Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 4
by Paul Féval · French · Gutenberg #43554 · 321,417 chars · public domain (US)
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Title: Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 4
Author: Paul Féval
Release date: August 24, 2013 [eBook #43554]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT; OU, LES ANGES DE LA FAMILLE. TOME 4 ***
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LES
BELLES-DE-NUIT.
IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.
LES
BELLES-DE-NUIT
OU
LES ANGES DE LA FAMILLE
PAR
Paul Féval.
TOME IV
BRUXELLES.
MELINE, CANS ET COMPAGNIE.
LIVOURNE. LEIPZIG.
MÊME MAISON. J. P. MELINE.
1850
QUATRIÈME PARTIE.
PARIS.
(SUITE.)
IV
LE GRENIER.
C'était une chambre petite et presque nue, où se trouvaient pour tout
meuble deux chaises et une couchette en bois blanc. Dans un coin se
voyait une pauvre petite harpe qui n'était, hélas! ni peinte, ni
sculptée, ni dorée comme celle du salon de Penhoël...
Dans la ruelle du lit, au-dessus d'un petit bénitier de verre, pendait
une image de la Vierge.
Diane et Cyprienne venaient de rentrer. Les quatre étages qui
séparaient leur chambre de la rue avaient achevé d'épuiser leurs forces.
Cyprienne s'était laissée choir sur une chaise. Diane était tombée à
genoux devant le lit, et sa tête brûlante se cachait entre ses deux
mains.
En ce moment, il n'y avait aucune différence entre les deux jeunes
filles: le courage de Diane fléchissait enfin, et son accablement
égalait celui de Cyprienne.
Elles ne se parlaient point; un voile était sur leur pensée confuse.
Elles se laissaient aller à l'engourdissement du désespoir.
En ce moment de suprême lassitude et d'apathie profonde, elles ne
songeaient même pas à la rencontre qu'elles venaient de faire.
Il y avait à peine deux ou trois minutes qu'elles avaient vu Blanche
de Penhoël, leur cousine aimée, et nulle parole ne s'échangeait entre
elles à ce sujet.
Elles ne pouvaient plus... Et pourtant, par suite de circonstances que
nous connaîtrons bientôt, Diane et Cyprienne étaient à même de mesurer
l'importance de cette rencontre fortuite.
Diane et Cyprienne n'ignoraient rien de ce qui s'était passé à Penhoël,
après la nuit de la Saint-Louis. Elles savaient l'enlèvement de l'Ange,
l'expulsion des maîtres du manoir et tout ce qui s'y rattachait.
Elles savaient que Madame, brisée de douleur, Madame, qu'elles aimaient
si tendrement autrefois! cherchait sa fille depuis deux mois, courant
la ville au hasard et arrêtant les passants, comme une pauvre folle,
pour leur demander son enfant!...
Mais il est des heures où l'âme épuisée reste sourde à toute voix. On
dit que, dans les vastes solitudes d'outre-mer, le voyageur, accablé,
se couche parfois sur la terre. Il reste là, immobile, haletant; il
reste, s'il entend au loin la voix menaçante du lion ou du tigre. Et,
si tout près de lui, sous l'herbe, ce bruit sinistre se fait ouïr qui
annonce l'approche du serpent, il reste encore...
Une demi-heure se passa; puis Diane releva la tête lentement et jeta un
regard sur sa sœur.
—Tu souffres?... dit-elle.
Cyprienne serrait toujours sa poitrine à deux mains.
Elle ne répondit pas.
Diane se redressa, galvanisée par un élan de colère. Le sang remonta
brusquement à sa joue; elle secoua les masses bouclées de ses beaux
cheveux.
—Paris!... s'écria-t-elle avec une amertume déchirante; Paris que nous
voyions si beau!... Paris où nous allons mourir désespérées! oh!
que de brillants rêves et que de promesses menteuses!... N'était-ce pas
plus beau que le paradis même? Du pain, mon Dieu! du pain!... Faut-il
nous châtier si cruellement pour avoir été aveugles?... Sainte Vierge!
vous savez bien que si nous avons abandonné la maison de notre père, ce
n'était pas pour nous! Sainte Vierge, ayez pitié!... du pain! un peu de
pain!...
Elle se tordait en une sorte de délire. Et Cyprienne, accablée, morne,
ne prenait point garde.
Il y avait deux jours entiers qu'elles n'avaient mangé.
La veille, elles avaient encore un dernier morceau de pain. Mais Marthe
de Penhoël, son mari et le pauvre oncle Jean souffraient non loin de là
d'une misère pareille. C'étaient eux qui, sans le savoir, avaient mangé
le dernier morceau de pain de Diane et de Cyprienne...
Diane poursuivait, soutenue par sa fièvre:
—Pourquoi ces choses sont-elles possibles?... Pourquoi Dieu
laisse-t-il ces espoirs insensés entrer dans le cœur de deux pauvres
enfants?... Était-ce un crime que de vouloir défendre ceux que nous
aimions?... Oh! maintenant que nous voyons notre folie, comment y
croire?...
Elle eut un rire amer et désolé.
—Te souviens-tu de ce que nous venions chercher à Paris, ma
sœur?... dit-elle; sais-tu encore ce que nous voulions gagner avec
nos harpes et nos pauvres chansons?... Cinq cent mille francs pour
reconquérir les biens volés de Penhoël!... cinq cent mille francs!...
Sa taille se renversa en arrière, ses mains jointes se levèrent au ciel.
—Et nous avons dépensé les pièces de six livres du pauvre Benoît
Halligan..., reprit-elle; et nous avons vendu l'une après l'autre nos
robes apportées de Penhoël, nos croix d'or que notre père nous avait
données... tout, jusqu'au médaillon où étaient les cheveux de notre
mère!... Oh!... maudit sois-tu, Paris! Je te déteste! Pour tous nos
efforts, tu nous as donné l'insulte et la misère!... Nous étions venues
vers toi chercher la vie, et tu nous as tout pris, Paris impitoyable!...
Cyprienne rendit une plainte faible. Diane s'élança vers elle, et se
mit à genoux à ses pieds.
—Si tu savais comme cela me fait mal!... murmura Cyprienne en se
tordant les mains; cherche... oh! cherche, ma sœur, s'il y a encore
quelque chose à vendre!...
Le regard de Diane fit le tour de la chambre.
—Rien!... murmura-t-elle désespérée; nous n'avons plus rien!
Elle entoura de ses bras le corps de Cyprienne, comme pour la
défendre contre la torture qui l'accablait.
Dans ce mouvement, elle sentit un objet résistant sous l'étoffe légère
du tablier de sa sœur.
—Qu'est-ce que cela?... s'écria-t-elle.
Cyprienne, réveillée par cette exclamation, porta la main à la poche de
son tablier.
Et aussitôt, vous l'eussiez vue bondir sur les pieds, joyeuse et
ranimée.
—De l'argent! de l'argent!... s'écria-t-elle. Merci, sainte Vierge!
vous avez eu pitié de nous!
—De l'argent!... répéta Diane étonnée.
Cyprienne ouvrit la main devant le regard avide de sa sœur.
Elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre.
Vous ne les auriez point reconnues. C'était la gaieté vive de leurs
jours de bonheur. Que le désespoir était loin d'elles! Avaient-elles
seulement désespéré?...
Leurs joues se coloraient; leurs yeux petillaient.
Elles étaient jolies comme autrefois, quand le plaisir animait leurs
gracieux visages dans le salon de verdure de Penhoël.
Aussi, quel trésor pour elles, qui étaient venues chercher à Paris cinq
cent mille francs, afin de racheter le manoir!... Trois gros sous,
glissés dans la poche de Cyprienne par le pauvre soldat breton!
Un bon grand morceau de pain!...
Pauvre soldat, que Dieu vous le rende! Puissiez-vous, quand vous
retournerez au pays, trouver votre fiancée fidèle et les bras ouverts
de votre vieille mère!...
Cyprienne descendit l'escalier quatre à quatre. Diane était seule.
Un instant, elle demeura immobile; puis, comme si un souvenir s'était
éveillé en elle tout à coup, elle franchit la porte à son tour.
La joie vive qui naguère animait son joli visage faisait place à un
grave recueillement.
Elle monta un étage, puis deux. Elle se trouvait sur un étroit carré,
souillé de poussière, sur lequel s'ouvrait la porte d'un grenier vide.
Elle entra dans ce grenier, dont la charpente trouée donnait passage au
vent froid du soir et aux rayons de la lune.
Une cloison, désemparée et plus trouée encore que la charpente, se
trouvait du côté opposé à la porte.
Diane s'en approcha sur la pointe des pieds.
Elle colla son œil à l'une des fentes larges et nombreuses qui
séparaient les planches.
Au delà, il y avait un second grenier à peu près semblable au premier,
mais qui était habité.
Point de siéges; un seul matelas par terre, où gisait un
vieillard pâle comme la mort; une misère navrante, affreuse, auprès
de laquelle le dénûment de la petite chambre des deux sœurs était
presque de l'opulence.
D'un côté du grenier, sur un soliveau vermoulu, un homme à la figure
hâve, creuse et comme stupéfiée, s'asseyait auprès d'une bouteille qui
semblait vide. Il portait un habit en lambeaux; sa barbe et ses cheveux
gris se mêlaient. Il appuyait ses deux coudes sur ses genoux maigres,
et sa tête était entre ses mains. A l'autre bout de la misérable
chambre, une femme s'asseyait sur le sol même; ses cheveux noirs
dénoués entouraient un visage qui avait la blancheur et l'immobilité du
marbre. Elle regardait devant elle d'un œil fixe et sans pensée. On
voyait sur ses traits réguliers une douleur si poignante que le cœur
en restait navré.
Le vieillard, couché sur le matelas, était le père Géraud, ancien
aubergiste du _Mouton couronné_; la femme accroupie à terre était
madame Marthe; l'homme à la barbe grise, assis sur le soliveau, se
nommait René, vicomte de Penhoël.
Le temps avait fait de la cloison une véritable claire-voie; elle
n'empêchait pas plus d'entendre que de voir. Chaque jour, Diane et
Cyprienne venaient là au moins une fois.
Elles ne se découvraient point, parce qu'elles eussent été forcées
d'avouer qu'elles faisaient, elles, filles de Penhoël, le métier de
chanteuses des rues; parce qu'on les aurait peut-être retenues, et
qu'il leur eût fallu renoncer à leurs chimériques espoirs. Mais elles
se sentaient moins seules et moins abandonnées, lorsqu'elles avaient
rendu leur pieuse visite aux anciens maîtres du manoir.
Ces visites, d'ailleurs, étaient autre chose qu'un culte stérile
adressé à de chers souvenirs. Les Penhoël vivaient là, depuis deux
mois, bien qu'ils fussent dépourvus de toutes ressources; ils vivaient
uniquement grâce aux deux jeunes filles.
Le malheur semble s'acharner sur les vaincus. Le pauvre aubergiste
de Redon avait tout quitté pour suivre ses anciens maîtres et pour
les servir. Il s'était dit: «Je travaillerai; dans ce grand Paris
je trouverai bien de l'ouvrage.» Mais, au lieu de venir en aide à
la famille, il se trouvait peser lourdement sur elle, car, dès les
premières semaines, le père Géraud était tombé malade d'un excès de
travail, et depuis lors il n'avait pu se relever.
Quant au bon oncle Jean, il avait caché sa croix de Saint-Louis et
passait ses jours entiers à parcourir la ville, demandant partout de
l'emploi, n'importe quel emploi, et n'en pouvant trouver nulle
part.
Marthe et son mari n'essayaient même pas. Madame se courbait, anéantie,
sous le poids de sa douleur de mère. Elle n'avait plus ni volonté
ni force. Parfois, elle restait du matin au soir accroupie dans la
poussière, à l'endroit où nous la voyons maintenant, sans bouger, sans
parler. D'autres fois elle sortait furtivement, dès l'aube. C'était
pour aller au loin, dans Paris inconnu, tant que ses pauvres jambes
pouvaient la porter; c'était pour chercher sa fille...
Les gens du quartier la regardaient comme une folle.
René, lui, buvait le plus qu'il pouvait. Dès qu'il n'avait plus de quoi
boire, il tombait dans une apathie morne.
Il se passait des semaines sans qu'une parole sortît de ses lèvres.
Chaque soir, il quittait son soliveau, et allait disputer au vieux
Géraud malade une part de son matelas.
Marthe et l'oncle Jean couchaient sur la terre.
Tant qu'il était resté un peu d'argent à Diane et à Cyprienne, elles
avaient fait passer chaque jour leur petite offrande par les trous
de la cloison. Plus tard ç'avait été du pain, le pain dont elles
manquaient elles-mêmes!
Telle était l'atonie profonde où s'engourdissaient les pauvres hôtes
du grenier, qu'ils ne songeaient point à chercher la source de cette
mystérieuse aumône. Penhoël se jetait sur le pain comme une brute
affamée. Ce qu'il laissait prolongeait l'agonie de sa femme et du père
Géraud.
L'oncle Jean vivait on ne savait comment. Jamais il ne diminuait la
part de ses compagnons d'infortune.
Quand l'offrande arrivait, à l'heure ordinaire, la voix de Madame
s'élevait parfois pour bénir le bienfaiteur invisible. Les deux jeunes
filles, alors, baisaient en pleurant la cloison qui les séparait de
Marthe. Leur cœur battait bien fort, car elles n'avaient rien perdu
de cette ardente tendresse qu'elles portaient jadis à Madame. Elles
étaient obligées de s'enfuir pour ne point s'élancer vers elle et se
coucher à ses genoux.
Le silence régnait presque toujours dans la triste demeure, un silence
lugubre, interrompu seulement par les plaintes du malade. Parfois,
pourtant, vers le soir, Madame causait à voix basse avec l'oncle Jean.
Dans ces occasions, elle venait vers la cloison pour s'éloigner de son
mari. C'était ainsi que Cyprienne et Diane avaient appris les affaires
de Penhoël. Elles savaient dans ses plus petits détails la monotone
histoire de l'exil, les regrets amers, les espoirs déçus, la
longue torture. Elles connaissaient même le terme fatal, après lequel
il ne serait plus possible de rentrer dans la possession du manoir.
Mais les pauvres filles avaient perdu leurs illusions folles.
Qu'importait le terme maintenant?...
Diane était derrière la cloison, regardant, le cœur gros, cette
scène de désolation muette et morne. Une porte, qui se trouvait au
pied du matelas, s'ouvrit en criant sur ses gonds faussés, et la tête
blanche de Jean de Penhoël se montra sur le seuil.
Il était moins changé que les autres. C'était bien toujours ce visage
vénérable et doux jusqu'à la faiblesse. Il portait le même costume
qu'autrefois, seulement sa veste de paysan était bien usée et le ruban
de Saint-Louis ne pendait plus à sa boutonnière.
Il traversa le grenier d'un pas lent. Le bruit de ses sabots
s'étouffait sur la poussière épaisse.
—Bonsoir, mon neveu! dit-il en tendant la main à René.
René leva sur lui son regard pesant et privé de pensée.
—Bonsoir!... grommela-t-il; je n'ai plus d'eau-de-vie.
Il montra du doigt la bouteille vide, qui était auprès de lui sur le
soliveau.
L'oncle Jean fit comme s'il n'avait pas entendu, et gagna le lit du
malade.
Penhoël grondait entre ses dents:
—Ils m'ont mis là tous deux!... tous deux!... mon frère et ma femme!...
—Eh bien! mon vieux Géraud, dit l'oncle, comment ça va-t-il ce soir?
Géraud fit effort pour se soulever sur le matelas.
—Que Dieu vous bénisse, Jean de Penhoël!... répliqua-t-il d'une voix
épuisée; la fièvre me tient bien fort... Ah! si je m'en allais, ce
serait pour le mieux, car je ne pourrai pas travailler de longtemps.
—Vous vous guérirez plutôt, mon brave ami... Et nous verrons tous
ensemble de meilleurs jours!
—Je ne sais pas..., dit le vieil aubergiste; je ne sais pas, M.
Jean!... Me voilà bien bas et je ne suis plus jeune... Si le bon Dieu
voulait que je visse seulement le fils de mon commandant et notre
pauvre dame tirés de cet enfer, je n'aurais pas de chagrin à mourir...
Mais ça dure... ça dure!... Et moi, je ne fais que leur prendre chaque
jour la moitié de leur pain...
Il se laissa retomber sur sa couche. L'oncle en sabots se dirigea
vers le coin où Marthe était assise. Il se pencha vers elle et prit
sa main qu'il baisa. Dans ce mouvement, il mettait, à son insu, un
reste de cette grâce noble dont les vieux gentilshommes emportent le
secret. Cela faisait péniblement contraste avec la repoussante misère
du grenier.
—Bonsoir, Marthe! dit le vieillard doucement.
Madame répondit par un signe de tête.
—Ma pauvre fille, reprit l'oncle, il me semble que vous êtes plus pâle
encore qu'hier au soir...
Marthe essaya de sourire.
—Mon Dieu!... mon Dieu! reprit l'oncle dont les grands yeux bleus se
levaient au ciel avec une résignation douloureuse, je fais pourtant ce
que je puis!... Ce sont mes cheveux blancs qui les arrêtent... J'ai
beau leur dire: «Voyez mes bras, je suis vigoureux encore;» on me
répond: «Il est temps de vous reposer, mon vieux.» Me reposer... quand
ma pauvre belle Marthe souffre!...
Il essuya son front où il y avait de la sueur.
—Je suis bien las, ma fille, reprit-il; Paris est grand... et je n'ai
pas pris un seul instant de repos durant toute cette journée... Sais-je
à combien de portes j'ai frappé?... Partout où je me présentais,
je disais: «Donnez-moi de l'ouvrage... je ne demande pas à choisir la
besogne... je ferai ce que vous voudrez...»
—Pauvre père! pensait Diane qui écoutait les larmes aux yeux.
—«Je ne demande pas un gros salaire..., poursuivait Jean de Penhoël;
quand j'aurai bien travaillé, vous me donnerez ce que vous voudrez.» La
porte se refermait avant que j'eusse fini... Ou bien on me demandait:
«Brave homme, que savez-vous faire?» Mon Dieu! autrefois je savais
monter à cheval, porter le mousquet et manier l'épée... Je n'ai jamais
été obligé d'apprendre d'autre métier, grâce au pain que me donnait
Penhoël. Et maintenant que Penhoël n'a plus de pain, je ne peux pas
lui en donner moi! Je répondais: «Je sais bêcher la terre des jardins,
porter les fardeaux, balayer les écuries... Ayez pitié!... Faites-moi
le valet de vos serviteurs!—Non... non...» La même parole toujours!...
Dans cet immense Paris où tant d'or se prodigue, quand on est pauvre et
qu'on a les cheveux blancs, il faut donc se coucher sur la terre pour
attendre la mort!...
Diane collait son oreille aux planches; elle sanglotait tout bas.
Marthe de Penhoël restait froide et semblait saisir à peine le sens de
ces paroles désolées.
L'oncle Jean s'assit auprès d'elle, et prit ses mains, qu'il serra
tendrement dans les siennes.
—Et pourtant, continua-t-il en retrouvant son mélancolique sourire,
j'ai tort de murmurer, car aujourd'hui, Dieu m'a envoyé un espoir...
Marthe... ma petite Marthe!... si le pauvre vieillard pouvait vous
secourir!...
Il baissa la voix comme pour faire une confidence.
—Écoutez! reprit-il, je crois bien que nous ne serons pas longtemps
malheureux désormais... Comme je revenais ce soir, harassé de fatigue
et le découragement dans l'âme, j'ai entendu, par la fenêtre ouverte
d'un rez-de-chaussée, un bruit bien connu à mon oreille... des fleurets
qui se choquaient... et le coup de fouet de la sandale, claquant contre
le sol... J'étais auprès d'une salle d'armes... Autrefois, du temps de
ma jeunesse, je faisais un fier tireur, ma petite Marthe!... C'est moi
qui donnai des leçons à notre Louis, la plus forte lame de Bretagne!...
A ce nom de Louis, le regard fixe de Madame eut un rayonnement soudain
et fugitif.
Jean de Penhoël continua sans prendre garde:
—Comme il se tenait sous les armes!... Il me semble le voir encore
ferme sur ses jarrets d'acier, vif à l'attaque, prompt à la parade...
Ah! il était devenu plus fort que son maître, le cher enfant!...
Mais parlons de nous, ma fille... Je suis entré dans la salle... ils
étaient là une vingtaine de jeunes gens prenant leçon ou faisant
assaut. Moi qui ai vu Saint-Georges, Fabien et la Boëssière, je puis
bien dire cela... on ne se bat plus comme autrefois, et les belles
manières sont perdues!
Son bon sourire se teignit d'un peu d'ironie.
—Vraiment, s'écria-t-il emporté par une distraction soudaine, ces
beaux messieurs d'à présent sont incroyables! Si vous les voyiez,
Marthe, saluer négligemment et tirer le mur comme par manière d'acquit,
cela vous ferait pitié, ma pauvre fille!... Plus de grâce!... une tenue
gauche et en même temps fanfaronne!... A les voir courir, souffler,
crier et se fendre comme des compas pour se donner, au hasard, quelques
méchants coups de fleuret dans les cuisses, on dirait une douzaine de
paires de boutiquiers qui se battent avec leurs aunes.
L'oncle en sabots eut un petit rire sec et décidément moqueur.
Puis tout à coup sa figure redevint grave.
—A qui vais-je parler de cela?... Et devrais-je censurer, moi qui
demande l'aumône?... Je me suis approché du maître, du _professeur_,
comme on les appelle maintenant, et je lui ai dit en rassemblant tout
mon courage:
«—Monsieur, avez-vous besoin d'un prévôt pour votre salle?
«Le professeur m'a toisé d'un regard dédaigneux.
«—Est-ce qu'on faisait des armes avant le déluge? m'a-t-il demandé.
«Toujours mes malheureux cheveux blancs!
«—Je pense bien que l'art a fait des progrès..., ai-je répondu, et
sous votre direction savante...
«—Mon vieux, on n'apprend plus rien à votre âge!
«—C'est que j'ai grand besoin...
«—Je vous demande si cela me regarde!...
«Je m'en allais tristement, lorsqu'il se ravisa pour mon bonheur.
«—Au fait, dit-il, je n'aime pas à renvoyer comme ça les pauvres
diables... J'ai besoin de quelqu'un pour balayer la salle, moucheter
les fleurets et mettre tout en ordre... vingt francs par mois:
l'ancien, ça vous va-t-il?...
«Si cela m'allait, ma pauvre petite Marthe!... vingt francs par
mois!... Comme je l'ai remercié!... Et j'entre en fonctions dans huit
jours... Entends-tu bien?... nous n'avons plus qu'une semaine de
misère!»
Le pauvre oncle Jean ne se possédait pas de joie.
—Eh bien! reprit-il voyant que Marthe ne répondait pas, vous ne dites
rien, ma fille?...
Marthe secoua la tête:
—Huit jours!... murmura-t-elle d'un ton si bas que Diane ne put
l'entendre à travers la cloison, c'est bien long!... c'est trop long!
Et comme l'oncle Jean l'interrogeait du regard, elle ajouta:
—La main qui nous jetait chaque soir un morceau de pain s'est lassée,
sans doute...
Elle n'acheva point sa pensée, mais ses deux mains touchèrent sa
poitrine avec ce mouvement dont nous avons parlé déjà, funeste
pantomime, signal de détresse que tout le monde comprend.
La tête du vieillard se pencha vers la terre.
Diane n'avait rien entendu de ces dernières paroles, mais elle avait vu
le geste de Marthe, et cela suffisait.
Elle s'élança tremblante d'émotion. En trois sauts elle eut regagné sa
chambre où Cyprienne rentrait, à ce moment, tout essoufflée.
Cyprienne, joyeuse et consolée, mordait à belles dents un gros morceau
de pain qu'elle rapportait.
—Ils souffrent là-haut..., dit Diane; Madame a faim!
Les dents de Cyprienne, qui venaient de rompre avidement la croûte
appétissante et dorée, lâchèrent prise aussitôt.
—Et moi qui ne pensais pas!... s'écria-t-elle; vite, ma sœur!...
Heureusement que je ne leur ai pris qu'une bouchée!...
Elles remontèrent, lestes comme des sylphides, les marches vermoulues
des deux derniers étages, et l'instant d'après le pain, glissant entre
deux planches, tomba sur le sol poudreux du grenier.
Marthe poussa un cri de soulagement.
Les deux jeunes filles la regardaient manger. Elles souriaient toutes
deux.
—Ma sœur..., disait Cyprienne; à voir cela, on n'a plus faim.
V
MADAME COCARDE.
Il y avait cinq minutes que Diane et Cyprienne étaient rentrées dans
leur chambre, dont la porte restait entr'ouverte. Elles étaient
agenouillées toutes deux, côte à côte, devant l'image de la Vierge,
collée au mur, dans la ruelle du petit lit. Elles disaient ensemble
leur prière du soir.
Quand elles eurent achevé de réciter avec recueillement la série
d'oraisons que l'usage catholique réunit en un pieux faisceau pour
consacrer les heures du sommeil, Diane ajouta d'un ton simple,
qui révélait l'habitude de chaque jour:
—Sainte Marie, mère de Dieu, intercédez auprès de Jésus, votre fils,
afin qu'il nous envoie cinq cent mille francs pour racheter les biens
de Penhoël!...
—Ainsi soit-il!... répondit Cyprienne.
Pauvres enfants!
—Faites, bonne sainte Vierge, reprit Diane, que notre cousine Blanche
soit gardée de tout mal, et que nous puissions la rendre à sa mère;
sainte Marie, ayez pitié de Penhoël, de Vincent, de Madame et de notre
bon père. Faites que notre oncle Louis revienne enfin, pour nous porter
secours.
C'était une formule bien souvent répétée.
Cyprienne dit encore:
—Ainsi soit-il!
Puis, elles restèrent un instant agenouillées et priant tout bas.
Parmi les paroles que leur cœur prononçait, à défaut de leur bouche
muette, on eût trouvé sans doute les noms d'Étienne et de Roger...
Tout à coup, elles se levèrent en tressaillant. La porte entr'ouverte
de leur chambre avait crié, en même temps qu'on y frappait trois petits
coups discrets.
—Madame Cocarde!... dit, sur le palier, une voix cassée et
chevrotante, mais flûtée, sucrée et gardant évidemment des prétentions
à la douceur; êtes-vous couchées, mes tourterelles?
—Pas encore, répondit Diane; cependant... il est bien tard!
