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Une Maladie Morale: Le mal du siècle

by Paul Charpentier · French · Gutenberg #43389 · 538,170 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Une Maladie Morale: Le mal du siècle
    
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Title: Une Maladie Morale: Le mal du siècle

Author: Paul Charpentier


        
Release date: August 2, 2013 [eBook #43389]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE MALADIE MORALE: LE MAL DU SIÈCLE ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée. Les mots et phrases imprimés en gras dans
le texte d'origine sont marqués =ainsi=.




    UNE
    MALADIE MORALE




    UNE
    MALADIE MORALE
    LE MAL DU SIÈCLE

    PAR
    PAUL CHARPENTIER
    SUBSTITUT AU TRIBUNAL DE LA SEINE

    [Illustration]

    PARIS
    LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS, 35

    1880




    A LA MÉMOIRE DE MON PÈRE
    J.-P. CHARPENTIER
    INSPECTEUR DE L'ACADÉMIE DE PARIS, AGRÉGÉ DE LA FACULTÉ DES LETTRES.




INTRODUCTION




INTRODUCTION


Parmi les traits les plus saillants de nos mœurs, il en est un qui ne
peut, ce semble, échapper à personne: je veux dire un penchant très
prononcé pour les jouissances; et j'ajoute, surtout pour celles de
l'ordre matériel. Sans examiner ici si une pareille disposition était
restée jusqu'à présent inconnue, il est permis d'affirmer que, de nos
jours, et parmi nous, elle se manifeste avec évidence. Dès le milieu
de ce siècle, et même un peu avant, la France a donné des preuves
multiples de la considération dans laquelle elle tenait les biens de
ce monde. On y a vu la richesse, les grandeurs, les plaisirs, le
bien-être sous toutes les formes, poursuivis avec âpreté, quelquefois
avec cynisme. Ces ardeurs se sont traduites dans des faits bien
connus, dont quelques-uns n'ont eu que trop d'éclat; elles se sont
exprimées aussi, dans les arts, dans la littérature, par des
productions qu'on n'a point oubliées. Non que la France tout entière
ait sacrifié à ces passions; grâce à Dieu, elle n'a jamais perdu la
tradition des grands dévouements et des œuvres élevées. Mais il
certain que, depuis un certain nombre d'années, nous n'avons point, en
général, montré un détachement exagéré de toutes choses, et qu'on ne
peut nous reprocher d'avoir estimé au-dessous de sa véritable valeur
le prix de la vie.

Cependant, dans ces derniers temps, s'est produit un mouvement
simultané, directement opposé à cette tendance pratique. Une
philosophie qui a reçu la dénomination de pessimiste, s'est donnée à
tâche de démontrer que le bonheur si vivement convoité n'était qu'un
rêve, que la vie n'avait et ne pouvait jamais avoir pour l'homme que
de cruelles déceptions; en un mot, que tout était pour le plus mal
dans le pire des mondes possibles. Cette philosophie, dont le premier
germe paraît avoir été naguère transmis par l'Italie à l'Allemagne et
que l'Allemagne a grossie et corroborée par de laborieuses
élucubrations, recueille aujourd'hui en France une certaine faveur et
acquiert une importance croissante. Des travaux nombreux, plusieurs
tout récents, lui ont été consacrés, qui lors même qu'ils s'efforcent
de la réfuter, n'en ont pas moins pour effet de familiariser les
lecteurs avec une doctrine désolante.

Par une association naturelle d'idées, le pessimisme réveille le
souvenir d'une époque de notre histoire morale qui a précédé
immédiatement celle de la jouissance à outrance, mais qui en est bien
différente.

En effet, de la fin du XVIIIe siècle à la seconde moitié du nôtre,
s'est déroulée chez nous une grande période de mélancolie. Amour de la
solitude, habitude de la rêverie, impuissantes et vagues aspirations,
incurable scepticisme, ennui, désenchantement, désespoir même, poussé
quelquefois jusqu'au suicide, tels étaient les principaux signes qui,
tantôt séparés, tantôt réunis, et quelquefois plus apparents que
réels, révélaient l'existence de cette disposition étrange. On l'a
appelée «_le mal_» ou «_la maladie du siècle_.»

Loin de moi la pensée d'en exagérer l'importance, et l'erreur de
croire que cette crise ait envahi tous les éléments de notre société.
Qui ne sait qu'au sein d'un affaissement trop commun se sont
conservées bien des énergies viriles, bien de fermes convictions? Ne
s'est-il pas aussi rencontré plus d'un homme qui ait échappé à
l'influence générale par sa légèreté et son inconsistance? Et
d'ailleurs, ceux-là même qui en furent atteints n'ont-ils pas connu
des moments d'intermittence ou de rémission? Toutefois on ne saurait
le contester, cet état a présenté à l'époque indiquée plus haut, une
intensité et une étendue bien dignes de l'attention des moralistes.

Sans doute, il ne faudrait pas assimiler tous les mélancoliques aux
pessimistes. Il existe de ceux-ci à ceux-là la différence qui
distingue un état de l'âme d'une conception de la pensée. Autre chose
est de sentir et d'exprimer un malaise intime; autre chose est de
prononcer sur le monde un anathème systématique. Dans le premier cas,
c'est affaire de sentiment; dans le second, de raisonnement. Tel a pu
se juger malheureux, qui n'a pas nié la possibilité du bonheur pour
les autres hommes; peut-être même l'a-t-il volontiers concédée à toute
la terre, pour ne voir dans sa propre souffrance qu'une exception
agréable à son orgueil. Et, d'un autre côté, l'on assure que les
philosophes allemands qui ont élevé le savant échafaudage du
pessimisme, n'ont nullement dédaigné certains avantages palpables, et
qu'ils ont su, comme on l'a dit, «administrer, à la fois, leurs rentes
et leur gloire.» Mais, malgré ces distinctions essentielles, il reste
une sorte de parenté collatérale entre ceux qui ont écrit la théorie
de la souffrance et ceux qui en ont fait l'expérience personnelle. Il
est bien peu vraisemblable que la plupart de ces derniers, même de
ceux à qui leur infortune semblait être un privilège flatteur, aient
conçu une opinion optimiste d'un monde où leurs désirs ne pouvaient
être satisfaits; aussi, voit-on parfois, et comme à leur insu, leur
sentiment se généraliser, et dépasser les bornes de leur propre
perception. En sens inverse, le père du pessimisme dans notre siècle,
a été, nous le verrons, un de ceux qui ont trouvé, pour peindre les
tourments de leur âme, les accents les plus douloureux. En résumé, si
cette philosophie amère ne peut se confondre absolument avec la
disposition morale dont elle rappelle l'existence parmi nous, elle en
est la tardive consécration et comme le couronnement nécessaire.

Le moment paraît donc venu d'étudier avec quelque détail cette
disposition même. Éteinte dans sa forme individuelle, mais revivant à
certains égards sous une autre forme plus abstraite, elle peut être
appréciée à la fois, avec la liberté qui appartient à la critique du
passé, et avec l'intérêt qui s'attache à l'observation des faits
contemporains. C'est ce que je voudrais essayer de faire.

Je voudrais, après avoir recherché le véritable caractère de l'état
dont il s'agit, et après avoir parcouru l'histoire de ses
manifestations anciennes, le suivre en France et même, autant qu'il
sera nécessaire pour l'intelligence du sujet, en dehors de la France,
dans le cours de son plein développement, de 1789 à 1848; puis,
marquer le moment et les circonstances de sa fin. Je voudrais, à
chacune des phases de son existence, en sonder les causes générales ou
particulières et en préciser les conséquences. Enfin, je voudrais en
faire entrevoir le préservatif. Ce sujet n'a point encore été traité
dans son ensemble.

En même temps qu'une étude morale, on trouvera ici une étude
littéraire. Comment en serait-il autrement? L'état que j'analyserai
est presque toujours accompagné du besoin de s'épancher, et de confier
au papier les secrets les plus intimes, les plus fugitives impressions
de l'âme. Dans la recherche des documents de cette nature, nous
rencontrerons les auteurs les plus illustres, les Chateaubriand, les
Lamartine, les Victor Hugo, les Musset, les Georges Sand; mais on
aurait tort de négliger des écrivains plus modestes, et de dédaigner
de plus humbles témoignages. Une simple lettre destinée à un ami, une
note tracée pour son auteur seul, en apprennent souvent, sur un homme
ou sur une époque, plus que des compositions apprêtées, dont la
sincérité peut être compromise par la préoccupation de la publicité.
Je n'ai garde, d'ailleurs, de prétendre que la littérature
contemporaine relève sans exception de cette étude. Dans la préface
d'une traduction de Werther, M. Pierre Leroux a cru pouvoir écrire
«qu'une comparaison entre Werther et les œuvres analogues qui l'ont
suivi, même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport
avec lui, ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la
littérature depuis près d'un siècle.» Je ne tomberai point dans cette
hyperbole. De même que toute une famille d'esprits s'est tenue en
dehors de l'épidémie régnante, de même, je le reconnais, toute une
partie de la littérature est muette à cet égard. Mais celle qui rentre
dans le cadre de ce travail est assez riche pour lui donner des
proportions trop considérables peut-être au gré du lecteur.

Encore, cet élément d'information ne sera-t-il pas le seul à
consulter. L'art lui-même et les faits sociaux peuvent fournir
d'utiles lumières et compléter les révélations de la plume. Je
m'efforcerai de puiser la vérité à toutes les sources.




I

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

ET

APERÇU RÉTROSPECTIF




I

Considérations Générales


Il importe avant tout de préciser le caractère général de l'état moral
qui fait l'objet de ce travail. Qu'offre-t-il donc, cet état, qui soit
particulier? Et pourquoi lui appliquer la dénomination de maladie?
Nous avons énuméré les principaux symptômes auxquels on reconnaît son
existence: le besoin de l'isolement, la pratique de l'oisiveté
contemplative, l'irrésolution, l'inquiétude, la mobilité, le doute, le
dégoût de toutes choses, le découragement absolu, enfin la mort
volontaire. Ces différents symptômes sont-ils tous et par eux-mêmes
d'une nature pernicieuse? A ces questions, il faut répondre par une
distinction.

Certes, que dans certaines conjonctures, sous l'influence d'une
vocation religieuse ou d'une grande douleur, on s'éloigne de la
société des hommes, il n'y a là aucun sujet d'étonnement. Qu'on aime
parfois à détourner ses regards du monde extérieur et réel pour les
reporter au dedans de soi-même ou les promener à travers les domaines
de l'imagination, rien de plus naturel encore. Que la volonté ait ses
faiblesses et la faculté de connaître, ses limites; que la vie enfin
nous réserve des déceptions et des douleurs de plus d'une sorte, qui
pourrait le nier? Et celui qui jouirait d'une sérénité inaltérable ne
serait-il pas placé au-dessus des lois de l'humanité?

Mais si un homme se sépare du monde sans autre motif que le désir de
vivre seul; s'il se tient sans cesse replié sur lui-même et se
renferme dans un milieu chimérique; si, avec une tendance instinctive
vers un idéal élevé, il se sent inhabile à y parvenir; si, avide de
croyance, il ne peut s'attacher avec persévérance à aucun principe
religieux ou philosophique; s'il est atteint d'une désillusion
précoce, et blasé avant l'âge; si sa souffrance, quoiqu'ayant une
juste cause, dépasse toute mesure; si elle survit à sa cause, ou même
si elle naît sans cause; si, loin de chercher à la dominer, il se
laisse vaincre par elle; s'il l'entretient à plaisir, s'y complaît et
s'y endort; surtout si, au mépris de ses devoirs envers son Auteur,
envers ses semblables, envers lui-même, il rejette un fardeau qu'il
juge trop lourd pour ses épaules et met fin volontairement à ses
jours, alors on peut affirmer qu'en lui l'équilibre moral est rompu,
et qu'il est en proie à une véritable maladie, et, comme l'on dit
aujourd'hui, à une névrose de l'âme.

Ne nous y trompons pas cependant. Il ne s'agit pas d'une de ces
maladies mentales qui jettent dans les facultés du malade une telle
perturbation qu'elles entraînent son irresponsabilité. De pareils
troubles intéressent le médecin plutôt que le moraliste et nous
n'avons point à nous en occuper. Ceux dont parle cet ouvrage laissent
subsister le libre arbitre. Par suite, ce serait en vain qu'on
chercherait à couvrir d'une sorte d'immunité les regrettables
défaillances qui ont pu les accompagner, et en particulier le crime du
suicide. Mais, sous cette réserve, on doit reconnaître que nous sommes
ici en présence d'un état qu'on a pu justement qualifier de maladif.

A-t-on eu également raison de compléter cette qualification en y
rattachant l'idée du siècle actuel, et de dire «la maladie du siècle»?
Oui, car c'est dans notre siècle que cet état a pris les proportions
les plus considérables. Mais, ne l'oublions pas, d'une part, il n'a
pas duré autant que le siècle, puisqu'il a cessé depuis d'assez
nombreuses années; et, d'autre part, c'est avant ce siècle qu'il avait
commencé, car la plupart des grands mélancoliques, qui attiraient
l'attention publique en 1800, s'étaient déjà fait connaître comme tels
un peu avant cette époque, à peu près vers 1789. Bien plus, ils eurent
eux-mêmes, dans la génération précédente, des ancêtres authentiques
et, pour tout dire, on retrouverait aussi des exemples de la
disposition qui leur était ordinaire dès la plus haute antiquité, et
chez les nations les plus différentes. Parcourons ces divers exemples
plus ou moins anciens. Cette revue éclairera l'étude de l'épidémie
mémorable qui les a suivis.




II

Antiquité et Moyen Age


Reportons-nous d'abord par la pensée vers les temps et les contrées
Bibliques. Le désenchantement de Salomon nous revient aussitôt à la
mémoire et nous nous rappelons ses sentences amères sur la vanité des
biens terrestres. On le sait, la tristesse moderne n'a pas dédaigné de
leur faire de fréquents emprunts.

Ailleurs, au fond de l'Inde, et cinq cents ans avant Jésus-Christ, un
jeune prince, comblé des faveurs de la fortune, mais adonné à l'abus
de la contemplation, le fondateur même du Bouddhisme, fait entendre
une de ces plaintes, qui se multiplieront plus tard à l'infini, sur la
maladie, sur la mort, sur la décomposition incessante des êtres. Mais
Çakya-Mouni ne s'attriste pas seulement sur la mort; il déplore la
vie: «Par le fait de l'existence, dit-il, du désir et de l'ignorance,
les créatures dans le séjour des hommes et des Dieux sont dans la voie
des trois maux... Les qualités du désir toujours accompagnées de
crainte et de misère sont les racines des douleurs. Elles sont plus
redoutables que le tranchant de l'épée ou les feuilles de l'arbre
vénéneux. Comme une image réfléchie, comme un écho, comme un
éblouissement ou le vertige de la danse, comme un songe, comme un
discours vain et futile, comme la magie et le mirage, elles sont
remplies de fausseté; elles sont vides comme l'écume et la bulle
d'eau.» A ses yeux, le vide apparaît partout: «Tout phénomène est
vide, toute substance est vide, en dehors il n'y a que le vide... Le
mal, c'est l'existence. Ce qui produit l'existence, c'est le désir; le
désir naît de la perception des forces illusoires de l'être.» On
s'accorde aujourd'hui à voir dans Çakya-Mouni le plus vieil inventeur
du pessimisme, et peut-être, en effet, quelques-unes de ses idées
peuvent-elles être regardées comme le point de départ de cette
philosophie. Mais, dans les passages que je viens de reproduire, il
parle moins en philosophe qu'en rêveur et en poète; il appartient
plutôt au pessimisme individuel qu'au pessimisme abstrait et c'est
pour cette raison qu'il devait figurer ici.

Pour ne pas avoir à revenir à ces pays lointains plaçons tout de suite
à côté de la tristesse de Çakya-Mouni celle du poète Sadi, qui écrira
au moyen âge cette maxime: «Ce qu'on peut connaître de plus intime et
de plus vrai dans la condition des mortels, c'est la douleur.»

De pareils sentiments, pour avoir été rares dans l'antiquité
classique, n'y furent cependant pas inconnus. On en suit la trace en
Grèce. On cite, chez Homère, la peinture de Ménélas se rassasiant de
sa douleur, de Bellérophon dévorant son cœur; chez Pindare, cette
question et cette réponse: «Qu'est-ce que la vie? C'est le rêve d'une
ombre.» On a cru voir aussi dans Hésiode, Simonide, Euripide,
Sophocle, des indices de mélancolie. Peut-être donne-t-on à ces
différents traits une valeur qui ne leur appartient pas entièrement.
Il en est de plus sérieux dans d'autres œuvres, par exemple, cette
pensée d'Aristote d'après laquelle une sorte de tristesse semblerait
être le privilège du génie. Quelle amertume aussi dans ce passage
d'Empédocle: «Triste race des mortels, de quels désordres, de quels
pleurs êtes-vous sortie! De quelle haute dignité, de quel comble de
bonheur, je suis tombé parmi les hommes! J'ai gémi, je me suis lamenté
à la vue de cette demeure nouvelle.» Et ne dirait-on pas qu'elle est
tirée de quelque écrivain moderne cette phrase sur les tourments de
notre intelligence: «Nos moyens de connaissance sont bornés et
dispersés dans nos organes. Les expressions résistent à nos pensées et
les émoussent. Les mortels éphémères n'apercevant qu'une faible
parcelle de cette vie douteuse, ne saisissant qu'une vaine fumée et
croyant aux choses seules qui leur tombent sous les sens, errent dans
toutes les directions, car ils désirent découvrir cet ensemble des
choses que les hommes ne peuvent ni voir, ni entendre, ni saisir.»
Platon n'est guère plus optimiste en certaine circonstance, témoin ce
fragment de l'Apologie: «Que quelqu'un choisisse une nuit passée dans
un sommeil profond que n'aurait troublé aucun songe, et qu'il compare
cette nuit avec toutes les nuits et tous les jours qui ont rempli le
cours de sa vie; qu'il réfléchisse et qu'il dise combien dans sa vie
il y a eu de jours et de nuits plus heureux et plus doux que celle-là;
je suis persuadé que non seulement un simple particulier, mais que le
grand roi de Perse lui-même en trouverait un bien petit nombre et
qu'il serait aisé de les compter.»

Mais c'est surtout chez un philosophe grec de la Cyrénaïque, chez
Hégésias, que s'accuse cette sombre disposition. Pour Hégésias, la vie
contient tant de maux que la mort qui nous en délivre est un bien. Sa
doctrine se résumait dans un livre intitulé: [Grec: Apokarterôn], ce
qu'on peut traduire ainsi: Le désespéré, ou bien: La mort volontaire.
On y voyait un homme déterminé à se laisser mourir de faim, que des
amis rappelaient à la vie et qui leur répondait en énumérant les
peines dont elle est remplie. Thèse pessimiste assurément, mais aussi,
sans doute, expression d'un sentiment de désespoir personnel. C'est
ce sentiment qui s'exhale dans la conclusion de l'auteur; car le
pessimisme philosophique ne pousse pas, lui, au suicide de l'individu:
il juge ce moyen insuffisant pour corriger le vice radical dont le
système du monde est infecté selon lui. Hégésias, au contraire, y
voyait un moyen suprême d'échapper à tous les maux. Il parlait même
sur ce sujet avec une éloquence si persuasive qu'il avait reçu le
surnom de Peisithanatos, que beaucoup de ses auditeurs, nous dit
Cicéron, s'étaient donné la mort en sortant de ses leçons, et que le
roi Ptolémée crut devoir fermer son école pour arrêter les progrès de
cette contagion menaçante.

La mode du suicide n'était pas, d'ailleurs, chose nouvelle dans ces
régions. Bien avant Hégésias, elle s'était développée en Grèce, et il
y existait une sorte d'association de la mort volontaire dans laquelle
s'enrôlaient les gens fatigués de vivre ou peu soucieux de subir les
disgrâces de la vieillesse. Deux siècles après le philosophe
Cyrénaïque, on retrouvait à Alexandrie une sorte d'académie qui
perpétuait la tradition créée par lui, la secte des co-mourants,
[Grec: tôn sunapothanoumenôn], qui a compté Antoine et Cléopâtre au
nombre de ses affiliés.

Dans les divers exemples qui précèdent, la mélancolie ne se présente
guère qu'à l'état de curieuse exception, due à des causes variées et
quelquefois obscures, mais qui ne paraissent se rattacher à aucun
fait général. Il en est différemment chez les Romains, qui, malgré
leur rudesse native, ne sont pas non plus restés étrangers à cet état
de l'âme.

Qui ne sait de quel accent de tranquille désespoir Lucrèce parle de la
condition humaine; comme il se plaît à dépouiller l'homme de tous les
charmes, de toutes les consolations de la vie? Rien n'égale la
tristesse de son tableau du petit enfant jeté nu sur la terre, comme
un naufragé sur une plage déserte et remplissant la demeure de ses
vagissements lugubres, «comme il convient à un être à qui il reste
tant de maux à traverser dans la vie!» Enfin, quoi de plus frappant
que le vers immortel dans lequel il a décrit la secrète angoisse qui
empoisonne toutes nos joies? Pline l'ancien, lui aussi, cet écrivain
dont on a dit qu'il était presque un moderne, parle de l'homme «jeté
nu sur la terre nue.» Et Cicéron n'a-t-il pas aussi sa note triste, et
en exposant dans les Tusculanes les douloureuses doctrines d'Hégésias,
n'y adhérait-il pas, quand il disait que la mort nous enlève plus de
maux que de biens, et qu'il lui eut été avantageux de mourir plus tôt?
Qu'on n'oublie pas surtout la sensibilité douloureuse, et, pour ainsi
dire, ce don des larmes du poète qui a dit: «_Sunt lacrymæ rerum_» et
qui a mérité d'être choisi par Dante pour compagnon de son voyage dans
le royaume des douleurs; et, à côté du mot de Virgile, qu'on place
celui d'Ovide: «_Est quædam flere voluptas_.»

On peut affirmer qu'il y avait à Rome encore d'autres esprits
profondément souffrants, des hommes qui, sans avoir essuyé aucune
adversité, éprouvaient un mal indéfinissable. Au milieu du palais de
Néron, on voit un citoyen obscur, un simple capitaine des Gardes
atteint, comme l'a très bien dit l'historien de cet épisode, «de cette
langueur douloureuse, de cette mort anticipée, ou plutôt de cette
espèce de sommeil où l'homme est livré à des agitations sans suite, à
des rêves inquiets, à des terreurs sans cause.» Il consulte Sénèque
qui devient «son directeur de conscience» et qui conduit avec habileté
cette œuvre délicate. Mais ce qui montre le mieux, ce me semble,
l'infirmité morale de ces temps, c'est la théorie du suicide professée
par les plus grands philosophes. Sénèque lui-même, cet excellent
médecin des âmes, voit dans cet acte de désespoir un refuge légitime
contre les épreuves de la vie et Pline l'ancien déclare que la faculté
de se donner la mort est le plus grand bienfait qu'ait reçu l'homme,
et il plaint le Dieu, dont il veut bien admettre un instant
l'hypothèse, de ne pouvoir user de ce remède souverain. «On peut
longtemps réfléchir, dit éloquemment M. Villemain, avant de trouver
dans la corruption de l'état social et dans le désespoir de la
philosophie, un plus triste argument contre la divinité, que cette
impuissance du suicide regardée comme une imperfection, et cette
jalousie du néant attribuée même aux dieux.» A de telles
défaillances, il était impossible de ne pas reconnaître une société en
dissolution, déjà troublée par les convulsions qui annonçaient sa fin
prochaine.

A côté du monde païen, qui s'en allait, s'en élevait un autre d'où
devait sortir la régénération. Là encore, la mélancolie apparaît; mais
combien différente de celle que nous venons d'observer! Qu'a de commun
cette humeur inquiète et agitée avec l'austérité, les gémissements,
les plaintes des âmes chrétiennes, avec ces fuites au désert, ces
cloîtres, ces thébaïdes dans lesquelles la jeunesse et la beauté
cherchaient une sépulture volontaire? Quelque rapprochement qu'on ait
voulu faire entre ces choses, leur contraste est complet. La
mélancolie païenne venait de l'absence de convictions: la mélancolie
chrétienne prend sa source dans les profondeurs de la foi. Au surplus,
le chrétien ne pourra jamais être pessimiste absolu. Si la cité des
hommes offense ses yeux, il n'a qu'à les élever vers la cité céleste.

Comme c'est aussi l'esprit religieux qui domine le moyen âge, je n'ai
guère à parler de cette époque. Dante lui-même, malgré son masque
grave et sombre, malgré certaines pages de la Vita Nuova où l'on a cru
voir une confession morale du genre de celles qui se sont si souvent
produites dans notre siècle, Dante échappe à notre examen par le
caractère mystique de sa tristesse. Je me contenterai de mentionner
d'un mot, en Allemagne, un artiste, l'auteur de la célèbre image de
la Mélancolie, et ces poètes dont les Lieds chantent la mort associée
à l'amour. On y a remarqué cette interrogation: «Cette vie l'ai-je
vécue, l'ai-je rêvée?», mot qui rappelle celui de Pindare sur le même
sujet et qui atteste ainsi l'unité de l'esprit humain, à travers les
différences de temps et de races. M. Ozanam a défini avec justesse la
poésie des Minnesinger. «Pour les Allemands la source poétique est
dans cette dernière et plus secrète profondeur de la nature humaine
qu'on nomme le cœur. Là, au milieu d'une continuelle alternative de
joie et de souffrance, éclot la mélancolie qui est aussi l'aspiration
vers le beau, le désir (Sehnsucht?).» Mais, en général, le moyen âge
n'est point frappé par le mal dont j'étudie l'histoire. Arrivons donc
aux temps modernes.




