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Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795)

by Jacques-Henri Meister · French · Gutenberg #43567 · 479,071 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795)
    
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Title: Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795)

Author: Jacques-Henri Meister

Editor: Eugène Ritter
        Paulus Usteri


        
Release date: August 26, 2013 [eBook #43567]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE MON DERNIER VOYAGE À PARIS (1795) ***

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VOYAGE A PARIS

(1795)




    HENRI MEISTER

    SOUVENIRS
    DE
    MON DERNIER VOYAGE
    A PARIS (1795)

    PUBLIÉS
    POUR LA SOCIÉTÉ D'HISTOIRE CONTEMPORAINE

    PAR

    PAUL USTERI
    Docteur en philosophie,
    Ancien professeur à l'École cantonale
    de Zurich.

    et

    EUGÈNE RITTER
    Docteur ès lettres,
    Professeur honoraire de l'Université
    de Genève.

    [Illustration]

    PARIS
    ALPHONSE PICARD ET FILS
    LIBRAIRES DE LA SOCIÉTÉ D'HISTOIRE CONTEMPORAINE
    Rue Bonaparte, 82

    1910




BESANÇON.--IMPRIMERIE JACQUIN.




EXTRAIT DU RÈGLEMENT


ART. 14.--Le Conseil désigne les ouvrages à publier et choisit les
personnes auxquelles il en confiera le soin.

Il nomme pour chaque ouvrage un commissaire responsable, chargé de
surveiller la publication.

Le nom de l'éditeur sera placé en tête de chaque volume.

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans
l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une déclaration
du commissaire responsable, portant que le travail lui a paru digne
d'être publié par la Société.


_Le commissaire responsable soussigné déclare que l'ouvrage_:
SOUVENIRS DE MON DERNIER VOYAGE A PARIS, par HENRI MEISTER, _lui a
paru digne d'être publié par la_ SOCIÉTÉ D'HISTOIRE CONTEMPORAINE.

_Fait à Paris, le 10 avril 1910._

    _Signé_: MAURICE TOURNEUX.

    _Certifié_:

    _Le secrétaire de la Société d'histoire contemporaine_,
    B. DE LACOMBE.




INTRODUCTION




INTRODUCTION


I.

HENRI MEISTER. LES ANNÉES DE DÉBUT

Fils et petit-fils de pasteurs de l'Église réformée, Henri Meister[1],
après avoir terminé ses études à Zurich, et avoir été consacré au
saint ministère, était venu à Paris au printemps de 1766,--il n'avait
pas encore vingt-deux ans,--pour y être précepteur du fils d'une jeune
et jolie veuve, Mme de Vermenoux.

  [1] En tête des _Lettres inédites de Mme de Staël à Henri
  Meister_ (Paris, lib. Hachette, 1903) nous avons publié sur notre
  auteur une notice étendue, et nous y renvoyons le lecteur qui
  voudrait être renseigné plus abondamment que nous ne pouvons le
  faire ici.

Dans la grande ville, il se trouva bientôt acclimaté. Sa mère
appartenait à une famille française et protestante, qui s'était
réfugiée en Allemagne, en sorte que la langue française était sa
langue maternelle, dans le sens précis de ce mot.

En 1764, voyageant en Suisse et s'étant présenté à Jean-Jacques
Rousseau dans les montagnes du Jura, et à Voltaire dans son château de
Ferney, Meister avait su leur plaire. Il avait, en effet, un esprit
ouvert et précoce, le charme et l'élan du jeune âge: les deux
philosophes lui avaient fait un accueil flatteur.

A Paris aussi, il sut réussir dans la société lettrée où il se trouva
introduit. Mme de Vermenoux était amie de Mme Necker, et celle-ci
avait commencé déjà à réunir autour d'elle des hommes d'esprit, des
écrivains, et, parmi eux, les plus distingués de cette époque: Buffon,
Diderot, d'Alembert: «C'est une petite Académie», écrivait Meister à
son père, en lui parlant des réunions auxquelles il avait pu
assister[2]; il fut bientôt initié à la vie littéraire de la France.

  [2] M. d'Haussonville a fait un intéressant tableau de ce groupe
  d'élite: _Le salon de Mme Necker_. Paris, 1882.

Quelques années se passèrent ainsi pour lui: heureux temps de loisir,
de vie mondaine, de conversations et d'études. Quand l'éducation du
jeune Auguste de Vermenoux se trouva terminée, une autre occupation se
présenta pour Meister à point nommé.

Melchior Grimm,--qui comme lui était sorti d'une famille de la bonne
bourgeoisie d'une ville allemande, qui comme lui était fils d'un
pasteur, et comme lui était venu de bonne heure à Paris,--rédigeait
depuis près de vingt ans une Correspondance littéraire qu'il adressait
chaque mois à quelques princes des pays du Nord. Mais Grimm, en cela
très différent de Meister, était un ambitieux, et il aspirait à
quelque emploi plus décoratif. Au commencement de 1773, il allait
entreprendre, à cet effet, une espèce de voyage de découverte dans les
cours auxquelles il adressait sa Correspondance. Il ne s'abusait point
sur ses chances d'avenir: il réussit, en effet, à plaire à
l'impératrice Catherine II, et, dès lors, une nouvelle carrière
s'ouvrit à lui.

Au moment de son départ, et dans l'incertitude où il était
naturellement sur l'issue de son expédition, Grimm voulut que sa
Correspondance littéraire continuât à paraître pendant son absence, et
il eut la main heureuse en choisissant pour cela notre Meister, qui
s'acquitta très bien de cette charge. Aussi Grimm, de retour à Paris,
se trouvant appelé par la confiance de l'impératrice de Russie à
s'occuper d'objets plus importants, abandonna à son jeune remplaçant
les bénéfices et les charges de cette Correspondance, qui devint la
chose de Meister[3] et sa principale occupation. Quatorze années
durant, il s'y consacra tout entier.

  [3] On sait que la _Correspondance littéraire_ de Grimm et
  Meister a eu trois éditions, chacune de seize volumes. La
  dernière, qui est très supérieure aux autres, a été publiée par
  M. Maurice Tourneux: Paris, lib. Garnier, 1877-1882.

Dans les dernières années du règne de Louis XVI, le moment vint où
Meister, qui n'avait fait jusqu'alors que rendre compte des ouvrages
d'autrui, et qui était arrivé à l'âge mûr, se jugea enfin capable
d'entrer à son tour dans la lice. Son premier écrit fut un traité _De
la morale naturelle_, 1787, qui eut plusieurs éditions, et fut traduit
en allemand par Wieland. Un petit volume, intitulé: _Des premiers
principes du système social, appliqués à la révolution présente_,
1790, eut aussi plus d'une édition. Nous lui emprunterons un chapitre:
_Quelques aperçus sur les causes de la révolution actuelle_, qu'on
trouvera dans nos appendices.

Meister publia ensuite des brochures de circonstance: les
_Conversations patriotiques_, 1791, qui eurent trois éditions en
quinze jours; un _Entretien d'un feuillant et d'un jacobin_, 1792,
réimprimé dans une édition développée des _Conversations
patriotiques_[4], qui se terminait par les _Idées de milord Backward_.
En anglais, _backward_ signifie: _En arrière!_ Meister était bien vite
devenu réactionnaire, et il ne s'en cachait pas.

  [4] Mme Necker a fait compliment sur cet ouvrage à l'auteur, dans
  une lettre qui a été publiée: _Mélanges extraits des manuscrits de
  Mme Necker_. Paris, 1798, II, 175.

On verra plus loin, comme nous l'avons dit, quelques pages qui nous
ont paru dignes d'être remises en lumière; nous ne nous arrêterons pas
au reste. Les _Souvenirs d'un voyage en Angleterre_ sont un ouvrage
meilleur.

Ils ont eu deux éditions: Meister publia la première en 1791, aussitôt
après un séjour à Londres, qui n'avait pas duré plus de quinze jours,
a-t-il dit: ce n'avait été pour lui qu'une courte distraction, après
laquelle il revint à Paris, comme si cette ville allait demeurer
habitable. Il y était encore au 10 août 1792, et dans les semaines de
trouble qui suivirent cette journée, il reconnut qu'il avait trop
tardé à se mettre en sûreté. Avec quelque peine, il réussit à sortir
de France et il se réfugia en Angleterre, où, cette fois, il passa six
mois.

La Suisse était sa patrie; il y avait des parents, des amis; il alla
les rejoindre à Zurich, et c'est là qu'il passa la seconde moitié de
sa vie, dans une modeste aisance, en philosophe, en homme de lettres.
Un de ses premiers soins fut de reprendre et de développer ses
_Souvenirs d'un voyage en Angleterre_[5].

  [5] La première édition, publiée à Paris, n'avait qu'un seul
  volume de 168 pages in-18. La seconde édition (_Souvenirs de mes
  voyages en Angleterre_, Zurich, 1795, in-12; tome Ier, xij et 204
  pages; tome II, 300 pages) dut avoir quelque succès; car elle fut
  réimprimée: Zurich et Paris, an IV, 1795, in-8; tome Ier, 159
  pages; tome II, 219 pages.

Depuis le temps où, sous les Valois, le poète Claude de Buttet disait
à un ami inconnu:

    Tu verras donc l'écartée Angleterre,
    Et les terrois du froid Septentrion!

il y a beaucoup de Français qui, après un séjour dans les îles
britanniques, ont raconté leurs impressions à leurs compatriotes. Béat
de Muralt[6], Voltaire,--et Taine de nos jours, dans ses _Notes sur
l'Angleterre_,--ont mérité les premières places dans ce groupe
nombreux et divers. Mais ceux du second rang sont intéressants aussi à
lire. On peut citer, entre autres, quelques pages de Davity[7], qui
est le premier en date, et quelques lettres de Le Pays[8]. Le lecteur
ne trouvera pas mauvais que nous placions ici des extraits des
_Souvenirs_ de Meister. Ils se rapportent, les uns à son premier
voyage, les autres au séjour qu'il a fait à Londres pendant les six
premiers mois du gouvernement de la Convention.

  [6] L'un de nous a donné une édition de son livre: _Lettres sur
  les Anglais et les Français_ (1725) publiées avec une notice sur
  l'auteur, par Eugène Ritter. Berne et Paris, 1897, xx et 294
  pages.

  [7] _Les États, empires et principautés du monde_, 1613. Le livre
  de ce cosmographe trop oublié a eu un grand et long succès; il
  peut encore être feuilleté avec agrément, et consulté avec
  profit. Il a compté plus de quinze éditions: celle de 1637 a cinq
  volumes in-folio, et celle de 1660 en a six. Pierre Davity était
  le Reclus de son époque; il valait bien le nôtre.

  [8] _Amitiés, amours et amourettes._ Livre II, lettres 35 et 36.


II.

PREMIER VOYAGE EN ANGLETERRE

La première impression que j'ai reçue, au sortir de l'agonie où
j'avais été pendant les dix ou douze heures que dura notre traversée,
est cette espèce de surprise dont il est impossible de se défendre, en
voyant combien un pays placé à si peu de distance de notre continent
offre d'aspects tout à fait divers, relativement à la nature même du
sol, à celle de l'atmosphère qui l'entoure, aux formes de
l'architecture, aux coutumes, au langage, au maintien des hommes qui
l'habitent.

Je n'avais pas encore fait cinquante pas sur le rivage britannique,
que je crus avoir, de la liberté de mon existence, un sentiment que je
n'avais jamais éprouvé au même point, pas même le jour où, à la suite
d'autres héros curieux comme moi, j'eus l'honneur de fouler d'un pas
triomphant les premiers décombres de la Bastille.

Je veux bien croire qu'il n'est point de pays où la liberté ne puisse
établir son auguste empire; mais elle régnera toujours plus facilement
au milieu des orages de la mer, ou à l'abri de rochers escarpés, que
dans de vastes et fertiles plaines[9]. L'insulaire, protégé par
l'élément qui l'environne, tant qu'il a cette puissance pour amie,
n'en a point d'autre à redouter, et tout l'invite à se la rendre
favorable: car les soins qu'il est obligé de prendre habituellement
pour assurer sa subsistance ou pour accroître sa richesse, deviennent
en même temps pour lui les moyens les plus puissants de force et de
défense; sa marine est tout à la fois son industrie et son armée. Il
est chez lui quand il veut; il n'est chez les autres qu'autant qu'il
en a besoin. Un peuple insulaire est appelé, par la force même des
circonstances, au commerce, à la liberté, à l'égoïsme: à cet égoïsme
du moins qui l'isole en quelque manière des autres nations, et lui
permet de n'entretenir avec elles que les seuls rapports qui peuvent
convenir à ses goûts, à ses intérêts, à son ambition.

  [9] C'est ce qui faisait dire un jour à M. Walpole: «Il n'y a
  qu'à noyer la moitié de l'Europe, pour assurer le bonheur de
  l'autre.» (_Note de Meister._)

Je n'ai vu de l'Angleterre que la route de Douvres à Londres, et
quelques campagnes aux environs de la capitale; mais ce qui m'avait
frappé d'abord en arrivant: je ne sais quel air de propreté, de
propriété, de sécurité, que je n'avais encore vu nulle part, m'a
frappé également dans tous les lieux que j'ai parcourus; c'est là
vraiment le charme qui distingue et qui embellit cette heureuse
contrée, à qui d'ailleurs la nature a refusé bien des avantages
qu'elle s'est plu à prodiguer à d'autres climats.

Il me semble qu'en attachant au mot de liberté ces idées
superficielles dont le vulgaire des hommes, et quelquefois même celui
des philosophes, s'enivre si facilement, l'étranger qui n'en eût jugé
que sur le premier coup d'œil, aurait pu préjuger qu'il existait en
France, et longtemps avant la Révolution, plus de liberté qu'il n'en
existe en Angleterre. On ne retrouve point chez les Anglais cette
légèreté, cette facilité de maintien, d'habitude, de mouvement, qui
semble éloigner toute apparence de gêne et de contrainte. En France,
le peuple conservait, sous les haillons mêmes de la misère, je ne sais
quel air de confiance, et de courage prêt à tout affronter. Quelque
pesante que fût sa chaîne, il la soulevait si gaiement que sa démarche
n'en paraissait ni plus timide, ni plus embarrassée. Abandonné à
lui-même, on ne voyait pas ce qui pouvait l'arrêter ou le contenir;
placé entre son insouciance et sa vanité, heureux esclave, il avait
l'air d'être plus libre que tous les sages et tous les rois de la
terre.

Si j'ose en croire ce premier aperçu, sur lequel on juge quelquefois
mieux que sur de lentes observations la physionomie d'un peuple comme
celle d'un individu, les Anglais me paraissent plutôt porter dans leur
extérieur le caractère d'une assurance réfléchie, que celui de cette
aisance naturelle qui ne doute de rien, qui se met au-dessus de tout,
et qu'on est fort tenté de prendre pour de la liberté, lorsqu'on ne
s'est pas encore fait une juste idée de la seule espèce de liberté
dont une société bien ordonnée puisse être susceptible.

Un Français, sous l'ancien régime, par son air, par ses manières,
semblait dire à l'univers: «Je suis le maître de faire tout ce qui me
plaît. Il est d'étranges caprices dont mon existence peut dépendre à
chaque instant; mais avec de la grâce et de l'adresse, avec de la
bravoure et de l'honneur, il n'est point de pouvoir, quelque
arbitraire qu'il soit, auquel je n'aie le moyen d'échapper plus ou
moins heureusement. Peu m'importent tous les liens dont on cherche à
m'envelopper, lorsqu'il n'en est aucun que je ne parvienne à rompre à
force d'esprit, d'audace et d'impatience.»

Un Anglais annonce un sentiment de son être moins vague et moins
métaphysique. Il est un empire auquel il a l'habitude d'être soumis;
mais cet empire, il l'aime, il le respecte: c'est celui de la loi. Il
sait tout ce que cette loi lui permet; ce qu'il sait mieux encore,
c'est tout ce qu'elle lui assure; et là-dessus reposent la douce
confiance et la noble sécurité de sa pensée et de son maintien. Il ne
croit pas pouvoir tout oser; mais satisfait de ses droits, il est bien
sûr de ce qu'il est, de ce qu'il a, de ce qu'il peut, de ce que lui
doivent les autres, de ce qu'il leur doit lui-même.

C'est une remarque dont je fus frappé d'abord dans une circonstance
assez peu importante, et c'est par cette raison peut-être qu'elle me
frappa davantage: au premier pourboire que me demandèrent les porteurs
du paquebot, je ne reconnus point cette importunité tour à tour
indiscrète et polie, à laquelle on est si accoutumé en France; c'était
un compte précis, détaillé pour chaque objet, dont on exigeait le
paiement, sans rudesse, à la vérité, mais sans aucun de ces artifices
avec lesquels on tâche de séduire, au hasard d'obtenir quelquefois
beaucoup plus, quelquefois beaucoup moins qu'il n'est dû. Chacun dans
ce pays, depuis le premier lord jusqu'au dernier _coachman_, paraît
savoir plus précisément que partout ailleurs _what is fair_, quel est
le droit de chacun[10].

  [10] Littéralement: _ce qui est juste_.

En Angleterre, tout vous annonce que la simple dignité de l'homme y
est plus respectée qu'en aucun pays du monde. Les individus des
dernières classes y sont tous mieux vêtus, mieux nourris, mieux logés,
souvent même, à ce qu'on m'a dit, sans avoir plus de moyens et de
ressources que nos pauvres journaliers français. L'opinion, je ne sais
quel respect public, les engage à prendre plus de soins d'eux-mêmes, à
vivre avec plus d'ordre et de prévoyance. Chez nous, l'espèce des
gueux, comme celle des grands seigneurs, semble portée naturellement à
la magnificence, à la dissipation; on peut être prodigue de ses
guenilles comme de ses châteaux; on peut porter l'esprit de calcul et
d'économie jusque dans l'emploi du plus modique produit de ses peines
et de son labeur.

La route de Douvres à Londres est, comme vous pouvez croire, une des
plus fréquentées; c'est dans la plus belle saison, et par une des plus
belles journées, que j'ai fait cette route, sans rencontrer plus de
deux voyageurs à pied, et c'étaient des garçons de métier, étrangers:
car ils chantaient une chanson allemande.

Ce que je n'ai pu me lasser d'admirer, c'est cette multitude d'enclos
de haie vive, bien soignés, bien entretenus; c'est la grande propreté
qui décore les habitations les plus simples, qui donne, même dans les
villages, aux plus minces boutiques, un air d'abondance et de
richesse.

Accoutumé, comme je l'étais, au bruit tumultueux de notre Assemblée
nationale, vous ne serez pas surpris si je le fus beaucoup, la
première fois que j'assistai à une séance de la Chambre des communes,
d'y trouver tant de décence, d'ordre et de tranquillité. Quel ne fut
pas encore mon étonnement, lorsque j'entendis l'orateur (_the speaker,
le président_) de la Chambre ouvrir la séance par une assez longue
prière, qui me parut écoutée par toute l'assemblée avec le
recueillement du respect! Je n'y voyais pourtant ni archevêque, ni
curé, ni moine, ni vicaire. Il est aussi très vrai que la nation qui
occupait les tribunes de cette salle ne ressemblait guère à la nation
qui remplit avec tant de majesté celles de notre auguste Manège[11];
je n'y remarquai personne qui ne fût fort honnêtement vêtu: ce qui
seul vous montre assez combien l'aristocratie conserve encore
d'influence chez ce peuple prétendu libre. On m'assura que pour peu
que l'auditoire se rendît importun, il suffisait de la réquisition
d'un seul membre de la Chambre pour en être débarrassé.

  [11] C'est dans la salle du Manège que l'Assemblée constituante,
  l'Assemblée législative et la Convention ont successivement
  siégé, depuis l'automne de 1789 jusqu'au printemps de 1793.

Les règlements de discipline intérieure sont aussi d'une grande
sévérité: un honorable membre qui, par ses discours ou par ses
actions, aurait osé les enfreindre, est fort bien envoyé sur-le-champ
à la Tour; et si la faute est plus grave, condamné même à demander
pardon à genoux, à la barre de la Chambre.

On me montra un de ces messieurs, à qui des discours fort inconsidérés
firent éprouver, il y a quelques années, une pareille humiliation.
C'était un mauvais plaisant: il s'y soumit; mais en se levant, il
s'essuya les genoux avec son coude, et dit, assez haut pour être
entendu: _I never saw so dirty a house in my life_: «De mes jours, je
ne vis une chambre si sale.»

J'ose vous prédire qu'après les terribles secousses que vient
d'éprouver la France, ce ne sera jamais qu'avec la plus extrême
réserve, qu'avec la plus excessive circonspection, qu'ils [_les
Anglais_] tenteront de perfectionner le mode de leur représentation
nationale, ou d'en prévenir les abus. Ils penseront comme ce
spirituel israélite[12], à qui nos jacobins demandaient bonnement s'il
n'était pas persuadé que la révolution de France gagnerait
incessamment tout le reste de l'Europe: «Je ne sais, leur répondit-il;
mais il me semble qu'en général ce n'est que lorsqu'on est bien sûr
d'être malade, qu'on se détermine à passer les grands remèdes.»

  [12] M. Ephraïm, de Berlin, alors chargé d'affaires de la cour de
  Prusse à Paris. (_Note de Meister._)

Je me suis fait conduire l'autre jour à [la prison de] Newgate. Oh!
quel affreux spectacle! En traversant les cours où sont rassemblés les
prisonniers qu'on laisse jouir de cette faveur, j'en fus assailli
comme d'un essaim de harpies; je n'en fus délivré qu'en leur jetant
une poignée de petite monnaie, sur laquelle ils se précipitèrent avec
autant de rapacité que le pourraient faire des animaux sauvages sur la
nourriture dont ils auraient été privés depuis plusieurs jours. Ceux
qui sont renfermés me tendaient la main à travers les barreaux, avec
des cris tout à fait déchirants. Le geôlier qui m'accompagnait, d'un
mot, d'un geste, se faisait obéir au milieu de tous ces hurlements,
comme un piqueur par une meute de chiens. Il me montra la fenêtre de
la chambre qu'occupait milord Gordon, pour avoir fait un libelle
contre la reine de France.

En France, c'est lorsque nos ci-devant grands seigneurs s'étaient
ruinés, qu'ils allaient s'exiler dans leurs châteaux. En Angleterre,
quand leur fortune est dérangée, ils vont se cacher à Londres, ou
voyagent, car les voyages sont pour eux une véritable économie; ils
n'habitent leurs terres qu'autant qu'ils peuvent y faire la dépense
convenable à leur rang et à leur naissance. Jugez par ce seul trait de
l'espèce de considération très différente dont la haute noblesse
devait jouir dans les deux royaumes. Dans l'un, elle ne se montre au
peuple des provinces que pour y répandre l'abondance et le bonheur;
dans l'autre, on ne l'y voyait que pour chercher des ressources, et
quelquefois avec toute l'injustice et toute l'humeur que donnent
l'embarras et l'ennui de la mauvaise fortune.

On sait qu'au retour de son voyage en Angleterre, M. de Lauraguais eut
l'impolitesse de dire: «Qu'il n'avait trouvé dans ce pays de poli que
l'acier, de fruits mûrs que les pommes cuites.»


III.

SECOND SÉJOUR A LONDRES

Je vous avais dit, après mon premier voyage à Londres, que j'y croyais
avoir remarqué plus de beaux hommes que de belles femmes. Depuis que
j'ai vu cette ville en hiver, dans toute la richesse de sa population,
je ne tiens plus à ma remarque. Je pense qu'il n'existe peut-être
nulle part en Europe autant de belles personnes des deux sexes,
surtout autant de formes de visage aussi régulières, je dirais
volontiers: aussi _largement_, aussi complètement finies.

Il semble impossible d'être belle comme une Anglaise, sans éprouver
habituellement ce calme, cette sérénité d'âme qui supposent toujours,
ou l'indépendance la plus parfaite de tout besoin pénible, ou beaucoup
d'empire sur soi-même, une grande supériorité d'esprit, de force ou de
caractère. Chez ce peuple, tous les traits, tous les linéaments de la
figure sont plus pleins, plus terminés qu'on ne les voit en France, en
Suisse, en Allemagne; ils le sont--du moins dans les belles têtes de
femmes--sans dureté, sans exagération. Ce qu'un œil trop sévère en
pourrait apercevoir encore, se perd heureusement dans le caractère de
douceur qui ne distingue pas moins leur physionomie que cet air de
repos et de dignité, sans lequel la beauté même cesserait d'être
belle.

A Paris, on serait tenté de croire que la nature n'a souvent fait
qu'ébaucher le visage de nos jolies femmes, pour laisser à leur
coquetterie le soin de varier ou d'achever son ouvrage à leur
fantaisie, peut-être aussi, crainte de gâter l'extrême bonheur d'une
première idée. C'est vous dire assez, je pense, que mon admiration
pour les beautés anglaises n'a pu me faire oublier combien nos femmes
jolies sont jolies, ni quelle grâce vive et piquante pare, anime,
embellit celles même qui le sont le moins.

Des Italiens m'ont avoué qu'ils ne croyaient pas avoir rencontré, dans
toute l'Italie, autant de têtes régulièrement belles qu'à Londres et
dans les environs. Ce qui fait ressortir sans doute encore la
régularité des traits, c'est la blancheur éclatante de la peau. Sous
ce rapport, les inconvénients du ciel nébuleux de l'Angleterre sont
peut-être aussi favorables à la fraîcheur du teint qu'à celle des
gazons et de toutes les espèces différentes de verdure, qui donnent
aux jardins anglais tant d'agrément et de charme.

Je ne puis m'empêcher cependant d'observer ici que le teint des
beautés anglaises a peut-être, en général, moins d'attrait qu'il n'a
d'éclat. De loin, c'est une blancheur éblouissante; de près, on
pourrait la désirer plus vive, plus animée.