—Mais non! mon ange d'amour, repartit la voix sucrée, cassée, etc.;
pas encore neuf heures à ma montre qui va comme l'hôtel de ville... Ah
çà! on peut entrer, je pense?... Pauvres mignonnes! comme elles étaient
jolies ainsi à genoux et disant leurs petites drôleries de prières!...
En 1820, les dames du genre de madame Cocarde étaient païennes comme
une chanson de Béranger. De nos jours, revenues à des sentiments
meilleurs, elles ont des croix d'argent doré à leur ceinture et une
chaise à coussins de velours rouge dans la nef folâtre de Notre-Dame de
Lorette.
Madame Cocarde entra tout doucement et referma la porte.
C'était une petite femme pâlotte et blonde, aux traits courts, un peu
effacés, aux grands yeux d'un bleu délayé, tendres, comme on dit,
craignant la lumière et cernés d'un cercle gris, empruntant cette
couleur à une myriade de rides imperceptibles. Elle souriait d'une
assez gentille façon; sa taille bien prise dans une robe de
chambre de taffetas nankin paraissait rondelette et potelée. De loin,
un myope l'eût prise assurément pour une de ces jolies femmes arrivées
à la trentaine, qui conservent des allures enfantines et mignardes, un
peu au delà de l'âge convenable.
Mais de près l'aspect changeait notablement. Sa figure était comme
sa voix, quelque chose de flétri et d'usé: une ruine à grand'peine
replâtrée, et que toutes les réparations du monde ne pouvaient point
empêcher d'être une ruine.
Non pas que madame Cocarde eût dépassé de beaucoup la trentaine.
Ces femmes-là n'ont pas précisément d'âge. Parmi des signes d'une
vieillesse précoce, elle gardait certains indices qui parlaient encore
de jeunesse. Madame Cocarde avait probablement vécu à fond de train.
On se fait ainsi parfois une position bien honnête. Madame Cocarde
avait l'estime de son quartier. Elle possédait des rentes; elle était
principale locataire des trois derniers étages de la maison où nous
sommes. On ne faisait point de bruit chez elle. Et bien que certaines
langues méchantes se permissent un narquois sourire en parlant du genre
d'affaires auxquelles se livrait madame Cocarde, tout ce qui vendait
vin, sucre, café, viande ou légumes dans la rue Sainte-Marguerite la
déclarait une femme comme il faut, et qui eût trouvé plus d'un
mari, si elle n'avait pas été trop fine pour tomber dans ce travers-là.
Madame Cocarde traversa la chambre d'un pas sautillant et vint
s'asseoir à côté du lit, en ayant soin de tourner le dos à la lumière.
Cyprienne et Diane restaient debout; il était facile de voir que
cette visite attardée ne leur faisait point un plaisir infini; mais
on pouvait deviner également qu'elles avaient intérêt à ménager la
visiteuse.
Madame Cocarde souriait et les caressait du regard.
—Ça va bien à de petits chérubins comme vous d'être dévotes,
reprit-elle quand elle fut assise; le bon Dieu, la bonne Vierge, les
bons anges gardiens!... Moi aussi, je croyais à tout cela quand j'étais
petite fille... Ah! mes pauvres belles! lorsqu'on arrive à vingt-cinq
ans... vingt-six ans... ces enfantillages-là sont déjà bien loin... et
l'on songe à des choses plus sérieuses!
Elle fourra ses deux mains dans les poches de sa douillette.
—Savez-vous qu'il fait frais chez vous?... reprit-elle en se
pelotonnant sur elle-même avec un mouvement frileux. Il y a déjà
six semaines que je fais du feu, moi... Je sais bien qu'il y a la
différence des situations... mais c'est égal, mes anges, vous
devriez avoir un petit poêle et l'allumer le soir en rentrant.
—Nous verrons..., dit Diane, quand l'hiver sera venu...
—C'est qu'il vient, ma pauvre biche... Il approche à grands pas!...
Moi qui vous parle, j'ai mis mes robes d'été dans l'armoire... Et je
trouve que les jupons ouatés ne sont pas de trop.
Elle toucha l'étoffe de la robe de Cyprienne qui se trouvait le plus
près d'elle.
—De l'indienne!... s'écria-t-elle; et encore de la petite indienne!...
Mes chers cœurs, comme vous devez grelotter avec ça!
La principale vertu de Cyprienne n'était point la patience.
—Mon Dieu, madame, dit-elle en reprenant sa robe avec un geste
brusque, nous faisons comme nous pouvons, et nous ne nous plaignons pas.
—Est-ce que je vous aurais fâchée, ma perle?... demanda madame Cocarde
dont la voix flûtée prit des accents plus doucereux encore; je ne me le
pardonnerais pas, car je vous aime de tout mon cœur!... Voyez-vous,
c'est dans votre intérêt que je parle... Un rhume est bien vite
gagné... puis vient la fluxion de poitrine... Mes petits enfants, je
sais bien qu'il y a la différence des situations... Je ne vous
dis pas de mettre des robes de soie, comme moi... mais de bons corsages
en laine bien doublés... voilà ce que je voudrais vous voir!
Elle sortit de sa poche un petit couteau d'écaille un peu plus long
qu'une épingle, et s'en servit en guise de cure-dent.
—Il n'y a rien d'ennuyeux comme les cuisses de bécasse pour rester
comme cela entre les dents!... poursuivit-elle sans ponctuer par le
moindre silence son intrépide bavardage. Aimez-vous la bécasse, mes
amours?... C'est un gibier qui coûte toujours assez cher... mais, Dieu
merci! ma situation me permet de ne pas trop regarder à la dépense...
Asseyez-vous donc là sur votre lit, mes belles... car il n'y a plus
qu'une chaise... Vraiment, pour bien peu de chose vous pourriez avoir
un joli petit mobilier... Je ne vous parle pas d'acheter des meubles
comme les miens... la différence des situations... mais enfin...
—Madame, interrompit Diane, ce que nous avons nous suffit.
—A la bonne heure, mes trésors!... s'écria madame Cocarde; on peut
dire que vous n'êtes pas difficiles à contenter... Mais si vous ne vous
asseyez pas, je croirai que vous voulez me renvoyer.
Manifestement, madame Cocarde avait le droit, en effet, de croire cela;
car les deux jeunes filles demeuraient devant elle muettes, froides,
embarrassées. Néanmoins, elles obéirent à ce dernier appel et prirent
place toutes deux sur le pied du lit avec une politesse contrainte.
Madame Cocarde était, comme nous l'avons dit, principale locataire de
la maison, et grâce à l'intercession des deux sœurs, elle consentait
à ne point chasser les Penhoël de leur misérable grenier.
C'était là tout le secret de la déférence que lui montraient Diane et
Cyprienne.
—Bien, mes petits enfants!... reprit-elle. Comme cela, au moins, on
peut causer à son aise!... J'ai beau avoir les dents bien rangées,
ces coquines de bécasses ont de petits nerfs qui entrent partout!...
Et puis, c'est peut-être une arête, car j'ai mangé du bar... Ah! mes
petits enfants, l'excellent dîner que j'ai fait!... Il faut que je
vous en conte le menu... Un potage en tortue délicieux... Pour relevé,
un bar au court bouillon... Pour entrée, une blanquette de volaille,
que mon cordon bleu réussit toujours à merveille... Pour rôti, cette
scélérate de bécasse... Après cela, une crème à la vanille, un raisin
et mon café... Je n'ai jamais mieux dîné de ma vie!
Durant cette complaisante énumération, Diane et Cyprienne avaient les
yeux baissés. On rouvrait en quelque sorte leur plaie vive; on appuyait
le doigt brutalement sur cette intolérable souffrance, la faim,
qu'elles essayaient en vain d'oublier.
Madame Cocarde les lorgnait par-dessous sa paupière clignotante.
—Je ne suis pas ce qui s'appelle une gourmande..., poursuivit-elle;
mais j'avais déjeuné plus matin qu'à l'ordinaire... et c'est si bon de
manger quand on a grand'faim!
Cyprienne poussa un gros soupir. Chacune de ces paroles doublait
les déchirants élancements qui tiraillaient son estomac vide. Diane
souffrait autant que sa sœur; mais elle restait forte comme
toujours, et aucun signe de malaise ne paraissait sur son visage.
—Et vous, mes belles..., reprit gaiement madame Cocarde, comment
avons-nous dîné aujourd'hui?... Je m'intéresse à cela, moi, parce que
je vous aime.
Les deux jeunes filles ne répondirent point. Sous la paupière brûlante
de Cyprienne, il y avait une larme d'angoisse.
—Eh bien?... continua la principale locataire; on ne veut donc pas me
dire ses petits secrets de ménage?... On a honte peut-être?...
Mon Dieu! mes anges, je fais la part des différences de situation...
Je pense bien que vous ne vivez pas d'ortolans... Tenez, voulez-vous
que je vous dise, moi, ce que vous avez mangé aujourd'hui... Une bonne
soupe... un bœuf aux choux et du fromage...
Pour la faim mortelle des deux pauvres filles, ce simple menu était
plus appétissant que la carte la plus recherchée du dîner de madame
Cocarde.
—Mon Dieu! mon Dieu! fit tout bas Cyprienne.
Le rouge monta au visage de Diane.
—Vous avez deviné à peu près, madame, dit-elle; mais, je vous le
répète... nous sommes contentes de ce que nous avons.
—Voilà de la vraie philosophie, mon ange!... Eh bien! moi, je suis
désolée... désolée de voir de charmantes filles comme vous dans la
misère...
—Madame...
—Pas de colère, mon enfant!... Se montrer orgueilleuse vis-à-vis d'une
véritable amie, c'est avoir un mauvais cœur!... Fâchez-vous tant
que vous voudrez, du reste, vous ne m'empêcherez pas de dire ce que je
pense... J'ai le cœur serré, voyez-vous, chaque fois que j'entre
dans cette chambre... Deux pauvres chaises, un grabat... Cette
harpe qui est seule maintenant, parce que vous avez vendu l'autre, je
parie...
—Madame!... dit encore Diane.
La principale locataire prit ses deux mains qu'elle joignit avec celles
de Cyprienne:
—Je vous assure que je vous aime, mes pauvres enfants!...
prononça-t-elle d'un accent pénétré; ayez confiance en moi, je vous
supplie!... Je suis plus vieille que vous... J'ai plus d'expérience...
Laissez-moi vous sauver!
Ce n'était pas la première fois que madame Cocarde parlait ainsi. Diane
et Cyprienne avaient leurs raisons pour suspecter la franchise de ses
paroles; et pourtant, telle est la confiance de cet âge, que les deux
jeunes filles relevèrent sur la principale locataire leurs regards émus
et presque crédules.
—Des robes d'indienne en plein hiver, reprit madame Cocarde, pas de
feu!... à peine une misérable chandelle... et pour soutenir ces jolis
corps si délicats, si charmants, une nourriture grossière... peut-être
insuffisante...
Elle sentit frémir la main de Cyprienne.
—N'est-ce pas?... poursuivit-elle, insuffisante?...
—Oh!... murmura Cyprienne, par grâce, ne nous parlez plus de tout
cela, madame; si vous saviez ce que je souffre!...
—Hein? fit madame Cocarde avec curiosité.
Diane regarda sa sœur à la dérobée; son front devint pourpre; elle
releva les yeux sur madame Cocarde et dit à voix basse:
—Elle souffre... parce qu'il y a deux jours qu'elle n'a mangé.
—Deux jours!... répéta froidement la petite femme; moi qui ai mal à
l'estomac quand j'oublie mon second déjeuner... C'est bien long!
Elle retira sa main pour la replonger dans la poche de sa douillette.
—Deux jours!... répéta-t-elle encore, mais cette fois avec lenteur et
comme en faisant un retour sur elle-même; moi aussi... ces choses-là
ne s'oublient pas... moi aussi, j'ai été deux jours sans manger...
Bon Dieu! mes filles, tout le monde a passé par là... C'est le coup
d'éperon qui force à faire le premier pas... et je vous promets que les
autres pas ne coûtent guère...
Cette froideur subite refoulait l'émotion des deux jeunes filles, et
Diane regrettait déjà son aveu.
—Oh! oh! continua la petite femme en suivant le cours de ses
réflexions; je savais bien que vous n'étiez pas millionnaires! mais
deux jours sans manger!... Ah çà! le métier ne va donc pas du tout, du
tout?...
Comme Diane ne répondait point, madame Cocarde tourna les yeux
vers elle et changea brusquement de visage. Sa froideur disparut pour
faire place à cette douceur mielleuse et riante qu'elle savait donner à
sa physionomie.
—Vous me voyez anéantie, mes beaux anges, dit-elle. Comment!... si
près de moi... de moi qui vous porte un intérêt si véritable!... Mais
vous ne vous souvenez donc plus de ce que je vous ai dit dans le temps?
La voix de Diane prit un accent hautain et sévère.
—Nous avons tâché de l'oublier, madame..., répliqua-t-elle.
—Comme vous êtes ravissante ainsi, mon ange!... s'écria madame Cocarde
qui la regardait avec une sincère admiration; la fierté vous sied
comme à une reine!... Ah! que je voudrais jeter au feu cette petite
robe qui m'impatiente et mettre à la place de la soie, du velours, des
dentelles!... Ce serait si facile! et vous me remercieriez tant lorsque
vous seriez devenues plus raisonnables!
Diane, le front haut, les yeux baissés, la joue en feu, était belle, en
effet, belle comme l'orgueil de la pudeur.
—Nous sommes obligées de nous lever dès le matin, madame, dit-elle, et
voilà qu'il est bien tard.
—C'est-à-dire que vous me chassez! s'écria la petite femme, moi,
votre meilleure amie!... Et pourquoi?... Parce que je veux changer
votre misère en bonheur... parce que je suis franche et que je ne puis
pas cacher mon dépit de vous voir comme ça sans ressource, vous qui
pourriez avoir une maison et de beaux meubles, et tout!
Elle se leva dans un mouvement tragique, appris quelque part au
théâtre, et qui rendait tant bien que mal l'amertume du dévouement
méconnu; puis elle ajouta sans s'éloigner encore:
—Souvenez-vous de ce que je vous dis là!... J'ai l'expérience... et je
vous promets que vous vous mordrez les doigts, mes poulettes, plutôt
dix fois qu'une, à cause de votre conduite de ce soir... Mais dame!
qui refuse muse!... On n'attendra pas ces demoiselles jusqu'à la fin
du monde... Ah! mon Dieu! mon Dieu! comme si on ne savait pas ça par
cœur!... Nous sommes toutes la même chose!... On se rebiffe; on fait
la petite rageuse; on rejette bien loin la fortune... Puis on se lasse,
je dis les plus fières! Et telle qui a repoussé tout l'or de la terre,
des bijoux, des toilettes, des rentes... une situation, quoi! prononça
madame Cocarde avec emphase, se laisse prendre par un artiste ou un
va-nu-pieds.
Diane fronça le sourcil.
Madame Cocarde haussa les épaules et se dirigea vers la porte.
—Voilà comme ça se joue!... grommela-t-elle en levant les yeux au
plafond. Quand je pense que ces petites bégueules-là se laissent mourir
de faim auprès de la soupière pleine!... car je vous le dis encore,
quoique ce soit, en conscience, jeter des perles... je m'entends
bien!... oui, mesdemoiselles sans le sou, il y a un monsieur, un
millionnaire, qui en fait, pour vous, des pas et des démarches!... un
homme tout ce qu'il y a de mieux!... et si vous vouliez, demain vous
auriez équipage.
Point de réponse. Diane releva l'oreiller du lit pour faire la
couverture.
Les yeux tendres et clignotants de madame Cocarde eurent un éclair, et
sa bouche pincée fit une grimace méchante.
—Équipage, mademoiselle Diane, répéta-t-elle, vous qui n'avez plus de
souliers... entendez-vous?
Ceci fut dit avec une explosion d'aigreur et de malice. La petite femme
mettait bas décidément son masque doucereux pour lâcher bride à sa
langue barbelée, mauvaise, griffue comme la patte d'un chat en colère.
Elle avait encore deux ou trois pas à faire pour atteindre la
porte. On allait en entendre de belles.
La pauvre Cyprienne n'écoutait plus. Diane, elle, avait laissé la
couverture à moitié faite. Sa tête se penchait sur son épaule. Un
sourire étrange errait autour de sa lèvre. Son front était pensif, et
ses grands yeux, perdant leurs regards superbes, étaient devenus tout à
coup rêveurs.
—Entendez-vous?... reprit madame Cocarde exaspérée par le sourire de
la jeune fille; je vous jure bien, mesdemoiselles en haillons, que vous
attendrez longtemps une occasion pareille! Je me serais fait fort de
vous obtenir, moi, tout ce que vous auriez voulu... Trente bonnes mille
livres de rente, car cet homme-là est fou!... Des créatures comme ça
refuser trente mille livres de rente!... Dites donc, avez-vous l'argent
de votre mois pour me payer? Ah! ah! j'ai été trop bonne avec vous!
Demain soir, foi d'honnête femme, les gens du grenier iront coucher
dans la rue!...
Diane restait toujours calme. A la voir, on eût dit que toutes ces
paroles insultantes ne lui étaient point adressées.
A ces derniers mots, pourtant, elle se tourna vers madame Cocarde avec
lenteur.
La principale locataire, qui crut à une attaque, mit le poing
sur la hanche d'un air intrépide; mais ses bras tombèrent lorsqu'elle
entendit la jeune fille lui demander froidement:
—Combien faut-il d'argent pour faire trente mille livres de rente?
—Comment dites-vous, mon cœur?... balbutia madame Cocarde. Combien
il faut d'argent, en capital?...
—Oui.
—Six cent mille francs au denier vingt.
—Six cent mille francs!... répéta Diane en regardant sa sœur à la
dérobée.
La petite femme se rapprochait.
—Est-ce que nous allons être gentilles?... murmura-t-elle avec un
retour subit de caressante douceur.
Diane pensait.
Puis elle dit d'un ton tranquille:
—Cet homme... pourrait-on y aller ce soir?
Madame Cocarde recula d'un pas, et Cyprienne releva la tête en sursaut
pour jeter à sa sœur un regard stupéfait. Elle se croyait le jouet
d'un rêve.
Il n'y avait pas la moindre trace d'émotion sur le beau visage de Diane.
—Peste!... fit la petite femme; ce soir!... Comme on y va
maintenant!... Ah çà! mignonnes, vous vous êtes donc joliment
moquées de moi?...
—Diane! prononça tout bas Cyprienne.
Diane lui imposa silence d'un geste glacé.
—Je vous demande, dit-elle en s'adressant à la principale locataire
qu'elle regardait en face, si on peut aller chez cet homme ce soir?
—Mais... je ne vois pas..., balbutia madame Cocarde; sans doute...
Elle ajouta en aparté:
—Au fait, je ne réponds de rien, moi!... C'est lui qui les a
dénichées!... Mais, tudieu! il paraît que les petits anges savent déjà
ce que parler veut dire!... Tout de suite, mon séraphin! reprit-elle en
souriant à Diane, et je vous promets que vous serez bien reçues... et
que vous trouverez là un souper tout servi!
—C'est bon..., dit Diane; voulez-vous nous y conduire?
—Oh! ma sœur!... fit Cyprienne en joignant les mains.
—Si je le veux!... s'écria la petite femme; je passe un châle; je
mets un chapeau, et j'envoie chercher une voiture... Attendez-moi, mes
biches!... je suis à vous dans deux minutes!
Elle sortit en courant.
Les deux jeunes filles restèrent seules.
Cyprienne regardait sa sœur avec de grands yeux ébahis, et ne
pouvait point trouver de paroles pour l'interroger.
Diane était immobile, la taille droite, les bras croisés sur sa
poitrine.
—Six cent mille francs!... dit-elle enfin... de quoi racheter Penhoël!
—Oh!... mon Dieu! fit Cyprienne.
—Écoute!... reprit Diane, pendant que tu allais acheter du pain,
j'étais là-haut, moi, et je les voyais souffrir! Comme Madame est
changée!... Ses yeux n'ont plus de larmes... Et notre vieux père qui
va chaque jour de porte en porte, repoussé partout... abreuvé partout
d'insultes et de mépris!...
Cyprienne pleurait.
—C'est vrai!... c'est vrai! dit-elle parmi ses larmes. Mais la
honte!...
Diane la prit entre ses bras et la couvrit d'un regard de mère.
—Tu as raison, pauvre enfant!... murmura-t-elle; ne viens pas... car
c'est encore un combat... et si l'on échoue, cette fois, il faudra bien
mourir...
—J'irai..., dit Cyprienne.
VI
L'HOTEL MONTALT.
Nehemiah Jones, le majordome de Montalt, était un gentleman et un
homme de goût parfait. Il avait acheté pour son maître un des plus
confortables hôtels du faubourg Saint-Honoré; un hôtel largement
séparé de la voie où fourmille la foule bruyante et gênante, isolé au
beau milieu de la grande ville, ombragé par des arbres centenaires et
ouvrant la haute porte de ses salons sur des jardins de prince.
Nehemiah Jones avait trouvé cela entre les Champs-Élysées et la
place Beauveau. C'était une retraite choisie d'où la vue rencontrait
partout des arbres, du gazon, des fleurs, et nulle part l'autre côté de
la rue, cette odieuse barrière qui borne l'horizon parisien! nulle part
la fenêtre curieuse du voisin; nulle part le dos de ces civilisés qui
passent des heures en contemplation devant les vitres des cordonniers
ou des marchands de parapluies.
Et c'était charmant! Une sorte de riant palais, bâti sous le règne de
Louis XV, alors que les bosquets de Beaujon étaient bien loin de Paris
encore et cachaient seulement les façades mignonnes des _folies_ nobles
ou financières.
L'hôtel Montalt, comme on l'appelait déjà dans le faubourg, affectait
la forme régulière d'un château du XVIIIe siècle dessiné par
Péronnet ou Gabriel.
C'était un corps de bâtiment carré, flanqué de deux pavillons
symétriques. Au-dessus du deuxième étage, dont chaque fenêtre avait
à son sommet des têtes rieuses de nymphes ou de satyres, régnait
une galerie ajourée, tournant autour du toit et le masquant presque
entièrement. Sur le fronton triangulaire, Coustou le jeune avait taillé
deux dryades, couchées à demi et soutenant un écusson de marbre.
Sous le fronton, quatre colonnes doriques supportaient un large
balcon, dont la saillie abritait la dernière marche d'un perron
circulaire, où s'étageaient douze paires de vases à fleurs.
En quittant la cour plantée d'arbres pour monter les degrés du perron,
vous trouviez un spacieux vestibule, soutenu par un péristyle d'ordre
corinthien en marbre violet, avec chapiteaux de bronze; l'œil
enfilait le corps de logis, percé à jour, et allait se reposer sur la
belle verdure du jardin situé derrière l'hôtel.
Aux deux côtés du vestibule, pavé en mosaïque romaine, s'ouvraient, à
droite, le salon, la galerie, la bibliothèque, le tout en enfilade;
à gauche, sous une tête de cerf monstrueuse, la salle à manger, où
pouvaient s'asseoir cinquante convives.
En face du perron, l'escalier d'honneur montrait sa haute rampe
d'acier ciselé, rehaussé de volutes d'or, de pampres et de fleurs. Du
côté opposé à la rampe, au-dessus d'un lambris en marbre violet comme
celui des colonnes, Desportes avait mis quelques-unes de ses larges
peintures, sur lesquelles le dôme transparent qui terminait l'escalier
jetait la lumière à grands flots.
La terrasse, tournant deux fois sur elle-même avec ses balustrades de
marbre blanc, s'ouvrait au delà du vestibule et descendait au
jardin. C'était un vrai petit parc, qui s'étendait à gauche de l'avenue
Marigny jusqu'aux maisons du faubourg d'une part, de l'autre, jusqu'aux
abords des Champs-Élysées.
On était là surtout en plein XVIIIe siècle. Après le beau
parterre, venait le boulingrin Pompadour et les tilleuls énormes,
taillés en arcades. Puis c'étaient des statues, habillées de mousse et
cachées dans des niches de verdure, des jets d'eau qui voulaient être
rustiques, des naïades, des tritons, Neptune, Amphitrite, etc., le tout
entouré d'un cercle de buis centenaires à qui le ciseau avait donné
mille formes architecturales ou fantastiques.
Par delà les grands buis, il y avait des labyrinthes ombreux où Cupidon
et sa sœur se jouaient, aimaient, souriaient, se groupaient sous la
feuillée, suivant le lascif caprice de l'art au siècle de Louis XV.
Lors de son arrivée, Montalt avait trouvé ce mythologique paradis en
pleine verdure et en pleines fleurs. Il n'avait eu garde de regretter
son froid palais de Portland-Place, à Londres. Mais quand vinrent les
jours pluvieux de septembre, adieu la riche feuillée des grands arbres,
adieu les corbeilles de fleurs.
Le nabab était inconstant par système. Il se serait fatigué bien
vite des fleurs et des arbres, mais il n'aimait pas à voir son caprice
contrarié avant l'heure de la satiété.
Il fit appeler Nehemiah Jones, son majordome, et il lui dit:
—M. Jones, ne pourrait-on mettre mon jardin en serre?
—Si c'est la volonté de milord, répliqua Nehemiah Jones le plus
simplement du monde, pourquoi non?
Il eût semblé, en vérité, à entendre ce brave Anglais, que la volonté
de milord était la règle de l'univers.
Milord répondit:
—C'est ma volonté, M. Jones.
Nous ferons remarquer en passant que ce titre de lord, appliqué à
Montalt, était de pure convention. L'Angleterre ne prodigue pas ainsi
la seigneurie: seulement, tout million est noble pour les pauvres gens.
Montalt, d'ailleurs, n'y tenait point, et se vantait volontiers d'être
sorti du peuple.
Nehemiah Jones salua et se retira. Quelques heures après, une armée
d'ouvriers envahissait le jardin, au-dessus duquel s'éleva comme par
enchantement une toiture transparente.
Cela coûta un prix insensé. Mais Nehemiah Jones revint dire à Montalt
un beau matin:
—Milord, on a mis en serre le jardin de Votre Seigneurie.
C'était bien la perle des majordomes, que ce Nehemiah Jones.
Paris s'est ému, un jour, ému pour tout de bon vraiment, parce qu'on
lui a ouvert, moyennant un franc d'entrée, un Éden qui se nommait le
_Jardin d'Hiver_, et qui était grand comme la salle des Pas-Perdus,
au Palais de Justice. Le parc de Montalt aurait contenu à l'aise une
demi-douzaine de Jardins d'Hiver.
Jugez si Paris se mit en fièvre! Les premiers qui entendirent parler de
cette merveille n'y voulurent point croire; puis, comme on racontait
des détails précis, vraisemblables, circonstanciés, les moins curieux
désirèrent voir.