III

Siècle de Louis XIV.--Jean-Jacques Rousseau et ses Disciples


Quand on se rapproche de notre époque, d'abord les monuments de la
mélancolie paraissent peu considérables. Cependant tous les germes
n'en sont pas détruits; un œil attentif les découvre même sous Louis
XIV. Bien qu'avec le grand roi l'ordre et la discipline s'établissent
dans les esprits comme dans l'état, cette société si bien réglée
recèle encore quelques indices de trouble moral.

Bossuet, dans son admirable langage, découvre «cet incurable ennui qui
fait le fond de la vie humaine depuis que l'homme a perdu le goût de
Dieu.» On sent sous l'apparente gaîté de Molière une certaine dose
d'amertume; son Don Juan laisse une impression de tristesse, et son
chef-d'œuvre est le portrait du personnage sévère qui va chercher
une solitude «où d'être homme d'honneur on ait la liberté.» Les
aperçus de Larochefoucauld sur l'homme révèlent une philosophie
morose. Mais c'est chez un autre écrivain du même temps que la
souffrance morale se révèle avec le plus d'intensité. Malgré son désir
de se soumettre aveuglément, en dépit de ses efforts pour conserver la
foi, Pascal est en proie au doute, aux agitations vagues, aux terreurs
sans cause, et c'est à ces angoisses que sont dus les cris puissants
qu'il jette dans le silence de son âme. Aussi Pascal a-t-il la faveur
des mélancoliques modernes. Jean-Jacques Rousseau parle de ce penseur
malheureux avec une grande admiration; et Chateaubriand a dit: «Les
sentiments de Pascal sont remarquables par la profondeur de leur
tristesse et par je ne sais quelle immensité.»

Mais j'ai hâte d'en venir à des figures dans lesquelles on verra une
plus vive ressemblance avec les types connus de la première moitié du
siècle, à de véritables portraits de famille dont la place est
naturellement marquée dans cette galerie. Je veux parler d'abord de
Jean-Jacques Rousseau et de son école.

Ce qui frappe tout de suite dans Jean-Jacques Rousseau, c'est le
penchant à la rêverie. Dès son enfance, la lecture des romans avait
développé en lui cette habitude. «Il n'avait aucune idée des choses,
que tous les sentiments lui étaient déjà connus... Il n'avait rien
conçu, il avait tout senti.» Il atteint le seuil de la jeunesse
«inquiet, mécontent de tout et de lui, dévoré de désirs dont il
ignorait l'objet, pleurant sans sujet de larmes, soupirant sans savoir
de quoi.» Le monde de l'imagination se substitue pour lui à la
réalité; et non seulement il oublie la réalité pour la fiction, mais
plus la réalité est sévère, plus son imagination est riante. Ce n'est
pas assez: il est une chose qu'il aime plus encore que la rêverie,
c'est le souvenir de celle-ci; c'est, pour ainsi dire, la rêverie de
sa rêverie.

Le caractère factice d'une telle existence apparaît bien dans ce qu'on
peut appeler les amours de Jean-Jacques. Aux Charmettes, il aime mieux
Mme de Warens de loin que de près. A Venise, dans l'épisode de
Zanetta, on le voit s'ingéniant à se gâter à lui-même sa bonne
fortune: «non, s'écrie-t-il, à la fin de ce récit, la nature ne m'a
pas fait pour jouir; elle a mis dans ma mauvaise tête le poison du
bonheur ineffable dont elle a mis l'appétit dans mon cœur.» Quant à
Thérèse, il ne l'a jamais aimée. Une fois cependant, il croit avoir
éprouvé la passion. Mais cet amour unique, de quoi se composait-il?
Rousseau, seul à l'Hermitage, avait peuplé sa solitude des fantômes de
femmes dont il avait gardé le souvenir. «Dans ses continuelles
extases, il s'enivrait à torrents des plus délicieux sentiments qui
soient jamais entrés dans un cœur d'homme.» Sous l'influence de ces
songes, il conçoit l'idée et le plan de sa nouvelle Héloïse; il en
écrit les premières pages. C'est alors que survient Mme d'Houdetot;
elle semble être l'incarnation de ses illusions chéries, et il l'aime.
Amour encore imaginaire, et que ne contribuait pas peu à enflammer,
chose bizarre, la certitude qu'il ne serait pas partagé. Au fond,
Rousseau, amoureux surtout de chimères, ne fut jamais vraiment épris
que des créations de son intelligence.

Avec le goût de la rêverie, il avait celui de la solitude qui devint
bientôt pour lui un besoin. Les Charmettes, l'Hermitage, Montmorency,
l'île de Saint-Pierre, Ermenonville, sont illustrés par ses retraites.
Il y employait ses heures à des excursions dans les lieux les plus
déserts, et, s'il se pouvait, les plus sauvages. Il est intéressant de
rechercher les causes de cet amour de l'isolement.

L'origine en était fort complexe. Il procédait d'abord du goût même de
Jean-Jacques pour la rêverie, car l'habitude de la fiction inspire
l'éloignement du monde. Il procédait aussi de son humeur
misanthropique; les hommes lui semblaient trop pervers pour qu'on pût
vivre avec eux. Il se mêlait à ces sentiments une disposition
naturelle à la paresse. Rousseau l'avoue sans détour: «l'oisiveté me
suffit, et pourvu que je ne fasse rien, j'aime mieux rêver éveillé
qu'en songe. Vivre sans gêne dans un loisir éternel, c'est la vie des
bienheureux dans l'autre monde.» Il parle avec enchantement «du
précieux farniente, de l'occupation délicieuse et nécessaire d'un
homme qui s'est dévoué à l'oisiveté.» Vainement il avait cherché
d'abord à se le dissimuler à lui-même, il y avait en lui un esprit de
liberté que rien n'avait pu vaincre. «Cet esprit de liberté,
ajoute-il, me vient moins d'orgueil que de paresse, mais cette paresse
est incroyable; tout l'effarouche; les moindres devoirs de la vie
civile lui sont insupportables.» Il se croit quitte envers les hommes
en leur donnant «l'exemple de la vie qu'ils devraient mener.» La
solitude a donc à ses yeux le mérite de le délivrer de toute gêne.
Elle y joint un dernier avantage: elle lui assure la pleine possession
de lui-même. Parfaitement en repos, il le dit du moins, vis-à-vis de
sa conscience, il trouve dans le simple sentiment de son existence,
dans la perception des moindres mouvements de son âme, une jouissance
douce et continue. Sur ce point, il établit une distinction bien
subtile entre «l'amour-propre» et «l'amour de soi-même»:
l'amour-propre c'est la vanité, il la blâme; l'amour de soi-même,
c'est le plaisir que prend l'individu dans la conscience de son être.
«De quoi jouit-on, dit-il, dans une pareille situation? De rien
d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre
existence; tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu.»
Ce dernier sentiment, Jean-Jacques s'y livre tout entier.

Eh bien, la rêverie, la solitude, la misanthropie, l'oisiveté, la
contemplation de soi-même, toutes ces choses lui ont-elles donné le
bonheur? Il s'en faut bien. Écoutons-le: «quand tous mes rêves se
seraient tournés en réalité, ils ne m'auraient pas suffi; j'aurais
imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable
que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement de cœur vers une
autre sorte de jouissance dont je n'avais pas d'idée et dont pourtant
je sentais le besoin.» Il est vrai que ces aspirations même étaient, à
l'en croire, «d'une tristesse attirante,» mais voici un aveu
significatif: «Il n'est pas possible qu'une solitude aussi complète,
aussi permanente, aussi triste en elle-même, ne me jette quelquefois
dans l'abattement.» Les agitations vaines, les terreurs sans cause le
viennent assaillir. Il attribue à ses ennemis de sourds complots, de
ténébreuses machinations. Ses terreurs vont jusqu'à l'hallucination.
Au milieu de ces misères morales, il s'écrie: «Ma naissance fut le
premier de mes maux.» A ce compte, il dut considérer sa mort comme le
premier bien qui lui échut. Il est même permis de craindre qu'il n'ait
pas su l'attendre, et qu'il ait acheté sa délivrance par un crime.
Volontaire ou non, sa fin fut prématurée; à défaut de sa main, le
chagrin qui le minait avait assez de puissance pour briser
l'organisation délicate qu'il avait rapidement usée.

Je le demande, le caractère que je viens de rappeler ne réunit-il pas
tous les signes du mal dont notre pays a tant gémi depuis Rousseau?
Est-il une forme de tristesse, une nuance de mélancolie qui ne soit
contenue dans ce type ou qui ne puisse s'y rattacher?

Et maintenant, s'il faut me prononcer sur les théories prêchées par
Rousseau, que puis-je faire de mieux que de leur opposer son propre
jugement et d'en appeler de Jean-Jacques à lui-même? Vraiment sage
quand il est désintéressé, il déclare que la vie contemplative ne
convient pas à tous les hommes, «qu'il ne serait pas bon, dans la
parfaite constitution des choses, qu'avides de ces douces extases, ils
s'y dégoûtassent de la vie active, dont leurs besoins toujours
renaissants leur prescrivent le devoir.» Un jeune homme lui ayant
demandé la permission de s'établir près de lui, il l'en détourne
vivement et lui dit: «L'homme n'est point fait pour méditer, mais pour
agir.» Enfin, consulté sur un projet de suicide, il le combat avec une
ironie pleine de sens, et dévoile les sentiments de vanité et de haine
cachés sous l'appareil déclamatoire de la lettre à laquelle il répond.
Mais de tous les enseignements qu'il a laissés aucun ne peut être
comparé à son exemple. Sa triste existence, sa fin plus triste encore,
sont la réfutation la plus éclatante de ses trop spécieux systèmes, et
la démonstration douloureuse de cette vérité qu'on ne peut impunément
lutter contre l'instinct le plus profond de l'homme, la sociabilité;
qu'en voulant s'affranchir de toute contrainte, on trouve dans sa
propre pensée un tyran impitoyable, et que l'égoïsme, auquel se réduit
en définitive «l'amour de soi» aussi bien que «l'amour-propre», se
prépare à lui-même de cruels châtiments. Par malheur, cette grande
leçon est restée vaine, et l'expérience si chèrement acquise par
Jean-Jacques n'a sauvé aucun des disciples que lui suscita son génie.

Ces disciples furent nombreux, même de son vivant. Sans parler de
plusieurs de ses lectrices sur lesquelles il exerça, à distance, un si
grand empire, de ces engouements féminins si ardents et si
romanesques, il eut parmi les jeunes hommes de fervents admirateurs.
On a vu tout à l'heure comment ses avis étaient sollicités par eux. Je
ne sais si ceux qui l'entretenaient de projets de suicide eussent
suivi sans hésiter un conseil favorable à ces projets, mais les
consultations de ce genre n'étaient pas rares. Un grand nombre des
contemporains de Rousseau l'ont considéré comme leur maître. «S'il y
avait, dit à ce propos M. Sainte-Beuve, les femmes de Jean-Jacques,
tant celles de la noblesse que de la bourgeoisie qui étaient plus ou
moins d'après la Julie ou la Sophie d'Emile, il y eut aussi les hommes
à la suite de Rousseau, les âmes tendres, timides, malades, atteintes
déjà de ce que nous avons appelé depuis la mélancolie de René et
d'Obermann.»

Dans ce nombre on distingue Deleyre dont on a publié la correspondance
avec Rousseau. Dans son enthousiasme, il voit en lui plus qu'un
philosophe: un prophète; il compare la fuite de Jean-Jacques en
Suisse, à celle de Jésus-Christ en Égypte. S'il ne partage pas les
principes spiritualistes de son maître, il lui ressemble par ses
souffrances intimes. Il éprouve des regrets de sa piété perdue, des
désirs de retour à la foi. Que ne donnerait-il pas pour en recouvrer
le bienfait? «Ah! tombent sur moi tous les fléaux de la fortune et de
la nature pour me rendre un remède si doux!» Cet état d'aspirations
stériles est habituel à Deleyre. Il se plaint de ne pas savoir se
gouverner, il craint les moments de désœuvrement; il demande conseil
contre l'ennui, et il écrit ces lignes significatives: «Je pense à
vous avec autant de plaisir que j'eus de regret l'autre jour de vous
laisser dans la peine et l'inquiétude. C'est notre élément; nous y
mourrons.» Enfin il faut citer de lui ce mot d'une énergique
concision: «A la fin de toutes les jouissances, est le rendez-vous de
toutes les douleurs.»

Ces détails me paraissent justifier l'exactitude de ce portrait que
Sainte-Beuve a tracé de Deleyre: «C'était une âme sensible, inquiète,
dépaysée, déclassée, tirée du cloître où elle n'avait pu rester, et
souffrant dans la société d'où il lui tardait toujours de s'enfuir;
une de ces organisations ébranlées comme il ne s'en trouve pas sous
cette forme au XVII siècle et comme il devait s'en rencontrer beaucoup
au commencement du nôtre. C'était un athée vertueux, un M. de Wolmar,
mais qui n'avait pas tout à fait la force de l'être, et qui se
dévorait lui-même. Il unissait en lui bien des contrastes. De quatorze
ans plus jeune que Jean-Jacques Rousseau, il le suivait d'assez près
en tout; il n'était pas seulement le plus passionné de ses disciples,
c'était en quelque sorte un Rousseau en second, un Rousseau affaibli,
non affadi, nullement copiste, bien naturel, bien sincère, j'allais
dire plus sincère quelquefois que l'autre.»

Après ce prosélyte peu connu, je dois parler d'un plus illustre
disciple, qui lui-même est devenu un maître et qu'en le rapprochant de
Jean-Jacques, on a spirituellement appelé l'Élisée de cet autre Élie.

Bernardin de Saint-Pierre manifesta dès l'enfance le goût de la
rêverie. Il montra aussi dans diverses circonstances un vif penchant
pour la solitude. Les mécomptes et les épreuves diverses de sa vie
augmentèrent cette disposition mélancolique. On lui a même reproché
une humeur inquiète et ombrageuse. Il est certain que, pendant quelque
temps, il tomba dans une profonde misanthropie. Jouet de mille
terreurs, de mille illusions des sens, il ne pouvait supporter la
société des humains. «A la vue de quelques personnes de mon voisinage,
a-t-il dit dans le préambule de l'Arcadie, je me sentais tout agité,
je m'éloignais, je me disais souvent: je n'ai cherché qu'à bien
mériter des hommes; pourquoi est-ce que je me trouble à leur vue? En
vain j'appelais la raison à mon secours; ma raison ne pouvait rien
contre un mal qui lui ôtait ses propres forces.» Sans doute, cette
crise ne fut pas de longue durée et dans les écrits de B. de
Saint-Pierre, la mélancolie est réduite à des proportions bien
modestes et bien inoffensives. Il en fait plutôt un plaisir qu'une
peine; on le voit par les exemples qu'il en donne. «Il goûte du
plaisir lorsqu'il pleut à verse, qu'il voit les vieux murs moussus
tout dégouttants d'eau, et qu'il entend les murmures des vents qui se
mêlent aux frémissements de la pluie.» Ces sensations qu'il aime à
décrire, il les proclame «les affections de l'âme les plus
voluptueuses.» Il traite aussi du «plaisir de la ruine, du plaisir des
tombeaux, qui sont à ses yeux, surtout les tombeaux de nos parents,
les plus intéressants de tous les monuments;» du plaisir de la
solitude «qui flatte notre instinct animal en nous offrant des abris
d'autant plus tranquilles que les agitations de notre vie ont été plus
grandes, et étend notre instinct divin en nous donnant des
perspectives où les beautés naturelles et morales se présentent avec
tous les attraits du sentiment.» Toutefois B. de Saint-Pierre a connue
une certaine tristesse maladive et par là, sans atteindre Rousseau,
il se rapproche de lui.

Mais était-ce seulement dans le voisinage de Jean-Jacques que se
manifestait la mélancolie? Non, elle s'étendait plus loin. Sans parler
de la satire de l'optimisme contenue dans un roman de Voltaire,
rappelons les aveux de désespoir secret que faisait une femme,
entourée de toutes les ressources de la société et de tous les
plaisirs de l'esprit: «Vous voulez que je vive quatre-vingt-dix ans,
écrivait Mme du Deffand; quelle cruelle existence! ignorez-vous que je
déteste la vie; que je me désole d'avoir tant vécu, et que je ne me
console pas d'être née.» Et plus loin: «Si la raison arrêtait les
mouvements de notre âme, ce serait vivre pour sentir le néant, et le
néant (dont je fais grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent
pas.» Ces sombres boutades échappées à l'humeur aigrie de Mme du
Deffand, ne sont pas un phénomène isolé. On en rencontre de semblables
dans la correspondance d'une autre femme, attachée d'abord à Mme du
Deffand, puis séparée d'elle sans retour, d'une femme, chez laquelle
le cœur était cependant bien ardent, mais qui, fatiguée par une vie
de passions, exhalait, au milieu des effusions d'un amour agité, son
invincible mélancolie. «Mon Dieu! écrivait Mlle Lespinasse au
chevalier de Guibert, ne craignez pas d'être triste avec moi; c'est
mon ton, c'est mon existence que la tristesse.--Mon âme est un
désert, ma tête est vide comme une lanterne. Tout ce que je dis, tout
ce que j'entends, m'est plus qu'indifférent, et je dirai aujourd'hui
comme cet homme à qui on reprochait de ne pas se tuer, puisqu'il était
si détaché de la vie: Je ne me tue pas, parce qu'il m'est égal de
vivre ou de mourir. Cela n'est pourtant pas tout à fait vrai: car je
souffre, et la mort serait un soulagement; mais je n'ai point
d'activité.--J'ai retrouvé le calme, mais je ne m'y trompe point;
c'est le calme de la mort.--Bonsoir, je me sens triste; _la vie me
fait mal_.--J'en suis presque au dégoût de l'esprit.--Oh! comme tout
le monde est malheureux!»

Ainsi, chez Mlle Lespinasse, comme chez Mme du Deffand, et du côté des
encyclopédistes comme du côté de leurs adversaires, partout s'établit
en France une rivalité de tristesse, ou, si l'on aime mieux, un
étrange accord de plaintes contre les douleurs de la vie. Il en était
de même à l'étranger.




IV

L'Angleterre et l'Allemagne au XVIIIe siècle.


Au XVIIIe siècle, les œuvres mélancoliques abondent dans la
littérature anglaise. Un écrivain prend pour sujet les pensées les
plus tristes qu'un homme frappé dans ses plus chères affections puisse
agiter au milieu du silence des nuits. «O tristesse, s'écrie Young,
c'est dans ton école que la sagesse instruit le mieux ses disciples!»
Reconnaissons-le, au milieu des désordres d'une imagination sans
frein, à travers des bizarreries, qu'explique d'ailleurs le génie
national, l'auteur trouvait des mots profonds. Ainsi, frappé de
l'inanité de l'être humain si vite détruit, il posait cette question:
«Où est la poussière qui n'ait pas vécu?» Après lui, citons des génies
moins sombres: C'est Thomson, qui célèbre la solitude. C'est Pope dont
Lamartine n'a jamais oublié quelques strophes attristées. C'est aussi
cet aimable Thomas Gray, qui selon l'expression de Chateaubriand, a
trouvé sur sa lyre, surtout dans son élégie du cimetière de campagne,
«une série d'accords et d'inspirations inconnues de l'antiquité, et à
qui commence cette école de poètes mélancoliques qui s'est transformée
de nos jours dans l'école des poètes désespérés.» C'est Béattie qui,
d'après le mot du même écrivain «a parcouru la série entière des
rêveries et des idées mélancoliques.» C'est enfin le triste et un peu
sauvage Kirke-White, mort à vingt et un ans des fatigues d'un travail
excessif.

En même temps, survenait en Angleterre un événement littéraire d'une
haute importance. Soit que les poésies connues sous le nom d'Ossian
fussent l'œuvre authentique d'un vieux barde, fidèlement transmises
de génération en génération, dans les montagnes de l'Écosse; soit
plutôt, comme il paraît certain aujourd'hui, qu'elles ne fussent que
le résultat d'une supercherie savante, l'habile restauration de
quelques débris antiques combinés avec une création récente, sans
m'appesantir sur ce problème, je dois relever le caractère de la
publication de Macpherson. On n'y trouve que chants de guerre, hymnes
de mort, mélancolie rêveuse et vague religiosité. De la nature, on ne
sent, on ne reproduit, que les spectacles les plus sévères. Au milieu
de cette mise en scène un peu monotone, se meut un monde fantastique,
où les ombres des héros qui ne sont plus se mêlent à la vague
personnalité de leurs descendants. Ces objets, ces figures étranges,
charmaient l'esprit des Anglais, et leur inspiraient une admiration
dont on verra plus tard la contagion se propager parmi nous.

N'oublions pas enfin de rappeler que, dès cette époque, on rencontre
en Angleterre, comme on l'avait vu chez les anciens, le suicide à
l'état de mode. Cette mode funeste était-elle chez les Anglais, selon
l'explication de Montesquieu, le résultat d'une maladie physique, ou,
comme l'a pensé Gœthe, l'effet des passions politiques et de l'esprit
de parti? N'y faut-il pas plutôt voir les suites d'un climat brumeux
qui développe le spleen, affection qui semble si propre à l'Angleterre
que le mot qui la définit est emprunté à sa langue. Ce qu'on ne peut
nier, c'est l'ancienneté de la tradition du suicide en Angleterre.

L'Allemagne, ou, pour employer une expression plus étendue, les pays
de langue allemande n'étaient pas alors moins malades que
l'Angleterre. Il y régnait parmi la jeunesse une tendance marquée vers
le désenchantement et le désespoir. «Éprise de poésie, tout occupée de
chimères, elle se livrait, rapporte Gœthe, aux regrets causés par des
passions malheureuses. Traîner son existence dans les langueurs d'une
vie vulgaire, était sa seule perspective. Un orgueil chagrin
saisissait donc avec empressement l'espoir de se délivrer à volonté de
ce fardeau, dès qu'il deviendrait trop pesant. Les contrariétés, les
ennuis que chaque jour amène, ne pouvaient que fortifier cette
disposition. Elle était générale.» Elle se personnifiait d'une manière
frappante, en un jeune homme, qui, sous un autre nom, devait passer à
la postérité. C'était le fils d'un théologien nommé Jérusalem. Il
était artiste, ami de la solitude; on avait parlé de sa passion pour
la femme d'un ami. Ce malheureux se tua; nous y reviendrons tout à
l'heure.

Les femmes n'avaient garde de résister à l'épidémie de sensibilité
exaltée qui régnait alors. La lecture des romans avait au plus haut
point excité chez elles la puissance de l'imagination et développé
dans leur cœur des passions sans objet précis. Mlle Flachsland, la
fiancée de Herder, en parlant d'une certaine demoiselle de Ziegler,
lui rend ce témoignage que c'était une jeune fille «d'un sentiment
extraordinaire.» Elle-même, Mlle Flachsland, devenue plus tard une
femme très positive, donnait entièrement dans cette mode. Elle avait
fait bâtir dans son jardin un tombeau qu'elle entourait de rosiers;
elle élevait un agneau dont elle faisait le compagnon de sa table, et
quand il mourut, elle donna sa place à un petit chien. Elle écrivait à
son fiancé qu'un soir, au fond des bois, elle était tombée à genoux en
regardant la lune, qui brillait à travers les arbres, et elle
l'entretenait des vagues épanchements d'un besoin d'aimer qu'Herder
aurait eu le droit de trouver un peu trop prodigue. L'intéressant
commentateur de Gœthe, M. Mézières, qui rapporte ces faits curieux,
fait aussi connaître que la mère de Maximiliana Brentano, la
grand'mère de la célèbre Bettina, Mme de la Roche «vogua toute sa vie
sur les eaux du sentiment. C'étaient chez elle des attendrissements
continuels; on s'embrassait, on versait des pleurs.» Pleurs et
attendrissements dont il aurait été difficile de dire la cause.

Fidèle à sa mission, la littérature reproduit bien cet état des
esprits. Le baron de Creuz écrit un poème sur les tombeaux, où se
montre toute la tristesse d'Young. Hœlty, dans des poésies fugitives,
célèbre avec les charmes de la nature ceux de la mélancolie, et
consacre aussi sa plume aux sépultures. Gerstemberg publie deux
volumes, intitulés: l'_Homme morose ou le mélancolique_. Garve, donne
un remarquable traité sur la société et la solitude. Le même sujet est
abordé par un admirateur de Garve, par Zimmermann, dans un ouvrage qui
n'est pas tout à fait oublié.

On rapporte que Zimmermann, né dans les États helvétiques, aimait, dès
sa jeunesse, les bois et les montagnes au sein desquels il
grandissait. Ce goût ainsi que l'étude des poètes, l'avaient porté à
la mélancolie. Ses ennuis, au milieu de la société étroite et jalouse
d'une petite ville, avaient accru ce penchant, que des chagrins
domestiques et des douleurs physiques vinrent transformer en une noire
misanthropie. Il mourut désespéré. Gœthe, qui l'a connu et qui ne le
flatte pas, déclare qu'il était le jouet et finit par devenir la
victime d'une sorte de sombre folie.

Les agitations de l'écrivain se traduisent dans son œuvre. Il prêche
la solitude, d'abord celle qu'on peut se procurer même au milieu du
monde en sachant se recueillir, puis aussi la retraite effective. Il
vante la vie au sein de la nature et pense qu'on peut trouver le
bonheur à se réjouir de ses harmonies. La solitude a selon lui cet
avantage, qu'elle développe les forces de l'esprit, qu'elle crée des
loisirs en retranchant les soins inutiles, enfin qu'elle apaise le
cœur et élève les sentiments. D'un autre côté, il est le premier à en
proclamer les dangers. Il en indique même plusieurs qui semblent en
contradiction avec les bienfaits qu'il lui attribue ailleurs; et il
avoue que l'isolement fomente les mauvaises passions, imprime à
l'esprit des allures trop absolues, irrite les forces du cerveau,
enfin éveille ou fortifie le goût de la mélancolie. Aux yeux de
Zimmermann, ce dernier effet devrait être la condamnation de la
solitude, car personne n'a tracé de la mélancolie un portrait plus
sombre que celui qu'il en a laissé. Il va jusqu'à dire: «De tous les
maux qui affligent l'humanité, il n'en est point qui approche de la
mélancolie!» Mais, malgré cette imprécation violente, Zimmermann ne
sait pas rompre avec le mal qu'il déteste.

