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Vercingétorix

by Camille Jullian · French · Gutenberg #43871 · 707,500 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Vercingétorix
    
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Title: Vercingétorix

Author: Camille Jullian


        
Release date: October 2, 2013 [eBook #43871]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/43871

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Bibimbop, wagner, The library
        of the University of Michigan, The Internet Archive and
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        project.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VERCINGÉTORIX ***

Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre.

Certaines notes de bas de page mentionnent d’autres notes de bas de
page, comme dans «cf. ici, p. 364, n. 1». Un lien vers la note dans
cette édition a été ajouté, comme ceci: «cf. ici, p. 364, n. 1[52]».




VERCINGÉTORIX




OUVRAGES DU MÊME AUTEUR


LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

    Gallia. Tableau sommaire de la Gaule sous la domination
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    Ouvrage couronné par l’Académie française.

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    Jullian. Un vol. petit in-16, cart., 2e édit.                  2 fr.

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    Jullian, petit in-16, cart.                                    25 c.


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    Ouvrage couronné par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

    _Histoire de Bordeaux._ Un vol. grand in-4o, avec gravures et
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    Ouvrage couronné par l’Académie française.

    _Ausone et Bordeaux_, étude sur les derniers temps de la Gaule
    romaine. Un vol. in-4o.                                        5 fr.


Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--1836-1901.

[Illustrations:

  Collection Changarnier à Beaune.

  Cabinet des Médailles, no 3775.

  MONNAIES DE VERCINGÉTORIX, TYPE CASQUÉ.
  (Grossies au quintuple).]




    CAMILLE JULLIAN

    Correspondant de l’Institut
    Professeur à l’Université de Bordeaux


    VERCINGÉTORIX


    ... _ut id non hominum consilio, sed
    deorum voluntate factum putarent (Galli)._

    HIRTIUS, _Guerre des Gaules_, VIII, 43, § 5.


    DEUXIÈME ÉDITION


    PARIS
    LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
    79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

    1902
    Droits de traduction et de reproduction réservés.




VERCINGÉTORIX




CHAPITRE I

LE PAYS D’AUVERGNE

      Territorii peculiarem jucunditatem,... quod montium cingunt
      dorsa pascuis,... saxosa castellis,... aperta culturis, concava
      fontibus, abrupta fluminibus.

      SIDOINE APOLLINAIRE, _Lettres_, IV, 21, § 5.

  I. L’Auvergne, centre de la Gaule.--II. Des routes qui y
  conduisent.--III. Auvergne et Morvan.--IV. Isolement relatif de
  l’Auvergne.--V. Plateaux et montagnes.--VI. Le Puy de Dôme.--VII.
  La Limagne.--VIII. Sources et lacs.


I

Vercingétorix était roi des Arvernes, lorsqu’il dirigea, l’an 52 avant
notre ère, la résistance de la Gaule à la conquête romaine.

Les tribus arvernes habitaient l’Auvergne actuelle, Haute et Basse,
et la partie méridionale du Bourbonnais. À l’Est et à l’Ouest,
leurs limites étaient celles de nos deux départements auvergnats, le
Puy-de-Dôme et le Cantal; mais leur domaine dépassait ces frontières
au Nord, où il finissait près de Moulins, et au Sud, où il englobait
Brioude et Langeac. La nation possédait donc le milieu et les plus
hauts sommets du plateau central.

L’Auvergne est, avec la Bretagne armoricaine, la région la plus
ancienne de notre patrie. Au temps où les mers recouvraient presque
tout l’espace qui devait être la France, émergeaient déjà les socles
de granit où allaient se fixer l’une et l’autre provinces. De tous les
grands «pays» gaulois, ce sont ceux dont les destinées ont commencé
les premières. Mais, quand les terres nouvelles apparurent, elles
se tinrent à l’écart de la Bretagne, et c’est au pied du plateau
d’Auvergne que s’étagèrent les calcaires et les alluvions des bassins
fluviaux. Il est devenu «le noyau de formation» de la France, et,
suivant l’expression des anciens eux-mêmes, «l’échine montagneuse»
autour de laquelle s’est développé le système de nos vallées.

Quelques années avant l’ère chrétienne, les géographes commencèrent à
bien connaître la contrée qui s’étendait entre les Pyrénées et le Rhin,
et où dominait «le nom celtique»: ils purent la voir dans son ensemble,
et réfléchir sur elle. Or, le premier sentiment qu’elle leur inspira
fut une naïve admiration. Ce pays, dirent-ils, ne peut être le résultat
du hasard, il ressemble à l’œuvre faite par un dieu, il est l’édifice
bâti par une providence. Son sommet va se perdre dans les brumes
du Rhin septentrional; il s’appuie solidement, au Sud, sur les deux
murailles de montagnes des Alpes et des Pyrénées; il regarde les deux
grandes mers du monde, vers lesquelles il ouvre des baies également
hospitalières.

Au dedans de ces limites, tout contribue à rapprocher les peuples,
à leur donner le désir de se connaître, le besoin de s’entendre, le
devoir de s’unir. La société humaine vit des instincts de l’âme et des
sentiers de la terre: la nature a fourni à la Gaule les plus admirables
éléments de la vie sociale, en lui présentant des routes toutes faites,
c’est-à-dire un réseau continu de vallées fluviales. À l’Est, ce sont
le Rhône, la Saône et le Doubs, qui vont, d’une même ouverture, droit
du Nord au Sud; à l’Ouest, ce sont la Garonne et l’Aude, qui divergent
dans leur cours, mais dont les vallées se rejoignent; entre ces deux
grandes lignes, la Loire, la Seine et la Moselle s’épanouissent en
éventail, nulle barrière ne sépare leurs eaux moyennes, et aucun
obstacle sérieux ne s’élève entre leurs voies supérieures et la grande
tranchée rhodanienne. Toutes ces lignes de flots mouvants se font
suite, et par elles s’appelleront les peuples qui vont habiter sur les
rives.

La Gaule, expliquait le géographe grec Strabon, est surtout un
entre-croisement judicieux de rivières. Tandis que l’Égypte est le
produit d’un seul fleuve, que l’Espagne est une lourde charpente de
plateaux, la Gaule est encore l’ingénieuse combinaison de vallées
groupées autour d’un donjon central.

Or, celles des eaux gauloises qui ne viennent pas des chaînes
frontières, descendent pour la plupart du massif que domine l’Auvergne.
Elles grossissent, se transforment, errent et se chargent avant
d’arriver à la mer. Mais, si éloignées que soient les embouchures de
nos fleuves, ils entraînent presque tous dans leurs eaux du limon des
terres centrales. L’Auvergne est la citadelle au pied de laquelle se
forment les routes naturelles et nationales du sol français.


II

Par sa masse et par sa hauteur, elle commande toutes ces routes.

Voici, à droite, la voie du Rhône et de la Saône, par laquelle Grecs
et Romains ont civilisé ou conquis le monde barbare, Gaulois et
Germains ont envahi le monde classique, la grande voie de lutte et
de pénétration du Nord et du Midi. Au nord du Mont Pilat, qui est le
premier mont méridional de la France, la coupure de la vallée du Gier
s’ouvre entre le plateau central et la plaine du Rhône: elle débouche
précisément entre les deux plus importants carrefours de cette plaine,
entre le coude du Rhône et l’embouchure de l’Isère, en face de la ville
de Vienne qui fut, avant l’arrivée de Jules César, l’avant-poste romain
du côté de la Barbarie celtique et germaine.

Du haut du Mont Mézenc, qui marqua longtemps, vers le Sud-Est, la
fin de la domination des Arvernes, ils voyaient se dérouler au Midi
la large plaine narbonnaise, peuplée de villes, encombrée de tribus,
riche en cultures, qui s’étalait entre l’Italie et l’Espagne, entre
l’Aquitaine de l’Océan et la Ligurie méditerranéenne. Là s’étaient
heurtés pour la première fois Hannibal et Rome, dans le duel où
se décida le sort de l’Occident. De ce côté, le plateau finissait
brusquement, tombant sur la plaine en ravins abrupts; les Cévennes
fermaient, d’une muraille presque sans jointure, l’Auvergne et ses
dépendances: à peine çà et là quelques défilés, connus des hommes en
temps d’été, tels que le col du Pal entre l’Ardèche et la Loire, sur la
ligne la plus courte qui menât de Marseille à Gergovie.

Au Nord et à l’Ouest, au contraire, point de rampes ardues ni de sentes
mystérieuses. Le plateau descendait vers les fleuves en pentes douces,
aussi aisément qu’ils descendaient eux-mêmes vers l’Océan. Les Arvernes
n’avaient qu’à se laisser glisser, eux et leurs ambitions, le long des
cours d’eau de leur pays, pour arriver sans encombre à la Loire et à
la Garonne, vieilles routes sans cesse sillonnées de clans en quête
d’aventures et de caravanes de marchands.


III

Un seul pays, dans la Gaule centrale, ressemblait à l’Auvergne, et se
dressait ainsi en donjon massif au milieu de routes et de rivières:
le Morvan, domaine exclusif du peuple des Éduens, était également une
citadelle compacte, assise sur un socle de granit; et de là aussi,
des eaux descendaient vers les deux mers, vers la Seine et la Loire de
l’Atlantique, et vers le Rhône gréco-romain.

Mais le plateau éduen n’était qu’un raccourci du plateau central; il
n’en avait pas l’étendue, ni les contre-forts vigoureux, ni la robuste
carrure, ni le noyau retranché; son sommet le plus élevé (Bois du Roi,
902 mètres) n’atteignait pas à la moitié du plus grand puy d’Auvergne
(Puy de Sancy, 1886 mètres). Il est sans doute plus près que son rival
(mais de si peu!) des routes de la Seine et de la Maine: il est en
revanche complètement séparé par lui de la route historique des villes
du Midi.

Le Morvan eut un seul avantage: il inclinait mollement vers les
coteaux et les vallons de la Bourgogne; et par là les terres éduennes
s’unissaient librement aux plaines de la Saône et du Rhône, alors que
la principale ouverture de l’Auvergne, la vallée de l’Allier et la
Limagne, se dirigeait uniquement vers le Nord. Les Arvernes faisaient
front aux bassins de l’Océan; les Éduens, maîtres de la Côte d’Or,
tenaient la tête de cette route, droite et gaie, entremêlée de vignes
et d’eaux vertes, qui commence à Beaune et qui finit à la mer des cités
antiques. Ceux-là regardaient surtout vers les terres d’où étaient
venus les Gaulois; ceux-ci aspiraient aux pays par où les Romains
arrivaient.

Ces tendances méridionales des Éduens étaient fortifiées encore par
la situation de leur territoire dans le réseau des vallées fluviales.
C’est un lieu de passage et de portage. Veut-on, en remontant la Saône,
gagner par le chemin le plus commode la Loire navigable: on pénètre en
pays éduen par les vallées recourbées de la Dheune, de la Bourbince et
de l’Arroux; vise-t-on l’Yonne ou la Seine, on a la vallée de l’Ouche,
qui conduit chez les Éduens ou chez leurs clients d’Alésia. Routes
point trop longues, sans montées terribles, sans neiges intolérables:
que peuvent être, à côté d’elles, les sentiers du Velay et l’étroite
percée du Gier, les seuls passages par lesquels on puisse aborder, en
venant du Rhône et du Midi, les terres du peuple arverne?


IV

Au contraire, si l’Auvergne domine les plus grandes routes de la Gaule,
aucune ne traverse son territoire. Elles le bordent, l’enserrent,
forment un chemin de ronde autour du plateau central, elles ne
le gravissent pas. Les fleuves y abondent en directions variées:
autour du Puy Mary ou du Plomb du Cantal, il y a, dans tous les sens
de l’horizon, un rayonnement de rivières tel qu’il ne s’en trouve
peut-être nulle part en France. Mais ces rivières ne peuvent recevoir
bois ou barques que lorsqu’elles ont franchi les frontières du pays
d’Auvergne; elles ne sont qu’en dehors de lui des chemins qui marchent
ou qui portent. La seule qui fût autrefois praticable était l’Allier à
partir de Jumeaux, et elle coule vers le Nord.

De tels cours d’eaux étaient de médiocres voies de pénétration. De
plus, aux limites mêmes de l’Auvergne, d’épaisses barrières gardaient
le pays. Au Sud, les neiges, les forêts, les torrents, sans parler
des légendes et des bêtes fauves, rendaient les Cévennes presque
toujours infranchissables. À l’Est et à l’Ouest, des bois sans fin, et
tout aussi redoutables, arrêtaient le voyageur: Gévaudan, Rouergue,
Limousin, Combrailles, Forez, ces pays de sombres profondeurs et de
peurs tenaces étaient les voisins immédiats des terres arvernes. Même
au Nord-Ouest, du côté de Néris et de Montluçon, qui appartenaient aux
Bituriges, la frontière était marquée par une forêt, celle de Pionsat,
chère aux chasseurs de sangliers, aux ermites du Christ et aux dragons
de Satan. Sans doute, au Nord, l’Allier donnait un accès facile à ceux
qui venaient de chez les Éduens ou les Bituriges, placés, à partir de
Moulins, des deux côtés de la rivière; mais, à cet endroit encore, la
marche vers l’Auvergne était entravée par les landes, les étangs et les
marécages de la Sologne bourbonnaise, et des bois longeaient les deux
rives du fleuve, assez épais pour cacher des milliers d’hommes.

De tous les peuples de la Gaule centrale, les Arvernes avaient reçu
en partage le domicile le plus isolé. Aucun n’était mieux chez lui que
celui-là, à l’abri des curiosités ou des ambitions voisines. Mais aucun
n’avait affaire à une nature plus puissante, à un sol plus robuste; nul
n’avait besoin de plus de travail et de plus de courage.


V

Puisqu’en dehors de la Limagne l’Auvergne manquait de routes
naturelles, les tribus qui l’habitèrent ont dû chercher et frayer
elles-mêmes leurs pistes et leurs sentiers dans la montagne; et, comme
le rocher est ininterrompu sur 25 et 30 lieues, depuis Riom jusqu’à
Mauriac, depuis Langeac jusqu’à Montsalvy, comme il y a, entre le
sommet le plus haut et le point le plus bas de l’Auvergne (l’Allier
près de Moulins, 209 mètres), 1677 mètres de différence, il a fallu
qu’un véritable corps à corps s’engageât partout entre l’habitant et la
montagne.

Ce «mariage de l’homme et de la nature», qui forme toute société, a été
précédé, sur les plateaux bouleversés de l’Auvergne, par de violentes
attaques et des résistances victorieuses. Les rochers voisins du Puy
de Dôme, entaillés il y a vingt siècles pour laisser passer la rampe
abrupte de la voie romaine, portent la trace visible encore d’un de
ces combats. Les sentiers les plus anciens de l’Auvergne ont peut-être
été ceux qui, la traversant de part en part, unissaient la Limagne aux
bains du Mont Dore, ne reculant devant aucune fatigue: l’un gravissait,
au sortir de la vallée de la Dordogne, les pentes escarpées de la
Grande Cascade; l’autre, près de Saulzet-le-Froid, traversait les
terres les plus glaciales de la chaîne des Puys.

Sur ces rampes et ces plateaux, il faut batailler à la fois contre la
terre qui repousse et contre le ciel qui attaque. L’orage y éclate
subitement, en sourds grondements et en pluies diluviennes. C’est
le danger qui dut épouvanter le plus les hommes d’autrefois, par sa
violence et sa soudaineté. Contre lui, aucun abri n’est assez touffu.
En deux heures, une averse de tempête suffit à détruire une route,
inonder une ville, engloutir des familles entières. La vie politique
et religieuse de l’Auvergne est pleine de la peur de ces ouragans
qui brisaient les corps et ébranlaient les âmes. Mais parfois ils
tournaient au salut de quelques-uns: à l’époque mérovingienne, la plus
fertile de toutes en miracles, la foudre frappait les impies, brûlait
les foins, tuait les troupeaux, et ne touchait pas aux tombes des
saints arvernes; si les pluies coupaient les routes, elles respectaient
les reliques et aidaient aux conversions. L’homme ne cessait de voir,
dans ces violences du ciel, l’acte d’une puissance divine.

Plus haut que ces routes qui sillonnaient le plateau, se dressaient,
telles que des statues sur une base commune, les cimes isolées des
Puys. L’Auvergne a ceci de particulier qu’elle présente la montagne
par-dessus la montagne. Sur la masse, tourmentée et crevassée, de
granit et de porphyre, émergent du milieu de leurs coulées de laves
les grands sommets volcaniques, le Puy Mary, le Puy de Sancy, le Puy de
Dôme.--Et aucun d’eux ne ressemble aux autres. Chacun a sa physionomie
propre, ses ruisseaux, ses caprices, les couleurs de ses flancs,
les nuances de ses nuages. Peu de montagnes gauloises étaient aussi
personnelles, avaient une individualité plus distincte, plus agissante.

Aux temps reculés, où les tribus humaines redoutaient la plaine
découverte et cherchaient dans les montagnes un abri pour leurs villes
et un asile pour leur foi, où l’homme, adorateur des hauts lieux,
plaçait sur les plateaux solitaires ses cités saintes et sur les
sommets les autels de ses dieux, l’Auvergne offrait à une peuplade
celtique des ressources intenses de vie publique et religieuse. Pour
les aires municipales, elle avait d’imprenables plates-formes, telles
que celle de Gergovie; pour les sanctuaires de la divinité, elle
avait des sommets magnifiques, ceux des Puys.--Certes, elle n’était
pas la seule région des Gaules où l’on pût élever des cités dans des
conditions pareilles, et le plateau du Beuvray en Morvan, qui portait
la ville éduenne de Bibracte, ressemble à celui de Gergovie. Mais, à
côté du Mont Beuvray, il manquait aux Éduens un sommet divin, comme
celui du Puy de Dôme.


VI

Le Puy de Dôme était pour l’Auvergne à la fois roi légitime et tyran
capricieux. Il avait la cime dominatrice de tout le pays. Assurément,
avec ses 1465 mètres, elle est moins haute que le Puy Mary ou le Puy
de Sancy: mais les anciens ignoraient sans doute cette infériorité, et
le Puy de Dôme devait leur paraître plus grand que tous. Les autres se
font jour dans des fouillis de montagnes: il se dresse en face de la
plaine même, il y prend presque pied, ainsi que le colosse de Rhodes
prenait pied dans la mer. Il est, pour tous les hommes de la campagne,
importun, obsédant, inquiétant. On ne peut, dans la Limagne, détacher
les yeux de la terre sans le voir, lui ou son ombre. Il apparaît à
l’extrémité de presque toutes les rues de Clermont. Quand il ne ferme
pas l’horizon, il le domine de son buste net, majestueux, sombre, et
jamais impassible.

C’est de lui que les paysans de la plaine et les vignerons du coteau
attendent, avec angoisse, le salut ou la ruine. Si le soleil sourit sur
la cime, la journée sera belle, et on mettra la moisson à l’abri. Mais
c’est aussi autour de ses flancs que s’amoncellent les nuages que l’on
redoute, et parfois, à les voir naître sur ses pentes, on peut croire
qu’il les a formés.

Lui, il ne souffre pas de la tempête qu’il déchaîne. Trouvez-vous sur
le Puy de Dôme, à l’une de ces heures d’orage qui terrifiaient les
anciens. Le spectacle est émouvant. Au-dessus de la tête, le ciel bleu
et un tiède soleil qui caressent les rochers; aux pieds, les nuages
noirs qui se déroulent et la foudre qui crépite.--Si Gergovie était un
admirable refuge pour les hommes, le Puy de Dôme était un incomparable
séjour pour une divinité: et, lorsque les Gaulois s’y réunissaient
près d’elle, ils pouvaient n’avoir plus rien à craindre, si ce n’est
l’improbable chute du ciel.


VII

À côté de ces éléments de grandeur et d’épouvante, le sol arverne
renfermait une abondante source de richesse, de travail et de calme: la
plaine de la Limagne. Le contraste entre cette claire vallée et l’ombre
noire du Puy de Dôme, entre la masse énorme de montagnes qui couvrent
les trois quarts du pays et cette couche grasse de limons fertiles, nul
peuple ne le présentait en Gaule au même degré que les Arvernes.--Seuls
encore, les Éduens revendiquaient à la fois les sommets du Morvan et
les plaines du Beaujolais et de la Bourgogne: mais, de même que ceux-là
étaient moins superbes, celles-ci étaient moins fécondes.

Cette Limagne, où certaines terres valaient récemment 25000 francs
l’hectare, exerça sur les anciens un réel enchantement. On la dit si
gracieuse et si gaie! répétaient les Barbares. Au printemps, tout y
apparaissait vert et fleuri, les prés, les vignes et les blés; elle
n’avait même pas de bois qui fit sur son tapis d’émeraude une tache
plus sombre. Elle devint pour les Chrétiens l’image du Paradis, quand
du moins l’Enfer ne la troublait pas de ses orages. Les voyageurs s’y
arrêtaient, pour oublier la patrie de leur naissance comme dans une
patrie du bonheur. Les Arvernes ne s’éloignaient qu’en pleurant de
cette terre dont les glèbes renfermaient de mystérieuses richesses, de
cette mer d’épis que le vent agitait de vagues sans colères.

L’Auvergne avait donc tout ce qui faisait la fortune foncière d’un
Gaulois: le lait des pâturages, le gibier des bois, le blé des plaines.


VIII

Dans la montagne même, tout près des plus âpres sommets, se cachaient
en replis sinueux des coins charmants de verdure et de fraîcheur.
L’Auvergne abondait en gorges étroites et fermées où l’eau demeure
éternellement limpide et murmurante, à l’ombre touffue des hêtres et
des sapins. Les vallées de la Cère, de la Rue, de l’Allier donnent
l’impression d’une longue demeure bien close, faite d’arbres, de
roches et de mousses, qui appartiendrait à la même divinité: la
source, infinie d’aspects et de voix, grondant, sautillant ou riant,
mais toujours attrayante et bavarde. Qu’on s’arrête un instant à
rêver le long de la Rue, entre Le Chambon et Condat, dans le dédale
des sapinières: nulle part on ne se sentira plus loin du monde, plus
près de la nature, plus en contact intime avec elle. Et les ermites
chrétiens furent autrefois, dans ces obscures vallées, étrangement
heureux.

L’Auvergne était le pays des fontaines vives, pures et saines, qui
étaient pour les hommes la condition même de la vie. Elles naissaient
partout, subitement, spontanément; après une pluie, il en sort de
nouvelles, même d’entre les pavés des rues; il est rare que l’on ait
besoin de la citerne ou du ruisseau, chaque village a sa source. Au
temps où elles étaient des nymphes, l’homme n’avait qu’à les désirer
pour les voir apparaître. Au temps où elles dépendaient des ermites,
émules de Moïse, il suffisait de leur prière ou d’un coup de leur
baguette pour les faire jaillir du rocher, s’épandre dans la plaine, où
elles désaltéraient hommes et bestiaux.

Puis, non loin des eaux des sources, mobiles et vivantes, s’étalent les
eaux dormantes des lacs et des étangs. L’homme admirait en Auvergne,
dans les crevasses circulaires des cratères éteints, des lacs sombres
et bleus, aux bords taillés comme à l’emporte-pièce, aux eaux d’une
profondeur inouïe, et mystérieuses dans leurs frémissements soudains,
qui semblent nés des entrailles du sol: on dirait que leur surface ne
reflète point les choses de la terre, mais qu’elle voile celles d’en
bas.

Enfin, parmi ces sources, beaucoup n’assurent pas la santé aux vivants,
mais la guérison aux malades. Terre des eaux chaudes et minérales,
l’Auvergne était, dans la Gaule, le principal réservoir des espérances
ou des illusions de ceux qui souffraient. De Vichy à Chaudesaigues,
c’était une chaîne continue de lieux salutaires. Aucune de nos grandes
stations n’a été ignorée des Romains, et ce sont les Gaulois, sans
nul doute, qui les leur ont fait connaître. Vichy était, aux premiers
siècles de l’ère chrétienne, la ville d’eaux la plus en vogue de la
Gaule, ce qu’elle est encore maintenant, et peut-être aussi dès lors
la plus cosmopolite. Le Mont Dore avait ses dévots, que ne rebutaient
pas les averses déplaisantes des jours d’été. Royat eut les siens, et
Chaudesaigues, et bien d’autres.

Ainsi, sur ces sommets où se formaient les tempêtes, sous ces roches
d’où jaillissaient les sources d’eau claire, dans ces chaudes fontaines
qui dissipaient la maladie, l’homme saisissait sur le vif le travail de
la nature.




CHAPITRE II

LES DIEUX ARVERNES

      Natio est... admodum dedita religionibus.

      CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VI, 16, § 1.

  I. Auvergne et Campanie.--II. Dieux des bois, des sources et des
  lacs.--III. Dieux des montagnes.--IV. Les grands dieux et leurs
  résidences.--V. Teutatès au Puy de Dôme.


I

Contact avec la nature, c’était rapport avec les dieux. Les terres où
la nature fermente, sont celles où les dieux fourmillent. Telle était
la Campanie italienne, porte de l’enfer et parvis du ciel, sauvage
et bénie, patrie des sources bouillantes, des sommets solitaires,
des forêts noires, des lacs inquiétants, région des surprises et
des contrastes. Telle était aussi l’Auvergne, le pays gaulois qui
ressemblait le plus à la Campanie, comme le Puy de Dôme rappelait le
Vésuve, et comme la plaine de Limagne rappelait la terre de Labour.

L’Auvergne fut donc également un sol nourricier de divinités. Elle
avait à foison ces sanctuaires où les premiers hommes logeaient les
maîtres qu’ils se donnaient, l’immensité des bois, la hauteur des
cimes, les fontaines limpides qui se transforment en grands fleuves,
les chaleurs des sources, la profondeur des étangs. De tous les
Gaulois, les Arvernes étaient les plus exposés à rencontrer des dieux.


