Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV
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Title: Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV
Author: Jean Doublet
Editor: Charles Bréard
Release date: September 30, 2013 [eBook #43849]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DU CORSAIRE JEAN DOUBLET DE HONFLEUR, LIEUTENANT DE FRÉGATE SOUS LOUIS XIV ***
JOURNAL DU CORSAIRE
JEAN DOUBLET
DE HONFLEUR
LIEUTENANT DE FRÉGATE SOUS LOUIS XIV
PUBLIÉ D'APRÈS
LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE
AVEC INTRODUCTION, NOTES ET ADDITIONS
PAR
CHARLES BRÉARD
[Marque d'imprimeur: P D]
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
1887
Tous droits réservés.
INTRODUCTION
I
Jean-François Doublet[1] naquit à Honfleur au milieu du dix-septième
siècle. Nous n'avons pas la date de sa naissance; son baptistaire ne se
retrouve point dans les anciens registres des paroisses de sa ville
natale, à côté de ceux des autres enfants de François Doublet et de
Madeleine Fontaine, ses père et mère. Il résulte de là que l'on n'a
point d'autre moyen pour déterminer cette date inconnue que d'accepter
l'indication fournie par Doublet lui-même lorsqu'il parle de son âge à
l'époque de son premier embarquement. Il avait sept ans et trois mois,
dit-il, lorsque brûlant d'accompagner son père au Canada il se cacha
dans l'entrepont du navire qui emportait vers la Nouvelle-France la
fortune et les espérances de sa famille. D'après cette donnée, il faut
reporter la naissance de notre marin au mois de novembre 1655.
L'obscurité qui enveloppe la naissance de Doublet n'entoure heureusement
pas sa parenté. Les registres municipaux, les minutes des anciens
tabellionages d'Auge, de Grestain et de Roncheville et des papiers de
famille nous ont mis à portée de recueillir sur elle des informations
nombreuses et précises. On en pourra juger par les notes déjà publiées
dans la _Revue historique_ et par celles qui nous restent encore à
donner. Mais notre intention n'est pas de reproduire tous les
renseignements biographiques ou généalogiques qu'une recherche patiente
nous a permis de rassembler; nous ferons un choix dans nos matériaux.
Doublet appartenait à une bonne famille de moyenne bourgeoisie qui
comptait plusieurs de ses membres dans les conseils de la ville depuis
le commencement du dix-septième siècle. Lorsque, soupçonné de piraterie
et interrogé d'un ton hautain par le duc d'York,--plus-tard Jacques
II,--Doublet répondit: «Monseigneur, je suis de bonne naissance,» il ne
se vantait aucunement, il énonçait simplement la vérité. Il paraîtrait
même que les emplois en la possession de sa famille, ou la propriété de
la moitié d'une sergenterie et garde-noble située en la forêt de
Touques[2], lui avaient fait obtenir l'anoblissement. Doublet est dit
noble homme dans l'acte de son mariage que nous donnons plus loin[3]; il
est qualifié d'écuyer dans l'acte du décès de sa femme[4], mais ce
détail est de peu d'importance.
C'était l'un des seize enfants d'un bourgeois de Honfleur, maître
François Doublet, qui pratiqua pendant plus de trente-cinq ans l'art de
l'apothicaire[5], devint capitaine-marchand, arma et équipa des navires,
rêva la fortune et chercha un climat et un destin meilleurs. Sa mère,
Madeleine Fontaine, était fille d'un Jacques Fontaine décédé vers 1652
et qui laissa une autre fille, Marie Fontaine, marié à Guillaume de
Valsemé, tabellion royal en la vicomté d'Auge, fils d'Olivier de
Valsemé, tabellion en 1604, conseiller de ville en 1622, échevin de 1626
à 1639.--Parmi la tribu des Doublet, nous citerons Louis Doublet,
chirurgien, lieutenant du premier barbier du roi en 1664, premier
échevin en 1666 et 1668; Nicolas-Claude Doublet du Rousseau, président
et receveur du grenier à sel en 1680; Pierre Doublet, sergent en la
vicomté de Blangy; Guillaume Doublet, sieur des Bords, bourgeois, vivant
en 1650.--Son aïeul paternel avait épousé Marguerite Auber, et était
ainsi entré dans l'alliance d'une famille très-considérée parmi les
bourgeois de Honfleur. Voici quelques-uns de ses membres que nous ont
fait connaître des documents des XVIe et XVIIe siècles. Un Nicolas Auber
était procureur-sindic des bourgeois en l'année 1550. Le bisaïeul
maternel de Doublet se nommait Richard Auber; il remplissait les
fonctions de receveur du duc d'Orléans pour le domaine de Roncheville.
Ses deux grands-oncles, Jacques Auber l'aîné et Jacques Auber le jeune,
furent receveurs des deniers municipaux de l'année 1621 à l'année 1674;
leur habitation se voit encore[6] avec sa porte basse en pierre, ses
pilastres, ses bossages et ses murs en damier dans le goût qui régnait
au temps de Louis XIII. Son cousin germain, Louis Auber, sieur des
Rocquettes, était premier échevin en 1672; un autre cousin,
Jean-Baptiste Auber, occupait l'office de procureur du roi au siége de
l'amirauté, en 1656. On trouvera plus loin, dans un tableau
généalogique, le nom de plusieurs de ses frères et de ses soeurs.
Doublet, comme on le verra, n'a donné que très-peu de renseignements sur
sa famille. Le devoir de son biographe était donc sinon de rechercher à
fond la filiation du corsaire normand, du moins de rassembler et de
présenter quelques notes à ce sujet. Nous pourrions nous en tenir là.
Mais de nouvelles recherches nous ayant permis de rectifier certaines
indications déjà données et de suivre les ramifications de la
descendance de Doublet, nous ajouterons les détails qui suivent.
Jean-François Doublet se maria à Saint-Malo en 1692. De son union avec
Françoise Fossard, naquit un premier enfant, Jeanne-Rose Doublet, qui
vint au monde en cette ville vers la fin de l'année 1693, et fut élevée
à Honneur où sa mère s'était fixée au milieu de la famille de son mari.
A l'âge de dix-neuf ans, le 13 mars 1712, Jeanne-Rose Doublet épousa Me
Thomas Quillet, conseiller du roi, lieutenant général en la vicomté de
Roncheville. Elle entrait dans l'alliance d'une famille de marchands
aisés qui n'avaient eu d'autre ambition que celle de faire de leur fils
un officier du roi, en lui achetant une charge à laquelle d'importants
privilèges étaient attachés. L'achat de cet office pour un modeste
marchand de dentelles ou de draperie a été en partie--soit dit en
passant--la source de la fortune de ces vaniteux Quillet qui détenaient
encore les principales charges du bailliage de Honfleur à l'époque de la
révolution.
Du mariage de Jeanne-Rose Doublet et de Me Thomas Quillet sortirent cinq
enfants. Un seul nous intéresse particulièrement parce qu'il nous
fournira la descendance du corsaire Doublet jusqu'à nos jours. Ce fut
Françoise-Marguerite-Rose Quillet, née à Honfleur, le 25 décembre 1712.
Par l'alliance de sa fille, Doublet avait vu sa famille s'unir à la
bourgeoisie aristocratique, un second mariage devait donner à celle-ci
accès dans la noblesse. En effet à vingt ans, en 1733, le 23 juin, Rose
Quillet épousa un gentilhomme, messire Alexandre de Naguet, écuyer,
sieur de Saint-Georges, descendant d'une famille qui mérite de nous
arrêter un moment.
Les de Naguet dont le nom est aujourd'hui éteint faisaient jadis quelque
figure. Leur race était ancienne et elle était, ce semble, assez
vigoureuse; à la fin du siècle dernier, elle formait quatre ou cinq
rameaux qui s'étaient étendus aux environs de Honfleur. La tige nous en
est connue, mais c'est dans la bourgeoisie marchande, parmi les
armateurs honfleurais du quinzième siècle et non dans la noblesse
qu'elle avait jeté ses racines. Ainsi, certaines pièces des archives
municipales[7] font mention d'un Jacques Naguet qui prenait rang parmi
les conseillers-élus de la cité en l'année 1499. A ses côtés figurent
d'autres bourgeois du même nom: Guillaume Naguet et Jean Naguet. Le
premier, Jacques Naguet, se qualifiait avocat; il fut en effet, «avocat
de la communauté.» Mais il est certain qu'en réalité il exerçait la
profession de marchand-armateur, qu'il «faisoit, ainsi que s'exprime un
ancien document[8], train et trafic de marchandises par terre et par
mer.» Il fut anobli par lettres-patentes de février 1522, et ses fils,
Adrien et Louis dits Naguet, produisirent en 1540 l'anoblissement donné
à leur père[9]. A une époque antérieure à cette date, les Naguet avaient
fait l'acquisition d'une terre située en la paroisse de Pennedepie. On
connaît bien aujourd'hui encore la maison qu'ils habitaient. Le manoir
sieurial de Saint-Georges se voit sur la droite en faisant route de
Honfleur à Trouville, au milieu d'un vaste verger, à deux pas d'un
moulin qui, depuis plus de trois cents ans, «fait de bled farine.» La
façade, avec ses cordons de briques de couleur claire mélangés de
cailloux noirs posés en damier, a encore bon air, sinon grand air. A
l'intérieur, si l'on excepte le mobilier qui a disparu, rien n'a été
changé. Mais nous croyons que si les de Naguet revenaient au monde, et
que si leur prenait fantaisie de revenir habiter le berceau de la
famille, ils ne s'y trouveraient point logés suivant leur rang.
C'est dans cette maison que la petite-fille du corsaire Doublet devenue
Madame de Saint-Georges, mit au monde un fils, le 12 septembre 1739[10].
Ce dernier, nommé Robert-Jacques-Alexandre de Naguet, servit d'abord
dans la marine royale, puis il entra au régiment d'Auvergne. Il en
sortit avec le grade de capitaine et la croix de St-Louis; il fut plus
tard lieutenant de MM. les maréchaux de France. De son mariage il eut un
fils qui, le 5 octobre 1767, reçut comme son père et comme son aïeul le
prénom d'Alexandre. Notre époque a connu cet Alexandre de Naguet de
St-Georges menant à Honfleur une existence très retirée et tant soit peu
étrange. Le rameau qu'il représentait s'éteignit en lui quant au nom. Il
ne laissa qu'une fille. Ses arrière-petits-enfants portent de nos jours
des noms qui appartiennent à la haute noblesse. Ce sont Madame la
marquise de Caulaincourt et Madame la comtesse d'Andigné. Or, ces deux
noms représentent dans la ligne féminine la descendance du corsaire
normand Jean-François Doublet.
TABLEAU GÉNÉALOGIQUE DE LA FAMILLE DOUBLET
RICHARD AUBER
receveur du domaine de Roncheville.
|____________________________________________________
| | |
JACQUES AUBER L'AÎNÉ NICOLAS MARGUERITE AUBER
receveur de la ville, de 1621 à 1657; AUBER ép. 1º François
épousa en 1619, Suzanne Esnault. | Doublet; 2º
|__________________________ | Constant Patin,
| | | | procureur du roi
FRANÇOISE JACQUES JEAN-BAPTISTE LOUIS en l'amirauté.
AUBER AUBER AUBER AUBER |
ép. Olivier marchand, procureur en Sr des |
Sanson, Sr receveur l'amirauté. Rocquettes; |
du Monarque, de la ville échevin de |
capit. de de 1657 à 1670 à 1673. |
navire. 1660, de |
| 1670 à 1674. |
|_________________________ |
| | |
OLIVIER SANSON JACQUES SANSON CONSTANT PATIN
capitaine de navire; capitaine de navire. avocat du roi en
ép. vers 1680, l'amirauté.
Catherine Godard.
|
|
MARIE FRANÇOISE SANSON
morte en 1752; ép. vers 1717, Charles Miard, sieur des Hogues.
|
|
MARIE-CATHERINE MIARD DES HOGUES
ép. vers 1751, Jean-Baptiste Lelièvre, capitaine de navire.
|
|
CHARLES-LOUIS LELIÈVRE
capitaine de navire, mort en l'an VI; ép. en 1785, Henriette Liébart.
|
|
PIERRE-CHARLES LELIÈVRE DES HOGUES
(1786-1859), contrôleur des Douanes.
FRANÇOIS DOUBLET
ép. vers 1620, Marguerite Auber.
|
|
FRANÇOIS DOUBLET
apothicaire (1640), capitaine de navire (1663), mort avant 1678;
ép. Madeleine Fontaine. (16 enfants dont entr'autres:)
|____________________________________________________________
| | | | |
LOUIS DOUBLET JEAN- JEAN-FRANÇOIS CONSTANT- JACQUELINE
Maître BAPTISTE DOUBLET FRANÇOIS DOUBLET
apothicaire, DOUBLET lieutenant de DOUBLET bapt. 22
receveur de clerc frégate, né en bapt. 31 janvier
la ville en tonsuré. 1655; ép. en 1692, mars 1660. 1666.
1695. Françoise Fossard,
morte en 1722.
__________________________|_________________________
| | |
JEANNE-ROSE DOUBLET MARIE-MADELEINE FRANÇOISE-LOUISE-
née à St-Malo en 1693; ép. DOUBLET MARGUERITE DOUBLET
en 1712, Thomas Quillet, bapt. 27 bapt. 10 février
conseiller du roi, lieutenant août 1699. 1704.
général de la vicomté de
Roncheville, mort en 1726.
|___________________________________________________________
| | | | |
FRANÇOISE-MARGUERITE- RENÉ- NICOLAS- JEAN- JEAN-
ROSE QUILLET FRANÇOISE FRANÇOIS- BAPTISTE THOMAS
née en 1712; morte en QUILLET THOMAS QUILLET QUILLET
1764; ép. en 1733, née en QUILLET né en né en
Alexandre de Naguet, 1714. né en 1716. 1722.
écuyer, sieur de 1715.
Saint-Georges, mort
en 1758.
|_____________________________________________________
| | | |
FRANÇOISE- ROBERT-JACQUES-ALEXANDRE ANDRÉE- ROSE-HENRIETTE-
AIMÉE DE NAGUET DE ST-GEORGES ALEXANDRE ÉLISABETH
née le 18 officier au régiment née le 28 ép. en 1772
juin 1734. d'Auvergne, né en 1739, novembre Ch.-François-
mort en 1773; ép. en 1765 1742. Gabriel Dandel,
Thérèse-Victoire Quillet, écuyer-seigneur
morte en 1777. d'Asseville.
_____________|____________________________________
| | |
ALEXANDRE DE NAGUET ALEXANDRE DE VICTOIRE-CONSTANCE
DE ST-GEORGES NAGUET DE DE NAGUET DE ST-G.
chevalier de St-Louis, né ST-GEORGES née le 21 janvier
le 5 octobre 1767, ép. Dlle né le 5 mai 1772, ép. Jacques
Chauffer de Barneville. 1770. Foubert.
| |
| |
VICTOIRE-ALEXANDRINE-SOPHIE ÉLISABETH-ANTOINETTE
DE NAGUET DE ST-GEORGES FOUBERT
ép. M. de Pieffort. ép. Georges-Marie
| de Pracomtal
|
BLANCHE DE PIEFFORT
ép. M. le marquis de Croix.
|___________________________________
| |
Mme LA MARQUISE DE CAULAINCOURT Mme LA COMTESSE D'ANDIGNÉ
II
Le détail des voyages de découvertes et des essais de colonisation où la
Normandie engagea durant deux siècles la fortune de ses marins et de ses
armateurs manque à l'histoire maritime. Quelques noms ont cependant
survécu et on sait que les navires normands trafiquaient dans l'Inde, au
Brésil, à la Floride, sur les côtes des futurs Etats-Unis, sur le banc
et dans les baies de Terre-Neuve, mais s'il nous reste de ces voyages
des témoignages non douteux, on n'a pas encore montré le lien qui les
rattache les uns aux autres. A ce point de vue, le journal de Doublet
s'ouvre par des renseignements d'un grand intérêt. On y voit les
négociants de Rouen et de Honfleur poursuivre librement leurs projets de
commerce extérieur et de colonisation. La compagnie d'associés agit pour
son propre compte et avec ses seules ressources. Le créateur de
l'entreprise, animé de l'esprit de son temps et de son pays, avait su
réunir des sommes importantes et faire partager à ses amis l'espérance
d'un succès certain. L'association eut une triste fin. On y vit, comme
dans tant d'autres entreprises de cette époque, l'initiative privée
s'user, faiblir et finalement se décourager, faute de protection. La
relation de Doublet n'en établit pas moins la chaîne non interrompue des
traditions. Elle montre la marine marchande de Normandie continuer ses
pratiques de navigation comme au temps où Champlain était venu lui
demander des matelots et des colons. Elle a donc une valeur historique.
A sept ans et demi, Doublet fit les premiers pas dans l'aventureuse
carrière qu'il devait poursuivre pendant près de cinquante années. Quand
l'heure du repos eut plus tard sonné, quand assis au foyer d'un voisin
qui avait comme lui navigué dans le golfe et les bouches du
Saint-Laurent, longé les banquises de glace des mers du Nord, mesuré du
regard Ténériffe, échappé aux pirates de Salé et combattu les frégates
d'Angleterre et de Hollande, Doublet charmait la veillée par ses récits,
l'auditoire l'exhortait à les écrire. Quoique très peu clerc, le
corsaire se mit à l'oeuvre, il voulut «satisfaire sa famille et ses
intimes amis, nous dit-il, lesquels l'avoient souvent prié de leur
laisser un manuscrit de ses voyages.» Il travailla sur ce qui lui
restait de ses journaux de bord, et d'une main moins habile à tenir la
plume qu'à manier l'esponton ou le sabre d'abordage il commença sa
narration. Tour à tour volontaire, matelot, second capitaine au
commerce, pilote sur les vaisseaux du roi, lieutenant puis commandant de
barques longues, enfin lieutenant de frégate, il n'eut qu'à évoquer du
fond sa mémoire des souvenirs déjà lointains pour se remettre de nouveau
en mouvement, pour raconter ses croisières et ses stratagêmes, énumérer
ses prises, expliquer ses entrevues avec le duc d'York, Engil de Ruyter,
Jean Bart, Tourville, Seignelay, le roi de Danemark et tant d'autres
personnages dont il s'honorait d'avoir conquis l'estime.
Doublet raconte avec simplicité, avec bonhomie, sans prétention d'aucune
sorte. Mais il faut quelque habitude pour le suivre dans ses longues
explications. Il est sincère, crédule, impartial et bavard. Il abonde en
digressions. Il s'embrouille dans des périodes interminables; ses yeux
si attentifs «à observer les constellations régulièrement monter et
descendre les degrés de la voûte céleste,» sont impuissants à surveiller
l'arrangement des mots. Le secret de jalonner sa route sur les flots lui
était plus familier que l'art d'écrire. D'ailleurs il fait dès les
premières pages l'aveu de son inexpérience. On aurait donc mauvaise
grâce à lui reprocher son ignorance des procédés de composition les plus
simples. Il y a plus d'intérêt à considérer le _journal_ de Doublet
comme un tableau d'histoire. Il fournit en effet plus d'un détail
expressif et parmi les faits qu'il renferme il en est de nouveaux.
Esprit méthodique et laborieux, Doublet s'était initié aux pratiques du
pilotage, à la connaissance des marées, des bancs, des courants, des
écueils. Sur le rivage comme en mer, toujours la sonde en main, il
explorait les chenaux, il multipliait les observations et il composait
pour son usage un de ces livres qu'on nomme routiers. Il devint ainsi un
modeste mais précieux auxiliaire des chefs d'escadre. Même avant d'avoir
satisfait aux examens exigés, on le citait à Dunkerque comme un pilote
des plus habiles. Les capitaines Delattre et Panetié, Jean Bart et
d'autres commandants se disputaient à qui l'embarquerait à son bord.
Cette faveur est l'éloge de celui qui en était l'objet, mais au point de
vue de l'histoire ne prouve-t-elle pas autre chose? Ne voit-on pas dans
cet empressement à s'assurer les services d'un jeune homme inconnu mais
qui passe pour expérimenté, combien les officiers de la marine royale
étaient alors étrangers à la science du pilotage et à celle de
l'hydrographie? Répandre l'instruction pratique dans la classe des
officiers fut, en effet, un des premiers et des plus graves problêmes
que Colbert eut à résoudre lorsqu'il prit en main les affaires de la
marine. Comment parvint-il à doter la France d'un enseignement fécond et
durable? C'est ce qu'a révélé une suite d'études récemment publiées, où
se trouvent rassemblés les faits les plus précis et les plus
nouveaux[11]. On y peut apprécier la sollicitude du puissant secrétaire
d'Etat secondant l'initiative privée et sa persévérance à exposer aux
intendants dans des instructions nombreuses et étendues ses vues de
réforme et de progrès. Justement désireux de voir prospérer la petite
école créée à Dieppe par le bon abbé Denys, Colbert la prit sous sa
protection et prodigua maints encouragements au professeur dieppois.
Joignant les moyens d'action aux recommendations, il ordonna la
fondation d'écoles d'hydrographie dans les ports militaires et dans les
ports marchands, ne voulant plus demander de pilotes à l'étranger.
On verra Doublet pour se perfectionner dans l'astronomie nautique,
choisir l'école de Dieppe, et il ne passera point inaperçu que son
professeur, l'abbé Guillaume Denys, surpris autant que flatté des succès
de son élève se l'adjoingnit pendant quelque temps en qualité de
répétiteur. Notre corsaire n'avait donc pas seulement les qualités
brillantes d'un marin audacieux et brave, il gardait et on retrouvait en
lui les mérites plus solides qui distinguaient ses compatriotes, tout
cet héritage de connaissances que les «nobles et gentilz mariniers» de
Honfleur avaient mis à profit depuis le XVe siècle. En résumé, le vrai
titre d'honneur de Doublet, ce qui le recommanda aux chefs d'escadre dès
le début de sa carrière, c'est qu'il était un pilote, c'est-à-dire le
guide sûr de ces vaisseaux bâtis à grand frais et qui étaient l'objet
des soins incessants de Colbert.
La vie de Doublet se partagea en deux périodes distinctes: dans l'une,
officier marinier et capitaine marchand, il trafiqua avec des chances
diverses; dans l'autre, corsaire et commandant une de ces barques
longues connues alors sous le nom frégates, il fut l'adversaire
redoutable du commerce ennemi. Au temps où se préparaient les grands
armements de guerre, Doublet rentrait au port où l'on pouvait tenter les
entreprises les plus avantageuses. Un ordre du roi autorisait-il les
particuliers à armer en course, Doublet était des premiers à offrir ses
services et bientôt il prenait la mer sur une fine frégate. C'est ici
l'époque on pourrait dire la plus brillante de sa vie, celle où l'on le
voit s'élancer sur les convois et les amariner, porter l'épouvante sur
les côtes d'Angleterre,--comme ce marin havrais qui fit descente, en
1692, entre le cap Lezard et Falmouth, avec cinquante hommes de son
équipage et brûla un village de trente maisons.
Doublet est à Brest à l'heure où Seignelay surveille l'arrivée de la
flotte de Tourville et presse les armements destinés à la restauration
des Stuarts. Il est accueilli dans l'état-major du ministre; sa longue
pratique des côtes de la Manche et de l'Océan lui permet de s'y faire
une toute petite place, et le cercle de ses relations s'en trouve
étendu.
La guerre finie, Doublet recouvrait sa liberté d'action. On louait ses
services au moment du besoin, on le licenciait la campagne terminée non
sans toutefois le récompenser. Mais songeant que le brevet de lieutenant
de frégate qu'il a obtenu ne le mènerait à rien, que ce brevet n'était
pas de nature à le tirer des rangs secondaires, Doublet renonce à ce
grade et s'adonne au commerce. Il apparaît alors dans les colonies
espagnoles et portugaises comme un marchand plein d'honnêteté mais peu
endurant, gagnant la confiance des consuls et se faisant un devoir
d'user de son crédit pour déjouer les fraudes des Juifs et des
Marocains. Par certains traits de son caractère droit et ferme où le
pilote, le corsaire et le marchand s'unissent, Doublet fait songer
parfois à Robert Surcouf. Rien n'est plus curieux, par exemple, que de
le voir exiger le salut des vaisseaux portugais et des flûtes de
Hollande, et rien ne fait mieux ressortir la dignité et l'élévation de
ses sentiments que la conduite qu'il tint devant le Grand Conseil de
Danemark. On ne lira pas avec moins d'intérêt les autres épisodes qu'il
a pris plaisir à raconter au milieu de détails sans nombre: tels sont le
bombardement de Saint-Malo, l'histoire de dom Garcia d'une sincérité de
sentiment singulière, le portrait de ce juge qui pesait les sacs à
procès, la défense du consulat de la Havane et cent récits ingénieux ou
bizarres.
Le journal de Doublet se termine en 1707. Il nous reste à faire
connaître comment prit fin la carrière de ce marin. Comme il le dit, il
accepta le commandement d'un navire de 500 tonneaux, le
_Saint-Jean-Baptiste_, portant 36 canons et 175 hommes d'équipage, et
armé à Marseille pour un voyage de découvertes dans les mers du Sud.
L'expédition dura plus de trois années et elle se termina le 22 avril
1711. Quant au commandant Doublet, résolu à ne plus retourner sur la
mer, il se retira à Honfleur. Afin de jouir des priviléges accordés aux
officiers commensaux de la maison du roi et des maisons royales, il se
fit pourvoir par lettres du 5 septembre 1711 d'une charge de
capitaine-exempt d'une compagnie de gardes-suisses du duc d'Orléans. Il
décéda le 20e de décembre 1728 et fut inhumé dans l'église de
Barneville-la-Bertran[12].
Maintenant que l'on a fait connaissance avec le personnage, nous prions
le lecteur de parcourir les récits qui suivent. La composition, nous
l'avons déjà dit, n'en vaut guère mieux que le style, mais le caractère
du corsaire y est bien mis en relief et l'on y saisit, pour ainsi dire,
dans l'action même, les qualités qui ont attiré sur lui l'attention des
premiers marins de son temps. Doublet, né dans un rang obscur, fut
intrépide, éclairé, avide d'entreprises hasardeuses. Il joignait à la
promptitude de la décision, la fécondité de ressources et l'habilité de
l'exécution. Aussi attaché à ses devoirs qu'attentif à faire observer
une exacte discipline, il se montrait sévère sans être rigide, d'un
courage poussé jusqu'à la témérité, plein de bon sens et d'honnêteté. En
outre il savait porter les sentiments de l'honneur à un haut point et ne
point se laisser surprendre par aucun malheur. On aime à penser que si
ce marin eût vécu un siècle plus tard, au milieu des événements qui ont
transformé la société, la fortune l'aurait appelé dans de nouvelles
routes. La solide barrière qui séparait les officiers proprement dits
des officiers mariniers s'étant abaissée, on peut présumer avec quelque
certitude que Doublet serait devenu l'un des meilleurs capitaines de
vaisseau des armées navales de la République.
