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Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 2/6

by P. L. Jacob · French · Gutenberg #43712 · 720,855 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 2/6
    
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Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 2/6

Author: P. L. Jacob


        
Release date: September 13, 2013 [eBook #43712]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE DEPUIS L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'À NOS JOURS, TOME 2/6 ***

  Note de transcription:

  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
  corrigées. Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre.

  La translittération de texte en Grec est indiquée par +...+.




    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et
    étrangères.

    ÉDITION ILLUSTRÉE
    Par 20 belles gravures sur acier,
    exécutées par les Artistes les plus éminents.

    TOME SECOND

    PARIS.--1851.

    SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI;
    ET CHEZ MARTINON, RUE DU COQ SAINT-HONORÉ, 4.

    TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES,
    RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.




    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et
    étrangères.

    TOME DEUXIÈME.

    PARIS--1851

    SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI,
    ET
    P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ.




    HISTOIRE
    DE
    LA PROSTITUTION.




CHAPITRE XVII.

  SOMMAIRE. --Les lieux de Prostitution à Rome. --Leurs différentes
  catégories. --Les quarante-six lupanars d'utilité publique. --Les
  quatre-vingts bains de la première région. --Le _petit sénat des
  femmes_, fondé par Héliogabale. --Les lupanars de la région Esquiline,
  de la région du grand Cirque, et de la région du temple de la Paix.
  --La Suburre. --Les _cellules_ voûtées du grand Cirque. --Les _Cent
  Chambres_ du port de Misène. --Description d'un lupanar. --Les
  cellules des prostituées. --L'écriteau. --Ameublement des chambres.
  --Peintures obscènes. --Décoration intérieure des cellules. --Lupanars
  des riches. --Origine du mot _fornication_. --Les _stabula_ ou
  lupanars du dernier ordre. --Les _pergulæ_ ou balcons. --Les
  _turturillæ_ ou colombiers. --Le _casaurium_ ou lupanar extra-muros.
  --Origine du mot _casaurium_. --Les _scrupedæ_ ou pierreuses.
  --_Meritoria_ et _Meritorii_. --Les _ganeæ_ ou tavernes souterraines.
  --Origine du mot _lustrum_. --Personnel d'un lupanar. --Le _leno_ et
  la _lena_. --Les _ancillæ ornatrices_. --Les _aquarii_ ou _aquarioli_.
  --Le _bacario_. --Le _villicus_. --_Adductores_, _conductores_ et
  _admissarii_. --Costume des _meretrices_ dans les lupanars. --Fêtes
  qui avaient lieu dans les lupanars à l'occasion des filles qui se
  prostituaient pour la première fois, et lors de l'ouverture d'un
  nouveau lupanar. --Loi Domitienne relative à la castration. --Les
  _castrati_, les _spadones_ et les _thlibiæ_. --Messaline au lupanar.
  --Le prix de la virginité de Tarsia, et le prix courant de ses
  faveurs. --Tableau d'un lupanar romain, par Pétrone. --Salaire des
  lupanars. --Dissertation sur l'écriteau de Tarsia. --Prix de la
  location d'une cellule. --Les _quadrantariæ_ et les _diobolares_.


Les lieux de Prostitution à Rome étaient, devaient être aussi nombreux
que les prostituées; ils présentaient aussi bien des variétés, que leur
nom se chargeait de signaler ordinairement, de même que les noms des
filles publiques caractérisaient également les différents genres de leur
métier. Il y avait, comme nous l'avons dit, deux grandes catégories de
filles, les sédentaires et les vagantes, les diurnes et les nocturnes;
il y avait aussi deux principales espèces de maisons publiques, celles
qui n'étaient destinées qu'à l'exercice de la Prostitution légale, les
lupanars proprement dits, et celles qui, sous divers prétextes,
donnaient asile à la débauche et lui offraient, pour ainsi dire, les
moyens de se cacher, comme les cabarets, les tavernes, les bains, etc.
On comprend que ces établissements, toujours suspects et mal famés,
n'étaient point entretenus sur le même pied, et recevaient, de la
Prostitution qui s'y glissait sournoisement ou qui s'y installait avec
effronterie, un aspect particulier, une physionomie locale, une vie plus
ou moins animée, plus ou moins indécente.

Publius Victor, dans son livre des _Lieux et des Régions de Rome_,
constate l'existence de quarante-six lupanars; mais il n'entend parler
que des plus importants, qui pouvaient être regardés comme des
fondations d'utilité publique et qui étaient placés sous la surveillance
directe des édiles. Il serait difficile d'expliquer autrement ce petit
nombre de lupanars, en comparaison du grand nombre des mérétrices.
Sextus Rufus, dans sa nomenclature des Régions de Rome, n'énumère pas
les lupanars qui s'y trouvaient, mais il le laisse assez entendre, en
comptant quatre-vingts bains dans la première région, dite de la porte
Capène, outre les Thermes de Commode, ceux de Sévère, et plusieurs bains
qu'il désigne par les noms de leurs fondateurs ou de leurs
propriétaires. Il ne cite, d'ailleurs, nominativement qu'un seul
lupanar; créé par Héliogabale dans la sixième région, sous l'insolente
dénomination de _petit sénat des femmes_ (_senatulum mulierum_). Il n'y
a pas dans les auteurs latins une seule description complète de lupanar;
mais on peut la faire aisément, avec la plus scrupuleuse exactitude,
d'après cinq ou six cents passages des poëtes, qui conduisent sans façon
leurs lecteurs dans ces endroits, qu'ils supposaient sans doute leur
être familiers. On doit penser que si l'organisation intérieure des
lupanars était à peu près la même dans tous, ils différaient
d'ameublement, en raison du quartier où ils étaient situés. Ainsi, les
plus sales et les plus populaciers furent certainement ceux de la
cinquième région, dite Esquiline, et ceux de la onzième région, dite du
grand Cirque; les plus élégants et les plus convenables, ceux de la
quatrième région, dite du temple de la Paix, laquelle renfermait le
quartier de l'Amour et celui de Vénus. Quant à la Suburre, située dans
la deuxième région, dite du mont Coelius, elle réunissait autour du
grand marché (_macellum magnum_) et des casernes de troupes étrangères
(_castra peregrina_) une foule de maisons de Prostitution (_lupariæ_),
comme les qualifie Sextus Rufus dans sa nomenclature, et un nombre plus
considérable encore de cabarets, d'hôtelleries, de boutiques de barbiers
(_tabernæ_) et de boulangeries. Les autres régions de la ville n'étaient
point exemptes du fléau des _lupariæ_, puisqu'elles possédaient aussi
des boulangers, des barbiers et des hôteliers; mais ces mauvais lieux y
furent toujours rares et peu fréquentés: les édiles avaient soin,
d'ailleurs, de les repousser autant que possible dans les régions
éloignées du centre de la ville, d'autant plus que la clientèle
ordinaire de ces lieux-là habitait les faubourgs et les quartiers
plébéiens. Ce fut, de tout temps, autour des théâtres, des cirques, des
marchés et des camps, que les lupanars se groupaient à l'envi, pour
lever un plus large tribut sur les passions et la bourse du peuple.

Le grand Cirque paraît avoir été entouré de cellules voûtées (_cellæ_ et
_fornices_), qui ne servaient qu'à la Prostitution pour l'usage du bas
peuple, avant, pendant et après les jeux; mais il ne faudrait pas faire
entrer ces asiles de débauche, accrédités par l'usage, dans la catégorie
des lupanars réglementés par la police édilienne. Prudentius, en
racontant le martyre de sainte Agnès, dit positivement que les grandes
voûtes et les portiques qui subsistaient encore de son temps auprès du
grand Cirque, avaient été abandonnés à l'exercice public de la débauche;
et Panvinius, dans son traité _des Jeux_ du Cirque, conclut, de ce
passage, que tous les cirques avaient également des lupanars, comme
annexes indispensables. On sait, en effet, que les mérétrices qui
assistaient aux solennités du cirque et aux représentations du théâtre,
quittaient leur siége aussi souvent qu'elles étaient appelées, pour
contenter des désirs qui se multipliaient et s'échauffaient autour
d'elles. Le savant jésuite Boulenger, dans son traité _du Cirque_,
n'hésite pas à déclarer que la Prostitution avait lieu dans le Cirque,
dans le théâtre même, et il cite ce vers d'un vieux poëte latin, en
l'honneur d'une courtisane bien connue au grand Cirque: _Deliciæ populi,
magno notissima Circo Quintilia_. En effet, sous les gradins que le
peuple occupait, se croisaient des voûtes formant de sombres retraites,
favorables à la Prostitution populaire, qui ne demandait pas tant de
raffinements. On serait presque autorisé à donner la même destination
aux ruines d'une immense construction souterraine, qu'on voit encore
près de l'ancien port de Misène, et qu'on appelle toujours les _Cent
Chambres_ (_centum cameræ_). Il est probable que ce singulier édifice,
dont l'usage est resté ignoré et incompréhensible, n'était qu'un vaste
lupanar approprié aux besoins des équipages de la flotte romaine.

Mais habituellement les lupanars, loin d'être établis sur d'aussi
gigantesques proportions, ne contenaient qu'un nombre assez borné de
cellules très-étroites, sans fenêtres, n'ayant pas d'autre issue qu'une
porte, qui n'était fermée souvent que par un rideau. Le plan d'une des
maisons de Pompéï peut donner une idée fort juste de ce qu'était un
lupanar, quant à l'ordonnance des cellules, qui s'ouvraient sans doute
sous un portique et sur une cour intérieure, comme dans ces maisons où
les chambres à coucher (_cubiculi_), généralement fort exiguës et
contenant à peine la place d'un lit, ne sont éclairées que par une
porte, où deux personnes ne passeraient pas de front. Les chambres
étaient seulement plus nombreuses et plus rapprochées les unes des
autres dans les lupanars. Pendant le jour, l'établissement étant fermé
n'avait pas besoin d'enseigne, et ce n'était qu'un luxe inutile lorsque
le maître du lieu faisait peindre sur la muraille l'attribut obscène de
Priape: on en suspendait la figure à l'entrée du repaire qui lui était
dédié. Le soir, dès la neuvième heure, un pot à feu ou une grosse lampe
en forme de phallus servait de phare à la débauche, qui s'y rendait
d'un pas hardi ou qui y était quelquefois attirée par hasard. Les filles
se rendaient chacune à son poste avant l'ouverture de la maison; chacune
avait sa cellule accoutumée, et devant la porte de cette cellule, un
écriteau sur lequel était inscrit le nom d'emprunt (_meretricium nomen_)
que portait la courtisane dans l'habitude de son métier. Souvent,
au-dessous du nom, se trouvait marqué le taux de l'admission dans la
cellule, pour éviter des réclamations de part et d'autre. La cellule
était-elle occupée, on retournait l'écriteau, derrière lequel on lisait:
OCCUPATA. Quand la cellule n'avait pas d'occupant, on disait, dans le
langage de l'endroit, qu'elle était _nue_ (_nuda_). Plaute, dans son
_Asinaria_, et Martial, dans ses épigrammes, nous ont conservé ces
détails de moeurs. «Qu'elle écrive sur sa porte, dit Plaute: _Je suis
occupée_.» Ce qui prouve qu'en certaines circonstances, l'inscription
était tracée à la craie ou au charbon par la courtisane elle-même.
«L'impudique _lena_, dit Martial, ferme la cellule dégarnie d'amateur»
(_obscena nudam lena fornicem clausit_). Un passage de Sénèque, mal
interprété, avait fait croire que dans certains lupanars, les
mérétrices, qui se tenaient en dehors de la porte, portaient l'écriteau
pendu au cou et même attaché au front; mais on a mieux compris cette
phrase: _Nomen tuum pependit in fronte; stetisti cum meretricibus_, en
voyant cet écriteau suspendu devant la porte (_in fronte_), tandis que
les filles restaient assises à côté.

Les chambres étaient meublées à peu près toutes de la même manière; la
différence ne consistait que dans le plus ou moins de propreté du
mobilier et dans les peintures qui ornaient les cloisons. Ces peintures
à la détrempe et à l'eau d'oeuf représentaient, soit en tableaux, soit
en ornements, les sujets les plus conformes à l'usage habituel du local:
c'étaient, dans les lupanars du peuple, des scènes grossières de la
Prostitution; dans les lupanars d'un ordre plus relevé, c'étaient des
images érotiques tirées de la mythologie; c'étaient des allégories aux
cultes de Vénus, de Cupidon, de Priape et des dieux lares de la
débauche. Le phallus reparaissait sans cesse sous les formes les plus
bouffonnes; il devenait tour à tour oiseau, poisson, insecte; il se
blottissait dans des corbeilles de fruits; il poursuivait les nymphes
sous les eaux et les colombes dans les airs; il s'enroulait en
guirlandes, il se tressait en couronnes: l'imagination du peintre
semblait se jouer avec le signe indécent de la Prostitution, comme pour
en exagérer l'indécence; mais ce qui est remarquable, dans ces peintures
si bien appropriées à la place qu'elles occupaient, on ne voyait jamais
figurer isolément l'organe de la femme, comme si ce fût une convention
tacite de le respecter dans le lieu même où il était le plus méprisable.
Au reste, les mêmes scènes, les mêmes images, se rencontraient souvent
dans l'ornementation peinte des chambres à coucher conjugales: la pudeur
des yeux n'existait plus chez les Romains, qui avaient presque déifié
la nudité. La décoration intérieure des cellules du lupanar ne se
recommandait pas, d'ailleurs, par sa fraîcheur et par son éclat: la
fumée des lampes et mille souillures sans nom déshonoraient les
murailles qui portaient çà et là les stigmates de leurs hôtes inconnus.
Quant à l'ameublement, il se composait d'une natte, d'une couverture et
d'une lampe. La natte, d'ordinaire grossièrement tressée en jonc ou en
roseau, était souvent déchiquetée et toujours usée, aplatie; on la
remplaçait, dans quelques maisons, par des coussins et même par un petit
lit en bois (_pulvinar_, _cubiculum_, _pavimentum_); la couverture,
hideusement tachée, n'était qu'un misérable assemblage de pièces, en
étoffes différentes, qu'on appelait, à cause de cela, _cento_ ou
rapiéçage. La lampe, en cuivre ou en bronze, répandait une clarté
indécise à travers une atmosphère chargée de miasmes délétères qui
empêchaient l'huile de brûler et la flamme de s'élever au-dessus de son
auréole fumeuse. Ce misérable mobilier était choisi exprès, pour que
personne n'eût l'idée de se l'approprier: il n'y avait rien à voler dans
ces lieux-là.

Cependant il est certain, d'après les désignations mêmes des maisons de
débauche, qu'elles n'étaient pas toutes fréquentées par la vile
populace, et qu'elles offraient par conséquent de notables différences
en leur régime intérieur. Dans les lupanars les mieux ordonnés, une
fontaine et un bassin ornaient la cour carrée, _impluvium_, autour de
laquelle on avait ménagé les cellules ou chambres, _cellæ_; ailleurs,
ces chambres se nommaient _sellæ_, siéges à s'asseoir, parce qu'elles
étaient trop petites pour y mettre un lit. Mais dans les lupanars
réservés exclusivement à la plèbe, et qui n'étaient autres que des caves
ou des souterrains, chaque cellule, étant voûtée, se nommait _fornix_;
c'est de ce mot-là, devenu bientôt synonyme de _lupanar_, qu'on a fait
_fornication_, pour exprimer ce qui se passait dans les ténèbres des
_fornices_. L'odeur infecte de ces voûtes était proverbiale, et ceux qui
y avaient pénétré portaient longtemps avec eux cette odeur nauséabonde
dans laquelle on ne sentait pas seulement la fumée et l'huile: _Olenti
in fornice_, dit Horace, _redolet adhuc fuliginum fornicis_, dit
Sénèque. Il y avait des lupanars du dernier ordre, qu'on appelait
_stabula_, parce que les visiteurs y étaient reçus pêle-mêle sur la
paille, comme dans une écurie. Les _pergulæ_ ou balcons devaient ce
surnom à leur genre de construction: ici, une galerie ouverte régnait le
long du premier étage et surplombait la voie publique; les filles
étaient mises en montre sur cette espèce d'échafaud, et le lénon ou la
léna se tenait, en bas, à la porte; là, au contraire, lénon ou léna
occupait une fenêtre haute et dominait du regard son troupeau de garçons
ou de filles. Quelquefois la _pergula_ n'était qu'une petite maison
basse à auvent, sous lequel étaient assises les victimes de l'un et de
l'autre sexe. Quand le _lupanar_ était surmonté d'une sorte de tour ou
de pyramide, en haut de laquelle on allumait le soir un fanal, on
l'appelait _turturilla_ ou colombier, parce que les tourterelles ou les
colombes y avaient leur nid; saint Isidore de Séville, en parlant de ces
nids-là, se permet un jeu de mots assez peu orthodoxe: _Ita dictus
locus, quo corruptelæ fiebant, quod ibi turturi opera daretur, id est
peni_. Le _casaurium_ était le lupanar extra-muros, simple cabane
couverte de chaume ou de roseaux, qui servait de retraite à la troupe
errante des filles en contravention avec la police de l'édile. Le mot
_casaurium_, dans la bouche du peuple, ne semblait pas venir de plus
loin que _casa_, chaumière, hutte, ou baraque; mais les savants
retrouvaient dans ce mot-là l'étymologie grecque de +kassa+ ou de
+kasaura+, qui signifiait _meretrix_: +kasaura+ avait fait tout
naturellement _casaurium_. C'était dans ces bouges que se réfugiaient
quelquefois les _scrupedæ_ (_pierreuses_), que la Prostitution cachait
ordinairement au milieu des pierres et des décombres.

Les lupanars avaient, en outre, des noms généraux qui s'appliquaient à
tous sans distinction: «_Meritoria_, dit saint Isidore de Séville, ce
sont les lieux secrets où se commettent les adultères.» C'étaient
surtout ceux consacrés à la Prostitution des hommes, des enfants, des
_meritorii_. «_Ganeæ_, dit Donatius, ce sont des tavernes souterraines,
où l'on fait la débauche, et dont le nom dérive du grec, +gas+, terre;»
«_Ganei_, dit le jésuite Boulenger, ce sont des boutiques de
Prostitution, ainsi nommées par analogie avec +ganos+, volupté, et
+gynê+, femme.» On employait fréquemment l'expression de _lustrum_ dans
le sens de lupanar, et ce qui n'avait été d'abord qu'un jeu de mots
était devenu une locution usuelle où l'on ne cherchait plus malice.
_Lustrum_ signifiait à la fois _expiation_ et _bois sauvage_. Les
premiers errements de la Prostitution s'enfonçaient dans l'ombre épaisse
des forêts, et depuis, comme pour expier ces moeurs de bête fauve, les
prostituées payaient un impôt _lustral_ expiatoire: de là l'origine du
mot _lustrum_ pour _lupanar_. «Ceux qui, dans les lieux retirés et
honteux, s'abandonnent aux vices de la gourmandise et de l'oisiveté, dit
Festus, méritent qu'on les accuse de vivre en bêtes (_in lustris vitam
agere_).» Le poëte Lucilius nous fait encore mieux comprendre la
véritable portée de cette expression dans ce vers: «Quel commerce
fais-tu donc en quêtant autour des murs dans les endroits écartés? (_in
lustris circum oppida lustrans_).» On appliquait avec raison le nom de
_desidiabula_ aux lupanars, pour représenter l'oisiveté de ses
malheureux habitants. S'il n'y avait que des femmes dans un
établissement de Prostitution, il prenait les noms de _sénat des
femmes_, de _conciliabule_, de _cour des mérétrices_ (_senatus
mulierum_, _conciliabulum_, _meretricia curia_, etc.); et selon que ces
noms étaient pris en bonne ou en mauvaise part, les épithètes qu'on y
ajoutait en complétaient le sens; Plaute traite aussi de _conciliabule
de malheur_ un de ces lieux infâmes. Quand l'une et l'autre Vénus,
suivant le terme latin le plus décent, trouvait à se satisfaire dans ces
repaires, on les qualifiait pompeusement de _réunion de tous les
plaisirs_ (_libidinum consistorium_).

Le personnel d'un lupanar variait autant que sa clientèle. Tantôt le
_leno_ ou la _lena_ n'avait dans son établissement que des esclaves
achetés de ses deniers et formés par ses leçons; tantôt ce personnage
n'était que le propriétaire du local et servait seulement
d'intermédiaire à ses clientes, qui lui laissaient une part dans les
bénéfices de chaque nuit; ici, le maître ou la maîtresse du logis
suffisait à tout, préparait les écriteaux, discutait les marchés,
apportait de l'eau ou des rafraîchissements, faisait sentinelle et
gardait les cellules _occupées_; là, ces spéculateurs dédaignaient de se
mêler de ces menus détails: ils avaient des servantes et des esclaves
qui vaquaient chacun à son emploi spécial; les _ancillæ ornatrices_
veillaient à la toilette des sujets, réparaient les désordres de la
toilette et refardaient le visage; les _aquarii_ ou _aquarioli_
distribuaient des boissons rafraîchissantes, de l'eau glacée, du vin et
du vinaigre aux débauchés qui se plaignaient de la chaleur ou de la
fatigue; le _bacario_ était un petit esclave qui donnait à laver et
présentait l'eau dans un vase (_bacar_) à long manche et à long goulot;
enfin, le _villicus_ ou fermier avait pour mission de débattre les prix
avec les clients et de se faire payer, avant de retourner l'écriteau
d'une cellule. Il y avait, en outre, des hommes et des femmes attachés à
l'établissement, pour pratiquer en sous-ordre le _lenocinium_; pour
aller aux alentours du lupanar recruter des chalands; pour appeler, pour
attirer, pour entraîner les jeunes et les vieux libertins: de là leurs
dénominations d'_adductores_, de _conductores_, et surtout
d'_admissarii_. Ces émissaires de Prostitution tiraient ce nom de ce
qu'ils étaient toujours prêts, au besoin, à changer de rôle et à se
prostituer eux-mêmes, si l'occasion s'offrait d'exciter à la débauche
pour leur propre compte. Au reste, dans la langue des éleveurs et des
paysans romains, _admissarius_ était tout simplement, tout naïvement,
l'étalon, le taureau, qu'on amène à la vache ou à la jument. Cicéron,
dans son discours contre Pison, nous donne une preuve de la monomanie de
ces chasseurs d'hommes et de ces chercheurs de plaisir: «Or, cet
admissaire, dès qu'il sut que ce philosophe avait fait un grand éloge de
la volupté, se sentit piqué au vif, et il stimula tous ses instincts
voluptueux, à cette pensée qu'il avait trouvé non pas un maître de
vertu, mais un prodige de libertinage.»

Le costume des _meretrices_ dans les lupanars n'était caractérisé que
par la coiffure, qui consistait en une perruque blonde; car la
courtisane prouvait par là qu'elle n'avait aucune prétention au titre de
matrone, toutes les Romaines ayant des cheveux noirs qui témoignaient
pour elles de leur naissance _ingénue_. Cette perruque blonde, faite
avec des cheveux ou des crins dorés et teints, semble avoir été la
partie essentielle du déguisement complet que la courtisane affectait en
se rendant au lupanar; où elle n'entrait même qu'avec un nom de guerre
ou d'emprunt. Elle devait, d'ailleurs, sur d'autres points, éviter toute
ressemblance avec les femmes honnêtes; ainsi, elle ne pouvait porter la
bandelette (_vitta_), large ruban avec lequel les matrones tenaient
leurs cheveux retroussés; elle ne pouvait revêtir une stole, longue
tunique tombant sur les talons, réservée exclusivement aux matrones:
«Ils appelaient _matrones_, dit Festus, celles qui avaient le droit
d'avoir des stoles.» Mais les règlements de l'édile relatifs à
l'habillement des courtisanes ne concernaient pas celui qu'elles
adoptaient pour le service des lupanars. Ainsi, dans la plupart,
étaient-elles nues, absolument nues ou couvertes d'un voile de soie
transparent, sous lequel on ne perdait aucun secret de leur nudité, mais
toujours coiffées de la perruque blonde, ornée d'épingles d'or, ou
couronnée de fleurs. Non-seulement elles attendaient nues dans leurs
cellules, ou bien se promenant sous le portique (_nudasque meretrices
furtim conspatiantes_, dit Pétrone), mais encore, à l'entrée du lupanar,
dans la rue, sous le regard des passants: Juvénal, dans sa XIe satire,
nous montre un infâme giton sur le seuil de son antre puant (_nudum
olido stans fornice_). Souvent, à l'instar des prostituées de Jérusalem
et de Babylone, elles se voilaient la face, en laissant le reste du
corps sans voile, ou bien elles ne couvraient que leur sein avec une
étoffe d'or (_tunc nuda papillis prostitit auratis_, dit Juvénal). Les
amateurs (_amatores_) n'avaient donc qu'à choisir d'après leurs goûts.
Le lieu n'était, d'ailleurs, que faiblement éclairé par un pot à feu ou
par une lampe qui brûlait à la porte, et l'oeil le plus perçant ne
découvrait dans le rayon lumineux que des formes immobiles et des poses
voluptueuses. Dans l'intérieur des cellules, on n'en voyait pas beaucoup
davantage, quoique les objets fussent rapprochés de la vue, «et parfois
même, la lampe s'éteignant faute d'air ou d'huile, on ne savait pas
même, dit un poëte, si l'on avait affaire à Canidie ou à son aïeule.»