II

Les dieux s’y multiplièrent d’abord dans les forêts, «ces temples
primitifs de la Divinité», et les troncs rudement dégrossis furent
les premières idoles. Une fois sous ces voûtes, les démons ne
les quittèrent qu’avec peine: les contemporains de Vercingétorix
s’épouvantaient encore à la vue de leurs croupes tortueuses; et six
siècles plus tard, dans les bois de chênes ou de hêtres du Cantal, les
reclus chrétiens apercevaient les mêmes monstres à l’entrée de leurs
cavernes.

Les plus tenaces des divinités furent celles qui se baignaient dans les
sources. On peut même se demander, en songeant que leur popularité est
après vingt siècles presque aussi vive qu’aux premiers jours, si elles
ne sont pas destinées à survivre à ces grands dieux ou à ces saints
notoires que la théologie leur a imposés comme suzerains.--La route
qui mène d’Autun au Creusot laisse à gauche, après avoir traversé les
bois, un étroit et frais vallon qui se dissimule derrière le hameau
de Gamay. Il renferme, près du confluent des deux sources du Mesvrin,
une minuscule chapelle vaguement consacrée à saint Protais et à saint
Gervais: chaque vendredi, des mères y conduisent, dans l’espoir de la
guérison, les enfants infirmes. Or on peut voir, encastré dans la frêle
muraille de l’édicule, un bas-relief gallo-romain qui représente les
images de deux divinités des eaux: ce sont celles qui, il y a plus de
dix-huit siècles, présidaient à ces mêmes sources et à des miracles
semblables. L’horizon qu’on aperçoit de ce fonds de vallée a varié
étrangement depuis les temps gaulois; aux brouillards qui s’élevaient
des forêts, ont succédé les fumées du Creusot: mais les habitudes
des dévots n’ont point changé, et si le nom ou le costume de ces
humbles dieux se sont transformés, leur âme et leur rôle sont demeurés
immuables, comme l’eau des ruisseaux qui leur ont donné naissance.

Aussi ne risque-t-on pas de se tromper si l’on veut, à l’aide des
écrits chrétiens et des inscriptions romaines, retrouver la vie
religieuse des sources de l’Auvergne dans les temps gaulois. Sous les
empereurs, un fidèle apportait à la fontaine de Taragnat une coupe
d’argent; un autre dédiait un anneau de bronze à celle de Vouroux:
chacun proportionnait son offrande à sa richesse, mais la piété devait
être égale, et tous avaient à cœur de remercier par des présents
sincères les génies bienfaisants de ces deux sources. Quelques siècles
plus tard, la fontaine de saint Ferréol près de Brioude rendait les
mêmes services, par l’intermédiaire du grand saint arverne Julien: ses
eaux douces et claires donnaient la vue aux aveugles et éteignaient
le feu de la fièvre. De nos jours, la vertu religieuse des sources de
l’Auvergne n’a point faibli: jadis, on dressait sur leurs bords une
statue au dieu Mars, maintenant on vénère près d’elles une image de la
Vierge, et la fièvre s’y guérit toujours.

La ferveur la plus ardente se déployait autour des eaux thermales. Sur
ces points, les mœurs ont changé, et l’esprit laïque de la médecine
et de la mode a chassé la religion, qui s’est réfugiée vers d’autres
stations. Mais, sous la domination gauloise ou romaine, un malade ne
séparait pas la force d’un dieu et l’action de l’eau. Les thermes du
Mont Dore étaient un temple autant qu’une piscine, et pendant tout le
Moyen Age le terrain qu’ils ont occupé s’appela «terroir du Panthéon».
À Vichy, autour des eaux chaudes et sulfureuses qui étaient le salut
des malades au teint jauni et l’espoir inutile des pâles phtisiques,
il y avait encombrement de dévots, de dieux et d’ex-voto. Toutes
les prières n’allaient pas à la divinité de l’endroit. Suivant ses
préférences, chaque malade adressait sa reconnaissance au dieu qui
l’avait conduit jusqu’à la source. Ceux-ci suspendaient un anneau à
l’image de Diane; ceux-là remerciaient le divin empereur. Mais tous
songeaient sans cesse à quelque puissance céleste, et il n’y a pas
longtemps qu’on découvrit à Vichy, près d’un seul puits, en un seul
trésor, quatre-vingts plaquettes d’argent, obscures et naïves offrandes
faites aux dieux guérisseurs.

En Auvergne comme en Campanie les lacs ont longtemps fixé les
imaginations craintives. Je ne sais si les Gaulois voyaient sortir
les ombres de l’«insondable» lac Pavin, comme les Grecs de Cumes les
évoquaient des abords du lac Averne: mais ils plaçaient volontiers dans
ces eaux silencieuses et hypocrites l’asile inviolable d’une divinité
profonde, qu’il ne fallait troubler que par des présents.--Trois jours
de suite, sur les bords d’un lac du Gévaudan, la foule des paysans
s’entassait pour faire des libations et des sacrifices: elle jetait
dans les eaux des pans d’étoffes, des toisons de laine, des fromages,
des gâteaux de cire, des pains, sans parler d’offrandes plus riches, et
pendant ces trois jours c’étaient des fêtes et des orgies que venaient
enfin interrompre les orages suscités par le dieu en colère. Grégoire
de Tours affirma qu’un saint prêtre mit fin à la superstition du
lac. Il s’illusionnait. Il y a trente ans, elle était fort vivace: le
deuxième dimanche de juillet, les campagnards s’y livraient encore, et
c’étaient les mêmes présents faits à la divinité des eaux, vêtements,
toisons de brebis, pains et fromages, et beaucoup de pièces de monnaie.


III

Les démons des lacs et des forêts étaient redoutés, les déesses
des sources étaient charmantes: les dieux qui présidaient aux cimes
des montagnes avaient l’humeur moins égale; leur bonté n’était pas
éternelle, ni leur méchanceté durable. Ils étaient tantôt calmes et
brillants, comme le soleil qui dorait leurs sommets, et tantôt furieux
et farouches, comme les nuages qui s’amassaient sur leurs croupes.

Les collines de moindre importance avaient leur dieu protecteur et
éponyme, gardien du village qui habitait tout proche: ce «génie du
lieu» était le refuge des âmes dans les moments de doute, tandis que
le château-fort voisin devenait l’asile des misérables au temps des
invasions. Il y eut un sanctuaire payen sur cette pieuse colline
de Brioude que devait plus tard dominer l’église de Saint-Julien;
un autre, à Lezoux, groupait à ses pieds la plus industrieuse des
populations arvernes; et de la hauteur de Saint-Bonnet, un dieu
commandait à la plaine où s’élèvera Riom l’intelligente.

Mais les divinités des hauts lieux de l’Auvergne furent vite
reléguées dans l’ombre par celle du Puy de Dôme, _Dumias_, ainsi
qu’on l’appelait: nom à la fois du dieu et de la montagne, _nomen_ et
_numen_.

Le Dôme était visible de partout: son dieu était présent partout, il
fut roi et maître, ainsi que le sommet lui-même. À quoi bon s’adresser
à de moindres génies, quand la puissance de la cime faisait à elle
seule la richesse ou la ruine de la plaine entière? L’obéissance va au
plus haut, la piété au plus utile. Chez d’autres peuples, par exemple
chez les Éduens, les sanctuaires de montagnes se sont multipliés:
le mont Saint-Jean, le mont de Sène et bien d’autres, avaient le
leur; toutes ces hauteurs se ressemblaient plus ou moins, aucune de
leurs divinités ne prit le pas sur les autres: la religion, dans les
campagnes éduennes, tendit à se maintenir dispersée. En Auvergne,
la suprématie du Dôme fut reconnue sans peine. Autant que l’unité
religieuse pouvait exister dans ces populations à la pensée courte qui
adoraient le dieu le moins éloigné, le Puy de Dôme assura chez elles
une communion de culte; éloignés de leur patrie, c’était à leur grand
dieu que les Arvernes envoyaient leurs souvenirs et adressaient leurs
sacrifices.

Il arriva chez eux ce qu’il était advenu, cinq ou six siècles avant
l’ère chrétienne, dans les bourgades latines. Les divinités abondaient
sur les terres du Latium, et elles étaient toutes de même nature que
celles de l’Auvergne: elles habitaient les collines, les forêts, les
sources et lacs. Mais elles reconnurent comme dieu suprême celui du
Mont Albain, qui dominait la plaine et les rochers de ses deux mille
coudées, et qui ne tarda pas à devenir le Jupiter Latiar, le Jupiter
souverain du peuple latin.


IV

En Gaule ainsi qu’en Italie, dans l’Auvergne ainsi que dans le Latium,
les dieux locaux, c’est-à-dire fixés à une parcelle du sol, à un
lambeau de territoire, au domaine d’une tribu, furent, les uns après
les autres, rattachés à des divinités puissantes et universelles, de
qui ressortirent, sinon tous les hommes et tous les lieux, du moins
tous les hommes de la race et tous les lieux qu’elle avait en partage.
Quelques êtres célestes surgirent, dont les noms évoquèrent l’idée
de personnes vivantes et définies, Jupiter ou Mars en Italie, et, en
Gaule, Teutatès, Taranis, Ésus, Bélénus.

Il arriva souvent que ces croyances à de plus grands dieux furent
encouragées par les prêtres, supérieurs au reste du peuple par
l’intelligence et par l’ambition, mais sans doute aussi par la bonté
et par le désir du calme et de l’union. Car l’humanité s’élève en même
temps que ses dieux grandissent, et le plus honorable est parfois
le plus lointain; si les sanctuaires locaux engendraient les luttes
civiles, les tribus d’une même nation avaient un nouveau motif de
s’unir quand elles voyaient un dieu souverain au-dessus de leurs génies
particuliers.

En Gaule, les druides paraissent avoir été, je ne dis pas les
initiateurs, mais les propagateurs de ces dieux à nom propre et
personnel, de ces cultes à portée lointaine et à vaste horizon, et gros
d’ambitions celtiques. Ils étaient les arbitres des sacrifices voués à
ces puissances célestes, et pendant longtemps ils ne doivent pas avoir
séparé leurs intérêts sacerdotaux de la cause des grands dieux gaulois.

Ceux-ci ne détruisirent pas cependant les génies des montagnes et des
fleuves, pas plus que le règne de Mars ou de Jupiter ne mit fin à la
sainteté populaire des collines et des bois de la campagne romaine.
Seulement, presque toujours, ces génies se transformèrent, élargirent
leur nature, et devinrent les avatars locaux d’une divinité plus
importante; ils furent, si l’on peut dire, la présence réelle d’un
grand dieu sur un petit territoire. Les sources de Vouroux et de
Taragnat, les montagnes de Brioude et de Saint-Bonnet servirent de
lieux de séjour à un Apollon ou à un Mars gaulois, et leurs anciens
génies ne furent plus que les Apollons ou les Mars «de l’endroit». Ces
dieux souverains, dont le domaine était infini, se ménageaient ainsi de
petites et fort nombreuses résidences.


V

Le principal de ces dieux gaulois était Teutatès. Il prit pour lui
les plus hauts sommets, ainsi qu’avait fait Jupiter en Italie, et il
s’installa au Puy de Dôme, le plus digne des sanctuaires que la nature
lui ait bâti dans la Gaule.

Ce dieu gaulois a laissé aux Romains un terrible souvenir: c’était une
divinité farouche, féroce, ivre du sang des hommes,

    immitis placatur sanguine diro,

disait le poète Lucain. Les sacrifices humains étaient fréquents à ses
autels, et les druides étaient les ministres ordinaires de ces rites
barbares.--Mais les Romains et les Grecs, qui insistaient sur ces
horribles détails, oubliaient que leurs dieux avaient pendant longtemps
aimé les victimes de ce genre, et que les combats de gladiateurs ne
différaient ni par leur origine ni par leur caractère des holocaustes
d’hommes chers à Teutatès. Il n’est aucune religion ancienne qui n’ait
dans son passé une tare de ce genre. D’ailleurs, Teutatès ne paraît pas
plus cruel qu’Ésus ou que Taranis: de tels usages étaient le crime du
culte et non pas la faute du dieu.

En revanche, le roi du Puy de Dôme et des Arvernes prit, peu à peu, une
allure sympathique qui démentit les rites de ses autels. Si ce sont
les druides qui ont arrêté les traits de sa physionomie, ils l’ont
fait fort semblable à l’Hermès grec et au Mercure romain, qui étaient
des divinités aimables et intelligentes. Le Teutatès des Celtes ne
leur était point inférieur: c’est lui qui avait inventé les arts dont
vivait l’industrie humaine; il encourageait les marchands et favorisait
la fortune, il protégeait les voyageurs et guidait les caravanes;
c’était le dieu des sentiers paisibles, des ateliers actifs, des foires
populeuses, des réunions d’hommes groupés pour le travail.

Peut-être eut-il un rôle plus important encore, s’il est vrai que son
nom signifie «le dieu du peuple». Ne serait-ce pas alors, tel que le
Wuotan des Germains et le Iahvé des Juifs, le «dieu politique» par
excellence du nom celtique, présidant aux assemblées de la nation sur
les montagnes saintes, la tirant de la servitude et la conseillant
dans la liberté, ouvrant aux marches pacifiques les grandes routes de
ses domaines, maître de toutes les tribus et de toutes les cités, et
planant au-dessus des Arvernes et des Éduens comme Iahvé au-dessus
d’Israël et de Juda?--Mais qui pourra jamais transformer en vérité
cette séduisante hypothèse?

Ce qui demeure certain, et ce qui est fort étrange, c’est que les
Gaulois, qu’on disait les plus destructeurs des hommes, avaient fini
par préférer à leur Mars, ce détrousseur des grands chemins, leur
Mercure, ce bon gardien des routes, au dieu qui tue celui qui amasse.
Peut-être est-ce encore aux leçons des druides qu’il faut rapporter
le mérite de cette singulière union entre un peuple batailleur et une
divinité pacifique. En tout cas, le grand dieu gaulois était plus vif
et plus gai que Jupiter romain, ennuyeux et dominateur, que Mars latin,
solitaire et grossier. Teutatès se fût moins entendu avec eux qu’avec
Hermès et Athéné: il était sur le chemin de l’Olympe grec, plutôt que
sur celui des divinités italiotes. C’était, tel que le définit César
lui-même, le symbole du progrès humain. Il habitait sur l’âpre sommet
du Puy de Dôme, mais il regardait vers la Limagne féconde.




CHAPITRE III

LE PEUPLE ARVERNE

      Ἀρόερνοι. — Ἔθνοςμαχιμώτατον τῶν πρὸς τῇ Κελτικῇ Γαλατῶν.

      APOLLODORE chez ÉTIENNE DE BYZANCE, à ce mot.

  I. Persistance des anciennes races en Auvergne.--II. Qualités
  nationales des Arvernes: courage, patriotisme local, esprit de
  résistance.--III. Puissance de l’aristocratie; esprit d’association
  et de famille.--IV. Goût des entreprises lointaines.--V. Cavaliers
  et fantassins arvernes.--VI. Fidélité aux traditions.--VII.
  Aptitude au travail et au progrès.--VIII. À quoi peut servir
  l’étude du milieu.


I

Ces contrastes qu’offraient la nature et la divinité se retrouvaient
chez les hommes. Les Arvernes avaient des aptitudes fort diverses, et
aucune nation, gauloise ou française, n’a fait plus longtemps hésiter
sur son véritable tempérament, produit tout à la fois de durs rochers
et de plaines sans rides. Il est possible cependant d’arriver à le
définir.

Pays de montagnes et à l’écart des grandes routes, l’Auvergne des
plateaux est peu attirante pour les étrangers. La population ne s’en
renouvelle pas; les invasions la pénètrent sans la traverser: les
hordes de l’alaman Chrocus, les bandes du franc Thierry y débordèrent
pour tout dévaster, puis se sont repliées en emportant leur butin.
Elle n’est pas sillonnée de ces voies naturelles le long desquelles
se déposent incessamment des alluvions de peuples. On a fait le
relevé de tous les habitants de l’Auvergne qui nous sont connus à
l’époque barbare: il n’y en a pas un qui soit à coup sûr d’origine
germanique. Les Romains ont planté des colonies au pied du plateau, à
Vienne, à Orange, à Arles, à Nîmes; ils ont disséminé des vétérans sur
les chemins des frontières du Nord-Est, depuis Lyon jusqu’à Trêves:
l’Auvergne n’a reçu que les soldats malades en traitement à Vichy ou
les négociants dévots au dieu du Puy de Dôme. Elle est, pour les gens
du dehors, un pays non de séjour, mais de villégiature. J’excepte, bien
entendu, les plus beaux recoins de la Limagne.

En revanche, elle garde, retient et attache les populations qui s’y
sont établies pour faire souche de peuples. Elles y poussent vite
des racines solides et profondes, semblables à ces pêchers et à ces
cerisiers qui, étrangers à l’Auvergne, sont maintenant si heureux
d’y produire. Les races, dit-on, s’y conservent avec leurs premiers
caractères: leurs attributs physiques ne s’y usent pas, comme dans la
plaine, par des croisements incessants. Les plus vieilles populations
de la Gaule, les Ligures et les Celtes, s’y retrouvent (à ce qu’on
suppose), à peine changées de ce qu’elles étaient il y a vingt siècles.
Assurément, les anthropologues n’ont pas toujours été d’accord sur le
nom qu’il faut leur donner: pour les uns, ce sont des Ligures que ces
brachycéphales au type de Saint-Nectaire, petits, bruns, velus, lourds,
robustes, et l’on sait que ce type domine dans toute la montagne,
c’est-à-dire dans presque toute l’Auvergne; pour les autres, les Celtes
apparaîtraient en Limagne, dans ces dynasties de cultivateurs au type
dolichocéphale, à la peau blanche, aux cheveux blonds, à la haute
stature; d’autres encore proposent, à propos de ces deux races, des
noms différents. Mais tous paraissent d’accord pour dire que c’est là
qu’habitent les représentants les plus purs «des hommes de Gergovie»,
c’est-à-dire les héritiers les plus authentiques des compagnons de
Vercingétorix, fantassins ligures ou cavaliers celtes. En Auvergne
comme en Bretagne, des races archaïques se sont cramponnées au sol de
granit.


II

Qu’elles se soient associées, pénétrées, fondues, c’est ce que les
anthropologues acceptent pour la plupart, et il serait aussi imprudent
de parler encore d’une race celtique ou ligure, que d’une race gauloise
et même de races latines. Le métissage est la loi fatale de toutes les
nations, et de la France plus que de toute autre. Il est bien vrai que
les races, mêlées pour former un peuple, ont acquis et mis en commun un
certain lot de qualités et de défauts, qui constituent le patrimoine
héréditaire de ce peuple: mais ce lot, presque toujours, est fourni
moins par le sang des hommes que par le sol du pays. Quelle que soit,
chez les Arvernes, la largeur du crâne ou la couleur des cheveux, la
nature de leurs terres leur a imposé une certaine nature d’hommes, et
leurs montagnes ont été leurs premières et plus fortes éducatrices.

Les monts, les ravins et les tempêtes les ont endurcis à la marche,
à la fatigue et au courage. Les Arvernes étaient parmi les plus
intrépides de tous les Gaulois. Ce fut un superbe type de bravoure que
cet Ecdicius qui, avec dix-huit cavaliers, attaque et surprend des
milliers de Goths, les disloque dans la plaine, les enferme dans la
montagne, ne se trompe jamais et surprend toujours. Car on dirait que
la vaillance des Arvernes est rarement aveugle ou désordonnée: elle
est précise, réfléchie, lucide. Vercingétorix ressemblera à Ecdicius.
C’est que, dans ces régions, il ne suffit pas de ne point craindre, il
faut aussi se méfier toujours: l’hiver, la rafale de neige est subite,
le jour écourté et nébuleux, les routes sont glissantes de verglas ou
pourries d’eau, et des pentes traîtresses longent les forêts pleines
d’erreurs. Il est bon d’unir la présence d’esprit à la fermeté du
jarret.

Ce rapport périodique avec la montagne prédisposait les Arvernes à un
patriotisme plus sérieux et plus profond: patriotisme étroit des cités
primitives et des tribus fermées, sans nul doute, semblable à leurs
dieux dont l’horizon bornait la puissance ou dont une source limitait
l’action, mais enfin sentiment d’amour pour la terre qu’on possède
avec joie, pour le sol où l’on voit tracés les sentiers de la famille
et du clan. Enserrés dans des vallées ou solidaires d’un même sommet,
les Arvernes connaissaient mieux que d’autres peuples les frontières
de leur demeure; se sentant et se retrouvant davantage dans le «pays de
leurs pères», ils l’aimaient avec plus de force et de courage. Ecdicius
et Vercingétorix ont été de «bons patriotes»: j’emploie le mot comme
on l’employait au XVe siècle, pour désigner les citoyens unis des
villes bourgeoises, les gardiens jaloux du chez soi municipal. Mais
nous verrons que Vercingétorix connut aussi une forme plus large du
patriotisme.

En Auvergne, le citoyen et le pays se rendaient, en temps de guerre,
des services réciproques. Si celui-là défend sa patrie, celle-ci le
protège admirablement. Fallait-il abriter contre un assaut des armées
ou une nation entière: on avait par exemple cette roche de Saint-Flour,
une des rares cités vierges de France, ou encore cette terrasse trapue
de Gergovie, dressée sur la plaine, nivelée en esplanade, aux flancs
creusés comme des ravines ou droits comme des falaises. S’agissait-il
de cacher longtemps des poignées d’hommes: il s’offrait partout, dans
les Dômes ou le Cantal, de ces rocs massifs et escarpés, tels que ceux
de Chastel-Marlhac, au sommet desquels la nature a ménagé des prairies
et des sources, et où des cohortes peuvent, durant plus d’une saison,
résister sans craindre la faim ni la soif. Enfin les cavernes étaient
les dernières ressources des fugitifs, des bandes qui se dispersent
pour se reformer aussitôt, de même que les gorges voisines étaient
toutes faites pour favoriser les embuscades où les vaincus prennent une
première revanche. L’Auvergne est le refuge des temps d’invasion, le
réduit des défenses suprêmes, le camp retranché des désespérés.


III

Une aristocratie vigoureuse et impérieuse prit pied dans ce pays où
une cime commande à tant de basses terres, où un roc suffit à entraver
l’existence d’une longue vallée: Tournoël, Murols, Chastel-Marlhac,
Montboissier, le maître d’un de ces châteaux était fatalement celui de
milliers d’hommes. Qu’on songe ensuite à ces immenses forêts, à ces
plateaux dénudés, à ces pâturages monotones qui s’allongent souvent
au pied de ces roches isolées et dominatrices, forêts et plateaux où
il est malaisé de diviser la terre: on comprendra que l’Auvergne a
été longtemps un pays de vastes domaines et de chefs de clans. Et,
à part les différences que les religions et les siècles ont mises à
l’extérieur de leurs corps et aux pensées de leurs âmes, tous ces
maîtres de terres et d’hommes se sont ressemblés. Vercingétorix a
commencé la lutte contre César avec ses clients et ses ressources
personnelles; Ecdicius, qui peut nourrir quatre mille pauvres dans une
famine, déclare à lui seul la guerre au roi Euric et lève une armée
à ses propres frais. Chez l’un et chez l’autre, la richesse et la
puissance furent les plus sûrs garants de l’audace et du courage. Et on
peut suivre d’âge en âge l’initiative impénitente de leurs héritiers,
jusqu’au jour où la colère de Richelieu et les Grands Jours de Clermont
ont fait les dernières brèches dans les châteaux.

En Auvergne, l’homme isolé se sentait impuissant: qui ne dépendait pas
d’un grand s’associait à des égaux. Nous ne connaissons pas encore la
vie d’une bourgade industrielle à l’époque gallo-romaine, telle que
Toulon et Lezoux; mais nous savons par Grégoire de Tours avec quelle
rapidité les communautés de moines se sont formées dans la contrée,
tantôt cachées dans les profondeurs des vallons, tantôt maîtresses
des sommets eux-mêmes, et opposant ainsi à la force d’un grand la
résistance d’hommes associés pour le travail. Plus tard, au Moyen Age,
les communes des Bonnes Villes d’Auvergne ont offert de semblables
asiles. À côté des bourgeoisies municipales (et ceci fut plus fréquent
et plus durable en Limagne que n’importe où), se fondèrent des sociétés
rurales, réunissant sous un «maître» électif les membres de plusieurs
familles, ayant terres et traditions communes, et parfois aussi
(est-ce certain?) l’usage de repas pris en commun: on aurait dit une
réminiscence des tribus antiques, et l’Auvergne, comme le Morvan, la
présentait encore il y a peu d’années.

Aussi bien tout le peuple héritier des Arvernes a-t-il, de la vie
d’autrefois, conservé assez fidèlement l’esprit ou plutôt le sens
patriarcal. La vie de famille est fort développée, surtout dans la
montagne; le prestige que la loi romaine donnait au père et au mari est
à peine affaibli; et l’existence même d’une maisonnée risque rarement
de finir, car le montagnard ne redoute pas une lignée nombreuse, et
la femme est capable de la lui donner. On a parfois, sur les hauts
plateaux, l’image de la _gens_ patricienne, avec cette différence que
la vigueur des mères ne laisse pas s’éteindre le foyer domestique.

Fléchier écrivait, avec une malice d’assez mauvais goût, que chez les
gens d’Auvergne, «les femmes ne seraient stériles que longtemps après
les autres, et le jour du Jugement n’arriverait chez eux que longtemps
après qu’il aurait passé par tout le reste du monde». Les anciens
étaient effrayés de cette multitude d’hommes que répandaient sur la
terre les flancs robustes des femmes gauloises: peut-être pensaient-ils
surtout au peuple arverne. En tout cas, il n’est pas impossible qu’il
ait eu dès l’antiquité cette prééminence de la fécondité qui rend les
nations plus braves et le patriotisme plus tenace.