Mais il ne s'agissait pas ici de donner un franc et de confier au
contrôle sa canne ou son parapluie: personne n'entrait, sinon les amis
de Montalt, ou encore les protégés de Nehemiah Jones.
C'est à peine si, des fenêtres hautes du faubourg, on voyait briller à
travers les arbres, dans ce pays de jardins et de bosquets, l'immense
voûte de verre; mais on n'en grimpait pas moins aux mansardes et
c'étaient souvent de belles dames qui laissaient en bas leurs équipages
pour entreprendre cette ascension.
Il y eut des grisettes aussi pauvres qu'honnêtes qui gagnèrent
trois cents livres de rente à prêter ainsi leur modeste asile, d'où
l'on apercevait le dôme des Invalides, le Val-de-Grâce, l'Institut, la
Salpêtrière, mais non du tout le mystérieux paradis du nabab.
Le champ était ouvert aux suppositions, aux descriptions apocryphes,
à la poésie des nouvellistes rêveurs, et Dieu sait que nul ne se
faisait faute d'avoir en poche son petit plan du jardin miraculeux! On
en comptait les berceaux, les grottes et les statues. Plus il était
difficile d'y pénétrer, plus il y avait de véritable gloire à dire: «Je
l'ai vu.»
Personne ne s'en privait. Et comme le thème descriptif était varié
par l'imagination de chacun, l'idée que s'en faisaient les simples
dépassait toutes les limites du merveilleux.
Les uns, frottés de saine littérature, refaisaient tout doucement les
bosquets d'Armide, ou l'Éden de Milton; les autres prouvaient certaines
connaissances d'histoire naturelle en décrivant les mille plantes des
plates-bandes et des corbeilles; d'autres enfin, prenant soin d'animer
la scène, montraient le beau nabab errant sous ses féeriques ombrages,
au milieu d'un essaim d'almées.
Car l'idée du sérail de Montalt avait franchi le détroit, et ceux qui
avaient aperçu, par hasard, Séid et son noir compagnon, leur confiaient
tout naturellement la garde d'un harem nombreux et choisi.
Quant à l'idée qu'on se faisait de la richesse du nabab, c'était
quelque chose de prodigieux et de fou. Ceux qui ne voulaient pas
exagérer disaient seulement qu'il était plus riche que le roi; mais le
commun des croyants ne cherchait pas même une comparaison.
Les hâbleurs parlaient de fourgons chargés d'or...
Et de tout cela se dégageait une sorte de crainte superstitieuse. Un
homme qui disposait de tels trésors devait être au-dessus des lois du
monde et se rire des barrières imposées à la foule.
Parmi tous ces _on dit_, le vrai avait sa part, le faux la sienne. Ce
qu'il faut affirmer, c'est que ce fameux jardin n'avait point peut-être
son pareil en Europe.
Quant à l'hôtel, œuvre d'une ère sensuelle s'il en fut, Montalt
l'avait orné suivant son goût bizarre. Là, se mêlaient aux voluptueux
souvenirs de notre XVIIIe siècle, les molles délices des
mœurs asiatiques. Le confort anglais brochait sur le tout et
doublait l'originalité de cet hybride accord.
Boucher se trouvait avoir jeté en grappes ailées ses Amours dodus sur
les panneaux d'une salle que Montalt avait fait daller de marbre et où
des tuyaux lançaient l'eau tiède et parfumée des bains, suivant
la mode de Tebriz ou de Dir. Sous les tentures se montraient encore
les guirlandes de fleurs et de fruits. Les vives couleurs des pans
de cachemire faisaient tort aux nuances un peu passées qui chatoient
encore aux robes des marquises-bergères de Watteau.
Et tout près, à dix pas de ces coussins paresseusement amoncelés,
l'attirail austère du sport britannique.
Le palais de Montalt réunissait la mollesse du XVIIIe siècle
aux mollesses de l'Orient, sans craindre le voisinage des modes roides
du _gentlemanry_ pur sang.
Car Montalt, malgré toute sa puissance, ne pouvait façonner que le
dedans à sa guise. Entre les murs de l'hôtel ses souvenirs pouvaient
prendre une forme et lui rendre aisément l'aspect aimé de sa vie
indienne; il pouvait se croire encore à Mascate, ou parcourant en
vainqueur, avec ses cipayes, un coin de la Perse, une province du
Kaboul...
Mais au dehors, c'était l'Europe. Impossible de refaire les mœurs
de tout le monde. Au lieu du palanquin asiatique aux balancements
indolents, il fallait le fougueux attelage.
Et point n'est besoin de dire que les écuries du nabab n'avaient pas de
rivales dans Paris.
La richesse, le luxe prodigue et somptueux étendaient comme un vernis
sur les contrastes trop heurtés qui eussent pu déparer la demeure de
Montalt. Le désordre est plus beau parfois que toute symétrie. Cela
était beau comme le désordre.
Montalt était là, d'ailleurs, servant lui-même de lien vivant à toutes
ces choses disparates, et adoucissant les contrastes, à force de
présenter en sa propre personne tous les contrastes réunis.
C'était son œuvre; l'œuvre achevée, il n'y songeait plus guère,
et vivait là comme il eût vécu ailleurs, indifférent à ces merveilles
créées avec tant de passion.
Suivant la morale commune, qui est assurément la meilleure, il menait
là, dans sa délicieuse retraite, une existence assez peu exemplaire.
Les trois dieux idiots du vaudeville: le jeu, le vin, les belles,
étaient sa religion.
Il buvait comme un vrai lord; il jouait comme un possédé du diable;
il aimait comme don Juan. Où son inconstant amour n'avait-il pas été,
depuis les pécheresses divinisées par la mode et se faisant une gloire
de leur galanterie, jusqu'à ces Madeleines modestes qui glissent et
tombent derrière le voile? Depuis Lola, notre belle Lola, madame
la marquise d'Urgel, jusqu'à telle jolie dame, que Lovelace lui-même
eût craint d'attaquer.
Il est vrai de dire, pourtant, que Montalt n'opérait jamais de
séductions et n'abusait de personne. Il n'avait ni le temps, ni le
vouloir. Pour séduire, il faut au moins un semblant d'amour, et la
comédie jouée eût fatigué Montalt presque autant que la réalité même...
Elles l'eussent aimé, car il était généreux, noble, brave et beau comme
un demi-dieu; elles l'aimaient peut-être. C'était malgré lui et à son
insu. Lui n'aimait rien et donnait tout à ses sens qui s'éveillaient,
ardents et jeunes, à côté du sommeil lourd de son cœur.
On est ainsi parfois, à la suite d'un de ces amours mortels où l'on
avait mis tout son être et que la déception a brisés. Mais le nabab
disait bien souvent que jamais il n'avait aimé...
C'était sa nature, sans doute.
Il fallait croire cela, bien que difficilement on pût concilier ce
vide glacé du cœur, ce matérialisme sans contre-poids avec la belle
générosité qui perçait, non point dans ses paroles, mais dans ses
actions.
Il y avait tant de contrastes dans cet homme!
Ceux qui l'approchaient le plus intimement n'auraient point osé le
juger, encore moins le définir. En principe, son âme semblait
perdue; il n'y avait plus rien en lui que doute, négation, blasphème.
Tout ce qui est bon, tout ce qui est saint, excitait son mépris ou sa
raillerie. Il ne voulait croire qu'au mal. Et pourtant, à part les
fautes de sa vie systématiquement dissolue, il ne faisait que le bien.
C'était comme une lutte entre sa nature bonne, sensible,
miséricordieuse, et quelque système impie, qu'il s'était imposé de
force à lui-même. C'était, si l'on peut s'exprimer ainsi, un homme
arrivé à la religion du vice, et tâchant d'expier ses vertus. C'était
surtout, du moins aurait-on pu le croire s'il n'avait pris à tâche de
le nier constamment, un homme blessé par le sort injuste et qui avait
cette folie bizarre de tourner sa vengeance contre Dieu même.
Ses bonnes actions, il les cachait avec un soin minutieux et jaloux,
avec un soin presque égal à celui qu'il mettait à se parer de ses
fautes. Vis-à-vis même du serviteur chargé de répandre ses bienfaits,
il s'en excusait comme d'une faiblesse honteuse. Par un raffinement
d'ironie, ce même serviteur remplissait auprès de lui un emploi sans
nom.
C'était un Anglais appelé Smith. Des sommes énormes passaient par les
mains de ce Smith. La plus grande part était affectée à des aumônes,
bien que Montalt fît semblant de croire parfois que le tout
passait au budget de ses plaisirs.
Le soir, en revenant du jeu, Montalt entrait dans une chambre ornée
de tout ce que le luxe peut offrir de plus merveilleux. Une fois
sortie de cette chambre, la femme qui y était entrée n'y devait plus
rentrer jamais. Ce n'était pas néanmoins un exil, car elle avait droit
dorénavant de franchir la porte close de l'hôtel et d'assister aux
magnifiques fêtes du nabab.
Ce qui n'était pas un mince privilége.
M. Smith n'avait pas encore été au dépourvu, et pas une fois, la
chambre consacrée ne s'était trouvée vide à l'heure où le nabab
rentrait d'ordinaire.
Mais celui-ci, en cela comme en toute autre chose, avait ses caprices
soudains et impérieux. Il lui arrivait bien souvent de passer franc
devant la chambre, au devant de laquelle veillaient les deux noirs,
sans même jeter un regard à l'intérieur.
Ces soirs-là, il entrait seul dans son appartement, dont il fermait la
porte à double tour. On l'entendait se promener longtemps et à grands
pas sur le parquet de sa chambre à coucher. Parfois, ses serviteurs
curieux prétendaient avoir ouï, à travers la porte, comme un sourd
gémissement...
Le lendemain, on le trouvait sur son lit, pâle et brisé de lassitude.
On n'osait point lui adresser la parole; à peine prenait-on le courage
de regarder à la dérobée son visage défait et bouleversé.
Ces jours-là, il ne mangeait point. Il restait jusqu'au soir assis sur
son divan, tandis que ses deux nègres, immobiles et muets, attendaient
ses ordres.
Ceux qui eussent pu pénétrer le secret de sa vie auraient remarqué que
ces tristesses mornes et profondes le prenaient chaque fois que les
hasards du jeu le forçaient à enlever un diamant au couvercle de sa
boîte de sandal.
Et assurément, ce n'était pas la perte elle-même qui le navrait ainsi,
car on n'avait jamais vu au Cercle des Étrangers un joueur plus calme
et plus impassible.
Les jours dont nous parlons, personne ne pénétrait près de lui, pas
même Étienne et Roger qu'il aimait tant à voir d'habitude.
Car, en ceci du moins, le nabab avait fait exception à son inconstance.
Cette amitié de hasard, nouée dans le coupé d'une diligence, eût gardé
pour bien des gens, dans son origine même, un germe de rupture. Mais,
pour Montalt, c'était tout le contraire; il se disait avec un souverain
plaisir que cette liaison n'avait aucune cause logique: on
n'était ni parent ni voisin; on n'avait point été élevé ensemble; on ne
s'était point dévoué mutuellement l'un pour l'autre: donc, il y avait
chance que l'on pût s'aimer...
Pour sa part, il aimait les deux jeunes gens beaucoup plus que le
premier jour. Il était fou du talent d'Étienne; il applaudissait de
tout son cœur aux moindres saillies de Roger. Vous eussiez dit
parfois, lorsqu'ils étaient ensemble, un père entre ses deux fils
chéris tendrement.
Mais c'était plus souvent encore un joyeux camarade, et alors il
n'était plus possible de ramener la moindre idée paternelle. Montalt,
jeune comme eux par la beauté, par l'esprit, par l'élégance exquise,
pouvait passer facilement pour le frère aîné, à qui deux ou trois
années de plus donnent du poids et de l'aplomb.
Il poursuivait avec une héroïque patience l'œuvre entamée sur la
route de Rennes à Paris. Chaque fois que les deux jeunes gens et lui se
trouvaient ensemble, il prêchait; c'était sa manie. Il voulait faire
d'Étienne et de Roger des philosophes à son image; il voulait leur
donner surtout ce profond mépris de l'espèce féminine qu'il affectait
en toute occasion.
Pour en arriver là, il faisait mieux que raisonner, il tentait. A
plusieurs reprises, Étienne et Roger s'étaient trouvés en face
d'occasions charmantes et imprévues; mais le nabab avait beau les
entourer de séductions, Étienne et Roger résistaient vaillamment;
Étienne surtout dont le cœur était plus fort.
Du reste, ils se laissaient aller tous deux sans trop réfléchir, et
avec l'insouciance de leur âge, à la pente de cette bonne et molle
vie que le hasard leur faisait. Étienne travaillait et recevait de
son labeur une récompense royale; Roger ne travaillait point, mais il
portait le titre de secrétaire de milord et touchait, sous ce prétexte,
des appointements magnifiques.
Tout, dans la maison du nabab, voitures, chevaux, valets, était à leurs
ordres.
Charmants cavaliers comme ils l'étaient, distingués, spirituels,
élégants, et riches par la grâce du hasard, ils faisaient, en vérité,
figure dans le monde.
Au commencement, et d'un commun accord, ils s'étaient promis de mettre
à exécution ce cher dessein qu'ils avaient fait un soir dans le jardin
de Penhoël, thésauriser, thésauriser comme des avares, pour revenir
bien vite en Bretagne où les attendait le bonheur.
Étienne restait fidèle à son projet. Chaque somme que lui donnait le
nabab était religieusement placée, et le jeune artiste tressaillait
d'aise en voyant s'augmenter rapidement son trésor, car c'était
la dot de Diane, de Diane qui était son rêve de toutes les heures, son
amour unique et passionné.
Car, à travers l'éloignement, Étienne la voyait encore plus noble et
plus belle.
Roger pensait bien, lui aussi, à Cyprienne, mais sait-on comment
l'argent se dépense à Paris? La dot de Cyprienne était lente à venir.
Il aimait pourtant, le bon garçon; mais plus d'une enchanteresse,
placée sur son passage par ce perfide Montalt, lui avait semblé bien
adorable.
Tandis qu'Étienne peignait des panneaux ou esquissait des cartons,
Roger allait se promener. Quand il revenait et qu'Étienne le
questionnait en frère, Roger ne faisait pas toujours confession
générale.
Une chose cependant rapprochait les deux jeunes gens et les réunissait
en une commune inquiétude, c'était l'absence de nouvelles de Bretagne,
le silence complet et inexplicable des amis qu'ils avaient laissés
derrière eux.
Étienne avait écrit à Diane plusieurs fois; Roger avait écrit à
Cyprienne et à Madame. Point de réponse.
Des lettres avaient été adressées au vieux Géraud qui, de tout temps,
avait témoigné à Étienne et à Roger une affection sincère. Point
de réponse encore.
Les semaines s'étaient écoulées; on attendait toujours. Étienne et
Roger faisaient mille suppositions et s'ingéniaient à chercher le mot
de l'énigme. Jamais, dans leurs hypothèses, ils n'arrivaient à côtoyer
même la triste réalité!...
En désespoir de cause, Étienne avait écrit à un de ses confrères dont
la famille habitait les environs de Redon; et il comptait les heures en
attendant la réponse, qui, cette fois, ne pouvait pas lui manquer.
VII
LE DESSERT.
Le nabab traitait magnifiquement. Il avait pour chef un de ces hommes
choisis qui portent notre glorieux nom français jusqu'au fin fond des
cuisines russes, anglaises et autrichiennes. Son repas était au-dessus
de toute description, et la plume de faisan des poëtes culinaires qui
continuent Antonin Carême se fût émoussée devant tant de splendeur.
Par exemple, il faut bien l'avouer, les convives assis autour de cette
table éblouissante étaient un peu mêlés. Nous parlons seulement
de la première table, car il y en avait deux, et la seconde, réservée
aux dames, n'était pas mêlée du tout.
Dans ce monde errant et bien titré qui se groupe autour d'une maison de
jeu, dès qu'une maison de jeu s'ouvre, il est vraiment bien difficile
de distinguer l'aventurier du gentilhomme. En effet, l'aventurier se
frotte si aisément au gentilhomme, et le gentilhomme si fatalement à
l'aventurier, qu'ils déteignent l'un sur l'autre, si bien que tel vrai
marquis, possédant un nombre rond de quartiers sincères, vous fait
l'effet d'un aigrefin, tandis que tel bachelier ès tours d'adresse,
cachant soigneusement ses diplômes, vous miroite à l'œil comme le
plus pailleté des marquis.
Il y a longtemps que la mode française est à l'anglomanie. Montalt
avec ses millions, sa romanesque histoire où il n'y avait pas un seul
mensonge, sa grande mine et la haute distinction de sa personne,
n'aurait eu qu'à se laisser faire pour devenir le lion des salons
aristocratiques.
On eût abaissé à plaisir les roides barrières de l'étiquette devant ses
fantaisies, et, de par l'audace même de ses caprices, il eût conquis la
royauté de la mode.
Mais il n'en voulait pas. Il lui plaisait, par exemple, d'attirer chez
lui le faubourg Saint-Germain et de ne point lui rendre sa visite.
Il lui plaisait d'amuser tout ce monde orgueilleux, mais en l'humiliant
à sa manière.
Chez lui, le plaisir ne s'arrêtait jamais avant d'atteindre aux folles
nuances de l'orgie; on le savait. Il se divertissait à voir les
puritains passer le seuil de son enfer.
Autour de la table de Berry Montalt, il y avait assurément de vrais
grands seigneurs, mais on y voyait aussi, à part même nos gentilshommes
de l'hôtel des Quatre Parties du Monde, un nombre assez notable de
chevaliers d'industrie. Les uns et les autres, du reste, s'emboîtaient
passablement et formaient un très-noble ensemble.
On voyait là, réunis, des représentants de trois ou quatre
aristocraties, et la crème de cinq ou six tripots.
Le Cercle des Étrangers surtout, alors dans toute sa gloire,
fournissait un contingent remarquable. Tous les pays du globe étaient
représentés. Les plus minces convives se nommaient pour le moins M. le
chevalier. Il y avait des quantités de comtes... trois marquis et un
duc. Il y avait même cet illustre et trop infortuné polonais le prince
Bottansko, dont les affidés de la Russie parlaient avec mépris, mais
qui était, en réalité, un ancien modèle d'atelier, honorablement
connu parmi les rapins de l'empire.
C'était merveille de voir l'élégante et spirituelle courtoisie qui se
dépensait autour de la table. Montalt donnait le ton, et il était en
veine de charmantes saillies. Ce qu'il y avait d'alliage dans cette
noble réunion disparaissait vraiment sous l'or pur.
D'ailleurs, les _grecs_ de 1820, bien que cette appellation antique ne
fût pas encore retrouvée, valaient nos _grecs_ de 1847. Ce genre est
évidemment d'élite et donne à ses adeptes un vernis inappréciable.
Entre les plus élégants, M. le chevalier de las Matas se faisait
remarquer; il méritait à tous égards l'honneur que lui avait fait
milord en le plaçant auprès de lui. Nos deux autres gentilshommes ne
brillaient pas à beaucoup près autant, mais le Portugal et l'Allemagne
sont des pays où l'esprit de conversation ne croît pas en pleine terre.
M. le comte de Manteïra et le bon baron Bibander étaient, en somme,
convenables: c'était tout ce qu'il fallait exiger d'eux.
En arrivant à l'hôtel du nabab, nos trois gentilshommes avaient eu une
alerte assez vive. Ils n'avaient vu jusqu'alors Montalt qu'au Cercle
des Étrangers, et ils ignoraient entièrement la composition de son
intérieur.
Lola était bien venue à l'hôtel, comme tant d'autres femmes; mais,
comme toutes les autres, elle n'avait fait que passer.
En entrant, ce soir, les premières figures aperçues par Bibandier,
Blaise et Robert, avaient été justement deux visages de connaissance,
qu'ils ne s'attendaient certes point trouver là; nous voulons parler
d'Étienne et de Roger.
Les deux jeunes gens étaient aux côtés de Montalt, et faisaient avec
lui les honneurs.
La surprise de nos trois gentilshommes fut si grande, qu'ils pensèrent
se trahir au premier moment.
Mais ils étaient bien déguisés; l'aplomb leur revint d'autant mieux
qu'ils purent voir tout de suite qu'on ne les reconnaissait point.
Par le fait, Étienne et Roger étaient à cent lieues de songer à M.
Robert de Blois, à Blaise, son domestique, ou même au pauvre fossoyeur
Bibandier.
L'alerte était passée depuis longtemps. Le dîner marchait suivant
les règles de l'art. Le sommelier de milord, personnage classique et
nourri des traditions les plus respectables, dirigeait avec méthode
et sang-froid son bataillon de porte-bouteilles; les vins étaient
non-seulement choisis, ce qui est beaucoup, mais servis selon le
code de la gastrologie, ce qui est davantage.
Il faut ici le coup d'œil et la science. Il faut savoir alterner
le chaud madère avec le bordeaux, ce roi des vins; il faut placer à
propos le chambertin généreux, le porto, cher aux palais britanniques,
le syracuse, le chypre et le lacryma-christi, ces vins romantiques,
que l'on boit au théâtre dans des coupes de carton doré; le constance,
fouetté par les tempêtes, et le johannisberg, diplomatique ambroisie,
qu'on n'achète, dit-on, qu'avec de l'esprit ou de la gloire.
Quant au champagne, cette pâle et froide potion qui met les collégiens
en goguette et fait chanter les étudiants à la barrière, nous aurions
pudeur de prononcer son nom bourgeois parmi tant de noms illustres.
On causait fort gaiement déjà. Le baron Bibander, une fois la glace
rompue, se prenait à baragouiner d'une si triomphante façon, que le bon
Graff était tout fier de son élève.
Montalt avait des prévenances pour chacun, mais il donnait la
principale part de son attention à M. le chevalier de las Matas, qui
l'entretenait avec une rare vivacité.
Montalt lui répondait, lui souriait, et ne laissait jamais son verre
vide.
Le moyen de ne pas boire quand on avait milord lui-même pour échanson!
M. le chevalier, bonne tête pourtant, était déjà un peu exalté au
commencement du second service.
Mais cela ne tirait point à conséquence, attendu que les trois quarts
des convives marchaient en avant de lui. Le prince Bottansko, surtout,
afin de faire honneur à sa nationalité, buvait avec une vigueur
au-dessus de tout éloge.
Dans la galerie voisine, un brillant orchestre exécutait tantôt des
airs à la mode, tantôt des mélodies indiennes, fournies par Mirze,
l'ancienne esclave du nabab.
Au bout de la galerie s'ouvrait une seconde salle, décorée exactement
comme la première, et au milieu de laquelle se dressait aussi une table
servie.
Cette table était entourée par un cercle de charmantes femmes qui
buvaient, ma foi, le mieux du monde.
Mirze présidait au banquet féminin, Mirze que nous avons vue toujours
mélancolique et muette.
Mais le nabab lui avait dit d'être gaie, de chanter, de sourire...
Elle était gaie, la pauvre âme esclave, elle chantait, elle souriait.
Presque toutes ces dames avaient obéi, du reste, à la fantaisie
de Montalt; elles avaient, pour la plupart, des costumes asiatiques, et
douze ou quinze d'entre elles, sous la direction de Mirze, s'étaient
déguisées en bayadères de Mysore.
Bien entendu, autour de cette table, on n'eût pas trouvé une seule
femme laide. Ceci était la moindre chose. Mais il y en avait de
ravissantes et qui faisaient le plus grand honneur au goût de M. Smith,
le galant distributeur d'aumônes.
Parmi les plus charmantes, il fallait distinguer deux petites danseuses
de l'Académie royale de musique, qui venaient pour la première
fois à l'hôtel. M. Smith, on peut le dire, avait eu ici la main
particulièrement heureuse. C'étaient deux petits lutins au sourire naïf
et mutin, toutes jeunes, gracieuses comme des fées.
Des bijoux, enfin!
Ces deux demoiselles avaient été convoquées en vue d'Étienne et de
Roger. Le nabab voulait en finir une bonne fois avec la chevaleresque
niaiserie de ses deux favoris; et vraiment, pour opérer une tentation
efficace, on ne pouvait trouver mieux que mesdemoiselles Delphine et
Hortense, les deux plus nouvelles acquisitions du corps de ballet de
l'Opéra.
Étienne et Roger n'avaient qu'à se bien tenir!
De temps en temps, pendant le dîner, Montalt les regardait
en souriant à l'idée de sa victoire prochaine, et tout en écoutant
les discours animés du chevalier de las Matas, qui lui soumettait
peut-être, en ce moment, le plan de sa fameuse martingale, Montalt
faisait de loin aux deux jeunes gens des signes de joyeuse menace.
Étienne et Roger comprenaient parfaitement, et levaient leurs verres en
signe de bataille acceptée.
Malgré l'incontestable talent de M. Smith, les délicieuses
pensionnaires de l'Académie royale de musique n'étaient cependant pas
précisément ce que Montalt aurait voulu.
Il s'agissait de convertir les deux jeunes gens à sa manière de voir,
et, sur ce sujet, la fantaisie de Montalt s'était développée outre
mesure. La résistance de Roger et d'Étienne l'avait piqué au vif.
C'était désormais une gageure qu'il prétendait gagner à tout prix.
Aussi se montrait-il ici bien plus difficile que pour lui-même. Il
ne s'était pas confié en aveugle, comme d'ordinaire, à l'expérience
habile de M. Smith. Il avait donné des instructions spéciales; il avait
désigné lui-même deux jeunes filles qui n'étaient ni mademoiselle
Delphine, ni mademoiselle Hortense.
Mais, chose que le nabab ne voulait plus concevoir depuis
longtemps, il est des vertus, des entêtements, pour parler son langage,
qui sont encore capables de résister à tout l'or du monde.
Cela en plein XIXe siècle!
C'est triste à penser, mais le nabab venait d'en avoir une preuve
éclatante.
Il s'agissait de deux pauvres enfants sans ressources, et que nul
conseil ne soutenait dans la droite voie, de deux enfants, placées sur
cette pente glissante où nulle jeune fille ne garde l'équilibre, au
dire des romanciers païens et des philosophes de l'école transcendante,
de deux chanteuses des rues, puisqu'il faut nommer les choses par leur
nom.
Mais des chanteuses comme on n'en voit point, des jeunes filles d'une
beauté si merveilleuse et si touchante que le nabab, ce cœur flétri,
avait senti quelque chose remuer au fond de son âme, rien qu'à les
regarder!