Lorsqu'une malheureuse, lorsqu'une pauvre enfant se sacrifiait pour la
première fois, c'était fête au lupanar; on appendait à la porte une
lanterne qui jetait une lumière inaccoutumée sur les abords de ce
mauvais lieu; on entourait de branches de laurier le frontispice de
l'horrible sanctuaire: ces lauriers outrageaient la pudeur publique
pendant plusieurs jours; et quelquefois, le sacrifice consommé, l'auteur
de cette vilaine action, qu'il payait plus cher, sortait du bouge,
couronné lui-même de lauriers. Cet impur ennemi de la virginité
s'imaginait avoir remporté là une belle victoire, et la faisait célébrer
par des joueurs d'instruments qui appartenaient aussi au personnel de
la débauche. Un tel usage, toléré par l'édile, était un outrage d'autant
plus sanglant pour les moeurs, que les nouveaux mariés conservaient,
surtout dans le peuple, une coutume analogue, et ornaient aussi de
branches de laurier les portes de leur demeure le lendemain des noces.
«_Ornentur_, dit Juvénal, _postes et grandi janua lauro_.» Tertullien
dit aussi en parlant de la nouvelle épouse: «Qu'elle ose sortir de cette
porte décorée de guirlandes et de lanternes, comme d'un nouveau
consistoire des débauches publiques.» On pourrait aussi entendre que
l'établissement et l'ouverture d'un nouveau lupanar donnaient lieu à ce
déploiement de lauriers et d'illuminations. En lisant Martial, Catulle
et Pétrone, on est forcé, avec tristesse, avec horreur, d'avouer que la
Prostitution des enfants mâles, dans les lupanars de Rome, était plus
fréquente que celle des femmes. Ce fut Domitien qui eut l'honneur de
défendre cette exécrable Prostitution, et si la loi qu'il décréta pour
l'empêcher ne fut pas rigoureusement observée, on doit croire qu'elle
arrêta les progrès effrayants de ces monstruosités. Martial adresse à
l'empereur cet éloge, qui nous permet de suppléer au silence des
historiens sur la loi domitienne relative aux lupanars: «Le jeune
garçon, mutilé autrefois par l'art infâme d'un avide trafiquant
d'esclaves, le jeune garçon ne pleure plus la perte de sa virilité, et
la mère indigente ne vend plus au riche entremetteur son fils, destiné
à la Prostitution. La pudeur qui, avant vous, avait déserté le lit
conjugal, a commencé à pénétrer jusque dans les réduits de la débauche.»
Ainsi donc, sous Domitien, on ne châtra plus les enfants, que l'on
changeait ainsi en femmes pour l'usage de la Prostitution, et Nerva
confirma l'édit de son prédécesseur; mais cette castration continua de
se faire, hors de l'empire romain, ou du moins hors de Rome, et des
marchands d'esclaves y amenaient sans cesse, sur le marché public, de
jeunes garçons mutilés de différentes manières, que proscrivait la
jurisprudence romaine, tout en autorisant les prêtres de Cybèle à faire
des eunuques, et les maîtres, à retrancher, en partie du moins, la
virilité de leurs esclaves. On connaissait donc trois espèces
d'eunuques, toutes trois utilisées par la débauche: _castrati_, ceux qui
n'avaient rien gardé de leur sexe; _spadones_, ceux qui n'en avaient que
le signe impuissant; et _thlibiæ_, ceux qui avaient subi, au lieu du
tranchant de l'acier, la compression d'une main cruelle.

Nous ne trouvons dans les écrivains latins que trois descriptions de
l'intérieur d'un lupanar et de ce qui s'y passait. Une de ces
descriptions, la plus célèbre, nous introduit avec Messaline dans le
bouge obscène où elle se prostitue aux muletiers de Rome: «Dès qu'elle
croyait l'empereur endormi, raconte Juvénal dans son admirable poésie,
que la prose est incapable de rendre, l'auguste courtisane, qui osait
préférer au lit des Césars le grabat des prostituées, et revêtir la
cuculle de nuit destinée à s'y rendre, se levait, accompagnée d'une
seule servante. Cachant ses cheveux noirs sous une perruque blonde, elle
entre dans un lupanar très-fréquenté, dont elle écarte le rideau
rapiécé; elle occupe une cellule qui est la sienne; nue, la gorge
couverte d'un voile doré, sous le faux nom de Lysisca inscrit à sa
porte, elle étale le ventre qui t'a porté, noble Britannicus! Elle
accueille d'un air caressant tous ceux qui entrent et leur demande le
salaire; puis, couchée sur le dos, elle soutient les efforts de nombreux
assaillants. Enfin, quand le lénon congédie ses filles, elle sort
triste, et pourtant elle n'a fermé sa cellule que la dernière; elle
brûle encore de désirs qu'elle n'a fait qu'irriter, et, fatiguée
d'hommes, mais non pas rassasiée, elle se retire le visage souillé, les
yeux éteints, noircie par la fumée de la lampe; elle porte au lit
impérial l'odeur du lupanar.» La fière indignation du poëte éclate dans
ce tableau et en fait presque disparaître l'obscénité. Après Juvénal,
c'est tomber bien bas que de citer un simple commentateur, Symphosianus,
qui a écrit sur l'_Histoire d'Apollonius de Tyr_ ce roman grec rempli de
fables, que toutes les littératures du moyen âge avaient adopté et
popularisé: «La jeune fille se prosterne aux pieds du lénon, dit
Symphosianus; elle s'écrie: Aie pitié de ma virginité et ne prostitue
pas mon corps en me déshonorant par un honteux écriteau! Le lénon
appelle le fermier des filles, et lui dit: «Qu'une servante vienne la
parer et qu'on mette sur l'écriteau: Celui qui déflorera Tarsia donnera
une demi-livre d'argent (environ 150 fr. de notre monnaie); ensuite,
elle sera livrée à tout venant, moyennant une pièce d'or (20 fr.)» Ce
passage serait encore plus précieux pour l'histoire des moeurs romaines,
si l'on était plus sûr du sens exact des mots _mediam libram_ et
_singulos solidos_, qui établissent, les uns, le prix particulier de la
virginité, les autres, le salaire commun de la Prostitution.

Pétrone, dans son _Satyricon_, nous a laissé un morceau trop curieux,
trop important, pour que nous ne le citions pas textuellement: c'est la
peinture d'un lupanar romain: «Las enfin de courir et baigné de sueur,
j'aborde une petite vieille qui vendait de grossiers légumes:
«Dites-moi, la mère, dis-je, est-ce que vous ne savez pas où j'habite?»
Charmée d'une politesse si naïve: «Pourquoi ne le saurais-je?»
reprit-elle. Elle se lève et se met à marcher devant moi. Je pensais que
ce fût une devineresse; mais bientôt, quand nous fûmes arrivés dans un
lieu très-écarté, cette aimable vieille tira un mauvais rideau: «C'est
ici, dit-elle, où vous devez habiter (_hic, inquit, debes habitare_).»
Comme j'affirmais ne pas connaître la maison, je vis des gens qui se
promenaient entre des mérétrices nues et leurs écriteaux. Je compris
tard, et même trop tard, que j'avais été amené dans un lieu de
Prostitution. Détestant les piéges de cette maudite vieille, je me
couvris la tête avec ma robe, et je me mis à fuir, au milieu du lupanar,
jusqu'à l'issue opposée (_ad alteram partem_).» Ce dernier trait du
récit sert à prouver qu'un lupanar avait d'ordinaire deux issues: l'une
par où l'on entrait, l'autre par où l'on sortait, sans doute sur deux
rues différentes, afin de mieux cacher les habitudes de ceux qui s'y
rendaient. On peut en conclure qu'il y avait pour un homme estimé une
sorte de honte à fréquenter ces lieux-là, malgré la tolérance des moeurs
romaines à cet égard. Il est certain, d'ailleurs, d'après diverses
autorités qui confirment le témoignage de Pétrone, qu'on n'entrait pas
au lupanar et qu'on n'en sortait pas sans avoir la tête couverte ou le
visage caché; les uns portaient, à cet effet, un cuculle ou capuchon
rabattu sur les yeux; les autres s'enveloppaient la tête avec leur robe
ou leur manteau. Sénèque, dans la _Vie heureuse_, parle d'un libertin
qui fréquentait les mauvais lieux non pas timidement, non pas en
cachette, mais même à visage découvert (_inoperto capite_). Capitolinus,
dans l'_Histoire Auguste_, nous montre aussi un empereur débauché,
visitant la nuit tavernes et lupanars, la tête couverte d'un cuculle
vulgaire (_obtecto capite cucullo vulgari_).

Quant au salaire des lupanars, il ne devait pas être fixe, puisque
chaque fille avait un écriteau indiquant son nom et son prix. Le passage
de Symphosianus, cité plus haut, a égaré les commentateurs qui ont
cherché à évaluer, chacun à sa manière, le tarif que le lénon avait
fixé pour la défloration de Tarsia et pour le prix courant de ses
faveurs; car les savants ne sont pas d'accord sur la valeur de la livre
et du sou dans l'antiquité. Symphosianus ne dit pas, d'ailleurs, s'il
s'agissait de la livre d'or ou de la livre d'argent. Dans le premier
cas, on a estimé que la demi-livre demandée sur l'écriteau de Tarsia, à
titre de vierge, représentait 433 fr. de notre monnaie actuelle; ce ne
serait que 37 fr. 64 c., si le lénon voulait parler d'une demi-livre
d'argent. Nous avons fait d'autres calculs et nous sommes arrivé à un
autre résultat. Selon nous, le prix de la prélibation (_primæ
aggressionis pretium_, disent les savants) aurait été de 150 fr.; quant
au taux des _stuprations_ suivantes, le docte Pierrugues le porte à 11
fr. 42 c. pour le sou d'or, et à 78 c. pour le sou d'argent. Nous avons
trouvé, dans nos chiffres, que c'étaient 20 fr. Au reste, ce salaire
n'avait rien d'uniforme, et comme il ne fut jamais soumis à aucun
contrôle administratif, il variait suivant les mérites et la réputation
de la personne que faisait connaître son écriteau nominatif. Cependant,
il y a dans Pétrone un détail précis qui nous permet de savoir à quel
prix on louait une cellule dans un lupanar: «Tandis que j'errais, dit
Ascylte, par toute la ville, sans découvrir en quel endroit j'avais
laissé mon gîte, je fus abordé par un citoyen à l'air respectable, qui
me promit très-obligeamment de me servir de guide. Entrant donc dans des
ruelles tortueuses, il me conduisit en ce mauvais lieu où il me fit ses
propositions malhonnêtes en tirant sa bourse. Déjà la dame du lieu avait
touché un as pour la cellule (_jam pro cellâ meretrix assem exegerat_).»
Si le louage d'une cellule coûtait un as (un peu plus d'un sou), on doit
supposer que le reste ne se payait pas fort cher. En effet, quand
Messaline demande le salaire (_æra proposcit_), Juvénal nous fait
entendre clairement qu'elle se contente de quelque monnaie de cuivre.
Nous avons déjà parlé ailleurs des prostituées qui ne se taxaient qu'à
deux oboles et à un quadrans, ce qui les avait fait surnommer
_quadrantariæ_ et _diobolares_. Festus explique ainsi le nom de
celles-ci: _Diobolares meretrices dicuntur, quæ duobus obolis ducuntur._
C'était la concurrence qui avait fait tomber si bas le salaire de la
Prostitution.

[Illustration:
  Alp. Cabasson del.
  Drouart imp.
  Alp. Leroy et F. Lefman. Sculp.

  LUPANAR ROMAIN
]




CHAPITRE XVIII.

  SOMMAIRE. --A quelle époque remonte l'établissement de la Prostitution
  légale à Rome. --De l'inscription des prostituées. --Ce que dit Tacite
  du motif de cette inscription. --Femmes et filles de sénateurs
  réclamant la _licencia stupri_. --Avantages que l'état et la société
  retiraient de l'inscription des courtisanes. --Le taux de chaque
  prostituée fixé sur les registres de l'édile. --Serment des
  courtisanes entre les mains de l'édile. --Pourquoi l'inscription
  matriculaire des _meretrices_ se faisait chez l'édile. --De la
  compétence de l'édile, en matière de Prostitution. --Police de la rue.
  --Les Prostitutions vagabondes. --Julie, fille d'Auguste. --Police de
  l'édile dans les maisons publiques. --Les édiles plébéiens et les
  grands édiles patriciens. --Ce qui arriva à un édile qui voulut forcer
  la porte de la maison de la _meretrix_ Mamilia. --Des divers endroits
  où se pratiquait la Prostitution frauduleuse. --Les bains publics.
  --La femme du consul, aux bains de Teanum. --Luxe et corruption des
  bains de Rome. --Mélange des sexes dans les bains publics. --Le bain
  de Scipion. --Les _balneatores_ et les _aliptes_. --Les débauchés de
  la cour de Domitien, aux bains publics. --Bains gratuits pour le bas
  peuple. --Bains de l'aristocratie et des gens riches. --Tolérance de
  la Prostitution des bains. --Les serviteurs et servantes des bains.
  --Les _fellatrices_ et les _fellatores_. --Le fellateur Blattara et la
  fellatrice Thaïs. --Zoïle. --La pantomime des _Attélanes_. --Les
  cabarets. --Infamie attachée à leur fréquentation. --Description d'une
  _popina_ romaine. --Le _stabulum_. --Les _cauponæ_ et les
  _diversoria_. --Visites domiciliaires nocturnes de l'édile. --Les
  caves des boulangeries. --Police édilitaire pour les lupanars.
  --Contraventions, amendes et peines afflictives. --A quoi s'exposait
  Messaline, en exerçant le _meretricium_ dans un lupanar. --De
  l'installation d'une femme dans un mauvais lieu. --Les délégués de
  l'édile. --Heures d'ouverture et de fermeture des lupanars et autres
  mauvais lieux publics. --Les _meretrices_ au Cirque. --La Prostitution
  des théâtres. --Les crieurs du théâtre. --La Prostitution errante.
  --Les murs extérieurs des maisons et des monuments, mis, par
  l'édilité, sous la protection d'Esculape pour les préserver des
  souillures des passants. --Impudicité publique des prostituées des
  carrefours et ruelles de Rome. --Catulle retrouve sa Lesbia parmi ces
  femmes. --Le tribunal de l'édile. --Distinction établie par Ulpien,
  entre _appeler_ et _poursuivre_. --Pouvoirs donnés par la loi aux
  pères et aux tuteurs sur leurs fils et pupilles qui se livraient à la
  débauche. --Les _adventores_. --Les _venatores_. --La jeunesse
  d'Alcinoüs. --Les _salaputii_. --Le poëte Horace _putissimum penem_.
  --Les _semitarii_. --_Adulter_, _scortator_ et _moechus_.
  --_Moechocinædus_ et _moechisso_. --Héliogabale aux lupanars.
  --Ordonnances somptuaires relatives aux mérétrices. --Costume des
  courtisanes. --Leur chaussure. --Leur coiffure. --Défense faite aux
  prostituées de mettre de la poudre d'or dans leurs cheveux. --Les
  cheveux bleus et les cheveux jaunes. --Costume national des
  prostituées de Tyr et de Babylone. --L'_amiculum_ ou petit ami.
  --_Galbanati_, _galbani_ et _galbana_. --La mitre, la tiare et le
  nimbe. --Origine de ces trois coiffures. --Défense faite aux
  mérétrices d'avoir des litières et des voitures. --Carmenta,
  inventrice des voitures romaines. --La basterne et la litière. --La
  _cella_ et l'octophore. --Les lupanars ambulants. --La loi Oppia.


On ne saurait dire à quelle époque s'établit régulièrement à Rome la
Prostitution légale, ni quand elle fut soumise à des lois de police,
sous la juridiction spéciale des édiles. Mais il est probable que ces
magistrats, dès le commencement de l'édilité, qui remontait à l'an de
Rome 260, s'occupèrent d'imposer certaines limites à la Prostitution
des rues, et de lui tracer une sorte de jurisprudence dans l'intérêt du
peuple. Malheureusement, il n'est resté de cette jurisprudence que des
traits épars, douteux ou presque effacés, qui permettent toutefois d'en
apprécier la sagesse et l'équité. On pourrait presque assurer qu'aucune
des dispositions prévoyantes de la police moderne à l'égard des femmes
de mauvaise vie n'avait été négligée par l'édilité romaine. Cette
magistrature populaire avait reconnu qu'elle devait, en laissant à ces
femmes dégradées la plus grande liberté possible, les empêcher d'exercer
une sorte d'usurpation effrontée sur les femmes de bien; voilà pourquoi
elle s'était attachée surtout à donner en quelque sorte à la
Prostitution un caractère public, à lui infliger des marques
distinctives, à la noter d'infamie aux yeux de tous, afin de lui ôter
l'envie et les moyens de s'approprier indûment les priviléges de la
vertu et de la pudeur. En ne tolérant pas qu'une courtisane pût être
prise pour une matrone, on épargnait à la matrone l'injure de pouvoir
être prise pour une courtisane. Le premier soin des édiles fut donc de
forcer la courtisane à venir elle-même devant eux avouer sa profession
infâme, en leur demandant le droit de s'y livrer ouvertement avec cette
autorisation légale qu'on appelait _licentia stupri_. Telle est
l'origine de l'inscription des filles publiques sur les registres de
l'édile.

On ne possède, du reste, aucun renseignement sur le mode de cette
inscription: il paraît que toute femme qui voulait faire métier de son
corps (_sui quæstum facere_), était tenue de se présenter devant l'édile
et de lui déclarer ce honteux dessein, que l'édile essayait parfois de
combattre par quelques bons conseils. Si cette femme persistait, elle se
faisait enregistrer comme vouée désormais à la Prostitution; elle
indiquait son nom, son âge, le lieu de sa naissance, le nom d'emprunt
qu'elle choisissait dans son nouvel état, et même, s'il faut en croire
un commentateur, le prix qu'elle adoptait une fois pour toutes comme
tarif de son odieux commerce. Tacite dit, au livre II de ses _Annales_,
que cette inscription chez l'édile était fort anciennement exigée des
femmes qui voulaient se prostituer, et que le législateur avait pensé ne
pouvoir mieux punir ces impudiques, que de les contraindre ainsi à
prendre acte de leur déshonneur (_more inter veteres recepto, qui satis
poenarum adversus impudicas in ipsâ professione flagitii credebant_).
Mais ce qui fut un frein dans les temps austères de la république,
devint sous les empereurs un jeu et une dérision, puisqu'on vit alors
des filles et des femmes de sénateurs réclamer de l'édile la _licentia
stupri_. On comprend, d'ailleurs, quelle était l'utilité judiciaire de
l'inscription. D'une part, on avait obtenu de la sorte une liste
authentique de toutes les femmes qui devaient payer à l'État l'impôt de
la Prostitution, le vectigal attaché comme une servitude à ce honteux
trafic; d'une autre part, dans tous les cas où une courtisane manquait
au devoir de sa profession, dans les rixes, les querelles, les
différends, les scandales, les contraventions, les délits de toute
nature, auxquels cette honteuse profession donnait souvent lieu, on
n'avait qu'à consulter les registres de l'édile, pour trouver l'état
civil de la personne mise en cause. On savait de la sorte, non-seulement
le véritable nom de la coupable ou de la victime, mais encore son nom de
guerre, _luparium nomen_, sous lequel on la connaissait dans le monde de
la débauche. Plaute, dans son _Poenulus_, parle de ces créatures avilies
qui changeaient de nom pour faire un indigne commerce de leur corps
(_namque hodie earum mutarentur nomina, facerentque indignum genere
quæstum corpore_). Il n'était pas moins nécessaire de consigner sur les
registres le taux que chacune fixait pour sa marchandise, car le savant
Pierrugues a recueilli ce fait, si étrange qu'il soit, dans son
_Glossarium eroticum_: qu'on allait devant l'édile débattre la valeur et
le payement d'une Prostitution, comme s'il se fût agi d'un pain ou d'un
fromage (_tanquam mercedis annonariæ, de pretio concubitûs jus dicebat
ædilis_). La tâche de l'édile était donc multiple et souvent bien
délicate, mais l'édile suffisait à tout.

L'inscription d'une courtisane sur les registres de la _licentia stupri_
était indélébile, et jamais une femme qui avait reçu cette tache ne
pouvait s'en laver ni la faire disparaître. Elle avait beau renoncer à
sa scandaleuse profession et se faire à elle-même une espèce d'amende
honorable, en vivant chastement, en se mariant, en mettant au jour des
enfants semi-légitimes, il n'y avait pas de pouvoir social ou religieux
qui eût le droit de la réhabiliter entièrement et de rayer son nom dans
les archives de la Prostitution légale. Elle restait, d'ailleurs, comme
nous l'avons déjà dit, stigmatisée par la note d'infamie, qu'elle avait
méritée à une époque quelconque de sa vie, sous l'empire de la
nécessité, de la misère ou même de l'ignorance. Et pourtant, suivant
l'observation du savant Douza, aussitôt que les _meretrices_ quittaient
le métier, elles s'empressaient de reprendre leur vrai nom et de laisser
dans le lupanar le faux nom qu'elles avaient affiché sur leur écriteau.
Un jurisconsulte, qui ne cite pas ses autorités, a prétendu que toute
courtisane, au moment de son inscription, prêtait serment dans les mains
de l'édile et jurait de n'abandonner jamais l'ignoble profession qu'elle
acceptait librement, sans contrainte et sans répugnance; mais les
malheureuses, liées par ce serment monstrueux, en auraient été relevées,
lorsqu'une loi de Justinien (_Novella LI_) eut déclaré qu'un pareil
serment contre les bonnes moeurs n'engageait pas l'imprudente qui
l'aurait prêté. Ce voeu de Prostitution, que l'histoire offre plus d'une
fois au point de vue religieux, entre autres chez les Locriens, dont les
filles jurèrent de se prostituer à la prochaine fête de Vénus, si leurs
pères remportaient la victoire sur l'ennemi, ce voeu de Prostitution
légale n'a rien d'invraisemblable et correspond même avec la note
d'infamie qui en était la conséquence immédiate.

On s'est demandé pourquoi l'inscription matriculaire des _meretrices_ se
faisait chez l'édile plutôt que chez le censeur, qui avait dans ses
attributions la surveillance des moeurs. Juste-Lipse, dans ses
Commentaires sur Tacite, répond à cette question purement spéculative,
en faisant remarquer que l'édile était chargé de la police intérieure
des lupanars, des cabarets et de tous les lieux suspects qui servaient
d'asile à la Prostitution. C'est au sujet de la juridiction édilitaire
sur ces lieux-là, que Sénèque a pu dire: «Tu trouveras la vertu dans le
temple, au forum, dans la curie, sur les murailles de la ville; la
volupté, tu la trouveras, se cachant le plus souvent et cherchant les
ténèbres, à l'entour des bains et des étuves, dans des endroits où l'on
redoute l'édile (_ad loca ædilem metuentia_).» Juste-Lipse aurait dû
ajouter, pour mieux expliquer la compétence de l'édile en matière de
Prostitution, que l'édile devait surtout comprendre, dans les
attributions de sa charge, la voie publique, _via publica_, qui
appartenait essentiellement à la Prostitution et qui en était presque
synonyme. «Personne ne défend d'aller et de venir sur la voie publique,»
dit Plaute, faisant allusion à l'usage que chacun peut faire d'une
femme publique, en la payant bien entendu. (_Quin quod, palam est
venale, si argentum est, emas. Nemo ire quemquam publicâ prohibet viâ_).
L'édile avait donc la police de la rue et de tout ce qui pouvait être
considéré comme étant de ses dépendances: ainsi, les lieux publics
tombaient naturellement sous la juridiction absolue de l'édile.

D'abord, et Justin le dit expressément, les femmes qui s'adonnaient à la
Prostitution sans s'être fait inscrire chez l'édile et sans avoir acheté
ainsi le libre exercice de la profession impudique, étaient exposées à
payer une amende et même à être chassées de la ville, quand on les avait
surprises en flagrant délit; mais ordinairement, celles qui se
trouvaient en faute, pourvu qu'elles fussent encore jeunes et capables
de gagner quelque chose, attiraient à elles une âme charitable de lénon,
qui se chargeait des frais de leur amende et de leur inscription, et
qui, pour se rembourser de ses avances, les faisait travailler à son
profit, en les enfermant dans un mauvais lieu. Les Prostitutions
vagabondes, _erratica scorta_, n'étaient donc pas permises à Rome, mais
il fallait bien fermer les yeux sur leur nombre et sur leurs habitudes
variées, qui auraient exigé une armée de custodes pour garder les rues
et les édifices, un sénat d'édiles pour juger les délits, et une foule
de licteurs pour battre de verges les coupables et pour faire exécuter
les condamnations. La ville de Rome offrait une multitude de temples, de
colonnes, de statues, de monuments publics, tels que des aqueducs, des
thermes, des tombeaux, des marchés, etc., dont la disposition
architecturale n'était que trop favorable aux actes de la Prostitution;
il y avait, à chaque pas, une voûte sombre, sous laquelle se tapissait
la nuit une prostituée ou un mendiant; tout endroit voûté (_arcuarius_
ou _arquatus_) servait d'asile à la débauche errante, que personne
n'avait droit de venir troubler, parce que tout le monde avait le droit
de dormir en plein air, _sub dio_. On pourrait même inférer de plusieurs
faits consignés dans l'histoire, que certains lieux écartés, dans le
voisinage de certaines chapelles et de certaines statues, étaient le
théâtre ordinaire de la Prostitution nocturne. C'est ainsi que Julie,
fille d'Auguste, allait se prostituer dans un carrefour, devant une
statue du satyre Marsyas, et la place où s'accomplissait cette espèce de
sacrifice obscène était toujours occupée, dès que la nuit couvrait d'un
dais étoilé la couche de pierre qui servait d'autel au hideux sacrifice.
Il suffisait d'une statue de Priape ou de quelque dieu gardien, armé du
fouet, du bâton ou de la massue, pour protéger toutes les turpitudes
nocturnes qui venaient se réfugier sous ses auspices et s'abriter sous
son ombre.