IV

Mais, sauf en Limagne, la terre, souvent ingrate, ne peut nourrir de
grandes masses d’hommes: et il n’est pas certain que les Gaulois aient
désiré acquérir à tout prix de nouveaux labours au détriment de leurs
forêts. Aussi, cette population débordait et déborde sans cesse. Non
seulement elle est trop productive pour se laisser entamer, pour ouvrir
des vides à de nouveaux-venus, mais elle devait toujours déverser des
«printemps d’hommes» en dehors de son domaine.

Ce domaine, l’Arverne avait encore la tentation de le quitter en
apercevant, des plus hauts sommets de sa montagne, l’immensité
d’horizons nouveaux. Du Puy de Dôme, le regard se perd dans les plaines
de l’Allier; du Puy de Sancy, il descend vers la vallée de la Dordogne;
et du Mont Mézenc, il devine au loin les clartés de la Provence.

Aussi les Arvernes eurent-ils, au moins aussi tôt que les autres
Gaulois, le goût des courses lointaines, et le gardèrent-ils plus
longtemps que d’autres. On trouve des hommes de leurs tribus parmi ces
Celtes, qui, des siècles avant notre ère, franchirent les Alpes pour
aller fonder une Gaule italienne. Quand, en 207, Hasdrubal traversa les
plaines narbonnaises, il y rencontra des Arvernes, et il n’eut pas de
peine à les entraîner vers les champs de bataille de l’Apennin. Dans
le siècle qui suit, nous verrons des armées arvernes sur le Rhône;
et, si l’hégémonie de ce peuple s’étendit alors jusqu’à l’Océan et aux
Pyrénées, il n’est pas improbable qu’elle s’établit à l’aide de bandes
humaines périodiquement descendues vers la Gaule de tous les flancs du
plateau central.

Il est toujours dangereux d’expliquer le passé par le présent.
Pourtant, quand une nation a offert du Moyen Age jusqu’à nos jours
les mêmes caractères, on peut croire qu’elle les possédait déjà dans
l’antiquité: si les anneaux sont assez nombreux et assez solides pour
faire à partir du présent une chaîne continue, il peut être permis de
l’allonger vers le passé de quelques siècles encore. D’autant plus que
la terre de France a peut-être plus changé, depuis trois siècles, que
la terre de Gaule en un millénaire. Or, de nos jours, l’habitant de
l’Auvergne, du Cantal surtout, est parmi les Français un de ceux qui
émigrent le plus volontiers; il y a trente ans, on évaluait à plus de
dix mille le total des départs annuels, sans que du reste la population
de l’Auvergne en fût diminuée; sous Louis XIV, les intendants
portaient au même chiffre (dix à douze mille) le nombre des émigrants
de la province; au Moyen Age, les gens de ces pays étaient les plus
envahissants des pèlerins de Saint-Jacques, priant et bricolant
partout. Ne serait-ce pas pour des causes semblables qu’avant l’ère
chrétienne, les seuls combattants étrangers que Carthaginois et Romains
aient rencontrés au sud des Cévennes fussent des soldats arvernes?
Émigrant dans une société paisible, pèlerin dans les âges de foi,
l’Arverne était, aux époques d’aventures, l’homme des longues équipées.


V

L’Auvergne réunissait les deux avantages essentiels aux peuples qui
courent les combats et les conquêtes. Elle avait de bons cavaliers et
de bons fantassins, et c’était une des rares contrées de la Gaule qui
méritaient ce double éloge:

        Nulli pede cedis in armis,
    Quosvis vincis equo,

disait Sidoine Apollinaire du soldat arverne.

Or, les deux peuples conquérants de l’Europe occidentale, les Gaulois
et les Romains, ont dû leurs victoires à deux armes différentes. Les
Romains possédaient la légion, la plus solide formation d’infanterie
qu’une nation antique ait jamais produite; et les Gaulois étaient
d’incomparables cavaliers. L’infatigable «piétinement des légions en
marche», les charges rapides des escadrons celtiques, ont été peut-être
les forces armées les plus brutales du monde ancien, du moins avant
l’arrivée des hordes germaniques. Ces deux forces se heurteront, à peu
près pour la dernière fois, sous la conduite de Vercingétorix et de
César: ce qui fera le principal intérêt militaire des campagnes de l’an
52.

Comme fantassins, les Gaulois se lassaient vite: ils manquaient de
cette souplesse et de cette endurance qui faisaient l’excellence des
piétons aquitains et ligures. Les Arvernes ne valaient sans doute pas
ces derniers: je me les figure moins agiles. Mais, habitués aux routes
des montagnes, ils avaient la patience des longues marches et la sûreté
dans l’escalade: ils fourniront le meilleur contingent de l’infanterie
de Vercingétorix, ils seront, comme on a le droit de le supposer, les
vainqueurs de Gergovie et les obstinés d’Alésia. En tant que cavaliers,
les Arvernes égalaient n’importe qui de leurs congénères: tant qu’ils
n’eurent pas devant eux des légions en rangs compacts ou des escadrons
venus de Germanie, ils ne redoutèrent rien sur les champs de bataille
ou dans les lointaines aventures.


VI

L’habitant de l’Auvergne, si loin que le conduise son besoin
d’entreprise, n’abandonne pas l’espoir du retour dans la patrie. Il
ne sait pas rompre le lien qui l’attache à elle. S’il n’y retourne pas
périodiquement, il reviendra pour y finir sa vie, et la conclusion de
ses courses sera la fondation de pénates solides bâtis à son nom et
dans son pays.

Je ne sais si les Arvernes d’autrefois ont eu la même fidélité aux
montagnes natales. Cela n’est point impossible. À la différence des
Bituriges, des Sénons, des Lingons, des Éduens, et d’autres peuples de
leur voisinage, les Arvernes n’ont point laissé en Italie et en Gaule
des peuples rejetons de leur souche, et en France, les hameaux ou les
bourgs fondés par des émigrants de leur nom paraissent assez rares.

De retour chez lui, l’Arverne d’autrefois ou son descendant
d’aujourd’hui aime à reprendre ou à garder les coutumes ancestrales.
Le sol du pays était conservateur du passé; le rocher et la pensée y
sont de formation ancienne. La civilisation ne gravissait que lentement
ces hauts plateaux, couverts de bois, éloignés des voies normales:
les hommes d’Auvergne sembleront parfois un peuple d’attardés, ou,
ce qui est plus juste, ils resteront jeunes plus longtemps. Je ne les
crois pas, quoi qu’on ait dit, plus superstitieux que d’autres gens de
France; mais ils sont plus entêtés dans leurs affections religieuses,
ils éprouvent moins le besoin de changer de dieux et de temples. On a
vu leur attachement aux génies des fontaines; quand le dieu du Dôme
reçut son congé, ils le remplacèrent par quelque démon ou quelque
saint; et, comme la montagne avait été le lieu le plus fréquenté des
pèlerinages gaulois, elle devint le rendez-vous du «chapitre général»
des sorciers de France. C’est l’Auvergne qui est le principal domicile
des saintetés vieillottes, fées ou vierges noires.

Si les choses latines y ont pénétré après Vercingétorix, sans
discussion ni combat, c’est par une marche à peine sensible, et par
conquêtes très tardives. Jusqu’à plus amples recherches, les monuments
romains sont beaucoup plus rares chez les Arvernes que chez les
Éduens. La contrée de Clermont elle-même n’a pas encore donné de ces
belles inscriptions lapidaires à gravure ciselée, à lignes graduées, à
lettres régulières, chefs-d’œuvre de symétrie où excella l’industrie
italienne. Les épitaphes sont courtes et tâtonnées. Les tombeaux ont
une forme toute particulière: ce sont des pyramides tronquées, mal
taillées et sans proportion, et la dédicace funéraire, qui manque
parfois, est souvent réduite à des initiales: le monument, dans son
ensemble, rappelle non pas l’autel ou le sarcophage classiques, mais
le menhir gaulois, à peine dégrossi et ravalé par un ciseau malhabile.
De tous les tombeaux gallo-romains de la terre celtique, les cippes
arvernes sont les moins éloignés de la pierre solitaire et anonyme
qu’affectionnaient les morts d’autrefois.

On prétend retrouver encore, dans certains cantons de l’Auvergne,
les «braies» des premiers Gaulois; les potiers de Lezoux ont gardé,
peut-être sans interruption, la tradition des formes et des procédés
de leurs prédécesseurs d’il y a vingt siècles. Aujourd’hui, la ville
de Riom, qui est à la latitude de Trévoux et de Rochefort, pays de
langue française, fait partie du domaine de la Langue d’Oc, et celui-ci
s’avance encore vers le Nord, jusque près des plaines du Bourbonnais:
à l’est et à l’ouest du plateau central, les dialectes septentrionaux,
déposant leurs formes le long des plus grandes voies romaines, se sont
écartés comme elles du massif des Puys, et l’Auvergne est demeurée plus
longtemps fidèle aux parlers de jadis. De la même manière, l’idiome
celtique ou les vieux patois locaux s’y sont perpétués tardivement: au
beau milieu des invasions germaniques, on signale les efforts faits par
les nobles du pays, pour «dépouiller les écailles du langage celtique».
Les Arvernes achevaient à peine de devenir romains, au moment où Rome
cessa de leur commander. Mais alors, ayant accepté sans réserve le nom
latin, ils en furent, contre les Goths, le principal rempart.


VII

L’Arverne, habitué à courir le monde, ne fut pas, de parti pris,
rebelle à la civilisation. Si les idées nouvelles doivent lui servir,
il les comprend et les utilise; mais il ne se hâte pas de répudier les
anciens usages, il leur superpose des procédés nouveaux. Vercingétorix,
sans renoncer aux avantages traditionnels de la cavalerie gauloise,
est le premier Celte qui ait tiré parti de la science militaire des
Romains. Les plus vieilles coutumes se sont accommodées en Auvergne
des plus récents bénéfices du progrès: on a pu voir côte à côte, en
Limagne, le soc antique et la charrue perfectionnée, et, dans les
ateliers de Thiers, les outils les plus démodés et les plus délicates
machines. Ces gens-là ont su concilier une âme routinière et un esprit
en éveil, et, brochant là-dessus, un savoir-faire, une industriosité,
un sens utilitaire, qui sont peut-être les traits les plus saillants de
leur physionomie morale.

Si leurs montagnes touchent à la plaine, eux-mêmes font volontiers
accueil aux étrangers qui ne veulent pas faire les maîtres. Leur
hospitalité, pour n’être pas exubérante, est honnête et saine. Ils
ne furent jamais, comme tant de montagnards des frontières, Ligures
des Alpes ou Vascons des Pyrénées, redoutables aux marchands et aux
pèlerins. Le géographe grec Strabon ne considère pas que la route
d’Auvergne ait été plus dangereuse du fait des hommes que de celui de
la nature. Le dieu du Dôme recevait les hommages des trafiquants; il
avait les goûts d’un Mercure. On dit qu’il y a aujourd’hui beaucoup
d’Auvergnats parmi les voyageurs de commerce. Ce que nous savons de la
Gaule antique n’interdit pas de supposer pour autrefois un fait du même
genre.

Les Arvernes ne sont point davantage indifférents aux profits
intellectuels. Ils ne furent pas inférieurs à la moyenne des
Gaulois, gens d’esprit et beaux parleurs. Mais on peut croire qu’ils
parlaient moins que d’autres, et surtout moins en vain. L’éloquence
de Vercingétorix, très réelle, n’a jamais été dépensée en pure perte.
Parmi les Arvernes de son temps, il n’y a pas de maladroits. Avec la
même patience que les uns cultivent la terre, d’autres ont cultivé
leur intelligence: les habitants de Riom, passés maîtres en procédure,
retiraient des gains très appréciables de leurs cerveaux subtils.
Beaucoup de leurs compatriotes d’Auvergne ont connu de quel rendement
pouvait être une intelligence vigoureusement exploitée. Aux processifs
de la Basse Auvergne comme aux industriels ou aux agriculteurs de
la plaine ou du Livradois, on a reproché le goût du lucre, le désir
de profiter, ce que César appelle _quæstus_, et je ne suis pas sûr
qu’on n’en fasse pas le péché favori de toute la contrée. Reproche
fort déplacé. L’Auvergnat gagne franchement, sans ruse ni tromperie,
et, dans le gain, c’est la manière seule qu’il faut juger, non le
résultat. Car le besoin de gagner a pour cause ou conséquence le
désir de faire produire le plus possible au sol qu’on laboure et à
l’esprit qu’on façonne. Ces «bons et hardis gaigneurs», _quæstuosi_,
sont des créateurs de progrès. Les Arvernes d’avant Vercingétorix ont
dû recueillir d’énormes avantages en introduisant en Gaule la monnaie
d’or: mais la Gaule entière en a profité.

Peut-être est-ce en partie cette attention aux choses du dehors qui
explique la prééminence intellectuelle de certains Arvernes: Pascal,
Michel de L’Hospital, Grégoire de Tours, et Sidoine Apollinaire,
arverne d’adoption. S’il était prouvé que Gerbert fût des environs
d’Aurillac, quel type supérieur de l’espèce ferait cet homme, toujours
à l’affût de la science et des bénéfices que son intelligence pouvait
faire!

On a écrit que, comme agriculteur, l’Auvergnat de la montagne laisse
à désirer, on l’a taxé de paresse: ce qui n’est guère conciliable
avec son goût des migrations lointaines, rude travail pour arriver
à un travail plus rude encore. Mais, en plaine, l’exploitation des
champs est intensive. Un observateur écrivait en 1847 que le petit
propriétaire de la Limagne avait l’idolâtrie du labeur; il nous le
montrait sur son champ, sa femme et ses enfants groupés autour de
lui, et tous penchés vers la terre, arrachant les mauvaises herbes,
couvant chaque pied de froment d’une sollicitude toute familiale.
Et ce spectacle du travail est vieux en Auvergne de quinze siècles
et davantage; il a dû frapper souvent Grégoire de Tours, au temps
où l’ermite de Pionsat abattait des arbres, labourait son champ et
cultivait ses légumes, et où les moines de Méallet se répétaient entre
eux le mot de saint Paul: «Qui ne veut pas faire sa tâche ne mérite
pas de demander à manger.» Vercingétorix adressait à ses soldats une
parole semblable, lorsqu’il leur reprochait de ne vouloir combattre
que pour s’éviter de la peine, et il les forçait à remuer la terre et à
construire des palissades.

L’Auvergnat laborieux devient admirable par la continuité de l’effort.
Il n’a pas, dans les œuvres de l’industrie, l’initiative et la
dextérité d’un Parisien ou d’un Flamand. Mais les couteliers et les
dentellières d’Auvergne ont à leur actif l’application et l’expérience.
Dans peu de villes françaises, on trouverait la même densité de travail
que dans la cité de Thiers, aux heures où toutes les meules grincent,
où tous les corps sont allongés et tendus vers la besogne qui se fait.
C’était, j’imagine, une pareille vie que l’on menait il y a deux mille
ans, non loin de Thiers, à Lezoux, la grande bourgade céramique, où
quatre-vingts fours fumaient, où devant des centaines d’établis, les
potiers tournaient, modelaient et poinçonnaient les terres blanches
de l’Auvergne.--En ce temps-là, l’industrie de la terre cuite était la
plus utile de toutes: elle fournissait la vaisselle domestique et les
présents destinés aux dieux; d’elle dépendaient la vie matérielle et
la vie religieuse. Or, toute la Gaule était, à ces deux points de vue,
tributaire des potiers arvernes; des abords de Moulins à Clermont, de
Vichy à Lezoux, les champs de cultures ne s’interrompaient que pour
faire place aux villages de potiers, bourdonnant comme des ruches.

L’Auvergne a la pratique du travail, l’attention et la persévérance, le
savoir-faire. Comme on l’a dit, elle a «du génie à force d’industrie»,
et elle conquiert à force d’agir. Elle ressemblait à ce dieu qu’elle
préférait, et dont César disait qu’il avait «une très grande vertu
pour le gain», _ad quæstus pecuniæ vim maximam_. Après avoir suivi
Mars dans les expéditions lointaines, les Arvernes étaient heureux
de se retrouver près de Mercure, qui gardait leurs montagnes et leurs
ateliers.


VIII

Respect des traditions et besoin d’aventures, âpreté au travail et
au combat, haine de l’envahisseur et curiosité de l’étranger, culte
des sommets montagneux et labour des plaines fertiles: voilà, autant
qu’on peut le supposer, ce dont était fait le «génie inconséquent et
contradictoire» du peuple arverne.

Je ne prétends pas expliquer Vercingétorix par le caractère de sa
tribu, et je n’ai point voulu me rendre un compte définitif de l’homme
en analysant la race dont il est sorti. Ce qui est vrai de la majorité
d’une nation, ne l’est pas forcément de ceux qui ont été les premiers
d’entre elle, par les armes ou par les écrits. Quand on aura dénombré
les qualités dominantes du peuple latin, on n’aura qu’une faible partie
du limon dont furent pétris Marius ou Cicéron. On peut toujours être
en face d’exceptions, et c’est souvent le caractère exceptionnel d’un
homme qui fait sa grandeur.

Mais enfin quelques-uns des traits de la nature arverne se retrouveront
chez Vercingétorix et ses compagnons, et il était bon de les connaître
tous. En tout cas, il fallait décrire la vie et le tempérament de ces
hommes, les impressions qu’ils ont reçues, les dieux qu’ils ont adorés,
le pays qu’ils ont habité, pour comprendre les éléments dont le chef
gaulois pourra profiter et ceux qui feront obstacle à ses desseins.




CHAPITRE IV

LA ROYAUTÉ ARVERNE; BITUIT

      Arvernorum tunc nobilissimæ civitati atque eorum duci Bituito.

      EUTROPE, _Histoire romaine_, IV, 22.

  I. Tendances des Gaulois à l’unité.--II. Formation de l’empire
  arverne.--III. Ce qu’on peut supposer de son organisation.--IV. La
  royauté arverne: Luern et Bituit.--V. Degré de civilisation de cet
  empire.--VI. Défaite de Bituit par les Romains.--VII. Conséquences
  de la formation et de la chute de l’empire arverne.


I

C’est qu’en effet l’Auvergne fut le point de départ de Vercingétorix,
le centre de son empire, le lieu de sa plus belle résistance. Avant
d’unir la Gaule autour des Arvernes, il unit les Arvernes autour de
lui.

Mais, s’il a réussi à grouper les Celtes sous ses ordres, c’est parce
que, depuis quatre générations, ils étaient habitués à voir, dans les
chefs de l’Auvergne, les maîtres naturels de la nation gauloise.

Les Gaulois proprement dits, ou les Celtes, s’étendaient, 200 ans avant
notre ère, depuis la Gironde jusqu’à la Marne, depuis le golfe du Lion
jusqu’à l’embouchure de la Seine. Ils atteignaient les Pyrénées par la
haute vallée de la Garonne, qu’occupaient les Volques; ils pénétraient
dans les Alpes, par l’Isère et le pays des Allobroges, par l’Aar et les
terres des Helvètes; ils s’avançaient, sous le nom de Salyens, près des
rives du Var et des monts de l’Estérel. Entre la Marne et le Rhin, les
Belges, qui se distinguaient des Celtes, leur étaient assez intimement
apparentés. Mais les Aquitains, entre Garonne et Pyrénées, et les
Ligures, dans les Alpes du Sud, ne se rattachaient en aucune manière à
la race gauloise.

Le domaine qu’elle habitait ne constituait pas un État homogène;
quoiqu’il eût ses frontières naturelles, il n’avait pas donné naissance
à un corps de nation. Les Celtes formaient une cinquantaine de peuples,
les Belges une quinzaine. Ni les uns ni les autres n’ont eu pendant
longtemps, à ce qu’il semble, des institutions politiques générales.
Chaque peuplade vivait sur un territoire bien délimité, avec ses
tribus, ses chefs, ses coutumes et ses étendards particuliers. Toutes
se jalousaient ou se combattaient, avec la même ardeur que Sparte et
Athènes, Crotone et Sybaris.

Les Celtes cependant, semblables encore en cela aux Grecs des temps
de l’indépendance, avaient le sentiment de leur unité morale, et ce
sentiment survivait aux discordes intestines. Ils parlaient tous la
même langue; ils portaient des noms formés de la même manière, ils
adoraient quelques grands dieux, communs à toute leur race; les nations
de la Gaule avaient des qualités et des défauts analogues, et leurs
institutions politiques ne différaient pas sensiblement.

Surtout, elles avaient le souvenir ou la persuasion d’une identité
d’origine. Toutes les tribus se disaient «celtes» dans leur langue.
Entre elles s’étaient formées des traditions ou des légendes, une
sorte de patrimoine spirituel qu’elles exploitaient en commun. Elles
avaient des poètes, les bardes, qui chantaient les gestes de grands
chefs bituriges, et l’immense empire qu’ils avaient autrefois donné
au «nom celtique». Leurs prêtres, les druides, enseignaient que tous
les Gaulois descendaient d’un même dieu. Et, quelle que fût la cité
de ces prêtres, ils formaient un seul corps, ils avaient des réunions
périodiques, ils obéissaient à un seul chef. Si les rivalités entre
peuplades empêchaient la cohésion politique, un vague instinct de
conscience nationale maintenait le goût de l’unité, et les prêtres, si
souvent favorables à la création des grandes puissances publiques, ne
décourageaient pas cette tendance.

Les Arvernes étaient le peuple désigné pour profiter de ces
aspirations. Leur terre était «l’ombilic» du domaine celtique: le
Puy de Dôme est à une distance égale des principales frontières de
la Gaule, de Marseille par où arrivaient les Romains, de la trouée
de Béfort qui s’ouvrait aux bandes germaniques, de Bordeaux où
commençaient les pinèdes des Aquitains, et de la forêt de Compiègne, au
delà de laquelle s’agitaient les Belges. Puis, comparés à ces peuples
qui gravitaient autour d’eux, les Arvernes étaient les plus nombreux
et les plus braves; ils possédaient les terres les plus riches, et ils
avaient le dieu qui pouvait parler du plus haut sommet.


II

Les Arvernes apparurent pour la première fois en dehors de leurs
limites au temps de la guerre d’Hannibal.

En 218, lorsque ce dernier traversa les plaines du Bas Languedoc
pour gagner l’Italie, il n’y trouva que les Volques; dix ans plus
tard (207), son frère Hasdrubal, suivant la même route, rencontra des
Arvernes, dont il fut d’ailleurs fort bien accueilli. C’est peut-être
entre ces deux dates qu’ils descendirent vers le Sud en conquérants:
car, s’ils se trouvaient alors sur le chemin du Rhône, ce ne pouvait
être que comme vainqueurs.

Leur empire a donc pris naissance à l’époque d’Hannibal et de Scipion:
époque, pour tout l’Occident, des fermentations belliqueuses et des
ambitions nationales; Rome achevait sa domination italienne, Carthage
conquérait l’Espagne, les Arvernes essayaient de fonder l’unité de la
Gaule.

Dans les années qui suivirent, ils étendirent ou assurèrent leurs
conquêtes. Ils profitèrent du répit que les autres maîtres du
monde laissaient momentanément aux régions narbonnaises. Carthage
était vaincue, Rome ne convoitait, au Couchant, que l’Espagne, et
s’inquiétait peu des mouvements d’une Barbarie lointaine.

Vers 125 avant notre ère, les Arvernes avaient soumis toute la
Celtique: du moins on le croyait à Rome. On donnait pour limites
méridionales à leur empire les Pyrénées, la mer et les terres de
Marseille, c’est-à-dire qu’ils avaient placé sous leur dépendance ou
dans leur alliance les Volques de Toulouse et de Nîmes, les Allobroges
de Vienne et de Genève, les Salyens d’Arles et des monts de Provence.
Au Nord, disait-on, leur domination s’étendait jusqu’à l’Océan. Et,
s’il faut ajouter foi aux bruits de ce temps, elle aurait même franchi
la Marne, débordé en Belgique, et ne se serait arrêtée que sur les
rives du Rhin, en face des peuplades germaniques.

Cette conquête fut-elle uniquement le résultat de guerres violentes et
continues? Le silence des auteurs anciens permet d’en douter. S’il y
avait eu en Occident de trop grandes convulsions militaires, l’écho en
serait venu aux plus curieux des Grecs et des Romains, à Polybe ou à
Caton, et nous le connaîtrions par eux ou par leurs héritiers.

Il est probable que les armes ne furent pas seules à faire cette
conquête. Les Arvernes ont dû s’appuyer sur des alliances celtiques
pour créer leur empire. Leur attitude à l’égard des Salyens et des
Allobroges paraît celle d’alliés et de protecteurs, plutôt que de
vainqueurs et de maîtres: les tribus de l’Isère furent trop rétives à
l’obéissance pour se laisser briser par des congénères. Il est rare,
dans l’histoire de la Gaule, qu’un peuple ambitieux agisse par ses
seules forces, et ne soit pas soutenu par quelque complicité puissante.
Lorsqu’au moment de l’arrivée de César l’helvète Orgétorix voulut de
nouveau faire de la Gaule un seul empire, il s’associa à des chefs
séquanes et éduens. Les cités aimaient à envoyer et à recevoir des
ambassades; elles se complaisaient, sans doute, dans les pourparlers
sans fin qui en résultaient. Sur ce point, les Arvernes étaient
supérieurs; ils avaient, pour convaincre de leur primauté, d’autres
arguments que leurs longues épées de taille. Leurs ambassadeurs étaient
chamarrés d’or; ils étaient accompagnés de porte-lances superbes et de
meutes de chiens; et à côté d’eux se tenaient des bardes, chantant la
noblesse, la gloire et la richesse de la nation, du roi, et de l’envoyé
qui venait en leur nom. Les Romains riaient à cette vue: mais il est
possible que les Arvernes aient parfois séduit et conquis les hommes de
cette manière, dans la Gaule éprise des beaux spectacles et du langage
harmonieux.


