Le mort vivant
by Robert Louis Stevenson · French · Gutenberg #43784 · 404,321 chars · public domain (US)
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Title: Le mort vivant
Author: Robert Louis Stevenson
Lloyd Osbourne
Translator: Teodor de Wyzewa
Release date: September 21, 2013 [eBook #43784]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORT VIVANT ***
R.-L. STEVENSON
Le Mort Vivant
_ROMAN_
Traduit par T. de WYZEWA
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
1905
Tous droits réservés.
_DU MÊME AUTEUR:_
LE REFLUX, roman, traduit par Teodor de Wyzewa,
un volume in-16 3 fr. 50
LE ROMAN DU PRINCE OTHON, traduit par Egerton Castle,
un volume in-16 3 fr. 50
LE MORT VIVANT
I
LA FAMILLE FINSBURY
Combien le lecteur,--tandis que, commodément assis au coin de son feu,
il s'amuse à feuilleter les pages d'un roman,--combien il se rend peu
compte des fatigues et des angoisses de l'auteur! Combien il néglige de
se représenter les longues nuits de luttes contre des phrases rétives,
les séances de recherches dans les bibliothèques, les correspondances
avec d'érudits et illisibles professeurs allemands, en un mot tout
l'énorme échafaudage que l'auteur a édifié et puis démoli, simplement
pour lui procurer, à lui, lecteur, quelques instants de distraction au
coin de son feu, ou encore pour lui tempérer l'ennui d'une heure en
wagon!
C'est ainsi que je pourrais fort bien commencer ce récit par une
biographie complète de l'Italien Tonti: lieu de naissance, origine et
caractère des parents, génie naturel (probablement hérité de la mère),
exemples remarquables de précocité, etc. Après quoi je pourrais
également infliger au lecteur un traité en règle sur le système
économique auquel le susdit Italien a laissé son nom. J'ai là, dans deux
tiroirs de mon cartonnier, tous les matériaux dont j'aurais besoin pour
ces deux paragraphes; mais je dédaigne de faire étalage d'une science
d'emprunt. Tonti est mort; je dois même dire que je n'ai jamais
rencontré personne pour le regretter. Et quant au système de la
_tontine_, voici, en quelques mots, tout ce qu'il est nécessaire qu'on
en connaisse pour l'intelligence du simple et véridique récit qui va
suivre:
Un certain nombre de joyeux jeunes gens mettent en commun une certaine
somme, qui est ensuite déposée dans une banque, à intérêts composés. Les
déposants vivent leur vie, meurent chacun à son tour; et, quand ils sont
tous morts à l'exception d'un seul, c'est à ce dernier survivant
qu'échoit toute la somme, intérêts compris. Le survivant en question se
trouve être alors, suivant toute vraisemblance, si sourd qu'il ne peut
pas même entendre le bruit mené autour de sa bonne aubaine; et, suivant
toute vraisemblance, il a lui-même trop peu de temps à vivre pour
pouvoir en jouir. Le lecteur comprend maintenant ce que le système a de
poétique, pour ne pas dire de comique: mais il y a en même temps, dans
ce système, quelque chose de hasardeux, une apparence de _sport_, qui,
jadis, l'a rendu cher à nos grands-parents.
Lorsque Joseph Finsbury et son frère Masterman n'étaient que deux petits
garçons en culottes courtes, leur père,--un marchand aisé de
Cheapside,--les avait fait souscrire à une petite _tontine_ de
trente-sept parts. Chaque part était de mille livres sterling. Joseph
Finsbury se rappelle, aujourd'hui encore, la visite au notaire: tous les
membres de la _tontine_,--des gamins comme lui,--rassemblés dans une
étude, et venant, chacun à son tour, s'asseoir dans un grand fauteuil
pour signer leurs noms, avec l'assistance d'un bon vieux monsieur à
lunettes chaussé de bottes à la Wellington. Il se rappelle comment,
après la séance, il a joué avec les autres enfants dans une prairie qui
se trouvait derrière la maison du notaire, et la magnifique bataille
qu'il a engagée contre un de ses _co-tontineurs_, qui s'était permis de
lui tirer le nez. Le fracas de la bataille est venu interrompre le
notaire pendant qu'il s'occupait, dans son étude, à régaler les parents
de gâteaux et de vin: de telle sorte que les combattants ont été
brusquement séparés, et Joseph (qui était le plus petit des deux
adversaires) a eu la satisfaction d'entendre louer sa bravoure par le
vieux monsieur aux bottes à la Wellington, comme aussi d'apprendre que
celui-ci, à son âge, s'était comporté de la même façon. Sur quoi, Joseph
s'est demandé si, à son âge, le vieux monsieur avait déjà une petite
tête chauve; et de petites bottes à la Wellington.
En 1840, les trente-sept souscripteurs étaient tous vivants; en 1850,
leur nombre avait diminué de six; en 1856 et en 1857, la Crimée et la
grande Révolte des Indes, aidant le cours naturel des choses,
n'emportèrent pas moins de neuf des _tontineurs_. En 1870, cinq
seulement de ceux-ci restaient en vie; et, à la date de mon récit, il
n'en restait plus que trois, parmi lesquels Joseph Finsbury et son frère
aîné.
A cette date, Masterman Finsbury était dans sa soixante-treizième année.
Ayant depuis longtemps ressenti les fâcheux effets de l'âge, il avait
fini par se retirer des affaires, et vivait à présent dans une retraite
absolue, sous le toit de son fils Michel, l'avoué bien connu. Joseph,
d'autre part, était encore sur pied, et n'offrait encore qu'une figure
demi-vénérable, dans les rues où il aimait à se promener. La chose
était,--je dois ajouter,--d'autant plus scandaleuse que Masterman avait
toujours mené (jusque dans les moindres détails) une vie anglaise
véritablement modèle. L'activité, la régularité, la décence, et un goût
marqué pour le quatre du cent, toutes ces vertus nationales qu'on
s'accorde à considérer comme les bases mêmes d'une verte vieillesse,
Masterman Finsbury les avait pratiquées à un très haut degré: et voilà
où elles l'avaient conduit, à soixante-treize ans! Tandis que Joseph, à
peine plus jeune de deux ans, et qui se trouvait dans le plus enviable
état de conservation, s'était toute sa vie disqualifié à la fois par la
paresse et l'excentricité. Embarqué d'abord dans le commerce des cuirs,
il s'était bientôt fatigué des affaires. Une passion malheureuse pour
les notions générales, faute d'avoir été réprimée à temps, avait
commencé, dès lors, à saper son âge mûr. Il n'y a point de passion plus
débilitante pour l'esprit, si ce n'est peut-être cette démangeaison de
parler en public qui en est, d'ailleurs, un accompagnement ou un
succédané assez ordinaire. Dans le cas de Joseph, du moins, les deux
maladies étaient réunies: peu à peu s'était déclarée la période aiguë,
celle où le patient fait des conférences gratuites; et, avant que peu
d'années se fussent passées, l'infortuné en était arrivé au point d'être
prêt à entreprendre un voyage de cinq heures pour parler devant les
moutards d'une école primaire.
Non pas que Joseph Finsbury fût, le moins du monde, un savant! Toute son
érudition se bornait à ce que lui avaient fourni les manuels
élémentaires et les journaux quotidiens. Il ne s'élevait pas même
jusqu'aux encyclopédies; c'était «la vie, disait-il, qui était son
livre». Il était prêt à reconnaître que ses conférences ne s'adressaient
pas aux professeurs des universités: elles s'adressaient, suivant lui,
«au grand coeur du peuple». Et son exemple tendrait à faire croire que
le «coeur» du peuple est indépendant de sa tête: car le fait est que,
malgré leur sottise et leur banalité, les élucubrations de Joseph
Finsbury étaient, d'ordinaire, favorablement accueillies. Il citait
volontiers, entre autres, le succès de la conférence qu'il avait faite
aux ouvriers sans travail, sur: _Comment on peut vivre à l'aise avec
deux mille francs par an_. _L'Education, ses buts, ses objets, son
utilité et sa portée_, avait valu à Joseph, en plusieurs endroits, la
considération respectueuse d'une foule d'imbéciles. Et quant à son
célèbre discours sur l'_Assurance sur la vie envisagée dans ses rapports
avec les masses_, la Société d'Amélioration Mutuelle des Travailleurs de
l'Ile des Chiens, à qui il fut adressé, en fut si charmée,--ce qui donne
vraiment une triste idée de l'intelligence collective de cette
association,--que, l'année suivante, elle élut Joseph Finsbury pour son
président d'honneur: titre qui, en vérité, était moins encore que
gratuit, puisqu'il impliquait, de la part de son titulaire, une donation
annuelle à la caisse de la Société; mais l'amour-propre du nouveau
président d'honneur n'en avait pas moins là de quoi se trouver hautement
satisfait.
Or, pendant que Joseph se constituait ainsi une réputation parmi les
ignorants d'espèce cultivée, sa vie domestique se trouva brusquement
encombrée d'orphelins. La mort de son plus jeune frère, Jacques, fit de
lui le tuteur de deux garçons, Maurice et Jean; et, dans le courant de
la même année, sa famille s'enfla encore par l'addition d'une petite
demoiselle, la fille de John Henry Hazeltine, Esq., homme de fortune
modique, et, apparemment, peu pourvu d'amis. Ce Hazeltine n'avait vu
Joseph Finsbury qu'une seule fois, dans une salle de conférence de
Holloway; mais, au sortir de cette salle, il était allé chez son
notaire, avait rédigé un nouveau testament, et avait légué au
conférencier le soin de sa fille, ainsi que de la petite fortune de
celle-ci. Joseph était ce qu'on peut appeler un «bon enfant»: et
cependant ce ne fut qu'à contre-coeur qu'il accepta cette nouvelle
responsabilité, inséra une annonce pour demander une gouvernante, et
acheta, d'occasion, une voiture de bébé. Bien plus volontiers il avait
accueilli, quelques mois auparavant, ses deux neveux, Maurice et Jean;
et cela non pas autant à cause des liens de parenté que parce que le
commerce des cuirs (où, naturellement, il s'était hâté d'engager les
trente mille livres qui formaient la fortune de ses neveux) avait
manifesté, depuis peu, d'inexplicables symptômes de déclin. Un jeune,
mais capable Ecossais, fut ensuite choisi comme gérant de l'entreprise:
et jamais plus, depuis lors, Joseph Finsbury n'eut à se préoccuper de
l'ennuyeux souci des affaires. Laissant son commerce et ses pupilles
entre les mains du capable Ecossais, il entreprit un long voyage sur le
continent et jusqu'en Asie Mineure.
Avec une Bible polyglotte dans une main et un manuel de conversation
dans l'autre, il se fraya successivement son chemin à travers les gens
de douze langues différentes. Il abusa de la patience des interprètes,
sauf à les payer (le juste prix), quand il ne pouvait pas obtenir leurs
services gratuitement; et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il remplit une
foule de carnets du résultat de ses observations.
Il employa plusieurs années à ces fructueuses consultations du grand
livre de la vie humaine, et ne revint en Angleterre que lorsque l'âge de
ses pupilles exigea de sa part un surcroît de soins. Les deux garçons
avaient été placés dans une école,--à bon marché, cela va de soi,--mais
en somme assez bonne, et où ils avaient reçu une saine éducation
commerciale: trop saine même, peut-être, étant donné que le commerce des
cuirs se trouvait alors dans une situation qui aurait gagné à n'être pas
examinée de très près.
Le fait est que, quand Joseph s'était préparé à rendre à ses neveux ses
comptes de tutelle, il avait découvert, à son grand chagrin, que
l'héritage de son frère Jacques ne s'était pas agrandi, sous son
protectorat. En supposant qu'il abandonnât à ses deux neveux jusqu'au
dernier centime de sa fortune personnelle, il avait constaté qu'il
aurait encore à leur avouer un déficit de sept mille huit cents livres.
Et quand ces faits furent communiqués aux deux frères, en présence d'un
avoué, Maurice Finsbury menaça son oncle de toutes les sévérités de la
loi: je crois bien qu'il n'aurait pas hésité (malgré les liens du sang)
à recourir jusqu'aux mesures les plus extrêmes, si son avoué ne l'en
avait retenu.
--Jamais vous ne parviendrez à tirer du sang d'une pierre! lui avait
dit, judicieusement, cet homme de loi.
Et Maurice comprit la justesse du proverbe, et se résigna à passer un
compromis avec son oncle. D'un côté, Joseph renonçait à tout ce qu'il
possédait, et reconnaissait à son neveu une forte part dans la tontine,
qui commençait à devenir une spéculation des plus sérieuses; de l'autre
côté, Maurice s'engageait à entretenir à ses frais son oncle ainsi que
miss Hazeltine (dont la petite fortune avait disparu avec le reste), et
à leur servir, à chacun, une livre sterling par mois comme monnaie de
poche.
Cette subvention était plus que suffisante pour les besoins du
vieillard. On a peine à comprendre comment, au contraire, elle pouvait
suffire à la jeune fille, qui avait à se vêtir, à se coiffer, etc...,
sur ce seul argent; mais elle y parvenait, Dieu sait par quel moyen, et,
chose plus étonnante encore, elle ne se plaignait jamais. Elle était
d'ailleurs sincèrement attachée à son gardien, en dépit de la parfaite
incompétence de celui-ci à veiller sur elle. Du moins ne s'était-il
jamais montré dur ni méchant à son égard, et, en fin de compte, il y
avait peut-être quelque chose d'attendrissant dans la curiosité
enfantine qu'il éprouvait pour toutes les connaissances inutiles, comme
aussi dans l'innocent délice que lui procurait le moindre témoignage
d'admiration qu'on lui accordait. Toujours est-il que, bien que l'avoué
eût loyalement prévenu Julia Hazeltine que la combinaison de Maurice
constituait pour elle un dommage, l'excellente fille s'était refusée à
compliquer encore les embarras de l'oncle Joseph. Et ainsi le compromis
était entré en vigueur.
Dans une grande, sombre, lugubre maison de John Street, Bloomsbury, ces
quatre personnes demeuraient ensemble: en apparence une famille, en
réalité une association financière. Julia et l'oncle Joseph étaient,
naturellement, deux esclaves. Jean, tout absorbé par sa passion pour le
_banjo_, le café-concert, la buvette d'artistes et les journaux de
sport, était un personnage condamné de naissance à ne jouer jamais qu'un
rôle secondaire. Et, ainsi, toutes les peines et toutes les joies du
pouvoir se trouvaient entièrement dévolues à Maurice.
On sait l'habitude qu'ont prise les moralistes de consoler les faibles
d'esprit en leur affirmant que, dans toute vie, la somme des peines et
celle des joies se balancent, ou à peu de chose près; mais, certes, sans
vouloir insister sur l'erreur théorique de cette pieuse mystification,
je puis affirmer que, dans le cas de Maurice, la somme des amertumes
dépassait de beaucoup celle des douceurs. Le jeune homme ne s'épargnait
aucune fatigue à lui-même, et n'en épargnait pas non plus aux autres:
c'était lui qui réveillait les domestiques, qui serrait sous clef les
restes des repas, qui goûtait les vins, qui comptait les biscuits. Des
scènes pénibles avaient lieu, chaque samedi, lors de la revision des
factures, et la cuisinière était souvent changée, et souvent les
fournisseurs, sur le palier de service, déversaient tout leur répertoire
d'injures, à propos d'une différence de trois liards. Aux yeux d'un
observateur superficiel, Maurice Finsbury aurait risqué de passer pour
un avare; à ses propres yeux, il était simplement un homme qui avait été
volé. Le monde lui devait 7.800 livres sterling, et il était bien résolu
à se les faire repayer.
Mais c'était surtout dans sa conduite avec Joseph que se manifestait
clairement le caractère de Maurice. L'oncle Joseph était un placement
sur lequel le jeune homme comptait beaucoup: aussi ne reculait-il devant
rien pour se le conserver. Tous les mois, le vieillard, malade ou non,
avait à subir l'examen minutieux d'un médecin. Son régime, son vêtement,
ses villégiatures, tout cela lui était administré comme la bouillie aux
enfants. Pour peu que le temps fût mauvais, défense de sortir. En cas de
beau temps, à neuf heures précises du matin l'oncle Joseph devait se
trouver dans le vestibule; Maurice voyait s'il avait des gants, et si
ses souliers ne prenaient pas l'eau; après quoi, les deux hommes s'en
allaient au bureau, bras dessus bras dessous. Promenade qui n'avait sans
doute rien de bien gai, car les deux compagnons ne prenaient aucune
peine pour affecter vis-à-vis l'un de l'autre des sentiments amicaux:
Maurice n'avait jamais cessé de reprocher à son tuteur le déficit des
7.800 livres, ni de déplorer la charge supplémentaire constituée par
Miss Hazeltine; et Joseph, tout bon _enfant_ qu'il fût, éprouvait pour
son neveu quelque chose qui ressemblait beaucoup à de la haine. Et
encore l'aller n'était-il rien en comparaison du retour: car la simple
vue du bureau, sans compter tous les détails de ce qui s'y passait,
aurait suffi pour empoisonner la vie des deux Finsbury.
Le nom de Joseph était toujours inscrit sur la porte, et c'était
toujours encore lui qui avait la signature des chèques; mais tout cela
n'était que pure manoeuvre politique de la part de Maurice, destinée à
décourager les autres membres de la _tontine_. En réalité, c'était
Maurice lui-même qui s'occupait de l'affaire des cuirs; et je dois
ajouter que cette affaire était pour lui une source inépuisable de
chagrins. Il avait essayé de la vendre, mais n'avait reçu que des offres
dérisoires. Il avait essayé de l'étendre, et n'était parvenu qu'à en
étendre les charges; de la restreindre, et c'était seulement les profits
qu'il était parvenu à restreindre. Personne n'avait jamais su tirer un
sou de cette affaire de cuirs, excepté le «capable» Ecossais, qui,
lorsque Maurice l'avait congédié, s'était installé dans le voisinage de
Banff, et s'était construit un château avec ses bénéfices. La mémoire de
ce fallacieux Ecossais, Maurice ne manquait pas un seul jour à la
maudire, tandis que, assis dans son cabinet, il ouvrait son courrier,
avec le vieux Joseph assis à une autre table, et attendant ses ordres de
l'air le plus maussade, ou bien, furieusement, griffonnant sa signature
sur il ne savait quoi. Et lorsque l'Ecossais poussa le cynisme jusqu'à
envoyer une annonce de son mariage (avec Davida, fille aînée du Révérend
Baruch Mac Craw), le malheureux Maurice crut bien qu'il allait avoir une
attaque.
Les heures de présence au bureau avaient été, peu à peu, réduites au
minimum honnêtement possible. Si profond que fût chez Maurice le
sentiment de ses devoirs (envers lui-même), ce sentiment n'allait pas
jusqu'à lui donner le courage de s'attarder entre les quatre murs de son
bureau, avec l'ombre de la banqueroute s'y allongeant tous les jours.
Après quelques heures d'attente, patron et employés poussaient un
soupir, s'étiraient, et sortaient, sous prétexte de se recueillir pour
l'ennui du lendemain. Alors, le marchand de cuirs ramenait son capital
vivant jusqu'à John Street, comme un chien de salon; après quoi, l'ayant
emmuré dans la maison, il repartait lui-même pour explorer les boutiques
des brocanteurs, en quête de bagues à cachets, l'unique passion de sa
vie.
Quant à Joseph, il avait plus que la vanité d'un homme,--il avait la
vanité d'un conférencier. Il avouait qu'il avait eu des torts, encore
qu'on eût péché contre lui (notamment le «capable» Ecossais) plus qu'il
n'avait péché lui-même. Mais il déclarait que, eût-il trempé ses mains
dans le sang, il n'aurait tout de même pas mérité d'être ainsi traîné en
laisse par un jeune morveux, d'être tenu captif dans le cabinet de sa
propre maison de commerce, d'être sans cesse poursuivi de commentaires
mortifiants sur toute sa carrière passée, de voir, chaque matin, son
costume examiné de haut en bas, son collet relevé, la présence de ses
mitaines sur ses mains sévèrement contrôlée, et d'être promené dans la
rue et reconduit chez lui comme un bébé aux soins d'une nourrice. A la
pensée de tout cela, son âme se gonflait de venin. Il se hâtait
d'accrocher à une patère, dans le vestibule, son chapeau, son manteau,
et les odieuses mitaines, et puis de monter rejoindre Julia et ses
carnets de notes. Le salon de la maison, au moins, était à l'abri de
Maurice: il appartenait au vieillard et à la jeune fille. C'était là que
celle-ci cousait ses robes; c'était là que l'oncle Joseph tachait
d'encre ses lunettes, tout au bonheur d'enregistrer des faits sans
conséquences, ou de recueillir les chiffres de statistiques imbéciles.
Souvent, pendant qu'il était au salon avec Julia, il déplorait la
fatalité qui avait fait de lui un des membres de la tontine.
--Sans cette maudite tontine, gémissait-il un soir, Maurice ne se
soucierait pas de me garder! Je pourrais être un homme libre, Julia! Et
il me serait si facile de gagner ma vie en donnant des conférences!
--Certes, cela vous serait facile!--répondait Julia, qui avait un coeur
d'or.--Et c'est lâche et vilain, de la part de Maurice, de vous priver
d'une chose qui vous amuse tant!
--Vois-tu, mon enfant, c'est un être sans intelligence! s'écriait
Joseph. Songe un peu à la magnifique occasion de s'instruire qu'il a
ici, sous la main, et que cependant il néglige! La somme de
connaissances diverses dont je pourrais lui faire part, Julia, si
seulement il consentait à m'écouter, cette somme, il n'y a pas de mots
pour t'en donner une idée!
--En tout cas, mon cher oncle, vous devez bien prendre garde de ne pas
vous agiter! observait doucement Julia. Car, vous savez, pour peu que
vous ayez l'air d'être souffrant, on enverra aussitôt chercher le
médecin!
--C'est vrai, mon enfant, tu as raison! répondait le vieillard. Oui, je
vais essayer de prendre sur moi! L'étude va me rendre du calme!
Et il allait chercher sa galerie de carnets.
--Je me demande, hasardait-il, je me demande si, pendant que tu
travailles de tes mains, cela ne t'intéresserait pas d'entendre...
--Mais oui, mais oui, cela m'intéresserait beaucoup!--s'écriait
Julia.--Allons, lisez-moi une de vos observations!
Aussitôt le carnet était ouvert, et les lunettes raffermies sur le nez,
comme si le vieillard voulait empêcher toute rétractation possible de la
part de son auditrice.
--Ce que je me propose de te lire aujourd'hui, commença-t-il un certain
soir, après avoir toussé pour s'éclaircir la voix, ce sera, si tu veux
bien me le permettre, les notes recueillies par moi, à la suite d'une
très importante conversation avec un courrier syrien appelé David
Abbas.--Abbas, tu l'ignores peut-être, est le nom latin d'abbé.--Les
résultats de cet entretien compensent bien le prix qu'il m'a coûté, car,
comme Abbas paraissait d'abord un peu impatienté des questions que je
lui posais sur divers points de statistique régionale, je me suis trouvé
amené à le faire boire à mes frais. Tiens, voici ces notes!
Mais au moment où, après avoir de nouveau toussé, il s'apprêtait à
entamer sa lecture, Maurice fit irruption dans la maison, appela
vivement son oncle, et, dès l'instant suivant, envahit le salon,
brandissant dans sa main un journal du soir.
Et, en vérité, il revenait chargé d'une grande nouvelle. Le journal
annonçait la mort du lieutenant général sir Glasgow Beggar, K. C. S. I.,
K. C. M. G., etc. Cela signifiait que la tontine n'avait plus désormais
que deux membres: les deux frères Finsbury. Enfin, la chance était venue
pour Maurice!
Ce n'était pas que les deux frères fussent, ni eussent jamais été,
grands amis. Lorsque le bruit s'était répandu du voyage de Joseph en
Asie Mineure, Masterman, casanier et traditionnel, s'était exprimé avec
irritation. «Je trouve la conduite de mon frère simplement indécente!
avait-il murmuré. Retenez ce que je vous dis: il finira par aller
jusqu'au Pôle Nord! Un vrai scandale pour un Finsbury!» Et ces amères
paroles avaient été, plus tard, rapportées au voyageur. Affront pire
encore, Masterman avait refusé d'assister à la conférence sur
l'_Education, ses buts, ses objets, son utilité et sa portée_, bien
qu'une place lui eût été réservée sur l'estrade. Depuis lors, les deux
frères ne s'étaient pas revus. Mais, d'autre part, jamais ils ne
s'étaient ouvertement querellés: de telle sorte que tout portait à
croire qu'un compromis entre eux serait chose facile à conclure. Joseph
(de par l'ordre de Maurice) avait à se prévaloir de sa situation de
cadet; et Masterman avait toujours eu la réputation de n'être ni avare
ni mauvais coucheur. Oui, tous les éléments d'un compromis entre les
deux frères se trouvaient réunis! Et Maurice, dès le lendemain,--tout
animé par la perspective de pouvoir rentrer enfin dans ses 7.800 livres
sterling,--se précipita dans le cabinet de son cousin Michel.
Michel Finsbury était une sorte de personnage célèbre. Lancé de très
bonne heure dans la loi, et sans direction, il était devenu le
spécialiste des affaires douteuses. On le connaissait comme l'avocat des
causes désespérées: on le savait homme à extraire un témoignage d'une
bûche, ou à faire produire des intérêts à une mine d'or. Et, en
conséquence, son cabinet était assiégé par la nombreuse caste de ceux
qui ont encore un peu de réputation à perdre, et qui se trouvent sur le
point de perdre ce peu qui leur en reste; de ceux qui ont fait des
connaissances fâcheuses, qui ont égaré des papiers compromettants, ou
qui ont à souffrir des tentatives de chantage de leurs anciens
domestiques. Dans la vie privée, Michel était un homme de plaisir: mais
son expérience professionnelle lui avait donné, par contraste, un grand
goût des placements solides et de tout repos. Enfin, détail plus
encourageant encore, Maurice savait que son cousin avait toujours pesté
contre l'histoire de la tontine.
Ce fut donc avec presque la certitude de réussir que Maurice se présenta
devant son cousin, ce matin-là, et, fiévreusement, se mit en devoir de
lui exposer son plan. Pendant un bon quart d'heure, l'avoué, sans
l'interrompre, le laissa insister sur les avantages manifestes d'un
compromis qui permettrait aux deux frères de se partager le total de la
tontine. Enfin, Maurice vit son cousin se lever de son fauteuil et
sonner pour appeler un commis.
--Eh bien! décidément, Maurice, dit Michel, ça ne va pas!