Il les aimait, ces deux belles jeunes filles; il pensait à elles bien
souvent, depuis que le hasard les avait jetées, un jour, sur son
chemin, et s'il s'obstinait à vouloir faire d'elles les maîtresses
d'Étienne et de Roger, c'est que l'idée lui souriait d'avoir ainsi près
de lui deux couples beaux, jeunes, heureux.
Sa pensée ne pouvait aller plus loin sans mentir à l'étrange et
triste morale qu'il s'était faite; songer au mariage, c'eût été
non-seulement folie, au point de vue des exigences sociales; c'eût été
surtout fausser et pervertir la ligne terrible de sa philosophie.
Mais ce beau rêve ne pouvait point se réaliser. Les deux jeunes filles
qui auraient dû s'y prêter avec tant de reconnaissance s'avisaient de
préférer leur pauvreté à ce qu'elles appelaient la honte.
Tant il est vrai que ce malheureux Montalt ne pouvait rencontrer chez
les femmes que contradiction et méchant vouloir!
Ah! si elles avaient consenti, la défaite des deux jeunes gens eût
été, cette fois, bien certaine! Comment résister à tant de naïveté
charmante? Comment rester froid devant ces divins sourires?
Mais elles ne voulaient pas. Tous les efforts avaient échoué. Il n'y
fallait plus songer.
Et le nabab donnait aujourd'hui cette fête, en désespoir de cause, pour
voir s'il pourrait se passer des petites chanteuses de rues.
Les choses semblaient aller à souhait. Nos deux jeunes gens, placés
auprès de compagnons de leur âge, ne se ménageaient point. En somme, ce
complot, ourdi contre leur fidélité amoureuse, était assez innocent; et
lors même qu'ils eussent découvert le piége où l'on prétendait
les pousser tout doucement, peut-être n'en eussent-ils point conçu une
horreur très-profonde.
Ils étaient parfaitement disposés ce soir-là. Le nabab pouvait suivre
de loin les progrès de leur gaieté toujours croissante. Il voyait leurs
joues s'animer, leurs yeux briller, et leurs regards, excellent augure!
se tourner parfois, avec une impatience non équivoque, vers la porte
qui conduisait au second salon.
Les têtes s'exaltaient, cependant; le dessert, symétriquement aligné,
avait subi l'attaque générale et couvrait la table de ses plats en
désordre. Trente conversations se croisaient, vives et décousues.
C'était l'heure. Le nabab fit un signe. Dans la galerie, l'orchestre
frappa un accord long et retentissant. Il se fit un bruit de pas légers
et un essaim de femmes se précipita dans la salle, le verre à la main.
Elles étaient masquées, mais de ce masque court et sans barbe qui ne
cache ni le rouge éclat des lèvres, ni la fraîcheur jeune et veloutée
des joues.
Il y eut à ce coup de théâtre un cri d'enthousiasme parmi les convives.
Le baron Bibander seul fut un peu contrarié parce que cette galante
surprise le saisissait au dépourvu, et qu'il n'avait pas le temps de
consulter son miroir de poche, pour voir si son visage n'avait
pas déteint, par hasard.
L'orchestre jouait au dehors un air lent et monotone.
Au moment où les convives descendaient le double perron de la terrasse
pour entrer au jardin, dont l'aspect dépassait les étincelantes
merveilles des contes de fées, les douze femmes déguisées en bayadères
quittèrent brusquement leurs cavaliers et s'élancèrent sur le gazon qui
faisait face à l'hôtel.
Au premier plan du tableau, sur le velours des gazons, parmi les
corbeilles fleuries, on voyait ces douze femmes, pareilles en beauté,
drapées gracieusement dans leurs costumes étranges, tout étincelants de
pierreries et d'or, et dont la danse molle réalisait un voluptueux rêve.
Leurs masques étaient tombés au premier signal de l'orchestre. Elles
étaient toutes charmantes et jeunes, mais il fallait donner la palme
aux élues de M. Smith, à ces deux péris, légères et mignonnes qui
devaient tenter la conquête d'Étienne et de Roger.
Elles étaient en vérité adorables, et l'on n'eût point su dire laquelle
était la plus ravissante. Hortense avait un visage de brune, piquant et
vif, couronné de cheveux noirs comme l'ébène.
Delphine était blonde; mais non point de ces blondes langoureuses
dont le regard se noie, pâle et sans rayons. Ses grands yeux bleus
souriaient; les boucles d'or de ses longs cheveux se jouaient avec
mutinerie sur ses blanches épaules.
Elle était jolie, jolie!...
Étienne regardait Delphine; Roger dévorait des yeux Hortense. Et le
nabab souriait, tout en écoutant M. le chevalier de las Matas, qui
redoublait ses frais d'éloquence.
L'orchestre, qui avait d'abord voilé ses accords lents et balancés,
montait en un _crescendo_ de plus en plus rapide. La danse suivait
l'orchestre. On voyait les bayadères se mêler, se perdre, se reprendre,
tourner sur elles-mêmes en agitant leurs voiles, et former comme une
chaîne vivante dont les anneaux se nouaient et se dénouaient.
A mesure que le rhythme devenait plus vif, une sorte de fièvre
enthousiaste s'emparait d'elles.
Les musiciens haletants pressaient la mesure, pressaient toujours.
Un instant encore on vit la troupe charmante précipiter ses pas avec
frénésie; puis, tout à coup, l'orchestre se tut. Les danseuses avaient
disparu comme un songe.
Delphine appuyait sa blonde tête contre la poitrine d'Étienne.
Hortense prenait en souriant le bras de Roger.
Le nabab caressa du doigt sa moustache effilée, et regarda un instant
les deux couples avec complaisance. Puis il se tourna enfin vers M. le
chevalier de las Matas qui, depuis quelques minutes, prêchait dans le
désert.
—Eh bien! milord, demanda ce dernier, que pensez-vous de mon idée?
Sa figure était pourpre; ses yeux brillaient outre mesure, mais ses
paupières lourdes avaient ce battement impossible à réprimer qui
annonce l'ivresse imminente.
Le nabab lui avait tant et si bien versé à boire!
Comme on fait aux approches de l'ivresse, il s'enfonçait de plus en
plus dans son idée fixe et mettait à convaincre Montalt une chaleur
obstinée.
Celui-ci le regarda en souriant.
—Je pense, M. le chevalier, répondit-il, que vous êtes un homme
très-entendu... mais je n'aime pas beaucoup ces affaires où il faut
compter avec le hasard.
—On peut en essayer d'autres!... s'écria vivement Robert; j'ai plus
d'une corde à mon arc... et si vouliez, milord...
—Quoi?... fit Montalt avec négligence.
—Vous êtes riche... mais vous avez des goûts de roi!... Quelle fortune
serait assez grande pour satisfaire ces prodigalités incroyables?
Il montrait du geste le jardin et semblait supputer mentalement les
sommes énormes qu'il avait fallu jeter dans ces féeriques magnificences.
—Le fait est, dit Montalt simplement, que je mange mon capital, M. le
chevalier.
—Je savais bien!... Ah! milord, si vous vouliez me comprendre!...
—Mais, M. le chevalier, je vous comprends parfaitement.
—En vérité?... dit Robert qui baissa les yeux; eh bien?...
—Eh bien!... répéta Montalt, je sens qu'avec un homme habile, on
pourrait. Mais, M. le chevalier, notre connaissance date à peine de
quelques semaines... et je ne sais pas encore...
—C'est vrai!... interrompit Robert; vous ne m'avez jamais vu à
l'œuvre!
—Vous comprenez qu'en ces sortes de choses, reprit Montalt dont le
sourire devint plus gracieux, ce n'est pas précisément sur la moralité
d'un homme qu'on désirerait être fixé...
—J'entends bien!... c'est sur son savoir-faire.
—Vous l'avez dit, M. le chevalier.
Robert se rapprocha de Montalt, et prit la hardiesse de s'appuyer
familièrement à son bras.
—Que diriez-vous, poursuivit-il en baissant la voix, d'un pauvre
garçon qui serait arrivé un beau jour, sans recommandation ni
appui, dans un château où il ne connaissait âme qui vive... et qui,
dans l'espace de trois ans, serait parvenu, au moyen de sa seule
industrie, à mettre tout bonnement à la porte le maître du château pour
s'installer en son lieu et place?
—C'est très-fort, répliqua Montalt.
—J'entends légalement..., reprit Robert; ayant par devers lui, cet
homme dont je vous parle, des actes de propriété en bonne et due forme!
—C'est encore plus fort!
Robert lui serra le bras.
—Auriez-vous le temps d'écouter une histoire? dit-il.
—Est-elle longue votre histoire?
—Passablement... mais quand vous l'aurez entendue, vous aurez, mon
cher lord, la mesure complète de mes capacités.
—C'est que le jeu s'engage..., dit Montalt avec une hésitation vraie
ou feinte; et je voudrais...
—Misère!... s'écria le chevalier en le retenant de force; celui qui
a fait vingt mille livres de rente avec néant, milord, peut faire des
milliards avec la moitié seulement de votre fortune!... Vous avez
le temps de risquer deux ou trois centaines de louis sur une carte...
Il faut que vous m'écoutiez!
Montalt jeta un regard de regret au tapis vert, qui s'entourait déjà de
joueurs.
—Allons, dit-il, puisque vous le voulez, je suis à vos ordres.
Robert l'entraîna aussitôt vers l'un des massifs de verdure.
Tandis qu'ils traversaient le jardin, des couples de danseurs valsaient
sur le gazon. D'autres danseurs causaient, demi-couchés sur des
coussins jetés à profusion sur l'herbe. D'autres encore franchissaient
les hautes portes percées dans le feuillage sombre des buis, et
poursuivaient, le long des berceaux, leur promenade enchantée.
La troupe bigarrée des cipayes circulait dans les bosquets portant des
sorbets et des glaces.
Roger valsait avec Delphine, Étienne avec Hortense.
Blaise était au jeu. Le baron Bibander papillonnait avec la femme de
son choix et se donnait des airs de don Juan adorables.
Robert et Montalt s'assirent l'un auprès de l'autre.
—Il y a trois ans de cela, dit Robert, nous étions deux... Je ne vois
pas pourquoi je vous cacherais le nom de mon compagnon... C'était
M. le comte de Manteïra...
—Ah! ah! fit le nabab, ce gros garçon de comte est-il donc aussi un
colosse d'habileté?
—Non pas!... mais il vaut son prix... Vous allez voir... Nous avions
été forcés de quitter Paris tous les deux pour des affaires... de
famille... Nous nous dirigeâmes un peu à l'aventure du côté de la
Bretagne, avec une dame de votre connaissance.
—La marquise?... dit Montalt.
—Madame la marquise d'Urgel, qui avait alors trois ans de moins, et
qui était belle comme un ange.
Comme pour confirmer cette assertion, Lola passa, en ce moment, au bras
de son cavalier, devant le berceau où Montalt et Robert étaient assis.
—Oui, oui..., dit le nabab en la regardant, madame la marquise devait
être bien belle!
—En arrivant dans certaine ville de Bretagne dont le nom importe
peu, reprit Robert, nous avions, à nous trois, sept francs cinquante
centimes.
—Du vin!... cria le nabab à un cipaye qui passait à sa portée.
Depuis quelques minutes, on voyait circuler dans le jardin des femmes
qui n'avaient point assisté au souper. C'était la coutume aux
fêtes du nabab, et nul ne songeait à s'en étonner. On appelait cela
l'entrée des grandes dames.
Car il était convenu que tous ces masques mignons, arrivant sur le
tard, étaient des grandes dames! De très-grandes dames! comme disait
Buridan, le capitaine.
L'hôtel Montalt avait sa terrible renommée. On en disait un mal
horrible, mais on y allait, mais, pour y aller, on bravait tout de
grand cœur: parce que ce n'était point là une de ces réputations
menteuses qui promettent beaucoup pour ne rien tenir; bien au
contraire, on n'en pouvait prendre une idée exacte à l'avance: chez le
nabab, magnificences et féeries étaient fort au-dessus de la renommée.
Les descriptions mentaient, non par exagération, mais par impuissance.
Il fallait voir pour croire à ce miracle de la fantaisie et de l'argent.
Mais si ce contingent nouveau de beautés inconnues et un peu dépaysées
dans ce monde étrange n'excitait point la surprise, il se passait, à
l'insu de tous, un fait assez singulier, et pour lequel les familiers
de l'hôtel n'auraient point trouvé d'explication.
Les douze danseuses que nous avons vues ouvrir le bal étaient
officiellement enrôlées et faisaient partie, tout comme les
cipayes, de la mise en scène de la fête. C'était M. Smith qui leur
avait fourni ces gracieux costumes de bayadères. En comptant Mirze, il
y avait en tout treize femmes déguisées ainsi. Et il ne pouvait y en
avoir davantage, car on eût mis tous les tailleurs parisiens au défi de
livrer des costumes pareils.
Ces costumes, qui gardaient un cachet tout particulier d'exactitude,
avaient été faits sous la direction de Mirze, dans la maison même.
Et pourtant, si quelqu'un eût songé à compter les bayadères, il en eût
trouvé quinze en ce moment, toutes rigoureusement semblables, sauf les
nuances différentes de leurs ceintures de cachemire.
Il y en avait deux de trop, deux femmes qui, sans doute, n'avaient
point le droit d'assister à ces fêtes, et qui s'y étaient glissées en
fraude, à la faveur du déguisement officiel.
Mais par quels moyens s'étaient-elles procuré ce déguisement? Un seul
était, à la rigueur, admissible, quoique bien improbable. Mirze, qui
était la surintendante des fêtes nocturnes de l'hôtel Montalt, faisait
faire toujours quelques costumes de rechange.
Elle avait, dans une chambre voisine de son appartement, une sorte
de magasin où se trouvaient rassemblés des déguisements de
toute espèce. On s'était introduit dans cette chambre peut-être. On
avait volé ces tuniques brodées d'or, ces ceintures flottantes et ces
diadèmes de perles...
Quoi qu'il en soit, il n'eût point été malaisé, une fois la fraude
éventée, de reconnaître les deux fraudeuses. C'étaient de toutes jeunes
filles, accusées par leur embarras même et par la frayeur qui perçait
dans leur maintien. Elles se tenaient au bas du perron, serrées l'une
contre l'autre, et jetant à la ronde leurs regards ébahis.
Cela dura quelques minutes. Puis elles échangèrent deux ou trois
paroles rapides et se séparèrent brusquement.
Leur parti semblait pris. Elles avaient mis de côté tout à coup cet air
d'effroi qui aurait pu les trahir.
La première, qui portait en écharpe une ceinture de cachemire rouge à
franges d'or, alla droit à la table de jeu, où maître Blaise faisait
merveille.
La seconde, dont la ceinture était verte, se dirigea vers le noble
baron Bibander, demi-couché sur des coussins auprès d'un massif de
fleurs, et qui prenait des poses de satrape en lutinant sa conquête.
Elles prononcèrent toutes deux quelques mots à l'oreille de nos deux
gentilshommes.
L'effet fut assez remarquable.
M. le comte de Manteïra laissa échapper ses cartes et devint tout blême.
Le noble baron Bibander se dressa en sursaut, roide comme un bâton.
Il regardait, bouche béante, et avec une indicible surprise, la
bayadère à la ceinture verte, qui s'assit tranquillement à ses côtés.
L'autre, la bayadère à la ceinture rouge, prit place à la table de jeu,
auprès du comte de Manteïra stupéfait.
VIII
QUATRE BAYADÈRES.
Les paroles prononcées par les deux jeunes femmes inconnues, à
l'oreille du baron Bibander et du comte de Manteïra, étaient pourtant
bien simples.
La ceinture rouge frangée d'or avait dit au comte:
—Bonjour, M. Blaise.
La ceinture verte avait dit au baron:
—Bonjour, M. Bibandier.
Et cela tout doucement, d'un ton amical et discret, où il n'y
avait certes point de menace.
Le comte de Manteïra chercha d'abord, sous le masque de son
interlocutrice, les traits brunis et réguliers de Lola, car quelle
autre, dans cette fête, pouvait savoir son nom?
Mais, impossible de se méprendre! l'inconnue, aussi grande que Lola,
avait une taille bien plus juvénile, les épaules moins larges, la
poitrine moins développée; et, d'ailleurs, Lola était brune, tandis que
le diadème de perles, qui servait de coiffure à l'inconnue, laissait
échapper à profusion les boucles des plus beaux cheveux châtains que
l'on pût voir.
Le comte de Manteïra fit effort pour surmonter son trouble, et reprit
ses cartes d'une main qui, malgré lui, tremblait.
—Ne faites pas attention à moi, M. Blaise, dit la ceinture rouge avec
simplicité, et continuez votre partie... j'ai du loisir... j'attendrai.
Le comte n'avait pas le choix et ne pouvait faire autrement que d'obéir.
On l'observait, son trouble avait été remarqué; mais on trouvait à
cette émotion une cause toute naturelle.
La jeune femme semblait admirablement belle; c'était quelque bonne
fortune qui tombait des nues à M. le comte.
La partie engagée était un écarté. Le comte avait quatre points,
et son adversaire n'en marquait pas un seul.
—Prenez garde!... dit celui-ci: heureux en amour, malheureux au jeu,
M. le comte... Nous allons piquer sur quatre!
Blaise écoutait à peine. Ses yeux, au lieu de suivre son jeu,
cherchaient à pénétrer sous le masque de l'inconnue.
L'adversaire marqua le roi et fit la vole.
Le cercle des assistants se prit à rire.
La ceinture rouge se pencha de nouveau à l'oreille de Manteïra.
—M. Blaise, dit-elle, vous saviez jouer autrefois mieux que cela...
Vous trichiez à l'office pendant que votre maître trichait au
salon... Ne vous gênez pas à cause de moi, je vous en prie... pas de
compliments!... faites sauter la coupe.
—Voyez donc, disait-on dans le cercle, comme la main de Manteïra
tremble, pendant que la petite bayadère lui chuchote des douceurs à
l'oreille!
—Il y a de quoi, vraiment!
—Je gagerais qu'elle est délicieusement jolie!
—Messieurs, le comte est un heureux mortel!...
L'infortuné Blaise avait au front de grosses gouttes de sueur.
Pendant cela, il ne faut pas croire que le noble Bibander fût sur
un lit de roses. La ceinture verte avait la langue pour le moins aussi
aiguë que celle de sa compagne.
Mais le trouble de l'ancien uhlan ne ressemblait pas tout à fait à
celui de Blaise: il avait l'air plus effrayé qu'intrigué; on eût dit
qu'il savait à peu près à qui il avait affaire.
—Peste! M. Bibandier!... disait la ceinture verte, nous avons laissé
là-bas, je le vois bien, notre pauvre veste de futaine!
—Madame..., balbutiait le baron, je ne vous comprends pas.
—Oh! que si fait, M. Bibandier!... La preuve, c'est que vous oubliez
de baragouiner en me parlant... Il fallait dire au moins: Matâme, ché
ne fus gombrends bas!
—Matâme!... répéta machinalement le baron.
Et il ajouta en se tournant vers sa conquête:
—Eine bedite indrigue dé chalusie!...
La ceinture verte éclata de rire.
—Bien dit, cette fois!... s'écria-t-elle. C'est pourtant vrai que je
me meurs de jalousie!... Je viens de bien loin pour vous chercher...
Ah! que je vous aimais mieux, mon Bibandier, avec votre veste
trouée!... vous étiez fidèle, alors... Ah! M. le baron, M. le baron!...
Vous savez comme les femmes se vengent... J'ai envie de dire à
tout ce monde que vous êtes le fossoyeur du bourg de Glénac!
L'ancien uhlan se tournait et se retournait sur ses moelleux coussins,
comme s'ils eussent été rembourrés d'aiguilles.
—Je ne vous connais pas..., murmura-t-il. C'est-à-dire... ché ne fus
gonnais bas...
La bayadère appuya sa jolie tête sur son coude et se prit à le regarder
fixement à travers les trous de son masque.
Le malheureux baron était à la torture.
—Ah çà! reprit la bayadère, nous avons donc fait un héritage?... car
les cinquante pièces de six livres n'auraient point suffi à nous poser
sur ce bon pied dans le monde...
—Comte! s'écriait-on autour de la table, heureux au jeu, malheureux en
amour! Vous avez perdu une belle partie... Piqué sur quatre!
Blaise se leva. Il était très-pâle et gardait un sourire contraint.
—J'ai bien des choses à vous demander, M. Blaise, dit la ceinture
rouge en l'attirant hors du cercle des joueurs; et d'abord où est
l'Américain, comme vous l'appelez?
—Qui êtes-vous?... qui êtes-vous?... murmura le comte d'un air accablé.
—L'Endormeur! je vous trouve bien curieux!... Vous ne voulez pas
me dire où est votre ancien maître?
—Ici.
—A merveille!... J'ai cru apercevoir madame Lola... me suis-je trompée?
—C'est elle qui vous a mise à même de jouer cette dangereuse comédie,
n'est-ce pas?... demanda vivement le comte.
—Me suis-je trompée? répéta la jeune femme.
—Non.
—Vous êtes au moins véridique... et vous avez raison, M. Blaise, car
je ne suis pas en humeur de vous épargner!...
—Mais qui êtes-vous, au nom du ciel?
—Vous qui avez été si longtemps en Bretagne, vous savez bien que les
pauvres jeunes filles, mortes avant le mariage, reviennent sur terre
parfois...
Blaise tressaillit. Il lui semblait que les yeux de la bayadère
brûlaient, derrière son masque de velours, comme deux charbons ardents.
—Et vous savez bien, reprit-elle en donnant à sa voix des inflexions
profondes, que Dieu renvoie parfois ici-bas les victimes pour dévoiler
le crime des assassins...
Blaise n'interrogeait plus. Mais il regardait toujours la jeune femme,
attachée à son bras, et ses yeux peignaient le comble de la
terreur.
—Je vois que vous vous souvenez!... reprit la bayadère, et que je
n'aurai pas besoin de vous rappeler la nuit de la Saint-Louis...
—C'est impossible!... balbutiait Blaise qui se croyait le jouet d'un
cauchemar; impossible!...
La ceinture rouge lui serra le bras.
—Ne mentez pas..., dit-elle d'un ton impérieux; Blanche de Penhoël
est-elle parmi ces femmes masquées?
—Non..., répondit Blaise.
—Malheur à vous si vous me trompez!...
—Je ne vous trompe pas.
—Et..., reprit la jeune femme en hésitant, ces deux jeunes gens qui
étaient avec vous à Penhoël...
—Quels jeunes gens?
—Le peintre... et le fils adoptif du maître...
—Étienne Moreau et Roger de Launoy?
Les yeux de la jeune femme se baissèrent, et Blaise profita de ce
mouvement pour l'envelopper d'un regard perçant.
—Que sont-ils devenus? murmura-t-elle.
—Ils sont ici..., répondit Blaise.
Ce fut la jeune femme qui tressaillit, cette fois.
Elle avait entraîné Blaise peu à peu jusqu'à un massif sombre et
solitaire.
—Merci..., dit-elle, vous m'avez appris tout ce que je voulais
savoir... Maintenant, un mot encore... ce mot, répétez-le à vos
complices, M. Blaise, car il pourrait devenir votre arrêt... Vous
avez envoyé aux pieds de Dieu celles qui étaient trop faibles pour
vous combattre sur la terre... Elles sont fortes maintenant; prenez
garde!... S'il arrivait malheur à l'Ange de Penhoël que vous tenez en
votre pouvoir, vous pourriez dire adieu à votre vie de méfaits et de
crimes, M. Blaise! car il y a sur votre tête une main armée... la main
de vos victimes, que vous ne pourrez pas tuer deux fois!
Blaise était tout tremblant, et néanmoins son être se révoltait
énergiquement contre cette fantasmagorie impossible. Il avait, pour
étayer son incrédulité, le bruit et la lumière de la fête. Ce n'était
point le lieu d'une apparition.
Peut-être que si pareille vision s'était présentée à lui, là-bas,
en Bretagne, sous les murailles noires de la Tour du Cadet, le long
des rives mélancoliques du marais de Glénac, peut-être fût-il tombé
foudroyé.
Car, en ces lieux tristes et consacrés par les terreurs populaires,
tout parle à l'âme un langage mystérieux et surnaturel.
Sous ces grands saules chevelus, les pâles vierges qu'on nomme les
belles-de-nuit passent et repassent.
La Femme-Blanche laisse flotter au vent ses longs voiles, blafards
comme le suaire des morts...
Et puis le théâtre du meurtre eût été là, tout près!
Et cette jeune femme, qui connaissait les secrets de la nuit terrible,
avait, en vérité, la taille et jusqu'à la voix de l'une des deux
victimes.
Mais ici, sous ces clartés étincelantes, au beau milieu de ces
joyeuses rumeurs, à cent lieues du gouffre où les deux pauvres filles
avaient trouvé la mort, c'était déjà beaucoup que d'avoir donné
quelques minutes au premier mouvement de la frayeur superstitieuse et
irrésistible.
Dès que la réflexion put venir, Blaise se sentit reprendre courage.
—Je ne sais pas qui vous êtes, madame..., dit-il, et je ne vous cache
pas que vous m'avez fait grand'peur... Mais laissez là, croyez-moi, les
choses de l'autre monde... Vous en savez assez pour nous tenir, voilà
le fait, heureux pour vous ou malheureux, suivant que vous jouerez vos
cartes... Quant à nous terrifier par des billevesées, cela peut réussir
une fois, non pas deux.
Il s'interrompit et poussa un cri étouffé, un cri de détresse et
d'horreur.
Tout en parlant, il s'était tourné vers la bayadère pour appuyer d'un
coup d'œil ferme et rassuré la péroraison de son discours.
La jeune femme était immobile et droite à son côté.
Elle n'avait plus de masque sur le visage.
Blaise recula, épouvanté, en se couvrant la figure de ses mains.
Il avait vu un fantôme...
Quand il rouvrit les yeux, la jeune femme avait disparu. Il se trouva
en face de Bibandier, pâle, l'œil hagard, l'air affolé.
—L'as-tu vue?... demanda-t-il d'une voix étouffée.
—Que veux-tu, mon bonhomme? répliqua l'ancien uhlan qui frissonnait de
tous ses membres, le diable s'en mêle... On n'y peut rien.
—Tu l'as vue?...
—Pardieu!... si je l'ai vue!... Il faut prévenir l'Américain.
—Où est-elle passée?
—L'enfer le sait.
Et l'ancien uhlan ajouta tout bas en levant les yeux au ciel:
—Ayez donc un bon cœur... Et vous serez récompensé comme ça...