III

Il est à peine besoin de dire que l’empire arverne ne ressembla à
aucun État régulier, ayant une capitale et des organes communs. Ce ne
pouvait être qu’une fédération de peuplades gauloises sous le principat
de l’une d’elles, comme la ligue latine à l’âge des Tarquins, ou les
alliances grecques des temps troyens: car la Gaule présentera, dans
des proportions plus vastes et sous des allures plus grossières, les
mêmes institutions politiques que la Grèce et le Latium. Les peuplades
gauloises conservaient leur nom, leurs limites, leurs coutumes; leurs
milices servaient sous les chefs et les enseignes de la nation. La
Gaule demeurait une juxtaposition de vastes cités.

Le lien qui unit ces peuples aux Arvernes fut rarement celui de la
sujétion inconditionnée. Ce fut une clientèle plus ou moins étroite,
une alliance plus ou moins réelle ou déguisée. Il y avait des degrés
dans l’union, des exigences diverses dans la vassalité. Les Vellaves
ou tribus du Velay, pays qui n’est après tout que le prolongement
méridional des vallées et des montagnes de l’Auvergne, étaient dans
une dépendance complète: leur sort fut si étroitement lié à celui
des Arvernes que César ne distingua presque jamais les deux peuples,
et qu’on put regarder le Mont Mézenc, sur son flanc septentrional,
comme la dernière montagne de l’Auvergne. Les peuplades sauvages
qui bordaient vers le Midi le plateau central, Cadurques du Quercy,
Rutènes du Rouergue, Gabales du Gévaudan, sans être aussi dépendants
que les Vellaves, étaient tenus dans une clientèle assez stricte, et
reconnaissaient franchement «l’empire des Arvernes». Tous ces pays
constituaient au sud de l’Auvergne, depuis le Mézenc jusqu’au pic de
Nore, et de là jusqu’aux gorges de la Cère, un vaste demi-cercle de
montagnes, de forêts et d’amitiés qui garantissaient et consolidaient
le peuple arverne du côté des grandes vallées méridionales. Sauf le
Forez (où habitaient les Ségusiaves) et le Limousin, il avait groupé en
une domination compacte le massif du plateau central.

Au delà, ce fut une autorité assez fragile que celle qu’il exerçait. On
a quelques motifs, encore que fort légers, de croire que les Lémoviques
du Limousin et les tribus de la Loire moyenne (Carnutes d’Orléans et
Chartres, Andes d’Angers, Turons de Tours, Aulerques du Mans) lui
ont été particulièrement attachés. La nation des Allobroges s’est
vaillamment comportée sur les champs de bataille, côte à côte avec les
Arvernes et sous les ordres de leur roi. Mais, parmi les autres amis du
peuple arverne, beaucoup n’attendaient sans doute que l’heure du danger
pour répudier l’obéissance.

Si faible qu’il fût, ce lien de la clientèle ou de l’alliance ne
pouvait pas être simplement politique. Il dut revêtir aussi un
caractère religieux. Entre les peuples associés, il fallait quelque
symbole sacré, des mains unies, des serments prêtés, des étendards
rapprochés, des victimes égorgées, des dieux pris à témoin. Les
Gaulois n’eurent pas, tant s’en faut! l’esprit plus laïque que les
Grecs et les Romains. La subordination d’une cité à l’autre était un
engagement pieux dont, malgré les ruptures, les hommes ne perdaient pas
complètement le souvenir ou la crainte.

Deux cents ans après la formation de cet empire arverne, sous la
domination des Césars romains, le temple du Puy du Dôme sera le
sanctuaire le plus riche et le plus fréquenté de toute la Gaule: le
dieu qui l’habitera sera, sans conteste, le plus grand dieu des tribus
celtiques. Pareille popularité n’a-t-elle pris naissance qu’après
Vercingétorix et César, après la ruine des Arvernes et la conquête
romaine? Cela, en vérité, n’est point possible. Rome n’eût point permis
de se développer à un culte qui, grandissant ainsi à la suite de la
conquête, pouvait paraître la revanche des vaincus et une protestation
contre les maîtres. Si le dieu du Dôme fut si puissant sous les
empereurs, c’est que son pouvoir était ancien et solide, et que les
Romains n’ont pas jugé à propos de combattre les dieux après avoir
renversé les chefs.

Il est donc admissible que le dieu des Arvernes a dû sa gloire à celle
de leur empire. Il a profité de leurs conquêtes, son nom s’est étendu
avec le leur, ainsi que la vogue de Jupiter Capitolin a bénéficié
de tous les gains du peuple de Rome. Le Teutatès du Puy de Dôme a
peut-être aidé sa nation à fonder sa puissance; il l’a sans doute aidée
à la maintenir, établissant, au-dessus de la suzeraineté politique, la
prééminence religieuse. Remarquez comme ces deux forces se faisaient
face: Gergovie, la plus rude citadelle, peut-être, de la Gaule entière;
le Puy de Dôme, le haut lieu le plus central et le sanctuaire culminant
de toutes les tribus celtiques: tel Mispa, le sommet sacré d’Israël,
qui bornait l’horizon de Jérusalem, la principale place-forte de ce
peuple.

Je voudrais préciser davantage, et conjecturer encore: mais je ne
puis plus que poser des questions auxquelles les textes ne répondent
pas. Quel rôle les druides ont-ils joué dans cet empire? Y eut-il des
hommages périodiques des nations vassales au dieu arverne, comme ceux
des cités latines au Jupiter albain? Il faut avouer que Teutatès,
«dieu du peuple», protecteur du travail et des routes, ressemblait
singulièrement à un «dieu d’alliance». Son sanctuaire devint-il donc le
centre religieux de la fédération gauloise? Tout cela, je doute qu’on
le sache jamais. Le propre de l’histoire est souvent d’indiquer des
questions qu’il faut se résigner à ne point résoudre. Mais, quelle que
fût la forme de l’hégémonie arverne, soyons sûr qu’elle n’alla pas sans
l’appoint d’un dieu.


IV

Hégémonie plutôt que souveraineté. Les Arvernes ont été surtout des
conducteurs d’hommes, non des maîtres, mais des chefs. Leur payait-on
tribut? c’est possible, et je ne m’expliquerai pas autrement l’énorme
quantité d’or et d’argent qui affluait à la cour de leurs rois, les
Gaulois ne répugnant pas du reste à accorder un tribut aux nations
les plus fortes. Mais leur domination était surtout militaire, et
consistait d’abord en ceci, que le roi des Arvernes était le dictateur
suprême des armées confédérées de la Gaule. Comme tel, il pouvait mener
deux cent mille hommes, et davantage.

Cette royauté était-elle héréditaire chez les Arvernes? une famille
acceptée par les dieux s’y transmettait-elle le pouvoir? La chose
n’est point prouvée, elle est fort vraisemblable: nous ne connaîtrions
pas si bien Luern, le père du roi Bituit, s’il n’avait pas été roi
lui-même, et les Romains n’auraient pas retenu plus tard en gage le
fils de Bituit, si son père n’avait été qu’un parvenu. Mais en tout
cas, lorsque le roi des Arvernes se montrait à la tête de ces deux cent
mille hommes, représentants en armes de tant de nations, on pouvait
presque dire qu’il existait «un roi du nom celtique».

Ces rois de la Gaule, nous les voyons presque, grâce à Posidonius,
philosophe grec qui a voyagé dans le pays peu après leur passage. Il
nous a assez mal renseignés sur l’organisation de leur pouvoir: ces
législations barbares n’intéressaient pas un compatriote d’Aristote.
Mais il a été comme ébloui par le spectacle qu’avaient offert la
personne et le cortège du plus puissant roi de l’Occident, du chef
de l’armée la plus nombreuse et la plus turbulente qui fût campée
à l’ouest de l’Adriatique. Ces Grecs et ces Romains, admirateurs de
Paul-Émile, habitués à des troupes disciplinées et scientifiques, aux
légions calmes et denses, à ce glabre _imperator_ dur et sec comme une
action de la loi, et qui n’apparaissait dans l’éclat de la gloire que
le jour du triomphe, furent étonnés de retrouver en Gaule l’image des
pompeuses royautés militaires de l’Orient. Pour un roi arverne, la vie
était un triomphe perpétuel.

En temps de paix, il faisait naître sous ses pas le bruit, la gaieté
et l’orgie. Luern, du haut de son char, distribuait à la foule l’or
et l’argent avec cet orgueil de la richesse qu’on retrouvera, douze
siècles plus tard, chez les grands seigneurs du Midi. Il réunissait à
des banquets d’un luxe inouï, durant des jours entiers, tous ceux qui
voulaient s’enivrer et se gorger à ses frais; et l’enclos du festin
avait plus de deux lieues de tour. Les Arvernes avaient le goût du
colossal, le Puy de Dôme leur inspirait la grandeur, Néron ne fera pas
mieux qu’eux. Le barde de Luern avait raison de chanter, en attrapant
une bourse à la volée, que les ornières du char royal étaient des
sillons d’où germait une moisson d’or.

Plus éclatante encore était la vision du roi des Arvernes quand il
paraissait en appareil de guerre. Qu’on se le figure s’avançant dans
les auréoles de son collier et de ses bracelets d’or, sur son char
plaqué d’argent, dont les timons étincelants semblaient la foudre
forgée en métal; derrière lui se dressaient les sangliers de bronze
des tribus, insignes mystérieux des cités en marche; non loin de là,
la meute formidable de ses chiens de chasse, qui le faisait ressembler
autant à un meneur de bêtes qu’à un chef de peuples; et près de
lui enfin, le poète qui, la lyre à la main, chantait les glorieux
faits d’armes du roi et de sa nation. Bituit passait ainsi, dans une
apothéose de lumière, de bruit et de chant; et les hommes, imprégnés
par tous les sens de la grandeur du roi, les yeux frappés par l’or,
les oreilles par les clameurs, la pensée par les vers, s’imaginaient
peut-être qu’ils venaient de voir un dieu.


V

Les ressources métalliques de l’empire arverne peuvent s’expliquer par
l’abondance des métaux précieux dans les montagnes du massif central.
Mais on est aussi tenté de douter que les mineurs du Rouergue et du
Gévaudan, et les orpailleurs des Cévennes aient suffi à approvisionner
d’or et d’argent Luern et Bituit. Il est possible que leur royaume
ait été en relations commerciales avec les peuples voisins, les
Aquitains, les Ibères ou les Grecs de Marseille. Strabon insiste sur
les portages qui se faisaient entre les terres arvernes et la vallée
du Rhône: vu la difficulté de ces routes, ils n’ont été établis qu’au
temps où les Arvernes étaient assez riches et assez puissants pour
attirer et protéger les caravanes. L’Auvergne du Moyen Age a été une
sorte d’entrepôt entre le Nord et le Midi; celle de Bituit a pu être
quelque chose de semblable. Les Marseillais et les Étrusques sont venus
trafiquer jusque-là. Gergovie, la principale ville arverne, semble
avoir été une cité étendue et populeuse, je ne dis pas très belle, mais
à peu près aussi importante que Bibracte et qu’Avaricum: or une grande
ville ne se fait pas sans un effort sérieux vers la civilisation. Les
rois arvernes, qui laissèrent aux hommes, comme souvenirs, des banquets
hospitaliers, des distributions d’or et des chants de bardes, ne
ressemblaient pas à Attila. Leur barbarie ne venait que de leur manque
d’éducation. Ces princes, qui faisaient accompagner leurs ambassadeurs
par des poètes, vivaient dans un enthousiasme d’enfants, et quand
Posidonius nous montre la race gauloise puérile et turbulente, il subit
l’impression que lui ont faite les récits de l’empire arverne: bien
des traits que l’antiquité a attachés à la race celtique viennent des
images de ce temps-là.

Mais ces Barbares ne demandaient qu’à se mettre à l’école des peuples
plus instruits. C’est peut-être alors que les Arvernes inventèrent
je ne sais quelle bizarre légende qui les faisait descendre des
Troyens et leur donnait la même noblesse historique qu’aux peuples du
Latium. Il ne serait pas impossible que, les premiers de la Gaule,
ils aient imaginé de figurer leurs dieux sous une forme humaine, et
de copier à cette fin quelques bronzes de l’Étrurie. En tout cas, ils
introduisirent dans le monde celtique le système monétaire, et sans
doute avant les Éduens eux-mêmes.

Car les Arvernes ont frappé des monnaies d’or, les plus anciennes
qu’ait connues la Gaule. Des monnayeurs suivaient leurs armées,
toujours prêts à transformer en flans les colliers d’or, et à ouvrer
les flans en pièces figurées. Ces premières monnaies étaient de
serviles imitations des statères grecs, surtout de ces «philippes»
au type du bige dont le père d’Alexandre inonda le monde: le nom
même de Philippe demeurait inscrit en toutes lettres. Les Arvernes
copiaient les monnaies les plus populaires des pays civilisés, comme
certains États de l’Afrique reproduisent les thalers de Marie-Thérèse.
Au début, les copies furent assez bonnes: sans doute des artisans
grecs, aventuriers ou captifs, ont servi de monnayeurs. Puis,
elles dégénèrent, deviennent fort laides à voir, ignobles presque,
les lettres se réduisent à des jambages sans valeur, les corps se
transforment en un amalgame d’articulations géométriques: c’est que
l’ouvrier gaulois a remplacé le praticien grec. Il traduit toujours
le même type: la routine gagne vite chez les Arvernes. Mais enfin, la
première monnaie gauloise vient de ce peuple, et la monnaie a souvent
aidé à unifier des empires: témoin celui de Darius et la France de
saint Louis.

C’est la Grèce, en cela, qui fournissait le modèle aux Arvernes; c’est
elle encore qui leur imposait, vers le même temps, son alphabet. Quand
ils voulurent graver sur leurs pièces les initiales de leur nom, ils
prirent des lettres helléniques. L’alphabet grec leur servira longtemps
à fixer la parole celtique.

Monnaie et alphabet, et peut-être aussi statuaire, c’étaient de
prodigieux bénéfices faits sur la barbarie. Les Arvernes de Bituit
correspondent assez, dans l’histoire de la civilisation en Gaule, aux
Romains de Servius Tullius dans celle de la civilisation latine. Mais
l’avantage est tout entier pour les Gaulois: leurs pièces d’or, légères
et brillantes, valent infiniment mieux que ce carré de bronze, lourd,
sombre et massif, qui est l’as romain des premiers temps; et je ne
crois pas qu’on entendît à la cour de Servius les longues chansons de
gestes chères à nos ancêtres. La Gaule débutait gaiement dans la vie
civilisée, et en partie suivant le rite grec.


VI

C’est alors, vers l’an 125 avant notre ère, que les Romains décidèrent,
pour aider Marseille impuissante et protéger les routes de l’Espagne,
de se constituer une province au sud des Cévennes, entre les Alpes, le
Rhône et les Pyrénées. Pour écarter les Arvernes de ce pays, ils eurent
recours à la diplomatie et à la guerre.

Les Arvernes avaient en Gaule, pour principaux rivaux, les Éduens.

L’hostilité était naturelle et fatale entre ces deux peuples. Après
l’Auvergne, le Morvan éduen est le seul grand plateau de la Gaule
celtique; il domine, lui aussi, les vallées du Nord et le versant
du Sud. Les Éduens s’étendaient de Moulins et de Nevers à Mâcon,
et d’Avallon à Beaune; ils détenaient les routes les plus faciles
de la Gaule centrale. Il y avait entre eux et les Arvernes non pas
seulement la jalousie politique inhérente aux grandes nations, mais la
concurrence commerciale que se font des voisins placés sur les mêmes
chemins. Bibracte était la ville la plus industrieuse des Gaules: elle
a pu souffrir de la richesse des Arvernes. Enfin, les deux peuples
se touchaient de trop près pour être d’accord: ils avaient (en tenant
compte de leurs clientèles) frontière commune depuis Moulins jusqu’au
sud de Saint-Étienne. Les Arvernes étant maîtres de l’Allier, les
Éduens avaient pris la Loire en imposant leur patronage aux Ségusiaves
du Forez. En descendant vers le Nord, les bateliers du premier de ces
peuples rencontraient, de Moulins à Nevers, les péagers du second;
en cherchant les routes de l’Est et du Rhône, les caravanes arvernes
arrivaient chez les vassaux de la nation rivale; mais, pour gagner le
Midi par le plus court, il fallait aux Éduens traverser l’Auvergne
et le Velay son satellite. Les deux États avaient la sensation de
s’étouffer l’un l’autre.

On ne sait pas si les Éduens ont consenti, à un moment donné, à faire
partie de l’empire arverne. Mais, avant 121, ils avaient engagé des
pourparlers avec le sénat, et s’intitulaient déjà alliés ou amis du
peuple romain.

L’unité celtique était rompue pour cette fois. Les Éduens espionnaient
les Arvernes sur l’Allier, et, sur le Rhône, ils surveillaient les
Allobroges, les plus redoutables des amis de Bituit. Comme Marseille
dans le Midi de la Gaule et Pergame en Asie, ils étaient les traîtres
officiels désignés pour fournir à l’intervention romaine un motif et un
appui.

En 125, les Romains conquirent le pays des Salyens, ce qui fut
un premier défi à la puissance arverne. Puis ils menacèrent les
Allobroges, sous le double prétexte qu’ils avaient donné asile au roi
des Salyens et causé quelques dégâts sur le territoire des Éduens.
Bituit franchit alors le Rhône à la tête de ses deux cent mille hommes,
Arvernes, Rutènes et autres, et quand il rencontra, au confluent de
l’Isère, les trente mille hommes du consul Fabius, il jugea que ses
chiens seuls auraient leurs portions (août 121).

Fabius souffrait de la fièvre quarte: il se fit conduire dans les rangs
de ses soldats, tantôt assis dans sa litière, tantôt soutenu pas à pas:
il encouragea lui-même ses manipules, expliqua la façon de combattre,
montrant sans doute le peu que valaient ces hordes impétueuses, les
décomposant, si l’on peut dire, pour les ramener à leur plus simple
expression, un élan sans portée. Ce qu’il avait voulu arriva, et ce fut
le triomphe de la précision militaire sur la synthèse de parade: cent
vingt mille Gaulois périrent, contre quinze Romains. C’est là du moins
ce que rapportent les historiens classiques.

Bituit estima que les dieux avaient prononcé contre lui; il demanda une
entrevue, on la lui accorda, mais on le retint pour plus de sûreté et
on l’expédia en Italie. Les Arvernes et les Allobroges furent battus
une fois encore, et on put triompher d’eux à Rome. Bituit fit merveille
dans le cortège, avec son char d’argent et ses armes bariolées. Puis,
on l’envoya captif à Albe.


VII

La Gaule celtique, privée de son chef, était ouverte aux Romains.
Peut-être quelques-uns songèrent-ils dès lors à la conquérir. Les
Arvernes vaincus, leurs terres, du droit de la victoire, étaient à
Rome. Soixante-dix ans plus tard, César dira qu’ils avaient été, eux et
leurs clients, dans la main du sénat et que celui-ci aurait pu exercer,
sur toute la Gaule, un «très légitime empire», _justissimum imperium_.

Il ne le voulut pas: il allait avoir, sur les bras, Jugurtha et bien
d’autres ennemis. Seulement, il n’entendit pas que la Gaule conservât
même un semblant d’unité.

L’empire arverne n’exista plus, chaque nation conserva ou reprit son
autonomie. Mais, comme cet empire avait été l’œuvre de la royauté,
comme les Gaulois en confondaient peut-être l’idée avec le prestige
de la famille de Luern et de Bituit, les Romains s’arrangèrent pour
supprimer l’hérédité du pouvoir royal: le sénat se fit livrer Congenat,
fils de Bituit, et le garda à Rome. Au reste, à part cela, il laissa
les Arvernes et la Gaule «jouir de leurs propres lois». Il se contenta
de réunir à son empire les pays situés au sud et à l’est des Cévennes.
Les Volques, les Salyens, les Allobroges, les Helviens de l’Ardèche
durent reconnaître, au lieu de l’alliance arverne, la souveraineté du
peuple romain. Leur territoire forma la province de Gaule Transalpine,
à laquelle Narbonne devait donner le nom de Gaule Narbonnaise.

De cette domination des Arvernes et de cette victoire des Romains, il
resta deux impressions plus ou moins exactes dans les générations qui
suivirent:--que les Gaulois n’étaient demeurés libres que par la grâce
de Rome,--que les Arvernes avaient autrefois commandé à toute la Gaule.
Les Romains ne voulurent pas oublier leur rôle de vainqueurs généreux,
mais les Gaulois ne purent perdre le souvenir des liens qui les avaient
attachés au peuple arverne.




CHAPITRE V

CELTILL, PÈRE DE VERCINGÉTORIX

      Vercingetorix, Celtilli filius, Arvernus,... cujus pater
      principatum Galliæ totius obtinuerat.

      CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 4, § 1.

  I. Politique et alliances du sénat en Gaule.--II. Révolutions
  aristocratiques.--III. Cimbres et Teutons en Gaule.--IV. Celtill:
  reconstitution de l’empire arverne.--V. L’aristocratie arverne
  renverse Celtill.--VI. Formation des deux ligues arverne-séquane
  et éduenne.--VII. Victoire de la première avec l’aide des
  Germains.--VIII. Le parti national: Orgétorix et Dumnorix.


I

Les Arvernes et la Gaule celtique, au lendemain de la défaite de
Bituit, jouissaient d’une liberté beaucoup plus grande que celle qui
resta, après Cynoscéphales, à la Macédoine et à la Grèce. Les soldats
romains ne franchirent pas les Cévennes; dans les deux vallées du Midi,
ils s’arrêtèrent à Toulouse sur la Garonne et à Vienne sur le Rhône. Au
delà de ces limites, aucun délégué, que l’on sache, ne s’aventura pour
parler au nom du sénat et du peuple romain. Le voisinage de la Province
ne pouvait être importun que par l’excès d’initiative des marchands
italiens: mais les Celtes les accueillaient avec joie, ils recevaient
d’eux ce dont ils étaient le plus friands, des amphores d’excellent vin
et des poignées de nouvelles.

Cependant, le sénat ne se désintéressa pas des affaires d’au delà des
Cévennes. Ses générosités étaient d’ordinaire sans lendemain, et il ne
renonçait jamais à une convoitise qui lui avait été une fois ouverte.
Sa politique en Gaule ressembla à celle de Flamininus en Grèce, avec
une allure plus discrète ou plus insouciante. Il se prépara à toute
éventualité d’ambition romaine, et pour cela chercha à se créer, chez
les Celtes, des amis et un parti.

Les amis, le sénat les choisit avec discernement. Le principal
adversaire qui le gênait en Gaule était toujours la nation arverne;
sans être souveraine, elle demeurait la plus forte. Elle conserva sans
doute ses clientèles du plateau central: par les vallées du Tarn,
de l’Aveyron et du Lot, ses alliés menaçaient la Garonne, romaine
jusqu’à Toulouse; par la plaine de l’Allier, elle avait sa voie de
conquête tracée vers le Nord. Les Romains renouvelèrent ou conclurent
des traités d’alliance avec les peuples qui pouvaient fermer ces deux
routes aux revanches arvernes.

Le confluent du Lot et de la Garonne appartenait aux Nitiobroges
d’Agen: leur roi fut déclaré par le sénat l’ami du peuple romain. Les
Éduens étaient maîtres du confluent de l’Allier et de la Loire: ils
continuèrent à être traités en amis et alliés, avec beaucoup d’égards.
Rome consentit même à ce que ce peuple barbare s’appelât son «frère»:
étrange et rude fraternité, qui complétait l’alliance politique par une
communion mystique de sang et de race.

Plus loin encore vers l’inconnu, mais toujours dans les deux mêmes
directions, le titre d’ami fut donné à un roi aquitain à l’Ouest, au
roi des Séquanes dans le Nord.

Ces alliances servaient à la fois les intérêts militaires et
commerciaux de Rome. La province proconsulaire de la Gaule se composait
surtout de deux routes, celle de l’Aude et Garonne, et celle du Rhône.
Les Nitiobroges à Agen, les Éduens à Mâcon, tout en surveillant le
flanc de la puissance arverne, dégageaient pour le négoce l’entrée de
ces deux routes dans le monde barbare: ils se faisaient, comme hôtes et
amis, les fourriers du peuple romain.


II

Surveillés de côté, les Arvernes étaient contenus d’en haut. Rome
leur laissait lois et liberté; mais on a tout lieu de croire qu’elle
ne leur permit que les chefs qui pouvaient lui plaire. Or le sénat
n’aimait point les grandes royautés: il y avait, entre elles et
lui, incompatibilité d’ambitions. Les principaux obstacles à sa
domination universelle lui vinrent des rois, Pyrrhus, Philippe,
Antiochus, Persée, et en ce moment même Mithridate; Hannibal, tout
compte fait, fut roi hors de Carthage. Les aristocraties, qu’elles
fussent italiennes, grecques ou celtiques, étaient moins dangereuses
pour le sénat: aucune n’avait des velléités conquérantes excessives,
presque toutes regardaient la noblesse romaine comme un idéal, elles
lui ressemblaient, l’enviaient ou l’imitaient; et, surtout, elles
désiraient gouverner leur peuple comme le sénat paraissait gouverner le
sien. Ce fut sur elles que les chefs de Rome s’appuyèrent, aussi bien
chez les peuplades gauloises qu’à Athènes ou à Capoue.

Chez les Arvernes, les Romains firent si bien, que l’aristocratie fut
désormais le seul gouvernement possible. Ils confisquèrent la famille
royale: Bituit et son fils restèrent dans le Latium. L’historien qui
rapporte ce détail ajoute que ce fut «dans l’intérêt de la paix». La
noblesse arverne, qui put prendre alors l’autorité, dut savoir gré au
sénat de cette intention pacifique.