En vain le marchand de cuirs plaida et raisonna, et revint tous les
jours suivants pour continuer à plaider et à raisonner. En vain, il
offrit un _boni_ de mille, de deux mille, de trois mille livres. En
vain, il offrit, au nom de son oncle Joseph, de se contenter d'un tiers
de la tontine et de laisser à Michel et à son père les deux autres
tiers. Toujours l'avoué lui faisait la même réponse:
--Ça ne va pas!
--Michel! s'écria enfin Maurice, je ne comprends pas où vous voulez en
venir! Vous ne répondez pas à mes arguments, vous ne dites pas un mot!
Pour ma part, je crois que votre seul objet est de me contrarier!
L'avoué sourit avec bienveillance.
--Il y a une chose que vous pouvez croire, en tout cas, dit-il: c'est
que je suis résolu à ne pas tenir compte de votre proposition! Vous
voyez que je suis un peu plus expansif, aujourd'hui: parce que c'est la
dernière fois que nous causons de ce sujet!
--La dernière fois! s'écria Maurice.
--Oui! mon bon, parfaitement! Le coup de l'étrier! répondit Michel. Je
ne peux pas vous sacrifier tout mon temps! Et, à ce propos, vous-même,
n'avez-vous donc rien à faire? Le commerce des cuirs va-t-il donc tout
seul, sans que vous ayez besoin de vous en occuper?
--Oh! vous ne cherchez qu'à me contrarier! grommela Maurice, furieux.
Vous m'avez toujours haï et méprisé, depuis l'enfance!
--Mais non, mais non, je n'ai jamais songé à vous haïr! répliqua Michel
de son ton le plus conciliant. Au contraire, j'ai plutôt de l'amitié
pour vous: vous êtes un personnage si étonnant, si imprévu, si
romantique, au moins à vous voir du dehors!
--Vous avez raison! dit Maurice sans l'écouter. Il est inutile que je
revienne ici! Je verrai votre père lui-même!
--Oh! non, vous ne le verrez pas! dit Michel. Personne ne peut le voir!
--Je voudrais bien savoir pourquoi? cria son cousin.
--Pourquoi? Je n'en ai jamais fait un secret: parce qu'il est trop
souffrant!
--S'il est aussi souffrant que vous le dites, cria Maurice, raison de
plus pour que vous acceptiez ma proposition! Je _veux_ voir votre père!
--Vraiment? demanda Michel.
Sur quoi, se levant, il sonna son commis.
Cependant le moment était venu où, de l'avis de sir Faraday
Bond--l'illustre médecin dont tout nos lecteurs connaissent certainement
le nom, ne serait-ce que pour l'avoir vu au bas de bulletins de santé
publiés dans les journaux--l'infortuné Joseph, cette oie dorée, avait à
être transporté à l'air plus pur de Bournemouth. Et, avec lui, toute la
famille alla s'installer dans cet élégant désert de villas: Julia ravie,
parce qu'il lui arrivait parfois, à Bournemouth, de faire des
connaissances; Jean, désolé, car tous ses goûts étaient en ville; Joseph
parfaitement indifférent à l'endroit où il se trouvait, pourvu qu'il eût
sous la main une plume, de l'encre, et quelques journaux; enfin Maurice
lui-même assez content, en somme, d'espacer un peu ses visites au bureau
et d'avoir du loisir pour réfléchir à sa situation.
Le pauvre garçon était prêt à tous les sacrifices; tout ce qu'il
demandait était de rentrer dans son argent et de pouvoir envoyer
promener le commerce des cuirs: de telle sorte que, étant donnée la
modération de ses exigences, il lui paraissait bien étrange qu'il ne
trouvât pas un moyen d'amener Michel à composition. «Si seulement je
pouvais deviner les motifs qui le portent à refuser mon offre!» Il se
répétait cela indéfiniment. Et, le jour, en se promenant dans les bois
de Branksome, la nuit, en se retournant sur son lit, à table, en
oubliant de manger, au bain, en oubliant de se rhabiller, toujours il
avait l'esprit hanté de ce problème: «Pourquoi Michel a-t-il refusé?»
Enfin, une nuit, il s'élança dans la chambre de son frère, qu'il
réveilla par de fortes secousses.
--Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? demanda Jean.
--Julia va repartir demain! répondit Maurice. Elle va rentrer à Londres,
mettre la maison en état, et engager une cuisinière. Et, après-demain,
nous la suivrons tous!
--Oh! bravo! s'écria Jean. Mais pourquoi?
--Jean, j'ai trouvé! répliqua gravement son frère.
--Trouvé quoi? demanda Jean.
--Trouvé pourquoi Michel ne veut pas accepter mon compromis! dit
Maurice. Et c'est parce qu'il ne _peut_ pas l'accepter! C'est parce que
l'oncle Masterman est mort, et qu'il le cache!
--Dieu puissant! s'écria l'impressionnable Jean. Mais pour quel motif?
Dans quel intérêt?
--Pour nous empêcher de toucher le bénéfice de la tontine! dit son
frère.
--Mais il ne le peut pas! objecta Jean. Tu as le droit d'exiger un
certificat de médecin!
--Et n'as-tu jamais entendu parler de médecins qui se laissent
corrompre? demanda Maurice. Ils sont aussi communs que les fraises dans
les bois; tu peux en trouver à volonté pour trois livres et demie par
tête.
--Je sais bien que, pour ma part, je ne marcherais pas à moins de
cinquante livres! ne put s'empêcher de déclarer Jean.
--Et, ainsi, Michel compte nous mettre dedans! poursuivit Maurice. Sa
clientèle diminue, sa réputation baisse, et, évidemment, il a un plan:
car le gaillard est terriblement malin. Mais je suis malin, moi aussi,
et puis j'ai pour moi la force du désespoir. J'ai perdu 7.800 livres
quand je n'étais encore qu'un orphelin en tutelle!
--Oh! ne recommence pas à nous ennuyer avec cette histoire! interrompit
Jean. Tu sais bien que tu as déjà perdu bien plus d'argent à vouloir
rattraper celui-là!
II
OÙ MAURICE S'APPRÊTE À AGIR
En conséquence, quelques jours après, les trois membres mâles de cette
triste famille auraient pu être observés (par un lecteur de F. du
Boisgobey) prenant le train de Londres, à la gare de Bournemouth. Le
temps, suivant l'affirmation du baromètre, était «variable», et Joseph
portait le costume adapté à cette température dans l'ordonnance de sir
Faraday Bond; car cet éminent praticien, comme l'on sait, n'est pas
moins strict en matière de vêtement que de régime.
J'ose dire qu'il y a peu de personnes d'une santé délicate qui n'aient
au moins essayé de vivre conformément aux prescriptions de sir Faraday
Bond. «Evitez les vins rouges, madame,--toutes mes lectrices se sont
certainement entendu dire cela,--évitez les vins rouges, le gigot
d'agneau, les marmelades d'oranges et le pain non grillé! Mettez-vous au
lit tous les soirs, à dix heures trois quarts, et (s'il vous plaît)
habillez-vous de flanelle hygiénique du haut en bas! A l'extérieur, la
fourrure de martre me paraît indiquée! N'oubliez pas non plus de vous
procurer une paire de bottines de la maison Dall et Crumbie!» Et puis,
très probablement, après que vous aviez déjà payé votre visite, sir
Faraday vous aura rappelée, sur le seuil de son cabinet, pour ajouter,
d'un ton particulièrement catégorique: «Encore une précaution
indispensable: si vous voulez rester en vie, évitez l'esturgeon
bouilli!»
L'infortuné Joseph était soumis avec une rigueur effroyable au régime de
sir Faraday Bond. Il avait à ses pieds les bottines de santé; son
pantalon et son veston étaient de véritable drap à ventilation; sa
chemise était de flanelle hygiénique (d'une qualité quelque peu au
rabais, pour dire vrai), et il se trouvait drapé jusqu'aux genoux dans
l'inévitable pelisse en fourrure de martre. Les employés même de la gare
de Bournemouth pouvaient reconnaître, dans ce vieux monsieur, une
créature de sir Faraday, qui, du reste, envoyait tous ses patients vers
cette villégiature. Il n'y avait, dans la personne de l'oncle Joseph,
qu'un seul indice d'un goût individuel: à savoir, une casquette de
touriste, avec une visière pointue. Toutes les instances de Maurice
avaient échoué devant l'obstination du vieillard à porter ce
couvre-chef, qui lui rappelait l'émotion éprouvée par lui, naguère,
lorsqu'il avait fui devant un chacal à moitié mort, dans les plaines
d'Ephèse.
Les trois Finsbury montèrent dans leur compartiment, où ils se mirent
aussitôt à se quereller: circonstance insignifiante en soi, mais qui se
trouva être, tout ensemble, extrêmement malheureuse pour Maurice
et--j'ose le croire--heureuse pour mon lecteur. Car si Maurice, au lieu
de s'absorber dans sa querelle, s'était penché un moment à la portière
de son wagon, l'histoire qu'on va lire n'aurait pas pu être écrite.
Maurice, en effet, n'aurait pas manqué d'observer l'arrivée sur le quai
et l'entrée dans un compartiment voisin d'un second voyageur vêtu de
l'uniforme de sir Faraday Bond. Mais le pauvre garçon avait autre chose
en tête, une chose qu'il considérait (et Dieu sait combien il se
trompait!) comme bien plus importante que de baguenauder sur le quai
avant le départ du train.
--Jamais on n'a vu rien de pareil!--s'écria-t-il, sitôt assis, reprenant
une discussion qui n'avait pour ainsi dire pas cessé depuis le
matin.--Ce billet n'est pas à vous! Il est à moi!
--Il est à mon nom! répliqua le vieillard avec une obstination mêlée
d'amertume. J'ai le droit de faire ce qui me plaît avec mon argent!
Le «billet» était un chèque de huit cents livres sterling, que Maurice,
pendant le déjeuner, avait remis à son oncle pour qu'il le signât, et
que le vieillard avait, simplement, empoché.
--Tu l'entends, Jean! fit Maurice. _Son_ argent! Mais il n'y a pas
jusqu'aux vêtements qu'il a sur le dos qui ne m'appartiennent!
--Laisse-le tranquille! grommela Jean. Vous commencez à m'exaspérer,
tous les deux!
--Ce n'est point là une manière convenable de parler à votre oncle,
Monsieur! cria Joseph. Je suis résolu à ne plus tolérer ce manque
d'égards! Vous êtes une paire de jeunes drôles extrêmement grossiers,
impudents, et ignorants; et j'ai décidé de mettre un terme à cet état de
choses!
--Peste! fit l'aimable Jean.
Mais Maurice ne prit pas l'affaire avec autant de philosophie. L'acte
imprévu d'insubordination de son oncle l'avait tout bouleversé; et les
dernières paroles du vieillard ne lui annonçaient rien de bon. Il
lançait à l'oncle Joseph des coups d'oeil inquiets.
--Bon! bon! finit-il par dire. Nous verrons à régler tout cela quand
nous serons à Londres!
Joseph, en réponse, ne l'honora pas même d'un regard. De ses mains
tremblantes, il ouvrit un numéro du _Mécanicien anglais_, et, avec
ostentation, se plongea dans l'étude de ce périodique.
--Je me demande ce qui a pu le rendre tout à coup si rebelle? songeait
son neveu. Voilà, en tout cas, un incident qui ne me plaît guère!
Et il se grattait le nez, signe habituel d'une lutte intérieure.
Cependant, le train poursuivait sa route à travers le monde, emportant
avec lui sa charge ordinaire d'humanité, parmi laquelle le vieux Joseph,
qui faisait semblant d'être plongé dans son journal, et Jean, qui
sommeillait sur les anecdotes soi-disant comiques du _Lisez-moi!_ et
Maurice, qui roulait dans sa tête tout un monde de ressentiments, de
soupçons, et d'alarmes. C'est ainsi que le train dépassa la plage de
Christ-Church, Herne avec ses bois de sapins, Ringswood, d'autres
stations encore. Avec un petit retard, mais qui n'avait lui-même rien
que de normal, il arriva à une station au milieu de la Forêt-Neuve,--une
station que je vais déguiser sous le pseudonyme de Browndean, pour le
cas où la Compagnie du South-Western s'aviserait de prendre ombrage de
mes révélations.
De nombreux voyageurs mirent le nez à la fenêtre de leur compartiment.
De leur nombre fut précisément le vieux monsieur dont Maurice avait
négligé d'observer l'entrée dans le train. Et l'on me permettra de
profiter de l'occasion pour dire, ici, quelques mots de ce personnage:
car, d'abord, cela me dispensera de revenir sur son compte, et puis je
crois bien que, durant tout le cours de mon histoire, je ne rencontrerai
plus un autre personnage aussi respectable. Son nom n'importe pas à
connaître, mais bien sa manière de vivre. Ce vieux gentleman avait passé
sa vie à errer à travers l'Europe; et, comme, enfin, trente ans de
lecture du _Galignani's Messenger_ lui avaient fatigué la vue, il était
tout à coup rentré en Angleterre pour consulter un oculiste. De
l'oculiste chez le dentiste, et de celui-ci chez le médecin, c'est la
gradation inévitable. Actuellement, notre vieux gentleman était entre
les mains de sir Faraday Bond; vêtu de drap à ventilation, et expédié en
villégiature à Bournemouth; et il retournait à Londres, sa villégiature
achevée, pour rendre compte de sa conduite à l'éminent praticien.
C'était un de ces vieux Anglais banals et monotones que nous avons tous
vus, cent fois, entrer à la table d'hôte où nous mangions, à Cologne, à
Salzbourg, à Venise. Tous les directeurs d'hôtels de l'Europe
connaissent par leurs noms la série complète de ces voyageurs, et
cependant si, demain, la série complète venait à disparaître d'un seul
coup, personne ne s'aviserait de remarquer son absence. Ce voyageur-là,
en particulier, était d'une inutilité presque désolante. Il avait réglé
sa note, à Bournemouth, avant de partir; tous ses biens meubles se
trouvaient déposés, sous les espèces de deux malles, dans le fourgon aux
bagages. Au cas de sa brusque disparition, les malles, après le délai
réglementaire, seraient vendues à un juif comme bagages non réclamés; le
valet de chambre de sir Faraday Bond se verrait privé, à la fin de
l'année, de quelques shillings de pourboire; les divers directeurs
d'hôtels de l'Europe, à la même date, constateraient une légère
diminution dans leurs bénéfices: et ce serait tout, littéralement tout.
Et peut-être le vieux gentleman pensait-il à quelque chose comme ce que
je viens de dire, car il avait la mine assez mélancolique, lorsqu'il
rentra son crâne chauve dans l'intérieur du wagon, et que le train se
remit à fumer sous le pont, et au delà, avec une vitesse accélérée,
passant tour à tour à travers les fourrés et les clairières de la
Forêt-Neuve.
Mais voici que, à quelques centaines de mètres de Browndean, il y eut un
arrêt brusque. Maurice Finsbury eut conscience d'un soudain bruit de
voix, et se précipita vers la fenêtre. Des femmes hurlaient, des hommes
sautaient sur le rebord de la voie; les employés du train leur criaient
de rester assis à leurs places. Et puis le train commença lentement à
reculer vers Browndean; et puis, la minute suivante, tous ces bruits
divers se perdirent dans le sifflement apocalyptique et le choc tonnant
de l'express qui accourait en sens opposé.
Le bruit final de la collision, Maurice ne l'entendit pas. Peut-être
s'était-il évanoui? Il eut seulement un vague souvenir d'avoir vu, comme
dans un rêve, son wagon se renverser et tomber en pièces, comme une tour
de cartes. Et le fait est que, lorsqu'il revint à lui, il gisait sur le
sol, avec un vilain ciel gris au-dessus de sa tête, qui lui faisait
affreusement mal. Il porta la main à son front, et ne fut pas surpris de
constater qu'elle était rouge de sang. L'air était rempli d'un
bourdonnement intolérable, dont Maurice pensa qu'il cesserait de
l'entendre quand la conscience aurait achevé de lui revenir. C'était
comme le bruit d'une forge en travail.
Et bientôt, sous l'aiguillon instinctif de la curiosité, il se redressa,
s'assit et regarda autour de lui. La voie, en cet endroit, montait avec
un brusque détour. Et, de toutes parts, l'environnant, Maurice aperçut
les restes du train de Bournemouth. Les débris de l'express descendant
étaient, en majeure partie, cachés derrière les arbres; mais, tout juste
au tournant, sous des nuages d'une vapeur noire, Maurice vit ce qui
restait des deux machines, l'une sur l'autre. Le long de la voie, des
gens couraient, çà et là, et criaient en courant; d'autres gisaient,
immobiles, comme des vagabonds endormis.
Brusquement Maurice eut une idée: «Il y a eu un accident!» songea-t-il,
et la conscience de sa perspicacité lui rendit un peu de courage.
Presque au même instant, ses yeux tombèrent sur Jean, étendu près de
lui, et d'une pâleur effrayante. «Mon pauvre vieux! mon pauvre
_copain_!» se dit-il, retrouvant je ne sais où un vieux terme d'école.
Après quoi, avec une tendresse enfantine, il prit dans sa main la main
de son frère. Et bientôt, au contact de cette main, Jean rouvrit les
yeux, se rassit en sursaut, et remua les lèvres, sans parvenir à en
faire sortir aucun son. «Bis! bis!» proféra-t-il enfin, d'une voix de
fantôme.
Le bruit de forge et la fumée persistaient intolérablement. «Fuyons cet
enfer!» s'écria Maurice. Et les deux jeunes gens s'aidèrent l'un l'autre
à se remettre sur pied, se secouèrent, et considérèrent la scène
funèbre, autour d'eux.
Au même instant, un groupe de personnes s'approcha d'eux.
--Etes-vous blessés? leur cria un petit homme dont le visage blême était
tout baigné de sueur, et, qui, à la façon dont il dirigeait le groupe,
devait évidemment être un médecin.
Maurice montra son front; le petit homme, après avoir haussé les
épaules, lui tendit un flacon d'eau-de-vie.
--Tenez, dit-il, buvez une gorgée de ceci, et passez ensuite le flacon à
votre ami, qui paraît en avoir encore plus besoin que vous! Et puis,
après cela, venez avec nous! Il faut que tout le monde nous aide! Il y a
fort à faire! Vous pourrez toujours vous rendre utiles, ne serait-ce
qu'en allant chercher des brancards!
A peine le médecin et sa suite s'étaient-ils éloignés que Maurice, sous
l'influence vivifiante du cordial, acheva de reprendre conscience de
lui-même.
--Seigneur! s'écria-t-il. Et l'oncle Joseph?
--Au fait, dit Jean, où peut-il bien s'être fourré? Il ne doit pas être
loin! J'espère que le pauvre vieux n'est pas trop endommagé!
--Viens m'aider à le chercher! dit Maurice, d'un ton tout particulier de
farouche résolution.
Puis, soudain, il éclata:
--Et s'il était mort? gémit-il, en montrant le poing au ciel.
Çà et là, les deux frères couraient, examinant les visages des blessés,
retournant les morts. Ils avaient passé en revue, de cette façon, une
bonne vingtaine de personnes; et toujours aucune trace de l'oncle
Joseph. Mais, bientôt, leur enquête les rapprocha du centre de la
collision, où les deux machines continuaient à vomir de la fumée avec un
vacarme assourdissant. C'était une partie de la voie où le médecin et sa
suite n'étaient pas encore parvenus. Le sol, surtout à la marge du bois,
était plein d'aspérités: ici un fossé, là une butte surmontée d'un
buisson de genêts. Bien des corps pouvaient être cachés dans cet
endroit; et les deux jeunes neveux l'explorèrent comme des chiens
_pointers_ après une chasse. Et tout à coup Maurice, qui marchait en
tête, s'arrêta et étendit son index d'un geste tragique. Jean suivit la
direction du doigt de son frère.
Au fond d'un trou de sable gisait quelque chose qui, naguère, avait été
une créature humaine. Le visage était affreusement mutilé, au point
d'être tout à fait méconnaissable; mais les deux jeunes gens n'avaient
pas besoin de reconnaître le visage. Le crâne chauve parsemé de rares
cheveux blancs, la pelisse de martre, le drap à ventilation, la flanelle
hygiénique,--tout, jusqu'aux bottines de santé de MM. Dall et
Crumbie,--tout attestait que ce corps était celui de l'oncle Joseph.
Seule, la casquette à visière pointue devait s'être égarée dans le
cataclysme, car le mort était tête nue.
--La pauvre vieille bête! fit Jean, avec une pointe de véritable
émotion. Je donnerais bien dix livres pour que nous ne l'eussions pas
embarqué dans ce train!
Mais c'était une émotion d'une tout autre nature qui se lisait sur le
visage de Maurice, pendant qu'il restait penché sur le cadavre. Il
songeait à cette nouvelle et suprême injustice de la destinée. Il avait
été volé de 7.800 livres pendant qu'il était un orphelin en tutelle; il
avait été engagé par force dans une affaire de cuirs qui ne marchait
pas; il avait été encombré de Miss Julia; son cousin avait projeté de le
dépouiller du bénéfice de la tontine; il avait supporté tout cela,--il
pouvait presque dire avec dignité,--et voilà maintenant qu'on lui avait
tué son oncle!
--Vite! dit-il à son frère, d'une voix haletante, prends-le par les
pieds; il faut que nous le cachions dans le bois! Je ne veux pas que
d'autres puissent le trouver!
--Quelle farce! s'écria Jean. A quoi bon?
--Fais ce que je dis! répliqua Maurice en saisissant le cadavre par les
épaules. Veux-tu donc que je l'emporte à moi seul?
Ils se trouvaient à la lisière du bois; en dix ou douze pas, ils furent
à couvert, et, un peu plus loin, dans une clairière sablonneuse, ils
déposèrent leur fardeau; après quoi, s'étant redressés, ils le
considérèrent mélancoliquement.
--Qu'est-ce que tu comptes en faire? murmura Jean.
--L'enterrer, naturellement! répondit Maurice.
Il ouvrit son couteau de poche, et commença à creuser le sable.
--Jamais tu n'arriveras à rien avec ton couteau! objecta son frère.
--Si tu ne veux pas m'aider, toi, misérable couard, hurla Maurice,
va-t-en à tous les diables!
--C'est la folie la plus ridicule! fit Jean; mais il ne sera pas dit
qu'on ait pu m'accuser d'être un couard!
Et il se mit en posture d'aider son frère.
Le sol était sablonneux et léger, mais tout embarrassé de racines des
sapins environnants. Les deux jeunes gens s'ensanglantèrent cruellement
les mains. Une heure d'un travail héroïque, surtout de la part de
Maurice, et à peine si le fossé avait huit à neuf pouces de profondeur.
Dans ce fossé, le corps fut plongé, tant bien que mal; le sable fut
entassé par-dessus, et puis d'autre sable, qu'on dut prendre ailleurs,
non moins péniblement. Hélas! à l'une des extrémités du lugubre tertre,
deux pieds continuaient à se projeter hors du sable, chaussés de
voyantes _bottines de santé_.
Mais tant pis! Les nerfs des fossoyeurs étaient à bout. Maurice lui-même
n'en pouvait plus. Et, pareils à deux loups, les deux frères s'enfuirent
au plus profond du fourré voisin.
--Nous avons fait de notre mieux! dit Maurice.
--Et maintenant, répondit Jean, peut-être auras-tu l'obligeance de me
dire ce que tout cela signifie!
--Ma parole, s'écria Maurice, si tu ne le comprends pas de toi-même, je
désespère de te le faire comprendre!
--Oh! j'entends bien que c'est quelque chose qui se rapporte à la
tontine! répliqua Jean. Mais je te dis que c'est pure folie! La tontine
est perdue, voilà tout!
--Je te répète que l'oncle Masterman est mort! cria Maurice. Je le sais;
il y a en moi une voix qui me le dit!
--Oui, et l'oncle Joseph est mort aussi! dit Jean.
--Il n'est pas mort si je ne le veux pas! répondit Maurice.
--Eh bien! fit Jean, admettons que l'oncle Masterman soit mort! En ce
cas, nous n'avons qu'à dire la vérité, et à sommer Michel de faire de
même!
--Tu prends toujours Michel pour un imbécile! ricana Maurice. Ne peux-tu
donc pas comprendre qu'il y a des années qu'il a préparé son coup? Il a
tout sous la main: la garde-malade, le médecin, le certificat tout prêt,
mais avec la date en blanc. Que nous révélions seulement l'affaire qui
vient d'arriver, et je te parie que, dans deux jours, nous apprendrons
la mort de l'oncle Masterman! Oui, mais écoute bien, Jean! Ce que Michel
peut faire, je peux le faire aussi. S'il peut me monter un _bluff_, je
peux, moi aussi, lui en monter un! Si son père doit vivre éternellement,
eh bien! par Dieu, mon oncle fera de même!
--Et que fais-tu de la loi, dans tout cela? demanda Jean.
--Un homme doit avoir quelquefois le courage d'obéir à sa conscience!
répondit Maurice avec dignité.
--Mais supposons que tu te trompes! Supposons que l'oncle Masterman soit
en vie et se porte comme un charme!
--Même en ce cas, répondit Maurice, notre situation n'est point pire
qu'avant: en fait, elle est meilleure! L'oncle Masterman doit
nécessairement mourir un jour. Tant que l'oncle Joseph vivait, il
devait, lui aussi, finir par mourir un jour: tandis que, maintenant,
nous n'avons pas à redouter cette alternative. Il n'y a point de limite
à la combinaison que je propose: elle peut se prolonger jusqu'au
Jugement Dernier!
--Si du moins je voyais ce qu'elle est, ta combinaison! soupira Jean.
Mais, tu sais, mon pauvre vieux, tu as toujours été un si terrible
rêveur!
--Je voudrais bien savoir quand j'ai jamais rêvé! s'écria Maurice. Je
possède la plus belle collection de bagues à cachets qui existe à
Londres!
--Oui, mais tu sais, il y a l'affaire des cuirs! suggéra l'autre. Tu ne
peux pas nier que ce soit un _bouillon_!
Maurice donna, en cette circonstance, une preuve remarquable de son
empire sur soi: il laissa passer l'allusion de son frère sans
s'offenser, sans même répondre.
--Pour ce qui est de l'affaire qui nous occupe en ce moment, reprit-il,
une fois que nous tiendrons l'oncle chez nous, à Bloomsbury, nous serons
hors d'embarras. Nous l'enterrerons dans la cave, qui paraît avoir été
faite expressément pour le recevoir; et je n'aurai plus alors qu'à me
mettre en quête d'un médecin que l'on puisse corrompre.
--Et pourquoi ne pas le laisser ici? demanda Jean.
--Parce que nous avons besoin de l'avoir sous la main quand son heure
viendra! répliqua Maurice. Et puis, parce que nous ne savons rien de ce
pays-ci! Ce bois est peut-être un lieu de promenade favori des amoureux.