La manière de vivre la plus habituelle des femmes anglaises diffère
beaucoup de celle des nôtres, et doit produire des effets fort
différents. D'abord, elles vivent beaucoup plus entre elles, et
beaucoup plus séparées de la société des hommes. La disposition même
de l'intérieur des maisons, l'arrangement du service domestique, leur
imposent une gêne continuelle. On ne sait presque pas à Londres ce
que c'est qu'un suisse ou un portier. On ne reçoit les visites que
dans un salon, dans une espèce de parloir, et cette pièce est presque
toujours au rez-de-chaussée. La chambre à coucher d'une femme est un
sanctuaire dont un étranger n'approche jamais.

Tous ces embarras sont tellement réels, tellement pénibles, que la
femme même la plus galante ne saurait l'être chez elle. Quelque grande
dame qu'elle puisse être, elle est réduite à donner ses rendez-vous
dans des maisons secrètes, à la sortie des promenades, du bal ou des
spectacles.

Les hommes, en Angleterre, passent à cheval, dans les promenades, à la
chasse, aux spectacles, dans les tavernes, et surtout dans leurs
clubs, tout le temps qu'ils peuvent se dispenser de donner aux
affaires publiques, ou bien à leurs affaires particulières. Dans
l'intérieur du ménage, il n'y a même qu'une petite partie des longues
heures consacrées au plaisir de la table, où les femmes soient admises
à partager la société des hommes. Quand on a levé la nappe, et qu'on
l'a remplacée par de petits mouchoirs de toile peinte, quand les
bouteilles de madère ou de bourgogne, de claret ou de porto,
commencent à se pousser un peu vivement sur le brillant glacis de
leurs belles tables d'acajou, les dames ne manquent jamais de se
retirer dans leur appartement, et les messieurs oublient quelquefois
tout à fait qu'après quelques heures de retraite, il leur serait
permis de les y suivre.

J'ai vu sans doute des assemblées de jeu, de danse, des espèces de
fêtes où les personnes des deux sexes se trouvent réunies. Mais ces
rassemblements de la bonne compagnie ne sont jamais plus admirés que
lorsqu'ils sont excessivement nombreux, lorsqu'ils ont tout
l'inconvénient d'une véritable cohue. On est bien loin de pouvoir s'y
parler, car c'est un hasard heureux de pouvoir s'y reconnaître. Mme la
princesse d'A[nspach], à qui l'on avait voulu donner les honneurs
d'une pareille soirée, la trouva si magnifique et si brillante,
qu'arrivée un peu tard, il lui fut impossible de pénétrer jusqu'au
haut de l'escalier de la maison où l'on avait préparé si péniblement
l'étrange fête dont elle était le principal objet.

Ici comme en France, on ne parle, on ne lit, on ne rêve que
révolution: ceux qui la craignent et ceux qui l'espèrent s'en occupent
également. Le nombre des ouvrages, des pamphlets et des caricatures
révolutionnaires qui ont paru depuis dix-huit mois, est prodigieux.
Dans le nombre des premiers, il faut distinguer les écrits de Thomas
Payne, dont l'influence eut déjà tant de part à la révolution de
l'Amérique. Le succès de ses _Rights of man_ ne peut se comparer qu'à
celui qu'eurent en France les premières brochures d'Emmanuel Sieyès.

Il n'y a guère que deux papiers-nouvelles[13] qui soient
rigoureusement dans le sens de la Révolution: le _Morning Chronicle_
et le _Gazetter_; mais tous les autres, pour conserver leurs abonnés,
n'en sont pas moins forcés d'entrer dans de grands détails sur les
affaires de France. Ainsi, par ceux qui veulent en dire du mal, comme
par ceux qui en disent du bien, le peuple n'en est pas moins entretenu
sans cesse des nouvelles les plus propres à l'étonner, à l'intéresser,
à le séduire. Il n'y a que la Gazette de la cour qui n'en parle
presque jamais.

  [13] _Newspapers_, journaux.

Le peuple anglais est, au fond, trop juste, trop bon, trop sensible,
pour méconnaître tous les avantages dont sa Constitution l'a fait
jouir depuis plus d'un siècle: il conserve donc pour cette
Constitution un assez grand attachement, je ne saurais en douter; mais
il n'a sûrement plus pour elle le même respect, la même idolâtrie.
Les mots consacrés _King and Church_ ne frappent plus aussi
superstitieusement son oreille: on leur a trop associé ceux d'impôts
et de taxes, pour ne pas en diminuer un peu l'enchantement. Aux
spectacles, on applaudit toujours avec transport _God save the King_;
mais on a vu lire plus d'une fois, sans trop de surprise, sans trop
d'indignation, ces terribles mots tracés en grosses lettres au coin
des rues: _No King, no Parliament_.


IV.

VOYAGE A PARIS EN 1795

Au moment où Meister venait de publier ces _Souvenirs de mes voyages
en Angleterre_[14], l'horizon se rassérénait du côté de Paris. Depuis
plus d'une année, l'odieux régime de la Terreur avait pris fin; et la
tentative de le rétablir, aux journées de prairial, avait heureusement
échoué[15]. La République française avait signé en 1795 une suite de
traités de paix: avec la Prusse, le 5 avril; avec la Hollande, le 16
mai; avec l'Espagne, le 22 juillet. Victorieuse, et fière d'avoir
surmonté d'épouvantables crises, la Convention allait déposer ses
pouvoirs, et les remettre aux Conseils établis par la Constitution de
l'an III.

  [14] Dans une lettre datée de Coppet, 29 septembre 1795, Necker
  remercie Meister de l'envoi d'un exemplaire de cet ouvrage.

  [15] «Le triomphe de la Convention a été aussi complet que son
  courage a été sublime. Les hommes de sang sont écrasés.... On
  veut l'ordre, la paix et la République; et on les aura.» Lettre
  de Benjamin Constant à sa tante, 6 prairial an III (25 mai 1795).

Mme de Staël, passionnée de Paris, y était arrivée au printemps de
1795[16]. Sans y voir, comme elle, le paradis, Meister aimait aussi
cette ville, où il avait passé tant d'heureuses années; le soin de ses
affaires l'y appelait d'ailleurs.

  [16] Elle écrivait de Lausanne à Meister, le 1er mai: «Je pars
  pour Paris le 10.»--Elle resta dans cette ville jusqu'au 20
  décembre.

Quand il s'était enfui de Paris, au mois de septembre 1792, il y avait
laissé ses meubles et ses livres. Les autorités révolutionnaires
avaient mis les scellés sur son appartement, et puis les avaient
levés, à la suite de démarches faites par son amie, Mme de Vandeul, et
par Berthet, son factotum: voilà tout ce que nous savons. Ce que
Meister dit, dans les premières lignes de ses _Souvenirs de mon
dernier voyage_, laisse supposer qu'en revenant à Paris après trois
ans d'absence, il n'y a retrouvé que quelques débris de son petit
avoir.

Toujours est-il que dans l'intérêt de la correspondance littéraire
qu'il avait reprise avec les princes du Nord, il lui importait de se
rendre à Paris pour y renouer des relations avec les gens de lettres.
Il y avait laissé des amis qu'il désirait revoir; il tenait aussi à se
rendre compte du nouvel aspect que présentait cette belle ville, après
de si terribles bouleversements. Étranger, et citoyen d'une République
avec laquelle la France était demeurée en paix, il avait moins qu'un
autre à craindre d'y retourner. A la fin de l'été de 1795, il se
décida à tenter cette excursion. Il avait un compagnon de voyage, le
général Montesquiou.

Celui-ci, qui avait fait la conquête de la Savoie en 1792, était
devenu suspect presque aussitôt, et il avait évité la mort en passant
en Suisse. Quand les temps redevinrent plus calmes, il fut un des
premiers à obtenir l'autorisation de rentrer. La Convention, dans sa
séance du 30 août 1795, présidée par Chénier, entendit la lecture
d'une lettre de Montesquiou, datée de Bremgarten en Argovie, où il
exposait que lorsqu'un décret d'accusation vint menacer sa vie, on
était «dans cette période malheureuse où le citoyen intègre a pu
cesser d'obéir à des lois qui cessaient de le protéger.» Il rappelait
que la Convention, au mois de décembre 1792, ayant reçu de lui un
mémoire justificatif, elle avait ordonné qu'on lui en présentât
l'analyse: ce qui ne fut pas exécuté. «Je demande, disait-il,
l'exécution de ce décret.» Le 3 septembre, sur le rapport de Doulcet,
Montesquiou fut autorisé à venir en France[17].

  [17] Quelques jours après, le 16 septembre, Benjamin Constant
  écrivait à son oncle: «J'ai les meilleures espérances sur les
  destinées de la République. Vous aurez vu que l'on rappelle les
  hommes qui se sont montrés les vrais amis de la liberté. Vous
  aurez pris part à la justice rendue à Montesquiou.»

Meister et lui avaient atteint la cinquantaine; tous deux avaient vécu
heureux sous l'ancien régime; ils s'entendaient ensemble en politique,
leurs idées étant sages et libérales; ils aimaient et cultivaient les
lettres; le marquis de Montesquiou avait été membre de l'Académie
française; Meister plus d'une fois, dans sa _Correspondance
littéraire_, avait mentionné avec éloge, sans toutefois les surfaire,
les chansons et les autres opuscules de Montesquiou.

Ils arrivèrent à Paris le mardi 22 septembre, et Meister se logea rue
Gaillon. Son séjour ne dura pas deux mois: car un billet que lui
adressa Montesquiou, au moment de son départ[18], est daté du 13
novembre: «Je ne puis vous répéter assez, lui écrivait-il, combien je
vous regrette et combien je vous porte envie.» Pour le dire en
passant, ces derniers mots étonnent un peu, de la part d'un exilé qui
venait de rentrer dans sa patrie. On en peut conclure que Montesquiou
avait trouvé en Suisse un agréable asile, et que, revenu en France, il
ne s'y trouvait pas entièrement satisfait: ce qui était naturel dans
un temps si troublé. Benjamin Constant, par exemple, que nous avons vu
tout à l'heure assez content de la situation, écrivait un peu plus
tard, le 8 décembre: «Je ne puis vous peindre mon impatience de
quitter Paris: tout rend ce séjour insupportable.»

  [18] Deux jours auparavant, le mercredi 11, ils dînaient ensemble
  chez M. de Staël.

Ce n'était pas là le sentiment de Meister: il a eu un plaisir évident
à se retrouver à Paris; le charme de ce séjour l'avait aussitôt
ressaisi; son témoignage atteste que si l'orage avait rudement secoué
le vieux navire de la ville, le _nec mergitur_ de sa devise demeurait
toujours vrai. Ce témoignage est précieux: Meister était un vrai
connaisseur, judicieux, expérimenté; l'accent de sincérité est ce qui
frappe dans son livre: il y dit ce qu'il a vu, ce qu'il a pensé, tout
simplement.

Les _Souvenirs de mon dernier voyage à Paris_ ont été rédigés sous
forme de lettres; mais ces lettres ont été écrites après le retour de
Meister à Zurich. Il dit en effet, lettre V:

«A l'époque où j'ai revu Paris, il y avait....», et lettre VI:

«J'étais encore à Paris lorsqu'on décréta....»

Et s'il dit ailleurs, lettre V:

«Il n'y a guère plus d'un an (_du 9 thermidor an II, 27 juillet 1794,
au 22 septembre 1795, jour de son arrivée à Paris_) que Paris n'était
encore qu'une vaste prison....», c'est qu'il se reporte par la pensée
au temps de son séjour dans cette ville.

La rédaction de ses _Souvenirs_ a occupé Meister pendant toute
l'année 1796: preuve en soit ce que lui écrivait Mme de Staël:

«5 avril 1796. Votre récit de votre premier voyage en France sera-t-il
conçu de manière à rendre le second impossible? Vous devriez me le
montrer....»

«10 octobre 1796. Vous me demandez si je permets l'impression de votre
voyage à Paris? Quoique les Français soient battus[19], je vous
demande de n'y pas mettre votre nom: il ne faut jamais se fermer la
porte du paradis.»

  [19] L'archiduc Charles venait de remporter quelques succès en
  Allemagne.

Cette rédaction n'était pas encore terminée à la fin de l'année,
puisque Meister a cité dans une de ses notes un document du 22 nivôse
an V (11 janvier 1797). La date de la lettre (21 août 1797) où Pitra
rend compte de la lecture qu'il a faite des _Souvenirs_, établit que
ce volume a été mis en vente dans l'été de 1797.

Il n'existe des _Souvenirs_ qu'une seule édition; un certain nombre
d'exemplaires portent sur le titre la mention de Zurich, et les autres
celle de Paris; mais ils se ressemblent d'ailleurs entièrement, ils
ont les mêmes fautes d'impression, assez nombreuses. La date de 1797
est inscrite sur les exemplaires qui furent mis en vente à Zurich;
tandis que le titre de ceux qui étaient destinés à Paris porte:

    A PARIS
    chez Fuchs; rue des Mathurins
    maison de Cluny. Nr. 334.
    L'AN .V. de la République.

La forme allemande: Nr. 334, au lieu de No 334, et les deux points qui
encadrent le chiffre V, indiquent assez que ce titre a été imprimé à
Zurich.


V.

LETTRES ADRESSÉES A MEISTER AU SUJET DE SON LIVRE

Il est toujours intéressant de savoir comment les ouvrages ont été
appréciés au moment de leur apparition. Nous avons des lettres de
quelques amis de Meister, qui nous renseignent sur l'accueil qu'ils
firent à son livre. On y trouvera d'affectueux compliments, c'est tout
simple; mais sous l'expression d'un attachement cordial, on
distinguera bien la sincère estime et la juste approbation de lecteurs
compétents.

Une lettre, datée de Paris, est écrite par Pitra; on verra plus loin
ce que Meister raconte de ce personnage qui avait collaboré à la
_Correspondance littéraire_. Le neveu de Meister, Hess, qui était
précepteur des enfants de Mme Rilliet-Huber, une amie de Mme de Staël,
faisait avec eux un séjour à Paris, qui durait déjà depuis quelques
semaines, quand Pitra le rencontra par hasard; aussi sa lettre à
Meister commence par un amical reproche:

    «Paris, le 4 fructidor an V (21 août 1797).

«Non, mon ami, je ne commencerai pas à vous gronder comme vous le
méritez, après deux ans de silence. Je me bornerai à vous dire que, si
jamais j'envoie un neveu à Zurich, je n'en dirai pas le mot à l'ami
que j'ai aimé le plus tendrement, et que je laisserai au hasard le
soin de le lui faire connaître. Le vôtre vous ressemble beaucoup; j'ai
cru même, en l'entendant, reconnaître votre voix et la grâce de votre
esprit. Parlons du vôtre. J'ai dévoré votre nouvel ouvrage. Il n'est
pas possible de soutenir une hérésie politique avec plus d'adresse et
de séduction. Quel charme dans votre diction, quelle finesse dans vos
aperçus, dans l'analyse de ce que vous avez vu! On voit avec vous, et
rien n'échappe à votre lecteur que vous traînez à votre suite, et à
qui vous offrez un tableau émouvant des lieux, des personnes et des
événements qui ont servi de cadre au besoin que vous aviez
essentiellement de manifester vos opinions. Vous savez qu'elles ne
sont pas les miennes, et ce n'est pas sous le rapport de dissemblance
de sentiments que je me permettrai de regretter que vous ayez employé
tant d'esprit et de talent à écrire ces lettres sur votre voyage en
France en vendémiaire. Ah! mon ami, vous ne les eussiez pas publiées à
Paris. Les deux ans qui se sont écoulés depuis cet événement sont deux
siècles. Rien ne ressemble plus à l'état où était la France, et
surtout Paris, dans ces jours. Ce qui était digne d'être écrit et
analysé par l'auteur de ces charmantes lettres, c'est le changement
magique de notre situation. On ne le croira jamais.

«L'aristocratie des fermiers, ainsi que vous l'appelez avec raison,
est encore toujours dans l'opulence, et leur bien-être a influé d'une
manière étonnante sur les moindres cultivateurs. La disette a, de
fait, et selon l'usage, procuré l'abondance par un moyen qui ne peut
être instantané. Il n'y a pas un coin de terre qui n'ait été mis en
valeur. Mais nous commençons seulement à payer 3 sols la livre un
pain, le plus beau, le meilleur que j'aie jamais mangé, et jusqu'à ces
jours nous ne l'avons payé que 10 et 11 sols les 4 livres. La première
viande ne vaut que 11 sols, l'inférieure de 7 à 9 sols. Jamais Paris
n'a mieux ressemblé à l'office d'une grande maison; dans toutes les
rues se sont multipliées les boutiques de friandises; on ne voit que
pâtissiers, traiteurs, marchands de comestibles les plus recherchés.
Tout stimule la gourmandise, et ces objets sont, par leur abondance, à
bas prix. Mon ami, Paris est pavé de marchands de choses délicates,
fournies avec bien plus d'abondance et de recherche qu'un des premiers
instituteurs de ce genre de recherches gourmandes, au Palais-Royal,
chez lequel vous satisfaisiez chaque jour votre sensualité.

«Jamais les lieux publics n'ont été si fréquentés. Que ne venez-vous
voir nos Tivolis, nos Élysées, nos Idalies, nos jardins Birons, nos
Bagatelles! Quelle foule! quelle joie! quel délire! Non, ce n'est plus
la même France. Elle n'avait besoin que d'un gouvernement. Paris, ce
Paris ruiné, déchiré, est plus fou, plus brillant qu'il ne l'a jamais
été. Et nos femmes! que leurs accoutrements sont bien plus dignes de
la volupté de vos pinceaux! Leurs formes varient chaque jour; chaque
jour, en s'approchant et même un peu trop de l'antique, l'ondoyant de
leurs étoffes légères couvre légèrement, en les embrassant de plus
près, les formes et les mouvements de leurs corps, que ces vêtements
semblent encore prononcer davantage. Il est presque impossible d'être
vieux à Paris; les femmes y sont plus jeunes, plus jolies que jamais.
Venez vous y rajeunir.

«Ce tableau très vrai que je ne puis qu'esquisser, la tranquillité
dont nous jouissons, et que ne troublera pas la querelle finie[20] des
autorités, est un miracle que l'on conçoit à peine. Non, il n'est pas
possible de croire que ce soit le même peuple. Non, la France ne
ressemble plus à cette France, à ce Paris que vous avez vu et décrit
en vendémiaire. Voilà pourquoi vos charmantes lettres semblent avoir
été écrites au temps de la Fronde. «Cela est charmant, comme cela se
fait lire!» dit-on; et l'on semble chercher à se rappeler le siècle
dans lequel se sont passés les événements dont parlent ces lettres, et
cette France que vous avez peinte avec les couleurs qui appartenaient
au temps de votre voyage. Il n'y a que deux ans; mais ces deux ans ont
été deux siècles, je vous le répète. Venez en juger vous-même, venez
être heureux et faire mes délices. Laissez nos journaux annoncer la
guerre, il n'y a qu'eux qui semblent la désirer. Vous êtes sûr qu'ils
ne feront pas même semblant de vouloir la faire. Je vous embrasse, mon
ami.»

  [20] La querelle n'était pas finie: quinze jours après cette
  lettre, avait lieu le coup d'État du 18 fructidor.

Nous avons parlé ailleurs[21] de l'attachement que la fille de
Diderot, Mme de Vandeul, portait à notre Meister. Quelques lignes
d'une lettre qu'elle lui écrivit au mois de septembre 1795, peu après
l'arrivée de Meister à Paris, pour lui exprimer sa joie de le revoir,
en seront un suffisant témoignage:

«Accoutumée, lui dit-elle, à souffrir des peines violentes, je ne
devinais point du tout l'impression que le bonheur et l'extrême joie
pouvaient faire sur moi. Je n'aurais jamais pu me persuader le genre
de dérangement d'âme, l'espèce de trouble continuel qui s'est emparé
de toutes mes facultés. Je tâche de rattraper l'ombre de ma raison, ou
du moins l'apparence de ma tranquillité, et cet effort me brise
encore: n'est-ce pas là un bel état pour écrire des lettres douces?

  [21] _Lettres inédites de Mme de Staël à Henri Meister._ Paris,
  lib. Hachette, 1903, pages 55 à 66.

«Je le voudrais pourtant, puisqu'une des peines qui se glissent dans
cette île enchantée où je vis pour ainsi dire depuis huit jours, est
de sentir douloureusement que je ne puis jamais vous donner la
millième partie du bonheur que vous me donnez....»

Deux ans plus tard, quand Mme de Vandeul eut reçu les _Souvenirs de
mon dernier voyage à Paris_, elle écrivit à l'auteur une lettre qui
est perdue; la réponse qu'elle reçut lui fit adresser à celui qu'elle
appelle _notre voyageur_ une longue lettre d'explications: nous n'en
donnons que des fragments:

«Oui, mon ami, j'ai tort, mais ce n'est pas celui que notre voyageur
me suppose. Le tort réel est dans la détestable tournure de mon
caractère. Je ne sais plus éprouver une impression douce, sans être
entièrement bouleversée d'âme et de tête, sans être assez longtemps la
proie de mille idées cruelles; je n'y puis remédier, non plus qu'à la
fièvre; mais quand je le puis, je tâche de ne pas la donner: je sens
qu'il n'y a rime ni raison à tourmenter les autres par sa folie.

«Plus j'ai osé me flatter que notre voyageur avait eu l'intention de
me donner un instant de bonheur, plus j'ai dû éloigner celle de le
tracasser par toute mon agitation. J'ai espéré du temps la facilité de
dire doucement, tendrement, sans tristesse, ce que je ne pouvais
alors.

«Depuis la première page de ce livre jusqu'à la dernière, je pourrais
dire que je me suis rappelé, non les journées, mais, je crois, toutes
les heures de ce voyage. Je n'ai pu m'empêcher chez le fermier de m'y
désoler tout à mon aise;--_ce fermier (lettre III) demeurait près de
Langres: ce qui rappelle à Mme de Vandeul les souvenirs de famille qui
se rattachaient pour elle à la ville où son père était né_.--Il ne
faut pas la moitié de l'éloquence de cette feuille pour se livrer au
souvenir le plus douloureux, si d'autres idées tristes viennent encore
s'y joindre.

«Alors, je pouvais encore reposer dans ce lieu ma pensée sur quelque
objet qui me fut cher, je pouvais trouver une sorte de bonheur à
penser à cet asile. Rien de ce qui m'aimait là n'existe: tout a
disparu; je ne sais même si les murs où mon père est né existent
encore; un étranger a bouleversé tout l'intérieur de cette tranquille
demeure; tous les vieux meubles ont été portés ailleurs. Je n'ai pu
obtenir qu'on m'envoyât le portrait de mon grand-père; un déménagement
total ne laisse plus qu'au fond de mon cœur le souvenir de parents,
de famille; il me restait encore des biens, il y a deux ans. Suis-je
maîtresse de renverser toutes ces idées? N'est-il pas plus sage
souvent de garder le silence?

«J'ai espéré, par un des morceaux le plus sensible et le plus doux
(dans la dernière lettre), que quelquefois vous aviez trouvé près de
moi le sentiment qui semble l'avoir dicté; mais de quelle mélancolie
cette privation me remplit-elle pour le reste de la vie!

«C'est en cherchant sur quel point du globe il restait trace des
sociétés décrites dans la dernière lettre, que je me serai expliquée
bêtement, et de manière à faire croire à notre voyageur qu'il ne
serait pas lu, simplement parce que je n'ai pu me défendre de la
comparaison des temps; en tenant pour rien tout ce que je dédaigne, je
n'ai pu m'empêcher de regretter tous ceux qui existaient les vingt
premières années de ma vie, et qui lisaient, jugeaient, louaient d'une
autre manière.

«Mon Esculape, qui a déterré le livre, a voulu le lire; je le lui ai
fait un peu acheter, en l'assurant que tout ce qui n'extravaguait pas,
devait faire sur lui l'effet de l'eau aux enragés. Soit amour-propre
de sa part, soit qu'il ait de bons moments, il m'en a paru enchanté.
Ce qui l'a surtout ravi, c'est la note sur Sieyès; il n'a rien trouvé
de sa vie de plus ressemblant à son gré que ce portrait, de mieux
fait, de mieux écrit.

«Le voyageur sera content de l'opinion de M. d'Holbach (_fils du
célèbre baron d'Holbach, qui était mort en 1789_). Sans avoir hérité
de toutes les connaissances de son père, il lit, et met au moins un
grand prix aux ouvrages intéressants; je lui ai fait un grand plaisir
en le lui prêtant; il aime et estime l'homme; il croit que ce voyage
restera comme monument de l'histoire de cette époque; il m'a chargé de
lui témoigner tout le plaisir que lui avait fait cette lecture. Il m'a
rendue fort heureuse toute une soirée, en me louant l'individu, en le
regrettant avec moi. J'ai promis de faire sa commission; il m'a si
obligeamment priée deux ou trois fois de ne pas l'oublier, que si
j'eusse osé, je l'aurais remercié de la peur.

«J'espère qu'il ne vous a pas passé par la tête que je fusse
insensible au souvenir de mon père, que je n'aie pas senti bien
tendrement ce genre de souvenir et de soin, amené avec tant d'adresse
et d'air de négligence.

«Le joli volume est sous mon chevet, en attendant que les voleurs, qui
ont pris ma maison à gré, me tordent le cou. Je n'étais séparée d'eux
que par un volet, la dernière fois que je vous écrivais; il y a quatre
jours, ils ont voulu enfoncer ma fenêtre; la petite chienne m'a tirée
de leurs pattes. Ce qu'il y a de pis, c'est que je suis plus tracassée
des précautions que de toute autre peur. Il a fallu par prudence
coucher mon fils chez son père, le domestique dans le salon; leurs
rondes, leurs recherches, ne me laissent paix ni repos, ce qui est
insupportable.

«Adieu, mon aimable ami, je mourrai sans savoir écrire moins
longuement; il faut bien que vous supportiez un défaut auquel je ne
puis remédier.»

