Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3
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Title: Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3
Author: Frédéric Bastiat
Editor: Prosper Paillottet
Release date: July 26, 2013 [eBook #43315]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE FRÉDÉRIC BASTIAT, TOME 3 ***
OEUVRES COMPLÈTES
DE
FRÉDÉRIC BASTIAT
LA MÊME ÉDITION
EST PUBLIÉE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8º
Prix des 6 volume: 30 fr.
CORBEIL, typ. et stér. de CRÉTÉ.
OEUVRES COMPLÈTES
DE
FRÉDÉRIC BASTIAT
MISES EN ORDRE
REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR
Deuxième Édition.
TOME TROISIÈME
COBDEN ET LA LIGUE
OU
L'AGITATION ANGLAISE POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES.
3e ÉDITION
PARIS
GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES
Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux
Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.
RUE RICHELIEU, 14
1864
INTRODUCTION
La personne la plus exposée à se faire illusion sur le mérite et la
portée d'un livre, après l'auteur, c'est certainement le traducteur.
Peut-être n'échappé-je pas à cette loi, car je n'hésite pas à dire que
celui que je publie, s'il obtenait d'être lu, serait pour mon pays une
sorte de révélation. La liberté, en matière d'échanges, est considérée
chez nous comme une utopie ou quelque chose de pis. On accorde bien,
abstraitement, la vérité du principe, on veut bien reconnaître qu'il
figure convenablement dans un ouvrage de théorie. Mais on s'arrête là.
On ne lui fait même l'honneur de le tenir pour vrai qu'à une
condition: c'est de rester à jamais relégué, avec le livre qui le
contient, dans la poudre des bibliothèques, de n'exercer sur la
pratique aucune influence, et de céder le sceptre des affaires au
principe antagonique, et par cela même abstraitement faux, de la
prohibition, de la restriction, de la protection. S'il est encore
quelques économistes qui, au milieu du vide qui s'est fait autour
d'eux, n'aient pas tout à fait laissé échapper de leur coeur la sainte
foi dans le dogme de la liberté, à peine osent-ils, d'un regard
incertain, en chercher le douteux triomphe dans les profondeurs de
l'avenir. Comme ces semences recouvertes d'épaisses couches de terre
inerte et qui n'écloront que lorsque quelque cataclysme, les ramenant
à la surface, les aura exposés aux rayons vivifiants du soleil, ils
voient le germe sacré de la liberté enfoui sous la dure enveloppe des
passions et des préjugés, et ils n'osent compter le nombre des
révolutions sociales qui devront s'accomplir, avant qu'il soit mis en
contact avec le soleil de la vérité. Ils ne se doutent pas, ils ne
paraissent pas du moins se douter que le pain des forts, converti en
lait pour les faibles, a été distribué sans mesure à toute une
génération contemporaine; que le grand principe, le droit d'échanger,
a brisé son enveloppe, qu'il s'est répandu comme un torrent sur les
intelligences, qu'il anime toute une grande nation, qu'il y a fondé
une opinion publique indomptable, qu'il va prendre possession des
affaires humaines, qu'il s'apprête à absorber la législation
économique d'un grand peuple! C'est là la _bonne nouvelle_ que
renferme ce livre. Parviendra-t-elle à vos oreilles, amis de la
liberté, partisans de l'union des peuples, apôtres de l'universelle
fraternité des hommes, défenseurs des classes laborieuses, sans
qu'elle réveille dans vos coeurs la confiance, le zèle et le courage?
Oui, si ce livre pouvait pénétrer sous la froide pierre qui couvre les
Tracy, les Say, les Comte, je crois que les ossements de ces illustres
philanthropes tressailliraient de joie dans la tombe.
Mais, hélas! je n'oublie pas la restriction que j'ai posée moi-même:
_Si ce livre obtient d'être lu._--COBDEN! LIGUE! AFFRANCHISSEMENT DES
ÉCHANGES!--Qu'est-ce que Cobden? Qui a entendu parler, en France, de
Cobden? Il est vrai que la postérité attachera son nom à une de ces
grandes réformes sociales qui marquent, de loin en loin, les pas de
l'humanité dans la carrière de la civilisation; la restauration, non
du droit _au_ travail, selon la logomachie du jour, mais du droit
sacré _du_ travail à sa juste et naturelle rémunération. Il est vrai
que Cobden est à Smith ce que la propagation est à l'invention;
qu'aidé de ses nombreux compagnons de travaux, il a vulgarisé la
science sociale; qu'en dissipant dans l'esprit de ses compatriotes les
préjugés qui servent de base au monopole, cette spoliation au dedans,
et à la conquête, cette spoliation au dehors; en ruinant ainsi cet
aveugle antagonisme qui pousse les classes contre les classes et les
peuples contre les peuples, il a préparé aux hommes un avenir de paix
et de fraternité fondé, non sur un chimérique renoncement à soi-même,
mais sur l'indestructible amour de la conservation et du progrès
individuels, sentiment qu'on a essayé de flétrir sous le nom d'intérêt
bien entendu, mais auquel, il est impossible de ne pas le reconnaître,
il a plu à Dieu de confier la conservation et le progrès de l'espèce;
il est vrai que cet apostolat s'est exercé de notre temps, sous notre
ciel, à nos portes, et qu'il agite encore, jusqu'en ses fondements,
une nation dont les moindres mouvements ont coutume de nous préoccuper
à l'excès. Et cependant, qui a entendu parler de Cobden? Eh, bon Dieu!
nous avons bien autre chose à faire qu'à nous occuper de ce qui, après
tout, ne tend qu'à changer la face du monde. Ne faut-il pas aider M.
Thiers à remplacer M. Guizot, ou M. Guizot à remplacer M. Thiers? Ne
sommes-nous pas menacés d'une nouvelle irruption de barbares, sous
forme d'huile égyptienne ou de viande sarde? et ne serait-il pas bien
fâcheux que nous reportassions, un moment, sur la libre communication
des peuples une attention si utilement absorbée par Noukahiva, Papéïti
et Mascate?
La _Ligue_! De quelle Ligue s'agit-il? L'Angleterre a-t-elle enfanté
quelque Guise ou quelque Mayenne? Les catholiques et les anglicans
vont-ils avoir leur bataille d'Ivry?
L'agitation que vous annoncez se rattache-t-elle à l'agitation
irlandaise? Va-t-il y avoir des guerres, des batailles, du sang
répandu? Peut-être alors notre curiosité serait-elle éveillée, car
nous aimons prodigieusement les jeux de la force brutale, et puis nous
prenons tant d'intérêt aux questions religieuses! nous sommes devenus
si bons catholiques, si bons papistes, depuis quelque temps.
_Affranchissement des échanges!_ Quelle déception! quelle chute!
Est-ce que le droit d'échanger, si c'est un droit, vaut la peine que
nous nous en occupions? Liberté de parler, d'écrire, d'enseigner, à la
bonne heure; on peut y réfléchir de temps en temps, à moments perdus,
quand la question suprême, la question ministérielle, laisse à nos
facultés quelques instants de répit, car enfin ces libertés
intéressent les hommes qui ont des loisirs. Mais la liberté d'acheter
et de vendre! la liberté de disposer du fruit de son travail, d'en
retirer par l'échange tout ce qu'il est susceptible de donner, cela
intéresse aussi le peuple, l'homme de labeur, cela touche à la vie de
l'ouvrier. D'ailleurs, échanger, trafiquer, cela est si prosaïque! et
puis c'est tout au plus une question de bien-être et de justice. _Le
bien-être!_ oh! c'est trop matériel, trop matérialiste pour un siècle
d'abnégation comme le nôtre! La _justice_! oh! cela est trop froid. Si
au moins il s'agissait d'_aumônes_, il y aurait de belles phrases à
faire. Et n'est-il pas bien doux de persévérer dans l'injustice, quand
en même temps on est aussi prompt que nous le sommes à faire montre de
charité et de philanthropie?
«Le sort en est jeté, s'écriait Kepler, j'écris mon livre; on le lira
dans l'âge présent ou dans la postérité; que m'importe? il pourra
attendre son lecteur.»--Je ne suis pas Kepler, je n'ai arraché à la
nature aucun de ses secrets; et je ne suis qu'un simple et
très-médiocre traducteur. Et cependant j'ose dire comme le grand
homme: Ce livre peut attendre; le lecteur lui arrivera tôt ou tard.
Car enfin, pour peu que mon pays s'endorme quelque temps encore dans
l'ignorance volontaire où il semble se complaire, à l'égard de la
révolution immense qui fait bouillonner tout le sol britannique, un
jour il sera frappé de stupeur à l'aspect de ce feu volcanique.....
non, de cette lumière bienfaisante qu'il verra luire au septentrion.
Un jour, et ce jour n'est pas éloigné, il apprendra, sans transition,
sans que rien la lui ait fait présager, cette grande nouvelle:
l'Angleterre ouvre tous ses ports; elle a renversé toutes les
barrières qui la séparaient des nations; elle avait cinquante
colonies, elle n'en a plus qu'une, et c'est l'univers; elle échange
avec quiconque veut échanger; elle achète sans demander à vendre; elle
accepte toutes les relations sans en exiger aucune; elle appelle sur
elle l'_invasion_ de vos produits; l'Angleterre a affranchi le travail
et l'échange.--Alors, peut-être, on voudra savoir comment, par qui,
depuis combien de temps cette révolution a été préparée; dans quel
souterrain impénétrable, dans quelles catacombes ignorées elle a été
ourdie, quelle franc-maçonnerie mystérieuse en a noué les fils; et ce
livre sera là pour répondre: Eh, mon Dieu! cela s'est fait en plein
soleil, ou du moins en plein air (car on dit qu'il n'y a pas de soleil
en Angleterre). Cela s'est accompli en public, par une discussion qui
a duré dix ans, soutenue simultanément sur tous les points du
territoire. Cette discussion a augmenté le nombre des journaux
anglais, en a allongé le format; elle a enfanté des milliers de tonnes
de brochures et de pamphlets; on en suivait le cours avec anxiété aux
États-Unis, en Chine, et jusque chez les hordes sauvages des noirs
Africains. Vous seuls, Français, ne vous en doutiez pas. Et pourquoi?
Je pourrais le dire, mais est-ce bien prudent? N'importe! la vérité me
presse et je la dirai. C'est qu'il y a parmi nous deux grands
corrupteurs qui soudoient la publicité. L'un s'appelle _Monopole_, et
l'autre _Esprit de parti_. Le premier a dit: J'ai besoin que la haine
s'interpose entre la France et l'étranger, car si les nations ne se
haïssaient pas, elles finiraient par s'entendre, par s'unir, par
s'aimer, et peut-être, chose horrible à penser! par _échanger_ entre
elles les fruits de leur industrie. Le second a dit: J'ai besoin des
inimitiés nationales, parce que j'aspire au pouvoir; et j'y arriverai,
si je parviens à m'entourer d'autant de popularité que j'en arracherai
à mes adversaires, si je les montre vendus à un étranger prêt à nous
envahir, et si je me présente comme le sauveur de la patrie.--Alors
l'alliance a été conclue entre le monopole et l'esprit de parti, et il
a été arrêté que toute publicité, à l'égard de ce qui se passe au
dehors, consisterait en ces deux choses: Dissimuler, dénaturer. C'est
ainsi que la France a été tenue systématiquement dans l'ignorance du
fait que ce livre a pour objet de révéler. Mais comment les journaux
ont-ils pu réussir? Cela vous étonne?--et moi aussi. Mais leur succès
est irrécusable.
Cependant, et précisément parce que je vais introduire le lecteur (si
j'ai un lecteur) dans un monde qui lui est complétement étranger, il
doit m'être permis de faire précéder cette traduction de quelques
considérations générales sur le régime économique de la
Grande-Bretagne, sur les causes qui ont donné naissance à la Ligue,
sur l'esprit et la portée de cette association, au point de vue
social, moral et politique.
On a dit et on répète souvent que l'école économiste, qui confie à
leur naturelle gravitation les intérêts des diverses classes de la
société, était née en Angleterre; et on s'est hâté d'en conclure, avec
une surprenante légèreté, que cet effrayant contraste d'opulence et de
misère, qui caractérise la Grande-Bretagne, était le résultat de la
doctrine proclamée avec tant d'autorité par Ad. Smith, exposée avec
tant de méthode par J. B. Say. On semble croire que la liberté règne
souverainement de l'autre côté de la Manche et qu'elle préside à la
manière inégale dont s'y distribue la richesse.
«Il avait assisté,» disait, ces jours derniers, M. Mignet, en parlant
de M. Sismondi, «il avait assisté à la grande révolution économique
opérée de nos jours. Il avait suivi et admiré les brillants effets des
doctrines qui avaient affranchi le travail, renversé les barrières que
les jurandes, les maîtrises, les douanes intérieures et les monopoles
multipliés opposaient à ses produits et à ses échanges; qui avaient
provoqué l'abondante production et la _libre circulation_ des valeurs,
etc.
«Mais bientôt il avait pénétré plus avant, et des spectacles moins
propres à l'enorgueillir des progrès de l'homme et à le rassurer sur
son bonheur s'étaient montrés à lui, _dans le pays même_ où les
théories nouvelles s'étaient le plus vite et le plus complétement
développées, _en Angleterre où elles régnaient avec empire_. Qu'y
avait-il vu? Toute la grandeur, mais aussi tous les excès de la
production illimitée,... chaque marché fermé réduisant des populations
entières à mourir de faim, les déréglements de la concurrence, cet
état de nature des intérêts, souvent plus meurtrier que les ravages de
la guerre; il y avait vu l'homme réduit à être un ressort d'une
machine plus intelligente que lui, entassé dans des lieux malsains où
la vie n'atteignait pas la moitié de sa durée, où les liens de famille
se brisaient et les idées de morale se perdaient... En un mot, il y
avait vu l'extrême misère et une effrayante dégradation racheter
tristement et menacer sourdement la prospérité et les splendeurs d'un
grand peuple.
«Surpris et troublé, il se demanda si _une science qui sacrifiait_ le
bonheur de l'homme à la production de la richesse... était la vraie
science... Depuis ce moment, il prétendit que l'économie politique
devait avoir beaucoup moins pour objet la production abstraite de la
richesse que son équitable distribution.»
Disons en passant que l'économie politique n'a pas plus pour objet la
production (encore moins la production _abstraite_), que la
distribution de la richesse. C'est le travail, c'est l'échange qui ont
ces choses-là pour objet. L'économie politique n'est pas un art, mais
une science. Elle n'impose rien, elle ne conseille même rien, et par
conséquent elle ne _sacrifie rien_; elle décrit comment la richesse se
produit et se distribue, de même que la physiologie décrit le jeu de
nos organes; et il est aussi injuste d'imputer à l'une les maux de la
société qu'il le serait, d'attribuer à l'autre les maladies qui
affligent le corps humain.
Quoiqu'il en soit, les idées très-répandues, dont M. Mignet s'est
rendu le trop éloquent interprète, conduisent naturellement à
l'arbitraire. À l'aspect de cette révoltante inégalité que la théorie
économique, tranchons le mot, que la liberté est censée avoir
engendrée, _là où elle règne avec le plus d'empire_, il est tout
naturel qu'on l'accuse, qu'on la repousse, qu'on la flétrisse et qu'on
se réfugie dans des arrangements sociaux artificiels, dans des
organisations de travail, dans des associations _forcées_ de capital
et de main-d'oeuvre, dans des utopies, en un mot, où la liberté est
préalablement sacrifiée comme incompatible avec le règne de l'égalité
et de la fraternité parmi les hommes.
Il n'entre pas dans notre sujet d'exposer la doctrine du libre-échange
ni de combattre les nombreuses manifestations de ces écoles qui, de
nos jours, ont usurpé le nom de socialisme et qui n'ont entre elles de
commun que cette usurpation.
Mais il importe d'établir ici que, bien loin que le régime économique
de la Grande-Bretagne soit fondé sur le principe de la liberté, bien
loin que la richesse s'y distribue d'une manière naturelle, bien loin
enfin que, selon l'heureuse expression de M. de Lamartine, chaque
industrie s'y fasse par la liberté une justice qu'aucun système
arbitraire ne saurait lui faire, il n'y a pas de pays au monde, sauf
ceux qu'afflige encore l'esclavage, où la théorie de Smith,--la
doctrine du laissez-faire, laissez-passer,--soit moins pratiquée qu'en
Angleterre, et où l'homme soit devenu pour l'homme un objet
d'exploitation plus systématique.
Et il ne faut pas croire, comme on pourrait nous l'objecter, que c'est
précisément la libre concurrence qui a amené, à la longue,
l'asservissement de la main-d'oeuvre aux capitaux, de la classe
laborieuse à la classe oisive. Non, cette injuste domination ne
saurait être considérée comme le résultat, ni même l'abus d'un
principe qui ne dirigea jamais l'industrie britannique; et, pour en
fixer l'origine, il faudrait remonter à une époque qui n'est certes
pas un temps de liberté, à la conquête de l'Angleterre par les
Normands.
Mais sans retracer ici l'histoire des deux races qui foulent le sol
britannique et s'y sont livré, sur la forme civile, politique,
religieuse, tant de luttes sanglantes, il est à propos de rappeler
leur situation respective au point de vue économique.
L'aristocratie anglaise, on le sait, est propriétaire de toute la
surface du pays. De plus elle tient en ses mains la puissance
législative. Il ne s'agit que de savoir si elle a usé de cette
puissance dans l'intérêt de la communauté ou dans son propre intérêt.
«Si notre Code financier,» disait M. Cobden, en s'adressant à
l'aristocratie elle-même, dans le Parlement, «si le _statute-book_
pouvait parvenir dans la lune, seul et sans aucun commentaire
historique, il n'en faudrait pas davantage pour apprendre à ses
habitants qu'il est l'oeuvre d'une assemblée de seigneurs maîtres du
sol (_Landlords_).»
Quand une race aristocratique a tout à la fois le droit de faire la
loi et la force de l'imposer, il est malheureusement trop vrai
qu'elle la fait à son profit. C'est là une pénible vérité. Elle
contristera, je le sais, les âmes bienveillantes qui comptent, pour la
réforme des abus, non sur la réaction de ceux qui les subissent, mais
sur la libre et fraternelle initiative de ceux qui les exploitent.
Nous voudrions bien qu'on pût nous signaler dans l'histoire un tel
exemple d'abnégation. Mais il ne nous a jamais été donné ni par les
castes dominantes de l'Inde, ni par ces Spartiates, ces Athéniens et
ces Romains qu'on offre sans cesse à notre admiration, ni par les
seigneurs féodaux du moyen âge, ni par les planteurs des Antilles, et
il est même fort douteux que ces oppresseurs de l'humanité aient
jamais considéré leur puissance comme injuste et illégitime[1].
[Note 1: Deux pensées, que l'auteur devait développer plus tard, en
écrivant la seconde série des _Sophismes_, apparaissent dans ce
paragraphe et ceux qui suivent. De l'une procède le chapitre _les Deux
morales_; de l'autre, le chapitre _Physiologie de la spoliation_. V.
t. IV, p. 127 et 148.
(_Note de l'éditeur._)]
Si l'on pénètre quelque peu dans les nécessités, on peut dire fatales,
des races aristocratiques, on s'aperçoit bientôt qu'elles sont
considérablement modifiées et aggravées par ce qu'on a nommé le
principe de la population.
Si les classes aristocratiques étaient stationnaires de leur nature;
si elles n'étaient pas, comme toutes les autres, douées de la faculté
de multiplier, un certain degré de bonheur et même d'égalité serait
peut-être compatible avec le régime de la conquête. Une fois les
terres partagées entre les familles nobles, chacune transmettrait ses
domaines, de génération en génération, à son unique représentant, et
l'on conçoit que, dans cet ordre de choses, il ne serait pas
impossible à une classe industrieuse de s'élever et de prospérer
paisiblement à côté de la race conquérante.
Mais les conquérants pullulent tout comme de simples _prolétaires_.
Tandis que les frontières du pays sont immuables, tandis que le nombre
des domaines seigneuriaux reste le même, parce que, pour ne pas
affaiblir sa puissance, l'aristocratie prend soin de ne les pas
diviser et de les transmettre intégralement, de mâle en mâle, dans
l'ordre de primogéniture; de nombreuses famille de _cadets_ se forment
et multiplient à leur tour. Elles ne peuvent se soutenir par le
travail, puisque, dans les idées nobiliaires, le travail est réputé
infâme. Il n'y a donc qu'un moyen de les pourvoir; ce moyen, c'est
l'exploitation des classes laborieuses. La spoliation au dehors
s'appelle guerre, conquêtes, colonies. La spoliation au dedans se
nomme impôts, places, monopoles. Les aristocraties civilisées se
livrent généralement à ces deux genres de spoliation; les
aristocraties barbares sont obligées de s'interdire le second par une
raison bien simple, c'est qu'il n'y a pas autour d'elles une classe
industrieuse à dépouiller. Mais quand les ressources de la spoliation
extérieure viennent aussi à leur manquer, que deviennent donc, chez
les barbares, les générations aristocratiques des branches cadettes?
Ce qu'elles deviennent? On les étouffe; car il est dans la nature des
aristocraties de préférer au travail la mort même.
«Dans les archipels du grand Océan, les cadets de famille n'ont aucune
part dans la succession de leurs pères. Ils ne peuvent donc vivre que
des aliments que leur donnent leurs aînés, s'ils restent en famille;
ou de ce que peut leur donner la population asservie, s'ils entrent
dans l'association militaire des _arreoys_. Mais, quel que soit celui
des deux partis qu'ils prennent, ils ne peuvent espérer de perpétuer
leur race. L'impuissance de transmettre à leurs enfants aucune
propriété et de les maintenir dans le rang où ils naissent, est sans
doute ce qui leur a fait une loi de les étouffer[2].»
[Note 2: Anderson, 3e _Voyage de Cook_.]
L'aristocratie anglaise, quoique sous l'influence des mêmes instincts
qui inspirent l'aristocratie malaie (car les circonstances varient,
mais la nature humaine est partout la même), s'est trouvée, si je puis
m'exprimer ainsi, dans un milieu plus favorable. Elle a eu, en face
d'elle et au-dessous d'elle, la population la plus laborieuse, la plus
active, la plus persévérante, la plus énergique et en même temps la
plus docile du globe; elle l'a méthodiquement exploitée.
Rien de plus fortement conçu, de plus énergiquement exécuté que cette
exploitation. La possession du sol met aux mains de l'oligarchie
anglaise la puissance législative; par la législation, elle ravit
systématiquement la richesse à l'industrie. Cette richesse, elle
l'emploie à poursuivre au dehors ce système d'empiétements qui a
soumis quarante-cinq colonies à la Grande-Bretagne; et les colonies
lui servent à leur tour de prétexte pour lever, aux frais de
l'industrie et au profit des branches cadettes, de lourds impôts, de
grandes armées, une puissante marine militaire.
Il faut rendre justice à l'oligarchie anglaise. Elle a déployé, dans
sa double politique de spoliation intérieure et extérieure, une
habileté merveilleuse. Deux mots, qui impliquent deux préjugés, lui
ont suffi pour y associer les classes mêmes qui en supportent tout le
fardeau: elle a donné au monopole le nom de _Protection_, et aux
colonies celui de _Débouchés_.
Ainsi l'existence de l'oligarchie britannique, ou du moins sa
prépondérance législative, n'est pas seulement une plaie pour
l'Angleterre, c'est encore un danger permanent pour l'Europe.
Et s'il en est ainsi, comment est-il possible que la France ne prête
aucune attention à cette lutte gigantesque que se livrent sous ses
yeux l'esprit de la civilisation et l'esprit de la féodalité? Comment
est-il possible qu'elle ne sache pas même les noms de ces hommes
dignes de toutes les bénédictions de l'humanité, les Cobden, les
Bright, les Moore, les Villiers, les Thompson, les Fox, les Wilson et
mille autres qui ont osé engager le combat, qui le soutiennent avec un
talent, un courage, un dévouement, une énergie admirables? C'est une
pure question de liberté commerciale, dit-on. Et ne voit-on pas que la
liberté du commerce doit ravir à l'oligarchie et les ressources de la
spoliation intérieure,--les monopoles,--et les ressources de la
spoliation extérieure,--les colonies,--puisque monopoles et colonies
sont tellement incompatibles avec la liberté des échanges, qu'ils ne
sont autre chose que la limite arbitraire de cette liberté!