Peut-être cependant ses contradictions apparentes peuvent-elles
trouver une explication. Peut-être sa véritable pensée se
rencontrait-elle dans un terme moyen, entre les solutions extrêmes que
son imagination parcourait tour à tour, et je crois qu'en effet le
dernier mot de sa philosophie, le fruit suprême de sa cruelle
expérience, a été de proclamer que pour vaincre la mélancolie il ne
faut chercher ni les agitations du monde, ni la solitude absolue, mais
l'emploi régulier des facultés, le travail habituel, ou, comme il le
dit lui-même, «l'occupation dans le calme.» Nous verrons plus d'une
fois, dans le cours de cette étude, des écrivains qui avaient
longtemps cherché une autre solution au problème du bonheur, arriver à
la même conclusion que Zimmermann.

A côté de la nature inquiète, malheureuse et, somme toute, médiocre,
que je viens d'esquisser, l'Allemagne, la véritable Allemagne, du
XVIIIe siècle, présente à notre étude un bien plus vaste et plus
éclatant sujet, l'auteur de Werther.

Gœthe raconte dans ses mémoires qu'il eut l'amour précoce de la
solitude, et qu'à un âge où ces choses sont inconnues, il se montra
enclin aux pensées sérieuses et à la rêverie. Très jeune encore, il
ressent les premières atteintes d'une manie hypocondriaque. Il ne peut
supporter les regards des hommes et se plaît à se retirer dans les
bois. Il aime surtout une vaste salle de verdure, formée par de vieux
frênes, aux environs de Francfort. «Oh! s'écrie-t-il avec exaltation,
que n'est-il enfoncé dans la profondeur d'un désert sauvage, ce
superbe palais de verdure! que ne pouvons nous y dresser une tente,
nous y sanctifier par la contemplation, y vivre séparés du monde!» Sa
santé mal gouvernée s'altère; il subit une maladie grave. Quelques
essais d'amour ne lui laissent que des regrets ou des remords. Il se
lie, à Wetzlar, avec un jeune homme d'un caractère droit et positif,
lequel était fiancé à une jeune personne du nom de Charlotte, restée
après la mort de sa mère à la tête d'une nombreuse famille. Gœthe se
prend à aimer cette jeune fille d'une amitié qui devient bientôt
passion, et pour ne pas devenir témoin de son mariage, il quitte ses
amis. Cette séparation accomplie, et rentré en possession de lui-même,
il ressent le désir de peindre, «ce dégoût de la vie, qui n'est le
résultat ni du besoin, ni de la misère, et dont la principale cause
est l'instabilité en amour.»

Pendant cette époque de sa jeunesse, il songe au suicide. Il réfléchit
sur tous les moyens de s'ôter la vie. Il repasse dans sa mémoire,
riche en souvenirs classiques, tous les exemples de suicide que nous a
laissés l'histoire, et celui qu'il admire le plus est le fait de
l'Empereur Othon, qui, après avoir perdu une bataille, avait soupé
gaiement avec ses amis, et le lendemain avait été trouvé percé d'un
poignard qu'il s'était enfoncé dans le cœur. Mais ces méditations
approfondies loin de pousser Gœthe au suicide, l'en détournent. La
perfection de la mort d'Othon lui paraissant inimitable, il est
conduit à penser que «quiconque n'est pas appelé à suivre son exemple,
ne doit pas se permettre d'attenter à sa vie.» Gœthe possédait bien
un poignard de prix, soigneusement affilé; tous les soirs «avant
d'éteindre sa lumière,» il se demandait s'il allait s'en servir, mais
il avoue que, «n'ayant jamais pu s'y résoudre, il finit par se moquer
de sa folie.» Et il fit bien.

Il avait, d'ailleurs, à sa disposition un moyen plus doux de mettre
fin à son désespoir. Depuis quelque temps, il était tourmenté du
besoin de répandre au dehors ses chagrins, la plume à la main. Il se
mit à écrire une œuvre poétique réunissant «tous les éléments de
tristesse qu'il avait rencontrés dans la vie.» La fin déplorable du
jeune Jérusalem, dont la situation lui rappelait, d'ailleurs, ses
rapports personnels avec Charlotte, lui sembla s'adapter naturellement
au roman qu'il méditait et en indiquer le dénoûment nécessaire. Au
lieu de se détruire, il créa Werther (1774).

Qu'est-ce que Werther? un rêveur, un désœuvré, un esprit nourri
d'illusions, plein d'aspirations vagues et de stériles regrets,
incapable de vouloir avec force, laissant échapper le bonheur placé
sous sa main, et courant après celui qu'il ne saurait atteindre. Il
prend en pitié le monde réel, et se renferme dans celui de
l'imagination. Il semble que son amour même pour Charlotte soit un
amour de tête bien plutôt que de cœur, et qu'il y entre beaucoup du
sentiment qui le porte à se heurter contre l'impossible. La tristesse
est l'état habituel de son âme; mais cette tristesse, il la chérit, il
l'alimente avec soin; il avoue qu'il «a toujours savouré jusqu'à la
dernière goutte d'amertume que lui envoie le sort.» Aussi, ne fait-il
nul effort pour s'arracher à ses maux imaginaires. Peintre, il ne
demande aucune consolation à son art; diplomate, à la vérité malgré
lui, il se rebute au premier incident qui blesse sa susceptibilité
jalouse. Et cependant, ces souffrances dans lesquelles il se complaît,
il les juge, un jour, intolérables; il forme, il mûrit le projet de
s'en affranchir par la mort. Ce triste dessein arrêté, il en combine
tranquillement l'exécution, et il l'accomplit froidement, sans souci
de ses devoirs divers, et sans égard pour la douleur qu'il va causer à
sa mère et à ses amis. Telle est la terminaison égoïste et funeste des
«souffrances du jeune Werther.»

Werther provient donc de deux sources différentes. Gœthe en a tiré
une partie de ses propres souvenirs. Tristesse vague, amour malheureux
pour une jeune et grave Charlotte, velléités de suicide, ces
sentiments avaient été les siens. Mais il les avait observés aussi
chez le malheureux Jérusalem, et le suicide de cet infortuné
fournissait à son roman un dénoûment pathétique. C'est aussi la
personne extérieure de Jérusalem que Gœthe décrit dans Werther. On y
retrouve jusqu'au costume de ce jeune homme, costume qui devait plus
tard devenir célèbre, et qui d'après les mémoires de Gœthe était
celui de la basse Allemagne, «frac bleu, gilet de peau jaune, et
bottes à revers bruns.» La fiction n'était donc pas le seul, ni même
le principal élément de cet écrit. Quoi qu'il en soit, le but qu'il
s'était proposé en écrivant cet ouvrage, Gœthe l'atteignit. Il trouva
dans cet enfantement un dérivatif à ses chagrins. A mesure que sa
pensée prenait un corps, sa passion maladive s'évanouissait, et quand
il eut achevé de décrire la folie de Werther, il était guéri de la
sienne. Mais à quel prix?

Je ne parle pas ici du coup que vint porter à des cœurs qu'il eut dû
ménager davantage, l'indiscrétion de ses allusions transparentes. Un
dommage plus étendu, plus grave et plus durable, devait être la
conséquence de son œuvre pour bien d'autres âmes. Combien de
lecteurs, dès son apparition, accueillirent avec une ardeur
inconsidérée les enseignements désolants de ce livre! Tandis que
Gœthe y avait reconquis sa sérénité d'esprit un moment compromise,
ses contemporains y puisaient le trouble et le désespoir. «J'avais
réussi, dit-il, à transformer la réalité en fiction et je me trouvais
soulagé; mes amis, au contraire, se persuadèrent que l'on pouvait
changer la fiction en réalité, convertir le roman en action et se
faire honneur du suicide. L'erreur de quelques personnes, s'étendit
bientôt au public, et cet opuscule qui m'avait fait si grand bien fut
décrié comme un événement dangereux.» Dangereux, il l'était en effet
et l'expérience ne l'a que trop prouvé. A la suite de cet écrit, sévit
une déplorable épidémie de suicide. Lenz en fut atteint l'un des
premiers, Lenz, ce personnage que nous font connaître les mémoires de
Gœthe, et qui poussa le fanatisme de l'imitation jusqu'à vouloir
finir par la démence et le suicide. «On connaît, a-t-on dit,
quelques-unes des victimes de Werther, on ne les connaît pas toutes.»
Un jeune homme, fils de Mme de Hohenhausen, femme de lettres, se tire
à Berne un coup de pistolet, après avoir lu Werther et souligné
quelques passages du livre. Toutes les classes de la société payaient
leur tribut à la funeste contagion. A Halle, un apprenti cordonnier
qui se jeta par la fenêtre portait un Werther dans sa poche. «Mais de
toutes ces morts volontaires, la plus lamentable fut celle de Mlle de
Lasberg, jeune personne de Weymar, qui se croyant abandonnée par son
amant, le suédois Wrangel, se précipita dans l'Ilm à l'extrémité du
jardin de Gœthe, et dont le corps fut retiré de l'eau presque devant
lui. On trouva sur elle un exemplaire de Werther.» Je doute, avec M.
Mézières, que ces morts tragiques soient les seules qu'il faille
inscrire au martyrologe ouvert par Werther. Tout au moins est-il
certain que l'influence de cet écrit s'est fait longtemps et
cruellement sentir.

Son auteur a-t-il une excuse? Quelle nécessité en dehors du besoin
d'apaisement intérieur dont il a fait l'aveu, poussait Gœthe à
choisir un pareil sujet? Aux alarmes légitimes que causait parmi ses
amis l'annonce de cette publication, il répondait: «Au péril de ma
vie, je ne voudrais pas révoquer Werther. Il faut que Werther existe,
il le faut!» Pour ma part, je ne connais aucune nécessité qui autorise
à jeter dans le public des germes de désordre moral. Le génie, et
c'est lui sans doute dont Gœthe entendait revendiquer les droits, le
génie, je le veux bien, a ses prérogatives, mais non pas celle de se
jouer du repos et de la vie des hommes, et la mère qui lui reprochait
la perte d'un fils, n'avait-elle pas raison de dire qu'il lui en
serait demandé un compte sévère devant Dieu?

Il nous reste à parler en quelques mots d'un drame de Gœthe publié en
1790, mais composé un peu avant cette date, et qui appartient à la
même inspiration que Werther, sa pièce de Torquato Tasso. Dans cette
pièce, le Tasse est représenté sous des traits qui ont fait dire de
cette œuvre à J.-J. Ampère que ce n'était que du Werther renforcé; et
Gœthe lui-même trouvait cette définition d'une justesse frappante.
Par cette création, comme par celle de Werther, Gœthe paraît avoir
cherché à se délivrer de soucis qui pesaient alors sur son âme, et
qui étaient nés, croit-on, de sa situation difficile d'artiste et de
poète dans une société d'hommes de cour. Mais il convient d'ajouter
que Torquato ne présente pas les dangers de Werther, que ce portrait
défiguré ne pouvait exercer une sérieuse influence, et qu'enfin le
poète Italien y est montré se réconciliant avec le monde qui l'avait
abreuvé d'amertume. Il nous reste aussi à parler de Faust, puisque la
première partie de ce poëme, la seule qui nous intéresse au point de
vue où nous nous plaçons, ébauchée dès 1773, avait paru presque
entière vers 1789.

Deux personnages y représentent la maladie contemporaine, bien que
l'un de ces personnages soit l'esprit même du mal, ou Satan,
c'est-à-dire un être qui est de tous les temps, et que l'autre soit le
héros d'une légende qui remonte au XVIe siècle. Le premier répand sur
toutes choses son dédain sarcastique et son ironie amère; il se plaît
à flétrir toutes les illusions, à dessécher toutes les croyances, à
tuer tous les bons sentiments, et comme le dit excellemment M. Caro,
«il est la part du néant dans l'œuvre divine.» Le second est soumis à
l'influence du premier, tout en en gémissant. Dans son activité
toujours inassouvie, il poursuit un but qui le fuit sans cesse. «Je le
sens, hélas! s'écrie-t-il, l'homme ne peut atteindre à rien de
parfait. A côté de ces délices qui me rapprochent des dieux, il faut
que je supporte le compagnon froid, indifférent et hautain, qui
m'humilie à mes propres yeux, et d'un mot réduit au néant tous ces
dons que j'ai reçus. Il allume dans mon sein un feu désordonné qui
m'attire vers la beauté; je passe avec ivresse du désir au bonheur;
mais, au sein du bonheur même, bientôt un vague ennui me fait
regretter le désir.» Qui ne se souvient de ce beau monologue de Faust,
quand assis, inquiet, à son pupitre, dans sa chambre gothique, après
une nuit de veille méditative, il reconnaît l'inanité de ses efforts
vers la vérité, et se compare au ver qui fouille la poussière, qui
s'en nourrit, et que le pied du passant y écrase et y ensevelit. Alors
il est tenté de demander la fin et l'oubli de ces douleurs à ce flacon
dont la vue l'attire et le fascine; il l'invoque, il le porte à ses
lèvres; mais le poison tombe de sa main; le son des cloches, la voix
des pieuses femmes, le chœur lointain des anges ont rappelé Faust à
des sentiments d'espoir, et il s'écrie: «La terre m'a reconquis.»

Gœthe a reconnu que, dans ces peintures, il s'était encore représenté
lui-même; que l'ironie de Méphistophélès, aussi bien que l'agitation
du docteur, étaient «des parties de son propre caractère.» Avouons à
notre tour, que présentées sous cette forme poétique et légendaire, et
adoucies par l'abandon de la tentative de suicide, les scènes de
désespoir contenues dans cette œuvre ne pouvaient faire autant de mal
que celles qui avaient été si fatales aux lecteurs trop consciencieux
de Werther.




V

Ramond.--André Chénier.--Bonaparte.


Cependant en France l'esprit public continuait à suivre la direction
que lui avaient imprimée Rousseau et ses disciples, et qu'avait
confirmée l'influence étrangère.

Je ne parle que pour mémoire d'un livre intitulé: les «_Soirées de
Mélancolie_», publié en 1777, par un anonyme qui, d'après Barbier, est
un certain M. Loaisel de Tréogate. Cet écrit prétentieux ne contient
rien qui justifie vraiment son titre. Mais il faut prêter plus
d'attention à un autre livre de la même époque, que Charles Nodier a
réimprimé avec éloges en 1829, et à l'auteur duquel Sainte-Beuve a
consacré une étude approfondie et bienveillante.

Ramond, qui fut aussi connu sous le nom de Carbonnières, et qui plus
tard devait être un homme d'état considéré et un publiciste
estimable, a commencé par sacrifier au sentiment qui dominait de son
temps. Diverses circonstances l'y avaient préparé. Il alliait à une
grande vivacité, une sensibilité facile à émouvoir, et qu'il
paraissait devoir à une mère d'origine allemande. Cette tendance avait
pu s'accroître dans sa première jeunesse, car il avait vécu à
Strasbourg près de ce groupe de jeunes gens enthousiastes et rêveurs
dont parle Gœthe, et dont, encore jeune lui-même, il était alors le
centre. Son instinct l'avait ensuite poussé vers les voyages. Il
portait dans ses courses solitaires le chagrin d'un amour traversé par
des épreuves. Tel était l'homme qui, à vingt-deux ans, publiait
l'ouvrage anonyme, dont on lui attribue, sans conteste aujourd'hui, la
paternité: Les _Dernières Aventures du jeune d'Olban_, fragment des
_Amours alsaciennes_ (Yverdun 1777).

Cet écrit est une sorte de drame en prose, divisé en trois journées
avec des intermèdes poétiques d'un caractère mélancolique. Il est
dédié à M. Lenz, cette victime de Werther, dont j'ai rappelé plus haut
la fin tragique. On a retrouvé l'exemplaire manuscrit dans lequel
l'auteur s'adresse à la mémoire de ce désespéré, avec une effusion de
sympathique commisération: «Malheureux Lenz, innocente victime, tu n'a
pas voulu poursuivre une carrière hérissée de tant de ronces, et
dédaignant le repentir tardif des méchants qui t'avaient repoussé, tu
t'es hâté de chercher l'asile où l'on se repose des fatigues de la
vie. Cruel! en quittant le monde où tu nous laisses, tu ne nous a pas
dit un dernier adieu!» Dédié aux mânes d'un suicidé, ce drame est
sinon la glorification, au moins la défense du suicide.

La cause d'un dénouement aussi violent est un chagrin de cœur.
D'ailleurs tous les personnages de cette pièce, ou peu s'en faut, sont
malheureux en amour, et chacun d'eux a de fortes raisons de se
plaindre de sa destinée à cet égard. Heureusement, de tous ces
personnages également maltraités par la passion, d'Olban seul prend la
chose d'une façon absolument tragique.

Dès le début, l'infortuné expose son mal: «Mon cœur est fermé,
dit-il: la douleur y repose..... Si je suis étranger au monde, n'en
accusez que ma sensibilité.» Il aime les promenades solitaires: «Du
haut de mon rocher, isolé, plus près des cieux, je voyais avec
mélancolie le silence et la nuit planer sur vos campagnes et m'offrir
une faible image du sommeil éternel.» Quand il apprend qu'il n'y a
plus d'espoir pour son amour: «Tout est fini, dit-il; je regarde
autour de moi; le monde n'est qu'un désert. Mort! mort! je dois
l'attendre, la chercher, cette mort si désirée, dans des antres
ignorés, dans des lieux où l'œil des hommes ne me retrouvera plus.»
Le projet de se donner la mort ainsi conçu dans son esprit, s'y
fortifie vite, et, malgré les efforts de ses amis, il le met à
exécution. On le voit errer «dans une sombre forêt de sapins, sans
chapeau, les cheveux sur le visage, l'habit en désordre, deux
pistolets à la ceinture.» Il s'assied au pied d'un arbre et se livre à
un long monologue sur sa fin prochaine, puis «il cache sa tête dans
ses mains et gémit sourdement.» La dernière scène nous le montre au
château ruiné de Honak, à la pointe d'un rocher. «Il est appuyé sur un
pan de mur, l'habit en lambeaux, sans chapeau, les cheveux sur la
face, la voix altérée, mais l'air tranquille d'un homme résolu, qui,
plein de son projet, chante au ciel un dernier hymne.» Il invoque le
ciel dont il prétend bien avoir l'assentiment: «O Dieu qui guide mon
bras, s'écrie-t-il, reçois-moi dans ton sein après vingt-deux ans
d'exil.» A genoux, les mains étendues, il dit adieu à tout ce qu'il a
aimé. «Adieu tout! s'écrie-t-il.» Le coup part, et le suicide est
accompli.

Ainsi, ce jeune homme dépourvu d'énergie morale, a cru pouvoir
attenter à ses jours; il n'a pas eu pitié des cœurs qu'il allait
briser. Chose plus grave encore, il a joint le sophisme à la faiblesse
en prétendant faire de Dieu même le complice de son œuvre, et
l'auteur a le dernier tort de nous montrer plus tard la lâcheté de
d'Olban excusée par deux pèlerins priant sur son tombeau.

Il faut le dire, du reste, ces excès étonnaient plus d'un lecteur sans
le séduire. Dorat qui publiait cette œuvre presqu'entière dans le
journal des Dames où elle devait faire une assez singulière figure,
tout en y reconnaissant des beautés, la comparait au chaos des pièces
anglaises. En tout cas, je ne sache pas que ses admirateurs eux-mêmes
aient jamais été tentés de la mettre en pratique. Ramond se trouvait
plus à l'unisson de l'esprit public, quand il s'en tenait à des
élégies, où l'on a vu, comme un prélude de l'accent de Lamartine, et
quand il disait:

    Je suis seul, mécontent, au sein de la nature;
    Quand tout chante l'amour, à mes sens moins émus
    Tout est muet, et l'onde et l'ombre et la verdure;
    Avec le monde, hélas! mon cœur ne s'entend plus.

Il est inutile de faire ressortir à quel degré «le jeune d'Olban»
était parent «du jeune Werther,» plus âgé que lui de trois ans
seulement; mais cette parenté ne pouvait guère flatter ce dernier.
D'autres imitations moins heureuses encore ont suivi cet essai de
traduction française du type germanique. «Il est certain, dit Ch.
Nodier, dans la préface de sa réédition de d'Olban, que la plupart de
ces pastiches oubliés aujourd'hui décèlent la précipitation et la
maladresse d'une main inhabile, et qu'ils sont plus ou moins empreints
ou de cette exagération épileptique ou de cette sentimentalité niaise,
qui trahissent dès le premier abord, un contrefacteur sans inspiration
et sans goût.» On peut citer, dans cette veine plus abondante que
précieuse, le _Nouveau Werther_, imité de l'allemand par le soi-disant
marquis de Langle (1786) et le _Saint-Elme_ de Gorgy (1790). Nodier
qualifie ce dernier écrit de pâle et insignifiant, et quant au
premier, il le définit un Werther «enthousiaste de tête qui aurait
brûlé le papier, si on le brûlait avec des mots, mais dont l'âme
apparaît, froide et inanimée, à travers l'expression factice de ses
phrases retentissantes, comme l'échafaudage de l'artificier derrière
ses fusées éteintes.» Enfin, il fait une allusion collective à «dix
autres ouvrages du même temps qu'il serait inutile de nommer à qui ne
les connaît pas.» Cet avis me paraît bon. Il y aurait un mince profit
à descendre plus avant dans l'analyse d'ouvrages de seconde main et de
dernier ordre; mais il était nécessaire de faire entrevoir combien la
littérature en France s'était efforcée de s'approprier le succès de
Werther et de s'assimiler cette œuvre, peu en rapport avec notre
génie national. C'était un des symptômes les plus incontestables de
l'état moral du temps.

Au point de vue littéraire, on prend plus d'intérêt à consulter sur
cet état certaines œuvres de Mme de Charrière; je la nomme ici, quoi
qu'elle soit née en Hollande et qu'elle ait vécu en Suisse, parce
qu'elle s'est naturalisée française en écrivant dans notre langue, et
je ferai de même dans la suite pour les cas analogues. On trouve dans
_Caliste_, ou _lettres écrites de Lauzanne_ (1786), un certain
précepteur anglais, d'un sérieux prématuré et d'une tristesse
mystérieuse, qui gémit sur un malheur qu'il n'a pas eu le courage de
prévenir. Ce même roman, dans son ensemble, a paru porter la trace des
souffrances intimes et des découragements de l'auteur. Le même
sentiment apparaît aussi dans un autre de ses écrits, des _Lettres de
Mistriss Henley_, qui forment le complément du _Mari sentimental_ de
M. de Constant, un oncle de Benjamin; lettres où l'on voit «une femme
qui se meurt, dit Mme de Staël, du dégoût de vivre.» Mais je
n'insisterai pas davantage sur cet écrivain, et, de l'époque
antérieure à 1789, je ne veux plus rapporter que quelques traits.

Le premier concerne André Chénier. Ce poète attique, ce courageux
citoyen, à qui la Terreur ne devait pardonner ni son talent, ni sa
générosité, à une époque où tout lui souriait encore, a eu, lui aussi,
son accès de mélancolie. Comme d'autres, il s'est mis à récriminer
contre la société, à vanter la nature. Il était attaché à l'ambassade
de Londres lorsqu'il écrivit les lignes suivantes: «London, covent
garden, hood's Tavern. Vendredi 3 avril 1780, à sept heures du soir.
Comme je m'ennuie fort ici, après y avoir assez mal dîné, je vais
tâcher de laisser fuir une heure et demie sans m'en apercevoir, en
barbouillant un papier que j'ai demandé... Ceux qui ne sont pas
heureux aiment et cherchent la solitude. On s'accoutume à tout, même à
souffrir; mais cette funeste habitude vient d'une cause bien sinistre:
elle vient de ce que la souffrance a fatigué la tête et flétri l'âme.
Cette habitude n'est qu'un total affaiblissement: l'esprit n'a plus
assez de force pour peser chaque chose et l'examiner sous son point de
vue, pour en appeler à la sainte nature primitive, et attaquer de
front les dures et injustes institutions humaines... Voilà ce que
c'est que s'accoutumer à tout, même à souffrir. Dieu préserve mes amis
de cette triste habitude!... Je suis livré à moi-même, soumis à ma
pesante fortune et je n'ai personne sur qui m'appuyer: Que
l'indépendance est bonne!» Ici se placent des réflexions sur
l'humiliation, les dédains que les hauts rangs de la société infligent
aux conditions plus modestes, et qui se terminent par ces mots:
«Allons! voilà une heure et demie de tuée: je m'en vais: je ne sais
plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour moi.» Ces
lignes déclamatoires ne sont-elles pas ce qu'on a appelé de nos jours
un signe du temps et ne peut-on pas dire qu'en déversant ce flot
d'humeur noire Chénier n'était plus lui-même, et que Jean-Jacques
Rousseau et Gœthe parlaient par sa bouche? Un exemple analogue
presque de la même date est plus saillant encore. Il est emprunté à la
jeunesse de Napoléon Ier.