Dans sa retraite de Coppet, Necker avait été l'un des premiers à
recevoir le livre nouveau. Il avait pour l'auteur une amitié de trente
ans: aussi le vieillard, frappé par l'orage, avait été préoccupé de
quelque crainte en voyant Meister se hasarder à traiter un sujet si
délicat. Nous donnons sa lettre tout entière: on y voit à nu
l'embarras de l'ancien homme d'État, en face des remuements auxquels
il assiste, impuissant et désorienté!

«J'ai lu, et je vais relire votre excellent ouvrage; car, par intérêt
pour votre succès, une sorte d'inquiétude me distrayait à la première
lecture; je vais la reprendre maintenant avec confiance. Vous dites,
avec beaucoup de sagesse, presque toutes les vérités, et en mêlant des
anecdotes piquantes à vos réflexions, vous satisfaites tous les genres
de lecteurs. Le récit du langage de la maîtresse d'auberge de
Lunéville, et la scène du vieux fermier, ne s'effacera jamais de la
mémoire des personnes sensibles; et _le ci-devant pouilleux_ deviendra
proverbe.

«Que vous nous reposez agréablement par votre tableau si fin et si
spirituel de l'ancienne société de Paris! Vos _Souvenirs_ de la France
s'associeront parfaitement avec vos _Souvenirs_ de l'Angleterre, et
feront une collection précieuse pour les bibliothèques. Quel dommage
pour nous tous, que les troubles de l'Europe vous empêchent d'étendre
votre entreprise à toutes les nations! Je me passerais à ce prix de
voyager moi-même: j'aurais ainsi le plaisir sans la peine. Et comme
votre style est parfait!

«Recevez tous mes compliments. Un de vos exemplaires courra mes
connaissances.

«Ma fille, dans sa lettre du 13, me dit que les plénipotentiaires
français, à Lille[22], ont commencé par demander une renonciation
au titre de Roi de France, et une reconnaissance des lois
constitutionnelles des réunions[23]. La première demande ne fera, je
le présume, aucune difficulté; mais la seconde demande, comme acte
préliminaire, et avant d'avoir discuté les articles et les moyens de
paix, me paraît une disposition bien despotique. Qui empêcherait le
Roi et le Parlement d'Angleterre de faire aussi des réunions
constitutionnelles ou législatives?

  [22] A Lille, le 6 juillet, s'étaient ouvertes des négociations
  avec l'Angleterre, en vue de la paix. Elles furent rompues au
  mois de septembre.

  [23] Celles qui avaient réuni au territoire de la République
  quelques pays situés sur ses frontières.

«Les partis règnent avec violence à Paris, et je vois un camp se
former près de Lyon, une section de l'armée italienne prête à passer
le Var; et cette fois, comme d'autres, le triomphe pourra bien être
aux plus habiles et aux plus ardents. On songe à organiser une garde
nationale; c'est bien nécessaire comme balance, mais y réussira-t-on?
L'ensemble est un horizon tempétueux.

«Votre ami Barthélemy a dîné chez ma fille. On l'aime, on l'estime
généralement, mais je doute que son crédit soit signifiant. C'est le
pot de terre contre le pot de fer; et Carnot[24], qui a vu les modérés
se tourner vers le nouveau venu, semble se démettre de ce caractère.»

  [24] Barthélemy et Carnot, qui étaient membres du Directoire,
  furent proscrits tous les deux quelques semaines après, lors du
  coup d'État du 18 fructidor (4 septembre 1797).

Bonstetten, qui était pour Meister un contemporain, qui comme lui
était un Allemand épris de la culture française, et qui alors
remplissait les fonctions de bailli bernois dans la vallée italienne
du Tessin, était venu passer ses vacances dans le pays de Vaud: c'est
là qu'il avait reçu le livre qui venait de paraître.

    «Valeyres, 30 septembre 1797.

«J'ai reçu de votre part votre _Voyage à Paris_, comme j'allais faire
celui d'Italie. Je l'ai d'abord lu et relu, j'allais vous écrire,
Monsieur, pour vous en remercier, mais les idées se pressaient sous ma
plume et semblaient me demander plus de temps que je n'en avais alors
pour achever ce que j'avais à vous dire. Il n'y a plus d'auteur
aimable que vous, Monsieur; votre style est de l'ancien régime, et
presque du beau siècle passé. Avec quel plaisir on y retrouve cette
urbanité, cette politesse, cette grâce, ces égards pour le public, qui
nous rappellent un monde, une société qui n'est plus!

«Dans tout ce que j'ai lu de vous, je préfère l'observateur à l'homme
qui discute. Le tact qui vous rend éminemment aimable dans le monde,
se retrouve dans tous les objets que vous observez. On dirait
quelquefois que vous ignorez vous-même votre talent. Il semble, chez
vous, tenir au cœur autant qu'à l'esprit; on dirait que c'est
l'honnêteté, la vérité de votre âme qui a passé dans l'esprit pour lui
inspirer cette justesse et cette finesse que l'on admire dans vos
écrits.

«Vos observations sur le ton de la société sont la satire du ton du
jour. J'ai néanmoins regret que vous n'ayez pas daigné peindre la
société d'aujourd'hui. Il y a tant de choses neuves à dire, que je ne
conçois pas que vous ayez pu n'en pas parler. Il n'y aurait sans doute
rien là pour le goût, mais beaucoup pour la pensée.

«Adieu, Monsieur, croyez-moi, avec une estime bien distinguée, votre
obéissant serviteur.»


VI.

LES TRADUCTIONS DU LIVRE DE MEISTER

Les _Souvenirs de mon dernier voyage à Paris_ sont aujourd'hui pour
nous un tableau fidèle et vivant qui ramasse sous les yeux du lecteur
les traits caractéristiques d'un temps glorieux et terrible. On y
voit, dessiné d'une main experte, le lendemain, encore troublé, d'une
crise douloureuse.

Mais à cette époque, les journaux, les lettres, les conversations,
tout était plein de pareilles descriptions; et les détails intimes
qu'on pouvait recueillir de toutes parts, l'accent personnel, le ton
vibrant que les témoins mettaient à leurs récits, faisaient pâlir les
pages, écrites avec une modération voulue, par un étranger, d'esprit
cosmopolite, qui avait mis son effort à rester impartial. D'ailleurs,
Paris se voyait assez lui-même, et n'avait pas besoin d'écouter celui
qui le décrivait: l'ouvrage de Meister ne pouvait pas y avoir de
succès. On s'explique ainsi qu'il n'ait pas eu de seconde édition.

Il faut rappeler aussi qu'au moment où ce livre parvint à Paris,
quelques semaines avant le coup d'État du 18 fructidor, il était en
retard de vingt mois: c'est ce que Pitra, on vient de le voir, a
remarqué tout de suite. Il décrivait un état de choses qui avait déjà
disparu. Comment eût-il pu plaire au public français qui, sans cesse
attentif au cours des événements, ne voyait jamais que le moment
actuel, et n'était préoccupé que de ce qui se préparait pour le
lendemain?

Au public étranger, au contraire, il était agréable d'avoir des
renseignements si nets et de si bon aloi, sur une des phases de cette
terrible Révolution qu'on suivait partout avec des sentiments bien
divers, mais toujours vifs et profonds.

Nous ne savons pas, à vrai dire, si quelques exemplaires du livre de
Meister ont pu passer en Angleterre; les Anglais d'ailleurs se méfient
des continentaux, et tiennent à être informés par un des leurs. Mais
une traduction allemande et une traduction italienne ont paru en 1798.

La traduction allemande[25] est l'œuvre de Jean-Henri-Guillaume
Ziegenbein (1766-1824), pasteur à Brunswick, assez fécond écrivain.
On peut supposer que c'est M. de Féronce qui lui suggéra cette
entreprise, et lui donna les renseignements qui lui ont permis
d'écrire tout au long un certain nombre de noms de personnes que
Meister, suivant une habitude invétérée chez lui[26], n'avait indiqués
que par des initiales. Nous avons suivi le bon exemple que nous
donnait là ce traducteur. C'est tout ce que nous avons à dire sur son
œuvre.

  [25] _Meine letzte Reise nach Paris._ [Zurich.] Orell, Füssli und
  Comp., 1798, in-12, 2 feuillets, 216 pages, et un feuillet pour
  la table.

  [26] Cf. _Lettres de Mme de Staël à H. Meister_, pages 32 et 128.

La traduction italienne est l'œuvre d'un inconnu, qui, au titre du
livre: _Souvenirs de mon dernier voyage à Paris_, a ajouté de son
chef: _Lettres de M. Carnot à M. Mallet-du Pan_[27].

  [27] _Rimembranza dell'ultimo mio viaggio a Parigi, ossia
  carteggio di M. Carnot à M. Mallet-Dupan._ Berna, 1797, 119 p.
  in-8.--Le nom de Berne est sans doute une indication fausse,
  faite en vue de dépister ceux qui auraient voulu savoir où et par
  qui la traduction avait été faite.

Le traducteur italien attribue donc au grand Carnot les _Souvenirs_,
qui sont anonymes dans l'original. _Per tutto vi si scorge_, dit-il de
ce livre, _il carattere maestoso e liberale del suo autore_. Il aurait
dû voir que les qualifications élogieuses qu'on lit à la fin de la
lettre X, eussent été singulièrement déplacées sous la plume de
Carnot, et qu'elles suffisaient à écarter son hypothèse.

On ne sait si le traducteur a été dupe de sa propre imagination, ou de
quelque ami qui a pu lui donner un renseignement erroné,--ou s'il a
voulu, de propos délibéré, en vue de la vente, accroître l'intérêt de
l'ouvrage en l'attribuant à un personnage célèbre. Quoi qu'il en soit,
en adoptant ou en choisissant le nom de Carnot, que d'ailleurs Meister
a justement loué, il oubliait les déclarations si nettes du
commencement de la première lettre: idées et sentiments entièrement
étrangers à tous les membres de la Convention.

Il se rapprochait davantage de la vérité, en nommant Mallet-du Pan, au
lieu de M. de Féronce, comme celui à qui les lettres étaient
adressées. Mallet-du Pan et M. de Féronce étaient tous deux d'origine
genevoise; si le dernier était né en Allemagne et y occupait une place
importante, c'est à Genève qu'il avait fait ses études[28]. Tous deux
étaient, comme Meister, familiers, par leurs traditions et leurs
souvenirs, avec l'idée d'une liberté qui sait observer le respect de
l'ordre établi.

  [28] Le registre de l'Académie de Genève le mentionne à son
  entrée dans l'auditoire de Belles-lettres (mai 1740) et dans
  l'auditoire de Philosophie (mai 1742).

L'anonyme italien a traduit assez littéralement l'ouvrage de Meister;
un puriste lui pourrait reprocher beaucoup de gallicismes, à ce que
nous dit un connaisseur. Il a laissé de côté une partie des notes de
son auteur; trois notes, qu'il a ajoutées de son chef, sont
insignifiantes.

En tête du livre, il a placé une préface boursouflée, pas très claire,
précieuse cependant, parce qu'elle donne une idée de l'impression que
le livre a pu faire chez les Italiens, à un moment où leur pays venait
d'être bouleversé par le général Bonaparte. En conséquence, nous avons
traduit, ou plutôt paraphrasé, ces deux ou trois pages:

«Ce livre est assurément le plus honnête et le plus instructif que je
puisse offrir au public, en vue de détromper les mortels aveuglés et
stupides.

«On n'y trouvera pas ces sarcasmes, ces blâmes, ces plaisanteries
obscènes qu'amoncellent avec empressement tous les écrivailleurs de
notre âge, qui font ainsi à la bonne cause plus de tort que d'honneur.
Loin de là, l'auteur de cet ouvrage y montre un jugement élevé, qui
perce les plus épaisses ténèbres pour mettre la vérité en lumière,
cette éloquence victorieuse et mâle qui sait maîtriser tous les
cœurs. Sa manière de s'exprimer est candide et modeste: qualités sans
lesquelles, en parlant de politique et d'histoire, on tombe dans le
vilain ton qui est celui d'un sectaire, d'un méchant.

«On découvre partout dans ce livre le caractère noble et libéral de
l'auteur; toutefois, quand il vient aux sujets les plus pénibles, il
emploie cette arme du ridicule qui est si difficile à manier, mais si
terrible pour combattre le fanatisme:

                              Ridiculum acri
    Fortius ac melius.... plerumque secat res[29].

  [29] Horace, _Satires_, I, x, 14-15.

«Le style est piquant et plein de charme, en sorte que la lecture de
l'ouvrage est des plus agréables. Mais, que celui qui ouvre ce livre
sache tout d'abord qu'il n'est pas fait pour plaire aux fanatiques, de
quelque parti qu'ils soient. Et certes, sans ce caractère
d'impartialité, je n'eusse pas voulu le traduire, moi qui ai le
fanatisme en horreur! On y trouvera comme un modèle de la manière dont
il faut raisonner sur une grande révolution politique, en envisageant
les principes d'abord, les personnalités ensuite; en s'appliquant à
bien discerner les vrais sentiments des acteurs du drame, au milieu de
spectacles horribles, où sont confondus innocents et coupables, où les
crimes des méchants semblent compromettre la vertu même.

«Quand les opinions admises sont appelées à de grands changements,
quand les principes reconnus sont bouleversés par les révolutions, en
sorte qu'on se sent comme transporté dans un autre monde, où le mieux
semble être de renoncer à avoir du caractère, et de prendre à chaque
instant le masque nouveau que réclame la fortune changeante, alors de
vrais Brutus sont appelés oppresseurs de la liberté latine, alors on
entend faire l'apologie de Catilina!

«Notre auteur a su éviter un écueil contre lequel sont venus échouer
tous ceux qui ont écrit sur la Révolution française, et qui n'ont
droit qu'à la désignation de _contre-révolutionnaires_: on ne trouve
pas chez eux un jugement sain sur les affaires politiques.

«On doit reconnaître que le style de notre auteur, en certains
endroits[30], a quelque chose d'oraculeux, et trahit un esprit
romanesque qui ne s'accorde pas avec un sujet aussi élevé. Mais je
crois y voir un effort pour relier les théories de l'auteur et les
faits, pour jeter un pont entre des idées, qui autrement sembleraient
contradictoires ou funestes à la société.

  [30] Le traducteur italien a ici en vue un paragraphe qui est au
  milieu de la première lettre: «Je ne dissimulerai point
  encore....»

«Je me résume en disant que l'auteur semble avoir voulu être calme
dans un sujet qui met les passions en jeu; il a eu en vue un avenir
heureux, et s'est attaché à écarter les fantômes que crée
l'inquiétude; il a recherché tout ce qui est pur, doux, magnanime, en
repoussant les idées fausses, serviles et désordonnées. Plût à Dieu
qu'il y eût beaucoup de partisans de ces grandes et nobles
aspirations! Ames tendres et vertueuses, c'est la paix que vous devez
appeler de vos cris, une paix éternelle, qui console le pauvre genre
humain. Ah! ce devrait être l'unique vœu de tous les cœurs!

«Et vous, imaginations échauffées, c'est par vous seules que
l'humanité est en proie aux tourments!»

Une traduction tout à fait littérale de ce morceau n'eût fait que le
rendre encore plus ridicule, et notre paraphrase ne nous satisfait
qu'à moitié. Cette préface est l'œuvre d'un inconnu, à la tête
échauffée, et qui garde néanmoins la prudence, la réserve que des
siècles de servitude avaient rendues innées aux Italiens de son temps.
Il parle, et on a peine à savoir ce qu'il a voulu dire. Il faut le
deviner, au risque de s'égarer.

Mais ce bouillonnement d'idées troubles est un symptôme frappant de la
fermentation qu'avaient créée en Italie le spectacle de la Révolution
française, la marche victorieuse de l'armée de Bonaparte, et
l'établissement de républiques éphémères.

       *       *       *       *       *

Pendant toute la durée du XIXe siècle, les _Souvenirs de mon dernier
voyage à Paris_ n'ont été mentionnés que par un seul écrivain, M.
Taine, qui n'a pas su en identifier l'auteur. Dans les _Origines de la
France contemporaine_, aux tomes II et III de _la Révolution_, notre
Meister, qui est cité seize fois, est toujours nommé Meissner. L'Index
qui termine le tome dernier des _Origines_, indique ce nom avec plus
de détails: «MEISSNER (Auguste-Gottlieb), littérateur allemand.»--Ce
Meissner (1753-1807) a fait des romans et d'autres ouvrages; on a ses
œuvres en 36 volumes in-8.

L'erreur de Taine a été relevée par M. Aulard (_Taine, historien de la
Révolution française._ Paris, 1907, p. 210).

Sainte-Beuve, qui n'a pas connu les _Souvenirs_, a toujours parlé de
Meister avec éloges: «Homme aimable, dit-il, écrivain distingué en
français, et qui n'avait pris du XVIIIe siècle que ce qu'il avait de
fin et d'honnête.»--Et ailleurs: «Un auteur à qui la France doit un
souvenir, puisqu'il est du petit nombre des étrangers aimables qui
ont le mieux écrit en français[31].»

  [31] _Causeries du lundi_, t. V, 8 mars 1852, et t. IX, 14
  novembre 1853.

Quoique Henri Meister ait publié des vers, des nouvelles, un roman,
des dialogues, des _Lettres sur l'imagination_, et d'autres ouvrages
encore, son vrai talent était celui de l'observation: c'était un
excellent informateur. Pendant vingt ans, 1773-1792, il a suivi le
mouvement de la littérature française avec précision, et l'esprit sans
cesse éveillé: le tableau qu'il en a laissé est encore et sera
toujours consulté avec fruit.

Mais son chef-d'œuvre est le livre que nous rééditons. A l'une des
étapes de la Révolution, il a pu saisir sur le vif un des aspects
mouvants de cette ville de Paris où s'était déroulé le grand drame.
Pendant que les acteurs n'étaient occupés que de leur rôle et de leurs
adversaires, tandis que les spectateurs ne songeaient qu'à deviner
quel dénouement allait venir, Meister a appliqué toute son attention à
bien voir, à se rendre un compte exact de ce qui se passait sous ses
yeux, à prendre un rapide croquis du moment fugitif; il en voulait
fixer les traits, pour quelques amateurs étrangers seulement, car il
était modeste et n'avait pas en vue la postérité. Celle-ci est venue
cependant, et nous croyons qu'elle saura lui rendre justice.




    VOYAGE A PARIS
    VERS LA FIN DE 1795

    A M. F. DE R. (_Féronce de Rothenkreuz._)

    J'ai revu ce Paris, que j'avais tant aimé....




    SOUVENIRS
    DE
    MON DERNIER VOYAGE
    A PARIS


AVERTISSEMENT

Je n'ai peint, ou plutôt, je n'ai voulu peindre de la France qu'un
seul moment, celui dans lequel je l'ai revue. Ce moment, dont le
souvenir m'a paru, sous plus d'un rapport, utile à conserver, diffère
sans doute également de tous ceux qui l'ont précédé, de tous ceux qui
l'ont suivi; mais on ne doit le trouver en contradiction avec aucun;
car je suis bien trompé si l'on n'y voit pas toujours, quoique dans
une crise fort singulière, le développement des mêmes principes,
l'influence naturelle du plus grand, du plus terrible de tous les
phénomènes politiques, sur le caractère ineffaçable du plus léger, du
plus étonnant de tous les peuples.

Pour me montrer impartial, je n'ai point affecté de cacher mes
opinions particulières, mes affections personnelles; mais je ne pense
pas leur avoir jamais permis d'altérer la bonne foi de mes
observations. C'est le seul mérite dont j'ose être jaloux, le seul que
je m'affligerais encore de voir disputer à mes faibles écrits.




LETTRE PREMIÈRE


Des intérêts de fortune me rappelaient depuis longtemps à Paris; ce
motif, grâce aux circonstances, devenu malheureusement fort léger,
était soutenu par le besoin pressant de revoir les amis que m'avait
laissés la Révolution; il s'y mêlait encore une extrême curiosité de
vérifier par moi-même les rapports si divers que j'avais entendu
faire, depuis quelques années, des changements arrivés dans
l'intérieur de la France.

Vous voulez, Monsieur[32], que je vous rende un compte fidèle de mes
observations; je vous le dois sans doute à plus d'un titre, et je vous
promets bien de ne vous dire que ce que j'ai cru voir; mais comme on
ne peut voir, hélas! qu'avec ses yeux, c'est-à-dire avec les
préventions à travers lesquelles on regarde et l'on examine tout,
peut-être n'est-il qu'une manière de tromper un peu moins ceux qui
daignent nous écouter; c'est de leur exposer d'abord avec beaucoup de
franchise ces mêmes préventions, ou, si l'on veut s'exprimer plus
poliment sur son propre compte, la véritable disposition où l'on
croyait être à l'égard des objets que l'on a pris à tâche de
considérer.

  [32] Une fois décidé à écrire sous forme de lettres le récit de
  son voyage, Meister avait choisi M. Féronce de Rothenkreuz,--ou,
  comme on disait habituellement, M. de Féronce,--premier ministre
  du duc de Brunswick, pour être le correspondant idéal auquel il
  pensait en écrivant.

  Le nom de M. de Féronce revient souvent dans les lettres de
  Benjamin Constant, au temps de son séjour à la cour de Brunswick.

En suivant cette maxime, je commencerai, Monsieur, par vous dire
franchement que je déteste et détesterai toujours les révolutions. Le
mal qu'elles produisent est certain; le bien qui peut en résulter
tient à une suite de chances trop périlleuses, trop indépendantes des
calculs de notre sagesse et de notre prévoyance.

Tout homme qui se croit appelé par la destinée à faire une grande
révolution, sera donc toujours, à mon sens, un être fort dangereux et
fort immoral[33], dût-il porter le nom le plus vénéré du monde; il
risque de faire le malheur et le désespoir de toute une génération; le
fruit qu'il en attend pour les générations futures sera peut-être
également perdu pour elles, et peut-être aussi l'eussent-elles obtenu
par des sacrifices moins sensibles, moins douloureux, je dirais
volontiers, moins impies, moins parricides. N'est-ce pas le nom qu'il
faut donner aux mesures qui, pour faire la fortune prétendue des
enfants, condamnent les pères aux horreurs d'une vie misérable, d'une
mort prompte, ou d'un long supplice?

  [33] Jésus-Christ,--on ne le considère ici que sous des rapports
  purement historiques,--Jésus-Christ, Socrate, Confucius, n'ont
  point fait de révolution; et les deux premiers ne périrent
  peut-être si malheureusement, que parce qu'ils ne voulurent pas
  en faire.--Rousseau, l'un des grands oracles de la Révolution
  française, a dit qu'il ne connaissait point de révolution qui ne
  fût trop achetée par l'effusion du sang d'un seul homme. (_Note
  de Meister._)

Mais, cela dit une fois, je tâcherai, s'il est possible, de ne plus le
répéter. Il ne s'agit pas, dans ce moment, de savoir si l'on devait
faire une révolution en France, ou non; elle est faite, elle est
entreprise du moins, avec des frais immenses, les ressources du monde
les plus extraordinaires; et c'est surtout en politique qu'il ne faut
jamais, je pense, vouloir partir que du point où l'on est. _Quel
marin_, disait M. de Pange, _s'imposerait la loi de faire toujours les
mêmes manœuvres, quel que fût le vent?_ Rien de plus naturel, sans
doute, mais rien de plus vain que de stériles regrets sur le passé.

Depuis la chute de l'horrible dictature de Robespierre, j'avais cru
reconnaître dans les procédés de la Convention des efforts assez
soutenus pour ramener, ou pour suivre l'opinion publique, vers les
grands principes de l'ordre et de la justice. Le système du
vandalisme[34], les profondes théories de rapine et de brigandage,
auxquelles on avait associé si longtemps les beaux noms d'égalité, de
liberté, de droits de l'homme, le ridicule projet de la république
universelle, l'épouvantable manie du _propagandisme_, toutes ces
folies si funestes et si révoltantes, me paraissaient à peu près
abandonnées. Je ne craignais plus de voir anéantir la civilisation de
la plus belle contrée de la terre, et peut-être avec elle le repos et
le bonheur de l'Europe entière. Je m'étais persuadé que tant de
factions diverses, parvenues tour à tour à devenir le parti
gouvernant, toutes avaient appris enfin de leur propre expérience que
l'esprit du jacobinisme est, par sa nature même, destructif de toute
espèce de gouvernement; qu'à côté d'un institut aussi désorganisateur,
la république la plus démocrate ne se soutiendrait pas mieux que la
monarchie la plus illimitée.

  [34] Connaissez-vous une prédiction plus claire du vandalisme,
  que celle-ci?

  «Je ne veux point entrer dans des détails odieux pour les États et
  pour les particuliers, et je me contenterai de dire que l'esprit
  philosophique qui rend les hommes si raisonnables et, pour ainsi
  dire, si conséquents, fera bientôt d'une grande partie de l'Europe
  ce qu'en firent autrefois les Goths et les Vandales: supposé qu'il
  continue à faire les mêmes progrès qu'il a faits depuis
  soixante-dix ans. Je vois les arts nécessaires négligés, les
  préjugés les plus utiles à la conservation de la société,
  s'abolir, et les raisonnements spéculatifs préférés à la pratique.
  Nous nous conduisons sans égards pour l'expérience, le meilleur
  maître qu'ait le genre humain, et nous avons l'imprudence d'agir
  comme si nous étions la première génération qui eût su raisonner.»

  (_Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture_, par
  l'abbé du Bos, 2e partie, section 33; édition de 1740.)

  A propos de prédiction, en est-il une plus remarquable encore que
  celle-ci, sur les succès du robespierrisme?

    Quivi una bestia uscir della foresta....