Mais que dis-je? Si la France a quelque vague connaissance de ce
combat à mort qui va décider pour longtemps du sort de la liberté
humaine, ce n'est pas à son triomphe qu'elle semble accorder sa
sympathie. Depuis quelques années, on lui a fait tant de peur des mots
liberté, concurrence, sur-production; on lui a tant dit que ces mots
impliquent misère, paupérisme, dégradation des classes ouvrières; on
lui a tant répété qu'il y avait une économie politique anglaise, qui
se faisait de la liberté un instrument de machiavélisme et
d'oppression, et une économie politique française qui, sous les noms
de philanthropie, socialisme, organisation du travail, allait ramener
l'égalité des conditions sur la terre,--qu'elle a pris en horreur la
doctrine qui ne se fonde après tout que sur la justice et le sens
commun, et qui se résume dans cet axiome: «Que les hommes soient
libres d'échanger entre eux, quand cela leur convient, les fruits de
leurs travaux.--Si cette croisade contre la liberté n'était soutenue
que par les hommes d'imagination, qui veulent formuler la science sans
s'être préparés par l'étude, le mal ne serait pas grand. Mais n'est-il
pas douloureux de voir de vrais économistes, poussés sans doute par
la passion d'une popularité éphémère, céder à ces déclamations
affectées et se donner l'air de croire ce qu'assurément ils ne croient
pas, à savoir: que le paupérisme, le prolétariat, les souffrances des
dernières classes sociales doivent être attribués à ce qu'on nomme
concurrence exagérée, sur-production?
Ne serait-ce pas, au premier coup d'oeil, une chose bien surprenante
que la misère, le dénûment, la privation des produits eussent pour
cause..... quoi? précisément la surabondance des produits? N'est-il
pas singulier qu'on vienne nous dire que si les hommes n'ont pas
suffisamment de quoi se nourrir, c'est qu'il y a trop d'aliments dans
le monde? que s'ils n'ont pas de quoi se vêtir, c'est que les machines
jettent trop de vêtements sur le marché? Assurément le paupérisme en
Angleterre est un fait incontestable; l'inégalité des richesses y est
frappante. Mais pourquoi aller chercher à ces phénomènes une cause si
bizarre, quand ils s'expliquent par une cause si naturelle: la
spoliation systématique des travailleurs par les oisifs?
C'est ici le lieu de décrire le régime économique de la
Grande-Bretagne, tel qu'il était dans les dernières années qui ont
précédé les réformes partielles, et à certains égards trompeuses,
dont, depuis 1842, le Parlement est saisi par le cabinet actuel.
La première chose qui frappe dans la législation financière de nos
voisins, et qui est faite pour étonner les propriétaires du continent,
c'est l'absence presque totale _d'impôt foncier_, dans un pays grevé
d'une si lourde dette et d'une si vaste administration.
En 1706 (époque de l'Union, sous la reine Anne), l'impôt foncier
entrait dans le revenu public pour 1,997,379 liv. st.
L'accise, pour 1,792,763
La douane, pour 1,549,351
En 1841, sous la reine Victoria:
Part contributive de l'impôt foncier (_land tax_) 2,037,627
Part contributive de l'accise 12,858,014
Part contributive de la douane 19,485,217
Ainsi l'impôt direct est resté le même pendant que les impôts de
consommation ont décuplé.
Et il faut considérer que, dans ce laps de temps, la rente des terres
ou le revenu du propriétaire a augmenté dans la proportion de 1 à 7,
en sorte que le même domaine qui, sous la reine Anne, acquittait 20
pour 100 de contributions sur le revenu, ne paie pas aujourd'hui 3
pour 100.
On remarquera aussi que l'impôt foncier n'entre que pour un
vingt-cinquième dans le revenu public (2 millions sur 50 dont se
composent les recettes générales). En France, et dans toute l'Europe
continentale, il en constitue la portion la plus considérable, si l'on
ajoute à la taxe annuelle les droits perçus à l'occasion des mutations
et transmissions, droits dont, de l'autre côté de la Manche, la
propriété immobilière est affranchie, quoique la propriété personnelle
et industrielle y soit rigoureusement assujettie.
La même partialité se montre dans les taxes indirectes. Comme elles
sont uniformes au lieu d'être graduées selon les qualités des objets
qu'elles frappent, il s'ensuit qu'elles pèsent incomparablement plus
sur les classes pauvres que sur les classes opulentes.
Ainsi le thé Pekoe vaut 4 shillings et le Bohea 9 deniers; le droit
étant de 2 shillings, le premier est taxé à raison de 50, et le second
à raison de 300 pour 100.
Ainsi le sucre raffiné valant 71 shillings, et le sucre brut 25
shillings, le droit fixe de 24 shillings est de 34 pour 100 pour l'un,
et de 90 pour 100 pour l'autre.
De même le tabac de Virginie commun, le tabac du pauvre, paie 1200
pour 100, et le Havane 105 pour 100.
Le vin du riche en est quitte pour 28 pour 100. Le vin du pauvre
acquitte 254 pour 100.
Et ainsi du reste.
Vient ensuite la loi sur les céréales et les comestibles (_corn and
provisions law_), dont il est nécessaire de se rendre compte.
La loi-céréale, en excluant le blé étranger ou en le frappant
d'énormes droits d'entrée, a _pour but_ d'élever le prix du blé
indigène, _pour prétexte_ de protéger l'agriculture, et _pour effet_
de grossir les rentes des propriétaires du sol.
Que la loi-céréale ait pour but d'élever le prix du blé indigène,
c'est ce qui est avoué par tous les partis. Par la loi de 1815, le
Parlement prétendait très-ostensiblement maintenir le froment à 80
shillings le quarter; par celle de 1828, il voulait assurer au
producteur 70 shillings. La loi de 1842 (postérieure aux réformes de
M. Peel, et dont par conséquent nous n'avons pas à nous occuper ici) a
été calculée pour empêcher que le prix ne descendît au-dessous de 56
shillings qui est, dit-on, strictement rémunérateur. Il est vrai que
ces lois ont souvent failli dans l'objet qu'elles avaient en vue; et,
en ce moment même, les fermiers, qui avaient compté sur ce prix
législatif de 56 shillings et fait leurs baux en conséquence, sont
forcés de vendre à 45 shillings. C'est qu'il y a, dans les lois
naturelles qui tendent à ramener tous les profits à un commun niveau,
une force que le despotisme ne parvient pas facilement à vaincre.
D'un autre côté, que la prétendue protection à l'agriculture soit un
prétexte, c'est ce qui n'est pas moins évident. Le nombre des fermes à
louer est limité; le nombre des fermiers ou des personnes qui peuvent
le devenir ne l'est pas. La concurrence qu'ils se font entre eux les
force donc à se contenter des profits les plus bornés auxquels ils
peuvent se réduire. Si, par suite de la cherté des grains et des
bestiaux, le métier de fermier devenait très-lucratif, le seigneur ne
manquerait pas de hausser le prix du bail, et il le ferait d'autant
mieux que, dans cette hypothèse, les entrepreneurs viendraient
s'offrir en nombre considérable.
Enfin, que le maître du sol, le _landlord,_ réalise en définitive tout
le profit de ce monopole, cela ne peut être douteux pour personne.
L'excédant du prix extorqué au consommateur doit bien aller à
quelqu'un; et puisqu'il ne peut s'arrêter au fermier, il faut bien
qu'il arrive au propriétaire.
Mais quelle est au juste la charge que le monopole des blés impose au
peuple anglais?
Pour le savoir, il suffit de comparer le prix du blé étranger, _à
l'entrepôt_, avec le prix du blé indigène. La différence, multipliée
par le nombre de _quarters_ consommés annuellement en Angleterre,
donnera la mesure exacte de la spoliation légalement exercée, sous
cette forme, par l'oligarchie britannique.
Les statisticiens ne sont pas d'accord. Il est probable qu'ils se
laissent aller à quelque exagération en plus ou en moins, selon qu'ils
appartiennent au parti des spoliateurs ou des spoliés. L'autorité qui
doit inspirer, le plus de confiance est sans doute celle des officiers
du bureau du commerce (_Board of trade_), appelés à donner
solennellement leur avis devant la Chambre des communes réunie en
comité d'enquête.
Sir Robert Peel, en présentant, en 1842, la première partie de son
plan financier, disait: «Je crois que toute confiance est due au
gouvernement de S. M. et aux propositions qu'il vous soumet, d'autant
que l'attention du Parlement a été sérieusement appelée sur ces
matières dans l'enquête solennelle de 1839.»
Dans le même discours, le premier ministre disait encore:
«M. Deacon Hume, cet homme dont je suis sûr qu'il n'est aucun de nous
qui ne déplore la perte, établit que la consommation du pays est d'un
quarter de blé par habitant.»
Rien ne manque donc à l'autorité sur laquelle je vais m'appuyer, ni la
compétence de celui qui donnait son avis, ni la solennité des
circonstances dans lesquelles il a été appelé à l'exprimer, ni même la
sanction du premier ministre d'Angleterre.
Voici, sur la question qui nous occupe, l'extrait de cet
interrogatoire remarquable[3].
[Note 3: Voir la traduction de ce document, avant l'appendice.]
Le président: Pendant combien d'années avez-vous occupé des fonctions
à la douane et au bureau du commerce?
M. Deacon Hume: J'ai servi trente-huit ans dans la douane et ensuite
onze ans au bureau du commerce.
D. Vous pensez que les droits protecteurs agissent comme une taxe
directe sur la communauté, en élevant le prix des objets de
consommation?
R. Très-décidément. Je ne puis décomposer le prix que me coûte un
objet que de la manière suivante: une portion est le prix naturel;
l'autre portion est le droit ou la taxe, encore que ce droit passe de
ma poche dans celle d'un particulier au lieu d'entrer dans le trésor
public...
D. Avez-vous jamais calculé quel est le montant de la taxe que paie la
communauté par suite de l'élévation de prix que le monopole fait
éprouver au froment et à la viande de boucherie?
R. Je crois qu'on peut connaître très-approximativement le montant de
cette charge additionnelle. On estime que chaque personne consomme
annuellement un quarter de blé. On peut porter à 10 shellings ce que
la protection ajoute au prix naturel. Vous ne pouvez porter à moins du
double ce qu'elle ajoute, en masse, au prix de la viande, orge,
avoine, foin, beurre et fromage. Cela monte à 36 millions sterling
par an (900 millions de francs); et, au fait, le peuple paie cette
somme de sa poche tout aussi infailliblement que si elle allait au
trésor, sous la forme de taxes.
D. Par conséquent, il a plus de peine à payer les contributions
qu'exige le revenu public?
R. Sans doute; ayant payé les taxes personnelles, il est moins en état
de payer des taxes nationales.
D. N'en résulte-t-il pas aussi la souffrance, la restriction de
l'industrie de notre pays?
R. Je crois même que vous signalez là l'effet le plus pernicieux. Il
est moins accessible au calcul, mais si la nation jouissait du
commerce que lui procurerait, selon moi, l'abolition de toutes ces
protections, je crois qu'elle pourrait supporter aisément un
accroissement d'impôts de 30 shellings par habitant.
D. Ainsi, d'après vous, le poids du système protecteur excède celui
des contributions?
R. Je le crois, en tenant compte de ses effets directs et de ses
conséquences indirectes plus difficiles à apprécier.
Un autre officier du _Board of trade_, M. Mac-Grégor, répondait:
«Je considère que les taxes prélevées, dans ce pays, sur la production
de la richesse due au travail et au génie des habitants, par les
droits restrictifs et prohibitifs, dépassent de beaucoup, et
probablement de plus du double, le montant des taxes payées au
trésor.»
M. Porter, autre membre distingué du _Board of trade_, et bien connu
en France par ses travaux statistiques, déposa dans le même sens[4].
[Note 4: M. G. R. Porter, qui n'a pas survécu longtemps à Bastiat, a
publié une traduction anglaise de la première série des _Sophismes_.
Voir, au tome Ier, la notice biographique.
(_Note de l'éditeur._)]
Nous pouvons donc tenir pour certain que l'aristocratie anglaise
ravit au peuple, par l'opération de cette seule loi (_corn and
provisions law_), une part du produit de son travail, ou, ce qui
revient au même, des satisfactions légitimement acquises qu'il
pourrait s'accorder, part qui s'élève à 1 _milliard_ par an, et
peut-être 2 _milliards_, si l'on tient compte des effets indirects de
cette loi. C'est là, à proprement parler, le lot que les
aristocrates-législateurs, les _aînés_ de famille, se sont fait à
eux-mêmes.
Restait à pourvoir les _cadets_; car, ainsi que nous l'avons vu, les
races aristocratiques ne sont pas plus que les autres privées de la
faculté de multiplier, et, sous peine d'effroyables dissensions
intestines, il faut bien qu'elles assurent aux branches cadettes un
sort _convenable_,--c'est-à-dire, en dehors du travail, en d'autres
termes, par la spoliation,--puisqu'il n'y a et ne peut y avoir que
deux manières d'acquérir: Produire ou ravir.
Deux sources fécondes de revenus ont été ouvertes aux _cadets_: le
trésor public et le système colonial. À vrai dire, ces deux
conceptions n'en font qu'une. On lève des armées, une marine, en un
mot des taxes pour conquérir des colonies, et l'on conserve les
colonies pour rendre permanentes la marine, les armées ou les taxes.
Tant qu'on a pu croire que les échanges, qui s'opèrent, en vertu d'un
contrat de monopole réciproque, entre la métropole et ses colonies,
étaient d'une nature différente et plus avantageuse que ceux qui
s'accomplissent entre pays libres, le système colonial a pu être
soutenu par le préjugé national. Mais lorsque la science et
l'expérience (et la science n'est que l'_expérience méthodique_) ont
révélé et mis hors de doute cette simple vérité: _les produits
s'échangent contre des produits_, il est devenu évident que le sucre,
le café, le coton, qu'on tire de l'étranger, n'offrent pas moins de
débouchés à l'industrie des regnicoles que ces mêmes objets venus des
colonies. Dès lors ce régime, accompagné d'ailleurs de tant de
violences et de dangers, n'a plus pour point d'appui aucun motif
raisonnable ou même spécieux. Il n'est que le prétexte et l'occasion
d'une immense injustice. Essayons d'en calculer la portée.
Quant au peuple anglais, je veux dire la classe productive, il ne
gagne rien à la vaste extension de ses possessions coloniales. En
effet, si ce peuple est assez riche pour acheter du sucre, du coton,
du bois de construction, que lui importe de demander ces choses à la
Jamaïque, à l'Inde et au Canada, ou bien au Brésil, aux États-Unis, à
la Baltique? Il faut bien que le travail manufacturier anglais paie le
travail agricole des Antilles, comme il paierait le travail agricole
des nations du Nord. C'est donc une folie que de faire entrer dans le
calcul les prétendus _débouchés_ ouverts à l'Angleterre par ses
colonies. Ces débouchés, elle les aurait alors même que les colonies
seraient affranchies, et par cela seul qu'elle y exécuterait des
achats. Elle aurait de plus les débouchés étrangers, dont elle se
prive en restreignant ses approvisionnements à ses possessions, en
leur en conférant le monopole.
Lorsque les États-Unis proclamèrent leur indépendance, les préjugés
coloniaux étaient dans toute leur force, et tout le monde sait que
l'Angleterre crut son commerce ruiné. Elle le crut si bien, qu'elle se
ruinait d'avance en frais de guerre pour retenir ce vaste continent
sous sa domination. Mais qu'est-il arrivé? En 1776, au commencement de
la guerre de l'Indépendance, les exportations anglaises à l'Amérique
du Nord étaient de 1,300,000 liv. sterl., elles s'élevèrent à
3,600,000 liv. sterl. en 1784, après que l'indépendance eut été
reconnue; et elles montent aujourd'hui à 12,400,000 liv. sterl., somme
qui égale presque celle de toutes les exportations que fait
l'Angleterre à ses quarante-cinq colonies, puisque celles-ci n'ont pas
dépassé, en 1842, 13,200,000 liv. sterl.--Et, en effet, on ne voit
pas pourquoi des échanges de fer contre du coton, ou d'étoffes contre
des farines, ne s'accompliraient plus entre les deux peuples.
Serait-ce parce que les citoyens des États-Unis sont gouvernés par un
président de leur choix au lieu de l'être par un lord-lieutenant payé
aux frais de l'Échiquier? Mais quel rapport y a-t-il entre cette
circonstance et le commerce? Et si jamais nous nommions nos maires et
nos préfets, cela empêcherait-il les vins de Bordeaux d'aller à
Elbeuf, et les draps d'Elbeuf de venir à Bordeaux?
On dira peut-être que, depuis l'acte d'indépendance, l'Angleterre et
les États-Unis repoussent réciproquement leurs produits, ce qui ne
serait pas arrivé si le lien colonial n'eût pas été rompu. Mais ceux
qui font l'objection entendent sans doute présenter un argument en
faveur de ma thèse; ils entendent insinuer que les deux pays auraient
gagné à échanger librement entre eux les produits de leur sol et de
leur industrie. Je demande comment un _troc_ de blé contre du fer, ou
de tabac contre de la toile, peut être nuisible selon que les deux
nations qui l'accomplissent sont ou ne sont pas politiquement
indépendantes l'une de l'autre?--Si les deux grandes familles
anglo-saxonnes agissent sagement, conformément à leurs vrais intérêts,
en restreignant leurs échanges réciproques, c'est sans doute parce que
ces échanges sont funestes; et, en ce cas, elles auraient également
bien fait de les restreindre alors même qu'un gouverneur anglais
résiderait encore au Capitole.--Si au contraire elles ont mal fait,
c'est qu'elles se sont trompées, c'est qu'elles ont mal compris leurs
intérêts, et l'on ne voit pas comment le lien colonial les eût rendues
plus clairvoyantes.
Remarquez en outre que les exportations de 1776 s'élevant à 1,300,000
liv. sterl., ne peuvent pas être supposées avoir donné à l'Angleterre
plus de vingt pour 100, ou 260,000 liv. sterl. de bénéfice; et
pense-t-on que l'administration d'un aussi vaste continent n'absorbait
pas dix fois cette somme?
On s'exagère d'ailleurs le commerce que l'Angleterre fait avec ses
colonies et surtout les progrès de ce commerce. Malgré que le
gouvernement anglais contraigne les citoyens à se pourvoir aux
colonies et les colons à la métropole; malgré que les barrières de
douane qui séparent l'Angleterre des autres nations se soient, dans
ces dernières années, prodigieusement multipliées et renforcées, on
voit le commerce étranger de l'Angleterre se développer plus
rapidement que son commerce colonial, comme le constate le tableau
suivant:
EXPORTATIONS.
____________________________
/ \ TOTAL.
aux colonies. à l'étranger.
1831 10,254,940 l. st. 26,909,432 l. st. 37,164,372 l. st.
1842 13,261,436 34,119,577 47,381,023
Aux deux époques, le commerce colonial n'entre que pour un peu plus du
quart dans le commerce général.--L'accroissement, dans onze ans, est
de trois millions environ. Et il faut remarquer que les Indes
orientales, auxquelles ont été appliqués, dans l'intervalle, les
principes de la liberté, entrent pour 1,300,000 liv. dans cet
accroissement, et Gibraltar,--qui ne donne pas lieu à un commerce
colonial, mais à un commerce étranger, avec l'Espagne,--pour 600,000
liv. sterl.; en sorte qu'il ne reste pour l'augmentation réelle du
commerce colonial, dans un intervalle de onze ans, que 1,100,000 liv.
sterl.--Pendant ce même temps, et en dépit de nos tarifs, les
exportations de l'Angleterre en France se sont élevées de liv. sterl.
602,688 à 3,193,939.
Ainsi le commerce _protégé_ a progressé dans la proportion de 8 pour
100, et le commerce _contrarié_ de 450 pour 100!
Mais si le peuple anglais n'a pas gagné, s'il a même énormément perdu
au système colonial, il n'en est pas de même des branches cadettes de
l'aristocratie britannique.
D'abord ce système exige une armée, une marine, une diplomatie, des
lords-lieutenants, des gouverneurs, des résidents, des agents de
toutes sortes et de toutes dénominations.--Quoiqu'il soit présenté
comme ayant pour but de favoriser l'agriculture, le commerce et
l'industrie, ce n'est pas, que je sache, à des fermiers, à des
négociants, à des manufacturiers que ces hautes fonctions sont
confiées. On peut affirmer qu'une grande partie de ces lourdes taxes,
que nous avons vues peser principalement sur le peuple, sont destinées
à salarier tous ces instruments de conquête, qui ne sont autres que
les puînés de l'aristocratie anglaise.
C'est un fait connu d'ailleurs que ces nobles aventuriers ont acquis
de vastes domaines dans les colonies. La protection leur a été
accordée; il est bon de calculer ce qu'elle coûte aux classes
laborieuses.
Antérieurement à 1825, la législation anglaise sur les sucres était
très-compliquée.
Le sucre des Antilles payait le moindre droit; celui de Maurice et des
Indes était soumis à une taxe plus élevée. Le sucre étranger était
repoussé par un droit prohibitif.
Le 5 juillet 1825, l'île Maurice, et, le 13 août 1836, l'Inde anglaise
furent placées avec les Antilles sur le pied de l'égalité.
La législation simplifiée ne reconnut plus que deux sucres: le sucre
colonial et le sucre étranger. Le premier avait à acquitter un droit
de 24 sh., le second de 63 sh. par quintal.
Si l'on admet, pour un instant, que le _prix de revient_ soit le même
aux colonies et à l'étranger, par exemple, 20 sh., on comprendra
aisément les résultats d'une telle législation, soit pour les
producteurs, soit à l'égard des consommateurs.
L'étranger ne pourra livrer ses produits sur le marché anglais
au-dessous de 83 sh., savoir: 20 sh. pour couvrir les frais de
production, et 63 sh., pour acquitter la taxe.--Pour peu que la
production coloniale soit insuffisante à alimenter ce marché; pour peu
que le sucre étranger s'y présente, le prix vénal (car il ne peut y
avoir qu'un prix vénal), sera donc de 83 sh., et ce prix, pour le
sucre colonial, se décomposera ainsi:
20 sh. Remboursement des frais de production.
24 Part du trésor public ou taxe.
39 Montant de la spoliation ou monopole.
------
83 Prix payé par le consommateur.
On voit que la loi anglaise avait pour but de faire payer au peuple 83
sh. ce qui n'en vaut que 20, et de partager l'excédant, ou 63 sh., de
manière à ce que la part du trésor fût de 24, et celle du monopole de
39 sh.
Si les choses se fussent passées ainsi, si le but de la loi avait été
atteint, pour connaître le montant de la spoliation exercée par les
monopoleurs au préjudice du peuple, il suffirait de multiplier par 39
sh. le nombre de quintaux du sucre consommé en Angleterre.
Mais, pour le sucre comme pour les céréales, la loi a failli dans une
certaine mesure. La consommation limitée par la cherté n'a pas eu
recours au sucre étranger, et le prix de 83 sh. n'a pas été atteint.
Sortons du cercle des hypothèses et consultons les faits. Les voici
soigneusement relevés sur les documents officiels.
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
| | | | PRIX | PRIX |
| |CONSOMMATION|CONSOMMATION| du | du |
|ANNÉES | | |SUCRE COLONIAL|SUCRE ÉTRANGER|
| | TOTALE. |PAR HABITANT|à l'entrepôt. |à l'entrepôt. |
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
| | | | sh. d. | sh. d. |
| | | | | |
| 1837 | 3,954,810 | 16-12/13 | 34 7 | 21 3 |
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
| 1838 | 3,909,365 | 16-8/13 | 33 8 | 21 3 |
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
| 1839 | 3,825,599 | 15-12/13 | 39 9 | 22 2 |
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
| 1840 | 3,594,834 | 14-7/9 | 48 1 | 21 6 |
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
| 1841 | 4,058,435 | 16-1/2 | 39 8 | 20 6 |
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
|MOYENNES| 3,868,668 | 16-1/6 | 39 5 | 21 5 |
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
De ce tableau, il est fort aisé de déduire les pertes énormes que le
monopole a infligées, soit à l'Échiquier, soit au consommateur
anglais.
Calculons en monnaies françaises et en nombres ronds pour la plus
facile intelligence du lecteur.
À raison de 49 fr. 20 c. (39 sh. 5 d.), plus 30 fr. de droits (24
sh.), il en a coûté au peuple anglais, pour consommer annuellement
3,868,000 quintaux de sucre, la somme de 306 millions et demi, qui se
décompose ainsi:
103-1/2 millions qu'aurait coûtés une égale quantité de
sucre étranger au prix de 29 fr. 75 (21 sh. 5 d.).
116 millions impôt pour le revenu à 30 fr. (24 sh.).
86-1/2 millions part du monopole résultant de la différence
du prix colonial au prix étranger.
--------
306 millions.
Il est clair que, sous le régime de l'égalité et avec un impôt
uniforme de 30 fr. par quintal, si le peuple anglais eût voulu
dépenser 306 millions de francs en ce genre de consommation, il en
aurait eu, au prix de 26 fr. 75, plus 30 francs de taxe, 5,400,000
quintaux ou 22 kil. par habitant au lieu de 16.--Le trésor, dans cette
hypothèse, aurait recouvré 162 millions au lieu de 116.