On sait qu'il avait voué de bonne heure à Ossian un culte auquel il
est toujours resté fidèle. On sait de plus, par de récents et
attrayants mémoires, que, jeune, il s'adonnait à la solitude et à la
rêverie. «Je vivais à l'écart de mes camarades, disait-il, dans ses
conversations avec Mme de Rémusat. Lorsque j'entrai au service, je
m'ennuyais dans mes garnisons; je me mis à lire des romans, et cette
lecture m'intéressa vivement. J'essayai d'en écrire quelques-uns.
Cette occupation mit du vague dans mon imagination; elle se mêla aux
connaissances positives que j'avais acquises et souvent je m'amusais à
rêver pour mesurer ensuite mes rêveries au compas de mon
raisonnement... J'ai toujours aimé l'analyse, et si je devenais
sérieusement amoureux, je décomposerais mon amour pièce à pièce.»
N'est-ce pas là précisément le procédé de l'école mélancolique? Mais
le jeune Bonaparte s'y rattachait encore par un côté plus fâcheux.
Avant d'avoir sérieusement commencé l'épreuve de la vie, il en était
fatigué, et ne voyant aucun intérêt digne de l'y rattacher, il
songeait, comme il y songea, dit-on, plus tard, dans le désastre de sa
fortune, à mettre un terme à ses jours. Une note écrite par lui, le 3
mai de l'année 1788, retrouvée dans les papiers du cardinal Fesch, et
publiée en 1812, contient ce passage: «Un jour au milieu des hommes,
je rentre pour rêver en moi-même, et me livrer à toute la vivacité de
ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui? Du côté de
la mort. Dans l'aurore de mes jours, je puis encore espérer de vivre
longtemps et quelle fureur me porte à vouloir ma destruction? Sans
doute que faire dans ce monde? Puisque je dois mourir, ne vaut-il pas
autant se tuer? Si j'avais passé soixante ans, je respecterais les
préjugés de mes contemporains et j'attendrais patiemment que la nature
eut achevé son cours; mais puisque je commence à éprouver des
malheurs; que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je
des jours où rien ne me prospère?» Je laisse à d'autres le soin de
calculer les conséquences qu'aurait eues pour l'histoire du monde
l'exécution du projet dont on vient de voir les traces. Je n'y veux
voir que la preuve de l'influence du temps où il se produisait.
Combien cette influence devait-être profonde pour étouffer, dans un
tel homme, la conscience de sa force, sinon celle de sa valeur, en
même temps que le pressentiment de ses destinées!

J'en aurai fini avec cette époque quand j'aurai rappelé qu'à ce moment
en France, comme en Angleterre, et plus encore que dans ce pays, le
suicide exerçait ses ravages. Mercier, dans son tableau de Paris
(1781-1790), signalait ce fléau. Il n'a point établi s'il tenait aux
sentiments dont j'ai parcouru l'histoire, mais par elle-même,
l'extension du suicide indique assez un état général de souffrance et
de désespoir.

Il est temps de résumer les faits dont j'ai présenté le tableau. La
France, l'Angleterre, l'Allemagne, presque toute l'Europe, donnent
vers la fin du XVIIIe siècle un étrange spectacle. De tous côtés, se
manifestent un malaise profond, un trouble douloureux. On entend
s'élever partout un murmure attristé. Une philosophie vague, des
aspirations indécises et inconsistantes, un besoin de nouveauté et de
paradoxe, travaillent les intelligences et les cœurs. Il semble que
la société sentant approcher une crise décisive s'agite comme un
malade, et demande à tous les expédients un salut qu'elle n'espère
même pas.

Ce mouvement s'accélère encore en se communiquant. Il s'établit entre
les différents peuples des courants d'influence qui activent la
tendance naturelle de chacun d'eux. C'est ainsi que Zimmermann faisait
des emprunts à Jean-Jacques Rousseau et à Bernardin de Saint-Pierre;
que Gœthe, partageant le goût de la jeunesse de son temps, se
passionnait pour le grand poète anglais dont il analysait, dans
Wilhelm Meister, la belle création d'Hamlet; c'est ainsi que Gœthe
encore ne trouvait rien de mieux pour inspirer à son Werther des idées
de mort, que de lui faire relire avec son amie quelques-unes des plus
sombres pages d'Ossian. Enfin, c'est ainsi qu'à son tour, Werther
venait troubler les imaginations françaises, et revivait, par exemple,
dans le jeune d'Olban. Toutes ces causes réunies préparaient la venue
de cette «maladie du siècle» dont nous devons suivre maintenant le
développement.




II

1789-1815




I

Les Poètes.

MICHAUD.--FONTANES.--LEGOUVÉ.--MILLEVOYE. BAOUR-LORMIAN.


De toutes les formes que la pensée peut revêtir, aucune plus que la
poésie ne paraît propre à l'expression de la mélancolie. Il n'en est
pas qui semble mieux faite pour traduire dans leurs détours ou dans
leurs élans de capricieuses rêveries ou de vagues aspirations.
Cependant, par une anomalie assez bizarre, la poésie de la Révolution
et de l'Empire est restée, dans cet ordre d'idées, fort au-dessous de
la prose. Tandis que celle-ci a mis au service du mal que j'étudie une
langue nouvelle, la poésie se cantonnant dans des souvenirs
classiques, ne lui a prêté qu'un concours très effacé. Toutefois elle
lui a fait une place que, si petite qu'elle soit, il faut considérer.

On doit mentionner d'abord un petit poème composé par Michaud pendant
la terreur, à la suite d'une promenade solitaire, comme il en faisait
alors, réduit qu'il était à se cacher pour se soustraire aux
recherches des ennemis que lui valait son courageux journal. Cet
ouvrage a pour titre _Ermenonville_, ou _le tombeau de Jean-Jacques_.
Michaud, après avoir écrit dans sa préface qu'à Ermenonville «une
douce mélancolie, un enthousiasme divin dégagent l'âme des liens qui
l'attachent à la terre,» célèbre les vertus de Jean-Jacques et termine
ainsi:

    Partout sur son trépas on versera des larmes,
    Partout de ses écrits on sentira les charmes,
    Partout on bénira les vertus de Rousseau,
    Et l'univers sera son temple et son tombeau.

On doit citer aussi «_Le cri de mon âme_» par Fontanes, morceau
sentimental, dont l'auteur plus tard rougissait un peu; et surtout
«_Le jour des morts dans une campagne_» (1790), où respire un
attendrissement plein de charmes, et qui rappelle la célèbre élégie de
Gray. L'auteur avait été préparé à écrire dans ce genre par les
difficultés et les chagrins d'une vie dont les débuts n'annonçaient
guère la haute fortune qui la devait couronner. Il avait presque connu
l'indigence, et, naturellement porté à la mélancolie, ses pensées
avaient reçu une teinte plus sombre encore de la perte d'un frère
prématurément enlevé à son affection.

Les poésies publiées par Legouvé, de 1798 à 1800, nous offrent des
impressions de la même nature. Dans la pièce intitulée la
«_Mélancolie_», on sent que le poète s'est enivré de Rousseau, de
Bernardin de Saint-Pierre et de Gœthe. Sa mélancolie n'a, d'ailleurs,
rien d'amer; elle est un plaisir plutôt qu'une peine; elle est même,
d'après lui, une volupté. Tout l'alimente: «la fable et le roman,
Didon, Tancrède, Héloïse, Werther, Paul et sa Virginie.» Elle aime
l'ombre des bois, les bords d'un ruisseau, le coucher du soleil, les
aspects de l'automne; elle chérit les ruines, et plus particulièrement
les cimetières.

    Un cimetière aux champs, quel tableau, quel trésor!

Du reste, elle-même prête son charme à toute chose; «elle embellit la
scène de l'univers.» Enfin, si l'on veut savoir sous quelle figure
elle se présente aux yeux du poète, voici le portrait qu'il en fait:

    «..... Une vierge assise sous l'ombrage,
    Qui, rêveuse et livrée à de vagues regrets,
    Nourrit au bruit des flots un chagrin plein d'attraits,
    Laisse voir, en ouvrant ses paupières timides,
    Des pleurs voluptueux dans ses regards humides
    Et se plaît aux soupirs qui soulèvent son sein,
    Un cyprès devant elle, et Werther à la main.»

On voit combien le naturel fait défaut à cette poésie élégante. Celle
d'un autre poète, Millevoye, qui brilla quelques années après d'un
doux éclat, se présenta avec moins d'apprêt. «_La demeure abandonnée_,
_Le bois détruit_, _Le poète mourant_,» et surtout «_La chute des
feuilles_» (1811), cette poésie qui suffira pour faire vivre le nom de
son auteur, sont autant d'élégies aimables où l'émotion parle un
langage d'autant plus touchant qu'il est plus simple.

En 1801, Baour-Lormian avait donné ses poésies Ossianiques. Elles
furent accueillies par la faveur publique, et le futur empereur, qui
ne ménagea pas ses récompenses à l'auteur, fut le premier à les lire
et à apprécier le mérite avec lequel elles faisaient passer dans notre
langue la poésie vaporeuse et sombre des Anglais.

C'est à cela que se borne l'expression de la mélancolie par la poésie,
de 1789 à 1814. Encore dans ce petit nombre d'œuvres le mal que
j'étudie se trahit-il à peine. Pour prendre sur le fait la mélancolie
vraiment maladive, il faut arriver à des œuvres moins poétiques dans
la forme, quoiqu'elles le fussent peut-être plus par le fond.




II

Mme de Staël.


Ce n'est pas, sans doute, par le côté mélancolique que Mme de Staël
attire au premier abord l'attention. On loue plutôt en elle des
qualités énergiques et quelque peu viriles. L'enthousiasme paraissait
être l'état le plus habituel de son âme et le mot qui l'exprime
revient fréquemment sous sa plume. Mme Le Brun, dans ses Souvenirs, la
représente comme personnifiant en quelque sorte la muse de
l'improvisation, et Gérard n'a pas cru s'écarter de la vérité en la
peignant sous les traits de Corinne, l'Italienne inspirée. Elle a
horreur de la solitude; elle recherche le monde, les triomphes que son
esprit supérieur y remporte, l'impulsion nouvelle qu'il en reçoit;
elle aime la gloire, aiguillon puissant pour le talent; enfin son
cœur ne reste pas inactif.

Cependant on ne saurait nier qu'elle ait ressenti des atteintes de
maladie morale. Elle nous apprend que le «fantôme de l'ennui l'a
toujours poursuivie,» qu'elle est «dans son imagination, comme dans la
tour d'Ugolin...» Et dans sa dernière maladie elle disait à
Chateaubriand: «J'ai toujours été la même, vive et triste.»

On peut puiser, à cet égard, d'utiles éclaircissements dans ses
préférences littéraires. Son premier ouvrage considérable sont ses
_Lettres sur le caractère et les écrits de Jean-Jacques Rousseau_,
qu'elle publiait à vingt-deux ans (1788). Leur lecture atteste que
l'auteur a profondément pénétré son sujet. Elle analyse, par exemple,
avec une finesse remarquable, la singulière disposition de Rousseau
que j'ai rappelée, de ne pouvoir se passionner que pour des illusions.
Mme de Staël ne se borne pas à comprendre Rousseau, elle l'admire. Dès
son enfance, elle avait conçu pour lui, je répète le mot qui lui était
cher, un enthousiasme ardent. C'était, avec Richardson, le seul
écrivain dont elle emportât les ouvrages dans une retraite à
Saint-Ouen, que lui imposait sa santé altérée par l'excès du travail;
ce fut à lui qu'elle voulut consacrer son premier essai sérieux de
composition. Le préambule en est solennel, mais c'est surtout dans la
péroraison que l'auteur se livre à la déclamation, et l'hyperbole
prodiguée dans l'éloge et dans la description de la sépulture de
Rousseau, indique que Mme de Staël était devenue l'élève en même temps
que l'admiratrice de Jean-Jacques.

En acquérant plus de maturité, la raison de Mme de Staël a corrigé ces
excès, mais elle est demeurée fidèle à ses premières sympathies pour
le genre mélancolique. Dans son ouvrage, publié en 1800, sur _La
littérature considérée dans ses rapports avec les institutions
sociales_, elle proclame qu'il y a deux littératures tout à fait
distinctes: «celle qui vient du Midi, et celle qui descend du Nord,
celle dont Homère est la première source, celle dont Ossian est
l'origine.» Elle range dans l'une les Grecs, les Latins, les Italiens,
les Espagnols et les Français du siècle de Louis XIV; dans l'autre les
ouvrages Anglais, les ouvrages Allemands, quelques écrits des Danois
et des Suédois et un certain nombre d'ouvrages modernes. Or, la base
de cette distinction c'est que la première de ces littératures recèle
une sensibilité rêveuse et profonde qui n'appartient pas à la seconde.
Mme de Staël, tout en reconnaissant qu'on ne peut décider de la
supériorité de l'un ou l'autre des deux genres par elle indiqués,
déclare que «toutes ses impressions, toutes ses idées la portent de
préférence vers la littérature du Nord.» Et elle donne ainsi la raison
de ce choix: «Ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au
sentiment douloureux de l'incomplet de sa destinée... L'héroïsme de la
morale, l'enthousiasme de l'éloquence, l'ambition de la gloire,
donnent des jouissances surnaturelles, qui ne sont nécessaires qu'aux
âmes à la fois exaltées et mélancoliques, fatiguées de tout ce qui se
mesure, de tout ce qui est passager, d'un terme enfin à quelque
distance qu'on le place.» Enfin appliquant ces principes, dans son
ouvrage sur l'Allemagne (1810), Mme de Staël paye à toute la
littérature allemande et en particulier à Werther un large tribut de
louanges.

Il serait facile sans doute de contester le mérite de la théorie que
je viens de reproduire et qui divise en deux grandes parts toute la
littérature. Dès l'apparition de l'ouvrage où elle était formulée, Mme
de Staël, avait rencontré de puissants contradicteurs. Dans un article
du _Mercure_, M. de Fontanes avait rompu une lance avec l'auteur. Il
soutenait, avec raison, que les Grecs n'avaient été nullement
étrangers à la mélancolie, qu'ils avaient parfaitement compris «la
douleur rêveuse dans les impressions solitaires.» Enfin il rappelait
que les poésies les plus tristes avaient été composées par un arabe il
y avait plus de trois mille ans. Un antagoniste plus redoutable
encore, M. de Chateaubriand, dans une réponse adressée à M. de
Fontanes, ne dédaignait pas d'entrer en lice contre Mme de Staël, et
même il le faisait avec des formes qui témoignaient de sa part plus de
malice que de générosité. Il est vrai que Chateaubriand, comme
Fontanes, tombait dans autre erreur en faisant de la mélancolie un
attribut exclusif de la religion chrétienne. Mais n'insistons pas sur
la valeur respective de ces thèses brillantes. La seule chose que
j'aie voulu noter ici, c'est la tendance morale de Mme de Staël,
envisagée comme critique littéraire.

Cette tendance ne s'accuse pas moins dans les ouvrages où elle a su
créer à son tour. Dans un drame presque inconnu: _Sophie, ou les
sentiments secrets_, œuvre de ses débuts, toute empreinte de la
fausse sensibilité du temps, on voyait, au milieu d'un jardin anglais
(c'en était alors la mode), près d'une urne entourée de cyprès, une
jeune fille souffrant d'une tristesse précoce. Son premier roman
(1802) nous offre une héroïne d'un caractère énergique et dont les
troubles intimes ne proviennent que de la difficulté qu'elle éprouve à
choisir entre plusieurs genres de sacrifices, mais qui n'en sent pas
moins le fardeau de la vie: _Delphine_ parle de «la fatigue
d'exister.» Ce mot, un de ceux dont on a depuis tant abusé, avait
alors une nouveauté relative. Dans _Corinne_ (1807), c'est Oswald qui
représente la maladie morale: Oswald, c'est-à-dire une nature
inquiète, attristée, qui rappelle un personnage du roman de _Caliste_
par Mme de Charrière. Du reste, bien que ce sombre insulaire n'occupe
pas la première place dans le roman, et que la figure de Corinne y
efface tout de son éclat, celle-ci ne laisse pas de subir son charme
et c'est à lui qu'elle donne tout ce qu'elle peut donner d'un cœur où
règne surtout l'amour de la gloire.

Ces peintures, il faut le reconnaître, étaient à peu près
inoffensives. Mme de Staël a eu le malheur, un jour, de faire de son
talent un plus funeste usage. Dans son traité de _l'Influence des
passions sur le bonheur des individus_, elle a été assez mal inspirée
pour écrire l'éloge du suicide. La date de cet ouvrage (1796), en nous
reportant au souvenir des malheurs de notre patrie, pourrait atténuer
dans quelque mesure la gravité de cette erreur, si Mme de Staël
n'avait témoigné plus tard encore, dans _l'Allemagne_, une fâcheuse
complaisance pour la doctrine du suicide. Mais il serait injuste
d'appuyer sur cette faiblesse, puisque l'écrivain l'a désavouée de son
mieux. Le souvenir en était toujours resté comme un remords dans sa
conscience; elle a tenu à honneur de l'atténuer et elle s'est
acquittée de ce soin en publiant, en 1812, des réflexions sur le
suicide, où elle flétrissait l'abandon de la vie, du moins celui qui
n'est pas commandé par le dévouement ou par la vertu.

Mme de Staël a donc connu par elle-même cette maladie du siècle
qu'elle a définie «une maladie de l'imagination.» Élevée dans une
société engouée de Rousseau, elle avait partagé à son sujet le délire
général. Plus tard, les malheurs publics l'avaient atteinte. La
Révolution, en bouleversant sa vie, y avait laissé un vide profond.
Jamais elle n'avait pu se consoler de l'exil ni de sa demi-solitude de
Coppet. Elle n'avait pu d'avantage s'accoutumer à la pensée des maux
de la France livrée tour à tour à l'anarchie ou au despotisme. Enfin
les littératures étrangères, avec lesquelles son exil l'avait rendue
familière, avaient fourni à sa mélancolie un nouvel aliment. Ses
défaillances d'ailleurs ont été courtes et bientôt suivies de retour à
la pleine santé morale, et, sous quelques rapports, elle restera comme
un modèle de l'indépendance et de la fermeté du caractère.




III

Le Groupe de Coppet

BARANTE.--SISMONDI.


On n'est point un esprit supérieur, on n'a point en soi une
surabondance de force et de mouvement intellectuel, sans attirer, sans
grouper près de soi d'autres intelligences moindres, mais qui peuvent
être encore remarquables. Autour de Mme de Staël gravitaient quelques
hommes qui vivaient de sa vie morale et en partageaient les
souffrances.

Elle-même, a tracé le portrait de l'un deux, car cet Oswald, compagnon
trop froid de l'éclatante Corinne, ne serait autre, d'après un juge
compétent, qu'un des amis de Mme de Staël, M. de Barante. Or, on l'a
vu plus haut, Oswald était triste et sombre. «La plus intime de toutes
les douleurs, la perte d'un père, était la cause de sa maladie; des
circonstances cruelles, des scrupules délicats aigrissaient encore ses
regrets et l'imagination y mêlait ses fantômes. A vingt-cinq ans, il
était découragé de la vie; son esprit jugeait tout d'avance, et sa
sensibilité blessée ne goûtait plus les illusions du cœur... Rien ne
lui causait un sentiment de plaisir pas même le bien qu'il faisait.»
Il ne semble pas, d'ailleurs, que cette disposition amère ait eu chez
M. de Barante une longue durée. Elle a dû céder à une vie active et
favorisée par le succès.

Non loin de lui, dans la pénombre de Mme de Staël, on distingue la
figure d'un autre écrivain, Suisse d'origine, mais Français par le
langage et par le cœur.

M. de Sismondi, qui avait de bonne heure fait de la France sa patrie
d'adoption, avait pris sa part, pendant la Révolution, des désastres
qui atteignaient la France. Il était à Lyon quand la tourmente s'y
déchaîna. Il avait cherché un refuge en Suisse, d'où la guerre vint le
chasser. Il s'était alors réfugié en Angleterre, puis retiré en Italie
(1793-94), et avait été de là porter ses hommages à la cour de Coppet.
Il n'avait pas tardé à devenir un des admirateurs les plus dévoués de
Mme de Staël. La société de cette femme illustre était devenue pour
lui un besoin impérieux. Il écrivait: «L'ennui, la tristesse, le
découragement, m'accablent dès que je suis loin d'elle.» Il
l'accompagna dans ses voyages en Allemagne et en Italie, et pendant
toute la durée de l'Empire, qu'il n'a servi qu'au jour du malheur, il
s'est associé à la haine que Mme de Staël avait vouée au pouvoir qui
pesait sur la France. Contre les chagrins que lui inspirait la vue des
événements qui désolaient alors l'Europe, il ne trouvait en lui-même
aucun remède. Il rencontrait au contraire dans sa pensée, sa
correspondance l'atteste, d'autres sujets d'angoisses. Le 28 mai 1809,
il écrivait à Mme d'Albany: «Vous pouvez juger quelle est notre
tristesse habituelle; aucun de nous n'a plus le courage de travailler.
Il prend un dégoût de la littérature, de l'étude, de la pensée,
lorsque la vie est si pesante; il prend un sentiment de mort
universelle, et je voudrais dormir toujours pour m'ôter à la fin et
aux nouvelles du jour et aux retours sur soi-même qu'une philosophie
impuissante nous fait faire sans résultat.» A charge à lui-même, il
éprouve une agitation fatigante qu'il ne peut apaiser qu'en s'oubliant
pour d'autres. «Ce n'est que par ces affections, dit-il, le 30 juin
1810, que j'évite d'être ennuyé de moi-même, et encore Dieu sait si je
l'évite entièrement; il me semble que je tiens si peu de place, que
j'ai si peu de motif pour vivre, qu'il faut me dire ou me faire croire
que je suis nécessaire à un autre, pour que je sois nécessaire à
moi-même, le découragement est sans cesse à la porte, et je n'ai plus
assez de vie intérieure pour me passer un instant de celle que les
autres me prêtent.» Une dernière citation montrera ce qu'il était
encore deux ans plus tard: «Pescia, 4 novembre 1812. Il y a dans la
pensée même, il y a dans la nature et le cours de la vie quelque chose
de triste, une mélancolie intérieure qui renaît d'elle-même et qu'on
ne chasse guère que par l'action et la dissipation.» Ainsi la pensée,
la nature, la vie même, tout l'attriste et il ne peut supporter le
fardeau de l'existence qu'en en perdant la conscience par l'agitation;
il va plus loin, et estime qu'on peut s'en défaire par la violence.
Mme de Staël, je l'ai dit, avait rétracté l'opinion imprudente qu'elle
avait d'abord soutenue sur le suicide; Sismondi la blâme de cette
rétractation qui, selon lui, ne pouvait qu'affaiblir l'autorité de sa
pensée, et il considère le suicide comme un remède mis à notre portée,
«et pour tout dire, le plus énergique.» (Lettre du 27 mars 1814.)

Sismondi est une preuve frappante du mal qui sévissait sur les esprits
à cette époque, et ce n'est pas une mince erreur et une faute légère
de sa part d'avoir cru et d'avoir dit qu'on pouvait s'y soustraire en
quittant volontairement la vie. Du moins, il a cherché à le combattre
en lui par un travail intellectuel opiniâtre et dont les beaux
résultats ont enrichi la littérature; et plus tard, il est revenu au
calme et à la sérénité.

Cette sagesse tardive ne fut pas le partage de tous les amis de Mme
de Staël. L'un des plus illustres, Benjamin Constant, resta jusqu'à
son dernier jour dans une agitation stérile. Mais ce personnage a trop
d'importance pour être apprécié dans un rang secondaire et nous lui
consacrerons, en son lieu, un examen spécial. Nous arrivons, dès à
présent, à un grand sujet, l'étude de Chateaubriand.




IV

Chateaubriand


Chateaubriand a dit quelque part que tous les grands génies avaient
été mélancoliques. Cette loi comporte assurément plus d'une exception,
mais ce n'est pas par l'exemple de Chateaubriand lui-même qu'on la
pourrait contredire. Loin de là, la mélancolie n'a jamais eu peut-être
de personnification plus éclatante que cet illustre écrivain.

Elle apparaît déjà dans ses premiers écrits. Son _Essai historique sur
les Révolutions, dans leurs rapports avec la Révolution Française_
(1797) contient, au milieu d'études historiques et poétiques, des
considérations sur la mélancolie, la solitude, le suicide. L'auteur
parle avec émotion des récentes infortunes de ses compatriotes et
donne aux malheureux des conseils marqués du cachet de l'époque. Il
les engage à éviter les jardins publics, le fracas, le grand jour, «à
contempler de loin les feux qui brillent sous tous les toits habités:
ici le réverbère à la porte du riche, qui, au sein des fêtes, ignore
qu'il y a des misérables: là-bas quelque petit rayon tremblant dans
une pauvre maison écartée du faubourg; et à se dire: là, j'ai des
frères!» Il leur indique encore les consolations qu'ils peuvent puiser
dans la nature. Dans un chapitre intitulé: _Sujets et réflexions
détaillés_, il déploie une extrême violence d'amertume et une
misanthropie passionnée; et sur des notes manuscrites, consignées par
l'auteur en marge de cet essai, on lit ces lignes: «Ne désirons point
survivre à nos cendres, mourons tout entiers de peur de souffrir
ailleurs. Cette vie-ci doit corriger de la manie d'être.» Mais nulle
part il n'a été si loin que dans _René_ (1802).

Cette œuvre a laissé des traces si profondes dans l'histoire morale
du siècle que, bien qu'elle soit présente à toutes les mémoires, je
dois en rappeler ici les principaux traits.

René se montre dès son enfance tel qu'il sera plus tard. «Son humeur
est impétueuse, son caractère inégal.» Il aime à «contempler la nue
fugitive, à entendre la pluie tomber sur le feuillage,» ou bien, se
promenant avec sa sœur dans les bois, «à la chute des feuilles,» il
prête l'oreille «aux sourds mugissements de l'automne ou au bruit des
feuilles séchées» que tous deux traînent lentement sous leurs pas.
Après la mort de son père, il s'arrête «à l'entrée des voies
trompeuses de la vie.» Il se sent tenté d'aller cacher ses jours dans
un cloître, mais il renonce à ce projet et prend le parti de voyager.

Il visite d'abord «les peuples qui ne sont plus.» Puis il se lasse de
«fouiller dans des cercueils, où il ne remue trop souvent qu'une
poussière criminelle.» Il veut voir si les races vivantes lui
offriront «plus de vertus ou moins de malheur que les races
évanouies.» Mais quel est le fruit de ses fatigantes recherches? «Rien
de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les modernes.» Il
rentre enfin dans sa patrie, mais le grand siècle n'est plus.

