miroir, tout ce qu'elles ne savent pas
faire et tout ce dont elles n'ont pas besoin les charme et les occupe.

XXII

Elles méprisent profondément l'humanité; mais elles ne peuvent se
défendre d'y songer et d'en jaser sans cesse. L'enfant leur tournait la
tête. Quelques-unes convoitaient aussi le chien; mais Zilla était
jalouse de ses captures, et, trouvant qu'on les lui disputait trop, elle
les emmena dans une grotte éloignée du sanctuaire des fées et montra à
l'enfant l'enceinte de forêts qu'il ne devait pas franchir sans sa
permission. L'enfant pleura en lui disant: «J'ai faim.» Et quand elle
l'eut fait manger, voyant qu'elle le quittait, il lui dit: «J'ai peur.»

XXIII

Zilla, qui avait trouvé l'enfant vorace, le trouva stupide, et, ne
voulant pas se faire son esclave, elle lui montra où les chevrettes
allaitaient leurs petits, où les abeilles cachaient leurs ruches, où les
canards et les cygnes sauvages cachaient leurs oeufs, et elle lui dit:
«Cherche ta nourriture. Cache-toi aussi, toi, pour dérober ces choses,
car les animaux deviendraient craintifs ou méchants, et les vieilles
fées n'aiment pas à voir déranger les habitudes de leur vie.» L'enfant
du prince s'étonna bien d'avoir à chercher lui même une si maigre chère.
Il bouda et pleura, mais la fée n'y fit pas attention.

XXIV

Elle n'y fit pas attention, parce qu'elle ne se rappelait que vaguement
les pleurs de son enfance, et que ces pleurs ne représentaient plus pour
elle une souffrance appréciable. Elle s'en alla au sabbat, et le
lendemain l'enfant eut faim et ne bouda plus. Le chien, qui ne boudait
jamais, attrapa un lièvre et le mangea bel et bien. Au bout de trois
jours, l'enfant pensa qu'il pourrait aisément ramasser du bois mort,
allumer du feu et faire cuire le gibier pris par son chien; mais, comme
il était paresseux, il se contenta des autres mets et les trouva bons.

XXV

Un peu plus tard, il oublia que les hommes font cuire la viande, et,
voyant que son chien la mangeait crue avec délices, il y goûta et s'en
rassasia. Quand la fée Zilla revint du concile, elle trouva l'enfant gai
et frais, mais sauvage et malpropre. Il avait les dents blanches et les
mains ensanglantées, le regard morne et farouche; il ne savait déjà
presque plus parler; las de chercher où il était, et pourquoi son sort
était si changé, il ne songeait plus qu'à manger et à dormir.

XXVI

Le chien au contraire était propre et avenant. Son intelligence avait
grandi dans le dévouement de l'amitié. La fée eut envie d'abandonner
l'enfant et d'emmener le chien. Et puis elle se souvint un peu du passé
et résolut de civiliser l'enfant à sa manière; mais il fallait se
décider à lui parler, et elle ne savait quelle chose lui dire. Elle
connaissait bien sa langue, elle n'était pas des moins savantes; mais
elle ne se faisait guère d'idée des raisons que l'on peut donner à un
enfant pour changer ses instincts.

XXVII

Elle essaya. Elle lui dit d'abord: «Souviens-toi que tu appartiens à une
race inférieure à la mienne.» L'enfant se souvint de ce qu'il était et
lui répondit: «Tu es donc impératrice? car, moi, je suis prince.» La fée
reprit: «Je veux te faire plus grand que tous les rois de la terre.»
L'enfant répondit: «Rends-moi à ma mère qui me cherche.» La fée reprit:
«Oublie ta mère et n'obéis qu'à moi.» L'enfant eut peur et ne répondit
pas. La fée reprit: «Je veux te rendre heureux et sage, et t'élever
au-dessus de la nature humaine.» L'enfant ne comprit pas.

XXVIII

La fée essaya autre chose. Elle lui dit: «Aimais-tu ta mère?--Oui,
répondit l'enfant.--Veux-tu m'aimer comme elle?--Oui, si vous
m'aimez.--Que me demandes-tu là? dit la fée souriant de tant d'audace.
Je t'ai tiré du glacier où tu serais mort; je t'ai défendu contre les
vieilles fées qui te haïssaient, et caché ici où elles ne songent plus à
toi. Je t'ai donné un baiser, bien que tu ne sois pas mon pareil.
N'est-ce pas beaucoup, et ta mère eût-elle fait pour toi
davantage?--Oui, dit l'enfant, elle m'embrassait tous les jours.»

XXIX

La fée embrassa l'enfant, qui l'embrassa aussi en lui disant: «Comme tu
as la bouche froide!» Les fées sont joueuses et puériles comme les gens
qui n'ont rien à faire de leur corps. Zilla essaya de faire courir et
sauter l'enfant. Il était agile et résolu, et prit d'abord plaisir à
faire assaut avec elle; mais bientôt il vit des choses extraordinaires.
La fée courait aussi vite qu'une flèche, ses jambes fines ne
connaissaient pas la fatigue, et l'enfant ne pouvait la suivre.

XXX

Quand elle l'invita à sauter, elle voulut, pour lui donner l'exemple,
franchir une fente de rochers; mais, trop forte et trop sûre de ne pas
se faire de mal en tombant, elle sauta si haut et si loin que l'enfant
épouvanté alla se cacher dans un buisson. Elle voulut alors l'exercer à
la nage, mais il eut peur de l'eau et demanda une nacelle, ce qui fit
rire la fée, et lui, voyant qu'elle se moquait, se sentant méprisé et
par trop inférieur à elle, il lui dit qu'il ne voulait plus d'elle pour
sa mère.

XXXI

Elle le trouva faible et poltron. Pendant quelques jours, elle l'oublia;
mais comme ses compagnes lui demandaient ce qu'il était devenu et lui
reprochaient de l'avoir pris par caprice et de l'avoir laissé mourir
dans un coin, elle courut le chercher et leur montra qu'il était bien
portant et bien vivant. «C'est bon, dit la reine; puisqu'il peut se
tirer d'affaire sans causer trop de dommage, je consens à ce qu'il soit
ici comme un animal vivant à la manière des autres, car je vois bien que
tu n'en sauras rien faire de mieux.»

XXXII

Zilla comprit que la sage et bonne reine la blâmait, et elle se piqua
d'honneur. Elle retourna tous les jours auprès de l'enfant, y passa plus
de temps chaque jour, apprit à lui parler doucement, le caressa un peu
plus, mit plus de complaisance à le faire jouer en ménageant ses forces
et en exerçant son courage. Elle lui apprit aussi à se nourrir sans
verser le sang et elle vit qu'il était éducable, car il s'ennuyait
d'être seul, et pour la faire rester avec lui, il obéissait à toutes ses
volontés, et même il avait des grâces caressantes qui flattaient
l'amour-propre de la fée.

XXXIII

Pourtant l'hiver approchait, et bien que l'enfant n'y songeât point,
bien qu'il jouât avec la neige qui peu à peu gagnait la grotte où la fée
l'avait logé, le chien commençait à hurler et à aboyer contre les
empiétements de cette neige insensible qui avançait toujours. Zilla vit
bien qu'il fallait ôter de là l'enfant, si elle ne voulait le voir
mourir. Elle l'emmena au plus creux de la vallée, et elle pria ses
compagnes de l'aider à lui bâtir une maison, car il est faux que les
fées sachent tout faire avec un coup de baguette.

XXXIV

Elles ne savent faire que ce qui leur est nécessaire, et une maison leur
est fort inutile. Elles n'ont jamais chaud ni froid que juste pour leur
agrément. Elles sautent et dansent un peu plus en hiver qu'en été, sans
jamais souffrir tout à fait dans leur corps ni dans leur esprit. Elles
gambadent sur la glace aussi volontiers que sur le gazon, et s'il leur
plaît de sentir en janvier la moiteur d'avril, elles se couchent avec
les ours blottis dans leurs grottes de neige, et elles y dorment pour le
plaisir de rêver, car elles ont fort peu besoin de sommeil.

XXXV

Zilla n'eût osé confier l'enfant aux ours. Ils n'étaient pas méchants;
mais, à force de le sentir et de le lécher, ils eussent pu le trouver
bon. Les jeunes fées qu'elle invita à lui bâtir un gîte s'y prêtèrent en
riant et se mirent à l'oeuvre pêle-mêle, à grand bruit. Elles voulaient
que ce fût un palais plus beau que tous ceux que les hommes construisent
et qui ne ressemblât en rien à leurs misérables inventions. La reine
s'assit et les regarda sans rien dire.

XXXVI

L'une voulait que ce fût très-grand, l'autre que ce fût très-petit;
l'une que ce fût comme une boule, l'autre que tout montât en pointe;
l'une qu'on n'employât que des pierres précieuses, l'autre que ce fût
fait avec les aigrettes de la graine de chardon; l'une que ce fût
découvert comme un nid, l'autre que ce fût enfoui comme une tanière.
L'une apportait des branches, l'autre du sable, l'une de la neige,
l'autre des feuilles de roses, l'une de petits cailloux, l'autre des
fils de la Vierge; le plus grand nombre n'apportait que des paroles.

XXXVII

La reine vit qu'elles ne se décidaient à rien et que la maison ne serait
jamais commencée; elle appela l'enfant et lui dit: «Est-ce que tu ne
saurais pas bâtir ta maison toi-même? c'est un ouvrage d'homme.»
L'enfant essaya. Il avait vu bâtir. Il alla chercher des pierres, il
fit, comme il put, du mortier de glaise qu'il pétrit avec de la mousse;
il éleva des murs en carré, il traça des compartiments, il entre-croisa
des branches, il fit un toit de roseaux et se meubla de quelques pierres
et d'un lit de fougère.

XXXVIII

Les fées furent émerveillées d'abord de l'intelligence et de l'industrie
de l'enfant, et puis elles s'en moquèrent, disant que les abeilles, les
castors et les fourmis travaillaient beaucoup mieux. La reine les reprit
de la sorte: «Vous vous trompez; les animaux qui vivent forcément en
société ont moins d'intelligence que ceux qui peuvent vivre seuls. Une
abeille meurt quand elle ne peut rejoindre sa ruche; un groupe de
castors égarés oublie l'art de construire et se contente d'habitations
grossières. Dans ce monde-là, personne n'existe, on ne dit jamais _moi_.

XXXIX

»Ces êtres qui vivent d'une mystérieuse tradition, toujours transmise de
tous à chacun, sans qu'aucun d'eux y apporte un changement quelconque,
sont inférieurs à l'être le plus misérable et le plus dépourvu dont
l'esprit cherche et combine. C'est pour cela que l'homme, notre ancêtre,
est le premier des animaux, et que son travail, étant le plus varié et
le plus changeant, est le plus beau de tous. Voyez ce qu'il peut faire
avec le souvenir, comme il invente l'expérience, et comme il sait
accommoder à son usage les matériaux les plus grossiers!

XL

»--L'homme, dit Zilla, serait donc meilleur et plus habile s'il vivait
dans l'isolement?--Non, Zilla, il lui faut la société volontaire et non
la réunion forcée. Seul il peut lutter contre toutes choses, et là où
les autres animaux succombent, il triomphe par l'esprit; mais il a le
désir d'un autre bonheur que celui de conserver son corps; c'est
pourquoi il cherche le commerce de ses semblables afin qu'ils lui
donnent le pain de l'âme, et le besoin qu'il a des autres est encore une
liberté.»

XLI

Zilla s'efforça de comprendre la reine, que les autres fées ne
comprenaient pas beaucoup. Elles avaient gardé les idées barbares du
temps où elles étaient semblables à nous sur la terre, et si leur
science les faisait pénétrer mieux que jadis et mieux que nous dans les
lois de renouvellement du grand univers, elles ne se rendaient plus
compte de la marche suivie par la race humaine dans ce petit monde où
elles s'ennuyaient, faute de pouvoir y rien changer. Elles avaient voulu
ne plus changer elles-mêmes, il leur fallait bien s'en consoler en
méprisant ce qui change.

XLII

Zilla, toute pensive, résolut de procurer à son enfant adoptif tout ce
qu'il pouvait souhaiter, afin de voir le parti qu'il en saurait tirer.
«Voilà ta maison bâtie, lui dit-elle. Que voudrais-tu pour
l'embellir?--J'y voudrais ma mère, dit l'enfant.--Je vais tâcher de te
l'amener», dit la fée, et, sachant qu'elle pouvait faire des choses très
difficiles, elle partit après avoir mis l'enfant sous la protection de
la reine. Elle partit pour le monde des hommes, en se laissant emporter
par le torrent.

XLIII

Ce torrent, qui donne naissance à un grand fleuve dont les hommes ne
connaissent pas la source, sort du glacier où était tombé l'enfant du
prince. Il se divise en mille filets d'argent pour arroser et fertiliser
le Val-des-Fées, puis il se réunit à l'entrée d'un massif de roches
énormes qui est la barrière naturelle de leur royaume. Là le torrent,
devenu rivière, se précipite dans des abîmes effroyables, s'engouffre
dans des cavernes où le jour ne pénètre jamais, et de chute en chute
arrive par des voies inconnues au pays des hommes.

XLIV

Les fées, pour lesquelles il n'est pas de site infranchissable, peuvent
sortir de chez elles par les cimes neigeuses, par les flèches des
glaciers ou par les fentes du roc; mais elles préfèrent se laisser
emporter par la rivière, qui ne leur fait pas plus de mal qu'à un flocon
d'écume en les précipitant dans ses abîmes. En peu d'instants, Zilla se
trouva dans les terres cultivées et s'approcha d'un village de bergers
et de bûcherons, où elle vit un homme étrangement vêtu qui, monté sur
une grosse pierre, parlait à la foule.

XLV

Cet homme disait: «Serfs et vassaux, priez pour la grande duchesse qui
est morte hier, et priez aussi pour l'âme de son fils Hermann, qui a
péri dans les glaces du Mont-Maudit. La duchesse n'a pu se consoler.
Dieu l'a rappelée à lui. Le duc vous envoie ses aumônes afin que vous
disiez pour tous deux des prières.» Et le héraut jeta de l'or et de
l'argent aux bergers et aux bûcherons, qui se battirent pour le
ramasser, et remercièrent Dieu de la mort qui leur procurait cette
aubaine.

XLVI

La fée fut contente aussi de la mort de la duchesse. «L'enfant ne me
tourmentera plus, pensa-t-elle, pour que je le rende à sa mère. Je vais
lui porter quelque chose afin de le consoler,» et, avisant un sac de
blé, elle lui fit signe de la suivre, et le sac de blé, obéissant au
pouvoir mystérieux qui était en elle, la suivit. Un peu plus loin elle
vit un âne et lui commanda de porter le sac de blé. Elle emmena aussi
une petite charrue, pensant, d'après ce qu'elle voyait autour d'elle,
que ces jouets plairaient au petit Hermann.

XLVII

Pourtant ce n'était pas ce que les hommes qu'elle avait sous les yeux
estimaient le plus. Elle les voyait se battre encore pour les pièces de
monnaie répandues à terre. Elle suivit le héraut, qui s'en allait avec
une mule blanche chargée d'un coffre plein d'or et d'argent, destiné aux
libéralités de la dévotion ducale. Elle fit signe à la mule, qui suivit
l'âne et la charrue, et le héraut n'y prit pas garde. La fée avait jeté
sur lui et sur son escorte un charme qui les fit dormir à cheval pendant
plus de quinze lieues.

XLVIII

La fée ne se fit aucune conscience de voler ces choses. C'était pour
l'enfant du prince, et tout dans le pays lui appartenait. D'ailleurs les
fées ne reconnaissent pas nos lois et ne partagent pas nos idées. Elles
nous considèrent comme les plus grands pillards de la création, et ce
que nous volons à la nature, elles pensent avoir le droit de nous le
reprendre. Comme elles n'ont guère besoin de nos richesses, il faut dire
qu'elles ne nous font pas grand tort. Pourtant leurs fantaisies sont
dangereuses. Elles ont fait pendre plus d'un malheureux accusé de leurs
rapts.

XLIX

Suivie de son butin, Zilla se rapprocha de la montagne, et, connaissant
dans la forêt un passage par où elle pouvait rentrer dans le
Val-aux-Fées avec sa suite, elle pénétra au plus épais des pins et des
mélèzes. Là elle s'arrêta surprise en rencontrant sous ses pieds un être
bizarre qui lui causa un certain dégoût: c'était un vieux homme grand et
sec, barbu comme une chèvre et chauve comme un oeuf, avec un nez fort
gros et une robe noire tout en guenilles.

L

Il paraissait mort, car un vautour venait de s'abattre sur lui et
commençait à vouloir goûter à ses mains; mais en se sentant mordu, le
moribond fit un cri, saisit l'oiseau, et, l'étouffant, il le mordit au
cou et se mit à sucer le sang avec une rage horrible et grotesque.
C'était la première fois que la fée voyait pareille chose: le vautour
mangé par le cadavre! Elle pensa que ce devait être un événement
fatidique de sa compétence, et elle demanda au vieillard ce qui le
faisait agir ainsi.

LI

«Bonne femme, répondit-il, ne me trahissez pas. Je suis un proscrit qui
se cache, et la faim m'a jeté là par terre, épuisé et mourant; mais le
ciel m'a envoyé cet oiseau que je mange à demi vivant, comme vous voyez,
n'ayant pas le loisir de m'en repaître d'une manière moins sauvage.» Ce
malheureux croyait parler à une vieille ramasseuse de bois, car s'il
n'est pas prouvé que les fées puissent prendre toutes les formes, il est
du moins certain qu'elles peuvent produire toutes les hallucinations.

LII

«Relève-toi et suis-moi, dit-elle. Je vais te conduire en un lieu où tu
pourras vivre sans que les hommes t'y découvrent jamais.» Le proscrit
suivit la fée jusqu'à une corniche de rochers si étroite et si
effrayante que l'âne et le mulet reculèrent épouvantés; mais la fée les
charma, et ils passèrent. Quant à l'homme, il avait tellement le désir
d'échapper à ceux qui le poursuivaient qu'il ne fut pas nécessaire de
lui fasciner la vue. Il suivit les animaux, et, dès qu'il eut mis le
pied dans le Val-aux-Fées, il reconnut, dans celle qui le conduisait,
une fée du premier ordre.

LIII

«Je ne suis pas un novice et un ignorant, lui dit-il, et j'ai assez
étudié la magie pour voir à qui j'ai affaire. Vous me conduisez en un
lieu dont je ne sortirai jamais malgré vous, je le sais bien; mais, quel
que soit le sort que vous me destinez, il ne peut être pire que celui
que me réservaient les hommes. Donc j'obéis sans murmure, sachant bien
aussi que toute résistance serait inutile. Peut-être aurez-vous quelque
pitié d'un vieillard, et quelque curiosité de le voir mourir de sa belle
mort, qui ne saurait tarder.

LIV

--Tu te vantes d'être savant, et tu es inepte, répondit Zilla. Si tu
connaissais les fées, tu saurais qu'elles ne peuvent commettre aucun
mal. Le grand Esprit du monde ne leur a permis de conquérir
l'immortalité qu'à la condition qu'elles respecteraient la vie;
autrement votre race n'existerait plus depuis longtemps. Suis-moi et ne
dis plus de sottises, ou je vais te reconduire où je t'ai pris.--Dieu
m'en garde!--pensa le vieillard, et, prenant un air plus modeste, il
arriva avec la fée à la demeure nouvelle du petit prince Hermann.

LV

Depuis un jour entier que la fée était absente, l'enfant, qui était bon,
n'avait ni travaillé, ni joué, ni mangé. Il attendait sa mère et ne
pensait plus qu'à elle. Quand il vit arriver le vieillard, il courut à
lui, croyant qu'il annonçait et précédait la duchesse. «Maître Bonus,
dit-il, soyez le bienvenu,» et, se rappelant ses manières de prince, il
lui donna sa main à baiser; mais le pauvre gouverneur faillit tomber à
la renverse en retrouvant l'enfant qu'il croyait ne jamais revoir, et il
pleura de joie en l'embrassant comme si c'eût été le fils d'un vilain.

LVI

Alors la fée apprit à l'enfant que sa mère était morte, sans songer
qu'elle lui faisait une grande peine et sans comprendre qu'un être
soumis à la mort pût ne pas se soumettre à celle des autres comme à une
chose toute naturelle. L'enfant pleura beaucoup, et dans son dépit il
dit à la fée que puisqu'elle ne lui rapportait qu'une mauvaise nouvelle,
elle eût bien pu se dispenser de lui ramener son précepteur. La fée
haussa les épaules et le quitta fâchée. Maître Bonus ne se fâcha pas. Il
s'assit auprès de l'enfant et pleura de le voir pleurer.

LVII

Ce que voyant, l'enfant, qui était très-bon, l'embrassa et lui dit qu'il
voulait bien le garder près de lui et le loger dans sa maison, à la
condition qu'il ne lui parlerait plus jamais d'étudier. «Au fait, dit
maître Bonus, puisque nous voilà ici pour toujours, je ne sais trop à
quoi nous servirait l'étude. Occupons-nous de vivre. J'avoue que je
tiens à cela, et si vous m'en croyez, nous mangerons un peu; il y a si
longtemps que je jeûne!» En ce moment, le chien revenait de la chasse
avec un beau lièvre entre les dents.

LVIII

Le chien fit amitié au pédagogue et lui céda volontiers sa proie, que
maître Bonus se mit en devoir de faire cuire; mais les fées, qui le
surveillaient, lui envoyèrent une hallucination épouvantable: aussitôt
qu'il commença d'écorcher le lièvre, le lièvre grandit et prit sa
figure, de manière qu'il s'imagina s'écorcher lui-même. Saisi d'horreur,
il mit l'animal sur les charbons, espérant se délivrer de son rêve en
respirant l'odeur de la viande grillée; mais ce fut lui qu'il fit
griller dans des contorsions hideuses, et même il crut sentir dans sa
propre chair qu'il brûlait en effet.

LIX

Il se rappela qu'il était condamné par les hommes à être rôti tout
vivant, et, sentant qu'il ne fallait pas mécontenter les fées, il rendit
la viande au chien et y renonça pour toujours. Alors il s'en alla dehors
pour recueillir des racines, des fruits et des graines, et il en fit une
si grande provision pour l'hiver que la maison en était pleine et qu'il
y restait à peine de la place pour dormir. Et ensuite, craignant d'être
volé par les fées, et s'imaginant savoir assez de magie pour leur
inspirer le respect, il fit avec de la terre des figures symboliques
qu'il planta sur le toit.

LX

Mais sa science était fausse et ses symboles si barbares que les fées
n'y firent d'autre attention que de les trouver fort laids et d'en rire.
Les voyant de bonne humeur, il s'enhardit à demander où il pourrait se
procurer des outils de travail, sans lesquels il lui était impossible,
disait-il, de rien faire de bien. Elles le menèrent alors dans une
grotte où elles avaient entassé une foule d'objets volés par elles dans
leurs excursions, et abandonnés là après que leur curiosité s'en était
rassasiée.

LXI

Maître Bonus fut étonné d'y trouver des ustensiles de toute espèce et
des objets de luxe mêlés à des débris sans aucune valeur. Ce qu'il y
chercha d'abord, ce fut une casserole, des plats et des pincettes. Il
les déterra du milieu des bijoux et des riches étoffes. Il aperçut des
sacs de farine, des confitures sèches, une aiguière et un bassin. Il
regarda à peine les livres et les écritoires. «Songeons au corps avant
tout, se dit-il; l'esprit réclamera plus tard sa nourriture, si bon lui
semble.»

LXII

Il fit avec Hermann plusieurs voyages à la grotte que les fées
regardaient comme leur musée et qu'il appelait, lui, tout simplement le
magasin. Ils y trouvèrent tout ce qu'il fallait pour faire du beurre,
des fromages et de la pâtisserie. Hermann y découvrit force friandises
qu'il emporta, et maître Bonus, après de nombreux essais, parvint à
faire de si bons gâteaux qu'un évêque s'en fût léché les doigts. Et,
dans la douce occupation de bien dormir et de bien manger, le pédagogue
oublia ses jours de misère et ne chicana pas le jeune prince pour lui
apprendre à lire.

LXIII

La reine des fées vint voir l'établissement, et comme plusieurs de ses
compagnes étaient mécontentes de voir deux hommes, au lieu d'un,
s'établir sur leurs domaines, elle leur dit: «Je ne sais de quoi vous
vous tourmentez. Cet homme est vieux, et ne vivra que le temps
nécessaire à l'enfance d'Hermann. C'est du reste un animal curieux, et
le soin qu'il prend de son corps me paraît digne d'étude. Voyez donc
tout ce que cet homme invente pour se conserver! Mais il manque de
propreté, et je veux qu'il soit convenablement vêtu.»

LXIV

Elle appela maître Bonus, et lui dit: «Ta robe usée et les habits
déchirés de cet enfant choquent mes regards. Occupe-toi un peu moins de
pétrir des gâteaux et d'inventer des crèmes. Si tu ne sais coudre ni
filer, cherche dans la grotte quelque vêtement neuf, et que je ne vous
retrouve pas sous ces haillons.--Oui-da, Madame, répondit le pédagogue,
cachant sa peur sous un air de galanterie; il sera fait selon votre
vouloir, et si ma figure peut vous devenir agréable, je n'épargnerai
rien pour cela.»

LXV

Mais il ne trouva point d'habits pour son sexe dans le magasin des fées,
et, ne sachant que faire, il pria la vieille Milith, qui était une fée
un peu idiote, ayant bu la coupe au moment où elle tombait en enfance,
de l'aider à se vêtir. Milith aimait à être consultée, et comme personne
ne lui faisait cet honneur, elle prit en amitié le pédagogue, et lui
donna une de ses robes neuves qui était en bonne laine bise, de même que
le chaperon bordé de rouge, et, ainsi habillé en femme, maître Bonus
semblait être une grande fée bien laide.