Si le peuple se fût contenté de la consommation actuelle, il aurait
épargné annuellement 86 millions, qui lui auraient procuré d'autres
satisfactions et ouvert de nouveaux débouchés à son industrie.
Des calculs semblables, que nous épargnons au lecteur, prouvent que le
monopole accordé aux propriétaires de bois du Canada coûte aux classes
laborieuses de la Grande-Bretagne, _indépendamment de la taxe
fiscale_, un excédant de 30 millions.
Le monopole du café leur impose une surcharge de 6,500,000 fr.
Voilà donc, sur trois articles coloniaux seulement, une somme de 123
millions enlevée purement et simplement de la bourse des consommateurs
en excédant du prix naturel des denrées ainsi que des taxes fiscales,
pour être versée, sans aucune compensation, dans la poche des colons.
Je terminerai cette dissertation, déjà trop longue, par une citation
que j'emprunte à M. Porter, membre du _Board of trade_.
«Nous avons payé en 1840, et sans parler des droits d'entrée, 5
millions de livres de plus que n'aurait fait pour une égale quantité
de sucre toute autre nation. Dans la même année, nous avons exporté
pour 4,000,000 l. st. aux colonies à sucre; en sorte que nous aurions
gagné un million à suivre le vrai principe, qui est d'acheter au
marché le plus avantageux, alors même que nous aurions fait cadeau aux
planteurs de toutes les marchandises qu'ils nous ont prises.»
M. Ch. Comte avait entrevu, dès 1827, ce que M. Porter établit en
chiffres. «Si les Anglais, disait-il, calculaient quelle est la
quantité de marchandises qu'ils doivent vendre aux possesseurs
d'hommes, pour recouvrer les dépenses qu'ils font dans la vue de
s'assurer leur pratique, ils se convaincraient que ce qu'ils ont de
mieux à faire, c'est de leur livrer leurs marchandises pour rien et
d'acheter, à ce prix, la liberté du commerce.»
Nous sommes maintenant en mesure, ce me semble, d'apprécier le degré
de liberté dont jouissent en Angleterre le travail et l'échange, et de
juger si c'est bien dans ce pays qu'il faut aller observer les
désastreux effets de la libre concurrence sur l'équitable distribution
de la richesse et l'égalité des conditions.
Récapitulons, concentrons dans un court espace les faits que nous
venons d'établir.
1º Les branches aînées de l'aristocratie anglaise possèdent toute la
surface du territoire.
2º L'impôt foncier est demeuré invariable depuis cent cinquante ans,
quoique la rente des terres ait septuplé. Il n'entre que pour un
vingt-cinquième dans les recettes publiques.
3º La propriété immobilière est affranchie de droits de succession,
quoique la propriété personnelle y soit assujettie.
4º Les taxes indirectes pèsent beaucoup moins sur les objets de
qualités supérieures, à l'usage des riches, que sur les mêmes objets
de basses qualités, à l'usage du peuple.
5º Au moyen de la loi-céréale, les mêmes branches aînées prélèvent,
sur la nourriture du peuple, un impôt que les meilleures autorités
fixent à _un milliard_ de francs.
6º Le système colonial, poursuivi sur une très-grande échelle,
nécessite de lourds impôts; et ces impôts, payés presque en totalité
par les classes laborieuses, sont, presque en totalité aussi, le
patrimoine des branches cadettes des classes oisives.
7º Les taxes locales, comme les dîmes (_tithes_), arrivent aussi à
ces branches cadettes par l'intermédiaire de l'Église établie.
8º Si le système colonial exige un grand développement de forces, le
maintien de ces forces a besoin, à son tour, du régime colonial, et ce
régime entraîne celui des monopoles. On a vu que, sur trois articles
seulement, ils occasionnent au peuple anglais une perte sèche de 124
millions.
J'ai cru devoir donner quelque étendue à l'exposé de ces faits parce
qu'ils me paraissent de nature à dissiper bien des erreurs, bien des
préjugés, bien des préventions aveugles. Combien de solutions aussi
évidentes qu'inattendues n'offrent-ils pas aux économistes ainsi
qu'aux hommes politiques?
Et d'abord, comment ces écoles modernes, qui semblent avoir pris à
tâche d'entraîner la France dans ce système de spoliations
réciproques, en lui faisant peur de la concurrence, comment, dis-je,
ces écoles pourraient-elles persister à soutenir que c'est la liberté
qui a suscité le paupérisme en Angleterre? Dites donc qu'il est né de
la spoliation, de la spoliation organisée, systématique, persévérante,
impitoyable. Cette explication n'est-elle pas plus simple, plus vraie
et plus satisfaisante à la fois? Quoi! La liberté entraînerait le
paupérisme! La concurrence, les transactions libres, le droit
d'échanger une propriété qu'on a le droit de détruire, impliqueraient
une injuste distribution de la richesse! La loi providentielle serait
donc bien inique! Il faudrait donc se hâter d'y substituer une loi
humaine, et quelle loi? Une loi de restriction et d'_empêchement_. Au
lieu de laisser faire, il faudrait _empêcher_ de faire; au lieu de
laisser passer, il faudrait _empêcher_ de passer; au lieu de laisser
échanger, il faudrait _empêcher_ d'échanger; au lieu de laisser la
rémunération du travail à celui qui l'a accompli, il faudrait en
investir celui qui ne l'a pas accompli! Ce n'est qu'à cette condition
qu'on éviterait l'inégalité des fortunes parmi les hommes! «Oui,
disiez-vous, l'expérience est faite; la liberté et le paupérisme
coexistent en Angleterre.» Mais vous ne pourrez plus le dire. Bien
loin que la liberté et la misère y soient dans le rapport de cause à
effet, l'une d'elles du moins, la liberté, n'y existe même pas. On y
est bien libre de travailler, mais non de jouir du fruit de son
travail. Ce qui coexiste en Angleterre, c'est un petit nombre de
spoliateurs et un grand nombre de spoliés; et il ne faut pas être un
grand économiste pour en conclure l'opulence des uns et la misère des
autres.
Ensuite, pour peu qu'on ait embrassé dans son ensemble la situation de
la Grande-Bretagne, telle que nous venons de la montrer, et l'esprit
féodal qui domine ses institutions économiques, on sera convaincu que
la réforme financière et douanière qui s'accomplit dans ce pays est
une question européenne, humanitaire, aussi bien qu'une question
anglaise. Il ne s'agit pas seulement d'un changement dans la
distribution de la richesse au sein du Royaume-Uni, mais encore d'une
transformation profonde de l'action qu'il exerce au dehors. Avec les
injustes priviléges de l'aristocratie britannique, tombent évidemment
et la politique qu'on a tant reprochée à l'Angleterre, et son système
colonial, et ses usurpations, et ses armées, et sa marine, et sa
diplomatie, en ce qu'elles ont d'oppressif et de dangereux pour
l'humanité.
Tel est le glorieux triomphe auquel aspire la LIGUE lorsqu'elle
réclame «l'abolition totale, immédiate et sans condition de tous les
monopoles, de tous les droits protecteurs quelconques en faveur de
l'agriculture, des manufactures, du commerce et de la navigation, en
un mot la liberté absolue des échanges[5].»
[Note 5: Résolution du conseil de la Ligue, mai 1815.]
Je ne dirai que peu de chose ici de cette puissante association.
L'esprit qui l'anime, ses commencements, ses progrès, ses travaux, ses
luttes, ses revers, ses succès, ses vues, ses moyens d'action, tout
cela se manifestera plein d'action et de vie dans la suite de cet
ouvrage. Je n'ai pas besoin de décrire minutieusement ce grand corps,
puisque je l'expose respirant et agissant devant le public français,
aux yeux de qui, par un miracle incompréhensible d'habileté, la presse
subventionnée du monopole l'a si longtemps tenu caché[6].
[Note 6: Bon nombre des publicistes enrôlés dans la presse quotidienne
eussent pu, mais seulement en s'avouant coupables de légèreté et
d'ignorance, se laver de l'accusation de vénalité que l'auteur portait
contre eux, en 1845.
(_Note de l'éditeur._)]
Au milieu de la détresse que ne pouvait manquer d'appesantir sur les
classes laborieuses le régime que nous venons de décrire, sept hommes
se réunirent à Manchester au mois d'octobre 1838, et, avec cette
virile détermination qui caractérise la race anglo-saxonne, ils
résolurent de renverser tous les monopoles par les voies légales, et
d'accomplir, sans troubles, sans effusion de sang, par la seule
puissance de l'opinion, une révolution aussi profonde, plus profonde
peut-être que celle qu'ont opérée nos pères en 1789[7].
[Note 7: Voici les noms de ces hommes bien dignes de notre sympathique
estime: Edward Baxter, W. A. Cunningham, Andrew Dalziel, James Howie,
James Leslie, Archibald Prentice, Philip Thomson. Il nous paraît juste
d'ajouter à ces sept noms celui de M. W. Rawson, arrivé un peu trop
tard au rendez-vous où la ligue fut résolue, mais qui s'associa de
tout coeur à la résolution que ses amis venaient de prendre en son
absence.
(_Note de l'éditeur._)]
Certes, il fallait un courage peu ordinaire pour affronter une telle
entreprise. Les adversaires qu'il s'agissait de combattre avaient pour
eux la richesse, l'influence, la législature, l'Église, l'État, le
trésor public, les terres, les places, les monopoles, et ils étaient
en outre entourés d'un respect et d'une vénération traditionnels.
Et où trouver un point d'appui contre un ensemble de forces si
imposant? Dans les classes industrieuses? Hélas! en Angleterre comme
en France, chaque industrie croit son existence attachée à quelque
lambeau de monopole. La protection s'est insensiblement étendue à
tout. Comment faire préférer des intérêts éloignés et, en apparence,
incertains à des intérêts immédiats et positifs? Comment dissiper tant
de préjugés, tant de sophismes que le temps et l'égoïsme ont si
profondément incrustés dans les esprits? Et à supposer qu'on parvienne
à éclairer l'opinion dans tous les rangs et dans toutes les classes,
tâche déjà bien lourde, comment lui donner assez d'énergie, de
persévérance et d'action combinée pour la rendre, par les élections,
maîtresse de la législature?
L'aspect de ces difficultés n'effraya pas les fondateurs de la Ligue.
Après les avoir regardées en face et mesurées, ils se crurent de force
à les vaincre. L'_agitation_ fut décidée.
Manchester fut le berceau de ce grand mouvement. Il était naturel
qu'il naquît dans le nord de l'Angleterre, parmi les populations
manufacturières, comme il est naturel qu'il naisse un jour au sein des
populations agricoles du midi de la France. En effet, les industries
qui, dans les deux pays, offrent des moyens d'échange sont celles qui
souffrent le plus immédiatement de leur interdiction, et il est
évident que s'ils étaient libres, les Anglais nous enverraient du fer,
de la houille, des machines, des étoffes, en un mot, des produits de
leurs mines et de leurs fabriques, que nous leur paierions en grains,
soies, vins, huiles, fruits, c'est-à-dire en produits de notre
agriculture.
Cela explique jusqu'à un certain point le titre bizarre en apparence
que prit l'association: ANTI-CORN-LAW-LEAGUE[8]. Cette dénomination
restreinte n'ayant pas peu contribué sans doute à détourner
l'attention de l'Europe sur la portée de l'_agitation_, nous croyons
indispensable de rapporter ici les motifs qui l'ont fait adopter.
[Note 8: Association contre la loi-céréale.]
Rarement la presse française a parlé de la Ligue (nous dirons ailleurs
pourquoi), et lorsqu'elle n'a pu s'empêcher de le faire, elle a eu
soin du moins de s'autoriser de ce titre: _Anti-corn-law_, pour
insinuer qu'il s'agissait d'une question toute spéciale, d'une simple
réforme dans la loi qui règle en Angleterre les conditions de
l'importation des grains.
Mais tel n'est pas seulement l'objet de la Ligue. Elle aspire à
l'entière et radicale destruction de tous les priviléges et de tous
les monopoles, à la liberté absolue du commerce, à la concurrence
illimitée, ce qui implique la chute de la prépondérance aristocratique
en ce qu'elle a d'injuste, la dissolution des liens coloniaux en ce
qu'ils ont d'exclusif, c'est-à-dire une révolution complète dans la
politique intérieure et extérieure de la Grande-Bretagne.
Et, pour n'en citer qu'un exemple, nous voyons aujourd'hui les
_free-traders_ prendre parti pour les États-Unis dans la question de
l'Orégon et du Texas. Que leur importe, en effet, que ces contrées
s'administrent elles-mêmes sous la tutelle de l'Union, au lieu d'être
gouvernées par un président mexicain ou un lord-commissaire anglais,
pourvu que chacun y puisse vendre, acheter, acquérir, travailler;
pourvu que toute transaction honnête y soit libre? À ces conditions
ils abandonneraient encore volontiers aux États-Unis et les deux
Canada et la Nouvelle-Écosse, et les Antilles par-dessus le marché;
ils les donneraient même sans cette condition, bien assurés que la
liberté des échanges sera tôt ou tard la loi des transactions
internationales[9].
[Note 9: On se rappelle les discours de lord Aberdeen et de sir Robert
Peel à l'occasion du message du nouveau président des États-Unis.
Voici comment s'exprimait à ce sujet M. Fox, dans un meeting de la
Ligue et aux applaudissements de six mille auditeurs:
«Quel est donc ce territoire qu'on se dispute? 300,000 milles carrés
dont nous revendiquons le tiers; désert aride, lave desséchée, le
Sahara de l'Amérique, le Botany-Bay des Peaux-Rouges, empire des
buffles, et tout au plus de quelques Indiens fiers de s'appeler
Têtes-Plates, Nez-Fendus, etc. Voilà l'objet de la querelle! Autant
vaudrait que Peel et Polk nous poussassent à nous disputer les
montagnes de la Lune! Mais que la race humaine s'établisse sur ce
territoire, que les hommes qui n'ont pas de patrie plus hospitalière
en soumettent à la culture les parties les moins infertiles; et
lorsque l'industrie aura promené autour de ses frontières le char de
son paisible triomphe, lorsque de jeunes cités verront fourmiller dans
leurs murs d'innombrables multitudes, quand les montagnes Rocheuses
seront sillonnées de chemins de fer, que des canaux uniront
l'Atlantique et la mer Pacifique, et que le Colombia verra flotter sur
ses eaux la voile et la vapeur, alors il sera temps de parler de
l'Orégon. Mais alors aussi, sans bataillons, sans vaisseaux de ligne,
sans bombarder des villes ni verser le sang des hommes, le _libre
commerce_ fera pour nous la conquête de l'Orégon et même des
États-Unis, si l'on peut appeler conquête ce qui constitue le bien de
tous. Ils nous enverront leurs produits; nous les paierons avec les
nôtres. Il n'y aura pas un pionnier qui ne porte dans ses vêtements la
livrée de Manchester; la marque de Sheffield sera imprimée sur l'arme
qui atteindra le gibier; et le lin de Spitalfield sera la bannière que
nous ferons flotter sur les rives du Missouri. L'Orégon sera conquis,
en effet, car il travaillera volontairement pour nous; et que peut-on
demander de plus à un peuple conquis? C'est pour nous qu'il fera
croître le blé, et il nous le livrera sans nous demander en retour que
nous nous imposions des taxes, afin qu'un gouverneur anglais contrarie
sa législature ou qu'une soldatesque anglaise sabre sa population. Le
libre commerce! voilà la vraie conquête; elle est plus sûre que celles
des armes. Voilà l'empire, en ce qu'il a de noble, voilà la domination
fondée sur des avantages réciproques, moins dégradante que celle qui
s'acquiert par l'épée et se conserve sous un sceptre impopulaire.»
(Acclamations prolongées.)]
Mais il est facile de comprendre pourquoi les _free-traders_ ont
commencé par réunir toutes leurs forces contre un seul monopole, celui
des céréales: c'est qu'il est la clef de voûte du système tout entier.
C'est la part de l'aristocratie, c'est le lot spécial que se sont
adjugé les législateurs. Qu'on leur arrache ce monopole, et ils feront
bon marché de tous les autres.
C'est d'ailleurs celui dont le poids est le plus lourd au peuple,
celui dont l'iniquité est la plus facile à démontrer. L'impôt sur le
pain! sur la nourriture! sur la vie! Voilà, certes, un mot de
ralliement merveilleusement propre à réveiller la sympathie des
masses.
C'est certainement un grand et beau spectacle que de voir un petit
nombre d'hommes essayant, à force de travaux, de persévérance et
d'énergie, de détruire le régime le plus oppressif et le plus
fortement organisé, après l'esclavage, qui ait pesé jamais sur un
grand peuple et sur l'humanité, et cela sans en appeler à la force
brutale, sans même essayer de déchaîner l'animadversion publique, mais
en éclairant d'une vive lumière tous les replis de ce système, en
réfutant tous les sophismes sur lesquels il s'appuie, en inculquant
aux masses les connaissances et les vertus qui seules peuvent les
affranchir du joug qui les écrase.
Mais ce spectacle devient bien plus imposant encore, quand on voit
l'immensité du champ de bataille s'agrandir chaque jour par le nombre
des questions et des intérêts qui viennent, les uns après les autres,
s'engager dans la lutte.
D'abord l'aristocratie dédaigne de descendre dans la lice. Quand elle
se voit maîtresse de la puissance politique par la possession du sol,
de la puissance matérielle par l'armée et la marine, de la puissance
morale par l'Église, de la puissance législative par le Parlement, et
enfin de celle qui vaut toutes les autres, de la puissance de
l'opinion publique par cette fausse grandeur nationale qui flatte le
peuple et qui semble liée aux institutions qu'on ose attaquer; quand
elle contemple la hauteur, l'épaisseur et la cohésion des
fortifications dans lesquelles elle s'est retranchée; quand elle
compare ses forces avec celles que quelques hommes isolés dirigent
contre elle,--elle croit pouvoir se renfermer dans le silence et le
dédain.
Cependant la Ligue fait des progrès. Si l'aristocratie a pour elle
l'Église établie, la Ligue appelle à son aide toutes les Églises
dissidentes. Celles-ci ne se rattachent pas au monopole par la dîme,
elles se soutiennent par des dons volontaires, c'est-à-dire par la
confiance publique. Elles ont bientôt compris que l'exploitation de
l'homme par l'homme, qu'on la nomme esclavage ou protection, est
contraire à la charte chrétienne. Seize cents ministres dissidents
répondent à l'appel de la Ligue. Sept cents d'entre eux, accourus de
tous les points du royaume, se réunissent à Manchester. Ils
délibèrent; et le résultat de leur délibération est qu'ils iront
prêcher, dans toute l'Angleterre, la cause de la liberté des échanges
comme conforme aux lois providentielles qu'ils ont mission de
promulguer.
Si l'aristocratie a pour elle la propriété foncière et les classes
agricoles, la Ligue s'appuie sur la propriété des bras, des facultés
et de l'intelligence. Rien n'égale le zèle avec lequel les classes
manufacturières s'empressent de concourir à la grande oeuvre. Les
souscriptions spontanées versent au fonds de la Ligue 200,000 fr. en
1841, 600,000 en 1842, un million en 1843, 2 millions en 1844; et en
1845 une somme double, peut-être triple, sera consacrée à l'un des
objets que l'association a en vue, l'inscription d'un grand nombre de
_free traders_ sur les listes électorales. Parmi les faits relatifs à
cette souscription, il en est un qui produisit sur les esprits une
profonde sensation. La liste, ouverte à Manchester le 14 novembre
1844, présenta, à la fin de cette même journée, une recette de 16,000
livres sterling (400,000 francs). Grâce à ces abondantes ressources,
la Ligue, revêtant ses doctrines des formes les plus variées et les
plus lucides, les distribue parmi le peuple dans des brochures, des
pamphlets, des placards, des journaux innombrables; elle divise
l'Angleterre en douze districts, dans chacun desquels elle entretient
un professeur d'économie politique. Elle-même, comme une université
mouvante, tient ses séances en public dans toutes les villes et tous
les comtés de la Grande-Bretagne. Il semble d'ailleurs que celui qui
dirige les événements humains ait ménagé à la Ligue des moyens
inattendus de succès. La _réforme postale_ lui permet d'entretenir,
avec les comités électoraux qu'elle a fondés dans tout le pays, une
correspondance qui comprend annuellement plus de 300,000 dépêches; les
chemins de fer impriment à ses mouvements un caractère d'ubiquité, et
l'on voit les mêmes hommes qui ont _agité_ le matin à Liverpool agiter
le soir à Édimbourg ou à Glasgow; enfin la _réforme électorale_ a
ouvert à la classe moyenne les portes du Parlement, et les fondateurs
de la Ligue, les Cobden, les Bright, les Gibson, les Villiers, sont
admis à combattre le monopole, en face des monopoleurs et dans
l'enceinte même où il fut décrété. Ils entrent dans la Chambre des
communes, et ils y forment, en dehors des Whigs et des Torys, un
parti, si l'on peut lui donner ce nom, qui n'a pas de précédents dans
les annales des peuples constitutionnels, un parti décidé à ne
sacrifier jamais la vérité absolue, la justice absolue, les principes
absolus aux questions de personnes, aux combinaisons, à la stratégie
des ministères et des oppositions.
Mais il ne suffisait pas de rallier les classes sociales sur qui pèse
directement le monopole; il fallait encore dessiller les yeux de
celles qui croient sincèrement leur bien-être et même leur existence
attachés au système de la protection. M. Cobden entreprend cette rude
et périlleuse tâche. Dans l'espace de deux mois, il provoque quarante
meetings au sein même des populations agricoles. Là, entouré souvent
de milliers de laboureurs et de fermiers, parmi lesquels on pense bien
que se sont glissés, à l'instigation des intérêts menacés, bien des
agents de désordre, il déploie un courage, un sang-froid, une
habileté, une éloquence, qui excitent l'étonnement, si ce n'est la
sympathie de ses plus ardents adversaires. Placé dans une position
analogue à celle d'un Français qui irait prêcher la doctrine de la
liberté commerciale dans les forges de Decazeville ou parmi les
mineurs d'Anzin, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, dans cet
homme éminent, à la fois économiste, tribun, homme d'État, tacticien,
théoricien, et auquel je crois qu'on peut faire une juste application
de ce qu'on a dit de Destutt de Tracy: «À force de bon sens, il
atteint au génie.» Ses efforts obtiennent la récompense qu'ils
méritent, et l'aristocratie a la douleur de voir le principe de la
liberté gagner rapidement au sein de la population vouée à
l'agriculture.
Aussi le temps n'est plus où elle s'enveloppait dans sa morgue
méprisante; elle est enfin sortie de son inertie. Elle essaye de
reprendre l'offensive, et sa première opération est de calomnier la
Ligue et ses fondateurs. Elle scrute leur vie publique et privée,
mais, forcée bientôt d'abandonner le champ de bataille des
personnalités, où elle pourrait bien laisser plus de morts et de
blessés que la Ligue, elle appelle à son secours l'armée de sophismes
qui, dans tous les temps et dans tous les pays, ont servi d'étai au
monopole. _Protection à l'agriculture, invasion des produits
étrangers, baisse des salaires résultant de l'abondance des
subsistances, indépendance nationale, épuisement du numéraire,
débouchés coloniaux assurés, prépondérance politique, empire des
mers_; voilà les questions qui s'agitent, non plus entre savants, non
plus d'école à école, mais devant le peuple, mais de démocratie à
aristocratie.
Cependant il se rencontre que les Ligueurs ne sont pas seulement des
agitateurs courageux; ils sont aussi de profonds économistes. Pas un
de ces nombreux sophismes ne résiste au choc de la discussion; et, au
besoin, des enquêtes parlementaires, provoquées par la Ligue, viennent
en démontrer l'inanité.
L'aristocratie adopte alors une autre marche. La misère est immense,
profonde, horrible, et la cause en est patente; c'est qu'une odieuse
inégalité préside à la distribution de la richesse sociale. Mais au
drapeau de la Ligue qui porte inscrit le mot JUSTICE, l'aristocratie
oppose une bannière où on lit le mot CHARITÉ. Elle ne conteste plus
les souffrances populaires; mais elle compte sur un puissant moyen de
diversion, l'aumône. «Tu souffres, dit-elle au peuple; c'est que tu as
trop multiplié, et je vais te préparer un vaste système d'émigration.
(Motion de M. Butler.)--Tu meurs d'inanition; je donnerai à chaque
famille un jardin et une vache. (_Allotments._)--Tu es exténué de
fatigue; c'est que l'on exige de toi trop de travail, et j'en
limiterai la durée. (Bill de dix heures.)» Ensuite viennent les
souscriptions pour procurer gratuitement aux classes pauvres des
établissements de bains, des lieux de récréations, les bienfaits d'une
éducation nationale, etc. Toujours des aumônes, toujours des
palliatifs; mais quant à la cause qui les nécessite, quant au
monopole, quant à la distribution factice et partiale de la richesse,
on ne parle pas d'y toucher.