Ce n'était donc que rarement que l'édile usait de rigueur à l'égard des
contraventions de cette nature; mais, en revanche, il exerçait
quelquefois une police assez tracassière sur les maisons publiques qui
dépendaient de sa juridiction. Non-seulement il faisait des enquêtes
continuelles pour rechercher les crimes qui pouvaient se commettre dans
ces maisons soumises particulièrement à sa surveillance, mais il
s'assurait souvent par lui-même que tout s'y passait d'une manière
conforme aux règlements de l'édilité. Nous avons cité plus d'une fois
les lieux suspects ou infâmes qui ressortissaient à la juridiction
édilitaire: c'était dans ces lieux-là, que la Prostitution se cachait
pour échapper à l'impôt, et que le lenocinium se livrait à ses plus
basses négociations. L'édile, précédé de ses licteurs, parcourait les
rues, à toute heure de jour et de nuit, pénétrait partout où sa présence
pouvait être utile, et se rendait compte, par ses propres yeux, du
régime intérieur de ces officines de débauche. Aussi, quand on annonçait
de loin l'approche d'un édile, les femmes de mauvaise vie, les
vagabondes, les joueurs, les esclaves en rupture de ban, les malfaiteurs
de tout genre s'empressaient de lever le pied, et aussitôt les cabarets,
les hôtelleries, les boutiques mal famées étaient vides. Cette police
urbaine appartenait aux édiles plébéiens, sur qui reposait tout le poids
de l'édilité active; les grands édiles patriciens, assis sur leur chaise
curule, ne faisaient pas autre chose que de juger les causes qui leur
étaient renvoyées par les tribuns, et qui rentraient dans leurs
attributions purement administratives. Cette division de pouvoirs et de
rôles s'établit naturellement vers l'an de Rome 388, quand aux deux
édiles plébéiens, le sénat ajouta deux édiles _curules_ ou patriciens.
Ceux-ci portaient seuls un habit distinctif, la robe _prétexte_, en
laine blanche, bordée de pourpre, tandis que les autres n'étaient
reconnaissables qu'à leurs licteurs ou plutôt à leurs appariteurs, sorte
d'huissiers qui marchaient devant eux et qui leur faisaient ouvrir les
portes, en énonçant les noms et qualités de l'édile; car un édile ne
pouvait pénétrer dans une maison particulière, qu'en vertu de sa charge
et pour en accomplir les devoirs. On parla beaucoup à Rome de la
déconvenue d'un édile curule, à qui une courtisane eut l'audace de tenir
tête, et qui n'eut pas l'avantage devant les tribuns du peuple.
Aulu-Gelle rapporte cet arrêt mémorable tel qu'il l'avait trouvé dans un
livre d'Atteius Capito, intitulé _Conjectures_. A. Hostilius Mancinus,
édile curule, voulut s'introduire, pendant la nuit, chez une _meretrix_,
nommée Mamilia; celle-ci refusa de le recevoir, quoiqu'il déclinât son
nom et fît valoir ses prérogatives; mais il était seul, sans licteurs;
il ne portait pas la robe prétexte, et, de plus, il n'avait rien à faire
comme édile dans cette maison. Il s'irrita de rencontrer tant
d'obstacles de la part d'une fille publique; il menaça de briser les
portes et il essaya de le faire. Alors Mamilia, que ces violences ne
déconcertaient pas, fit semblant de ne pas reconnaître l'édile, et lui
jeta des pierres du haut d'un balcon (_de tabulato_). L'édile fut blessé
à la tête. Le lendemain, il cita devant le peuple l'insolente Mamilia,
et l'accusa d'avoir attenté à sa personne. Mamilia raconta comment les
choses s'étaient passées; comment l'édile, en effet, avait essayé
d'enfoncer la porte, et comment elle l'en avait empêché à coups de
pierres. Elle ajouta que Mancinus, sortant d'un souper, s'était offert à
elle, pris de vin et une couronne de fleurs au front. Les tribuns
approuvèrent la conduite de Mamilia, en déclarant que Mancinus, en se
présentant, la nuit, à moitié ivre et couronné de fleurs, à la porte
d'une courtisane, avait mérité d'être chassé honteusement. Ils lui
défendirent donc de porter plainte devant le peuple, et la courtisane
eut ainsi raison de l'édile.

[Illustration:
  Castelli, del.
  Paris Imp. Drouart, 11, r. du Fouarre
  Outhwaite, sc.

  A. HOSTILIUS MANCINUS ET MANILIA
]

Ce fait curieux prouverait que Mamilia demeurait dans une maison
particulière qui échappait à la police des édiles; car, dans les lieux
de libre pratique dépendant de leur autorité immédiate, on n'eût pas osé
résister à ce point. Ainsi, ces magistrats renouvelaient-ils sans cesse
leurs visites dans les bains et les étuves, dans les cabarets et les
hôtelleries, dans les boutiques de boulanger, de boucher (_lanii_), de
rôtisseur (_macellarii_), de barbier et de parfumeur. Ils auraient été
certainement embarrassés de constater, de poursuivre et de punir tous
les cas de Prostitution frauduleuse et prohibée, qu'ils rencontraient
sur leur passage. C'était surtout dans les bains publics, que se
cachaient les débauches les plus monstrueuses; et l'on peut dire que la
Prostitution s'augmenta toujours à Rome, en proportion des bains qu'on
y créait. Publius Victor compte huit cents bains, tant grands que
petits, dans l'enceinte de la ville. Et, comme on sait que les citoyens
riches se faisaient un point d'honneur de fonder par testament une
piscine ou une étuve destinée à l'usage du peuple, on n'est pas étonné
de cette multitude de bains, parmi lesquels les plus considérables ne
contenaient pas moins de mille personnes à la fois. Dans les temps
austères de la République, le bain était entouré de toutes les
précautions de pudeur et de mystère; non-seulement les sexes, mais
encore les âges étaient séparés; un père ne se baignait pas avec son
fils pubère, un gendre avec son beau-père; le service était fait par des
hommes ou par des femmes, selon que le bain recevait exclusivement des
femmes ou des hommes. Ces établissements n'étaient pas encore
très-nombreux, et il y avait des heures réservées pour les hommes et
pour les femmes, qui se succédaient dans les mêmes bassins, sans pouvoir
jamais s'y rencontrer. Cicéron raconte que le consul étant allé à Teanum
en Campanie, sa femme dit qu'elle voulait se baigner dans les bains
destinés aux hommes. En effet, le questeur fit sortir des bains tous
ceux qui s'y trouvaient, et, après quelques moments d'attente, la femme
du consul put se baigner; mais elle se plaignit à son mari des retards
qu'elle avait éprouvés, et aussi de la malpropreté de ces bains.
Là-dessus, le consul ordonna de saisir M. Marius, l'homme le plus
distingué de la ville, et de le battre de verges sur la place publique,
comme s'il fût responsable de la malpropreté des bains. Il est probable
que la femme du consul avait signalé à son mari quelque fait plus grave,
et ce qui le donne à penser, c'est que le même consul, passant à
Ferentinum, s'informa aussi de la situation des bains publics, et en fut
si mécontent, qu'il fit fouetter les questeurs de cette petite ville, où
les hommes se déshonoraient, sous prétexte de se baigner.

Les bains de Rome ne tardèrent pas à ressembler à ceux que les Romains
avaient trouvés en Asie: on y admit tous les genres de luxe et de
corruption, presque sous les yeux de l'édile, qui était chargé d'y faire
respecter les moeurs, et qui ne s'occupait que d'améliorations
matérielles, imaginées pour les amollir et les corrompre davantage.
D'abord, le bain devint commun pour les deux sexes, et quoiqu'ils
eussent chacun leur bassin ou leur étuve à part, ils pouvaient se voir,
se rencontrer, se parler, lier des intrigues, arranger des rendez-vous
et multiplier les adultères. Chacun menait là ses esclaves, mâles ou
femelles, eunuques ou spadones, pour garder les vêtements et pour se
faire épiler, racler, parfumer, frotter, raser et coiffer. Ce mélange
des sexes eut d'inévitables conséquences de Prostitution et de débauche.
Les maîtres des bains avaient aussi des esclaves dressés à toute sorte
de services, misérables agents d'impudicité, qui se louaient au public
pour différents usages. Dans l'origine, les bains étaient si sombres,
que les hommes et les femmes pouvaient se laver côte à côte sans se
reconnaître autrement que par la voix; mais bientôt on laissa la lumière
du jour y pénétrer de toutes parts et se jouer sur les colonnes de
marbre et les parois de stuc. «Dans ce bain de Scipion, dit Sénèque, il
y avait d'étroits soupiraux plutôt que des fenêtres, qui souffraient à
peine assez de clarté pour ne point outrager la pudeur; mais maintenant
on dit que les bains sont des caves, s'ils ne sont pas ouverts de
manière à recevoir par de grandes fenêtres les rayons du soleil.» Cette
indécente clarté livrait la nudité aux yeux de tous, et faisait
resplendir les mille faces de la beauté corporelle. Outre la grande
étuve (_sudatorium_), outre les grandes piscines d'eau froide, d'eau
tiède et d'eau chaude dans lesquelles on prenait le bain pêle-mêle, et
autour desquelles on se mettait entre les mains des esclaves,
_balneatores_ et _aliptes_, l'établissement renfermait un grand nombre
de salles où l'on se faisait servir à boire et à manger, un grand nombre
de cellules où l'on trouvait des lits de repos, des filles et des
garçons. Ammien Marcellin nous montre, dans un énergique tableau, les
débauchés de la cour de Domitien, envahissant les bains publics et
criant d'une voix terrible: «Où sont-ils? où sont-ils?» Puis, s'ils
apercevaient quelque _meretrix_ inconnue, quelque vieille prostituée,
rebut de la plèbe des faubourgs, quelque ancienne louve au corps usé par
la fornication, ils se jetaient dessus tous ensemble, et ils la
traitaient, cette malheureuse, comme une Sémiramis: _Si apparuisse
subito compererint meretricem, aut oppidanæ quondam prostibulum plebis,
vel meritorii corporis veterem lupam, certatim concurrunt_, etc. Les
édiles veillaient à ce que ces scandales n'eussent pas lieu dans les
bains qui avaient un poste de soldats au dehors, et qui permettaient à
tous les désordres de s'y produire sans bruit, sans éclat, sans trouble.
La Prostitution y avait donc un air décent et mystérieux.

Il en était des bains publics comme des lupanars: leur organisation
intérieure variait suivant l'espèce de public qui les fréquentait. Ici,
c'étaient des bains gratuits pour le bas peuple; là, c'étaient des bains
à bon marché, puisque l'entrée ne coûtait qu'un quadrans, deux liards de
notre monnaie; ailleurs, c'étaient des bains magnifiques, où
l'aristocratie et les gens riches, fût-ce des affranchis, se
rencontraient sur un pied d'égalité. Tous ces bains s'ouvraient à la
même heure, à la neuvième, c'est-à-dire vers trois heures après midi; à
cette heure-là, s'ouvraient aussi les lieux publics, les cabarets, les
auberges, les lupanars. Tous ces bains se fermaient à la même heure
aussi, au coucher du soleil: _tempus lavandi_, lit-on dans Vitruve, _a
meridiano ad vesperam est constitutum_. Mais les lupanars seuls
restaient ouverts toute la nuit. Le règne de la Prostitution légale,
commencé en plein soleil, se prolongeait jusqu'au lendemain matin. Quant
à la Prostitution des bains, elle n'était que tolérée, et l'édile
faisait semblant, autant que possible, de l'ignorer, pourvu qu'elle
n'affectât point un caractère public. Les empereurs vinrent en aide à
l'édilité, pour obvier aux horribles excès qui se commettaient dans tous
les bains de Rome, où les deux sexes étaient admis. Adrien défendit
rigoureusement ce honteux mélange d'hommes et de femmes; il ordonna que
leurs bains fussent tout à fait séparés: _Lavacra pro sexibus
separavit_, dit Spartien. Marc-Aurèle et Alexandre-Sévère renouvelèrent
ces édits en faveur de la morale publique; mais, dans l'intervalle de
ces deux règnes, l'exécrable Héliogabale avait autorisé les deux sexes à
se réunir aux bains. Les serviteurs et les servantes de bains étaient,
au besoin, les lâches instruments des récréations que les deux sexes y
venaient chercher. Les matrones ne rougissaient pas de se faire masser,
oindre et frotter, par ces baigneurs impudiques. Juvénal, dans sa
fameuse satire des Femmes, nous représente une mère de famille qui
attend la nuit pour se rendre aux bains, avec son attirail de pommades
et de parfums: «Elle met sa jouissance à suer avec de grandes émotions,
quand ses bras retombent lassés sous la main vigoureuse qui les masse,
quand le baigneur, animé par cet exercice, fait tressaillir sous ses
doigts l'organe du plaisir (_callidus et cristæ digitos impressit
aliptes_) et craquer les reins de la matrone.» Un des commentateurs de
Juvénal, Rigatius, nous explique les procédés malhonnêtes de ces
_aliptes_, avec une intelligence de la chose, qui se sert heureusement
du latin: _Unctor sciebat dominam suam hujusmodi titillatione et
contrectatione gaudere_. Il se demande ensuite à lui-même, le plus
candidement du monde, si ce baigneur-là n'était pas un infâme sournois.

L'édile n'avait rien à voir là-dedans, si personne ne se plaignait. Les
bains étaient des lieux d'asile pour les amours, comme pour les plus
sales voluptés: «Tandis qu'au dehors, dit l'_Art d'aimer_ d'Ovide, le
gardien de la jeune fille veille sur ses habits, les bains cachent
sûrement ses amours furtifs (_celent furtivos balnea tuta jocos_).» Les
femmes devaient être plus intéressées que les hommes à conserver ces
priviléges attachés aux bains publics: pour les unes, c'était un terrain
neutre, un centre, un abri tutélaire, où elles pouvaient sans danger
satisfaire leurs sens; pour les autres, c'était un marché perpétuel où
la Prostitution trouvait toujours à vendre ou à acheter. Quoique les
bains dussent être fermés la nuit, ils restaient ouverts en cachette
pour les privilégiés de la débauche; tout était sombre au dehors, tout
éclairé à l'intérieur, et les bains, les soupers, les orgies duraient
toujours, presque sans interruption. Le lenocinium se pratiquait sur une
vaste échelle dans ces endroits-là, et beaucoup venaient, sous prétexte
de se baigner, spéculer sur la virginité d'une jeune fille ou d'un
enfant, sinon chercher pour eux-mêmes le bénéfice de quelque atroce
Prostitution. L'habitude des bains développait chez les personnes des
deux sexes, qui l'avaient prise avec une sorte de passion, les instincts
et les goûts les plus avilissants; en se voyant nus, en voyant toutes
ces nudités qui s'étalaient dans les postures les plus obscènes, en se
sentant pressés et touchés par les mains frémissantes des baigneurs, ils
contractaient insensiblement une rage de plaisirs nouveaux et inconnus,
à la poursuite desquels ils consacraient leur vie entière; ils s'usaient
et se consumaient lentement au milieu de cette impure Capoue des bains
publics. C'était là que l'amour lesbien avait établi son sanctuaire, et
la sensualité romaine renchérissait encore sur le libertinage des élèves
de Sapho. Celles-ci se nommaient toujours Lesbiennes, quand elles
n'ajoutaient rien aux préceptes de la philosophie féminine de Lesbos;
mais elles prenaient le nom de _fellatrices_, quand elles réservaient à
des hommes ces ignobles caresses dont leur bouche ne craignait pas de se
souiller. Ce n'est pas tout: ces misérables femmes apprenaient leur art
exécrable à des enfants, à des esclaves, qu'on appelait _fellatores_.
Cette impureté se répandit tellement à Rome, qu'un satirique s'écriait
avec horreur: «O nobles descendants de la déesse Vénus, vous ne
trouverez bientôt plus de lèvres assez chastes pour lui adresser vos
prières!» Martial, dans ses épigrammes, revient sans cesse sur cette
abomination, qui faisait vivre une foule d'infâmes et qui n'empêchait
pas l'édile de dormir: nous n'oserions traduire l'épigramme
flétrissante qu'il adresse à un de ces êtres vils, nommé Blattara; mais
il nous est plus aisé de donner un à peu près honnête de celle qui
regarde Thaïs, fellatrice à la mode en ce temps-là: «Il n'est personne
dans le peuple, ni dans toute la ville, qui se puisse vanter d'avoir eu
les faveurs de Thaïs, quoique beaucoup la désirent, quoique beaucoup la
pourchassent. Pourquoi donc Thaïs est-elle si chaste? C'est que sa
bouche ne l'est pas.» (_Tam casta est, rogo, Thaïs? immò fellat._)
Martial ne pardonne pas aux exécrables fellateurs qu'il trouve sur son
chemin; il les déteste et les maudit tous dans la personne de Zoïle: «Tu
dis que les poëtes et les avocats sentent mauvais de la bouche; mais le
fellateur, Zoïle, pue bien davantage!» Cette infâme imagination de
luxure s'était, sous les empereurs, tellement répandue à Rome, que
Plaute et Térence, qui avaient fait pourtant allusion au vice des
fellateurs, semblaient n'en avoir rien dit, et que dans les _Attélanes_,
où la pantomime surpassa les plus grandes témérités du dialogue, les
auteurs exprimaient sans cesse par un jeu muet les honteux mystères de
l'art fellatoire.

Et cependant les édiles devaient rester aveugles en face de ces
horribles débauches qui se produisaient presque sous leurs yeux! Ce
n'était pas même la Prostitution proprement dite; ce n'en étaient que
les préludes ou les accessoires; c'était surtout l'acte le plus
caractéristique de l'esclavage, que de _præbere os_, suivant
l'expression usuelle qui se rencontre jusque dans les _Adelphes_ de
Térence; les édiles n'avaient donc pas à se mêler de la conduite
individuelle des esclaves, excepté en ce qui concernait les
_meretrices_. Il est remarquable que les ignobles artisans de ces
débauches ne faisaient presque jamais partie du _collége_ des
courtisanes enregistrées. On ne les rencontrait donc pas dans les
lupanars, mais dans les cabarets et dans tous les lieux suspects où l'on
allait boire, manger, jouer ou dormir. Quiconque entrait en ces
lieux-là, fréquentés par des gens perdus d'honneur, se voyait confondu
avec eux ou dégradé à leur niveau, lors même qu'il ne se fût point
abandonné à leurs vices ordinaires. Il suffisait de la présence d'un
homme ou d'une femme dans une taverne (_popina_), pour que cette femme
ou cet homme se soumît par là, en quelque sorte, à toute espèce
d'outrages. Ainsi, le jurisconsulte Julius Paulus dit en propres termes
dans le Digeste: «Quiconque se sera fait un jouet de mon esclave ou de
mon fils, même du consentement de celui-ci, je serai censé avoir reçu
une injure personnelle, comme si mon fils ou mon esclave eût été conduit
dans un cabaret, comme si on l'eût fait jouer à un jeu de hasard.»
L'injure et le dommage existaient, du moment où le jeune homme avait mis
le pied dans le cabaret, car il n'était jamais sûr d'en sortir aussi
pur, aussi chaste, qu'il y était entré. La police édilitaire surveillait
soigneusement les cabarets, qui devaient être fermés pendant la nuit et
ne s'ouvrir qu'au point du jour: ils pouvaient recevoir toute sorte de
gens, sans s'inquiéter de leurs hôtes, mais ils n'étaient point
autorisés à leur donner un gîte, et ils renvoyaient leur monde, quand la
cloche avait sonné dans les rues pour la fermeture des bains et de tous
les lieux publics. Ce seul fait indique la disposition intérieure d'une
_popina_ romaine, qui se composait, en général, d'une petite salle basse
au rez-de-chaussée, toute garnie d'amphores et de grandes jarres pleines
de vin, sur le ventre desquelles on lisait l'année de la récolte et le
nom du cru: au fond de cette salle, humide et obscure, qui ne recevait
de jour que par la porte surmontée d'une couronne de laurier, une ou
deux chambres très-resserrées servaient à la réception des hôtes qui s'y
attablaient pour jouer et pour faire la débauche. Aucune apparence de
lit, d'ailleurs, dans ces bouges infectés de l'odeur du vin et de celle
des lampes: «Les auberges, dit Cicéron dans un passage qui établit
clairement la différence de la _popina_ et du _stabulum_, les auberges
sont ses chambres à coucher; les tavernes, ses salles à manger.» On ne
trouvait dans ces endroits-là, que des bancs, des escabeaux et des
tables, qui favorisaient peu la Prostitution ordinaire.

Il fallait aller dans les _cauponæ_ et les _diversoria_, pour y louer
une chambre et un lit. Le _diversorium_ n'était destiné qu'à recevoir
des voyageurs, des étrangers, qui y passaient la nuit, sans y souper;
la _caupona_ tenait, au contraire, de l'auberge et du cabaret: on y
logeait et l'on y soupait. On ne manquait pas de compagnes et de
compagnons, que le maître du lieu avait toujours en réserve pour l'usage
de ses locataires. La Prostitution, dans ces maisons de passage, avait
des allures plus décentes, des habitudes moins excentriques, et pourtant
l'édile y venait souvent faire des visites nocturnes, pour rechercher
les femmes de mauvaise vie qui auraient pu se soustraire à l'inscription
sur les registres et celles qui se livraient hors des lupanars à
l'exercice de leur métier. Elles s'enfuyaient à moitié nues; elles se
cachaient dans le cellier derrière les amphores d'huile et de vin; elles
se blottissaient sous les lits, lorsque l'appariteur de l'édile frappait
à la porte de la rue, lorsque les licteurs déposaient leurs faisceaux
devant la maison. L'objet de ces visites domiciliaires était surtout de
punir les contraventions aux règlements, par de fortes amendes; aussi,
comme le dit Sénèque, tous les lieux suspects craignaient-ils la justice
de l'édile, et tous ces lieux-là étaient plus ou moins consacrés à la
Prostitution. Sénèque, dans sa _Vie heureuse_, parle, avec dégoût, de ce
plaisir honteux, bas, trivial, misérable, qui a pour siége et pour asile
les voûtes sombres et les cabarets (_cui statio ac domicilium fornices
et popinæ sunt_). L'édile visitait aussi les boulangeries et les caves
qui en dépendaient. Dans ces caves, quelquefois profondes et séparées de
la voie publique, on ne se bornait pas à mettre des provisions de blé
dans d'énormes vases de terre cuite, on ne se bornait pas à y faire
tourner la meule par des esclaves: il y avait souvent des cellules
souterraines où se réfugiait la Prostitution pendant le jour, aux heures
où les lupanars étaient fermés et inactifs. Les _meretrices_, dit Paul
Diacre, demeuraient d'ordinaire dans les moulins (_in molis meretrices
versabantur_). Pitiscus, qui cite ce passage, ajoute que les meules et
les filles se trouvaient dans des caves communiquant avec la
boulangerie, de telle sorte que tous ceux qui entraient là n'y venaient
pas pour acheter du pain; la plupart ne s'y rendaient que dans un but de
débauche (_alios qui pro pane veniebant, alios qui pro luxuriæ
turpitudine ibi festinabant_). C'était une Prostitution déréglée, que
l'édile ne se lassait pas de poursuivre: il descendait souvent dans les
souterrains où l'on écrasait le blé en le pilant ou en le moulant, et il
y découvrait toujours une foule de femmes, non inscrites, les unes
attachées au service des meules, les autres simples locataires de ces
bouges ténébreux, au fond desquels la débauche semblait se dérober dans
l'ombre à sa propre ignominie.

Les lupanars étaient également sous la surveillance immédiate des
édiles; mais ceux-ci n'avaient point à s'occuper de ce qui s'y passait,
pourvu qu'il n'y eût ni tumulte, ni rixe, ni scandale au dedans comme au
dehors, pourvu que les portes en fussent ouvertes à la neuvième heure,
c'est-à-dire à trois heures après midi, et fermées le lendemain matin à
la première heure. Le lénon ou la léna avait, pour ainsi dire, la
délégation d'une partie des devoirs de l'édile, dans le régime de
l'établissement. Comme ce lupanaire de l'un ou de l'autre sexe se
chargeait de faire l'écriteau de chacune de ses femmes, c'était à lui
que revenait naturellement le soin de vérifier l'inscription régulière
de chacune sur les registres de l'édilité; il devait être responsable du
délit, quand une _ingénue_ ou citoyenne libre, quand une femme mariée et
adultère, quand une fille au pouvoir de père ou de tuteur, quand une
malheureuse enfant se prostituait de gré ou de force; car la loi Julia
enveloppait dans la pénalité de l'adultère tous les complices qui
l'auraient favorisé, même indirectement. Les maîtres et entrepreneurs de
mauvais lieux avaient donc souvent à compter avec l'édile, d'autant plus
que le lénocinium ne respectait rien, ni naissance, ni rang, ni âge, ni
vertu. Toute infraction aux règlements donnait lieu à une amende, et les
amendes de cette nature, que l'édile appliquait à sa volonté, étaient
exigibles à l'instant même. Un retard de payement amenait sur les
épaules du condamné une libérale provision de coups de verges. Cette
fustigation s'exécutait en pleine rue, devant le lupanar, et ensuite le
patient, après avoir payé l'amende, sortait tout meurtri des mains du
licteur, pour aviser aux moyens de se rembourser à l'aide d'un nouveau
trafic de Prostitution. Tout, au reste, pouvait être matière à
réprimande et à punition. Les maîtres de lupanar se sentaient trop à la
discrétion de l'édile pour ne pas se ménager, en cas de malheur, quelque
appui, quelque influence favorable; ils en trouvaient chez des sénateurs
débauchés, auxquels ils réservaient les prémices de certains sujets de
choix. L'édile lui-même n'était pas incorruptible, et le lénon savait
par quel genre de présent on pouvait quelquefois le gagner et le rendre
favorable.