Le bal se montrait sous un aspect plus gracieux et tout plein de
voluptueux repos. La danse faisait trêve; on voyait de tous
côtés sur le gazon des couples amis, portant à leurs lèvres, pâles de
fatigue, le cristal taillé des verres. Vous avez vu de ces tableaux
représentant des fêtes antiques, des groupes souriants sous les grands
arbres, des femmes couronnées de fleurs et l'écume rose au bord de la
coupe pleine.
C'était ainsi; c'était plus beau.
L'atmosphère tiède du jardin enivrait presque autant que les mille
breuvages servis à profusion.
Pauvres souvenirs de Penhoël, où étiez-vous? Y avait-il au monde,
en ce moment, pour Roger, une autre femme que la blonde Delphine?
Hélas! Étienne lui-même devenait fou à contempler les beaux yeux noirs
d'Hortense.
On les avait mises au défi, les enchanteresses, au défi toutes deux! Il
fallait voir comme elles faisaient assaut de séductions et d'ardentes
paroles. Oh! les divines! elles feignaient si bien l'amour, que l'amour
lui-même n'eût point valu mieux: c'est aimer que de tromper ainsi. Et
peut-être aimaient-elles...
Qui sait? Il y avait à peine deux mois qu'elles étaient à l'Académie
royale de musique. Après deux mois entiers, on a vu là des natures
robustes qui gardaient encore un petit peu de cœur.
N'aimaient-elles point, qu'importe! Alors c'était de l'art, un vrai
chef-d'œuvre! Il fallait admirer cette science précoce et profonde,
qui copiait avec une vérité sublime jusqu'aux élans de la passion.
Roger était vaincu; Étienne chancelait et se débattait encore.
Mais il y avait un symptôme terrible.
Vers le milieu du bal, un domestique lui avait remis une lettre portant
le timbre de Redon.
Et cette lettre, si chèrement attendue, Étienne l'avait serrée sans
l'ouvrir.
Cette lettre qui parlait de Diane, sans doute...
Étienne avait fait cela, le vaillant, le fidèle!
Hélas! pauvres filles de Bretagne!...
Montalt était le plus fort. Quel noble triomphe! Il avait enfin réussi
à tuer l'avenir de deux enfants inconnues...
Il restait toujours auprès de Robert, qui poursuivait son récit.
Tandis que le nabab écoutait, sa belle figure gardait le calme de
l'indifférence, et pourtant il fallait bien que les faits racontés par
Robert lui inspirassent un intérêt quelconque, car le temps ne lui
pesait point trop; il ne songeait pas à quitter la place, bien que
l'histoire se prolongeât outre mesure.
Robert avait la parole élégante et facile. En ce moment, son
imagination surexcitée brodait sur le fond vrai mille détails curieux.
Il mettait à ménager l'intérêt de son récit cette coquetterie du
romancier qui tient toujours son lecteur en haleine.
Ils étaient arrivés à Paris presque en même temps, Montalt et lui.
Le hasard les avait rapprochés tout de suite. C'était au Cercle des
Étrangers que la rencontre s'était faite.
Robert venait là, escorté de ses deux acolytes et armé de toutes pièces
contre les injustices du sort.
Montalt, lui, cherchait à tuer le temps, à secouer cet ennui qui le
prenait à la gorge, au milieu de sa vie dorée.
Comme le nabab jouait gros jeu, comme il gardait un sang-froid pareil
en perdant des sommes énormes ou en amoncelant devant lui des tas d'or,
les nouvellistes du cercle firent en sorte de savoir bien vite quelle
était sa position dans le monde.
Robert flaira en lui une dupe de première qualité.
Nous savons qu'il était au besoin homme d'excellente compagnie. Les
avances qu'il risqua furent discrètes et convenables; on ne les
repoussa point.
Au bout d'une ou deux semaines, il put se croire parfaitement
dans l'esprit du nabab.
Celui-ci l'accueillait à merveille et semblait faire grand cas de lui.
Néanmoins, il y avait des nuances, qu'un observateur très-clairvoyant
aurait pu saisir à la volée, et qui eussent donné à penser que Robert
n'avait pas bien serré le bandeau sur les yeux de son nouvel ami.
Montalt le tenait toujours un peu à distance. On eût dit parfois que,
sans effort et d'un seul coup d'œil, il avait percé à jour toutes
les habiletés de M. le chevalier de las Matas, et que c'était là encore
pour lui une manière de passer le temps, une sorte d'étude qu'il
faisait tranquillement et à son aise.
Le chevalier posait devant lui, travaillait, s'efforçait, nouait
artistement les fils de son intrigue.
Montalt se divertissait à le regarder.
Mais les observateurs se trompent souvent à force d'écarquiller leurs
yeux pour tout voir; peut-être n'y avait-il rien de tout cela chez
Montalt.
C'était un esprit paresseux, un cœur lassé. Une étude de ce genre,
qui eût presque supposé le don de seconde vue, n'aurait pu que fatiguer
sa molle indolence.
Aussi, M. le chevalier de las Matas, qui était pourtant un homme
prudent, n'avait jamais conçu la moindre inquiétude à ce sujet.
Il allait son chemin, et constatait chaque jour des progrès fort
honorables.
Montalt devait finir par y passer...
Ils étaient tous les deux sous un berceau, assis bien confortablement
devant un flacon de johannisberg. Montalt versait; Robert buvait pour
soutenir sa verve.
Il avait déjà raconté, sans prononcer encore aucun nom, son arrivée à
Penhoël.
—Voilà quel fut mon début, milord, dit-il en s'interrompant; comment
le trouvez-vous?
—Très-joli, M. le chevalier; ces faux bandits, cet orage épouvantable,
cette inondation au milieu de la nuit, enfin l'intérieur de cette
famille patriarcale... vous êtes un conteur très-spirituel!
—Je suis un historien, milord... Tout ce que je vous ai dit est de la
plus rigoureuse exactitude... L'Ange, les deux sœurs habillées en
paysannes, le vieil oncle, l'aubergiste... le sorcier, je n'ai rien
inventé!
Le nabab s'arrangea sur ses coussins.
—Continuez..., dit-il.
—Dès ce soir-là, reprit Robert, tout fut toisé... Je vis qu'il y avait
là les éléments d'une magnifique affaire... Un homme simple, faible,
un peu brutal... une femme qui avait un secret... Et tout près de
là un ennemi héréditaire, puissamment riche, et qui devenait pour nous
un allié naturel.
Les yeux de Montalt se fermèrent à demi, et son regard glissa sur le
visage enluminé de Robert.
Bien que cet homme fût la nonchalance même, et qu'il ne prît point la
peine, assurément, de composer sa physionomie, on ne savait jamais
deviner sa pensée secrète.
En ce moment, par exemple, où tout chez lui gardait l'aspect de la
tranquillité froide et presque ennuyée, il y avait pourtant, dans ce
regard qui glissait entre ses paupières demi-closes, une finesse aiguë,
prompte, subtile. Ce regard révélait toute une situation nouvelle.
On pouvait se demander si tant de froideur était une comédie. On
pouvait croire que, malgré la réserve du conteur, qui cachait les noms
de ses personnages, Montalt voyait à travers le voile...
Mais que pouvait-il voir? Robert parlait de monsieur, de madame, de
l'aubergiste, de l'oncle...
Ces choses-là sont partout.
Tandis que nous tâchons, d'ailleurs, d'imposer une signification à ce
qui n'en avait point peut-être, l'œil de Montalt avait perdu
cette flamme vive et se tournait, distrait, vers le bal...
Oh! certes, il voyait seulement ce que Robert voulait bien lui montrer,
et il ne fallait pas se plaindre de son attention trop curieuse, car
c'est à peine s'il daignait écouter maintenant...
Robert poursuivait, racontant, comme un poëte guerrier eût chanté
lui-même ses propres exploits, les ténébreuses machinations qui avaient
occupé les premiers temps de son séjour à Penhoël.
Il montrait avec complaisance les progrès de ce poison moral versé
goutte à goutte au malheureux René: Lola, le jeu, l'ivresse, la
jalousie enfin, cette massue qui avait achevé l'œuvre du poison.
A mesure que l'histoire avançait, ce que nous avons essayé de peindre
tout à l'heure devenait plus saisissable. Il y avait deux hommes en
Montalt: l'un dont le cœur et l'esprit sommeillaient à la fois,
l'autre qui suivait avec une attention concentrée chaque phase du récit
de Robert.
Cet homme-là se cachait derrière l'autre, et au premier aspect, vous
n'eussiez vu que nonchalance et lassitude sur la belle figure du
nabab, qui semblait savourer son paresseux repos.
Puis, tout à coup, un tressaillement faible, une lueur qui s'allumait
sous sa paupière; un rien vous disait qu'il y avait là un esprit
éveillé, une oreille ouverte, un cœur sentant au vif...
Et vous voyiez alors, ou du moins vous croyiez voir, sous ce masque de
lourde indolence, des efforts nerveux et inquiets, le désir passionné
de comprendre, la lumière qui se faisait tout à coup, puis la nuit
revenue...
Car, à supposer qu'on ne se fût point trompé en bâtissant ce tremblant
édifice d'hypothèses, en supposant qu'il y eût en effet, sous le
sommeil apparent de cet homme, tant de vie fiévreuse et ardente, la
chose certaine, c'est qu'il ne savait pas...
Il ne savait pas! Une lueur apparaissait au loin devant son
intelligence. Toutes ses facultés se tendaient à la fois. Puis quelques
paroles tombaient des lèvres de Robert; la lueur s'éteignait; tout
disparaissait.
Et Robert était à cent lieues de se douter qu'il eût provoqué cette
sourde tempête.
Son regard interrogeait bien souvent le visage du nabab, où se montrait
toujours un calme inaltérable.
C'était au point que Robert s'impatientait, et maudissait la
froideur de cette statue en chair et en os, que rien ne pouvait
émouvoir.
Il y eut surtout un instant où son amour-propre de conteur fut piqué
vivement.
C'était à l'endroit le plus dramatique, à l'endroit où Madame entrait
en scène, poursuivie par cette fatalité tragique, qui pesait sur la
famille depuis trois ans.
Le nabab se redressa tout à coup; ses yeux s'ouvrirent tout grands,
mais ce ne fut point pour regarder Robert.
Quelque chose de plus intéressant attirait l'attention de milord, qui
se prit à sourire.
Hortense, appuyée sur Étienne, Delphine, les bras jetés autour du cou
de Roger, venaient de s'arrêter à l'entrée du berceau.
Derrière les deux couples qui, désormais, s'entendaient à merveille,
deux femmes se glissaient d'arbre en arbre, deux femmes jalouses, il
n'y avait pas à s'y méprendre, et semblaient épier curieusement nos
amoureux improvisés.
Nos deux couples passèrent pour s'enfoncer plus avant sous les arbres.
Les deux inconnues passèrent également.
Montalt, tout entier à ses observations, ne s'était point aperçu que le
chevalier de las Matas avait suspendu son récit durant un instant.
Robert avait eu, en effet, lui aussi, sa distraction.
Pendant que le nabab s'accoudait sur la table, derrière sa tête
penchée, deux figures étaient apparues à Robert.
Ces deux figures, toutes pâles et bouleversées, appartenaient à nos
deux gentilshommes, qui, depuis quelques minutes déjà, s'efforçaient en
vain d'attirer son attention.
Blaise toussait discrètement, et Bibandier exécutait, à l'aide de ses
grands bras, une série de signaux télégraphiques.
Dès qu'ils virent que Robert les apercevait, ils l'appelèrent du geste
en se reculant dans l'ombre. Mais Robert n'avait garde de quitter son
poste. Il crut deviner qu'il s'agissait de quelque perte au jeu, et
haussa les épaules d'un air superbe.
Blaise et Bibandier eurent beau redoubler leurs appels; Robert tourna
le dos et poursuivit son récit.
Comme Étienne et Roger avaient disparu derrière les arbres, le nabab se
reprit à écouter.
C'était grand dommage que son œil ne pût percer en ce moment
les charmilles, qui étaient entre lui et les deux jeunes couples.
L'imbroglio se nouait, en effet, de ce côté: la petite comédie prenait
tournure.
Tout à coup, au moment où le feuillage leur cachait enfin
la lumière importune, Étienne et Roger s'étaient vu, chacun, deux
compagnes au lieu d'une.
Deux bayadères, dont l'une, portant une ceinture rouge frangée d'or,
avait pris sans façon le bras d'Étienne, tandis que l'autre, qui avait
une ceinture verte, appuyait sa petite main au bras de Roger.
Mesdemoiselles Hortense et Delphine prirent la chose assez gaiement;
elles apostrophèrent leurs deux rivales dans le langage convenu des
bals masqués. Celles-ci ne répondirent point.
Étienne et Roger n'avaient pas ce qu'il fallait d'expérience pour
porter passablement ce manteau de don Juan qu'on leur jetait à
l'improviste sur les épaules. Cette bonne fortune non souhaitée les
jeta dans un égal embarras.
—Je n'aime que vous, dit Roger à Delphine, et je ne connais pas cette
femme!
Étienne, de son côté, disait à Hortense:
—Je vous jure que je ne comprends rien à cela... cette femme m'est
tout à fait inconnue.
Hortense et Delphine répondirent, inspirées en même temps par la
logique la plus élémentaire:
—Alors renvoyez-la!
Étienne et Roger ne demandaient pas mieux que d'obéir. Ils firent tous
les deux un effort pour se dégager, mais nous savons déjà, par
l'exemple de nos deux pauvres gentilshommes, que la ceinture rouge et
la ceinture verte ne lâchaient pas facilement prise.
Elles restèrent muettes et obstinément accrochées au bras du peintre
ordinaire et du secrétaire de milord.
—Allons! dit mademoiselle Hortense, vous êtes un mauvais sujet, M.
Étienne!
—Ah! Roger! Roger! soupira Delphine déjà plus familière. J'ai beau
vouloir être gaie, cela me fait bien du mal!
Les deux pauvres jeunes gens, innocents au premier degré, se
confondaient en protestations, et juraient à l'envi qu'ils n'avaient
pas de maîtresse.
Ce serment, qui tombait à la fois des lèvres d'Étienne et de Roger,
sembla délier la langue des deux inconnues.
—Et Cyprienne?... murmura la ceinture verte à l'oreille du secrétaire.
—Et Diane?... dit la ceinture rouge au peintre.
L'obscurité, qui régnait sous les arbres, cacha la pâleur subite des
deux jeunes gens. Mais Hortense et Delphine n'en ressentirent pas moins
le contre-coup de ces paroles, car Étienne et Roger tressaillirent
brusquement.
—Qu'y a-t-il donc? demandèrent-elles. Est-ce que décidément vous ne
pouvez pas vous débarrasser de cela?...
Étienne et Roger gardaient le silence, immobiles et comme atterrés.
Ils ne répondaient plus à la douce pression des jolis bras de leurs
danseuses.
—Il n'y a pourtant que deux mois! dit la ceinture rouge d'une voix
basse et lente; deux mois suffisent donc pour oublier?
—Vous la trompiez donc, la pauvre fille, murmurait la ceinture verte
d'un accent si triste que Roger en avait le cœur serré, quand vous
lui disiez là-bas, dans la grande allée de châtaigniers qui borde le
marais: «Je n'aimerai jamais que vous, et je vous aimerai toujours...»
Les deux jeunes gens étaient puissamment émus, et pourtant ils étaient
convaincus tous les deux que c'était là une mystification préparée par
le nabab lui-même.
Montalt aimait tant à se jouer de leurs souvenirs! Ils avaient eu la
bonhomie de lui conter leur histoire d'amour en ses moindres détails.
Montalt n'ignorait aucune circonstance, sauf le nom de Penhoël
lui-même, qu'un instinct de discrétion et de délicatesse leur avait
fait taire. Rien ne lui était plus facile que de les faire intriguer
ainsi par la première venue.
Mais le jeu leur était cruel, et cette plainte qui leur arrivait, au
moment même où ils oubliaient un instant le passé, sonnait à leur
cœur comme un reproche amer.
Étienne se taisait, parce qu'il était impressionné plus fortement.
Il était dans le caractère de Roger d'essayer au moins un peu de
fanfaronnade.
—Fi! ma chère!... s'écria-t-il en tâchant de prendre un air dégagé, ce
sont là des histoires vieilles comme le déluge!
Il sentit trembler les mains de la femme inconnue qui s'appuyait à son
bras.
—Oh! oh! fit-il; on vous a soigneusement soufflé votre rôle, ma
chère!... Voyons! il faut que cela cesse!... Nous n'avons pas le temps
de nous attendrir!
Un sanglot souleva la poitrine de la ceinture verte; Roger l'entendit
et ce fut comme si un poids de glace eût pesé sur son cœur.
—Étienne! murmura la ceinture rouge, Dieu vous bénira pour n'avoir
point parlé comme votre ami... Bien des malheurs sont tombés sur le
manoir, et vous les ignorez sans doute... Faites éloigner ces femmes,
et je vais vous dire ce que sont devenus ceux que vous aimiez autrefois.
—Éloigner ces femmes!... répéta mademoiselle Hortense, qu'est-ce
que c'est que ce genre-là, petite?
Étienne, dont la tête s'inclinait pensive, se releva brusquement comme
un homme qui s'éveille.
—Vous jouez avec des choses bien graves, madame!... dit-il en
s'adressant à l'inconnue qu'il repoussa doucement; mais je ne vous en
veux point, car vous ignorez sans doute le mal que vous faites.
—Petite, dit Hortense, ça signifie en français: J'ai bien
l'honneur!... à l'avantage!... C'est le cas de disparaître et d'aller
voir là-bas si nous y sommes.
—Quant à vous, mademoiselle, reprit Étienne qui salua sa jolie
danseuse avec une froideur polie, veuillez m'excuser si je vous
quitte... Vous auriez désormais en moi un triste compagnon de
plaisir... car on vient de me rappeler, par moquerie, ce qu'un homme
d'honneur devrait n'oublier jamais!...
Il s'éloigna, laissant Hortense surprise et encore plus désappointée.
—Et vous? dit tout bas la ceinture verte qui était restée auprès de
Roger.
Celui-ci hésita un instant, puis il lâcha le bras de Delphine à son
tour.
—Oh!... fit la danseuse pathétiquement, va-t-on m'abandonner aussi?...
Roger poussa un gros soupir et suivit avec lenteur les pas d'Étienne.
Les deux danseuses se regardèrent un instant d'un air tragi-comique.
—Ils sont gentils tout de même!... soupira Hortense.
—Gentils à croquer!...
—Mais, par exemple, innocents! oh! innocents!
—Comme des pigeons de volière, ma bonne!... acheva lestement Delphine.
Puis elle ajouta en rajustant les perles de sa coiffure:
—Est-ce ennuyeux?... Moi, d'abord, j'étais sûre du mien!
—Et moi donc!
—Oh! toi, pas tout à fait!... Mais c'est égal, je veux mon billet de
cinq cents... On n'avait pas mis dans le marché qu'il viendrait des
sauvages de femmes pour nous les prendre sous le nez!
—Moi qui avais eu tant de mal!... dit Hortense. Je n'avais jamais tant
soupiré de ma vie!... Mais où sont-elles donc, ces pleurnicheuses?...
Je ne les ai pas reconnues, moi.
—Ni moi... Il fait si sombre!...
Elles regardèrent tout autour d'elles.
—Disparues!... s'écria Delphine.
—Évaporées!... Je parie que c'est un tour du vieux Smith pour nous
empêcher de passer à la caisse.
—Allons arracher les yeux du vieux Smith!
Hortense fit une pirouette; Delphine en rendit deux. Elles se prirent
par la taille et regagnèrent le bal en valsant comme des bienheureuses.
A quelques pas de là Étienne et Roger s'étaient arrêtés.
Étienne semblait absorbé par sa rêverie triste; Roger chantonnait entre
ses dents et cassait les branches des lilas, qui ne pouvaient mais de
sa mésaventure.
Ce fut le jeune peintre qui rompit le silence.
—Elles ont parlé de malheur..., pensa-t-il tout haut.
—Est-ce que tu fais attention à ces sornettes? grommela Roger sans
prendre la peine de cacher sa détestable humeur.
—Je ne sais..., répondit Étienne. J'ai comme un pressentiment...
—Peuh!... siffla le secrétaire.
Étienne poursuivait:
—Le masque change la voix... et ce brillant costume est bien
loin des chères petites robes qu'elles portaient à Penhoël...
Roger fit une moue dédaigneuse, et continua de briser des branches de
lilas en fredonnant:
—O Richard! ô mon roi!
L'univers t'abandonne!...
—S'il était possible de croire!... murmura le jeune peintre.
—A la bonne heure!... s'écria Roger, te voilà parti!... Du diable si
l'on peut prévoir où nous allons aller sur cette route-là!... Mais, mon
pauvre garçon, elles sont toutes deux au manoir bien tranquillement,
et Diane ne pense pas plus à toi que Cyprienne à moi, je te le promets
bien!
—Des malheurs!... répéta Étienne; c'est que le malheur menaçait, en
effet, quand nous sommes partis de Bretagne!
—Bah!... fit Roger qui se vengeait à force de scepticisme de l'effort
vertueux qu'il avait fait pour lâcher le joli bras de mademoiselle
Delphine; on n'a mangé personne, je te le garantis!
Étienne poursuivait sans l'écouter:
—Si cette voix, qui est venue nous éveiller au milieu de notre rêve,
était un écho de leurs voix!...
—Tudieu!... à cent lieues de distance!... voilà un troubadour
d'écho!...
—Pauvres enfants!... si elles croyaient que nous les avons oubliées!...
Étienne et Roger étaient à l'endroit le plus sombre du jardin, et
cependant une simple charmille les séparait du bal qui se ranimait,
plus joyeux, après quelques instants de repos.
Roger prit le bras d'Étienne pour l'entraîner vers la fête. Ils se
retournèrent ensemble. Les deux inconnues étaient là derrière eux.
—Elles ne croient plus rien! dit celle qui portait une ceinture rouge
en répondant aux derniers mots du peintre; ignorez-vous donc ce qui
s'est passé au manoir?
Étienne garda le silence, partagé entre l'impression produite sur
lui par ces paroles, et l'idée qu'il gardait que tout cela était une
comédie.
Roger murmura entre ses dents:
—Je sais une chose, moi!... c'est qu'on n'a pas daigné répondre à
mes lettres... et que, s'il s'agit d'oubli, ce n'est pas moi qui ai
commencé!... Mais milord me payera cette mascarade!
—Vous ne répondez pas!... reprit la ceinture rouge dont la voix
inconnue éveillait pourtant, au fond du cœur d'Étienne, une émotion
étrange. N'avez-vous rien appris, vraiment, de cette funeste
histoire?... Je vais donc vous la dire, moi... Tous ceux que vous avez
connus autrefois au manoir... le maître, Madame, que vous aimiez tant,
M. Roger de Launoy! le pauvre oncle Jean...
—Eh bien?... dit Étienne avec une nerveuse impatience.
—On les a chassés!... Ils se meurent de misère et de faim, eux qui
étaient si charitables!...
Roger, malgré son parti pris de ne rien croire, ne put retenir une
exclamation d'étonnement.
Étienne ne raisonnait plus. Que ce fût ou non une scène préparée par le
nabab, ses souvenirs, violemment évoqués, envahissaient son cœur. Il
croyait.
—Tout ce que nous avons est à eux!... s'écria-t-il; où les trouver?
D'un mouvement involontaire, il avait saisi la main de l'inconnue, qui
était froide.
La ceinture verte n'avait point parlé encore. Ce fut elle qui répondit.
Sa voix sèche et irritée semblait aller à l'adresse de Roger.
—On n'a pas besoin de vous..., dit-elle. Ceux qui n'ont point
abandonné Madame et son mari à l'heure de la détresse se chargeront de
les secourir...
—Ce n'est pas tout encore..., reprit l'autre jeune fille;
Blanche... celle que vous appeliez l'Ange... des misérables l'ont
enlevée à sa mère!
—Nous voilà prêts à faire tout ce qui est possible pour la retrouver,
dit Étienne.
—D'autres se chargeront encore de ce soin..., répliqua la ceinture
verte. On n'a pas besoin de vous!
—Mais..., reprit Étienne en hésitant: vous ne nous parlez plus de
celles... que nous aimons?
Les deux inconnues gardèrent le silence.
Elles étaient immobiles, dans l'ombre du berceau, et se tenaient par la
main.
Roger s'était rapproché.
—Je vous en prie!... dit Étienne, nous aurions pu chercher à savoir
qui vous êtes et nous ne l'avons pas fait... Je vous en prie,
donnez-nous des nouvelles de Diane et de Cyprienne?...
—Diane est morte..., répondit la ceinture rouge à voix basse.
Et la ceinture verte ajouta de même:
—Cyprienne est morte.
Les deux jeunes gens demeurèrent anéantis. En ce premier moment
d'angoisse, toute idée de supercherie s'évanouissait.
Ce fut seulement au bout de quelques secondes que Roger s'écria
tremblant d'indignation:
—Tout cela n'est que mensonges odieux!... Étienne... viens!...
laissons ces femmes!...
Il voulut entraîner le peintre, mais celui-ci résista.
—Qui que vous soyez, dit-il d'une voix brisée par l'émotion, ayez
pitié de nous, au nom de Dieu!... Si vous êtes venues vers nous, par
l'ordre de Berry Montalt, pour railler un amour qui est notre espoir et
qui est notre vie, soyez pardonnées!... Mais, en grâce, dites-nous, oh!
dites-nous bien vite que tout cela n'est qu'une comédie!
—Diane est morte!... répéta la ceinture rouge.
—Cyprienne est morte!... dit l'autre jeune fille.
Mais leurs voix avaient changé d'accent.
Elles tremblaient.
Roger se couvrit le visage, et des larmes jaillirent entre ses doigts.
—O Cyprienne!... Cyprienne!... murmura-t-il parmi ses sanglots.
Étienne était immobile et glacé comme une statue.
—Elles sont mortes..., reprit la ceinture rouge, assassinées...
Étienne fit un pas en arrière, et sa poitrine rendit une sorte de
rugissement.
—Assassinées par un homme qui danse à cette belle fête!...
acheva la jeune fille.
—Son nom?... s'écrièrent à la fois Étienne et Roger.
Puis Roger ajouta, se reprenant malgré lui à l'espoir:
—Mais c'est impossible, mon Dieu!... nous l'aurions su!...
—Elles vous aimaient, les deux pauvres jeunes filles!... prononça
lentement la ceinture rouge; puisque vous dites leur avoir écrit, si
elles n'ont point répondu à vos lettres, il faut bien qu'elles soient
mortes!...
—Une lettre!... s'écria Étienne, que ce mot sembla ranimer tout à
coup; j'ai une lettre!... ah! nous allons savoir...