A Paris, il se jette un instant dans le monde; il en est bien vite
dégoûté. Il se retire dans un faubourg de la grande ville. «Souvent,
assis dans une église peu fréquentée, il passe des heures entières en
méditation.» Le soir venu, il reprend le chemin de sa retraite, et il
se dit que «sous tant de toits habités, il n'a pas un ami.» Enfin, il
se décide à «achever dans un exil champêtre une carrière à peine
commencée et dans laquelle il a déjà dévoré des siècles.» Cette
solitude le plonge dans de nouveaux tourments. Quelquefois il rougit
subitement et «sent couler dans son cœur comme des ruisseaux d'une
lave ardente; quelquefois il pousse des cris involontaires, et la nuit
est également troublée de ses songes et de ses veilles.» L'automne
arrive, il entre «avec ravissement dans la saison des tempêtes.»
L'exaltation de son cœur s'accroît chaque jour; il a peine à en
contenir la force inactive. Il se sent seul sur la terre; «une
langueur secrète s'empare de son corps.» Il ne s'aperçoit plus de son
existence que par un profond sentiment d'ennui. Enfin désespérant de
guérir il se décide à quitter la vie. On connaît les événements qui
terminent ce récit: la lettre que René écrit à sa sœur; les alarmes
de celle-ci; son arrivée précipitée chez son frère qu'elle force à
vivre; l'engagement d'Amélie dans la vie religieuse; le hasard qui
révèle le secret de son égarement à celui qui en est l'objet; enfin le
départ de René qui s'embarque pour l'Amérique où il traîne une
existence désenchantée, et trouve la mort dans le massacre des
Français à la Louisiane.

Telle est, dans ses lignes les plus saillantes, la figure de René.
Chateaubriand, dans un autre ouvrage, a suivi René au milieu des
Natchez; mais cette étude qui, publiée seulement en 1825, est
cependant antérieure à René, n'ajoute rien à la physionomie du héros.
A la Louisiane ou en France, René est toujours le même: «Je m'ennuie
de la vie, dit-il, l'ennui m'a toujours dévoré. Ce qui intéresse les
autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, je me serais
également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir,
de la prospérité et de l'infortune. Je suis vertueux sans plaisir; si
j'étais criminel, je le serais sans remords; je voudrais n'être pas
né ou être à jamais oublié.»

Quel sombre portrait, et quelle distance même entre René et
l'infortuné décrit dans l'_Essai_! Ce dernier, en contemplant les
toits habités par la misère, pouvait du moins se dire: là j'ai des
frères! René s'écrie: je n'ai pas un ami! L'un trouve des
adoucissements dans la vue de la nature; pour l'autre, elle n'est
qu'un objet d'indifférence. Adonné à la rêverie et à la solitude,
plein de mépris pour les hommes et de complaisance pour lui-même,
sceptique, inquiet, désœuvré, inutile, ne sachant que nourrir les
troubles de son âme et les communiquer à d'autres cœurs, René réunit
tous les symptômes, de la maladie du siècle, il en constitue le type
le plus complet.

Quel était donc le sentiment qui poussait Chateaubriand à caresser
avec tant de complaisance ce triste sujet? On ne peut en douter, sauf
quelques événements imaginaires auxquels le héros se trouve mêlé,
l'auteur a voulu se peindre lui-même. Il l'avoue, «ses ouvrages sont
les preuves et les pièces justificatives de ses mémoires: on y pourra
lire à l'avance ce qu'il a été.» L'identité entre René et
Chateaubriand résulte encore d'un rapprochement entre le passage des
_Natchez_ que je viens de citer plus haut, et une page des _Mémoires
d'outre-tombe_. Ce que René dit de son incorrigible dégoût de toutes
choses, Chateaubriand l'applique à lui-même dans ses mémoires, et
presque dans les mêmes termes: «Voilà comme tout avorte dans mon
histoire; comme il ne me reste que des images de ce qui a passé si
vite..... la faute en est à mon organisation; je ne sais profiter
d'aucune fortune; je ne m'intéresse à quoi que ce soit de ce qui
intéresse les autres. Hors en religion, je n'ai aucune croyance.
Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de mon sceptre ou de ma houlette? je
me serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du
loisir, de la prospérité et de l'infortune. Tout me lasse; je remorque
avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout baillant ma
vie.» Remarquons ici, d'ailleurs, que lorsqu'il excepte sa foi
religieuse du naufrage de ses croyances, Chateaubriand ne parle point
de tout son passé, et qu'en un autre endroit il a reconnu que
l'alternative du doute et de la foi avait fait longtemps de sa vie «un
mélange de désespoir et de délices.» Quoi qu'il en soit, tout ce que
nous savons de la vie de Chateaubriand, tout ce qu'il a révélé
lui-même, vient démontrer que René c'est lui. On va le voir de plus
près par les détails qui suivent.

Dès ses premières années, Chateaubriand aime la solitude. Il fuit les
enfants de son âge pour devenir «le compagnon des vents et des flots.»
S'asseoir seul, dans la concavité d'un rocher, «s'amuser à béer aux
lointains bleuâtres, à écouter le refrain des vagues parmi les
écueils, tels sont ses plaisirs.» Adolescent, il se plaît aux longues
promenades dans la campagne, accompagné seulement par une jeune sœur.
Homme fait, il entreprend de lointains voyages et va se jeter au
milieu des solitudes de l'Amérique. Il rapporte qu'en partant pour ces
régions alors mal connues il se proposait un but utile, la découverte
du monde polaire; et dans le récit de ses voyages, il parle
sérieusement de ce grand projet. Mais il se faisait, ce me semble,
illusion à lui-même: ce qui l'entraînait vers des cieux nouveaux,
c'était, avec l'attrait de l'inconnu, un goût de l'indépendance que
bien des circonstances de sa vie ont attesté, parfois avec un éclat
public. Hôte, par choix, du désert avant la Révolution, émigré et
errant sous la Terreur, exilé volontaire sous l'Empire, enfin, retiré
sous sa tente après avoir dirigé les affaires de son pays; dans ces
diverses sortes d'isolement il se suffit à lui-même; et l'on peut même
dire qu'au milieu des hommes, et dans le moment le plus brillant de sa
vie active, il est toujours resté quelque peu solitaire.

Cette solitude, réelle ou seulement intérieure, il la remplissait de
ses rêveries et des fantômes de son imagination. Il s'était créé des
êtres fictifs, avec lesquels il vivait et qui devenaient l'objet de
ses passions encore indécises. Quand le charme tombait et qu'il
revenait à lui-même, «frappé de sa folie, il se précipitait sur sa
couche, il se roulait dans sa douleur, il arrosait son lit de larmes
cuisantes que personne ne voyait et qui coulaient misérables, pour un
néant.» Un moment arriva où ces chagrins sans cause devinrent si amers
qu'il voulut en finir avec l'existence. Il se saisit d'un fusil de
chasse qu'il trouva sous sa main; heureusement l'arrivée d'un témoin
déjoua cette tentative. A cette crise et à la maladie qui la suivit,
succéda une sorte d'accalmie; mais son imagination n'était pas
éteinte. Ses vagues inquiétudes, ses désirs sans objet, le
poursuivirent jusque sous la hutte des sauvages de l'Amérique. Plus
tard, ses passions s'attachèrent à des objets moins impalpables. Mais,
il porta toujours en lui un monde imaginaire, plus riche ou plus
désolé que l'autre.

En même temps, un mal secret, pressant, l'ennui, empoisonnait pour lui
toutes les jouissances. «J'ai le spleen, écrit-il, tristesse physique,
véritable maladie. Je n'étais pas à une nagée du sein de ma mère que
déjà les tourments m'avaient assailli. J'ai erré de naufrage en
naufrage; je sens une malédiction sur ma vie, poids trop pesant pour
cette cahute de roseaux.»

Gardons-nous toutefois de rien exagérer; il y a souvent chez les
hommes une sorte de seconde nature, un double fond, quelque chose
d'analogue à ce que Pascal appelle: la pensée de derrière. Chez
Chateaubriand, cette dualité, je n'ose dire cette duplicité, se fait
bien sentir. Son désespoir ne l'a pas empêché de vivre, et ne lui a
fait dédaigner ni l'amour ni la gloire. Il savait parfois descendre de
sa hauteur solitaire; il savait rire et plaisanter, non sans grâce. M.
Joubert dit de lui, avant le temps des grandeurs, il est vrai, que
c'était «un aimable enfant.» Jean-Jacques Ampère assure que sa
mélancolie «qui demeurait reléguée dans les hautes régions de son
imagination, ou peut-être se cachait dans les secrètes profondeurs de
son âme, ne troubla jamais l'agrément de son commerce.» Croyons donc
qu'il y avait deux faces dans Chateaubriand: l'une volontiers amère et
désespérée, l'autre plus sereine et enjouée à son heure.

D'ailleurs, le génie même qu'il a déployé dans la peinture de ses
tristesses, ne suppose-t-il pas qu'elles avaient des répits et des
intervalles? Pour présenter avec son art, avec son éloquence, les
résultats de ses observations sur lui-même, il fallait qu'il fût sous
l'empire d'une de ces exaltations qui, tant qu'elles durent, éloignent
l'ennui et l'abattement. Chateaubriand ne pouvait décrire sa
mélancolie qu'en la dominant. Il nous révèle lui-même ce secret, dans
une lettre que, bien des années après, il écrivait à Mme Récamier.
Parlant d'une visite au château de Fontainebleau, il ajoute: «J'étais
si en train et si triste que j'aurais pu faire une seconde partie à
René, au vieux René. Il m'a fallu me battre avec la muse pour écarter
cette mauvaise pensée; encore ne m'en suis-je tiré qu'avec cinq ou
six pages de folie, comme on se fait saigner quand le sang porte à la
tête.» Une tristesse qui n'exclut pas la verve est, sans doute,
supportable, et contient de puissantes consolations. Je tenais à
établir ces points pour ramener les choses à leur véritable mesure. La
mélancolie de Chateaubriand n'en est pas moins un fait incontestable,
et il importe d'en rechercher les causes.

Quand on se trouve en présence d'un grand esprit, on est d'abord
disposé à croire que, tirant toute sa force de son propre fonds, il ne
relève que de lui-même. En l'étudiant mieux, on s'assure qu'il n'est
pas affranchi de la loi commune, et qu'il a, comme un autre, sa
genèse.

Pour Chateaubriand, l'influence qui apparaît la première, c'est celle
du milieu où il est né. Il vient au monde sur un rocher aride de la
Bretagne, avec une santé débile, qui rend quelque temps son existence
incertaine. Les impressions qu'il reçoit du spectacle et du bruit des
flots et des vents ne sont pas adoucies par celles qu'il rencontre au
foyer domestique. Un père sévère et taciturne, entouré de plus de
respect que de tendresse, une mère indulgente et chérie, mais triste
elle-même, tels sont les souvenirs de son enfance. Ils ont laissé leur
empreinte sur son âme, et ce qui prouverait qu'il y a dans sa
mélancolie une réminiscence de son berceau, c'est qu'on retrouve chez
une de ses sœurs, dont j'aurai à parler plus loin, le même sentiment,
avec une nuance plus vague et plus troublée encore qu'explique la
faiblesse de la femme.

Il n'échappe pas non plus entièrement à l'esprit qui dominait au
moment où il faisait ses études. On ne peut nier qu'il ait eu certains
points de ressemblance avec Jean-Jacques Rousseau. Dans l'_Essai sur
les Révolutions_, on reconnaît parfois les formes déclamatoires,
l'attendrissement pompeux de Jean-Jacques, que Chateaubriand, dans ce
travail, n'hésite pas à appeler le grand Rousseau. Et n'est-ce pas à
lui encore qu'il doit la première idée de ces confidences intimes, de
ces récits personnels, où il découvre les plus subtils replis, les
modifications les plus fugitives de son âme? Les _Confessions_, les
_Rêveries d'un promeneur solitaire_, annonçaient _René_ et les
_Mémoires d'outre-tombe_.

Une autre influence plus profonde encore devait agir sur
Chateaubriand, j'entends le trouble que la Révolution a jeté dans sa
vie. Sans l'écroulement de la société française, il aurait mené
l'existence douce et réglée à laquelle sa condition le destinait. Au
lieu de cet avenir médiocre, mais paisible, quel fut son sort? Errer
et combattre en Allemagne, avec la misère pour compagne; vivre dans la
gêne à Londres; plus tard, s'exiler encore pour échapper à une
domination trop lourde; souffrir toujours par la pensée des maux de
la patrie, par le retentissement des coups que la mort frappait parmi
ses proches, atteints tantôt par la hache populaire, tantôt par les
balles de la dictature. A un certain moment,--c'était en 1793--ces
douleurs se compliquaient pour lui de la menace d'une fin prématurée.
D'habiles médecins lui avaient déclaré qu'il ne devait pas compter sur
une longue carrière. «C'est donc, a-t-il dit plus tard, sous le coup
d'un arrêt de mort, et pour ainsi dire, entre la sentence et
l'exécution, que j'ai écrit l'_Essai historique_. L'amertume de
certaines réflexions n'étonnera plus. Un écrivain qui croyait toucher
au terme de sa vie, et qui, dans le dénûment de son exil, n'avait pour
table que la pierre de son tombeau, ne pouvait guère promener des
regards riants sur le monde.» Cette vie nomade, indigente et précaire
est, sans doute, pour beaucoup dans la direction que suit alors la
pensée de Chateaubriand.

Elle eut, en outre, par son instabilité même un autre effet indirect
sur son imagination. Ce ne fut pas en vain que des vicissitudes
diverses le conduisirent en Amérique, puis en Angleterre, à l'époque
où Ossian, récemment publié, passionnait la société anglaise, et où
florissait l'école des Lacs. C'est à Londres, c'est sous les arbres de
ses grands parcs que René lui apparut pour la première fois. «J'étais
Anglais, dit-il, de manières, de goût et, jusqu'à un certain point, de
pensées; car si, comme on le prétend, Lord Byron s'est inspiré
quelquefois de _René_ dans son _Child-Harold_, il est vrai de dire
aussi que huit années de résidence en Grande-Bretagne, précédées d'un
voyage en Amérique, qu'une longue habitude de parler, d'écrire et même
de penser en anglais, avaient nécessairement influé sur le tour et
l'expression de mes idées.» Aveu d'autant plus digne de foi, qu'il a
dû coûter davantage à l'amour-propre de l'auteur.

Les premières impressions de l'enfance, la contagion de l'esprit
sentimental du XVIIIe siècle, l'ébranlement causé par les malheurs
publics et les infortunes privées, le libre échange d'idées avec
l'Angleterre, suffiraient, peut-être, pour rendre compte de la
tristesse habituelle, quoique intermittente, de Chateaubriand. Est-ce
tout cependant? et ne faut-il pas indiquer ici une autre raison encore
de cette tristesse? D'après le René du roman, le désenchantement chez
lui n'aurait pas attendu l'expérience. Mais est-ce bien la vérité? M.
Sainte-Beuve attribue à Chateaubriand cette phrase qui lui serait
échappée, dit-il, dans un moment de franchise: «Quand je peignis René,
j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses ennuis.»
Rétablissons dans son exactitude le passage auquel il est fait
allusion. Chateaubriand a dit seulement: «J'ai perdu de vue René
depuis maintes années, mais je ne sais s'il cherchait dans ses
plaisirs le secret de ses ennuis.» Cette confidence n'a pas la portée
que, dans sa malice, le critique lui prête en la dénaturant.
Seulement, ailleurs, Chateaubriand a reconnu que c'étaient «les
entraînements de son cœur» qu'il avait peints, dans _les Martyrs_,
«mêlés aux syndérèses chrétiennes.» René, le véritable René n'aurait
donc reconnu l'amertume de la vie qu'après en avoir goûté les
douceurs. En cela, au lieu d'être une orgueilleuse exception il
n'aurait fait que suivre un sort assez vulgaire. Il faut en convenir,
une mélancolie qui s'alimente à des sources si diverses ne peut être
approuvée sans réserve, et il faut dire avec M. de Féletz «qu'on en
voudrait la cause et plus pure et plus intéressante.» Eût-elle, en
effet, ce caractère, il resterait à savoir si l'œuvre dans laquelle
elle est si magnifiquement dépeinte est salutaire ou funeste.

A ne considérer que l'intention affichée par l'auteur de René, cet
écrit tendait à un but d'une haute moralité. On sait qu'il faisait
originairement partie de ce grand monument appelé le _Génie du
christianisme_ (2e partie, liv. IV). Il suivait un chapitre intitulé:
_Du vague des passions_, et semblait ne renfermer qu'un exemple de ce
genre d'affection. Chateaubriand s'était proposé d'en démontrer les
dangers et l'action qu'il avait choisie lui semblait particulièrement
appropriée à ce but. «Afin d'inspirer plus d'éloignement pour des
rêveries criminelles, il avait pensé qu'il devait prendre la punition
de René dans le cercle des malheurs épouvantables, qui appartiennent
moins à l'individu qu'à la famille de l'homme et que les anciens
attribuaient à la fatalité. Il voulait que le malheur naquît du sujet,
et que la punition sortît de la faute.» Cette moralité, l'auteur ne se
contentait pas de la tirer de l'événement, il la formulait encore par
la bouche du Père Souël, condamnant l'isolement orgueilleux de l'homme
et disant à René: «Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au
service de ses semblables; s'il les laisse inutiles, il en est d'abord
puni par une secrète misère, et tôt ou tard le ciel lui envoie un
châtiment effroyable.»

Du reste, au moment de son apparition, René fut regardé comme une
œuvre édifiante. Un article inséré dans le _Mercure_ du 15 floréal an
X, s'exprimait ainsi: «La moralité de ce roman est malheureusement
d'une application très étendue. Elle s'adresse à ces nombreuses
victimes de l'exemple du jeune Werther et de Rousseau, qui ont cherché
le bonheur loin des affections naturelles du cœur et des voies
communes de la société.» Le 1er thermidor an XIII, un autre article
publié dans le même journal, sous les initiales Ch. D. (Dussault?)
louait fort M. de Chateaubriand d'avoir appliqué une forme romanesque
à l'analyse d'une vérité sévère, et estimait que s'il régnait parfois
dans René, une force d'imagination et un charme de tendresse et de
mélancolie trop vifs, la séduction de ces peintures était combattue
par la morale et le pathétique du dénouement.

Je ne puis partager, je l'avoue, ni les illusions de l'auteur, ni
celle de ses critiques. A part même l'étrangeté choquante de son
principal incident, que d'objections le roman de René ne soulève-t-il
pas? Qu'importe son cadre dogmatique et religieux? Se souvient-on en
lisant ces pages brûlantes qu'elles visent à la démonstration d'une
vérité morale? Oui, les paroles prononcées par le Père Souël ne
laissent rien à désirer au moraliste le plus sévère. Mais suffit-il
d'une réprimande placée à la fin de l'ouvrage pour détruire
l'impression pernicieuse qu'il a pu causer? Croit-on que le sermon du
jésuite sera mieux écouté que le récit du séduisant jeune homme qu'on
est si disposé à plaindre? N'est-il trop tard pour parler le langage
de la vertu, quand on a énervé l'âme par la peinture poétique du vice?
et après avoir prodigué toutes les merveilles de l'imagination et du
talent sur une figure qui ne représente, en somme, que l'égoïsme, ne
risque-t-on pas de trouver le lecteur insensible quand on présente à
son esprit l'image austère du dévouement?

Chateaubriand lui-même l'a reconnu. En voyant une foule d'esprits
déréglés, s'autoriser de son exemple pour s'abandonner à de folles
rêveries, il a émis le regret d'avoir fourni un aliment à leurs
erreurs. «Si René n'existait pas, a-t-il dit, dans ses Mémoires, je
ne l'écrirais plus; s'il m'était possible de le détruire, je le
détruirais. Une famille de René (_sic_) poètes et de René prosateurs a
pullulé: on n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues:
il n'a plus été question que de vents et d'orages, que de mots
inconnus livrés aux nuages et à la nuit. Il n'y a pas de grimaud
sortant du collège, qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes;
de bambin qui, à seize ans, n'ait épuisé la vie, qui dans l'abîme de
ses pensées ne se soit livré au _vague de ses passions_, qui n'ait
frappé son front pâle et échevelé, et n'ait étonné les hommes
stupéfaits, d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non
plus.» On voit ici se produire ce qui s'est déjà présenté pour
Werther. Gœthe aussi s'était donné la satisfaction pour apaiser son
cœur inquiet d'écrire le roman de la tristesse et du désespoir, et
une fois soulagé par cet enfantement, il avait raillé les disciples
qui avaient eu la naïveté de le prendre au sérieux, et de traduire en
pratique ses poétiques fictions. Comme lui, Chateaubriand s'est séparé
après coup de son héros: il a désavoué les enfants dont il était le
père, mais les liens qui le rattachent à eux ne peuvent être brisés
ainsi, et comme Gœthe, il garde la responsabilité de son œuvre. Sa
seule dissemblance avec Gœthe, c'est qu'il en a senti le poids.
Gœthe n'eût pas voulu, au péril de sa vie, «révoquer _Werther_.»
Chateaubriand a déclaré que, s'il le pouvait, il anéantirait _René_.
Si ce vœu était sincère, il lui en doit être tenu compte.




V

Le Groupe de Chateaubriand

   PH. GUENEAU DE MUSSY.--M. MOLÉ.--CHÊNEDOLLÉ.--Mme DE CAUD
     (LUCILE).--Mme DE BEAUMONT.--BALLANCHE.--ANDRÉ-MARIE AMPÈRE.


L'observation placée plus haut à propos de Mme de Staël, s'applique à
plus forte raison à Chateaubriand. Plus qu'elle encore, il devait
avoir son entourage de fidèles, s'attachant à lui et s'inspirant de
ses sentiments. Cet entourage ne lui a pas fait défaut. Sainte-Beuve a
étudié et analysé avec sa sagacité ordinaire «le groupe littéraire de
Chateaubriand.» Je dois parcourir ici ce qu'on peut appeler son
«groupe moral.» Ces deux groupes se confondent en quelques points et
se distinguent à d'autres égards.

Dans celui que j'étudie, on remarquait à un certain moment, pendant
la période qui suit la Terreur, deux hommes que Sainte-Beuve nous
représente comme ayant, par le penchant à la rêverie, par le goût de
la vie contemplative, quelque ressemblance avec René, qu'ils voyaient
beaucoup. C'étaient M. Philibert Gueneau de Mussy, et M. Molé. Ils
faisaient partie d'une société d'hommes et de femmes d'un mérite
distingué, débris d'un monde détruit, rapprochés par le sort après de
longs orages, et dont quelques membres s'appelaient entre eux «les
corbeaux.» Le souvenir des événements qu'ils avaient traversés ne
contribuait pas peu à donner à leurs pensées une teinte sombre. Ils
étaient, de plus, dans cet état que Chateaubriand indique avec raison
comme particulièrement accessible à la mélancolie, «celui qui précède
le développement des passions, lorsque nos facultés jeunes et actives,
mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes sans but et
sans objet». Leur souffrance, d'ailleurs, ne devait pas se prolonger.
Elle tenait en grande partie à une inaction forcée, si lourde pour les
intelligences qui sentent leur valeur, et devait disparaître quand
viendrait la vie active. De ces deux hommes, la science guérit le
premier; le second dut son salut à la politique. Le mal fut plus grave
et plus durable chez un autre homme dont la vie fut aussi en contact
avec celle de Chateaubriand.

On connaît Chênedollé par sa poésie élevée et noble. Elle ne porte
l'empreinte d'aucune faiblesse morale. Mais quelle était sa vie
intime? Il aimait la solitude des champs; il allait souvent rêver près
d'un étang, ou errer dans les prés en lisant un roman ou des poésies.
Comme la plupart des rêveurs, il avait pris l'habitude de tenir
registre de ses pensées: il écrivait un journal de sa vie. Ce soin de
s'observer sans cesse, d'analyser ses moindres impressions, lui devint
funeste; il sentit le danger de cette attention incessante sur
soi-même, de cette exagération du _nosce te ipsum_. «Il n'est pas bon,
a-t-il dit, que l'homme soit trop solitaire et qu'il se livre trop à
sa pensée et à sa douleur. Il dévore alors son propre cœur et il se
tue ou devient fou.»

Émigré pendant la Terreur, Chênedollé parcourut la Hollande et
l'Allemagne; il visita, à Coppet, Mme de Staël, et ce fut par son
entremise que plus tard il put revenir en France. A Paris, il entre en
rapport, et bientôt en amitié, avec Chateaubriand; présenté à sa sœur
Lucile, veuve alors, il conçoit pour elle une affection profonde et
forme le vœu de s'unir à cette femme si digne d'être aimée. Mais ce
projet auquel, sans l'encourager ouvertement, Chateaubriand n'était
pas défavorable, ayant échoué par suite d'hésitations délicates et
d'un scrupule invincible de Mme de Caud, le poète retombe dans les
cruelles agitations de son âme isolée.

Au mois de janvier 1804, il écrit à son ami Philibert Gueneau de
Mussy: «Pendant plus de trois mois, j'ai passé les jours entiers à
bêcher la terre, et ce n'était que par ce moyen que je pouvais rendre
un peu de repos à une imagination malade et sortie des voies de la
nature.» Maladie de l'imagination, tel était le terme auquel
aboutissait une vie trop solitaire et trop renfermée dans la
contemplation intérieure. Cette affection fut grave; cependant elle
trouva de l'adoucissement dans le sentiment du devoir et dans la
courageuse acceptation de l'épreuve.