Il serait difficile d'établir l'état des contraventions et des délits
qui avaient lieu dans les lupanars de Rome; ce n'était pas sans doute
l'édile qui se chargeait de les constater par lui-même; il se faisait
représenter par des officiers subalternes. Ceux-ci allaient vérifier la
gestion des lupanaires, écouter et recueillir les plaintes qui pouvaient
s'élever contre eux, examiner les lieux, et relever surtout les listes
des mérétrices en cellule. La préoccupation du législateur à l'égard de
la débauche publique semble avoir été seulement d'empêcher la
Prostitution des femmes patriciennes et des filles _ingénues_, et de
poursuivre l'adultère jusque sous ce masque infâme. On ne devait
admettre dans les lupanars ouverts sous la garantie de la loi, que des
femmes à qui la loi ne défendait pas de se vendre et de se prostituer.
Messaline, en exerçant le _meretricium_ dans un lupanar, se donnait pour
Lysisca, courtisane, dont elle avait pris le nom de débauche et qui
probablement vaquait ailleurs à son métier. Messaline s'exposait donc,
sinon à être reconnue, du moins à se voir accusée d'usurpation de nom et
de qualité; les filles inscrites chez l'édile ayant seules le droit
d'exercer dans les lupanars. Sénèque, dans deux passages différents de
ses _Controverses_, parle de l'installation d'une femme dans un mauvais
lieu, sans indiquer les diverses formalités qu'elle était forcée de
subir auparavant: «Tu t'es nommée _meretrix_, dit Sénèque; tu t'es
assise dans une maison publique; un écriteau a été mis sur ta cellule;
tu t'es livrée à tout venant.» Et ailleurs: «Tu t'es assise avec les
courtisanes; tu t'es aussi parée pour plaire aux passants, parée des
habits que le lénon t'a fournis; ton nom a été affiché à la porte; tu as
reçu le prix de ta honte.» Il est certain que le lénon ne louait pas des
habits et une cellule à toutes les femmes qui se présentaient pour le
service public: elles étaient obligées, avant tout, de justifier de leur
qualité et de produire même un certificat de _meretrix_, appelé
_licentia stupri_. Un autre passage des _Controverses_ de Sénèque
laisserait entendre que ce certificat se délivrait dans le lupanar même,
et que le lénon avait un registre où il inscrivait les noms de ses
clientes: «Tu as été amenée dans un lupanar, dit Sénèque, tu y as pris
ta place; tu as fait ton prix: l'écriteau a été dressé en conséquence.
C'est là tout ce qu'on peut savoir de toi. D'ailleurs, je veux ignorer
ce que tu nommes une cellule et un obscène lit de repos.» Les délégués
de l'édile ne se faisaient pas scrupule, au besoin, d'exiger de plus
grands détails et d'interroger les mérétrices elles-mêmes.

L'édile se montrait surtout très-sévère pour les infractions aux heures
d'ouverture et de fermeture des lupanars; car ces heures avaient été
fixées pour que les jeunes gens n'allassent pas dès le matin se fatiguer
et s'énerver dans des lieux de débauche, au lieu de suivre les exercices
gymnastiques, les études scolaires et les leçons civiques qui
composaient l'éducation romaine. Le législateur avait voulu aussi que la
chaleur du jour fût un obstacle à la Prostitution et que ceux qu'elle
accablerait ne fussent pas tentés de chercher un surcroît de sueurs et
de lassitude. Il n'y avait d'exception, pour les heures assignées à la
libre pratique des lieux et des plaisirs publics, que les jours de fête
solennelle, quand le peuple était invité aux jeux du Cirque. Ces
jours-là, la Prostitution se transportait là où était le peuple, et
tandis que les lupanars restaient fermés et déserts dans la ville, ceux
du Cirque s'ouvraient en même temps que les jeux; et sous les gradins où
se pressait la foule des spectateurs, les lénons organisaient des
cellules et des tentes, où affluait de toutes parts une procession
continuelle de courtisanes et de libertins qu'elles avaient attirés à
leur suite. Pendant que les tigres, les lions et les bêtes féroces
mordaient les barreaux de leurs cages de fer; pendant que les
gladiateurs combattaient et mouraient; pendant que l'assemblée ébranlait
l'immense édifice par un tonnerre de cris et de battements de mains,
les _meretrices_, rangées sur des siéges particuliers, remarquables par
leur haute coiffure et par leur vêtement court, léger et découvert,
faisaient un appel permanent aux désirs du public et n'attendaient pas,
pour les satisfaire, que les jeux fussent achevés. Ces courtisanes
quittaient sans cesse leur place et se succédaient l'une à l'autre
pendant toute la durée du spectacle. Les portiques extérieurs du Cirque
ne suffisant plus à cet incroyable marché de Prostitution, tous les
cabarets, toutes les hôtelleries du voisinage regorgeaient de monde. On
comprend que ces jours-là la Prostitution était absolument libre, et que
les appariteurs de l'édile n'osaient pas s'enquérir de la qualité des
femmes qui faisaient acte de _meretrix_. Voilà pourquoi Salvien disait
de ces grandes orgies populaires: «On rend un culte à Minerve dans les
gymnases; à Vénus, dans les théâtres;» et ailleurs: «Tout ce qu'il y a
d'impudicités se pratique dans les théâtres; tout ce qu'il y a de
désordres, dans les palestres.» Isidore de Séville, dans ses
_Étymologies_, va plus loin, en disant que théâtre est synonyme de
Prostitution, parce que dans le même lieu, après la fin des jeux, les
_meretrices_ se prostituent publiquement. (_Idem vero theatrum, idem et
prostibulum, eo quod post ludos exactos meretrices ibi
prosternerentur_). Les édiles n'avaient donc pas à s'occuper de la
Prostitution des théâtres, comme si cette Prostitution faisait partie
nécessaire des jeux qu'on donnait au peuple. Généralement, d'ailleurs
(on peut du moins le supposer d'après plusieurs endroits de l'_Histoire
Auguste_), les théâtres étaient exploités par une espèce de femmes qui
logeaient sous les portiques et dans les galeries voûtées de ces
édifices; elles avaient pour lénons ou pour amants les crieurs du
théâtre, qu'on voyait circuler sans cesse de gradin en gradin pendant la
représentation; ces crieurs ne se bornaient pas à vendre au peuple ou à
lui distribuer gratis, aux frais du grand personnage qui donnait les
jeux, de l'eau et des pois chiches: ils servaient principalement de
messagers et d'interprètes pour lier les parties de débauche. C'est donc
avec raison que Tertullien appelait le cirque et le théâtre les
consistoires des débordements publics, _consistoria libidinum
publicarum_.

Il est probable que l'édile, malgré son autorité presque absolue sur la
voie publique, ne troublait pas trop la Prostitution errante; on ne voit
nulle part, dans les poëtes et les moralistes qui parlent de ce genre
abject de Prostitution, l'apparence d'une mesure répressive ou
préventive. L'édile se bornait sans doute à faire observer les
règlements relatifs au costume, et il punissait sévèrement les
mérétrices inscrites qui s'aventuraient dans les rues avec la robe
longue et les bandelettes des matrones; mais il ne devait pas surveiller
de fort près les moeurs de la voie publique, quand la nuit les couvrait
d'un voile indulgent. La voie publique appartenait à tous les citoyens;
chacun en avait la libre disposition, et chacun y trouvait protection en
se plaçant sous la sauvegarde du peuple. Il eût donc été difficile
d'empêcher un citoyen d'user de sa liberté individuelle en pleine rue.
Ainsi, l'édilité, à l'époque de sa plus grande puissance, n'avait aucune
action coercitive contre les passants qui souillaient de leur urine les
murs extérieurs des maisons et des monuments; elle recourut alors, dans
l'intérêt de la salubrité de Rome, à l'intervention du dieu Esculape, et
elle fit peindre deux serpents, aux endroits que l'habitude avait plus
particulièrement consacrés à recevoir le dépôt des immondices et des
urines. Ces serpents sacrés écartaient la malpropreté, qui ne se fût pas
abstenue devant l'édile en personne, et qui n'avait garde de commettre
une profanation, puisque le serpent était l'emblème du dieu de la
médecine. Il n'y avait malheureusement pas de serpent que la
Prostitution vagabonde eût à redouter sous les voûtes et dans les coins
obscurs où elle se réfugiait, dès que la rue devenait sombre et moins
fréquentée. Pitiscus, qui n'avance pas un fait sans l'entourer de
preuves tirées des écrits ou des monuments de l'antiquité, nous
représente les prostituées de Rome, celles de la plus vile espèce,
occupant la nuit les carrefours et les ruelles étroites de la ville,
appelant et attirant les passants et ne se conduisant pas avec plus de
pudeur que les chiens qui le jour tenaient la place: _Quos in triviis
venereis nodis cohærere scribit Lucretius_. L'édile ne pouvait que
reléguer ces turpitudes dans des quartiers mal famés, où les honnêtes
gens ne pénétraient jamais et qui n'avaient pour habitants que des
voleurs, des mendiants, des esclaves fugitifs et des femmes de mauvaise
vie. La police évitait de remuer cette fange de la population, et il
fallait un vol, un meurtre, un incendie, pour que les officiers de
l'édile descendissent au fond de ces repaires. La voie publique, dans
les faubourgs et aux abords des murailles de la ville, était donc le
théâtre nocturne des plus hideuses impuretés. C'est là que Catulle
rencontra un soir cette Lesbie, qu'il avait aimée plus que lui-même,
plus que tous les siens; mais s'il la reconnut, combien elle était
changée, et quel horrible métier elle pratiquait impunément dans
l'ombre! Il se détourna, indigné, les yeux obscurcis par les larmes et
souhaitant n'avoir rien vu; puis, cette plainte s'exhala de son coeur de
poëte:

  Illa Lesbia quam Catullus unam
  Plus quam se atque suos amavit omnes,
  Nunc in quadriviis et angiportis
  Glubit magnanimos Remi nepotes!

Si l'édile laissait en paix les malheureuses instigatrices de
l'immoralité publique, il se mêlait encore moins de la conduite de leurs
complices ordinaires; il n'avait pas, d'ailleurs, de censure à exercer
sur les moeurs, et il se gardait bien de porter atteinte aux priviléges
des citoyens romains, sous prétexte de faire respecter la pudeur de la
rue. Il recevait seulement, à cet égard, les réclamations qui lui
étaient adressées, et il citait directement devant sa chaise curule ceux
qui avaient donné lieu à ces réclamations. Elles étaient quelquefois
fort graves; par exemple, lorsqu'une mère de famille se plaignait
d'avoir été insultée et traitée comme une courtisane, c'est-à-dire
suivie et appelée dans la rue. L'édile avait alors à examiner si, par
son costume, sa démarche ou ses gestes, la matrone pouvait avoir motivé
une méprise injurieuse, et si l'auteur de l'insulte pouvait arguer de
son ignorance et de sa bonne foi. En général, les femmes qui eussent été
en droit de porter plainte au tribunal de l'édile préféraient s'épargner
le scandale d'un débat semblable, et ne pas avoir à comparaître en
public pour faire condamner l'insulteur, surtout si elles se sentaient
répréhensibles au point de vue de leur toilette; car il suffisait d'une
tunique un peu trop courte, d'une coiffure trop haute, et de la nudité
du cou, des épaules ou de la gorge, pour justifier un appel ou une
provocation. «Appeler et poursuivre sont deux choses bien différentes,
dit Ulpien, au titre XV, _De injuriis et famosis libellis_; appeler,
c'est attenter à la pudeur d'autrui par des paroles insinuantes;
poursuivre, c'est suivre avec insistance, mais silencieusement.» Quand
les libertins doutaient de la condition d'une femme qu'ils trouvaient
sur leur chemin, et dont ils convoitaient la possession, ils ne lui
parlaient pas d'abord, mais ils la suivaient par derrière, jusqu'à ce
qu'elle eût témoigné par un signe ou par un coup d'oeil que la poursuite
ne lui était pas injurieuse ni désagréable; ils se croyaient alors
autorisés à lui adresser des propositions verbales. On n'accostait pas
en pleine rue une femme étrangère, si elle n'avait pas répondu, de la
voix, du geste ou du regard, à la première tentative d'appel, et cet
usage resta dans les moeurs des villes romaines longtemps après que la
corruption publique eut fait fléchir les rigueurs de la loi. «Cette
fille qui lui parle publiquement, dit Prudentius dans ses quatrains
moraux, il lui ordonne de s'arrêter au détour de la rue.» Les mérétrices
seules étaient, pour ainsi dire, à la discrétion du premier venu; chaque
passant avait le droit de les arrêter dans la rue et de leur demander
une honteuse complaisance, comme si c'était une marchandise offerte à
quiconque voulait la payer au taux fixé.

Hormis les cas où le _sectateur_ (_sectator_), par libertinage ou par
erreur, se permettait de poursuivre ou d'appeler une _ingénue_ dont la
démarche et l'habillement ne justifiaient pas ces attentats, la
recherche des plaisirs de la débauche était absolument libre pour les
hommes, sinon pour les jeunes gens. Ceux-ci seulement pouvaient être
punis par leur père ou leur tuteur; car la loi admettait le renoncement
à la paternité dans trois cas, où le père avait le droit, non-seulement
de déshériter son fils, mais encore de le chasser de la famille et de
lui ôter son nom: premièrement, si ce fils couchait souvent hors de la
maison paternelle; secondement, s'il s'adonnait à des orgies infâmes,
et, en dernier lieu, s'il se plongeait dans de sales plaisirs. C'était
donc le père qui, en certaines circonstances, réunissait dans sa main
les pouvoirs de l'édile et du censeur contre son fils débauché. Le
tuteur avait également une partie de la même autorité, à l'égard de son
pupille. Mais les jeunes gens n'étaient pas les seuls provocateurs et
sectateurs de la Prostitution; les hommes d'un âge mûr, les plus graves,
les plus barbus, se trouvaient souvent compris dans cette foule impure,
qui n'attendait pas la nuit pour se ruer à la débauche. L'édile eût
souvent rougi des grands noms et des nobles caractères, qu'il aurait pu
découvrir sous les capes de ces coureurs de mauvais lieux! Il y avait
aussi bien des catégories diverses parmi ces impudiques qui formaient
l'armée active de la Prostitution: les uns se nommaient _adventores_,
parce qu'ils allaient au-devant des femmes et des filles qui leur
semblaient d'un commerce facile; les autres se nommaient _venatores_,
parce qu'ils pourchassaient, sans avoir l'argent à la main comme les
précédents, tout ce qui leur promettait une proie nouvelle; on appelait
_Alcinoi juventus_ (jeunesse d'Alcinoüs) ces beaux efféminés, qui se
promenaient nonchalamment par la ville, en habit de fête, frisés,
parfumés, parés, en cherchant des yeux çà et là ce qui pouvait
réveiller leurs désirs, épuisés par une nuit d'excès. Les _salaputii_
étaient de petits hommes très-ardents, très-lubriques, qui ne payaient
pas d'apparence, mais qui avaient quelque motif de se dire les héritiers
d'Hercule. Le poëte Horace se vantait d'être un des mieux partagés dans
la succession, et l'empereur Auguste l'avait surnommé, à cause de cela,
_putissimum penem_, qu'il traduisait lui-même par _homuncionem
lepidissimum_ (le plus drôle de petit bout d'homme)! Les _semitarii_
étaient des espèces de satyres, aux larges épaules, au cou épais et
nerveux, aux bras robustes, au regard timide, à l'air sournois: ils
allaient se poster en embuscade dans les chemins creux, sur la lisière
des bois, au milieu des champs, et là ils guettaient le passage de
quelque misérable prostituée; ils s'emparaient d'elle, de vive force, et
malgré ses cris, malgré ses efforts, ils en avaient toujours bon marché.
Comme ils ne s'adressaient qu'à des femmes réputées communes, la loi des
Injures ne pouvait leur être appliquée, et la malheureuse, en se
relevant toute meurtrie et toute poudreuse, ne trouvait que des rires et
des quolibets pour se consoler de sa mésaventure. Enfin, tout homme
marié qui entrait dans un lupanar devenait un adultère (_adulter_);
celui qui fréquentait les lieux de débauches était un _scortator_; celui
qui vivait familièrement avec des courtisanes, qui mangeait avec elles
et qui se déshonorait dans leur compagnie, s'appelait _moechus_. Cicéron
accuse Catilina de s'être fait une cohorte prétorienne de
_scortateurs_; le poëte Lucilius dit qu'un homme marié qui commet une
infidélité à l'égard de sa femme porte aussi la peine de l'adultère,
puisqu'il est _adultère_ de nom; et un vieux scoliaste de Martial donne
à entendre que le mot _adulter_ s'appliquait à un adultère par accident
ou par occasion, tandis que le mot _moechus_ exprimait surtout
l'habitude, l'état normal de l'adultère. La langue latine aimait les
diminutifs autant que les augmentatifs; elle avait donc augmenté le
substantif _moechus_ en créant _moechocinædus_, qui comprenait dans un
seul mot plusieurs sortes de débauches; elle avait en même temps cherché
le diminutif du verbe _moechor_, en disant _moechisso_, qui signifiait à
peu près la même chose, avec un peu plus de délicatesse. Mais la langue
grecque, d'où _moechus_ avait été tiré, possédait dix ou douze mots
différents, formés de la même souche, pour exprimer les nuances et les
variétés de +moicheuô+ et de +moichos+.

Tout homme qui se respectait encore ne se rendait aux lieux de
Prostitution, que le visage caché et la tête enveloppée dans son
manteau. Personne n'avait, d'ailleurs, à lui demander compte du
déguisement qu'il jugeait à propos de prendre. Ainsi, quand Héliogabale
allait la nuit visiter les mauvais lieux de Rome, il n'y entrait que
couvert d'une cape de muletier, pour n'être pas reconnu: _Tectus
cucullione mulionico, ne agnosceretur, ingressus_, dit Lampridius.
L'édile lui-même ne se fût pas permis de lever ce capuchon, qui lui eût
montré l'empereur; mais il faisait observer très-rigoureusement, surtout
pendant le jour et sur la voie publique, les ordonnances somptuaires qui
défendaient, aux mérétrices inscrites ou brevetées, l'usage de la stole
ou robe longue, des bandelettes de tête, des tuniques de pourpre, et
même, en divers temps, des broderies et des joyaux d'or. Ces ordonnances
du sénat furent renouvelées par les empereurs, à plusieurs époques, et
leur application trouva parfois de la mollesse ou du relâchement dans le
pouvoir des édiles, qui ne punissaient pas également toutes les
contraventions. Ainsi, voyait-on souvent au théâtre et au cirque les
grandes courtisanes, vêtues comme des reines, étincelantes d'or et de
pierreries; elles ne se soumettaient pas aisément à porter des toges ou
tuniques jaunes et des dalmatiques à fleurs: «Qui porte des vêtements
fleuris, dit Martial, et qui permet aux mérétrices d'affecter la pudeur
d'une matrone vêtue de la stole?» Une femme qui se vouait à la
Prostitution était déchue de la qualité de matrone, et elle renonçait
elle-même à paraître en public avec la toge et les insignes des honnêtes
femmes: son inscription sur les registres de l'édile la rendait indigne
de la robe longue et ample, dite matronale. Aussi, Martial raille-t-il,
à l'occasion de cadeaux envoyés à une prostituée (_moecham_): «Vous
donnez des robes d'écarlate et de pourpre violette à une fameuse
courtisane! Voulez-vous lui donner le présent qu'elle a mérité?
Envoyez-lui une toge.» La toge, dans l'origine des institutions
romaines, avait été commune aux deux sexes; mais, lorsque l'invasion des
femmes étrangères dans la République eut nécessité l'adoption d'un
vêtement particulier aux matrones, celles-ci prirent la stole, qui
tombait à longs plis jusqu'aux talons et qui cachait si pudiquement la
gorge, que les formes en étaient à peine accusées sous la laine ou sous
le lin. La toge ou tunique sans manches resta le vêtement des hommes et
en même temps des femmes qui avaient perdu les priviléges de leur sexe
avec les droits et les honneurs réservés aux matrones. Telle était
probablement la principale règle de costume, à laquelle les édiles
tenaient la main.

Il y avait, en outre, bien des défenses et bien des prescriptions moins
importantes concernant l'habillement des mérétrices, mais elles se
modifièrent tant de fois, qu'il serait difficile de les fixer d'une
manière générale et de leur assigner une époque certaine. La chaussure
et la coiffure des courtisanes avaient été réglées comme leur vêtement;
néanmoins, l'édilité se montrait moins rigoureuse au sujet de ces
parties de leur toilette. Les matrones s'étant attribué l'usage du
brodequin (_soccus_), les courtisanes n'eurent plus la permission d'en
mettre, et elles furent obligées d'avoir toujours les pieds nus dans des
sandales ou des pantoufles (_crepida_ et _solea_), qu'elles attachaient
sur le cou-de-pied avec des courroies dorées. Tibulle se plaît à
peindre le petit pied de sa maîtresse, comprimé par le lien qui
l'emprisonne: _Ansaque compressos colligat arcta pedes_. La nudité des
pieds, chez les femmes, était un indice de Prostitution, et leur
éclatante blancheur faisait de loin l'office du lénon, puisqu'elle
attirait les regards et les désirs. Parfois, leurs sandales ou leurs
pantoufles étaient entièrement dorées: _Auro pedibus induto_, a dit
Pline, en parlant de cette splendide marque de déshonneur. Parfois, pour
imiter la couleur de l'or, elles se contentaient de chaussure jaune,
quoique cette chaussure eût été primitivement celle des nouveaux mariés:
«Portant un brodequin jaune à son pied blanc comme la neige,» a dit
Catulle. Mais les nouveaux mariés se fussent bien gardés de mettre des
sandales ou des pantoufles, et les courtisanes n'eussent point osé
porter la couleur jaune en brodequins.

Les matrones avaient aussi adopté une coiffure qu'elles ne laissèrent
point usurper par les courtisanes: c'était une large bandelette blanche,
qui servait à la fois de lien et d'ornement à la chevelure. Cette
bandelette fut probablement, dans les temps héroïques de Rome, une
réminiscence de celle qui ornait la tête des génisses et des brebis
offertes en sacrifice aux divinités. La matrone se présentait elle-même,
en guise de victime, aux autels de la Pudeur, comme pour rappeler que le
culte des dieux générateurs, à une époque reculée, avait reçu en
offrande le tribut de la virginité. Ce ne furent pas les courtisanes,
mais les femmes chastes qui s'arrogèrent le droit de ceindre de
bandelettes leurs cheveux lissés et brillants; on permit aux vierges la
bandelette simple, qui les faisait reconnaître, et la bandelette double
resta exclusivement l'apanage des matrones: «Loin d'ici! s'écrie Ovide
dans l'_Art d'aimer_, loin, bandelettes minces (_vittæ tenues_), insigne
de la pudeur! Loin, tunique longue, qui couvre la moitié des pieds!»
Cette stole ou longue robe (_insista_), ordinairement bordée de pourpre
dans le bas, ne caractérisait pas moins la matrone romaine que ces
bandelettes qui encadraient si gracieusement une chevelure noire et qui
en retenaient derrière la tête les anneaux tressés. Hormis ces
bandelettes simples ou doubles, les courtisanes étaient libres de
prendre la coiffure qui leur plaisait le mieux. Nous avons dit qu'elles
s'enveloppaient la tête avec leur _palliolum_, demi-mantelet d'étoffe;
qu'elles abaissaient un capuce sur leur visage, tandis que les matrones
se montraient partout à visage découvert et la tête nue, pour faire
entendre qu'elles n'avaient rien à se reprocher, et qu'elles ne
rougissaient pas sous les regards du public, leur juge perpétuel. Ces
fières Romaines, pendant plusieurs siècles, auraient cru se déshonorer
en cachant leur chevelure, en la teignant, en la poudrant, en dénaturant
sa couleur noire; elles ne se résignaient même à la diviser en tresses
qui venaient s'enrouler sur le sommet de la tête ou sur les tempes, que
pour se distinguer des jeunes filles non mariées (_innuptæ_), que leur
chevelure frisée ou bouclée avait fait surnommer _cirratæ_. Les
courtisanes ne se privèrent pas de copier les différents genres de
coiffures adoptées par les matrones et les _cirratæ_, mais elles en
changèrent l'aspect par les nuances variées qu'elles donnaient à leurs
cheveux: tantôt elles les teignaient en jaune avec du safran, tantôt en
rouge avec du jus de betterave, tantôt en bleu avec du pastel;
quelquefois elles affaiblissaient seulement l'éclat de leurs cheveux
d'ébène, en les frottant avec de la cendre parfumée; puis, lorsque les
empereurs se firent une espèce d'auréole divine en semant de la poudre
d'or dans leurs cheveux, les courtisanes furent les premières à
s'approprier une mode qu'elles regardaient comme leur appartenant, et
elles trônèrent vis-à-vis des Césars, dans les fêtes publiques et les
jeux solennels, le front ceint d'une chevelure dorée, comme les déesses
dans les temples. Mais leur divinité ne dura pas longtemps, et la poudre
d'or leur fut interdite; elles remplacèrent cette poudre par une autre,
faite avec de la gaude, qui brillait moins au soleil, mais qui était
plus douce à l'oeil. Celles que la couleur bleue avait séduites se
poudrèrent à leur tour avec du lapis pulvérisé: «Que tous les supplices
du Ténare punissent l'insensé qui fit perdre à tes cheveux leur nuance
naturelle! s'écrie Properce aux genoux de sa maîtresse. Rends-moi
souvent heureux, ma Cynthie; à ce prix, tu seras belle et toujours
assez belle à mes yeux. De ce qu'une folle se peint en bleu le visage et
la chevelure, s'ensuit-il que ce fard embellisse?» L'édile faisait la
guerre aux chevelures dorées chez les courtisanes; mais il ne les
empêchait pas de faire teindre leurs cheveux en bleu ou en jaune, il les
y encourageait même, car c'étaient là leurs couleurs distinctives
(_cærulea_ et _lutea_): le bleu, par allusion à l'écume marine, qui
avait engendré Vénus, et à certains poissons qui étaient nés en même
temps qu'elle; le jaune, par allusion à l'or, qui était le véritable
dieu de leur industrie malhonnête.