LXVI

Alors la petite Régis, qui passait, le trouva si drôle qu'elle en rit
une heure; mais, tout en riant, elle lui persuada de lui amener
l'enfant, qu'elle voulait aussi habiller avec une de ses robes, et quand
elle l'eut entre les mains, elle le lava, le parfuma, arrangea ses
cheveux, le couronna de fleurs, lui mit un collier de perles, une
ceinture d'or où elle fixa les mille plis de sa jupe rose, et le trouva
si beau ainsi, qu'elle voulut le faire chanter et danser, pour admirer
son ouvrage.

LXVII

Hermann aussi se trouvait beau, et il se plaisait dans cette robe
parfumée; mais il ne savait pas obéir, et il refusa de danser, ce qui
mit la petite Régis en colère. Elle lui arracha son collier, lui déchira
sa robe, et, comme une fée très-fantasque qu'elle était, elle lui
ébouriffa les cheveux, lui barbouilla la figure avec le jus d'une graine
noire, et le laissa tout honteux, presque nu, et furieux de ne pouvoir
rendre à cette folle les injures dont elle l'accablait.

LXVIII

Cependant maître Bonus, voyant la petite Régis en colère, s'était sauvé.
Hermann, en le rejoignant, lui reprocha d'avoir fui devant une fée si
menue, et de n'avoir pas plus de coeur qu'une poule. «Je serais
courageux et fort que je n'aurais pu vous défendre, répondit le
pédagogue. Vous voyez bien que vous n'avez pu vous défendre vous-même.
Les fées, même celles qui ne sont pas plus grosses que des mouches, sont
des êtres bien redoutables, et le mieux est de souffrir leurs caprices
sans se révolter.

XLIX

»Quant à moi, qui dois être rôti à petit feu si je sors d'ici, je suis
bien décidé à me prêter à toutes les fantaisies de ces dames, et si l'on
m'eût ordonné de danser, j'aurais obéi et fait la cabriole par-dessus le
marché.» L'enfant sentit que son pédagogue avait raison, mais il ne l'en
méprisa que plus, car la raison ne conseille pas toujours les plus
belles choses. Il courut trouver Zilla pour lui raconter sa mésaventure
et lui montrer de quelle manière on l'avait houspillé. Zilla en rougit
d'indignation et le mena devant la reine pour porter plainte contre
Régis.

LXX

«Tu as mérité ce qui t'arrive, dit la reine à Hermann; tu soutiens si
mal devant nous la dignité que ta race s'attribue, que personne ici n'y
peut croire. Tu vis moins noblement qu'un animal sauvage, car celui-ci
se contente de ce qu'il trouve, et vous autres, ton précepteur et toi,
vous ne songez qu'à aiguiser votre appétit pour augmenter votre faim
naturelle. Vous ne pensez pas plus à la nourriture de votre esprit que
si vous n'étiez que bouche et ventre: vraiment vous êtes méprisables et
ne m'intéressez point.»

LXXI

L'enfant fut mortifié, et Zilla comprit que la leçon de la reine
s'adressait à elle plus qu'à l'enfant. Elle dit à Hermann que s'il
voulait s'instruire, elle y mettrait tous ses soins, et, l'emmenant avec
elle, elle lui choisit une tunique de blanche laine dont elle l'habilla
d'une façon plus mâle que n'avait fait Régis, et puis elle lui donna un
vêtement de peau pour courir dans la forêt, et de belles armes pour se
préserver des animaux qui pourraient le menacer en le voyant devenu
grand; mais elle lui fit jurer de ne jamais verser le sang que pour
défendre sa vie.

LXXII

Et puis elle lui donna un livre et lui dit que quand il pourrait le
lire, elle se chargerait de lui apprendre de belles choses qui le
rendraient heureux. Hermann alla trouver maître Bonus, et d'un coup de
pied vraiment héroïque il jeta dans le feu les gâteaux que le pédagogue
était en train de pétrir. «Je ne veux plus être méprisé, lui dit-il; je
ne veux plus faire un dieu de mon ventre, je veux être beau et fier de
recevoir des compliments. Je t'ordonne de m'apprendre à lire; je veux
savoir demain.»

LXXIII

Maître Bonus obéit en soupirant; mais comme le lendemain l'enfant ne
savait pas encore lire, l'enfant se dépita et lui dit: «Tu ne sais pas
me montrer. Peut-être ne sais-tu rien. S'il en est ainsi, reste sous ces
habits de servante qui te conviennent, fais la cuisine et appelle-toi
maîtresse Bona. Je reviendrai souper et coucher à ton hôtellerie, mais
j'irai chercher ailleurs l'honneur de ma race et le savoir qui rend
heureux.» Et il sortit avec son chien, laissant le gouverneur stupéfait
de l'entendre parler ainsi.

LXXIV

Quand Zilla vit arriver l'enfant résolu et soumis, plein d'orgueil et
d'ambition, bien qu'il répétât sans les comprendre les mots qu'il avait
entendu dire à la reine et à elle, elle s'étonna de voir la puissance de
l'amour-propre sur sa jeune âme, et elle voulut bien essayer de
l'instruire elle-même. Elle le trouva si attentif et si intelligent
qu'elle y prit goût, et peu à peu, le gardant chaque jour plus longtemps
auprès d'elle, elle arriva à ne plus pouvoir se passer de sa compagnie.

LXXV

Lorsque le soleil brillait, elle se promenait avec lui et lui apprenait
le secret des choses divines dans la nature, l'histoire de la lumière et
son mariage avec les plantes, le mystère des pierres et le langage des
eaux; la manière de se faire entendre des animaux les plus rebelles à
l'homme, de se faire suivre par les arbres et les rochers, d'évoquer
avec le chant les puissances immatérielles, de faire jaillir des
étincelles de ses doigts et de causer avec les esprits cachés sous la
terre.

LXXVI

Au clair de la lune, elle lui apprenait le langage symbolique de la
nuit, l'histoire des étoiles, et la manière de monter les nuages en
rêvant. Elle lui enseignait à se séparer de son corps et à voir avec des
yeux magiques qu'elle lui faisait trouver dans les gouttes d'eau de la
prairie. Elle lui disait aussi en quoi est faite la voie lactée, et
quelquefois elle le fit sortir de son propre esprit et se promener dans
les espaces muets au-dessus des plus hautes montagnes.

LXXVII

Quand le vent, la neige et la pluie menaçaient d'engourdir l'âme de son
élève, elle le conduisait dans les grottes mystérieuses où les fées qui
entretiennent le feu mystique consentaient à l'admettre à quelques-uns
de leurs entretiens. Là il apprit à converser avec l'âme des morts, à
lire dans la pensée des absents, à voir à travers les roches les plus
épaisses, à mesurer les hauteurs du ciel sans le regarder, à peser la
terre et les planètes au moyen d'une balance invisible, et mille autres
secrets merveilleux qui sont jeux d'enfant pour les fées.

LXXVIII

Quand Hermann sut toutes ces choses, il avait déjà quinze ans, et il
était si beau, si aimable, si instruit, et toujours si agréable à voir,
que si les fées eussent été capables d'aimer, elles en eussent toutes
été éprises; mais leurs appétits sont si bien réglés par l'impossibilité
de mourir qu'il ne leur est pas possible d'aspirer à un sentiment humain
un peu profond; l'amitié même leur est interdite comme pouvant leur
causer du chagrin et troubler le parfait et monotone équilibre de leur
existence.

LXXIX

Ce qui leur reste de l'humanité est mesuré juste à la faculté de
s'émouvoir sans souffrance ou sans durée. Ainsi elles sont impétueuses
et irascibles, mais elles oublient vite, et ne s'en portent que mieux.
Elles ont beaucoup de coquetteries et de jalousies, mais étant toujours
libres d'oublier si elles veulent, et de déposer leur souci et leur
dépit quand elles en sont lasses, elles s'agitent pour rien et se
réjouissent de même. Elles ne connaissent pas le bonheur et par
conséquent ne le cherchent pas; qu'en feraient-elles?

LXXX

Elles ont la science et n'en jouissent pas à notre manière, car elles ne
l'emploient qu'à se préserver des malheurs de l'ignorance, sans
connaître la joie d'en préserver les autres. Quand elles eurent instruit
le jeune Hermann, elles s'en applaudirent parce qu'il était pour elles
une société et presque un égal; mais à chaque instant elles se disaient
l'une à l'autre pour s'empêcher de l'aimer: «N'oublions pas qu'il doit
mourir.» Pourtant, s'il faisait un compliment à l'une, l'autre boudait,
et il lui fallait la consoler en lui faisant un compliment plus beau.

LXXXI

Ce qui ne prouve pas qu'elles fussent sottes ou vaines; mais elles
s'estiment beaucoup pour avoir conquis par la science une manière
d'exister qui les rend inaccessibles à nos peines. La plus jalouse de
toutes était Zilla, parce qu'elle avait des droits sur Hermann ou
croyait en avoir, et quand il vantait la gaieté de Régis ou la sagesse
de la reine, Zilla devenait froide pour lui et se rappelait le peu qu'un
enfant des hommes était devant elle.

LXXXII

Pourtant Hermann l'aimait plus que toutes les autres et il la regardait
comme sa mère; mais il y avait en lui de la crainte et de l'orgueil, et
on parlait si peu autour de lui le langage de l'amour, qu'il n'eût osé
songer à aimer quelqu'un plus que lui-même. Il allait de temps en temps
voir maître Bonus, qui continuait à inventer des mets friands et qui ne
se trouvait pas malheureux dans sa solitude, sauf que les fées
s'amusaient de temps en temps à le lutiner.

LXXXIII

Elles lui procuraient toute sorte d'hallucinations ridicules. Tantôt il
se croyait femme et rêvait qu'un Éthiopien voulait le vendre aux califes
d'Orient. Alors il se cachait dans les rochers et souffrait la faim, ce
qui était pour lui une grosse peine. D'autres fois Régis lui persuadait
qu'elle était éprise de lui, et l'attirait à des rendez-vous où il était
berné et battu par des mains invisibles. Tout cela était pour le punir
de prétendre à la magie et de se livrer à de grossières et puériles
incantations.

LXXXIV

Du reste il se portait bien, il engraissait et ne vieillissait guère,
car les fées sont bonnes au fond, et quand elles l'avaient fatigué ou
effrayé, elles lui donnaient du sommeil ou de l'appétit en
dédommagement. Hermann essayait de s'intéresser à son sort; mais
lorsqu'il le voyait si égoïste et si positif, il s'éloignait de lui avec
dédain. Le seul être qui lui témoignât une amitié véritable, c'était son
chien, et quelquefois, quand les yeux de cet animal fidèle semblaient
lui dire: «Je t'aime», Hermann, sans savoir pourquoi, pleurait.

LXXXV

Mais le chien était devenu si vieux qu'un jour il ne put se lever pour
suivre son maître. Hermann, effrayé, courut trouver Zilla. «Mon chien va
mourir, lui dit-il, il faut empêcher cela.--Je ne le puis,
répondit-elle; il faut que tout meure sur la terre, excepté les
fées.--Prolonge sa vie de quelques années, reprit Hermann. Tu peux faire
des choses plus difficiles. Si mon chien meurt, que deviendrai-je? C'est
ce que j'aime le mieux sur la terre après toi, et je ne puis me passer
de son amitié.

LXXXVI

--Tu parles comme un fou, dit la fée. Tu peux aimer ton chien, puisqu'il
faut que l'homme aime toujours follement quelque chose; mais je ne veux
pas que tu dises que tu m'aimes, puisque ton chien a droit à des mots
que tu m'appliques. Si ton chien meurt, j'irai t'en chercher un autre,
et tu l'aimeras autant.--Non, dit Hermann, je n'en veux pas d'autre
après lui, et puisque je ne dois pas t'aimer, je n'aimerai plus rien que
la mort.»

LXXXVII

Le chien mourut, et l'enfant fut inconsolable. Maître Bonus ne comprit
rien à sa douleur, et les fées la méprisèrent. Alors Hermann irrité
sentit ce qui lui manquait dans le royaume des fées. Il y était choyé et
instruit, protégé et comblé de biens; mais il n'était pas aimé, et il ne
pouvait aimer personne. Zilla essaya de le distraire en le menant avec
elle dans les plus beaux endroits de la montagne. Elle le fit pénétrer
dans les palais merveilleux que les fées élèvent et détruisent en une
heure.

LXXXVIII

Elle lui montra des pyramides plus hautes que l'Himalaya et des glaciers
de diamant et d'escarboucle, des châteaux dont les murs n'étaient que
fleurs entrelacées; des portiques et des colonnades de flamme, des
jardins de pierreries où les oiseaux chantaient des airs à ravir l'âme
et les sens; mais Hermann en savait déjà trop pour prendre ces choses au
sérieux; et un jour il dit à Zilla: «Ce ne sont là que des rêves, et ce
que tu me montres n'existe pas.»

LXXXIX

Elle essaya de le charmer par un songe plus beau que tous les autres.
Elle le mena dans la lune. Il s'y plut un instant et voulut aller dans
le soleil. Elle redoubla ses invocations, et ils allèrent dans le
soleil. Hermann ne crut pas davantage à ce qu'il y voyait; toujours il
disait à la fée: «Tu me fais rêver, tu ne me fais pas vivre.» Et quand
il s'éveillait, il lui disait: «Je ne me rappelle rien, c'est comme si
je n'avais rien vu.»

XC

Et l'ennui le prit. La reine vit qu'il était pâle et accablé. «Puisque
tu ne peux aimer le ciel, lui dit-elle, essaie au moins d'aimer la
terre.» Hermann réfléchit à cette parole. Il se rappela qu'autrefois
Zilla lui avait donné du blé, une charrue, un âne et un mulet. Il
laboura, sema et planta, et il prit plaisir à voir comme la terre est
féconde, docile et maternelle. Maître Bonus fut charmé d'avoir à moudre
du blé et à faire du pain tous les jours.

XCI

Mais Hermann ne comprenait pas le plaisir de manger seul, et après avoir
vu ce que la terre peut rendre à l'homme qui lui prête, il ne lui
demanda plus rien et retourna à ce qu'elle lui donnait gratuitement. La
reine lui dit: «Le torrent n'est pas toujours limpide. Depuis les
derniers orages, il entraîne et déchire ses rives, et là où tu te
plaisais à nager, il apporte des roches et du limon. Essaie de le
diriger. Tâche d'aimer l'eau, puisque tu n'aimes plus la terre.»

XCII

Hermann dirigea le torrent et lui rendit sa beauté, sa voix harmonieuse,
sa course légère, ses doux repos dans la petite coupe des lacs; mais un
jour il le trouva trop soumis, car il n'avait plus rien à lui commander.
Il abattit les écluses qu'il avait élevées et se plut à voir l'eau
reprendre sa liberté et recommencer ses ravages. «Quel est ce caprice?»
lui dit Zilla.--Pourquoi, lui répondit-il, serais-je le tyran de l'eau?
Ne pouvant être aimé, je n'ai pas besoin d'être haï.»

XCIII

Zilla trouva son fils ingrat, et, pour la première fois depuis beaucoup
de siècles, elle eut un mécontentement qui la rendit sérieuse. «Je veux
l'oublier, dit-elle à la reine, car il me donne plus de souci qu'il ne
mérite. Permets que je le fasse sortir d'ici et que je le rende à la
société de ses pareils. Tu me l'avais bien dit que je m'en lasserais, et
la vieille Trollia avait raison de blâmer ma protection et mes caresses.

XCIV

--Fais ce que tu voudras, dit la reine, mais sache que cet enfant sera
malheureux à présent parmi les hommes, et que tu ne l'oublieras pas
aussi vite que tu l'espères. Nous ne devons rien détruire, et pourtant
tu as détruit quelque chose dans son âme.--Quoi donc? dit
Zilla.--L'ignorance des biens qu'il ne peut posséder. Essaie de
l'exiler, et tu verras!--Que verrai-je, puisque je veux ne plus le
voir?--Tu le verras dans ton esprit, car il se fera reproche, et ce
fantôme criera jour et nuit après toi.»

XCV

Zilla ne comprit pas ce que lui disait la reine. N'ayant jamais fait le
mal, même avant d'avoir bu la coupe, elle ne redoutait pas le remords,
ne sachant ce que ce pouvait être. Libre d'agir à sa guise, elle dit à
Hermann: «Tu ne te plais point ici; veux-tu retourner parmi les tiens?»
Mille fois Hermann avait désiré ce qu'elle lui proposait et jamais il
n'avait osé le dire, craignant de paraître ingrat et d'offenser Zilla.
Surpris par son offre, il doutait qu'elle fût sérieuse.

XCVI

«Ma volonté, répondit-il, sera la tienne.--Eh bien! dit-elle, va
chercher maître Bonus, et je vous ferai sortir de nos domaines. Il fut
impossible de décider maître Bonus à quitter le Val-des-Fées. Il alla se
jeter aux pieds de la reine et lui dit: «Veux-tu que j'aille achever ma
vie dans les supplices? Est-ce que je gêne quelqu'un ici? Je ne vis que
de végétaux et de miel. Je respecte vos mystères et n'approche jamais de
vos antres. Laissez-moi mourir où je suis bien.»

XCVII

Il lui fut accordé de rester, et le jeune Hermann, qui était devenu un
homme, déclarant qu'il n'avait nul besoin de son gouverneur, partit seul
avec Zilla. Quand ils durent passer l'effrayante corniche de rochers où
aucun homme du dehors n'eût osé se risquer, elle voulut l'aider d'un
charme pour le préserver du vertige. «Non, lui dit-il, je connais ce
chemin, je l'ai suivi plus d'une fois, et j'eusse pu m'échapper depuis
longtemps.--Pourquoi donc restais-tu malgré toi?» dit Zilla. Hermann ne
répondit pas.

XCVIII

Il était fâché que la fée lui fît cette question. Elle aurait dû deviner
que le respect et l'affection l'avaient seuls retenu. Zilla comprit son
fier silence et commença à devenir triste du sacrifice qu'elle
s'imposait; mais elle l'avait résolu, et elle continua de marcher devant
lui. Quand ils furent à la limite de séparation, elle lui donna l'or
qu'elle avait autrefois dérobé au héraut du duc son père et qu'elle
avait offert à l'enfant comme un jouet. Il l'avait dédaigné alors, et,
cette fois encore, il sourit et le prit sans plaisir.

XCIX

«Tu ne saurais te passer de ce gage, lui dit-elle. Ici tu n'auras le
droit de rien prendre sur la terre. Il te faudra observer les conditions
de l'échange.» Hermann ne comprit pas. Elle avait dédaigné de
l'instruire des lois et des usages de la société humaine. Il était bien
tard pour l'avertir de tout ce qui allait le menacer dans ce monde
nouveau. D'ailleurs Hermann ne l'écoutait pas, il était comme ivre, car
son âme était impatiente de prendre l'essor; mais son ivresse était
pleine d'amertume, et il se retenait de pleurer.

C

En ce moment, si la fée lui eût dit: «Veux-tu revenir avec moi?» il
l'eût aimée et bénie; mais elle défendait son coeur de toute faiblesse,
elle avait les yeux secs et la parole froide. Hermann sentait bien qu'il
n'avait encore aimé qu'une ombre, et, se faisant violence, il lui dit
adieu. Quand elle eut disparu, il s'assit et pleura. Zilla, en se
retournant, le vit et fut prête à le rappeler; mais ne fallait-il pas
qu'elle l'oubliât, puisqu'elle ne pouvait le rendre heureux?


LIVRE DEUXIÈME

I

Pourtant, lorsque Zilla rentra dans la vallée, il lui sembla que tout
était changé. L'air lui semblait moins pur, les fleurs moins belles, les
nuages moins brillants. Elle s'étonna de ne pas trouver l'oubli et fit
beaucoup d'incantations pour l'évoquer. L'oubli ne vint pas, et la fée
fit des réflexions qu'elle n'avait jamais faites. Elle cacha à ses
soeurs et à la reine le déplaisir qu'elle avait; mais elle eut beau
chanter aux étoiles et danser dans la rosée, elle ne retrouva pas la
joie de vivre.

II

Des semaines et des mois se passèrent sans que son ennui fût diminué.
D'abord elle avait cru qu'Hermann reviendrait; mais il ne revint pas, et
elle en conçut de l'inquiétude. La reine lui dit: «Que t'importe ce
qu'il est devenu? Il est peut-être mort, et tu dois désirer qu'il le
soit. La mort efface le souvenir.» Zilla sentit que le mot de mort
tombait sur elle comme une souffrance. Elle s'en étonna et dit à la
reine: «Pourquoi ne savons-nous pas où vont les âmes après la mort?

III

--Zilla, répondit la reine, ne songe point à cela, nous ne le saurons
jamais; les hommes ne nous l'apprendront pas. Ils ne le savent que quand
ils ont quitté la vie, et nous, qui ne la quittons pas, nous ne pouvons
ni deviner où ils vont, ni espérer jamais les rejoindre.--Ce monde-ci,
reprit Zilla, doit-il donc durer toujours, et sommes-nous condamnées à
ne jamais voir ni posséder autre chose?--Telle est la loi que nous avons
acceptée, ma soeur. Nous durerons ce que durera la terre, et si elle
doit périr, nous périrons avec elle.

IV

--O reine! les hommes doivent-ils donc lui survivre?--Leurs âmes ne
périront jamais.--Alors c'est eux les vrais immortels, et nous sommes
des éphémères dans l'abîme de l'éternité.--Tu l'as dit, Zilla. Nous
savions cela quand nous avons bu la coupe, l'as-tu donc oublié?--J'étais
jeune alors, et la gloire de vaincre la mort m'a enivrée. Depuis j'ai
fait comme les autres. Le mot d'avenir ne m'a plus offert aucun sens; le
présent m'a semblé être l'éternité.

V

--D'où te vient donc aujourd'hui, dit la reine, l'inquiétude que tu me
confies et la curiosité qui te trouble?--Je ne le sais pas, répondit
Zilla. Si je pouvais connaître la douleur, je te dirais qu'elle est
entrée en moi.» Zilla n'eut pas plutôt prononcé cette parole que des
larmes mouillèrent ses yeux purs, et la reine la regarda avec une
profonde surprise; puis elle lui dit: «J'avais prévu que tu te
repentirais d'avoir abandonné l'enfant; mais ton chagrin dépasse mon
attente. Il faut qu'il soit arrivé malheur à Hermann, et ce malheur
retombe sur toi.

VI

--Reine, dit la jeune fée, je veux savoir ce qu'Hermann est devenu.»
Elles firent un charme. Zilla, enivrée par les parfums du trépied
magique, pencha sa belle tête comme un lis qui va mourir et la vision se
déploya devant elle. Elle vit Hermann au fond d'une prison. Il avait été
vite dépouillé, par les menteurs et les traîtres, de l'argent qu'il
possédait. Ayant faim, il avait volé quelques fruits, et il
comparaissait devant un juge qui ne pouvait lui faire comprendre que,
quand on n'a pas de quoi manger, il faut travailler ou mourir.

VII

A cette vision une autre succéda. Hermann, n'ayant pas compris la
justice humaine, comparaissait de nouveau devant le juge, qui le
condamnait à être battu de verges et à sortir de la résidence ducale. Le
jeune homme indigné déclarait alors qu'il était le fils du feu duc,
l'aîné du prince régnant, le légitime héritier de la couronne échue à
son frère. Zilla le crut sauvé.--Justice lui sera rendue, pensa-t-elle.
Il va être prince, et, comme nous l'avons rendu savant et juste, son
peuple le respectera et le chérira.

VIII

Mais une autre vision lui montra Hermann accusé d'imposture et de
projets séditieux, et condamné à mort. Alors la fée s'éveilla en
entendant retentir au loin cette parole: _C'est pour demain!_ Quelque
bonne magicienne qu'elle fût, elle n'avait pas le don de transporter son
corps aussi vite que son esprit. Si les fées peuvent franchir de grandes
distances, c'est parce qu'elles ne connaissent pas la fatigue; mais à
toutes choses il faut le temps, et Zilla comprit pour la première fois
le prix du temps.

IX

«Donne-moi des ailes!» dit-elle à la reine; mais la reine n'avait point
inventé cela. «Fais-moi conduire par un nuage rapide»; mais ni les
hommes ni les fées n'avaient découvert cela. «Fais-moi porter par le
vent à travers l'espace.--Tu me demandes l'impossible, dit la reine.
Pars vite et ne compte que sur toi-même.» Zilla partit, elle se lança
dans le torrent, elle fut portée comme par la foudre; mais, arrivée à la
plaine, elle se trouva dans une eau endormie, et préféra courir.

X

Elle était légère autant que fée peut l'être, mais elle n'avait jamais
eu besoin de se presser, et, l'énergie humaine n'agissant point en elle
pour lui donner la fièvre, elle vit que les piétons qui se rendaient à
la ville pour voir pendre l'imposteur Hermann allaient plus vite
qu'elle. Humiliée de se voir devancer par de lourds paysans, elle avisa
un cavalier bien monté et sauta en croupe derrière lui. Il la trouva
belle et sourit; mais tout aussitôt il ne la vit plus et crut qu'il
avait rêvé.

XI

Cependant le cheval la sentait, car elle l'excitait à courir, et
l'animal effrayé se cabra si follement qu'il renversa son maître. Elle
lui enfonça son talon brûlant dans la croupe, et il fournit une course
désespérée au bout de laquelle, ayant dépassé ses forces, il tomba mort
aux portes de la ville. Zilla prit le manteau du cavalier, qui était
resté accroché à la selle, et elle se glissa dans la foule qui se ruait
vers l'échafaud.

XII

Le peuple était furieux et hurlait des imprécations parce qu'on venait
de lui apprendre que l'imposteur Hermann avait réussi à s'évader. Il
voulait qu'on pendît à sa place le geôlier, le gouverneur de la prison
et le bourreau lui-même, qui ne lui donnait pas le spectacle attendu. Le
grand chef de la police parut sur un balcon et apaisa cette foule en lui
disant: «On n'a pu encore rattraper l'imposteur Hermann, mais on va vous
donner le spectacle quand même.»