  (_Orlando furioso_, chant 26, stances 31 et suivantes.) (_Note de
  Meister._)

J'avouerai même qu'avec tous ses défauts, la mauvaise organisation de
son pouvoir exécutif, l'organisation plus défectueuse encore de ses
assemblées primaires, la Constitution proposée par le comité des Onze
me paraissait au moins plus conséquente et moins antisociale que les
trois[35] qui l'avaient précédée; je me disais enfin:

«La philosophie vient de former l'entreprise la plus hasardée qu'on
ait jamais osé tenter[36]; elle a réussi, du moins sous quelques
rapports; elle nous a montré des prodiges de puissance et de
destruction. Il est vrai que pour parvenir à son but, elle n'a pas
craint d'engager dans ses intérêts tous les crimes d'une populace
effrénée; elle n'a pas craint d'appeler à son secours les passions les
plus odieuses, celles de la haine et de la vengeance, tous les excès
du fanatisme, toutes les violences de la tyrannie la plus injuste et
la plus cruelle, les perfidies et les ressources du despotisme le plus
ingénieux et le plus subtil. Tous les tyrans ensemble n'ont peut-être
pas fait répandre autant de soupirs et de larmes, qu'elle en a fait
verser à la nation la plus douce et la plus gaie de l'Europe[37]. Le
sol le plus heureux de la terre, elle l'a couvert de victimes et de
débris, de sang et d'horreur; mais ce même sol, elle l'a pourtant su
défendre contre la réunion de puissances la plus formidable; ce même
sol qu'elle a souillé de tant d'opprobre et de forfaits, elle l'a
pourtant entouré de conquêtes, de gloire et de forces invincibles!»

  [35] Deux de ces trois constitutions sont celles de 1791 et de
  1793. Nous ne savons pas si pour arriver au chiffre de trois, il
  faut compter l'ancien régime, ou bien l'état de fait qui s'était
  établi quand on eut ajourné l'application de la Constitution du
  24 juin 1793.

  [36] Rien ne contribua davantage au succès de cette entreprise,
  que la presque impossibilité d'y croire. Ne fallait-il pas avoir
  et l'esprit et le cœur étrangement faits, pour oser prévoir tous
  les crimes d'un parti, tout l'aveuglement, toute l'ineptie des
  autres; l'extrême avilissement de tous; une banqueroute
  effrontée, sous le prétexte de rétablir les finances; des
  extorsions sans exemple, sous le prétexte de soulager le peuple
  du poids des impôts; un despotisme inouï, sous le prétexte de
  fonder pour la première fois la véritable liberté; le triomphe du
  vandalisme, au milieu d'un siècle de lumières; celui de la
  cruauté la plus inouïe, au milieu des mœurs les plus douces;
  celui de la lâcheté la plus révoltante sur le peuple
  naturellement le plus brave et le plus généreux? Ah! qui voudrait
  se féliciter d'avoir été prophète à ce prix! (_Note de Meister._)

  [37] Comment nier que c'est à la philosophie qu'appartiennent
  tous les honneurs de la Révolution? Les hommes qui l'ont
  préparée, les hommes qui l'ont faite, les hommes qui l'ont
  conduite, ne s'appelaient-ils pas philosophes, depuis Rousseau
  jusqu'à Robespierre, depuis Condorcet jusqu'à Marat? Et de quel
  droit en effet leur refuser ce titre? Robespierre lui-même, ce
  monstre altéré de larmes et de sang, ne s'était-il pas fait
  connaître dans la première législature par un rapport très
  philosophique, très philanthropique, sur l'abolition de la peine
  de mort? Il est plus évident encore que c'est sous la bannière
  des principes philosophiques, que la Révolution s'est montrée,
  qu'elle a combattu, qu'elle a triomphé. Ses efforts ont eu
  constamment pour objet la destruction de tous les préjugés
  politiques et religieux. C'est dans la destruction même de ces
  préjugés, qu'elle a prétendu trouver ses armes, ses moyens, ses
  plus puissantes ressources. Voilà ce qui la distingue
  essentiellement de toutes les révolutions connues. Mais on me
  dira: «Comment osez-vous attribuer à la philosophie ce long amas
  de forfaits et de malheurs?»--Avec autant de raison qu'en eut
  Lucrèce pour s'écrier:

    Tantum religio potuit suadere malorum!

  Rousseau veut bien convenir (_Émile_, livre premier, _in medio_)
  que la médecine ne ferait jamais de mal, si elle pouvait venir à
  notre secours sans le médecin. A la bonne heure! Convenons de même
  que la philosophie et la religion n'auraient jamais fait que du
  bien, si elles avaient pu venir à notre secours sans les
  philosophes et sans les prêtres. Mais tant qu'ils viendront
  ensemble, il y aura beaucoup à craindre. Quelque devise que porte
  le drapeau sous lequel on fait marcher le pauvre genre humain, ce
  sont toujours ses propres passions, ou celles de ses chefs, qui le
  guident et l'entraînent. Je m'obstine donc à dire qu'après les
  crimes et les malheurs de la Révolution, faite au nom de la
  philosophie et par les philosophes, il est trop prouvé que
  désormais les prêtres et les philosophes n'auront plus rien à se
  reprocher. (_Note de Meister._)

  _C'est à la philosophie qu'il faut faire honneur de tout ce qui
  s'est passé à la Révolution._ C'est ainsi que nous comprenons la
  première phrase de cette note, qui paraît au premier abord un peu
  étrange.

Je ne perds point de vue ici cette chaîne imposante de lignes et de
forteresses qui s'étend depuis Dunkerque jusqu'à Landau; je n'oublie
point les grandes ressources qui restaient de l'ancien régime dans le
corps du génie et de l'artillerie; je sais que, sous ce point de vue,
on peut dire avec beaucoup de raison que la République dut avant tout
la plus sûre défense de ses limites à l'ambition de Louis XIV, au
génie de Vauban, à la sagesse de Gribeauval[38], à l'ingénieuse
sagacité de ses élèves. Mais, pour être impartial, il faut laisser une
grande part des succès aux terribles mesures du génie révolutionnaire,
à l'enthousiasme républicain, aux talents distingués de quelques
généraux qui, dans toute autre circonstance, n'eussent peut-être
jamais trouvé l'occasion de se signaler avec tant d'éclat et de
bonheur.

  [38] M. de Gribeauval avait été longtemps, et jusqu'à sa mort en
  1789, placé à la tête de l'artillerie française, qu'il avait mise
  sur un excellent pied.

Cependant, quel est donc le but qu'annoncèrent les premiers efforts de
cette philosophie si nouvelle dans ses projets, si dévastatrice dans
ses moyens? Celui de régénérer une nation corrompue, de forcer, par
son exemple et par ses succès, tous les gouvernements à rétablir la
prospérité de l'ordre social sur des bases plus pures et plus solides.

Écartons un moment de ce projet tout ce qu'il a de plus chimérique et
de plus extravagant: nous verrons que le grand secret de ces sublimes
théories se borne à ces deux points essentiels: celui d'introduire
partout le gouvernement représentatif, celui d'en exclure toute espèce
de droit héréditaire.

J'ose penser qu'ainsi même réduit aux termes les plus simples et les
plus raisonnables, ce nouveau système pourrait bien n'être qu'une
brillante erreur: 1º parce qu'il n'est point de constitution qui
puisse convenir également à tous les peuples; 2º parce qu'il est aussi
cruel qu'absurde d'imaginer qu'on puisse faire changer à une nation de
lois et de coutumes, comme on change de coiffure et d'habits; 3º parce
que le principe d'hérédité me paraît tenir à la puissance même des
choses, et surtout à la série naturelle de nos sentiments et de nos
affections.

Je ne dissimulerai point encore que tous les frais de la terrible
expérience étant faits, tous les malheurs et tous les crimes qui
devaient en assurer le succès étant accomplis, j'osai presque désirer,
pour l'instruction des races futures, que l'on permît à ceux qui
n'avaient pas frémi de l'entreprendre, de l'achever à leur gré.
Seulement, je pleurais encore de regret qu'une si cruelle expérience
n'eût pas été tentée aux extrémités de l'Afrique ou de l'Asie, plutôt
que dans l'aimable pays auquel j'avais attaché tous mes romans de
bonheur: romans qui ne s'arrangeaient guère, comme vous pouvez croire,
avec les sombres rêveries de nos modernes Lycurgues.

Voilà bien naïvement, Monsieur, dans quelle disposition d'âme je me
trouvais relativement à l'état actuel des choses, au moment où je
repartis pour la France.

C'était au commencement de septembre 1795, car il importe aujourd'hui
plus que jamais de marquer avec exactitude la date de ses
observations. J'entrai sur le territoire de la nouvelle République par
Bourglibre[39], Gros-Kems, et je gagnai la route de Nancy, qu'on
m'avait indiquée comme la meilleure à tous égards, pour l'entretien
des chemins, pour la commodité des auberges et pour le service des
postes; on y trouve, en effet, des chevaux partout; il ne s'agit que
de les attendre avec patience et de les payer de bonne grâce, suivant
la fantaisie particulière de chaque maître de poste, tantôt en argent,
tantôt en papier, depuis 30 fr. en assignats, par cheval, jusqu'à 4
fr. en espèces.

  [39] Bourglibre est le nom dont, au temps de la Révolution, on
  avait affublé Saint-Louis, la première localité alsacienne qu'on
  rencontre en partant de Bâle.

  Gros-Kems, au bord du Rhin, est à douze kilomètres au nord de
  Saint-Louis. Le petit Kems est sur la rive badoise du fleuve.

Je ne sais si vous connaissez les environs de Sainte-Marie-aux-Mines,
à l'entrée des Vosges, où, après avoir traversé quelques plaines de
l'Alsace, on croit se retrouver tout à coup dans les montagnes de la
Suisse. Si vous saviez, Monsieur, quel intérêt ont repris à mes yeux
les sites agrestes de ma patrie, vous me pardonneriez la douce
surprise que me causa l'aspect de cette contrée que je n'avais jamais
vue; elle réveilla dans mon imagination une foule de souvenirs tendres
et mélancoliques, dont un beau clair de lune augmentait encore dans ce
moment le charme et l'illusion. Mais je comprends à merveille que ce
n'est point des impressions de ce genre dont vous désirez que je vous
entretienne. Vous m'excuserez plutôt de vous dire un mot de mon
admiration pour les détours et retours ingénieux de la superbe
chaussée et des magnifiques ponts, au moyen desquels on a rendu si
facile le passage d'une chaîne de monts très hauts, très escarpés,
couverts d'énormes masses de rochers, et coupés encore en tout sens
par des précipices, des torrents et de profondes ravines. Pourquoi
n'est-ce pas avec la même patience, avec le même génie que l'on
s'applique à surmonter les obstacles qui ne manquent jamais de
s'opposer aux révolutions utiles? Cette route importante n'est pas
nouvelle; mais, à la manière dont elle est conservée, il faut qu'elle
soit bien entretenue, ou qu'elle ait été construite avec un soin
extrême. En général, tous les grands chemins que j'ai parcourus
étaient fort peu dégradés; dans quelques endroits même, on voyait des
traces de réparations faites récemment, et des dispositions pour en
faire de nouvelles. Tout n'est donc pas détruit, et comment l'ouvrage
d'une si longue période de richesse et de puissance pourrait-il l'être
déjà? Je ne puis vous exprimer, Monsieur, combien j'admire, combien je
vénère ces grands établissements d'utilité publique, dont la durée
résiste à toutes les vicissitudes du gouvernement, de l'opinion, des
siècles; quelque trésor, quelque sacrifice qu'il en ait coûté, le
résultat est si beau, si grand, qu'on ne saurait trouver qu'il soit
acheté trop cher.

Dans toute l'étendue des pays que mes yeux ont pu découvrir, les
terres paraissent assez bien cultivées; je n'en veux pas conclure
qu'elles le soient également partout; le contraire est trop bien
prouvé par les énormes dévastations de la Vendée, de quelques
départements voisins des frontières, et de plusieurs cantons des
provinces du Midi; mais je conçois que différentes circonstances ont
empêché que l'agriculture en France n'ait souffert autant qu'il y
avait lieu de le craindre.

En supposant que la guerre ait enlevé, comme on le présume, un grand
cinquième, et peut-être plus, de la population vouée communément à la
culture des terres[40], ce vide effrayant paraît avoir été suppléé, du
moins en grande partie, par d'autres bras plus faibles, mais dont
l'activité constante s'est vue aiguillonnée encore, d'abord par
l'intérêt d'une jouissance nouvelle, par l'espoir de ne plus partager
le fruit de leurs peines avec l'avidité fiscale, ensuite par
l'impérieuse nécessité de la terreur, ou de l'extrême besoin. Il est
assez ordinaire de voir des femmes conduire seules la charrue, ou
n'avoir pour aides que des vieillards et des enfants. Ce qui dut
manquer aussi, depuis quelques années, au succès des travaux
rustiques, c'est sans doute l'engrais, le secours des bestiaux dont la
France s'est trouvée excessivement dépourvue par la prodigieuse
consommation qui s'en est faite dans les armées de la République; et
c'est bien, je crois, une des causes les plus remarquables de la
disette effective dont souffre aujourd'hui l'intérieur du pays; il
faut se rappeler cependant l'immensité des approvisionnements tirés de
l'étranger à tout prix; il faut se souvenir encore qu'il est beaucoup
de terres en France dont la fécondité n'exige pas autant d'engrais
qu'ailleurs, parce qu'elles sont naturellement grasses et légères.

  [40] Pour donner une idée de l'énorme multitude d'hommes
  sacrifiés dans cette malheureuse guerre, je ne rapporterai qu'un
  fait. Un bon républicain, chargé pendant quinze mois des
  approvisionnements de l'armée de la Vendée, m'a protesté que, sur
  200,000 hommes qu'il avait vus se précipiter dans ce gouffre, il
  n'en était pas ressorti plus de 10,000. (_Note de Meister._)

Je dois ajouter qu'il est au moins quelques contrées, comme aux
environs de Ligny, de Bar-sur-Aube, où l'on voit encore des troupeaux
assez nombreux de vaches, de moutons, et même de chevaux.

Je ne sais si la moindre quantité d'hommes, dans les villes et dans
les campagnes, fait ressortir davantage le grand nombre des enfants;
mais il me semble que je n'en ai jamais tant vu. Ceci me rappelle une
autre observation qui n'est peut-être pas à négliger ici; c'est que,
quoique la masse monstrueuse des armées françaises ait dû épuiser
toutes les classes de la population, il n'en est pas moins certain
qu'aucune guerre moderne n'a tiré plus de ressources des villes. C'est
dans les villes, à commencer par la capitale, que se formèrent,
et que subsistent encore tous les grands foyers du fanatisme
révolutionnaire. Le charme de l'uniforme, des plumes, de la cocarde,
enivra d'abord la vanité de tous nos bourgeois beaucoup plus
empressés, du moins alors, de s'égaler à la noblesse militaire que de
s'élever à l'austère dignité de citoyen. La guerre déclarée tout à
coup, comment reculer, sans craindre la honte ou le ridicule? Ceux que
l'ambition et le point d'honneur n'auraient pas poussés hors de leurs
foyers, en furent chassés ensuite par la terreur; car ce n'est point
exagérer, de dire que depuis le 2 septembre 1792, jusqu'au 9
thermidor, la plupart des habitants des villes durent trouver dans les
camps plus de moyens de subsistance, et plus de sécurité même, que
dans l'enceinte de leurs murs.

Grâce à cette terrible circonstance, les réquisitions, devenues plus
abondantes et plus faciles dans les cités, ont épargné du moins aux
campagnes une partie de l'extrême fardeau que dans d'autres temps
elles eussent supporté, pour ainsi dire, exclusivement. On estime que,
depuis quatre ans, la seule ville de Paris a pu fournir aux armées
plus de 150,000 hommes, moins robustes peut-être que des paysans, mais
d'une intelligence plus exercée, plus lestes, plus adroits et beaucoup
d'entre eux avec plus ou moins de ressources personnelles. Je connais
un père, qui, pour déterminer son fils à partir plus gaiement pour
l'armée, non seulement remplit ses poches d'or, mais assura même à sa
maîtresse, que le jeune homme craignait de laisser dans le besoin, une
rente viagère de cent louis; et ce n'est pas le seul exemple de ce
genre que je pourrais citer.

Au moment où les habitants de la capitale n'obtenaient qu'avec
beaucoup de peine quelques onces de mauvais pain par jour et quelques
livres de viande par mois, les défenseurs de la patrie se trouvaient
approvisionnés avec une abondance qu'aucune armée du monde n'avait
peut-être jamais connue jusqu'ici. Depuis quelque temps, les choses
ont un peu changé. En Alsace du moins, on m'a bien assuré qu'il serait
impossible au soldat de vivre aujourd'hui de ses quinze sous en
assignats et de ses deux sous en monnaie, s'il ne s'emparait pas de
tout ce qui se trouve à sa portée dans les champs et dans les
habitations de son voisinage.




LETTRE II


Sous certains rapports, j'ai trouvé la partie de la France que j'ai
parcourue, fort changée; sous d'autres, je me suis étonné souvent
quelle le fût si peu. Quoique les dévastations du torrent
révolutionnaire se soient répandues partout, et souvent avec la
rapidité la plus incroyable, il est des contrées où elles n'ont laissé
presque aucune trace funeste. J'ai traversé des villages, des villes,
peut-être même des cantons entiers où, se soumettant aux formes
nouvelles, sans passion comme sans murmure, l'influence heureuse de
quelques hommes de bien, de quelques familles considérées, a su
prévenir habilement les manœuvres de l'intrigue, conjurer les
violences de la tyrannie, et maintenir à ce prix l'ordre et la paix.

Le bonheur de ces lieux isolés repose l'âme; c'est pour elle, ce que
seraient pour nos yeux ces couches éparses de gazon, ces bouquets
d'arbres verts que l'on découvre encore, dit-on, de temps en temps, au
milieu des plaines desséchées qu'inondèrent les flots d'une lave
brûlante.

On a pillé, ravagé, détruit beaucoup de châteaux en France; mais il y
en avait un si grand nombre, que ceux qui subsistent encore ne
permettent guère au voyageur de s'apercevoir que ce nombre est
diminué. Sur toute la longue route que je viens de faire, je ne pense
pas avoir aperçu plus de trois ou quatre monuments remarquables de
destruction, dans ce genre. Ce qui a été le moins épargné, ce sont les
couvents, les abbayes, les cloches, et surtout les croix. On n'en
voyait guère en France que dans les cimetières, sur le faîte des
églises; c'est une merveille aujourd'hui d'en rencontrer une; sur la
pointe des édifices publics, on les a remplacées le plus communément
par le bonnet rouge, ou par le drapeau tricolore. Le bruit des cloches
qui m'avait tant ennuyé dans le Brabant, quoiqu'il n'y en ait
peut-être nulle part dont les sons soient aussi brillants, aussi
mélodieux, je l'ai regretté souvent en France; trop continuel, comme
il l'est dans plusieurs pays catholiques, ce bruit devient sans doute
importun; mais son absence totale a, je vous assure, quelque chose de
triste et de sauvage.

Lorsque le temps s'écoule pour nous avec une lenteur si pénible, ce
qui marque d'une manière éclatante les termes par lesquels il se
divise, semble soulager un peu l'imagination. Le son des cloches nous
rappelle d'ailleurs, même dans la plus profonde retraite, que nous ne
sommes point seuls, qu'il est encore des hommes autour de nous, que
les mêmes devoirs, le même culte, les mêmes sentiments rassemblent
quelquefois; c'est une impression de bienveillance, de rapports
religieux, de sociabilité, qui me touche et m'intéresse.

Concevez-vous ici, Monsieur, l'extrême malheur d'un bon catholique aux
bords du Rhin, qui tous les jours entend sonner la messe sur l'autre
rive, et ne l'entend plus sur celle qu'il habite! Je suis convaincu
que cette seule circonstance a décidé l'émigration d'une foule de
pauvres Alsaciens.

A Schlestadt, je vis la première belle église entièrement dépouillée
de tous ses ornements, et transformée en magasin de fourrage. Sans
attacher trop de prix à toutes les pratiques extérieures du culte
religieux, je ne puis vous exprimer combien cet aspect m'attrista. Je
me représentai vivement la profonde douleur de tant d'âmes simples et
pieuses, qui venaient chercher autrefois dans ce temple la consolation
de leurs peines les plus vives, le gage de leurs plus douces
espérances, et qui ne l'y trouvent plus. Combien me parut ridicule et
révoltante l'inscription gravée en grosses lettres sur le frontispice
de ce temple profané:

_Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême, et
l'immortalité de l'âme._

_Égalité, Fraternité, ou la Mort._

Ces trois derniers mots, _ou la Mort_, avaient été rayés à la vérité,
grâce à la clémence mise à l'ordre du jour depuis le 4 prairial[41];
on y avait même substitué: _Humanité_; mais si maladroitement qu'à
travers les lettres du mot consolateur, on apercevait encore trop
distinctement les traits sanglants de _la Mort_. Grand Dieu! quelle
preuve pour l'existence de l'Être des êtres, que l'aveu d'un peuple
qui vient de briser tous les liens d'une autorité légitime, pour se
courber sous le joug honteux du plus féroce et du plus méprisable des
tyrans! Quelle preuve pour l'immortalité de l'âme, que l'aveu d'un
peuple souillé de sang et de crimes, d'un peuple qui n'a pas craint de
fouler aux pieds tout ce qui peut entretenir les espérances de la
vertu, tout ce qui peut consoler l'humanité souffrante!

  [41] La journée dramatique du 1er prairial an III, où Boissy
  d'Anglas montra tant de courage, est celle dont la postérité a
  gardé la mémoire; tandis qu'un contemporain a pu attacher plus
  d'importance au 4 prairial, jour du combat décisif où les
  terroristes furent écrasés.

Le philosophe doit trouver une pareille déclaration aussi vaine
qu'absurde; l'homme religieux doit la trouver plus absurde encore.
N'est-ce pas à ses yeux comme si le peuple français eût déclaré qu'il
reconnaît l'existence du soleil, et le retour des saisons qui
fécondent la terre? _Solem quis dicere falsum audeat[42]?_ Comment
oser démentir l'évidence du soleil!

  [42] Virgile, _Géorgiques_, I, 463-464.

Les proscriptions, les brigandages de toute espèce, l'admirable
théorie de l'égalité qui leur servit de titre ou de prétexte, les
énormes dépenses du plus dissipateur et du plus prodigue des
gouvernements, m'avaient persuadé, je l'avoue, et je m'en sais
aujourd'hui mauvais gré, que d'un côté je verrais moins de richesse et
moins de luxe; de l'autre, plus d'aisance et plus de propreté. Je vous
proteste qu'il n'en est rien; j'ai vu dans les campagnes autant de
misère et de haillons que ci-devant; dans les villes, les symptômes de
l'indigence la plus effrayante, beaucoup plus terribles, beaucoup plus
communs, avec les mêmes inégalités de fortune, quoique manifestées
d'une manière différente, parce que les richesses ont changé de place,
et parce que plus d'un genre de dépense est devenu physiquement
impossible, comme le faste des voitures et des chevaux.

Il est donc vrai, qu'à moins d'introduire dans un pays toute la
sévérité des lois agraires, ou plutôt encore le régime et l'éducation
publique de Sparte, on n'empêchera jamais que le petit nombre ne soit
riche, et le grand nombre, pauvre. Quelque faciles que soient dans
certaines circonstances les moyens d'acquérir, de prendre ou de voler,
il n'y a pourtant jamais que des hommes hardis, astucieux, capables
d'une sorte de suite et d'énergie, ou singulièrement favorisés par le
hasard, qui puissent en tirer un avantage durable; ce ne sera jamais
la grande masse du peuple. En France,--conformément au grand principe
de l'abbé Sieyès: qu'il ne faut pas détruire les propriétés, mais
changer les propriétaires,--on a voulu dépouiller l'ancienne classe
des nobles et des riches; pour y parvenir, il n'est point de moyens de
violence ou d'artifice que l'on ne se soit permis d'employer: mais
qu'en est-il arrivé? L'extravagance et la barbarie des nouvelles lois,
l'injustice et le désordre des mesures autorisées pour les faire
exécuter, ont d'abord commencé par anéantir une grande partie des
richesses nationales pour tout le monde; elles en ont laissé passer
une autre partie fort considérable chez l'étranger; le reste est
devenu la proie d'une foule, qui consume bien plus qu'elle ne jouit.
Tout ce qui de cette manière ne s'est point évaporé, pour ainsi dire,
en vaine fumée, est tombé dans les mains d'un très petit nombre
d'hommes, également avares et cupides. Je ne pense pas qu'il existe un
pays en Europe où il y ait autant de richesses mobilières, qu'il y en
avait en France, non seulement en numéraire effectif, mais encore en
vaisselle, en bijoux de toute espèce, en livres, en tableaux, en
meubles précieux.

Je laisse aux spéculateurs de Londres, de Hambourg, de Livourne, de
Gênes, de Philadelphie, de Bâle, le soin de calculer ce qu'il en est
sorti par les malheurs de l'émigration, par les alarmes et les
besoins, tant des anciens capitalistes que des nouveaux; enfin par les
spéculations mêmes du gouvernement, réduit à tirer de l'étranger, au
change le plus défavorable, tant d'objets de première nécessité. Je
consens même qu'on en déduise, le plus scrupuleusement du monde, tout
ce qu'en ont pu faire rentrer les conquêtes du Brabant, de la Savoie
et de la Hollande; je suis convaincu qu'en dernier résultat, le
déficit, trop réel pour la France, n'en présentera pas moins la somme
la plus effrayante.