Les édiles auraient eu trop à faire, s'il leur eût fallu constater,
juger et punir toutes les contraventions somptuaires que se permettaient
les mérétrices; ils fermaient les yeux sur une foule de petits délits de
ce genre, qu'on pardonnait à la coquetterie féminine. Mais, en général,
les femmes inscrites n'avaient aucun intérêt à se faire passer pour des
matrones, et elles préféraient suivre des modes étrangères qui leur
étaient propres et qui les signalaient de loin à l'attention de leur
clientèle. C'est ainsi qu'elles portaient plus volontiers des vêtements
qui n'avaient pas même de nom dans la langue romaine: _babylonici
vestes_ et _sericæ vestes_. On appelait _babylonici vestes_ des espèces
de dalmatiques traînant sur les talons et agrafées par devant, faites en
étoffes peintes, bariolées, à fleurs, à broderies et de mille couleurs.
Les courtisanes de Tyr et de Babylone avaient apporté à Rome ce costume
national, cette antique livrée de la Prostitution. On appelait _sericæ
vestes_ d'amples robes en tissu de soie, si léger et si transparent,
que, selon l'expression d'un témoin oculaire, elles semblaient inventées
pour faire mieux voir ce qu'elles avaient l'air de cacher. Les
courtisanes de l'Inde ne s'habillaient pas autrement, et au milieu de la
gaze, on les voyait absolument nues. «Vêtements de soie, dit avec
indignation le chaste auteur du _Traité des bienfaits_, vêtements de
soie, si tant est qu'on puisse les nommer des vêtements, avec lesquels
il n'est aucune partie du corps que la pudeur puisse défendre, avec
lesquels une femme serait fort embarrassée de jurer qu'elle n'est pas
nue; vêtements qu'on dirait inventés pour que nos matrones ne puissent
en montrer plus à leurs adultères dans la chambre à coucher, qu'elles ne
font en public!» Sénèque en voulait particulièrement à cette mode
asiatique, car il y revient encore dans ses _Controverses_: «Un
misérable troupeau de servantes se donne bien du mal pour que cette
adultère étale sa nudité sous une gaze diaphane, et pour qu'un mari ne
connaisse pas mieux que le premier étranger venu les charmes secrets de
sa femme.» Les robes babyloniennes, quoique plus décentes que les tissus
de Tyr, qu'un poëte latin compare à une vapeur (_ventus textilis_),
étaient plus généralement adoptées par les mérétrices; car il fallait
être bien sûr de ses perfections cachées, pour en faire une montre
aussi complète. Cette impudique exhibition, dans tous les cas, n'avait
rien à craindre des réprimandes de l'édile, et les femmes inscrites ou
non, qui se permettaient ce costume aérien, ne se piquaient pas de
singer les matrones. Il en était de même de celles qui s'habillaient à
la babylonienne, avec des dalmatiques orientales qu'une personne honnête
eût rougi de porter en public, et qui resplendissaient des plus vives
couleurs: «Étoffes peintes, tissues à Babylone, dit Martial, et brodées
par l'aiguille de Sémiramis.»

Les courtisanes qui se soumettaient docilement à la toge professionnelle
y ajoutaient l'_amiculum_, manteau court, fait de deux morceaux, cousus
par le bas et attachés sur l'épaule gauche avec un bouton ou une agrafe,
de sorte qu'il y avait deux ouvertures ménagées pour passer les bras.
Cet amiculum, dont le nom galant équivalut à _petit ami_, ne descendait
pas au-dessous de la taille; il avait à peu près la même apparence que
la chlamyde des hommes; il servait exclusivement aux femmes de mauvaise
vie. Isidore de Séville, dans ses _Étymologies_, assure que ce vêtement
était si connu par sa destination, qu'on faisait prendre l'amiculum à
une matrone surprise en adultère, afin que cet amiculum attirât à lui
une partie de l'opprobre qui rejaillissait sur la stole romaine. Ce
mantelet, qui se nommait +kyklas+ (_cyclas_) en grec, et qui n'avait
jamais paru malhonnête aux femmes grecques, fut sans doute apporté à
Rome par des hétaires, qui lui léguèrent leur infamie. La couleur de
l'amiculum paraît avoir été blanche, puisque ce vêtement était de lin.
Quant à la toge qu'on portait par-dessous, elle était presque toujours
verte: cette couleur étant celle de Priape, dieu des jardins. Les
commentateurs ont beaucoup écrit sur la nuance de ce vert: les uns l'ont
fait pâle, les autres foncé; ceux-ci lui ont donné un reflet doré,
ceux-là une nuance jaunâtre. Quoiqu'il en fût, ce vert-là (_galbanus_)
avait été accaparé par les libertins des deux sexes, à tel point qu'on
les désignait par le surnom de _galbanati_, habillés de vert; on
appliquait l'épithète de _galbani_ aux moeurs dissolues; on appelait
_galbana_ une étoffe fine et rase d'un vert pâle. Vopiscus nous
représente un débauché, vêtu d'une chlamyde écarlate et d'une tunique
verte à longues manches. Juvénal nous en montre un autre, habillé de
bleu et de vert (_cærulea indutus scutulata aut galbana rasa_). Enfin,
il s'était fait une telle affinité entre la couleur verte et celui qui
la portait, que _galbanatus_ était devenu synonyme de giton ou mignon.

Toutes les modes étrangères appartenaient de droit aux courtisanes qui
avaient perdu le titre de citoyenne, et qui, d'ailleurs, venaient la
plupart des pays étrangers. Leur coiffure d'apparat, car le capuce ou
cuculle (_cucullus_) ne leur servait que le soir ou le matin, pour aller
au lupanar et pour en sortir; la coiffure qu'elles portaient de
préférence au théâtre et dans les cérémonies publiques, où leur
présence était tolérée; cette coiffure, qui leur fut longtemps
particulière, témoignait assez que la Prostitution avait commencé en
Orient, et que Rome lui laissait son costume national. On distinguait
trois sortes de coiffure ou d'habillements de tête spécialement réservés
aux mérétrices de Rome: la mitre, la tiare et le nimbe. Le nimbe paraît
égyptien; c'était une bande d'étoffe plus ou moins large, qu'on ceignait
autour du front pour en diminuer la hauteur. Les Romains, à l'exemple
des Grecs, n'admiraient pas les grands fronts chez les femmes, et
celles-ci cherchaient à dissimuler le leur, qui était plus élevé et plus
proéminent que le front des femmes grecques. Le nimbe ou bandeau frontal
était quelquefois chargé d'ornements en or, et ses deux bouts pendaient
de chaque côté de la tête, comme les bandelettes qui descendent sur les
mamelles d'un sphinx. La mitre venait évidemment de l'Asie-Mineure, de
la Chaldée ou de la Phrygie, selon qu'elle était plus ou moins conique.
La tiare venait de la Judée et de la Perse. Cette tiare, en étoffe de
couleur éclatante, avait la forme d'un cylindre, et ressemblait aux
dômes pointus des temples de l'Inde; la mitre, au contraire, affectait
la forme d'un cône, et tantôt celle d'un casque ou d'une coquille. Telle
était la mitre phrygienne, que les peintres ont attribuée par tradition
au berger troyen Pâris jugeant les trois déesses et donnant la pomme à
Vénus. Ces souvenirs mythologiques justifiaient assez l'adoption de ce
bonnet recourbé, comme emblème de la liberté du choix et du plaisir.
Quant à la mitre pyramidale, elle avait deux pendants comme le nimbe,
avec une bordure autour du front; après avoir été l'insigne des anciens
rois de Perse et d'Assyrie, elle couronnait encore d'une royauté
impudique les courtisanes de Rome, qui régnaient mitrées ou nimbées
(_nimbatæ_ et _mitratæ_) aux représentations du théâtre et aux jeux du
cirque, sans payer d'amende au censeur ni à l'édile. Plus tard, le nom
de cette coiffure orgueilleuse devint pour elles un sobriquet méprisant.

Mais les édiles, qui souffraient que les mérétrices fussent vêtues,
coiffées et chaussées comme les reines de Tyr et de Ninive, tenaient la
main pourtant à ce qu'elles n'eussent pas de litière ni aucune espèce de
voiture. Les matrones avaient seules le droit de se faire porter par des
véhicules, des chevaux ou des esclaves, et elles se montraient fort
jalouses de ce privilége. Dans les premiers siècles de Rome, elles se
servaient déjà d'une voiture grossière dont l'invention était attribuée
à Carmenta, mère d'Evandre; et comme cette voiture, sorte de charrette
fermée, montée sur roues, rendait de grands services aux femmes grosses
incapables de marcher, son inventrice fut déifiée et chargée de présider
aux accouchements. Les Romains, en ce temps-là, ne toléraient pas même
chez les femmes la mollesse et le luxe: le sénat interdit l'usage des
voitures de Carmenta. Les femmes, surtout celles qui se voyaient
enceintes, protestèrent contre l'arrêt trop rigoureux du sénat et
formèrent un pacte entre elles, en jurant de se refuser au devoir
conjugal et de ne pas donner d'enfants à la patrie jusqu'à ce que cet
arrêt fût annulé. Elles repoussèrent si impitoyablement leurs maris, que
ceux-ci supplièrent le sénat de rapporter la malheureuse loi qui les
privait de leurs femmes. Celles-ci, satisfaites de leur triomphe, en
firent honneur à la déesse Carmenta, et lui érigèrent un temple sur le
penchant du mont Capitolin. Depuis cet événement mémorable, dont Grævius
a recueilli plusieurs versions dans ses Antiquités Romaines, les
matrones restèrent en possession de leurs voitures, qui avaient perdu
leurs roues et qui, au lieu de rouler sur le pavé inégal, étaient
doucement portées par des hommes ou par des chevaux. Ces voitures
étaient de deux espèces, la basterne (_basterna_) et la litière
(_lectica_); la première, soutenue sur un brancard que deux mules
transportaient à petits pas, formait une sorte de cabinet suspendu,
fermé et vitré: «Précaution excellente, dit le poëte qui nous fournit
cette description, pour que la chaste matrone, allant à travers les
rues, ne soit pas profanée par le regard des passants.» La litière,
également couverte et fermée, était portée à bras d'hommes. Il y en eut
de toutes formes et de toutes grandeurs, depuis la chaise, _cella_, qui
ne pouvait servir qu'à une personne, jusqu'à l'octophore qui se
balançait sur les épaules de huit porteurs. Dans l'une, la femme était
assise; dans l'autre, elle était couchée sur des coussins, et elle avait
souvent à ses côtés deux ou trois compagnes de route. Le luxe envahit
les litières ainsi que tout ce qui contribuait à rendre la vie molle et
voluptueuse: ces litières furent peintes, dorées en dehors, tapissées en
dedans de fourrures et d'étoffes de soie. C'est alors que les
courtisanes voulurent s'en emparer pour leur propre usage.

Elles y réussirent un moment, mais l'édile ne fit que se relâcher de sa
sévérité, en admettant quelques exceptions accordées à la faveur et à la
richesse. Sous plusieurs empereurs, on vit les _fameuses_ mérétrices en
litière. Ces privilégiées ne se contentèrent pas de la litière fermée,
qui passait silencieusement dans les rues sans laisser voir ce qu'elle
contenait. On perfectionna ce mode de transport: l'intérieur devint une
véritable chambre à coucher, et, suivant l'expression d'un commentateur,
ce furent des lupanars ambulants. Il y avait, en outre, des litières
ouvertes, à rideaux, dans lesquelles l'oeil du passant plongeait avec
convoitise. Parfois, les rideaux de cuir ou d'étoffe étaient tirés, mais
la femme en soulevait le coin pour voir et pour être vue. Le relâchement
des moeurs avait multiplié les litières à Rome et en même temps les
avantages qu'en retirait la Prostitution élégante. Les matrones
elles-mêmes ne s'étonnaient plus qu'on les confondit avec les
courtisanes: «Alors nos femmes, les matrones romaines, dit tristement
Sénèque, s'étalaient dans leurs voitures comme pour se mettre à
l'encan!» Les unes cherchaient ainsi les aventures; les autres allaient
au rendez-vous. La litière s'arrêtait à l'angle d'une place ou dans une
rue écartée; les porteurs la déposaient à terre et faisaient le guet à
l'entour; cependant la portière s'était entr'ouverte, et un bel
adolescent avait pénétré dans ce sanctuaire inviolable. On ignorait
toujours si la litière était vide ou occupée. Les courtisanes,
d'ailleurs, donnaient l'exemple aux matrones; on ne les rencontrait pas
seulement en voiture fermée, on les voyait partout en chaise découverte,
_in patente sella_, dit Sénèque. Un scoliaste de Juvénal fait preuve
d'imagination plutôt que de critique, en avançant que les filles qui se
prostituaient en voiture s'appelaient _sellariæ_, par opposition aux
_cellariæ_, qui étaient les habituées cellulaires des lupanars. Juvénal
ne dit pas même qu'on entrait dans la chaise de Chione, quand on avait
un caprice de passage; il dit au contraire: «Tu hésites à faire
descendre de sa chaise à porteur la belle Chione!» Mais Pierre
Schoeffer, dans son traité _De re vehiculari_, est d'avis qu'en
certaines circonstances la voiture se changeait en lieu mobile de
Prostitution. Ce fut sans doute pour cette raison que Domitien défendit
l'usage de la litière non-seulement aux mérétrices inscrites, mais même
à toutes les femmes notées d'infamie (_probrosis feminis_).

[Illustration:
  H Cabasson del.
  Drouart, imp., r. du Fouarre, 11, Paris
  A. Garnier, sc.

  MESSALINE.
]

Les édiles eurent encore d'autres prohibitions à faire exécuter à
l'égard de ces femmes-là; car il est certain qu'à différentes époques la
pourpre et l'or leur furent interdits. Mais le règlement de police
s'usait bientôt contre la ténacité d'un sexe qui aime la toilette et qui
supporte difficilement des privations de coquetterie. Plusieurs
antiquaires veulent qu'il y ait eu une loi à Rome, par laquelle l'usage
des ornements d'or et d'étoffes précieuses était absolument défendu aux
femmes de mauvaise vie, excepté dans l'intérieur des lieux de débauche
et pour l'exercice de leur métier à huis clos. Si cette loi exista, elle
ne fut pas longtemps en vigueur ou du moins elle reçut de fréquentes
atteintes, car les poëtes nous représentent souvent les courtisanes
vêtues de pourpre et ornées de joyaux. Ovide, dans le _Remède d'amour_,
n'a pas l'air de se souvenir des lois somptuaires, en décrivant la
toilette d'une courtisane ou du moins d'une femme de plaisir: «Les
pierreries et l'or la couvrent tout entière, tellement que sa beauté est
la moindre partie de sa valeur.» Plaute, dans une de ses comédies, met
en scène une mérétrice _dorée_, mais il semble dire que c'est chose
nouvelle à Rome: _Sed vestita, aurata, ornata, ut lepide! ut concinne!
ut nove!_ Juvénal nous dépeint une courtisane d'hôtellerie, la tête nue
environnée d'un nimbe d'or (_quæ nudis longum ostendit cervicibus
aurum_); et pourtant, il fait évidemment allusion au privilége
qu'avaient les matrones de porter seules des pierreries et des boucles
d'oreilles, dans ces vers où il dit qu'une femme qui a des émeraudes
au cou et des perles aux oreilles se permet tout et ne rougit de rien:

    Nil non permittit mulier, sibi turpe putat nil,
  Cum virides gemmas collo circumdedit et cum
  Auribus externis magnos commisit elenchos.

Apulée confirme le témoignage de Juvénal: «L'or de ses bijoux, l'or de
ses vêtements, ici filé, là travaillé, annonçait tout d'abord que
c'était une matrone.» On sait néanmoins que la loi Oppia avait interdit
la pourpre à toutes les femmes, pour la réserver aux hommes. Néron
renouvela cette interdiction, qui ne fut levée définitivement que sous
le règne d'Aurélien; mais elle aurait toujours subsisté pour les
courtisanes et pour les femmes réputées infâmes, dans l'opinion d'un
savant italien, Santinelli, qui n'a pas pris garde que les anciens
avaient plusieurs sortes de pourpre, et qu'une seule, la plus éclatante,
était l'insigne du pouvoir. La pourpre plébéienne ou violette ne fut
certainement pas comprise dans les lois d'interdiction, que les
empereurs d'Orient restreignirent, en les exagérant, à la pourpre
impériale (_purpura_). Ferrarius, dans son traité _De re vestiaria_,
prétend, pour accorder ces autorités contradictoires, que les
courtisanes avaient la permission de porter de l'or et de la pourpre sur
elles, même en public, pourvu que la pourpre ne fût point appliquée par
bandes à leurs vêtements, pourvu que l'or ne s'enroulât pas en
bandelettes dans leurs cheveux. Il vaut mieux croire que les règlements
somptuaires relatifs aux courtisanes subirent de fréquentes variations,
dépendant tantôt du sénat, tantôt de l'empereur, tantôt de l'édile, et
qu'il suffisait de l'influence d'une de ces souveraines d'un jour ou
plutôt du crédit d'un de leurs amants pour faire abandonner d'anciens
usages qui reprenaient force de loi sous une autre influence plus
honorable. A Rome, comme dans toutes les villes où la Prostitution fut
soumise à des ordonnances de police, les femmes de mauvaise vie, quoique
tolérées et autorisées, furent en butte à des mesures de rigueur qui
ressemblaient souvent à des persécutions, mais qui avaient toujours pour
objet de réprimer des excès et de corriger des abus dans les moeurs
publiques.




CHAPITRE XIX.

  SOMMAIRE. --La Prostitution élégante. --Les _bonnes_ mérétrices.
  --Leurs amants. --Différence des grandes courtisanes de Rome et des
  hétaires grecques. --Cicéron chez Cythéris. --Les _preciosæ_ et les
  _famosæ_. --Leurs _amateurs_. --La voie Sacrée. --Promenades des
  courtisanes. --Promenades des matrones. --Cortége des matrones. --Ce
  que dit Juvénal des femmes romaines. --Ogulnie. --Portrait de Sergius,
  le favori d'Hippia, par Juvénal. --Le _gladiateur obscène_ de Pétrone.
  --Les suppôts de Vénus _Averse_. --Ce qu'à Rome on appelait _plaisirs
  permis_. --Langue muette du _meretricium_. --Le _doigt du milieu_.
  --Le _signum infame_. --Pourquoi le médius était voué à l'infamie chez
  les Grecs. --La _chasse à l'oeil_ et le _vol aux oreilles_. --Les
  _gesticulariæ_. --Pantomime amoureuse. --Réserve habituelle du langage
  parlé de Rome. --De la langue érotique latine. --_Frère_ et _soeur_.
  --La _soeur du côté gauche_ et le _petit frère_. --Des écrits
  érotiques et sotadiques ou _molles libri_. --Bibliothèque secrète des
  courtisanes et des débauchés. --Les livres lubriques de la Grèce et de
  Rome détruits par les Pères de l'Église.


Il y avait à Rome une Prostitution qui ne relevait certainement des
édiles en aucune manière, pourvu qu'elle n'usurpât point les
prérogatives _vestiaires_ des matrones. C'était la Prostitution que l'on
pourrait nommer voluptueuse et opulente, celle que la langue latine
qualifiait de _bonne_ (_bonum meretricium_). Les femmes qui la
desservaient se nommaient aussi _bonnes mérétrices_ (_bonæ mulieres_),
pour désigner la perfection du genre; ces courtisanes, en effet,
pouvaient bien être inscrites sur les registres de l'édilité, comme
étrangères, comme affranchies, comme musiciennes, mais elles n'avaient
pas d'analogie avec les malheureuses esclaves de l'incontinence
publique; on ne les rencontrait jamais, à la neuvième heure du jour, la
tête enveloppée d'un palliolum ou cachée sous un capuchon, courant au
lupanar ou cherchant aventure; jamais on ne les surprenait, dans les
rues et les carrefours, en flagrant délit de débauche nocturne; jamais
on ne les trouvait dans les hôtelleries, les tavernes, les bains
publics, les boulangeries et autres lieux suspects; jamais enfin,
quoiqu'elles fussent notées d'infamie comme les autres, on ne rougissait
pas de se montrer en public avec elles et de se déclarer leur amant, car
elles avaient la plupart des amants privilégiés, _amasii_ ou _amici_, et
ces amants étaient, en quelque sorte, des manteaux plus ou moins
brillants qui cachaient leurs amours mercenaires. Elles formaient
l'aristocratie de la Prostitution; et, de même que dans la Grèce, elles
exerçaient à Rome une immense action sur les modes, sur les moeurs, sur
les arts, sur les lettres et sur toutes les circonstances de la vie
patricienne. Mais, dans aucun cas, elles n'avaient d'empire sur la
politique et sur les affaires de l'État; elles ne se mêlaient pas, ainsi
que les hétaires grecques, des choses publiques et du gouvernement;
elles vivaient toujours en dehors du forum et du sénat; elles se
contentaient de l'influence que leur donnaient leur beauté et leur
esprit dans le petit monde de la galanterie, monde parfumé, élégant et
corrompu, dont Ovide rédigea le code sous le titre de l'_Art d'aimer_,
et qui eut pour poëtes historiographes Properce, Catulle et une foule
d'écrivains érotiques, que l'antiquité semble avoir par pudeur condamnés
à l'oubli.

Ces courtisanes en renom ressemblaient aux hétaires d'Athènes, autant
que Rome pouvait ressembler à la ville de Minerve; autant que le
caractère romain pouvait se rapprocher du caractère athénien. Mais les
descendants d'Évandre étaient trop fiers de leur origine et trop
pénétrés de la majesté du titre de citoyen romain, pour accorder à des
femmes, à des étrangères, à des infâmes, si aimables qu'elles fussent
d'ailleurs, un culte d'admiration et de respect. Une courtisane qui
aurait voulu prendre et qui aurait pris de l'autorité sur un sénateur
consulaire, sur un magistrat, sur un chef militaire, eût déshonoré celui
qui se serait soumis à cette honteuse dépendance, à cette ridicule
sujétion. Les hommes d'Etat les plus graves, les plus austères, ne se
privaient pas du plaisir de fréquenter les courtisanes et de se mêler
aux mystères de leur intimité; Cicéron lui-même soupait chez Cythéris,
qui avait été esclave avant d'être affranchie par Eutrapelus, et qui
devint la maîtresse favorite du triumvir Antoine. Mais ces rapports
continuels qui avaient lieu entre les courtisanes et les personnages les
plus considérables de la république restaient ordinairement circonscrits
dans l'intérieur d'une maison de plaisance, d'une villa, où ne pénétrait
pas l'oeil curieux du peuple. Dans les rues, à la promenade, au cirque,
au théâtre, si les courtisanes à la mode, les _précieuses_ et les
_fameuses_ (_famosæ_ et _preciosæ_) paraissaient entourées d'une troupe
d'amateurs (_amatores_) empressés, c'étaient de jeunes débauchés, qui
faisaient honte à leur famille, c'étaient des affranchis, que leur
richesse mal acquise n'avait pas lavés de la tache d'esclavage;
c'étaient des artistes, des poëtes, des comédiens, qui se mettaient
volontiers au-dessus de l'opinion; c'étaient des lénons déguisés, qui
recherchaient naturellement les meilleures occasions de trafic et de
lucre. Ainsi, chez les Romains, la courtisane la plus triomphante ne
voyait autour d'elle que des gens mal famés, excepté dans les soupers et
les _comessations_, où elle réunissait parfois les premiers citoyens de
Rome, qui abusaient, à huis clos, des licences de la vie privée.

Il fallait aller, le soir, sur la voie Sacrée, ce rendez-vous quotidien
du luxe, de la débauche et de l'orgueil, pour voir combien était
nombreuse, et combien était brillante cette armée de courtisanes à la
mode, qui occupaient Rome en ville conquise, et qui y faisaient plus de
captifs et de victimes que n'en avaient fait les Gaulois de Brennus.
Elles venaient là tous les jours faire assaut de coquetterie, de
toilette et d'insolence, au milieu des matrones, qu'elles éclipsaient de
leurs charmes et de leurs atours. Tantôt, elles se faisaient porter par
de robustes Abyssins dans des litières découvertes, où elles étaient
couchées indolemment, à demi nues, un miroir d'argent poli à la main,
les bras chargés de bracelets, les doigts de bagues, la tête inclinée
sous le poids des boucles d'oreilles, du nimbe et des aiguilles d'or; à
leurs côtés, de jolies esclaves rafraîchissaient l'air avec de grands
éventails en plumes de paon; devant et derrière les litières, marchaient
des eunuques et des enfants, des joueurs de flûte et des nains bouffons,
qui formaient cortége. Tantôt, assises ou debout dans des chars légers,
elles dirigeaient elles-mêmes les chevaux avec rapidité, et cherchaient
à se dépasser l'une l'autre, comme si elles luttaient de vitesse dans la
carrière. Souvent, elles montaient de fins coursiers, qu'elles
conduisaient avec autant d'adresse que d'audace; ou de belles mules
d'Espagne, qu'un nègre menait par la bride. Les moins riches, les moins
ambitieuses, les moins turbulentes allaient à pied, toutes élégamment
vêtues d'étoffes bariolées en laine ou en soie, toutes coiffées avec
art, leurs cheveux nattés formant des diadèmes blonds ou dorés,
entrelacés de perles et de joyaux; les unes jouaient avec des boules de
cristal ou d'ambre pour se tenir les mains fraîches et blanches; les
autres portaient des parasols, des miroirs, des éventails, quand elles
n'avaient pas des esclaves qui les leur portassent, mais chacune avait
au moins une servante qui la suivait ou qui l'accompagnait comme un
émissaire indispensable. Ces courtisanes, on le voit, n'étaient pas
toutes sur le même pied de fortune et de distinction, mais elles se
ressemblaient par ce seul point, qu'elles ne figuraient pas sur les
registres de l'édile, et qu'elles se trouvaient ainsi exemptes des
règlements de police relatifs à la Prostitution, car elles n'avaient pas
un prix taxé, un nom de guerre inscrit et reconnu, en un mot, le droit
d'exercer leur métier dans les lupanars publics. Elles se gardaient bien
de demander à l'édile la dégradante _licentia stupri_, mais elles ne se
faisaient pas faute de se vouer à la Prostitution, comme si elles en
avaient obtenu licence. On ne les inquiétait pas toutefois à cet égard,
à moins qu'elles n'insultassent trop ouvertement à la juridiction
édilitaire, en se livrant sans choix (_sine delectu_), dans les lieux
publics, à des oeuvres de débauche vénale.