La Ligue a ici à se défendre contre un système d'agression d'autant
plus perfide, qu'il semble attribuer à ses adversaires, entre autres
monopoles, le monopole de la philanthropie, et la placer elle-même
dans ce cercle de justice exacte et froide qui est bien moins propre
que la charité, même impuissante, même hypocrite, à exciter la
reconnaissance irréfléchie de ceux qui souffrent.
Je ne reproduirai pas les objections que la Ligue oppose à tous ces
projets d'institutions prétendues charitables, on en verra
quelques-unes dans le cours de l'ouvrage. Il me suffira de dire
qu'elle s'est associée à celles de ces oeuvres qui ont un caractère
incontestable d'utilité. C'est ainsi que, parmi les _free-traders_ de
Manchester, il a été recueilli près d'un million pour donner de
l'espace, de l'air et du jour aux quartiers habités par les classes
ouvrières. Une somme égale, provenant aussi de souscriptions
volontaires, a été consacrée dans cette ville à l'établissement de
maisons d'école. Mais en même temps la Ligue ne s'est pas lassée de
montrer le piége caché sous ce fastueux étalage de philanthropie:
«Quand les Anglais meurent de faim, disait-elle, il ne suffit pas de
leur dire: Nous vous transporterons en Amérique où les aliments
abondent; il faut laisser ces aliments entrer en Angleterre.--Il ne
suffit pas de donner aux familles ouvrières un jardin pour y faire
croître des pommes de terre; il faut surtout ne pas leur ravir une
partie des profits qui leur procureraient une nourriture plus
substantielle.--Il ne suffit pas de limiter le travail excessif auquel
les condamne la spoliation; il faut faire cesser la spoliation même,
afin que dix heures de travail en valent douze.--Il ne suffit pas de
leur donner de l'air et de l'eau, il faut leur donner du pain ou du
moins le droit d'acheter du pain. Ce n'est pas la philanthropie mais
la liberté qu'on doit opposer à l'oppression; ce n'est pas la charité
mais la justice qui peut guérir les maux de l'injustice. L'aumône n'a
et ne peut avoir qu'une action insuffisante, fugitive, incertaine et
souvent dégradante.»
À bout de ses sophismes, de ses faux-fuyants, de ses prétextes
dilatoires, il restait une ressource à l'aristocratie: la majorité
parlementaire, la majorité qui dispense d'avoir raison. Le dernier
acte de l'agitation devait donc se passer au sein des colléges
électoraux. Après avoir popularisé les saines doctrines économiques,
la Ligue avait à donner une direction pratique aux efforts individuels
de ses innombrables prosélytes. Modifier profondément les constituants
(_constituencies_), le corps électoral du royaume, saper l'influence
aristocratique, attirer sur la corruption les châtiments de la loi et
de l'opinion: telle est la nouvelle phase dans laquelle est entrée
l'_agitation_, avec une énergie que les progrès semblent accroître.
_Vires acquirit eundo_. À la voix de Cobden, de Bright et de leurs
amis, des milliers de _free-traders_ se font inscrire sur les listes
électorales, des milliers de monopoleurs en sont rayés, et, d'après la
rapidité de ce mouvement, on peut prévoir le jour où le sénat ne
représentera plus une classe, mais la communauté.
On demandera peut-être si tant de travaux, tant de zèle, tant de
dévouement, sont demeurés jusqu'ici sans influence sur la marche des
affaires publiques, et si le progrès des doctrines libérales dans le
pays ne s'est pas réfléchi à quelque degré dans la législation.
J'ai exposé, en commençant, le régime économique de l'Angleterre
antérieurement à la crise commerciale qui a donné naissance à la
Ligue; j'ai même essayé de soumettre au calcul quelques-unes des
extorsions que les classes dominatrices exercent sur les classes
asservies par le double mécanisme des impôts et des monopoles.
Depuis cette époque, les uns et les autres ont été modifiés. Qui n'a
pas entendu parler du _plan financier_ que sir Robert Peel vient de
soumettre à la Chambre des communes, plan qui n'est que le
développement de réformes commencées en 1842 et 1844, et dont la
complète réalisation est réservée à des sessions ultérieures du
Parlement? Je crois sincèrement qu'on a méconnu en France l'esprit de
ces réformes, qu'on en a tour à tour exagéré ou atténué la portée. On
m'excusera donc si j'entre ici dans quelques détails, que je
m'efforcerai du reste d'abréger le plus qu'il me sera possible.
La spoliation (qu'on me pardonne le retour fréquent de ce terme; mais
il est nécessaire pour détruire l'erreur grossière qui est impliquée
dans son synonyme _protection_), la spoliation, réduite en système de
gouvernement, avait produit toutes ses naturelles conséquences: une
extrême inégalité des fortunes, la misère, le crime et le désordre au
sein des dernières couches sociales, une diminution énorme dans toutes
les consommations, par suite, l'affaiblissement des recettes publiques
et le déficit, qui, croissant d'année en année, menaçait d'ébranler le
crédit de la Grande-Bretagne. Évidemment il n'était pas possible de
rester dans une situation qui menaçait d'engloutir le vaisseau de
l'État. L'_Agitation_ irlandaise, l'_Agitation_ commerciale,
l'Incendiarisme, dans les districts agricoles, le Rébeccaïsme dans le
pays de Galles, le Chartisme dans les villes manufacturières, ce
n'étaient là que les symptômes divers d'un phénomène unique, la
souffrance du peuple. Mais la souffrance du peuple, c'est-à-dire des
masses, c'est-à-dire encore de la presque universalité des hommes,
doit à la longue gagner toutes les classes de la société. Quand le
peuple n'a rien, il n'achète rien; quand il n'achète rien, les
fabriques s'arrêtent, et les fermiers ne vendent pas leur récolte; et
s'ils ne vendent pas, ils ne peuvent payer leurs fermages. Ainsi les
grands seigneurs législateurs eux-mêmes se trouvaient placés, par
l'effet même de leur loi, entre la banqueroute des fermiers et la
banqueroute de l'État, et menacés à la fois dans leur fortune
immobilière et mobilière. Ainsi l'aristocratie sentait le terrain
trembler sous ses pas. Un de ses membres les plus distingués, sir
James Graham, aujourd'hui ministre de l'intérieur, avait fait un livre
pour l'avertir des dangers qui l'entouraient: «Si vous ne cédez une
partie, vous perdrez tout, disait-il, et une tempête révolutionnaire
balayera de dessus la surface du pays non-seulement vos monopoles,
mais vos honneurs, vos priviléges, votre influence et vos richesses
mal acquises.»
Le premier expédient qui se présenta pour parer au danger le plus
immédiat, le déficit, fut, selon l'expression consacrée aussi par nos
hommes d'État, d'_exiger de l'impôt tout ce qu'il peut rendre_. Mais
il arriva que les taxes mêmes qu'on essaya de renforcer furent celles
qui laissèrent le plus de vide au Trésor. Il fallut renoncer pour
longtemps à cette ressource, et le premier soin du cabinet actuel,
quand il arriva aux affaires, fut de proclamer que l'impôt était
arrivé à sa dernière limite: «_I am bound to say that the people of
this country has been brought to the utmost limit of taxation._»
(Peel, discours du 10 mai 1842.)
Pour peu que l'on ait pénétré dans la situation respective des deux
grandes classes, dont j'ai décrit les intérêts et les luttes, on
comprendra aisément quel était, pour chacune d'elles, le problème à
résoudre.
Pour les _free-traders_, la solution était très-simple: _abroger tous
les monopoles_. Affranchir les importations, c'était nécessairement
accroître les échanges et par conséquent les exportations; c'était
donc donner au peuple tout à la fois du pain et du travail; c'était
encore favoriser toutes les consommations, par conséquent les taxes
indirectes, et en définitive rétablir l'équilibre des finances.
Pour les _monopoleurs_, le problème était pour ainsi dire insoluble.
Il s'agissait de soulager le peuple sans le soustraire aux monopoles,
de relever le revenu public sans augmenter les taxes, et de conserver
le système colonial sans diminuer les dépenses nationales.
Le ministère Whig (Russell, Morpeth, Melbourne, Baring, etc.) présenta
un plan qui se tenait entre ces deux solutions. Il affaiblissait, sans
les détruire, les monopoles et le système colonial. Il ne fut accepté
ni par les monopoleurs ni par les _free-traders_. Ceux-là voulaient le
monopole absolu, ceux-ci la liberté illimitée. Les uns s'écriaient:
«_Pas de concessions!_» les autres: «_Pas de transactions!_»
Battus au Parlement, les Whigs en appelèrent au corps électoral. Il
donna amplement gain de cause aux Torys, c'est-à-dire à la protection
et aux colonies. Le ministère Peel fut constitué (1841) avec mission
expresse de trouver l'introuvable solution, dont je parlais tout à
l'heure, au grand et terrible problème posé par le déficit et la
misère publique; et il faut avouer qu'il a surmonté la difficulté avec
une sagacité de conception et une énergie d'exécution remarquables.
J'essayerai d'expliquer le plan financier de M. Peel, tel du moins que
je le comprends.
Il ne faut pas perdre de vue que les divers objets qu'a dû se proposer
cet homme d'État, eu égard au parti qui l'appuie, sont les suivants:
1º Rétablir l'équilibre des finances;
2º Soulager les consommateurs;
3º Raviver le commerce et l'industrie;
4º Conserver autant que possible le monopole essentiellement
aristocratique, la loi céréale;
5º Conserver le système colonial et avec lui l'armée, la marine, les
hautes positions des branches cadettes;
6º On peut croire aussi que cet homme éminent, qui plus que tout autre
sait lire dans les _signes du temps_, et qui voit le principe de la
Ligue envahir l'Angleterre à pas de géant, nourrit encore au fond de
son âme une pensée d'avenir personnelle mais glorieuse, celle de se
ménager l'appui des _free-traders_ pour l'époque où ils auront conquis
la majorité, afin d'imprimer de sa main le sceau de la consommation à
l'oeuvre de la liberté commerciale, sans souffrir qu'un autre nom
officiel que le sien s'attache à la plus grande révolution des temps
modernes.
Il n'est pas une des mesures, une des paroles de Sir Robert Peel qui
ne satisfasse aux conditions prochaines ou éloignées de ce programme.
On va en juger.
Le pivot autour duquel s'accomplissent toutes les évolutions
financières et économiques dont il nous reste à parler, c'est
l'_income-tax_.
L'income-tax, on le sait, est un subside prélevé sur les revenus de
toute nature. Cet impôt est essentiellement temporaire et patriotique.
On n'y a recours que dans les circonstances les plus graves, et
jusqu'ici, en cas de guerre. Sir Robert Peel l'obtint du parlement en
1842, et pour trois ans; il vient d'être prorogé jusqu'en 1849. C'est
la première fois qu'au lieu de servir à des fins de destruction et à
infliger à l'humanité les maux de la guerre, il sera devenu
l'instrument de ces utiles réformes que cherchent à réaliser les
nations qui veulent mettre à profit les bienfaits de la paix.
Il est bon de faire observer ici que tous les revenus au-dessous de
150 liv. sterl. (3,700 fr.) sont affranchis de la taxe, en sorte
qu'elle frappe exclusivement la classe riche. On a beaucoup répété, de
ce côté comme de l'autre côté du détroit, que l'_income-tax_ était
définitivement inscrit dans le Code financier de l'Angleterre. Mais
quiconque connaît la nature de cet impôt et le mode d'après lequel il
est perçu, sait bien qu'il ne saurait être établi d'une manière
permanente, du moins dans sa constitution actuelle; et, si le cabinet
entretient à cet égard quelque arrière-pensée, il est permis de croire
qu'en habituant les classes aisées à contribuer dans une plus forte
proportion aux charges publiques, il songe à mettre l'impôt foncier
(_land-tax_), dans la Grande-Bretagne, plus en harmonie avec les
besoins de l'État et les exigences d'une équitable justice
distributive.
Quoi qu'il en soit, le premier objet que le ministère Tory avait en
vue, le rétablissement de l'équilibre dans les finances, fut atteint,
grâce aux ressources de l'income-tax; et le déficit qui menaçait le
crédit de l'Angleterre a, du moins provisoirement, disparu.
Un excédant de recettes était même prévu dès 1842. Il s'agissait de
l'appliquer à la seconde et à la troisième condition du programme:
_Soulager les consommateurs; raviver le commerce et l'industrie_.
Ici nous entrons dans la longue série des réformes douanières
exécutées en 1842, 1843, 1844 et 1845. Notre intention ne peut être de
les exposer en détail; nous devons nous borner à faire connaître
l'esprit dans lequel elles ont été conçues.
Toutes les prohibitions ont été abolies. Les boeufs, les veaux, les
moutons, la viande fraîche et salée, qui étaient repoussés d'une
manière absolue, furent admis à des droits modérés: les boeufs, par
exemple, à 25 fr. par tête (le droit est presque double en France), ce
qui n'a pas empêché M. Gauthier de Rumilly de dire en pleine Chambre,
en 1845, sans être contredit par personne, tant les journaux ont eu
soin de nous tenir dans l'ignorance sur ce qui se passe de l'autre
côté de la Manche, que les bestiaux sont encore prohibés en
Angleterre.
Les droits furent abaissés dans une très-forte proportion, et
quelquefois de moitié, des deux tiers et des trois quarts sur 650
articles de consommation: entre autres les farines, l'huile, le cuir,
le riz, le café, le suif, la bière, etc., etc.
Ces droits, d'abord abaissés, ont été complétement abolis en 1845 sur
430 articles, parmi lesquels figurent toutes les matières premières de
quelque importance, la laine, le coton, le lin, le vinaigre, etc.,
etc.
Les droits d'exportation furent aussi radicalement abrogés. Les
machines et la houille, ces deux puissances dont, dans des idées
étroites de rivalité commerciale, il serait peut-être assez naturel
que l'Angleterre se montrât jalouse, sont en ce moment à la
disposition de l'Europe. Nous en pourrions jouir aux mêmes prix que
les Anglais, si, par une bizarrerie étrange, mais parfaitement
conséquente au principe du système protecteur, nous ne nous étions
placés nous-mêmes, par nos tarifs, dans des conditions d'infériorité à
l'égard de ces instruments essentiels de travail, au moment même où
l'égalité nous était offerte ou pour mieux dire conférée sans
condition.
On conçoit que l'abrogation totale d'un droit d'entrée doit laisser un
vide définitif; et l'abaissement, un vide au moins momentané dans le
Trésor. C'est ce vide que les excédants de recette dus à
l'_income-tax_ sont destinés à couvrir.
Cependant l'_income-tax_ n'a qu'une durée limitée. Le cabinet Tory a
espéré que l'accroissement de la consommation, l'essor du commerce et
de l'industrie réagirait sur toutes les branches de revenus de manière
à ce que l'équilibre des finances fût rétabli en 1849, sans que la
ressource de l'income-tax fût plus longtemps nécessaire. Autant qu'on
en peut juger par les résultats de la réforme partielle de 1842, ces
espérances ne seront pas trompées. Déjà les recettes générales de 1844
ont dépassé celles de 1843 de liv. sterl. 1,410,726 (35 millions de
francs).
D'un autre côté, tous les faits concordent à témoigner que l'activité
a repris dans toutes les branches du travail, et que le bien-être
s'est répandu dans toutes les classes de la société. Les prisons et
les workhouses se sont dépeuplées; la taxe des pauvres a baissé;
l'accise a fructifié; le Rébeccaïsme et l'Incendiarisme se sont
apaisés; en un mot, le retour de la prospérité se montre par tous les
signes qui servent à la révéler, et entre autres par les recettes des
douanes.
Recettes de l'année 1841 (sous le système
ancien) 19,900,000 l. st.
-- 1842 18,700,000
-- 1843, première année de la
réforme 21,400,000
-- 1844 23,500,000
Maintenant si l'on considère que, pendant cette dernière année, les
marchandises qui ont passé par la douane n'ont rien payé _à la sortie_
(abrogation des droits d'exportation), et n'ont acquitté _à l'entrée_
que des taxes réduites, au moins pour 650 articles (abaissement des
droits d'importation), on en conclura rigoureusement que la masse des
produits importés a dû augmenter dans une proportion énorme pour que
la recette totale, non-seulement n'ait pas diminué, mais encore se
soit élevée de cent millions de francs.
Il est vrai que, d'après les économistes de la presse et de la tribune
françaises, cet accroissement d'importations ne prouve autre chose que
la décadence de l'industrie de la Grande-Bretagne, l'_invasion_,
l'_inondation_ de ses marchés par les produits étrangers, et la
stagnation de son _travail national_! Nous laisserons ces messieurs
concilier, s'ils le peuvent, cette conclusion avec tous les autres
signes par lesquels se manifeste la renaissante prospérité de
l'Angleterre; et, pour nous, qui croyons que _les produits s'échangent
contre des produits_, satisfaits de trouver, dans l'accord des faits
qui précèdent, une preuve nouvelle et éclatante de la vérité de cette
doctrine, nous dirons que Sir Robert Peel a rempli la seconde et la
troisième condition de son programme: _Soulager le consommateur;
raviver le commerce et l'industrie_.
Mais ce n'était pas pour cela que les Torys l'avaient porté, le
soutenaient au pouvoir. Encore tout émus de la frayeur que leur avait
causée le plan bien autrement radical de John Russell, et de l'orgueil
de leur récent triomphe sur les Whigs, ils n'étaient pas disposés à
perdre le fruit de leur victoire, et ils entendaient bien ne laisser
agir l'homme de leur choix, dans l'accomplissement de son oeuvre,
qu'autant qu'il ne toucherait pas ou qu'il ne toucherait que d'une
manière illusoire aux deux grands instruments de rapine que s'est
législativement attribués l'aristocratie anglaise: La loi-céréale et
le système colonial.
C'est surtout dans cette difficile partie de sa tâche que le premier
ministre a déployé toutes les ressources de son esprit fertile en
expédients.
Lorsqu'un droit d'entrée a fait arriver le prix d'un produit à ce
taux que la concurrence intérieure ne permet, en aucun cas, de
dépasser, tout son effet protecteur est obtenu. Ce qu'on ajouterait à
ce droit serait purement nominal, et ce qu'on en retrancherait, dans
les limites de cet excédant, serait évidemment inefficace. Supposez
qu'un produit français, soumis à la rivalité étrangère, se vende à 15
fr., et qu'affranchi de cette rivalité, il ne puisse, à cause de la
concurrence intérieure, s'élever au-dessus de 20 fr. En ce cas, un
droit de 5 ou 6 fr. sur le produit étranger donnera au similaire
national toute la protection qu'il soit au pouvoir du tarif de
conférer. Le droit, fût-il porté à 100 fr., n'élèverait pas d'un
centime le prix du produit, d'après l'hypothèse même, et par
conséquent toute réduction, qui ne descendrait pas au-dessous de 5 ou
6 fr., serait de nul effet pour le producteur et pour le consommateur.
Il semble que l'observation de ce phénomène ait dirigé la conduite de
sir Robert Peel, en ce qui concerne le grand monopole aristocratique,
le blé, et le grand monopole colonial, le sucre.
Nous avons vu que la loi-céréale, qui avait pour but avoué d'assurer
au producteur national 54 sh. par quarter de froment avait failli dans
son objet. L'échelle mobile (_sliding scale_) était bien calculée pour
atteindre ce but, car elle ajoutait au prix du blé étranger à
l'entrepôt un droit graduel qui devait faire ressortir le prix vénal à
70 sh. et plus. Mais la concurrence des producteurs nationaux, d'une
part, et, de l'autre, la diminution de consommation qui suit la
cherté, ont concouru à retenir le blé à un taux moyen moins élevé et
qui n'a pas dépassé 56 sh. Qu'a fait alors sir Robert Peel? Il a
tranché dans cette portion de droit qui était radicalement inefficace,
et il a baissé l'échelle mobile de manière, à ce qu'il pensait, à
fixer le froment à 56 sh., c'est-à-dire au prix le plus élevé que la
concurrence intérieure lui permette d'atteindre, dans les temps
ordinaires; en sorte qu'en réalité il n'a rien arraché à
l'aristocratie ni rien conféré au peuple.
À cet égard, sir Robert n'a pas caché cette politique de
prestidigitateur, car à toute demande de droits plus élevés, il
répondait: «Je crois que vous avez eu des preuves concluantes que vous
êtes arrivés à l'extrême limite de la taxe utile (_profitable
taxation_), sur les articles de subsistances. Je vous conseille de ne
pas l'accroître, car, si vous le faites, vous serez certainement
déjoués dans votre but.» «_Most assuredly you will be defeated in your
object._»
Je n'ai parlé que du froment, mais il est bon d'observer que la même
loi embrasse les céréales de toutes sortes. De plus, le beurre et le
fromage, qui entrent pour beaucoup dans les revenus des domaines
seigneuriaux, n'ont point été dégrevés. Il est donc bien vrai que le
monopole aristocratique n'a été que très-inefficacement entamé.
La même pensée a présidé aux diverses modifications introduites dans
la loi des sucres. Nous avons vu que la prime accordée aux planteurs,
ou le droit différentiel entre le sucre colonial et le sucre étranger,
était de 39 sh. par quintal. C'est là la marge que la spoliation avait
devant elle; mais à cause de la concurrence que se font entre elles
les colonies, elles n'ont pu extorquer au consommateur, en excédant du
prix naturel et du droit fiscal, que 18 sh. (Voir ci-dessus, pages 24
et suiv.) Sir Robert pouvait donc abaisser le droit différentiel de 39
sh. à 18 sans rien changer, si ce n'est une lettre morte, dans le
_statute-book_.
Or, qu'a-t-il fait? Il a établi le tarif suivant:
Sucre colonial, brut 14 sh.
-- terré 16
Sucre étranger (libre), brut 23
-- terré 28
Sucre étranger (esclave) 63
Il estime qu'il entrera en Angleterre, sous l'empire de ce nouveau
tarif, 230,000 tonnes de sucre colonial; et la protection étant de 10
sh. par quintal ou 10 liv. st. par tonne, la somme extorquée au
consommateur, pour être livrée sans compensation aux planteurs, sera
de 2,300,000 liv. st., ou fr. 57,000,000, au lieu de 86 millions.
(Voir page 25.)
Mais d'un autre côté, il dit: «La conséquence sera que le Trésor
recevra du droit sur le sucre, par suite de la réduction, liv. st.
3,960,000. Le revenu obtenu de cette denrée, l'année dernière, a été
de 5,216,000 liv.; il y aura donc pour l'année prochaine une perte de
revenu de 1,300,000 liv. sterl.,» soit fr. 32,500,000, et c'est
l'_income-tax_, c'est-à-dire un nouvel impôt, qui est chargé de
remplir le vide laissé à l'Échiquier; en sorte que si le peuple est
soulagé, en ce qui concerne la consommation du sucre, ce n'est pas au
préjudice du monopole, mais aux dépens du Trésor, et comme on rend à
celui-ci par l'_income-tax_ ce qu'il perd sur la douane, il en résulte
que les spoliations et les charges restent les mêmes, et c'est tout au
plus si l'on peut dire qu'elles subissent un léger déplacement.
Dans tout l'ensemble des réformes réelles ou apparentes accomplies par
sir Robert Peel, sa prédilection en faveur du système colonial ne
cesse de se manifester, et c'est là surtout ce qui le sépare
profondément des _free-traders_. Chaque fois que le ministre a dégrévé
une denrée étrangère, il a eu soin de dégréver, dans une proportion au
moins aussi forte, la denrée similaire venue des colonies anglaises;
en sorte que la _protection_ reste la même. Ainsi, pour n'en citer
qu'un exemple, le bois de construction _étranger_ a été réduit des
cinq sixièmes; mais le bois des colonies l'a été des neuf dixièmes. Le
patrimoine des branches cadettes de l'aristocratie n'a donc pas été
sérieusement entamé, pas plus que celui des branches aînées, et, à ce
point de vue, l'on peut dire que le plan financier (_financial
statement_), l'audacieuse expérience (_bold experiment_), du ministre
dirigeant, demeurent renfermés dans les bornes d'une question
anglaise, et ne s'élèvent pas à la hauteur d'une question humanitaire;
car l'humanité n'est que fort indirectement intéressée au régime
intérieur de l'échiquier anglais, mais elle eût été profondément et
favorablement affectée d'une réforme, même financière, impliquant la
chute de ce système colonial qui a tant troublé et menace encore si
gravement la paix et la liberté du monde.