III
Le manuscrit original du journal que nous publions est conservé à Rouen
dans les archives départementales de la Seine-Inférieure. L'éminent
archiviste, M. de Beaurepaire, a bien voulu nous dire que ce manuscrit a
été rencontré par lui chez un bouquiniste, qu'il en fit l'acquisition et
en fit don au dépôt départemental.
C'est un registre grand in-folio, d'un papier vergé fort, à dos et
couverture de parchemin. Les feuillets paginés de 1 à 136 et de 1 à 65
sont sans réglure. Chaque page porte une marge de 30 millimètres et
renferme 40 lignes environ. L'écriture est fine, nette, très-lisible. On
en pourra juger par le spécimen que nous présentons. C'est la signature
de Doublet à l'époque même où il se décida, lui le plus simple et le
moins ambitieux des hommes, à raconter le bruit qu'il avait fait dans le
monde.
[Illustration: signature de Doublet]
Le petit nombre de ratures et de changements que le manuscrit contient,
indique que l'on a sous les yeux la transcription faite par l'auteur
lui-même d'une première rédaction. D'ailleurs Doublet expose dans une
note (nº 46) qu'il avait égaré l'original de ses voyages.
Le manuscrit se divise en deux parties. La première, dont nous avons
principalement à nous occuper forme le texte de la présente publication,
elle n'a point de titre. Elle contient seulement des notes marginales
que l'auteur a placées de loin en loin pour indiquer soit les dates de
ses embarquements, soit les passages principaux de son récit. Nous les
avons supprimées en raison des erreurs chronologiques qu'elles
contiennent, mais on les trouvera en substance dans le sommaire des
chapitres.
Sur deux points nous nous sommes écartés du texte du manuscrit: la
chronologie et la division du récit. Les dates, en effet, sont fautives
en plusieurs passages; nous les avons rétablies à l'aide des documents
du dépôt de la Marine. La narration de Doublet offre très peu d'alinéas;
l'auteur a écrit quatre ou cinq pages, c'est-à-dire la valeur d'au moins
cent cinquante lignes, sans coupures tranchées. Nous avons cru à propos
de distribuer le _Journal_ en morceaux afin d'en faciliter la lecture.
On y a également introduit une ponctuation qui fait absolument défaut
dans l'original; pour marquer les pauses, Doublet ne se sert que des
deux points et du point et il les place au hasard.
Pour l'établissement du texte, nous avons dû nous préoccuper de
l'orthographe, qui est des plus défectueuses. Nous l'avons maintenue
malgré les irrégularités, les bizarreries qu'elle présente et parce
qu'au demeurant elle vaut celle des meilleurs écrivains du dix-septième
siècle. Elle offre du reste plusieurs particularités curieuses. On
remarquera chez Doublet l'accumulation anormale des consonnes et la
suppression fréquente des consonnes doubles, une hésitation à distinguer
le genre des substantifs, une incertitude à fixer l'accord des verbes,
enfin un effort constant à conformer l'orthographe à la prononciation.
Par exemple, dans les noms et dans tous les verbes qui se terminent par
un _ez_, l'_é_ de la dernière syllabe se prononce généralement comme un
_é_ fermé: _prez_, _beautez_, _aimez_. Doublet au contraire écrit ces
finales avec un _ees_ auquel il donnait probablement le son de l'_è_
ouvert. Il semble ainsi reproduire les sons de la prononciation normande
qui existent encore dans le parler provincial[13]. Nous citerons les
mots: _assées_, _allées_, _nées_, _difficultées_, pour _assez_, _allez_,
_nez_, _difficultez_. Quant à l'orthographe des noms de personnes et de
lieux, tout en en conservant les incorrections dans le texte, nous en
avons autant que possible rétabli la forme exacte dans les notes.
Nous avons dit que le manuscrit se composait de deux parties. La seconde
que nous ne publierons point comprend 63 feuillets. Elle contient le
journal de bord du voyage de Doublet dans les mers du Sud et une
quinzaine de cartes coloriées représentant les principales rades et
baies que son navire, le _Saint-Jean-Baptiste_, visita: telles que
Montevideo, Valparaiso, Coquimbo, Arica, Pisco, Callao de Lima, etc. Le
voyage dura quarante-deux mois. Ayant mis à la voile au mois de novembre
1707, Doublet touchait aux Canaries au mois de mai 1708, relevait les
côtes du Brésil le 24 juillet suivant, mouillait à Montevideo le 8 août,
reconnaissait l'île des États en décembre, passait à une cinquantaine de
lieues du cap Horn et jetait l'ancre dans la baie de la Conception
(Chili) le 20 janvier 1709. Après un séjour d'un mois, Doublet reprit la
mer et toucha successivement à Valparaiso, Coquimbo, Cobica, Chipana,
Arica, Callao, visita Lima, dont il donne une description dans son
journal (fol. 47), enfin le 23 novembre 1710 il quittait le Chili et
faisait voile pour la France. Il débouquait du détroit de Lemaire le 12
janvier 1711 et arrivait à Cayenne le 3 mars. Parti de cette île le 22
mars suivant il entrait dans le Port-Louis le 22 avril 1711, «et s'est
trouvé, dit-il, notre erreur en tout n'estre que de 34 lieues 2/3 que
j'étois plus de l'avant que le vaisseau.»
Le retour du _Saint-Jean-Baptiste_ au Port-Louis fut annoncé au ministre
de la marine par M. Clairambault, ordonnateur à Lorient[14]. Ce navire
apportait des matières d'or et d'argent montant à la somme de 635,000
piastres. Il avait à son bord, parmi plusieurs personnages de
distinction, un seigneur espagnol nommé Don Manuel Feyro de Fossa,
porteur de riches présents offerts au roi et à la reine d'Espagne par
l'évêque de la Conception[15].
A la suite de ce journal de bord, où il y aurait à glaner plus d'un fait
intéressant, Doublet a transcrit deux pages intitulées: _Relation de la
nouvelle découverte des îles Cebaldes et à quoy elles pourroient estre
utiles_[16]. Il y déclare que s'il était moins en âge et que le roi lui
voulût accorder la permission d'habiter ces îles, dont l'état lui
paraissait meilleur que celui de la Hollande, il s'y établirait, il y
fonderait un poste commercial, «veu que l'on en pourroit retirer de
grandes utilitées.»
Doublet s'arrête sur ce rêve qu'il caressait alors que depuis dix années
il avait renoncé aux voyages sur mer. Mais il en parle avec la même
vivacité, la même résolution qu'il apporta dans les tentatives de
colonisation par lesquels débutent les récits qui suivent.
JOURNAL
AU LECTEUR
Amy lecteur, sy j'ay la témérité de travailler à ce petit ouvrage ce
nest par aucune vanité mais plutost pour faire connoistre les Grandeurs
d'un Dieu tout puissant, qui du néant dont nous sommes formées il luy a
pleu me donner des forces pour soutenir à autant de fatigues et
advantures qui me sont arrivées dès ma tendre jeunesse jusqu'à la fin de
mes voyages: depuis l'anée 1663 jusqu'à 1711. Ce nest donc que pour
satisfaire ma famille et de mes intimes amis lesquels m'ont souvent prié
de leurs laisser un manuscrit de mes voyages, et pour les contenter je
m'y suis apliqué, ay travailler avec autant d'exatitude et de sincérité
que ma mémoire a pü y fournir, ainsy qu'une exacte recherche que j'ay
faitte de ce qui m'est resté de mes journaux, desquels j'ay perdu la
plus grande partie par les malheurs qui me sont arrivés, comme la suitte
en fera mention. Je suplie donc mes amis lecteurs de m'excuser à mes
foibles styles et mauvais défauts dans cette espesce de relation, veu
que je n'ay eu aucunnes études que celles pour ma profession de naviger.
Et n'ayant en vüe que cecy paroisse au public, j'obmets d'y mettre
quantité d'avantures et remarques que j'ay vües et qui feroit un trop
long discours qui pouroit ennuyer les amys, et je n'ay mis que
simplement les plus essentielles; ainssy ayez la bonté de pardonner mes
deffauts tant sur les mots mal apliquées et discours mal arangées ainssy
qu'à l'ortografe lesquels je vous suplie de coriger. Et vous obligerez.
Etc.
Puisque pour vous contenter, mes chers enfants, et bons amys, sur ce que
vous m'avez témoigné de l'empressement que je vous laisse un recüeil de
tous mes voyages, advantures et hazards que j'ay encourus pendant
l'espasce de quarante neuf anées sur les élléments du vaste Ocxéan, je
me suis vollontiers résoult à vous donner cette satisfaction, mais je
vous réitère ma prière que de ne me pas exposer à la critique de ces
beaux esprits qui ont leu quantité de belles relations quoy que la plus
part sont flattées et amplifiez, je ne manquerois de tomber dans le
ridiculle par mes sincéritées et raports simples et autant fidelles que
je vous les laisse. Etc.
CHAPITRE PREMIER
Colonisation des îles Brion.--Voyages au Canada.--Destruction de la
colonie.--Voyage à Québec; excursion chez les Iroquois.--Voyage à Terre
Neuve; naufrage.--Promenade à Londres.--Doublet est pris par un corsaire
d'Ostende.--Voyage au Sénégal.--Entrevue avec le duc d'Yorck.--Autres
voyages.
Je ne doute pas que vous n'ayez entendu souvent parler que feu mon
père,[17] que Dieu aye à sa gloire, se voyant un grand nombre d'enfants,
restant encore saize bien vivants, et en état avec son épouze
d'augmenter, n'ayant enssemble que médiocrement des biens en fonds et sa
profession pour pouvoir élever une aussy nombreuse famille, mon père se
détermina de s'intéresser dans une grande entreprise d'une société avec
des Mrs. de Paris et de Roüen, dans le dessain d'établir une colonie aux
îlles de Brion et de Sainct-Jean, dans la baie de l'Acadie, coste du
Canadas[18]. Et pour y parvenir, on obtint du Consseil les concessions
et pattentes du Roy, avec des privilèges accordés et de porter dans
l'écusson de leurs armes ayant pour suports deux sauvages avec leurs
massües et le dit écusson remply de textes de Griffon etc., tenant à
fief et relevance à sa Majesté. Et il fut permis à mon père de changer
les noms des isles Brion en celui de la Madelaine comme se nomoit ma
mère.
Et pour commencer, mon père fut député de passer en Holande pour y faire
l'achapt d'un navire, du port de trois à quatre cents thonneaux, qui fut
nommée le _sainct Michel_, et en mesme tems il fit achapt de plusieurs
outils de charpente et autres propres pour deffricher les terres et pour
travailler à la pesche des morues et des loups marins pour en tirer des
huiles. L'on jugea à propos d'y joindre à cette despence un autre navire
de cent cinquante thoneaux nomé _le Grenadin_ et l'armement de ces deux
navires se comenssa à Honfleur en 1662 avec beaucoup de précautions, et
en outre les équipages une augmentation de vingt cinq hommes destinées
pour hiverner et tuer des loups marins au commencement du printemps qui
est leurs saison, puits viennent abondamment à terre dans les bayes avec
leurs petits, puis les hommes leurs coupent chemin du bord de la mer et
les frapent sur le museau d'un seul coup de petite massue de bois et
tombent morts; puis on leur lève la peau et on en hache les chairs pour
les réduire en cretons dans des chaudières, puis l'on entonne les
huilles dans des bariques, mais nous n'eusmes pas cette paine comme le
verez cy-après.
Il faut venir au principe de notre départ de Honfleur en février 1663,
que mon père chef et commandant sur les navires le _sainct Michel_ et le
_sainct Jean_, Bérengier sur _le Grenadin_ étant disposés à partir d'un
beau vent d'amonts propre pour partir, l'on tira un coup de canon dès le
matin pour assembler les équipages. Mon père fit célébrer une grande
messe à la jettée dans son navire atandant la marée. Les parents et amis
y assistèrent pour prendre congé les uns des autres, et quelqu'uns
restèrent sur le navire pour acompagner mon père jusque vis-à-vis la
chapelle de Notre Dame de Grâce où il se faut absolument se quiter,
lorsque les navires ne se doivent pas arester à la rade.
Et ayant le dessein de faire le voyage, quoy que n'ayant que sept ans et
trois mois[19], je me futs cacher entre ponts dans une cabane, et me
couvrits pardessus la teste pour n'estre pas veu. J'entendois bien crier
lors de la séparation: «Embarque embarque tous ceux qui doivent
retourner à terre, les dernières chaloupes vont partir.» Et je ne remüé
pas de mon giste quoyque la faim me pressats. Je m'endormis à
l'agitation du navire jusqu'à sept ou huit heures du soir qu'un nomé
Jean L'espoir qui étoit contre maistre vint pour se coucher dans sa
cabane où j'étois. Etant fort fatigué il se jetta de son long sur moy,
qui me fit crier: «Vous m'écrasez». Et il se releva en grondant: «Qui
est-ce qui sets mis dans ma cabane?» Et je me fits conoistre. Il me
prist entre ses bras et me porta au bord du lict de mon père qui étoit
couché ayant esté fatigué. Il fut très-surpris en me voyant et il me
demanda d'un ton de colère pourquoy je n'étois pas alé à terre avec les
autre. Et je luy dits que je m'étois endormy, et envie de faire le
voyage avec luy. Il parut très fasché et dits que si nous rencontrons
quelques navires qui aille au pays qu'il m'y renvoira, et il me fit
aporter à souper dont je mengé d'apétit sans me sentir émeu de la mer,
et puis il me fit coucher à ses costées et il fut contrainct de me
laisser faire le voyage n'ayant pas rencontré d'ocasion pour me
renvoyer.
Et pour ne pas faire une longue narration, de nostre traversée qui fut
longue, nous n'arrivasmes qu'à la my-may à la grande ille Brion que nous
nomerons la Madelaine, et nous entrasmes les deux navires dans son port
qui forme un espesce de bassin, et nous trouvasmes une loge où estoient
une vingtaine d'hommes Basques que le Sr Dantès de Bayosne y avoit faits
hiverner, et qui avoient bien réussy à la pesche des loups marins soubs
la recommandation de Mr. Denis[20] qui habitoit le fort de St. Pierre
proche de Canceau, à l'ille du cap Breton, lequel Sr. Denis se croyoit
maistre absolu de nos illes comme étant adjecentes et proche de luy. Les
susdits Basques atendoient leur navire comandé par le capitaine Jean
Sopite de St. Jean-de-Luz, qui devoit leurs aporter des vivres et faire
pendant l'esté sa pesche des morues et emporter leurs huilles qu'ils
avoient faittes. A l'abord mon père fit planter une grande croix sur le
plus haut cap de l'entrée du port et l'on chanta le _Te Deum_, et les
navires tirèrent chacun unze coups de canons, puis on alluma un grand
feu en signe de prendre la possession, et on travailla une partie de
l'équipage à faire des logements seulement couverts avec des voiles, et
l'autre partye du monde disposoient les batteaux et échauffants pour
faire la pesche des morues au sec.
Il fut enssuitte quiestion d'examiner le lieu le plus à comodité proche
de deux bayes ou l'on peut plus abondament prendre les loups marins afin
d'y faire des logements pour faire hiverner ceux qui y estoient
destinés, dont Mr. Philipe Gagnard,[21] bon maistre chirurgien, devoit
avoir commandement portant qualité de lieutenant de mon père. L'on
découvrit l'endroit le plus comode, à deux lieux et demie éloigné du
port où nous étions, et pour y aler on pratiqua un chemin de dix huipt
pieds en largeur; mais l'on faisoit transporter ce qui étoit pesant par
un bateau qui débarquoit dans la baye la plus prochaine du cabanage
nommé l'habitation. J'y futs, et tout jeune que j'étois je remarqué bien
que le dit sr Gagnard étoit plus propre à la chirurgie qu'à gouverner,
en se rendant trop famillier et trop doux envers les travaillants, et en
divertissoit plusieurs à faire la chasse à tout gibier qui y ets
abondant et dont la pluspart des jours s'écouloient à la bonne chère et
ne ménageant pas leurs boissons. Le dit sr Gagnard et plusieurs
syvroient survenant des querelles, et point de subordination; je revint
au port et en advertis mon père qui se transporta sur l'habitation et
nota bonne partie de ce que je luy avois dit, mais les gens le
tournèrent de ce qu'il ne devoit s'arester aux raports d'un enfant et il
n'en vit que trop les mauvais effects.
Sur la fin de may ariva au port le navire du capitaine Sopite, lequel
parut très surpris de nous voir ainssy établir, et que mon père luy
déclara que pour cette fois il luy permettoit de faire sa pesche aux
morues seulement, après quoy il retiroit tous ces hommes à moins qu'il
ne voulust nous céder un tiers des huilles des loups marins qu'ils
feroient pendant l'hiver et le dit capitaine Sopite dépescha une
chaloupe où il mit son fils pour donner advis à Mr Denis qui étoit à
Canceau, et le dit sieur Denis se transporta dans une plus grande
chaloupe à luy et alla à son abord, sans faire compliment, usa de
menaces et puis fit plusieurs protestations et procès-verbaux et s'il
n'avoit esté beaucoup inférieur en force d'hommes on en seroit venu aux
mains, mais mon père quoyque très prompt luy représenta qu'il falloit
examiner les statuts d'un chacun et se rendre justice à qui auroit plus
de fondement, et après le tout examiné le Sr Denis aquiessa que les gens
basques qui hiverneroient donneroient le tiers des huilles. Les morues
manquèrent à la fin d'aoust et nos navires n'avoient qu'un peu plus
qu'un tiers de leur charge. L'on se fondoit que les principes sont
toujours les moins advantageux et qu'on avoit bien perdu des tems à
faire les établissements et que dans l'anée suivante on trouveroit de
grands avantages par les huilles qu'on espéroit faire pendant l'hiver,
et l'on dispoza bien l'habitation de bonnes cazes couvertes de planches
et gazons par dessus et autour les enclos. La saison nous pressa de
partir sur la fin de septembre, un navire à moitié chargé et l'autre
avec un peu moins. Et arrivasmes au port de Honfleur vers la fin de
décembre 1663.
L'on commença à réquiper nos deux navires, la sociétté ayant de grandes
espérances pour l'avenir[22]. Nous partismes du port au commencement de
mars 1664; nous fusmes très mal traittés par des vents contraires, et
n'arivasmes que à la my-juin, au port de l'ille de la Madelaine, et
ayant tiré du canon nous fusmes surpris de n'y pas trouver de nos
habitants, n'y aucun des basques. Mon père dépescha deux hommes portant
de l'eaudevie à ceux de notre habitation, et leur dire qu'on leur
aportoit de tous vivres et rafraichissements et ordre de venir
quelqu'uns pour rendre compte de ce qu'ils avoient fait pendant l'hiver.
Mais nos deux hommes étant revenus raportèrent n'y avoir touvé aucuns
hommes, ayant trouvé les portes des maisons arières ouvertes et que les
vents y avoient poussé les neiges de dans et dont il y en avoit 3 à
quatre pieds de haut n'étant encore fondues, et qu'ils croyoient que Mr
Denis les auroit fait sacager par des sauvages dont il étoit aimé et
auroit fait retirer les basques. D'autres suposoient que ce pouroit être
quelque forban, qui auroit fait ces désordres peu après nos départs,
enfin on ne sceut que présumer. Et mon père demeura dans une grande
consternation offrant ses paines au Seigneur, et fit raporter plusieurs
outils et ce qu'on peut ramasser d'utile, et voyant qu'il ne se trouvoit
presque pas de morues pour pescher autour de l'ille, il tint conseil où
il fut résolu d'aller à l'ille Percée, où les morues y restent plus de
tems. Nous abandonnasmes cette entreprise qui avoit donné lieu à de
bonnes espérances et nous arivasmes à l'ille Percée vers la my-aoust.
Nous y trouvasmes avec plusieurs navires le capitaine Sopiste qui nous
raconta avoir passé avant nous à l'ille Madelaine et que, n'y ayant
trouvé non plus que nous ses gens ny les nostres, il avoit pris le party
de venir à l'ille Percée, où il avoit apris que nos gens avoient monté
dans deux de nos barques à Québec peu après nos départs pour France; ils
s'ennyvroient tous les jours jouant aux cartes et dez pour des verres de
vin et d'eaudevie, et lorsqu'ils n'en eurent du tout plus, ils furent
piller toutes celles des Basques, ce qui les fit aussy abandonner, et
dont tous se dispercèrent sur chaque des navires qui étoient là
présents. Mon père les fit assembler en présence des capitaines et fit
dresser le raport de leurs déclarations, et dont il n'y aloit pas moins
que de la potence pour nos malheureux coquins, d'avoir mis à ruine une
aussy bonne entreprise sy elle avoit esté bien secondée. Enfin l'on
pescha ce que l'on peut de morues jusqu'à ce que la saison obligea de
nous retirer, et la grande perte qu'il y eut fit rompre cette société et
les navires furent vendus à l'ancan. Voilà un beau commencement de
voyage pour un enfant qui voyoit un aussy aimable père accablé de pertes
et chagrins, et les soutenoit avec grande résignation que je luy
entendois souvent dire: «Seigneur que votre saincte volonté soit faite».
Homme sans vices, beau et bien fait et beaucoup d'esprit au récit de
tous nos citoyens qui l'on connu et regretté, mais toujours puny de
malheurs dans toutes ses entreprises.
En l'anée 1665, mon père fut demandé par la compagnie du Canadas[23],
lesquels luy proposèrent que s'il vouloit entreprendre pour eux d'aler à
Québec sur un de nos vaisseaux qui armoit au Havre, en quallité de
commissaire le long des costes de fleuve de St Laurent, pour y faire
creuser un minne de plomb que l'on avoit découverte depuis peu dans les
costes de Gasprée[24], et qu'on luy fourniroit soixsante et dix hommes
engagés à ce subjet, comme aussy un ingénieur mineur allemand de nation,
et qu'on leur fourniroit un interprestre pour s'entendre, tous aux gages
de la dite compagnie, qui fourniroit généralement tous les instruments
et vivres ainsy que les barques nécessaires. Mon père avoit 3000 fr. par
an et 4 pour cent de ce qu'on retireroit de plomb; l'ingénieur avoit
4000 fr. et l'interprestre 600 fr.; les forgeurs et autres à proportion.
Mon père accepta le party, ce qu'il n'auroit pas fait sans les pertes
cy-devant. Lorsque le navire fut à la rade du Havre prest à partir, une
chaloupe vint pour y porter mon père qui se tenoit tout prest; je fits
sy bien en sorte que je le gagné et ma mère pour me laisser aler avec
luy, et nous fusmes conduits au bord de ce navire que commandoit le
fameux capitaine Poulet[25], de Diepe. Nous trouvasmes ce navire
extrêmement embarrassé par 18 cavales et deux étalons des harnois du
Roy[26] et dont les foins pour les norir ocupoient toutes les places;
dans l'entre pont étoient quatre-vingts filles d'honneur pour estre
mariées à nostre arrivée à Québec, et puis nos 70 travaillants avec
équipage formoit une arche de Noé.
Notre traversée fut assez heureuse, quoyqu'elle dura trois mois et dix
jours pour arriver au dit Québec. Mr. de Tracy[27] étoit vice-roy, Mr.
de Courselles[28], gouverneur, Mr. Talon[29], intendant, Mr. de la
Chesnée-Aubert[30], commissaire général de la compagnie. Lorsque mon
père eut communiqué ses ordres, on équipa une barque de 70 à 80
thonneaux de port affin de nous porter, avec tout le nécessaire pour les
minnes. Le 13, nous arivasmes et nous débarquasmes au dit Gaspée, et
nous travaillasmes à nos logemens et fourneaux. Dès le 28e, nous
commencasmes de perçer dans le roc du costé du midy qui étoit la
première découverte qu'en firent les sauvages naturels du pais, qui en
faisant leur feu pour leurs chaudronnées mirent une de ces roches à
servir de chenet, il en découla du plomb qu'ils trouvèrent après
l'étainte de leur feu et en aportèrent à Mr. De la Chesnée, qui l'envoya
en France et qui occassionna l'entreprise, croyant qu'il se troveroit
beaucoup de ce métail comme en Angleterre. Le six de septembre l'on mit
le feu à la dite mine après l'avoir creuzée de 32 pieds en profondeur et
nous eusmes deux homme tuez et un nomé Doguet, de Rouen, qui eut les
deux jambes amportées et trois autres légèrement blessés, fautes à iceux
de n'avoir voulu autant s'éloigner qu'on leur avoit indiqué. A deux
pieds profonds cette minne promettoit beaucoup, y ayant trouvé huit
pouces et 4 lignes de face. Cependant après qu'on l'eut fait sauter et
découverte en sa profondeur desdits 32 pieds, elle se trouva au néant,
ce qui découragea le sieur Vreiznic notre ingénieur, disant que toutes
les minnes qu'il a perçées seulement sur deux à trois lignes de la
surface, elles se trouvoient dans la profondeur de 20 pieds plus d'un
pied de face sans compter les vaines esparcées en divers endroits.
Du 15e au 24e septembre l'on perça du costé du Septentrion. Il se trouva
à la surface, après avoir osté les terres de dessus le roc, cinq pouces
une ligne; et après que la minne fut ouverte il ne s'y trouva que deux
lignes. Du 27e au 4e octobre fut ouvert dans la partie du levant sans
pertes ny blessés de nos hommes. Nous eusmes quelques espérances de
mieux réussir ayant touvé dans la surface neuf pouces et trois lignes,
et en profondeur rien du tout. Et pour n'avoir rien à reproche, le 28e
octobre il fut ouvert du costé du couchant, ou dans la superficie
marquoit seulement 2 pouces 1/2 et à 20 pieds fonds rien. La saison nous
obligea de nous retirer à Québec, n'étant munis de vivres ny de bons
logemens pour résister aux grands froids et neiges nous fusmes
contrainct d'abandonner, n'ayant pas retiré plus de huit à neuf milliers
pesant de plomb. Nous partismes le jour de la St Martin embarqués sur le
mesme bastiment qui nous avoit aportés, et la minne mina la bource des
mineurs. Nous arrivasmes à Québec le 2e décembre, dont il étoit grand
temps puisque la rivière se glaçoit. Mon père fit son raport à Mr. le
Vice-roy et autres Mrs. Et on nous donna un logement pour passer notre
hiver, mais je fus mis en pension aux Pères Jésuittes[31].