Cette ruine du pouvoir royal ne fut point, à cette époque, un fait
particulier aux Arvernes. Nombre de cités de la Gaule traversaient
alors la même révolution politique que Rome et les villes latines
au temps des Tarquins. La vieille royauté, qui était héréditaire,
militaire, et peut-être aussi sacerdotale, y luttait péniblement contre
les chefs de clans, les patriciens gaulois. Les grandes familles se
lassaient d’être gouvernées par une lignée qui ne leur paraissait
que la première d’entre elles. Le régime aristocratique, çà et là, se
substituait à la monarchie. Les peuples dépendirent alors uniquement de
leurs chefs de clans, réunis en sénat, dirigés par un magistrat annuel,
le vergobret, sorte de juge suprême qu’ils choisissaient dans leur
rang.

Ces révolutions occupèrent fort les Gaulois entre la défaite de Bituit
et l’arrivée de César: elle fut, chez les Arvernes, la conséquence de
la victoire de Rome. Le sénat ne la provoqua peut-être pas ailleurs:
nulle part il ne la vit avec déplaisir; le parti aristocratique lui
fournit, par exemple chez les Éduens, ses meilleurs amis.


III

Les conséquences de ces luttes de partis et de la ruine de la royauté
arverne se firent sentir rapidement. Rome fut l’agent destructeur de la
patrie gauloise.

En 125 avant notre ère, l’empire celtique était le plus brillant de
l’Occident barbare, il en était aussi le plus utile. Il contenait à la
frontière du Rhin les migrations germaniques. Quand il se fut disloqué,
aucune nation ne présenta une surface assez grande pour les arrêter. En
110(?), les Cimbres et les Teutons franchirent le fleuve.

Entre la Marne et la Moselle, les peuples belges furent assez forts et
assez unis pour écarter l’invasion. Il ne fallait qu’un peu de cœur et
d’entente pour imposer le respect à ces hordes naïves. Elles refluèrent
vers le Sud.

De la Marne aux Pyrénées, le courage manqua aux Celtes désunis. Ce
ne fut pas une déroute, mais une de ces paniques effroyables qui
saisissent les foules au moment des inondations subites. Les bandes
germaines envahirent, dévastèrent, recouvrirent toutes les campagnes;
la population se réfugia dans les bourgades fortifiées, îlots de
résistance au milieu de terres submergées. La Gaule fut frappée de
la même manière qu’elle devait l’être, six cents ans plus tard, par
d’autres troupes transrhénanes. Pendant des semaines, les envahisseurs
allaient et venaient au pied des villes investies, et il y eut de
telles misères que les Gaulois durent s’entre-dévorer. Les Arvernes,
qui avaient les plus riches plaines, les trésors les plus abondants,
et les forteresses les plus solides, furent sans doute ceux qui
souffrirent le plus et qui résistèrent le mieux.

Enfin les Barbares s’écoulèrent dans la province romaine, et la vie
normale reparut en Gaule au milieu de ces ruines.

Au temps de l’empereur Vespasien, le légat Cérialis faisait en ces
termes l’apologie de l’œuvre romaine: «Sans nous, la Gaule était
impuissante contre les Germains: elle est la terre favorite de leurs
convoitises éternelles; mais ses divisions l’ont toujours empêchée
de se protéger contre eux.» Cérialis ne dit point quel peuple avait
été l’auxiliaire de ces divisions. Si au lieu de nations rivales, les
Cimbres et les Teutons avaient rencontré Bituit, il y aurait eu de
belles batailles en Gaule.


IV

Les temps qui suivirent sont pleins d’incertitudes. Un seul fait s’en
dégage avec netteté. L’unité de la Gaule, ou pour le moins de la Gaule
celtique (entre les Cévennes et la Marne) fut un instant reconstituée,
et elle le fut, cette fois encore, au profit des Arvernes. Il y eut,
vers l’an 80 avant notre ère, un nouvel empire de la Gaule, sous le
principat de la nation de Bituit.

Mais cet empire et l’Auvergne elle-même ne furent pas alors, comme au
temps de Luern et de son fils, entre les mains d’un roi. La monarchie
était de moins en moins populaire dans les cités gauloises. La
fédération se fit sous le régime de la magistrature, et non pas de la
royauté. Les Arvernes avaient à leur tête, comme vergobret ou comme
chef militaire, un des leurs, Celtill, et celui-ci était en même temps
le dictateur de la Gaule confédérée, comme le consul de Rome était le
chef de la ligue latine.--Tout cela est certain, si César, qui nous
l’a fait entendre, ne se trompe pas. Mais ce qui va suivre n’est qu’une
hypothèse.

Il est possible que les hommes de cette génération aient sincèrement
voulu réparer le mal que Rome et les Cimbres leur avaient fait. Un
ennemi barbare (et les Germains ne pouvaient être que des Barbares
pour les Celtes) allait sans relâche déverser en deçà du Rhin des
masses d’hommes toujours plus nombreuses. Les Gaulois, maintenant
installés chez eux, étaient à leur tour sous la menace de ce péril
d’invasion qu’ils avaient eux-mêmes fait si longtemps courir à la
Grèce et à l’Italie. L’union du plus grand nombre pouvait seule les
sauver. Ils renouèrent les liens que les générations précédentes
avaient formés autour des Arvernes. Peut-être les druides aidèrent-ils
à ce groupement, qui servait les intérêts de leur propre association;
peut-être encore, dès ce temps-là, les Celtes eurent-ils l’idée
d’assemblées générales, d’un conseil politique de la Gaule semblable à
ces grandes assises religieuses que les prêtres de toutes les nations
organisaient dans la forêt des Carnutes. En dépit de nombreuses
défaillances, la pensée de l’unité gauloise continuait à vivre.


V

Mais la notion d’un grand empire se séparait rarement de celle d’une
grande monarchie. Ce fut un roi que ce biturige Ambigat dont les
Gaulois célébraient encore la légendaire domination. Bituit avait
eu, de la royauté, la réalité et l’appareil. Celtill aspira à lui
ressembler, et à changer son titre contre celui de roi.

Ce Celtill fut, sans nul doute, un chef semblable à d’autres chefs,
mais plus riche et plus influent que ses rivaux. Nous devinons sans
peine comment il procéda, l’histoire est banale dans l’antiquité.
Il avait plus d’amis que les autres nobles, plus d’esclaves, de
mercenaires, de clients, de parasites et de débiteurs. Un parti put se
former autour de lui, plébéien, militaire et monarchique; et ce parti
ne différa guère de ceux que groupèrent les Pisistrates à Athènes ou
Manlius à Rome, guettant la royauté de leur nation à travers la faveur
populaire et le prestige de la gloire des armes.

Les autres chefs furent les plus forts. Ils réservèrent à Celtill le
sort prévu par la coutume des peuples anciens contre les aspirants à
la tyrannie, celui que les patriciens avaient infligé à Manlius. Il
fut condamné à mort. Le jugement fut solennel, public, porté par la
cité tout entière contre celui qui avait voulu lui faire violence.
Puis l’exécution eut lieu: l’usage était que le coupable pérît sur le
bûcher, voué aux dieux du peuple outragé.

Les Arvernes frappèrent l’homme et ne touchèrent pas à la famille.
Ils ne lui imputèrent pas le crime de son chef. C’est ainsi qu’après
l’expulsion de Tarquin le Tyran ses congénères demeurèrent à Rome et
purent aspirer à la gouverner par des moyens légitimes; aucune grave
malédiction ne fut portée non plus contre la race dont Manlius était
sorti. Les dieux se contentaient d’abord de la victime désignée par la
faute.

Le frère de Celtill, Gobannitio, conserva chez les Arvernes son rang
et son influence. On peut même soupçonner ce Gobannitio d’avoir aidé
à renverser son frère. Les aspirants à la tyrannie eurent souvent
dans leur famille leurs pires adversaires: Brutus et Tarquin Collatin
fondèrent contre le chef de leur clan le gouvernement des patriciens
de Rome; et l’Éduen Dumnorix, qui rêvera d’imiter Celtill, se heurtera
à son frère Diviciac. Gobannitio allait devenir un des gardiens les
plus vigilants de cette autorité des grands que son frère Celtill avait
tenté de renverser.

Celtill laissait un fils en bas âge, nommé Vercingétorix. Les Arvernes
furent plus cléments pour lui que les Romains ne l’avaient été pour
le fils de Bituit. Celui-ci avait partagé la captivité de son père:
Vercingétorix conserva, non seulement la vie et la liberté, mais
l’héritage du condamné. On lui laissa ce dont les dieux l’avaient
fait héritier, cette richesse en hommes et en choses qui pouvait lui
permettre de conquérir dans son pays la situation réservée aux hommes
de sa race.


VI

Une fois encore l’unité de la Gaule fut brisée après la mort de
Celtill. Cependant, le morcellement ne fut pas absolu. Toutes ces
convulsions militaires et politiques, ces alternatives d’union
et de désunion, laissaient aux cités gauloises, en même temps
que l’impuissance à former un empire, le regret de vivre isolées.
N’avait-on pas vu en Grèce, après le groupement de tous les peuples
à Platées, se constituer les deux ligues de Sparte et d’Athènes,
compromis entre le besoin de s’entendre et l’instinct de se combattre?

Quatre coalitions se formèrent entre le Rhin et l’Océan, les Cévennes
et la Garonne, dans le domaine qui restait aux Gaulois encore libres.
Les peuples situés de l’embouchure de la Seine à celle de la Loire
fondèrent la fédération de l’Armorique, qui sans doute fut maritime
aussi bien que terrestre. Les nations de la Belgique, auxquelles
l’invasion des Cimbres avait donné le sentiment de leur force et
de leur solidarité, demeurèrent groupées pour la plupart autour
des Suessions. Mais les deux principales ligues furent celles qui
reconnurent la suprématie des deux grands États de la Gaule centrale,
les Arvernes et les Éduens.

Entre ces deux États et ces deux ligues, l’hostilité fut aussi
constante qu’entre Sparte et Athènes, Israël et Juda. La Gaule était
vraiment un pays à deux têtes. La rivalité entre les deux peuples se
répercutait dans les moindres cités, dans les cantons, dans les clans,
dans les familles mêmes. Il devait y avoir des amis des Arvernes chez
les Éduens, et inversement, comme Athènes eut ses amis à Sparte.

Les deux nations suzeraines s’appuyaient sur des cités clientes et sur
des peuples amis. On a déjà nommé la clientèle habituelle des Arvernes,
les gens du Velay, du Rouergue, du Quercy, du Gévaudan. Les Éduens
avaient sous leur dépendance particulière les peuples du Forez, du
Beaujolais et de la Bresse.--Les deux rivaux s’étaient acquis chacun
une alliance utile et puissante parmi les nations de premier ordre.
Les Bituriges du Berry, qui commandaient vers la Loire moyenne les
abords du plateau de l’Auvergne, s’étaient unis aux Éduens; il en fut
de même des Sénons, leurs voisins dans les vallées de l’Yonne et de
la Seine, ce qui assurait aux nobles du Morvan un débouché dans le
bassin de Paris. Mais en revanche les Séquanes de la Franche-Comté,
qui disputaient aux Éduens les deux rives et les péages de la Saône,
avaient accepté l’alliance des Arvernes: car ce fut une cause ordinaire
de jalousie entre les cités gauloises que la possession des deux bords
et le monopole des droits sur les rivières importantes.--Au delà de
la Marne, les Belges ne se désintéressèrent pas absolument de ces
querelles: des liens d’amitié, sinon de clientèle, se nouèrent entre
les Éduens et l’une de leurs principales nations, les Bellovaques.

En dehors de la Gaule, l’un et l’autre parti cherchèrent des appuis:
ils ne répudièrent pas plus l’accord avec l’étranger que les Grecs
d’aucune époque. Les Éduens demeurèrent de plus en plus attachés au
peuple romain, et leurs chefs, comme Diviciac, finirent par apprendre
le chemin de Rome et l’hospitalité des sénateurs en vue.--Contre les
Romains, protecteurs dangereux de leurs adversaires, les Arvernes
eurent recours à des auxiliaires germains, qui pouvaient devenir plus
redoutables que les Romains eux-mêmes. D’autant plus que le sénat,
ayant tour à tour sur les bras Mithridate, Sertorius, Spartacus, les
pirates et Catilina, ne pouvait guère, au nord du Rhône, envoyer que
des formules et des décrets.


VII

Ce qui devait se produire arriva. Au lieu d’avoir les Germains en
grosses masses, comme au temps des Cimbres, la Gaule les eut par
bandes. Il y avait toujours, sur l’autre rive du Rhin, des hordes
germaniques à la recherche d’aventures et de terres. À l’appel des
Arvernes et des Séquanes, il en accourut quelques-unes sous les ordres
d’Arioviste. Les Éduens furent battus (71-61 av. notre ère).

Le parti opposé triompha. Mais comme, dans les dernières affaires,
c’étaient les Séquanes et non les Arvernes qui avaient eu le principal
rôle, le premier de ces peuples prit pour lui la prééminence dans la
ligue qui l’avait emporté. Les chefs de Besançon eurent le pas sur ceux
de Gergovie. Au fur et à mesure que les Germains se mêlaient des choses
celtiques, l’axe politique de la Gaule se déplaçait. Il reculait vers
l’Est. Bientôt, il semblera passer même chez les Helvètes.

Les Séquanes, avec l’appui d’Arioviste, essayèrent davantage. Ils
voulurent imposer leur suprématie aux Éduens et à leurs amis. Il
semble qu’ils aient réussi, et que par là une certaine communauté de
dépendance fût rétablie chez les Celtes de la Gaule centrale.

Il est à peine besoin d’ajouter que jamais union ne fut plus précaire
et plus nominale. D’abord les Éduens ne cessaient de grincer des dents
et d’invoquer le sénat. Puis Arioviste se persuada qu’il valait mieux
travailler pour son propre compte: il se fit remettre les otages et les
tributs qui revenaient de droit aux Séquanes; il s’installa chez eux
en se faisant octroyer le tiers de leurs terres; il demanda bientôt
d’autres territoires pour de nouvelles troupes qu’il appelait.--Il y
avait cinquante ans, la Gaule avait vu la bande germaine qui détruit
et qui s’échappe; elle voyait maintenant celle qui s’arrête et qui
s’établit. Déjà apparaissait dans son histoire cette succession
de faits qui, quatre ou cinq siècles plus tard, constitueront les
invasions germaniques.

Arioviste, commandant aux Séquanes auxquels la Gaule paraissait
soumise, revendiquait avec outrecuidance l’empire des nations
celtiques, comme, après la défaite de Bituit, le sénat romain avait cru
pouvoir y prétendre.

Le sénat de ce temps, celui de Cicéron, fort occupé des affaires
intérieures ou des triomphes orientaux de Pompée, comprit assez mal ces
événements lointains de l’Occident. Les députés gaulois qui vinrent le
trouver contribuèrent médiocrement à l’éclairer. Ne sachant plus quel
peuple favoriser, il les caressait tous également. Le roi des Séquanes,
la nation éduenne, n’étaient-ils pas également ses «amis»? En 59 même,
on donna à Arioviste ce titre convoité, comme si l’on sanctionnait par
là ses prétentions sur la Gaule. Peut-être les sénateurs bornaient-ils
leur politique à souhaiter à tous ces Barbares une haine réciproque.

Mais que les Gaulois, suivant leurs penchants, se rassurent ou
s’inquiètent. Cette indifférence de Rome ne sera pas éternelle.
Deux faits se produisent, l’un qui légitime, l’autre qui annonce son
intervention.--En 61, un sénatus-consulte de quelques lignes promet
assistance au peuple éduen, et cela devait suffire le jour où un
proconsul aurait le désir de franchir le Rhône au Confluent. Et deux
ans plus tard, en 59, César reçoit ce proconsulat des Gaules dont il
attendait la gloire et la richesse.

Comme la Grèce prise entre Philippe et le sénat, la Gaule voyait à son
horizon un double «nuage», celui de Rome qui se formait lentement vers
le Sud, celui de la Germanie qui éclatait déjà dans le Nord.


VIII

Le seul moyen de salut qui lui restât était dans l’union de toutes ses
cités. Un pouvoir respecté au-dessus de chaque peuplade, les chefs de
nations étroitement fédérés: peut-être n’était-il pas trop tard pour
réaliser ce dessein. Les plus grands chefs de clans des principales
nations résolurent cette tentative: Orgétorix chez les Helvètes,
Dumnorix chez les Éduens, Castic chez les Séquanes, un autre chez
les Bituriges. Le complot ne paraît pas avoir eu d’adhérents chez les
Arvernes: Vercingétorix, le fils de Celtill, était fort jeune encore,
et les autres chefs de son peuple ne furent pas compromis dans cette
entreprise.

Les conjurés s’unirent entre eux par des mariages, présages de la
confédération future. Orgétorix donna sa fille à Dumnorix, et tous deux
devinrent les vrais artisans du complot national. Chacun chez soi, les
chefs devaient se mettre à la tête des mécontents et de la tourbe des
plébéiens, et préparer dans leur cité la chute de l’aristocratie et le
rétablissement à leur profit de la royauté. Orgétorix serait roi des
Helvètes, Dumnorix, des Éduens; Castic, dont le père avait été roi chez
les Séquanes, reconquerrait le titre dont les nobles l’avaient écarté.
Enfin les Helvètes s’apprêtèrent à quitter leur pays, où ils étaient
trop nombreux, pressés par les Germains et bloqués par la montagne;
ils se fixeraient quelque part dans les grandes plaines vacantes de
l’Ouest: mais, en cours de route, leur armée, brochant sur toute la
Gaule, en assurerait l’empire à Orgétorix, Dumnorix et leurs amis
(61-59 avant notre ère).

Malgré toutes ses discordes, la Gaule n’avait donc point perdu le
goût de la liberté et le sentiment national. La pensée de devenir un
seul empire végétait toujours dans les diverses cités. Le patriotisme
celtique était, comme le panhellénisme, un sentiment léger et subtil,
se dissipant sous le souffle d’un orage plus fort, se reformant aussi
vite qu’il se dispersait. À tous les moments de crise, il se leva des
hommes d’une ambition intelligente pour dire que, s’il fallait avoir
des maîtres, mieux valait obéir à des Gaulois. Entre les alliés de Rome
et les victimes des Germains, Orgétorix et Dumnorix constituèrent un
tiers-parti, fédéral et national, monarchique et populaire, et ils se
liguèrent pour rétablir l’union faite jadis par l’arverne Celtill.




CHAPITRE VI

VERCINGÉTORIX, AMI DE CÉSAR

      Ὁ Οὐερκιγγετόριξ... ὲν φιλίᾳ ποτὲ τῷ Καίσαρι ἐγεγόνει.

      DION CASSIUS, _Histoire romaine_, XL, 41, § 1.

  I. L’aristocratie lutte contre le parti national.--II. Arrivée,
  projets politiques et auxiliaires de César.--III. La Gaule soumise
  à César.--IV. De quelle manière César commandait à la Gaule.--V.
  César restaure la royauté: Vercingétorix, ami de César.--VI. Ce que
  les Gaulois pouvaient penser de l’amitié de César.--VII. Progrès
  continus du parti national: Dumnorix, Indutiomar, Ambiorix.


I

Le parti national des chefs populaires avait deux principaux ennemis:
au dedans de la Gaule, les sénats locaux, désireux de garder l’autorité
publique; au delà des frontières, César, qui préparait ses légions.

Quand il quitta l’Italie, il trouva sa besogne à moitié faite par
les sénateurs gaulois. Grâce à leur vigilance, le triumvirat royal
d’Orgétorix, Dumnorix, Castic ne put se constituer. Les chefs helvètes,
avertis à temps, se débarrassèrent d’Orgétorix, soit en le tuant
eux-mêmes, soit en l’invitant au suicide. Dumnorix fut étroitement
surveillé par le vergobret en charge et par son frère Diviciac, revenu
de Rome. Le séquane Castic disparaît de l’histoire. Une fois de plus
l’aristocratie déclara qu’elle avait sauvé les libertés de son pays, ce
qui voulait dire qu’elle avait assuré à nouveau sa propre domination.
En Gaule comme en Grèce, elle empêchait âprement les peuples de se
rapprocher, les vastes patries de naître. L’étranger était le favori
de son égoïsme conservateur. Les Éduens avaient, en la personne de
Diviciac, à la fois leur Antalcidas et leur Polybe.

Mais le péril était encore très grand pour les patriciens gaulois.
Derrière les forêts des Vosges, Arioviste amassait de nouvelles
espérances. À Bibracte même, Dumnorix ne renonçait à aucun de ses
projets: c’était un homme d’une ambition tenace, d’un esprit retors,
d’un caractère souple, qui savait vouloir, attendre et se taire. Enfin,
les Helvètes n’abandonnèrent point leur résolution de s’établir dans
l’Ouest: leurs préparatifs étaient achevés, leur migration commença
(début de 58). Dumnorix avait conservé d’excellentes relations et
des attaches de famille chez les Séquanes, les Bituriges et d’autres
peuples; il demeurait l’ami des Helvètes, il avait parmi eux ses
beaux-frères, les fils d’Orgétorix, auxquels la nation avait laissé
leur rang; le chef éduen se tint prêt à accueillir les émigrés, en
dépit de son sénat, et comme auxiliaires à ses entreprises sur la
Gaule.


II

C’est alors que César apparut sur le Rhône, qui, de Lyon à
Genève, formait la frontière de la province romaine et de la Gaule
indépendante. Il venait, lui aussi, pour conquérir cette Gaule. Mais
il voulait cette conquête à la fois plus nettement et moins ouvertement
que Dumnorix et qu’Arioviste.

Jamais proconsul de Rome ne sut plus exactement, dès le jour de son
entrée en charge, jusqu’où il souhaitait aller. L’ambition de César,
en Gaule et ailleurs, eut en même temps un caractère scientifique et
une allure impériale, elle fut précise et prestigieuse. Il commença par
marquer nettement les frontières du pays qu’il avait à conquérir: les
Pyrénées, le Rhin et l’Océan. Avant d’écrire ses Commentaires, comme
avant de commencer ses campagnes, il traça les limites géographiques
qu’il assignait à la Gaule, et il n’est pas bien sûr qu’il n’ait pas
été lui-même l’inventeur heureux de ces limites: si le Rhin, depuis
tant de siècles, passe pour être la fin de la Gaule, n’est-ce pas
surtout parce que César a dit qu’il l’était, et a voulu qu’il le fût?
Et ayant ainsi dessiné ce pays, depuis les monts du Sud jusqu’au grand
fleuve, il a arrêté qu’il serait son empire.

Mais s’il le savait, il ne le disait pas. Il eut l’air de venir en
Gaule malgré lui. Il se fit appeler, désirer, caresser des sénateurs
gaulois. Chacune de ses campagnes militaires fut précédée d’une
campagne diplomatique, qui prépara et justifia l’autre. Pendant
l’hiver, les amis gaulois de César parlaient et négociaient; puis,
au printemps, comme s’il ne faisait que marcher sur l’invitation d’un
conseil d’alliés, César se mettait en route. Il se proposait à peine,
il ne s’imposait jamais. Il trouva toujours des prétextes autres que
son ambition: pour intervenir, le sénatus-consulte qui ordonnait de
protéger les Éduens; pour combattre, l’appel des Éduens menacés par
les Helvètes; pour rester, la protestation de l’assemblée des Gaules
contre la tyrannie d’Arioviste. Il y eut, pour tromper la galerie des
auxiliaires et empêcher les imprudences de la soldatesque, d’étonnantes
mises en scène: poignées de mains entre Romains et Barbares, cortèges
fraternels d’amis des deux nations, allées et venues incessantes entre
un conseil gaulois et le camp de César. Une façade celtique dissimulait
l’œuvre latine.

Quelques Gaulois, sans doute, s’y laissèrent prendre. D’autres ne
demandèrent pas mieux que de se faire tromper. Les Éduens regardèrent
César et ses légions comme un appui inespéré: grâce aux nouveaux-venus,
ils rêvèrent d’établir enfin, après les Arvernes et les Séquanes,
leur principat sur la Gaule entière. Les aristocraties pourront, de
leur côté, César étant là, se délivrer pour longtemps des aspirants
à la tyrannie, qui sont autant de gêneurs pour la politique romaine.
Aussi, dès qu’il pénètre en Gaule, il a près de lui des chefs séquanes
et d’autres, les patriciens et le vergobret même des Éduens, et la
cavalerie presque entière de ce dernier peuple: comme Dumnorix la
commande, le général, averti, fait mettre des gardes à ce dangereux
personnage. Si les Éduens sont les auxiliaires du proconsul, il est
regardé par eux et d’autres Gaulois comme un auxiliaire supérieur, tels
qu’avaient été d’abord Arioviste ou Orgétorix. César et l’aristocratie
celtique unissaient leurs ambitions, en attendant de se duper l’un
l’autre.


III

Au début, les deux alliés parurent tirer un égal profit des opérations
militaires.

La défaite des Helvètes compléta la ruine du parti national. Dumnorix
demeura en otage entre les mains de César; des délégués de toute la
Gaule vinrent complimenter le vainqueur, et, avec son assentiment, se
formèrent en assemblée générale; il fut reconnu comme un bienfaiteur
par l’aristocratie.--Puis, au delà des Helvètes, il alla chercher
Arioviste et le rejeta sur la rive droite du Rhin. Ce que faisant,
il délivra les Séquanes d’une grande honte, les Éduens d’un grand
péril.--Enfin, il continua à servir les intérêts du peuple de Diviciac:
après l’expulsion des Germains, l’autorité des Éduens devint grande
partout, et ils se crurent les premiers de la Gaule.

Ils l’étaient en effet, mais après Jules César et grâce à lui.

César s’était d’abord attaché la Gaule par la reconnaissance. Ces
deux campagnes contre les Helvètes et les Germains avaient eu lieu la
première année de la présence effective des Romains au delà du Rhône
(58), et dès lors César avait trouvé et appliqué les bienheureuses
formules qui, jusqu’à la fin de l’empire, serviront à définir l’œuvre
gauloise du peuple-roi. Les Helvètes renvoyés chez eux et maintenus
sur la rive citérieure du Rhin: c’est l’indice que les va-et-vient
des tribus à l’intérieur, si contraires à la stabilité politique, vont
prendre fin, et que les nations celtiques doivent désormais vivre et
travailler chez elles, en acceptant et en gardant leurs frontières.
Les Suèves d’Arioviste rejetés sur la rive ultérieure: c’est la Gaule
interdite aux migrations lointaines, protégée par Rome et la protégeant
à son tour contre un retour offensif de Cimbres et de Teutons. Comme
ce double résultat profitait aux Celtes plus encore qu’à l’Italie, les
amis gaulois de César pouvaient, sans lâcheté, célébrer son œuvre dans
les assemblées de leurs nations.