J'ai nommé tout à l'heure Lucile. Il faut parler ici avec plus
d'étendue de cette femme malheureuse. Elle avait partagé l'éducation
sévère et la mélancolie précoce de son illustre frère. Par nature,
elle était sérieuse, triste même; elle s'était de bonne heure réfugiée
dans les idées religieuses. «Il lui prenait, dit Chateaubriand, des
accès de pensées noires que j'avais peine à dissiper. A dix-sept ans,
elle déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait
ensevelir dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, blessure:
une expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite,
la tourmentaient des mois entiers.» Dans le triste manoir de Combourg,
où Lucile et son frère étaient l'un pour l'autre un soutien et une
consolation, ses distractions étaient celles que Chateaubriand a
décrites avec tant de charme en retraçant ses propres souvenirs:
«Jeunes comme les primevères, tristes comme la feuille séchée, purs
comme la neige nouvelle, il y avait harmonie entre nos récréations et
nous.» Sans prétention, et seulement pour donner un libre cours à un
besoin de son esprit, Lucile s'essayait à la poésie, mais à une poésie
toujours mélancolique. Elle traduisait de Job, de Lucrèce, les
passages les plus empreints de tristesse; elle adressait à l'aurore et
aux astres des invocations ossianiques que Chateaubriand nous a
conservées.

Dans toute cette partie de sa vie, la destinée et le caractère de
Lucile sont les mêmes que le caractère et la destinée de son frère. On
aime à suivre dans les _Mémoires_ ce développement parallèle de deux
existences sorties de la même source. Mais l'union si douce des
premières années se relâcha bientôt. Pendant que Chateaubriand est
entraîné au loin par sa fortune et son humeur, sa sœur reste en
France et y continue obscurément l'existence à laquelle elle a été
initiée avec son frère. La Révolution passe sur ceux qui lui sont
chers; sa mère finit ses jours en prison; d'autres, parmi les siens,
périssent sur l'échafaud; des déceptions de cœur viennent s'ajouter à
ces douleurs.

C'est alors que, restée veuve, Mme de Caud rencontre dans la société
de son frère, M. de Chênedollé. Celui-ci fait d'elle à ce moment le
portrait suivant: «Son visage exprimait toujours la plus profonde
mélancolie, et ses yeux se tournaient naturellement vers le ciel
comme pour lui dire: Pourquoi suis-je si malheureuse? Quelquefois elle
sortait de cette profonde tristesse, et se livrait à des accès de
gaîté et à de grands éclats de rire, mais ces éclats de rire faisaient
sur moi la même impression que le rire d'un homme attaqué par la
folie: ils conservaient par un contraste terrible toute l'amertume de
la tristesse, et sur ce visage si mélancolique la gaîté même semblait
malheureuse.» On put cependant croire un instant qu'elle allait
consentir à répondre aux vœux de Chênedollé; mais elle s'effrayait à
cette pensée, et se hâtait de reprendre à son ami désolé l'espoir
qu'elle avait pu lui laisser entrevoir. Quand le pauvre Chênedollé
insiste et tente un dernier effort, Lucile ne lui répond plus.
Singulière maladie, étrange renversement de la nature humaine que cet
éloignement pour son propre bonheur! Lorsque la religion étouffe la
voix de la nature, qui tend à sa conservation et à son bien-être,
cette œuvre ne s'accomplit pas sans efforts et sans sacrifices; ici
l'effort serait en sens contraire; pour Mme de Caud le sacrifice
serait de consentir à être heureuse!

Maintenant elle fait chaque jour un pas de plus vers l'abîme. Après
l'amour, elle veut se dépouiller de l'amitié, elle l'écrit à son
frère. Elle trouve cependant encore du charme dans son affection, dans
sa présence; sa vue ranime ce cœur brisé par la souffrance, mais
elle ne s'abandonne qu'à demi à ce bonheur, et une pensée de défiance,
une crainte secrète d'être importune, trouble la douceur de cette
amitié. Dans cet état, tout flotte et tourbillonne dans son esprit, et
sa pensée elle-même lui échappe: «Mon ami, j'ai dans la tête mille
idées contradictoires de choses qui me semblent exister ou n'exister
pas, qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans
une glace, dont on ne pourrait par conséquent s'assurer, quoiqu'on les
vît distinctement. Je ne veux plus m'occuper de tout cela, de ce
moment-ci je m'abandonne.»

On ne supporte pas longtemps un pareil vertige, et Lucile ne l'eut pas
désiré. Quand on lui parlait des soins qu'exigeait sa santé:
«Pourquoi, ma santé? répondait-elle; je suis comme un insensé qui
édifierait une forteresse au milieu d'un désert.» Elle se plaignait de
la longueur de son épreuve dans ces termes, où la profondeur des
sentiments atteint la véritable éloquence: «Comment ce cœur qui est
un si petit espace peut-il renfermer tant d'existence et tant de
chagrins!» Ses vœux furent entendus: le 9 novembre 1804, fut le terme
de ses douleurs.

Un don naturel de mélancolie, accru par une vie triste et solitaire,
par des chagrins privés et par les malheurs publics, telle est
l'explication de la tristesse de Mme de Caud. Les mêmes causes et les
mêmes effets se rencontrent, quoique avec moins de violence, chez une
jeune femme de son temps et de son monde, Mme de Beaumont.

Née avec une santé frêle et une organisation débile, Mme de Beaumont
fut atteinte dans ce qu'elle avait de plus cher par les crimes de la
Terreur. Pendant ces jours lugubres, son père, M. de Montmorin, ancien
ministre des affaires étrangères, périt avec toute sa famille; elle
resta seule sur la terre. Son âme avait dès lors, et à jamais,
contracté le pli de la tristesse. La correspondance de M. Joubert
montre quel découragement, quelle indifférence pour la vie, s'étaient
emparés d'elle. «Je suis bien aise de vous dire, lui écrit M. Joubert,
en 1795, que je ne pourrai vous admirer à mon aise et vous estimer
tant qu'il me plaira, que lorsque j'aurai vu en vous le plus beau de
tous les courages, le courage d'être heureuse. Il faudrait, pour y
atteindre, avoir d'abord le courage de vous soigner, le désir de vous
bien porter et la volonté de guérir. Je ne vous en croirai capable que
lorsque vous aurez bien perdu votre belle fantaisie de mourir, en
courant la poste, dans quelque auberge de village.» Peut-être, en
parlant ainsi, ne croyait-il pas prophétiser si exactement qu'il le
faisait la fin prochaine qui attendait Mme de Beaumont loin de sa
patrie. A ce moment, elle avait encore quelques années à vivre. Quand
la Terreur eut cessé, quand la France retrouva un peu d'ordre et de
calme, Mme de Beaumont rentra à Paris; elle ouvrit un salon dont
Chateaubriand fut bientôt le centre.

Mme de Beaumont confiait au papier ses pensées et ses impressions. Ce
manuscrit montre chez elle une vie intérieure qui ressemble, avec
moins d'agitation cependant, à celle de Mme de Caud, qui était aussi
son amie. Mme de Beaumont analysait, dans les lignes suivantes d'une
lettre à M. Joubert, l'état de son âme vers cette époque: «Je vous
ferais pitié: j'ai retrouvé ma solitude avec humeur; je m'occupe avec
dégoût, je me promène sans plaisir; je rêve sans charme, et je ne puis
trouver une idée consolante.» Et ailleurs: «Le repos! j'en sens tout
le mérite aujourd'hui, sans en excepter celui qui est voisin de
l'anéantissement.»

Comme Lucile, Mme de Beaumont désirait la mort: elle fut exaucée la
première. Partie à l'automne de 1803 pour Rome, elle n'en devait pas
revenir; elle mourut le 4 novembre. M. de Chateaubriand lui fit élever
une magnifique sépulture où elle était représentée «couchée sur le
marbre et indiquant du doigt, au-dessous du nom de ses proches tombés
sous la hache révolutionnaire, cette plainte suprême, qu'elle avait
acquis le droit de répéter après Rachel: «_Quia non sunt._» On lit
aussi sur ce mausolée un verset de Job, qu'elle rappelait souvent:
«_Quare misero data est lux et vita his qui in amaritudine animæ
sunt?_»

Lucile de Chateaubriand, Pauline de Montmorin, rapprochées par les
malheurs de leur vie, unies par une fin prématurée, ont passé peu de
jours sur la terre; mais leur trace, conservée par l'amitié, par
l'amour et par le génie, ne s'effacera pas. En elles, nul sentiment
qui ne brave la critique. Leur tristesse est exempte de cet égoïsme,
qui, chez tant d'autres, rabaisse ce sentiment. Loin de se rechercher
elles-mêmes, elles se sont oubliées et perdues dans leurs chagrins. La
mélancolie ne serait jamais une faiblesse coupable, si elle était
toujours pratiquée ainsi. Mais aussi, est-il beaucoup d'âmes assez
pures pour être comparées aux leurs?

Il en est une, peut-être, qui peut figurer ici sans former un
contraste avec elles. M. Ballanche fait évidemment partie, dès
l'époque dont je m'occupe ici, du groupe de Chateaubriand. Il l'avait
connu en 1801, dans un voyage qu'il avait fait à Paris. Il lui avait
demandé sa collaboration pour la publication d'une bible française
avec des discours. En 1804, il l'avait accompagné dans une excursion à
la Grande-Chartreuse avec Mme de Chateaubriand. Les tendances non
moins que les incidents de sa vie le conduisaient, d'ailleurs, vers
Chateaubriand.

Son enfance et sa première jeunesse furent souffrantes et casanières.
Arrivé à dix-huit ans, il resta trois années entières sans sortir de
chez lui. Il lisait beaucoup Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de
Saint-Pierre, et aimait à écrire. Il supporta sans trop d'angoisses le
temps du siège de Lyon, mais la Terreur qui suivit l'accabla. Il
s'enfuit à la campagne avec sa mère et il y subit toutes les
privations. Revenu à Lyon après le 9 thermidor, il eut à traverser une
maladie pénible et une convalescence plus cruelle encore. Il paraît
avoir fait allusion à ces épreuves dans un passage de la _Vision
d'Hébal_, à propos de ce jeune Écossais que Sainte-Beuve dit être à M.
Ballanche ce qu'Obermann, Adolphe et René sont à leurs auteurs.

Un biographe, qui fut en même temps pour lui un ami, malgré la
différence des âges, et qui était bien fait pour le comprendre, M.
Jean-Jacques Ampère s'exprime ainsi sur lui: «Une adolescence
maladive, écoulée sous l'oppression de la Terreur, dans une ville
décimée par elle, et dans un des plus sombres quartiers de Lyon,
laissa dans l'organisation de M. Ballanche, quelque chose de
douloureux et d'ébranlé.» Les souvenirs de ces jours néfastes lui
inspirèrent une épopée en prose sur les martyrs de Lyon pendant la
Révolution. Il publia aussi, en 1801, un volume intitulé: _Du
Sentiment, considéré dans la littérature et dans les arts_. On y
remarque, «quoique souvent l'espérance y domine, dit Sainte-Beuve, une
pensée lugubre qui est commune à Jean-Jacques et à certains de ses
disciples, à M. de Senancour en particulier: c'est que la civilisation
européenne et les cités dont elle s'honore, destinées à périr, feront
place à des déserts, et que les voyageurs futurs s'y viendront asseoir
avec mélancolie, comme aux ruines de Palmyre et de Babylone.»

Ce travail avait soutenu le jeune Ballanche. Mais «à l'exaltation qui
l'avait produit, succéda une période de tristesse et un grand
abattement de cœur.» Le public, distrait des choses littéraires par
la guerre d'Italie, ne s'était pas occupé de son livre. Des douleurs
physiques étaient venues se joindre à ses ennuis, et il est certain
que ce fut le temps où cette âme si douce fut le plus près de
l'amertume.

La disposition morale qu'il éprouvait alors se montre dans son récit
d'une rencontre à la Grande-Chartreuse. Il rapporte une «conversation
entre un jeune mélancolique qui repousse toute science, toute
tentative humaine, et un prêtre tolérant qui maintient la science et
la croit conciliable avec une religion élevée.» Il prête au jeune
homme les pensées les plus désolantes sur la vie, et il montre bien
qu'elles lui étaient habituelles à lui-même, quand il ajoute: «Le fond
de cette âme n'avait pas échappé à tous. Ceux qui avaient passé par
les mêmes épreuves l'avaient compris.» A la même époque, d'ailleurs,
il jetait un cri de détresse qui ne pouvait laisser de doute sur la
gravité de ses souffrances: «Nous sommes deux misérables créatures,
écrivait-il à un ami: un brasier est dans votre cœur; le néant s'est
logé dans le mien.»

Sous l'empire de ces tristesses, il fut tenté de chercher un asile
suprême dans le sein de la religion. Ce projet n'eut pas de suite, non
plus qu'un autre bien différent, un projet de mariage qu'il vit avec
chagrin échouer, et dont le regret lui a dicté cette sorte d'élégie en
prose qu'il a nommée _les Fragments_ (1808). Jugez de la profondeur de
cette blessure: «Nous serions bien moins étonnés de souffrir, dit-il,
si nous savions combien la douleur est plus adaptée à notre nature que
le plaisir. Il n'y a de réel que les larmes.... Montrez-moi celui qui
a pu arriver à trente ans sans être détrompé... montrez-le moi! Un
déluge de maux couvre la terre, une arche flotte au-dessus des eaux,
comme jadis celle qui portait la famille du Juste; mais cette arche-ci
est demeurée vide, nul n'a été digne d'y entrer.» Plus tard, Ballanche
revint à une tristesse plus calme. Et lui-même, dans une belle
composition, _le Vieillard et le Jeune Homme_, s'est fait un devoir de
combattre le penchant auquel il avait jadis cédé. Mais il avait
souffert, comme l'a écrit M. Ampère, du mal de René.

J'ai parlé de M. Ampère. C'est à son père lui-même, à l'illustre
savant, que Ballanche écrivait: «Un brasier est dans votre cœur.»
Et, en effet, André-Marie Ampère avait une âme passionnée, mais aussi
tourmentée. Ayant perdu la foi religieuse, il n'avait pas tardé à
sentir le vide de son absence. «Descendu, on l'a très bien dit, au
fond de l'abîme, il chercha à remonter vers le ciel, et c'est un des
spectacles moraux les plus intéressants que celui qu'offrent les
lettres où il nous peint ses regrets, ses angoisses et ses aspirations
renaissantes vers la religion. Il y a dans ses doutes, dans ses
souffrances, dans ses affirmations retrouvées, quelque chose de cette
crise qu'éprouva Pascal et qui l'épuisa.» Enfin, il retrouva la foi
pour ne la plus quitter.

Chez lui, de même que chez les autres personnes d'élite auxquelles il
m'a paru naturel de l'associer, le mal du siècle était dépouillé de
ses éléments mauvais. Pur dans son origine, il resta toujours
inoffensif dans ses effets, et ne se traduisit jamais par les audaces,
les révoltes ou les faiblesses que nous avons eu, que nous aurons
encore, à signaler dans le cours de ce travail.




VI

Senancour et ses disciples


Si la physionomie des deux principaux écrivains que nous ayons jusqu'à
présent étudiés, Mme de Staël et Chateaubriand, présente des aspects
variés, si leur caractère et leurs œuvres comportent des nuances
nombreuses, il n'en est pas de même de M. de Senancour. En lui tout
est uniforme, et une ombre de mélancolie enveloppe sa vie entière et
ses écrits.

Sa vie d'abord. Enfant maladif et ennuyé, il est confié à un curé de
campagne, aux environs d'Ermenonville: là, il se plaît aux souvenirs,
encore récents alors, que Jean-Jacques Rousseau a laissés dans ces
lieux témoins de ses derniers moments. Il se prend d'un goût précoce
pour la solitude. Ce goût, il le nourrit plus tard à Fontainebleau, où
pendant le temps des vacances il promène ses jeunes rêveries. Puis
son humeur indépendante se trahit par un acte important. Ne se sentant
aucune vocation pour l'état ecclésiastique auquel on le destinait, il
se sauve en Suisse, pour y vivre d'une vie purement contemplative.
Bientôt la Terreur qui rend la France inhabitable, le fixe dans son
pays d'adoption. Dans le même temps, il perd ses parents, sa femme, sa
santé et sa fortune, et se voit réduit à chercher des moyens de vivre
dans un travail qui lui répugne. Cependant il retrouve assez de
liberté pour écrire, de 1798 à 1804, ses _Rêveries sur la nature
primitive de l'homme_, et, en 1804, son livre d'_Obermann_, ouvrages
qui, par l'esprit général qui les anime, par leur forme, par le titre
de l'un d'eux, par l'emploi fréquent de l'apostrophe, rappellent
l'influence de Rousseau. Mais, écrire n'était pour lui qu'un dérivatif
insuffisant à ses douleurs. On ne saurait dire de ses ouvrages comme
de ceux de Chateaubriand, que leur auteur y soulageait ses chagrins
par la verve qu'il déployait à les décrire. Philosophe plutôt que
poète, il se contentait d'analyser fidèlement ses impressions, et des
deux conditions que réunissait l'auteur de _René_ en composant son
roman, l'entrain et la tristesse, Senancour n'a connu que la seconde.
J'achèverai d'indiquer ici ce qu'il fut dans le reste de son
existence. Il a continué sous la Restauration sa vie cachée et ses
travaux philosophiques. Il a publié, en 1819, les _Libres méditations
d'un solitaire inconnu_, et, en 1833, le roman d'_Isabelle_. «Il
resta toujours dans le gris» a dit Sainte-Beuve. Mais plus il avançait
en âge, plus il se tournait vers les sentiments religieux. Il est mort
à St-Cloud, en 1846, comme il avait vécu, obscur, isolé; on lit sur sa
tombe ces mots: «Éternité, deviens mon asile!»

Je l'ai dit, la triste monotonie de son existence se retrouve dans ses
écrits, qui ne sont souvent qu'un journal de sa vie morale. Dans ses
_Rêveries_, quand il quitte les régions abstraites pour faire un
retour sur lui-même, on voit quel était son esprit de résignation, et
de détachement. «Douce et mélancolique automne, s'écrie-t-il, saison
chérie des cœurs sensibles et des cœurs infortunés, tu conserves et
adoucis les sentiments tristes et précieux de nos pertes et de nos
douleurs; tu nous fais reposer dans le mal même, en nous apprenant à
souffrir facilement, sans résistance et sans amertume; tout ton aspect
délicieux et funèbre attache nos cœurs aux souvenirs des temps
écoulés, aux regrets des impressions aimantes... Automne, doux soir de
la vie, tu soulages nos cœurs attendris et pacifiés, tu portes avec
nous le fardeau de la vie.» Ces sentiments apparaissent surtout dans
son ouvrage capital, dans ce livre d'_Obermann_, qui, ce titre
l'indique, est, je ne dirai pas le poème ou le roman, mais la
monographie de la solitude.

Le solitaire qui en fait le sujet a quitté le monde pour se mieux
conformer aux vues de la nature, pour rompre avec tout ce qui peut, au
milieu de la société, contrarier la destinée véritable de l'homme. Il
a échappé par la fuite au joug d'une profession pratique qu'on lui
voulait imposer; «il n'a pu renoncer à être homme pour être homme
d'affaires.» Il s'est retiré en Suisse et il écrit à un ami resté en
France.

Il jouit d'abord de la liberté qu'il a conquise, en même temps que de
la beauté des lieux qu'il parcourt; mais ce moment d'espérance et de
bonheur passe vite. Une secrète inquiétude se glisse dans son cœur;
son indépendance même, ses loisirs lui pèsent; l'inaction de ses
facultés devient pour lui une cause de souffrance. On le voit passant
une nuit entière, absorbé dans ses pensées, sur le bord d'un lac
éclairé par la lune. «Indicible sensibilité, s'écrie-t-il, charme et
tourment de nos vaines années, vaste conscience d'une nature partout
accablante et partout inspirée, trouble, passion universelle, sagesse
avancée, voluptueux abandon, tout ce qu'un cœur mortel peut contenir
de besoins et d'ennuis profonds, j'ai tout senti, tout éprouvé dans
cette nuit mémorable, j'ai fait un pas sinistre vers l'âge
d'affaiblissement, j'ai dévoré dix années de ma vie. Heureux l'homme
simple dont le cœur est toujours jeune!»

C'étaient sans doute des heures funestes que celles qui s'écoulaient
ainsi; mais peut-être dans la violence même de ces orages intérieurs
existait-il encore je ne sais quelle âpre jouissance. Après cette
crise, il n'y a plus pour Obermann qu'un état presque continu de
langueur et d'ennui. «Je ne veux plus de désirs, dit-il; ils ne me
trompent point. Je ne veux pas qu'ils s'éteignent; ce silence absolu
serait plus sinistre encore. Cependant c'est la vaine beauté d'une
rose devant l'œil qui ne s'ouvre plus. Si l'espérance semble encore
jeter une lueur dans la nuit qui m'environne, elle n'annonce rien que
l'amertume qu'elle exhale en s'éclipsant; elle n'éclaire que l'étendue
de ce vide où je cherchais et où je n'ai rien trouvé! Je suis seul,
les forces de mon cœur ne sont point communiquées, elles réagissent
dans lui, elles attendent. Me voilà dans le monde, errant, solitaire
au milieu de la foule qui ne m'est rien, comme l'homme frappé dès
longtemps d'une surdité accidentelle et dont l'œil avide se fixe sur
tous ces êtres muets qui passent et s'agitent devant lui.»

Cependant cette vie à la fois inutile et malheureuse, Obermann ne
comprend que trop qu'il lui importe d'en sortir. Le renversement subit
de sa fortune lui fait, d'ailleurs, une loi de l'activité. Mais aucune
considération ne peut triompher de son apathie et de son indécision.
Dans le cours de ses méditations sur le meilleur parti à prendre, le
découragement s'empare de lui, et il en arrive à envisager une
solution suprême qui conviendrait à son désespoir. Il écrit à son ami:
«Des idées sombres, mais tranquilles, me deviennent plus familières.
Je songe à ceux qui, le matin de leurs jours, ont trouvé leur
éternelle nuit; ce sentiment me repose et me console, c'est l'instinct
du soir.» Il examine alors les objections qui s'élèvent contre le
suicide: les devoirs envers l'amitié, la patrie, l'humanité. Il croit
les réfuter par cette raison que, quand on se sent incapable de
remplir un rôle dans le monde, on peut quitter volontairement la vie,
et que le pouvoir de la société ne va pas jusqu'à interdire à l'homme
de disposer de lui-même. Comme si l'être le plus humble ne pouvait
faire quelque bien sur la terre, et si, à défaut de la société, Dieu
ne lui imposait pas de rester à la place où il l'a mis! Toutefois, il
ne décide rien, content de savoir qu'il lui reste, contre l'excès de
ses maux, une ressource toujours prête. Il ne se peut déterminer ni à
vivre ni à mourir. Il continue à végéter. Sans doute, il a encore de
nobles aspirations, mais il manque de la force nécessaire pour les
réaliser. Si quelque lueur inespérée de bonheur brille un instant à
ses yeux, elle s'évanouit bientôt. Sa volonté se soulève un instant,
puis retombe, épuisée de son effort.

Ainsi, flottant sans cesse entre des aspirations stériles et des
désirs impuissants, le triste Obermann paraît près de toucher au fond
de l'abîme. Toutefois, il ne doit pas périr. Le salut lui apparaît
quand il renonce à le chercher en lui-même, quand il songe
sérieusement à ses semblables. Les projets utiles qu'il n'a pas encore
eu le courage d'exécuter, il veut enfin les accomplir. Redevenu riche,
il forme un établissement agricole qui fournit un noble aliment et à
son activité et à sa bienfaisance. Outre ce généreux emploi d'une
partie de ses heures, il en consacre une autre à écrire des leçons de
morale, de philosophie, qui puissent être de quelque profit pour les
hommes. C'est alors que, dépouillé de toute illusion, de toute passion
intéressée, il trouve le calme et la paix qu'il avait si longtemps
cherchés en vain dans la satisfaction de ses goûts personnels.

Tel est le remarquable traité d'Obermann. Il ne clôt pas les travaux
de Senancour sur la solitude, et pour ne pas scinder l'étude de cet
écrivain, je dirai quelques mots de ses derniers écrits.

_Les libres méditations d'un solitaire inconnu_ renferment un grand
nombre de pages consacrées à la description, à l'éloge de la vie
solitaire et à l'analyse de ses effets sur l'âme. L'ouvrage est
précédé par le récit de la vie d'un homme qui aurait habité, jusqu'à
l'âge avancé où il mourut, une grotte de la forêt de Fontainebleau,
dans laquelle on aurait trouvé le manuscrit même des _Méditations_. Ce
vieillard convie chacun à l'imiter. Il invite ceux qui sont restés
dans le monde à enfuir les bruyantes passions; il voudrait voir se
développer des établissements toujours ouverts aux hommes désireux de
la vie cénobitique. Cette solitude ne peut cependant être que le
partage du petit nombre; il en est une autre plus accessible. Le
philosophe inconnu en raconte les charmes; selon lui, elle procure à
l'esprit la modération et la santé, l'oubli des choses vaines, la
continuité dans la possession de soi-même. Voilà sans doute de grands
avantages, et celui qui parle ainsi semble entièrement satisfait de
son état. Cependant, il ne le dissimule pas, il reste en lui un fond
d'inquiétude, un levain de chagrin et d'ennui toujours prêt à se
soulever. Il ne peut l'étouffer que par le travail, quelquefois le
plus rude; pour dompter son âme, il faut qu'il épuise ses forces
physiques. «Je me hâterai, dit-il, de saisir la bêche ou le rabot: je
ne les quitterai pas avant d'y être contraint par le sommeil. Que de
fois je me félicitai d'une vigueur qui me rendait cette diversion
facile. Je plains celui dont la pensée n'est pas moins active, mais à
qui ces occupations et cette lassitude ne sauraient convenir; c'est
celui-là dont la vie est un pénible combat.» Enfin, au moment même où
il vient de se réjouir d'avoir pris le parti de la retraite, il fait
des aveux qui jettent un jour inattendu sur la fragilité du bonheur
qu'il y a trouvé. «Je n'ai pas su me garantir de tous les écarts de la
pensée: la paix dont je jouis est précaire; je l'éprouve quelquefois
avec autant de honte que de découragement. L'ennui revient, il
surmonte tout; il renouvelle de faux besoins, et je me sens inondé
d'amertume. Mais de tels instants sont rares; la fatigue du corps
épuise l'activité trompeuse qui ne me laisserait apercevoir autour de
moi que l'abandon et l'uniformité.»