Les vices qui corrompent le bonheur de la société peuvent exister dans
toutes les classes; mais il en est cependant qui semblent appartenir à
l'une plutôt qu'à l'autre. L'indigence et la richesse ont chacune des
moyens de nuire et de servir qui leur sont propres. La classe de la
société la plus pauvre est, en général, la plus utile et la plus
laborieuse; mais les passions dont certaines circonstances la rendent
susceptible peuvent devenir extrêmement funestes; et, dans un état de
désordre, elle est aussi, par la nature même des choses, celle qui
consomme et détruit le plus rapidement. Elle jouit sans réserve, sans
prudence; et de ce qu'elle amasse, elle en est plus avare qu'aucune
autre. La classe la plus riche est, en général, la plus paresseuse, la
plus inutile; mais, comme elle est toujours la moins nombreuse,
l'influence de ses vices ne peut s'étendre au delà de certaines
limites; mais, quelque injustes et quelque impétueuses que soient
souvent ses passions, il est moins impossible de les contenir et d'en
circonscrire les ravages; elle a, par la nature même des choses,
l'habitude et l'intérêt de l'esprit conservateur; et sa manière de
jouir est encore celle qui peut contribuer le plus à la circulation
des richesses, au progrès de l'industrie et des arts. La classe
mitoyenne est sans doute celle qui nous offre le plus de vertus, le
moins d'inconvénients, le plus de bonheur réel. Mais notre nouvelle
philosophie en daignera-t-elle voir la véritable raison? C'est que la
destinée lui laisse évidemment moins de puissance et moins de liberté
qu'aux deux autres[43]. Ah! les forfaits dont nous avons été témoins
nous permettent-ils d'en douter? L'homme a besoin de liens et de
guides; ce n'est point par le sentiment de ses droits, c'est par celui
de ses devoirs, qu'il peut conserver son intégrité morale et la paix
de son cœur.

  [43] On est surpris, au premier abord, en lisant que le pauvre
  est plus libre, aux yeux de Meister, que l'homme des classes
  moyennes.

  Mais le fait est qu'il échappe plus facilement à sa famille, à ses
  amis, à son entourage, qui le perdent de vue quand il passe dans
  un autre pays, ou seulement dans une autre ville; tandis que
  l'homme des classes moyennes est toujours suivi par l'œil des
  siens et ne peut échapper à leurs jugements, ni se soustraire
  facilement à l'influence de leurs opinions.

Combien la vérité de toutes ces réflexions ne m'a-t-elle pas été
confirmée par le spectacle affligeant de l'espèce de guerre à mort qui
menace d'éclater dans ce moment, en France, entre les habitants des
campagnes et ceux des villes, entre les cultivateurs propriétaires, et
les hommes réduits à la nécessité de conquérir tous les jours leur
subsistance à force de travail et d'industrie.

On ne saurait nier, je pense, que la classe des petits propriétaires,
en France, ne soit un peu plus considérable aujourd'hui qu'elle ne
l'était avant la Révolution. Mais cet accroissement n'est pas, à
beaucoup près, d'une aussi grande importance que l'on pourrait le
présumer. Toutes les terres dont la nation s'est adjugé si
généreusement l'héritage, ne sont pas encore vendues. De celles qui le
sont, les unes furent acquises d'abord par des négociants, par des
capitalistes que les circonstances forcèrent à réaliser ainsi les
fonds de leur commerce ou de leur portefeuille; d'autres sont devenues
le butin d'un petit nombre d'intrigants qui trouvèrent, dans les
malheurs mêmes d'un grand bouleversement, des chances de fortune aussi
rapides qu'inouïes. De riches fermiers ont dû saisir également une
occasion si favorable d'acquérir ou d'accroître la propriété des
domaines dont ils connaissaient le mieux la valeur et les convenances;
le reste seulement, et vous concevez que ce doit être la moindre
partie, a pu tomber entre les mains d'hommes industrieux, et
jusqu'alors sans aucune propriété.

Il ne serait donc pas impossible que le nombre de ces nouveaux
propriétaires se trouvât presque balancé par celui des anciens
propriétaires qui ne le sont plus, dont tous ne sont pas émigrés ou
guillotinés, ou dont il reste encore dans la République des héritiers
ou des représentants plus ou moins dignes de pitié. Le seul fait que
l'on ne saurait contester, c'est que les propriétés territoriales de
la France sont, en général, plus divisées qu'elles ne l'étaient
ci-devant. Mais, pour être impartial, il faut ajouter tout de suite
qu'une grande partie au moins de ces divisions et de ces partages n'a
pas tourné au profit du pauvre. Les journaliers du fermier ne sont pas
payés comme l'étaient ceux des ci-devant seigneurs, encore moins
peut-être que ceux du clergé. Avec quelque amertume, et souvent avec
quelque raison, que l'on ait déclamé de nos jours contre l'abus des
richesses de l'Église, il n'est pas moins très constant qu'une bonne
part de ces richesses a toujours été la ressource et le patrimoine de
quiconque n'en avait point d'autre.

Toutes ces circonstances n'expliquent, hélas! que trop bien comment le
nombre des pauvres ne peut pas avoir beaucoup diminué dans les
campagnes; on concevra bien mieux encore à quel point il doit avoir
augmenté dans les villes, où tant de branches de commerce et
d'industrie sont entièrement détruites, où les rentiers depuis
longtemps ne reçoivent, et de l'État et des particuliers, qu'une
monnaie fictive dont la valeur décroît de jour en jour dans la
progression la plus effrayante.

Je ne puis donc vous exprimer assez vivement la détresse et le
désespoir des villes qui, se trouvant entourées des moissons les plus
abondantes, n'en périssent pas moins de faim. Elles sont, ainsi que
nous le disait un officier municipal de Nancy[44], elles sont comme
Tantale au milieu des eaux. Depuis que la terrible loi du
_maximum_[45] est abolie, le cultivateur met à son blé le prix qu'il
veut, et s'obstine même à ne plus recevoir d'assignats. Le pauvre
habitant des cités ne peut donc plus obtenir l'aliment le plus
indispensable qu'en le payant de ses meubles, de ses hardes, de son
linge. Pour nourrir son malheureux semblable, il est tel avare
cultivateur qui n'a pas frémi de le dépouiller de son dernier
vêtement.

  [44] A Nancy, j'ai vu plus de trois mille personnes, sur le
  marché, solliciter vainement quelques livres de farine, et la
  force armée réduite à la cruelle nécessité de dissiper cette
  foule affamée, à coups de crosse. Il n'y avait pas, dans
  l'auberge où nous étions, un seul morceau de pain; je courus
  moi-même cinq ou six boutiques de boulangers et de pâtissiers,
  que je trouvai parfaitement dégarnies; ce n'est que dans la
  dernière qu'on m'offrit, par grâce, une douzaine de vieux petits
  biscuits de Savoie, que je payai quinze francs. (_Note de
  Meister._)

  [45] Le _maximum_ avait été aboli par une loi du 4 nivôse an III
  (24 décembre 1794).

La véritable aristocratie en France, celle dont tout le monde a droit
aujourd'hui de s'indigner, c'est l'aristocratie des fermiers et des
laboureurs. Je n'ignore point ce qu'on pourrait alléguer pour tenter
de la justifier; l'ancienne oppression sous laquelle on l'a vue gémir
si longtemps; l'iniquité des nouvelles lois dont elle ne soutint pas
le fardeau le moins accablant, tant que durèrent les réquisitions et
le _maximum_ du gouvernement révolutionnaire[46]; enfin l'extrême
désordre des finances, le discrédit alarmant du signe de toutes les
valeurs numéraires, suites déplorables d'une révolution, dont la
classe des cultivateurs est sans doute moins coupable qu'aucune autre.
La cupidité de cette nouvelle aristocratie n'en paraîtra cependant pas
moins odieuse, ses procédés moins durs, moins révoltants; et l'excès
des maux, dont la tyrannie actuelle est cause, doit avertir les
législateurs du danger qu'il y a de laisser trop de moyens de force et
de pouvoir entre les mains d'un ordre d'hommes, de qui dépendent les
premières ressources de subsistance pour toute la nation.

  [46] L'impérieuse nécessité des circonstances a déjà forcé le
  gouvernement actuel à rétablir, avec plus ou moins de sévérité,
  la loi des réquisitions en nature. Et, malgré toutes les sublimes
  rêveries de nos systèmes de philanthropie moderne, il faudra bien
  revenir, tôt ou tard, au régime de Colbert sur
  l'approvisionnement des marchés publics, ou bien à quelque autre
  loi prohibitive du même genre, si l'on ne veut pas qu'une partie
  de la France laisse périr l'autre de faim et de misère. (_Note de
  Meister._)

Il n'est point de despotisme plus opprimant, il n'est point d'avarice
plus impitoyable que celle d'un fermier enivré de ses richesses:
demandez-le à tous ceux qui ont le malheur de vivre dans sa
dépendance. Il faut protéger les laboureurs, et non pas les enrichir;
il ne faut pas les enrichir, parce qu'il est impossible de les
enrichir sans rendre misérable tout ce qui les environne, parce que la
richesse est inutile à leur propre bonheur, et devient plutôt nuisible
à la prospérité nationale qu'elle ne lui peut être favorable; il ne
faut pas les enrichir, enfin, parce qu'il n'est point de condition
dont il soit plus dangereux de laisser corrompre les vertus, et qu'il
n'en est point que la fortune corrompe davantage, et d'une manière
plus funeste.

Une aisance honnête est le prix naturel de leur travail, et cette
douce aisance est aussi l'état qui conserve le mieux toute la félicité
de leur situation, toutes les forces qu'exige l'accomplissement des
pénibles devoirs qu'elle leur impose. Le luxe de la richesse est aussi
déplacé dans les champs que le serait la simplicité de la vie rustique
dans une ville de commerce ou dans la capitale d'un grand royaume.

A propos de luxe et de richesse, combien croyez-vous, Monsieur, que
j'aie vu de chaises de poste, depuis Bourglibre jusqu'aux portes de
Paris? Deux, en y comprenant celle où j'étais, et pendant huit jours
de route; aussi, quelque modeste que fût notre suite,--car nous
n'avions qu'un domestique sur le siège de notre diligence,--presque
partout on nous a fait l'honneur de nous prendre pour des députés;
c'est comme si l'on nous eût pris autrefois pour des prélats ou pour
des seigneurs de la cour, au moins pour des intendants de province.




LETTRE III


En courant la poste, même aussi lentement qu'on peut la courir en
France aujourd'hui, comment se flatter d'avoir pu rassembler assez de
données pour juger avec confiance des dispositions secrètes d'un grand
peuple? Mais ces dispositions ne pourraient-elles pas être si
générales, si prononcées, qu'il fût difficile même au voyageur le plus
léger, le plus distrait, de ne pas en être frappé? Je vais tâcher de
vous raconter mes découvertes, mes aperçus, avec cette simplicité de
franchise dont vous voulez bien me savoir gré, quoiqu'elle appartienne
beaucoup moins à mes principes qu'à mon caractère, à mon instinct
naturel. Si les résultats manquent de justesse, vous verrez toujours,
je pense, dans la manière même dont je vous les exposerai, quelle fut
la cause et peut-être l'excuse de mon erreur.

D'abord, ce que j'ai rencontré le plus souvent sur ma route, sans
prendre aucune peine pour le chercher, c'est l'air du malaise, de
l'inquiétude, de la fatigue, du mécontentement, joint à beaucoup
d'indifférence sur le succès ou le non-succès du nouvel ordre de
choses. Quoique cette Révolution ait eu le mérite singulier
d'intéresser, de passionner même un nombre prodigieux d'hommes,
sûrement plus qu'aucune autre, il est pourtant de fait que la
majorité très décidée de la nation est demeurée neutre; qu'elle l'eût
été bien davantage encore, si l'impérieuse nécessité des
circonstances, la terrible violence du despotisme révolutionnaire
l'eût permis.

La multitude est plus ou moins comme l'âne de la fable, et ne cessera
jamais de l'être, sûre de porter toujours sa charge et son bât.

    Et que m'importe donc, dit-elle, à qui je sois[47]?

  [47] La Fontaine, livre VI, fable 8: _le Vieillard et l'âne_.

Dans cette multitude, il ne faut pas seulement compter les hommes que
l'ignorance et la misère condamnent aux travaux les plus pénibles,
mais encore la classe très nombreuse des hommes nuls ou faibles de
caractère, qui ne cherchent et ne trouvent leur bonheur que dans le
repos de l'obscurité, dans la paix de l'insouciance. Cette énorme
multitude, suivant les principes de notre politique moderne, si l'on
était de bonne foi, formerait bien réellement l'absolue, l'imposante
majorité du peuple souverain, la sublime idole de vos philanthropes
démocrates. Eh bien! les ambitieux traitent cette idole comme ce curé
de Normandie son crucifix: à la tête d'une procession de son village,
il se prit de querelle avec la procession d'un autre village voisin;
on allait en venir aux coups; à l'instant, il lève le lourd crucifix
dans ses bras et lui dit: _O mon Dieu! tout ce que je te demande,
c'est de rester neutre_; en même temps, il l'empoigne et s'en sert
pour assommer tout ce qui se trouve sur son chemin. Quelque
affligeante que soit cette vérité, je la trouve trop bien établie par
toutes les époques de l'histoire, et peut-être d'une manière plus
évidente encore, par celle où nous vivons. _Humanum paucis vivit
genus[48]._ Ce n'est que pour le petit nombre qu'existe le genre
humain. Le royaume des cieux est aux hommes doux[49], mais ce monde-ci
n'appartiendra jamais qu'aux hommes violents; tout ce qu'on peut
espérer, c'est qu'à force d'art, de culture, de lumières, de mœurs et
de lois sages, on parviendra quelque jour, peut-être, à tempérer un
peu les excès de leur injuste pouvoir.

  [48] Lucain, _la Pharsale_, V, 343.

  [49] Meister attribue aux _doux_ ce qui est promis _aux pauvres
  en esprit_ (Évangile selon saint Mathieu, v, 3, 5) et il oublie
  ce qui est dit quelques pages plus loin (XI, 12), dans le même
  Évangile, que les violents ravissent le royaume des cieux.

Au moment de mon voyage, on venait de convoquer les assemblées
primaires. Je vous proteste que sur cent fois que j'ai demandé:
«Citoyen, comment s'est passée l'assemblée primaire de votre canton?»
l'on m'a répondu quatre-vingt-dix fois:--_Moi, citoyen! Quas que
j'irions fare là? Ma fi, l'ont bin de la poine à s'entendre_;--ou:
_Que vouli-vous, on atoit en bin petit nombre; les honnêtes gens
restiont cheux ou, et puis se plaignont qu'on laisse fare aux autres
ce qui leur plaît; ça n'est pas de bons patriotes.... Vous êtes
sûrement député, vous, citoyen? Dites-leur donc qu'il serait bin tems
qu'on nous débarrassit de la guerre et des assignats; on prendrait
encore son parti sur le reste._ Quand je m'avisai de féliciter la
République de la gloire de ses armées, de leurs brillantes
conquêtes,--on venait d'exécuter avec succès le dernier passage du
Rhin, et l'on ne s'attendait point encore à se voir obligé de le
repasser si promptement: _Eh bien oui, c'est bin fait de les avoir
chassés de cheux nous. Mais qu'allons-nous conquérir chez eux? Vous le
voyais: encore plus de misère!_

Si l'on ajoutait à la petite minorité des assemblées primaires qui
viennent de rejeter la Constitution, toutes celles qui n'ont pu
voter, parce qu'elles étaient envahies par les Vendéens ou par les
Chouans, si l'on comparait ensuite le nombre des votants effectifs aux
assemblées qui ont accepté, avec le nombre de ceux qui n'ont point
voté du tout quoiqu'ils en eussent le droit, ou par un reste de
terreur, ou par insouciance, il serait aisé, je pense, de prouver
mathématiquement que la très grande majorité du peuple français n'est
rien moins qu'attachée au nouvel ordre de choses. Mais, encore une
fois, qu'est-ce que cela prouve, tant que cette majorité n'aura point
de foyer de réunion, tant qu'elle n'aura pas même le fantôme d'un chef
qui puisse captiver sa confiance, tant que les plus grandes ressources
de la force physique et de la force morale seront à la disposition du
parti dominant?

La masse la plus considérable du peuple ne voit communément dans les
grandes révolutions que ce qu'elles sont en effet: un fléau plus ou
moins terrible, plus ou moins long. Après s'être laissé entraîner par
l'impétuosité du premier choc, tous ses vœux, tous ses efforts ne
tendent bientôt plus qu'à découvrir quelque abri commode et sûr, pour
en éviter, pour en adoucir les suites funestes.

Fatigué d'une agitation pénible, on n'aspire qu'au repos, et lorsqu'on
voit l'impossibilité d'être mieux, l'on s'arrange encore pour
supporter et pour souffrir. Montaigne l'a dit: «La société des hommes
se tient et se coud, à quelque prix que ce soit. En quelque assiette
qu'on les couche, ils s'appilent et se rangent en se remuant et
s'entassant; comme des corps mal unis, qu'on empoche sans ordre,
trouvent d'eux-mêmes la façon de se joindre et s'emplacer les uns
parmi les autres, souvent mieux que l'art ne les eût su disposer»[50].

  [50] _Essais_, livre III, 9e chapitre: _De la vanité_.

Je suis effrayé de le penser, je suis plus épouvanté d'oser le dire:
mais il est malheureusement trop vrai que la plus grande puissance de
ceux qui gouvernent est dans la patience, dans l'inertie naturelle de
ceux qui sont gouvernés. C'est la certitude désolante de cette triste
expérience, qui donne la solution la plus simple de ce grand problème
de l'ordre social: comment le plus petit nombre parvient toujours à
subjuguer le plus grand? Les moments de trouble et d'insurrection, qui
semblent prouver d'abord le contraire, en offrent bientôt après la
preuve la plus décisive. Il n'est point de forme de gouvernement, où
l'art de régner ne soit celui de trouver les moyens d'entretenir, de
caresser ou d'enchaîner d'une manière quelconque cette paresse, cette
inertie naturelle au commun des hommes; dans beaucoup de
circonstances, ce grand art se borne même à savoir éviter ce qui
pourrait en interrompre le paisible cours, ou lui donner forcément une
direction nouvelle. Il ne faut pas oublier cependant que, si cette
disposition des choses favorise le jeu des hommes qui sont en
possession du pouvoir, elle favorise également celui des hommes tentés
de le leur ravir. Ce monde n'est donc qu'une vaste arène, livrée à la
lutte éternelle des passions les plus actives, les plus audacieuses;
toutes les autres ne semblent destinées qu'à leur servir de jouets et
de victimes. Heureux quiconque sait se placer assez loin d'elles, pour
n'en être que le spectateur!

    Suave, mari magno turbantibus æquora ventis,
    E terra magnum alterius spectare laborem[51].

  [51] Lucrèce, _De natura rerum_, II, 1, 2.

Ah! plus heureux sans doute, le mortel qui, caché dans le silence
d'une douce retraite, y pourrait ignorer à jamais tous ces barbares
jeux de la violence, de l'injustice et du hasard!

La classe de ceux qui peuvent avoir gagné réellement à la Révolution,
est beaucoup moins nombreuse aujourd'hui que je ne le pensais; elle
n'est composée, en vérité, que des agioteurs, des entrepreneurs, des
fournisseurs de l'armée, de leurs sous-ordres, de quelques agents
particuliers du gouvernement, des fermiers qu'enrichirent leurs
nouvelles acquisitions, et qui furent assez durs, assez prévoyants
pour cacher leur blé, enfouir leur or et repousser constamment
l'assignat[52]. Tous ces nouveaux parvenus, réunis ensemble, ne sont
pas à beaucoup près, au reste de la nation, ce qu'étaient ci-devant
les privilégiés, les nobles, les financiers, les négociants, et tous
les artistes industrieux dont ceux-ci faisaient la fortune.

  [52] A mon retour en Suisse, j'arrivai vers les dix heures dans
  une petite auberge, entre Belfort et Bâle; j'y trouvai, dans la
  seule chambre où l'on pouvait se tenir, une demi-douzaine de
  paysans autour d'une table, à côté de celle où l'on nous fit
  souper; ils étaient fortement occupés d'une partie de brelan.
  Obligé de repartir vers les cinq heures, je retrouvai mes joueurs
  encore à la même place; les écus continuaient de rouler sur la
  table, et la dernière poule que je vis gagner était de plus de
  trente louis; ce n'est pas sans doute une poule de ce genre que
  Henri IV souhaitait à tous les paysans de son royaume; celle-ci,
  du moins, n'excita que beaucoup d'emportement et d'humeur, mais
  elle ne termina point encore la partie. (_Note de Meister._)

Quoique l'entretien des comités révolutionnaires ait coûté, dans une
seule année, au trésor national, entre cinq à six cents millions, ce
butin scandaleux s'est tellement éparpillé, qu'il n'a profité, pour
ainsi dire, à personne. Sans compter que les rapines ne sont pas un
genre d'industrie fort honnête, il est encore très constant qu'il
n'est pas fort lucratif; ce qu'on gagne si vite, se partage et se
dépense de même[53]; il n'y a que les chefs de bande, qui, dans le
partage, savent se faire adjuger la part du lion, et peuvent prospérer
pendant quelque temps. Tout le reste est bientôt replongé dans sa
première misère. Enfin, plus j'ai vu, réfléchi, calculé, plus je me
suis convaincu de la vérité de ce que me disait mon hôtesse de Vesoul:
_Ah! Monsieur, pour un que la Révolution enrichit, croyez qu'elle en
appauvrit mille_.

  [53] La dépense de tous les employés du gouvernement, jusqu'aux
  derniers sous-ordres, est excessive. En revenant, j'ai fait le
  voyage de Paris à Bâle, par la diligence; et pour le dire en
  passant, quoique j'eusse près de trois quintaux de bagage, il ne
  m'en a coûté que trois écus neufs, espèces, tout compris, excepté
  la nourriture. Il m'est souvent arrivé de voir des charretiers du
  gouvernement se faire servir de la volaille, du gibier, de la
  pâtisserie, tandis que sur la table des voyageurs, il n'y avait
  qu'un vieux gigot de mouton et quelques méchants entremets.
  (_Note de Meister._)

La vente du mobilier des émigrés n'a pas été non plus aussi
généralement profitable qu'il y avait lieu de le présumer. Les
étrangers en ont tiré peut-être plus de parti que les nationaux. Ce
qu'il y a de certain, c'est que tous les objets précieux ont été
vendus fort au-dessous de leur prix, et que beaucoup de gens, même peu
riches, ont eu trop de délicatesse pour vouloir prendre aucune part à
ces malheureuses ventes. Dans l'auberge de Lunéville, mon compagnon de
voyage et moi fûmes étonnés de l'élégance et de la fraîcheur de
quelques ameublements. La maîtresse du logis, ayant remarqué notre
surprise, se pressa de nous dire: _Messieurs, ne craignez rien, il n'y
a point là de taches de sang, ce n'est pas du bien volé. Non, Dieu
nous en garde! C'est à Nancy que nous avons fait acheter l'étoffe
toute neuve, et c'est ici que nous avons fait faire le lit et les
fauteuils, par un jeune ouvrier établi depuis peu de temps dans notre
ville._

Beaucoup de nouveaux acquéreurs des biens nationaux sont devenus les
objets de la haine et du mépris de tout leur voisinage, soit que l'on
y regrette encore ceux dont ils occupent la place, soit que l'on sache
trop bien par quels vils ou quels injustes moyens ils sont parvenus à
s'en emparer. Je n'oublierai jamais ni l'air, ni l'accent dont on
répondit à mon compagnon de voyage qui demandait quel était le
propriétaire actuel d'un très beau château, devant lequel notre chaise
était arrêtée: _Eh! Monseigneur, c'est un ci-devant pouilleux!_

Ce que j'oublierai bien moins encore, c'est l'impression que me fit, à
mon retour, la douleur d'un beau vieillard de soixante et dix ans
passés, dans un village près de Langres, chez qui je passai près d'une
heure. C'était un fort riche fermier, perclus de la moitié du corps,
mais conservant encore, à son âge et malgré ses infirmités, l'œil
très vif et le teint frais de la santé; dans un antique fauteuil à
bras, au coin d'un grand feu, ce digne vieillard paraissait exercer
tout l'empire de son autorité domestique avec le caractère le plus
imposant; il n'élevait jamais la voix, mais on était attentif à tous
ses mouvements, et l'on se pressait de suivre promptement ses moindres
ordres. Nous parlâmes d'abord des nouvelles générales de Paris et de
la guerre; elles ne tardèrent pas à lui rappeler l'éternel objet de
ses regrets, le martyre de son vertueux seigneur, plus âgé que lui de
quelques années, mais son ami, bien plus que son seigneur, qui, sans
égard pour son âge, pour une vie consacrée tout entière au bonheur du
pauvre, fut traîné du fond de sa retraite à Paris, traduit au tribunal
révolutionnaire, et s'y vit égorger avec tant d'autres victimes
innocentes comme lui; les larmes de la plus profonde douleur et de la
plus vive indignation coulaient le long de ses joues vénérables.
_Non_, me disait-il, _je n'ai point le cœur insensible; mais
l'abominable monstre dont la rage vint ici chercher ce bon, ce brave
seigneur, je le verrais, je crois, dans ce feu, que je jouirais de ma
vengeance sans pitié_. Il avait l'air et l'accent d'Œdipe, vouant
ses persécuteurs à la justice des Furies immortelles[54].

  [54] Sophocle, _Œdipe à Colone_.

Une observation générale qui ne doit échapper, ce me semble, à aucun
voyageur, c'est que dans les départements éloignés de Paris, le
mécontentement porte plus sur le nouvel ordre de choses, auquel on
attribue vaguement tout ce que l'on souffre; et qu'à mesure que l'on
approche de la capitale, il porte bien plus sur les hommes qui
gouvernent que sur la nature même du gouvernement. Il est plus d'un
district en France, où, même actuellement, on ne croit pas encore à la
Révolution, où l'on n'y comprend rien, où l'on ne l'envisage du moins
que comme une étrange calamité dont les ravages ne sauraient durer,
comme un torrent dont il faut laisser passer la fougue. On ne se sent
ni la force, ni peut-être même la volonté de l'attaquer de front; mais
on tâche de s'y soustraire le plus que l'on peut, et l'on se renferme
dans l'attente passive d'un ordre de choses moins malheureux.