Il fouilla vivement dans la poche de son habit et en retira le message,
portant le timbre de Redon. Ses mains tremblaient si fort qu'il ne
pouvait l'ouvrir.
Quand il eut fait sauter enfin le cachet, soit que ses yeux fussent
troublés, soit que l'obscurité fût trop grande, il ne put parvenir à
déchiffrer l'écriture.
Roger avait un voile sur la vue.
Ils s'élancèrent tous les deux vers la lumière. La lettre était du
confrère d'Étienne, et confirmait tout ce que les deux jeunes gens
venaient d'apprendre.
Pontalès était maître du manoir. Les Penhoël dépouillés erraient on ne
savait où; les deux filles de l'oncle Jean, pauvres belles-de-nuit,
disait l'artiste breton en faisant allusion à la légende de Bretagne,
avaient été enterrées dans le cimetière de Glénac...
Roger pleurait comme un enfant; Étienne, les yeux secs et le visage
livide, retourna précipitamment sur ses pas. Un vague espoir lui
restait.
Sous le berceau touffu, à la place où étaient restées les deux jeunes
filles, il n'y avait plus personne.
Étienne chercha de tous côtés; ce fut en vain.
Roger et lui appelèrent. Point de réponse.
Seulement, comme ils se laissaient choir sur le gazon, épuisés et l'âme
navrée, une voix vint jusqu'à leurs oreilles, voix mélancolique et
douce, qui sonna comme l'écho d'une plainte lointaine, parmi les gais
accords de l'orchestre.
Cette voix disait ces mots:
—Belles-de-nuit...
IX
UNE BONNE HISTOIRE.
—Mais vous ne buvez pas, M. le chevalier! disait Montalt en décoiffant
un troisième flacon de vin du Rhin.
Robert tendit son verre; ses joues étaient pourpres, et son regard
s'alourdissait.
—Ah çà! murmura-t-il en clignant de l'œil avec mystère, je ne
voulais pas vous en dire si long!... Mais je sais bien à qui je
m'adresse... et du diable! si vous n'aimerez pas mieux faire des
affaires avec moi que de me trahir!
—Vous trahir?... Fi donc!
—Et puis, quand vous le voudriez... vous ne savez ni les noms ni les
adresses, mon cher lord!... Et de Rennes jusqu'à Brest, il y a plus
d'un manoir rococo, plus d'une famille assommante, et plus d'un benêt
de mari dans la position... vous m'entendez bien?... Allez donc mettre
la main justement sur mon brutal!... Ah! mais... où en étais-je?
Montalt sourit paisiblement.
—Vous en étiez, répondit-il, à cette lettre que vous enlevâtes à
Madame avec une adresse si consommée...
Robert remercia d'un grave signe de tête, et porta son verre à ses
lèvres.
En ce moment où il ne pouvait observer le nabab, la physionomie de
celui-ci eut comme un voile de tristesse. Durant un instant de raison,
ses traits détendus exprimèrent un découragement profond et amer. Cela
dura bien peu; car, lorsque Robert posa son verre vide sur la table,
Montalt avait repris son sourire placide et légèrement ennuyé.
—Peste! dit Robert, je crois que j'ai un succès! L'histoire vous amuse
donc, puisque vous vous rappelez comme cela les détails?
—Jamais histoire ne m'a mieux diverti, répliqua Montalt avec ce ton de
politesse froide que prennent les auditeurs résignés.
—Vous n'êtes pas dégoûté, mon cher lord!... Et pourtant Dieu sait que
je passe d'excellentes aventures... C'est votre faute... Vous nous
avez traités royalement, et nous autres, Espagnols, nous avons la tête
facile à échauffer... Nous disons donc que j'en étais à la lettre...
Mais, bah! bien avant ce temps-là, j'avais le secret de la pauvre
femme... Si vous saviez comme ces bonnes gens sont spécialement créés
et mis au monde pour être trompés! Une idée, milord!... Voulez-vous que
notre première affaire se fasse en Bretagne?
—Chevalier, je ne dis pas non..., répliqua Montalt.
—Je me suis laissé dire que vous détestez la Bretagne.
—Raison de plus pour y faire des affaires...
—Ah! diable!... ah! diable! s'écria Robert; voilà un mot, ma
parole!... Il n'est pas fort, mais pour un Anglais... Dame! milord,
vous êtes chez vous, ne vous gênez pas! Comprenez-vous la position?
La fortune de notre homme était déjà entamée assez passablement, et
Capulet, le fameux ennemi héréditaire, avait déposé chez maître la
Chicane de bons petits actes, qui nous constituaient, de compte à demi,
propriétaire de la moitié des biens de Montaigu...
Robert, qui était un drôle quelque peu lettré, avait trouvé pour
Pontalès et Penhoël ces deux pseudonymes romantiques.
—Mais, poursuivit-il, nous avions madame Montaigu, la mère de l'Ange
qui, malgré l'infidélité de son époux,—vous savez, il en tenait pour
Lola,—exerçait sur lui une dangereuse influence... Madame Montaigu
est encore une belle femme, morbleu! et si j'avais eu le temps, je me
serais fait aimer d'elle, sans trop de répugnance, pour arranger la
chose tout d'un coup... Mais, en définitive, c'eût été payer bien cher
quelques mille francs de rente... Je vous prie de croire, milord, que
je ne me prodigue pas comme cela!...
Montalt ne sourcilla pas. Pourtant un regard, plus perçant que celui
de Robert, eût distingué peut-être, à travers cette enveloppe de
tranquillité impassible, un signe de malaise bientôt réprimé.
Mais Robert n'avait garde; il suivait laborieusement les fils de son
récit, et c'était tout au plus s'il parvenait à ne point s'y perdre;
car le nabab lui versait toujours à boire, et l'ivresse venait à grand
train.
—Vous ai-je déjà parlé de l'autre?... demanda-t-il en s'interrompant
brusquement. Oui... j'ai dû vous toucher quelques mots déjà de l'oncle
d'Amérique... une autre variété de fossile qui est, dit-on,
puissamment riche, et dont j'espère bien hériter quelque jour...
—Vous êtes un homme admirable!... dit le nabab.
—Merci bien!... Je vous parle de l'oncle d'Amérique, parce que la
lettre lui était adressée.
Un imperceptible tressaillement agita la face de Montalt, qui baissa
les yeux, comme s'il eût craint, cette fois, de croiser son regard avec
celui de Robert.
—Quel crime innocent... mon cher lord! s'écria ce dernier, et que de
tonneaux de larmes, pourtant, versées à l'occasion de ce crime comme on
n'en fait plus!... Vous diriez une page mouillée des pleurs de trois
cents grisettes et arrachées à un roman puéril et honnête de ce bon M.
Ducray-Duménil!... Figurez-vous deux enfants bien élevés, qui cueillent
le fruit défendu en tremblant et qui se voilent ensuite la face, ne
sachant comment faire pénitence de cet horrible péché!...
Il s'interrompit pour rire de tout son cœur. Il était ivre.
—Ah! ah! ah! continua-t-il en se tenant les côtes; n'est-ce pas que
c'est drôle?... Et du drame, corbleu, dans ce paradis terrestre!... Ève
aimée par les deux frères... L'aîné qui la cède au cadet... En voilà
un présent!... Et le cadet épousant Ève, sans se douter que le
goût de la pomme fatale ne lui était déjà plus absolument inconnu... Un
verre de quelque chose, s'il vous plaît!... Et l'aîné, partant pour la
Syrie, toujours avec des larmes dans les yeux!... Vivent les larmes!...
A votre santé... milord. Oh! oh!... Qu'y avait-il donc dans ce vin?...
Vous devinez ce que contenait la lettre, j'en suis sûr. Madame Montaigu
disait dans un style à fendre l'âme:
«Pourquoi m'as-tu menée sur la coudrette?... Pourquoi m'as-tu
abandonnée?... Pourquoi ton frère m'a-t-il épousée?... Pourquoi,
pourquoi, pourquoi?...
«Et je souffre!... et je suis bien malheureuse!... Et des larmes
encore!... des fleuves entiers de larmes!...»
La ligne bleuâtre qui était sous les yeux de Montalt semblait se
creuser et prendre une teinte plus foncée. Par intervalles, un
mouvement convulsif agitait sa lèvre. Mais son beau front restait
calme, et il souriait toujours.
Il n'avait rien à cacher, sans doute, sinon son dégoût pour la barbare
gaieté de ce bourreau, qui raillait impitoyablement ses victimes. Et
pourtant, derrière cet obstiné sourire, ce n'étaient pas seulement la
fatigue et la répugnance que l'on voyait percer. Il y avait plus. On
aurait cru parfois deviner de l'angoisse, parfois la tempête
terrible, toute prête à éclater.
Robert ne voyait rien de tout cela. Et peut-être était-ce tout
simplement le jeu de la lumière lointaine qui venait, glissant à
travers le feuillage, écrire de capricieuses pensées sur le visage
immobile de Montalt...
—Bref, reprit Robert, la lettre était compromettante comme tout ce
qui tombe de la plume naïve de la vertu... Il y en avait dix fois plus
qu'il ne fallait pour monter la tête de mon brutal; d'autant mieux
que ledit buveur d'eau-de-vie avait reçu de son côté un message...
une lettre du frère aîné, qui ne pouvait pas se tenir en paix dans
son exil, et qui envoyait, par la poste, un volume de pathos... Ma
foi, milord, je donnerais vingt louis pour avoir dans ma poche ces
deux morceaux d'éloquence... Nous les lirions ensemble, et cela vous
réjouirait, j'en suis sûr.
—D'après ce que vous m'en dites, M. le chevalier, répliqua Montalt
dont la voix était ferme, cela devait être curieux, en effet.
—Vous ne vous figurez pas!... Je me procurai aussi cette seconde
lettre, pensant bien qu'à l'occasion ce larcin retomberait tout
naturellement sur Madame, car Montaigu ne la lui avait jamais montrée.
—Ah! fit le nabab involontairement.
Robert le regarda.
—Ma parole! s'écria-t-il, c'est un plaisir que de vous conter des
histoires!... Vous n'êtes pas excessivement impressionnable, milord...
mais au moins vous écoutez, et c'est flatteur...
«Une fois les deux lettres dans mon portefeuille, la chère dame n'avait
plus un mot à dire... Je la tenais... au moindre signe de révolte, je
faisais le geste de mettre la main à ma poche... et tout aussitôt elle
courbait la tête comme si j'avais eu un talisman à lui montrer.
«Aussi tout alla comme sur des roulettes... Montaigu vendait,
vendait!... Capulet achetait, achetait!... Si bien qu'un beau jour,
Montaigu n'eut plus à vendre que l'héritage de son frère absent.
«Il fallait pour cela une procuration.
«M. de la Chicane, cet honnête homme de loi, qui est déjà de votre
connaissance, lui fournit un moyen tout simple pour sortir d'embarras.
«—Imitez la signature de votre frère..., lui dit-il.
«Montaigu ne fit point trop le difficile... Un soir que sa bouteille
d'eau-de-vie s'était vidée plus lestement que de coutume, il fit un
premier faux... Les autres vinrent sans effort ni douleur.
«Il faut vous dire que ce pauvre diable de Montaigu avait bien quelque
répugnance à mener ce métier-là; mais, outre que nous ne laissions
jamais un louis dans sa caisse, il croyait se venger ainsi de son
coquin de frère, car je l'avais endoctriné admirablement. Le frère,
après avoir fait la sottise de s'en aller, avait fait la sottise de
revenir, un beau jour, bayer aux corneilles sous les murailles du
manoir.
«La date de cette romanesque visite correspondait justement avec la
naissance de l'Ange. Comme bien vous pensez, je n'étais pas homme à
négliger cette coïncidence...
—Je m'en fie à vous!... dit Montalt, au front duquel brillaient
quelques gouttes de sueur, amenées là sans doute par la chaleur
croissante qui régnait dans le jardin; vous fîtes croire à notre homme
que l'Ange n'était point sa fille...
—Précisément!... Et le voilà de plus en plus enragé contre son pauvre
frère qui n'en pouvait mais.
«Dès ce moment l'affaire eût été dans le sac, si nous n'avions
rencontré sur nos pas un obstacle d'un genre assez fantastique.
«Pardieu, milord, nous sommes dans le pays des lutins, il faut bien que
mon récit contienne quelques diableries.
«L'obstacle dont je vous parle consistait en deux petits démons qui
nous ont donné bien du fil à retordre... Mais il me semble que vous ne
versez plus à boire!»
Montalt, en effet, jugeait que son partenaire était en bon point. Il
ne voulait pas embarrasser davantage la langue et les idées de Robert.
Mais arrêtez donc un homme ivre! Le chevalier saisit la bouteille, et
se versa lui-même un plein verre.
—Deux petits démons..., reprit-il en cherchant le fil perdu de sa
pensée, deux petits démons... Ah çà! Blaise et Bibandier vont-ils
passer leur soirée à me faire des signes stupides derrière les
arbres? Morbleu!... ajouta-t-il en se levant et en menaçant nos deux
gentilshommes, qui, demi-cachés par le tronc d'un platane, cherchaient,
en effet, à attirer son attention, jouez, perdez, trichez! cela ne me
regarde pas... Je fais une affaire avec mon ami Montalt; vous voyez
bien... Si j'aperçois encore vos figures de déterrés, je vous brise une
bouteille sur le crâne!
Blaise et Bibandier disparurent. De cet incident, le nabab ne parut pas
s'émouvoir plus que du reste.
—Au diable!... fit Robert en se rasseyant, les brutes ne savent pas
de quoi il s'agit, et je veux être pendu si nous partageons avec
eux!... Où en étais-je?
—Deux petits démons...
—Bien, bien!... deux monstres d'enfants!... les filles de l'oncle
crustacé... Je ne peux pas vous dire, moi, tout le mal qu'elles nous
ont donné... volant nos actes, déchirant nos quittances, forçant nos
secrétaires... Ah! si le Montaigu n'avait pas été une poule mouillée...
ou si seulement ces deux petites viragos avaient porté des pantalons au
lieu de jupons, ma foi! je ne pourrais pas dire ce qui serait arrivé...
«Mais, en définitive, avec toutes leurs jongleries, les petites n'ont
pu que retarder de deux ou trois mois le dénoûment de l'histoire.
«Et le dénoûment fut beau, milord... Je vous en fais juge...»
Ici Robert s'interrompit pour se recueillir un instant. Puis il
commença le récit des événements survenus à Penhoël, depuis la nuit
de la Saint-Louis jusqu'à cette autre nuit, qui vit le départ de la
famille dépouillée.
Loin de chercher à gazer les faits, il amplifiait et il exagérait,
tant il avait à cœur de passer auprès de Montalt pour un coquin de
première force.
Montalt écoutait d'un air de complaisante attention. Il n'avait point
perdu son sourire, et la pâleur qui était maintenant sur son
visage pouvait certes provenir de la fatigue, car l'histoire durait
depuis bien longtemps.
C'était toujours ce front tranquille et fier, sans rides, comme le
front d'un jeune homme.
Rien n'avait changé, ni dans son attitude, ni dans l'expression de sa
physionomie.
Seulement, ses yeux baissés ne se relevaient plus, et sa main s'était
plongée sous sa chemise ouverte.
Aux beaux moments du récit, alors que l'éloquence de Robert atteignait
à son comble, on voyait cette main s'agiter imperceptiblement à travers
l'étoffe des habits de Montalt.
Cette dernière nuit de Penhoël, cette nuit sombre et pleine
d'épouvante, où René avait levé l'épée sur Madame, fut racontée par
Robert avec une sorte d'enthousiasme.
L'auditeur le plus froid eût donné là quelque signe d'émotion. Il n'en
fut pas de même de Montalt.
Sa respiration resta égale et calme. Il ne fronça les sourcils qu'une
seule fois, et encore si faiblement! Ce fut lorsque Robert lui montra
Madame, se traînant aux pieds de son mari, et demandant grâce pour la
mémoire de l'absent...
—Elle aimait donc encore ce frère absent? murmura le nabab.
—Peuh!... fit Robert; comédie! comédie!... puisque je vous dis qu'avec
un mot, un geste, avec moins que rien, j'aurais été l'amant de cette
femme-là... Quant au vieil oncle antédiluvien, il mangeait le pain
de la maison, ménageant assez bien la chèvre et le chou... Pardieu!
en définitive, on s'occupait bien du frère absent!... C'est moi, moi
tout seul qui donnais de l'importance à ce fantôme... C'est moi qui
ressuscitais cette prétendue passion, et je puis dire sans vanité que
j'ai bâti mon château sur la pointe d'une aiguille.
Il se renversa sur le dos de son siége.
—Le frère!... reprit-il en riant; qui songeait au frère? Ah çà!
milord, un verre de vin, s'il vous plaît... J'ai fini... Ma conduite en
tout ceci vous semble-t-elle convenablement adroite?
—C'est le sublime de l'art, répliqua Montalt, et je m'estimerais
heureux d'avoir un associé de votre force.
—A la bonne heure!... Tel que vous me voyez, je vous avais deviné,
moi!... Et quoique je vous visse jouer comme une dupe, là-bas, au
Cercle, je savais bien que vous n'étiez pas un homme à préjugés... Il
ne vous manque qu'un peu de triture...
—Vous serez mon maître, M. le chevalier.
—Et nous irons loin ensemble, milord!... Examinez-moi donc le
nœud de cette intrigue!... Comme c'est arrangé!... Comme tous ces
personnages y jouent leur rôle sans le savoir!
Robert oubliait, volontairement bien entendu, que c'était M. le marquis
de Pontalès qui avait tenu en réalité dans sa main les fils de cette
merveilleuse intrigue, et que lui, Robert, y avait joué un rôle,
important il est vrai, mais au profit de M. le marquis.
Il continua, tandis que Montalt s'inclinait en signe d'approbation
entière et sans réserve:
—Il n'y a pas à dire!... Ce n'est point là une histoire de poignard
et de poison, où des bandits subalternes jouent quelques milliers de
francs contre la chance du bagne... Pas de moyens violents... rien que
des combinaisons où la loi pénale n'a rien à voir... On entre chez les
gens... on s'assied à leur place... on les prie poliment de sortir...
et voilà!
Montalt se leva, et ce mouvement, qui mit en lumière les beaux traits
de son visage, montra en même temps d'une façon plus apparente la
pâleur de son front et le cercle bleuâtre qui se creusait au-dessous de
ses yeux. Il avait toujours la main droite appuyée contre son sein sous
la toile de sa chemise.
—Pas un moyen violent! reprit Robert en cherchant quelques
gouttes de vin au fond du dernier flacon vide; pas un meurtre...
Derrière lui, une voix s'éleva qui perça le feuillage du berceau.
—Tu mens!... dit-elle.
Robert se leva en sursaut et retomba pesamment sur son siége.
Montalt se tourna lentement vers l'endroit d'où la voix était partie.
—Est-ce vous qui avez parlé, milord...? balbutia Robert.
—Non..., répliqua Montalt.
La voix se fit entendre de nouveau derrière les arbres, faible, basse,
et arrivant à peine aux oreilles du nabab et de son compagnon.
—Tu mens! répéta-t-elle; tu as assassiné... non pas des hommes
forts... mais deux pauvres jeunes filles que la main de Dieu vengera,
Robert de Blois!
L'Américain semblait frappé de la foudre.
—Nous venons de parler du pays des apparitions surnaturelles, M. le
chevalier, dit froidement le nabab que rien ne pouvait étonner. Vous
avez évoqué des fantômes...
Il salua d'un geste plein de courtoisie, et laissa Robert seul dans le
berceau.
Blaise et Bibandier s'y élancèrent aussitôt.
Le nabab rentra dans le bal; il avait pour coutume de se retirer
longtemps avant la fin de ses fêtes. Ce fut donc sans étonnement qu'on
le vit se diriger vers le perron de l'hôtel.
Il traversa les groupes joyeux en s'inclinant à droite et à gauche,
sans retirer la main qui pressait toujours sa poitrine.
Sa figure pâle avait ce même sourire qu'on lui avait vu au moment où
l'orchestre donnait le premier signal de la danse.
Il franchit le péristyle jonché de fleurs, et rentra dans l'hôtel.
Quand il eut fermé sur lui la porte de son appartement, tout ce calme
qui était sur ses traits disparut comme par magie. Ses sourcils se
froncèrent, des rides se creusèrent à son front. Un feu sombre brûla
dans son regard. Sa gorge, oppressée, rendit un gémissement.
Il se laissa tomber sur un divan, comme si ses jambes n'avaient plus la
force de le soutenir.
Vous eussiez dit un patient qui vient de subir la longue et intolérable
torture...
Quand il retira sa main cachée dans sa poitrine, la toile de sa
chemise, en touchant son sein palpitant, se teignit d'une large
empreinte de sang...
X
LE BOUDOIR.
Il est de ces natures excentriques et vigoureuses qui se plaisent aux
tours de force, et prodiguent volontiers, sans but, l'effort d'un
héroïsme inutile. Donnez-leur, à ces Hercules, un monde à soulever, ils
essayeront; ils réussiront peut-être. Jetez-les au milieu de la vie
commune, ils s'endormiront dans cette oisiveté paresseuse, compagne
inséparable de la vigueur qui se sent et qui ne voit point de travaux
dignes d'elle.
Mais que surgisse l'occasion, l'ombre de l'occasion, ils vont tendre
les muscles de leur corps ou les ressorts de leur âme. Vous les
verrez bondir à l'attaque ou demeurer fermes à la défense, comme ces
grandes roches que la mine déchire, mais ne peut point ébranler.
Si l'occasion n'arrive pas, ils se lasseront en des batailles
imaginaires; ils dépenseront à plier un roseau la puissance qu'il
faudrait pour déraciner un chêne.
Montalt était un de ces cœurs robustes et fougueux qui se laissent
engourdir par l'indolence découragée. Il ne savait plus où allait sa
vie. S'il s'éveillait parfois, c'était pour prodiguer sa force en des
luttes vaines.
Il venait de soutenir le plus épuisant combat qu'il eût affronté
jamais. Pendant de longues heures, il s'était forcé à rester froid,
calme, souriant, avec l'enfer dans le cœur...
Mais pourquoi cet effort gigantesque? Était-ce une gageure folle tenue
contre lui-même? Et cette souffrance, d'où venait-elle?
Avait-il, à savoir toutes ces aventures racontées par Robert, un
intérêt assez grand pour compenser son martyre?
A cette question, il n'aurait pu répondre lui-même peut-être, car tout
était ténèbres et doute au fond de son esprit.
Pourtant, à faire même largement la part de cette tendance bizarre
dont nous venons de parler, il fallait bien qu'il y eût quelque
chose de réel derrière le labeur exagéré de cette lutte. La souffrance,
à tout le moins, était vraie. Il suffisait, pour s'en convaincre, de
regarder les traits ravagés de Montalt, et cette main qui sortait,
sanglante, de sa poitrine déchirée.
Il y a des ressemblances étranges, des rapports tout gros de souvenirs,
où l'esprit vient se heurter à l'improviste, et qui font renaître au
vif l'angoisse, morte depuis des années...
Montalt, qui passait sa vie dans un sophisme perpétuel, reniant ce
qu'il aimait, exaltant ce qu'il méprisait, Montalt, le contempteur
acharné de la vertu, de l'honneur, de l'amour, devait avoir à l'âme une
blessure envenimée.
Cette philosophie qu'il s'était faite ne lui allait point. Le froid
scepticisme jurait dans sa bouche, où l'on n'eût deviné que des paroles
généreuses et chevaleresques. Il se mentait à lui-même, ou bien il
poursuivait la vengeance insensée des cœurs déçus...
Tout en lui semblait provenir d'une réaction funeste, et poussée
jusqu'à ses plus extrêmes conséquences. Cet homme avait dû adorer
passionnément tout ce qu'il conspuait désormais.
On aurait pu reconstruire son passé rien qu'avec ses haines.
Il y en avait une, puérile en apparence et qui nous a fait
parfois sourire: nous voulons parler de son aversion pour la Bretagne.
Peut-être eût-on trouvé, dans ce sentiment même, la source de l'intérêt
si grand qu'il prenait au récit de Robert. Nous disons peut-être, car,
avec ces natures exceptionnelles, il faut se méfier des inductions, et
si Montalt avait un secret, il ne l'avait confié à personne...
Il y avait bien un quart d'heure qu'il était sorti du bal. Depuis ce
temps, il restait immobile et comme anéanti. Ses bras tombaient le
long de son corps; sa belle tête, renversée sur les coussins du divan,
exprimait la détresse amère et désespérée.
Il se redressa au bout de quelques minutes, et passa le revers de sa
main sur son front que baignait une sueur froide.
—Non!... murmura-t-il, je ne veux pas avoir pitié... Je veux
sourire... sourire comme tout à l'heure, dût mon cœur se briser, en
songeant qu'ils peuvent être malheureux aussi... que la main de Dieu,
s'il y a un Dieu, a pu s'appesantir sur eux!... qu'ils souffrent!...
qu'ils se meurent!...
Il se couvrit le visage de ses mains.
—Oh! fit-il avec un sanglot dans la gorge, n'y a-t-il pas des années
que je les déteste?... Tant mieux! tant mieux! si le hasard me
venge!...
Il se leva brusquement et se prit à parcourir la chambre à grands pas.
—Et puis..., poursuivit-il en rejetant en arrière les boucles de
ses cheveux, qui se collaient à son front humide, que m'importe
cela? Est-ce que je connais ces gens?... Faut-il que je devienne fou
parce que trois ou quatre misérables coquins ont mis au pillage une
gentilhommière de Bretagne?...
Il eut un sourire contraint et saccadé.
—Sur ma parole, reprit-il, j'ai souffert comme s'il se fût agi de
quelque chose... J'avais trop bu peut-être... Est-ce que je prendrais
le vin tendre en vieillissant?... J'aime mieux croire que mes nerfs
seuls étaient en révolte... et que j'avais tout simplement la fièvre, à
force d'écouter ce lâche coquin qui me contait ses prouesses contre une
femme... Par le nom de Dieu! s'interrompit-il en contenant sa voix qui
voulait éclater, je crois que je me serais guéri, si je l'avais broyé
sous mon talon comme une vipère!...
Son pas se ralentit et ses lèvres eurent un sourire amer.
—Et pourquoi cela?... continua-t-il en se répondant à lui-même: que
m'a fait cet homme?... N'a-t-il pas le droit d'être un empoisonneur
et un assassin?... Est-ce un crime de vaincre en tromperie
la femme astucieuse et perfide? Encore une fois, que me fait tout
cela?... Pourquoi ma tête est-elle en feu?... Pourquoi mon cœur se
déchire-t-il dans ma poitrine?...