Non, ne rêve pas à ton tour, et songe avec moi à ce qui constitue la
seule difficulté réelle que nous ayons devant nous! Comment allons-nous
transporter l'oncle à Bloomsbury?
Plusieurs plans furent soumis, débattus, et rejetés. Il n'y avait pas à
penser, naturellement, à la gare de Browndean, qui devait être, à cette
heure, un centre de curiosités et de commérages, tandis que l'essentiel
était d'expédier le corps à Londres sans que personne eût soupçon de
rien. Jean proposa, timidement, un baril à bière; mais les objections
étaient si patentes que Maurice dédaigna de les exprimer. L'achat d'une
caisse d'emballage parut également impraticable: pourquoi deux
_gentlemen_ sans aucun bagage auraient-ils eu besoin d'une caisse de
cette sorte?
--Non, nous errons sur une fausse piste! cria enfin Maurice. La chose
doit être étudiée avec plus de soin! Suppose maintenant,--reprit-il
après un silence, parlant par morceaux de phrases comme s'il pensait
tout haut,--suppose que nous louions une villa au mois! Le locataire
d'une villa peut acheter une caisse d'emballage sans qu'on s'avise de
s'en étonner. Et puis, suppose que nous louions la maison aujourd'hui
même, que, ce soir, j'achète la caisse, et que, demain matin, dans une
charrette à bras que je me charge parfaitement de conduire seul,
j'emmène la caisse à Ringwood, ou à Lyndhurst, ou, enfin, à n'importe
quelle gare! Rien ne nous empêche d'inscrire dessus: _Echantillons_,
hein? Johnny, je crois que, cette fois, j'ai mis le doigt sur le joint!
--Au fait, cela paraît faisable! reconnut Jean.
--Il va sans dire que nous prenons des pseudonymes! poursuivit Maurice.
Ce ne serait pas à faire, de garder nos vrais noms! Que penserais-tu de
«Masterman», par exemple? Cela vous a un air digne et posé!
--Ta, ta, ta! je ne veux pas m'appeler Masterman! répliqua son frère. Tu
peux prendre le nom pour toi, si cela te plaît! Quant à moi, je
m'appellerai Vance, le Grand Vance: «sans rémission les six derniers
soirs»! Voilà un nom, au moins!
--Vance! s'écria Maurice. Un nom de clown! Te figures-tu donc que nous
jouions une pantomime pour nous amuser? Personne ne s'est jamais appelé
Vance qu'au café-concert!
--Oui, et voilà précisément ce qui me plaît dans ce nom! répondit Jean.
Cela vous donne tout de suite une allure artiste! Pour toi, tu peux
t'appeler comme tu voudras; je tiens à Vance, et je n'en démordrai pas!
--Mais il y a une foule d'autres noms de théâtre! supplia Maurice; il y
a Leybourne, Irving, Brough, Toole...
--C'est le nom de Vance que je veux, mille diables! répondit Jean. Je me
suis mis en tête de prendre ce nom, et j'en verrai la farce!
--Soit! dit Maurice, qui sentait bien que tout effort échouerait contre
l'obstination de son frère. Je serai donc, moi-même, Robert Vance!
--Et moi, je serai Georges Vance! s'écria Jean, le seul original Georges
Vance! En avant la musique pour le «seul original»!
Ayant réparé du mieux qu'ils purent le désordre de leur costume, les
deux frères Finsbury revinrent, par un détour, à Browndean, en quête
d'un repas et d'une villa à louer. Ce n'est pas toujours chose facile de
découvrir, au pied levé, une maison meublée, dans un endroit qui ne fait
point profession de recevoir des étrangers. Mais la bonne fortune de nos
héros leur permit de rencontrer un vieux charpentier, effroyablement
sourd, qui se trouvait disposer d'une maison à louer. Cette maison,
située à environ un kilomètre et demi de tout voisinage, leur parut si
appropriée à leur besoin qu'ils échangèrent, en l'apercevant, un coup
d'oeil d'espérance. A être vue de plus près, cependant, elle n'était pas
sans présenter quelques inconvénients. Sa position, d'abord; car elle
était placée dans le creux d'une façon de marécage desséché, avec des
arbres faisant ombre de tous les côtés, de telle sorte qu'on avait peine
à y voir clair en plein jour. Et les murs étaient tachés de plaques
vertes dont l'aspect seul aurait suffi à rendre malade. Les chambres
étaient petites, les plafonds bas, le mobilier purement nominal; un
étrange parfum d'humidité remplissait la cuisine, et l'unique chambre à
coucher ne possédait qu'un unique lit.
Maurice, dans l'espoir d'obtenir un rabais, signala au vieux charpentier
ce dernier inconvénient.
--Ma foi! répliqua l'homme, quand enfin il eut entendu, si vous ne savez
pas dormir à deux dans le même lit, vous feriez peut-être mieux de
chercher à louer un château!
--Et puis, poursuivit Maurice, il n'y a pas d'eau! Comment se
procure-t-on de l'eau?
--On n'a qu'à remplir _ceci_ à la source qui est à deux pas! répondit le
charpentier en tapant, de sa grosse main noire, sur un baril vide
installé près de la porte. Tenez! voilà un seau pour aller à la source!
Ça vraiment, c'est plutôt un plaisir!
Maurice cligna de l'oeil à son frère, et procéda à l'examen du baril. Il
était presque neuf, et semblait solidement construit. S'ils n'avaient
pas été résolus d'avance à louer cette maison, le baril aurait achevé de
les décider. Le marché fut donc aussitôt conclu, la location du premier
mois fut payée séance tenante, et, une heure après, on aurait pu
observer les frères Finsbury rentrant dans leur aimable _cottage_, avec
une énorme clef, symbole de leur location, une lampe à alcool, qui
devait leur servir de cuisine, un respectable carré de porc, et un litre
du plus mauvais _whisky_ de tout le Hampshire. Et déjà ils avaient
retenu, pour le lendemain (sous le prétexte qu'ils étaient deux peintres
de paysage), une légère mais solide brouette; de telle manière que,
lorsqu'ils prirent possession de leur nouvelle demeure, ils furent en
droit de se dire que le plus gros de leur affaire se trouvait réglé.
Jean procéda à la confection du thé, pendant que Maurice, à force
d'explorer la maison, avait le bonheur de retrouver le couvercle du
baril, sur une des planches de la cuisine. Ainsi le matériel d'emballage
était là, au complet! A défaut de paille, les couvertures du lit
pourraient fort bien servir à caler l'objet dans le baril; aussi bien
ces couvertures étaient si sales que les deux frères ne pouvaient songer
à en faire un meilleur usage. Maurice, voyant les obstacles s'aplanir,
se sentit pénétré d'un sentiment qui ressemblait à de l'exaltation.
Et cependant il y avait encore un obstacle à aplanir: Jean allait-il
consentir à demeurer seul dans le cottage? Maurice hésita longtemps
avant d'oser lui poser la question.
N'importe: ce fut avec une bonne humeur réelle que les deux frères
s'assirent aux deux côtés de la table en bois blanc, et attaquèrent le
carré de porc. Maurice triomphait de sa conquête du couvercle; et le
Grand Vance se plaisait à approuver les paroles de son frère, dans le
véritable style du café-concert, en cognant en cadence son verre sur la
table.
--L'affaire est dans le sac! s'écria-t-il enfin. Je t'avais toujours dit
que c'était un baril qui convenait, pour l'expédition du colis!
--Oui, c'est vrai, tu avais raison! reprit son frère, estimant
l'occasion favorable pour l'amadouer. Et maintenant, tu sais, il faudra
que tu restes ici jusqu'à ce que je t'aie fait signe! Je dirai que
l'oncle Joseph se repose à l'air reconstituant de la Forêt-Neuve.
Impossible que nous rentrions à Londres ensemble, toi et moi: jamais
nous ne pourrions expliquer l'absence de l'oncle!
Le nez de Jean s'allongea.
--Hé là, mon petit! déclara-t-il. Pas de ça, hein! Tu n'as qu'à rester
toi-même dans ce trou! Moi, je ne veux pas!
Maurice eut conscience qu'il rougissait. Coûte que coûte, il fallait que
Jean acceptât de rester!
--Je te prie, Jeannot, dit-il, de te rappeler le montant de la tontine!
Si je réussis, nous aurons chacun vingt mille livres à placer en banque!
oui, et même plus près de trente que de vingt, avec les intérêts!
--Oui, mais si tu échoues! répliqua Jean. Qu'arrivera-t-il en ce cas?
Quelle sera la couleur du placement en banque?
--Je me chargerai de tous les frais! déclara Maurice, après une longue
pause. Tu ne perdras pas un sou!
--Allons! dit Jean avec un gros rire, si toutes les dépenses sont pour
toi, et pour moi la moitié du profit, je veux bien consentir à rester
ici un jour ou deux.
--Un jour ou deux! s'exclama Maurice, qui commençait à se fâcher et ne
se contenait plus que malaisément. Hé! mais tu en ferais davantage pour
gagner cinq livres sur un cheval!
--Oui, peut-être! répondit le Grand Vance; mais cela, c'est mon
tempérament d'artiste!
--C'est-à-dire que ta conduite est simplement monstrueuse! reprit
Maurice. Je prends sur moi tous les risques, je paie tous les frais, je
te donne la moitié des bénéfices, et tu refuses de t'imposer la moindre
peine pour me venir en aide! Ce n'est pas convenable, ce n'est pas même
gentil!
La véhémence de Maurice ne fut pas sans faire quelque impression sur
l'excellent Vance.
--Mais, supposons, dit-il enfin, que l'oncle Masterman soit en vie, et
qu'il vive encore dix ans: est-ce qu'il faudra que je pourrisse ici
pendant tout ce temps-là!
--Mais non, mais non, évidemment non! reprit Maurice, d'un ton plus
conciliant. Je te demande seulement un mois, au maximum. Et si l'oncle
Masterman n'est pas mort au bout d'un mois, tu pourras filer à
l'étranger!
--A l'étranger? répéta vivement Jean. Hé! mais, pourquoi ne pourrais-je
pas y filer tout de suite? Qu'est-ce qui t'empêcherait de dire que
l'oncle Joseph et moi sommes allés reprendre des forces à Paris?
--Allons! ne dis pas de folies! répliqua Maurice.
--Non! mais enfin, réfléchis un peu! fit Jean. Regarde un peu autour de
toi! Cette maison est une vraie étable à porcs, et si lugubre, et si
humide! Tu l'as dit toi-même, tout à l'heure, qu'elle était humide!
--Seulement au charpentier! précisa Maurice; et je ne l'ai dit que pour
obtenir un rabais! En vérité, maintenant que nous sommes ici, je dois
avouer qu'on a vu pis que cela!
--Et que ferai-je de moi? gémit la victime. Pourrai-je au moins inviter
un camarade?
--Mon cher Jean, si tu ne juges pas que la tontine mérite un léger
sacrifice, dis-le, et j'envoie l'affaire au diable!
--Es-tu bien sûr des chiffres, au moins? demanda Jean. Allons!
poursuivit-il avec un profond soupir, aie soin de m'envoyer
régulièrement le _Lisez-moi!_ et tous les journaux pour rire! Et, ma
foi, en avant la musique!
A mesure que l'après-midi s'avançait, le _cottage_ se souvenait plus
intimement de son marais natal; un froid aigre envahissait toutes ses
pièces; la cheminée fumait; et, bientôt, un coup de vent envoya dans la
grande chambre, à travers les fentes des fenêtres, une véritable averse
de pluie. Par intervalles, lorsque la mélancolie des deux locataires
risquait de tourner au désespoir, Maurice débouchait la bouteille de
_whisky_; et, d'abord, Jean accueillait avec joie cette diversion. Mais
le plaisir de la diversion fut de courte durée. J'ai dit déjà que ce
_whisky_ était _le plus_ mauvais de tout le Hampshire; ceux-là seuls qui
connaissent le Hampshire pourront apprécier l'exacte valeur de ce
superlatif; et, à la fin, le Grand Vance lui-même,--qui n'était
cependant pas un connaisseur,--ne trouva plus le courage d'approcher de
ses lèvres l'infecte décoction. Qu'on imagine, s'ajoutant à tout cela,
la venue des ténèbres, faiblement combattues par une misérable chandelle
qui s'obstinait à ne brûler que d'un côté: et l'on comprendra que, tout
à coup, Jean se soit arrêté de siffler entre ses doigts, exercice auquel
il se livrait depuis une heure pour essayer de trouver un peu d'oubli
dans les joies de l'art.
--Jamais je ne pourrai rester un mois ici! déclara-t-il. Personne n'en
serait capable! Toute ton affaire est folle, Maurice! Allons-nous en
d'ici tout de suite!
Avec une admirable affectation d'indifférence, Maurice proposa une
partie de bouchon. A quelles concessions un diplomate est-il parfois
forcé de descendre! C'était d'ailleurs le jeu favori de Jean (les autres
lui paraissant trop _intellectuels_), et il y jouait avec autant de
chance que de dextérité. Le pauvre Maurice, au contraire, lançait mal
les sous, avait une malchance congénitale, et, de plus, appartenait à
l'espèce des joueurs qui ne peuvent pas supporter de perdre. Mais, ce
soir-là, il était prêt d'avance à tous les sacrifices.
Vers les sept heures, Maurice, après des tortures atroces, avait perdu
cinq ou six shillings. Même avec la tontine devant les yeux, c'était la
limite de ce qu'il pouvait souffrir. Il promit de prendre sa revanche
une autre fois, et, en attendant, proposa un petit souper accompagné
d'un grog.
Et lorsque les deux frères eurent achevé cette dernière récréation,
l'heure vint pour eux de se mettre au travail. Le baril à eau fut vidé,
roulé devant le feu de la cuisine, soigneusement séché; et les deux
frères se glissèrent dehors, sous un ciel sans étoiles, pour aller
déterrer leur oncle Joseph.
III
LE CONFÉRENCIER EN LIBERTÉ
Les philosophes devraient bien prendre la peine, un de ces jours, de
rechercher sérieusement si, oui ou non, les hommes sont capables de
s'accommoder du bonheur. Le fait est que pas un mois ne se passe sans
qu'un fils de famille se sauve de chez lui pour s'engager à bord d'un
bateau marchand, ou qu'un mari choyé décampe à destination du Texas avec
sa cuisinière. On a vu des pasteurs s'enfuir de chez leurs paroissiens;
et il s'est même trouvé des juges pour sortir volontairement de la
magistrature.
En tout cas, le lecteur ne sera point trop surpris si je lui dis que
Joseph Finsbury avait maintes fois médité des projets d'évasion. La
destinée de cet excellent vieillard--je crois pouvoir l'affirmer--ne
réalisait pas l'idéal du bonheur. Certes, M. Maurice, que j'ai souvent
le plaisir de rencontrer dans le Métropolitain, est un gentleman des
plus estimables; mais, en tant que neveu, je n'oserais pas le proposer
comme modèle. Quant à son frère Jean, c'était, naturellement, un brave
garçon; mais si, vous-mêmes, vous n'aviez pas d'autre attache que lui
pour vous retenir à votre foyer, j'imagine que vous ne tarderiez pas à
caresser le projet d'un voyage à l'étranger. Il est vrai que le vieux
Joseph avait une attache plus solide que la présence de ses deux neveux,
pour le retenir à Bloomsbury; et cette attache n'était point, comme l'on
pourrait penser, la société de Julia Hazeltine (encore que le vieillard
aimât assez sa pupille), mais bien l'énorme collection de carnets de
notes où il avait concentré sa vie tout entière. Que Joseph Finsbury se
soit résigné à se séparer de cette collection, c'est là une circonstance
qui, en vérité, ne fait que peu d'honneur aux vertus familiales de ses
deux neveux.
Oui, la tentation de la fuite était déjà vieille de plusieurs mois, dans
l'âme de l'oncle; et lorsque celui-ci se trouva tout à coup tenir en
mains un chèque de 800 livres, à lui payable, la tentation se changea
aussitôt en une résolution formelle. Il garda le chèque, qui, pour un
homme d'habitudes frugales comme lui, signifiait la richesse; et il se
promit de disparaître dans la foule dès l'arrivée à Londres, ou bien,
s'il n'y parvenait pas, de se glisser hors de la maison au cours de la
soirée, et de fondre comme un rêve dans les millions des habitants de la
capitale. Tel était son projet: la coïncidence particulière de la
volonté de Dieu et d'une erreur d'aiguillage fit qu'il n'eut pas même à
attendre aussi longtemps pour le réaliser.
Il fut un des premiers à revenir à lui et à se retrouver sur pied, après
la catastrophe de Browndean; et il n'eut pas plutôt découvert l'état de
prostration de ses deux neveux que, comprenant sa chance, il détala
aussi vite qu'il put. Un homme de soixante-dix ans passés, qui vient
d'être victime d'un accident de chemin de fer, et qui a encore le
malheur d'être encombré de l'uniforme complet des patients de sir
Faraday Bond, on ne saurait exiger d'un tel homme une course bien
fournie; mais le bois était à deux pas, et offrait au fugitif un abri,
tout au moins temporaire. Vers cet abri, le vieillard se réfugia avec
une célérité étonnante; et puis, se sentant quelque peu moulu, après la
secousse, il s'étendit par terre, au milieu d'un fourré, et ne tarda pas
à s'endormir très profondément.
Les voies du destin offrent souvent un spectacle des plus divertissants
à l'observateur désintéressé. Je ne puis, je l'avoue, m'empêcher de
sourire en songeant que, pendant que Maurice et Jean s'ensanglantaient
les mains pour cacher dans le sable le corps d'un homme qui ne leur
était rien, leur oncle dormait d'un bon sommeil reconstituant à quelques
cents pas d'eux.
Il fut réveillé par l'agréable son d'une trompe, venant de la
grand'route voisine, où un mail-coach promenait un groupe de touristes
attardés. Le son égaya le vieux coeur de Joseph, et dirigea ses pas
par-dessus le marché, si bien qu'il ne tarda pas, lui-même, à se trouver
sur la grand'route, regardant à droite et à gauche, sous sa visière, et
se demandant ce qu'il devait faire de lui. Bientôt un bruit de roues
s'éleva dans le lointain, et Joseph vit approcher un chariot de
camionnage, chargé de colis, conduit par un cocher d'apparence
bienveillante, et portant imprimée sur ses deux côtés la légende: _J.
Chandler, camionneur_. Fût-ce un vague (et bien imprévu) instinct
poétique qui suggéra à l'oncle Joseph l'idée de poursuivre son évasion
dans le chariot de M. Chandler? Je croirais plutôt à des considérations
d'ordre plus foncièrement pratique. Le voyage se ferait à bon marché;
peut-être même, avec un peu d'adresse, Joseph pourrait-il obtenir de
voyager gratuitement. Restait bien la perspective de prendre froid sur
le siège; mais, après des années de mitaines et de flanelle hygiénique,
le coeur de Joseph aspirait avidement au risque d'un rhume de cerveau.
Et peut-être M. Chandler fut-il d'abord un peu surpris de trouver, à un
endroit aussi solitaire de la grand'route, un gentleman aussi vieux,
aussi étrangement vêtu, et qui le priait aussi aimablement de vouloir
bien le recueillir sur le siège de sa voiture. Mais le camionneur était,
en effet, un brave homme, toujours heureux de rendre service; de telle
sorte qu'il recueillit volontiers l'étranger. Et puis, comme il tenait
la discrétion pour la règle essentielle de la politesse, il se défendit
de lui faire aucune question. Le silence, d'ailleurs, ne déplaisait pas
à M. Chandler; mais à peine la voiture avait-elle commencé à se remettre
en mouvement que le digne camionneur se trouva contraint de subir le
choc inattendu d'une conférence.
--Le mélange de caisses et de paquets que contient votre voiture, dit
aussitôt l'étranger, ainsi que la vue de la bonne jument flamande qui
nous conduit, me font conjecturer que vous occupez l'emploi de
camionneur, dans ce grand système de transports publics qui, avec toutes
ses lacunes, n'en est pas moins l'orgueil de notre pays!
--Oui, monsieur! répondit vaguement M. Chandler, qui ne savait pas trop
ce qu'il devait répondre. Mais l'institution des colis postaux nous a
déjà fait bien du tort, dans notre partie!
--Je suis un homme libre de préjugés, poursuivit Joseph Finsbury. Dans
ma jeunesse, j'ai fait de nombreux voyages. Rien n'était trop petit pour
ma curiosité. En mer, j'ai étudié les différentes façons de nouer les
câbles, et me suis mis au courant de tous les termes techniques. A
Naples, j'ai appris l'art de préparer le macaroni; à Cannes, je me suis
instruit des principes de la fabrication des fruits confits. Jamais je
ne suis allé entendre un opéra sans avoir d'abord acheté le livret, et
même sans avoir fait connaissance avec les principaux airs, en les
jouant d'un seul doigt sur un piano.
--Vous devez avoir vu bien des choses, monsieur! déclara le camionneur
en fouettant sa bête.
--Savez-vous combien de fois le mot _fouet_ revient dans l'Ancien
Testament? reprit le vieux gentleman. Il revient cent et (si ma mémoire
ne me trompe pas) quarante-sept fois!
--Vraiment, monsieur! dit M. Chandler. Voilà ce que je n'aurais jamais
cru!
--La Bible contient trois millions cinq cent un mille deux cent
quarante-neuf lettres. Quant aux versets je crois qu'il y en a plus de
dix-huit mille. Il y a eu beaucoup d'éditions de la Bible; Wiclif a été
le premier à l'introduire en Angleterre, vers l'an mille trois cents. La
_Paragraph Bible_, comme on l'appelle, est une des éditions les plus
connues, et doit son nom à ce qu'elle est divisée en paragraphes.
Le camionneur se borna à répondre, sèchement, que «c'était bien
possible», et appliqua son attention à la tâche plus familière d'éviter
une charrette de foin qui venait en sens inverse, tâche assez malaisée,
d'ailleurs, car la route était étroite, avec des fossés sur les deux
côtés.
--Je vois, commença M. Finsbury, lorsque la charrette fut heureusement
dépassée, que vous tenez vos rênes d'une seule main. Vous devriez les
tenir des deux mains!
--Ah! par exemple, j'aime bien ça! s'écria dédaigneusement le
camionneur. Et pourquoi donc?
--Ce que je vous dis est un fait scientifique, reprit M. Finsbury, et
repose sur la théorie du levier, qui est une des branches de la
mécanique. Il existe, sur ce domaine de la science, de très intéressants
petits ouvrages à douze sous, que j'estime qu'un homme de votre
condition aurait profit à lire. Je crains que vous n'ayez guère pratiqué
le grand art de l'observation! Voici près d'une demi-heure que nous
sommes ensemble, et vous n'avez pas encore émis un seul fait! C'est là
un bien grave défaut, mon cher ami! Par exemple, je ne sais pas si vous
avez observé que, tout à l'heure, en passant près de cette charrette à
foin, vous avez pris à gauche?
--Mais, naturellement, je l'ai observé! s'écria M. Chandler, qui
devenait d'humeur belligérante. Le charretier m'aurait fait dresser
procès-verbal, si je n'avais pas pris à gauche!
--Eh bien! en France, poursuivit le vieillard, en France, et aussi, je
crois, aux Etats-Unis,--en Amérique,--vous auriez pris à droite!
--Je vous assure bien que non! déclara M. Chandler avec indignation.
J'aurais pris à gauche!
--Je note,--poursuivit M. Finsbury, dédaignant de répondre,--que vous
raccommodez vos harnais avec du gros fil. J'ai toujours protesté contre
la négligence et la routine des classes pauvres, en Angleterre. Dans une
allocution que j'ai prononcée, un jour, devant un public éclairé...
--Ce n'est pas du gros fil, interrompit hargneusement le camionneur:
c'est de la ficelle!
--J'ai toujours soutenu, reprit le vieillard, que, dans leur vie privée
et domestique, aussi bien que dans la pratique de leurs professions, les
classes inférieures de ce pays sont imprévoyantes, routinières, et
inintelligentes. C'est ainsi, pour m'en tenir à un exemple...
--Que diable est-ce que vous entendez par vos «classes inférieures»?
cria M. Chandler. C'est vous-même qui êtes une _classe inférieure_. Si
j'avais pu penser que vous étiez un pareil _aristo_, je ne vous aurais
pas laissé monter dans ma voiture!
Ces paroles furent prononcées avec une intention désagréable la moins
déguisée du monde: évidemment les deux hommes n'étaient pas faits pour
s'entendre. A prolonger la conversation, il n'y fallait pas penser, même
pour un homme aussi loquace que l'était M. Finsbury. Le vieillard se
borna à renfoncer sur ses yeux la visière de sa casquette, d'un geste
résigné; après quoi, ayant tiré de sa poche un carnet de notes et un
crayon bleu, il ne tarda pas à se plonger dans une statistique.
Le camionneur, de son côté, se remit à siffler avec énergie. Que si, de
temps à autre, il jetait un coup d'oeil sur son compagnon, c'était avec
un mélange de triomphe et de crainte; de triomphe, parce qu'il avait
réussi à arrêter cette averse de paroles; de crainte, car il se
demandait si, tout à coup, l'averse en question n'allait pas
recommencer. Il n'y eut pas jusqu'à une véritable averse, un grain qui
s'abattit brusquement sur eux et puis cessa brusquement, il n'y eut pas
jusqu'à cet accident qu'ils n'endurassent en silence. Et c'est encore en
silence qu'ils firent leur entrée dans la ville de Southampton.
La nuit était venue, les vitrines des boutiques brillaient dans les rues
de la vieille ville; dans les maisons particulières, des lampes
éclairaient le repas du soir; et M. Finsbury commença à songer avec
complaisance qu'il allait pouvoir s'installer dans une chambre où le
voisinage de ses neveux ne risquait pas de troubler son sommeil. Il
classa soigneusement ses papiers, les remit dans sa poche, toussa pour
s'éclaircir la gorge, et lança un regard hésitant sur M. Chandler.
--Seriez-vous assez aimable,--hasarda-t-il,--pour m'indiquer une
hôtellerie?
M. Chandler réfléchit un moment.
--Eh bien! dit-il, je me demande si les _Armes de Tregonwell_ ne
feraient pas l'affaire?
--Les _Armes de Tregonwell_ feront parfaitement mon affaire, répondit le
vieillard, si c'est une maison propre, et peu coûteuse, et si les gens y
sont polis!
--Oh! ce n'était pas à vous que je pensais! repartit ingénument M.