Pas plus que dans les _Libres méditations_, le portrait de la solitude
n'est flatté dans le roman d'_Isabelle_. Isabelle est un pendant au
livre d'_Obermann_; et on l'a justement appelé un Obermann en jupons.
La donnée du roman est d'une grande simplicité. A la suite
d'événements qu'il est inutile de rapporter, une jeune fille du monde
a résolu de vivre dans une solitude complète. Elle espère y trouver un
soulagement à des regrets très naturels. Sans compter sur le bonheur,
elle cherche du moins à éviter son contraire. Elle croit qu'elle n'est
pas faite pour la vie ordinaire des femmes, qu'elle n'a pas les dons
nécessaires pour vivre dans l'état de mariage, et elle se promet de
n'aimer jamais. Mais l'épreuve de cette existence anormale est pénible
pour elle, et elle est bien loin d'y trouver la paix qu'elle en
attendait. Bien vite désabusée sur les suites de sa bizarre tentative,
elle ne fait rien cependant pour rentrer dans la vie commune. Elle ne
sait pas plus supporter la situation qu'elle s'est faite, que la
rompre. Elle n'accepte ni ne repousse, soit l'amour, soit l'amitié, et
elle meurt n'ayant su remplir ni complètement, ni à temps, les devoirs
qui lui étaient imposés. Sans entrer dans une analyse plus étendue,
citons quelques fragments de ses lettres: «Que je souffre plus ou
moins, ce ne sera pas une différence réelle dans le cours du monde.
Que te dirai-je? Comment me faire entendre? je ne connais pas bien ce
que j'éprouve, et il est possible que j'aie peu de raison de croire ce
dont je reste persuadée... tout m'obsède, tout m'irrite. C'est une
fatigue qui redouble par intervalles; c'est un découragement
universel... tout vient de ma faute, ma perte sera mon ouvrage.
J'appartiens au malheur, l'effroi me pénètre, je gagnerais maintenant
à cesser de vivre... Le rêve dont je suis fatiguée va-t-il finir?...
Dès que nous avons passé la première jeunesse, ce n'est plus qu'un
long désastre: ces regrets forment l'histoire du monde.» Ces fragments
suffisent pour faire connaître la triste Isabelle. Personnage étrange,
dont le caractère n'est pas d'accord avec le sexe, création confuse
qui s'explique moins par le besoin, chez Senancour, de peindre un type
réel, que par le penchant qui porte un auteur à reproduire, à
renouveler, sous des aspects quelquefois peu variés, le premier objet
de son étude et de ses goûts.

On aperçoit maintenant l'unité qui préside à l'existence et à l'œuvre
de Senancour. On peut juger l'une et l'autre.

Que dirai-je de sa vie? Sans doute, des infirmités précoces, des
pertes de famille et d'argent, s'ajoutant au sentiment des malheurs
publics, étaient de nature à assombrir son caractère. Mais n'a-t-il
pas travaillé lui-même à son infortune, en s'isolant volontairement,
en se dérobant au train commun des choses pour lequel il ne se croyait
pas fait, et en se consacrant à un genre de vie exceptionnel et
contraire à la destination de l'homme? De ces premières fautes est née
peut-être, par une juste punition, la série ininterrompue des ennuis
qui ont usé les ressorts de son âme.

Toutefois, s'il est dans une certaine mesure l'artisan de son malheur,
on ne peut l'accuser de s'y complaire. Sa solitude n'est pas oisive;
elle est, au contraire, remplie de labeurs où le travail du corps
alterne avec celui de l'intelligence. Elle n'est pas non plus
orgueilleuse, car loin d'avoir la conscience de facultés supérieures,
Senancour souffre du sentiment de son insuffisance.

Quant aux pages qui ont été le fruit de cette existence solitaire, il
faut blâmer leur auteur de n'avoir pas repoussé nettement la tentation
du suicide et d'être resté dans le doute sur cette question qui exige
une réponse formelle. Mais, reconnaissons-le, jamais il n'atténue
aucun des arguments qu'on lui peut opposer, et il ne cherche pas à
pallier les côtés faibles de ses théories. A côté de son opinion sur
le suicide, il expose consciencieusement celle de son correspondant
inconnu, comme, après avoir décrit les bienfaits de la solitude, il en
révèle tous les maux, avec une exactitude qui enlève au tableau qu'il
en trace le prestige dangereux de ce sujet.

Enfin, une grande leçon est rappelée, avec beaucoup de force dans ces
livres de bonne foi. Chose remarquable: tous les esprits sur lesquels
la maladie du siècle a passé paraissent avoir compris, après bien des
recherches, des aspirations et des fatigues, que le bonheur qu'ils
souhaitaient ne pouvait exister que dans un état de l'âme, réglé par
des habitudes fixes et paisibles. Jean-Jacques Rousseau l'a écrit le
premier: «J'ai remarqué, dans les vicissitudes d'une longue vie, que
les époques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs,
ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m'attire et me touche le
plus. Ces courts moments de délire et de passion, quelques vifs qu'ils
puissent être, ne sont cependant, et par leur vivacité même, que des
points bien clair-semés dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares
et trop rapides pour constituer un état; et le bonheur que mon cœur
regrette n'est point composé d'instants fugitifs, mais un état simple
et permanent, qui n'a rien de vif en lui-même, mais dont la durée
accroît le charme, au point d'y trouver enfin la suprême félicité.»
Après lui, Zimmermann préconisait aussi, comme le grand moyen de
bonheur, l'occupation dans le calme. Mais, mieux encore que ces deux
écrivains, Chateaubriand a dit la même chose par la bouche de René:
«On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir
longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se
hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle craignait d'être
accablée de leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je
puis atteindre, hélas! je cherche seulement un bien inconnu dont
l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des
bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant, je
sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j'avais
encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans
l'habitude.» C'est cette même solution de la paix par l'ordre que
Senancour vient apporter au problème du bonheur. «Il nous faudrait,
fait-il dire à Obermann, il nous faudrait une volupté habituelle et
non des émotions extrêmes et passagères. Il nous faudrait la
tranquille possession qui se suffit à elle-même dans sa paix
domestique, et non cette fièvre de plaisir dont l'ivresse consumante
anéantit dans la satiété nos cœurs ennuyés de ses retours, de ses
dégoûts, de la vanité de son espoir, de la fatigue de ses regrets.»
Rencontre bien significative, de plusieurs intelligences éminentes à
des degrés divers. Mais chez Rousseau, chez Zimmermann et chez
Chateaubriand, cette conclusion n'est proposée qu'avec timidité.
Rousseau et Zimmermann ont fini désespérés, et Chateaubriand nous
montre René mourant dans l'impénitence finale de la mélancolie.
Senancour ne tombe pas dans ces excès. Il fait plus qu'entrevoir la
vérité qu'il a exprimée, il la dégage par une application pratique.
Son Obermann guérit en sortant de l'oisiveté, en rentrant en
communication avec les hommes, en travaillant pour eux, en sacrifiant
ses intérêts à leur bonheur; et, dans ses _Méditations_, on voit
encore Senancour combattre courageusement le démon de la tristesse,
et, quoiqu'il succombe quelquefois sous ses coups, se relever, du
moins, et se fortifier par la lutte.

Malgré le caractère modeste de la vie et des écrits que je viens
d'apprécier, une célébrité tardive n'a pas complètement fait défaut à
Senancour. Un pâle rayon de gloire posthume est venu visiter son
tombeau. Lui, dont les œuvres n'avaient occupé jusque-là que quelques
hommes de loisir et d'esprit délicat, a été, enfin, présenté au vrai
public. Mme Sand lui a consacré une étude enthousiaste qui a eu du
retentissement et qui a donné, en quelque sorte, le mouvement à
l'opinion. Plus tard, Sainte-Beuve a parlé de lui avec étendue, avec
éloge. Un poète anglais, M. Arnold, lui a rendu hommage en de belles
stances. M. Auguste Barbier a pris pour sujet d'une poésie celui qu'il
appelle «_Le noble Obermann_;» et, plus récemment, un autre écrivain,
M. René Biémont, a intitulé «_Le petit-fils d'Obermann_,» un roman
dans lequel il raconte les souffrances d'une âme inquiète.

Quoiqu'il en soit, Senancour avait jeté d'abord trop peu d'éclat pour
avoir, de son vivant, des disciples. Cependant, si l'on n'avait tant
abusé de cette expression, je dirais qu'il eut, à son insu, des frères
obscurs qui, loin de lui et par une sorte d'inconsciente sympathie,
rappelaient ses mœurs et ses sentiments.

L'un de ces hommes était Maine de Biran, dont le nom a grandi depuis,
et, comme celui de Senancour lui-même, a fini par recueillir, dans le
monde philosophique, une certaine illustration. Les affaires publiques
qui ont pris une part considérable de la vie de Maine de Biran, ne
l'ont pas, en effet, occupée toute entière, et même dans les fonctions
de l'État, et sur la scène politique, il eut toujours un regard tourné
en dedans de lui-même.

A la vérité, ces habitudes méditatives ne furent pas chez lui le
résultat d'un choix entièrement libre: elles furent en partie la
réaction forcée de la dissipation qui avait marqué sa jeunesse. Les
récentes publications dont il a été le sujet nous font connaître qu'il
avait, à cette époque, mené une existence très frivole. Sa mauvaise
santé l'avait engagé à changer sa manière d'être, et il avait suivi ce
conseil.

Les événements publics l'avaient aussi détourné de la vie du dehors,
et ramené davantage à la vie intérieure. Pendant la Terreur, il
s'était réfugié dans une terre éloignée de Paris. Cet asile lui
offrait un double avantage: il lui voilait le spectacle des folies
sanguinaires qui désolaient la France, et il lui permettait de se
consacrer à l'étude de lui-même. Il fut heureux de le retrouver en
1797, lorsque le coup d'État du 18 fructidor l'eut éloigné des
assemblées politiques, où son opposition royaliste l'avait fait
remarquer.

Maine de Biran s'occupe donc à se voir vivre, et cette contemplation
ne lui donne pas toujours sujet de se réjouir. Il se plaint de n'avoir
pas la direction de son âme, d'être plutôt passif qu'actif: sa volonté
est chose variable; il est obligé de reconnaître qu'elle est
subordonnée à la partie matérielle de son être, qu'elle dépend
quelquefois du temps ou de sa santé. Il est aussi un certain état
qu'il gémit d'éprouver trop souvent: «En cet état, dit-il, absolument
incapable de penser, dégoûté de tout, voulant agir sans le pouvoir, la
tête lourde, l'esprit nul, je suis modifié de la manière la plus
désagréable. Je me révolte contre mon ineptie, j'essaie pour m'en
sortir de m'appliquer à diverses choses, je passe d'un objet à un
autre; mais tous mes efforts ne font que rendre ma nullité plus
sensible.» Il parle ailleurs de «l'agitation ordinaire de sa vie
intérieure,» de «sa monotone existence;» enfin plus tard, en 1811, il
constate avec regret l'affaiblissement de son imagination et il écrit
ce triste mot: «Ma vie se décolore peu à peu.»

A ces analyses d'impressions fugitives et de nuances délicates, à ces
confessions d'insuffisance morale, ne reconnaît-on pas le lien qui
existe entre Maine de Biran et Senancour? Comme Senancour, il aspirait
à la stabilité de l'âme, à la permanence des sentiments intimes. Comme
lui aussi, il n'a trouvé le calme qu'en donnant plus de place dans ses
pensées à l'élément religieux, en s'élevant davantage vers l'esprit du
christianisme; et, bien qu'il éprouvât encore quelquefois «de la
difficulté à vivre au dedans comme au dehors» il eut la consolation,
avant de mourir, de saisir une foi à laquelle il se tint fortement
attaché.

A côté de Biran, on peut mentionner Gleizès, personnage connu par son
originalité et sa vie solitaire et indépendante, qui a publié, en
1794, les _Mélancolies d'un solitaire_; en 1800, les _Nuits
élyséennes_. Ces écrits sont des méditations sentimentales sur les
clairs de lune, les cimetières, les ruines, présentées dans une prose
poétique et chargée d'images exagérées, souvent tirées de souvenirs
bibliques.

Un autre écrivain, qui s'est signalé par son hostilité contre le
gouvernement impérial et avait même cru devoir s'exiler après le 18
brumaire, pour éviter d'être compris parmi les victimes du coup
d'État, Thiébaut de Berneaud doit aussi trouver sa place ici. Avant
ses nombreux ouvrages sur les sciences et surtout sur l'agriculture,
Thiébaut avait, en 1798, fait paraître _Un voyage à l'Ile des
Peupliers_, hommage ardent à la mémoire et au génie de Rousseau, dans
le goût de celui que lui avaient déjà rendu Mme de Staël et M.
Michaud. On en prendra une juste idée par cet éloge qu'en fait, dans
un style qui porte bien sa date, un catalogue de libraire de son temps
(Lepetit, palais du Tribunat): «Les amis de la nature, de Rousseau,
des lettres et de la vertu, ne liront pas sans émotion ce petit
ouvrage où respire une âme honnête, et où se manifeste le talent de
peindre la campagne et d'exprimer le sentiment.»

Enfin, il convient de rappeler le nom oublié de Cousin de Grainville,
l'auteur du _Dernier homme_ (1803). Dans cet ouvrage qui nous montre
le globe desséché, usé, éteint, tendant à une mort prochaine, et le
génie de la terre fatigué de sa longue existence, mais condamné à
vivre encore jusqu'à ce que, par la mort du dernier homme, la terre
entre enfin dans l'éternel repos, dans ce vaste et sombre tableau, on
a retrouvé «l'expression agrandie de la tristesse d'Obermann.» Cette
œuvre, du reste, quoiqu'elle fût fort estimée par Bernardin de
Saint-Pierre, et qu'elle ait eu plus tard de nombreux admirateurs,
avait été, à son apparition, mal jugée par le public, et dans l'un des
accès d'une maladie violente, occasionnée par son insuccès, Grainville
s'était précipité dans la Somme qui coulait au pied de sa maison et y
avait trouvé la mort.

Tels sont les contemporains de Senancour qui présentent avec lui le
plus de ressemblance, et constituent ainsi son entourage nécessaire.




VII

Les Romanciers

CH. NODIER.--Mme DE FLAHAUT.--Mme DE KRUDENER.


De ces esprits philosophiques aux romanciers proprement dits, la
distance est sensible, bien que quelques-unes des œuvres que nous
avons déjà parcourues soient désignées sous le titre de romans. Mais
les véritables romans eux-mêmes offrent pour nous de l'intérêt et ne
doivent pas échapper à notre examen.

On connaît la vie de Charles Nodier. On sait quelles furent son
éducation intellectuelle, et les vicissitudes de sa jeunesse. Avec le
goût des sciences naturelles, il avait celui des lettres, et il
s'attacha aux littératures anglaise et allemande. Il se nourrit de
Shakespeare, d'Ossian, d'Young, et se prit d'enthousiasme pour
Werther. Nodier a singulièrement exagéré les tribulations auxquelles
l'exposa son attitude vis-à-vis du pouvoir. Cependant enveloppé à
différentes reprises dans de petites échauffourées politiques, et
auteur de la violente satire intitulée _La Napoléone_, il dut, tantôt
se retirer comme interné à Besançon, tantôt, peut-être par une
précaution inutile, s'enfuir et errer dans le Jura français et en
Suisse. Au commencement de 1806, il séjourna à Dôle, et y ouvrit un
cours de littérature. Ce fut là qu'il connut Benjamin Constant, qui
avait dans cette ville une partie de sa famille. «Leurs esprits
souples et brillants, dit Sainte-Beuve, leurs sensibilités promptes et
à demi-brisées devaient du premier coup s'enlacer et se convenir.» Que
de sujets communs d'entretien entre eux! Que de goûts semblables! Ils
se virent beaucoup et il est permis de penser que ce ne fut pas sans
une influence réciproque de l'un sur l'autre. Ils devaient se
rencontrer encore plus tard pour se séparer de nouveau. Longtemps
après, Nodier acheva, loin de la politique, une existence désormais
exempte de secousses, et entourée d'une croissante célébrité. Dans la
première partie de cette carrière inégale, il avait mis au jour de
nombreux écrits, dont plusieurs doivent fixer pour quelques instants
notre attention.

Les _Pensées de Shakespeare_ (1801), comme les _Essais d'un jeune
Barde_ (1804), sont tirées de la mémoire et non de l'imagination de
l'auteur. L'épigraphe de ce dernier ouvrage est empruntée à Ossian; le
livre contient un chant funèbre sur le tombeau d'un chef scandinave,
une traduction d'un chant de Ramond intitulé: _Le Suicide et les
Pèlerins_, et une sorte de romance de Gœthe, _La Violette_, précédée
d'une pensée de Senancour. Ce n'est qu'après ces différentes
réminiscences que se lit un morceau sur _la solitude_ composé par
Nodier. Encore, cette pièce ne se distingue-t-elle pas par une haute
originalité.

Le genre des _Tristes_ (1806) ne diffère pas de celui des _Essais_.
C'est aussi un recueil de pièces en prose ou en vers, le plus souvent
imitées de l'allemand ou de l'anglais, et qui sentent «le lecteur
familier d'Ossian et d'Young, le mélancolique glaneur dans les champs
de la tombe. Toujours mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes
égarées, même affreuse catastrophe.» La principale part d'invention
dans cet écrit consiste à supposer que son auteur inconnu s'est tué
d'un coup de lime au cœur. En somme, ces différents opuscules
n'étaient en quelque sorte pour Nodier que des réserves dans
lesquelles il semblait déposer des matériaux pour l'avenir. Sut-il
s'affranchir de ces souvenirs quand il prit la plume pour son propre
compte? Réussit-il à être tout à fait lui-même? On en va juger en
examinant _Les Proscrits_ (1802) et _Le Peintre de Saltzbourg_ (1803).

Le cadre du roman de «_Stella ou les Proscrits_» a coûté peu de frais
à l'imagination de l'auteur. Un jeune homme fuit sa patrie, pour
échapper à la proscription de la Terreur. Dans les montagnes où il
cherche un asile, il rencontre une jeune personne, victime comme lui,
des fureurs révolutionnaires, et qui se cache dans une chaumière, sous
la garde d'une vieille servante. Comme on peut le prévoir, il aime
cette jeune personne qui répond à son amour, et qui, trop tard, lui
révèle qu'elle n'était pas libre, et meurt d'amour et de remords.
Mais, si la fable est peu compliquée, les sentiments sont des plus
violents, et le désespoir éclate en manifestations outrées: «J'ai
beaucoup vécu, nous dit le proscrit, beaucoup souffert, beaucoup aimé,
et j'ai fait un livre avec mon cœur... C'est pour vous que j'écris,
êtres impétueux et sensibles, dont l'âme s'est nourrie des leçons de
l'infortune.»

Dans cet appareil déclamatoire, qui nous laisse assez froids, il est
bien facile de constater l'imitation. Werther est le véritable
inspirateur du _Proscrit_. L'auteur ne se défend pas de l'avoir pris
pour modèle, et, dans le cours du roman, il en parle en plusieurs
endroits. Introduit dans la demeure d'un ami, le proscrit y trouve
d'abord la Bible, Klopstock, Shakespeare, Richardson, Rousseau; mais
écoutons la suite: «Lovely me pressa doucement la main, me fixa d'un
air mystérieux, tira de son rayon une boite d'ébène, l'ouvrit avec
précaution et en ôta un volume enveloppé dans un crêpe.--Encore un
ami, dit-il, en me le présentant: c'était Werther. Je l'avouerai,
j'avais vingt ans et je voyais Werther pour la première fois! Lovely
remua la tête et soupira.--Je lirai ton Werther, m'écriai-je!--Vois,
dit-il, comme ces pages sont usées. Quand je vins parcourir ces
montagnes, cet ami m'était resté; je le portais sur mon cœur, je le
mouillais de mes larmes; j'attachais tour à tour sur lui mes yeux et
mes lèvres brûlantes, je le lisais tout haut et il peuplait ma
solitude.» Ainsi sur trois ou quatre personnages que contient le roman
en voici déjà deux qui adorent ou vont adorer Werther; Stella
appartient au même culte. Bien plus, c'est le livre de Werther qui
devient le trait d'union entre Stella et le proscrit. La première fois
que celui-ci rencontre la jeune femme, elle était assise dans la
campagne et lisait; en le voyant, elle avait laissé tomber son livre;
mais la conversation engagée étant devenue embarrassante, elle l'avait
repris et le volume intelligent s'était ouvert justement à l'endroit
où Werther voit Charlotte pour la première fois. Le proscrit qui
n'était pas en retard, lui présente aussitôt l'exemplaire dont il
était toujours muni depuis la scène précédente. «Encore Werther,
dit-il.--L'ami des malheureux, réplique Stella»; et grâce à cette
communauté de lecture, l'intimité fait entre eux de rapides progrès.
En un mot, ce roman n'est qu'une glorification de Werther; on n'y
parle, on n'y sent que d'après Werther, et les malheurs particuliers
des héros du livre de Nodier ne sont guère qu'un prétexte pour écrire
un pastiche littéraire.

Les mêmes observations peuvent s'appliquer au _Peintre de Saltzbourg_.
Ici encore, l'imitation de Werther est flagrante. Le héros, qui est
Allemand, parle de sa résolution de consacrer «à son cher Werther une
fosse d'herbe ondoyante comme il l'a souvent désirée.» Il y a plus,
dans une préface de 1840, Nodier a reconnu que le type de Charles
Munster était emprunté à «cette merveilleuse Allemagne, la dernière
patrie des poésies et des croyances de l'Occident,» dont l'influence
littéraire commençait à se faire sentir en 1803 «malgré un
gouvernement peu sentimental et disposé à traiter de ridicule le
langage de la rêverie et des passions, cette expression mélancolique
d'une âme tendre qui cherche sa pareille en pleurant et qui pleure
encore après l'avoir trouvée parce que toutes les joies du cœur ont
des larmes, et cet élan de sensibilité qui est tentée de tout et que
rien ne satisfait.» Il est vrai que Nodier affirme aussi qu'il
s'identifiait alors avec son modèle, et qu'«il y avait tant de vérité
au fond de cette fiction, dans ses rapports avec son organisation
particulière, qu'elle lui faisait prévoir jusqu'à des malheurs qu'il
se préparait, mais qu'il n'avait pas encore subis.» Cependant, en
écrivant ce livre, il paraît avoir obéi surtout au besoin de
reproduire un genre littéraire allemand. Mais il faut noter que, dans
cette circonstance, il voyait un peu l'Allemagne à travers une
contrefaçon française, puisque son roman fut plus particulièrement
inspiré, nous dit-il, par la lecture du chant de Schwarzbourg de
Ramond, qu'il a même traduit presque littéralement en vers.

Pour justifier les remarques qui précèdent, il suffit de résumer
quelques traits de ce _Journal d'un cœur souffrant_, sous-titre qui
rappelle encore «les souffrances du jeune Werther.» Rien à dire des
rôles secondaires, si ce n'est qu'un des comparses a recours au
suicide pour échapper à ses chagrins; le principal personnage seul
mérite une courte analyse. Charles Munster est une victime des
discordes politiques; il est exilé; de plus, il souffre d'un amour
malheureux. Il se dépeint ainsi lui-même: «A vingt-trois ans, je suis
cruellement désabusé de toutes les choses de la terre, et je suis
entré dans un grand dédain du monde et de moi-même, car j'ai vu qu'il
n'y avait qu'affliction dans la nature et que le cœur de l'homme
n'était qu'amertume.» Son chagrin, d'ailleurs, est le plus souvent
calme; il ne s'arrête pas à la tentation du suicide, et, s'il forme
quelque vœu d'amour désespéré, il l'oublie vite. Il vit le plus
souvent seul avec la nature. Renouvelant l'expression de René sur le
retour de la saison des tempêtes, il se promet plus «de ravissement»
de l'hiver que des beaux jours, et il se plaît à en tracer le
tableau. Cependant, à la fin, le malheur use ses forces, et
l'épilogue, ajouté à son journal par une main amie, nous le montre se
rendant à une abbaye où il veut finir ses jours «ayant les cheveux
épars, la barbe longue, le teint hâve, les yeux égarés, et, malgré la
rigueur de la saison, ne portant pour vêtement qu'une espèce de
tunique grossière, fermée sur la poitrine avec une ceinture de laine»
en un mot, portant les traces «d'une profonde aliénation d'esprit.»
Enfin, l'auteur nous apprend qu'à la suite d'un débordement du Danube,
on a retrouvé son corps inanimé aux pieds des murs du couvent, dans
lequel il allait chercher un dernier asile.