Ses yeux s'égaraient. Il se laissa choir de nouveau sur le divan.
—Mon Dieu!... fit-il après un long silence, pendant lequel sa
physionomie, changeant peu à peu, vint à exprimer une rêverie douce
et mélancolique; pauvre Bretagne!... pauvre petite église où l'on
priait Dieu du fond du cœur!... Pauvre enfant, qui aimait peut-être
et qu'on abandonna pour l'ombre d'un extravagant héroïsme!... Que
de souvenirs bons et chers!... Tout le reste ne fut-il pas un rêve
pénible?... Qu'y eut-il après ces années heureuses?... Vingt années
d'efforts fiévreux, de luttes entreprises pour s'étourdir et pour
oublier... le jeu terrible des batailles... de l'or conquis sans
joie... une vie perdue!...
Sa tête se pencha sur sa poitrine.
—Et tant de bonheur là-bas!... murmura-t-il: l'autre n'avait-il pas
raison de défendre son trésor?... Mon Dieu! mon Dieu!... se reprit-il
en tressaillant, sais-je où va ma pensée?... S'il était vrai!... si ma
souffrance avait un écho tout au fond de son cœur!... A ma plainte
le silence a répondu... mais entendit-elle ma plainte?... Oh!
l'histoire de cet homme! Ne lui cacha-t-on pas mes regrets et ma misère?
Sa main se glissa dans son sein, et il en retira cette boîte de sandal,
dont le couvercle était chargé de diamants.
Il la contempla durant quelques secondes en silence, et ses yeux
devinrent humides.
Mais, au moment où il allait l'ouvrir, ses sourcils se froncèrent; il
la remit dans son sein d'un geste plein de courroux.
Il se leva encore une fois, révolté contre lui-même.
—Folie!... folie! s'écria-t-il; que reste-t-il d'un rêve?... Je suis
Berry Montalt, l'homme qui n'a ni regret, ni espérance!... J'ai mis un
voile sur mon passé!... Je ne crois pas à l'avenir!... Je suis seul, et
je suis fort!
Il s'arrêta en face d'un miroir et regarda sa taille haute et fière.
Ses cheveux noirs bouclaient autour de son front. Il était jeune,
brillant, superbe.
La glace lui renvoya l'orgueilleux défi qui était sur son visage.
Il sonna.
Séid montra sa face noire à la porte de la chambre à coucher.
—Mon opium!... dit Montalt, et déshabille-moi!
Il y avait bien longtemps que le nabab appelait ainsi, chaque soir, le
sommeil rebelle à son chevet.
Tandis que Séid préparait le breuvage, on frappa doucement à la porte
extérieure.
Montalt fit signe d'ouvrir.
C'était M. Smith, tout de noir habillé, comme il convient à un homme
décent et qui sait vivre.
Montalt le reçut le verre à la main.
—Pardon, milord..., dit M. Smith que son emploi léger n'empêchait pas
de garder en toute occasion une gravité puritaine; Votre Seigneurie me
paraissait occupée, cette nuit, d'affaires si importantes que je n'ai
pas osé la déranger... J'avais pourtant une bonne nouvelle.
—Qu'est-ce?... demanda Montalt en buvant une gorgée.
—Nos deux intraitables ont enfin pris leur parti, répliqua M. Smith.
—Ah!... fit Montalt; Étienne et Roger?...
—Non pas, s'il plaît à Votre Seigneurie, dit M. Smith. Je veux parler
des deux charmantes miss que nous convoitons depuis si longtemps.
—Mes deux petits chapeaux de paille!... s'écria le nabab; elles ont
enfin consenti à vous entendre?
—Mieux que cela!
—Elles ont promis de venir?
—Elles sont venues, milord.
—Seules?...
—Conduites par une honorable lady de ma connaissance... mistress
Cocarde.
Montalt tenait son verre à la hauteur de ses lèvres.
—Il n'y en a donc pas une!... murmura-t-il; toutes... toutes pour un
peu d'or!...
Il avala d'un trait le reste de son breuvage.
—Pardieu! dit-il en se dirigeant vers la porte qui avait donné passage
à Séid, je vais donc m'endormir gaiement!
* * * * *
Il était un peu plus de neuf heures du soir quand madame Cocarde et ses
deux protégées descendirent de voiture dans une de ces ruelles désertes
qui côtoyaient alors les Champs-Élysées, entre l'avenue Marigny et les
terrains de Beaujon. Elles traversèrent une courte allée de tilleuls,
joignant les communs d'une maison de grande apparence, qui semblait
illuminée pour une fête.
Diane et Cyprienne, tremblantes, se laissaient conduire par madame
Cocarde, laquelle était, au contraire, fort à son aise et paraissait
connaître à fond les localités.
Les deux jeunes filles ne portaient plus le costume que nous
leur avons vu quelques heures auparavant dans l'avenue Gabrielle. Par
une sorte de pieux instinct, au moment d'affronter le danger suprême,
elles avaient repris leurs vêtements bretons: le bonnet collant des
Morbihannaises, le chaste mouchoir de cou et la petite jupe en laine
rayée.
Madame Cocarde avait un chapeau à haute plumes frisées et un cachemire
Ternaux de qualité supérieure.
Elle sonna, un domestique vint ouvrir; puis arriva un monsieur en habit
noir qui accueillit madame Cocarde avec une politesse digne.
—Votre servante, M. Smith, dit la principale locataire d'un air
dégagé, vous ne m'attendiez pas à pareille heure, je parie?
—Il est toujours temps, belle dame..., commença M. Smith.
—Bien!... très-bien!... interrompit madame Cocarde; je me suis un
peu pressée... et voilà de petits anges qui prendraient bien quelque
chose... Entrons!
M. Smith mit le binocle à l'œil et braqua sur les deux jeunes filles
un regard connaisseur.
—Ah! oh!... fit-il, modulant malgré lui les tons chromatiques de
l'interjection anglaise; _Very pretty maiden, by God!..._
Puis il ajouta tout bas:
—Est-ce que ce sont elles?
Madame Cocarde cligna de l'œil et répondit:
—En propre original.
M. Smith salua et passa devant. On monta un petit escalier dont les
marches disparaissaient sous la laine moelleuse d'un tapis, et M.
Smith, qui montrait le chemin, ouvrit bientôt une porte au premier
étage.
Il s'effaça et salua encore.
—Donnez-vous la peine d'entrer..., dit-il en indiquant la porte
ouverte.
Diane et Cyprienne hésitaient.
—Allons, mes perles!... s'écria madame Cocarde, c'est de vous qu'il
s'agit... Moi, je suis trop vieille..., ajouta-t-elle avec un soupir,
pour entrer là dedans... on va vous servir à souper.
—C'est fait, interrompit M. Smith.
—Alors, bon appétit, mes mignonnes!... dit madame Cocarde qui poussa
ses deux protégées dans la chambre, et referma la porte sur elles.
M. Smith prit un carnet dans sa poche et en sortit deux ou trois
chiffons soyeux qu'il déposa dans la main tendue de madame Cocarde.
Celle-ci fit une belle révérence et disparut.
Cyprienne et Diane restaient immobiles auprès de la porte fermée. Elles
n'osaient point lever les yeux, parce qu'elles croyaient voir là,
quelque part, devant elles, l'objet de leur vague terreur.
Un homme sans doute, en définitive; mais cet homme aux proportions
fantastiques, ce monstre que rêve la frayeur des jeunes filles.
Ce fut Cyprienne qui se hasarda la première à relever les yeux, bien
lentement d'abord et bien timidement. Elle vit une pièce de moyenne
grandeur, doucement éclairée par deux lampes à verres dépolis, et
tapissée de velours sombre depuis le parquet jusqu'au plafond, où des
caissons sculptés encadraient de fraîches peintures.
Sur le velours des lambris tranchait un cordon de cadre d'or dont la
forme élégante et les mignardes ciselures allaient bien aux toiles
charmantes qu'ils renfermaient.
Les meubles étaient, comme tous ceux de l'hôtel, de la première époque
du règne de Louis XV: c'étaient de véritables joyaux qu'on avait dû
payer un prix fou. Dans une embrasure, une harpe, soulevant la draperie
de mousseline des Indes, montrait à demi la courbe gracieuse de son
accolade incrustée.
La couleur chatoyante des étoffes et l'or sculpté des membrures
tranchait sur le fond sombre de la tapisserie, qui doublait leur
coquette fraîcheur.
Où l'or ne se montrait point, l'émail luisait, jetant ses
guirlandes de fleurs sur les consoles en bois de rose.
Il était impossible d'imaginer un boudoir plus délicieux...
Et la main qui l'avait orné ne s'était livrée ici à aucune confusion
bizarre. Les souvenirs d'Asie faisaient trêve et ne venaient point,
comme dans le reste de l'hôtel, contrarier le style fleuri de notre
XVIIIe siècle.
On avait opté, il s'agissait d'amour, entre l'Asie savante en volupté
et la France de Louis XV. On avait choisi la France de Louis XV, grand
honneur pour elle assurément.
Cyprienne, dont la paupière se relevait à demi, poussa un petit cri
de joie, non pas peut-être à la vue de toutes ces merveilles, mais à
l'aspect d'un guéridon aux pieds de bronze, dont la tablette incrustée
supportait un souper adorable. L'eau vint à la bouche de Cyprienne, qui
ne put s'empêcher de sourire.
Mais elle baissa les yeux, parce que ce premier regard n'avait pas
éclairé tous les coins de la chambre, et que la jeune fille gardait une
bonne part de sa frayeur.
Diane, immobile et pâle, avait l'air d'une victime qui attend.
Ses idées étaient autres et plus graves que celles de sa sœur;
peut-être devinait-elle mieux la nature du danger et l'étendue du
sacrifice...
La paupière de Cyprienne s'ouvrit une seconde fois, et ses narines
s'enflèrent pour saisir toutes les effluves aromatiques que lui
envoyait la table servie.
—Diane!... dit-elle tout bas.
Et comme sa sœur ne répondait point, elle lui secoua le bras
doucement.
—Vois donc!... reprit-elle, il n'y a personne...
Les longs cils bruns de Diane se relevèrent, et son regard triste fit
le tour de la chambre.
Sa poitrine oppressée rendit un soupir.
—Personne, répéta-t-elle; mais on va venir...
Cyprienne traversa la chambre sur la pointe des pieds, et comme si elle
eût craint de réveiller Barbe-Bleue endormi.
Il y avait sur la table des petits pains tendres, dorés, appétissants.
La pauvre fille avança la main, la retira, puis l'avança encore.
Était-ce du poison?
Elle prit un petit pain et l'approcha de ses lèvres, qui étaient toutes
pâles. Elle n'osait guère.
Mais qu'ils semblaient bons, ces petits pains! Comme ils cédaient, en
craquant, sous les doigts de Cyprienne, qui n'avait pas mangé depuis
deux jours!...
Sa bouche s'ouvrit; ses dents blanches et fines attaquèrent la
croûte blonde, et le petit pain disparut comme par enchantement.
Elle en saisit deux autres et revint vers sa sœur en sautant.
—Tiens, Diane!... dit-elle en lui présentant la moitié de sa proie, il
n'y a rien dedans, j'en suis sûre!
Diane, qui n'avait pas laissé échapper une plainte, était exténuée
autant que sa sœur, et souffrait de la faim, davantage peut-être,
car la dernière bouchée avait été pour Cyprienne.
Elle jeta sur le petit pain un regard de convoitise. Elle hésita, puis
sa main s'ouvrit à son tour...
Elle mangea.
—Sens-tu ces viandes froides?... dit Cyprienne, nous n'en avions pas
vu depuis le grand dîner de Penhoël!... Si nous y goûtions?
Diane ne répondit point.
Cyprienne fit une seconde fois le voyage, et mit deux blancs de faisan
sur une assiette: mais, au retour, elle s'arrêta à moitié chemin.
—J'y pense..., dit-elle, nous serons mal là-bas... pourquoi ne
resterions-nous pas auprès de la table?
Elle n'était plus si pâle, et son joli sourire mutin se montrait à
demi, déjà, autour de sa lèvre.
Diane ne bougeait pas.
—Viens donc!... reprit Cyprienne; je te dis que nous serons mieux
auprès de la table... Ce souper-là est à nous.
Ces derniers mots parurent produire une impression pénible sur Diane,
qui tressaillit et leva les yeux au ciel.
Mais Cyprienne, tout entière à sa fantaisie, la prit par le bras et
l'entraîna, bon gré mal gré, vers la table.
—C'est moi qui fais le ménage!... dit-elle en roulant deux siéges sur
le tapis; commandez, mademoiselle... on vous servira.
L'instant d'après, elles étaient assises toutes deux, côte à côte,
devant leurs assiettes pleines. Il y avait, ma foi, du vin dans leurs
verres, et le faisan avait subi une attaque assez notable.
Diane avait résisté, mais devant cette tentation d'une table bien
servie, sa faim l'avait vaincue.
Et puis là n'était pas le danger; la prudence ne conseillait-elle pas,
au contraire, de prendre des forces pour se défendre contre le péril
inconnu?
Durant les premiers instants, les deux jeunes filles se tenaient
assises sur l'extrême bord de leurs siéges; au moindre bruit qui
se faisait dehors, elles frissonnaient de la tête aux pieds,
laissant échapper couteaux et fourchettes.
Mais personne ne venait. Elles s'enfoncèrent plus avant dans leurs
fauteuils douillets. Leur verre se vida deux ou trois fois. On ne peut
dire que leur frayeur se calma, mais du moins fut-elle un peu oubliée.
Les yeux de Cyprienne commencèrent à briller; son sourire s'épanouit
plus franchement. Le front soucieux de Diane elle-même perdait peu à
peu ses nuages.
C'étaient deux enfants, et les luttes récentes où les avait jetées leur
enthousiaste dévouement leur avaient appris la témérité.
Elles étaient femmes par leur sensibilité profonde et aussi par la
pudeur; mais, pour tout le reste, vous les eussiez trouvées hardies
plus que des pages.
Elles avaient si souvent gardé leur gaieté vive en bravant le danger de
mort!
Ici le danger était autre, et les effrayait d'autant plus que leur
ignorance ne savait point le définir; mais cette ignorance même
laissait à leur esprit romanesque le loisir d'imaginer des choses
impossibles et de se bâtir une foule de beaux espoirs.
Et puis le péril s'éloignait, ouvrant le champ libre à leur audace un
peu fanfaronne.
Elles se sentaient redevenir vaillantes. La gaieté de Cyprienne gagnait
Diane, dont le front se redressait maintenant haut et brave.
Elles mangeaient d'un appétit joyeux, et faisaient maintenant comme
chez elles.
Cyprienne servait de tous les plats! de tous! Leur faim tenace était de
taille à faire table nette.
Leurs verres se vidaient lestement. Ce qu'il y avait de terrible dans
leur position disparaissait à leurs yeux. Elles jasaient, elles riaient
de bon cœur. Vous eussiez dit deux espiègles enfants, faisant une
équipée folle en l'absence de la famille, et n'ayant rien à redouter,
sinon le retour de leur mère...
Et certes, le pauvre soldat breton, veillant aux grilles de l'Élysée,
aurait eu peine à reconnaître en elles les deux jeunes filles, abattues
par la faim et transies de froid, dont la détresse avait ému son brave
cœur, au commencement de cette soirée.
Leurs joues étaient colorées vivement; leurs yeux petillaient; leurs
voix se mêlaient, libres et gaies.
Elles étaient jolies à ravir!
Diane repoussa enfin son assiette.
—On ne nous empêchera pas d'avoir bien soupé, toujours!... dit
Cyprienne; mon Dieu! que j'avais grand'faim!
—Et moi donc!...
—Et tu ne le disais pas, pauvre sœur... Il n'y a jamais que moi à
me plaindre!
Diane l'entoura de ses bras et la baisa au front. Puis elle se renversa
sur le dos de son fauteuil.
Son regard souriant fit le tour de la chambre.
—Comme tout cela est beau! murmura-t-elle.
—Oh! dit Cyprienne, la chambre de Lola que nous admirions tant à
Penhoël n'était rien auprès de ces belles choses!
—Voilà le Paris que nous avions deviné!... reprit Diane dont les
grands yeux noirs se voilèrent de rêverie. Te souviens-tu de ce que
disaient nos livres, ma sœur?... et de ce que nous disions dans nos
longues promenades au bord du marais?... Nous voyions des richesses
pareilles et bien d'autres enchantements!... Et il nous semblait que
nous étions déjà au milieu de toutes ces merveilles... assises dans un
salon tout de velours et d'or, comme celui-ci... ou demi-couchées sur
le gazon, rempli de fleurs et de lumières...
—Je m'en souviens, ma sœur...
—Petites folles que nous étions! C'est que nous en perdions
l'esprit!... Moi, d'abord, je voyais cela comme je te vois...
—Et moi aussi!
—Il me semblait que nos pauvres vêtements tombaient, et que nous
avions de belles robes de soie... des perles dans les cheveux... des
diamants au cou... des dentelles sur les épaules... Comme je te voyais
jolie, ma Cyprienne!
—Et comme tu me semblais belle, Diane!
—Et, sous ces brillantes parures, nous traversions toutes ces
féeries... Te souviens-tu?... A la fin, il venait toujours un bon
génie... et comme son sourire était doux!... qui nous disait: «Mes
filles, tout cela est à vous... voici de l'or pour sauver Penhoël... je
vous donne le choix; restez ici ou retournez en Bretagne.»
—Et nous répondions bien vite, s'écria Cyprienne: «Merci, merci, bon
génie!... nous voulons revoir ceux que nous aimons!»
Elles se tenaient par la main, et leurs regards se croisaient.
—Qui sait? reprit Cyprienne en baissant la voix; le bon génie va venir
peut-être...
Diane secoua la tête gravement.
—Ma pauvre petite sœur..., dit-elle, tu parles comme un enfant...
il n'y a plus de bons génies.
—Oh! s'il venait..., s'écria Cyprienne en suivant son idée, il
faudrait tout d'abord délivrer l'Ange...
—Dès cette nuit!... appuya Diane entraînée à son insu.
—Mettre Madame et Penhoël dans une belle maison...
—Avec notre bon père!
—Et puis courir, courir bien vite jusqu'à Penhoël pour racheter le
château.
—Nous aurions le temps, dit Diane.
—Et comme ils seraient heureux!
—Comme le pauvre Ange nous sourirait doucement!
—Et Madame...
—Et tous! tous!... Ah! c'est trop de bonheur!
Cyprienne se leva en frappant dans ses mains. Elle se jeta au cou de
Diane dans un mouvement d'enthousiasme, et toutes deux se tinrent
embrassées. Elles avaient des larmes de joie dans les yeux.
En ce moment le son d'une musique lointaine et suave arriva jusqu'à
leurs oreilles. Elles se séparèrent pour écouter. C'était un mouvement
de valse, lent, gracieux, balancé, qui empruntait à l'éloignement une
douceur étrange.
—Qu'est-ce que cela?... dit Cyprienne.
Diane avait la tête penchée; elle écoutait avec ravissement.
Les pauvres filles ne buvaient que de l'eau d'ordinaire. Les
quelques gouttes de vin qu'elles avaient bues exaltaient leurs têtes
ardentes et vives.
Cyprienne ne se rendait plus compte du motif qui les avait amenées.
Elle s'élança vers la porte de sortie tout simplement pour entendre de
plus près cette délicieuse musique.
La porte était fermée.
Il y en avait une autre au bout opposé de la chambre; Cyprienne y
courut et l'ouvrit. Aussitôt que les battants sculptés eurent tourné
sur leurs gonds, les deux sœurs poussèrent un cri de surprise: une
lumière éblouissante inondait le boudoir.
La porte donnait sur une chambre, déserte comme la première, mais dont
la fenêtre, large et haute, s'ouvrait sur le jardin illuminé.
Juste en face de la fenêtre, derrière les branches à demi dépouillées
d'un platane, une splendide girandole était suspendue.
Cyprienne s'élança dans la chambre, les bras tendus et la bouche
béante; puis elle s'arrêta muette d'étonnement.
La musique se faisait entendre maintenant plus rapprochée. Cyprienne
fit encore quelques pas afin de voir. Elle se mit à la fenêtre et
risqua un regard au dehors.
—Oh! ma sœur... ma sœur!... dit-elle en plaçant ses deux
mains devant ses yeux éblouis; c'est le jardin de notre rêve!... Nous
sommes dans le palais des fées!
De la fenêtre, en effet, le jardin présentait un aspect magique.
Derrière la girandole, dont les cristaux mouvants masquaient en quelque
sorte la croisée, une double ligne de feux dessinait les rampes d'un
cavalier, planté d'arbustes et de fleurs. Cette partie du jardin,
correspondant à l'aile gauche de l'hôtel, était déserte, mais le regard
en se portant à droite découvrait à travers les feuilles clair-semées
d'un rideau de tilleuls l'illumination des parterres et des pièces de
gazon, où déjà commençait le bal. Les jets d'eau reflétaient en gerbes
colorées l'éclat des mille lumières courant le long des charmilles et
marquant le dessin élégant des arcades de verdure; partout où l'œil
pouvait percer, ce n'étaient que feux étincelants et guirlandes de
fleurs.
Diane et Cyprienne s'accoudaient toutes deux au balcon de la fenêtre,
et ouvraient de grands yeux charmés.
Leur esprit était ébloui plus encore que leurs yeux. Les émanations
tièdes et odorantes, qui montaient du jardin jusqu'à elles, les
retenaient dans une sorte d'ivresse.
Elles n'avaient rien vu jamais, même dans leurs songes d'enfants,
qui pût se comparer à ces splendeurs enchantées.
Quand la danse fit trêve, au delà des tilleuls, quelques couples se
dirigèrent vers cette partie du jardin qui, jusqu'alors, était restée
déserte.
Diane et Cyprienne quittèrent la croisée, afin de n'être point aperçues.
Ce mouvement les força d'examiner la pièce où elles se trouvaient.
Il n'y avait là aucun miracle nouveau, et pourtant les deux jeunes
filles durent s'étonner encore.
C'était une pièce assez vaste, ayant deux portes dont l'une
communiquait avec le boudoir, et dont l'autre était fermée à clef.
Quelques siéges modestes en formaient tout l'ameublement, avec trois
ou quatre armoires vitrées. Mais, dans ces armoires et entre chacune
d'elles, le long des boiseries, pendait un pêle-mêle de costumes d'une
richesse extrême. Il y en avait de tous les pays; il y en avait de tous
les temps. On eût pu se faire là, suivant sa fantaisie, Turc ou Turque,
Persan ou Persane, brahmane ou devedaskee, châtelaine du moyen âge,
dame du temps de Louis XIII, marquise Pompadour ou déesse de la Raison,
car les costumes féminins étaient en majorité; et parmi ceux de l'autre
sexe, le plus grand nombre, par leur taille et leur coupe,
semblaient encore destinés à des femmes. Il y avait de jolis petits
uniformes, des sabres mignons, des poignards d'Andalouse; des dominos
de toutes nuances, des masques de toutes formes. Il y avait même des
redingotes à fine taille et des pantalons renflés aux hanches, comme
ceux que portent nos libres amazones, aux jours consacrés du carnaval.
C'était un vrai magasin.
De fait, l'hôtel Montalt possédait un théâtre, et chaque fois que le
nabab donnait bal, Nehemiah Jones, le majordome, montait quelque danse
de caractère.
Cette chambre qui communiquait, par une courte galerie, à l'appartement
de Mirze, remplissait l'office d'une grande armoire où s'entassaient,
le lendemain des fêtes, toutes les défroques du plaisir.
Diane et Cyprienne étaient femmes. La vue de ce trésor de chiffons,
de ces précieuses étoffes, de ces fines broderies, de ces dentelles,
les intéressait presque aussi vivement que le jardin merveilleux.
Elles touchaient la soie épaisse; le moelleux velours; puis elles
regardaient en soupirant l'étoffe grossière de leurs petites robes de
laine.
Il y avait surtout deux costumes qui excitaient leur admiration.
Ils avaient dû, sans doute, être préparés pour la fête de ce soir, car
ils étaient étendus sur des siéges, et semblaient attendre la main de
la camériste.
C'étaient deux vêtements complets de bayadères indoues: le pantalon
bouffant de mousseline pailletée d'or, la courte tunique et la veste
collante; le diadème de perles, la riche ceinture de cachemire.
L'œil de Cyprienne allait de ces costumes à la fenêtre, et
trahissait naïvement la pensée qui venait de naître dans son esprit.
On entendait des voix sous la croisée.
—Rentrons, ma sœur..., dit Diane.
—Le bal est bien beau!... répliqua Cyprienne en soupirant.
Elle retourna vers la fenêtre et se pencha pour jeter un dernier regard.
Sous la girandole, au pied du cavalier, une femme s'était arrêtée,
seule.
Elle essuyait son front en sueur.
Au moment où le regard de Cyprienne tombait sur elle, cette femme, qui
venait de quitter la danse, ôta son masque.
Cyprienne étouffa un cri, et attira vivement sa sœur vers la fenêtre.
Le visage de la femme démasquée était éclairé en plein par les feux de
la girandole.
—Regarde!... murmura Cyprienne.
—Lola!... prononça Diane tout bas.
A son tour, son regard glissa de la fenêtre aux costumes étendus sur
les chaises.
—Elle ne peut être seule dans ce bal..., dit Cyprienne dont les yeux
petillaient d'audace et de désir; si nous pouvions nous mêler à la
fête, nous saurions peut-être bien des choses!...
—Notre pauvre Blanche!... pensa tout haut Diane dont le regard rêvait.
—Si elle l'avait amenée..., insinua Cyprienne.
Diane ne répondit point, mais son front, plus pensif, s'inclinait sur
sa poitrine.
—Et puis, reprit Cyprienne en baissant la voix involontairement, qui
sait si nous ne trouverions pas leurs traces?...
Et comme Diane gardait encore le silence, elle ajouta:
—Je parle d'Étienne et de Roger.
L'œil de Diane se tourna de nouveau vers les costumes, qui
paraissaient coupés juste à la taille des deux jeunes filles.
—C'est impossible!... murmura-t-elle en secouant la tête.
—Pourquoi impossible?... s'écria Cyprienne qui frappa le parquet de
son petit pied impatient; nous sommes seules; personne ne nous voit...
La fenêtre est basse... et nous avons pour échelle les branches
du platane...
Elle prit sa sœur par la main et l'entraîna doucement vers les
costumes.
Tout en se jouant, elle dénoua le bonnet de Diane et plaça un diadème
de perles sur ses cheveux bouclés.
—Si tu savais comme te voilà jolie!... dit-elle.