N'est-ce pas une circonstance assez remarquable, que, presque partout
où l'on ne veut point entendre parler d'assignats, c'est-à-dire à
quarante ou cinquante lieues de Paris, on n'a fait presque aucune
difficulté d'accepter le décret pour la réélection des deux tiers de
la Convention, et que dans le sein même de la capitale, de la ville
qui la première voulut la Révolution, et la fit, pour ainsi dire,
toute seule, le fameux décret a été rejeté presque à l'unanimité?

Il y a beaucoup de campagnes, depuis Langres jusqu'à la frontière, où,
non seulement l'on ne veut point recevoir de papier-monnaie, mais où
l'on refuse encore les écus qui n'ont pas l'effigie royale, soit parce
qu'ils sont un peu plus petits que les autres, quoique de même
valeur, soit parce que les prêtres ont su persuader aux paysans que
les nouveaux écus étaient de l'argent maudit, ayant été fait avec les
vases sacrés volés à l'Église.

Si vous me demandez, Monsieur, comment avec tant de dispositions
antirévolutionnaires, la Révolution n'en a ni moins de puissance ni
moins de succès, je vous prierai de vous rappeler ce que j'ai dit au
commencement de cette lettre; j'ajouterai que ceux qui l'ont conduite
jusqu'à ce moment, ont montré tour à tour beaucoup d'audace et
beaucoup d'habileté; ceux qui l'ont combattue, beaucoup d'incapacité,
beaucoup de faiblesse, peu de suite, encore moins d'accord.

Quant à la manière dont on fait faire aux hommes ce qui leur convient
le moins, j'en ai vu l'autre jour une image, qui, pour être un peu
commune, n'en est pas moins frappante. C'était un grand troupeau de
moutons, s'obstinant à rester immobile devant une barrière; les
bergers en saisirent quelques-uns par la tête, et les traînèrent de
force dans le chemin où ils voulaient les conduire: tout le reste ne
tarda pas à suivre; et c'est ainsi, Monsieur, qu'on mène le peuple, et
qu'on a fait toutes les révolutions du monde. C'est ainsi qu'on les
fait surtout en France, où les folies de la capitale sont encore
aujourd'hui comme un coup d'électricité qui se communique subitement
d'une extrémité du royaume à l'autre. Les chefs des comités secrets de
la Convention le savent si bien, qu'il n'est point de précautions que
l'on n'ait prises, point de manœuvres qu'on n'ait employées, pour
empêcher que les départements ne connussent trop tôt le résultat des
assemblées primaires de Paris, relativement au décret de la
réélection.

Ce qu'on ne saurait nier encore, c'est que si la Révolution a
contrarié beaucoup plus d'intérêts réels qu'elle n'en a favorisé, ses
principes et ses mesures ont dû captiver merveilleusement les passions
les plus communes et les plus actives. On a blessé les âmes sensibles,
mais on a flatté les âmes passionnées; on a brisé beaucoup d'idoles
utiles au maintien de l'ordre, au repos de la société; mais en même
temps on a ouvert un temple à la licence, dont le culte facile,
enivrant, n'a pu manquer d'attirer une affluence prodigieuse de
prêtres et d'adorateurs, de tout caractère et de toute condition.




LETTRE IV


Ce fut le 22 septembre, entre huit et neuf heures du matin, que nous
arrivâmes à Paris, par le faubourg Saint-Laurent[55], sans être
arrêtés à aucune barrière, sans éprouver la moindre difficulté, sans
essuyer la moindre question. Je n'entreprendrai point, Monsieur, de
vous exprimer ici, de combien de souvenirs délicieux, de combien de
regrets déchirants, de combien de pressentiments de peine et de joie
mon cœur fut agité, en revoyant un séjour dont j'avais été si
longtemps idolâtre. Mon premier bonheur fut, je l'avoue, de retrouver
au moins le matériel de cette vaste cité, malgré tous les orages qui
la menacèrent, malgré tous les volcans qui mugissent encore autour
d'elle, de le retrouver tel que je l'avais laissé; que dis-je? sous
quelques rapports même, fort embelli. Les bâtiments que j'avais vu
commencer sur le boulevard et dans la Chaussée d'Antin, sont achevés;
et ce beau quartier offre, pour ainsi dire, l'aspect d'une ville
nouvelle; c'est toujours la partie de Paris la plus peuplée, celle où
les appartements sont le plus rares et le plus chers, si du moins l'on
peut appeler cher ce qui ne se paie guère plus, en assignats, qu'on
ne le payait ci-devant en espèces. La préférence que l'on continue de
donner à ce quartier est fort naturelle; il n'est pas dans le centre
de la ville, il n'en a donc pas les inconvénients et le bruit;
cependant il est près de tout, du Palais-Royal, des Tuileries, par
conséquent de la Convention, de la partie des bureaux où l'on a le
plus souvent affaire; enfin le circuit borné, du boulevard auquel il
touche, jusqu'à l'ancienne place du Palais-Royal, circuit dont on peut
faire le tour en moins d'un quart d'heure, renferme aujourd'hui les
quatre grands théâtres: l'ancienne Comédie française et la nouvelle,
la Comédie italienne et l'Opéra, sans compter cinq ou six petits
spectacles nouvellement établis, entre autres, celui du Vaudeville.

  [55] Le faubourg Saint-Laurent occupait l'emplacement qui
  aujourd'hui environne la gare de l'Est. L'église Saint-Laurent
  existe encore dans ce quartier.

Si l'on jugeait de la population de Paris par la grande affluence de
monde que l'on voit dans certains quartiers, aux promenades et surtout
aux spectacles, on serait tenté de croire qu'elle a plutôt augmenté
que diminué. Mais le contraire est prouvé par des calculs plus
certains, et particulièrement, celui de la consommation habituelle des
objets de première nécessité. Il y a deux classes de l'ancienne
population, dont les trois quarts ont évidemment disparu, celle des
domestiques et celle des ouvriers de luxe. Une partie de la première a
sans doute passé dans d'autres classes, dans celle du commerce, où la
dépouille de leurs maîtres a fourni quelquefois les premiers fonds de
leur établissement, dans les bureaux si multipliés des nouvelles
administrations, dans les différents emplois de la magistrature
révolutionnaire; mais la grande masse cependant est fondue dans les
armées. Parmi les ouvriers de Paris, il y avait un grand nombre
d'étrangers, qui, dès le commencement de la Révolution, ont regagné
leurs foyers, ou d'autres contrées dont la paix et la richesse
semblaient leur offrir alors des ressources plus solides. Je sais
bien que les illusions du fanatisme révolutionnaire, peut-être encore
plus, celles de l'esprit de cupidité qui croit toujours voir dans de
grands bouleversements des chances de fortune extraordinaires, n'ont
pas manqué d'attirer à leur tour de nombreux essaims d'étrangers. Mais
cette nouvelle population, quelque forte qu'on puisse la supposer, est
fort instable, et n'a sûrement pas remplacé, même à beaucoup près, les
vides de l'ancienne.

Il y a des quartiers de Paris qui paraissent entièrement déserts, et
vous devinez sans peine que le plus abandonné de tous est ce beau
quartier du faubourg Saint-Germain, où dans des rues entières de
palais, on ne voit plus que quelques grands hôtels occupés par les
nouvelles administrations de la République; si vous vous avisez
d'entrer dans un de ceux sur le frontispice desquels on lit en grosses
lettres rouges ou noires: _Propriété nationale à vendre_, vous serez
effrayé de l'état de dégradation où vous le trouverez; la plupart sont
dépouillés non seulement de meubles, de glaces, de lambris, de
baguettes; sous prétexte d'enlever les plombs des toits et le salpêtre
des caves, on en a laissé ruiner encore toute la boiserie, et même
souvent jusqu'aux murs. Partout où les comités révolutionnaires ont
pénétré, l'on croit reconnaître la trace du passage désastreux d'une
armée de Huns ou de Vandales. Il ne faut pas oublier non plus ici tous
les hôtels culbutés et dévastés par les quarante-quatre[56] sections
de Paris, qui se sont emparées successivement des plus belles maisons
qu'elles ont trouvées vides dans leurs quartiers, pour y placer leurs
bureaux et leurs corps de garde. Il est plusieurs de ces hôtels que
l'on pouvait acquérir encore à cette époque pour quelques millions,
c'est-à-dire pour un morceau de pain. Mais un homme peu riche, un
homme qui ne serait pas en état de courir les hasards d'une
spéculation éloignée, trouverait dans ce bon marché le moyen de ruine
le plus infaillible, car, que ferait-il de cette maison après l'avoir
achetée, s'il ne pouvait la revendre promptement avec bénéfice? qui
voudrait la louer? Et comment l'occuperait-il lui-même, sans y faire
une dépense qui dépasserait vingt fois le prix de l'acquisition, vu le
tarif actuel des denrées, des matériaux et de la main-d'œuvre.

  [56] _Sic._ En réalité, Paris était divisé, depuis 1790, en
  quarante-huit sections, remplacées, en l'an IV, par douze
  municipalités.

Ce n'est pas seulement sous ce rapport, c'est sous mille autres
encore, que je me désole du contraste continuel que j'aperçois entre
les avantages qui distinguaient la France avec une faveur si marquée,
et les conséquences inévitables de sa législation actuelle. Qu'y
a-t-il entre l'élégante politesse de l'esprit français, et la
grossièreté du costume jacobin, des mœurs révolutionnaires? entre le
sol le plus fertile de l'Europe et l'austérité du régime républicain?
entre l'activité brillante d'une nation riche, vaine, industrieuse, et
ces sombres principes d'égalité, destructeurs de toute industrie, de
toute émulation, si ce n'est celle des vertus politiques? supposé même
que ces principes soient jamais mieux entendus qu'ils ne le sont
aujourd'hui. Si la France persévère dans les exagérations de son
républicanisme, que fera-t-elle de ses richesses, de son luxe, de ses
palais, de toutes ces merveilles, augustes monuments du beau siècle de
Louis XIV? Ne faudra-t-il pas renoncer encore aux chefs-d'œuvre de
Corneille, de Racine, de Voltaire, de Bossuet, de Fénelon? Car tous
ces chefs-d'œuvre ne réfléchissent-ils pas trop vivement l'éclat de
la magnificence royale, pour ne pas blesser les yeux d'un peuple
libre, ou pour ne pas risquer de séduire ceux d'un peuple qui ne
l'est pas encore, et qui, selon toute apparence, ne le sera jamais que
de force?

Je vous demande pardon, Monsieur, de m'être laissé si fort emporter
par le chagrin que m'a causé la vue de tant de beaux hôtels à vendre
et à louer, qui ne doivent jamais être ni vendus, ni loués, si le
républicanisme du jour prospère.

Mais, puisque je suis dans ce quartier, je n'en sortirai point sans
vous avoir dit la surprise et la douleur que j'éprouvai, peu de jours
après mon arrivée, en passant près du dôme des Invalides, cette
magnifique maison de Dieu, qu'on a traitée comme celle d'un
aristocrate ou d'un émigré. Le jour commençait à tomber, j'aperçus
dans l'enceinte extérieure du dôme un groupe considérable de grandes
figures d'une blancheur éclatante, pressées les unes contre les
autres, et comme parquées dans une bergerie. Je ne pus deviner d'abord
ce que c'était; en m'approchant, je reconnus les figures colossales,
en marbre, des saints qui décoraient ci-devant les niches de ce
superbe temple; elles étaient exposées là sans doute en vente, comme
tant d'autres objets de toute espèce que l'on voit sur toutes les
places et, pour ainsi dire, dans toutes les rues; mais ces pauvres
saints! qui les voudrait, ou qui les oserait acheter? J'appris, à
cette occasion, que l'intérieur de ce bel édifice avait été fort
maltraité sous l'infâme tyrannie de Robespierre.

C'est passé l'heure des spectacles, vers dix heures du soir, que la
tristesse et le dénuement où se trouve Paris doivent frapper surtout
un étranger qui le vit dans des temps plus heureux; autrefois, c'était
presque le moment de l'agitation la plus vive et la plus brillante. On
courait aux soupers ou à d'autres plaisirs, et le roulement de mille
et mille voitures faisait retentir le pavé de toutes les rues du
bruit de la joie et de la folie d'un peuple léger, frivole, mais qui,
content, paraissant du moins l'être, ne se doutait pas même de la
possibilité des maux et des horreurs qui viennent de souiller son
histoire, et dont le souvenir épouvantera sans doute encore la
postérité la plus reculée. Aujourd'hui, passé la sortie des
spectacles, c'est le silence des tombeaux qui règne dans tous les
quartiers; la rencontre d'une voiture est un événement; il est rare
même de rencontrer des gens à pied, si ce n'est des patrouilles; ce
n'est donc guère que pour elles que la ville continue d'être éclairée
comme elle l'était ci-devant.

Depuis le 9 thermidor, on a vu reparaître, le jour, quelques voitures
particulières, celles des ministres étrangers, celles des membres du
Comité de salut public, qui en ont chacun une à leur disposition, aux
frais de la République; celles de quelques entrepreneurs ou de leurs
maîtresses; mais toutes ces voitures ensemble ne font pas, comme vous
pouvez croire, un grand effet dans l'immensité d'une ville comme
Paris. Il y a même assez peu de fiacres; des gens qui tenaient
équipage autrefois, ne se déterminent pas encore aisément à payer 100
fr. pour une course, quoique, au cours du change actuel, ces 100 fr.
ne représentent pas même 24 sols, espèces[57]; les cabriolets sont
plus communs, depuis que l'agiotage est devenu la première, on peut
dire l'unique occupation de tout Paris; j'en ai compté quelquefois
jusqu'à cinquante à la porte du vieux Louvre, où se tient à présent la
Bourse.

  [57] Meister, à plus d'une reprise, a indiqué la valeur des
  assignats en monnaie métallique; et chaque fois, il leur donne
  une valeur différente.

  D'après ce qu'on lit ci-dessus, quatre francs en assignats valent
  à peine un sou en métal. A ce qu'il dit un peu plus loin (page
  87), un sou en métal vaudrait moins de deux francs en assignats;
  tandis que dans la note de la page 84, un sou en métal vaut plus
  de cinq francs en assignats.--Mais chacune de ces évaluations a pu
  être exacte à un certain moment.

L'étendue et l'activité de cet agiotage universel passent toutes les
idées qu'on peut en concevoir de loin, et vous ne sauriez faire un pas
dans les rues, sans en rencontrer quelque preuve plus ou moins
sensible, plus ou moins affligeante. D'abord, presque tous les devants
de maisons, toutes les grandes allées, du moins dans les quartiers les
plus fréquentés, sont devenus autant de magasins de meubles, de
hardes, de tableaux, d'estampes, etc. Vous voyez presque partout le
même étalage qu'on ne voyait ci-devant que sur le pont Saint-Michel,
sur le quai de la Ferraille, et sous les piliers des halles. On dirait
que tout ce qui était jadis dans l'intérieur des appartements vient
d'être exposé tout à la fois dans la rue. La capitale du monde a l'air
d'une immense friperie. On est tenté de croire tout Paris en
décret[58]; hélas! ce n'est bien, pardonnez-moi le trop juste
calembour, ce n'est bien qu'à force de décrets qu'il est devenu ce
qu'il a l'air d'être, ce qu'il est en effet. A chaque pas, vous
rencontrez des personnes de tout sexe, de tout âge, de toute
condition, portant quelque paquet sous le bras; ce sont des
échantillons de café, de sucre, de fromage, d'huile, de savon, que
sais-je? C'est encore trop souvent le dernier meuble, le dernier
vêtement dont un infortuné consent à se défaire, afin d'acheter
l'aliment dont il a besoin, pour lui-même ou pour sa malheureuse
famille.

  [58] Sous le coup d'une sentence portant saisie de biens.

Cette fureur de brocanter et d'agioter est entretenue, également, par
l'excès de la misère, comme par l'extrême cupidité, comme par
l'inquiétude inséparable de l'opulence du moment. Si le riche court
après les moyens de réaliser à tout prix un signe de richesse qui
décroît de jour en jour, d'heure en heure, l'homme avide brûle de
mettre son empressement à profit; il se trompe souvent; mais, trop
souvent encore, c'est aux dépens des malheureux les plus dignes
d'intérêt et de pitié, qu'il répare son erreur et se dédommage de ses
pertes. L'incertitude et les variations continuelles de la mesure
commune de toutes les valeurs sont à un tel point, qu'avec la plus
grande prudence, la meilleure foi du monde, il est presque impossible
que l'on ne soit pas à chaque instant tout à la fois dupe et
fripon[59]. On craint si fort de ne pas vendre ou de ne pas acheter
assez tôt, que les marchés même les plus importants se font avec une
légèreté dont il faut avoir été témoin pour y croire. Il y a tel hôtel
considérable, à Paris, qui s'est vendu quatre fois dans quinze jours,
sans qu'aucun des acquéreurs l'eût peut-être jamais vu. J'ai marchandé
moi-même une terre de trois millions pour un de mes amis, sans avoir
jamais pu me procurer aucun éclaircissement positif sur le produit des
baux, quoique je me sois adressé successivement aux deux derniers
acquéreurs, ainsi qu'aux notaires par qui l'acte de vente avait été
dressé. On se contente de savoir en gros si c'est un bien
patrimonial[60], une propriété de moine, ou d'émigré (car il existe
une prodigieuse différence entre l'estimation de ces trois sortes de
biens), le prix de la dernière enchère, le nombre d'arpents, etc.
Enfin, le plus riche hôtel de Paris, la plus belle terre, s'achète et
se vend comme on prend une carte au pharaon. Si l'on s'avise d'y
vouloir réfléchir davantage, on risque de manquer le coup, de se
décider trop tard. «Dans une ville, dit Pline, où il semble que tout
soit fait pour le dernier qui s'en empare, on trouve que le temps
d'agir est passé, si l'on attend qu'il soit venu[61].»

  [59] Il y a beaucoup d'artistes, d'artisans et d'ouvriers, dont
  les salaires n'ont pas été portés, en tout, au quart, pas même au
  dixième du prix qu'on leur payait ci-devant. Un perruquier, à qui
  l'on donnait autrefois 12 fr. par mois, en espèces, se contente
  aujourd'hui de 50 fr. en assignats; c'est moins de 10 sous. Tel
  livre, qui vous aurait coûté 12 à 15 livres, vous le payez 2 à
  300 livres. Mais tous ces prix varient d'un jour, d'une heure,
  d'un moment à l'autre. En général, les marchés les plus chers se
  faisaient encore à beaucoup meilleur compte alors, en assignats
  qu'en numéraire. Il m'est arrivé souvent de marchander un objet
  d'abord en numéraire, et de l'obtenir ensuite en assignats pour
  la moitié, le tiers du prix: le papier évalué au cours du change.
  L'honnête marchand, trompé lui-même par l'imposante vanité des
  nouveaux signes, ne craint pas de vous demander un petit écu
  d'une bagatelle, dont sa pudeur rougirait d'exiger 300 livres;
  tant ont de pouvoir et de durée l'empire des mots et celui de
  l'habitude! tant en impose encore à la misère actuelle
  l'aristocratie des chiffres, la prodigalité fastueuse du nouveau
  signe numérique! (_Note de Meister._)

  [60] Les biens patrimoniaux sont vendus presque au même prix que
  ci-devant; ceux du clergé, beaucoup moins; ceux des émigrés ne le
  sont peut-être pas aux deux tiers de leur valeur réelle. Ce n'est
  pas seulement les revenants que l'on craint, ce sont les haines,
  le mépris, et les tracasseries du voisinage. Ce que l'on redoute
  peut-être encore plus, ce sont les justes indemnités que pourrait
  réclamer la nation, si cruellement lésée par les bas prix des
  premières ventes. Il y a tel domaine que les départements
  révolutionnaires ont fait céder à leurs créatures pour moins que
  rien, au-dessous du produit de la première coupe de bois, des
  ravages de toute espèce qu'y ont exercés ces nouveaux acquéreurs.
  Aussi distingue-t-on beaucoup les biens nationaux de première
  origine de ceux qui ont déjà subi le sort de plusieurs ventes;
  ces derniers sont en plus grand nombre que les autres, surtout si
  l'on excepte les forêts et les vastes domaines des grands
  propriétaires, dont la division offre des difficultés de plus
  d'un genre. Cette circonstance est d'autant plus remarquable,
  qu'elle ne contribue pas peu à ralentir la vente des propriétés
  nationales. Une bonne partie des biens déjà vendus continuant
  toujours d'être à vendre, la concurrence reste presque toujours
  la même. (_Note de Meister._)

  [61] Si festinare videor, ignosce.... quod in ea civitate, in qua
  omnia quasi ab occupantibus aguntur, quæ legitimum tempus
  expectant, non matura, sed sera sunt.

  _Lettres_ de Pline le jeune, IV, 15.

Le prix de différents objets est aujourd'hui presque au pair de
l'argent; il en est même qui sont au-dessus de l'ancien prix, et, très
malheureusement encore, le bon pain, les pommes de terre; cependant il
en reste toujours un très grand nombre, qui ne sont pas même au quart
de leur valeur. Ainsi l'homme qui sortirait tous les jours de chez
lui, les poches pleines d'assignats, sans autre projet que celui
d'acheter tout ce qu'il trouverait encore à très bon compte, pourrait
faire en peu de temps une fortune immense. C'est aussi ce que
plusieurs personnes ont su faire avec le plus brillant succès. De ce
nombre est, dit-on, le vicomte de Ségur[62]. Il a du moins un des plus
beaux magasins qu'il y ait en ce moment à Paris; et grâce à cette
heureuse idée, on lui pardonne d'être le fils d'un maréchal de France,
l'ami cité d'une ci-devant très grande dame, et même l'aristocrate le
plus décidé, du moins dans ses opinions et dans ses plaisanteries.

  [62] Alexandre-Joseph-Pierre, vicomte de Ségur (1756-1805).

La suite la plus funeste de l'agiotage, ou plutôt des circonstances
qui l'ont établi forcément, c'est la disette effective de tant
d'objets de première nécessité. Il y a longtemps que Paris serait mort
de faim, mort de faim à la lettre, sans les sommes immenses que le
Trésor national a dépensées pour fournir aux distributions faites
journellement au peuple, à un prix qui doit les faire regarder comme
de véritables aumônes; mais la nation ne devait-elle pas en effet ce
sacrifice aux habitants d'une ville qui fit longtemps, presque seule,
tous les frais de la Révolution, d'une Révolution à laquelle on doit
tant de gloire et de liberté, tant de bonheur et de richesses, la
destruction de la plus ancienne monarchie de l'Europe, et les
prospérités inouïes de la dictature de Robespierre, d'une Révolution
enfin dont tous les bienfaits, dont toutes les merveilles ensemble ne
coûteront guère à la nation plus de deux à trois millions d'hommes,
plus de trente à quarante milliards dont, peut-être même, elle ne
paiera jamais la cinquantième partie? C'est donc, comme vous voyez,
presque rien.

A l'époque où j'arrivai à Paris, le pain des sections se distribuait à
trois sous la livre, en assignats, et le gouvernement le payait
environ huit à dix livres, c'est-à-dire cinq à six sous, espèces[63].
Mais ce pain, donné pour ainsi dire gratuitement, n'était ni fort sain
ni fort savoureux; il était d'une farine noire, grossière et
singulièrement pâteuse, parce qu'on y mêlait beaucoup de pommes de
terre, de fèves, de maïs, de millet, et qu'on ne se donnait pas le
temps de le cuire; pour l'obtenir, il fallait l'acheter souvent par
plusieurs heures d'attente. La viande, le riz, l'huile, la chandelle,
le charbon, la cassonade, plusieurs objets du même genre, se
distribuaient également aux pauvres des sections, à des prix fort
modiques; aussi les boutiques de boulanger, d'épicier et de boucher
sont-elles assiégées, la moitié de la journée, par une troupe
d'hommes, de femmes et d'enfants tenant à la main la carte de leurs
sections; vous les voyez pressés les uns sur les autres, comme des
mendiants à la porte d'un hospice, avec une patience qui n'est pas, à
mes yeux du moins, le prodige de l'empire révolutionnaire le moins
surprenant; c'est ce qu'on appelle _être à la queue_; et jugez,
Monsieur, de la fatigue et de l'ennui de cette sujétion, quand il faut
la subir, comme il arrive très communément, plusieurs heures de suite,
quelque temps qu'il fasse; car sans compter que les nombreuses
distributions même ne peuvent se faire qu'avec assez de lenteur,
elles ne se font pas non plus toujours à la même heure; les
approvisionnements sont souvent retardés, et manquent quelquefois tout
à fait. La farine que les boulangers devaient recevoir la veille, ne
leur est livrée que le lendemain; et celle qu'ils attendaient le
matin, ne l'est que vers le soir. Concevez-vous, Monsieur, le
désespoir d'une si longue attente, lorsqu'elle a pour objet l'unique
ressource de la plus affreuse indigence, et lorsqu'elle finit encore
par être trompée? Pensez-vous qu'il y ait une autre police qu'une
police révolutionnaire, qui puisse arrêter ou prévenir les désordres
que ne manquerait pas de produire, sous un autre régime, un pareil
état de choses?

  [63] Dans son message du 14 décembre 1795, le Directoire vient
  d'avouer que les subsistances de Paris exigent en ce moment plus
  de 370 millions par décade. Avant la Révolution, non seulement
  les subsistances de la capitale ne coûtaient rien au
  gouvernement, mais il en retirait un revenu annuel de 77 à 78
  millions. C'est en en donnant le relevé, que M. Necker remarque
  que le roi de France tirait plus de revenu de sa capitale, que
  les trois royaumes de Sardaigne, de Suède et de Danemark ne
  paient de tributs à leurs souverains. Que les temps sont changés!
  (_Note de Meister._)

Ne serez-vous pas encore étonné, Monsieur, d'apprendre que ces
malheureuses distributions sont devenues, comme tout le reste, un
objet d'agiotage et de cupidité? Les pauvres favorisés de la section,
qui reçoivent par jour une livre entière de pain, trouvent aisément
l'occasion d'en vendre au moins une partie avec un bénéfice
considérable, et ne résistent point à cet appât. Ce qu'on achète d'eux
en détail, on le revend ensuite en gros, et l'on y gagne encore
davantage; il y a donc des agioteurs et des courtiers de pain, comme
d'autres effets.