Chandler. Je pensais à mon ami Watts, qui tient la maison. C'est un
vieil ami à moi, voyez-vous? et qui m'a rendu un grand service l'année
passée. Et je me demande, à présent, si je dois, en conscience,
encombrer un aussi brave homme d'un client tel que vous, qui risque de
l'assommer avec ses explications. Oui, je me demande si ce serait bien
de ma part?--ajouta M. Chandler, avec tout le ton d'un homme que
tourmente un grave scrupule de conscience.
--Ecoutez ce que je vais vous dire, mon ami! fit le vieillard. Vous avez
eu l'obligeance de me prendre gratuitement dans votre voiture; mais cela
ne vous donne pas le droit de me parler sur ce ton! Tenez, voici un
shilling pour votre peine! Et puis, si vous ne voulez pas me conduire
aux _Armes de Tregonwell_, j'irai à pied jusque-là, voilà tout!
La vigueur de cette apostrophe intimida M. Chandler. Il murmura quelque
chose qui ressemblait à une excuse, retourna le shilling entre ses
doigts, engagea sa voiture, en silence, dans une ruelle tournante, puis
dans d'autres, et s'arrêta enfin devant les fenêtres vivement éclairées
d'une auberge. De son siège, il appela: Watts!
--C'est vous, Jem? cria une voix amicale, du fond de l'écurie. Entrez,
mon vieux, et venez vous chauffer!
--Oh! merci! répondit le camionneur. Je m'arrête seulement une minute,
au passage, pour faire descendre un vieux monsieur qui veut dîner et se
loger. Mais, vous savez, prenez garde à lui! Il est pire qu'un membre de
la Ligue anti-alcoolique!
M. Finsbury eut quelque peine à descendre; car la longue immobilité, sur
le siège, l'avait engourdi, et puis il ressentait encore la secousse de
la catastrophe. L'amical M. Watts, malgré l'avertissement du camionneur,
le reçut avec une courtoisie parfaite, et le fit entrer dans la petite
salle du fond, où il y avait un excellent feu dans la cheminée. Bientôt,
une table fut servie, dans cette même salle, et le vieillard fut invité
à s'asseoir devant une volaille étuvée--qui paraissait l'avoir attendu
depuis plusieurs jours--et un grand pot d'ale fraîchement tirée du
tonneau.
Ce souper lui rendit toute sa verdeur: de telle sorte que, lorsqu'il eut
achevé de se régaler, il alla s'installer plus près du feu, et se mit à
examiner les personnes assises aux tables voisines. Il y avait là une
dizaine de buveurs, d'âge mûr pour la plupart, et--Joseph Finsbury eut
une véritable satisfaction à le constater--appartenant tous à la classe
ouvrière. Souvent déjà le vieux conférencier avait eu l'occasion de
constater deux des traits les plus constants du caractère des hommes de
cette classe, à savoir leur appétit pour de menus faits sans lien, et
leur culte par les raisonnements en l'air. Aussi notre ami résolut-il
aussitôt de s'offrir encore, avant la fin de cette mémorable journée, la
saine jouissance d'une allocution. Il tira ses lunettes de leur étui,
les affermit sur son nez, prit dans sa poche une liasse de papiers et
les répandit, devant lui, sur une table. Il les déplia, les aplanit d'un
geste complaisant. Tantôt il les soulevait jusqu'à la hauteur de son
nez, évidemment ravi de leur contenu; tantôt, les sourcils froncés, il
paraissait absorbé dans l'étude de quelque détail important. Un coup
d'oeil furtif dans la salle lui suffit pour s'assurer du succès de sa
manoeuvre: tous les yeux étaient tournés vers lui; les bouches béaient,
les pipes reposaient sur les tables; les oiseaux se trouvaient charmés.
Et, au même moment, l'entrée de M. Watts vint fournir à l'orateur la
matière de son exorde:
--J'observe, Monsieur,--dit-il en s'adressant à l'aubergiste, mais avec
un regard encourageant pour le reste de l'auditoire, comme s'il avait
voulu faire entendre que chacun était le bienvenu dans sa
confidence,--j'observe que quelques-uns de ces messieurs me considèrent
avec curiosité; et c'est, en effet, chose peu commune de voir un homme
s'occuper à des recherches intellectuelles dans la salle publique d'une
taverne. Mais je n'ai pu m'empêcher de relire certains calculs que j'ai
faits, ce matin même, sur le prix moyen de la vie dans ce pays-ci et
dans d'autres pays: un sujet (ai-je besoin de le dire?) particulièrement
intéressant pour des représentants des classes laborieuses. Oui, j'ai
calculé d'après une échelle de revenus allant de quatre-vingts à deux
cent quarante livres par an. Le revenu de quatre-vingts livres n'a pas
été sans m'embarrasser très longtemps; et, maintenant encore, mes
chiffres, en ce qui le touche, comportent une légère part d'_aléa_; car
les différents modes du blanchissage, par exemple, suffisent pour créer
de sérieuses différences dans les frais généraux. Au reste, je vais vous
demander la permission de vous lire le résultat de mes recherches; et
j'espère que vous ne vous ferez pas scrupule de me signaler les menues
erreurs que j'aurai pu commettre, soit par insuffisance d'information ou
par négligence. Je débuterai, messieurs, par le revenu de quatre-vingts
livres!
Sur quoi le vieillard, avec moins de pitié pour ces pauvres diables
qu'il en aurait eu pour des animaux, s'épancha de ses fastidieuses et
ineptes statistiques. Il donnait, de chaque revenu, neuf versions
successives, transportant tour à tour son personnage imaginaire à
Londres, Paris, Bagdad, Spitzbergen, Bassorah, Cork, Cincinnati, Tokyo,
et Nijni-Novgorod. Et l'on ne s'étonnera pas d'apprendre que,
aujourd'hui encore, ses auditeurs de Southampton se rappellent cette
soirée comme la plus mortellement ennuyeuse de toute leur vie.
Longtemps avant que M. Finsbury fût parvenu jusqu'à Nijni-Novgorod en
compagnie d'un homme absolument fictif possédant un revenu de cent
livres, tout son auditoire s'était éclipsé discrètement, à l'exception
de deux vieux ivrognes et de M. Watts, ce dernier supportant son ennui
avec un courage admirable. A tout instant, de nouveaux clients entraient
dans la salle, mais, sitôt servis, se hâtaient d'avaler leur liqueur, et
repartaient au plus vite vers une autre taverne.
M. Watts fut seul à savoir ce que pouvait être, à Bagdad, la vie d'un
homme jouissant d'un revenu de deux cent quarante livres. Et à peine
cette entité venait-elle de transporter sa vie imaginaire à Bassorah,
que l'aubergiste lui-même, malgré tout son courage, dut quitter la
salle.
M. Finsbury dormit profondément, après les multiples fatigues de sa
journée. Il se leva le lendemain vers dix heures et, s'étant encore muni
d'un excellent déjeuner, demanda au domestique de lui apporter sa note.
C'est alors qu'il s'aperçut d'une vérité dont bien d'autres que lui se
sont aperçus: il découvrit que demander sa note et payer cette même note
étaient deux choses différentes. Les détails de la note étaient
d'ailleurs extrêmement modérés, et l'ensemble ne s'élevait qu'à cinq ou
six shillings. Mais le vieillard eut beau scruter avec le plus grand
soin le contenu de ses poches: le total de sa fortune présente, en
espèces du moins, ne dépassait pas un shilling et neuf pence. Il pria
qu'on lui fît venir M. Watts.
--Voici, dit-il à l'aubergiste, un chèque de huit cents livres, payable
à Londres! Je crains de ne pas pouvoir en toucher le montant avant un
jour ou deux, à moins que vous ne puissiez me l'escompter vous-même!
M. Watts prit le chèque, le tourna et le retourna, le palpa entre ses
doigts:
--Vous dites que vous aurez à attendre un jour ou deux? fit-il enfin.
Vous n'avez pas d'autre argent?
--Un peu de monnaie! répondit Joseph. A peine quelques shillings!
--En ce cas, vous pourrez m'envoyer le montant de ma note. Je m'en
remets à vous!
--Pour vous parler franchement, poursuivit le vieillard, je suis assez
tenté de prolonger mon séjour ici. J'ai besoin d'argent pour continuer
mon voyage.
--Si un prêt de dix shillings peut vous aider, je les tiens à votre
service! reprit M. Watts avec empressement.
--Non, merci! dit Joseph. Je crois que je vais plutôt rester quelques
jours chez vous, et me faire escompter mon billet avant de repartir.
--Vous ne resterez pas un jour de plus dans ma maison! s'écria M. Watts.
C'est la dernière fois que vous aurez eu un lit aux _Armes de
Tregonwell_!
--J'entends rester chez vous! répliqua M. Finsbury. Les lois de mon pays
me donnent le droit de rester. Faites-moi sortir de force, si vous
l'osez!
--Alors, payez votre note! dit M. Watts.
--Prenez ceci! cria le vieillard, lui fourrant en main le chèque
négociable.
--Ce n'est pas de l'argent légal! répondit M. Watts. Vous allez sortir
de chez moi, et tout de suite!
--Je ne saurais vous donner une idée du mépris que vous m'inspirez,
monsieur Watts! reprit le vieillard, comprenant qu'il devait se résigner
aux circonstances. Mais, dans ces conditions, je vous préviens que je me
refuse à payer votre note!
--Peu m'importe ma note! répondit M. Watts. Ce qu'il me faut, c'est
votre départ d'ici!
--Eh bien! monsieur, vous serez satisfait!--prononça emphatiquement M.
Finsbury. Après quoi, saisissant sa casquette à visière pointue, il se
l'enfonça sur la tête.
--Insolent comme vous l'êtes, ajouta-t-il, vous ne voudrez peut-être pas
m'indiquer l'heure du prochain train pour Londres?
--Oh! monsieur, il y a un excellent train dans trois quarts
d'heure!--répliqua l'aubergiste, redevenu aimable, et avec plus
d'empressement qu'il n'en avait mis à offrir les dix shillings.--Vous
pourrez le prendre sans avoir besoin de vous presser!
La position de Joseph était des plus embarrassantes. D'une part, il
aurait aimé à pouvoir éviter la grande ligne de Londres, car il
craignait fort que ses neveux ne fussent embusqués dans la gare,
guettant son arrivée pour s'emparer de lui; mais, d'autre part, c'était
pour lui chose éminemment désirable, et même rigoureusement
indispensable, de faire escompter son chèque avant que ses neveux
eussent le temps de s'y opposer. Il résolut donc de se rendre à Londres
par le premier train. Et un seul point lui resta à considérer: le point
de savoir comment il s'arrangerait pour payer son voyage.
Joseph Finsbury avait presque toujours les mains sales, et je doute que,
à voir, par exemple, la façon dont il mangeait, vous l'eussiez pris pour
un _gentleman_. Mais il avait mieux que l'apparence d'un _gentleman_: il
avait dans toute sa personne un je ne sais quoi de digne à la fois et de
séduisant qui, pour peu qu'il le voulût, ne manquait jamais à produire
son effet. Et lorsque, ce jour-là, il aborda le chef de gare de
Southampton, son _salamalek_ fut véritablement oriental: le petit bureau
du chef de gare sembla tout à coup s'être changé en un bosquet de
palmiers, où le _simoon_ et le _bulbul_... mais je vais laisser, à ceux
de mes lecteurs qui connaissent l'Orient mieux que moi, le soin de
poursuivre et de compléter cette métaphore. La mise du vieillard, en
outre, prévenait en sa faveur: l'uniforme de sir Faraday Bond, pour
incommode et voyant qu'il fût, n'était certainement pas une tenue qui
risquât d'être adoptée par des chevaliers d'industrie; et l'exhibition
d'une montre, mais surtout d'un chèque de huit cents livres, acheva ce
qu'avaient commencé les belles manières de notre héros. De telle sorte
que, un quart d'heure plus tard, lorsqu'arriva le train de Londres, M.
Finsbury fut recommandé au conducteur du train par le chef de gare, et
respectueusement installé dans un compartiment de première.
Pendant que le vieux gentleman attendait le départ du train, il fut
témoin d'un incident de peu d'intérêt en soi, mais qui devait avoir une
influence décisive sur les destinées ultérieures de la famille Finsbury.
Une caisse d'emballage gigantesque fut amenée sur le quai par une
douzaine de porteurs, et, à grand'peine, hissée par eux dans le fourgon
aux bagages. C'est souvent la tâche consolante de l'historien, de
diriger l'attention de ses lecteurs sur les desseins ou (révérence
parler) les artifices de la Providence. Dans ce fourgon à bagages du
train qui menait Joseph Finsbury de Southampton-Est à Londres, l'oeuf de
ce roman se trouvait, pour ainsi dire, à l'état _incouvé_. L'énorme
caisse était adressée à un certain William Dent Pitman, «en gare à la
station de Waterloo»; et le colis qui l'avoisinait, dans le fourgon,
était un solide baril, de dimensions moyennes, très soigneusement fermé,
et portant l'adresse: _M. Finsbury, 16, John Street, Bloomsbury._--_Port
payé._
La juxtaposition de ces deux colis, c'était une traînée de poudre
ingénieusement préparée par la Providence: il ne manquait plus qu'une
main d'enfant pour y mettre le feu.
IV
UN MAGISTRAT DANS UN FOURGON À BAGAGES
La cité de Winchester est renommée comme possédant une cathédrale, un
évêque (mais qui, malheureusement, est mort, il y a plusieurs années,
d'une chute de cheval; tout porte à croire, d'ailleurs, qu'il doit avoir
été remplacé depuis lors), un collège, un assortiment considérable de
militaires, et une gare où passent infatigablement les trains montants
et descendants de la ligne London and South Western. Le souvenir de ces
divers «faits» n'aurait certainement pas manqué de s'offrir à l'esprit
de Joseph Finsbury, lorsque le train qui le conduisait à Londres
s'arrêta pour quelques instants dans la gare susdite; mais le bon
vieillard s'était endormi presque depuis Southampton. Son âme, quittant
le coupé du wagon, s'était provisoirement envolée dans un ciel tout
rempli de populeuses salles de conférences, avec des discours se
succédant à l'infini. Et, pendant ce temps, son corps reposait sur les
coussins du wagon, les jambes repliées, la casquette rejetée en arrière,
une main serrant sur la poitrine un numéro du _Lloyd's Weekly
Newspaper_.
La portière s'ouvre. Deux voyageurs entrent, et, aussitôt, sortent de
nouveau. Dieu sait pourtant que ces deux voyageurs n'étaient pas en
avance pour prendre le train! Un tandem poussé jusqu'à sa dernière
vitesse, une invasion sauvage du guichet aux billets, et puis encore une
course folle leur avaient permis d'atteindre le quai à l'instant même où
la machine émettait les premiers ronflements du départ. Un seul coupé se
trouvant à leur portée, ils s'y étaient élancés; et déjà l'aîné des deux
hommes avait posé sa canne sur l'une des banquettes quand il avait
remarqué le vieux Finsbury.
--Bon Dieu! s'était-il écrié. L'oncle Joseph! Pas moyen de rester ici!
Après quoi, il était redescendu, renversant presque son compagnon, et
s'était empressé de refermer la portière sur le patriarche endormi.
Dès l'instant suivant, les deux compagnons se trouvaient installés dans
le fourgon aux bagages.
--Pourquoi diable n'avez-vous pas voulu monter près de votre oncle?
demanda le plus jeune voyageur, tout en essuyant la sueur de ses tempes.
Vous croyez qu'il ne vous aurait pas permis de fumer?
--Oh non! je ne sache pas que la fumée le dérange! répondit l'autre. Ce
n'est d'ailleurs pas le premier venu, je vous assure, mon oncle Joseph!
Un vieux gentleman des plus respectables: a été intéressé dans le
commerce des cuirs; a fait un voyage en Asie Mineure; célibataire, brave
homme; mais une langue, mon cher Wickham, une langue plus pointue que la
dent d'un serpent!
--Un vieux débineur, hein? suggéra Wickham.
--Pas du tout! répondit l'autre. C'est simplement un homme doué d'un
talent extraordinaire pour ennuyer quiconque l'approche. Un raseur
absolument effroyable! Je ne dis pas que, sur une île déserte, on ne
finirait pas par s'accommoder de sa société; mais pour un voyage en
chemin de fer, non, il n'y a pas à y penser! Je voudrais que vous
l'entendissiez sur Tonti, le sinistre idiot qui a inventé les tontines!
Une fois lâché là-dessus, il n'en finit plus.
--Mais, au fait! dit Wickham, vous êtes intéressé, vous aussi, dans
cette histoire de la tontine Finsbury, dont les journaux ont parlé! Je
n'avais pas encore songé à cela!
--Hé! reprit l'autre, savez-vous que cette vieille bête qui dort là, à
côté de nous, vaut pour moi cinquante mille livres? Ou, du moins, ce
serait sa mort qui me les vaudrait! Et il était là, endormi, sans
personne que vous pour nous voir! Mais je l'ai épargné, parce que je
commence décidément à devenir un vrai conservateur!
Pendant ce temps, M. Wickham, ravi de se trouver dans un fourgon à
bagages, sautillait çà et là, comme un aristocratique papillon.
--Tiens! s'écria-t-il, voici quelque chose pour vous! _M. Finsbury, 16,
John Street, Bloomsbury, Londres._ Ce _M._, c'est évidemment Michel, pas
de doute possible! Et ainsi, vous avez deux domiciles à Londres, vieux
coquin?
--Oh! le colis sera sans doute pour Maurice!--répondit Michel, de
l'autre extrémité du fourgon, où il s'était commodément étendu sur des
sacs.--C'est un cousin à moi, et que je ne déteste pas, car il a
affreusement peur de moi. C'est lui qui habite Bloomsbury; et je sais
qu'il y fait une collection d'une espèce particulière,--des oeufs
d'oiseaux, ou des boutons de guêtres, enfin quelque chose de tout à fait
idiot, que j'ai oublié!
Mais M. Wickham ne l'écoutait plus. Une idée magnifique lui était venue
en tête.
--Par Saint-Georges, se disait-il, voici une bonne farce à faire! Si
seulement, avec le marteau et les tenailles que j'aperçois là-bas, je
pouvais changer quelques étiquettes, et expédier ces colis l'un à la
place de l'autre!
En cet instant, le gardien du fourgon, ayant entendu la voix de Michel
Finsbury, ouvrit la porte de sa petite cabine.
--Vous feriez mieux d'entrer ici, messieurs! dit-il aux deux voyageurs,
lorsque ceux-ci lui eurent expliqué le motif de leur intrusion.
--Venez-vous, Wickham? demanda Michel.
--Non, merci! je m'amuse follement, à voyager dans un fourgon! répondit
le jeune homme.
Et ainsi, Michel étant entré dans la cabine avec le gardien, et la porte
de communication ayant été refermée, M. Wickham resta seul parmi les
bagages, libre de s'amuser à sa fantaisie.
--Nous arrivons à Bishopstoke, monsieur!--dit le gardien à Michel quand,
un quart d'heure plus tard, le train siffla et commença à ralentir sa
marche.--On va s'arrêter trois minutes. Vous n'aurez pas de peine à
trouver de la place dans un compartiment!
M. Wickham,--que nous avons laissé s'apprêtant à jouer aux propos
interrompus avec les étiquettes des colis,--était un jeune gentleman
fort riche, d'apparence agréable, et doué de l'esprit le plus inoccupé.
Peu de mois auparavant, à Paris, il s'était exposé à subir toute une
série de chantages de la part du neveu d'un hospodar valaque résidant
(pour des motifs politiques, naturellement) dans la joyeuse capitale
française. Un ami commun, à qui il avait confié sa détresse, lui avait
recommandé de s'adresser à Michel Finsbury, et, en effet, l'avoué, dès
qu'il avait été mis au courant des faits, avait immédiatement assumé
l'offensive, avait foncé sur le flanc des forces valaques, et, dans
l'espace de trois jours, avait eu la satisfaction de contraindre
celles-ci à repasser le Danube. Ce n'est point affaire à nous de les
suivre dans cette retraite, effectuée sous la paternelle présidence de
la police. Bornons-nous à ajouter que, ainsi délivré de ce qu'il se
plaisait à appeler «l'atrocité bulgare», M. Wickham était revenu à
Londres avec les sentiments les plus embarrassants de gratitude et
d'admiration pour son avoué. Sentiments qui n'étaient guère payés de
retour, car Michel éprouvait même une certaine honte de l'amitié de son
nouveau client, et ce n'était qu'après de nombreux refus qu'il s'était
enfin résigné à aller passer une journée à Wickham Manor, dans le
domaine familial de son jeune client. Mais il avait dû enfin s'y
résigner, et son hôte, à présent, le reconduisait jusqu'à Londres.
Un penseur judicieux (probablement Aristote) a noté que la Providence ne
dédaignait pas d'employer à ses fins les instruments même les plus
humbles: le fait est que le sceptique le plus endurci sera désormais
forcé de reconnaître que Wickham et l'hospodar valaque étaient bien des
instruments providentiels, élus et préparés de toute éternité.
Désireux de se montrer à ses propres yeux un personnage plein d'esprit
et de ressources, le jeune gentleman (qui exerçait, en outre, les
fonctions de magistrat dans son comté natal) n'avait pas été plus tôt
seul dans le fourgon qu'il s'était abattu sur les étiquettes des colis,
avec tout le zèle d'un réformateur. Et lorsque, à la station de
Bishopstoke, il sortit du fourgon aux bagages pour aller s'installer
avec Michel Finsbury dans un coupé de première classe, son visage
rayonnait à la fois de fatigue et d'orgueil.
--Je viens de faire une farce admirable! ne put-il s'empêcher de dire à
son avoué.
Puis, saisi tout à coup d'un scrupule:
--Dites donc: pour une petite farce inoffensive, hein? je ne risque pas
de perdre mon poste de magistrat?
--Mon cher ami, répliqua distraitement Michel, je vous ai toujours
prédit que vous finiriez par vous faire pendre!
V
M. GÉDÉON FORSYTH ET LA CAISSE MONUMENTALE
J'ai déjà dit que, à Bournemouth, Julia Hazeltine avait quelquefois
l'occasion de faire des connaissances. Il est vrai que c'était à peine
si elle avait le temps de les entrevoir avant que, de nouveau, les
portes de la maison de Bloomsbury se refermassent sur elle jusqu'à l'été
suivant; mais ces connaissances éphémères n'en étaient pas moins une
distraction pour la pauvre fille, sans parler de la provision de
souvenirs et d'espérances qu'elles avaient, en outre, le mérite de lui
fournir. Or, parmi les personnes qu'elle avait ainsi rencontrées à
Bournemouth, l'été précédent, se trouvait un jeune avocat nommé Gédéon
Forsyth.
Dans l'après-midi même du jour mémorable où le magistrat s'était amusé à
changer les étiquettes, vers quatre heures, une promenade quelque peu
rêveuse et mélancolique avait par hasard conduit M. Forsyth sur le
trottoir de John Street, à Bloomsbury; et, à peu près au même moment,
Miss Hazeltine fut appelée à la porte du numéro 16 de cette rue par un
coup de sonnette d'une énergie foudroyante.
M. Gédéon Forsyth était un jeune homme assez heureux, mais qui aurait
été plus heureux encore avec de l'argent en plus et un oncle en moins.
Cent vingt livres par an constituaient tout son revenu; mais son oncle,
M. Edouard H. Bloomfield, renforçait ce revenu d'une légère subvention
et d'une masse énorme de bons conseils, exprimés dans un langage qui
aurait probablement paru d'une violence excessive à bord même d'un
bateau de pirates.
Ce M. Bloomfield était, en vérité, une figure essentiellement propre à
l'époque de M. Gladstone. Ayant acquis de l'âge sans acquérir la moindre
expérience, il joignait aux sentiments politiques du parti radical une
exubérance passionnée qu'on est plus habitué à regarder comme l'apanage
traditionnel de nos vieux conservateurs. Il admirait le pugilat, il
portait un formidable gourdin à noeuds, il était assidu aux services
religieux: et l'on aurait eu de la peine à dire contre qui sa colère
sévissait le plus volontiers, de ceux qui se permettaient de défendre
l'Eglise Etablie ou de ceux qui négligeaient de prendre part à ses
cérémonies. Il avait, en outre, quelques épithètes favorites qui
inspiraient une légitime frayeur à ses connaissances: lorsqu'il ne
pouvait pas aller jusqu'à déclarer que telle ou telle mesure «n'était
pas anglaise», du moins ne manquait-il pas à la dénoncer comme «n'étant
pas pratique». C'est sous le ban de cette dernière excommunication
qu'était tombé son pauvre neveu. La façon dont Gédéon entendait l'étude
de la loi avait été décidément reconnue «non pratique»; et son oncle lui
avait en conséquence signifié, au cours d'une bruyante entrevue rythmée
avec le gourdin à noeuds, qu'il devait soit trouver au plus vite une ou
deux causes à défendre, ou bien se préparer à vivre désormais de ses
propres fonds.
Aussi ne s'étonnera-t-on point que Gédéon, malgré une nature plutôt
joyeuse, se sentît envahi de mélancolie. Car, d'abord, il n'avait pas le
moindre désir de pousser plus loin qu'il n'avait fait déjà l'étude de la
loi; et puis, en supposant même qu'il s'y résignât, il y avait toujours
encore une partie du programme qui restait indépendante de sa volonté.
Comment trouver des clients, des causes à défendre? La question était
là.
Tout à coup, pendant qu'il se désespérait de ne pouvoir pas la résoudre,
il trouva son passage barré par un rassemblement. Une voiture de
camionnage était arrêtée devant une maison; six athlètes, ruisselants de
sueur, s'occupaient à en retirer la plus gigantesque caisse d'emballage
qu'ils eussent jamais vue; et, sur les degrés du perron, la massive
figure du cocher et la frêle figure d'une jeune fille se tenaient
debout, comme sur une scène, se querellant.
--Cela ne peut pas être pour nous! affirmait la jeune fille. Je vous
prie de remporter cette caisse! Elle ne pourrait pas entrer dans la
maison, si même vous arriviez à la retirer de votre voiture!
--Alors je vais la laisser sur le trottoir, répondait le cocher, et M.
Finsbury s'arrangera comme il voudra avec la police!
--Mais je ne suis pas M. Finsbury! protestait la jeune fille.
--Peu m'importe de savoir qui vous êtes! répondait le camionneur.
--Voudriez-vous me permettre de vous venir en aide, miss Hazeltine? dit
Gédéon, en s'avançant.
Julia poussa un petit cri de plaisir.
--Oh! monsieur Forsyth, s'écria-t-elle, je suis si heureuse de vous
voir! Figurez-vous qu'on veut m'obliger à faire entrer dans la maison
cette horrible chose, qui ne peut être venue ici que par erreur! Le
cocher déclare qu'il faut que nous défassions les portes, ou bien qu'un
maçon démolisse un pan de mur entre deux fenêtres, faute de quoi la
voirie va nous intenter un procès, pour laisser nos meubles sur le pavé!