XIII

Et des hérauts crièrent aux quatre coins de la place: «Vous allez voir
pendre sans jugement le scélérat qui a fait fuir le condamné.» La foule
battit des mains, et le bourreau apprêta sa corde. On amena la victime,
et la fée vit quelque chose d'extraordinaire: Celui qui avait sauvé
Hermann n'était autre que maître Bonus, qui s'avançait résigné en
remettant son âme à Dieu. «C'en est fait, dit-il à la fée, qui
s'approcha de lui; j'ai mal veillé jadis sur le prince, et on m'a
condamné au feu. Je le sauve aujourd'hui, et voici la corde. J'accomplis
ma destinée.»

XIV

Maître Bonus, après le départ de son élève, s'était ennuyé dans le
royaume des fées. Il avait eu honte de sa couardise; il s'était dit
aussi que le prince Hermann, étant le légitime héritier de la couronne,
le sauverait du bûcher. Profitant de ce que les fées l'avaient oublié
dans son désert, il était parti depuis huit jours déjà, et il avait pu
pénétrer dans la ville sans être reconnu sous ses habits de femme. Là,
apprenant que le prince était en prison, il avait été trouver le prince
régnant.

XV

Il lui avait juré qu'Hermann était son frère, et le prince régnant lui
avait permis d'essayer de le faire évader, à la condition qu'ils
retourneraient tous deux chez les fées et ne troubleraient plus la paix
de ses États. Maître Bonus avait sauvé Hermann en lui donnant sa robe et
son chaperon. Il était resté en prison à sa place, comptant qu'il serait
respecté en montrant le sauf-conduit du prince régnant; mais, dans sa
précipitation à changer d'habit, il avait laissé le sauf-conduit dans la
poche de sa robe.

XVI

Et, sans le savoir, Hermann s'en allait avec ce papier, tandis qu'on
allait pendre maître Bonus. Zilla résolut de sauver le vieillard, et,
faisant claquer ses doigts, elle foudroya le bourreau, qui tomba comme
ivre et ne put être réveillé par les cris de la multitude. Des gardes
qui voulurent s'emparer de la fée et du patient furent frappés
d'immobilité, et tous ceux qui se présentèrent pour les remplacer ne
purent secouer l'engourdissement que leur jeta la magicienne.

XVII

Elle conduisit le vieillard dans une forêt où il lui apprit en se
reposant la route qu'Hermann avait dû prendre sans risque, grâce au
sauf-conduit. «Allons le chercher», dit Zilla, et bien vite ils
repartirent. Plusieurs jours après, ils le rejoignirent sur les terres
d'un prince voisin, et ils le trouvèrent travaillant à couper et à
débiter des arbres pour gagner sa vie. En voyant apparaître ses amis, il
jeta sa cognée et voulut les suivre.

XVIII

Mais une jeune fille qui s'approchait en ce moment l'arrêta d'un regard
plus puissant que celui de toutes les fées. C'était pourtant une pauvre
fille qui marchait pieds nus, la servante du maître bûcheron qui avait
enrôlé le prince parmi ses manoeuvres. Tous les jours elle apportait sur
sa tête l'eau et le pain qu'Hermann mangeait et buvait à midi. Elle
allait ainsi servir les autres ouvriers épars dans la forêt, et elle ne
s'arrêtait point à causer avec eux.

XIX

Elle avait à peine échangé quelques paroles avec Hermann, mais leurs
yeux s'étaient parlé. Elle était belle et modeste. Hermann avait vingt
ans, et il n'avait pas encore aimé. Depuis trois jours, il aimait la
pauvre Bertha, et quand la fée lui dit: «Partons», il lui répondit:
«Jamais, à moins que tu ne me permettes d'emmener cette compagne.--Tu
seras toujours un fou, reprit Zilla. Tu as à peine passé une saison
parmi les hommes; ils ont voulu te faire mourir, et tu prétends aimer
parmi eux.

XX

--Je ne prétends rien, dit Hermann. Hier, j'étais prêt à mourir sur
l'échafaud, et je maudissais ma race: aujourd'hui j'aime cette enfant et
je sens que l'humanité est ma famille.--Ne vois-tu pas, reprit la fée,
que tu vivras ici dans la servitude, le travail et la misère?--J'accepte
tous les maux, si j'ai le bonheur d'être aimé.» Zilla prit à part la
jeune fille et lui demanda si elle voulait être la compagne d'Hermann.
Elle rougit et ne répondit pas. «Songe, lui dit la fée, que son royaume
est la solitude.»

XXI

Bertha demanda s'il était exilé. «Pour toujours, dit la fée.--Mais
n'êtes-vous pas sa fiancée?» La fée sourit avec dédain. «Pardonnez-moi,
dit Bertha, je veux savoir s'il n'aime que moi.» La fée vit que sa
beauté rendait Bertha jalouse, et son orgueil s'en réjouit; mais la
jeune fille pleura, et Hermann, accourant, dit à la fée: «Pourquoi
fais-tu pleurer celle que j'aime? Et si tu ne veux pas qu'elle me suive,
comment espères-tu que je te suivrai?

XXII

--Venez donc tous deux, dit la fée; mais si tu t'ennuies encore chez
nous avec cette compagne, ne compte plus que je m'intéresserai à toi.»
Ils partirent tous les quatre, car maître Bonus, plus que jamais, en
avait assez du commerce des humains, et ils retournèrent dans le
Val-des-Fées, où l'union d'Hermann et de Bertha fut consacrée par la
reine, et puis les jeunes époux allèrent vivre avec maître Bonus dans
une belle maison de bois qu'Hermann construisit pour sa compagne.

XXIII

Alors les fées virent quelle chose puissante était l'amour dans deux
jeunes coeurs également purs, et quel bonheur ces deux enfants goûtaient
dans leur solitude. Maître Bonus avait repris ses habits de femme avec
empressement, et ses fonctions de ménagère avec orgueil. Bertha, simple
et humble, avait du respect pour lui et admirait sincèrement sa
pâtisserie. Hermann, depuis que son précepteur s'était dévoué pour lui,
lui pardonnait sa gourmandise et lui témoignait de l'amitié.

XXIV

Il travaillait avec ardeur à cultiver la terre et à préparer les plus
douces conditions d'existence à sa famille, car il eut bientôt un fils,
puis deux, et puis une fille, et à chaque présent de Dieu il augmentait
sa prévoyance et embellissait son domaine. Bertha était si douce qu'elle
avait gagné la bienveillance de Zilla et de toutes les jeunes fées; et
même Zilla aimait désormais Bertha plus qu'Hermann, et leurs enfants
plus que l'un et l'autre.

XXV

Zilla ne se reconnaissait plus elle-même auprès de ces enfants.
L'ambition d'être aimée lui était venue si forte que l'équité de son
esprit en était troublée. Un jour, elle dit à Bertha: «Donne-moi ta
fille. Je veux une âme qui soit à moi sans partage. Hermann ne m'a
jamais aimée malgré ce que j'ai fait pour lui.--Vous vous trompez,
Madame, répondit Bertha. Il eût voulu vous chérir comme sa mère, c'est
vous qui ne l'aimiez pas comme votre fils.

XXVI

--Je ne pouvais l'aimer ainsi, reprit la fée. Je sentais qu'il
regrettait quelque chose, ou qu'il aspirait à une tendresse que je ne
pouvais lui inspirer; mais ta fille ne te connaît pas encore. Elle ne
regrettera personne. Je l'emporterai dans nos sanctuaires, elle ne verra
jamais que moi, et j'aurai tout son coeur et tout son esprit pour moi
seule.--Et l'aimerez-vous comme je l'aime? dit Bertha, car vous parlez
toujours d'être aimée, sans jamais rien promettre en retour.

XXVII

--Qu'importe que je l'aime, dit la fée, si je la rends heureuse?--Jurez
de l'aimer passionnément, s'écria Bertha méfiante, ou je jure que vous
ne l'aurez pas.» La fée, irritée, alla se plaindre à la reine. «Ces
êtres sont insensés, lui dit-elle. Ils ne comprennent pas ce que nous
sommes pour eux. Ils nous doivent tout, la sécurité, l'abondance,
l'offre de tous les dons de la science et de l'esprit. Eh bien! ils ne
nous en savent point de gré. Ils nous craignent peut-être, mais ils ne
veulent point nous chérir sans conditions.

XXVIII

--Zilla, dit la reine, ces êtres ont raison. La plus belle et la plus
précieuse chose qu'ils possèdent, c'est le don d'aimer, et ils sentent
bien que nous ne l'avons pas. Nous qui les méprisons, nous sommes
tourmentées du besoin d'inspirer l'affection, et le spectacle de leur
bonheur éphémère détruit le repos de notre immortalité. De quoi nous
plaindrions-nous? Nous avons voulu échapper aux lois rigides de la mort,
nous échappons aux douces lois de la vie, et nous sentons un regret
profond que nous ne pouvons pas définir.

XXIX

--O ma reine, dit Zilla, voilà que tu parles comme si tu le ressentais
toi-même, ce regret qui me consume!--Je l'ai ressenti longtemps,
répondit la reine; il m'a dévorée, mais j'en suis guérie.--Dis-moi ton
secret! s'écria la jeune fée.--Je ne le puis, Zilla! Il est terrible et
te glacerait d'épouvante. Supporte ton mal et tâche de t'en distraire.
Étudie le cours des astres et les merveilles du mystérieux univers.
Oublie l'humanité et n'espère pas établir de liens avec elle.»

XXX

Zilla, effrayée, se retira; mais la reine vit bientôt arriver d'autres
jeunes fées qui lui firent les mêmes plaintes et lui demandèrent la
permission d'aller voler des enfants chez les hommes. «Hermann et Bertha
sont trop heureux, disaient-elles. Ils possèdent ces petits êtres qui ne
veulent aimer qu'eux, et qui ne nous accordent qu'en tremblant ou avec
distraction leurs sourires et leurs caresses. Hermann et Bertha ne nous
envient rien, tandis que nous leur envions leur bonheur.

XXXI

--C'est une honte pour nous, dit Régis, qui était la plus ardente dans
son dépit. Nous avons accueilli ces êtres faibles et périssables pour
avoir le plaisir de comparer leur misère à notre félicité, pour nous
rire de leur faiblesse et de leurs travers, pour nous amuser d'eux, en
un mot, tout en leur faisant du bien, ce qui est le privilége et le
soulagement de la puissance, et les voilà qui nous bravent et qui se
croient supérieurs à nous parce qu'ils ont des enfants et qu'ils les
aiment.

XXXII

«Fais que nous les aimions aussi, ô reine! qui nous as faites ce que
nous sommes. Si tu es plus sage et plus savante que nous, prouve-le
aujourd'hui en modifiant notre nature, que tu as laissée incomplète.
Ote-nous quelques-uns des priviléges dont tu as doté notre merveilleuse
intelligence, et mets-nous dans le coeur ces trésors de tendresse que
les êtres destinés à mourir possèdent si fièrement sous nos yeux.»

XXXIII

Les vieilles fées vinrent à leur tour et déclarèrent qu'elles
quitteraient ce royaume, si l'on n'en chassait pas la famille d'Hermann,
car elles voyaient bien que sa postérité allait envahir la vallée et la
montagne, cultiver la terre, briser les rochers, enchaîner les eaux,
irriter, détruire ou soumettre les animaux sauvages, chasser le silence,
déflorer le mystère du désert et rendre impossibles les cérémonies, les
méditations et les études des doctes et vénérables fées.

XXXIV

«S'il vous plaît de faire alliance avec la race impure, dit la vieille
Trollia aux jeunes fées, nous ne pouvons nous y opposer; mais nous avons
le droit de nous séparer de vous et d'aller chercher quelque autre
sanctuaire vraiment inaccessible, où nous pourrons oublier l'existence
des hommes et vivre pour nous seules, comme il convient à des êtres
supérieurs. Quant à votre reine, ajouta-t-elle en lançant à celle-ci un
regard de menace, gardez-la si vous voulez, nous secouons ses lois et
lui déclarons la guerre.»

XXXV

Les jeunes fées défendirent avec véhémence l'autorité de la reine.
Celles qui n'étaient ni vieilles ni jeunes se partagèrent, et le concile
devint si orageux que les daims épouvantés s'enfuirent à travers la
vallée, et que Bertha dit en souriant à Hermann: «Les entends-tu
là-haut, ces pauvres fées? Elles grondent comme le tonnerre et mugissent
comme la bourrasque. Elles ont beau pouvoir tout ce qu'elles veulent,
elles ne savent pas être heureuses comme nous. Si elles continuent à se
quereller ainsi, elles feront crouler la montagne.»

XXXVI

Hermann s'inquiéta pour Zilla, qu'il aimait plus qu'elle ne voulait le
reconnaître. «Je ne sais pas quel mal on peut lui faire, dit-il, je ne
suis pas initié à tous leurs secrets; mais je voudrais la savoir à
l'abri de cette tempête.--Va la chercher, dit Bertha. Ah! si elle
pouvait comprendre que nous l'aimons! Mais son malheur est de parler du
coeur des autres comme une taupe parlerait des étoiles. Tâche de
l'apaiser. Dis-lui que si elle veut vivre avec nous, je lui prêterai mes
enfants pour la distraire.»

XXXVII

«On ne prête pas aux fées, pensa Hermann; elles veulent tout et ne
rendent rien.» Il s'en alla dans le haut de la montagne et entendit de
près les clameurs de la folle assemblée, car ces âmes vouées au culte
obligé de la force et de la sagesse avaient été prises de vertige et
demandaient toutes ensemble un changement sur la nature duquel personne
n'était d'accord. La reine, immobile et muette, les laissait s'agiter
autour d'elle comme des feuilles soulevées par un tourbillon. Elles
parlaient dans la langue des mystères; Hermann ne put savoir ce qu'elles
disaient.

XXXVIII

Dans l'ivresse de leur inquiétude ardente, elles flottaient sur la
bruyère aux derniers rayons du soleil, les unes s'élançant d'un bond
fantastique sur les roches élevées pour dominer le tumulte et se faire
écouter, d'autres s'entassant aux parois inférieures pour se consulter
ou s'exciter. On eût dit un de ces conciliabules étranges que tiennent
les hirondelles sur le haut des édifices, au moment de partir toutes
ensemble vers un but inconnu. Hermann chercha Zilla dans cette foule et
vit qu'elle n'y était pas.

XXXIX

Il s'enfonça dans les sombres plis de la montagne et gagna une grotte de
porphyre où il savait qu'elle se tenait souvent. Elle n'était pas là. Il
pénétra plus avant dans les régions éloignées où fleurit la gentiane
bleue comme le ciel. Il trouva Zilla étendue sur le sol, au bord d'un
abîme où s'engouffrait une cascade. La belle fée, affaissée sur le roc
tremblant, semblait prête à suivre la chute implacable de l'eau dans le
gouffre.

XL

Par un mouvement d'effroi involontaire, Hermann la prit dans ses bras et
l'éloigna de ce lieu horrible. «Que fais-tu? lui dit-elle avec un triste
sourire; oublies-tu que, si je cherchais la mort, elle ne voudrait pas
de moi? Et comment peux-tu t'inquiéter d'ailleurs, puisque tu ne peux
m'aimer?--Mère,... lui dit Hermann.--Elle l'interrompit: Je n'ai jamais
été, je ne serai jamais la mère de personne!--Si je t'offense en
t'appelant ainsi, dit Hermann, c'est que tu ne comprends pas ce mot-là.

XLI

«Pourtant lorsque je pleurais, enfant, celle qui m'a mis au monde et que
je ne devais plus revoir, tu m'as dit que tu la remplacerais, et tu as
fait ton possible pour me tenir parole. J'ai souvent lassé ta patience
par mon ingratitude ou ma légèreté; mais toujours tu m'as pardonné et,
après m'avoir chassé, tu as couru après moi pour me ramener. Je ne sais
pas ce qui nous sépare, ce mystère est au-dessus de mon intelligence;
mais il y a une chose que je sais.

XLII

«Cette chose que tu ne comprends pas, toi, c'est que si mon bonheur peut
se passer de ta présence, il ne peut se passer de ton bonheur; tu m'as
dit souvent qu'il était inaltérable, et je l'ai cru. Alors, ne pouvant
te servir et te consoler, j'ai vécu pour ma famille et pour moi; mais si
tu m'as trompé, si tu es capable de souffrir, de subir quelque
injustice, d'éprouver l'ennui de la solitude, de former un souhait
irréalisable, me voilà pour souffrir et pleurer avec toi.

XLIII

«Je sais que je ne peux rien autre chose. Je ne suis pas assez savant
pour dissiper ton ennui ni assez puissant pour te préserver de
l'injustice, et si ton désir immense veut soumettre et posséder
l'univers, je ne puis, moi, atome, te le donner; mais si c'est un coeur
filial que tu veux, voilà le mien que je t'apporte. S'il n'apprécie pas
bien la grandeur de ta destinée, il adore du moins cette bonté qui
réside en toi comme la lumière palpite dans les étoiles. J'ai bien senti
que tu ignorais la tendresse, mais j'ai vu que tu ignorais aussi ce qui
souille les hommes, la tyrannie et le châtiment.

XLIV

«Et si j'ai souffert quelquefois de te voir si grande, j'ai plus souvent
connu la douceur de te sentir si miséricordieuse et infatigable dans ta
protection. Et toujours, en dépit de mes langueurs et de mes révoltes,
je me suis reproché de ne pouvoir t'aimer comme tu le mérites. Voilà
tout ce que je peux te dire, Zilla, et ce n'est rien pour toi. Si tu
étais ma pareille, je te dirais: Veux-tu ma vie? Mais la vie d'un homme
est peu de chose pour celle qui a vu tomber les générations dans l'abîme
du temps.

XLV

«Eh bien! puisque je n'ai rien à t'offrir qui vaille la peine d'être
ramassé par toi, vois les regrets amers de mon impuissance, et que cette
douleur rachète mon néant. Souviens-toi de ce chien que j'aimais dans
mon enfance. Il ne pouvait me parler, il ne comprenait pas ma tristesse
et quand je la lui racontais follement pour m'en soulager, il me
regardait avec des yeux qui semblaient me dire: «Pardonne-moi de ne pas
savoir de quoi tu me parles.»

XLVI

«Il eût voulu, j'en suis certain, avoir une âme pareille à la mienne
pour partager ma peine; mais il n'avait que ses yeux pour me parler, et
quelquefois j'ai cru y voir des larmes. Moi, j'ai des larmes pour toi,
Zilla; c'est un témoignage de faiblesse qu'il ne faut pas mépriser, car
c'est l'obscure expression et le suprême effort d'une amitié qui ne peut
franchir la limite de l'intelligence humaine et qui te donne tout ce
qu'il lui est possible de te donner.

XLVII

--Tu mens! répondit Zilla; j'ai demandé un de tes enfants, ta femme me
l'a refusé, et tu ne me l'apportes pas! Hermann sentit son coeur se
glacer, mais il se contint. «Il n'est pas possible, dit-il, qu'un si
chétif désir trouble la paix immuable de ton âme.--Ah! voilà que tu
recules déjà! s'écria la fée, et vois comme tu te contredis! Tu
prétendais vouloir me donner ta vie, je te demande beaucoup moins...--Tu
me demandes beaucoup plus, répondit Hermann.

XLVIII

--Dis donc, s'écria la fée, que tu crains les larmes et les reproches de
Bertha. Ne sais-tu pas que ta fille sera heureuse avec moi? que si elle
est malade, je saurai la guérir? que si elle est rebelle, je la
soumettrai par la douceur? que si elle est intelligente, je lui donnerai
du génie, et que si elle ne l'est pas, je lui donnerai des fêtes et des
songes de poésie aussi doux que les révélations de la science sont
belles? Avoue donc que ton amour pour elle est égoïste, et que tu veux
l'élever dans l'égoïsme humain.

XLIX

--Ne me dis pas tout cela, reprit Hermann, je le sais. Je sais que
l'amour est égoïste en même temps qu'il est dévoué dans le coeur de
l'homme; mais c'est l'amour, et tu ne le donneras pas à mon enfant! Eh
bien! n'importe; je sais que tu ne peux pas voir souffrir, et que si tu
la vois malheureuse, tu me la rendras. Tu me parles des larmes de sa
mère; oui, je les sens déjà tomber sur mon coeur; mais dis-moi que le
tien souffre de ce désir maternel inassouvi qui te rend si tenace, et je
cède.

L

--Ne vois-tu pas, dit la fée, que j'en suis venue à ce point de maudire
l'éternité de ma vie? que l'ennui m'accable et que je ne me reconnais
plus? N'est-ce pas à toi de guérir ce mal, toi qui l'as fait naître?
Oui, c'est à force d'essayer de t'aimer dans ton enfance que j'en suis
venue à _aimer_ ton enfant!--Tu l'aimes donc? s'écria Hermann. O mère!
c'est la première fois que tu dis ce mot-là! C'est Dieu qui le met sur
tes lèvres, et je n'ai pas le droit de l'empêcher d'arriver jusqu'à ton
coeur.

LI

«Attends-moi ici, ajouta-t-il, je vais te chercher l'enfant.» Et, sans
vouloir hésiter ni réfléchir, car il sentait bien qu'il promettait tout
ce qu'un homme peut promettre, il redescendit en courant vers sa
demeure. Bertha dormait avec sa fille dans ses bras, Hermann prit
doucement l'enfant, l'enveloppa dans une douce toison et sortit sans
bruit; mais il avait à peine franchi le seuil, que la mère s'élança
furieuse, croyant que la fée lui enlevait sa fille.

LII

Et quand elle sut ce que voulait faire Hermann, elle éclata en pleurs et
en reproches; mais Hermann lui dit: «Notre grande amie veut aimer notre
enfant, et notre enfant, qui nous connaît à peine, ne souffrira pas avec
elle. Elle n'aura pas les regrets et les souvenirs qui m'ont tourmenté
autrefois ici. Il faut faire ce sacrifice à la reconnaissance, ma chère
Bertha. Nous devons tout à la fée, elle m'a sauvé la vie, elle t'a
donnée à moi; si nous mourions, elle prendrait soin de nos orphelins.

LIII

«Elle est pour nous la Providence visible. Sacrifions-nous pour
reconnaître sa bonté.» Bertha n'osa résister; elle dit à Hermann:
«Emporte vite mon trésor, cache-le, va-t'en; si je lui donnais un seul
baiser, je ne pourrais plus m'en séparer.» Et quand il eut fait trois
pas, elle courut après lui, couvrit l'enfant de caresses et se roula par
terre, cachant sa figure dans ses cheveux dénoués pour étouffer ses
sanglots. «Ah! cruelle fée! s'écria Hermann vaincu, non! tu n'auras pas
notre enfant!

LIV

--Est-ce là ta parole? dit Zilla, qui l'avait furtivement suivi et qui
contemplait avec stupeur son désespoir et celui de sa femme; crains mon
mépris et mon abandon!--Je ne crains rien de toi, répondit Hermann;
n'es-tu pas la sagesse et la force, la douceur par conséquent? Mais je
crains pour moi le parjure et l'ingratitude. Je t'ai promis ma fille,
prends-la.» Bertha s'évanouit, et la fée, s'emparant de l'enfant comme
un aigle s'empare d'un passereau, l'emporta dans la nuit avec un cri de
triomphe et de joie.

LV

Ni les larmes ni les caresses de la mère n'avaient troublé le sommeil
profond et confiant de la petite fille; mais quand elle se sentit sur le
coeur étrange et mystérieux de la fée, elle commença à rêver, à
s'agiter, à se plaindre, et quand la fée fut loin dans la forêt,
l'enfant s'éveilla glacée d'épouvante, et jeta des cris perçants que
Zilla dut étouffer par ses caresses pour les empêcher de parvenir
jusqu'aux oreilles d'Hermann et de Bertha.

LVI

Mais plus elle embrassait l'enfant, plus l'enfant éperdue se tordait
avec désespoir et criait le seul mot qu'elle sût dire pour appeler sa
mère. Zilla gravit la montagne en courant, espérant en vain que la
rapidité de sa marche étourdirait et endormirait la petite créature.
Quand elle arriva auprès de la cascade, l'enfant, fatiguée de cris et de
pleurs, semblait morte. Zilla sut la ranimer par une chanson qui
réveilla les rossignols et les rendit jaloux; mais elle ne put arrêter
les soupirs douloureux qui semblaient briser la poitrine de l'enfant.

LVII

Et, tout en continuant de chanter, Zilla rêvait au mystère d'amour caché
dans le sein de ce petit être qui ne savait ni raisonner, ni marcher, ni
parler, et qui déjà savait aimer, regretter, vouloir et souffrir. «Eh
quoi! se disait la fée, je n'aurai pas raison de cette résistance morale
qui n'a pas conscience d'elle-même!» Elle changea de mélodie; et, dans
cette langue sans paroles qu'Orphée chanta jadis sur la lyre aux tigres
et aux rochers, elle crut soumettre l'âme de l'enfant à l'ivresse des
rêves divins.

LVIII

Ce chant fut si beau que les pins de la montagne en frémirent de la
racine au faîte, et que les rochers en eurent de sourdes palpitations;
mais l'enfant ne se consola point et continua de gémir. Zilla invoqua
l'influence magique de la lune; mais le pâle visage de l'astre effraya
l'enfant, et la fée dut prier la lune de ne plus la regarder. La
cascade, ennuyée des pleurs qu'elle prenait pour un défi, se mit à rugir
stupidement; mais les cris de l'enfant luttèrent contre le tonnerre de
la cascade.