Au printemps 1666, après le débordement des glaces, Mr. le Vice-roy et
intendant ordonnèrent à mon père de se rembarquer sur nostre mesme
bastiment en qualité de comissaire des Costes, et que le R. Père
Chaumonot[32], jésuite, qui savoit les langues des sauvages, serviroit
d'aumosnier et Missionnaire et pour interpréter aux besoins et en
faisant sa mission de convertir les sauvages infidelles, dont mon père
leur faisoit des présents pour les attirer dans le party de France
contre ceux avec qui on avoit la guerre sur les Iroquois. Nous atirasmes
dans notre party deux nations les Esquimaux et les Papinachoïs, qui peu
de temps après deffirent vers le grand Saquenay plus de deux cents
desdits Iroquois. Ce voyage à parcourir les deux costés du fleuve dura
plus de cinq mois et traitèrent avec les susdits sauvages et j'étois
resté en pension. Il falut encore hiverner, et au printemps mon père
désirant retourner en France sur un navire apartenant à Mr. Grignon, de
la Rochelle, qui avoit hiverné à Québec, tomba d'accord du prix de son
passage et du mien, et pour des pelletries dont il avoit esté payé pour
ses gages. Nous partismes de Québec le 8e de May 1667 et poussasmes
nostre navigation jusque entre le banc à vert et le grand banc[33] où
nous fusmes environnées d'une quantité de montages de glaces flotantes
sur l'eau et nous enfermèrent sans pouvoir nous en dégager. Nous
suspendismes nos câbles le long de notre navire pendants entre le bord
et les glaces pour empescher que le navire ne fut crevé. Les voeux et
prières ne manquoient pas, mais en moins de deux jours les câbles se
trouvoient coupés et la partie d'entre les glaces aloit au fond de
l'eau. Nous continuasmes d'en mettre jusqu'au dernier bout, et puis nous
y mismes ensuite toutes nos voiles de rechange toutes freslées, et en
trois jours elles furent aussy consommées, et la réverbération des dites
glaces nous causoit des froidures insuportables, et la neufviesme
journée, sur le soir, notre navire nous manqua tout d'un coup sous nous
et nous débarquasmes sur les dites glaces sans avoir eu le temps de
sauver aucunes hardes. Mais mon père avoit sur luy double rechange
d'habits et sa robe doublée de castors qui le garantissoit du froid. Le
pilote du navire avoit eu la précaution d'emplir deux jours avant la
paillasse de pains après en avoir vidé les feures, et la jeta
heureusement sur la glace voyant le navire couler au fond, et quelques
matelots avoient aussy jetté deux petites voilles des peroquets et deux
jambons. Nous fismes une petite tente de nos deux voiles; on sauva
quelques écoutilles et paneaux qui avoient flotté, ce qui nous servit de
plancher soubs la tente pour mettre notre pain et nous retirer tour à
tour dessous pour y reposer. Nous ne pusmes où alumer du feu. Nous
étions reiglés sur chacun 4 onces du pain sauvé, et la nuit les matelots
tuoient des loups marins avec des morceaux de bois qu'on avoit trouves
de notre débris; l'on tuoit aussy des mauves et des gros margaux qui
dans les commencements nous en sucions les sangs et puis les foix et sur
la fin on s'acoutuma à manger leurs chairs crües, et de jour à autre il
nous mouroit quelque de nos hommes. Les jours on se disperçoit de tous
costés pour découvrir quelque navires, et de plus sy on avoit pas agi à
coure le grand froid saisissoit et on étoit gelé. La quatorziesme
journée que nous étions sur les glaces, d'un temps très-brun je fus à
l'exercisse de marcher avec deux matelots, ayant fait environ deux
lieues sur les onze heures le temps s'éclaircit, et j'aperceu un navire
pas plus éloigné d'une lieue, qui aparament par la brume n'avoit pas veu
le péril où il tomboit car il venoit dessus; je crié: «navire, navire,
mes chers frères». Les deux matelots et moy s'aprochant de la mer vers
le navire nous crions à gorge déployée: «sauvez-nous la vie». Nous
tendions les bras en haut et jettions nos bonnets en l'air pour nous
faire voir; nos gens d'autour se joignirent à nous et crioyoient à
force; le dit navire ayant aperceu les glaces revira du bord pour s'en
écarter, ce qui nous cauza de grandes frayeurs qu'il ne nous eust
aperceu ou nous vouloir abandoner, les cris et les pleurs redoublèrent
et un de nos gens plus advisé dépouilla sa chemise et la mit à un baston
en pavillon, la faisant jouer en haut, et on crioit de toute voix. Le
dit navire aparement nous aperceu et serra quelque voille se tenan en
estat de fuir les glaces. Il envoya son batteau avec deux hommes: la
joye s'étend parmy nous, l'on fit embarquer mon pauvre cher père à demy
mort, puis le capitaine et six autres avec moy, et étant embarqués au
navire nous embrassions nos libérateurs, l'on renvoya la chaloupe
reprendre le reste, et puis l'on se retira sur le grand banc. Nous
perdismes sur les glaces huit hommes par misère, et trois qui moururent
après estre sauvés deux jours après avoir trop mengé du biscuit et trop
tost. Ce cher navire qui nous sauva ainssy la vie étoit un olonois pour
la pesche des morues et n'en trouvant presque plus n'étant qu'à moitié
de sa charge, il couroit au banc à vert et sans l'éclaircie qu'il nous
le découvrit, encore moins de demie heure, il auroit esté en grande
risque d'estre surpris comme nous dans les glaces.
L'augmentation de 26 hommes que nous fusmes dans ce navire leur faisait
grande paine de s'en retourner à my-charge. Nous leurs dismes de nous
donner seulement troïs à quatre onces de pain chacun par jour et deux
verres de leur boisson ordinaire, ces pauvres gens dirent que nous
aurions tout et autant qu'eux, et le firent, et pour les soulager dans
leur pesche nous les échangions jour et nuit et Dieu les bénit. Nous
trouvasmes des morues à sept et huit cents par jour, et en douze jours
il conssoma son sel et prit sa routte pour Nantes où il nous débarqua à
Pain Boeuf. Et mon père se voyant dépouillé de tout ce qu'il avoit pu
gagner emprunta à un de ses amis à Nantes de quoy nous reconduire au
pays.--Après quoy, il fut à Paris pour rendre compte de ses gestions, et
contre mon inclination ma mère m'obligeoit de prendre les études du
latin soubs un nomé Mr. Chabot prestre, et après quelque temps en 1668,
j'appris que mon père s'étoit rengagé dans la compagnie du Sénégal[34],
qui ne voulut plus me recevoir avec luy pour me laisser étudier. Il prit
en ma place un de mes frères âgé d'un an plus que moy. Je les laissé
partir et puis je fus prier un de mes proches parents qui comendoit un
navire pour la terre neufve de me prendre avec luy, ce qu'il m'accorda;
et ma mère ne pouvant rien détourner luy pria de m'estre rigoureux
pendant le voyage afin qu'il pust me rebuter de la mer pour que je
reprist les études, et mon dit capitaine ne manqua pas d'exécuter ces
ordres et de m'exposer à tout ce qu'il y avoit de plus fatiguant, et je
ne me rebuté nullement et aprenois toujours la maneuvre et la
navigation.--
1669[35]. L'un de nos proche voisins qui avoit longtemps commandé un
navire à terre neufve où il avoit augmenté sa fortune et se sentant
apesantyr par âge et ses fatigues, ayant son fils aisné à peu près de
mon âge il luy fit bastir un bon navire et luy en donna le comandement,
et ayant esté camarade d'écolle, et que j'étois plus au fait que luy il
me proposa d'aler avec luy et que je serois la 3e perssonne de son
navire, et qu'en outre de mon loyer il m'acordoit le tiers sur le sien
dont il me passa un écrit secret à cause de sa mère qui n'y aurait pas
conssenty étant très avare. Et pour abréger discours, nous fusmes près
de sept mois sur le grand banc, et ne peschasmes pas entièrement la
moitié de notre charge; les vivres nous manquant nous obligèrent de
revenir, et étant arrivés jusqu'à l'entrée de la Manche, les vents de
Nord-Est nous contrarièrent pendant plus d'un mois, à court de tous
vivres et boissons, voltigeants d'un bord sur l'autre pendant cet
espasce, nous nous rassemblasmes jusqu'à vingt et un navires tous
terreneuviers, tant du Havre, Diepe et Honfleur, tous dans la mesme
disette sans se pouvoir assister aucuns, et nous faisions tous nos
efforts pour relascher fut-ce aux costes d'Angleterre ou à nos costes de
Bretagne, et lorsque nous avions aproché de l'un ou de l'autre, le vent
y étoit entièrement oposé; et après avoir bien debatu nous gagnasmes en
vüe de l'ille de Wic. L'on prit tous résolution d'y relascher, et il n'y
eut entre tous les capitaines qu'un qui dit bien en connoistre l'entrée
du port, qui étoit le capitaine Duval, du Havre, qui avoit pour pilotte
le Sr Bougard[36] qui a fait ce bon livre _le Petit Flambeau de la mer_
et qui depuis est parvenu à estre un des premiers pilotes des armées
navales de Sa Majesté et fait capitaine de brûlot. Nous fusmes tous nos
navires soubs la conduitte de ces deux conducteurs pour entrer par la
pointe de Ste Heleine de la dite isle et comme c'étoit sur le soir et
que la nuit s'aprochoit ils dirent qu'ils alloient alumer un fanal et
marcheroient à la teste et sur lesquels nous les suivirions, ce qui fut
exécuté. Mais ils se trompèrent aux cours des marées, qui nous
transportoient sur les bancs, nomées les _Ours_, où ils eschouèrent et
tirèrent un coup de canon qu'un chacun croyoit estre à dessein de
marquer que ce soit où il falloit jetter l'ancre, mais c'étoit pour
demander du secours, et tous les navires eurent le mesme sort d'échouer
comme ces mauvais guides. L'on entendoit de tous costés que cris et
lamentations, et par un bonheur les vents calmèrent et la mer, ce qui
empescha le perdition totale des corps et biens, et qu'à la marée
suivante du lendemain au matin un chacun se rechapèrent de leur mieux de
dessus les bancs, où il n'en resta que trois dont les équipages furent
sauvés, et cette pauvre flotte regagna à la rade de Ste Hélène, puis
entra au havre de Porsemuths, où l'on nous y aprist la guerre avec
l'Espagne et Holande. Chaque capitaine de nos navires écrivirent à leurs
interessées, ce qui était arivé et demandant des lettres de crédit pour
avoir le nécessaire.
Dans l'intervale il arriva à la rade de Ste Heleine[37] une escadre
holandoise venant du retour du combat de Palerne contre l'armée du Roy
comandé par Mr le duc de Vivonne, où Mr l'admiral Ruiter fut tué[38],
dont son cercueil en plomb étoit dans la dite escadre, et Mr Angel de
Ruiter son fils, qui commandoit l'un des vaisseaux, très beau cavalier,
très-affable et parlant bon latin et françois. Et comme nos capitaines
atendoient leurs réponsces à leurs lettres, nous estions fort à loisir;
nous alions souvent les après-disner aux promenades et aux cabarets
boire de la bière; Mr Ruiter fils entra dans nostre auberge avec un de
ses officiers et me demanda sy j'étois l'un des capitaines de ces
pauvres terneuviers, et que je les pouvois tous assurer de sa parolle
que sy le vent nous venoit favorable, que nous pourions en toute seureté
en profiter pour nous rendre chez nous, et que aucun de son escadre ne
coureroit sur nous; ce que je raporté à tous nos capitaines. Après quoy
nous nous séparasmes et busmes à la santé l'un de l'autre. Et me pria
pour le landemain de me trouver à la mesme auberge du _Grand Ours_ sur
les deux heures d'après midy, et mon capitaine par timidité ny voulut
retourner, et je n'y manqué pas, et le trouvé qui m'attendoit. Et après
avoir bu une canette de bière il me dits qu'ils prenoit beaucoup de
plaisir à parler françois et qu'il les aimoit naturellement, quoyque Mr
son père en avoit esté tué, qu'ils étoient braves et tout ce qu'on peu
d'obligeant pour une nation leurs adverses.
Comme nous sortions pour aler à une promenade, on luy dit que Madame la
duchesse de Porsemuths[39] venoit d'ariver en ville. Il me dit: Alons la
saluer. Je luy dits: «J'ai l'honneur d'estre connu de Madame la contesse
de Keroal, sa mère, mais de cette dame non.» Il me pressa fort d'y aler;
et je m'en excusois, disant que je luy ferois deshonneur à luy mesme par
mon trop comun habillement. Il me répond: «Bon c'est comme l'on aime les
marins.» Et m'engagea d'y aler. Nous la trouvasmes entourée d'une grande
cour d'officiers comme étant maitresse du Roy d'Angleterre, et tour à
tour elle receut les compliments d'un chacun ainsy de Mr Ruiter qui eut
la bonté de luy dire que j'étois connu de Madame sa Mère et qu'il se
plaisoit avec moy, quoy qu'en guerre. Cette dame me questionna sur
Madame sa Mère et connaissant ma justesse nous fit bien des
gracieusetées en la quittant et nous dit un peu bas: «Or ça, il faut
demain venir disner avec moy, et ny manquez pas.» Ce que nous ne pusmes
refuser.
Nous y fusmes. Après le disner le caffé fut présenté et puis des tables
pour les jeux. Elle demanda à Mr Ruiter s'il avoit vu Londres et la
cour, il dit que non. «Et vous, me dit-elle.» «Non madame»--«Ah!
vraiment puisque vous en êtes sy proches il faut que vous y alliez.»
Nous nous excusions très-fort tous les deux en disant ne pouvoir nous
écarter de nos navires, en cas pour moy d'un bon vent. «Hé, bon, bon,
dit-elle, ce n'est qu'un voyage de sept à huit jours. Je vous presteray
ma chaise à deux et mon cocher, et prendrez logement dans mon hostel.
Quoy! des jeunes gens.»--Enfin elle nous gagna par ses belles manières,
elle se mit au jeu qui nous donna lieu de sortir sans sérémonie et sans
estre aperceus.
Ce seigneur craignoit la dépence comme tous ceux de sa nation et moy
pour n'avoir en pareille occasion rien épargné, je n'en avois pas. Il
fallut pensser tous les deux comment faire et comment nous dégager. Il
me dits qu'il ne pouvoit faire ce voyage qu'incognito, que sy Mrs les
Etats Généraux le savent que se sera pour estre disgrascié. Je luy dits
que l'odeur de Mr son père étoit forte en Holande et qu'il avoit beau se
couvrir, en disant qu'il aloit s'emboucher avec Mr leur Embassadeur qui
étoit son oncle, mais que pour moy que j'étois excusable, n'ayant ny
argent ny crédit ny de quoy en faire, cependant que s'il payoit les
trois quarts de nostre dépence, que je ne l'abandonnerois pas. Et il fut
sy bas de me dire que j'en payerois la moittié et à la fin nous
acordasmes pour luy les deux tiers. Sur quoy je fut emprunter dix livres
sterlins à un marchand nommé Mr Smits, et entreprismes le voyage et
estant arivées à Londre Mr L'Angel Ruiter fit toujours servir la chaise
de Madame la duchesse à nos promenades du Withals, St Jemes et Winsorts
et dont j'en avois honte, et une mexquinerie horible en tout, et après
neuf jours et demy nous remerciasmes la dame Duchesse notre
bienfaitrice.
Peu de jours ensuitte, il nous arriva à Ste Héleine deux frégattes du
Roy de 24 et 18 canons, soubs les comandements de Mrs de Gravansson[40]
et St Mars Colbert[41], que les intéressés de nostre petite flotte
avoient obtenües de la cour, pour nous venir escorter jusqu'à la rade du
Havre, et nous aconduire deux caravelles de Quilbeuf où estoient des
pilotes lamaneurs pour chacun de nous et aussy des vivres pour tous nos
équipages, et on nous fit sortir du port de Porsemuts pour nous joindre
à la rade de Ste Heleine proche de nos frégates, pour partir du premier
bon vent. Je fut prendre congé de Madame la Duchesse et ensuitte de Mr
Angel de Ruiter qui en m'embrassant m'apela son frère et son amy, en
m'assurant que sy je voulois l'aler trouver lorsqu'il sera arivé en
Holande, et que sy je veux il fera mon advancement dans le service de
Mrs les Etats et sur toutes choses que j'eus à luy donner de mes
nouvelles, et que j'assurats Mrs les captaines de nos convois de ses
civilités, et qu'il ne souffrira aucun de son escadre de coure après
nous. Le 16 de janvier, sur le midy, d'un assez beau tems, nous mismes
tous soubs les voilles faisant route et pendant la nuit pour la rade du
Havre, et sur les huit heures du 17e, au matin, nous eusmes connoissance
du cap de la Hève éloigné de 5 à 6 lieux de nous et les deux convois
forcèrent de voille et furent mouiller leurs ancres à la rade se
persuadant que nous n'avions rien à craindre. Mais sur les dix heures
aperceusmes en arrière de nous trois navires qui faisoient nostre mesme
route et qui nous aprochoient promptement, ayant leurs pavillons blancs
qui nous donnoit lieu de croire que c'étoit des navires pour le Havre;
mais nous fusmes bien surpris qu'estant à portée nous aperceusmes leurs
canons et leurs équipages prest à nous donner leur décharge sur la
moindre de nos résistances, et arborèrent les pavillons d'Ostende et
nous sommèrent d'ameiner nos voilles, ce qui fut bien tots obéy, et nous
amarinèrent et nous firent tous changer de route, excepté un qui étoit
proche la rade comandé par Jean le Comte qui échapa, et Mrs de nos
convois eurent la confusion de nous voir ainssy enlever à leur vüe. Il
est vray que les trois navires d'Ostende étoient beaucoup supérieurs,
ayant le vaisseau le _Palleul_ de 52 canons, le _Castel-Rodrigue_ de 36
et la _Justtice_ de 24, qui revenoient de Cadix aporter la paye des
troupes d'Espagne en Flandre, et nous conduisirent en Ostende tous bien
dépouillés, et ne fusmes que trois jours prisonniers, puis on nous
distribua à chacun deux escalins valant quinze sols pour notre conduite.
Je n'avois sur moy qu'un justaucorps sans manches raptassé de pièces de
thoille godronnée et une pareille culote, des vieux bas de deux couleurs
et sans pieds, et de misérables souliers qui m'abandonnèrent à la
première lieue, et pour bonnet le haut d'un vieux bas ataché avec une
ficelle. Bel équipage dans un rigoureux froid, et réduit à la mandicité
qui me causa bien des larmes avant de m'y résoudre, cepandant j'euts
quelques bonnes aubeines chez des gens de qualité et qui seroient trop
longues à réciter.
1672.--Etant arivé au pays, je fus ataqué d'une rude maladie causée par
les fatigues que j'avoie souffertes, et pandant l'été je me rétabli la
santé, et il se fit l'armement d'une flûte nomée _le Chasseur_, de douze
canons, commandée par le sieur Jacques Sansson mon proche parent[42].
Nous fusmes au Sénégal charger 150 nègres et autres effects de la
compagnie, et fusmes à l'ille Cayenne débarquer nos neigres et y
chargeasmes quelques caisses de sucre, un peu de l'indigot et du rocou
et ensuite nous fusmes à l'isle de St Cristofle où nous fusmes frapés
d'une branche de houracan quoyque au quatreiesme d'octobre, ce qui fut
tout extraordinaire. Nous étions sept bastiments à la rade de la Basse
Terre, tous furent péris, échoués à la coste, et bien des hommes noyez
excepté nous qui résistèrent sur nos câbles, mais ayant coupé
généralement tous nos mâts, et étions tous disposés à revevoir le sort
des autres, et après que la tempeste eut cessé nous nous réquipasmes du
mieux possible avec les débris des mâts de ceux qui avoient péry et
aussy des autres. Il revint d'autres navires dans cette rade, et nous
achevasmes nostre chargement de sucre et indigot, et sur la my-novembre
nous partismes de cette ille avec six autres navires tous marchands et
de peu de force pour un temps de guerre, et étant au débouquement un
flûton de la Tremblade, capitaine Chevalier, qui étoit grand voilier
prit congé de nous, disant avoir très peu de vivre et qu'il espéroit
étant seul de se rendre en France avant 15 jours, et en moins de trois
heures il gagna plus de cinq lieues de l'avant de nous, mais tout à coup
il fut surpris d'une grande voye d'eau qui combla son navire, et n'ayant
aucun canon il fit plusieurs fusées de poudre et serra toutes ses
voilles, demandant d'estre promptement secouru. Nous y fusmes et à paine
nous n'eusmes loisir que de sauver l'équipage, et le navire coula au
fond en très peu de temps. Nous continuasmes nostre route pendant 15
jours et un coup de vent nous sépara, qu'une flûte de la Rochelle de 18
canons, capitaine Merot, qui resta avec nous jusqu'à la sonde de OEssant
désirant aler à Brest; mais nous fusmes rencontrés d'un corssaire de
Flessingue de 28 canons, lequel nous ataqua, où le capitaine Merot fut
tüé et plusieurs de son équipage, et nous n'ayant que douze canons nous
eusmes un de nos passagers nommé Mr Leblanc, de Diepe. Cette frégate
ayant esté maltraitée par nous se retira, mais ayant fait rencontre d'un
de ses camarades, qui avait 36 canons, le landemain étant proche
l'Iroise, à l'entrée de Brest, il nous ratrapèrent et nous prirent sans
beaucoup de résistance, et à peine il nous eurent enlevé notre capitaine
et les officiers qu'il s'éleva une tempeste qui les sépara d'avec nous
et il n'eurent loisir que de nous mettre vingt hommes des leurs pour
nous amariner et leur officier qui comandoit étoit très peu au fait de
la navigation, et n'avoient presque rien pillé de nostre bord n'ayant eu
le loisir. Nous entrasmes dans nostre Manche où cet officier se trouvoit
fort embarassé, mais comme il y aloit de la vie, je le radressois sur
les sondes qu'il ne connoissoit pas, et à un soir, nous nous trouvasmes
proche de Portland en Angleterre. Il aspiroit de relascher à l'ille de
Wic, je l'en détourna dans la vüe de nous soulever et de les enlever eux
mesmes au Havre; à cet effect je communiquay le dessain à plusieurs de
notre équipage dont nous étions restés encore vingt deux, contre 21
holandois dont la moitié faisoit le cart, j'avois caché six sabres et
quatre pistolets et les espontons étoient libres, le tout bien prémédité
la chose étoit facille, et les aurions enlevés au Havre en moins de 18
heures. Mais un coquin nomé Nicolas Laloet, de Diepe, qui parloit
holandois et de notre équipage nous trahit et fut la cauze que je futs
fort mal traitté, ainsy que trois de mes gens auxquels on trouva les
armes cachées, et sans que je leur étois utille pour la navigation, ils
m'ont juré depuis qu'ils m'auroient jetté dans la mer. Enfin conduisant
la route pour Zélande, en passant au Pas de Calais, nous trouvasmes un
moyen corssaire qui venoit de sortir du mesme port, il s'aprocha de nous
à la voye et il n'oza nous ataquer et il nous auroit enlevées sans coup
férir et auroit gagné plus de trois cents mil livres. Le landemain au
matin, étant au travers de Dunkerque, deux frégates d'Angleterre de
chacque 24 canons ne nous marchandèrent pas, étant d'union avec la
France, nous prirent et nous conduirent aux Dunes et nous creusmes en
estre beaucoup mieux et soulagées, et ce fut tout le contraire, ils nous
redépouillèrent mieux que les Flessinguais et nous enfermèrent dans leur
fond de câbles, ne pouvant ou coucher que sur des câbles mouillées et
pleins de vaze pendant six jours pour nous oster la connoissance des
effects qu'ils enlevoient, se doutant qu'il faudroit rendre notre prise
par l'union entre les deux couronnes; mais ils ne se doutoient pas que
j'avois dans les poches d'une vieille culote une copie du contenu de
tout notre chargement. Ils avoient renvoyé les Holendois le lendemain
que nous fusmes pris, et nous ils ne nous débarquèrent aux Dunes que la
7e journée et dans un pauvre état, et nous fismes trois lieux à pied
pour gagner à Douvres, où nous arrivasmes sur les trois heures du soir.