Les six hommes, pendant ce temps, avaient enfin réussi à déposer la
caisse sur le trottoir; et maintenant ils se tenaient debout, appuyés
contre elle, et considérant, avec une détresse manifeste, la porte de la
maison où cette caisse monstrueuse avait à pénétrer. Ai-je besoin
d'ajouter que toutes les fenêtres des maisons voisines s'étaient
garnies, comme par enchantement, de spectateurs curieux et amusés?
Ayant pris l'air le plus scientifique qu'il pût se donner, Gédéon mesura
avec sa canne les dimensions de la porte, pendant que Julia notait, sur
son album à aquarelle, le résultat des évaluations. Puis Gédéon, en
mesurant la caisse et en comparant les deux séries de chiffres,
découvrit qu'il y avait tout juste assez d'espace pour que la caisse pût
entrer. Après quoi, s'étant dévêtu de son veston et de son gilet, il
aida les hommes à enlever de leurs gonds les battants de la porte. Et,
enfin, grâce à la collaboration presque forcée de quelques-uns des
assistants, la caisse monta péniblement les marches, grinça en se
frottant aux murs, et se trouva installée à l'entrée du vestibule, le
bloquant à peu près dans toute sa largeur. Alors les artisans de cette
victoire se regardèrent les uns les autres avec un sourire de triomphe.
Ils avaient, en vérité, cassé un buste d'Apollon, et creusé dans le mur
de profondes ornières; mais, du moins, ils avaient cessé d'être un des
spectacles publics de Londres!
--Ma parole, monsieur, dit le cocher, jamais je n'ai vu un colis pareil!
Gédéon lui exprima éloquemment sa sympathie en lui glissant dans la main
deux pièces de dix shillings.
--Allons, patron, cinq shillings de plus, et je me charge de régler le
compte de tous les camarades! s'écria le cocher.
Ainsi fut fait; sur quoi toute la troupe des porteurs improvisés grimpa
dans la voiture, qui détala dans la direction de la taverne la plus
proche. Gédéon referma la porte, et se tourna vers miss Hazeltine. Leurs
yeux se rencontrèrent; et une folle envie de rire les saisit tous les
deux. Puis, peu à peu, la curiosité s'éveilla dans l'esprit de la jeune
fille. Elle s'approcha de la caisse, la tâta dans tous les sens, examina
l'étiquette.
--C'est la chose la plus étrange que l'on puisse rêver! dit-elle, avec
un nouvel éclat de rire. L'écriture est certainement de la main de
Maurice, et j'ai reçu une lettre de lui, ce matin même, me disant de me
préparer à recevoir un baril. Croyez-vous que ceci puisse être considéré
comme un baril, monsieur Forsyth?
--_Statue, à manier avec précaution, fragile_, lut tout haut Gédéon, sur
un des côtés de la caisse. Vous êtes bien sûre que vous n'avez pas été
prévenue de l'arrivée d'une statue?
--Non, certainement! répondit Julia. Oh! monsieur Forsyth, ne
pensez-vous pas que nous puissions jeter un coup d'oeil à l'intérieur de
la caisse?
--Et pourquoi pas? s'écria Gédéon. Dites-moi seulement où je pourrai
trouver un marteau!
--Venez avec moi, dans la cuisine, et je vous montrerai où sont les
marteaux! dit Julia. La planche où on les met est trop haute pour moi!
--Elle ouvrit la porte de la cuisine et y fit entrer Gédéon. Un marteau
fut vite trouvé, ainsi qu'un ciseau: mais Gédéon fut surpris de
n'apercevoir aucune trace d'une cuisinière. Il découvrit également, par
contre, que miss Julia avait un très petit pied et une cheville très
fine; découverte qui l'embarrassa si fort qu'il fut tout heureux de
pouvoir s'attaquer au plus vite à la caisse d'emballage.
Il travaillait ferme,--et chacun de ses coups de marteau avait une
précision admirable,--pendant que Julia, debout près de lui, en silence
considérait plutôt l'ouvrier que l'ouvrage. Elle songeait que M. Forsyth
était un fort bel homme; jamais encore elle n'avait vu des bras aussi
vigoureux. Et tout à coup Gédéon, comme s'il avait deviné ses pensées,
se retourna vers elle et lui sourit. Elle sourit aussi, et rougit: et ce
double changement lui seyait si bien que Gédéon oublia de regarder où il
frappait, de telle sorte que, quelques secondes après, le pauvre garçon
assénait un coup terrible sur ses propres doigts. Avec une présence
d'esprit touchante, il parvint, non seulement à retenir, mais à changer
même en une plainte anodine le pittoresque juron qui allait sortir de
ses lèvres. Mais la douleur était vive; la secousse nerveuse avait été
trop forte: et, après quelques essais, il s'aperçut qu'il ne pouvait pas
songer à poursuivre l'opération.
Aussitôt Julia courut dans sa chambre, apporta une éponge, de l'eau, une
serviette, et commença à baigner la main blessée du jeune homme.
--Je regrette, infiniment! s'excusait Gédéon. Si j'avais eu le moindre
savoir-vivre, j'aurais ouvert la caisse d'abord, et me serais ensuite
écrasé les doigts! Oh! ça va déjà beaucoup mieux! ajoutait-il. Je vous
assure que ça va beaucoup mieux!
--Oui, je crois que, maintenant, vous allez assez bien pour être en état
de diriger le travail! dit enfin Julia. Commandez-moi, et c'est moi qui
serai votre ouvrière!
--Une délicieuse ouvrière, en vérité!--déclara Gédéon, oubliant tout à
fait les convenances. La jeune fille se retourna, et le regarda avec un
petit soupçon de froncement de sourcils; mais l'impertinent jeune homme
se hâta de détourner son attention sur la caisse d'emballage. Le plus
gros du travail, d'ailleurs, se trouvait fait. Julia ne tarda pas à
soulever la première planche du couvercle, ce qui mit au jour une couche
de paille. Une minute après les deux jeunes gens étaient à genoux, l'un
près de l'autre, comme des paysans occupés à retourner le foin; et, dès
la minute suivante, ils furent récompensés de leurs efforts par la vue
de quelque chose de blanc et de poli. C'était, sans erreur possible, un
énorme pied de marbre.
--Voilà un personnage vraiment esthétique! dit Julia.
--Jamais je n'ai rien vu de pareil! répondit Gédéon. Il a un mollet
comme un sac de gros sous!
Bientôt se découvrit un second pied, et puis quelque chose qui semblait
bien en être un troisième. Mais ce quelque chose se trouva être, en fin
de compte, une massue reposant sur un piédestal.
--Hé! parbleu! c'est un _Hercule_! s'écria Gédéon. J'aurais dû le
deviner à la vue de son mollet! Et je puis affirmer en toute
confiance--ajouta-t-il en regardant les deux jambes colossales--que
c'est ici le plus grand à la fois et le plus laid de tous les _Hercule_
de l'Europe entière! Qu'est-ce qui peut l'avoir décidé à venir chez
vous?
--Je suppose que personne autre n'en aura voulu! dit Julia. Et je dois
ajouter que, nous-mêmes, nous nous serions parfaitement passés de lui.
--Oh! ne dites pas cela, mademoiselle! répliqua Gédéon. Il m'a valu une
des plus mémorables séances de toute ma vie!
--En tout cas, une séance que vous ne pourrez pas oublier de sitôt! fit
Julia. Vos malheureux doigts vous la rappelleront!
--Et maintenant, je crois qu'il faut que je m'en aille! dit tristement
Gédéon.
--Non! non! plaida Julia. Pourquoi vous en aller? Restez encore un
moment, et prenez une tasse de thé avec moi!
--Si je pouvais penser que, réellement, cela vous fût agréable, dit
Gédéon en faisant tourner son chapeau dans ses doigts, il va de soi que
j'en serais ravi!
--Mais, certes, cela me sera agréable! répondit la jeune fille. Et, de
plus, j'ai besoin de gâteaux pour manger le thé, et je n'ai personne que
je puisse envoyer chez le pâtissier. Tenez voici la clef de la maison!
Gédéon se hâta de mettre son chapeau et de courir chez le pâtissier,
d'où il revint avec un grand sac en papier tout rempli de choux à la
crème, d'éclairs, et de tartelettes. Il trouva Julia occupée à préparer
une petite table à thé dans le vestibule.
--Les chambres sont dans un tel désordre, dit-elle, que j'ai pensé que
nous serions plus à l'aise ici, à l'ombre de notre statue!
--Parfait! s'écria Gédéon enchanté.
--Oh! quelles adorables tartelettes à la crème! fit Julia en ouvrant le
sac. Et quels délicieux choux aux fraises!
--Oui! dit Gédéon, essayant de cacher sa déconvenue. J'ai bien prévu que
le mélange produirait quelque chose de très beau. D'ailleurs, la
pâtissière l'a prévu aussi.
--Et maintenant, dit Julia après avoir mangé une demi-douzaine de
gâteaux, je vais vous montrer la lettre de Maurice. Lisez-la tout haut:
peut-être y a-t-il des détails qui m'ont échappé?
Gédéon prit la lettre, la déplia sur un de ses genoux, et lut ce qui
suit:
«Chère Julia, je vous écris de Browndean, où nous nous sommes arrêtés
pour quelques jours. L'oncle a été très secoué par ce terrible accident,
dont, sans doute, vous aurez lu le récit dans le journal. Demain, je
compte le laisser ici avec Jean, et rentrer seul à Londres; mais, avant
mon arrivée, vous allez recevoir un baril _contenant des échantillons
pour un ami_. Ne l'ouvrez à aucun prix, mais laissez-le dans le
vestibule jusqu'à mon arrivée!
«Votre, en grande hâte,
«M. FINSBURY.
«_P. S._--N'oubliez pas de laisser le baril dans le vestibule!»
--Non, dit Gédéon, je ne vois rien là qui se rapporte au monument!--Et,
en disant cela, il désignait les jambes de marbre.--Miss Hazeltine,
poursuivit-il, me permettez-vous de vous adresser quelques questions?
--Mais volontiers! répondit la jeune fille. Et si vous réussissez à
m'expliquer pourquoi Maurice m'a envoyé une statue d'Hercule au lieu
d'un baril contenant des «échantillons pour un ami», je vous en serai
reconnaissante jusqu'à mon dernier jour. Mais, d'abord, qu'est-ce que
cela peut-être, «des échantillons pour un ami»?
--Je n'en ai pas la moindre idée! dit Gédéon. Je sais bien que les
marbriers envoient souvent des échantillons; mais je crois que, en
général, ce sont des morceaux de marbre plus petits que notre ami le
monument. Au reste, mes questions portent sur d'autres sujets. En
premier lieu, est-ce que vous êtes tout à fait seule, dans cette maison?
--Oui, pour le moment! répondit Julia. Je suis arrivée avant-hier pour
mettre la maison en état et pour chercher une cuisinière. Mais je n'en
ai trouvé aucune qui me plût.
--Ainsi vous êtes absolument seule! dit Gédéon, stupéfait. Et vous
n'avez pas peur?
--Oh! pas du tout! répondit Julia. Je ne sais pas de quoi j'aurais peur.
Je me suis simplement acheté un revolver, d'un bon marché fantastique,
et j'ai demandé au marchand de me montrer la manière de m'en servir. Et
puis, avant de me coucher, j'ai bien soin de barricader ma porte avec
des tiroirs et des chaises.
--C'est égal, je suis heureux de penser que votre monde va bientôt
rentrer! dit Gédéon. Votre isolement m'inquiète beaucoup. S'il devait se
prolonger, je pourrais vous pourvoir d'une vieille tante à moi, ou
encore de ma femme de ménage, à votre choix.
--Me prêter une tante! s'écria Julia. Oh! quelle générosité! Je commence
à croire que c'est vous qui m'avez envoyé l'_Hercule_!
--Je vous donne ma parole d'honneur que non! protesta le jeune homme. Je
vous admire bien trop pour avoir pu vous envoyer une oeuvre d'art aussi
monstrueuse!
Julia allait répondre, lorsque les deux amis tressautèrent: un coup
violent avait été frappé à la porte.
--Oh! monsieur Forsyth!
--Ne craignez rien, ma chère enfant! dit Gédéon appuyant tendrement sa
main sur le bras de la jeune fille.
--Je sais ce que c'est! murmura-t-elle. C'est la police! Elle vient se
plaindre au sujet de la statue!
Nouveau coup à la porte, plus violent, et plus impatient.
--Mon Dieu! c'est Maurice! s'écria la jeune fille. Elle courut à la
porte et ouvrit.
C'était en effet Maurice qui apparaissait sur le seuil: non pas le
Maurice des jours ordinaires, mais un homme d'aspect sauvage, pâle et
hagard, avec des yeux injectés de sang, et une barbe de deux jours au
menton.
--Le baril? s'écria-t-il. Où est le baril qui est arrivé ce matin?
Il regardait autour de lui, dans le vestibule, et ses yeux lui sortirent
de la tête, littéralement, lorsqu'il aperçut les jambes de l'_Hercule_.
--Qu'est-ce que c'est que ça? hurla-t-il. Qu'est-ce que c'est que ce
mannequin de cire? Qu'est-ce que c'est? Et où est le baril? Le tonneau à
eau?
--Aucun baril n'est venu, Maurice! répondit froidement Julia. Voici le
seul colis qu'on ait apporté!
--Ça? s'écria le malheureux. Je n'ai jamais entendu parler de ça!
--C'est cependant arrivé avec une adresse écrite de votre main! répondit
Julia. Nous avons presque été forcés de démolir la maison pour le faire
entrer. Et je ne puis rien vous dire de plus!
Maurice la considéra avec un égarement sans limites. Il passa une de ses
mains sur son front, et puis s'appuya contre le mur, comme un homme qui
va s'évanouir. Mais, peu à peu, sa langue se délia, et il se mit à
accabler la jeune fille d'un torrent d'injures. Jamais jusqu'alors
Maurice lui-même ne se serait supposé capable d'autant de feu, d'autant
de verve, ni d'une telle variété de locutions grossières. La jeune fille
tremblait et chancelait sous cette fureur insensée.
--Je ne souffrirai point que vous parliez davantage à miss Hazeltine sur
un ton pareil! dit enfin Gédéon, s'interposant avec résolution.
--Je lui parlerai sur le ton qui me plaira, répliqua Maurice, dans un
nouvel élan de fureur. Je parlerai à cette misérable mendiante comme
elle le mérite!
--Pas un mot de plus, monsieur, pas un mot!--s'écria Gédéon.--Miss
Hazeltine, poursuivit-il en s'adressant à la jeune fille, vous ne pouvez
pas rester davantage sous le même toit que cet individu! Voici mon bras!
Permettez-moi de vous conduire en un lieu où vous soyez à l'abri de
l'insulte!
--Monsieur Forsyth, dit Julia, vous avez raison! Je ne saurais rester
ici un seul moment de plus, et je sais que je me confie à un homme
d'honneur!
Pâle et résolu, Gédéon offrit son bras, et les deux jeunes gens
descendirent les marches du perron, poursuivis par Maurice, qui
réclamait la clef de la porte d'entrée.
Julia venait à peine de lui remettre son trousseau de clefs, lorsqu'un
fiacre vide passa rapidement devant eux. Il fut hélé, simultanément, par
Maurice et par Gédéon. Mais, au moment où le cocher arrêtait son cheval,
Maurice se précipita dans la voiture.
--Dix sous de pourboire! cria-t-il. Gare de Waterloo, aussi vite que
possible! Dix sous pour vous!
--Mettez un shilling, monsieur! dit le cocher. L'autre gentleman m'a
retenu avant vous!
--Eh bien! soit, un shilling!--cria Maurice, tout en songeant, à part
lui, qu'il examinerait de nouveau la question en arrivant à la gare. Et
le cocher fouetta sa bête, et le fiacre tourna au premier coin de rue.
VI
LES TRIBULATIONS DE MAURICE
(_Première Partie_)
Pendant que le fiacre filait par les rues de Londres, Maurice
s'évertuait à rallier toutes les forces de son esprit. 1º le baril
contenant le cadavre s'était égaré; 2º il y avait nécessité absolue à le
retrouver. Ces deux points étaient clairs; et si, par une chance
providentielle, le baril se trouvait encore à la gare, tout pouvait
aller bien. Si le baril n'était pas à la gare, et qu'il se trouvât déjà
entre les mains d'autres personnes l'ayant reçu par erreur, la chose
prenait une tournure plus fâcheuse. Les personnes qui reçoivent des
colis dont elles ne s'expliquent pas la nature sont en général portées à
les ouvrir tout de suite. L'exemple de Miss Hazeltine (que Maurice
maudit une fois de plus) ne confirmait que trop ce principe général. Et
si quelqu'un avait déjà ouvert le baril... «Seigneur Dieu!» s'écria
Maurice à cette pensée, en portant la main à son front tout gonflé de
sueur.
La première conception d'un manquement à la loi a volontiers, pour
l'imagination, quelque chose d'excitant: le projet, encore à l'état
d'ébauche, s'offre sous des couleurs vives et attrayantes. Mais il n'en
est pas de même lorsque, plus tard, l'attention du criminel se tourne
vers ses rapports possibles avec la police. Maurice, à présent, se
disait qu'il n'avait peut-être pas suffisamment pris en considération
l'existence de la police, lorsqu'il s'était embarqué dans son
entreprise. «Je vais avoir à jouer très serré!» songea-t-il; et un petit
frisson de peur courut tout le long de son épine dorsale.
--Les grandes lignes, ou la banlieue? lui demanda tout à coup le cocher,
à travers le petit guichet du plafond.
--Grandes lignes! répondit Maurice. Après quoi il décida que cet homme
aurait, tout de même, son shilling de pourboire.
«Ce serait folie d'attirer l'attention sur moi en ce moment!» se dit-il.
«Mais la somme que cette affaire-là va me coûter, au bout du compte,
commence à me faire l'effet d'un cauchemar!»
Il traversa la salle des billets, et, misérablement, erra sur le quai.
Il y avait, en cet instant, un petit arrêt dans le mouvement de la gare;
peu de gens sur le quai, à peine quelques voyageurs attendant, çà et là.
Maurice constata qu'il n'attirait point l'attention, ce qui lui parut
une chose excellente; mais, d'autre part, il songea que son enquête
n'avançait pas beaucoup. De toute nécessité, il devait faire quelque
chose, risquer quelque chose: chaque instant qui passait ajoutait au
danger. Enfin, recueillant tout son courage, il arrêta un porteur et lui
demanda si, par hasard, il ne se souvenait pas d'avoir vu arriver un
baril, au train du matin: ajoutant qu'il était anxieux de se renseigner,
car le baril appartenait à un de ses amis. «Et l'affaire est des plus
importantes, ajouta-t-il encore, car ce baril contient des
échantillons!»
--Je n'étais pas là ce matin, monsieur, répondit le porteur; mais je
vais demander à Bill. Hé! Bill! dis-donc, te souviens-tu d'avoir vu
arriver de Bournemouth, ce matin, un baril contenant des échantillons?
--Je ne peux rien dire au sujet des échantillons! répliqua Bill. Mais le
bourgeois qui a reçu le baril nous a fait un joli tapage!
--Quoi? Comment? s'écria Maurice, en même temps que, fiévreusement, il
glissait deux sous dans la main du porteur.
--Eh bien! monsieur, il y a un baril qui est arrivé à une heure trente,
et qui est resté au dépôt jusque vers les trois heures. A ce moment-là,
voilà qu'arrive un petit homme, d'un air tout malingre.--j'ai bien idée
que ce doit être quelque vicaire,--et qu'il me dit: «Vous n'auriez pas
reçu quelque chose pour Pitman?»--William Bent Pitman, si je me rappelle
bien le nom.--«Je ne sais pas au juste, monsieur, que je lui réponds;
mais je crois bien que c'est le nom qui est écrit sur ce baril!» Le
petit homme va voir le baril, et fait une mine ahurie quand il aperçoit
l'adresse. Et le voilà qui se met à nous reprocher de ne pas lui avoir
apporté ce qu'il voulait. «Eh! peu m'importe ce que vous voulez,
monsieur, que je lui dis; mais si c'est vous qui êtes William Bent
Pitman, il faut que vous emportiez ce baril!»
--Et l'a-t-il emporté? s'écria Maurice, respirant à peine.
--Eh bien! monsieur, reprit tranquillement Bill, il paraît que c'était
une grande caisse d'emballage que ce monsieur attendait. Et cette caisse
est bien arrivée; je le sais, parce que c'est le plus grand colis que
j'aie jamais vu. Alors, en apprenant ça, ce Pitman a de nouveau fait la
grimace. Il a demandé à parler au chef de service, et on a fait venir
Tom, le facteur, celui qui avait conduit la caisse. Eh bien!
monsieur--poursuivit Bill avec un sourire--jamais je n'ai vu un homme
dans un état pareil! Ivre-mort, monsieur! A ce que j'ai cru comprendre,
il y avait eu un monsieur, évidemment fou, qui avait donné à ce brave
Tom une livre sterling de pourboire, et voilà d'où était venu tout le
mal, comprenez-vous?
--Mais enfin, qu'est-ce qu'il a dit? haleta Maurice.
--Ma foi! monsieur, il n'était guère en état de dire grand'chose!
répondit Bill. Mais il a offert de se battre à coups de poing avec ce
Pitman pour une pinte de bière. Il avait perdu son livre, aussi, et ses
reçus; et son compagnon était encore plus saoul que lui, si possible.
Oh! monsieur, ils étaient tous les deux comme... comme des lords! Et le
chef de service leur a réglé leur compte séance tenante.
«Allons! voilà qui n'est point si mauvais!» songea Maurice, avec un
soupir de soulagement. Puis, s'adressant au porteur:
--Et ainsi, ces deux hommes n'ont pas pu dire où ils avaient conduit la
caisse?
--Non, répondit Bill, ni ça ni autre chose!
--Et... qu'est-ce qu'a fait Pitman? demanda Maurice.
--Il a emporté le baril dans un fiacre à quatre roues, répondit Bill. Le
pauvre homme était tout tremblant. Je ne crois pas qu'il ait beaucoup de
santé!
--Et ainsi, murmura Maurice, le baril est parti?
--De ça, vous pouvez en être bien sûr! dit le porteur. Mais vous feriez
mieux de voir le chef de service!
--Oh! pas du tout, la chose n'a aucune importance! protesta Maurice. Ce
baril ne contenait que des échantillons!
Et il se hâta d'opérer sa sortie.
Enfermé dans un fiacre, une fois de plus, il s'efforça de jeter un
nouveau regard d'ensemble sur sa position. «Supposons, se dit-il,
supposons que j'accepte ma défaite et aille tout de suite déclarer la
mort de mon oncle!» Il y perdrait la tontine, et, avec celle-ci, sa
dernière chance de recouvrer ses 7.800 livres. Mais, d'autre part,
depuis le shilling de pourboire donné au cocher de fiacre, il avait
commencé à constater que le crime était coûteux dans sa pratique, et,
depuis la perte du baril, que le crime était incertain dans ses
conséquences. Avec calme, d'abord, puis sans cesse avec plus de chaleur,
il envisagea les avantages qu'il y aurait pour lui à abandonner son
entreprise. Cet abandon impliquait pour lui une perte d'argent: mais, en
somme, et après tout, pas une très grosse perte: celle seulement de la
tontine, sur laquelle il n'avait jamais compté tout à fait. Il retrouva
au fond de sa mémoire certains traits établissant qu'en effet jamais il
n'avait cru bien sérieusement aux profits de la tontine. Non, jamais il
n'y avait cru, jamais il n'avait eu l'espoir certain de recouvrer ses
7.800 livres; et, s'il s'était embarqué dans cette aventure, c'était
uniquement pour parer à la déloyauté, trop manifeste, de son cousin
Michel. Il le voyait clairement à présent: mieux valait pour lui se
retirer au plus vite de l'aventure, pour transporter tous ses efforts
sur l'affaire des cuirs...
--Seigneur! s'écria-t-il tout à coup en bondissant dans son fiacre comme
un diable dans sa boîte à malice. Seigneur! Mais je n'ai pas seulement
perdu la tontine! J'ai encore perdu l'affaire des cuirs par-dessus le
marché!
Pour monstrueux que fût le fait, il était rigoureusement vrai. Maurice
n'avait point pouvoir pour signer, au nom de son oncle. Il ne pouvait
pas même émettre un chèque de trente shillings. Aussi longtemps qu'il
n'aurait pas produit une preuve légale de la mort de son oncle, il
n'était qu'un paria sans le sou: et, dès qu'il aurait produit cette
preuve légale, le bénéfice de la tontine était, pour lui,
irrémédiablement perdu! Mais bah! Maurice n'avait pas le droit
d'hésiter! Il devait laisser tomber la tontine comme un marron trop
chaud, et concentrer toutes ses forces sur la maison de cuirs, ainsi que
sur le reste de son petit, mais légitime, héritage! Sa résolution fut
prise en un instant. Mais, dès l'instant suivant, soudain, se découvrit
à lui l'étendue tout entière de sa calamité. Déclarer la mort de son
oncle, il ne le pouvait pas! Depuis que le cadavre s'était perdu,
l'oncle Joseph était (au point de vue de la loi) devenu immortel.
Il n'y avait pas au monde une voiture assez grande pour contenir Maurice
avec son désespoir. Le pauvre garçon fit arrêter le fiacre, descendit,
paya, et se mit à marcher il ne savait où.
--Je commence à croire que je me suis embarqué dans cette affaire avec
trop de précipitation! se dit-il, avec un soupir funèbre. Je crains que
l'affaire ne soit trop compliquée pour un homme de mes capacités
intellectuelles!
Tout à coup, un des aphorismes de son oncle Joseph lui revint à
l'esprit: «Si vous voulez penser clairement, couchez vos arguments par
écrit!» répétait volontiers le vieillard. «Hé! cette vieille bête avait
tout de même quelques bonnes idées! songea Maurice. Je vais employer son
système, pour voir!»
Il entra dans une taverne, commanda du fromage, du pain, de quoi écrire,
et s'installa solennellement devant une feuille de papier blanc. Il
essaya la plume; chose à peine croyable, elle allait parfaitement. Mais
qu'allait-il écrire?
--J'y suis! s'écria enfin Maurice. Je vais faire comme Robinson Crusoé,
avec ses deux colonnes!
Aussitôt il plia son papier, conformément à ce modèle classique, et
commença ainsi:
MAUVAIS BON
1. J'ai perdu le corps de mon 1. Mais Pitman l'a trouvé.
oncle.