La crainte de mourir de faim a fait imaginer toutes sortes de moyens
de s'en préserver. Il n'est pas rare de voir à la porte d'une maison
ou d'une boutique, tantôt une cage de lapins, tantôt une chèvre, assez
mal nourrie, mais dont le lait peut devenir encore, dans l'extrême
besoin, une ressource bien précieuse. Je ne sais si c'est en faveur de
mon goût pour les pastorales de notre aimable Gessner; mais je vous
l'avoue, parmi tant de symptômes de misère qu'offre aujourd'hui
l'aspect de Paris, il n'en est point qui ait réveillé dans mon
imagination de plus touchantes idées de mélancolie et de pitié. Je me
représentais vivement la joie d'une bonne mère, recevant encore avec
transport, de cette pauvre chèvre, l'aliment et la vie que l'excès du
malheur et des besoins ne lui permettait pas de fournir elle-même à
ses enfants. C'est peut-être la seule pensée douce qui se soit mêlée à
tant d'images pénibles et douloureuses qui n'ont cessé de me
poursuivre durant mon dernier séjour en France.




LETTRE V


Ce qui m'a frappé le plus généralement à Paris, c'est un caractère
étrange d'incertitude, de déplacement, sur presque toutes les figures,
un air inquiet, défiant, tourmenté, souvent même hagard et convulsif.
Je crois qu'un homme qui n'aurait jamais vu Paris, qui n'en aurait
jamais entendu parler, le voyant aujourd'hui pour la première fois,
serait tenté de lui faire le même compliment que fit un jour M. de
Jussieu à je ne sais quel original: «Monsieur, je n'ai pas l'honneur
de vous connaître, mais je vous trouve bien changé.»

Peut-être penserez-vous d'abord que l'impression que j'éprouvai m'est
absolument personnelle, ou que je l'exagère. Cependant daignez vous
rappeler ici, Monsieur, qu'il n'y a guère plus d'un an que Paris
n'était encore qu'une vaste prison, d'où l'on ne sortait que par
miracle, ou pour tomber sous le fer de la guillotine; qu'il y a
peut-être plus de quatre-vingt mille habitants de cette malheureuse
ville, qui partagèrent, chacun à leur tour, les horreurs de la
captivité la plus dure et la plus effrayante; que dans le nombre, il
en est qui viennent seulement d'obtenir leur liberté, tout à l'heure;
et que ce sont peut-être les seuls à qui l'on ne devait jamais la
rendre[64]. Daignez vous rappeler encore, dans cette immense
population, combien de gens ruinés de fond en comble, qui, déchus de
la plus haute prospérité, des plus brillantes espérances, se trouvent
confondus maintenant dans la foule des misérables réduits à solliciter
chaque jour, de la pitié du gouvernement, ou plutôt de ses craintes,
le secours indispensable à leur subsistance. Vous ne serez plus
surpris d'un aspect qui doit frapper de douleur et de compassion tout
homme sensible; vous le serez au contraire, comme je le suis moi-même,
que les traces de tant d'effroi, de misère et de désespoir ne soient
pas encore plus fréquentes ou plus sensibles. Je ne vois qu'une
manière de me l'expliquer: c'est que rien ne fait oublier un grand
danger, une longue souffrance, comme le bonheur de s'en être sauvé,
celui de l'espérer du moins; encore plus la nécessité de se garantir
de nouveaux dangers, de nouvelles peines; l'impérieux besoin de chaque
jour, de chaque moment. Ainsi les fléaux d'une grande révolution
servent en quelque manière, par la rapidité, par la violence même avec
laquelle ils se succèdent, à renouveler le courage et la patience
nécessaires pour les supporter. C'est une observation qui n'aura pas
échappé sans doute à la sagacité des philosophes qui préparèrent ce
grand bouleversement; elle est faite pour reposer tout à la fois leur
confiance et leur insensibilité; peut-être entre-t-elle aussi pour
beaucoup dans les motifs qui les empêchent de désirer la paix, un état
de choses dont le calme laisserait à chacun le loisir de voir et de
mesurer l'étendue de ses pertes et de son malheur[65].

  [64] Les terroristes, que l'on avait fait sortir à l'approche de
  la crise à laquelle on s'attendait, et qui éclata si
  malheureusement les 12 et 13 vendémiaire. (_Note de Meister._)

  [65] La première fois que j'entrai dans un café, un de ces
  messieurs venait d'en sortir. _Eh bien!_ dit un de mes voisins à
  l'autre, _l'homme qui sort a fait périr pour sa part vingt-deux
  personnes de ma connaissance.--Vous venez pourtant de lui faire
  assez d'accueil.--Hélas! oui, c'est un monstre; mais il me
  rendit dans ce temps un service essentiel.--En ce cas, c'est tout
  simple._

  Quelle impression pensez-vous que ce petit dialogue fit sur l'âme
  de votre pauvre Suisse? (_Note de Meister._)

En parcourant les rues de Paris, la tête en avant, suivant mon usage,
et les yeux errants de tout côté, avides de reconnaître tant d'objets
auxquels j'avais attaché quelque doux souvenir d'intérêt ou
d'habitude, je ne pouvais me défendre d'un sentiment très
extraordinaire de surprise et de chagrin. Il me semblait sans cesse
que je revoyais une habitation chérie, abandonnée de ses anciens
maîtres, occupée actuellement par des étrangers, et des étrangers qui
ne s'y trouvaient pas à leur aise, qui ne paraissaient pas même sûrs
d'y rester, dont l'humeur était au moins fort bizarre, car je revoyais
bien les mêmes choses; mais rien ne me paraissait, pour ainsi dire, à
sa place. Ce qui jadis était dans l'intérieur des maisons était
dehors; dans le salon, ce qui était jadis à la cave, au grenier, ou
dans l'antichambre. Rien de stable enfin, rien de posé, presque rien
qui fût dans son assiette accoutumée, dans son assiette naturelle.

Le costume des hommes est, en général, assez simple, assez
raisonnable; cependant, on voit encore beaucoup de gilets et de
longues culottes, vêtement qui peut bien être très commode, mais qui
n'en est pas moins fort mesquin, fort déshabillé. On voit encore un
grand nombre de redingotes, descendant sur les talons, boutonnées
jusqu'aux genoux; par-dessus, d'énormes sabres pendus à des ceinturons
fort étroits; des cravates qui ressemblent à des draps de lit
tortillés autour du cou, et des moustaches dignes de relever ces
nobles livrées du terrorisme.

L'habillement des femmes ne manque ni de goût ni d'élégance; les
souliers plats rendent leur démarche plus assurée, sans la rendre
moins facile et moins légère. Les ceintures, rattachées sous le sein,
ont quelque chose de simple et d'antique; elles laissent aux tailles
bien proportionnées la liberté de développer toute la grâce de leurs
contours, toute la souplesse de leurs mouvements; elles servent à
dissimuler beaucoup de défauts cachés; elles font ressortir, sans
doute, ce qu'on ne pardonnait autrefois qu'aux femmes grosses; mais,
comme presque toutes le sont aujourd'hui, sans en excepter les plus
jeunes et les plus laides, c'est un moyen de plus de paraître à la
mode, à l'ordre du jour. Il n'y a pas jusqu'aux perruques blondes,
noires, grises, de toute couleur, que je m'attendais à trouver
excessivement ridicules, avec lesquelles il a fallu me réconcilier;
tant il est vrai que dans ce genre de folie, il n'y a peut-être rien
qu'une Française ne puisse tenter avec une sorte de succès! Les
perruques blondes adoucissent ce que des sourcils trop noirs avaient
de dur et de tranchant; les perruques brunes donnent aux blondes trop
fades une expression plus vive et plus piquante; elles sont faites
d'ailleurs avec tant d'art qu'il n'est presque pas possible de ne pas
les prendre pour des chevelures naturelles[66]. Les bras nus, et que
la nature avait faits pour l'être, ne peuvent déplaire; il faut même
convenir qu'il en est de ces nouvelles nudités comme des idées les
plus philosophiques, lorsqu'elles sont vraiment belles; l'attrait de
la nouveauté leur prête un charme de plus; mais vous croyez bien
aussi, Monsieur, qu'il y a beaucoup de bras dans le monde, et même
dans le monde régénéré par la Révolution, qui ne gagnent rien à se
montrer si fort; et ce qui me semble encore passablement absurde, ce
sont des mains gantées, au bout de bras nus jusqu'à l'épaule.

  [66] Je crains bien que l'origine de la mode des perruques ne
  tienne à des circonstances fort tristes; d'abord, au défaut très
  commun de secours domestiques pour se coiffer; ensuite, au parti
  que quelques spéculateurs cupides auront imaginé de tirer de la
  quantité de cheveux coupés sous le règne de Robespierre, soit
  forcément par la guillotine, soit volontairement dans les
  prisons, pour éviter d'être dévoré de vermine. (_Note de
  Meister._)

A l'époque où j'ai revu Paris, il y avait dans l'ajustement des femmes
plus de recherche que de richesse. Je n'ai point aperçu de diamants;
assez peu de perles; un peu de dorure, mais fort légère; leur plus
grand luxe alors, ce me semble, était en dentelles; mais il n'y avait
que les femmes de la nouvelle classe des riches qui pussent en porter,
car elles étaient montées dès lors à un prix énorme. Un simple bonnet
de gaze et de ruban se payait chez la bonne faiseuse, c'est-à-dire
celle à qui la belle Mme Tallien, ci-devant l'amie de M. Alexandre de
Lameth et l'épouse de M. de Fontenay, la fille du célèbre Cabarrus,
accorde sa protection, trois à quatre mille livres.

Comment vous peindre ici, Monsieur, toute la bigarrure, tout le
contraste qu'offre la population qui circule aujourd'hui dans les rues
de cette immense capitale? Des femmes excessivement parées donnant le
bras à de vrais sans-culottes; d'autres, cheminant toutes seules, mais
avec beaucoup de peine, embarrassées à retrousser leurs élégantes
robes jusqu'à mi-jambe, pour ne pas se crotter; des femmes mises avec
le plus de simplicité, quelquefois même avec tout l'extérieur de
l'indigence, distinguées encore par le maintien le plus noble et le
plus décent; de vieux abbés, le reste de leurs cheveux gris en
catogan, et d'anciens militaires, les cheveux coupés en rond,
reportant humblement dans leur galetas le pain qu'ils ont été recevoir
chez le boulanger de la section; des vieillards respectables,
accoutumés toute leur vie à la plus grande aisance, obligés de se
traîner à pied; leurs ci-devant fermiers ou leurs domestiques les
éclaboussant de la boue de leurs cabriolets, pour aller conclure
bien vite un marché de plusieurs millions; des essaims de
nouveaux guerriers, dont les succès inouïs ont menacé d'envahir
l'univers, pâles et déguenillés; ces hommes obscurs qui, du haut
de la tribune, semblent dicter aujourd'hui des lois à l'Europe
entière, dans le costume le plus sale et le plus négligé,--costume
que l'écharpe tricolore, aux franges d'or, faisait encore ressortir
davantage,--cherchant à se dérober eux-mêmes dans la foule, et
n'échappant pas toujours, malgré leur modestie, aux insultes, encore
moins aux malédictions des passants[67].

  [67] C'est à leur côté que j'ai plus d'une fois entendu des
  femmes de la dernière classe du peuple crier avec rage: _Les
  gueux! on a fait mourir tous les bons, pour laisser vivre un tas
  de scélérats, qui nous font mourir de peine et de misère_. (_Note
  de Meister._)

On trouve bien dans les rues quelques embarras nouveaux: les étalages
de toute espèce dont je vous ai parlé dans ma précédente lettre; les
transports continuels de meubles et de marchandises, si fort
multipliés aujourd'hui par l'activité du brocantage universel; les
patrouilles et les convois militaires. Mais, en revanche, il est
beaucoup d'embarras de l'ancien temps qui ont fort diminué, comme
celui des voitures; d'autres qui ont entièrement disparu, comme celui
des processions de tout genre, sans en excepter les enterrements, dont
la solennité se borne à une misérable bière, couverte d'un drap
tricolore, portée par un ou deux hommes, et suivie d'un parent ou d'un
officier de police. Il n'est plus permis de se revêtir d'aucun signe
de deuil; et quand on laisse reposer un moment son imagination sur le
souvenir encore si récent des règnes de Marat et de Robespierre, on
ne peut qu'admirer, sans doute, la convenance et la sagesse d'une
pareille disposition. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'on circule
plus librement que jamais dans les rues de Paris, si vous en exceptez
pourtant tous les quartiers environnant la Convention, et dans une
circonférence assez étendue, comme depuis la place Vendôme jusqu'au
Carrousel, et depuis Saint-Roch jusqu'au Pont-Royal. Pendant presque
tout le temps de mon séjour, on ne passait dans toutes les rues de ce
vaste circuit qu'au moyen de cartes privilégiées, de cartes de
députés, de ministres étrangers ou d'employés des différentes
administrations; les cartes de section ordinaires ne suffisaient pas.

C'est, vous en conviendrez, Monsieur, une singulière manière de se
rappeler que l'on est dans le pays le plus libre du monde, que ce
besoin continuel d'exhiber sa carte ou son passeport, pour ne pas
risquer d'être arrêté sans cesse, en passant d'une section et
quelquefois d'une rue dans l'autre; mais ce n'est pas ici le moment de
s'en plaindre.

Je ne suis pas le seul voyageur qui ait remarqué que l'on ne vit
jamais autant de femmes grosses à Paris que l'on en voit aujourd'hui,
mais il m'est impossible d'en conclure, avec quelques-uns de vos
philosophes modernes, que l'amour en est devenu plus moral en France;
à voir l'air et le maintien de la plupart de ces dames, je serais
beaucoup plus tenté de croire qu'il n'en a que moins de réserve, moins
de pudeur, moins de délicatesse. Une femme grosse a perdu, ce me
semble, tous les charmes de son sexe, si, dans cet état, elle ne sait
pas voiler les suites de la plus aimable faiblesse par un nouvel
intérêt, par un plus grand caractère de décence et de dignité. C'est
ce que je n'ai guère aperçu, dans cette foule de beautés fécondes,
que l'on rencontre à tous les spectacles et dans toutes les
promenades. La licence générale des opinions et des mœurs, la loi du
divorce[68], l'indépendance domestique, tant de barrières renversées,
tant de préjugés détruits, n'ont pu qu'augmenter beaucoup le nombre
des unions précaires, substituées au mariage, et favoriser ainsi
l'accroissement subit d'une nouvelle population. Mais il faudra voir
quels en seront les résultats durables dans la suite des temps, si le
sort des enfants en sera plus heureux, leur éducation meilleure, le
repos et le bien-être intérieur des familles plus commun, plus assuré.
Beaucoup de gens sont persuadés que les circonstances de la misère
générale, celles du long règne de la Terreur, n'ont pas peu contribué
à la fécondité du moment: elles ont rapproché beaucoup de ménages
livrés à toutes sortes de distractions; elles ont rendu plus intimes
un grand nombre de liaisons jusqu'alors assez légères. On s'est vu
forcé de se tenir plus renfermé, plus recueilli. La solitude, la
crainte, les nuits si fort prolongées par le défaut de lumière,
semblent disposer l'âme encore davantage aux doux épanchements de la
tendresse; enfin la peine et l'ennui donnent un nouveau prix à tout ce
qui peut nous en distraire. L'extrême besoin d'intérêt, d'attachement,
de sensations, en fait trouver quelquefois dans les objets mêmes qui
semblaient devoir en être le moins susceptibles.

  [68] Depuis le 1er janvier 1793, jusqu'au 27 prairial an III,
  c'est-à-dire dans l'espace de quinze mois, il a été prononcé à
  Paris 5,994 divorces, dont 2,124 demandés par les hommes, et
  3,870 par les femmes. Il n'y en a eu que 559 prononcés du
  consentement mutuel. (_Note de Meister._)

  Le 27 prairial an III correspond au 15 juin 1795: Meister a fait
  une erreur en parlant de _quinze mois_.

Ce qu'il y a de certain, c'est que l'affreuse existence à laquelle on
était réduit dans les prisons, n'a point été perdue pour l'amour; que
ce ne sont pas seulement des liaisons de galanterie ou d'intrigue
passagère qui s'y sont formées, mais de véritables et grandes
passions. C'est dans ces antres de Polyphème Robespierre, que le
philosophe La Harpe est devenu dévot aux pieds de la marquise de
Hautefort. C'est dans ces mêmes horribles demeures que la belle et
vertueuse Custine n'a pu résister au tendre désespoir du malheureux
comte de Beauharnais. C'est encore là que le vicomte de Ségur a passé
dans les bras de la marquise d'Avaux les plus belles nuits qu'elle ait
jamais dérobées à son triste époux[69].

  [69] Il est piquant d'opposer à ce témoignage d'un contemporain
  si bien informé, les éloquentes paroles du comte Molé, dans le
  discours par lequel il accueillait à l'Académie française
  l'auteur de _Stello_, Alfred de Vigny. En lui parlant des «scènes
  terribles des prisons et des échafauds», il disait: «Les victimes
  ont été héroïques.... Je les ai connues, ces victimes, et il ne
  m'a manqué qu'une ou deux années pour prendre rang parmi elles, à
  côté de mon père. C'est en leur nom, comme au nom de leurs
  enfants, que je viens repousser de toutes les forces de mon âme
  et de mes souvenirs tout mélange impie de leur mémoire infortunée
  à de frivoles scènes de coquetterie et d'amour....»

Vous voyez, Monsieur, qu'il n'est point de situation, quelque hideuse
qu'elle soit, où la mobilité du caractère français ne trouve encore
une ressource quelconque.

Je n'envie à personne les jouissances qui peuvent lui faire supporter
le fardeau de sa destinée; mais je prie le Ciel de me préserver de
toute folie qui pourrait me consoler du spectacle de tant de
souffrance et de misère. Quel est l'homme vraiment sensible qui
n'aurait pas l'âme déchirée en voyant tous ces visages hâves qui ne
sont plus animés que de l'impatience du besoin, et sur lesquels on
distingue avec effroi l'empreinte profonde des plus amères douleurs!
Combien de fois ne m'est-il pas arrivé de rencontrer des hommes
mourant d'inanition, se soutenant avec peine contre une borne, ou bien
tombés à terre, et n'ayant plus la force de se relever! Je ne sortais
plus sans remplir mes poches de tout ce que j'avais pu épargner de
pain; et le morceau qu'un pauvre autrefois eût dédaigné, je le voyais
accepter, souvent avec l'expression de la plus vive reconnaissance,
par des êtres, hélas! qui mendiaient, ce jour-là, peut-être pour la
première fois. J'entends encore avec saisissement la voix faible et
sombre d'une femme assez bien vêtue qui m'arrêta dans la rue du Bac,
pour me dire avec un accent que précipitaient tout à la fois la honte
et le désespoir: _Ah! Monsieur, venez à mon secours.... Je ne suis
point une misérable, j'ai des talents.... Vous avez pu voir de mes
ouvrages au Salon; mais depuis deux jours je n'ai rien à manger, et
j'enrage de faim!_

Lorsqu'au milieu de scènes si lugubres et si douloureuses, je vois
encore tant de luxe et tant d'orgueil, tant d'extravagance et tant de
frivolité, je ne puis m'empêcher de me représenter quelquefois tout le
peuple de cette immense cité, sous l'emblème de ce misérable
Marseillais qu'on voyait alors partout, et que je ne rencontrais
jamais sans une nouvelle surprise. Quoique estropié de tous ses
membres, une jambe reliée contre l'épaule, avec un coussin de cuir
sous le moignon de l'autre, il courait gaiement les rues et les
carrefours, appuyé sur ce coussin et sur l'un de ses poignets,
regardant insolemment tout le monde, et chantant à gorge déployée les
chansons patriotiques du jour.

On a beau tourmenter cette nation dans tous les sens, lui faire
prendre les attitudes les plus contraires à ses goûts, à ses penchants
naturels, elle conservera toujours et cette activité de feu qui la
fait vivre, et cette heureuse gaieté qui s'amuse et se console de
tout.




LETTRE VI


Au moment où j'arrivai à Paris, les Tuileries étaient encore fort
belles. Le parterre au-dessus de la terrasse des Feuillants était
garni de superbes orangers; on avait commencé à décorer les niches de
la galerie qui donne sur le jardin, de bustes et de statues; les deux
murs du côté du Pont-Royal et de la cour des écuries avaient été
remplacés par de grandes grilles. Mais quelques jours après, ce beau
jardin ne fut plus qu'un camp, de l'aspect le plus sauvage. Toutes les
allées étaient remplies de tentes, de canons, de chariots; et la
moitié de la grande terrasse du Château servait de bivouac à une
troupe de cavalerie.

L'intérieur du palais est, comme vous pouvez croire, entièrement
bouleversé. Les changements qu'on y a faits ne sont qu'en décorations
de bois et de toile. Mais ces décorations sont toutes, en général,
d'assez bon goût. Les salles qui précèdent celle de la Convention,
ainsi que celle de la Convention même, ont, il faut l'avouer, quelque
chose de simple, d'antique et d'imposant. Il est aisé de reconnaître
le génie de David dans l'ordonnance de la plupart de ces travaux. Au
milieu de l'une de ces salles est placée une statue colossale de la
Liberté; dans une autre, son temple au haut d'un rocher, d'où ses
foudres précipitent tous les démons du despotisme et tous les
fantômes de l'esclavage. Le plus fier ornement de ces salles, ce sont
les riches trophées des drapeaux enlevés aux ennemis de la République.
La salle même de la Convention, où s'assemble aujourd'hui le Conseil
des Anciens, dans de grandes et belles proportions rectangulaires, est
fort élevée; le fond des murs, imitant le marbre jaune veiné de
différentes nuances de la même couleur, est décoré de grandes statues
en manière de bronze, qui représentent les plus grands philosophes,
les plus célèbres législateurs de l'antiquité: Numa, Lycurgue, Platon,
Pythagore, Camille, Brutus; les bancs où siègent les députés forment
autour de la tribune, au haut de laquelle est le fauteuil du
président, et au bas, le bureau des secrétaires, un vaste amphithéâtre
de figure elliptique; ces bancs, ainsi que la tribune, sont garnis de
drap vert; à la droite et à la gauche de la tribune, sont deux loges,
la première destinée aux ministres étrangers, l'autre aux dames, ou si
vous voulez, aux citoyennes distinguées, telles que Mmes Tallien et
Bentabole.

La première fois que je fus conduit dans cette auguste assemblée par
un ardent admirateur de la Révolution et de la République, j'y passai
près de deux heures sans entendre un mot de discussion, parce que le
rapport qui devait ouvrir cette séance fut retardé, j'ignore par quel
motif. _Je vois bien_, dis-je à mon introducteur, _que vous m'avez
amené ici aujourd'hui tout exprès, pour me donner une haute idée de la
sagesse du Sénat de la nouvelle Rome; je ne veux pas la perdre, et je
m'en vais_. C'était une séance du soir, il était près de onze heures,
et j'étais fort fatigué, non de ce que j'avais entendu, mais de ce que
j'avais vu. L'on s'attendait à quelque tumulte de la part des
sectionnaires; en conséquence, on s'était mis en mesure, et tous les
passages de la salle même et des pièces voisines étaient remplis de
longues redingotes, de grands sabres, de grandes moustaches, qui
ressemblaient tout à fait par leur mine et par leur costume à des
Capitaines Tempête, à des souteneurs de mauvais lieu.

Depuis, j'eus l'avantage d'assister à différentes séances plus ou
moins intéressantes, plus ou moins orageuses; mais je ne puis me
vanter d'avoir entendu un seul discours marqué au coin d'un vrai
talent. Parmi beaucoup de déclamations folles, extravagantes, de
criailleries atroces et puériles, j'ai bien recueilli quelquefois des
propositions raisonnables, des réflexions justes et sages; mais je
n'ai rien distingué que l'on puisse comparer de fort loin à
l'éloquence d'un Mirabeau, d'un Cazalès, d'un abbé de Montesquiou,
d'un Lally, d'un Clermont-Tonnerre, même d'un Ramond, d'un Vergniaud.
Boissy-d'Anglas, qui déploya tant de caractère et de dignité dans la
fameuse journée du 1er prairial, a dit souvent, fort bien,
d'excellentes choses; mais on prétend que ses plus beaux discours ne
sont pas de lui. Vous voyez qu'on traite les héros de la faveur
populaire comme les belles et les rois; leurs meilleurs ouvrages sont
toujours attribués à quelque inspiration secrète. Tallien parle le
plus souvent d'une manière commune, mais assez facile. Le boucher Le
Gendre a quelquefois des coups de boutoir assez fermes, assez heureux.
Daunou, Thibaudeau, dans certaines circonstances, ont su montrer
beaucoup d'habileté, d'intérêt et de chaleur. Doulcet de Pontécoulant,
quoique ardent républicain de cœur et de système, a fait plusieurs
rapports remarquables par la sagesse des principes qu'il a toujours
défendus avec beaucoup de constance, et par la manière claire et
simple dont il les développe. Chénier n'est pas l'homme que l'on peut
estimer le plus, si la moitié de ce qu'on en dit est vrai; son
amour-propre m'a toujours paru beaucoup plus original que son talent;
mais sans vouloir le flatter, de tous les orateurs du moment, c'est
peut-être encore celui qui parle le mieux sur toute sorte de sujets,
et sans avoir eu le temps de s'y préparer; aussi ne manque-t-il pas de
confiance, ni d'admirateurs; pour vous en donner une idée, je me
permettrai de vous raconter la conversation dont je fus témoin, au
premier dîner que j'eus l'honneur de faire avec lui.