Ces mérétrices faciles abondaient sur la voie Sacrée, et, si l'on en
croit Properce, elles ne s'en éloignaient pas beaucoup, pour donner
satisfaction au passant qui leur faisait signe: «Oh! que j'aime bien
mieux, dit-il dans ses élégies, cette affranchie qui passe la robe
entr'ouverte, sans crainte des argus et des jaloux; qui use incessamment
avec ses cothurnes crottés le pavé de la voie Sacrée, et qui ne se fait
pas attendre si quelqu'un veut aller à elle! Jamais elle ne différera,
jamais elle ne te demandera indiscrètement tout l'argent qu'un père
avare regrette souvent d'avoir donné à son fils; elle ne te dira pas:
J'ai peur, hâte-toi de te lever, je t'en prie!» (_Nec dicet: Timeo!
propera jam surgere, quæso!_) Cette coureuse de la voie Sacrée, on le
voit, gagnait sa vie en plein jour, sans trop se soucier de l'édile et
des lois de police. Properce semble même indiquer qu'elle prenait à
peine la précaution de s'écarter de la voie Sacrée, qui commençait à
l'Amphithéâtre et conduisait au Colisée, en longeant le temple de la
Paix et la place de César. Il y avait aux alentours du Colisée assez de
bocages et de bois, sacrés ou non, dans lesquels l'amour errant ne
rencontrait qu'un peuple de statues et de termes qui ne le troublaient
pas. D'ailleurs, les bains, les auberges, les cabarets, les
boulangeries, les boutiques de barbier, offraient des asiles toujours
ouverts à la Prostitution anonyme, dont la voie Sacrée était le
rendez-vous général. Les matrones y venaient aussi, la plupart en
litière ou en voiture, surtout à certaines époques où elles avaient
obtenu le privilége exclusif des chaises et des litières (_sellæ_ et
_lecticæ_); elles n'affectaient pas, dans ces temps de corruption
inouïe, une tenue beaucoup plus décente que celle des courtisanes de
profession; elles étaient, comme celles-ci, étendues sur des coussins de
soie, dans un costume, que ne rendaient pas moins immodeste les
bandelettes de leur coiffure et la pourpre de leur stole à longs plis
flottants, entourées d'esclaves et d'eunuques portant des éventails pour
chasser les mouches, et des bâtons pour éloigner la foule. Ces matrones,
ces héritières des plus grands noms de Rome, ces épouses, ces mères de
famille, devant lesquelles la loi s'inclinait avec vénération, s'étaient
bien relâchées, sous les empereurs, des vertus chastes et austères de
leurs ancêtres. Celles qui paraissaient dans la voie Sacrée, pour y
étaler la pompe de leur toilette et l'attirail de leur cortége, avaient
souvent pour objet de choisir un amant ou plutôt un vil et honteux
auxiliaire de leur lubricité. «Leurs servantes laides et vieilles, dit
M. Walkenaer dans sa belle _Histoire de la vie d'Horace_, s'écartaient
complaisamment à l'approche de jeunes gens efféminés (_effeminati_),
dont les doigts étaient chargés de bagues, la toge toujours élégamment
drapée, la chevelure peignée et parfumée, le visage bigarré par ces
petites mouches, au moyen desquelles nos dames, dans le siècle dernier,
cherchaient à rendre leur physionomie plus piquante. On remarquait
aussi, dans ces mêmes lieux, des hommes, dont la mise faisait ressortir
les formes athlétiques et qui semblaient montrer avec orgueil leurs
forces musculaires. Leur marche rapide et martiale offrait un contraste
complet avec l'air composé, les pas lents et mesurés de ces jeunes
jouvenceaux, aux cheveux soigneusement bouclés, aux joues fardées,
jetant de côté et d'autre des regards lascifs. Ces deux espèces de
promeneurs n'étaient le plus souvent que des gladiateurs et des
esclaves; mais certaines femmes d'un haut rang choisissaient leurs
amants dans les classes infimes, tandis que leurs jeunes et jolies
suivantes se conservaient pures contre les attaques des hommes de leur
condition, et ne cédaient qu'aux séductions des chevaliers et des
sénateurs.»

Nous avons rapporté en entier ce morceau pittoresque, dont le savant
académicien a pris les traits dans Martial, Aulu-Gelle, Cicéron, Sénèque
et Horace; mais nous regrettons l'absence de beaucoup de détails de
moeurs, que Juvénal, l'implacable Juvénal, aurait pu ajouter à cette
peinture des promenades de Rome: «Nobles ou plébéiennes, s'écrie Juvénal
dans sa terrible satire contre les Femmes, toutes sont également
dépravées. Celle qui foule la boue du pavé ne vaut pas mieux que la
matrone portée sur la tête de ses grands Syriens. Pour se montrer aux
jeux, Ogulnie loue une toilette, un cortége, une litière, un coussin,
des suivantes, une nourrice, et une jeune fille à cheveux blonds,
chargée de prendre ses ordres. Pauvre, elle prodigue à d'imberbes
athlètes ce qui lui reste de l'argenterie de ses pères: elle donne
jusqu'aux derniers morceaux... Il en est que charment seuls les eunuques
impuissants et leurs molles caresses, et leur menton sans barbe; car
elles n'ont pas d'avortement à préparer.» Les satires de Juvénal et de
Perse sont remplies des prostitutions horribles que les dames romaines
se permettaient presque publiquement, et dont les héros étaient
d'infâmes histrions, de vils esclaves, de honteux eunuques, d'atroces
gladiateurs. Juvénal fait un affreux portrait de Sergius, le favori
d'Hippia, épouse d'un sénateur: «Ce pauvre Sergius avait déjà commencé à
se raser le menton (c'est-à-dire atteignait quarante-cinq ans), et ayant
perdu un bras, il était bien en droit de prendre sa retraite. En outre,
sa figure était couverte de difformités; c'était une loupe énorme, qui,
affaissée sous le casque, lui retombait sur le milieu du nez; c'étaient
de petits yeux éraillés qui distillaient sans cesse une humeur
corrosive. Mais il était gladiateur: à ce titre, ces gens-là deviennent
des Hyacinthe, et Hippia le préfère à ses enfants, à sa patrie, à sa
soeur et à son époux. C'est donc une épée que les femmes aiment.» Il
faut voir dans Pétrone le rôle abominable que joue le _gladiateur
obscène_; mais le latin seul est assez osé pour exprimer tous les
mystères de la débauche romaine. «Il y a des femmes, dit ailleurs
Pétrone, qui prennent leurs amours dans la fange, et dont les sens ne
s'éveillent qu'à la vue d'un esclave, d'un valet de pied à robe
retroussée. D'autres raffolent d'un gladiateur, d'un muletier poudreux,
d'un histrion qui étale ses grâces sur la scène. Ma maîtresse est de ce
nombre: elle franchit les gradins du sénat, les quatorze bancs de
chevaliers, et va chercher au plus haut de l'amphithéâtre l'objet de ses
feux plébéiens.»

La voie Sacrée, les portiques, la voie Appienne, et tous les lieux de
promenade à Rome étaient donc fréquentés par les misérables agents de la
Prostitution matronale, autant que par les courtisanes et les femmes de
moeurs faciles, par les odieux suppôts de Vénus _Averse_ (_Aversa_),
autant que par les libertins de toutes les écoles et de tous les rangs.
Mais, il faut bien le reconnaître, en présence de cette variété
d'enfants et d'hommes dépravés qui faisaient montre de leur turpitude,
les courtisanes semblaient presque honnêtes et respectables; elles
n'étaient pas, d'ailleurs, aussi nombreuses ni aussi effrontées que ces
impurs _chattemites_, que ces sales _gitons_, que ces impudiques
_spadones_, que ces efféminés de tout âge, qui, frisés, parés, huilés,
fardés comme des femmes, n'attendaient qu'un signe ou un appel pour se
prêter à tous les plus exécrables trafics. Les lénons et les lènes ne
manquaient pas de se trouver là sur pied, aux aguets, prompts et dociles
aux démarches, aux négociations. Ils ne se bornaient pas à porter des
tablettes et des lettres d'amour: ils servaient d'intermédiaires directs
pour fixer un prix, pour désigner un lieu de rendez-vous, pour lever
les obstacles qui s'opposaient à une entrevue, pour fournir un
déguisement, une cape de nuit, une chambre, une litière, tout ce qu'il
fallait aux amants. A chaque instant, une vieille s'approchait d'un beau
patricien et lui remettait en cachette des tablettes d'ivoire, sur la
cire desquelles le style avait gravé un nom, un mot, un voeu: c'était
une courtisane qui en voulait à ce noble et fier descendant des Caton et
des Scipion. Tout à coup, un Nubien allait toucher l'épaule d'un mignon,
remarquable par ses grandes boucles d'oreilles et par ses longs cheveux:
c'était un vieux sénateur débauché qui appelait à lui cet homme
métamorphosé en femme. Ailleurs, un robuste porteur d'eau, qui passait
là par hasard, était convoité par deux grandes dames qui l'avaient
remarqué simultanément, et qui se disputaient à qui ferait la première
le sacrifice de son honneur à ce manant: «Si le galant fait défaut, dit
Juvénal, qu'on appelle des esclaves; si les esclaves ne suffisent point,
on mandera le porteur d'eau (_veniet conductus aquarius_).» Un geste, un
regard, un mot: gladiateur, eunuque, enfant, se présentait et ne
reculait devant aucune espèce de service. Et l'édile, que faisait
l'édile, pendant que Rome se déshonorait ainsi à la face du ciel par les
vices de ses habitants les plus considérables? Et le censeur, que
faisait le censeur, pendant que les moeurs publiques perdaient jusqu'aux
apparences de la pudeur? Le censeur et l'édile ne pouvaient rien là où
la loi se taisait, comme si elle eût craint d'en avoir trop à dire. On
appelait _plaisirs permis_ ou _licites_, à Rome païenne, tout ce que le
christianisme rejeta dans le bourbier des plaisirs défendus. C'est donc
en plaisantant que Plaute fait dire à un personnage de son _Charençon_
(_Curculio_): «Pourvu que tu t'abstiennes de la femme mariée, de la
veuve, de la vierge, de la jeunesse et des enfants ingénus, aime tout ce
qu'il te plaît!» Catulle, dans le chant nuptial de Julie et de Manlius,
nous montre le mariage comme un frein moral à de honteuses habitudes:
«On prétend, dit le poëte de l'amour physique, que tu renonces à regret,
époux parfumé, à tes mignons (_glabris_); nous savons que tu n'as jamais
connu que des plaisirs permis; mais ces plaisirs-là, un mari ne saurait
plus se les permettre (_scimus hæc tibi, quæ licent sola cognita, sed
marito ista non eadem licent_).» Il n'y avait donc que la philosophie
qui pouvait combattre les débordements de cette ignoble licence, qui ne
rencontrait pas de digue dans la législation romaine.

Une partie des intrigues et des intelligences qui se nouaient sur la
voie publique avait lieu par signes. On sait que la pantomime était un
art très-raffiné et très-compliqué qui s'apprenait surtout au théâtre,
et qui se perfectionnait selon l'usage qu'on en faisait. De là le talent
merveilleux des courtisanes, dans ce qui constituait la langue muette du
_meretricium_. Il y avait aussi les différents dialectes de la
pantomime amoureuse. Souvent l'expression la plus éloquente de cette
langue lascive brillait ou éclatait dans un regard. Les yeux se
parlaient d'autant mieux, qu'une excellente vue et une prodigieuse
spontanéité d'esprit suivaient, devançaient même les éclairs de la
prunelle. Si l'oeil n'était pas compris par l'oeil, les mouvements des
lèvres et des doigts servaient de truchement plus intelligible, mais
moins décent, entre des personnes qui eussent parfois rougi de faire
usage de la parole. Ainsi, le signe adopté généralement par les
sectateurs de la plus infâme débauche masculine consistait dans
l'érection du doigt du milieu, à la base duquel les autres doigts de la
main se groupaient en faisceau, pour figurer le honteux attribut de
Priape. Suétone, dans la _Vie de Caligula_, nous représente cet empereur
qui offre sa main à baiser, en lui donnant une forme et un mouvement
obscènes (_formatam commotamque in obscenum modum_). Lampridius, dans la
_Vie d'Héliogabale_, nous dit que ce monstrueux débauché ne se
permettait jamais une parole indécente, lors même que le jeu de ses
doigts indiquait une infamie (_nec unquam verbis pepercit infamiam, quum
digitis infamiam ostentaret_). Ces gestes obscènes s'exécutaient avec
une étonnante rapidité qui échappait d'ordinaire au regard des
indifférents. On pourrait supposer, d'après plusieurs passages de
l'_Histoire d'Auguste_, que le _signum infame_ n'était pas toléré sous
tous les empereurs, et que les plus célèbres par leurs désordres
avaient appliqué une pénalité sévère à ce signe de débauche, qui laissa
au doigt du milieu le surnom de _doigt infâme_. Au reste, les Athéniens
ne se montraient pas plus indulgents à l'égard de ce doigt, qu'ils
nommaient _catapygon_, et qu'ils auraient eu honte de réhabiliter en lui
confiant un anneau. Le médius avait été voué à l'infamie, en Grèce,
parce que les villageois s'en servaient pour savoir si leurs poules
avaient des oeufs dans le ventre, ce qui donna naissance au verbe grec
+skimalizein+, inventé tout exprès pour qualifier le fait de ces
villageois. «Moque-toi bien, Sextillus, dit Martial, moque-toi de celui
qui t'appelle _cinæde_, et présente-lui le doigt du milieu.» La
présentation de ce doigt indiquait à la fois la demande et la réponse,
dans le langage tacite de ces honteux débauchés. Ils avaient encore un
autre signe d'intelligence où le doigt du milieu changeait de rôle: ils
portaient ce doigt à leur tête, soit au front, soit au crâne, et
faisaient mine de se gratter: «Ce qui dénote l'impudique, dit Sénèque
dans sa cinquante-deuxième lettre, c'est sa démarche, c'est sa main
qu'il remue, c'est son doigt qu'il porte à sa tête, c'est son clignement
d'yeux.» Juvénal nous autorise à supposer que ce grattement de la tête
avec un doigt, avait remplacé, dans la langue du geste, l'élévation du
médius hors de la main fermée: «Vois, dit-il, vois affluer de toutes
parts à Rome, sur des chars, sur des vaisseaux, tous ces efféminés qui
se grattent la tête d'un seul doigt (_qui digito scalpunt uno caput_).»
Mais les courtisanes parlaient plus volontiers de l'oeil que du doigt,
et rien n'égalait l'éloquence, la persuasion, l'attraction de leur
regard oblique (_oculus limus_). Le grave rhéteur Quintilien veut que
l'orateur, en certaines occasions, ait les regards baignés d'une douce
volupté, obliques, et, pour ainsi dire, amoureux (_venerei_). Apulée,
dans son roman érotique, peint une courtisane qui lance des coups d'oeil
obliques et mordants (_limis atque morsicantibus oculis_). C'était là ce
que les courtisanes nommaient _chasser à l'oeil_ (_oculis venari_): «La
vois-tu, dit le _Soldat_ de Plaute, faire la chasse au courre avec les
yeux, et la chasse au vol avec les oreilles? (_Viden' tu illam oculis
venaturam facere atque aucupium auribus?_)»

Ce langage muet, que les courtisanes excellaient partout à parler et à
comprendre, était devenu si familier à toutes les femmes de Rome, que
ces dernières n'en avaient pas d'autres pour les affaires de plaisir. Un
vieux poëte latin compare cet échange rapide de regards, de gestes, de
signes, entre une _précieuse_ et ses amants, à un jeu de balle, dans
lequel un bon joueur renvoie de l'un à l'autre la pelote qu'il reçoit de
toutes mains: «Elle tient l'un, dit-il, et fait signe à l'autre; sa main
est occupée avec celui-ci, et elle repousse le pied de celui-là; elle
met son anneau entre ses lèvres et le montre à l'un, pour appeler
l'autre; quand elle chante avec l'un, elle s'adresse aux autres en
remuant le doigt.» Le grand maître de l'art d'aimer, Ovide, dans son
poëme écrit sur les genoux des courtisanes, et souvent sous leur dictée,
a mis dans la bouche d'une de ses muses ces leçons de la pantomime
amoureuse: «Regarde-moi, dit cette habile _gesticularia_, regarde mes
mouvements de tête, l'expression de mon visage, remarque et répète après
moi ces signes furtifs (_furtivas notas_). Je te dirai, par un
froncement de sourcils, des paroles éloquentes qui n'ont que faire de la
voix; tu liras ces paroles sur mes doigts, comme si elles y étaient
notées. Quand les plaisirs de notre amour te viendront à l'esprit,
touche doucement avec le pouce tes joues roses; s'il y a dans ton coeur
quelque écho qui te parle de moi, porte la main à l'extrémité d'une
oreille. O lumière de mon âme, quand tu trouveras bien ce que je dirai
ou ferai, promène ton anneau dans tes doigts. Touche la table avec la
main, à la manière de ceux qui font un voeu, lorsque tu souhaiteras tous
les maux du monde à mon maudit jaloux.» Les poëtes sont pleins de ces
dialogues tacites des amants, et Tibulle surtout vante l'habileté de sa
maîtresse à parler par signes en présence d'un témoin importun, et à
cacher de tendres paroles sous une ingénieuse pantomime (_blandaque
compositis abdere verba notis_). Cette langue universelle était d'autant
plus nécessaire à Rome, que souvent on n'aurait pu s'entendre autrement,
car la plupart des courtisanes étaient étrangères et beaucoup ne
trouvaient pas à parler leur langue natale au milieu de cette
population rassemblée de tous les pays de l'univers connu. Un grand
nombre de ces femmes de plaisir n'avaient d'ailleurs reçu aucune
éducation, et n'eussent pas su plaire en défigurant le latin de Cicéron
et de Virgile, quoique, selon un poëte romain, l'amour ou le plaisir ne
fasse pas de solécismes. Il y avait aussi, dans l'habitude du langage de
Rome, une réserve singulière qui ne permettait jamais l'emploi d'un mot
ou d'une image obscène. Les écrivains, poëtes ou prosateurs, même les
plus graves, n'avaient garde de s'astreindre à cette chasteté
d'expression, comme si l'oreille seule était blessée de ce qui
n'offensait jamais les yeux. On évitait, dans la conversation la plus
libre, non-seulement les mots graveleux, mais encore les alliances de
mots qui pouvaient amener la pensée sur des analogies malhonnêtes.
Cicéron dit que si les mots ne sentent pas mauvais, ils affectent
désagréablement l'ouïe et la vue: «Tout ce qui est bon à faire, suivant
le proverbe latin, n'est pas bon à dire (_tam bonum facere quam malum
dicere_).»

La langue érotique latine était pourtant très-riche et
très-perfectionnée; elle avait pris dans le grec tout ce qu'elle put
s'approprier sans nuire à son génie particulier; elle se développait et
s'animait sans cesse, en se prêtant à toutes les fantaisies libidineuses
de ses poëtes amoureux; elle repoussait les néologismes barbares, et
elle procédait plutôt par figures, par allusions, par double sens, de
sorte qu'elle faisait passer dans son vocabulaire celui de la guerre, de
la marine et de l'agriculture. Elle n'avait, d'ailleurs, qu'un petit
nombre de mots techniques, la plupart de racine étrangère, qui lui
fussent propres, et elle préférait détourner de leur acception les mots
les plus honnêtes, les plus usuels, pour les marquer à son cachet, au
moyen d'un trope souvent ingénieux et poétique. Mais cette langue-là,
qui ne connaissait pas de réticences dans les élégies de Catulle, dans
les épigrammes de Martial, dans les histoires de Suétone, dans les
romans d'Apulée, n'était réellement parlée que dans les réunions de
débauche et dans les mystères du tête à tête. Il est remarquable que les
courtisanes, les moins décentes dans leur toilette et dans leurs moeurs,
auraient rougi de proférer en public un mot indécent. Cette pudeur de
langage les empêchait de paraître souvent ce qu'elles étaient, et les
poëtes, qui faisaient leur cour ordinaire, pouvaient s'imaginer qu'ils
avaient affaire à des vierges. Les petits noms de tendresse que se
donnaient entre eux amants et maîtresses n'étaient pas moins
convenables, moins chastes, moins innocente, quand la maîtresse était
une courtisane, quand l'amant était un poëte érotique. Celui-ci la
nommait sa rose, sa reine, sa déesse, sa colombe, sa lumière, son astre;
celle-ci répondait à ces douceurs, en l'appelant son bijou
(_bacciballum_), son miel, son moineau (_passer_), son ambroisie, la
prunelle de ses yeux (_oculissimus_), son aménité (_amoenitas_), et
jamais avec interjections licencieuses, mais seulement _j'aimerai!_
(_amabo_), exclamation fréquente qui résumait toute une vie, toute une
vocation. Dès que des rapports intimes avaient existé entre deux
personnes de l'un et de l'autre sexe, dès que ces rapports commençaient
à s'établir, on se traitait réciproquement de _frère_ et _soeur_. Cette
qualification était générale chez toutes les courtisanes, chez les plus
humbles comme chez les plus fières. «Qui te défend de choisir une
soeur?» dit une des héroïnes de Pétrone; et ailleurs, c'est un homme qui
dit à un autre: «Je te donne mon _frère_.» Quelquefois, en désignant une
maîtresse qu'on avait eue, on la nommait _soeur du côté gauche_ (_læva
soror_, dit Plaute), et une mérétrice donnait le nom badin de _petit
frère_ à quiconque faisait marché avec elle.

On ne saurait trop s'étonner de la décence, même de la pudibonderie du
langage parlé, contraste perpétuel avec l'immodestie des gestes et
l'audace des actes. De là cette locution qui revenait à tout propos dans
le discours, en forme de conseil: _Respectez les oreilles_ (_parcite
auribus_). Quant aux yeux, on ne leur épargnait rien et ils ne se
scandalisaient pas de tout ce qu'on leur montrait. Ils n'avaient donc
pas de répugnance à s'arrêter sur les pages d'un de ces livres obscènes,
de ces écrits érotiques ou sotadiques, en vers ou en prose, que les
libertins de Rome aimaient à lire pendant la nuit (_pagina nocturna_,
dit Martial). C'était un genre de littérature très-cultivé chez les
Romains, quoique peu goûté des honnêtes gens. Les auteurs de cette
littérature, chère aux courtisanes, semblaient vouloir, par leurs
ouvrages, se faire un nom dans les fastes de la débauche et honorer par
là les dieux impudiques auxquels ils se consacraient. Mais ce n'étaient
pas seulement des libertins de profession qui composaient ces livres
lubriques (_molles libri_); c'étaient parfois les poëtes, les écrivains
les plus estimés, qui se laissaient entraîner à ce dévergondage
d'imagination et de talent; c'était ordinairement de leur part une sorte
d'offrande faite à Vénus; c'était, en certains cas, un simple jeu
littéraire, un sacrifice au goût du jour. «Pline, qui est généralement
estimé, dit Ausone (dans le _Centon Nuptial_), a fait des poésies
lascives, et jamais ses moeurs n'ont fourni matière à la censure. Le
recueil de Sulpitia respire la volupté, et cette digne matrone ne se
déridait pourtant pas souvent. Apulée, dont la vie était celle d'un
sage, se montre trop amoureux dans ses épigrammes: la sévérité règne
dans tous ses préceptes, la licence dans ses lettres à Coerellia. Le
Symphosion de Platon contient des poëmes qu'on dirait composés dans les
mauvais lieux (_in ephebos_). Que dirai-je de l'Erotopægnion du vieux
poëte Lævius, des vers satiriques (_fescenninos_) d'Ænnius? Faut-il
citer Evenus, que Ménandre a surnommé _le sage_? Faut-il citer Ménandre
lui-même et tous les auteurs comiques? Leur manière de vivre est
austère, leurs oeuvres sont badines. Et Virgile, qui fut appelé
_Parthénie_, à cause de sa chasteté, n'a-t-il pas décrit dans le
huitième livre de son Énéide les amours de Vénus et de Vulcain, avec une
indécente pudeur? N'a-t-il pas, dans le troisième livre de ses
Géorgiques, accouplé aussi décemment que possible des hommes changés en
bêtes?» Pline, pour s'excuser d'une débauche d'esprit qu'il n'avait pas
l'air de se reprocher, disait: «Mon livre est obscène, ma vie est pure
(_lasciva est nobis pagina, vita proba_).»