--Halte-là! se dit Maurice. Je me laisse entraîner trop loin par le
génie de l'antithèse. Recommençons:
MAUVAIS BON
1. J'ai perdu le corps de mon 1. Mais, de cette façon, je
oncle. n'ai plus à m'inquiéter de
l'enterrer.
2. J'ai perdu la tontine. 2. Mais je puis encore la
sauver si Pitman fait disparaître
le corps, et que je trouve un
médecin tout à fait sans scrupules.
3. J'ai perdu le commerce de 3. Mais je ne les ai point perdus
cuirs, et tout le reste de la si Pitman livre le corps à la
succession de mon oncle. police.
«Oui, mais, en ce cas, je vais en prison! J'oubliais cela! songea
Maurice. Au fait, je crois que je ferai mieux de ne pas m'arrêter à
cette hypothèse. Les gens qui n'ont rien à craindre pour eux-mêmes sont
à l'aise pour recommander aux autres d'envisager toutes les pires
extrémités: mais j'estime que, dans un cas comme celui-ci, mon premier
devoir est d'éviter toute occasion de me décourager. Non, il doit y
avoir une autre réponse au numéro 3 de droite! Il doit y avoir un _bon_
faisant contrepoids à ce _mauvais_! Ou bien, sans cela, à quoi servirait
l'invention de cette double colonne? Eh! par saint Georges, j'y suis! La
réponse au numéro 3 est exactement la même qu'au numéro 2!»
Et il se hâta de récrire le passage:
MAUVAIS BON
3. J'ai perdu le commerce de 3. Mais je ne les ai point perdus
cuirs, et tout le reste de la si je parviens à découvrir un
succession de mon oncle. médecin qui soit tout à fait sans
scrupules.
«Ce médecin vénal est décidément bien à désirer pour moi! se dit-il.
J'ai besoin de lui, d'abord, pour me donner un certificat attestant que
mon oncle est mort, afin que je puisse reprendre l'affaire des cuirs; et
puis j'ai besoin de lui pour me donner un certificat attestant que mon
oncle est vivant... Mais voilà de nouveau que je tombe dans une
antinomie!»
Et il revint à ses confrontations:
MAUVAIS BON
4. Je n'ai presque plus 4. Mais il y en a beaucoup, à la
d'argent. Banque.
5. Oui, mais je ne peux pas 5. Mais... Au fait, cela paraît
toucher l'argent qui est à malheureusement incontestable.
la Banque.
6. J'ai laissé dans la poche 6. Mais, pour peu que Pitman soit
de l'oncle Joseph le chèque un malhonnête homme, la découverte
de huit cent livres. de ce chèque le décidera à garder la
chose secrète et à jeter le corps à
l'égout.
7. Oui, mais si Pitman est 7. Oui, mais si je ne me trompe pas
un malhonnête homme et qu'il dans ma conjecture au sujet de
découvre le chèque, il saura l'oncle Masterman, je pourrai, à mon
qui est l'oncle Joseph, et tour, faire chanter mon cousin
pourra me faire chanter. Michel.
8. Mais je ne puis pas faire 8. Tant pis!
chanter Michel avant d'avoir
des preuves de la mort de son
père. (Et puis, faire chanter
Michel ne laisse pas d'être
une entreprise assez
dangereuse.)
9. La maison de cuirs aura 9. Mais la maison de cuirs est un
bientôt besoin d'argent pour bateau qui se noie.
les dépenses courantes, et
je n'en ai pas à donner.
10. Oui, mais ce n'en est pas 10. Exact.
moins le seul bateau qui
me reste.
11. Jean aura bientôt besoin 11.
d'argent, et je n'en ai pas
à lui donner.
12. Et le médecin vénal voudra 12.
se faire payer d'avance.
13. Et si Pitman est malhonnête 13.
et ne m'envoie pas en prison,
il exigera de moi des sommes
énormes.
--Oh! mais je vois que l'affaire est bien unilatérale! s'écria Maurice.
Décidément, cette méthode n'a pas autant de valeur que j'avais supposé!
Il chiffonna la feuille de papier et la mit dans sa poche: puis,
aussitôt, il la retira de sa poche, la déplia, et la relut d'un bout à
l'autre.
--D'après ce résumé des faits, se dit-il, je vois que c'est au point de
vue financier que ma position est le plus faible. N'y aurait-il donc
vraiment aucun moyen de trouver des fonds? Dans une grande ville comme
Londres, et entouré de toutes les ressources de la civilisation, on ne
me fera pas croire qu'une chose aussi simple me soit impossible. Allons!
allons! pas tant de précipitation! D'abord, n'y a-t-il rien que je
puisse vendre? Ma collection de bagues à cachets?
Mais à la pensée de se séparer de ces chers trésors, Maurice sentit que
le sang lui affluait aux joues.
--Non! j'aimerais mieux mourir! se dit-il.
Et, jetant sur la table une pièce d'un shilling, il s'enfuit dans la
rue.
--Il faut absolument que je trouve des fonds! reprit-il. Mon oncle étant
mort, l'argent déposé à la banque est à moi: je veux dire qu'il devrait
être à moi, sans cette maudite fatalité qui me poursuit depuis que
j'étais un orphelin en tutelle! Je sais bien ce que ferait, à ma place,
tout autre homme dans la chrétienté! Tout autre homme, à ma place,
ferait des faux: excepté que, dans mon cas, cela ne pourrait pas
s'appeler des faux, puisque l'oncle Joseph est mort, et que l'argent
m'appartient. Quand je pense à cela, quand je pense que mon oncle est
mort sous mes yeux, et que je ne peux pas prouver qu'il est mort, ma
gorge se serre en présence d'une telle injustice! Autrefois, je me
sentais rempli d'amertume au souvenir de mes 7.800 livres: qu'était-ce
que cette misérable somme, en comparaison de ce que je perds à présent?
C'est-à-dire que, jusqu'au jour d'avant-hier, j'étais parfaitement
heureux!»
Et Maurice arpentait les trottoirs, avec de profonds soupirs.
«Et puis ce n'est pas tout! songeait-il. Mais pourrai-je faire ces faux?
Arriverai-je à contrefaire l'écriture de mon oncle? En serai-je capable?
Pourquoi n'ai-je pas pris plus de leçons d'écriture, quand j'étais
enfant? Ah! comme je comprends maintenant les admonitions de mes
professeurs, nous prédisant que nous regretterions plus tard de n'avoir
pas mieux profité de leurs enseignements! Ma seule consolation est que,
même si j'échoue, je n'aurai rien à craindre,--de la part de ma
conscience, du moins. Et si je réussis, et que Pitman soit le noir
coquin que je suppose, eh bien! je n'aurais plus qu'à essayer de
découvrir un médecin vénal, chose qui ne doit pas être difficile à
découvrir dans une ville comme Londres. La ville doit en être remplie,
c'est bien certain! Je ne vais pas, bien sûr! mettre une annonce dans
les journaux pour demander un médecin à corrompre: non, je n'aurai qu'à
entrer tour à tour chez différents médecins, à les juger d'après leur
accueil, et puis, quand j'en aurai trouvé un qui me paraîtra pouvoir me
convenir, à lui exposer simplement mon affaire... Encore que, même cela,
au fond, ce soit une démarche assez délicate!»
Après de longs détours, il se trouvait aux environs de John Street; il
s'en aperçut tout à coup et résolut de rentrer chez lui. Mais, pendant
qu'il faisait tourner la clef dans la serrure, une nouvelle réflexion
mortifiante lui vint à l'esprit: «Cette maison même n'est pas à moi,
tant que je ne pourrai pas prouver la mort de mon oncle!» se dit-il. Et
il referma si violemment la porte, derrière lui, que tous les
contrevents des fenêtres claquèrent.
Dans les ténèbres du vestibule, par un comble de malchance, Maurice fit
un faux pas, et tomba lourdement sur le socle de l'_Hercule_. La vive
douleur qu'il ressentit acheva de l'exaspérer. Dans un accès soudain de
fureur impulsive, il saisit le marteau que Gédéon Forsyth avait laissé à
terre, et, sans voir ce qu'il faisait, asséna un coup dans la direction
de la statue. Il entendit un craquement sec.
«Mon Dieu! qu'est-ce que j'ai encore fait?» gémit Maurice. Il alluma une
allumette et courut chercher un bougeoir, dans la cuisine. «Oui, se
dit-il en considérant, à la lueur de sa bougie, le pied de l'_Hercule_,
qu'il venait de briser, oui, je viens de mutiler un chef-d'oeuvre
antique. Je vais en avoir pour des milliers de livres!»
Mais, tout à coup, un espoir sauvage l'illumina: «Voyons un peu!
reprit-il. Je suis débarrassé de Julia; je n'ai rien à démêler avec cet
idiot de Forsyth; les porteurs étaient ivres-morts; les deux camionneurs
ont été congédiés; parfait! Je vais simplement tout nier! Ni vu, ni
connu; je dirai que je ne sais rien!»
Dès la minute suivante, il était debout, de nouveau, en face de
l'_Hercule_, les lèvres serrées, brandissant dans sa main droite le
marteau à casser le charbon, et, dans l'autre main, un massif
hache-viande. Une minute encore, et il s'attaqua résolument à la caisse
d'emballage. Deux ou trois coups bien appliqués lui suffirent pour
achever le travail de Gédéon: la caisse se brisa, se répandit sur
Maurice en une averse de planches suivie d'une avalanche de paille.
Et alors le marchand de cuirs put apprécier pleinement la difficulté de
la tâche qu'il avait entreprise; peu s'en fallut qu'il ne perdît
courage. Il était seul; il ne disposait que d'armes insignifiantes; il
n'avait aucune expérience de l'art du mineur ni de celui du casseur de
pierres; comment parviendrait-il à avoir raison d'un monstre colossal,
tout en marbre, et assez solide pour s'être conservé intact depuis
(peut-être) Phidias? Mais la lutte était moins inégale qu'il ne
l'imaginait dans sa modestie; d'un côté, la force matérielle, oui, mais,
de l'autre côté, la force morale, cette flamme héroïque qui assure la
victoire.
--Je finirai bien par t'abattre tout de même, sale grosse bête! cria
Maurice, avec une passion pareille à celle qui devait animer jadis les
vainqueurs de la Bastille. Je finirai par t'abattre, entends-tu, et pas
plus tard que cette nuit! Je ne veux pas de toi dans mon antichambre!
Le visage de l'_Hercule_, avec son indécente expression de jovialité,
excitait tout particulièrement la rage de Maurice: et ce fut par
l'attaque du visage qu'il ouvrit ses opérations. La hauteur du demi-dieu
(car le socle lui-même était fort élevé) risquait de constituer, pour
l'assaillant, un obstacle sérieux. Mais, dès cette première escarmouche,
l'intelligence affirma son triomphe sur la matière. Maurice se rappela
que son oncle défunt avait, dans sa bibliothèque, un petit escalier
mobile, sur lequel il faisait monter Julia pour prendre des livres aux
rayons supérieurs. Il courut chercher ce précieux instrument de guerre,
et bientôt, avec le hache-viande, il eut la joie de décapiter son
stupide ennemi.
Deux heures plus tard, ce qui avait été l'image d'un immense portefaix
n'était plus qu'un informe amas de membres brisés. Le torse s'appuyait
contre le piédestal, le visage tournait son ricanement vers l'escalier
du sous-sol; les jambes, les bras, les mains, gisaient pêle-mêle dans la
paille, encombrant le vestibule. Une demi-heure plus tard encore, tous
les débris se trouvaient déposés dans un coin de la cave; et Maurice,
avec un délicieux sentiment de triomphe, considérait la scène où avaient
eu lieu ses exploits. Oui, désormais, il allait pouvoir nier en toute
sécurité: rien dans le vestibule, à cela près qu'il était dans un état
de délabrement extraordinaire, ne trahissait plus le passage d'un des
plus gigantesques produits de la sculpture antique. Mais ce fut un
Maurice bien fatigué qui, vers une heure du matin, se laissa tomber sur
son lit, sans avoir même la force de se dévêtir. Ses bras et ses épaules
lui faisaient affreusement mal; les paumes de ses mains brûlaient; ses
jambes refusaient de se plier. Et longtemps Morphée tarda à venir
visiter le jeune héros; et, au premier rayon de l'aube, déjà Morphée de
nouveau l'avait fui.
La matinée s'annonçait lamentablement. Un vilain vent d'est hurlait dans
la rue; à tout moment les fenêtres vibraient sous des douches de pluie,
et Maurice, en s'habillant, sentait des courants d'air glacé lui frôler
les jambes.
«Tout de même, se dit-il avec une amère tristesse, tout de même, étant
donné ce que j'ai déjà à supporter, j'aurais au moins le droit d'avoir
du beau temps!»
Il n'y avait pas de pain dans la maison; car miss Hazeltine (comme
toutes les femmes, quand elles vivent seules) ne s'était nourrie que de
gâteaux. Mais Maurice finit par découvrir une tranche de biscuit qui,
assaisonnée d'un grand verre d'eau, lui constitua un semblant de
déjeuner; après quoi, il se mit résolument à l'ouvrage.
Rien n'est plus curieux que le mystère des signatures humaines. Que vous
signiez votre nom avant ou après vos repas, pendant une indigestion ou
en état de faim, pendant que vous tremblez pour la vie d'un enfant ou
lorsque vous venez de gagner aux courses, dans le cabinet d'un juge
d'instruction ou sous les yeux de votre bien-aimée; pour le vulgaire,
vos signatures différeront l'une de l'autre; mais pour l'expert, pour le
graphologue, pour le caissier de banque, elles resteront toujours un
seul et même phénomène, comme l'étoile du Nord pour les astronomes.
Et Maurice savait cela. Les entretiens de son oncle Joseph lui avaient
fait entrer (de force) dans la tête la théorie de l'écriture, comme
aussi la théorie de cet art ingénieux du faux en écritures, où il
s'occupait maintenant à préparer ses débuts. Mais,--heureusement pour le
bon ordre des transactions commerciales,--le faux en écritures est
surtout affaire de pratique. Et pendant que Maurice était assis à sa
table, ce jour-là, entouré de signatures authentiques de son oncle et
d'essais d'imitation, hélas! pitoyables, plus d'une fois il fut sur le
point de désespérer; de temps en temps, le vent lui envoyait un
mugissement lugubre, par la cheminée; de temps en temps, se répandait
sur Bloomsbury une brume si épaisse qu'il avait à se lever de son
fauteuil pour rallumer le gaz; autour de lui régnaient la froideur et le
désordre d'une maison longtemps inhabitée,--le plancher sans tapis, le
sofa encombré de livres et de linge, les plumes rouillées, le papier
glacé d'une épaisse couche de poussière; mais tout cela n'était que de
petites misères _à côté_, et la vraie source de la dépression de Maurice
consistait dans ces faux avortés qui, peu à peu, commençaient à épuiser
toute la provision du papier à lettres.
«C'est la chose la plus extraordinaire du monde!» gémissait-il. «Tous
les éléments de la signature y sont, les jambages, les liaisons; et
l'ensemble s'obstine à ne pas marcher! Le premier commis de banque venu
flairera le faux! Allons, je vois que je vais avoir à calquer!»
Il attendit la fin d'une averse, s'appuya contre la fenêtre, et, à la
vue de tout John Street, calqua la signature de son oncle. Encore n'en
produisit-il qu'un bien pauvre décalque, timide, maladroit, avec toute
sorte d'hésitations et de reprises dénonciatrices.
«N'importe! Il faudra que cela passe! se dit-il en considérant
tristement son oeuvre. De toute façon, l'oncle Joseph est mort!»
Après quoi il remplit le chèque, ainsi orné d'une fausse signature:
_deux cents livres sterling_, y inscrivit-il; et il courut à la banque
Anglo-Patagonienne, où étaient déposés les fonds de la maison de cuirs.
Là, de l'air le plus indifférent qu'il put se donner, il présenta son
faux au gros Ecossais roux à qui il avait affaire, d'habitude, lorsqu'il
venait toucher ou déposer des fonds. L'Ecossais parut surpris à la vue
du chèque; puis il le retourna dans un sens et dans l'autre, examina
même la signature à travers une loupe; et sa surprise sembla se changer
en un sentiment plus défavorable encore. «Voudriez-vous m'excuser un
moment?» dit-il enfin au malheureux Maurice, en s'enfonçant dans les
plus lointaines profondeurs de la maison de banque. Et, lorsqu'il
revint, après un intervalle assez long, il était accompagné d'un de ses
chefs, un petit monsieur vieillot et grassouillet, mais, cependant, de
ceux dont on dit qu'ils sont «hommes du monde jusqu'au bout des doigts».
--M. Maurice Finsbury, je crois? demanda le petit homme du monde en
mettant son lorgnon sur son nez pour mieux voir Maurice.
--Oui, monsieur! répondit Maurice en tremblant. Y a-t-il... est-ce qu'il
y a quelque chose qui ne va pas?
--C'est que... voilà ce que c'est, monsieur Finsbury: nous sommes un peu
étonnés de recevoir ceci! expliqua le banquier, en désignant le chèque.
Pas plus tard qu'hier, nous avons été prévenus de n'avoir plus à vous
délivrer d'argent!
--Prévenus! s'écria Maurice.
--Par votre oncle lui-même! poursuivit le banquier. Et nous avons
également escompté à monsieur votre oncle un chèque de... voyons! de
combien était le chèque, monsieur Bell?
--De huit cents livres, monsieur Judkin! répondit l'employé.
--Bent Pitman! murmura Maurice, dont les jambes chancelaient.
--Comment, monsieur? Je n'ai pas entendu! dit M. Judkin.
--Oh! ce n'est rien... une simple façon de parler!
--J'espère qu'il ne vous arrive rien de fâcheux, monsieur Finsbury? dit
aimablement M. Bell.
--Tout ce que je puis vous dire--proféra Maurice avec un ricanement
sinistre,--c'est que la chose est absolument impossible! Mon oncle est à
Bournemouth, malade, incapable de remuer!
--Vraiment! fit M. Bell, en reprenant le chèque des mains de son chef.
Mais ce chèque est daté d'aujourd'hui, et de Londres! Comment
expliquez-vous cela, monsieur?
--Oh! c'est une erreur de date! bredouilla Maurice, pendant qu'un vif
afflux de sang lui colorait le visage.
--Sans doute! sans doute! lui dit M. Judkin, en fixant de nouveau sur
lui son terrible regard.
--Et puis, risqua Maurice, si même vous ne pouvez pas me remettre de
grosses sommes, ceci n'est qu'une bagatelle... ces deux cents livres!
--Sans doute, monsieur Finsbury! répondit M. Judkin. Ce que vous dites
est vrai; et, si vous insistez, je ne manquerai pas de soumettre votre
demande à notre conseil d'administration. Mais je crains bien... en un
mot, monsieur Finsbury, je crains que cette signature ne soit pas aussi
correcte que nous sommes en droit de la désirer...
--Oh! cela n'a aucune importance! murmura précipitamment Maurice. Je
vais demander à mon oncle de la recommencer. Voyez-vous, poursuivit-il
en reprenant un peu d'assurance,--voyez-vous, monsieur, mon oncle est si
souffrant qu'il n'a pas eu la force de signer ce chèque sans recourir à
mon assistance; et j'imagine que les différences dans la signature
viennent de ce que j'ai dû lui tenir la main.
M. Judkin lança un regard aigu, droit dans les yeux de Maurice. Puis il
se retourna vers M. Bell.
--Eh bien! dit-il, je commence à croire que nous avons été dupés, hier,
par un escroc qui a réussi à se faire passer pour M. Joseph! Dites à
Monsieur votre oncle que nous allons tout de suite avertir la police!
Quant à ce chèque, je suis désolé d'avoir à vous répéter que, en raison
de la manière dont il a été signé, la banque ne peut pas prendre sur
elle... notre responsabilité... vous nous excuserez!
Et il tendit le chèque à Maurice, à travers le comptoir. Maurice le
saisit machinalement: sa pensée était tout entière à un autre sujet.
--Dans un cas comme celui-là, dit-il, la perte incombe uniquement à
nous, c'est-à-dire à mon oncle et à moi!
--Pas du tout, monsieur, pas du tout! C'est la banque qui est
responsable. Ou bien nous recouvrerons ces huit cents livres, ou bien
nous vous les rembourserons sur nos profits et pertes: vous pouvez y
compter!
Le nez de Maurice s'allongea encore; puis un nouveau rayon d'espoir
s'offrit à lui.
--Ecoutez! dit-il. Laissez-moi le soin de régler cette affaire! Je m'en
charge. J'ai une piste! Et puis, les détectives, ça coûte si cher!
--La banque ne l'entend pas ainsi, monsieur! répliqua M. Judkin. La
banque supportera tous les frais de l'enquête; nous dépenserons tout
l'argent qu'il faudra. Un escroc non découvert constitue un danger
permanent. Nous éclaircirons cette affaire à fond, monsieur Finsbury;
vous pouvez compter sur nous, et vous mettre l'esprit en repos
là-dessus!
--Eh bien! je prends sur moi toute la perte! déclara hardiment Maurice.
Je vous demande d'abandonner l'affaire!
A tout prix, il était résolu à empêcher l'enquête.
--Je vous demande pardon, reprit l'impitoyable M. Judkin; mais vous
n'avez rien à voir dans cette affaire, qui est toute entre nous et
monsieur votre oncle. Si celui-ci partage votre avis, et qu'il vienne
nous le dire, ou qu'il consente à me recevoir auprès de lui...
--Tout à fait impossible! s'écria Maurice.
--Eh bien! vous voyez que nous avons les mains liées! Il faut que nous
mettions aussitôt la police en mouvement!
Maurice, machinalement, replia le chèque et le serra dans son
portefeuille.
--Bonjour! dit-il. Et il sortit, il s'enfuit de la banque.
«Je me demande ce qu'ils soupçonnent! songea-t-il. Je n'y comprends
rien! Leur conduite a quelque chose d'inexplicable. Mais, d'ailleurs,
peu importe. Tout est perdu! Le chèque a été touché. La police va être
sur pied. Dans deux heures, cet idiot de Pitman sera en prison, et toute
l'histoire du cadavre figurera dans les journaux du soir!»
Si, cependant, le pauvre garçon avait pu entendre le dialogue qui avait
eu lieu à la banque, après son départ, il aurait été sans doute moins
effrayé; mais peut-être, en échange, se serait-il senti encore plus
mortifié.
--Voilà une affaire bien curieuse, monsieur Bell! avait dit M. Judkin.
--Oui, monsieur, avait répondu M. Bell; mais je crois que nous lui avons
donné une bonne alarme!
--Oh! nous n'entendrons plus parler de M. Maurice Finsbury! avait repris
M. Judkin. Ce n'était qu'une première tentative de sa part, et nous
avons eu tant de bons rapports avec la maison Finsbury que j'ai cru plus
charitable d'agir doucement. Mais vous pensez bien comme moi, monsieur
Bell, qu'il n'y a pas d'erreur possible sur la visite d'hier? C'est bien
le vieux M. Finsbury lui-même qui est venu toucher ses huit cents
livres, n'est-ce pas?
--Aucune erreur possible, monsieur! fit M. Bell avec un sourire. C'était
bien M. Finsbury! Il m'a expliqué tout au long les principes de
l'escompte!
--Fort bien! fort bien! conclut M. Judkin. La prochaine fois que M.
Joseph Finsbury viendra, priez-le de passer dans mon cabinet! Je redoute
un peu sa conversation; mais j'estime, dans le cas présent, que nous
avons absolument le devoir de le mettre en garde!
VII
OÙ PITMAN PREND CONSEIL D'UN HOMME DE LOI
Norfolk-Street n'est pas une grande rue; et ce n'est pas non plus une
belle rue. On en voit sortir surtout des bonnes à tout faire, sales,
dépeignées, évidemment engagées au rabais: on les voit, le matin, aller
chercher des provisions dans la rue voisine, ou, le soir, se promener de
long en large, écoutant la voix de l'amour. Deux fois par jour, on voit
passer le marchand de _mou_ pour les chats. Parfois un novice joueur
d'orgue de Barbarie se risque dans la rue, et aussitôt se remet en
route, dégoûté. Les jours de fête, Norfolk-Street sert d'arène aux
jeunes _sportsmen_ du voisinage, et les locataires ont l'occasion
d'étudier les diverses méthodes possibles de l'attaque et de la défense
individuelles. Et tout cela, d'ailleurs, n'empêche pas cette rue d'avoir
le droit de passer pour «respectable»; car, étant très courte et très
peu passagère, elle ne contient pas une seule boutique.
Au temps où se passe l'action de notre récit, le numéro 7 de
Norfolk-Street avait à sa porte une plaque de cuivre avec ces mots:
_W.-D. Pitman, artiste._ Cette plaque ne se faisait pas remarquer par sa
propreté; et de la maison, dans son ensemble, je ne puis pas dire
qu'elle eût rien de particulièrement engageant. Et cependant, cette
maison, à un certain point de vue, était une des curiosités de notre
capitale; car elle avait pour locataire un artiste,--et même un artiste
distingué, n'eût-il, pour le distinguer, que son insuccès,--_à qui
jamais aucune revue illustrée n'avait consacré un article!_ Jamais aucun
graveur sur bois n'avait reproduit «un coin du petit salon» de cette
maison, ni «la cheminée monumentale du grand salon»; aucune jeune dame,
débutant dans les lettres, n'avait célébré «la simplicité pleine de
naturel» avec laquelle le maître W. D. Pitman l'avait reçue, «au milieu
de ses trésors». Mais, d'ailleurs, moi-même, à mon vif regret, je ne
vais pas avoir le loisir de combler cette lacune; car je n'ai affaire
que dans l'antichambre, l'atelier, et le pitoyable «jardin» de
l'esthétique demeure du _maître_ Pitman.
Le jardin en question possédait une fontaine en plâtre (sans eau, du
reste), quelques fleurs incolores dans des pots, et deux ou trois
statues d'après l'antique, représentant des satyres et des nymphes d'une
exécution plus médiocre que tout ce que mon lecteur pourra imaginer.
D'un côté, ce jardin était ombragé par deux petits ateliers, sous-loués
par Pitman aux plus obscurs et maladroits représentants de notre art
national. De l'autre côté s'élevait un bâtiment un peu moins lugubre,
avec une porte de derrière donnant sur une ruelle; c'était là que M.
Pitman se livrait, chaque soir, aux joies de la création artistique.
Toute la journée, il enseignait l'art à des jeunes filles, dans un
pensionnat de Kensington; mais ses soirées du moins lui appartenaient,
et il les prolongeait fort avant dans la nuit. Tantôt il peignait un
_Paysage avec cascade_, à l'huile; tantôt il sculptait, gratuitement et
de son plein gré (mais «en marbre», comme il aimait à le faire
remarquer), le buste de quelque personnage public; tantôt encore il
modelait en plâtre une nymphe («pouvant servir de lampadaire pour le gaz
dans un escalier, monsieur!») ou bien un _Samuel enfant_, grandeur trois
quarts de nature, qu'on aurait pu lui acheter pour le salon d'un bureau
de nourrices.