Je ne jugerai pas le _Peintre de Saltzbourg_. Charles Nodier l'a fait
mieux que personne ne le saurait faire. Aux gens d'esprit, c'est peine
perdue de conter leurs défauts. Ils les savent de reste, et sont les
premiers, sinon à s'en corriger, du moins à s'en accuser. Il est donc
convenu, de bonne grâce, que son roman péchait «en réunissant au
suprême degré les deux grands défauts de l'école germanique, la
naïveté maniérée et l'enthousiasme de la tête.» Et n'a-t-il pas fait
mieux? Ne s'est-il pas amusé à nous donner de sa propre main la
parodie des Werther et des d'Olban? Dans un récit, d'ailleurs beaucoup
trop libre, intitulé: _Le dernier chapitre de mon Roman_, et qui est
de la même année que le _Peintre de Saltzbourg_, il nous introduit
dans une réunion de ce temps, un bal à la Société Olympique, et après
avoir passé en revue quelques personnages remarquables, il en décrit
un autre qui, «le chapeau rabattu, les bras croisés et l'air pensif,
s'égare tristement de groupe en groupe sans adresser la parole à qui
que ce soit.» Ce jeune homme porte un pantalon jaune et un habit bleu
de ciel, pour avoir une conformité de plus avec Werther dont il a fait
son héros. Le roman de Gœthe étant tombé dans ses mains alors qu'il
avait vingt ans, il conçut le projet d'en faire le guide de sa
conduite. «Dès ce moment, il s'occupa exclusivement de toutes les
études qui pouvaient le rapprocher de son modèle. A une Charlotte
près, l'imitation était déjà frappante de vérité; mais il était bien
décidé à compléter la ressemblance, et son imagination spleenetique se
familiarisait tous les jours de plus en plus avec le fatal dénoûment.
Enfin, il ne s'agissait plus que de découvrir son héroïne et de fixer
la durée de l'attaque. Il compulsa toutes les éditions de Werther pour
se déterminer sur ce point essentiel.» Mais ce plan si bien conçu n'a
pu s'exécuter. Le pauvre jeune homme n'a pas réussi à être malheureux
en amour. Il lui a donc fallu renoncer à devenir tout à fait un
Werther. Tel est le badinage où se joue Nodier, et qui prouve la
justesse de ce qu'on a dit de lui: «Il y a de l'Arioste dans ce
Werther.» Sachons-lui gré, d'ailleurs, de n'avoir pas poussé
l'imitation de Gœthe et de Ramond jusqu'à célébrer avec eux le
suicide. Contre cette coupable folie, il cherche une arme dans la
religion; et, dans un autre écrit de cette même année 1803, les
_Méditations du cloître_, signalant les ravages qu'ont faits parmi ses
contemporains «la hache des bourreaux et le pistolet de Werther,» il
s'adresse au pouvoir, et, dans un mouvement, cette fois parti du
cœur, il jette, à peu près comme l'avait fait Senancour, ce cri des
temps troublés: «Cette génération se lève et vous demande des
cloîtres!»

Concluons: si Nodier appartient à l'école de la mélancolie, il n'y
appartient que sous certaines réserves. Néanmoins, il conserva
toujours quelque réminiscence de ses débuts. A l'époque même où,
dégagé des liens dans lesquels il s'était plu à s'envelopper, il
exprime des idées et des sentiments plus originaux, lorsque, sous la
Restauration et depuis, il donne au public des romans, des nouvelles
tirés de son propre fonds, on y retrouve la trace de ses anciennes
habitudes. Dans le roman de _Clémentine_, il déclare être en sympathie
de sentiments avec un certain Maxime Odin, dont il retrace l'ardeur
inquiète. Il n'est presque aucun de ses ouvrages qui ne se termine par
un dénouement violent; la mort inopinée est le «_Deus ex machinâ_» de
tous ces récits, et la liste de ses héroïnes n'est guère qu'un long
martyrologe. Il est certain que, dans l'imagination de l'aimable
conteur, il était toujours resté un petit coin pour le lugubre et le
ténébreux.

Si la mesure et le naturel manquent souvent à Nodier, ces qualités se
retrouvent chez deux femmes qui, comme lui, et à la même époque, se
sont fait connaître par des romans.

L'une est l'auteur d'_Adèle de Sénanges_ (1793) et je n'en veux dire
qu'un mot. Dans ce récit composé en Angleterre, au milieu des plus
cruels chagrins de famille, des douleurs de l'émigration et des
étreintes de la gêne, Mme de Flahaut met en scène un anglais, le jeune
lord Sydenham, qui se déclare atteint «d'une mélancolie qui le
poursuit et lui rend importuns les plaisirs de la société.» Ce
caractère est un mélange de l'anglais de _Caliste_ qui l'avait
précédé, et d'_Oswald_ qui l'a suivi. Mais il est à peine indiqué. En
traitant un sujet à peu près semblable, Mme de Krudener y apporta plus
de développement. C'est d'elle que j'ai maintenant à parler.

Mme de Krudener était née à Riga. Élevée dans ce pays un peu sauvage,
elle en avait beaucoup aimé la nature sévère et triste. Elle vint à
Paris au mois de juin 1789. Elle avait alors vingt-trois ans. Elle
était à la fois amie du luxe et de la simplicité, et au milieu de sa
vie élégante, elle trouvait le temps d'aller visiter Bernardin de
Saint-Pierre, dans son humble retraite du faubourg Saint-Marceau. Plus
tard, elle fit un séjour à Lauzanne, et bientôt se lia avec la
société qui entourait Mme de Staël. Mais les événenements du dehors
devaient venir la poursuivre dans cet asile bienveillant. Comme tant
d'autres étrangers illustres, elle ressentit les effets de nos
malheurs. L'invasion française de 1798 la força à s'éloigner de la
Suisse. Elle y revint cependant quand le torrent eut passé; elle
revint aussi en France, et ce fut à Paris qu'elle publia, au mois de
décembre 1803, avec un brillant succès, le roman de _Valérie_. Plus
tard, et de retour dans sa patrie, cette femme qui avait connu tous
les orages de la passion, étonna le monde par une conversion
éclatante, et après des incidents divers qui lui donnèrent, dans
quelques grands faits de l'histoire de l'Europe, un rôle important,
elle succomba, en 1824, à l'excès de rigueurs ascétiques qui avaient
miné sa santé. Mais au moment où elle écrivait _Valérie_, Mme de
Krudener était loin de ces hauteurs mystiques, et les divers incidents
de sa vie pouvaient expliquer une disposition mélancolique.

Cette disposition se personnifie dans ce roman moins en Valérie
elle-même, qu'en celui qui l'aime, Gustave de Linar. Ce jeune homme a
toujours eu le goût de la vie solitaire. Un fragment du journal que
tenait sa mère nous le dépeint ainsi: «Il se promène souvent seul,
beaucoup avec Ossian, qu'il sait presque par cœur. Un singulier
mélange d'exaltation guerrière et d'une indolence abandonnée aux
longues rêveries, le fait passer tour à tour d'une vivacité extrême à
une extrême tristesse qui lui fait répandre des larmes.» Plus tard,
lui-même écrit: «Le comte trouve que je ressemble beaucoup à mon père,
que j'ai dans mon regard la même mélancolie; il me reproche d'être,
comme lui, presque sauvage, et de craindre trop le monde.» En effet,
son imagination le reporte vers les montagnes où s'est écoulée son
adolescence. «Ernest, écrit-il, de Luben, à son fidèle ami, plus que
jamais elle est dans mon cœur, cette secrète agitation qui tantôt
portait mes pas vers les sommets escarpés des Roullen, tantôt sur nos
grèves désertes. Ah! tu le sais, je n'y étais pas seul: la solitude
des mers, leur vaste silence ou leur orageuse activité, le vol
incertain de l'alcyon, le cri mélancolique de l'oiseau qui aime nos
régions glacées, la triste et douce clarté de nos aurores boréales,
tout nourrissait les vagues et ravissantes inquiétudes de ma jeunesse.
Que de fois dévoré par la fièvre de mon cœur, j'eusse voulu, comme
l'aigle des montagnes, me baigner dans un nuage et renouveler ma vie!
Que de fois, j'eusse voulu me plonger dans l'abîme de ces mers
dévorantes, et tirer de tous les éléments, de toutes les secousses une
nouvelle énergie, quand je sentais des feux qui me consumaient!» Et il
ajoute: «Ernest, j'ai quitté tous ces témoins de mon inquiète
existence, mais partout j'en retrouve d'autres; j'ai changé de ciel,
mais j'ai emporté avec moi mes fantastiques songes et mes vœux
immodérés.»

Une nature si ardente et si tendre devait être pour l'amour une proie
facile: Gustave subit le charme de Valérie, et la violence de l'amour
combattu altère gravement sa santé. La maladie du corps cède enfin,
mais le mal moral n'est pas guéri. Il se plaint d'être inutile et
incompris, de porter avec lui un principe qui le dévore. Il entrevoit
sa mort prochaine; elle lui sourit comme le terme de son malheur. Mais
ce dénouement, il ne cherche pas à le précipiter. Son affection
filiale, ses sentiments religieux le lui défendent. Il supportera donc
la vie, mais il ne peut plus soutenir la vue de Valérie: la prudence,
l'honneur lui ordonnent de la fuir. Il cherche et trouve un instant de
repos à la Grande-Chartreuse de B... d'où il repart pour les Apennins.
Il y écrit ces lignes: «Ne me plains pas, Ernest, la douleur sans
remords porte en soi une mélancolie qui a pour elle des larmes qui ne
sont pas sans volupté. Chaque moment ne tombe pas tristement sur mon
cœur; souvent il y a des repos, des intervalles où une espèce
d'attendrissement, une vague rêverie qui n'est pas sans charme vient
me bercer.» Mais pour avoir son charme et sa volupté, la tristesse
n'en brise pas moins le cœur, et Gustave rend enfin le dernier
soupir, soutenu par la religion et par l'amitié.

Ce ne fut un mystère pour personne dans le monde où vivait Mme de
Krudener, que les personnages du roman de _Valérie_ étaient empruntés,
pour la plus grande partie, à la réalité. Comme Valérie est Mme de
Krudener elle-même, Gustave de Linar est un certain Alexandre de
Stakief qui éprouva pour elle une grande passion. Il se peut que
plusieurs des impressions que l'auteur prête à ce jeune homme, quand
il parle de ses vieux souvenirs et de son goût pour la nature, soient
des réminiscences des impressions que Mme de Krudener avait gardées de
sa propre enfance, et qu'elle se soit plus d'une fois exprimée par la
bouche de Gustave aussi bien que par celle de Valérie; mais on ne peut
douter que son mélancolique Scandinave, comme on l'a appelé, n'ait
vraiment existé avec la physionomie que lui donne le roman; et c'est à
cela que le héros de _Valérie_ doit ce cachet de personnalité qui le
distingue de ses devanciers et de ses successeurs. Mais en prenant
pour sujet de son œuvre ce type nouveau de la maladie du siècle, Mme
de Krudener n'a pas suivi les inspirations du hasard; elle a obéi à
ses préférences intimes, et l'on peut en conclure qu'elle appartenait
au même ordre d'esprits que celui dont elle a tracé un si vivant
tableau. Reconnaissons d'ailleurs à son roman, comme à celui de Mme de
Flahaut, ce mérite que leur morale est irréprochable, qu'ils ont su
concilier la mélancolie et la vertu, et que dans la lutte entre le
devoir et la passion, c'est au devoir qu'ils ont donné l'avantage.
Cette exception, rare dans la littérature que nous étudions, méritait
d'être signalée. On ne la retrouve pas dans l'écrit célèbre que je
vais examiner.

L'étude des romanciers m'amène, en effet, à parler de Benjamin
Constant. Déjà, j'ai prononcé son nom à propos des amis de Mme de
Staël; mais par la nature et par la date de celui de ses ouvrages que
je veux surtout examiner, c'est ici seulement que je devais m'en
occuper avec quelque étendue.




VIII

Benjamin Constant


Benjamin Constant est né à Lausanne. Élevé d'abord par un père dont la
froideur apparente comprimait la tendresse, il suit les universités
d'Angleterre et d'Allemagne. De bonne heure il se trouve introduit
dans l'intimité d'une femme distinguée, mais alors morose, isolée,
dont il a été question plus haut, Mme de Charrière; avec elle il
aborde dans de longues conversations et sous toutes ses faces le
problème de notre destinée. Sa jeunesse, d'ailleurs, n'est pas exempte
de folies. Instruit par une expérience précoce des tristesses de la
vie comme de ses charmes, il en est déjà rassasié, et l'abus de
l'analyse le conduit à railler tous ses sentiments, et sa raillerie
elle-même.

Un jour en 1787, il s'échappe de la maison paternelle pour courir en
Angleterre. De Douvres, il écrit à Mme de Charrière: «Je me
représentai, moi, pauvre diable, ayant manqué tous mes projets, plus
ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie. Je
me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses espérances, n'ayant
pour consolation dans sa vieillesse qu'un homme aux yeux duquel, à
vingt ans, tout était décoloré, sans activité, sans énergie, sans
désirs, ayant le morne silence de la passion contrariée, sans se
livrer aux élans de l'espérance qui nous ranime et nous donne de
nouvelles forces. J'étais abattu, je souffrais, je pleurais. Si
j'avais eu là mon consolant opium, c'eût été le bon moment pour
achever, en l'honneur de l'ennui, le sacrifice manqué par l'amour.»
Mais ces paroles amères qui se terminent par une allusion à une
récente aventure de jeunesse, sont bientôt corrigées par une sorte de
démenti orgueilleux que Benjamin Constant donne à l'aveu de sa
faiblesse: «Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation: moi je
m'y amuse comme si c'était celle d'un autre.»

L'année suivante on le retrouve chambellan d'un prince allemand et se
faisant plus d'un ennemi par la liberté de son humeur. Puis il se
marie. Quel est l'état de son âme en ces années? «Je sens plus que
jamais le néant de tout... Je suis quelquefois mélancolique à devenir
fol, d'autres fois mieux, jamais gai ni même sans tristesse pendant
une heure... Je suis parvenu à un point de désabusement tel, que je ne
saurais que désirer si tout dépendait de moi, et que je suis convaincu
que je ne serais dans aucune situation, plus heureux que je le suis
(1790 et 1791).» A propos d'orangers que Mme de Charrière voulait
planter, il lui dit: «Je ne veux rien voir fleurir près de moi; je
veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant et fané.» Et
ailleurs: «J'ai écrit il y a longtemps au malheureux Knecht: je
passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et l'ennui. (17
septembre 1791).» Mais ces sentiments étaient-ils bien sincères? non,
et il l'avoue ailleurs: «Je suis las, s'écrie-t-il, le 17 mai 1792, je
suis las d'être égoïste, de persifler mes propres sentiments, de me
persuader à moi-même que je n'ai plus ni l'amour du bien, ni la haine
du mal. Puisqu'avec toute cette affectation d'expérience, de
profondeur, de machiavélisme, d'apathie, je ne suis pas plus heureux,
au diable la gloire de la satiété! Je rouvre mon âme à toutes les
impressions; je veux redevenir confiant, crédule, enthousiaste, et
faire succéder à ma vieillesse prématurée, qui n'a fait que tout
décolorer à mes yeux, une nouvelle jeunesse qui embellisse tout et me
rende le bonheur.» Cependant, il revient vite aux habitudes
contraires, à la seconde nature qu'il s'est donnée. Le 17 décembre
1792, il se dépeint encore «blasé de tout, ennuyé de tout, amer,
égoïste, avec une sorte de sensibilité qui ne sert qu'à le tourmenter;
mobile au point d'en passer pour fol, et sujet à des accès de
mélancolie qui interrompent tous ses plans.» Et Chênedollé qui le
rencontrait à Coppet, en 1797, disait de lui: «Il n'y a plus là ni
cœur, ni enthousiasme.» Le reste de cette vie agitée appartient à
l'histoire. Je rappellerai seulement qu'exilé en 1803, il se réfugia
en Allemagne, où il fréquenta les écrivains en vogue. Ce fut pendant
la durée de l'Empire et pendant les loisirs qu'elle lui fit, qu'il
conçut et qu'il composa le roman d'_Adolphe_, publié seulement en
1816.

Adolphe est un jeune Allemand. Il vient d'achever à l'Université de
Gœttingue de brillantes études menées de front avec une vie mal
dirigée. Dès cette époque, il porte en lui un germe de tristesse et
d'ennui qu'il attribue à la société de son père, homme généreux, mais
rigide auprès duquel il n'éprouvait que de la contrainte, et surtout à
de longs entretiens avec une femme âgée et mécontente de la vie,
vivant retirée dans son château «n'ayant que son esprit pour ressource
et analysant tout avec son esprit.»--«Pendant près d'un an, dit
Adolphe, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la
vie sous toutes ses faces et la mort toujours pour terme de tout, et
après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la
frapper à mes yeux. Cet événement m'avait rempli d'un sentiment
d'incertitude sur la destinée et d'une rêverie vague qui ne
m'abandonnaient pas. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine
d'aucun effort.» C'est dans cette disposition qu'il consume au fond
d'une petite ville une existence sans utilité et sans attrait. Son
esprit ironique lui attire des inimitiés dans un monde où la
convention et l'usage décident de tout. Mais en même temps il y
rencontre une Polonaise «célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne fût
plus de la première jeunesse.» Par un sentiment de vanité, joint à un
vague désir de bonheur, il désire lui plaire, et même, entraîné par
son imagination, il croit l'aimer. Étrange contradiction, à peine se
voit-il aimé lui-même qu'il pressent le terme de ce qu'il a pris pour
de l'amour. Dans la liaison qu'il a contractée, il ne tarde pas à voir
moins le bonheur qu'il a souhaité, que la dépendance à laquelle il
s'est soumis. L'assiduité qu'Ellénore demande lui devient une gêne.
Pourtant il ne s'éloigne pas d'elle, et quand son père le rappelle
auprès de lui, sur les instances d'Ellénore, il sollicite un délai de
quelques mois. Mais à peine a-t-il obtenu ce sursis qu'il le regrette,
et n'y voit plus que la prolongation de son esclavage. Alors éclate
entre eux un échange de dures récriminations et une scène violente
qu'il déplore aussitôt qu'il l'a provoquée. Cependant le terme fixé
par son père est arrivé. Il part. Se réjouit-il de sa liberté
reconquise? Nullement. Il n'a jamais mieux senti le prix d'une
intimité qui est devenue nécessaire à son existence, et bientôt il
renoue dans un autre lieu les liens qu'il avait tant souhaité de
rompre. _Cælum non animum mutat._ Faut-il suivre pas à pas l'histoire
de cette triste union? Alternatives incessantes de disputes et de
réconciliations; fatigue, chez l'un, d'un joug qu'il n'a pas la force
de secouer; chez l'autre, amertume d'un amour qu'elle sait n'être pas
partagé; opposition toujours renaissante de deux caractères
incompatibles fatalement réunis, de deux existences inconciliables qui
ne se peuvent séparer: tel est le thème sur lequel se déroulent les
variations du livre.

Le dénouement fatal arrive enfin; Adolphe écrit à son père qu'il
consent à se séparer d'Ellénore. Cet engagement pris, il en redoute
déjà l'accomplissement. Mais la lettre même qui le contient est remise
à Ellénore. Celle-ci ne peut survivre à ce coup, et ne tarde pas
expirer.

Adolphe retrouve alors toute l'étendue de sa solitude; étranger à
toute la terre, il regrette le temps où sa vie avait un intérêt et se
réfléchissait dans une autre. Une sorte de conclusion de l'ouvrage
nous apprend qu'il ne fît plus que végéter, qu'il ne sût faire aucun
usage de la liberté qu'il avait si souvent invoquée, prouvant ainsi
qu'on peut bien «changer de situation, mais qu'on transporte dans
chacune le tourment dont on espérait se délivrer; et que, comme on ne
se corrige pas en se déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté
des remords aux regrets, et des fautes aux souffrances.»

Quelle est la portée de ce récit? Je ne m'arrêterai pas à l'assertion
de l'auteur qui déclare n'avoir eu d'autre prétention que de
convaincre «deux ou trois amis réunis à la campagne de la possibilité
de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les personnages se
réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours la même.»
Fausse modestie, coquetterie d'écrivain qu'il est facile de démasquer.
Adolphe n'est pas une œuvre de fantaisie, mais une composition
répondant à un sentiment profond. Quand au sujet même de ce roman, il
importe de le préciser. Or Benjamin Constant ne nous cache pas qu'il a
voulu montrer «le mal que font éprouver même aux cœurs arides les
souffrances qu'ils causent, et cette illusion qui les porte à se
croire plus légers ou plus corrompus qu'ils ne le sont.» Le caractère
que l'auteur a voulu peindre est donc l'aridité du cœur.

Qu'on ne s'y trompe pas en effet, l'éloignement d'Adolphe pour
Ellénore n'est pas un accident vulgaire, un simple prétexte pour
mettre en œuvre le combat qui s'agite chez Adolphe entre l'égoïsme et
le dévouement; c'est le trait distinctif, c'est le fond même d'une
personnalité. Les querelles quotidiennes qui rendent intolérables les
rapports d'Adolphe et d'Ellénore n'ont rien de commun avec les
dissensions qui punissent souvent les unions irrégulières si
exploitées de nos jours par le roman et le théâtre et qu'on est
convenu de qualifier du nom de chaîne. Ce qui rend souvent ces sortes
d'associations si pesantes pour l'une des deux parties, et quelquefois
pour toutes les deux, c'est le besoin de recouvrer son indépendance
pour l'aliéner de nouveau, c'est l'inconstance plus que la satiété.
Mais reprendre son cœur à peine donné, sans arrière-pensée de le
donner ailleurs, voir l'amour s'éteindre en soi avant d'avoir épuisé
sa flamme, et s'efforcer en vain de le ranimer, c'est un destin bien
différent et un sujet nouveau dans la littérature.

Pendant longtemps l'amour, ses émotions, ses joies, sa puissance,
n'avaient-ils pas défrayé la prose et la poésie? Ne le montrait-on pas
toujours supérieur aux obstacles qui se dressaient contre lui? Aussi
il semblait qu'il ne pût être utilement combattu que par lui-même, et
que l'amour de Dieu pût seul vaincre l'amour humain. L'école des
mélancoliques avait bien commencé à affaiblir le prestige de l'amour
par son dédain plus ou moins affecté pour les émotions communes.
Toutefois l'altération maladive de nos facultés aimantes n'avait pas
été directement étudiée avant l'apparition d'Adolphe. Ce livre est par
excellence le roman de l'impuissance du cœur.

Cet état chez Adolphe avait plusieurs causes: sa jeunesse avait
d'abord été austère, puis très dissipée et la réalité trop tôt connue
avait tué en lui l'idéal. Il avait, de plus, reçu après les
enseignements de l'esprit allemand les leçons d'une femme sceptique,
et cette fleur d'illusion, qui est peut-être indispensable dans
l'amour, n'avait pas résisté au souffle d'une impitoyable analyse.
Ainsi se trouve expliquée l'infirmité morale d'Adolphe. Il ne reste
qu'à rechercher si ce personnage est un être fictif ou s'il a été
copié d'après nature.

On a sur ce point un témoignage décisif. Une lettre écrite au moment
de l'apparition du roman, le 14 octobre 1816, par M. de Sismondi à la
comtesse d'Albany, nous donne la clef des pseudonymes du livre. Après
avoir parlé du plaisir qu'il prenait à le lire, il ajoutait: «Je crois
bien que j'en ressens plus encore, parce que je reconnais l'auteur à
chaque page, et que jamais confession n'offrit à mes yeux un portrait
plus ressemblant. Il fait comprendre tous ses défauts, mais il ne les
excuse pas, et il ne semble point avoir la pensée de les faire aimer.
Il est très possible qu'autrefois il ait été plus réellement amoureux
qu'il ne se peint dans son livre: mais quand je l'ai connu, il était
tel qu'Adolphe, et, avec tout aussi peu d'amour, non moins orageux,
non moins amer, non moins occupé de flatter ensuite et de tromper de
nouveau, par un sentiment de bonté, celle qu'il avait déchirée. Il a
évidemment voulu éloigner le portrait d'Ellénore de toute
ressemblance. Il a tout changé pour elle, patrie, condition, figure,
esprit. Ni les circonstances de la vie, ni celles de la passion n'ont
aucune identité; il en résulte qu'à quelques égards, elle se montre
dans le cours du roman tout autre qu'il ne l'a annoncée. Cette
apparente intimité, cette domination passionnée, pendant laquelle ils
se déchiraient par tout ce que la colère et la haine peuvent dicter de
plus injurieux, est leur histoire à l'un et à l'autre. Cette
ressemblance seule est trop frappante pour ne pas rendre inutiles tous
les autres déguisements.»

De ces révélations curieuses, que Sismondi poursuit et applique aux
personnages secondaires du roman, on me permettra de ne retenir que ce
qui concerne Adolphe, et de laisser de côté ce qui regarde Ellénore,
bien que le masque de ce personnage ait été souvent levé par d'autres
mains. Qu'importe ici le nom de cette femme? La supposition de
Sismondi à son égard est-elle, d'ailleurs, certaine? Il est obligé de
convenir que tout a été changé dans les circonstances qui entouraient
le modèle. Qui empêche de supposer que ce modèle ait été emprunté à
quelque autre souvenir de la vie de Benjamin Constant? Quand on
questionnait celui-ci sur les originaux d'_Adolphe_, il répondait
qu'il s'agissait d'une femme, qu'il nommait, que Chateaubriand a
appelée la dernière des Ninon, qui avait été liée, sous le Consulat,
à un homme du monde et à laquelle Benjamin Constant avait été lui-même
attaché. Il paraît qu'en effet la situation était bien la même que
celle attribuée à Ellénore. Gardons-nous donc de désignations
indiscrètes et téméraires. Mais le même scrupule ne saurait nous
arrêter dans l'indication du héros du livre; héros que Sismondi avait
assez approché pour le reconnaître avec sûreté: quoique le cadre
adopté par l'auteur soit de tout point imaginaire, Adolphe est son
portrait. Benjamin Constant a souffert du mal qu'il a décrit. Il n'a
pu aimer, et il a joué la comédie de la passion. Il l'a jouée
peut-être par commisération pour la femme qui l'aimait, car comme
l'indique Sismondi et comme le dit aussi Mme de Staël qui, dans
_Delphine_, a représenté Benjamin Constant sous les traits d'Henri de
Lebensei, «il était plus accessible que personne à la pitié;» mais
cette pitié était stérile: elle s'usait en vaines émotions, et en
vœux superflus. Nous pouvons ajouter qu'il resta toujours ce que nous
l'avons vu jusqu'ici, plein de contrastes et de versatilité; que son
âme flétrie ne refleurit jamais; qu'il porta l'amer souvenir «de cette
vie si dévastée, si orageuse qu'il avait lui-même menée contre tous
les écueils avec une sorte de rage;» que, sous l'influence de Mme de
Krudener, «il voulut croire et essaya de prier;» qu'il se soumit même,
selon le précepte d

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