La bibliothèque secrète des courtisanes et de leurs amis devait être
considérable, mais à peine est-il resté le nom des principaux auteurs
qui la composaient. Chez les Romains de même que chez les Grecs, ce sont
les érotiques qui ont eu le plus à souffrir des proscriptions de la
morale chrétienne. Vainement la poésie demandait grâce pour eux;
vainement ils se réfugiaient sous la protection éclairée et libérale des
doctes amateurs de l'antiquité; vainement ils se perpétuaient de bouche
en bouche dans la mémoire des voluptueux et des femmes galantes: le
christianisme les poursuivait impitoyablement jusque dans les souvenirs
de la tradition. Ils disparurent, ils s'effacèrent tous, à l'exception
de ceux que protégeait, comme Martial et Catulle, l'heureux privilége de
leur réputation poétique. Le scrupule religieux alla même jusqu'à
déchirer bien des pages dans les oeuvres des meilleurs écrivains. Les
lettres latines ont perdu ainsi la plupart des poëtes de l'amour païen,
et cette destruction systématique fut l'oeuvre des Pères de l'Église.
Nous ne possédons plus rien de Proculus, qui, suivant Ovide, avait
marché sur les traces de Callimaque; rien des orateurs Hortensius et
Servius Sulpitius, qui avaient fait de si beaux vers licencieux; rien de
Sisenna, qui avait traduit du grec les Milésiennes (_Milesii libri_)
d'Aristide; rien de Mémonius et de Ticida, qui, au dire d'Ovide, ne
s'étaient pas plus souciés de la pudeur dans les mots que dans les
choses; rien de Sabellus, qui avait chanté les arcanes du plaisir, à
l'instar de la poëtesse grecque Eléphantis; rien de Cornificius, ni
d'Eubius, ni de l'impudent Anser, ni de Porcius, ni d'Ædituus, ni de
tous ces érotiques qui faisaient les délices des courtisanes et des
bonnes mérétrices de Rome. Les nouveaux chrétiens ne pardonnèrent pas
davantage aux Grecs qu'ils comprenaient moins encore, ni à l'ignoble
Sotadès, qui donna son nom aux poésies inspirées par l'amour contre la
nature; ni à Minnerme de Smyrne, dont les vers, dit Properce, valaient
mieux en amour que ceux d'Homère; ni à l'impure Hemiteon de Sybaris, qui
avait résumé l'expérience de ses débauches dans un poëme nommé
_Sybaritis_; ni à l'effrontée Nico, qui avait mis en vers ses actes de
courtisane; ni au célèbre Musée, dont la lyre, égale de celle d'Orphée,
avait évoqué toutes les passions vénéréiques. Ainsi fut anéanti presque
complétement le panthéon de la Prostitution grecque et romaine, après
deux ou trois siècles de censure persévérante et d'implacable
proscription. Les courtisanes et les libertins furent moins acharnés que
les savants pour défendre leurs auteurs favoris; car libertins et
courtisanes, en devenant vieux, devenaient dévots et brûlaient leurs
livres. Ce sont les savants qui nous ont conservé Horace, Catulle,
Martial et Pétrone.




CHAPITRE XX.

  SOMMAIRE. --Maladies secrètes et honteuses des anciens. --_Impura
  Venus._ --Les auteurs anciens ont évité de parler de ces maladies.
  --Invasion de la _luxure asiatique_ à Rome. --A quelles causes on doit
  attribuer la propagation des vices contre nature chez les anciens.
  --Maladies sexuelles des femmes. --Les médecins de l'antiquité se
  refusaient à traiter les maladies vénériennes. --Pourquoi. --Les
  enchanteurs et les charlatans. --La grande lèpre. --La petite lèpre ou
  _mal de Vénus_. --Importation de ce mal à Rome par Cneius Manlius.
  --Le _morbus indecens_. --La plupart des médecins étaient des esclaves
  et des affranchis. --Pourquoi, dans l'antiquité, les maladies
  vénériennes sont entourées de mystère. --L'existence de ces maladies
  constatée dans le _Traité médical_ de Celse. --Leur description.
  --Leurs curations. --Manuscrit du treizième siècle décrivant les
  affections de la syphilis. --Apparition de l'_éléphantiasis_ à Rome.
  --Asclépiade de Bithynie. --T. Aufidius. --Musa, médecin d'Auguste.
  --Mégès de Sidon. --Description effrayante de l'éléphantiasis, d'après
  Arétée de Cappadoce. --Son analogie avec la syphilis du quinzième
  siècle. --Le _campanus morbus_ ou mal de Campanie. --_Spinturnicium._
  --Les _fics_, les _marisques_ et les _chies_. --La _Familia ficosa_.
  --La _rubigo_. --Le _satyriasis_. --Junon-_Fluonia_. --Dissertation
  sur l'origine des mots _ancunnuentæ_, _bubonium_, _imbubinat_ et
  _imbulbitat_. --Les _clazomènes_. --Des maladies nationales apportées
  à Rome par les étrangers. --Les médecins grecs. --Vettius Vales.
  --Themison. --Thessalus de Tralles. --Soranus d'Ephèse. --Les
  empiriques, les antidotaires et les pharmacopoles. --Ménécrate.
  --Servilius Damocrate. --Asclépiade Pharmacion. --Apollonius de
  Pergame. --Criton. --Andromachus et Dioscoride. --Les médecins
  pneumatistes. --Galien et Oribase. --Archigène. --Hérodote. --Léonidas
  d'Alexandrie. --Les _archiatres_. --_Archiatri pallatini_ et
  _archiatri populares_. --L'institution des archiatres régularisée et
  complétée par Antonin-le-Pieux. --Eutychus, médecin des _jeux du
  matin_. --Les sages-femmes et les _medicæ_. --Épigramme de Martial
  contre Lesbie. --Le _solium_ ou bidet, et de son usage à Rome.
  --Pourquoi les malades atteints de maladies honteuses ne se faisaient
  pas soigner par les médecins romains. --Mort de Festus, ami de
  Domitien. --Des drogues que vendaient les charlatans pour la guérison
  des maladies vénériennes. --Superstitions religieuses. --Offrandes aux
  dieux et aux déesses. --Les prêtres médecins. --La _Quartilla_ de
  Pétrone. --Abominable apophthegme des _pædicones_.


Cet épouvantable amas de Prostitutions de tous genres, dans la fange
desquelles se vautrait la société romaine, ne pouvait manquer de
corrompre la santé publique. Quoique les poëtes, les historiens et même
les médecins de l'antiquité se taisent sur ce sujet, qu'ils auraient
craint de présenter sous un jour déshonorant, quoique les fâcheuses
conséquences de ce qu'un écrivain du treizième siècle appelle l'amour
impur (_impura Venus_) aient laissé fort peu de traces dans les écrits
satiriques, comme dans les traités de matière médicale, il est
impossible de méconnaître que la dépravation des moeurs avait multiplié
chez les Romains le germe et les ravages des maladies de Vénus. Ces
maladies étaient certainement très-nombreuses, toujours fort tenaces et
souvent terribles; mais elles ont été à peu près négligées ou du moins
rejetées dans l'ombre par les médecins et les naturalistes grecs et
romains. Nous ne pouvons hasarder que des conjectures philosophiques sur
les causes de cet oubli et de ce silence général. En l'absence de toute
indication claire et formelle à cet égard, nous sommes réduits à
supposer que des motifs religieux empêchaient d'admettre parmi les
maladies ostensibles celles qui affectaient les organes de la génération
et qui avaient pour origine une débauche quelconque. Les anciens ne
voulaient pas faire injure aux dieux, qui avaient accordé aux hommes le
bienfait de l'amour, en accusant ces mêmes dieux d'avoir mêlé un poison
éternel à cette éternelle ambroisie; les anciens ne voulaient pas
qu'Esculape, l'inventeur et le dieu de la médecine, entrât en lutte
ouverte avec Vénus, en essayant de porter remède aux vengeances et aux
châtiments de la déesse. En un mot, les maladies des organes sexuels,
peu connues, peu étudiées en Grèce comme à Rome, se cachaient, se
déguisaient, comme si elles frappaient d'infamie ceux qui en étaient
atteints et qui se soignaient en cachette avec le secours des
magiciennes et des vendeuses de philtres.

Les maladies vénériennes furent sans doute moins fréquentes et moins
compliquées chez les Grecs que chez les Romains, parce que la
Prostitution était loin de faire les mêmes ravages à Athènes qu'à Rome.
Il n'y avait pas en Grèce, comme dans la capitale du monde romain, une
effroyable promiscuité de tous les sexes, de tous les âges, de toutes
les nations. Le libertinage grec, que relevait un certain prestige de
sentiment et d'amour idéal, n'avait pas ouvert les bras, comme le
libertinage romain, à toutes les débauches étrangères: le premier avait
toujours, même dans ses plus grands excès, conservé ses instincts de
délicatesse, tandis que le second s'était abandonné à ses plus grossiers
appétits, et avait poussé aux dernières limites la brutalité matérielle.
On ne peut douter que de graves accidents de contagion secrète n'aient
accompagné l'invasion de la _luxure asiatique_ dans Rome. Ce fut vers
l'an de Rome 568, 187 ans avant Jésus-Christ, que cette luxure
asiatique, comme l'appelle saint Augustin dans son livre de la _Cité de
Dieu_, fut apportée en Italie par le proconsul Cneius Manlius, qui avait
soumis la Gallo-Grèce et vaincu Antiochus-le-Grand, roi de Syrie. Cneius
Manlius, jaloux d'obtenir les honneurs du triomphe, qui ne lui fut
pourtant pas décerné, avait amené avec lui des danseuses, des joueuses
de flûte, des courtisanes, des eunuques, des efféminés et tous les
honteux auxiliaires d'une débauche inconnue jusqu'alors dans la
République romaine. Les premiers fruits de cette débauche furent
évidemment des maladies sans nom qui attaquèrent les organes de la
génération, et qui se répandirent dans le peuple, en s'aggravant, en se
compliquant l'une par l'autre: «Alors, dit saint Augustin, alors
seulement, des lits incrustés d'or, des tapis précieux apparaissent;
alors, des joueuses d'instruments sont introduites dans les festins, et
avec elles beaucoup de perversités licencieuses (_tunc, inductæ in
convivia psalteriæ et aliæ licentiosæ nequitiæ_).» Ces joueuses
d'instruments venaient de Tyr, de Babylone et des villes de la Syrie,
où, depuis une époque immémoriale, les sources de la vie étaient gâtées
par d'horribles maladies nées de l'impudicité. Les livres de Moïse
témoignent de l'existence de ces maladies chez les Juifs, qui les
avaient prises en Égypte et qui les avaient retrouvées plus redoutables
parmi les populations de la Terre promise. Les Hébreux détruisirent
presque complétement ces populations ammonites, madianites,
chananéennes; mais celles-ci, en disparaissant devant eux, leur avaient
légué, comme pour se venger, une foule d'impuretés qui altérèrent à la
fois leurs moeurs et leur sang. Il n'y eut bientôt pas au monde une race
d'hommes plus vicieuse et plus malsaine que la race juive. Les peuples
voisins de la Judée, ces antiques desservants de la Prostitution sacrée,
mettaient du moins plus de raffinements et de délicatesse dans leurs
débordements, et, par conséquent, chacun était meilleur gardien de son
corps et de sa santé. La Syrie tout entière, néanmoins, il faut le
constater, renfermait un foyer permanent de peste, de lèpre et de mal
vénérien (_lues venerea_). Ce fut à ce dangereux foyer que Rome alla
chercher des plaisirs nouveaux et des maladies nouvelles.

Nous avons déjà soutenu cette thèse, qui n'est point un paradoxe et que
la science appuierait au besoin sur des bases solides, le vice contre
nature, que Moïse, seul entre tous les législateurs avant Jésus-Christ,
avait frappé de réprobation, n'existait, ne pouvait exister à l'état de
tolérance dans toute l'antiquité, que par suite des périls fréquents,
continus, qui troublaient l'ordre régulier des plaisirs naturels. Les
femmes étaient souvent malsaines, et leur approche, en certaines
circonstances, sous des influences diverses de tempérament, de saison,
de localité, de genre de vie, entraînait de fâcheuses conséquences pour
la santé de leurs maris ou de leurs amants. Les femmes les plus saines,
les plus pures, cessaient de l'être tout à coup par des causes presque
inappréciables, qui échappaient aux précautions de l'hygiène comme aux
remèdes de la médecine. La chaleur du climat, la malpropreté corporelle,
l'indisposition mensuelle du sexe féminin, les dégénérescences de cette
indisposition ordinaire, les flueurs blanches, les suites de couches et
d'autres raisons accidentelles produisaient des maladies locales qui
variaient de symptômes et de caractères, selon l'âge, l'organisation, le
tempérament et le régime du sujet. Ces maladies étranges, dont l'origine
restait à peu près inconnue, et dont la guérison radicale était fort
longue, fort difficile et même impossible en différents cas,
entouraient d'une sorte de défiance les rapports les plus légitimes
entre les deux sexes. On regardait, d'ailleurs, comme une souillure
presque indélébile toute inflammation, toute infirmité, tout
affaiblissement des forces génératrices. On mettait sur le compte des
mauvais sorts, des mauvais esprits et des mauvaises influences, ces
germes empoisonnés, qui se cachaient dans les plus tendres caresses
d'une femme aimée, et l'on en venait bientôt à redouter ces caresses
qu'on avait tant désirées avant de connaître ce qu'elles renfermaient de
perfide et d'hostile. Voilà comment la crainte et quelquefois le dégoût
éloignèrent du commerce des femmes les hommes que l'expérience avait
éclairés sur les phénomènes morbides qui semblaient attachés à ce
commerce; voilà comment un honteux désordre d'imagination avait essayé
de changer les lois physiques de l'humanité et d'enlever aux femmes le
privilége de leur sexe, pour le transporter à des êtres bâtards et
avilis, qui consentaient à n'être plus d'aucun sexe, en devenant les
instruments dociles d'une hideuse débauche. Il est vrai que d'autres
maladies d'un genre plus répugnant et non moins contagieux
s'enracinèrent parmi la population, avec le goût dépravé qui les avait
fait naître et qui les métamorphosait sans cesse; mais ces maladies
étaient moins répandues que celles des femmes, et sans doute on pouvait
mieux s'en garantir. On comprend aussi que dans toutes ces maladies
mystérieuses, la lèpre, endémique dans tout l'Orient, prenait figure et
se montrait sous les formes les plus capricieuses, les plus
inexplicables.

Les médecins de l'antiquité, on a tout lieu de le croire, se refusaient
au traitement des maux de l'une et l'autre Vénus (_utraque Venus_),
puisque ces maux avaient, à leurs yeux, comme aux yeux de la foule, un
air de malédiction divine, un sceau d'infamie. Les malheureux qui en
étaient atteints recouraient donc, pour s'en débarrasser, à des
pratiques religieuses, à des recettes d'empirisme vulgaire, à des
oeuvres ténébreuses de magie. Ce fut là surtout ce qui fit la puissance
des sciences occultes et de l'art des philtres; ce fut là, pour les
prêtres ainsi que pour les magiciens, un moyen de richesse et de crédit.
Cette contagion vénérienne, qui résultait inévitablement d'un commerce
impur, était toujours considérée comme un châtiment céleste, ou comme
une vengeance infernale; la victime de la contagion, loin de se plaindre
et d'accuser l'auteur de son infortune, s'accusait elle-même et ne
cherchait qu'en soi les motifs de cette douloureuse épreuve. De là, bien
des offrandes, bien des sacrifices dans les temples; de là, bien des
invocations magiques au fond des bois; de là, l'intervention officieuse
des vieilles femmes, des enchanteurs et de tous les charlatans
subalternes qui vivaient aux dépens de la Prostitution. Il est
impossible de comprendre autrement le silence des écrivains grecs et
romains au sujet des maladies honteuses, qui étaient autrefois plus
fréquentes et plus hideuses qu'elles ne le sont aujourd'hui. Ces
maladies, les médecins proprement dits ne les soignaient pas, excepté en
cachette, et ceux qui en étaient infectés, hommes et femmes, ne les
avouaient jamais, alors même qu'ils devaient en mourir. La lèpre,
d'ailleurs, cette affection presque incurable qui se transformait à
l'infini et qui à ses différents degrés offrait les symptômes les plus
multiples, la lèpre servait de prétexte unique à toutes les maladies
vénériennes; la lèpre, aussi, les engendrait, les modifiait, les
augmentait, les dénaturait et leur donnait essentiellement l'apparence
d'une affection cutanée. Il est bien clair que la lèpre et les maladies
vénériennes, en se confondant, en se combinant, en s'avivant
réciproquement, avaient fini par s'emparer de l'économie et par laisser
un virus héréditaire dans tout le corps d'une nation; ainsi, la grande
lèpre appartenait traditionnellement au peuple juif; la petite lèpre ou
le mal de Vénus (_lues venerea_), au peuple syrien.

Quand ce mal vint à Rome avec les Syriennes que Cneius Manlius y avait
transplantées, comme pour fonder dans sa patrie une école de plaisir,
Rome, déjà victorieuse et maîtresse d'une partie du monde, Rome n'avait
pas de médecins. On ne les avait tolérés dans l'intérieur de la ville,
que par des circonstances exceptionnelles, en temps de peste et
d'épidémie. Mais, une fois la santé publique hors de péril, les
médecins grecs qu'on avait appelés étaient éconduits avec ce dédain que
le peuple de Romulus, aux époques de sa grossière et sauvage
indépendance, témoignait pour les arts qui fleurissent à la faveur de la
paix. Les Romains, il est vrai, avaient mené jusque-là une vie rude,
laborieuse, austère, frugale; ils ne connaissaient guère d'autre maladie
que la mort, suivant l'expression d'un vieux poëte, et leur robuste
nature, exercée de bonne heure aux fatigues et aux privations, ne
craignait d'infirmités que celles qui étaient causées par des blessures
reçues à la guerre. Toute la médecine dont ils avaient besoin se bornait
donc à la connaissance des plantes vulnéraires et à la pratique de
quelques opérations chirurgicales. Leur sobriété et leur continence les
mettaient alors à l'abri des maux qui sont produits par les excès de
table et par la débauche. Ceux qu'un vice odieux, familier aux Faunes et
aux Aborigènes leurs ancêtres, avait souillés de quelque hideuse
maladie, se gardaient bien de la répandre et en mouraient, plutôt que
d'en chercher le remède et de révéler leur turpitude. Au reste, dans ces
temps d'innocence ou plutôt de pudeur, toutes les maladies qui
s'attachaient aux parties honteuses, quels que fussent d'ailleurs leurs
diagnostics, étaient confondues dans une seule dénomination, qui
témoigne de l'horreur qu'elles inspiraient: _morbus indecens_. La pensée
et l'imagination évitaient de s'arrêter sur les particularités
distinctives de différentes affections qu'on désignait de la sorte. Il
est permis cependant d'indiquer, sinon de décrire et d'apprécier, celles
qui se montraient le plus fréquemment. C'était la _marisca_, tumeur
cancéreuse ayant la grosseur d'une grande figue dont elle portait le nom
et obstruant le fondement ou même quelquefois débordant au dehors et se
propageant autour de l'anus. Quand cette tumeur était moins grosse, on
l'appelait _ficus_ ou figue ordinaire; quand elle se composait de
plusieurs petites excroissances purulentes, on la nommait _chia_, qui
était aussi le nom grec de la petite figue sauvage. Chez les femmes, ce
mal prenait souvent le caractère d'un écoulement plus ou moins âcre,
parfois sanguinolent, toujours fétide, dont le nom générique _fluor_
demandait une épithète que la nature du mal se chargeait de prescrire.
Mais le _morbus indecens_ présentait encore peu de variétés, et
lorsqu'il avait atteint une victime ou plutôt un coupable, de l'un ou de
l'autre sexe, il n'allait pas se greffer ailleurs et engendrer d'autres
espèces de fruits impurs: le mal, livré à lui-même, faisait des ravages
incurables et dévorait secrètement le malade, dont les bains et les
frictions ne faisaient que prolonger le déplorable état. Il arrivait
pourtant quelquefois que, chez un tempérament énergique, le mal avait
l'air de céder et de disparaître pour un temps; il revenait ensuite à la
charge avec plus de ténacité et sous des formes plus malignes. Il n'y
avait, au reste, que la magie et l'empirisme qui osassent lutter contre
les tristes effets du _morbus indecens_. Les seuls médecins, qui fussent
alors à Rome, étaient de misérables esclaves, juifs ou grecs, dont toute
la pharmacopée se composait de philtres, de philatères, de talismans et
de pratiques superstitieuses: cette médecine-là semblait faite exprès
pour des maladies que les malades attribuaient volontiers, pour
s'épargner la honte d'en avouer la cause, à la fatalité, à l'influence
malfaisante des astres et des démons, à la vengeance des dieux, à la
volonté du destin.

Il ne faut pas négliger de remarquer que la médecine grecque s'établit à
Rome presque en même temps que la luxure asiatique; celle-ci date de
l'an de la fondation 588; celle-là, de l'an 600 environ. Soixante-dix
ans auparavant, vers 535, quelques médecins grecs avaient essayé de se
fixer dans la ville où les appelaient différentes maladies contre
lesquelles l'austérité romaine ne pouvait rien (on doit présumer que le
_morbus indecens_ était une de ces maladies chroniques et invétérées);
mais ils éprouvèrent tant d'avanies, tant de difficultés, tant de
répugnances, qu'ils renoncèrent à ce premier établissement; ils ne
revinrent que quand Rome fut un peu moins fière de la santé de ses
habitants. La bonne chère et la débauche avaient, dans l'espace de
quelques années, créé, développé, multiplié un plus grand nombre de
maladies qu'on n'en avait vu depuis la fondation de la ville. Parmi ces
maladies, les plus communes et les plus variées furent certainement
celles que la débauche avait produites; on les rapportait toujours à des
causes avouables, ou plutôt on évitait d'en déclarer les causes, et le
médecin avait soin de les couvrir d'un manteau décent, en les rangeant
dans la catégorie des maladies honnêtes. Voilà pourquoi les maladies
honteuses, dans les ouvrages de médecine de l'antiquité, ne se montrent
nulle part ou bien se déguisent sous des noms qui en sauvaient
l'infamie. C'est dans l'immense et dégoûtante famille de la lèpre que
nous devons rechercher presque tous les genres de maux vénériens, qui ne
faisaient pas faute à l'ancienne Prostitution plus qu'à la moderne. La
plupart des médecins étaient des esclaves ou des affranchis: «Je
t'envoie un médecin choisi parmi mes esclaves,» lit-on dans Suétone
(_mitto tibi præterea cum eo ex servis meis medicum_), et ce passage,
quoique diversement interprété par les commentateurs, prouve que le
médecin n'était souvent qu'un simple esclave dans la maison d'un riche
patricien. Chacun pouvait donc avoir un médecin particulier, dès qu'il
l'achetait, sans doute fort cher; car la valeur vénale d'un esclave
dépendait de son genre de mérite, et un médecin habile, qui devait être
à la fois chirurgien adroit et savant apothicaire, ne se payait pas
moins cher qu'un musicien ou un philosophe grec. On comprend que le
médecin, n'ayant pas d'autre rôle que de soigner son maître et les gens
de la maison, exerçait servilement son art, et, de peur des verges ou
de plus rudes châtiments, environnait d'une prudente discrétion les
maladies domestiques qu'il avait charge de guérir, sous peine des plus
cruelles représailles. Les médecins affranchis n'étaient pas dans une
position beaucoup plus libre à l'égard de leurs malades; ils ne
craignaient pas d'être battus et mis aux fers, dans le cas où leur
traitement réussirait mal, mais on pouvait les attaquer en justice et
leur faire payer une amende considérable, si le succès n'avait pas
répondu à leurs efforts et si l'art s'était reconnu impuissant contre la
maladie. Il est évident que dans cette situation délicate le médecin ne
s'adressait qu'à des maladies dont il était presque sûr de triompher.
Cet état de choses nous indique assez que, pour être certain d'avoir des
soins en cas de maladie, il fallait avoir au moins un médecin au nombre
des esclaves qui composaient le personnel de la maison, et ce médecin,
dépositaire des secrets de la santé de son maître, était surtout
nécessaire à celui-ci, lorsque Vénus ou Priape lui devenait tout à coup
défavorable ou hostile.

Ce seul fait explique suffisamment, à notre avis, le mystère qui
entourait les maladies vénériennes dans l'antiquité, mystère que
recommandaient également la religion et la pudeur publique. Les Romains
élevèrent un temple à la Fièvre, un temple à la Toux; mais ils auraient
craint de faire honte à Vénus, leur divine ancêtre, en décernant un
culte aux maladies qui déshonoraient cette déesse. Ils niaient
peut-être ces maladies, comme injurieuses pour l'humanité, et ils ne
voulaient pas même que le _morbus indecens_ eût un nom dans les annales
de la médecine et de la république romaine. L'existence de ce mal, de la
véritable syphilis, ou du moins d'une affection analogue, n'est pourtant
que trop bien constatée dans le Traité médical de Celse, qui seulement
n'ose pas l'attribuer à un commerce impur, et qui évite de remonter à
son origine suspecte. Celse, élève ou plutôt contemporain d'Asclépiade
de Bithynie, le premier médecin célèbre qui soit venu de Grèce à Rome,
Celse ne nous laisse aucun doute sur la présence très-caractéristique du
mal vénérien chez les Romains, car il décrit dans son livre, dans cet
admirable résumé des connaissances médicales du siècle d'Auguste,
plusieurs affections des parties sexuelles, affections évidemment
vénériennes, que la science moderne s'est obstinée longtemps à ne pas
rapprocher des phénomènes identiques de la syphilis du quinzième siècle.
Ces affections sont peintes avec trop de vérité dans l'ouvrage latin
pour qu'on puisse se méprendre sur leur nature contagieuse et sur leur
transmission vénéréique. C'est bien là le _morbus indecens_, la _lues
venerea_, quoique Celse ne leur donne pas ces noms génériques, quoiqu'il
attribue des noms distinctifs, dont la création semble lui appartenir,
aux variétés du mal obscène. Les réflexions dont Celse fait précéder le
long paragraphe qu'il consacre aux maladies des parties honteuses, dans
le sixième livre de son traité de médecine, ces réflexions confirment
notre sentiment au sujet des motifs de réserve et de convenance qui
s'opposaient au traitement public de ces maladies à Rome. «Les Grecs,
dit Celse, ont, pour traiter un pareil sujet, des expressions plus
convenables, et qui d'ailleurs sont acceptées par l'usage, puisqu'elles
reviennent sans cesse dans les écrits et le langage ordinaire des
médecins. Les mots latins nous blessent davantage (_apud nos foediora
verba_), et ils n'ont pas même en leur faveur de se trouver parfois dans
la bouche de ceux qui parlent avec décence. C'est donc une difficile
entreprise de respecter la bienséance, tout en maintenant les préceptes
de l'art. Cette considération n'a pas dû cependant retenir ma plume,
parce que d'abord je ne veux pas laisser incomplets les utiles
renseignements que j'ai reçus, et qu'ensuite il importe précisément de
répandre dans le vulgaire les notions médicales relatives au traitement
de ces maladies, qu'on ne révèle jamais à d'autres que malgré soi.
(_Dein, quia in vulgus eorum curatio etiam præcipue cognoscenda, quæ
invitissimus quisque alteri ostendit._)» Celse s'excuse ainsi de publier
un traitement qui était tenu secret, et il semble vouloir le mettre à la
portée de tout le monde (_in vulgus_) pour obvier aux terribles
accidents qui résultaient de l'ignorance des médecins et de la
négligence des malades.