Nous fusmes sur le port pour nous informer à trouver un passage pour
Calais et aussy chercher où pouvoir gister. Il survint un gros Seigneur
se promener sur le quay, et sans m'informer qui c'étoit je futs le
supplier de me faire charité et à mes camarades de nous donner de quoy
souper, et de nous procurer le passage pour retourner en France, et sans
me questionner, il dit à un de ses gens de nous conduire au palais et
qu'on nous fits manger et boire, et qu'à la sortie de la comédie, il
nous parleroit. M. Maret étoit notre chirurgien et François de Ville
canonier et un nommé Fauché, de Pontlevesque, étoient de ma cabale, et
contents de ma hardiesse. Lorqu'on nous régala au palais, nous y
aprismes que c'étoit à M. le Duc d'Yorc[43] que je m'étois adressé, et
sur les 8 heures qu'il revint de la comédie, il dit: «Qu'on me fasse
venir ces 4 françois». Et commença: «D'où estes-vous et d'où venez-vous?
et pourquoy n'estes-vous pas retournés chez vous? c'est qu'aparament
vous faites les gueux».--Je luy dits sans m'intimider: «Non,
Monseigneur, je suis de bonne famille et proche parent du capitaine avec
lequel j'ay esté pris; j'étois l'écrivain du bord et 2e pilotte; voilà
notre Me chirurgien et le premier et segond cannonier, et il n'y avoit
quatre heures que nous étions débarqués aux Dunes quant j'ay eu
l'honneur de parler à votre Royalle Altesse. L'on nous a détenus sept
jours, couchant dans la fosse aux câbles pour nous oster la connoissance
du grand pillage qu'on a fait dans notre bord, et l'on a débarqué les
Holandois deux jours après notre prise, et on nous a dépouillées ce que
les holandois nous avoient laissé sur nous». Il se tourna: «Ho, ho! je
n'ay pas seu cela. Et de quoy étoit chargé votre navire?» Je tira de ma
vieille poche l'état du chargement et il le donna à lire à un officier
ou secrétaire, luy disant: «Lisez haut et puis dites comment l'on ne m'a
dit, qu'il n'y avoit que du sucre et du coton. Alées vous reposer, mes
enfants, et soupez bien et vous aurez un lit à deux et puis dites qu'on
serve à souper.» L'on nous conduit en notre premier lieu et bien
chaufées et bien traitées, M. Maret et les deux autres étoient tristes
et abattus et me disoient: «Ah! mon cher, cets à un seigneur anglois que
vous en avez trop dit. Je ne scay comme nous passerons la nuit ou
demain.» Cela ne m'étonna pas, je jasois comme un peroquet, tantôt avec
un page et tantôts avec le laquais. Et quant ce vint pour nous coucher
je dits: «Il n'y a pas d'aparance que comme nous sommes que nous
gastions de sy beaux lits, nous nous tiendrons devant le feu». On le dit
à son Altesse et il dit: «Ce jeune homme raisonne bien, qu'on leur donne
à chacun une de vos chemises, et vous en aurez d'autres». Ce qui fut
fait et mismes nos garnisons en paquet dans un coin, et je dormis très
bien pendant que le pauvre M. Maret faisoit des lamentations. Dès le
lendemain matin entre dans notre chambre un tailleur qui prit ma mesure;
seul, on m'aporta une robe de chambre, et l'on osta mon régiment et sur
les six heures du soir je fus rabillé avec de bonne frize, des bas,
souliers et un chapeau, et sur les 8 heures son altesse me fit venir
seul et me dits: «Mais les Holandois lorsqu'ils vous prirent pillèrent
tout ce qu'il y avoit de bon, et le portèrent à leur bord». Je dits:
«Pardonnez-moy, monseigneur, leurs chaloupes n'ont fait que deux voyages
à notre bord, pour enlever notre monde et enfournir à paine dès leur et
la tempeste survint, qui nous sépara, et depuis n'y est entré d'autres
que vos gens,--Alés, cets assés, et demain je vous feray passer en
France sur un yac du Roy qui porte des chevaux pour M. le Dauphin». Et
j'appris que les deux capitaines anglois, furent emprisonnez et cassées.
Le lendemain le yac étant prêt à partir l'on nous vint advertir de nous
embarquer, mais je voulus pousser la civilité à bout. Je demanda la
permission de pouvoir remercier son altesse. Il le permit et on
l'habilloit; il me fit donner six écus de France et m'ordonna, d'aler
faire ses compliments à M. le marquis de Courtebon[44], gouverneur à
Calais, à quoy à mon arivée. Je ne manquay pas et m'en trouvay très
bien, et sur ma route il se passa quelques particularités qui
ennuyeroyent trop. Notre capitaine M. Sansson, qui fut conduit en
Holande, eut ordre d'aler reprendre son navire aux Dunes et le ramena à
Honfleur avec une partye du chargement. Je me suis pas informé comme
l'on a traité pour ce qui fut volé.
(1673). Etant de retour à Honfleur que le sieur Sansson eut ramené son
navire on luy fit offre du commandement d'un navire de 30 canons nomé le
_Florissant_ pour la compagnie de la Mérique, il commença à l'équiper et
m'engagea pour retourner avec luy, et son navire le _Chasseur_ fut donné
en commandement au capitaine Berengier dit Vert galant[45]. Le
_Florissant_ presque tout équipé, le sieur Sansson ne le monta pas, soit
qu'il eut peur de la guerre qu'il n'aimoit pas ou par sa femme, il se
tint à terre, et ce fut le capitaine Acher du Havre, qui eut le
commandement et nous fusmes une belle flote de 34 navires ayant pour
convoy la frégatte du Roy, le _Hardy_ de 36 canons. Depuis notre départ
de la rade du Havre nous fusmes batues des mauvais vents contraires,
l'espace de deux mois et demy sans pouvoir les vents alizées, ny aussy
sans qu'aucun de nous fut divisé de la flotte, quoyque nous rencontrions
souvent des corssaires, tout fut consservé jusque proche de l'ille de
Madère où nous voulions aler rafreschir et prendre des eaux, mais nous y
trouvasme des corssaires de Flessingue, qui nous ataquèrent où le sieur
Despestits-Patin, écrivain du Roy sur le _Hardy_ fut tué et une
vingtaine de matelots, et les corssaires laschèrent pied, et craignant
qu'il ne leur arivats quelque renfort, M. de la Roque[46] tint conseil
et l'on prits la résolution d'aler à l'ile de Santiago, au Cap-Vert. Y
étant arrivés l'on achepta des rafreschissements pendant qu'on faisoit
les eaux à la praye, et devant la ville habitée par les portugois
presque tous neigres et mûlâtes, jusqu'à leurs moines et prestres, et
tous de mauvaise vie et canaille. L'on pognardoit impunément nos pauvres
matelots pour les voller; ils empoissonnèrent toutes nos eaux qui nous
causa les diarées et dissenteries dont il nous mourut sur notre flotte
plus de deux cens hommes, et j'ay consservé cette maladie deux ans et
demy après y avoir bien dépencé de l'argent.
Et après quatre mois de navigation, nous arivassmes aux illes de la
Mérique, et nous chargeasmes à celle de Sainct-Cristofle, du sucre et
indigot et des cuirs. Nous étions tous prêts et rassemblés soubs nostre
mesme convoy, prêts à partir pour France, lorsque le temps se prépara à
une branche de houragan, quoy qu'au 2e octobre comme nous avions eu le
4e l'année précédente. Je dits au capitaine Acher qu'il seroit bon de
faire porter au loin notre maitre ancre, sur un bon câble, il me rebuta
disant que s'y j'avois peur qu'il me boucheroit le derière d'un fêtu. Je
luy dits que j'en aurois moins que luy et il dits: «Bon, nous voilà
prêts à partir et je ferois mouiller un câble tout neuf pour le gaster!»
Le tourbillon survint peu après, notre navire chassoit, il n'étoit plus
à tems de jeter ce maître ancre et nous fusmes donner sur les cayes ou
rochers; le navire coula à fonds et puis sauve qui peut. Nous y pérismes
27 hommes. Je me tins avec Michel Cécire, contre-mestre sur la poupe qui
ne se rompit pas et deux heures après le vent cessa et la chaloupe du
_Hardy_ nous sauva, et il n'y eut que notre navire seul de perdu par la
faute de notre brutal de capitaine.
Et pour revenir en France, je creu bien faire que de m'embarquer sur le
_Chasseur_, capitaine Berengier, que mon père avoit fait cy-devant
capitaine et mesme nostre parent. Cet ingrat, Dieu luy pardonne ses
fautes, eut la lâcheté deux jours après nostre départ de m'oster de sa
chambre et de la table soubs prétexte que ma dissenterie se
communiqueroit ou à son fils, me traita à l'ordinaire des matelots, en
beuf salé et de l'eau. Le pain et l'eau vint à manquer, et nous fusmes
vingt et un jours sans en voir gros comme un poix. L'on mangeoit des
cuirs, et j'ay payé pour un rat une piastre valant 68 s. Enfin Dieu ne
voulut disposer de moy; nous allions à dessain d'atérer à Bellille et en
étant à 20 lieux nous parlasmes à une caiche angloise qui nous advertit
que l'armée de Holande y étoit pour la prendre et sans quoy nous y
alions nous livrer plus de 50 navires richement chargés. Nous tournasmes
le bord pour Brest ou en deux jours nous y entrions, mais on nous prit
pour l'armée d'Holande et de toutes les forteresses l'on tiroit sur
nous, sans que M. De la Roque envoya son canot avec le pavillon blanc et
advertit qui nous étions, mais les paisants de Bretagne qui vouloient
faire révolte arborèrent au haut des clochers des pavillons holandois
croyant que nous en étions l'armée; enfin nous entrasmes à Brest, où je
me rétablis un peu avant de me mettre en route pour le pays, après trois
malheureux voyages de suitte et resté infirme.
CHAPITRE DEUXIÈME
Doublet embarque sur l'escadre de M. Panetié.--Il enseigne les principes
de la navigation à son commandant.--Prise de 22 navires chargés de
blé.--Doublet passe second lieutenant sur l'_Alcyon_, commandé par Jean
Bart.--Son éloge par M. Panetié.--Son séjour à l'école d'hydrographie de
Dieppe.--Il est reçu pilote.--Il commande la _Diligente_; combats,
prises et blessure.--Lettre de M. Engil de Ruyter.--Croisières.--Voyages
en Portugal.--Les pirates de Salé.
Cependant j'avois l'ambition de ne vouloir estre à charge à ma merre ny
à la famille; quoy qu'avec mon incommodité je cherchois à voyager. Un
nommé M. De Lastre[47] de Dunquerque, qui avoit commandement d'une
frégatte du Roy pour estre de l'escadre de M. le Pannetier[48], vint à
Honfleur pour y engager sans contrainte des matelots et soldats et
volontaires. Je futs le trouver au _Soleil_[49] où il logeoit et
m'offrits pour second ou 3me pilotte. Il me dit qu'il en avoit assez et
gens connus pour le Nord; je lui demandé déstre patron de son canot et
il me l'accorda. Je partis d'Honfleur avec une cinquantaine de jeunes
gens accordées comme moy pour nous rendre à Dunkerque soubs la conduite
de notre capitaine qui nous défraya par terre, et nous trouvasmes
l'escadre de M. Pannetier, composée de sept frégates prestes à sortir du
port. Nostre frégate s'apeloit la _Vipère_, de 18 canons, et notre
capitaine me tint parolle et me posa patron de son canot. Mais lorsque
nous fusmes en mer, je fut réduis à la gamelle, ce que je trouvai
étrange, croyant estre avec les pilotes. J'en fut très chagrin, et je me
trouvois déconcerté que j'en perdois l'apétit, qu'un jour sur l'heure du
disner je m'étois acoudé sur le bord du navire que nostre maistre
chirurgien nommé M. Prevosts me demanda sy j'étois malade de ce que je
ne mangeois pas avec mes camarades. Je soupirois et je m'empressa de luy
dire qui me tenoit dans cette tristesse. Un nommé Castor Crestey lui
dits que je n'étois pas acoutumé à pareille ordinaire ny compagnie. Il
le questionna s'informant qui j'estois et Crestey l'en ayant instruit et
nommé mon père, M. Prévost dit. «Ah! je l'ay connu, et ay esté à son
service.» Et en fut entretenir M. De Latre avec lequel il étoit fort
familier. M. De Latre luy dits de m'ameiner dans sa chambre, et me
demanda qui j'étois et ce que j'avois à me chagriner. Je lui dits que je
plaignois mon sort de ce que la fortune m'avoit esté contraire trois
années de suite, et que la suivante en m'étoit pas meilleure. Il dits:
«Il ne faut pas qu'un jeune homme se rebute.» Il me demanda si je savois
les principes de la navigation, et je luy dits que j'en savois plus que
les principes, puisque je luy avois demandé un poste de pillote. Il
m'engagea à boire un verre de vin avec luy et me demanda si les
principes sont dificiles d'apprendre. Je luy dits qu'à un homme d'esprit
comme luy, je les luy aprendrois en moins de six semaines, et sur le
champ je luy en donna ouverture dès la première reigle. Et il me fit
souper à sa table et le lendemain nous commenssasmes à travailler, où il
y prit du goût, et me dit que j'avois sa table pendant toute la
campagne, il me prit en affection et il me fit faire une cabane dans sa
chambre, ce qui me fit un peu plus respecter. Et dans les moments de son
loisir, je luy donnois des leçons dont il profitoit très-bien. L'on fit
plusieurs prises et dont ma capitainerie du canot qui aloit toujours des
premiers au bord des dites prises dont je seut en profiter, me procura
de bonnes nipes, dont au retour de notre campagne j'en fits de bon
argent, et je m'équipay très-honnestement et modestement et donnois à
garder tout mon petit butin à Madame Delatre son épouse; ils n'avoient
qu'un enfant qui mourut, n'ayant plus d'espérance d'en avoir enssemble
quoy qu'encore jeunes. Ils me prirent tous deux sy fortement en
affection, qu'ils m'obligèrent de loger et manger chez eux en me disant
qu'ils n'avoient d'autre enfant que moy, ainssy j'avois toute la
soubmission et complaisance possible pour eux.
En octobre 1673, notre commandant M. le Panetier receut ordre de rarmer
promptement son escadre sur des advis que la cour eut que les Holandois
attendoient le retour de plusieurs de leurs vaisseaux venant des Indes
Orientalles sur quoy M. Delastre de son chef m'honora du poste de segond
lieutenant. Je prenois tous les soins possibles à bien remplir mon
devoir et de plus sur la navigation et en sondant quatre et cinq fois
par quart, écrivant ponctuellement les brasses d'eau et les fonds des
sondes à connaîstre les courants des marées qu'il me dits plusieurs
fois: Vous vous fatiguez trop et laissées faire cela à nos pilotes qui
sont gagées pour cela, c'est leur office, et je continua. Trois semaines
après notre départ, étant sur le banq aux Dogres, nous avisasmes deux
vaisseaux sur lesquels nous donnasmes la chasse, et en étant aprochées
nous les reconusmes estre les convois de Hambourg avec lesquels nous
avions aussi guerre. L'un avait 66 canons, l'autre 54. M. notre
commandant n'avoit que 36 canons sur la _Droite_ et nos autres frégates
30 et 24 et nous 18; les forces étaient fort inégalles, et
particulièrement la mer qui étoit agitée, nous ne pouvions les aborder
sans nous briser comme le pot contre le rocher, cependant nous les
suivions hors leurs portées de canons espérant avoir plus de calme, et
ils nous conduirent en fesant leur route jusqu'à l'entrée de la rivière
d'Elbe, l'entrée de Hambourg.
M. le Panetier se démontoit de les voir nous échaper, prit résolution
que nous les fussions attaquer et nous y fusmes à portée du mousquet,
malgré leur décharge de leurs gros canons qui nous brisoient an pièces,
le vent et la mer s'augmenta et ne pusmes les aborder. Nous perdismes
148 hommes sur notre escadre, sans plus de cent estropiés, où j'euts
pour ma part le bras droit rompu en deux par un éclat, qui me prit au
travers du costé et me culbuta en bas du château d'avant où j'étois pour
sauter à l'abordage; il nous falut abandonner la partie. Nous fusmes
ensuite vers le cap Derneuf, coste de Norvègue; nous y trouvasmes une
flotte de Holandois de la mer Baltique, chargée de froment qui étoit
très-cher en France, et nous n'en prismes que vingt et deux navires;
leurs convois se sauvèrent et la plus grande partye dans un havre de
Norvègue et nous amenasmes à Dunquerque les 22 navires, qui y causèrent
bien de la joye et mesme jusque dans Paris.
Nous trouvasmes le fameux M. Jean Bart qui venoit de recevoir son brevet
de lieutenant de haut bord[50] auquel le Roy luy donna le comandement de
la frégate l'_Alcion_ de 40 canons, avec quatre autres frégattes légères
formant son escadre de cinq bâtiments, lequel étoit prêt à sortir du
Port, et il me fit l'honneur de me demander pour son segond lieutenant.
Je n'étois encore bien guéri de mon bras ny de mon costé, je m'excusay
sur cela, et que je ne ferois rien sans l'agrément de M. de Lâtre auquel
je devois tout. M. Bart en fit ma cour à M. de Lastre et luy dits:
«J'aurey plutots finy ma campagne que vous ne serez prets à sortir; je
vous rendray Doublet au retour.» Le soir je rentray chés mes bons hostes
pour souper, et je ne leur dits rien de la proposition, et sur la fin du
repas, la dame me dits: «Je ne vous croyois pas sy dissimulé vous voulez
aller avec Jean Bart et quiter mon mary.»
Je paru estonné crainte que M. Bart n'eut dit que c'étoit moy qui l'eut
sollicité. Et M. de Latre prit la parolle et dits: «Non c'est M. Bart
qui l'a demandé et a fait une honeste responsce, qui me fait augmenter
l'estime que j'ay pour luy. S'il étoit bien guéri, je luy consseillerois
d'y aler pourveut qu'au retour il revienne à moy et j'ay mesme donné mon
consentement à M. Bart.» Et je conssentits.
Le 9 janvier 1674, nous sortismes les cinq frégates du Roy avec trois
autres frégates de particuliers et le 20e du mesme mois nous prismes une
grande flûte holandoise venant de Moscovie, richement chargée, et après
quoy nous rencontrasmes le gros de la flotte des bleds que nous avions
fait relascher avec M. le Panetier et nous donnasme sur les deux
convoys, l'un de 40 et l'autre de 24 canons que nous prismes et toute la
flote de 36 grosses flûtes que nous aconduismes au port de Dunquerque ce
qui redoubla les joyes des peuples, et les bleds diminuèrent bien de
leur haut prix, et notre campagne ne fut que 37 jours. Nous trouvasmes à
notre arrivée l'escadre et M. le Panetier en état de reprendre la mer,
et M. le marquis Damblimonts chef d'escadre et commandant à Dunquerque
avoit obtenu de commander l'_Alcion_ dont il démonta M. Bart, et on luy
donna la _Serpente_ de 36 canons, et M. De Lastre monta la _Sorcière_ de
30 canons formant cete escadre de M. Le Pannetier de 8 frégattes et M.
De Lâtre me prits avec luy comme il étoit convenu, et je fus son premier
lieutenant. Nous sortismes le 5 de mars pour aler aux isles Orcades et
celles de Féroe, tout au nord d'Ecosse, espérant d'y rencontrer les
vaisseaux venant des Indes Orientales. Mais après avoir bien essuyé des
tempestes sans rien trouver, nous fusmes à la grande ille de
Hitlant[51], ou il y a de très bons hâvres de toutes marées pour nous y
espalmer, nos batiments étant très-sales et ne marchoient plus, et là
nous y aprismes que les Indiens que nous cherchions y avoient passé il y
avoit dix jours et devoient être rendues en Holande. Notre commandant
s'arrachoit la barbe de dépit. Ce pays d'Hitlant est habité par des
Ecossais tous galeux comme des chiens; il ne vivent que presque tout
poisson et de mauvais pain d'orge et d'avoine; ils ont quelques
troupeaux de moutons et chèvres, la laine ets métisse dont ils font de
gros bas et habillement; ils appellent ville de méchantes bourgades,
pauvres maisons basses où leurs bestiaux sont enfermés avec eux et ils
puent comme des boucs; leurs chevaux ne sont pas plus haut que des
bourriques ayant une grosse teste, et mal faits de corps, ainsy les
beufs et vaches; ils peschent quantité de morues qu'ils font seicher
sans sel, à la gelée, quils nomment Stocfit ou poisson en baston; les
testes étant bien seichées et les harestes ils les broyent et en donne à
menger à leurs bestiaux en guize d'avoine; il n'y a aucun arbre de quoy
faire un menche à baley, etc.
Je reviens à nostre voyage. Lorsque les frégates furent espalmées M. Le
Pannetier nous fit remettre à la mer, et fusmes entre le banc des Dogres
et le Welles, et d'un beau calme convia tous nos capitaines à disner et
pour tenir consseil; et dans le repas l'on parla de la grande ignorance
de nos pillotes pour les bancs, qui ne savent lire ny écrire et
seulement d'avoir esté sur les bateaux pescheurs aux harancs, disent
conoistre les fonds, M. De Lastre dit bonnement: «J'ay mon lieutenant
qui est de Honfleur, qui en quatre ou cinq campagnes que je l'ay avec
moy, et cete dernière avec M. Bart. Je croy qu'il a marché soubs les
eaux tant il en conoit les fonds, et rend mes pillotes toujours confus,
mais aussy il a pris bien des peines à sonder souvent quelque froid
qu'il fît et toujours écrit.» M. Pannetier luy dits: «Comment
l'apelez-vous?» Et il me noma et dits: «Je say ce que c'est. Son père a
esté mon amy; envoyez-le chercher, je le veux entendre.» Le conseil
détermina que pour sauver les fraix de notre armement que l'escadre
seroit divisée en deux, et que celle de M. Baert iroit vers Jarmuth
prendre tout ce qu'il trouveroit des pesheurs de harenc holandois, et
que M. De Latre seroit avec M. Baert et les deux autres moyennes
frégates, que pour luy avec les trois autres il aloit aler à Gronland
dans les glaces chercher les baleiniers. Ce fut le coup fatal pour mon
capitaine et moy quand je paru et que le commandant m'ordonna d'aler sur
le champ apporter à son bord mes hardes et qu'il auroit bien le soin de
moy et au retour me feroit avoir un brevet; nous eusmes beau nous
deffendre, luy avec un: «je vous ordonne de la part du Roy,» il fallut
obeir quoy qu'à contre coeur. Il me donna une chambrette et sa table, et
je fut bien mieux que je ne m'étois attendu, quoy que regrettant
toujours mon cher et premier capitaine. C'étoit au commencement de juin
que nous fusmes arrivées à Spitbergue soubs les 72 degrez latitude Nord,
pauvre pays bien froid, et sans aucuns aliments, et sans aucun autres
peuples que de pauvres Norvégiens, et sous la domination du Roy de
Danemarc. Nous fusmes autour du Gronland parmy les glasses affreuses;
nous prismes dix navires hollandois, dont à peine en fismes les
chargements de deux, qui étoit lard des balaines et quelques fanons et
nous bruslames sept, et un qu'on donna pour reporter les équipages dans
leur pays; les Maloüins y avoient esté qui avoient pis que nous, et en
faisant notre retour nous prismes au Nord d'Ecosse un navire holandois
de 24 canons venant de Portugal richement chargé, et on nous aprits que
M. Baert avec son escadre avoit emmené trente deux bus ou flibots
holandois et leurs deux convoys; ainsy le Roy gagna à ces armements.
Lorsque nous fusmes désarmées et bien payées, je futs obligé de
reprendre auberge chez M. de Latre et je luy dits que mon dessein étoit
d'aller quelques mois chez M. Denis, prestre et géografe du Roy à
Diepe[52], affin de me perfectionner davantage avec un aussy habil
homme. Il eut paine à y conssentir, me demandant sy je voulois tenir
l'école de Marine. Je luy dits que ce n'étoit pas ma pensée, mais que je
peuts devenir estropié et que cela me pouroit servir, et conssentirent à
mon départ que je les ferois gardains de mon butin pour m'obliger à
retourner avec eux. Je leur fit aconnoistre qu'il n'y avoit pas dautres
moyens de me dégager d'avec M. Le Panetier, qui me dits au désarmement
qu'il me retenoit pour la prochaine campagne, et ils m'aprouvèrent
très-fort.
Je fus à Diepe trouver M. Denis, et m'acordé avec luy de me recevoir en
pension à sa table, couché et blanchir moyennant cinquante livres par
mois et me fournirait les livres nécessaires. Il me comença par les
principes de la Sphère, les marées, les hauteurs, le quartier de
réduction et l'échelle angloise, etc., que je savois parfaitement, ainsy
que les sinus, tangentes et lorgaritsmes. Sur quoy il me demanda ce que
je venois faire chez luy ayant autant de théorie et d'en savoir les
pratiques. Je luy dits que je me voulois perfectionuer avec un aussy
habile maistre; ainsy il eut la bonté de ne me pas épargner ses soins.
Il m'aprit les triangles sphériques et les éllements d'Euclides et les
calculations en moins de trois mois, que je voulus le quiter n'ayant pas
dessain de m'établir maitre géographe, n'y voulant borner ma petite
fortune. Et dans ce tems là, juin 1675, je receu une letre de M. De
Lastre, qui me donnoit advis que l'on réarmoit l'escadre, et que M. Le
Pannetier luy ordonnoit de me faira retourner pour aler avec luy.
Cependant je ne savois à quoy m'en tenir. L'envie d'aler gagner de quoy
et ne pas dépençer ce que j'avois me fit donner lecture de ma lettre à
M. Denis et demander à compter. Et il me dits: «Qu'alez-vous faire? vous
alees quiter dans un tems où vous faites bien; croyez-moy, Monsieur,
demeurez encore deux à trois mois; vous n'avez fait que dévorer ce que
vous venez d'aprendre trop promptement pour bien retenir; servez-moy
comme un prévots de sale à mes écoliers, cela vous fortifiera à fonds,
et je ne veux rien de votre pension; ce n'est point l'intherest qui me
commande et je trouveray moyen d'éviter d'aler avec M. Pannetier.» Je
luy dits que sy je luy faisois plaisir que je resterois en continuant de
payer la penssion. Il répliqua: «Vous m'obligerez infiniment en restant,
car vous me soulagerez un casse teste avec ce nombre d'écoliers dont la
pluspart ont la teste dure comme la pierre.» Enfin je restay encore
trois mois; ce qu'ayant apris mondit sieur le Pannetier montra à M. De
Lastre un brevet de lieutenant de frégate qu'il m'avoit obtenu et luy
dits: «Puisqu'il n'a voulu s'embarquer avec moy, je le donneray à un
autre qui en sera bien aise.»
Et lors qu'au bout de mes six mois de penssion dont j'en avois payé
trois, en quitant je vouluts payer les trois autres, il me futs de toute
imposibilité de les faire prendre, ny mesme par la soeur de M. Denis qui
me proposa qu'avant de la quiter que j'euts à soufrir les examents et me
faire recevoir à l'admirauté pour pillote et que cela ne me dérogeroit
en rien ains au contraire, et que je luy ferois plaisir et honneur et
qu'il en payeroit la dépence. Sur quoy je luy dits quil me l'avoit plus
que payée et que je le satisferois en tout ce que je pourois, et fus
terminé que trois jours enssuite l'assemblée s'en feroit. Il convia pour
moy quatre anciens capitaines et 4 pillottes, qu'ils me quiestionnèrent
de tous costés, et à leurs aprobations je fus enregistré devant Mrs de
l'admirauté. Après quoy nous fusmes tous disner chez M. Denis, qui étoit
prestre et n'auroit voulu entrer en auberge, et ne conssentit que je
payats que ce qui étoit venu de chez le traiteur et rien de ce qu'il
avoit fourny de chez luy. Je creut partir le landemain ayant disposé mon
porte manteau, et luy et Madame sa soeur m'arestèrent pour le landemain
en disant qu'il faloit que je leur aidats à manger ce qui étoit resté du
repas, et à nostre séparation ce fut des amittiez et tendresses
réciproques.