Loin que sir Robert Peel suive la Ligue sur ce terrain, il ne perd pas
une occasion de se prononcer en faveur des colonies, et, dans l'exposé
des motifs de son plan financier, après avoir rappelé à la Chambre que
l'Angleterre possède quarante-cinq colonies, après avoir même demandé
à ce sujet un accroissement d'allocations, il ajoute: «On pourra dire
qu'il est contraire à la sagesse d'étendre autant que nous l'avons
fait notre système colonial. Mais je m'en tiens au fait que vous avez
des colonies, et que, les ayant, il faut les pourvoir de forces
suffisantes. Je répugnerais d'ailleurs, quoique je sache combien ce
système entraîne de dépenses et de dangers, je répugnerais à condamner
cette politique qui nous a conduits à jeter sur divers points du globe
les bases de ces possessions animées de l'esprit anglais, parlant la
langue anglaise et destinées peut-être à s'élever dans l'avenir au
rang de grandes puissances commerciales!»
Je crois avoir démontré que sir Robert Peel a rempli avec habileté les
plus funestes parties de son programme. Il me resterait à justifier
les motifs des prévisions qui m'ont fait dire: «On peut croire encore
que cet homme éminent qui, plus que tout autre, sait lire dans les
_signes du temps_, et qui voit le principe de la Ligue envahir
l'Angleterre à pas de géant, nourrit au fond de son âme une pensée
personnelle, mais glorieuse, celle de se ménager l'appui des
_free-traders_ pour l'époque où ils auront conquis la majorité, afin
d'imprimer de ses mains le sceau de la consommation à l'oeuvre de la
liberté commerciale, sans souffrir qu'un autre nom officiel que le
sien s'attache à la plus grande révolution des temps modernes.»
Comme il ne s'agit ici que d'une simple conjecture qui, vu l'humble
source d'où elle émane, ne peut avoir pour le lecteur qu'une faible
importance, je ne vois aucune utilité à la justifier à ses yeux[10].
Je ne crois pas qu'elle ait rien de chimérique pour quiconque a étudié
la situation économique du Royaume-Uni, le dénoûment probable des
réformes qu'il subit, le caractère de celui qui les dirige, le
mouvement et le déplacement, même actuels, des majorités, et surtout
les rapides progrès de l'opinion dans les masses et au sein du corps
électoral. Jusqu'ici sir Robert Peel s'est montré grand financier,
grand ministre, grand homme d'État peut-être; pourquoi n'aspirerait-il
pas au titre de grand homme, que la postérité ne décernera plus sans
doute qu'aux bienfaiteurs de l'humanité?
[Note 10: Cette conjecture n'a pas tardé à se vérifier complétement;
mais l'auteur, tout en applaudissant aux mesures libérales prises
enfin par le grand ministre, ne l'a pas absous d'en être venu là si
tard.(V. tome V, pag. 544 et suiv.)
(_Note de l'éditeur._)]
Il ne sera peut-être pas sans intérêt pour le lecteur d'entrevoir
l'issue probable des réformes dont nous ne connaissons encore que les
premiers linéaments. Une brochure récente vient de révéler un _plan
financier_ qui doit rallier les membres influents de la Ligue. Nous le
mentionnerons ici, tant à cause de son admirable simplicité et de sa
parfaite conformité aux principes les plus purs de la liberté
commerciale, que parce qu'il est loin d'être dépourvu de tout
caractère officiel. Il émane, en effet, d'un officier du _Board of
trade_, M. Mac-Grégor, comme la réforme postale eut pour promoteur un
employé du _post-office_, M. Rowland-Hill. On peut ajouter qu'il a
assez d'analogie avec les changements opérés par sir Robert Peel pour
laisser supposer qu'il n'a pas été jeté dans le public à l'insu, et
moins encore contre la volonté du premier ministre.
Voici le plan du secrétaire du _Board of trade_.
Il suppose que les dépenses s'élèveront comme aujourd'hui, à 50
millions st. Elles devront subir sans doute une grande diminution, car
ce plan entraîne une forte réduction dans l'armée, la marine,
l'administration des colonies et la perception de l'impôt; en ce cas,
les excédants de recettes pourront être affectés, soit au
remboursement de la dette, soit au dégrèvement de la contribution
directe dont il va être parlé.
Les recettes se puiseraient aux sources suivantes:
_Douane._--Les droits seraient uniformes, que les produits viennent
des colonies ou de l'étranger.
Il n'y aurait que huit articles soumis aux droits d'entrée, savoir:
1º Thé; 2º sucre; 3º café et cacao; 4º tabac; 5º esprits distillés;
6º vins; 7º fruits secs; 8º épiceries.
Produit 21,500,000 l. st.}
Esprits distillés à l'intérieur 5,000,000 } 31,500,000 l. st.
Drêche tant indigène qu'importée 4,000,000 }
Ces deux derniers impôts réunis à l'administration des douanes.
_Timbre._--On en éliminerait les droits sur les assurances
contre les risques de mer et d'incendie, et l'on
y réunirait les licences, ci 7,500,000
Taxe foncière, non rachetée 1,200,000
Déficit à couvrir, la première année, par un impôt
direct qui est une combinaison de l'_income-tax_ et du
_land-tax_ 9,800,000
----------
Total égal de la dépense 50,000,000 l. st.
Quant à la poste, M. Mac-Grégor pense qu'elle ne doit pas être une
source de revenus. On ne peut pas abaisser le tarif actuel, puisqu'il
est réduit à la plus minime monnaie usitée en Angleterre; mais les
excédants de recettes seraient appliqués à l'amélioration du service
et au développement des paquebots à vapeur.
Il faut observer que dans ce système:
1º La protection est complétement abolie, puisque la douane ne frappe
que des objets que l'Angleterre ne produit pas, excepté les esprits et
la drêche. Mais ceux-ci sont soumis à un droit égal à leurs similaires
étrangers.
2º Le système colonial est radicalement renversé. Au point de vue
commercial, les colonies sont indépendantes de la métropole et la
métropole des colonies, car les droits sont uniformes; il n'y a plus
de priviléges, et chacun reste libre de se pourvoir au marché le plus
avantageux. Il suit de là qu'une colonie qui se séparerait
politiquement de la mère patrie n'apporterait aucun changement dans
son commerce et son industrie. Elle ne ferait que soulager ses
finances.
3º Toute l'administration financière de la Grande-Bretagne se réduit à
la perception de l'impôt direct, à la douane, considérablement
simplifiée, et au timbre. Les _assessed taxes_ et l'accise sont
supprimées, et les transactions intérieures et extérieures laissées à
une liberté et une rapidité dont les effets sont incalculables.
Tel est, très en abrégé, le plan financier qui semble être comme le
type, l'idéal vers lequel on ne peut s'empêcher de reconnaître que
tendent de fort loin, il est vrai, les réformes qui s'accomplissent
sous les yeux de la France inattentive. Cette digression servira
peut-être de justification à la conjecture que j'ai osé hasarder sur
l'avenir et les vues ultérieures de sir Robert Peel.
Je me suis efforcé de poser nettement la question qui s'agite en
Angleterre. J'ai décrit et le champ de bataille, et la grandeur des
intérêts qui s'y discutent, et les forces qui s'y rencontrent, et les
conséquences de la victoire. J'ai démontré, je crois, que, bien que
toute la chaleur de l'action semble se concentrer sur des questions
d'impôt, de douanes, de céréales, de sucre,--au fait il s'agit de
monopole et de liberté, d'aristocratie et de démocratie, d'égalité ou
d'inégalité dans la distribution du bien-être. Il s'agit de savoir si
la puissance législative et l'influence politique demeureront aux
hommes de rapine ou aux hommes de travail, c'est-à-dire si elles
continueront à jeter dans le monde des ferments de troubles et de
violences, ou des semences de concorde, d'union, de justice et de
paix.
Que penserait-on de l'historien qui s'imaginerait que l'Europe en
armes, au commencement de ce siècle, ne faisait exécuter, sous la
conduite des plus habiles généraux, tant de savantes manoeuvres à ses
innombrables armées que pour savoir à qui resteraient les champs
étroits où se livrèrent les batailles d'Austerlitz ou de Wagram? Les
dynasties et les empires dépendaient de ces luttes. Mais les triomphes
de la force peuvent être éphémères; il n'en est pas de même de ceux de
l'opinion. Et quand nous voyons tout un grand peuple, dont l'action
sur le monde n'est pas contestée, s'imprégner des doctrines de la
justice et de la vérité, quand nous le voyons renier les fausses idées
de suprématie qui l'ont si longtemps rendu dangereux aux nations,
quand nous le voyons prêt à arracher l'ascendant politique à une
oligarchie cupide et turbulente, gardons-nous de croire, alors même
que l'effort des premiers combats se porterait sur des questions
économiques, que de plus grands et plus nobles intérêts ne sont pas
engagés dans la lutte. Car, si à travers bien des leçons d'iniquité,
bien des exemples de perversité internationale, l'Angleterre, ce point
imperceptible du globe, a vu germer sur son sol tant d'idées grandes
et utiles; si elle fut le berceau de la presse, du jury, du système
représentatif, de l'abolition de l'esclavage, malgré les résistances
d'une oligarchie puissante et impitoyable; que ne doit pas attendre
l'univers de cette même Angleterre, alors que toute sa puissance
morale, sociale et politique aura passé aux mains de la démocratie,
par une révolution lente et pénible, paisiblement accomplie dans les
esprits, sous la conduite d'une association qui renferme dans son sein
tant d'hommes, dont l'intelligence supérieure et la moralité éprouvée
jettent un si grand éclat sur leur pays et sur leur siècle? Une telle
révolution n'est pas un événement, un accident, une catastrophe due à
un enthousiasme irrésistible, mais éphémère. C'est, si je puis le
dire, un lent cataclysme social qui change toutes les conditions
d'existence de la société, le milieu où elle vit et respire. C'est la
justice s'emparant de la puissance, et le bon sens entrant en
possession de l'autorité. C'est le bien général, le bien du peuple,
des masses, des petits et des grands, des forts et des faibles
devenant la règle de la politique; c'est le privilége, l'abus, la
caste disparaissant de dessus la scène, non par une révolution de
palais ou une émeute de la rue, mais par la progressive et générale
appréciation des droits et des devoirs de l'homme. En un mot, c'est le
triomphe de la liberté humaine, c'est la mort du monopole, ce Protée
aux mille formes, tour à tour conquérant, possesseur d'esclaves,
théocrate, féodal, industriel, commercial, financier et même
philanthrope. Quelque déguisement qu'il emprunte, il ne saurait plus
soutenir le regard de l'opinion publique; car elle a appris à le
reconnaître sous l'uniforme rouge, comme sous la robe noire, sous la
veste du planteur, comme sous l'habit brodé du noble pair. Liberté à
tous! à chacun juste et naturelle rémunération de ses oeuvres! à
chacun juste et naturelle accession à l'égalité, en proportion de ses
efforts, de son intelligence, de sa prévoyance et de moralité. Libre
échange avec l'univers! Paix avec l'univers! Plus d'asservissement
colonial, plus d'armée, plus de marine que ce qui est nécessaire pour
le maintien de l'indépendance nationale! Distinction radicale de ce
qui est et de ce qui n'est pas la mission du gouvernement et de la
loi! L'association politique réduite à garantir à chacun sa liberté et
sa sûreté contre toute agression inique, soit au dehors, soit au
dedans; impôt équitable pour défrayer convenablement les hommes
chargés de cette mission, et non pour servir de masque, sous le nom de
_débouchés_, à l'usurpation extérieure, et, sous le nom de
_protection_, à la spoliation des citoyens les uns par les autres:
voilà ce qui s'agite en Angleterre, sur le champ de bataille, en
apparence si restreint, d'une question douanière. Mais cette question
implique l'esclavage dans sa forme moderne, car, comme le disait au
Parlement un membre de la Ligue, M. Gibson: «S'emparer des hommes pour
les faire travailler à son profit, ou s'emparer des fruits de leur
travail, c'est toujours de l'esclavage'; il n'y a de différence que
dans le degré.»
À l'aspect de cette révolution qui, je ne dirai pas se prépare, mais
s'accomplit dans un pays voisin, dont les destinées, on n'en
disconvient pas, intéressent le monde entier; à l'aspect des symptômes
évidents de ce travail humanitaire, symptômes qui se révèlent jusque
dans les régions diplomatiques et parlementaires, par les réformes
successives arrachées à l'aristocratie depuis quatre ans; à l'aspect
de cette _agitation_ puissante, bien autrement puissante que
l'agitation irlandaise, et bien autrement importante par ses
résultats, puisqu'elle tend, entre autres choses, à modifier les
relations des peuples entre eux, à changer les conditions de leur
existence industrielle, et à substituer dans leurs rapports le
principe de la fraternité à celui de l'antagonisme,--on ne peut
s'étonner assez du silence profond, universel et systématique que la
presse française semble s'être imposé. De tous les phénomènes sociaux
qu'il m'a été donné d'observer, ce silence, et surtout son succès, est
certainement celui qui me jette dans le plus profond étonnement. Qu'un
petit prince d'Allemagne, à force de vigilance, fût parvenu, pendant
quelques mois, à empêcher le bruit de la révolution française de
retentir dans ses domaines, on pourrait, à la rigueur, le comprendre.
Mais qu'au sein d'une grande nation, qui se vante de posséder la
liberté de la presse et de la tribune, les journaux aient réussi à
soustraire à la connaissance du public, pendant sept années
consécutives, le plus grand mouvement social des temps modernes, et
des faits qui, indépendamment de leur portée humanitaire, doivent
exercer et exercent déjà sur notre propre régime industriel une
influence irrésistible, c'est là un miracle de stratégie auquel la
postérité ne pourra pas croire et dont il importe de pénétrer le
mystère.
Je sais que c'est manquer de prudence, par le temps qui court, que de
heurter la presse périodique. Elle dispose arbitrairement de nous
tous. Malheur à qui fuit son despotisme qui veut être absolu! Malheur
à qui excite son courroux qui est mortel! Le braver, ce n'est pas
courage, c'est folie, car le courage affronte les chances d'un combat,
mais la folie seule provoque un combat sans chances; et quelle chance
peut vous accompagner devant le tribunal de l'opinion publique, alors
que, même pour vous défendre, il vous faut emprunter la voix de votre
adversaire, alors qu'il peut vous écraser à son choix par sa parole ou
son silence?--N'importe! Les choses en sont venues au point qu'un acte
d'indépendance peut déterminer, dans le journalisme même, une réaction
favorable. Dans l'ordre physique, l'excès du mal entraîne la
destruction, mais dans le domaine impérissable de la pensée, il ne
peut amener qu'un retour au bien. Qu'importe le sort du téméraire qui
aura _attaché le grelot_? Je crois sincèrement que le journalisme
trompe le public; je crois sincèrement en savoir la cause, et,
advienne que pourra, ma conscience me dit que je ne dois pas me taire.
Dans un pays où ne règne pas l'esprit d'association, où les hommes
n'ont ni la faculté, ni l'habitude, ni peut-être le désir de
s'assembler pour discuter au grand jour leurs communs intérêts, les
journaux, quoi qu'on en puisse dire, ne sont pas les organes mais les
promoteurs de l'opinion publique. Il n'y a que deux choses en France,
des individualités isolées, sans relations, sans connexion entre
elles, et une grande voix, la presse, qui retentit incessamment à
leurs oreilles. Elle est la personnification de la critique, mais ne
peut être critiquée. Comment l'opinion lui servirait-elle de frein,
puisqu'elle fait règle, et régente elle-même l'opinion? En Angleterre,
les journaux sont les commentateurs, les rapporteurs, les véhicules
d'idées, de sentiments, de passions qui s'élaborent dans les meetings
de Conciliation-Hall, de Covent-Garden et d'Exeter-Hall. Mais ici, où
ils dirigent l'esprit public, la seule chance qui nous reste de voir à
la longue l'erreur succomber et la vérité triompher, c'est la
contradiction qui existe entre les journaux eux-mêmes et le contrôle
réciproque qu'ils exercent les uns sur les autres.
On conçoit donc que, s'il était une question entre toutes que les
journaux de tous les partis eussent intérêt à représenter sous un faux
jour, ou même à couvrir de silence; on conçoit, dis-je, que, dans
l'état actuel de nos moeurs et de nos moyens d'investigation, ils
pourraient, sans trop de témérité, entreprendre d'égarer complétement
l'opinion publique sur cette question spéciale.--Qu'aurez-vous à
opposer à cette ligue nouvelle?--Arrivez-vous de Londres? Voulez-vous
raconter ce que vous avez vu et entendu? Les journaux vous fermeront
leurs colonnes. Prendrez-vous le parti de faire un livre? Ils le
décrieront, ou, qui pis est, ils le laisseront mourir de sa belle
mort, et vous aurez la consolation de le voir un beau jour
Chez l'épicier,
Roulé dans la boutique en cornets de papier.
Parlerez-vous à la tribune? Votre discours sera tronqué, défiguré ou
passé sous silence.
Voilà précisément ce qui est arrivé dans la question qui nous occupe.
Que quelques journaux eussent pris en main la cause du monopole et des
haines nationales, cela ne devrait surprendre personne. Le monopole
rallie beaucoup d'intérêts; le faux patriotisme est l'âme de beaucoup
d'intrigues, et il suffit que ces intrigues et ces intérêts existent
pour que nous ne soyons pas étonné qu'ils aient leurs organes. Mais
que toute la presse périodique, parisienne ou provinciale, celle du
Nord comme celle du Midi, celle de gauche comme celle de droite, soit
unanime pour fouler aux pieds les principes les mieux établis de
l'économie politique; pour dépouiller l'homme du _droit d'échanger_
librement selon ses intérêts; pour attiser les inimitiés
internationales, dans le but patent et presque avoué d'empêcher les
peuples de se rapprocher et de s'unir par les liens du commerce, et
pour cacher au public les faits extérieurs qui se lient à cette
question, c'est un phénomène étrange qui doit avoir sa raison. Je vais
essayer de l'exposer telle que je la vois dans la sincérité de mon
âme. Je n'attaque point les opinions sincères, je les respecte toutes;
je cherche seulement l'explication d'un fait aussi extraordinaire
qu'incontestable, et la réponse à cette question: Comment est-il
arrivé que, parmi ce nombre incalculable de journaux qui représentent
tous les systèmes, même les plus excentriques que l'imagination puisse
enfanter, alors que le socialisme, le communisme, l'abolition de
l'hérédité, de la propriété, de la famille, trouvent des organes, le
droit d'échanger, le droit des hommes à troquer entre eux le fruit de
leurs travaux n'ait pas rencontré dans la presse un seul défenseur?
Quel étrange concours de circonstances a amené les journaux de toutes
couleurs, si divers et si opposés sur toute autre question, à se
constituer, avec une touchante unanimité, les défenseurs du monopole,
et les instigateurs infatigables des jalousies nationales, à l'aide
desquelles il se maintient, se renforce et gagne tous les jours du
terrain?
D'abord, une première classe de journaux a un intérêt direct à faire
triompher en France le système de la protection. Je veux parler de
ceux qui sont notoirement subventionnés par les comités monopoleurs,
agricoles, manufacturiers ou coloniaux. Étouffer les doctrines des
économistes, populariser les sophismes qui soutiennent le régime de la
spoliation, exalter les intérêts individuels qui sont en opposition
avec l'intérêt général, ensevelir dans le plus profond silence les
faits qui pourraient réveiller et éclairer l'esprit public: telle est
la mission qu'ils se sont chargés d'accomplir, et il faut bien qu'ils
gagnent en conscience la subvention que le monopole leur paye.
Mais cette tâche immorale en entraîne une autre plus immorale encore.
Il ne suffit pas de systématiser l'erreur, car l'erreur est éphémère
par nature. Il faut encore prévoir l'époque où la doctrine de la
liberté des échanges, prévalant dans les esprits, voudra se faire jour
dans les lois; et ce serait certes un coup de maître que d'en avoir
d'avance rendu la réalisation impossible. Les journaux auxquels je
fais allusion ne se sont donc pas bornés à prêcher théoriquement
l'isolement des peuples. Ils ont encore cherché à susciter entre eux
une irritation telle qu'ils fussent beaucoup plus disposés à
_échanger_ des boulets que des produits. Il n'est pas de difficultés
diplomatiques qu'ils n'aient exploitées dans cette vue: évacuation
d'Ancône, affaires d'Orient, droit de visite, Taïti, Maroc, tout leur
a été bon. «Que les peuples se haïssent, a dit le monopole, qu'ils
s'ignorent, qu'ils se repoussent, qu'ils s'irritent, qu'ils
s'entr'égorgent, et, quel que soit le sort des doctrines, mon règne
est pour longtemps assuré!»
Il n'est pas difficile de pénétrer les secrets motifs qui rangent les
journaux dits de l'_opposition parlementaire_ parmi les adversaires de
l'union et de la libre communication des peuples.
D'après notre constitution, les contrôleurs des ministres deviennent
ministres eux-mêmes, s'ils donnent à ce contrôle assez de violence et
de popularité pour avilir et renverser ceux qu'ils aspirent à
remplacer. Quoi qu'on puisse penser, à d'autres égards, d'une telle
organisation, on conviendra du moins qu'elle est merveilleusement
propre à envenimer la lutte des partis pour la possession du pouvoir.
Les députés candidats au ministère ne peuvent guère avoir qu'une
pensée, et cette pensée, le bon sens public l'exprime d'une manière
triviale mais énergique: «Ôte-toi de là, que je m'y mette.» On conçoit
que cette opposition personnelle établit naturellement le centre de
ses opérations sur le terrain des questions extérieures. On ne peut
pas tromper longtemps le public sur ce qu'il voit, ce qu'il touche, ce
qui l'affecte directement; mais sur ce qui se passe au dehors, sur ce
qui ne nous parvient qu'à travers des traductions infidèles et
tronquées, il n'est pas indispensable d'avoir raison, il suffit, ce
qui est facile, de produire une illusion quelque peu durable.
D'ailleurs, en appelant à soi cet esprit de nationalité si puissant en
France, en se proclamant seul défenseur de notre gloire, de notre
drapeau, de notre indépendance; en montrant sans cesse l'existence du
ministère liée à un intérêt étranger, on est sûr de le battre en
brèche avec une force populaire irrésistible: car quel ministre peut
espérer de rester au pouvoir si l'opinion le tient pour _lâche,
traître et vendu à un peuple rival_[11]?
[Note 11: Voir, au tome V, les _Incompatibilités_ parlementaires, p.
516.
_(Note de l'éditeur.)_]
Les chefs de parti et les journaux qui s'attellent à leur char sont
donc forcément amenés à fomenter les haines nationales; car comment
soutenir que le ministère est lâche, sans établir que l'étranger est
insolent; et que nous sommes gouvernés par des traîtres, sans avoir
préalablement prouvé que nous sommes entourés d'ennemis qui veulent
nous dicter des lois?
C'est ainsi que les journaux dévoués à l'élévation d'un nom propre
concourent, avec ceux que les monopoleurs soudoient, à rendre toujours
imminente une conflagration générale, et par suite à éloigner tout
rapprochement international, toute réforme commerciale.
En s'exprimant ainsi, l'auteur de cet ouvrage n'entend pas faire de la
politique, et encore moins de l'esprit de parti. Il n'est attaché à
aucune des grandes individualités dont les luttes ont envahi la presse
et la tribune, mais il adhère de toute son âme aux intérêts généraux
et permanents de son pays, à la cause de la vérité et de l'éternelle
justice. Il croit que ces intérêts et ceux de l'humanité se confondent
loin de se contredire, et dès lors il considère comme le comble de la
perversité de transformer les haines nationales en _machine de guerre_
parlementaire. Du reste, il a si peu en vue de justifier la politique
extérieure du cabinet actuel, qu'il n'oublie pas que celui qui la
dirige employa contre ses rivaux les mêmes armes que ses rivaux
tournent aujourd'hui contre lui.
Chercherons-nous l'impartialité internationale et par suite la vérité
économique dans les journaux légitimistes et républicains? Ces deux
opinions se meuvent en dehors des questions personnelles, puisque
l'accès du pouvoir leur est interdit. Il semble dès lors que rien ne
les empêche de plaider avec indépendance la cause de la liberté
commerciale. Cependant, nous les voyons s'attacher à faire obstacle à
la libre communication des peuples. Pourquoi? Je n'attaque ni les
intentions ni les personnes. Je reconnais qu'il y a, au fond de ces
deux grands partis, des vues dont on peut contester la justesse, mais
non la sincérité. Malheureusement, cette sincérité ne se manifeste pas
toujours dans les journaux qui les représentent. Quand on s'est donné
la mission de saper journellement un ordre de choses qu'on croit
mauvais, on finit par n'être pas très-scrupuleux dans le choix des
moyens. Embarrasser le pouvoir, entraver sa marche, le déconsidérer:
telles sont les tristes nécessités d'une polémique qui ne songe qu'à
déblayer le sol des institutions et des hommes qui le régissent, pour
y substituer d'autres hommes et d'autres institutions. Là, encore, le
recours aux passions patriotiques, l'appel aux sentiments d'orgueil
national, de gloire, de suprématie, se présentent comme les armes les
plus efficaces. L'abus suit de près l'usage; et c'est ainsi que le
bien-être et la liberté des citoyens, la grande cause de la fraternité
des nations, sont sacrifiés sans scrupule à cette oeuvre de
_destruction préalable_, que ces partis considèrent comme leur
première mission et leur premier devoir.