LIX

Ce désespoir obstiné vainquit peu à peu la patience et la volonté de
Zilla. Il semblait qu'il y eût dans ces larmes d'enfant quelque chose de
plus fort que tous les charmes de la magie et de plus retentissant que
toutes les voix de la nature. Zilla s'imagina qu'au fond de la vallée, à
travers les épaisses forêts et les profondes ravines, Bertha entendait
les pleurs de sa fille et accusait la fée de ne pas l'aimer. Une colère
monta dans l'esprit de Zilla, un tremblement convulsif agita ses
membres. Elle se leva au bord de l'abîme.

LX

«Puisque cet être insensé se refuse à l'amour pour moi, pensait-elle,
pourquoi ai-je pris ce tourment, ce vivant reproche qui remplit le ciel
et la terre? S'il faut que le désir de cet amour me brûle, ou que le
regret de ne pas l'inspirer me brise, le seul remède serait d'anéantir
la cause de mon mal. N'est-ce pas une cause aveugle? Cette enfant qui
s'éveille à peine à la vie a-t-elle déjà une âme, et d'ailleurs si l'âme
des hommes ne meurt pas, est-ce lui nuire que de la délivrer de son
corps?»

LXI

Elle étendit ses deux bras sur l'abîme, et l'enfant, avertie de
l'horreur du danger par l'infernale joie de la cascade, jeta un cri si
déchirant que le coeur glacé de la fée en fut traversé comme par une
épée. Elle la rapprocha impétueusement de sa poitrine et lui donna un
baiser si ardent et si humain que l'enfant en sentit la vertu
maternelle, s'apaisa et s'endormit dans un sourire. Zilla joyeuse, la
contemplait, mollement étendue sur ses genoux aux premières pâleurs du
matin.

LXII

Et son âme se transformait comme les nuages épars au flanc de la
montagne. Son ardente volonté se fondait comme la neige, son besoin de
domination s'effaçait comme la nuit. Une nouvelle lumière, plus pure que
celle de l'aube pénétrait dans son cerveau; des chants plus suaves que
ceux de la brise résonnaient dans ses oreilles. Elle pensait à la douce
Bertha et se sentait douce à son tour. Quand l'enfant fut reposée, elle
se pencha vers ses petites lèvres roses, en obtint un baiser et
redescendit heureuse vers la demeure d'Hermann et de Bertha.

LXIII

«Voilà votre fille, leur dit-elle; j'ai voulu éprouver votre amitié.
Reprenez votre bien. J'en connais le prix désormais, car j'ai senti que
sa mère ne l'avait pas acheté trop cher par la souffrance. J'ai compris
aussi ton droit, Hermann! L'homme qui asservit et pille la terre obéit à
la prévoyance paternelle; la mort est au bout de sa tâche, mais il a
cette compensation de l'amour pendant sa vie. J'offenserais la justice
au ciel et sur la terre, si je prétendais posséder à la fois l'amour et
l'immortalité.»

LXIV

Elle les quitta tout aussitôt pour ne pas voir leur joie et retourna
dans la solitude, où elle pleura tout le jour. Elle entendit au loin
l'assemblée tumultueuse de ses compagnes qui continuaient à s'agiter sur
les sommets du sanctuaire; mais cela lui était indifférent. L'orgueil de
sa caste immortelle ne parlait plus à son coeur, attendri par de saintes
faiblesses. Elle reconnaissait qu'elle n'avait jamais aimé ses nobles
soeurs et que le baiser d'un petit enfant lui avait été plus doux que
toutes les gloires.

LXV

La nuit qui termina ce jour, unique dans la longue vie de Zilla, monta
livide dans un ciel lourd et brouillé. La lune se leva derrière la
brisure des roches désolées, et, bientôt voilée par les nuages, laissa
tomber des lueurs sinistres et froides sur les flancs verdâtres du
ravin. Zilla vit, au bord du lac morne et sans transparence, des feux
épars et des groupes confus. Dans une vive auréole blanche, elle
reconnut la reine assise au milieu des jeunes fées qui semblaient lui
rendre un dernier hommage, car peu à peu elles s'éloignaient et la
laissaient seule.

LXVI

Elles allaient se joindre à d'autres troupes incertaines qui tantôt
augmentaient et brillaient d'un rouge éclat dans la nuit, tantôt
s'atténuaient ou se perdaient dans des foules errantes. Quelques danses
flamboyèrent au bord du lac, quelques étincelles jaillirent dans les
roseaux; mais tout s'opéra en silence; aucun chant terrible ou sublime
n'accompagna ces évolutions mystérieuses, et Zilla se prit à s'étonner
de voir s'accomplir des rites qui lui étaient inconnus.

LXVII

Elle se souvint que, si elle aimait là quelqu'un, c'était la reine,
toujours si douce et si grave. Elle voulut savoir ce qu'elle avait
ordonné, et la chercha au bord du lac; mais toute lumière avait disparu,
et Zilla, fit retentir son cri cabalistique qui l'annonçait à ses
soeurs. Ce cri, auquel mille voix avaient coutume de répondre, se perdit
dans le silence, et Zilla voyant qu'un grand événement avait dû
bouleverser toutes les lois du sabbat, fut saisie d'effroi et de
tristesse.

LXVIII

Elle cria de nouveau d'une voix mal assurée; mais elle ne put dire les
paroles consacrées par le rite: sa mémoire les avait perdues. En ce
moment elle vit la reine auprès d'elle. «Tout est accompli, Zilla; je ne
suis plus reine. Mon peuple se disperse et me quitte; regarde!...» La
lune, qui se dégageait des nuées troubles, fit voir à Zilla de longues
files mouvantes qui gravissaient les hauteurs perdues dans la brume et
s'y perdaient à leur tour comme des rêves évanouis.

LXIX

Vers le nord, c'était le lent défilé des anciennes, procession de noires
fourmis qui se collaient aux rochers, si compacte que l'on n'en
distinguait pas le mouvement insensible. Celles-là fuyaient le voisinage
de l'homme, leur ennemi, et s'en allaient chercher dans les glaces du
pôle le désert sans bornes et la solitude sans retour. Vers le sud, les
jeunes couraient haletantes, disséminées, ne tournant aucun obstacle, se
pressant comme pour escalader le ciel. Celles-ci voulaient conquérir une
île déserte dans les régions qu'embrase le soleil, et la peupler
d'enfants volés dans toutes les parties du monde.

LXX

A l'orient et à l'occident, d'autres foules diverses d'âge et d'instinct
prétendaient se mêler à la race humaine, lui enseigner la science
occulte, la corriger de ses erreurs, la châtier de ses vices ou la
récompenser de ses progrès. «Tu vois, dit la reine à Zilla, que toutes
s'en vont à la poursuite d'un rêve. Dévorées par l'ennui, elles
cherchent à ressaisir la puissance et l'activité qui leur échappent. Les
vieilles croient fuir l'homme à jamais; elles se trompent; l'homme les
atteindra partout et les détrônera jusque dans la solitude où meurt le
soleil.

LXXI

«Les jeunes se flattent de former une race nouvelle avec le mélange de
toutes les races, et de changer, sur une terre encore vierge, les
instincts et les lois de l'humanité. Elles n'y parviendront pas; l'homme
ne sera gouverné et amélioré que par l'homme, et les autres, celles qui,
en le prenant tel qu'il est, se vantent de changer les sociétés qu'il a
créées et où il s'agite, ne se leurrent pas d'une moins folle ambition.
L'homme civilisé ne croit plus qu'à lui-même, et les puissances occultes
ne gouvernent plus que les idiots.

LXXII

«Je leur ai dit ces vérités, Zilla! J'ai voulu leur démontrer que,
devenues immortelles, nous étions devenues stériles pour le bien, et
qu'avant de boire la coupe, nous avions été plus utiles dans la courte
période de notre vie humaine que depuis mille ans de résistance à la loi
commune. Elles n'ont pas voulu me croire, elles prétendent qu'elles
peuvent et doivent partager avec l'homme l'empire de la terre, conserver
malgré lui les sanctuaires inviolables de la nature et protéger les
races d'animaux qu'il a juré de détruire.

LXXIII

«Elles m'accusent d'avoir entravé leur élan, de les avoir forcées à
respecter les envahissements de la race humaine, à fuir toujours devant
elle, à lui abandonner les plus beaux déserts, comme si ce n'était pas
le droit de ceux qui se reproduisent de chasser devant eux les neutres
et les stériles. En vain, je leur ai dit que, n'ayant ni besoins ni
occupations fécondes, ni extension possible de nombre, elles pouvaient
se contenter d'un espace restreint; elles ont crié que je trahissais
l'honneur et la fierté de leur race.

LXXIV

«Enfin elles m'ont demandé de quel droit je les gouvernais, puisque,
leur ayant donné la coupe de l'immuable vie, je ne savais pas leur
donner l'emploi de cette puissance, et j'ai dû leur avouer que je
m'étais trompée en leur faisant ce présent magnifique dont j'avais
depuis reconnu le néant et détesté la misère. Alors le vertige s'est
emparé d'elles, et toutes m'ont quittée, les unes avec horreur, les
autres avec regret, toutes avec l'effroi de la vérité et le désir
immodéré de s'y soustraire.

LXXV

«Et maintenant, Zilla, nous voilà seules ici... J'y veux rester, moi,
afin d'essayer l'emploi d'une découverte à laquelle depuis mille ans je
travaille. Ne veux-tu pas rejoindre tes soeurs qui s'en vont, ou bien
espères-tu vivre calme dans cette solitude en veillant sur la famille
d'Hermann?--Je veux rester avec toi, répondit Zilla; toi seule as
compris la lente et terrible agonie de mon faux bonheur. Si tu ne peux
m'en consoler, au moins je ne t'offenserai pas en te disant que je
souffre.

LXXVI

--Songe à ce que tu dis, ma chère Zilla. Si rien ne peut te consoler,
mieux vaut chercher le tumulte et l'illusion avec tes compagnes. Moi, je
ne suis peut-être pas ici pour longtemps, et bientôt tu ne me verras
peut-être plus.» Zilla se rappela que la reine lui avait parlé d'un
remède suprême contre l'ennui, remède dont elle prétendait faire usage
et dont elle n'avait pas voulu lui révéler le secret terrible. Elle
l'implora longtemps avant d'obtenir d'être initiée à ce mystère; enfin
la reine céda et lui dit: «Suis-moi.»

LXXVII

Par mille détours effrayants qu'elle seule connaissait, la reine
conduisit Zilla dans le coeur du glacier, et pénétrant avec elle dans
une cavité resplendissante d'un bleu sombre, lui montrant sur un bloc de
glace en forme d'autel une coupe d'onyx où macérait un philtre inconnu,
elle lui dit: «A force de chercher le moyen de détruire le funeste effet
de la coupe de vie, je crois avoir trouvé enfin la divine et
bienfaisante coupe de mort. Je veux mourir, Zilla, car, plus que toi, je
suis lasse et désespérée.

LXXVIII

«J'ai souffert en silence, et j'ai savouré goutte à goutte, de siècle en
siècle, le fiel des vains regrets et des illusions perdues; mais ce qui
m'a enfin brisée, c'est la pensée que nous devions finir avec ce monde,
en châtiment de notre résistance aux lois qu'il subit. Nous avons
cherché notre Éden sur la terre, et non-seulement les autres habitants
de la terre se sont détournés de nous, mais encore la terre elle-même
nous a dit: «Vous ne me possédez pas; c'est vous qui m'appartenez à
jamais, et mon dernier jour sera le vôtre.»

LXXIX

«Zilla, j'ai vu le néant se dresser devant moi, et l'abîme des siècles
qui nous en sépare m'est apparu comme un instant dans l'éternité. Alors
j'ai eu peur de la mort fatale, et j'ai demandé passionnément au Maître
de la vie de me replacer sous la bienfaisante loi de la mort
naturelle.--Je ne t'entends pas, répondit Zilla, pâle d'épouvante:
est-ce qu'il y a deux morts? et veux-tu donc mourir comme meurent les
hommes?--Oui, je le veux, Zilla, je le cherche, je l'essaie, et j'espère
qu'enfin mes larmes ont fléchi _Celui_ que nous avons bravé.

LXXX

--Le Maître de la vie t'a-t-il pardonné ta révolte? T'a-t-il promis que
ton âme survivrait à cette mort?--Le Maître de la vie ne m'a rien
promis. Il m'a fait lire cette parole dans les hiéroglyphes du ciel
étoilé: _La mort, c'est l'espérance._--Eh bien! attendons la mort de la
planète; ne doit-elle pas s'endormir dans la même promesse?--Elle, oui,
elle a obéi à ses destinées; mais nous qui les avons trouvées trop
redoutables et qui nous en sommes affranchies, nous n'avons point de
droit à l'universel renouvellement.

LXXXI

«Et maintenant, adieu, ma chère Zilla: c'est ici que je veux demeurer
pour me préparer à l'expiation. Retourne aux enivrements de la lumière,
et si tu ne peux oublier ton mal, reviens partager mon sort.--J'espère,
dit Zilla, que ton poison sera impuissant; mais jure-moi que tu ne feras
pas cette horrible expérience sans m'appeler auprès de toi.» La reine
jura, et Zilla quitta le glacier avec empressement: elle avait hâte de
revoir le soleil, les eaux libres, les nuages errants et les fleurs
épanouies. Elle aimait encore la nature et la trouvait belle.

LXXXII

Elle courut à la demeure d'Hermann, voulant s'habituer à la vue de son
bonheur. Elle le trouva consterné. Bertha était malade; le chagrin que
l'enlèvement de sa fille lui avait causé avait allumé la fièvre dans son
sang. Elle avait le délire et redemandait sans cesse avec des cris
l'enfant qu'elle tenait dans ses bras sans la reconnaître. Zilla courut
chercher des plantes salutaires et guérit la jeune femme. La joie revint
dans le chalet; mais Zilla resta honteuse et triste: elle y avait fait
entrer la douleur.

LXXXIII

Elle crut que maître Bonus s'en ressentait aussi: il ne parlait presque
plus et ne pouvait marcher. «Il n'est pas malade, lui dit Hermann; il
n'a pas eu de chagrin, il n'a pas compris le nôtre. Il n'a d'autre mal
que la vieillesse. Il ne veille plus et ne dort plus. Ses heures sont
noyées dans un rêve continuel. Il ne souffre pas, il sourit toujours.
Nous croyons qu'il va mourir, et nous avons tout essayé en vain pour
prolonger sa vie.--Vous désirez donc qu'il ne meure pas? dit la fée.

LXXXIV

--Nous ne désirons pas l'impossible, répondit Hermann. Nous regretterons
ce vieux compagnon et nous prolongerons autant que possible le temps qui
lui reste à passer avec nous; mais nous sommes soumis à la loi que nous
impose le Maître de la vie. Zilla s'approcha du vieillard et lui demanda
s'il voulait qu'elle essayât de lui rendre ses forces. Maître Bonus se
prit à rire et la remercia d'un air enfantin. «Vous avez assez fait pour
moi, dit-il; vous m'avez sauvé du supplice. Depuis, grâce à vous, j'ai
vécu de longs jours paisibles, et il ne serait pas juste d'en vouloir
davantage.»

LXXXV

Quand la fée revint le voir, il souffrait un peu et se plaignait
faiblement. «J'ai bien de la peine à mourir, lui dit-il.--Tu peux hâter
ta fin, lui répondit la fée. Pourquoi l'attendre, puisqu'elle est
inévitable?» Maître Bonus sourit encore. «La vie est bonne jusqu'au
dernier souffle, madame la fée, et la raison, d'accord avec Dieu, défend
qu'on en retranche rien.--Et après? Que crois-tu trouver de l'autre côté
de cette vie?--Je le saurai bientôt, dit le moribond; mais, tant que je
l'ignore, je ne m'en tourmente pas.»

LXXXVI

Zilla le vit bientôt mourir. Ce fut comme une lampe qui s'éteint.
Hermann et Bertha amenèrent leurs enfants pour donner un baiser à son
front d'ivoire. «Que faites-vous donc là? dit la fée.--Nous respectons
la mort, répondit Bertha, et nous bénissons l'âme qui s'en va.--Et où
va-t-elle? demanda encore la fée inquiète.--Dieu le sait, répondit la
femme.--Mais vous, ne craignez-vous rien pour cette âme de votre
ami?--On m'a appris à espérer.--Et toi, Hermann?--Vous ne m'avez rien
appris là-dessus, répondit-il; mais Bertha espère, et je suis
tranquille.»

LXXXVII

Zilla comprit la douceur de cette mort naturelle après l'accomplissement
de la vie naturelle; mais la mort violente, la mort imprévue, la mort du
jeune et du fort, elle en était effrayée, et elle souhaita de consulter
la reine. Cependant la reine ne reparaissait pas, et Zilla n'osait
retourner vers elle. Une nuit, son fantôme vint l'appeler; elle le
suivit et trouva sa grande amie paisible et souriante au fond de son
palais de saphir. «Zilla, lui dit-elle, l'heure est venue, il faut que
tu m'assistes.

LXXXVIII

«Mais auparavant je veux te donner beaucoup de secrets que j'ai
découverts pour guérir les maladies, panser les blessures, et tout au
moins diminuer les souffrances. Tu les donneras à Hermann, afin
qu'autant que possible il détourne de lui et des siens la mort
prématurée et la souffrance inutile. Dis-lui d'abord qu'il cherche à
nous surpasser dans cette science, car l'homme doit s'aider lui-même et
combattre éternellement. Ses maux sont le châtiment de son manque de
sagesse et le résultat de son ignorance.

LXXXIX

«Par la sagesse, il détruira l'homicide; par la science, il repoussera
la maladie. Adieu, ma soeur. Mourir n'est rien pour qui a bien vécu.
Quant à moi, j'ignore à quel supplice je m'abandonne, car j'ai commis un
grand crime; mais je ne dois pas craindre de l'expier et de refaire
connaissance avec la douleur.--Vas-tu donc mourir? s'écria Zilla en
cherchant à renverser la coupe fatale.--Je l'ignore, répondit la reine
en la retenant d'une main ferme. Je sais qu'avec ce breuvage je détruis
la vertu maudite de la coupe de vie.

XC

«Mais je ne sais pas si je vais devenir mortelle ou mourir. Peut-être
vais-je reprendre mon existence au point où elle était quand je l'ai
immobilisée. Alors j'aurai quelques jours de bonheur sur la terre; mais
je ne les ai pas mérités, et je ne les demande pas. Ne nous berçons pas
d'un vain espoir, Zilla. Regarde ce que je vais devenir, et, si je suis
foudroyée, laisse ma dépouille ici, elle y est tout ensevelie d'avance.
Si je lutte dans l'horreur de l'agonie, répète-moi le mot que j'ai lu à
la voûte du ciel: «La mort, c'est l'espérance.»

XCI

--Attends, s'écria Zilla. Et si je veux mourir aussi, moi?» La reine lui
donna une formule magique en lui disant: «Tu pourras composer toi-même
ce poison. Je ne veux pas que tu le boives sans avoir eu le temps de
réfléchir. Donne-moi la bénédiction de l'amitié. Mon âme est prête.»
Zilla se jeta aux genoux de la reine et la supplia d'attendre encore;
mais la reine, craignant de faiblir devant ses larmes, la pria d'aller
chercher une rose pour qu'elle pût encore contempler une pure expression
de la beauté sur la terre avant de la quitter peut-être pour toujours.

XCII

Quand Zilla revint, la reine était assise près du bloc de glace, la tête
nonchalamment appuyée sur son bras; l'autre main était pendante, la
coupe vide était tombée sur le bord de sa robe. Zilla crut qu'elle
dormait; mais ce sommeil, c'était la mort. Zilla avait vu mourir bien
des humains et ne s'en était point émue, n'ayant voulu en aimer aucun.
En voyant que l'immortelle avait cessé de vivre, elle fut frappée de
terreur. Cependant elle espéra encore que cette mort n'était qu'une
léthargie, et elle passa trois jours auprès d'elle, attendant son
réveil.

XCIII

Le réveil ne vint pas, et Zilla vit raidir lentement cette figure
majestueuse et calme. Elle s'enfuit désespérée. Elle revint plusieurs
fois. La glace conservait ce beau corps et ne permettait pas à la
corruption de s'en emparer; mais elle pétrifiait de plus en plus
l'expression de l'oubli sur ses traits et changeait en statue cette
merveille de la vie. Zilla, en la regardant, se demandait si elle avait
jamais vécu. Ce n'était plus là son amie et sa reine. C'était une image
indifférente à ses regrets.

XCIV

Peu à peu la jeune fée se fit à l'idée de devenir ainsi, et elle résolut
de suivre le destin de son amie; mais quand elle eut composé le philtre
de mort, elle le plaça sur le bloc de glace et s'enfuit avec horreur.
Depuis qu'elle se savait libre de mourir, elle sentait le charme de la
vie et ne s'ennuyait plus. Le printemps, qui venait d'arriver, semblait
le premier dont elle eût apprécié l'incomparable sourire. Jamais les
arbres n'avaient eu tant d'élégance, jamais les prés fleuris n'avaient
exhalé de si suaves odeurs.

XCV

Elle épiait dans l'herbe le réveil des insectes engourdis par l'hiver,
et quand elle surprenait le papillon dépouillant sa chrysalide, elle
tremblait en se demandant si c'était là l'emblème de l'âme échappant aux
étreintes de la mort. Elle se sentait appelée par la reine dans le
royaume des ombres, elle la voyait en songe et l'interrogeait; mais le
fantôme passait sans lui répondre, en lui montrant les étoiles. Elle
essayait d'y lire la promesse qui avait enhardi son amie. La peur de la
destruction l'empêchait d'en saisir le chiffre mystérieux.

XCVI

Elle voyait Bertha tous les jours et s'attachait plus tendrement que
jamais à sa petite fille. Les autres enfants d'Hermann lui semblaient
beaux et bons; mais la mignonne qu'elle préférait absorbait tous ses
soins. L'enfant était délicate, plus intelligente que ne le comportait
son âge, et quand la fée la tenait sur ses genoux, elle commençait à
parler et à dire des choses qui semblaient lui venir d'une autre vie.
Elle ne regardait ni les blancs agneaux ni les fleurs nouvelles; elle
tendait sans cesse ses petits bras vers les nuages, et un jour elle cria
le mot _ciel_, que personne ne lui avait appris.

XCVII

Un jour l'enfant devint pâle, laissa tomber sa tête blonde sur l'épaule
de Zilla, et lui dit: _Viens!_ La fée crut qu'elle l'invitait à la mener
promener; mais Bertha fit un grand cri: l'enfant était morte. Zilla
essaya en vain de la ranimer. Tous les secrets qu'elle savait y
perdirent leur vertu. L'âme était partie. «Ah! méchante fée! s'écria
Bertha dans la fièvre de sa douleur, je le savais bien que ma fille
mourrait! C'est depuis la nuit qu'elle a passée avec toi sur la montagne
qu'elle a perdu sa fraîcheur et sa gaieté. C'est ton funeste amour qui
l'a tuée!»

XCVIII

Zilla ne répondit rien. Bertha se trompait peut-être; mais la fée
sentait bien que cette mère affligée ne l'aimerait plus. Hermann éperdu
essaya en vain d'adoucir leurs blessures. Zilla quitta le chalet et
courut au glacier. Elle osa donner un baiser au cadavre impassible de la
reine, et elle but la coupe; mais, au lieu d'être foudroyée, elle se
sentit comme renouvelée par une sensation de confiance et de joie, et
elle crut entendre une voix d'enfant qui lui disait: «Viens donc!»

XCIX

Elle retourna au chalet; L'enfant était couchée dans une corbeille de
fleurs; sa mère priait auprès d'elle, entourée de ses autres beaux
enfants, qui s'efforçaient de la consoler et qu'elle regardait avec
douceur, comme pour leur dire: «Soyez tranquilles, je ne vous aimerai
pas moins.» Le père creusait une petite fosse sous un buisson
d'aubépine. Il versait de grosses larmes, mais il préparait avec amour
et sollicitude la dernière couchette de son enfant. En voyant la fée, il
lui dit: «Pardonne à Bertha!»

C

Zilla se mit aux genoux de la femme: «C'est toi qui dois me pardonner,
lui dit-elle, car je vais suivre ton enfant dans la mort. Elle m'a
appelée, et c'est sans doute qu'elle va revivre dans un meilleur monde
et qu'il lui faut une autre mère. Ici je n'ai su lui faire que du mal;
mais il faut que je sois destinée à lui faire du bien ailleurs,
puisqu'elle me réclame.--Je ne sais ce que tu veux dire, répondit la
mère. Tu as pris la vie de mon enfant, veux-tu donc aussi m'emporter son
âme?--L'âme de notre enfant est à Dieu seul, dit Hermann; mais si Zilla
connaît ses desseins mystérieux, laissons-la faire.--Mettez l'enfant
dans mes bras,» dit la fée. Et quand elle tint ce petit corps contre son
coeur, elle entendit encore que son esprit lui disait tout bas: «Allons,
viens!--Oui, partons!» s'écria la fée. Et, se penchant vers elle, elle
sentit son âme s'exhaler et se mêler doucement, dans un baiser maternel,
à l'âme pure de l'enfant. Hermann fit la tombe plus grande et les y
déposa toutes deux. Durant la nuit, une main invisible y écrivit ces
mots: «La mort, c'est l'espérance.»




LUPO LIVERANI

DRAME EN TROIS ACTES


PRÉFACE

En lisant, on est parfois frappé d'une idée qu'on voudrait traduire
autrement, et on se laisse emporter par une sorte de plagiat candide qui
est absous dès qu'il est avoué.

C'est en lisant _el Condenado por desconfiado_, de Tirso de Molina, que
je me suis mis très-involontairement à écrire _Lupo Liverani_ sur la
même donnée, en m'appropriant tout ce qui était à ma convenance; ce
n'est là ni piller ni traduire, c'est prendre un thème tombé dans le
domaine public et l'adapter à ses propres moyens, comme on a fait de
tout temps pour maint sujet classique ou romantique, philosophique ou
religieux, dramatique ou burlesque.

De ce que le sujet du _Damné_ de Tirso de Molina n'a pas encore beaucoup
servi, il ne résulte pas que quelqu'un n'ait pas le droit de commencer à
s'en servir. Ce sujet est assez étrange pour ne pas tenter tout le
monde.