L’admiration les menait sans doute aussi à César. Vraiment, le nouveau
proconsul de la Province était le chef le plus glorieux que Rome eût
encore envoyé sur les bords du Rhône. Quelle différence d’avec ces
misérables concussionnaires qui l’avaient précédé! Il rappelait son
oncle Marius, qui avait vengé à Aix, sur les Teutons, l’humiliation de
la Gaule entière. Encore Marius avait-il mis trois ans avant d’en finir
avec les Barbares: en un semestre, deux batailles, César avait brisé
à la fois Helvètes et Germains. Il s’était montré dans ces affaires
un chef prodigieux: beau parleur, il avait accablé Arioviste et Divico
l’Helvète sous le poids de ses arguments; bon soldat, il avait commandé
lui-même l’aile qui avait décidé de la principale victoire; dans
sa marche vers le Rhin, il n’avait eu peur ni de la fatigue de sept
longues étapes, ni de ses soldats qui murmuraient, ni des mystères des
forêts qu’il dut traverser. Il avait le geste imperturbable du héros
qui marche d’accord avec les dieux.

C’étaient les dieux, pouvait-on dire encore, qui lui donnaient la
Gaule. La défaite d’Arioviste, habilement exploitée par le proconsul,
ressemblait à une décision des puissances souveraines. Le chef germain
avait dit, avant le combat, que la Gaule lui appartenait par droit
de conquête; et César avait répondu la même chose, en rappelant la
victoire du sénat sur Bituit. Puis la bataille avait eu lieu, non
par surprise, mais offerte par César, imposée enfin par lui à son
adversaire, engagée solennellement, dans une vaste plaine, ainsi qu’en
un champ clos où le ciel est pris comme témoin et comme arbitre. Et
le ciel jugeait moins sur la liberté de la Gaule que sur le nom de ses
maîtres. Les dieux prononcèrent en faveur de César.

Le hasard des lieux achevait de favoriser le proconsul. Ses deux
campagnes l’avaient obligé de traverser le pays des Éduens et celui des
Séquanes, il commandait à Bibracte et à Besançon; et ces deux peuples,
étant les chefs des deux grands partis gaulois, mettaient presque toute
la Gaule dans la foi de César.

Il en résulta qu’après la fuite d’Arioviste, dans l’automne de 58,
César était maître de la Gaule celtique sans l’avoir combattue.

Cette suzeraineté fut-elle, non pas simulée et implicite, mais acceptée
et formulée? y eut-il un acte précis par lequel les peuples principaux
de la Gaule reconnurent la majesté du nom romain? Éduens, Séquanes et
Arvernes prononcèrent-ils devant César des paroles définitives, comme
celles par lesquelles les Rèmes s’engagèrent l’année suivante? «Ils se
confiaient, eux et tous leurs biens, à la foi et au pouvoir du peuple
romain; ils étaient prêts à livrer à César des otages, à exécuter ses
mandats, à lui ouvrir leurs villes-fortes, à l’assister de convois
de grains ou autrement.» Rien ne prouve que ces déclarations aient
été faites en 58: mais César fit, dès cette première année, comme
s’il les avait entendues. Cette Gaule, qui était la plus inquiète des
nations, qui avait un si long passé d’indépendance et de gloire, qui
était alors, l’Égypte exceptée, la chose la plus vivante du monde,
César, sans rien dire, lui confisqua la liberté. Ce fut, dans la vie du
proconsul, un nouveau miracle d’audace heureuse et tranquille.


IV

Ce semestre de campagnes militaires et politiques (avril-septembre
58) présente donc en raccourci toute l’œuvre que les Romains se sont
assignée en Gaule; les quatre années qui suivirent (57-54) furent
consacrées par César à développer le programme qu’il avait d’abord
tracé.

À l’intérieur, il imposa l’hégémonie romaine aux différentes ligues
qui, en 58, n’avaient point suivi l’exemple des Séquanes et des Éduens:
celles des Belges au delà de la Marne, de l’Armorique sur l’Océan,
des Aquitains non gaulois au sud de la Garonne. Mais, plus encore
qu’à cette tâche intérieure, César s’appliqua à fixer et protéger la
frontière de la Gaule. Du côté des Alpes, la route fut ouverte vers
l’Italie; les Cantabres furent rejetés en Espagne; les Bretons, menacés
sur leur île, n’eurent plus la tentation de secourir la Gaule; et les
Germains, deux fois attaqués chez eux, finirent par comprendre que le
Rhin allait être la limite sacrée de la chose romaine. Ainsi, avant
que la Gaule eût été franchement conquise, César en avait pacifié les
abords: la future province était créée, pour ainsi dire, par le dehors.

Périodiquement, les cités gauloises alliées de César envoyaient à
son camp des délégués, qui formaient, sous sa présidence ou sous sa
protection, le conseil général des Gaules. Elles entretenaient des
otages auprès de lui; il s’approvisionnait chez elles de blé, de
fourrage, d’armes et de munitions; il entrait librement dans leurs
places-fortes. Leur noblesse formait dans l’armée romaine la cavalerie
auxiliaire. C’était le proconsul qui fixait leur contingent militaire.
Il était le chef suprême des armées gauloises unies à ses légions. Il
ne commandait pas à la Gaule d’une manière très différente de celle
d’un Celtill ou d’un Bituit.

Les cités étaient libres de s’unir, comme autrefois, sous le principat
des plus autorisées. Il y avait, comme avant l’arrivée de César, deux
grandes ligues: les Éduens avaient recouvré leurs anciens clients, et
en avaient acquis de nouveaux; les Rèmes avaient remplacé les Séquanes
et les Arvernes à la tête de la seconde confédération. Mais c’était
l’amitié de César qui était la principale garantie de l’hégémonie de
l’une et l’autre nations.

À l’intérieur des cités, il respecta de même, au moins dans les
premiers temps, les usages établis. Mais il s’ingéniait de manière à
disposer des hommes et des décisions. Il les faisait gouverner par ses
amis, ses protégés ou ses obligés. Ambiorix, un chef des Éburons, la
plus indomptable et la plus sauvage des nations belges et l’avant-garde
de la Gaule entre la Meuse et le Rhin, regardait César comme son
bienfaiteur: il lui devait la liberté de son peuple et de son fils (en
57). Chez les Trévires, leurs voisins de la Moselle, le proconsul donna
le pouvoir à Cingétorix, qui avait (peut-être dès 58) réclamé l’amitié
du peuple romain. Il distribua sans doute à profusion ce titre d’ami,
ami du peuple romain ou ami de César. La clientèle de César s’étendit
sur la Gaule entière, plus encore que celle des Rèmes ou des Éduens.

Ainsi, la Gaule continuait à être tenue comme elle avait l’habitude
de l’être, par les liens flottants de la foi jurée et de la vassalité
personnelle. César n’était pas un proconsul commandant à des sujets de
Rome; c’était un chef suprême parlant à des amis et à des clients.


V

Le sénat de Rome, s’il fut assez intelligent pour comprendre ce qui se
passait à Bibracte ou à Reims, ne pouvait s’en réjouir. Un proconsul
à sa dévotion aurait agi d’une autre manière. Ces procédés de César
faisaient pressentir le dictateur, le candidat à la royauté. Avant
d’être «prince» ou roi à Rome, il s’essayait à l’être en Gaule.

Aussi, se préparant à la tyrannie du monde et à la conquête de
l’aristocratie romaine, il n’eut pas toujours pour les sénats des cités
gauloises le respect et les attentions que Flamininus et Paul-Émile
avaient témoignés à ceux de la Grèce. Le régime oligarchique des chefs
ne trouva pas chez lui les sympathies exclusives que le patriciat
éduen avait espérées. César ne tarda pas à moins s’inquiéter de ces
aspirations monarchiques et populaires contre lesquelles Diviciac
l’avait mis en garde. Du jour où il se crut le maître en Gaule, il
pensa qu’il lui était profitable d’avoir comme amis des tyrans ou des
rois gaulois. Après tout, leur situation ressemblerait un jour à la
sienne, et, dans ses luttes contre la noblesse italienne, il trouverait
un appui plus utile chez des rois «amis de César» que chez un sénat
«frère du peuple romain». Aussi peu à peu voyons-nous se réorganiser
en Gaule, avec l’appui du proconsul, ces monarchies que Rome et César
lui-même avaient contribué à renverser.

César avait fait hiverner ses légions chez les Carnutes en 57-56, et
il s’y était cherché des amis. Le principal des chefs de cette nation,
l’homme qui y avait le même rang que Vercingétorix chez les Arvernes
ou Castic chez les Séquanes, était Tasget, fils ou descendant des
rois du pays, le représentant de la famille souveraine à laquelle
l’aristocratie avait enlevé le titre royal. Tasget s’était attaché à
la fortune de César, le suivit dans ses guerres, se comporta près de
lui à la Gauloise, bravement et loyalement. Aussi, dès l’année 56, et
peut-être avec l’aide des légions, Tasget reçut de César l’investiture
du pouvoir royal qu’avaient détenu ses ancêtres: la monarchie fut
rétablie chez les Carnutes, à la grande colère des sénateurs du lieu,
et à la surprise, sans doute, de ceux de la Gaule.--Les Sénons étaient,
comme les Carnutes, un peuple d’une grande puissance et d’une haute
influence. Au moment de l’arrivée de César, ils obéissaient à leur roi
Moritasg, descendant d’une ancienne dynastie: ils réussirent, vers ce
temps-là, à se débarrasser de la royauté; mais plus tard le proconsul
leur imposa comme monarque le frère même de Moritasg, Cavarin.--Ces
deux faits ne peuvent être des exceptions: nous ne voyons nulle
part César substituant à la monarchie le régime sénatorial, et nous
connaissons le nom de quelques rois dont il s’est fait le créateur.
Quand les familles royales lui manquaient dans un pays, il cherchait
ailleurs. Comm, qu’il fit roi chez les Morins (en 57?), était un
Atrébate. Et c’est parce qu’il aimait à forger des rois que, en manière
de plaisanterie, il offrait quelque royauté gauloise aux Romains qui
cherchaient fortune près de lui.

Il y a plus. Le bruit courut en Gaule qu’il avait fait espérer à
Dumnorix le titre de roi des Éduens. Dumnorix avait affirmé ce propos
devant le sénat de son peuple; César le rapporte sans le démentir,
et j’incline à croire qu’il a fait l’offre, soit sincèrement, pour
s’attacher Dumnorix, le plus célèbre et le plus influent des chefs
gaulois, soit par une double ruse, pour le brouiller avec les sénateurs
éduens et les tenir en respect sous la menace de la monarchie.

Ce fut dans des intentions semblables que le proconsul donna le titre
d’«ami», mais d’«ami de César», à Vercingétorix. Le fils de Celtill
était le chef du clan le plus puissant de l’Auvergne; son père avait
failli être roi et avait commandé à toute la Gaule; il pouvait, le
moment venu, s’inspirer des souvenirs paternels, et prétendre aux
mêmes rôles qu’Orgétorix et Dumnorix. César prit les devants; il crut
se le concilier en lui attribuant le titre d’«ami»; peut-être même
lui fit-il, comme à Dumnorix, la vague promesse d’une royauté sur son
peuple.


VI

Les calculs de César devaient être déjoués. Il jugea les Gaulois
plus naïfs et plus crédules qu’ils ne l’étaient. Il les traitait trop
volontiers en enfants qu’un hochet fait rester tranquilles.

L’aimable et triomphant proconsul n’apporta pas toujours, dans son
appréciation des hommes, la science subtile et froide qui convenait
à un manieur de peuples. Lui qui passa sa vie à réagir en vainqueur
contre l’univers entier, il s’égara jusqu’à la veille de sa mort sur
les sentiments de ses amis et de ses familiers. Sa confiance le perdit
à Rome et faillit le perdre en Gaule. Aucun de ces chefs auxquels il
donna le titre d’ami ne se crut tenu à une éternelle amitié. C’était
pour eux une précaution contre les incertitudes du lendemain, un moyen
de donner le change et de voir venir.

Ni Dumnorix, ni Ambiorix, ni Comm l’Atrébate, ni Vercingétorix
n’entendirent engager leur parole qu’autant que le chef romain
demeurerait véritablement l’ami de la Gaule, l’ami et non le maître.
Quand tous ces satellites politiques de César se retournèrent contre
lui, l’un après l’autre, aucun ne pensa violer la foi jurée: ils
avaient mille motifs de croire que le proconsul y avait manqué le
premier. S’il se plaignit, c’est qu’il se montrait un bienfaiteur
ingrat: en le servant un ou deux ans, les Gaulois avaient suffisamment
donné en échange d’un vain titre. Car, depuis 61, on avait tellement
abusé de ce mot d’«ami du peuple romain» que les Gaulois avaient fini
par l’estimer à sa juste valeur, et par le coter à peu près aussi
exactement que les Romains eux-mêmes. Tous étaient prêts à lui déclarer
ce que lui avait dit Arioviste, ami lui aussi du peuple romain de par
la grâce de Jules César: «Me croit-on assez barbare et assez innocent
pour ne pas savoir ce que vaut une pareille amitié? A-t-elle servi
aux Éduens? Ce titre n’a jamais été pour Rome qu’un prétexte à mettre
des armées en marche.» Les Gaulois pensèrent de même, jusqu’au jour
où César leur eut montré que, si l’amitié du peuple romain était une
formule de soumission, l’inimitié de César était une menace de mort.


VII

C’est qu’en effet la Gaule n’avait pas accepté comme un fait accompli
la mainmise du proconsul sur ses libertés. Elle fut surprise, elle ne
fut pas domptée. En dépit de cinq années de défaites partielles (de 58
à 54), le regret de la liberté, loin de s’atténuer, ne fit que grandir.
Je ne parle pas seulement des blessures d’amour-propre que causèrent
les pratiques politiques de César, favorable tour à tour aux sénats et
à la royauté, débarrassant d’abord les cités de la crainte des tyrans
et la leur infligeant ensuite. Mais il y a eu, depuis l’automne de
58 jusqu’aux révoltes générales, un progrès continu du patriotisme
gaulois.

J’appelle de ce nom le désir de voir chaque cité obéir à ses lois
traditionnelles, et toutes les cités de la Gaule s’unir en une seule
fédération. La cause de l’indépendance nationale devenait de plus en
plus inséparable de l’espérance d’un grand empire gaulois, à la manière
rêvée par Dumnorix. Pour recouvrer l’autonomie, chaque cité devait
s’associer à toutes: il n’y avait chance de succès que dans un effort
collectif. L’idée d’une patrie commune, en puissance depuis des siècles
chez les Gaulois, prenait corps au contact de César, de même que
l’hellénisme se développa sous la pression des Barbares. Le patriotisme
a besoin, pour grandir, de sentir l’adversaire ou l’étranger, c’est
une vertu de réaction autant que de réflexion. Chaque année que le
proconsul passait en Gaule, au lieu de l’acheminer vers la soumission
définitive, le rapprochait au contraire de l’insurrection en masse.

Immédiatement après la défaite d’Arioviste, on entrevoit déjà la
perspective d’un soulèvement national. On avait cru que César, ayant
achevé la mission dont les Séquanes et les Éduens l’avaient chargé,
ramènerait ses troupes au sud du Rhône: il les fit hiverner dans les
vallées du Doubs et de la Saône. Aussi, lorsque, dans l’hiver de 58-57,
les Belges se liguèrent contre Rome, ils furent encouragés par des
Gaulois qui approchaient César; et ceux-là, l’auteur des Commentaires
les distingue fort nettement des démagogues en rupture d’ambitions: ce
sont, dit-il, «des hommes qui éprouvent à la vue de l’armée romaine la
même impatience qu’à la vue des bandes d’Arioviste». C’étaient des âmes
généreuses et fières, et vraiment patriotes.

Leur inspiration se fait sentir chaque année plus fortement. Les
Bellovaques déclarent en 57 qu’ils veulent délivrer les Éduens de
l’humiliante amitié de Rome. L’hiver suivant (57-56), les Vénètes et
leurs voisins de l’Océan «exhortent les peuples à demeurer dans cette
liberté qu’ils tenaient de leurs ancêtres et à la préférer à cette
servitude qui vient des Romains».--Un instant, il sembla que Dumnorix
allait enfin grouper toute la Gaule contre Jules César.

Dumnorix, malgré la présence et les offres des Romains, rêvait encore
des mêmes projets que du vivant de son beau-père Orgétorix. Il voulait
pour lui un pouvoir plus vaste et plus noble que la royauté précaire
des Éduens. En attendant, il demeurait auprès du proconsul, comme un
dernier survivant des conjurations d’autrefois. Alors que, oublié ou
mort, Diviciac disparaît après 57 du récit de César, son frère Dumnorix
est encore un des chefs de la cavalerie auxiliaire. César, tout en le
flattant, le surveillait; mais Dumnorix le surveillait à son tour, et,
tandis que le Romain se servait de son nom pour effrayer les sénateurs
éduens, le Celte cherchait l’occasion de s’évader de son commandement
vers la Gaule insurgée. Le parti patriote le regardait de plus en plus
comme son chef naturel. Dumnorix faisait représenter sur ses monnaies
l’appareil farouche d’un guerrier national, l’épée gauloise suspendue à
son flanc, tenant de la main gauche la tête coupée de l’ennemi vaincu,
agitant de la main droite la trompette et l’enseigne: une telle image
sonnait comme une proclamation de guerre.--Il crut le moment venu lors
de la seconde expédition de Bretagne (54). La conspiration était faite,
les serments avaient été prononcés, le conseil des chefs organisé,
la liberté de la Gaule jurée. César, prévenu au moment précis de son
départ, donna l’ordre d’arrêter Dumnorix. Il se défendit l’épée au
poing, «criant qu’il était né libre et citoyen d’un peuple libre». On
le tua. Les chefs conjurés suivirent César et attendirent.

Quelques semaines se passent; puis, cette même année 54, ce sont
l’éburon Ambiorix et le trévire Indutiomar qui se soulèvent. Mais
ils ne sont pas isolés. Ambiorix déclare, qu’il le sache ou qu’il
l’espère, que «les chefs gaulois se sont unis pour reconquérir la
liberté commune»; «la Gaule a pris», disait-il, «la résolution d’être
indépendante». Indutiomar a reçu des délégués de presque toutes les
cités. À la fin de l’automne de 54, il n’y eut aucune nation, sauf les
Éduens et les Rèmes, qui ne donnât de l’inquiétude à César; des députés
et des messages se croisaient en tout sens; des assemblées se tenaient
dans les lieux écartés; on traçait même des plans de guerre, et déjà
l’Armorique avait levé et concentré ses contingents. Ambiorix et
Indutiomar héritaient des espérances semées par Dumnorix.--Ils prirent
trop tôt les armes, et grâce à la résistance désespérée de certains
légats de César et à la hardiesse militaire de Labiénus, le mouvement
fut localisé dans la région voisine de la Germanie. Indutiomar fut tué,
Ambiorix bloqué dans son pays. Mais la conjuration de toute la Gaule
n’en demeurait pas moins à l’état de sourde menace.

Ni Dumnorix, ni Ambiorix n’auraient pu réussir, je crois, à la
traduire en acte et à la formuler en empire. Ambiorix n’était que le
chef lointain d’une peuplade sauvage, à demi germanique. À l’appel
de la Gaule Indutiomar avait répondu par l’appel aux Germains;
et, s’il l’avait emporté, il eût été pour ses alliés aussi gênant
qu’Arioviste.--Dumnorix, lui, était un franc Gaulois et chef dans
la plus noble des nations. Mais il n’y était pas le maître absolu,
et cette nation était irrémédiablement compromise, depuis trois
générations, dans l’alliance romaine: toutes les trahisons étaient
venues d’elle; Dumnorix lui-même, tour à tour comploteur et résigné,
gendre d’Orgétorix et officier de César, s’était usé dans huit années
d’incertitudes.

Mais, qu’au centre même de la Gaule purement celtique, se soulève une
nation forte et populeuse, que l’amitié romaine n’ait point avilie
et que son passé de gloire et ses souvenirs d’alliances désignent à
l’obéissance de tous; qu’à la tête de cette nation se dresse un chef
nouveau, au nom intact, que la puissance de sa famille, le prestige
de sa personne, la tradition de ses ancêtres invitent à commander à
son peuple: l’union se fera bientôt, dans toute la Gaule, autour de ce
peuple et de ce chef.

C’est après l’échec des conjurations de Dumnorix et d’Ambiorix que
l’arverne Vercingétorix, fils de Celtill, renonça à l’amitié de Jules
César pour défendre la liberté de la Gaule.




CHAPITRE VII

LE NOM DE VERCINGÉTORIX

      Nomine etiam quasi ad terrorem composito Vercingetorix.

      FLORUS, I, 45=III, 10, § 21.

  I. Ce n’est pas un nom de fonction, mais de personne.--II. Si
  ce nom caractérise un membre de la plus haute noblesse.--III. De
  l’importance qu’il a pu avoir.


I

Vercingétorix avait alors moins de trente ans. Il était né, croyait-on,
à Gergovie, la principale ville des Arvernes.

Il n’y a pas longtemps encore, on regardait ce nom de Vercingétorix,
non pas comme le nom propre et personnel du fils de Celtill, mais comme
le titre de la magistrature suprême qu’il avait revêtue à la tête
de la Gaule soulevée. Le chef arverne avait été «le vercingétorix»,
c’est-à-dire (c’est ainsi qu’on traduisait ce mot) «le généralissime»
ou «le dictateur fédéral»: César, qui ne savait pas le gaulois, a pris
le nom de la fonction pour celui du chef. Dans les livres de lecture
historique les plus populaires au temps où régnait le romantisme, la
chose était présentée de cette manière, et l’on faisait ainsi du vaincu
d’Alésia le champion anonyme et mystérieux de la liberté gauloise:
l’homme s’effaçait et disparaissait derrière le héros symbolique.
Michelet avait couramment écrit «le vercingétorix» dans son _Histoire
romaine_ et dans son _Histoire de France_. Amédée Thierry, dont
les jugements eurent longtemps force de loi, avait lui-même accepté
cette doctrine; et si, dans son _Histoire des Gaulois_, il fait de
Vercingétorix le nom du célèbre guerrier, c’est, dit-il, pour rendre la
narration plus vivante, et parce qu’ «il est fastidieux de raconter en
détail l’histoire d’un héros sans nom». En quoi Thierry avait tort, car
l’historien ne doit pas ruser avec la vérité pour écrire un récit plus
agréable, mais le présenter avec le plus grand degré de vraisemblance
qu’il peut atteindre.

Ce qui donnait une apparence de raison à cette théorie sur le nom de
Vercingétorix, c’est qu’il semble signifier en gaulois précisément
«chef supérieur» ou quelque chose d’approchant. _Rix_, c’est, comme le
latin _rex_ ou l’irlandais _rî_, le mot «roi»: _ver_ est un préfixe
qui renferme l’idée de grandeur ou de prééminence; _cinget_, enfin,
signifierait «celui ou ceux qui marchent, les guerriers», comme
l’irlandais _cing_ veut dire «combattant». Vercingétorix deviendrait
par là «le grand roi des braves» ou «le roi très fort», et on a même
dit «le grand chef des cent têtes», comme Cingétorix (nous avons parlé
de ce chef trévire) serait un simple «roi des guerriers».

La découverte, faite en Auvergne vers 1837, d’une monnaie d’or au nom
même de Vercingétorix[1], écrit en lettres latines, des trouvailles
semblables qui furent faites ensuite à Pionsat, aux environs d’Issoire,
et enfin devant Alésia, c’est-à-dire aux endroits où le chef de
Gergovie avait commandé ou combattu, ont jeté, quoique très lentement,
le doute et le discrédit sur cette manière de raconter l’histoire.
Aujourd’hui, je l’espère du moins, nul ne s’avise plus de contester son
nom à Vercingétorix.

  [1] Voyez la note I à la fin du volume, p. 353 et suiv.

Aussi bien, César méritait, au moins en cela, une plus grande
confiance: il était capable de mal juger et de méconnaître ses
adversaires, mais il avait d’excellents interprètes qui ne le
trompaient pas sur leurs titres. Vercingétorix devint son prisonnier et
avait été son ami: César a dû faire inscrire exactement son nom sur ses
tables d’hospitalité et sur les registres de la prison publique.


II

Le nom de Vercingétorix a, dès la naissance, aussi bien appartenu au
chef gaulois que celui de César à son adversaire. Mais si ce nom était
synonyme de «grand roi des braves», ne doit-on pas supposer qu’il
prédestinait le fils de Celtill à commander aux Arvernes et à toute la
Gaule? Quelques érudits ne sont pas loin de penser, aujourd’hui, que
le nom de Vercingétorix, tout en étant le nom d’un homme, n’était et ne
pouvait être que celui d’un très grand personnage, qu’il était réservé
à des nobles, chefs de peuple en réalité ou en espérance.

Qu’on remarque en effet que tous les noms à désinence semblable
cités par César,--Ambiorix, Cingétorix, Dumnorix, Éporédorix,
Orgétorix,--sont ceux de princes, de puissants ou de rois: il semble
que nul ne pût s’appeler d’un nom en _rix_, c’est-à-dire se terminant
par «roi», s’il n’appartenait à une lignée ou royale ou capable de le
devenir. Sans doute, après la conquête romaine, les noms de ce genre
furent portés par toutes sortes de gens, et des plus humbles; leur
valeur sociale disparut, en même temps que s’effaça le privilège des
grandes familles. Mais à l’origine ces noms royaux sont spéciaux à ceux
qui sont ou peuvent être rois, et c’était le cas de Vercingétorix, fils
de Celtill.