Je me rendis à Dunquerque pour la veille des Roys, 1676, chez mon ancien
capitaine où nous régalasmes avec les parents et amis, et me conta qu'à
sa dernière campagne une de leur frégate périt sur le banc des Ysselles,
et que toute l'escadre y penssa périr par l'ignorance de leurs pilotes,
et que M. Le Pannetier avoit bien pesté de ce que je n'étois avec luy et
qu'il me conseilloit pas de paroistre sitots devant luy, et que luy il
avoit quelques propositions à me faire et me tint deux jours en suspend,
après quoy il me déclara que par le moyen de ses amys il me vouloit
faire capitaine d'une jolie frégate de 14 canons nommée la _Diligente_.
Je luy dits que j'étois tout à lui et ferois tout ce qu'il jugeroit à
propos, cepandant que je serois fort aise de continuer soubs son
comandement, et il me dits: «Je le voudrois bien, mais M. le Pannetier
vous en ostera, et ne vous fera plus d'avance étant piqué contre vous,
et lorsque vous serez capitaine en chef hors de sa dépendance il ne
pourra plus vous nuire». Ainssy il s'intéressa sur la _Diligente_ et me
fit agréer par tous les autres intéressés, et après quoy je fus saluer
M. l'intendant et M. Le Pannetier, qui me demanda d'où je venois, et que
j'avois perdu à être lieutenant de frégate du Roy, qu'il en avoit obtenu
le brevet, et que par mon absence il avoit fait placer M. Domain, mais
qu'il n'y avoit rien de perdu et que faisant une ou deux campagnes avec
luy il récupéreroit ce poste. Je luy dits que j'étois fasché de ne
pouvoir plus aller soubs son commandement, et que j'étois engagé pour
commander une frégatte que des particuliers m'avoient donnée et qu'ils
m'avoient fait venir de Diepe pour le subjet. Il dits: «Cela est beau de
quitter le service du Roy pour des particuliers». Et je me retiray avec
profonde révérence.
Je sortis du port le 14 février (1676) avec 92 hommes d'équipage et fut
croiser vers le Texel et le Vlye qui est à l'entrée et la sortye des
bastiments d'Amsterdam, mais j'en fus chassé par des navires de guerre,
et je futs à l'ouvert de la baye de Hull au nord d'Angleterre et dans le
dessain d'entrer dans la dite baye quoyque très-dangereuse pour ses
bancs de sables, mais il en sortoit deux moyens bâtiments que je prits
tous deux chargés de charbon de terre; l'un en outre avoit 60 saumons
d'étain et 150 de plomb, et l'autre 20 saumons d'étain et 100 de plomb
et trois balots de bayette ou flanelles, et les amarinois pour
Dunkerque. Et étant au travers de l'Ecluse une frégate qui sortoit de
Flesingue de 18 canons voulut m'aracher ma proie, je fis dépasser mes
prises en avant de moy et je l'atendis pour la combattre avant qu'elle
les peut atraper pour leur donner loisir à s'échapper, et elle m'attaqua
vivement et sans m'oser aborder, nous nous chamaillasmes près d'une
heure, et elle fut désemparée de son petit mât d'hune. Je tins ferme et
s'étant raccomodée elle revint à la charge et sa grande vergue luy
tomba, faute à elle, des précautions qu'elle devoit prendre, et je me
trouvay blessé au costé gauche de la teste par un coup de fusil, et dont
il n'y eut que les chairs emportées et l'os effleuré, à ce que reconnut
mon chirurgien par une esquille qu'il en retira, et je ne m'aperceut de
ma blessure qu'après le combat et que j'étois remply de sang, j'eus
quatre de mes hommes tuez, deux estropiez, l'un d'un bras et l'autre de
la cuisse cassée et six moyennement blessés, dont j'étois le 7e. Je
courois après mes prises qui avoient déjà dépassé une lieue d'Ostende,
où je craignois le plus, il se trouva une corvete de quatre canons
sortye de Nieuport qui enleva la plus petite de mes prises avant que je
les eût pu joindre et auroit enlevé l'autre sy je m'étois trouvé à tems
de l'en empescher; je la conduit au port où il falut que j'entras avec
ma frégate pour la raccomoder des coups de canons qu'elle avoit reçeus
et pour me faire guérir et mes blessés.
Pendant mon absence dans ce petit voyage il y eut une lettre de Holande
à mon adresse à la poste; elle fut portée à M. l'Intendant de la marine,
et comme étant un peu rétably de ma playe je le fus saluer. Après quoy
il me demanda quelle habitude et relation j'avois en Hollande et avec
quy, étant en guerre. Je luy dits que j'avois paine à savoir de quelle
part elle me venoit, excepté M. de Ruiter avec lequel j'avois lié
amittié en Angleterre. Il la demanda à son secrétaire et me la rendit
cachetée dizant: «Voyons ce que l'on vous écrit.» Je lui redonnai sans
l'ouvrir, et il me dit: «Ouvrez et la lisez haut.» Je la leut et luy
donnai à voir si je n'avois rien déguizé. Elle contenoit de ce que
j'avois esté longtemps sans luy écrire et bien des honnestetés et
ammittiez et m'ofroit de l'aller trouver, il me procureroit ma fortune
en me marquant entre autre que si je n'étois pas pourvu, que j'eus à
l'aller trouver et qu'il étoit dans l'état de m'avancer et me donner le
commandement d'un vaisseau des Etats. Sur quoy M. l'Intendant me dit:
«Voudriez-vous prendre les armes contre le Roy et estre traitre à
l'Etat.» Je protestay que non: et il me dits: «Je vous défends d'avoir
plus de commerce de lettre avec ce M.» Je lui demanday seulement la
permission que je peuts répondre cette fois à ces honnestetez et le
prier de ne me plus écrire que la guerre ne futs finie et que cela me
feroit préjudice et que je donnerois ma lettre à son secrétaire pour lui
communiquer avant de l'envoyer, ce qu'il trouva bon.
Après estre bien guéry et ma frégate bien redoublée et renforcé mon
équipage, je sorty du port le 26 de mars et fut droit à l'entrée de la
Tamise, entrée de Londres, et le surlandemain je fus bien chassé par
deux gardes costes d'Angleterre lesquels nous penssèrent faire périr à
force de porter les voilles d'un tens de neige et très rude, et nous
avions déjà trois pieds d'eau dans nottre calle quand j'arivé à la rade
de Dunkerque où ils m'abandonnèrent, et deux jours après je repris la
mer et fut croiser, sur le banc des Dogres où j'en prits un qui avait
quarante-deux barils de morue blanche salée; je l'envoyai au hazard par
dix de mes gens et arivèrent heureusement. Six jours après je pris un
flûton d'environ 90 thonneaux venant de Portugal avec du sel, 28 pipes
d'huille d'olive, 6 balles de laine lavée, et de plusieurs caissons
d'orange et de citrons, et je la conduits heureusement à Dunkerque.
Nostre biscuit se trouva gasté dans la soute par la grande eau que nous
eusmes lorsque les Anglois m'avoient chassé cy-devant, il me fallut
rentrer et désarmer la frégatte. Je ne pus réquiper ny sortir avec ma
frégatte qu'au 10 octobre parcequ'il nous fut fait deffense à tous les
particuliers d'engager aucun matelots que M. Bart n'eut acomply les
équipages de son escadre, et après quoy je fits en peu de temps la
mienne, ainsy que deux autres frégates de mes confrères, et sortismes de
compagnie et douze jours après nous fusmes très mal traités des
tempestes, qui nous séparèrent. Je couru vers les costes d'Ecosse en vue
de trouver quelque abry au risque d'estre prisonnier de guerre plutots
que de périr, mais le vent cessa après neuf jours de tourmente;
j'aperceu un moyen navire sur le soir et je fits semblant d'aler une
autre route que luy. Et aussi tots qu'il fit bien nuit nous redonnasmes
après luy à petite voilure; et au clair de la lune, sur les 4 heures du
matin, nous en eusmes connoissance, et ne l'aprochasmes pas plus près,
et le jour venant nous fusmes après iceluy, que nous prismes sur les
neuf heures, et c'étoit une grande barque que les Flessinguois avoient
prises sur notre nation venant de l'ille Madère, chargée de grosse
écorce de citrons confits et du vin; je la conduisois jusqu'au travers
de la Meuze où je futs rencontré par deux frégates de Zélande, l'une de
24 canons et l'autre dix-huit, qui coururent droit à ma prize et s'en
empara et celle de 24 me batoit en ruine et m'aborda et ne sauta que 3
de ses hommes dans nous, et nous décrocha ayant son mât de beaupré rompu
à l'uny de son étrave, je luy donnay la décharge de nos canons et de
mousqueteries, et celle de 18 canons étoit trop soubz le vent pour nous
ratraper, j'eus huit hommes tuez et 15 à 16 blessés, sans estre
estropiés, et il nous falut rentrer au port bien batus, et sans prise;
nous y aprismes qu'un de ceux qui avoit sorty avec nous avoient péry
corps et biens, et que l'autre étoit revenu sans rien faire à sa course,
ayant penssé aussy périr par la tempeste que nous eusmes.
En mars, 1677, je ressorty avec ma mesme frégatte; je fits plusieurs
moyennes prises que j'envoyois par mes gens, n'étant de valeur, et elles
furent toutes reprises; je parcouru aux costes de Norvègues sans y rien
trouver, et m'en revenant pour désarmer je rencontré plusieurs navires
marchands holandois, lesquels avoient trop de force pour que je les peus
ataquer, étant affoibly de mon équipage par les petites prises dont j'ay
parlé; cela me dégousta de retourner avec un navire d'aussy peu de
force, me ressouvenant des hazards que j'y avois encourus, et lors que
je l'eus désarmée, je remerciay MM. les inthéressés par l'advis de mon
ancien capitaine qui me promit la place de second capitaine avec luy sur
la frégate de 30 canons, dans l'escadre de M. Pannetier qui comandoit
l'_Etroitte_ de 40 canons.
Nous sortismes six frégates sur la fin de may, nous fusmes cinq mois à
croiser sans avoir encontré ny fait rien de remarquable, et après quoy
l'on nous désarma tous à notre retour.
En juillet 1678 la cour ordonna à Mrs Le Pannetier et Bart de r'armer et
de se diviser en mer leur escadre, je retournay avec mon premier
capitaine. Nous fusmes aux iles Orcades entre Fulo et Faril y atendre
les Indiens dont on avoit advis de leur retour pour Hollande, mais Mrs
les Etats toujours bien advisés, avoient envoyé audevant plusieurs
galiotes bonnes voilières avec des pilotes costiers pour les bancs et
des rafreschissements et vivres, nous donasmes plusieurs chasses sur ces
galiotes sans en pouvoir atrader; cela nous tira du bon parage où nous
étions. Et y ayant retourné nous aprismes par un bateau pescheur de ces
illes que la flotte de dix de ces vaisseaux avoient passé il y avoit
trois jours, et que par les maladies ils avoient bien perdu de leurs
équipages; nous courusmes après jusqu'à l'ouvert du Texel sur le Bree
Vertin sans rien trouver, cela nous unis tous en consternation. Les
vivres aloient nous manquer et prêts à nous en retourner, lorsque sur le
banc des Dogres, nous aperçusmes deux gros navires, nous creusmes estre
quelque Indiens, nous les atrapasmes en peu de tems à portée de nos
canons et ils furent bientots rendus. C'étoit deux pinasses de 7 à 800
thonneaux, avec un 36 canons et l'autre 30, lesquels venoient de
Suirinan et Curassao chargés de bonnes marchandises comme sucre, indigo,
cuirs, rocou et bois du Brésil et Campesche. Nous les escortasmes
soigneusement jusqu'à Dunquerque, où nous désarmasmes tous, et on
parloit de la paix, et à la fin du déchargement de la grande prise on
trouva 26,000 piastres.
Mr Bart avoit rentré au port huit jours avant nous, et y avoit amené 20
buschs avec du haran et en avoit fait brusler 32 et enleva aussy leurs
convois qui étoit le _Mars_ de 40 canons, et le _Prince Peerts_ de 24.
Le Roy ne faisoit ces armements qu'en vüe de faire crier les peuples
d'Hollande en détruisant leurs flotes des marchands et de la pesche de
leurs poissons qui est d'un profit considérable pour la Hollande, et par
ces pertes les provoquer à demander la paix.
1679. L'on eut la nouvelle de la paix avec la Hollande et Angleterre.
Les deux dernières prises que nous avions amenées étoient d'un trop
grand port pour nos marchands de France, le conseil ordonna de les
envoyer à Lisbonne en Portugal pour les y vendre, étant très-propres
pour les voyages du Brésil; Mr de Latre eut cette comission de les
conduire et de les vendre, et un parent de Mr Bart nommé Corneille Bart
comandoit l'autre soubs les ordres du dit sieur de Latre qui me prit
pour son segond, et nous partismes de Dunkerque vers la fin de février
n'ayant que du lest et un simple équipage seulement pour amariner, et
nous arrivasmes devant Lisbonne le 21 mars et peu à peu nos capitaines
congédioient nos équipages, pour en épargner la dépence. Mr Desgranges
pour lors consul de notre nation et comissaire de marine pour le Roy eut
ordre d'en procurer la vente, et il me pria de dresser les inventaires
de ce que contenoit les agreits et ustencilles de chaque navire en son
particulier, et sy j'avois creu les mauvais consseils j'aurois mis de
mon costé à l'écart pour plus de cinq cents pistoles, que cela n'auroit
en rien diminué la vente, et qu'on m'offroit et à mon capitaine de nous
les transporter à couvert. Je le vits un peu dans ce penchant et luy
dits famillièrement: «Qu'avons-nous de plus cher et plus précieux a
consserver, que l'honneur?» Sur quoy ayant réfléchy, il me dits: «Mon
enfant, tu as bien raison, je t'ay estimé et t'estime d'avantage.» Et je
travaillé exactement et très-fidellement aux inventaires, et l'on fut
plus de trois semaines à nous acorder du prix que Mr Desgranges en
souhaitoit. Les marchands portugois ne marquaient pas d'empressement à
leurs offres, ce qui déconcertoit un peu nos Mr. Je leurs dits que
j'avois en penssée une ruze qui m'étoit venue en l'esprit, qu'il faloit
faire sourdement coure le bruit que les marchands de Cadix en ayant eu
advis qu'ils en faisoient offrir plus de quinze mil livres qu'on ne nous
en offroit, et faire remettre les mâts d'hunne et les voilles en état
d'apareiller, et tirer les expéditions pour sortir du port. La choze fut
trouvée bonne, et nous travaillasmes à nous réquiper, on nous offroit
déjà mil cruzades de plus et puis encore 500. Je dits: «Il faut aler
plus haut; il faut faire dessendre nos vaisseaux à Blem[53] qui est la
sortye, et au pis aler nous concluerons.» Et deux jours après comme nous
étions soubs les voilles, il vint à nos bords une chaloupe avec un ordre
de Mr Desgranges de remonter à nos places, sur ce qu'il avoit conclu le
marché des deux navires. Nous ne pouvions remonter à cause de la marée
que nous avions atendu baisser pour nous dessendre; nous mouillasmes les
ancres et dits à Mr Delastre: «Alez trouver Mr le consul et luy demandés
s'il a penssé à notre chapeau[54] et que ne l'ayant fait il fasse savoir
à ces acheteurs que nous ne conssentons à la vente et que nous irons à
Cadix.» Et il conduit Mr de Lastre chez les marchands où ils
s'expliquèrent, où nous obtinsmes six cents cruzades de chapeau valant
douze cents livres, que nous partageasmes en trois et nous remontasmes
le lendemain à marée montante, et secrètement Mr le Consul me donna cent
cruzades pour mes paines des inventaires et pour l'advis que j'avois
donné. Je présentay mes cent cruzades à mon capitaine, lequel n'en
voulut rien prendre et dits seulement: «Mr le Consul devoit honnestement
me les délivrer pour que je vous les euts présentées.» Puis l'on me paya
mes gages, et Mr Delastre me dit: «Il nous faut chercher un passage pour
retourner enssemble à Dunkerque où nous verons ce que nous ferons pour
l'advenir.» Mr le Consul nous engagea nous deux à souper chez luy, car
l'autre capitaine étoit une vraye cruche pour ne pas dire beste; sur la
fin du repas Mr Desgranges me demanda si je me proposois de retourner en
France, lui disant que ouy, et: «Qu'alez-vous faire au commencement de
cette paix où l'on ne sait encore que entreprendre?» Mr De Latre prit la
parolle: «Il ne sera pas désoeuvré.» Et Mr Desgranges me dits: «Sy vous
voulez commander icy une caravelle où j'ay intérêt, nous luy avons
depuis peu fait la poupe en frégate et mastée aussy de mesme elle est
bonne voilière, mais elle n'a que six canons et autant de périers, voyez
là; elle est placée devant St-Paul.» Et je luy demandai au lendemain
pour luy répondre, afin de savoir les sentiments de mon amy et capitaine
qui eut la bonté de m'acompagner à en faire la visite. Je la trouvois à
mon gré excepté son peu de déffence contre les Saletins où l'on est fort
exposé; mon capitaine m'en représentoit les dangers pour m'en dégouster,
et il me reconnu y avoir du penchant. Il me dits: «Vous en ferez ce
qu'il vous plaira.» Je futs retrouver Mr Desgranges pour luy demander à
quel voyage il destinoit. Il dits pour aler porter des sucres à Bilbaots
et raporter du fer et autre choze. Je vouluts aussy savoir soubs quel
pavillon et passeports. Il me promit que ce seroit soubs ceux de France,
car soubs pavillon de Portugal je n'aurois pas acxepté. Nous convinmes
pour mes gages, ainsy je me séparay de mon capitaine et fits en peu de
jours mon équipage et chargement, et fit heureusement le voyage de
Biscaye et retour à Lisbonne, et après avoir fait ma décharge l'on m'en
proposa un segond et pareil, mais lequel ne fut pas tout à fait aussy
heureux, car j'échapay belle d'estre esclave par deux frégates de Saley:
lorsque je faisois route pour Biscaye, étant au travers de Tamina, en
vue des isles de Bayosne en Galisse, j'aperceus les susdites frégates,
qui me donnoient la chasse. Je reviray de bord et prits la fuitte pour
me sauver dans la rivière de Vianna[55] et où la barre y est périlleuse,
et par malheur la mer y avoit baissé d'une heure et demie; je mits tout
au hazard de la vie pour la liberté, car j'étois fort empressé puisque
leurs mousqueteries nous frapoient à nostre bort que j'euts mon
contre-maistre blessé à la cuisse et un gros dogue que j'avois qui fut
tué. Je resté seul sur mon pont à faire gouverner, et j'entray entre
deux rochers par-dessus la barre; les pilotes du lieu n'osoient
m'aprocher avec leurs chaloupes à cause des boulets de leurs canons qui
me surpassoient, mais la forteresse de Vianna tira plusieurs coups sur
ces pirates qui les écarta au large, mais par la marée trop basse, je ne
peus entrer assées avant dans le port et mon navire échoua presqu'à sec,
dont il souffrit beaucoup, et que je le creu perdre et les sucres, car
je futs avec la chaloupe tout autour en faire la visite et je remarquay
plusieurs coutures entre ouvertes dont l'étoupe en sortoit et point de
secours des gens du pays, je me fis aporter des chandelles de suif qui
étoient molasses par la chaleur et dont je les couchois en long, les
écrasant avec mes pouces dans les coutures et les bouchoirs par ce
moyen, et lorsque la marée fut au deux tiers montée mon navire se dressa
et flotta, et les coutures se resserèrent sy fort que toutes mes
chandelles parurent sur l'eau et que je ne m'arestay pas à les
represcher, mais bien à faire pomper deux pieds d'eau qui avoit entré
dedans ma calle dont le premir rang d'en bas des caisses de sucre fut
endommagées et nous entrasmes au port proche de la ville, quoyque petite
qui est une des plus agréables que j'ay vues, étant pavée par de grandes
pierres de taille blanche et grisâtes, et à toutes les places de très
belles fontaines bouillantes à triple rang et qui maintien une grande
propreté des rues. Je fis connoissance avec Mr Michel de Lescole[56],
parisien et ingénieur en chef du roy de Portugal, lequel finisoit de
fortifier cette ville. J'y fis aussy connoissance avec Mr le Marquis
Desminas[57], gouverneur des frontières, et dont le fils est aujourdhuy
généralissime des armées du Roy de Portugal. Je fus 15 jours avant de
pouvoir sortir du dit port, et faisant route pour Bilbao, le travers du
Cap Pinas, à un petit matin, j'aperceut un navire qui aparament ne me
vit pas; je seray de bord et au jour il me chassa vivement. C'étoit un
de ceux qui me fit entrer à Vienne; je poussay au hazard dans la barre
des Ribadios dont j'étois proche, et trois jours après je reprits ma
route et arrivey à Portugaletto au bas de la rivière de Bilbao, et
ensuite montay à St-Mames à demie lieux proche la dite ville qui est
encorre très-agréable.
CHAPITRE III
Voyages aux Açores.--Explosion d'un volcan.--Les Pirates
d'Alger.--Voyages à Madère.--Découverte d'un banc de
rochers.--Naufrage.--Voyage à l'Ile de Ténériffe; excursion dans
l'Ile.--Voyages à la côte de Barbarie.--Supplice d'un Juif.--Doublet
résiste aux séductions de Mme Thierry.--Autres voyages à
Ste-Croix-de-Barbarie.--Les Maures attaquent Mazagan.--Retour à Cadix
puis en France.
1681. Pendant cete année j'ay fait plusieurs voyages à toutes les illes
Assores pour y charger des bleds froments et les porter à Lisbonne, et
dans mon premier en vüe de l'ille de Saint-Michel j'échapay heureusement
par adresse d'un piratte de Salé, ce qui seroit ennuyeux à réciter.
Dans le segond, je futs à la Tercère, capitale de toutes les autres, où
est un bon évesché et un colège de jésuites et plusieurs beaux couvents,
tant Récolets que Religieuses de trois ordres, une bonne citadelle
presque imprenable par sa situation ne pouvant estre ataquée que du
costé de la ville qui forme un amphitéastre. A la sortie de ce port, je
futs au Fayal pour y charger des sucres qui y étoient arrivés du Brésil
et finir mon chargement d'excellents vins de l'ille Pico nommés vins
_passados_ qu'on apelle vins du Fayal, mais il n'y en croit que très
peu, tout vient de l'ille du Pic, mais c'est que la rade où posent les
navires est devant et proche la ville du Fayal, où pendant que j'y étois
un volcan creva au haut de la montagne, et les ruisseaux de feu en
dessendoient à un cart de lieux de la ville dans une ravine qui les
recevoit, dont on étoit empoisonné des odeurs du souffre et bithume.
Notre consul étoit le sieur Gédéon Labat de la Rochelle, qui se
convertit pour épouser une demoiselle portuguaize; le consul pour les
Anglois étoit Jacques Ston, et celuy des Holandois Jean Abraham, et il
étoit resté chez les Pères jésuites un cordelier françois qui n'avoit
voulu se rembarquer sur un navire qui avoit relasché en cette ville. Je
fus convié par tous les sus-nommés d'aler avec eux voir autant que
possible le dit volcan, et sans quelques affaires qui me survindre à mon
bord j'aurois esté de la partie; et lorsque le soir je retournay à terre
j'en apris le succès, qu'ils avoient esté près d'une lieue dans la
montagne et qu'il se creva un autre volcan autour d'eux et dont le
cordelier y fut englouty sans le plus apercevoir. Abraham le holandois,
fort alerte à sauter, en fut quite pour les jambes un peu brûlées, ayant
sauté des ruisseaux en feu, et le reste furent fort épouvantés et
fatigués d'avoir raporté de leur mieux le pauvre Abraham qui ne vécut
plus que deux jours. Et je retournay à Lisbonne, et en peu de jours je
futs réquipé pour le mesme voyage où de chemin faisant je devois porter
à l'île de la Terciere Don Roberto de Saa, secrétaire d'un nouveau
évesque, avec une partie de ses ornements et meubles et de ses
domestiques.
Etant environ cent cinquante lieux en mer, je fus rencontré d'une
frégate de 36 canons nommé le _Rosier Dargel_[58], et plus de 300
hommes. M'ayant aproché à la voix, il me fit comandement d'abaisser mes
voilles et d'aler avec ma chaloupe à son bord, ce qu'il fallut faire.
Aussitôt que je fus dans son bord, quatre gros Maures les bras nus
jusqu'aux épaules tenant d'une main chacun un sabre clair comme argent
me conduisirent au Reys qui étoit assis comme un tailleur sur un beau
tapis, fumant de bonne grasce avec une longue pipe, me faisoit
questionner par un renégat de Provence qui étoit son lieutenant. L'on
fit aussy embarquer mes 4 hommes, et bien une douzaine de turcs armés
furent à mon bord. Il me demanda mon passeport dont j'étois porteur, et
après l'avoir bien examiné, il me fit dire que sy je savois avant mon
départ que la guerre entre Alger et la France étoit déclarée et que
j'étois son esclave avec mes gens. Je luy dits que j'étois certain du
contraire et que j'en étois bien informé chez notre ambassadeur. Et pour
me mieux intimider, il me fit dépouiller mon justau corps et veste,
chapeau et peruque, cela ne laissa pas de m'éfrayer. Et ses gens
revindrent de nostre bord et lui dirent avoir trouvé dans ma chambre un
prestre portugais malade dans une cabane et qu'il avoit cinq à six
valets et neuf à dix chiens de chasse, et qu'il faloit que ce fût un
évesque. Je luy dis: «Vos gens ne se trompent pas de beaucoup, car c'est
son secrétaire.» Et sur cela, il dits: «Prends garde, crestien, ne me
ment pas.» Je dis «Faites examiner ses papiers et ses gens et sy je
ments jettez-moy à la mer.»--Il répliqua: «Non, non, je te garderay
mieux.»--Tout cela m'embarassoit fort, et je croy mon passager et tout
le reste ne l'étoit pas moins. Mais à mauvais jeu, bonne minne. Après
m'avoir bien tourné sur tous sens, il me fit rabiller, et me donna un
verre d'eaudevie et me voulut engager à fumer. Je m'en excusay disant
que je n'en avois pas l'usage. Ensuitte il me parla luy mesme en langue
franque demy Espagnol et François corompu et que j'entendois très
bien.--«Sy tu veux avoir ta liberté, ton équipage et ton navire, il faut
que tu conssente par écrit que j'enlève tous tes portugais et leurs
bagages seront à toy.»--Je luy dits: «Vous avez la force en main, je ne
puis empescher vos volontées, et vous savez mieux que moy que sy je
faisois telle action que je serois au moins pendu et que je m'estimerois
bien plus heureux d'estre son esclave.»--Il me dit par deux fois: «Tu es
malin, prends bien garde à toy, entends-tu?»--«Oui seigneur, j'entends.