Voici ce que dit du _Damné pour manque de foi_ ou du _Damné pour
doute_--le titre même du drame est intraduisible,--M. Alphonse Royer,
dans la préface de son excellente traduction, la première qui ait été
faite, il n'y a pas plus de cinq à six ans:

«C'est un véritable _auto_, c'est-à-dire un drame religieux selon les
croyances du temps où il a été écrit. C'est une parabole évangélique
pour rendre intelligible au peuple le dogme catholique de la grâce
efficace... Le drame est très-célèbre en Espagne, où il est regardé
comme une des plus hardies créations de son auteur... Michel Cervantes,
dans son drame religieux intitulé _el Rufian dichoso_, a aussi mis en
oeuvre ce dogme de la grâce efficace.»

La grâce efficace! voilà certes un singulier point de départ pour une
composition dramatique. Pourtant, à travers ces subtilités sur la _grâce
prévenante_, le _pouvoir prochain_, la _grâce suffisante_ et la _grâce
efficace_, dont nous rions aujourd'hui et dont Pascal s'est si
magistralement raillé tout en y portant la passion janséniste, nous
savons tous que bouillonnait la grande question du libre arbitre et de
la dignité de l'homme. Nous la cherchons autrement aujourd'hui, mais
nous la cherchons toujours.

Peut-on dire que les jansénistes défendaient mieux la liberté humaine
que les molinistes? Parfois oui, en apparence; mais, en réalité, toutes
ces doctrines faisaient intervenir Dieu dans l'action de notre volonté
d'une façon si étrange et si arbitraire, que nous avouons ne nous
intéresser sérieusement qu'au fait historique. Nous ne voyons pas
l'esprit de liberté poindre franchement dans ces petites hérésies vagues
du catholicisme, et nous ne concevons plus de progrès véritable qu'en
dehors du sanctuaire.

L'oeuvre du religieux Gabriel Tellez, qui a publié ses drames admirables
sous le pseudonyme de Tirso de Molina, nous a paru ouvrir une plus large
porte que toutes les controverses du temps. J'ignore si ce moine inspiré
était bien orthodoxe, et je n'oserais soutenir que son but, en écrivant
_le Damné_, fût réellement de populariser le dogme de la grâce. Je crois
qu'à cette époque beaucoup de hardiesses du coeur et de l'esprit se sont
cachées sous de saints prétextes, et n'ont été autorisées que parce
qu'elles n'ont pas été comprises. Tirso est un Shakspeare espagnol; on a
dit un _Beaumarchais en soutane_. Selon nous, ce n'est pas assez dire.
Beaumarchais n'eût ni conçu ni exécuté _le Burlador de Séville_ (_le Don
Juan_, imité par Molière), ni _le Condenado_, qui ne souffre l'imitation
qu'à la condition d'un remaniement complet. C'est une des grandes
conceptions de l'art, peu connue et affreusement difficile à traduire,
parce qu'elle est mystérieuse, et, comme _Hamlet_, se plie à diverses
interprétations. Voici l'opinion d'une personne avec qui je lisais ce
drame: «C'est beau, mais j'y vois un dogme odieux. L'homme est damné
parce qu'il cherche à savoir son sort, le but de sa vie. Toute vertu,
tout sacrifice lui est inutile. Celui qui croit aveuglément peut
commettre tous les crimes: un acte de foi à sa dernière heure, et il est
sauvé!» En effet, en voyant le repentir tardif et la confession forcée
du bandit de Tirso, on peut conclure que la moralité officielle de ce
drame est celle-ci: Sois un saint, une heure de doute te perdra. Crois
comme une brute et agis comme une brute, Dieu te tend les bras, car
l'Église t'absout. Eh bien! peut-être est-ce là le brevet officiel
extorqué par le maître à la censure; mais il m'est impossible de ne pas
voir une pensée plus large et plus philosophique qui fait éclater la
chasuble de plomb du moine, et cette pensée secrète, ce cri du génie qui
perce la psalmodie du couvent, le voici:--La vie de l'anachorète est
égoïste et lâche; l'homme qui croit se purifier en se faisant eunuque
est un imbécile qui cultive la folie et que l'éternelle contemplation de
l'enfer rend féroce. Celui-là invente en vain un paradis de délices; il
ne fera que le mal sur la terre et n'arrivera à la mort que dégradé.
Celui qui obéit à ses instincts vaut mille fois mieux, car ses instincts
sont bons et mauvais, et un moment peut venir où son coeur ému le rendra
plus grand et plus généreux que le prétendu saint dans sa cellule.

Qu'un moine de génie ait rêvé cela sous le regard terne et menaçant de
l'Inquisition, rien ne me paraît plus probable, parce que rien n'est
plus humain. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le système de l'autre
Molina, le célèbre jésuite contemporain de Molina le dramaturge, fut
gravement menacé par l'inquisition et traduit en cour de Rome pour cause
d'hérésie, comme le fut plus tard Jansénius pour ses attaques contre le
molinisme, l'idée, quelle qu'elle soit, ayant toujours eu le privilége
d'être poursuivie à Rome. Les deux doctrines ennemies n'ont pas résolu
leurs propres doutes; mais j'avoue qu'en me mettant, s'il m'était
possible, au point de vue catholique et en admettant le dogme atroce de
l'enfer, je serais plus volontiers moliniste, je dis disciple direct et
contemporain de Molina, que janséniste, même avec le sublime Pascal et
les grands docteurs de son temps. Je trouve, dans la première idée de
Molina le jésuite, quelque chose de pélagien qui me montre Dieu bon et
l'enfer facilement vaincu, tandis que, dans les tendances
augustiniennes, je vois l'homme rabaissé jusqu'à la brute, sa volonté
enchaînée au caprice d'un Dieu stupide et insensible, le diable
triomphant à toute heure et l'enfer pavé des martyrs du libre examen.

Ce que la douce doctrine de Molina est devenue entre les mains des bons
pères Escobar et autres, ni Molina le grand jésuite, ni Tellez Molina le
grand poëte,--son disciple à coup sûr,--n'ont dû le prévoir. Tout, dans
l'oeuvre de ce dernier, proclame ou révèle la sincérité, l'humanité et
la charité, l'horreur de l'hypocrisie, la raillerie des macérations, le
sentiment de la vie, la victoire attribuée aux bons instincts sur les
étroites pratiques. Il est vrai qu'il a dû dénouer son drame par la
soumission au prêtre et la réconciliation avec l'Église moyennant la
confession classique du brigand. Je me suis dispensé, dans ma donnée, de
cette formalité que la censure ne peut plus exiger, et, prenant Dieu et
le diable dans le symbolisme, d'ailleurs assez large, où Tirso les fait
apparaître et agir, je me suis permis de mettre dans la bouche de Satan
les paroles que je regarde comme la traduction de la vraie pensée du
maître.

En finissant cette préface, qu'on ne lira peut-être pas--on veut aller
vite au fait aujourd'hui, et on a raison,--je demande pourtant qu'on s'y
reporte d'un rapide coup d'oeil en finissant le drame, et qu'on ne
m'accuse pas d'avoir été touché par la grâce efficace, un beau matin, en
prenant mon café ou en chaussant mes pantoufles. Je ne crois pas que les
choses se passent ainsi entre le ciel et l'homme; je suis persuadé qu'en
nous envoyant en ce monde, on nous a pourvus de la _grâce suffisante_,
et que, s'il est des malheureux entièrement privés de leur libre arbitre
(il y en a certainement), ces exceptions confirment la règle au lieu de
l'infirmer.


PERSONNAGES:

  LUPO, chef de brigands.
  ANGELO, ermite.
  LIVERANI, père de Lupo.
  DELIA, courtisane.
  QUINTANA, serviteur d'Angelo.
  ROLAND, majordome de Liverani.
  GALVAN, jeune débauché.
  LISANDRO, jeune débauché.
  MOFFETTA,  } brigands.
  ESCALANTE, }
  TISBEA, jeune montagnarde.
  UN PETIT BERGER, personn. légend.
  SATAN.
  UN CHEF DE SBIRES.


ACTE PREMIER.

(Arbres et rochers au flanc du Vésuve, à l'entrée d'un ermitage qui est
une grotte à deux arcades; la plus petite, brute, sert d'entrée au
logement de l'ermite; l'autre, creusée avec plus de soin dans le roc,
abrite une madone de marbre blanc qui porte le _Bambino_; un vieux cèdre
écimé l'ombrage.)


SCÈNE PREMIÈRE.

TISBEA, QUINTANA, qui a un froc de moine.

QUINTANA.

Belle Tisbea, que le ciel bénisse tes yeux noirs, et tes épaules de
safran, et tes mains mignonnes, et ton pied léger, et ton sein virginal,
et ton panier rebondi... (Il veut prendre le panier qu'elle porte.)

TISBEA.

C'est trop de compliments pour un religieux, frère Quintana! Si le père
Angelo vous entendait...

QUINTANA.

Le père Angelo a fait bien d'autres madrigaux, et même il ne s'arrêtait
pas souvent aux paroles.

TISBEA.

Je sais qu'il a été un grand débauché, du temps qu'il menait la vie de
seigneur à Naples;--mais depuis cinq ans que la grâce a touché son âme,
il mène ici une vie angélique, et c'est un grand bonheur pour vous
d'avoir un tel maître.

QUINTANA.

Oui, je l'ai suivi au désert pour mon salut; mais je croyais la chose
plus agréable qu'elle ne l'est.

TISBEA.

Vous me faites l'effet d'un homme mal converti à la chasteté.

QUINTANA.

Ce n'est pas la paillardise,--je veux dire la concupiscence,--qui me
tient; hélas! non, ne le crois pas, belle enfant. Tu me flatterais le
museau de ta blanche main, que je la mordrais peut-être plutôt que de la
baiser.

TISBEA.

Êtes-vous enragé?

QUINTANA.

Non, car la rage ôte la faim et la soif, et moi je suis si affamé que
quelque jour je me mangerai moi-même.

TISBEA.

J'entends: votre maître vous condamne à trop de jeûne?

QUINTANA.

Et son voeu de pauvreté nous impose trop maigre chère. Aussi, si j'ôtais
la bure qui me couvre, vous verriez le soleil et la lune à travers mes
côtes, et si l'on me mettait une mèche... n'importe où, l'huile rance
dont je suis abreuvé ferait de moi une lampe pour éclairer notre
chapelle. Vous voyez bien que vous ne courez aucun risque auprès d'un
homme exténué de macérations, et que mes soupirs s'adressent moins à vos
charmes qu'au panier que vous nous apportez.

TISBEA.

Je suis une grande sotte d'avoir oublié le pain et les fruits. Je
n'apporte que des fleurs pour la madone.

QUINTANA.

Des fleurs! toujours des fleurs! Je mange tant d'herbes et de plantes
que quelque jour on me verra, pour sûr, enfanter un printemps...

TISBEA, mettant ses fleurs à la madone.

Dites au saint ermite de prier pour que mon voeu s'accomplisse, et priez
aussi; je vous apporterai demain un fromage de ma chèvre.

QUINTANA.

Sainte Vierge, un fromage! O madone du cèdre, madone du Vésuve! entends
mes humbles supplications, vois mes larmes, vois mon coeur contrit et
mes os qui percent ma peau! Prends pitié de moi, envoie-moi un fromage,
un fromage blanc et lourd comme le marbre dont tu es faite, un rocher,
un bloc, un cratère, un volcan de fromage!

TISBEA.

Vous ne priez que pour vous! Laissez-moi prier seule, et vous saurez
ensuite ce qu'il faut demander pour moi. (Elle prie.) Madone du cèdre,
madone des laves, toi qui as forcé l'éruption à s'arrêter ici et à
respecter ta chapelle et ton arbre, toi qui connais ceux qui doivent
être sauvés et ceux qui ne le seront pas, ramène mon fiancé sain et
sauf, et je ferai à ton divin Bambino un collier de coquillages roses et
de fleurs de grenadier. (A Quintana.) Vous direz à l'ermite de prier.

QUINTANA.

Pour qui?

TISBEA.

Écoutez bien! pour Moffetta, mon fiancé, qui est parti avec les
brigands.

QUINTANA.

Ils l'ont pris?

TISBEA.

Il a été de son gré avec eux par grande estime pour leur chef et dans
l'espoir de me rapporter des colliers et des robes.

QUINTANA.

Comment! il est avec cet abominable Lupo, la terreur du pays! Que
l'enfer le confonde! Est-ce qu'il est près d'ici, ce loup endiablé?

TISBEA.

Il s'est réfugié par ici cette nuit, et je sais qu'il est poursuivi par
les archers. Voilà pourquoi je demande à la Vierge de ramener mon fiancé
chez nous avant qu'on ne se batte.

QUINTANA.

On va se battre? Il ne manquait que cela au charme de cette thébaïde! Où
me cacherai-je?

TISBEA.

Vous resterez ici. La madone n'est pas en peine de faire un miracle de
plus pour vous protéger. (Elle sort.)


SCÈNE II.

QUINTANA, puis ANGELO.

QUINTANA.

La madone, c'est une belle pièce, je ne dis pas, et je voudrais avoir eu
une maîtresse faite à son image; mais je veux être écorché vif si je lui
ai jamais vu remuer le bout du petit doigt. Aussi je ne me donne plus la
peine de la prier quand personne ne me regarde... Mais qu'a donc mon
maître? Est-ce qu'il devient fou? (Angelo est sorti de la grotte, et il
suit des yeux avec émotion Tisbea, qu'il voit descendre la montagne.)
Que regarde-t-il?... Maître, que souhaitez-vous?

ANGELO, égaré.

Rappelle cette jeune fille.

QUINTANA.

A quoi bon? elle n'apporte rien à mettre sous la dent.

ANGELO.

Peu importe! j'irai! Non!... Seigneur, ayez pitié de moi! (Il se frappe
la poitrine.)

QUINTANA.

Êtes-vous malade?

ANGELO.

O vil ennemi! Satan! De coupables pensées m'assiégent, ô faible chair!

QUINTANA.

O noble chair du porc salé! si j'avais seulement une bonne tranche de
jambon!

ANGELO.

Écoute-moi, mon frère. Le démon me tente par le souvenir de mes
égarements passés. (Il se jette à terre.)

QUINTANA.

Que faites-vous?

ANGELO.

Je me jette ainsi sur le sol pour que tu me foules sous tes pieds.
Viens, frère, piétine-moi à plusieurs reprises.

QUINTANA.

Volontiers. Je suis très-obéissant.--Est-ce bien comme cela?

ANGELO.

Oui, frère.

QUINTANA.

Cela ne vous fait pas de mal?

ANGELO.

Marche, et ne te mets pas en peine.

QUINTANA.

En peine, père? et pourquoi serais-je en peine? Je vous foule et vous
refoule, père de ma vie, et je ne trouve pas que cela m'incommode.

ANGELO.

C'est assez, mon fils; va-t'en chercher des racines et des herbes pour
notre dîner.

QUINTANA, à part.

Je n'irai pas loin, je n'ai pas envie de rencontrer les brigands! (Il
sort.)


SCÈNE III.

ANGELO.

Des rêves lascifs me poursuivent et je crains que mon courage ne
s'épuise. L'horreur de ma vie passée est toujours devant mes yeux, et
j'arrive, par l'ennui du temps présent, à y trouver des charmes. Eh
quoi! il y a cinq ans que j'expie mes fautes dans cette solitude et que
je me mortifie cruellement sans être plus avancé qu'au premier jour!
Dieu ne m'aide point, et j'en viens à douter que sa grâce m'ait amené
dans ce désert. Si c'était une suggestion de l'orgueil? Non, c'est
plutôt la peur de l'enfer à la suite de cette blessure reçue en duel qui
me mit aux portes du tombeau. Mourir damné! souffrir éternellement!...
Préserve-moi, Père céleste! Accepte les tortures que je m'impose en ce
monde pour me racheter!--Mais il ne m'écoute pas, ou s'il m'écoute je ne
puis le savoir. Ah! je suis irrité de cet implacable silence! Tu te
venges trop, Juge terrible; tu nous condamnes au renoncement, et tu ne
nous promets rien! Croirai-je que la grâce aide tous les hommes à faire
leur salut? Mais l'homme n'a point de libre arbitre; fils du mal, il
n'aime que le mal. Sans un miracle particulier, il ne reçoit pas la
grâce divine, et ce miracle n'est pas destiné à tous, puisque seul le
petit nombre est sauvé. Notre arrêt est écrit là-haut; Dieu sait ce
qu'il veut faire, et ce qu'il a décidé il ne saurait le changer, puisque
après tant de continence et de mortifications de ma chair, j'éprouve
encore la brûlure des passions humaines; la grâce me fuit et Dieu me
repousse.--Et toi, Vierge miraculeuse, qui d'un geste, d'un regard,
pourrais me rendre la confiance et la paix, tu es insensible à mes
angoisses, et tu restes devant moi comme une muette idole!--Allons, je
la prierai jusqu'à l'obséder! Dût-elle se dissoudre dans le sel de mes
larmes, il faut qu'elle m'écoute et me réponde! (Il se prosterne devant
la madone.)


SCÈNE IV.

ANGELO, LE PETIT BERGER, vêtu d'une tunique de peau d'agneau.

LE BERGER.

O bon ermite, prends pitié de ma peine! N'as-tu pas vu ma brebis?

ANGELO.

Je ne l'ai pas vue, enfant; cherche ailleurs et laisse-moi prier.

LE BERGER.

Ma belle ouaille blanche, la plus aimée de mon troupeau! Je t'en
supplie, ermite, aide-moi à la retrouver.

ANGELO.

Je n'ai pas le temps, mon fils. Qu'as-tu de mieux à faire que de la
chercher? Si tu es un pasteur négligent, tant pis pour toi. Moi, j'ai
des devoirs plus sérieux, j'ai mon salut à faire.

LE BERGER.

Vous ne voulez pas m'assister?

ANGELO.

Prie Dieu, mon doux fils, il t'aidera peut-être. Allons, laisse-moi,
passe ton chemin, et sois béni.

(L'enfant sort.)


SCÈNE V.

ANGELO, priant, absorbé. LUPO, qui entre en regardant derrière lui,
masqué et les vêtements en désordre.

LUPO.

Holà! l'ermite, cède-moi la place.

ANGELO, surpris.

Qui êtes-vous?

LUPO.

Un proscrit, un fugitif. Je réclame ici le droit d'asile.

ANGELO.

Entre dans ma grotte, frère; tout ce que j'ai t'appartient.

LUPO.

Ta cellule ne me protégerait pas; c'est sous la voûte de la chapelle que
je veux être, au pied de cette statue qui est réputée inviolable.

ANGELO.

Il suffit que tu sois dans cette enceinte de laves; c'est un lieu
consacré. Ne profane pas inutilement le sanctuaire de la madone.

LUPO.

Je ne veux rien profaner. Tu vois bien que je suis sur les dents; il
faut que je dorme une heure ou que je crève, et c'est là que je veux
dormir. Ote-toi!

ANGELO.

Mon frère, je te supplie...

LUPO.

Veux-tu que je t'administre trente soufflets?

ANGELO.

Je dois tout souffrir pour l'amour de Dieu.

LUPO.

Alors je vais te découdre le ventre avec ma dague; sache que je manque
de patience.

ANGELO.

Je cède à la menace pour t'épargner un crime.

LUPO, regardant la madone.

Est-ce vrai, ce qu'on raconte de cette image?

ANGELO.

Qu'est-ce qu'on t'a dit?

LUPO.

On dit qu'elle sait d'avance le secret des jugements de Dieu, et que,
pour désigner ceux qui doivent aller au ciel après leur mort, elle étend
ses bras de pierre et présente le Bambino.

ANGELO.

Mon frère, c'est la vérité.

LUPO.

Est-ce une poupée à ressorts?

ANGELO.

N'y touche pas, si tu ne veux que la foudre éclate sur toi!

LUPO.

J'y veux toucher; je me méfie de la ruse. (Il touche la statue.) Ma foi,
non! c'est une vraie statue de marbre; combien de fois lui as-tu vu
étendre ses bras sur les prédestinés?

ANGELO.

Jamais: le nombre des élus est si petit!

LUPO.

Mais, pour toi du moins, elle a fait le miracle?

ANGELO.

Hélas! j'ai en vain arrosé ses pieds de mes larmes durant des nuits
entières: elle est restée immobile.

LUPO.

Alors tu es un grand pécheur, ou ta madone ne vaut rien, ou bien encore
il te faut un miracle pour croire à la bonté de Dieu. Tu portes la robe
de moine; qui sait si tu as plus de religion qu'un chien? Assez! j'ai
soif: va me chercher à boire.

ANGELO.

J'y vais, mon frère! (A part.) Que ma soumission devant les outrages des
manants serve, ô mon Dieu, à expier mes erreurs! (Il entre dans l'autre
grotte.)


SCÈNE VI.

LUPO, puis LE PETIT BERGER.

LUPO, se démasquant.

Il faut mettre cet instant à profit et me reposer. J'ai à courir
peut-être toute la nuit avant de pouvoir rejoindre mon pauvre vieux! (Il
s'étend pour dormir devant la madone.)

LE BERGER.

Venez, venez, seigneur bandit! ma brebis est là, sur le rocher; je ne
peux pas l'atteindre, et elle n'ose pas descendre.

LUPO.

Va au diable! Je dors...

LE BERGER.

Ayez pitié! j'ai tant de chagrin!

LUPO.

Tu ne peux pas grimper là-haut, coeur de lièvre?

LE BERGER.

Non, j'ai peur. Montez, vous qui êtes grand et courageux.

LUPO.

Mais sais-tu, imbécile d'enfant, que je suis poursuivi, et que, si je
grimpe là-haut, on peut me voir et me régaler d'une arquebusade ou d'un
trait d'arbalète?

LE BERGER.

Hélas! ma brebis est donc perdue! et que dira mon père?

LUPO.

Il te battra?

LE BERGER.

Oh non! il est très-doux.

LUPO.

Et tu l'aimes?

LE BERGER.

Comme tu aimes le tien!

LUPO.

Il paraît que tu me connais! Allons, ce sera la première fois que la
brebis sera sauvée par le loup. (Il grimpe sur le rocher au-dessus de la
grotte et va pour prendre la brebis, qui devient une croix de pierre.)
Eh bien! où est-elle! Tu t'es trompé, il n'y a pas là la moindre brebis.
(Il redescend; le berger a disparu.) Est-ce que j'ai rêvé, ou si cet
enfant s'est moqué de moi? Allons, j'ai la fièvre... Et l'ermite ne
m'apporte rien! Dormons! (Il se couche aux pieds de la madone et
s'endort. La madone étend ses bras et tient le Bambino au-dessus de la
tête de Lupo, qui ne s'en aperçoit pas.)


SCÈNE VII.

LUPO, endormi. ANGELO, sortant de la grotte voisine avec une cruche qui
lui échappe des mains.

ANGELO.

Que vois-je? le miracle, le miracle pour ce mécréant!... Bénis-moi
aussi, sainte Madone! (Il s'élance vers la statue, qui replie ses bras
et se retrouve comme auparavant.) Ah! je suis maudit, moi, maudit pour
jamais! La sentence est rendue, je suis inscrit sur la liste de l'enfer!
et cet inconnu, ce bandit, ce païen qui ne croit pas aux miracles, et
qui, de sa main souillée, a profané ton flanc sacré, tu le bénis, tu le
désignes, tu l'appelles! Est-ce une épreuve pour ma foi? Cet homme m'a
trompé peut-être, c'est quelque saint illustre... Frère, éveille-toi,
parle-moi, réponds! dis-moi qui tu es.

LUPO.

Allez tous en enfer! Je suis le diable!

ANGELO.

Tu me railles. Le démon n'a pas de pouvoir sur celle qui lui a écrasé la
tête. Au nom du Très-Haut, je t'adjure de me dire qui tu es.

LUPO.

Si je te le dis, me laisseras-tu un moment de repos, barbe de bouc?

ANGELO.

Oui, je le jure.

LUPO.

Eh bien! as-tu ouï parler de Lupo?

ANGELO.

Lupo? le chef des bandits, le réprouvé, l'assassin, le blasphémateur?

LUPO.

Lupo le brave, qui se moque d'une armée, qui brave les foudres de
l'Église et fait rendre gorge aux trésors des couvents; Lupo le galant,
qui, en dépit des bastions et des grilles, prend les nonnes et en fait
ce qu'il veut; Lupo le magnifique, qui prodigue l'argent, fruit de ses
exploits nocturnes, et donne la liberté aux joyeux doublons enfouis dans
les caves des avares; Lupo l'invincible, qui lave ses injures dans le
sang, et qui se contentera de t'arracher la langue, si tu l'ennuies
davantage. Es-tu satisfait? Me donneras-tu enfin un verre d'eau?

ANGELO, lui apportant de l'eau dans un fragment de la cruche cassée.

Oui, frère. Un seul mot encore: avais-tu prié cette madone tout à
l'heure?

LUPO.

Moi? je ne prie jamais.

ANGELO.

Crois-tu en Dieu?

LUPO.

Cela ne te regarde pas. Va-t'en. Voilà des gens qui me cherchent, des
amis à moi. Va-t'en, si tu tiens à la vie; laisse-moi avec eux.

ANGELO, à part, sortant.

Maudit, moi! maudit!


SCÈNE VIII.

LUPO, MOFFETTA, ESCALANTE.

LUPO.

Vous voilà, mes enfants? c'est bien, mais les autres?

ESCALANTE.

Tous sauvés; remercions la Vierge! (Il s'agenouille.)

MOFFETTA.

Sauvés par une jeune fille qui est amoureuse de moi et qui a dépisté les
archers. Ils ont pris le chemin du château de ton père.

LUPO.

Ah! mille morts du diable, je ne veux pas qu'ils aillent ennuyer le
pauvre vieux! Plus de repos jusqu'à ce que je l'aie rejoint!