Si séduisante que soit cette théorie, elle demeure, jusqu’à nouvel
ordre, une simple conjecture. Il faudrait d’abord, pour qu’elle eût
un fondement très solide, que l’étymologie qu’on donne de ces noms fût
indiscutable. Or, elle ne l’est pas plus que celle des noms de César ou
d’Auguste, sur laquelle les contemporains eux-mêmes ne s’entendaient
pas. Je ne puis affirmer sans hésiter que _rix_, le mot décisif
dans tous ces noms, signifie réellement «roi». Cette terminaison ne
serait-elle pas, en langue celtique, quelque suffixe sans aucun sens
précis et nominal? Nous la trouvons, en effet, dans d’autres noms,
comme dans celui de _Biturix_, qui n’est pas un nom de personne, mais
de peuple; et, si on répond que les Bituriges étaient le peuple des
«rois du monde» ou des «rois éternels», je rappellerai que l’on écrivit
à la fois _Biturix_ et _Bituricus_, tout comme si _rix_ et _ricus_
étaient des suffixes analogues.

Mais admettons, ce qui après tout est très probable, que l’étymologie
proposée pour les noms de Cingétorix et de Vercingétorix soit légitime,
et que ces noms soient bien à désinence «royale». Si plus tard, sous
Tibère et sous les Antonins, ils ont été portés par toutes les classes
de la société gauloise, comment pouvons-nous affirmer qu’il n’en fut
pas ainsi dès le temps de César? Celui-ci ne les mentionne que chez de
grands chefs: mais bien des rois n’en portent pas de semblables, et
d’autre part pouvait-il nous faire connaître, dans ses Commentaires,
d’autres noms que des noms de chefs?

Il demeure donc fort possible que le hasard ait fait appeler
Vercingétorix le fils de Celtill, comme ce fut le hasard qui valut au
fils d’un obscur athénien le nom de Démosthène, «la force du peuple».
Mais il prépara bien les choses, en faisant de l’un et de l’autre «les
hommes de leur nom».


III

Car le nom de Vercingétorix n’a pas dû être une chose banale et sans
valeur, indifférente à l’attitude de ceux qui l’entendaient, inutile à
la fortune de celui qui le portait. En dehors de toute signification
précise, il sonnait franchement et fièrement gaulois. Le mot
appartenait à cette classe de noms superbes et sonores que les Gaulois
de toute la Gaule affectionnaient, aussi bien ceux de la Belgique que
ceux des Alpes et de la Loire. Tour à tour, les trois précurseurs de
Vercingétorix à la tête du parti national ont porté un nom semblable:
Orgétorix l’Helvète, Dumnorix l’Éduen, Ambiorix l’Éburon. C’était un
nom à panache. «Il retentissait profond et terrible», comme dit un
écrivain grec des sons effrayants que prononçaient les Gaulois. «Il
semblait fait pour inspirer l’épouvante», écrivit plus tard l’historien
latin Florus. Chez ce peuple sensible aux choses extérieures, aux
couleurs voyantes et aux mots éclatants, le nom de Vercingétorix
pouvait être, sinon un élément, du moins un ornement de la puissance
souveraine.

Mais ce qui prédisposait l’Arverne à commander à la Gaule, c’étaient le
passé et le présent de son peuple, la force de son clan, le prestige de
sa personne.




CHAPITRE VIII

VERCINGÉTORIX, CHEF DE CLAN

      Summæ potentiæ adulescens.

      CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 4, § 1.

  I. Rôle effacé des Arvernes depuis l’arrivée de César.--II.
  Caractère d’un chef gaulois.--III. Son éducation et ses
  aspirations.--IV. La puissance d’un chef; ceux qui dépendaient de
  lui.--V. Force et nature d’un clan gaulois.--VI. Aspect physique de
  Vercingétorix.


I

Nous connaissons déjà le peuple arverne; nous savons pourquoi il
avait commandé à la Gaule libre et pourquoi il pouvait lui commander
encore le jour d’un soulèvement général. Ses montagnes menaçaient
les grandes routes où circulaient les légions romaines. À la Gaule
soulevée, il offrirait ses terrasses fortifiées propres aux longues
résistances; il lui apporterait le secours de ses fantassins et de ses
cavaliers, l’aide de ses blés et de son or, le concours de ses clients
traditionnels, le réconfort du souvenir des grands rois, et l’appui du
dieu du Puy de Dôme.

Or, les Arvernes n’avaient pas une seule fois paru dans cette série de
sinistres aventures qui s’étaient déroulées en Gaule depuis l’arrivée
d’Arioviste. Il est question chez César des Éduens, des Séquanes,
des Helvètes, des Carnutes, des Bituriges, des Sénons, et pas une
seule fois des Arvernes. Il témoigne de l’humeur contre les uns, des
égards pour les autres. Il n’a pas un mot sur le compte du peuple qui,
avant son arrivée, faisait le plus parler de lui en Gaule. L’Auvergne
demeure en dehors de son récit, de la marche et des campements de ses
légions. En 58, elles suivent le flanc oriental du plateau central,
dans leur marche du Confluent au Mont Beuvray; en 57, elles guerroient
dans le Nord; en 56, elles longent les pentes de l’Occident, pour
se rendre de la Loire à la Garonne. Elles ont fait le tour du massif
sans y pénétrer. Elles ont hiverné en Franche-Comté, sur la Loire, en
Belgique, et jamais dans les régions du Centre.

Il est vraisemblable que les Arvernes ne se sont signalés ni par une
opposition prématurée, ni par une dépendance de flagorneurs. Le pouvoir
appartenait toujours aux chefs de l’aristocratie, parents ou vainqueurs
de Celtill; son frère Gobannitio et les autres nobles continuaient à
gouverner le pays, prenant les précautions nécessaires contre toute
tentative nouvelle de tyrannie, surveillant d’assez près le jeune
héritier de Celtill. Sans doute, comme les sénateurs des autres cités
gauloises, ils avaient témoigné aux ordres de César la déférence de
rigueur.

Ainsi, cette nation dont l’initiative, depuis un siècle, avait été
prépondérante en Gaule, était en ce moment la plus effacée ou la plus
recueillie. À moins de mentir à son caractère et de désavouer toutes
ses ambitions, il fallait qu’elle prononçât son mot dans la crise
solennelle qui se préparait. Les conjurés qui avaient écouté les
paroles de Dumnorix ou adressé leurs vœux à Ambiorix avaient encore le
droit d’espérer dans le peuple arverne et dans ses chefs.

Ces espérances grandirent le jour où le fils de Celtill, ayant atteint
l’âge d’homme, devint un des plus grands chefs de la Gaule entière.


II

Un chef de clan gaulois ne ressemble à aucun autre des maîtres d’hommes
du monde antique, ni à l’eupatride grec, ni au patricien romain, ni au
mélek phénicien, ni au roitelet de la Germanie. Il y avait chez lui à
la fois la rudesse du Barbare et la souplesse de l’homme policé. Ne
nous ne le figurons pas comme un glorieux sauvage, épris seulement
de combats sanglants, de chasses rapides et de buveries sans fin.
Certes, il aimait tout cela, et avec la fougue irréfléchie des natures
encore neuves: les plus vives passions bouillonnaient en lui, et ne
s’apaiseront jamais du reste chez notre aristocratie nationale, qui
gardera en elle une survivance de ses premiers instincts. Mais le noble
gaulois est autre chose qu’un brandisseur de glaives et un chevaucheur
de grandes routes. Le Vercingétorix des statues classiques, dressant
vers le ciel sa tête farouche et sa longue lance, est le chef des
jours de bataille. Je crois que les hommes de son milieu connaissaient
aussi des plaisirs plus fins et des goûts plus calmes. Si l’on veut
retrouver ceux qui leur ont ressemblé le plus, il faut chercher, non
parmi les Barbares du monde antique, mais parmi leurs successeurs
sur le même sol. «Le monde celtique», a dit avec raison M. Mommsen,
«se rattache plus étroitement à l’esprit moderne qu’à la pensée
gréco-romaine.» Et, en cherchant à comprendre Vercingétorix et ses
congénères de l’aristocratie gauloise, j’ai toujours pensé malgré moi
à Gaston Phœbus, superbe d’or, d’argent et de brocart, tantôt lancé
dans d’infernales chevauchées où des meutes haletantes se mêlaient aux
chevaux d’escorte, et tantôt trônant au milieu de ses convives, en face
de la cheminée rayonnante de la grande salle de son château, entouré
d’hommes d’armes, de chanteurs et de poètes, curieux lui-même de vers
harmonieux et de récits imagés, beau conteur et beau diseur à son tour,
intelligent, éloquent, rieur, têtu, cruel et dévot.


III

Les héritiers des grandes familles gauloises étaient élevés pour une
vie de combats et une vie d’intelligence. Monter à cheval, manier les
armes, courir au sanglier, c’était, sans aucun doute, les exercices
obligatoires de leur adolescence. Mais une large part était aussi
faite, dans leur éducation, aux travaux de l’esprit. Ne fallait-il
pas qu’ils pussent comprendre et louer les poésies que les bardes
chanteraient en leur honneur? ne devaient-ils pas eux-mêmes faire
presque l’office de bardes, en célébrant leurs propres exploits et ceux
de leur race avant d’engager les combats singuliers? À table, dans le
conseil du sénat, dans le conseil des chefs de guerre, dans ces grandes
réunions d’hommes, populaires ou armées, où la multitude imposait
souvent sa volonté à ses maîtres, le noble gaulois devait tenir son
rang, être prêt à l’attaque et à la riposte, commander par l’éloquence
et savoir parler d’or.

Aussi est-il envoyé de bonne heure à l’école des druides; il vit
pendant les premières années de sa pensée dans la familiarité
respectueuse de ces prêtres, qui sont d’ailleurs nobles comme lui,
ses égaux par le rang, ses supérieurs par le mérite; et il s’habitue à
honorer autre chose que la force.

Des druides il apprend qu’il a une âme, que cette âme est immortelle,
et que la mort est le simple passage d’un corps humain à un autre corps
humain. Il sait bientôt par eux que le monde est une chose immense, et
que l’humanité s’étend au loin, bien en dehors des terres paternelles
et des sentiers de chasse ou de guerre. Enfin, ses maîtres lui font
connaître ce qu’est la nation celtique, comment les Celtes ont une même
origine, et que tous, amis ou ennemis du moment, sont les descendants
d’un même ancêtre divin. Ainsi, le jeune homme s’imaginait peu à peu la
grandeur du monde, l’éternité de l’âme, l’unité du nom gaulois. C’était
chez lui un prodigieux effort pour élargir son horizon par delà ces
domiciles provisoires et restreints qu’étaient son corps, le domaine
de son père, la cité de ses camarades, pour contempler au loin dans des
espaces infinis la durée de son être et la grandeur de sa race.

Peu d’aristocraties anciennes ont reçu un enseignement d’une telle
portée, mieux fait pour stimuler le courage et l’orgueil, pour
éveiller les vastes ambitions et les progrès généreux. Rien d’étroit,
de formulaire, de strictement traditionnel: les druides savaient, au
besoin, suppléer à leur ignorance par la hardiesse des hypothèses. Ils
ne témoignaient aucun mépris pour les choses étrangères, ils avaient
emprunté à la Grèce son alphabet, et peut-être avaient-ils modifié
leurs doctrines primitives sous la rumeur lointaine de la philosophie
grecque. Enfin, leurs procédés scolaires ôtaient à leur science
ce qu’elle pouvait avoir de rebutant, ce que n’eût point aisément
supporté l’esprit vagabond de la jeunesse celtique. C’était en vers,
sous forme de longs poèmes, qu’ils donnaient leur enseignement; il se
présentait dans la trame continue de périodes cadencées. Les jeunes
gens apprenaient par cœur des chants sans fin, tirades didactiques
ou chansons de gestes, sœurs barbares de l’Iliade d’Homère et de la
Théogonie d’Hésiode. De cette gymnastique incessante ils sortaient
doués d’une excellente mémoire et d’une imagination très active:
deux qualités essentielles, celle-là aux chefs d’État, celle-ci aux
conquérants. Après avoir vécu leur jeunesse au son des épopées, les
nobles étaient tentés de vivre à leur tour ces épopées mêmes.

Pour peu qu’ils eussent, avec l’amour de la gloire, l’intelligence des
belles ambitions, ils entraient dans la vie imprégnés de l’idée que la
Gaule était une grande chose et une seule patrie, et que leur devoir
était d’en faire un même empire. Mettez enfin ces leçons et cette
idée dans l’esprit d’un adolescent dont le père a commandé à tous les
Gaulois, dont le peuple a fourni des rois à toute la Celtique, et vous
comprendrez avec quelle force invincible Vercingétorix a été amené à
reprendre contre César le rôle de Bituit.


IV

Arrivé à l’âge de porter les armes, le jeune noble paraissait à côté
de son père à la tête du clan qu’il devait hériter plus tard. On a
vu que Vercingétorix reçut, n’étant encore qu’un enfant, l’héritage
de Celtill; il eut maison et clientèle à l’âge où beaucoup de Gaulois
n’étaient que les premiers serviteurs de leur père: peut-être prit-il
plus tôt que d’autres l’habitude de commander à des hommes et de faire
valoir sa puissance.

La puissance d’un chef de clan consistait en terres, en or et en hommes.

Comme terres, les chefs de l’Auvergne avaient les plus fertiles de la
Gaule: de la plaine de la Limagne et des prairies du Cantal venaient
les blés, les flots de lait, les masses de fromage, les troupeaux de
bétail dont les nobles réjouissaient la foule de leurs convives les
jours des festins solennels.--En or et en argent, ils possédaient les
revenus des mines voisines ou les héritages de Luern et de Bituit,
ces rois qui se faisaient démagogues en versant de l’or du haut de
leurs chars. Et il fallait aux chefs beaucoup d’or pour la solde
et l’entretien de leurs hommes.--Car, comme la vie des puissants se
passait surtout à combattre et à commander, c’était la richesse en
hommes qui faisait la force d’un clan.

Je désigne par ce mot de «clan», faute d’un nom meilleur, l’ensemble
de choses et de personnes qui dépendaient d’un seigneur gaulois.
Il renfermait des groupes d’origine fort diverse.--Les esclaves et
les affranchis de la famille du chef étaient la catégorie la moins
nombreuse: il y avait en Gaule des formes si variées de la dépendance
qu’il n’était point besoin de recourir à l’esclavage pour se fournir
de serviteurs. Peut-être est-ce dans cette première classe que le
maître choisissait les nombreux employés chargés d’assurer le train
de sa maison, de percevoir ses droits et ses revenus.--Au-dessus
des esclaves, à peine plus considérés qu’eux, était toute une plèbe
d’hommes libres, débris des vieilles populations vaincues par la
noblesse gauloise, ou bien épaves d’une société troublée, victimes
d’un continuel droit du poing, traînards de tribus sans cesse en
mouvement, tous attachés à la personne du chef par des liens d’intérêt
et de crainte aussi tenaces que la tare servile. Parmi eux étaient les
débiteurs du maître, ouvriers ou laboureurs, qui avaient hypothéqué
leur champ, leur travail ou leur personne pour quelques poignées d’or
ou quelques arpents de terres.--Plus haut, se tenaient les clients
de condition meilleure, étroitement unis au seigneur leur patron par
un serment de fidélité, famille morale qui complétait autour de lui
la famille du sang, et qui ne devait point s’éloigner de ses côtés
même au milieu des pires dangers.--Toutes ces sortes de subordonnés
se rencontrent partout dans le monde antique: en voici deux qui
paraissaient particulières à la Gaule et aux Barbares de l’Occident.
Un chef de clan avait à sa solde un certain nombre d’hommes libres,
qui lui servaient d’écuyers et de gardes: cavaliers pour la plupart,
étrangers ou non, ils étaient armés, nourris et payés par lui, ils lui
formaient une escorte guerrière, analogue à cette cavalerie domestique
qu’entretint plus tard l’aristocratie du Bas Empire. Enfin, à côté de
la garde militaire, ce qu’on pourrait appeler la cour intellectuelle:
le noble n’allait pas sans ses «parasites», convives officieux qui
égayaient sa table, sans ses bardes surtout, les chantres nécessaires
aux heures de repas et à la solennité des cortèges.

Il faut sans doute aussi ajouter à cette multitude les ouvriers des
grandes villes, qui constituaient ce qu’un Romain eût appelé une «plèbe
municipale». Cette plèbe était, suivant toute vraisemblance, non pas
groupée en un corps public comme celle des tribus de Rome, mais divisée
entre les plus riches des chefs de clan, ainsi du reste qu’avaient
vécu les plébéiens du Latium, au temps où les Tarquins recrutaient
leurs adhérents parmi les ouvriers du Capitole. La ville d’Uxellodunum,
chez les Cadurques, fut tout entière dans la clientèle de Lucter, le
compagnon d’armes de Vercingétorix, et je ne serais pas étonné si une
bonne partie de la population de Gergovie eût été cliente du grand
chef arverne. Car ce serait se tromper sur la société gauloise que
de n’apercevoir en elle qu’une aristocratie équestre commandant à une
clientèle rurale. Il y avait quelques centres municipaux, peuplés de
milliers d’ouvriers: Avaricum était, dit César lui-même, «une très
belle ville»; Gergovie et Bibracte étaient pour le moins de très
grandes bourgades, celle-là avec ses soixante-dix hectares, celle-ci
avec une superficie presque double: quand Auguste transporta à Autun
les habitants de la vieille cité éduenne, il fit bâtir pour les
renfermer une muraille de près de 6 kilomètres de circuit, qui pouvait
contenir plusieurs dizaines de mille hommes. Les fouilles de Bibracte
(et Gergovie devait lui ressembler) ont fait reconnaître un fouillis de
maisons tassées, d’échoppes et de boutiques encombrées, des marchés,
des rues et des venelles, une série de quartiers dont chacun était le
domaine d’un métier différent, et où les gens vivaient, travaillaient,
mouraient et recevaient leur sépulture ensemble; on a reconstitué des
ateliers de forgerons, de fondeurs, d’émailleurs aux établis rutilants.
Et on se représente aisément la foule qui vivait là au temps de
Dumnorix, active, grouillante, tapageuse, et disposée, dans les jours
de conflit politique, à fournir à un chef ambitieux l’appoint décisif
d’une émeute populaire.


V

Nous nous expliquons maintenant pourquoi César, à chacun des livres
de ses Commentaires, revient et insiste sur cette masse d’hommes qui
suivent la fortune d’un chef. Il pose en règle générale: «Le degré
de richesse et de noblesse chez les grands se mesure par le nombre de
mercenaires et de clients attachés à lui: en dehors de cette force en
serviteurs, il n’y a ni crédit ni pouvoir.»

Ces armées familiales et libres, ces suites innombrables de cavaliers
qui se lèvent à l’appel d’un seul homme, étonnent et inquiètent dès
le premier jour le proconsul; cependant il a vu à Rome des puissances
semblables, comme la famille d’esclaves et de clients de Crassus, comme
la bande d’émeutiers dont vivent Clodius et Milon. Mais le clan gaulois
lui paraît tout autrement formidable. Les têtes s’y comptaient, non par
centaines, mais par milliers. Les serviteurs domestiques d’Orgétorix
l’Helvète étaient au nombre de dix mille, sans parler de ses clients
et de ses débiteurs, dont le chiffre, dit César, était également
considérable: un tel clan, à lui seul, formait presque une tribu.

Quand il se déplaçait, avec ses femmes, ses bêtes et ses chariots,
il semblait que ce fût un peuple à la recherche de nouvelles terres.
Quand il grondait dans les villes, il n’y avait magistrat si puissant
qui ne se sentît menacé; presque toujours le gouvernement des peuples
gaulois ne gardait un cours régulier que parce que les deux ou trois
plus grands clans se surveillaient et se neutralisaient. Mais souvent,
le magistrat n’était que le premier serviteur d’un chef trop influent.
Lorsque Dumnorix voulut affermer les impôts et péages de la cité des
Éduens, nul n’osa se présenter contre lui, et il les eut à vil prix.
«Vous croyez», disait Ambiorix, roi chez les Éburons, «que je commande
à mon peuple: je ne suis que son principal sujet.» Orgétorix, accusé
par les chefs de la cité, se présenta devant l’assemblée suivi des
milliers d’hommes de son clan, et personne n’osa plus l’accuser.

Le clan, ayant son chef, ses groupes, son état-major, son armée, sa
forteresse, ses serviteurs ruraux et urbains, était une cité dans
la cité même. Comme elle, il avait des relations diplomatiques,
il contractait des alliances au dehors; des liens d’hospitalité se
formaient entre les grands clans des peuples voisins. Comm avait des
amis dans toute la Belgique. Dumnorix possédait chez les Séquanes
et ailleurs un grand nombre d’hôtes ou d’obligés auxquels il avait
fait largesse. Il s’était marié dans la famille d’Orgétorix; d’autres
mariages avaient uni les siens aux plus puissantes familles des
Bituriges et de nations plus lointaines. Pour aboutir à la fédération
des cités, Dumnorix avait fait l’union des principaux clans, et telle
était en effet la force énorme dont chacun d’eux disposait, que la
confédération de trois ou quatre grands chefs suffisait pour les faire
prétendre à l’empire de la Gaule.

Pareille institution n’était pas chose nouvelle dans le monde connu
des Romains. Appius Claudius, quittant les montagnes de la Sabine
pour immigrer sur le sol latin avec ses cinq mille clients; Fabius,
allant combattre les Étrusques avec les trois cent six membres de sa
famille et la foule de ses serviteurs, sont les précurseurs italiens
de Dumnorix et de Vercingétorix. Seulement, le clan du patricien romain
n’a pas la même allure que celui du chef gaulois. Il limite son horizon
à la Forêt Ciminienne et au sommet du Mont Albain; ses hommes sont des
fantassins entêtés, des combattants méthodiques, des laboureurs avides,
des politiques vétilleux à la parole formulaire et à la pensée étroite.
Le clan celtique est une bande de cavaliers aux galops indomptables,
à l’humeur capricieuse, aux résolutions subites, rêvant de descendre
dans les plaines lointaines, d’où l’on revient au son des chants et
des vers, avec les têtes des vaincus se balançant sur le poitrail des
montures.


VI

C’est à la tête d’une multitude de ce genre, force militaire et
familiale qui appartenait à lui seul, que se trouvait Vercingétorix
l’an 53 avant notre ère. Lorsque César nous dit que le jeune chef
possédait chez son peuple «un très grand pouvoir», cela signifie qu’il
conduisait le clan le plus redoutable de la nation arverne.

La puissance de Vercingétorix s’accroissait singulièrement de sa valeur
personnelle.

Les qualités et les défauts de son âme, nous ne pourrons les juger
qu’en le voyant à l’œuvre. Mais la splendeur de son corps haut et
superbe le désignait au commandement et à l’admiration des foules. Il
avait la supériorité physique, qui donne à la volonté une assurance
nouvelle. Il faut se le figurer avec cette grande taille qui émouvait
les Romains, cet aspect farouche qui effrayait l’ennemi, droit sur
son cheval de bataille, vêtu de la tunique aux couleurs bigarrées, la
poitrine constellée de phalères de métal, ayant à son côté, suspendue
par un baudrier d’or, la large et longue épée incrustée de corail,
sur sa tête le casque surmonté d’un monstrueux cimier qui semblait
prolonger encore sa haute stature,--mais aussi, flottant autour de cet
appareil d’éclat et de terreur, le souffle vivant de la jeunesse, l’air
de virginité militaire du chef adolescent qui n’a point encore souffert
pour la liberté. S’il était vrai que les âmes des guerriers gaulois
émigraient d’un corps à l’autre, les Arvernes ont pu se demander si
Luern ou Bituit, les chefs encore célèbres de la Gaule triomphante,
ne revenaient pas de leur lointain séjour sous la forme juvénile du
dernier de leurs successeurs.




CHAPITRE IX

LE SOULÈVEMENT DE LA GAULE

      Carnutes se... principes ex omnibus bellum facturos
      pollicentur.

      CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 2, § 1.

  I. Révolte des Sénons et des Carnutes.--II. De l’intervention
  de la religion et des druides dans le soulèvement général.--III.
  Campagne de 53. Départ de César.--IV. Bilan de l’œuvre de César
  en Gaule; motifs de mécontentement.--V. Progrès de la conjuration:
  intervention de Comm et de Vercingétorix.--VI. Assemblée générale
  des conjurés.--VII. Soulèvement. Vercingétorix, roi à Gergovie.


I

La mort de Dumnorix et d’Indutiomar, la défaite d’Ambiorix avaient
arrêté le soulèvement de la Gaule en 54; mais la conjuration, une fois
formée, ne s’était point rompue.

Au mois de mars 53, César réunit à Samarobrive (Amiens) l’assemblée
générale de la Gaule: il la présida, à son habitude, du haut de son
tribunal. Les Trévires, en guerre avec lui, n’y parurent pas, et
le proconsul n’eut pas lieu de s’en étonner. Mais, pour la première
fois depuis qu’il commandait en Gaule, deux des principales nations
celtiques, les Sénons et les Carnutes, refusèrent d’envoyer des députés
pour jouer près du camp romain la comédie de la liberté gauloise.

Elles avaient, quelques semaines auparavant, aboli la royauté que César
leur avait imposée. Chez les Carnutes, le roi Tasget avait été égorgé
sans autre forme de procès. Chez les Sénons, le roi Cavarin avait été,
semble-t-il, condamné régulièrement par le sénat de la nation, présidé
ou conseillé par Acco: mais on avait apporté une telle solennité à
l’affaire que Cavarin avait eu le temps de se réfugier, à la tête des
siens, auprès du proconsul. Ni des Carnutes ni des Sénons César n’avait
reçu les satisfactions qu’il désirait; ils avaient au contraire échangé
des promesses avec les Trévires, et leur abstention à Samarobrive
ressemblait à une déclaration de guerre.