M. Pitman avait étudié autrefois à Paris, et même à Rome, aux frais d'un
marchand de corsets, son cousin, qui malheureusement n'avait pas tardé à
faire faillite; et bien que personne jamais n'eût poussé l'incompétence
artistique jusqu'à lui soupçonner le moindre talent, on avait pu
supposer qu'il avait un peu appris son métier. Mais dix-huit ans
d'enseignement l'avaient dépouillé du maigre bagage de ses
connaissances. Parfois les artistes à qui il sous-louait des ateliers ne
pouvaient s'empêcher de le raisonner; ils lui remontraient, par exemple,
combien c'était chose impossible de peindre de bons tableaux à la
lumière du gaz, ou des nymphes grandeur nature sans le secours d'un
modèle. «Oui, je sais cela! répondait-il. Personne ne le sait mieux que
moi dans tout Norfolk-Street. Et je vous assure que, si j'étais riche,
je n'hésiterais pas à employer les meilleurs modèles de Londres. Mais,
étant pauvre, j'ai dû apprendre à me passer d'eux! Un modèle qui
viendrait de temps à autre, voyez-vous? ne servirait qu'à troubler ma
conception idéale de la figure humaine; loin d'être un avantage, ce
serait un réel danger pour ma carrière d'artiste. Et quant à mon
habitude de peindre à la lumière artificielle du gaz, je reconnais
qu'elle n'est pas sans inconvénients; mais j'ai bien été forcé de
l'adopter, puisque toutes mes journées se trouvent consacrées à des
travaux d'enseignement!»
Dans l'instant précis où je dois le présenter à mes lecteurs, Pitman se
trouvait seul dans son atelier, sous la lueur mourante d'un morne jour
d'octobre. Il était assis dans un fauteuil Windsor (avec une «simplicité
pleine de naturel», certes), la tête coiffée de son chapeau de feutre
noir. C'était un pauvre petit homme brun, maigre, inoffensif, touchant,
avec ses habits de deuil, avec sa redingote trop longue, son faux-col
droit et bas, avec son aspect vaguement ecclésiastique,--qui l'aurait
été plus nettement encore sans une longue barbe se terminant en pointe.
Et il y avait bien des fils d'argent dans ses cheveux et sa barbe. Il
n'était plus tout jeune, le pauvre homme: et le veuvage, et la pauvreté,
et une humble ambition toujours contrariée, tout cela n'était point fait
pour le rajeunir!
En face de lui, dans un coin près de la porte, se dressait un solide
baril. Et Pitman avait beau se retourner dans son fauteuil: c'était
toujours ce baril qui s'offrait à ses yeux comme à ses pensées.
«Dois-je l'ouvrir? Dois-je le renvoyer? Dois-je prévenir de suite M.
Semitopolis!» se demandait-il. «Non! décida-t-il enfin. Ne faisons rien
sans avoir l'avis de M. Finsbury!» Après quoi il se leva et alla
prendre, dans un tiroir, un buvard de cuir, tout usé. Il le posa sur la
table, devant la fenêtre, en tira une feuille de ce papier à lettres
couleur café au lait qui lui servait pour ses relations écrites avec la
directrice du pensionnat où il donnait des leçons, et, laborieusement,
il parvint à rédiger la lettre suivante:
«Cher monsieur Finsbury, serait-ce trop présumer de votre obligeance que
de vous prier de venir me voir un moment, ce soir même? Le sujet qui me
préoccupe, et sur lequel j'ai à vous demander conseil, est des plus
importants: car il s'agit de la statue d'_Hercule_, appartenant à M.
Semitopolis, dont j'ai déjà eu l'occasion de vous parler. Je vous écris
dans un grand état d'agitation et d'inquiétude: je crains, en vérité,
que ce chef-d'oeuvre de l'art antique ne se soit égaré. Et j'ai en outre
pour m'affoler une autre perplexité qui, d'ailleurs, se rattache à
celle-là. Veuillez, je vous en prie, excuser l'inélégance de ce
griffonnage, et croyez-moi votre tout dévoué
«WILLIAM D. PITMAN.»
Muni de cette lettre, il se mit en route, et alla sonner à la porte du
numéro 233, dans King's Road, la rue voisine: c'est à cette adresse que
l'avoué Michel Finsbury avait son domicile particulier. Pitman avait
rencontré l'avoué, quatre ans auparavant, à Chelsea, dans une réunion
d'artistes; ils étaient revenus ensemble, étant voisins; et Michel, qui
était, au fond, un excellent garçon, n'avait point cessé, depuis lors,
d'accorder à son petit voisin une amitié un peu dédaigneuse, mais
secourable et sûre.
--Non! dit la vieille femme de ménage des Finsbury, qui était venue
ouvrir la porte, M. Michel n'est pas encore rentré! Mais vous paraissez
tout mal à l'aise, monsieur Pitman! Venez prendre un verre de sherry,
monsieur, pour vous remonter!
--Merci, madame! pas aujourd'hui! répondit l'artiste. Vous êtes bien
bonne, mais je me sens trop déprimé pour boire du sherry. Veuillez
seulement, sans faute, remettre ce billet à M. Michel, et priez-le de
passer un instant chez moi! Qu'il vienne par la porte de derrière,
donnant sur la ruelle: je resterai toute la soirée dans mon atelier!
Et il s'en retourna dans sa rue, et, lentement, rentra chez lui. Au coin
de King's Road, la vitrine d'un coiffeur attira son attention. Longtemps
il considéra la fière, noble, superbe dame en cire qui évoluait au
centre de cette vitrine. Et, à ce spectacle, l'artiste se réveilla en
Pitman, malgré les angoisses de l'homme privé.
«On a beau jeu à se moquer de ceux qui font ces choses-là! se dit-il;
mais il y a tout de même quelque chose, là-dedans! Il y a, dans cette
figure, un je ne sais quoi d'altier, de grand, de vraiment distingué!
C'est précisément le même je ne sais quoi que j'ai essayé d'exprimer
dans mon _Impératrice Eugénie_!» soupira-t-il.
Et, tout le long de son chemin, jusqu'à son atelier, il songea à ce «je
ne sais quoi».
«Ce contact immédiat de la réalité, se dit-il, voilà ce qu'on ne vous
apprend pas à Paris! C'est un art anglais, purement anglais! Allons mon
pauvre vieux, tu t'es laissé encroûter! secoue-toi! Vise plus haut,
Pitman, vise plus haut!»
Tout le temps de son thé, et, plus tard, pendant qu'il donnait à son
fils sa leçon de violon, l'âme de Pitman oublia ses soucis pour
s'envoler au pays de l'idéal. Et, dès qu'il eut achevé la leçon, il
courut s'enfermer dans son atelier.
La vue même du baril ne parvint pas à abattre son élan. Il se donna tout
entier à son oeuvre--un buste de M. Gladstone, d'après une photographie.
Avec un succès extraordinaire, il vainquit la difficulté que lui
offrait, en l'absence de tout document, le derrière de la tête de son
illustre modèle; et il allait attaquer les mémorables pointes du col de
chemise, lorsque l'entrée de Michel Finsbury vint brusquement le
rappeler à la réalité.
--Eh bien! qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas? demanda Michel, en
s'avançant vers la cheminée, où Pitman, à son intention, avait préparé
un excellent feu.
--Aucun mot ne suffirait à vous exprimer mon embarras! dit l'artiste. La
statue de M. Semitopolis n'est pas arrivée, et je crains qu'on ne me
rende responsable de sa perte. Encore n'est-ce pas la question d'argent
qui m'inquiète! Ce qui m'inquiète, monsieur Finsbury, c'est la
perspective du scandale! Cet _Hercule_, comme vous savez, a quitté
l'Italie en contrebande. Les princes romains qui le possédaient
n'avaient pas le droit de s'en dessaisir, et c'est pour détourner les
soupçons que M. Semitopolis m'a demandé, moyennant une petite
commission, de permettre que le colis me fût adressé. Si la statue est
restée en route, tout va se découvrir, et je vais être forcé d'avouer ma
participation à cette illégalité!
--Voilà qui me paraît une affaire des plus graves! déclara l'avoué. Je
prévois qu'elle va exiger beaucoup de boisson, Pitman!
--J'ai pris la liberté de... de tout préparer pour vous à cette
intention! répondit l'artiste, en désignant, sur la table, une lampe à
esprit de vin, une bouteille de _gin_, un citron, et des verres.
Michel se confectionna un grog et offrit un cigare à son ami.
--Non, merci! dit Pitman. J'avais la faiblesse d'aimer beaucoup le
tabac, autrefois; mais, vous savez, l'odeur est si tenace, sur les
habits!
--Parfait! dit l'avoué. Maintenant, je suis en état de vous écouter.
Allez-y de votre histoire!
Et le pauvre Pitman, complaisamment, étala ses angoisses. Il était allé
tout à l'heure à la Gare de Waterloo, espérant y trouver son _Hercule_;
et on lui avait donné, au lieu du colosse attendu, un baril à peine
assez grand pour contenir le _Discobole_. Pourtant, chose tout à fait
extraordinaire, le baril lui était adressé, et venait de
Marseille,--d'où devait venir l'_Hercule_;--et l'adresse était bien de
la main de son correspondant italien. Et puis, chose plus extraordinaire
encore, il avait appris qu'une caisse d'emballage gigantesque était
arrivée par le même train, mais ayant une autre adresse, et une adresse
désormais impossible à découvrir. «Le camionneur chargé de la porter
s'est saoulé, et a répondu à mes questions en des termes que je
rougirais de vous répéter. Il a été aussitôt mis à pied par le chef de
service, qui a, d'ailleurs, été très aimable, et m'a promis de prendre
des renseignements à Southampton. Mais, en attendant, que devais-je
faire? J'ai laissé mon adresse et ai ramené le baril ici; après quoi, me
rappelant un vieil adage, j'ai décidé de ne l'ouvrir qu'en présence de
mon homme de loi.
--Et c'est tout? fit Michel. Je ne vois pas, dans tout cela, le moindre
sujet d'inquiétude. L'_Hercule_ se sera attardé en route. Il vous
arrivera demain, ou le jour d'après. Et quant à ce
baril,--croyez-moi!--c'est un souvenir d'une de vos jeunes élèves.
Suivant toute probabilité, il contient des huîtres!
--Oh! ne parlez pas si haut! s'écria le petit artiste. Si l'on vous
entendait vous moquer de ces demoiselles, je perdrais aussitôt ma place.
Et puis, pourquoi m'enverrait-on des huîtres, de Marseille? Et pourquoi
me les aurait-on fait adresser de la main même de M. Ricardi, le
partenaire de M. Semitopolis?
--Voyons un peu l'objet en question! dit Michel. Roulez-le jusqu'ici,
sous le bec de gaz!
Les deux hommes roulèrent le baril à travers l'atelier.
--Le fait est qu'il est bien lourd pour contenir des huîtres! observa
judicieusement Michel.
--Si nous l'ouvrions, sans plus tarder? proposa Pitman, à qui
l'influence combinée de la conversation et du grog avait rendu toute sa
bonne humeur.
Après quoi, sans attendre la réponse, il retroussa ses manches comme
pour un concours de boxe, lança dans la corbeille à papier son faux-col
de _clergyman_, et, tenant un ciseau d'une main et un marteau de
l'autre, attaqua vigoureusement le baril mystérieux.
--Bravo! William Dent! voilà de bon ouvrage! criait Michel. Quel
admirable bûcheron on pourrait faire de vous! Et savez-vous ce que je
crois? Je crois que c'est une de vos jeunes élèves qui, pour parvenir
jusqu'à vous, s'est enfermée elle-même dans ce baril! Est-ce qu'il n'y a
pas une aventure comme ça dans l'histoire de Cléopâtre? Prenez bien
garde à ne pas enfoncer votre ciseau dans la tête de la belle!
Mais le spectacle de l'activité de Pitman était contagieux. Bientôt
l'avoué ne put plus résister au désir de prendre sa part de la fête.
Jetant son cigare au feu, il arracha les outils des mains de son ami, et
se mit à défoncer le baril, à son tour. Et bientôt la sueur découla, en
gros grains de chapelet, sur son large front; son pantalon, à la
dernière mode, se couvrit de taches de rouille; et tout l'atelier
vibrait à chacun de ses coups.
Un tonneau bardé de fer n'est point chose facile à ouvrir, même quand on
s'y prend de la bonne façon, mais, quand on ne s'y prend pas de la bonne
façon, il y a bien des chances que, au lieu de s'ouvrir, le tonneau
finisse par se briser tout entier. C'est précisément ce qui arriva au
tonneau en question. Tout à coup, le dernier cercle de fer tomba; et ce
qui avait été un solide baril, un spécimen magnifique de notre
tonnellerie provinciale, ne fut plus qu'un tas confus de planches
cassées.
Au milieu d'elles, un étrange paquet de couvertures resta debout,
quelques secondes, et puis s'affaissa lourdement sur la dalle de marbre
de la cheminée. Et, en ce même instant, les couvertures s'écartèrent, et
un lorgnon d'écaille vint rouler aux pieds de Pitman effaré.
--Silence! dit Michel.
Il courut à la porte de l'atelier, qu'il ferma au verrou. Puis, tout
pâle, il revint vers la cheminée, acheva d'écarter les couvertures, et
recula en frissonnant.
Il y eut un long silence dans l'atelier.
--Dites-moi la vérité! demanda enfin Michel, à voix basse. Est-ce vous
qui avez fait ce coup-là?
Et, du doigt, il désignait le cadavre.
Le petit artiste ne parvint à émettre que des sons inarticulés.
Michel versa du _gin_ dans un verre. «Tenez, dit-il, buvez ça! Et n'ayez
pas peur de tout m'avouer! Vous savez que je resterai toujours votre
ami!
Mais Pitman reposa le verre sur la table sans avoir eu le courage d'y
goûter.
--Je vous jure devant Dieu, dit-il, que ceci est pour moi un nouveau
mystère! Dans mes pires cauchemars, je n'ai jamais rêvé rien de pareil.
Je vous jure que je ne serais pas homme à écraser une mouche!
--Ça va bien! répondit Michel avec un profond soupir de soulagement. Je
vous crois, mon pauvre vieux!--Et il serra énergiquement la main de son
ami.--Excusez-moi, reprit-il un moment après: mais l'idée m'était venue
que vous vous étiez peut-être débarrassé de M. Semitopolis!
--Ma situation n'aurait pas été plus affreuse si même je l'avais fait!
gémit Pitman. Je suis un homme perdu! Tout est fini pour moi!
--En premier lieu, dit Michel, éloignons ceci de notre vue: car je dois
vous avouer, mon cher Pitman, que cette visite de votre ami ne me
revient que médiocrement. (Et il frissonnait de nouveau.) Où allons-nous
pouvoir le fourrer?
--Vous pourriez peut-être transporter la chose dans le cabinet qui est
là, si du moins vous avez le courage d'y toucher! murmura Pitman.
--Hé! mon pauvre Pitman, il faut bien que l'un de nous deux ait ce
courage, et je crains que ce ne soit pas vous qui l'ayez jamais! Passez
de l'autre côté de la table, tournez le dos, et préparez-moi un grog!
C'est ce qu'on appelle la division du travail!
Deux minutes après, Pitman entendit refermer la porte du cabinet.
--Là! déclara Michel. Voilà qui a tout de suite un air plus intime! Vous
pouvez vous retourner, intrépide Pitman! Est-ce mon grog?--demanda-t-il
en prenant un verre des mains de l'artiste.
--Mais, que le ciel me pardonne, c'est une limonade!
--Oh! Finsbury, par pitié, qu'allons-nous faire de cela? murmura Pitman
en posant sa main sur l'épaule de son ami.
--Ce que nous allons en faire? L'enterrer au milieu de votre jardin, et,
par-dessus, ériger une de vos statues en manière de monument funèbre!
Mais, d'abord, mettez-moi un peu de _gin_ là-dedans!
--Monsieur Finsbury, par pitié, ne vous moquez pas de mon malheur! cria
l'artiste. Vous voyez devant vous un homme qui a été toute sa vie--je
n'hésite pas à le dire--éminemment respectable. A l'exception de la
petite contrebande de l'_Hercule_ (et de cela même je me repens
humblement!) jamais je n'ai rien fait qui ne pût être étalé au grand
jour. Jamais je n'ai redouté la lumière! gémit le petit homme. Et
maintenant, maintenant...
--Allons! un peu plus de nerf, mille diables! s'écria Michel. Je vous
assure que des histoires comme celle-là arrivent tous les jours! C'est
la chose la plus commune du monde et la plus insignifiante! Si seulement
vous êtes tout à fait sûr de n'avoir pris aucune part à...
--Quels mots trouverai-je pour vous l'affirmer? commença Pitman.
--Je vous crois, je vous crois! reprit Michel. On voit bien que vous
n'avez pas l'expérience que supposerait un acte comme celui-là. Mais
voici ce que je voulais dire: si--ou plutôt puisque--vous ne savez rien
du crime, puisque le... l'objet qui se trouve dans votre cabinet n'est
ni votre père, ni votre frère, ni votre créancier, ni votre belle-mère,
ni ce qu'on appelle un «mari outragé»...
--Oh! monsieur, interjeta Pitman, scandalisé.
--Puisque, en un mot, poursuivit l'avoué, vous n'avez eu aucun intérêt
possible à ce crime, le champ, devant nous, est entièrement libre. Je
dirai même que le problème est des plus passionnants. Et j'entends vous
aider à le résoudre, Pitman, vous y aider jusqu'au bout! Voyons un peu!
Il y a longtemps que je n'ai pas eu un jour de congé; demain matin, je
préviendrai à mon bureau qu'on ne m'attende pas de toute la journée. De
cette façon tout mon temps vous appartiendra, et nous pourrons remettre
l'affaire en d'autres mains!
--Que voulez-vous dire? demanda Pitman. En quelles autres mains? Aux
mains d'un inspecteur de police?
--Au diable l'inspecteur de police! répliqua Michel. Si vous ne voulez
pas employer le moyen le plus court, qui consisterait à enterrer
l'objet, dès ce soir, dans votre jardin, il faudra que nous trouvions
quelqu'un qui consente à l'enterrer dans le sien. Bref, nous aurons à
transmettre le dépôt aux mains de quelqu'un qui possède plus de
ressources avec moins de scrupules.
--Un _détective_ privé, peut-être? suggéra Pitman.
--Ecoutez, mon cher, il y a des moments où vous me remplissez de pitié!
répondit l'avocat. Et, à propos, ajouta-t-il sur un autre ton, j'ai
toujours regretté que vous n'eussiez pas un piano, ici, dans votre
caverne! Si vous ne savez pas en jouer vous-même, vos amis pourraient au
moins se distraire en faisant de la musique, pendant que vous seriez
occupé à tripoter de la boue!
--Je puis me procurer un piano, si cela vous convient! dit nerveusement
Pitman, désireux de plaire. Vous savez, du reste, que je joue un peu du
violon...
--Oui, je sais cela! dit Michel. Mais qu'est-ce qu'un violon, surtout
étant donnée la manière dont vous en jouez? Non, ce qu'il faut, c'est un
instrument polyphonique! Un bon contre-point, voilà le rêve! Et, en
conséquence, je vais vous dire: puisqu'il est un peu trop tard, ce soir,
pour que vous puissiez acheter un piano, je vais vous en donner un!
--Je vous remercie beaucoup! répondit Pitman ahuri. Vous voulez me
donner votre piano? Je vous en suis vraiment bien reconnaissant!
--Mais oui, je vais vous donner un de mes deux pianos, poursuivit
Michel, pour que, demain, l'inspecteur de police s'amuse à faire des
arpèges pendant que ses _détectives_ fouilleront dans votre cabinet!
Pitman le considérait avec ébahissement.
--Je plaisante! reprit Michel. Mais, aussi, vous ne comprenez rien sans
qu'on soit forcé de vous mettre tous les points sur les _i_! Attention,
Pitman, suivez bien mon argumentation! Je compte mettre à profit ce
fait--très avantageux, en vérité--que vous et moi nous sommes absolument
innocents du meurtre. Rien ne nous rattache à cet accident que la
présence de... vous savez de quoi. Que nous parvenions à nous
débarrasser de... de cela, et nous n'aurons plus aucune crainte à avoir.
Eh bien! je vais donc vous donner mon piano! Demain, nous arrachons
toutes les cordes, nous déposons... notre ami... à leur place, nous
fermons l'instrument à clef, nous le mettons sur un chariot, et nous
l'introduisons dans le salon d'un jeune monsieur que je connais de vue.
--Que vous connaissez de vue?... répéta Pitman.
--Mais surtout, reprit Michel, dont je connais mieux l'appartement qu'il
ne le connaît lui-même. Cet appartement a eu autrefois pour locataire un
de mes amis--je l'appelle «mon ami» pour abréger, il est présentement au
bagne. Je l'ai défendu, je lui ai sauvé la vie, et le pauvre diable, en
récompense, m'a laissé tout ce qu'il avait, y compris les clefs de son
appartement. C'est là que je me propose de transporter votre... mettons:
votre Cléopâtre! Comprenez-vous?
--Tout cela me semble bien étrange! murmura Pitman. Et qu'adviendra-t-il
de ce pauvre monsieur que vous connaissez de vue?
--Oh! je fais cela pour son bien! répondit gaiement Michel. Il a besoin
d'une secousse pour lui donner de l'entrain!
--Mais, mon cher ami, ne croyez-vous pas qu'il tombe sous le risque
d'une accusation de... d'une accusation d'assassinat? balbutia Pitman.
--Hé! il en sera tout juste au point où nous en sommes! répondit
l'avoué. Il est aussi innocent que vous, je puis vous l'affirmer! Ce qui
fait pendre les gens, mon cher Pitman, c'est moins l'accusation que
cette malheureuse circonstance aggravante qu'on appelle la culpabilité!
--Mais, vraiment! vraiment! insista Pitman, tout votre plan me paraît si
étrange! Ne vaudrait-il pas mieux, en fin de compte, prévenir la police?
--Et amener un scandale! riposta Michel. _Le mystère de Norfolk-Street.
Fortes présomptions d'innocence en faveur de Pitman._ Hein! quel effet
cela ferait-il dans votre pensionnat?
--Cela y aurait pour conséquence mon expulsion immédiate! admit
l'artiste. Oui, sans aucun doute!
--Et puis, d'ailleurs, dit Finsbury, vous supposez bien que je ne vais
pas m'embarquer dans une affaire comme celle-là sans m'offrir un peu
d'amusement, en échange de mes peines!
--Oh! mon cher monsieur Finsbury! est-ce là une bonne disposition pour
venir à bout d'une affaire aussi grave? s'écria le malheureux Pitman.
--Allons! allons! je n'ai dit cela que pour vous remonter! répondit
Michel, imperturbable. Croyez-moi, Pitman, rien n'est tel dans la vie
qu'une judicieuse légèreté! Mais inutile de discuter davantage. Si vous
consentez à suivre mon avis, sortons tout de suite et allons chercher le
piano! Si vous n'y consentez pas, dites-le, et je vous laisserai
terminer la chose à votre fantaisie!
--Vous savez bien que je dépends absolument de vous! répondit Pitman.
Mais, oh! oh! quelle nuit je vais avoir à passer, avec cette... cette
horreur dans mon atelier! Comment vais-je pouvoir penser à cela, sur mon
oreiller?
--En tout cas, mon piano sera dans votre atelier aussi! répondit Michel.
Pensez à lui, ça fera contrepoids!
Une heure après, une charrette pénétra dans la ruelle; et le piano de
Michel, un Erard à grande queue, d'ailleurs très défraîchi, fut déposé
par les deux amis dans l'atelier de Pitman.
VIII
OÙ MICHEL S'OFFRE UN JOUR DE CONGÉ
A huit heures sonnantes, le lendemain matin, Michel sonna à la porte de
l'atelier. Il trouva l'artiste pitoyablement changé, blêmi, voûté,
affaissé, avec des yeux hagards, qui sans cesse se dirigeaient vers la
porte du petit cabinet de débarras. Et Pitman, de son côté, fut bien
plus surpris encore du changement qu'il découvrait chez son ami. Michel,
d'ordinaire,--peut-être l'ai-je déjà dit?--se piquait d'être vêtu à la
dernière mode, et le fait est que sa mise était toujours d'une élégance
irréprochable, à cela près qu'elle lui donnait un tout petit peu l'air
d'un homme invité à une noce. Or, le matin en question, il était aussi
éloigné que possible d'avoir ce petit air-là. Il portait une chemise de
flanelle, une veste et un pantalon de grosse étoffe commune; ses pieds
étaient chaussés de bottes éculées, et un vieil ulster dépenaillé
achevait de le faire ressembler à un marchand d'allumettes ambulant.
--Me voici, William Dent! s'écria-t-il en ôtant le chapeau de feutre mou
dont il s'était coiffé.
Après quoi, tirant de sa poche deux mèches de poils rouges, il se les
colla sur les joues, en manière de favoris, et se mit à danser d'un bout
à l'autre de l'atelier, avec les grâces affectées d'une ballerine.
Pitman sourit tristement.
--Jamais je ne vous aurais reconnu! dit-il.
--Voilà dont je suis bien aise! répondit Michel, en refourrant ses
favoris dans sa poche. Mais à présent nous allons passer en revue votre
garde-robe, car c'est à votre tour de vous déguiser!
--Me déguiser? gémit l'artiste. Est-ce qu'il faut vraiment que je me
déguise? Les choses en sont-elles donc là?
--Mon cher ami, répliqua Michel, le déguisement est le charme de la vie.
Qu'est-ce que la vie, comme le dit très bien le grand philosophe
français, sans les plaisirs des déguisements? Mais d'ailleurs nous
n'avons pas le choix: la nécessité est là! Il faut que nous soyons
méconnaissables pour nombre de personnes, aujourd'hui, et en particulier
pour M. Gédéon Forsyth,--c'est le nom du jeune homme que je connais de
vue,--pour le cas où il se trouverait chez lui lorsque nous y viendrons!
--Mais s'il se trouve chez lui à ce moment, balbutia Pitman, nous sommes
perdus!
--Bah! nous nous en tirerons bien! répondit légèrement Michel. Allons,
faites-moi voir vos frusques, pour que j'avise à vous transformer en un
nouvel homme!
Dans la chambre à coucher de Pitman, Michel, après un long et minutieux
examen, choisit une petite jaquette d'alpaga noir, ainsi qu'un pantalon
d'été de nuance caca d'oie. Puis, avec ces deux objets sur le bras, il
procéda à l'examen de la personne même de son ami.