ESCALANTE.

Te suivrons-nous, maître?

LUPO.

Jusqu'à mi-chemin seulement; je ne veux pas qu'on vous voie en plein
jour auprès de ma demeure. Partons! (Ils sortent.)


SCÈNE IX.

ANGELO, QUINTANA.

ANGELO.

Puisque cela est, puisque je suis condamné aux flammes éternelles,
maudit soit le juge, et que la victime jouisse au moins des joies de la
terre! Arrière ce cilice! garde qui voudra cette statue, ministre
aveugle de l'implacable courroux du ciel. Aide-moi à arracher ce hideux
froc! jetons-le aux ronces du chemin, afin qu'il serve de risée aux
impies. Je veux reprendre mes habits de gentilhomme, me laver, me
parfumer et m'enivrer des plaisirs qui font perdre la mémoire!

QUINTANA.

Reprendrai-je ma livrée?

ANGELO.

Oui, hâte-toi, ce lieu-ci me fait horreur.

QUINTANA.

Alors je redeviens votre valet: je ne suis plus votre frère! J'aime
autant ça, si vous me laissez manger mon soûl; mais de quoi me
nourririez-vous sans argent, car vous êtes venu ici à bout de
ressources?

ANGELO.

L'argent est facile à trouver quand on ne se fait pas scrupule de le
voler. Donne-moi mon épée; je sais m'en servir encore.

QUINTANA.

Dois-je reprendre aussi la mienne? J'ai un peu oublié...

ANGELO.

Attends! ce papier laissé ici par l'ermite qui m'y a précédé?...

QUINTANA.

Ces pouvoirs délivrés par le Saint-Office? C'est la meilleure arme, ne
l'oublions pas; mais où allons-nous?

ANGELO.

Pour commencer, nous allons rejoindre Lupo dans la forêt, et nous ferons
avec lui la guerre au genre humain. Je veux faire le mal, je veux me
venger du ciel, je veux être un coup de foudre sur la terre! (Ils
partent.)


ACTE DEUXIÈME.

(Au château de Montelupo.)


SCÈNE PREMIÈRE.

LIVERANI, vieillard paralytique, sur un fauteuil, ROLAND.

LIVERANI.

Roland, quel était donc ce bruit que j'ai entendu sur le Vésuve il y a
environ une heure?

ROLAND.

Ce ne peut être que votre fils Lupo, qui donnait la chasse aux sangliers
de la forêt.

LIVERANI.

Je n'ai pas entendu le son des cors et les aboiements de la meute.
Roland, mon fils est peut-être aux prises avec les brigands qui désolent
le pays!

ROLAND.

Quand cela serait, noble seigneur, il les disperserait comme une vile
canaille. Il lui suffirait de se montrer.

LIVERANI.

Je ne comprends pas qu'ils viennent si près de notre château. Les temps
sont bien changés, Roland! Dans ma jeunesse, des bandits n'eussent pas
osé poser le pied sur les terres de Montelupo!

ROLAND.

Les jeunes seigneurs d'à présent s'absentent plus souvent de chez eux:
les plaisirs de la ville...

LIVERANI.

Mon fils est souvent à Naples. Je suis content qu'il y soutienne
l'honneur de son nom, et j'espère qu'il y fera un mariage digne de lui.
Je trouve bon qu'il prenne du plaisir, il n'est que trop occupé de ma
triste existence de vieillard et d'infirme; mais n'est-ce pas lui que
j'entends? Va donc voir. (Roland va au fond. Entre Lupo.)


SCÈNE II.

LUPO, LIVERANI, ROLAND.

LUPO, à Roland, au fond.

Est-ce qu'il a entendu?...

ROLAND.

Oui, mais il ne se doute de rien. Rentrez-vous sain et sauf, mon maître?

LUPO.

Tant s'en faut. J'ai plus d'un accroc que tu panseras tantôt ou ce soir,
quand j'aurai le temps.

(Roland sort.)

LIVERANI, à Lupo qui l'embrasse.

Enfin te voilà! Il y a trois jours que je ne t'ai vu!

LUPO.

Est-ce un reproche, mon père?

LIVERANI.

Jamais tu n'en peux mériter, toi, le modèle des fils.

LUPO.

Mon père, je n'aime que vous au monde.

LIVERANI.

Il faut pourtant aimer tous les hommes.

LUPO.

Les hommes sont mauvais, vous seul êtes bon.

LIVERANI.

Mais Dieu nous commande d'aimer les mauvais aussi.

LUPO.

Et vous êtes comme Dieu, vous! vous avez la patience infinie!

LIVERANI.

Mais dis-moi donc d'où tu viens et ce qui s'est passé tout à l'heure
dans nos environs.

LUPO.

Tout à l'heure? un engagement entre quelques bandits et quelques archers
de la garde. J'ai vu la chose en passant. Je revenais de Naples, où j'ai
été pour ces affaires que vous savez.

LIVERANI.

Ces brigands ne menacent pas notre domaine?

LUPO.

Ils n'oseraient.

LIVERANI.

Et nos affaires? elles sont terminées à ta satisfaction?

LUPO.

Et à la vôtre. Les gens qui vous devaient de l'argent l'ont rendu, et je
vous l'apporte. (A part.) Hélas! rien!

LIVERANI.

Garde-le, je n'en ai que faire, puisque tu veilles à tous mes besoins
avec tant de tendresse.

LUPO, tristement.

Vous êtes donc content de moi?

LIVERANI.

Dieu m'a béni entre tous les pères, puisqu'il m'a donné un fils tel que
toi, l'honneur de ma race et la joie de mon coeur.

LUPO.

Hélas!

LIVERANI.

Qu'as-tu?

LUPO.

J'admire avec quel courage et quelle douceur vous supportez cette
cruelle infirmité.

LIVERANI.

J'en ai été jadis effrayé pour toi, dont je me suis vu comme séparé à
l'âge où, entrant dans la vie, tu avais le plus besoin de ma
surveillance et de mes conseils; mais depuis dix ans que je suis cloué
sur ce fauteuil, mon malheur m'a fait connaître tes doux soins et ta
fidèle amitié. Je remercie Dieu.

LUPO.

Mais votre pauvre corps souffre!

LIVERANI.

Je n'en sais plus rien quand je te vois.

LUPO.

Vous soigne-t-on toujours bien quand je m'absente?

LIVERANI.

Je n'ai besoin que de Roland, c'est un serviteur dévoué, et il t'aime.

LUPO.

Vous ne vous ennuyez pas?

LIVERANI.

Non! je pense à toi, et nous en parlons.

LUPO.

N'est-ce pas l'heure de votre dîner? (Roland rentre.)

LIVERANI.

Voici qu'on me l'apporte. C'est trop peu de chose pour toi, va prendre
ton repas. Tu dois avoir faim.

LUPO.

Non! je veux avoir le plaisir de vous servir moi-même. (Il prend le
plateau des mains de Roland.)

ROLAND, bas.

Vos amis de Naples sont là: une joyeuse bande avec des dames!

LUPO, de même.

Le diable les emporte!

ROLAND.

Votre maîtresse est avec eux.

LUPO.

Delia?

ROLAND.

Oui.

LUPO.

La maîtresse à tout le monde! Dis-lui qu'elle s'attende à recevoir des
coups. (A son père.) Que voulez-vous manger, cher père?

LIVERANI.

Seulement ce suc de viandes. Aide-moi à porter la coupe à mes lèvres.

LUPO, l'aidant.

Vous mangez trop peu. Est-ce qu'on ne vous sert pas ce que vous aimez?

LIVERANI.

Si fait! mais le corps qui n'agit pas refuse peu à peu les aliments. Je
n'aurai qu'un regret de mourir, mon enfant, ce sera de te laisser seul.

LUPO.

Vous souhaitez que je me marie?

LIVERANI.

C'est mon plus cher désir.

LUPO.

Il sera fait comme vous voudrez, bien que je ne me soucie d'aucune
femme.

LIVERANI.

N'en cherche pas une trop belle, c'est une chose périlleuse que d'être
le gardien de la beauté.

LUPO.

La laideur est-elle donc une garantie?

LIVERANI.

Es-tu disposé au soupçon? Ne sois pas jaloux, mon fils, ou fais que cela
ne paraisse pas. Il n'est pas de femme qui se conduise bien quand on
doute d'elle. C'est par la confiance qu'on entretient l'amour. Aime-la,
sers-la, traite-la comme ton égale, élève tes enfants dans le respect de
leur mère. Ils seront un jour hommes de bien comme toi.

LUPO.

Comme moi!...

ROLAND.

Ne lui parlez plus. Il s'endort toujours après son repas, et tenez, le
voilà endormi déjà!

LUPO.

Pauvre cher père! que deviendra-t-il si on découvre le métier que je
fais, et s'il faut que je me réfugie dans un autre pays?

ROLAND.

Je ne le quitterai pas; mais il faudrait nous laisser une certaine somme
qui me permît de le préserver de la misère et de lui cacher que toutes
vos terres sont vendues ou engagées.

LUPO.

Une somme! oui, voilà ce qu'il faudrait, et je ne rapporte plus de mes
expéditions que des blessures! N'importe, tu l'auras, cette somme, tu
peux compter que tu l'auras, fallût-il l'arracher avec la vie à mon
meilleur ami... Mais ne crains-tu pas que mon père ne vienne à être
inquiété comme complice de mes coups de main?

ROLAND.

Sa vertu le mettra à l'abri du soupçon.

LUPO.

Si on l'interrogeait, il apprendrait tout!

ROLAND.

Il n'y croirait pas!

LUPO.

Tu nieras toujours?

ROLAND.

Je dirai que le chef des bandits du Vésuve prend votre nom, et je
lèverai les épaules. Vous allez toujours masqué dans vos courses
périlleuses. A propos, j'ai réparé moi-même le secret de la trappe. Si
vous étiez envahi à l'improviste, ne songez qu'à vous glisser dans cette
salle.

LUPO.

Par l'escalier dérobé qui tourne dans tout le donjon, ce serait facile.
(Il va regarder et faire jouer le ressort de la trappe.)

ROLAND.

N'oubliez pas que vos amis vous attendent.

LUPO.

Ils viennent à la male heure! je vais les congédier... mais je veux
pourtant leur demander...

ROLAND.

La somme pour votre père? Oui, allez, je le conduirai dans sa chambre.

LUPO.

Je t'aiderai... je le vois si peu! (Ils sortent en roulant le fauteuil
de Liverani par la droite.)


SCÈNE III.

ANGELO, QUINTANA, par le fond.

QUINTANA.

Pour entrer ainsi céans, vous connaissez donc le manoir de Montelupo?

ANGELO, qui regarde le côté par où Lupo est sorti.

Non, mais il n'est pas difficile d'entrer dans un logis si peu gardé.

QUINTANA.

Il est certain que la valetaille n'est pas nombreuse et qu'elle n'a pas
l'air zélé des gens qu'on paie bien. Pourvu que la cuisine ne soit pas
vide!

ANGELO, qui regarde à toutes les portes et qui paraît faire ses
observations.

Tu ne songes qu'à manger!

QUINTANA.

Écoutez donc, seigneur Angelo, il y a cinq ans que j'ai faim! et puis,
pour commencer, vous me faites tirer l'épée... J'en avais perdu
l'habitude, et l'émotion ça creuse le ventre.

ANGELO.

Poltron! tu t'es caché au lieu de m'aider à disperser ces archers.

QUINTANA.

Dame! vous voulez que je sois ruffian, et puis moine, et puis bandit!
Donnez-moi le temps de m'habituer à ces fortunes diverses. Un homme n'a
qu'une vie à dépenser, et vous m'en mettez trop sur le corps. Quelle
idée fantasque avez-vous eue tout à l'heure de porter secours à Lupo,
qui se serait fort bien tiré d'affaire sans vous!

ANGELO.

Il était perdu sans moi!

QUINTANA.

Ce n'eût pas été un grand mal.

ANGELO.

Je veux qu'il soit mon obligé.

QUINTANA.

Il n'a pas seulement fait attention à vous, pressé qu'il était de
rentrer chez lui sans être reconnu.

ANGELO.

Il m'a vu, il m'a fait signe. Il compte me revoir ailleurs; mais moi je
veux le voir chez lui et savoir comment il y agit pour mériter la faveur
céleste.

QUINTANA.

En ce cas, je vais voir, moi, si le garde-manger est approvisionné par
les anges... (Allant au fond et revenant.) Peste! voici une dame de
grande allure, sans doute la maîtresse de Lupo.

ANGELO.

Laisse-nous.

QUINTANA.

Je crains pour vous l'aiguillon de la chair; vous piétinerai-je?

ANGELO.

Va-t'en! (A part.) Mes passions sont déchaînées et repoussent à jamais
le frein!


SCÈNE IV.

ANGELO, DELIA.

ANGELO, surpris.

Comment, Delia! toujours jeune et belle?

DELIA.

Est-ce toi, mon pauvre... Comment donc t'appelles-tu?

ANGELO.

Tu as oublié jusqu'au nom d'Angelo?

DELIA.

Angelo Ariani! c'est la vérité! Qu'es-tu donc devenu depuis si longtemps
que tu as disparu de Rome et de Naples? Sors-tu de prison ou de maladie?

ANGELO.

Je sors des ténèbres, et je revois le soleil. J'étais dans l'abîme de la
mort, et je bois la vie en te regardant.

DELIA.

Sois prudent. Lupo est mon amant et mon maître.

ANGELO.

Il est jaloux?

DELIA.

Il est brutal dans la colère et cruel dans la vengeance. Il te tuerait
s'il nous trouvait seuls ensemble.

ANGELO.

Je ne le crains pas.

DELIA.

Tu as tort: c'est un homme que nul ne peut vaincre.

ANGELO. Je le vaincrai, moi. J'allumerai le feu de sa rage, je le
forcerai de se perdre.

DELIA.

Tu le hais donc?

ANGELO.

Oui, si tu l'aimes.

DELIA.

Que veux-tu! c'est un amant libéral, et, sans la rudesse de son
langage...

ANGELO.

Je sais qu'il a toujours l'injure à la bouche, par conséquent la haine
dans le coeur.

DELIA.

C'est selon. Il est bon par moments. Il chérit son père.

ANGELO.

Ce vieillard cacochyme que j'ai aperçu là tout à l'heure?

DELIA.

Le vieux Liverani Montelupo ignore les escapades de son fils; il ne voit
personne, et sa confiance est sans bornes. Mais sauve-toi, voilà Lupo!

(Elle fuit par la gauche.)

ANGELO.

Celui qui est en révolte contre Dieu ne craint aucun homme.


SCÈNE V.

ANGELO, LUPO.

LUPO, qui a vu sortir Delia.

Qui vous a permis d'entrer chez moi sans vous faire annoncer et de
parler à ma maîtresse?

ANGELO.

Prenez garde à qui vous parlez vous-même.

LUPO, surpris.

L'ermite du Vésuve devenu cavalier!

ANGELO.

Le même qui vous a secouru tout à l'heure à l'entrée de la plaine.

LUPO.

Comment! l'homme masqué qui m'a aidé à regagner ma demeure?

ANGELO.

Et à disperser les archers....

LUPO.

Silence, ami! je vous dois l'hospitalité; mais gardez-moi le secret dans
cette maison, parlons bas. Étiez-vous un faux ermite?

ANGELO.

J'étais pieux et fervent. Désormais j'appartiens à l'enfer que vous
servez.

LUPO.

Est-ce une manière de dire que vous voulez faire fortune et servir sous
mes ordres?

ANGELO.

Je veux être obéi comme vous. Associez-moi à votre autorité.

LUPO.

Vous demandez l'impossible. Mes sauvages compagnons refuseraient tout
autre commandement que le mien.

ANGELO.

C'est-à-dire que vous refusez le secours d'un homme intelligent: vous ne
voulez conduire que des brutes!

LUPO.

Nous faisons un métier de brutes. Si vous êtes intelligent, cherchez un
meilleur chemin.

ANGELO.

Vous vous méfiez de mon courage!

LUPO.

Non, je doute de votre persévérance. Et puis, tenez, ne vous abusez pas:
le métier est perdu. Nous avons trop de concurrence, les paysans ne nous
aident plus, les soldats ont l'éveil. Dans votre intérêt, je vous engage
même à ne pas rester ici en vue: je suis menacé à chaque instant. Je
vais donner des ordres pour qu'on vous conduise dans une chambre où vous
serez servi. (Il sort. Delia, qui le guettait, rentre.)


SCÈNE VI.

DELIA, ANGELO.

DELIA.

Eh bien! il t'a parlé en confidence. Vous êtes grands amis à présent?

ANGELO.

Non, il refuse mon alliance, il paraît découragé,--ou je lui déplais.
Peu m'importe, si tu veux me garder à ton service.

DELIA.

Es-tu fou? Pour m'arracher à Lupo, il faudrait le tuer.

ANGELO.

Je le tuerai si tu veux.

DELIA.

Mais... es-tu riche?

ANGELO.

Je le serai quand il te plaira. Le diable est à mes ordres.

DELIA, riant.

T'es-tu donné à lui?

ANGELO.

La chose n'est pas difficile pour moi, je n'y risque plus rien.

DELIA, railleuse.

Je vois que tu es un plus hardi compagnon que Lupo, car il ne dirait pas
de tels blasphèmes.

ANGELO.

Je suis plus brave et plus épris que lui.

DELIA.

Mais tu invoques le démon, ce qui veut dire que tu n'as ni sou ni
maille. Tâche de gagner au jeu, et tu auras quelque chance auprès des
femmes.

ANGELO.

Tu me refuses? tu me repousses, toi aussi?

DELIA.

Va-t'en. Si Lupo savait que tu oses... Écoute; le voilà déjà hors de
sens! il crie et jure; il faut savoir ce que c'est. (Elle sort par le
fond.)


SCÈNE VII.

ANGELO.

Ainsi le bandit me dédaigne et la courtisane me méprise! Lupo ne
m'invite pas même à sa table, et sa maîtresse ne craint pas de
m'offenser parce que je suis pauvre! Allons, je veux me faire craindre,
et à mon tour j'humilierai les autres! Ses bandits n'obéissent qu'à
lui!... Si je le perdais auprès d'eux! si je l'accusais de vouloir les
livrer!--Son père l'aime: si je révélais son infamie au vieillard!
Voyons, quel mal pourrais-je faire à ce voleur de profession qui m'a
volé ma place là-haut? Je sens que je le hais d'une haine mortelle,
inextinguible! Je voudrais le torturer! Je sens un volcan gronder dans
ma tête, une bile corrosive s'amasser dans mon foie! C'est un vautour
que j'ai là! je suis dévoré vivant par les monstres! J'anticipe l'enfer!


SCÈNE VIII.

ANGELO, QUINTANA.

QUINTANA.

Venez, mon maître, ne restons pas ici. La maison est entourée de figures
étranges. Lupo ne paraît pas s'en tourmenter; moi, je ne me sens pas en
sûreté, et je commence à regretter l'ermitage où nos haillons n'étaient
pas suspects.

ANGELO.

J'irai voir ce qui se passe, suis-moi. (Ils sortent.)


SCÈNE IX.

Entrent par le fond LUPO, GALVAN et LISANDRO.

LUPO, irrité.

Comment, vous venez chez moi festoyer avec l'argent que je gagne à la
pointe de l'épée!...

GALVAN, qui l'amène.

Parlez moins haut, expliquez-vous sans bruit. Si vous êtes sûr de vos
gens, nous ne pouvons répondre des nôtres, et tous vos amis ne
connaissent pas votre secret. Vous bravez trop l'opinion, vous vous
ferez arrêter.

LUPO.

Je défie l'univers, et vous, vous craignez de vous compromettre. Vous
êtes tous des lâches!

GALVAN.

Si vous êtes ivre, dites-le, ou bien...

LUPO.

Je ne le suis pas. Je n'ai rien pris depuis hier, j'ai couru toute la
nuit, tout le matin, et je tombe de fatigue; mais vous m'exaspérez...

LISANDRO.

Faites-vous une raison: nous n'avons pas d'argent.

LUPO.

Quoi! pas même entre vous tous une misérable somme de mille ducats?

GALVAN.

Nous avons fait comme vous, nous avons ruiné nos parents, et quand le
jeu nous est contraire, comme à vous les promenades au clair de lune,
nous sommes lavés et rincés comme les cailloux de la mer.

LISANDRO.

Aussi nous venions chez vous avec l'espoir de nous refaire un peu en
jouant sur parole.

LUPO.

Oui, vous refaire à mes dépens, comme toujours!

GALVAN.

Un gentilhomme reproche-t-il à ses amis l'argent qu'ils lui gagnent?

LUPO.

Je vous reproche de me refuser une misère, à moi qui ne vous ai jamais
rien refusé.

LISANDRO.

Vous, c'est différent, vous rançonnez les voyageurs! Vous vous procurez
tout ce qu'il vous faut.

LUPO.

J'ai dévasté le pays, j'ai porté l'épouvante sur tous les chemins. Mon
nom n'est plus un secret et il faut que je change le théâtre de mes
exploits. Mes dernières campagnes m'ont coûté plus de peine qu'elles ne
m'ont rapporté d'écus, et pourtant jusqu'à ce jour je vous ai donné sans
compter. Où a passé tout le produit de mes prises? Mon pauvre père se
contente du strict nécessaire; oui, mes amis et mes maîtresses ont seuls
profité de mon péril, de ma fatigue, de ma sueur et de mon sang! Allons!
vous devriez rougir de l'insistance où vous me réduisez. Vous deux mes
meilleurs amis, ceux qui me doivent le plus... Vous surtout, Galvan, qui
êtes riche par votre oncle... Voyons, écrivez-lui, j'enverrai un exprès
à Naples. Dites-lui que c'est une dette d'honneur, Roland ira lui-même
et lui donnera confiance. Écrivez, je n'ai pas un jour à perdre.

GALVAN.

Dites à la lave du Vésuve de se changer en or, elle vous obéirait plus
volontiers que moi: l'argent est enfermé dans les caves de mon oncle;
mais écoutez, je suis venu pour vous entretenir d'un projet que j'ai
confié à Lisandro.

LUPO.

Voyons, parlez vite!

GALVAN.

Mondit oncle est parti ce matin de Naples pour visiter ses domaines de
l'autre côté de la montagne. Il a plus de mille ducats à toucher, et il
les rapportera jeudi soir. Ne m'entendez-vous pas?

LUPO.

Non. Vous irez le trouver?

GALVAN.

Non pas moi, mais vous.

LUPO.

Il se moquera de ma demande!

GALVAN.

Non pas, si vous êtes masqué, bien armé et bien accompagné.

LISANDRO.

L'idée est bonne... et naturelle; c'est votre état de rançonner les
passants attardés.

GALVAN.

La chose vous convient?

LUPO.

Fort peu! il n'y a point d'honneur à effrayer un vieillard. N'importe,
j'irai. Il me faut cet argent. Quel chemin doit-il prendre au juste?

GALVAN.

Il est très-méfiant et ne suit jamais les routes. Il se fait un plaisir
de dépister les plus fins larrons; mais j'ai gagné un de ses valets, je
me suis fait tracer le plan assez compliqué qu'il doit suivre, je vous
le remettrai.

LUPO.

Venez avec moi, c'est plus simple.

GALVAN.

Non, je répugne à user de violence avec un si proche parent.

LUPO.

Je répugne aussi à la violence,--votre oncle fut l'ami de mon
père;--mais je jure d'être seul et de ne lui faire aucun mal.

GALVAN.

La chose est difficile. Il est toujours bien escorté, et vous savez
qu'il est encore vert; il défendra ses doublons avec rage et se servira
de ses armes. Vous voyez que l'affaire n'est pas une plaisanterie.

LUPO.

Vraiment?

LISANDRO.

Parbleu! nous espérons bien qu'il se fera tuer plutôt que de lâcher sa
bourse!

LUPO.

Vous espérez?...

LISANDRO.

Sans doute. Vous faites la besogne, et nous héritons!

LUPO, à Galvan.

C'est là ce que vous me proposez?

GALVAN.

Non! mais si un malheur arrivait... aux mille ducats de votre prise,
j'en ajouterais mille autres...

LUPO.

Sortez de chez moi, lâches canailles, et n'y rentrez jamais! Sortez,
sortez, ou je vous jette par les fenêtres. (Il les chasse. Delia, qui
sort d'une pièce voisine, veut traverser pour sortir.)


SCÈNE X.

DELIA, puis LUPO.

DELIA.

Le temps est à l'orage, sauvons-nous!

LUPO, qui rentre, l'arrête.

Où vas-tu? Écoute-moi!

DELIA.

J'ai entendu. Eh bien, mon agneau, vous avez fait justice de ces
parasites... Ils méritaient bien plus de coups que vous ne leur en avez
donné.

LUPO.

Ah! Delia! toi seule as de l'amitié pour moi! Malgré tes trahisons, je
sais que tu m'aimes. Je t'ai faite riche: c'est toi qui me prêteras.

DELIA.

Hélas! mon amour, j'ai des parents qui me dépouillent et vous me trouvez
à sec.

LUPO.

Est-ce un refus?

DELIA.

Non, idole de mon âme! Je voudrais avoir le Pactole pour t'abreuver.

LUPO.

Mais je t'ai donné tant de riches bijoux! Vends la chaîne de rubis ou le
bandeau de perles.

DELIA.

Un gentilhomme reprend-il à sa maîtresse les dons de son amour?

LUPO.

Ne les vends pas, engage-les. Je te réponds de te les rapporter avant un
mois.

DELIA.

Tu iras les reprendre de force au juif qui m'aura prêté?

LUPO.

Et je le tuerai s'il résiste, fût-il gardé par cent diables; tu peux
donc être bien sûre de ravoir tes parures. Allons, ne m'irrite pas par
des lenteurs. Vile, décide-toi, je suis pressé!

DELIA.

Mon ange, te voilà donc ruiné et traqué comme un cerf aux abois?

LUPO.