Et sy vous m'enlevez, le moindre de mes passagers, il faut aussy
m'enlever, sinon jiray droit vous attendre à Argel devant vostre Dey qui
me fera justice.» Et le lieutenant renégat me donna un souflet
légèrement en disant: «Ets ainssy que tu parles au Reys.»--Je luy
enfonça du pied sur l'os de la jambe croyant luy pousser au ventre. Le
Reys se leva: «Alons, qu'on donne la bastonnade à ce jeune coco.» L'on
s'y préparoit. Je dits au Roy; «Seigneur, écoutez. Cet homme qui m'a
frapé le premier et sans vos ordres n'est pas un turc, cets de ma nation
renié[59].»--Il tend les bras vers moy disant: «Il a raison. Va à ton
bord et te retire de moy.» Ce que j'aspirois entendre. Ses gens
enlevèrent seulement six rôles de tabac de Brézil, qui étoient pour le
bureau de la Terciere, dont je fits semblant n'en rien voir; l'on fit
rembarquer mes 4 matelots et nous retournasmes jouyeux dans notre petit
bâtiment et continuyons notre route. C'étoit sur les 6 heures du soir
lorsqu'il nous relascha, et nous en perdismes la vue en peu de temps.
C'étoit le beau de voir le secrétaire se lever de sa cabane et me baiser
les pieds et aussy ses gens sans m'en pouvoir dégager m'apelant; _Santo,
santo liberator_.
Deux jours après ce malheureux encontre, nous fusmes ataqués des vents
de oest et sud-oist tout opozès à nôtre route, et grande tempeste
pendant 16 jours; nos vivres manquoient; la contagion se mit à mes
passagers excepté Mr de Saa; les autres mouroient au premier et deuxième
jour qu'ils estoient pris par un seignement de neez. Mon chirurgien fut
le premier des nostres mort la deuxième journée, mon pillote ensuite en
un jour; plus personne ne voulut se hazarder d'aler tirer deux morts
entre ponts, j'y fut les atacher à une corde et criois à ceux de haut:
«Hisse.» J'en fus pris d'une grande douleur de teste, et sentois comme
un feu soubs l'aisselle gauche. Mon contre maistre, vénitien de nation,
me pilla du vieil oingt, de l'ail, du sel, de la poudre à canon et
m'apliqua sur la douleur qui étoit enflée son emplastre; j'en penssay
perdre l'esprit ayant une fièvre terible; je m'atachay la teste d'une
fine serviette que je faisois étraindre par deux hommes de toute leur
force que mes yeux en étoient forcées; l'abcès creva dès la mesme nuit,
et mon vénitien me lava avec du vin presque bouillant; je me soutint et
je faisois pousser vent arière à toute force pour atraper la première
terre venue; j'avois perdu mon point de navigation dans mon mal, je
poussois au hazard et en cinq jours par un matin nous aperceumes la
terre que je reconnuts estre entre Port à port et Viana où j'avois esté.
Je poussay dedans en tirant quelques canons et nous trouvasmes une
chaloupe de pillotes de la barre qui nous y entrèrent, et je ne permis à
aucun d'eux d'entrer dans mon bord crainte de leur communiquer notre
contagion, je leur donnay une lettre ouverte et trempay au vinaigre pour
M. de l'Escolle, où je luy donnois advis de nostre malheur et le
suppliois de sa protection et ses pilotes la receurent ne sachant lire
le françois, ny à qui je l'adressois. Ils la portèrent au consul de
notre nation, qui la fut communiquer à Mr le Marquis Desminnes, lequel
ordonna de nous mettre avec notre bâtiment dans une crique, à deux
lieues éloignées de la ville, entre une pénisule de sable déserte de
toutes maisons plus d'une lieue autour de nous, lequel me fit dire que
lorsque j'aurois quelques besoin de mettre mon pavillon en berne, et que
moy ny mes gens ne se communiquats avec ceux par quy il m'envoiroit les
secours que l'on débarqueroit sur la pointe et où je metrois mes lettres
trempées ou vinaigre au bout d'une gaule. Mr de Saa et moy lui
écrivismes une lettre respectueuse le suppliant de nous honorer de sa
protection, et il nous fit responsce de bien observer les reigles
requizes au pareil cas, et que rien ne nous manquera et que Don Miguel
de l'Escole étoit retourné à Lisbonne. Il fit poser des sentinelles pour
nous empescher communication avec ces habitants, mais il se fit une
cabale pour nous venir brusler dans notre navire, et auxquels nous
fismes la peur de tirer dessus, et en donnai advis à Mr Desmines qui me
manda de tirer sur ceux qui m'aprocheroient, et il fit redoubler sa
garde. Je fits débarquer des voilles sur la pointe de sable et des
petits mâts et fits deux tentes l'une pour mes gens et pour Mr de Saa et
moy et notre mousse. Il me mourut un matelot au bout de trois jours de
notre arivée, et nous l'enssablasmes bien au loin de nous sans le donner
à conoistre à ceux du pays, le restant de mes gens se rétablissoient
d'un jour à autre, ainssy que Mr de Saa et moy; il est vray que nous
fusmes bien secourus de tous vivres et rafreschissements et les deux
communautées de religieuses nous acabloient de confitures et conssomées.
Au bout de quinze jours Mr de Saa et moy écrivismes une lettre civile à
Mr le Marquis en luy donnant advis que depuis nous estre débarqués sur
la péninsule et fait airer notre navire et le laver avec l'eau de la mer
tous les jours et nos hardes et brullé les paillasses, que nous
jouissions d'une parfaite santé et que nous nous sentions en état de
reprendre la mer, ayant repris des vivres et quatre matelots qui me
manquoit. Il nous fit réponsce de ne nous pas précipiter et qu'il me
faloit rester jusqu'aux 40 jours, et après quoy nous aurons toute
satisfaction. Cependant au bout d'un mois il se fit aporter dans une
barque couverte avec des tapis et nous aprocha de fort près, à nous
entre parler avec facilité, et nous exorta à patienter dix à douze
jours, et que je luy envoya un mémoire de tout ce qu'il me faudroit pour
mon voyage, qu'il le feroit tenir tout près pour ne me pas retarder d'un
moment, et puis il s'adressa au secrétaire de l'évesque luy disant:
«Votre seigneur Evesque est mon parent et mon amy; je vous consseille de
vous débarquer après la quarantaine et d'aler à Lisbonne où vous aurez
occasion d'un plus gros bastiment». Mr de Saa luy repliqua: «Monsieur,
sy vous saviez ce qui nous est arivé avec un navire turc et comme mon
capitaine a agy à me délivrer de la captivité vous seriez surpris, et
vous mesmes ne me conseillerez pas de le quitter». Et luy conta en
racourci l'histoire, et dont Mr le Marquis me donna des louanges et
qu'il m'avoit cy-devant connu quant j'échapay les deux saletins, et
qu'il feroit de son mieux pour nous contenter et il me fit engager par
notre consul cinq matelots, qui s'étoient trouvés échoués dans une
tartane, à l'entrée de Caminie. Attendant ma quarantaine finie, je receu
les provisions du contenu en mon mémoire et le secrétaire fit faire
provision de volailles et moutons sans les présents de Mr le Marquis et
des nonnes que j'en avois ma chambre remplie. Je livray une lettre de
change sur Mr Desgranges au secrétaire de Mr le Marquis pour le montant
de ce qu'il avoit fourny en argent et vivres, et le remerciasmes très
fort de toutes ses bontées. Mr de Saa luy voulut aussy payer comptant ce
qu'il avoit receu, mais Mr le Marquis n'en voulut rien recevoir,
s'excusant qu'il s'acomoderoit bien avec le seigneur évesque son cousin.
Et la 39e journée de notre détention, comme il faisoit un tems
très-favorable pour sortir le port et la barre, obtinmes notre congé
étant tous en bonne santé, et en sept jours nous arrivasmes à Angra,
ville capitale des Assores, où l'on nous croyoit péris ou esclaves, et
ce fut des joyes de nous y voir. Mr de Saa en étoit originaire et sa
famille qui étoit des plus considérables dans l'ille, après qu'il fut
débarqué et raconté nos advantures j'estois caressé et estimé d'un
chacun; j'estois acablé de présents de table sans ce qui m'en restoit du
départ de Vienna. Ayant en trois jours débarqué ce qui étoit pour le
seigneur évesque et secrétaire, je party pour me rendre à l'ille du
Fayal et y arriva au landemain n'y ayant que 30 lieux de distance, et au
Fayal je trouvay des ordres d'y recevoir seulement 64 caisses du sucre
et ensuitte aler à l'ille de Madère y recevoir le reste de mon
chargement à 250 lieues éloigné, et fus 17 jours à m'y rendre, et en dix
jours j'eus fait mes expéditions. Et ayant party en faisant ma route
pour me rendre à Cadix, me trouvant 7 à 8 lieux dans le Nord-Est de
Porto-Santo[60], le calme me prit, j'aperceus à une portée de mousquet
de mon bord un grand frémillement de la mer, comme d'une forte marée;
mes gens croyoient que c'étoit un lit de poissons, cela ne me contenta
pas. Je fis mettre la chaloupe à la mer et m'y embarquay avec une ligne
et un plomb pour sonder, et en étant proche je trouvay 13 à 14 brasses
d'eau, et avançant je ne trouvay plus que onze pieds d'eau et rochers.
Je trouvay une grande vergue d'un gros vaisseau qui avoit plus de 60
pieds en longueur taillée sur les 16 carres excepté au bout; sa poulie
de grande drisse étoit à trois roüets de gayac et la cheville ayant 7
pouces en grosseur, j'eus de la peine à atirer cette vergue le bout d'un
de ses bras étoit acroché au fond ou au corps du vaisseau, et aussy la
grande drisse, j'eus peine de les couper et l'entrainay le long de notre
bort, mais impossible de la pouvoir embarquer et je n'en eut que la
grosse poulie et celle d'un dormant d'un bras; il survint du vent et
poursuivi ma route. Cets de cette découverte que Mr Bougard me cite dans
son livre intitulé: _Le petit Flambeau de mer_[61].
(1682). J'arivé dans la baye de Cadix le 8e janvier; je fust à terre
trouver M. notre consul, qui me demanda sy je savois que la peste y
estoit, Je luy dits que non.--«A qui estes-vous adressé?» Je luy dits;
il m'y fit conduire. C'étoit à M. Bonfily et Gualanduchy, marchands
génois, qui me dirent: «Hé mon Dieu, mon capitaine, retournés au plus
vitte à votre bord et mettez soubs voille la peste est icy. Alez-vous en
dans la rivière de Siville, où nous vous envoirons des ordres.» Et je
part sur-le-champ et mits à la voille, et à minuit j'étois à l'ouvert de
cette rivière, et je fist revirer de bord alant vers la mer, atandant
que le jour paruts. J'étois extrêmement las et fatigué. Je dits à mon
pilote, à qui c'étoit à luy de veiller, de continuer d'aler au large
jusqu'au point du jour, mais il n'en eut pas la patience. Sur les deux
heurres il fit revirer de bord pour nous aprocher de l'entrée, pendant
que je dormois d'un profond sommeil, et sur les trois heures je fus
réveillé en sursault, sentant notre navire sauter sur les roches et
d'entendre crier: «Nous sommes péris.» Et sortant de ma chambre tout
effrayé, je crie: «Ameine les voilles.» Mais je ne trouvay de tout mon
équipage qu'un garçon qui me servoit dans ma chambre. Mon coquin de
pillotte qui étoit Anglois de nation s'estant jetté dans ma chaloupe
avec mes matelots m'abandonnèrent avec ce seul garçon, fils du capitaine
Pelvey, d'Honfleur. Et je criay à force de voix à ceux de mon équipage
que lorsqu'ils seroient arrivés à terre de m'envoyer la chaloupe et
quelque bateau du pays pour me secourir et le navire s'il se peut faire.
Je restay ainssy ne sachant mon dernier moment, le navire à demy plein
d'eau jusqu'à dix heures du matin, lorsqu'il vint deux barques
espagnolles, qui avoient party exprès de San-Lucar de Baraméda, entrée
de la rivière de Siville. J'avois avant leur arrivée coupé tous les mâts
de crainte que le navire ne se fut ouvert et dépiéssé. Les deux barques
sitôt arrivées attachèrent un câble sur le navire, et leurs équipages
sautèrent dans mon bord et pillèrent toutes mes hardes dans ma chambre
et ce qu'ils purent enlever, après quoy déployèrent leurs voilles la mer
ayant monté, et arachèrent le navire de dessus le banc de rochers nommé
les salmedives de Chipionne[62]. Je restay seul dans le navire et
lorsqu'il fut hors du banc, il s'enfonssa jusqu'à l'ung des bords. Et
cependant les deux barques l'entraîsnèrent dans la rivière de Séville
vis-à-vis la chapelle de Bonance où résidoit un moine de l'ordre de
St-Jérôme qui me fit conduire dans sa chambre éloignée d'une demie lieue
de San-Lucar, dont le consul nommé Jean Boulard, de Bayosne, qui avoit
pris le nom de Jean de Hiriarte me vint trouver et promettre tout le
secours qui dépendroit de luy. Je me trouvay dénué d'argent, de linge et
de hardes. Il m'avanssa dix pistoles pour me réquiper simplement, et aux
marées basses l'on sauva bien des sucres, mais à demy fondus et marinés.
Et me trouvant dénüé et ne savoir de quel costé tourner, le sieur
Hiriarte me proposa d'aler pour marchand sur une sienne tartane, le
patron Louis Gazen, seulement armé d'un petit canon de fonte, dix périer
et 14 hommes d'équipage pour aller aux isles de Canaries négossier.
J'acxeptai le party sans beaucoup réfléchir aux grands risques qu'il y
avoit d'estre pris et esclave des Salletins qui reignent souvent vers
ces illes. Je party de San-Lucar le 9 de janvier. Le dix janvier[63] le
lendemain de notre départ sur la tartanne le _St-Anthoine_ du port de 70
thoneaux armées d'un moyen canon de fonte de trois livres de balle et
dix pieriers de fer, quatorze hommes d'équipage et un passager espagnol
revenu depuis peu des Indes du Pérou, et moy, composions en tout seize y
compris un jeune mousse, le patron intéressé à la dite tartanne nommé
Louis Gazan, du Martigue en Provence. En faisant notre route pour les
illes Canaries jusqu'au dix de janvier sur le Midi nous fusmes d'un très
grand calme et nous (nous) trouvions estre à la hauteur de Cadix environ
trentre lieux dans le oüest, et nous aperceusmes environ à trois lieux
de nous, un bastiment qui à ses voilles nous le reconnusmes pour estre
une seitie, sorte d'embarcations qu'on ne fabrique qu'aux costes de la
Méditerranée, laquelle nous jugions venir de Portugal pour aler dans le
détroit de Gibraltar. Mais nous apercevant qu'elle nous approchait
promptement quoyque sans aucun souffle de vent, je prits des lunettes
d'approche. Je découvrits qu'elle servoit d'un grand nombre de rames et
que sa chaloupe la nageoit à son avant, ce qui me donna beaucoup à
penser, vü qu'un tel bâtiment en marchandise ne peut avoir autant de
rameurs, et qu'étant en paix excepté les Salletins, je ne savois que
préjuger. Et en discourant de la sorte toute notre équipage vouloient
assurer que jamais aucun Saletins ne se servoient de ces sortes de
bâtiments, mais bien les Argérins (Algériens) qui ne sortoient jamais le
détroit avec telles embarcations. Et mon espagnol s'assurant sur leurs
discours me dits: «Vous ressemblées à notre Dom Quixotte qui se fait
avanture de tout ce qu'il voyoit»; sur ce qu'il me voyoit opiner
fortement pour nous disposer au combat. Et je me rendit maistre absolu
et commencey par bien charger notre unique canon avec les dix pieriers,
ayant remply de mitraille par dessu leur charge. Nous avions en outre
huit gros mousquets comme fauconneaux portant trois quarterons de balle,
lequels pour affûts étoient montées sur chandeliers de fer en piériers,
et on y metoit le feu aussy avec des mesches. Nous avions aussy six bons
gros fuzils, et mes deux pistolets crochées à ma ceinture pour me faire
mieux obéir. Nous avions aussy douze demie piques, et l'espagnol et moy
chacun notre épée. Je fit tirer nos matelots de nos cabanes et les fits
atacher en long avec des cloux en dedans de notre bord autour de notre
timonier afin de le conserver, et ensuite entre chaque piérier où nous
aurions le plus affaire. Et je fits saisir avec une moyenne chaisne de
fer notre grande enteine ou vergue pour l'empescher de tomber au cas que
la drisse en futs coupées. Et dans ces intervalles la seitie s'étoit
approchées à portée du mousquet, et sans nous tirer aucun coup elle nous
envoya sa chaloupe avec six hommes habillées à la provenssale, ayant
chacun un chapeau. Et étant à la voix ils nous demandèrent d'où nous
étions et où nous allions. Ayant fait réponsce je demandey la mesme
chose. Il répondire de Marseille, venant de Portugal alant au détroit,
et que nous n'eussions pas peur. Je leur criay de n'aprocher davantage
où que j'alois faire feu sur eux. Ils retournèrent à leur bord où entre
temps j'aperceu quelques turbans et Mores. Je fits deffense de tirer
aucun coup sans mon ordre. Et dans le moment tous mes gens pleuroient en
lamantant, «Adieu, nos libertées! Et que deviendront nos femmes et
enfants?» Je dits: «Il faut bien nous deffendre. Ayons recours à Dieu et
à la Ste-Vierge. Et sy nous en échapons, prometons d'y faire dire des
messes et y aler nuds pieds au premier endroit où il y aura Eglise.» Et
chantasmes un peu bas le _salve regina_. Je voyois mes gens très abatus.
Je fis deffonser un baril de poudre à l'ouvert de ma chambrette et mit
une mesche alumée à la bouche d'un pistolet, et dits d'un ton de colère;
«Jour de Dieu, si quelqu'un manque à son devoir je le tueray et mettray
aussy tots le feu à la poudre. Autant mourir que d'être esclave de ces
cruels barbares.» Et incontinent la seitie étant à portée de pistolet
tira ces 8 canons et treize pieriers de son costé babord sans ne nous
faire mal qu'au corps de notre bâtiment et dans nos voilles, croyant
nous faire tirer notre vollée: ce que je deffendits entièrement, les
voyant disposées à nous aborder et à quoy je me réservois. Et par une
espesce de miracle il nous survint un petit vent qui nous mit en état de
gouverner, et dont notre timonnier se prévalut sy à propos qu'il nous
fit revirer de bord en un instant que l'ennemy nous abordoit et ne nous
peut joindre que par la poupe qui est pointüe et ne donna lieu qu'à
trois Maures de sauter dans nous, dont je tuay un d'un (coup de)
pistolet. Et nos décharges se firent sy à propos que nous leur tuasmes
beaucoup des leurs, et que autour d'eux la mer en étoit rougie de sang.
Il leur en tomba beaucoup à la mer qui étoient sur leur proüe pour
sauter dans nous; nous les voyons repescher avec leur chaloupe, sur quoy
nous tirasmes toujours; et nous les avions désemparées de leur pointe de
la voille de misenne ou le trinquet, ce qui les empeschoit de gouverner
leur bâtiment pour revenir sur nous. Il y eut un des trois Maures qui
avoit sauté dans nous qui se jetta à la mer croyant regagner à son bord,
mais je fits tirer dessus et il fut tué, et le 3e je le fits sauter dans
rejoufond de cale. La seitie racomodoit le point d'écoute de sa misenne
pour nous revenir à la charge. Je mits en résolution de revirer sur eux
pour ne leur donner loisir à se racomoder. L'on me fit un peu
d'opposition. Et ayant fait connoistre que si nous leurs donnions ce
tems qu'ils n'aloient pas manquer à nous aborder une seconde fois et
nous enleveroient, nos forces étant trop inégalles, et que j'aimois
autant hasarder la vie que tomber esclave et qu'il n'y auroit de ransson
suffisant pour m'en tirer, veu que j'aurois passé pour propriétere des
effects que nous avions. Et j'encouragé notre équipage et revirasmes
dessus nos ennemis qui nous tiroient du canon mais lentement, ce que je
fis remarquer. Et je ne voulu faire tirer que lorsque nous serions à
portée d'un bon pistolet, ce qui fut bien exécuté. Et nous les
désolâmes. Je continué une seconde décharge, et nous les entendismes
crier: «Quartier, quartier, crétiens.» Et sy j'avois eu une trentaine
d'hommes, je les aurois enlevées. Mais quelle aparence avec quinze
hommes et un mousse de s'y hasarder. Encore trop heureux d'en avoir
échapé comme nous fismes. Notre contremestre nommé Anthoine Animou se
trouva très blessé à l'épaule droite d'un coup de mousquet, et Pierre
Caillau, matelot, d'un demi-pique qu'il receut de moy au costé gauche
lorsqu'il voulut se sauver dans la calle, et moy j'en fut quite par une
grosse contusion à la cuisse droitte proche l'aine, ayant trouvé la
poche de ma culote en fasson de gousset à l'espagnole toute rompue où
étoit ma tabattière de vermeil doré toute brisée qu'on n'a pas pu
racomoder et à quoy on at atribué m'avoir sauvé la cuisse.--Et quant
nous quitasmes l'ennemy, il étoit autour de sept heures du soir, et
continuasmes notre route jusque vers les 9 à 10 heures que je fits
gouverner en changeant d'un rumb et demy de la bussole, crainte qu'il ne
revienne après nous. Et ne dormismes que très peu pandant la nuit. Et au
matin nous fusmes très joyeux de ne plus voir nos ennemis. Mon équipage
me fit mile caresses, ainsy que l'Espagnol qui me présenta une joli
boette d'or à la condition que je donnerois la mienne à la Vierge où
nous ferions nos actions de grasces, et je luy promis de plus que ma
boette je donnerois un devant d'hautel d'un beau tissu d'or. Ce qui fut
exécuté le landemain de notre arrivée à l'ille de Ténérif. Nous fusmes à
un monastère de Dominicains où l'église est fondée à Notre-Dame de la
Chandeleur, à trois lieux du port, où nous fusmes pieds nuds faire
chanter une grande messe, et y fusmes bien traitées par les religieux
qui ne manquèrent d'enregistrer nos déclarations atribuées au miracle.
Et pendant la route je penssé mes blessés avec du charpy oint de cire
blanche neuve fondue en huille d'olive et un jaune d'oeuf broyé, ce qui
entretint la playe de mon contremestre en bonne supuration, et le coup
de pique fut en dix jours guéry, ayant rencontré une côte, et comme je
n'avois point de chirurgien ny onguents je fit de mon mieux. Et dès que
je fus arrivé à Ténérif, je fis débarquer mon blessé chez un chirurgien
bayonois étably là. Il fit plusieurs grandes ouvertures autour de la
playe et en tira une balle d'une once qui avoit esté mordüe, ce qui
causa bien de la pouriture et long à guérir. Il m'en couta 125 piastres,
mais notre Maure nous deffraya, en l'ayant vendu trois cents vingt-cinq
piastres à un riche habitant qui avoit son frère esclave à Maroc, en
espérant en faire échange pour son frère. Et lorsqu'il se vit vendu il
se déclara estre le lieutenant de la sietie, ce qu'il m'avoit toujours
caché, et que je le laissey à la gamelle des matelots, et il releva
beaucoup les actions de notre conduite dans notre rencontre. Il nous
resta trois bons sabres de ceux qui avoient sauté à l'abordage. J'en
donnay un à mon passager et un à Mr le vice-roy, lieutenant général de
ces illes, et j'en fut fort conssidéré et de la noblesse et des
principaux habitants qui n'aimoient pas notre nation.
Et le 27e j'arrivé heureusement à l'ille de Ténérif à la rade et devant
la ville de Ste-Croix où je débarqué. Je trouvé sur le rivage un
vice-consul de notre nation pour servir de guide et truchement pour bien
faire les déclarations tant à la Doane qu'au gouverneur, après quoi l'on
loua des chevaux ou des bouriques pour monter en haut de la ville de la
Laguna, à deux lieux de chemin, où l'on va chez le consul qui vous
conduit chez le Grand Inquiziteur et puis à l'Evesque et au Général
commandant toutes ces illes. L'on fait les déclarations conformes à
celles d'en bas.
C'est l'ille où est ce fameux pic ou prémontoire que j'ay découvert en y
venant étant éloigné de soixante et six lieux, me trouvant le travers de
l'ille de Lancerotte; nous l'avons veu fixement de dessus notre pont
quoyque en un petit bâtiment, Ténérif ets où il croits la meilleure
malvoizie; puis à l'ille de Palme ets un autre sorte de vin, cepandent
qu'à douze lieux de distance, etc.
Je fits débarquer nos marchandizes a la Doane pour estre visitées et
payer en espesce les droits, et ensuite mis en magasin que j'avois loué,
mais je trouvois peu de débit à cause que Mrs les négossiants Anglois
ont des grands magasins remplis de toutes sortes d'effects et lesquels
vendent à crédit aux Espagnols à compte de leurs récoltes des meilleures
malvoizies, et aussy sur les retours de trois ou quatre navires qui
arrivent d'ordinaire des isles Havana en l'Amérique. Et comme mes ordres
portoient de ne vendre qu'en argent, qui y est fort rare, excepté des
petits réaux dont il en faut 34 pour pezer une piastre en lieu qu'aux
réaux d'Espagne il n'en faut que huit à la piastre, je me trouvay très
embarassé, et de faire séjourner le navire qui auroit tout conssomé.