Si les exigences de la polémique ont fait un besoin à la presse
opposante de sacrifier la liberté du commerce, parce que, impliquant
l'harmonie des rapports internationaux, elle leur ravirait un
merveilleux instrument d'attaque, il semble que, par cela même, la
presse ministérielle soit intéressée à la soutenir. Il n'en est pas
ainsi. Le gouvernement, accablé sous le poids d'accusations unanimes,
en face d'une impopularité qui fait trembler le sol sous ses pieds,
sent bien que la voix peu retentissante de ses journaux n'étouffera
pas la clameur de toutes les oppositions réunies. Il a recours à une
autre tactique.--On l'accuse d'être voué aux intérêts étrangers.... Eh
bien! il prouvera, par des faits, son indépendance et sa fierté. Il se
mettra en mesure de pouvoir venir dire au pays:--Voyez, j'aggrave
partout les tarifs; je ne recule pas devant l'hostilité des droits
différentiels; et, parmi les îles innombrables du grand Océan, je
choisis, pour m'en emparer, celle dont la conquête doit susciter le
plus de collisions et froisser le plus de susceptibilités étrangères!
La presse départementale aurait pu déjouer toutes ces intrigues, en
les dévoilant.
Une pauvre servante au moins m'était restée,
Qui de ce mauvais air n'était pas infectée.
Mais au lieu de réagir sur la presse parisienne, elle attend
humblement, niaisement son mot d'ordre. Elle ne veut pas avoir de vie
propre. Elle est habituée à recevoir par la poste l'idée qu'il faut
délayer, la manoeuvre à laquelle il faut concourir, au profit de M.
Thiers, de M. Molé ou de M. Guizot. Sa plume est à Lyon, à Toulouse, à
Bordeaux, mais sa tête est à Paris.
Il est donc vrai que la stratégie des journaux, qu'ils émanent de
Paris ou de la province, qu'ils représentent la gauche, la droite ou
le centre, les a entraînés à s'unir à ceux que soudoient les comités
monopoleurs, pour tromper l'opinion publique sur le grand mouvement
social qui s'accomplit en Angleterre; pour n'en parler jamais, ou, si
l'on ne peut éviter d'en dire quelques mots, pour le représenter,
ainsi que l'abolition de l'esclavage, comme l'oeuvre d'un
machiavélisme profond, qui a pour objet définitif l'exploitation du
monde, au profit de la Grande-Bretagne, par l'opération de la liberté
même.
Il me semble que cette puérile prévention ne résisterait pas à la
lecture de ce livre. En voyant agir les _free-traders_, en les
entendant parler, en suivant pas à pas les dramatiques péripéties de
cette agitation puissante, qui remue tout un peuple, et dont le
dénoûment certain est la chute de cette prépondérance oligarchique qui
est précisément, selon nous-mêmes, ce qui rend l'Angleterre
dangereuse; il me semble impossible que l'on persiste à s'imaginer que
tant d'efforts persévérants, tant de chaleur sincère, tant de vie,
tant d'action, n'ont absolument qu'un but: tromper un peuple voisin en
le déterminant à fonder lui-même sa législation industrielle sur les
bases de la justice et de la liberté.
Car enfin, il faudra bien reconnaître, à cette lecture, qu'il y a en
Angleterre deux classes, deux peuples, deux intérêts, deux principes,
en un mot: aristocratie et démocratie.
Si l'une veut l'inégalité, l'autre tend à l'égalité; si l'une défend
la restriction, l'autre réclame la liberté; si l'une aspire à la
conquête, au régime colonial, à la suprématie politique, à l'empire
exclusif des mers, l'autre travaille à l'universel affranchissement;
c'est-à-dire à répudier la conquête, à briser les liens coloniaux, à
substituer, dans les relations internationales, aux artificieuses
combinaisons de la diplomatie, les libres et volontaires relations du
commerce. Et n'est-il pas absurde d'envelopper dans la même haine ces
deux classes, ces deux peuples, ces deux principes, dont l'un est, de
toute nécessité, favorable à l'humanité si l'autre lui est contraire?
Sous peine de l'inconséquence la plus aveugle et la plus grossière,
nous devons donner la main au peuple anglais ou à l'aristocratie
anglaise. Si la liberté, la paix, l'égalité des conditions légales, le
droit au salaire naturel du travail, sont nos principes, nous devons
sympathiser avec la Ligue; si, au contraire, nous pensons que la
spoliation, la conquête, le monopole, l'envahissement successif de
toutes les régions du globe sont, pour un peuple, des éléments de
grandeur qui ne contrarient pas le développement régulier des autres
peuples, c'est à l'aristocratie anglaise qu'il faut nous unir. Mais,
encore une fois, le comble de l'absurde, ce qui serait éminemment
propre à nous rendre la risée des nations, et à nous faire rougir plus
tard de notre propre folie, ce serait d'assister à cette lutte de deux
principes opposés, en vouant aux soldats des deux camps la même haine
et la même exécration. Ce sentiment, digne de l'enfance des sociétés
et qu'on prend si bizarrement pour de la fierté nationale, a pu
s'expliquer jusqu'ici par l'ignorance complète où nous avons été tenus
sur le fait même de cette lutte; mais y persévérer alors qu'elle nous
est révélée, ce serait avouer que nous n'avons ni principes, ni vues,
ni idées arrêtées: ce serait abdiquer toute dignité; ce serait
proclamer à la face du monde étonné que nous ne sommes plus des
hommes, que ce n'est plus la raison, mais l'aveugle instinct qui
dirige nos actions et nos sympathies.
Si je ne me fais pas illusion, cet ouvrage doit offrir aussi quelque
intérêt au point de vue littéraire. Les orateurs de la Ligue se sont
souvent élevés au plus haut degré de l'éloquence politique, et il
devait en être ainsi. Quelles sont les circonstances extérieures et
les situations de l'âme les plus propres à développer la puissance
oratoire? N'est-ce point une grande lutte où l'intérêt individuel de
l'orateur s'efface devant l'immensité de l'intérêt public? Et quelle
lutte présentera ce caractère, si ce n'est celle où la plus vivace
aristocratie et la plus énergique démocratie du monde combattent avec
les armes de la légalité, de la parole et de la raison, l'une pour ses
injustes et séculaires priviléges, l'autre pour les droits sacrés du
travail, la paix, la liberté et la fraternité dans la grande famille
humaine?
Nos pères aussi ont soutenu ce combat, et l'on vit alors les passions
révolutionnaires transformer en puissants tribuns des hommes qui, sans
ces orages, fussent restés enfouis dans la médiocrité, ignorés du
monde et s'ignorant eux-mêmes. C'est la révolution qui, comme le
charbon d'Isaïe, toucha leurs lèvres et embrasa leurs coeurs; mais à
cette époque, la science sociale, la connaissance des lois auxquelles
obéit l'humanité, ne pouvait nourrir et régler leur fougueuse
éloquence. Les systématiques doctrines de Raynal et de Rousseau, les
sentiments surannés empruntés aux Grecs et aux Romains, les erreurs du
XVIIIe siècle, et la phraséologie déclamatoire, dont, selon l'usage,
on se croyait obligé de revêtir ces erreurs, si elles n'ôtèrent rien,
si elles ajoutèrent même au caractère chaleureux de cette éloquence,
la rendent stérile pour un siècle plus éclairé: car ce n'est pas tout
que de parler aux passions, il faut aussi parler à l'esprit, et, en
touchant le coeur, satisfaire l'intelligence.
C'est là ce qu'on trouvera, je crois, dans les discours des Cobden,
des Thompson, des Fox, des Gibson et des Bright. Ce ne sont plus les
mots magiques mais indéfinis, liberté, égalité, fraternité, allant
réveiller des instincts plutôt que des idées; c'est la science, la
science exacte, la science des Smith et des Say, empruntant à
l'agitation des temps le feu de la passion, sans que sa pure lumière
en soit jamais obscurcie.
Loin de moi de contester les talents des orateurs de mon pays. Mais ne
faut-il pas un public, un théâtre, une cause surtout pour que la
puissance de la parole s'élève à toute la hauteur qu'il lui est donné
d'atteindre? Est-ce dans la guerre des portefeuilles, dans les
rivalités personnelles, dans l'antagonisme des coteries; est-ce quand
le peuple, la nation et l'humanité sont hors de cause, quand les
combattants ont répudié tout principe, toute homogénéité dans la
pensée politique; quand on les voit, à la suite d'une crise
ministérielle, faire entre eux échange de doctrines en même temps que
de siéges, en sorte que le fougueux patriote devient diplomate
prudent, pendant que l'apôtre de la paix se transforme en Tyrtée de la
guerre? est-ce dans ces données étroites et mesquines que l'esprit
peut s'agrandir et l'âme s'élever? Non, non, il faut une autre
atmosphère à l'éloquence politique. Il lui faut la lutte, non point la
lutte des individualités, mais la lutte de l'éternelle justice contre
l'opiniâtre iniquité. Il faut que l'oeil se fixe sur de grands
résultats, que l'âme les contemple, les désire, les espère, les
chérisse, et que le langage humain ne serve qu'à verser dans d'autres
âmes sympathiques ces puissants désirs, ces nobles desseins, ce pur
amour et ces chères espérances.
Un des traits les plus saillants et les plus instructifs, entre tous
ceux qui caractérisent l'_agitation_ que j'essaye de révéler à mon
pays, c'est la complète répudiation parmi les _free-traders_ de tout
_esprit de parti_ et leur séparation des Whigs et des Torys.
Sans doute l'_esprit de parti_ a toujours soin de se décorer lui-même
du nom d'_esprit public_. Mais il est un signe infaillible auquel on
peut les distinguer. Quand une mesure est présentée au Parlement,
l'esprit public lui demande: _Qu'es-tu?_ et l'esprit de parti: _D'où
viens-tu?_ Le ministre fait cette proposition,--donc elle est mauvaise
ou doit l'être; et la raison, c'est qu'elle émane du ministre qu'il
s'agit de renverser.
L'esprit de parti est le plus grand fléau des peuples
constitutionnels. Par les obstacles incessants qu'il oppose à
l'administration, il empêche le bien de se réaliser à l'intérieur; et
comme il cherche son principal point d'appui dans les questions
extérieures, que sa tactique est de les envenimer pour montrer que le
cabinet est incapable de les conduire, il s'ensuit que l'esprit de
parti, dans l'opposition, place la nation dans un antagonisme
perpétuel avec les autres peuples et dans un danger de guerre toujours
imminent.
D'un autre côté, l'esprit de parti, aux bancs ministériels, n'est ni
moins aveugle ni moins compromettant. Puisque les existences
ministérielles ne se décident plus par l'habileté ou l'impéritie de
leur administration, mais à coup de boules, résolues à être noires ou
blanches _quand même_, la grande affaire, pour le cabinet, c'est d'en
recruter le plus possible par la corruption parlementaire et
électorale.
La nation anglaise a souffert plus que toute autre de la longue
domination de l'esprit de parti, et ce n'est pas pour nous une leçon à
dédaigner que celle que donnent en ce moment les _free-traders_ qui,
au nombre de plus de cent à la Chambre des communes, sont résolus à
examiner chaque mesure en elle-même, en la rapportant aux principes de
la justice universelle et de l'utilité générale, sans s'inquiéter s'il
convient à Peel ou à Russell, aux Torys ou aux Whigs qu'elle soit
admise ou repoussée.
Des enseignements utiles et pratiques me semblent devoir encore
résulter de la lecture de ce livre. Je ne veux point parler des
connaissances économiques qu'il est si propre à répandre. J'ai
maintenant en vue la tactique constitutionnelle pour arriver à la
solution d'une grande question nationale, en d'autres termes l'_art de
l'agitation_. Nous sommes encore novices en ce genre de stratégie. Je
ne crains pas de froisser l'amour-propre national en disant qu'une
longue expérience a donné aux Anglais la connaissance, qui nous
manque, des moyens par lesquels on arrive à faire triompher un
principe, non par une échauffourée d'un jour, mais par une lutte
lente, patiente, obstinée; par la discussion approfondie, par
l'éducation de l'opinion publique. Il est des pays où celui qui
conçoit l'idée d'une réforme commence par sommer le gouvernement de la
réaliser, sans s'inquiéter si les esprits sont prêts à la recevoir. Le
gouvernement dédaigne, et tout est dit. En Angleterre, l'homme qui a
une pensée qu'il croit utile s'adresse à ceux de ses concitoyens qui
sympathisent avec la même idée. On se réunit, on s'organise, on
cherche à faire des prosélytes; et c'est déjà une première élaboration
dans laquelle s'évaporent bien des rêves et des utopies. Si cependant
l'idée a en elle-même quelque valeur, elle gagne du terrain, elle
pénètre dans toutes les couches sociales, elle s'étend de proche en
proche. L'idée opposée provoque de son côté des associations, des
résistances. C'est la période de la discussion publique, universelle,
des pétitions, des motions sans cesse renouvelées; on compte les voix
du Parlement, on mesure le progrès, on le seconde en épurant les
listes électorales, et, quand enfin le jour du triomphe est arrivé, le
verdict parlementaire n'est pas une révolution, il n'est qu'une
constatation de l'état des esprits; la réforme de la loi suit la
réforme des idées, et l'on peut être assuré que la conquête populaire
est assurée à jamais.
Sous ce point de vue, l'exemple de la Ligue m'a paru mériter d'être
proposé à notre imitation. Qu'on me permette de citer ce que dit à ce
sujet un voyageur allemand.
«C'est à Manchester, dit M. J. G. Kohl, que se tiennent les séances
permanentes du comité de la Ligue. Je dus à la bienveillance d'un ami
de pénétrer dans la vaste enceinte où j'eus l'occasion de voir et
d'entendre des choses qui me surprirent au dernier point. George
Wilson et d'autres chefs renommés de la Ligue, assemblés dans la salle
du Conseil, me reçurent avec autant de franchise que d'affabilité,
répondant sur-le-champ à toutes mes questions et me mettant au fait de
tous les détails de leurs opérations. Je ne pouvais m'empêcher de me
demander ce qui adviendrait, en Allemagne, d'hommes occupés à attaquer
avec tant de talent et de hardiesse les lois fondamentales de l'État.
Il y a longtemps sans doute qu'ils gémiraient dans de sombres cachots,
au lieu de travailler librement et audacieusement à leur grande
oeuvre, à la clarté du jour. Je me demandais encore si, en Allemagne,
de tels hommes admettraient un étranger dans tous leurs secrets avec
cette franchise et cette cordialité.
«J'étais surpris de voir les Ligueurs, tous hommes privés, marchands,
fabricants, littérateurs, conduire une grande entreprise politique,
comme des ministres et des hommes d'État. L'aptitude aux affaires
publiques semble être la faculté innée des Anglais. Pendant que
j'étais dans la salle du conseil, un nombre prodigieux de lettres
étaient apportées, ouvertes, lues et répondues sans interruption ni
retard. Ces lettres, affluant de tous les points du Royaume-Uni,
traitaient les matières les plus variées, toutes se rapportant à
l'objet de l'association. Quelques-unes portaient les nouvelles du
mouvement des Ligueurs ou de leurs adversaires; car l'oeil de la Ligue
est toujours ouvert sur les amis comme sur les ennemis....
«Par l'intermédiaire d'associations locales, formées sur tous les
points de l'Angleterre, la Ligue a étendu maintenant son influence sur
tout le pays, et est arrivée à un degré d'importance vraiment
extraordinaire. Ses festivals, ses expositions, ses banquets, ses
meetings apparaissent comme de grandes solennités publiques.... Tout
membre qui contribue pour 50 l. (1,250 fr.) a un siége et une voix au
conseil... Elle a des comités d'ouvriers, pour favoriser la
propagation de ses doctrines parmi les classes laborieuses; et des
comités de dames, pour s'assurer la sympathie et la coopération du
beau sexe. Elle a des professeurs, des orateurs qui parcourent
incessamment le pays, pour souffler le feu de l'agitation dans
l'esprit du peuple. Ces orateurs ont fréquemment des conférences et
des discussions publiques avec les orateurs du parti opposé, et il
arrive presque toujours que ceux-ci sortent vaincus du champ de
bataille.... Les Ligueurs écrivent directement à la reine, au duc de
Wellington, à sir Robert Peel et autres hommes distingués, et ne
manquent pas de leur envoyer leurs journaux et des rapports
circonstanciés et toujours fidèles de leurs opérations. Quelquefois
ils délèguent auprès des hommes les plus éminents de l'aristocratie
anglaise une députation chargée de leur jeter à la face les vérités
les plus dures.
«On pense bien que la Ligue ne néglige pas la puissance de ce Briarée
aux cent bras, la _Presse_. Non-seulement elle répand ses opinions par
l'organe des journaux qui lui sont favorables; mais encore elle émet
elle-même un grand nombre de publications périodiques exclusivement
consacrées à sa cause. Celles-ci contiennent naturellement les comptes
rendus des opérations, des souscriptions, des meetings, des discours
contre le régime prohibitif, répétant pour la millième fois que le
monopole est contraire à l'ordre de la nature et que la Ligue a pour
but de faire prévaloir l'ordre équitable de la Providence.--....
L'association pour la liberté du commerce a surtout recours à ces
pamphlets courts et peu coûteux, appelés _tracts_, arme favorite de la
polémique anglaise: c'est avec ces courtes et populaires
dissertations, à deux sous, dues à la plume d'écrivains éminents tels
que Cobden et Bright, que la Ligue attaque perpétuellement le public,
et entretient comme une continuelle fusillade à petit plomb. Elle ne
dédaigne pas des armes plus légères encore; des affiches, des placards
qui contiennent des devises, des pensées, des sentences, des
aphorismes, des couplets, graves ou gais, philosophiques ou
satiriques, mais tous ayant trait à ces deux objets précis: le
_Monopole_ et le _Libre-Échange_... La Ligue et l'anti-Ligue ont porté
leur champ de bataille jusque dans les Abécédaires, semant ainsi les
éléments de la discussion dans l'esprit des générations futures.
«Toutes les publications de la Ligue sont non-seulement écrites, mais
imprimées, mises sous enveloppe et publiées dans les salles du comité
de Manchester. Je traversai une foule de pièces où s'accomplissent ces
diverses opérations jusqu'à ce que j'arrivai à la grande salle de
dépôt, où livres, journaux, rapports, tableaux, pamphlets, placards,
étaient empilés, comme des ballots de mousseline ou de calicot. Nous
parvînmes enfin à la salle des rafraîchissements, où le thé nous fut
offert par des dames élégantes. La conversation s'engagea, etc...»
Puisque M. Kohl a parlé de la participation des dames anglaises à
l'oeuvre de la Ligue, j'espère qu'on ne trouvera pas déplacées
quelques réflexions à ce sujet. Je ne doute pas que le lecteur ne soit
surpris, et peut-être scandalisé, de voir la femme intervenir dans ces
orageux débats. Il semble que la femme perde de sa grâce en se
risquant dans cette mêlée scientifique toute hérissée des mots
barbares _Tarifs_, _Salaires_, _Profits_, _Monopoles_. Qu'y a-t-il de
commun entre des dissertations arides et cet être éthéré, cet ange des
affections douces, cette nature poétique et dévouée dont la seule
destinée est d'aimer et de plaire, de compatir et de consoler?
Mais si la femme s'effraie à l'aspect du lourd syllogisme et de la
froide statistique, elle est douée d'une sagacité merveilleuse, d'une
promptitude, d'une sûreté d'appréciation qui lui font saisir le côté
par où une entreprise sérieuse sympathise avec le penchant de son
coeur. Elle a compris que l'effort de la Ligue est une cause de
justice et de réparation envers les classes souffrantes; elle a
compris que l'aumône n'est pas la seule forme de la charité. Nous
sommes toujours prêtes à secourir l'infortune, disent-elles, mais ce
n'est pas une raison pour que la loi fasse des infortunés. Nous
voulons nourrir ceux qui ont faim, vêtir ceux qui ont froid; mais nous
applaudissons à des efforts qui ont pour objet de renverser les
barrières qui s'interposent entre le vêtement et la nudité, entre la
subsistance et l'inanition.
Et d'ailleurs, le rôle que les dames anglaises ont su prendre dans
l'oeuvre de la Ligue n'est-il pas en parfaite harmonie avec la mission
de la femme dans la société?--Ce sont des fêtes, des soirées données
aux _free-traders_;--de l'éclat, de la chaleur, de la vie, communiqués
par leur présence à ces grandes joutes oratoires où se dispute le sort
des masses;--une coupe magnifique offerte au plus éloquent orateur ou
au plus infatigable défenseur de la liberté.
Un philosophe a dit: «Un peuple n'a qu'une chose à faire pour
développer dans son sein toutes les vertus, toutes les énergies
utiles. C'est tout simplement d'_honorer ce qui est honorable et de
mépriser ce qui est méprisable_.» Et quel est le dispensateur naturel
de la honte et de la gloire? C'est la femme; la femme, douée d'un tact
si sûr pour discerner la moralité du but, la pureté des motifs, la
convenance des formes; la femme, qui, simple spectateur de nos luttes
sociales, est toujours dans des conditions d'impartialité trop souvent
étrangères à notre sexe; la femme, dont un sordide intérêt, un froid
calcul ne glace jamais la sympathie pour ce qui est noble et beau; la
femme, enfin, qui défend par une larme et qui commande par un sourire.
Jadis, les dames couronnaient le vainqueur du tournoi. La bravoure,
l'adresse, la clémence se popularisaient au bruit enivrant de leurs
applaudissements. Dans ces temps de troubles et de violences, où la
force brutale s'appesantissait sur les faibles et les petits, ce qu'il
était bon d'encourager, c'était la générosité dans le courage et la
loyauté du chevalier unie aux rudes habitudes du soldat.
Eh quoi! parce que les temps sont changés; parce que les siècles ont
marché; parce que la force musculaire a fait place à l'énergie morale;
parce que l'injustice et l'oppression empruntent d'autres formes, et
que la lutte s'est transportée du champ de bataille sur le terrain
des idées, la mission de la femme sera terminée? Elle sera pour
toujours reléguée en dehors du mouvement social? Il lui sera interdit
d'exercer sur des moeurs nouvelles sa bienfaisante influence, et de
faire éclore, sous son regard, les vertus d'un ordre plus relevé que
réclame la civilisation moderne?
Non, il ne peut en être ainsi. Il n'est pas de degré dans le mouvement
ascensionnel de l'humanité, où l'empire de la femme s'arrête à jamais.
La civilisation se transforme et s'élève; cet empire doit se
transformer et s'élever avec elle, et non s'anéantir; ce serait un
vide inexplicable dans l'harmonie sociale et dans l'ordre providentiel
des choses. De nos jours, il appartient aux femmes de décerner aux
vertus morales, à la puissance intellectuelle, au courage civil, à la
probité politique, à la philanthropie éclairée ces prix inestimables,
ces irrésistibles encouragements qu'elles réservaient autrefois à la
seule bravoure de l'homme d'armes. Qu'un autre cherche un côté
ridicule à cette intervention de la femme dans la nouvelle vie du
siècle; je n'en puis voir que le côté sérieux et touchant. Oh! si la
femme laissait tomber sur l'abjection politique ce mépris poignant
dont elle flétrissait autrefois la lâcheté militaire! si elle avait
pour qui trafique d'un vote, pour qui trahit un mandat, pour qui
déserte la cause de la vérité et de la justice, quelques-unes de ces
mortelles ironies dont elle eût accablé, dans d'autres temps, le
chevalier félon qui aurait abandonné la lice ou acheté la vie au prix
de l'honneur!... Oh! nos luttes n'offriraient pas sans doute ce
spectacle de démoralisation et de turpitude qui contriste les coeurs
élevés, jaloux de la gloire et de la dignité de leur pays... Et
cependant il existe des hommes au coeur dévoué, à l'intelligence
puissante; mais, à l'aspect de l'intrigue partout triomphante, ils
s'environnent d'un voile de réserve et de fierté. On les voit,
succombant sous la répulsion de la médiocrité envieuse, s'éteindre
dans une douloureuse agonie, découragés et méconnus. Oh! c'est au
coeur de la femme à comprendre ces natures d'élite.--Si l'abjection la
plus dégoûtante a faussé tous les ressorts de nos institutions; si une
basse cupidité, non contente de régner sans partage, s'érige encore
effrontément en système; si une atmosphère de plomb pèse sur notre vie
sociale, peut-être faut-il en chercher la raison dans ce que la femme
n'a pas encore pris possession de la mission que lui a assignée la
Providence.