Si de mes richesses il ne me reste plus que des cornes, tu en sais
quelque chose, femelle de malheur!

DELIA.

Tu me dis des injures, lumière de mes yeux!

LUPO.

Et je te brise la tête contre ce mur si tu me railles.

DELIA.

Allons, allons, calme-toi, mon bien; je pars pour Naples, et je reviens
avec l'argent.

LUPO.

Ce soir! Il faut que ce soit ce soir!

DELIA.

Oui, ce soir ou jamais!

LUPO.

Ou jamais? (Il lui saisit le bras et la regarde dans les yeux.)

DELIA, effrayée.

Laisse-moi partir!

LUPO.

Tu as peur! tu comptes ne pas revenir!

DELIA.

Mais non!

LUPO.

Si fait! Tiens, tu te moques. Tu m'as mille fois trahi, et maintenant tu
m'abandonnes parce que tu me vois perdu, lâche coeur! J'ai ce que je
mérite, mais tu ne me quitteras pas sans emporter une marque de mon
mépris. (Il lui frappe la figure de son gant et sort.)


SCÈNE XI.

DELIA, puis ANGELO.

DELIA.

Ah! c'en est assez! frapper une femme, quand on n'a plus rien à lui
donner, c'est dans l'ordre; mais je n'aurais pas cru qu'il en viendrait
à me vouloir gâter le visage! Ah! Angelo, tu viens à point. Vois cette
goutte de sang sur ma lèvre! veux-tu la boire?

ANGELO.

Oui, et ton âme avec!

DELIA.

Mais il faut me venger de Lupo.

ANGELO.

C'est déjà fait.

DELIA.

Comment?

ANGELO.

Peu importe! Viens, il ne faut pas que tu restes ici.

DELIA.

Est-ce qu'on vient pour l'arrêter? Je veux rester, je veux le démasquer,
l'accuser...

ANGELO.

C'est fait.

DELIA.

Je veux que son père rougisse de lui et le maudisse!...

ANGELO.

Ce sera fait.

DELIA.

Que ses amis l'abandonnent et le renient!

ANGELO.

Tout est fait ou va l'être.

DELIA.

Comment? par qui?

ANGELO.

Par moi. Nous sommes vengés, femme, et tu m'appartiens; suis-moi!

DELIA.

Pas encore... attends... Dis-moi, qu'est-ce qu'on va lui faire, à lui?

ANGELO.

L'emmener à Naples et le livrer au Saint-Office.

DELIA.

C'est la torture?

ANGELO.

Et le bûcher.

DELIA.

On brisera et on déchirera ce beau corps?

ANGELO.

Et on jettera sa cendre aux vents.

DELIA.

Je ne veux pas.

ANGELO.

Que dis-tu?

DELIA

Je dis que je ne veux pas!

ANGELO.

Tu l'aimes donc?

DELIA.

Je l'adore et veux le sauver.

ANGELO.

Il est trop tard!

DELIA.

Tu le peux, toi, et je t'ordonne de le faire. Tu m'aimes, je le vois! Eh
bien! sauve-le, et je suis à toi!

ANGELO.

A moi seul?

DELIA.

A toi seul. Tiens, avec de l'or on peut tout; prends cette bourse. Moi,
je vais dire à Lupo de fuir. (Elle sort.)


SCÈNE XII.

ANGELO.

Elle l'aime! Le vieux Liverani refuse de croire à ses crimes! Ils
l'aiment tous ici! Quel charme possède donc le serpent? Le sauver, moi!
Non, cette femme sera ma proie quand je voudrai. (Regardant la bourse.)
Me voilà maître de mes actions et de celles des autres; mais j'avais
déjà un talisman plus puissant encore... et voici le moment d'en faire
usage.


SCÈNE XIII.

ANGELO, LE CHEF DES SBIRES, entrant avec précaution.

ANGELO.

Eh bien?

LE CHEF.

Nous sommes maîtres de tous les passages. Tous les valets sont gardés à
vue. Seul, Lupo nous échappe.

ANGELO.

Déjà? C'est impossible. Il était là tout à l'heure!

LE CHEF.

Ce château est, dit-on, rempli de secrets et d'embûches. En nous
apercevant, Lupo a eu le temps de se cacher. Ses domestiques lui sont
dévoués. Personne ne le trahira. J'ai peu d'hommes avec moi, et ils ne
sont pas rassurés.

ANGELO.

Menacez-les!

LE CHEF, avec importance.

Nous connaissons notre état.

ANGELO.

Je le connais mieux que vous.

LE CHEF.

Alors tâchez de pénétrer dans l'épaisseur de ces murs et d'y saisir
l'ennemi.

ANGELO.

C'est inutile; faites-le appeler.

LE CHEF.

Par qui?

ANGELO.

Par son père.

LE CHEF.

Il l'aime, dit-on, plus que sa vie; il n'y consentira jamais. (Angelo
lui dit un mot à l'oreille.) Je ne puis, il faudrait des ordres.

ANGELO.

Je vous en donne, moi!

LE CHEF.

Appartenez-vous au Saint-Office?

ANGELO, lui montrant le parchemin.

En voici la preuve.

LE CHEF.

Ce n'est pas une raison pour ordonner...

ANGELO.

La tête du brigand est mise à prix. Je prends tout sur moi, et je vais
vous aider. (Ils sortent par la droite.)


SCÈNE XIV.

LUPO; il vient par une porte secrète dans la tenture et va vite fermer
celle par où sont sortis Angelo et le chef, après avoir jeté un coup
d'oeil auparavant.

Ah! ah! l'ermite défroqué avec le chef des sbires? Le pauvre diable est
pris! Je l'avais averti pourtant! On le conduit chez mon père?...
Pourquoi?... Mon pauvre père! on va l'interroger, et voici l'heure
redoutée! Comme il va être surpris et affligé! Mais Roland est là... il
niera tout... N'importe... je ne puis me résoudre à m'éloigner. Je
devrais aller le disculper, car qui sait si on ne l'accuse pas d'être
trop indulgent pour moi? On verra bien, à son étonnement, à sa douleur,
qu'il n'a jamais rien su! Si j'étais là, je ne pourrais soutenir son
regard. Je me trahirais! Eh bien, pourquoi n'avouerais-je pas? Je suis
las de ces angoisses, et la vie ne m'étourdit plus.--Mais lui! ma mort
le tuerait... ma honte encore plus. Je veux me sauver encore et le
sauver avec moi... On vient, je crois!... (Il va vers la trappe.) Non!
Ce n'est rien... et même le silence avec lequel on procède m'étonne!...
Ils y mettent de la finesse... je suis plus fin qu'eux; ils ne m'auront
pas, ils n'auront jamais vivant le loup de Montelupo! Être pris par de
pauvres mercenaires, moi? Allons donc! (Il descend une marche du passage
secret.) Qu'est-ce donc que ce papier? (Il remonte et va le ramasser.)
Peut-être un avis de Roland?... Non! plaisante chose! c'est le plan de
voyage du vieux Galvan, que son lâche neveu voulait me faire assassiner!
Avais-je donc mérité l'outrage d'une telle offre? suis-je tombé si
bas?... (On entend un gémissement.) Qu'est-ce que cela? Maltraite-t-on
mes gens? (Il écoute.) J'ai peut-être rêvé!... (Un second gémissement
plus distinct et plus douloureux.) C'est la voix de mon père! Il
souffre, il pleure!... Est-ce qu'il plie sous l'horreur de la vérité?
(Un cri aigu.) On le torture! pour moi, pour moi! Infâmes! arrêtez! (Il
secoue la porte qui est fermée en dehors.) Mon père, mon pauvre père! Me
voici! c'est moi... bourreaux! moi! Lupo, je me rends, je me livre,
prenez-moi, mais prenez-moi donc!... Ah! la voix me manque, l'horreur me
glace, ils ne m'entendent pas! (Il tombe épuisé en rugissant d'une voix
étouffée.)


SCÈNE XV.

ANGELO, LUPO.

ANGELO.

Le voilà vaincu, je tiens sa vie! Je veux d'abord perdre son âme. Lupo!
Lupo!

LUPO, égaré.

Où suis-je? Qui êtes-vous?

ANGELO.

Je suis le démon, je viens chercher ton âme maudite!

LUPO.

Si tu es le démon... si tu peux me perdre et sauver mon père, fais de
moi ce que tu voudras; qu'il meure en paix. Je donne mon éternité pour
une heure de son repos! (Il s'évanouit.)

ANGELO.

Le voilà damné; il faut qu'il meure en état de péché mortel! (Il tire
son épée pour le frapper. L'archange Michel, qui est représenté sur la
tapisserie, s'en détache et couvre Lupo de son bouclier.) Ah! encore le
miracle!... (Il fuit à l'autre bout de la chambre en se cachant le
visage. La figure de l'archange rentre dans la tapisserie. Lupo se
ranime et se relève.)


SCÈNE XVI.

LES MÊMES, LIVERANI.

LUPO.

Mon père debout! (Il se jette dans ses bras.)

ANGELO, qui se tient caché derrière un meuble, à part.

Le paralytique!

LIVERANI, à son fils.

Tu vois! Dieu a voulu que les bourreaux fussent mes chirurgiens. La
souffrance a brisé les liens qui me retenaient inerte. J'ai pu me lever
pour protester de ton innocence. Ce prodige les a épouvantés et mis en
fuite. Ils n'ont pas entendu tes cris, mais j'ai entendu, moi, et j'ai
eu la force de venir te dire: Tais-toi, mon fils, tais-toi!

LUPO.

Me taire! quand ils vont revenir peut-être!

LIVERANI.

Je pars pour Naples. J'irai me mettre sous la protection des lois, qui
ont été méconnues par ces sbires et par je ne sais quel faux inquisiteur
que je démasquerai. Pour toi, fuis, fuis à l'instant même, car on te
cherche encore.

LUPO.

Fuir? vous quitter?

LIVERANI.

Tu ne peux qu'aggraver mon péril.

LUPO.

Mon père, vous me jugez coupable?

LIVERANI.

Coupable ou non, sauve ta vie, si tu veux prolonger la mienne.

LUPO.

Vous ne me maudissez pas?...

LIVERANI.

Maudire mon fils! est-ce possible? Allons, pars, je le veux. Obéis-moi,
j'ordonne.

LUPO.

Oh! mon pauvre père, je baise vos genoux sanglants... pour moi, mon
Dieu, pour moi!

LIVERANI.

Embrasse-moi!

LUPO.

Je n'en suis pas digne.

LIVERANI.

Peut-être, mais je t'aime! va! (Lupo sort par la trappe.)


SCÈNE XVII.

LIVERANI, ROLAND, ANGELO, caché.

ROLAND, avec un reste de corde autour du bras.

Ah! mon maître, vous ici? comment?

LIVERANI.

J'ignore si je conserverai l'usage de mes membres. Où sont les sbires?

ROLAND.

Partis avec épouvante en criant au miracle; c'est donc...?

LIVERANI.

Viens, profitons de leur trouble. Je te dirai ce que je veux. (Ils
sortent.)


SCÈNE XVIII.

ANGELO.

Sauvés tous, et je reste là sans courage pour m'opposer à leur
fuite?--Cette vision... Ah! je ne puis rester ici, j'y deviendrais fou!
Lupo ignore ma trahison; je le suivrai. (Il veut sortir par la trappe.)
Il a refermé la trappe! Oserai-je passer sous le glaive de
l'archange?--Eh quoi! il y a un instant, j'étais ici le maître, et m'y
voici captif... captif de ce glaive et de ces yeux étincelants!...
j'essaierai de prier... prier qui? le Punisseur inexorable? Dieu peut-il
se déjuger? Heureux ceux qui n'y croient pas! Si la foi était un leurre?
si le vertige de la peur avait seul évoqué ces fantômes qui me
poursuivent? Qui sait? je lutterai! je lutterai contre Dieu! S'il lui
plaît de prendre pour sa brebis favorite le loup sanguinaire, je lui
arracherai cet objet d'amour et je forcerai les portes du ciel!
Archange, je te défie! (Il s'élance l'épée en main vers l'archange qui
reste immobile. Angelo sort par le fond.)


ACTE TROISIÈME.

(Un site Salvator Rosa, dans des rochers abrupts, au bord de la mer.--Le
soleil vient de se coucher.--Peu à peu la nuit vient et la lune se
montre.)


SCÈNE PREMIÈRE.

LUPO.

Me voilà seul, et j'ai brûlé mes vaisseaux! La destinée m'amène en ce
lieu maudit où m'attend ma première lâcheté! Seul, aux aguets, comme le
renard cauteleux qui guette une misérable proie, le loup redouté va
combattre sans péril et sans gloire! et dire qu'il le faut! que ce qui
reste en moi d'humain me commande cette infamie! O mon père, si tu me
voyais agir pour toi de la sorte, tu préférerais tendre la main ou
travailler à casser les pierres du chemin! Mais qui donc ose gravir ce
sentier, en tirant un maigre cheval par la bride? Malheureux, rends
grâce à ton piteux équipage, tu n'es pas le gibier qu'il me faut!--Que
fait-il? il m'a vu et il vient à moi! Roland?


SCÈNE II.

LUPO, ROLAND.

LUPO.

Toi, mon ami! Tu me cherches? Mon père?...

ROLAND.

Votre père va bien. Il a recouvré définitivement, je l'espère, la
vigueur et la santé; mais son voyage à Naples n'a pas été aussi heureux
qu'il l'espérait... Savez-vous que je viens de faire dix lieues d'une
traite?...

LUPO, impatient.

Mon père, mon père d'abord! où est-il, que fait-il?

ROLAND.

Il est caché chez votre oncle, le cardinal. Il pensait qu'avec la
protection de ce puissant beau-frère, il obtiendrait justice. Le pauvre
homme persiste à vous croire innocent; mais le cardinal pense autrement,
et, s'il n'a pas voulu l'affliger trop en le lui disant, il lui a fait
au moins comprendre que votre affaire était mauvaise, et que vous deviez
tous les deux vous taire et vous éloigner.

LUPO.

Eh bien! il va en fournir les moyens à mon père, et j'irai le rejoindre.

ROLAND.

Voilà l'embarras! Le cardinal a tellement peur pour lui-même qu'il ne
veut en rien contribuer à la fuite de son beau-frère. Il dit que c'est à
vous d'aller le délivrer.

LUPO.

Le délivrer? Roland, tu ne me dis pas tout! Mon père est en prison!

ROLAND.

Il peut y être d'un moment à l'autre.

LUPO.

Il y est!

ROLAND.

Eh bien, oui, depuis ce matin, et on ne m'a pas permis de l'y suivre.
Voilà pourquoi je suis accouru vous trouver.

LUPO.

Malheur! trois fois malheur! Mon père dans un cachot! C'est pour le tuer
ou ramener son infirmité... Ils vont le mettre encore a la question...
Ah! fureur! (Il s'arrache les cheveux.)

ROLAND.

Voilà ce que je craignais; vous perdez la tête! Voyons, écoutez-moi. En
me voyant partir, le cardinal m'a dit: Que Lupo tente un coup de main
pour le délivrer, ou qu'il vienne sans bruit, avec de l'argent, c'est le
plus sûr; l'argent ouvre toutes les portes.

LUPO.

Eh bien! de l'argent, il en a, lui, et il ne t'en a pas offert?...

ROLAND.

Il m'en a même refusé!

LUPO.

O avarice sans entrailles!

ROLAND.

J'ai couru chez votre maîtresse Delia. On ignore ce qu'elle est devenue.
Depuis lundi dernier qu'elle était chez nous, à Montelupo, on ne l'a pas
revue à Naples; j'ai couru alors chez votre ami Galvan. «Je n'ai pas un
ducat, m'a-t-il dit; mais un autre Galvan peut en procurer beaucoup à
votre jeune maître. Il sait bien en quel lieu, ce soir, il le trouvera,
et je gage qu'il y est. Allez le trouver, dites-lui que, fallût-il
aliéner la moitié de mon héritage, je jure de sauver son père de tout
mal; c'est à lui de faire en sorte que mon oncle ne revienne pas de sa
promenade.»--J'ai compris, je suis venu, je vous trouve au lieu désigné:
tout va bien.

LUPO.

Tout va bien! voilà ce que tu me dis! Il faut que les vieux os de mon
père pourrissent sur la paille des prisons ou soient brisés dans les
tortures, si je n'assassine pas ce soir un de ses plus anciens amis, un
vieux homme qui m'a fait sauter sur ses genoux quand j'étais petit
enfant! Vraiment, non, tout ne va pas bien pour moi!

ROLAND.

Vous étiez décidé pourtant, puisque vous voilà ici. C'est bien ici qu'il
doit passer ce soir?

LUPO.

J'étais décidé à le surprendre et à le voler lâchement.

ROLAND.

Vous?

LUPO.

Oui, moi! Les cris de mon père sur le chevalet ont tué mon orgueil. Je
ne suis plus un chef de brigands, je suis un larron de la plus vile
espèce!

ROLAND.

Il ne faut pas, mon cher maître! il n'y pas de honte à commander de
hardis aventuriers et à faire ce que nous appelons la guerre de
montagne. C'est le pays qui le veut, et c'est la richesse de l'habitant.
Moi, j'ai eu mon père bandit dans l'Abruzze; je n'en rougis pas, et si
le vôtre pensait comme moi... Mais il a le respect des lois. Des idées
de famille! chacun les siennes, n'est-ce pas? Avec lui, je dis comme
lui; mais avec vous je dis: Vous n'êtes pas d'un sang à _tirer la
laine_. Il ne s'agit pas de dérober, il faut rançonner. Un noble a ce
droit-là sur les vilains; quand il l'exerce sur gens de toute condition,
il manque aux lois, mais non à la fierté de sa race! Allons, mon jeune
capitaine, reprenez votre rôle. Où sont vos bons compagnons, votre
vaillante petite armée? Il faut la rassembler, l'heure approche.

LUPO.

Mes hommes! je n'en ai plus, je viens de les congédier.

ROLAND.

Bonté divine! pourquoi avez-vous fait cela?

LUPO.

Je ne sais! un dégoût de cette vie que mon père expie si cruellement, un
repentir peut-être, l'idée que chacun de mes complices enveloppait comme
moi ses proches dans sa ruine. Bref, j'ai résisté à leurs prières, à
leurs menaces même, et ils se sont dispersés pour rentrer chez eux.

ROLAND.

Et vous comptiez attaquer seul le vieux Galvan?

LUPO.

Oui, l'effrayer par certain moyen et profiter du trouble de son escorte
pour faire le coup, voilà ce que j'avais résolu.

ROLAND.

On peut vous aider; mais, s'il n'a qu'un millier de ducats, ce n'est pas
de quoi délivrer mon vieux maître.

LUPO.

C'est vrai, il faut le tuer, Galvan le veut! eh bien, on le tuera! fasse
le ciel qu'il se défende!... Si je le sommais de délivrer mon père?

ROLAND.

Il promettra tout, et, rentré à Naples, il vous dénoncera.

LUPO.

Si je le suppliais?...

ROLAND.

C'est un coeur d'airain, il est pire que le cardinal!

LUPO.

Il aimait pourtant mon père, j'en suis sûr.

ROLAND.

Depuis que vous êtes ruiné, il l'a abandonné.

LUPO.

Eh bien donc, malheur aux avares! ce ne sont pas des hommes! Si mon
oncle était là, je le tuerais aussi! Allons un peu examiner le chemin:
je ne saurais rester en place.

ROLAND.

Que ferai-je de ce cheval fourbu?

LUPO.

Amène-le, je sais où le cacher.

ROLAND, à part.

Un cheval qui erre sans cavalier, c'est un indice; je vais le saigner
pour qu'il ne bouge plus. La vue du sang réveillera mon maître.

(Ils sortent.)


SCÈNE III.

TISBEA fuyant, poursuivie par QUINTANA. Il la saisit, et, au moment de
crier, elle éclate de rire et lui donne un soufflet.

TISBEA.

Comment, c'est vous, frère Quintana? Ah! que vous m'avez fait peur!
Pourquoi êtes-vous ainsi déguisé?

QUINTANA.

J'étais déguisé dans cette maudite grotte où je mourais de faim. Je suis
redevenu un homme. Depuis trois jours je ne fais que manger.

TISBEA.

Grand bien vous fasse! Mais je n'aime pas les renégats; ne me suivez
plus.

QUINTANA.

Beauté bronzée, vous avez su me plaire, et je suis un des vôtres.
Écoutez-moi.

TISBEA.

Comment! un des miens?

QUINTANA.

Je suis bandit, comme votre ami Moffetta, et mon maître va être votre
chef.

TISBEA.

Qui, votre maître? l'ermite? Fi! vous mentez! allons, laissez-moi!

QUINTANA.

Mon intention n'est pas de vous obéir; j'ai ouï dire qu'entre brigands
tout était commun et se partageait comme entre frères...


SCÈNE IV.

LES MÊMES; MOFFETTA.

MOFFETTA.

Attends, figure de pendu! je vas te donner en frère la bénédiction que
tu mérites! (Il le jette par terre et le foule aux pieds.)

QUINTANA.

Grâce, mon frère, pitié! tu me romps les côtes!

MOFFETTA.

C'est pour éteindre tes passions, barbe de bouc! (A Tisbea.) Viens!
laissons-le se secouer, et retournons au village. J'ai toujours dit que
ces ermites ne valaient rien! (Ils s'éloignent.)

QUINTANA, se relevant.

Le butor m'a trop piétiné! Si mon maître retourne au désert, il fera
bien de le prendre à son service!


SCÈNE V.

QUINTANA, ANGELO, DELIA.

DELIA, qu'entraîne Angelo.

Je n'irai pas plus loin; je ne peux plus! (Elle tombe sur l'herbe,
épuisée.)

QUINTANA, à part.

Mon maître ne me paraît pas plus encouragé que moi par le sexe.

ANGELO.

Que fais-tu ici? Ne t'ai-je pas dit d'aller tout préparer à l'ermitage
pour me recevoir?

QUINTANA.

J'y allais, maître; mais une racine m'a fait tomber, et je boite.

ANGELO.

Va toujours! (Quintana s'éloigne; à Delia.) Allons, encore un peu de
courage! nous sommes près du gîte.

DELIA.

Quel gîte peux-tu m'offrir dans cet endroit sauvage? Tu me trompes; au
lieu de me ramener à Naples, tu m'égares et m'éloignes de plus en plus.

ANGELO.

Tu m'as promis...

DELIA.

J'ai payé ma dette: j'ai subi tes baisers, dont la violence m'effraie.

ANGELO.

Tu as promis d'être à moi seul.

DELIA.

Ne suis-je pas à toi seul depuis trois jours que nous errons ensemble,
comme des chiens perdus dans la montagne et dans la forêt, avec des
brigands pour escorte et des antres pour palais? Si tu m'aimes, viens
partager à Naples mon luxe et mes plaisirs. Je n'ai pas promis d'être la
compagne d'un bandit.

ANGELO.

Lupo était-il autre chose qu'un bandit?

DELIA.

Il ne m'emmenait pas dans ses courses. Il ne m'obligeait pas à gagner
péniblement avec lui l'argent qu'il me donnait. J'ai juré d'être ta
maîtresse, c'est bien assez, sans devenir ton esclave.

ANGELO.

Tu me hais?

DELIA.

Je te haïrai si tu me contraries davantage.

ANGELO.

Prends patience, demain j'aurai une litière et des serviteurs pour te
reconduire à la ville. Viens seulement jusqu'à l'ermitage de la madone
du Cèdre.

DELIA.

C'est un lieu saint. Ne crains-tu pas de le souiller par de profanes
amours?

ANGELO.

Je ne crains ni le Ciel ni les hommes. Je ne crois plus à rien.

DELIA.

C'est pour cela que tu me fais peur!

ANGELO.

Si je te fais peur, tu ne songes qu'à m'échapper; mais c'est en vain.
Lève-toi et marchons.

DELIA.

Non j'aime mieux mourir là.

ANGELO, menaçant.

Mourir là? Prends garde de dire la vérité! (Il veut l'entraîner, elle
résiste.)


SCÈNE VI.

LES MÊMES, ESCALANTE.

ESCALANTE, masqué.

Arrêtez!

ANGELO, surpris.

Qui êtes-vous?

ESCALANTE, se démasquant.

Escalante, le lieutenant de Lupo et le premier de sa bande après lui.

ANGELO.

Lupo renonce à vous commander, et vous n'ignorez pas que je le remplace.

ESCALANTE.

Je n'étais pas là quand mes compagnons vous ont élu. Ils m'ont dit que
ce soir, à minuit, on se réunirait à la madone du Cèdre; j'irai, et si
vous me convenez, je verrai.

ANGELO.

C'est bon. Passez votre chemin, nous nous reverrons à minuit.

ESCALANTE.

Passez votre chemin aussi, mais laissez cette femme, qui ne vous suit
pas librement.

ANGELO.

Que vous importe?

ESCALANTE.

Elle me plaît. Je la veux pour moi.

ANGELO.

Insolent!

ESCALANTE.

Vous n'êtes pas mon chef encore. Jusqu'à minuit, vous n'êtes rien pour
moi.

ANGELO, tirant son poignard.

Alors...

ESCALANTE, le terrassant.

Rendez grâce à Dieu d'avoir affaire à un chrétien, car vous seriez déjà
mort, si je voulais.

DELIA.

Mon ami, délivrez-moi. Je vous paierai une rançon princière, si vous me
conduisez hors d'ici saine et sauve.

ESCALANTE.

Venez! (A Angelo, qui se relève.) Et vous, ne bougez pas, car j'ai là
des compagnons pour vous mettre à la raison, et Lupo n'est pas si loin
que vous pensez.

ANGELO à Delia.

Tu veux suivre ce manant, abjecte créature?

DELIA.

Je veux rejoindre Lupo.

ANGELO.

Soit, mais il ne t'aura pas vivante! (Il la poignarde.)

DELIA, tombant dans les bras d'Escalante.