Il passe en revue ces maladies, qu'on retrouverait avec tous leurs
signes spéciaux dans les monographies de la syphilis. Il parle d'abord
de l'inflammation de la verge (_inflammatio colis_), qui produit un tel
gonflement que le prépuce ne peut plus être ramené en avant ou en
arrière; il ordonne d'abondantes fomentations d'eau chaude pour détacher
le prépuce, et des injections adoucissantes dans le canal de l'urètre;
il recommande de fixer la verge sur l'abdomen, afin d'obvier à la
souffrance que cause la tension du prépuce, qui quelquefois, en se
découvrant, met à nu des ulcères secs ou humides. «Ces sortes d'ulcères,
dit-il, ont surtout besoin de fréquentes lotions d'eau chaude; on doit
aussi les couvrir et les soustraire à l'influence du froid. La verge, en
certains cas, est tellement rongée sous la peau, qu'il en résulte la
chute du gland. Il devient alors nécessaire d'exciser en même temps le
prépuce.» Il indique pour la guérison de ces ulcères une préparation,
composée de poivre, de safran, de myrrhe, de cuivre brûlé et de minéral
vitriolique broyés ensemble dans du vin astringent. N'est-ce pas là une
gonorrhée syphilitique accompagnée de chancres et d'ulcérations? Celse
mentionne ensuite des tubercules (_tubercula_), que les Grecs nomment
+phymata+, excroissances fongueuses qui se forment autour du gland et
qu'il faut cautériser avec le fer rouge ou des caustiques, en
saupoudrant avec de la limaille de cuivre la place des escarres, pour
empêcher le retour de cette végétation parasite. Celse, après avoir
clairement présenté ces phénomènes du virus vénérien, s'arrête à
certains cas exceptionnels, où les ulcères, résultant d'un sang vicié,
sinon d'une disposition particulière du malade, produisent la gangrène,
qui attaque même le corps de la verge. Il faut alors pratiquer des
incisions, trancher dans le vif, enlever les chairs gangrenées et
cautériser avec des caustiques en poudre, notamment avec un composé de
chaux, de chalcitis et de piment. Le malade, qui a subi cette opération
souvent dangereuse, se voit condamné au repos et à l'immobilité jusqu'à
ce que les escarres de la cautérisation soient tombées d'elles-mêmes.
L'hémorrhagie est à craindre, quand il a été nécessaire d'abattre une
partie de la verge. Celse signale ensuite un chancre (_cancri genus_),
que les Grecs nomment +phagedaina+, chancre très-malfaisant, dont le
traitement ne souffre aucun retard, et qui doit être brûlé avec le fer
rouge, dès son apparition; autrement, ce _phagédénique_ s'empare de la
verge, contourne le gland, envahit le canal et plonge jusqu'à la vessie;
il est accompagné, dans ce cas, d'une gangrène latente, sans douleur,
qui détermine la mort malgré tous les secours de l'art. Est-il possible
de prétendre que cette espèce de chancre n'était pas l'indice local de
la syphilis la plus maligne? Celse ne fait que citer en passant une
sorte de tumeur calleuse, insensible au toucher, qui s'étend sur toute
la verge, et qui demande à être excisée avec précaution. Quant au
charbon (_carbunculus_) qui se montre au même endroit, il a besoin
d'être détergé par des injections, avant d'être cautérisé. On peut avoir
recours, après la chute de l'excroissance, aux médicaments liquides
qu'on prépare pour les ulcères de la bouche.

Dans les inflammations lentes ou spontanées du testicule, qui ne sont
pas la suite d'un coup (_sine ictu orta_), et qui proviennent, par
conséquent, d'un accident vénérien, Celse conseille la saignée du pied,
la diète et l'application de topiques émollients. Il donne la recette de
plusieurs de ces topiques, pour le cas où le testicule devient dur et
passe à l'état d'induration chronique. Celse a grand soin de distinguer
le gonflement des testicules, produit par une cause interne, de celui
qui résulte d'une violence extérieure, d'une pression ou d'un coup. Il
n'aborde qu'avec répugnance les maladies de l'anus, qui sont, dit-il,
très-nombreuses et très-importunes (_multa tædiique plena mala_)! Il
n'en décrit que trois: les fissures ou rhagades, le condylome et les
hémorrhoïdes, qui pouvaient être souvent vénériennes. Les fissures de
l'anus, que les Grecs nomment +rhagadia+, et dont Celse n'explique pas
la honteuse origine, se traitaient avec des emplâtres, dans la
préparation desquelles entraient du plomb, de la litharge d'argent et de
la térébenthine. Quelquefois les rhagades s'étendaient jusqu'à
l'intestin, et on les remplissait de charpie trempée dans la même
solution antisyphilitique. Les affections de ce genre réclamaient une
alimentation douce, simple et gélatineuse, avec un repos complet et
l'usage fréquent des demi-bains d'eau tiède. Quant au condylome, cette
excroissance qui naît ordinairement de certaines inflammations de l'anus
(_tuberculum, quod ex quâdam inflammatione nasci solet_), il faut le
traiter, dès son début, de la même manière que les rhagades: après les
demi-bains et les emplâtres fondants, on a recours, en certains cas, à
la cautérisation et aux caustiques les plus énergiques: l'antimoine, la
céruse, l'alun, la litharge sont les ingrédients ordinaires des topiques
destinés à détruire le condylome, après la disparition duquel il est
utile de prolonger le régime adoucissant et rafraîchissant. Celse, en
conseillant des remèdes analogues contre les hémorrhoïdes ulcérées et
tuberculeuses, laisse entendre qu'il les attribuait souvent à une cause
semblable. Il ne parle qu'avec beaucoup de réserve d'un accident que la
débauche rendait plus fréquent et plus dangereux, la chute du fondement
et de la matrice (_si anus ipse vel os vulvæ procidit_). Il évite aussi
de s'occuper des maladies honteuses qui se rencontraient également chez
les femmes, et c'est à peine si, en terminant, il indique sommairement
un ulcère pareil à un champignon (_fungo quoque simile_), qui affectait
l'anus et la matrice. Il prescrit de fomenter cet ulcère avec de l'eau
tiède en hiver et de l'eau froide en été, de le saupoudrer avec de la
limaille de cuivre, de la cire et de la chaux, et d'employer ensuite la
cautérisation, si le mal persiste malgré le premier traitement. Mais on
voit que Celse n'ose pas, par déférence pour le sexe féminin, le
présenter comme intéressé au même titre que l'autre sexe dans les
maladies obscènes: il croirait lui faire injure que de le montrer exposé
aux inflammations, aux ulcères, aux tubercules et aux hideux ravages du
mal vénérien.

Et maintenant, que le savant auteur du _Manuel des maladies vénériennes_
vienne nier ce qui est dans l'ouvrage de Celse, et fasse preuve d'une
obstination bien aveugle, en déclarant que: «dans tout Celse on ne
trouve rien qui puisse faire soupçonner l'existence du virus
syphilitique, mais bien des maladies locales, et dues aussi le plus
souvent à des causes locales non virulentes;» qu'il ajoute, après avoir
résumé le programme de Celse sur les maladies des parties génitales: «Il
est donc naturel de conclure, avec Astruc et de Lamettrie, que tous ces
maux prétendus vénériens, dont les anciens ont fait mention, étaient des
maladies non syphilitiques.» Notre conclusion sera entièrement
contradictoire; et, après avoir comparé les descriptions des médecins
romains avec celles que l'observation moderne nous offre comme plus
exactes et plus complètes dans l'histoire de la syphilis; après nous
être rendu compte des motifs de chacun des traitements prescrits par la
médecine ancienne et moderne, nous n'avons pas eu de doute sur l'origine
et la nature du mal. La syphilis, la véritable syphilis, engendrée par
la lèpre et la débauche, existait à Rome ainsi que dans la plupart des
pays où les moeurs étaient corrompues par le mélange des populations
étrangères. Le dernier traducteur de Celse, plus éclairé ou du moins
plus impartial que ses devanciers, nous apprend que le docte M. Littré a
découvert des manuscrits du treizième siècle «où toutes les affections
des parties génitales signalées par les anciens, et même les accidents
que nous regardons comme secondaires, sont formellement rapportés au
coït impur; et cela, deux siècles avant l'époque qu'on veut assigner à
l'invasion de la maladie vénérienne.»

Cette maladie avait fait son apparition à Rome sous le nom redoutable
d'_elephantiasis_, vers l'an 650 de Rome (105 ans avant notre ère); et
l'éléphantiasis, qui eut bientôt infecté l'Italie, donna des formes
étranges à toutes les maladies avec lesquelles il se compliquait.
Asclépiade de Bithynie dut en partie sa célébrité à cette terrible
affection, qu'il nommait le Protée du mal, et qu'il excellait à guérir,
pour l'avoir longtemps observée dans l'Asie-Mineure. Aussi, selon le
témoignage de Pline, les Romains crurent-ils bénir en lui un génie
bienfaisant envoyé par les dieux. Asclépiade, qui avait appliqué à la
médecine le système philosophique d'Épicure, voulait voir dans toutes
les maladies un défaut d'harmonie entre les atomes dont le corps humain
lui semblait composé. Le premier, il divisa les maladies en affections
aiguës et en affections chroniques; le premier, il chercha les causes de
l'inflammation dans un engorgement quelconque: on devine qu'il avait
étudié spécialement les maladies vénériennes. Grand partisan des moyens
diététiques, il ordonnait souvent les frictions et les fomentations
d'eau; il avait imaginé les douches (_balneæ pensiles_), et, à l'exemple
de son maître Épicure, il n'était pas ennemi des plaisirs sensuels,
pourvu qu'on s'y adonnât avec modération. Ce médecin grec devait réussir
auprès des Romains, parce qu'il ne gênait pas trop leurs penchants, et
qu'il permettait même à ses malades un sage emploi de leurs facultés
physiques; c'était, suivant lui, empêcher l'âme de s'endormir, puisqu'il
la faisait résider dans les organes des cinq sens. A l'instar
d'Asclépiade, son disciple favori, T. Aufidius, recommanda l'usage des
frictions dans toutes les maladies, traita victorieusement la lèpre et
toutes ses dégénérescences vénériennes, et mit au nombre de ses remèdes
la flagellation et les plaisirs de l'amour, qu'il jugeait souverains
contre la mélancolie.

La lèpre était devenue, à Rome, de même que chez les Juifs, la maladie
chronique, permanente, héréditaire; elle puisait de nouvelles forces et
de prodigieux éléments dans l'abus et le déréglement des jouissances
amoureuses; elle se transformait et se reproduisait sans cesse sous les
aspects les plus affligeants; elle était environnée d'un affreux
cortége d'ulcères et de bosses chancreuses; elle ne disparaissait sous
l'action énergique des remèdes et des opérations chirurgicales, que pour
reparaître bientôt avec des caractères plus sinistres, avec un principe
plus vivace. Musa, le médecin d'Auguste, qu'il guérit d'une maladie que
les historiens n'ont pas nommée ni décrite, maladie inflammatoire et
locale, puisque des bains tièdes en éteignirent les ardeurs; Musa paraît
s'être voué plus particulièrement à l'étude et au traitement des
maladies lépreuses, scrofuleuses et vénériennes. Il avait été esclave
avant d'être affranchi par Auguste, et il devait connaître les
affections secrètes, qu'on traitait d'ordinaire à la dérobée dans
l'intérieur des familles, affections graves et tenaces qui s'attaquaient
à toutes les parties de l'organisme, après avoir pris naissance dans un
coït impur. Musa inventa plusieurs préparations contre les ulcères de
mauvais caractère; et ces préparations, qui gardèrent son nom en tombant
dans l'empirisme, étaient réputées infaillibles dans la plupart des cas
vénériens que Celse a décrits. Musa ne se bornait pas à des topiques
extérieurs: il soumettait le malade à un traitement dépuratif interne,
en lui ordonnant de boire des sucs de laitue et de chicorée. Ce
traitement, inusité avant lui, démontre assez qu'il regardait le mal
vénérien comme un virus qui se mêlait au sang et aux humeurs en les
enflammant et en les corrompant. Il traitait avec le même système tous
les maux qu'il croyait, de près ou de loin, dérivés de ce virus: les
ulcérations de la bouche, les écoulements de l'oreille, les affections
des yeux; infirmités si communes à Rome, qu'elles y étaient devenues
endémiques, sous les empereurs. Mégès de Sidon, qui exerçait dans le
même temps que Musa, se distingua aussi en traitant les maladies
lépreuses, qui devaient être souvent vénériennes. Mégès était élève de
Themison, qui fonda l'École méthodique, et qui, pour parvenir à la
guérison de la lèpre, en avait d'abord recherché les causes, étudié les
caractères et défini le principe.

Ce principe était ou avait été vénérien dans l'origine. La lèpre, de
quelque pays qu'on la fasse venir, de l'Égypte ou de la Judée, de la
Syrie ou de la Phénicie, fut d'abord une affection locale, née d'un
commerce impur, développée, aggravée par le manque de soins médicinaux,
favorisée par des circonstances accidentelles, et transformée sans
cesse, graduellement ou spontanément, selon l'âge, le tempérament, le
régime et la constitution physique du malade. De là ces variétés de
lèpre que les médecins grecs et romains semblent avoir évité de décrire
dans leurs ouvrages, comme si la théorie au sujet de cette maladie
honteuse leur inspirait autant de répugnance que la pratique. La
lèpre-mère était donc, suivant toute probabilité, la véritable syphilis
du quinzième siècle, et c'est dans l'éléphantiasis que nous croyons
reconnaître à la fois la syphilis et la lèpre-mère. Celse parle à peine
de l'éléphantiasis, «presque ignorée en Italie, dit-il, mais
très-répandue dans certains pays.» Il ne l'avait pas observée sans
doute, ou du moins il ne voulait pas s'étendre sur une hideuse maladie
qu'il regardait comme une rare exception. «Ce mal, se borne-t-il à dire,
affecte la constitution tout entière, au point que les os mêmes sont
altérés. La surface du corps est parsemée de taches et de tumeurs
nombreuses, dont la couleur rouge prend par degrés une teinte noirâtre.
La peau devient inégale, épaisse, mince, dure, molle et comme
écailleuse; il y a amaigrissement du corps et gonflement du visage, des
jambes et des pieds. Quand la maladie a acquis une certaine durée (_ubi
vetus morbus est_), les doigts des pieds et des mains disparaissent, en
quelque sorte, sous ce gonflement; puis, une petite fièvre se déclare,
qui suffit pour emporter le malade, accablé déjà par tant de maux.»
Cette description est bien pâle, bien incomplète auprès de celle que
nous a laissée un contemporain de Celse, un illustre médecin grec,
Arétée de Cappadoce, qui avait probablement étudié la maladie dans
l'Asie-Mineure, où elle était si fréquente et si terrible.

Voici cette description effrayante, que nous réduisons des deux tiers en
supprimant beaucoup de traits métaphoriques et poétiques qui n'ajoutent
rien à la vérité et à l'horreur du tableau. Nous remarquerons, à l'appui
de notre opinion, qu'Arétée confond dans l'éléphantiasis plusieurs
maladies, telles que le satyriasis et la mentagre (_mentagra_), qui
n'auraient été, selon lui, que des symptômes ou des formes particulières
de l'éléphantiasis. «Il y a, dit-il, bien des rapports entre l'éléphant
maladie et l'éléphant bête fauve, et par l'apparence, et par la couleur,
et par la durée; mais ils sont l'un et l'autre uniques en leur espèce:
l'animal ne ressemble à aucun autre animal, la maladie à aucune autre
maladie. Cette maladie a été aussi appelée _lion_, parce qu'elle ride la
face du malade comme celle d'un lion; _satyriasis_, à cause de la
rougeur qui éclate sur les pommettes des joues du malade, et en même
temps à cause de l'impudence des désirs amoureux qui le tourmentent;
enfin, _mal d'Hercule_, parce qu'il n'y en a pas de plus grand ni de
plus fort. Cette maladie est, en effet, la plus énergique pour abattre
la vigueur de l'homme, et la plus puissante pour donner la mort; elle
est également hideuse à voir, redoutable comme l'animal dont elle porte
le nom, et invincible comme la mort; car elle naît de la cause même de
la mort: le refroidissement de la chaleur naturelle. Cependant, son
principe se forme sans signes apparents: aucune altération, aucune
souillure, n'attaquent d'abord l'organisme, ne se montrent sur
l'habitude du corps, ne révèlent l'existence d'un mal naissant; mais ce
feu caché, après avoir demeuré longtemps enseveli dans les viscères,
comme dans le sombre Tartare, éclate enfin, et ne se répand au dehors
qu'après avoir envahi toutes les parties intérieures du corps.

»Ce feu délétère commence, chez la plupart des malades, par la face, qui
devient luisante comme un miroir; chez les autres, par les coudes, par
les genoux, par les articulations des mains et des pieds. Dès lors, ces
malheureux sont destinés à périr, le médecin, par négligence ou par
ignorance, n'ayant pas essayé de combattre le mal lorsqu'il était encore
faible et mystérieux. Ce mal augmente; l'haleine du malade est infecte;
les urines sont épaisses, blanchâtres, troubles comme celles des
juments; les aliments ne se digèrent pas, et le chyle, formé par leur
mauvaise coction, sert moins à nourrir le malade que la maladie
elle-même dont le bas-ventre est le centre. Des tubérosités y
bourgeonnent les unes auprès des autres; elles sont épaisses et
raboteuses; l'espace intermédiaire de ces tumeurs inégales se gerce
comme le cuir de l'éléphant; les veines grossissent, non par la
surabondance du sang, mais par l'épaisseur de la peau. La maladie ne
tarde pas à se manifester: de semblables tubérosités apparaissent sur
tout le corps. Déjà les poils dépérissent et tombent; la tête se
dégarnit et le peu de cheveux, qui résistent encore, blanchit; le menton
et le pubis sont bientôt dépilés. La peau de la tête est ensuite
découpée par des fentes ou gerçures profondes, rigides et multipliées.
La face se hérisse de poireaux durs et pointus, quelquefois blancs à
leur sommet, verdâtres à la base; la langue se couvre de tubercules en
forme de grains d'orge. Quand la maladie se déclare par une violente
éruption, des dartres envahissent les doigts, les genoux et le menton.
Les pommettes des joues enflent et rougissent; les yeux sont obscurcis
et de couleur cuivreuse; les sourcils chauves se rapprochent et se
contractent, en se chargeant de larges poireaux noirs ou livides, de
sorte que les yeux sont comme voilés sous les rides profondes qui
s'entre-croisent au-dessus des paupières. Ce froncement de sourcils,
cette difformité, impriment sur la face humaine le caractère du lion et
de l'éléphant. Les joues et le nez offrent aussi des excroissances
noirâtres; les lèvres se tuméfient: la lèvre inférieure est pendante et
baveuse; les dents sont déjà noircies; les oreilles s'allongent,
mollasses et flasques comme celles de l'éléphant; des ulcères rayonnent
autour et il en sort une humeur purulente. Toute la superficie du corps
est sillonnée de rides calleuses et même de fissures noires qui la
découpent comme un cuir: de là dérive le nom de la maladie. Des
crevasses divisent aussi les talons et les plantes des pieds jusqu'au
milieu des orteils. Si le mal prend des accroissements, les tubérosités
des joues, du menton, des doigts, des genoux, se terminent en ulcères
fétides et incurables; ils s'élèvent même les uns au-dessus des autres,
de façon que les derniers semblent dominer et ronger les premiers. Il
arrive même que les membres meurent avant le sujet, jusqu'à se séparer
du reste du corps, qui perd ainsi successivement le nez, les doigts, les
pieds, les mains entières, les parties génitales; car le mal ne tue le
malade, pour le délivrer d'une vie horrible et de cruels tourments,
qu'après l'avoir démembré.»

Quand on rapprochera cet affreux tableau de celui que les médecins du
quinzième siècle ont tracé, à l'apparition de la syphilis en Europe, on
ne doutera pas que cette même syphilis n'ait déjà sévi quinze siècles
auparavant sous le nom d'éléphantiasis; on ne doutera pas non plus que
la lèpre, de quelque espèce qu'elle fût, n'ait puisé sa source dans une
cohabitation impure. Tel paraît être le sentiment de Raimond, le savant
historien de l'Eléphantiasis: «Les lois économiques établies dans
l'Orient, dit-il au sujet des gonorrhées qui étaient fort communes et au
sujet du commerce des femmes, prouvent que les maladies des organes
génitaux et des aines, qui ont une si étroite correspondance avec eux,
étaient réellement vénériennes.» C'est à la lèpre, c'est aux maladies
syphilitiques, qu'il faut attribuer la haine et le mépris que les Juifs
qui en étaient affligés inspiraient partout, et davantage chez les
Romains.

La lèpre et le mal vénérien ne faisaient plus qu'un, à force de se
combiner ensemble; rien n'était plus fréquent que leur invasion; mais
aussi rien ne semblait plus déshonorant, et personne ne voulait s'avouer
malade, quand tout le monde l'était ou l'avait été. La position des
médecins entre ces mystères et ces répugnances de l'opinion devait être
toujours délicate et difficile; ils ne traitaient que la lèpre; ils
inventaient sans cesse des onguents, des panacées, des antidotes contre
la lèpre, et les lépreux ne se montraient nulle part, à moins que le mal
fît irruption sur le visage ou sur les mains. De là ces ulcères des
doigts, que Celse prétendait guérir avec des lotions de lycium ou marc
d'huile bouillie; de là ces excroissances charnues, nommées en grec
+pterygion+, qui végétaient à la base des ongles, et qui ne cédaient pas
toujours à l'emploi des caustiques minéraux; de là cet _oscedo_ ou abcès
malin de la bouche, que Marcellus Empyricus, au quatrième siècle,
décrivait naïvement sans en approfondir la source, mais en l'entourant
de ses indices syphilitiques; de là une autre maladie de la bouche,
mieux caractérisée encore et plus répandue dans le bas peuple, dans la
classe où se recrutaient les mérétrices errantes et les lâches
complaisants de la débauche fellatoire. Cette maladie repoussante se
nommait _campanus morbus_, parce qu'on accusait Capoue, cette reine de
la luxure et de l'infamie, comme l'appelle Cicéron (_domicilium
superbiæ, luxuriæ et infamiæ_), de l'avoir enfantée. Il est certain que
la plupart des habitants de Capoue portaient sur la face les stigmates
honteux de ce mal infâme. Horace, dans le récit de son voyage à Brindes,
met en scène Sarmentus, affranchi d'Octave et un de ses mignons; il le
représente riant et plaisantant sur le mal campanien, et sur sa propre
figure que ce mal avait déshonorée (_campanum in morbum, in faciem per
multa jocatus_). Sarmentus avait à la joue gauche une horrible
cicatrice qui grimaçait sous les poils de sa barbe (_at illi foeda
cicatrix setosam lævi frontem turpaverat oris_). Un des commentateurs
d'Horace, Cruquius, a commenté aussi le mal de Campanie, et il l'a
dépeint comme une excroissance livide qui hérissait les lèvres et qui
finissait par obstruer l'orifice de la bouche. Plaute ne nous laisse pas
douter de la nature de cette excroissance, lorsque dans son _Trinummus_,
il proclame l'infamie de la race campanienne, qui, dit-il, surpasse en
patience les Syriens eux-mêmes (_Campas genus multo Syrorum jam antidit
patientia_). Plaute avait appris de bien odieux mystères d'impudicité,
en tournant la meule chez un boulanger d'Ombrie.

Dans la plupart des maladies de Vénus, les tumeurs et les excroissances,
que les médecins considéraient comme le mal lui-même au lieu de n'y voir
que les effets locaux d'un mal occulte, ces fâcheux symptômes passaient
ordinairement à l'état chronique, excepté dans les cas assez rares où
les frictions, les bains de vapeur et les boissons rafraîchissantes
affaiblissaient le virus vénérien et le détruisaient graduellement. On
ne sortait jamais d'un traitement long et douloureux, sans en porter les
marques, non-seulement sur le corps, mais souvent au visage. Ainsi, par
suite des ulcères de la bouche, les lèvres se tuméfiaient et devenaient
lippeuses, livides ou sanguinolentes; ce qui déformait tellement les
traits du visage, qu'on appelait _spinturnicium_ une femme que le mal
avait ainsi défigurée, et dont la lippe dégoûtante ressemblait à la
grimace d'une harpie (_spinturnix_). Les _fics_, les _marisques_ et les
_chies_, qui se produisaient sans cesse dans les affections de l'anus,
résistaient au fer et au feu d'un traitement périodique; le malade
retombait bientôt entre les mains de l'opérateur: «De ton podex épilé,
dit Juvénal, le médecin détache, en riant, des tubercules chancreux
(_podice levi cæduntur humidæ, medico ridente, mariscæ_).» Cette
honteuse production de la débauche était si multipliée, surtout parmi le
peuple, qui négligeait de se soigner et qui voyait le mal se perpétuer
de père en fils, qu'on avait fait une épithète et même un superlatif,
_ficosus_, _ficosissimus_, pour qualifier les personnes qu'on savait

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