J'apris que le trésorier des Bulles pour les dispences de manger des
viandes, avoit besoin d'un moyen navire pour en envoyer prendre à
Caddix, je luy affrétay ma Tartane et dans la vüe de donner advis à mes
marchands de l'état de nos affaires: le fret conclu par quatre cens
cinquante piastres pour l'aler et revenir, et dépeschay incontinent, et
restay à Ténérif atandant le retour et des ordres, étant stipulé que mon
navire seroit expédié en 15 jours à Cadix, et s'il y est retardé plus,
il nous sera compté huit piastres par jour.
Sur la fin de juillet, je me trouvay au port et ville de Lorotava où Mrs
les Anglois résident ordinairement pour le négosse des bons voisins, Me
Jean Penderne, bon gentilhomme Anglois qui parloit bon françois, me fit
la proposition d'aler par curiosité sur le sommet du Pic, et qu'il
ferait toute la dépense nécessaire pour la noriture et conduite.
J'acxepta le party. Il commanda à deux neigres ses deux domestiques de
nous préparer des mulles, avec de bonnes provisions et une tente de
coitil, et partismes le 7e aoust. Nous montasmes pendant deux jours sur
nos mulles et quelquefois à pied à cause des précipices, mais la
troisième à cause du trop rapide nous fusmes à pied, ayant chacun un
nègre devant armé d'un baston ferré qu'il piquoit pour s'assurer sa
marche, et autour de luy avoit une ceinture dont le bout pendoit
derrière luy, que nous entortillons à une de nos mains qui nous atiroit
et le suivions pas à pas. Et lors que nous eusmes atrapés la région
glaciale qui sont des neiges que le soleil fonds et que la nuit se
gellent, forme un verglas fort dur et glissant, mais les neigres avec
leur baston ferrés faisoient des trous pour placer leurs pieds où après
nous plassions les nostres en les suivant tenant toujours leurs
ceintures, ce qui étoit fort ennuyeux et fatiguant. Nous suyons par le
corps et le visage, et les oreilles étoient coupées du froid aspre et
vif qui nous obligea de nous lier la teste avec notre mouchoir où
j'aurois creu perdre mes oreilles. Et après avoir surmonté ces glaces
nous trouvasmes une terre aride avec beaucoup de moyennes pierres
bruslées remplies de concavitées comme ce qui sort des forges, et à
notre troisiesme journée, sur les 4 à 5 heures du soir, nous gagnasmes
sur le sommet d'un temps très serein et très clair, mais un froid fin et
très piquant. Nous nous mismes à plat cul sur terre pour reposer,
contemplant l'air et la mer et les autres illes adjacentes qui nous
paraissoient très petites, et les gros navires qui étoient à la rade de
Lorotava nous paraissoient comme des corbeaux, et les petits ne les
pouvions découvrir qu'avec de bonnes lunettes dont nous étions munis.
Nous trouvasmes le milieu de cette haute éminence creux, apointissant
par en bas comme un chapeau pointu d'antiquité renverssé, et sur le haut
de sa circonférence plat comme le bord du chapeau renverssé, pouvant
contenir en son contour un demy quart de lieux sur cinquante six pieds
de largeur, à plat tout autour sans aucune herbe ny arbuste, toujours
pierre bruslée et dure. Nous eusmes la curiozité de sonder cette
profondeur du creux avec une pierre attachée à une ficelle. Il s'y
trouva 62 pieds de profonds, et nous reconnusmes qu'il y avoit eu un
volcan, et comme il y en a encore bien audessoubs de la région froide,
lesquels continuent et font de grands ravages de temps en temps. Il ets
arrivé depuis notre voyage que la petite ville de Guarachico qui est au
bord de la mer en a esté ravagée. Mais avant de songer à dessendre ce
promontoire, je fus pris de froid et d'une faim canine. M. Penderne ne
songeoit qu'à faire des observations, étant amateur des sciences
astronomiques, et dont il étoit muny de grandes lunettes et autres
instruments, commenssa à s'établir, mais je m'aprochay du neigre qui
avoit les provisions de pastées, jambons et langues fumées et bon pain.
Je n'ay jamais mengé d'un sy bon apétit et bu mon flacon de malvoisie un
peu seiche. Après quoy je luy demanday s'il vouloit dessendre à la tente
audessoubs des neiges, et qu'il en étoit tems pour n'estre pas pris de
la nuit. Il me dits: «Ho, mon amy, ne me quite pas de ce beau temps; je
vais faire des observations très-curieuses.» Je luy dits que la place
n'étoit pas tenable, et qu'il me laissats un de ces neigres seulement
pour me reconduire juqu'aux neiges où nos pas étoient tracés. Il me dit:
«Vous n'avez qu'à le garder, j'en ay assées de l'autre.» Et les quitay à
bonne heure car sans le clair de lune j'aurois resté en chemin. Mais
comme étant arrivé je fits faire bon feu, je mengeay et bu cinq à six
verres de vin et m'endormis très bien. Et sur les quatre heures du matin
je renvoyai le neigre qui m'avoit conduit savoir sy mon maitre aloit
descendre, et comme il avoit passé la nuit, n'étant curieux de remonter
sy haut. Et sur les unze heures aprochant de midi, j'aperceu les deux
neigres tenant soubs les bras leur maistre, lequel avoit sa robe de
chambre par dessus ses habits, la teste envelopée de servietes; j'eus
peur qu'il ne fut tombé et blessé, je courus audevant et demanday quel
malheur luy étoit arrivé, et à paine put-il me répondre à faute de
respiration. Il me dits tenant sa main sur la poitrine; «C'est l'air
trop subtile qui m'a ofusqué les polmonts.» Je fits de mon mieux à luy
aider pour le conduire à la tente. Nous fismes bon feu; on lui fit
chauffer du vin et du sucre et muscade, et le bien couvrir. Il sua
fortement; nous le changeasmes de linge, mais il fut pris d'une grande
douleur de costé droit alant aux reins le long de l'échine. Il nous dits
de le reconduire à la ville, ce que nous mismes à l'effect, et nous
fusmes quatre autres jours à nous rendre chez luy où tous les médecins
furent appelés et ne purent le soulager; ses douleurs augmentoient; il
prit luy-mesme la résolution de se faire faire l'opération de l'empiesme
et rendit l'âme quarante heures après. J'en fus vivement touché, car
c'étoit un très galand et habil homme, ayant son frère ainé Milord
d'Angleterre.
Je partis le lendemain de son deceds, pour retourner à la ville de
Saincte-Croix y atendre le retour de mon navire, et trois jours après il
arriva en rade. Je receu les lettres de mes marchands qui aprouvoient ma
conduite et me donnnoient carte blanche de faire comme je trouverois le
mieux pour les tirer de perte; j'empressay la décharge des bulles de mon
navire, croyant en peu recevoir le fret dont étions convenus, mais il
falut en venir par justice qui malicieusement ordonna mon recours à la
saizie des effects. Jugez qu'aurois-je fait des dites bulles? il n'y a
point prize de corps sur les officiers de l'inquizition ny de la
Santa-Cruzada. Je portay ma plainte à Don Foelix Nieta de Silva,
vice-roy et général et protecteur des nations étrangères. Il me dits:
«Vous avez raison de vous plaindre, mais c'est un fripon; son caractère
de trésorier de la Saincte-Cruzade m'empesche l'autorité sur luy.» Cela
me mit en fureur de lascher mal à propos. Je vis bien qu'il n'y avoit en
ce pays aucune justice, et sorty le palais très brusquement, et fus dans
la boutique d'un orfèvre françois luy dire mes paines, et dans l'instant
entra aussy mon homme qui ne m'apercevois pas et qui comanda quelque
ouvrage. Je luy parlay et luy demanday doucement: «Hé bien, monsieur,
n'avez-vous pas d'envie de me payer.» Il ne répondit nullement. Et sans
mot dire, je sortis à la rüe estant presque midy qui d'ordinaire on ne
rencontre perssonne, et je me tins au coin d'une rüe où il ne pouvoit se
dispenser de passer. Bien un quart d'heure après je l'aperceut venir, et
lorsqu'il fut proche je pars et marche à sa rencontre pour me donner
lieu de dire que je l'atendois. Il me salua. Je luy sommé de tirer
l'épée; il me tourna le dos. Je le frapé de mon épée sur les épaules et
luy tailladé deux coupeures. Il courut à toutes jambes mieux que moy
criant à l'aide du Roy, et je fus chez Mr nostre consul qui étonné de me
voir échauffé me quiestionna, et je luy advoüay le fait, et me dits:
«J'en suis bien fasché, voilà une méchante affaire.» Dans l'instant un
adjudante major et deux soldats armés viennent me demander d'aler chez
le vice-Roy. Et d'abord il gronda fort, me menassant de chachots. Je luy
dits seulement. «Seigneur, qui perd son bien perd son sang et la raison.
Vous m'avez dit cy-devant que vous n'aviez d'autorité sur luy, j'ay
cherché par les armes à l'avoir.» Il demeura un peu suspends et me
renvoya chez nostre Consul avec ordre d'arêts de n'en sortir de huipt
jours, et pandant mon arets il fit venir ma partye et luy dits que
j'étois un jeune foux qui le tuera quant il y penssera la moins. Cela
l'intimida et par accomodement il me paya 300 piastres, et on nous fit
entre embrasser. Après quoy je rembarquay mes effects dispozant d'avoir
des vivres et payer ce qui étoit deub à l'équipage.
Et au deux de septembre je payé les gages de mon équipage et rembarquay
des vivres, et fit une troque de mes marchandizes de laines excepté
quelque pièce de drap fin. Je pris des thoilles en place et avec le peu
de piastres que j'avois amassées, ayant aussy changé mes petits réaux
pour des piastres en y perdant dix-huit par cent, je me trouvay en fonds
de 2,750 piastres et je pris à la grosse du Marquis de Fortavantura 250
piastres à 20 pour cent pour deux mois pour fournir mes 3,000 piastres
et pour environ mile piastres de thoile Cambray, Clairs et Bretagne. Le
5 de septembre, je party de la rade de Saincte-Croix de Ténérif pour
aller à Saincte-Croix en Barbarie, où j'arrivé heureusement en 9 jours;
et dessendit à terre sous le fort de la Fontaine, où aussitots douze
mousquetaires neigres me conduisirent au dit fort pour parler au
gouverneur aussy neigre, qui par un interprète me quiestionna d'où je
venois, qui j'étois, et ce je venois faire, et après ma réponsse, il me
fit conduire à la ville qui est au haut d'une moyenne montagne presque
toute ronde. Je fus conduit dans la cour de la Doane où logent les
marchands étrangers, qui ne conssiste qu'en deux couloirs, l'un pour ce
fameux Mr Thomas Le Gendre,[64] de Rouen, et l'autre pour Mr Holder, de
Londre. Je m'adressay au comptoir françois, où étoit Mr de Bisson, de
Caen, et Maurisse, de Roüen, et nous parlasmes de nostre négosse. Le
restant des logements dans cette cour de la Doane ets occupé par les
officiers qui ont la régie des droits et enssuite par plusieurs juifs
négossiants, et je restai avec eux. Cete cour n'a qu'une porte qui ferme
tous les soirs à huit heures et n'ouvre qu'à six du matin, de sorte
qu'on est emfermé de beau jour. Nous parlasmes avant et après souper de
notre négosse, je montrai ma facture dont le plus tentatif étoit mes
3,000 piastres, et nous convinsmes des prix de toutes chozes et qu'en
retour de mes effects, j'aurois de bonne cire en brut, du cuivre en
rozette tangoult, des vieux chaudrons, des peaux de bouc et chèvres en
poil et des amandes en coques, et que dans six jours je serois payé de
tout[65].
Mais le lendemain, 15e du mois, à l'ouverture de la porte, nous fusmes
étonnés de voir au bas de la montagne sur la plaine et le rivage, une
armée de Maures escadronner et beaucoup de cavalerye montant à la ville.
Ils s'en rendirent les maistres sans coup férir; et nous aprismes que
c'étoit l'aisné des fils de Moley Ismael, Roy de Fes et Maroque, lequel
s'étoit révolté contre son père et qui s'étoit emparé de Saffy et de la
ville de Teroudan, capitalle du royaume de Sut. Et lorsqu'on luy eut
délivré les portes de Saincte-Croix, il y poza garnison et se tint campé
avec son armée au bas de la montagne avec des tentes et pavillons, au
quartier des Crestiens, et le tout sans aucun bruit ny désordre. Il
demanda seulement que j'euts de l'aller trouver. Je le fus saluer sans
épée n'ayant que ma canne en main. Après m'avoir fait demander ce qui
m'amenoit et receu ma réponsce, où je demanday sa protection, il me fit
bon acueuil et je luy fit demander s'il voudroit boire de bonne
malvoizie. Il dit: «Ma loy me déffend le vin.» Et son grand marabou luy
dit: «Ce n'est pas du vin, cets de la Malvoizie.»--«Hé bien, dites à ce
reys qu'il m'en envoy.»--J'envoyay à bord en prendre un quartault, et
six flacons pour qu'il ne le perssats dont il auroit trouvé brouillé. Il
le receut et en beut jusqu'à moitié du flacon et le trouva bon et m'en
fit remerciement. Je fis pescher avec un fillet qu'on nomme en Provence
un bourgin et d'un seul coup nous jetasmes sur le sable plus de dix
charges de chevaux de toutes sortes de beaux et bons poissons, dont il
en fit choix de près d'un demy cent, et il parut très content en me
frapant doucement sur l'épaule.
Je fis dès l'après midy débarquer mes marchandizes pour le lendemain
recevoir celles du pays. L'on commença par me délivrer le tangoult en
rozette et dont je ne peus en faire lessay, ainsy je m'y trouvay en
Espagne trompé.
Mais quant ce vint à me livrer la cire en gros pains enveloppés de sacs
de spart, j'en fis tirer sur une toile au bord du rivage avant
l'embarquer dans ma chaloupe, et avec une hache j'en fis casser par
morceaux, et il s'y trouva envelopé des gros cailloux et dans d'autres
beaucoup de sable. Je demeuré très surpris. Mrs Buisson et Morisse qui
étoient en haut à la ville, lorsqu'ils le seurent venoient me chercher,
mais j'étois alé droit au camp du Roy me plaindre à luy. Il prit la
peine de venir voir cette tromperie et il me fit dire que je n'y
perdrois rien. Ces deux messieurs étoient très chagrains de ma
promptitude et ne savoient comme m'aprocher. Cependant ils me dirent:
«Ce n'est pas nous qui vous avons trompé, cets Abraham le juif qui est
une moitié de votre négosse et que pour sa part ce seroit à luy à
fournir la cire et à nous le surplus de ce que nous avons promis.» Le
Roy les sachant avec moy devant ma chaloupe et la cire rompue, nous fit
venir devant luy et gronda fort messieurs Bisson et Morisse. Ils
trembloient à faire peur, et dirent comme les choses étoient. Il envoya
quérir le juif plus mort que vif et m'ordonna de m'assoir à plat cul sur
un tapis, et dont il ne peut s'empescher de rire, voyant que je faisois
effort de m'assoir comme luy en tailleur d'abits. Mais je n'y peus
tenir. Il reprit son air sérieux, parlant au juif sans interprète. Le
juif se jeta la face contre terre et je fus étonné de voir aporter un
grand trépied et une grande chaudière et du bois et alumer bon feu. Je
penssois: toute ma cire va estre purifiée, comme il arriva aprés. Mais à
cette première chaudronnée bouillante l'on prit à quatre le juif et on
luy enfonssa les bras jusqu'au dessus des coudes, qu'ils en sortirent et
les mains toutes courbées[66]. J'eus beau demander son pardon, il essuya
cet effort très rigoureux, et on le jetta par terre comme un chien le
visage en bas, et toute ma cire fut refondue et passée en serpillère et
on me fournit mon poids ce qui me retarda de 4 jours, qui furent bien
récompencés. Je partis le 26 après midy et le Roy avec son armée avoit
décampé la mesme nuit et sans bruit, et en trente cinq jours j'étois de
retour de mon voyage à Saincte-Croix de Ténérif. Je fis le lendemain la
vente de mes cires et des amendes très advantageusement et comptant, et
j'acheptay des cuirs de la Havana et du bois de Campesche, de
l'orchilla, qui est une mousse seiche qui croist sur les rochers
aprochant du bord de la mer et qui sert aux teintures. J'embarqué le
tout dans le navire où le cuivre étoit resté et je renvoyai cette
carguaison à mes intéresés à San-Lucar de Barameda, et leur écrivit de
m'envoyer incessammeet une tartane que je savois leur appartenir, et que
j'avois en main un coup seur pour bien gagner en peu de tems, moyennant
qu'ils m'envoyassent quelques effets que je leur demandois, et que la
dite Tartane m'étoit plus nécessaire que le navire parce qu'elle étoit
plus propre pour louvoyer et gagner au vent. Et mon navire partit de
Ténérif le 13 octobre et je restay encore à cette ille.
Dans cet intervale notre consul nommé Thiery[67], de Rouen, étant fort
âgé se disposoit à mourir, et me pria de luy écrire ses dernières
volontés, puis il me propoza d'épouzer sa fille unique âgée de treize
ans et à laquelle il laissoit de beaux biens en fonds de vignes et
bonnes maisons à la ville de Laguna, ayant en horeur que sa fille
n'épousats un espagnol, qui ont toujours des maîtresses. Et en mesme
tems il me pria de luy écrire une lettre à Mr le Marquis de Seignelay,
ministre d'Etat, où il luy rendoit compte de ses dernières jestions dans
sa charge, et qu'il prévoyoit qu'il ne pouvoit revenir de cette maladie,
et que Sa Grandeur ne pouvoit nommer en sa place, un meilleur subjet et
plus au fait que moy pour remplir ce poste. Il dicta le tout avec
beaucoup de jugement et signa, et sur la minuit rendit son âme à Dieu
après avoir receu tous les sacrements, et le lendemain son corps fut
inhumé avec pompe. Et comme j'étois logé chez luy, je fus un des chefs
de la cérémonie. Je consolois la veufve et la fille le mesme soir, mais
la mère n'en avoit pas bezoin, en me dizant qu'il étoit fort viel, et me
dits nettement qu'elle n'effectueroit pas son testament de me donner sa
fille, mais que sy je voulois penser pour elle qu'elle me feroit tous
les advantages possibles, le bien étant de son costé, et que sa fille
n'étoit qu'un enfant, et que pour elle elle n'avoit pas plus de 42 ans
et vouloit se remarier. Ces déclarations me refroidirent n'y ayant aucun
goût malgré les caresses dont elle me prévenoit et auxquelles je
corespondois très mal. Et sept à huit jours après que tous ceux de la
maison étoient endormis et moy où j'estois couché dans un salon, je fus
surpris de sentir à mon costé une personne, et sans lumière je ne seu
que penser. Je tastonné en demandant: «Qui est-ce?» On me répond par des
embrassements, et se déclara m'aimer à la fureur et que je ne pensats
nulement à sa fille. Après bien des converssations le jour aloit
paroistre; elle fut obligée de monter à son apartement, et me traita de
chien et verssa un torent de pleurs, et éclata ne pouvant disimuler sa
rage. Je fus contraint de déloger pour finir tout commerce, afin de me
retirer du pays où je n'aurois plus esté en seureté.
Le 17e novembre ma tartane ariva devant Saincte-Croix et m'avoit aporté
party de ce que j'avois demandé. Je fits diligence à ramasser mes
effects que j'embarquois à fure et mesure et prenois congé de mes amis,
et le 28 du mesme mois je mis à la voille et fit la route pour retourner
à Saincte-Croix de Barbarie où j'arrivay le 8e décembre qui n'étoit pas
festé en ce lieu là.
Je fus trouver Mrs Bisson et Morisse avec lesquels je traitay dès le 9e
de tout ce que j'avois qui avoit esté sur un mémoire qu'ils m'avoient
donné au précédent voyage et les prix fixés de toute choses, ainssy
l'expédition en fut prompte, et j'appris que le fils rebelle du Roy de
Maroque avoit esté détruit et son armée, dont j'euts regret parce qu'il
étoit affable aux négossiants étrangers. Je fus voir les commis anglois
du comptoir de Mr Holder que je trouvay dans un pitoyable état, ayant
reçeu 4 jours avant mon arivée cent coups de baston sur la plante des
pieds et cent autres coups sur le ventre, qu'il etoit enflé partout son
pauvre corps qu'il en estoit affreux, et son pauvre fondement étoit plus
gros que le poing, pour avoir parlé indiscrètement de Mahomet; ce jeune
homme ne pouvoit réchaper.
Le 13e décembre je reparty de Barbarye toujours cotoyant la vue de ces
terres, crainte d'estre pris des Salletins, et le 16 j'avois gagné en
vue de Mazagan, place de guerre ou bonne citadelle apartenant au Roy de
Portugal depuis plusieurs siècles, et j'aperçeus deux bastiments qui
sortoient du dit lieu, cela ne m'épouvanta nulement ains au contraire,
je creut qu'ils aloient aux illes Assores chercher du bled comme de
coutume. C'étoit deux caravalles du Roy qui avoient chaque 24 canons et
bordées de périers, et plains d'hommes, lesquels me croyoient pour un
Saletin venoient foncer sur moy qui ne changeoit pas de route ayant mon
pavillon blanc arboré. Et lorsqu'ils furent à portée sans me parler ils
m'envoyèrent leur bordée de canons, périers et mousqueterie, emportèrent
mon pavillon et tuèrent un de mes hommes, et viennent m'aborder. Jamais
on ne peut estre plus surpris. Et me trouvant seul sur mon pont, je
sautay sur une mèche allumée et mis le feu à un périer qui étoit rempli
de mitraille jusque à la bouche et qui donna sur ceux qui voulurent
sauter dans mon bord, dont il y en eut de tués et entr'autres un
capitaine de chevaux et plusieurs de la place estropiez; enfin ils
sautèrent plus d'un cent dans mon bord et s'entrenuisoient à qui me
donneroit des coups de plat et taillant de leur longue épée, cependant
sans me percer. Ils me laissèrent étendu comme mort sur le pont et
j'étois sans aucun sentiment de vie. Et lorsque je revins de mon
évanouissement, je me trouvay brisé de coups, mon pauvre corps et mon
visage couverts de mon sang. Cependant il ne se trouva qu'une playe à ma
teste depuis le sommet jusques auprès du front, par une taillade de
sabre qui ala jusques à l'os, mais j'avois quantité de cheveux qui
s'enfoncèrent dans ma playe et qui me sauva le coup de n'avoir eu la
teste ouverte. Enfin ils pillèrent et m'amarinèrent ma tartane dans leur
port, et me débarquèrent et conduirent chez le gouverneur Dom Bernard de
Tavora, homme pieux et bon qui avoit madame son épouse et deux fils de
14 à 16 ans jolys cavaliers. Et lon prist un très grand soin de moy à me
pansser et bien coucher; on me presta une chemise car tout ce que
j'avois fut pillé. J'eus une grosse fièvre et on me saigna, et je me
rétablis en peu de jours, et lorsqu'il fut quiestion de me rendre ce
qu'on avoit volé, le gouverneur fut fort en peine; il en fit emprisonner
et tous le menacèrent d'une révolte. Il fut contraint d'aquiescer et les
relascher, et dans cet intervalle la place fut investie par un camp de
dix huipt mille Maures qui n'avoient que deux canons, et la place qui en
est bien munie. On tira plusieurs volées à cartouche sur le camp des
ennemis, et quoyque j'eus la teste liée de serviettes je servy de
canonnier pendant les deux jours que dura ce siège, les Maures firent
alphaqueca: cest un étendar blanc au bout d'une pique pour parlementer.
Ils demandèrent le temps d'enlever leurs morts et estropiés, et jetèrent
plusieurs chevaux et chameaux dans la fontaine qui est dans un roc
enfoncé à portée de demy fusil de la place et puis décampèrent.
Et le lendemain je me rembarquay pour reprendre ma route, après que Mr
le gouverneur m'eut fourny des provisions et bons rafreschissements;
mais nos hardes et partie de nos marchandizes et 200 piastres y
restèrent.
J'arivé à Cadix la veille de la Purification février 1684 et fut à terre
trouver Mr Catalan, nostre consul, pour faire mon rapport de ce qui
m'étoit arivé et pour faire mes déclarations. J'étois resté à terre, et
le sieur d'Hiriarte, consul à San-Lucar de Baraméda, eut advis par une
barque de mon arrivée. Il partit sur-le-champ pour venir à bord où il se
fit porter croyant m'y trouver, et sur la minuit il fut à notre bord une
chaloupe d'anglois d'un navire de guerre, qui demanda s'il n'y avoit pas
du vin de Canarie à vendre. L'équipage dits: «Il y en a six pièces, mais
voilà le marchand endormy.» Il s'éveilla et en vendit deux pièces par
l'avidité d'avoir de l'argent, et les embarqua dans cette chaloupe; mais
une des barques de la doane, qui sont toujours aux aguets s'en aperceut
et laissa aller la chaloupe de guerre qu'elle n'oza attaquer, et peu
après aborda la tartane et l'enleva devant la porte de Séville où ils
l'échouèrent et mirent Hiriarte et l'équipage en prison, les fers aux
pieds et me cherchèrent pour aussy m'emprisonner quoy qu'inocent. De ce
fait Mr Catalan en fust adverty et me cacha chez luy, et fut porter sa
plainte à Mr le Duc de Villahermoza pour lors gouverneur de Cadix, de ce
qu'on avoit uzé d'autant de violence sur un bastiment de France, croyant
qu'on nous rendroit le tout. Mais les Doanistes soustinrent la
confiscation bonne, sur ce que le propriétaire sieur Hiriarte, consul de
San-Lucar de Barameda, savoit les loix et y avoit prévariqué, ayant
luy-mesme fait décharger avant que les déclarations fussent faites, et
que sy ç'avoit esté le capitaine ou patron qui eust peu ignorer les
dites loix, il seroit plus tolérable. Par ainssy le tout but confisqué
avec condemnation de payer la quatruple partye de la valeur; par là je
me trouvay frustré de tous mes travaux et desnué de toutes choses.
Hiriarte sorty de la prison soubs caution, et il me rechercha, et
m'emmena chez luy, me promettant que nous ferions quelqu'autre affaire
pour nous recuperer, et au bout de trois jours que je fus chez luy, à un
après disner, je fus repozer et dormir la sieste comme il se pratique.