Diane se prit à sourire tristement.
—Petite folle!... murmura-t-elle; tu veux donc me tenter...
—Oh!... s'écria Cyprienne, ce serait bon pour moi!... Mais toi, ma
sœur, si tu cèdes, je sais bien que ce sera pour l'Ange...
Elle attacha le diadème de perles.
—Écoute, reprit-elle d'un ton sérieux, quelque chose me dit que
nous trouverons là des nouvelles de ceux que nous aimons... Mes
pressentiments ne me trompent guère, tu le sais bien... Et si nous
sommes venues jusqu'ici, est-ce pour fuir le danger?...
Tout en parlant, elle dégrafait le corsage de Diane qui se laissait
faire.
La petite robe de laine tomba, et fut remplacée par le pantalon
bouffant de mousseline, par la tunique de drap d'or et par la veste
collante.
Cyprienne sauta de joie.
—Je vais donc être ainsi!... s'écria-t-elle en remplaçant par des
babouches orientales les chaussures de sa sœur. A ton tour de faire
la femme de chambre, Diane.
La seconde toilette fut moins longue encore que la première, Cyprienne
s'y prêtait de si bon cœur!
Quand elle fut habillée des pieds à la tête, elle se regarda, rouge de
plaisir.
—S'ils nous voyaient!... murmura-t-elle.
Puis elle saisit deux masques de velours, un pour elle, un pour sa
sœur.
Il ne restait plus que les ceintures à nouer.
Celle que choisit Cyprienne était verte. Diane en prit une de cachemire
rouge à franges d'or.
Au jardin la danse avait recommencé. Il n'y avait plus personne entre
le cavalier et la fenêtre.
Cyprienne jeta ses bras autour du cou de sa sœur.
Elle était un peu pâle, et son cœur battait bien fort; mais c'était
de plaisir autant que de crainte.
—Une... deux... trois!... dit-elle en frappant ses petites mains l'une
contre l'autre, pour donner le signal.
Au troisième coup, elle sauta légère comme un oiseau sur l'appui du
balcon. L'instant d'après, elle retombait sur ses pieds, au bas du
platane, et recevait dans ses bras Diane qui tremblait.
XI
LE REGARD D'UNE FEMME.
Au sortir de son appartement, Montalt se dirigea de suite vers le
boudoir, en dehors duquel les deux noirs restèrent en faction.
C'était encore là une réminiscence de l'Asie, où l'on met volontiers un
esclave ou deux aux portes, en guise de verrous.
Montalt entra. Diane et Cyprienne étaient assises côte à côte,
tremblantes toutes deux, à l'autre extrémité du boudoir. Elles avaient
eu le temps de reprendre leurs vêtements de paysannes bretonnes.
Rien ne trahissait leur récente escapade, sauf la porte de la
chambre aux costumes, qu'elles avaient oublié de refermer et qui
laissait voir les illuminations du jardin.
Montalt ne prit point garde.
Il s'arrêta tout auprès du seuil pour examiner les deux jeunes filles,
qui avaient les yeux cloués au parquet, mais qui le voyaient néanmoins
parfaitement: le nerf optique des femmes ayant, comme chacun sait, le
pouvoir de percer la membrane de leurs paupières.
Elles n'en étaient pas moins déconcertées pour cela, et craintives, les
pauvres enfants!
Cyprienne sentait le cœur lui manquer; Diane rassemblait tout son
courage, mais, en ce premier moment, la peur était la plus forte.
C'était l'heure terrible. Elles allaient savoir...
Le nabab traversa la chambre à pas lents. Diane, qui était la plus
rapprochée de lui, ne perdait pas un seul de ses mouvements.
Montalt prit un siége qu'il roula au-devant d'elles, mais il resta
debout. Ses yeux peignaient une légère surprise: c'était la première
fois qu'il voyait les deux jeunes filles sous leur costume de
paysannes. Cette surprise, du reste, n'avait rien de pénible; au
contraire, à mesure qu'il les contemplait en silence, son visage
exprimait une sorte d'émotion attendrie.
—Pauvre Bretagne!... murmura-t-il enfin d'une voix si basse que les
deux sœurs ne l'entendirent point.
Cette exclamation, qui sortait du fond de son cœur, avait l'accent
doux et triste qu'on prend pour plaindre un ami méconnu.
Il va sans dire que, du premier coup d'œil Diane et Cyprienne
l'avaient reconnu, non-seulement pour le voyageur du coupé, mais pour
l'homme du rendez-vous de Notre-Dame et aussi pour l'interlocuteur
de Robert dans la scène qui venait d'avoir lieu au jardin, sous
le berceau. Car elles avaient assisté à la fin de cette scène, et
c'étaient elles qui avaient jeté, à travers la charmille, le double et
mystérieux démenti.
De leur cachette, elles avaient vu le calme obstiné que gardait Montalt
en écoutant l'odieuse histoire; mais elles avaient vu aussi,—et
c'était maintenant pour elles un vague sujet d'espoir,—la figure du
nabab se décomposer tout à coup et trahir l'amertume profonde qui était
sous sa feinte froideur.
Comme son œil noir avait brillé soudainement! et quelle menace dans
le feu sombre de sa prunelle!
En cet instant si court où Montalt avait laissé tomber son voile
d'indifférence glacée, Diane avait entrevu en lui un juge du
crime. Un prisme s'était mis entre son œil ébloui et cet homme si
beau, si puissant, le maître de toutes ces merveilles, le roi de ce
palais enchanté! Le romanesque penchant qu'elle avait à voir les choses
sous un aspect surnaturel s'était réveillé.
Ce qu'elle pensait, ce qu'elle sentait surtout, elle n'aurait point
su l'exprimer peut-être, mais son âme se recueillait en une émotion
respectueuse, comme aux heures de la prière.
Elle espérait. Quelque chose l'entraînait à respecter Montalt dont elle
ne savait pas même le nom, et à croire en lui.
Et, à ce moment, où, de retour dans le boudoir, les deux jeunes filles
attendaient, reprises par leur inquiétude effrayée, c'était bien
Montalt que Diane s'attendait à voir paraître...
Quand la porte s'ouvrit, il n'y eut que Cyprienne à tressaillir.
Diane était immobile et droite sur son siége, l'œil au guet,
l'oreille tendue. Elle ne tremblait point; son sang-froid l'étonnait
elle-même. Cyprienne se rassurait presque, à la voir si tranquille.
Montalt les contemplait toutes deux en silence, et la rêverie semblait
le prendre. L'opium agissait sur lui, déjà, du moins, comme calmant,
et rendait à son visage toute sa noble sérénité.
—Pourquoi ce déguisement?... dit-il enfin d'un accent affable et bon;
vous n'en avez pas besoin pour être jolies comme des anges.
—Ce sont les vêtements de notre pays..., répondit Diane à voix basse
et sans lever les yeux.
—Ah! fit Montalt; l'aimez-vous bien, votre pays?
A cette question inattendue, Cyprienne risqua un timide regard. Puis
elle tourna la tête aussitôt pour cacher sa rougeur.
Mais elle avait eu le temps de voir en face Montalt, dont le sourire
s'imprégnait en ce moment d'une sorte de bonté paternelle.
Le fardeau d'épouvante qui pesait sur le pauvre cœur de Cyprienne
fut allégé de moitié pour le moins.
—Si nous aimons notre pays!... dit Diane. Nous sommes Bretonnes!
—Ah!... fit encore Montalt dont la voix changea légèrement; c'est
une grande gloire que d'être Bretonne à ce qu'il paraît, mes belles
enfants!... A tout hasard, je vous en fais mon compliment sincère.
—Il y a longtemps que vous savez d'où nous venons..., murmura Diane.
—Oh! oh!... s'écria le nabab dont le sourire devint plus franc;
vous m'aviez donc remarqué sur la route?
Cyprienne fit un petit signe de tête affirmatif.
—Alors pourquoi cette longue résistance?... demanda Montalt, car il y
a longtemps que je désirais votre visite... Aviez-vous peur de moi?
—De vous moins que d'un autre..., répondit Diane qui raffermissait peu
à peu sa voix pénétrante et douce.
Le nabab s'inclina.
—Moins que d'un autre..., répéta-t-il; c'est beaucoup encore...
J'espère que vous avez perdu ce reste de crainte... Voulez-vous que je
sois votre ami?
—Oh!... répondit Diane vivement; nous le voulons de tout notre cœur!
Une nuance d'embarras vint se refléter dans le regard de Montalt. On
eût dit qu'il hésitait à donner un sens à cette réponse.
Le silence régna de nouveau, durant quelques secondes, dans le boudoir.
Montalt promenait son regard incertain de l'une à l'autre des deux
jeunes filles.
Il contemplait avec une émotion croissante ces beaux fronts, tout
brillants de candeur, ces traits purs et charmants, auxquels le petit
bonnet des paysannes morbihannaises était comme une virginale couronne.
Ceux qui le connaissaient auraient deviné qu'une pensée généreuse
et bonne livrait combat, au dedans de lui-même, aux théories de son
scepticisme entêté; mais le scepticisme était bien fort, et le temps
avait fait pénétrer ses racines jusqu'au cœur.
Il se redressa et prit une attitude dégagée, qui cadrait vraiment à
merveille avec les grâces jeunes de sa taille et de sa figure.
—Ma foi, mes belles, dit-il, j'ai honte de vous l'avouer!... Dans le
principe, ce n'était pas pour moi que je désirais votre venue... Fou
que j'étais! Il faut vous avoir vues de près pour connaître toute votre
valeur... Je promets bien que je ne vous céderai à personne!
Il n'y a point de complète ignorance. Diane devint pâle, tandis qu'une
épaisse rougeur tombait du front de Cyprienne jusqu'à ses blanches
épaules.
La ressemblance des deux sœurs disparaissait en ce moment où la même
émotion exagérait les caractères différents de leur beauté.
Cyprienne n'était qu'une pauvre enfant, effarouchée et surprise; Diane
avait la fierté assurée d'une reine.
—Nous ne savons rien..., dit-elle d'une voix lente et basse; à peine
pourrions-nous dire ce qui nous blesse dans vos paroles, monsieur...
et pourtant, de confiantes que nous étions, nous voilà tristes
et humiliées... On est venu vers nous, au moment où la détresse nous
accablait et où ma pauvre sœur, trop faible contre sa souffrance,
parlait de mourir... Auprès de nous, se prolongeait l'agonie d'une
femme sainte que nous aimons comme si elle était notre mère... Et je ne
vous fatigue pas du compte de nos autres douleurs!... On nous a donné
une espérance qui, bien longtemps, nous a semblé un rêve... Pourquoi le
cacher? Derrière les promesses qui nous étaient faites, plus d'une fois
nous avons entrevu la honte. Mais quelquefois aussi, pauvres ignorantes
que nous étions, il nous semblait que Dieu devait avoir mis sur la
terre, parmi tant d'hommes méchants, cruels, impitoyables, quelques
cœurs généreux, pour que le ciel ne soit point une solitude après
cette vie... Ne nous demandez pas si nous avons raisonné notre espoir,
car notre conscience nous disait de rester... Et si nous sommes ici,
c'est ma faute... oh! ma faute, à moi toute seule... Ma sœur ne
voulait pas venir...
Cyprienne se rapprocha de Diane, et appuya sa tête contre le sein de sa
sœur.
—Je t'aurais suivie au bout du monde!... murmura-t-elle.
—Écoutez, reprit Diane; quand je vous ai reconnu, j'ai senti
au dedans de moi-même une joie que je ne peux pas expliquer... Mon
espoir m'a semblé moins fou... La crainte qui me serrait le cœur
s'est calmée... Que sais-je? quand nous étions toutes deux dans notre
misérable chambre, nous nous étions souvenues de vous... Et votre
image nous était parfois apparue... Mon Dieu! nous avons fait tant de
rêves, en notre vie, qui tous ont été suivis d'un dur réveil!... A
l'instant, quand vous avez parlé, mes yeux se sont ouverts... Le nuage
qui était au devant de ma vue s'est dissipé pour me montrer l'abîme au
bord duquel nous sommes... Monsieur, n'abusez pas de notre folie et
laissez-nous sortir de cet hôtel...
Montalt l'avait écoutée sans même essayer de l'interrompre. Son visage
avait repris cette indifférence fatiguée, qui était le masque derrière
lequel son émotion se cachait toujours.
—Mes belles..., dit-il avec un sourire glacé, quand on est entré chez
moi, ce n'est pas ainsi qu'on en sort.
Cyprienne se couvrit le visage de ses mains.
—Ayez pitié! dit Diane; nous sommes les filles d'un gentilhomme.
—Peste!... fit Montalt qui semblait s'endurcir dans son ironie, c'est
extrêmement flatteur pour un vilain tel que moi!...
—Ayez pitié!... répéta Diane dont les longs cils baissés laissèrent
échapper une larme; notre père est bien vieux... Et si nous sommes
déshonorées, il ne reverra jamais ses filles...
Elle attendait une réponse, la tête haute et les yeux baissés.
La réponse ne vint pas.
—Écoutez..., reprit-elle d'une voix ranimée; nous sommes deux ici...
contentez-vous d'une victime.
—Je veux bien..., dit Montalt: laquelle restera?
—Moi! moi!... s'écrièrent en même temps les deux jeunes filles.
—A merveille!... reprit Montalt; c'est maintenant à qui ne s'en ira
point!
—Oh!... murmura Diane, ma pauvre Cyprienne!... Je t'en prie! je t'en
prie!...
Cyprienne se jeta dans ses bras et la pressa contre son cœur.
—Nous mourrons ensemble..., dit-elle.
Diane, en ce moment, releva pour la première fois ses yeux sur Montalt,
et le regarda en face. Sa prunelle brûlait; le sang colorait vivement
ses joues, naguère si pâles. Mais toute cette indignation tomba comme
par magie.
Montalt avait beau retenir son masque: le regard perçant de la
jeune fille avait vu au travers.
Elle n'avait eu besoin que d'un coup d'œil, et sa paupière, qui se
baissait de nouveau maintenant, voilait presque un sourire.
Elle avait vu la physionomie du nabab démentir énergiquement ses
cruelles paroles; elle avait vu la bonté derrière sa grimace
impitoyable. Elle avait même cru voir ses yeux humides.
Montalt avait mis grande hâte à recomposer sa physionomie; mais gagnez
donc de vitesse le regard d'une femme!
En se voyant découvert ainsi à l'improviste, il fronça le sourcil, et
cette fois tout de bon.
—Femmes, Bretonnes et filles d'un gentilhomme! murmura-t-il avec une
amertume non feinte; pardieu! mes belles, vous êtes bien tombées!
Il repoussa le siége sur lequel il s'appuyait, et se mit à marcher dans
la chambre tout en poursuivant:
—Et vous venez me parler d'honneur!... Et vous venez me dire,
comme dans les comédies: «Nous préférons la mort à la honte...»
Mademoiselle, vous eussiez fait une actrice passable... L'honneur!...
s'interrompit-il en haussant les épaules, savez-vous bien à qui
vous vous adressez?... Je ne crois pas à l'honneur, moi, mes
belles!... pas plus à l'honneur des femmes qu'à l'honneur des hommes...
L'honneur des hommes est une stupidité sauvage... L'honneur des femmes
est une niaiserie grotesque!... Et quant aux menaces de mort qu'on fait
en pareil cas, cela ressemble beaucoup à ces simagrées des chanteurs
qui passent la moitié de la journée à se faire prier et l'autre moitié
à gémir leur romance, quand personne ne veut plus les entendre...
Tandis qu'il parlait ainsi en s'indignant à froid et en gesticulant de
toute sa force, Diane s'était penchée à l'oreille de Cyprienne et lui
glissait quelques mots à voix basse.
Puis les deux jeunes filles se prirent à regarder le nabab à la dérobée.
Il y avait maintenant presque autant de curiosité que de crainte dans
les jolis yeux de Cyprienne.
Quant à Diane, tout son courage était revenu...
XII
CINQUANTE PIÈCES DE SIX LIVRES.
Cet étrange pouvoir, elles l'ont toutes. Ici, l'ignorance importe peu,
la candeur ne fait rien; la plus innocente, comme la plus astucieuse, a
ce regard divinateur qui met l'âme à nu et perce tout voile.
Il suffit d'être femme.
A moins que la femme n'aime. En ce cas, deux phénomènes contraires
se produisent indifféremment. Parfois, la passion rend plus subtile
encore cette perspicacité qui dépasse alors les limites du
vraisemblable, et devient tout bonnement de la seconde vue, du
mesmérisme, de la sorcellerie. Plus souvent l'Amour attache, en riant,
sur ses beaux yeux jaloux, son mythologique bandeau.
Que deviendrait ce malheureux don Juan, si le fils de Vénus portait
toujours des lunettes?...
Tandis que Montalt déclamait ses harangues incendiaires et se croyait
le plus barbare tyran du monde, les deux jeunes filles se rassuraient
tout doucement. Diane avait deviné ce cœur fantasque et bizarre...
deviné, non pas peut-être au point de l'expliquer ou de le définir,
mais assez pour donner une clef à ses capricieuses boutades, et ne plus
voir, en chacune de ses actions, une énigme insoluble.
Elle était, en ceci, beaucoup plus savante que Montalt lui-même, qui,
surtout à cette heure, ne savait ni ce qu'il voulait ni ce qu'il
faisait. Son paradoxe favori, joint à la crainte de s'attendrir,
le rendait intraitable. Il se roidissait de toute sa force contre
lui-même; il se battait les flancs afin de se montrer sans pitié,
justement parce qu'il sentait l'émotion déjà victorieuse...
Elles étaient si charmantes toutes deux! l'une si douce et si naïve,
l'autre si naïve et si fière! Et puis elles parlaient de malheur...
L'émotion actuelle se mêlait, chez Montalt, à cette autre émotion,
récemment éprouvée durant le récit de Robert. Et tout cela le ramenait
vers un passé lointain, mais qui vivait encore, malgré lui, au fond de
ses souvenirs.
Car le genre de suicide où s'obstinait Montalt est heureusement
impossible. On ne peut tuer son âme, et sous les glaces factices que la
misanthropie amasse laborieusement, la sensibilité immortelle dort et
attend le réveil; surtout quand la sensibilité fut exquise aux jours
de la jeunesse; quand le cœur, blessé dans un premier élan, s'est
replié dédaigneusement et tout de suite en lui-même.
S'ils savaient, ces misanthropes, que le mépris et la haine sont de
purs poisons en médecine morale, et que l'unique traitement applicable
aux malades d'amour est l'homœopathie!
Dût-on être trompé deux fois au lieu d'une, trois au lieu de deux,
quatre fois, cinq fois, dix fois, il faut faire le brave et ne se
point frapper la tête contre les murailles, pour quelques illusions
perdues, comme l'empereur Auguste pour ses trois légions germaniques.
Fi donc, César! trois légions perdues, six de retrouvées!... Et le
cœur humain n'est-il pas plus riche en chimères que Rome impériale
en soldats?...
Dieu avait fait Montalt généreux à l'excès, facile à toutes
impressions, ardent à aimer, dévoué, miséricordieux, sincère.
Montalt avait essayé de tourner en vice chacune de ces vertus, cela
très-sérieusement.
A cette œuvre, il avait employé toute la fougue de sa jeunesse,
toute la force de son âge viril; mais il n'avait pas réussi.
Dieu était resté le maître.
Tout ce que Montalt avait pu faire, ç'avait été de se tromper lui-même
et de se regarder comme un damné de première force.
Cette croyance était son orgueil et sa joie, d'ordinaire. Aujourd'hui
pour la première fois depuis bien longtemps, elle faisait naître en lui
de vagues remords; car, tout au fond de sa conscience, un doute avait
surgi; et il ne savait plus si cette longue et terrible vengeance,
exercée contre son propre cœur, avait un motif ou seulement un
prétexte.
Il ne savait plus. Les douces voix des deux jeunes filles lui
rappelaient confusément une autre voix. Leurs costumes bretons lui
parlaient d'une terre haïe, mais bien aimée, autrefois, peut-être...
Aussi se montrait-il, à plaisir, implacable.
Cependant à de certains signes, on pouvait prévoir que cette redoutable
colère allait se fondre tout à coup. Le sarcasme amer était sur
le point de se changer en caressantes paroles.
Car le nabab était fait ainsi, et ce soir bien plus encore que
d'habitude, son caprice tournait à tous vents.
Il était inquiet. Au dedans de lui, une voix répétait sans cesse: Si
tu t'étais trompé!... si l'on t'aimait! s'il y avait vingt ans de
souffrances partagées!...
Et, pour l'achever, l'opium commençait d'agir, préludant à cette
ivresse douce qui précède le sommeil.
Comme il finissait de parler, son regard glissa vers les deux jeunes
filles qu'il supposait terrifiées.
Il était séparé d'elles par toute la largeur de la chambre.
Diane jouait, calme et souriante, avec les beaux cheveux ondés de
Cyprienne.
Montalt eut un mouvement de dépit et de surprise.
Les deux sœurs semblaient ne plus faire attention à lui. Il s'arrêta
et croisa ses bras sur sa poitrine.
—Mes belles, dit-il en soutenant son ton de raillerie, ne me
faites-vous plus la grâce de m'écouter?
Diane se tourna aussitôt vers lui, le front libre, les yeux hardiment
ouverts.
Cyprienne avançait sa tête, plus timide, derrière celle de sa sœur.
Montalt avait beau faire; son regard s'adoucissait à les contempler si
jolies.
—Pourquoi nous chagriner ainsi?... murmura Diane: nous qui voudrions
tant vous aimer!
—Vraiment!... fit Montalt avec un dernier effort d'ironie, ceci me
paraît léger pour deux filles de gentilhomme.
—Bon!... répliqua Diane librement et comme si elle eût parlé à
un vieil ami, vous voilà plus sévère que nous maintenant!... Ne
voulez-vous plus que nous vous aimions?
Montalt détourna la tête et poursuivit sa promenade.
Cette scène prenait, sans qu'il se fût présenté la moindre péripétie,
un caractère singulièrement inattendu.
Vous vous souvenez de cette gracieuse allégorie du bonhomme la Fontaine
dont on a fait tant de tableaux, jolis ou laids: une blonde enfant qui
coupe en riant les griffes d'un lion de taille effroyable...
Il y avait ici quelque chose de pareil: seulement le lion de la fable
se laissait faire, et Montalt résistait tant qu'il pouvait.
Mais ses griffes n'en tombaient pas moins une à une.
Depuis qu'il était entré dans cette chambre, il éprouvait un de ces
sentiments soudains et impérieux contre lesquels sa systématique
indolence ne se révoltait jamais d'ordinaire.
Nous l'avons vu se jeter littéralement à la tête d'Étienne et de Roger,
dans le coupé de la diligence de Rennes.
Le charme qui l'entraînait vers les deux jeunes filles était du même
genre et bien plus irrésistible.
Mais il y avait une différence essentielle: Étienne et Roger étaient
des hommes, et, dans le cas présent, il s'agissait de femmes,
c'est-à-dire d'êtres misérables et méritant tous les dédains; de ces
créatures qui, suivant la doctrine de Montalt, naissaient avec tous les
vices; de ces serpents gracieux et empoisonneurs, créés pour le malheur
de l'homme; de ces ennemis faibles et formidables, menteurs, traîtres,
cruels, qu'un honnête homme devait, en toute circonstance, écraser et
flétrir.
Le moyen de se laisser aller sans démolir tout l'édifice de son
système!...
Pour comble, il se trouvait que les deux petites fées avaient deviné
le silencieux combat dont sa conscience était le théâtre! Elles
souriaient au lieu de trembler. Les rôles étaient si complétement
intervertis, que lui, l'autocrate, le tyran, était à la torture, tandis
que les victimes contemplaient paisiblement sa peine...
Mon Dieu! elles n'abusaient point de leur victoire, et il y avait dans
leurs regards, pleins de clémence, un sincère désir d'accorder la paix
au plus vite.
—Les filles d'un gentilhomme..., reprit Diane qui étouffa un soupir;
c'est vrai, nous l'étions... mais, à présent, nos actions ne regardent
plus que notre conscience...
—Votre père est mort?... demanda Montalt du bout des lèvres.
—Non, grâce à Dieu!... s'écrièrent ensemble les deux jeunes filles.
Puis Diane ajouta en secouant la tête:
—C'est nous qui sommes mortes.
Le nabab interrompit sa promenade pour les regarder d'un air sévère.
—Je ne raille pas..., reprit Diane avec mélancolie; nous sommes bien
mortes pour tous ceux que nous aimions... Nous avions entrepris une
tâche qui dépassait les forces de deux pauvres jeunes filles... Il y
avait contre nous des hommes sans cœur ni pitié... Une nuit, on
nous fit tomber dans un piége, préparé lâchement... et un assassin
subalterne fut chargé de nous tuer...
Montalt s'était rapproché jusqu'au milieu de la chambre.
—Tout cela est bien vrai..., s'interrompit Diane, et je ne voudrais
pas vous mentir, car quelque chose me dit que vous nous aimerez... Nous
étions bien pauvres, mais un vieux serviteur de notre famille, que Dieu
a sans doute rappelé à lui maintenant, car il était alors sur son lit
d'agonie, nous avait fait héritières d'un petit trésor amassé pendant
toute une vie de travail.
«On allait nous noyer. Nous étions couchées au fond d'un bateau, la
bouche bâillonnée et de grosses pierres attachées au cou...»
Montalt fit deux pas de plus, comme à contre-cœur.
Diane poursuivait en attachant sur lui le regard de ses grands yeux
noirs.
—L'eau était profonde, et nous n'avions point de secours à espérer
dans cette nuit solitaire.
«Je donnai mon âme à Dieu, et je me tournai vers ma pauvre sœur,
pour la voir encore une fois.
«Notre assassin eut pitié en ce moment suprême et nous rapprocha l'une
de l'autre, pour que nous pussions nous embrasser avant de mourir...
—Oh! murmura Cyprienne qui était toute pâle à ce souvenir, et qui
entourait Diane de ses bras, comme je priais Dieu de prendre ma vie et
de garder la tienne, ma sœur!
Le nabab était maintenant tout près des deux jeunes filles; ses yeux
humides souriaient.
Diane baisa sa sœur au front et continua:
—Je tâchai de parler à l'assassin avec mes yeux, car nos bras étaient
garrottés... Il y avait de l'émotion sur son visage, et un espoir
m'était venu.
«Il me comprit; mon bâillon fut dénoué. Je lui dis:
«—Si vous voulez nous laisser la vie, nous vous donnerons cinquante
pièces de six livres et l'on n'entendra plus jamais parler de nous dans
le pays.
«Cet homme était pauvre.
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