En essayant d'indiquer quelques-uns des enseignements que l'on peut
retirer de la lecture de ce livre, je n'ai pas besoin de dire que j'en
attribue exclusivement le mérite aux orateurs dont je traduis les
discours, car, quant à la traduction, je suis le premier à en
reconnaître l'extrême faiblesse; j'ai affaibli l'éloquence des Cobden,
des Fox, des George Thompson; j'ai négligé de faire connaître au
public français d'autres puissants orateurs de la Ligue, MM. Moore,
Villiers et le colonel Thompson; j'ai commis la faute de ne pas puiser
aux sources si abondantes et si dramatiques des débats parlementaires;
enfin, parmi les immenses matériaux qui étaient à ma disposition,
j'aurais pu faire un choix plus propre à marquer le progrès de
l'_agitation_. Pour tous ces défauts, je n'ai qu'une excuse à
présenter au lecteur. Le temps et l'espace m'ont manqué, l'espace
surtout; car, comment aurais-je osé risquer plusieurs volumes, quand
je suis si peu rassuré sur le sort de celui que je soumets au jugement
du public?
J'espère au moins qu'il réveillera quelques espérances au sein de
l'école des économistes. Il fut un temps où elle était raisonnablement
fondée à regarder comme prochain le triomphe de son principe. Si bien
des préjugés existaient encore dans le vulgaire, la classe
intelligente, celle qui se livre à l'étude des sciences morales et
politiques, en était à peu près affranchie. On se séparait encore sur
des questions d'opportunité, mais, en fait de doctrines, l'autorité
des Smith et des Say n'était plus contestée.
Cependant vingt années se sont écoulées, et bien loin que l'économie
politique ait gagné du terrain, ce n'est pas assez de dire qu'elle en
a perdu, on pourrait presque affirmer qu'il ne lui en reste plus, si
ce n'est l'étroit espace où s'élève l'Académie des sciences morales.
En théorie, les billevesées les plus étranges, les visions les plus
apocalyptiques, les utopies les plus bizarres ont envahi toute la
génération qui nous suit. Dans l'application, le monopole n'a fait que
marcher de conquête en conquête. Le système colonial a élargi ses
bases; le système protecteur a créé pour le travail des récompenses
factices, et l'intérêt général a été livré au pillage; enfin, l'école
économiste n'existe plus qu'à l'état, pour ainsi dire, historique, et
ses livres ne sont plus consultés que comme les monuments qui
racontent à notre âge les pensées d'un temps qui n'est plus.
Cependant un petit nombre d'hommes sont restés fidèles au principe de
la liberté. Ils y seraient fidèles encore alors qu'ils se verraient
dans l'isolement le plus complet, car la vérité économique s'empare de
l'âme avec une autorité qui ne le cède pas à l'évidence mathématique.
Mais, sans abandonner leur foi dans le triomphe définitif de la
vérité, il n'est pas possible qu'ils ne ressentent un découragement
profond à l'aspect de l'état des esprits et de la marche rétrograde
des doctrines. Ce sentiment se manifeste dans un livre récemment
publié, et qui est certainement l'oeuvre capitale qu'a produite depuis
1830 l'école économiste. Sans sacrifier aucun principe, on voit, à
chaque ligne, que M. Dunoyer en confie la réalisation à un avenir
éloigné; alors qu'une dure expérience, à défaut de la raison, aura
dissipé ces préjugés funestes que les intérêts privés entretiennent et
exploitent avec tant d'habileté.
Dans ces tristes circonstances, je ne puis m'empêcher d'espérer que
ce livre, malgré ses défauts, offrira bien des consolations,
réveillera bien des espérances, ranimera le zèle et le dévouement au
coeur de mes amis politiques, en leur montrant que si le flambeau de
la vérité a pâli sur un point, il jette sur un autre un éclat
irrésistible; que l'humanité ne rétrograde pas, mais qu'elle progresse
à pas de géant, et que le temps n'est pas éloigné où l'union et le
bien-être des peuples seront fondés sur une base immuable: _La libre
et fraternelle communication des hommes de toutes les régions, de
tous les climats et de toutes les races_.
COBDEN ET LA LIGUE
OU
L'AGITATION ANGLAISE
La Ligue fut fondée à Manchester en 1838. Ce ne fut qu'en 1843 qu'elle
commença ses opérations dans la métropole, et nous n'avons pas cru
devoir remonter plus haut dans le compte rendu de ses travaux. C'eût
été, sans doute, réclamer du lecteur plus d'attention qu'il n'est
disposé à nous en accorder.--Cependant, avant de suivre la Ligue à
Londres, nous avons jugé utile de traduire le discours prononcé à
Manchester, par M. Cobden, en octobre 1842, parce qu'il résume les
progrès accomplis jusque-là et les plans ultérieurs de cette puissante
association.
M. COBDEN.--Monsieur le président, ladies et gentlemen: C'est
pour l'avenir de notre cause une circonstance d'un augure
favorable que de voir tant de personnes distinguées, et
particulièrement un si grand nombre de dames réunies dans cette
enceinte. Je me réjouis surtout d'y apercevoir de nombreux
représentants de la classe ouvrière. (Applaudissements.) J'ai
entendu avec satisfaction les rapports qui nous ont été lus et
qui ne laissent aucun doute sur les progrès que nous avons faits,
non-seulement dans cette cité, mais dans toutes les parties du
royaume. Parmi ces rapports, il en est un qui exige que je m'y
arrête un instant. M. Murray a fait allusion au mécontentement
qu'a excité parmi les fermiers la baisse des produits agricoles.
De graves erreurs ont prévalu à ce sujet. Les fermiers se
plaignent amèrement de ce qu'ils n'obtiennent plus, pour leurs
bestiaux, le prix accoutumé, et ils s'en prennent à ce que les
changements introduits récemment dans les tarifs par sir Robert
Peel auraient amené du dehors une invasion de quadrupèdes.--Je
maintiens que c'est là une illusion. Tous les bestiaux que les
étrangers nous ont envoyés ne suffiraient pas à alimenter la
consommation de Manchester pendant une semaine. La baisse des
prix provient d'une tout autre circonstance, qu'il est utile de
signaler parce qu'elle a un rapport direct avec notre cause. La
véritable raison de cette baisse, ce n'est pas l'importance des
arrivages du dehors, mais la ruine complète à l'intérieur de la
clientèle des fermiers. (Écoutez! écoutez!) J'ai fait des
recherches à ce sujet, et je me suis assuré qu'à Dundee, Leeds,
Kendal, Carlisle, Birmingham, Manchester, la consommation de la
viande, comparée à ce qu'elle était il y a cinq ans, a diminué
d'un tiers; et comment serait-il possible qu'une telle dépression
dans le pouvoir de consommer n'amenât une dépression relative
dans les prix? Pour nous, manufacturiers, qui sommes accoutumés à
nous enquérir du sort de nos acheteurs, à désirer leur
prospérité, à en calculer les effets sur notre propre bien-être,
nous n'aurions point conclu comme les fermiers. Quand notre
clientèle décline, quand nous la voyons privée des moyens de se
pourvoir, nous savons que nous ne pouvons qu'en souffrir comme
vendeurs. Les fermiers n'ont point encore appris cette leçon. Ils
s'imaginent que la campagne peut prospérer quand la ville
décline. (Écoutez! écoutez!) À la foire de Chester, le fromage
est tombé de 20 sh. le quintal, et les fermiers de dire: «Il y a
du Peel là-dessous.» Mais l'absurdité de cette interprétation
résulte évidemment de ce que rien n'a été changé au tarif sur ce
comestible. Le prix du fromage, du lait, du beurre a baissé, et
pourquoi? parce que les grandes villes manufacturières sont
ruinées et que Stockport, par exemple, paie en salaires 7,000 l.
s. (175,000 fr.) de moins, par semaine, qu'il ne faisait il y a
quelques années. Et en présence de tels faits qui leur crèvent
les yeux, comment les fermiers peuvent-ils aller quereller sir
Robert Peel, et chercher dans son tarif la cause de leur
adversité? Au dernier meeting de Waltham, le duc de Rutland a
essayé de nier cette dépréciation. Il a eu tort; elle est réelle,
et nous ne devons pas méconnaître les souffrances des fermiers,
mais leur en montrer les vraies causes.--Il peut paraître étrange
que ce soit moi qui vienne ici exonérer sir Robert des reproches
que lui adressent ses propres amis. Nous ne sommes pas plus
opposés à sir Robert Peel qu'à tout autre ministre. Nous ne
sommes pas des hommes de parti, et s'il se rencontre des partis
politiques, qu'ils s'intitulent whigs ou torys, qui s'efforcent
d'attribuer à sir Robert des maux résultant de la mauvaise
politique commerciale adoptée par toutes les administrations
successives qui ont dirigé les affaires de ce pays, il est de
notre devoir de rendre justice à sir Robert Peel lui-même, et de
remettre les fermiers sur la bonne voie. (Applaudissements.)
L'orateur décrit ici la détresse des villes manufacturières et
continue ainsi:
On s'en prend encore, de nos souffrances, au tarif récemment
adopté par les États-Unis, et les journaux du monopole ne se font
faute de railler, à ce sujet, la législation américaine. Mais
s'ils étaient sincères lorsqu'ils professent que nous devons nous
suffire à nous-mêmes, et pourvoir directement à tous nos besoins
par le travail national, assurément ils devraient reconnaître que
cette politique, qui est bonne pour nous, est bonne pour les
autres, et en saluer avec joie l'avénement parmi toutes les
nations du globe. Mais les voilà qui invectivent les Américains
parce qu'ils agissent d'après nos propres principes.
(Applaudissements.) Eh bien! qu'ils plaident notre cause au point
de vue américain s'ils le trouvent bon. Nous les laisserons dans
le bourbier de leur inconséquence. (Applaudissements.) Mais
quelle a été l'occasion de ce tarif? Nous ne devons pas perdre de
vue que ce sont nos fautes qui nous ont fermé les marchés
d'Amérique. Remontons jusqu'à 1833. À cette époque, une grande
excitation existait aux États-Unis au sujet des droits élevés
imposés aux produits de nos manufactures; le mécontentement
était extrême, et dans un des États, la Caroline du Sud, il fut
jusqu'à se manifester par la rébellion. Il s'ensuivit qu'en 1833,
la législature adopta une loi selon laquelle les droits d'entrée
devaient être abaissés d'année en année, de manière à ce qu'au
bout de dix ans il n'y en eût aucun qui dépassât le maximum fixé
à 20 pour cent. Ce terme est expiré cet été. Eh bien! qu'a fait
notre gouvernement? qu'a fait notre pays pour répondre à cette
politique libérale et bienveillante? Hélas! un fait si important
n'a pas plus excité l'attention de nos gouvernements successifs,
et je suis fâché de le dire, du peuple lui-même, que s'il se fût
passé dans une autre planète. Nous n'avons eu aucun égard aux
tentatives qu'ont faites les Américains pour raviver nos échanges
réciproques. Maintenant ils se mettent à considérer les effets de
leur politique, et qu'aperçoivent-ils? c'est qu'au bout des dix
ans, leur commerce avec ce pays est moindre qu'il n'était avant
la réduction. Leur coton, leur riz, leur tabac a baissé de prix,
et ce sont les seules choses que nous consentons à recevoir
d'eux. Nous avons repoussé leurs céréales. Les Américains ont
donc pensé qu'ils n'avaient aucun motif de persévérer dans leur
politique, et il a été facile à un petit nombre de leurs
monopoleurs manufacturiers d'obtenir de nouvelles mesures dont
l'effet sera d'exclure du continent américain les produits de nos
fabriques. Cela ne fût point arrivé, si nous avions tendu, à nos
frères d'au delà de l'Atlantique, la main de réciprocité, sous
forme d'une loi libérale qui, admettant leurs céréales, aurait
intéressé les États agricoles de l'Union à voter pour nous, au
lieu de voter contre nous. Nous eussions ouvert à leurs céréales
un débouché décuple de celui que leur offrent leurs
manufacturiers monopoleurs. Les Américains sont gens avisés et
clairvoyants; et quiconque les connaît sait bien que jamais ils
n'eussent supporté le tarif actuel, si nous avions répondu à
leurs avances, et reçu leurs produits agricoles en échange de nos
produits manufacturés. (Applaudissements.) Je ne veux point dire
que les Américains ont agi sagement en adoptant ce tarif; il n'a
pour résultat, à leur égard, que de détruire leur propre revenu.
Mais enfin les voilà, d'un côté, se tordant les mains à l'aspect
de leurs greniers pliant sous le poids des récoltes précédentes,
tandis que le vent agite dans leurs vastes plaines des récoltes
nouvelles; et voici, d'un autre côté, les Anglais contemplant,
les bras croisés, leurs magasins encombrés et leurs usines
silencieuses. Là, on manque de vêtements, ici on meurt de faim,
et des lois aussi absurdes que barbares s'interposent entre les
deux pays pour les empêcher d'échanger et de devenir l'un pour
l'autre, un débouché réciproque. (Écoutez! écoutez!) Oh! cela ne
peut pas continuer. Un tel système ne peut durer.
(Applaudissements.) Il répugne trop à l'instinct naturel, au sens
commun, à la science, à l'humanité, au christianisme.
(Applaudissements.) Un tel système ne peut durer. (Nouveaux
applaudissements.) Croyez que, lorsque deux nations telles que
l'Amérique et l'Angleterre sont intéressées à des échanges
mutuels, il n'est au pouvoir d'aucun gouvernement de les isoler à
toujours. (Applaudissements.) Et je crois sincèrement que dans
dix ans tout ce mécanisme de restriction, ici comme au delà des
mers, ne vivra plus que dans l'histoire. Je ne demande que dix
ans pour qu'il devienne aussi impossible aux gouvernements
d'intervenir dans le travail des hommes, de le restreindre, de le
limiter, de le pousser vers telle ou telle direction, qu'il le
serait pour eux de s'immiscer dans les affaires privées,
d'ordonner les heures des repas, et d'imposer à chaque ménage un
plan d'économie domestique. (Écoutez! écoutez!) Il y a
précisément le même degré d'absurdité dans ce système, que dans
celui qui prévalait, il y a deux siècles, alors que la loi
réglait la grandeur, la forme, la qualité du linge de table,
prescrivait la substitution d'une agrafe à un bouton, et
indiquait le lieu où devait se tisser la serge, et celui où
devait se fabriquer le drap (Rires et applaudissements.) C'est là
le principe sur lequel on agit encore. Alors on intervenait dans
l'industrie des comtés: aujourd'hui on intervient dans
l'industrie des nations. Dans l'un et l'autre cas, on viole ce
que je soutiens être le droit naturel de chacun:--échanger là où
il lui convient. (Applaudissements.)--Messieurs, ce système, cet
abominable système ne peut pas durer. (Acclamations.) C'est
pourquoi je me réjouis que nous ayons entrepris de venger les
lois et les droits de la nature, en employant tous nos efforts
pour le renverser. (Applaudissements.) Mais, pour arriver au
triomphe de notre principe, il faut d'abord que nous détruisions,
en nous-mêmes et dans le pays, les préjugés qui lui font
obstacle, car, quoique la doctrine que nous combattons nous
apparaisse, à nous, comme évidemment funeste et odieuse, nous ne
devons pas oublier qu'elle prévaut, dans ce monde, à peu près
depuis qu'il est sorti des mains du Créateur. Notre rôle est
véritablement celui de réformateurs; car nous sommes aux prises
avec le monopole, système qui, sous une forme ou sous une autre,
remonte, je crois, à la période adamique, ou du moins aux temps
diluviens. (Rires.) Ce ne sera pas la moindre gloire de
l'Angleterre, qui a donné au monde des institutions libres, la
presse, le jury, les formes du gouvernement représentatif, si
elle est encore la première à lui donner l'exemple de la liberté
commerciale. (Bruyantes acclamations.) Car, ne perdez pas de vue
que ce grand mouvement se distingue, parmi tous ceux qui ont
agité le pays, en ce qu'il n'a pas exclusivement en vue, comme
les autres, des intérêts locaux, ou l'amélioration intérieure de
notre patrie. Vous ne pouvez triompher dans cette lutte, sans que
les résultats de ce triomphe se fassent ressentir jusqu'aux
extrémités du monde; et la réalisation de vos doctrines
n'affectera pas seulement les classes manufacturières et
commerciales de ce pays, mais les intérêts matériels et moraux de
l'humanité sur toute la surface du globe. (Applaudissements.) Les
conséquences morales du principe de la liberté commerciale, pour
lequel nous combattons, m'ont toujours paru, parmi toutes celles
qu'implique ce grand mouvement, comme les plus imposantes, les
plus dignes d'exciter notre émulation et notre zèle. Fonder la
liberté commerciale, c'est fonder en même temps la paix
universelle, c'est relier entre eux, par le ciment des échanges
réciproques, tous les peuples de la terre. (Écoutez! écoutez!)
C'est rendre la guerre aussi impossible entre deux nations,
qu'elle l'est entre deux comtés de la Grande-Bretagne. On ne
verra plus alors toutes ces vexations diplomatiques, et deux
hommes, à force de protocoliser, par un combat de dextérité entre
un ministre de Londres et un ministre de Paris, finir par
envelopper deux grandes nations dans les horreurs d'une lutte
sanglante. On ne verra plus ces monstrueuses absurdités, alors
que dans ces deux grandes nations, unies comme elles le seront
par leurs mutuels intérêts, chaque comptoir, chaque magasin,
chaque usine, deviendra le centre d'un système de diplomatie qui
tendra à la paix, en dépit de tout l'art des hommes d'État pour
faire éclater la guerre. (Tonnerre d'applaudissements.) Je dis
que ce sont là de nobles et glorieux objets qui, s'ils réclament
toute l'énergie du sexe à qui reviennent le poids et la fatigue
de la lutte, méritent aussi le sourire et les encouragements des
dames que je suis heureux de voir autour de moi.
(Applaudissements prolongés.) C'est une oeuvre qui devait nous
assurer, et qui nous a valu, en effet, l'active coopération de
tout ce qu'il y a dans le pays de ministres chrétiens.
(Acclamations.) Tel est l'objet que nous avons en vue, et
gardons-nous de le considérer jamais, ainsi qu'on le fait trop
souvent, comme une question purement pécuniaire, et affectant
exclusivement les intérêts d'une classe de manufacturiers et de
marchands.
Dans le cours des opérations qui ont eu lieu au commencement de
la séance, j'ai appris, avec une vive satisfaction, que, sous les
auspices de notre infatigable, de notre indomptable président
(acclamations), la Ligue se prépare à une campagne d'hiver plus
audacieuse, et j'espère plus décisive qu'aucune de celles qu'ait
jamais entreprises cette grande et influente association. En
entrant dans les bureaux, j'ai été frappé à l'aspect de quatre
énormes colis emballés et cordés comme les lourdes marchandises
de nos magasins. J'ai pris des informations, et l'on m'a dit que
c'étaient des brochures,--environ cinq quintaux de
brochures--adressées à quatre de nos professeurs, pour être
immédiatement et gratuitement distribués. (On applaudit.) J'ai
été curieux de vérifier dans nos livres où en sont les affaires,
en fait d'impressions.--L'impression sur coton, vous le savez, va
mal, et menace d'aller plus mal encore; mais l'impression sur
papier est conduite avec vigueur, sous ce toit, depuis quelque
temps. Depuis trois semaines la Ligue a reçu des mains des
imprimeurs trois cent quatre-vingt mille brochures. C'est bien
quelque chose pour l'oeuvre de trois semaines, mais ce n'est rien
relativement aux besoins du pays. Le peuple a soif d'information;
de toutes parts on demande des brochures, des discours, des
publications; on veut s'éclairer sur ce grand débat. Dans ces
circonstances, je crois qu'il nous suffit de faire connaître au
public les moyens d'exécution dont nous pouvons disposer,--que la
moisson est prête, qu'il ne manque que des bras pour
l'engranger,--et le public mettra en nos mains toutes les
ressources nécessaires pour conduire notre campagne d'hiver, avec
dix fois plus d'énergie que nous n'en avons mis jusqu'ici. Nous
dépensons 100 l. s. par semaine, à ce que je comprends, pour
_agiter_ la question. Il faut en dépenser 1,000 par semaine d'ici
à février prochain. Je crains que Manchester ne se soit un peu
trop attribué le monopole de cette lutte. Quel que soit l'honneur
qui lui en revienne, il ne faut pas que Manchester monopolise
toutes les invectives de la Presse privilégiée. Ouvrons donc
cordialement nos rangs à ceux de nos nombreux concitoyens des
autres comtés, qui désirent, j'en suis sûr, devenir nos
collaborateurs dans cette grande oeuvre. Leeds, Birmingham,
Glasgow, Sheffield ne demandent pas mieux que de suivre
Manchester dans la lice. Cela est dans le caractère anglais. Ils
ne souffriront pas que nous soyons les seuls à les délivrer des
étreintes du monopole; ce serait s'engager d'avance à se
reconnaître redevables envers nous de tout ce qui peut leur
échoir de liberté et de prospérité, et il n'est pas dans le
caractère des Anglais de rechercher le fardeau de telles
obligations. Que font nos compatriotes dans les luttes moins
glorieuses de terre et de mer? Avez-vous entendu dire, avez-vous
lu dans l'histoire de votre pays, qu'ils laissent à un vaisseau
ou à un régiment tout l'honneur de la victoire? Non, ils se
présentent devant l'ennemi, et demandent qu'on les place à
l'avant-garde.--Il en sera ainsi de Leeds, de Glasgow, de
Birmingham; offrons-leur une place honorable dans nos
rangs.--Messieurs, la première considération, c'est le nerf de la
guerre. Il faut de l'argent pour conduire convenablement une
telle entreprise. Je sais que notre honorable ami, qui occupe le
fauteuil, a dans les mains un plan qui ne va à rien moins, vous
allez être surpris, qu'à demander au pays un subside de 50,000 l.
s. (Écoutez! écoutez!) C'est juste un million de shillings; et,
si deux millions de signatures ont réclamé l'abrogation de la
loi-céréale, quelle difficulté peut présenter le recouvrement
d'un million de shillings?...--Ladies et gentlemen, ce à quoi
nous devons aspirer, c'est de disséminer à profusion tous ces
trésors d'informations enfouis dans les enquêtes parlementaires
et dans les oeuvres des économistes. Nous n'avons besoin ni de
force, ni de violence, ni d'exhibition de puissance matérielle
(applaudissements); tout ce que nous voulons, pour assurer le
succès de notre cause, c'est de mettre en oeuvre ces armes bien
plus efficaces, qui s'attaquent à l'esprit. Puisque j'en suis sur
ce sujet, je ne puis me dispenser de vous recommander la récente
publication des oeuvres du colonel Thompson (applaudissements);
c'est un arsenal qui contient plus d'armes qu'il n'en faut pour
atteindre notre but, si elles étaient distribuées dans tout le
pays. Il n'est si chétif berger qui, pour abattre le Goliath du
monopole, n'y trouve un caillou qui aille à son bras. Je ne
saurais élever trop haut ceux de ces ouvrages qui se rapportent à
notre question. Le colonel Thompson a été pour nous un trésor
caché. Nous n'avons ni apprécié ni connu sa valeur. Ses écrits,
publiés d'abord dans la _Revue de Westminster_, ont passé
inaperçus pour un grand nombre d'entre nous. Il vient de les
réunir en corps d'ouvrage, en six volumes complets, au prix de
sacrifices pécuniaires très-considérables, dont je sais qu'il n'a
guère de souci, pourvu qu'ils fassent progresser la bonne cause.
Je n'hésite pas à reconnaître que tout ce que nous disons, tout
ce que nous écrivons aujourd'hui, a été mieux dit et mieux écrit,
il y a dix ans, par le colonel Thompson. Il n'est que
lieutenant-colonel dans l'armée, à ce que je crois, mais c'est un
vrai Bonaparte dans la grande cause de la liberté. Cette cause,
nous la ferons triompher en propageant les connaissances qui sont
exposées dans ses ouvrages, en les publiant par la voie des
journaux et des revues, en les placardant aux murs de tous les
ateliers, afin que le peuple soit forcé de lire et de comprendre.