Il s'imigina de faire venir en son cabinet un nottaire, et fit faire un
acte tout prêt à signer et me fit éveiller et aler au cabinet; et il me
dits en nostre langue: «Cest pour signer un acte de bail de la petite
ferme de Bomance où nous irons divertir.» Et je fus assez inocent, sans
me faire lire, de donner ma signature, et ensuitte j'apprits de deux de
ces voisins qui firent comme moy et ny pensay plus. Quelques jours
s'écoulèrent; étant enssemble je luy demanday quelle proposition il
avoit à me faire, et il me dits: «Je suis sans fonds et ne puis rien
entreprendre.» Sur quoy nous nous séparasmes, et m'en fut à Cadix, pour
chercher mon passage pour France, et trouver ou m'employer de nouveau.
Je fits rencontre de Mr de Chalons, comandant un vaisseau de 40 canons
nommé la _Ville de Rouen_, qui s'aprestoit à partir pour le Havre; il
m'accorda mon passage et dont à peine il me restoit de quoy pour luy
payer. Etant en mer à la hauteur du cap de Saint-Vincent, lorsqu'on
guindoit le grand hunier la poulie d'en haut de l'itaque se cassa et les
morceaux en tombant le plus gros fut sur la teste de nostre premier
pillote, et tomba roide mort, ce qui affligea fort mon dit sieur de
Chalons, et qui dans la suite contre son ordinaire voulut veiller la
nuit pour prendre le soin de la route. Je luy offris mes services qu'il
accepta, et je pris tous les soings le restant du voyage, où il y eut
bien des fascheux contre temps qui seroient trop longs à réciter, et
pour finir et abréger matière nous arrivasmes au Havre, 4 avril 1684, où
estant débarqués Mrs les intéressés de Rouen vindre voirs Mr de Chalons.
Nous étions tous logés chez Madame de la Chapelle. Le matin suivant je
fus prendre congé et offrir mon passage en présentant ma bource un peu
plate, Mr de Chalons l'a prit sans l'ouvrir, et me dits: «Vous disnerez
encore avec moy et nos Mrs.» Je dits qu'il ne me seroit plus à tems de
pouvoir passer au passager pour Honfleur.[68]--«Cela nets rien, vous
passerez demain.»--Enfin, sur le dessert du disner, il mit ma pauvre
bourse sur la table, disant: «Voilà tout ce qui luy reste, Mrs, vous y
contentées-vous?» Puis il me dits: «Alez voir vos amis, et ne manqués de
venir souper avec nous.»--Ces Messieurs en dirent autant. Aparamment
dans mon abcence il conta mes désavantures, et ce que j'avois fait dans
ce passage où il m'atribua d'avoir sauvé le vaisseau, et au souper il
eut la bonté de dire: «Messieurs, sy votre navire est bien arrivé, cets
à ce Mr que vous le devez.»--Puis ces Mrs dirent: «Rendez luy sa
bource,» et il me la mit en main où je la trouvay plus enflée et pesante
qu'elle n'étoit lorsque je luy présentay, et après les avoir quittés, je
fus dans ma chambre où couchoit Mr Chaussé, lieutenant de Mr de Chalons;
je n'osois devant luy visiter la bource, et il me prévint en me
demandant si je l'avois vüe. Je dits non. Il dits: «Regardez, vous estes
peu curieux.» J'y trouvé trente pistoles en or plus que je n'y avois, et
en demeuray très surpris sur quoy il dit: «Vous les avez bien mérités.»
Et d'aize je n'en penssé dormir toute la nuit. Le lendemain matin je fus
remercier mes bienfaiteurs pour m'embarquer au passager et rentrer chez
moy.
1684. Lorsque je débarquay du passager, beaucoup de gens parurent
surpris et en m'approchant dirent: «Comment, c'est vous. L'on vous a
creu mort.» Je fus chez une de mes soeurs qui m'en dit autant, et puis
je m'informay de ma chère mère et de la famille où j'appris la mort d'un
oncle[69] et de mon frère cadet. Mon frère aisné n'estoit trop content
de ma venue s'étant emparé de ma part de succession de cet oncle, à
laquelle n'éritions qu'aux meubles étant sortys du second mariage de
notre grand-mère; mais il falut que mon frère me donnast ma part, et
dont j'avois besoin, ayant esté dépouillé, et qu'il ne me restoit que ce
que j'euts de Mr de Chalons. Je quitois mon frère pour douze cents
livres pour éviter le procès. Il me payoit de mauvaises raisons. Et je
fus consseillé de plaider contre mon envie, et cependant je commenssay.
Mais Mr de Sainct-Martin[70] et Mr de Boisseret-Malassis[71] me
proposèrent acomodement, et je leur promis d'en passer à leur décision;
et m'ajugèrent huit cents livres, mon frère m'en donna quatre avec une
roquelaure de camelot de Bruxelle ayant boutons, orfèverie d'argent, une
paire de botte et un porte-manteau. Je dis: «Je n'en veux pas davantage,
buvons enssemble et soyons bons frères et bons amys.» Je fus voir ma
mère à la campagne et en pris congé et de la famille, et le lendemain
partis pour me rendre à Dunkerque où j'arrivé le 26e may m'estant
arresté pour la feste à Calais.--La guerre fut déclarée contre l'Espagne
par le Roy qui assiégea et prit Luxembourg.--Etant à Dunkerque j'y
aprits que mon ancien capitaine Mr Delastre étoit party pour l'Amérique
sur la frégatte du Roy, _la Droite_, montée de 36 canons, et qu'il
m'avoit fort souhaité.
CHAPITRE IV
Doublet arme en course.--Croisières et prises.--Razzia opérée à
Ténériffe.--Croisières.--Retour en France.--Voyage à Madère.--Pluie
d'insectes.--Aventures avec le gouverneur de Madère.--Rencontre d'un
monstre marin.--Retour au Havre.--Autre voyage aux Açores;
naufrage.--Retour à Lisbonne.--Combat contre un Saletin.--Retour à la
Rochelle.--Amours de Doublet.--Débarquement de Jacques II à
Ambleteuse.--Croisières.
Plusieurs amis me proposèrent d'armer une corvette de six canons pour la
course. Je leur dis: «Quoy prendre sur les Espagnols qui ne sont nulle
part qu'aux Indes de l'Amérique, il faut croizer au Pas de Calais, y
attendre les prises que les Ostendois feront sur nostre nation.» Et le
13 juin je sorty de Dunkerque avec 40 hommes d'équipage et fut croizer
depuis le Pas de Calais jusque à Blanquef, coste d'Angleterre, et visité
plusieurs navires Hollandois, Suédois et Danois pendant 20 jours. Je dis
à nos officiers: «Nous alons icy conssomer nos vivres sans rien
prendre.» Ayant apris que les Ostendois logeoient leurs prises dans les
ports d'Angleterre, nous prismes la résolution de pousser jusqu'aux
illes des Canaries, ou nous arrivasmes le 16 juillet et gardions le
parage de la pointe de Nagos, qui est l'abord de tous les bastiments qui
viennent à Ténérif où se fait tout le commerce, et le 23 juillet, nous
aperceusmes un navire qui y venoit, et pour ne le pas efrayer nous
alions à petite voille comme sy nous voulions donner dans la rade de
Saincte-Croix comme luy, afin qu'il s'engageat soubs la terre de la dite
pointe qui est une montagne de rochers où l'on ne peut s'approcher. Les
vents et la mer étoient pour lors fort rudes. Nous espérions qu'étant
soubs ces montagnes nous aurions plus d'abry; et nous les laissasmes
s'engager jusqu'à la vallée de Sainct-André, une lieue et demie de la
dite pointe. Et il n'y avoit plus d'éloignement pour atraper la rade
soubs deux bonnes forteresses, ce qui nous fit résoudre bien préparés de
l'aler aborder d'emblée. Et en l'approchant nous la connusmes frégatte
fabrique de France, mais son pavillon étoit espagnol, et son pont
embarrassé de balots: cela nous encourageoit et nous alions pour
l'aborder. Ils nous tira ses canons et quelque mousqueterie, qui ne nous
rebutoit pas quoy que mon lieutenant receut un coup de fusil au pied
droit; nous n'étions pas à dix brassses de luy qu'un malheureux coup de
mer sauta dans nostre bord que nous en fusmes tous couverts et toutes
nos armes trempées, ce qui nous fit l'abandonner en faisant vent arrière
pour nous vider de cette eau, et puis nous nous mîsmes à recoure dessus,
mais il avoit gagné la portée des canons des forteresses, lesquelles
nous saluoient de bonnes grasses, les boulets nous surpassant d'un cart
de lieue, qu'il est à admirer qu'ils ne nous atrapèrent pas et nous
auroient d'un seul coup coulés au fonds. Ainssy nous échapa cette belle
proie.
Le 26, estant encore à la pointe de Nagos, je fis prise d'une barque
venant du port de Lorotave, chargée de faverolle et deux pipes de
malvoisie que nous prismes joyeusement dans notre bord; je voulus
ranssonner la barque et les feves pour ne pas dégarnir de mon monde,
mais le patron n'en rien voulut offrir, et il m'aprit que le navire
cy-devant étoit la _Perle_, de Sainct-Malo, acheptée à Cadix et chargée
de balottages alant d'avis audevant des galions à Cartagesne pour les
advertir de la guerre avec nous, et qu'elle valoit plus de trois cens
mile piastres, n'ayant que 16 canons et 60 hommes, et sans le fatal coup
de mer nous l'aurions immanquablement enlevées. Et voyant ne pouvoir
ranssonner ma prise, je pris la résolution de l'envoyer à l'îlle de
Madère appartenant au Portugois, et l'adressay à mes amis Mr Caires
frères, marchands marseillois établis à la ville de Funchal.
Le lendemain, au mesme parage, nous prismes deux barques venant des
costes de Barbarie chargées de poissons nommés pargas et tazards salées
comme l'on fait les morues. Et je les voulus ranssonner, ils n'en
voulurent point; des deux demies charges je n'en fits qu'une que
j'envoyay aussy à Madère, sachant qu'ils auroient débit de toutes ces
chozes, et de l'autre barque plutôt que de la brusler ou couler à fond
je la redonnay à son patron nommé Pedro Garcia qui m'avoit rendu service
lorsque j'avois résidé à Ténérif.
Mr le Général étoit en fureur contre moy de ce que je désolois son pays.
Il fit assembler son consseil et toute la noblesse et leur dit:
«N'est-ce pas une honte à la nation de voir qu'une barque va nous causer
dizette de tout? N'y a-t-il pas dans toute cete assemblée d'asses braves
gens pour s'embarquer sur la _Biscayinne_ qui a 4 canons et sur la
_Seitye_ catalane qui en aussy six pièces et 14 périers, et m'aler
prendre et m'amener ce Doublet pour le cuire en huille bouillante?»--Il
s'émeut des écoliers et jeunes gentils hommes qui dirent: «Nous y
voulons aller, et donnez vos ordres pour qu'on nous embarque.»--J'appris
cette délibération par une chaloupe de pescheurs que je pris et luy
redonnay sa chaloupe. Cela fit un peu de peur à mon équipage, et pour
les laisser rassurer je me retiray du parage pour deux ou trois jours,
et j'arivé le long de l'ille voir si je ne rencontrerois quelque
bastiment en rade de Lorotava ou de Garachicos; et enssuite à la pointe
d'Adexa[72] où est une grande maitérie d'un marquis portant ce nom je
fis une dessente avec 20 de mes gens. Nous nous emparasmes du château
sans canons, on nous y lascha six coups d'arquebuzade de travers d'un
bois et nous prismes dans la maison 4 moitiez de cochons salée et
enfumée et 8 gros pains de sucre rafiné, y ayant une sucrerie, et des
orenges et citrons et des gros oignons que l'on voitura à bord pendant
que je restay avec douze de mes gens qui devoient revenir. Puis nous
châssasmes devant nous deux jeunes boeufs, douze moutons et six cabrits
et quelques dousaines de dindes et poules. Je laissay sur une table un
écrit que, en attendant qu'on me bouille à l'huile, je prenois ces
petites provisions et que si on me relaschoit pas deux de mes amis de
Sainct-Malo nommés Arsson et Diego Bouton, je reviendrois sacager et
mettre tout à feu, et que à cette considération et respect pour Mr le
Marquis je n'avois fait enlever aucunes hardes ny ustencilles de son
chasteau et que j'avois besoin de ces rafreschissements pour aller
trouver ceux qui doivent me prendre. Enfin mon équipage, bien content
quant la pansse joue, je leur dit: «Il faut aler combatre cette canaille
qui nous a obligé à quiter nostre bon parage.» Ils dirent: «Alons, mon
capitaine, nous yrons où vous souhaiterez.»
Le soir du 6 courant on nous tira de terre 7 à 8 coups de fauconneau de
l'abry des rochers dont on perça nostre bord à l'uny du pont; je fis
tirer 3 canons du mesme costé et on ne recommença plus cette tirerie et
je fis lever l'ancre et mis à la voille pour retourner au parage. Il
faut remarquer que de terre l'on me voyoit toujours. L'alarme reprend en
me voyant retourner; la _Biscayinne_ et la _Seitie_ de mettre soubs
voille pour venir me combattre; tout le rivage étoit bordé de cavalerye;
je fis semblant de fuir pour les faire éloigner de la portée des canons
des forts et lorsqu'ils en furent à une distance de trois lieux je
coupay chemin sur la _Seitie_ qui étoit bien demie lieue écartée de la
_Biscayinne_. Je les empêchay de se joindre; je canonnay la _Seitye_ qui
prit la fuite et marchoit mieux que moy au plus près du vent, et puis
j'arrivay sur l'autre qui prit aussy la fuitte en courant soubs les
forteresses; je la canonnois toujours jusqu'à ce qu'un boulet du fort
passa au travers de ma grande voille qu'il me fallut cesser ma chasse et
la peur prit à ceux de la dite barque qu'il la furent échouer à toute
voille entre les deux forts. Et quoyque mes canons ne portoient jusqu'à
eux, j'en tirois toujours quelques coups pour les effrayer. Ils se
débarquoient avec précipitation les uns sur les autres à l'eau, où
j'aprist qu'il y eut 32 jeunes hommes noyés et deux matelots de la dite
barque, ce qui mit toute l'ille en consternation et la barque fut brizée
et perdue, et la _Seitie_ doubla la pointe de Nagos et s'en fut
débarquer ces Sipions au port de Lorotava et n'oza plus me venir
rechercher.
Le 9e du dit mois, il parut à la mesme pointe de Nagos une barque que je
pris venant de l'ille de la Palma où il y avoit 22 espagnols tant moines
de différents ordres et un doctor médecin venant de passage pour
Ténérif. Il y avoit en outre 18 botes ou pipes d'excellent vin et une
centaine de beaux pains de sucre rafiné, beaucoup de gros oignons, des
choux et plusieurs moutons et cabrits, et des poules et de bons biscuits
et bien des confitures et plusieurs caissons de bray noir, six caissons
de chandelles, de suif et douze gros pains de suif et dont le tout nous
convenoit fort et très à propos dont nous servinsmes bien utilement du
bon soin que l'on avoit de nous entretenir. Quant aux passagers, on eut
le soin, en premier lieu, du médecin que l'on soulagea d'un enfle qu'il
avoit à sa ceinture de neuf mille réaux de Plata, qu'on luy tira sans
faire d'ouverture avec le fer et sans inflamation, mais il en perdit
l'apétit plus de 24 heures. Quant aux moines, excepté les Francisquains,
on les vizita l'un après l'autre et on les soulagea de quelques
pesanteurs mais point sy considérables qu'au médecin, et j'empeschay
leurs dépouilles, et puis nous les débarquasmes au Val Sainct-André sans
opozition, et leur délivray toutes les lettres adressées au seigneur
évesque sans en décacheter aucunne non plus que celles de l'inquisiteur,
ny celles du seigneur Dom-Félix-Nieta Dasilva, vice-roy et général,
auquel j'écrivis le respect que je gardois pour luy me souvenant de ses
bontés par le passé, et qu'étant général de guerre il ne devoit trouver
à mauvaize part que je la fis suivant les lois uzitées, et que je luy
donnois pas lieu de s'iriter envers moy qui n'exerçoit que humanité et
sans cruautez, et que je luy renvoyois sans maltraitement tous mes
prisonniers, ainssy que je le supliois d'uzer de la mesme charité pour
les deux perssonnes que je luy avois demandé cy-devant. Après avoir
débarqué mes ostes norissiers, nous trouvasmes un des paquets de lettres
de moines et de nonnes adressées à leurs pareils qui avoient en leurs
directions de conduite, et dans les moments de loisir je prenois plaisir
à les lire. Il s'en trouva entr'autres de sacrilèges et abominables sur
les expressions lascives d'amour qui étoient outrées, et d'autres très
galantes et jolies penssées de tendresses. J'en fis une séparation, et
des criminelles j'en fis un gros paquet pour les envoyer à l'évesque et
à l'inquisiteur où je leur marquois qu'ils devoient estre contents de ce
que ces lettres n'étoient tombées aux mains d'un hérétique et que je les
supliois d'intercéder pour la liberté de mes deux amis prisonniers de
guerre, et j'envoyé mes paquets par une petite barque d'un pescheur,
auquel je payay son poisson plus cher qu'il ne l'avoit vendu au pays.
Je pris route pour me rendre du costé du Nord de l'ille de Lanssarote
pour netoyer et espalmer notre bastiment entre la dite ille et une plus
petite nomée la Gracioze qui forme un joly havre et sans danger d'estre
incomodé des gens du pays, ny de bastiments, ny des tempestes. Nous y
trouvasmes des salinières, et nous nous racomodasmes. Sy j'avois eu 100
hommes, j'aurois pris la ville et toute l'ille dont j'aurois fait plus
de 150 mil livres de ranssons. Nous partismes le 28 juillet, et le 1er
aoust nous étions encore à notre parage de la pointe de Nagos. Etans
frais et pleins de santé, il ne faut quiter ce pays sans leur faire à
conoistre que nous y sommes encore. Il se passa 8 jours sans rien voir,
et le 9e nous aperceusmes au large deux bastiments qui venoient, nous
courusmes à l'abry de la pointe qui est l'unique passage et les
atendismes près de trois heures pour les laisser aprocher. Nous les
reconnusmes sans force d'aucun canon et les prismes et amarinasmes.
Elles venoient de Sainct-Michel aux Assores, et chargés de froment, de
gros mahys ou bled du turquie et quelques cochons salés et fumés. Je
dis: «Enfants, voilà de quoy nous faire du biscuit pour retourner chez
nous; la saison d'hiver s'aproche, alons à Maderre nous aprester». Et
nous y dressasmes nostre route et y arivasmes le 16e et fusmes bien
receus par Dom Pedro Dalmeida, gouverneur, et du peuple parce que la
cherté étoit sur les grains, ce qui nous les fit vendre
advantageusement, et comme l'argent n'est pas commun en cette ille je
fis un échange pour des écorces de limons, autrement de gros citrons
confits à sec et 4 caissons de fleurs d'orenges confites seiches et une
vingtaine de pipes de vin que je chargeay dans la plus grande et la
meilleurs barque de mes prises, et j'en redonnay deux de mes barques à
mes prisoniers espagnols pour les reconduire à leurs pays, et dont ils
furent très contents et cela m'atira l'applaudissement du peuple de
Madère, et pour retirer mon payement tant en écorces qu'en vins il me
falut atendre la récolte pour confire les écorces et ne pusmes les
embarquer qu'au 20e octobre et notre départ fut au 26e, où dans notre
route étant par les 46 dégrez de latitude, nous fusmes batus de cruelles
tempestes et la mer très affreuze que nous ne pouvions présenter un
morceau de voilles, nous descendismes nos canons dans notre calle et
apréhendions fort le moindre coup de mer, étant à sec, le costé au
travers. Je m'avizay d'amarer notre petit câble sur un affut de canon et
le jetter à la mer et le filler jusqu'au bout sur 140 brasses de long,
et lorsqu'il fut étendu de son long il nous fit présenter la proue
debout au vent, et notre bâtiment s'y maintint comme s'il avoit esté à
l'ancre et sans se tourmenter, ce qui nous rassura sy bien que l'on fit
la chaudière et nos gens partye dormoient sur le pont et les autres
jouoient aux cartes, et cela dura neuf jours et ne savions le sort de
nostre prise où étoit tout notre butin, exepté six caissons des dites
écorces et une de fleur d'orange que j'avois embarqués avec moy.
Le 6 novembre du temps passable nous rembarquasmes notre câble et notre
afut et faisons notre route pour entrer dans la Manche, et le 10e nous
étions à 5 lieues au nord-oues de Ouessant, du temps de neige et obscur,
et nous nous trouvasmes en vue du four, lorsque le vent en foudre sauta
au nord nord-ouest avec de grosse grelle, défonssa nostre voille de
misenne et sans voille au hazard nous fuyons le vent en poupe et
passasmes au travers des roches d'un costé et d'autre, et nous donnasmes
dans la fosse de Camaret où mesme il y périt plusieurs batiments qui se
croyoient en toute seureté. Et lorsque la tempeste fut cessée, je fus
dans mon canot à Brest tant pour m'informer des nouvelles que de ma
barque où étoit notre butin. Mr le Marquis de Langeron[73], lieutenant
général des armées navales, comandoit pour lors et dont j'avois
l'honneur d'estre bien connu et que je fus saluer. M'ayant demandé d'où
je venois et sur quel navire j'étois, lorsque je luy eut rendu compte il
s'étonna et dit: «Comment diable avez-vous pu résister? Toutes nos
costes sont remplies de navires naufragés et bordés de cadavres.» Je luy
dit la maneuvre de mon afût de canon.--«Et où avez-vous apris cela?»--Je
luy dits l'avoir inventé. «Bien vous en a pris, me dit-il, je n'avois
jamais ouy telle choze.» Je luy dits: «Sy vous voulez envoyer votre
canot demain avec moy quand je retourneray à mon bord, j'auroy l'honneur
de vous envoyer deux serins de Canaries.--Très volontiers, mon amy, je
les accepte, et vous aurez plus de comodité et seureté de vous embarquer
dans mon canot et vos gens, et on traisnera le vostre.» J'acceptay le
party, et il eut la bonté de faire embarquer de bon vin et de quoy bien
déjuner dont je fis bon uzage et me remis dans ma barque longue et
envoyay les deux serins.
Il y avoit à Brest et Camaret quantité de navires relaschés depuis un
long-temps qui attendoient un bon vent pour partir, mais il m'ennuyoit
jusqu'au unze décembre que le temps parut modéré je mis à la voille. Un
chacun me demandoit: «Où voulez-vous aler de ce temps qui ne va pas
durer six heures?» Je réponds: «Quite pour relascher.» Et je tins ferme.
Je gagnay à la coste d'Angleterre, et le 18 décembre j'entray dans
Dunkerque où l'on ne m'y atendoit plus me croyant péry, et de n'avoir eu
aucune de mes nouvelles. L'on m'aprits la paix faite, et j'espérois
toujours sur ma prize qui étoit bien plus de résistance que nostre
bastiment. Mais quand je vis écouler deux mois sans nouvelles, je n'y
espéray plus. Ainssy ce fut bien du tems et bien des périls encourus
sans aucuns profits, et il me falut pensser de quel costé donner, pour
tascher de gagner pour m'entretenir.
Au commencement de février 1685, deux marchands de mes amys qui avoient
esté intéressés à ce dernier armement, ayant considéré que si la prize
où estoit les effects fût arrivée à bien que nous aurions bien profité
dans cette coursse où j'avois maintenu le bastiment et l'équipage sans
qu'il leur en eut coûté pendant un si longs-temps, me proposèrent
d'affretter un moyen bastiment pour aler en commerce à Madère et aux
Canaries, puisque nous avions une paix générale ecxepté avec les
Saletins qui sont les plus dangereux à cause du risque de la captivité,
et que je fis recherche d'un bastiment convenable, et que je leur fist
un mémoire des marchandizes nécessaires, et qu'ils m'y intéressoient
d'une seiziesme partye dont ils feroient les advances et encoureroient
les risques, et j'acceptay le party. Je ne peut trouver autre bastiment
dans le port qu'une barque bretonne de 70 thonneaux, ayant un pont et
demy et un gaillard devant pour résister aux tempestes, et pour
déffences six périers et dix hommes d'équipage. Je l'affretay par 450
livres par mois, en payant d'avance trois et qu'il entretiendroit le dit
équipage et barque de vivres, gages et de tout le nécessaire, et
passasmes un acte devant notaire. Mes marchandizes furent en peu
acheptées et embarquées, et partismes du port de Dunkerque le 5 avril
1685, et ne m'areste point à faire le détail de notre route, non plus
que j'ay fait de toutes les autres cy-devant lesquelles seroient
ennuyeuses et qu'il faudroit plusieurs volumes, me contentant d'écrire
ce que j'ay trouvé de remarquable. Comme encore en ce petit voyage où je
me trouvois par notre estime éloigné de l'ille de Madère de 51 lieues,
avec un temps de nuages et de clarté du soleil par intervalle, il
tomboit comme une petite pluye fasson de neige fondue dont nous nous
trouvasmes couverts de poux blancs et plats d'une petite grandeur et qui
avoient vie et faim qu'ils nous faisoient des empoules ou ils mordoient
sur nos peaux, ce qui ne dura plus d'un _Miserere_[74], puis le soleil
parut que nous observions pour la hauteur, et au bout d'un demy quart
d'heure tous ces insectes qui furent frappés du soleil moururent, mais
celles qui avoient entré dans nos hardes et linges vivoient et nous
piquoient vivement. Je fis baleyer et jeter de l'eau de mer partout le
navire et dans la chaloupe qui étoit sur le pont, et jettasmes le tout
que l'on peu ramasser, et croyant en estre quitte j'en fis une raillerye
en dizant: «Le Seigneur a toujours aimé les pauvres et les atire au
ciel, aparament qu'ils font leur revue et secouent leurs guenilles dans
ce parage, il faut s'en tirer.» Mais sur les deux heures d'après midy,
nous en receusmes une ondée bien plus forte, ce qui nous fit regreter
d'avoir changé de toutes hardes que nous avions lavées à la mer et mizes
au sec qui en furent toute couverte et mesme jusqu'aux maneuvres du
bastiment. Le soleil ayant survenu il ariva comme j'ay dit cy-dessus, et
m'étant et nos gens encore dépouillés de tout je pris sur moy ma robe de
chambre atachée d'une ceinture et sans chemize ny bas après qu'on eut
relavé et jeté à la mer toutes ces bestides; mais un remord me pris sur
la rail
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