--Vous avez là un faux-col clérical qui ne me plaît guère! observa-t-il.
Vous ne voyez rien qui puisse le remplacer?
Le professeur de dessin réfléchit un moment.
--J'ai, quelque part, deux chemises à col rabattu que je portais à
Paris, quand j'étudiais la peinture!
--Parfait! s'écria Michel. Vous allez être d'un cocasse impayable!
Tiens, des guêtres de chasse! poursuivit-il, tout en fourrageant dans le
fond d'un placard. Oh! les guêtres sont absolument de rigueur! Et
maintenant, mon vieux, vous allez mettre tout cela sur vous, et puis
vous vous assoirez dans ce fauteuil, et vous réfléchirez à quelque
problème d'esthétique pendant une bonne demi-heure! Après quoi, vous
pourrez venir me rejoindre dans votre atelier!
La matinée n'avait rien de séduisant. Dans le jardin de Pitman, le vent
d'est soufflait par rafales, entre les statues, et lançait des flaques
de pluie sur le vitrage de l'atelier. C'était l'instant où Maurice, à
Bloomsbury, attaquait la centième version de la signature de son oncle.
Au même instant, Michel, dans l'atelier de Norfolk Street, s'occupait
non moins activement à arracher les cordes de son grand Erard.
Une demi-heure plus tard, Pitman, en rentrant dans son atelier, trouva
la porte du cabinet ouverte au large, et le coffre du piano discrètement
fermé.
--Oh! mais c'est qu'il s'agit de vous débarrasser tout de suite de cette
barbe que vous avez là! s'écria Michel, dès qu'il aperçut son ami.
--Ma barbe! fit Pitman, épouvanté. Non, je ne puis pas raser ma barbe!
Je perdrais ma place au pensionnat! La directrice est très stricte pour
tout ce qui est de l'apparence extérieure du personnel enseignant. Ma
barbe m'est positivement indispensable!
--Vous pourrez la laisser repousser! répliqua Michel. Et, en attendant,
vous serez si laid qu'on vous augmentera votre traitement!
--Mais c'est que je ne veux pas être trop laid! supplia l'artiste.
--Allons, pas d'enfantillages! dit Michel, qui détestait les barbes, et
était heureux de pouvoir en supprimer une. Allons, soyez homme, faites
ce sacrifice!
--Si vous le jugez absolument nécessaire!... murmura Pitman.
Avec un profond soupir, il alla chercher de l'eau chaude dans la
cuisine, installa un miroir sur son chevalet, et procéda au douloureux
sacrifice. Michel était enchanté.
--Une transformation miraculeuse, ma parole d'honneur! déclara-t-il.
Quand je vous aurai donné les lunettes en verre de vitre que j'ai dans
ma poche, vous deviendrez le type parfait du commis voyageur allemand!
Pitman, sans répondre, continuait à regarder misérablement, dans la
glace, l'image de l'homme nouveau qu'il était devenu. Et Michel comprit
qu'il avait le devoir de le réconforter.
--Savez-vous, lui demanda-t-il, ce que le gouverneur de la Caroline du
Sud dit un jour au gouverneur de la Caroline du Nord? «Je trouve, dit ce
puissant penseur, que le temps est toujours bien long entre deux verres
d'eau-de-vie!» Eh bien! Pitman, si vous voulez bien chercher dans la
poche gauche de mon ulster, j'ai l'idée que vous y trouverez un flacon
de whisky. C'est cela, merci!--ajouta-t-il en remplissant deux
verres.--Buvez-moi cela, et vous m'en direz des nouvelles!
L'artiste étendait la main vers le pot à eau, mais Michel se hâta
d'arrêter son mouvement.
--Pas même si vous me le demandiez à genoux! cria-t-il. C'est la plus
belle qualité de whisky de table qu'on puisse trouver dans tout le
Royaume-Uni!
Pitman but une gorgée, reposa le verre sur la table, et soupira.
--En vérité, vous êtes bien le plus triste compagnon que l'on puisse
rêver pour un jour de congé! s'écria Michel. Si c'est là tout ce que
vous entendez au whisky, fini, mon vieux, vous n'en aurez plus; et,
pendant que j'achèverai la bouteille, vous allez à votre tour vous
mettre à l'ouvrage! car,--poursuivit-il,--j'ai fait une gaffe
abominable: j'aurais dû vous envoyer commander la charrette avant votre
déguisement! Mais aussi, Pitman, mon ami, il faut bien dire que vous
n'êtes bon à rien! Pourquoi ne m'avez-vous pas fait penser à cela?
--Je ne savais pas même qu'il y avait une charrette à commander! gémit
l'artiste. Mais, si vous voulez, je puis encore enlever mon déguisement!
--Vous auriez de la peine, en tous cas, à remettre votre barbe! observa
Michel. Non, voyez-vous, c'est une gaffe: une de ces gaffes qui font
pendre les gens, mon pauvre Pitman! Courez vite à l'agence de transports
de King's Road! Vous direz qu'on vienne enlever le piano d'ici, qu'on le
conduise à la Gare de Victoria et que, de là, on l'expédie par le chemin
de fer à la gare de Cannon Street, où il devra être tenu à la
disposition de monsieur... Que penseriez-vous de monsieur Victor Hugo?
--N'est-ce pas un nom un peu bien voyant? insinua Pitman.
--Voyant? répliqua dédaigneusement Michel. C'est-à-dire qu'un tel nom
suffirait pour nous faire pendre tous les deux! «Brown», voilà qui est à
la fois plus sûr et plus facile à prononcer! N'oubliez-pas de dire que
ce piano doit être remis à M. Brown!
--Je voudrais, murmura Pitman, que, par pitié pour moi, vous ne fissiez
pas autant d'allusions à la pendaison!
--Oh! d'y faire allusion, ce n'est pas encore un grand mal, mon ami!
repartit Michel. Mais allons, vite, mettez votre chapeau et filez! Et ne
manquez pas de tout payer d'avance!
Abandonné à lui-même, l'avoué commença par diriger toute son attention
sur le flacon de whisky, ce qui eut encore pour effet de rehausser
considérablement l'état de bonne humeur où il se trouvait depuis le
matin. Puis, lorsqu'il eut vidé le flacon, il s'occupa à ajuster ses
favoris, devant la glace.
--Epatant! se dit-il avec orgueil, après s'être longuement contemplé;
j'ai l'air d'un commis d'économat!
Tout à coup lui revinrent à l'esprit les lunettes en verres de vitre
(précédemment destinées à Pitman) qu'il avait dans sa poche. Il les mit
sur son nez, et fut aussitôt ravi de l'effet.
«Exactement ce qui me manquait! reprit-il. Je me demande de quoi j'ai
l'air à présent?» Et il prit diverses poses, devant la glace, se les
définissant tout haut au fur et à mesure. «Imitation d'un fournisseur de
nouvelles à la main pour les journaux comiques. (Mais, pour cela, il me
faudrait un parapluie.) Imitation d'un commis d'économat. Imitation d'un
colon australien revenu en Angleterre pour visiter les lieux de son
enfance! Parfait, voilà ce qu'il me faut!»
Il en était à ce point de ses raisonnements lorsque ses yeux tombèrent
sur le piano. Et, aussitôt, une impulsion irrésistible s'empara de lui.
Il rouvrit le clavier, et, les yeux levés au plafond, fit courir ses
doigts sur les touches muettes.
Quand M. Pitman rentra dans l'atelier, il trouva son guide et sauveur
occupé à accomplir des prodiges de virtuosité sur l'Erard silencieux.
--Que le ciel me vienne en aide! songea le petit homme. Il a bu toute la
bouteille, et le voilà complètement ivre!
--Monsieur Finsbury! dit-il tout haut.
Et Michel, sans se relever, tourna vers lui un visage fortement rougi,
que bordaient les touffes rouges des favoris, et au milieu duquel
s'étalaient les majestueuses lunettes.
--Capriccio en _sol mineur_ sur le départ d'un ami! se borna-t-il à
répondre, tout en continuant la série de ses arpèges.
Mais, soudain, l'indignation s'était éveillée dans l'âme de Pitman.
--Pardon! s'écria-t-il. Ces lunettes devaient être pour moi! Elles
forment une partie essentielle de mon déguisement!
--Je suis résolu à les porter moi-même! répondit Michel.
Après quoi il ajouta, non sans une certaine apparence de vérité:
--Et les gens seraient capables de soupçonner quelque chose si nous
étions tous deux avec des lunettes!
--Soit! admit le bon Pitman. J'avais un peu compté sur ces lunettes:
mais, naturellement, puisque vous insistez! Et voici un camion devant la
porte!
Pendant tout le temps que dura l'enlèvement du piano, Michel se tint
caché dans le cabinet. Puis, dès que l'instrument fut parti, les deux
amis sortirent par la porte principale de la maison, sautèrent dans un
fiacre, et ne tardèrent pas à rouler vers le centre de la ville. La
journée restait froide et aigre; mais, malgré la pluie et le vent,
Michel refusa de fermer les vitres de la voiture. Il avait tout à coup
imaginé d'assumer le rôle d'un cicérone et, sur son passage, désignait
et commentait à Pitman les curiosités de Londres!
--Ma parole, mon cher ami, disait-il, vous me paraissez ne rien
connaître de votre ville natale! Que penseriez-vous d'une visite à la
Tour de Londres? Non? Au fait, cela nous écarterait peut-être un peu
trop. Mais, du moins... Hé, cocher, faites le tour par Trafalgar Square!
J'aurais peine à vous donner une idée de ce que souffrit Pitman, dans ce
fiacre. Le froid, l'humidité, l'épouvante, une méfiance croissante à
l'égard du chef sous les ordres duquel il s'était engagé, un sentiment
de gêne, presque de honte, provoqué par l'absence du respectable
faux-col, et un sentiment, plus amer encore, de dégradation, produit
sans doute par la brusque suppression de la barbe: tels étaient les
principaux ingrédients qui se mêlaient dans l'âme du malheureux artiste.
Un premier soulagement fut, pour lui, d'arriver enfin au restaurant où
ils devaient déjeuner. Un second soulagement lui fut d'entendre Michel
demander un cabinet particulier. Et tandis que les deux hommes
grimpaient l'escalier, sous la conduite d'un garçon étranger, Pitman
nota avec satisfaction que non seulement le restaurant était presque
vide, mais que la plupart des clients qui s'y trouvaient étaient des
exilés du beau pays de France. Aucun d'eux, suivant toute probabilité,
n'était en relation avec le pensionnat où Pitman donnait des leçons: car
le professeur de français lui-même, bien qu'il fût soupçonné d'être
catholique, n'était guère homme à fréquenter un établissement aussi
interlope!
Le garçon introduisit les deux amis dans une petite chambre nue, avec
une table, un sofa, et le fantôme d'un feu. Sur quoi Michel se hâta de
commander un supplément de charbon, ainsi que deux verres d'eau-de-vie
avec un siphon d'eau de seltz.
--Oh! non! lui murmura Pitman. Plus d'eau-de-vie!
--Vous êtes vraiment extraordinaire! se récria Michel. Il faut pourtant
bien que nous fassions quelque chose; et vous n'êtes pas sans savoir
qu'on ne doit pas fumer avant les repas. Vous me paraissez absolument
dépourvu de toute notion d'hygiène, mon pauvre vieux!
Et il alla regarder tomber la pluie, à la fenêtre.
Pitman, lui, se replongea dans sa triste rêverie. Ainsi donc c'était
bien lui qui se trouvait grotesquement rasé, absurdement déguisé, en
compagnie d'un homme ivre en lunettes, dans un restaurant étranger! Que
dirait la directrice de son pensionnat, si elle pouvait le voir en cet
état? Mais surtout que dirait-elle si elle pouvait savoir à quelle
tragique et criminelle entreprise il se préparait?
L'avoué, voyant que son ami était bien décidé à ne pas boire le verre
d'eau-de-vie qu'on venait de lui servir, ne put cependant pas se
résigner à boire seul.
--Tenez, dit-il au garçon, avalez-moi ça!
Et le garçon engloutit tout le contenu du verre, en deux gorgées, ce qui
lui valut la plus vive sympathie de Michel.
--Jamais je n'ai vu un homme boire plus vite! déclara-t-il à Pitman,
quand le garçon fut sorti. Un tel spectacle rend confiance dans l'espèce
humaine!
Le déjeuner fut excellent, et Michel le mangea d'un excellent appétit.
Mais, du ton le plus formel, il refusa à son compagnon la permission de
boire plus d'un seul verre de la bouteille de champagne qui arrosait le
repas.
--Non, non! lui dit-il confidentiellement. Il faut que l'un de nous deux
ne soit pas tout à fait ivre! Comme dit le proverbe: «Un homme ivre,
excellente affaire; deux hommes ivres, tout est perdu!»
Après le café, Michel fit un effort admirable pour prendre une mine
grave. Il regarda son ami bien en face, et, d'une voix un peu pâteuse,
mais sévère, s'adressa à lui:
--Assez de folies! commença-t-il, très judicieusement. Arrivons à notre
affaire! Pitman, écoutez bien ce que je vais vous dire! Sachez que je
suis un Australien, un colon australien! Mon nom est John Dickson,
entendez-vous cela? Et vous aurez certainement plaisir à apprendre que
je suis riche, monsieur, très riche! Le genre d'entreprises que nous
méditons, Pitman, ne saurait être préparé avec trop de soin. Tout le
secret du succès est dans la préparation. Aussi me suis-je constitué,
depuis hier soir, une biographie complète, et je vous l'exposerais bien
volontiers, si, par malheur, je ne venais pas de l'oublier tout à coup!
--Je ne sais pas si c'est que je suis idiot... balbutia Pitman.
--C'est cela même! s'écria Michel. Complètement idiot; mais riche,
aussi, encore plus riche que moi! J'ai supposé que cela vous ferait
plaisir, Pitman, et j'ai décidé que vous nageriez littéralement dans
l'or. Mais, par contre, je dois vous avouer que vous n'êtes qu'un
Américain, et un fabricant de galoches en caoutchouc, par-dessus le
marché. Encore n'est-ce point là tout votre malheur! Sachez, mon pauvre
ami, que vous vous appelez Ezra Thomas! Et maintenant, ajouta Michel de
son ton le plus sérieux, dites-moi qui nous sommes, vous et moi!
L'infortuné petit homme fut interrogé trois fois de suite, avant d'avoir
bien appris par coeur la double leçon.
--Voilà! s'écria enfin l'avoué. Nos plans sont prêts. Ne pas se
contredire, c'est cela qui est l'essentiel.
--Mais je ne comprends pas très bien?... objecta Pitman.
--Oh! vous en comprendrez assez quand le moment sera venu! dit Michel en
se levant.
--Mais c'est que vous ne m'avez dit que nos noms? reprit Pitman. Je ne
vois toujours pas quelle histoire nous aurons à raconter?
--Hé! puisque je vous dis que j'en avais une et que je l'ai oubliée!
reprit Michel. Nous en serons quitte pour en inventer une autre!
--Mais c'est que je ne sais pas inventer! protesta Pitman. Jamais je
n'ai pu rien inventer, de toute ma vie!
--Eh bien! vous aurez à commencer aujourd'hui, mon petit! répondit
simplement Michel. Après quoi il sonna, pour demander l'addition.
Le pauvre Pitman n'était guère plus rassuré qu'avant le repas.
«Je sais qu'il est très intelligent, songeait-il, mais, en conscience,
puis-je me fier à un homme dans l'état où il est?»
Et, lorsque de nouveau les deux amis se retrouvèrent dans un fiacre, il
ne put s'empêcher de tenter un dernier effort.
--Ne croyez-vous pas, bégaya-t-il, que peut-être, tout bien considéré,
nous ferions mieux d'ajourner cette affaire?
--Ajourner à demain ce qui peut être fait aujourd'hui! s'écria Michel,
indigné. Allons, allons, Pitman, égayez-vous un peu! Encore une heure ou
deux de patience, et la victoire nous appartiendra!
A la gare de Cannon-Street, les deux amis s'informèrent du piano de M.
Brown, et furent ravis d'apprendre qu'il était parfaitement arrivé. Ils
se rendirent alors chez un loueur du voisinage de la gare, se munirent
d'une grande charrette à bras, et revinrent prendre possession du piano.
Après un court débat, il fut convenu que Michel traînerait la charrette,
et que le rôle de Pitman consisterait à la pousser par derrière.
La maison habitée par Gédéon Forsyth était d'ailleurs tout proche, de
telle sorte que le voyage du piano dans la charrette put s'achever sans
trop de mésaventures. Au coin de la rue où demeurait Gédéon, les deux
amis confièrent la charrette à la garde d'un commissionnaire patenté;
et, sans hâte, ils se dirigèrent vers le but final de leur expédition.
Pour la première fois, Michel laissa voir une ombre d'embarras.
--Vous êtes bien sûr que mes favoris sont bien en place? demanda-t-il.
Ce serait diablement ennuyeux, si j'étais reconnu!
--Vos favoris sont parfaitement en place! répondit Pitman après un
scrupuleux examen. Mais moi, mon déguisement pourra-t-il m'empêcher
d'être reconnu? Pourvu que je ne rencontre pas quelqu'un de mon
pensionnat!
--Oh! l'absence de votre barbe suffit à vous rendre méconnaissable! Je
vous recommande seulement de ne pas oublier de parler avec lenteur: et
tâchez aussi, si vous pouvez, à parler un peu moins du nez qu'à votre
ordinaire!
--Mais j'espère bien que ce jeune homme ne sera pas chez lui! soupira
Pitman.
--Et moi, j'espère bien qu'il y sera, à la condition pourtant qu'il soit
tout seul! répondit Michel. Cela nous simplifiera diantrement nos
opérations!
Et, en effet, lorsqu'ils eurent frappé à la porte d'un petit appartement
du rez-de-chaussée, ce fut Gédéon en personne qui vint leur ouvrir. Il
les fit entrer dans une chambre assez pauvrement meublée, à l'exception,
toutefois, du manteau de la cheminée, qui se trouvait absolument
encombré d'un assortiment varié de pipes, de paquets de tabac, de boîtes
de cigares, et de romans français à couvertures jaunes.
--Monsieur Forsyth, je crois?--C'était Michel qui ouvrait ainsi
l'attaque.--Monsieur, nous sommes venus vous prier de vouloir bien vous
charger d'une petite affaire. Je crains d'être indiscret...
--Vous savez que, en principe, vous devriez être accompagné de votre
avoué... risqua Gédéon.
--Sans doute, sans doute: vous nous désignerez votre avoué ordinaire,
et, de cette façon, l'affaire pourra être mise sur un pied plus régulier
dès demain!--répondit Michel en s'asseyant, et en signifiant à Pitman de
s'asseoir aussi.--Mais, voyez-vous, nous ne connaissons aucun avoué dans
cette ville; et comme on nous a parlé de vous, et que le temps presse,
nous nous sommes permis de venir vous trouver!
--Puis-je demander, messieurs, reprit Gédéon, à qui je suis redevable de
la recommandation?
--Vous pouvez parfaitement nous le demander, répliqua Michel avec un
sourire malin; mais on nous a priés de ne pas vous le dire... au moins
pour le moment!
--Une attention charitable de mon oncle, évidemment! se dit Gédéon.
--Je m'appelle John Dickson, poursuivit Michel, un nom bien connu à
Ballarat, j'ose le dire! Et mon ami que voici est M. Ezra Thomas, des
Etats-Unis d'Amérique, le riche manufacturier de galoches en caoutchouc.
--Voulez-vous attendre un instant, que j'aie pris note de cela? dit
Gédéon, en s'efforçant de se donner l'air d'un vieux praticien.
--Peut-être cela ne vous dérangerait-il pas trop si j'allumais un
cigare? demanda Michel.
Car il avait fait un vigoureux effort pour reprendre son sang-froid en
entrant chez son jeune confrère; mais, à présent, son cerveau
recommençait à se voiler, en même temps qu'une terrible envie de dormir
l'envahissait; et il espérait (comme tant d'autres l'ont espéré en
pareil cas!) qu'un cigare lui éclaircirait les idées.
---Oh! certes non! s'écria Gédéon, infiniment aimable. Tenez, goûtez un
de ceux-ci: je puis vous les recommander en confiance!
Il prit une boîte de cigares sur la cheminée et la présenta à son
client.
--Monsieur, recommença l'Australien, pour le cas où vous ne me
trouveriez point tout à fait clair dans mes explications, peut-être
vaut-il mieux vous avouer d'avance que je viens de faire un bon
déjeuner. Après tout, c'est une chose qui peut arriver à chacun!
--Oh! certainement! répondit le prévenant avocat. Mais, je vous en prie,
ne vous pressez pas! Je puis vous donner...--et il s'arrêta pour
consulter pensivement sa montre,--oui, il se trouve que je puis vous
donner toute l'après-midi!
--L'affaire qui m'amène ici, monsieur, reprit l'Australien, est
diablement délicate, je peux bien vous le dire! Mon ami, M. Thomas,
étant un Américain d'origine portugaise, et un riche fabricant de pianos
Erard...
--De pianos Erard? s'écria Gédéon avec quelque surprise. M. Thomas
serait-il un des chefs de la maison Erard?
--Oh! des Erard de contrefaçon, naturellement! répliqua Michel. Mon ami
est l'Erard américain.
--Mais je croyais vous avoir entendu dire, objecta Gédéon, oui, j'ai
certainement inscrit sur mon carnet... que votre ami était fabricant de
galoches en caoutchouc?
--Oui, je sais que cela peut étonner à première vue! répondit
l'Australien avec un sourire rayonnant. Mais, mon ami... Bref, il
combine les deux professions! Et beaucoup d'autres encore, beaucoup,
beaucoup, beaucoup d'autres! répéta M. Dickson, avec une solennité
d'ivrogne. Les moulins de coton de M. Thomas sont une des curiosités de
Tallahassee, les moulins de tabac de M. Thomas sont l'orgueil de
Richmond, Va! Bref, c'est un de mes plus vieux amis, monsieur Forsyth,
et vous m'excuserez de ne pas pouvoir contenir mon émotion en vous
exposant son affaire!
Le jeune avocat, pendant ce discours, considérait M. Thomas, et était
bien agréablement impressionné par l'attitude modeste, presque timide,
de ce petit homme, la simplicité et la gaucherie de ses manières.
--Quelle race étonnante que ces Américains! songeait-il. Regardez-un peu
ce petit homme tout effarouché, vêtu comme un musicien ambulant, et
pensez à la multiplicité des intérêts qu'il tient dans ses mains!
--Mais, reprit-il tout haut, ne ferions-nous pas bien d'en venir
directement aux faits?
--Monsieur est un homme pratique, à ce que je vois! dit l'Australien. Eh
bien! oui, j'en arrive aux faits. Sachez donc, monsieur, qu'il s'agit
d'une rupture de promesse de mariage!
Le malheureux Pitman était si peu préparé à cette situation nouvelle
qu'il eut peine à retenir un cri.
--Mon Dieu! dit Gédéon, les affaires de ce genre sont souvent très
ennuyeuses! Exposez-moi tous les détails du cas! ajouta-t-il avec bonté.
Si vous voulez que je vous vienne en aide, ne me cachez rien!
--Dites-lui tout vous-même! dit à son compagnon Michel, qui,
apparemment, avait conscience d'avoir achevé sa part du rôle. Mon ami va
vous raconter tout cela! ajouta-t-il en se tournant vers Gédéon, avec un
bâillement. Et vous m'excuserez, n'est-ce pas? si je ferme les yeux pour
un instant! J'ai passé la nuit au chevet d'un ami malade.
Pitman, absolument ahuri, regardait droit devant lui. La rage et le
désespoir se mêlaient dans son âme innocente. Des idées de fuite, des
idées même de suicide lui venaient, repartaient, et lui revenaient. Et
toujours l'avocat attendait avec patience, et toujours l'artiste
s'efforçait vainement de trouver des mots, n'importe lesquels.
--Oui, monsieur! Il s'agit d'une rupture de promesse de mariage! dit-il
enfin à voix basse. Je... suis menacé d'un procès pour rupture de
promesse de mariage!...
Arrivé à ce point de son discours, il voulut se tirer la barbe, en quête
d'une inspiration nouvelle. Ses doigts se refermèrent sur le poli
inaccoutumé d'un menton rasé; et, du même coup, il sentit que tout ce
qui lui restait d'espoir et de courage l'abandonnait irrémédiablement.
Il se tourna vers Michel, et le secoua de toutes ses forces:
--Réveillez-vous! lui cria-t-il avec colère. Je n'en viens pas à bout,
et vous le savez bien!
--Il faut que vous excusiez mon ami, monsieur! dit aussitôt Michel. Le
fait est qu'il n'a pas été doué par la nature pour la narration. Mais au
reste,--poursuivit-il,--l'affaire est des plus simples. Mon ami est un
homme d'un tempérament passionné, et accoutumé à la vie patriarcale de
son pays. Vous voyez la chose d'ici: un malheureux voyage en Europe,
suivi de la malheureuse rencontre avec un soi-disant comte étranger, qui
a une très jolie fille. M. Thomas a tout à fait perdu la tête. Il s'est
offert, il a été accepté, et il a écrit,--écrit sur un ton que je suis
sûr qu'il doit bien regretter à présent! Si ces lettres étaient jamais
produites en justice, c'en serait fait de l'honneur de M. Thomas!
--Dois-je comprendre... commença Gédéon.
--Non, non cher monsieur, reprit gravement l'Australien, il est
impossible que vous compreniez tant que vous n'aurez pas vu les lettres
en question!
--Voilà, en vérité, une circonstance fâcheuse! dit Gédéon.
Plein de pitié, il lança un coup d'oeil sur le coupable; puis, voyant
sur le visage de celui-ci toutes les marques d'une confusion affreuse,
il se hâta de détourner les yeux.
--Mais cela ne serait encore rien, poursuivit sévèrement M. Dickson: et,
certes, monsieur, certes, j'aurais souhaité de tout mon coeur que M.
Thomas ne se fût point déshonoré comme il l'a fait. Il est sans excuse,
monsieur! Car il était fiancé, à ce moment,--il l'est même encore,--à la
plus belle jeune fille de Constantinople, Ga.
--Ga? demanda Gédéon, étonné.
--Mais oui, une abréviation courante! dit Michel. On dit Ga, pour
Georgia, de la façon que nous disons Co pour Compagnie.
--Je savais bien qu'on écrivait parfois ainsi, dit Gédéon, mais
j'ignorais qu'on le prononçât de même!
--Oh! vous pouvez bien me croire quand je vous le dis! répondit Michel.
Et maintenant, monsieur, vous pouvez comprendre par
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