Qu'on ne dise pas que de tels moyens manquent d'efficacité. Je
sais qu'ils sont tout-puissants. (Applaudissements.) Je ne suis
certainement pas entré à la chambre des communes sous l'influence
de préventions favorables à cette assemblée, mais je puis dire
qu'elle n'est pas une représentation infidèle de l'opinion
publique. Cette assertion vous étonne; mais songez donc que, sur
cent personnes, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne concourent
en rien à la formation de l'opinion publique; elles ne veulent
pas penser par elles-mêmes. (Applaudissements.) À ce point de
vue, je dis que la chambre des communes représente assez
fidèlement l'esprit du pays. Ne répond-elle pas d'ailleurs aux
moindres changements de l'opinion, avec autant de sensibilité et
de promptitude qu'en met le vaisseau à obéir au gouvernail?
Voulez-vous donc emporter, dans la chambre des communes, quelque
question que ce soit? Instruisez le peuple, élevez son
intelligence au-dessus des sophismes qui sont en usage au
Parlement sur cette question; que les orateurs n'osent plus avoir
recours à de tels sophismes, dans la crainte d'une juste
impopularité au dehors, et la réforme se fera d'elle-même.
(Applaudissements.) C'est ce qui a été fait déjà à l'occasion de
grandes mesures, et c'est ce que nous ferons encore.
(Applaudissements.) Ne craignez pas que, pour obéir à la voix du
peuple, le Parlement attende jusqu'à ce que la force matérielle
aille frapper à sa porte. Les membres de la Chambre ont coutume
d'interroger de jour en jour l'opinion de leurs constituants, et
d'y conformer leur conduite. Ils peuvent bien traiter, avec un
mépris affecté, les efforts de cette association, ou de toute
autre, mais soyez sûrs qu'en face de leurs commettants ils seront
rampants comme des épagneuls. (Rires et bruyants
applaudissements.)
Tout nous encourage donc à faire, pendant cette session, un
effort herculéen.--Je m'entretenais aujourd'hui avec un gentleman
de cette ville qui arrive de Paris. Il a traversé la Manche avec
un honorable membre, créature du duc de Buckingham. «Dans mon
opinion, disait l'honorable député, le droit actuel sur les
céréales sera converti en un droit fixe, dans une très-prochaine
session, et j'espère que ce droit sera assez modéré pour être
permanent.»--Mais quant à nous, veillons à ce qu'il n'y ait pas
de droit du tout. (Applaudissements.) Si nous avons pu amener une
créature du duc de Buckingham à désirer une taxe assez modérée
pour que ces messieurs soient sûrs de la conserver, quelques
efforts de plus suffiront pour convaincre les fermiers qu'ils
n'ont à attendre ni stabilité, ni loyale stipulation de rentes,
ni apaisement de l'agitation actuelle, jusqu'à ce que tous droits
protecteurs soient entièrement abrogés. C'est pourquoi je vous
dis: Attachez-vous à ce principe: _abrogation totale et
immédiate_. (Applaudissements.) N'abandonnez jamais ce cri de
ralliement: _abrogation totale et immédiate!_ Il y en a qui
pensent qu'il vaudrait mieux transiger; c'est une grande erreur.
Rappelez-vous ce que nous disait sir Robert Peel, à M. Villiers
et à moi: «Je conviens, disait-il, que, comme avocats du
rappel[12] total et immédiat, vous avez sur moi un grand avantage
dans la discussion.» Nous séparer de ce principe absolu, ce
serait donc renoncer à toute la puissance qu'il nous donne,--etc.
[Note 12: Le mot anglais repeal a été mal traduit en français par le
mot _rappel_. Repeal signifie; abrogation, révocation, cessation.
L'usage ayant maintenant donné le même sens au mot _rappel_, j'ai cru
pouvoir le maintenir.]
MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.
16 mars 1843.
Une brillante démonstration a eu lieu hier soir au théâtre de
Drury-Lane. À peine le bruit s'est-il répandu que la Ligue devait
tenir dans cette vaste enceinte sa première séance hebdomadaire, que
les cartes d'entrées ont été enlevées. La foule encombrait les avenues
et les couloirs de l'édifice longtemps après que la salle, les
galeries et le parterre étaient occupés par la réunion la plus
distinguée et la mieux choisie dont il nous ait jamais été donné
d'être les témoins.--Les dames assistaient en grand nombre à la séance
et paraissaient en suivre les travaux avec le plus vif intérêt.
Nous avons remarqué sur l'estrade MM. Cobden, m. P.[13], Williams, m.
P., Ewart, m. P., Thomely, m. P., Bowring, m. P., Gibson, m. P.,
Leader, m. P., Ricardo, m. P., Scholefield, m. P., Wallace, m. P.,
Chrestie, m. P., Bright, m. P., etc.
[Note 13: m. P., abréviation qui signifie membre du parlement.]
M. George Wilson occupe le fauteuil.
Le président annonce qu'il est prévenu que quelques perturbateurs se
sont introduits dans l'assemblée avec le projet d'occasionner du
désordre, soit en éteignant le gaz ou en criant au feu; si de
pareilles manifestations ont lieu, que chacun se tienne sur ses gardes
et reste calme à sa place.
M. Ewart parle le premier.
M. Cobden lui succède (bruyants applaudissements). Il s'exprime ainsi:
Monsieur le président, ladies et gentlemen: J'ai assisté à un
grand nombre de meetings contre les _lois-céréales_[14]. J'en ai
vu d'aussi imposants par le nombre, le bon ordre et
l'enthousiasme; mais je crois qu'il y a dans cette enceinte la
plus grande somme de puissance intellectuelle et d'influence
morale qui se soit jamais trouvée réunie dans un édifice
quelconque, pour le progrès de la grande cause que nous avons
embrassée. Plus cette influence est étendue, plus est grande
notre responsabilité à l'égard de l'usage que nous en saurons
faire. Je me sens particulièrement responsable des quelques
minutes pendant lesquelles j'occuperai votre attention, et je
désire les faire servir au progrès de la cause commune. Je n'ai
jamais aimé, dans aucune circonstance, à faire intervenir des
personnalités dans la défense d'un grand principe. On m'assure
cependant qu'à Londres on est assez enclin à ranger les opinions
politiques sous la bannière des noms propres. Peut-être, au
milieu du perpétuel mouvement d'idées qui s'agitent dans cette
vaste métropole, cet usage a-t-il prévalu, afin de fixer
l'attention, par un intérêt plus incisif, sur les questions
particulières. Mais, ce dont je suis sûr, c'est que ce qui a fait
notre succès à Manchester, le fera partout où la nature humaine a
acquis ces nobles qualités, qui la distinguent au sein de la
capitale industrielle du Royaume-Uni, je veux dire, la ferme
conviction que, si l'on se renferme dans la défense des
principes, on acquerra, à la longue, d'autant plus d'influence,
qu'on se sera, avec plus de soin, interdit le dangereux terrain
des personnalités. (Écoutez! écoutez!) Je suis pourtant forcé de
revenir, contre ma volonté, sur ce qui vient de se passer à la
chambre haute. Nous avons été assaillis--violemment, amèrement,
malicieusement assaillis,--par un personnage (lord Brougham) qui
fait profession de partager nos doctrines, d'aimer, d'estimer les
membres les plus éminents de la Ligue. Je vois, dans les journaux
de ce matin, un long discours dont les deux tiers sont une
continuelle invective contre la Ligue, dont l'autre tiers est
consacré à défendre ses principes. (Écoutez!) Je pense que le
plus juste châtiment que l'on pourrait infliger à l'homme éminent
qui s'est rendu coupable de la conduite à laquelle je fais
allusion, ce serait de l'abandonner à ses propres réflexions;
car, ce qu'on peut découvrir de plus clair dans la longue
diatribe du noble lord, c'est que, quelque mécontent qu'il soit
de la Ligue, il est encore plus mécontent de lui-même. Il est
vrai que le noble et docte lord n'a pas été très-explicite quant
aux personnes contre lesquelles il a entendu diriger ses attaques
réitérées. Eh bien, je lui épargnerai l'embarras de désignations
plus spéciales, en prenant pour moi le poids de ses invectives et
de ses sarcasmes. (Applaudissements.) Bien plus, il a attaqué la
conduite des membres de notre députation; il a blâmé les actes
des ministres de la religion qui coopèrent à notre oeuvre. Eh
bien, je me porte fort pour cette conduite et pour ces actes. Il
ne s'est pas prononcé une parole,--et je désire qu'on comprenne
bien toute la portée de cette déclaration,--il n'a pas été
prononcé une seule parole par un ministre de la religion dans nos
assemblées et nos conférences, dont je ne sois prêt à accepter
toute la responsabilité, pourvu qu'on ne lui prête qu'une
interprétation honnête et loyale..... J'ai été blâmé de n'avoir
pas récusé le langage du Rév. M. Bailey de Sheffield. J'ai été
accusé d'être son complice, parce que je ne m'étais pas levé pour
répudier l'imputation dirigée contre lui d'avoir excité le peuple
de ce pays à commettre un meurtre.--Eh, mon Dieu! cela ne m'est
pas plus venu dans la pensée que d'aller trouver le lord-maire,
pour cautionner M. Bailey contre une accusation de cannibalisme.
M. Bailey, objet de ces imputations, à travers lesquelles perce
le désir d'atteindre et de détruire la Ligue, est environné de
respect et de confiance par une nombreuse congrégation de
chrétiens qui le soutiennent par des cotisations volontaires.
(Bruyants applaudissements.) C'est un homme de zèle ardent, de
sentiments élevés, un coeur chaud et ami du bien public. Il y a
longtemps qu'il s'est dévoué à une oeuvre qui n'a pas d'exemple
dans ce pays, la fondation d'un collége pour les classes
laborieuses. C'est un homme d'un talent remarquable,
supérieur.--Mais à travers ces belles qualités, il peut manquer
de ce tact, de cette discrétion qui nous est si nécessaire, à
nous qui savons à quelle sorte d'ennemis et de faux amis nous
avons affaire. Il n'eut pas plutôt prononcé le discours, qui a
été si insidieusement commenté, que je l'avertis de ce qui
l'attendait. Mais ne souffrons pas que ses paroles soient
défigurées. M. Bailey venait d'avancer que la dépression morale
du peuple de Sheffield était la conséquence de sa détérioration
physique. Pour établir son argumentation, pour montrer la
profonde désaffection des basses classes, il a dit qu'un homme
s'était vanté d'appartenir à une société de cent personnes, qui
devaient tirer au sort pour savoir qui serait chargé d'assassiner
le premier ministre. M. Bailey a exprimé son indignation à cet
égard, en termes énergiques, et cela était à peine nécessaire. Et
voilà ce dont on s'empare pour insinuer, par une basse calomnie,
que M. Bailey est engagé dans une société d'assassins? Il est
temps de rejeter, à la face des calomniateurs de haut et de bas
étage, ces fausses imputations; et j'ai honte de ne l'avoir pas
fait plus tôt. (Approbation.)--La Ligue, le pays, l'univers
entier, doivent une reconnaissance profonde aux ministres
dissidents pour leur coopération à notre grande cause. (Bruyantes
acclamations.) Il y a deux ans, sur l'invitation de leurs frères,
sept cents ministres de ce corps respectable se réunirent à
Manchester pour protester contre les _lois-céréales_, contre ce
Code de la famine; et il est à ma connaissance, que quelques-uns
d'entre eux se sont éloignés de plus de deux cents milles de
leurs résidences pour concourir à cette protestation. Quand des
hommes ont montré un tel dévouement, je rougirais de moi-même si,
par la considération d'obligations passées, j'hésitais à me lever
pour les défendre. (Acclamations.) Mais nous avons perdu assez de
temps au sujet du noble lord. Je pourrais gémir sur sa destinée,
quand je compare ce qu'il est à ce qu'il a été. (Écoutez!
écoutez!) Je n'ai pas oublié ce temps où, encore enfant, je me
plaisais à fréquenter les cours de judicature, pour contempler,
pour entendre celui que je regardais comme un fils prédestiné de
la vieille Angleterre. Avec quel enthousiasme ne me suis-je pas
abreuvé de son éloquence! avec quel orgueil patriotique n'ai-je
pas suivi, mesuré tous ses pas vers les hautes régions où il est
parvenu! Et qu'est-il maintenant? hélas! un nouvel exemple, un
triste, mais éclatant exemple du naufrage qui attend toute
intelligence que ne préserve pas la rectitude morale.
(Applaudissements.) Oui, nous pourrions le comparer à ces ruines
majestueuses, qui, désormais, loin d'offrir un sûr abri au
voyageur, menacent de destruction quiconque ose se reposer sous
leur ombre. J'en finis avec ce sujet, sur lequel je n'aurais pas
détourné votre attention, si je n'y avais été provoqué, et
j'arrive à l'objet principal de cette réunion.
[Note 14: J'ai cru pouvoir, pour abréger, transporter dans notre
langue quelques-uns de ces mots composés de deux substantifs, si
fréquents en anglais, et sacrifier la logique grammaticale à la
commodité.]
Qu'est-ce que les _lois-céréales_? Vous pûtes le comprendre à
Londres, le jour où elles furent votées. Il n'y eut pas alors
(1815) un ouvrier qui ne pressentît les maux horribles qui en
sont sortis. Il en est beaucoup parmi vous à qui je n'ai pas
besoin de rappeler cette funèbre histoire; la chambre des
communes, sous la garde de soldats armés, la foule se pressant
aux avenues du Parlement, les députés ne pouvant pénétrer dans
l'enceinte législative qu'au péril de leur vie.....
Mais sous quel prétexte maintient-on ces lois? On nous dit: Pour
que le sol soit cultivé, et que le peuple trouve ainsi de
l'emploi. Mais, si c'est là le but, il y a un autre moyen de
l'atteindre.--Abrogez les lois-céréales, et s'il vous plaît
ensuite de faire vivre le peuple par le moyen des taxes, ayez
recours à l'impôt, et non à la disette des choses mêmes qui
alimentent la vie. (Applaudissements.)--À supposer que la mission
du législateur soit d'assurer du travail au peuple, et, à défaut
de travail, du pain, je dis: Pourquoi commencer par imposer ce
pain lui-même? Imposez plutôt les revenus, et même, si vous le
voulez, les machines à vapeur (rires), mais ne gênez pas les
échanges, n'enchaînez pas l'industrie, ne nous plongez pas dans
la détresse où nous succombons, sous prétexte d'occuper dans le
Dorsetshire quelques manouvriers à 7 sh. par semaine. (Rires et
applaudissements.) Le fermier de ce pays est à son seigneur ce
qu'est le fellah d'Égypte à Méhémet-Ali. Traversant les champs de
l'Égypte, armé d'un fusil et accompagné d'un interprète, je lui
demandais comment il réglait ses comptes avec le pacha.
«Avez-vous pris des arrangements?» lui demandai-je.--Oh! me
répondit-il, nos arrangements ont à peu près la portée de votre
fusil (rires); et quant aux comptes, il n'y a pas d'autre manière
de les régler, sinon que le pacha prend tout, et nous laisse de
quoi ne pas mourir de faim. (Rires et bruyantes acclamations.)
L'orateur continue pendant longtemps.--M. Bright lui succède.--À 10
heures le président ferme la séance.
MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.
30 mars 1843.
Le troisième meeting de la Ligue contre les lois-céréales s'est tenu
hier au théâtre de Drury-Lane. La vaste enceinte avait été envahie de
bonne heure par une société des plus distinguées.
Nous avons remarqué sur l'estrade les personnages dont les noms
suivent: MM. Villiers, Cobden, Napier, Scholefield, James Wilson,
Gisborne, Elphinstone, Ricardo, etc.
La séance est ouverte à 7 heures, sous la présidence de M. George
Wilson.
Le président justifie le comité de s'être vu forcé de refuser un
grand nombre de billets. La salle eût-elle été deux fois plus vaste,
elle n'aurait pas pu contenir tous ceux qui désiraient assister à la
séance. Des arrangements sont pris pour que ceux qui n'ont pu être
admis aujourd'hui aient leur tour la semaine prochaine.--L'intention
de votre président était de vous présenter ce soir un rapport sur
les progrès de notre cause. Mais la liste des orateurs qui doivent
prendre la parole contient des noms trop connus de vous pour que je
veuille retarder le plaisir que vous vous promettez à les entendre.
La tribune sera occupée d'abord par M. James Wilson de Londres
(applaudissements), ensuite par M. W. J. Fox, de Finsburg
(applaudissements), Th. Gisborne (applaudissements), et enfin, en
l'absence de M. Milner Gibson (représentant de Manchester), que de
douloureuses circonstances empêchent d'assister à la réunion,
j'aurai le plaisir de vous présenter l'honorable M. Richard Cobden.
(Applaudissements bruyants et prolongés.)
M. JAMES WILSON se lève.--Après l'annonce que vous venez
d'entendre, je me sens obligé d'être aussi concis que possible
dans les remarques que j'ai à vous présenter, et je me
renfermerai strictement dans mon sujet, ayant une trop haute
opinion de ceux qui m'écoutent, pour croire qu'un autre but que
celui que la Ligue a en vue, les a déterminés à se réunir dans
cette enceinte. Je ne m'écarterai donc pas des principes et des
faits qu'implique cette grande cause nationale. (Approbation.) La
question est celle-ci: Les lois qui affectent l'importation des
céréales et le prix des aliments du peuple, doivent-elles, ou
non, être maintenues? Je ne fais aucun doute que l'opinion
publique, quelle que soit celle de la législature, ne les regarde
comme incompatibles avec l'état de choses actuel. Qu'un
changement dans cette législation soit devenu indispensable,
c'est ce qui est admis par toute la communauté, sinon par le
Parlement. Il est vrai que l'opinion se divise sur la nature de
ce changement. Le commerce des céréales sera-t-il entièrement
affranchi, ou soumis à un _droit fixe_? Dans ces derniers temps,
le système du _droit fixe_ a rencontré beaucoup de
défenseurs[15]. La _protection_ a été par eux abandonnée, et le
principe auquel ils adhèrent est celui du _droit fixe_, non point
en tant que _droit protecteur_, mais en tant que _droit fiscal_.
Mais la Ligue élève contre ce droit, renfermé dans ces limites,
une objection péremptoire, savoir qu'il viole les principes
d'après lesquels doit se prélever le _revenu public_. Le premier
de ces principes, c'est que l'impôt doit donner la plus grande
somme possible de revenus à l'État, avec la moindre charge
possible sur la communauté. Mais, sous l'un et l'autre rapport,
le but est manqué par le _droit fixe_, car il ne peut produire un
revenu sans agir comme _protection_, en élevant le prix des
céréales de tout le montant du droit lui-même. Aux époques où il
serait efficace, il produirait du revenu, mais il élèverait le
prix des grains. Aux époques où il ne serait pas efficace, il
n'influerait pas sur le prix, mais il ne remplirait pas non plus
le but du chancelier de l'Échiquier. On a dit que le droit serait
supporté par l'étranger et non par les habitants de ce pays;
alors, je demande pourquoi fixer le droit à 8 sh.? Pourquoi pas
10, 15, 20 sh.? C'est une grande inconséquence que de répondre:
Au delà de 8 sh., le droit restreindrait l'importation; à 20 sh.,
il équivaudrait à une prohibition. Car, n'en résulte-t-il pas
ceci: que 8 sh. laisse plus de place à l'importation que 10 sh.?
et dès lors ne suis-je pas fondé à dire que l'importation serait
plus grande avec le droit de 5 sh.; plus grande encore avec celui
de 2 sh., et la plus grande possible avec la liberté absolue?
(Approbation.) Il n'y a pas en économie politique de proposition
mieux établie que celle-ci: Le prix varie suivant la proportion
de l'offre à la demande.--Si la liberté amène de plus grands
approvisionnements que le _droit fixe_, il est clair que celui-ci
restreint l'offre, élève le prix et agit dans le sens de la
_protection_. C'est pourquoi je comprendrais qu'on défendît le
_droit fixe_ en tant que _protecteur_, mais je ne puis comprendre
qu'on le soutienne au point de vue du _revenu public_, et comme
indifférent à toute action protectrice.--Un droit fixe serait
certainement quelquefois une source de revenus; autant on en peut
dire du _droit graduel_ (_sliding scale_). Mais la question, pour
le public, est précisément de savoir si c'est là un mode juste et
économique de prélever l'impôt. (Approbation.) Les partisans
eux-mêmes du droit fixe conviennent que lorsque le froment serait
arrivé à 70 sh. le quarter, il faudrait renoncer à la taxe et
affranchir l'importation. C'est avouer qu'il implique tous les
inconvénients de l'échelle mobile, qu'il nous rejette dans les
embarras des _prix-moyens_, et dans tous les désavantages du
système actuel[16].--Je crois être l'interprète fidèle des
membres de la Ligue, en disant que le blé n'est pas une matière
qui se puisse convenablement imposer; mais s'il doit être imposé,
la taxe doit retomber aussi bien sur le blé indigène, que sur le
blé étranger. (Applaudissements). Les Hollandais mettent une taxe
de 9 deniers sur le blé, à la mouture. Une taxe semblable
donnerait autant de revenu à l'Échiquier que le droit de 8 sh.
sur le blé étranger, et elle n'élèverait le prix du blé pour le
consommateur, que de 9 deniers au lieu de 8 sh.--Mais le blé,--ce
premier aliment de la vie,--est la dernière chose qu'un
gouvernement doive imposer. (Approbation.)--C'est un des premiers
principes du commerce, que les matières premières ne doivent pas
être taxées. C'est sur ce principe que notre législature a
réduit les droits sur toutes les matières premières. L'honorable
représentant de Dumfries (M. Ewart) a établi, dans une des
précédentes séances, que le blé est matière première, et cela est
vrai. Mais il y a plus, c'est la principale matière première de
toute industrie.--Prenez, au hasard, un des articles qui
s'exportent le plus de ce pays, l'acier poli, par exemple, et
considérez l'extrême disproportion qu'il y a entre la valeur de
la matière première et le prix de l'ouvrage achevé.--Depuis le
moment où le minerai a été arraché de la terre, jusqu'à celui où
il s'est transformé en brillant acier, la quantité de travail
humain qui s'est combinée avec le produit est vraiment immense.
Or, ce travail représente des aliments. Les aliments sont donc de
la matière première. (Approbation.) La classe agricole est
aveugle à cet égard, comme aussi sur l'intérêt dont sont pour
elle le commerce et l'industrie de ce pays. C'est pourtant ce que
lui montrent clairement les faits qui se sont passés l'année
dernière. En 1842, nos exportations sont tombées de 4,500,000 l.
s. C'est là la vraie cause de la détresse qui règne dans nos
districts agricoles; car, pour combien les produits de
l'agriculture entrent-ils dans ce chiffre? Le fer, la soie, la
laine, le coton, dont ces objets auraient été faits, ne peuvent
être estimés à plus de 1,500,000 l. Le reste, ou trois millions
de livres auraient été dépensées en travail humain; et le
travail, je le répète, représente des aliments ou des produits
agricoles; en sorte que, sur un déficit de 4,500,000 l. dans nos
exportations, la part de perte supportée par l'agriculture est de
trois millions. (Assentiment.)
[Note 15: Le cabinet whig avait proposé un droit de 8 sh. par
quarter. Le droit actuel est progressif; de 1 sh., quand le blé
est à 73 sh., il s'élève à 20 sh., quand le blé est à 50 sh. ou
au-dessous.]
[Note 16: On comprend que le droit se proportionnant au prix, il
faut connaître à chaque instant ce prix, ce qui exige un appareil
administratif considérable.]
On a beaucoup parlé de la dépendance où les importations nous
placeraient à l'égard des nations étrangères. Mais l'Angleterre
devrait être la dernière des nations à recourir à un tel
argument; car, même aujourd'hui, il est bien peu de choses que
nous ne tirions pas du dehors, et le commerce extérieur est
certainement la base de notre prospérité et de notre grandeur. Je
suis heureux de voir que le président du conseil, lord
Wharncliffe, abandonnant enfin cet insoutenable terrain,
reconnaisse que la protection ne peut plus être soutenue par des
motifs tirés d'une fausse vue sur ce qui constitue l'indépendance
nationale. Cependant le noble lord, arguant de ce que
l'agriculture s'est améliorée depuis vingt-cinq ans, sous
l'empire des lois-céréales, a conclu en général que la protection
était nécessaire au perfectionnement de l'industrie nationale.
Mais, en fait, depuis vingt-cinq ans, il n'est aucune branche
d'industrie qui soit demeurée aussi stationnaire que
l'agriculture. Et qui a jamais entendu parler d'améliorations
agricoles, si ce n'est depuis l'époque récente où la protection
est menacée? On peut voir maintenant que la libre concurrence a
effectué ce que la protection n'avait pu faire, et que la Ligue a
été plus utile à l'agriculture que la prohibition. Je crois
sincèrement que lorsque l'agitation actuelle sera arrivée au jour
de son triomphe, les intérêts territoriaux s'apercevront qu'il
n'est rien à quoi ils soient plus redevables qu'aux efforts de la
Ligue. (Approb
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