La révolte de ces deux peuples avait une tout autre importance que
celle des Éburons et des Trévires, peuplades à demi germaniques,
presque cachées entre la Moselle, la Meuse et le Rhin, derrière les
fourrés et les marécages de la forêt des Ardennes.

Les Sénons et les Carnutes étaient alors parmi les nations les plus
considérées de la Gaule: ils n’étaient guère inférieurs, comme rang
et comme puissance, qu’aux Rèmes et aux Éduens. Les Sénons passaient
pour un peuple «solide et de grande autorité». Ils possédaient un
très vaste territoire, s’étendant depuis les pentes septentrionales du
Morvan éduen jusqu’aux abords de la Marne; ils étaient maîtres de la
plupart des vallées qui convergent du Sud et de l’Est vers le bassin de
Paris: celles de la Seine, de l’Armançon, de l’Yonne (sur les bords de
laquelle étaient leur principale ville, _Agedincum_, Sens), du Loing
et de l’Essonne. Une alliance étroite les avait unis aux Parisiens de
Lutèce. Ils commandaient ainsi les principales routes qui, d’Amiens,
menaient au centre et au sud de la Gaule: hostiles à César, ils lui
fermaient le plus court chemin de l’Italie.

La défection des Carnutes était presque aussi grave au point de
vue militaire, elle avait une portée morale beaucoup plus grande.
C’était une des nations les plus célèbres et les plus étendues de
la Gaule centrale. Elle s’appuyait sur les deux plus grands fleuves:
au Sud, elle possédait les deux bords de la Loire, à l’endroit même
où celle-ci remonte le plus vers le Nord, et elle avait sur la rive
septentrionale sa principale ville, Génabum (Orléans), la clé de la
défense militaire de tout le bassin; au Nord, les Carnutes possédaient,
en face du débouché de l’Oise, les bords de la Seine, de Mantes à
Poissy. Leur territoire était regardé par les Celtes, comme «le milieu
de la Gaule entière», et fort justement. Car il servait de lien entre
les terres armoricaines à l’Ouest et les plateaux éduens à l’Est,
entre la Belgique qu’il touchait au Nord et les Bituriges et les
Arvernes qu’il avoisinait au Midi. C’était un centre merveilleux pour
les opérations commerciales: à la suite des victoires de César, les
marchands romains s’établirent à Orléans et y ouvrirent leurs magasins.
Les Carnutes possédaient du reste ce dont César avait le plus besoin
pour se maintenir en Gaule, la race des robustes chevaux du Perche, la
fécondité des blés de la Beauce; aussi le proconsul avait-il installé
à Génabum son principal service d’approvisionnement. Enfin, dernier et
redoutable élément d’influence, les Carnutes inspiraient aux Gaulois
une sorte de respect religieux: chez eux se trouvait l’enceinte
consacrée où se réunissait, chaque année, le conseil général des
druides. C’était sur la terre carnute que reposait toujours, malgré la
désunion des peuples, le foyer commun de toute la Gaule.

Les Carnutes avaient donc, autant que les Arvernes, plus même que les
Éduens, le droit de jouer en Gaule un rôle universel. Seuls peut-être
d’entre les peuples du Centre, ils jouissaient d’une certaine autorité
parmi les tribus de l’Armorique, dont quelques-unes leur étaient
apparentées. Ils furent une des nations qui maintinrent l’unité
religieuse et la grandeur du monde celtique. Leur abstention, en mars
53, paraissait signifier à César que les dieux de la Gaule commençaient
à se séparer de lui. Si la forêt sacrée des Carnutes se peuplait de ses
ennemis, les hauts sommets où habitait Teutatès ne tarderaient point à
s’illuminer des feux de la révolte.


II

Le nom des Carnutes doit attirer notre attention sur les druides.
Ont-ils, eux aussi, dénoncé la guerre à César, ou se sont-ils tenus,
eux et leurs dieux, dans la neutralité? Quelle a été, depuis l’arrivée
jusqu’au départ du proconsul, l’attitude de l’aristocratie religieuse
en face du peuple romain?

À ces questions, nul ne pourra jamais répondre que par des conjectures.
On ne trouvera pas la moindre allusion, dans les Commentaires de César,
à un rôle joué par la religion dans la guerre de la Gaule; et les
autres historiens, plus ou moins influencés par lui, imitent sur ce
point sa réserve.

Ce silence doit être voulu. César a vécu pendant quelques mois auprès
du druide Diviciac; il en a fait son confident et son conseiller dans
des causes délicates: pas un instant il n’a mentionné sa qualité de
prêtre. Il a prêté aux chefs gaulois de beaux et longs discours: il
évite de leur faire prononcer les noms des dieux. Une seule fois, dans
le cours des grandes révoltes, nous nous apercevons qu’ils pensaient à
la divinité en combattant, et c’est en lisant le livre des Commentaires
qui n’est point écrit par César.

Le proconsul a la ferme volonté de tenir les puissances religieuses
à l’écart du récit de ses démêlés avec les hommes. A-t-il jugé, lui,
sceptique par philosophie, qu’il était inutile de faire intervenir,
pour expliquer des affaires sérieuses et positives, les fantômes créés
par l’imagination craintive des peuples? ou bien, politique prudent,
a-t-il voulu insinuer aux Gaulois, en racontant ses victoires, que
leurs dieux n’ont paru nulle part, et que, s’ils se trouvaient d’un
côté, c’était de celui des Romains? ne dit-il pas lui-même, et tout
à fait incidemment, que ces dieux ressemblaient à ceux de Rome, leur
Teutatès n’étant que Mercure? Quoi qu’il en soit, tous les insurgés
dont parle César, Ambiorix, Indutiomar, Vercingétorix lui-même et
surtout, et les soldats aussi bien que les chefs, n’apparaissent dans
les Commentaires que comme des hommes qui commandent ou qui obéissent,
et rien de plus, ignorants de la prière et de la foi, étrangers à toute
crainte religieuse et à toute espérance vers le ciel. César ne leur a
laissé que l’allure militaire, et le moins possible de couleur locale.
Il a laïcisé à outrance l’esprit et l’histoire de la Gaule.

César a par là, sinon dénaturé, du moins dénudé cette histoire. Nul ne
croira que la Gaule n’ait pas appelé prêtres et dieux à son secours.
Ces hommes, que leur adversaire regarde comme voués aux superstitions,
ont dû terriblement jouer de leurs croyances dans ces journées
décisives de leur vie; ces dieux, dont la multitude grouillait sur les
montagnes, le long des sources et dans les bois, ont dû s’agiter sur
le passage de tant d’hommes en armes; le sang des victimes humaines
a dû couler pour solenniser les serments des conjurations suprêmes et
attirer sur les étendards gaulois la faveur des puissances souveraines.
Il est impossible que les druides, leurs prophètes et leurs bardes
soient devenus subitement muets à l’arrivée des Romains: les prêtres
et les desservants de la religion gauloise avaient la parole facile et
l’humeur loquace. Voilà des hommes dont César nous dit, textuellement:
«Ils décident presque de toutes les causes privées et publiques; ils
peuvent interdire les sacrifices aux particuliers et aux nations mêmes
qui n’acceptent pas leurs sentences: il n’y a en Gaule que deux classes
qui soient considérées, les druides et les chevaliers; et c’est par les
prêtres que les magistrats peuvent être installés.» Croira-t-on que,
jusque-là arbitres et juges suprêmes, les druides aient brusquement
abdiqué leur puissance? Je ne m’imagine pas la subite abstention de
tout un sacerdoce au milieu des conflits politiques et des luttes
nationales.

Si la logique des faits n’a point subi trop de démentis dans la guerre
des Gaules, s’il est permis de deviner la conduite des hommes d’après
leur origine et leur caractère, voici ce qu’on pourrait supposer de
l’histoire des druides depuis l’arrivée des Romains.

À aucun moment, je doute qu’ils aient été unanimes pour ou contre Jules
César. Le sacerdoce partagea les querelles et les partis-pris de la
noblesse, à laquelle il était allié. Malgré leurs assemblées générales
et leur chef unique, les prêtres étaient divisés entre eux; les
armes seules décidaient parfois du choix du grand pontife. Éduens et
Séquanes, chaque parti devait tenir à ce qu’il fût homme de son goût,
comme Athéniens ou Spartiates cherchaient à faire parler leur langue à
la sibylle d’Apollon.

Au début, les prêtres, ainsi que les nobles, sont en majorité du côté
de César. C’est un druide que Diviciac, le traître le plus intelligent
et le plus utile que le proconsul ait rencontré chez les Gaulois; et
je soupçonne que le druidisme était particulièrement influent chez les
Éduens, amis presque séculaires du peuple romain.

Insensiblement, les prêtres, eux aussi, s’éloignèrent du proconsul. Il
n’est plus question de Diviciac après 57. L’impérialisme militaire de
César s’accommodait mal d’une théocratie officieuse. Ce fut, de tous
les Romains, celui que les scrupules religieux ont le moins arrêté.
Les dieux gaulois ne troublèrent pas plus son bon sens que les dieux
de Rome. Il s’est passé, sans nul doute, des auspices sacerdotaux pour
introniser Tasget et Cavarin; on ne se représente pas les druides
inaugurant l’assemblée de la Gaule sous la présidence du général
romain. La civilisation latine menaçait d’une fin prochaine ce qui
faisait la grandeur et la puissance du sacerdoce national: les chants
des bardes, les prophéties des devins, les sacrifices sanglants des
prêtres. En présence de César, les lyres ne résonnaient plus de la
louange des héros gaulois, et les dieux étaient sevrés de victimes
humaines.

Depuis l’hiver de 54-53, la majorité des druides est passée (je le
suppose du moins) du côté de la conjuration: si les prêtres n’en
furent pas les inspirateurs, ils en étaient du moins les auxiliaires.
Quatre ans plus tard, lorsque César quitta pour toujours la Gaule
vaincue, les bardes et les druides furent les premiers à se réjouir,
et reprirent, ceux-là leurs harpes et ceux-ci leurs couteaux. Après la
mort de Néron, au temps de l’incendie du Capitole, ce sont les druides
qui prophétisent la revanche des Celtes: les Romains ne séparent pas
leur nom de la crainte d’une révolte gauloise. De la même manière, à la
veille du principal soulèvement, ils ne purent être que du côté de ceux
qui le préparaient. Ce fut dans la profondeur des bois que se tinrent
les conciliabules des chefs, et ces bois étaient l’asile ordinaire
des rendez-vous sacrés. Les conjurés profitaient des fêtes d’hiver
pour haranguer les hommes, et c’étaient des prêtres qui présidaient à
ces fêtes. Un des deux chefs carnutes qui proclameront la guerre dans
l’hiver de 53-52, semble être revêtu d’un sacerdoce.

Car, enfin, ce sont les Carnutes qui, les quatre dernières années de
la guerre, se sont périodiquement faits «les hérauts» du soulèvement
(et, chose étrange! leur nom signifie peut-être, en langue celtique,
la trompette de combat). En 54, ils massacrent le roi imposé par
Rome; en 53, ils refusent de venir à l’assemblée convoquée par César;
en 52, l’année de Vercingétorix, ils donnent le signal de l’entrée
en campagne; l’année suivante encore, après la chute d’Alésia, ils
recommenceront la lutte à l’improviste, au beau milieu de l’hiver. Ils
furent, de tous les peuples de la Gaule, celui qui s’acharna le plus
à vouloir la liberté, et c’était celui qui offrait l’hospitalité à la
réunion des prêtres. Ce ne peut être un hasard si le mot d’ordre de la
révolte a toujours été lancé près de l’enceinte sacrée où les druides
prenaient leurs décisions.


III

Mais, en mars 53, le signal fut encore donné trop tôt: aucune autre
nation du Centre ne se trouva en mesure de suivre l’exemple des Éburons
et des Trévires, des Sénons et des Carnutes.

César agit avec cette rapidité de décision qui est le trait distinctif
de sa nature. Il ne laissa pas au mouvement le temps de s’étendre
vers le Sud. L’assemblée de la Gaule à peine réunie, à Samarobrive, et
l’absence des révoltés une fois constatée, il la déclare suspendue, la
renvoie à Lutèce chez les Parisiens, et se dirige à grandes étapes vers
le territoire des Sénons. La marche fut si prompte, qu’ils n’eurent
même pas le temps de se réfugier dans leurs places-fortes. Ils firent
leur soumission, les Carnutes de même: les Éduens intercédèrent pour
ceux-là, les Rèmes pour ceux-ci. César se fit livrer des otages par
chacun des deux peuples, et les choisit parmi les plus compromis: mais
il réserva toute autre décision. Il revint ensuite à Lutèce, et tint
l’assemblée, où il fixa le contingent de cavalerie que la Gaule devait
lui fournir pour la prochaine campagne.

Alors, disent les Commentaires, «la Gaule centrale étant pacifiée,
César n’eut plus de pensée et de volonté que pour s’acharner contre
les Trévires et les Éburons». Une guerre inexpiable commença. Labiénus
écrasa encore les Trévires, et ce qui restait de la nation fut donné à
Cingétorix, l’ami du peuple romain. César traqua les Éburons comme des
bêtes fauves, et pour les anéantir plus sûrement, il sembla convier les
Germains eux-mêmes à prendre part à la curée. Mais Ambiorix échappa,
les Germains maltraitèrent moins les Éburons que les hommes de César,
et ce fut avec un sentiment de dépit que celui-ci ramena ses légions à
Durocortorum (Reims).

Là se réunit l’assemblée d’automne. Les événements de l’année n’avaient
point disposé César à la clémence. Il consacra cette session à
instruire l’affaire des Carnutes et des Sénons: il ne fut pas question
de pardon et d’oubli. Acco, le chef des conjurés sénons, fut condamné
à la peine capitale, et César prit soin qu’il fût exécuté à la manière
romaine. D’autres otages s’étaient enfuis avant le jugement: ils furent
condamnés à l’exil. Puis l’assemblée fut congédiée.

La campagne militaire et diplomatique de l’année 53 était achevée. Il
n’y avait plus d’hommes en armes en deçà du Rhin, sauf Ambiorix et ses
quatre compagnons: tout le monde avait obéi à la réunion d’automne.
La Gaule entière était cette fois, écrivait César sur ses tablettes,
«tranquille et apaisée». Il désigna les campements d’hiver de ses
dix légions: deux furent logées près des Trévires, sur l’Aisne, la
Meuse ou la Moselle, surveillant la frontière de la Germanie et les
retraites d’Ambiorix. Le gros de l’armée fut déplacé vers le Sud,
dans le bassin de la Seine: six légions à Sens, deux autres plus bas
encore, chez les Lingons du pays de Langres et de Dijon; Caius Fufius
Cita, chevalier romain, fut envoyé à Génabum (Orléans), pour diriger
l’approvisionnement des camps romains. Labiénus, le plus capable et le
plus élevé en grade des lieutenants de César, fut chargé de veiller au
salut de l’armée, pendant l’absence du proconsul.

Sauf le corps qui avoisinait les Germains, les légions romaines se
trouvaient sur la route directe qui menait du Nord en Italie, comme
si César, après six années de campagnes, voulait déjà leur montrer le
chemin du retour. Lui-même prit cette route, franchit les Alpes, arriva
sur les bords du Pô.

L’hiver survenait, les forêts celtiques se dépouillèrent, et les
Gaulois virent reparaître la verdure éternelle des guis aux rameaux des
arbres dénudés (novembre 53).


IV

Presque chaque année, à l’entrée de l’hiver, Jules César avait annoncé
de même la pacification de la Gaule. Mais jamais il n’y avait cru
davantage, jamais il ne se trompa plus complètement.

À force de ne voir dans la Gaule que des cités jalouses et des partis
ennemis, il s’était persuadé qu’elle était plus incapable que la Grèce
même de s’entendre contre l’étranger; il se fit illusion sur la force
et la nature des sentiments des vaincus, sur la durée et l’étendue
de leurs colères. Son attitude pendant l’hiver qui commence est d’une
étrange imprudence. Il ne se doute de rien, son service d’espionnage,
si bien fait l’année précédente, ne lui donne aucun renseignement
essentiel. Ses légats demeurent immobiles et tranquilles dans leurs
campements; s’il lève des troupes en Cisalpine, c’est contre ses
ennemis du sénat. De Langres ou de Dijon, où campent ses légions les
plus proches, jusqu’à Lucques ou Ravenne, où il va s’installer, il y a
150, 200 lieues et davantage, plus d’une semaine de chevauchée rapide,
et pas un détachement important pour garder les communications. Les
dix légions elles-mêmes, ramassées entre les plaines de la Champagne
et le plateau de Langres, ne commandent pas sur plus d’un dixième de la
Gaule. Ce qui peut se passer en Auvergne, sur la Loire ou en Armorique,
leur échappe complètement. César ne prévoit pas l’imminence d’un
mouvement général; il le juge impossible, matériellement et moralement.

Car c’est le propre des ambitions universelles de méconnaître la valeur
du patriotisme, la force de l’esprit national. Napoléon se brisa à
vouloir briser les peuples. César se perdit deux fois par mépris ou
ignorance des sentiments d’une nation: lorsque, dictateur à Rome, il
crut qu’il pouvait y être roi; lorsque, proconsul dans la Gaule, il la
crut soumise le jour où elle fut silencieuse.

À cette heure où il ignorait le plus ce qui se faisait en Gaule,
les Gaulois dressaient le bilan de ce que César leur avait
apporté.--L’aristocratie l’avait accueilli, et il lui avait imposé
un roi chez les Carnutes, chez les Sénons et ailleurs. Les Éduens lui
avaient donné l’alliance de la Gaule, et il avait pris la présidence de
l’assemblée, et il avait grandi, contre eux, la puissance des Rèmes.
Il s’était dit le sauveur des Séquanes, et il avait laissé les Rèmes
encore leur dérober leur clientèle. Les plus grands chefs étaient
morts, et non pas tous sur les champs de bataille: Acco, Indutiomar,
Dumnorix, le plus populaire de tous. L’action néfaste de César avait
détruit des sénats entiers, les uns massacrés, d’autres frappés de
proscription. Les nobles traînaient à travers les campements leurs
tristesses d’otages éternels. Cette superbe cavalerie qui était
l’ornement de la Gaule s’était usée dans des chevauchées sans gloire
en Bretagne et en Germanie. Pour ménager ses fantassins légionnaires,
César exposait ses auxiliaires gaulois aux principaux dangers. Ses
commis aux vivres drainaient les blés et les fourrages; les marchands
romains commençaient dans les grandes villes leur besogne d’accapareurs
et d’usuriers. César était venu pour délivrer la Gaule: il y tenait ses
assises à la Romaine. Il était venu pour chasser les Germains: et, dans
l’été qui venait de finir, il leur avait presque ouvert la frontière
pour satisfaire sa haine contre Ambiorix. Que de contradictions entre
ses premières paroles et ses derniers actes!

Ceux qui énuméraient ainsi les actions de César rappelaient aussi le
passé de la Gaule, cette liberté dont elle avait été si fière jusqu’à
l’arrivée des Romains, cette gloire militaire dont le monde entier
avait tremblé. Mourir pour mourir, il valait mieux que ce fût les armes
à la main, contre l’ennemi national. Et puis, était-on sûr de ne point
revivre après ce qu’on appelait la mort?


V

Tels étaient les propos qui s’échangeaient dans les grandes réunions
d’hommes, les jours de marchés et les jours de fêtes. L’hiver, la
population est moins dispersée dans les champs, les fêtes sont plus
nombreuses, les familles se rapprochent davantage. Les chefs, parents,
amis ou complices d’Acco et des meurtriers de Tasget, profitaient de
ces assemblées pour travailler leurs clients et la foule. Deux surtout
parlèrent et agirent: Comm en Belgique et Vercingétorix dans la Gaule
centrale.

Comm l’Atrébate, roi chez les Morins, répudiait lui aussi cette amitié
de César qui lui avait valu sa royauté. Il se faisait le chef du
complot dans le Nord, où son nom était fort connu. C’était un homme
intelligent, adroit, actif, quoique un peu trop agité pour l’œuvre
qu’il s’agissait de mener à bonne fin. Ses démarches dans les cités
voisines firent surprendre son secret par Labiénus; il se laissa
attirer dans une embuscade, d’où il sortit grièvement blessé, réduit à
l’impuissance, et la conjuration fut ajournée en Belgique.

Le légat de César paraît avoir été moins au courant de ce qui se
passait entre la Seine et les montagnes du Centre. Vercingétorix allait
et venait sans être inquiété, et «sa parole ardente et fière réveillait
l’amour de l’antique liberté».

Peu à peu l’entente se fit ou se renoua entre les principaux chefs.
Des réunions plus nombreuses, plus mystérieuses et plus décisives
furent tenues dans les bois ou dans des retraites invisibles, et l’on
y parla nettement des moyens de soulever la Gaule. De sûrs messagers
circulèrent rapidement entre toutes les cités du Centre et de l’Ouest,
de Génabum à Gergovie, de Lutèce jusqu’en Armorique (décembre 53).


VI

Enfin, le rendez-vous général fut fixé dans une de ces forêts profondes
où la Gaule conjurée pouvait délibérer sans autre crainte que celle
de ses dieux. Tout contribua à donner à cette assemblée une poignante
solennité. Les principales nations étaient représentées par les plus
nobles de leurs chefs; les hommes, au fond de ces bois, se trouvaient
plus près de la divinité; on avait apporté les étendards militaires
des tribus, signes aimés de leur gloire d’autrefois et symboles de leur
génie éternel.

On se mit aisément d’accord sur les points essentiels.--Le soulèvement
devait avoir lieu sur-le-champ, en plein hiver, pendant que César,
ignorant tout, était séparé de ses légions: en son absence, les légats
n’oseraient point bouger, lui-même craindrait de revenir sans une armée
pour escorte. Pourrait-il même quitter Ravenne, où il se trouvait en
ce moment? D’étranges nouvelles venaient d’arriver d’Italie: Clodius,
l’ami de César, avait été tué (30 décembre 53); l’incendie ravageait le
forum, la république était en danger; le sénat armait des légions, sans
doute contre le proconsul. Ces nouvelles, défigurées par la distance
et l’exagération habituelle aux Gaulois, leur donnaient une excitation
de plus, achevaient de les affermir dans leur décision.--César pourrait
être pris entre deux adversaires, le sénat et la Gaule. Il fallait, par
un coup de main, lui couper la route des camps. La prise d’armes devait
avoir lieu, à quelques heures près, le même jour dans toutes les cités
conjurées.

Il fallut décider alors quelle nation et quels chefs auraient le
périlleux honneur de donner le signal. On fit de belles promesses à
ceux qui voudraient, au péril de leur vie, se dévouer à la liberté de
la Gaule. Les Arvernes ne pouvaient être appelés à ce rôle, puisque
les chefs de la nation, Gobannitio et les autres, étaient hostiles au
parti des patriotes. Les Carnutes, au contraire, étaient tout désignés
pour le remplir: ils étaient, depuis deux ans, entraînés contre César
sans retour possible; leur territoire étant au centre de la Gaule, le
signal qu’ils feraient arriverait en même temps à toutes les nations
conjurées. Ils acceptèrent d’eux-mêmes de commencer le combat, et de
faire la première libation de sang romain.

Il est probable qu’on agita enfin la question du commandement suprême.
Peut-être promit-on dès lors à Vercingétorix de rendre la suprématie au
peuple arverne, s’il parvenait à le rendre à la cause de la liberté.

Les Carnutes avaient expérimenté par deux fois l’humeur inconstante
de leurs compatriotes: ils demandèrent des garanties, pour n’être
pas abandonnés dans cette aventure capitale. L’usage était en Gaule
de laisser des otages entre les mains des chefs envers lesquels on
s’engageait: mais à le faire maintenant, on eût risqué d’ébruiter
le complot. Alors, et toujours sur la proposition des Carnutes, on
remplaça le lien corporel des otages échangés par le lien religieux du
serment collectif.--Les étendards sont approchés et réunis en faisceau,
ce qui est le symbole de l’entente des tribus associées: les chefs
les entourent, et, les mains étendues vers ces témoins des patries
conjurées, ils prêtent serment de répondre au signal donné.--C’était la
plus puissante des cérémonies, l’acte mystérieux et redoutable d’une
fédération sacrée. Les chefs, désormais, n’appartenaient plus qu’à
leurs dieux, gardiens de la cause et du serment.

Des remerciements furent votés aux Carnutes. Le jour précis de la
révolte fut fixé. On arrêta sans doute un système de signaux et de
crieurs pour mettre ce jour-là Génabum en communication rapide avec
le reste de la Gaule. Puis on se sépara. Vercingétorix, à Gergovie,
attendit le mot d’ordre.

Pendant ce temps, César, à Ravenne, suivait avec inquiétude les
événements de Rome. C’était le fort de l’hiver. Les fleuves débordés
avaient détruit les routes des plaines; les sentiers des montagnes
disparaissaient sous la neige; les ruisseaux étaient pris par la glace;
les Alpes et les Cévennes étaient devenues impraticables, et leur
double muraille fermait la Gaule à César (52, milieu de janvier).


VII

Le jour fixé, deux chefs carnutes, Gutuatr et Conconnetodumn, hommes
d’audace et d’aventure, les «risque-tout» de l’indépendance, pour
parler comme César, donnent le signal, réunissent leurs hommes et
entrent dans Génabum. Ils vont droit aux maisons où habitaient les
citoyens romains, les égorgent sans trouver de résistance et font main
basse sur leurs biens. Cita, le chef de l’intendance de César, périt
comme les autres. La révolte commençait en Gaule ainsi qu’elle débutait
toujours dans les pays soumis à Rome: le premier sang versé était
celui des trafiquants italiens, avant-coureurs de la servitude et ses
premiers bénéficiaires.

Cela se fit au lever du soleil, un matin de janvier. Des crieurs, tout
autour de Génabum, avaient été disposés à travers champ

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