Tu m'as tuée!... Sois maudit!

ESCALANTE, la regardant.

Morte? C'est dommage! (Il la soutient d'un bras, et, de l'autre main,
porte un sifflet à ses lèvres et donne un signal.)

ANGELO.

Tu appelles tes compagnons; tu mourras avant qu'ils soient là.

ESCALANTE.

Non, je les éloigne. Je suis content de toi. Ce que tu viens de faire
est d'un homme digne de nous commander,--plus digne que Lupo, qui ne
nous permettait pas de tuer les femmes! A ce soir. Tu seras élu! (Il
sort.)


SCÈNE VII.

ANGELO, seul.

Ces hommes vont m'admirer parce que je suis pire que Lupo! Cette pensée
me donne froid!... Je ne sais si c'est un hommage, ou un affront... Où
est donc Delia? La nuit est-elle devenue si obscure ou ma vue est-elle
voilée de sang? Malheureuse courtisane! je t'aimais, il y a une heure.
Je buvais la vie sur ton sein vénal, j'oubliais tout, j'étais ivre...
Quel réveil! Est-elle donc?... Oui, froide déjà! Cette plaie est
horrible... Son regard fixe m'éblouit et me brûle comme une flamme...
Allons, je suis fou! Son oeil est terne et reflète comme une vitre
brisée le pâle rayon de la lune. Cachons ce cadavre; j'espérais que Lupo
souillerait sa main de ce meurtre, en trouvant sa concubine dans mes
bras; mais il ne tue pas les femmes, lui! Tous les forfaits que je veux
lui faire commettre seront-ils donc fatalement commis par moi? (Il cache
le cadavre dans les buissons.) Allons, repose dans les épines, fille de
joie! voilà une triste fin pour une si pompeuse existence! C'est pour
ton malheur que tu m'as rencontré! Adieu ton bain parfumé et ta couche
de satin, que tu regrettais de quitter pour trois jours! A présent tu
dormiras dans les aloës acérés, sur les cailloux tranchants.

(Il rit et sanglote.)


SCÈNE VIII.

ANGELO, LUPO.

LUPO, à part.

Qui donc se lamente ainsi? L'ermite! est-il insensé? Il faut que je
l'éloigne. (Haut.) Ami, allez gémir plus loin! Il me faut cette place.

ANGELO.

Vous prétendez encore commander? La montagne ne vous appartient plus.
C'est moi maintenant qui règne sur le désert...

LUPO.

Votre raison est troublée; mais je n'oublie pas que vous m'avez rendu
service; je vous prie de vous retirer.

ANGELO.

Tu veux tuer quelqu'un ici?...

LUPO.

Peut-être.

ANGELO.

Tu n'as plus le droit...

LUPO.

J'ai le droit de vider partout mes querelles particulières. J'attends
ici un ennemi.

ANGELO.

Je veux t'aider encore.

LUPO.

Je ne veux pas de témoin.

ANGELO.

Je veux être le tien.

LUPO, surpris, s'avançant sur lui d'un air de menace.

Pourquoi?

ANGELO.

Parce que mon sort est lié au tien sur la terre. Je veux faire tout le
mal que tu feras et te suivre au delà de la vie.

LUPO.

Vous parlez sans raison, je ne suis pas un exemple à suivre!

ANGELO.

Mais vous croyez que vous irez au ciel, vous?

LUPO.

Je ne me demande pas où j'irai, je n'en puis rien savoir; mais c'est
assez de vaines paroles; va-t'en.

ANGELO.

Un seul mot, voyons! Tu pourrais me sauver, peut-être!

LUPO.

Comment?

ANGELO.

Si je te voyais faire le bien, je comprendrais l'arrêt céleste, je
rentrerais dans la bonne voie, je retrouverais l'espérance; mais tu
restes dans le mal, et tu es béni quand même...

LUPO.

Béni, moi!

ANGELO.

N'as-tu pas vu la madone te présenter le Bambino et l'archange de la
tapisserie étendre sur toi son bouclier?

LUPO.

Ami, si tu plaisantes, sache que je ne suis pas en train de rire...

ANGELO.

Je parle sérieusement.

LUPO.

Tu me présentes des symboles? Tu veux subtiliser avec moi? C'est peine
perdue, va! Je suis celui qui ne réfléchit pas, qui obéit au vent qui
souffle, et qui n'a jamais approfondi le bien et le mal.

ANGELO.

Pourtant, quand tu blasphèmes...

LUPO.

Je ne blasphème pas. Si je dis de mauvaises paroles, cela ne fait pas
sécher une herbe sur la terre ni pâlir une étoile au ciel...--Mais je
t'ai assez répondu, et tu m'ennuies; il faut...

ANGELO.

Tu es semblable à la brute. Le raisonnement ne te dit rien, tu es
impatient de tremper tes mains dans le sang!

LUPO.

Assez, te dis-je. Tes paroles me fatiguent et me dérangent, il faut que
je sois tout à l'heure sans pitié, et tu me rappelles qu'il m'en coûte à
présent d'être cruel...

ANGELO.

Il t'en coûte! Tu connais donc ce qui est mal?

LUPO.

Qu'importe? Le meurtre enivre, on le commet dans la fièvre, et, après,
il semble qu'on l'ait rêvé.

ANGELO.

J'ai souvent rêvé le mal sans le faire. Dieu vivant! ne suis-je pas le
moins coupable?

LUPO.

Je n'en sais rien. Si tu rêvais le mal, c'est que tu l'aimais.

ANGELO.

Me feras-tu croire qu'en le commettant tu le détestes?

LUPO.

Laisse-moi. J'appartiens au tumulte de mes pensées! Si, comme toi,
j'avais vécu dans la science du bien, je ne serais pas tombé dans les
ténèbres du doute...

ANGELO.

Et tu erres dans ces ténèbres? Tu doutes, avoue-le!

LUPO.

Moi? non, jamais; c'est de ton doute que je parle.

ANGELO.

Tu crois à la bonté divine?

LUPO.

C'est assez! Je te défends de la nier devant moi. Si Dieu est, il est
bon...

ANGELO.

Quoi? même quand l'on torturait ton père, tu n'as pas nié la justice
suprême?

LUPO.

Non, pas même à ce moment-la, qui fut effroyable! Pourquoi m'en
serais-je pris à Dieu, quand le mal venait de moi?

ANGELO.

Tu n'as pas invoqué le démon? Tu mens...

LUPO.

C'est toi qui mens par la gorge! Le diable est un rêve de ta pensée. On
vient; va-t'en, je le veux! pas un mot de plus, ou malheur à toi!

ANGELO, feignant de s'éloigner et se cachant.

Je saurai ce que tu veux faire. La haine rive mes pas aux tiens!


SCÈNE IX.

LUPO, ROLAND, ANGELO caché.

ROLAND, au-devant de qui Lupo a fait quelques pas.

Oui, ils viennent! J'ai aperçu la litière là-bas. Deux hommes d'escorte
seulement pour conduire les mulets. A nous deux, ce sera l'affaire d'un
moment. Je me suis muni d'un masque; venez!

LUPO.

Non: je suis troublé. Je ne veux pas frapper; j'écraserai d'ici les
hommes et les animaux. Aide-moi à faire rouler cette roche. Si elle
manque le but, nous fondrons sur la proie.

ROLAND.

Attention, les voilà! Poussez.

LUPO.

Non! c'est trop tôt... A présent! Mon père! c'est pour toi! (Ils
poussent le rocher, qui roule avec fracas. On entend des cris.)

ROLAND.

Ils fuient! Courons-leur sus! (Ils descendent rapidement et
disparaissent.)

ANGELO.

C'est pour son père! L'amour fait commettre le crime, et Dieu pardonne!
Il me pardonnera donc la mort de cette fille! Horreur! J'étais caché
près de son cadavre, je l'avais oublié... J'ai senti le froid de sa
chair... Je traîne maintenant l'existence comme un rêve! Où suis-je
donc? Qu'est-ce que j'entends là? Ah! oui! Lupo! Encore un meurtre! (Il
se penche dans l'abîme.) Je ne vois rien, un nuage de sable et de
poussière enveloppe tout... Qui vient là?


SCÈNE X.

ANGELO, LIVERANI fuyant.

LIVERANI.

A moi! à l'aide! On me poursuit!... Les brigands!

ANGELO, l'arrêtant.

Le vieillard de Montelupo! Ah! je le hais aussi... (Il le renverse et
voit accourir Lupo.) Non, ce crime effroyable, c'est à lui de le
commettre. Enfer! je te remercie de cette pensée!


SCÈNE XI.

LUPO, ROLAND, LIVERANI, qu'Angelo tient renversé.

ROLAND.

Sus! sus! il a monté jusqu'ici.

LUPO.

La peur donne donc des ailes à la vieillesse! Où est-il?

ANGELO.

Là, renversé, vois, mon manteau étouffe ses cris; frappe-le!

LUPO.

Oui, sa vie m'appartient.

ANGELO, maintenant le manteau sur la figure de Liverani.

Tu hésites, allons donc!

LUPO.

Attends; il ne résiste pas! Tuer l'ennemi à terre!... Messire Galvan,
reprenez vos esprits... écoutez... il me faut de l'or, beaucoup d'or
pour sauver mon père,... mon père qui est en prison... Répondez!
Êtes-vous sourd? Rachetez-vous! Jurez de rendre la liberté à mon père,
de la lui rendre à tout prix, et je vous fais grâce!

ROLAND.

Il ne veut pas, il aime mieux son or que sa vie.

LUPO, frappant Liverani de sa dague.

Meurs donc, chien d'avare, puisque ton sang est la rançon de mon père!

ROLAND.

Bien! Bon voyage, messire Galvan! (Angelo se relève.)

LIVERANI, se débattant, écarte le manteau.

Galvan! c'est lui qui m'avait délivré... Hélas! mon fils!... mon fils! ô
mon fils!...

LUPO.

Mon père!...

ANGELO.

Il expire.

ROLAND.

Mon maître!...

LUPO.

Vengeance divine, écrase-moi! (Il tombe sur le corps de son père.)

ANGELO.

Cette fois il est perdu, j'espère! O Satan, prends-le! sois plus fort
que Dieu même.

SATAN, ailé et flamboyant, sortant de terre entre lui et Lupo.

Suivez-moi tous deux dans la vie et dans la mort, toi qui as accompli le
parricide, et toi qui l'as fait commettre; vous m'appartenez sans
rémission. De tels forfaits sont le triomphe de l'enfer et la limite de
la protection d'en haut.

LIVERANI, se ranimant.

Tu mens, ennemi de Dieu! La pitié céleste est sans bornes, et les larmes
du coeur lavent les plus grands crimes. Ne désespère pas, mon fils; tu
peux te racheter par la douleur, fléchir Dieu par l'amour, le glorifier
par la confiance...

LUPO.

Mon père! mon père bien-aimé! j'ai mérité les éternels supplices, ils ne
sont rien pour moi au prix de ce que je souffre en vous voyant mourir de
ma main. Dieu bon, Dieu juste, que je n'ai jamais su prier, fais qu'au
séjour des justes mon père oublie que je suis né! Fais qu'il soit
heureux, et je ne te reprocherai pas mon châtiment. Et toi, Satan, que
j'ai servi sans m'en rendre compte, fais de moi ce que tu voudras. Je te
défie de me faire autant de mal que m'en fait ce coeur d'airain en se
brisant dans ma poitrine.

SATAN.

Viens, ton père n'est plus, et il est sauvé. Tu as encore du temps à
vivre. Je te verserai, dans les combats et les plaisirs, le breuvage de
l'oubli.

LUPO.

Mon père!... (Il le baise au front.) plutôt que de t'oublier un jour,
une heure, je m'élance dans l'abîme où il n'y aura plus pour moi
qu'expiation et désespoir. (Il veut se percer de sa dague.)

LE PETIT BERGER, paraissant et l'arrêtant.

Jette cette épée, prends ton père et suis-moi sous le chaume avec lui.

LUPO.

Lui rendrai-je la vie et le bonheur?

LE BERGER.

Rien n'est impossible à l'amour. (Lupo et Roland emportent
Liverani.--Ils sortent.)


SCÈNE XII.

ANGELO, SATAN.

ANGELO.

Je reconnais cet Enfant, un rayon divin resplendit sur son front...
C'est un ange ou le Sauveur en personne!... Et toi, maudit, tu ne
saurais lutter contre lui! arrière! je ne te crains plus. Je me
repentirai, je retournerai au désert, et je m'imposerai de telles
pénitences, je m'infligerai de tels supplices que je ferai mon enfer
moi-même en ce monde pour me racheter dans l'autre.

(Il s'enfuit.)

SATAN, riant.

Retourne à l'ermitage; tu y trouveras le spectre sanglant de la
courtisane, et tes remords auront tous la figure de la peur. J'irai
encore te rendre visite. C'est au désert que je règne sur celui qui
n'aime que lui-même. Va, invente des supplices pour ton corps, et
persiste à croire que le sang est plus agréable à Dieu que les larmes.
Je t'aiderai à dessécher ton coeur et à développer par de fécondes
imaginations le précieux germe de férocité qui fait les savants
exorcistes et les inquisiteurs canonisés. Ceci est _l'amen_ du diable,
messeigneurs les hommes!




LE TOAST


En 1634 ou 1635, le gouverneur de Berg-op-Zoom, qui s'appelait, je
crois, Sneyders (si je fais quelque faute contre l'histoire, je vous
prie de la corriger), Sneyders (nous le nommerons ainsi jusqu'à ce qu'il
vous plaise de rectifier ou de constater le fait), Sneyders, vous
dis-je, venait d'épouser la belle Juana y Mécilla y... (je vous fais
grâce de ses autres noms, elle n'en comptait pas moins de quatorze, fort
inutiles à rapporter, comme vous allez voir, pour l'intelligence de
cette historiette.)

Doña Juana, née sous le beau ciel de l'Espagne, avait suivi sa famille
en Flandre, dont les Espagnols étaient maîtres alors, comme bien vous
savez. La Hollande, pays frontière, pays de mêmes moeurs et de mêmes
climats, vivait tant bien que mal avec ses voisins les Flamands, et l'on
voyait souvent les riches familles originaires des Pays-Bas redorer les
écussons poudreux des vieilles noblesses castillanes, en d'autres
termes, les bons et lourds négociants de la Dyle et de l'Escaut obtenir
la blanche main de ces filles venues des bords de la Guadiana, belles
fleurs bientôt flétries sous le ciel froid et brumeux de la Hollande.

Juana, récemment transplantée sur cette terre humide, languissait déjà;
déjà ses beaux yeux noirs perdaient leur éclat velouté, déjà ses joues
brillantes se décoloraient et prenaient cette teinte d'ivoire qui est
demeurée aux figures de Miéris et de van der Werf. Le temps a-t-il
produit la décomposition de la couleur dans les productions de ces
maîtres? ou bien, trouvant plus de noblesse et de poésie dans le coloris
de ces pâles étrangères que chez leurs vermeilles compatriotes,
cherchèrent-ils à en reproduire les types? c'est ce que je vous laisse à
commenter.

Malgré tout, Juana n'était que plus touchante avec son air mélancolique
et souffrant. Le costume élégant et riche de sa nouvelle patrie faisait
admirablement ressortir la souplesse de sa taille andalouse et la grâce
méridionale de tous ses mouvements; en un mot, c'était la plus belle
personne du Brabant. Le gouverneur Sneyders en tirait une assez bonne
part de vanité, et le gouverneur Sneyders n'était pas le seul à
s'apercevoir des attraits de sa femme.

Mais Juana, rêveuse et triste, haïssait tous ces bons Hollandais si
épais et si prosaïques, elle regrettait son beau soleil, et ses beaux
fleuves dont les flots tièdes et harmonieux semblent parler d'amour aux
fleurs de leurs rivages. Les neiges et les glaces de ces marais lui
serraient le coeur, le froid la gagnait jusqu'au fond de l'âme. Joignez
à l'influence du climat la société d'un mari fort riche, fort sensé,
fort entendu en ce qui touchait ses affaires et son gouvernement, mais
fort ennuyeux, il faut bien le dire, et vous comprendrez que la belle et
tendre Juana pouvait bien avoir le mal du pays.

Cependant il y avait, dans l'opulente maison du gouverneur, un joli page
qu'on appelait Ramire et qui avait vu le jour, comme Juana, sous le ciel
de l'Espagne. Le page avait seize ans comme Juana, il était pâle comme
Juana, il avait des yeux noirs et un regard triste et passionné comme
Juana; il chantait avec une voix douce et voilée qui allait au coeur, il
étendait la guitare sur son genou avec une grâce vraiment andalouse, et
Juana, en écoutant ces vieilles romances espagnoles, si naïves et si
poétiques, sentait parfois venir des larmes dans ses paupières de soie,
car il chantait vraiment bien, le joli page; il parlait avec amour de la
patrie absente; il avait déjà quelque chose de romanesque et de fier
dans le caractère, et il était d'une noble et antique maison, ce qui,
dans ce temps-là, ne gâtait rien.

Mais le gouverneur, qui se montrait, en sa qualité de gouverneur d'un
pays frontière, plus méfiant et plus observateur qu'il ne convenait à un
bon Hollandais, le gouverneur, dis-je, surveillait si bien sa femme, la
tendre et belle catholique avait été élevée dans de si chastes
principes, l'amour est si timide et si craintif à seize ans, enfin le
climat de la Flandre refroidissait tellement l'audace de ces deux
imaginations espagnoles, que M. van Sneyders n'avait aucune bonne raison
à donner de sa jalousie, ce dont il était contrarié parfois autant que
flatté; car il y a certaines liaisons pures, discrètes, mystérieuses,
qui font plus de tort au repos d'un mari que de franches et loyales
infidélités. Celle-là était pour le bon Sneyders une source de ruses
inutiles et de précautions sans effet. Il ne pouvait pas empêcher
l'échange d'un triste et long regard, le contact de deux mains qui
s'effleuraient à l'occasion d'un gant ramassé, ou d'une coupe remplie,
ou d'un message ordonné; il ne pouvait s'offenser de l'empressement avec
lequel Ramire plaçait un coussin d'Utrecht sous les petits pieds de
madame la gouvernante, ni des caresses qu'il donnait à son chien favori,
ni du soin respectueux avec lequel il l'aidait à monter sur son beau
genet d'Espagne. Le pauvre Sneyders avait beau assurer que la guitare
avait un son aigre et faux, que la langue espagnole était un patois
barbare, et que chanter des romances n'était point le fait d'un homme;
il n'avait aucune raison valable à donner à sa femme pour lui interdire
les chansons du page en son absence. Sneyders, voyant que le mal était
sans remède, imagina ce qu'il eût dû imaginer tout de suite, qu'il
fallait éloigner Ramire. Le hasard, ou plutôt les événements politiques,
lui fournirent le moyen de concilier cette mesure de prudence avec un
certain désir de vengeance bien légitime, que le vertueux et désespérant
amour du page lui avait inspiré.

Richelieu s'était imaginé de mettre la Hollande en guerre avec
l'Espagne, et, à cet effet, il venait de faire un traité d'alliance avec
l'Angleterre pour entrer dans les Pays-Bas à main armée. Son projet
réussit plus tard, et la division de la Hollande et de la Flandre
s'opéra en 1648; mais, jusque-là, il fut fort difficile de soulever les
Flamands contre l'Espagne. Le joug de l'Inquisition s'était
singulièrement adouci depuis les leçons données au duc d'Albe, et cette
population commerçante se méfiait avec raison des suites d'une guerre
pour ses intérêts, quel que dût en être le résultat pour sa gloire.

Le gouverneur de Berg-op-Zoom fut à peine initié aux mystères du cabinet
de Richelieu, qu'il se crut habile autant que rusé. Il entra comme ses
confrères dans les intrigues et entama une négociation secrète avec son
parent, le gouverneur d'Anvers (Anvers, citadelle espagnole depuis le
fameux siége de 1585), pour le prévenir du coup qui se préparait au
dehors. Le but des provinces hollandaises était de séduire les Pays-Bas
espagnols et de les porter à la révolte, afin d'éviter les lenteurs du
blocus et les chances de la guerre civile, si fatales au commerce des
deux nations.

Il se trouva que le gouverneur d'Anvers, vieillard d'une politique
hargneuse et susceptible, avait eu dans sa jeunesse d'âcres différends
avec le père de Ramire; il avait gardé à cette famille une rancune
profonde et semblait ne négliger aucun moyen de la maintenir dans l'état
de pauvreté où elle était alors réduite. Van Sneyders s'imagina lui
faire un très-grand plaisir en lui dépêchant le jeune Ramire comme
porteur de son message politique, et il eut soin d'ajouter en
post-scriptum que si le gouverneur d'Anvers jugeait à propos de
s'assurer du jeune Espagnol comme d'un otage contre l'Inquisition, il
était fort disposé, lui son maître, à ne point le réclamer au nom de la
Hollande, l'intervention assurée de la France mettant à couvert toute
vengeance particulière des Flamands contre leurs despotes.

Le pauvre enfant partit donc pour la citadelle d'Anvers, chargé d'une
lettre de recommandation qui devait le conduire à la prison ou à la
potence, suivant l'humeur ou les intérêts du gouverneur.

Depuis plusieurs jours, il avait quitté Berg-op-Zoom pour remonter ce
grand bras de l'Escaut qui descend à Anvers; M. Sneyders, n'entendant
plus parler de lui, et espérant bien n'en plus entendre parler jamais,
se sentait dans une disposition beaucoup plus accorte et bienveillante
que de coutume. Il soupa de fort bon appétit, remarqua plusieurs fois
que son gros joufflu de page brabançon faisait le service beaucoup plus
dextrement que l'Espagnol orgueilleux et distrait, vanta avec amour la
bière et les brouillards de sa patrie, maltraita le chien de Juana, qui
ne voulait rien accepter de la main du nouveau page; en un mot, il ne
perdit aucune occasion d'être agréable et bon mari, en disant force mal
de l'Espagne, des femmes, des romances, des petits chiens et des pages
qui jouent de la guitare.

Quand le repas fut fini, Juana passa dans le salon, et s'assit
mélancolique et silencieuse sur son grand fauteuil; elle tourna le dos à
la fenêtre, pour ne pas voir le ciel que son époux venait de vanter et
qui, cependant, ne manquait pas de beauté en cet instant où le soleil se
couchait dans les brumes violettes de l'horizon; elle plaça elle-même
sous ses pieds ce coussin que Ramire avait touché tant de fois avec
amour, et, renfermant un soupir, elle écouta d'un air distrait les
lourdes fadeurs de son époux.

--Vive Dieu! Madame, s'écria M. le gouverneur de Berg-op-Zoom en voyant
que la conversation languissait, il faut que je boive à votre santé un
gobelet ou deux de bon vin vieux des Canaries.--Eyck! apportez ici le
plus beau de mes flacons et deux verres à tige élancée!

--Bien, mon fils; place cette petite table auprès de madame la
gouvernante de Berg-op-Zoom; et maintenant, c'est bien, Eyck; vous êtes
un bon serviteur, mon mignon, et vous aurez un beau pourpoint de soie
jaune garni de rubans rouges, avec des chausses à dentelles de Malines,
si je suis toujours content de vous. Je veux que vous ayez meilleure
mine que ce fainéant d'Espagnol, dont nous sommes délivrés pour
longtemps, Dieu merci!

En parlant ainsi, Sneyders remplit son verre jusqu'au bord et celui de
doña Juana à demi; mais elle le laissa sur la table et ne daigna point y
mouiller ses lèvres pâles.

--Eh bien, Madame la gouvernante, dit-il, ne voulez-vous point me faire
raison? Refuserez-vous de boire avec moi à la santé de notre digne
parent et collègue le gouverneur d'Anvers? ce bon et fidèle protestant
qui a jadis, dans nos vieilles guerres de Flandre, occis tant de
papistes et d'idolâtres! ce rude et austère magistrat qui rend si bien
la justice sans assemblées délibératives et vous fait pendre le premier
venu au-dessus des fossés de sa ville, sans qu'il y ait seulement un
bourgeois qui en demande la raison, tant sont grands le crédit du
gouverneur et la confiance qu'il inspire!

La pauvre Juana, muette de désespoir, écoutait d'un air morne cette
gracieuse invitation; elle n'ignorait pas les intentions de son mari, et
l'accueil qui attendait le page à Anvers. Mais elle trouva dans sa
fierté de femme et d'Andalouse le courage de supporter cette affreuse
idée, et de dérober à son mari le plaisir de contempler sa douleur; elle
se tourna vers Sneyders, qui s'était appuyé sur le dossier de son
fauteuil d'un air à la fois niais et méchant et, saisissant son verre
d'une main plus assurée:

--Si la confiance des Anversois dans leur gouverneur est si aveugle,
dit-elle, c'est qu'apparemment ils le savent incapable d'une action
lâche et d'un crime inutile.

En parlant ainsi, elle souleva son verre, et, comme elle l'approchait de
celui de son mari, le son d'une guitare, accompagnée d'une voix triste
et voilée, chanta en espagnol, sous la fenêtre, le refrain d'une des
romances bien-aimées de Juana; cette voix ne pouvait être méconnue un
instant des deux personnes qui l'entendirent. Une expression de stupeur
et de dépit se peignit sur la face rouge du gouverneur; les yeux de
Juana lancèrent un éclair de joie et de triomphe; l'éclat de la santé
reparut sur ses joues, et, frappant de son verre le verre de son mari:

--Je bois, lui dit-elle, à la santé de notre parent et ami, le brave
gouverneur d'Anvers!

On chercha Ramire; on ne le retrouva pas. Après avoir rassuré sa
maîtresse sur son sort, il s'était enfui du château, et il avait
sagement agi, car le gouverneur de Berg-op-Zoom n'eût pas confié, cette
fois, à autrui, le soin de sa vengeance. Le page prit du service sous
les ordres de Gaston d'Orléans qui vint combattre pour l'Espagne contre
le roi de France son frère. On assure que lorsq

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/43889