D'abord, il est important de vous rappeler, Monsieur, que l'habitude
de parler à la tribune, ou de disputer dans les clubs et dans les
cafés, a changé tout à fait le ton habituel des conversations; il en a
monté le diapason de quelques octaves au moins. On parla des dernières
brochures de La Harpe; il y en avait une ancienne sur la liberté de la
presse, dans laquelle le représentant Chénier avait été traité fort
rudement[70]. Malgré ce souvenir, en dénigrant avec tout le mépris
possible ses opinions politiques, il affecta généreusement de protéger
le mérite littéraire de La Harpe. Au grand étonnement de ses
collègues, il soutint que _Mélanie_ et _Philoctète_[71] pourraient
bien aller à la postérité. «Quoi! _Philoctète!_» dit l'un
d'eux.--«Oui, _Philoctète_, quoique une simple traduction, est un
ouvrage estimable.»--«Ah! répliqua le savant législateur, ce
_Philoctète_ me paraît à moi bien au-dessous de celui d'Homère.»--«De
Sophocle», reprit plus vite et plus bas Chénier.--«Non, je croyais,
d'Homère.... enfin, vous êtes bien indulgent.»--«Pas trop, car quelque
bon littérateur qu'il soit, toutes les fois qu'il veut parler
politique, je trouve, comme vous, qu'il n'a pas le sens commun; et
c'est fort simple: les plus grands hommes ont radoté, quand ils ont
voulu parler de ce qu'ils n'avaient point appris. On sait que je
respecte M. de Voltaire comme un grand homme....» A ce mot, je ne puis
vous exprimer ma surprise de le voir arrêté tout à coup par l'extrême
surprise, par les transports d'admiration de ses ingénieux collègues.
«Ah! c'est superbe ce que tu dis là!.... Non (presque la larme à
l'œil), je suis ravi de t'entendre parler ainsi.»--«Je dis, mes amis,
ce que je pense; eh bien, M. de Voltaire lui-même, quand il a voulu
parler de musique et de peinture, n'a fait que déraisonner. La
politique est un art qu'il faut avoir appris, ainsi que tous les
autres.»--Est-il rien de plus simple et de plus modeste? Je me
contentai de dire, avec une bonhomie qui très heureusement ne fut
remarquée de personne: «Je savais bien que M. de La Harpe n'avait
jamais été de la Convention, mais je croyais qu'il avait été fort
longtemps aux Jacobins.»

  [70] _La liberté de la presse, défendue par La Harpe contre
  Chénier._ A Paris, chez Migneret, imprimeur, l'an III, 22 pages.
  Cette brochure a été écrite «contre un décret, manifestement
  surpris à la Convention, à la suite d'un rapport de Marie-Joseph
  Chénier» (rapport lu le 12 floréal an III).

  «Après avoir parlé, dit La Harpe, des redoutables émigrés, le
  rapporteur s'écrie: _Sachons les punir, ou descendons de cette
  tribune, et comme Brutus, poignardons-nous!_--Que Chénier descende
  de la tribune, il n'y a pas de mal; pour ce qui est de se
  poignarder, il n'y a pas de quoi.»

  A vrai dire, La Harpe a résumé en deux lignes tout un paragraphe
  grandiloquent, et changé les termes du discours de Chénier, qui,
  au lieu de poignardons-nous, avait dit: _et comme Brutus à
  Philippes, mourons en invoquant le ciel!_....

  [71] Le drame de _Mélanie_ ne put être publiquement représenté
  qu'en 1791; mais à son apparition, plus de vingt ans auparavant,
  il avait été souvent lu dans les salons, et joué sur les théâtres
  particuliers; et quand il fut imprimé, en 1770, Voltaire écrivait
  à La Harpe:

  «Dieu et les hommes vous sauront gré, mon cher confrère, d'avoir
  mis en drame l'aventure de cette pauvre novice qui, en se mettant
  une corde au cou, apprit aux pères et aux mères à ne jamais forcer
  leurs filles à prendre un malheureux voile....

  «Je suis très malade; mais j'ai oublié mes maux en vous lisant.
  Voilà le vrai style, clair, naturel, harmonieux; point d'ornement
  recherché; tous les vers frappés et sentencieux, naissant du fond
  du sujet; grande simplicité, grand intérêt. On ne peut quitter la
  pièce dès qu'on en a lu quatre vers, et les yeux se mouillent à
  mesure qu'ils lisent. Il faut jouer cette pièce dans tous les
  couvents, puisqu'on ne la jouera pas sur le théâtre....»

  Quant à la tragédie de _Philoctète_, elle avait été représentée en
  1783.

C'est à ce même dîner que M. Chénier dit encore avec une insolence si
naïve: «Les sectionnaires de Paris voudraient bien renouveler le 10
août. Mais ils ne savent pas s'y prendre, et puis ils n'auront pas
affaire à un Louis Capet.» En quoi l'on ne peut disconvenir qu'il
n'ait eu complètement raison.

Le souvenir de ce monarque infortuné me rappelle une anecdote relative
au dénouement fatal de son procès, que j'appris quelques jours après,
à un autre dîner de députés. Vous savez, Monsieur, combien peu de voix
décidèrent le sort du plus injuste de tous les jugements[72]. Eh
bien,--s'il en faut croire le député Audrein[73], ci-devant
abbé,--c'est un des plus honnêtes hommes de la Convention, un de ceux
du moins dont les talents et le caractère personnel avaient inspiré le
plus de confiance, c'est Vergniaud, qui seul fit pencher si
malheureusement la balance en faveur du régicide. Jusqu'au dernier
moment, il avait déclaré, de la manière la plus forte et la plus
positive, qu'il ne voterait jamais que pour l'appel au peuple. Soit
qu'il se fût laissé intimider par les menaces et les poignards qui
assiégeaient dans cet affreux moment toutes les avenues de
l'Assemblée, soit qu'il eût changé subitement d'opinion, son suffrage,
et par cela même qu'il fut plus inattendu, suffit seul pour entraîner
celui de quinze ou vingt députés qui, jusqu'alors, avaient également
détesté ce parti, mais qui, sur la foi d'un collègue auquel ils
accordaient une confiance sans bornes, crurent, comme lui, que le
cruel sacrifice était devenu indispensable; qu'il fallait y consentir,
ou pour sauver la République, ou pour se sauver eux-mêmes. Ce qu'il y
a de très constant, c'est que la veille même de cette terrible
journée, ce qu'on appelait le parti modéré de l'Assemblée se croyait
encore très assuré d'une majorité décidée en faveur de l'appel au
peuple; j'en eus dans le temps des preuves que je ne puis révoquer en
doute.

  [72] D'après un premier recensement (séance de la Convention des
  16 et 17 janvier 1793), les votes de mort n'avaient que cinq voix
  de majorité. Mais dès la séance suivante (18 janvier), à la suite
  des explications données par différents membres sur la portée de
  leur vote, la majorité se trouva élevée à 43 voix.

  [73] Membre de l'Assemblée législative, et de la Convention où il
  vota la mort de Louis XVI; nommé en 1798 évêque constitutionnel
  du Finistère, il fut tué par les chouans le 17 novembre 1800.

J'étais encore à Paris, lorsqu'on décréta le nouveau costume des
Représentants du peuple, mais je ne l'ai vu qu'en peinture; celui des
membres du Directoire se rapproche assez de l'habit de cour du temps
de François Ier; celui des Anciens et du Conseil des Cinq-Cents paraît
absolument imité de la grande toge romaine. C'est en lui-même un
habillement fort noble et fort pittoresque; mais, comme il s'éloigne
trop du costume ordinaire de la nation, il a par là même un air
théâtral, un caractère d'emprunt; et ce défaut de convenance l'empêche
d'être, au moins pour le moment, d'une dignité sérieuse et vraiment
imposante. Il n'est peut-être rien cependant qui ne doive paraître
préférable à la négligence, au désordre, à la saleté du costume
actuel. Ceux de ces messieurs qui sont le mieux vêtus, sont en frac
bleu, veste rouge ou noire, et bottes molles. Des voyageurs,
nouvellement arrivés de Paris, m'ont assuré que la plupart
conservaient encore cet ancien habit, et que, même aux séances
publiques, on en voyait fort peu qui daignassent prendre la peine de
s'affubler de leurs longues robes.

Ce qui, sans contredit, doit paraître beaucoup plus imposant que
l'ancien ou le nouveau costume de messieurs les députés, c'est la
tenue de leur garde militaire, de ce qu'on appelle les gendarmes de la
Convention. Je ne sais pas au juste de combien d'hommes est composée
cette nouvelle garde prétorienne; mais il suffit de la voir défiler à
la parade, pour juger que la composition en a été fort soignée. Ce
sont de très beaux hommes, très bien vêtus et très bien armés; c'est
l'élite de tous les régiments de ligne, parmi lesquels il y a
plusieurs anciens gardes-françaises; le plus grand nombre cependant
est étranger: Suisses, Allemands, Suédois. Les rois populaires croient
donc, comme les autres, qu'une garde étrangère mérite, dans certaines
circonstances, d'être préférée à des gardes indigènes ou nationales.

Depuis longtemps, ce n'est plus dans le sein même de la Convention,
que se traitent véritablement les grandes affaires. Tout se passe dans
l'intérieur des comités; et cela ne peut guère être autrement. Les
meneurs de la Convention ont senti qu'il n'y avait point de
gouvernement, en réalité, qui ne fût incompatible avec les formes
sauvages, avec les mouvements tumultueux de la démocratie.

Les assemblées publiques ne sont que des décorations plus ou moins
solennelles, de grandes machines à décret. Elles deviennent aussi
quelquefois l'arène où les différents partis se rencontrent, se
cherchent et s'attaquent mutuellement en présence du peuple, pour
entraîner le suffrage de l'opinion publique en faveur de leurs vues ou
de leurs passions particulières. C'est là que se précipitent et se
détrônent les différents partis; c'est là que se déclarent les
nouveaux règnes, leur puissance, leurs succès et leurs revers. Mais on
discute, on intrigue, on gouverne ailleurs. Ainsi, les étrangers, qui,
sur la foi du _Moniteur_, croient bonnement, les uns, à toutes les
ressources, à toutes les vertus dont on y voit faire sans cesse un si
pompeux étalage; les autres, à toutes les misères, à toutes les
sottises, à toutes les extravagances, qu'on ne se lasse point d'y
débiter, s'abusent également.




LETTRE VII


Il y a longtemps, Monsieur, que je vous entretiens d'idées sombres et
douloureuses. J'ai besoin, comme vous, de reposer ma pensée sur
quelques rapports plus doux et plus consolants. Et vous ne devinez
guère où je vais les chercher d'abord.... C'est dans la maison d'un
juge de paix. L'affaire qui m'avait conduit chez lui n'avait aucun
rapport avec les fonctions de sa magistrature, mais il donnait
justement alors audience; la partie que je trouvai chez lui n'était
pas encore expédiée, qu'il en arriva successivement plusieurs autres.
Je ne voulus point l'interrompre, et je fus bien récompensé de ma
discrétion par le plaisir que j'eus d'être témoin de la patience et de
la sagesse avec laquelle mon juge écoutait tout le monde, réduisait le
sujet de chaque différend au terme le plus simple, et rappelait
presque toujours les prétentions les plus déraisonnables, les plaintes
les plus amères, les animosités les plus emportées, au respect de la
justice et de la loi. Mon juge n'était qu'un emballeur, mais il y
avait plus d'un an qu'il exerçait ce ministère intéressant avec
beaucoup de zèle et de capacité. Aussi, ceux qui venaient réclamer sa
médiation ou son autorité me parurent-ils, tous, lui porter l'hommage
de la confiance qu'il méritait. On les eût pris volontiers pour des
malades qui venaient consulter leur médecin, et même un médecin
accoutumé à les guérir. En les ramenant doucement dans les limites
tracées par la loi, c'était toujours par quelque sentiment honnête,
par quelque bon principe de morale qu'il tâchait de les toucher. Je
regarde l'institution des juges de paix comme un des meilleurs
établissements qui reste encore de la Constitution de 1792[74]. Il
faut même que cette institution ait été combinée dès lors avec assez
de prévoyance et de bonheur: car j'ai toujours ouï dire que ces places
avaient été constamment remplies par de fort bons choix. Ce sont de
véritables officiers de morale publique, les premiers gardiens de
l'ordre et de la sûreté. Le besoin de leurs vertus est si sensible et
se renouvelle si souvent, il est si fort à la portée de ceux qui sont
appelés à les choisir, leur influence habituelle laisse d'ailleurs si
peu de prise aux manœuvres de l'intrigue et de l'ambition, qu'il est
assez simple que les élections à ce genre de magistrature populaire
n'aient pas eu les mêmes inconvénients que beaucoup d'autres. Il faut
observer encore que les honoraires d'un juge de paix sont modestes,
mais suffisants; que son pouvoir est tellement circonscrit qu'il ne
saurait guère en abuser, et que ce n'est, pour ainsi dire, qu'à force
de vertus et de considération qu'il peut lui donner plus d'importance
et plus d'étendue. Oh! combien de chicanes, de querelles et de procès,
doit prévenir une institution aussi sage, surtout si ceux qui en sont
chargés ont tous une âme aussi calme, une logique aussi saine que mon
respectable emballeur!

  [74] _Sic._ Lisez: 1791.

Ce que l'on m'a raconté du désordre de tous les bureaux, de toutes les
administrations sous le décemvirat, ou plutôt sous la tyrannie de
Robespierre, passe toute idée.

L'armée et les comités révolutionnaires étaient vraiment des
associations organisées par le crime, pour commettre avec impunité
tous les genres d'injustice, de meurtre, de rapine et de brigandage.
Le gouvernement avait enlevé presque toutes les places aux hommes
doués de quelque talent ou de quelques vertus, pour les livrer à ses
créatures, c'est-à-dire à la lie de l'espèce humaine. Des gens qui ne
savaient ni lire, ni écrire, obtinrent des emplois d'une comptabilité
plus ou moins importante. Ainsi, par exemple, dans les bureaux établis
pour la liquidation des biens des émigrés, j'ai vu que l'homme de
mérite choisi pour débrouiller aujourd'hui cet énorme chaos avait eu
quarante-quatre mille dossiers à faire, uniquement des titres de
créances jetés au hasard dans des fonds d'armoire, dont on n'avait
tenu aucun registre, et dont on avait délivré cependant les récépissés
dans la forme prescrite par la loi[75].

  [75] Il n'y a pas longtemps qu'on a fait dans le sein même du
  Corps législatif l'aveu le plus sincère de cet extrême désordre;
  voyez le rapport de Parisot au Conseil des Cinq-Cents du 22
  nivôse an V.

  Sur le nombre des pièces remises à la trésorerie nationale, et qui
  est de 40 milliards, il y en a 20 milliards qu'on peut regarder
  comme acquits vérifiés ou comptables; mais le surplus, ainsi 20
  milliards, présente de grandes, d'innombrables difficultés. Elles
  proviennent soit de l'impéritie, soit de la négligence, soit de
  l'infidélité d'un grand nombre d'ordonnateurs et de préposés
  comptables. Ici, c'est un comptable qui, parce qu'il ne sait pas
  écrire, prétend ne pas devoir de compte; là, c'est un comptable
  qui n'a que des pièces informes, insignifiantes; il s'excuse sur
  son impéritie en matière de comptabilité, et s'appuyant sur la
  bonne foi qu'il allègue, prétend qu'on lui doit allouer toute sa
  dépense. Ici, c'est un caissier dont les assignats ou les mandats
  ont été mangés par les rats, ou perdus par le froissement dans une
  voiture publique, etc. (_Note de Meister._)

Lorsque, durant cette époque de barbarie et d'horreur, on avait une
affaire à solliciter devant quelque tribunal, devant quelque
administration que ce fût, l'homme honnête était sûr de se voir
éconduit avec la brutalité la plus révoltante. L'affectation de
manières rudes et sauvages n'avait souvent d'autre but que de voiler
l'extrême ineptie et l'extrême ignorance des scélérats ou des
imbéciles à qui l'on était obligé de s'adresser.

Sous quelque constitution que ce puisse être, on ne tarde pas, sans
doute, à s'apercevoir qu'il n'y a pourtant que des hommes instruits et
cultivés qui soient propres à faire marcher une machine aussi
compliquée que celle du gouvernement; et cette circonstance, qui
résulte heureusement de la nature des choses, est un remède à beaucoup
de maux.

Aujourd'hui l'on a rappelé, dans les différents départements de
l'administration, un grand nombre d'hommes employés ci-devant dans la
même carrière, et je puis vous assurer, d'après ma propre expérience,
qu'il est aujourd'hui beaucoup de bureaux de la République où vous
retrouvez, non seulement l'intelligence exercée, mais encore le ton et
les formes polies de l'ancien régime; il n'y manque plus que la noble
enseigne, brisée peut-être autant par maladresse que par vengeance ou
par système.

On ne peut assez louer l'ordre et l'activité qui règnent
particulièrement dans les bureaux du Comité de salut public.
L'immensité d'affaires générales et particulières, qui s'expédiaient
journellement dans les différentes sections de ce comité, doit étonner
les cabinets les plus occupés de l'Europe; et je ne puis me permettre
d'oublier que les moins importantes même n'y sont pas négligées: car,
au milieu d'un déluge de cartons et de papiers, on ne me fit pas
attendre deux minutes pour retrouver le titre d'une légère faveur,
dont la décision avait été donnée, il y avait déjà plus de quinze
jours.

Ce qui est, ce qui sera sans doute encore longtemps dans une grande
confusion, c'est la partie des finances. On a pensé que ce grand
intérêt, durant la guerre, cessait d'être au moins le premier; on a
pensé, non sans quelque raison, qu'après tout la guerre la moins
ruineuse était encore celle qui se faisait avec la plus grande
dépense, parce que c'était aussi celle qui, probablement, devait finir
le plus tôt, ou se continuer avec le plus grand succès. Quelques
regrets qu'il en coûte à l'humanité, qui pourrait refuser son
admiration à l'énergie, à la patience, à la vigueur, aux prodigieuses
ressources que le génie et le caractère de la nation française surent
déployer au milieu de tant de puissances liguées contre elle, et qui,
trop maladroitement, parurent vouloir menacer tout à la fois et son
antique existence, et sa nouvelle liberté!

Sous le prétexte de faire la guerre à la Révolution, les princes
coalisés ne l'ont faite en réalité qu'à la France. Cette fausse
politique a servi merveilleusement à faciliter les triomphes de la
Révolution, à consolider sa puissance. Et l'on ne peut nier qu'en
détruisant le bonheur d'une grande partie de la génération présente,
les terribles crises de la Révolution n'aient augmenté prodigieusement
à leur tour la force politique de ce vieil empire.

Je ne veux point revenir sur les succès qui ne furent dus qu'aux
crimes de la force révolutionnaire. Mais comment parcourir, sans la
plus vive émotion, tous ces nombreux ateliers d'armes qui bordent les
environs de l'ancienne place Royale, la vaste enceinte de l'hôtel des
Invalides, édifices achevés presque aussitôt qu'ils furent entrepris,
et dont l'imposante merveille sortit de terre comme par magie? Comment
se rappeler encore sans étonnement, qu'à la fin de 1793, ce peuple
avait épuisé tous ses magasins de poudre, tous ses approvisionnements
de salpêtre, et que, dans l'espace de peu de semaines, il sut
rassembler, pour ainsi dire, jusqu'aux moindres germes de cette
matière éparse sur le sol de la France, et trouver dans sa seule
industrie, grâce à l'ardeur avec laquelle il ose tout concevoir et
tout entreprendre, plus de moyens d'attaque qu'il n'en avait encore
montré jusqu'alors?

Ce n'est qu'avec des dépenses énormes que tous ces prodiges ont pu
s'exécuter. Sans la terrible féerie des assignats, il n'eût jamais été
possible de rassembler tous les trésors que la guerre a consumés; il
l'eût été peut-être moins encore de donner à cette richesse, réelle ou
factice, toute la rapidité de circulation dont on avait besoin. Je ne
vous ai point dissimulé l'excès des maux que cause aujourd'hui, dans
l'intérieur, l'abus funeste d'une si merveilleuse ressource. Mais il
n'est pas moins certain qu'aucun emprunt, qu'aucun impôt, qu'aucune
autre spéculation financière n'eût fourni, dans les circonstances
données, des moyens d'une étendue aussi vaste, d'une puissance aussi
active. Les assignats ont servi la force du gouvernement, comme
l'aurait pu servir la puissance momentanée, non seulement de toutes
les richesses mobilières du pays, de tous ses produits, mais encore de
la majeure partie de ses propriétés foncières, et même de son crédit
sur l'étranger; car, longtemps du moins, cette monnaie de papier
n'eut-elle pas, directement ou indirectement, une valeur très réelle à
Londres, à Gênes, à Bâle, à Hambourg, comme dans les marchés mêmes de
la République? Ainsi l'on peut dire que ce fut un impôt levé, non
seulement sur le crédit de la France, mais encore en quelque sorte sur
celui de l'Europe entière, et des nations ennemies aussi bien que des
autres.

Je conviendrai sans doute qu'il en est de cette opération
merveilleuse, comme de toutes les opérations excessivement hardies, et
dont le succès est beaucoup plus fondé sur de brillantes illusions
que sur des réalités; l'avantage n'en saurait être durable, et les
suites en sont souvent cruelles. Cependant, à l'heure qu'il est, avec
cette incroyable puissance de chiffres et de chiffons, la France est
parvenue à se défendre contre tous ses ennemis; loin d'avoir vu
resserrer les limites de son empire, elle risque de les étendre au
delà de tous les vœux qu'osa jamais former l'ambition de Louis XIV;
elle possède encore assez de forces pour se flatter d'obliger son
orgueilleuse rivale à lui restituer tôt ou tard toutes les possessions
que les vaisseaux de celle-ci lui ravirent dans un autre hémisphère;
ses finances sont ruinées, il est vrai, sa population affaiblie, son
commerce presque anéanti; mais il lui reste toujours le sol le plus
fertile et le climat le plus heureux de l'Europe; il lui reste
l'audace, l'activité de son caractère, l'extrême flexibilité de son
industrie; il lui reste de nombreuses armées, dénuées, si vous voulez,
d'objets de première nécessité, mais accoutumées à souffrir, à
vaincre; accablées de fatigues, mais enivrées de gloire et de succès.

Toutes les inventions ingénieuses de notre siècle, il semble qu'on ne
les ait imaginées que pour favoriser les projets de sa puissance. Elle
s'est emparée des découvertes faites en chimie, en mécanique, dans
différents arts, pour perfectionner le service de l'artillerie,
l'extraction du salpêtre, la composition des poudres. Les aérostats,
qui jusqu'alors n'avaient été regardés que comme une merveille
inutile, ont assuré, dit-on, les succès de plus d'une entreprise
militaire; ainsi l'on soutient que la brillante journée de Fleurus
doit à l'heureux usage de cette machine une partie de son éclat. Le
télégraphe placé sur le pavillon du cardinal Mazarin, au vieux Louvre,
paraît résoudre du moins quelques-unes des objections que l'on a
faites contre la possibilité de donner à l'action du gouvernement
représentatif une influence assez sûre, assez rapide, dans un pays
aussi vaste que la France.

Je ne vous parlerai point de tous les plans proposés aujourd'hui pour
relever le crédit des assignats; je n'y crois guère; _mole ruit
sua_[76]: il s'écroule sous sa propre masse; mais je ne me laisse
éblouir ni par les exagérations de Thomas Payne, ni par celles de M.
d'Ivernois[77]. Jusqu'à la fin de la guerre, il semble presque
impossible de s'occuper des finances autrement qu'on ne fait;
c'est-à-dire, en cherchant des ressources éphémères pour subsister au
jour le jour. Dans des temps plus calmes, j'ose présumer qu'on
retrouvera des ressources d'autant plus faciles et d'autant plus
abondantes, que les circonstances ont forcé le gouvernement de les
laisser reposer depuis plusieurs années. Sans être déclarée, la
banqueroute des assignats est comme faite; et les étrangers, aussi
bien que les nationaux, paraissent en avoir déjà pris leur parti. En
sauvant la dette publique, ne fût-ce même qu'en partie, on
contenterait aujourd'hui tous les capitalistes, et par là même on
améliorerait bientôt le sort de tous les artisans et des journaliers.
Malheureusement cette dette, loin d'être diminuée, comme il y avait
trop de raisons de le présumer, au moins quant aux rentes viagères,
cette dette se trouve, dit-on, fort augmentée. Le 15 août 1793, on
faisait monter les inscriptions sur le Grand-Livre, c'est-à-dire les
intérêts de la dette nationale, à deux cents millions; différents
calculs les portent maintenant à trois cents. Tout le monde sait en
effet qu'un grand nombre de fournisseurs ont été payés en inscriptions
sur le Grand-Livre; et j'ai vu moi-même un de ces messieurs arriver
chez mon notaire pour lui proposer de se charger de négocier une
partie de vingt millions, comme on en aurait proposé ci-devant une de
dix mille [livres].

  [76] Horace, _Odes_, livre III, ode 4.

  [77] Francis d'Ivernois (1757-1842), citoyen genevois, et fils
  d'un des correspondants de Jean-Jacques Rousseau, avait publié à
  Londres, en mai 1795, des _Réflexions sur la guerre_ (IV et 160
  pages in-8) en réponse aux _Réflexions sur la paix_ de Mme de
  Staël.

  Le second chapitre de la brochure de d'Ivernois est intitulé: _Des
  ressources financières de la République française, dont toute la
  puissance, même militaire, consiste exclusivement aujourd'hui d

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